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JOURNAL
DE LA
SOCIÉTÉ DES AMÉRICANISÏES
DE PARIS
MAÇON. PROTAT FRERES, ÎMPHJMEURS
JOURNAL
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SOCIETE DES AMERIGANISTES
DE PARIS
NOUVELLE SEKIE — TOME III
AU SIÈGE DE LA SOCIÉTÉ
61, RUE DE BUFFON, 61
1906
«..- nr-T-ru PCMTCD
NOTE
SUR UNE STATUETTE MEXICAINE
EN WERNERITE
REPRÉSENTANT LA DÉESSE LXGUINA
Par m. le DvE.-T. HAMY
Membre de l'Institut, et de l'Académie de Médecine,
Professeur au Muséum d'Histoire naturelle,
Président de la Société des Américanistes.
Ixcuina (de ixtli visage, cui prendre et na apocope de naui.
quatre), la déesse qui prend quatre visages, était ainsi appelée au
Mexique, dit Sahagun, « parce que Ton prétendait que cette divinité
représentait quatre sœurs : la première, qui était l'aînée, portait le
nom de Tiacapan ; la seconde s'appelait Teieu ; la troisième était
nommée Tlaco \ la quatrième, qui était la plus jeune, s'appelait
Xocoyolzin. Ces quatre sœurs passaient pour être les déesses des
passions charnelles. Elles portaient en effet des noms qui com-
prennent tous les âges féminins aptes au plaisir de la chair ' ».
Ixcuina s'appelait encore TlaçolteotUtlaçolli, ordure; ^eo//, divi-
nité ^) ou Tlaelquani (flaelli, ordure; qua, manger), déesse de saleté
ou mangeuse de saleté ; ce dernier nom lui était attribué, parce
que les hommes et les femmes enclins au vice lui confessaient leurs
péchés, dans la personne de ses prêtres, et en obtenaient le pardon,
« quelque sales et hideux qu'ils fussent ».
1. Sahagun, Histoire générale des choses de la Nouvelle-Espagne, trad.
Jourdanet et Siméon. Paris, 1880, in-8", liv. I, chap. xii, p. 22-25.
2. TlalzoUeucihuH, signora dell' imniondenza (Fabregat, Codice. Borgiano,
Anal, del Mus. Nac. de Mexico, vol. V, p. 243, 1899).
Société des Américanistes de Paris. 1
2 SOCIÉTÉ DES AMÉRICANISTES DE PARIS
C'est sous cet aspect de Tlaçolteoll que la divinité charnelle est
le plus souvent représentée dans les lares de terre cuite ou tepito-
tons que nous connaissons, debout ou agenouillée et portant, sus-
pendu au cou, un phallus symbolique.
Dans le ToiiRlamatl, Ixcuina revient au cinquième rang de chaque
treizaine et préside en outre la treizième de ces subdivisions [ce
ollin) où elle se présente parfois sous des apparences bien diffé-
rentes.
Le Codex Borbonicus, par exemple, nous montre la déesse
sexuelle, dans la double fonction de la conception et de la partu-
rition.
Suivant la croyance commune des Mexicains, l'être nouveau se
formait dans le plus haut du ciel sous Finfluence de la dualité créa-
trice et il en descendait pour prendre place dans le sein de sa mère ' ;
aussi la jeune créature déjà formée est-elle peinte dans le haut de la
feuille XIII du Codex avec des empreintes de pas qui jalonnent
sa route vers Ixcuina, vue de face par une exception unique dans
le Tonalamatl et présentée avec des dimensions inusitées dans les
tableaux voisins^'.
Celle-ci porte un superbe bonnet conique, à longue pointe
recourbée de deux couleurs [la pintan de dos colores)^ rouge et
noir, et décoré, selon son axe, de croissants dont les cornes sont
tournées vers le ciel et qui se détachent en blanc sur le double
fond coloré. Celte coitfure se termine par un volumineux panache
de plumes jaunes ou blanches piquetées de noir ; un deuxième
plumet pareil au premier se détache du front et se recourbe à
droite.
Le Lurban est couvert de crochets et de points noirs ornant
aussi les pendants qui tombent de deux larges oreillères d'or.
M. Seler croit voir dans ce détail l'indication de la mise en usage du
coton non encore filé^.
1 . (^f. Vr. del Paso y Troncoso, Descripcion historica y Exposicion ilel
Codice Piclorico de los antùjiws Nauas que se conserva en la hibliolcca de la
Caméra de dipu fados de Paris (aniiguo Palais Bourbon). Florencia, 1899, in-8",
p. 1\.
2. I^'auleur de ce Codex a peut-être voulu signaler ainsi rimportance que
prenait à ses yeux la déesse dont les prêtres recevaient les confessions luxu-
rieuses et étaient les interprètes habituels du tonalamall.
3. VA. Seler, The Tonalamall of Lhe Aubin Colleclion. London, 1901, p. 96.
NOTE SUR LNE STATUETTE MEXICAINE EN WERNERITE 3
Le visage est barbouillé de rouge et une sorte d'oiseau noirâtre,
dont le bec long et pointu s'applique sur la crête nasale, étale sur
les lèvres de la déesse ses ailes et sa queue qui lui font un masque
original.
Ixcuina est assise, les jambes écartées, sur une couverture, mi-
partie rouge et noire, ornée des mêmes croissants blancs qui déco-
raient déjà le bonnet et disposés en trois rangées de six.
Elle a revêtu (ce qui la confond en partie avec Toci et Chicome-
coatl) la peau d'une victime humaine, dont les mains retombent
au-dessous de ses poignets et qui lui couvre les jambes jusqu'aux
chevilles.
Un jupon de même étoffe que le tapis, décoré comme la couver-
ture, couvre tout l'abdomen et la tête d'un jeune sujet issant entre
les cuisses, apparaît les bras tendus en avant et tirant sur les deux
anses engagées d'un long cordonnet blanc. Le nouveau-né porte
déjà la coiffure et les oreillères de sa mère, dont il ne diffère que
par l'absence de toute peinture faciale.
II
C'est cette même figure divine, débarrassée de tous ses acces-
soires et simplifiée, autant que possible, pour les exigences de la
glyptique, que leproduit la statuette en pierre dure qui fait
l'objet principal de cette courte communication.
Cette pièce, très importante, que j'avais autrefois entrevue chez
un marchand d'antiquités de la capitale ^ avait été acquise pour sa
magnifique collection de pierres dures travaillées par feu M. Damour,
le minéralogiste bien connu de l'Académie des sciences. Elle est
devenue récemment la propriété de mon confrère et ami, le docteur
Ribemont-Dessaignes, de l'Académie de médecine, qui a- bien
voulu m'autoriser à la mouler pour le Musée d'ethnographie et à
le présenter à notre Société.
Cette statuette, qui mesure 192 mm. de hauteur, sur 120 de
largeur et 130 d'épaisseur, est d'une roche parfaitement polie d'un
1. J'y ai fait une allusion rapide dans mon Conimenlairo du Codex Borho-
nicus (p. il).
4 SOCIÉTÉ DES AMÉRICANISTES DE PARIS
vert blanchâtre pâle, tachetée par place de noir et de brun jaunâtre.
Elle a été déterminée avec quelque réserve par Damour comme
wernerite (densité 2,85).
Une femme, d'une vérité ethnique tout à fait saisissante, est
assise, la tète rejetée en arrière, les traits du visage contractés, la
bouche largement ouverte par un rictus douloureusement expressif.
Tout le corps se contracte en un efTort sauvage : les genoux écar-
tés sont ramenés vers la poitrine, les bras collés au corps, les
mains solidement appliquées sur les fesses distendent de leur mieux
l'orifice génital d'où sort un gros enfant, les bras étendus en avant.
L'accouchée a pour tout vêtement une opulente chevelure figu-
rée par de longues stries parallèles et coupée carrément en bas et
en arrière à la hauteur des coudes. Mais de doubles trous, évidés
avec adresse dans la roche dure, signalent de place en place des
appliques de nature inconnue, qui devaient donner à la figure
divine, comme je vais le montrer rapidement, un aspect fort ana-
logue à celui qu'elle prend à la page du (onalamatl, décrite ci-
dessus. Ce sont d'abord deux trous, percés au milieu du front, un
peu au-dessus de la racine des cheveux et qui devaient servir à
fixer le long bonnet recourbé décrit précédemment. Deux autres
trous qu'on voit dans la chevelure, en arrière des tempes, suppor-
taient sans doute le turban ; deux trous plus larges, perforant le
lobule, assuraient l'oreillère et deux autres encore supportaient un
double pendant.
A la hauteur du menton, le bord des cheveux est une fois encore
symétriquement percé de doubles trous, destinés, semble-t-il, à
attacher un pectoral.
Enfin, on voit deux paires de ces mêmes trous doubles, l'un en
arrière des mains pour fixer le tapis, l'autre au bord externe des
pieds pour attacher les sandales.
Les yeux ont été évidés comme ceux de presque toutes les statues
mexicaines d'un travail un peu artistique. On y avait, sans aucun
doute, inséré une plaque de nature indéterminée.
Les narines, largement ouvertes, ne présentent aucune trace de
perforation de la sous-cloison, ce qui exclut tout pendentif sous-
nasal. Seize dents, toutes égales, se montrent dans la bouche large-
ment ouverte. Les seins coniques se terminent par un large mame-
lon. Les clavicules et la fourchette sternale sont évidées avec un cer-
Journal de la Société des Américanisles.
Nouv. Scr., T. III. PI. I.
Pliotulypie B«rtbaud
IXCUINA
Statuette en wernerite.
(Collection Ribemont-Dessaigne).
NOTE SUR UNE STATUETTE MEXICAINE EN WEKNERITE 5
lain soin et les côtes, l'appendice xiphoïde, le bord costal el les mains
sont assez correctement indiqués.
Pareils dessins se reproduisent d'ailleurs en plus petit sur l'enfant
dont les bras se portent en avant et en bas, comme s'ils voulaient
saisir les anses symboliques qu'on leur voit tenir serrées dans le
Borbonicus. Le cou de l'enfanl est isolé à l'aide de deux larges
évidements.
Enfin, les doigts des pieds et des mains ont été sommairement
indiqués par des stries parallèles, et la cheville rendue par une sorte
de bouton arrondi.
On retrouvera la plupart de ces caractères bien apparents dans la
belle photogravure reproduite ci-contre.
Je remercie, en terminant ce rapide exposé, M. le docteur Ribe-
mont-Dessaignes de m'avoir permis de donner ici cette figure et
celte description d'une pièce absolument unique dans l'histoire de
Tari mexicain.
SOPHUS RUGE
ET SES VUES SUR COLOMB
Par m. Henry VIGNAUD
Vice-Président de la Société des Américanistes.
Il y a déjà deux ans que le savant laborieux et éminent critique
dont je vais vous entretenir n'est plus ; mais le D'" Ruge a tenu une
si grande place, en Allemagne, dans les études qui ontpour objet Fhis-
loire des découvertes géographiques, et particulièrement celle du
Nouveau-Monde, qu'une Société comme la nôtre ne peut manquer
au devoir d'honorer la mémoire d'un homme qui a traité avec une
compétence exceptionnelle tant de sujets touchant à l'Américanisme,
compris dans le sens le plus étendu.
Sophus Ruge, qui naquit, le 26 mars 1831 , à Dorum, en Hanovre,
et qui mourut à Dresde le 26 décembre 1903, était le fils d'un
simple médecin de campagne. Il paraît avoir tout d'abord tourné
ses vues vers l'état ecclésiastique ; mais les livres de voyage et d'his-
toire avaient un tel attrait pour lui que, peu à peu, il se détacha de
la théologie pour s'occuper des questions de géographie historique,
où il devait conquérir sa juste renommée.
En 1858, il enlève, au concours, la place de professeur d'histoire
à l'Ecole commerciale de Dresde; en 1862, il obtient le grade de
docteur en philosophie de l'Université de Leipzig à la suite d'une
thèse curieuse sur Seleucus, cet astronome chaldéen du ii^ siècle,
dont nous savons bien peu de choses, mais dont Strabon tenait
grand compte, et, en 1873, il publie un mémoire des plus intéres-
sants sur une question de géographie américaine qui est restée un
problème non encore complètement résolu : celui de l'origine de
la dénomination de détroit d'Anian attribuée, trois cents ans avant
sa découverte, au détroit de Bering, que l'on voit figurer sous ce
nom de Freium Aniani^ et d'une manière relativement exacte, sur
8 SOCIÉTÉ DES AMÉRICANISTES DE PARIS
des cartes du xvi^ siècle dont la première est celle de Zaltieri, de
1565, et la seconde, celle de Mercator de 1569.
C'est l'année suivante que Ruge passa à l'Ecole supérieure tech-
nique de Dresde (Polytechnikum), où il enseigna la géographie et
l'ethnographie jusqu'à sa mort. Il donna à cette chaire d'une insti-
tution privée, n'ayant aucune attache officielle, un éclat exceptionnel.
Pendant les trente années qu'il l'occupa, il déploya une activité
scientifique extraordinaire. Cette activité s'étendit à bien des
questions, mais celles relatives à la géographie historique eurent
toujours les préférences de Ruge et on peul dire que c'est princi-
palement à lui qu'est dû le grand développement, pris en Allemagne,
par ces intéressantes études, qui ont presque disparu de nos
recueils périodiques spéciaux.
C'est ainsi qu'il publia successivement, de 1874 à 1903, plusieurs
éditions de son Manuel de géographie qui est devenu classique en
Allemagne ;. une seconde édition de V Histoire de la, géographie de
Peschel (1877), à laquelle il ajouta une masse considérable de ren-
seignements nouveaux ; sa grande Histoire de l'époque des décou-
vertes (1881), dont il préparait une nouvelle édition quand la mort
vint le surprendre ; une monographie étendue sur la découverte de
l'Amérique, insérée dans l'ouvrage publié par la Société de géogra-
phie de Hambourg à l'occasion du IV" centenaire de ce grand évé-
nement ; une histoire érudite du développement de la cartographie
américaine jusqu'en 1570 ; une autre monographie, très importante,
sur Vasco da Gama, qui parut en 1899, et enfin son Columbus,
dont la première édition est de l'année 1901 et qui projette sur le
grand Génois une lumière nouvelle si vive et si pénétrante.
Dans les dernières années de sa vie, Ruge s'était spécialement
occupé des découvertes des Portugais. En 1901 , il donna un curieux
travail sur Valentin Eernand. cet Allemand morave qui imprima en
1502, à Lisbonne, un curieux recueil de voyages et auquel nous
devons la relation de Gomez, ainsi qu'un mémoire sur les Açores,
et, en 1903, il commença la publication d'une étude sur les décou-
vertes des Portugais le long de la côte d'Afrique, que la maladie,
dont il ne se releva pas, ne lui permit malheureusement pas
d'achever; c'est un de ses plus remarquables travaux. Ruge a aussi
donné dans divers recueils géographiques et historiques, notamment
dans la Gazette géographique de Gotha [Zeitschrift fur wissent-
SOPHUS RUGE ET SES VUES SUR COLOMB M
schaflliche Geoijraphie)^ et dans les Geographischen Mitteilungen,
un nombre considérable d'articles critiques et de notices bibliogra-
phiques dont la réunion formerait plusieurs volumes. Les notices
bibliographiques surtout sont de véritables modèles du genre, faisant
connaître très exactement et toujours avec compétence, sinon avec
bienveillance, les ouvrages auxquels elles se rapportent.
