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Full text of "Journal de Gouverneur Morris, ministre plénipotentiaire des États-Unis en France de 1792 à 1794, pendant les années 1789, 1790, 1791 et 1792;"

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JOURNAL 



GOUVERNEUR MORRIS 

XIIXISl KF. PLKXIPOTEXTIAIRE 
DES KTATS-UXIS EX FRAXCE DE 1792 A 1794 



PEiXDAXT LES ANNÉES 1789, 1790, 1791 et 1792 



E. PARISET 



TBADUIT DE L'ANGLAIS 




PARIS 

LIBRAIRIE PLON 

PLOX-XOURRIT KT C'% IMPRIMEURS-ÉDITEURS 

8, RIE GA ISA XG 1ÈRE 

1901 

Tous droits réserves 



JOURMAL 



GOUVERNEUR MORRIS 



L'auteur et les éditeurs déclarent réserver leurs droits de reproduction 
et de traduction eu France et dans tous les pays étrangers, y compris 
U Suède et la Norvège. 

Ce volume a été déposé au ministère de l'Intérieur (section de la 
librairie) en février 1901. 



MUIS. — OIPRUIERIB PLON-NOLRRIT BT d*, 8, RUK GAR-iNClÈRB. 801. 



JOURNAL 



GOUVERMUR MORRIS 



UINISTRB PLéNIFOTBNTIAIRB 
DES iTATS.UNIS EN FRANCE DE 170S A 1794 



PENDANT LES ANNEES 1789, 1790, 1791 et 1792 

Traduction autorisée de l'anglais 

PAR 

E. PARISET 




PARIS 



LIBRAIRIE PLON 

PLON-NOURRIT et C'% IMPRIMEURS-ÉDITEURS 

8, RUE GABANCIÈRE 

1901 

Tous droits réservit 



1 1)5.) 9 4 



E 
^ . PRÉFACE 



CD 

« Quatre observateurs ont, dès le début, compris le 

^ caractère et la portée de la Révolution française : 

g" Rivarol, Malouet, Gouverneur Morris et Mallet du 

^ Pan. » C'est ainsi que débute la préface écrite par 

Taine pour la correspondance de Mallet du Pan. Si ce 

jugement est exact — et le lecteur du présent ouvrage 

g^ sera vite convaincu de son exactitude, au moins en ce 

*0 qui concerne Morris — aucune autre excuse ne semble 

% nécessaire à la justification de l'œuvre que nous avons 

entreprise. 
^ Gouverneur Morris est l'un des hommes d'Etat les 
p plus justement célèbres de l'autre côté de l'Atlantique. 
C'est lui qui, au dire de ses concitoyens, fut le véritable 
père de la Constitution américaine, car il en rédigea 
la plus grande partie et son avis prévalut toujours 
auprès de Washington. 

Il arriva à Paris le 3 février 1789, chargé d'une 
mission semi-officielle. Il se lia immédiatement avec 
La Fayette, Talleyrand et un grand nombre de Consti- 
tuants, sur lesquels il raconte des anecdotes souvent 
piquantes. Nommé ministre plénipotentiaire des Etats 
Unis auprès du gouvernement français, au début de 
l'année 1792, il fut le seul membre du corps diploma- 



Il PRÉFACE. 

tique qui ne quitta pas la France après la Révolution 
du 10 août; il y resta jusqu'en août 1794, époque de 
son remplacement par le célèbre Monroë. 

Du mois de février 1789 au mois d'août 1794, il a 
donc été té loin oculaire du grand drame, auquel il 
prit souvent une part active. Nous le trouvons partout; 
il est à Versailles les 4 et 5 mai et le 6 octobre ; il 
visite les cachots de la Bastille le 16 juillet; rien enfin 
ne le laisse indifférent. Il nous apprend qu'en août 
1789 le roi, effrayé des progrès de la Révolution, 
songe à fuir en Espagne; en 1792, quelques jours 
avant l'insurrection qui devait le renverser du trône, 
c'est à Morris que, prévoyant l'invasion des Tuileries, 
Louis XVI remet tout l'argent qu'il possédait au châ- 
teau, et qu'il veut préserver du pillage ; c'est encore 
avec l'aide de Morris qu'il cherche à s'évader du 
Temple, car, bien qu'il fût républicain sincère en Amé- 
rique, toutes les sympathies de Morris en France sont 
pour la famille royale; il cherche à empêcher le roi 
d'accepter la Constitution de 1791, et chaque fois qu'il 
parle de la reine, il le fait en termes attendris. Lors- 
qu'en pleine Terreur il s'établit à dix lieues de Paris, 
sa maison de Seine-Port, près Melun, est le refuge de 
nombreux roscrits, qui lui vouèrent dès lors une 
éternelle i Oamaissance. 

Sa qualité d'étranger lui permet de juger des per- 
sonnes et des choses avec une impartialité relative. 
Malheureusement, ses notes journalières n'ont point 
été écrites en vue de la publication. Morris y consigne ^ 
tout, et un menu de dîner y côtoie, par exemple, la 



PREFACE. MI 

critique de la Constitution de 1791. Le style est négligé 
à l'extrême, et ne rappelle que de fort loin celui des 
articles qu'il fit paraître dans divers périodiques. 

Plusieurs éditeurs ont déjà entrepris de faire con- 
naître au public les divers papiers laissés p f Morris à 
sa mort. Dès 1832, Jared Sparks publiait à Boston trois 
volumes compacts, comprenant la vie et des extraits du 
journal. Sous le titre de Mémorial de Gouverneur Mor- 
ris, un habile traducteur, AI. Augustin Gandais, en a 
donné, en 1842, en deux volumes annotés, un abrégé 
qui, d'après Alichaud, « ne dispense peut-être pas 
l'historien et l'homme d'Etat de consulter l'original. » 

Enfin, en 1888, la propre petite-fille de Morris, 
miss Anne Cary Morris (aujourd'hui Mrs Maudslay), 
dépositaire des papiers de son aïeul, les reprend et en 
fait une publication absolument différente, comme 
nombre et nature des documents utilisés. La qualité 
de l'auteur et les originaux en sa possession donnent à 
ce dernier travail une valeur particulière. Le journal, 
intercalé à sa date, y est donné en entier, tandis que 
jusqu'ici un tiers à peine en était connu. 

Il est à peu près impossible, comme nous l'avons 
éprouvé, de se procurer aujourd'hui la traduction 
-tronquée et imparfaite faite par Gandais," n 1842, 
d'un résumé lui-même incomplet, et perâoLAe n'avait 
entrepris de faire connaître au public français la publi- 
cation de 1888. Avec une bonne grâce dont nous ne 
saurions trop la remercier, Mrs Maudslay nous auto- 
risa à traduire et à publier telles parties de son ouvrage 
qui sembleraient devoir intéresser nos concitoyens, et 



IV PRÉFACE, 

elle se mettait entièrement à notre disposition pour 
tous les renseignements qui pourraient nous être 
utiles. Telle fut l'origine de la traduction que nous 
offrons aujourd'hui au public. Notre but n'étant pas 
d'écrire la biographie de Morris, nous nous sommes 
borné à donner le texte de son Journal (février 1789 à 
fin 1792), sauf pour les périodes passées hors de 
France, et à y joindre sous forme d'appendice quel- 
ques lettres complétant ou éclaircissant certains points 
restés obscurs. 

Une comparaison de quelques pages, prises au 
hasard, de notre livre avec celui de Gandais montrera 
mieux que nous ne pourrions le faire que la majeure 
partie de son contenu est inédite en France. 'J'el est le 
cas particulièrement des nombreuses anecdotes sur 
Mme de Flahaut, La Fayette, Talleyrand, l'abbé Maury, 
et nombre d'autres personnages du temps, comme 
aussi de ce curieux passage où, sous le coup de l'indi- 
gnation éprouvée en apprenant la cruauté de Louis XVI 
enfant, Morris laisse échapper ce cri ; « Il n'est pas 
étonnant qu'un pareil animal soit détrôné! 35 (14 juillet 
1791.) 

Xotre seul but, et notre seul mérite, si nous y réussis- 
sons, aura été de fournir à l'historien des matériaux 
dont la valeur ne saurait le disputer qu'à l'intérêt qu'ils 
présentent au lecteur. 



Nous terminerons en disant quelques mots de la vie' 
de Morris. 



PREFACE. V 

Gouverneur Morris naquit, le 31 janvier 1752, sur 
le domaine de ses pères, à Morrisania, à 10 milles 
environ de New-York. A son baptême, le 4 mai 1754, 
il reçut comme prénom le nom même de sa mère, une 
demoiselle Gouverneur. Lors de la mort de son père, 
survenue en 1764, il était pensionnaire à New-Rochelle, 
chez un professeur français, M. Têtard, qui inculqua à 
son élève les principes d'une langue que celui-ci devait 
plus tard parler et écrire avec élégance. 

Reçu bachelier à seize ans, le jeune Gouverneur 
s'adonna à l'étude du droit, guidé par les conseils du 
célèbre William Smith, et dès 1771 il devenait attor- 
ney. Mais bientôt la politique allait s'imposer à son atten- 
tion. Bien qu'opposé à une rupture avec l'Angleterre, 
il fit tout son devoir de patriote, dès que celle-ci lut 
devenue inévitable. Nommé membre du Congrès de 
l'Etat de New-York, puis du Congrès continental, il 
déploya pendant plusieurs années une activité dévo- 
rante qui lui laissait à peine le temps de manger. 
Envoyé en mission auprès de Washington, il réorga- 
nisa l'armée et contribua ainsi en grande partie au 
succès final. Mais, malgré ses incontestables services, il 
se vit en butte à la calomnie, et, parvenu au terme de 
son mandat, ne fut pas réélu. Il se fixa à Philadelphie 
pour reprendre son métier d'avocat, jusqu'à son élec- 
tion comme membre de la commission chargée de 
iaire la nouvelle Constitution. La rédaction matérielle 
de celle-ci est en grande partie son œuvre personnelle. 

En 1780, un accident de voiture l'avait obligé à subir 
l'amputation de la jambe gauche. Il semble s'être faci- 



VI PRÉFACE, 

lement consolé de ce malheur, qui le força plus tard à 
demander la faveur d'être présenté au roi de France 
sans porter l'épée. 

En 1786, il perdit sa mère et, la même année, fonda 
avec son parent et ami Robert Morris la première 
banque américaine. Son collègue ayant reçu le titre 
d'inspecteur général des finances des Etats-Unis, Gou- 
verneur lui fut désigné comme adjoint, et se vit bientôt 
dans la nécessité de se rendre en France pour y sur- 
veiller l'exécution d'un traité fait en vue de fournir à 
ce pays de la farine et du tabac par grandes quantités, 
y négocier le rachat d'une portion de la dette améri- 
caine et trouver des acquéreurs pour d'immenses 
étendues de terres situées en Amérique et apparte- 
nant à Robert Morris, à lui-même et à d'autres amis. 

Le Journal nous renseigne sur ce qu'il fait de 1789 à 
1792, soit comme particulier, soit comme ministre 
plénipotentiaire. A la suite de la mort de Louis XVI, 
il se retire à Seine-Port, entre Corbeil et Melun, et il 
y reste jusqu'à la fin de sa mission, dont il continue à 
s'occuper assidûment. En 1794, le gouvernement 
américain ayant demandé le rappel de l'ambassadeur 
de France, le fameux Genêt, obtient satisfaction, mais 
par réciprocité le rappel de Morris est exigé. Il est 
remplacé par Monroë. 

Au lieu de rentrer directement en Amérique, Gou- 
verneur Morris voyage pendant plusieurs années en 
Europe. Il visite successivement la Suisse, l'Allemagne 
et l'Angleterre, et ce n'est qu'en 1798 qu'il retourne à 
New-York. II se fixe à Morrisania, bien qu'il soit élu 



PRÉFACE. VII 

l'année suivante sénateur pour quatre ans. C'est la fin 
de sa vie politique. A partir de ce moment, Morris 
mène la vie d'un riche fermier, voyageant deux ou 
trois mois chaque année, et employant le reste du 
temps à cultiver sa ferme, à recevoir ses intimes, à 
lire et à correspondre avec ses nombreux amis. 

Le 25 décembre 1809, il épouse miss Anne Cary 
Randolph, qui appartenait à l'une des plus anciennes 
familles de Virginie. Ce mariage, contracté à l'âge de 
cinquante-huit ans, le rendit complètement heureux, 
et il en parla toujours comme de la consolation de sa 
vieillesse. 

Enfin, le 6 novembre 1816, une courte maladie 
l'enleva à l'affection de sa femme et de son fils unique, 
et il fut enterré à Morrisania, laissant derrière lui la 
réputation d'un honnête homme et d'un patriote sin- 
cère. 



JOURNAL 



GOUVERNEUR MORRIS 



ANIVEE 1789 



1" mars. — Je soupe chez Aime de la Caze; nous y 
faisons une partie de quinze. M. de Berclieny, n'ayant rien 
de mieux à faire, me pose une foule de questions sur 
l'Amérique, mais je vois bien qu'il se soucie peu des 
réponses. Désirant lui donner une juste idée de notre 
nation au moment où il me parlait de Ja nécessité d'avoir 
une flotte et des armées pour nous préserver des inva- 
sions, je lui dis que rien ne serait plus difficile que de 
vaincre une nation dont chaque individu, dans son orgueil 
d'être libre, se croit roi. « Et si vous le regardiez avec 
hauteur, il vous dirait : Je suis un homme. Qu'êtes-vous 
de plus? — Tout ceci est très bien, mais il doit y avoir 
une différence de rang, et je dirais à l'un deux : Vous, 
monsieur, qui êtes l'égal d'un roi, faites-moi une paire 
de chaussures. — Aies concitoyens, monsieur, ont une 
manière de penser qui leur est propre. Le cordonnier vous 
répondrait : Alonsieur, je suis heureux d'avoir l'occasion 
de vous faire une paire de chaussures. C'est mon devoir de 
faire des chaussures. J'aime remplir mon devoir. » — Alais 

1 



2 JOl H\AL DM (;()lVKR\i;iK MOKKIS. 

cette manière de penser et de parler est trop mâle pour le 

pays où je suis. 

3 ),iars. — M. le comte de K... me fait l'honneur de me 
rendre visite et me relient jusqu'à (rois heures. Je m'ha- 
bille rapidement pour aller dîner chez Mme la comtesse de 
IkMiiharnais, qui m'a invité il y a huit jours. Arrive à 
trois heures un quart, je trouve au salon du linge sale et 
pas de feu. Tandis qu'une servante emporte le premier, 
un douK'slique allume le second. Trois petits balons sur 
une épaisse couche de cendres ne me donnent pas l'espoir 
d'une grande chaleur, mais la fumée dissipe tous mes 
doutes quant à l'existence du l'eu. Pour chasser cette 
fumée, l'on ouvre une fenêtre, et comme la journée est 
froide, je puis jouir d'un air aussi frais qu'on peut l'espérer 
raisoimahlement dans une ville aussi grande. Vers quaire 
heures h'S invités commencent à arriver, et je soupçonne 
que, madame étant prête, j'aurai l'honneur de dîn;'r avec 
ces excellents membres de l'espèce humaine, qui se con- 
sacrent aux Muses. De fait, ces messieurs se mettent à se 
complimenter nmtuellenient sur leurs œuvres, et comme 
il n(; faut pas s'attendre à la régularité dans une maison 
dont la maîtresse s'occupe plus du monde intellectuel 
que du monde matériel, j'ai la charmante perspective de 
voir cette scène se continuer longtemps. Vers cinq heures, 
la comtesse vient annoncer le dîner, et les poètes affamés 
moulent à l'assaut de la tablc/^^Etant venus avec un bon 
appétit, ils ont certainement raison de louer le menu; 
pournmi, je m'en console en songeant qu'aujourd'hui au 
moins, je n'aurai pas d'indigestion. Je l'aurai cependant 
échappé belle, car le beurre rance, dont le cuisinier s'est 
servi à profusion, me cause de grandes craintes. Au 
surplus, si la nourriture n'est pas trop abondante, nous 
avons la consolation de nous rattraper sur la conversation. 
Comme je ne possède pas le français à fond, nombre de 



JOIHVAL UE GOLVKRXKUR MORUIS. 3 

jeux de mois iii'cchaj)peiit ; parmi les autres invités, cha- 
cun était occupe soit à placer un bon mot, soit à en pré- 
parer un; il n'est donc pas étonnant que pas un ne trouve 
le temps d'expliquer celui de son voisin. Tous s'accordent 
à dire (|ue nous vivons dans un siècle manquant au même 
de;{ré de justice et de goût. Chacun trouve dans le sort de 
ses propres œuvres de nombreux exemples pour justifier 
ses critiques. On me dit, à ma grande surprise, que le 
public condamne maintenant les pièces de théâtre avant 
même de les avoir entendues, et pour m'enJever mes 
doutes, la comtesse a la bonté de m'assurer qu'une déci- 
sion aussi téméraire a été prise pour une de ses pièces. 
Xous nous levons de table en nous apitoyant, sur la déca- 
dence moderne. Je prends congé aussitôt ;iprès le café, 
vjIji ne déshonore d'aucune façon le repas précédent; la 
^ comtesse m'informe que le mardi et le jeudi elle est toujours 
chez elle, et qu'elle sera toujours contente de me voir. 
Tout en bégayant quelque compliment comme réponse, 
je suis intimement convaincu de mon indignité à prendre 
part à des festins aussi attiques, et je me promets de ne 
plus jamais occuper la place d'où j'ai peut-être exclu un 
personnage plus digne. 

5 mars. — Voyage à Versailles avec M. JefFerson, pour 
rendre visite à M. de Montmorin, qui se montre poli, mais 
laisse entendre qu'il est déjà dérangé plus qu'il ne le 
voudrait par des étrangers. Nous nous rendons ensuite 
chez le comte de La Luzerne, qui me reçoit avec un air de 
hauteur que j(; n'avais jamais éprouvé jusqu'ici. /\ la 
lecture de la lettre d'introduction que m'a donnée son 
frère le marquis, ses traits et ses manières s'adoucissent 
immédiatement, et il se montre affable. Il rejette sur la 
goutte dont il souffre à la jambe la faute de son mauvais 
accueil, devant lequel je n'avais pu m'abstenir de faire la 
grimace. Je mets fin à cette visite le plus vile possible. 



4 JOIHVAL 1)K COI \KI{.\i:i l{ AI OH RI S. 

et nie rends chez Je conile d'AngivilIers, dont Ja politesse 
me dédominajje largement de l'almosphère ministérielle 
que je viens de respirer. Malgré ma résolution, ma visite 
est trop lon«]ue. Ainsi, le dérangement même que je 
lui cause est un compliment dont il ne peut apprécier la 
valeur. — Ces visites, toutes courtes qu'elles soient, sont 
les premières que j'aie jamais faites à une cour et m'ont 
convaincu que je ne suis pas fait pour y réussir. Je rentre 
à Paris dîner chez Aime de Tessé : des républicains de 
la plus belle eau. La comtesse, femme très raisonnable, 
s'est fait sur le gouvernement des idées qui, je crois, ne 
répondent ni à la situation, ni aux circonstances, ni aux 
dispositions de la France, et il y en a beaucoup comme 
elle. 

Passé la soirée chez Mme de Chastellux, où se trouvait 
la duchesse d'Orléans. Mme de Chastellux me présente à 
Son Altesse, en m'informant qu'Elle a eu Ja bonté de per- 
mettre que je lui fusse présenté. Au cours de ma visite, 
Son Altesse royale condescend à parler à quelqu'un qui 
n'est qu'un homme. Mon expérience du matin m'a appris 
la valeur de ces quelques paroles prononcées avec bien- 
veillance par une personne d'un si haut rang. 

7 mars. — Dîné chez le baron de Montboissier, à la 
demande de M. de Malesherbes, qui est présent. C'est un 
vieillard agréable et respectable, dont la belle-fille, Mme de 
Montboissier, a cinq beaux enfants. Elle en est bien heu- 
reuse; du moins elle en a plus l'apparence que toutes les 
autres femmes que j'ai vues ici. M. l'évêque d'Arras me 
dit que notre nouvelle conslitution est la meilleure qui ait 
jamais été rédigée; les quelques défauts qui s'y trouvent 
proviennent de ce que nous avons imité celle de l'Angle- 
terre. 



mars, — Je vais souper chez le comte de Puisi- 




JOrUNAL DE GOLVKRMKUR MOHRIS. 5 

gnieux. J'apprends que La Fayette ne sera probablement 
pas élu en Auvergne, — et je découvre que certaines per- 
sonnes en sont ravies. Comme il fallait naturellement s'y 
attendre, sa conduite est blâmée par tous ceux qui tou- 
chent à l'ordre de la noblesse. Je le crois engagé trop à 
fond, car, si je ne m'abuse, il est beaucoup plus aristocrate 
que ses adversaires. De fait, la constitution du pays devant 
inévitablement subir des changements qui diminueront le 
pouvoir du monarque, il est clair que, si la noblesse 
n'obtient pas une sanction constitutionnelle pour quel- 
ques-uns de ses privilèges, il sera loisible au ministère de 
la confondre plus tard avec le peuple (selon l'étrange doc- 
trine du duc d'Orléans); il en résultera soit la tyrannie de 
la noblesse, soit l'anarchie à laquelle il faut s'attendre, si 
l'on donne au royaume de France la mauvaise constitution 
de la Pensylvanie. 

17 inarn. — Ce soir, après le souper, dans le salon du 
baron de Besenval, M. le comte de Puisignieux, qui a des 
terres à Saint-Domingue, me demande de parler du com- 
merce des îles à M. de Malesherbes. Ceci à propos d'une 
lettre écrite il y a quelques années sur ce même sujet à 
M. de Chastellnx. Je lui réponds que je ne me sens pas à 
même d'entretenir les ministres d'affaires publiques, mais 
si AI. de Alalesherbes veut bien me demander mon avis, 
mon devoir sera de le donner, après les politesses dont 
j'ai été l'objet de sa part. En effet, je préférerais laisser à 
notre ministre plénipotentiaire le soin de nos affaires, et 
donner simplement mon avis. 

21 mars. — Le colonel de Laumoy déjeune avec moi 
aujourd'hui et nous allons ensemble à Versailles. JVfous 
nous invitons à dîner chez le comte d'Angivillers, puis 
nous allons voiries appartements du château de Versailles. 
C'est un immense monument de la vanité et de la folie de 



6 JOIRXAL DM (ÎOl VEKXKLR MORRIS. 

I,ouis XIV. Nous ne voyons ni le roi ni la reine, mais 
comme nous ne sonuncs pas venus pour eux, cela ne fait 
rien. De même que tous les parasiles de la cour, ce n'est pas 
eux que nous voulons, mais ce qui est à eux, — avec celle 
did'érence pourtant que nous voulons satisfaire notre curio- 
silé, el non noire cupidité. Le roi est bien loge, —je ne 
puis voir les appartements de la reine, parce que Sa 
Majeslc s'y trouve, mnis il y a dix à parier contre un que 
je la trouverais plus belle que n'importe lequel de ses 
meubles. Je me conlenle de re/jarder son portrait par 
Mme Lebrun; il est 1res beau, et ne le cède sans doute en 
rien à l'original. 

22 mars. — Passe la soirée cbezALiie de Duras-Durfort. 
Pour la première fois, j'ai le sentiment de la musique 
que l'on peut lirer de la barpe. Dans le boudoir à côté du 
salon, j'ai le plaisir de rester une lieure, seul, dans une 
demi-lumière ressemblant exaclement au crépuscule; 
j'écoule les plus doux sons au milieu de la tranquillité la 
plus parfaile. Ensuite la scène cbange : un évêque du 
Lan«juedoc pré|)are le ibé; les dames font cercle etcbacune 
prend sa lasse. Ceci semblerait élrange en Amérique, tout 
autant que ce clievalier de Saint-Louis, qui ce matin 
m'a demandé l'aumône, aj)rès s'être présenté lui-même. 

25 mars. — l'isite chez Mme de Chastellux. Mme de 
Scjjur el M. de Puisignieux y arrivent bientôt; peu après, 
la duchesse d'Orléans, et d'aulres personnes encore. La 
duchesse est aimable et assez belle pour punir le duc de ses 
écarts de conduite. Le nombre des invités semblant vouloir 
augmenler, Mme de Ségur se retire de bonne heure. La 
veuve du feuducd'Orléansarrivcanssi, età son départ, elle- 
embrasse la duchesse, selon l'usage. Je fais la remarque que 
les Parisiennes sont très portées à manifester publiquement 
leur tendresse mutuelle. Cela provoque, de la part de Son 



JOURX^AL DE GOU\ER\^ELll MORHIS. 7 

Allesse royale, sur la personne qui vient de sortir, des obser- 
vations donnant lieu de croire qu'un baiser ne dénote pas 
toujours une grande afiection. En s'en allant, elle veut bien 
dire qu'elle est contente de ni'avoir rencontré, et je la crois. 
Cela lient à ce que j'avais prononcé certaines expressions 
et certains jugements un peu tranchants; ils lui ont plu 
par leur contraste avec les fades politesses qu'elle a l'ha- 
bitude de recevoir partout. J'en conclus que moins j'aurai 
l'honneur d'être en aussi bonne compagnie, mieux cela 
vaudra, car avec l'attrait de la nouveauté tout disparaîtra. 
Et je serai probablement pire qu'ennuyeux. Tout le monde 
se plaint du temps, et, malgré tout, le temps ne s'améliore 
pas. Il ne pourrait être plus affreux, si nous le louions. 

27 mars. — Le maréchal de Castries vient chez moi et 
m'emmène dîner chez AI. et Mme Necker. Au salon, nous 
rencontrons Mme de Staël. Elle paraît être une femme de 
sens, mais tout en ayant quelque chose de masculin dans le 
caractère, elle a absolument l'air d'une femme de chambre. 
M. \ecker entre un peu avant le dîner. Il a une tournure 
et des manières de comptoir, qui contrastent fortement 
avec ses vêlements de velours brodé. Son salut, sa manière 
de parler, etc., disent : « C'est moi l'homme ! » La moitié 
(les personnes présentes sont des académiciens. Parmi eux 
se trouve la duchesse de Biron, née Lauzun. Je remarque 
que M. iXecker paraît absorbé par des idées tristes. Je ne 
pense pas qu'il puisse rester au ministère une demi-heure 
après que la nation y aura réclamé son niaintien. Il est 
accablé par le travail, et madame reçoit continuellement 
des mémoires de dillerents côtés, si bien qu'elle paraît 
aussi affairée que lui. J'ai beaucoup de peine à le croire 
réellement un grand homme. Je fiiis là un jugement témé- 
raire, mais peut-on s'empêcher de former un jugement 
quelconque? Je me tromperais aussi, s'il n'était pas un 
homme laborieux. 



« JOIHX.M- I)K COrVKRYKlR MORRIS. 

Mil sortant du dîner, je lais une visite à Mme de Clias- 
tellux. La duchesse d'Orléans nous rejoint au bout de 
quelque temps et nous formons un trio pendant une demi- 
heure. Mlle a quelque chose sur le cœur, peut-être a-telle 
besoin d'être aimée. J'excuse la mauvaise conduite de son 
uKiri, et lui conseille de donner à son fils, M. de Beaujolais, 
le goùl des affaires; autrement, à vingt-cinq ans, après 
avoir épuise toutes les jouissances que peuvent procurer 
le rang et la fortune, il sera malheureux de ne pas savoir 
connnent s'occuper. Elle répète qu'elle est très contenle 
de me voir. C'est très bien de sa parl^ mais j'ignore ce que 
cela signilie e.xaclemeiit. 

Je me rends ensuite chez le baron de Besenval. La 
société est ni nihreuse, et il s'y trouve le vicomte de Ségur, 
qui passe pour le lils du baron; il faut admettre qu'il l'est 
ré«llem(nt, si l'on acc('|)le comme preuve leur ressem- 
blance plijsique et leur tetidresse mutuelle. Ce jeune 
lioiiiMie est le Lovclace du jour, et aussi remarquable que 
sou prn- comme se. lucteur. Il ne manque pas d'intelligence. 

Le> invités st mi. lent iroire dune façon générale que ce 
n'est pas la j)ciue de convoquer les États généraux pour 
une chose d'aussi peu d'importance que le déficit. Voici 
donc la situation de AL Necker : s'il arrive des malheurs, 
on l'eu rendra responsable; s'il s'en tire à son honneur, 
d aulrcs réclameront la gloire des bonnes mesures que 
pourront adopter les États généraux. Il aime la flatterie, 
étant lui-même llatteur; il est donc facile à tromper. 11 
croit que beaucoup le défendent par estime, alors qu'ils 
ne font que se servir de lui, et qu'ils rejelterontleur iuslru- 
nient dès qu'il ne pourra plus leur être utile. Necker est 
en bonne posture jusqu'en mai, mais il disparaîtra proba- 
blement à ce moment, à moins qu'il ne trouve de non-, 
veaux expédients. La Caisse d'escompte est pleine à'effets 
royaux. Il lui manque donc à la fois le moyen et la volonté 
de venir au secours du ministre. 



JOrUXAL DE GOLVERXKIR iMORRIS. 9 

30 mars. — J'apprends que j'ai commis une bêtise en 
répondant à un mot do Mme de Corny par un autre 
adresse à monsieur. Malgré la signature de Coniy, j'au- 
rais dû mieux lire l'écriture. Je dîne chez le maréchal de 
Castries. Je lui glisse un mot au sujet de la detle améri- 
caine, en exprimant le désir de l'entretenir à ce sujet. Il 
me fixe un rendez-vous pour demain. Je vais chez Mme de 
Chastellux; Mme de Ségur arrive un peu plus tard. Elle 
fait une courte visite, étant invitée pour la soirée. Peu 
après son départ, vient Mme la duchesse d'Orléans. L'n 
regard de Son AUesse royale donne à entendre qu'elle 
croit M. Morris un peu amoureux de Mme la marquise, mais 
Mme la duchesse se trompe. Il est vrai que cette erreur ne 
peut faire de mal à personne. Le vicomte de Ségur arrive 
aussi, et son coup d'œil, qu'il cherche à cacher, me dit 
qu'il me croit incliné à suivre son conseil de l'autre jour, 
c'est-à-dire à faire la cour h cette dame ; ce même coup 
d'œil nie dit que lui aussi a l'intention de la consoler de la 
perte de son mari. Je me rends de là chez Mme de Flahaul; 
c'est une femme élégante, et ses invités sont gens du meil- 
leur monde. EH'; ne manque pas d'intelligence, et je la 
crois remplie de bonnes dispositions. \ous verrons. 

2 avril. — Visite à Mme de Chastellux. Mme de Rully, 
femnje d'honneur deladuchessed'Orléans, vient aussi. Elle 
a de très beaux yeux dont elle sait très bien se servir. Elle 
n'est nullement hostile à la douce passion d'amour. Nous 
verrons. Mme de Chastellux, sœur de feu M. de Chas- 
tellux, nous rejoint, bientôt suivie de la duchesse d'Or- 
léans. Elle se plaint de la migraine, mais je la crois plutôt 
de mauvaise humeur que souffrante. M. Morris ne me 
semble pas être un hôte aussi agréable qu'auparavant. Je 
prends congé pour aller souper chez Mme de Corny. Peu 
après moi, arrive Mme de Flahaut, puis M. de Corny. Il 
a inutilement revendiqué les droits de la ville' de Paris. 



10 JOMIXAI. IH; (iOI \ KRXKIII MORRIS. 

11 MOUS lil son discours. M. \ccker est blâmé, et la société 
ne snnblr pas portée à i'induljjcnce à son é«jar(l. J'avais 
appris chez Mme de Cliaslcllux que le roi a été informé par 
exprès (pie M. de Calonne se trouve à Douai, et (ju'il sera 
probableuient élu membre des P^tats généraux. Celte nou- 
velle ne déplaît pas aux personnes présentes. 

Au moment de parlir, Mme de Corny me dit : « Eli bien, 
je vous ai Ijiit souper avec .Mme de Flahaut; ne suis-je pas 
une bonne femme? — Oui, madame. » Mon complinient se 
termine |)ar une pression de la main et un regard de recon- 
naissance. 

3 avril. — Pour tenir la promesse faite à Mme de 
Flabaut, je vais au Louvre voir les statues et les tableaux. 
Elle est au lil, et sou beau-frère est assis à ses côtés. Il est 
vraisemblable (|u'('lle a, comme elle le dit, oublié son 
rendez-vous. .M. de Flaliaut arrive. Elle nous envoie en 
avant, et elle nous rejoindra. Xous traversons la cour du 
Louvre dans la boue et nous regardons les statues. Xous ne 
pouvons pas voir les tableaux; ce plaisir sera pour une 
autre fois. De retour cbez elle, son mari, cr.^yant que je 
vais la suivre par pure politesse, m'en dispense avec bien- 
veillance. Je suis donc obligé de prendre congé. Ainsi une 
scène dont mon imagination m'avait fait une merveille, 
se réduit à rien du tout. Le temps contribue à la rendre 
désagréable : du vent, de la pluie, et, naturellement, de 
la boue à l'extérieur et de l'bumidité à l'intérieur. C'est la 
vie! Au moment où je m'en vais, M. de Flahaut exprime le 
désir de me revoir bientôt, et me demande de le mettre à 
l'épreuve, s'il peut m'étre utile en quoi que ce soit. Cette 
politesse c^i toujours agréable, mais il faudrait être Cou pour 
y croire. Je vais de là cbez M. Le Xorniand pour avoir uuq 
copie qu'on devait m'envoyer ce matin, mais en son absence 
on l'aura <mbliée. Cela est arrivé exactement comme je m'y 
attendais. -Le commis me la promet pour ce soir. 



JOIRXAL DK GOLVERXEUR MORRIS. 11 

C'est le joui- des accidents. En sortant de là, je glisse 
au moment de monter en voilure et je me fais très mal à 
la cheville. Ainsi tout va mal. Je vais voir la comtesse de 
Durfort. Elle a du monde et elle vient de se lever. Elle 
veut me retenir à dîner, mais je refuse. Elle doit souper 
chez le baron de lîeseuval et je promets de m'y trouver si 
je le puis. Elle réplique que, si je n'y vais pas, c'est que je 
ne veux pas. « On peut tout ce qu'on veut. ^ En 
réponse, je balbutie un mauvais compliment. Je ne suis 
certainement bon à rien et la seule chose sensée que je 
puisse faire est de rentrer chez moi. C'est ce que je fais. 
Etant de très mauvaise humeur, je trouve le dîner exé- 
crable. Je menace de changer de traiteur^ ce qui est ridi- 
cule à l'extrême. Le garçon, qui est très humble, doit, je 
crois, me mépriser de me voir parler avec colère avant de 
pouvoir parler français. 

i\ cinq heures, je rends visite à Mme de Ségur. Mme de 
Chasiellux et Mme de Puisignieux sont avec elle. En parlant 
des hommes et des choses de la politique, j'ai la faiblesse 
et l'absurdité d'exprimer une foule d'opinions que je de- 
vrais cacher, et que j'aurai peut-être lieu de modifier. Deux 
dames viennent, et, comme je m'en vais, Mme de Ségur, à 
qui j'avais fait part de mon intention de voir M. Jefferson, 
a la politesse de dire : « Nous nous reverrons, monsieur 
Morris? 5) J'ai la stupidité de répondre par l'affirmative. Je 
passe chez M. Jefferson avec qui je reste une heure, ce qui 
fait au moins cinquante minutes de trop, car sa fille avait 
quitté la chambre à mon approche, et n'attend que mon 
départ; du moins, je le crois. Selon ma promesse, je 
retourne voir Mme de Ségur, et l'on m'introduit dans la 
pièce où elle se trouve avec son beau-père. 11 est étendu 
sur un sofa et souffre de la goutte à la main droite, la seule 
qui lui reste. Mme de Chasiellux se trouve là également, 
ainsi qu'une autre dame. Je pense" que j'ai eu tort de venir; 
c'est pourquoi je trouve très difficile de m'en aller. Enfin je 



12 JOl HV.VL I)K (lOrVKIlVKlR MOHRIS. 

m' esquive, et. pour couper court à toute nouvelle folie 
aujounlMiui, je me décide à rentrer chez moi. 

(} avril. — Ce soir, chez Mme de Puisignieux, on me 
dit qu'il y a du blé en quantité suffisante dans le royaume, 
mais qu'il est acheté par les accapareurs. M. Necker est 
soupçonné d'avoir engagé les fonds et le crédit du gouver- 
nement dans cette opération, qui rapportera à la couronne 
cent cinquante millions. Je ne puis m'cmpècher d'exprimer 
ma désapprobation de celte vile calomnie, et AI. de Puisi- 
gnieux semble honteux d'en avoir parlé. Combien misé- 
rable est la situation de M. Necker, élevé si haut au-dessus 
des autres hommes ! Les services qu'il rend, et qui sont 
le fruit d'une sollicitude inquiète, sont attribués au hasard, 
ou ramenés aux proportions d'événements courants. Mais 
tous les malheurs publics, jusqu'à ceux causés par les sai- 
sons ou la cupidité humaine, sont mis au compte de l'igno- 
rance ou de l'injustice de l'adminislralion. M. Le Couteulx 
désire quej'ailleavec lui voir l'un des ministresau sujet de la 
cargaison de la Russell, car il craint qu'une offre faite par 
lui ne soit considérée que comme une spéculation privée. 
L'après-midi, je vais chercher M. Le Couteulx, comme il 
a été convenu. Nous nous rendons chez M. Montliérain, et 
-M. C... aborde l'affaire. Je vois qu'il avait raison à propos 
de l'accueil qu'on lui fait, mais j'y coupe court en mettant 
de suite les choses sur leur véritable terrain, sans faire 
aucun de ces compliments qui avaient déjà été faits et 
dont, par conséquent, l'on pouvait maintenant se dis- 
penser. Il en résulte que M. Montliérain apporte plus de 
sérieux à son examen. On envoie chercher le frère du pre- 
mier magistrat de Lyon, qui nous est tout acquis. Après 
avoir pesé les diverses objections, la chose parait si impor-^ 
lante que l'on décide d'en faire part demain par écrit à 
M. iXecker. Je stipule formellement que, si mon nom est 
prononcé, \I. Necker saura que le but de celte offre est de 



JOIRXAL DE GOLVEKXEUR MORRIS. 13 

venir au secours de radmiuislration, et surtout d'aider la 
population niallieureuse, sans qu'il y ait là la moindre 
préoccupation pécuniaire. 

8 avril. — La procession de Longchanip nous fait voir 
un étrange mélange de mauvais fiacres et d'équipages 
superbes, avec tous les degrés intermédiaires. Pendant ma 
visite à Mme de Chastellux ce soir, la duchesse d'Orléans 
fait savoir qu'elle ne peut pas venir comme elle en avait 
l'intention. Mme de Cliastellux me dit que la duchesse avait 
remarqué que je n*étais pas venu depuis quelques jours, et 
qu'elle aurait voulu me voir ce soir chez Mme la marquise. 
C'est là un badinage que je commence à comprendre, et je 
n'y vois rien qui flatte ma vanité. Tant mieux. J'assure 
Mme la marquise de ma vénération et de mon affection, etc., 
pour les vertus de Son Altesse royale, et je le fais avec 
beaucoup plus de sincérité que ne devrait l'espérer une 
personne de son rang. Elle m'assure que Mme de Rully 
est une friponne. Je réponds que cette nouvelle me désole, 
car je m'en étais épris au suprême degré, et que je suis 
tout abasourdi de cette communication. Tout cela s'entend. 

12 avril. — Visite à M. Le Normand à la campagne. 
Je suis très surpris d'apprendre que les moutons sont mis à 
couvert pendant l'hiver. J'attribue ce fait avec d'autres à une 
ignorance profonde de l'agriculture, car cette science est 
réellement très peu comprise en France. On la cultivera à 
cause de l'anglomanie qui actuellement sévit sur ce pays. 
Si l'on améliore en même temps l'agriculture et la consti- 
tution, il sera difficile de prévoir la puissance future de la 
nation, mais les Français semblent faire des progrès bien 
plus rapides dans les beaux-arts que dans les arts utiles. Cela 
vient pei.-être du gouvernement qui opprime l'industrie, 
mais favorise le génie. Nous avons ici mille preuves 
que le propriétaire ne sait pas calculer ; c'est ainsi que 



IV JOIHVAL l)K OOl'VIiHXKl K MORKIS. 

nous voyons une très jpande maison qui n'est qu'à moitié 
aciievée, et un janiin ou parc qui, s'il est jamais achevé, 
sera peut-être majinifique, et aura, en tout cas, coûté une 
somme énorme. La société est nombreuse, mais le diner 
est peu copieux. Un abbé dcclame violemment contre les 
modérés en politique. Il dit qu'il enlèvera le poste d'assaut. 
Ce sera quelque peu difficile, le roi ayant déjà tout rendu 
à discrétion. Je prie le comte de 1*... de lui demander ce 
qu'il désire. Il répond que c'est une constilution. Mais 
la(|uelle? Il ressort de ses explications (pi'il exige moins 
que ce qtii est déjà accordé, et un certain nombre d'assis- 
tants ne parlajjent pas son avis, parce qu'il ne demande 
pas assez. Et voilà celui qui veut tout prendre d'assaut. 
Une discussion ennuyeuse s'engage ; je n'y fais aucune 
attention, mais je remarque que cela déplaît aux dames, 
dont les voix délicates sont couvertes par les éclats des ora- 
teurs. Cela leur arrivera encore plus d'une fois, si vrai- 
ment les Etats généraux rédigent une constitution. Ce 
serait particulièrement à déj)lorer pour les dames, qui 
seraient par là même privées de leur part dans le gouver- 
nement ; elles ont joui jusqu'ici d'une puissance presque 
illimilée, non sans y prendre un extrême plaisir, mais 
peut-être pas toujours pour le plus grand bien de la com- 
numaulé. 

15 avril. — Je rends visite aujourd'hui à M. Millet. 11 
est en train de jouer avec plusieurs |)crsonnes ayant l'air 
de joueurs de profession. Mme Millet est sortie et s'occupe 
probablement d'un jeu tout différent. Je vais ensuite chez 
Mme de Durfort. Elle me fait savoir qu'elle va rendre 
visite à un malade, et elle emmène un ofticier de dragons 
pour l'aider à surmonter sa douleur. Je prends le thé chez 
Mme de Chastellux, qui me raconte de nombreuses anec- 
dotes sur le pays. Deux dames entrent et abordent la 
politique. L'une d'elles déteste tellement M. Necker qu'elle 



JOIHXAL I)K GOl VKRVKl U AlORRIS. 15 

paraît s'en vouloir à elle-même d'avoir admiré un petit 
jeu d'esprit, compose par lui, il y a plusieurs années, et 
que Mme de Chastellux vient de nous lire. 

17 avril. — Au cours d'une très longue conversation, 
M. de La Fayelte me raconle l'histoire de sa campagne 
électorale en Auvergne. Je m'aperçois qu'il a maintenant 
une idée plus claire de ce qu'il doit faire. Nous discutons 
les chances d'une révolution à Paris, et nous convenons 
qu'elle pourrait occasionner beaucoup de mal, sans pouvoir 
produire le moindre bien; il vaudrait mieux, en consé- 
quence, rédiger une protestation contre la façon dont les 
élections sont faites, tout en continuant à y procéder. Il y 
aura cet après-midi une réunion de la noblesse, et M. de 
Clermont-Tonnerre y prononcera un discours. On doit 
essayer de le faire élire député; c'est pourquoi on le fait 
connaître dès maintenant comme orateur. La Fayette dit 
qu'il a du génie et qu'il appartient à une bonne famille, 
bien qu'il soit sans fortune. Je vais dîner chez M. de La 
Bretèche. M. de Durfort arrive à la fin du repas. Il s'est 
rendu à la réunion. Le discours de M. de Clermont a été 
fort admiré, et il a conquis une énorme majorité , nialgré, 
dit M. de Durfort, le désir des amis de M, Necker. Je suis 
très curieux, et, entre autres choses, je demande si 
M. de La Fayelte se trouvait là. Il y était, et a même dit 
quelques mots qui étaient très bien; M. de Durfort n'étant 
l'ami, ni de M. de La Fayette, ni de M. Necker, je suppose 
que tout s'est très bien passé. 

On rassemble dix mille hommes de troupes dans les 
environs de Paris; les gardes suisse et française sont déjà 
à l'intérieur des barrières, augmentant ainsi la maré- 
chaussée de six mille hommes; si nous avons une émeute, 
l'action sera chaude. La révolution qui a lieu actuellement 
dans ce pays est étrange. Les quelques personnes qui l'ont 
mise en branle sont étonnées de leur propre ouvrage. Les 



10 J()1;H\.\L I)K (JOl \ KUXKl i« aiohhis. 

ministres aident à délruire l'aulorilé niinislcrielle, sans 
savoir ni ce qu'ils lonl, ni ce (|u'ils devraient faire. 
M. Necker, qui croit tout diriger, n'est peut-être Jui-même 
qu'un instrument au même degré que ceux dont il se sert. 
Je crois que l'on désire sa chute, mais elle ne surviendra 
pas aussi vite que ses ennemis s'y attendent. Le hasard 
décidera qui pourra diriger les Ktats {jénéraux, si toutefois 
ceux-ci se laissent diriger. Grand Dieu! quelle scène cela 
fournirait à un caractère hors ligne! La Fayette m'a donné 
ce matin un a\ant-goùt du côté drolatique du drame. Le 
duc de Coigny, l'un des amants de la reine, a reçu, de ses 
commettants, l'ordre de proposer qu'en cas d'accident la 
reine ne soit pas régente, et lui, La Fayette, délesté à un 
degré égal par le roi et la reine, se dispose à comhattre 
cette proposition. Je lui soumets un ou deux arguments qui 
me viennent à l'esprit en faveur de sa thèse, mais il veut se 
placer sur un terrain différent. Toutes ses préférences vont 
à une répuhlique, tandis que mon opinion, basée sur la 
seule nature humaine, ne doit pas avoir beaucoup de poids 
dans un siècle si rafiiné. il serait, en effet, ridicule que ceux 
qui alfeclent de ne pas croire en Dieu crussent eu l'homme. 

ISrtr/vY. — Cet après-midi, nous prenons une tasse 
de thé en tête à tête avec Aime de Ségur, tout eu conver- 
sant agréablement. Le thé est très bon, mais la conver- 
sation de la maréchale est encore bien plus exquise que 
son thé, qui vient de Russie. Le maréchal de Duras arrive, 
et adresse beaucoup de galanteries et quelques conseils à 
Mme de Ségur, qui paraît également insensible aux unes 
cl aux autres. Je vais ensuite passer une heure avec 
Aime de Chasleilux au Palais-Royal ; je la trouve avec son 
(ils sur ses genoux. Lue mère dans cette situalion est 
toujours intéressante, mais la perle que celle-ci vient de 
faire la rend plus particulièrement telle. Au cours de la 
conversation, connue je m'informe de la santé de la prin- 



JOIHXAL DK GOrVERXElR MOHUIS. 17 

cesse, elle me répète un message que celle-ci m'avait déjà 
fait. Je fais remarquer alors qu'il me déplairait autant de 
ne pas me montrer respectueux que d'être indiscret; je 
désire donc savoir ce que je devrais fiiire, si je rencontrais 
Son Altesse partout ailleurs qu'ici, et j'ajoute qu'à mon 
avis je ferais mieux de ne pas sembler la connaître. Elle 
répond que je puis être sur d'être reconnu par la princesse- 
J'ajoute encore que, bien qu'étant personnellement indif- 
férent aux avantages de la naissance, et ne respectant en 
Son Altesse royale que les vertus qu'elle possède, je me 
sens pourtant contraint de me plier extérieurement aux 
sentiments et aux préjugés des personnes parmi lesquelles 
je me trouve. Entre neuf et dix heures, il devient évident que 
la duchesse ne viendra pas aujourd'hui, et je prends congé, 
en envoyant cette réponse au message que j'avais reçu : 
«J'ai été voir Madame la duchesse chez Mme de Chastel- 
lux, et je suis désolé de ne l'y avoir point rencontrée. « 

20 avril. — Ce soir, tandis que je prenais le thé dans 
le salon de Mme de Flahaut, le marquis de Boursac arrive 
tout droit des sections de vote. Il s'est activement employé 
toute la journée à contrecarrer les projets des ministres en 
ce qui touche aux élections de la noblesse, et il pense avoir 
réussi. Une réunion se tiendra demain malin chez le 
prévôt de Paris, pour fixer définitivement la ligne de con- 
duite à suivre. Mme de Flahaut va faire sa visite de condo- 
léances à Mme de Guibert, dont le mari, du parti Necker, 
s'est vu privé de son emploi au ministère de la guerre, ce 
dont, entre parenthèses, elle est enchantée ; mais Mme de 
Guibert le sera beaucoup moins, bien qu'elle n'appartienne 
pas au même parti que son mari. Je promets à Mme de 
Flahaut de revenir et je me rends chez M. Millet. Je reste 
quelque temps avec lui et sa maîtresse, puis je vais chez 
Mme de Corny. Elle est très heureuse de l'opposition 
qui paraît vouloir se manifester parmi les nobles. Elle me 

2 



18 JOIHVAI, DK (JOIVEKX'EIH MORHIS. 

raconte une aiiecdole que M. de Hreleuil a recueillie de la 
bouche de M. de Machault. Le roi et les princes se sont 
unis pour s'opposer au progrès de la liberté, dont la rapi- 
dité semble leur avoir enfin inspiré de sérieuses alarmes. 
Le roi a offert la place de premier ministre à M. de Machaull , 
qui a refusé eu raison de son «jraiid âge. On lui demanda 
alors son avis sur \ecker : « Je n'aime pas sa conduite, 
mais je crois qu'il serait dangereux de s'en séparer actuel- 
lement. T> Mme de Corny me presse de rester à souper, 
mais je refuse, en lui disant que j'ai promis à son amie 
Mme de Flahaut, et elle trouve naturellement cette excuse 
suffisante. Je retourne chez Mme de Flahaut; j'y rencontre 
l'évéque d'Autun, et je parle politi(jue plus que je ne le 
devrais. 

Je suis d'avis que si la Cour essaye maintenant de reculer, 
il est impossible de prévoir les événements. Les chefs d:i 
parti patriote ont été si loin qu'ils ne peuvent pas battre e : 
retraite sans se compromettre. Si la nalion a réellemeii 
quelque vigueur, le parti dominant aux Etats généraux 
pourra, à sa volonté, renverser la monarchie elle-même, 
au cas où le roi se risquerait à un conflit avec l'Assembléj. 
La Cour est extrêmement faible et les mœurs en sont si 
corrompues, qu'elle ne pourra résister à une opposition 
bien organisée. A moins que la nation tout entière ne soil 
également dépravée, il est probable qu'une tentative de 
retraite, maintenant qu'il est trop tard, ne ferait qu'attirer 
sur la Cour le plus proioud mépris. 

21 avril. — Ce soir, en sortant de la Comédie-Française, 
je vais chez Mme de Chastellux et elle me donne des nou- 
velles de Versailles. M. de La Vaugtiyon ne retournera pas en 
Espagne; il y sera remplacé par M. de La Luzerne. J'espère 
que M. de Ségur ira à Londres. La imblesse de Paris ît 
décidé de procéder aux élections, tout en protestant contre 
le règlement. C'est le parti le j)lus sage. Mme de Chastellux 



JOLRXAL Dl-: GOLVERMKLR MORRIS. 19 

me dit que la duchesse d'Orléans avait laissé uu message 
pour moi, peu de temps avant mon arrivée. Elle lient à 
me l'aire voir son fils, AI. de Heaujolais. 

22 avril. — M. Jefterson goûte beaucoup mon plan 
financier (1). Xous attendons jusqu'à quatre heures M. de 
La Fayette, qui arrive alors eu déshabillé, ayant été retenu 
par la politique jusqu'à ce moment. Nous croyons que tout 
va bien. Je propose que les États généraux éloignent la 
garde suisse de la personne du roi, et adressent eu même 
temps (les lélicitalions aux troupes nationales. M. Jefferson 
ne croit pas que cela ail grande im|)ortance, mais je réussis 
à convaincre La Fayetle. Il désire savoir de nous s'il devra 
prendre une part active aux débats des Etats généraux. 
Nous convenons qu'il ne devra parler que dans les circons- 
tances importantes. Nous allons ensuite au Palais-Ilo^al 
avec Jefferson pour faire prendre nos silhouettes. 

24 avril. — Ce soir, pendant le souper chez le baron 
deBesenval, on nous parle d'un exprès qui vient d'apporter 
la nouvelle de la morl de l'empereur; cette nouvelle est 
bientôt démentie. Il semble pourtant qu'il devra bientôt 
quitter ce monde. On parle longuement aussi de désordres 
occasionnés par la disette. Tous les convives qui sont des 
adversaires des ministres actuels, en sont bien contents. 
Nous apprenons aussi qu'il y aura un nouveau ministère, 
dont Monsieur sera le chef, tous les ministres actuels 
devant se retirer, sauf Necker. Les personnes présentes 
auraient de beaucoup préféré renvoyer Necker et garder 
les autres. Pour ma part, je ne crois à aucun changement 
en ce moment. Puisignieux me dit que les Etats généraux 
se querelleront dès le début au sujet des votes par ordre 



(I) Morris avait préparé un plan dn réformes financières pour la France. 
Ce plan avait été traduit en français el soumis à \l. de ilaleslierbes. 



20 JOniXAL I)K r.OlVERVKl H AIOHHIS. 

OU par IcU». Il ost si (Mior{ji(|ne dans son affirmalion que 
l'on voit bien son désir qu'il en soit ainsi. Il ajoute que la 
nalionesl incapable de liberté; elle ne peut rien supporter 
lon«5leii)ps cl les soMals eux-nicuies ne veulent pas rester 
plus de trois mois au régiment; je vois qu'il confond la 
noblesse avec la nation, et qu'il juge la noblesse d'aj)rès 
ceu\ de ses membres que leur paresse ou leurs désordres 
priveraient de toute iniluence dans les révolutions, eu 
deliors de leur force numérique. Il semble que ceux qui 
désirent pour le roi un pouvoir absolu admettent, en géné- 
ral, que leur désir sera inévilablement réalisé dans quelques 
années, quoi que fasse la nation en ce moment. De fait, 
les révolutionnaires n'ont tpif de mauvais matériaux sous 
la main, et s'ils ne déploient pas une grande énergie, les 
amis du despotisme devront réussir contre eux. 

25 anil. — Je passe toute la matinée à écrire; l'après- 
midi, je vais dîner cliez M. Alillet. Les convives sont : sa 
maîtresse, la vieille marquise de Bréhan, et sa fille, per- 
sonne d'une grande beauté, à qui l'avenir sourit ; une 
femme mariée, jeune et extrêmement Jolie; son mari et un 
ami, ca|)itaine dans la maiine, resté garçon comme moi ; 
enfin un jeune hoaime que je ne connais pas. C'est 
M. Millet qui s'est cbargé du dîner [à la matelote) et des 
hùles. .Après le dessert, une vieille dame nous joue de la 
vielle, tout en chantant des chansons scabreuses, à la 
grande joie des messieurs, de la mère et de la dame mariée, 
dont le mari sembh' triste et fourbu. L'enfant écoute avec 
une extrême attention. Les deux jeunes dames ne sont pas 
très contentes. M. Millet propose de nous réunir encore J i 
semaine |)rotliaino, et nous accc])tons. li nous consultera 
avant de commander le dîner. Je lui dis de faire comme il 
voudra, mais qu'il pourra nous dispenser de la musique, 
si cela lui plaît. Nous nous rendons ensuite à l'hôtel royal 
des Invalides, magnifique spécimen d'architecture. La 



JOIRXAL DE (ÎOI VKRXEIR MORRIS. 21 

chapelle et le dôme sont sublimes. A la cuisine, on nous 
fait remarquer, entre autres choses, une petite marmite 
contenant 2,500 livres de bœuf pour la soupe de demain, 
et une autre, moins grande, pour messieurs les officiers. 
Le spectacle qui produisit sur moi la plus grande impres- 
sion, fut de voir à genoux dans la chapelle un grand nombre 
de vétérans mulilés. Leur piélé est des plus sincères. 
Pauvres diables qui n'ont plus rien à espérer en ce monde! 
Les femmes s'agenouillent en approchant de la sacristie. 
M, Millet me suggère l'idée de composer une prière pour 
les deux plus belles ; elles la trouvent supérieure à toutes 
celles du missel. M. Millet me dit qu'il a entendu un cerlain 
nombre d'invalides exprimer le regret qu'un aussi bel 
homme que moi ait perdu une jambe. 11 ne m'avait pas vu 
donner à l'un d'eux un écu, sans quoi il aurait pu apprécier 
le compliment et la compassion de ces gens à leur juste 
valeur. 

26 avril. — Je reçois d'une dame un billet anonyme, 
contenant une déclaration d'amour. J'écris une réponse 
ambiguë à ma belle inconnue, et j'envoie mon domestique 
Martin suivre le messager, un petit garçon, qui remet mon 
mol à une femme de chambre. Celle-ci entre chez M. Millet. 
Le billet vient donc de sa maîtresse, qui mérite d'être 
courtisée. Je vais alors chez Mme Millet, maisje ne Irouve 
pas l'occasion de lui dire un mot en particulier. Je vais 
ensuite chez Mme de Chastellux, etj'apprends que, comme 
d'habitude, la duchesse vient de la quitter en laissant un 
mot pour moi. C'est quelque peu ridicule, mais j'exprime 
néanmoins mes regrets. Le soir, chez Mme de Flahaut, on 
est en plein dans la politique dont je suis fatigué. Après le 
souper, Févêque d'Autun nous lit la protestation de la no- 
blesse et du clergé de Bretagne; je commets l'impolitesse 
de nrendormir pendant cette lecture. Mme de Flahaut n'est 
pas très bien ; de plus, il lui est arrivé, aujourd'hui, quelque 



22 JOI HVAI, l)K r.orX KHXKl r. MOHHIS. 

chose qui la préoccupe. Je lui demande de mVii faire pari, 
mais elle refuse el j'en suis très content. 

27 avril. Mme de Cliaslellux me dit qu'elle attend la 

duchesse ce soir. Je reste pour attendre Son Altesse. Elle 
arrive assez tard, et se montre pleine de prévenances; fai- 
sant allusion à ses différents messages, elle exprime son 
extrême regret de ne pasm'avoir rencontré; je réponds de 
mon mieux. De fait, je n'y comprends rien, tout en étant 
ohligé de ui'en tenir à Texplication que je m'en suis 
donnée. Elle a une longue conversation politique avec ses 
amies au sujet des assemblées électorales, et je la félicite 
d'occuper ainsi son esprit; sa santé s'en trouve déjà bien. 
Elle dit qu'elle ne peut prolonger sa visite, car elle va voir 
ses enfants. Elle est arrivée bien tard, et ne serait même 
pas venue, si elle n'eût désiré me voir. C'est là visible- 
ment du persiilage, mais il serait mal poli de ma part de ne 
pas sembler y ajouter foi. 

28 avril. — En me rendant chez M. Millet, j'aperçois 
des troujjcs marchant vers le faubourg Saint-Antoine 
avec deux petites pièces d'artillerie. 11 parait qu'il y a 
eu une émeute de ce côté. Chez M. Millet, on m'en lait 
un récit terrible, mais certainement exagéré. J'apprends 
plus lard que l'émeute a éié assez sérieuse. Il paraît que 
le billet que j'ai reçu n'est pas d(; Mme Millet, et que 
j'ai commis à ce sujet une erreur grossière; je suis fort 
intrigué. 

1" mai. — Je m'habille pourmerendreà la réunion con- 
venue chez M. Millet. Madame attend son chapeau, et nous- 
mêmes nous allendons quelques invités. Nous nous rendons 
au Palais-Bourbon, pour visiter les petits appartements et 
le jardin qui sont très beaux. Nous allons de là au cabaret 
dîner à la matelote; les invités sont les mêmes que la 



JOLRXAL DE GOLVKRXEIR MORRIS. 23 

semaine dernière, sauf le capitaine de marine. Après le 
dîner, les dames proposent une promenade en Seine que 
faccepte avec empressement. Nous y serons moins remar- 
(jucs, ce qui n'est pas sans importance, vu les invités. 
.\I. Millet refuse de nous accompagner et sa femme est con- 
(cnte de se débarrasser de lui. Il a l'air de s'en apercevoir, 
( t rentre seul chez lui, en savourant les réflexions qu'une 
telle idée ne j)eut manquer de lui suggérer. Nous montons 
à bord d'un bateau de pêche malpropre; nos sièges sont 
des planches également malpropres mises en travers. 
Mlle Millet, qui a une robe de mousseline ornée de belle 
dentelle, paraît toujours belle, malgré le piteux état de ses 
vêtements. Son amie paraît enchantée de mes attentions; 
elle essaie de faire la modeste, mais elle y réussit très 
mal. Après une descente assez longue, nous remontons 
jusqu'à la barrière de Chaillot, mais par suite d'une erreur 
dans les ordres (ce qui a causé la perte de nombreuses 
batailles), nous ne pouvons retrouver nos voitures et nous 
rentrons à pied. Les femmes, folles commes des oiseaux 
échappés de leur cage, envoient les hommes de différents 
côtés, mais toujours pas de nouvelles de nos équipages. 
Nous traversons la rivière pournllerles chercher cà l'endroit 
oîi nous avons dîné. Neles trouvant pas, nousrelraversons 
et nous apprenons par un domestique qu'ils sont à la 
î^rille de Chaillot. Nous traversons encore une fois. Après 
avoir attendu quelque temps (les dames s'amusant dans 
l'intervalle à courir de tous côtés), les voitures arrivent 
enfin, et je puis rentrer chez moi. Je m'habille pour aller 
chez Mme deFlahaut. La société est nombreuse; elle s'oc- 
cupe beaucoup de politique et un peu de jeu. Je ne rentre 
qu'à une heure, ayant reconduit chez lui un monsieur qui 
n'avait pas de voilure. Je me mets à lire jusqu'à près de 
deux heures, et je me couciie, exténué de m'êlre tant 
amusé, si je puis parler ainsi de ce qui ne m'a pas amusé 
du tout. J'incline à croire que Mme Koselle est ma corres- 



2V JOI H\.\l. DK (loi \ I:K\I:I K -MOHHIS. 

pondante inconnue, mais je ne donnerais pas six pence 
pour être fixé là-dessus. 

2 f)iai. — Je vais chez Mme La Fayette, mais elle va 
partir à Versailles. La Fayette s'y est déjà rendu en qualité 
de député. Je passe quelques instants chez Mme de Puisi- 
gnieux qui est à sa toilette. Je vais ensuite voir Mme de 
Ségur, et je m'amuse avec les enfants; je la laisse à sa toi 
letle, pour la revoir encore ce soir chez Mme de Puisi- 
gnieux : elle me dit que, puisque j'y serai, elle y restera 
toute la soirée au lieu d'aller à un autre lendez-vous. Pen- 
dant celte soirée, un monsieur régale les dames en leur 
racontant la pendaison de jeudi dernier. C'est le colonel 
d'un régiment qui était de service à l'exécution. Nous 
buvons une quantité de thé bien faible, que Mme de La 
Gaze appelle avec raison du lait coupé. Mme de Ségur arrive 
pendant le souper, et je lui dis, ce qui est vrai, que j'allais 
partir, mais que maintenant je resterai. Dans un coin, la 
conversation roule, comme d'habitude, sur la politique, et 
principalement sur la disette. M. Necker est fortement 
blâmé, et bien à tort selon moi. Une folie a bien été com- 
mise, mais c'est la seule chose où l'on ne trouve rien à 
reprendre. Je pnrle de l'ordre de perquisitionner dans les 
granges des fermiers. On passe aussi l'émeute sous silence. 
Le baron de Besenval, qui a donné l'ordre de la répres- 
sion, paraît être enchanté de son œuvre. Il avait, dit-on, 
commandé de faire marcher la garde suisse avec deux 
pièces de canon, et, au moment où Ton s'apprêtait à s'en 
servir, la foule s'enfuit à toutes jambes. 11 est donc convenu 
que le baron est un grand général, et, puisque ce sont des 
dames qui le disent, ce serait fou de les contredire. Si 
j'étais militaire, je penserais que deux pièces lançant des 
projectiles de quatre livres ne sauraient servir à grand'chose 
dans une ville comme celle-ci, où les rues sont générale- 
ment si étroites que deux voitures peuvent à peine y passer 



JOIH.VAL l)K GOr\ER\Kl R .MOHRIS. 25 

de front, où ces mêmes rues étroites sont des plus tor- 
tueuses, et où les maisons ont en général de quatre à six 
étages en pierre. Mais n'étant pas versé dans l'art de la 
guerre, mon devoir est de convenir avec les autres qu'il faut 
vraiment être un grand général pour pouvoir, avec seulement 
quinze cenis fantassins ou cavaliers, et surtout avec deux 
seules pièces d'artillerie, disperser quinze mille hommes, 
principalement des spectateurs, parmi lesquels se trou- 
vaient trois mille émeuliers, armés de bâtons et de pierres. 

3 mai. — M. Jefferson me parle, pour la séance de 
demain, d'un billet que Mme de Tessé réserve à M. Short, 
mais qu'il me procurera, parce que Short ne peut pas s'y 
rendre. Je plaide près de M. de La Fayette, qui dîne avec 
nous, la cause du duc d'Orléans et lui donne mes raisons en 
faveur de son élection. 11 me répond qu'il sera élu. Je 
1 ends visite à Mme de Chastellux qui a la bonté de m'appor- 
ter le programme de la cérémonie de demain de la part 
de la duchesse d'Orléans, et en même temps un message 
d'elle. Elle viendra si elle le peut. Mme de Chastellux 
propose de m'obtenir par son intermédiaire un billet pour 
demain. M. le maréchal de Ségur arrive. Au bout de 
quelque temps, la duchesse nous fait savoir qu'absorbée 
par sa correspondance, elle ne pourra venir. Je rentre me 
coucher de bonne heure, pour me rendre demain à l'er- 
sailles. 

4 tnai. — Départ pour Versailles a six heures. Je suis 
rejoint en route par M. Le Normand et M. de La Gaze. Nous 
descendons pour nous promener dans les rues jusqu'à ce 
que la procession commence, puis je vais avec Mme de 
Flahaut qui a la bonté de m'offrir une place à une fenêtre. 
En attendant la procession, la conversation roule sur le 
bal de l'Opéra. M. de Villeblanche me raconte une his- 
toire qui dépeint bien le caractère national. Sa femme 



o,; .101 HVAI, DK (ÎOl \ KK.VKl H MOHHIS. 

clail vernie avec imc amie. Klles se Iroiivèrent séparées, 
et lorsqu'il les reirouva, elles s'enlrelinrent longtemps 
sans qu(^ la (lame sût qui était avec lui. Quand le bal lut 
lini, et (|u'iis (nient tous trois rentrés, ils raillèient fort 
l'amie de sa déconvenue. Klle ne put donner aucune 
excuse pour sa méprise, si ce n'est que, madame étant 
avec monsieur, il lui était impossible de supposer que ce 
|)ùt cire sa l'en» me. 

I,a procession est magnifique. Les maisons sont do 
(•lia(pie côté couvertes de tapisseries. Ni le roi ni la reine 
ne semblent très conlents. Le premier est salué, parlout où 
il passe, du cri de : « Vive le Roi! « mais pas la moindre 
acclamation n'accueille la souveraine. Klle jette un regard 
d(î mépris sur la scène où elle joue un r(Me et semble 
dire : « Pour le moment, je me soumets, maisj'anrai mon 
heure. » Retour à Paris, où je dîne. Alon opinion sur les 
sentiments du roi et de la reine est confirmée, lorsque, un 
peu plus lard, je vais au salon de Mme de Cbastellux. 
Tout eu se rendant près de la duchesse, elle m'apprend 
que le roi est mécontent que le duc d'Orléans se soit pré- 
senté comme député et non comme |)rince du sang, et 
aussi de ce que la reine n'ait pas élé acclamée publique- 
meul. Celle-ci en est profondément blessée. Rencontrant 
la duchesse d'Orléans qui avait élé à maintes reprises 
aussi acclamée que le duc : « Madame, lui dit-elle, il y a 
une demi-heure que je vous ai allendue chez moi. — 
Madame, en vous attendant ici (à l'église Xotre-Dame), j'ai 
obéi à l'ordre qu'on m'a envoyé de la part du roi. — Eh 
bien, n)adame, je n'ai point de place pour vous, comme 
vous n'èles point venue. — C'est juste, Aladaine; aussi 
ai-je des voitures à moi qui m'attendent, n Je n'ai pu 
m'empêcher de ressentir l'atfront fait à la pauvre reine, 
car je ne vois en elle que la femme, et il me semble lâche 
de se montrer dur envers une fennne. 

Mme de Cbastellux me cite une réponse spirituelle de 



J01R\AL I)K r.OlVKRXElR MORRIS. 27 

Aladame Adél<'iï(h', lanle du roi. Dans un accès de mauvaise 
liunieur, la reine, parlant de celte nation, avait dit : « Ces 
indignes Français ! — Dites : indignés^ madame ! 35 répondit 
Madame Adé'aïdc. 

La duchesse d'Orléans n'a pu m'avoir un billet, mais la 
duchesse de Bourbon a promis d'essayer; si elle réussit, 
elle l'enverra au Palais-Royal ce soir, et, dans ce cas, 
j\Ime de Chastellux le recevra de la duchesse d'Orléans et 
me l'enverra. Je rentre chez moi, et je reçois un mot de 
W. Jefferson m'assurant que je puis avoir un billet chez 
Mme de Tessé, qui en avait réservé un pour M. Short, 
mais il n'est pas encore arrivé. Ha lait si beau aujourd'hui 
qu'en me promenant sans chapeau j'ai attrapé un coup de 
soleil; j'ai le front et les yeux très enflammés. 

5 mai. — Je vais à Versailles, et j'entre dans la salle un 
peu après huit heures. Je reste assis dans une position 
incommode jusqu'à midi. Pendant ce temps, les différents 
députés entrent, et sont rangés successivement par bail- 
liages. Des applaudissements répétés saluent l'entrée de 
M. Xecker et celle du duc d'Orléans; il en est de même 
pour un évèque qui a longtemps vécu dans son diocèse et 
y a rempli les devoirs de sa charge. On applaudit un autre 
évèque qui a prêché hier un sermon que je n'ai pas 
entendu, mais mes voisins disent qu'il ne mérite pas cet 
honneur. In vieillard qui a refusé d'endosser l'habit pres- 
crit pour le tiers état et qui a revêtu celui de fermier est de 
même longuement applaudi. M. de Miraheau est silflé, mais 
de façon discrète. Le roi arrive enfin et s'assied; la reine 
est à sa gauche, deux degrés plus bas. Il lit un discours 
de circonstance, bref et bien dit, ou plutôt bien lu. Le ton 
et la manière sont pleins de la fierté que l'on peut attendre 
ou désirer du sang des Bourbons. La lecture en est inter- 
rompue par des applaudissements si chaleureux et si com- 
municatifs que les larmes inondent mon visage malgré 



2.S JOl ll\.\I, l)K (101 \ i:i{\Kl H MOHHIS. 

moi. La reine pleure ou semhie pleurer, mais pas une 
voix ne s'élève pour elle, .relèverais cerlainement la 
mienne si j'étais Français; mais je n'ai pas le droit d'expri- 
mer mes sentiments, et e'est en vain que je prie mes voi- 
sins de le faire. Le roi, ayant fini de parler, se déeouvre; 
il remet ensuite son ch.ipeau, et la noblesse suit son 
exemple. Quelques membres du tiers état font de même, 
mais se découvrent de nouveau peu à peu. Le roi retire sa 
coiffure encore une fois; la reine semble croire qu'il a tort, 
et dans une conversation qu'elle a avec le roi, celui-ci 
semble lui dire que son désir est d'agir ainsi, quel que 
soit le cérémonial prévu, mais je n'en suis pas sûr, étant 
trop loin pour voir distinctement, et surtout pour enten- 
dre. Les nobles eux-mêmes se découvrent peu à peu. Si 
ces trois manœuvres sont prescrites par le cérémonial, les 
troupes ne sont pas encore suffisamment exercées. 

Après le discours du roi, et tons ces mouvements de 
cbapeaux, le garde des sceaux prononce un discours beau- 
coup plus long. Son débit est très mauvais et si confus que 
l'on n'en pourra parler qu'après l'impression , Ensuite, 
M. Xeckerselève. Il essaie de jouer à l'orateur, mais il s'en 
tire très mal. L'auditoire le salue d'applaudissements répétés 
et enthousiastes. .Mis en verve par ces marques d'approba- 
tion, il tombe dans les gestes et dans l'enjpbase, mais son 
mauvais accent et la gaucherie de ses manières détruisent 
beaucoup de l'effet que devrait produire un discours 
écrit par \L Necker et prononcé par lui. Il demande 
bientôt au roi la permission d'avoir recours à son secré- 
taire; cette autorisation est accordée, et le secrétaire conti- 
nue la lecture. Elle est très longue. Ce discours contient 
beaucoup de renseignements et de bien belles choses, nais 
il est trop long; il y a de nombreuses redites, trop de 
compliments et de ce que les Français appellent emphase. 
Les applaudissements étaient bruyants et ininterrompus. 
Ils convaincront le roi et la reine du sentiment national, et 



JOURNAL DK (lOL l KHXKIR MORRIS. 29 

tendrontà empêcher les intrigues conlrcle ministère actuel, 
au moins pour quelque temps. Quand ce discours est fini, 
le roi se lève pour partir ; il est salué d'un long et touchant 
cri de : Vive le roi! La reine se lève, et, à ma grande satis- 
faction, entend crier, pour la première fois depuis plusieurs 
mois : Vive la reine! Elle fait une révérence pleine de 
grâce, et les acclamations redoublent; elle y répond par 
un autre salut encore plus gracieux. 

Dès que je puis sortir de la foule, je vais retrouver mon 
domestique, et je me rends à l'endroit où ma voiture est 
remisée pour retourner à Paris. J'ai grand'faim, mais je 
me sens peu disposé à demander à dîner à n'importe qui, 
convaincu que ceux qui peuvent le faire recevront plus de 
demandes qu'ils ne le voudraient. Mes chevaux n'étant pas 
prêts, je vais chez un traiteur. Je demande à manger, et 
l'on me conduit à une table d'hôte, où sont assis quelques 
députés du tiers. La conversation tombe sur la manière de 
voter. Je leur dis ma pensée : quand leur constitution sera 
faite, ils devront voter par ordres, mais il faudra jusque-là 
se servir du vote par têtes. Ceux qui sont le plus au courant 
de la question partagent ma manière de voir. Ces députés 
viennent de Bretagne. L'un d'eux déclame contre la tyran- 
nie de la noblesse et attaque si fort sou propre frère, que 
les autres s'en mêlent; un autre gentilhomme, député du 
liers état, vocifère tellement contre son ordre que je suis 
convaincu qu'il ne cherche qu'à se mettre en vadette, mais 
qu'il votera pour l'opinion de la Cour, quelle qu'elle soit. 
Je me lève en leur souhaitant sincèrement un accord parfait 
et nue bonne intelligence; mutuelle, et je reviens à Paris. 

9 mai. — Visite à M. Le Couteulx, à la campagne. La 
campagne que je traverse pour arriver à Louveciennes est 
très bien cultivée; sur les coteaux des collines, j'aperçois 
au pied des arbres fruitiers des groscillers et même des 
vignes. Celte n)anière de cultiver la vigne réussirait peut- 



:j(t JOIUV'AL l)i: (;()! \ KH.VKl H MOKHIS. 

("'Ire en Amérique. L;i demeure de M. Le Couleulx appar- 
teuail aulrelois à un prince de Condé; elle est bàlie dans 
l'ancien slyle, loul tn élaiit assez conlorlable; la silunlion 
esldélieieusi'. Dans la soirée, arrivent sa mère, sa sœur et 
son cousin do. Canleieu. Le tiers continue a se réunir sans 
rien faire, car il désire le vote par tètes, mais les autres 
ordres refusent de le suivre. 

IQ Diai — Dimanche matin, promenade à l'aqueduc de 
Marly. Nous moulons jusqu'au faîte. Le coup d'œil est 
splendide. La Seine fait de nombreuses courbes à travers 
une vallée très bien cullivée, et bai«j;ne d'innombrables 
villa«{es; d'un côté, ou a|)erçoit dans le lointain les dômes 
de Paris, et, de l'autre, le palais de Saint-Germain est tout 
près de nous. Derrière moi, j'ai une immense foret, avec, 
au premier plan, le j)alais de Marly eiilcui dans la verdure. 
De toutes parts, les cloches de mille clochers em|)liss -nt 
l'air de leurs murmures, se mêlant au parfum matinal et à 
la fraîcheur du printemps. Que tout cela est charmant! Je 
suis en ce moment sur un immense monument de l'orgueil 
de l'homme et je puis contempler à la fois, dans l'échelle de 
l'existence humaine tous les degrés de la misère à la magni- 
licence. Nous déjeunons entre dix et onze heures, puis, 
après une promenade dans les jardins, nous retournons à 
Marly. Le jardin est vraiment royal et cependant agréable, 
la ujaison est commode et les meubles n'ont pas de style. 
Les Suisses nous disent qu'ils se j)répareut à recevoir Sa 
Majesté. Nous retournons chez M. Le Couteulx pour nous 
habiller. Eu entrant au salon, les députés de Normandie se 
joignent à nous. Notre nombre s'était vu, au déjeuner, aug- 
menté d'un banquier et de ses deux sœurs. A dîner, conver- 
sation politique avec les Normands ; je continue cet entre- 
tien après le repas et nous finissons par èlre tous du mémo 
avis. Nous disculons incidemmi'ut l'avantage qu'il y aurait 
à créer une Compagnie des Indes. 



JOLRMAL DE GOLVERiVEUR AIORRIS. ;il 

L'après-midi, visite au pavillon de Mme du Barry. 
C'est uu temple eousacré à l'iiuuioralité de Louis XV. Le 
style est très bon et rexécution |)arfaite; le panorama est 
aussi charmant qu'étendu. Nous apercevons au retour 
Mme du Harry. Elle a, depuis longtemps, passé l'âge d'être 
belle, et elle est accompagnée d'un vieux fat, le prévôt des 
marchands. Ils se dirigent vers le pavillon, peut-être |)Our 
sacrifier à l'atnour sur l'autel élevé par le feu roi. Quittant 
le pavillon, nous faisons l'ascension de la colline, et passons 
enire la maison et le vivier, qui répand une odeur épou- 
vanlable, pour voir danser les villageois. Nous rentrons à 
la maison, et je m'enireliens avec Laurent Le Couleulx du 
rachat de la dette due par l'Amérique à la France. Il me 
conseille de voir M. Necker. Je n'ai éprouvé jusqu'ici que 
des obstacles et des dilïicultés de la part de M. Necker, 
qui est ce que l'on peut appeler un rusé. Ceux qui le con- 
naissent n'osent donc pas l'aborder de front, étant certains 
qu'il commencerait par prétendre savoir tout ce dont on 
l'informerait, et qu'ensuite il se servirait de ces communi- 
cations pour les combattre, s'il y trouvait son avantage, en 
en parlant à d'autres. 11 faut beaucoup de prudence et de 
délicatesse pour traiter avec un homme de cette sorte. Lau- 
rent dit qu'il ne peut amener M. Necker à terminer ce qui 
est déjà en train, mais que, si je le désire, il me procurera 
une entrevue. Il faudra, d'après lui, s'en tenir strictement 
au côté financier, et je lui confesse que telle a toujours été 
ma pensée. J'emmène M. Laurent, et, pendant notre retour 
à Paris, il épanche sa mauvaise humeur contre M. Necker qui 
s'est longlemps joué de lui, et qui continue à en agir de même 
envers de Canleleu. Il le croit, du moins, et, à mon avis, il a 
raison . Il me dit que leur but est d'obtenir un mandat de paye- 
ment d'une dette que personne ne songe à nier. Il est invité 
à dîner chez M. Necker, et si la conversation s'engage sur 
ce sujet, il recommandera à M. Necker de me voir. Au bout 
de deux agréables heures de voilure, nous arrivons à Paris. 



32 JOl R.VAL I)K (lOlVKHXKlR MORRIS. 

1 1 mai. — Je vais passer la soirée chez Mme de Chastel- 
Iiix. Elle reçoit un message de la duchesse; elle lui répond 
que je suis là et que je l'ai chargée d'une commission. 
Celle commission consiste à remercier pour moi Son 
Altesse royale, qui a eu la bonté de m'envoyer à Versailles 
un billet d'admission pour l'ouverture des Etats généraux. 
Peu après, la duchesse arrive, disant qu'elle est venue 
exprès pour me voir; elle me parle de mon excursion 
hors de Paris, et espère me voir souvent chez Mme de 
Chastellux; elle regrette de ne pouvoir s'attarder, devant 
sortir avec Mme de Chastellux pour faire quelques visites. 
Je ne puis réj)ondre que par des regards et des gestes qui 
expriment une profonde humilité, et toute ma reconnais- 
sance pour l'honneur qui m'est fait. De fait, ma langue ne 
s'est jamais suffisamment exercée à ce jargon, et elle 
demande toujours à mon cœur ce qu'elle doit dire; tandis 
que ce dernier, après en avon- délibéré, demande conseil 
à ma tète, le bon moment est passé. Comme je crois 
comprendre Son Altesse royale, et que je suis suffisamment 
gardé du côté de la vanité, il n'y en a plus qu'un autre à 
défendre, mais celui-là est fortihé. Elle a peut-être les plus 
beaux bras de France; machinalement elle se dégante, et 
elle a toujours un prétexte pour se loucher la figure, de 
façon à bien faire ressortir sa main et son bras. — Je vais 
chez Mme Dumolley qui joue aux échecs. Mme Cabarrus 
vient et je lui dis que c'est la faute de La Caze si je ne suis 
pas allé lui présenter mes respects à son hôtel. Elle répond 
que je n'ai pas besoin d'introducteur. Elle a une belle 
main et de très beaux yeux, qui disent d'une façon très 
intelligible qu'elle est disposée à écouler chanter leurs 
louanges. Elle va partir à Madrid et sera heureuse de me 
voir ici comme là-bas. Je m'esquive sans attendre le souper 
et je rentre chez moi. La chaleur est extrême et va durer 
quelque temps probablement. Le printemps de l'Europe, 
si vanté par les habilanls par amour ou par préjugé, et par 



JOIRVAL !)[•: GOLVEUXELR MORRIS. 3:î 

les voyageurs par vanilc de sembler avoir vu, ou goûte, 
ou senti, ou éprouvé quelque chose de plus pur, de plus 
neuf, de plus doux, de plus agréable que leurs voisins, ce 
printemps de l'Europe, dis-je, s'est réduit, au moins cette 
année, à une seule semaine, comprenant les trois derniers 
jours d'avril et les quatre premiers de mai, et pendant ce 
court printemps, Parker a été atteint de rhumatismes en 
changeant de gilet. 

14 mai. — Journée passée à Versailles. Au cours de ma 
promenade, je visite les appartements de la reine, meu- 
blés avec le meilleur goût. Après les avoir vus, je vais à 
la chapelle, où il y a juste autant de dévotion que je m'y 
attendais. Je passe ensuite quelque temps avec Aime de 
Ségur, tandis qu'elle procède à sa toilette. Elle se dit très 
fatiguée de Versailles, et je la crois. Je la quitte, et, pour 
me protéger d'une averse, je me réfugie dans l'anti- 
chambre de M. de Montmorin, qui me demande si je suis 
venu dîner avec lui. Je réponds négativement. 11 me dit de 
venir un autre jour et je lui en donne la promesse. Je dîne 
chez AI. de La Fayette ; la conversation roule sur la politique 
du jour. Je vais ensuite chez Mme de Alontboissier, qui 
me demande de me joindre à ses invités pour visiter les 
jardins de la reine au Petit Trianon. Notre promenade est 
assez longue. La royauté a fait ici des frais énormes pour 
se cacher à ses propres yeux, mais sans y réussir. Lue 
laiterie remplie de porcelaine de Sèvres ne ressemble pas 
suffisamment à la vie rustique. Il serait bien difficile, 
d'autr<3 part, de prendre pour un lac, le petit étang bour- 
beux qui se trouve à côté. En général, le jardin est beau, 
et pourtant l'argent qu'on y a dépensé a été mal employé, 
et Ton pourrait faire des économies. Je remarque, parmi 
les promeneurs, un certain nombre de députés aux Etats 
généraux. Pas un peut-être ne songe à ce qui devrait les 
frapper tous, à savoir que ce sont tes dépenses et d'autres 

3 



av JOl H\AL 1)K GOrVICHXKl R MO» RI S. 

semblables qui sont la cause de leur réunion. Je retourne 
en villo assez tard, et je soupe avec Capellis et sa belle 
tante, Mme de Flaliaul. Une dame qui est là prenJ un 
plaisir extrême à s'écouler parler. La journée a été suC- 
locanle, et la soirée n'apj)orte pas beaucoup de fraî- 
cbeur. 

16 mai. — La matinée est désagréable, grâce au vent, 
au froid et à la pluie; je pars néanmoins pour Louve- 
cicnncs, comme il a été convenu avec M. Le Couteulx, et 
j'y arrive un peu après deux heures. On l'attend depuis 
deux jours avec sa famille, mais personne n'est venu et, 
comme le cuisinier ne s'est pas encore montré, il est évi- 
dent qu'il ne sera pas là pour le dîner. Je vais à une taverne 
dont l'extérieur est des plus engageants, mais tout ce que 
la maison peut fournir se réduit à un maquereau, un 
pigeon, des oeufs frais et des asperges. Le poisson s'est 
probablement attardé eu route, et a acquis trop de haut 
goût pour un simple Américain. Ce fait occasionne la mort 
du pigeon solitaire, qui est ainsi délivré de la prison oii il 
mourait de faim. La cuisine et les provisions se valent, et 
je ne cours pas le risque d'une indigestion aujourd'hui. 
Dans son zèle louable pour l'honneur de sa maison, mon 
hôte ajoute à l'addition ce qui manquait au dîner. Le 
pauvre petit pigeon est compté un peu plus d'un shilling, 
et la botte d'asperges filandreuses environ trois shillings, 
prix très raisonnable, si l'on songe que les œufs sont à 
six sous la pièce. Après ce repas, je vais à la Mal maison, 
où tout est sens dessus dessous; il y a une forte odeur de 
peinture dans la maison, et il faut y ajouter un plat de 
choux au vinaigre en train de bouillir, produisant une 
autre odeur tout aussi désagréable. Je me promène dans 
les jardins qui sont charmants. Mme Dumolley me fait 
monter dans son ivlmkey^ et nous faisons une promenade 
des plus agréables dans un des parcs royaux. Je prends le 



JOURNAL DE GOUVERNEUR MORRIS. liô 

fhé avec elle, et je retourne à Paris après avoir passé une 
excellente journée. 

[Sans date.] — Je trouve aujourd'hui Mme de La Caze 
absolument consternée. Son chien était très malade, et il y 
avait lonf|temps que la pauvre bête souffrait. II avait tout 
d'abord la maladie napolitaine; on l'envoya chez le vété- 
rinaire qui, à force de mercure, chassa la maladie et le 
réduisit à l'état de parfait squelette. Grâce à des soins 
constants, sa bonne maîtresse lui rendit bientôt un embon- 
point tolérable, quand, hélas! survint une autre maladie. 
Celle-ci est très grave, et voilà madame, la fille de chambre 
et l'un des valets qui ne s'occupent pas d'autre chose. A 
trois reprises, elle me dit pendant ma courte visite : Je 
vous demande bien pardon, monsieur Morris, mais c'est une 
chose si désolante de voir souffrir comme ça une pauvre 
bête! — Ah! madame, ne me faites point d'excuses, je 
vous en prie, pour des soins si aimables, aussi mérités que 
toutes vos attentions. — A la fin, en regardant derrière 
moi, je découvre un affreux magot. « Ah, mou Dieu! mais 
voyez donc! » Je les quitte pour aller dîner chez Mme de 
La liretèche. Nous avons le ministre de Saxe-Gotha, et 
M. de Durfort, des gardes. Après le dîner, nous allons 
passer quelques instants au pavillon. Le tuteur du fils de 
M. de Durfort, qui vient de séjourner quelque temps à 
Florence, avec le mari de notre hôtesse, nous parle lon- 
guement de l'Italie, mais, pendant cette causerie, j'ai le 
malheur de m'endormir, bien que placé aux côtés d'une 
dame. Enire autres choses , il parle du manque cho- 
quant de propreté chez les Italiens, et en parle avec le 
même air d'horreur que prennent certaines gens quand ils 
remarquent pareil défaut en France. 

[.Sans date.] — Un soir que j'étais assis avec un ami au 
Palais-Royal, buvant de la limonade et du thé, le garçon 



36 JOIKXAI. I)K COI VKKVKI H MOHFUS. 

vient me dire que deux dames désirent me parler à la 
porte. Ce sont Mnies de Hoursac et d Espinclial que j'avais 
déjà rencontrées aux Tuileries. Nous eûmes une conversa- 
tion enjouée et futile au cours de laquelle ces dames me 
font savoir que la fidélité conjugale n'est pas leur plus 
grande vertu, et il paraît qu'elles désireraient toutes les 
deux nou(3r une intrigue galante. Comme elles ne man- 
quent pas d'amants, et qu'elles ne peuvent ressentir 
d'affection particulière pour moi, elles ont évidemment un 
motif secret — probablement l'espoir de jolis cadeaux. 
Je ne ressentais aucune inclinaison pour elles, mais ma pré- 
sence ayant délivré ces dames du scandale d'être vues 
seules et de l'ennui d'un tête-à-tête féminin, j'aurai près 
d'elles la réputation d'être beaucoup plus agréable et 
d'avoir beaucoup plus d'esprit que dans la réalité. 

[Sans date.] — Je conviens d'aller avec Mme de Cliastel- 
lux faire une visite à la ducbesse d'Orléans. Nous montons 
dans ma voilure pour nous rendre à Romainville, au 
domaine de M. de Ségur. De la maison et de divers 
endroits du jardin, au pied duquel se trouve un cbarmant 
petit cottage, l'on jouit d'une très belle vue. Je remarque 
dans le jardin un obélisque dédié à l'amitié. 11 a été 
érigé, je crois, par le baron de lîesenval, l'ami très intime 
aussi bien de Aime de Ségur que du maréclial. Avec une 
candeur peu ordinaire^ elle avoua sa passion à son mari, 
et tous les trois vécurent le plus heureusement du monde 
jusqu'à ce qu'elle mourût. Le vicomte actuel de Ségur est 
fils du baron, et son frère aîné passe pour être le fils du 
maréchal. La comtesse de Ségur lait très bien les honneurs 
de la maison : c'est une femme intelligente et des plus 
aimables. Le prince et la princesse Galitzin dînent 
aujourd'hui à Romainville. Il me raconte qu'il y a mainte- 
nant sept ans qu' I a quitté sa patrie. Nous renirons à 
Paris, et je vais chez . 'me de Flahaut qui insiste pour que 



J01R\AL DE GOIVERXEUU MORRIS. 37 

je passe Ja soirée avec Mme de Boursac, ce à quoi je 
consens. Beaucoup de propos en l'air et après le souper, 
M. de Boursac arrive, puis M. d'Espinchal, avec sa 
femme, et la conversation tombe dans la politique. Les 
femmes disent beaucoup de bêtises à propos des élections 
de Paris, pour lesquelles la lutte sera chaude, paraît-il, et 
elles réussissent à mettre leurs maris hors d'eux. 

23 mai. — A onze heures, j'accompagne Mme de 
Chasteilux aux appartements de la duchesse d'Orléans. 
Elle déjeune, ayant le vicomte de Ségur à ses côtés. Je 
crois deviner juste, en pensant que les attentions de ce 
dernier lui plaisent plus qu'elle ne veut l'avouer. Son œil 
scrutateur demande où j'en suis avec Mme de Chasteilux; je 
réponds par un regard terne, parfaitement en harmonie 
avec mes sentiments, car je n'ai jamais eu pour elle d'autres 
sentiments que je n'en aurais eu pour une vestale. La 
cause n'en est pas la seule vertu, mais aussi l'indiffé- 
rence, et pourtant elle est jeune, et belle et sensible. 
Quelle en est la raison? Le regard insidieux de la duchesse 
semble dire : «Je vous trouve plein d'attentions pour elle, 
et j'en suis contente. » Elle se trompe fort, et moi j'en suis 
content. Son plus jeune fils, M. de Beaujolais, un beau 
garçon, plein de gaieté, vient avec nous. Mme de ..., l'une 
de ses dames d'honneur, entre en boitant. Elle avait à 
l'orteil quelque chose qu'elle a voulu extirper et qu'elle a 
mis au vif. Je lui dis : « Madame, quand on est touché au 
vif, on s'en ressent longtemps. » Lue vieille dévote qui se 
trouve là, prenant tout simplement la chose au sens litté- 
ral, ajoute, d'un vrai ton de matrone : «Et surtout au 
pied. î) Il y a des confitures sur la table; la duchesse m'en 
olfre, mais je refuse, sous prétexte que je n'aime pas « les 
choses sucrées « . 

24 mai. — Journée à la campagne. Beaucoup de 



38 JOl l<\AL l)K COrV KHXKrU MOHRIS. 

chaleur el di; |)()iissière. Je trouve à Louvccienncs une 
Honibreuse société, et, entre autres, AI. Delville, qui se 
plaint de la mauvaise qualilé du tabac que lui a envoyé 
M. [Robert] Alorris. Je lui explique la nature du contrôle; 
j'ajoute que je ne me plains pas de la conduite de la ferme, 
qui a été honnête et «jénéreuse, mais que tout le mal 
provient du comte de Bcruis. Le soir, pronienade en 
voilure jusqu'à la Malmaison. Aime Dumolley est très 
jolie, mais je m'aperçois qu'il ne faut aller la voir que les 
jours de fête. Ksl-ce parce que, les autres jours, il lui est 
impossible d'offrir un dîner acceptable? ou bien parce 
qu'il lui déplaît d'être dérangée les autres jours, ou parce 
qu'elle veut éviter aux autres le risque de venir en son 
absence? C'est celte dernière raison qu'elle dimne, mais 
c'est la seconde que je crois la bonne. Je repais pour 
Paris un peu avant dix heures, mais mon cocher s'endort, 
et nous sommes sur le point de verser dans un fossé. 
J'essaye plusieurs fois de le réveiller, et comme il con- 
tinue à conduire en dépit du bon sens, je l'arrête pour lui 
demander s'il est ivre. Je lui dis, s'il se trouve dans ce 
cas, de descendre de son siège et de donner sa place à mon 
domestique; si, au contraire, il est dans son état normal, 
de continuer son chemin, en apportant une plus grande 
altention, car, s'il culbute la voiture, je lui passerai immé- 
diatement mon épée à travers le corps. Celte menace pro- 
duit le résultat voulu, et lui rend tous ses moyens. Il est 
inutile de supposer que cet homme soit une créature 
raisonnable. S'il s'était jeté dans les fossés, qui sont à sec, 
avec des parois perpendiculaires de six pieds de haut, il y 
a mille chances contre une que je ne serais pas en état de 
rien faire, ni lui de rien subir, mais l'habitude l'a familia- 
risé avec le risque déverser. L'autre danger, au conlraire, 
l'impressionne par sa nouveauté, et il ne réfléchit pas, au 
nu)ins avant d'être tout à fait revenu à lui, que je n'ai sur 
moi d'autres armes que ma canne. 



JOIUXAL DE GOLVERX'ELR MORRIS. 39 

27 mai. — Aujourd'hui, immédiatement après mon 
déjeuner je suis dérangé par Sir How Wliilford-Dalrymple 
et un certain M. Davis. Il restent longtemps et discutent à 
fond diverses questions politiques. D'après ce qu'ils me 
disent, le cabinet brilannique suivrait avec une grande atten- 
tion ce qui se passe aux Etats généraux. Je leur dis que, si le 
roi de Prusse n'élait pas une nullité, l'Angleterre aurait 
beau jeu à la mort de Tempereur; lors de l'élection de l'archi- 
duc, elle soutiendrait les électeurs de Bavière, donnerait la 
Saxe à la Prusse, et s'emparerait pour le compte duSlathou- 
der, des Pays-Bas autrichiens. En y joignant certains pelils 
évccliés des environs, cela formerait une monarchie res- 
pectable, et de cette façon, en y com|)renaut le Hanovre, 
la Grande-Bretagne se créerait une barrière étendue, 
qui enserrerait son ennemi de presque tous les côtés. 
Tandis que, si la France établit un gouvernement libre, 
elle pourra facilement se faire céder par l'Autriche, moyen- 
nant une compensation territoriale d'un autre côté, ou 
contre argent, les droits de celte dernière sur la Flandre; 
si elle s'annexe alors la Flandre et la Hollande, elle 
deviendra l'arbitre incontestée du sort de l'Europe. La 
Hollande (c'est-à-dire les Pays-Bas-Unis) est actuellement 
dans une situation qui ne peut pas durer, et son sort 
dépend des mesures qu'elle va adopter; si la France se 
dispose à agir, son premier acte sera, dans tous les cas, de 
rechercher notre alliance, le sort des Antilles devant 
dépendre de l'alliée que nous aurons en Europe. Nous 
verrons plus tard le résultat de mes suggestions. Je vais dîner 
chez Mme Foucault, fille de mon vieil ami Jacques Leray 
de Chaumont. Elle est à sa toilette, et l'on m'assure que 
c'est une fenmie galante. On bavarde sur la politique pen- 
dant le dîner. Mme Leray de Chaumont me parle de façon 
très raisonnable pour une personne que l'on dit toquée. A 
l'issue du repas, promenade aux Champs-Elysées où je 
rencontre M. de Durfort; il me dit que les troupes rassem- 



M) JOl K\AI, l)K (î(»l V KHXKin M OU Kl S. 

Liées aux environs de Paris ont pour bul de réprimer les 
Iroiiblcs en cas de dissolution des Klats généraux; je ris à 
celte idée qui laisse percer uniquement son désir et celui 
de ses amis. Après l'avoir quitté, je me rends chez Mme de 
La Ca/e. Elle va sMiabiller, mais cela ne fait rien. « Mon- 
sieur Morris me permettra de faire ma toilette? — Certai- 
nement. 5) Elle se déshabille alors complètement, à l'excep- 
tion de la chemise, et se rhabille devant moi. Je finis la 
soirée dans le salon de Mme de Fiahaut; j'y rencontre 
Mme de Boursac qui me dit que, sur la présentation de son 
mari, je suis inscrit comme membre du club de Valois. 

28 mai. — Pour me reposer d'une série interminable de 
visites désagréables, j'utilise un billet d'entrée pour le 
parc Monceau, oii je me promène longtemps. Ce jardin 
est très beau, et il a coûté une somme en rapport avec 
son importance. Le jardinier est anglais; me croyant son 
compatriote, il a la bonté de me faire chercher par un 
garde, et m'offre de me faire voir les serres, etc. C'est très 
poli de sa part, mais je crois bien que la perspective d'un 
peu de monnaie française, sortie d'une poche anglaise, ne 
laisse pas de l'inlluencer. Mais comme c'est là une suj)- 
position peu généreuse, je le laisse tout à ses épanchements 
patriotiques et à ses compliments, sans lui donner un sou. 
Après un souper splendide et une partie de whist chez 
M. Bontemps, je propose à ce dernier de se mettre fournis- 
seur de la marine, et j'offre de l'y intéresser. Il objecte son 
emploi; je -réplique qu'il n'est pas nécessaire qu'il soit en 
vue, et que, de plus, il n'y a aucun déshoimeur à chercher 
les meilleures conditions pour le gouvernement, tout en 
cimentant une alliance d'inq)orlance capitale pour la 
France. Nous reparlerons de tout cela. 

2<) juai. — Visite à M. de Montmorin, à Versailles. 
D'un ton bourru, son portier m'annonce que je suis en 



JOl H\AL I)K (iOrVER\i:iH MORRIS. 41 

retard, car M. le conile va se nieltie à table ; je lui réponds 
d'informer son maître que je désire lui parler. Je reste un 
certain temps dans ranlichanibre. Enfin Ton annonce le 
dîner, et J3 remets la lettre que j'ai conservée si longtemps; 
je présente en même temps mes excuses qui sont agréées. 
Nous allons diner. Tout le monde parle des Etats géné- 
raux. Le dîner se prolonge, car nous attendons un monsieur 
qui siège avec la noblesse. Au moment de quitter M. le comte, 
il m'exprime le regret de m'avoir si peu vu aujourd'hui; 
il aurait pu se dispenser de me le dire car il ne dépendait 
que de lui de m'entretenir plus longuement. Il me demande 
de revenir et de considérer toujours sa maison comme la 
mienne, chaque fois que j'y serai. 

30 niai. — Me trouvant aujourd'hui dans l'impossibilité 
de travailler par suite de dérangemenis continuels, j'em- 
ploie le reste de la journée à visiter des monuments, en 
compagnie de Mme de Flahaut. D'abord les Gobelins. 
Malgré (ont ce que l'on a pu dire en leur faveur, c'est là 
un art sans but, car ses productions sont plus chères et 
moins belles que des tableaux et tandis que, d'un côté, leur 
durée est longue, de l'autre, elle ne l'est pas puisque les 
tons s'en ternissent. Somme toute, le travail est merveil- 
leux. Des Gobelins, dont le musée possède d'excellents 
tableaux, nous nous rendons aux Jardins botaniques du 
Roi. Toutes mes connaissances en botanique ne vont pas 
au delà de la différence qu'il y a entre les oignons ou les 
choux et les chênes ; je ne puis donc me risquer à former 
un jugement sur ce jardin que je suppose être de premier 
ordre. Certaines parties en sont fort belles, et l'ensemble 
des plantes et des bâtiments a dû coûter une grosse 
somme. Notre visite n'est que superficielle. Nous allons 
ensuite à Notre-Dame. Le grand autel est un chef-d'œuvre, 
de même que plusieurs des tableaux. Ce vénérable édifice 
gothique mérite bien une visite. Je dîne avec le maréchal 



42 JOl HWL I)K (;(M VEIIXKIH MORKIS. 

deCaslries. En y allant, je passe chez le général Dalrymple, 
avec qui je reste cinq minules, et je n'arrive qu'au mo- 
ment où l'on se met à table. J'explique au maréchal mon 
affaire avec la ferme, sur laquelle je rédigerai une note que 
je lui remettrai. Je lui disque le roi a besoin, dans les cir- 
constances actuelles, d'un homme d'énergie et de sens, 
pour l'aider à sortir des dilficultés au milieu desquelles il 
se débat. J'indique aussi en quelques mots la conduite à 
observer. Je vais voir M. Jefferson à l'issue du repas, 
et je m'attarde chez lui. Nous parlons des hommes en 
vue, de la politique, (te. Je ne crois pas qu'il ait une 
notion bien juste du caractère des gens ; il en regarde 
un trop grand nombre comme de simples fous, tandis 
que, dans la vie, les gradations sont infinies et que chaque 
individu a sa force et ses faiblesses qui lui sont parti- 
culières. Je vais finir la soirée chez Aime de Flahaut. On 
y dit beaucoup de choses légères et pru réservées. Je 
rentre à onze heures. 

31 mai. — En allant aujourd'hui à la Malmaison, je 
passe car les Champs-Elysées où je m'arrête un moment 
avec M. Jefferson et !e général Dalrymple. On me dit que 
le Comité de conciliation à Versailles s'est séparé sans avoir 
rien fait, en dépit d'une ponipeuse harangue de M. Necker. 
Cet homme doit être d'une vanilé excessive, s'il pense que 
son éloquence peut avoir la moindre influence, surtout 
quand l'esprit et l'intérêt de corps sont si fortement enjeu. 
A la Malmaison, je rencontre de Canteleu, comme il était 
convenu. Je lui annonce mou intenlion de soumettre 
l'affaire des tabacs à l'arbitrage de M. Necker lui-même; 
il ne voit que des avantages à cette démarche. Il croit que 
l'indécision du caractère, qui est le propre de M. Necker, 
l'empêchera d'adhérer à notre plan pour le règlement de 
la dette américaine. Il ajoute que le trésor public n'a plus 
rien pour les mois de juin et de juillet, que M. Necker 



JOIRVAL UE GOUVERNEUR MORHIS. V3 

n'entend rien à radministralion, et qu'il connaît encore 
moins IMiunmnité. 

^2 juin. — Dîner à la campagne chez le maréchal de 
Ségur. L'archevêque de Bordeaux assiste au repas. On le 
dit intimement lié avec AI. Necker. Nous causons un peu 
sur la politique, et je propose que le roi coupe le nœud 
gordien que les Etats généraux ne peuvent arriver à défaire, 
c'est-à-dire qu'il rédige lui-même la future constiluliou et 
qu'il la soumette à leur examen. 11 croit que l'on sera 
obligé d'en venir à quelque expédient de ce genre. Je 
reviens à Paris, et sur mon chemin, j'admire le panorama 
de cette vaste cité, du haut d'une colline. Elle occupe un 
espace immense. Je fais un tour au Palais-Royal, puis je 
vais souper chez Aime de Flahaut. Je m'y ennuie à mourir 
et j'éprouve une difficulté extrême à rester éveillé. 

3 Juin. — Je vais cet après-midi chez AI. Jefferson. La 
conversation roule sur la politique. Il semble désespérer 
de voir janiais les Etats généraux faire quelque chose de 
bon; cela vient de ce qu'il désire Irop un gouvernement fran- 
chement républicain. Dans ce pays-ci, les littérateurs, exa- 
minant les abus de la monarchie, s'imaginent que tout ira 
d'autant mieux à l'avenir que l'on s'éloignera davantage des 
institutions actuelles, et, dans leurs cabinets, ils voient les 
hommes, tels qu'ils sont nécessaires à leurs systèmes. 
Malheureusement de tels hommes n'existent nulle part, et 
encore moins eu France. Je suis plus que jamais persuadé 
que la forme de gouvernement qui m'a paru d'abord conve- 
nir le mieux à ce pays, sera finalement acceptée, peut-être 
pas exactement telle que je la voyais, mais sous une forme 
encore meilleure. Je prends en passant une tasse de thé au 
café du Palais-Royal, puis je vais au club de Valois, dont 
je suis membre depuis peu de temps. Rien de remarquable 
ici. Je vais chez Aime de Flahaut qui me retient à souper. 



.KMIIXAI. DM COrV KHM'-IH MOKHIS. 

Mlle est en Irain de prendre un bain de pieds, car elle a 
en des accès de fièvre et elle a encore la lèle très lourde. 
Klle me demande un remède. Je lui prescris un grain et 
demi de tartre émétiqiie, suivi de quinine. 

4 jffifi^ — On annonce aujourd'hui la mort du Dauphin. 
M. Short me dit que les Elals généraux sont plus divisés 
que jamais. Je fais une promenade en voilure avec M. Jef- 
lerson qui me demande, de la part de M. Houdon, de 
poser demain pour la statue du général Washington, ce à 
quoi je consens. 

^ juin. — Je vais chez M. Houdon. 11 m'attend depuis 
longtemps. Je pose pour la statue qu'il lait du général 
Washington, mais cet humble rôle de mannequin est assez 
fatigant. Je j)rends ainsi à la lettre le conseil de saint Paul 
d'être tout à tous. Je promets à M. Houdon de revenir 
mardi matin à huit heures et demie; il veut faire mon 
buste yjom- sa propre satisfaction; c'est du moins ce (|u'il 
me répond quand je lui demande ce qu'il en veut faire, 
car je ne tiens pas à ce qu'il puisse m'en réclamer plus 
tard le payement. Je me rends l'après-midi au Palais-Royal, 
et je vais prendre des nouvelles de la santé de Mme de 
Flahaut. Elle va mieux. Je vais ensuite au club de Valois. 
Le tiers a accepté de procéder à la vérification des pouvoirs 
« ^ds ordre, sauf à considérer par des commissaires les 
doutes qui... «. C'est là une « petite vicloire reniportée 
par la noblesse, qui s'en glorifie beaucoup « . En sortant 
du club, je vais souper chez le baron de Hescnval. Il n'y a 
rien à remarquer, sinon qu'il y a du feu au salon, ce qui ne 
semble déplaire à personne. 

juin. — Je dîne avec M. Jelferson; il a reçu d'excel- 
lentes nouvelles d'Amérique. Je reste longtemps à table 
et je prends le thé. \ dix heures, je vais souper chez 



JOIRVAL DE GOUVERNEUR MORRIS. 45 

Mme de Flahaut. Elle est encore souffrante, mais elle 
soupL% et, comme il fallait s'y attendre, elle est beaucoup 
plus malade après. L'apaisement commence à se faire aux 
Etats généraux; c'est ce que j'apprends, au Salon, de 
l'évèque d'Autun, qui est un ami intime de Mme de Fla- 
haut. Cet homme me paraît fin, rusé, ambitieux et mé- 
chant. Je ne sais pourquoi je tire, dans mon esprit, des 
conclusions aussi défavorables, mais c'est un fait, et je n'y 
puis rien. 