Je ne saurais donner ici une liste de tous les travaux de Ruge
qui remplirait à elle seule plusieurs pages ; mais je voudrais montrer
la part considérable qui revientàce savant dans l'évolution des idées
à laquelle nous assistons aujourd'hui, sur la valeur de Colomb et
sur le caractère de son œuvre.
Ruge a été le premier à soumettre à un examen critique sévère
les données que la tradition colombienne nous a transmises à ce
sujet. Le premier, il a vu que Colomb n'était pas seulement un
rêveur, un mystique sans aucune instruction, mais aussi un homme
peu véridique, et il a osé le dire, ce qui était donner une preuve
Àe courage plus rare qu'on ne le croit. Lorsqu'il publia en 1876 son
mémoire sur les idées que Colomb se faisait du monde [Die Wer-
tanschauueng des Columbus, Dresde), la tradition colombienne,
telle que l'ont formulée le fils du découvreur et Las Casas, était
généralement acceptée. La critique ne l'avait pas encore sérieu-
sement entamée et c'était toujours elle que suivaient les auteurs.
L'ouvrage du comte Rosellyde Lorgnes, dont les éditions se multi-
pliaient dans toutes les langues, avait donné à cette tradition une
forme populaire et séduisante qui attirait les lecteurs : la légende
menaçait de prendre la place de l'histoire. Sous la plume enflammée
de son panégyriste, le navigateur heureux était devenu un marin
consommé, un cosmographe savant qu'éclairait l'inspiration divine.
Le visionnaire se transformait ainsi en homme de génie, et le Génois
autoritaire, violent et avide qui n'hésita jamais à dissimuler la
vérité, quand son intérêt l'y conviait, prenait des proportions qui
le rendaient digne de l'auréole des saints.
C'est au moment où le courant d'idées créé par cet ouvrage en
faveur de la canonisation de Colomb prenait une forme alarmante,
que parut le petit mémoire mentionné ci-dessus, où Ruge mit impi-
toyablement à jour la nullité scientifique et les défaillances morales
de celui qu'on voulait élever si haut. Ce mémoire valut à son auteur
des critiques amères et indignées. On lui jeta à la tête toutes les
10 SOCIÉTÉ DES AMÉRICANISTES DE PARIS
mauvaises raisons que l'auteur de ces lignes se vit opposer, quand,
suivant la voie ouverte par Ruge, il apporta la preuve que la seule
des raisons de croire à la conception scientifique de Colomb que la
critique avait laissé subsistei — l'existencedune correspondance avec
Toscanelli — ne valait pas mieux que toutes les autres. Les opi-
nions de Ruge, formées à la suite d'études approfondies, ne pou-
vaient être ébranlées par des contradictions qui ne s'appuyaient
que sur des témoignages dont la source remontait à Colomb lui-
même, auquel, malheureusement on ne peut plus ajouter implici-
tement foi, ou qui n'étaient motivées que par des raisons de senti-
ment dont la critique n'a pas à tenir compte, si respectables
qu'elles soient. Il les reprit à nouveau, les creusa davantage et
leur donna la forme rigoureuse et inaltaquable qu'elles ont prises
dans son Columbus, la dernière de ses œuvres importantes, l'une
des plus solides de cet esprit vigoureux et clairvoyant.
Je dois noter cependant que, sur un point important, Ruge est
allé trop loin dans le jugement sévère qu'il a porté sur Colomb.
Après d'autres, mais mieux que tous, il a montré son insuffisance,
non seulement comme marin et comme cosmograpbe, mais encore
comme penseur et, ainsi que nous-môme, mais avant nous, il a fait
voir que l'homme moral, chez le découvreur de l'Amérique, n'était
pas supérieur au navigateur. Mais il ne s'est pas arrêté là : il a
enlevé à Colomb, pour la donner à Toscanelli, la seule chose qui
lui appartint réellement : le mérite de sa grande découverte. Cette
manière de voir n'était pas nouvelle, car, en réalité, elle date du
jour où d'Avezac déclara au congrès d'Anvers, de 1871, que Tosca-
nelli avait été l'initiateur de la découverte de l'Amérique, et depuis
lors l'idée n'a cessé de faire du chemin; mais personne ne l'a
développée et mise en relief comme Ruge, et, aujourd'hui, elle
domine dans la littérature colombienne. En Italie elle est courante,
et nous avons vu M. de Lollis lui-même réduire le rôle de Colomb
à celui d'exécuteur des plans d'un autre. En Espagne, l'Académie
d'histoire a donné le prix fondé par notre président honoraire à
M. Altolaguirre, qui a soutenu la même thèse en présentant
Colomb sous un jour enejore moins favorable, et aux États-Unis
M. Thacher, tout en croyant louer Colomb, a adopté la même
opinion, sans voir, peut-être, où elle le conduisait.
Dans cette curieuse phase de l'évolution de .nos idéessur la valeur
SOPHUS RUGE ET SES VUES SUR COLOMB 1 1
réelle de Colomb et sur son rôle véritable dans l'événement le plus
mémorablede l'histoire du Monde, c'estFAllemagne qui a fait les plus
grands pas. Huge lui-même y a été dépassé. Le savant professeur
s'était borné à voir dans Colomb le plagiaire de Toscanelli ; aujour-
d'hui un autre savant allemand n'hésite pas à lui contester même le
courage et l'énergie nécessaires à l'exécution d'un plan dont il
n'élait pas l'auteur, et croit que la découverte de l'Amérique est due
au seul fait que le chef de l'entreprise n'osa pas revenir en arrière.
Il faut remettre les choses à leur place. Colomb ne doit rien à
Toscanelli. Il a trouvé ce que réellement il était allé chercher à
l'Ouest : des îles et des terres nouvelles sur l'existence desquelles
il avait recueilli toutes sortes d'indications qui lui avaient donné
l'inébranlable conviction qu'avec des moyens d'exécution suffisants
il les découvrirait. Ces moyens matériels d'action, il les a cherchés
de divers côtés, il les a demandés avec une persistance que rien n'a
pu rebuter, et quand il tes eut obtenus, à force d'obsessions, il a
résolument mis son projet à exécution.
La découverte de l'Amérique n'est donc pas un accident heureux,
comme sont obligés de le soutenir ceux qui croient que Colomb
était parti de Palos pour exécuter un plan emprunté à Toscanelli,
plan que la rencontre inattendue d'un grand continent aurait fait
avorter. Il a trouvé l'Amérique, non par hasard, mais parce qu'il
l'avait cherchée; il a fait, comme on l'a dit excellemment, ce que
personnen'avaitfait avant lui, etceque personne ne pourra faire après
lui. En ce sens, il est bien le révélateur du Globe, et la place qu'il
occupe dans le Panthéon des grands hommes est bien plus belle
que celle qui lui reviendrait s'il n'avait trouvé l'Amérique qu'en
poursuivant la réalisation d'une entreprise insensée.
Malheureusement, on n'a pas de plus mauvais juge que soi-
même, et Colomb, qui n'avait aucune science et qui n'était qu'un
rêveur, sujet à des hallucinations, se persuada, après son arrivée
aux Antilles, qu'il se trouvait parmi les îles du voisinage des
Indes dont Marco Polo^ avait parlé et, une fois féru de cette idée,
il s'appliqua à trouver toutes sortes de raisons pour montrer qu'il
avait toujours voulu aller aux Indes ; peut-être même parvint-il à
se le persuader à lui-même.
C'est au retour de Colomb que celte singulière prétention, dont
il n'avait jamais été question auparavant, fut avancée pour la
12 SOCIÉTÉ DES AMÉRICAN18TES DE PARIS
première fois, timidement d'abord et ensuite très délibérément.
Nous voyons alors Colomb chercher et marquer dans VHistoria
Rerum de Pie II, dans Vlmago Mundi du cardinal d'Ailly, et
dans Marco Polo, tous les passages avec lesquels il a construit sa
théorie de la petitesse du Globe et de la proximité des côtes orien-
tales de l'Asie, qu'il a donnée, ensuite, pour être la base scienti-
fique et la raison déterminante de son entreprise.
Que la correspo-ndance attribuée à Toscanelli soit authentique
ou non, il est certain qu'elle n'a n'a été produite que pour confirmer
cette prétention nouvelle de Colomb. On n'a qu'à ouvrir le livre
de Las Casas et les Historié pour voir que c'est imiquement dans
ce but qu'on a publié ces pièces, dont on ne soupçonnait pas l'exis-
tence auparavant, et que sont seuls à connaître les deux premiers
biographes de Colomb. Si celui-ci n'avait pas soutenu qu'il ne
s'était embarqué à Palos que pour aller au Cathay, jamais il n'en
aurait été question, La supposition, ainsi accréditée par Las Casas
et par l'auteur des Historié, que c'est à Toscanelli que Colomb
devait la théorie du grand dessein qu'il disait avoir eu, était devenue
une certitude pour la plupart des auteurs et serait probablement
restée dans l'histoire,' si la publication intégrale des notes que
Colomb a mises aux livres où il a puisé ses idées scientifiques
n'avait montré qu'il n en pouvait être ainsi.
Alors même, en effet, qu'aucune des nombreuses raisons qui ont
été avancées pour montrer que la correspondance attribuée à Tos-
canelli est apocryphe, ne serait valable, le fait seul que nous pou-
vons aujourd'hui, au moyen de ces notes révélatrices, déterminer
l'origine exacte de chacune des idées sur lesquelles Colomb a fondé
sa théorie de la possibilité du passage aux Indes par la voie de
l Ouest, suffit pour établir que le savant florentin est étranger à la for-
mation de cette théorie chez le découvreur de l'Amérique. Tous
ceux qui maintiennent encore aujourd'hui que Toscanelli a été
l'initiateur de la découverte de l'Amérique et qui confisquent au
profit de ce savant le mérite, propre à Colomb, d'avoir conçu et
exécuté son entreprise d'après des données foncièrement person-
nelles qu'il est impossible d'attribuer à l'astronome florentin, mécon-
naissent ce fait capital, qui doit dominer toute discussion ou toute
recherche sur l'origine du projet dont la découverte de l'Amérique
a été la conséquence.
SOPHUS RUGE ET SES VUES SUR COLOMB 13
Ruge a commis cette erreur qui a faussé son jugement, si droit
d'ordinaire, quand il a parlé de l'influence que Toscanelli aurait
eue sur Colomb. Cependant, malgré les réserves qu'il est néces-
saire de faire sur ce point, je n'hésite pas à dire que les travaux de
ce judicieux et perspicace critique ont exercé une influence consi-
dérable sur la formation des idées qui tendent de plus en plus,
aujourd'hui, à se substituer à celles accréditées par la tradition
colombienne, et le fait que j'ai eu à me plaindre de lui est une
raison de plus pour moi de reconnaître hautement ce qui lui est
du.
Et puisque je viens de faire allusion au différend, ou plutôt au
malentendu qui a existé entré Ruge et moi, qu'il me soit permis de
m 'expliquer ici franchement à ce sujet.
Lorsque je publiai mon livre sur Toscanelli qui apportait, en
fait, d'autres et importantes raisons à l'appui des opinions qu'il
avait lui-même exprimées sur Colomb, il l'accueillit très mal et
attaqua les vues nouvelles qui sont présentées, avec les mêmes
préjugés qui avaient caractérisé les injustes critiques dont ses
propres idées furent lobjet, avant que le temps n'eût montré
qu'elles étaient justifiées.
Par une méprise que je ne m'explique pas bien encore, il ne vit,
dans la question de l'authenticité des pièces attribuées à Toscanelli,
qu'une question de cartographie, alors qu'elle était essentiellement
une question de critique historique, ayant une portée qui dépas-
sait de beaucoup le cadre où il la renfermait, et, considérant le
livre à ce point de vue étroit, il le jugea avec la plus grande
rigueur.
Cette attitude inattendue de la part d'un critique chez lequel je
m'attendais à trouver un allié m'affecta autant qu'elle me surprit, et
j'eus le tort de la relever dans une réplique dont je n'ai jamais
cessé depuis de regretter les termes un peu vifs et la forme
agressive. Ce n'était pas le ton qu'il convenait de prendre avec un
homme dont la vie tout entière fait honneur aux lettres savantes
et qui avait acquis par ses longs et méritants travaux, avec le droit
de tout dire, celui d'être écouté avec déférence. Ce que j'écris ici,
je l'aurais dit à lui-même, s'il avait vécu, et je suis certain que, comme
un autre de mes adversaires, et non des moins éminents, M. Uzielli,
dont je m'honore aujourd'hui d'être l'ami, il aurait rendu justice
14 SOCIÉTÉ DES AMÉRICAMSTES DE PARIS
aux intentions d'un homme qui, comme lui-même, ne cherchait et
ne cherche que la vérilé.
Ruge a laissé plusieurs enfants dont l'un, le D'" Walter Ruge,
suit la voie laborieuse tracée par son père. Il a embrassé le profes-
sorat comme lui et l'a remplacé aux Geographischen Mitteilungen,
auxquelles il collaborait depuis plusieurs années déjà, et a pris une
place marquante dans cette revue bibliographique et géographique,
l'une des plus influents de l'Allemagne.
Il existe un assez grand nombre de notices biographiques et
critiques sur Sophus Ruge et son œuvre. Les plus importantes que
je connaisse sont dues : à M. S. Gunther qui était l'ami de Ruge
[Allgemeine Zeitung, Munich, 20 janv. 1904), au professeur
J. Partsh [Geographisch Anzeiger de Gotha), au professeur
Gravelius, de la Société de géographie de Dresde (19 janv. 1904),
et au professeur Luigi Hugues, dont la monographie : Sophus Ruge.
Cenni biografîci e bibliograjîci, Turin, 1904, est un travail
critique complet et excellent en tous points.
CONTRIBUTION A L'ETUDE GEOGRAPHIQUE
DU
MEXIQUE PRÉCOLOMBIEN
LE MIXTECAPAN
Par m. Léon DIGUET
Chargé de missions du Ministère et du Muséum,
Membre de la Société des Américanistes.
La région montagneuse et accidentée qui constitue encore
aujourd'hui le pays des Indiens mixtecs et qui vint former, après
l'établissement des Espagnols, la province de la Mixteca, était
désignée par les Nahuatls sous le nom de Mixtécapan. Ce territoire,
compris à peu de choses près entre le 16 et le J8° de latitude nord
et le 990 et le lOi*^ de longitude, occupe, dans la division géogra-
phique actuelle, une partie assez importante de l'état de Oaxaca,
plus une fraction des états de Puebla et de Guerrero.
Le nom que les indigènes donnaient à leur pays à l'époque de
leur indépendance est inconnu. On sait seulement, par le père
Antonio de los Reyes, missionnaire de Teposcolula et auteur d'une
grammaire sur la langue du pays \ que les Mixtecs étaient désignés
par leurs voisins les Zapotecs sous le nom de Mixtoguijxi (chats
sauvages), déromination probablement ironique et venue de l'as-
périté des sites que ces Indiens avaient choisis pour s'y établir.
D'après Pmientel ^, les dénominations de Mixtecs ou Mixtecatl
\. Arle en lengiia mixteca compuesta por el padre Fray Antonio de los
Riyes de la orden de predicadores, vicario de Tepuzculula (1593), publié par
le comte H. de Charencey ; Alençon, 1889.
2. Francisco Pimentel, Cuadro descriptivo y coniparativo de las lènguas de
Mexico, i. Il, chap. 34.
16 SOCIÉTÉ DES AMÉRICANISTES DE PARIS
et de Mixtécapan dérivent du mot nahuatl Mixtlan (terre des nuages
ou des brumes), terme composé de Mixtli (nuée) et du suftixe
tlan, locatif. Ce nom aurait été donné au pays à cause du climat
froid et brumeux qui règne très fréquemment sur les régions éle-
vées du massif de la Haute Mixtèque.
Les limites du Mixtécapan étaient : au nord, le pays des Popolo-
cos, restés indépendants, et dont la ligne frontière avec le Mixtéca-
pan s'étendait de Zapotitlan de las Salinas à Acatlan ; à l'ouest, les
provinces conquises par les Aztecs sur certaines tribus de Popo-
locos, et dont les limites, depuis Acatlan, venaient aboutir aux
rivages du Pacifique en passant par Tlalpan ; à l'est, les rios de
Tehnacan, de las Vueltas et Atoyac oaxaqueno, qui,- formant de
profondes vallées dans cette région éminemment montagneuse,
séparent, du nord au sud, le Mixtécapan des pays occupés par les
populations mazatèques, cuicatèques et zapotèques ; au sud, les
rivages du Pacifique que les Mixtècs appelaient Sahaandevoni (pied
du ciel).
Cette délimitation du pays habité par les Mixtecs est d'ailleurs
loin d'être rigoureuse. Les frontières ont plusieurs fois varié. Ainsi
dans le nord, les indigènes du territoire de Coixtlahuaca étaient
unis avec certaines tribus de Popolocos qui s'étaient rendues indé-
pendantes des autres tribus de même race dont le grand centre
était Tecamachalco. La domination ou l'influence mixtèque s'éten-
dit donc à une époque jusqu'à Tehuacan. A l'est, les habitants
d'Almoloyas, alliés à ceux de Yanhuitlan agrandirent leur
domaine en soumettant les Cuicatecs jusqu'à la sierra de Teo-
titlan. Plus au sud, les Mixtecs envahirent le pays des Zapotecs et
établirent des colonies dans la vallée dOaxaca. Aussi les Zapotecs
furent-ils obligés, pour empêcher les incursions mixtèques, d'élever
des forteresses, auprès de Zimatîan et de Hui/o. et d'y entretenir
des garnisons.
Le Mixtécapan était partagé en trois grandes divisions dont les
dénominations, subsistant encore aujourd'hui, correspondaient à des
altitudes et climats différents. C'étaient :
4'^ La Haute Mixtèque, comprenant toute la partie culminante
du massif montagneux, contrée au climat généralement froid et
humide, offrant des escarpements abrupts, bordés de profonds
ravins. C'est là que la tradition place le berceau de la civilisation
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Société des Ainéricanisles de l'uris.
18 SOCIÉTÉ DES AMÉRICANISTES DE PARIS
mixtèque et c'est ce (jui lui a valu le nom de Sudzavinuhu (terre
estimée, vénérée).
2'^ La Basse Mixtèque ou Xuiline (terre chaude], région relative-
ment basse, chaude, aride, beaucoup moins accidentée que la
précédente, formant toute la partie nord et ouest du Mixtécapan
3° La Mixtèque de /ri co/e, comprenant les plaines basses et géné-
ralement peu accidentées qui s'étendent jusqu'à l'océan Pacifique.
Les indigènes donnaient à cette partie de leur territoire le nom de
Kundaa ''terre plane) ou Xunama (terre de maïs).
Outre ces trois principales divisions, les Mixtecs employaient
encore quatre autres dénominations pour désigner certaines régions
offrant quelques particularités.
Ainsi la partie nord-est de la Basse Mixtèque qui confinait avec
le pays des Popolocos et qui avait une population mélangée, où
Mixtecs et Popolocos vivaient en harmonie sous un même régime,
se nommait Toxijnudzahui. Les contreforts escarpés de la Haute
Mixtèque avaient reçu pour la partie qui confine avec la vallée
d'Oaxaca le nom de Tocuixinuhu et, pour la zone qui, faisant suite
à cette dernière, descendait vers le sud, le nom de Xundehoui (terre
du ciel). Enfin Aununia (terre des brumes) désignait le contrefort
occidental, c'est-à-dire la crête montagneuse connue sous le nom de
Sierra de Putla. Ce nom de Nunuma lui fut donné parce que la
vapeur d'eau qui s'élève du Pacifique vient s'y fixer en formant des
brouillards.
TOPONYMIE
Les dénominations géographiques du Mixtécapan, telles qu'elles
sont encore usitées, sont pour la plupart d'origine nahuatle, du
moins en ce qui concerne les localités un peu importantes. Cette
substitution d'une langue étrangère à celle couramment encore
parlée dans le pays pour la désignation des localités peut trouver
son explication dans les événements de diverses époques. D'abord,
le commerce florissant, établi depuis une époque sans doute reculée,
entre les Mixtecs et les populations civilisées des différentes parties
CONTRIBUTION A l'ÉTUDE GÉOGRAPHIQUE DU MEXIQUE PRÉCOLOMBIEN 19
du Mexique. Ensuite, plusieurs guerres ayant été engagées avec les
puissants souverains de la vallée de Mexico, les Mixtecs, sans avoir
été complètement vaincus et asservis, durent néanmoins subir des
relations continuelles avec les Aztecs pour le règlement des tributs.
Enfin l'arrivée des Espagnols et surtout l'établissement des mis-
sionnaires fit prévaloir la nomenclature nahuatle, laquelle, quoi-
qu'un peu altérée, s'est maintenue jusqu'à nos jours. Toutefois, les
anciennes dénominations en langue mixtèque ne sont pas perdues :
elles sont demeurées quelque peu courantes parmi les indigènes,
qui, tout en adoptant les us et coutumes espagnols, ont su conser-
ver leur langue, ainsi qu'une grande partie de leur ancien caractère
national.
La dénomination des petites localités dont le nom mixtèque n'a
pas été changé offre quatre affîxes qui reviennent fréquemment
dans la composition des mots, ce sont :
1° Yodo ou Yoso, plateau, plaine (Yodocono, Yodohino, Yodo-
yiixi, Yodaùafia, Yosocani, Yosocuta) ;
2« Yucu ou Youcou, montagne i^Yucuane, Yucucuy, Yucuj^achi,
Yucutandua, Yucutindo, Yucuxaco) ;
3" Yuta, Yusa ou Youta, rivière (Yutachi, Yutacoyo, Yutandu,
Yutanduchi, Yutatiana, Yuteche) ;
40 Xuhu ou (jnohou, terre, village (nunu, ùunuma, ùuxaa,
fiuxano, nuxini, fuidiche, nundeya, Yucunufiu).
Le P. Antonio de los Rêves donne, dans sa grammaire, une liste
en nahuatl et en mixtèque des principales localités dn Mixtécapan.
Avant de reproduire cette liste, je citerai dans les deux langues
quelques étymologies qu'il m'a été possible de retrouver, sur la
top nymie de certaines localités. Elles montreront que, assez sou-
vent, comme le remarquent quelques historiens, la substitution du
mot nahuatl au mixtèque s'est faite par simple traduction :
Achiutla. Sundecu ou 5t'dico. Nahuatl : achio, fréquent; oztli,
grotte ; tlan, localité ; localité de la grotte fréquentée. Mixtèque:
nunu, village ; dico, pulvérisé. — Aponia. Yutatnoho. Nahuatl :
atl, eau ; poloa, faire de la boue. Mixtèque : Yuta, rivière ; tnoho,
seigneur. — Adeques. Duluche. Nahuatl : adeques, commence-
ment; tête, sommet. Mixtèque: tindui, sommet ; luchi, petit. —
Amoltepec. Yucumanm. Nahuatl : amoUi, savon ; tepetl, montagne.
Mixtèque : yucu, montagne ; mama, savon. — Atoyac. Yutacano.
20 SOCIÉTÉ DES AMÉRICANISTES DE PARIS
Nahuall : atoyac, rivière. Mixtèque : Yiita, rivière ; canii, grande,
— Amuscfos. Suhiinia. Nahuatl : amoxtli, papierdagave ; co, loca-
lité. MixLèque : nu, de fiuhu, village ; nama, lotomaxlle ou feuille
qui enveloppe l'épi de maïs.
Chicahuaxiepec . Yiicacahua. iNaliuatl : chicaluiail, forl, fortifié ;
tepetl, montagne. Mixtèque: }ucu, montagne; cahua. grotte. —
Chacaltonyo. Nundeya. Nahuatl : cbacalli, éerevisse ; tonlli, dimi-
nulif; co, localité. Mixtèque : nuhu, village; ndeya, nombreux. —
(^hachoaparn. Yutanani. Nahuatl: chalonia, mettre la zizanie;
choca, pleurer; apam, rivière. Mixtèque: ^uta, rivière; nuni,
frère. — Coixtlahuaca. Yodocoo. Nahuatl : coati, serpent ; ixtla-
huacan, plateau. Mixtèque : yodo. plateau; coo, serpent. (La popu-
lation de cette ville était en partie popoloco. Ces Indiens donnaient
à Coixtlahuaca le nom de Yuguinche qui a la même signification
qu'en nahuall et en mixtèque.) — (hiilapan ou Coi/olapan. Saha-
yuco. Nahuatl : cuUoa, peindre ; ou coyotl, coyote ; apam, rivière.
Mixtèque: saha, en bas, au |)ied ; yucu, montagne.
lùlafongo. Yucunduchi. Nahuatl : etl, haricot; tontli, diminutif ;
co, localité. Mixtèque : yucu, montagne; n'duchi, haricot.
Iluajuapan. Aiidzaï ou Xudee. Nahuatl : huaxim, « leucena
esculenta » ; o, de otli, chemin ; apam, rivière ; oatl, source. Mix-
tèque : nuhu, village ; dee, valeureux. — Iluajolotipac. Teyiidicolo.
Nahuatl : huexololl, diiwlon ; ipac, sur, au-dessus, jusqu'à. Mix-
tèque : teyu, ravin ; dicolo, dindon. — Iliiaxolotitlan^ Huacuchi.
Nahuatl : huexolotl, dindon ; tlan, localité. Mixtèque : hua, bien,
bon; cuchi, mur. — Iluizlepcc. Yucuinu. Nahuatl : huitztl, épine;
tepetl, montagne. Mixtèque: yucu. niontagne? inu, épine.
Ixcatlan. Yosocjiche. Nal^^j^ii • ixcatl, colon: tlan, localité
Mixtèque : yoso, j)laleau ; cache, coton.
Jallepetongo. Iluit nii/i. Nahuall : xalli, sable ponceux ; tepetl,
montagne; co, localité. Mixtèque: ilun, monticule; nuti, sable. —
Jicayan, Nuchicua. Nahuatl : xicalli, jicara ; yan, localité. Mix-
tèque : nuhu, terre; chicua, fruit de mamey. — Jamiltepec.
CV/.Çr'mc^o. Nahuatl : xamilli, adobe ; tepetl, montagne Mixtèque :
casan, maison ; duo, adobe,
Millafonçjo. Andat/as. Nahuatl: mitlan, enfer ; tontli, diminutif ;
co, localité. Mixtèque : Andayas, enfer (ce nom semble avoir été
dotmé à cause d'une grotte d'où sort une poussée d'air).
CONTRIBUTION A l'ÉTUDE (lÉOGRAPHlQLIK DL MEXIQL'K PRÉCOLOMHIK.N 21
Nochistlan. Nuataco ou Nundiico. Naliiiall : noclieslli, coche-
nille; tlan, localité. Mixtèqiie : ùiihii, terre; atoco, vers; n'duco,
cochenille.
Ometepec. Yucuviii. Nahuatl : orne, deux ; tepec, montagne.
Mixtèque ; yucu, montagne ; vui, deux.
Pozotilbin. Itundiijia. Nahuatl: pozonallo, écumanl, mousseux;
litlan, localité. Mixtèque : itun, colline : dujia, « pozole ». — Pu/Li.
ou Poctlan. Aucaa. Nahuatl : poctli, brume ; tlan, localité. Mix-
tèque : nuhu, terre; caa, ocre. — - Piiiolapa. Dooyii. Nahuatl :
pinolli, poussière; tepetl, montagne ; pan, localité. Mixtèque : duvo,
adobe ; yu, pierre.
TIaJiaco on Tlachqui;nicho. N'dijina ow Sdii'iu. Nahuatl: tlacho,
jeu de pelote ; quiahuitl, endroit planté d'arbres. Mixtèque :
n'dijinu, panorama, point de vue. — Teqiiistcpec. Yucuniina.
Nahuatl : tequisquitl, salpêtre; tepec, monlagne. Mixtèque: yucu,
montagne ; nu fia, salpèlre.
Yiiquilu. Eacuhue. Nahuatl : xiuh. chose belle; quilitl, ama-
ranthe ; tlan, localité. Mixtèque : escu, amaranthe ; hue, teint,
peint.
Voici maintenant la liste des localités, avec la correspondance
des noms en Nahuatl et en Mixtèque, d'après l'ouvrage du père
Antonio de los Reyes :
l*^ Haute Mixtèque.
Nahiiall.
Yantiui-Oan
Chacluiapa
Cuyotepec
Tiltepec
Tepozcolula
Tlajiaco
Chicahuaxtla
Cuiquila
Ocotepec
Coixtlahuaca
Tequistepec
Ycatlan -«c
Mixlèqiie.
Yodzooahi
Yuta nani
Yucu nana
Yucuinoo
Yueundaa
N'dijinu
TiiiiL noiKJ
Nuu cuine
Yucuile
Yodocoo
Yucuyu
Sidzaa ou Yosocache
22
SOCIÉTÉ DES AMÉRICANISTES DE PARIS
Achiutla
Malinaltepec
Tlatlaitepec
Atayac
Tiallzultepec
Chalcatongo
Amoltepec
Yolotepec
Atlatlanca
Apoala
Quautla
Chicahuaxtepec
Nochistlaa
Quaullilla
Etlatongo
Tilantongo
Millatongo
Patlaixtlahuaca
Tejupa
Tzoyaltepec
Tonal tepec
Tamazulapa
Tuctia
Teotzaqualco
Tzenzontepec
Penoles et Elotepec
Mixtepec
Nundecu
Yucuane
Yucuquesi
Te} ta
Yucucuihi
Nundaya
Yucunama
Yucuneni
Nunquaba
Yutatnoho
Dzandaya
Yucacadza
Nyatoco ou Nunduco
Yucundec
Yucunduchi
Nuntnoo
Dzandaya ou Andayas
Yodzocono
Nundaa
Anuu
Yucundij
Tequeyui
Yucuyaa ou Nuuhuia
Chiyocanu
Yucucetuvi
Yucundedzi
Yadzonuu, huico
2^ Basse Mixtèque.