10 jifin. — Je pars à trois heures pour Versailles et je 
rends visite à quelques amis, entre autres à Mme d'Angi- 
villers et à Mme de Tessé. La première est aussi furieuse 
des présomptions du tiers que la seconde l'est de la morgue 
de la noblesse ; elles ont toutes les deux également raison 
et tort. Il y a ici deux sœurs, dont les regards langoureux 
montrent qu'elles prêtent volontiers l'oreille aux propos 
galants, mais je ne les connais pas. Je me rends chez 
Mme de Flahaut. Elle est trop souffrante pour sortir ce soir. 
Nous bavardons assez longtemps, et elle me dit que je 
plais beaucoup aux Français; c'est un très grand comj)li- 
ment pour un étranger, mais je crains vraiment de ne pas 
le mériter. 

il juin. — Ce matin, j'ai été au Raincy, chez la du- 
chesse d'Orléans. J'arrive à onze heures, mais personne 
n'est encore visible . Bientôt la duchesse apparaît , et 
me dit qu'elle a informé Mme de CI istellux de ma venue. 
Le déjeuner n'est prêt que vers midi, mais comme j'avais 
mangé avant de partir, je n'en ressens que peu d'incon- 
vénient. Après le déjeuner, nous allons entendre la messe 
à la chapelle. Dans la tribune, nous avons un évêque, un 
abbé, la duchesse, ses filles d'houneur et quelques amies. 
Mme de Chaslellux est agenouillée en bus. Xous nous amu- 
sons des tours joués par AL de Ségur et M. de Cubières 



W JOI H\AL I)K «01 VKK.VKIH MOHHIS. 

avec une chandelle qu'ils mettent dans la poche de diverses 
personnes, y compris l'cvèque, et qu'ils allument quand 
leur attention est distraite, à la «jrandi) joie des spectalcurs. 
Nous en rions h gorge déployée, mais la duchesse garde 
son sérieux le plus qu'elle peut. Ce doit être un tableau 
édifiant pour les domestiques placés en face de nous et les 
villageois qui prient en bas. A l'issue de celle cérémonie, 
nous commençons notre promenade, qui est assez longue, 
malgré la chaleur. Nous prenons des bateaux, et les mes- 
sieurs rament pour les dames, ce qui est loin de nous 
rafraîchir. Ensuite, nouvelle promenade, qui me donne 
très chaud; j'ai une véritable tièvre. Je vais au château, 
oii je dors un peu en attendant le dîner qui n'a lieu qu'à 
cinq heures. N'ombre d'individus se pressent aux fenêtres, 
et sans doute se font une haute idée de la compagnie qu'ils 
ne peuvent examiner que de loin. Ah! s'ils connaissaient 
le sujet des conversations, leur respect ferait vite place à 
un sentiment tout différent. Le comte de Ségur compose 
l'épitaphe de Aime de Saint-Simon ; il y est question de 
ses mœurs dissolues, et cela en termes à peine voilés. 
Elle lui répond d'un Ion sérieux qu'il a tort de la cour- 
tiser, car c'est la vanité seule qui le pousse à vouloir inspi- 
rer des sentiments que lui-même ne ressent pas. il se 
défend en faisant remarquer que, même s'il réussissait, il 
ne saurait s'en montrer fier, la cour que l'on fait à une 
femme ressemblant à une j)arlie d'échecs ; après un certain 
nombre de coups, le succès est certain. Elle en convient, 
et conclut avec d'autant plus de raison que, dans ce cas, il 
est ridicule de les courtiser. Je crois comprc>ndre les, sous- 
entendus de ce dialogue, mon attention ayant déjà été attirée 
sur les personnes en cause, sans qu'on les eût nommées. 
Après le dîner, le temps, qui était chaud, se rafraîchit, et 
le feu est très supportable. Ou fait une nouvelle promenade, 
mais je refuse d'y prendre part, étant complètement à bout 
de forces. Ln peu avant huit heures, retour à Paris, en 



JOIRYAL DE GOl VERYKUR MORRIS. 47 

coiiipaguie de la nourrice el de l'enfant de Mme de Chas- 
tellux. On aurait pu s'élonner en Amérique de les voir me 
demander de monter dans ma voilure, mais c'est ici une 
chose tout à fait naturelle. J'y consens volontiers, mais 
pour un plus noble motif, car je suis heureux de la remer- 
cier ainsi des attentions qu'elle me prodigue et que je ne 
saurais rencontrer ailleurs. 

12 juin. — Ce matin, M. Jefferson, qui rentre de Ver- 
sailles, me dit que le tiers a invité le clergé et la noblesse 
à se joindre à lui pour travailler en commun, mais la no- 
blesse s'est mise en fureur. Il considère que la situation de 
ce pays est très critique. Elle l'est en effet, mais l'autorité 
royale y est d'un grand poids, el, si elle vient à l'aide des 
ordres privilégiés, elle pourra empêcher leur destruction. 
Cependant mon système politique est différent du sien. 
Avec tous les partisans de la liberté, il voudrait voir dispa- 
raître la distinction des ordres. Je regarde comme très 
problématique l'avantage d'une pareille mesure chez 
n'importe quel peuple, mais, quant à celui-ci, je suis sûr 
qu'elle est mauvaise et ne pourrait avoir que de fâcheuses 
conséquences. 

Vdjuin. — Allant aujourd'hui chez Aime de La Caze, je 
la trouve en train de broder. Elle n'est pas du tout contente 
de la politique, mais elle est décidée à se joindre au parti, 
quel qu'il soit, qui payera le mieux, car son mari et ses 
beaux-frères «ont beaucoup sur leroiw . Voilà des opinions 
politiques qui sont bien motivées. Je vais ensuite au club 
lire les journaux. Le clergé à décidé aujourd'hui, à une 
faible majorité, de se joindre au tiers. Ce coup sera fatal à 
la noblesse, carie tiers, qui s'est déjà constitué en Assemblée 
nationale comme représentant les 96 centièmes de la nation, 
va maintenant prétendre représenter aussi bien la majorité 
des ordres que celle du nombre. Si l'autorité royale n'inter- 



.'♦8 .101 HVAI. 1)1-: (ÎOl VEHMOl K ^^OURIS. 

vient pas pour sauver les nobles, ils sont perdus, et il n'y 
a que très peu de chances en faveur de celte intervention. 
Du club je vais souperciiez Mmed'Espincbal, pourrépondre 
à une invitation dont je me serais volontiers dispensé. On 
réclame à «jrands cris l'éjiilapbe impromptu que j'ai écrite 
au Haincy sur le vicomte de Ségur, et qui ne vaut rien. 
J'élude la demande jusqu'à la lin du repas, mais, à ce 
moment, Mme de Hoursac me demande de la répéter, et 
Mme de W'arsi, dame d'une grande beauté, me prie de 
l'écrire, parce qu'elle ne comprend l'anglais qu'à la lecture, 
ayant appris à le lire et non à le parler. Sur sa promesse 
qu'elle me reiulra mon papier, je lui écris les mauvais vers 
en question, dont le seul mérite est d'avoir été écrits sur- 
le-cliamp, comme une petite vengeance de Mme de Saint- 
Simon, sur Ia(juelle M. de Ségur avait composé, à déjeuner, 
une épitaplie qui n'était pas trop délicate : 

« Ci-gît un gai chenapan, qui passa toute sa vie à mal 
faire, mais qui refusa toujours de prendre femme, par peur 
de la peine du talion. » 

Les applaudissements qui accueillirent ces vers sont dus 
à la satisfaction qu'éprouve l'homme à voir frapper un tyran. 
Mme de W'arsi demande de les garder, mais je refuse. Elle 
dit se les rappeler, et, |)our m'en convaincre, essaye de 
les écrire de mémoire, mais elle me prouve, ainsi qu'à 
elle-mèuïc, que cela lui est impossible. 

M. de Hoursac me dit (pie l'aristocratie se console à l'idée 
que le roi a convoqué un conseil spécial , dont ch:u|ue 
membre devra donner son avis sur la situation actuelle en 
présence de Sa Majesté. .le ne crois pas que cela puisse être 
d'une grande utilité, car la décision prise aujourd'hui par 
les Etats généraux réduira au silence ceux qui, il y a deux 
jours, élaient les plus vi(dents contre M. Necker; selon 
toute probabilité, ceux-là mêmes qui ont convoqué ou pro- 
voqué la convocation de ce conseil, trouveront que le résultat 
en est lout le conlrane de ce qu'ils désiraient ou espéraient. 



JOl R\AL I)K (]0l VERNEIR ilORHlS. 49 

20 juin. — Les différents ordres des Etats généraux 
ont été empêchés de se réunir parles gardes qui entourent 
tout l'iiôtel. La raison que l'on en donne est que le roi a 
rintention de tenir une séance roj^ale lundi, etque certains 
changements sont indispensables dans la salle. Après une 
courte promenade en voiture et à pied, je vais au club. 
J'y rencontre le comte de Croy, le duc de La Rochefoucauld, 
le vicomte de Xoailles, de Ségur, le jeune Dillon et d'autres 
encore. On fait diverses conjectures à propos de la séance 
royale de lundi. Je crois qu'on ne s'y serait point décidé, si 
la Cour avait prévu la décision prise iiier parle clergé. Elle 
joue avec des matériaux très inflammables, et il faut beau- 
coup de précautions. L'on regarde, en générai, cette séance 
comme la réponse au tiers qui a pris le titre d'Assemblée 
nationale. Il est possible que cet incident ait pu hâter cette 
mesure, mais je suppose plutôt qu'il faut y voir le désir de 
mettre les trois ordres d'accord, de façon à leur permettre 
d'agir, au lieu de rester, comme actuellement, une simple 
foule sans utilité. 

2 1 juin. — L'on dit ce soir au club que la séance royale 
de demain est renvoyée à plus tard. Le 20, à cinq heures, 
M. \cckera écrit une lettre au lieutenant de police, l'as- 
surant qu'il n'est nullement question d'empêcher les Etats 
(le se réunir de nouveau. L'un des partis en présence étant 
lempli de crainte et l'autre ne comptant que des hommes 
bien déterminés, il est facile de prévoir le résultat de la 
lutte. Pour ma part, je crois que la séance royale a été 
reculée pour permettre à la Cour de prendre une nouvelle 
décision, par suite de la résolution du clergé. 

2^ juin. — Avant de me rendre aujourd'hui à Versailles, 
je vais voir la duchesse d'Orléans ; elle me dit qu'elle me 
retiendrait à dîner, si je ne lui avais pas fait part de mon 
projet d'aller à Versailles. En arrivant à Versailles, je vais 

4 



50 JOIRVAI, l)K <;()rVKK\ElR MOHUIS. 

chez Mme de Tessé, qui me reçoit cordialement, tout en 
se plaijjnaiit de mes vues en politique. Lord ellady Camel- 
Ibrd arrivent avec leur fille. M. Jefferson dit qu'ils s'étaient 
invités à dîner, sous prétexte qu'ils connaissaient un ami 
de Mme de Tessé, sans la connaître elle-même. 

A la séance royale d'aujourd'hui, le roi a plu à la 
noblesse, mais il a grandement indisposé le fiers état. 
J'éprouve une grande difficulté à savoir exactement ce qui 
s'est |)assé, mais il me semble que la noblesse n'a pas le 
droit de se réjouir autant qu'elle se l'imagine. Au dîner, 
je suis assis à côté de M. de La Fayette, qui me dit que je 
fais tort à la cause, mes sentiments étant continuellement 
invoqués contre le bon parti. Je saisis cette occasion de lui 
dire que je suis opposé à la démocratie par amour de la li- 
berté, que je vois les nobles courir aveuglément à leur perte, 
et que je voudrais bien les arrêter, si cela est encore pos- 
sible; que leurs projets en ce qui regarde le peuple français 
sont absolument incompatibles avec les éléments dont il 
est composé, et que le plus fâcheux j)our eux serait la réali- 
sation de leurs désirs. Il me répond qu'il se rend bien 
compte de la folie de ses partisans, etqu'illaleur reproche, 
mais qu'il n'en est pas moins déterminé à les suivre 
jusqu'à la mort. Je pense qu'il ferait tout aussi bien de 
leur rendre leur bon sens et de vivre avec eux. Il se dit 
décidé à démissionner, et je l'approuve, les instructions 
qui le lient étant contraires à sa conscience. xAvant de nous 
séparer, je prends l'occasion de lui dire que si le tiers état 
fait maintenant preuve de modération, il pourra réussir, 
mais son échec est certain s'il a recours à la violence. Je 
quitte Mme de Tessé pour aller chez Mme de Montboissier; 
la société est aristocratique et enchantée du roi. Au cours 
de la conversation, des anecdotes sont racontées qui me 
prouvent que le roi et la reine ressentent une frayeur mor- 
telle, et j'en liro la conclusion que la Cour va encore recu- 
ler. Hier M. \ecker a olferî sa démission que le roi a refusé 



JOIHXAL I)K (iOl \ EIl.VELU AlOUUIS. 51 

d'accepter. Cet après-midi, il se rend chez Sa Majesté, 
entouré de gens du peuple quil'acompagnent de leurs cris 
et de leurs applaudissements jusqu'à la porle du château. 
l\ sept heures et domie, au moment où je quitte Versailles, 
il est encore avec le roi. 

2DJuin. — En me rendant à Versailles, chez le duc de La 
Vauguyon pour mes affaires, j'apprends que la minorité du 
cierge s'est formée en corps et a adhéré aux propositions 
du roi. La majorité de la noblesse, qui naturellement con- 
tinue à former un corps à part, est disposée, dit-on, à 
accepter ces mêmes proposilions, mais avec certaines modi- 
fications. L'Assemblée nationale (c'est là le nouveau nom 
des Etats {généraux) a décidé d'envoyer une députation au 
roi. La question est de savoir si Sa Majesté la recevra, 
parce que c'est d'elle que dépendra finalement le sort delà 
noblesse. 

21 Juin. — A la demande du roi, la noblesse s'est aujour- 
d'hui réunie aux deux autres ordres. La grande question 
est donc résolue, et les votes auront lieu par tète. Il ne 
resle plus qu'à rédiger une Conslitution, et, comme le roi 
est très timide, il se rendra à merci. L'existence de la 
monarchie dépendra de la modération de l'Assemblée. 
Je j)ense qu.'cn tout cas le crédit national sera bientôt réta- 
bli, ce qui, entre autres résultats, améliorera le change 
entre la France et les pays étrangers. Si l'argent circule 
librement en France, l'intérêt sera réduit partout. La 
somme d'argent monnayé est immense, et ses effets doivent 
être proportionnels à son importance, mais en ce moment 
cet argent dort, et n'est que bien mal remplacé par le 
papier de la Caisse d'Escompte. 

'^Ojuhi. — Je vais au Palais-Royal voir ce qui se passe, 
et de là au club. J'apprends que la foule a envahi la prison 



.-,2 .lOMJVAI, DK (:or\ KK.VKl K MOUHIS. 

et délivré des soldais, qui expiaient en prison des fautes 
commises contre la discipline militaire. Ils avaient commis 
ces fautes après avoir été enivrés par ceux qui cherchent à 
les débaucher. Cette nouvelle produit naturellement une 
fâcheuse impression. Demain nous amènera probablement 
des excès pareils ou môme pires. M. Jefferson me dit que la 
formation d'un «jrand camp sous les ordres du maréchal de 
Ihoglie, l'air que prennent de nombreux adversaires du 
tiers état et l'influence du comte d'Artois sur le Conseil du 
roi, font redouter des événements sérieux; peut-être môme 
poussera-l-on le roi à ressaisir son autorité. Tout ceci est 
très bien, mais avec les idées actuelles^ je doute fort qu'il 
puisse compter sur l'obéissance de ses soldats; sans celte 
obéissance, ses menaces devicn;lront aussi méprisables que 
celles de l'Église, car, dans les deux cas, c'est le bras séculier 
qui seul rend l'analhème terrible. 

3 juillet. — De Canleleu est tout à la politique. Il me 
dit que souvent les aristocrates me citent comme apparte- 
nant à leur parti. Ceci m'amène à expliquer mes opinions, 
et il paraît enchanté de voir que nous avons les mêmes. Le 
meilleur moyeu de conciliation est l'abolition àe?, parle- 
ments, abolition que je crois nécessaire à l'établissement de 
la liberté, de la justice et de l'ordre. 

^juillet. — M. Jefferson donne un dîner en l'honneur 
de notre fêle nationale ; il s'y trouve beaucoup d'Américains, 
et aussi Mme et M. de La Fayette. .Je lui parle politique 
après le dîner, et je lui conseille, si cela est possible, de 
conserver une certaine autorité constilutionnelle à la 
noblesse, car c'est le seul moyen d'assurer la liberté du 
peuple. Le courant contre la ii(ô!esse est si violent que je 
redoute sa ruine. Il en résulterait, je le crains, les con- 
séquences les plus désastreuses, bien que l'on n'y fasse pas 
grande attention en ce moment. 



JOIRXAL DE GOLVERXEIR MOKRIS. 53 

^juillet. — Promenade aux Champs-EIysces; j'y ren- 
conlre M. Applelon et M. Jcflirson qui me donnent des nou- 
velles de Versailles. Il y aura sameJi soir 25,000 hommes 
dans Paris et aux environs. On parle, mais à tort, d'une 
séance royale pour lundi. Je vais chez M. Le Couleulx. 
Tristes nouvelles : les Elals jjénéraux vont être dissous, 
la faillite sera déclarée, la solde des troupes diminuée, etc. 
Pendant le dîner, AI. de La Xorraye arrive de Versailles et 
assure qu'il lient de AI. de Alonlmorin lui-même qu'il n'y 
aura pas de séance royale lundi. 

9 juillet. — Le médecin déclare que je dois rester 
encore huit jours à Paris. Il est certain que ma santé sera 
bientôt excellente. Je le croirais bien plus volontiers, si 
j'étais partout ailleurs que d ins une ville aussi grande et 
sentant aussi mauvais que Paris. Dès quej'aurai terminé mes 
afTaires, je partirai immédiatement à Londres. Je vais 
chez AI. Jefferson, qui me montre sa lettre à AL de 
La Fayette au sujet de la fausse nouvelle de AI. de Ali- 
rabeau concernant les Etats généraux. A ma grande 
surprise, elle ne contient rien de ce que AI. de La Nor- 
raye affirmait qu'elle contenait, l'ayant eue en main chez 
AI. de Alontmorin. Cela m'apprendra à être moins cré- 
dule. 

Après une visite à Aime de Flahaut, je me rends à Ro- 
main tille pour dire adieu au maréchal de Castries et à sa 
belle-fille. Nous y trouvons Aime Lebrun, peintre célèbre, 
aussi parlliite comme fenime que comme artiste, et 
Aime de ... , l'amie du vicomte. Promenade dans les jardins. 
Le maréchal a la bonté de mettre sa maison de campagne 
à ma disposition, pour y achever ma guérison. En ren- 
trant, nous rencontrons Aimes de Ségur et de Chastellux, 
et AI. de Puisignieux nous rejoint bientôt. Il me dit que 
la disette est extrême, et il est d'autant plus à même 
d'en juger que son régiment de chasseurs est employé à 



r)V JOl U\AL I)K (;()l VKHXKLK MOHHIS. 

escorter les provisions et à protéger les récoltes sur pied. 
Au cours (l'une promenade avec Mme de Ségur, nous 
nous entretenons de la situation politique; et elle s'y 
entend aussi bien que n'importe qui. Je la qiiitle en lui 
promettant de revenir bientôt. Je promets aussi de lui 
écrire et retourne à Paris. Il a fait très chaud aujourd'hui. 
Je reniarque que les pommes de terre cultivées ici sont 
celles que nous considérons conmie de qualité infé- 
rieure, à en juger du moins par leurs feuilles. Je me 
rends au club dès ma rentrée en ville, et j'apprends que 
le roi, en réponse à l'adresse des Etats concernant les 
troupes, leur a dit que ses intentions ne pouvaient leur 
porter ombrage, et que si leurs appréhensions continuent, 
il fera siéger les Etats à Soissons ou à iXoyoïi et se rendra 
lui-même à Compiègne. Celte réponse est habile. S'il 
peut les éloigner de Paris, il affaiblira l'impulsion qui 
cause en ce moment de telles alarmes. Mais le mal est 
plus profond que ses conseillers ne s'en doutent, et ce qui 
est commencé devra s'accomplir. Je reçois au club un mol 
de Mme de Elahaut, ni'inviiant à souper pour l'informer 
des nouvelles. J'y vais. C'était une partie carrce à mon 
arrivée; je fais le cinquième. Je reste lard el reconduis un 
abbé, l'un de ses favoris, li est bossu et, par ailleurs, ne 
ressemble que de loin à un Adonis; ce doit donc èlre un 
allachcmenl moral. La jouinée a été cliaude, mais la soi- 
rée est agrcjble, el je j)rends grand plaisir à l'odeur du 
blé qui mûrit. 11 y a acluellement, dans celte ville el ses 
environs, plus d'un million de créatures humaines qui ne 
peuvent compter, |)our avoir du pain, que sur la vigilance 
et l'allention du gouveri'.emenl, dont cependant les plus 
grands efforts auront peine à subvenir aux différents 
besoins. 

12 juillet. — Diner chez le maréchal de Castries. Il 
s'informe avec bonté de l'étal de mes affaires; je lui réponds 



JOIRXAL DE GOUVER-VKLR MORRÏS. 55 

que je suis sur Je point de lïi'entendre avec la ferme, car 
un mauvais arrangement vaiU mieux qu'un bon procès. Il 
partage mon avis, et me félicite que mon voyage ne soit 
j)as (oui à lait inutile. 11 ajoute qu'il ne reste que quelques 
jours à Paris à cause de ses affaires. Au moment de le 
(juiller, il me prend à part pour m'informer que AI. Necker 
n'est plus en place. Cette nouvelle le trouble beaucoup et 
moi aussi, à dire vrai. Je l'engage à se rendre iujmédiatc- 
ment à V ersailles. Il me dit qu'il n'ira pas, que toutes les 
mesures ont sans doute été déjà prises, et (\\\e^ par suite, il 
est trop lard. Je lui dis qu'il n'est pas trop tard pour 
avertir le roi du danger dans lequel il se trouve, danger 
infiniment plus grand qu'il ne le croit; que son armée ne 
se bâtira pas contre la nation, et que, s'il écoute les conseils 
violents, la nation sera sans aucun doute contre lui; que 
rc])ce lui a échappé des mains .«ans qu'il s'en aperçût, et 
que l'Assemblée nationale est maîtresse de la nation. II ne 
répond pas explicitement, mais il est profondément ému. 
Pour tenir ma |)romesso, je vais chez Aime de Flahaut; 
j'apprends que le ministère tout entier est renvoyé et que 
Xecker est banni. On est très alarmé ici. Paris commence 
à s'agiter; quelques nobles ont enlevé un tambour à la 
garde invalide du Louvre et battent le rappel. AI. de 
Narbonne, l'ami de Aime de Staël , considère une guerre 
civile comme inévitable et va rejoindre son régiment, 
hésitant, dit-il, entre la voix du devoir et la conscience. Je 
lui dis que je ne connais d'autre devoir que celui que dicte 
la conscience. Je suppose que sa conscience lui conseillera 
de s'unir au parti du plus fort. Le petit abbé Bertrand, qui 
vient de sortir en liacre, revient tout effrayé par une grande 
foule dans la rue Saint-Honoré, et bientôt après arrive un 
autre abbé, qui fait partie du Parlement, et qui se réjouit 
des changements survenus, mais il est épouvanté à l'ex- 
trême par 1( s désordres. Je calme les craintes de Aime de 
Flahaut dont le mari a perdu la tête, et qui figure, paraît- 



r,f. JOl H\AL 1)K (iOl VKHXKIR MOHIUS. 

il, sur une liste imprimée des aristocrates les plus fougueux. 
J'odVe de reconduire l'abbé chez lui sain et sauf, et 
Bertrand accepte. A mesure que nous approchons, sa 
terreur est vraiment amusante. Près de la rueSainl-Hono- 
ré, son imagination transforme les passants ordinaires en 
une foule énorme, et j'ai de la peine à lui persuader de 
s'en rapporter à ses yeux plutôt qu'à ses craintes. Je le 
descends chez lui et vais chez AI. Jefferson. Sur les boule- 
vards, tout d'un coup chevaux, voitures et piétons font 
face en arrière et passent rapidement. Peu après, nous 
rencontrons une troupe de cavalerie, qui a mis sabre au 
clair et s'avance au trot. Elle nous dépasse un peu, puis 
s'arrête. En arrivant à la place Louis XV, nous remarquons 
que la foule, qui compte peut-être cent personnes, 
ramasse des pierres, et en nous retournant nous voyons la 
cavalerie revenir. Nous nous arrêtons à l'angle pour voir 
le combat, s'il y en a. La foule se masse au milieu des 
pierres qui encombrent toute la place, où on les taille 
pour le pont en construction. L'officier à la tête du déta- 
chement est salué d'un coup de pierre, et immédiatement 
dirige son cheval de façon incnaçante vers son assaillant. 
Mais ses adversaires sont postés sur un terrain où la 
cavalerie ne peut agir. Il continue son chemin et la 
marche se transforme bientôt en galop, sous une pluie 
de pierres; un des soldats est renversé de son cheval, 
ou bien son cheval s'abat. Il est fait prisonnier et est 
d'abord njaltrailé. Plusieurs coups de pistolet sont tirés 
sans résultat; ils n'étaient pas probablement chargés à 
balle. Lue partie de la garde suisse occupe les Champs- 
Elysées avec l'artillerie. Je vais chez M. Jefferson. II me 
dit qu'hier vers midi, M. Necker a reçu, des mains 
de AI. de La Luzerne, une lettre du roi lui ordonnant de 
quitter le royaume; en même temps, AI. de La Luzerne est 
chargé de lui faire promettre de n'en parler à personne. 
M. Necker dîne et proj)ose à Aime Necker une visite 



JOLR.VAL DI'] GOrVERXELU MOIUUS. 57 

chez une amie du voisinage. En route, il lui annonce 
la nouvelle; ils se rendent à leur maison de campagne 
faire les préparatifs nécessaires et s'en vont. AI. de 
Montmorin a aussitôt démissionné; il est en ce mo- 
ment à Paris. En revenant de chez M. Jeffersou, la 
sentinelle placée sur le chemin (|ui conduit à la place 
Louis W, me force de passer à gauche. Je vais an club. 
Un monsieur qui arrive de Versailles nous rend compte 
de la composition du nouveau ministère. Le peuple s'occupe 
à forcer les boutiques d'armuriers, et bientôt arrive dans le 
jardin un gros détachement de gardes françaises, la baïon- 
nette au bout du fusil, pêle-mêle avec la foule où quelques 
personnes aussi sont armées. Ces pauvres gens ont passé le 
Rubicon ouvertement. .. La réussite ou la corde, " telle 
doit être maintenant leur devise. Je crois que la cour 
reculera encore, et, dans ce cas, tous ses efforts subsé- 
quents seront vains; si elle ne cède pas, une guerre civile 
est loutce qu'il y a de plus probable. Si les représenlants 
du Tiers ont fait un juste calcul du nombre de leurs 
commettants, dans dix jours la France entière sera agilée. 
La petite rixe dont j'ai été témoin sera probablement 
amplifiée en un combat sanglant avant d'arriver aux fron- 
tières, et dans ce cas une infinité de corps bourfjeois 
marcheront au secours de la capitale. On ferait mieux de 
rentrer la moisson. 

\^ juillet. — Martin, mon domestique entre et me dit 
que l'Hôte! de la Force est envahi, et que tous les prison- 
niers sont délivrés. Bientôt après, on m'apporte une 
lettre eu renfermant une seconde d'un AL Xesbitt, qui est 
au Temple et désire me voir; mais mon cocher me dit 
qu'il ne peut me conduire, sa voiture ayant été déjà arrêtée 
et obligée de retourner sur ses pas. De fait, la petite ville 
de Paris est dans une effervescence aussi grande qu'on 
peut la souhaiter. On se procure des armes parlout où il 



58 JOIRXAL I)K fiOrX KRIVKIH MORRiS. 

s'en Irouvo; six cenis barils de pondre sont saisis dans un 
baleau sur la Seine; le couvenl de Saint-La/are est envahi, 
et l'on y découvre un dépôt de blé que les religieux avaient 
amassé. On le charge immédiatement sur des voitures 
pour l'envoyer au marché, et l'on place un moine dans 
chaque voiture. Le Garde- Meuble du roi est attaqué, et les 
armes qui s'y trouvent sont distribuées pour éviter de 
pires attentats. Ces armes sont toutefois plus curieuses 
qu'utiles. Je n'en (inirais pas s'il fallait raconter en détail 
les mille événements de la journée. Je dîne chez moi avec 
La Caze et vais ensuite au Louvre, après avoir pris soin 
d'orner mon chapeau d'une branche verte en l'honneur 
du Tiers, car c'est la mode du jour, et il faut s'y sou- 
mettre si l'on veut circuler en paix. Il est im peu étrange 
que ce jour de violence et de tumulte soit le seul où j'aie 
osé marcher dans les rues, mais comme il n'y a pas 
d'autres voitures que les fiacres, je ne cours pas le risque 
d'être écrasé, et je n'ai rien à craindre de la populace. 
Mme de Flahaiit est dans une frayeur extrême, je cherche 
à l'apaiser. Capellis arrive, et au moment de partir pour le 
Palais-Royal, nous rencontrons sur l'escalier AL deFlahaul 
retour de Ver.sailles; il nous donne les nouvelles. Je vais 
au club. \ous bavardons quelque ten)ps sur l'clat des 
affaires publiques. M. de Moreton me dit que les ministres 
actuels sont un las de coquins el de tyrans et qu'il les con- 
naît hèsbien; l'un d'eux, pour lequel il ne montre aucune 
partialité, est, paraît-il, son parent. Peu après, M. de ... 
arrive de Versailles et nous dit que la cour affecte de con- 
sidérer les désordres de Paris comme insignifiants. L'As- 
semblée nationale a conseillé au roi de rappeler l'ancien 
ministère et de permetire à l'Assemblée d'envoyer une 
députation à Paris pour recommander la formation des 
corps bourgeois en vue du maintien de l'ordre en ville. A 
la première demande, il a répondu que le pouvoir exécutif 
lui appartient, et qu'il peut choisir les ministres selon son 



JOIRNAL DF-: GOUVERNFOUR MORRIS. 59 

bon plaisir; il blàrac la seconrie demande. L'Assemblée 
adopte en conséquence quelques résolutions hardies, dont 
le but senible être de vouer le ministère aciiiel à l'exécra- 
lioii publique, et de déclarer les conseillers de Sa Majesté 
coupables de haute trahison. La Cour et le parli populaire 
sont donc en lutte ouverte. Je crois qu'avant dix jours un 
événement décisif aura eu lieu : ou bien la retraite du roi 
sera immédiate cl ne ruinera que ses conseillers, ou bien 
elle sera tardive, et sa propre ruine découlera de celle de 
ses ministres. Ou fait venir de la cavalerie au Palais-Royal. 
Nous voudrions savoir à quel corps elle appartient, mais 
c'est impossible. L'un des orateurs nous dit toutefois que 
Ton a reçu une députation des deux régiments casernes 
à Saint-Denis, offrant de se joindre au Tiers, si l'on veut 
venir les recevoir. Mes compagnons leur conseillent chau- 
dement d'y aller, mais il faut remettre celte manœuvre au 
moins au lendemain. Je crois que les meneurs ont tort de 
ne pas fomenter immédiatement un sérieux conflit entre 
les troupes nationales et étrangères. Je pense que le 
résultat serait décisif. 

14 juillet. — Ma voiture est arrêtée deux fois pour 
voir s'il s'y trouve des armes. Pendant que je suis chez 
AI. Le Couteulx, quelqu'un vient annoncer que la Bastille 
est prise, que le gouverneur est décapité, que le prévôt 
des marchands est pris et tué et également décapité. Les 
tètes sont portées en triomphe à travers la ville. La prise 
de la citadelle est une des choses les plus extraordinaires 
que je connaisse. Elle a coûté aux assaillants 60 hommes, 
dit on. L'Hôtel royal des Invalides a été envahi ce matin, 
cl l'on a emporté les canons, les armes blanches, etc. De 
celte façon, les citoyens sont bien armés ; il y a du moins de 
quoi équiper environ trente m'ile hommes, et c'est là une 
armée suffisante. Il paraît que la nouvelle reçue hier soir 
relativement à l'arrêté de l'Assemblée nationale n'est pas 



<i() JOl HXAL m: (lOLVERX'IilR MOHHIS. 

exacle. Elle a déclaré seulement que l'ancien ministère 
emporte avec lui les rejjrels de rAssembUe, qu'elle conti- 
nuera à réclamer l'éloignemenl des troupes, et que les 
couseillcrs de Sa Alajesté, quels que soient leur rang et 
leur situation, sont responsables de ce qui peut arriver. 
C'était liier la mode à Versailles de nier qu'il y eût des 
désordres à Paris. Je crois que ce qui s'est passé aujour- 
d'hui donnera lieu de penser que tout n'est pas parfaite- 
ment tranquille. De chez M. Le Couteulx, je vais chez 
Mme de Flahaut qui est bien inquiète. Son mari, me 
dit-elle, est téméraire, il elle craint beaucoup pour sa 
sécurité. J'assiste à une scène de famille où elle joue très 
bien son rôle, et me demande mon avis sur une ques- 
tion délicate. Je lui réponds que c'est une règle chez 
moi de ne pas inlervenir dans des discussions d'ordre 
aussi intime. On discute pour savoir s'il doit quitter la 
ville. Je lui conseille, s'il le fait, de partir à midi, etc. 
Tandis qu'il était avec nous, comme madame avait 
une écritoire sur les genoux, je lui griffonnai de mau- 
vais vers, afin d'exciter sa curiosité. Il me demanda de 
les lui traduire. Rien île plus facile; malheureusement 
l'une des idées n'est pas faite pour lui plaire. Voici les 
vers : 

« C'est grelottant de fièvre que j'écris sur vos ge- 
noux; n'attendez donc que de pauvres vers; cependant, 
malgré le proverbe, croyez-moi quand j'ai recours à la 
poésie. 

« Je ne suis pas amoureux; je suis, hélas! trop vieux 
pour allumer en vous une flamme. V euillez accepter ma 
froide passion, et lui donner le beau nom d'amitié. ?) 

Mme de Flahaut me dit que son mari avait l'air un peu 
sol, en m'enlendant dire que j'étais trop vieux pour exciter 
une passion. Je lui réponds que je ne cherchais qu'à 
exciter la curiosité. Klle observe que j'ai réussi, mais que 
son mari était ridicule de demander une explication. 



.lOnrVAL l)K GOI VKKXKin MOHHIS. 61 

puisque j'aurais pu lui donner la même traduction, quand 
même le sens eût été tout à fait différent. 



] 5 juillet. — La Gaze vient de la part de Le Xormand 
me dire qu'il est impossible de s'occuper d'affaires aujour- 
d'hui. Je crains que ce ne soit que trop vrai. 11 me dit 
aussi que le roi vient aujourd'hui à Paris : je n'en crois 
pas un mot. Je m'habille et j'attends longtemps ma voi- 
ture. Je reçois un mot de Mme de Flahaut. Je vais au 
Louvre à pied, et ordonne à ma voiture de me suivre. Plus 
lard, en uje rendant chez AL Jefferson, on m'arrête près 
du pont Royal et on m'oblige à suivre la rue Saint-Honoré. 
On m'arrête de nouveau à l'église Sainl-Roch, pour me 
j)oser des questions absurdes. Le colonel Gardner vient à 
moi; il est très heureux d'être à Paris en ce moment; moi 
aussi. Il considère comme moi que la prise de la Rastille 
est un modèle de grande intrépidité. A quelques pas de 
l'église on m'arrête encore, et l'extrênie arrogance de 
l'oflicier est cause d'une altercation entre lui et mon 
cocher. Comme tout le monde passe par cette rue et que 
les arrêts tels que celui que j'éprouve sont très fréquents, 
l'embarras est grand. C'est pourquoi je m'en retourne et 
rentre dîner à l'hôtel. Pendant le dîner arrive La Caze. 
Il contredit ses nouvelles de ce malin, mais dit qu'un 
député vient d'arriver des États généraux, racontant que le 
roi a battu en retraite, etc. Je m'y attendais. Nous verrons 
bien. Je vais, selon ma promesse, chez Aime de Flahaut 
avec son neveu et l'abbé Bertrand; nous longeons le quai 
des Tuileries pour marcher un peu et nous restons quel- 
que temps chez elle. Elle veut voir l'arrivée à Paris des 
députés de l'Assemblée nationale; tout en avouant que 
c'est insensé, elle nous dit que toutes les femmes ont 
la même folie. Il y a beaucoup de réjouissances en ville. 
Après avoir laissé Aime de Flahaut chez elle, son neveu et 
moi allons au club. Je renvoie ma voiture et bientôt après je 



62 



JOl H\AI, 1)1-: (JOl VKK\K[ U MORRIS. 



recois un mot d'elle, demandant que je la lui prête. J'envoie 
le 'domestique chercher le cocher, mais ii est trop lard. 
Ses chevaux .sont rentrés, et il est en Irain de faire son 
service de patrouille dans la garde bourgeoise. Le duc 
d'Aiguillon et le baron de Menou, tous doux députés de la 
noblesse, sont au club. J'apprends d'eux l'histoire secrète 
de la révolution d'aujourd hui. Hier soir lut présentée à 
l'Assemblée une adresse à laquelle Sa Majesté fit une 
réponse fort peu satisfaisante. La reine, le comte d'Artois 
et la duchesse de Polignac avaient passé toule la journée à 
suborner deux régiments, et à les griser presque com- 
plètement. Chaque officier avait été présenté au roi que 
l'on avait déterminé à faire des promesses d'argent, etc., 
à ces régiments. Ils criaient : « Vive la reine ! vive le 
comte d'Artois! vive la dnchesso de Poliguac! « Leur 
musique vint jouer sous les fenêtres de Sa Majesté. Pen- 
dant ce temps, le maréchal de Broglie en personne 
travaillait l'artillerie. Leur plan élait d'aKamer Paris et de 
faire arrêter deux cents membres de l'Assemblée natio- 
nale. Mais il se trouva que les troupes ne voulurent pas 
servir contre leur pays et il fut nalurellement impossible 
d'exécuter ce plan. On a cependant pris soin de cacher 
certains faits malheureux au roi. A deux heures dum.ilin, 
le duc de Liancourt entra dans sa chambre à coucher, le 
réveilla et lui dit tout; il lui dit qu'il répondait sur sa tète 
de la vérité de ce qu'il avançait, et qu'à moins de rapporter 
immédiatement ^es décisions, tout élait perdu. Le roi 
adopta sa manière de voir. L'évêqued'Aulun, dit-on, reçut 
Pavis de préparer un discours, ce qu'il a fait. L'ordre fut 
donné de disperser les troupes, et, quand l'Assemblée fut 
réunie, le roi, acconq)agné de ses deux Irères et du caj)i- 
taine de la garde, entra et prononça son discours, qui pro- 
duisit d'enthousiastes démonstrations de joie. L'Assemblée 
entière le reconduisit au château, au milieu de toute la 
population de Versailles. On me dit que le baron de Hesen- 



JOLRXAL DE GOLVER.XEUR MOHKIS. 63 

lal est dénoncé par l'Assemblée nationale (le roi reconnaît 
ce nom dans son discours), et que le ministère actuel sera 
mis en accusation. J'exprime tnon opinion qu'après ce qui 
vient de se passer, on ne devrait pas permettre au comte 
d'Artois de rester en France. On eu convient. Ou dit qu'on 
va faire le procès du maréclial de Broglie, et probablement 
celui du baron de Breteuil. Je soupe au club, et coumie le 
bordeaux est le meilleur que j'aie encore bu eu France, je 
bois à la liberté du peuple français et de la ville de Paris. 
Ou Riit bonneur à mes toasts et je reviens chez moi. La 
journée a été très belle. On dit que le roi sera à Paris 
demain à onze beures. Pour quoi faire? — Bon mot : Le 
baron de Bcseuval est dénoncé à cause de cerlaines lettres 
qu'il avait écrites et qui ont été interceptées. Le duc de La 
Ilochefoucauld, député de la ville de Paris à l'Assemblée 
nationale, rencontre le baron sortant du cabinet du roi. 
a Eb bien, monsieur le baron, avez-vous encore des ordres 
à donner pour Paris? ;' Le baron prend cela pour une 
politesse. « Non, monsieur le duc, excepté qu'on m'envoie 
ma voilure. — Apparemment, c'est une voilure de poste, 
monsieur le baron. 5» — Un autre : Hier à la procession, 
le roi et le comte d'Artois qui marchaient ensemble, étaient 
serrés par la foule. Lu député dit à un autre : « Voyez 
comme on presse le roi et AL le comte d'Artois. » L'autre 
répondit : a II y a celte différence pourtant, que le roi est 
pressé par l'amour de son peuple. « Le roi, n'entendant 
que les derniers mots, se retourne pour répliquer : « Oui, 
c'est juste. 51 

\1 juillel. — (le malin, mou cocher me dit qu'il y a des 
affiches défendant aux voitures de sortir, le roi devant 
arriver entre dix et onze heures. Aujourd hui encore ou ne 
pourra traiter aucune affaire. Je m'habille aussitôt et je sors. 
Grâce à l'aide de Mme de Flaliaut, j'ai une fenêtre dans la 
rue Saint-Honoré, par laquelle le corlè<je doit passer» 



(5i JOl K\AI. I)K (101 VKH.VKl II MOKRIS. 

Tandis (|iie je cherche à traverser la foule, on m'enlève de 
la poche un mouchoir auquel j'allache un bien plus grand 
prix que ce que le voleur pourra en retirer, et je le payerais 
voU)nliers pour sa dextérité, si je pouvais le retrouver. 
Nous attendons de onze heures à quatre heures. Il paraît 
que Sa Majesté a été escortée par la milice de Versailles 
jusqu'au Point-du-Jour, où elle est entrée entre la double 
raM<{ée de la milice parisienne, qui s'étend de là à l'Hôtel 
de Ville, \olre ami La Fayette, élu général de la milice 
parisienne, précède son Souverain. On avance lentement, 
aux cris de: « Vive la nation! 5) Chaque ligne se compose 
de Irois rangs; c'est donc sur six rangs que la milice couvre 
cette distance. L'Assemblée nationale marche sans ordre 
dans le cortège. La garde royale à cheval, quelques gardes 
du corps, et toute la suite du roi ont les cocardes de la 
ville, rouge et bleu. Le cortège est magnifique à tous les 
points de vue. Dès qu'il est terminé, je vais dîner chez le 
traiteur y d'un bifteck el d'une bouteille de bordeaux. Arrive 
un député de Bretagne que j'ai rencontré hier à une table 
d'hôte à Versailles. Xous le faisons asseoir à notre petite 
table. Il me dit qu'hier le roi a envoyé à l'Assemblée une 
lettre de rappel pour M. Xecker; que les ministres ont tous 
démissionné, sauf Aï. de Breteuil qui déclare n'avoir jamais 
aiîcepté; que le comte d'Artois, le duc et la duchesse de 
Polignac, M. de Vaudreuil, bref, tout le comité Polignac, 
ont décampé, désespérés, la nuit dernière. Je lui dis que 
les voyages peuvent être utiles au comte d'Artois, et qu'il 
aurait raison de visiter des pays étrangers. Nous nous entre- 
tenons du commerce des îles, et je lui explique les prin- 
cipes sur lesquels je crois que leur système devrait être basé. 
Il désire avoir une autre conversation avec moi sur le même 
sujet. Je lui dis qu > je vais à Londres. Il me demande mon 
adresse pour m'écrire. Je promets de la lui donner. Comme 
il me parle de mon amie, la comtesse de Flahaut, je lui dis 
diverses vérités qu'il pourra être utile de lui faire connaître 



JOIP.XAL l)K GOIVERXELR MORRIS. 65 

à elle-même, et j'en passe d'autres sous silence, qui pour- 
raient lui nuire; je lui fais ainsi une impression différente 
de celle qu'il avait reçue, mais je crains que la folie de son 
mari et celle de son frère ne les ruinent tous deux. 11 est 
impossible d'aider ceux qui ne s'aident pas eux-mêmes. Je 
vais chez elle et lui raconte ce qui s'est passé au ministère. 
Je reste quelque temps avec elle et l'abbé Bertrand, puis je 
vais au club. Le roi a confirmé aujourd'hui le choix fait par 
le maire ; il a approuvé la formation d'un régiment de garde 
bourgeoise. Il a mis à son chapeau une large cocarde de 
rubans bleus et rouges, et alors seulement retentit un cri 
général de : « Vive le roi! » Je pense que la journée d'au- 
jourd'hui lui sera une utile leçon pour le reste de ses jours, 
mais il est si faible qu'à moins d'être tenu éloigné de la 
mauvaise compagnie, il lui est impossible de ne pas mal 
agir. 

I S juillet. — Le temps est agréable et la ville commence 
à être un peu tranquille. Je vais au club et j'y prends du 
thé. Kersaint me dit que les écuries d'Augias de Versailles 
sont maintenant nettoyées. L'abbé de Vermond, Thierry, 
le valet de chambre du roi, et le comte d'Angivillers, 
directeur des bâtiments, sont partis. Thierry a été ren- 
voyé en termes fort durs. Il y a maintenant abondance de 
places à remplir, et il y aura naturellement abondance 
d'intrigues pour les obtenir. Bref, tout le complot contre la 
liberté est fini et bien fini. 

19 juillet. — Nous allons tous, après dîner, rendre 
visite à un peintre et voir trois tableaux, dans l'un des- 
quels le rendu de la perspective surpasse la puissance de 
mon imagination, particulièrement pour la main droite de la 
figure principale, qui ressort si parfaitement de la toile 
que l'on voit positivement tout autour d'elle; c'est une 
chose à peine croyable, mais qui n'en est pas moins vraie. 



66 JOIRNAL DE G01IVER\ELR MORRIS. 

Le sujet est : l'Amour échappé de sa cage et laissant par sa 
fuite les dames en proie à l'angoisse et au désespoir. 
L'expression ne correspond pas à mon idée de la puis- 
sance de cet art, mais la lumière et l'ombre sont distri- 
buées dans ce tableau avec une perfection étonnante. Le 
peintre nous montre un autre tableau, emprunté à V Enéide , 
qu'il fait pour le roi : Vénus, dans le temple des Ves- 
tales, arrêtant le bras levé pour répandre le sang d'Hélène. 
Je lui dis qu'il ferait mieux de peindre la prise de la Bas- 
tille; ce sera un tableau d'actualité, et un trait fournira 
un bel effet. C'est celui du soldat de la garde française 
qui, ayant saisi la porte et ne pouvant pas l'abaisser, crie 
à ses camarades de la populace de le tirer par les jambes. 
Cet homme a eu la force et le courage de tenir bon, landis 
qu'une douzaine de gens tiraient sur lui comme sur une 
corde pour faire baisser le pont-levis; il a absolument 
subi le supplice du chevalet. Cela produirait un bel effet, 
me semble-t-il, de le représenter désarticulé et tournant la 
tête pour les encourager à tirer encore plus fort. L'évêque 
d'Autun partage absolument mon avis. Au retour, nous 
rencontrons M. de Ruillé, qui écrit, dit-on, une histoire 
de la Révolution actuelle. Il promet de venir me voir au 
club et de me donner des nouvelles de M. Neckcr. Je 
ramène l'abbé chez lui et me rends au club. M. de Ruillé 
me dit qu'on n'a pas encore de nouvelles de M. Xecker, 
mais que l'on attend ce soir un exprès, et que, s'il n'a pas 
dépassé Bruxelles, il pourra être rentré demain soir. Je 
recommande de faire une souscription pour rassembler 
les divers papiers trouvés à la Bastille, et de charger ensuite 
une personne capable, d'écrire les annales de ce château 
diabolique depuis le commencement du règne de Louis XIV 
jusqu'aujourd'hui. Je crois qu'on fera quelque chose dans 
ce sens. Je suggère aussi de faire de la garde française 
une garde bourgeoise avec solde élevée, et de maintenir le 
renom de ce corps en y incorporant tous ceux qui, par 



JOl R\AL 1)K GOLVEU.\ElR MORRIS. 67 

leur bonne conduite, auront mérité d'être au-dessus d'un 
simple soldat, sans avoir les qualités nécessaires pour 
devenir sergent. En ce moment, on ne sait que faire de ce 
corps. 

20 juillet. — Je me rends ce matin à l'Hôtel de Ville. 
J'ai bien du mal à trouver le marquis de La Fayette, épuisé 
par ses mille soucis. Je lui dis que je vais envoyer ses 
lettres en Amérique, et que je désire un laissez-passer 
pour visiter la Bastille. Xous convenons de dîner chez lui, 
à la condition d'apporter mon vin. Je rentre chez moi, 
j'écris et à quatre heures me rends à l'hôtel de La Fayette. 
J'y rencontre le duc et la duchesse de La Rochefoucauld, 
M. ..., etc., venus pour dîner. La Fayette me donne mon 
laissez-passer pour la Bastille. Je lui soumets mon plan con- 
cernant la garde française et il l'approuve. Je lui conseille de 
faire préparer un plan complet pour la milice et de le sou- 
mettre au comité. Je lui demande s'il connaît les mesures à 
prendre pour amener le roi à lui conférer le gouvernement 
de l'Ile-de-France. Il me dit qu'il préférerait celui de Paris 
simplement; qu'il a exercé le maximum de pouvoir qu'il 
eût jamais pu désirer, et qu'il en est fatigué; qu'il a été 
chef absolu de cent mille hommes; qu'il a promené à sa 
guise son souverain dans les rues , prescrit le degré 
d'applaudissement qu'il devait recevoir, et qu'il aurait pu 
le faire prisonnier, s'il l'avait jugé à propos. Cela lui fait 
désirer revenir au plus tôt à la vie privée. En se servant 
de celte dernière expression, il se trompe lui-même, ou 
désire me tromper; peut-être l'un et l'autre. Alais de fait 
il est devenu amoureux de la liberté par ambition. H y a 
deux sortes d'ambitions : l'une née de l'orgueil, l'autre de 
la vanité ; la sienne^ c'est plutôt cette dernière. 

21 juillet. — A une heure et demie, je vais chercher 
Mme de Flahaut, qui m'a exprimé le désir de m'accomp»- 



68 JOl HXAL I)K (101 VEUX'KIR MORKIS. 

gner à la Bastille. Capellis et l'abbé Bertrand nous atten- 
dent. Bientôt Mme de Flahaut arrive avec Mlle Duplessis. 
Nous montons tous dans la voiture de Capellis et allons à 
la Bastille. Nous avons du mal à passer les sentinelles, 
malgré mon laissez-passer. L'architecte chargé de la dé- 
molition est un vieil ami de l'abbé, et est heureux de lui 
être utile. 11 nous montre tout, plus que je ne voudrais 
voir, car la puanteur est horrible. La prise de ce châ- 
teau était une témérité. Nous retournons au Louvre avec 
Mme de Flahaut. Longue visite, d'abord en tête à tète. Je 
lui donne des vers et lui dis avec un sang-froid extrême 
que je suis parfaitement maître de moi-même à son égard; 
que n'ayant nulle idée de lui inspirer de tendres senti- 
ments, je ne tiens pas non plus à en éprouver; que, de 
plus, je suis excessivement timide; je sais que j'ai tort, 
mais je n'y peux rien. Elle trouve cette conversation 
étrange et elle a, ma foi, raison; mais je me tromperais 
beaucoup si mes paroles ne lui faisaient pas à la longue 
une impression bien plus profonde qu'en ce moment. Nous 
verrons. Le duc d'Orléans est au club aujourd'hui. Je suis 
aussi froid envers lui qu'un Anglais. Il y a mille chances 
contre une que nous n'ayons jamais de rapports ensemble, 
mais, si nous en avons, il devra faire au moins la moitié 
du chemin. 

"1^ juillet. — Je vais au club où j'ai un rendez-vous. A 
la table d'hôte, nous prenons un bon dîner pour trois. Le 
prix du dîner est de 48 francs, café et tout compris. Je me 
promène ensuite un peu sous les arcades du Palais-Royal, 
en attendant ma voiture; ou y amène en triomphe la tète et 
le corps de M. Foulon, la tête sur une pique ei le corps 
traîné nu par terre. Cette horrible exhibition est ensuite 
promenée à travers les différentes rues. Son crime est 
d'avoir accepté une place dans le ministère. Ces restes 
mutilés d'un vieillard de soixante-dix ans sont montrés à 



JOURXAL DE GOUVERXELR MORRIS. 69 

son gendre, Berthier, intendant de Paris, qui est lui-même 
tué et coupé en morceaux. La populace promène ces débris 
informes avec une joie sauvage. Grand Dieu! quel peuple! 

^^ juillet. — J'ai passé ma nuit à écrire, et ne me suis 
couché qu'à sept heures du matin. Je me réveille à huit 
heures pour cacheter mes lettres et me rendors. Entre 
une heure et deux, je réponds au désir de Mme de Flahaut 
qui veut me voir, parce qu'elle ne va pas à Versailles, 
comme c'était son intention. Elle me garde à dîner et nous 
avons ensuite une conversation confidentielle. Pour me 
guérir de tout sentiment qu'elle pourrait m'inspirer, elle 
m'avoue qu'elle est mariée de cœur. Je devine avec qui. 
Elle reconnaît que j'ai raison et m'assure qu'elle ne peut 
lui être infidèle. Je la quitte pour aller chez Jefferson, où 
nous bavardons tout en prenant le thé. 

25 juillet. — Un député aux Etats généraux m'a 
demandé de mettre par écrit mes idées sur la constitution 
à donnera la France. J'y passe toute la matinée du samedi. 
Pendant que j'y travaille, arrive M. Mac-Donald. Je lui lis ce 
que j'ai écrit et je le vois fortement impressionné par les 
pensées et la manière dont elles sont exprimées. Cela me 
prouve à l'évidence que mes observations ne sont pas sans 
poids ni sans vérité. 

2Q juillet. — Dimanche malin. Reçu un mot de Mme de 
Flahaut qui a quelque chose à me dire. Je vais chez elle 
à une heure. Elle désire savoir si j'irai à Versailles confé- 
rer avec le comité chargé d'un rapport sur la Constitution. 
Je lui dis que je le veux bien, si cela ne retarde pas mon 
départ pour Londres, car je me crois tenu de rendre à ce 
pays-ci tous les services en mon pouvoir. Je lui explique ce 
que j'ai écrit hier pour qu'elle puisse le traduire plus tard- 
L'n peu de bavardage, puis dîner en partie carrée, et 



70 JOl RX'AL I)K (JOrVEHXKlR MORRIS. 

ensuite promenade en voiture au Bois de Boulogne, Pen- 
dant que je m'habille, je reçois un mot de Mme de Clias- 
teilux, me demandant d'intéresser La Fayette au sort d'un 
protégé de son défunt mari, qui veut entrer au llrgiment 
\ational. A cinq heures, je vais à mon rendez-vous chez 
Aime de Flahaut. Elle est à sa toilette. Son mari entre. 
Elle s'habille devant nous avec une parliai te décence, même 
en changeant de chemise. M. de Flahaut nous quitte pour 
l'aire une longue visite, et nous devons nous occuper à l'aire 
une traduction. 

2H juillet. — Je suis allé aujourd'hui demander à La 
Fayette nne commission pour le protégé de Mme de Chas- 
tellux, et je l'engage à donner au roi des conseils qui 
puissent le rassurer; cela est extrêmement important pour 
la France. Je ne puis lui donner mes raisons, basées sur 
un secret qu'on m'a confié, mais je parle très sérieusement. 
Ne pouvant s'entretenir avec moi sur le moment, il me 
demande de dîner avec lui. Je rentre et commence la tra- 
duction de ce que j'ai écrit hier après-midi, mais suis 
dérangé par des visites. Dès que j'ai fini, je vais chez 
Mme de Flahaut. Son mari n'est pas allé à Versailles, 
comme il était convenu. Cela est malheureux. Il vient 
bavarder un peu, mais il est clair qu'il veut nous imposer 
le plaisir de sa société, pour que nous n'ayons pas celui de 
son absence. C'est absurde. Les gens qui veulent plaire ne 
devraient jamais être ennuyeux. Je vais chez Mme de Fou- 
quet; la conversation est animée; on insiste pour que je 
reste à dîner; impossible. Je promets de venir la voir dès 
mon retour. Je fais différentes visites et vais dîner chez 
M. de La Fayette. Après dîner je lui parle encore de M. Mar- 
tin et il promet de faire tout ce qui est en son pouvoir. 
J'insiste pour qu'il prenne des mesures propres à ras- 
surer le roi (Mme de Flahaut m'en a encore parlé hier), 
et il désire connaître mes raisons. Je lui réponds qu'elles 



JOIRXAL I)K GOIVERXEIR MORRIS. 71 

viennent d'un secret qui m'est confié et que je ne puis en 
dire plus. Je propose une association pour protéger le 
Prince, et déclarer ceux qui l'insulteront ennemis de l'État 
et de la société. Je lui soumets un plan pour sortir des dif- 
ficultés oii se trouve l'Assemblée nationale, obligée de ne 
pas voter d'impôts avant l'achèvement de la constitution, 
et par conséquent pressée par le temps. Je le mets ensuite 
fortement en garde contre le danger d'une constitution 
trop démocratique; je prends congé. Je vais chez Mme de 
Ségur que je quitte après m'être engagea correspondre avec 
elle ; de là chez Mme de Flahaut. M. de Flahaut est là, ainsi 
que Vicq d'Azir, médecin principal de la reine. Ce dernier 
nous laisse bientôt. M. de Flahaut est appelé en bas et 
madame me demande mes pensées sur l'éducation des Fran- 
çais. Monsieur entre et est de nouveau obligé de partir. 
C'est bien . Je soupe chez Mme de Flahaut. Nous avons avec 
elle et son mari qui revient une conversation sur le sujet 
intéressant des affaires publiques. Il semble bien content 
de moi, ce qui est rare. Je m'arrange pour correspondre 
avec sa femme. 

2djinllef. — Je vais à l'Hôtel de l ille demander à La 
Fayette un passe-port pour Londres. Je le fais par ce prin- 
cipe que si je ne m'occupe pas de mes propres affaires, je 
ne puis espérer qu'un autre le fera pour moi. Les hommes 
ont l'habitude de croire à l'attention des autres et de négli- 
ger ceux qui croient en eux. Il faut éh^e Juste. Je trouve 
que j'ai eu raison. Il y a à l'Hôtel de Ville une foule de dif- 
ficultés que je finis par surmonter. De là je vais dire adieu 
à Mme de Flahaut, puis à Mme de Corny; elle m'adresse 
de gentils reproches, que j'avais bien mérités, pour l'avoir 
négligée (I). 

(1) Le départ de Morris pour l'Angleterre a lieu le 30 juillet et il ne 
rentre que le 11 septembre à Calais. Pendant son séjour à Londres, Morris 
est reçu plusieurs fois chez le marquis de I^a Luzerne, ambassadeur de 



72 JOIIIIMAL I)K (JOIIVFCRNEUR MORRIS. 

12 septembre. — Au moment où je me prépare à parlir 
(le Calais, un moine vient mendier avec un air qui indique 
sa conviction de l'inconvenance qu'il y a à me soumettre 

France, ('/est ainsi que le 7 août, il y dîne en compagnie de plusieurs mem- 
bres du corps diplomatique, t M. de La Luzerne m'inTorme de la composi- 
tion du nouveau ministère. M. de La Tour du Pin est minisire de la guerre, 
l'archevêque de Bordeaux, garde des sceaux, après le refus de Maleslierbes. 
Je regrette qu'il ait refusé. Je dis au marquis que j'avais appris qu'il était 
<|uestion de l'évèque d'Autun pour celte place. Il me répond qu'il n'a pas 
la tête qu'il faut pour cela. J'en conclus qu'il est plutôt visionnaire dans ses 
idées; peut-être l'est-il en effet, car c'est là le malheur habituel des hommes 
de génie, qui ne fréquentent pas suffisamment le monde, j 

Chez le marquis de La Luzerne, Morris rencontre de nombreux émigrés et 
cherche à les consoler. » Ils parlent de leurs malheurs, ce qui est tout na- 
turel. Je leur dis que toutes ces petites secousses, les châteaux brûlés, etc., 
sont bien pénibles, mais que ce ne sont que des points noirs dans le grand 
(euvre; tout sera vile oublié, si l'on a une bonne conslilution. M. de Filz- 
James me demande des nouvelles de Paris, mais il paraît que nous l'avons 
quitté presque en même temps. Je n'avais gardé de lui aucun souvenir bien 
que nous nous fussions rencontrés au club. Le marquis de La Luzerne me 
prend un peu à part et nous parlons politique. Je crois que son seul but est 
de me faire devant la société une politesse qui puisse m'ètre utile. En allant 
dîner, M. Cate, le lieutenant de police, s'empare de moi, et déclare qu'il 
ne me quittera pas. Il s'assoit près de moi, et tout en mangeant inc raconte 
son histoire. Tout cela demande de ma part une attention polie, que je lui 
prête. Je dîne d'une très belle truite, ou plutôt d'une partie d'une truite 
qui doit, à mon idée, avoir pesé huit livres. J'observe que je suis dans les 
bonnes grâces de Mme la vicomtesse. Il faut m'y maintenir, et pour cause. 
J'apprends que lady Dunmore et sa fille s'inîorment de \à jambe de bois. 
Lady Dunmore m'est présentée après le dîner; elle me demande ce que 
pensent mes concitoyens de Sa Seigneurie ; je le lui dis franchement. Notre 
conversation lui plaît, et, à ma grande surprise (je puis ajouter: à la sienne 
aussi), nous sommes déjà très familiers. Je m'aperçois que La Lu/erne et 
('apellis le remarquent; je suis donc obligé de les rejoindre, pour arrêter 
leurs sourires. 

« Les Français racontent à l'ambassadeur une foule de choses aussi mer- 
veilleuses que confuses; je le prends à part et le prie de n'en rien croire; 
ce sont des nouvelles d'émigrés, et il sait bien ce que cela vaut. La prin- 
cesse Galitzin, qui prend part à la conversation avec lady Dunmore est, 
comme les autres, complètement dans l'erreur en ce qui regarde les 
troubles de France. Tous supposaient, comme on le faisait pendant la Ré- 
volution d'Amérique, qu'il y a certains meneurs qui sont cause de tout, 
tandis que dans les deux cas, c'est la grande masse du peuple qui a tout fait. 
A mon départ, lady Dunmore me remercie d'avoir répondu à ses questions, i 



JOl lî.\AL DE GOLVER.VELR MORRIS. 73 

à un tel impôt. Je lui dis qu'il a un bien mauvais métier, 
et que j'ai appris que l'Assemblée nationale va réformer 
ces institutions. 11 en a entendu parler, mais, comme c'est 
leur seule manière de gagner leur vie, ils devront conti- 
nuer aussi longtemps que possible. Je lui donne un shil- 
ling, et pour répondre à sa routine habituelle de bons 
souhaits (qu'il répète de ce même ton insouciant qui carac- 
térisait mon ami, le docteur Cooper, du King's Collège, 
lisant la litanie), je lui souhaite un meilleur métier. Mon 
souhait est plus sincère que le sien, d'un shilling au 
moins. A onze heures, je quitte Calais avec un passe-port 
régulier du nouveau gouvernement. Je traverse l'Oise. 
Près de Clermont, sur ses bords, est le château du duc de 
Liancourt; c'est à son intervention que l'on attribue la 
retraite opportune du pauvre Louis XVI après la prise de la 
Bastille. 

Obligé de m'arrêter à Chantilly pour réparer la clavette 
d'essieu de la voiture, j'examine les écuries ; c'est une 
magnifique habitation pour vingt douzaines de chevaux, 
qui ont l'honneur de dîner et de souper aux frais de Mgr le 
prince de Condé. De là je regarde l'extérieur du château, 
sans avoir le temps de l'examiner en détail. Ce devait être 
une place forte, avant l'invention des canons. Maintenant 
le fossé large et profond qui l'entoure et qui est constam- 
ment rempli d'eau excellente, fournit une demeure agréable 
à une variété de carpes tachetées de blanc venant, au son 
de la voix, manger le pain qu'on leur jette. iMon guide 
s'occupe de politique, mais il n'a pas les idées du jour. 
C'est un chasseur du prince et il trouve mauvais que tout 
le monde ait le droit de chasser. En chemin je remarque 
une manière peu ordinaire de chasser la perdrix. Les 
chasseurs, armés de massues, se répandent dans les champs 
de tous côtés. Quand un oiseau se lève, on le poursuit jus- 
qu'à ce qu'il soit fatigué au point de périr sous les coups. 
Martin regarde cela comme un péché et une honte, mais, 



l't JOIHXAL DK (JOrVEHXKlH MORUIS. 

tandis qu'il exprime ses Janienlalions, le postillon se 
tourne vers moi : « C'est un beau privilège que les Fran- 
çais se sont acquis, monsieur. — Oui, monsieur, mais il 
paraît que ce privilège ne vaudra pas autant l'année pro- 
chaine. » 

13 septembre. — Mardi, vers sept heures, j'arrive h 
l'hôtel de Richelieu, à Paris. Je m'habille et vais au club. 
J'apprends que l'Assemblée nationale a accepté une seule 
chambre délibérative, et le veto suspensif du roi. C'est un 
pas de lait sur la grand'route de l'anarchie et du despotisme 
d'une faction dans une assemblée populaire, la pire de 
toutes les tyrannies. Je me mets à discuter un peu à ce 
sujet, et je reste pour le souper à l'issue duquel nous goû- 
tons du vin de Hongrie présenté par un colonel polonais, 
dont le nom se termine en « whisky » . C'est une boisson 
délicieuse. De façon ou d'autre on en vide sept bouteilles; 
l'on en commande deux autres, mais je me lève en décla- 
rant que je ne veux plus boire, et l'on s'arrête. Le duc 
d'Orléans était entré pendant ce temps et diverses circons- 
tances me disent que je puis èlre présenté à Son Altesse 
Royale, si cela me plaît. 

10 septembre. — J'ai écrit aujourd'hui jusqu'à midi, 
puis je suis allé chez M. Jcfferson. Il m'invite à dîner 
den)ain en compagnie du marquis de La Fayette et du duc 
de La Rochefoucauld. Je pars à Versailles et vais chez 
Mme de Tott. Elle est à sa toilette, mais visible. Je parle 
des affaires du pays, sur lesquelles je trouve les opinions 
bien variables. Je retourne dîner chez M. de Montmorin. 
Madame est très affligée de l'état des affaires. Aime de 
Ségur arrive avec ses frères. File a une grande crainte que 
le roi ne veuille fuir. Je lui dis que celte fuite semble 
irréalisable. Elle croit que cela mettra le feu à Paris. Il est 
impossible d'en prévoir les conséquences. La présence ou 



JOIRXAL I)K GOIVKRXKIR MORRIS. 75 

l'absence d'un prince aussi faible ne peuvent avoir que peu 
d'influence. Après dîner, nous commençons une conversa- 
lion politique avec quelques députés; j'essaye de leur 
démontrer l'absurdité de leur veto suspensif et la tyrannie 
probable de leur chambre unique. J'aurais mieux fait de 
me taire, mais le zèle l'emporte toujours sur la prudence. 
M. de Montmorin exprime le désir de me voir souvent; 
j'en fais la promesse, mais je ne crois pas que ce sera pos- 
sible celte fois. — De là, je me rends chez Mme de Tessé. 
Elle est convertie à ma manière de voir. Nous avons quel- 
ques minutes de gaie conversation sur les choses de 
France, et je cherche à mêler à de profondes maximes de 
gouvernement celte légèreté piquante qui fait les délices 
de celte nation. J'y réussis; à mon dépari, elle me suit et 
insiste pour que je dîne chez elle à ma prochaine visite à 
Versailles. \ous sommes très aimables, et tout à coup, 
d'un ton sérieux : « Mais, attendez, madame, est-ce que je 
suis trop arislocrate? » — Elle répond avec un sourire de 
douce humiliation : « Ah, mon Dieu, non. 5» De là je 
regagne ma voilure pour aller voir de Canteleu à l'Assem- 
blée nationale. Pendant que je l'attends, je vois, parmi 
d'autres personnes, le jeune Montmorency qui m'emmène 
avec lui et me fait entrer dans la galerie. Le hasard me 
place près de Mme Dumolleyetde Mme de Canteleu. \ous 
nous reconnaissons soudain et notre surprise est très 
agréable. Mme Dumolley me pose la question à laquelle 
j'ai déjà dû répondre cent fois : « Et que disent les Anglais 
de nous autres? » Je lui réponds d'un Ion significatif: 
« Ah! madame, c'est qu'ils raisonnent, ces messieurs-là. 55 

17 septembre. — Selon ma promesse, je dîne chez 
AI. Jefferson. Un des convives, le duc de La Rochefoucauld, 
vient d'arriver des Etats généraux, et à quatre heures et 
demie La Fayette arrive. Il nous dit que certaines troupes 
sous ses ordres doivent marcher demain sur Versailles, 



7fi JOrilVAL DE (JOl VKRXKIR MORRIS. 

pour activer les décisions des Klats généraux. C'est là 
une situation étrange, pour laquelle ils ne peuvent s'en 
prendre qu'à eux-nièines. Je lui demande si ses troupes 
lui obéiront. 11 répond qu'elles ne veulent pas monter la 
garde quand il pleut, mais il croit qu'elles le suivront 
volontiers au feu. J'incline à penser qu'il n'aura pas l'occa- 
sion d'en faire l'expérience. Je lui fais part de mon désir 
de l'entretenir des subsistances (I). Il me dit qu'il faut 
aller dîner chez lui; mais si je suis bien informé, cela est 
inutile, parce qu'il y a généralement foule et qu'il n'est 
que quelques minutes chez lui. Après dîner, je vais au club. 
Les opinions changent très vite, et en très peu de temps; 
si l'Assemblée nationale continue à suivre la route oii elle 
s'est engagée, je crois que la majorité de la nation lui sera 
contraire. 11 est vrai que ses partisans sont zélés, et s'il n'y 
a pas de guerre civile, ce sera grâce à une circonstance 
que je ne puis prévoir. Il n'y a qu'un seul indice pacifique, 
c'est que, vu la faiblesse de caractère du roi, personne ne 
peut se fier à lui ni s'exposer au danger pour défendre 
son autorité. S'il s'échappe de Versailles et qu'il tombe 
dans des mains différentes de celles qui l'entourent, il y 
aura forcément lutte. Une circonstance sans importance 
montrera jusqu'à quel point les gouvernanis acluels ont 
les qualités requises pour conduire les affaires du royaume. 
La Fayette est plein d'inquiétude au sujet de la disette, et 
en faille thème de la conversation et de la discussion. Le 
duc de La Rochefoucauld nous parle alors de quelqu'un 
qui a écrit un livre excellent sur le commerce des grains. 

18 septembre. — Ce soir, au club où je soupe, on nous 
lit la lettre du roi à l'Assemblée au sujet des résolutions 
de la noblesse dans la fameuse nuit de 4 août. Elle est très 



(1) .Morris chercha long(emps à obtenir du «jouvernement français l'adju- 
dicalion de la farine à fournir pour l'armée. 



JOIRXAL DE GOIVEUYEIR MORIUS. 77 

modérée, et, comme tous les autres écrits de M. Necker, 
trop longue et trop imagée, mais je crois qu'elle produira 
une grande sensation. Elle contient l'idée de reculer si l'on 
y insiste, et c'est là une sorte d'invitation aux agresseurs. 
Une chose que les ministres ignorent peut-être, c'est que, dès 
maintenant, le roi puisera de la force dans chaque manque 
de respect qu'il aura à subir. Rien ne pourra sauver l'Assem- 
blée nationale si ce n'est la modestie et l'humilité, dont elle 
n'est pas trop abondamment pourvue. Le courant de l'opi- 
nion commence à grossir contre l'Assemblée nationale. 
Beaucoup de ceux qui, il y a six mois, la regardaient avec 
un silence inquiet, parlent maintenant et fort haut. 

Voilà de longues années que je connais mon ami La 
Fayette et je puis estimer à leur juste valeur ses paroles et 
ses actes. Si les nuages qui s'abaissent en ce moment, se 
dissipent sans tempête, il sera grandement redevable au 
hasard; dans le cas contraire, il faudra lui pardonner beau- 
coup pour l'intention. Il ne veut de mal à personne, mais 
il a le besoin de briller. Il est fort au-dessous de ce qu'il a 
entrepris, et, si la mer devient agitée, il ne pourra pas tenir 
le gouvernail. 

ilQ septembre. — Au club aujourd'hui, discussion vio- 
lente sur les finances qui semblent s'en aller rapidement 
au diable. Les opinions changent vite, et dans quinzejours 
nous entendrons parler des sentiments que la province 
professe envers les gouvernants actuels. 

Le plaisir est la grande préoccupation; chacun a sa 
maison de campagne et ne vient en ville pour ses affaires 
que tous les trois ou quatre jours; on travaille, non pour 
finir l'ouvrage, mais pour s'en débarrasser, afin de pouvoir 
de nouveau quitter la ville, ce qui rend presque impossibles 
les transactions commerciales. 

22 septembre. — Rien de remarquable au club ce soir, 



78 JOLRXAL DK (JOl VEKXKIR MORRIS. 

si ce n'est que chacun semble maintenant d'avis d'exclure 
les reines de la réjjence, par le même principe qui les 
exclut du trône, savoir : la loi salique; et de plus, parce 
qu'une régence ne doit comprendre aucun étranger. Ce 
(lernier article n'est pas mauvais, mais on pourrait laisser 
l'autre de côté. Je leur donne mon avis qui est loin d'être 
approuvé, mais les opinions changeront. Au moment où je 
sors, quelqu'un m'attend pour me dire tout bas qu'il 
pense comme moi. 

24 septembre . — Ce matin je vais à mon rendez-vous 
chez Mme de Flahaut. Elle est à sa toilette avec son den- 
tiste. Je lui montre une liste du Comité des finances et lui 
demande son opinion sur le caractère de quelques-uns de 
ses membres. Finalement je lui dis que j'ai formé là-dessus 
un projet auquel elle devra participer pour aider à l'exé- 
cuter. Elle me donne ses raisons de croire que M. de Mon- 
tesquiou sera ministre de la marine, et que, dans ce cas, de 
bonnes choses peuvent être faites. Xous verrons. J'entends 
au club le résumé des propositions de Xecker aux Etals. 
Elles me paraissent étranges, mais il est impossible d'en 
juger avant de connaître les détails. 

25 septembre. — Mme de Flahaut a eu aujourd'hui les 
dernières nouvelles de Versailles. Elle ditque Necker a pro- 
noncé un mauvais discours, où il ne fait que se louer lui- 
même ; que le marquis de Montmorin présentera demain le 
rapport du Comité des finances sur ses propositions, et qu'il 
y exposera son propre plan; elle me demande si j'irai, car, 
dans ce cas, elle me procurera un billet, et un autre j)our 
lundi, jour où l'évèque d'Autun présentera le rapport du 
Comité de constitution. J'accepte les deux offres. Elle a 
répété une de mes paroles à de Montesquiou, et sa manière 
de la redire en a lait un élégant compliment. Elle me dit 
(ju'ilen a été très satisfait et que, s'il entre au ministère, je 



JOLR\AL I)K GOLVERNEIR MORRIS. 79 

pourrai hardiment me présenter chez Jui et compter sur 
une bonne réception-, s'il est ministre de Ja marine, nous 
pourrons faire de bonnes affaires ; elle s'en occupera 
comme de toute chose où elle pourra se rendre utile. Je la 
mène à midi au couvent pour visiter sa religieuse, et pro- 
mets de revenir la chercher à quatre heures. Dans l'inter- 
valle, je vais voir le marquis de La Biliarderie, frère du 
comte de Flahaut, pour lui apprendre la recette de la 
soupe à la tortue; mais la conversation tombe sur la poli- 
tique et la question de la tortue est reculée adinferendum. 
En retournant à mon hôtel, je suis arrêté par la milice, 
qui se rend à l'église implorer la bénédiction du ciel sur 
ses drapeaux, ou qui en revient. Plus tard, je vais chez 
Mme de Chastellux, et m'excuse de ne pas prendre le thé 
chez elle. Elle me dit que le duc d'Orléans se plonge dans 
les dettes; il se trouve dans de trop grandes difficultés 
pour plaire à l'humeur actuelle de ses partisans ; aussi 
la duchesse va-t-elle exiger la séparation de biens. La 
somme de revenus qu'elle demande est d'un demi-million. 
Beaucoup de compHments de M. de La Fayette; il n'a pas 
placé le protégé de Mme de Chastellux et elle en est très 
fiichée. Cette manière d'agir, résultant des causes mêmes 
qui l'ont fait monter très haut, va très naturellement le faire 
descendre. Après une promenade avec Mme de Flahaut et 
deux jeunes dames au Bois de Boulogne, je vais à l'Opéra, 
comme je l'ai promis, et j'arrive vers la fin de la pièce, à la 
loge de iMme Lavoisier. La danse qui suit l'opéra est d'une 
beauté prodigieuse . Vestris et Gardel , qui paraissent 
ensemble sur la scène, sont tous deux merveilleux; Gardel 
n'est second que parce que Vestris est premier. Je vais à 
l'Arsenal prendre une tasse de thé avec Mme Lavoisier, en 
attendant le retour de Lavoisier, qui est à l'Hôtel de Ville. 
Il arrive et nous parle de VohsthiaUon des boulangers. 
Cette corporation menace la municipalité de Paris de 
cesser son commerce à moins qu'un confrère, justement 



80 JOl HXAL DK GOT V K H\K l H MOKRIS. 

emprisonné, ne soit relâché. Voilà donc la nouvelle autorité 
déjà Coulée aux pieds. 

26 septembre. — Ce matin à cinq heures, je me lève et 
m'habille; mais ma voiture n'arrive qu'à six heures et 
demie. Nous partons rapidement pour Versailles, et je me 
trouve à huit heures à la porte de l'Assemblée nationale. 
De cette façon j'arrive encore à temps et me trouve bien 
assis immédiatement derrière mon amie, Aime deFlahaut. 
A dix heures la séance est ouverte; on commence par 
quelques affaires de cadeaux à l'Assemblée, appelés dom 
patriotiques ^ qui sont plutôt des sacrifices à la vanité; 
ensuite une ennuyeuse discussion sur la rédaction du procès- 
verbal d'hier, beaucoup de chaleur, de bruit et d'impa- 
tience; on emploie ainsi une demi-heure pour ce qui aurait 
(lu être réglé en une demi-minute. Le marquis de Alontes- 
quiou fait son rapport; il y montre un grand respect pour 
lo premier ministre des ilnances et expose ensuite divers 
détails et combinaisons qui prouvent que le Comité s'y 
entend bien mieux que les ministres. A la fin du rapport, se 
trouve cependant un point faible dont il ne s'aperçoit 
peut-être pas, ou qu'il est impossible d'éviter. On appelle 
le patriotisme à l'aide, mais en matière d'argent on ne 
devrait s'arrêter qu'à l'intérêt. Il ne faut jamais s'avouer 
assez à bout de ressources pour que l'aide du patriotisme 
devienne nécessaire. Quand le rapport est terminé, le 
comte de Mirabeau s'oppose à sa prise en considération, et 
insiste pour que l'on reprenne immédiatement la propo- 
sition de M. Necker, sur laquelle il a un amendement à 
présenter. On l'appelle à la tribune, et avec une belle 
ironie il propose l'adoption du plan établi par le premier 
ministre, vu la conflance aveugle que l'Assemblée a en lui 
et l'immense popularité dont il jouit, u Dans la terrible 
situation qu'il a exposée, dit-il, et l'imminence du danger 
qui est cause du débat actuel, cette confiance et cette popu- 



JOIRVAL DE GOl\ER\Ell{ MORRIS. 81 

hirité nous engagent, nous commandent même, d'adopter 
sans examen ce que le ministre a projeté pour notre sou- 
lagement. Acceptons ce plan textuellement; s'il réussit, 
il est juste qu'il eu ait la gloire ; dans le cas contraire, ce 
qu'à Dieu ne plaise, nous emploierons alors nos talents à 
essayer de découvrir s'il existe encore des moyens de 
sauver noire pays. " A mon grand étonnement, les re- 
présentants de cette nation qui se pique d'être FAtbènes 
moderne, sont prêts à adopter cette proposition par accla- 
mation. Le président, de Clermont-Tonnerre, qui en 
aperçoit la tendance, donne une rédaclion différente. Le 
comte de Mirabeau se lève et très adroitement pare le coup 
en montrant que celte forme ne concorde pas avec ses vues, 
que l'Assemblée paraissait vouloir accueillir; que certai- 
nement un sujet de cette importance ne doit pas être traité 
par acclamation sans avoir sous les yeux un texte précis, 
et que, pour présenter un texte, un quart d'heure au moins 
serait nécessaire pour l'examiner et le préparer. On le 
charge aussitôt (par acclamation) de rédiger sa proposition, 
et, tandis qu'il s'en occupe, l'évèque d'Autun se retire. 
Xous le remarquons. Mon amie, Mme de Flahaut, reconnaît 
qu'il sont ligués ensemble. Le monde soupçonne déjà celte 
liaison. Pendant leur absence a lieu un débat bruyant 
sur divers sujets, si toutefois l'on peutapphquer le nom de 
débat à de telles controverses. Enfin Mirabeau revient et 
présente une motion concordant avec son idée première. 
L'Assemblée s'aperçoit maintenant du piège; et au milieu 
du lunmlte, Lally-Tolendal propose que la motion soit 
envoyée au Comité des finances qui lui donnera la forme 
d'un arrêté. Mirabeau manœuvre de nouveau pour éviter 
le coup, et, tandis que les députés réservent leur décision, 
ou plutôt qu'ils sont embarrassés par leur manque de 
décision, d'Eprémesnil présente une motion identique dans 
le fond à celle de Mirabeau, mais différente dans la forme. 
L'on n'a pas assez confiance eu lui, et sa proposition n'a 



82 JOLH:VAL 1)K (iOlVKRXEUR MORRIS. 

aucun succès. Mais ii semblerait en résulter qu'il appartient 
à la nicme faction que Mirabeau et d'Autun, ou que le 
même principe de liaine contre Necker a amené une 
coïncidence de conduite dans l'occasion présente. Après 
quoi, le tumulte et le bruit conlinuent de régner. Enfin, 
dans un autre discours, Mirabeau déclare ouvertement sa 
désapprobation du plan delXecker. On propose de renvoyer 
la suite du débat à trois heures, mais inutilement. A trois 
heures et demie, Mme de Flaliaut s'en va, et à quatre 
heures je me relire, extrêmement fatigué, croyant que 
l'adoption de la motion de Mirabeau est impossible, et que 
finalement le débat sera ajourné. Je vais chez Mme de 
Tessé; elle est à l'Assemblée. Mme de Tott a la bonlé de 
me faire apporter du pain et du vin « en attendant le 
diner n , La comtesse de Tessé arrive entin à cinq heures. 
Mme de Staël est avec elle. J'avais presque exprimé mon 
opinion sur le plan de Necker avant de la reconnaîlre. 
L'Assemblée est aux voix sur l'adoption; la pro|)osition 
n'étant pas essentiellement dilférente de celle de Mirabeau, 
ils en sont donc les dupes. On dit qu'il a réclamé une 
décision avec l'éloquence de Démosthène. Pendant le 
dîner, le comte de Tessé et quelques députés arrivent. La 
proposition est adoptée haut la main, ce dont les amis de 
Necker se réjouissent; Mme de Staël est enchantée. Elle 
approuve la conduite de Mirabeau qui, d'après elle, était 
peut-être seule capable d'amener une assemblée aussi 
folle à agir sensément; l'unique chose à faire serait de 
satisfaire les désirs de AL Necker, et l'on ne peut douter 
de la réussite de ses plans. Bravo! Après dîner, Mme de 
Tessé lui ayant dit que j'étais un homme d'esprit, elle 
me recherche pour causer avec moi, et me demande 
si je n'ai pas écrit un livre sur la constitution améri- 
caine. « Non, madame, j'ai fait mon devoir en assistant à 
la formation de cette constitution. — Mais, monsieur, 
voire conversation doit être très intéressante, car je vous 



JOIKNAL DE GOLVERiVELR AIORRIS. 83 

entends citer de toute part. — Oh, madame, je ne suis 
pas digue de cet éloge! — Comment avez-vous perdu 
votre jambe? — Cen'élait mallieureusemenlpas en servant 
mon pays comme soldat. — Monsieur, vous avez l'air très 
imposant, » et ces mots sont accompagnés d'un regard 
qui, sans èlre ce qne Sir John Falstatf appelle « l'œillade 
engageante » , revient à la même chose. Je réponds de la 
mémo façon, et m'en serais tenu là, mais cJ.'c me dit que 
M. de (Ihastellux lui a souvent parlé de moi. Cila fait durer 
la conversation au milieu de laquelle arrivent des lettres, 
dont l'une est de son amant (M. de Narbonne) qui vient de 
rejoindre son ré/jiment. Cela lui donne des sujets de 
réllexions qui disparaîtront bientôt, je crois, et il est extrê- 
mement probable que quelques entrevues pousseraient sa 
curiosité à tenter l'expérience de ce que peut Taire un 
indigène du jVouveau Monde, qui y a laissé sa jambe. 
Malheureusement cette curiosité ne peut en ce moment 
élre satisfaite, et je présume qu'elle disparaîtra. Elle engage 
une conversation avec Mme de Tessé qui blâme sans détour 
son approbation de Mirabeau, et ces dames s'animent 
jusqu'aux extrêmes limites de la politesse. Je retourne à 
Paris très fatigué; le temps a été extraordinairement 
beau. 

27 septembre. — Je lis aujourd'hui les propositions de 
iM. Mecker; elles sont détestables, et je le crois certaine- 
ment compromis. Je vois Mme de Flahaut qui m'expose le 
plan de l'évèqne d'Autuu pour les tinances; certains points 
laissent à désirer. Elle désire que j'aie une entrevue avec 
lui et le marquis de Montesquiou et s'elforcera de me la 
procurer. En parlant de choses et d'autres, nous compo- 
sons un ministère et nous disposons de diverses personnes, 
envoyant Mirabeau à Constantinople et Lauzun à Londres. 
Je lui dis que ce dernier choix est mauvais, car Lauzun n'a 
pas les qualités requises ; mais elle répond qu'il faut l'y 



8V .loi RVAI, l)i; (KM V KH\Kl K MOKHIS. 

envoyer, car, même sans talents, il peut avoir une certaine 
inOueuce sur le titulaire que l'on a en vue, et un bon 
secrétaire su|)|)!éera à ce qui lui manque en Angleterre. 
\ous parlons beaucoup des mesures à prendre, et cette 
aimable femme montre une précision et une justesse de 
pensée vraijuenl rares même cbez l'autre sexe. Après avoir 
discuté une foule de points : «Enfin, dit-elle, mon ami, vous 
et moi, nous gouvernerons la France. » C'est une étrange 
combinaison, mais le royaume est actuellement en de 
bien plus ujauvaises mains. Elle doit avoir ce soir une 
conférence avec le médecin de la reine pour le pousser à 
faire disparaître quelques-uns des préjugés de celle-ci. Je 
lui dis qu'elle peut lacilen)ent dominer la reine qui est 
faible et orgueilleuse, mais qui a bon caractère; quoique 
débauchée, elle n'est |)as très attachée à ses amants; un 
esprit supérieur prendrait donc sur elle l'ascendant auquel 
les faibles se souinellent toujours, tout en résistant quel- 
quefois. A ceci Mme de Flahaut répond avec un air de par- 
faite confiance qu'elle aura soin que la reine soit toujours 
pourvue alternativement d'amoureux et d'aumôniers. — 
Il est impossible de ne pas approuver un tel régime, et je 
crois que si ou met une dose convenable des premiers, 
elle pourra se passer de son médecin actuel. 

2 octobre. — Je vais aujourd'hui chez La Fayette et je 
m'y invite à dîner. Je remarque que même au sein de sa 
famille militaire, plusieurs personnes sont toutes dévouées 
à la noblesse. Après dîner, je le prends à part et lui dis ce 
que je pense de sa situation ; il devra immédiatement disci- 
pliner ses troupes et se faire obéir; la nation a l'habitude 
d'être gouvernée; il faut qu'elle le soit. S'il s'attend à la 
conduire par l'affection, il en sera dupe; jusque-là il est de 
mon avis; mais au sujet de la discipline, sa contenance 
montre qu'il s'avoue coupable, car il a donné le comman- 
dement à des officiers qui ne savent rien de leur alfaire. 



JOURXAL DE GOl VEIJMEIR MOHRIS. 85 

Je lui parle des subsistauces. Il désire que je comparaisse 
lundi devant le nouveau Comité, et que M. Short y soit 
aussi, pour donner à la chose un air diplomatique. Elle 
l'est bien en réalité, mais je lui demande de m'écrire ce 
qu'il désire, ainsi qu'à M. Shorl. Nous verrons comment 
sa faiblesse le tirera de ces circonstances difficiles. Je lui 
dis la stricte vérité : si les gens de la capitale souffrent du 
besoin, ils enverront bien vile leurs chefs au diable et 
redemanderont du pain et des chaînes; en fout cas, Paris 
est réellement la dupe des événements actuels, sa splen- 
deur étant due entièrement au despotisme et devant dimi- 
nuer avec l'adoption d'un gouvernement meilleur; je 
lui conseille ensuite, vu l'extrême division des partis, de 
s'attacher à celui du roi, le seul qui puisse prédominer sans 
danger pour le peuple. 11 est abasourdi de ma proposition. 
Je me mets à en donner les preuves, mais arrive Mazzi qui, 
avec son arrogance habituelle, se joint en tiers à la conver- 
sation; aussi je la cesse. Je bavarde un peu avec Mme de 
La Fayette qui me reçoit beaucoup mieux que d'ordinaire. 
J'ignore pourquoi, mais peut-être ai-je pris plus de cette 
tournure [sic] à laquelle elle est habituée. Je vais au club. De 
Noailles nous apprend que la proposition de Necker réus- 
sira avec les modifications proposées. Kersaint dit que des 
lettres venues de la province donnent la même assurance. 
Malgré tout, je suis incrédule. Laborde donne le quart de 
.«;on revenu (400,000 francs) et le duc d'Orléans 600,000. 
Je demande à Kersaint quel est l'homme le plus capable en 
France de faire un ministre militaire de la marine. Il nie 
répond que c'est Marignan, son beau-frère, ou lui-même. 
L'adresse de Mirabeau à la nation au sujet de la nouvelle 
imposition est superbe, dit-on. Ceux qui verseront un 
quart de leur revenu recevront un intérêt de quatre pour 
cent, et seront remboursés en trois ans. Ceux qui ont 
moins de 400 livres par an ne paieront que ce qui leur 
plaira. 



8f) .101 K\AI, DE (ÎOr\ KRVKl H AlORRFS. 

4 octobre. — Graves désordres h P.iris, La folle hisloire 
des cocardes de Versailles et les souffrances réelles qu'a 
causées la diselle ont réuni de huit à dix mille miséreux, 
qui vont à l'Hôlel de Ville. Je ne sais comment cela finira, 
mais il est cerlnin qu'à moins que Ton ne procure de la 
nourriture au peuple, l'effervescence sera conlinnelle. 
Bailly, le maire, est un incapable, dit-on, et veut démis- 
sionner. On parle de Mirabeau pour lui succéder. Chaque 
pays a ainsi son John Wilkes. La combinaison d'im cœur 
pour former nn projet, d'une tète pour le rédiger et d'une 
main pour l'exécuter, n'est point ordinaire. Je dîne avec 
Mme de Klahaut et l'évéque d'Autun au Louvre. Elle se 
trouve mal pendant le diner. Nous parlons des affaires 
publiques, et elle nous dit que siTalleyrand devient minis- 
tre, nous devrons lui procurer un million. 11 a beaucoup 
d'idées justes sur les finances, mais aussi un défaut dont 
il ne se rend pas compte. Pour l'en corriger, je lui dis de 
s'entourer d'hommes comprenant et aimant le travail. Je 
parle de de Corny comme élant l'homme qu'il lui faudrail, 
et j'ajoute qu'il y en a peu comme lui dans le pays; il 
l'avoue de grand cœur, nmis ne veut pas avouer que lui- 
même n'aime pas le travail. Il dit que le mitiisière actuel 
durera toujours ; cela veut dire : trop longtemj)S, à son gré, 
mais la santé de Xecker et les difficultés où il est déjà 
plongé m'en font augurer différemment. Xous ne pou- 
vons même pas tracer avec précision les grandes lignes 
d'un plan futur, mais nous avons en généial le même avis 
sur ce qui devrait être fait Au sujet des biens de l'Église, 
je soutiens qu'on devrait les obtenir d'abord du consente- 
ment du clergé, se contenter de les hypothéquer et les ven- 
dre plus tard graduellement, de façon à en retirer leur entière 
v.deur. Ils pourraient servir de gage pour le principal (les 
dîmes servant de gage jiour les intérêts), d'un emprunt qui 
va être lancé à l'étranger; puis, au lieu d'insister sur le 
droit de rembourser aux titulaires de rentes viagères le 



JOURNAL DE GOLVEHXEIR MORRIS. 87 

capital avancé par eux (ce qui est son idce), on pourrait les 
inviter à une conversion, en donnant le capital correspon- 
dant à la rente, au taux de 5 pour 100; ce capital serait 
remboursable et produirait un intérêt de 6 pour 100; on 
commencerait alors à payer le capital avec l'argent obtenu 
à 4 pour 100, et tous les créanciers de l'État qui refu- 
seraient de prendre du quatre pour cent seraient obligés 
d'accepter leur capital. Ce plan est aussi pratique que 
simple. Je soutiens qu'il est nécessaire d'obliger la Caisse 
d'escompte à régler ses comptes avant de donner une plus 
grande extension à cet établissement, qui, à l'avenir, devrait 
être en partie dirigé par les commissaires, pour éviter la 
fâcheuse situation actuelle; en ce moment, les minisires 
qui sont du conseil d'administration ne servent qu'à en 
soutenir le crédit, ce qui amène une augmentation de capi- 
tal fictif et de jeux de bourse, aux risqnes de la commu- 
nauté. 11 approuve cette première idée, mais ne goûte 
pas celle d'avoir des succursales dans les grandes villes. 
J'ai un plan d'ensemble sur lequel je ne me suis point 
suffisamment expliqué, et qui pourrait, je crois, être très 
avantageux au pays. Si l'occasion se présente de l'exé- 
cuter, je l'expliquerai en détail, mais à présent il me faut 
songer à autre chose. 

5 octobre. — La ville est alarmée. Je vais à Chaillot voir 
ce qui se passe, mais l'on m'arrête au pont Royal. J'entre 
aux Tuileries. Une armée de femmes est partie à Versailles 
avec des canons. Etrange manœuvre! Je me rends à pied 
chez M. Short qui va se nietlre à table. \ous retournons 
ensemble à la place Louis XI' . Ce tumulte est la conséquence 
de la nuit dernière; l'enlreprise est insensée. Je vais à l'Ar- 
senal où je ne suis admis qu'avec difficulté. On est à dîner. 
Mme Lavoisier est retenue en ville, toutes les voitures 
élant arrêtées et les dames obligées de se joindre à la foule 
des femmes. Pendant que nous sommes à table, nous 



8S JOI ll\AL I)K (iOl \ KHVKI I! MORRIS. 

apprenons que la milice et le régiment national marchenl 
contre Versailles. Je rentre chez moi m'habiller. A huit 
heures, je vais au Louvre pour emmener Mme de Flahaut 
souper chez Mme Capellis. Capellis est avec elle. Il dit 
que le régiment de Flandre, la milice de Versailles et la 
garde du corps sont décidés à donner aux Parisiens une 
chaude réception. La Fayette a marché par force, gardé par 
ses propres troupes qui le soupçonnent et le menacent. 
Terrible situation! Obligé de faire ce qu'il abhorre ou de 
subir une mort ignominieuse, avec la certitude que le 
sacrifice de sa vie n'empêchera pas les malheurs. Je vais 
souper. On parle beaucoup de ce qui va se passer à Ver- 
sailles; nous tombons d'accord que nos Parisiens seront 
battus, et nous considérons comme un bonheur qu'ils 
soient partis. Je risque l'assurance qu'à partir d'aujour- 
d'hui l'armée française reviendra à son souverain, en sup- 
posant toujours, comme on le dit, que le régiment de 
Flandre fasse son devoir cette nuit. L'n monsieur nous 
raconte une anecdote qui montre combien cette nation 
est faite pour jouir de la liberté 11 était passé près d'un 
groupe que haranguait un oraleur. Le résumé de son dis- 
cours élait : « Messieurs, nous manquons de pain et voici 
la raison. Il n'y a que trois jours que le roi a eu ce veto 
suspensif, et déjà les aristocrales ont achelé des vétos 
suspensifs et envoyé les grains hors du royaume. » A ce 
discours sensible et profond, l'auditoire donnait un assen- 
timent cordial. « Ma foi, il a raison. Ce n'est que ça. « 
Etrange! Voilà les Athéniens modernes, seuls savants, 
seuls sages, seuls instruits, le resie de l'humanUé n'étant 
que des barbares. J'apprends ce soir que plusieurs pro- 
vinces sont mécontentes des actes de l'Assemblée na- 
tionale, mais encore plus de la ville de Paris. Chez 
Mme de Flahaut, le souper se réduisait presque à un 
tèle-à-tète. Tous les invités refusent de venir par suite du 
désordre public. 



JOURNAL I)K GOLVKRXEIR MORRIS. 89 

6 octobre. — Le mardi matin, 6 octobre, tout Paris est 
en l'air. On promène en ville deux têtos de gardes du 
corps, et la famille royale, qui est au pouvoir du régiment 
national, ex-gardes françaises, doit venir cet après-midi. 
Je vais voir Mme de Flaliaut. Elle veut faire une visite, 
place Royale. Pour sauver les apparences, nous emmenons 
sa fille de chambre. Le monsieur, M. de Saint-Priest, n'est 
pas chez lui, bien qu'étant revenu de Versailles. A notre 
retour, nous apprenons que Tévéque d'Autun est venu 
avec d'autres visiteurs. Mon amie s'alarme et l'envoie cher- 
cher. Elle veut connaître les nouvelles de Versailles. 
Bientôt après, elle demande si elle doit faire appeler Ca- 
pellis pour avoir des nouvelles de Paris. Je le veux bien. 
Capellis arrive pendant le souper, mais l'évêque est introu- 
vable. Capellis raconte ce qui s'est passé, c'est-à-dire une 
foule de choses injurieuses pour la famille royale : la reine 
obligée de s'enfuir de son lit en chemise et jupon, et ses 
bas à la main, pour chercher protection dans la chambre 
du roi contre la poursuite des poissardes. A l'Hôtel de 
Ville, M. Bailly, en lisant le discours du roi, omit à un 
endroit les mots : avec conjîance. La reine le reprit, ce 
qui fit crier : « Vive la reine ! 55 La famille royale logera dans 
les chambres aménagées aux Tuileries, à ce que disent les 
mauvaises langues, pour les amours de la reine. Elles ne 
pourront lui procurer maintenant que d'amers souvenirs. 
Oh! vertu, tu es précieuse, même en ce monde! Quel mal- 
heureux prince! Victime de sa propre faiblesse, il est 
tombé entre les mains de gens dont on ne peut même pas 
attendre de la pitié. C'est une terrible leçon pour l'huma- 
nité de voir qu'un prince absolu ne peut pas être indulgent 
sans courir de danger. Les troubles de ce pays sont com- 
mencés, mais, quand finiront-ils? 11 n'est pas facile de le pré- 
voir. L'Assemblée nationale doit venir à Paris, et l'on sup- 
pose que les habitants du Louvre seront dénichés. Mme de 
Flahaut déclare qu'elle partira lundi. Je suis complète- 



90 JOIRXAI, l)K (iOrVKRMKl H MOHHIS. 

ment lalijjué de moi-même et de tout ce qui m'entoure, et 
je reviens chez moi avec un seul sujet de consolation : c'est 
qu'ayant grand sommeil, je perdrai dans ce doux oubli 
mille pensées désagréables. Nous avons eu aujourd'hui 
beaucoup de pluie et de vent, et sur mer, je crois, un gros 
grain, sinon une tempête. L'homme, aussi turbulent que 
les éléments, remplit le monde moral de désordre, mais 
c'est l'action qui soutient la vie. 

7 octobre. — Mme de Flahaut apprend de Versailles que 
le roi a interdit toute résistance et que la reine, en se reti- 
rant dans ses appartements, a dit à sa suite que, le roi 
étant décidé à aller à Paris, elle l'y accompagnerait, mais 
qu'elle ne quitterait plus jamais cetle ville. Pauvre femme! 
C'est le triste présage de ce qui n'est que trop probable. 
Le roi a eu très bon appétit à dîner hier soir; qui donc 
dira qu'il manque de force? Au club, on parle beaucoup, à 
tort et à travers, des affaires publiques. On commence à 
s'apercevoir généralement que tout ne va pas pour le mieux. 
11 y a cependant encore un certain nombre A'enragés^ qui 
sont satisfaits. Si mes calculs ne sont pas très erronés, 
l'Assemblée nationale ressentira bientôt Teffet de sa nou- 
velle situation, il ne peut être question de liberté de la 
tribune dans un endroit aussi remarquable pour l'ordre et 
la décence que la ville de Paris. J'ai dit à O'Connel que, si 
l'on veut avoir une armée obéissante, il faudra libérer tous 
les soldats qui en feront la demande, et lever des recrues 
rhivcr prochain, quand on aura faim et froid, parce que la 
misère rend obéissant. Je pense qu'il propagera celte idée 
comme venant de lui, parce qu'il a une bonne dose de ce 
qu'on dénomme de différentes façons, mais qui s'appelle, 
chez un soldat, l'amour de la gloire. Un curieux incident a 
eu lieu aujourd'hui. Le district de Saint-Roch a ouvert les 
dépêches adressées aux ministres et les a lues à la foule, 
pour voir si elles ne contenaient rien contre la nation. 



JOUHVAL DE GOUVERXKLR MORRIS. 91 

8 octobre. — Je vais chez M. de La Fayette. II est très 
entouré; en conférence avec Clermont-Tonnerre, Mme de 
La Fayette, M. de Staël cl AL de Semieu, son ami, forment 
un comité clans le salon qui est bien petit. Je prends 
quelques minutes j)Our dire à La Fayette ce qui me paraît 
nécessaire comme changement dans l'adminislralion. Il a 
déjà parlé à Mirabeau. Je le regrette; il pense à prendre 
un ministre dans chaque parti. Je lui dis qu'il lui faut des 
hommes de talent et de fermeté, et que le reste est sans 
importance. Je dois dîner chez lui demain et lui reparler à 
ce sujet. Je vais en visite chez Mme de Flahaut. M. Aubert 
s'y trouve, et M. O'Connel arrive avant son départ. Il reste 
jusqu'à neuf heures. Je dis à Mme de Flahaut queje veux voir 
son évêque, pour qu'il s'engage à soutenir La Fayette; j'at- 
tends son arrivée, mais comme il ne vient pas, et que M. de 
Saint-Priest et sa fille arrivent, je m'en vais. Chez M. Le Cou- 
leulx, Canteleu me raconte ce qui s'est passé chez Necker. 
On peut faire face aux dépenses jusqu'au mois de mars 
prochain, mais ensuite il faudra une aide quelconque. En 
parlant au ministre des moyens de l'obtenir, il lui pro- 
pose une entrevue avec moi, disant que je désirais le voir 
au sujet de la dette américaine. Necker fait immédiatement 
observer que peut-être je prendrais la dette en payement 
de fournitures. Voilà où nous en sommes. Je dois le voir 
entre cinq et six heures, samedi après-midi. La Fayette 
désire qu'il me parle à ce sujet ce soir. Nous verrons. A 
onze heures, je reçois un mot de Mme de Flahaut. 
L'évèque vient d'arriver et désire me voir. Je vais au Louvre. 
Capellis s'y trouve. Mme de Flahaut me fait sortir avec 
i'cvé(|ue, ce qui surprend considérablen)ent Capellis. Nous 
traitons à fond la formation d'un ministère. Le renvoi de 
Necker est une condition sine qud non pour l'évèque qui 
désire sa place. Je partage son opinion, au fond, il me 
donne toutes les assurances désirables au sujet de La Fayette. 
Après avoir arrangé le ministère, nous en venons aux 



92 JOIK.VAL DK (iOl \ K l{.\ K l R MOllHIS. 

finances, an moyen de rclabllr le crédit, etc. J'examine 
son projet snr les biens d'cjflisc; il s'y entête, mais 
quoique la chose soit bonne, la manière d'y arriver l'est 
moins. Il s'y attache comme en étant Vaulcur; mauvais 
symptôme pour un homme d'affaires. Cependant notre amie 
insiste si sérieusement auprès de lui qu'elle lui fait aban- 
donner un point. Elle a un grand bon sens. Après le 
départ de l'évèque d'Aulun, arrive le comte Louis de Nar- 
bonne, Tamant de Aîme de Staël ; il se passe entre 
eux une vive scène de raillerie à propos d'une affaire 
entre l'évèque d'Autun et Mme de Staël. Il me semble 
que Narbonne est un ami intime de l'évèque. Il est très 
froissé au fond do la conduite de son ami, et très gaiement 
propose à la dame une plaisante revanche. Il demande à 
dîner. Elle cherche à me retenir, mais mon heure est 
venue et je dois relarder mes réflexions jusqu'à cet après- 
midi. Je la quitte pour aller chez de Corny. Il me montre 
sa lettre au roi à propos des subsistances. Je l'approuve, 
car il l'a envoyée ce matin. Je découvre que sa femme est 
au courant de toute l'affaire. Nous sommes au pays de la 
femme. Je vais chez La Fayette. Nombreuse société à 
dîner. Après dîner, je passe dans son cabinet et lui parle 
d'un nouveau ministère plus capable que le présent. Je cite 
l'évèque d'Autun pour les finances. Il réplique que c'est 
un homme mauvais et faux. Je discute cette assertion avec 
les raisons que l'on m'a déjà fournies. Je lui dis que par 
l'évèque il s'assure Mirabeau. 11 en est surpris et m'affirme 
qu'ils sont ennemis. Je l'assure qu'il se (rompe, et, comme 
mon information est la meilleure, il prend l'air de quel- 
qu'un qui a été induit profondément en erreur. Je lui dis 
que, d'après l'évèque, le roi aurait dû lui donner iminédia- 
lementà lui, La Fayette, le ruban bleu. Cela le convainc, 
mieux que beaucoup d'actes, que l'évèque est un honnête 
homme. iMontesquiou pourrait pnsser comme ministre de 
la guerre. Il ne l'aime pas beaucoup, mais c'est l'ami de 



JOI |{\AL DK C.OIVKRXEIR MORRIS. 93 

M. de Monlmorin. Je propose Thouret comme garde des 
sceaux, II avoue qu'il a du laletit, mais doute de la force 
de son esprit. Je lui demandt3 sos inleulious au sujet de 
Clermonl-Tounerre. Il répond que ce n'est pas un homme 
de grande valeur. J'ajoute que c'est un homme faux. Il l'ac- 
corde, donc pas de difficulté à cet égard. Je fais remarquer 
que la coalition que je propose chassera Necker au moyen 
de celte même populace qui le soutient aujourd'hui. Xecker 
est déjà effrayé et malade des affaires où il est engagé. Le 
duc de La Rochefoucauld arrive. Il nous a|)prend que l'As- 
semblée doit venir à Paris, et que la proposition de l'évèque 
au sujet des biens d'église est renvoyée au lendemain, car il 
espère avoir alors le clergé pour lui. Je dois revoir La 
Fayette dimanche matin à neuf heures. Je ne peux pas 
dîner demain; de plus c'est un non-sens de se rencontrer 
à table au milieu d'une foule. Je cause un peu avec Ter- 
nant. 11 me dit qu'il est sur de son régiment, et qu'il peut 
amener avec lui six cents chasseurs de la lisière du Bois 
de Boulogne. Je lui demande si je puis donner son nom à 
quelqu'un de ma connaissance, comme une personne sur 
qui l'on pourrait compter. Il désire que je ne le nomme 
point, sauf dans les maisons où il est reçu, mais il m'auto- 
rise à dire : je connais un officier sur lequel on peut 
compter, etc., sans le nommer. Je vais chez Mme de 
Flahaut. Aime de Corny est avec elle. Après le départ 
de cette dernière, elle me demande le résultat de notre 
conversation chez La Fayette. Je la résume en peu de 
mots. Elle me dit que Louis de Narbonne qui, avec beau- 
coup d'esprit, est //;/ assez mauvais sujet, sera l'ennemi de 
l'évèque à cause de son amour. Je suis fatigué et vexé ; 
aussi je rentre chez moi, fais du thé et me couche de 
bonne heure. La journée a été pluvieuse et désagréable. 