Tonala
Atoyac
Iqualtepec
Tlapanala
Silacayoapam
Tlapalcinco
Justlahuaca
Tecomantlahuaca
Tlacotepec
Ycpactepec
Tezoatlan
Huajuapan
Nuu nine
Yntacanu
Yucunicana
Ytnundahua
Nunduyu
Yulanaha
Yodzocuiya
Yodzo Yaha
Yucucuanu
Yucunuyu
Nusiya
Nundzaï ou Nudee
CONTRIBUTION A l'ÉTUDE GÉOGRAPHIQUE DU MEXIQUE PRÉCOLOMBIEN 23
Chila
Yxitlan
Cuyotepec
Miltepec
Camotlan
Xochitepetongo
Guajolotitlan
Tequistepec
Chazumba
Guapanapa
Gapotitlan
Acatepec
Petlacingo
Acatlan
Piaxtla
Chiantla
Tlapa
Alcusauca
Toavui
Nuusaha
Nuunana
Dahanduvua
Nundihi
Ayuu
Yuhuacuchi
Yucundaye
"^ odzonuqueude
Tnuhuito
Chiyoyadza
Yucutnuyo
Nuhuyuvui
Yutadisaha
Sahanuhucu
Nuhuquende
Yutandavu
Yutaquaa
3*^ Mixtèque de la côte.
Putla '
Cacatepec
Amusgos primeros
Amusgos secundos
Xicayan del padre nieto
Xicayan de Tobac
Ometepec
Ygualapa
Totoltepec
Pinotepa
Nucaa
Yiicusatuta
Yudzotaca
Yodzocosa
Nuhusiquaha
Nuhudzahui
Yucuvui
Yutaneni
Yucudzaa
Dooyu
1. Le père Antonio de los Reyes place Putla dans la Mipctèque de la côte,
quoique cette ville soit considérée par d'autres auteurs comme appartenant au
royaume de Tilantongo, c'est-à-dire à la Haute Mixtèque.
24 SOCIÉIÉ DES AMÉRICANISTES DE PARIS
II
OROGRAPHIE ET HYDROGRAPHIE
Dans sa presque tolalilé, le Mixléeapan consiste en un rameau
de la Sierra Madré de Oaxaca, qui, se trouvant séparé du reste du
soulèvement par de profondes vallées, vient constituer un massif
indépendant. Ce massif montagneux, dont la Haute Mixtèque peut
être considérée comme le centre ou le point culminant, offre dans
cette région l'aspect d'une contrée des plus mouvementées. Par-
tout le sol se montre fort accidenté. Ce ne sont que successions
d'escarpements et de plateaux, souvent bordés de précipices, limi-
tant de profondes barrancas par lesquelles se déversent, à la saison
des pluies, d'impétueux torrents qui viennent alimenter les cours
d'eau de la zone plus plane des vallées.
Les grandes rides montagneuses de la Haute Mixtèque, dont les
pics les plus importants portent, en général, les noms des localités
auprès desquelles ils se dressent, sont : les sierras de Itundujia,
Chicahuaxtla, Juxtlahuaca, Nochistlan, Teposcolula, Putla, etc.
Dans les parties basses du Mixtécapan, les cbaînes de montagnes
qui prennent naissance, pour la plupart, au massif central, sont
beaucoup moins rapprocliées. Elles déterminent de larges vallées,
où s'écbelonnent les centres populeux de la Basse Mixtèque et de la
Mixtèque de la côte. Ces sierras, en général, comme celles du mas-
sif central,, n'excèdent guère une hauteur de 2.500 mètres. Elles
n'ont d'autre désignation que celle qu'elles empruntent aux locali-
tés voisines. Ce sont, du nord au sud, les chaînons ou sierras des
districts de Juquila, Jamiltepec, Ometepec, Morelos, Huajuapan,
Coixtlahuaca, Teotitlan.
C'est grâce, en partie, à la configuration orographique de leur
pays, que les Mixtecs ont pu conserver encore jusqu'à nos jours
quelque chose de la physionomie native. Car, au début de leur
civilisation, rencontrant un sol naturellement défendu, ils purent
donner libre cours, sans inquiétude, à leur organisation et à leur
activité et, par là, airiver rapidement à constituer une nation puis-
CONTRIBUTION A l'ÉTLIDE GÉOGRAPHIQUE DU MEXIQUE PRÉCOLOMBIEN 25
sanle qui, quoique à la fin vaincue par les Aztecs, garda certains
traits cranlonomie jusqu'à l'arrivée des Espagnols. Ces derniers, ne
rencontrant là qu'une région peu accessible et peu apte à leur
fournir les richesses qu'ils cherchaient avant tout, ne s'y établirent
pas et laissèrent cette province presque uniquement sous l'adminis-
tration des missionnaires.
Le territoire mixtèque est situé en partie sur la ligne de partage
des eaux qui vont au golfe du Mexique et à l'océan Pacifique. Mais
ce qui s'en développe sur le versant Atlantique, ne comprend, com-
parativement à l'autre versant, qu'une très faible superficie. Le
réseau hydrographique du versant Atlantique qui fournit son apport
aux affluents du rio Papnloupam est représenté, au nord, par les
ravins et les rivières, à sec une grande partie de l'année, qui
affluent au rio Tehuacan et, au sud, par les torrents des contreforts
occidentaux de la Haute Mixtèque, qui viennent, à la saison des
pluies, grossir considérablement les eaux du rio de las Vueltas,
lequel, après une course des plus tortueuses dans la profonde canada
de Los Gués s'unit au rio de Tehuacan et au rio Grande de Ixtlan,
pour former le rio de Quiotepec, un des plus importants affluents
du Papaloapam.
La ligne de démarcation des deux versants court, à peu de
chose près, en ligne droite du nord au sud-est, depuis le village
de Galtepec jusqu'à la siei'ra de Huizo, auprès du village de San
Sébastian de las Sedas. C'est une petite localité, aujourd'hui sans
importance, mais qui, topographiquement, présente cet intérêt,
d'être le point où le rio Atoyac oaxaquefïo prend naissance et d'où
de l'est à l'ouest, part une nouvelle ligne qui vient séparer dans la
région élevée de la Haute Mixtèque les bassins des deux grands
cours d'eau qui se dirigent vers le Pacifique.
Quanlau versant Pacifique, indépendamment du rio de Omelepec
et de quelques rivières de peu d'importance qui arrosent la
Mixtèque de la côte, la contrée se partage en deux grands bassins
hydrographiques dont la ligne de séparation décrit dans le centre
de la Haute Mixtèque, en partant de Las Sedas, une courbe ondulée
qui passe par Nochistlan, Yanhuitlan, Teposcolula, Tlajiaco. Le
versant occidental présente donc deux réseaux hydrographiques
distincts, dont les eaux se jettent dans le Pacifique par des direc-
26 SOCIÉTÉ DES AMÉRICANISTES DE PARIS
lions diamétralement opposées, au nord par V Atoyac pohlano,
affluent du rio de las Balsas^ au sud par le rio Verde.
Le réseau nord comprend le rio Tlapaneco qui prend sa source
dans la sierra de Morelos (Guerrero), auprès d'Allamaxalcinco, et
forme, du sud au nord, la frontière occidentale de la Basse Mix-
tèque, et le rio Mixteco, important cours d'eau, auquel viennent se
joindre les rios de Mixtepec^ Justlahuaca, Teposcolala et Huajua-
pan. Les trois premiers prennent leur source dans la Haute Mixtèque
et le quatrième qui se réunit avec celui de Teposcolula, arrose la
partie septentrionale du Mixtecapan.
Le rio Verde, qui desseM le versant sud, forme, depuis Las Sedas,
la grande vallée d'Oaxaca et reçoit, dans son cours supérieur où il
prend le nom àWtoyac oaxaqueno, les torrents des contreforts de
la Haute Mixtèque. Ce n'est que beaucoup plus au sud que la plus
grande partie des eaux du bassin méridional lui est apporté par le
rio Penoles.
ni
HAUTE MIXTÈQUE OU N^UDZAVINUHU
La Haute Mixtèque, ce vaste plateau au sol des plus disloqués,
est donc vraiment le réservoir hydrographique de la plus grande
partie du Mixtecapan.
Dansla division actuelle, cette contrée comprend les districts de
Teposcolula, Tlajiaco, Nochistlan et partie de ceux de Juxtlahuaca.
Etla, Alvares. Les délimitations naturelles sont : au nord, les con-
treforts voisins de Goixtlahuaca qui représentent la partie élevée et
le début de la zone désignée sous le nom de Tocuixinuflzahui\ à
l'est, la profonde gorge au fond de laquelle coule le rio de las
Vueltas et les contreforts limitrophes du pays des Zapotèques ; au
sud les prolongements de ces mêmes contreforts, d'où le rio
Penoles ou de Cuanana vient se jeter dans le rio Verde ; à l'est par
les versants occidentaux des sierras de Putla et de Juxtlahuaca.
La tradition place sur la Haute Mixtèque le berceau de la civili-
sation nationale, étendue, plus tard, à tout le pays et parvenue à
CONTRIBUTION A l'ÉTUDE GÉOGRAPHIQUE DL MEXIQUE PRÉCOLOMUIEN 27
un haut degré de prospérité. Deux localités sont indiquées comme
ayant été le point de départ de Témigration qui colonisa le pays,
Apoa.la et Achiuthi. Les colonies s'accrurent et forinèrentdes centres
urbains qui. q^uoique réduits aujourd'hui à de simples villages ,
n'en constituèrent pas moins, lors de la conquête européenne, des
villes florissantes. Nous nous arrêterons aux principales. D'abord,
Apoala et Achiutla que nous venons de nommer.
Apoala (Santiago) n'est plus aujourd'hui qu'une petite bourgade
de 800 habitants, située à une altitude de t. 000 mètres, dans un
ravin formé par trois chaînons dépendant de la sierra de Nochistlan.
Les crêtes de ces chaînons offrent un certain nombre de pics qui
portent les noms de Iluautla, Nodon, Jaltepetongo, Apasco,
Chicahua, et la Peila colorada dont la hauteur atteint 2.900 mètres.
Le village est traversé par une rivière torrentueuse qui prend sa
source dans une grotte nommée Yuvit/ucuman (grotte profonde).
Cette grotte célèbre, aux époques précolombiennes, par les pèleri-
nages qui y avaient lieu, se trouve sur la montagne Yucuman
(montagne profonde). La rivière, désignée aujourd'hui sous le nom
de rio de xA.poala, se précipite après de nombreux rapides dans le rio
de las Vueltas, auprès de Tomelin, après avoir traversé un étroit et
pittoresque caîïon de 250 mètres de profondeur.
Ce qui a fait localiser le lieu d'origine de la nation mixtèque
à Apoala, c'est son nom mixtèque Yutatnoho ou Yutatnuhu, tra-
duit dans les auteurs par rivière d'où sortirent les seigneurs, la race,
la lignée. Apoala, toujours suivant la tradition, devait sa fondation à
une famille venue d'un point qui plus tard se nomma Tilantongo.
Cette famille s'étant accrue considérablement, se dispersa ensuite
pour coloniser le reste du pays. Dans la division politique actuelle,
Apoala appartient au district de Nochistlan.
Achiutla ou Achutla (Achioztlan) est représenté aujourd'hui
par deux villages situés à peu de distance l'un de 1 autre, San Juan
Achiutla et San Miguel Achiutla, dont la population totale arrive
à peine à 1.800 individus. L'altitude moyenne prise entre les deux
villages est de 1 .800 mètres. La ville ancienne était placée au nord
du village de San Miguel, sur le plateau où s'élève aujourd'hui l'église.
Avant la conquête, la population atteignait 14.000 habitants, mais
elle se trouva considérablement réduite à la suite d'une épidémie
de « mazahuatl ». Établie au centre de la Haute Mixtèque, Achiutla
28 SOCIÉTÉ DES AMÉRICAIN ISTES DE PARIS
était la résidence du chef qui gouvernait le Mixtécapan. Après la
scission qui divisa le pays en trois principautés, cette ville resta
le centre spirituel où résidait le taysacca ou chef religieux. Le
temple était fameux. On y venait, de toutes parts, pour rendre
hommage à une divinité considérée comme nue personnification de
Quetzalcoatl. C'était une émeraude de grande dimension sur
laquelle se tiouvaient gravés un oiseau et un serpent. Ce joyau
excita Tadiniration des Espagnols par la perfection et le fini de son
travail; il fut détruit par les missionnaires '.
Auprès de rancienne ville s'ouvre une grotte, Tentrée présumée
d'un souterrain qui communiquait avec le village de San Juan et
par lequel, eu temps de guerre, on pouvait aller de l'un à l'autre
des deux villages.
Le nom nahuall d'Achiutla paraît lui venir de cette grotte. En
le décomposant, on y trouve, en elFet : Achio fréquemment, oztli
grotte, tUm localité (localité de la grotte fréquentée) ou Atl eau,
chipimi goutter, otli route, tlan localité (endroit des routes où
suinte l'eau). Quant au nom mi-xtèque A'<://co, il signifie pulvérisé.
Ce nom aurait été donné au nouveau village, à cause de l'émeraude
vénérée que les missionnaires avaient réduite en poudre.
La situation géographique, la splendeur et l'importance religieuse
d'Achiutla sont probahlement les causes qui l'ont fait considérer
comme le lieu d'origine de la nation mixtèque. Jusqu'à présent,
on n'a pas d'ailleurs de renseignements précis qui puissentprouver
sa priorité sur Apoaia. Quelques auteurs plus récents ont cru, sans
plus de fondement, devoir placer ce lieu d'origine à Tilantongo ou
à Sosola. Achiutla est situe dans le district de Tlajiaco.
Nochisllan ou Nocheztlim (Santa Maria Asuncion), petite ville
encore aujourd'hui d'une certaine importance par sa situation
géographique et [)olitique, est le chef-lieu du district auquel elle
donne son nom. EUes'étendsurun plateau de 1.700 mètres d'altitude.
Le climat, parauite d'une exposition aux vents, est froid. La popula-
tion s'élève à 2.400 habitants. Au temps de la splendeur des Mixtecs,
1. Le renom de la divinité «jue symbotisait celte émeraude élail si répandu
dan.s tout le Mexique, que iMocle/unîa, loi-squil apprit l'arrivée des Espagnols,
envoya iminédialemenl au souverain mixtèque dos émissaires charj^^és de riches
présenls, afin qu'en son nom on fît faire des sacrifices el que l'on consultât'
l'idole au sujet des étrangers.
CONTRIBUTION A l'ÉTUUE GÉOGRAPHIQI K DU MEXIQUE l'RKCOLORIlURN 29
Nochistlan élail le principal centre commercial du Mixtécapan. De
là l'on expédiai! la cochenille dans les pays civilisés les plus
éloignés. Le souverain d'AchiuLla se servait de ses voyageurs com-
merçants comme de diplomates et d'émissaires pour sa politique.