10 octobre. — Je dois me rencontrer ce soir avec 
l'évèque chez Mme de Flahaut. Je vois M. Le Couteulx ce 



9V JOrilXAL DK (JOIJVKRMEUK MORHIS. 

matin cl confère avec lui au sujet de noire délie eu France. 
A propos de la nianicro dont nous devons trailei- avec 
M. iXocker, je lais connaître ma délerniinalion d'a;{ir très 
onverleuient. Lameiil I.e Couleulx voudrait marchander, 
et connue je traite avec mépris celle façon de faire, nous 
avons une conversation assez vive; au cours de cet entre- 
tien, il me laisse voir combien mon indifférence le blesse. 
Je continue néanmoins à suivre la ligne droile, et Catjlelou 
partage mes senlinienls. Nous recevons encore queUpies 
invités et nous nous mettons à lable. La prévenance de 
M. et de Mme de Flaliaul envers moi est évidente. A cinq 
heures, je vais cliez Canteleu et nous rendons visile à 
M. Necker. Mme Necker nous in vile à diner mardi prochain. 
Nous passons au cabinet de sci: mari, et après un peu de 
bavardage, nous examinons la question de la dette des 
Flats-Lnis envers la France. Je lui dis toute la vérité et 
l'assure que je ne m'engag rai dans aucun achat sans avoir 
en vue un bénéfice capa[)le de me couvrir de tout risque, 
et qu'il devra faire un sacrifice. Catiteleu lit la note que 
j'ai remise au maréchal deCasIries, et finalement nous exa- 
minons la somme de seize à vingt millions. Il p!0|)Ose ce 
dernier chilfre; nous en reparlerons mardi. Je vais chez 
Mme de Flahaul qui me quitte, me laissant plongé dans la 
lecture de la Pucelle. Elle sort dans ma voilure et revient 
après une courte visile. J'allends jusque près de onze 
heures, mais, comme l'évèque ne vient pas, je me relire. 

I l octobre. — Je vais ce malin à mon rendez-vous 
cliez La Fayette. 11 me fait attendre assez longtemps. Je 
découvre qu'il ne veut s'engager en rien en ce qui concerne 
y\n nouveau ministère; aussi je lui demande distraitement 
s'il a pensé au sujet de notre dernier enlreticn. C'est une 
entrée en matière. Je lui expose la situation présente de la 
France et la nécessité de réunir des hommes de talent 
ayant des principes favorables à la lil)erté; s'ils étaient 



JOURiVAL DE GOUVERiXEUR MORRIS. 95 

s.ins talents, l'occasion de reconquérir le j)Ouv{)ir exécutif 
serait perdue, et sans les principes convenables, le pouvoir 
reconquis tournerait à l'abus; il est impossible que lui- 
même soit à la fois ministre et soldat — encore moins 
ministre de cbaque déparlement ; il devra avoir des coad- 
juteurs en qui il ait confiance; quant aux objections qu'il 
a fuites à quelques-uns au point de vue de la morale, il 
faut considérer que l'on ne regarde pas l'administration 
comme une roule directe pour le ciel; les gens sont poussés 
par l'auibilion ou par l'avarice; par suite, l'unique moyen 
de s'assurer le concours des plus verlueux est de les inté- 
resser à bien agir. li me dit qu'il a l'intention de proposer 
Malesberbes comme garde des sceaux, et à mon objection 
qu'on ne pourra pas obtenir son acceptation, il répond 
qu'il acceptera une offre faite par La Fayette. J'ai une ob- 
jection plus forte, mais je ne juge pas â propos de la faire : 
c'est qu'il n'est pas assez au courant des affaires, quoiqu'il 
possède certainement beaucoup de connaissances et de 
jugement. Il parle de La Rochefoucauld comme ministre 
de Paris, et à l'objection qu'il n'a pas les talents nécessai- 
res, il répond qu'on lui donnera un premier commis qui 
les a. Le ministre de la guerre est dans la même situation, 
mais on ne peut pas faire venir le commis au conseil pour 
délibérer et décider. Étant présent au conseil, il prendra 
soin de tout y diriger. Il ne réflécliit malheureusement 
pas que lui-même manque de talents et de connaissances. 
Il déclare de nouveau qu'il veut avoir Mirabeau, à quoi je 
réponds qu'un homme aussi vicieux déshonorera n'importe 
quel ministère, et qu'il ne faut pas se fiera quelqu'un aussi 
dépourvu de principes. Je ne lui retourne pas, comme je 
le pourrais, l'argument de la moralité. Je connais assez 
bien celui à qui je m'adresse, et peux peser la valeur des 
raisons qu'il donne. Comme il désire se débarrasser de 
moi, je prends congé de lui. Je suis contrarié de voir que 
par petitesse d'esprit on ne placera que des bommes petits 



ÎMi JOl IIXAL l)K (ÎOIVKRMKIÎR MORRIS. 

d'esprit là où seuls de grands hommes pourraient remplir 
la place. Il «jarde X'ecker dont il méprise les talents, parce 
que Xecker est honnête et que l'on peut se lier à lui, 
comme s'il était possible de se (ier à un timide dans des 
circonstances difficiles. Je vais chez Mme de Flaliaut, Elle 
est avec son médecin, mais elle me reçoit un peu après 
une heure, et me demande de dîner en tète-à-tète avec 
elle. La reine se rétablit. Ce matin, le dentiste du roi est 
tombé mort à ses pieds. Le pauvre roi s'est écrié qu'il 
était voué à éprouver toutes sortes de malheurs. 11 a eu 
cependant assez de présence d'esprit pour demander ii 
Vicq d'Azir, le médecin, d'aller en informer avec douceur 
la reine qui était souffrante et pourrait se ressentir d'un 
pareil choc. — Aime de Fluhaut est enchantée de la pro- 
position de l'évèque. Je vais cliez Mme de Chastellux. Elle 
est alitée et très nialade, je crois, d'une toux effrayante qui 
devra avoir une issue fatale, si l'on n'en vient vile à hout. 
La duchesse entre et me fait de doux reproches pour ne 
pas être allé la voir au Raincy. Je renlre chez moi écrire 
et m'hahiller, puis je vais au club ; je n'y reste que quelques 
minutes, et me rends chez Mme de Flahaut. Elle est sortie; 
j'attends son retour qui n'a lieu qu'à trois heures. Elle 
médit qu'elle a répété à l'évèque ma conversation avec 
La Fayette, dont justement je n'ai répété que des frag- 
ments qui ne pouvaient nullement trahir ses intentions, 
quoiqu'il ne me les ait pas coumiuniquées comme uu 
secret formel. Miraheau doit avoir ce soir une entrevue 
avec le roi (entrevue particulière ^ dont personne ne sait 
rien, excepté nous). 

Je la quitte pour aller chez M. de Montmorin. M. de La 
Luzerne s'y trouve. Ils sont tous deux heureux de me voir, 
et comme ils ont eu une conversation assez sérieuse, je 
l'anime avec une gaieté qui produit le medieur effet. Il est 
malheureux que ces gens n'aient pas les capacités voulues ; 
j'ai cependant travaillé pour garder Montmorin en place. 



JOIRYAL I)E GOUVERNKIR MORHIS. 97 

et je crois qu'il est encore possible de réussir. Il est très 
utile, et ses rapporls avec FIoridaBlauca le rendent précieux 
dans un ministère, parce que, aussi longtemps qu'ils reste- 
ront tous les deux en place, on peut compter avec certitude 
sur l'Espagne. De là je vais chez Mme de Chastellux. La 
duchesse y est ainsi que M. Short. La conversation est 
légère et plaisante ; nous parlons, entre autres choses, de 
son portrait du Salon; M. Short le trouve parfait. Je dis 
à Sou Altesse iloyale : « Madame, ce portrait- là n'a qu'un 
défaut à mes yeux. — Et qu'est-ce donc, ce défaut ? — C'est 
qu'il ne m'appartient pas, madame. » Le duc de Penthièvre 
est en ville, et Mme de Chastellux me dit qu'elle est sûre 
que je l'aimerais. « Il passe sa vie à bien faire. Oui (montrant 
de la main la duchesse), elle est bien faite, w etc. La comtesse 
de Ségur entre, suivie du chevalier de Boufflers, puis de 
l'abbé Saint-Phar. Mme de Ségur demande mon avis sur la 
situation. Je lui fais des remarques pleines de bon sens, 
nmis sans pouvoir aller plus loin. Elle me dit avoir appris 
que le duc de La Rochefoucauld doit faire partie du minis- 
tère. A neuf heures et demie, je vais dîner au Louvre. 
Mme de Kully était venue avant mon départ. Elle nous 
raconta des anecdotes et parla de l'état jAe la Corse où 
son mari se trouve actuellement avec son régiment. Chez 
Mme de Flahaut, nous avons le colonel O'Connel et Mme de 
Laborde, son amie, avec son mari. Après le dîner arrive 
l'évèque, et les autres se retirent. Je lui dis ce que je crois 
pouvoir dire de ce qui s'est passé entre La Fayette et moi; 
j'pjoute qu'ayant rempli mon devoir envers lui et envers son 
pays, mon intention à l'avenir est de me désintéresser de 
tout et de l'abandonner au cours des événements. Je recon- 
mande de s'unir avec ceux qui doivent former le nouveau 
ministère, et de se déclarer ouvertement candidats, en 
faisant savoir à la Cour qu'on entrera tous ensemble ou pas 
du tout. Il m'approuve et pense que les circonstances 
présentes sont assez fortes pour faire disparaître un autre 

7 



98 JOIKMAL DU (ÎOII VKRNK UR MORRIS. 

minislère avant que tout ne soit bien rôglé. II nous lit sa 
proposition : elle est bien faite. Xous parlons ensuite des 
meilleurs moyens d'atteindre le but désiré, et je lui donne 
quelques notions des principes généraux qui tendent à 
la richesse et au bonheur d'une nation, et qui reposent 
sur les sentiments du cœur humain. Il en est frappé, 
comme les hommes de réel talent le sont toujours quand 
on leur révèle réellement la vérité; c'est là, soit dit en 
passant, le principal charme de la conversation. Il est au 
contraire terriblement fatigant de remonter aux premiers 
principes pour ces esprits obtus qui voient juste assez loin 
pour s'égarer. Je laisse l'évêque avec Mme de Flahaut. 

12 octobre. — Lundi. Je vais à mon rendez-vous chez 
Mme de Flahaut. Elle me montre une lettre à l'évcque, 
qui est parfaite. Sa profonde connaissance du caractère des 
hommes, et celle qu'elle a du monde, grtàce à son influence 
sur les cœurs de ceux qui y vivent, les plus justes conclu- 
sions sur la manière de régler sa conduite, exposées avec 
la tendresse d'une amitié féminine, tout cela concourt à 
rendre parfaite une production flûte à la hâte. J'avais 
bonne opinion de moi-même, mais je m'incline franche- 
ment devant une supériorité que je sens. 11 y a quel- 
ques jours, elle me disait après avoir vu les traits de 
M. Jefferson : « Cet homme est faux et emporté. » L'arran- 
gement dont on parle à présent pour le ministère est de 
nommer Necker premier ministre, l'évêque d'Autun mi- 
nistre des finances et Liancourt ministre de la guerre. 
Mirabeau (qui a eu hier quatre heures de conversation, 
non pas avec le roi, mais avec Monsieur, et qui doit voir 
le roi aujourd'hui), désire faire partie du ministère; il ne 
veut plus se contenter d'une ambassade. — Je la quitte 
pour aller chez Mme de Chastellux. Vers huit heures, la 
duchesse vient avec le vicomte de Ségur. L'on, dit qu'en- 
viron cinquante membres de l'Assemblée nationale ont 



JOURNAL DK GOUVERNEUR MORRIS. 99 

(Ic'inissionné, entre autres Mounier et Lally-Tolendal. Si 
c'est vrai, cela va produire une certaine sensation. De là 
je vais souper chez Mme de Laborde; à l'issue du repas, 
je leur prépare le thé. 

13 octobre. — Je vais ce soir avec M. LeCouteulx dîner 
chez M. Necker. II est sombre et triste, et tellement accaparé 
par la question des subsistances, que je ne peux pas lui 
parler d'autre chose. Au dîner, Mme de Staël s'assied près 
de moi et répèle une partie de la conversation de l'autre 
jour chez Mme de Flahaut. Le comte Louis de Narbonne 
la lui a racontée. Je m'excuse d'y avoir pris part, et j'ajoute 
que je préférerais lui en dire deux fois autant en face. Mon 
apologie qui est tout le contraire d'une excuse, est acceptée, 
et elle demande pourquoi je ne vais pas la voir. « Il y a 
longtemps, madame, que je désire avoir cet honneur! « 
Nous nous adressons des politesses mutuelles, et je dois lui 
rendre visite ce soir. Au dîner, se trouve de Narbonne, qui 
est naturellement avec Mme de Staël ce soir. M. de Montmo- 
rin s'y trouve aussi avec sa fille, et une certaine Mme de 
Coigny qui, dit-on, a beaucoup d'esprit. Je me sens stupide 
au milieu de ce groupe qui nous quitte graduellement, ne 
laissant que Mme Necker, trois messieurs et moi. Dès que le 
souper paraît, je prends congé en promettant de revenir 
bientôt. On éprouve de grandes craintes au sujet de la 
situation des affaires publiques. Le Couteulx m'a avoué 
cet après-midi qu'il n'espère plus de constitution que de 
la main du roi. 

Aï octobre. — Ce matin, le général Dalrymple passe 
deux heures avec moi. Je lui dis de me présenter au ban- 
quier du roi, qu'il m'assure être très riche. Je déclare désirer 
celte présentation parce que j'espère avoir des informations 
sur ce qui peut faire l'objet d'un commerce en France. Il 
me demande aussitôt si je recommanderais de spéculer en 



100 JOl HXAL I)K (;()l \ KUXKl H MOKHIS. 

ce moment sur les fonds français : je réponds négalivement. 
11 m'informe que le duc d'Orléans est parti en Anjjlelcrre et 
veut savoir ce que je pense de ce voyajje. J'en suis surpris, 
mais j'en conclus que l'on a découvert certains agissements 
de Son Altesse Royale, qui pourraient avoir des consé- 
quences désastreuses, et que le roi lui a demandé de partir 
pour éviter une enquête. On le dit parti pour des affaires de 
l'État, mais c'est là une excuse, je crois, |)arce que personne 
en France n'est aussi antipathique au roi d'Angleterre. Je 
vais dîner chez Mnie de Flahaut. Elle reçoit un mot de 
l'évêque ^l'Autun. 11 doit être chez elle à cinq heures et 
demie. Elle insiste pour que je la quitte à cinq heures. Je 
me montre froid mais poli. Je vais au cluh et m'informe 
au sujet du départ du duc d'Orléans, que le roi a certai- 
nement envoyé avec une mission diplomatique, mais il doit 
y avoir quelque raison non diplomatique. Je vais de là chez 
le général Dalrymple, chez qui deux messieurs de ce pays- 
ci boivent ferme. Une dame d'un caractère particulier est 
à table. Plus tard je vois Mme de Flahaut; elle me dit que 
l'évêque ne veut pas accepter les finances sous la présidence 
de Necker. Elle nous quitte bientôt; nous devons dîner à 
trois avec l'évêque, demain à quatre heures. 

15 octobre. — Aujourd'hui, à quatre heures, je vais au 
Louvre, comme c'était convenu. Nous attendons jusqu'à 
près de cinq heures que l'évêque arrive de Versailles, et 
nous prenons ensuite un dîner excellent. Elle nous engage 
à souper chez Mme de Laborde. Je m'en vais rendre visite 
à Mme de Ségur, et nous commençons une conversation 
interrompue par l'arrivée de deux visiteurs. Je vais de là 
chez Mme de Corny. Elle est alitée et tousse de façon très 
désagréable. Je vais chez Mme de Chastellux; la duchesse 
y est comme d'habitude et aussi le vicomte de Ségur. Je 
lui parle un peu politique. Mme de Ségur rentre tard; elle 
a été retenue par ses visiteurs. Elle me demande d'aller 



JOIKVAL I)K GOLVEKMilK MORRIS. 101 

voir La Fayelte pour le prier de ne pas faire partie du minis- 
tère. Je refuse, mais, (iiialcment, sur son insistance, je pro- 
mets de lui écrire demain. De là je vais au Louvre; Mme de 
Flaliaut s'habille; elle est 1res fatiguée. L'évèque arrive, 
je lui fais part de mon iulcnlion d'écrire à La Fayette. Il 
m'approuve et observe (;u'il faut veiller sur La Fayetle, 
parce qu'il est utile. Il me dit qu'il n'acceptera pas de 
place dans le ministère actuel, et j'approuve celte déter- 
mination. Il est reçu avec des allenlions infinies chez 
Mme de Laborde, ce qui prouve que l'on s'attend à ce qu'il 
soit quelqu'un. La figure de Mme de Flahaut s'iljumine de 
satisfaction en regardant l'évèque et moi assis l'un près 
de l'autre, d'accord ensemble et défendant mutuellement 
nos opinions. Quel triomphe pour une femme! Je la quitte 
pour rentrer avec lui. 

16 octobre. — Je vais aujourd'hui chez M. Xecker et 
lui fais part de mon idée de diminuer le prix du pain 
dans Paris en faisant tomber la différence sur ceux qui 
emploient des ouvriers; de sorte (|u'en l'estimant à deux 
sous, le patron serait obligé, quand le pain en vaut quatre, 
de donner, par exemple, deux, trois ou quatre sous de 
plus. Je lui soumets aussi l'idée de demandera l'Assemblée 
ia somme nécessaire au ravitaillement de Paris. Sur le pre- 
mier point, il répond qu'il est impossible de se procurer du 
blé, et il traite avec mépris l'idée d'être responsable en- 
vers la nation d'un tel usage des deniers publics. Je lui dis 
qu'il ne faut pas compter sur l'Angleterre pour des vivres ; 
il en semble alarmé. Je lui offre mes services pour en avoir 
d'Amérique. Il me remercie, mais il a déjà donné ses 
ordres; je le savais, sans quoi je n'en aurais pas tant dit. 
Il ne fait aucune allusion à la dette, ni moi non plus. Je 
vais de là au club et j'apprends un peu ce que l'on pense 
du duc d'Orléans. Ses amis ont l'oreille basse, mais le 
défendent quand même, ce qui est absurde, n'étant pas 



102 JOl l{\'AL I)K GOUVERXEUR MOUHIS. 

assez au courant pour le défendre convenablement, ou bien, 
s'ils le sont, ils cachent ce qu'ils savent, ce qui revient 
au même. Je fais une visite à Mme de Cliastellux. A huit 
lieures arrive la duchesse, qui me fait remar(juer sa ponc- 
tualité; ensuite Mme de Ségur, qui me dit que La Fayette 
ne fera pas partie du ministère, au moins pour l'instant. 
Après avoir fait le thé, etc., je vais voir Mme de Flahaut, 
qui revient de l'Opéra. L'évêque arrive et je lis ma lettre à 
La Fayette, que madame traduit au fur et à mesure, mais 
Capellis arrive avant qu'elle ne soit finie, et reste jusqu'à 
minuit; nous parlons tous ensemble. 

17 octobre. — Laurent Le Couteulx dîne avec moi 
aujourd'hui et nous parlons de l'envoi de blé et de farine 
d'Amérique. Je lui donne des renseignements, et lui dis 
que, s'il veut s'y intéresser, je puis lui être utile. Mon dé- 
sintéressement le porte à accepter. Il propose de s'y inté- 
resser en tiers ; j'y consens et je le prie de préparer ses 
lettres et de me les envoyer. Nous parlons ensuite de 
l'affaire des (abacs. Il n'est pas disposé à donner le crédit 
que je demande, hésite et cherche à éluder la question. 
Heureusement, ma voiture arrive, et je lui dis qu'un enga- 
gement pressé me force à le quitter. Je vais au Louvre et 
je conduis Mme de Flahaut au couvent pour rendre visite 
à sa religieuse, Mme Trent, qui est autant de ce monde 
que peut l'être une personne vouée à l'autre. La vieille 
dame admire son bon air et ne veut pas croire qu'elle a été 
indisposée. Nous rentrons, et je la laisse pour recevoir son 
évêque. Pour la première fois elle laisse tomber à son 
égard un mol qui est cousin germain du mépris. Je puis, 
si je le veux, la détacher de lui com|)lètement. Mais c'est 
le père de son enfant, et ce serait injuste. La raison secrète 
est qu'il manque àefortilcr in re, quoique abondamment 
pourvu de .suavitcr in modo, ce qui n'est pas suffisant. Je 
vais chez Mme de Chastellux; la duchesse s'y trouve avec 



JOURNAL DK GOUVERMEIR MORRIS. 103 

le maréchal et le vicomte de Ségur; nous prenons le thé. 
Quelqu'un vient dire à la duchesse que son mari est arrêté 
à Boulogne. Elle en est très peinée; nous entreprenons de 
lui démontrer que c'est impossihle, bien qu'il y ait toutes 
soites de raisons de supposer, dans l'état de désordre 
actuel du royaume, qu'il ne pourra pas passer. Elle est 
très anxieuse de savoir la vérité, et je vais m'en informer 
chez M. de La Fayette. Il n'est pas chez lui, ou plutôt, à en 
juger par les apparences, il n'est pas visible. De là chez 
M. de Moutmorin qui est sorti. Je retourne chez Aime de 
Chaslellux. La pauvre duchesse est pénétrée de reconnais- 
sance de ce que je me dérange ainsi pour elle. Il est bien 
dur pour un cœur si bon d'être condamné à tant souffrir. Je 
m'en vais; elle me suit jusqu'à la porte pour m'exprimer 
de nouveau sa reconnaissance. Pauvre femme! Je vais chez 
Aime de Staël ; la compagnie y est assez nombreuse, et la 
conversation, à laquelle je ne prends pas une part suf- 
fisante, très animée. Tandis que je suis aux côtés de 
Narbonne, elle me demande si je continue à penser 
qu'elle ait une préférence pour AI. de Tonnerre. Je ré- 
ponds en faisant simplement remarquer qu'ils ont cha- 
cun assez d'esprit pour deux et qu'à mon avis, ils feraient 
mieux de se séparer et de prendre chacun une com- 
pagne un peu bête. Je n'enire pas assez dans le ton de 
celte société. Après souper entrent quelques messieurs, 
qui annoncent une émeute au faubourg Saint-Antoine. 
Nous avons beaucoup de nouvelles ce soir, et un certain 
nomhre d'insurrections en divers endroits. Mme de Staël 
afùrmede bonne source que le duc est arrêté. De là je vais 
au club, oii nous apprenons que l'émeute annoncée n'est 
qu'une fausse alarme. Mais mon domestique me dit qu'on 
s'attend à en avoir une demain, et qu'on a commandé 
une grande force militaire pour huit heures du matin. 
Les grenadiers des anciennes gardes françaises insistent 
pour garder la personne du roi. C'est naturel. Belle 



lO'f JOl KVAL l)K (;()i;VKR\IOLI{ MORRIS. 

journée — ressemblant à ce que nous appelons en Amé- 
rique le second été. 

\^ octobre. — Au club, M..., qui est de l'entourage 
de M. de La Fayette, me dit que l'on appréhende que les 
amis du duc d'Oiléans ne le dénoncent à l'Assemblée 
nationale, de façon à l'obhger à revenir. Ils s'attendent à 
ce que sa popularilé à Paris le fasse triompher de ses 
ennemis. Il me demande d'aller dîner chez La Fayette, 
mais c'est iinpossible; de plus, je ne veux pas l'ennuyer 
avec mes conseils, à moins qu'il ne les demande, et peut- 
être même pas dans ce cas. A trois heures, je vais chez 
Mme de FlaliauL L'évêque est avec elle. Nous parlons des 
changements proposés dans le ministère. J'insiste pour 
qu'on n'y fasse pas entrer Mirabeau, car l'on se trompe 
en croyant qu'après cette élévation il gardera son influence 
dans l'Assemblce; l'opinion publique sera hostile aux 
ministres, s'ils s'adjoignent un homme d'aussi mauvaise 
réputation. En ce moment, tout dépend du ménagement que 
l'on aura pour cette opinion. L'évêque me dit que, d'après 
lui, aucun ministère, dont ferait partie M. Necker, ne peut 
réussir. Après son départ, Mme de Flahaut n)e dit que La 
Fayette est décidé à ne pas laisser confier le portefeuille 
de la guerre à Montesqiiou. Mirabeau Ta dit à Tévéque. 
Montesquiou lui a dit, à elle, que Necker déclare pitoyables 
les calculs qui se trouvent dans la proposition de l'évêque. 
Cela explique les propos qu'il m'a tenus. La Fayette a 
commis une grande faute en faisant des confidences à 
Mirabeau. Ce sera honteux de l'employer et dangereux 
de le négliger, parce que chaque conversation lui fournit 
des droits et des moyens d'action. Elle ajoute que l'évêque 
s'est invité à dîner chez elle tous les jours. Nous rions en 
bavardant. Je vais dîner chez le général Dalrymple. Le 
général me dit tenir de source certaine que le duc d'Or- 
léans a imploré le pardon du roi à genoux. Des dépêches 



JOIKNAL DE GOLVERXKIR MORHIS. 105 

sont envoyées enjoignant à ses gardiens à Boulogne de le 
relâcher. La conversation arrive graduellement aux affaires 
d'Amérique et je dis, ce qui est vrai, que l'on a commis 
une erreur en n'envoyant pas de ministre en Amérique. On 
désire ardemment me convaincre qu'une alliance avec 
la Grande-Bretagne ne pourrait que nous profiter ; j'avale 
leurs arguments et les observations de laçon à faire croire 
que je suis convaincu, ou du moins en voie de l'élre. 
Le jeune homme pense qu'il a fait des merveilles. De là 
je vais au Louvre, quoique j'eusse décidé le contraire. Le 
cardinal de Rohan est avec Mme de Fiahaut. Nous parlons 
entre autres choses de la religion^ car le cardinal est très 
dévot. Il était autrefois l'amant de la sœur de Mme de Fiahaut 
et fut beaucoup aimé. Il assure que le roi n'est pas aussi 
fou qu'on le croit et donne des exemples à l'appui ; mais le 
cardinal n'a pas autant de bon sens qu'on le supposait; il 
ne faut donc pas accepter aveuglément son témoignage. 
Peu après le départ du cardinal, M. de SaiDt-Ve;iant arrive 
et je prends congé. 

J'ai écrit aujourd'hui à Robert Morris. « Je suis persuadé, 
lui dis-je, que le gouvernement de ce pays ne doit plus 
ressentir d'inquiétude au sujet des subsistances avant de 
j)rendre les mesures nécessaires à l'ordre qui est indis- 
pensable. Tout ici est pour ainsi dire disloque. L'armée 
est indisciplinée et n'obéit plus; les magistrats civils 
sont annihilés, les finances déplorables. L'on n'a aucun 
système défini poin- faire face aux difficultés, mais l'on vit 
d'expédients et l'on est à la merci des inventeurs de projets. 
Un pays dans cet état peut connaître la disette dans une 
province, tandis qu'une autre souffrira de l'abondance. 
Le désordre est partout. Je n'ai assisté qu'une fois aux 
délibérations de l'Assemblée nationale depuis septembre. 
Cette seule fois a complètement satisfait ma curiosité. Il 
est impossible d'imaginer plus de désordre dans une 
assemblée : nul raisonnement, nul examen, nulle discus- 



10(5 JOURNAL 1)K r.OrVKIlX'KLH MORRIS. 

sion. On applaudit quand on approuve et l'on siffle quand 
on désapprouve. Si j'eu essayais la description, je n'aurais 
jamais fini. J'ai dîné ce jour-là avec le président, et lui ai 
dit franclienient qu'il était impossible qu'une telle cohue 
gouvernât le pays. On a tout bouleversé. Le pouvoir 
exécutif n'est plus qu'un mot. Presque toutes les fonc- 
tions étant électives, personne n'obéit. C'est une anarchie 
dont on ne peut se faire une idée, et ils seront obligés de 
reprendre leurs chaînes au moins pour quelque temps. Tel 
est l'esprit de licence, auquel on donne le noble nom 
d'amour de la liberté. Leurs littérateurs ont la tête tournée 
par des notions romantiques ramassées dans des livres; ils 
sont trop grands pour abaisser leurs regards sur le genre 
humain tel qu'il existe, et se croient trop sages pour suivre 
l(;s préceptes de sens commun et de l'expérience; aussi ont-ils 
tourné la tête de leurs concitoyens, pour se jeter sur une 
sorte de coiislitulion à la Don QuichoKe, comme celle 
dont vous êtes pourvus en Pensylvanie. Inutile d'en dire 
plus long. Vous jugerez des effets que peut produire cette 
constitution sur un peuple absolument dépravé. » 

}d octobre. — J'apprends aujourd'hui le résumé de la 
conversation de Canteleu avec M. Necker au sujet de la 
dette des Etats-Lnis en France. Celui-ci demande un mil- 
lion de louis, ce que je crois cNn;jéré, et dit qu'il ne peut 
pensera présenter au public un contrai dont il tirerait moins 
de vingt-quatre millions. L'après-midi je vais au Bois de 
Boulogne en voiture avec Mme de Flahaut, mais nous nous 
arrêtons à la barrière, parce que nous n'avons pas de passe- 
ports. Nous faisons une courte visite au couvent. Mon amie 
se désole beaucoup de la perte de ses revenus. La dimi- 
nution des affaires de son frère, qui est surintendant des 
bâtiments royaux, lui en enlève une partie; 4,000 livres 
qui étaient dues par le comte d'Artois disparaissent avec 
Son Altesse Royale. 11 ne lui reste donc que 12,000 livres; 



JOURNAL DE GOUVERXELR MORRIS. 107 

celle somme, qui est une rente viagère, lui est mal payée. 
Avec ce faible revenu, il est impossible de vivre à Paris. 
11 lui faut donc abandonner ses amis, ses espérances, tout. 
Peu après notre arrivée au Louvre, vient M. de Montesquiou 
qui discute la proposition del'évêque d'Aulun. Il en désap- 
prouve les calculs et fait des observations fort justes; ce 
sont précisément celles que j'ai failes à l'évêque avant qu'il 
ne déposât sa proposition. 11 pourrait se faire cependant 
que l'on en tirât quelque chose de bon. Je les quitte, en 
promettant de revenir. De là chez Mme de Chastellux où, 
comme d'habitude, je prépare le thé de la duchesse. On 
s'en lient au bavardage ordinaire. Mme de Ségur se trouve 
ici avec AI. Short. Je retourne au Louvre. Le maréchal de 
Ségur nous apprend, chez Mme de Chastellux, que Mirabeau 
devait faire partie du ministère. Mme de Flahaut dit que, 
d'après de Alonlesquiou, il se conduit faussement envers 
l'évèquc, et qu'il doit entrer aux Finances conjointement 
avec Necker. Elle appréhende de voir l'évêque ce soir; 
elle est indisposée et craint d'avoir la fièvre, mais je la 
remonte considérablement à l'aide d'un peu de soupe. 

21 octobre. — La populace a pendu un boulanger ce 
matin, et tout Paris est sous les armes. Le pauvre boulanger 
a été décapité selon l'usage et porté en triomphe à travers 
les rues. Il avait travaillé toute la nuit en vue de fournir la 
plus grande quantité possible de pain ce matin. On dit que 
sa femme est morte d'horreur quand on lui eut présenté la 
têle de son mari au bout d'une perche. 11 n'est sûrement 
pas dans l'ordre habituel de la divine Providence de laisser 
de telles abominations sans châtiment. Paris est l'endroit 
le j)lus pervers qui |)uisse exister. Tout n'y est qu'inceste, 
meurire, bestialité, fraude, rapine, oppression, bassesse, 
cruauté; c'est cependant la ville qui s'est faite le champion 
de la cause sacrée de la liberté. La pression du despotisme 
qui pesait surelle ayant été écartée, chaque mauvaise passion 



lOS JOl UVAL l)K (101 VKHMELH MORHIS. 

exerce son cnerjjie particulière. Le ciel seul sait comment 
se terminera le conllit; j'ai peur qu'il ne se termine mal, 
c'est-à-dire par l'esclavage. La cour du Louvre est occupée 
par la cavalerie. Je vais aux Champs-Elysées oii je rencontre 
le général Dalrympie. lime donne quelques détails circons- 
tanciés sur ce qui se passe dans la Flandre autrichienne. 
On a de bonnes raisons de croire que le Stalholder, soutenu 
par la I*russe, s'emparera de ce précieux territoire. Pendant 
qu'on y est, on lera aussi bien de prendre quelques-uns 
des postes fortifiés que la France y occupe, avec quelques- 
unes des petites principautés situées à l'ouest, et les Pays- 
Bas formeront alors un État très puissant. La discorde 
seujble s'étendre de plus en plus dans ce royaume, menacé 
dans un certain temps de la désunion de ses provinces. 

11 n'y a rien de nouveau au club ce soir, mais l'évêque 
d'Autun apporte les dernières nouvelles à Mme de Flahaut. 
11 nous dit que l'Assemblée a voté ce qu'elle appelle la loi 
martiale, qui n'est à proprement parler qu'une loi sur les 
attroupements. Le garde des sceaux s'est défendu assez 
bien aujourd'hui devant l'Assemblée. L'évêque ne semble 
pas avoir un grand désir d'un poste dans le ministère en 
ce moment. Je crois que cela vient en partie du désappoin- 
tement et en partie de l'appréhension. Je plaide de nouveau 
pour la nécessité d'amener les candidats aux diverses 
places à faire des arrangements entre eux, et d'oblenir une 
entente qui puisse durer quand ils en seront pourvus, tout 
en les aidant à les obtenir. L'évêque se retire après le 
dîner, et Capellis vient avec Mme d'Angivillers. Au cours 
delà conversation, certains incidents sont racontés pour 
montrer que M. de Xarbonnc, l'ami de Mme de Staël, est 
« un fort mauvais sujet :i , ce qui s'accorde avec cerlains 
mauvais traits contrastant avec son apparence générale, 
qui est bonne. De là, chez Mme de Chastellux. Le vicomte 
de Ségur me donne un livre écrit par lui, et demande que 
je lui en dise franchement mon opinion. C'est une corres- 



JOl R.VAL DE GOrVEUXElR MORRIS. 10!> 

pondance supposée entre \inon de Lenclos et son amant, le 
marquis de \ illarceanx. La duchesse apprend par un mot du 
duc de lîiron que le duc d'Orléans s'est embarqué hier à 
neuf heures du matin, avec un vent favorable pour l'An- 
gleterre, On dit que, par jugement régulier, trois personnes 
doivent être pendues demain pour avoir mis le boulanger 
à mort. C'est un tort de relarder l'exécution. 

22 octobre. — Au club aujourd'hui, j'ai une discussion 
avec un membre des Etals généraux ou de l'Assemblée 
nationale, qui me prouve son imbécillité. Au moment de 
quitter la salle , les personnes présentes commettent 
presque l'indécence, si fréquente à l'Assemblée, d'applau- 
dir l'orateur qu'elles approuvent. L'une d'elles me suit 
pour me dire qu'il est inutile de montrer de la lumière aux 
aveugles. N'importe, Je vais chez Mme de Flahaut. Elle 
est avec le duc de Biron, qui la quitte bientôt. Elle me 
raconte une anecdote peu à l'honneur de La Fayette; il avait 
dit dans son petit cercle chez Mme de Simiane, en parlant 
du duc d'Orléans : « Ses lettres de créance sont des lettres 
de grâce. 55 Le duc de Biron qui connaît toutes ses 
démarches faites auprès du duc d'Orléans, son ami, a 
écrit à La Fayette une lettre à ce sujet, et en a reçu une 
réponse dans laquelle il lui dit : c« Je n'ai pas pu me servir 
d'une telle expression, puisqu'il n'y a aucun indice contre 
le duc d'Orléans. « Elle dit avoir vu la lettre. Sans aucun 
doute, le duc de Biron lui donnera une assez grande publi- 
cité. Je me retire à l'arrivée du marquis de Montesquiou, 
et vais chez Mme de Chastellux. La duchesse arrive tard, 
car elle a été chez la reine. Mme de Chastellux m'explique 
la situation intérieure de cette famille. Nous discutons la 
ligne de conduite que devrait suivre la duchesse, et, comme 
elle est entre les mains du vicomte de Ségur et de Mme de 
Chastellux, je pense qu'elle agira avec plus de raison et de 
fermeté qu'elle n'en a naturellement. De là, selon ma pro- 



110 JOIIR.VAL I)K (ÎOUVKRMKUR MORRIS. 

messe, je rolonine dîner cliez Mme de Flaliaiit. Conver- 
sation il bàlons rompus, pendant laquelle elle se mo([ue de 
mon mauvais IVaneais. Cela n'est pas niécliant. Je resle 
jusqu'à minuit, et tout le monde se retire. On a pendu 
aujourd'hui deux personnes pour le meurtre du boulanger, 
et il y en a encore deux ou trois, dit-on, qui seront pen- 
dues demain. 

23 octobre. — J'écris toute la matinée, puis j'emmène 
Mme de Laborde et Mme de La Tour pour une promenade 
aux Cliamps-I^lysces. Le {général Dalrymple, qui nous 
rejoint, nous annonce que Belgrade s'est rendue; il me 
parle aussi de certaines horreurs commises à Arras, mais 
nous y sommes familiarises. Je quille Mme de Laborde et 
vais chez M. Le Couleulx. Quelques minutes après, vient 
M. de Cubières, Il me fait un plaisant compte rendu de la 
conduite du duc de \..., la fameuse nuit du 5, et me parle 
ensuite de l'entrevue enire La Fayette et son souverain : le 
premier, pâle, abattu, et i)Ouvanl à peine exprimer l'assu- 
rance de son altachement; le roi, calme et digne. La 
première demande était de confier la garde de la personne 
royale aux anciennes gardes françaises, maintenant milice 
nationale. C'était présente sous forme d'une humble re- 
quête de leur part à être admis à leur ancien poste. 
Cubières fut alois obligé de se retirer, car quelques per- 
sonnes étaient entrées qui n'avaient pas !e droit d'èlie 
présentes, et, quand on leur fit quitter la salle, il fut obligé 
de se retirer avec elles. De là je me rends chez Mme de 
Chastellux. Le maréchal et la comtesse de Ségur y sont, 
mais une cincjuième personne est présente, ce qui ùte tout 
intérêt à la conversation; à huit heures un quart je me 
retire, laissant un message pour la duchesse qui n'est pas 
venue au rendez-vous. A ce propos, Mme de Flahaut a laissé 
entendre ce matin son désir d'être parmi les dames d'hon- 
neur de la duchesse. Je crois que c'est impossible, mais 



JOURXAL DE GOUVERNEUR MORRIS. 111 

nous verrons s'il y a une place qui vienne à vaquer. Je rends 
visile à Mme de Slaël, De Clermont-Tonnerre s'y trouve; 
il me demande s'il peut tenir son rang en Amérique avec 
GO, 000 francs. Je remarque qu'il est abattu. J'exprime mes 
idées sur ia situation des Français ; il en est fjrandement 
mortifié, car, de fait, leurs malheurs sont dus à leur folie. 
Mme de Staël lui adresse quelques discrets reproches sur 
la faiblesse d'esprit qui fait songer à la retraite. Je lui dis 
que j'ai abandonné la vie publique pour toujours, je l'es- 
père, mais que si quelque chose pouvait m'inspirer le désir 
(le la reprendre, ce serait le plaisir de rétablir l'ordre en 
ce pays-ci. On me demande mon plan. Je réponds que je 
n'en ai pas de défini, mais que je me fixerais un but et que, 
pour l'atteindre, je me servirais des circonstances telles 
qu'elles se présenteraient. Pour ce qui est de la consti- 
tution, elle n'est bonne à rien, et il faudra retomber 
dans les bras de l'autorité royale. C'est la seule ressource 
qui reste pour échapper à l'anarchie. Mme de Staël me 
demande si mon ami l'évèque soupera chez elle ce soir. 
« Madame, peut-être M. d'Aulun \;ieudra, je n'en sais 
rien, mais je n'ai pas l'honneur de son atnitié. — Ah, 
vous êtes l'ami de son amie. — A la bonne heure, 
madame, par cette espèce de consanguinité, n II paraît 
que l'évèque s'est invité avec M. de Tonnerre à souper 
chez elle. De là je vais chez Mme de Laborde. Une table 
de tric-lrac et beaucoup de bavardage ensuite, nous ont 
retenus jusqu'à une heure. 

24 octobre. — M. de Canteleu me dit que Necker lui a 
écrit que je pouvais lui faire mes propositions au sujet de 
la lettre sur un quart de feuille. Canteleu, comme tout le 
monde, est très découragé par les affaires publiques. Il dit 
que Necker n'a pas les capacités voulues pour s'acquitter 
(le ses fonctions, et qu'il y a un péril égal pour lui à conser- 
ver ou à abandonner son poste. Cela est bien vrai. Le 



112 .lOlHWL DK (.01 \ KRX'KLR MORRIS. 

ministère et l'Assemblée sont sur le point de se quereller, 
atiu de déterminer lequel des deux est responsable de l.i 
misérable situation où se trouve réduite la France. Il y a 
ce soir la société habituelle chez Mme de Chastellux. La 
duchesse me dit de venir dîner chez elle. Je lui dis que je 
suis toujours à ses ordres pour le jour qu'il lui plaira. Elle 
me dit de venir quand je voudrai. Je le promets. Après le 
départ des autres, le chevalier de Foissy et moi restons 
avec Mme de Chastellux pour bavarder un peu. Elle dit 
qu'elle fera son don patriotique en me présentant au roi 
comme ministre. Je ris de la plaisanterie, d'autant plus 
qu'elle concorde avec une observation faite par Canteleu 
sur le môme sujet; je l'avais considérée comme frisant le 
persiflage et j'y avais répondu comme il le fallait. 

25 octobre. — Passé la soirée au salon de iMme Necker. 
M. Necker est très occupé et je ne puis lui parler. Pour la 
première fois depuis mon arrivée en Europe, je rencontre 
le comte de Fersen, dont tout le mérite consiste à être 
l'amant de la reine. Il a l'air d'un homme épuisé. 

27 octobre. — Je vais dîner chez M. Necker. M. de 
Staël est très poli et rempli d'attentions. Après le diner 
nous nous retirons dans le cabinet du ministre. Canteleu 
et moi commençons la conversation. Je dis à M. Necker, 
au sujet de la dette américaine , que les conditions aux- 
quelles il semble s'arrêter sont si différentes de ce que 
j'avais pensé, que nous ne pouvons rien faire de définitif, 
et que, par conséquent, après en être convenus, il faudra 
que j'aie le temps de consulter certaines personnes à 
Londres et à Amsterdam, qu'il est le meilleur juge de la 
somme au-dessous de laquelle il ne peut descendre; que 
je n'essayerai pas de lui en faire offrir une moindre que ce 
qu'il pense pouvoir justifier, mais que, si elle est trop 
élevée, je me récuse; qu'après avoir fixé la somme nous 



JOIRNAL DE GOLVERiYEUR MORRIS. 113 

fixerons les échéances, et qu'enfin il devra se trouver engagé 
tandis que je serai libre ; qu'il est nécessaire de garder le 
secret des pourparlers, parce que, soit que nous Iraitions 
ou non, si mon nom est mentionné, cela détruira l'in- 
fluence de mes amis en Amérique, qui ont été et continue- 
ront à être fermes partisans de la justice pour tous ; de plus, 
si l'on sait en Amérique que la France consent à transiger, 
ce sera un motif pour beaucoup de demander des dimi- 
nutions aux États- L'nis. 11 sent la justesse de ces remarques, 
et désire examiner jusqu'à quel point M. de Montmorln et 
lui peuvent traiter cette affaire en dehors de l'Assemblée. 
Il n'aime pas l'idée qu'il serait engagé, tandis que je serais 
libre. Je lui fais observer que rien n'est plus naturel. Il est 
maître de la situation et peut dire oui ou non. Moi , je suis 
obligé de m'adresser à d'aulres, et l'on ne peut s'attendre à 
ce que de riches banquiers mettent leurs capitaux à ma 
disposition sur l'issue d'un événement incertain, et encore 
moins détourner ces capitaux de leurs autres affaires. Il 
avoue que cette remarque n'est pas sans force. Il parle 
ensuite de dix millions par an pendant trois ans comme 
étant une proposition raisonnable. Je lui dis ne pouvoir 
accepter une telle somme. 11 répond qu'on lui en a parlé, 
et qu'il peut l'escompter en Hollande à 20 pour cent. Je 
réponds que j'en doute, parce que, ayant été en correspon- 
dance avec deux maisons de premier ordre en Hollande 
au sujet d'un emprunt que je suis autorisé à faire, elles 
m'informent toutes deux que les divers emprunts actuel- 
lement sur le marché pour diverses puissances, et la rareté 
de l'argent, rendent la réussite impossible. De Canteleu 
me presse de faire des offres. Je parle de 300,000 francs 
par mois à partir de janvier prochain, jusqu'à ce que les 
24 milhons de francs soient payés. Ici finit cette partie de 
la conversation. Il doit en conférer avec de Montmorin. 
11 m'interroge ensuite sur l'exportation du blé et de la 
farine d'Amérique en cette saison. Je réplique que je ne 

8 



114 JOL'H\AI, l)K (loi VKRMKI H AlOlUtlS. 

puis répondiv' qu'au hasard, mais enfin j'estime qu'elle 
peut monter à un million de boisseaux de blé et 
300,000 tonneaux de farine. 11 demande s'il n'y a pas de 
marchandises qui, envoyées de France en Amérique, pour- 
raient servir à l'achat de la farine. Je lui dis que non, les 
marchandises se vendant à crédit, et la farine au comp- 
tant. Il me demande si l'on ne ferait pas bien d'envoyer 
des navires chercher en Amérique du blé de la part du roi; 
c'estuneidéequ'onluiasouniisede Bordeaux. Je lui réponds 
encore né<jali veinent, parce que l'alarme se répandrait, et 
que les prix hausseraient grandement; les navires pour- 
raient être nolisés pour prendre du blé, de la farine ou du 
tabac, et ensuite ils suivraient la filière ordinaire des opé- 
rations commerciales. Je laisse entendre finalement qu'il y 
a six semaines, j'aurais pu traiter pour la livraison de cent 
à cent cinquante mille tonneaux de farine à un prix con- 
venu. Il me demande avec vivacité pourquoi je ne l'ai pas 
proposé. Je réplique que je ne voulais pas me mettre en 
avant, façon détournée de lui faire savoir que, s'il avait 
voulu, il aurait pu s'informer. Il me demande pourquoi je 
ne proposerais pas ce traité maintenant. Je lui réponds que 
la commande, déjà faite par lui, fera monter les prix Iro]) 
haut en Amérique, je le crains. Il assure que ce n'est qu'une 
bagatelle, seulement 30,000 tonneaux. Je lui dis que 
c'est 60,000, mais il réplique que les seconds 30,000 
sont très incertains. Il insiste beaucoup pour que je fasse 
une offre. Je déclare que j'y songerai. 

Je quitte iM. iXecker et vais chez Mme de Chastellux. Elle 
est au lit et en larmes; elle craint que son frère ne soit 
tué, ou plutôt mort des blessures reçues à la prise de Bel- 
grade. Je lui donne la seule consolation possible en ce cas, 
l'espoir que cela n'est pas, car, en détournant le coup pen- 
dant quelque temps, son effet a moins de force. La lettre 
qu'elle a reçue et qu'elle me montre, a mauvais air. Je 
m'entretiens un peu avec Mme de Ségur au sujet des rap- 



JOURNAL DE GOUVERNEUR MORRIS. 115 

ports de notre ami La Fayette avec Mirabeau. Elle veut 
savoir ce que je voudrais qu'il fil. Je réponds que, s'il me 
faisait l'honneur de me demander mon avis, je ne' pourrais 
pas lui en donner de bon; qu'il s'est mis dans le cas de se 
faire de Mirabeau un dangereux ennemi, s'il le néglige, ou 
un ami encore plus dangereux, s'il l'aide dans ses projets; 
c'est M. iXeckerqui maintenant joue le beau rôle, il ne res- 
tera pas au ministère, si Mirabeau y entre. Mirabeau insiste 
pour y entrer, et, s'il réussit, M. Neckeraura l'occasion qu'il 
recherche de se retirer d'un poste aussi dangereux à con- 
server qu'à quitter à l'heure actuelle. Mirabeau sera poussé 
à bout et obligé par l'opinion publique d'abandonner la 
place qu'il aura acquise, et un ministère complètement nou- 
veau sera choisi. Elle désire beaucoup savoir les noms que je 
regarderais comme indiqués, et parle de l'évêque d'Autun 
comme ayant une très mauvaise réputation. Je lui exprime 
mon doute au sujet de la vérité de ce que l'on avance contre 
lui, car certains faits prouvent qu'il n'est pas dénué de vertu 
et qu'il mérite contiance; il a des talents, mais sans être 
attaché à lui ou à qui que ce soit de façon particulière, je 
suis persuadé que la France peut fournir des hommes 
capables et intègres pour les premiers emplois; M. de 
La Fayette devrait discipliner ses troupes; sans cela, son 
ami Mirabeau peut tourner cette arme contre lui. 

28 octobre. — Je dîne au Palais-Royal avec Mme de 
Rully qui fait faire son portrait au pastel. Elle est prête à être 
coquette avec moi, parce qu'elle l'est avec tout le monde. 
Une certaine Mme de Vauban, qui est là, est une femme 
d'un extérieur bien désagréable. L'ititérieur de ce ménage 
ressemble beaucoup au Château de l'Indolence (l). De là 
je vais au Louvre. L'évêque est chez Mme de Flahaut; il a 
demandé de dîner avec sou fils arrivé d'aujourd'hui. C'est 

(1) Allusion au poème bien connu de William Thomson. 



11(5 J01R\.\L DE GOLVKHA'KUR MORRIS. 

bien un dînerde famille. Il s'en va, et jedis à Mme de Flahaut 
mon regrc l d'avoir iiilenompii une telle scène. Elle parle 
beaucouj» de son enC.ml et pleure abondamment. J'essuie 
ses larmes au fur el à mesure. Cette attention silencieuse 
amène des déclarations d'affection sans fin. Elle est absolu- 
ment sincère en ce mon)ent, mais rien ici-bas ne peut durer 
toujours. Nous allons ensemble chez Mme de Laborde, et 
faisons une courte visite, l'enfant étant avec nous. Je la 
descends au Louvre et vais chez Mme de Chastellux. La 
duchesse, qui n'était pas bien pendant le dîner, ne va pas 
beaucoup mieux maintenant, ou plutôt elle va plus mal, ce 
qui arrive ordinairement à ceux qui souffrent de la lassitude 
de l'indolence. Le manque, aussi bien que l'excès, d'exer- 
cice rend le sommeil nécessaire. 

29 octobre. — Après avoir dîné chez M. Boutin, je vais 
chez Mme Necker, où j'entretiens M. Necker de la question 
des vivres. Il accepte l'idée d'un traité pour 20,000 ton- 
neaux de farine, mais ne veut pas faire l'espèce de traité que 
je proposais. 11 me demande ce que la farine coûtera. Je lui 
dis qu'elle coûtera environ 30 shillings sterling et je m'offre 
à la livrer à 31 ; il la veut à 30, et demande que je lui 
écrive une note à ce sujet, pour la communiquer au roi. 
Il ne veut pas entendre parler d'importer du porc et du 
riz à distribuer aux pauvres. J'essaye de lui montrer qu'en 
agissant ainsi et en laissant le pain se vendre à son prix, 
le Trésor y trouvera son avantage, parce que bien peu accep- 
teraient le don gratuit, tandis que tous profiteraient de 
la baisse du pain. Il a tort, mais humaiium est errare. Je 
vais chez Mme de Chastellux. Son frère est mort. La 
duchesse vient en retard et le thé est reculé, et finalement 
ces divers retards m'obligent à les quitter brusquement. 
Au Louvre, Mme de Flahaut m'attend. Nous allons souper 
chez Mme de Laborde. 

M. d'Aflry et moi, nous devons chacun, paraît-il, boire 



JOIRYAL DE GOUVEHXKUR AIORRIS. 117 

une bouteille (\e vin. Je remplis presque entièrement ma 
làclie, tandis qu'il refuse complètement. Le vin est bon, 
mais c'est le plus fort que j'aie jamais goûté. Après avoir 
mangé un énorme dîner pour faire passer la liqueur, je 
fais du thé et je bavarde avec les dames. 

30 octobre. — A dîner, j'apprends les nouvelles de 
Fl;mdre. Les Pays-Bas autrichiens paraissent bien en train 
de secouer le joug, et l'on dit qu'ils ont un grand nombre 
de déserteurs, tant officiers que soldats, de l'armée prus- 
sienne. Il faut en conclure que la Prusse est intéressée 
dans l'affaire; dans ce cas, l'Angleterre devra probablen)ent 
aussi s'en occuper. En vérité, l'occasion est des plus ten- 
tantes. Il me semble qu'il n'y a aucune bonne raison pour 
que tous les Pays-Bas ne se réunissent pas sous un seul 
souverain, et ne s'emparent pas de toutes les places fortes 
sur la frontière française. Calais, Lille, Tournai, Douai, 
Mons, Namur et même Cambrai ; cette dernière place est 
liltéralement sans garnison, la milice bourgeoise ayant 
insisté pour en tenir lieu, mais elle en a déjà assez. Namur, 
dans les Etats de l'empereur, estcomplètementdémantelée. 
Je vais après dîner chez Mme de Chasiellux et fais le thé 
de la duchesse. Elle insiste pour que j'aille bientôt dîner 
chez elle, avec Aime de Ségiir. Je promets pour lundi, et 
Mme de Ségur approuve. De là, chez Mme de Staël; 
conversation trop brillante pour moi. Je soupe et reste 
tard; je ne plairai pas ici, parce qu'on ne me plaît pas 
assez. 

31 octobre. — Samedi après-midi je vais au Louvre, 
et fais corriger par Mme de Flahautma lettre à M. Necker. 
Capellis me parle du ravitaillement en farine par Brest, 
Rochefort et Toulon, et dit qu'il croit qu'on a déjà fait les 
commandes en Amérique. Je réponds que M. de La Luzerne 
aurait bien fait de me consulter à ce sujet; les différents 



118 JOIHXAI. I)K r.()l VKRMUn MORRIS. 

ministères envoyant des ordres différents à des personnes 
différentes ont nécessairenjeni fait monter les prix à leur 
détriment mutuel. Je prends le thé avec Mme deCliastellux. 
La duchesse vient. M. de Foissy nous dit que le débat sur 
les biens d'église est renvoyé à lundi, à la demande de 
Mirabeau, et l'on croit que la proposition aurait été repou-;- 
sée, si on l'avait présentée aujourd'hui. La duchesse me 
rappelle ma promesse de dîner chez elle lundi, puis elle se 
retire. 

1" norcmhre. — Nombreuse société dimanche chez 
Mme de Flahaut; dîner excellent et des plus agréables. Après 
le dîner, son médecin vient lui raconter qu'un nommé Van- 
dermont aurait dit que je suis un intrùfcnit^ un mauvah su- 
jet, et un partisan du duc d'Orléans. Il insiste pour ne pas 
être nommé. Aime de Flahaut me dit que cet homme est très 
dangereux, étant un mauvah sujet , et elle veut que j'en parle 
à La Fayette. 11 n'y a qu'une seule choseà faire, si mêmeje 
me dérange, c'est d'aller le voir et de lui dire que je le tuerai 
s'il parle encore mal de moi; mais en ce moment celte 
conduite ne ferait que donner un semblant d'importance 
à ce qui, sans cela, doit forccmenltombcr dans l'oubli, car 
je n'ai pas assez d'importance pour occuper l'attention 
publique. Cet homme, dit-elle, n'aurait aucun scrupule 
de m'amener à la lanterne, aulrement dit, de me faire 
pendre. Ce serait là une rétribution assez dure de la 
remarque qui a excité s;i rage. Le 5 du mois dernier, il 
avait dîné avec moi chez M. Lavoisier, et fiiisait remarquer 
que Paris était le soutien du royaume de France; j'avais 
répondu : «Oui, monsieur, autant que moi je nourris les 
éléphants du Siam. « Ces mots excitèrent la bile de ce 
pédant, et il se venge en disant des choses trop improba- 
bles, heureusement, pour qu'on y ajoute foi. Finalementje 
décidai de ne m'occuper de rien, surtout ne pouvant citer 
mon témoin, si M. Vandermont niait, ce qui me placerait 



JOIHNAL DK (lOlVKRXElR MORKIS? 119 

dans une sifuation des plus ridicules. A cinq heures, je rends 
visite au marquis de La Fayette. Il me dit qu'il a suivi mon 
avis, bien qu'il n'ait pas répondu à ma lettre. Je le félicite 
de ce qui s'est produit, il y a deux jours, entre un gentil- 
homme et le comte de Mirabeau. L'insulte était tellement 
marquée qu'il en est ruiné, parce que l'on ne peut plus le 
faire entrer dans un ministère et qu'il est perdu dans 
l'opinion de l'Assemblée. Il me demande avec chaleur si 
je pense qu'il n'y ait plus rien à eu attendre. Je lui réplique 
que l'évêque d'Autun vient de m'exprimer cette opinion. Il 
dit qu'il ne connaît pas beaucou p l'évêque et serait content de 
le connaître davantage. J'offre de les faire dîner ensemble 
après-demain; si l'évêque n'accepte pas, je n'en soufflerai 
pas un mot. La Fayette désire que je n'en fasse rien, parce 
que s'il dînait chez moi au lieu de dîner chez lui, cela ferait 
une histoire, ce qui est vrai. Il me demande pourtant d'em- 
mener l'évêque déjeuner chez lui après-demain. Je promets 
de l'inviter. Je vais chez Mme de Laborde. M. de La Harpe 
nous lit quelques observations sur La Rochefoucauld^ La 
Bruyère et Saint-Evremont. Elles ne sont pas sans valeur^ 
mais sont sujettes à critique. Après souper nous tombons 
dans la politique. M. de Labordo nous dit que la municipa- 
lité de Rouen a arrêté du blé destiné à Paris. Ceci nous 
amène à parler du monstre à mille têtes que l'on a créé dans 
le département exécutif. Il excuse l'Assemblée qui a été 
obligée de déiruire pour corriger. Mais la nécessité d'une 
telle excuse est d'un mauvais présage. En vérité, quand il 
devient nécessaire d'excuser la conduite d'un gouverne- 
njent, on est bien près de le mépriser, car l'on reconnaît 
les erreurs de conduite avant de les excuser, et le monde est 
assez bienveillant pour croire à Taveu en rejetant l'excuse. 

2 novembre. — Lundi matin j'emmène Mme de Flahaut 
et Mme de Laborde en promenade au jardin du roi et 
ensuite à l'éghse de la Sorbonne, pour examiner le tombeau 



120 JOIJRXAL DE GOIIVERVEIR MOHKIS. 

du cardinal de Richelieu. Le dôme de l'église est beau. 
Plus tard je vais au Palais- Royal dîner chez la duchesse 
d'Orléans. J'arrive en retard et j'ai fait attendre le dîner 
environ une demi-heure. Je m'excuse en disant que j'ai 
attendu les nouvelles de l'Assemblée nationale, ce qui est 
vrai, car je me suis arrêté quelque temps au Louvre pour 
voir l'évêque d'Autun qui n'est pas venu. Nous dînons 
bien et gaiement, avec aussi peu de cérémonie que pos- 
sible à la table d'une personne d'un rang si élevé. Après 
le café je me rends avec Mme de Ségur aux appartements 
de Mme de (^hastellux. Le maréchal nous lit une lettre de 
M. Lally-Tolendal à ses commettants ; elle n'est pas appelée 
à faire beaucoup de bien à l'Assemblée nationale. Elle ne 
lui fera pas de bien à lui non plus, car le roi, à qui elle 
est destinée, a plutôt besoin de ceux qui peuvent le servir 
à l'Assemblée que de ceux qui s'en absentent. La duchesse 
vient et nous donne le bulletin de l'Assemblée. Il est 
décidé que les biens d'église appartiennent à la nation, ou 
du moins que la nation a le droit d'en disposer. Cette der- 
nière expression semble avoir été adoptée dans un but de 
conciliation. De là je vais chez Mme de Laborde. Quelque 
temps après, arrive l'évêque d'Autun. Il doit déjeuner avec 
moi demain et aller de là chez M. de La Fayette. 

3 novembre. — Mardi matin, selon sa promesse, 
l'évêque d'Autun vient me voir et nous déjeunons. Il me 
dit que M. de Poix doit rendre visite à M. de La Fayette 
ce matin, afin de s'entendre au sujet de Mirabeau. Nous 
parlons un peu de M. de La Fayette, de ses mérites et de sa 
valeur. A neuf heures, nous nous rendons chez lui. Le 
cabriolet de M. le prince de Poix est à la porte cochère; 
nous savons donc qu'il est là. M. de La Fayette s'est 
enfermé avec lui. Le nombre des visiteurs et des affaires 
rend courtes les minutes de notre conversation. La Fayette 
fait à l'évêque des professions d'estime et désire recevoir de 



JOURX^AL DE GOrVKRXElR MORRIS. 121 

fréquentes visites. Il y a une émeute au faubour^fj Saint- 
Antoine à propos du pain, ce qui nous conduit à examiner 
les moyens de ravitailler Paris. La Fayette propose un 
comité composé de trois ministres, trois membres de la 
municipalité de Paris et Irois membres des Etats généraux, 
et dit qu'il y a un homme qui peut se charger des fourni- 
tures sous la direction d'un tel comité. L'évêque pense que 
l'Assemblée ne voudra pas intervenir. J'ensuis sûr parce 
qu'elle n'obéit qu'à la crainte, et qu'elle ne veut pas courir 
le risque d'être responsable des subsistances de cette ville. 
La Fayette demande à l'évêque ce qu'il pense d'un nou- 
veau ministère. Celui-ci répond que personne, sauf M. Nec- 
ker, ne saurait résister à la famine et à la banqueroute 
qui paraissent inévitables. La Fayette demande s'il ne 
pense pas que l'on ferait bien de préparer un ministère pour 
dans quelques mois. L'évêque pense que si. Ils discutent 
ensuite certaines personnalités, et La Fayette demande, 
comme par hasard, si l'influence de Mirabeau sur l'As- 
î^emblée est grande. L'évêque répond qu'elle n'est pas 
énorme. Nous revenons graduellement aux subsistances, 
et je suggère une idée que Short m'a donnée : distribuer 
aux pauvres des médailles représentant une livre de pain, 
et laisser celui-ci monter au prix qu'il voudra. De cette 
façon le gouvernement payera réellement le pain con- 
sommé, par eux et celui-là seulement, tandis qu'à présent 
il paye une partie de celui que chacun mange. Là- 
dessus l'évêque observe qu'en ce moment où Paccusation 
de complot est si fréquente, les ministres seront accusés 
de conspirer contre la nation, s'ils font des largesses de 
pain à la multitude. Je crois qu'il s'aperçoit que ce plan 
donnerait aux ministres trop de puissance pour qu'on pût 
les renvoyer, et il a raison. Son idée, je pense, est d'entrer 
au ministère, quand les magasins seront pleins, et de faire 
alors ce qu'il ne veut pas que l'on fasse aujourd'hui. Au 
cours de la conversation, La Fayette parle de son ami La 



122 JOI ItXAI, DK (;()r\ KUX'Kl n MOKHIS. 

Kocliel'oucauld; d'après lui, celui-ci n'aurait pas les capa- 
cités nécessaires, mais son intégrité et sa réputation sont 
d'un grand prix. Je crois que c'est le seul homme pour 
cpii il insistera, et je pense que nous pourrons exiger 
n'importe qui au prix de l'admission du duc. L'évêque 
dit qu'il ne peut pas penser à un nouveau minisière cà 
moins d'un changement radical. La Fayette est de cet avis, 
et ajoute qu'en ce moment les amis de la liberté devraient 
s'unir et se comprendre mutuellement. Kn s'en allant, 
l'évêque me fait remarquer que La Fayette n'a aucun plan 
fixe, ce qui est vrai. Bien qu'ayant beaucoup de l'intrigant 
dans son caractère, il devra être employé par les autres, 
parce qu'il n'a pas assez de talents pour se servir d'eux. Je 
vais chez AI. Nccker après avoir pris congé de l'évêque. 
AI. de l'auvilliers me reçoit au salon en me complimentant 
(l'être celui qui doit nourrir la France. Après le dîner, 
M. Necker me prend à part. Il désire m'obliger à fixer des 
périodes |)our l'arrivée de la farine et pour le payement. Je 
lui dis que je désire avoir une maison pour traiter avec 
moi. 11 répond que je ne cours aucun risque, et qu'il fera 
signer notre arrangement par le roi. Ma voiture n'étant 
pas arrivée, Mme de Staël insiste pour me conduire oii je 
veux aller. Plus lard, en allant au club, j'apprends que 
l'Assemblée a aujourd'hui suspendu les parlements, ("est 
le meilleur coup qu'elle ait encore porté à la tyrannie, 
mais il produira une grande fermentation chez de nom- 
breuses et influentes personnes. 

4 novemlire. — Nous avons au club la diversité ordi- 
naire d'opinions sur l'état des affaires publiques. Je vais 
de là chez Mme de Chastellux. La duchesse me reproche 
d'être parti de bonne heure hier soir et de venir lard 
aujourd'hui. Elle est là depuis près de deux heures, et l'on 
amène son fils, M. de Beaujolais, exprès pour me voir. 
Il se présente avec très bonne grâce, il est enjoué et 



JOIIRVAL DK GOLVKRXEUR MORRIS. 123 

empressé. Je l'embrasse plusieurs fois; il me le rend avec 
effusion. Ce sera un charmant *{arçon, dans dix ou douze 
ans d'ici, pour les petites maîtresses d'alors. Puisignieux 
est là et quelque temps après arrive Mme de Ségur. Le 
maréchal souffre de la goulle. Aime de Chastellux doit 
prendre un bouillon demain avec son ami blond. J'en 
arrive à croire à la possibilité d'un mariage entre elle et le 
vieux monsieur, mariage auquel d'autres circonstances 
donnent grandement raison de songer. Je vais ensuite 
chez Mme de Staël qui m'a invité hier. Beaucoup de bel 
esprit. L'évêque d'Autun a refusé de venir ce malin, quand 
je le lui ai demandé chez Mme de Flahaut. Je ne suis pas 
assez brillant pour prendre part à la conversation. Les quel- 
ques observations que je fais sont plus justes qu'élégantes; 
par conséquent, je ne puis amuser. \''importe, elles reste- 
ront peut-être quand les autres seront effacées. Je pense que 
le chemin de la réussi le passe ici par les régions supérieures 
de l'esprit et de la <|ràce ; je suis à moitié tenté de m'y enga- 
ger. C'est le triomphe du style sentencieux. Pour y atteindre 
la perfection, il faut èlre très altenlif, et allendre que l'on 
vous demande votre opinion ou la communiquer tout bas. 
Elle doit être claire, piquante et nette; on s'en souviendra 
alors, on la répétera et on la respectera. Mais c'est là un 
rôle qui ne m'est pas naturel. Je ne suis pas suffisamment 
économe de mes idées. Je crois que de ma vie je n'ai 
jamais vu vanité aussi exubérante que celle de Mme de 
Staël au sujet de son père. Parlant de l'opinion de 
l'évêque d'Autun sur les biens d'église, opinion qui a 
été imprimée dernièrement, car il n'a pas eu l'occa- 
sion de la développer devant l'Assemblée, elle dit qu'elle 
est excellente, admirable, bref, qu'il s'y trouve deux 
pages dignes de M, Necker. Elle ajoute plus tard que 
la sagesse est une qualité très rare et elle ne connaît 
personne qui la possède au suprême degré, sauf son 
père. 



12'* .lOlHX \l, DK r.OlIVKRXKlR MORRIS. 

5 novembre. — Ce malin, le comte de Luxembour^j et 
La Gaze viennent déjeuner pour connaître mes sentiments 
sur l'état des affaires publiques. A dîner, j'apprends les 
nouvelles du Brabant : les troupes impériales ont éprouvé 
des revers sérieux, et le peuple a déclaré son indépen- 
dance. Celte dernière nouvelle est certaine, car je lis la 
déclaration, au moins partiellement. 

6 novembre. — Je passe la matinée avec Le Couleulx à 
rédiger un projet de traité pour la farine avec M. Necker; 
il devra être recopié et envoyé avec une note de moi. Je 
reviens chez moi à trois heures passées, pour m'habillcr, 
puis vais chez AL deMonlmorin. Le dîner a heureusement 
été retardé à cause de quelques membres des États géné- 
raux (ou Assemblée nationale). Après dîner, il me demande 
pourquoi je ne viens pns plus souvent. Il désire beaucoup 
s'entretenir avec moi. Il est invité à dîner mardi prochain, 
mais n'importe quel autre jour, etc. Je cause avec sa fille, 
Mme de Beaumont. C'est une fenime enjouée et sensible. 
A six heures, je conduis Mme de Flahaut à l'Opéra, où j'ai 
la fiiiblesse de verser des larmes à une pantomime repré- 
sentant les « Déserteurs w . Tellement il est vrai que le geste 
est le grand art de l'orateur. De l'Opéra je vais chez Mme de 
Cliastellux; la comtesse de Ségur s'y est rendue avec ses 
enfants ; tous sont désappointés de ne j)as me voir ; c'est de la 
politesse, mais je suis fâché de ne les avoir pas rencontrés. 
La duchesse a oublié de me gronder; cela va bien. Mme de 
Chastellux me dit que le général prussien Schleifer, qui 
commandait l'armée de dix mille hommes envoyée pour 
meltre fin aux troubles de Liège, après quelqui s exécu- 
tions qui avaient rétabli l'ordre, harangua ses troupes, les 
remercia de leur zèle, puis, en raison du désordre qui 
régnait dans les finances de son maître, les licencia; mais, 
en considération de leurs anciens services, leur laissa /es 
armesy les bagages, etc., et leur donna un mois de solde 



JOURNAL DE GOUVERNEUR MORRIS. 125 

pour les aider à regagner leurs foyers. Naturellement 
étonnés d'un tel événement, les patriotes du Brabant offri- 
rent des conditions très avantageuses, et toute l'armée 
passa à leur service. Le général Dalton, informé de cette 
manœuvre, s'adressa aussitôt au comte Esterhazy, com- 
mandant à Valenciennes, pour savoir s'il recevrait les 
troupes autrichiennes. Ce dernier envoya un exprès à 
M. de La Tour du Pin, ministre de la guerre. Il y a eu 
conseil des ministres et la réponse est partie ce matin. 
Je vais chez Mme de Laborde. Au cours de la soirée, j'en 
parle comme d'une rumeur, dont je ne veux pas garantir 
l'authenticité. \l. Bonnet nous dit que ce bruit court 
effectivement, quoique avec des détails matériels différents, 
puisqu'il n'était question que d'une demande d'être admis 
sans armes, au cas où les événements rendraient la 
retraite nécessaire. Il s'était renseigné près l'un des minis- 
tres qui lui avait assuré que le manque de vivres, déjà si 
grand, avait fourni un prétexte heureux pour ne pas 
accorder la demande de Dalton. C'est une faible excuse; 
il aurait fallu recevoir ces troupes, près de dix mille 
hommes et les diriger lentement sur Strasbourg, pour y 
attendre les ordres de l'empereur. Les bataillons qu'il a 
déjà envoyés à leur secours, joints à eux et aux régiments 
étrangers servant en France, formeraient une armée suffi- 
sante à rétablir l'ordre dans le royaume et la discipline 
parmi les troupes. L'idée de ceux qui ne partagent pas 
mon avis, est que les Parisiens assassineraient immédiate- 
ment le roi et la reine; je suis loin de le penser, et je suis 
persuadé qu'un nombre respectable de soldats en état de 
venger ce crime serait un puissant moyen de le prévenir. 
Ce ne sont là pourtant que les suppositions d'un particu- 
lier. Malheureuse France ! Etre déchirée par la discorde 
au moment oîi des résolutions sages et modérées t'auraient 
élevée au sommet de la grandeur humaine ! II est arrivé 
aujourd'hui un incident bien étrange j un personnage 



120 JOIRXAL 1)K (ÎOUVKRXICUK MOKRIS. 

disant apparlenir à la l'amille des Montmorency, c'est-à- 
dire un de leurs doniesli(jues, a été arrêté pour avoir 
donné de l'argent à un boulanger pour ne pas cuire de 
pain. Ou bien quelques-unes de ces personnes sont folles, 
ou bien leurs ennemis ont une malice d'invention digne 
du premier auteur de tout mal. En m'en allant ce soir, le 
comte de Luxembourg me prend à part et me demande si 
j'ai songé à quelqu'un coaime premier ministre de ce pays. 
Je répète ce que je lui ai dit jeudi, que je ne suis pas assez 
au courant des liommes et des cboses d'ici pour hasarder 
une opinion; je l'orme les vœux les plus sincères pour la 
prospérité de la France, et je déplore sa situation actuelle. 
Il doit déjeuner avec moi lundi. Mme de Laborde ne pou- 
vant se procurer ce soir de la crème pour son thé, quel- 
qu'un de la société lui propose d'essayer une espèce de 
fromage. Celte étrange proposition e>l nrcrpiée, et, à 
mon giand étonnement, il se trouve que c'esl la iiitilleMio 
crème que j'aie goûtée à Paris. Je rentre lard chez nioi cl 
trouve une lettre de Canleleu, désirant mon aide pour 
combattre la proposition faite ce matin à l'Assemblée par 
Mirabeau, d'envoyer une ambassade extraordinaire en 
Amérique pour demander le payement, en blé et en farine, 
de la dette due à la France. 

7 novembre. — Canteleu déjeune ce matin avec moi, et 
nous préparons ses arguments contre la proposition de 
iMirabeau. J'apprends que M. Xecker fait une enquête sur 
le prix auquel la faiine peut être rendue ici. Je dis à mon 
informateur, qui désire connaître mon avis, que si M. Nec- 
ker a commencé une pareille enquête, c'est en vue de 
discuter le marché qu'il va faire; je lui ai indiqué le prix 
que coûtera la farine. Je vais chez iMme de Flahaut à trois 
hemes et demie. Ii'évê(|ue me suit de près. Le résultat de 
la proposition de Mirabeau, dirigée contre le ministère, a 
été une résolutiou qu'aucun membre des Étals généraux 



JOURXAL DE GOLVKRÎVKUR MORRIS. 127 

actuels ne sera admis à entrer au ministère. A l'instigation 
de i'évêque, certaines mesures ont éié prises pour protéger 
les biens d'église. Les nouvelles que Mme de Cliastellux 
m'a communiquées hier soir sont entièrement fausses, je 
crois; elles lui ont pourtant été données par une personne 
de confiance. Etre avare de crédulité dans ce pays-ci, 
c'est économiser sa réputation. 

8 novembre. — Employé tonte la matinée à écrire. A 
trois heures, je dîne chez Mme de Elahaut. Le dîner est 
excellent, et, comme d'habitude, la conversation est extrê- 
mement gaie. Après dîner, l'on joue aux caries, et moi, 
qui me suis imposé la règle de ne pas jouer, je lis une 
proposition du comte de Mirabeau, dans laquelle il dépeint 
avec vérilé la terrible situation du crédit dans ce pays-ci; 
mais il ne réussit pas aussi bien à trouver le remède qu'à 
révéler la maladie. Cet homme sera toujours puissant 
dans l'opposition, mais ne sera jamais grand dans l'admi- 
nistration. Je crois son intelligence affaiblie par la perver- 
sion de son cœur. Il est un fait que bien peu de gens soup- 
çonnent, c'est que l'esprit ne peut être sain là où la morale 
ne l'est pas. Les desseins sinistres font voir les choses de 
travers. Du Louvre je vais chez Mme de Chastellux. Le 
comte de Ségur et son aimable belle-fille s'y trouvent. Je 
lui fais par plaisanterie une déclaration d'amour que j'au- 
rais pu lui faire sérieusement; mais, comme elle attend 
d'un moment à l'autre un mari qu'elle aime, ni Ja plaisan- 
terie ni le sérieux ne tireraient à conséquence. 

9 novembre. — Je vais diner aujourd'hui chez M. Xecker; 
je me place près de Mme de Slaël et, comme notre con- 
versation s'anime, elle me demande de parler anglais; son 
mari ne comprend pas, mais eu jetant les yeux autour de 
la table, je remarque chez lui une grande émotion. Je dis à 
Mme de Staël qu'il l'aime à la folie; elle répond qu'elle le sait 



12S JOIHXAL DK 001! \ EU.VEIR MOHRIS. 

et que cela fait son malheur. Je la plains un peu de son veu- 
vage, le comte deNaibonne élant absent en Franche-Comté. 
Nous parlons Jonguenient de l'évèque d'Autun. Je lui de- 
mande si elle accepte ses avances, car en ce cas je proûte- 
rais de l'observation en faisant ma cour à Mme de Flaliaut. 
II serait difficile de poser une question plus étrange à une 
femme; mais tout est dans la manière de la faire et elle 
passe. Elle me répond qu'elle invile plutôt qu'elle ne re- 
pousse ceux qui sont disposés à la courtiser, et bientôt après 
elle ajoute que je pourrais devenir un de ses admirateurs. 
Je réplique que ce n'est pas impossible, mais comme pre- 
mière condition, elle doit consentir à ne pas me repousser; 
elle le promet. Après dîner, je cherche à lier conversation 
avec son mari, ce qui le met à l'aise. Il se plaint amèrement 
des manières de ce pays, et de la cruauté d'aliéner les 
affections d'une épouse. Il dit que les femmes d'ici sont 
plus corrompues d'esprit et de cœur qu'autrement. Pour 
des raisons générales, je mejoins à ses regrets de cet abais- 
sement de la morale qui rend les hommes peu aptes à un 
bon gouvernement. De là il conclut, et avec raison, à mon 
avis, que je ne contribuerai pas à le rendre malheureux. 

M. Necker s'étant débarrassé de ceux qui l'environnent, 
me fait entrer dans son cabinet, et observe que j'ai stipulé 
de recevoir pour l'importation des 20,000 premières tonnes 
la prime que la Cour aurait décidé de donner aux autres 
farines. Je lui dis qu'il doit reconnaître avec moi la justice 
de cette stipulation, mais que je présume qu'il ne donnera 
pas de primes. Il répond qu'il y est opposé, mais tant de per- 
sonnes y sont favorables qu'il sera peut-être obligé de s'y 
soumettre, car dans ce moment on se trouve souvent dans 
la nécessité de faire ce que l'on sait être mal. Il laisse de 
côté cette stipulation, et ajoute que je devrais être lié 
par un dédit de livrer les 20,000. Je lui dis avoir certai- 
nement l'intention de remplir mon engagement, mais que 
lui aussi devrait signer un dédit. Il propose 2,000 livres 



JOIR.VAL DL GOLVERXELR MORRIS. 129 

sterling, m'assurant que ce n'est que pour se soumettre 
aux formalités nécessaires. Je lui dis n'avoir aucune objec- 
tion à une somme plus forte, mais que je ne peux pas com- 
mander aux éléments et naturellement que j'ignore le temps 
qu'il faudra pour que mes lettres arrivent en Amérique. Il 
promet que le payement du dédit ne sera pas exigé pour un 
retard d'un mois ou deux, et nous tombons d'accord. Au 
moment de rédiger la convention, il hcsile à lier le roi 
par un dédit semblable. Je coupe court en lui disant que 
je me fie à l'honneur de Sa ALïjesté et à l'honnêteté de ses 
ministres. A mon observation que j'espère ne pas voir aug- 
menter ses commandes en Amérique, il répond qu'il n'en 
fera rien et qu'il compte sur moi ; c'est pourquoi il désire un 
conirat tel qu'd puisse y avoir pleine confiance. Xous signons 
le traité qu'il doit me renvoyer demain contresigné par le 
roi, et je vais ensuite chez Mme de Chaslellux laire le thé 
de la duchesse et offrir un gâteau de seigle que l'on trouve 
délicieux. Le vicomte de Ségur vient nous dire que le baron 
de Besenval a découvert que l'Anglelerre doimait deux 
millions sterling pour fomenter des troubles en ce pays. Je 
conlesie le fait, car je suis sur que c'est impossible. Il me 
contredit avec chaleur, et conclut en disant que les racon- 
tars qui circulent contre le duc d'Orléans sont faux. Il y a 
beaucoup d'absurdité dans tout cela, et s'il défend partout 
le duc de cette façon, il prouvera sa culpabilité. Mme de 
Ségur me prend à part à ma sortie pour m'en faire la re- 
marque, et ajoute être persuadée que le duc était le distri- 
buteur de l'argent donné pour ces mauvais desseins. Le 
comte de Luxembourg m'a demandé, dans le courant de la 
soirée ce qu'il faudrait faire pour améliorer la siluation 
déplorable de la France. Je lui réponds : rien. Le temps 
seul pourra indiquer les mesures convenables et le moment 
propice; cc\:\ qui voudraient accélérer les événements 
pourront se faire pendre, mais ne pourront pas changer le 
cours des choses; si l'Assemblée en général devient un objet 

9 



13!) JOL'H.VAL Uli GOL l li UX'liUK MOHIUS. 

de mépris, il eu résultera forcément uue situation nouvelle ; 
si elle garde la confiance du public, elle seule peut rendre 
au pays sa santé et sa tranquillité; en conséquence, aucun 
particulier ne peut faire de bien en ce moment, il dit re- 
douter que quelques-uns ne soient trop emportés et n'aient 
recours à une opposition armée. Je réponds que ceux qui 
seront assez fous j)our cela devront subir les conséquences 
de leur témérité, qui leur sera fatale à eux et à leur cause, 
car une telle opposition, lorsqu'elle réussit, ne fait que 
confirmer le principe d'autorité. Ce jeune bomme veut s'oc- 
cuper des affaires de l'État, mais il n'a pas encore lu le livre 
de rbumauité; c'est peut-être, comme on le dit, un bon 
malbémalicien, mais c'est sûrement un bien mauvais 
bomme d'État. AI. Le Normand que j'ai vu aujonrd'liui 
considère la banqueroute de l'État comme inévitable et 
regarde une guerre civile comme la conséquence nécessaire. 

10 novembre. — J'apprends par AI. Richard que le duc 
d'Orléans a offert à Beaumarchais 20 pour 100 pour un 
prêt de 500,000 francs, et que depuis il s'est adressé à sa 
Lanque pour un prêt de 300,000 francs, mais dans les 
deux cas sans succès; la banque est tellement à court 
d'argent, qu'on ne sait pas où donner de la tête. Je vais 
chez Aime de La Tour; j'arrive en retard, mais heureuse- 
ment le comte d'Alfry et l'évêque d'Autun arrivent encore 
plus tard. Le dinerest mauvais et la compagnie trop nom- 
breuse pour la table. Tout est ennuyeux; peut-être cela 
vient-il eu grande partie de moi-même. Je vais avec le 
comte d'Affry à la représentation de Charles IX, tragédie 
surle uiassacre delà Saint-Barthélémy. Il est extraordinaire 
qu'une telle pièce soit représentée dans un pays catholique: 
l'on y voit un cardinal excitant le roi à violer ses serments 
et à massacrer ses sujets, puis, dans une réunion des assas- 
sins, bénissant leurs épées, les absolvant de leurs crimes 
et leur promettant le bonheur éternel, et tout cela avec les 



JOIRXAL DE GOUVERXEL'R MORKIS. 131 

splendeurs de la religion établie. Un murmure d'horreur 
parcourt l'auditoire. 11 y a plusieurs tirades s'appliquaot à 
l'époque actuelle, et je crois que cette pièce, si elle parcourt 
les provinces comme c'est probable, portera un coup fatal 
à la religion catholique. Mon ami Tévéque d'Autun a forte- 
ment coniribué à la détruire, en attaquant les biens d'église. 
Il n'y eut sûrement jamais de nation marchant plus vite 
à l'anarchie : elle n'a plus ni loi, ni morale, ni principes, 
ni religion. Après la pièce principale, je vais chez Mme de 
Laborde. Elle me prie d'attendre M. d'Angivillers, et le 
diable veut qu'ils attaquent la politique à onze heures et 
restent jusqu'à une heure, à discuter si les abus des auciens 
temps sont plus monstrueux que les excès à venir. 

1 1 novembre. — Le comte de Luxembourg vient ce 
matin de bonne heure et reste toute la matinée. 11 insiste 
beaucoup pour que je promette de participer à l'adminis- 
tration des affaires du pays. Cette proposition est bien 
étrange, surtout de la part d'un homme qui n'y a aucune 
sorte d'intérêt, bien qu'appartenant indubitablement à la 
première famille du pays. Il me fait connaître l'existence 
(l'une coalition dont le but est de remettre les affaires en 
meilleure situation, et dit qu'il est dans la confidence. Mais 
deux questions se posent naturellement à ce sujet : qu'en- 
tend-on par une meilleure situation? Ne sont-ce pas là 
des personnes pensant avoir les qualités requises pour gou- 
verner, parce qu'elles en ont le désir? Il est possible que ce 
jeune homme soit en rapports, à propos d'une intrigue poli- 
tique, avec des gens d'un esprit plus mûri et soit autorisé à 
m'en parler, quoique je doute fort de l'une et de l'autre 
hypothèse, surtout de la seconde. Je fais cependant la même 
réponse que je ferais à une demande plus régulière : je suis 
fatigué des affaires politiques ; le printemps de ma vie s'est 
passé dans des occupations publiques; mon unique désir 
maiutenaut est de passer le reste dans une paisible retraite 



132 JOniXAL I)K (ÎOLVERVKUR AIOHRIS. 

avec mes amis. J'ajoule pourtant, pour sa gouverne person- 
nelle, qu'à mon avis, aucun changement utile ou inofTensif 
ne peut s'opérer en ce moment. 

Après son départ, je vais chez Mme de Staël. L'évêque 
d'Autun s'y trouve, et nous décidons de dîner avec de Morn- 
tesquiou chez Mme de Flahaut vendredi prochain, afin de 
discuter le plan financier de Xecker, que l'on doit faire con- 
naître ce jour-là. Beaucoup de bavardage sans importance. 
Mme Dubourg a la bonté de me pousser un peu à lui 
causer, et m'avoue tout bas que « Madame l'ambassadrice 
fait les doux yeux à M. l'évêque « ; je l'avais déjà remarqué, 
ainsi que sa crainte que je ne fusse trop clairvoyant. 

12 novembre. — Je dîne aujourd'hui avec M. de Mont- 
morin. Après dîner je l'entretiens de la situation des affaires. 
Il me dit que le ministère n'a pas de tète; M. Necker est 
trop vertueux pour en être le chef et il a trop de vanité; 
lui-même n'a pas les talenls voulus, et même, les ayant, il 
ne pourrait subir celte fatigue; le roi est incapable de 
prendre de grandes décisions; il ne lui reste donc d'autre 
moyeu pour devenir puissant que de gagner l'amour de ses 
sujets, auquel il a droit par la bonté de son cœur. Aime de 
Flahaut me dit, quand je vais la voir ce soir, qu'elle désire 
voir son mari nommé ministre plénipotentiaire en Amé- 
rique. Elle en a parlé à Monlesquiou, qui s'est adressé à 
Monlmorin; mais on lui a répondu que la place n'était plus 
vacante depuis dix mois. Je lui avais déjà dit que c'était 
impossible, du moins pour l'instant. 

13 novembre. — Je suis invité aujourd'hui à me rencon- 
trer avec l'évêque d'Autun et le duc de Biron chez Mme de 
Flahaut, mais il faut conduire d'abord Mme de Laborde et 
ma belle hôtesse visiter Noir Hime. L'évêque d'Autun et 
le duc considèrent M. iXecker comme absolument ruiné. 
Le duc me dit que le plan de Xecker a été désapprouvé 



JOURXAL DE GOUVERNEUR MORRIS. 133 

dans le conseil d'hier, ou plutôt de celte nuit. Alontesquiou 
vient et je m'en vais, car il y a une petite affaire à arranger 
enire lui et l'évéque. Je rends visite à Mme de Corny. Je 
la laisse enlourée de deux ou trois personnes, dont l'une 
est en train de discuter le procès de M. de Lambesc, accusé 
du crime de lèse-nation, pour avoir blessé un homme aux 
Tuileries, le dimanche qui précéda la prise de la Bastille. 
Je retourne au Louvre. Mme de Flahaut m'informe que 
l'affaire est arrangée entre l'éuêque et le marquis, 11 serait 
impossible qu'il en fût autrement, car on a rapporté à ce 
dernier un mensonge sur l'évoque; il a naturellement suffi 
de nier pour tout remettre en place. Comme elle est indis- 
posée, elle prend son bain, et pendant qu'elle s'y trouve, 
m'envoie chercher. C'est un endroit étrange pour recevoir 
des visites, mais il y a du lait mélangé à l'eau, ce qui la 
rend opaque. Elle me dit que c'est l'habitude de recevoir 
au bain ; je le suppose, car sans cela je suis la dernière per- 
sonne à qui cela aurait été permis. 

14 novembre. — M. d'Aguesseau me dit que Necker a 
proposé son plan avec beaucoup de modestie et de timidité. 
On ne peut nullement prévoir l'accueil qui lui sera fait. 
Leclievalier de Boulflerset le comte deThiard, que j'ai ren- 
contrés au dîner chez la duchesse d'Orléans, ne sont ni 
l'un ni l'autre satisfaits de ce qui se passe à l'Assemblée. 
Celle-ci doit siéger trois fois par semaine l'après-midi. Je 
vais au Louvre; Mme de Flahaut est au lit, enrhumée. Nous 
avons plusieurs visiteurs et entre autres Mme Capellis, qui 
me dit que le nonce du Pape doit èlre des nôtres lundi pro- 
chain, et elle me donne à entendre qu'il désire faire ma 
connaissance. Je ne suppose pas que cela soit dû à un grand 
dévouement de ma part envers le Saint-Siège Apostolique 
Romain. Pendant ma visite, je ressens des aflections spas- 
modiques du système nerveux qui, à certains moments, me 
causent de grandes douleurs dans le moignon de ma jambe 



13V JOl RXAL l)i: COI VKnXKlJFi MORRFS. 

amputée, el dans l'aulre jambe, une sensation d'angoisse, 
que je suppose provenir d'un dérangement du système 
nerveux; il me fiuildonc m'exposcr davantage au grand air 
et prendre de l'exercice. Le vent a souffle très iort toute la 
nuit, et continue encore ce matin. .le crois que c'est Je vent 
du sud- ouest, el je crains que beaucoup ne soient tombés 
victimes de sa nige. LegénéralDalrymple, que je vais voir 
après dîner, me dit que la tempête que nous subissons 
depuis quelques jours, a causé de terribles ravages sur les 
côtes anglaises, et que ses lettres annoncent la perte de huit 
cents hommes. Il regarde le plan de M. \ecker comme une 
absurdité pure, et me dit que les banquiers auxquels il en 
a parlé sont d'avis qu'il ne vaut rien. .l'ai lu le mémoire, 
et je pense que le plan ne peut pas aboutir. 

I G novembre. — Lundi, à neuf heures et demie, je vais 
chez Mme de Flahaut pour l'emmener souper avec 
Mme Capellis. Elle est au lit et fortement indisposée. Je ne 
reste que quelques minutes et je vais souper. Le nonce de 
Sa Sainteté n'est pas là. C'est le jour du départ de son 
courrier. Capellis dit qu'il veut nous faire rencontrer, 
parce que le Pape s'est querellé avec les fermiers généraux 
au sujet de la fourniture du tabac qu'il leur prenait pré- 
cédemment; il le prend maintenant en Allemagne; on 
pourrait peut-être s'entendre pour fournir Sa Sainteté en 
Amérique. Je doute beaucoup du succès, car le Pape ne 
peut traiter que d'année en année, et la distance est telle 
qu'il faudrait attendre la moi lié d'une année avant qu'une 
seule feuille de tabac put arriver. Les invités présents sont 
absolument dégoûtés des faits et gestes de l'Assemblée 
nationale. 

17 novembre. — J'apprends aujourd'hui les dernières 
nouvelles d'Amérique, apportées par le paquebot anglais 
de septembre. M. Jefferson a été nonmié ministre des 



JOIIUXAL DE GOUVKRXEUR ilORRÏS. J3d 

Affaires étrangères. Après le départ de plusieurs visiteurs, 
je vais voir le baron de Besenval au Chatelct. Le vieux gen- 
tilhomme est très louché de mon attention. Xous parlons 
un peu de politique, et il saisit l'occasion de me dire tout 
bas que nous aurons bientôt une contre-révolution; je la 
regarde depuis longleu)ps comme inévitable, quoique 
n'étant pas assez au courant des laits pour savoir d'où elle 
surgira. Je vais au club. Il se confirme que l'opposition 
du parlement de Metz a été plus marquée que celle du par- 
lement de Rouen, et que l'Assemblée luhninera ses décrets 
en conséquence. L'Eglise, la magistrature, la nobles.^e, 
ces trois corps intermédiaires qui, dans ce royaume, étaient 
également redoutables au roi et au peuple, se trouvent 
maintenant, du lait de l'Assemblée, en état de lutte ouverte; 
en même temps celle-ci, par l'inlluence de cmintes sans 
fondement, a lié les pieds et les mains de leur allié natu- 
rel, le roi. Il sulfira de peu de temps pour que l'opposition 
se coalise; étant coalisée, elle se placera naturellement 
sous les bannières de l'autorité royale, et alors adieu la 
dénmcratie! Je vais du club chez M. de Alontmoriu. Hien 
à noter. M. d'Aguesseau et M. Bonnet dînent avec nous; 
ce dernier veut des renseignements sur la situation de la 
France aux Indes. Je lui dis que le moyen d'entraver 
l'Angleterre aux Indes est de faire de l'Ile-de-France 
un port d'armes^ en même temps qu'un port franc, etc. 
M. de Montmorin nous dit qu'il a proposé ce même 
plan dès 1783. M. Bonnet me demande si les ports 
francs de France nous sont nécessaires. Je lui dis que je 
ne le crois pas; à ce sujet il devra consulter M. Short, 
notre représentant. Il désire avoir une entrevue avec ce 
dernier, mais M. de Montmorin lui dit que M. Short ne 
peut pas avoir de renseignements précis. En effet, quand 
cette question fut soulevée pour la première fois, Jefferson 
m'a consulté, mais j'ai voulu observer le respect dû envers 
le représentant de 1 Amérique. Je rends visite à Mme de 



i:5G JOIRNAL I)E COUVEIIXEUR MORRIS. 

Chaslcllux. Elle me raconte ses alfaires de famille. La du- 
chesse arrive, ainsi que le maréchal de Sé<]ur. 1! me dit 
qu'un chan<{en)etit suhil s'est produit en Bretagne; la no- 
blesse et le peuple sont unis, et ils rejetteront les actes de 
l'Assemblée. M. de Thiard nous avait assuré dit que quelque 
chose de ce genre aurait lieu. Les gens de Cambrai aussi 
sont mécontents. De là je vais au Louvre. Mme de Flahaut 
est au lit. L'évêque arrive; il pose sa canne et son chapeau, 
et prend un siège à la façon d'un homme décidé à rester. Il 
confirme les nouvelles de Bretagne, et ajoute que les Cau- 
chois ont l'air sombre. Cela me rappelle certaines paroles 
obscures que le comte de Luxembourg m'a dites au sujet 
(le la iXorniandie. Lu réponse à sa crainte du démembre- 
ment du royaume, je lui ai dit que si la \ormandie, la 
Picirdie, la Flandre, la Cham|)agne et lAlsaee restent 
fidèles au roi. Sa Majesté pourra iacilemeut venir à bout 
du reste de son royaume. 

18 novembre. — Ce malin, pendant que j'écris, liaCaze 
ariive. Il me dit qu'il y a eu hier soir une réunion des 
aetionnaires de la Caisse d'escompte. On a nommé des 
commissaires pour discuter le plan de \eeker et faire des 
rapports. L'opinion en général semble y être opposée, ce 
dont, à la vérité, je ne m'elonne pas. Je dine avec .M. de 
La Fayette sur le quai du Louvre. Il n'est arrivé que long- 
temps après que nous nous étions mis à table, et pourtant 
nous n'avions commencé qu'à cinq heures. Après le dîner, je 
lui demande ce qu'il pense du plan de \ecker. 11 dit qu'on 
croit en général qu'il ne |)assera pas, et ajoute que l'évèque 
d'Autun ou quelque autre personne devrait proposer un 
autre plan. Je réponds que seul le ministre peut convena- 
blement prendre celte iniiiative, parce que personne ne 
peut connaître suffisamment toutes les circonstances 
nécessaires; que le ministère actuel doit être maintenu en 
fonctions, la décision récente de l'Assemblée empêchant 



JOLRXAL DE GOUVERXEUR MORRIS. 137 

de prendre des ministres dans son sein. II dit qu'il pense 
qu'on pourrait pour une fois choisir un ministère dans l'As- 
semblée, à la condition de ne pas nommer Mirabeau et un 
ou deux antres. Là dessus, je fitiis remarquer que j'ignore 
si Tévêque d'Autun et ses amis auront la faiblesse 
d'accepter une place dans Tétat actuel si troublé des 
affaires; que rien ne peut se faire sans l'aide de l'Assem- 
biée, laquelle est incompétente, et que, le pouvoir exé- 
cutif étant détruit, il n'y a que peu de chance de voir ses 
décrets devenir effeclifs, alors même qu'on pourrait 
l'amener à en faire de sages. Il répond que Mirabeau a 
bien décrit l'Assemblée, eu la qualitiant cPâne sauvage; 
dans quinze jours on sera obligé de lui donner, à lui-même, 
l'aulorilé (ju il a refu^ée jusqu'ici. Il montre clairement par 
ses manières que c'est la son désir intime. Je lui demande 
quelle autorité? Il parle de celle d'un dictateur ou d'un 
généralissime, sans savoir quel sera le titre exact. Je lui 
répète alors qu'il devrait discipliner ses troupes, et lui 
rappelle que je lui ai autrefois demandé si elles lui obéi- 
raient. Il me répond aftirmativement, mais se détourne aus- 
sitôt pour parler à quelqu'un. Son ambition est absolument 
démesurée. L'esprit de cet homme est tellement enflé par 
le pouvoir, déjà trop grand pour ses moyens, qu'il regarde 
dans les nuages et cherche à saisir l'autorité suprême. Je 
crois que dorénavant chaque pas fait en avant accélérera sa 
chute. Je le quitte et vais au Louvre. Mme de Flahaut a des 
visiteurs; j'attends leur départ. Le marquis de Montesquiou 
était là à mon arrivée , il venait d'entrer. Il se tourne main- 
tenant de tous côtés pour respirer l'encens qui lui sera 
ollèrt pour son plan financier, communiqué aujourd'hui à 
l'Assemblée. Ce plan repose, dil-on, sur le payement de la 
dette .natioiijile par la vente des biens d'église. Je dis à 
Mme de Flahaut que, s'il en est ainsi, ce sera une sim|)le 
bulle de savon, pour les raisons depuis longtemps données à 
l'évêque d'Aulun. Le défaut radical de son projet était de 



i:58 .101 HXAL I)K (JOdV R RXJ: lU MO KHI S. 

conipler sur ce fonds. Je vais ensuite aux appartements de 
Mme (le Cliastelliix. Elle me dit que le marquis de LaFayctte 
arinlention d'imiter Washinjjlon et de se retirer du service 
de l'Klat, dès l'établissement de la Constitution. 11 peut le 
croire personnellement, mais rien n'est plus commun que 
de se troniper soi-même. Je sou|)e chez Mme de Laborde. 
Le comte de Ltixendjourg m'assure que l'opposilion laite 
dans certains districts au rappel des gardes du corps a 
empêché Texéciition d'un plan. Je ne lui demande pas 
lequel, ne désirant pas le savoir. 11 ajoute que M. de La 
Favell(î a commis une grande imprudence en lui disant à 
haute voix, alors que beaucoup j)ouvaient l'entendre, 
qu'on ne pouvait l'accuser de l'avoir empêché. De ce 
.simple fait je déduis qu'il existe contre lui beaucoup 
d'animosité latente, et que, tandis qu'il bâtît ses châteaux, 
d'aulres s'emploient à en miner les fondations. 

J9 novembre. — Ce malin, pendant que le comte d'Es- 
taing est avec moi, je reçois un mot de M. Le Couteulx. Il a 
passé trois heures hier avec Necker et le Comité de 
subsistance. Il dit que M. Necker veut Irailer avec moi pour 
du blé à six shillings, mais que je peux obtenir six shil- 
lings et six pence, et qu'il a arrangé une entrevue entre 
Necker et moi pour sept heures ce soir. 11 est obligé de 
partir; il me demande en conséquence de songer aux 
moyens d'exécution, et de passer chez lui avant de me 
rendre chez M. Necker. Après une promenade dans les 
(Champs-Elysées, je vais au Palais-Royal et je dîne avec la 
duchesse d'Orléans. De là au Louvre, pour chercher le 
billet quel'évêque devait me procurer pour l'Assemblée de 
demain. Je le reçois et vais chez M. Le Couteulx. Nous 
parlons des moyens d'observer les clauses du contrat, s'il 
en intervenait un. Il ne peut fournir ni crédit, ni argent. 
Je vois M. Necker, qui, a ce que j'apprends, attend une 
proposition ferme, et me dit que M. Le Couteulx avait 



JOIRXAI- I)K G()U\ER-\EUR AIORRIS. J39 

indiqué la quantité que je voulais livrer, le prix et les 
échéances. Je lui réponds qu'il doit y avoir unmalenlendu 
et prends congé de lui. 

20 novembre. — Je me lève de bonne heure aujourd'hui 
pour aller à l'Assemblée. J'y reste jusqu'à quatre heures. 
Séance ennuyeuse, à laquelle j'ai gagné une violente 
migraine. Mirabeau et Du Pont sont les deux orateurs en 
laveur du plan de AI. Necker, qui attirent le plus l'allen- 
tion, mais ni l'un ni l'autre, à mon avis, ne s'en tire à son 
honneur dans la manière de le discuter. Il sera probablement 
adopté et dans ce cas, je crois qu'il sera fatal aux finances 
françaises, et qu'il les désorganisera complètement |)our 
quelque temps à venir. Souper chez iMme de Staël ; je lui 
donne mon avis sur les discours de ce matin, et lui indique 
un ou deux points sur lesquels M. Du Pont était dans l'er- 
reur. Cela lui déplaît, car il défendait le plan de son père, 
plan qu'elle déclare nécessaire. 

24 novembre. — Dîné aujourd'hui avec le prince de 
Broglie. Le comte de Ségur est avec nousj la société est 
agréable. L'évêque est du nombre. Après le dîner, je lui 
dis quelques mots des objections que beaucoup font aux 
adversaires du plan de \ecker, parce qu'ils n'en présentent 
pas de meilleur. Je vais ensuite chez M. Necker. Le maire 
et le Comité de subsistance attendent pour lui parler. Je 
lui fais passer mon nom et il vient jusqu'à l'antichambre. 
Je lui dis que je ne peux pas entreprendre de lui fournir 
du blé, car il me faudrait demander un prix extravagant 
ou risquer une perte ; la première alternative ne me plaît 
point et je ne veux pas m'exposer à la seconde; si, pour en 
avoir, il a un autre plan où je puisse être utile, je suis à ses 
ordres. Il est un peu désappointé de cette nouvelle. Je le 
quitte j)our présenter mes respects à Mme Necker, puis je 
me rends au Louvre. Les insurgés du lirabant semblent bien 



IVO J()LR.\AL DE GOIVERXELK MORRIS. 

en voie do réussir. Les impériaux ne possèdent que Bruxelles 
et s'y trouvent assièges. Mme de F'Iahaut, comme il convient 
à une (idcie alliée de l'empereur, étouffe toute révolte de ma 
part. Peu après arrive le comte de Tliiard qui nous rend 
compte de ce qui s'est passé en Bretagne. 11 est arrivé entre 
autres choses que les municipalités se sont querellées au 
sujet des subsistances, et que l'on a dû avoir recours à la 
force des deux côtés. En conséquence, chaque parti ordonna 
à un régiment de marcher contre l'autre, car il se trouvait 
que chacun avait un régiment caserne sur son territoire. 
Heureusement un con)proniis intervint; ce sont là les 
prémices d'une nouvelle constitution qui crée des armées 
et des municipalités. Il y aura beaucoup d'incidents du 
même genre, c;ir, quand les hommes sont décidés à regar- 
der comme de vulgaires préjugés tous les principes que 
l'expérience a établis jusqu'ici pour le gouvernement, il 
faut s'attendre à des contradictions sans nombre. Je soupe 
ici, et lais le thé de Aime de Laborde. Mme de Flaliaut se 
plaint de ne pas avoir un beau sucrier pour son service à 
thé. C'est une entrée en matière pour raconter (elle qui se 
prétend très avare) qu'elle n'a pas voulu en accepter un de 
moi comme cadeau, tandis que Mme de Laborde, qui se 
prétend désintéressée, a accepté une belle tasse avec sou- 
coupe. De fait ce cadeau n'a été fait que sur l'insistance 
de iMnie de Flahaut. Je prétends que cette histoire n'est 
qu'une pure malice, et avec mon crayon j'écris les lignes 
suivantes : 

« Clara, vous vous vantez de votre avarice; vous vous 
vantez aussi de la bonté de votre nature; je ne sais à 
laquelle de ces qualités vous attachez le plus de prix, mais 
je sais bien celle des deux qui est la plus grande. 

« Vous refusez les cadeaux que l'on vous fait, mais 
vous les faites accepter par votre amie; vous l'injuriez pour 
ce qu'elle prend, et moi, pour ce que vous ne prenez 
pas. 5» 



JOURNAL DE GOUVERNEUR MORRIS. 141 

Belle journée, claire mais froide. Il a gelé toute la jour- 
née à l'ombre. 



26 novembre. — Je vais voir Aime de Bréhan et M. de 
Moustier, de retour d'Amérique. Mon entretien avec elle 
est assez long, car je demande continuellement des nou- 
velles de ma patrie, et elle désire connaître l'état de la 
sienne, sentiments naturels des deux côtés, bien que for- 
cément fort dissemblables. M. de Moustier a beaucoup à 
dire sur la dette américaine, et me donne raison de croire 
qu'elle ne pourra donner lieu à aucun arrangement. Je vais 
voir le maréchal de Ségur qui est atteint de la goutte. Nous 
parlons de la réduclion proposée des pensions. Je désap- 
prouve la mesure, et cette désapprobation, sincère de ma 
part, correspond exactement aux idées du maréchal, qui 
est l'un des plus gros pensionnés. Je revois de Moustier 
ce soir chez M. de La Caze. Il est maintenant enchanté de 
l'Amérique, et croit à ses bonnes dispositions et à ses res- 
sources ; il a été chargé de demander que la Cour n'entre- 
prenne aucun pourparler au sujet de la dette, que le 
payement des acomptes soit encore reculé de trois ans, et 
alors Tintérét, commençant l'année prochaine, sera assuré 
de façon régulière. Je lui dis que je trouve \m grave incon- 
vénient au plan de M. Necker d'emprunter sur celte dette 
en Hollande : les Hollandais ne prêteront probablement 
rien, sans avoir obtenu une autorisation leur donnant 
droit de recours contre les Etats-Unis, car autrement le 
gouvernement américain pourrait payer le total à la France, 
et refuser de rien verser aux particuliers hollandais. Il dit 
qu'il en a déjà entretenu le comte de Montmorin et quelques 
membres des Etats généraux; il en parlera aussi à M. Necker 
dès que celui-ci le désirera. Cela va certainement déranger 
notre premier plan, et nous obliger soit à le changer, soit à 
l'abandonner. Après un long entretien avec lui, je me retire, 
sur les protestations d'amitié de la marquise et les siennes. 



ir»2 JOUH.VAl- Dli tJOUVKKMaK MOKRIS. 

27 novembre. — Je vois M. Laurent Le Couleulx et lui 
e\|)ose le plan (|ui a éié élaboré, d'offrir pour Li delte due 
à la l'rance une somme de renie française produisant le 
même intérêt. Il en est si enchanté qu'il s'offre comme 
inlermédiairo' , à la condition d'avoir des garanties suffi- 
santes en Hollande. C'est beaucoup d'obligeance de sa 
part. \ous convenons de nous revoir ce soir chez Canteleu, 
et je vais chez l/au Staphorst, Je lui expose l'objection 
faite par de Aloustier au.\ négociations que \L Xecker a 
engagées en Hollande. Il me dit (pie La l'ayelte lui a pro- 
posé d'agir comme espion pour découvrir les intrigues du 
p.irli arislocratique, ce qui, d'après La Fayette, pourrait 
éviter une guerre civile. .\ous conseillons à l an Slaphorst 
de décliner celle honorable mission. Parker ajoute qu'il 
faut la décliner de vive voix, pour ne pas laisser de trace 
écrite delà négociation. Je les laisse ensemble et rentre 
m'habiller. Le comte de Luxembourg vient me donner une 
foule de nouvelles que j'oublie au fur et à mesure. Il a 
aussi un monde de projets, mais je lui donne sur tous mon 
opinion d'ensemble , à savoir que lui et ses amis feraient 
mieux de s'entendre pour influencer les prochaines élec- 
tions. Je vois Canteleu cet après-nndi ; il semble croire 
que l'information de de Aloustier est fatale à notre projet. 
Nous parlons longtemps inutilement; j'exprime enfin à 
Canteleu mon désir de le voir s'informer de l'impression 
produite par de Moustier, et lui promets de parler à 
AL Xecker a ce sujet. 

Je dîue au Louvre avec Mme de Flahaul. L'évèque et 
son ami intime, le duc de lîiron, sont du parti, L'évèque 
me demande mon opinion sur la dette américaine. Je lui 
réponds (ju'elle est bonne, car c'est une delte qui doit 
être payée. Le duc de Biron ajoute qu'il pense qu'elle le 
sera et je partage sou avis. Je dis que l'on doit proposer à 
AL Xecker de la liquider au moyen A'effets français pro- 
duisant un intérêt équivalent. 11 croit que celle offre devrait 



JOURXAL Dl'] GOU\ KK.VICLR MORKIS. 1V3 

être acceptée. Je rends visite au comte de Montmorin 
après le dîner; je lui parle du projet de payer la dette avec 
des eJ'fetH, mais il veut de l'argent. 11 dit que l'on ne doute 
pas d'être payé par les Etats-Unis, mais c'est de l'argent 
que l'on veut en ce moment. 

28 novembre. — Le comte de Luxembourg vient et me 
retient longtemps pour rien. Il me dit cependant que le 
parti des nobles s'est décidé à se tenir tranquille. C'est le 
seul parti sage. Un mot de Mme Necker m'invite à dîner 
chez elle; je suppose que c'est pour m'entrelenir d'une 
livraison de blé que je me suis engagé à faire. Je vais chez 
M. Necker, et l'on m'introduit dans son cabinet. Il engage 
une conversation sur la Constitution. Je déclare qu'à mon 
avis celle à laquelle on travaille actuellement ne vaut rien, 
et je donne mes raisons. Il me pose sur la Constitution 
américaine certaines questions auxquelles je réponds. Je 
l'interroge pour le blé, et lui explique comment j'aurais 
exécuté mon contrat, si j'avais cru un tel contrat prudent. 
Je lui dis que je serai en perle par celui que j'ai signé pour la 
farine, mais que néanmoins je l'exécuterai. Je lui demande 
où il en est de son emprunt en Hollande. Il répond qu'on 
lui a fait des propositions. Je lui dis que je lui en ferai d'au- 
tres (|ui lui agréeront peut-être, puis je passe au salon, 
pour lui permettre de lire un long écrit qu'on vient de lui 
remettre. Mme de Staël entre et me reproche de la délais- 
ser; je m'excuse et promets de souper chez elle mercredi 
prochain. Beaucoup de conversation à bâtons rompus. Je 
dîne et, à la fin du repas, dis à M. Necker qu'une personne 
de Londres m'a donné sur la dette des informations me 
mettant à même, avec ce que je sais déjà, de lui faire une 
olfre avantageuse quand il aura fini avec les autres. Il 
répond que nous en reparlerons dans son cabinet avant de 
partir. Nous nous y rendons, et je lui ofl're alors un capi- 
tal de rentes perpétuelles françaises produisant l'intérêt des 



14* JOLUXAL DK (iOUVEIlXElU AIORRIS. 

1,000,01)0 francs actuellement à la charge des Etats-Unis. 
Il considère la proposition comme bonne, mais fait remar- 
quer qu'il lui faut la moitié en argent. Je réplique que c'est 
trop; il dit que la diminution d.e l'intérêt est trop grande, 
et que cela expose la transaction à de sévères critiques. Il 
semble penser que le rapport de deMoustier n'est pas d'un 
poids suffisant pour l'empêcher de poursuivre son plan en 
Hollande. \ous nous quittons finalement sur sa déclaration 
qu'il faut attendre, 

\" décembre. — Je prépare aujourd'hui pour M. \ecker, 
au sujet de la dette, une note que je ne pense pas qu'il 
puisse refuser. Je dîne avec M. Boutin; la société est 
nombreuse, et le diner excellent — très recherché. Je 
m'entretiens longuement avec le comte de Moustier. Il 
prépare une lettre sur la dette américaine et m'en fait voir 
les grandes lignes. Je lui explique mon plan, mais sans 
détails, et il l'approuve parce qu'il va contre les vues de 
M. Duer et de ses associés, Clavière et Brissot de VVarville. 
J'apprends que M. Short est très content que je me sois 
déterminé à proposer un plan, et qu'il viendra demain chez 
moi. Le marquis de La Fayette a parlé à Neckcr, et ce 
dernier a promis de ne conclure aucun engagement avant 
d'en avoir référé à AI. Short. J'arrive très en retard au 
Louvre. Je communique à l'évèquemon plan pour la dette, 
lui disant que je le lui montrerai, car si AI. Xecker le refuse, 
il pourra probablement être soumis à l'Assemblée. Jeudi 
soir nous devons nous rencontrer chez Aime de Flaliaut, pour 
discuter le discours qu'il doit prononcer vendredi matin. 

2 décembre. — AI. Short vient ce matin et je lui montre 
la proposition que j'ai l'intention de faire à M. Xecker. 
Il en est enchanté. Je lui dis que, s'il l'approuve, je voudrais 
qu'il entreprît de la recommander aux Etats-Unis, car il 
doit voir qu'elle est tout à l'avantage de la France. Il ré- 



JOURX'AL DE (ÎOLVERXELR AIORRIS. 145 

poad que sa rccorumaudalioa ne peut avoir que peu de 
poids, comme je dois le savoir, mais que, s'il est néces- 
saire, il poussera à son acceptation ici. Il me conseille 
vivement de faire ma proposition immédiatement. Je lui 
dis mon intention de la soumettre à La Fayette, et pour 
ceia de dîner avec lui. Il m'approuve. Il me descend chez 
La Fayette qui revient de l'Hôtel de Ville plus tôt que 
d'habitude et qui n'a que peu de monde. Je lui soumets 
mon plan qui lui plaît également. J'ajoute quelques mots 
sur le plan de l'évêque d'Autun, Il m'informe que l'évêque 
doit venir chez lui vendredi soir, et pense qu'il faut garder 
N'ecker à cause de son nom. 

3 décembre. — Je m'entretiens longuement aujourd'hui 
avec diverses personnes au sujet de spéculations qu'elles 
se proposent de faire sur la dette. Je dîne au Palais-Royal, 
chez un restaurateur. Le docteur Senf me dit que les affaires 
du Brabant vont bien, que les autres provinces impériales 
se joindront bientôt à lui, (|u'une déclaration d'indépen- 
dance en sera la conséquence immédiate, et qu'un traité 
avec l'xAngleterre et la Prusse suivra bientôt. Je le crois 
parce que c'est probable. Je conduis .Mme de Flahaut à la 
Comédie-Française et retourne au Louvre. L'évêque vient, 
comme il était convenu. 11 me demande si, à mon avis, 
il doit, ou non, parler demain à l'Assemblée, et m'expose 
eu substance ce qu'il se propose de dire. Je fais certaines 
observations sur les principaux points de son discours. 
Je lui conseille de parler, mais de se restreindre autant que 
possible aux objections, tout en exposant à l'Assemblée ses 
raisons pour ne pas proposer de plan. Je l'invite à se 
montrer conciliant pour la Caisse d'escompte ; à blâmer 
les administrateurs pour avoir prêté au gouvernement une 
somme supérieure à leur capital, mais à les excuser en 
même temps, comme citoyens, pour leur patriotisme; à 
regarder ce qui leur est dû en plus du premier prêt de 

10 



1V6 JOl'RXAL DE GOUVKRXEIR MORRIS. 

70 millions de francs comme une dctle sacrée, devant passer 
avant toutes autres; à critiquer très légèrement le plan de 
M. Necker, s'il doit échouer, mais avec une ;{rande sévé- 
rité dans le cas contraire ; à ne pas épargner les pré- 
dictions sur les déplorables effets du papier-monnaie, sur 
Vagiotage qui en résultera, et rabaissement final du niveau 
moral, et, enfin, sur le danger que devra courir le public 
et l'avantage que tirerait plus tard un ministre jugeant à 
propos de spéculer sur le papier ou sur les fonds. Ces 
observations conviennent à son caractère d'ecclésiastique 
et d'homme d'État; elles seront d'aulant plus à-propos que 
ses ennemis l'accusent de sinistres desseins dans cet ordre 
d'idées. Il s'en va pour réfléchir, dit-il, s'il parlera ou non. 
Je lui rappelle qu'en entrant au ministère il aura besoin 
de la Caisse d'escompte, et lui dis en même temps d'éloi- 
gner de l'esprit de La Fayette l'idée qu'il est en rapporis 
avec le duc d'Orléans. 

Adécemhre. — Je vais chez M. de Montmorin et j'y ren- 
contre, comme c'était convenu, le comte de Moustier et 
Mme de llréhan. Je lui montre la proposition que j'ai 
préparée pour M. Necker. Il ne paraît pas l'approuver 
complètement. Je crois plutôt qu'il ménage son approba- 
tion, parce qu'il croit qu'elle a toutes les chances de 
réussir, mais je puis me tromper. A mon départ, le comte 
de Montmorin me demande pourquoi je me retire si tôt. 
Je lui dis que je vais chez M. \ecker, etc. ; que, s'il le veut 
bien, je lui communiquerai ma proposition, non comme 
ministre, mais comme ami. Il me demande de la voir, 
l'examine avec attention, désire des explications, et finale- 
ment l'approuve et offre d'en parler à M. Xecker. Je le 
prie de n'en rien faire, de peur que M. Xecker ne croie 
que je lui ai manqué d'égards. Je vais chez M. Necker, il 
est parti au conseil. Je m'entretiens avec Mme Necker de 
façon à lui plaire, et elle m'invite à dîner demain. Je dis que 



JOL'R.VAL DE GOUVEUMCLR MORRIS. l V7 

je suis déjà enfjagé, mais elle réplique que je viendrai après 
le diner, puisque je désire voir M. Necker. Elle répèle que 
je ferais mieux de venir dîner. J'irai si c'est possible. Je 
vais ù l'Opéra. A un certain moment, le comte de Luxem- 
bourg vient dans la loge ; il a à me parler de politique. Je 
ramène Mme de Flahaut chez elle. Le comte de Luxem- 
bourg vient et lui parle en particulier; le but de la conver- 
sation est d'offrir à l'évêque l'aide de la faction aristocra- 
tique. Je doute beaucoup qu'il soit autorisé à accepter 
celle offre. Je les laisse ensemble et vais chez Aime de 
Staël. On y fait de la musique. Elle chante et fait tout ce 
qu'il faut pour produire une impression sur le cœur du 
comte de Ségur. Son amant, de Narbonne, est revenu. 
Ségur m'assure de sa fidélité à sa femme. Je m'associe 
pleinement à l'éloge qu'il en fait, et lui dis qu'en vérité 
je l'aime autant pour ses enfants que pour elle-même, et 
qu'elle est certainement une femme très aimable. Après le 
dîner, de \arbonne nous dit qu'il est autorisé par la 
Franche-Comté à accuser publiquement le Comité des re- 
cherches. Ce comité ressemble beaucoup à ce qu'on appe- 
lait dans l'Etat de New-York le comité Tory, dont Duer 
était un membre en vue, c'est-à-dire un comité chargé de 
découvrir et de déjouer toutes les conspirations. Voilà 
comment, dans les circonstances semblables, les hommes 
adoptent toujours une ligne de conduite correspondante. 
Je me suis entretenu avant le souper avec le comle de 
Ségur qui désapprouve le discours de l'évêque; il n'est du 
reste pas le seul. On blâme particulièrement ce que je lui 
avais conseillé de changer. Il y a chez lui quelque chose 
d'un auteur. Mais un tendre attachement à ses productions 
littéraires ne convient nullement à un ministre; sacrifier 
de grands objets pour des petits, c'est le contraire d'une 
saine morale. Je quitte iMme de Staël de bonne heure. Je 
descends chez lui M. de Bonnet qui me dit que je dois rem- 
placer M. Jefferson. Je réponds que si l'on m'offre la place, 



1V8 JOLR.YAL DE GOU\ EHiVE LU MORUIS. 

il me sera difficile de ne pas accepter, mais que je désire 
que l'on ne me rotTre pas. 

5 décembre. — Ce matin AI. Parker passe chez moi me 
dire que Necker traitera aux conditions que je dois lui 
soumettre. Il ajoute qu'il est convaincu, d'après sa con- 
versation avecTernant, qu'on n'aurait pas permis à Necker 
de traiter pour la dette au-dessous du pair, et que, par 
suite, aucun arrangement n'aurait pu se faire qu'à titre 
privé. Je vais dîner chez Aime Necker. Aime de Staël vient 
et, à l'instigation do son mari, m'invite à dîner mercredi 
prochain. A dîner, nous traitons assez librement des sujets 
politiques, et à propos d'une remarque que je fais, Necker 
s'écrie en anglais : « Nation ridicule I 5> Il ignore que mon 
domestique comprend l'anglais. Après le dîner, je lui de- 
mande en aparté s'il a examiné ma proposition. Il me dit 
qu'un certain colonel Ternant a un plan. Je réplique que 
celui que je propose maintenant est le même, que ma 
dernière proposition comprenait le maximum consenti par 
les maisons d'ici, et que par suite ce que j'offre main- 
tenant se passe de leur concours. Il demande si nous 
sommes prêts à livrer les eJJ'ets français ; je réponds néga- 
tivement. Il me dit alors qu'il ne peut écouler des proposi- 
tions ne lui donnant aucune solide garantie. Je lui réplique 
qu'aucune maison en Europe ne pourrait garantir une si 
grosse somme, qu'une telle garantie serait contraire au bon 
sens, mais qu'il ne courra aucun risque, car il ne se dessai- 
sira des effets que contre payement. Il objecte que même 
alors il n'aura aucune certitude quant au payement, et veut 
savoir comment je ferai l'opération. Je lui explique que 
c'est grâce à nos relations en Amérique et en Hollande, 
(pie nous pouvons faire de meilleures affaires que lui, et 
j)ar conséquent nous pouvons lui faire de meilleures con- 
ditions que les aulres. H insiste pour que la proposition 
présente de solides garanties avant de l'examiner; je lui 



JOLRXAL DE GOUVERXEUR MORRIS. 149 

dis que ce n'est pas jusle, car il y a deux points à exami- 
ner : d'abord, si l'offre est aianlageuse, et ensuite si les 
garanties sont suffisantes; si l'offre n'est pas avantageuse, 
il devient inutile de parler de garantie, mais si elle est ac- 
ceptable, ce sera alors le moment de savoir quelle sorte de 
responsabilité sera suffisante. En attendant, je me rendrais 
ridicule en demandant des garanties pour exécuter un 
contrat qui n'est pas fait. A ceci il réplique que, si j'obtiens 
sa promesse, je m'en servirai comme de base pour mes 
négociations et que j'irai frapper à la porte de différentes 
personnes. Ce n'est pas une comparaison très délicate. Je 
réponds d'un ton de mécontentement auquel se mêle 
peut-être un peu d'orgueil, que je ne frapperai qu'aux 
portes qui nie sont déjà ouvertes. Nous parlons haut; il le 
fait exprès, et à ce moment Mme de Staël dans l'intention, 
qui part d'un bon cœur, d'éviter tout froissement, me 
demande d'envoyer son père s'asseoir à ses côtés. Je lui 
dis en souriant que c'est une tâche dangereuse que de 
renvoyer AI. Xecker, et que ceux qui l'ont essayé une 
fois ont eu grandement raison de s'en repentir. Cette 
dernière remarque ramène la bonne humeur, et il semble 
prêt à continuer sa conversation avec moi, mais je ne 
m'occupe plus de lui et après avoir bavardé à droite et à 
gauche, je me retire. Je vais chez Parker lui raconter ce 
qui s'est passé, ce dont il est naturellement tout désap- 
pointé. Nous examinons ce qui nous reste à faire, et, après 
une sérieuse discussion, nous décidons de laisser passer 
la nuit, et de lui donner le temps de se calmer. 

6 décembre. — Ce matin AI. Parker vient medireque le 
colonel Ternant prélendqiie Necker sera forcé d'accepter 
la proposition. Il me verra aujourd'hui au dîner chez le 
comte de Montmorin. Je vais chez Mme de Flahaut. Nous 
parlons affaires; l'évêque regrette beaucoup ne pas avoir 
suivi mon avis. Hier soir, elle a blâmé sévèrement ceux 



150 JOl :R\AL I)K GOl VERXELR MORRIS. 

qui Tavaicnl conseillé, et cela en présence de AI. de Suzeval, 
l'un des principaux d'entre eux. Il reconnut qu'il avait eu 
tort et avoua sa faiblesse. Le comte de Luxembourg, qui 
aurait dû être présent au dîner, envoie une excuse, et il est 
alors convenu que je resterai dîner pour m'entrelenir avec 
l'évêque sur le plan financier de Laborde. L'évèque arrive 
et me raconte ce qui s'est passé à ce sujet, La conduite de 
M. Laborde a été, à ce qu'il paraît, basse et perfide. Le 
plan est de Pancliaul. L'évêque l'avait transmis à Laborde 
pour examiner s'il était pratiqueaupointde vue pécuniaire, 
on déclarant qu'il désirait par ce moyen obtenir des res- 
sources pour la famille de Pancbaut, qui est indigente. A 
la suite de nombreuses conférences, Laborde déclara qu'il 
serait impossible d'obtenir les deux cents millions néces- 
saires. L'évèque fit en conséquence les déclarations con- 
tenues dans son discours, et le lendemain M. Laborde se 
présenta avec son plan qui nécessite 300 millions, et 
critique ce qu'avait dit son ami. Le plan ressemble beau- 
coup à ce que j'avais imaginé, et Mme de Flaliaut, à qui j'ai 
exposé ce malin les grandes lignes de mon projet s'est 
étonnée de la ressemblance ou plutôt de l'identité. J'exa- 
mine des notes, etc., que l'évèque va ajouter à sou discours 
actuellement sous presse. Je lui soumets ensuite mon plan 
pour la dette américaine. Mais je lui demande d'abord si 
une caisse d'escompte sera établie, et si la dette américaine 
doit former une partie de son capital. Il me dit qu'il pense que 
oui dans les deux cas. Je réponds que je le souhaite, puis 
je lui raconte ma conversation avec M. Necker, eu faisant 
voir la folie de demander à un particulier une garantie de 
quaranleinillions.il partage entièrement mon avis, et je 
j)ense que lot ou tard M. \ecker aura raison de regretter 
d'avoir traité mon offre avec autant de mépris. Aussitôt 
après le dîner, je me rends chez M. de Montmorin. Il 
s'entrelienlavec un monsieur qui le relient jusqu'au moment 
ou il est obligé d'aller à son bureau. Je vais m'asseoir quel- 



JOURNAL DE GOLVERXELR MORRIS. 151 

que temps près de Mme de Corny, et je lui explique la 
nature de mon traité pour la farine, car je découvre que 
l'on a parlé à de Corny d'un traité fait par moi avec la ville, 
et qui n'existe pas. Il aurait pu supposer que je n'agissais 
pas loyalement avec lui. Je vais de là chez Mme Dumolley. 
L'oii parle de la politique avec une chaleur inconcevable 
chez (les gens si polis. De là au Louvre où je resl<; jusqu'à 
près de minuit. La société est nombreuse. Je raconte à 
î'évéque ce qui s'est passé avec Canteleu, et il me sait gré 
de le lui dire. 

8 décembre. — Aujourd'hui, tandis que je rends visite à 
AI. de Montmorin, qui essaye de découvrir les raisons de 
AI. Aecker contre ma proposition, AI. de Aloustier arrive. 
Il dit qu'il lient de remettre au concierge une lettre sur la 
dette américaine, et que toutes négociations à ce sujet 
doivent être suspendues. Je crois qu'il a tenté de jeter de 
l'eau froide sur mon plan. Je fais part de mes soupçons au 
colonel Ternant, qui me dit qu'il y serait également opposé 
en toute autre circonstance, mais que la détresse de la 
France forme actuellement une raison suffisante pour 
l'adopler. 

9 décembre. — Alercredi, à trois heures, je dîne avec 
Aime de Staël. Après dîner, AI. de Clermont-Tonnerre 
nous lit un discours qu'il a l'intention de prononcer à 
l'Assemblée. Il est très éloquent et très admiré. Je fais 
cependant une ou deux observations sur les raisonnements, 
et l'assistance cesse de partager son avis. 11 s'en va mor- 
tifié, et je crois que nous nous en sommes fait un ennemi. 
Nous verrons. Je vais au Carrousel et j'y reste jusqu'à 
minuit. La société est nombreuse et je passe mon temps à 
lire. Le comte de Luxembourg me dit que certains indi- 
vidus méditent le massacre du roi, de la reine et des 
nobles. Je réponds que je n'en crois rien. 



l.-)2 JOIRVAL ])K (JOl \ KHXEL'R MORHIS. 

12 décembre. — Je dine aujourd'hui avec la duchesse 
d'Orléans au Palais-Royal. Ensuite je conduis Mme de 
Flahaut à l'Opéra, voir Didon et la Chercheuse d'esprit^ un 
ballet. Ce n'est rien moins qu'un amusement raisonnable. 
Le principal clerc de M. Aecker, qui élail l'autre jour chez 
M. de Montmorin, a assuré ce dernier qu'il regardait ma 
proposition pour la dette comme acceptable par le ministre. 
Société peu nombreuse au Louvre; nous soupons et je les 
laisse occupés à jouer. L'évéque d'Autun dit que le comité 
s'est occupé toute la soirée à rechercher avec M. Xecker 
la manière d'émettre 130 millions de papier avec le moins 
possible d'inconvénients. Les affaires sont dans une situa- 
lion vraiment triste, et je ne crois pas qu'elles s'améliorent 
bientôt. 

\^ décembre . — Aujourd'hui, après le dîner, je vais au 
Louvre et je trouve mon aimable amie tout en larmes. Elle 
a été voir sa religieuse, qui est atteinte d'une affection 
scorbutique et qui souffre de la négligence de ses compa- 
gnes. Elle se reproche de ne pas être allée la voir pendant 
plusieurs jours, ce qui lait qu'elle ignorait son état. Elle a 
donné des ordres pour qu'on la traitât mieux. Je lui donne 
toutes les consolations en mon pouvoir; elles consistent 
surtout en sympathie, qui est très sincère. Je la conduis 
ensuite à l'Opéra et je l'y laisse. 

\ A; décembre. — Nous sommes très nombreux aujour- 
d'hui au déjeuner chez Mme de Chastellux, et l'abbé Delille 
nous lit, ou plutôt nous répète quelques-uns de ses vers 
qui sont beaux et bien débités. Je vais au Louvre, L'évé- 
que s'y trouve, et me fait part d'un plan pour émettre des 
hillels d'Etat productifs d'intérêt. Je lui démontre la folie 
d'une pareille mesure. Il dit que c'est un plan de Montes- 
quiou. Je réplique que, aucun des plans qui ait chance 
d'être adopté n'étant bon, on peut aussi bien prendre celui 



JOLRXAL DE GOLVERXEl R MORRIS. 153 

de Xecker; car autrement ses amis sont fondés à dire que 
le mal vient de ce que l'on n'a pas adopté ses vues; que, 
de plus, si l'on émet du papier-monnaie, celui de la caisse 
est tout aussi bon qu'un autre. Il objecte que la France peut 
être ruinée par une mauvaise mesure. Je lui réponds que 
c'est impossible et qu'il peut se tranquilliser à ce sujet; 
dès que l'on aura recours aux impôts, le crédit sera rétabli 
et une fois le crédit rétabli, ilseralacilede mettre de l'ordre 
dans les affaires de la Caisse. Je vais au Palais-Royal, 
sans avoir pu quitter Mme deFlahaut avant quatre heures. 
J'arrive au milieu du dîner, à la fin duquel Tabbé Dclille 
nous récite encore des vers. Je vais au club et de là chez 
le comte de Mouslier, Je reste quelque temps avec lui et 
Mme de Bréhan, et nous nous rendons ensemble chez 
Mme de Puisignieux, où je passe la soirée. Je parle surtout 
avec de Mouslier. Je découvre que, malgré leurs professions 
publiques sur les affaires d'Amérique, de Moustier et 
Mme de Bréhan détestent cordialement tous les deux le 
pays et ses habitants. La société de New- York, m o- disent-ils, 
n'est pas sociable, les productions d'Amérique ne sont pas 
bonnes, le climat est très humide, les vins sont abomi- 
nables, les gens sont excessivement indolents. 

15 décembre. — L'opéra de ce soir est une nouvelle 
pièce, qui est très bonne. J'emmène Mme de Flahaut en 
jouir avec moi. Cette pièce contient aussi peu que pos- 
sible des défauts inévitables d'un opéra, mais les vices 
radicaux s'y retrouvent; les décors sont splendides. Après 
l'opéra, Gardel, puis Vestris, exhibent leur génie muscu- 
laire. Ce dernier semble presque marcher dans l'air. C'est 
un prodige de mécanisme humain. Je ramène de l'opéra 
M. Robert (le peintre) et sa femme, puis je vais au Louvre. 
M. de Saint-Priest s'y trouve. Nous devons souper à trois. 
Arrive le vicomte de Saint-Priest, un fal, et, ce qui est pire, 
un vieux fat. Conversation leriie. 



15V JOmXAL DE (ÎOl \ KKXKIR MORRIS. 

10 décembre. — J'apprends aujourd'hui qu'au dire de 
M. de Monlniorin, M. Neckcr est prêt à accepter ma com- 
binaison dès qu'une maison solide d'Europe en fera l'offre; 
que le plan proposé par moi convient exactement (toujours 
d'après M. de Monlniorin) au gouvernement, et que ce 
sera parfait s'il convient aussi bien aux Elats-Unis. Chez 
Mme de Laborde, on me présente à Mme d'Houdetot, qui 
est la protectrice de Crèvocœur, celle à laquelle les acadé- 
miciens font une cour suivie, la seule femme aimée de 
Rousseau tout en ayant en même temps un autre amant 
heureux, mais c'est, je crois, une des plus laides femmes 
que j'aie jamais vues, môme si elle ne louchait pas, ce 
qu'elle fait de la pire façon. 

Mme de Flahaut me dit ce soir que Montesquiou propo- 
sera demain un j)l;m financier, consistant en l'émission 
d'une large somme de hillelH d'État \iYO[\uc\\h d'intérêt; 
mais si le rapport du comité, dont Canteleu est chargé, 
est adopté par acclamation, Montesquiou ne parlera pas. Lui 
et l'évêque étaient ce soir avec Mme de Flahaut, et ils ont 
discuté l'affaire ensemble. Elle me demande mon avis. Je 
lui dis que je n'y vois rien de bon, et j'en donne une ou 
deux raisons. J'ajoute que plus leur plan est raisonnable, 
moins ils le sont de le proposer. Mais la caractéristique de 
ce pays est la précipitation, sans parler de l'ambition déme- 
surée qui dépasse son but. Le marquis de Montesquiou 
arrive. 11 m'expose le plan financier sur lequel le comité 
a fait son rapport, et celui que lui-même veut proposera 
la place. Le premier est compliqué et il semblerait qu'en 
embrouillant la question, les fermiers ont fini par se (aire 
une conviction. Le second est simple, mais on peut y 
faire une petite objection que l'auteur n'a pas prévue; je 
la lui fais et il cherche à y remédier; il tient en effet à son 
plan, ce qui est naturel, mais son adoption ne pourrait que 
lui faire tort, à lui aulant qu'au pays, le papier-monnaie 
devant forcément se déprécier. Il me demande si je pense 



JOURNAL DE GOIVERXEUR MORRIS. 155 

que le papier proposé par le comité garde sa valeur. Je 
lui dis que non, mais qu'il ferait mieux de laisser le plan 
de ses adversaires amener le mal. Il semble convaincu 
malgré lui ; je suppose donc, comme le héros (THudibraSy 
qu'il conservera sou opinion. 

19 décembre. — L'éiêque revient de l'Assemblée et dit 
qu'on a adopté au milieu du désordre le plan du Comité 
basé sur le plan de AI. Necker. Il en paraît très mécon- 
tent. 

20 décembre. — Chez Mme de Ségur, ce matin, son 
frère, M. d'.^guesseau, m'a demandé mon avis sur le nou- 
veau plan financier. Je le lui donne très franchement, 
mais j'apprends ce soir, par Mme de Chaslellux, qu'il a 
produit une impression fâcheuse sur son esprit. M. de 
Alontmorin me dit que ma proposition plaît à M. Neckeret 
qu'il veut bien traiter avec moi, pourvu que je puisse 
montrer une autorisation de personnes ayant assez de 
biens-fonds en Europe, pour créer une responsabilité régu- 
lière. Je lui communique ce qui s'est passé avec M. Necker, 
et autant que j'en puis juger par cette conversation, le 
comte au moins (et probablement M. Necker) désire con- 
clure cette affaire. 11 me demande s'il peut en parler à 
M. Necker. Je lui réponds affirmativement, disant que je 
prendrai la première occasion de me rendre au café que 
fréquente M. Necker, pour l'en entretenir, s'il le désire. 

24 décembre. — L'Assemblée a voté aujourd'hui une 
résolution dont la conséquence nécessaire est de donner 
aux protestants accès aux fonctions publiques. L'évêque 
en est enchanté, mais n'a rien dit pour la défendre. Je lui 
conseille d'attirer l'attention sur sa conduite dans quelques 
journaux, parce que, l'ordre du clergé étant déjà mal vu, il 
est nécessaire de s'assurer ceux qui sont contre cet ordre. 



156 JOIRVAL 1)K (ÎOl V ER\ K l K MORRIS- 

25 décembre. — M. de Alouslier me dit aujourd'hui 
qu'on a procédé hier soir à quelques arrestations par suite 
d'un complot ourdi pour l'assassinat de M. de La Fayette, 
de M. Bailly, de M. Necker, et pour l'enlèvement du roi 
en IMcardie. Je ne crois j)as un mot du complot. 11 servira 
toutefois cerlains projets de ceux qui l'ont inventé. De 
Mousiier me dit encore que Xecker est prêta accepter mon 
offre, et vante beaucoup ses propres services dans l'affaire, 
services que je sais estimer à leur jusle valeur, La conver- 
sation de celle nuit de Noël chez Mme de Chastellux est 
raisonnable, mais non marquante. La comtesse de Ségur 
rapporte que M. Dufresne, la main droite de M. Necker, 
proclame que son chef n'est pas à la hauteur de sa situation. 
La duchesse arrive ainsi que M. Short. Je lui raconte 
combien de Moustier est pressé de montrer son utilité à 
l'Amérique, et que cerlainement si le plan réussit, ce sera 
grâce à lui, à Parker et à moi. Je vais souper chez Mme de 
Guiberl. Après souper, la conversation tombe sur le Dau- 
phin, père de Louis XVI, et sur le duc de Choiseul, ce qui 
nous amène à parler de poisons. AL de Laborde mentionne 
une sorte de poison bien extraordinaire, qui serait très 
connue et détaillée dans les dictionnaires de médecine. 
Elle consiste à engraisser un porc avec des portions d'ar- 
senic puis à en distiller la chair, ce qui donne une eau em- 
poisonnée, d'effet lent mais sur. Il en appelle au comie de 
ThianI de la vérité de ce fait extraordinaire. Une dame à la 
cour demanda un verre d'eau. On l'apporta et elle le but. 
Tout aussitôt elle fondit en larmes, se déclarant empoi- 
sonnée, et dit au roi : « C'est ce misérable •■> (indiquant 
quelqu'un de sa suite) « qui a fait cela ;' . Le roi la railla à 
ce sujet, mais elle s'en alla profondément inquiète et mou- 
rut dans la huitaine. Dans l'intervalle, la personne qu'elle 
avait désignée demanda la permission d'aller s'occuper 
de ses affaires en Savoie; elle partit et l'on n'en enten- 
dit plus jamais parler. — \ous abordons ensuite le 



JOLRXAL DE GOUVERXEUK MORRIS. 157 

sujet des finances, et M. de Guibert, qui aime le son de sa 
propre voix, parle longuement pour prouver qu'il ne s'y 
entend que peu. C'est cependant un ardent Meckerisfe. Je 
quitte avant minuit, me sentant un peu indisposé. La 
journée a été belle, mais en cette grande lete de Noël, 
Paris montre combien il a perdu par la révolution. Le 
papier delà caisse continue à baisser, et la perte est actuel- 
lement de deux pour cent. Les actions tombent aussi rapi- 
dement, ce qui est naturel. 

26 décembre. — Un membre du comité des finances 
déclare aujourd'hui au club que le total de la dette publique 
est d'environ 4,700,000,000 de francs, y compris le rem- 
boursement des charges de toutes sortes, et en calculant les 
rentes viagères au denier dix, elle peut monter peut-être 
à 4,800,000,000 de francs, soit 200,000,000 de livres 
sterling. C'est donc là le maximum du fardeau qui écrase 
ce royaume. L'abbé d'Espagnac prétend que la somme est 
beaucoup moins élevée. Au plus fort de la dispute, arrive 
un monsieur nous donnant la nouvelle extraordinaire que 
Monsieur, le frère du roi, s'est rendu à la Commune et y a 
prononcé un discours au sujet de l'accusation qui circulait 
contre lui, hier, d'être à la tête du complot supposé contre 
M. Bailly et AL de La Fayette. Je vais chez Mme de Chastel- 
lux. Le chevalier de Graave nous y apporte le discours de 
Monsieur. Il est très bien écrit, mais l'orateur commet la 
faute de se traiter lui-même de citoyen et ses auditeurs de 
concitoyens. Je vais au Louvre et Mme de Flahaut me ra- 
conte l'histoire de ce discours. Hier, Monsieur, apprenant 
cette calomnie, s'adressa au duc de Lévis, qui, ne sachant 
pas quel conseil lui donner, l'envoya à l'évêque d'Autun; 
celui-ci composa le discours. Ce matin Monsieur s'adressa 
au roi et lui demanda si son intention était de chasser du 
royaume un autre de ses frères, et finit par se plaindre de 
la calomnie. Ceci est une allusion à La Fayette qui a trop 



158 JOLIIXAL DK GOi: VK Il.YKL R MOHRIS. 

de ces peliles affaires eu train. Il iul alors décidé que Mon- 
sieur irait à i'Hôlel de Ville, etc. 

27 décembre. — A deux heures et demie je rends 
visite à Mme de Flaliaut; l'évèque d'Autun est chez elle. 
Elle me lit une lettre qu'il a envoyée à l'auteur du Courrier 
de l'Europe pour expliquer son plan. Je lui fais diverses 
remarques à ce sujet, mais je me refuse à l'emporter et à 
y joindre des uotes. Après son départ, elle me demande de 
ne pas parler, comme c'était convenu, à La Fayette de l'ar- 
chevêché de Paris pour l'évèque d'Autuu, mais de lui faire 
valoir les avantages résultant de la conduite de Monsieur. 
Je vais chez M. de La Fayette. Après dîner, je lui parle du 
discours de Monsieur à la commune. 11 me fait entrer avec 
Short dans son cabinet, et nous dit que depuis longtemps 
il est informé d'un complot; qu'il en a suivi la trace et a 
fait enfin arrêter M. de Favras; sur M. de Favras a été 
trouvée une lettre de Monsieur, semblant prouver qu'il y 
était intimement mêlé; il s'était immédiatement rendu chez 
Monsieur avec la lettre qu'il lui avait remise, disant qu'elle 
n'était connue que de lui et de AL liailly ; qu'en conséquence 
il n'était pas compromis. Monsieur avait été ravi de cette 
information; hier malin, cependant, il l'avait envoyé 
chercher, et, au milieu de ses courtisans, avait parlé on 
termes irrités d'une note qui avait circulé la veille au soir, 
l'accusant d'être à la tête du complot. La Fayette répondit 
qu'il ne connaissait qu'un moyen d'en découvrir les auteurs , 
c'était d'olfrir une prime, et c'est ce que l'on allait faire; 
Monsieur déclara alors son intention d'aller à l'Hôtel de 
Ville l'après-midi, et en conséquence l'on fit des préparatifs 
pour le recevoir; il vint et prononça le discours que nous 
avons vu, discours écrit par Mirabeau qu'il regarde comme 
une canaille. Chacun est son meilleur ami à soi-même. Toul 
le moîide savait Mirabeau une canaille quand La Fayetle 
se lia avec lui, m;iis ce n'est que maintenant qu'il se roivl 



JOURXAL DE GOUIERXEIJR AIORRIS. 159 

compte du danger d'une telle liaison. Je lui rappelle les 
avertissements que je lui avais donnés contre Mirabeau, et 
j'ajoute ce que le comte de Luxembourg m'avait prié de lui 
faire savoir : que Mirabeau avait juré de ruiner La Fayette. 
Je lui dis ensuite que la conduite de Monsieur a mis les 
atouts dans ses mains à lui; Monsieur s'est placé à la tète 
de la révolution; il doit y rester, car, s'il y a une contre- 
révolution, il préserve les tètes de tous les autres contre 
les accidents, et si la révolution s'accomplit, la nullité de 
son caractère lui enlève tout poids et toute autorité. La 
Fayette goûte fort cette idée. Je saisis l'occasion de lui ancrer 
de nouveau dans l'esprit l'avantage d'un ministère dont les 
membres seraient honnêtes. C'est précisément le cas de 
M. Xecker dont la probité fait tout pardonner. Il est con- 
vaincu, mais ce ne sera pas pour longtemps. Son tempé- 
rament le porte à l'intrigue et lui fait rechercher les gens 
de dispositions semblables. En m'en allant, je lui demande 
s'il voit souvent le monsieur que je lui ai présenté. Il me 
dit que non. Contrairement à mon intention, il le nomme 
(c'est l'évèque d'Autun) et ajoute qu'il aurait voulu lui 
donner la bibliothèque du roi, avec l'abbé Sieyès sous ses 
ordres : ce serait un pas de fait vers V éducation nationale^ 
la marotte de l'évèque. J'entreprends, sur sa demande, 
de lui en faire part. Je rends visite à Mme de Chastellux. 
Elle me dit que Monsieur n'est pas trop applaudi dans le 
monde, du moins dans la bonne société. Je n'en suis 
nullement surpris. Je vais de là chez Mme de La borde, 
après avoir d'abord écrit un petit impromptu à l'adresse 
de la duchesse au nom de Mme de Chastellux, à qui elle 
avait lait cadeau d'une petite horloge comme étrennes. 

" Chère princesse, vous faites un cadeau pour montrer 
ia rapidité de la fuite des minutes; venez donc réparer 
leur perte par votre présence; venez à l'appel de votre 
amie. 

'i Votre bonté m'a montré le prix de ces luomenls; c'est 



1()0 JOLHXAL Dli GOL\ KRXEIÎU MORKIS. 

voire bienveillance qui leur donne leur valeur; et mon 
amour, pareil à la bonté qui brille dans vos yeux, s'en- 
flamme davantage à chaque instant. » 

30 décembre. — Je dîne aujourd'hui avec la duchesse 
d'Orléans. Je prends le thé avec Mme de Chastellux, puis 
vais chez Mme d'Houdetot. Son amant, M. de Saint-Lam- 
bert, est présent. Conversation intellectuelle et assez 
agréable, mais je ne pense pas revenir souvent. De tous les 
magasins de Cupidon, le moins précieux, à mon avis, est son 
cabinet des antiques. Je m'entretiens avec M. de Montmorin 
et je bavarde quelque peu avec les dames. Ayant remarqué 
des almanachs sur la cheminée, je prends mon crayon et 
j'adresse quelques lignes à Mme de Beaumont, sa fille. 

«Clara, vous voyez ici comment les jours, les mois et 
les années se succèdent; mais tandis que vous regardez, 
prenez garde ; nous vieillissons tous deux. Pendant ces 
jours qui viennent, oubliez le passé et n'attendez pas trop 
longtemps; chaque heure non vouée à la joie, c'est autant 
de perdu. » 

Elle en est enchantée plus qu'elle ne le montre, car la 

morale en est plutôt à pratiquer qu'à approuver. Je vais 

de là à une réunion chez Mme de Vannoise, dont le but, à 

ce que je vois, est d'enlendre l'harmonica et de boire du 

punch. On me prie de préparer celte boisson, et afin que 

mes verres soient à l'unisson avec la musique de l'artiste, 

je la fais très forte. Mme de Laborde vient s'asseoir près 

de moi avec M. Bonnet. Je lui répèle les vers que j'avais 

écrits pour Mme de Beaumont. Elle se récrie naturellement 

contre la liberté du sentiment, et M. Bonnet, qui doit 

servir d'arbitre mais qui ne peut comprendre l'anglais qu'a 

la lecture, bien qu'ayant traduit Tristrani Shandj , me 

donne son crayon et une feuille de papier. Au lieu de copier 

ce que j'avais écrit, je lui adresse une démonstration de 

mon théorème : 



JOURXAL DE GOLVERXELR MORRIS. 161 

ce Vous trouvez ma morale un peu trop libre, mais pour- 
quoi encliaiuer l'esprit"? La plus vraie des doctrines, croyez- 
moi, c'est la nature dans toute sa liberté. Obéissons à 
ses ordres et ne cherchons pas à être trop purs ; toutes les 
maximes humaines nous mènent à l'erreur; les siennes 
seules sont siires. » 

Je ne sais pas si tout cela est exact, mais c'est en tout cas 
commode, et je sais que ceux qui condamnent ces préceptes, 
les suivront plus que l'auteur. On acquiert liicilement une 
réputation soit bonne, soit mauvaise, quant à la morale. 
Juger d'un homme par ses actions exige un degré d'atten- 
tion auquel bien peu sont en droit de s'altendre, et que peu 
consentent h accorder. Il est bien plus commode déjuger 
d'après la conversalion que d'après la conduite. 

Au club aujourd'hui on raconte une histoire étrange ; 
une sentinelle aurait été poignardée, et le poignard laissé 
sur les lieux avec Tinscriplion. « Va-t'en attendre La 
Fayette. » Comme d'habitude, je déclare n'en rien croire. 
Je vais au Louvre. Le duc de lîiron, l'évéque d'Aulun et 
M. de Sainte-Foy, ont dîné ici, et sont encore avec Mme de 
Flahaut qui s'habille pour aller à la Comédie. J'en suis lâché. 
L'évéque et M. de Sainte-Foy se retirent, pour se consulter, 
je suppose, sur la lettre au Courrier de l'Europe; quand 
ils ont fini, je fais part à l'évéque de ce que La Fayette 
m'avait chargé de lui communiquer. J'ajoute que je n'ai 
pas parlé de l'archevêché, parce que son amie m'a prié de 
n'en rien faire, mais surtout parce que, malgré l'occasion 
favorable, je persistais dans l'opinion qu'elle avait exprimée, 
mais dont je ne lui avais pourtant pas donné les raisons; je 
pense qu'il devrait parler le premier, étant d'un rang trop 
élevé pour recourir à un intermédiaire; s'il était d'un grade 
inférieur, je ferais la demande à sa place. Il m'approuve. 
Mme de Flahaut me demande d'aller à la Comédie, je re- 
fuse; puis chez Mme de Laborde : je m'excuse; je m'offre 
cependant à la conduire jusqu'au théâtre et elle accepte. Je 

11 



1G2 JOURNAL DM COL VKHXKIH MOHUIS. 

vais chez Mme de Chaslellux. M. de Barbançon vient, el 
je lui fais part d'une idée qui m'est venue à l'esprit, de 
créer une colonie sur les bords du fleuve Saint-Laurenl. 
Cela paraît lui plaire, et il en parlera aux personnes de sa 
connaissance, qui désirent aller en Amérique. 

31 décembre. — Je vais souper chez Mme de Laborde. 
Mme d'Houdetot me dit qu'elle a dîné chez M. Necker. 
J'apprends que sa famille est très peinée du refus fait par 
l'Assemblée d'un don venant de Genève, refus considéré 
comme une insulte à M. Necker. Elle me dit que l'abbé 
Rayncval a adressé une lettre excellente à l'Assemblée. J'en 
déduis que c'est une critique de la conduite des députés, 
mais je ne pense pas que cela les améliore beaucoup. 

Je reçois ce malin la visite de deux personnes décidées à 
se rendre en Amérique. Je dois écrire pour elles une lettre 
à \ew-York. Quelqu'un vient me demander des renseigne- 
ments sur l'Amérique; je les donne, avec des avis. J'écris 
puis je vais dîner avec M. Millet. Après le dîner, entre un 
des pages du roi qui doit commencer demain son tour de 
service. Il nous parle de la merveilleuse sagacité, de l'in- 
telligence et de l'instruction du roi, de ses vertus, etc. Je 
pense qu'il doit être absolument sur de la crédulité de ses 
auditeurs. M. de Moustier qui m'avait parlé très favorable- 
ment de lui, disant en particulier que c'était un honnête 
homme, à l'air un peu honteux. La société au Louvre est 
nombreuse. A minuit, les messieurs embrassent les dames ; 
je n'essaie pas l'opération, parce qu'il y a des résistances, 
et que je n'apprécie que les lèvres qui se donnent, quand ce 
sont des lèvres aimées. 



AiVMEE 1790 



{"janvier. — Le premier jour de l'an quelques amis 
viennent me présenter les soijhaits habituels, et je vais moi- 
même faire différentes visites, entre autres au baron de 
Besenval au Chàtelet. Il est un peucontrarié de trouver son 
procès encore retardé. Il reçoit une visite des dames de la 
Halle; quoique Parisiennes, elles lui adressent en mauvais 
français leurs compliments sincères^ et lui promettent 
amitié et assistance, ce qui n'est pas à mépriser. Il les traite 
naturellement avec respect, tandis que Mmes d'Oudenarde 
et La Gaze les poussent à des actes de violence. C'est là la 
vraie caractéristique des femmes courroucées. Je vais chez 
M. de La Fayette. Les invités sont lents à arriver, et le 
dîner a lieu à quatre heures et demie. Il m'informe que 
Monsieur et Mirabeau sont étroitement unis, que l'un est 
une créature faible et indolente, l'autre un coquin actif et 
rusé. Je lui dis qu'il faut terminer le procès de Besenval, 
parce que l'on commence à prendre son parti, et que, par 
suite la violence du torrent peut se tourner contre ceux 
qui le poursuivent; cette réflexion le touche. A ma grande 
surprise, il ajoute que, malgré mes critiques de l'Assem- 
blée, je dois reconnaître la supériorité de la nouvelle Cons- 
titution sur celle de l'Angleterre. Je l'assure qu'il se trompe 
beaucoup, s'il croit que c'est là mon opinion. Je rends 
visite à Mme de Staël, qui exprime avec bienveillance sa 
crainte que je ne l'eusse oubliée ; je reste jusqu'à dix heures 
et demie, puis je vais au Louvre où m'attend l'évêque d'Au- 
tun. Je lui explique un plan dont j'avais fait part à Mme de 



164 JOLRXAL I)K GOUVERXELR MORRIS. 

Flaliaut pour acheter à crédit en Amérique, plan auquel 
elle doit être intéressée. Il répond que si les bénéfices sont 
grands et l'opération sérieuse, il pense pouvoir obtenir 
deux millions. Je lui dis que je désire m'en tenir à un 
million. \ous en reparlerons. Il me rappelle mes propos 
sur la dette américaine qui fournirait une bonne spécula- 
tion. Je réponds que j'y suis déjà engagé, mais que pour une 
affaire si importante, l'union de nombreux capitalistes est 
devenue nécessaire. Mme deFJabaut étant indisposée, je la 
trouve les pieds dans l'eau chaude, et, au moment où elle 
va les retirer, une de ses bonnes étint employée à cette 
opération, l'évêque s'occupe à chauffer le lit avec une bas- 
sinoire; moi je regarde, car c'est assez curieux de voir un 
révérend Père de l'Eglise engagé dans cette pieuse opération. 

A janvier. — Je vais au club. L'Assemblée nationale a 
susp»endu les pensions, ne donnant que 3,000 francs pour 
les arrérages échus. La liste doit en être examinée d'ici 
au 1" juillet prochain, en vue de la refaire, et les absents 
ne recevront rien jusqu'à leur retour. Je vais chez Mme de 
Staël, où l'on discute cette question avec une certaine 
ampleur. Je leur dis que l'abolition des privilèges a été la 
route ouverte vers la destruction de toute propriété. Il en 
résulte une discussion interminable; Mme de Staël y mon- 
tre beaucoup de génie et peu de savoir. Les opinions sont 
différentes, mais elles deviendront uniformes. J'ai exprimé 
cet avis |)our fiire impression sur certains qui m'ont traité 
d'arislocrate, etc., parce que je n'approuve pas leurs scn- 
tiu)ents. 

Je trouve Mme de Fiahaut au désespoir pour la réduc- 
tion des pensions, et cela sans grande raison. Je le lui 
prouve; elle en était déjà convaincue, mais elle dit qu'elle 
veut crier très fort. Ses domestiques sont venus l'assurer 
ce matin que, si cela est nécessaire, ils se mettront pen- 
dant six mois au pain et à Teau. L'évêque d'Aulun arrive. 



JOLK\AL DE GOl VERXEUU MORRIS. 165 

Elle m'avait dit avant son arrivée que Monsieur a écrit une 
lettre au roi demandant une place au conseil. Il est en cela 
d'accord avec Tévêque et le duc de Lévis. L'évèque dit 
que le décret sur les pensions n'aurait pas passé sans l'abbé 
de Moutesquiou. Je dîne avec AI. de Montmorin. La con- 
versation roule naturellement sur les pensions. Je déclare 
que le décret viole les lois de la propriété. On semble le 
considérer ainsi, mais pas autant que je l'ai démontré. 
J'élablis un parallèle entre ce décret et les compensations 
données par la Grande-Bretagne aux loyalistes américains. 
On considère (jue le vote est dû à l'absence de nombreux 
membres partis pour aller dîner. Au moment de sortir, 
M. de Aloiitmorin s'informe où j'en suis avec mon plan. 
Je lui dis que j'attends l'adhésion des Hollandais; trois 
personnes (jui sont ici ont déjà consenti, et l'une d'elles 
part pour Amsterdam cet après-midi, afin de déterminer 
ses associés. Il est heureux de cette nouvelle. Je vais voir 
Aime de Chastellux; elle me dit qu'elle a vu AI. de La 
Fayette; que Favras sera pendu; queAIonsieur était certai- 
nement du complot, et qu'il est guidé par Alirabeau. La 
Fayelle faisant ses confidences au monde entier, il faut na- 
turellement ne pas lui révéler ce secret, qui ne doit pas 
transpirer. Le résultat pour lui sera l'inimitié de Alonsieur, 
frère du roi, qui dans tous les cas doit toujours être en train 
de faire le mal, même s'il est en mesure de faire le bien. 
Le maréchal de Ségur arrive. Nous parlons quelque peu des 
pensions, et mes sentiments concordent bien avec les siens. 

1 janvier. — Je vais dîner chez AI. de Aloustier. Le 
comte de Croy, le prince de Broglie et Clermont-Ton- 
nerre sont les invités. Ces deux derniers sont grandement 
irrités contre l'Assemblée à laquelle ils appartiennent, 
mais le comte de Croy a un pende V obstination flamande, 
et défend bravement les édits, dont il a combattu un grand 
nombre. 



IfiC. JOIHXAL I)K COI VKlîAKLK MOHRIS. 

^janvier. — Je m'habille cl je vais dîner aujourd'liui 
chez la duchesse d'Orléans. Klle a changé son maître 
d'hôleljCt je crois qu'elle y a gagné. Après le dîner, je rends 
visile au comte et à la comtesse de Chastellux dans un pa- 
villon du Louvre, dans un grenier, à environ cent soixante 
marches au-dessus de la terre; les mansardes sont petites, 
et les trésors qu'on y a réunis pendant des siècles provo- 
quent une effroyable puanteur. La comtesse me montre une 
boîte, cadeau de sa princesse, qui avait envoyé un peintre 
au château de Chastellux, expressément pour en prendre 
des vues. Il est situé dans une partie montagneuse de la 
Bourgogne, près d'une petite rivière, claire et abondant en 
truites. Le comte et sa femme sont des gens d'intérieur. 
Combien ils pourraient éprouver de plaisir à respirer l'air 
de leur propre château, si les hommes pouvaient savoir ce 
qui fait leur bonheur. Mme de Ségnr se trouve ici avec le 
maréchal. La duchesse vient et je lui fais une tasse de thé. 
Elle emploie beaucoup d'expressions flatteuses; je n'en 
puis deviner la raison, mais j'incline à croire que cela est 
dû à l'inattention. Nous verrons. Après son départ, le che- 
valier de Graave nous lit le discours |)rononcé ce matin à 
l'Assemblée par le parlement de Bretagne. 11 est écrit avec 
beaucoup de force et de précision, et montre que ses 
membres ont la confiance d'être soutenus jiar leur j)rovince. 

\0 janvier. — Je dîne aujourd'hui avec M. de La 
Fayette. Après diiier, il me demande quelle est la conduite 
à tenir en cas de désobéissance de la part des administra- 
tions provinciales et de celles de district, qui sont sou- 
mises aux ordres du roi, mais qui, étant électives, peuvent 
ne pas les respecter. Je lui dis qu'il n'y a aucune précau- 
tion à prendre; celle institution est radicalement mau- 
vaise, mais on ne peut la changer, tellement on a parlé 
au peuple de liberté; il faudra nécessairement laisser au 
temps et à l'expérience le soin de corriger ce défaut avec 



JOrHXAL 1)K GOL\KR\KrK MORRIS. 1(57 

beaucoup (raulres, heureux encore si les chaugemenls 
que l'expérience conseillera ne ramènent pas une autorité 
trop sévère. Il ne parlage pas celte façon de voir. Je sup- 
pose que l'on trouvera bien quelque expédient, mais rien 
d'efficace. Je vais de là au Louvre. Mme de Flahaut est 
désolée; elle a pleuré toute la journée. Je la supj)lie long- 
temps de m'en dire la raison. Les pensions qu'elle rece- 
vait de Monsieur et du comte d'Artois sont suspendues ; 
elle ne reçoit que 3,000 francs de celle du roi, il lui faudra 
donc quitler Paris. J'essaye de la consoler, mais c'est 
impossible... Le coup esl dur, il est vrai, car, malgré sa 
jeunesse, sa bcaulé, son esprit et toutes ses grâces, elle 
doit quitter tout ce qu'elle aime et passer sa vie avec ce 
qui lui répugne le plus. Je vais de là chez Mme de Chas- 
tellux. Short s'y trouve. Je répète, en parlant du parle- 
ment de Bretagne, ce que j'ai déjà fait observer à La 
Fayette, que l'Assemblée doit agir avec beaucoup de pré- 
caution envers les Bas-Bretons; mais il me répond, comme 
La Fayette, que les neuf dixièmes de la province sont pour 
l'Assemblée. J'en doute, car le style, calme et ferme, de 
l'adresse du parlement montre qu'il est sur d'être soutenu, 
et que les provinces voisines de la Bretagne traversent une 
crise. 

1 1 janvier. — Je vais ce matin à la fabrique de porce- 
laine pour voir des incrustations sur verre ; ce sont des 
oiseaux composés de plumes et autres objets naturels du 
même genre; cette reproduction approche naturellement 
plus de la vérité que la peinture. Le fabricant est présent, 
et nous demandons le prix d'un surtout pour une table de 
dix pieds sur deux. C'est deux mille francs, et livrable 
seulement en octobre. Je vais au Luxembourg dîner avec 
le comte Louis de Xarbonne. Le dîner et les vins sont 
excellents; j'y rencontre le comte d'Affry, le duc de \,.. , le 
chevalier deNarbonne, Mme de Vintimille et Mme de Fron- 



168 JOl IIXAL DE GOIVKRVKIR MOHHIS. 

sac. J'avais vu celle dernière chez M. de Alonlmorin. Elle 
semble 1res libre et 1res à son aise; il resle à savoir si c'est 
le résultat d'une vertu au-dessus de tout soupçon, on 
d'une iudifl'érence aux apparences. Elle est assez belle et 
joue bien du clavecin. M. de Bonnay, qui devait dîner, 
arrive lard de l'Assemblée. On a approuvé un décret par 
lequel les membres de la Chambre des Vacations sont 
déclarés incapables de remplir aucune charge, ou d'être 
électeurs ou éligibles, jusqu'à ce qu'ils annoncent à 
l'Assemblée leur adhésion à la Constitution. Ceci est fort, 
mais le comte de Mirabeau était d'avis de les envoyer au 
Chàtelet et de les juger pour crime de lèse-nation. 

Je vais de là chez Mme de Chastellux. Mme de Ségur, 
le maréchal et le comle arrivent. La conversation roule 
sur le décret du jour, de même que chez Mme de Staël. Je 
prétends que ce décret est nul d'après les principes de 
l'Assemblée elh'-mème, qui s'est déclarée incompétente 
dans l'ordre judiciaire. Ceci donne prétexte à une longue 
dispute, à laquelle je prends plus de part que la chose ne 
vaut; mais c'est la tournure de la société d'ici; il faut s'y 
conformer ou cesser de venir. Ce dernier plan serait peut- 
être le plus sage. 

{^janvier. — Je vais au Louvre après le dîner, et je 
trouve Mme de Elahaut profondément affligée de l'idée de 
quitter Paris. Elle a des affaires qui l'empêchent de venir 
avec moi choisir un surtout de table avec ornements. 
L'évêque arrive. Il m'a fait admettre membre d'une société 
dont je ne connais pas exactement le but, mais qui est 
néanmoins une société choisie. Il espère oblenir un million 
de la spéculation proposée à Mme de Flahaut. Il me dit 
que les membres du parlement de Bretagne sont venus 
volontairement, parce qu'ils redoutaient la violence de la 
municipalité de Rennes. Ceci est extraordinaire. Rennes 
ne vivant que de la présence du parlement. Il y a eu une 



JOLRXAL DE GOLVERXELR MORRIS. lOi) 

émeute à Paris aujourd'hui, et un grand nombre des mili- 
taires employés dans la bagarre ont été faits prisonniers. 
On n'y comprend généralement pas grand'chose, mais tout 
le monde trouve que La Fayette a agi avec beaucoup de 
prudence et de décision. 

A A janvier. — Je vois Mme de Fiahautce matin. Elle 
me dit que la semaine prochaine la Caisse d'escompte 
cessera complètement ses payements en espèces. Chez 
Mme de Chastellux, la duchesse me reproche de l'avoir 
négligée depuis trois jours qu'elle est souffrante; je 
réponds que, si j'avais pu lui être utile, je me serais certai- 
nement empressé. Je passe chez Mme de Flahaut et nous 
allons chercher un surtout; nous nous rendons ensuite à 
la manulaclure d'Angoulême, Nous sommes d'avis que la 
porcelaine d'ici est plus belle et coûte moins cher que 
celle (le Sèvres. Je pense faire ici mes achats pour le 
général Washington. Mme de Flahaut me dit que le comte 
de Ségur a persuadé à La Fayette de mettre l'évêque aux 
iinauces. Le comte a dit qu'il était aussi opposé à l'évêque 
que M. de La Fayette, mais que l'on n'avait personne de 
talents suffisants, et qu'il ne faudrait pas laisser à des 
adversaires les talents de l'évêque. La Fayette le répéta à 
son amie Mme de Simieu, elle à Mme de Coigny, elle à 
Mme de ..., qui le dit au duc de Biron, qui le dit à 
Mme de Flahaut, qui désire que je suive la filière pour 
Mme de Ségur; mais je ne lui dirai certainement rien que 
la vérité, et seulement selon l'occasion. Son mari a tort, 
je crois, de se donner tant de mal pour obtenir une place 
dans l'administration. C'est au temps de prouver si je suis 
dans l'erreur. La duchesse arrive tardée soir chez Mme de 
Chastellux. La mère de l'évêque d'Aulun est ici. Elle est 
1res aristocratique ; elle dit que les hauts personnages du pays 
qui ont favorisé la Révolution ont fait absolument fausse 
route, et je crois qu'en ceci elle ne se trompe pas debeaucoup. 



170 .101 H VAL î)i: COUVEUXELU MOHRIS. 

10 janvier. — La soirée musicale de ce soir chez 
Mme Le Couteulx me paraît assez terne, quoique les chan- 
teurs soient très bons. De Cantcleu me demande avec un 
sourire sarcaslique des nouvelles de l'évêque d'Aulun. Je 
lui dis qu'il n'est nullement désireux d'entrer au ministère 
en ce moment. Il observe qu'actuellement un ministre ne 
peut rien; les choses marchent comme elles veulent. Je 
lui réponds qu'il a raison pour le présent, mais que les 
ministres auraient pu donner une direclion, il y a quelque 
temps, et que de deux choses l'une : ou bien tout courra 
à la ruine, ou bien ils devront diriger la machine à l'avenir; 
même maintenant il imj)orteanx individus d'être informés 
de leurs intentions. Je trouve que M. de Canteleu a toute la 
présomption d'un parvenu qui pense avoir obtenu par 
son mérite ce qui, de fait, est le prix de son attachement 
aux ministres. Je demande à Laurent si l'on ne peut rien 
tirer des assignats. Il me dit qu'il sera impossible de se 
faire une opinion à leur égard avant cinq ou six mois quand 
leur valeur sera un peu connue. 

\1 janvier. — Je dîne chez La Fayette. Il me demande 
ce que je pense du choix de Ternant comme ministre en 
Amérique; je réponds que je l'approuve, et j'en conclus 
qu'il voudrait me faire considérer celte opinion comme 
venant de lui. Très bien. Après le dîner, Gouvcrnet médit 
que Xecker va beaucoup mieux, mais qu'il se fait plus ma- 
lade qu'il ne l'est, pour s'assurer une retraite à laquelle il 
songe. — Il ajoute qu'un premier ministre est nécessaire. 
Je lui demande qui doit être aux finances, et si c'est l'évêque 
d'Autun. Il répond que celui-ci ne fera pas du tout l'affaire, 
qu'il n'est pas à la hauteur de sa lâche; que AI. Thouret à 
l'intérieur, et AI. de Saint-Priest aux Affaires étrangères 
feront très bien, mais il n'y a personne d'assez éminent en 
dehors d'eux. Je demande à Aime de La Fayette qui se joint 
à nous de nommer quelqu'un; elle ne le peut pas. Je déclare 



JOURXAL DE GOLVERXEIR MORRIS. 17J 

avoir appris que le comte de Séfjur cherchait à entrer 
aux Affaires étrangères. Gouvernet et elle sont d'accord 
pour dire qu'il n'est pas l'homme qu'il faut pour cela. A 
dîner, La Fayette m'a demande ce qu'il fallait faire de la 
milice; je lui ai répondu : rien; ne pouvant agir comme 
il le faudrait, il vaut mieux la laisser à même d'être 
améliorée, ce qui serait impossible si la Constitution en 
fixait les règlements. 11 me dit que d'autres personnes et lui 
encore sont décidées à choisir des articles isolés dans la 
Constitution, telle qu'elle existe actuellement, pour en faire 
une Constitution au vrai sens du mot, laissant le reste aux 
soins des législatures ultérieures. Je l'approuve, mais tout 
dépendra du choix fait. Pour ce qui est de la Déclaration 
des Droits, je conseille d'imiter les maçons qui ne renversent 
les échafaudages que lorsque la maison est finie. Je vais au 
Louvre donner à Mme de Flahaut des nouvelles de son 
ami, qui a trop bonne opinion de sa propre opinion pour 
faire un bon ministre des finances. Dans les différentes 
sociétés chacun semble d'accord à dire que cela va mal, cl 
l'on parle avec découragement; mais de fait rien de bon ne 
pouvait venir des mesures prises jiar le gouvernement, 
mesures que l'on a si sévèrement jugées. 

\d Janvier. — Je dîne aujourd'hui au Palais-Royal. 
La duchesse me dit que le trésorier du duc ne paye pas 
mensuellement comme il le devrait, et que, si cela continue, 
elle n'adhérera pas au pacte convenu. Elle reçoit en ce 
moment 450,000 francs par an, dont 350,000 vont aux 
dépenses d'intérieur, de domestiques, de table, etc., près de 
15,000 louis. Il serait certainement possible d'économiser 
beaucoup sur ce chapitre. Après dîner je me rends au 
Louvre. Le cardinal de Rohan s'y trouve. Il parle inci- 
demment de son procès, et, après avoir exposé les cir- 
constances qui le lui ont rappelé, il déclare qu'il considère 
comme une faiblesse d'en parler, et il a raison. Il a plus de 



172 JOIRYAL I)K (lOlVKHXELH MORRIS. 

grâce que d'esprit. Mais son style en parlant est trop bon 
pour que son style d'écrivain soit aussi mauvais que celui 
que Aime de La Molle lui a attribué. La nouvelle pièce donnée 
ce soir à la Comédie est très applaudie, bien que très mau- 
vaise. C'est, cc(;endant, la mode. Le but est de ridiculiser, 
ou plutôt de prêcher contre les préjugés subsistant contre la 
famille et les relations d'un homme qui a été pendu. Un Lord 
Anf/h/fs est le prédicateur; il prend dans le recueil des lois 
anglaises un lexle qui ne s'y trouve pas, et, au moyen d'an- 
tithèses et autres figures de rhétorique, remplit l'auditoire 
d'une satisfaction que ne fait qu'augmenter l'extravagante 
autant quejudicieuse déclamation des acteurs — judicieuse, 
parce qu'une action naturelle laisserait percer les défauts 
de la pièce, actuellement cachés par Jes éclats de voix. 

2\ janvier. — Tandis que je me promène aujourd'hui 
aux Chanqîs-Elysées avec le comte Dillon, on entend un 
coup de pistolet; Dillon suppose que c'est un duel, caril y 
en a pas mal depuis quelque temps. Cette idée me fait rire, 
mais bientôt nous voyous un homme emmené par une 
troupe de soldats; en nous approchant, nous apprenons 
qu'il a tenté de se suicider, mais il a si mal visé que la balh^ 
entrée par le front est sortie par le sommet de la tète. Le 
soldat déclare ignorer qui il est, et ajoute que, quand on a 
tout perdu sans qu'il y ait de sa faute, la meilleure chose à 
faire est de se tuer. Je vais ensuite au Louvre et n'y reste 
que quehiues minutes; M. levicomîe de Saint-Priest est la. 
Je diiie avec la duchesse d'Orléans; l'évêque d'Orléans .^e 
trouve présent. Cet évèque semble être de la classe de ceux 
dont les plus sincères prières sont pour la bonne chère, et, 
à en juger par sa manière de parler, il semble attacher plus 
d'importance à parler qu'à dire la vérité. Je vais au Louvre. 
Immédiatement après moi, arrive l'évêque d'Autun qui ne 
paraît pas du tout content de me trouver là. Son espoir de 
se procurer un million s'est trouvé vain. On lui dit que 



JOURVAL DE GOLVEHXIiLK AIORRIS. 173 

l'affaire se présente comme excellente, mais, puisque l'on 
doit bientôt avoir du papier-monnaie en France, il devrait 
réunir ses fonds pour en tirer un grand profil. L'évêque 
s'en va, et Mme de Flaliaut me donne à lire un plan finan- 
cier préparé pour l'évêque par M. de Sainte-Foy; elle me 
demande ce que j'en pense. Je lui réponds qu'il ne faut 
rien de plus pour le ruiner complètement. 

22 janvier. — Je fais une promenade au jardin des 
Tuileries avec Mme de Flaliaut, et M. de Saint-Pardou, puis 
je dîne avec le comte de Montmorin. M. de Marmontel est 
présent. Après dîner, j'entretiens le comte du commerce 
avec les colonies. Il dit qu'il espère voir quelque chose se 
faire avant quinze jours; il pense qu'on devrait accorder 
une bien plus grande liberté au commerce avec nous qu'à 
celui avec les autres nations, parce que l'état de leurs 
colonies dépend de nous. Je lui communique, sous le 
secret le plus absolu, la commission dont je suis chargé en 
partie. Je lui dis deux vérités de premier ordre : la liberlé 
du commerce avec les Iles Britanniques est ce qui con- 
tribuera le plus à nous inculquer le désir d'un traité de 
commerce avec la Grande-Bretagne, et, pour ma part, je 
préfère des rapports plus étroits avec la France. Il me dit 
que le grand malheur de ce pays est de n'avoir ni plan fixe, 
ni principes, et actuellement d'être sans chef. Je lui dis 
qu'il faudrait recourir à la guerre. Il m'exprime sa conviction 
que, s'ils ne font pas bientôt la guerre, on la leur fera vite. 
Mais leurs finances ! Je lui affirme qu'il y a là moins de 
difficulté qu'il ne croit. Le grand mal vient d'une consti- 
tution sans force. Nous rejoignons les personnes présentes. 
On s'occupe beaucoup des affaires publiques, sur lesquelles 
Marmontel partage mon avis. J'ai eu l'occasion à dîner de 
remarquer les différences de goût. On avait reçu une grosse 
truite du lac de Genève, et la question fut de savoir quand 
la manger. On consulte le maître d'hôtel, on examine la 



17V JOÎILVAL I)K (lOLVKHXElK MOIIUIS. 

truile, très grosse, pesant au moins vingt livres et très 
fraîche, car elle est venue par courrier. Le maître d'hôtel 
dit qu'elle devra attendre jusqu'à mercvedi pour être mor- 
ti/iée, et comme ce jour-là ne convient pas à la société, 
cette pauvre Madame la Truite devra se mortifier deux 
jours de plus. Je ne puis que compatir à son affliction. 

25 janvier. — Le vicomte de Saint-Priest qui dîne 
au Palais-Royal aujourd'hui et est assis à mes côtés soulève 
Pidée que le roi se rende à l'Assemblée pour se mettre à 
la tête de la Révolution. Je blâme celte manière de faire et 
lui dis, sans chercher de détours, que ceux qui le conseil- 
lent ainsi lui donnent un conseil ou inepte ou perfide. 
Mme de Ségur ne partage pas mon avis et, après le dîner, 
son mari, à qui elle en a parlé, me dit aussi qu'il est de 
l'opinion contraire et qu'il désire ladisculeravecmoi. Je me 
contente d'ajouter que le roi devrait envoyer ses enfants 
au comte d'Artois, pour que toute la famille royale ne soit 
pas au pouvoir de ses ennemis, et laisser la nation agir à sa 
guise. Par le cours naturel des choses, elle reviendra à 
son ancienne fidélité. L'occasion n'est pas favorable à une 
pareille discussion. Je rentre chez moi pour écrire. A neuf 
heures, je vais au Louvre. L'évéque d'Aulun est présent. 
On parle des monnaies; il n'a pas complètement raison, 
mais je vois qu'il a étudié la question. Je lui rappelle qu'il 
devait me prêter un livre. J'envoie chez lui mon domestique 
qui me le rapporte. Il est quelque peu drôle de recevoir le 
Portier des chartreux des mains d'un Révérend Père en 
Dieu. 

^Q janvier. — Aujourd'hui, à trois heures et demie, je 
vais chez M. de La Fayette. Il m'exprime son désir de 
s'entendre avec M. Short, M. Paine et moi, pour examiner 
la situation judiciaire de la France , parce que sa place lui 
impose la nécessité d'être juste. Je lui dis que Paine ne 



JOUR.VAL DE GOrVERXElK MORRIS. 175 

peut lui rendre aucun service; car, bien que possédant 
une plume excellente comme écrivain, il n'a pas une très 
bonne tète conmie penseur. Tout en parlant de ce sujet, 
il m'apprend qu'il s'est procuré un mémoire écrit par les 
réfugiés de Turin pour exciter les princes d'Allemagne 
contre la France, etc. M. de Montmorin doit le lire demain 
au conseil. La Fayette dit qu'il sera publié. Je lui demande 
de suspendre cette publication, et donne des raisons qui 
convainquent son jugement, sans toucher à sa volonté. 
Il doit me le montrer demain et je pense que le public sera 
bientôt dans le secret. A neuf heures et demie, je vais au 
Louvre. Mme de Flahaut a une autre dame avec elle et elle 
joue. Elle s'en excuse en anglais, que l'autre dame com- 
prend. Ceci est assez drôle. Je leur fais du thé et, à onze 
heures et demie, nous restons en tète-à-tèle. Je lui commu- 
nique une note, écrite ce matin, sur l'état des affaires et la 
conduite que devrait adopter le roi. Elle fera passer cette 
note à la reine par Vicq d'Azir, médecin de la reine. Je lui 
dis de ne pas délaisser la reine, et de lui donner de bons con- 
seils, exactement le contraire de ceux que le roi reçoit du 
parti au pouvoir; si ce parti réussit, elle verra sa situation 
assurée par ses amis; dans le cas contraire, la reine lui 
aura des obligations dont elle la récompensera, puisqu'elle 
le pourra. Mon amie éprouve quelque répugnance pour 
celte conduite, la seule qu'elle puisse tenir. Elle me 
raconte une affaire dans laquelle le marquis de Montesquiou 
se conduit de façon peu délicate, et où elle voit la possi- 
bilité de se procurer de l'argent. Elle doit m'en donner les 
détails à examiner. Je la laisse à minuit et demi et rentre 
chez moi. 

29 janvier. — Vendredi, je vais chez M. de Montmorin 
pour manger la truite qui était si « mortifiée « , qu'elle 
refusa d'assister au repas. En bon français, elle est pourrie 
depuis plusieurs jours. Avant le dîner, on soulève la qucs- 



176 JOIR.VAL 1)K (lOlVKHXKlR ilORRIS. 

lion de la visite du roi à TAssemblée, et, très imprudem- 
ment, je donne mon avis sur cette mesure. La réflexion me 
dit que, proposée soit par Xecker, soit par La Fayette, 
Alontmorin l'a probablement adoptée. Le baron de Desen- 
val est rendu à la liberté ce soir, vers huit heures. D'après 
ce que me dit Mme de Chastellux comme venant de 
Mme Xecker, par riiitermédiaire du duc de Xivernois, je 
conclus que le plan proposé pour le roi a pris naissance au 
ministère des iinances. Il est ridicule. Je vais au Louvre. 
M. de Monlesquiou s'y trouve. Xous nous entretenons de 
sujets politiques, et, au bout d'un instant, il s'en va. 
Mme de Flahaut est absolument désolée. Elle me raconte 
leur entretien, par lequel elle a compris qu'à moins de 
pouvoir emprunter pour subvenir à ses hesoins, il devra 
recourir au suicide. Elle est affligée de la situation d'un 
ami, si longtemps et si sincèrement attaché à elle. Je 
calme sa douleur comme je le peux, et la quitte pour me 
rendre chez Mme de Chastellux. Le comte de Ségur me 
donne toutes les raisons pour que le roi se rende à l'Assem- 
blée ; à mon avis, elles ne valent j)as un sou. 

\" février. — Ce matin le comte de Luxembourg vient 
déjeuner avec moi; étant très occupé, je coupe court à 
Tentrelien et me mets à écrire. Il me quitte, se lamentant 
toujours de ne pas être assez âgé pour être au ministère, 
oii, avec l'aide de mes conseils, il pourrait faire des mer- 
veilles. 11 sera bientôt détrompé. Je dîne avec la duchesse 
d'Orléans. Après le diner. nous discutons une question, 
sur laquelle j'émets une idée quelque peu extraordinaire 
dans ce pays exlraordinaire, savoir, qu'une femme sensée 
et instruite est plus facilement induite en erreur qu'une 
autre; entre autres raisons, parce que, ayant peut-être un 
sentiment plus élevé du devoir, elle ressent un plaisir 
proportionnellement plus grand à une faute qui la conduit 
plus loin et plus vile qu'une autre femme. La duchesse 



JOURXAL DE GOLVERXEUR MORRIS. 17T 

contesta cette assertion, mais dans mes explications je cite 
quelques traits de sentiment féminin d'une telle vérité 
qu'une vieille dame présente déclare mon opinion abomi- 
nable, mais craint qu'elle ne soit juste. Je ne puis rester 
pour finir la discussion; à peine ma voiture est-elle annon- 
cée que j'y saute et vais chez M. Xecker. Je le mets rapi- 
dement au courant de la conduite des maisons hollandaises, 
et j'ajoute qu'il me faut aller en Hollande, avant de continuer 
mes pourparlers avec lui. Il paraît très désappointé. Je lui 
dis que je ferai tout en mon pouvoir pour conclure l'affaire 
selon ses désirs ; qu'il est possible que les Elals-Lnis m'em- 
ploient, que, dans ce cas, par délicatesse, je refuserai de 
continuer ces pourparlers, mais que je les ferai reprendre 
par eux. Cela semble lui sourire davantage. C'est un homme 
dont il faut deviner les opinions. Aux manières de MmeNec- 
ker, je crois m'apercevoir que j'ai eu tort de négliger la 
maison depuis quelque temps. Peut-être y a-t-il d'autres 
raisons. 11 y a des Iroubles en Bretagne, et le comte de 
Thiard me dit que les troubles viennent du Tiers, c'est-à-dire 
de bourgeois déguisés en paysans. Il existe évidemment une 
entente avec les membres de l'Assemblée. De là, je vais 
souper au Louvre. Mme de Flahaut m'informe que la reine 
a dit à Vicq d'Azir avoir appris que Tévêque est un homme 
de grands talents, et qu'il est important d'avoir des hommes 
comme lui. Vicq d'Azir répondit qu'un de ses amis intimes 
lui avait assuré que Sa Majesté n'aurait jamais à s'en 
plaindre. La reine sourit, disant connaître cet ami, à quoi 
le médecin répliqua : «Alors, Votre Majesté m'épargnera 
l'indiscrétion de le nommer. 35 II lui donna la note que 
j'avais écrite, et que Mme de Flahaut avait copiée expres- 
sément. La reine dit que, tant que M. Xecker restera en 
place, elle ne se mêlera pas des affaires de l'État. 

^février. — Ce matin, M. de La Chaise vient, et je passe 
le reste de la matinée avec lui. J'essaye de le persuader de 

12 



178 JOURX'AL DE GOUVERNEUR MORRIS. 

se joindre à moi pour l'offre à faire à AI. Necker au sujet 
de la dette, mais il a peur. Je lui démontre les avantages 
dont le plan est susceptible, et la facilité de l'exécution, 
mais il n'ose pas. 11 me recommande très fortement d'aller 
en Hollande, et je crois que je suivrai son conseil. Je dîne 
au Palais-Royal. Le dîner est excellent. Puisignieux, qui 
est là, me dit qu'il trouve que j'avais raison dans mes idées 
sur les conséquences du discours du roi, et il reconnaît qu'il 
s'était trompé. J'avoue tout bas à Aime de Flahaut que celte 
information ne peut ni altérer ni confirmer mon opinion, 
fondée sur ce que je regarde comme la nature humaine. 
Il est étrange que des hommes ayant vécu cinquante ans 
dans le monde puissent supposer qu'une opposition, fondée 
sur de forts intérêts personnels, sera instantanément calmée 
par quelques paroles mielleuses. On croit en ce moment 
que ce discours produira un effet merveilleux en province, 
mais je ne puis concevoir d'autre résultat que d'y créer de 
l'animosité. La noblesse le considérera comme une marque 
de l'esclavage, dans lequel le roi est maintenu, et la popu- 
lace, comme une déclaration de guerre contre ses supé- 
rieurs. L'abbé Delille nous répète quelques vers tirés de 
ses Catacombes. Ils sont très beaux et bien récités, mais je 
lui fais remarquer que l'un d'eux est un peu fort : 

n II ne voit que la nuit, rî entend que le silence. » 

11 est surpris que, de toute la société, ce soit moi qui 
fasse cette remarque, puisque je dois certainement me rap- 
peler les ténèbres visibles de Âlilton. Il y a cependant une 
différence dans l'expression et dans l'idée ; le genre des 
deux poèmes également est différent, et peut-être qu'ici 
Alilton était sur les confins (pour ne pas dire plus) du bour- 
souflage. Néanmoins je ne continue pas la discussion avec 
lui. 

Al février. — Les maisons de Hollande ont non seule- 



JOURNAL DE GOUVERNEUR MORRIS. 179 

ment refusé d'entrer en rapports avec moi, soit comme 
prêteurs, soit comme intermédiaires, mais elles ont même 
fait un emprunt de 3 raillions de francs pour le compte du 
Congrès, et ont écrit à M. Hamilton et à M. \ecker pour 
les pousser à ne pas s'entendre avec moi. Je vais chez 
M. Short voir la lettre à Hamilton; non seulement elle est 
dépourvue de raison, mais, comme tout le reste, elle viole 
les promesses que l'on m'a faites. J'exprime à Van Sta- 
phorst mon opinion de cette conduite, et il la trouve juste. 
J'ai de désagréables pressentiments au sujet des négocia- 
lions engagées en Hollande. Van Staphorst me dit qu'il 
pense que je ferais mieux d'aller à Amsterdam, et que, 
bien que ces maisons ne méritent pas d'être intéressées 
dans mon plan, cependant elles peuvent être si utiles que 
je trouverai encore avantageux de les employer. Je lui dis 
que je pense y aller. Short vient me voir et je lui lis ma 
lettre au colonel Hamilton. Il écrira d'après mes senti- 
ments, et est très fâché d'apprendre que le plan n'a pas 
réussi. Mme de Ségur est chez Mme de Chastellux quand 
j'y arrive. Elle me dit, et son mari le confirme, que la 
reine a décidé le roi à se rendre à l'Assemblée. Elle ajoute 
avoir appris d'une source aristocratique que la veille Sa 
Majesté s'est emportée contre Necker, lui demandant si 
cette démarche lui procurerait la paix, ce que le pauvre 
ministre n'a pu promettre; qu'Elle a été également de 
mauvaise humeur toute la matinée, et qu'en revenant de 
l'Assemblée le roi a passé quelque temps à pleurer. Je 
soupçonne que ce tableau est chargé, mais je crois que le 
fond est vrai ; c'est aussi l'avis de ma belle informatrice. Le 
maréchal avoue s'être beaucoup trompé sur les capacités de 
Necker. 

Le comte de Montmorin me dit que le discours du roi à 
l'Assemblée a été couvert d'applaudissements. L'Assemblée 
jura d'observer la Constitution à laquelle on travaille. Ce 
serment est étrange. Si cette démarche de Sa Majesté pro- 



180 JOLRNAL DE GOIVERXEUR .AIORRIS. 

duit quelque effet sur des esprits raisonnables, ce sera de 
prouver plus clairement la faiblesse de ses ministres. 
Depuis trois mois ils n'ont fait que s'élever contre les pro- 
cédés de l'Assemblée: aujourd'hui ils semblent lui appor- 
ter la pleine approbation de Sa Majesté. Je vais de là chez 
M. de La Fayette. Il me demande ce que je pense de celte 
démarche, et il est fort surpris d'apprendre que je la blâme. 
Je lui dis que je ne pense pas qu'elle puisse faire du bien, 
qu'elle devra donc faire du mal. Il répond qu'elle lui permet- 
tra de plaider la cause de l'autorité royale dans l'Assemblée. 

D février. — Je dîne aujourd'hui avec le prince de Bro- 
glie, et je vais ensuite chez Mme de Chastellux. Le prince 
de Hesse arrive et nous raconte ce qui s'est passé en Bra- 
bant à propos des 12,000 hommes de troupes hessoises, 
que l'on a demandés et qui arriveront probablement. On 
en est exactement au point que je soupçonnais depuis long- 
temps. En réponse à une question de Aime de Chastellux, 
je donne mon avis qu'il discute un peu, mais en s'en allant 
il me dit que toute difficulté disparaîtrait si le prince de 
Brunsuick était à la tête des affaires; c'est le baron de 
Hertzberg, dit-il, qui l'en empêche. Je trouve Mme de 
Flahaut, dînant avec Mlles Fanny et Alice, nièces de sa reli- 
gieuse. Après le dîner, je descends avec Mme de Flahaut 
pour répondre à une lettre. A peine suis-je entré que l'on 
m'oblige à rester, par un simple tour de clé à la serrure, 
et je dois renoncer à ma visite projetée au commandant 
général. Je me rends de là chez Mme de Vannoise. Lne cer- 
taine iMme de Pusy qui se trouve là semble être eu quête de 
consolations. Je vais chez Mme de Laborde. Je fais la con- 
naissance d'une dame Williams, femme d'un officier d'ar- 
tillerie anglais, et fille du docteur Mallett, l'ami de lord 
Bolingbroke. Elle me fait des compliments, qui sont trop 
piquants pour mes nerfs j ils auraient pu passer en français, 
mais ils me révoltent en anglais. 



JOIRXAL DE GOIVERXEIR MORRIS. 181 

^10 février. — L'évêque vient pendant que je suis à 
dîner avec Mme de Flaliaut ; il nous rapporte le curieux 
conseil donné par le roi au comte d'Angivillers. «Je vous 
en prie, comte, tenez-vous tranquille, car les temps sont 
difflciles, et chacun doit prendre soin de lui-même; de 
sorte que, si vous blâmez ce qui se passe en ce moment, 
vous pourrez vous attirer des ennuis. » Je vais ensuite chez 
Mme de Chastellux; le rapport de l'évêque sur une adresse 
de l'Assemblée à ses commettants est aussi blâmé ici qu'il 
a été approuvé chez M. de La Fayette. Je vois M. de Mont- 
morin et lui raconte ce qui s'est passé au sujet de la dette; 
c'est pourquoi je vais en Hollande. Je me rends de là à la 
Comédie IVançaise où la pièce est mauvaise. Je reconduis 
Mme de Flahaul chez elle. Son mari rentre de Versailles; 
je lui prête ma voiture pour aller au coucher du roi. J'in- 
forme Mme de Flahaut que je pars dans un jour ou deux 
pour la Hollande. 

V^ février. — Je vais aujourd'hui dîner chez M. Necker. 
Au moment de partir après le dîner, je m'informe s'il a 
des commissions pour Amsterdam. Il demande pourquoi 
j'y vais; je lui dis que je désire distraire ces messieurs de 
leurs occupations actuelles et les amener à mes vues. Il 
fait des objections, disant qu'il a appris que l'emprunt 
ouvert par eux est couvert, et qu'il espère que les Améri- 
cains paieront la dette, ce qui serait préférable. Il semble 
donc que mon plan est finalement ruiné. Chez Mme de 
Chastellux, ce soir, la comtesse de Ségur me dit que 
mercredi prochain M. Necker doit aller à l'Assemblée 
pour déclarer qu'au 1" mars il ne restera pas un franc dans 
aucune des caisses appartenant à l'Etat. La duchesse vient 
bavarder comme d'habitude. 

\^ février. — Après avoir dîné avec la duchesse d'Or- 
léans, je me rends chez La Fayette. Il me conduit dans 



182 JOl RIVAL DE GOUVERIVEUR MORRIS. 

son cabinet et engage une conversation sur les affaires de 
l'État. Au cours de cet entretien, je lui demande quelle est 
la situation des villes frontières du côté de la Flandre. Il 
n'en donne que de mauvaises nouvelles et se plaint du 
ministre de la guerre, dont la mauvaise gestion a favorisé 
l'esprit de révolte qui règne parmi les troupes. Je lui dis 
que les ennemis de la France seront tout à fait stupides, 
s'ils n'attaquent pas ces places. Il est très alarmé des 
émeutes qui font encore rage dans les provinces, et me 
consulte sur le plan qu'il mûrit pour obtenir le droit légal 
de les réprimer. Craignant que les officiers de la munici- 
palité ne puissent sembler, en certaines circonstances, 
être à la tête des troupes, il a, d'accord avec M. Short, 
résolu d'autoriser l'officier commandant les troupes à agir 
seul, en cette circonstance extraordinaire. Ainsi ces vio- 
lents avocats de la liberté adoptent les mesures qui lui 
sont le plus contraires. Je m'oppose au plan, et lui en 
montre les mauvaises conséquences, tant personnelles que 
politiques. En réponse à la question : Que doit-on faire si 
les autorités refusent de se servir des pouvoirs qui leur sont 
confiés? je fais d'abord remarquer les diverses espèces de 
châtiments que l'on peut imaginer, mais je conclus qu'ils 
seront tous insuffisants, parce que l'institution des muni- 
cipalités est radicalement mauvaise. Je lui prédis qu'elles 
deviendront la source de confusions infinies, et d'une 
grande faiblesse, tout en observant qu'on a flatté le peuple 
avec des notions si extravagantes de liberté que je vois qu'il 
n'est au pouvoir de personne d'altérer cette organisation 
jusqu'à ce que l'expérience les ait rendus plus sages. Je 
propose de nommer des commissaires à envoyer comme 
administrateurs dans chaque district. Il pense que l'Assem- 
blée ne consentira pas à donner au roi le pouvoir de nom- 
mer ces commissaires. Finalement pourtant, nous décidons 
qu'il serait convenable de déclarer, provisoirement^ que 
certains commissaires déjà nommés pour d'autres objets 



JOURNAL DE GOUVERNEUR MORRIS. 183 

seront revêtus du pouvoir en question, jusqu'à l'organi- 
sation des municipalités. Il me dit qu'il devra donner au 
roi des dragées pour son discours à l'Assemblée. Je souris 
et réponds qu'il n'a pas de dragées à donner; on a déjà 
tellement fractionné le pouvoir exécutif qu'on ne peut 
plus le rendre au monarque, il ajoute qu'il a pensé à 
nommer de Saint-Priest ministre de la guerre, avec 
Duportail sous ses ordres. Je lui dis que je ne connais pas 
Saint-Priest, mais quelqu'un qui le connaît m'a appris 
qu'il est faux, et je lui conseille de s'en assurer avant de 
se le donner pour maître. Pour Duportail, je ne dis rien, 
mais je le crois incapable, parce que je le crois trop 
homme de bureau ; je sais du moins que ses idées sur cette 
révolution diffèrent beaucoup de celles de La Fayette. Je 
dis à ce dernier que les finances de l'Etat sont en pleine route 
vers la ruine; que l'anarchie semble les menacer, et même 
les attaquer de toutes parts; c'est pourquoi il faut, par- 
dessus tout, être sûr de l'armée, qui promet d'être la 
seule institution qui survive. J'ajoute que si une guerre 
éclate, il faudra la conduire selon des principes totale- 
ment différents de ceux en honneur jusqu'ici; il faudra 
placer de fortes garnisons dans les colonies, puis aban- 
donner l'océan et suspendre entièrement le commerce 
qu'on serait incapable de protéger ; les navires que l'on 
pourra ;irmer devront faire la course en corsaires ; il faudra 
marcher avec toutes les forces dont l'on pourra disposer 
directement sur la Hollande, et essayer de s'emparer de ce 
pays. Je n'ai pas le temps de développer ces idées, mais 
si c'est nécessaire, je saisirai l'occasion de les mettre par 
écrit. M, Short me dit que La Fayette l'a consulté ainsi 
que d'autres, ce matin, sur la manière de réprimer les 
émeutes. Je vais de là chez Mme de Staël, où je ne reste 
que peu de temps. Elis désire que je lui rapporte un roman 
d'Angleterre, s'il en paraît un bon. On lui a dit que je 
parle mal d'elle; je lui assure que ce n'est pas vrai. 



184 JOl R\AL DE GOLVERÎVEIR MORRIS. 

\(\ février. — Le malin du 10 février, je prépare mon 
voyage en Hollande ; je me procure un passeport et des 
cartes; je dis adieu à Mme de Flahaut, et le 17, à onze 
heures, je quitte Paris. 

6 novembre. — Retour à Paris le 6 novembre. Je descends 
à l'Hotel du Roi. Je m'habille puis je me rends en fiacre chez 
Mme de Flahaut. Fille est sortie, mais son mari insiste pour 
que je passe la soirée chez eux. Je vais au club, où je trouve 
les sentiments aristocratiques très en faveur. Je retourne 
au Louvre. Mme de Flahaut est à la Comédie. Elle revient et 
paraît contente de me voir. Je découvre que lord Wycombe 
est vn eimiché ici [sic). Je dîne chez Mme de Ségur. On 
me met un peu au courant de ce qui se passe. Le comte de 
Montmoriu me fait une réception flatteuse. Je vois M. de 
La Fayette qui affecte d'être enchanté de me voir. Je pro- 
mets de dîner avec lui bientôt. 

S novembre. — Je vais aujourd'hui dîner chez M. de La 
Fayette, mais il est tellement en retard que nous avons déjà 
à moitié fini quand il se met à table; il se retire bientôt 
après, et nous n'avons pas le temps d'avoir la conversation 
que nous voulions. Je m'en vais et je rencontre l'évêque 
d'Autun au Louvre; je lui demande de conseiller à La 
Fayette de tenir la ligne de conduite que je lui avais déjà 
proj)Osée dans une circonstance délicate. lia obtenu du roi 
la promesse de choisir sa garde dans l'ancienne garde 
française, et les Jacobins s'expriment violemment à ce 
sujet. II dit qu'il a le droit, en parlant au roi, de donner 
son avis comme n'importe quel autre citoyen. Je lui 
objecte qu'il devrait se placer sur un terrain différent, et 
dire qu'il a sérieusement recommandé cette mesure au roi, 
comme un tribut de reconnaissance envers ces braves qui 
s'étaient distingués pour la cause de la liberté. L'évêque 
partage complètement mon opinion, et lui en parlera, 



JOURNAL DE GOIVERNELR MORRIS. 185 

mais il observe fort justement qu'il est beaucoup plus facile 
de convaincre La Fayette que de changer ses résolu- 
tions. 

9 novembre. — J'ai une longue conversation aujour- 
d'hui avec Short sur différents sujets et particulièrement 
sur l'Amérique. Je lui dis que le contrat de Robert Morris 
avec les fermiers, que Jefferson considérait comme un 
monopole, a été au contraire le seul moyen de détruire 
le monopole du tabac en Virginie, par les facteurs écossais, 
monopolje qui existait de fait. Je lui en donne plusieurs 
raisons. Xous disons quelques mots sur La Fayette. Il 
s'étonne de l'inaptitude et de l'imbécillité de cet homme. 
Pauvre La Fayette! Il commence à subir les conséquences 
inévitables d'une trop grande élévation. Il s'éclipse au pre- 
mier nuage. Short me dit aussi que La Rochefoucauld est 
terriblement embarrassé dans l'affaire des impositions. Je 
réplique qu'il en est toujours ainsi quand on apporte des 
idées métaphysiques dans les choses courantes ; que seuls 
savent gouverner ceux qui en ont l'habitude, et que ces 
derniers ont rarement le temps ou l'inclination d'écrire 
à ce sujet. Les livres que l'on rencontre ne contiennent 
donc que des idées chimériques. Je vais ensuite au salon 
de Mme de Flahaut, et je reste le dernier. Selon sa cou- 
tume, le comte de Luxembourg a beaucoup de choses à 
me dire à l'oreille. Je déclare sans détour que les aristo- 
crates doivent rester tranquilles, s'ils ne veulent pas être 
pendus. 

10 novembre. — J'avais acheté à Londres un gros chien 
de Terre-Neuve pour la duchesse d'Orléans. Je l'emmène 
aujourd'hui au Palais-Royal où je vais dîner, et le présente 
à Son Altesse Royale, qui paraît bien contente; le vicomte 
de Ségur « le prend en amitié ?' . Cela s'entend. Je fais un 
tour avec le comte dans les jardins, puis je vais au club 



186 JOl R\AL DE GOUVERNEUR MORRIS. 

tuer 11U peu le temps. La journée a été splendide. Je pense 
que jamais dans ma vie je n'ai eu l'esprit agile par autant 
d'objets différen(s qu'en ce moment, et je ne puis com- 
mencer aucune affaire sans qu'une autre ne se mette 
constamment en travers. Aime de Bréhan dit que si les 
troubles continuent, elle ira vivre avec moi en Amérique. 
Naturellement je souscris à cet arrangement. 

12 novembre. — Je vais à FOpéra après le dîner. Je suis 
derrière mon amie volage, Mme de Flahaut, et comme, 
heureusement, la musitjue me rend toujours grave, je 
reste dans le mode senlimenlal. La comtesse de Frise est 
ici; je lui présente mes respects dans la stalle voisine. J'ai 
le bonheur de rencontrer Mme Foucauld Lardimalie après 
l'opéra, et celui d'être accueilli de la façon la plus aimable. 
Pour plusieurs raisons je veille à ce que mes traits ne 
trahissent pas ma satisfaction. Heureusement, elle parle 
de moi à Mme de Flahaut dans des termes très favorables. 

13 novembre. — La populace pille l'hôtel du duc de 
Castries, parce que le duc a blessé le démagogue Charles 
de Lamelh dans un duel qu'il s'était attiré en insultant le 
duc. L'histoire parait curieuse. M. de Chauvigny vient à 
Paris dans l'intention de se battre avec Charles de Lameth, 
qui, dit-il, a fomenté une insurrection dans le régiment 
auquel il appartient. J'ai appris ceci chez M. Boutin, où 
M. de Chauvigny, présenté par son frère, un évêque, a 
raconté ce qui s'était passé. Il s'était rendu chez M. de 
Lameth, dont les amis lui avaient dit, au cours d'un 
rendez-vous avec eux, que M. de Lameth ne se battrait pas 
avant que la Constitution fût terminée. L'autre répliqua 
que, dans ce cas, jusqu'à l'achèvement de la dite Constitu- 
tion, il se voyait dans la nécessité de proclamer partout 
que AL de Lameth était un lâche. L'affaire étant venue 
devant l'Assemblée, de Lameth déclara qu'il n'entrepren- 



JOIRXAL DE GOrVERXKl R MORRIS. 187 

drait rien avec Chauvigny avant d'avoir réglé ses comptes 
avec le duc de Castries (colonel du régiment) « qui m'a 
détaché ce spadassin-là n . Naturellement de Castries 
demande réparation, et l'on va sur le terrain, où les amis 
de Lameth, qui est de première force à l'épée, s'opposent 
à l'emploi de pistolets. En vrai chevalier, de Castries 
accepte de vider l'affaire à l'arme blanche, et blesse son 
adversaire. En conséquence, la populace détruit la pro- 
priété de son père. Ce n'est pas ordinaire ; je crois qu'il en 
sortira des résultats que l'on ne soupçonne même pas 
actuellement. L'Assemblée (aux mains des Jacobins) a, 
dit-on, sanctionné ce qui s'est passé aujourd'hui. 

14 novembre. — Ce matin le comte de Moustier vient 
me voir. Nous discutons ensemble son plan de Constitu- 
tion, et il me dit jouir à la Cour de plus de crédit qu'il 
ne l'aurait jamais cru. Il me raconte qu'il est person- 
nellement dans les bonnes grâces de la reine, et il s'at- 
tend bientôt à ce que l'on demande ses conseils. Le roi et 
la reine, me dit-il, sont décidés à ne pas abuser de leur 
autorité, si jamais ils la recouvrent. II ajoute incidemment 
que le roi et la reine lui ont tous deux parlé de moi, le pre- 
mier deux fois, et qu'ils ont de moi une opinion favorable. 
Ceci peut être utile à mon pays plus tard. 

Je rends visite à Mme de Flahaut. Il me semble, à en 
juger par les apparences, que l'on alleiid lord Wycombe; 
je le dis, mais elle répond que c'est Tévêque. Les invités 
me suivent de près : Mme de Laborde et Mme de La Tour, 
puis Monfesquiou; quand nous sommes tous là, arrive lord 
Wycombe, et il est aussitôt évident que le rendez-vous 
était pour lui. Nous partons tous, mais bientôt après je 
reviens en disant à Aime de Flahaut « que je lui serai à 
charge, pour quelques moments de plus » . Mon lord est 
plus déconcerlé qu'elle. Il ne paraît point encore arrivé au 
point oii il vise. Je me rends ensuite au club, oii je trouve 



188 JOURNAL DE GOUVERNEUR MORRIS. 

plusieurs personnes, qui justifient la conduite de la popu- 
lace hier. AI. de Mouslier me dit que M. de Alontmorin avait 
demandé Carmicliael comme ministre près de la cour de 
France, ce qui pourrait être dirigé contre Madison et 
Short, les compétiteurs actuels. Je doute fort que Mont- 
morin ait fait cette demande. 

15 novembre. — J'apprends aujourd'hui, chez Mme de 
Chastellux, que le garde des sceaux désire avoir un entre- 
tien avec moi. Je promets de lui faire une visite. La 
duchesse d'Orléans me reproche mon absence, et je pro- 
mets de diner chez elle demain. A huit heures, je vais à 
mon rendez-vous chez Aime de Flahaut. Elle n'est pas 
rentrée des Variétés, mais elle me fait prier d'attendre. Je 
suis malheureusement obligé de le faire, ayant promis à 
Capellis de passer ici la soirée. A huit heures et demie, 
elle vient, accompagnée de Aille Duplessis. Je montre plus 
de mauvaise humeur que ne l'admettent le bon sens ou la 
politesse; du moins telle serait l'opinion de la plupart des 
observateurs. Elle se confond en excuses, mais je la traite, 
elle et ses excuses, comme un Turc. Ses manières et ses 
paroles sont des plus conciliantes, et elle propose pour 
demain soir un rendez-vous que je refuse d'accepter. 
Finalement cependant elle réussit, mais, tandis que nous 
allons souper, je lui dis qu'elle y manquera probablement, 
s'il y a une nouvelle comédie . 

10 novembre. — Aujourd'hui, selon ma promesse, je 
dîne au Palais-Royal, et comme la princesse est seule au 
moment où j'arrive, je l'entretiens de laçon à faire quelques 
progrès dans son estime. Après le dîner, je vais à mon 
rendez-vous chez Aime de Flahaut, mais je la trouve très 
entourée. Lord Wycombe, le comte de Luxembourg, 
M. de Sainte-Foy sont là; c'est pourquoi je m'en vais. Mes 
lettres d'aujourd'hui ne sont pas agréables. M. de Flahaut 



JOURNAL DE GOLVER\ELR MORRIS. 189 

exprime le désir de partir en Amérique comme ministre 
plénipotentiaire, et me prie d'amener sa femme à donner 
son consentement, au cas où la place serait obtenue. Je 
promets de lui en parler. Je vais m'asseoir un moment 
avec Mme de Montmorin. Elle exprime sa conviction que 
La Fayette u'est pas à la hauteur de sa situation, ce qui 
est la vérité même. Elle dit que la reine ne consentira pas 
à nommer son mari gouverneur des Enfants de France, et 
que les aristocrates le détestent. A dîner, nous parlons de 
la pièce de ce soir, Brutus; on s'attend à ce qu'elle 
occasionne des désordres, .^près six heures, Bouinville et 
moi allons au théâtre. En quittant l'appartement, comme 
on suppose qu'il y aura trois partis dans la salle, je m'écrie 
d'un ton déclamatoire: " Je me déclare pour le roi, et je 
vole à la victoire. 5> Ne pouvant trouver de sièges, je me 
rends à la loge de d'Angivillers, où je découvre que l'on 
m'attendait, car j'avais promis do venir, puis je l'avais 
oublié. Lord Wycombe s'y est établi aux côtés de Mme de 
Flahaut, à la place que j'occupais autrefois. Sainte-Foy est 
là, en observateur rusé. Je me décide donc à les jouer tous 
les trois, et je pense avoir assez bien réussi. Je propose à 
Mme de Flahaut de faire croire au vieux renard qu'elle est 
attachée au jeune lord; elle se récrie. Je la crois pourtant 
décidée à se l'attacher, et il peut se faire qu'elle se brùle 
les ailes à tournoyer autour de cette flamme. La pièce 
excite beaucoup de bruit et de disputes, mais il est clair 
que le parterre, rempli de démocrates, obtient la victoire; 
puis, l'ayant obtenue, il crie pendant plus de dix minutes : 
4t Vive le roi ! « Après la pièce, l'on propose de placer le 
buste de Voltaire sur la scène et de le couronner; l'on 
procède à cette cérémonie, au milieu d'acclamations répé- 
tées. Pour l'amusement de notre parti, j'écris les lignes 
suivantes: 

" Voyez ! La France, drapée dans le gai manteau de la 
liberté, dédaigne son ancienne condition, mais elle est 



190 JOIRXAL DE GOUVERNEUR MORRIS. 

fière d'obéir à son barde favori, dont l'esprit est roi, même 
après sa mort. 

tt II dédaigna la route ordinaire du pouvoir et cria : 
« Abattez tous les tyrans! 5» et, faisant de la foule un Dieu, 
il a obterm d'elle une couronne. » 

Je les donne à Mme de Fiahaut, lui demandant de les 
faire passer au lord. Il en paraît très content, et cela doit 
faire plaisir à Mme de Fiahaut, puisque cela lui permet de 
grandir ses propres mérites auprès de ses amis. Elle désire 
me donner rendez-vous pour vendredi malin, mais je lui 
demande de m'envoyer son heure par écrit assez à l'avance 
pour que je puisse l'informer, si quelque chose m'em- 
pêchait de m'y rendre. C'est une coquette, et des plus 
volages. 