L'ancienne ville, dont il existe encore les ruines, connues sous le nom
de Puehlo viejo, se dressait sur une hauteur à proximité du plateau
où fut bâtie la cité moderne.
Yanhuiflan (Santo Domingo) avait, à pende chose près, la même
importance religieuse qu'Achiatla. Elle possédait, comme cette der-
nière ville, une grotte ou temple soulerrain fameux, oîi résidait un des
grands chefs religieux. Les vieillards et les femmes qui, à cause de
leur faiblesse, ne pouvaient gravir les pentes escarpées de la mon-
tagne d'Achiutla, venaient apporter leurs olVrandes à ce tenq^le.
Comme Nochisllan, Yanhuitlan était un grand centre commercial
d'oii l'on exportait les graines et les fruits jusqu'au Guatemala.
Après la conquête espagnole, les religieux dominicains y instal-
lèrent leur premier couvent. A cette époque, c'était une ville bien
peuplée, dont la population s'élevait, selon Burgoa, à 12.00U
familles. Aujourd'hui elle n'est plus représentée que par un simple
village d'un millier d'habitants. Yanhuitlan, qui se trouve à une
altitude de 1 .790 mètres, est situé dansle district de Teposcolula, sur
la ligne de partage des eaux des versants nord et sud du Paci-
fique.
Tihintongo (Santiago i était la principale résidence des souve-
rains du Mixtécapan, ce qui fît donner à la Haute Mixtèque le nom
de rovaume de Tilantoncro. Cette ville, située à une altitude de
\ .740 mètres, à peu prèsà égale dislance d'Achiutla et de Yanhuitlan,
est aujourd'hui complètement déchue de son antique splendeur;
ce n'est plus qu'un simple village de 900 habitants du district de
Nochistlan.
Chalcafongo (Santa Maria) gardait la nécropolo des monarques de
Tilantongo et des pontifes d'Achiutla. Cette nécropole, oia les corps
momifiés étaient conservés dans des loges creusées à même le roc,
consistait une grotte profonde des environs. La grotle renfermait
encore les archives do la nation et une foule d'objets précieux que
l'on voulait dérober aux regards du vulgaire. L'entrée était, sous
peine de mort, interdite au peuple; les prêtres seuls pouvaient y
30 . SOCIÉTÉ DES AMÉRICANISTES DE PARIS
pénétrer. Chalcalongo, aujourd'hui, n'est plus qu'un bourg de
2.500 habitants, appartenant au district de Tlajiaco.
x\prèscessix principales villes qui représentent les grands centres
d'évolution et d'activité des habitants de la Haute Mixtèque, on
en comptait un certain nombre qui ont aussi joué un rôle très
important jusqu'à l'arrivée des Espagnols, tant au point de vue
religieux ou commercial qu'au point de vue des guerres et des
luttes que les Mixlecs eurent à soutenir contre les Zapotecs, ou
contre les souverains de Mexico. Tels sont : TecomaxthihuacH où,
du haut d'une montagne, on sacrifiait et précipitait les prisonniers
de guerre ; Chicahuaxila, situé sur la sierra de ce nom. avec de
nombreuses grottes, parmi lesquelles une tout spécialement servai
de temple souterrain; Tlajiaco et Teposcolula, villes ayant
conservé en partie leur importance et devenues aujourd'hui, au
même titre que Nochistlan, chefs-lieux des districts auxquels elles
donnent leur nom.
Les villes situées sur le sommet des escarpements qui bordent
la Haute Mixtèque étaient, pour la plupart, des places fortes qui
défendaient les routes donnant accès au plateau central, telles
étaient : Sosola ou Tzotzotan, cité bien défendue par la nature.
Les deux rivières qui l'entourent ont découpé de hautes berges à
pic, la protégeant et l'isolant de tous côtés, sauf en un étroit pas-
sage qui servait d'entrée. De cette conformation lui vient très pro-
bablement sa dénomination nahuatle (^iro/so/ coupure, blessure, ^/a/ï
localité). Sosola fut en quelque sorte la porte de la Haute Mixtèque.
La Crï/?âf/aqui, de la vallée du riode las Vueltas, y conduisait, ren-
dait facile l'accès des hauteurs du plateau central. A l'époque des
guerres avec les Aztecs, la ville fut le théâtre de sanglantes batailles
et, à l'arrivée des Espagnols, cefutpar cette route que la première
expédition de reconnaissance envoyée par Fernand Cortez pénétra
dans la Haute Mixtèque. Aujourd'hui Sosola n'est plus représenté
que par les trois villages de San Geromino, San Juan et SanMateo,
dont le chiffre de la population atteint à peine un millier d'habi-
tants.
Almoloyas (S*-' Maria) se trouve placé sur le versant orienta! de
la crête montagneuse de Jaltepetongo, Apaxco et Apoala. Aux tlancs
de cette sierra, à partir d'une hauteui' de 2.000 mètres et
à proximité de la ville, se trouve toute une série de promontoires
CONTRIBUTION A l'ÉTUDE GÉOGRAPHIQUE DU MEXIQUE PRÉCOLOMBIEN 31
étages les uns au-dessus des autres, dépendant des versants de
deux montagnes désignées en langue mixtèque sous les noms
de Cahuaxandu et Cahuanducuayo. Ces promontoires, bordés
de précipices, donnent à la localité un caractère de pittoresque
vraiment grandiose. A luie époque ancienne, les habitants
d'Almoloyas, voyant le peu de ressources que leur territoire
pouvait leur fournir, résolurent de s'annexer les fertiles terrains
appartenant à leurs voisins les Guicatecs, ce pourquoi ils s'allièrent
aux habitants de Yanhuitlan, et moyennant une certaine redevance
annuelle, ces derniers, très nombreux, les aidèrent à envaliir et à
soumettre toute une grande étendue de terrain jusqu'à la sierra de
Teotitlan. Cette conquête assura la splendeur d'Almoloyas et les
Guicatecs, demeurèrent sous la domination mixtèque jusqu'aux
guerres avec Ahuitzotl et Mocteuzoma. Almoloyas et Sosola furent
les deux villes frontières les plus imporlantes de la souveraineté de
Tilantongo. Aujourd'hui, ce n'est plus qu'un modeste village du dis-
trict de Nochistlan, de 300 habitants, situé à une altitude de 1.800
mètres. Sur la frontière occidentale de la Haute Mixtèque, on voyait
Puila ou Pocflun, ville dont la position géographique joua, dans les
rapports entre la Haute Mixtèque et la Mixtèque de la côte, un
rôle d'une certaine importance. Elle avait un marché fameux dont
les ruines subsistent encore. La présence de ce marché marqua une
époque dans l'évolution du Mixtécapan. Il donnait lieu annuel-
lement à une fête de plusieurs jours à laquelle les habitants du
royaume de Tilantongo et ceux de la principauté de Tututepec
venaient concourir en apportant les produits de leurs territoires.
L'institution de cette fête fut le prétexte d'un conflit entre les
deux principautés. Jusqu alors, elles avaient été unies dans une
sorte de fédération. De cette fédération, la Haute Mixtèque avait,
d'abord, eu la direction. Puis, le souverain de Tilantongo en avait
été frustré au profit du prince de Tututepec. La victoire de ce der-
nier consacra la vassalité de la Haute Mixtèque dont les habi-
tants durent apporter leur tribut annuel à la fête dont je viens de
parler. Le prince suzerain y assistait en personne dans un édifice
construit pour lui sur la place du marché.
Cette exigence finit par exaspérer les habitants de la Haut
Mixtèque. Ils s'entendirent pour secouer un despotisme oppresseur ;
ils se réfugièrent donc dans les montagnes escarpées des environs
32 SOCIÉTÉ DES AWÉUICAMSTKS DE PARIS
et y établirent des fortifications capables de soutenir un long
siège. Les Mixlecs de la côte tentèrent vainement de les déloger
de oes positions si bien choisies. Après une lutte acharnée qui, de
part et d'autre, fît de nombreux morts, les belligérants, pour ne
pas s'épuiser inutilement, résolurent, tout en conservant leur auto-
nomie réciproque, de faire la paix et de conclure, sur le pied d'éga-
lité, une alliance pour leurs entreprises commerciales et politiques
et la défense du pays.
Putla est situé à une altitude de 1.280 mètres. Le climat, par
suite de l'exposition, est chaud et humide. Le nom de Putla
ou Poctlan signifie, en nahuaLl, terre des brumes ou fumées
(Poctli, nuage, brume, fumée). Le nom mixlèque signifie terre
ocreuse [Ccm ocre, tezontle). Ce nom a été substitué à celui de
Xuùuma (même signification que Poctlan), étendu lui-même à toute
la sierra des environs, à cause des brumes qui viennent journelle-
ment s'y fixer et semblent une fumée.
Putla n'est plus aujourd'hui (ju'un bourg d'un millier d'habi-
tants, n'ayant guère d'autre intérêt que d'être un endroit central
par où passent les voies de communication entre les hauteurs et la
côte. Dans la sierra, oîi ce village subsiste, les indigènes ont con-
servé presque intacte leur antique manière de vivre.
Deux autres villes frontières, quoique placées en dehors des
limites de la Haute Mixtèque et appartenant au territoire zapo-
tèque, peuvent être considérées suivant la tradition comme d'ori-
gine mixtèque. Ce soni Huizo et Cuibipn. Huizo (San Pablo) ou
Guajolotitlan, point stratégique de premier ordre à l'époque des
guerres que les Mixtecs eurent à soutenir avec les Azlecs et les
Zapotecs, leurs voisins, s'étend sur la sierra qui porte le même
nom. De sa position l'on commandait la profonde vallée du rio
de las Vueltas et la vallée d'Oaxaca, à peu de distance delà Canada
de Sosola, laquelle accédait à la Haute Mixtèque.
Les Zapotecs étant paivoius à s'en emparer, y établirent une
garnison pour contenir ics incursions des Mixtecs sur leurs terres.
Ultérieurement les Azteos, afin de dominer le pays mixtéco-zapo-
tèque et de faciliter les lapports avec leurs vastes colonies du
Sôconusco et du Guatemala, s'en rendirent maîtres.
On l'a vu d'autre part : de la sierra de Huizo partent les lignes
CONTRIBUTION A l'ÉTUDE GÉOGRAPHIQUE DU MEXIQUE PRÉCOLOMBIEN 33
de hauteurs qui séparent les trois grands bassins hyTirographiqiies
du Mixtécapan.
Huizo, appelé par les Zapotecs Huiizuzoo, c'est-à-dire réunion
de guerriers (nom qui fut changé en celui de Guajolotitlan après
la conquête du monarque aztèque Ahuitzotl), est aujourd'hui une
bourgade de 2.000 habitants à l'altitude de 1.700 mètres, dans le
district d'Etla.
Cuilapa, Cuiloapam ou Coyolapam (Santiago), ville forte aujour-
d'hui de 3.434 habitants, appartient au district central d'Oaxaca
et se trouve à une altitude de 1.656 mètres. Ce fut, à une certaine
époque, le point le plusavancédes Mixtecs dans la vallée d'Oaxaca
et la rivale de Zaachila, capitale zapotèque ^
On ne connaît guère l'histoire de Cuilapa. Néanmoins on pense
que son origine fut mixtèque. A l'arrivée des Espagnols et an
moment de l'alliance des Zapotecs et des Mixtecs contre l'invasion
aztèque, Cuilapa paraît avoir appartenu complètement aux
domaines du souverain zapotèque de Zaachila, quoique sa popula-
tion fût restée en grande partie mixtèque. Il y existait, selon la tra-
dition, une grotte servant d'entrée à un souterrain qui conduisait à
Monte Alban. Il servait au gouverneur de la ville à se rendre à la
célèbre forteresse, lorsqu'il ne voulait pas être vu de ses sujets.
En résumé, la Haute Mixtèque fut le lieu d'origine et le centre
de l'expansion mixtèque ; ce fut toujours la partie la plus peuplée
du Mixtécapan.
Aujourd'hui encore, le type, considéré comme celui de l'ancienne
population, type d'ailleurs assez métissé, est encore bien repré-
senté. Si la population autochtone est moins agglomérée dans les
grands centres, elle se trouve, par contre, disséminée dans un grand
nombre de petits villages, dont la majeure partie conserve encore
sa dénomination mixtèque.
Moins riche en métaux précieux que la Mixtèque de la côte, la
Haute Mixtèque, pays en général froid, se rattrapait par son acti-
1. Dans un manuscrit d'Augustin Sa!a/,ar daté de 1580, cité par Orozco y
Berra [Gengrafia de las lenguas de Mexico), il est dit que les habitants de Cui-
lapa furent en guerre avec ceux de Teozapotlan ou Zaachila et que, vainqueurs
et maîtres de la vallée de Oaxaca, ils obligèrent les villes de iMitla et Tetipac à
leur payer tribut.
Société des Américanistes de Paris. 3
;H société des américamstes de paris
vite dans FiiidiisLine, les arts et le commerce. Elle possédait,
cependant, certains centres aurifères.
Ainsi Alocteznma ayant dit à Cortés qu'une partie de l'or qui
lui était payé comme tribut par les Mixiecs venait de Sosola, le
Conquistador envoya une expédition pour juger de la richesse dont
le puissant monarque de Tenochlitlan lui avait parlé.
Gomme la route, depuis la dernière guerre aztéco-mixtèque, était
ouverte jusqu'à la vallée de Oaxaca et garnie de troupes envoyées
de Mexico, les Espagnols purent parvenir facilement jusqu'à la
sierra de Huizo et voir les mines de Sosola, Ils revinrent à
Mexico, non seulement avec l'or recueilli, mais aussi avec l'impor-
tante notion que ces endroits étaient très peuplés, que les habitants,
en général, étaient mieux vêtus que les Mexicains, qu'ils possé-
daient des maisons bien faites et en meilleure pierre qu'en aucun
endroit jusqu'alors connu des Européens. L'expédition espagnole
fut entièrement émerveillée des grandes villes de Sosola, Taniasu-
lapa, Yanhuitlan, Acliiulla, etc.
IV
BASSE MIXTÈQUE OU NUNINE
La Basse Mixtèque est beaucoup moins accidentée et moins éle-
vée que la Haute Mixtèque ; le climat, par suite, se montre plus
chaud et plus sec, et le sol plus aride. Dans la division politique
actuelle la Basse Mixtèque est partagée entre les trois états de
Puebla, Oaxaca, Guerrero.
De l'état de Puebla, elle ne comprend que le sud des districts de
Tehuacan et d'Acatlan. C'est la partie la moins favorisée de la
région, quant à la végétation, franchement désertique en certains
endroits. Les cours d'eau qui irriguent la contrée sont, à l'ouest, les
tributaires du rio de Acatlan et, à l'est, ceux du rio de Tehuacan,
rivières souvent à sec une partie de l'année et, à cause de la nature
calcaire de la région, circulant parfois en cours souterrain K
1. t)aiis les régions à cours d'eau souterrains, les indigènes, pour se procu-
rer l'eau nécessaire à l'agriculture, pratiquent encore aujourd'hui un système
CONTRIBUTION A l'ÉTUDE GÉOGRAPHIQUE DU MEXIQUE PRÉCOLOMIUEN 35
De l'état de Oaxaca, la Basse Mixtèqiie occupe les districts de
Hiiajuapan, Sylacajoopam, Coixtlahuacan, plus une traction à
l'ouest de celui de luxtlahuaca et à l'est de celui de Teotitlan.