18 novemhre. — Je vais dîner avec le garde des sceaux. 
Ses domestiques ne savent que faire de moi, chose qui 
arrive souvent à ma première visite, parce que la sim- 
j)licilé de mou costume et de mon équipage, ma jambe de 
bois et mou ton d'égalité républicaine, semblent totalement 
déplacés dans une réception ministérielle. Il est encore à 
son bureau. Je ne trouve parmi les assistants aucune per- 
sonne de connaissance , sauf Dupont l'économiste, qui 
n'a jamais pris connaissance de la lettre que je lui ai 
apportée de son fils, et qui en semble honteux. La réception 
du ministre est flatteuse, et il est plein d'attentions pour 
moi, si bien que ceux qui s'étaient placés près de lui 
sentent qu'ils ne sont pas à leur place. Après le dîner, il 
me prend à part pour connaître mes sentiments. Je lui dis 
que je considère la Révolution comme ayant échoué ; les 
maux causés par l'anarchie rendront nécessairement son 
autorité au souverain, qui devrait continuer à rester simple 
instrument dans les mains de l'Assemblée, etc. Quant à 
lui, ministre, il devrait, en quittant son poste, se rendre 
directement du cabinet du roi à son siège dans l'Assemblée 



JOLRXAL DE GOLVERXEIR MORRIS. 191 

et s'y faire le défenseur de l'autorité royale. Il partage 
mes idées, sauf en ce qui le concerne, disant qu'il a besoin 
de repos. Ceci n'est pas exact, et je le lui dis. Je lui 
demande s'il a l'intention de démissionner MmedeFlahaut 
m'en a parlé hier soir, comme l'ayant su par son évéque). 
11 répond qu'il n'en sait rien et qu'il se retirera quand le 
roi en exprimera le désir. Après cette conversation, je 
m'entretiens longuement avec l'abbé d'Andrezelle. Il me 
parle d'une société fondée pour correspondre avec la 
province et contrecarrer les Jacobins. Je lui soumets 
quelques idées à ce propos ; il s'en montre très reconnais- 
sant et me demande d'assister à l'une de leurs réunions; 
je le promets. 

19 novembre. — L'évêque d'Autun insiste beaucoup 
pour que je reste à dîner au Louvre, mais je vais au Palais- 
Royal. Nous y rencontrons le duc de Laval. Après le dîner, 
je m'entretiens avec lui et le comte de Tliiard, et je crois 
comprendre qu'il est sérieusement question de faire venir 
les troupes de l'Empereur pour délivrer le roi et la reine, 
et rétablir l'ancien gouvernement. Après le dîner, je vais 
à la Comédie-Française avec la duchesse pour assister à la 
représentation de Brulm. Je vais ensuite chez Mme de 
Ségur oîi je retrouve Mme de Chastellux. On déplore 
devant moi que La Fayette ait perdu son influence. En ren- 
trant, elle me dit qu'elle est persuadée que l'empereur fera 
un effort en faveur de sa sœur. J'ai laissé entendre au 
comte de Thiard l'avantage qu'il y aurait à confier le Dau- 
phin aux mains de ses gouverneurs et à l'envoyer voyager. 
Beaucoup de mécontents parmi la noblesse et le clergé de 
France poussent le chef de l'empire à venger les insultes 
dont sa malheureuse sœur est abreuvée. Un prétexte aussi 
spécieux, des raisons aussi plausibles, tant publiques que 
particulières, en y ajoutant encore un grand intérêt poli- 
tique et des réclamations territoriales personnelles, tout 



192 JOIRXAL DE (.OIVERXKLR MORRIS. 

cela pourrait délerininer un prince entreprenant. Mais il 
est circonspect, et se fie plus à la diplomatie qu'à la force. 
Comment cela finira-t-il? Ce malheureux pays, égaré dans 
la poursuite des folies métaphysiques, présente au point 
de vue moral une immense ruine. Nous admirons l'archi- 
tecture du temple, comme les restes d'une ancienne 
splendeur, tout en délestant le faux dieu auquel il était 
dédié. Les choueltes et les corbeaux et les oiseaux de nuit 
bâtissent maintenant leurs nids dans ses niches; le sou- 
verain est abaissé au niveau d'un mendiant, sans res- 
sources, sans autorité, sans ami; l'Assemblée est en même 
temps maîtresse et esclave ; nouvelle au pouvoir, farouche 
en théorie et novice en pratique, elle accapare toutes les 
fonctions, bien qu'étant incapable d'en exercer aucune, et 
elle a enlevé à ce peuple fougueux et fier tous les freins de 
la religion et du respecL Ici l'imagination peut parcourir 
des espaces sans fin. Il est impossible de calculer quelle 
somme de misère sera nécessaire pour changer la volonté 
populaire. La vue lapins perçante ne peut découvrir quelles 
circonstances surgiront, dans l'ordre de la divine Provi- 
dence, pour donner une direction à celte volonté. Xous 
ignorons également quels talents il se trouvera pour 
utiliser ces circonstances, influencer cette volonté, et par- 
dessus tout modérer le pouvoir qui en résultera. Une seule 
chose semble assez certaine : l'occasion glorieuse est 
perdue, et (pour cette fois-ci du moins) la Révolution a 
échoué. 

23 novembre. — L'évêque d'Autun arrive pendant que 
je suis chez Mme de Fiahaut aujourd'hui, et, comme ma 
voiture a été renvoyée, il est triste. Je les quitte et vais chez 
le comte de Montmorin. Avant le dîner, profitant de ce que 
le duc de Liancourt et Montesquiou sont là, au cours de la 
conversation sur les faits et gestes de l'Assemblée, je dis 
que la Constitution proposée est telle que le Tout-Puissant 



JOURNAL DE GOUVERNEUR MORRIS. 193 

lui-même ne pourrait en sortir sans créer une nouvelle 
espèce d'hommes. Après Je dîaer, j'entretiens Montmorin 
de sa propre situation. Il se sent très embarrassé, ne 
sachant s'il doit rester ou s'en aller, ni ce qu'il faut faire, 
au cas où il resterait. Montesquiou se joint à nous et me 
questionne sur la dette due par l'Amérique à la France. 
Comme résultat des renseignements que je lui donne , il 
convient avec Montmorin de n'accepter aucune proposition 
sans me consulter d'abord. De là je me rends chez Aime de 
Ségur. Les enfants y jouent une petite comédie dont le 
sujet est le plaisir éprouvé par toute la famille à l'arrivée 
d'un bébé dont la comtesse vient d'accoucher. La pièce a 
été écrite par le père, auquel j'adresse les lignes suivantes : 

a. Les autres ne peuvent avoir qu'un rôle dans une 
comédie, mais vous, mon ami, avec une âme plus haute, 
vous y êtes universel; ici, en effet, tout vient de vous : 
sujet, pièce et acteurs. ^i 

Dès la fin de la pièce , je m'esquive. Mme de La Fayette, 
qui était là , m'adresse quelques reproches sur mon aban- 
don. La haute situation de son mari lui a longtemps 
donné le vertige. Quand il sera un peu remis, je verrai s'il 
peut encore être utile à son pays ou au mien. J'en doute. 
Je vais au Louvre et j'apprends que Mme de Flahaut s'est 
disputée avec son évêque qui est jaloux de moi. Cette que- 
relle l'a rendue très malade ; ses amis et ses domestiques 
s'empressent autour d'elle. 

25 novembre. — Après avoir dîné avec Mme Fou- 
eau Id, je vais chez La Fayette; j'y suis accueilli assez 
froidement. Je reste quelque temps, appuyé sur la che- 
minée. M. La Fayette sort de son bureau et s'approche dès 
qu'il me voit. 11 demande pourquoi je ne viens pas le voir. 
Je réponds que je n'aime pas me mêler à la foule que je 
rencontre chez lui, mais que, chaque fois que je lui serai 
utile, je serai à ses ordres. 

13 



194 JOIRXAL DE GOLVERXELR MORRIS. 

26 novembre. — Je vais chez La Fayette et cause avec 
lui environ une demi-lieure. 11 me demande ce que je 
pense de la situation. Je le lui dis sans ménagement, et en 
m'écoutant il pâlit. Je lui déclare que l'heure approche où 
tous les honnêtes gens devront se grouper autour du trône ; 
que le roi actuel est très précieux à cause de sa modé- 
ration, et que, même s'il jouissait d'un pouvoir excessif, 
on pourrait lui persuader d'accorder une Constitution con- 
venable ; que ce que l'Assemblée a rédigé sous le nom de 
Constitution n'est bon à rien; que pour lui-même, sa 
situation personnelle est délicate , qu'il commande les 
troupes de nom, mais pas de fait; que je ne puis réel- 
lement dire comment il faut les discipliner, mais qu'il sera 
perdu tôt ou tard s'il n'y parvient pas; que la meilleure 
ligne de conduite serait peut-être de prendre occasion 
d'un acte de désobéissance et d'abdiquer; de celle façon, 
il conserverait en France une réputation qui serait pré- 
cieuse, et utile plus lard. Il répond qu'il ne doit son élé- 
vation qu'aux circonstances et aux événements , de sorte 
que, quand les désordres cessent , lui-même tombe, et la 
difficulté est de savoir les faire surgir. Je prends soin que 
pas le moindre mouvement ne témoigne mon mépris et 
mon dégoût, mais je fais simplement observer que les 
événements surgissent assez vite d'eux-mêmes s'il sait en 
tirer profit, ce dont je doute, parce que je n'ai aucune 
confiance en ses troupes. 

Il me demande ce que je pense d'un plan en discussion 
au sujet des évoques protestataires, celui de supprimer leur 
temporel. Je lui dis que l'Assemblée doit les mettre à la 
porte tout nus si elle veut que le peuple les habille. 11 
répond qu'il redoute un peu celte conséquence. Je lui 
reparle de la nécessilé de retablir la noblesse; il recule 
naturellement et dit qu'il voudrait avoir deux Chambres 
comme en Amérique. Je réplique que la Constitution amé- 
ricaine ne conviendrait pas à ce pays-ci , et que deux 



JOLRXAL DE GOUVERNEUR MORRIS. 195 

Chambres pareilles seraient déplacées là où existe un exé- 
cutif héréditaire ; chaque pays doit avoir une constitution 
en rapport avec les circonstances, et l'état de la France 
exige un gouvernement plus autoritaire que celui de l'An- 
gleterre. Là-dessus, il sursaute d'élounement. Je le prie 
de remarquer que l'Angleterre est entourée d'un fossé pro- 
fond, et, ne pouvant être attaquée que par mer, elle peut 
permettre chez elle une foule de choses qui seraient dange- 
reuses dans une situation différente ; sa sécurité dépend de 
sa marine, au maintien de laquelle sont sacrifiés tous les 
droits et privilèges de ses citoyens ; dans tous les gouver- 
nements possibles le premier souci doit être le salut public. 
Il me dit les noms des ministres probables , tous choisis 
dans le peuple. 

27 novembre. — Dîné avec Mme de Flahaut. Elle me 
dit que son évêque est au mieux avec la reine. Cela s'en- 
tend. Elle ajoute que de Mouslier dit du mal de moi chez 
Mme d'Angivillers. Il a tort. Lord Wycombe vient après 
dîner, on le place à côté, comme d'usage. 

28 novembre. — A deux heures, je rends visite à Dupor- 
tail, le nouveau ministre de la guerre, puis je vais au 
Louvre. Lord Wycombe s'y trouve; il a été là toute la 
matinée, c'est-à-dire de dix heures à deux. Il s'en va, 
tandis que Mme de Flahaut insiste pour qu'il revienne ce 
soir. Elle répèle qu'il lui avait dit qu'elle m'aimait; elle en 
avait d'abord ri , puis l'avait réfuté sérieusement. Elle me 
demande avec insistance de rester à dîner. M. de Flahaut 
semble mécontent. Après le dîner, elle m'envoie avec 
Mlle Duplessis rendre visite à Mme de Guibert, qui me 
donne une élégie sur son défunt mari, composée parmi 
de ses amis. Quand nous revenons , Monseigneur s'est ins- 
tallé à côté d'elle. Le marquis de Montesquiou s'égaye de 
les avoir trouvés ainsi. Je quitte cette société pour rendre 



19« JOl RVAL DE GOUVERNEIU MORRIS. 

visite à Mme de Cliaslellux. Ici la conversation est dans le 
ton aristocratique à l'excès, il est question d'enlever le 
roi. Ma belle amie me parle de faire cadeau à lord 
Wycombe de la coupe que l'on m'avait donnée autrefois et 
que j'avais renvoyée. Je crois probable qu'elle l'en a déjà 
gratifié. 

29 novembre. — Je dîne aujourd'hui chez \\. de Mont- 
moriu. La Fayette arrive et Mme de Montmorin fait remar- 
quer qu'il n'a pas l'air très content de me voir. Elle en 
demande la raison. Je réponds que dernièrement je lui ai 
dit certaines vérités si différentes des flatteries auxquelles 
il est habitué qu'il n'en est pas très satisfait. Montmorin 
observe que La Fayette n'est pas assez capable pour se 
tirer d'affaire. Il dit que depuis un mois il a vu les choses 
bien pires qu'elles ne sont. 11 semble craindre une invasion 
des puissances étrangères et que le comte d'Artois et le 
prince de Condé ne jouent un jeu serré. Nous verrons. Je 
vais au théâtre avec Mme de Beaumont, et j'ai le bonheur 
de me trouver vis-à-vis de ma belle amie. Je ne sais pas si 
elle m'observe, mais si elle le fait, ce sera utile. 

30 novembre. — Je vais aujourd'hui au Palais-Royal 
pour dîner avec la duchesse, mais elle dîne dehors et je 
vais au club. Le restaurateur n'est pas bon; son vin est 
exécrable. Je vais chez iMme de Ségur : elle est au lit. Elle 
désire connaître le fond de ma conversation avec 
La Fayette. Je réponds que je lui ai dit plusieurs rudes 
vérités, qui n'ont pas été de son goût. J'emmène le vicomte 
de Ségur chez Mme de Chastellux ; il y lit une petite comé- 
die intitulée : le Nouveau Cercle, qui n'est pas sans 
mérite, mais il lit trop bien pour qu'on en juge. Pour le 
reste, il s'est peint lui-même dans le personnage principal 
de la pièce. \ous avons ici lady Cary, une Irlandaise, qui 
a, je crois, le mérite d'être une bonne maîtresse de maison 



JOURNAL DE GOUIERXEIR MORRIS. IQT 

à Paris. Je quitte un peu après neuf heures et vais au 
Louvre. J'y trouve l'évêque, naturellement; une obser- 
vation que je fais sur les assignats semble produire sur 
lui une profonde impression; si je ne m'abuse, il la 
citera. Sa manière de la saisir montre un esprit judicieux. 
Mme de Flahaut s'excuse d'être sortie ce matin; si je lui 
avais dit que je viendrais, elle serait restée chez elle. Je 
réplique d'un ton froid que je suis venu en retard pour ne 
pas interrompre sa conversation avec son nouvel ami. 
Elle ressent ce sarcasme sanglant. Elle a passé la journée 
avec son évêqae, qui a mal à la jambe — il se l'est foulée. 
Je la laisse me poser des questions au sujet de la pièce, où 
je crois qu'elle ne m'a pas vu, et mes réponses sont de 
nature à lui donner quelque inquiétude. 

\" décembre. — Mon courrier me cause beaucoup d'en- 
nui. Je me lève ce matin avant le jour après une nuit 
blanche occasionnée par les soucis. Je m'assieds pour 
écrire à la lueur d'une chandelle, et finir toutes mes lettres 
à temps. Je reçois un mot de Mme de Flahaut, me deman- 
dant de venir entre dix et onze heures, car elle doit rendre 
visite à Mme d'Angivillers à midi et demi. Je la trouve ma- 
lade et exhalant ses plaintes, mais je ne suis disposé ni à me 
disputer ni à la consoler. M. de Flahaut me demande aeux 
fois de lui rappeler, à midi et quart, qu'elle doit aiier chez 
sa sœur. Je dis à madame que depuis que je suis ici chaque 
courrier m'apporte de tristes nouvelles. Elle désire les con- 
naître , mais je réponds que c'est inutile; j'en parle en 
termes vagues, pour que ma conduite ne la surprenne pas. 
A midi, lord IVycombe arrive et s'installe. Je rappelle plu- 
sieurs fois à Mme de Flahaut son rendez-vous avec sa sœur, 
et je la force à s'en aller, ce dont je m'excuse. Je vais ensuite 
chez Le Couteulx qui est sorti. Sa femme va sortir et est à 
moitié déshabillée quand j'arrive. Pendant les quelques 
minutes que je reste, elle me raconte une curieuse anec- 



198 JOURNAL DE GOUVERNEIR MORRIS. 

dote du comte de Pilau. Il est devenu dévot à un degré 
étonnant et avec toute la bigoterie de l'Eglise romaine ; 
c'est pourtant un homme que les prêtres ont chassé d'Es- 
pagne à cause de sa religion, ou plutôt de son absence de 
religion ; un homme qui a abandonné une immense for- 
tune pour éviter les cérémonies extérieures. Dieu ! que 
l'homme est faible, inconséquent et misérable! Je passe 
chez Mlle Martin, acheter un pot de rouge pour ma sœur à 
Londres. Je dis à l'évêque d'Autun aujourd'hui, qu'il 
devrait, si c'est possible, obtenir l'ambassade de Vienne. 

6 décembre. — Sir John Miller vient me voir aujour- 
d'hui, et me parle des poids et mesures. Je dîne au Palais- 
Royal. Après le dîner, visite à M. de La Fayette. Il est en 
butte à mille petits ennuis; aussi j'abrège ma visite. L'ac- 
cueil de Mme de La Fayette est à la glace. Je retourne au 
Palais-Royal et conduis Mme de Chastellux au Louvre. Au 
moment de partir, Mme de Flahaut me prie de la conduire 
chez Mme de Corny. Je suis très froid avec elle, et elle 
m'en demande la raison. Je la raille à propos de sa liaison 
avec monseigneur, qui doit encore avoir la soirée aujour- 
d'hui, n'ayant pas eu l'occasion de l'entretenir ce matin 
comme il le désirait. Elle me rend un cadeau que je lui 
avais fait, et je lui dis que je n'accepterai rien que son 
portrait, actuellement en possession de son évêque, mais 
que je veux l'avoir. Je lui dis encore qu'elle m'oubliera 
quand je serai parti. Elle lésait depuis longtemps. J'ajoute 
que l'accueil qu'elle m'a fait, la dernière fois que je suis 
allé chez elle, a été tel, que je ne lui aurais pas imposé ma 
visite si Mme de Chastellux ne m'avait pas demandé de 
l'accompagner. Revenu au Louvre, je la fais descendre, et 
j'allais me retirer, mais elle insiste pour que je monte. Arrivé 
chez elle, je prends congé, mais elle me décide à rester 
encore un peu. Son orgueil la fait parler haut. Puis elle 
est, ou du moins se prétend, souffrante. Son mari monte 



JOIRXAL DE GOUVERNEUR MORRIS. 199 

et, après quelques mots, je prends de nouveau congé, mais 
elle me demande en anglais de resler. L'évêque arrive ; je 
lui reparle de l'ambassade de Vienne, en lui indiquant le 
moyen de réussir. Je lui dis qu'en ce moment il est égale- 
ment dangereux de faire, ou non, partie de l'Assemblée; 
une ambassade à l'étranger est le seul moyen pour lui de 
rester en évidence, et, s'il peut devenir l'homme de con- 
fiance de la reine et de l'empereur, il sera sur la grand'- 
route des grandeurs, dès que les circonstances s'y prête- 
ront. Je reste quelques minutes après lui, puis sors. 

8 décembre. — Je reçois aujourd'hui, par la malle 
anglaise, une lettre qui me presse de partir pour Londres. 
Je vais au Louvre, selon ma promesse, et trouve Mme de 
Flahaut au lit ; elle écrit à monseigneur. Le soir je vais au 
Palais-Royal où j'assiste à la lecture d'une tragédie écrite 
par M. de Sa bran à quatorze ans. Elle est très bien écrite, 
mais Mme de Flahaut m'appelle avant la fin. Je retourne 
souper au Louvre. Je prête à Mme de Flahaut 1,200 francs 
de papier pour racheter une somme égale d'or qu'elle a 
engagée. Je ne compte pas être remboursé. 

9 décembre. — Je pars pour Londres. 



ANNEE 1791 



\d janvier. — Retour à Paris. Visite à Mme de Flahaut. 
Elle se plaint amèrement de la froideur et de la cruauté de 
l'évêque d'Autun. il est élu membre du département de Paris 
et se démet de son évèché. Il la traite bien mal. Sa passion 
pour le jeu est devenue extrême, et elle m'en donne des 
exemples qui sont ridicules. Il arrive et je m'en vais. Je 
rends visite à Mme de Chastellux, et vais avec elle dîner 
chez la duchesse d'Orléans. Son Altesse Royale est ruinée, 
c'est-à-dire qu'elle est réduite de 450,000 francs à 200,000. 
Elle me dit qu'elle ne peut pas donner de bons dîners, 
mais que si je veux venir jeûner avec elle, elle sera heu- 
reuse de me voir. 

21 janvier. — Ce soir, chez Mme de Staël, je rencontre 
la haute société. Je reste quelque temps à causer avec 
différentes personnes, mais tout cela est sans importance. 
Ce malin Ternant vient déjeuner avec moi. Il a été nommé 
ministre plénipotentiaire aux Etats-Unis dimanche dernier. 
Nous nous entretenons de sa mission. Il désire me voir 
nommer ici. Je lui dis que j'ai compris, par de Moustier, 
qu'on avait demandé Carmichael. Il répond que, s'il n'est 
pas trop tard, il fera changer cela. Il me tiendra au cou- 
rant de ce qu'il saura. 

Je vais au Louvre. M. de Flahaut a voulu me voir. Il 
me parle d'envoyer de la quincaillerie en Amérique, un de 
ses amis étant à la tête d'une usine considérable. Je lui 
dis que son ami peut venir me voir un matin et que je lui 



JOIRXAL DE GOUVERNEUR MORRIS. 201 

en parlerai. Je vais chez Mme du Bourg. On joue un jeu 
d'enfer, auquel naturellement je ne participe pas, et je me 
retire de bonne heure. 

22 janvier. — Mme de Flahaut me dit aujourd'hui 
qu'elle a eu une lueur d'espérance pour son avenir; j'es- 
sayerai de la foire aboutir. Je vais voir Mme de Ségur, et 
lui fais présent de quelques pommes, etc. M. de Ségur est 
avec sa femme, et, la conversation s'engageant dans ce 
sens, le plaisir que l'on ressent à parler de soi-même 
l'incite à nous raconter l'histoire de la guerre entre la 
Russie et la Porte. D'après lui, l'Angleterre a brouillé ces 
puissances. Après avoir repris cette histoire de fort loin et 
être arrivé à la paix qui avait mis fin à la guerre précé- 
dente, il déclare que l'impératrice s'est déclarée suzeraine 
delà Géorgie; que les Tartares Afghis, demeurant vers la 
mer Caspienne et en guerre constante avec les Géorgiens, 
reçurent l'aide du Pacha, leur voisin; que les Tartares du 
Cuban firent de fréquents ravages sur le territoire russe, 
puis passèrent cette rivière à gué pour entrer sur le terri- 
toire turc; que des plaintes ayant été faites à ce sujet, la 
médiation de la France fut demandée et acceptée; que lui 
et M. de Choiseul-Gouffier s'employèrent efficacement à 
apaiser ce différend. Il fut décidé que le Pacha refuserait 
désormais son aide aux Tartares i\fghis, et que ceux du 
Cuban ne seraient pas, comme jusqu'à présent, protégés 
après leurs irruptions; que le prince Potemkin, ayant 
assemblé dans cette région une armée considérable pour 
être passée en revue par l'impératrice, et étant informé 
que les sujets de plainte continuaient malgré le traité, 
envoya immédiatement par l'ambassadeur russe, Bulgakow, 
un message menaçant aux Turcs; celui-ci fut communiqué 
par le Reis Effendi à M, de Gouffier, qui très surpris, con- 
seilla aux Turcs de prendre aussitôt les armes, et informa 
de Ségur de ce qui se passait ; celui-ci en parla en termes 



202 JOIRYAL DE GOUVERNEIR MORRIS. 

sévères au ministre russe qui rejeta la faute sur le prince 
Potemkin. Il fut décidé d'accepter des conditions raison- 
nables, et, quoique celles proposées par M. de Gouffier de 
la part des Turcs fussent assez insolentes, à sa grande 
surprise, elles furent agréées. Sur ces entrefaites, le 
courrier, porteur de celle nouvelle, fut arrêté par des 
brigands turcs et mis à mort; apprenant cet accident, il en 
dépécba aussitôt un autre, mais avant l'arrivée de ce mes- 
sager, les Anglais s'étaient activement occupés à dissuader 
les Turcs de tout accommodement. Leur ambassadeur dit 
au Reis Effendi qu'il aurait l'aide puissante de la Prusse et de 
la Pologne; que si l'Aulriche se joignait à la Russie, une 
forte diversion serait faite par la révolte en Flandre, qui 
se préparait; qu'il ne fallait pas se fier à la France, dont 
le système favori était d'aider la Russie, avec laquelle elle 
s'était dernièrement liée intimement, et qui naturellement 
ne pouvait pas être cordialement attachée à la Porte. 
D'après Ségur, le motif de l'Angleterre pour agir ainsi était 
son irritation du traité conclu par la Russie avec la France, 
par lequel, entre aulres choses, les principes de la neulra- 
lilé armée sont reconnus, et aussi l'insistance de la Russie à 
obtenir une semblable reconnaissance de l'Angleterre, dans 
le traité dont l'on projetait le renouvellement. L'Angleterre 
espérait ainsi amener une rupture entre la France et son 
ancienne alliée la Russie, ou sa nouvelle alliée, la Turquie. 
Par suite des intrigues britanniques, la Porte refusa de sous- 
crire aux conditions qu'elle avait elle-même proposées, 
mais en envoya d'autres d'un style impérieux et dictato- 
rial; il en avait été offensé, mais, à sa grande surprise, 
l'impératrice les accepta encore; puis, lorsque ses dépêches 
furent écrites en langage chiffré, juste au moment où son 
courrier allait partir, l'on apprit que les Turcs avaient com- 
mencé les hostilités effectives. Il ajoute qu'il avait depuis 
longtemps informé son gouvernement que Van Hertzberg 
avait formé de vastes projets menaçant toute l'Europe, 



JOURNAL DE GOUVERNEUR MORRIS. 203 

mais que l'on n'avait prêté aucune attention à ses informa- 
tions, et qu'on le représentait, au contraire, coaune un 
brandon, désirant une conflagration générale; il avait 
depuis longtemps proposé la triple alliance de l'Autriche 
avec la Russie et la France, qui fut alors repoussée et ne 
s'est jamais effectuée, parce que, finalement, la Révolution 
française empêcha une ratification delà part de la France. 
Feu l'empereur Joseph lui aurait dit, peu de temps avant 
de mourir, que l'impératrice de Russie lui avait permis de 
faire une paix séparée, et l'aurait prié d'assurer le roi de 
France que pour y parvenir, il consentirait à abandonner 
même Belgrade. Nous passons ensuite à la paix de Rei- 
chenbach, et je lui raconte comment Van Hertzberg fut 
pris dans ses propres filets. 

Nous apprenons aujourd'hui des nouvelles qui, si elles 
sont vraies, auront une certaine influence sur les affaires 
de ce pays. On dit que la milice catholique de Strasbourg 
a démissionné en masse, et qu'il est arrivé une pétition por- 
tant quaire mille signatures et à laquelle un bien plus 
grand nombre de personnes ont donné leur adhésion, 
pour demander l'abrogation de toutes les mesures prises à 
l'égard du clergé et de la noblesse ; on aurait nommé trois 
commissaires conciliateurs pour se rendre sur les lieux. 
Je rends visite à Mme de Chastellux; elle me dit tenir 
d'une personne qui revient de la Flandre française qu'il y 
règne une crainte générale d'une visite des troupes impé- 
riales. Je ne crois pas à cette visite. 

Je la quitte et vais au Louvre. Je trouve Mme de Flahaut 
en conversation avec un député colonial, désireux de faire 
nommer quelqu'un au ministère des colonies ; il demande 
aussi qu'à la délimitation des frontières avec l'Espagne, 
une bande de terrain soit cédée à Saint-Domingue; en 
échange on donnerait une plantation dont elle aura la 
moitié. Je soupe ici. Elle esttrès triste, et j'essaye inutilement 
de chasser cette tristesse. Mais son avenir est bien sombre. 



204 JOl R\AL I)E GOl VKRXEIR MORRIS. 

23 janvier. — La Caze me répète encore aujourd'hui 
que JefTerson a fait à mon sujet à Robert Morris une pro- 
messe impossible. Il me dit avoir appris du colonel Smith 
que la seule objection à me faire entrer dans le corps diplo- 
matique était dans mes autres occupations. A trois heures 
et demie, je me rends chez Mme de Flahaut. L'évêque 
d'Autun est avec elle. Je prends note de la personne que 
les coloniaux désirent avoir comme ministre, puis vais 
dîner avec M. de Monlmorin. Je rencontre Ternant. Mon- 
tesquiou arrive après le dîner et dit qu'il désire me voir. Je 
pars avec Ternant. En voiture, il me dit qu'en entrant 
dans la cour de Montmorin et en voyant ma voiture, il a eu 
l'occasion de faire remarquer que ma nomination de 
ministre des E(als-Unis serait une bonne chose; à quoi 
Monlmorin répondit qu'elle lui plairait beaucoup. Ternant 
lui dit alors qu'il serait facile de l'obtenir, puisqu'il n'y 
aurait qu'à en exprimer le désira M. Jefferson. Montmorin 
répliqua qu'une autre personne désirait ce poste, à savoir 
Carmichael. Il demanda si c'était lui ou ses amis qui le 
désiraient, mais, avant d'obtenir une réponse précise, ils 
entrèrent au salon. — Je vais ensuite prendre le thé avec 
Mme de Chastellux et souper avec la princesse. Belle 
journée, mais pluie fine le soir. Montmorin m'aditque les 
nouvelles de Sirasbourg ne reposaient sur rien, 

2d janvier. — Ternant vient ce matin. Il me dit que la 
nomination d'un ministre des colonies subira de longs 
retards. Il voudrait que je conférasse avec le Comité du com- 
merce. Je promets de le faire, si on le désire. Il demande 
que je fasse part à Montmorin de la somme que je juge 
nécessaire à un ministre de France eu Amérique ; je le ferai 
quand il me dira que la nomination est effective. A trois 
heures, je vais dîner chez Mme de Staël qui n'est pas encore 
rentrée. Pendant ce temps, je vais au Louvre oii l'on est à 
dîner. Mme de Flahaut est malade et se couche. Je retourne 



JOLR.VAL DE GOLVERXEUR MORRIS. 205 

dîner. L'abbé Sieyès est là; il discourt avec beaucoup de 
suffisance sur le gouvernement, faisant fi de tout ce qui a 
été dit ou chanté à ce sujet avant lui. Mme de Staël dit que 
ses écrits et ses opinions ouvriront une ère nouvelle en 
politique, comme ceux de xXewtou euphysique. Je vais delà 
chez Mme du Bourg. Elle me conseille de m'adonner plutôt 
aux plaisirs de la société qu'à aucun attachement sérieux. 
Il vient du monde, ce qui clôt cette conversation. 

^Q janvier. — Ce malin, je suis presque empêché de faire 
quoique ce soit. D'abord, comme c'était convenu, M. de 
Flahaut me présente sou ami, qui est à la tète de l'usine 
d'Amboise. Il désire écouler de la quincaillerie aux Etats- 
Unis. Ensuite le colonel Walker vient m'exposer l'état 
compliqué des affaires de la Compagnie de civihsalion de 
Scioto. Il me demande un avis, mais je ne puis en donner, 
n'étant pas assez au courant des faits; lui-même ignore 
quelques-uns des plus importants. Avant qu'il ne parte, 
arrive le colonel Swan, qui me dit que son plan pour la 
dette a échoué par la faute de Canteleu. Il me demande 
d'aller voir Montesquiou. Je lui dis que si Montesquiou 
désire me parler, il peut venir chez moi. Je dîne avec La 
Fayette qui est assez content de me voir. Teruant est là ; 
il pense qu'une décision sera prise dans quelques semaines ; 
je ne le pense pas. Après le dîner, j'ai avec lui une conver- 
sation intéressante. Il me dit qu'il avait arrangé un plan 
pour rétablir l'ordre par Temploi de la force; de Bouille et 
La Fayette devaient y coopérer, mais pendant son séjour 
en Allemagne, ce dernier se déroba. Il s'occupe encore en 
ce moment de ce même objet. Je vois qu'il désirerait faire 
partie du ministère d'ici et qu'il jouerait sa tête pour le 
pouvoir. Il faut quelqu'un de cette trempe, d'un rang assez 
élevé pour ne pas courir de risques inutiles, et d'un carac- 
tère à ne pas fuir ceux qui seraient nécessaires ou utiles. 
Comme l'évêque se trouvait au Louvre aujourd'hui, je lui 



206 JOl RXAL DE (ÎOL V EUMEUR MORRIS. 

demande quelle place il a, quel en est le revenu, s'il on 
pourra vivre, etc., eu lui faisant observer qu'il a eu tort cle 
l'accepter si elle ne lui assure pas une position indépen- 
dante. 11 dit que c'était la seule porte qui lui reslàt ouverte. 

27 janvier. — Je dîne aujourd'hui avec la duchesse 
d'Orléans el je vais de là au Louvre. Mme de Flahaut a sa 
sœur avec elle; celle-ci est arrivée à Paris dans une grande 
détresse, et Aime de Flahaut lui a envoyé de l'argent, 
malgré sa propre misère. Je les quitte et vais chez Mme de 
Staël. Je rentre de bonne heure, après avoir absorbé 
beaucoup de thé léger. 

2d janvier. — J'écris dans la matinée, el à midi j'em- 
mène Mme de Chastellux. Nous allons ensemble à Choisy 
dîner avec Marmontel. Ses idées sont justes. Après le dîner 
il m'expose sa manière de contester la doctrine récem- 
ment inventée des Droits de l'homme, en demandant une 
définition du mot droit; de celte définition, il tire une 
conclusion contre la soi-disant égalité des droits. Il admet 
pourtant que tous sont égaux devant la loi et soumis à la 
loi. A mon tour je nie cette assertion, et lui fais remarquer 
que là où existe une grande inégalité de rang et de fortune, 
cette égalité supposée de la loi détruirait toute proportion 
et toute justice. Si la peine est une amende, elle opprime 
le pauvre mais ne touche pas le riche. Si c'est un châti- 
ment corporel, il avilit le prince mais ne blesse pas le 
mendiant. 11 est profondément impressionné par cette 
observation. Je n'en tire qu'une conclusion : c'est qu'en 
morale toutes les règles générales sont sujettes à de nom- 
breuses exceptions; que, par suite, les conséquences 
logiques de ces règles sont forcément souvent erronées. J'au- 
rais pu (comme je l'ai fait quelquefois) pousser ma remarque 
un peu plus loin, jusqu'à la compensation légale des dom- 
mages, oii les variétés sont plus grandes, parce que l'offen- 



JOIRXAL DE GOIVERXEIR MORRIS. 207 

seur et l'ofFensé peuvent appartenir à des rangs différents 
de la société. J'aurais pu aller plus loin encore, et marquer 
les diverses variétés de sentiments que les différentes 
nations civilisées ont introduits dans la vie sociale, car 
c'est un fait que le mal que nous éprouvons consiste sur- 
tout dans l'appréhension. Le législateur qui voudrait 
rogner les sentiments de l'humanité à la mesure métaphy- 
sique de sa propre raison montrerait donc peu de savoir 
tout en laissant peut-être voir beaucoup de génie. Nous 
retournons au Palais-Royal, où je descends Mme de Chas- 
tellux. Je vais au Louvre. Mme de Flahaut est seule et bien 
aflligée. Elle se plaint de la froide indifférence des parents 
de son mari. Il est malade, très malade. Le baron de Alon- 
tesquiou arrive et lui demande si sa dot est assurée. Elle ne 
l'est pas. M. d'Angivillers a payé les dettes de son frère; 
mais paiera-l-il celle-ci comme dette privilégiée? 

\" février. — J'apprends aujourd'hui que M. de Rul- 
hières est mort subitement, et comme il écrivait l'histoire 
de son temps et qu'il était hostile aux gouvernants actuels, 
leurs adversaires disent qu'il a été empoisonné. 

Paul Jones vient me voir, et voudrait avoir mon avis sur 
un plan de guerre contre la Grande-Bretagne aux Indes, 
au cas où elle commencerait les hostilités contre la Russie. 
A trois heures et demie je vais dîner avec M. de La Roche- 
foucauld, puis je vais rendre visite à Mme de Ségur, avec 
qui je reste quelque temps. Elle rentre à l'instant de son 
service près de la princesse à Bellevue. Les deux tantes 
du roi. Mesdames Adélaïde et Victoire, sont sur le point de 
partir à Rome. Ternant est venu ce matin me demander 
d'aller chez La Fayette ce soir, et de là au Comité de com- 
merce. Il me dit qu'il m'aurait fait écrire un mot par le 
Comité, mais La Fayette, qui veut avoir l'air de faire tout 
[Vommis /lomo), a préféré m'emmener. Après le dîner, je 
me rends chez La Fayette. Je m'entretiens quelque temps 



208 JOLRNAL DE GOUVERXEIJR MORRIS. 

avecTernant et, quaud La Fayette arrive, je lui dis que je 
ne peux me présenter que sur la demande du Comité, sans 
quoi ce que je dirais aurait moins de poids; que je crois 
meilleur qu'il y aille ce soir avec Swan, puis, si le Comité 
exprime le désir de me voir, je me présenterai demain soir; 
dans l'intervalle, il peut me faire savoir ce qu'il voudrait 
voir faire. Il approuve en paroles tout ce que je dis, mais 
je peux voir qu'il est vexé en diable. Soit. Il vaut mieux 
le voir vexé que d'être porté dans sa poche. 

'^Jevrler. — Ce matin Ternant vient me raconler ce 
qui s'est passé hier soir. Il dit que La Fayette a accepté la 
libre culture du tabac; c'est entièrement une affaire de 
parti. II ajoute qu'il a proposé au conseil de m'inviter, 
mais que AI. Chaumont s'y est opposé, car j'étais intéressé. 
Le colonel Suan m'a dit ce matin, à propos de la question 
du tabac, qu'il existe dans l'Assemblée un groupe qni 
dispose de tout à sa volonté et qui tire profit de tout. 11 
me parle de celte corruption avec horreur. Je m'habille et 
vais dîner chez M. Maury. Il y a eu erreur, paraît-il, et au 
lieu d'y rencontrer Chaumont je trouve deux maîtresses 
entretenues. Sur ces entrefaites arrivent Chaumont et sa 
femme. La situation est assez ridicule et cette dernière 
rentre chez elle. Xous restons et le dîner se prolonge. 
J'apprends que AI. de Flahaut va mieux. Sa maladie provient 
de la mauvaise gestion de ses affaires pécuniaires. C'est un 
malheureux et le mieux pour lui serait de mourir. 

A février. — Je dîne aujourd'hui avec AL de Alonl- 
morin. Nous avons une nombreuse société à dîner. 
Mme de Alontmorin me montre un almanach d'Angleterre, 
envoyé par le duc de Dorset, dans lequel, entre autres 
choses, se trouve une table des poids et mesures. Elle dit 
que c'est une des nombreuses choses qui lui seront inu- 
tiles. Sur une page blanche, en face de cette table, j'écris : 



JOLRXAL DE GOLVERXELR .MORRIS. 209 

« Un tableau de poids et de mesure est sûrement un 
trésor à une époque comme la nôtre; car maintenant 
chacun conseille l'Etat, et tout naturellement il remplace 
par l'abondance des discours le poids qui peut manquer à 
ses arguments. 11 

La journée se termine par une soirée musicale chez 
Mme de Chastellux, et une heure passée chez Mme de 
Staël. Celle-ci me fait des avances. Nous verrons. Je vais au 
Louvre, où Mme de Nadaillac soupe pour me voir. C'est 
une aristocrate enragée et elle a entendu direqueje suis de 
sa secte. Elle se trompe. Elle est belle et a beaucoup d'es- 
prit. Sa tante, Aime de Flahaut, me dit qu'elle est ver- 
tueuse, coquette et romantique. Nous verrons. Mme de 
Nadaillac m'assure qu'il y a à Paris beaucoup déjeunes 
femmes vertueuses et religieuses. Elle s'engage à me 
faire souper avec l'abbé Maury. 

y^ février. — L'Assemblée a aboli la ferme du tabac, 
en a permis la culture, et l'a frappé d'un lourd impôt. Je 
dîne avec M. de La Fayette et lui parle du droit énorme 
sur le tabac importé par les navires américains. Il me 
demande une note à ce sujet. Je lui dis qu'il ne me plaît pas 
de m'occuper de ce qui est en dehors de mes affaires. Il 
répond que Mirabeau lui a promis d'en parler, et il s'at- 
tend à ce que le tabac et l'huile soient repris par le Comit'^ 
diplomatique. Je lui demande si le roi ne ferait pas bien 
de suspendre ce décret et lui donne mes raisons. Il répond 
qu'il préférerait que les Américains eussent des obligations 
à la nation plutôt qu'au prince. Je lui dis avoir appris de 
personnes bien informées que, s'il avait parlé, la décision 
eut été tout autre. H réplique qu'au contraire cette décision 
a été prise malgré lui, et que les aristocrates eu particu- 
lier s'y sont opposés pour cette seule raison. Mme de 
Ségur, que je rencontre, me confirme que les aristocrates 
ont perdu la cause du tabac. Je pense qu'une autre raison 



210 JOURNAL DE GOUVERNEUR MORRIS. 

de leur vote est leur haine de l'Amérique, qui a été la 
cause de la Révoiutiou. M. de Moattnorin m'assure qu'il 
lait tout en son pouvoir au sujet des décrets sur le tabac, 
et je lui demande si je dois lui écrire une lettre à ce sujet. 
11 le désire vivement, et insiste beaucoup pour que je le 
fasse demain, car il doit se rendre au Comité diploma- 
tique. 

^0 février. — Je dîne avec Montmorin. Il me dit qu'il 
est content de mes réflexions sur les décrets, mais il ne 
s'attend à obtenir aucun résultat pour le tabac, vu la vio- 
lence et l'ignorance de l'Assemblée. Je fais part de mon 
plan à M. Duport qui se trouve là, mais il n'y prête que 
peu d'attention pour les raisons que M. de Montmorin a 
données. Ce dernier me raconte qu'un certain M. Pinchon, 
dont on avait annoncé le suicide en juillet 1789, avait été 
assassiné; c'était peu après avoir déposé son portefeuille 
chez le duc d'Orléans, ce qu'on lui avait persuadé de faire 
à cause des troubles; on lui avait proposé d'abord le duc 
de Pentliièvre comme dépositaire, mais vu la difficulté de 
le rencontrer, on avait choisi son gendre ; le malheureux 
avait été ramené chez lui en déclarant qu'il était assassiné. 
11 vécut assez pour signer plusieurs papiers. On trouva 
dans sa maison deux millions, et sa succession est une 
banqueroute de cinquante millions. M. Duport dit que, 
d'après un état de la fortune du duc d'Orléans publié par 
son chancelier, il semblerait qu'il redoit encore cinquante 
millions. Le temps démêlera tout cela, et fera voir si les 
soupçons sont fondés. 

^11 février. — Je dîne aujourd'hui chez Mme de Foucault, 
et j'y rencontre, comme c'est convenu, l'abbé Ronchon. 
Notre hôtesse est pleine de prévenances. J'emmène l'abbé; 
il me raconte que dans la mémorable affaire de Versailles, 
comme l'on savait que le roi devait chasser ce jour-là dans 



JOURXAL DE GOIVERXELU MORRIS. 211 

la forêt de Meudon, une partie de la populace, au nombre 
d'environ un mille, s'y rendit; parmi eux se trouvaieut 
des assassins dont le but était de le tuer, et une récompense 
de mille guinées était promise au misérable qui accom- 
plirait l'acte. 11 ajoute que le comte de Saiat-Priest, en étant 
informé, prévint d'urgence Sa Majesté de revenir immédia- 
tement à Versailles pour affaires importantes ; ce message 
a excité contre lui l'animosité du parti violent à un degré 
dont ou a pu juger par la suite. L'abbé croit tout ceci, mais 
je dois avouer qu'il n'en est pas de même de moi. Je pense 
qu'il y a assez de petites infamies dans ce parti, mais je 
doute qu'il s'y trouve de bardis criminels. 

2.^ février. — Le marquis de Favernay me raconte que 
le Languedoc est dans une bien mauvaise situation. Une 
sorte de guerre civile s'y est allumée entre catholiques et 
protestants. Il dit que ces derniers, qui sont riches, ont 
corrompu les troupes nationales, et tourné leurs épées 
contre les catholiques, sous prétexte de soutenir la nou- 
velle Constitution. Je suppose que les autres racontent 
l'affaire différemment, mais il paraît assez évident qu'a 
Nîmes et à Uzès on en est venu aux mains. Je vais au 
Louvre à neuf heures pour emmener Aime de Flahaut 
souper avec Aime de \adaillac. Selon son habitude, elle 
n'est pas prête et nous n'arrivons qu'à dix heures. Notre 
hôtesse est charmante. Elle prétend que je serai aristo- 
crate, bon gré mal gré. Elle m'assure de sa religion et de 
sa moralité, etc., mais c'est une coquette, enthousiaste et 
romantique . 

'^^ février. — A midi, je me promène jusqu'à la fa- 
tigue; puis je vais au Louvre où je vois Aime de Flahaut. 
Elle est alitée; je joue au whist avec elle, l'enjeu étant de 
six pence. L'évèque d'Autun a une peur horrible de la 
mort. En rentrant chex elle, hier soir, elle a trouvé dans 



212 JOIRXAL 1)K GOUVERXELR MORRIS. 

une enveloppe blanche un testament de son cvêque, la 
Taisant son héritière. D'après certaines choses qu'il avait 
laissé échapper en pariant, elle avait conclu qu'il avait 
résolu de se suicider; elle avait passé une nuit fort agitée 
et toute en larmes. M. de Sainte-Foy, qu'elle réveilla à 
quatre heures du rnalin, ne put rencontrer l'évêque, car il 
avait dormi près de l'église où il devait aujourd'hui sacrer 
deux évêques nouvellement élus. Enfin il semble que, par 
suite de menaces répétées, il craignait que le clergé ne le 
fit assassiner aujourd'hui, et il avait ordonné de ne pas 
faire parvenir la lettre avant le soir, ayant l'intention de la 
reprendre s'il passait la journée. Son trouble le lui aura 
fait oublier. 

21 février. — J'apprends que Paris est soulevé; j'en 
avais, il est vrai, observé certains symptômes ce matin. 
Je vais au Louvre où je rencontre l'évêque. Je reviens chez 
moi et trouve la place du Carrousel pleine de soldats. Je 
vois Mme de Chastellux qui me dit que la princesse est 
très alarmée de ce qui se passe à Paris. Il y a beaucoup 
d'attroupements, mais, comme il ne semble pas y avoir de 
raison suffisante pour une émeute, tout se calmera. 

2S février. — Je me rends aux Tuileries • on ne permet 
pas de passer par les jardins; j'essaie alors le quai, mais 
la boue est impossible à traverser. Je rentre chez moi 
m'habiller, puis je vais dîner chez Mme de Foucault. Après 
le dîner, visite à Mme de Nadaillac. Elle et son mari sont 
en téte-à-tête. Nous parlons de religion et de morale. 
Le mari observe, avec une grande véhémence, que 
l'homme qui, sous prétexte de religion, entraîne une 
femme à violer les lois de la morale est pire qu'un athée. 
La lemme essaie d'adoucir un peu cette déclaration. Or, 
comme il est d'un caractère et d'un tempérament froids, 
et qu'elle est très enthousiaste, il me semble qu'il y a là 



JOIRX'AL DE GOIVERXEIR MORRIS. 213 

une secrète allusion à l'abbé Maury, que madame tient en 
grande estiaie. C'est un mauvais sujet, tandis qu'elle est 
très religieuse et respectueuse, etc. Je la laisse d'assez 
bonne humeur, et M. de \adaiilac également est content. 
Je rentre chez moi, et, comme c'est convenu, M. Swan et 
M. Brémond d'Ars viennent me voir. L'affaire du tabac est 
arrangée avec le contrôleur, de façon que nous ayons une 
préférence marquée. Le gouvernement doit fournir un 
million et demi, et les intéressés de ce côté de l'Océan 
parfaire les quatre millions, les profits devant être partagés 
par moitié. 

2 mars. — Je dîne aujourd'hui avec La Fayette. Je lui 
donne cerlainsrenseignements sur les affaires américaines, 
et, comme il désire entreprendre tout à la fois, je lui dis 
qu'il ferait mieux dans ce cas d'obtenir une résolution ou un 
décret permettant au ministère d'agir, car autrement il aura 
tant d'intérêts hostiles à son plan que celui-ci est certain 
d'échouer. Je pense qu'il ne suivra pas cet avis, parce qu'il 
veut avoir l'air d'un Atlas soutenant les deux mondes. Je 
lui demande de me raconter ce qui s'est passé l'autre jour 
au Château. Il reconnaît que la garde nationale était ivre, 
et que lui-même était tellement en colère qu'il s'est con- 
duit grossièrement envers les personnes présentes; mais il 
ajoute que AL de Villequier était très fautif, car, bien qu'ayant 
donné sa parole d'honneur de ne permettre à personne 
d'entrer dans la chambre du roi, sauf à ses domestiques 
ordinaires, il y avait laissé entrer une foule composée en 
partie de gens des plus basses classes. Après avoir écouté 
son histoire, je lui dis (ce qui est vrai) que j'en suis fâché; 
mais, puisque la chose est faite, il faut prendre le taureau 
par les cornes, et priver M. de Villequier de son emploi, en 
donnant publiquement comme motif qu'il a permis à telles 
personnes (que l'on nommera) d'entrer dans la chambre 
du roi en telle et telle occasion, contrairement à la pro- 



214 JOrnXAL DE fiOlVERNElR MORRIS. 

messe qu'il avait faite sur sa parole d'honneur. 11 trouve 
mon conseil très bon, mais on ne peut encore s'en 
séparer. 

Smars. — Aujourd'hui, promenadeaux Champs-Elysées 
avec Aime deFlahaut et MlleDuplessis. Je propose à AI. de 
Favernay, que je rencontre, d'aller chez le restaurateur, 
mais Aime de Flahaut propose d'apporter notre dîner chez 
elle. Nous allons à l'Hôtel des Américains et, après avoir 
fait nos provisions, nous retournons les manger chez elle. 
Après le dîner, je rentre chez moi et je lis un peu, puis je 
m'habille. Arrivent AI. Brcmond d'Ars et AI. Bergasse. Nous 
causons longuement des affaires publiques qui sont le but 
de leur visite. Ils me disent que la reine inirigue mainte- 
nant avec Alirabeau, le comte de La Alarck et le comte de 
Merey-Argenteau, qui jouissent de sa confiance. Ils dési- 
rent revenir chez moi, et me disent que Alirabeau, dont 
l'ambition fait de lui l'ennemi mortel de La Fayette, doit 
réussir à le ruiner, au moyen de ses compères dans les 
déparlements. J'incline à croire pourtant que La Fayette 
offrira une résistance sérieuse, car il est aussi rusé que 
possible. Alirabeau est le mieux doué des deux, mais 
son adversaire a nne meilleure réputation. Quand ces 
deux messieurs me quittent, je vais chez Aime de Nadail- 
lac. Nous y rencontrons l'abbé Alaury, qui a l'air d'une 
parfaite canaille ecclésiastique; les autres sont de fougueux 
aristocrates. Ils ont le mot a valet « écrit en gros caractères 
sur le front. Alaury est fait pour gouverner cette sorte 
d'hommes, et eux pour lui obéir, à lui ou à n'importe 
qui. Pourtant, Alaury semble avoir trop de vanité pour un 
grand homme. Aime de Nadaillac est pleine d'attentions et 
affirme que je dois être un aristocrate ovtré. Je lui dis 
que je suis trop vieux pour changer mes opinions sur le 
gouvernement, mais pour elle je serai tout ce qu'elle 
voudra. 



JOIRXAL DE GOUVERNEUR MORRIS. 215 

5 mars. — Aujourd'hui, le comte de Ségur vient me 
voir. Je lui demande quel est le caractère du comte de La 
Marck et du comte de Mercy. Il répond que le premier est 
un militaire qui s'enlend à son métier, et que, dans les 
affaires du Brabant, son plan était de créer un parti popu- 
laire qui, en cas d'indépendance, serait considéré comme 
le parti français ; ou tout au moins de semer des dissensions 
pour lacililer le rétablissement de l'autorité impériale. Le 
comte de Mercy serait un des hommes d'État les plus 
capables de l'Europe. Je rends visite à Mme Dumolley, 
qui désire beaucoup mes visites, parce qu'elle trouve que 
je fréquente des gens qu'elle ne peut fréquenter. Je la quitte 
et vais au Palais-Royal souper avec la duchesse. Mme de 
Saint-Priest qui est là désire avoir mon avis sur ce qui s'est 
passé dernièrement au Louvre. J'évite adroitement de 
répondre, et Mme de Chastellux me le dit. Elle en est un 
peu froissée, parce que, dit-elle, on citera contre elle mes 
paroles que l'on prendra dans un sens absolument différent 
du vrai. Je lui parle du comte de La Marck, et découvre 
qu'elle est en rapports avec lui. Il est lié intimement avec 
Mirabeau ; l'ambition le dévore et sa moralité est déplo- 
rable. Nous voilà donc au fait. M. d'Agout arrive. Il revient 
de Suisse, et m'apporte les compliments de Mme de Tessé, 
qui s'est, à ce qu'elle dit, convertie à mes principes de 
gouvernement. Il y aura encore beaucoup de ces convertis. 

7 mars. — Ce matin, j'écris, car je ne suis pas encore 
très bien. Le soir, Mme de Flahaut vient à ma porte et 
fait prendre des nouvelles de ma santé. Elle ne veut pas 
monter, bien que son mari et son neveu soient avec elle. 
Je vais chez Mme de Chastellux où nous prenons le thé ; la 
duchesse forme avec nous un trio. Je rends visite à 
Mme de Nadaillac qui a été malade. Nous parlons de sa 
maladie, puis de religion ; elle désire savoir si je suis 
vertueux comme un Américain j elle en doute, car elle 



Î16 JOIRXAL DE GOIVERXELR MORRIS. 

prend plaisir à dire que je suis vertueux comme un Français. 
Je la laisse quelque peu dans l'incertitude, mais elle semble 
un peu fâchée de l'arrivée de son mari ; ce qui est bon 
signe. iVIa visite n'est ni longue ni courte, et je remarque 
qu'ils sont contents tous les deux. 

12 mar^s. — Je vais au Louvre pour faire faire à Mme de 
Flahaut une promenade en voiture ; mais le baron de 
Montesquiou est là, qui veut arriver au pouvoir; puis c'est 
le tour de la toilette et de Mlle Duplessis; c'est pourquoi 
je vais rendre visite à Mme de Chastellux. Swan vient me 
dire, ce que je lui avais donné à entendre, que les propo- 
sitions et les résolutions de Rœderer ont coupé l'herbe sous 
les pieds de la régie. Ternant vient et je lui parle un peu de 
tout cela. Je dîne avec le comte de Alontmorin, et comme 
Montesquiou arrive après le dîner, je le mets au courant. 
Il me demande de rédiger un mémoire. Je vais, après le 
dîner, à l'Académie de médecine où Vicq d'Azir prononce 
l'éloge du docteur Franklin . 

17 ma7\s. — Je vais dîner ce soir chez Mme d'Angivil- 
1ers. Mme de Condorcet se trouve présente. Elle est belle, 
et elle a l'air spirituel. Après le souper, je m'entretiens avec 
Condorcet des principes des économistes. Je lui dis, et 
c'est la vérité, que j'avais autrefois adopté ces principes 
dans les livres, mais que j'en ai changé depuis que je 
connais mieux l'humanité et que ma réflexion est plus 
mûre. En terminant notre discussion, je lui dis que si 
l'impôt direct est lourd, il ne sera pas payé. Mme de Flahaut 
s'est trouvée indisposée pendant qu'elle était en voilure avec 
moi et Aille Duplessis. Nous retournâmes au Louvre, et, 
après l'avoir couchée, nous engageâmes une partie de whist 
à côté de son lit. Vicq d'Azir arrive, et nous parlons de la 
conduite que devrait suivre la cour. Je lui donne quelques 
éclaircissements sur le passé en vue d'élucider l'avenir j 



JOURXAL DE GOl VERYEIR MORRIS. 217 

mes informations et la force de mes raisons le surprennent 
également. Je le vois à ses manières, 

20 'mars. — Passé la soirée au Louvre. Plusieurs per- 
sonnes entrent et sortent. Finalement nous allons par bandes 
voir les illuminations en l'honneur de la guérison du roi. 
La nuit est terrible; le vent est très violent, et vient de 
l'ouest, chargé de pluie. Les illuminations ont été les plus 
simples , les plus mesquines que l'on puisse imaginer. 
M. de Sainte-Foy vient entre dix et onze heures nous dire 
que le Pape a placé le royaume en interdit. Cela produira 
une effervescence, dès qu'on le saura. La duchesse d'Or- 
léans, avec qui je dîne aujourd'hui , a la bonté de me 
reprocher mes absences. Après le dîner, visite à Mme de 
Nadaillac. Son accueil est celui d'une coquette plutôt que 
d'une dévote. 

25 mars. — Impossible de travailler chez moi aujour- 
d'hui, mes domestiques voulant nettoyer mes chambres 
pour une réception. Je vais donc chez .Mme de Flahaut. 
Les domestiques n'étant pas là, je m'annonce moi-même. 
Elle est en tète-à-tête avec AI. de Ricey. Elle s'écrie tout 
à coup d'un ton alarmé : « Qui est-ce là? » Quand je me 
suis nommé : « Je vais vous renvoyer tout de suite. » 
Je me retourne et je les quitte. J'ai chez moi à dîner 
Mmes de La Fayette, de Ségur, de Beaumont et Fézensac. 
Parmi les hommes se trouve l'abbé Dehile. Je dis à Short, 
l'un des invités, qu'il n'a que peu de chances d'être 
nommé ministre en France; JefFerson désire le voir 
retourner eu Amérique, et la nomination est entièrement 
aux mains de Washington; on doit la faire pendant cette 
session. Je lui montre le mémoire et les notes que j'ai 
rédigés à propos du tabac. Parlant des faits et gestes de 
PAssemblée sur celte question, il dit que le duc de La 
Rochefoucauld est mené par Rœderer et Condorcet, qui 



218 JOIRXAL DE GOIVERXEIII MORRIS. 

sont tous les deux des coquins. Je lui rappelle que depuis 
longtemps j'avais jugé ce dernier d'après ses manières. 

26 mars. — Visite à Mme de Chastellux. La duchesse, 
à qui j'explique mes raisons pour ne pas l'avoir invitée à 
déjeuner, se montre fort disposée à venir un jour ou 
l'autre. Mme de Montmorin me montre aujourd'hui la lettre 
du général Washington à l'Assemblée, reproduite dans 
un des journaux. Elle n'est pas telle que les révolution- 
naires violents l'auraient désirée, et contient sur La 
Fayette un sous-entendu que ses ennemis ne manqueront 
pas de relever. De là chez Mme de Ségur qui insiste pour 
que je reste à dîner; je refuse. Je dîne, selon ma promesse, 
avec la duchesse d'Orléans, pour voir sa fille. C'est une 
jolie petite princesse à l'air très fin. Je vais ensuite chez 
Mme de Foucauld. La conversation roule immédiatement 
sur Taniour. Au cours de cet entretien, je fais observer que 
j'ai remarqué « deux espèces d'hommes. Les uns sont 
faits pour être pères de famille, et les autres pour 
faire des enfants» . Elle est ravie de cette remarque. Chau- 
mont me lit en partie la lettre que lui a écrite Laforêt; elle 
décrit en termes enthousiastes la situation de l'Amérique, 
et conseille l'achat de terre et de bétail. 

28 mars. — U y a déjeuner chez Mme de Chastellux. 
L'ambassadeur d'Angleterre est là avec l'ambassadrice. 
A en juger par ses manières, j'ai fait un peu de progrès 
dans l'estime de cette dame. Nous verrons. Ce matin, une 
chute dans la rue a causé un certain dommage à ma 
jambe de bois. Je vais souper avec Mme de Xadaillac. Je 
dis à l'abbé Maury que je m'atlends à le voir obtenir le 
chapeau que le cardinal de Loménie a renvoyé. Je lui dis 
aussi que le Saint-Père a eu tort de ne pas mettre le 
royaume en interdit. 11 répond que l'opinion n'est plus 
favorable au Saint-Siège, et que, sans une armée chargée 



JOl RXAL DE GO VERXEIR MORRIS. 219 

de maintenir l'interdit, *^' ?n rira; l'exemple de l'Angle- 
terre rend Rome circonspecte. Je réponds que le cas n'est 
pas absolument le même, et que, de pins, l'Assemblée 
n'ayant rien laissé au Pape, il peut jouer en toute sécurité, 
puisqu'il ne peut rien perdre de plus. En tout cas, il ferait 
mieux de ne rien faire, que d'agir seulement à moitié, car 
les hommes peuvent graduellement être habitués à tout. 
Il reconnaît que c'est vrai et ajoute qu'il aurait préféré 
voir pousser les choses à l'extrême. Je lui dis que, du 
moment où les biens d'Eglise étaient saisis, j'avais consi- 
déré la religion catholique comme finie, puisque personne 
ne voudrait être prêfre pour rien. Il abonde en mon sens. 
Ce soir, au Ihéâlre de la Nation, terrible représentation 
de vengeance et de crime monastiques. Je vois Mme de 
Chastelhix qui me dit que l'ambassadrice d'Angleterre est 
très contente de moi. Elle m'informe aussi que la pauvre 
princesse est très mal h son aise. 

V avril. — Je dîne avec la duchesse d'Orléans. Après 
le dîner, je vais à l'Opéra, d'où je pars de bonne heure 
pour conduire Mme de Flahaut chez Mme de Laborde. En 
route, nous allons prendre des nouvelles de Mirabeau. 
Des gardes nous arrêtent, de peur que le bruit de la voi- 
ture ne trouble son repos. Je suis choqué de ces honneurs 
rendus à un pareil vaurien. Je me querelle à ce sujet avec 
Mme de Flahaut. Je reste chez Mme de Laborde jusqu'à 
onze heures, puis je vais chez Mme de Staël. L'ambassa- 
drice d'Angleterre, qui est présente, me reçoit très bien. 

2 avril. — Mme de La Fayette me dit aujourd'hui 
que je suis amoureux de Mme de Beaumont. J'avoue, 
bien qu'il n'en soit rien. Elle dit que sa société doit être 
fade, après celle de gens si agréables. Que veut dire cela? 
Je dîne chez M. de Montmorin et, après le dîner, je vais 
au Louvre. Mirabeau est mort aujourd'hui. Je dis à 



220 JOIHXAL DE GOLVERXELR MORRIS. 

Tcvêque d'Autun qu'il devrait remplir le vide laissé par 
Mirabeau, et, à cet effet, prononcer son oraison funèbre; il 
y ferait un rcsunié de sa vie en s'appesantissant sur les der- 
nières semaines, où il s'efforça de rétablir l'ordre, puis ap- 
puyerait sur la nécessité de l'ordre et ferait intervenir adroi 
temenl le roi. Il répond qu'aujourd'hui toutes ses pensées 
ont roulé là-dessus. Je lui dis qu'il n'y a pas un moment 
à perdre, car de semblables occasions se présentent rare- 
ment. J'jii parlé aujourd'hui au comte de Monlmorin d'un 
successeur à Mirabeau, mais il objecte qu'il ne voit pas 
facilement qui on pourrait mettre à sa place. Il avoue que 
Mirabeau était décidé à ruiner La Fayette, et prétend qu'il 
l'en avait empêché quelque temps. Il ajoute que La Fayette 
est un roseau bon à rien. Il croit que tout ce qui Teste à 
faire maintenant est de convoquer la prochaine Assemblée 
le plus tôt possible, d'en exclure les membres de l'Assem- 
blée actuelle, et de la réunir loin de Paris. Les théâtres 
font relâche aujourd'hui. La journée est belle. 

3 avril. — Journée extraordinairement belle. Je vais à 
Marly. Mme du Bourg m'accueille avec la joie de quelqu'un 
qui désire quelque chose de la ville pour changer la mono- 
tonie de la campagne. Après le dîner, nous nous prome- 
nons longtemps dans le jardin, et nous voyons de nom- 
breuses scènes d'amour rustique. Les bergers et les 
bergères semblent s'inquiéter médiocrement de la présence 
d'étrangers, et continuent leurs gambades aussi librement 
que leurs troupeaux. Ceci nous fournit un sujet de conver- 
sation. Je retourne en ville et passe la soirée avec la 
duchesse d'Orléans. Mme de l'Etang est présente. Elle est, 
comme beaucoup d'autres, violemment aristocratique, et 
cela nous amuse. Elle est belle. 

4 avril. — Je suis aujourd'hui les boulevards aussi loin 
que le permet le convoi de Mirabeau ; puis je retourne au 



JOLRXAL DE GOllERXELR MORRIS. 221 

Marais, où je rends visite à AI. et à Mme de La Luzerne. Us 
me reçoivent d'autant mieux que mes attentions ne peuvent 
pas prêter au soupçon, maintenant qu'il n'est plus minis- 
tre. Je rends visite à Mme de Nadaillac, chez laquelle j'ai 
une altercation un peu vive avec son mari, qui, entre autres 
idées ridicules dues à la folie aristocratique, exprime le désir 
de voir la France démembrée. — Visite de quelques mi- 
nutes à Mme de Chastellux. Elle doit m'informer demain si 
l'expédition à Sceaux aura lieu le jour suivant. Je ne puis 
attendre Son Altesse Royale, mais je fais une courte visite 
au Louvre. La journée a été excessivement belle. L'enter- 
rement de Mirabeau (suivi, dit-on, parplus de cent mille 
personnes, dans un silence solennel) a été un spectacle 
imposant. C'est un grand tribut payé à des talents supérieurs, 
mais nullement un encouragement à la vertu. Des vices, 
aussi dégradants que détestables, ont marqué cette créature 
extraordinaire. Complètement prostitué, il a tout sacrifié 
au caprice du moment: Cupidus alieni, prodkjus sui; vénal, 
impudent, et pourtant très vertueux quand un motif sérieux 
le poussait, mais jamais vraiment vertueux, parce qu'il ne 
fut jamais sérieusement sous le contrôle de la raison, ni 
sous la ferme autorité d'un principe. Dans le court laps de 
deux années, j'ai vu cet homme sifflé, comblé d'honneurs, 
haï et pleuré. L'enthousiasme vient de faire de lui un géant; 
le temps et la réflexion le diminueront. Les oisifs affairés 
du moment devront trouver quelque autre objet à exécrer 
ou à exalter. Tel est l'homme et surtout le Français. 

8 avril. — Dîné aujourd'hui avec M. de Montmorin. 
Après le dîner, je le prends à part et lui exprime mon opi- 
nion qu'une dissolution hâtive de l'Assemblée actuelle serait 
dangereuse. Les nouveaux élus seraient choisis par les Ja- 
cobins, tandis qu'en laissant s'écouler quelques mois, les 
Jacobins et les municipalités seront en guerre, ces dernières 
refusant de subir le joug des premiers. Il dit qu'il redoute 



222 JOLRXAL DE GOLVERNEUR MORRIS. 

que les municipalités ne soient entièrement dans les mains 
des Jacobins. C'est une crainte chimérique, d'après moi. Il 
pense que plusieurs des membres actuels devraient être 
rééligibles. Ce n'est pas mon avis, car il connaît les carac- 
tères et les talents du lot actuel, et pourrait acheter ceux 
dont la réélection devrait lui être profitable. Il répond 
qu'ils ne valent pas la peine d'être achetés; en effet, la plu- 
part accepteraient l'argent, puis agiraient à leur guise ; 
mais si Mirabeau avait vécu, il aurait accédé au moindre 
de ses désirs. Il ajoute qu'il faut maintenant travailler les 
provinces pour obtenir des élections favorables. Je lui 
demande comment il reconnaîtra les inclinations et les 
capacités des membres élus. 11 avoue que ce sera difficile. 
Parlant de la cour, il me dit que le roi n'est absolument 
bon à rien; et que maintenant, quand il doit travailler avec 
le roi, il demande toujours que la reine soit présente. Je 
lui demande s'il est bien avec la reine. 11 répond que oui, 
et que cela remonte à plusieurs mois. J'en suis véritable- 
ment content, et je le lui dis. 

Je passe une heure avec la duchesse d'Orléans. Elle me 
fait le récit de quelques nouvelles horreurs à mettre au 
compte de la Révolution. Elle a été ce matin visiter un 
évêque malade. Je rentre chez moi et lis la réponse de 
Paine au livre de Burke ; il y a de bonnes choses dans la 
réponse comme dans le livre lui-même. Paine vient me 
voir. 11 dit qu'il a rencontré une grande difficulté à décider 
un libraire à la publication de son ouvrage ; cet ouvrage 
est extrêmement populaire en Angleterre, et, par suite, 
V écrivain l'est aussi, ce qu'il considère comme une des 
nombreuses et étranges révolutions de notre temps. 11 se 
met à parler d'autrefois, et, comme il me place au nombre 
de ses anciens ennemis, j'avoue franchement avoir réclamé 
son renvoi de sa place de secrétaire du Comité des Affaires 
étrangères. 

Mme de Chastellux me dit que la duchesse d'Orléans 



JOLRXAL DE GOLVERXEIR MORRIS. 223 

part demain, sous prétexte d'aller voir soa père indisposé, 
mais en réalité pour effectuer sa séparation d'avec son mari, 
dont la conduite est devenue trop brutale pour pouvoir être 
supportée. Pauvre femme! Elle a l'air malheureux. — 
Visite à Mme de Nadaillac ; au cours d'une conversation 
décousue, je gagne sur elle plus de terrain qu'elle ne s'en 
aperçoit. Elle parle de religion, de devoir, et de vœux 
conjugaux, sans aucune raison; mais je la surprends eu 
avouant que ces vœux doivent être sacrés. Je lui dis qu'il 
est heureux pour elle qu'elle aime son mari, car autre- 
ment elle ne pourrait manquer d'éprouver une autre pas- 
sion, qui, à la fin, deviendrait trop forte. 

9 avril. — Ce malin, M. Brémond vient chez moi. Au 
cours de la conversation, je lui parle des réclamations 
faites à la France par les princes allemands, pour des 
fournitures livrées depuis longtemps. II me parle avec fran- 
chise, et me dit qu'il s'est déjà entendu avec eux. Il ne 
lui manque qu'environ 1,200,000 francs pour terminer 
l'affaire, qui rapportera au moins 12 millions. Au cours 
de la conversation, il me demande si je veux en parler 
à M. de Montmorin. J'y réfléchirai; il viendra demain 
m 'apporter les éléments de mon entrevue avec le 
ministre. M. Short s'entretient longuement avec moi des 
finances américaines, et j'essaie de lui démontrer que 
la proposition faite au nom de Schurtzer, Jeanneret et C* 
est avantageuse pour les Etats-Unis, à condition de 
diminuer la commission. Je le crois sincèrement. Je lui 
dis aussi que d'après ce que les parties m'ont dit et m'ont 
montré, je suis convaincu qu'ils jouissent d'un grand pou- 
voir à la cour et dans l'Assemblée, et qu'une opération de 
ce genre serait d'autant plus utile que les Etats-Unis pour- 
raient employer ce crédit pour leurs opérations intérieures. 
La conversation est longue, et ses opinions sont ébranlées. 
Je lui dis certaines choses pour le rendre un peu circons- 



224 JOIR.VAL DE GOllKHXKLR AIORHIS. 

pect au sujet de M. Swan, qui a l'habitude, paraît-il, de se 
servir de nos deux noms pour ses intérêts particuliers. 

J'emmène Aille Duplessis chez Mme de Fiahaut, où 
nous dînons près de son lit, puis je rends visite à Mme de 
Nadaillac. Son ami, l'abbé Maury, est avec elle, et je les 
laisse ensemble. Elle désire me revoir; je promets de re- 
venir. Elle va au Gros-Caillou, pour assister à l'inoculation 
de ses enfants. Muie de Fiahaut me demande aujourd'hui 
qui je lui conseillerais d'épouser, au cas où elle serait 
veuve. Je réponds que j'ai appris qu'il était question d'au- 
toriser le mariage du clergé. Elle dit qu'elle n'épousera 
jamais l'étêque, parce qu'elle ne peut aller à l'autel avec lui 
sans mentionner d'abord sa liaison avec un autre. Visite 
à Mme Dumolley, qui veut savoir pourquoi la duchesse 
d'Orléans est partie pour la ville d'Eu. Je feins l'igno- 
rance. 

13 avril. — A dix heures, je vais chez M. de Montmorin. 
Je discute longuement avec lui sa situation et celle du 
royaume. Je lui propose l'affaire des râlions, et lui ofiie 
l'intérêt convenu. Il refuse d'être intéressé, et, après une 
longue conversation, accepte de pousser l'affaire à cause 
du roi, pourvu que tout reste secret. Il dit qu'il peut compter 
sur moi, et qu'il croit que Sa Majesté aura également con- 
fiance. Je dois lui donner aujourd'hui une note à soumettre 
au roi. Je vais chez Jeanneret et j'mforme Bréaiond du refus 
de Montmorin, lui laissant entendre en même temps que 
la chose se fera. Je prépare la note pour Sa Majesté. Je 
vais dîner avec M. de Alontmorin, et, à la fin du dîner, je 
lui donne la note. Il me dit qu'il devra en référer au comte 
de La Marck. Leur liaison 'politique est telle qu'il ne 
peut éviter cette communication. Il me donnera une 
réponse définitive lundi malin. 

Je vais chez Mme de Staël. Je m'y entretiens avec la 
duchesse de La Rochefoucauld. Mme de Staël lit sa tragédie 



JOIRX^AL DE GOLVERXELR MORRIS. 225 

de ce Montmorency » . Elle écrit beaucoup mieux qu'elle ne 
lit. Son caractère du cardinal de Richelieu est fait de main 
de maître. L'assistance est peu nombreuse, et l'on biàiue 
beaucoup l'Assemblée nationale, dont les actes, il faut bien 
l'avouer, sont empreints d'une grande faiblesse. N^ importe. 
Je vais au Louvre, où je trouve M. de Curt faisant des vers 
et courtisant Mme de Flahaul. 

15 avril. — Visite à Mme de Xadaillac, dont les enfants 
commencent à souffrir de la petite vérole. Nous parlons 
de religion et de sentiment, mais je me trompe fort si elle 
ne pense pas à autre cbose. Je laisse mon nom pour l'am- 
bassadrice d'Angleterre et vais dîner chez Mme de Foucauld. 
Elle me dit que son mari a abandonné son projet de passer 
en Angleterre, ce dont elle était enchantée, et croit que c'est 
la description que j'en ai faite qui l'en a détourné. Il faut 
que j'essaie d'arranger cela. Son médecin aussi est d'accord 
avec elle pour lui recommander des excursions comme né- 
cessaires à sa santé. Peu après le diner, je vais au Louvre. 
Nous sommes bientôt interrompus par Vicq d'Azir, avec qui 
Mme de Flahaut a une conversation au sujet de l'évéque. 
Je présume que c'est pour le faire entrer dans les bonnes 
grâces de la reine. Ensuite, nouvelle interruption par la 
sœur de Mme de Flahaut et un certain M. Dumas, qui apporte 
de mauvaises nouvelles d'une affaire à laquelle elle s'in- 
téressait. Puis vient M. de Curt, plein de déclarations et de 
protestations amoureuses. Je quitte cette scène à huit heures 
et retourne chez Mme de Foucauld. Elle me dit que son mari 
s'est mis dans la tète d'aller à Nantes, et que dans ce cas 
elle est décidée à aller en Angleterre avec un de ses amis 
ou avec moi. Elle ajoute que son mari est un très mauvais 
compagnon de voyage. A dix heures, arrive M. Steibelt. 
Une petite demoiselle Chevalier, âgée d'environ quinze ans, 
joue admirablement bien sur le piano un morceau de sa 
composition, qui prouve de grandes qualités. Son frère, 

15 



226 JOIRXAL DE GOUVERNELH MORRIS. 

plus jeune qu'elle, joue un autre morceau très bien. Puis 
c'est M. Sleibell, qui est merveilleux. Cet homme se fait 
de cinq à dix guinées par jour. Il reçoit pour sa visite de 
ce soir cinquante livres. On dit qu'il dépense avec légèreté 
ce qu'il gagne si facilement. 

16 avril. — Ce malin, visite à Paine et à AI. Hodges. 
Le premier est sorti; le second est dans le misérable loge- 
ment qu'il occupe. 11 dit que Paine est un peu fou, ce qui 
est assez probable. Je rends visite à Mme de Trudaine; 
n'étant pas reçu, je demande du papier et commence à lui 
écrire, mais avant que j'aie fini un domestique m'invite 
à monter. Elle s'habille et Saint-André nous rejoint. 
Elle me reçoit bien, et nous serons un peti plus liés en- 
semble. Je passe chez Short pour le conduire chez Mme de 
Staël. Après le dîner, nous assistons à une scène des plus 
bruyantes entre elle et un abbé. Je lui dis qu'en allant en 
Suisse, elle devra laisser rafraîchir son cerveau, puis 
digérer ses idées sur le gouvernement, idées qui devien- 
dront bonnes par la réflexion. Je vais ensuite chez Mme de 
Beaumont, où nous faisons une longue visite, puis au 
Louvre. Mme de Flahaut entre dans son bain, et toute 
la société y assiste. Je reste jusque après le souper, et je 
ramène Mile Duplessis chez elle. En route, je me montre 
enjoué, et elle en est contente. Ternant, que j'ai vu chez 
M. de Monlmorin, me dit que Fleurieu, le ministre de la 
marine, va quitter son poste j il pense qu'il sera remplacé 
par M. de Bougainville. Montmorin m'a rappelé que je dois 
aller le voir lundi. 

17 avril. — .Après le dîner, je vais au Louvre. Nous 
allons ensemble voir Mme de Nadaillac, dont le fils est 
atteint de la petite vérole. En rentrant chez elle, Mme de 
Flahaut prend encore un bain. Je vais chez Mme de Staël : 
brillante assistance. L'ambassadrice d'.Angleterre, qui est 



iOLRXAL DE GOUVERi\ELR MORRIS. 227 

ici, est très entourée par les jeunes gens à la mode. Au 
départ, le comte de Montmorin me dit qu'il ne peut me 
donner de réponse demain, n'ayant pu parler au roi aujour- 
d'hui. Le temps a été beau. 

18 avril. — Ce matin, Swan et Brémond viennent. Je 
m'entretiens avec eux de la fourniture des rations à la 
marine française. Il y a presque une émeute aujourd'hui 
aux Tuileries. Le roi veut aller à Saint-Cloud, mais il est 
arrêté, non seulement par la populace, mais aussi par la 
milice nationale qui refuse d'obéir à son général. Il semble 
que Sa Majesté a encouru le reproche de duplicité en sanc- 
tionnant le décret sur le Clergé, et en s'adressanl ensuite 
à un réfractaire pour accomplir les cérémonies prescrites 
en celte saison. Pendant longtemps je m'attends à une 
bataille, mais à la fin l'on me dit que le roi se soumet. Je 
vais au Louvre où je trouve M. de Curt tout installé. Je me 
retire aussitôt pour aller chez Mme de Nadaillac. Elle me 
demande de prolonger ma visite, et, comme il se fait tard, 
j'envoie chercher une matelotte à la guinguette et je dîne 
dans sa chambre. Elle fait beaucoup de façons, mais nous 
avançons. Nous verrons comment cela marchera tout à 
l'heure... M. Vicq d'Azir me montre la lettre écrite au roi 
par le département. Elle est dictatoriale à l'extrême. 
Mme de Flahaut m'en avait déjà informé, mais je suis 
obligé d'en blâmer le style. 

20 avril. — Ce malin, visite de M. Brémond et de 
M. Jaubert. Je les mets en train pour amener les Jacobins à 
secourir le roi contre l'attaque du département. Je m'ha- 
bille et je vais rendre visite au comte de Montmorin, à qui 
je montre le brouillon d'une lettre que j'avais composée 
comme réponse du roi au département. Il me dit que c'est 
la peur qui a poussé celui-ci à faire sa démarche. Je sais 
que ceci est partiellement vrai, mais il est vrai également 



228 JOURNAL DK GOUVERNEUR MORRIS. 

que celle démarche est hardie, el, en cas de réussite, 
décisive. Après avoir parlé pohlique, nous parlons un peu 
de nos affaires. Il n'a pu s'en occuper, dans les circons- 
tances présentes. Je vais voir Mme de Alontmoriu et je 
reste quelque temps avec elle ; elle est toute désolée et 
redoute le pillage et les insultes, le baron de Menou ayant 
dénoncé son mari hier soir. Je ris de cette dénonciation 
ridicule, et j'essaie de calmer ses appréhensions. Je vais 
de là au Gros-Caillou, chez Mme de Nadaillac, qui parle 
longuement politique, avec moins d'ardeur que d'absur- 
dité. J'en suis fatigué. Je dîne avec M. Short. Ternant, 
qui est présent, me dit qu'il a conseillé à La Fayette de 
démissionner, que celui-ci y a consenti, mais qu'ensuite 
il a trouvé diverses raisons pour n'en rien faire. Je le 
reconnais bien là. M. du Chàtelet nous a amené lord Dare, 
fils de lord Selkirk, qui rencontre ici par hasard Paul 
Jones. Il reconnaît l'attention polie de Jones dans l'atlaque 
de la maison de son père durant la dernière guerre. Je 
vais ensuite au Louvre, mais Mlle Duplessis y est. iMme de 
Fiahaut me dit que les favoris du roi ont donné leur démis- 
sion, que ceux de la reine la donneront, et qu'elle espère 
une place près de Sa Majesté. Je le lui souhaite. Elle m'in- 
forme qu'elle a conseillé par écrit à d'Angivillers de 
voyager, ayant obtenu l'assurance que, dans ce cas, il ne 
serait pas question de lui. De Curt vient, et bientôt après je 
retourne chez moi, oii je lis jusqu'à l'arrivée de MM. Bré- 
mond et Jaubert. Les Jacobins cherchent à former alliance 
avec le club de 89, en vue d'empêcher le vote d'un décret 
déclarant les députés actuels inéligibles pour l'Assemblée 
prochaine. Après leur départ, je vais me coucher, car je 
tombe de sommeil. 

21 avril. — M. Brémond vient me raconter ce qui 
s'était passé aux Jacobins. Je m'habille_, je fais une prome- 
nade à cheval avec M. Short, puis je rends visite à Mme de 



JOIRXAL DE GOrVERXElR MORRIS. 229 

Flahaul, avec qui j'ai une conversation sur la politique. Je 
dîne avec l'ambassadrice d'Angleterre. Nous sommes en 
famille. C'est une femme très agréable. Visite à Mme de 
Xadaillac. Ici, tout est sale. Il a plu. La démission de 
La Fayette fait beaucoup de bruit. Il est probable qu'il la 
retirera, et alors ce sera pire que jamais. Au Louvre, 
Mme de Flahaut est avec un homme de confiance de 
de Laporte, qui vient lui faire part de l'intention du roi 
d'employer son mari ; mais elle va refuser par une lettre 
contenant de très bons conseils à Sa Majesté. Je lui dis de 
m'en laisser une copie. L'intention du roi est due à une 
demande de d'Angivillers. Je vais chez M. de Montmorin, 
et je reste quelque temps en compagnie de Mme de Beau- 
mont et de Mme de Montmorin. Une tempête qui s'élève 
amène Mme de Montmorin à exprimer certains souhaits 
peu favorables à ceux qui troublent le repos public. 
Comme il est question que La Fayette reprenne sa place, 
elle exprime certaines opinions très justes à son sujet : sa 
faiblesse a causé beaucoup de mal et empêché beaucoup 
de bien ; cependant il vaut mieux être faible que méchant, 
et son successeur serait probablement un de ceux qui 
recherchent le plus le mal. Après dîner, je parle à Mont- 
morin qui n'a rien fait pour notre affaire. Je lui fais con- 
naître la cause de la coalition projetée entre les Quatre- 
vingl-neufs et les Jacobins. Il me dit que, s'il avait voulu, 
il aurait pu depuis longtemps faire passer le décret d'ex- 
clusion, mais il avait peur du décret sur les quatre ans, 
qui est cependant passé. Je lui dis que s'il pouvait main- 
tenant faire passer le premier, ce serait le moyen de 
diviser les Jacobins et les Quatre-vingt-neufs, et qu'ensuite 
ils seront tous les deux plus maniables. Je lui donne 
encore mon avis, savoir que le roi doit chercher à s'atti- 
rer la populace. Il partage mes vues. 

23 avril. — En allant au Louvre, une de mes roues 



«30 JOIRXAL DE GOUVERNEUR MORRIS. 

saute, ce qui met ma voiture en piteux état. Quandj'arrive 
au Louvre, M. de Flahaut vient à ma rencontre et se plaint 
que sa femme aille à l'Assemblée avec M. Ricey. Elle me dit 
qu'elle est très pressée j M. de Montmorin doit lire sa cir- 
culaire aux ministres étrangers , les informant que le roi 
s'est placé à la tête de la Révolution . Je ne vois rien là- 
dedans qui puisse intéresser beaucoup une dame. Je rentre 
chez moi écrire jusqu'à trois heures, puis je vais dîner chez 
Mme de Trudaine. Après le dîner, son mari se déclare pour 
un gouvernement républicain, ce qui devient très à la 
mode. J'essaie de lui en démontrer la folie, mais j'aurais 
mieux fait de ne pas m'en mêler. Je vais ensuite chez 
Mme de Guibcrt, où naturellement je trouve un esprit jaco 
bin. Je passe de là chez Mme de Laborde. Elle se plaint 
beaucoup du parti républicain, et me demande pourquoi 
je ne fais pas part de mes opinions à l'évêque d'Autun. Je 
lui dis qu'elles n'auraient aucun poids, ce qui est vrai. 
Visite à Mme de Staël, chez qui je ne suis pas reçu; mais, 
son domestique étant en livrée de gala, je suis certain 
qu'elle doit recevoir, et Montmorency est admis au même 
moment. Je vais voir l'ambassadrice d'Angleterre. Il y a 
eu beaucoup d'Anglais au dîner, entre autres le général 
Dalrymple. Au bout de quelque temps, ils vont au théâtre, 
et je saisis l'occasion de demander à l'ambassadrice quand 
il est le plus facile de la voir. Elle dit que son jour était le 
mercredi, mais maintenant elle n'en a plus; je puis cepen- 
dant compter toujours la trouver chez elle quand elle y est 
réellement. Sa voix et ses manières me disent qu'elle est 
sincère et je réponds comme il convient. C'est une femme 
charmante. Je vais de là chez le comte de Montmorin, et 
j'ai avec la comtesse une longue et intéressanle conversa- 
tion sur les affaires publiques. Entre autres choses, j'expose 
l'avantage qu'il y aurait à changer l'entourage de la reine. 

25 avril. — Ce matin, Paine vient me dire que le 



JOURNAL DE GOLVERXEIR MORRIS. 231 

marquis de La Fayette a accepté la situation de chef de la 
Garde nationale. 

26 avril. — J'apprends que Mme de Flahaut n'a pas 
décliné les pro|)ositions faites pour son mari. Son évêque 
lui donne un conseil différent, parce que le roi peut taire 
des choix qui ne rendront pas AI. de Flahaut inacceptable 
pour les autres, et qu'un refus, même fondé sur des raisons 
d'importance, peut offenser un esprit faible. J'ajoute encore 
un motif qui me vient à l'esprit. C'est que si la cour s'oc- 
cupe d'eux, elle ne pourra plus les délaisser et ce sera 
pour Aime de Flahaut une sorte de sécurité dans tous les 
cas. — Je vais passer quelque temps avec Aime de Ségur. 
Elle me montre la lettre du duc d'Orléans à Aime de Chas- 
tellux et la réponse de cette dernière. Je trouve lady Suther- 
land chez Aime de Staël. Elle m'annonce la démission du 
duc de Leeds. J'exprime l'espoir de la voir à la tête des 
Affaires étrangères si je reste encore un peu en Europe. 
Elle répond que cela lui plairait beaucoup, mais que lord 
Gower est encore trop jeune. Je réplique que dans deux ou 
trois ans il aura acquis du tact, et qu'alors... — Il arrive lui- 
même juste avant mon départ, et parle également de la dé- 
mission du duc. Je demande si Hawkesbury doit le rempla- 
cer; il n'en sait rien. Il semble avoir tellement à cœur de 
prouver que la démission du duc est due à sa santé, que je 
ne puis m'empêcher de l'attribuer mentalement à des diver- 
gences de vues. Viisteà Aime de Nadaillac qui m'avait écrit 
un mot pour se plaindre de ma négligence. Nous rions en 
jasant et en jouant, et elle se plaint de mon manque de res- 
pect; mais je crois que moins je serai respectueux, plus je 
lui serai agréable ; au cours d'une petite conversation amou- 
reuse, elle me dit que je ne dois pas m'attendre à la voir ca- 
pituler, car elle a un trop vif sentiment de ses devoirs 
religieux et moraux; si pourtant elle succombait, elle 
s'empoisonnerait le lendemain malin. Je ris de tout cela. 



232 JOIRXAL DE GOIVERXEUR MORRIS. 

Je vais ensuite dîner chez M . de Alontmorin . Après le 
dîner, je m'entretiens longuement avec lui, et louche 
un peu à la politique. 11 promet de parler de notre affaire 
au roi dans le courant de la semaine. Il en a parlé au 
comte de La Mark qui l'approuve. Entre autres choses, 
je propose le vote par l'Assemblée d'une loi d'amnistie, 
suivie d une déclaration sur la révolution. Il partage mes 
vues et déclare qu'en ce moment même, il prépare une 
lettre du roi au prince de Condé. Je rentre chez moi 
pour rencontrer AI. Brémond, et le pousser à travailler 
les Jacobins pour leur faire proposer le décret ou la loi 
d'oubli. 

En parlant affaires aujourd'hui avec Mme de Flahaut, 
j'apprends par ce qu'elle dit, et encore plus par ce qu'elle 
ne dit pas, qu'il existe un pian pour faire passer tout le 
pouvoir des mains du roi dans celles des chefs actuels de 
l'opposition. Pendant que je suis au Louvre, Monlesquiou 
arrive, et je lui rappelle ce que je lui ai dit de la Constitu- 
tion. Il commence à craindre queje n'aie raison. Il demande 
comment il faut remédier au mal. Je réponds qu'il paraît 
y avoir peu de chance d'éviter l'excès du despotisme ou 
de l'anarchie ; le seul espoir doit être la moralité du peuple, 
mais j'ai peur qu'il ne soit trop corrompu. Pour lui, il est 
sur qu'il l'est en effet. Mme de Flahaut m'a dit ce matin 
que M. de Curt doit être ministre de la marine, si le décret 
des quatre ans est abrogé. M. Montciel vient me voir, et 
me raconte ce qu'il a fait avec les chefs des Jacobins. Il 
doit avoir avec eux une nouvelle conférence. Il pense que 
le mieux sera d'agir d'accord avec la cour sans en avoir 
l'air, pour ne pas compromettre leur popularité. J'ap- 
prouve cette manière d'agir, et, entrant dans ce queje crois 
être leurs vues, je propose l'abrogation du décret des quatre 
ans et de celui contre la réélection. Il doit la leur pro- 
poser, et obtenir, si c'est possible, une liste de ce qu'ils 
demandent ainsi que des places auxquelles ils aspirent. 



JOIRXAL DE GOIVERXELR MORRIS. 233 

30 avril. — \ous dînons aujourd'hui en famille chez 
l'ambassadeur d'Angleterre. Cubières vient avec Robert; ils 
ont une collection de très beaux portraits de Petitot en 
émail. Je vais ensuite au Louvre. Mme de Flahaut est en 
train de s'habiller. Elle me dit qu'elle espère bien obtenir 
la place qu'elle convoite. Je reste longtemps avec Aime de 
Foucauld et Mme de Ricey, puis vient le souper. En pas- 
sant au salon, nous causons longuement sur la métaphy- 
sique; un monsieur qui a lu V Entendement humain de 
Locke, se donne de grands airs. 

1" mai. — Après le dîner, j'ai avec M. de Monlmorin 
une longue conversation au cours de laquelle je lui montre 
une note que j'ai faite sur la situation de la France. Il me 
demande de la lui laisser et je la donne, mais avec l'injonc- 
tion que seules Leurs Majestés sauront de qui elle vient. 
Il n'a pas encore eu l'occasion de reprendre l'affaire des 
rations. Je l'informe de ce qui a é(é fait avec les chefs des 
Jacobins. Il m'expose la situation des ministres sous ce 
rapport, et m'assure qu'ils ne peuvent rien près du roi 
sans lui. Il exprime le désir de voir la Couronne nommer 
des commissaires chargés de maintenir l'ordre dans les 
divers départements. Je réplique que tous les officiers 
chargés de maintenir l'ordre devraient être nommés par la 
Couronne, mais qu'il est trop tôt pour faire une proposition 
de ce genre. L'expérience doit d'abord en démontrer la 
nécessité. Il me dit posséder des preuves irréfutables des 
intrigues de la Grande-Bretagne avec la Prusse; ces pays 
accordent des subsides au prince de Condé et au duc d'Or- 
léans. Il ajoute qu'il donnera sa démission des Affaires 
étrangères, parce qu'il ne peut plus agir avec dignité. Je 
lui conseille de n'en rien faire, et je l'assure que les nations 
étrangères verront sa lettre sous son vrai jour. Il dit alors 
qu'en restant dans son emploi, il amènerait la guerre 
l'année prochaine. Je lui conseille de l'amener le plus tôt 



234 JOLRXAL DE GOUVERXELR MORRIS. 

possible, pourvu que ce soit une guerre continentale. Il 
objecte qu'avec la Grande-Bretagne, une guerre maritime 
seule est possible; mais, dans ce cas, la France serait iso- 
lée, car l'Espagne ne voudra pas y prendre part. Je lui 
demande comment l'Empereur est disposé; il répond que 
c'est un homme faible et pacifique, qui ne s'engagera pas 
à fond pour ou contre qui que ce soit; s'il intervient, ce 
sera pour avoir sa part des dépouilles. Je lui dis que je ne 
vois point les choses comme lui ; que la guerre doit se faire 
sur terre et être générale ; que la Pologne doit être tentée 
par l'offre du pays qui la sépare de la Baltique; l'Autriche 
devrait avoir la Silésie et la Bavière, en échange des Pays- 
Bas ; la France aurait les Pays-Bas et envahirait la Hollande ; 
Constantinople serait donnée à l'ordre de Malte, comme 
possession commune à toute la chrétienté. Ce plan, trop 
vaste pour son esprit, le fait bondir, mais je le crois bien 
réalisable. Très probablement il coûtera à la France ses 
colonies, mais j'ai pour elles un autre plan que je ne lui 
comnmnique pas. Nous nous concertons pour le langage 
à tenir aux chefs des Jacobins. 

M. Brémond me fait une visite, et me montre une 
nouvelle proposition de Lamerville au sujet des rations 
allemandes. 11 me donne aussi la liste des demandes des 
chefs Jacobins. — Dîner chez Alontinorin; j'y rencontre 
Bouinville de retour d'Angleterre. 11 me dit que le livre de 
Paine y a produit un effet très grand, et ajoute que Pitt 
n'ose pas risquer la guerre avec la Russie, tant elle est 
impopulaire; il a commencé de nouvelles négociations qui 
dureront probablement jusqu'à ce que la bonne t-aison soit 
passée. — M. Brémond et AI. Jaubert reviennent me voir. 
Ils m'apportent des nouvelles sans importance, et me 
demandent si je crois convenable d'en faire part aux chefs 
des Jacobins, Je leur dis qu'à mon avis, il serait dangereux 
d'alarmer ces messieurs. Je leur indique la seule manière 
de le faire sans grand risque. Ces gens sont trop prccipi- 



JOIRXAL DE GOLVERXEIR MORRIS. 235 

tés. Brémond me dit qu'il a pris ses mesures pour être 
employé à classer les décrets de l'Assemblée et à choisir 
dans la masse ceux qui doivent former la Coastitution. Je 
l'approuve. 

Visite à Mme de \adaillac, qui ne me reçoit pas tout de 
suite. Je m'aperçois ensuite qu'elle était dans une tenue 
trop malpropre, et qu'elle est obligée de se coucher pour 
la cacher. Nous bavardons de la manière que je crois la 
mieux appropriée à une petite coquetle; je la laisse dans 
le doute sur la question de savoir si elle est ou non en 
possession de mon cœur. Si elle n'y veille pas, elle se 
trouvera prise en essayant de me prendre. Mme de Flahaut 
me dit que son beau-frère, d'Angivillers, a démissionné 
et est parti en Italie pour éviter les accusations portées 
contre lui. C'est un cruel coup pour elle qui lui doit tous 
ses moyens d'existence. Je la ramène et je m'attarde avec 
elle; puis, sur ses instances, je vais m'enquérir si une place 
auprès de la reine serait agréable à Mme Le Couteulx. Mon 
ami, Laurent Le Couteulx, répond par la négative. 

3 mai. — Je rends visite au baron de Besenval et reste 
quelque temps avec lui. Je vais ensuite à la laiterie de l'En- 
fant-JésuSy où l'on peut se procurer de la crème, du beurre 
et des œufs en abondance. Je prends un peu de chaque chose 
et je vais au Louvre, où se trouve un confident de M. Du Port, 
ministre de la justice, avec qui Mme de Flahaut a une lon- 
gue conversation particulière. Pendant ce temps, M. de Fla- 
haut me confie ses peines, ses espérances et ses craintes. 
M. de Limon me dit tenir de source certaine que le secré- 
taire du prince de Condé s'est laissé corrompre moyennant 
une grosse somme, et qu'il est venu avec les papiers de son 
maître. Il ajoute que les nouvelles venues d'Angleterre 
représentent une guerre entre ce pays et la France comme 
inévitable. Sa première information peut être vraie, mais je 
crois que cette dernière est fausse. Je le lui dis, et j'ajoute 



236 JOIHXAL DE GOIVKRYKIR -MORRIS. 

qu'en cas de guerre entre la France et l'Angleterre 
dépourvue d'alliés, je parierais ma fortune sur le succès de 
la France, pourvu que son gouvernement fût acceptable. 
Je m'habille pour aller dîner chez Duportail, chez qui, 
après le dîner, je rencontre Gouvion; je m'entretiens avec 
lui du commandant fulur de la garde nationale. Je crois 
que ce sera lui. Je vais ensuite chez le comte de Montmorin. 
Il n'a pas encore parlé au roi de l'affaire des rations. II 
promet de le faire demain et craint que la chose ne soit 
ébruitée. Je lui parle de diverses affaires politiques, et en 
parliculier de la nécessité de changer l'entourage de Leurs 
Majestés; je lui demande qui remplacera La Fayette, tout 
en observant qu'il devrait rechercher un homme possédant 
les qualités voulues. Il cite Gouvion. Je le quitte et je fais 
une promenade avec Mme de Heaumont. J'apprends que 
son père lui a dit quelque chose de l'objet, sinon de la sub- 
stance, de mes conversations avec lui. A la demande de 
Mme de Flahaut, je parle à Mme LeCouteulx pour savoir si 
elle accepterait une place près de la reine. Elle le voudrait 
bien, mais craint que cela ne déplaise à son mari et à sa 
famille. Ellem'écrira demain après les avoir consultés. Elle 
désire que sa sœur ait la place, au cas où elle-même ne 
l'accepterait pas. 

9 mai. — Promenade avec Mme de Beaumont; elle avoue 
qu'elle ne tiendrait pas à être l'une des dames de la reine, 
mais elle fera tout ce que son père désirera. Je m'entretiens 
avec lui après le dîner. Le roi donne son consentement à 
l'affaire des rations, à la condition d'être certain du secret 
absolu. Dans quelques jours il réformera sa maison. Mont- 
morin quitte les Affaires étrangères. Il sera remplacé par 
Choiseul-Gouffier, actuellement à Constantinople. Il dit 
qu'il restera au conseil, mais sans avoir de département. 
Il considère, et avec raison, comme vn être éphémère 
quiconque arrivera maintenant au pouvoir. Chez Mme de 



JOLRXAL DE GOIVERXELR MORRIS. 23Y 

Foucauld, M. Fauchel lit une excellenle comédie de sa 
composition. Bouinvilie est là. Je le ramène chez lui, et en 
route il se plaint de l'ingratitude de Duportail envers 
La Fayette. 11 dit que Alontmorin était très abattu ce matin. 
Je lui répète ce que j'avais dit à Montmorin : il faut que la 
situation empire encore avant de pouvoir être améliorée. 
Le temps s'est adouci, mais pendant ma promenade de ce 
matin, j'ai remarqué que les vignes avaient souffert de la 
gelée. On dit à table qu'il n'y a pas eu de dégâts en pleine 
campagne, à cause du vent. M. Brémond vient me voir et 
je lui dis que j'espère obtenir l'argent nécessaire pour les 
rations. Il m'informe que les chefs jacobins doivent l'em- 
ployer à faire un choix d'articles constitutionnels, et aussi 
le consulter sur les moyens de rétablir l'ordre. Je fais une 
visite à Mme de Ségur; elle me raconte ce qu'on dit dans 
les salons, et c'est bien près de la vérité. Voilà comment 
on garde les secrets à cette cour. 

15 mai. — Mme de Flahaut me dit qu'elle espère être 
bientôt nommée première dame d'honnenr de la reine, 
qui gardera l'éducation de sa fille. Le dauphin doit être 
coulié aux soins d'un homme. C'est à cela, je crois, que 
vise Montmorin, car il m'a dit qu'il accepterait un emploi 
dans la maison du roi. Je dine chez M. de Montmorin et je 
lui communique ce que j'ai appris de M. Toulongeon chez 
Mme de Guibert, savoir, que les coloniaux sont battus 
dans leur projet d'exclure complètement du gouvernement 
les mulâtres. Cela causera parmi eux une grande efferves- 
cence. Je ne me plais pas du tout ici. Après le diner, j'ai 
avec lui une conversation particulière. Il me fixe mardi pro- 
chain pour une entrevue avec Du Port au sujet des rations, 
mais il exprime la crainte que l'Assemblée ne refuse son 
consentement. Je lui dis que, puisqu'il quitte les Affaires 
étrangères, il devrait s'assurer la liste civile, qui est la seule 
source réelle d autorité. Il se dit incapable de diriger des 



238 JOURNAL DE G01VER\'EIR MORRIS. 

affaires d'argent; il est fatigué de son état, et, s'il pouvait 
réaliser sa fortune, il irait en Amérique. Il ajoute que rien 
ne pourrait le retenir à la cour, si ce n'était son désir de 
servir, ou plutôt de sauver le roi et la reine; il leur a déjà 
fait faire de grosses dépenses pour une chose qui n'a pas 
réussi. Je lui dis que la tentative d'acheter les membres 
de l'Assemblée a été une mauvaise mesure. Il répond que 
ce n'est pas pour cela qu'il a engagé les dépenses. On 
l'appelle avant que nous ne puissions continuer. Je vais 
chez l'ambassadeur d'xAngleterre; à mon entrée, lady 
Sutherland s'excuse de ne pas m'avoir admis, quand je 
me suis présenté l'autre après-midi. Elle dit qu'il y a tant 
de Français qui riniportuneiil, qu'elle est obligée de con- 
damner sa porte, mais je puis compter que cela n'arrivera 
plus. Ma visite est très longue, puis j'attends au Louvre le 
retour de Mme de Flahaut de Versailles. M. Du Port, qui se 
trouve là, est tout disposé à me parler. De Curt arrive, 
furieux du décret de ce malin. 11 dit que tous les députés 
des colonies se retireront demain. Ils n'auraient jamais dû 
entrer à l'Assemblée, et ils se rendront ridicules s'ils la 
quittent. Je m'en vais de bonne heure, laissant les deux 
sœurs faire une partie de piquet avec l'évêque et Sainte- 
Foy. 

16 mai. — Ce matin, je m'habille aussitôt après le 
déjeuner et je vais à Versailles. Je dîneavec M. de Cubières 
qui nous donne un repas excellent. La société est assez nom- 
breuse. Il possède un joli petit cabinet d'histoire naturelle, 
et beaucoup de petits produits des beaux-arts. Je lui dis 
qu'avec ses connaissances en chimie et en minéralogie, il 
ferait sa fortune eu Amérique. Je m'en vais à cinq heures 
au lieu de me promener dans son jardin, et je rends visite 
à Mme de Nadaillac qui persiste dans sou projet de quitter 
Paris demain malin. M. de Limou est avec elle; il me dit 
qu'il pense que la séparation du duc et de la duchesse 



JOIRXAL DK GOUIERMEIR MORRIS. 239 

d'Orléans s'arrangera à l'amiable. Je laisse Mme de Na- 
daillac avec l'abbé Maury et l'évêque de Condom. J'ap- 
prends que les dépulés des Antilles ont quitté l'Assemblée, 
et qu'un décret est intervenu interdisant la réélection des 
députés actuels. Je suis enchanté de ces deux faits, car les 
députés des Antilles ont jusqu'ici recouru aux moyens ex- 
trêmes pour se rendre populaires et faire adopter les me- 
sures qui leur tenaient au cœur ; indifférents au bonheur de la 
France, ils ont beaucoup contribué aux malheurs survenus. 
Je soupe avec Mme de Foucauld, chez qui il y a une foule 
d'invités. Bouinville, qui est là, a l'air d'un amoureux, et, 
tandis que je le ramène chez lui, il avoue qu'il l'était, mais 
il n'a pas été heureux. Je dis à Mme de Foucauld que j'es- 
saierai de la voir à Spa. Elle en est ravie, moins par intérêt 
pour moi que pour le sacrifice à ses charmes que signifie- 
rait cette démarche. 

17 mai. — Comme c'est convenu, je vais à une heure 
chez M. de Montmorin, et j'y rencontre M. Du Port. Je 
découvre que M. de Alontmorin est, ou du moins paraît, 
peu incliné à s'engager dans l'affaire des rations. Il dit 
qu'il doute beaucoup du succès, et que le roi éprouve une 
grande répugnance. Il m'avait dit auparavant que Sa Majesté 
était bien disposée; ceci me semble mystérieux. Il ajoute 
que l'on redoute surtout d'être découvert. 11 désire me 
revoir dimanche. Je lui réponds que je viendrai, mais sans 
répondre de la patience des intéressés. Il réplique que 
ceux-ci pourront faire ce qu'ils voudront. Je répète que la 
chose se fera malgré toute opposition de sa part. Ce que 
nous demandons est raisonnable, tandis qu'il est un homme 
étrange et indécis. Du Port paraît mieux disposé pour l'opé- 
ration. Je vois Brétuond et je lui dis que l'affaire des rations 
est relardée à samedi. 11 en est très mécontent. Je rends 
visite à Mme de Ségur, et la conversation étant tombée sur 
les moyens de sauver les fortunes dans les troubles que l'on 



î*0 JOIRXAL DE GOLVERXEIH MORKIS. 

redoute, je parle d'acheter des terres en Amérique. Le 
comte et son beau-frère penchent beaucoup vers celte me- 
sure. Brémond revient me dire qu'il est informé par MuUer, 
riionime de confiance de l'Electeur de Mayence, que les 
agents français agissent comme s'ils ne tenaient pas à s'en- 
tendre avec les princes allemands, il dit, que si la Cour n'a 
pas l'intention d'arranger cette affaire à l'amiable, il sup- 
pose qu'on n'adoptera pas celle des rations. Il a raison 
dans ses suppositions, mais je réponds simplement en 
répétant ce que j'avais déjà dit : que l'affaire est extrême- 
ment délicale. Le domestique de Aime de Chastellux vient 
m'avertir qu'elle part demain pour accompagner son fils à 
Eu. J'envoie chercher l'enfant et j'écrisà sa mère. Je passe 
quelques instants avec le baron de Besenval qui, dans 
l'ardeur de son zèle pour la cause du despotisme, me dit 
que tous les princes d'Europe sont ligués pour rétablir 
l'ancirn système de gouvernement français. L'idée est assez 
ridicule; il y a pourtant des milliers de gens qui ne sont 
pas fous et qui y croient; mais c'est le sort de l'homme 
d'être à jamais la dupe de vains espoirs ou de craintes 
futiles. \ous sommes trop poussés à oublier le passé, 
à négliger le présent et à juger mal l'avenir. Je vais 
ensuite diner chez Mme de Trudaine, et après le diuer 
son mari s'engage dans une dispute avec Saint-André au 
sujet des droits des princes propriétaires de liel's en Alsace. 
M. de Trudaine est un très honnête homme, mais il défend 
une opinion très malhonnête, bien que très commune chez 
les gens faibles au sujet des affaires pubUques. Cette con- 
troverse se réduit à une question de droit et à une question 
de fait. Par divers traités les princes ont stipulé que les fiefs 
dont il s'agit relèveront comme auparavant de l'Empire 
d'Allemagne. La question de droit est donc de savoir si cette 
mouvance ne les exempte pas des décisions générales de la 
nalion française concernant ce genre de propriété. La ques- 
tion de fait est de .savoir si, de par ces traités, — quoad 



JOl HNAL I)K GOLVKRMCIR MORRIS. 241 

//OC, — le suzerain est le roi de France ou l'empereur 
d'Allemagne. Ceci, étant affaire d'interprétation, doit être 
décidé par des gens du métier, mais, comme il s'agit de 
deux nations souveraines, la décision dépendra probable- 
ment de tout autre chose que des mérites réels de la cause. 
On refuse de m'admettre chez Mme de Fiahaut, mais 
j'apprends qu'il y a des accommodements. Elle me dit que 
son mari est sorti. Elle a inventé ce prétexte pour être 
seule, afin de recevoir à dîner l'évêque et une autre per- 
sonne ; on m'avait refusé l'entrée en raison d'un ordre 
général. Je fais sur son évêque une supposition dont elle 
est, ou du moins se prétend, offensée. Je vois M. de Mont- 
morin; il m'informe, comme je m'y attendais, que le roi 
refuse son consentement à l'affaire des rations. Je suis 
persuadé qu'il y a là quelque chose de louche. Nous 
verrons. Montmorin me dit qu'il considère l'Assemblée 
comme ruinée dans l'opinion, et cela me donne de très 
forts doutes sur sa sagacité. Il y a quelques jours, il 
était tout tremblant, et il est maintenant rassuré^ mais sans 
motif dans les deux cas. 11 craint encore, cependant, pour 
la personne du roi. Il ajoute que différentes personnes le 
poussent à faire des choses différentes, mais qu'il ne sait 
pas se décider. Je lui conseille de rester tranquille person- 
nellement, car l'Assemblée fait tout ce qu'elle peut pour le 
roi, avec l'intention de tout faire contre lui. Je lui demande 
où il en est des réclamations des princes allemands. Il 
répond qu'il pense que l'empereur devra servir d'inter- 
médiaire, et ajoute qu'il redoute le comte d'Artois et le 
prince de Coudé. J'en parle avec indifférence, car il est à 
supposer qu'ils agiront uniquement dans l'intérêt de l'au- 
torité royale, mais il croit qu'ils chercheront à se former 
un parti ; j'en déduis seulement qu'ils veulent obliger le 
roi à chasser tous ses anciens conseillers. — Visite à 
Mme de Guibert; elle dit que je devrais lui faire la cour 
pendant des années avant de produire sur elle une impres- 

16 



24Î JOIRXAL I)K GOI' VKKX'K I H MOHRIS. 

sion. Je ris, en lui disant que quelques jours, six semaines 
au plus, seraient assez raisonnables, mais que le prix 
qu'elle demande est vraiment trop élevé. Cette remarque 
amène une longue conversation ridicule. M. Brémond 
vient me voir. Je lui dis que l'affaire des rations est aban- 
donnée; il en est naturellenieat morlifié et désappointé. 

22 mai. — Je vais chez M. (îrand, et je me promène 
quelque temps avec lui dans son jardin en causant des 
affaires publiques. Le royaume de Pologne a rédigé une 
nouvelle Constitution, qui, d'après moi, changera la face 
politique de l'Europe en tirant ce royaume de l'anarchie 
pour en faire une puissance. Les grandes lignes du chan- 
gement sont : monarchie héréditaire, affranchissement 
des paysans, et participation des villes au gouvernement. 
Ce sont les vrais moyens de détruire une aristocratie 
pernicieuse. Après le dîner, je vais visiter Saint-Cloud avec 
Chaumont, sa femme, sa mère et sa sœur. La situation est 
belle, et le jardin serait délicieux s'il était disposé de façon 
naturelle, mais c'est un parfait jardin français. La vue est 
magnifique. Nous retournons par la Seine au pont de 
Neuilly et de là à Paris. — Visite à Mme de La Luzerne. 
M. de Mirepoix parle très durement de Necker et je défends 
l'ex-ministre. Je vais chez AL de Alontmorin lui annoncer 
mon départ pour l'Angleterre. Je l'annonce aussi à l'am- 
bassadeur et à l'ambassadrice d'Angleterre. 

28 mai. — J'écris toute la matinée. M. Svvan vient, et 
je lui exprime ma surprise d'apprendre que je suis con- 
sidéré en Amérique comme agioteur sur la dette due a la 
France. 11 m'assure n'avoir jamais rien dit ni lait pour 
donner naissance à cette idée, et ajoute qu'il s'efforcera de 
la faire disparaître. Je dîne chez l'ambassadeur d'Angle- 
terre, et après le dîner nous allons ensemble rendre visite 
à M. de Montmorin. Je lui dis que les enragés sont au 



JOIRXAL DK GOl VKUXia II AIOKKIS. 24:5 

désespoir. Il répond qu'il pourrait leur donner le coup de 
qràcc. s'il le voulait, car il a des raisons de croire que l'on 
s'occupe de l'aliaire des rations. Je lui dis que je l'ignore, 
mais que je le saurai, il nie demande si je reviendrai de 
Londres pendant le mois de juin. Je réponds alfirmative- 
ment. \otre conversation est interrompue et je promets 
de dîner avec lui demain. 

31 mai. — A Eu. Je vais voir la duchesse d'Orléans, ce 
matin, et je déjeune dans sa chambre avec Mme de Chas- 
telliix. Elle fait annoncer à son père mon arrivée et mon 
désir de le voir. Le vieillard répond de façon très polie, 
et nous décidons de dîner ensemble. Je trouve ici beaucoup 
de contrainte et d'étiquette. Après le déjeuner, elle me lit 
les lettres qu'elle a échangées avec le duc, puis nous 
fjiisons une promenade jusqu'au dîner. Elle me raconte 
l'histoire de leur rupture en remontant très loin, et les 
manœuvres employées par son mari et par son entourage. 
C'est un bien triste sire. Elle me dit que ce que l'on con- 
sidérait comme tendresse de sa part, à elle, n'était que de 
la prudence. Elle espérait l'amener à une conduite plus 
décente et régulière, mais elle a eniin découvert que seule 
la crainte avait prise sur lui. Elle me raconte ses difficultés 
pour décider son père à agir. Il est nerveux et tremble 
devant tout ce qui ressemble à un elfort. Le dîner est 
excellent; au cours du repas et pendant la conversation 
qui le suit, je fais quelques progrès dans l'estime du vieil- 
lard. Ils s'embarquent dans une grande voiture pour 
prendre l'air après le diner, et je vais à mon hôtel. N'ayant 
rien à faire, je commande des chevaux; je pars à six 
heures et quart, et à neuf heures et demie, j'atteins 
Dieppe. 

25 jmn. — A Londres, nous apprenons que le roi et la 
reine de France ont réussi à s'échapper des Tuileries et 



24V J(M l{\AL I)K (ÎOLVKHXKin MOHRIS. 

ont une avance de six à sepl heures sur leurs gardiens. 
Les conséquences vont enètreconsidôrables. S'ils arrivent 
sains et saufs, une guerre eslinévital)le,et s'ils sont repris, 
ce sera probablement la suspension pendant quelque 
temps de loul gouvernement monarchique en France. Je 
dîne avec le docteur IJancroit, chez qui se trouve le docteur 
Ingenhoup. 11 me parle d'une découverte qu'il vient de 
laire sur l'inflammabililé des métaux, et offre de me 
montrer une barre de fer brûlant comme une chandelle. 
II n'y a qu'à la placer dans l'air. 

Le roi et la reine de France se sont échappés, mais nous 
ignorons encore s'ils sont hors du royaume. Cet événement 
m'inspire le vif désir de retourner à Paris, car je crois que 
la confusion aura une inlluence heureuse sur la vente des 
terres américaines. — Onze heures du soir : on apprend 
que les fugitifs royaux ont été arrêtés près de Metz. 

2 juillet. — J'arrive à Paris. Je m'occupe à lire les dif- 
férents détails de la fuite et de l'arrestation du roi. Je vais 
voir M. de La Fayette, qui n'est pas rentré, mais je m'en- 
tretiens avec sa femme ; elle semble à moitié folle. J'ai éga- 
lement rendu visite au comte de Ségur ce matin, et j'ai vu 
toute la famille à l'exception du maréchal. J'apprends que 
l'intention de l'Assemblée est de couvrir la fuite du roi et 
de la faire oublier. C'est là en tout cas une preuve de 
grande faiblesse, qui détruira probablement la monarchie. 
M. Brémond vient me tenir au courant de ce qui s'eslfiiità 
propos de la dette due à la France. 11 me dit aussi qu'il a 
eu une entrevue avec le comte de Montmorin au sujet des 
affaires publiques, et il voulait que je demandasse sou in- 
tervention près de Al. Tarbé, ministre des Impositions, 
pour lui fournir des renseignements sur les finances. Il me 
raconte l'histoire secrète de beaucoup d'événements qui 
ont eu lieu pendant mon absence. Je dîne avec Lal'"ayette, 
puis je vais chez AL de Montmorin. Je lui expose la 



JOIRXAL I)H (JOrVEUXElH MORRIS. 245 

demande de M. Brérnont el il promet son aide. Je lui parle 
de l'état des affaires, lui faisant remarquer qu'il me semble 
presque impossible de sauver à la fois la monarchie et le 
monarque. 11 me dit qu'aucune autre mesure n'est possible, 
et ceci nous amène à discuter les différents personnages 
susceptibles d'être nommés régents ou membres d'un con- 
seil de régence; j'y rencontre des difficultés insurmonta- 
bles. On sera force de garder le malheureux que Dieu a 
donné. Sans doute, Sa sagesse produira le bien par des 
moyens qui nous sont insondables; telle doit être notre 
espoir. 

A juillet. — Aime de Flahaut ne peut me tenir parole, 
parce qu'elle s'est déjà engagée à écouter l'évêque lire son 
plan d'éducation. Cela me convient à merveille. Je dîne 
chez AI. Short avec les Américains présents à Paris et le 
marquis de La Fayette. Paine est là, bouffi jusqu'aux yeux 
et en gestation d'une lettre sur les révolutions. J'apprends 
aujourd'hui qu'environ soixante membres du parti aristo- 
cratique ont donné leur démission, en faisant une déclara- 
tion qui stipule, comme condition de leur concours à 
l'avenir, ce que le Comité de constitution leur a communi- 
qué comme étant déjà décidé. C'est une pauvre ruse, et 
cette démarche est dangereuse. Le temps a été beau aujour- 
d'hui. Vicq d'Azir dit que les cheveux de la reine sont 
tournés au gris par suite de ses dernières aventures. Paul 
Jones est venu me voir ce matin. 11 est irrité de la démo- 
cratie de ce pays-ci. La fuite du roi et de la reine a pro- 
voqué, entre autres, un décret contre l'émigration qui ra- 
lentit la vente des terres. 

^) juillet. — Promenade à cheval avec Mme de Flahaut 
et Aille Duplessis. Nous allons au bout de l'île Saint-Louis, 
d'où Ton découvre une belle vue sur la Seine. Nous allons 
ensuite sur la rive gauche, et nous remontons jusqu'au 



2Vfi JOIKXAL DK (lOlV K ll\ K l H MOHHIS. 

boulevard au-dessus du jardin du Koi, Mous suivons les 
boulevards jusqu'aux Invalides. Je descends mes com- 
pagnes chez elles, et reviens écrire chez moi. Le temps est 
très beau. J'ai vu ce soir une partie de Paris que je n'avais 
jamais vue. Klle n'est pas très peuplée, mais il s'y trouve 
beaucoup de beaux jardins. Je passe la soirée avec Mme de 
Lahorde, chez qui je vois pour la première fois la déclara- 
tion signée par un certain nombre de députés, proclamant 
leur adhésion à la cause de la royauté. Elle est verbeuse et 
sans énergie; on pourrait facilement les prendre à leur 
propre piège. Brémond me dit que liergasse a préparé son 
ouvrage sur la Constitution française, et qu'il me le mon- 
trera; et il me propose à ce sujet certaines mesures auxquelles 
je refuse de participer avant de connaître le but qu'ils pour- 
suivent. Selon l'habitude, nous avons ce soir une conver- 
sation politique chez Mme de Ségur; je trouve que les 
opinions sont en train de se modifier. 

\\ jnillel. — Brémond vient me voir ce matin, et me 
demande d'aller voir Bergasse. Le traité de Bergasse sera 
court, clair et élégant. Je pense qu'il aura une grande 
valeur, mais je crains que l'esprit public n'y soit njal 
préparé, l isile à Le Couteulx. Il est sorti voir la proces- 
sion de Voltaire. Je vais chez M. Simolin dans le même 
but. Il est si (ard que nous retournons au Louvre dîner à 
la hâte, après quoi nous retournons chez Simolin pour 
voir la fête. Klle est piteuse, et la pluie ne la rehausse pas 
du tout. Je vais chez M. de Monlmorin. Il s'est enfermé 
avec des visiteurs. Je reste assez longtemps avec les 
dames. Short arrive et nous nous disputons. Il prétend 
que la religion est à la fois absurde et inutile, et qu'elle 
est hostile à la morale. Je soutiens une opinion différente. 
Visite à Mme de LaCaze ; je lui présente mes condoléances 
sur la mort de son ami, le baron de Besenval. Cette mort 
forme naturellement le sujet de la conversation, car il était 



JOl'HÎVAI. DE (iOlVERXEl R MORRIS. 247 

irès lié avec elle. Elle est très affligée. D'après les 
usages de Paris, c'est équivalent à la perte d'un mari en 
Amérique. 

\^ juillet . — Au moment oii j'arrive au Champ de Mars, 
une grande multitude s'y trouve déjà rassemblée pour 
célébrer, par une messe, l'anniversaire de la prise de la 
Bastille. A l'Assemblée, le parti républicain a traité le roi 
très durement, mais le rapport qui conclut à son inviola- 
bilité sera adopté. M. de Trudaine me dit avoir entendu 
le jeune Aïontmorin assurer que le roi est d'une nature 
cruelle et basse. Une preuve de sa cruauté était, entre 
autres, son habitude d'embrocher et de rôtir des chats 
vivants. Pendant ma promenade avec Aime de Flahaut, je 
lui dis que je ne pouvais pas croire de pareilles choses. 
Elle répond qu'il les a commises dans sa jeunesse; qu'il 
est très brutal et hargneux, ce qu'elle attribue surtout à 
une mauvaise éducation. Etant encore dauphin, sa bruta- 
lité l'a fait même battre sa femme, ce qui lui valut un exil 
de quatre jours infligé par son grand-père Louis XV. Jus- 
qu'en ces derniers temps, il avait l'habitude de cracher 
dans sa main, parce que c'était plus commode. Il n'est 
pas étonnant qu'un pareil animal soit détrôné. 

{'^juillet. — Je dîne aujourd'hui chez AI. de Aïontmorin. 
Alontesquiou me demande si je ne dois pas être nommé 
ministre près de cette cour. Je réponds que non, que AI. Jef- 
ferson désire beaucoup la nomination de AI. Short, etc. Il 
dit qu'il est certain de pouvoir faire adopter par le Comité 
financier toute mesure raisonnable concernant la dette des 
Etals-Unis à la France. Je réponds que les Etats-Unis 
feraient aujourd'hui surgir des difficultés. 

Paris est bouleversé ce soir par le décret, passé à la 
presque unanimité de l'Assemblée, et déclarant le roi invio- 
lable. Le temps a été clair et très chaud. La populace est 



248 JOI HVAL 1)K (lOl VKH\K IH MOHHIS. 

très porlée à l'émeute, mais la garde nationale est sortie et 
postée de laeon à éviter des malheurs. 

Comme je loge près des Tuileries, à l'Hôtel du Roi, dans 
la rue Richelieu, il est fort possible que j'aie une bataille 
sous mes fenêtres. L'auant-garde de la populace doit se 
composer de deux à trois mille femmes. Un bon et sérieux 
engagement serait, je crois, plus utile que nuisible, mais 
le grand mal provient d'une cause difficile à Taire dispa- 
raître. Je pense qu'il sera à peine possible de confier l'au- 
torité, ou plutôt d'obtenir que le peuple obéisse, à un 
homme qui a complètement perdu la laveur du public; et, 
si on l'écarté, je ne vois pas comment l'on pourra organiser 
une régence. Les frères du roi sont à l'étranger ainsi que 
le prince de Condé. Le duc d'Orléans est l'objet du mépris 
universel, et, si l'on nommait un conseil de régence, on 
serait obligé de nommer des personnages faibles ou suspects . 
Ajoutez-y les querelles inévitables, même pour des causes 
futiles, dans un Etatdont le roi est détrôné. En même temps, 
l'état des finances est détestable et empire tous les jours. 

\ (y Juillet. — Je vais déjeuner à onze heures avec lady 
Sutherland, puis je l'accompagne chez M. Houdon pour 
voir la statue du général Washington. C'est une ièmme 
charmante. Je vais chez Mme de Ségur. Le comte est au 
lit, avec une fluxion à la joue. Puisignieux et Rercheny 
sont ici. Le premier a démissionné, mais le second con 
serve son régiment parce qu'il ne peut l'abandonner. 11 
vient de quitter le comte d'Afri, qui a reçu l'ordre des 
cantons suisses d'insister sur le payement en espèces des 
troupes de ce pays. Ces messieurs déclarent que la disci- 
pline a disparu de l'armée, et je crois bien que c'est la 
vérité. 

Je fais une promenade à cheval avec Aime de Flahaut; 
nous emmenons d'abord Vicq d'Azir qui nous dit que 
Petion, un des trois commissaires envoyés par l'Assemblée 



JOIHXAL I)K (iOl V KHXKl U AIOHIMS. 2V!) 

pour accompagner le roi, s'est conduit delà façon la plus 
révoltante et la plus méchante. Assis en voiture avec la 
famille royale, il s'est permis les manières les plus dépla- 
cées, et s'est amusé à expliquera Mme Elisabeth la manière 
de composer un conseil de régence. J'ai reçu un mot de 
Mme de Montmorin, me recommandant un malheureux 
Irlandais. Je lui ai donné une guinée, et j'ai parlé à l'am- 
bassadeur de l'envoi de ses enfants à Dublin. Il est quelque 
peu extraordinaire qu'un rebelle américain se voie chargé 
de rapatrier, aux frais de Sa Majesté Britannique, les 
descendants des rebelles irlandais. Mais telles sont les 
vicissitudes de la vie. 

M juillet. — Visite à l'ambassadrice d'Angleterre, qui 
me reçoit avec une cordialité charmante. Le colonel 
Tarleton et lord Seikirk sont ici, et la conversation s'en- 
gage par hasard sur l'Amérique, ce qui est amusant, car 
ils ne me connaissent pas. Tarleton dit qu'une fois, aux 
avant-postes, il s'est procuré la liste des espions du général 
Washington, et que Linton, après les avoir enfermés, les 
laissa sortir, quelques jours après, par faiblesse ou par 
compassion. Je blâme cette faiblesse. Je vais ensuite au 
Louvre, et en chemin je rencontre la municipalité, avec 
le drapeau rouge déployé. Au Louvre, nous montons dans 
la voiture de Mme de Flahaut; je m'arrête pour prendre 
mon télescope, puis nous allons à Chaillot, mais le temps 
que nous y lait perdre Mme de Courcelles nous fait arriver 
sur les hauteurs de Passy trop tard pour voir ce qui se 
passe au Champ de Mars. En revenant, cependant, nous 
apprenons que la milice a fini par tirer sur la foule et 
qu'il y a quelques tués. Les gens se sont sauvés aussi vite 
qu'ils ont pu. Ce matin, pourtant, ils massacraient deux 
hommes, et ce soir l'on a, dit-on, assassiné deux miliciens 
dans la rue. Celte affaire, je crois, va nous assurer la tran- 
quillité, bien que probablement quelque chose d'encore 



2Ô0 JOIKV.M, I)i; (;(>r\ KHVKIII MOIIHIS. 

plus sérieux soit nécessaire pour inaler cette abominable 
populace. Je vais passer la soirée chez Mme de Ségur. Ses 
botes sont encore effrayés et aucun ne vient, sauf le che- 
valier de Boufllers. Ségur raconte ce qui s'est passé entre 
la reine et lui, et comment elle Ta trompé. Il me demande 
de dîner avec lui jeudi, pour rencontrer le comte de La 
Marck qui en a exprimé le désir. Je crois en deviner la 
raison, mais nous verrons. Je pense que l'un des plus 
beaux spectacles que j'aie jamais vus, était celui de ce soir 
au pont lloyal : Lu beau clair de lune, un silence de 
mort, et la rivière coulant doucement sous les différents 
ponts, entre de hautes maisons, toutes illuminées (par 
ordre de la police), et, de l'autre côté, des bois et des 
collines dans le lointain. Pas un souffle d'air. Il a fait 
très chaud toute la journée. 

(lopie de ma lettre à Robert Morris : « Le but de In léunion 
du 17 juillet était de persuader à l'Assemblée, parla douce 
inllnence de la corde, de défaire tout ce qu'elle avait fait à 
propos du monarque emprisonné, (^omme les diliérenls 
ministres et les olficiers municipaux avaient été chargés 
par l'Assemblée de maintenir l'ordre et de veillera Texé- 
cution des lois, on a fait une proclamation et déployé le 
drapeau rouge. Revenant de chez l'ambassadeur de Hol- 
lande vers sept heures du soir, j'ai rencontré un détache- 
ment de la milice avec le drapeau rouge, et quelques officiers 
civils. Peu après, je suis monté sur une hauteur pour voir la 
bataille, mais elle était terminée avant mon arrivée, la 
milice n'ayantpas voulu, comme d'habitude, mettre l'arme 
au pied sur l'ordre de la foule. A son ordinaire, celle-ci 
commença à lui jeter des pierres. Il faisait chaud et c'était 
dimanche après-midi; or, d'après un usage immémorial, 
les habitants de cette capitale ont généralement une partie 
de plaisir pour ce jour-là. Klre privés de leur anuisenient, 
parader dans les rues sous un soleil brûlant, puis se tenir 
comme des dindons pour être assommés à coups de bri- 



JOl H\AL DE COrVERVKlH MORIUS. 251 

qucs, c'en fut un peu Irop pour la palience des miliciens; 
aussi, sans attendre d'ordre, ils tirèrent et tuèrent une 
douzaine ou deux des manifestants en haillons. Les autres 
retrouvèrent leur vigueur pour fuir. Si les miliciens avaient 
attendu des ordres, je crois bien qu'ils auraient pu être 
tons assommés avant d'en recevoir. En l'espèce, l'affaire 
a été des plus simples. Plusieurs miliciens ont été 
assassinés depuis, et deux hommes ont été accrochés aune 
lanterne, et mutilés à la parisienne. Il en est résulté une 
certaine effervescence. La Fayette a vu la mort de près, ce 
matin, mais le pistolet a dévié contre sa poitrine. Bien que 
Tassassin eût été aussitôt saisi, le général donna l'ordre de 
le remettre en liberté. Ces choses se passent de commen- 
taires. Je crois que nous serons tranquilles pendant quel- 
que temps, mais il est bien possible qu'un violent effort 
soit fait sous un prétexte plausible, et alors, si la milice 
réussit, l'ordre sera rétabli définitivement. Vous aurez 
appris de divers côtés la fuite du roi. A propos, on le 
disait parftiitement libre ici, et pourtant noire ami La 
Fayette a été bien près d'être pendu à cause de cette fuite, 
mais pour se justifier il prouva que Sa Majesté, outre 
la parole qu'P]lle avait donnée, était si étroitement sur- 
veillée, qu'EIle n'avait que peu de chances de partir sans 
attirer l'attention. La conduite du roi était folle. Les 
affaires publiques étaient dans une telle situation qu'en se 
tenant tranquille, il serait bientôt devenu le maître, parce 
que l'anarchie qui règne partout aurait montré la nécessité 
de lui confier l'autorité, et parce qu'il est impossible que 
l'équilibre entre une assemblée unique et un prince soit tel, 
que celui-ci ne devienne bientôt trop lourd pour ses 
sujets ou trop léger pour les affaires. De plus, l'Assemblée, 
fortement soupçonnée de corruption, tombait rapidement 
dans l'estime publique. Le départ du roi a tout changé, et 
maintenant on semble généralement désirer une républi- 
que, ce qui est dans l'ordre naturel des choses. Hier l'As- 



252 JOI H\.\L DM COT V K H\ K l II MOHHIS. 

semblée a décrété que, le roi étant inviolable, on ne pou- 
vait le comprendre dans les poursuites intentées contre 
ceux qui étaient concernés dans son évasion. Cela a causé 
une «{rande eftervescence. Le peuple s'assemble actuelle- 
ment à ce sujet, et les miliciens (dont beaucoup sont hostiles 
au roi) sont sortis. On a volé une loi contre l'émij^ration, 
bien que, d'après la déclaration des Droits de l'homme, 
chacun ait le droit d'aller où il lui plaît; mais, vous le 
savez, c'est là le sort ordinaire des déclarations de droits. 
On ne sait combien de temps cette restriction sera main- 
tenue, mais tant qu'elle dînera, aucune lerre ne pourra 
être vendue au détail. 55 

IXjuillel. — Dîner chez le comte de Ségur;j'y ren- 
contre M. de La Mark et M. Pellier. 11 se trouve que ce der- 
nier a, sur le gouvernemenl, presque les mêmes opinions 
que moi. Aj)rès le dîner, promenade avec Mme de Ségur 
dans les jardins du Palais-Bourbon. Elle m'a demandé cet 
après-midi (probablement pour en informer son mari) si 
j'accepterais la place de ministre plénipotentiaire au cas où 
elle me serait offerte. J'ai répondu : « Oui, si l'on m'en 
donne l'autorité. « Elle m'a demandé ensuite si je saisirais 
l'occasion de l'obtenir, au cas où le roi et la reine promet- 
traient de suivre mes conseils. Je lui ai dit que dansée cas 
je réfléchirais. Brémond n)'informe qu'il est nécessaire 
de voir Canms pour divers détails, et veut que je m'en 
occupe. Lui et Pellier doivent dîner avec moi demain. Je 
dîne chez Mme de Flahaut. Nous allons à l'Opéra ensem- 
ble. « OEdipe « est suivi du ballet de " Psyché » . La mu- 
sique de l'Opéra est excellente, de beaucoup la meilleure 
(juej'aie jamais entendue; je donne mon avis à ce sujet, et 
l'on m'assure que c'est la meilleure qui soit sur une scène 
française. Le ballet est absolument magnifique. Mme de 
Flahaut me dit qu'elle a besoin de petits assignats pour 
M. Bertrand, et qu'elle y trouvera du profit. Xalurellement 



JOIHXAL 1)1-: GOl \EU\EIR MORRIS. 253 

jepromels mou assistance. M. de Ségur m'adit aujourd'hui 
qu'il désirait que je choisisse un jour pour dîner avec 
M. de Monlmorin, afin de conférer avec Jui sur l'élat des 
affaires publiques. Je promets de le faire, tout en évitanlde 
fixer lo jour. J'ai dit à Mme de Flahaut quej'avais toujours 
su apprécier la conduite de son ami l'évêque envers moi; 
que ses manières, sur lesquelles elle attire mon atten- 
tion, ne me surprennent donc pas, et que je lui eu parle 
maintenant parce qu'il sera peut-être nécessaire de le lui 
rappeler plus tard. Elle dit que M. de Montmorin est main- 
tenant entièrement acquis à Barnave et à Lameth. Cela ne 
me surprend nullement. Montesquiou a eu avec lui une 
scène un peu vive à ce sujet. 

1^ juillet. — M. Brémond vient me voir ce matin, et me 
dit que je peux poser las conditions qui me plairont pour 
avoir l'aide de Camus. Je vais au Louvre avant l'arrivée de 
M. de Montesquiou, pour répondre à une invitation de 
MmedeFlahaut,àqui j'ai promis 100,000 francs, si l'affaire, 
qu'elle ignore, réussit. J'expose à Montesquiou la néces- 
sité d'avoir Camus, et il promet de le sonder. Je lui dis que 
Mme de Flahaut ne sait rien de l'affaire. Il demande si j'en 
ai parlé à l'évêque. Je réponds qu'il est au courant depuis 
longtemps, mais pas par moi; je ne lui en ai jamais parlé 
et je n'ai pas l'intention de le faire. Je parle à M. Brémond 
de M. Camus et lui dis ce que j'ai promis. Mme de Ségur 
me dit que Madame Adélaïde a harangué le peuple de Rome au 
sujet de la fuite du roi ; néanmoins elle était légèrement dans 
l'erreur, car on l'avait informée qu'il était à Luxem- 
bourg. — Visite à Mme du Bourg, oii il y a une table 
de rouge et noir. Je bavarde avec l'ambassadeur d'An- 
gleterre, et je joue de très petites sommes, de façon à 
n'avoir ni gains ni perles. Je dis à Mme de Beaumont que 
je dînerai chez elle demain avec Ségur, et que je veux 
voir son père auparavant, et j'informe Mme de Ségur que 



2.-)V JOl K\AI- I)K (101 VLRXEl R MORRIS. 

je neveux pas faire d'avances à son maii, mais qu'il devra 
commencer la conversation. 

IM) juillet. — Je dine avec M. de Monlmorin. Je lui parle 
pendant quelques minutes avant le dîner, pour le préparer 
à une conversation avec le comte de Ségur, qui doit nie ren- 
contrer ici, mais qui ne vient pas. M. de Montmorin dit 
qu'il a recommandé le mémoire de Suan au ministre de la 
marine, et qu'il a écrit sa recommandation au dos, maisje 
parierais qu'il ne l'a pas lu. Je vais chez l'ambassadrice 
d'Angleterre, et je ni'aperçois qu'avec des prévenances je 
gagnerais la confiance de son mari, qui est plus caj)able 
qu'on ne le croit généralement. 

'M juillet. — Ce matin j'envoie clitrclier M. de Montes- 
quiou qui arrive un peu avant midi. Je lui expose nos 
opérations avec Camus et j'offre de l'y intéresser. Il bondit 
à l'idée de vendre sou vote, maisje lui fais observer que loin 
de là, nous ne faisons que profiter de celui de M. Canms. lime 
dit, et je le savais déjà, qu'il a un grand besoin d'argent, et 
promet d'agir de façon désintéressée avec Camus pour le 
bien de l'aflaire. J'ajoute que j'ai l'intention de lui assurer 
une part dans l'alfaire des rations. Je dine chez M. Grand, et 
comme nous trouvons tous qu'il fait très chaud, il place 
un thermomètre à l'ombre ; celui-ci marque 28 degrés Réau- 
nmr ou 89 degrés Fahrenheit. C'est déjà joli. Chez Mme de 
Ségur, le comte de La Marck, qui est présent, semble désirer 
être en bons termes avec moi , tout en cachant ce désir par une 
sorte de cocpietterie masculine. J'apprends (ju'il a parlé à 
M. de Montmorin de notre dîner chez M. de Ségur. 11 semble 
donc y avoir uu fil couducleur à travers tout ce tissu . Brémond 
vient m'apprendre que Canms a été adouci par la teinture 
d'or dans l'affaire de Malte; on peut donc compter sur lui 
pour d'autres choses, si l'on en fait une application con- 
venable. 



JOLKVAL 1)1'] GOl VKRiXKlK :\I0KR1S. 255 

A août. — Je vais chez Mme de Montmorin ; j'y trouve 
le cointe de Là Marck, et je crois encore m'apercevoir qu'il 
désire faire plus ample connaissance avec moi. Je remarque 
que lui et M. de Montmorin prennent des chemins dif- 
férents pour se rencontrer dans le cabinet de ce dernier. 
Je vois le comte de Bercheny. Il a reçu une plainte 
du camp de la milice dans lu plaine de Grenelle; on trouve 
le sol trop dur et trop rugueux pour dormir. C'est tout à 
fait le genre. D'après sa description, j'estime que ce corps 
ressemble à tous les autres corps de n)ilice, avec cette 
seule différence qu'ici les individus dilfèrent essentiellement 
entre eux au point de vue de la fortune, et qu'ils ont en 
général les mœurs les plus dissolues. 

6 août. — Hier Brémond m'a apporté à lire la Constitu- 
tion française. Short me demande ce que j'en pense. Je 
réponds qu'elle est ridicule. Je dine avec M. de Montmorin 
et nous parlons affaires. Il a une opinion assez juste de lui- 
même et (les autres. 11 me répète ce qui s'est passé ce 
malin chez le roi ; ce récit lui arrache des larmes et à moi 
aussi. Pauvre homme ! Le roi se considère comme perdu 
et tout ce qu'il fera maintenant sera pour son fils. Je vais à 
Auteuil voir Mme Helvétius. Ses invités sont des démocrates 
fous à lier. La Constitution forme maintenant le sujet de 
toutes les conversations auxquelles je prends Je moins de 
part possible. 

7 (loùl. — Visite au marquis de Montesquiou avec qui 
je parle affaires. Il me dit qu'une tentative de corruption a 
été faite auprès d'Amelot, qui en a fait part au Comité ; que 
c'était pour l'affaire des rations; que Camus s'est expliqué 
à ce sujet, et qu'il a été décidé de réunir le Comité diplo- 
matique mardi. Ce matin Brémond m'amène Pellier, et 
comme il doit laire partie de notre conseil, je lui montre 
les observations que j'ai déjà rédigées. Il semble désireux 



25f) JOIHVAL I)K (JOIVKUXKI R MOIIHIS. 

do les voir achever rapidement, afin d'adopter celles que 
demanderont les circonstances. — Souper chez l'ambas- 
sadrice d'An<jleterre, chez qui je rencontre lord Fitzgerald. 
11 revient d'Amérique, où il a fait une longue excursion à 
l'intérieur. C'est un jeune homme agréable et intelligent. 
Notre réunion qui comprend seulement encore son frère 
et lord Gower, est une des plus agréables dont j'ai souvenir. 
M. Jaubert vient avec le peu qu'il a traduit de mon ou- 
vrage (1) ; il me faut beaucoup de temps pour faire les cor- 
rections et rappeler l'énergie de l'original. Je vais chez 
M. de Vlontmorin, et selon ce que lirémond m'adit ce ma- 
tin, je lui parle des rations. Il répond que cette cause est per- 
due au comité ; c'est exactement le contraire de ce que m'a 
dit Brémond. Je trouve que Montmorin commence à être 
très monté contre la Constitution. Mme de Flahaut est au 
désespoir de la froideur que l'évêque témoigne pour ses 
intérêts. Je lui dis que je n'en suis nullement surpris, et 
notre conversation m'amène à lui montrer le caractère de 
cet homme sous son vrai jour. 

11 est amusant d'entendre certaines gens se plaindre que 
le parti républicain commence à prédoujiner dans l'Assem- 
blée. On dirait que ses adversaires, ceux qui ont élaboré la 
Constitution, sont des monarchistes. 

IB aoiït. — Dîner chez le comte de LaMarck, qui me dit 
que notre entrevue chez M. de Montmorin, projetée |)Our 
demain, est renvoyée à vendredi, jour oii Pellier aura 
aussi préparé un plan. On assure que la Constitution a été 
adoptée aujourd'hui. Le prince de Poix que je rencontre, 
tient un langage des jdus aristocratiques, il est dépourvu de 
force, mais, comme dit le docteur Franklin, « les pailles et 
les plumes montrent d'où souffle le vent 55 . 



(1) (let oiura;|c osi un projet do discours au roi, pour le dissuader d'i 
ceptcr la (jonstiliition. 



JOIRXAL I)K COrVKRMU F{ MORHIS. 257 

18 aoâl. — M. Brémoiid vient comme d'habitude, et je 
fais à mon tableau linancier de nouvelles corrections, dont 
l'effet sera, je crois, considérable. Ouand je vais chez 
M. de Montmorin, il commet l'imprudence de quitter un 
cercle d'ambassadeurs pour venir à moi, et me donner rendez- 
vous pour demain. Il dit qu'il a demandé à Pellier de ras- 
sembler tous les traits populaires de la conduite du roi depuis 
qu'il est sur le trône, et de les mettre dans son discours. C'est 
un tort, et je le lui laisse entendre, mais sa sotte vanité aura 
probablement le dernier mot. Après le dîner, nous exa- 
minons le rapport de AI. de Beaumetz sur la manière de 
présenter la Constitution au roi. Je leur demande, mais en 
vain, d'étudier l'importante question de la conduite quede- 
vra adopter le roi. Je pense que les mesures faibles seront 
probablement adoptées. 

20 août. — M. Brémond discute aujourd'hui avec moi 
cette question : Quel régime convient aux relations delà 
France avec ses colonies, et quelles relations peut-elle leur 
permettre avec des étrangers, particulièrement avec les 
Etats-Unis? Etaut d'accord là-dessus, nous examinons en- 
suite les moyens d'atteindre notre but, et nous fixons notre 
plan d'opération, qui réussira probablement. Il doit pré- 
parer un mémoire qu'il me montrera, et dans l'intervalle 
fera adopter une résolution demandant aux Comités colo- 
nial, d'agriculture, de commerce et fiscal, un rapport sur 
les pouvoirs à donner aux commissaires partant pour Saint- 
Domingue. Il faudra d'une façon générale que pouvoir 
soit donné aux commissaires de consulter les assemblées 
coloniales, et de s'entendre avec elles pour un projet d'union 
et de règlements commerciaux, qui serviront de base aux 
délibérations futures. Puis ces commissaires feront le 
reste. Après avoir décidé ce plan, je lui parle d'affaires par- 
ticulières, et, comme elles sont de son goût, il fera naturel- 
lement tous ses efforts pour les faire réussir. Il a noté quel- 

17 



2:)S jornxAL dk (lorv KHVKin mohris. 

qiies réflexions sur 1 iHaldes finaiicjes, qui, dil-il, elCrayeront 
M. de Montmoriii el lui fcronl adopler mes mesures. Je 
lui déuioiiire que ces réflexions reflrayeront l)ien, si elles 
sont justes, mais que le résultai serait tout à l'ait contraire 
à mes désirs. I. 'ambassadeur d'Angleterre et le ministre de 
Prusse m'inloruient qu'une convention a été sijpiée entre 
rimpcralricede Russie et le (irund Turc le 26 du mois der- 
nier, sur les bases que la première a toujours réclamées. Ber- 
«jasse corri;i;oce que j'avais écrit ce matin. Il dit qu'il écrira 
au roi demain sur l'état des ailaires, et lui exposera (ju'ayant 
obtenu connnunication de mon |)lan pour en corriger le 
style, il le transmet à Sa Majesté, mais sous le sceau du secret 
absolu. Je me rends avec AI. Brémond clie/ M. deAIontmo- 
rin et j'y rencontre M. de La Alarck. Nous examinons les 
tableaux dressés par Brémond, [)uis j'expose à AI. de Alont- 
morin mes idées sur cette affaire, lui reprocbant en même 
tempsde nem'avoir pas fait connaître plus tôt les opinions 
de AI. (le Bcaumetz. AI. Brémond me demande de spéculer 
sur la rente ; je refuse, prétextant que ce jeu, ruineux pour 
quelques-uns el dangereux pour tous, devient déloyal quand 
la connaissance des fails permet à un individu de parier avec 
la certitude du gain. Je m'babille et vais au Louvre Aime de 
FJaliaut me dit être convaincue que le roi commettra bien- 
tôt une nouvelle folie, et elle m'en donne les raisons. — Visite 
à Aime deStai'l qui me fait bon accueil. Elle perd les illu- 
sions qu'elle avait sur la Constitution. Je vais ensuite cliez 
Aime de Guibert, où je passe la soirée. On s'anmse à colin- 
maillard. 

25 non/. — Le comte de Ségur me dit qu'une des rai- 
sons de son départ pour la campagne est qu'il s'attendait 
à être consulté par le roi; il me dit quels conseils il aurait 
donnés. Je crois (|u'il se tromj)e dans son motif, car il s'est 
montré, a ditférenles reprises, fortement disposé à servir 
de conseiller. Je dîne de bonne beure avec .Mme de Flaliaut, 



JOl RVAL DE GOLVER.VEl R AIORRIS. 259 

puis je vais à l'Académie. Rien (l'extraordinaire, mais je 
remarque que dans l'auditoire il y a plus de religion que 
je ne supposais. C'est bon signe. Je retourne aux appar- 
tements de Mme de FJaliaut; elle ramène l'abbé Delille, 
qui nous récite des vers charmants. Je vais chez M. de 
Montmorin, et lui dis que j'ai lieu de craindre que le roi 
ne médite un autre coup de théâtre. 11 ne le pense pas. 
Nous discutons longuement ensuite ce qu'il y a a l'aire : je 
trouve qu'il commence à avoir une notion correcte des 
choses. 11 est très inquiet au sujet d'un ministre des finances. 
Je lui dis que, quand le gouvernement jouira d'une auto- 
rité suffisante, je lui donnerai un plan pour les finances. 
Je rentre de bonne heure, après avoir fait en chemin une 
visite à Laborde. La situation du roi le remphlde tristesse. 
Je réponds qu'il n'y a aucun danger, et lui montre dans ses 
grandes lignes la conduite que devrait tenir Sa Majesté. Il 
me demande de mettre tout cela par écrit. Je refuse, pour 
le moment. 11 ajoute que le roi comprend bien l'anglais, 
et (|u'il gardera le secret ; je puis l'en croire, car il a 
été plusieurs années valet de chambre de Louis XV. 

26 août. — Mme de Staël m'invite à dîner. Elle me 
demande de lui montrer le mémoire que j'ai préparé pour 
le roi. J'en suis surpris, et j'insiste pour savoir comment 
elle en a eu connaissance. Elle me le dit presque. Je le lis 
pour elle et l'abbé Louis, par qui elle l'a connu; comme 
je m'y attendais, ils sont hostiles à un ton aussi hardi. Je 
suis bien persuadé qu'on adoptera un plau sans grandeur. 
L'ambassadrice d'Angleterre arrive pendant cette lecture 
qu'elle interrompt de la façon la plus agréable pour moi. 
J'arrive tard chez AL de Montmorin. \ous nous retirons 
dans son cabinet et je lui lis mon projet de discours au roi. 
Il en est épouvanté, et dit qu'il est trop violent et que le 
tempérament populaire ne pourra l'endurer. \ous discu- 
tons longuement et je lui laisse le projet. Nous en repar- 



260 JOIJKX'AL I)K (;OUV EUX K IH AFOIUIIS 

lerons et il le nionfrera lundi au roi. Je lui donne la per- 
mission (que d'ailleurs il aurait prise) de le montrera sa fille. 
Je sais, pour lui avoir monté la tête, qu'elle encouragera 
cette démarche. Je vais au Louvre, pour tenir uia pro- 
messe. Mme de Flahaut me dit que l'évêque lui a parlé 
de mon œuvre. Mme de Staël aurait dit que je la lui avais 
montrée, et la trouverait très faible. Mme de Flahaut a af- 
firmé à l'évêque que ce n'était pas vrai, car, au contraire, 
Mme de Statil redoutait seulement qu'elle ne lût trop har- 
die. Nous bavardons longtemps comme cela. Je m'attendais 
à ce que Mme de Staël se conduisit ainsi. Je n'en suis donc 
nullement surpris. Je vais souper chez l'ambassadrice d'An- 
gleterre; elle est seule avec son mari. \ous avons un 
agréable entretien avant l'arrivée de Mme de Coigny. 
Nous nous complimentons mutuellement, Mme de Coigny 
et moi, et je crois possible que nous devenions amis, mais 
cela dépend du chapitre des accidents, car elle devra se 
donner la peine d'y parvenir. 

29 août. — Mme de Beaumont me dit que Aime de Staël 
a informé son père qu'elle avait vu mon œuvre. C'est une 
femme diabolique et je raconte à Mme de Beaumont toute 
l'histoire. Il est clair que AI. de Montmorin ne peut pas 
et ne veut pas se servir de mon brouillon. Je vais chez 
Aime de Staël. Elle est encore à sa toilette, et je suis désap- 
pointé dans mon attente d'y rencontrer lady Sutherland. La 
conversation est terne. Je n'ai pas l'occasion de dire à 
Aime de Staël ce que je me proposais de lui dire, car elle 
paraît avoir quelques remords et elle m'évite, mais je dis 
à l'abbé Louis que je renonce à me mêler de quoi que ce 
soit, et que je demanderai que mon plan ne soit pas suivi. 
Brémond me prie de le faire nommer l'un des commissaires 
du trésor. Je donne à AI. de Alontmorin un mémoire sur la 
situation actuelle. Il me dit que Mme de Staël s'est jouée de 
lui une fois comme de moi; son père aurait assuré qu'elle 



JOURXAL DK GOLVKR.VELR MORRIS. 261 

avait l'habitude de prétendre savoir afin d'être informée. 
Je réponds que je lui ai donné lieu de croire que j'avais 
entièrement abandonné la chose, et je lui demande, à lui, 
d'en parler légèrement, comme d'une affaire classée. Il 
réplique que le projet est maintenant dans les mains du 
roi, qui a trouvé le discours préparé pour lui difficile à 
avaler piu'ce qu'on y avoue qu'il a perdu la couronne; 
mais il a fait observer à Sa Majesté que son seul tort était de 
ne pas avoir 150,000 hommes à ses ordres. 

2 septembre. — Le comte de Montmorin m'annonce la 
conclusion de la paix entre la Russie et la Porte ; il tient 
de source sûre que divers corps de troupes sont en marche, 
de sorte que, l'Empereur et le roi de Prusse étant com- 
plètement d'accord, il semble probable que l'on projette 
quelque chose contre ce pays. Je l'assure que dans ce cas 
il me paraît d'autant plus nécessaire de faire déclarer, par 
le roi au moins, les grandes lignes de la Constitulion qu'il 
désire; il dit que les émigrés réclament l'ancien régime 
pur et simple. S'ils insistent, je crois qu'il y aura de chaudes 
rencontres. — Visite à l'ambassadeur d'Angleterre. Je 
m'entretiens un peu avec le comte de La Alarck qui est, ou 
prétend être, de mon avis sur la Constitution et sur la con- 
duite que devrait tenir le roi. Mme de Staël, qui est là, a une 
violente dispute avec l'abbé de Alontesquiou ; c'est l'évêque 
d'Autim qui en est en partie la cause, à la grande édification 
de M. de Narbonne, à peine revenu d'Ilalie. Au souper, 
Alontesquiou trace des finances de ce pays un tableau qui, 
serrant de près l'original, n'est naturellement pas beau. 
La Constitution a été présentée ce soir au roi, qui a promis 
de donner sa réponse sous peu. Je vais chez l'ambassadeur 
d'Angleterre et je reste quelque temps auprès de la table 
des jeux de hasard, aux joies et aux tristesses desquels 
je ne prends aucune part. Je vais chez Mme de Staël. Je 
demande à l'abbé Louis les nouvelles. Il répond (dans l'in- 



2(12 j(H i{\Ai, j)i': (îori i;n\i;rH mohkis. 

tenlion, je crois, de inc faire |)arlcr) que le discours du 
roi comprendra une parlie du mien mêlé à d'autres choses. 
Je réplique qu'il n'y aura rien du mien, et en vérité je le 
crois. Je lui dis encore que je renonce à toute idée de diri- 
ger la conduite du roi dans les circonstances actuelles, et 
de l'ait j'y renonce. J'accompagne à leur sortie ladySuther- 
land et Mme de Coigny, et M. Short me suit. En montant 
en voiture lady Sutherland me demande d'aller les voir 
plus souvent; elle m'attend à dîner dimanche; je devrais 
m'inviler moi-même le matin. Elle ne fait aucune atten- 
tion à M. Short qui est à mes côtés, et quand je me tourne 
vers lui pour lui parler après qu'elle est partie, je lui 
trouve la figure décomposée et la voix altérée. Il va donc 
rentrer chez lui, le cœur rempli de fiel contre moi, parce 
que l'on n'a pas fait attention à lui. C'est dur, mais c'est la 
nature de l'homme. Il est chargé d'njfaires etjenesuis 
qu'un particulier, il attend de tous, et surtout du corps 
diplomatique, une déférence et un respect marqués. Je 
lui souhaite de l'obtenir, mais dans ces parages, c'est 
impossible pour l'instant. 

7 .septembre. — Je dîne aujourd'hui avec M. de Alont- 
morin; Mme de Staël est là avec son cortège. Je trouve 
que l'évêque d'Autun et elle le pressent très fort pour je ne 
sais quoi. Je vois M. Short, dont les traits n'ont pas encore 
repris leur calme. Je soupe avec le comte de La Marck qui 
me dit que le but de Mme de Staël et de son évéque était 
d'obtenir la révocation du décret l'excluant lui et les autres 
du ministère, ce qui le réduit au rang de 1res petit intri- 
gant. \ous avons ici les archevêques d'.Aix et de Lyon, 
c'esl-à-dire les ci-devant archevêques, et nous avons 
Mme d'Ossun, une des daîne.s d atours de la reine. L'ar- 
chevêque d'Aix raconte qu'il s'occupe de rédiger une pro- 
testation contre la Constitution au nom de la noblesse et du 
clergé. La noblesse veut protester contre l'égalité naturelle 



JOnU AI- I)K (i()L\ KH.VKl H MOIUUS. 2(53 

(les lioinnics, car le droit des rois est divin, mais le clergé 
s'y oppose. Je lui suggère l'idée qu'il serait convenable 
d'altendre pour celte protestation le discours du roi, mais 
il pense différemment. Mme d'Ossun est si pleine d'atten- 
tions que je crois avoir lait une bonne impression sur elle. 
J'ai été au Sdlon aujourd'hui voir l'exposition de peinture 
et de sculpture non encore ouverte au public, mais 
l'évêque d'Autun, que la municipalité a chargé de ce soin, 
permet à des étrangers de la visiter. Il y a de très bons 
envois. 

Le comte de La Marck, que j'ai vu chez l'ambassadeur 
d'Angleterre, me dit que les ob.servations du roi seront 
faites demain ou après-deniain. Il semble un peu froid et 
timide à ce sujet. Ce matin, Hrémond vient me dire que le 
roi a refusé le discours préparé pour lui par Pellier, à cause 
d'un mémoire qu'il avait reçu en anglais. M. Short m'in- 
forme qu'au conseil de vendredi dernier, M. dcAlontmorin 
a présenté les observations écrites par Pellier, mais le roi 
a préféré les miennes, et là-dessus il m'a félicité. J'essaie 
de le mettre sur une mauvaise pisle, mais il répond que 
ses informations ne peuvent lui laisser de doute, et aussi 
que AL de Aïonlmorin est lâché de la préférence. Il ajoute 
qu'on lui a demandé comment j'avais pu arriver au roi; il 
a répondu que je n'avais pu le faire que par AL de Alont- 
morin. 

'^septembre. — Aujourd'hui le roi se rend à l'Assemblée 
et accepte formellement la Constitution. Je vais au Louvre. 
Je dîne avec le comte de La Alarck, et nous discutons la 
déclaration (que l'on va rendre publique) de l'empereur 
et du roi de Prusse. J'apprends au Louvre la substance de 
la lettre du roi ; c'est assez maigre. Il semblerait que 
l'intrigue ait enfin réussi, était fait adopter au roi un parti 
moyen qui ne vaut rien. Je vais à l'Opéra; la pièce est exé- 
crable, mais le ballet de Tétémnque compense cet ennui. 



264 JOURX'Ah DK COU VK K\ i: l H AIOliHIS. 

10 septembre. — Je vois aujourd'hui M. de Montmorin 
et je lui deniaudeles divers papiers que je lui ai donnés. H 
me répond que le dernier est entre les mains du roi, en 
vue de régler sa conduites l'avenir. Eu m'inforinanl, je 
découvre qu'il ne l'a pas remis avant que Sa Ahijesté eût 
accepté la Constitution. Il a eu tort, mais il est lio|) lard 
pour qu'il serve à quelque chose de le lui dire. Le premier 
papier, qui était un projet de discours pour le roi, a été 
rendu par ce dernier; mais comme je le lui ai donné, il 
désire le garder. Je lui demande ce qu'est devenue l'œuvre 
dePellier; il répond que ce n'était qu'iui mémoire. Je répète 
ce que Short m'avait dit; il réplique que c'est une histoire 
fabriquée, mais par la suite je découvre que les dires de 
Short et de Brémoud ne sont que des éditions ditierentes 
de la même chose, et je suis maintenant à peu près per- 
suadé qu'une inliigue, à laquelle participait AI. de Alont- 
morin, a empêché le roi d'agir comme il aurait dû. Je 
lui demande s'il est vrai que la disette se fera sentir. 11 
croit (ju'il y aurait assez de blé si le pouvoir était assez 
fort pour le faire distribuer équitablement. Je lui parle 
de l'avantage (ju'il y aurait à mettre en réserve une quantité 
de farine à distribuer gratuitement aux pauvres de cette 
ville en cas de détresse; je lui en indique les moyens et 
les conséquences. Je lui demande d'y penser et de n'en 
pas parler. 

17 septembre . — Ihémond se plaint de ne pouvoir 
obtenir les rapports de Alontesquiou, et soupçonne que la 
publication en est arrêtée. Il me dit que le roi a déjà connais- 
sance dej)uis quelques jours d'un manifeste des princes. Je 
me demande ce que c'est. Après le dîner, je me rends à 
l'ambassade d'Angleterre, oii je vois lady Hamilton; c'est 
une femme extraordinaire qui s'est rendue en Italie sous 
bonne garde, et y a inspiré une telle passion à Sir William 
Hamilton qu'il l'a épousée. Elle est très belle d'apparence. 



JOIRVAL DE (ÎOI VERVEIR MORRIS. 265 

18 septembre. — La journée s'ouvre par des salves 
d'artillerie. C'est la grande fête de l'adoption de la Consti- 
tution. Aucune voiture n'étant autorisée, je sors à pied à 
une heure et vais au Palais-Royal, et de là au Louvre. Je 
reste dîner avec Mme de Flahaut. Je rentre chez moi, et, 
après y avoir laissé ma montre, ma bourse et mon porte- 
feuille, je me promène dans la rue Sainl-Honoré jusqu'aux 
Champs-Elysées, puis aux Tuileries. L'illumination du 
château et de l'avenue est superbe. Fatigué d'être serré 
dans la foule et de me promener, je rentre chez moi. Le 
temps s'est rafraîchi et tourne à la pluie. Pendant que 
j'étais an Louvre un ballon, lancé au Champ de Mars, est 
passé par-dessus nos têtes. 

19 septembre. — Mme de Monlmorin et sa fille, M. et 
Mme Villars et M. Franklin déjeunent avec moi. M. de 
Montmorin arrive et me remet le mémoire que j'avais 
écrit pour le roi. Il me montre en même temps une note 
oii celui-ci en réclame la traduction. Je lui demande s'il a 
pensé à l'affaire des farines ; il répond négativement. 
Comme je me proposais de lui en reparler, il me demande 
de lui faire une petite note qui sera remise avec le mémoire. 
Je donne ma promesse. Je vais au Louvre lire mon mémoire 
à Mme de Flahaut, lui disant qu'elle devra m'aider pour la 
traduction, afin qu'un jour je puisse faire savoir au roi 
qu'elle est dans le secret. Je promets de parler d'elle à 
M. de Montmorin. Visite à l'ambassadeur d'Angleterre. Le 
ministre de Prusse me demande si j'étais un de ceux qui 
ont conseillé la lettre du roi. Je lui dis que non et j'expose 
ce que j'aurais écrit. L'ambassadeur d'Angleterre est pré- 
sent, et me dit qu'il n'a pas cru à cette histoir^. Gouvernet 
me parle ensuite du même sujet, et me dit qu'il m'a défendu 
contre cette accusation. J'expose en termes .généraux ce 
ce que j'aurais fait, et j'ajoute que si, désespérant de faire 
le bien au moyen du roi, il me semblait enfin nécessaire 



2(;(i .101 H \. M, i)i; cori HUM'ii i{ Aïoinus. 

de s'adresser aux princes, c'esl à lui que j'ai pensé comme 
intermédiaire. I-ady Hamilton cliante, et joue en chantant, 
avec une peiiection (|ue je n'ai (Micore jamais vue. C'est 
vraiment une femme des plus charmantes, mais elle a un 
peu l'air de son ancienne profession. Lady x^nne Lindsay 
est ici et me rappelle que nous nous sommes rencontrés 
chez la duchesse de Gordon. A cinq heures, je vais à l'Opéra 
voir Castor et Pollux. Le roi et la reine s'y trouvent; des 
applaudissements redouhlés les accueillent, mais les jj^ens 
du parterre défendent toute marque d'approhalion sauf à 
eux-mêmes. Je vois M. de Montmorin qui me dit qu'il 
sera impossible de |)rendre des mesures j)our employer 
aux subsistances une somme plus grande que ne le permet 
la liste civile. Nous en reparlerons. Je vais au Louvre et 
ensuite chez Mme de Staël, où la société est nombreuse 
et s'occupe à jouer. J'y lis la lettre adressée au roi par ses 
frères; elle est bien écrite. 

21 seiAemhrc. — lîrémond meditqucSainte-Foy, Renne- 
val, etc., ont ourdi une intrigue pour détacher l'empereur 
du roi de Prusse, en se servant de M. de Alellernich, et 
que toutes les pièces originales lui ont été communiquées, 
il me dit aussi que Duport commence à gagner un ascen- 
dant sur le roi et la reine. Je passe au Louvre à cinq heures, 
et je demande à Mme de Flahaut de m'aider à corriger ma 
traduction demain malin. Llle est déjà retenue; comme 
c'est un engagement de très peu d'importance qu'elle est 
néanmoins obligée de tenir, j'exprime brièvement mon 
mécontentement. Je parle à \\. de Montmorin de l'affaire 
des farines. 11 n'a plus la même ardeur. Ses difficultés 
peuvent être réelles, mais je me fatigue d'un homme (pii a 
toujours des difficultés. Il me dit que le roi réclame ma 
traduction, et il suppose que c'est pour la communiquer à 
la reine. Je parle de terrains avec le (;onïtede Poix. Souper 
chez le comte de La Marck. Rien de marquant ici. 



JOrUXAl, l)i: (loi VKRXKl 15 MOKHIS. 2G7 

22 seplcmbre. — J'envoie ce matin chcrclicr licrgassc 
pour qu'il vienne corriger ma Iraduclion. Je lui dis ce qu'il 
doiléLiiie, et à trois lieuies, ayant terminé la copie de mon 
ouvrage, je vais au Louvre le soumettre à Mme deFlahaut, 
qui me fait faire une ou deux corrections; je refuse pour- 
tant d'adoucir une partie qui est très forte. Je dîne chez 
M. deMontmorin, et après le dîner je lui donne ma traduc- 
tion au moment où il se rend au conseil, en lui disant 
toutefois que je crains que les traits forts ne soient dan- 
gereux en ce moment, Sa Majesté ayant accepté la Consti- 
tution d'une façon différente de ce quej'attendais. Il répond 
qu'il n'y a aucun danger, et promet de me rendre mon 
discours. Je vais ensuite chez Mme de Laborde et j'y passe 
la soirée. Je m'entretiens avec Laborde et je l'amène à me 
raconter les faits qui ont déterminé l'acceptation du roi; je 
promets de lui donner une lettre pour le roi. Je parle aussi 
à Diiporl d'un achat de blé pour Paris. 

24 septenthre. — Je vais voir M. de Montmorin. Je lui 
donne une lettre à propos de l'affaire des farines, et lui 
demande mon discours qu'il ne veut pas encore me donner. 
Je pense qu'il veut le copier, mais il est si paresseux qu'il 
n'aura pas fini de Iongtem|)s, Je retourne au Louvre oii je 
passe la soirée. L'évêque d'Autun, qui est là, me fait sa 
cour, d'oii je (ire la conclusion qu'il a appris, d'une façon 
quelconque, que je me suis un peu vanté. \ous verrons. 
Je ne reçois ses avances ni bien, ni mal. H m'informe que 
l'examen de son rapport est renvoyé à la |)rochaine légis- 
lature, (l'est une déception pour lui. Mme de Flahaut me 
dit, quelque temps après, qu'il en est très irrité. Je vais 
chez Laborde . Je lui donne une lettre pour le roi, et il 
promet de la remettre de suite. 

25 septemhre. — Je dine au Louvre aujourd'hui. Le 
soir, nous sortons voir les illuminations, qui sont splen- 



268 jornxAL i)K (loi \ i;iî\i;i H mohuis. 

dides au cliàteau, aux jardins des Tuileries, à la place 
Louis \l et aux Champs Elysces. M. Windhaiii qui est avec 
nous semble faire attention à Mlle Duplessis, mais je le 
crois à la fois trop jeune et trop vieux pour s'y laisser 
prendre. 

28 septembre. — \ous avons aujourd'hui au Louvre 
une nombreuse société anj^laise : lord Holland, lady Anne 
Lindsay, etc. L'évêquo d'Autun me dit que le comte 
Moustier est nommé et demande si je suis lié avec lui. Je 
réponds assez adroitement, ce qui produit une discussion 
pour arriver à connaître la vérité. Je vois qu'il a des des- 
seins sur lui. C'est probablement la nomination de Moustier 
qui a rapproché l'évêque de moi. 11 me dit que Montmorin 
lui en a lait part jeudi dernier. Pour rentrer chez moi, 
j'emmène le chevalier de Luxembourg, et il me raconte en 
route le rôle qu'il avait dans les affaires de Favras. Il sem- 
blerait que lorsqu'elles commencèrent à prendre de la con- 
sistance, Mirabeau et d'autres s'arrangèrent de façon à pou- 
voir faire de lui un bouc émissaire en cas de besoin. Je soupe 
avec le comte de La Marck qui doit bientôt quitter Paris. Je 
lui demande s'il a l'intention d'aller en Allemagne et jus- 
qu'à Vienne; il répond affirmativement. Il dit qu'il veut se 
rendre dans ses terres, et passer quelque temps à chasser 
et à méditer sur ce qu'il a vu depuis trois ans. 11 n'est pas 
disposé à acheter des terres en Amérique. L'ambassadrice 
d'Angleterre est ici et se plaint un peu que je la néglige; 
je Passure que la faute en est aux affaires. C'est vrai, mais 
je crois que de plus elle est un peu préoccupée en ce 
moment. 

1" octobre. — Je dîne aujourd'hui avec M. de Montmo- 
rin. Après le dîner, je le revois pour mon discours ; il pro- 
met, sur l'honneur, de me le donner. Je lui demande de 
transmettre au roi ma lettre sur les subsistances ; cette 



JOIRX^AL DE GOUVERXEUR MORRIS. 269 

affaire m'est indifférente, mais son devoir est d'informer 
Sa Majesté. Je lui demande encore qui a fait le discours 
royal, qui élait excellent. Il m'assure que le plan vient du 
roi lui-même. Je voudrais qu'il fit remarquer au roi la dif- 
férence d'effet produit par celui-ci et les longues histoires 
qu'on lui faisait raconter jusqu'ici. Il répond qu'il l'a déjà 
fait. Au Louvre, je rencontre Short. L'évèque d'Autun 
arrive elle prend à part; ils ont une longue conférence qui 
roule, à ce que je suppose, sur la dette due par l'Amérique 
à la France; le pieux évèque voudrait en tirer quelque 
chose. — Visite à Aime de Staël; chez elle la société est 
très mélangée; c'est, dit-elle, un dîner de coalition. Ily a 
làBeaumetz, l'évèque d'Autun, Alexandre Lamelh, le prince 
de Broglie, etc. Malouet nous rejoint et aussi le comte 
de La Alarck, qui s'entretient avec Aime de Staël. Je remar- 
que intérieurement que pour les autres qui dînent ici, leur 
coalition sembleasez naturelle. Ségur me dit qu'ila demandé 
l'ambassade de Londres; on lui a répondu qu'il n'y aurait 
pas de difficultés, mais que cela dépend du successeur de 
AI. de Monlmorin. Je vais chez La Fayette qui me reçoit 
très froidement. Je n'en suis pas surpris. 

5 octobre. — Souper chez le comte de La Alarck. 11 
m'assure qu'il n'appartient à aucun parti ou coalition de 
partis ; qu'il méprise presque tout le monde dans le pays 
et qu'il a l'intention d'entrer au service d'un prince étran- 
ger. L'évèque d'Autun soupe ici, et je ne puis m'empècher 
de songer qu'il y a du mystère là dedans, maisje crois 
m'apercevoir clairement qu'il est déçu dans son attente. 
Les députés de l'ancienne Assemblée sont très violents dans 
leur blâme de la conduite de leurs successeurs aujourd'hui ; 
cette conduite n'est pas assez respectueuse pour le roi : sont- 
ils indignés d'en voir d'autres les dépasser en indignité? 

6 octobre. — L'Assemblée nationale, qui avait décidé 



270 JOI R\AI, I)K (]0r\ KRVKIR MOlîHIS 

liier de ne pas déccnicr au roi les litres de Sire ou Voire 
Majealé, el de le placer sur le même pied que son prési- 
dent, est revenue aujourd'hui sur toutes ses résolutions, 
car elle trouve que le cornant de l'opinion à Paris est 
oppose à ces mesures. J'apprends que le comte de Mont- 
morin n'a pas encore présenté au roi ma lettre sur les 
subsistances. Ce n'est pas bien, et je crois qu'il vivra assez 
pour s'en repenlir. Chez Mme de StaiH, il n'y a rien de 
marquant, sinon que, d'après la manière dont elle parle du 
discours du roi, je suis porté à croire qu'il n'a pas été écrit 
par ses amis particuliers. Mme de Laborde me demande 
ce que doit taire hi reine pour devenir plus populaire. 
.Après quelque réfle.vion, je réponds qu'elle devrait écrire 
une lettre à l'empereur, et s'arranger pour (lu'elle soit 
interceptée, etc. Ce petit tour est excellent, s'il est bien 
exécuté; sinon, il est bien mauvais. 

10 oclobrc. — Les habitants de celte ville sont 
devenus étonnamment attachés à leur roi et méprisent 
conq)lè(ement l'Assemblée, composée en général de ce que 
l'on api)clait à IMiiladelphie les bas-bleus. Il existe pour- 
tant une (Ulférence entre les deux capitales; c'est que, 
chez nous, la pauvreté vertueuse est respectée, tandis 
qu'ici il est indispensable de briller. Jugez des consé- 
(juences. Et, pour éclairer ce jugement, il faut savoir que 
l'on est en ce moment à la veille de la baufpieroute; on ne 
pourra l'éviter qu'en augmentant la vigueur de l'exécatil". 
Cela devient plus évident de jour en jour, et Paris vil, pour 
ainsi dire, des intérêts de la dette nationale. Ces iails per- 
mettront de comprendre pourquoi, l'autre soir, à la Comé- 
die-Italienne, comme on l'appelle, les gens du parterre 
criaient continuellement : - Vive le roi, vive la reine, vive 
la famille royale, Sire, vive Votre Majesté ! » Ces mots aire et 
niajeslé, ou le sait, avaient élé proscrits par l'Assemblée, 
qui lut obligée, sous la pression du sentiment populaire, 



JOI HVAI, DE GOrVKR.VKl H MOIUUS. 271 

(l'abroger ce décret le jour suivant. Au milieu de ces accla- 
mations, un patriote se mit dans la tète de crier : l ive la 
nation! mais il lut aussitôt réduit au silence. Or, ce sont 
ces mêmes gens qui, lorsqu'on ramenait le roi de son 
excursion, fessèrent une duchesse démocrate de ma con- 
naissance, |)arce que l'on n'avait entendu que ses derniers 
mots; or, elle avait dit : // ne faut pas dire : Vive le Roi! 
Klleeutle bon sens de demander au monsieur qui l'accom- 
pagnait de la quitter. Le fouet, comme vous le savez, est 
une opération qu'une femme aime à subir devant des étran- 
gers |)lulôl que devant des j)ersonnes connues. Les pro- 
vinces ne sont pas encore dans les mêmes dispositions que 
la capitale. Je dois parler de AL de Favras, qui a été pendu 
très injustement. Je crois qu'il est vrai, et même presque 
certain, qu'il avait formé avec les 88, 004, 211, 490 [sic] 
un plan pour soutenir la Révolution; il n'existait cependant 
aucune loi qui en fît uncrime, encore moinsuu crime capital, 
et, supposant même que ce fût un crime, jamais l'on n'en a 
lait la preuve. M. de La Fayette, qui a suivi cette affaire dès 
le début, et qui a été sans le vouloir la cause première de 
la catastrophe, était invariablement rempli de bonnes inten- 
tions, mais il lut à la lin presque renversé par le torrent 
populaire du moment. Ses ennemis mettent maintenant 
cela au nombre de ce qu'ils a|)pellent ses crimes. A propos 
de M. de La Fayette : il est parti pour FAuvergne avant- 
hier, dit-on, et ce matin j'apprends que l'on se propose 
de le choisir comme maire de Paris. 

14 octobre. — Aujourd'hui après le dîner, je dis à M. de 
Alontmorin que les républicains veulent commencer leurs 
attaques par la liste civile, et je lui suggère le moyen de les 
prévenir. Il répond qu'il n'y a rien à faire pour approvi- 
sionner Paris. Je lui dis encore que je suis très content de 
ne pas en être chargé, et quil arrivera des malheurs, dont 
ni lui ni moi n'aurons à nous accuser, ayant lait tout ce qui 



272 JOI KVAL l)K (iOUVEllXKIH \F()KRIS. 

était en notre pouvoir. Je ne crois pas que lui l'ait fait. 
J'envoie sous enveloppe blauciie 500 francs àMUe Duples- 
sis, avec toutes sortes de précautions pour éviter d'être 
découvert; sa pension est arrêtée et elle ne sait plus que 
ftiire. Pauvre fille, elle emploie ses jours et ses nuits à 
pleurer. Je passe la soirée chez Mme de Guibert. Après 
souper, je suis ini peu aimable. Au moment de partir, 
j'ai une curieuse conversation avec lady Anne Lindsay qui 
est désespérément amoureuse de M. Windliam, et que la 
jalousie dévore. Je lui dis que lorsqu'on désire ramener un 
amoureux, il faut alarmer ses craintes, et que si elle veut 
se servir de moi, je suis à ses ordres. Je lui dis comment 
elle devrait agir, et elle répond qu'en cas de nécessité, elle 
aura recours à moi. 

18 octobre. — Ce matin, aussitôt après le déjeuner, je 
m'habille et vais chez le comte de Moustier. Il semble très 
content de me voir, et nous parlons de la situation des 
affaires. Il semble disposé à accepter la charge des Affaires 
étrangères. Nous allons ensemble dans ma voiture jusque 
chez le comte de Ségur, oîi il prend la sienne, et en che- 
min je lui soumets le moyen de changer la Constitution 
française, et de faire en même temps une acquisition con- 
sidérable de territoire. Il se montre attaché aux intérêts de 
la Prusse. Je fais une longue visite au comte de Ségur. Il 
est plongé dans l'intrigue jusqu'aux yeux, tout en se 
déclarant déterminé à rester tranquille. Il est fort possible 
toutefois qu'il dise la vérité, car l'homme se trompe beau- 
coup plus souvent qu'il ne trompe les autres. Après le 
dîner, je Hiis une visite à M. de Montmorin, et je le trouve 
fort agité. Après être restés quelque temps dans le salon, 
nous nous retirons ensemble, et il me donne enfin le dis- 
cours que j'avais préparé pour le roi. Il me dit alors que 
son cœur déborde et qu'il doit le soulager ; que depuis le 
départ de La Marck, il n'a plus que moi à qui se lier. Il 



JOLRXAL DE GOUVERNEUR MORRIS. 2T3 

continue en me disant que le roi, depuis la nomination 
et l'acceptation de Moustier, désire le voir partir, car il 
craint sa réputation d'aristocrate, et surtout la conduite 
inconséquente de Mme de Bréhant ; Moustier l'avait 
pourtant informé de ces deux faits à l'avance. Il ajoute qu'à 
l'heure où nous parlons Monsieur est en conversation avec 
le roi et la reine, et il se sent blessé de ne pas être du parti. 
11 dit qu'il a proposé deux choses : l'une de former un con- 
seil de personnes dévouées aux intérêts du roi, qui sui- 
vraient strictement la Constitution, mais dans le but de la 
détruire ; et l'autre, de laisser le ministère tel qu'il est, 
mais en changeant seulement son emploi à lui, et d'avoir 
un conseil privé, comprenant, outre lui-même, MM. de 
Moustier, Malouet et l'abbé de Montesquiou, ou bien, s'il 
refuse par respect pour Monsieur son patron, l'archevêque 
d'Aix; il ajoute que l'on ne fera rien, qu'il découvre que ses 
propositions sont écartées et qu'il ne sait sur quoi compter; 
il suppose que cela vient du comte de Mercy-Argenteau, qui 
donne à la reine des conseils bien calculés pour servir les 
intérêts de l'Autriche. Je lui dis que peut-être quelques 
personnes l'ont desservi à la Cour. Il dit que non, qu'onle 
reçoit bien, parfaitement bien, mais il déclare qu'il s'en 
ira, quoi qu'il arrive. Je vois pourtant qu'il ne s'en ira pas 
tout à fait, s'il peut l'éviter. Il me dit qu'il n'a pas assez de 
force de caractère pour poursuivre les mesures qu'il sait être 
bonnes. Je le sais bien. Il me raconte ce qui s'est passé pour 
la Cour plénière ^ au sujet de laquelle, après s'être d'abord 
opposé à ce plan comme dangereux et avoir ensuite 
réclamé des mesures vigoureuses pour l'exécuter, car le 
moindre symptôme de retraite deviendrait fatal, il vit que 
l'on adoptait un plan différent; puis, quand le roi allait 
prendre M. Necker, il exposa à Sa Majesté qu'elle allait se 
donner un maître à qui il faudrait obéir ; que par suite de 
cette nomination le roi suivit une Hgne de conduite différente 
de celle qu'il avait suivie jusque-là, et adopta les manières 

18 



874 JOURXAL DE GOLVERXELR MORRIS. 

patelines de procéder de Necker. Je lui rappelle que j'ai 
fréquemment dénoncéles conséquences fatales de ces demi- 
mesures. Il le reconnaît et dit qu'il les a vues aussi, mais il 
n'avait pas une vigueur d'esprit suffisante pour suivre la 
route qui lui semblait bonne. Je lui demande quelle est la 
situation du roi et de la reine par rapport aux princes. Il 
répond qu'il n'existe pas d'intelligence entre eux. J'affirme 
être informé que le roi reçoit de ses frères des lettres qu'il 
ne communique pas. Il avoue que cela est vrai, mais le roi 
lui lit les passages se rapportant aux affaires de l'Etat. Je 
lui dis que l'on m'assure que la reine reçoit des lettres de 
l'Empereur au sujet des affaires de la France. Là-dessus il 
ne s'exprime pas très clairement, et répète qu'il craint que 
le dernier changement ne soit diiaux conseils de l'Autriche. 
Il me recommande le plus grand secret d'une façon qui 
semble implorer ma pitié pour tant de faiblesse humaine. 

19 octobre. — Ce matin, le comte de Moustier déjeune 
avec moi. Il raconte ce qui s'est passé hier avec le roi et 
la reine. Il me dit qu'ils ont une haute opinion de moi ainsi 
que M. de Montmorin. Le roi lui a offert l'ambassade 
d'Angleterre, et il devra y rester jusqu'à ce qu'une occasion 
favorable se présente pour le faire entrer au ministère, ce 
qui en ce moment serait dangereux. Il voudrait que je per- 
suadasse à Montmorin de rester plus longtemps en place, 
et je promets d'essayer. Il ajoute qu'il insistera pour faire 
venir d'Amérique des provisions, ou plutôt de la farine, 
selon ma proposition à AL de Montmorin. Il a dans la tête 
un plan financier que je devrai découvrir, si je le peux. 

21 octobre. — Le comte de Moustier vient me dire qu'il 
a demandé à la reine une audience au sujet de la farine. 
Sa Majesté a répondu qu'elle n'a jamais vu ma lettre à 
Montmorin et elle pense qu'elle est de nature à n'avoir pas 
échappé à son attention. Il me demande de lui en donner 



JOURNAL DE GOIVERXEIR MORRIS. 275 

une copie. Il ajoute que le roi de Prusse fournira de l'ar- 
genf pour aider à remettre en place les finances du pays. 
Il me raconte ce qui s'est passé avec Sa Majesté Prussienne 
à ce sujet; elle avait l'intention de se mettre à la tête de 
ses armées pour rétablir la monarchie française. Il me 
communique un certain nombre de questions qu'il a déjà 
posées à plusieurs personnes au sujet des finances ; l'opi- 
nion générale est que personne dans le pays n'est capable 
de diriger les finances, car il n'y a personne réunissant la 
connaissance des affiiires financières à celle des affaires de 
l'Etat. Il raconte ce qui s'est passé entre le roi de Prusse et 
l'empereur à Pilnitz, d'après le récit du roi. Léopold com- 
mença à barguigner, mais le roi lui dit de suite que, quelle 
que fût la différence de leurs Etats, il enverrait des forces 
égales à celles de l'empereur, ce qui étonna ce dernier. 
Je lui donne une foule d'indications et les grandes lignes 
d'un plan financier pour ce pays ; il me demande de les 
mettre par écrit. Je lui dis qu'une bonne constitution en 
est la condition première, que c'est le moment d'en faire 
une, de façon à obtenir le consentement du roi, et je lui 
soumets quelques idées à ce sujet. Je lui dis qu'actuellement 
mon plan est de conseiller M. de Montmorin de rester en 
place, jusqu'à ce que lui, Moustier, puisse convenablement 
être admis, et obtenir la présidence du conseil; que le roi 
doit presser M, de Montmorin de rester, en posant comme 
conditions le départ de Duportail; de cette façon, si l'on 
peut décider Duportail, il se trouvera une majorité dans le 
conseil. Je dois insister près de M. de Montmorin pour 
l'adoption de ce plan, et Moustier de son côté insistera, 
près de la cour. Je dîne chez Mme de Staël, et j'y parle trop 
contre la Constitution; c'est elle qui m'y a provoqué en 
cherchant des louanges pour son père. Je n'ai pas mordu 
à l'appât, 

22 octobre. — Dîner chez M. de Montmorin, Avant le 



276 JOl'KXAL DE GOUVERMEUR MORRIS. 

dîner, je passe dans son cabinet, et je le presse de garder 
sa place encore quelque temps, puis de se retirer comme 
président du Conseil. Il ne veut pas y consentir, d'abord 
parce qu'il est impossible de bien diriger ce ministère; et 
secondement, parce qu'il a fait connaître sa détermination 
en termes si formels (ju'il ne peut se rétracter. Je pense que 
celte dernière raison est la plus forte. Je lui parle de Sainte- 
Croix, comme étant recommandé par le garde des sceaux, 
iu nom de tous les ministres. Il répond que s'il n'y avait 
pas de raisons particulières contre son admission (et je 
découvre que ce sont des (juestions d'argent), il serait la 
personne la plus capable du monde de rendre le ministère 
méprisable. Il ajoute que si Ségur ne veut pas accepter, 
Barthélémy ferait l'affaire. M. de Alolleville, ministre de la 
marine, nous parle, à dîner, de la terrible insurrection des 
nègres à Saint-Domingue. J'espère que ce récit (qui n'est 
pas officiel) est exagéré. Après le dîner, il me dit que ce 
matin il a eu avec le comte de Moustier une longue conver- 
sation à mon sujet, et il désire savoir si j'ai réussi près de 
Montmorin. Ceci nous amène à une conversation sur le 
même sujet avec Mme de Beaumont; au cours de cet entre- 
tien, je dévoile les plans des ennemis du roi tels qu'on me 
les a fait connaître. On me demande de recommencer l'at- 
taque de M. de Montmorin. Je le fais, et il me dit que ses 
difficultés sont insurmontables, que le rapport sur l'afifaire 
des princes ayant des possessions en Alsace est prêt à être 
d éposé, et il est persuadé que l'Assemblée n'adoptera pas une 
bonne solution; l'affaire d'Avignon implique également une 
querelle des plus regrettables avec le Pape; il est certain que 
l 'Assemblée s'en tirera mal. Je lui dis que ces objections sont 
peu sérieuses. II n'a qu'à communiquer la vérité tout entière 
à l'Assemblée, et la laisser décider comme il lui plaira; 
quant au traitement des sujets français en pays étranger, 
ce qui constitue un second sujet de plaintes, il devra présen- 
ter de fermes remontrances de la part de la nation et en faire 



JOIRXAL DE GOUVERNEUR MORRIS. 277 

connaître le résultat; j'avoue que ce résultat sera peu satis- 
faisant, mais par ce lait même il est désirable de l'avoir. 
Je dis ensuite qu'il s'est fait tellement de tort comme gen- 
tilhomme, qu'il devra rester en place jusqu'à ce qu'il ait 
reconquis sa réputation dans son ordre ; un grand pas sera 
fait par l'envoi de l'abbé de Montesquiou près des princes, 
pour s'informer de la Constitution qu'ils désirent. J'avais 
déjà commencé ce chapitre avec lui ce matin, ainsi que celui 
des négociations à faire avec l'empereur. Je trouve que la 
dernière idée, relative à l'ordre auquel il appartient, agit 
sur lui ; j'ajoute donc qu'il faut qu'il reste pour défaire les 
desseins de ses ennemis. Il revient alors à ses déclarations 
de retraite faites publiquenient. Je réponds que l'on peut 
facilement y remédier, car le roi peut lui demander de 
rester jusqu'à ce qu'il ait trouvé un successeur convenable. 
Au moment où je le quitte, Mme de Montmorin me 
prend à part pour connaître le résultat de ma démarche 
auprès de son mari. Je lui dis qu'il ne consent pas abso- 
lument, mais je crois qu'il y arrivera. Je pense pourtant 
qu'au fond il y a quelque autre raison qu'il ne veut pas 
encore faire connaître. 

Je vais chez Mme de La Gaze. J'y apprends que le duc 
d'Orléans s'est déclaré en faillite, et qu'il a confié ses 
affaires à des administrateurs qui lui font une pension. Je 
m'attendais à rencontrer le comte de Moustier, mais je 
suis désappointé. Je rentre chez moi pour lire. M. de 
Alontraorin m'a répété ce matin ce qu'il m'avait déjà dit . 
qu'il considère comme absolument indispensable que la 
reine soit présente aux discussions d'affaires au sein du 
cabinet, et qu'à cet effet il devrait y avoir un conseil 
privé, auquel Malouet serait admis. Je n'en vois pas l'uti- 
lité et je n'en conçois pas la raison. S'il compte se servir 
de Malouet pour dominer ce petit conseil, il connaît mal son 
homme; du moins je le crois. J'ai dit à M. de Molleville 
qu'il me semblait préférable pour l'instant de faire partir 



278 JOIRXAL DE GOUVERiVELR MORRIS. 

Duporlail, el de meltre à sa place quelque brave et hon- 
nèle soldat, sans tenir compte de ses capacités; puis quand 
Moustier se présentera, de faire de lui (Alolleville) le garde 
des sceaux et de Bougainvilie le ministre de la marine. 11 
approuve mon plan, mais désire rester comme il est jus- 
qu'à ce qu'il ait acquis une certaine réputation, en mettant 
de l'ordre dans les alfaires de ce ministère. 

25 octobre. — Je trouve MM. Malouet et de Moustier chez 
Mme de Staël ce soir. Le premier me raconte qu'il a con- 
seillé a M. de Monlmorin de quitter son poste. 11 dit que le 
garde des sceaux maintient le roi dans un état continuel 
d'alarmes et Je gouverne par la crainte, de sorte que M. de 
Montmorin n'a plus que très peu d'influence. Il ajoute 
que je me trompe en pensant que la Constitution tombera 
d'elle-même en pièces ; que les ressources tirées des assi- 
gnais dureront encore longtemps; qu'en retardant les 
liquidations, on peut reculer le moment de la détresse, 
que les impôts sont assez bien payés, etc., etc. Je persiste 
néanmoins dans mon opinion qu'il est maintenant évident 
que les puissances étrangères ne feront rien. Je suis même 
persuadé que leurs efforts auraient tendu à consolider plu- 
tôt qu'à détruire le nouveau régime, parce que les hommes 
en général résistent à la violence. Moustier me montre une 
note qu'il a rédigée et transmise à la reine au sujet des 
vivres. 11 dit qu'il a lieu de crojre non seulement que les 
partis qiii divisaient l'ancienne assemblée se sont coalisés, 
mais qu'ils sont intéressés dans la grande spéculation sur 
les grains faite dans le voisinage de Paris. 

26 octobre. — M. Brémond vient m'avertir que le parti 
répubhcain compte certainement sur une tentative de fuite 
du roi; qu'il a l'intention de la faciliter; puis rejetant la 
faule de tout ce qui arrivera sur le monarque et sur ses 
nobles, il suspendra tout payement et se tiendra prêt à 



JOURNAL DE GOUVERNEUR AIORRIS. 279 

repousser toutes les attaques. A midi, je vais à mon rendez- 
vous chez le comte de Moustier, où je rencontre M. de Tolo- 
zan. C'est lui qui a demandé de me voir pour me parler des 
subsistances, mais par ce qui se passe il m'est impossible 
de voir quel a été son but. J'apprends que Ségur est prêt 
à accepter la place de Montmorin, mais il ne l'avoue pas. 

28 octobre. — Je passe la soirée avec le baron de Grand- 
cour. Lord Gower m'informe qu'il a renoncé au jeu et je 
l'en félicite très sincèrement. AI. Brémond me dit qu'il a 
été se recommander à Alexandre de Lameth, pour obtenir 
une place. C'était sur la recommandation de Pellier. Lameth 
s'est engagé; pendant qu'il y était, il a vu l'homme de 
Duportail venir soumettre à l'approbation de Lameth une 
liste d'officiers ; pendant cet examen Brémond demanda 
qu'un de ses amis fût nommé sous-lieutenant; la promesse 
lui en fut faite sur-le-champ. 

Je vais chez M. de Molleville, et parle de l'affaire de 
M. Swan. Je lui dis qu'il ne sera pas aussi avantageux ici 
qu'en Angleterre de passer des contrats avec ceux qui font 
les plus basses offres; en Angleterre, les marchandises sont 
toujours sous la main du gouvernement; donc, si les sou- 
missionnaires ne tiennent pas leurs engagements, des 
dommages pécuniaires remettraient tout en place, mais 
ici les conséquences en seraient des plus dangereuses, et 
ce serait fréquemment l'intérêt d'un ennemi de provoquer 
cette non-exécution des engagements et de payer l'amende 
convenue. J'en déduis qu'il faudrait une sécurité morale 
aussi bien que pécuniaire, et je conclus que tous les con- 
trats qu'il fera devraient être conditionnels, et soumis à 
l'approbation des partis intéressés en Amérique, signifiée 
par le ministre plénipotentiaire. Je lui suggère ensuite 
l'idée qu'il serait avantageux de fixer un prix pour les pro- 
visions livrables soit en Europe, soit en Amérique, à l'Ile- 
de-France ou aux Antilles, de façon à n'avoir qu'à donner 



280 JOURNAL DE GOUVERNEUR MORRIS. 

un ordre pour les quantités et les localités. Je lui démontre 
les avantages qui en résulteraient. Je lui suggère encore 
qu'il serait à propos d'avoir toujours sous la main de quoi 
approvisionner pour six mois cinquante vaisseaux de ligne, 
et de renouveler chaque mois les provisions d'un mois, de 
telle sorte qu'après avoir déduit ce qui aurait été consommé, 
la balance des provisions en magasin au delà de six mois 
serait vendue. Je lui dis que si le contrat est lait à de bonnes 
conditions, la perte sera insignifiante pour la marine, si 
même il y en a, et que le commerce gagnera ce que perdra 
celle-ci; mais de cette façon, on sera toujours prêt à la 
guerre. Je termine en lui disant que je suis Américain 
avant tout, et qu'il devra considérer en conséquence ce 
que je lui dis, mais, qu'il peut ne pas être inutile de con- 
sulter Moustier. Il paraît enchanté de tout cela, et je le 
crois disposé à accepter un plan dans ce sens. 11 désire 
qu'on lui envoie un échantillon des provisions; je promets 
qu'on le fera s'il en reste. Je lui donne les noms de ceux 
de ses ennemis qui sont vendus aux régisseurs. Il me 
raconte ce qui s'est passé ce matin chez le roi au sujet de 
M. de Montmorin. Sa Majesté est un peu irritée contre lui, 
et dit que voilà six mois qu'il l'ennuie pour qu'on lui 
nomme un successeur, etc. Le frère de M. de Molleville, 
qui revient de Coblentz, lui annonce que M. de Montmorin 
y est détesté, mais que l'on approuve la nomination de son 
successeur. 

Je dîne chez M. de Montmorin. 11 me montre le rapport 
qu'il a l'intention de faire à l'Assemblée. Il est d'un piteux 
inouï, si l'on considère le temps passé à le faire. Je lui 
propose des corrections que je ne crois pas qu'il adopte ; 
mais dans ce cas, il s'en repentira. Il déclare la guerre aux 
journalistes, qui sont des ennemis quelquefois ennuyeux 
et quelquefois dangereux. Ségur était venu le voir ce 
matin ; il a accepté ses propositions ; il ajoute que le roi 
ne lui a pas demandé de rester. Je réplique que c'est sa 



JOURNAL DE GOUVERNEUR MORRIS. 281 

faute, car il avait si formellement fait connaître sa déter- 
mination que le roi s'exposait à l'affront d'un refus, mais 
s'il avait dû consentir à rester au cas où on le lui aurait 
demandé, cette demande eût été faite. Il ignore s'il restera 
au Conseil. Il a dit au roi qu'il resterait, si celui-ci le désire, 
mais il veut que Sa Majesté examine bien l'affaire à l'avance, 
parce que si, plus tard, Elle trouvait à propos de le ren- 
voyer, cela leur ferait tort à tous les deux. Malouet vient 
pendant le dîner, et nous causons ensuite. Il me confirme 
que de Montmorin n'a aucune influence. 

29 octobre. — J'ai eu une longue conversation avec 
Mme de Beaumont chez Mme de Staël. Celle-ci souffre énor- 
mément du renvoi de son père. L'ambassadrice d'Angle- 
terre me dit qu'elle a renoncé au jeu en même temps que 
lord Gower, et elle pense que je les aime assez pour en 
être content. Je l'assure de mon attachement, plus par 
mon ton et mes manières que par mes paroles, et je crois 
que la semence n'est pas tombée sur un sol ingrat. Brémond 
nie fait sortir pour me dire que les émigrés comptent ren- 
trer en janvier, et que la reine a enfin consenti à agir de 
concert avec les princes. La nouvelle en est arrivée aujour- 
d'hui en droite ligne du prince de Coudé. J'ai peur que la 
cour ne complote quelque chose en sous-main; s'il en est 
ainsi, elle risque le certain pour l'incertain. 

Les nouvelles de Saint-Domingue sont bien mauvaises; 
je les crois exagérées, mais les nègres sont révoltés et 
s'occupent à brûler les plantations et à massacrer leurs 
maîtres. Moustier dit qu'il s'imagine que M. de Montmorin 
cherche à se réserver l'ambassade d'Angleterre, et à le 
faire envoyer en Suisse. Il est décidé à s'en ouvrir à la 
reine. Je lui conseille de n'en rien faire, et je lui commu- 
nique les nouvelles que j'ai apprises ce matin. 

30 octobre. — Visite à Mme de Ségur ; elle m'apprend 



282 JOIRXAL DE (ÎOIVERNEUR MORRIS. 

que son mari a ce malin refusé le ministère des Affaires 
étrangères, qu'il avait accepté hier. Je l'en félicite. 11 
a basé son refus sur la manière dont l'Assemblée avait 
hier traité les ministres. M. de La Londe me dit qu'il a 
d'autres nouvelles de M. de Metternich, et il ajoute que 
M. de La Porte doit ce soir soumettre au roi un plan, 
envoyé sur la demande de Sa Majesté par AL Dumouriez; 
c'est, dit-il, un petit homme plein de bon sens et de science, 
et d'un esprit à toute épreuve. Je saurai si Sa Majesté 
adopte ce plan. 

I" novembre. — \ous avons aujourd'hui, chez M. de 
Tolozan, un dîner d'ardents royalistes : le comte de 
Mouslier, M. Malouet, de Virieu, Alallet Du Pan et 
M. Gillet. A mon départ, M... me suit pour me demander 
de rester et de lui parler des provisions. Je réponds que 
c'est inutile, car je demanderais six mois et je suis sûr 
qu'on ne me les accorderait pas. Je vais voir M. deMolleville. 
11 n'a pas encore fait l'essai des provisions envoyées. Il dit 
que l'on fait beaucoup d'objections contre des fournitures 
américaines, comme, par exemple, la distance, l'incerti- 
tude, etc. Il a demandé que l'on en fournît le détail par 
écrit, et il mettra ses observations en marge. 11 ajoute qu'il 
est décidé à ne pas attendre l'attaque de l'Assemblée, mais 
qu'il veut la trouver toujours à l'œuvre. C'est pourquoi il 
lui a déjà proposé un grand nombre de décrets tels qu'elle 
aurait tort de ne pas les adopter. 11 m'en enverra une copie. 
Il me dit que l'autre jour, chez M. de Montmorin, il m'a 
proposé, moi., comme ministre des Affaires étrangères. 
J'en ris. Je discute avec lui la manière de traiter les colo- 
nies françaises, si l'on veut être sûr de leur fidélité. 

3 novembre. — Mme de Beaumont me dit que son père 
ne possède rien, et semble être très incertain de son sort 
futur. Toute cette famille a un air lugubre. M. de Mont- 



JOURNAL DE GOIIVERXEIR MORRIS. 283 

morin dit qu'on ne lui a pas encore donné de successeur, 
et le roi n'a même encore nullement fixé son choix. Je 
lui demande ce qu'il va devenir, et je lui dis que s'il a le 
moindre doute sur les intentions du roi, j'écrirai à Sa 
Majesté à ce sujet. Il répond qu'il serait honteux du roi et 
de lui-même^ s'il pensait que le roi put le négliger. Je dîne 
chez l'ambassadrice d'Angleterre. La princesse de Tarente 
est là; elle me confie que la reine lui parle souvent de moi 
pendant leurs promenades à cheval. Je réponds seulement 
par un salut. Elle se répèle, et s'étend sur ce sujet, mais 
je me contente de la même réponse. Je donne à lady Su- 
therland (les vers dont je crois qu'ellesera contente. M. de... 
me dit que les troupes sont approvisionnées en blé pour 
un an. Je demande combien l'on donne de pain et de quelle 
qualité. Il répond que la ralion est d'une livre et demie, 
dont trois quarts de farine et un quart de seigle. Le son 
n'est pas séparé. Il assure que cela fait d'excellent pain; 
nombre d'officiers le préfèrent au pain de fine farine. Il 
trempe très bien dans la soupe, ce qui est un peu extraor- 
dinaire, considérant le mélange de seigle. 

8 novembre. — Je passe un certain temps avec AI. de 
Montmorin. II me dit que ce qui empêche la nomination 
de Xarbonne aux Affaires étrangères, c'est sa liaison avec 
Mme de Staël. Je lui demande si le roi est bien au courant 
de la duplicité de son ministre actuel. 11 répond affirmati- 
vement. Je lui donne quelques indications pour une consti- 
tution pour la France, et le moyen de rétablir ses finances. 
Je fais une visite à Mme de Beaumont; nous parlons poésie 
et littérature au lieu de politique. Je m'annonce en même 
temps que le dîner chez Mme de Montmorin. Après le dîner 
arrive M . de Renneval ; il est fort en colère contre l'As- 
semblée. 11 dit que le Comité diplomatique médite de 
demander à Sa Majesté le renvoi de tout le département 
des Affaires étrangères, jusqu'aux scribes. Il se dit déter- 



284 JOIRXAL DE GOIVERXEIR MORRIS. 

miné à se défendre; la place lui est indifférente, mais il 
luttera pour sa réputation. Je fais une courte visite à 
Mme de Ségur, et promets de revenir lui donner les nou- 
velles que je recueillerai. Elle est très inquiète au sujet 
des colonies et avec elle se trouve une personne qui se 
déclare complètement ruinée. Elle a perdu tout entrain. 
La même chose se présente pour le duc de Xérès chez 
Mme de Laborde. Je retourne chez Aime de Ségur lui com- 
muniquer les nouvelles qui ne sont pas encore trop mau- 
vaises pour Port-au-Prince, où sont les propriétés de son 
mari. Je vais chez l'ambassadrice d'Angleterre. Ses manières 
me montrent que mes vers ont porté. Elle me dit ensuite 
qu'elle a été honteuse, flattée et enchantée. Tant mieux. 
Je répète à l'abbé de Montesquiou une partie de ce que j'ai 
dit ce matin à M. de Montmorin sur les moyens d'établir 
une constitution pour la France. Son esprit est ouvert à 
ces idées. Nous avons ici tout le monde et sa femme [sic). 
Mme de Tarente me dit qu'elle m'aime parce j'aime la 
reine, et son accueil prouve que ma conversation ne lui 
déplaît pas. Je l'abrège. Pendant le souper, je lais remar- 
quer à l'ambassadrice qu'elle ne mange pas, et qu'elle est 
simplement un plat à sa propre table et non le pire, mais 
qu'elle n'a pas la politesse de demander qu'on le goûte, 
Mme de Montmorin veut savoir de quoi nous parlons en 
anglais. Lady Sutherland répond : « H me dit des méchan- 
cetés ! w — « Ah, il en est bien capable ! » — Mme de Staël 
arrive tard, et Mme de Tarente lui fait la grimace. 

10 novembre. — J'insiste près de M. de Montmorin pour 
qu'il prépare une réponse du roi au décret contre les émi- 
grés, et je le laisse à celte occupation. Je dîne chez Mme de 
Staël et j'y rencontre l'abbé Raynal. Il me fait des avances. 
Je les reçois froidement, car j'ai peu de respect pour lui. 
Après le dîner, Mme de Staël me demande mon avis sur 
l'acceptation du ministère des Affaires étrangères par son 



JOURXAL DE GOLVERXELR MORRIS. 285 

ami Narbonne. Jeluidoane mon avis de façon à l'en décou- 
rager, sans toutefois l'offenser. 

12 novembre. — Aujourd'liui à trois heures, M. et 
Aime de Flaiiaut viennent dîner; le ministre de la marine 
les suit de près, M. et Mme de Montmorin arrivent vers 
quatre heures, et Mme de Beaumont, qui était à l'Assemblée, 
à quatre heures et demie, après le commencement du dîner. 
La société est agréable, et Mme de Flahaut fait ses efforts 
pour plaire ; naturellement elle réussit. Le ministre de la 
marine me rappelle une affaire dont l'un des coloniaux 
parlait dans sa requête de l'autre jour, et à laquelle je 
ne me suis pas arrêté. Il s'agit de combiner le payement 
de la dette américaine avec l'aide à donner à la colonie de 
Saint-Domingue. Je promets de m'en occuper. M. de Mont- 
morin me dit qu'il a écrit au roi son opinion sur le décret 
contre les princes et qu'il s'est offert à lui préparer un 
ouvrage sur ce sujet; il s'est ensuite rendu au Conseil, 
mais n'a pas ouvert les lèvres. Je crois que mon pauvre 
ami est perdu, mais il ne faut pas l'abandonner. 

15 novembre. — Je joue aux cartes avec Mme de Flahaui, 
tandis que le perruquier lui refait sa coiffure. Je vais 
ensuite voir Aime de Staël. Elle est furieuse contre moi. 
J'ai dit à M. de Alolleville qu'elle m'avait consulté au sujet 
de l'acceptation des Affaires étrangères par Narbonne, et il 
a pris cela comme prétexte pour ne pas le faire nommer. Je 
réponds que je ne vois rien en tout ceci qui puisse offenser ; 
chacun sait que l'on a songé à AI. de Narbonne pour cet 
emploi; il est donc assez naturel de demander l'avis de 
différentes gens pour savoir s'il devrait accepter, au cas où 
on le lui offrirait. J'ajoute qu'il ferait mieux de n'y point 
songer ; il s'agit simplement de remplir un vide pour quel- 
ques mois, après lesquels on renverra celui qui aura pu être 
nommé. Elle me répond que le ministère est plus fort qu'on ne 



286 JOURNAL DE GOl VERXELR MORRIS. 

se l'imagine el va m'en donner les raisons, ce qu'elle fait en 
partie, quand arrive M. Dufresne Saint-Léon qui met fin à 
notre conversation. Après lui vient M. de Monlinorin, puis 
M. Chapelier. M. Pélion est nommé maire de Paris, 
paraît-il, et ceci alarme grandement la bonne société; je 
ne crois pas que ce soit à tort, si les autres restent sages. 
IMoustier m'a demandé avec une grande insistance d'écrire 
sur les finances ; je m'y refuse pour le présent, en disant 
que les choses changent trop et trop rapidement. Delessart, 
dit-on, doit devenir ministre de la marine. Brémond m'in- 
forme que sous les auspices du triumvirat Duport, Bar- 
nave et Lameth, lui et d'autres vont publier un journal. Je 
lui conseille de n'avoir pas trop de rapports avec eux. 

Je dîne au Louvre. M. Vicq d'Azir me dit qu'il a répété 
à la reine la conversation qu'il a eue avec moi au sujet du 
décret contre les princes, et qu'elle a désiré l'avoir par 
écrit, en disant qu'elle savait apprécier tout ce qui venait 
de celte source. Il pense que cela a contribué au rejet dans 
une certaine mesure. Je ne crois pas un mot de tout cela, 
lime demande mon avis sur la conduite à tenir au sujet du 
décret contre les prêtres. Je désire avoir le décret et les 
actes constitutionnels relatifs à ces malheureux avant de 
formuler une opinion. 

20 novembre. — Je vois M, de Montmorin et je lui dis 
le sens de ma lettre au roi à son sujet. Il répète qu'il lui 
était impossible de rester en place ; il m'en donnera la 
raison, un de ces jours, et le roi devrait lui être reconnais- 
sant de la cacher. Je lui dis que j'ai toujours supposé qu'il 
avait une raison qu'il ne donnait pas, car celles qu'il don- 
nait étaient insuffisantes. Je fais une visite à l'ambassadeur 
d'Angleterre : il me complimente sur les vers donnés à sa 
femme. Il y a ici une des dames de la reine qui désire faire 
ma connaissance. Elle fait tourner la conversation sur la 
politique et j'abrège ma visite. 



JOIRXAL DE GOLVERXELR MORRIS. 287 

25 novembre. — Je n'ai que peu de monde à dîner 
aujourd'hui. Il est étrange que mon dîner consiste en trois 
choses venant d'une immense distance : les huîtres de 
Colchester, la truite du Rhin et les perdrix de — cherchez ! 

26 novembre. — M. de Tolozan vient me parler de la situa- 
tion des affaires publiques : l'union des hommes capables et 
honnêtes est nécessaire pour sauver le royaume. J'en con- 
viens, mais je lui dis que, à moins que le roi et la reine ne 
donnent leur pleine confiance à ces hommes, cela ne servira 
à rien. Je vois Montmorin ; il dit que le roi ne répond jamais 
à ses lettres et demande s'il répond aux miennes. Je l'assure 
que non, et que je ne m'y attends pas, car je ne veux et 
ne désire rien de lui. Il ajoute que dernièrement il a fourni 
l'assurance que l'on pouvait compter sur l'une des pro- 
vinces, avec toutes les troupes qui s'y trouvent, comme 
gagnée à la cause royale. Il ne me dit pas laquelle. La cause 
réelle de son départ du ministère serait qu'il n'avait pas 
l'entière confiance de leurs Majestés, gouvernées par des 
avis venus tantôt de Bruxelles et tantôt de Coblentz; il avait 
recommandé l'adoption d'un conseil privé pour décider 
dans tous les cas, et essayé, mais inutilement, de les con- 
vaincre qu'ils s'exposeraient à un grand dommage en n'ayant 
pas un plan de conduite tracé à l'avance. Brémond vient me 
voir, et je travaille avec lui à une brochure sur les finances. 
Je dicte et il écrit. A quatre heures, je vais dîner chez l'am- 
bassadrice d'Angleterre. Après le dîner, comme il n'y a 
personne que la famille, nous bavardons très librement. 
Elle met M. Short sur le tapis et ouvre le feu contre lui. Je 
l'assure que c'est un jeune homme très intelligent, sage et 
très attentif à ses affaires. Elle me demande oii il est, car 
il n'a pas paru à la Cour depuis quelque temps. Je lui dis 
qu'il était à la campagne avec le duc et la duchesse de La 
Rochefoucauld, etqu'il est maintenant en Hollande, chargé 
d'une mission par les Etats-Unis. Elle demande s'il est 



288 JOIRX'AL DE GOLVERXELR MORRIS. 

ambassadeur près de loutes les nations européennes et rit 
cordialement de cette idée. Je réponds que l'affaire dont il 
s'occupe n'exige pas un ambassadeur. Elle fait remarquer 
qu'il n'a pas l'air et les manières exigées par un tel carac- 
tère. Je réplique qu'il pourrait faire mauvaise figure en 
Russie, mais je ne crois pas que dans les autres cours 
l'extérieur soit de grande importance. Elle termine la con- 
versation en disant que si je désire donner aux étrangers 
une impression favorable de mon pays, je dois me faire 
nommer. Un salut pour reconnaître le compliment est la 
seule réponse possible. Elle s'en rapporte à l'ambassadeur 
qui, selon l'habitude en pareils cas, répond par l'affir- 
mative. 

V décembre. — J'emmène Mme de Laborde à la Comédie- 
Française, ou j'ai le plaisir de voir l'acteur Préville dans 
le Bourreau bienfaisant. C'est un vrai acteur; rien de 
superflu, rien à désirer dans son rôle, pas d'ornements faux, 
mais la nature nue, la grâce vivante. La reine s'y trouve ; 
elle est très bien accueillie. Je suis exactement en face 
d'elle, et je suppose que quelqu'un le lui dit, car elle 
me regarde assez fixement pour me reconnaître; c'est ce 
que je crois. On me montre une lettre de l'impératrice de 
Russie au prince de Condé; elle est pleine d'encourage- 
ments aux émigrés. Brémond me dit que le conseil secret 
du roi se compose de M. de MoUeville, M. de Fleurieu et 
M. de La Porte. Il me fournit différents matériaux à utiliser 
dans une attaque contre le parti républicain. 

3 décembre. — Je vais voir Mme de Staël. Pendant 
qu'elle s'habille, nous avons une conversation qui ne lui 
déplaît pas. La société est nombreuse. L'abbé Fauchet a 
aujourd'hui dénoncé Delessart, et l'évéque d'Autun qui 
dînait avec lui me dit que ce dernier était malade au point 
de quitter la table. 



JOURNAL DE GOUVERNEUR MORRIS. 289 

4 décembre. — J'envoie Brémoud chez Latneth pour 
conseiller à Delessart de se retirer, car il n'a pas assez de 
fermeté pour la situation où il est placé. Je vais à un thé 
chez Aime Tronchin, puis chez M. de Alontmoriii ; étant 
chez ce dernier, je lui prépare uu petit paragraphe, contre- 
disant le rapport, devant lequel il a pris peur. Mme de 
Flahaut a corrigé uu ouvrage de l'évéque dMutun; c'est 
une adresse du département au roi contre le décret fixant 
des pénalités pour les ecclésiastiques insermentés. Elle 
blâme cette démarche et je fais comme elle. Elle dit que 
l'ouvrage était bien écrit. 