F^nfîn, dans l'état de Guerrero, les districts de Morelos et d'Aba-
solo, extrémité occidentale de la contrée.
Dans les états actuels de Puebla et Oaxaca, la population de la
Basse Mixtèque était en partie composée de Popolocos et de Mix-
tecs. Ces deux tribus indiennes, assez différentes, pourtant, dans
leurs mœurs et surtout par leur langue, vivaient en harmonie sous
un même régime gouvernemental. Coi.rflahuaca^ la capitale,
comptait une population mélangée et Noclon, ville située à peu
de distance de cette dernière, était habitée exclusivement par des
Popolocos.
Après les guerres avec les Aztecs, la Basse Mixtèque, à peu près
complètement soumise à la domination du puissant empire de
Mexico, fut divisée en deux provinces par les conquérants : la par-
tie nord de la population mixte, qui correspondait à la division
politique actuelle Oaxaca-Puebla, constitua le Coixtlahuacan, et la
partie occidentale, appartenant à Oaxaca-Guerrero, devint la pro-
vince de Xicayan.
Antérieurement, à l'époque de la complète indépendance du
Mixtécapan, la Basse Mixtèque avait toujours dépendu du royaume
de Tilantongo qui nommait le gouverneur de cette province. Le
dernier gouverneur mixtèque fut AioniUzin, sous le règne duquel
éclata, à propos de difficultés entre commerçants, la guerre avec les
monarques de Mexico et de Texcoco. Les Mixtecs, vainqueurs au
début, ne tardèrent pas à éprouver de cruels revers. Atoniltzin fut
tué. C'est alors que le pays tomba au pouvoir des xVztecs. Ces der-
niers donnèrent le gouvernement à un des leurs, nommé Cuau-
xochitl.
de drainage qui rappelle les Cenotes du Yucatan. Acel effet, ils pratiquent jas-
qu'à la couche aquifère des puits généralement peu profonds, distants les uns
des autres d'une vingtaine de mètres. Lorsque ces puits sont établis sur une cer-
taine longueur, on les réunit par une galerie souterraine qui collecte les eaux
d'infiltration et constitue un réservoir ou une conduite d'eau capable d'alimen-
ter des canaux d'irrigation. L'entretien du système est des plus simples: il
suffit de descendre par les puits et de débarrasser les surfaces filtrantes des
concrétions calcaires qui les obstruent.
36 SOCIÉTÉ DES AMÉRICANISTES DE PARIS
Moins bien peuplée et moins avancée en civilisation que la Haute
Mixtèque, la Basse Mixtèque avait néanmoins un certain nombre
de villes importantes, mais dont Thistoire est aujourd'hui complè-
tement perdue.
Coixtlahuaca. la capitale et le sieste du gouverneur nommé
par le souverain de Tilanlongo, à une altitude de 2.000 mètres, sur
les contreforts de la Haute Mixtèque, peut être considérée comme
appartenant géographiquement à cette dernière. A l'époque de sa
splendeur, Coixtlahuaca était une ville très commerçante où se
concentraient tous les produits de îa Basse Mixtèque. Elle occupait
donc par ce fait un rang égal à celui de Nochistlan.
Gomme nous Tapprend le Père Duran ', son marché était très
fréquenté par les trafiquants de tous pays, surtout ceux de la par-
tie centrale du Mexique, Mexico, Tezcoco, Chaico, Xochimilco,
Goyoacan, Tacuba, Azapotzalco. On y vendait des objets d'or et
de pierres fines, des plumes précieuses, de la cochenille, du cacao,
des tissus de toutes couleurs, fabriqués avec du coton ou du poil de
lapin, de la poudre d'or pour les échanges, etc.
Ce marché fut le théâtre de l'agression des Mixtecs contre les
marchands de Mexico qui déchaîna la terrible guerre, plus haut
mentionnée, avec les Aztecs.
Déchue de sa splendeur à l'issue de cette guerre, Coixtlahuaca
ne recouvra jamais qu'en partie son importance première. La domi-
nation européenne, tout en lui conservant son rang de capitale de
province, la fit sujette de Teposcolula. C'est, maintenant, une petite
ville de 2.300 habitants, chef-lieu du district qui porte son nom.
Les autres villes ou villages ayant eu une importance au point de
vue historique sont :
1^ Dans le Coixtlalhuacan, province qui s'étendait depuis la vallée
du rioTehuacan jusqu'aux environs de celle du rio Tlapaneco, Calte-
pec, Chazumba, Acatlan, Piaxtla etTlalpa, villes frontières; Petla-
cingo, Tequistepec, Chila, Miltepec, Tlamacingo, Chilislahuaca,
Cuyotepery, Atoyac, Huajolotitlan, Jolotepec, Sahuatlan, Huajua-
pan de Léon, Tulancingo, Silacayoapan, Tlapanecinco, Tecomaxtla-
huaca, Ygualtepec, Tamazola, Ahuehuetlan, Juxtlahuaca, etc.
2° Dans la province de Xicayan, à laquelle fut ajoutée, à l'époque
1 • Historia. de las Iiidias de Nueva. Espana, 1. 1, ch. xxii,- p. 188.
CONTRIBUTION A LÉTUDE GÉOGRAPHIQUE DU MEXIQUE PRÉCOLOMBIEN 37
espagnole, une grande partie de la Mixtèqvie de la côte et qui
semble avoir eu comme limite méridionale le rio Ometepec, Oli-
nalan, Jitlutepec, Jicayan ', Huehuetono, Tlacochistlahuaca, Xochis-
tlahuaca, Azoyu, Zacoalpa, etc.
Cette dernière zone de la Basse Mixtèque avait, en grande partie,
un sol moins accidenté et jouissait à peu près du même climat
que la Mixtèque de la côte. C'était la partie la plus chaude de la
province.
Elle est restée célèbre par son industrie, ({ui fournit encore
aujourd'hui aux indigènes des articles d'exporl<ilion et une source
importante de revenus. Les principaux objets fabriqués et exportés
du pays sont en première ligne ces sortes d'écuelles ou de récipients
connus sous le nom de « jicara » [Xicalli] ou de « jicapaxtle -^ »,
suivant leur grandeur. Ils sont fabriqués, soit avec le fruit du
calebassier [Crecentîa cujete), soit avec celui des nombreuses
variétés de cucurbitacées cultivées. Ces jicaras, dont la fabrication a
donné leur nom à la ville et à la province (Xicalli, jicara, Yan, endroit),
sont en général revêtues à leur intérieur, pour les rendre imper-
méables aux liquides, d'un enduit rouge ocreux, et peintes extérieu-
rement d'ornements de couleurs assez vives. L'intérieur et l'exté-
rieur sont vernis avec l'huile de la cochenille à graisse du Spondius
[Coccus axin), vernis très brillant qui peut supporter un certain
temps l'action de Teau chaude sans se détériorer. Le bois de « linaloe »
[Bursera delpechiana Poisson), qui est très abondant dans cer-
tains endroits et quia donné son nom au village d'Olinalan, est très
employé dans une industrie spéciale à la région, celle des coffrets
de différentes formes et de différentes grandeurs qui servent à par-
fumer les objets que l'on y renferme. Ces coffrets, afin que l'essence
dont le bois est imprégné ne s'évapore pas trop rapidement, sont
1. Quatre villages portent le nom de .licayan. Ce sont: Jicayan de la nuinici-
palité de Tlacochistlahuaca dans le district d'Ometepec, Sai> Juan, San Pedro
et Santiag^o dans le district de Jamiltepec (Mixtèque de la côte).
2. Les jicapaxties, encore plus ornés que les jicaras, sont fabriqués avec les
fruits de ces grandes cucurbitacées, dont le diamètre peut atteindre 50 centi-
mètres. Ils sont tout spécialement expédiés à Tehuantepec, où les jeunes
Indiennes les emploient comme corbeilles pour contenir les fardeaux qu'elles
portent sur leur tète (jicaras et jicapaxties sont tout simplement les fruits
coupés par le milieu, de façon à fournir deux écuelles).
38 SOCIÉTÉ DES AMÉRICANISTES DE PARIS
protégés extérieurement par le même revêtement de peinture et de
vernis que les jicaras. La région fournit encore à l'exportateur
indigène divers autres produits, tels que le caoutchouc, la vanille,
la salsepareille, l'indigo, etc.
V
MIXTÈQUE DE LA COTE NUNDAA OU NUNAMA
La Mixtèque de la côte était la partie la plus riche de tout le
Mixtécapan. Les mines produisaient les métaux précieux en notable
quantité et le sol, situé sous un climat chaud, bien irrigué par ses
cours d'eau, était d'une extrême fertilité. Cette province s'étant
rendue indépendante du reste du pays, à la suite des circonstances
mentionnées plus haut, n'avait pas été touchée par la conquête des
Aztecs. Elle constituait donc à l'arrivée des Espagnols une princi-
pauté riche et prospère. Un souverain héréditaire résidait à ïutu-
tepec. Il laissait le commandement du fief de Jamiltepec à un de ses
parents et l'investiture aux chefs qui administraient Pinotepa. D'après
Burgoa, son influence s'étendait jusqu'à Putla et la longueur de ses
domaines sur la côte atteignait soixante-dix lieues.
Au lendemain de la destruction de Mexico en 1521, Fernand
Cortez, qui connaissait la réputation de richesse du pays, envoya
une expédition sous les ordres d'Alvarado. Alvarado gagna la
Mixtèque de la côte par le sud, en suivant la vallée d'Oaxaca,
rencontrant partout des villages très peuplés et des terres bien
cultivées. Sur son parcours il n'éprouva aucune hostilité, car les
indigènes, terrorisés par la valeur des vainqueurs de Mexico, ne
tentèrent même pas de s'opposer à son passage, il revint à Mexico
chargé de butin et rapporta en or unevaleurde vingt mille « castel-
lanos de oro >> qui lui fut payée à titre de tribut par le souverain
de Tututepec.
Si on ne connaît que fort peu de chose, au point de vue de l'his-
toire, sur la Basse Mixtèque, on en connaît encore moins sur la
Mixtèque de la côte. Ce pays, après laconquête, fut colonisé par les
' soldats espagnols, mais comme la région était assez malsaine, les
CONTRIBUTION A LÉTUDK GÉOGRAPHIQUE DU MEX.IOLK PRÉCOLOMBIEN '.\'i)
colonies ne devinrent guère prospères. Ne pouvant contraindre les
indiî^ènes aux travaux des mines ou des champs, les colons furenl
réduits à importer des nègres dont les métis, connus sous le nom
de Zamhos, constituent aujourd'hui une grande partie de la popula-
tion rurale. La Mixtèque de la côte fui étudiée vers 1883 par Maler
qui, parcourant le pays, rencontra un certain nombre de vestiges
des anciens monuments '.
La Mixtèque de la côte se trouve en partie sur les districts
dWbasolo (Guerrero), Jamiltepec et Ju(juila, cesdeux derniers appar-
tenant à l'état de Oaxaca. A part quelques chaînes de monlagnes
ou de collines, de place en place, le sol, en général, est peu élevé !
Ce sont surtout de vastes plaines qui s'abaissent progressivement
vers les rivages du Pacifique. De là vient le nom mixtec de
Nufidaa (terre plane) ou Xufiaina (terre des maïs). En dehors du
rio Ometepec el du cours inférieur du rio Verde, la Mixtèque de
la côte, quoique assez bien irriguée, ne comprend guère de flenves
un peu importants. La majeure partie du réseau hydrographique esl
représentée par de petites rivières qui proviennentdes régions avoi-
sinant les contreforts de la sierra de Putla.
Les limitas de la Mixtèque de la côte étaient : au nord et à Touest,
la Basse Mixtèque ; à Test, les contreforts occidentaux de la Haute
Mixtèque appelés S uniima, ou sierra de Putia, et la partie sud-
ouest du Zapotécapan ; au sud, les rivages du Pacifique.
Tututepec ou Yucudzaa était la capitale et la résidence du
monarque de la Mixtèque de la côte. C'était une ville très peuplée,
aux habitations pressées, à l'époque de l'arrivée des Espagnols. Au
centre de la ville s'élevaient le palais du souverain et un teocalli.
Les villes principales de la Mixtèque de la côte étaient : Pino-
tepa, Igualtepec, Zacatepec, Tulislahuaca, Amusgos primeros et
segundos, Huastepec, Jicaltepec, Huijolotitlan, Jamiltepec, Juquila
Panislahuaca. Toutes ces villes ne sont plus aujourd hui que de
petites bourgades, peuplées en grande partie, comme le sud de la
Basse Mixtèque, par des Zambos.
J. Maler, « Basse Mixtèque » ; Revue d'Ethnographie, n° 2, 1883.
40 SOCIÉTÉ DES AMÉRICAMSTES DE PARIS
Vî
DIVISION LINGUISTIQUE, CIVILISATION, AFlGHÉOLOGIE
DU MIXTÉCAPAN
La langue mixtèqiie, abstraction faite du popoloco, parlé dans
une grande partie de la Basse Mixtèque, comprend, d'après le Père
Antonio de los Reyes, onze dialectes qui sont ceux de : Teposco-
lula, Yauhuillan, Basse Mixtèque occidentale, Coixtlahuaca, Tla-
jiaco, Cuilapa, Mitlantongo, Tamarulapa, Xaltepec, Nochisilan et le
dialecte des montagnes. Ces dialectes, dont il est impossible d'éta-
blir au juste le domaine géographique, sont désignés, on le voit,
d'après les localités ou villes où ils étaient en usage. La langue
qui passait pour la plus claire, la plus universellement parlée et la
mieux comprise dans toute l'étendue du Mixtécapan était celle de
Teposcolula. C'était, avec celle de Yauhuitlan, la plus courante dans
toute la partie centrale de la Haute Mixtèque, c'est-à-dire dans la
région où se trouvait le gouvernement suprême et où l'on place
l'origine et le berceau de la population qui étendit sa civilisation
et son influence morale sur tout le pays. Les autres dialectes
reçurent probablement des modifications par le contact et les rela-
tions avec les pays avoisinants. Ainsi Nochistlan confinait avec les
Zapotecs et les Cuicatecs ; Coixtlahuaca, avec les Popolocos; la
Basse Mixtèque occidentale, avec les Amusgos que l'on pense
avoir été une tribu de Mixtecs. La Mixtèque de la côte, dans son
dialecte, se rapprochait beaucoup de celui de Teposcolula, mais
avait beaucoup de sons chuintants ; enfin Cuilapa, qui était en
plein territoire zapotèque, avait un dialecte qui se rapprochait de
celui de Yauhuitlan, fait dû probablement h l'origine de la colo-
nisation.
Nos connaissances sur l'origine des Mixtecs sont très vagues.