6 décembre. — Ce matin je dicte à Brémond une philip- 
pique contre les chefs du parti républicain, et je m'exerce 
à préparer une foruie de gouvernement pour la France. 
A quatre heures et demie je vais dîner avec M. de Mont- 
morin. Je le trouve occupé à lire l'adresse des membres du 
département de Paris au roi. Elle est bien- écrite sous 
plusieurs rapports, mais le style est plutôt celui d'un direc- 
teur de théâtre populaire que celui d'une adresse au monar- 
que. Pour excuser leur intervention, ils invectivent beaucoup 
les émigrés, et prouvent qu'ils tremblent tout en parlant 
haut. M. de Montmoriu me dit que l'évéque d'Autan a 
pressé le maire, Pétion, de la signer; celui-ci a refusé, 
disant qu'il approuvait la chose, mais qu'il ne voulait pas 
se fâcher avec les fous et les enragés, parce que c'est eux, 
et non les gens raisonnables, qui font les révolutions ; pour 
sa part, il ne tient pas à être pendu pour avoir fait triom- 
pher la raison. Je crois qu'il agit sagement, et l'autre qui 
se place toujours entre deux tabourets, n'aura jamais un 
siège bien sûr. Je vais voir le ministre de la marine, il me 
montre le plan d'un discours que le roi doit faire à l'Assem- 
blée. Nous parlons des affaires publiques et du moyen 
d'établir en ce pays une Constitution assurant les justes 
droits de la nation sous le gouvernement d'un roi réel. Il 



290 JOURNAL DE GOUVERNEUR MORRIS. 

promet de sonder le roi et la reine, et je promets de lui 
fournir quelques indications. 

7 décembre. — Aujourd'hui, au cours de ma conversa- 
tion avec M. de Laborde, nous parlons de choses et 
d'autres, jusqu'à ce qu'enfin il me communique un journal 
qu'il écrit, et qui est distribué aux frais du roi aux loges 
maçonniques du royaume. Il dit que le roi, la reine, M. de 
La Porte et lui, sont les seules personnes dans le secret. 
Je lui expose que par ce même moyen il peut lâter le pouls 
de la nation, et déterminer en conséquence ce que l'on 
peut essayer avec chance de succès. Il me demande de lui 
donner une liste des questions que je propose; je promets 
de l'envoyer. Je le laisse à ses regrets de la confidence qu'il 
vient de me faire; telle est la nature humaine. AI. de Nar- 
bonne est allé ce matin annoncer sa nomination à l'Assem- 
blée. Je serais étonné qu'il réussît, car, bien qu'il ne 
manque nullement d'intelligence, je crois qu'il n'a pas 
l'instruction nécessaire, qu'il n'a pas acquis l'habitude des 
affaires, et qu'il est totalement dépourvu de méthode. Nous 
verrons. 

8 décembre. — Je continue à préparer le plan d'une 
Constitution pour le pays, lorsque arrive quelqu'un qui me 
dit qu'en juillet dernier il a envoyé au général Washing- 
ton le plan d'une Constitution pour l'Amérique. 11 assure 
qu'il étudie ces choses depuis plus de cinquante ans, qu il 
connaît parfaitement l'Amérique, bien que ne l'ayant 
jamais vue, et il est convaincu que la Constitution améri- 
caine n'est bonne à rien. Je me débarrasse de lui le plus 
tôt possible, non sans être frappé de la ressemblance entre 
un Français qui fait des constitutions pour l'Amérique, et 
un Américain qui rend le même service à la France. Mon 
amour-propre me dit qu'il y a une grande différence entre 
les personnes et les circonstances, mais l'amour-propre 



JOIRNAL DE GOUVERNEUR MORRIS. 291 

est un conseiller dangereux. Après le dîner, je vais à la 
Comédie-Française voir Préville. Il a soixante- quinze ans 
et il joue à la perfection. On peut dire que les meilleurs 
des autres Jouetit bien leur rôle, mais lui remplit le sien. 
Je trouve qu'il a de saines idées à ce sujet, car il est préci- 
sément libre de ces défauts qui m'avaient frappé chez les 
autres. 

14 décembre. — J'ai fini hier de copier et de corriger 
mon plan de gouvernement français avec les principes qui 
doivent l'accompagner. Nous avons aujourd'hui un bon 
dîner et autant d'invités que la table le permet chez le 
ministre de la marine, de Fleurieu. Je lui fais savoir que 
j'ai préparé quelques notes sur la Constitution pour les 
lui montrer. 11 dit avoir sondé à ce sujet le roi qui lui a 
conseillé de s'en occuper. Il a recommandé à Sa Majesté le 
plus grand secret, et a saisi l'occasion de lui en montrer la 
nécessité, en lisant dans une gazette le récit de ce qui 
s'était passé au conseil. Après le dîner, je vais à la Comédie- 
Française. Prévillejoue le rôle de Sosie, dans V Amphitryon 
de Molière. C'est merveilleux. Même sans tenir compte 
de son âge, il serait considéré comme un acteur excellent, 
mais dans l'espèce, c'est un prodige. 

19 décembre. — J'attends une demi-heure au Théâtre- 
Français avant que mon domestique puisse avoir un billet, 
et ensuite j'ai une très mauvaise place ; je me trouve pour- 
tant récompensé par Préville, qui est vraiment de taille à 
servir de miroir à la nature. Je rencontre M. de Bougain- 
ville, qui a servi au Canada, pendant la guerre de 59. Nous 
parlons des affaires publiques de ce pays. 11 me dit que je 
me trompe en pensant qu'il est lié avec Sainte-Foy, 
l'évêque d'Autun, etc. ; qu'il les considère comme un tas 
de canailles ; le roi les considère de la même façon et les 
déteste. Il a assuré Bougainville qu'il accepte la Constitu- 



292 JOURNAL DE GOUVERNEUR MORRIS. 

tion, simplement pour éviter une guerre civile. Je lui dis 
que le roi esl trahi par la faiblesse, sinon par la méchan- 
ceté, de ses conseillers. Il est du même avis. Je lui 
demande ce qu'il pense de Fieurieu. 11 nie répond que 
c'est une pauvre créature. L'évêque d'Aulun me fait 
remarquer aujourd'hui au Louvre que les Jacobins n'ont 
pas pu susciter une émeute au sujet de leur adresse. Je lui 
dis que depuis la folie du Champ-de-Mars, il y a peu de 
danger d'une émeute, car le peuple ne les aime pas 
beaucoup, de moment qu'il a vu que la mort est un jeu 
auquel on peut jouer à deux. Il ajoute que le roi est 
d'une humeur charmante, de ce que ses veto soient passés 
si facilement, et qu'il s'en servira de temps en temps. 
Pauvre roi 1 

21 décembre. — Je dîne chez Mme Tronchin, et j'y 
rencontre Mme de Tarente. Je lui demande de me procurer 
une boucle de cheveux de la reine. Elle promet d'essayer. 
Je pense que cette dem nde plaira à Sa Majesté, même si 
elle ne l'accorde pas, puisqu'elle est femme. Je vais chez 
Mme de Staël. Elle est au lit et heureuse de me voir; elle 
me raconte toutes les nouvelles qu'elle sait. L'abbé Louis 
arrive; c'est un Jlagorneur au possible. Delessart, ministre 
des Affaires étrangères, esl chez Mme de Monlmorin, cet 
après-midi, et après avoir effleuré de nombreux sujets dans 
notre conversation après dîner, je conclus au moment de 
j)arlir en lui disant que le roi est la seule pièce de bois qui 
restera à flot dans le naufrage général. Il dit qu'il com- 
mence à le croire. Je recommande au ministre de la 
marine d'amener les troupes suisses à Paris, sous prétexte 
qu'elles sont trop aristocrates pour qu'on leur confle les 
frontières. Elles maintiendront ici l'ordre au milieu de la 
confusion générale à laquelle on peut s'attendre. Je lui 
conseille également de rapprocher la cavalerie sous de 
semblables prétextes. Il approuve ce projet. 



JOURNAL DE GOUVERXEUR MORRIS. 293 

31 décembre. — Ce matin, Brémond vient me présenter 
M. de Monciel, le nouveau ministre à Mayence, qui désire 
que je lui indique une ligne de conduite. Je lui dis qu'il 
sera nécessaire d'avoir dans la ville une personne de con- 
fiance. Je lui montre comment l'on se procure d'utiles 
informations, et lui fais voir les défauts de l'administra- 
tion actuelle. Je termine en disant qu'il fera bien d'avoir 
des correspondants, pour informer le roi de ce qu'il lui 
sera utile de savoir. C'est son plus grand désir, et sur ses 
instances je promets de sonder Sa Majesté à ce sujet. Je 
dîne chez M, de MonJmorin et demande à M. de Molleville 
de parler au roi de cette affaire et de m'informer du résultat. 
Delessart a communiqué aujourd'hui à l'Assemblée un 
message de l'Empereur, faisant connaître ses sentiments 
de façon décisive. Il a ordonné à son général Bender de 
défendre l'électoral de Trêves. 



ANNEE 1792 



'i janvier. — Les invités de Mme Le Couteulx me reçoi- 
vent aujourd'hui d'un air aussi étrange que peu agréable. 
Je m'attarde chez l'ambassadeur d'Angleterre et j'ai une 
petite dispute avec Mme de Staël, qui s'en offense. Bré- 
mond me dit que le roi est très content de recevoir des 
informations directes de M. de Monciel. J'informe ce 
dernier que le roi accepte sa proposition. Il doit me 
montrer un mémoire sur la Suisse avant de le présenter. 
Je dis à Mme de Flahaut que j'irai en Amérique au prin- 
temps. Cette nouvelle l'alarme et elle s'écrie : « Alors je 
perdrai tous mes amis en même temps. » En effet, son 
évêque la quitte dans quelques jours, mais elle ne peut pas 
me dire encore où il va. Je dîne avec elle. L'évêque d'Aulun 
arrive et prend un dîner froid. Nous jouons et les dames 
s'endorment. L'évêque fait remarquer que les assignats 
ont réduit la France à une condition déplorable, ce qui 
est assez vrai. J'ai assisté dans ma vie à un système de 
papier-monnaie et à une révolution, et je me retrouve ici 
au milieu d'une autre révolution et d'un autre système de 
papier-monnaie. J'ai eu l'occasion d'étudier cette question 
depuis près de vingt ans (car elle a attiré mon attention en 
1772), par conséquent, même avec une dose modérée d'in- 
telligence, je dois aujourd'hui avoir fait quelques progrès. 
Ma situation et mes relations dans cette ville me donnent 
une vue assez exacte de ce qui se passe, et en combinant 
ce que je vois avec ce que j'ai vu, je ne doute nul- 
lement que la valeur du papier-monnaie continuera 



JOLRXAL DE GOIVERXELR MORRIS. 295 

à baisser. J'apprends que l'évêque va bientôt se rendre en 
Angleterre. 

10 janvier. — Ce matin, M. Brémond et M. de Alon- 
ciel viennent me voir et restent à déjeuner. Après leur 
départ, je lis et j'écris jusqu'à ce que ma voiture soit 
prête, puis je vais chez le ministre de la marine, avec qui 
j'ai une conférence sur la mission de l'évêque d'Autun et 
sur d'autres affaires publiques. Il me dit qu'il a commu- 
niqué à la reine ses sentiments sur la mesure très mala- 
droite que l'on vient d'adopter, et qu'elle est sensible à 
cette confidence. Il ajoute que l'autre jour le roi a parlé de 
moi en termes très favorables, lorsqu'il lui faisait connaître 
le projet d'une correspondance avec M. de Monciel. Je 
lui dis qu'il est temps de s'entendre avec l'Empereur. Il 
remarque (et avec justice) qu'il n'osera pas se risquer à 
moins d'être sûr que le roi et la reine ne feront pas de 
confidences imprudentes. Le risque est grand, en effet. Je 
dîne avec l'ambassadrice d'Angleterre. Elle me demande 
si à Londres je favorise le parti ministériel ou l'opposition. 
Je réponds que lorsque l'on propose une mesure, mon 
avis dépend de la mesure en elle-même et non de celui 
qui la propose. En conséquence, je suis pour ou contre, 
selon mon sentiment ; mais si l'on nomme lord Gower 
ministre des Affaires étrangères, je souhaiterai alors^ à 
cause d'elle, qu'il réussisse en tout. 

Je prie Mme de Tarente d'informer la reine de ma 
part que M. de Molleville est le seul ministre en qui elle 
devrait avoir confiance. Je vais à la Porcelaine avec elle. 
Nous échangeons de petits présents d'amitié; elle m'en 
témoigne beaucoup, mais je trouve plus commode de 
donner delà porcelaine que mon temps. M. de Monciel 
me dit qu'il s'est entretenu avec M. Barthélémy au sujet de 
la mission de l'évêque d'Autun à Londres. Ils m'assurent 
que l'objet en est de contracter une alliance avec l'Angle- 



296 JOURXAL DE GOUVF-RXEUR MORRIS. 

terre, pour faire contre-poids à l'Autriche, et d'offrîr à 
l'Angleterre l'Ile de France et Tabago. C'est de bien mau- 
vaise politique. Brémond prétend que le parti jacobin est 
en possession d'un plan de ses ennemis pour opérer par 
la violence des changements dans la Constitution; il 
m'apporte un journal contenant ce plan. Il y a lieu de 
croire que l'on a songé à quelque chose en ce genre. 
C'était absurde. 

Mme de Flahaut me demande, d'un ton des plus sérieux, 
si j'ai conseillé à M. de Molleville de s'opposer à l'am- 
bassade de l'évêque d'Autun. Je réponds par l'affirmative. 
Elle en est furieuse et nous avons une conversation aigre- 
douce. Après quoi, je suis très à mon aise et n'éprouve 
aucun embarras dans ma conversation avec elle et son 
évêque. Marbois m'a dit qu'il espérait que l'ambassade 
de l'évêque n'aurait pas lieu. L'ambassadeur de Venise a 
voulu avoir mon avis sur l'état des affaires. Je lui réponds 
que je ne sais que peu de choses et qu'il ne me plaît pas 
d'en savoir plus long. 11 en paraît tout surpris; il ajoute 
que de Staël a un congé et qu'il pense que l'ambassade en 
Angleterre sera arrêtée. 

\^ janvier. — Ce matin, M. Brémoiid et M. de Monciel 
viennent me voir. Ce dernier m'a envoyé hier soir un 
écrit de Duport contre M. Pitt. C'est une bien triste 
prose. Ils (les triumvirs : Duport, Lameth et Barnave) 
l'ont donné à Brémond pour le faire imprimer, et il vou- 
drait corriger quelques-uns des défauts, mais je lui con- 
seille de n'en pas changer une lettre, de le faire imprimer 
de suite, et de garder l'original. 11 tiendra ainsi l'auteur à 
sa discrétion, car il a été écrit par Duport et corrigé par 
Lameth. Brémond et Monciel ont en hier une conférence 
avec ces messieurs au sujet de l'ambassade de l'évêque 
d'Autun; parlant des conditions qu'il allait proposer, 
Brémond demanda comment l'on pourrait présenter un 



JOURNAL DE GOUVERNEUR MORRIS. 29T 

tel traité à l'Assemblée. Les autres répondirent que l'auteur 
en serait pendu et, pour mapart, j'en suis persuadé. Mous- 
tier vient, et Alonciel cherche à se présenter, mais inuti- 
lement, jusqu'à ce que j'aie dit en anglais à Moustier qu'il 
devrait faire sa connaissance. M. de Laborde me consulte 
sur la proposition faite par Beaumarchais d'accorder sa 
fille unique (une charmante personne) au fils de Laborde. 
Il me parle de la fortune de Bau marchais qui est très 
grande, tandis que lui, Laborde, est ruiné. Je lui dis que 
la réputation de Baumarchais est très mauvaise, mais cela 
ne regarde pas la jeune fille, puisqu'elle n'y peut rien; 
dans mon pays, un tel mariage serait détestable, car nous 
ne nous marions pas pour l'argent, mais dans ce pays, où 
l'argent est tout, si le fils se conduit bien par la suite, le 
monde ne se plaindra pas. 

14 janvier. — Je trouve Mme de Flahaut très malade 
et au lit ; je passe près d'elle l'après-midi et la soirée. 
L'évêque, qui reste ici une partie de la journée, part 
demain. Sur un rapport du Comité diplomatique, l'Assem- 
blée a aujourd'hui décidé d'attaquer l'Empereur, à moins 
qu'il ne fasse amende honorable avant le 10 février. 
L'évêque dit que la nation est une parvenue, et, par consé- 
quent, insolente. La situation est telle, dit-il, que seuls 
les remèdes violents pourront agir, et ceux-ci amèneront 
la guérison ou la mort. Sainte-Foy dit que l'Empereur sera 
furieux, mais, éprouvant encore plus de crainte que de 
colère, il devra se soumettre. Je demande ce qu'il advien- 
dra des finances, L'évêque dit qu'à partir d'une date à 
fixer les assignats n'auront plus cours forcé, et leurs déten- 
teurs auront à les convertir en terres comme ils le pour- 
ront. Je ne crois pas avoir jamais entendu des hommes 
sensés dire de telles absurdités. 

16 janvier. — Visite à M. de Montmorin à qui je parle 



298 JOIRXAL DE GOl VERIVEIR MORRIS. 

de l'étrangeté de la situation. Je lui conseille d'écrire un 
mémoire, dont je donne les points principaux. Il promet 
de le faire. Il me dit que pendant son séjour en Angleterre 
le duc d'Orléans fit de grands efforts pour être autorisé à 
proposer un traité à l'Angleterre, ce en quoi, naturellement, 
il échoua. Il me raconte la conversation qu'il a eue à ce 
propos avec l'évêque d'Autun, qui espère renverser Pitt, 
et croit son succès certain s'il pouvait avoir l'aide du duc de 
Biron. C'est assez curieux. Je dîne avec l'ambassadeur 
d'Angleterre et sa femme. Nous sommes très à l'aise, 
n'étant que quatre à table (son secrétaire particulier est 
le quatrième convive). La conversation est exempte de 
toute contrainte. L'ambassadrice met encore sur le tapis 
M. Short (j'ignore pourquoi elle le déteste à ce point) et 
demande s'il sera jamais un grand homme chez nous. Je 
réponds que je ne le pense pas, car il n'est pas orateur, mais 
il peut, malgré cela, être très utile ici. Je dis cela d'un ton 
qui met fin à cette partie de la conversation. Je trouve 
dans celte maison un profond mépris, mélangé de répul- 
sion, pour mon ami l'évêque d'Autun, et je pense que 
les lettres qui partiront d'ici ne lui faciliteront pas sa mis- 
sion. 

\^ janvier . — M. Short me dit aujourd'hui qu'il ap- 
prend par sa correspondance que les nominations à l'étran- 
ger sont déjà sûrement faites en Amérique. Il déclare igno- 
rer absolument qui sera nommé, mais en même temps il 
parle d'acheter de l'argenterie et d'employer un maître 
d'hôtel, d'où je conclus qu'il est à peu près certain de res- 
ter ici. Je lui dis que je parierais deux contre un que je ne 
serai nommé nulle part; je crois probable que si nous 
sommes nommés tous les deux, nous le serons auprès de 
cours auxquelles nous ne nous attendions pas, parce que 
ce sont généralement les événements malheureux qui 
arrivent. Il croit à la possibilité d'être envoyé en Hollande, 



JOURNAL DE GOllERNELR MORRIS. 299 

ce qui le désappointerait cruellement, et il ne sait s'il accep- 
terait. Bravo! M. Brémond vient me dire que Delessart a 
envoyé hier un exprès pour assurer à l'Empereur que 
l'ambassade de l'évêque d'Autun et les discours violents 
dans l'Assemblée ne signifient rien du tout. MoUeville le 
confirme, car l'on a maintenant perdu tout espoir du côté 
de l'Angleterre. 

'22 janvier. — Ce matin je règle mes comptes avec mon 
cocher, et fais mes préparatifs de voyage en Angleterre. Vicq 
d'Azir vient pendant que je suis au Louvre, et me dit qu'il 
s'est rendu chez moi de la part de Sa Majesté, pour me 
demander de lui faire savoir tout ce que je pourrais ap- 
prendre d'intéressant en /Ingleterre. 

Q février. — M. Constable vient me voir ce matin, et 
m'apprend que je suis nommé ministre plénipotentiaire 
près la Cour de France. M. Penn, avec qui je dîne, me 
félicite de ma nomination, mais regrette que ce ne soit pas 
en Angleterre. 

6 mars. — Je dîne avec le comte Woronzow [ambassa- 
deur de Russie] en famille. Il me dit qu'il est impossible 
que le roi de Prusse se joigne cordialement à PEmpereur. 
Il m'avait informé dimanche dernier que les émigrés avaient 
offert au roi un arrondissemetit considérable sur le Bas- 
Rhin, aux frais de l'électeur du Palatinat, en complétant 
le Palatinat par la cession de l'Alsace. Il en informa aussi- 
tôt l'Empereur, et son messager, Bischoffswerder, offrit 
son aide pour obtenir la réunion de la Flandre française 
aux Pays-Bas impériaux, mais PEmpereur répondit que 
s'il intervenait dans les affaires de France, c'était par 
amitié et non pour la dépouiller. Il me dit que l'évêque 
d'Autun a offert la cession de l'île deTabago, la démolition 
de Cherbourg et une extension du traité de commerce, si 



300 JOIRXAL DE GOUVERNEUR MORRIS. 

l'Angleterre veut garder une stricte neutralité, en cas de 
guerre avec l'Empereur. Il lui fut répondu que l'Angleterre 
ne pouvait prendre un engagement quelconque au sujet 
des affaires de France. Il ajoute que l'cvêque n'est plus 
reçu nulle part maintenant, parce qu'il s'est vanté d'un 
crédit d'un million qui devait faire des merveilles, et qu'il a 
constamment fréquenté les dissidents. Il me dit que lejeune 
Laborde a écrit une lettre qu'il a vue, disant que l'on vou- 
lait sonder les cabinets de Londres et de Berlin; que le 
cabinet anglais veut assurer l'indépendance de Saint- 
Domingue et autres îles françaises, ce qui rend inutile 
l'offre de Tabago; l'on s'attend que la mer démolira Cher- 
bourg dans son état actuel inachevé, et, en tout cas, l'on 
s'en désintéresse tant que la marine française restera dans 
la même situation ; quant au traité de commerce, son 
absence est remplacée par la contrebande, qui est excessi- 
vement facile. Mais la possession des Pays-Bas par la France 
est de première importance, et on ne la souffrira pas. Le 
comte de Woronzow a parlé contre M. de La Fayette 
dans les termes les plus violents que j'aie jamais enten- 
dus. Il dit que, bien qu'élevé en militaire et obligé quel- 
quefois d'ordonner des châtiments, il n'a jamais pu assis- 
ter à une exécution, sa nature se révoltant à la vue du 
malheur d'un homme; mais si La Fayette et le duc d'Or- 
léans devaient être roués vifs à Falmouth, et qu'il n'eût 
d'autre ressource pour le voir que de s'y rendre à pied, il 
partirait immédiatement. Ce langage est violent. 

13 mars. — Ce matin, M. Jaubert a déjeuné avec moi. 
Il est venu de Paris me consulter de la part de M. de Monciel 
pour savoir s'il doit accepter une place dans le ministère. 
Je suppose que c'est celle des .affaires étrangères, 
comme la seule faisable . II m'informe que de Narbonne 
s'est rendu notoirement coupable de péculat, et qu'après 
avoir vendu des adjudications pour l'armée, il a tenu 



JOLRXAL DE GOLVlillXElR MORRIS. 301 

compte aux adjudicataires de la baisse de I argent. On doit 
le mettre à la porte; M. de Graave est l'un de ceux dont 
l'on parle pour le remplacer. Delessart devra aussi partir, 
comme prix de sa duplicité, et Cahier de Gerville à cause 
de sa nullité. Monciel a refusé toute place avant d'être 
sur, par M. Bertrand, de l'approbation personnelle du roi; 
puis il préférait plutôt le ministère de l'Intérieur, mais il 
attend mon opinion et mes conseils. i\ous parlons longue- 
ment delà situation des partis. Il me dit que l'autorité de 
l'Assemblée est très petite et serait môme complètement 
nulle, si les intrigues de Xarbonne ne lui en avaient un 
peu redonné, aux dépens de l'ordre et d'un bon gouverne- 
ment. 11 est au mieux avec Brissotet les autres membres de 
cette faction misérable et pernicieuse. Ils désirent savoir 
de moi comment il faut s'y prendre pour arriver à un bon 
gouvernement. Je ne tiens pas à m'étendre sur ce sujet 
en ce moment, parce que la part de l'imprévu est trop 
grande; je me contente de dire d'une façon générale 
que la première condition est de convaincre le public que 
la Constitution actuelle n'est bonne à rien. Il répond que 
c'est déjà fait, et que l'opinion générale est que le royaume 
est ruiné sans espoir de salut. Je ne pense pourtant pas 
que cette opinion soit encore aussi répandue qu'il est 
nécessaire. J'ajoute qu'il faut, comme ministre de la 
guerre, quelqu'un de déterminé; un homme de cette 
trempe, comme tous les autres, se ruinera personnelle- 
ment, mais il commencera à faire du bien au pays. Pour 
le chevalier de Graave, il n'y a rien de bon à en attendre; 
du moins, je le crois. 

Il mai. — A Paris, Mme de Flahaut me dit que M. Du- 
mouriez ne me recevra pas comme ministre des Etats- 
Unis; du moins, un membre de l'Assemblée le lui affirme. 
Nous verrons. Je répète à M. Brémoud et à M. Jaubert les 
propos de M. Crèvecœur; ils décident d'en parler à La 



302 JOIRXAL DE GOIVERNEIR MORRIS. 

Londe. M. Swan vient me voir, et affirme que l'idée de ne 
pas me recevoir a été lancée par M. Siiort, mais je n'en 
crois rien. Il ajoute que La Forêt a écrit aux ministres 
d'être sur leurs gardes, pour ne pas se laisser jouer par 
moi. 

12 mai. — Je dîne chez Mme de Foucauld, où se trouvent 
de nombreux aristocrates. Les correspondances des diffé- 
rentes armées sont unanimes à affirmer que la discipline 
est parfaite. A mon départ, Tronchin, qui est un grand 
révolutionnaire, m'expose ses craintes et demande mon 
avis. Je lui dis que le rétablissement du despotisme paraît 
probable, comme conséquence nécessaire de l'anarchie. 
J'ai loué une maison rue de la Planche pour 3,500 francs 
par an. Je vais à la manufacture d'Angoulême, et fais une 
commande de porcelaine. Mon domestique Martin dit 
qu'il ne peut me servir comme maître d'hôtel, à moins que 
je ne lui donne un frotteiir; il demande son compte et je 
le lui règle. Au moment où je sors, le baron de Grandcour 
m'arrête pour m'apprendre les nouvelles. 11 me dit que 
deux régiments et demi de cavalerie sont passés à l'en- 
nemi; les troupes sont partout en révolte, et l'armée de 
La Fayette est dépourvue des choses les plus nécessaires : 
les chevaux sont morts, les hommes malades et fatigués et 
les officiers anxieux et mécontents. Je me rends ensuite à 
l'ambassade d'Angleterre. On considère ici la France 
comme à la dernière extrémilé; tout devra être terminé 
dans quelques semaines. Mme de Montmorin exprime le 
désir de voir l'armée de La Fayette complètement battue ; 
elle croit cela nécessaire pour détruire les espérances des 
révolutionnaires. Mme d'Albani me dit, entre autres 
choses, que sa parente, Mme de Tarente, est heureuse de 
mon retour. C'est la satisfaction ressentie de mon côté qui 
indispose les autres contre moi ; du moins, telle est l'expli- 
cation que j'en donne. 



JOLRXAL DE GOLVERAELR MORRIS. 303 

14 rnav^. — M. de Favernay déjeune avec moi. Il me 
consulte sur la conduite à suivre, mais je me récuse. Il me 
dit qu'il y a à Paris une foule d'ardents amis du roi qui 
attendent un moment favorable pour agir. Je réponds qu'ils 
feraient mieux de rester tranquilles, car le peuple s'oppo- 
sera certainement aux mesures qu'ils prendront. Je vais 
chez Mme de Tarente, qui a eu la folie déjouer à l'aristo- 
crate dans sa section. Elle désire beaucoup savoir ce que 
j'en pense, et je lui dis que je n'ai aucune idée à ce sujet. 
Elle demande des conseils pour la reine; je réponds que, 
dans ma situation actuelle, je ne puis en donner, mais 
j'ajoute que, d'après moi, non seulement Leurs Majestés 
devraient s'en tenir strictement à la Constitution, mais 
qu'elles ne devraient pas permettre à n'importe qui d'en 
rire en leur présence, et encore moins de blâmer les actes 
des ministres. Je dîne au Louvre. Mme de Flahaut me 
prend à part pour me dire, comme une heureuse nouvelle, 
qu'elle vient d'apprendre de M. de Cicé, que les vieux 
Jacobins consentent à une seconde Chambre. Je réponds 
qu'il est trop tard, car ils ont perdu toute influence; la 
querelle doit être vidée par les armes. Elle en est enfin 
convaincue et en éprouve une grande peine. 

Il est vrai que les deux régiments et demi de cavalerie 
ont déserté, et M. de Favernay me dit que le régiment de 
cavalerie auquel il est attaché a fait savoir à Coblentz qu'il 
était prêt à rejoindre les déserteurs au premier signal. Il 
parle d'un autre qui était dans l'affaire de Biron, et qui s'est 
sauvé exprès. On dit tout bas que le corps sous les ordres de 
Gouvion a reçu une leçon, et M. de Flahaut me raconte 
qu'un commissaire est venu du département du Bas-Rhin 
pour avertir le ministre qu'il se passe de telles scènes de 
pillage et de désordre qu'il ne peut plus répondre des four- 
nitures à livrer à l'armée. 



15 mai. — Je vais chez M. Short. De chez lui, nous 



804 JOLRXAL DE GOUVERNEUR MORRIS. 

nous rendons ensemble chez le ministre des Affaires étran- 
gères, relativement à ma présentation. L'entrevue est très 
courte. Je lui dis que j'ai une petite faveur à demander au 
roi, celle de me recevoir sans épée, à cause de ma jambe 
de bois. Il répond qu'il n'y aura aucune difficulté pour 
cela, et il ajoute que je connais déjà le roi. Je réplique 
que je n'ai jamais vu Sa Majesté qu'en public, et que je 
n'ai jamais échangé uii mot avec lui, bien que quelques 
journaux aient lait de moi l'un de ses ministres; je 
suis persuadé qu'il ne me reconnaîtrait pas, s'il me voyait. 
A cela il répond que, puisque j'en parle, il avoue que telle 
est l'opinion générale. Je lui dis que je suis naturellement 
franc et ouvert; je n'hésite donc pas à dire que, du temps 
de l'Assemblée Constituante, j'ai essayé, comme simple 
particulier et par affection pour ce pays-ci, d'amener dans 
la Constitution certains changements qui me paraissaient 
essentiels à son existence; je n'y réussis pas, et mainte- 
nant que je suis un homme public, je considère comme 
mon devoir de ne pas intervenir dans ces affaires. Je lui 
demande quand il voudra bien me présenter ; il répond qu'il 
me le fera savoir et qu'il pense que le plus tôt sera le mieux. 

17 mai. — Visite à \\. de \Iouslier. Sa sœur, Mme de 
Bréhaut, me dit qu'en lui retirant ses appointements, on l'a 
réduit à 2,000 francs par an, ce qui Ta obligé à se défaire 
de son train de maison. On assure que les troupes prus- 
siennes avancent très lentement, et qu'elles ne seront pas à 
Coblentz avant le l" juillet. M. de Moustier s'attend 
à une coopération certaine de la Prusse et compte 
160,000 hommes pour les armées réunies. Il ajoute que le 
prince de Condé a un corps de 7,000 cavaliers qui sont 
^excellents. Ce soir, j'ai une longue conversation avec M. de 
Sainte-Croix ; il ne croit pas à un coup de main sur Paris 
de la part des puissances étrangères, qui limiteront leurs 
efforts à l'Alsace et à la Lorraine. Il calcule que les troupes 



JOURNAL DE GOUVERNEUR MORRIS. 305 

autrichiennes actuellement dans les Pays-Bas s'élèvent à 
60,000 hommes, et qu'il y a environ 20,000 Prussiens 
dans leur voisinage. Il fixe à 36,000 hommes le nombre 
des troupes prussiennes en marche, et à 14,000 celles de 
Hesse et de Brunswick. Il suppose qu'il y en a 20,000 
dans le Brisgau, y compris celles qui s'y rendent, et le 
contingent de l'Empire, qui devrait être de 50,000, n'est 
que de 30,000. Il déclare donc qu'il y a une armée de 
200,000 hommes, sans compter ni la seconde ligne des 
troupes autrichiennes ni les émigrés français, qui s'élèvent 
à au moins 20,000 hommes. 

20 mai. — Je suis sans nouvelles de M. Dumouriez, 
bien que je lui aie adressé hier une note, renfermant une 
copie de mes lettres de créance, lui demander quand 
je dois être présenté. J'examine mes chevaux, qui viennent 
d'arriver d'Angleterre, puis je méprends chez M. de Mont- 
morin, oîije dîne. Le comte de Goltz arrive; il doit partir 
dans quelques jours avec M. Blumendorf, le chargé d'af- 
faires impérial, et d'autres membres du corps diploma- 
tique. Il affirme que toutes les troupes prussiennes seront 
arrivées pour la mi-juin. Je me rends ensuite chez l'am- 
bassadeur d'Angleterre. Nous apprenons que l'Assemblée 
a décrété d'accusation le juge de paix, qui, dans l'exercice 
de ses fonctions, avait cité quelques-uns de ses membres. 
Aujourd'hui Roubit, le tailleur, m'apporte de la dentelle 
pour livrée à examiner, et comme il est officier dans la 
garde nationale, il parle politique. Il dit que la garde est 
très montée. Il parle du ministère actuel comme d'un 
ramassis de coquins et du club des Jacobins, comme 
comprenant les plus abominables tyrans. L'ancien ré- 
gime dont on se plaignait tant, n'a jamais, dit-il, jeté 
une telle perturbation dans sa vie, mais le système actuel 
rend toute société intolérable, soit en lui causant un mal 
réel, soit par la crainte constante de maux à venir. 

20 



306 JOURNAL DE GOUVERNEUR MORRIS. 

28 mai. — L'Assemblée a décrété une séance perma- 
nente; elle va, à ce que l'on croit, licencier la garde du 
corps du roi et renverser la Constitulion, Je pense qu'elle 
agit plus par crainte que d'après un plan ou des principes 
réguliers. Les officiers de l'armée du Nord ont tous démis- 
sionné, dit-on, et tout semble tombé dans la plus extrême 
confusion. M. de Favernay ajoute que Luckner a écrit au 
minisire de la guerre que le désordre et la privation des 
choses les pins utiles sont tels dans sou armée, qu'il croit à 
l'impossibilité de faire quelque chose. 

\"juin. — M. Brémond et M. de Alonciel viennent me 
voir ce matin et me disent que, pour montrer sa sincérité, 
M. Dumouriez a lu au conseil un plan pour renverser les 
Jacobins, mais qu'il ne put le faire adopter. 11 a promis 
depuis lors de renvoyer Clavière et Servan. Ce dernier doit 
être remplacé par un jacobin. On cherche un minisire des 
Contributions, et l'on pense que M. de Semonville sera le 
successeur de Dumouriez. Je conseille à \l. deMoncie! de 
prendre celte place. Ils me feront savoir demain où ils en 
sont. Ils doivent proposer de rétablir la garde du roi, selon 
le plan que je leur ai donné. Les justices de paix auront à 
s'occuper de la plainte de MM. de Monlmorin et Bertrand. 
J'apprends ce soir que la garde du roi a été désarmée 
aujourd'hui par ordre de Sa Majesté elle-ai ême. 

^juiîi. — AI. Spardow déjeune avec moi et nous allons 
ensemble au château des Tuileries. Je suis présenté au roi 
qui, en recevant ma lettre de créance, dit : « C'est de la 
part des Etals-Unis; » le ton de sa voix et son embarras 
indiquent la froideur de ses sentiments. Je réponds : « Oui, 
Sire, et ils m'ont chargé de témoigner à Votre Majesté leur 
attachement pour elle et pour la nation française. » Je suis 
ensuite présenté à la reine qui me montre son fils et dit : 
a II n'est pas encore grand. >> Je réplique : « J'espère, 



JOURNAL DE GOUVERMEUR MORRIS. 307 

madame, qu'il sera bien graad et véritablement grand. 
— Nous y travaillons, monsieur. » Je vais ensuite à la 
messe. Il y a eu aujourd'hui une fête civique, en l'honneur 
du maire d'Etampes, massacré par la foule en faisant son 
devoir. 

4 juin. — Je rends visite à M. Dumouriéz, chez qui je 
dîne. La société est bruyante et mal composée; le dîner 
est encore pire. Je m'entretiens avec M. Bonnecarrèreetlui 
expose les raisons qu'il y a pour abroger les décrets sur 
notre commerce. Il répond qu'il partage entièrement mon 
opinion, mais l'on ne peut rien l;iire avant d'avoir introduit 
une plus grande stabilité dans l'Assemblée. Je remarque 
que Dumouriéz désire me parler. Je lui en fournis l'occa- 
sion, et commence par lui remettre la lettre du Président 
des États-Unis au roi sur son acceptation de la Constitution. 
11 me dit être dans l'impossibilité de s'occuper des affaires 
des Etats-Unis jusqu'à son retour des frontières. Ilajoute que 
si les négociateurs ont fait en Angleterre des offres consi- 
dérables depuis son entrée au ministère, ils n'y étaient pas 
autorisés. Il est opposé à tous les traités autres que les 
traités de commerce. Il pense que la Constitution ne court 
actuellement aucun danger, qu'elle triomphera de tous les 
obstacles et qu'elle s'améliorera. Je doute qu'il puisse croire 
la moitié de ce qu'il dit. 

iO Juin. — Je fais aujourd'hui mes visites au Corps 
diplomatique et je vais à la Cour. Le roi a l'air moins 
affligé. Je dîne et passe la soirée au Louvre. Je dis à Vicq 
d'Azir que le roi et la reine doivent se persuader qu'ils 
sont hors de danger. Il me demande si c'est mon opinion. 
Je l'assure que oui, et que les troubles actuels ressemblent 
à ces coruscations qui suivent une tempête. 

14 Juin. — Je dîne aujourd'hui avec Dumouriéz. Il est 



308 JOIRIVAL DE GOUVERNEUR MORRIS. 

plus à son aise que d'habitude, s'étant expliqué au roi et à 
la reine et leur ayant donné des assurances de son attache- 
ment; Mme de Flahaut l'a appris par Sainte-Foy. Je lui 
parle de beaucoup de choses avec connaissance de cause ; 
les autres membres du corps diplomatique ne peuvent 
comprendre cela, et ils en sont surpris. A la Cour, je re- 
marque que le roi et la reine sont moins gênés que d'ha- 
bitude. Le changement de ministère s'est opéré très tran- 
quillement, malgré le bruit du moment. M. de Montinorin 
me dit que Dumouriez et Brissot ont eu une entrevue, et 
qu'ils étaient sur le point de s'allier. En conséquence, les 
décrets pour la levée de 20,000 hommes et pour la relé- 
gation des prêtres allaient être sanctionnés, et M. de Cla- 
vière devait être ramené au ministère. Le roi refusa de 
sanctionner ces décrets odieux et inconstitutionnels, et 
Dumouriez donna alors sa démission. 

Il juin. — Ce matin, M. de Monciel vient me dire que 
le parti Lameth avait insisté pour qu'il acceptât la place de 
ministre de l'Intérieur. Je lui conseille de n'accepter que 
les Affaires étrangères; il me quitte dans cette intention, 
mais il me dit qu'on lui a offert l'Intérieur comme moyen 
d'arriver à l'autre ministère. Je m'habille et je vais à la 
Cour; nous y trouvons une liste des ministres sur laquelle 
Monciel est indiqué pour l'Intérieur. L'Assemblée a reçu 
et a renvoyé aux bureaux une pétition de la Société des 
Jacobins tendant à la suspension du roi. 

19 juin. — Je vais avec lord Gower au Jeu de la reine; 
c'est le plus stupide des amusements pour tout le monde. 
MmedeSlaëlqui m'a invité à souper n'est pas chez elle. Il 
y a un malentendu, mais c'est fort heureux, car il me fournit 
le prétexte de ne pas être exact une autre fois. Bréniond 
me dit que Monciel a accepté. La lettre de M. de La Fayette 
a été lue à l'Assemblée, et y a produit une certaine im près- 



JOURNAL DE GOUVERNEUR MORRIS. 309 

sion. Brémond m'informe que Monciel viendra me voir 
demain matin de bonne lieure. Il a eu avec le roi une longue 
conversation dontil est enchanté. Il doit y avoir demain une 
sorte d'émeute au sujet d'un arbre de la liberté à planter 
devant le château. 

''10 juin. — Il y a un grand mouvement dans Paris et la 
garde est passée en revue. Pendant que j'écris, le foule et 
les gardes nationaux font des marches et des contre-marches 
sous mes fenêtres. Je ne pense pas que l'on en vienne aux 
coups. Je dîne avec le baron de Blum; après le dîner, nous 
apprenons que la députation des faubourgs a forcé la faible 
résistance de la garde, a rempli le château et grossièrement 
insulté le roi et la reine. Sa Majesté s'est coiffée du bonnet 
rouge, mais elle persiste dans son refus de sanctionner les 
décrets. « Ce n'est ni la manière dont on devrait me le 
demander, ni le moment de l'obtenir, j? répondit-il d'un 
ton calme à la foule agitée des gens furieux qui l'entou- 
raient presque au point de le suffoquer. Je passe la soirée 
au Louvre. La Constitution a, je pense, rendu aujourd'hui 
le dernier soupir, 

21 juin. — M. de Monciel et M. Brémond viennent me 
voir ce matin de bonne heure. Le premier me demande 
mou avis sur Ja crise actuelle. Je recommande de suspendre 
M. Pétion et de poursuivre les meneurs des désordres 
d'hier. Il me quitte. Après le déjeuner, Brémond revient 
me montrer une lettre du Comité de ravitaillement, d'où il 
semblerait résulter que les ressources de Paris en viande de 
boucherie seront bientôt considérablement réduites. Je me 
rends à la Cour. M. Swanentrantaumomentoii je sortais me 
dit que les gardes nationaux sont rendus furieux par les 
événements d'hier. La conduite du roi a été parfaite. Ce 
matin, un M. Sergent, membre de la municipalité, a reçu 
des coups de pied et de poing de la garde nationale dans 



3J0 JOl KXAL DE GOl VERXELR MORRIS. 

la cour du château, à cause de l'indignilé de sa couduile 
hier. M. Pélion est également accueilli par une bordée 
d'injures. Le résultat de l'émeute n'est donc point celui 
qu'en espéraient les auteurs. Je rends visite, après dîner, à 
M. de Monlmorin. Il s'attribue le mérite de ce qui s'est déjà 
lait et se fait actuellement, « car, dit-il, Dupont est venu 
me voir, et en me quittant s'est rendu chez Monciel, 5? etc. 
Or, Brémond m'a dit qu'il avait trouvé Dupont profon- 
dément endormi, et qu'ill'avait fait lever pour aller chez 
Monciel, après m'avoir quitté ce matin. Après dîner, nous 
nous promenons dans le jardin avec lui, Malouet et Ber- 
trand, tout en réfléchissant sur l'élat des choses. Pour les 
mettre à l'épreuve, je leur indique les mesures qui met- 
traient fin à tous les troubles, mais ces mesures sont dan- 
gereuses. Quand nous entrons dans le cabinet de M. de 
Montmorin, il se sent indisposé. 

2^ juin. — Brémond vient me raconter ce matin sa con- 
versation avec Servan, ex-ministre de la guerre, qui va 
prendre le commandement dans le sud de la France. Il 
s'attend à l'établissement d'une grande République, et 
invite Brémond à diriger les Finances. Brémond espère 
graduellement en approfondir les secrets. Je fais pour 
Monciel le brouillon d'une réponse à l'Assemblée. Si elle 
ne rougit pas de l'inconsislance de sa conduite, elle se 
montrera dure pour les ministres. Je'vais à la Cour. Le 
roi reçoit aujourd'hui une partie de la milice. Le dauphin 
porte l'uniforme de la garde nationale. 

25 juin. — Le roi a reçu de Picardie| des offres] de 
secours. Je donne à Brémond quelques indicalions, et il 
écrit sous ma dictée un [plan à soumettre [par le roi à 
l'Assemblée; il ne finit qu'après minuit. 

^6 juin. — Ce matin Brémond vient me dire que Mon- 



JOURNAL DE GOUVERNEUR MORRIS. 311 

ciel remettra aujourd'hui au roi la note préparée hier soir. 
Mon tailleur, qui est capitaine dans la milice, assure que 
les choses vont très mal; les opinions de la milice sont 
très divisées. Je vais chez le ministre des Affaires étran- 
gères, et l'entretiens de différentes choses que j'avais à lui 
communiquer. Je dois faire des notes à ce sujet. Pendant 
que je suis là iMonciel arrive, mais nous ne nous recon- 
naissons pas. 

2^ juin. — Monciel vient me dire que M. de La Fayette 
est arrivé, et doit se rendre ce matin à l'Assemblée. Le 
roi en recevant le projet préparé à son intention a dit qu'il 
serait excellent, si l'on pouvait compter sur la garde natio- 
nale. Je lui fais voir que la visite de fa Fayette ne peut 
avoir aucun résultat, etqu'il devrait se hâter do faire venir les 
Picards. Monciel pense que l'on peut se servir de La Fayette 
pour faire sortir le roi de Paris, et il compte sur les Suisses. 
Cette dernière partie du projet est la plus raisonnable. Je 
m'habille pour me rendre à la Cour où j'apprends que la 
réception du Corps diplomatique est renvoyée à demain. 
Je dine chez l'ambassadeur d'Angleterre et j'y rencontre 
Mme de Staël. Elle me raconte la réception de M. de 
La Fayette et son adresse à l'Assemblée. Elle en est mécon- 
tente, mais dit que c'est peut-être parce qu'elle aime trop 
l'éloquence. 

2djvin. — A la Cour, aujourd'hui, Mme Elisabeth et 
la reine font allusion à la faute que j'ai commise hier en 
me rendant à la Cour, alors que le Corps diplomatique 
n'était pas reçu. Je dis à Sa Majesté que c'élait la faute de 
la poste (c'est du moins ce que l'on m'a assuré); la 
remarque de la reine semble dirigée contre lui et M. de la 
Live. La Fayette me parle à la Cour sur le ton de notre 
ancienne familiarité. Je lui dis que je serais heureux de 
l'entretenir quelques minutes. Il répond qu'il quitte Paris 



312 JOURNAL DE GOUVERNEUR MORRIS. 

ce soir, mais il me donne rendez-vous chez M. de Mont- 
morin. Je lui explique qu'il devra retourner bientôt à son 
armée, ou aller à Orléans, et se déterminer à combattre 
pour une bonne constitution ou pour le chiffon de papier 
qui en porte le nom ; dans six semaines il sera trop tard. 
Il me demande ce que j'appelle une bonne constitu- 
tion; est-ce une constitution aristocratique? Je réponds 
affirmalivement, et je crois qu'il a assez vécu sous le 
régime actuel pour voir qu'un jjouvernement populaire ne 
vaut rien en France. 11 dit qu'il désirerait la Constitution 
américaine, avec un pouvoir exéculithérédilaire. Je réponds 
que dans ce cas le monarque serait trop puissant, et qu'il 
devrait être contrôlé par un sénat héréditaire. Il réplique 
qu'il a de la peine à céder sur ce point, et ici se termine 
notre conversation. Je rentre chez moi et dicte à Drémond 
de nouveaux conseils à faire donner au roi par Monciel. 
L'important est d'obtenir une décision. 

'^juillet. — Brémond et Monciel me disent que le roi n'a 
ni plan, ni argent, ni moyens d'en avoir, et que la faction 
Lameth en est aussi dépourvue que lui. Monciel ajoute qu'il 
redoute de tomber dans les mains des constitutionnels. « J'ai 
bien peur, dit Monciel, que les Français ne soient trop pour- 
ris pour un gouvernement libre. » Je lui dis que l'on peut 
néanmoins en faire l'expérience, et que le despotisme reste 
encore comme dernière ressource. Brémond ne s'en va 
qu'après minuit, et mon temps se perd inutilement. 

6 juillet. — Brémond me rend compte de ce qui se 
passe. Je lui donne l'idée d'un décret à faire adopter au 
sujet des ministres plénipotentiaires étrangers. Je soupe 
au Louvre. Danton a dit publiquement aujourd'hui, au sujet 
les intrigues de la Cour, que l'on s'en débarrasserait le 14. 

7 juillet. — Les différents partis de l'Assemblée sont 



JOURNAL DE GOUVERNEUR MORRIS. 313 

unis; on s'embrasse; tout n'est qu'amour et bienveillance. 
C'est la peur des républicains qui en est cause. Je dîne 
avec Al. de Monlmorin, et je fais ensuite une visite à lady 
Sutherland au Louvre. Je vois Vicq d'Azir et lui dis que 
j'avais préparé une lettre pour sa maîtresse, mais que je 
ne l'enverrai pas. Il insiste, mais je refuse. Le roi 
s'est rendu à l'Assemblée ; c'est une démarche que je 
blâme. 

8 juillet. — Brémond me dit ce matin que Monciel a 
l'intention de démissionner. Il s'est opposé en plein con- 
seil à ce qui s'est fait hier, et en a parlé en particulier au 
roi et à la reine, mais sans résultat. Je me rends à la Cour. 
La reine est de bonne humeur et très affable. Je ne suis 
pourtant point satisfait de sa conduite. 

^juillet . — Je passe la soirée chez Mme d'Albany. 
L'ambassadeur de Venise, qui avait exprimé de grandes 
espérances après la scène de réconciliation, est complè- 
tement abattu aujourd'hui. Brissot a prononcé contre le 
roi un discours enflammé. Tronchin est absolument 
malade à cause de la Révolution. 

1 1 juillet. — Tous les ministres ont démissionné. Bré- 
mond me dit que c'est la faiblesse de Leurs Majestés qui a 
fait partir le ministère. Je m'y attendais. Il ajoute que 
Monciel a répondu avec énergie aux reproches qu'on lui 
faisait. A propos de ces reproches, nous préparons pour 
Monciel le canevas d'un discours destiné à frapper un coup 
encore plus décisif, si Leurs Majestés revenaient à la charge. 
Je crois qu'EUesmanquent de courage et que cela les empê- 
chera toujours d'agir de façon vraiment royale. 

L'intention actuelle du roi est d'assurer la liberté de la 
France . Je doute qu'il soit suffisamment maître de son propre 
parti pour y réussir; je ne sais s'il survivra à l'orage, qui 



314 JOURNAL DE GOlVERNEl R MORRIS. 

sera violent. L'ennemi extérieur plane au-dessus de sa 
proie, et ne semble attendre que le moment qu'il s'est fixé 
pour frapper. Chaque jour l'on voit de nouvelles adhésions 
à la grande alliance. Le Palatinat s'est déclaré. La Hollande 
semble sur le point de donner son adhésion, et des doutes 
commencent à surgir sur l'Angleterre. Les forces que la 
France peut opposer à ses nombreux assaillants ne dépassent 
pas 180,000 hommes indisciplinés, dont quelques-uns 
n'attendent que l'occasion de déserter. Contre elle sontréunis 
250,000 hommes des meilleures troupes d'Europe, sous les 
ordres du général le plus habile de cet hémisphère. L'on 
n'avait pas l'intention de commencer avant la moisson, 
pour pouvoir se procurer facilement des vivres. Je ne puis 
dire si ce plan est changé en conséquence de ce qui va 
probablement se produire ici. Je crois bien qu'il le sera. 
J'apprends quele manifeste qui précédera l'attaque répudiera 
la Constitution et réclamera pour le roi ce qu'il appelle ses 
droits et pour le clergé ses possessions; celle ville sera 
rendue res]!onsable de la famille royale; la garde nationale 
sera regardée comme une armée de paysans se mêlanl de ce 
qui ne les regarde pas, et par conséquent non protégés 
parles lois de la guerre. Les monarques alliés doivent se 
déclarer armés non contre la France, mais contre les 
révoltés. On voit facilement que l'on fera dire tout ce que 
l'on voudra à ces termes peu précis. 

l^Jvillet. — Je vais à la Cour aujourd'hui j leurs 
Majestés ont l'air un peu consternées. Brémond me dit que 
Pellenc blâme Monciel de sa précipitation et dit que tout 
peut s'arranger encore. Monciel doit avoir une entrevue 
ce malin avec le roi et la reine. Je vais chez lady Sulherland 
et je la trouve seule. Nous parlons de l'amour et de son 
despotisme, jusqu'à ce qu'un vieillard vienne nous raconter 
l'histoire de sa goutte. Je la laisse en celle compagnie, 
l'abandonnant ainsi à la merci de son ennui.! 



JOIRXAL DE GOIVERXEIR MORRIS. 315 

\1 juillet. — AI. et Mme de Montmorin et Mme de 
Beaumont, lord Gouer, et lady Sulherland, M. Huskisson, 
secrélaire de lord Gower, l'ambassadeur de Venise et le 
chargé d'affaires d'Espagne dînent avec moi. Dans la 
soirée, M, de Montmorin m'emmène dans le jardin pour 
me parler de la situation politique et me demander un 
conseil. Je lui dis qu'à mon avis le roi devrait quitter Paris. 
11 ne pense pas de même, car il nourrit mille espérances 
vaines. 

{^juillet. — Ce matin, M. Brémond ne vient pas, et 
son ami Monciel a bel et bien quitté le ministère. Un mot 
de chez Paul Jones m'apprend qu'il est mourant. Je m'y 
rends et je rédige son testament pour lequel les Français 
refusent de servir de témoins. J'envoie chercher un notaire, 
et je le quitte entre quatre et cinq heures, le laissant aux 
prises avec la mort. Je dîne en famille avec lord Gower 
et lady Sutherland. Je vais au Louvre et j'emmène Mme de 
Flahaut et \ icq d'Azir chez Jones, — mais il est mort etle 
corps est encore chaud. Les gens de la maison me deman- 
dent s'il faut apposer les scellés sur ses papiers. Je réponds 
affirmativement. 

10 juillet. — Ce matin, Brémond vient me dire qu'en 
conséquence du mémoire qu'il avait rédigé sur mes indi- 
cations et que Monciel a présenté au roi, une conversation 
a eu lieu entre lui, M. de Montmorin et M. Bertrand. 
Il me donne les grandes lignes du manifeste qui va paraître, 
et voudrai! savoir quelles mesures le roi devrait prendre. 
Il me dit que Mallet du Pan est envoyé par Bertrand comme 
secrélaire du duc de Brunswick. J'ai une nombreuse société 
à dîner. 

lijuillet. — hes fédérés commencent à insulter l'Assem- 
blée. Monciel viendra demain chez moi, à ce que me dit 



316 JOIRXAL DE GOLVERNELR MORRIS. 

Brémond. Je m'habille pour me rendre à la Cour. On parle 
de nouveau de meurtres et d'assassinats dans le sud de la 
France. 

'^Ai juillet. — Monciel m'apporte de l'argent de la part 
du roi (1), qui me fait dire en même temps que je lui ai 



(1) L'argent que Monciel apporta à Morris était la propriété personnelle 
du roi. On lira avec intérêt, à ce sujet, la lettre suivante écrite par Morris, 
à Vienne, en décembre 1796, et adressée à t Son Altesse Royale, la Prin- 
cesse de France i . Elle fait connaître en même temps le projet de fuite du 
roi, préparé par le ministre plénipotentiaire des Etats-Unis. La lettre est 
écrite en français. 

« Son Altesse Royale recevra ci-jointe la copie du seul compte que les 
circonstances aient permis de tenir. Il lui en faut une explication. M. M... qui 
s'élait permis quelquefois de faire passer ses idées sur les affaires publiques 
à Leurs Majestés, confia aux soins de M. le comte de Montmorin, lorsqu'il 
s'agissait d'accepter l'acte fatal qu'on nommait la Constitution française, un 
mémoire en nnglais, accompagné d'un projet de discours en français. Le 
premier, qui était le plus essentiel, en ce qu'il devait servir de base à 
l'autre, ne fut présenté au roi qu'après son acceptation. Sa Alajesté désirait 
en avoir une traduction, et M. de Montmorin pria l'auteur de s'en charger. 
Il le fit en effet, mais il l'envoya directement au roi, en s'excusant des 
expressions qui devaient paraître trop fortes. Sa Majesté avait conçu des 
idées semhiabics à celles énoncées dans le projet de discours, détaillées et 
appuyées par le mémoire, et elle ne les abandonna qu'à regret; ainsi, elle 
vit, dans la conduite de M. de Montmorin, une finesse qui altéra beaucoup 
sa confiance. Sa position affreuse l'avait pourtant mise dans la nécessité de 
se servir de personnes qui lui étaient à peine connues. Parmi ceux que les 
circonstances avaient portés au ministère, se trouvait M. Terrier de Monciel, 
un homme queM. M...avait connu pour être fidèle au roi, quoiqu'il eût des 
liaisons à jnste titre suspectes. Il crut donc devoir dire à Sa Majesté qu'elle 
pouvait s'y fier. Il en résulta qu'il fut chargé par elle de l'alfairc la plus 
importante, c'est-à-dire d'aviser aux moyens de tirer le roi de sa périlleuse 
situation. Il eut à cet effet des consultations fréquentes avec M. M... et 
parmi les différents moyens qui se présentèrent, celui qui leur parut le plus 
essentiel fut de faire sortir la famille royale de Paris. Les mesures 
étaient si bien prises à cet effet que le succès en était presque immanquable, 
mais le roi (pour des raisons qu'il est inutile de détailler ici) renonça au 
projet le matin même fi\é pour son départ, alors que les gardes suisses 
étaient déjà partis de Courbevoie pour couvrir sa retraite. Ses ministres, 
qui se trouvaient gravement compromis, donnèrent tous leur démission. Le 
moment était d'autant plus critique que Sa Majesté tenait déjà les preuves 
de la conspiration tramée contre sa personne. Il ne lui restait alors qu'ua 



JOIRXAL DE GOLVEUXELR MORRIS. 31T 

toujours donné de bons conseils et qu'il a la plus grande 
confiance en moi. Nous examinons la conduite à tenir en 
cas de suspension. Monciel dîne avec moi et nous allons 
ensuite chez Bertrand que nous ramenons à nos vues. 

I'^ juillet. — J'ai aujourd'hui plusieurs visites, entre 
autres celle de M. Francis, qui vient d'arriver par Valen- 

seul moyen. Il fallait remporler la victoire dans le combat qu'on allait lui 
livrer aussitôt que les conspirateurs se trouveraient en force. M. de Monciel, 
après avoir eu une explication avec Leurs Majestés, consentit à les servir 
encore, quoiqu'il ne fiît plus au ministère. On s'occupa de lever à la hâte 
une espèce d'armée royale, cliose extrêmement délicate, et qui ne pouvait 
que compromettre ceux qui s'en étaient mêlés, si les ennemis du roi avaient 
le dessus. M. de Monciel associa à ses travaux M. Brémond, nn homme 
courajïeux, zélé, fidèle, mais emporté, bavard et imprudent. Cette dernière 
qualité était presque essentielle, puisque la situation de la famille royale 
éloignait ceux dont le zèle pouvait être refroidi par les dangers. Vers la fin 
du mois de juillet. Sa Majesté fit remercier M. M... des conseils qu'il lui 
avait donnés, et lui témoigna son regret de ne les avoir pas suivi.s, enfin le 
pria de surveiller ce qu'on faisait pour son service et de devenir dépositaire 
de ses papiers et de son argent. Il répondit que Sa Majesté pouvait toujours 
compter sur tous ses efforts, que sa maison ne lui paraissait pas plus sûre 
que le palais des Tuileries, puisqu'il était en butte depuis longtemps à la 
haine des conspirateurs, qu'ainsi ni les papiers ni l'argent du roi ne seraient 
en sûreté chez lui. Mais comme cet argent ne portait aucune marque de 
propriété, il consentirait, si Sa Majesté ne pouvait pas trouver une autre 
personne, à en devenir le dépositaire et à en faire l'emploi qu'elle voudrait 
bien lui indiquer. En conséijuence du consentement ainsi donné, M. de 
Monciel lui apporta, le 22 juillet, 547,000 livres dont 539,005 livres 
étaient déjà, le 2 août, eu train d'être employées conformément aux or- 
dres du roi. La somme de 419,750 livres, payée le 2 août, devait être con- 
vertie par Brémond en louis d'or. Il en acheta effectivement 5,000 et les 
mit en bourses de 20 louis, car il s'agissait d'en faire la distribution à des 
personnes qui devaient se transporter avec des affidés aux endroits qui leur 
seraient indiqués et s'y battre sous leurs chefs. Et pour rendre ces contre- 
conspirateurs encore plus utiles, il s'agissait de prendre par préférence des 
Marseillais et autres agents des conspirateurs. Aussi, afin que le roi ne fût 
pas trompé, il était convenu que le payement ne se ferait que lorsque les 
services auraient été rendus. En attendant, les 5,000 louis restèrent chez 
M. M... Les événements du 10 août sont trop connus pour qu'on puisse se 
permettre d'en faire le pénible récit. Ce jour-là, M. de Monciel apporta 
200,000 livres, en se réfugiant avec sa famille chez M. M..., ainsi que 
plusieurs autres personnes. Après quelques jours, il se trouva dans la 



3i8 JOLUXAL DE GOIVERXELR MORRIS. 

ciennes. Il dit que la situation est des plus mauvaises ; les 
Autrichiens parlent avec la plus grande confiance de passer 
l'hiver à Paris; les Français semblent complètement décou- 
ragés. Je reste un instant au Louvre. J'y trouve M. de 
Schomberg, et l'évèque d'Autun me suit de près. Je le ren- 
contre dans l'escalier, et il m'exprime poliment son mal- 
heur de toujours venir quand je m'en vais. Il aura souvent 
ce malheur. Peu après deux heures, arrivent M. de Alon- 
ciel, puis M. Bertrand de Molleville. Je leur lis les mémoires 
écrits pour le roi au moment où il accepta la Constitution. 
Nous dînons, et après le dîner, je donne lecture d'un pro- 
jet de constitution; nous discutons ensuite les mesures 
que le roi va prendre. M. Bertrand est un fanatique 
de l'ancien régime, mais nous le faisons un peu démor- 
dre de son opinion, à laquelle je pense qu'il reviendra. 
Il doit préparer demain le brouillon de la lettre qui 

nécessité de se cacher. Brémoud l'avait déjà fait quelque part ailleurs, et 
Mme de Monciel futcharjjée de faire les démarches nécessaires pour sauver 
les personnes qui étaient compronaises, et qui pouvaient d'autant plus com- 
promettre le roi qu'elles étaient connues et que leurs opérations étaient 
fortement soupçonnées. 

t D'Anjjremont fut pris et sacriGé, mais il eut le courage de se taire. A 
force d'argent, on trouva moyen de faire évader les uns et cacher les autres. 
Sur ces enlrefaites, Brémond envoya une personne, qu'il avait iniiiée au 
secret, chercher les 5,000 louis, qui lui furent payés, d'abord parce qu'il 
ne fallait pas donner occasion à un homme du caractère de Brémond de 
dire ou de faire des folies, mais principalement parce qu'on croyait que, de 
concert avec M. de Monciel, il allait employer cette somme à quelque service 
essentiel, mais il n'y avait aucun projet de cette espèce. .\i\ contraire, 
Brémond, avec une légèreté inconcevable, avait trahi un secret important, 
afin de mettre une assez forte somme entre des mains d'où, jusqu'à présent, 
on n'a pu en tirer un sou. Lorsque le duc de Brunswick fut entré en France, 
M. .\I... persuadé que s'il arrivaitjusqu'à Paris, les assignats ne seraient que 
d'une mince valeur, et sachant d'ailleurs les projets extravagants de ceux 
qui régentaient la France, fit la remise, en Angleterre, de lOi-,800 livres, 
valant alors 2,518 livres sterling, afin de mettre cette somme à l'abri des 
événements. Il en fit payera peu près le quart (600 livres sterling) à M. de 
Monciel, qui se trouvait alors à Londres, et négocia des traites pour le reste, 
afin de faire face à une demande que lui faisait Mme de Monciel. Enfin, il 
resta la somme de 6,715 livres qu'il conserva toujours à sa disposition jusqu'à 



JOUR\[AL DE GOUVERXKUR MORRIS. 319 

accompagnera le manifeste. Monciel sera avec lui, ce 
qui est bien. 

2Q juillet. — Je dîne au Louvre. Mme de Fiahaut parle 
d'une conspiration contre la vie du roi, mais ne veut pas dire 
de qui elle tient ses renseignements. Je lui parle d'un ton 
sérieux, presque de blàuie. Je rentre chez moi à six 
heures; j'y rencontre Monciel qui me dit que Bertrand de 
Molleville a commencé son ouvrage en parlant des cahierSy 
ce qui est bien inutile. Il doit voir le roi à onze heures pour 
lui donner le résultat des mesures que j'ai proposées et que 
nous avons discutées. 

11 juillet. — Brémond et Monciel travaillent avec moi 
toute la matinée à préparer des mémoires pour le roi. 

29 juillet. — Nous avons fini hier le brouillon d'une 

ce qu'il eût eafin !a satisfaction d'apprendre que tous ceux dont les aveux 
auraient pu être employés par les ennemis du roi pour motiver leur inculpation, 
étaie:it en lieu de sùrelé. Il est vrai que ces accusations étaient fausses et ca- 
lomnieuses, puisque le roi n'avait eu d'autre objet que celui de se défendre. 
Mais le succès était pour eux, et les conspirateurs n'auraient pasmanquéde 
faire valoir les faits ci-dessus énoncés. L'appoint de 6,715 livres a subi le sort 
des assignats et a perdu de sa valeur, mais on peut estimer le change à 
raison de...; et c'est cette somme que M. AI... aura l'honneur de payer à 
la personne que Son Altesse Royale voudra bien avoir la bonté de lui dési- 
gner. Au moment de la remise, le change était de 17 et demi. Il était parti 
de Londres pour aller en Suisse y travailler à la rentrée des 5,000 louis, 
pour venir les verser entre les mains de Son Altesse Royale. Mais les cir- 
constances lui bouchèrent le chemin de la Suisse. II est donc venu à Vienne, 
n'y ayant d'autre objet que de communiquer les faits ci-dessus mentionnés. 
Il voit avec regret, non seulement que les démarches fiiites pour larestitu- 
tion ont été jusqu'à présent infructueuses, mais aussi qu'on commence à 
manifester, à ce sujet, des prétentions extraordinaires. Le récit minutieux 
en serait trop volumineux; d'ailleurs, le résumé d'une partie de ce que 
Al. AI... désirait dire i la princesse ae trouve écrit ci-dessus, et son bon 
esprit en devinera le reste. Elle apprendra facilement combien il est essen- 
tiel de tenir secrets, autant que possible, des faits qui regardent de si près le 
meilleur et le plus malheureux des rois. Il supplie Son Altesse Royale 
d'agréer l'hommage de son inviolable attachement, » 



320 JOURNAL DE GOUVERNEUR MORRIS. 

lettre du roi à l'Assemblée; nous y ajoutons aujourd'hui un 
post-scriptum. Bréraond me dit qu'il acceptera la place de 
ministre des Affaires étrangères. 

ZO juillet. — AI. de Monciel est venu me dire aujour- 
d'hui qu'il a remis la lettre au roi, ainsi qu'une autre de 
M. Bertrand de Molleville, sur laquelle il a fait quelques 
observations. Je vais le soir chez Mme d'Albany. En arri- 
vant chez elle, je trouve tout le monde terrifié par une rixe 
au cours de laquelle les Marseillais ont tué un ou deux 
gardes nationaux. Paris est très excité, mais je ne crois 
pas qu'il se passe rien ce soir. 



Z\ juillet. — Ce matin, M. de Monciel et M. Brémond 
sont venus me raconter les événements d'hier et ceux d'au- 
jourd'hui. Brémond est furieux, et après son départ nous 
convenons de ne lui laisser commettre aucune des hor- 
reurs auxquelles son indignation pourrait le pousser. Le 
soir_, je revois Monciel, et il me donne les gazettes d'hier. 
Nous convenons de ce qu'il y a à faire, et du message à 
envoyer par M. Bureaux de Pusy à M. de La Fayette. 

2 août. — Ce matin, M. de Monciel vient me dire qu'on 
essaie de l'envoyer à Orléans. Nous convenons de convertir 
les assignats du roi en espèces. Je me rends à la Cour, puis 
je fais une visite au ministre de la marine, qui est sorti, 
malgré sa promesse de se trouver chez lui. Sainte-Croix 
est nommé ministre des Affaires étrangères. 

3 août. — Monciel dîne avec moi et nous préparons une 
proclamation aux Marseillais. Je me plains de la nomination 
de Bonnecarrère à Philadelphie, et je promets d'en parler 
au roi. Je me rends au Louvre après le dîner. Mme de 
Fiahaut me dit que le roi a proposé celte ambassade pour 
se débarrasser de Bonnecarrère j Sainte-Croix ayant objecté 



JOl UXAL DE GOrVERNElR MORRIS. 321 

qu'il ne serait pas agréé, Sa Majesté répliqua : « Tant 
mieux Débarrassons-nous seulement de lui.» 



4 août. — M. Brémond m'apporte ce matin 5,000 louis 
d'or qu'il a achetés. Il doit en donner 1,000 pour acheter 
la correspondance des Jacobins. \I. de Monciel vient, et 
nous terminons une leltre soi-disant écrite par le roi au 
président de la section du faubourg Saint-Marceau, au sujet 
de la rivière de la Bicvre ; nous supposons qu'elle devra 
gagner ce faubourg à la cause de Sa Majesté. Monciel me 
dit que le roi et la reine sont consternés et terrifiés. Je dîne 
chez l'ambassadeur d'Angleterre. Nous allons après le 
dîner jusqu'au Champ de Mars, où nous voyons quelques va- 
gabonds signer la pétition pour la déchéance. Je passe chez 
M. de Monlmorin ; j'y trouve une famille profondément 
affligée. \ mon retour, je rencontre lady Sulherland à ma 
porte. Elle vient pour obtenir une entrevue entre le cheva- 
lier de Coigny et moi. Je réponds que je serai chez moi s'il 
veut venir demain. Il désire transmettre directement mes 
idées à la reine, sans passer par l'intermédiaire de M. de 
Montmorin. Tout le monde s'attend à être massacré ce soir 
au château. Le temps est très chaud. 

5 août. — Je vais à la Cour ce matin. Rien de remar- 
quable, sinon que personne ne s'est couché dans l'attente 
d'être assassiné. Je reviens chez moi pour voir M. de Sainte- 
Croix. Il arrive en retard et me met au courant de ses pro- 
jets. M. Constable dîne avec moi et M. Livingstone que 
j'ai pris comme secrétaire particulier. Après le dîner, je 
fais une visite à lady Sutherland, et je m'entretiens quelque 
temps avec lord Gower. Il fait encore très chaud. 

6 août. — M. de Monciel vient m'exposer la situation. 
M. et Mme de Flahaut dînent avec moi. L'évêque d'Autun 
et M. de Beaumetz sont parmi les convives. Il continue à 

21 



322 JOURNAL DE GOUVERNEUR MORRIS. 

faire très chaud. J'ai une longue conversation avec le che- 
valier de Coigny sur l'état des affaires. Monciel vient aussi, 
et médit que le roi n'a pas voulu entendre parler de mettre 
Sainte-Croix dans le secret. L'esprit pubUc est bien meil- 
leur qu'il n'était et s'améliorera encore. X^ous préparons 
une pétition pour les Marseillais, afin d'amener le roi à se 
déclarer. M. de Coigny plaidera la même cause auprès de 
la reine. 

8 août. — Aujourd'hui, mercredi malin, Monciel me dit 
que tout va bien. Le roi aussi semble être dans les dispo- 
sitions convenables, ce qui est à souhaiter. Je dîne avec 
Mme de Staël, et, après le dîner, comme les messieurs dé- 
sirent boire, j'envoie chercher du vin, et je les quitte com- 
plètement ivres. Je vais au Louvre et j'emmène Mme de 
Flahaut faire une promenade achevai. Après l'avoir recon- 
duite chez elle, je me rends chez lady Sutherland, à qui je 
fais une assez longue visite. Elle ira demain à la Cour. Il 
fait encore très chaud. 

9 août. — Paris est très agité ce matin. AL de Monciel 
vient m'apporter de l'argent. Je m'habille et me rends à la 
Cour. 

10 août. — Ce matin, M. de Monciel vient me voir, et ce 
qu'il meraconte me rend la tranquillité; mais peu de temps 
après son départ, le canon commence à parler, et la fusil- 
lade qui s'y mêle annonce que la journée sera chaude. Le 
château, défendu par les seuls Suisses, est emporté, et les 
Suisses sont massacrés, partout où on les trouve. Le roi et 
la reine sont à l'Assemblée nationale, qui a décrété la sus- 
pension du pouvoir royal. Aime de Flahaut nous envoie son 
fils, et vient ensuite elle-même chercher un refuge. J'ai du 
monde à dîner, mais beaucoup des invités ne viennent pas. 
AL Huskisson, secrétaire de l'ambassade d'Angleterre, 



JOURNAL DE GOUVERNEUR MORRIS. 323 

arrive dans la soirée. Ses nouvelles sont bien tristes. Il con- 
tinue à faire très chaud, ou, pour mieux dire, brûlant. 

11 août, — Une nuit blanche m'empêche d'être à mon 
aise toute la journée. Le roi et la reine restent à l'Assem- 
blée, qui obéit de plus en plus aux ordres des tribunes. 
Nous sommes tranquilles ici. Tout se ressent du change- 
ment de gouvernement. Il continue à faire très chaud, 
M. de Saint-Pardou vient dans la soirée et semble rongé de 
chagrin. Je lui demande de faire savoir à la famille royale, 
au cas 011 il la verrait, que des secours vont lui arriver. 

12 août. — Ce matin, M. de Monciel vient avec sa femme 
avant que je ne sois levé. Je suis très occapô toute la jour- 
née, et je tombe de fatigue le soir. J'ai été chez lady 
Sutherland qui est un peu abattue. L'ambassadeur de Venise 
était sorti ainsi queMmed'AIbany. Elle arrive avec le comte 
Alfieri vers trois heures. Elle est profondément émue et 
affligée. Le temps est encore très chaud et lourd. Ainsi des 
perches qui étaient vivantes ce matin à dix heures sont 
gâtées au moment de dîner. Je n'ai jamais vu de décompo- 
sition aussi rapide. 

13 août. — Quatre personnes, dont un Français natu- 
ralisé, viennent chercher des passeports. M. Amaury vient 
dans le même but, et M. Mounlflorence en demande un pour 
Mme Blagden. Mme d'Albany dîne avec moi et me demande 
de lui procurer un passeport de l'ambassade d'Angleterre. 
Je m'y rends après le dîner, et, comme je m'y attendais, 
on me le refuse. Il fait un peu plus frais ce soir, parce qu'il 
a plu. 

lAiaoât. — J'écris toute la matinée, maisje suis fréquem- 
ment dérangé. Parmi ceux qui viennent me voir, M. Fran- 
cis me fait un terrible récit de ce qu'il a vu le 10, et dit 



32i JOl RNAL DE GOUVERNEUR MORRIS. 

qu'il n'osera pas le] répéter en |Amérique. Le général 
Duporlail vient me voir. Il voudrait s'en aller, si les choses 
deviennent encore pires, 

17 août. — Aujourd'hui j'emmène ma triste amie, 
Mme de Flahaut, faire une promenade au Bois de Bou- 
logne, où nous restons jusqu'à ce qu'elle soit fatiguée. J'ai 
des Américains à dîner. Après le dîner, je fais une visite à 
lady Sulherland, et après que son monde est parti, nous 
prenons le thé. Il pleut ce soir et il fait un peu plus frais. 
M. de Sainte-Foy qui est venu ce matin dit que le roi, la 
reine et la famille royale sont traités de la façon la plus 
honteuse. Il donne de pénibles détails. Lord Gower est 
prudent à l'extrême. Plusieurs membres du corps diplo- 
matique s'en vont. Le temps s'est rafraîchi. 

19 août. — Ce matin, j'emmène Mme de Flahaut voir sa 
belle-sœur à Versailles. J'ai des difficultés au sujet d'un 
passeport et je me rends près de la municipalité de Ver- 
sailles, qui est très polie. 

20 août. — Je fais une visite l'après-midi à lady Sulher- 
land. L'ambassadeur a reçu l'ordre de rentrer eu Angle- 
terre; à la fin de la dépêche sont des menaces au cas où le 
roi et sa famille seraient insultés, « parce que cela exciterait 
l'indignation de toute l'Europe. ->■> Cette dépêche signifie 
simplement en bon français que la cour d'Angleterre est 
irritée de ce qui est déjà fjiit, et qu'elle fera immédiatement 
la guerre, si la façon dont est traité le roi autorise ou justifie 
les mesures extrêmes. 

21 août. — On ramène quelques Anglais qui étaient en 
route. Je fais ma visite d'adieu à lady Sutherland. Elle 
n'a pas encore pu avoir ses passeports. L'ambassadeur 
de Venise a été rauiené et traité de la façon la plus indigne; 
ses papiers mêmes ont été examinés, à ce qu'il dit lui-même. 



JOURXAL DE GOUVERNEUR MORRIS. 325 

Ceci est fort, et je me pose la question de savoir si je ne 
devrais pas exprimer mon mécontentement en quittant le 
pays. J'ai du monde à dîner et le soir je vais souper chez 
lady Sulherland. Elle ne peut obtenir ses passeports et 
l'ambassadeur est dans une rage folle. Il a brûlé ses pa- 
piers, ce que je neveux pas faire. On me donne clairement 
à entendre que l'honneur m'oblige à quitter le pays. Le 
temps est agréable et je suis très gai, ce que Sutherland 
supporte avec peine. 

22 août. — Nouvelle visite aujourd'hui à lady Sulher- 
land. Elle a reçu de AI. Lebrun une lettre polie et elle 
espère obtenir les passeports rapidement. Son mari est 
tellement prudent, que si ce n'est pas de la timidité comme 
on l'en accuse, c'est du moins quelque chose de très appro- 
chant. 

23 août. — M. Henchman, de Boston, vient me voir. 
Il dit que les rapports transmis en Angleterre sur ce qui se 
passe ici y ont causé de telles alarmes qu'il n'a pas osé 
apporter les dépêches dont M. Pinckney voulait le charger. 
Il a cependant été traité avec égards tout le long de la route. 
Il ajoute que la décision que j'ai adoptée pour ma conduite 
est bonne, et que si je quittais la France sans motif légi- 
time, cela causerait une impression des plus pénibles en 
Amérique. Je dîne chez l'ambassadeur d'Angleterre , et 
après le dîner l'ambassadeur de Venise arrive avec AI. Tron- 
chin. Ce dernier dit que l'Assemblée a permis au corps 
diplomatique de partir, mais non aux particuliers. Je ris 
un peu trop des malheurs du baron Gtaudcour, et lord 
Gower se fâche sans raison avec lord Stair. Je suis très 
peiné du départ de lady Sutherland, et elle est convaincue 
que je le suis. J'ai beaucoup de monde à dîner. M. Richard 
vient me dire que M. de La Porte est en route pour le lieu 
où il sera exécuté. 



326 JOURNAL DE GOUVERXEIR MORRIS. 

25 août. — Une autre personne est décapitée ce soir 
pour le crime de lèse-nation. Elle a publié un journal 
contre les Jacobins. Cette sentence est tout au moins sévère. 
Je fais une visite à lady Sulherland. On termine hâtivement 
chez elle les préparatifs de départ. Peu de monde à dîner ; 
je lui dis adieu — pour longtemps, peut-être. Le bruit 
court que l'ancien évêque de Châlons a reçu une lettre 
du duc de Brunswick, lui mandant de faire savoir s'il dé- 
sire que le palais épiscopal, etc., soit respecté. L'ennemi 
espère être ici bientôt. Si Verdun se rend, comme l'a 
fait Longwy, les troupes étrangères seront vite à Paris. Il 
fait encore très chaud, avec un peu de pluie. Je trouve 
chez moi des visiteurs qui s'attardent. L'un d'eux, Sainte- 
Croix, vient me demander asile, après que je suis couché. 
La municipalité est à ses trousses. 

28 août. — Je passe toute la journée chez moi à écrire. 
L'on dit que les deux villes de Verdun et de Metz sont 
prises; que Tarmée prussienne est à Sainte-Menehould, et 
que tous les courriers apportant les nouvelles sont empri- 
sonnés. Je pense que cela est bien inutile, car la prise des 
villes ne peut rester secrète. Nous serons bientôt mieux 
informés. 

29 août. — Je me rends ce matin chez M. Lebrun. Le 
ministre des contributions, M. Clavière, et M. Monge, 
minisire de la marine, me rencontrent à l'Hôtel des Affaires 
étrangères. Ils voudraient que je rassemblasse 400,000 dol- 
lars en Amérique, et ils s'en serviraient à Saint-Domingue. 
Je leur donne plusieurs raisons qui me mettent dans l'im- 
possibilité de le faire, et je leur dis, entre autres, que je ne 
suis pas autorisé à traiter avec eux; je ne puis le faire 
qu'avec l'ancien gouvernement ; si je faisais ce qu'ils me 
demandent, je serais probablement blâmé pour avoir outre- 
passé mes instructions; il y avait, du reste, encore un autre 



JOURNAL DE GOUVERXEUR MORRIS. 3ÎT 

point digne de fixer leur attention, c'est que tout arrange- 
ment fait par moi avec eux serait entaché de nullité, 
puisque je n'avais pas le pouvoir de traiter avec le gouver- 
nement actuel. M. Clavière prétend que la conduite des 
Etats-Unis envers le gouvernement actuel différerait certai- 
nement de celle des monarques européens, et me demande 
péreujptoirement si je veux, ou non, signer le contrat. 
Son langage et ses manières étaient naturellement de 
nature à produire chez moi une certaine indignation, et 
bien que disposé à pardonner beaucoup à un homme que 
sa vie d'agioteur n'avait pas beaucoup préparé à un poste 
oii la délicatesse des manières et des expressions est 
presque essentielle, je ne pouvais personnellement me sou- 
mettre à une insulte faite au pays que je- représente. Je 
répondis donc que je ne comprenais pas ce qu'il voulait dire. 
Ma figure, je crois, exprima ce que je ne disais pas; il fut 
amené à dire, en guise d'explication, qu'il était nécessaire 
au gouvernement d'avoir un engagement positif, car autre- 
ment il faudrait assurer le service par d'autres moyens, 
et il exprima de nouveau sa conviction que les Etats-Unis 
reconnaîtraient le nouveau gouvernement. Je répondis qu'il 
n'était pas convenable que moi, un serviteur, je prétendisse 
décider quelle serait l'opinion de mes maîtres, que j'atten- 
drais leur ordres pour m'y conformer quand je les aurais 
reçus, et qu'il m'était impossible de prendre sur moi de pré- 
juger des questions d'une telle importance. J'ajoutai que 
j'écrirais pour recommander chaudement l'affaire aux mi- 
nistres des Etats-Unis. Mais ce n'est pas ce qu'ils voulaient. 
Clavière est très fâché. J'ai du monde à dîner. L'ambassadeur 
de Hollande me dit qu'il a reçu ses ordres et qu'il demandera 
ses passeports demain. Le soir arrivent chez moi un cer- 
tain nombre de personnes avec un ordre de rechercher les 
armes que l'on prétend y savoir cachées. Je leur dis qu'ils 
ne feront pas de recherches, qu'il n'y a pas d'armes, et que, 
même y en eùt-il, ils n'y toucheraient pas. Je réclame 



328 JOURNAL DE GOIVERNEUR MORRIS. 

rcmprisonnement de celui qui leur a donné cette nouvelle, 
pour que je puisse le faire chàlier. Je suis obligé d'être très 
ferme et enfin je m'en débarrasse. La scène se termine par 
des excuses de leur part. Aussitôt après leur départ, arrive 
M. de Sainte-Croix. 11 a de la chance. 11 était cache, mais 
l'ordre de fouiller toutes les maisons le ramène ici. Nous 
aurons, paraît-il, une nouvelle visite ce soir. 

30 août. — Les aristocrates répandent le bruit que les 
troupes du duc de Brunswick font des incursions jusqu*à 
Châlons; que l'armée de Luckner est entourée et que Ver- 
dun est pris. Saiute-Foy vient dans la soirée et me dit que 
le bombardement de Verdun a été entendu dans le voisi- 
nage. Saint-Pardou ajoute que six mille hommes ont l'ordre 
de partir samedi prochain pour une expédition secrète, et 
il craint que ce ne soit pour enlever la famille royale. Le 
commissaire de section est venu me voir ce matin et s'est 
très bien conduit. Le temps est agréable. J'apprends que 
de nombreuses arrestations ont eu lieu la nuit dernière. 
L'on a perquisitionné dans toute la ville pour chercher des 
armes, et des gens aussi, je suppose. Ces recherches conti- 
nuent. Le commissaire qui est venu me voir aujourd'hui a 
fait de nombreuses excuses et a pris note de ma réponse, 
si bien que nous nous quittons en excellents termes. 

31 août. — Juste avant le dîner, je reçois une lettre 
injurieuse du ministre des Affaires étrangères. Le soir, 
l'évêque d'Autun me dit qu'elle est écrite par Brissot, et 
que son but est de me forcer à reconnaître le nouveau 
gouvernement. Il me presse de quitter la France parce 
que tout le reste du Corps diplomatique s'en va, et qu'en 
restant, je m'exposerai à toute la malveillance insidieuse 
des méchants. Il me raconte une scène qui s'est passée en 
sa présence, et qui est à la fois horrible et ridicule. Il 
ajoute que les gouvernants sont déjà divisés, et me fait 



JOURNAL DE GOUVERNEUR MORRIS. 329 

part des desseins de ceux qui , par le cours naturel des choses, 
doivent devenir les plus forts. Je lui donne les raisons qui 
me font croire qu'ils poursuivent une chose impossible, 

1" septembre. — J'emploie la plus grande partie de la 
malince à rédiger ma réponse à la lettre de M. Lebrun et 
8 la recopier. Le soir, je Ja lis, ou plutôt je la montre, à 
l'évêque d'Autun, qui l'approuve fort et fiiit remarquer que 
la letlre est à la fois absurde et impertinente. J'avais 
envoyé chercher Swan pour lui dire que son ami Brissot 
avait dépassé son but et qu'il me forcerait à quitter le pays. 
Il répond qu'il regretterait beaucoup mon départ, car dans 
quelques jours le gouvernement actuel sera renversé. Je 
crois bien qu'il se trompe, du moins quant à l'époque, et 
qu'il pourra y avoir une foule de ministères renversés avant 
d'avoir un gouvernement stable. 

2 septembre. — Je sors ce matin pour mes affaires. 
Mme de Flahaut saisit cette occasion de rendre visite à ses 
amies, A notre retour, nous entendons parler d'une pro- 
clamation ou plutôt nous la voyons. Mme de Flahant s'in- 
forme et apprend que l'ennemi est aux portes de Paris, ce 
qui ne peut être vrai. Elle se trouve mal, par crainte sur le 
sort de se? amis. Je remarque que celte proclamation répand 
la terreur et le désespoir parmi le peuple. On annonce ce 
matin le massacre des prêtres qui avaient été enfermés aux 
Carmes. On se rend ensuite à l'Abbaye pour y massacrer 
les prisonniers. C'est horrible. 

3 septembre. — Le massacre continue toute la journée. 
On me dit qu'il y a environ huit cents hommes occupés à 
cette besogne. Le ministre de Parme et l'ambassadrice de 
Suède ont été arrêtés au moment de leur départ. 

4 septembre. — Les massacres continuent toujours. 



330 JOURIVAL DE GOLVERXEIR MORRIS, 

Les prisonniers à Bicêtre se défendent, et les assaillants 
cherchent à les étouffer et à les noyer. Un certain M. Ber- 
trand, de la cavalerie, vient chez moi. Mme deFlahautl'avait 
envoyé chercher pour le récompenser de la bonté qu'il 
avait montrée en sauvant son mari. 11 m'apprend que 
Paris n'attend que le moment de se rendre. Ce qu'il ne 
me dit pas, mais je le comprends à de clairs sous-entendus, 
c'est que la cavalerie a l'intention de se joindre aux enva- 
hisseurs. Plusieurs étrangers viennent me voir et se plai- 
gnent de ne pouvoir obtenir de passeports. L'on dit que 
dès que les prisonniers seront détruits, ceux qui s'occupent 
actuellement de les massacrer s'attaqueront aux bouti- 
quiers. L'Assemblée a reçu la nouvelle officielle de la prise 
de Verdun, et, dit-on, de Stenay. Le temps s'est beaucoup 
rafraîchi; cet après-midi et ce soir, la pluie est très forte. 

5 septembre. — AL P... me dit que le ministère et les 
comités secrets sont dans l'effroi. Verdun, Slenay et Cler- 
mont sont pris. La campagne se soumet et se joint à 
l'ennemi. Le parti de Robespierre a juré la destruction de 
Brissot. L'évêque d'Autun a vu un membre de la commis- 
sion extraordinaire, c'est-à-dire du comité secret, qui lui 
a dit que le danger est extrême. L'on m'assure que l'un 
des principaux Jacobins avait exprimé ses craintes, ou plu- 
tôt son désespoir, non pas tant à cause de la force des 
ennemis qu'à cause des divisions intestines du pays. 

6 septembre. — Rien de nouveau aujourd'hui. Les 
assassinats continuent et les magistrats jurent de protéger 
les personnes et les propriétés. Le temps est agréable. 

7 septembre. — Les nouvelles de l'armée sont assez 
encourageantes pour le nouveau gouvernement. L'évêque 
d'Autun me dit qu'il espère avoir son passeport, et m'en- 
gage fortement à m'en procurer un et à quitter Paris. Il se 



JOURNAL DE GOUVERNEUR MORRIS. 331 

dit persuadé que ceux qui détiennent actuellement le pou- 
voir ont l'intention de quitter Paris et d'enlever le roi, et 
qu'ils se proposent de détruire la ville avant leur départ. 
J'apprends que la Commune a fermé les barrières, parce 
que l'on soupçonne que l'Assemblée est disposée à se 
sauver. Le temps est très agréable. 

8 septembre. — L'évéque d'Autun a eu son passeport. 
Il ne croit pas que le duc de Brunswick puisse atteindre 
Paris, et il me conseille beaucoup de partir. J'ai pourtant 
reçu du ministre des excuses indirectes pour sa lettre 
impertinente ; c'est pourquoi je resterai. Le temps est très 
agréable. AI. Constable a eu son passeport, mais il me dit 
que M. Phyn éprouve de grandes difficultés. Lord Wycombe 
vient me voir ce matin, et Chaumont vient dans l'après- 
midi pour prendre congé. 

10 septembre. — Hier on a tué des prisonniers à Ver- 
sailles. Le nombre de soldats à opposer aux armées alliées 
semble actuellement laisser autant à désirer que la disci- 
pline et les cadres. Lord Wycombe dîne avec moi; il 
espère que le sort de la France guérira les autres nations 
de la rage révolutionnaire. 

11 septembre. — Rien de nouveau aujourd'hui, sinon 
que le camp de Maulde a été levé, après l'envoi d'un déta- 
chement à Dumouriez. Les troupes se sont retirées à 
Valenciennes. La frontière du Nord est ouverte. Thionville 
est assiégé, et peut-être aussi Metz. Les prêtres réfractaires 
sont massacrés à Reims. Le temps s'est rafraîchi. Le duc 
de Brunswick semble attendre les opérations des autres 
généraux. On dit que la Champagne en général va saisir 
l'occasion de se joindre à l'ennemi; l'on affirme également 
que chacun se lève contre l'envahisseur. En ceci comme 
en tout, in medio tutissimus ibis. Une bataille se prépare, 



332 JOURNAL DE GOIVERXEIR MORRIS. 

dit-on, entre Dumouriez et le duc de Brunswick. Nous 
serons fixés plus tard sur ce point. L'inertie de l'ennemi 
est si extraordinaire qu'il doit y avoir une raison inconnue. 
Les forces qui lui sont opposées avouent elles-mêmes 
leur infériorité, et il serait extraordinaire que dans ces 
circonstances de grandes manœuvres fussent nécessaires. 

\A septembre. — Aucune nouvelle des armées ne nous 
est parvenue aujourd'hui, excepté la confirmation de la 
levée du camp de Maulde, avec certains détails qui 
montrent que les Français ont éprouvé certains revers de 
ce côté-là. Certaines personnes se sont anmsées aujour- 
d'hui à arracher les boucles d'oreilles aux oreilles des 
autres, et à voler leurs montres. L'on dit que quelques-uns 
de ces voleurs ont été mis à mort. 

17 septembre. — Aujourd'hui, les comptes rendus de 
l'armée nous apprennent que Dumouriez a été battu ou à 
peu près. 

18 septembre. — D'après les rapports officiels, Paris 
court les plus grands dangers par suite de ses dissensions 
intestines. Les factions s'enhardissent de plus en plus. 
Partout l'on n'aperçoit que la confusion et l'autorilé nulle 
part. Il me revient de différents côtés que la faction brisso- 
tine veut me nuire, si elle le peut. 

21 septembre. — Rien de nouveau aujourd'hui, sinon 
que la Convention s'est réunie et a déclaré qu'il n'y aurait 
plus de roi en France. On apprend que l'armée prussienne 
est en marche sur Reims, après un long combat avec la 
tête de l'armée de Dumouriez, sous les ordres de Keller- 
mann, dans le but de l'amuser, à ce que je suppose. 

26 septembre. — On me dit que le roi de Prusse a fait 



JOLR.VAL DE GOLVERXELR MORRIS. 333 

des ouvertures pour s'entendre avec l'Assemblée. Je sup- 
pose que c'est là une ruse de guerre. La nouvelle vient que 
Montesquiou est entré en Savoie, et qu'il emporte tout 
devant lui. 

30 septembre. — Rien d'extraordinaire aujourd'hui, à 
part la confirmation de la nouvelle que le roi de Prusse 
désire traiter; je refuse d'y croire. 

2 octobre. — Nous apprenons aujourd'hui que l'armée 
prussienne bat en retraite. Cela me paraît extraordinaire. 
L'on dit qu'elle est décimée par la maladie. 

3 octobre. — Je reçois ce matin des détails sur la retraite 
des Prussiens. De nombreux cas de maladie et la politique 
astucieuse de l'Autriche en sont la cause. Celte retraite 
ouvre le champ à une longue guerre, si les alliés persistent 
dans leur plan, à moins que la légèreté naturelle des Fran- 
çais ne les pousse à abandonner leur jeune répubhque au 
berceau. Il y a tout lieu de redouter une famine. On apprend 
que le général Custine s'est emparé de Spire et a fait trois 
mille prisonniers de guerre. Dumouriez paraît se réjouir 
de façon extravagante de la retraite des Prussiens. L'on 
envoie des renforts à Lille, de sorte que très probablement 
cette place est sauvée. Le temps pluvieux est des moins 
favorables aux troupes malades du duc de Brunswick. Tout 
paraît sourire à la nouvelle république. Le temps est doux 
et agréable. 

8 octobre. — La prise de Nice est confirmée, et les succès 
arrivent de tous les côtés. Le temps est très mauvais. 
Dumouriez s'occupe sérieusement de son plan d'invasion 
en Flandre. 11 dit qu'il établira ses quartiers d'hiver à 
Bruxelles. J'apprends la prise de Worms, où, entre paren- 
thèses, il n'y avait pas de garnison. 



334 JOLRMAL DE GOL'VERNEIR MORRIS. 

La situation des choses est maintenant telle 

qu'en continuant ce journal je pourrais compromettre 
beaucoup de monde, à moins que je ne continue comme 
j'ai fait depuis la fin d'août, et dans ce cas il serait ennuyeux 
et inutile. C'est pourquoi je préfère le terminer ici. 



APPENDICE 



ANNÉE 1789 



La première allusion faite par Morris à Paris (où il était 
arrivé le 3 février 1789) et aux affaires publiques de France 
se trouve dans la lettre suivante écrite au comte de Moustier, 
qui se trouvait alors en Amérique. 

23février. — J'essayerais en vain, mon cher monsieur, de 
vous exprimer toute ma gratitude pour les aimables lettres 
de recommandation que vous m'aviez données. Vous savez 
combien vos amis vous sont attachés, et vous vous figurerez 
mieux que je ne saurais l'exprimer le cordial accueil que ces 
lettres m'ont valu. Plus je vois Paris et mieux je me rends 
compte du sacrifice que vous avez fait en le quittant pour tra- 
verser un grand océan, et vous établir au milieu d'un peuple 
encore trop jeune pour goûter le plaisir de la société qui forme 
ici les délices de la vie. Vous avez été bien mal récompensé 
jusqu'ici d'avoir sacrifié au service public votre temps et vos 
plaisirs. Votre nation subit actuellement une crise des plus 
importantes. La question : Aurons- nous une constitution, ou 
V arbitraire continuera-t-il à faire la loi? agite tous les esprits 
et remue tous les cœurs en France. La volupté elle-même se 
lève de son lit de roses, et jette autour d'elle des regards 
anxieux sur la scène troublée à laquelle il est impossible de 
rester indifférent. Vos nobles, votre clergé, votre peuple sont 
tous en mouvement pour les élections. L'esprit qui était resté 



336 APPENDICE. 

endormi pendant des siècles s'éveille et regarde avec étonne- 
ment autour de lui. Il ignore les moyens d'obtenir ce qui est 
l'objet de ses plus ardents désirs. Il est donc actif, énergie] ue, 
facile à conduire, et aussi, hélas! trop, beaucoup trop facile 
à égarer. L'amour de la liberté qui bouillonne actuellement 
dans le sein de vos concitoyens est tellement instinctif que le 
respect pour son souverain, marque distinctive des Français, 
stimule et fortifie en ce moment les sentiments qui jusqu'ici 
semblaient les plus hostiles à la monarchie. Du haut de son 
trône, Louis XVI a lui-même proclamé le désir de voir ren- 
verser toutes les barrières que le temps ou le hasard ont pu 
élever contre le bonheur de son peuple. Ce serait présomp- 
tueux de ma part de chercher même à deviner l'effet de telles 
causes, agissant sur des matériaux et des institutions que je 
vous avoue ignorer complètement. 

Je sens que je suis déjà allé trop loin en essayant de décrire 
ce que je crois avoir remarqué. Mais, avant de quitter ce sujet, 
je dois exprimer le désir, fardent désir, que cette grande fer- 
mentation aboutisse, non seulement au bien, mais à la gloire 
de la France. Les yeux de l'univers se fixent avec anxiété vers 
les scènes qui se jouent sur ce vaste théâtre. L'honneur 
national est profondément intéressé à un heureux dénoue- 
ment. Permettez-moi aussi, je vous prie, d'exprimer l'opi- 
nion que, tant que le résultat en sera inconnu tous les arran- 
gements intérieurs ou extérieurs seront fortement dérangés. 
Horace nous dit qu'en traversant la mer nous changeons de 
climat, et non pas d'âme. Je puis dire ce que lui ne pouvait 
prévoir : c'est que je retrouve de ce côté-ci de l'Atlantique 
une grande ressemblance avec ce que j'ai laissé de l'autre 
côté : une nation vivant dans l'espoir, dans les projels, dans 
l'attente; le respect pour la constitution ancienne est parti, les 
formes de gouvernement existantes sont ébianlées sur leurs 
bases, et un nouvel ordre des choses va apparaître, dans 
lequel il ne restera peut-être même plus les noms d'institu- 
tions antiques. 

Je ne saurais mieux vous faire juger de l'efTervescence 
actuelle qu'en vous disant l'exacte vérité : j'avais pris la 
plume pour vous donner des nouvelles de vos amis et vous 



APPENDICE. 337 

décrire Timpression faite sur mon esprit par les objets qui 
nécessairement s'y présentent d'eux-mêmes dans cette grande 
ville capitale, je ne dirai pas, de la France, mais de VKu- 
rope. Et l'ai-je fait? Oui? puisque le grand objet qui occupe 
l'attentior» de tous a fait comme la verge d'Aaron en Egypte : 
il a dévoré tous les autres enchantements qui fascinaient la 
France. 



Lettre à M. Carmichael, ministre des Etats-Unis 
en Espagne. 

Juillet. — Jusqu'en ce mois de juillet, le feu a été un 
compagnon, non seulement agréable, mais même indispen- 
sable. Voilà la vérité sur les charmes de la saison printa- 
nière en Europe, que j'ai souvent entendu célébrer par nombre 
de mes concitoyens, dont le principal mérite est d'avoir deux 

fois traversé l'Atlantique Vous me demandez si M. Jetferson 

est parti en Amérique. Pas encore, mais il est prêt à partir au 
premier signal II attend depuis quelque temps déjà son congé 
qui n'est pas arrivé. J'en conclus qu'on ne le lui enverra 
qu'après la formation définitive du nouveau ministère. Le 
ministre des Affaires étrangères refusera probablement d'agir, 
jusqu'à ce qu'il ait été nommé dans le nouveau gouvernement. 
Il est probable aussi que la question du congé ne sera pas 
soulevée avant que l'on n'ait décidé celui qui sera chargé de 
l'intérim; je ne doute pas que ce soif le secrétaire, M. Short. 
Vous supposez que notre ministre m'a présenté au Corps diplo- 
matique. Je lui en ai parlé peu de temps après mon arrivée. 
Il m'a dit qu'ils ne valaient pas la peine d'être connus. Je 
me suis formé tout seul un petit cercle, qui n'est pas, vous 
me croirez aisément, pris dans la plus mauvaise société de 
Paris. Quant aux dîners ministériels, je n'y suis point allé. 
On ne me l'a point proposé. Vous savez que les ministres 
ne lancent pas eux-mêmes leurs invitations et que nous 
sommes timides. A propos, je suis allé, il y a quelquesjours, 
dîner chez le comte de Montmorin ; il a eu la bonté de me 
prier, en partant, de vouloir bien me considérer chez lui 

22 



33S APPENDICE. 

conimechezmoi,et de sa part, vous le savez, ce n'estpoint une 
simple polilesse. Je suis tout bête de n'avoir point encore pro- 
fité de sa bienveillance ; mais que faire? Versailles est le plus 
triste séjour du monde, et, quoique la curiosité me pousse 
fortement à m'y rendre pour suivre les débats des Etats géné- 
raux, je n'ai pu encore prendre sur moi de le faire. Je crois 
bien que personne n'a jamais fait moins usage que moi de 
puissantes recommandations auprès des ministres. J'ai proba- 
blement tort, mais jen'y peux rien. A propos, connaissez-vous 
La Fayette? Si vous me répondez en me demandant : pourquoi 
une si étrange question? je réplique, avec le grand Montes- 
quieu, que mon but n'est pas de me faire lire, mais de faire 
penser. On trame ici de grandes intrigues contre l'adminis- 
tration, mais saus succès jusqu'à présent. J'ai constamment 
combattu la violence et les excès de ceux qui, inspirés par un 
amour enthousiaste de la liberté ou excités par de sinistres 
desseins, sont disposés à tout pousser à l'extrême. L'exemple 
de l'Amérique leur a fait du bien, mais, comme toutes lesnou- 
veautés, la liberté leur a enlevé le peu de prudence qu'ils 
pouvaient avoir. Ils veulent une constitution américaine, avec 
un roi au lieu d'un président, sans réfléchir qu'ils n'ont pas 
de citoyens américains pour mettre en pratique cette constitu- 
tion. Les hommes voient les choses lointaines sous un faux 
jour, et en jugent plus ou moins favorablement qu'ils ne le 
devraient; c'est là une vieille observation; une autre, peut- 
être aussi vieille, mais que tous ne sont point en état de faire, 
c'est que nous jugeons de tout d'après des idées préconçues, 
de sorte qu'il est presque impossible de connaître, par de 
simples descriptions, les peuples ou les pays éloignés. Qui- 
conque désire applique]* dans la pratique du gouvernement 
les règles et les formes employées avec succès dans un pays 
étranger se montrera aussi pédant que nos bacheliers, qui, à 
peine sortis de l'Université, voudraient tout ramener au type 
romain. Des constitutions ditférentes de gouvernement sont 
nécessaires aux différentes sociétés sur la surface de notre pla- 
nète. Leur différence de position eu est à elle seule un puis- 
sant motif, ainsi que leurs mœurs et leurs habitudes. Le tail- 
leur scientifique qui taillerait d'après des modèles grecs ou 



APPENDICE. 339 

chinois, n'aurait que peu de clients à Londres ou à Paris ; et 
ceux qui veulent empruntera l'Amérique saforme de gouver- 
nement ressemblent à ces tailleurs de Laputa qui, au dire de 
Gulliver, prennent toujours leurs mesures avec un quart de 
cercle. Il nous dit, il est vrai, ce à quoi l'on doit naturellement 
s'attendie, que les vêtements sont rarement ajustés. Le roi 
qui s'était déclaré pour le peuple depuis longtemps, est main- 
tenant indécis. C'est un honnête homme, désirant vraiment 
faire le bien, mais il n'a ni le génie ni l'éducation nécessaires 
pour lui montrer le chemin vers ce bien qu'il veut faire. Dans 
la lutte entre les représentants du peuple et ceux des nobles, 
son entourage l'a amené à prendre parti pour ces derniers, 
mais il s'est prononcé trop tard et maladroitement. Il en 
résulte qu'il a battu en retraite et que les nobles ont dû 
céder... La noblesse ne possède plus aujourd'hui ni la force, 
ni la richesse, ni les talents de la nation ; elle a opposé à ses 
ennemis de la morgue plutôt que des arguments. Se cram- 
ponnant à ses chers privilèges qui datent de plusieurs siècles, 
elle a rempli la Cour de ses cris, tandis que ses adversaires se 
sont emparés partout de l'entière confiance du public. Con- 
naissant et sentant la force de cette situation, ils ont marché avec 
une audace qui peut sembler de la témérité à ceux qui 
ignorent la situation. Cette audace en a imposé à tous, car les 
chefs du parti opposé sont dépourvus de talents et de vertus. 
Le roi manque même de ce courage, qui, vous le savez, est 
indispensable dans les révolutions, etc. 

On croit sax^oir que les troupes françaises refuseraient de 
servir contre leurs concitoyens, et les troupes étrangères ne 
sont pas assez nombreuses pour produire une sérieuse impres- 
sion. Cet invincible instinct qui dicte à chaque animal la con- 
duite correspondant à sa situation fait suivre aux habitants de 
cette ville le chemin qui aboutit à l'aurore de l'opposition 
américaine. Il y trois mois, la vue d'un soldat inspirait de 
l'effioi — on parle maintenant d'attaquer des régiments 
entiers, et de fait de fréquentes rixes se produisent avec les 
troupes étrangères. L'opinion publique, qui est tout, se fortifie 
ainsi tous les jours. Au moment où j'écris, je considère que le 
souverain effectif de ce pays, c'est l'Assemblée nationale; car 



340 APPENDICE. 

vous remarquerez que ce nom est substitué à celui d'Etats 
généraux; c'est absolument comme si une législature améri- 
caine se transformait e\i convention . Ou veut rédiger une cons- 
titution immédiatement, et je ne doute pasque l'onn'obtienne 
le consentement du roi. Les partisans des anciens usages ont 
réussi à faire assembler dans le voisinage d'importantes forces 
militaires, mais, si je ne m'abuse, elles seront bientôt disper- 
sées. L'Assemblée nationale a déjà exprimé sa désapprobation; 
les choses n'en resteront pas là, et tôt ou tard le roi devra les 
renvoyer. Je suis même porté à croire que cette mesure aidera 
à débarrasser le royaume des troupes étrangères, car, ne pou- 
vant pas compter sur les régiments français, on a choisi sur- 
tout les étrangers. L'objet probable de ceux qui sont au fond 
de l'affaire est d'arracher des ordres à la crainte de S:i Ma- 
jesté, crainte que l'on excite sans ^esse, si bien que le roi est 
constamment le jouet de l'appréhension. Mais l'affaire est 
beaucoup plus difficile et dangereuse qu'on ne la suppose. 
L'Assemblée a décidé que tous les impôts disparaîtront, lors 
de sa séparation, sauf ceux qu'elle aura déterminés. Ceci lui 
assure une existence aussi longue qu'elle le voudra; si on la 
disperse, la France refusera certainement de payer. Une armée 
restera toujours impuissante contre une entente générale; tôt 
ou tard il faudra céder, et tout ce que le pouvoir pourra faire 
pour s'affirmer ne saurait avoir d'autre résultat que de l'affai- 
blir. Voilà donc l'état du pays; je considère la crise comme 
passée sans qu'on s'en soit aperçu; il eu sortira certainement 
une constitution libre. Si l'on a le bon sens de donnera la 
noblesse, en tant que classe, une part de l'autorité nationale, 
cette constitution durera probablement ; autrement, elle 
dégénérera en une monarchie pure, ou deviendra une vaste 
république. Une démocratie a-t-elle des chances de vivre 
longtemps? Je ne le pense pas; je suis même sûr que non, 
à moins que le peuple entier ne change. Quel que soit 
d'ailleurs le résultat de la crise actuelle, il pourrait bien 
changer toute la carte politique de l'Europe. Mais où vais-je 
donc? y 



APPENDICE. 341 

Lettre au général La Fayette. 