Les missionnaires qui eurent en main, peu après la conquête, les
peintures conservées dans la grotte de Chalcatongo, comme archwo
de la nation, n'obtinrent à ce sujet que des interprétations con-
fuses de la part des indigènes D'après l'opinion généralement
CONTRIBUTION A l'ÉTL'DE GÉOGRAPHIQUE DU MEXIQUE PRÉCOLOMBIEN 41
admise, les autochtones du Mixtécapan étaient de même race que
les Popolocos habitant le nord du pays K Parmi eux vint s'établir
une colonie toltèque qui sans apporter de grands changements aux
coutumes et à la langue finit par améliorer le pays et le mettre sur
la voie du progrès, en introduisant les arts, l'induslrie et en déve-
loppant l'instinct commercial.
Comme on Ta vu, les Mixtecs étaient d'habiles artistes, excellant
dans l'art de travailler les métaux précieux et les pierres dures,
dans la conception de l'art décoratif. On retrouve encore parfois,
en fouillant les anciennes sépultures, des joyaux en or délicats, des
pierres précieuses finement gravées et une céramique remarquable.
Dans l'industrie et l'agriculture, les Mixtecs n'étaient pas moins
avancés ; les fabrications étaient nombreuses et certaines sont
restées aujourd'hui une ressource pour le pays, en donnant lieu à
un important trafic. Ce qui a rendu à jamais célèbres les Mixtecs
et leurs voisins les Zapotecs, c'est la production de la cochenille.
Cette exploitation dénote de la part des indigènes un réel savoir et
une connaissance approfondie des choses de la nature, car non seu-
lement l'insecte qui fournit la matière colorante si recherchée,
mais aussi la plante qui sert à son développement sont inconnus à
l'état sauvage. L'origine de cette industrie n'a donc pu être que le
résultat d'observations suivies et d'une sélection habilement prati-
quée ^.
1 Les Popocolos ou Chuchones, comme on les appelle dans les étals de
Oaxaca el Puebla, étaient, d'après Orozco y Berra, une nation disséminée sur
divers points du Mexique où elle formait des agglomérations ou des villages dans
lesquels la façon de vivre était des plus primitives. Ces Popocolos offrent de
nombreux traits de ressemblance avec les Otomis dont ils ne sont peut-être
qu'une fraction. Le principal centre de ces Indiens était Tecamalchalco, mais
ceux qui vivaient au nord du Mixlecapan s'étaient rendus indépendants de ce
dernier ; ils vivaient soit dans une sorte de commensalisme ethnique avec les
peuples sur le territoire desquels ils se trouvaient, soit plus indépendants, en
formant des lacliianazgos, ou fiefs plus ou moins tributaires les uns des
autres.
2. La cochenille qui est encore cultivée par les indigènes est le Dacfylopius
coccus (Costa) ; elle est désignée sous le nom de cochenille fine, farineuse, domes-
tique, grana fina. On ignore si elle provient de la cochenille sauvage, Daclylo-
pius tomenlosus (Lamarck), cochenille cotonneuse, c/ranasilvestris, qui se ren-
contre sur la plupart des opuntias et que les producteurs ont grand soin de
42 SOCIÉTÉ DES AMÉRICAMSTES DE PARIS
Le commerce était très en faveur jDarmi les Mixtecs. On a vu que
trois villes avaient des marchés très fréquentés. Les marchands
allaient porter leurs produits dans des régions aussi reculées que
celles du Guatemala. Ce commerce fut donc une grande source de
prospérité pour le pays dont le sol se montrait en certains endroits
peu productif. C'est surtout aux échanges commerciaux que l'on
attribue la grande quantité d'or que les Espagnols trouvèrent à leur
arrivée en Mixtèque. Car le métal précieux ne servait pas seule-
ment à la fabrication des joyaux ou des objets d'art; il était très
employé pour les transactions commerciales. Il circulait alors ren-
fermé dans des tuyaux de plumes et servait de monnaie. Les mines
exploitées dans la région n'assuraient pas une production suffi-
sante pour la consommation.
Comme archéologie, le pays mixtèque n'offre pas de monuments
ou de constructions aux vastes proportions comme ceux qui se
rencontrent sur le territoire limitrophe du Zapotécapan (Mitla,
Monte Alban, Guiengola) .
Les vestiges anciens que l'on rencontre sur toute l'étendue du
pays appartiennent à trois catégories : 1" les ruines des anciennes
villes telles que Nochistlan, Putla, Yuxtlahuaca, Ghila ; 2" les
Mogbtes ', sorte de tumulus, représentant les restes d'un monu-
ment religieux ayant eu, dans la plupart des cas, une destination
funéraire, mais que le temps, les intempéries et la végétation ont
dégradés au point de leur donner une forme, toujours pareille, de
collines ou de monticules naturels; 3° les camps fortifiés, placés
détruire, lorsqu'elle s'introduit dans les nopaleries. Cette coctieniile sauvage
dont la femelle est moitié moins grosse que celle de la c/rana fina, envahit tel-
lement les articles des nopals qu'elle finit par étouirer la cochenille fine. I^es
nopals usités pour la culture de la cochenille sont : l'Opuntia splendida (Web)
ou « nopal de castilla » elïOpuntia Hernandezi (D. C.) ou « nopal de San
Gabriel ; le premier est inerme et sert à l'élevage de la cochenille pondeuse ;
le second, fortement épineux et par conséquent mieux protégé contre les des-
tructeurs, sert pour la cochenille tinctoriale qui se récolte en grande quantité
pour l'usage local et l'exportation.
1. Cf. Lejeal. « Campagnes archéologiques récentes dans TOàxaca », ./oHrna/
de la. Société des Américanistes, t. IV', f** série, r\° 2, p. 174, et, dans la même
publication, mes « Notes d'archéologie mixtéco-zapotèque (Tumulus et camps
retranchés), nouvelle série, t. II, n" 1, p. 109.
CONTRIBUTIO^ A l'ÉTUDE GÉOGRAPHIQUE DU MEXIQUE PRÉCOLOMBIEN 43
toujours sur les crêtes des montagnes ou au bord des hauteurs peu
accessibles.
La forme extérieure et la constitution ultérieure des mogote.s,
ainsi que celles des édifices des camps retranchés, sont à peu de
chose près partout les mêmes. Dans les mogotes, les matériaux de
construction sont généralement de briques crues ; dans les camps
retranchés, de pierres et de mortier. Tous offrent dans leur aspect
le caractère bien tranché d'une architecture spéciale qui paraît
être propre à la région mixtéco-zapotèque, région qui représente
en grande partie ce qui, avant la conquête espagnole, était nommé
VAnahuac ayotla.
BIBLIOGRAPHIE
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p. 238, 187L).
LA
PLUS ANCIENNE VILLE DU CONTINENT AMÉRICAIN
CUMANA DE VENEZUELA
SES ORIGINES — SON HISTOIRE— SON ÉTAT ACTUEL »
Par m. Jules HUMBEKT
Docteur es lettres,
Professeur agrégé au Lycée de Bordeaux,
Membre de la Société des Américanistes.
Parmi les éléments qui exercèrent le plus d'influence sur la fon-
dation et l'administration des colonies espagnoles en Amérique, il
faut placer, en première ligne, le sentiment religieux. Aussitôt que
les conquistadores eurent foulé le sol du nouveau monde, l'ambition
et la cupidité ne tardèrent pas, il est vrai, à germer dans leur
cœur; mais l'idée première qui présida à la conquéle, le désir
d'Isabelle la Catholique, celui de Colomb lui-même, c'était avant
tout de gagner des âmes pour le ciel, de répandre la foi chrétienne
parmi des nations inconnues et sauvages. C'est ce qui explique le
rôle important que ne tarda pas à jouer le clergé dans l'Amérique
à peine découverte. Son action fut à l'origine éminemment bienfai-
sante et civilisatrice. Malheureusement l'œuvre des religieux fut
entravée, dès le début, par celle des conquistadores, et la cruauté de
ces derniers rendit trop souvent stérile le zèle apostolique des
missionnaires. De là des conflits qui retardèrent pendant longtemps
les progrès de la colonisation.
En Tannée 1513, des dominicains conduits parles Pères Francisco
de Cordoba et Juan Garces abordèrent à l'ouest de la côte de
Cumand, en un lieu appelé Manjar, voisin de Piritù. »< Les Indiens,
1. Source principale : Archiva gênerai de Indias, Séville.
46 SOCIÉTÉ DES AMÉRICAMSTES DE PARIS
dit Herrera^ les reçurent avec de grandes démonstrations d'amitié,
et grâce à la mansuétude des religieux, des relations cordiales
s'établirent entre eux et les indigènes. » Les naturels consentirent
à recevoir des moines les premières leçons de l'alphabet, et tout
faisait augurer pour l'avenir une paix durable, lorsqu'un incident
malheureux vint tout bouleverser.
Quelques mois s'étaient à peine écoulés que l'on vit arriver sur
la côte une embarcation chargée d'Espagnols qui venaient à la
pèche des perles. Les Indiens, qui, dans ces circonstances, prenaient
toujours la fuite, restèrent dans leurs habitations, comptant sur la
protection des religieux. Le capitaine du navire invita à dîner à
son bord le cacique du pays, et, quand celui-ci avec sa femme et
dix-sept autres membres de sa famille eurent mis le pied sur le
vaisseau, le capitaine prit le large et gagna l'île Saint-Domingue,
emmenant les Indiens comme esclaves. Alors les indigènes, ne
doutant pas que les dominicains n'eussent été les complices des
pirates, assaillirent le couvent et mirent à mort tous les religieux,
martyrisant plus particulièrement Juan Garces. Ils l'attachèrent à
un arbre, lui portèrent toutes sortes d'outrages et prolongèrent
longtemps son martyre avant de lui ôter complètement la vie.
Malgré le peu de succès de cette première tentative, de nouveaux
religieux, franciscains et dominicains, vinrent à la terre- ferme en
loi 8. Les franciscains s'établirent dans le bâtiment même
qu'avaient élevé les Pères Garces et Cordoba et que n'avaient pas
détruit les Indiens ; les dominicains fondèrent leur couvent à cinq
lieues plus à l'ouest, dans le pays de Chichiribichi, et l'appelèrent
Santa Fe, parce qu'il se trouvait bâti au bord du golfe du même
nom 2.
Dès leur arrivée aux côtes orientales du Venezuela, nous disent
les chroniqueurs, « les nouveaux missioimaires eurent la preuve de
la bonté naturelle des indigènes qui, oubliant leur rancune passée,
reçurent avec la plus franche hospitalité ces apôtres de l'évangile ^ o.
De véritables petites colonies agricoles s'étaient fondées autour des
1. Antonio de Ilerrera : Historia gênerai de las Indias, Décades II, lib. II.
2. Rapport olTiciel des auditeurs de Saint-Dominf,aie ;iu roi d'Espagne, cité
plus bas.
3. Herrera, Dec. II, IX, 8 et 9 — Oviedo : Historia de las Indias, lib. XIX.
— A. Rojas: Estudios hisloricos (Caracas, 1891), p. 54, 55.
CU.MANA DE VENEZUELA 47
monastères; \e^ Indiens avaient appris à défricher le sol, à faire
croître les légumes et les plantes d'Europe, el cette vie patriarcale
durait depuis deux ans, quand, un beau jour de 1520, un aventurier
espagnol, Hojeda ^ vint demander l'hospitalité aux dominicains.
Ceux-ci payèrent cher leur générosité. Le lendemain. Hojeda s'en-
fonce dans le pays des Tageres, sous prétexte de se procurer du
maïs; il loue trente Indiens pour apporter à sa caravelle des charges
de cette denrée ; les indigènes montent sur le navire, et Hojeda
lève l'ancre à l'instant.
Comme en 1513, de terribles représailles furent exercées contre
les religieux. « Le dimanche 3 septembre, comme les dominicains
célébraient la messe, les Indiens Tageres, conduits par leur cacique,
entrèrent dans le monastère, sous prétexte qu'ils allaient à l'office,
et tuèrent deux religieux qui se trouvaient là, ainsi que neuf
personnes qui étaient dans le monastère... Ils saccagèrent et
brûlèrent le couvent, tuèrent jusqu'à un cheval, un chien et un
mouton qui s'y trouvaient. Il ne s'échappa qu'un Indien de Cubagua,
employé au service des Pères, qui se hâta de porter la nouvelle à
Antonio Flores, alcalde major de cette île '. » Et les auditeurs de
Saint-Domingue, en rapportant ces faits au roi, le 14 décembre
suivant, demandaient le châtiment des Indiens.
C'est alors que fut décidée la première expédition armée contre
les côtes de Cumanâ (1521]. Le commandement en fut confié à
(ronzalo (le Ocatnpo. On lui recommandait ^ de n'agir qu'avec pru-
dence, ne punissant que les Indiens qui avaient réellement pris part
au meurtre des dominicains. Mais Ocampo, tenant peu de compte
de ces instructions, se livra sur les indigènes aux plus horribles
cruautés, passant les uns au fil de l'épée, pendant ou empalant les
autres, et expédiantà la Espafiola ses caravelles remplies d'esclaves^.
1. On ne sait s'il était fils ou neveu du célèbre Alonzo de Hojeda qui, le
premier, débarqua sur le territoire du Venezuela en 1-499. V. notre livre sur
Les Oriffines vénézuéliennes (Paris, Fontemoing, 1905), pp. 29 sqq.
2. A sus Majestades los oidores é oficiales reaies de Santo Domingo, à 14 de
noviembre de ]^r2(). Arch. gen. de Ind., Séville, Est. 154, Gaj. 4, leg. 15.
li. Provision real émanada del Almirante, de la Audiencia é oficiales de
Santo Domingo de la Isla l'ispanola, ;i 20 de énero de 1521, dando inslrucciones
al capitan Gonzalo de Ocampo parti laguerra de los Indios. Arch. gen. de Ind.,
Séville, Est. 2, caj. 2, leg. 1/14.
4. Herrera, Dec. II, lib. IX, 9 et 10.
48 SOCIÉTÉ DES AMÉRICANISTES DE PARIS
En même temp?, pour réparer les ruines qu'il avait causées, il jetait
les fondements de la ville deNueva Tolecio, à une demi-lieue du rio
de Cumand. Mais cet établissement ne devait pas durer, car à peine
Ocampo était-il parti que les Indiens détruisirent les fondements
de la nouvelle ville. Les fransciscains de Pirilù, qui jusque-là
avaient été épargnés, payèrent à leur tour pour les abus commis
par Ocampo. Les indigènes fondirent sur leur maison qu'ils incen-
dièrent ; le Père Denis fut blessé mortellement ; les autres par-
vinrent à gagner la côte et purent s'enfuir dans une embarcation
qu'heureusement ils trouvèrent ancrée dans la baie de Santa Fé.
Une seconde expédition armée fut décidée, et le commandement
en fut donné à Jacomé Castellon qui partit de la Espaùola à la fin
de 1321, avec cinq caravelles et trois cents hommes bien armés.