Paris, 16 octobre 1789. 

Mon cher monsieur, 

J'ai pris la liberté, dans une conversation récente, d'expri- 
mer mes sentiments sur les affaires publiques. Je sais la folie 
qu'il y a à exprimer des opinions qui ont l'air de conseils, 
mais la considération que j'ai pour vous, et mon très sincère 
désir de voir prospérer ce royaume, m'ont fait dépasser la 
limite que la prudence aurait tracée à quelqu'un de caractère 
moins ardent. Je ne vous demande pas de considérer ceci 
comme une excuse; je désire au contraire que vous vous rap- 
peliez, maintenant et plus tard, la substance de ces conversa- 
tions. La marche rapide des événements vous aidera à appré- 
cier la sûreté de mon jugement. 

Je suis convaincu que la constitution proposée ne peutcon- 
venir au gouvernement de ce pays ; que l'Assemblée nationale, 
naguère l'objet d'un attachement si enthousiaste, sera bientôt 
un objet de mépris; que l'extrême licence du peuple rendra 
indispensable d'augmenter l'autorité royale; que dans de 
lelles circonstances, la liberté et le bonheur de la France 
doivent dépendre de la sagesse, de l'honnêteté et de la fer- 
meté des conseillers de Sa Majesté, et conséquemment que les 
hommes les plus capables et les meilleurs devraient être 
adjoints au ministère actuel ; qu'en ce qui vous regarde, vous 
devez veiller à ce que ceux qui y entreront soient sensibles à 
l'obligation qu'ils vous doivent, disposés à vous en récompen- 
ser, et d'un caractère à n'abandonner ni vous, ni leur souve- 
rain, ni leurs collègues au moment du danger ou lorsqu'ils y 
trouveront un avantage; je considère l'époque actuelle comme 
critique; si l'on n'y prend garde, de nombreux et irréparables 
malheurs doivent en résulter. Tels sont les présages d'un 
esprit qui ne se trouble ni ne s'alarme facilement, mais qui 
prend une grande part à ce qui intéresse ses amis, et est pro- 
fondément attaché aux libertés du genre humain. Vous avez 
sûrement de bien meilleures sources d'information que moi. 



:i^2 APPKMDICK. 

Vous possédez certainement cette intime connaissance de votre 
nation, qu'il est impossible à un étranger d'acquérir, et vous 
comprenez mieux les caractères des gens les plus en vue. 

Ne vous attachez donc pas à ce que j'ai dit; je l'ai répété 
ici, parce c'est en quelque sorte l'introduction nécessaire à ce 
que je vais vous communiquer. Hier soir, je me trouvais en 
compagnie de quelques-uns de vos amis qui me supposaient 
avoir sur vous une grande influence, ce en quoi je les ai assu- 
rés, selon l'exacte vérité, qu'ils se trompaient. Ils m'ont sup- 
plié d'aller vous voir pour vous demander de ne pas entrer au 
ministère. Connaissant vos nombreuses occupations et l'incor- 
rection d'une intervention de ma part, j'ai refusé la visite, 
mais leurs instantes prières m'ont amené à promettre que je 
vous expliquerais par lettre les raisons (|ui les font agir : 
I" Votre commandement actuel réclame tout votre temps, et 
exige une attention constante; par suite, vous manquerez 
nécessairement à votre devoir, soit comme ministre, soit 
comme général. 2° Au conseil des ministres, vos opinions 
n'auront pas plus de poids, et peut-être moins, qu'à présent, 
parce que maintenant on les respecte comme venant de vous, 
tandis qu'au conseil elles ne seront reçues que d'après les 
raisons données pour les faire valoir, et ce n'est pas toujours 
le plus sage qui est le plus éloquent. 3° Si vos opinions ne 
sont pas admises, vous aurez la morliflcation de sanctionner 
par votre présence des mesures que vous désapprouvez, ou 
vous quitterez avec dégoût la place que vous aurez acceptée. 
A" Si vos opinions sont admises, vous aurez, comme général, à 
faire exécuter les mesures que vous aviez conseillées comme 
ministre. Dans cette situation, l'opinion publique se révoltera 
à moins d'être réduite au silence. Dans le premier cas, ce sera 
votre ruine; dans le second, celle du pays. 5° La jalousie et 
le soupçon, inséparables des révolutions tumultueuses, et que 
la méchanceté a déjà dirigés contre vous, s'attacheront certai- 
nement à chacun de vos pas à l'avenir, si vous semblez trop 
intimement attaché à la Cour; les bases de votre autorité s'éva- 
nouiront, et vous serez vous-même tout étonné de votre chule. 
6° On vous attribue la retraite du duc d'Orléans, et si vous 
entrez au conseil immédiatement après ce que quelques-uns 



APPENDICE. 343 

appellent sa fuite, et d'autres son bannissement, les deux évé- 
nements seront rapprochés d'une manière particulièrement 
désavantageuse et désagréable; 7" Si vous entrez au ministère 
avec Mirabeau, ou vers le même temps, tout honnête Français 
se demandera la raison de ce qu'il appellera une bien étrange 
coalition. Il y a dans le monde des gens dont il faut se servir, 
sans se fier à eux. La vertu sera toujours souillée d'une 
alliance avec le vice, et la liberté rougira d'être introduite par 
une main contaminée. Enfin ceux qui vous aiment me prient 
sérieusement, très sérieusement, d'ajouter un avertissement 
au sujet de vos amis : Fiez-vous à ceux qui avaient l'honneur 
de l'être avant le 12 juillet. Les nouveaux amis sont zélés, 
sont ardents, sont remplis d'attentions, mais ils sont rarement 
fidèles. 

Excusez la liberté d'un vieil et véritable ami. 

Gouverneur Morris. 



ANNÉE 1790 



Lettre à Washington. 

Janvier. — Je crois parfaitemeut justes vos sentiments 
sur la Révolution actuelle, parce qu'ils concordent absolu- 
ment avec les miens, et c'est là, vous le savez, le seul moyen 
que le ciel nous a donné pour juger. Le roi est effectivement 
prisonnier à Paris , et obéit entièrement à l'Assemblée 
nationale. Cette assemblée peut se diviser en trois partis. 
L'un, appelé les aristocrates, comprend le haut clergé, les 
membres de l'ordre judiciaire (moins les juristes) et ceux 
de la noblesse qui pensent qu'ils devraient former un ordre 
séparé; un autre, qui n'a pas de nom, comprend toutes sortes 
de gens, vraiment désireux d'un gouvernement libre. Le 
troisième se compose de ce que l'on appelle ici les enragés. 
Ils sont les plus nombreux, et appartiennent à la classe 
qu'on dénomme en Amérique les avocats chicaniers; ils ont 
avec eux une foule de curés, et beaucoup de ceux qui dans une 
révolution adoptent le drapeau du changement parce qu'ils 
ne sont pas bien. Ce parti tire une grande puissance de son 
union intime avec la populace. Il a déjà tout désorganisé. 
Le torrent s'élance, irrésistible, jusqu'à ce qu'il se soit 
épuisé. 

Les aristocrates n'ont ni chef, ni plan ni projet jusqu'à 
présent, mais sont prêts à se jeter dans les bras du premier 
qui s'offrira. Le parti du centre, plein de bonne volouté, a 
malheureusement puisé dans des livres ses idées de gouver- 
nement ; il est admirable quand il écrit; mais il arrive 
malheureusement que les gens qui vivent sont très diffé- 
rents de ceux qui existent diins la tête des philosophes; il 
ne faut pas s'étonner si les systèmes empruntés aux livres ne 



APPKIVDICE. 345 

sont bons qu'à y être renvoyés. Marmonle! est le seul que 
j'aie rencontré parmi leurs littérateurs semblant vraiment 
comprendre cette question ; quant aux autres, ils ne dis- 
cutent rien à l'Assemblée. Une grande moitié du temps est 
employée à crier et à hurler (c'est leur manière de parler). 
Ceux qui désirent parler inscrivent leurs noms sur un tableau, 
et ils sont entendus dans l'ordre où les noms sont écrits, si 
les autres veulent les écouter, ce qu'ils refusent souvent de 
faire, en causant un tumulte ininterrompu jusqu'à ce que 
l'orateur quitte la tribune. Celui qui est autorisé à parler 
expose le résultat de ses élucubrations, si bien que les partis 
contraires tirent aussi leurs cartouches, et il y a un million 
de chances contre uue pour que les arguments qu'on s'envoie 
à la tête ne se rencontrent pas. Ces arguments sont généra- 
lement imprimés; on recherche donc autant des arguments 
solides et bien présentés, que des arguments instructifs ou 
convaincants. Mais il y a une autre cérémonie que les argu- 
ments ont à subir et qui ne manque pas d'en alfecter au 
moins la forme, sinon la substance. Ils sont lus à l'avance 
dans un petit groupe de jeunes hommes et de jeunes dames, 
dont fait généralement partie la belle amie de l'orateur, ou 
la belle dont il veut faire son amie. Très poliment l'assis- 
tance donne son approbation, à moins que la dame qui 
donne le ton à ce cercle n'ait quelque chose à reprendre; 
dans ce cas, le passage est changé sinon amélioré. Ne sup- 
posez pas que je joue au voyageur, .l'ai assisté à quelques- 
unes de ces lectures, et je vais vous raconter une anecdote. 
J'étais chez Mme de Staël, la fille de M. Necker. C'est une 
femme d'un esprit merveilleux, et au-dessus des préjugés 
vulgaires de tout genre. Sa maison est une sorte de temple 
d'Apollon où les gens d'esprit à la mode se réunissent deux 
fois par semaine pour souper et uue fois pour diner, (|uel- 
quefois même plus souvent. Le comte de Clermont-Tonuerre 
(l'un de leurs plus grands orateurs) nous lit un très pathé- 
tique discours tendant à prouver que, les châtiments étant 
la compensation légale des injustices et des crimes, un 
homme qui a été pendu, ayant de cette façon payé sa dette 
à la société, doit cesser d'être méprisé; semblablement. 



34(5 APPKXDICE. 

celui qui a été condaintié à sept ans de galères, doit être de 
nouveau reçu dans la bonne société, comme si rien n'était 
arrivé, dès qu'il a fini son apprentissage. Vous souriez ; 
mais remarquez que l'extrême auquel on s'est porté dans 
l'autre sens, en déshonorant des milliers d'hommes pour 
le crime d'un seul, a choqué le sentiment public au point 
de rendre cette thèse acceptable. Le discours était très beau, 
très sentimental, très pathétique, et le style en était harmo- 
nieux. Il y eut des cris d'applaudissement et une approbation 
complète. Quand tout fut bien fini, jo déclarai que son 
discours était extrêmement éloquent; mais que ses principes 
n'étaient pas très solides. Surprise générale. Quelques 
remarques changèrent la l^ace des choses. La thèse fut uni- 
versellement condamnée et il quitta l'appartement. Inutile 
d'ajouter qu'il n'a pas encore prononcé son discours à l'As- 
semblée, bien qu'il soit de ceux qui font passer un décret 
par acclamation; car il arrive qu'un orateur se lève au 
milieu d'une autre discussion, et fait un beau discours se 
terminant par une bonne petite résolution que l'on adopte 
aux cris de : hourra. Ainsi, l'on discutait un plan de banque 
nationale proposé par M. Necker ; un député se met dans la 
tête de proposer que tous ses collègues donnent leurs boucles 
d'argent; cette mesure fut aussitôt adoptée; l'honorable 
député déposa les siennes sur la table; après quoi l'on revint 
à la question. Il est difficile de deviner où s'abattra une 
bande dont le vol est si irrégulier, mais d'après ce (|ue l'on 
peut présumer en ce moment, cet ex-royaume sera réparti 
en un nombre de petites démocraties, divisées non par les 
rivières et les montagnes, mais à Téquerre et au compas, 
selon la latitude et la longitude; les provinces avaient ancien- 
nement des lois différentes {dénommées coutumes) , et comme 
les rognures et les restes de plusieurs provinces doivent se 
rencontrer dans quelques-unes des nouvelles divisions, je pense 
que des matières aussi fermentêes leur donneront une sorte 
de colique politique. 

Leur Assemblée nationale ressemblera un peu à l'ancien 
congrès, et le roi sera de nom le pouvoir exécutif, .lusqu'ici 
l'on s'est activement occupé à piller celui qui remplit cette 



APPE.VDICi:. 347 

fonction. Ce qu'on lui laissera d'autorité effective dépendra du 
chapitre des accidents; je crois que ce sera peu, mais, que ce 
soit peu ou beaucoup, la perspective d'un pareil roi et d'une 
pareille assemblée me rappelle des paroles mises par Shakes- 
peare dans la bouche de deux vieux soldats, en apprenant 
queLépidus, l'un des fameux triumvirs, est mort : " C'en est 
donc fini du troisième. monde, tu n'as plus qu'une paire de 
mâchoires; jette entre elles toute la nourriture que tu as, 
elles ne s'entre-déchireront pas moins mutuellement » . En ce 
moment, le peuple est bicu déterminé à soutenir l'Assemblée, 
et, bien qu'il y ait des mécontents, je ne crois pas qu'il existe 
rien de sérieux en fait d'opposition. Il serait même étrange 
qu'il y en eût, car jusqu'ici chaque pas a été marqué par 
l'extension des privilèges et la diminution des impôts des 
classes inférieures. De plus, l'amour de la nouveauté adoucit 
beaucoup de choses dans les révolutions. Mais le temps viendra 
où la nouveauté n'existera plus, et tous ses charmes disparaî- 
tront. A la place des impôts diminués, il faudra en remettre 
d'autres par suite de la nécessité de faire face aux charges 
publiques. Les administrateurs élus devront alors soit flatter 
leurs électeurs, ce qui sera ruineux pour le fisc, soit, en veillaut 
il la rentrée des impôts, déplaire à leurs commettants. Selon 
toute probabilité, ils essaieront de faire les deux choses à la fois; 
d'où il résultera des querelles et des animosités entre les difie- 
rents districts, et grand malaise dans tout le royaume, car les 
rentrées doivent être inférieures aux prévisions pour le temps, 
sinon pour le total (ceci revient au même quand il est ques- 
tion de finances). Et alors, ou bien l'intérêt de la dette publique 
ne sera pas payé régulièrement, on bien divers départements 
seront réduits à la famine; probablement un peu de l'un et de 
l'autre. Il s'ensuivra la perte du crédit de l'Etat, causant un 
grand tort au commerce et aux manufactures, diminuant encore 
les sources de revenu, et affaiblissant considérablement les 
opérations extérieures du royaume. A ce moment, les esprits 
mécontents trouveront en abondance des sujets à exploiter, et 
dès lors l'avenir sera tout enveloppé des brouillards de l'in- 
certitude. Si le prince régnant n'était pas aussi mou de carac- 
tère. Il est certain qu'en observant les événements et en s'en 



348 ^PFENDICK. 

servant à propos, il regagnerait son autorité; mais que peut- 
on attendre d'un homme qui, dans sa situation, mange, boit et 
dort bien, qui rit et est le gaillard le plus gai du monde? Il 
est entièrement satisfait de savoir qu'où lui donnera de 
l'argent quand on pourra faire des économies, et qu'il n'aura 
pas de mal à gouverner. Pauvre homme! il réfléchit peu à 
l'instabilité de sa situation. Il est aimé, mais non de la sorte 
d'amour qu'uu monarque devrait inspirer ; c'est plutôt la pitié 
compatissante éprouvée pour un prisonnier qu'on emmène. 
Il est, de plus, impossible de le servir, car au moindre 
signe d'opposition, il abandonne tout et tous. Parmi les 
ministres, le comte de Montmorin est plus intelligent qu'on ne 
le croit généralement; ce qu'il veut est bon, très bon, mais 
sa volonté est faible. C'est un homme bon et doux, qui ferait 
un excellent ministre pacifique dans des temps tranquilles, 
mais il lui manque la vigueur nécessaire aux grandes occa- 
sions. Le comte de La Luzerne est un compagnon indolent et 
agréable, un homme d'honneur têtu à souhait, mais il croit, 
avec le général Gates, que le monde fait une grande partie de 
ses affaires, sans l'aide de ceux qui sont à sa tète. Le succès 
de pareilles gens dépend beaucoup d'un coup de dés. Le comte 
de Saint-Priest est le seul parmi eux possédant ce qu'ils 
appellent du caractère, correspondant à notre idée de fer- 
meté, jointe à une certaine activité; mais quelqu'un le connais- 
sant bien (ce qui n'est pas mon cas) m'assure qu'il est merce- 
naire et faux ; si cela est vrai, il ne peut pas avoir beaucoup 
de bon sens, quels que puissent être son génie ou ses talents. 
M. de La Tour du Pin, que je connais à peine, est bien mal 
partagé sous ce rapport, me dit-on. C'est la peur des enragés 
qui a poussé M. Necker à l'accepter au lieu du marquis de 
Montesquiou, qui a énormément de talents, et beaucoup de 
méthode. Montesquiou est naturellement devenu l'ennemi 
de M. Necker, après avoir été son ami. 

Quant à M. Necker, c'est un homme qui a obteuu une 
bien plus grande réputation qu'il ne mérite. Ses ennemis 
disent que, comme banquier, il a acquis sa fortune par des 
moyens que l'on dit indélicats, pour parler modérément, et 
ils en donnent des exemples. Mais dans ce pays tout est si 



APPENDICE. 349 

exagéré que rien n'est plus ulile qu'un peu de scepticisme. 
Dans son administration publique. M. Necker a été toujours 
honnête et désintéressé, ce que je considère comme un garant 
de sa conduite d'autrefois, comme particulier, ou bien cela 
prouve qu'il a plus de vanité que de cupidité. Quoi qu'il en 
soit, son intégrité sans tache comme ministre, et le fait de 
servir à ses frais dans un emploi que d'autres recherchent 
pours'y enrichir, lui ont acquis une grande confiance des plus 
méritées. Ajoutez àcelaqueses écrits financiers débordent de 
cette espèce de sensibilité qui fait la fortune des romans 
modernes, et qui convient bien à cette nation enjouée, aimant 
la lecture mais haïssant la réflexion. De là sa réputation. C'est 
un homme de génie, et sa femme, une femme de bon sens. 
Mais l'un et l'autre manquent de talents ou, plutôt, des talents 
d'un grand ministre. Son éducation de banquier lui a appris à 
ne traiter (|uedes affaires sérieuses, et l'a mis en garde contre 
des projets. Bien que comprenant V homme comme une créa- 
ture cupide, il ne comprend pas Y humanité, et c'est un défaut 
irrémédiable. Il ignore complètement aussi la politique, je 
veux dire la politique au sens large du mot, c'est-à-dire cette 
sciencesublime qui prend pour but le bonheur de l'humanité. 
Il ignore, par suite, quelle constitution il faudrait rédiger, et 
ne sait comment amener les autres à consentir à ses désirs. 
Depuis la réunion des Etats généraux, il a flotté à la dérive 
sur l'immense océan des incidents. Mais le plus extraordinaire 
est que M. Necker est un financier très inférieur. Je sais que 
cela semblera une hérésie à bien des gens, mais c'est la vérité. 
Les plans proposés par lui sont faibles et ineptes; jusqu'ici il 
s'est soutenu en empruntant à la Caisse d'Escompte, qui 
(étant à l'abri de toute poursuite parce que l'on appelle ici un 
arrêt de surséance), lui a prêté en papier une somme supé- 
rieure d'environ quatre millions de livres sterling à son capi- 
tal tout entier. L'automne dernier il se présenta à l'As- 
semblée, en racontant une lamentable histoire, tout au bout 
de laquelle était uu impôt d'un quart sur le revenu de chaque 
membre delà communauté, impôt qu'il déclarait nécessaire au 
salut de l'État. Ses ennemis l'ont adopté (en déclarant, ce qui 
est vrai, que c'est un expédient mauvais et impraticable) dans 



350 APPENDICK. 

Tespoir que lui et son plan tomberaient ensemble. L'As- 
semblée, cette bande de patriotes, adopta en bloc la proposi- 
tion du ministre, à cause de sa confiance en lui et de celle du 
peuple en ses députés, disait-elle, mais en réalité parce 
qu'elle ne voulait pas encourir l'impopularité d'un nouvel 
impôt. Le plan ainsi adopté, M. Mecker, pour éviter le piège 
où il s'était presque laissé prendre, changea son impôt en ce 
qu'on appelle la contribution patriotique. Pour cela chacun 
doit déclarer à sa volonté ce qu'il lui plaît d'estimer comme 
son revenu annuel, et en payer un quart en trois années. 
Vous supposez facilement que cette ressource produisit peu, 
et que, malgré le danger imminent de l'Etat, nous ne lirons 
aucun secours de la contribution patriotique. Son projet sui- 
vant fut celui d'une banque nationale, ou tout au moins d'une 
extension de la Caisse d'Escompte. Ou l'a remanié depuis 
de diverses façons, en faisant disparaître plusieurs objections 
capitales, mais, somme toute, il ne vaut rien, ainsi qu'on s'en 
apercevra à l'usage : actuellement on ne fait que l'essayer. 
Pour fournir une base à cette opération, on a proposé et 
adopté la vente d'environ dix ou douze millions de biens de 
la Couronne ou de biens d'Eglise, qu'une résolution de l'As- 
semblée a déclaré appartenir également à la nation; mais 
comme il est clair que ces terres ne se vendront pas bien en 
ce moment, on a nommé un trésorier pour recevoir le 
montant de ce qu'elles se vendront plus tard; on tire sur ce 
trésorier des espèces de traite que l'on appellera assignat, et 
qui seront payées (au moyen des ventes) dans un, deux ou 
trois ans d'ici. On s'attend à pouvoir emprunter sur ces assi- 
gnats assez d'argent pour faire face aux engagements de la 
Caisse d'Escompte, et on doit en même temps payer quelques- 
unes des dettes les plus criardes avec ces mêmes assignats. 
Or, ce plan ne peut réussir, parce que : 1° il y aura doute 
sur les titres de ces terres, au moins tant que la révolution 
ne sera pas terminée; 2° pour une raison que nous allons voir, 
le signe extérieur des terres devra toujours se vendre moins 
cher que le signe extérieur de la monnaie; donc, jusqu'à ce 
que la confiance publique soit assez rétablie pour que le 5 
pour 100 soit au-dessus du pair, ces assignats, rapportant 



APPK.YDICK. 351 

5 pour 100, doivent être au-dessous du pair; ou ne pourra donc 
en tirer de l'argent qu'avec un escompte considérable ; 3° les 
terres dont on dispose devront se vendre bien au-dessous de 
leur valeur, car il n'y a pas dans le pays d'argent pour les 
acheter; la preuve en est que l'on n'a jamais pu emprunter à 
un taux légal, mais toujours avec une prime suffisante pour 
attirer l'argent du commerce et des manufactures; la Révolu- 
tionayantconsidérablementdiminué la somme d'argent dispo- 
nible, le résultat de cette disette sera encore plus grand. Maïs 
de plus, il y a dans ce plan un solécisme qui échappe à pres- 
que tous, et qui est cependant très palpable. Vous savez qu'en 
Europe la valeur des terres est estimée d'après le revenu. Dis- 
poser de terres publiques, c'est donc vendre les revenus de 
l'État; en adoptant l'intérêt légal de 5 pour 100, une terre 
qui rapporte 100 francs devrait donc se vendre 2000; mais l'on 
s'attend à ce que ces terres se vendent 3,000 francs et que, 
de cette façon, non seulement le crédit public sera rétabli, 
mais que l'on efTectuera même de grandes économies, les 
3,000 francs pouvant racheter un intérêt de 150 francs. C'est 
pourtant un fait indéniable, que lorsque le crédit public est 
solide, les rentes sur l'Etat valent plus que des terres à 
revenu égal, et cela pour trois raisons : d'abord, absence 
complète de souci pour la gestion; deuxièmement, rien à 
craindre des mauvaises récoltes ou des impôts ; troisième- 
ment, on peut en disposer à la minute, si le possesseur a 
besoin d'argent et les racheter aussi facilement dès que cela 
lui convient. Donc si le crédit public se rétablit, et qu'il y ait 
un excédent de dix ou douze millions à placer, quand même 
de si grandes ventes (contrairement à l'usage) ne feraient 
pas fléchir les prix, les terres devraient encore se vendre 
meilleur marché que la rente. L'intérêt acheté sera donc 
moindre que ce revenu vendu. 

Vous ayant ainsi fait connaître à très grands traits les 
hommes et les choses de ce pays, je vois et je sens qu'il est 
temps de conclure. Je souhaiterais sincèrement pouvoir dire 
qu'il y a des hommes capables pour prendre le gouvernail, si 
le pilote actuel abandonnait le navire. Mais je redoute beau- 
coup ceux qui devront le remplacer. Le lot actuel sera hors 



352 APPENDICE. 

d'usage avant la liude Tannée, et la plupart voudraient bien, à 
cette heure, avoir tiré leur épingle du jeu, mais il est égale- 
ment dangereux de rester ou de partir, et il faut patiemment 
attendre le souffle de l'Assemblée et suivre sa direction. Le 
nouveau régime ne pourra pas durer. J'espère qu'on l'amé- 
liorera, mais je crains qu'on ne le change. Toute l'Kurope 
ressemble actuellement à une mine sur le point de sauter, et, 
si cet hiver n'apporte pas la paix, l'été prochain verra une 
grande extension de la guerre. 



Lettre à Washington. 

Février. — L'imposition de lourds droits d'entrée sur 
l'huile, et les grands avantages faits au tabac importé par navires 
français, joints à la déclaration que seront seuls réputés fran- 
çais les navires construits en France, tout cela va causer beau- 
coup de mauvaise humeur en Amérique. Leux qui donnent le 
ton ici semblent penser que, parce que l'ancien gouvernement 
avait (juelquefois tort, on doit avoir raison de faire toujours le 
contraire. Ils ressemblent à Jack, dans le «Conte du Tonneau » , 
qui mettait eu pièces son habit en anuchant les franges et les 
garnitures que Pierre y avaient mises, ou à l'ancien Congrès 
dans ses premiers jours, alors qu'il rejetait l'offre de traités 
avantageux et employait une armée de commissaires et de 
quartiers-maîtres, parce que iri Grande-Bretagne avait recours 
à des fournisseurs. En réalité, dans l'effervescence actuelle, 
très peu d'actes de l'Assemblée peuvent être considérés comme 
reflétant la volonté nationale. Il continue à y avoir trois 
partis. Les enragés, connu depuis longtemps sous le nom de 
Jacobins, ont beaucoup baissé dans l'opinion publique; aussi 
sont-ils moins puissants qu'autrefois dans l'Assemblée; mais 
leurs comités de correspondance (appelés sociétés patrio- 
tiques,) couvrant tout le royaume, leur ont donné une influence 
profonde et forte sur la populace. D'autre part, les nom- 
breuses réformes, quelques-unes inutiles, et toutes sévères, 
précipitées ou extrêmes, ont rejeté dans la parti aristocratique 
un grand nombre de mécontents. 



APPENDICE. 353 

Les militaires qui, comme tels, lèvent les yeux sur le sou- 
verain, sont un peu moins factieux qu'ils ne l'étaient, mais 
c'est plutôt une cohue qu'une armée qui, à ce que je crois, 
épousera fatalement la cause des aristocrates ou des jacobins. 
Le parti moyen est dans une étrange position. A l'Assemblée, 
il suit les conseils des jacobins plutôt que de paraître attaché 
à l'autre parti. La même timidité se montre en dehors de 
l'Assemblée dans les grandes occasions, mais comme le 
torrent de l'opinion publique a arraché les aristocrates du 
sommet de leurs prétentions absurdes, et que le parti moyen 
commence à s'alarmer des extrémités auxquelles on l'a poussé, 
ces deux partis pourraient s'unir s'il n'y avait pas d'animosité 
personnelle entre leurs chefs. 

Ce parti moyen serait le plus fort si la nation était vertueuse, 
mais, hélas! ce n'est pas le cas; je crois donc qu'il ne servira 
que de marchepied à ceux qui pourront trouver avantageux 
de changer de côté. Cependant, parmi toutes ces confusions, 
la confiscation des biens d'Eglise, la vente des domaines, 
la réduction des pensions et la destruction des offices, et 
surtout le papier-monnaie, ce grand liquidateur de la dette 
publique, cette nation poursuit son chemin vers une nouvelle 
forme d'activité énergique qui se fera sentir, à mon avis, dès 
qu'un gouvernement vigoureux sera établi. La confusion 
intermédiaire fera surgir des hommes de talent pour former 
le gouvernement et en exercer le pouvoir. 



23 



AiMîvÉi: 1791 



Lettre à Washingtoîi, du jeudi 30 septembre. 

Aujourd'hui, dans une heure, le roi va clôturer la ses- 
sion de l'Assemblée nationale, ou plutôt lui dire adieu. 
Vous aurez vu qu'il a accepté la nouvelle Constitution, et 
qu'en conséquence son arrestation a été levée. C'est une 
conviction générale et presque universelle que cette Consti- 
tution est inexécutable; ceux qui l'ont faite sont unanimes 
à la condamner. Jugez de ce que doit être Topinion des 
autres. Le roi s'occupe actuellement de se rendre populaire; 
sa vie et sa couronne en dépendent, il est vrai; la Constitu- 
tion est telle qu'en peu de temps son pouvoir devra aug- 
menter ou diminuer considérablement; il commence heureu- 
sement à s'en apercevoir, mais, malheureusement, ses con- 
seillers n'ont ni la prudence ni la fermeté qu'exigent les 
circonstances. Autant que Ton peut le prévoir, la nouvelle 
Assemblée est profondément imbue de principes républi- 
cains ou plutôt démocratiques. Les provinces méridionales 
du royaume sont dans les mêmes dispositions; le caractère 
du Xord le porte vers l'Eglise; l'Est est attaché à l'Allemagne 
et serait content d'être réuni à l'empire; la Xormandie est 
aristocratique ainsi (ju'une partie de la Hretagne; le centre 
du royaume est monarchique. Vous pouvez être certain que 
cette carte est juste, car c'est le résultat d'une enquête faite 
à grands frais par le gouvernement, et je crois qu'en vous 
en servant, ainsi que des quelques observations qui pré- 
cèdent, vous arriverez à comprendre facilement une foule 
de choses que vous n'auriez démêlées qu'avec peine sans 



APPIiXDlCE. 355 

cela. Vous vous rappelez sans doute que l'Assemblée qui 
touche à sa fin avait été convoquée pour arranger les finances, 
et vous apprendrez peut-être avec surprise (|u'après avoir 
dépensé une somme de cent millious sterling provenant 
des biens d'Eglise , elle laisse ce département dans une situa- 
tion pire qu'elle ne l'avait trouvé, et, à mon avis, toutes les 
chances sont plutôt pour que contre la banqueroute. Les 
aristocrates, qui sont partis et partent encore en grand 
nombre pour rejoindre les princes émigrés, croient sincè- 
rement à une coalition des puissances européennes pour 
rendre à leur souverain son ancienne autorité , mais mon 
avis est qu'ils se trompent beaucoup. Rien d'important ne 
peut être tenté cette année, et bien des faits peuvent se 
produire avant le mois de juin prochain, même si les divers 
souverains y songeaient sérieusement. Je suis porté à croire 
que leurs vues diffèrent beaucoup de celles qu'on leur 
prête, et il n'est pas du tout improbable que cette tentative, 
si l'on en fait une, se bornera, en ce qui concerne la France, 
à un démembrement. Le point faible du royaume actuelle- 
ment, c'est la Flandre, mais si les provinces d'Alsace et de 
Lorraine, la Flandre française et l'Artois étaient enlevés au 
pays, la capitale serait constamment exposée à la visite 
d'un ennemi. Ces provinces, vous le savez, ont été acquises 
au prix de beaucoup de sang et d'argent , et si Louis XIV 
avait réussi à faire du Rhin sa frontière depuis la Suisse 
jusqu'.à l'Océan, il aurait presque obtenu les avantages d'une 
position insulaire. Il est bien difficile de ne pas souhaiter 
voir les pays compris dans ces limites, unis sous un gouver- 
nement libre et effectif, car ce serait le moyen de répandre 
eu peu de temps les bienfaits de la paix sur toute l'Europe. 
Mais à ce sujet un être raisonnable n'a maintenant que le 
droit de faire des souhaits et non de nourrir des espérances. 
Ci-joint une note, reçue à l'instant, avec les dernières nou- 
velles de Coblentz; elle est écrite par le prince de Condé 
à son confident à Paris, et elle est accompagnée de la 
demande que tous les gentilshommes français capables de 
service actif rejoignent immédiatement l'étendard de la 
royauté — au delà du Rhin ou plutôt sur les rives de ce 



3r)() APPEXDICK. 

fleuve. Aux Iroupos iiuli(|uoes dans cette note, les contre- 
révolutionnaires d'ici ajoutent 15, ()()() Hessois et 16,000 réfu- 
giés français; si bien qu'en dehors de ce (|ue peut fournir 
l'empereur, c'est une armée de 100, 000 hommes su7' le 
papier. L'empereur a environ 50,000 soldats dans les Pays- 
Bas. Mais toutes ces apparences et le congrès d'ambas- 
sadeurs projeté à Aix-la-Chapelle ne modifient nullement 
mon avis qu'aucune tentative sérieuse ne sera faite cette 
année. 

M. de Montmorin est démissionnaire, et le comte de Mous- 
tier est nommé à sa place, mais son acceptation est très 
douteuse. Il est en ce moment à Herlin, et, comme c'est un 
intime de M. de Calonue, un des piliers de la contre-révolu- 
tion, je le suppose dans le secret de ce qui se prépare réel- 
lement. Ajoutez -y que c'est là une charge dont le pouvoir 
et l'autorité sont absolument nuls, car vous remarquerez 
que, d'après la nouvelle Constitution, tout traité, toute con- 
vention devront être soumis à l'examen de l'Assemblée, (jui 
les ratifiera ou les rejettera. Vous aurez vu ce qui a été fait 
pour les colonies. Leur commerce, dont dépend leur exis- 
tence, est laissé à la merci de l'Assemblée, qui ne sera pas 
trop soucieuse de leurs intérêts lorsqu'ils seront contraires à 
ceux de la métropole. J'envoie à M. Robert Morris un paquet 
de brochures écrites d'après mes indications et mes observa- 
tions. M. Morris vous en donnera une, et vous verrez que le 
but de l'auteur est l'établissement d'un système libéral de 
gouvernement colonial, avantageux pour eux et pour nous. 
Pour y arriver, on propose l'envoi de commissaires munis 
de pleins pouvoirs pour traiter avec les assemblées colo- 
niales; si l'on avait pu l'obtenir, celte brochure aurait formé 
la base des instructions aux commissaires. La proposition a 
été repousséi?. Je m'attends à ce que finalement le gouverne- 
ment soit obligé de prendre une mesure de ce genre, et 
qu'un traité utile soit établi entre la France et les Etats-Unis, 
ouvrant la route à de solides rapports avec la Grande-Bre- 
tagne. Nous avons, en tout cas, la consolation que, si les puis- 
sances européennes, par leurs principes exclusifs, nous 
privent des débouchés nécessaires à nos produits, qui 



APPK.VDICE. 357 

deviennent de jour en jour plus abondants, nous ferons de 
grands et utiles progrès dans les manufactures utiles par 
suite du bas prix de la vie et de celui des matières premières 
qui en découle. C'est la seule chose manquant à notre indé- 
pendance; nous serons alors un monde à nous seuls, loin 
des querelles et des guerres de l'Europe. Ses diverses révo- 
lutions ne serviront qu'à nous instruire et à nous amuser, 
de même que le mugissement d'une mer en fureur devient 
à une certaine distance un bruit agréable. 



Lettre à Washington. 

21 décembre. — Je voudrais vous rendre un compte aussi 
complet que possible de ce qui se passe ici, mais j'ignore 
comment je ferai partir cette lettre; jamais, sous le plus des- 
potique des ministres, la poste n'a commis plus d'abus qu'à 
présent, malgré les décrets contraires. Chaque lettre reçue 
porte des marques évidentes de curiosité patriotique. Ce sys- 
tème de terreur et de petites infamies prouve les craintes de 
ceux qui y ont recours, et vraiment ils oatraison de craindre, 
car chaque jour prouve davantage que leur nouvelle Constitu- 
tion n'est bonne à rier). Ceux que j'avais avertis à temps du 
mal qu'ils préparaient, essayent, maintenant qu'il est trop 
tard, de rejeter le blàme sur d'autres pour s'excuser. Mais la 
vérité est que, au lieu de chercher le bien public en faisant ce 
qui était bien, chacun a cherché son propre avantage en flat- 
tant l'opinion publique. On n'ose pas maintenant proposer les 
amendements que l'on voit et que l'on reconnaît indispen- 
sables. Ils n'ont, de plus, aucune confiance les uns dans les 
autres, car chacun éprouve des raisons de n'en pas avoir, et 
trouve chaque jour des preuves que ses compatriotes ne valent 
pas mieux que lui. L'Assemblée (et vous qui savez ce qu'elle 
vaut, le supposez aisément) commet journellement de nou- 
velles folies, et si ce malheureux pays n'est pas plongéde nou- 
veau dans les horreurs du despotisme ce ne sera pas sa iaute. 
Elle a dernièrement fait un coup de maître pour cela; elle a 



358 APPKXDICK 

résolu d'attaquer les peuples voisins à moins que ceux-ci ue 
dispersent les assemblées d'émigrants français qui se sont 
réfugiés sur leurs territoires. Ces peuples voisins font partie 
de Tempire d'Allemagne, et la France menace d'importer 
dans ce pays, non pas le fer et la flamme, mais la liberté. Or, 
comme ce mot, tel que l'entendent les cours allemandes, 
signifie plutôt insurrection que lihcrtéj vous voyez qu'un ^;re- 
texte est donné aux bostilités, sans violer le droit internatio- 
nal. Ajoutez-y que trois armées françaises de 50,000 hommes 
chacune ont l'ordre de se rassembler sur les frontières — 
l'une en Flandre, sous les ordres de votre vieille connaissance 
Rochambeau, l'autre en Lorraine, sous ceux de notre ami 
La Fayette, de façon à pénétrer par la Moselle dans l'électo- 
ral de Trêves, et une troisième sous les ordres d'un M. Luck- 
ner, en Alsace. Ce dernier, dit-on, n'a que bien peu de capa- 
cités, et vous connaissez les deux autres. Écartant tous les 
autres côtés de la question, il est évident que l'empire devra 
réunir des forces pour les opposer aux forces ainsi ordonnées; 
on ne peut donc douter que 50,000 Prussiens et 50,000 Autri- 
chiens n'apparaissent aussi rapidement que le permettront les 
circonstances. Vous n'avez pas idée, mon cher monsieur, 
d'une société organisée de façon aussi incohérente. Dans ses 
pires époques, l'Amérique était bien mieux, parce que, au 
moins, la loi criminelle y était exécutée, sans parler de la 
douceur de nos mœurs. La lettre où je prédisais la situa- 
tion actuelle a pu paraître la divagation d'une fantaisie exa- 
gérée, mais, croyez-moi, elle restait dans les plus strictes 
limites de la vérité. L'armée est indisciplinée à un point que 
vous auriez peine à concevoir. Déjà beaucoup désertent vers 
ceux qu'ils croient devoir devenir l'ennemi. La garde na- 
tionale, devenue un corps de volontaires, n'est souvent que 
l'écume corrompue de populations trop denses dont les 
grandes villes se débarrassent, et qui, incapable physique- 
ment de résister à la fatigue et sans courage pour affron- 
ter les périls de la guerre, possède tous les vices et toutes 
les maladies propres à en faire le fléau des amis et la déri- 
sion des ennemis. 

Les finances sont dans un mauvais état déplorable. Le 



APPENDICE. 359 

mécontentement est général, mais il n'éclate pas, d'abord par 
antipathie pour les aristocrates et la crainte qu'inspire encore 
la tyrannie, puis parce qu'aucune bonne occasion ne se pré- 
seulo. Chacun est stupéfait quand il y pense, et, comme une 
flotte ancrée dans un brouillard, personne ne veut partir de 
peur de s'échouer. Si l'onen vient aux coups sur les frontières, 
je pense que le tableau sera curieux. Le premier succès d'un 
côté ou de l'autre fixera l'opinion d'un grand nombre qui n'ont, 
de fait, aucune opinion, mais sont seulement décidés virtuel- 
lement a. ddhèrer au parti le plus fort; et vous pouvez être 
sûr que si l'ennemi a un certain succès, une personne visi- 
tant ce pays dans deux ans se demandera avec étonnement 
comment une nation qui, en 1788, était dévouée à ses rois, a 
pu, en 1790, rejeter leur autorité à l'unanimité, pour s'y 
soumettre, en 1792, avec une pareille unanimité. Les raisons 
que je vous ai données dans ma lettre du 29 avril 1789, et les 
craintes quej'y exprimais, semblent à la veille de se réaliser. 
Le roi a de bonnes intentions et réussira peut-être par sa 
modération à sauver finalement son pays. J'espère beaucoup 
de cette circonstance, mais, hélas ! il semble qu'il y ait peu à 
attendre de la modération de quelqu'un qui a été aussi 
blessé et insulté ; je crois pourtant bien que c'est le meilleur, 
j'allais presque dire, l'unique espoir. 

Ln courrier est arrivé cette nuit avec des dépêches qui 
seront communiquées à l'Assemblée ce matin. L'Empereur 
informe le roi qu'il a donné ordre au général Bender (com- 
mandant dans les Pays-Bas) de protéger l'électorat de Trêves 
avec toutes ses forces. Je n'ai pas dit, comme j'aurais dû le 
faire, que les cours de Berlin et de Vienne ont conclu un 
traité par la protection de l'empire allemand et le maintien 
de ses droits. Vous aurez vu que l'empereur, après avoir 
adopté les déterminations de la Diète au sujet des réclamations 
des princes ayant certains droits féodaux qui leur sont assurés 
par le traité de Westphalie, en Alsace et en Lorraine, a rappelé 
au roi que la souveraineté de la France sur ces provinces est 
reconnue par ce même traité. Le gouvernement hollandais a 
proposé à l'Empereur, comme souverain des Pays-Bas, un 
traité d'aide et protection mutuelle en cas d'insurrections. 



360 APPENDICE. 

CeUe offre est acceplée. Tout ceci s'explique par les intrigues 
de la France en vue d'exciter une révolte en Hollande et en 
Flandre ; l'accomplissement d'un tel traité mettra l'Empereur 
à son aise, s'il doit opérer contre la France au printemps pro- 
chain. 



ANNÉE 1792 



Lettre à Washinfjton. 

■ï février. — Cher monsieur, je vous ai écrit le 27 dé- 
cembre, mais il y avait beaucoup de choses que j'avais 
omises; je vais maintenant en parler. A la fin de la session 
de l'Assemblée nationale, une coalition eut lieu entre les 
Jacobins et les Quatre-vingt-neuf. Il est nécessaire d'expli- 
quer ces teimes. Les Jacobins, ainsi appelés parce qu'ils 
se réunissaient dans un couvent ou une église de ce nom, 
formaient alors le parti violent; les autres, qui ont emprunté 
leur nom à un club fondé en 1789, étaient de soi-disant 
modérés. La mort de Mirabeau (qui fut, sans aucun doute 
possible, l'une des plus abominables canailles ayant jamais 
vécu) laissa un grand vide chez ces derniers. Il était alors 
vendu à la Cour, et voulait ramener le pouvoir absolu. 

Les chefs des Jacobins étaient violents pour deux raisons : 
d'abord, parce que les Quatre-vingt-neuf ne voulaient pas 
d'une unionsérieuseetcordialeaveceux. — desorteque, incapa- 
bles de marcher seuls, ils furent obligés de recourirà la populace 
et, par conséquent, de lui faire des sacrifices; et secondement, 
parce que les objets de leurs désirs étaient plus grands, bien 
que plus éloignés, (|ue ceux du premier parti. Ces der* 
niers n'avaient jamais cherché dans la Révolution que des 
places confortables pour eux-mêmes, tandis qu'au début 
les Jacobins désiraient réellement établir une constitution 
libre, dans l'espoir que tôt ou tard ils auraient le pouvoir. 

Vous remarquerez que les aristocrates étaient réduits à 
l'impuissance avant la division de leurs adversaires. Vous vous 
rappellerez que la première Assemblée avait décrété que ses 
membres ne pourraient accepter de la Couronne aucun 



302 APPEiXDICK, 

emploi, ni être choisis comme repiéseulants du peuple. Le 
premier décret était du aux Jacobins, qui voulaient arrê- 
ter leurs ennemis , sur le point d'entrer au ministère ; 
le second fut adopté malgré les inclinations secrètes 
des deux partis. Mais le résultat fut un sérieux désappoin- 
tement pour tous les deux, et la Constitution ne pouvant 
évidemment pas se maintenir, ils commencèrent à s'aper- 
cevoir que sa ruine pourrait provoquer la leur; c'est pour- 
quoi ils formèrent une coalition, dans laquelle chacun était 
décidé à se servir de l'autre pour ses intérêts. 

Mais, direz-vous peut-être, les deux ensemble ne vau- 
draient pas grand'chose; cela est vrai, jusqu'à un certain 
point; car si la Constitution eût été une chose pratique, 
ceux-là qui seraient au pouvoir auraient eu une autorité 
réelle. Mais ce n'était pas le cas; aussi le plan des alliés 
fut-il d'amener la Cour à croire qu'eux seuls étaient assez 
populaires dans la nation pour protéger le pouvoir monar- 
chique contre le parti républicain; et, d'autre part, de con- 
vaincre l'Assemblée que, disposant entièrement de l'autorité 
royale, toutes les faveurs, les emplois et les dons devaient 
passer par leur intermédiaire. Ils s'établirent donc, si je 
puis employer cette expression, conrtiern en (jonveriiemcnt 
près de la nation. 

J'ai mentionné le parti républicain. C'est naturellement 
un rejeton de l'ancienne secte jacobine , car lorsque les 
chefs, trouvant que tout était à peu près ruiné par suite 
du défaut d'autorité, se mirent sérieusement à l'œuvre pour 
corriger leurs erreurs, beaucoup de leurs disciples, qui 
croyaient à ce que ces paôtres avaient prêché, et d'autres 
qui prévoyaient dans le rétablissement de l'ordre la perte de 
leur importance, résolurent de rejetei" toute soumission aux 
têtes couronnées, comme - indigne d'un peuple libre « , etc. 
Ajoutez à cela la foule de mendiants, mécontents et affa- 
més, d'une période de désordre et de confusion. Ce fut cette 
coalition qui empêcha le roi d'accepter la Constitution d'une 
façon virile, en en indiquant les fautes capitales, en en mar- 
quant les conséquences probables, en eu demandant un nou- 
vel examen et en déclarant que sa soumission aux décisions 



APPENDICE. ;j(i3 

de rAssemblée «;fait due à ce qu'il la considérait comme le 
seul moyen d'éviter les horreurs d'une guerre civile. Ils 
virent que cette conduite les rendrait responsables, et bien 
que ce ne fût pas le plus sûr moyen d'obtenir plus tard une 
bonne constitution, et que le roi se fut trouvé lié par les 
principes qu'il exposait alors, ils s'y opposèrent pourtant, 
parce qu'autrement une bonne constitution allait être établie, 
non seulement sans eux, mais contre eux, et leur ferait perdre 
naturellement les objets auxquels ils visaient. Le roi luttait fort 
pour cette acceptation conditionnelle, dont j'ai parlé, mais 
il succomba, sous la menace de commotions populaires, qui 
seraient fatales à lui et à sa famille, et de cette guerre 
civile , conséquence nécessaire de ces mêmes commotions , 
qu'il voulait éviter par-dessus tout. 

Bientôt après son acceptation, il devint nécessaire de choi- 
sir un autre minisire des Affaires étrangères; M. deMontmo- 
rin avait tellement insisté pour se retirer que le roi ne pou- 
vait plus décemment lui demander de rester. Voici quelle fut 
alors la composition du ministère : M. Duport, garde des 
sceaux, créature et âme damnée du triumvirat; ce triumvirat 
comprend un autre Duport , Barnave et Alexandre I.ametli , 
chefs des vieux Jacobins. Je dis les vieux Jacobins, car les 
Jacobins actuels forment le parti républicain. Ce garde des 
sceaux communiquait constamment à ses coadjuteurs tout ce 
qui se passait au Conseil. Le ministre de l'Intérieur, M. De- 
lessart, était un indécis, un de ceux qui, comme dit Shakes- 
peare,» nient, alfirment et changent tranquillement suivant 
les changements de leurs maîtres. » Il avait été sous les ordres 
de Xecker, qui lui avait procuré de l'avancement; il s'était 
lié avec les triumvirs, ennemis de Xecker, parce qu'ils étaient 
les plus foris, mais il restait en bons termes avec les aulres. 
Duportail, ministre de la guerre, dont je vous ai parlé au 
moment de sa nomination, en prédisant la conduite qu'il tien- 
drait envers M. de La Fayette auquel il doit tout, était égale- 
ment absolument dévoué au triumvirat. Mais à ce moment il 
avait de telles difficultés avec l'Assemblée que sa démission 
paraissait inévitable à brève échéance, M. Bertrand de Molle- 
ville venait d'être nommé à la Marine, emploi que M. de Bon- 



364 APPIÎXDICK. 

jjainville avait refusé. Il y était poussé par los Quatre-vingt- 
neuf, (|u'il méprise, et il dit au roi qu'il ne voulait pas faire 
partie d'un ministère, dont il sa\ail que plusieurs membres 
n'étaient pas fidèles. La même influence favorisa M. Bertrand, 
bien qu'il soilréellementattachéà laCouronne et désire ardem- 
ment obtenir pour son pays une bonne constitution; c'est un 
homme sensible, intelligent et laborieux — il a porté la robe 
— et l'ami intime de M. de Montmorin. .le vous ai informé 
autrefois que M. de Choiseul avait lefusé les Affaires étran- 
gères. Pendant que l'on cherchait quel successeur l'on donne- 
rait à iU. de JUontmorin, le roi, de son propre mouvement, 
nomma le comte de Moustier, et lui écrivit à ce sujet une 
lettre que Moustier m'a montrée depuis. Il a eu la prudence 
d'écrire de Berlin pour refuser d'accepter jusqu'à son retour 
à Paris. Lorsqu'il y arriva, h\ roi lui dit (ju'il ne pouvait le 
nommer, parce qu'on le coiisidérail comme aristocrate. Vous 
remarquerez (|ue la coalition avait travaillé pour l'éliminer, 
et ici je dois faire une digression. Le plan était de nommer, 
dès que les circonstances s'y prêteraient, un ministre de la 
guerre fidèle au roi ; puis Bougainville prendrait la marine, 
Bertrand serait nommé garde des sceaux, et D(îlessart serait 
conservé ou renvoyé selon sa conduite. Ce plan était complè- 
tement ignoré de la coalition, mais elle savait bien que si 
Moustier était nommé, ce serait un pas de fait vers la destruc- 
tion de son influence et de son autorité; on assura donc au 
roi (|u'on ne pouvait répondre des conséquences, on le menaça 
de commotions populaires, d'opposition dans l'Assemblée et 
ainsi de suite, si bien (|u'enfîn il abandonna la nomination et 
expliqua l'affaire à Moustier. Il s'ensuivit un long interrègne 
à ce ministère, et comme M. de Montmorin refusait absolu- 
ment d'y rester, le portefeuille fut confié à M. Delessarl, et 
quelque temps après, le comte deSégur fut nommé. Il accepta 
en croyant à deux choses pour chacune desquelles il se trom- 
pait : l'une, qu'il jouissait des bonnes grâces du roi et de la 
reine, mais il n'avait jamais pris le bon chemin pour obtenir 
leur confiance ou celle des autres; le second article de son 
credo était que les triumvirs (ses patrons) disposaient d'une 
majorité dans l'Assemblée. Il fut immédiatement détrompé 



APPKXDICK 



ar>5 



sur ce dernier point ; il abandonna aussitôt le ministère et 
quitta la ville. 

Dans ces circonstances, M. de iVarbonne fit tous ses ellorts 
pour obtenir la place, et puisque j'ai écrit son nom et celui 
de M. de Cboiseul, je veux parler ici de l'abbé de Périgord, 
devenu évèque d'Aulun. Tous les trois appartiennent à de 
grandes familles; ce sont des bomraes d'esprit et de plaisir. 
Les deux premiers avaient eu de la fortune, mais l'avaient 
dépensée. Ils étaient tous les trois intimes, et avaient ensemble 
parcouru la carrière de l'ambition pour refaire leur fortune. 
Aucun n'est un modèle sous le rapport de la moralité. On 
blâme particulièrement l'évêque sur ce chapitre, non pas tant 
parce qu'il est adultère, chose assez commune dans le haut 
clergé, mais à cause de la variété et de la notoriété de ses 
amours, à cause du jeu, et surtout de ses spéculations sous le 
ministère de M. de Calonne, avec qui il était dans les meil- 
leurs termes — il avait ainsi des renseignements dont ses 
ennemis disent qu'il profitait largement. Je n'en crois rien, 
cependant, et je pense qu'en exceptant ses galanteries et sa 
manière de penser un peu trop libérale pour un ecclésias- 
tique, les accusations sont très exagérées. Ce fut yrincipa- 
lement par les intrigues de l'évêque que M. de Choiseul fut 
autrefois nommé aux Affaires étrangères, mais il préféra rester 
à Constantinople, jusqu'à ce qu'il put voir comment les choses 
tourneraient; pour cela, il détermina le Vizir, ou plutôt le 
Reis I'>ffendi, à écrire qu'il pensait que l'intérêt de la France 
demandait pendant trois ans encore son maintien dans cette 
ville. L'on dit que M. de Narbonne est le fils de Louis XV et 
de Mme Adélaïde, sa propre fille et tante du roi actuel. Il est 
certain que la vieille dame, actuellement à Bome, l'a tou- 
jours protégé et favorisé très chaudement. 

Au commencement de la Révolution, il était grand anti- 
Neckeriste, bien qu'étant l'amant en titre de Mme de Staël, 
fille de M. Mecker; il était violemment opposé à la Révo- 
lution, et il y eut plus t;ird une certaine froideur entre lui et 
l'évêque, en partie à cause de la politique, et en partie parce 
que, d'accord avec tout le monde, il croyait l'évêque trop 
bien avec sa maîtresse. A ce propos, elle me dit qu'il n'en est 



:3()() APPENDICK. 

rien, et natiuellement moi, qui suis charitable, je la crois. 
Cette froideur finit par disparaître après l'intervention de leurs 
amis communs, et l'évèque fit tous ses efforts pour faire 
nommer son ami \arboune aux Affaires étrangères. Mais le 
roi ne voulut pas consentir, à cause de la grande indiscrétion 
de Mme de Staël. M. Delessart fut donc nommé, très content 
de se débarrasser du ministère de l'Intérieur où il avait tout à 
redouter, n'ayant ni pouvoir, ni ordre, ni pain à distribuer. 
On chercha ensuite à l'aire nommer M. do Narbonne à la place 
de M. Duportail; M. Delessart donna à ce plan son aide cor- 
diale , pour compenser son désappointement dans l'autre 
ministère. Finalement l'intérieur échut à un M. Cahier de 
(ierville — que je connais peu, et qu'il m'est inutile de con- 
naître. 

Ce ministère, extrêmement désuni, et fortement hostile à 
l'Assemblée, ne comprend en somme (ju'uue dose modérée de 
talents; car, bien que le comte de Xarbonne soit un homme 
d'esprit, et un garçon agréable et actif, ce n'est nullement un 
homme d'affaires; et bien que M. Bertrand de Mollevillc ait 
des talents, pourtant, comme dit le proverbe, « une seule 
hirondelle ne fait pas l'été. « Tel qu'il est, chacun de ses mem- 
bres est convaincu que la Constitution ne vaut rien; mal- 
heureusement, beaucoup sont assez indiscrets pour faire con- 
naître cette opinion, au même moment oii ils déclarent leur 
détermination de la maintenir et de l'exécuter, ce qui est en 
fait la seule manière rationnelle restant aujourd'hui , d'en 
montrer les défauts. Il est inutile de vous dire que quelques 
membres de l'Assemblée nationale sont à la solde de l'Angle- 
terre, car vous le supposez bien. Brissot de Warville est du 
nombre, dit-on, et à la vérité (soit par corruption ou pour tout 
autre motif que j'ignore) sa conduite tend à nuire à sou pays 
et à favoriser celui de ses vieux ennemis, au plus haut degré- 
I^a situation des finances est telle que tout homme sensé voit 
l'impossibilité de continuel- comme en ce moment, et parce 
(|u'un changement de système après tant de déclamations 
pompeuses ne va pas sans quelque danger chez un peuple 
aussi sauvage et déréglé, il a paru qu'une guerre fournirait un 
prétexte plausible pour des mesures décisives pour lesquelles 



AI'PEXDICE. 367 

on invoquera la nécessité, en dépit de la politique, de l'huma- 
nilé et de la Justice. D'autres considèrent la guerre comme 
le moyen d'obtenir pour le gouvernement le commandement 
éventuel d'une force militaire disciplinée, qui pourrait être 
employée^àrétablirl'ordre, ou en d'autres termes, à ramener le 
despotisme, puis ils espèrent que le roi donnera à la nation 
une constitution qu'ils n'ont ni la sagesse de rédiger, ni la 
vertu d'adopter eux-mêmes. 

D'autres encore supposent qu'eu cas de guerre, le roi sera 
tellement attiré vers son frère, la reine vers l'empereur, les 
nobles (en très petit nombre) qui restent ici vers la masse de 
leurs frères qui ont quitté le royaume, que les revers, inévi- 
tables pour des foules indisciplinées eu présence d'armées 
régulières, seront facilement mis au compte de conseils don- 
nés par des traîtres, et que le peuple sera amené à les bannir 
complètement et à établir uue République fédérale. Enfin, 
les aristocrates, brûlant du désir de se venger, presque tous 
pauvres, mais tous remplis d'orgueil, espèrent qu'avec l'aide 
des armées étrangères, ils pourront revenir victorieux et réta- 
blir l'espèce de despotisme qui conviendra le mieux à leur 
cupidité. Il se trouve donc qu'avec des vues différentes, la 
nation entière désire la guerre ; car, dans des assertions géné- 
rales de ce genre, il est bon de tenir compte de l'esprit du 
pays, qui a toujours été belliqueux. 

Je vous ai dit, il y a longtemps, que l'empereur n'est pas 
du tout un prince entreprenant ou belliqueux. Comme preuve, 
je dois aujourd'Imi vous informer que dans la fameuse confé- 
rence de Pilnitz, il a été joué par le roi de Prusse, car il 
venait, décidé à discuter la nature et l'étendue de l'aide à 
fournir et des forces à employer; mais le roi y coupa court en 
déclarant que la différence d'étendue de leurs états respectifs, 
et uue foule d'autres circonstances, justifiaient la demande 
d'efforts plus grands de la part de l'empereur, mais qu'il irait 
avec lui sur le pied d'une parfaite égalité. En conséquence, 
l'empereur fut obligé de consentir, mais il le fit avec le des- 
sein et le désir de n'en rien faire. Lors donc que le roi accepta 
la Constitution, il voulut considérer ce fait comme ôtant aux 
princes étrangers toute raison d'intervenir. Cependant, le roi 



3fiS APPENDICE. 

de Prusse donnail au roi des assurances personnelles de son 
bon vouloir et de son attachement fraternel, et il en fournit 
des preuves substantielles. I/intérôt véritable du roi (qui on 
est persuadé) semble être de maintenir la paix, et de laisser 
l'Assemblée agira sa guise, ce qui montrera la nécessité de 
rétablir en grande partie l'autorité royale. La faction liostile 
au roi s'en rend bien compte, et c'est pour elle une nouvelle 
raison de pousser les choses à l'extrémité; en vue de détruire 
tout ce qui peut se rattacher à l'ancien régime, elle a imaginé 
de rechercher l'alliance de la Grande-Bretagne et de la Prusse. 
En conséquence, l'évèque d'Autun a été envoyé ici; si mes 
informations sont exactes, il est autorisé à proposer la cession 
des îles de France, de Bourbon et de Tabago, comme prix 
d'une alliance contre l'empereur. Ceci tend directement à 
rompre le pacte de famille avec l'Espagne, que l'Angleterre 
courtise depuis longtemps; car il est évident que l'Angleterre 
ne s'embarquera pas dans un conflit dont la France tirerait 
le moindre profit; le jeu de M. Pilt est donc aussi clair que 
le soleil et convient parfaitement à son tempérament et à ses 
dispositions. Il n'a qu'à accepter les offres faites, et en envoyer 
des copies à Vienne et à Madrid pour aider à ses négociations, 
surtout avec l'Espagne. Il peut aussi leur off'rir de garantir 
leurs Etats et leurs droits contre nous; de cette façon nous 
nous trouverions subitement entourés de nations hostiles. 

Le ministre de la guerre a violemment combattu cette mis- 
sion en plein conseil; il en a exposé les conséquences et obtenu 
quelques restrictions utiles. Au Comité diplomatique, M. Bris- 
sot de Warville proposait la cession de Diinkerque et de 
Calais à l'Angleterre, comme gages de la fidélité de la France 
aux engagements qu'elle pourrait prendre. Cet échantillon 
vous permettra de juger de la droiture et de la vertu de la fac- 
tion à laquelle il appartient, et je suis sûr que votre cœur 
d'honnête homme se remplira d'indignation et de mépris, 
quand je vous dirai que parmi les chefs de cette faction, il y 
en a qui doivent tout à la munificence du roi. 

La mission de l'évèque d'Autun a produit une sorte de 
schisme dans la coalition. Le parti deLamethetde Barnave y 
est fortement opposé. M. Delessart, après en avoir adopté le 



APPEXDICE. 369 

plan sur les instances de Tévêque (qui en était l'auteur) et de 
ses amis, l'a abandonné sur les instances des autres, et deux 
jours avant mon départ de Paris, un exprès fut envoyé pour 
assurer à l'empereur que, malgré les apparences, rien ne se 
tramait contre lui. De fait, on allait de nouveau faire l'essai 
d'une alliance entre la nation et lui, d'après un plan élaboré, 
il y a environ trois mois, par ceux qui plus tard firent le plan 
d'une alliance avec la Grande-Bretagne. Vous jugez quelle 
confiance |on peut avoir en ces hommes d'Etat de formation 
récente. Le roi et la reine sont blessés jusqu'au vif de ces 
démarches téméraires. Je crois que l'on a donné toutes les 
assurances nécessaires à l'empereur et au roi d'Espagne. Une 
personne dans le secret m'a demandé de vous assurer, de 
leur part, que l'on est très loin de désirer un changement 
dans le système de la politique française et d'abandonner les 
anciens alliés ; par conséquent, s'il résulte le moindre avantage 
des avances actuellement faites à l'Angleterre, vous sup- 
poserez qu'il est dû uniquement à la folie du moment, et 
non à ces gens-là ; ils n'approuveraient même pas ces avan- 
tages, mais bien le contraire. 

Je vous enverrai cette lettre de la façon qui promet d'être 
la plus sûre, et je dois vous supplier, mon cher monsieur, de 
la détruire par crainte d'accidents. Vous sentez combien il 
est important de ne pas publier ces informations. 



Lettre à Washington . 

Londres, 17 mars. — L'évêque d'Autun étant maintenant 
rentré à Paris, il peut être bon de faire connaître le résultat de 
son ambassade. Il a été mal accueilli, pour trois raisons : 
d'abord , parce que la Cour regarde avec horreur et appréhension 
les scènes qui se passent en France, et dans lesquelles on le 
considère comme l'un des principaux acteurs; secondement, 
parce que sa réputation déplaît à des personnes se piquant 
d'honorabilité dans leurs manières et leur maintien, et enfin, 
parce qu'en arrivant il a commis l'imprudence de répandre 
l'idée qu'il corromprait les membres du ministère, et ensuite 

24 



370 APPENDICE. 

de fréquenter les chefs du parti des dissidents, et d'autres faits 
similaires. Il a renouvelé l'impression produite avant son dé- 
part de Paris, qu'il voulait intriguer avec les mécontents. Sa 
réception en public ne fournit pourtant aucun moyen de con- 
naître le résultat de sa mission, car la réception aurait pu 
être très mauvaise et le résultat très bon. Mais le fait est qu'il 
n'a pu faire aucune offre digne d'être accueillie, et que ses 
demandes ne pouvaient être accordées. Il se bornait à offrir 
la cession de Tabago, la démolition des ouvrages de Cher- 
bourg, et une prolongation du traité de commerce. Il deman- 
dait une stricte neutralité en cas de guerre avec l'empereur. 
Or, vous remarquerez qu'aucune Cour ne pourrait prudem- 
ment traiter avec la France dans sa situation actuelle, vu que 
personne ne peut faire en son nom des promesses d'autre 
sorte que celles que font les parrains et les marraines à un 
baptême, et tout le monde sait comment ces promesses sont 
tenues. Convaincu de ceci, l'évèque n'a jamais dit un mot de 
sa mission à lord Gower, ambassadeur d'Angleterre à Paris, 
qui m'en a parlé comme d'une chose extraordinaire, mais qui 
était pourtant bien content de n'avoir pas eu à donner des 
lettres de présentation. 

Au sujet de Tabago, il me faut faire une digression. Voilà 
longtemps que j'ai été informé à Paris que des colons de 
Saint-Domingue étaient venus à Londres faire des ouvertures 
à M. Pitt. Depuis lors, j'ai appris que le ministère français 
possédait des documents prouvant non seulement qu'il fomen- 
tait les désordres en France, mais qu'il intriguait profondé- 
ment au sujet de cette colonie. J'ignore les preuves particu- 
lières ; je ne puis donc parler d'une façon positive. Je ne 
puis non plus me porter garant de ce que j'ai encore appris 
à ce sujet depuis un mois, mais on m'assure que M, Pitt a 
l'intention, s'il le peut, d'assurer l'indépendance de Saint- 
Domingue. On me désigne comme son agentà ParisM. Clerk- 
son, le grand avocat des nègres, et la conduite d'une par- 
tie de l'Assemblée, en refusant de porter secours à cette île, 
me corrobore dans cette idée. Le cas étant tel, ou supposé 
tel, l'offre de Tabago est trop minime pour attirer l'attention 
de M. Pitt, même en ne tenant aucun compte des autres 



APPENDICE. 371 

circonstances. A ce propos, mon informateur me dit aussi que 
M. Pitt a l'intention de nous enjôler jusqu'à l'adoption de 
son plan pour Saint-Domingue; et j'apprends d'une autre 
source qu'il a l'intention de nous ofirir sa médiation pour 
la paix avec les Indiens. Cette médiation doit être pour nous 
la récompense de l'adoption de ses plans , et en ce qui 
regarde les tribus indiennes^ il veut, par ce moyen, se cons- 
tituer leur patron et leur protecteur. Il peut être bon de rap- 
procher ceci de la récente division du Canada et les me- 
sures prises actuellement pour coloniser militairement le haut 
pays, et par-dessus tout, de ce qui peut venir de M. Ham- 
mond. 

Je reviens à Saint-Domingue. Si tel est le plan de M. Pitt, 
bien que je ne nous suppose pas disposés à nous y engager 
ni même à nous y arrêter, le succès en sera pourtant tout à 
notre avantage, et une simple préface de ce qui arrivera sûre- 
ment à la Jamaïque au premier changement de vent dans le 
monde politique. La destruction du port de Cherbourg n'a 
actuellement aucune importance pour le ministère anglais, 
parce qu'on suppose que les éléments le détruiront avant 
qu'il ne soit achevé, et parce que la marine française, man- 
quant de discipline, forme plutôt un objet de mépris que de 
crainte. La prolongation offerte du traité de commerce ne 
répond à rien, car actuellement toutes les parties de la France 
sont ouvertes à la contrebande, et l'on a peu de raison de 
croire à la longue durée d'un traité fait en ce moment. Il 
arrive donc qu'aucune des offres n'arrête l'attention. La 
neutralité demandée a une très grande importance, au con- 
traire. En laissant les Pays-Bas autrichiens exposés à une 
invasion française ou aurait violé les anciens et les 
récents traités. Ce n'est pas tout, car (comme j'ai déjà eu 
l'occasion de le faire remarquer) l'annexion de ces provinces 
à la monarchie française serait presque, sinon tout à fait, 
fatale à la Grande-Bretagne. Et si nous considérons qu'elles 
sont déjà presque en révolte ouverte, et que leur intérêt 
est en fait de se réunir à la France, il y a lieu de supposer 
que cette union pourrait s'accomplir en cas de guerre avec 
l'Empereur. J'en ai dit assez sur le chapitre de la bonne 



372 APPENDICE. 

foi et de la bonne politique. Mais il y a encore une autre 
cause qui peut produire des effets égaux à toutes les autres. 
Il paraît que la question est de savoir si c'est le cabinet 
anglais ou le cabinet russe qui dirige l'autre. Il y a peut- 
être un peu des deux, mais, quoi qu'il en soit, ceci est cer- 
tain : ni l'un ni l'autre n'est disposé à contrecarrer ouver- 
tement les vues de son allié. Or, en laissant de coté les 
sentiments personnels qui agitent naturellement le souverain 
de ce royaume-ci comme ceux de tous les autres à l'égard 
de la Révolution française, il est notoire que, dès son début 
même, des agents furent employés à fomenter un esprit de 
révolte dans les autres États, et particulièrement en Prusse, 
Le roi de Prusse ressent donc pour les révolutionnaires fran- 
çais toute la colère d'un prince allemand, fier, passionné et 
otTensé. Ajoutez-y que l'électeur de Hanovre ne peut, à ce 
titre, souhaiter aucun changement dans le gouvernement de 
l'Allemagne. Si donc l'intérêt de la Grande-Bretagne eût 
été d'établir en France une constitution libre (ce qui n'est 
certainement pas le cas), je suis parfaitement convaincu 
que cette Cour n'aurait jamais fait un seul effort dans 
ce but. 

Je vous ai mandé dans ma dernière lettre que le minis- 
tère français était désuni à l'extrême. Il l'était trop pour pou- 
voir durer; de plus, ses membres s'employaient à préparer 
mutuellement leur chute. M. de Narbonne voulait entrer aux 
Affaires étrangères. Il avait une foule de raisons pour le dési- 
rer, dit -on, et principalement parce qu'il disposerait de 
grosses sommes sans avoir à en rendre compte. Quels que 
fussent ses motifs, voici quel paraît avoir été son plan. Il 
s'est fait l'avocat de toutes les mesures de violence. Une pa- 
reille conduite aurait naturellement excité les soupçons de 
tout homme sensé, mais pas ceux de l'Assemblée. Il s'allia 
aux partisans de la démocratie et tout en s'assurant par ce 
moyen contre leurs clameurs, il prenait grand soin de ses 
intérêts pécuniaires. On me l'affirme, du moins, mais en 
ajoutant qu'il a eu la grandeur d'àme de payer ses dettes, 
bien que ses domaines (situés à Saint-Domingue) soient notoi- 
rement parmi ceux qui ont été dévastés. Ou affirme encore 



APPENDICE. 373 

que, pour apaiser les cris des adjudicataires qui lui ont donné 
de l'argent et qui se trouvaient sur le chemin de la ruine, il a 
consenti à les indemniser de la dépréciation des assignats. 
Pour faire disparaître un grand obstacle à ses agissements, il 
a pris part aux intrigues contre M. Bertrand de .\Iolleville, et 
en même temps en commença d'autres contre M. Delessart, 
en vue d'obtenir sa place. On dit que le roi a dans les mains 
les preuves de toutes ces choses. J'ai déjà fait connaître en 
partie la conduite de M. Delessart. Je dois ajouter que plus 
tard, croyant à la toute-puissance de Brissot de Warville et 
de Condorcet dans l'Assemblée, il viola les engagements qu'il 
avait pris avec les triumvirs , et rédigea quelques dépèches 
conformes aux vues de ces deux messieurs. On résolut donc 
de le déplacer, et l'on recherchait son successeur. La per- 
sonne à laquelle l'on s'adressa était en train de délibérer si 
elle accepterait ou non, lorsque Brissot amena sa mise en 
accusation et son arrestation. En même temps, M. de Nar- 
bonne était renvoyé et M. de Gerville devait le suivre dans sa 
retraite. Le chevalier de Graave succède à M. de JVarbonne. 
Quand j'ai quitté Paris, il était attaché aux triumvirs. Il ne 
manque pas d'intelligence , mais je considère sa réussite 
comme presque impossible. J'apprends que M. Bertrand, 
contre qui l'Assemblée a enfin voté une adresse, a donné sa 
démission. Il y a là-dessous quelque chose que je ne puis 
découvrir sans être sur les lieux, mais vous pouvez être cer- 
tain qu'il se retire avec l'entière confiance du roi et de la 
reine. Les informations reçues de Paris étaient antérieures 
à la nouvelle de la mort de l'Empereur , qui a probable- 
ment occasionné les violences employées contre le pauvre 
Delessart, en faisant disparaître les craintes de ceux qui 
(malgré tous leurs grands mots) éprouvaient une frayeur 
terrible. Il est impossible de déterminer, ou même de con- 
jecturer quelles seront les conséquences de cet événement. 
Beaucoup dépendra du caractère personnel de son succès j 
seur, que je ne connais pas encore. 



374 APPENDICE. 



Lettre à Waskington. 

6 avril. — Mon cher Monsieur, je vous ai fait part de 
beaucoup de choses que je n'aurais pas voulu confier à 
d'autres; j'aurai encore par la suite des renseignements 
qu'il sera bon de vous faire parvenir en particulier; mais, 
en même temps, on compte en Amérique que les fonc- 
tionnaires publics vont correspondre librement et sans réti- 
cences avec le ministère des Affaires étrangères; il pour- 
rait donc être inconvenant de ne pas tout dire dans les lettres 
adressées à ces bureaux. Donnez- moi, je vous prie, votre 
opinion à ce sujet. Je serais très fâché de déplaire à n'im- 
porte qui , mais je ne puis avoir en les autres la même 
confiance qu'en vous, et ma lettre du 4 février vous mon- 
trera qu'il peut se faire que je ne puisse agir autrement. 

Un exprès arrivé hier soir a apporté la nouvelle de l'assas- 
sinat du roi de Suède à un bal masqué, le 26 du mois der- 
nier; voici encore une autre couronne qui tombe sur la tête 
d'un jeune Souverain. Ceux qui croient les Jacobins français 
engagés dans un grand complot régicide rapprochent la mort 
de l'empereur et celle du roi de Suède des préparatifs faits 
contre laFrance, d'où ilsconcluent que le roi de Prusse devrait 
prendre des précautions et surveiller ses regards et ses com- 
pagnons. Ces morts subites à un moment si critique sont 
extraordinaires , mais je ne crois pas d'habitude aux mons- 
truosités, et je ne puis voir comment un club pourrait suivre 
un sentier d'horreurs, où le secret est essentiel à la réussite. 
Le jeune roi de Hongrie a fait aux demandes péremptoires 
de la France une réponse de nature à réprimer un peu la joie 
extravagante manifestée pour la mort de son père. On me 
dit que c'est un disciple plutôt de son oncle Joseph que de 
son père, et, s'il en est ainsi, il ne restera pas lontemps sans 
agir. La mort du roi de Suède va pourtant déranger quelque 
peu le plan des opérations. Dieu seul sait comment tout cela 
finira. 



APPENDICE. 375 



Lettre à M. Thomas Jefferson, secrétaire d'État. 

10 juin. — Monsieur, dans mon entrevue du 15 mai avec 
M. Dumouriez, il m'a dit qu'il pensait que le mieux était de 
me présenter immédiatement au roi ; ma première audience 
n'eut pourtant lieu que le 3 courant. Il a donné comme 
excuse de ce retard l'état des affaires publiques, qui l'ont 
maintenu dans un état d'occupation et d'agitation constantes. 
Je ne veux pas vous imposer le récit de ce qui s'est passé 
lors de ma réception par le roi et la reine. Le lendemain 
j'ai dîné avec M. Dumouriez, à qui j'ai remis la lettre du 
Président au Roi sur son acceptation de la Constitution. 
J'avais préparé une traduction de cette lettre, pour éviter 
les erreurs assez fréquentes de leurs agents. A propos, 
différents membres du corps diplomatique m'ont parlé de 
cette lettre, qui leur a donné une haute idée de la sagesse 
du Président. Selon vos instructions, j'ai saisi l'occasion de 
parler de la mesure odieuse prise par l'ancienne Assemblée 
contre M. Dumouriez et M. Bonnecarrère, son secrétaire in- 
time. Ce dernier m'a dit qu'il partageait complètement mon avis 
là-dessus, mais que rien ne pouvait se faire avant d'avoir 
rendu l'Assemblée moins nerveuse ; l'on pouvait, il est vrai, 
réunir .une majorité, mais non pas l'amener à voter autre 
chose que des mesures provisoires ; nous pourrions cepen- 
dant préparer la chose et la mettre en train. M. Dumouriez 
m'a dit que son système politique était extrêmement simple: 
une puissance aussi grande que la France n'a pas besoin 
d'alliances; il est donc opposé à tout traité autre que ceux 
de commerce. Vous êtes déjà informé, je suppose, des 
raisons qui ont déterminé la déclaration de guerre coutre le 
roi de Hongrie, et vous savez que l'une de ces raisons était 
l'espoir d'une révolte dans la Flandre autrichienne. On a 
même avoué publiquement (et je crois que c'est la première 
fois dans les temps modernes) l'intention de la provoquer et les 
efforts faits dans ce but. Cet espoir a été déçu jusqu'ici, 
autant que l'on peut en juger par le tempérament et le 



376 APPENDICE. 

caractère des populations flamandes; d'après les informations 
que j'ai pu me procurer, il paraîtrait que, quelle que soit leur 
répugnance envers le gouvernement autrichien, elles sont 
encore moins bien disposées envers la France. Lne diversion 
de ce côté est donc absolument improbable; la possibilité en 
diminue chaque jour pour deux causes naturelles : d'abord, 
les troupes françaises sont extrêmement indisciplinées, et 
secondement les forces de leurs ennemis vont prochainement 
recevoir des renforts considérables. De toutes les nouvelles 
dignes de foi, il résulte que vers le milieu du mois prochain, 
les armées alliées compteront environ 180,000 hommes, en 
laissant décote les émigrés français. Il est douteux qu'on laisse 
agir ces derniers, pour les raisons suivantes : d'abord, on ne 
peut supposer que vingt mille volontaires nobles, servant à 
leurs frais, soient jamais bien disciplinés; on redoute en consé- 
quence qu'ils ne fassent plus de tort à leurs amis qu'à leurs 
ennemis. Secondement, il est presque impossible que dans ce 
nombre de gens, tous irrités par des injures, réelles ou sup- 
posées, il ne s'en trouve quelques-uns pour agir plutôten vue 
d'assouvir des vengeances particulières que pour le bien public, 
et il est certain que des actes de cruauté el d'injustice ser- 
viront plutôt à prolonger qu'à terminer la lutte, ou, du moins, 
la terminer selon leurs désirs. Troisièmement, il est notoire 
que la grande masse du peuple français désire moins maintenir 
l'état actuel des choses qu'empêcher le retour des anciennes 
oppressions, et naturellement se soumettrait plutôt à un pur 
despotisme qu'à cette sorte de monarchie dont les seules limites 
se trouvaient dans ces corps de la noblesse, de la magistrature 
et du clergé, qui opprimaient et insultaient le peuple à tour de 
rôle. Cette observation me mène tout droit au but poursuivi 
par les puissances alliées, que je suppose être l'établissement 
d'un gouvernement militaire sur les ruines de l'anarchie qui 
règne actuellement, et à la continuation de laquelle aucune 
puissance, sauf l'Angleterre, ne trouve son intérêt. Les autres, 
voyant que s'il n'existe pas de contre-poids à sa marine, 
l'Angleterre doit être maîtresse de l'océan (ce qui, dans l'état 
actuel du commerce du monde, équivaut à l'empire universel) 
ne peuvent que désirer rétablir le royaume de France . 



APPEXDICE. 377 

Ici une question importante surgit. Quelle sorte de gou- 
vernement établira-t-on? Les émigrés espèrent que ce sera 
leur chère aristocratie; mais il est difficile de supposer que 
des rois s'efTorceront d'établir à l'étranger ce qu'ils tra- 
vaillent sans cesse à détruire chez eux, d'autant que la Révo- 
lution française ayant été commencée par la noblesse , 
l'exemple sera bien plus frappant si elle en devient la vic- 
time . \Iais si les monarques alliés ont intérêt à détruire 
l'aristocratie , ils ont un intérêt encore bien plus grand et 
plus évident à empêcher l'adoption d'un système libre et 
bien équilibré. Un tel système s'étendrait inévitablement, et 
forcerait les puissances voisines à se relâcher de leur tyrannie. 
Si la cour de Berlin avait pu être insensible à cette vérité qui 
la touche de si près, les zélés réformateurs d'ici n'auraient 
pas permis aux ministres de Prusse de s'endormir dans le 
danger. Le désir de propager leurs opinions et de se faire 
des recrues les a conduits si loin que cette querelle, qui 
n'aurait pu être que politique, est devenue personnelle, et 
j'ai de bonnes raisons de croire, malgré le profond secret 
dont sont entourés les desseins de la grande alliance , que 
l'on a l'intention de remettre tout le pouvoir aux mains du 
roi . Les partisans irréfléchis de la liberté ont préparé cet 
événement. Dans leur ardeur à détruire les anciennes insti- 
tutions, ils ont oublié qu'une monarchie sans degrés inter- 
médiaires n'est qu'un autre nom pour anarchie ou despo- 
tisme. L'anarchie malheureusement existe à un degré inouï; 
et telles sont l'horreur et la crainte qu'ont inspirées partout 
des sociétés licencieuses, que l'on a lieu de croire que la 
grande masse de la population française considérerait même 
le despotisme comme un bienfait, s'il était accompagné de 
la sécurité pour les personnes et les propriétés, telle qu'on 
la trouve sous les pires gouvernements de l'Europe. Un 
autre grand moyen d'établir le despotisme semble être la 
banqueroute nationale, qui paraît inévitable. Les dépenses 
du mois dernier ont dépassé les revenus d'environ 10 mil- 
lions de dollars. Les dépenses continuent à augmenter et 
les revenus à diminuer. Les biens du clergé sont dévorés, 
et la dette est aussi grande qu'à l'ouverture des États gêné- 



378 APPENDICE. 

raux. En enlevant ses biens à l'Église, les dépenses courantes 
ont augmenté d'environ un sixième. Les dilapidations dans 
chaque ministère sont sans exemple, et l'on a, pour cou- 
ronner le tout, une monnaie de papier dont le total aug- 
mente sans cesse, et qui monte déjà à plus de trois cents 
millions de dollars. De ces faits, il est impossible de ne 
pas tirer les plus sinistres présages . Les campagnards ont 
été poussés jusqu'ici, dans une grande mesure, par l'espoir 
du gain. L'abolition des dîmes, des droits féodaux et de» 
impôts accablants, était si agréable , qu'on ne pouvait se 
résoudre à en examiner froidement les conséquences, ni 
même à faire une enquête au point de vue de leur stricte 
justice. Après cette abolition, vinrent les combinaisons philo- 
sophiques et mathématiques du fisc, qui sont très belles et 
satisfaisantes , et auxquelles on ne peut faire qu'une seule 
objection de quelque valeur, savoir qu'elles ne sont pas 
réalisables. Or, j'ai fréquemment remarqué que, quand 
l'humanité en arrive à abandonner le sentier de la justice, il 
n'est pas facile d'arrêter sa marche à un point déterminé; 
par conséquent, tout le royaume (sauf Paris) ayant intérêt 
à ne pas payer les impôts, la question sera décidée sans 
grande difficulté, si le Corps législatif quitte cette ville. Il se 
prépare déjà à un déplacement et a l'intention d'emmener 
le roi; à cet effet, un décret est déjà passé qui licencie la 
garde du corps , et un autre qui ordonne de rassembler 
20,000 hommes au nord de la ville . La milice parisienne 
s'opposera à ce dernier décret, dont elle commence à voir 
le but; et comme l'opinion générale semble être qu'aucune 
résistance sérieuse ne sera faite aux troupes autrichiennes 
et prussiennes , on considère la personne de Louis XVI 
comme la plus solide des alliances, pour se protéger du 
pillage et des outrages. Ce décret peut donc produire un 
schisme entre la milice et l'Assemblée, ou entre les habitants 
de Paris, ou tous les deux. Il existe déjà une rupture sérieuse 
entre les membres du ministère actuel, et quelques-uns 
devront se retirer. J'ai les meilleures raisons de croire qu'ils 
seront tous changés dans quelques semaines, et un certain 
nombre dans quelques jours . Il existe aussi une inimitié 



APPEXDICE. 379 

mortelle entre les divers partis de l'Assemblée. A la tète de 
la faction jacobine est la députation de Bordeaux , et cette 
ville, vous le savez, est particulièremeot hostile aux intérêts 
de notre commerce . C'est à cette hostilité, ou plutôt à cette 
confusion universelle, que Dumouriez faisait allusion en 
s'excusant d'avoir retardé mon audience . C'est elle aussi 
que son secrétaire intime avait en vue quand il me parlait de 
la nécessité de mettre plus de suite dans les idées de l'Assem- 
blée, avant de pouvoir rien faire. M. Dumouriez m'a dit 
qu'il n'avait aucune inquiétude du côté de la Prusse, dont 
le seul but était d'engager à fond la maison d'Autriche, puis 
de profiter de ses embarras. Je lui ai répondu qu'il devait 
naturellement être bien informé à ce sujet, mais depuis que 
le ministre de Prusse était parti sans prendre congé, je ne 
pouvais que supposer les intentions de cette cour plus 
sérieuses qu'il ne se l'imaginait. Il me donna de nom- 
breuses raisons pour son opinion, que je n'aurais regardée 
que comme une opinion objective, si en d'autres circons- 
tances ses intimes ne me l'avaient pas citée, et si je ne con- 
naissais la source où il puise ses meilleurs renseignements. 
Un événement récent vient de donner une nouvelle force 
à cette manière de voir : je parle de l'attaque de la Pologne 
par l'impératrice de Russie pour détruire sa nouvelle consti- 
tution. On ignore si ce mouvement est concerté avec les cabi- 
nets d'Autriche ou de Prusse. Je ne puis pas encore me faire 
une opinion acceptable à ce sujet, mais je crois que, dans 
l'un et l'autre cas, ces cabinets poursuivront leurs vues sur 
ce pays-ci. Les détails où je suis entré et les renseignements 
que vous pourrez avoir par les journaux publics, montrent 
qu'en ce moment il sera bien difficile d'attirer l'attention sur 
d'autres objets que ceux qui causent en ce moment une si 
grande agitation. Le meilleur tableau que je puisse vous 
donner de la nation française serait celui d'un troupeau 
fuyant devant la tempête. Pour ce qui est du ministère, 
chacun de ses membres s'emploie à se défendre ou à attaquer 
son voisin. Je m'occuperai néanmoins des choses que vous 
me recommandez. Les obstacles au succès ne font qu'exciter 
mes efforts. Il faut pourtant s'y prendre avec précaution, 



380 APPENDICE. 

parce qu'un changement soudain peut faire arriver au pou* 
voir des personnes qui s'opposeraient à une mesure simple- 
ment parce que leurs prédécesseurs l'auraient approuvée. 
Vous m'avez demandé, entre autres choses, de vous envoyer 
le Moniteur, mais l'éditeur de ce journal ne donne pas un 
compte rendu de ce qui se passe à l'Assemblée aussi fidèle 
que celui que vous trouverez dans le Logographe. S'il existe 
un journaliste impartial, c'est l'auteur, ou plutôt le transcrip- 
teur de ce journal. 

Je vous envoie naturellement la Gazette de France qui, 
d'après vous, dit tout ce que le ministère lui ordonne de 
dire. Le Patriote Français, écrit par M. Brissot, vous don- 
nera la version républicaine des événements , comme la 
Gazette universelle donne celle de l'espèce de monarchie 
proposée par la Constitution. Le journal appelé l'Indicateur 
est écrit par un parti qui désire un exécutif plus vigoureux, 
bien que, chose étrange à dire, ce parti se compose de ceux 
qui, au début de l'ancienne Assemblée ont tout fait pour 
amener le royaume dans la situation actuelle. Le journal 
des Jacobins vous dira ce qui se passe au sein de cette 
société . La Gazette de Leyde, que je vous envoie sur 
votre demande, vous donnera une espèce de sommaire de 
tous ces divers sentiments et opinions. Si donc. Monsieur, 
vous avez la patience de parcourir ces différentes feuilles, 
vous aurez une notion claire non seulement de ce qui se 
fait, mais de ce qui se prépare. 



Lettre à Jefferson. 

11 juin. — A la grande surprise de Dumouriez, le roi a 
accepté sa démission, et en conséquence tous ses amis, qu'il 
venait dénommer, s'en vont avec lui. Les Jacobins se sont 
occupés toute la nuit à exciter des désordres dans la ville, 
mais les précautions prises pour les réprimer ont réussi 
jusqu'ici et l'on m'assure que M. de Luckner et M. de La 
Fayette persistent toujours dans leur intention de ne pas ris- 
quer une action. S'il en est ainsi , l'état actuel d'incertitude 



APPEXDICE. 3gl 

peut durer quelque temps. S'ils se batteut et qu'ils «raquent 
une victoire, il est assez probable que nous serons témoins 
d'abominables excès . Si au contraire on éprouve un échec 
décisif, la faction jacobine deviendra un peu plus modérée. 
Somme toute, monsieur, nous sommes sur un vaste volcan. 
Nous le sentons trembler, nous l'entendons gronder, mais il 
est impossible à des prévisions humaines de découvrir com- 
ment, quand et où aura lieu l'éruption, et quelles en seront 
les victimes. Le nouveau ministère sera soulagé, dans tous les 
cas, de quelques-uns de ses membres, mais il reste un point 
fort obscur : ne sera-t-il pas chassé par la faction jacobine? 
On se propose de faire un sérieux effort contre cette faction 
en faveur de la Constitution , et M. de La Fayette com- 
mencera l'attaque. Je vous avoue que j'ai peu d'espoir dans 
le succès. 11 y a beaucoup à faire et fort peu de temps pour 
le faire, car l'ennemi sera bientôt fort supérieur en nombre, 
et on se demande actuellement, paraît-il, si l'Alsace et la 
Lorraine sont prêtes à se joindre aux envahisseurs. Ainsi, 
tandis qu'une grande partie de la nation désire renverser le 
gouvernement actuel pour rétablir les anciennes formes, et 
qu'une autre partie, encore plus redoutable par sa position 
et le nombre de ses membres, désire l'établissement d'une 
république fédérale, les modérés, attaqués de toutes parts, 
ont à lutter seuls contre une force immense . Je ne puis pour- 
suivre ce tableau, car mon cœur saigne en réfléchissant que 
la plus belle occasion qui se soit jamais offerte d'établir les 
droits de l'homme dans le monde civilisé est peut-être perdue 
à jamais. 



Lettre à Je fer son. 

10 juillet. — Le samedi, 7 juillet, l'Assemblée a joué 
une farce dont les principaux acteurs remplirent bien leur 
rôle; le roi fut trompé selon l'habitude, et nous marchons à 
grands pas à la catastrophe finale. Pendant quelques semaines 
les partis en présence, c'est-à-dire la Cour et les Jacobins, se 
sont efforcés de se rejeter mutuellement l'odieux d'avoir 



382 APPENDICE. 

violé totalement la Constitution et d'avoir commencé la 
guerre civile. Le parti qui s'appelle indépendant, et qui est 
de fait le parti des peureux, demande instamment la paix, 
et saisit avec empressement tout ce qui en a l'air ou le nom. 
C'est pour attraper ces goujons que s'est jouée la scène de 
samedi. Le roi et la reine, croyant que les acteurs étaient 
sérieux et sachant qne leurs vies étaient en jeu, en furent 
remplis de joie, et leurs timides conseillers, tremblant 
devant la puissance tyrannique de l'Assemblée^ happèrent 
avidement l'hameçon de réconciliation qu'on leur jetait sans 
espérer qu'ils l'avaleraient. L'un deux, dont je vous ai parlé 
dernièrement comme d'un homme très digne, a vu à travers 
le voile très mince qui couvrait la fraude, et combattit mais 
sans succès l'opinion des autres . Les événements, en le 
justifiant, l'ont mis au premier plan. Aujourd'hui le roi 
commence une nouvelle carrière, et s'il va jusqu'au bout 
je crois qu'il réussira. J'ai tout lieu de croire que cette 
lettre vous arrivera en toute sûreté ; je ne puis pourtant 
prendre sur moi de vous parler plus ouvertement, car autre- 
ment la confiance que l'on a en moi pourrait, dans le cours 
des événements, devenir fatale à celui qui me renseigne. 



Lettre à Jefferson. 

1" août. — Dans ma lettre n" 2, j'ai raconté que M. de La 
Fayette allait commencer une attaque contre la faction jaco- 
bine, et j'exprimais la crainte qu'il ne réussît pas. Je crois, en 
vérité, que si M. de La Fayette se montrait en ce moment à Paris 
sans être accompagné de son armée, il serait écharpé. Actuelle- 
ment il semble évident que si la royauté n'est pas détruite, elle 
deviendra vite absolue. Je pense que les chefs de la Révolution 
ne voient pas d'autre manière d'établir les affaires du pays sur 
une base acceptable, et qu'en conséquence ils feront leur sou- 
mission à Sa Majesté, en donnant comme raison que l'Assem- 
blée, et le club des Jacobins qui en est le maître, ont aboli la 
Constitution. Si ma lettre était interceptée, elle donnerait lieu 
à beaucoup de ce bruit et de ces folies auxquels il est désa- 



APPEXDICE. 383 

gréable de se trouver mêlé, car les gens malintentionnés ne 
peuvent faire la distinction entre une personne ayant des ren- 
seignements exacts sur ce qui se passe, et ceux qui agissent 
personnellement. Je doiSj pour ce motif, refuser de parler des 
plans actuellement discutés pour l'établissement d'une bonne 
constitution. Je n'ose pas dire (\ne j'espère leur réussite. Je la 
désire ardemment , maisj'ai des doutes et des craintes, n'ayant 
aucune confiance dans la moralité du peuple. Le roi cherche 
à assurer le bonheur de celui-ci, qui, hélas! n'est pas disposé 
à recevoir les bienfaits de Sa Majesté. Le soupçon, compagnon 
constant du vice et de la faiblesse, a rompu tous les liens de 
l'union sociale, et détruit tout espoir honnête au moment 
même où il se produit. 

Quelques personnes m'ont parlé ironiquement des dispo- 
sitions des Etats-Unis, mais je leur ai assuré très sincèrement 
que nos sentiments de reconnaissance pour la conduite de ce 
pays se traduiraient en actes dès que l'occasion s'en présente- 
rait; les changements que l'on pourrait faire ici dans le gou- 
vernement n'altéreraient en rien notre affection et ne dimi- 
nueraient pas notre attachement. Ce langage non officiel, mais 
tenu dans la sincérité de la vie sociale, a surpris ceux qui, 
malheureusement pour eux, ne peuvent trouver à la conduite 
des nations que des motifs intéressés et ont la vue assez courte 
pour ne pas avoir observé qu'une conduite vertueuse et hono- 
rable est encore la plus profitable à un pays. Quant aux autres 
objets dont je suis chargé, il est à peine nécessaire de dire qu'il 
n'y a rien à faire en ce moment. Le temps que l'Assemblée 
n'emploie pas à la discussion des querelles de parti est forcé- 
ment pris par les départements de la guerre et des finances. 
La résolution de suspendre le roi a été un peu refroidie par la 
nouvelle que les armées se soulèveraient immédiatement, 
particulièrement celle du sud, en qui l'on avait la plus grande 
confiance. Cette circonstance a grandement dérangé le plan 
d'opérations, d'autant plus que beaucoup des instruments 
spécialement rassemblés pour frapper ce grand coup sont 
devenus de sérieux empêchements pour ceux qui voulaient le 
frapper. Parmi eux sont les Bretons et les Marseillais, actuel- 
lement à Paris. Quelques chefs des Jacobins, à ce que l'on me 



884 APPENDICE. 

dit, ont préparé les moyens de fuir en Amérique; dans ce 
nombre est M. de Condorcet, que vous connaissez depuis 
longtemps. Ils s'embarqueront à Dunkerqueetà Saint- Valéry j 



Lettre à Jefferson. 

18 août. — Depuis ma lettre du premier, une nouvelle 
révolution a eu lieu dans celte ville. Elle a été sanglante. Il y 
a un parti considérable intéressé à renverser l'ordre actuel ; 
ceux qui composent ce parti sont les modérés. Je suis con- 
vaincu depuis longtemps que ce parti modéré, lequel, entre 
parenthèses, a été le promoteur de la Révolution, devra 
disparaître et que ses membres devront s'inféoder à l'une des 
factions existantes. La faction aristocratique est encore divisée 
en deux ou même davantage. Les uns sont pour une monarchie 
absolue, d'autres pour l'ancien régime, et un petit nombre 
désire un gouvernement mixte. Les rédacteurs de l'ancienne 
Constitution avaient adopté cette dernière idée, mais sans pou- 
voir accepter celle d'un État héréditaire. Le roi qui déploie 
une fermeté extraordinaire dans ses souffrances, mais qui est 
dépourvu de moyens pour l'action, et qui de plus est très reli- 
gieux, s'est trouvé lié par ses serments à la Constitution, que 
sa conscience lui faisait trouver mauvaise, et au sujet de laquelle 
il n'y a plus qu'une seule opinion dans le pays, parce que 
l'expérience, cette grande source de sagesse, l'a déjà jugée et 
condamnée. Pour les causes que je viens de dire, le roi n'a 
pas voulu se mettre en avant, et comme conséquence il n'y 
eut plus d'étendard auquel pussent se rallier les partisans des 
deux Chambres. Les républicains eurent le bon sens de mar- 
cher hardiment et ouvertement vers leur but, et, comme ils 
eurent soin de ne pas mâcher leurs mots ni de s'embarrasser 
dans des subtilités légales ou constitutionnelles, ils eurent 
l'avantage d'être unis et d'avoir un plan concerté contre les 
membres disjoints d'un corps sans tête. Si, dans ces cir- 
constances, il n'était pas question de forces étrangères, je n'ai 
aucun doute que la république ne s'établit assez paisiblement, 
et ne durât aussi longtemps que le permettrait la moralité du 



APPENDICE. 885 

peuple. Vous savez ce qui en est de cette moralité, et vous 
pouvez naturellement, si c'est nécessaire, faire le calcul. 

Les forces de l'étranger sont, pourtant, une circonstance 
prépondérante en cette occasion et je crois que le résultat 
dépendra de leur activité. Si le duc de Brunswick s'avance 
rapidement, beaucoup le rejoindront, même parmi les armées 
qui lui sont opposées, parce que la dernière révolution four- 
nira à quelques-uns une raison et à d'autres un prétexte pour 
quitter la cause qu'ils avaient épousée. Si, au contraire, sa 
marche est prudente et lente, il est probable que ceux qui 
actuellement se taisent par crainte s'habitueront graduellement 
à parler favorablement du gouvernement actuel, pour dé- 
tourner les soupçons, et qu'ainsi nous verrons grandir une 
opinion publiquequi, dèsqu'ellesesera manifestée, s'imposera 
à la généralité. Si de cette façon la nouvelle république 
s'enracine plus profondément, je crois (|ue les puissances 
étrangères trouveront une certaine difficulté à la renverser; 
car la nation française forme une masse immense, qu'il n'est 
pas facile de mettre en mouvement ni d'arrêter. Vous remar- 
querez, monsieur, que tout se réduit aujourd'hui à un simple 
débat entre une monarchie absolue et la république, tous les 
termes intermédiaires ayant disparu. Ce débat devra aussi être 
résolu par la force, parce que l'un des adversaires est le 
peuple qui ne peut pas traiter lui-même, et ne veut pas per- 
mettre à d'autres de traiter, à sa place, les intérêts importants 
actuellement en jeu. Si, comme autrefois, quelques nobles 
factieux élaient à la tète d'un parti, ils saisiraient, comme alors, 
la première occasion de faire des arrangements pour eux- 
mêmes sur le dos de leur parti; mais sans entrer ici dans une 
question d'honnêteté relative, je ne crois pas que le peuple 
soit assez attaché à des individus pour avoir ce que l'on appelle 
des chefs; ceux qui paraissent tels sont, à mon avis, plutôt 
des instruments que des agents. Je n'entre pas dans l'histoire 
des choses pour ne pas vous ennuyer de la récapitulation des 
faits. Je saisis l'occasion actuelle de vous envoyer tous les 
journaux depuis ma dernière lettre; vous y trouverez tous les 
détails que vous pourrez désirer. Depuis l'affaire du 10, le 
Logographe, la Gazette universelle et V Indicateur sont sup- 

25 



386 APPENDICE. 

primés, ainsi, du reste, que tous ceux coupables defeuillan- 
tisme, c'est-à-dire adhérant aux clubs « des feuillants soi- 
disant constitutionnels » . Il faudra donc faire un choix de ce 
que vous trouverez dans les autres gazettes, écrites non seule- 
ment dans l'esprit, mais sous les yeux mêmes d'un parti. Cet 
esprit influera sur le plus honnête imprimeur dans la manière 
de présenter les faits, et ces yeux empêcheront le plus hardi 
d'imprimer certains faits. 

Vous verrez que M. Boncarère a été nommé ministre plé- 
nipotentiaire aux États-Unis. Le caractère de cet homme est 
aussi mauvais que possible et souillé de vices infâmes. J'ignore 
quelle influence l'a fait entrer au ministère des Affaires 
étrangères, car j'étais alors en Angleterre; mais je crois que 
c'était un pitoyable moyen de la part des Feuillants de sur- 
veiller, de contrecarrer, et peut-être de trahir le ministère 
jacobin. Tandis que le roi insistait près de M. de Sainte-Croix, 
un ministre de huit jours, pour qu'il acceptât le ministère des 
Affaires étrangères, celui-ci déclara refuser ses services, si l'on 
conservait Boncarère, et pour s'en débarrasser on inventa 
l'expédient de l'envoyer en Amérique. J'ai considéré cette 
mesure comme une sorte d'insulte, et j'ai transmis mes sen- 
timents à ce sujet au roi, qui dit alors à M. de Sainte-Croix 
que j'étais irrité de cette nomination et qu'il eût à s'en 
arranger avec moi; il désirait que j'empêchasse cette nomina- 
tion. Le ministre s'excusa comme il put, admettant sans cesse 
qu'on avait eu tort; il ajouta que son embarquement serait 
retardé et que j'étais libre d'empêcher sa réception. Je répli- 
quai qu'il ne fallait pas lui permettre de s'embarquer du tout. 
Le ministre refusa de signer le hon pour sa nomination. La 
nouvelle révolution survint alors, et l'histoire de la mission 
de Boncarère est finie. Malgré les plus grands efforts, je n'ai 
pu décider le ministre des Affaires étrangères à examiner la 
question de notre dette. De fait, le pouvoir exécutif nommé par 
l'ancienne Constitution a été à l'agonie pendant trois mois, et 
a songé davantage à son salut qu'à ses affaires. Le pouvoir 
exécutif actuel ne fait que de naître ; il sera peut-être étouffé 
au berceau. 



APPENDICE. 38T 



^« Lettre à Jefferson. 

22 août. — Les différents ambassadeurs prennent tous 
la fuite, et si je reste, je serai tout seul. J'ai cependant l'inten- 
tion de rester, à moins que les circonstances ne m'obligent à 
partir; parce que, dans l'hypothèse que mes lettres de créance 
sont adressées à la monarchie, et non à la république fran- 
çaise, il est sans importance que je reste dans ce pays ou que 
j'aille en Angleterre pendant le temps qui pourra être néces- 
saire pour recevoir vos ordres ou arranger ici les affaires cou- 
rantes. Mon départ me donnerait cependant l'air de prendre 
parti contre la dernière révolution; or, non seulement je n'y 
suis pas autorisé, mais je suis tenu de supposer que, si la grande 
majorité de la nation adhère à la nouvelle forme de gouver- 
nement, les États-Unis donneront leur approbation ; car, en 
premier lieu, nous n'avons pas le droit de prescrire à ce 
pays le gouvernement qu'il devra adopter, et ensuite, la base 
de notre propre Constitution est le droit imprescriptible d'un 
peuple à se gouverner. Il est vrai que la position n'est pas 
sans danger, mais je présume que quand le Président m'a fait 
l'honneur de me nommer à cette ambassade, ce n'était pas 
pour ma sûreté ou mon plaisir personnels, mais pour défen- 
dre les intérêts de ma patrie. Je continuerai donc à les défen- 
dre de toutes mes forces; pour ce qui est des conséquences, 
elles sont dans la main de Dieu. 



Lettre à Jefferson. 

10 septembre. — Nous avons eu une semaine de massacres 
incessants, au cours desquels plusieurs milliers de personnes 
ont péri. On a commencé par deux ou trois cents ecclésias- 
tiques, qui n'ont pas voulu prêter le serment prescrit par la 
loi. De là, ces exécuteurs d'une justice sommaire se sont rendus 
à l'Abbaye, où étaient enfermés les prisonniers qui se trou- 
vaient à la Cour le 10 août. Je crois que Mme de Lamballe fut la 



388 ' APPENDICE. 

seule femme tuée; elle fut décapitée et on lui ouvrit le ventre. 
I.a tôte et les entrailles furent promenées dans les rues au bout 
de piques, et le corps traîné sur le sol. L'on me dit que l'on 
continua dans le voisinage du Temple, jusqu'à ce que la reine 
regardât cet horrible spectacle. Hier les prisonniers venus 
d'Orléans furent massacrés à Versailles. Les assassinats ont 
commencé ici vers cinq heures de l'après-midi, le dimanche, 
2 courant. On avait envoyé, il y a quelques jours, des gardes 
pour faire le duc de la Rochefoucauld prisonnier. Ainsi 
escorté, il était en route pour Paris avec sa femme et ses 
enfants, quand il fut arraché hors de sa voiture et tué. Les 
dames furent reconduites à la Roche-Guyon, où elles sont 
actuellement en état d'arrestation. M. de Montmorin est 
parmi les victimes de l'Abbaye. Vous vous souvenez qu'une 
pétition, couverte de milliers de signatures, demandait le 
déplacement du maire à cause de sa conduite au 20 juin. La 
signature de cette pétition est considérée comme une preuve 
suffisante du crime de feuillantisme et quelques-uns son- 
geaient à mettre à mort tous ceux qui étaient coupables de 
l'avoir signée. Pourtant, cette mesure semble suspendue, du 
moins pour l'instant; mais, en l'absence de tout pouvoir exé- 
cutif réel, on pourrait aisément reprendre ce projet, s'il ren- 
trait dans les vues de ceux qui ont la confiance de la partie du 
peuple actuellement occupé à tuer. 



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