Castellon était habile capitaine, et en même temps homme de pru-
dence et de conseil. Après avoir pacifié le pays, il éleva sur le bord
de la mer une forteresse destinée bien moins à menacer les Indiens
qu'à les protéger contre les incursions des aventuriers européens
et des marchands d'esclaves de Cubagua^ et dans le voisinage de la
Nue va Toledo, à l'ouest du Cerro Colorado, il éleva la Nueva Cor-
doha qui fut le fondement de la ville actuelle de Cumanà.
Cette expédition de Castellon ne fut donc pas aussi infructueuse
que l'avait été celle d'Ocampo. Elle fut au contraire féconde en
résultats durables ; elle ramena d'une façon définitive la paix dans
cette partie de la terre-ferme et laissa debout une ville où bientôt
« les indigènes rassurés vinrent se joindre aux Espagnols et, par la
culture de la terre, contribuer à la prospérité de la première cité
fondée sur le continent américain ^. »
Peu de temps après, la Nueva Cordoba échangeait son nom contre
celui de Santa Inez de Cumanà, et cette ville devenait la résidence
d'un gouverneur dont la juridiction s'étendit bientôt de la province
de Cumanà, à celles de Guyane et de Barcelona, après la fonda-
lion de Sanlo Tome en 1592 et de Nueva Barcelona en 1637.
1. Cette forteresse fut détruite par le tremblement déterre de 1530 qui
anéantit la ville de Nueva Cadiz, capitale de lîle de Cubaj^-ua (V. Juan de
Castellanos : Jileijias, K" parte. XIII i.
2. A Rojas : Estud. hisl., p. 86-87. Il s'agit iridu confinent proprement dit;
on sait en effet que la première ville espagnole de l'Amérique insulaire, Santo
Domingo, avait été fondée par Bartolomé Colon, en 1495.
CLMANÀ DE VENEZUELA 49
Cependant, malgré Tinitiative des premiers gouverneurs, les
progrès de ces trois provinces furent extrêmement lents durant tout
le xvii^ siècle et pendant les premières années du xviii''. Les
Espagnols se trouvèrent alors en contact dans la Guyane avec les
Hollandais auxquels ils cédèrent le pas presque partout, et en Amé-
rique, comme ailleurs, « la puissance hollandaise a été faite pour
beaucoup de la décadence espagnole sous les derniers Habsbourg' ».
Si la domination de l'Espagne fut maintenue dans ces contrées,
c'est à l'activité des missionnaires qu'elle le dut. Les capucins
aragonais avaient établi leur centre principal d'action à Gumanâ,
et, de là, rayonnant dans toute la région, ils avaient réussi à la fin
du xvii** siècle à fonder une vingtaine de missions. A côté de ces
établissements religieux, les Espagnols n'avaient en 1720, dans la
province de Gumanâ, que trois établissements civils :
i^La capitale de Cumanâ, ne renfermant pas plus d'une centaine
de toutes petites maisons, bâties de boue et de troncs d'arbres, et
couvertes de chaume. « Les habitants de celte ville étaient très
pauvres, bien que quelques-uns d'entre eux possédassent de petites
fermes sur la côte du golfe ou dans la vallée de Gariaco '^ o
2*^ La ville de San Balthasar de los Arias, autrement appelée
Cumanacoa, « consistant en 20 ou 25 maisons de boue, couvertes de
chaume, habitées par de pauvres cultivateurs, la plupart mulâtres
ou nègres -^ ». Les environs produisaient du tabac, mais seulement
en quantité suffisante pour la consommation de la province.
3*^ La ville de San Felipe de Austria, ou Cariaco, où la culture
du cacao avait été répandue dans de petites fermes appartenant aux
gens de Gumanâ, qui avaient l'habitude d'y venir et d'y résider
temporairement. Les habitants étaient également des nègres et des
mulâtres « qui vivaient dans environ 30 cabanes couvertes de
chaume, éparses çà et là sur des terrains oii ils cultivaient leur blé,
manioc, bananes et produits de différentes espèces ^ ».
1. G. Pariset : Histoire sommaire du conflit anglo-vénézuélien en Guyane,
1495-1897 (Berf^er-Levrault, édit.), 1898, p. 12.
2. Rapport de Don José de Difjuja, gouverneur de Gumanâ, à S. M. le roi
d'Espaj^ne, 15 déc. 1763. Arch. gen. de Ind., Séville, 133, 3, 16, p. 5 du
ms.
3. /(/., p. 6 du nis.
4. fd.
Société des Américanistes de Paris. . ^
oO SOCIÉTÉ DES AMÉRICAMSTES DE PARIS
Au xviii^ siècle, sous l'actif gouvernemeni des premiers rois
I^oiirbons, l'Espagne secoua sa torpenr. On envoya à Cumanâ des
gouverneurs inlelligenls, tels queTornera, Sucre, Espinosa, Diguja,
qui travaillèrent au relèvement et à la prospérité du pays. Leurs
rapports • contiennent de vastes plans d'organisation et d'adminis-
tration ; ils font preuve d'un sentiment remarquable des nécessités
d'une colonisation qui veut être à la fois agricole et commerciale.
Malheureusement les mesures proposées, fortification des anciens
postes, fondation de nouveaux établissements, extension des
plantations, faveurs accordées aux colons, création de ports de
registre, envois fréquents de navire de la métropole ~, ne reçurent
pas toujours une prompte solution, ou du moins leur exécution
se trouva souvent retardée par la mauvaise volonté des audien-
cias \ intermédiaires administratifs entre les gouverneurs et la
couronne. Ces corps tout puissants voyaient d'un mauvais œil les
progrès des provinces, craignant sans doute qu'il ne s'y créât quelque
jour de nouveaux conseils d'Etat capables de les surveiller ou de
rivaliser avec eux. Cet antagonisme entre l'activité des gouverneurs
ou des agents particulier^ de la couronne et le mauvais vouloir de
ses grands mandataires officiels a été, selon nous, une des princi-
pales causes de la faiblesse du régime colonial espagnol.
On peut juger néanmoins des progrès accomplis dans la région
orientale du \'énézuela, de 1720 à 1761, si l'on constate qu'en cette
dernière au née Ivs missionnaires avaient à leur charge 39 puehlos
où était groupée une population de 26 à 27.000 indigènes '•.
Quant à la population urbaine de la province de Cumanâ, elle avait
considérablement augmenté. Deux villes nouvelles, Carupano et
Rio (laribes, comptaient, la première 928, et la seconde, 1.077 habi-
tants ; San Halthasàrdc los Arias avait <S8 maisons et 795 habitants;
San Felipe de Auslria, 192 maisons et i .395 habitants. La capitale,
Cumanâ, possédait une population de i.372 âmes. « Tons les habi-
I. .l/r/i. (jcn. de Irul., Séville, 56,6, 19 ; 131, .5, 7 ; 133, 3, 16.
■■J. i.e ruppnrL (le Mij^^uel Marmion, gouverneur de Guyane, à Don Antonio
Valdes, secrétaire criUat du département des Indes, du 10 juillet 1788, est un
des plus intéressants à étudier, comme plan complet de colonisation. Arc/t. </e/j.
de Indius, Séville, 131, 2, 17.
3. Celles de Santa l'^é et de Santo Domingo.
4. Rapport de Diguja, p. 13 du ms.
CUMANA DE VENEZUELA 51
tanls inàles valides, écrit Diguja ', sont inscrits pour le service mili-
taire, et la force entière comprend 799 hommes, dont 290 sont
blancs, le reste nègres, mulâtres et sang-mêlé. La ville renferme
environ 80 maisons de pierre, couvertes en tuiles, 150 maisons cou-
vertes en tuiles, mais bâties de bois et de boue, et 200 maisons envi-
ron, également bâties de bois et de boue et couvertes de chaume.
L'église paroissiale et les couvents sont construits avec les mêmes
matériaux. On a rassemblé 18.000 pierres pour bâtir Téglise, mais
la construction n'a pas encore été commencée, faute d'architecte,
et on attend l'arrivée del'évêque de Puerto Rico qui doit en désigner
un. La ville n'a pas de monuments publics. Un tiers des habitants
est adonné à l'agriculture et à l'élevage du bétail ; un autre tiers se
livre à la pêche et à d'autres occupations maritimes ; le reste com-
prend des commis et employés du gouvernement et des ouvriers. »
Tel était à peu près l'état de Gumanâ lorsque naquit dans cette
ville un des héros de l'indépendance américaine, Antonio José de
Sucre, le vainqueur d'Ayacucho, l'ami de Bolivar et le premier
président de la république de Bolivie ■.
Dans le Venezuela moderne, Gumanâ fut d'abord, avec Barcelona
et Maturîn, une des trois principales villes de l'Etat de Bermiidez.
Puis elle devint le chef-lieu du nouvel État de Sucre. La ville compte
environ 10.000 habitants. Jouissant d'un climat chaud, avec une
température moyenne de 27** centig. (minimum, 23^'; maximum,
3l0j, elle est entourée d'un territoire fertile et propre à la culture
des produits tropicaux, tels que café, cacao, bananes, oranges, etc.
Sa principale richesse consiste en un raisin excellent qui vaut, dit-
on, celui de Malaga, et qu'elle exporte dans les Antilles et aux
Etats-L^nis. Malheureusement Gumanâ, comme toutes les villes du
Venezuela, a subi le contre-coup des guerres civiles qui, trop sou-
vent, ont désolé le pays. Gependant, grâce à sa situation exception-
nellement favorable sur les rives du Manzanarès, le plus impor-
tant cours d'eau de la région, distante d'un mille seulement du golfe
de Gariaco auquel elle est reliée par un tramway, il n'est pas
douteux que GiUmanâ ne soit appelée, sous un régime de paix,
à devenir un centre agricole et commercial des plus importants.
I. lcl.,p. 17.
•}. Cf. \'iMceiit et Ilumbei'l : Sinxm /h>lii\ii\ fin vit\ .sd// œuvre \BuUelin de
laSociêlé de géograjdiie de Bonlcan.r, 1898, u^' 19-20).
FOUILLES DE TÉOTIHUACAX
^mJt
h
Vue générale de Téotihuacan prise au pied de la P\ raniidc du Soleil.
Pyramide de la Lune (côté Sud), vue de la Voie Sacrée.
Pyramide du Soleil (Lice Sud).
Pyramide du Soleil et arroyo de San Juan.
Pyramide du Soleil (face occidentale) ; escalier dégagé par M. B.^tres.
Pyramide du Soleil (face occidentale) : entrée de la Sacristie, d'après M. Bathes.
EXCURSION
AUX
PYRAMIDES DE SAN JUAN TEOTIHUACAN
Par M"^'' Jeanne ROUX
Le Gouvernement fédéral du Mexique, grâce aux efforts de
M. Justo Sierra, ministre de l'Instruction publique et des Beaux Arts,
ayant décidé de consacrer au déblaiement et à la restauration des
ruines de Teotihuacan. jusqu'à concurrence d'une somme d'un
million de piastres, l'allocation nécessaire, les travaux, sous la
direction de M. Leopoldo Baslres, inspecteur général des Monu-
ments historiques, ont commencé au mois de février dernier. On
pense qu'ils dureront de huit à dix ans.
La plaine de Teotihuacan occupe le coude nord-est de la vallée
de Mexico. Elle est limitée au nord par les montagnes d'Hidalgo :
l'une d'elles, le «. Gerro Gordo », aux pentes douces, longue-
ment étalées de l'est à l'ouest, est l'ancien volcan dont les laves
ont servi à la construction des pyramides qui s'élèvent à ses pieds.
Au sud. la plaine s'étend jusqu'aux derniers contreforts de la
(( Sierra Nevada » qui se recourbe vers l'est, unissant ses derniers
échelons aux montagnes de Tlascala. IJn simple ressaut de ter-
rain marquant le seuil de u los llanos de Apam », célèbres par
leurs magueyales dont le pulque est fameux, limite notre plaine à
l'est, laissant apercevoir, bien au delà, les lignes de la « Sierra
Madré » ; tandis qu'à l'ouest, la vue s'étend librement par-dessus
quelques ondulations de terrain et la large nappe du lac de Texcoco,
sur toute la vallée de Mexico, bornée au loin par les « Montes de
las Gruces ». Le soir, lorsque les brouillards de la lagune sont peu
épais, du haut de la Pyramide du Soleil, on aperçoit les taches
fauves des lumières de Mexico, à cinquante kilomètres dans le
sud-ouest.
54 SOCIÉTÉ DES AMÉRICANISTES DE PARIS
Le paysage est noble, de lignes douces el fuyantes, et le terrain,
fertile (pi. II, fig. 1). L'endroit ne pouvait être mieux choisi pour
y asseoir la ville des dieux et y élever leurs gigantesque temples.
Le chemin de fer mexicain de Veracruz passe à trois kilomètres
au sud des ruines. Bien que la station porte le nom de San Juan
Téotihuacan, cette petite ville est à près d'une lieue de là, au
nord-ouest, formant ainsi lun des sommets d'un triangle dont les
deux autres seraient la gare et la Pyramide de la Lune, et dont les
côtés auraient de trois à quatre kilomètres. Plusieurs petits villages
dépendant de San Juan sont disséminés dans la plaine. Quoiqu'il y
ait plusieurs haciendas dans le voisinage, la propriété est assez divi-
sée et la plupart des habitants ont leur morceau de terre, où ils
sèment du maïs. Partout aussi des nopals dont quelques-uns
énormes, et qui se couvrent en août de lunas rouges (figues de Bar-
barie), fruit préféré de cette région. Pas d'arbres; tous ont disparu,
leur bois vendu au chemin de fer ou aux usines de Mexico. Un seul
a résisté à la destruction, parce qu'il a la vie dure et repousse tou-
jours si vite de la moindre racine laissée en terre, qu'en deux ou
trois ans son tronc atteint un pied de diamètre. C'est le faux poi-
vrier, le « Pirû » des Mexicains; le shinus molle^ de la famille des
térébinthacées. Son gracieux feuillage finement découpé, si vert et
vert toute Tannée, ses jolies grappes de grains de corail sont les
seules notes ga^'^s et fraîches à l'œil dans cette saison où vous ne
voyez partout que de la pierre ou de la terre sèche.
Près de la gare, disséminées au milieu des terres cultivées, sont
quelques maisons formant le petit village de San Sébastian. Parmi
leurs habitants, le plus célèbre est Espiridion Barrios, qui non
seulement vend — et fabrique — depuis des années des antiquités,
des « Moctezumas », spécialité pour touristes américains, mais
encore a l'honneur de posséder dans sa propriété les ruines d'une
ancienne maison tolteca, la « maison au bain ». Ces ruines ne se
composent que de murs, rasés à une hauteur d'un mètre environ,
mais indiquant bien le plan général et permettant de reconstituer
les dimensions de chaque chambre. Ils sont épais, de pierres brutes
noyées dans une sorte de mortier de terre battue, recouvert d'une
mince couche de chaux, fine et résistante, sur laquelle sont peintes
les fresques. Elles sont de peinture rouge, la teinte plate rehaussée
de bandes plus foncées et ornée de petites circonférences. Sur l'un
■J> ^«
EXCURSION AUX PYRAMIDES DE SAN JUAN TEOTIIIUACAN OO
de ces murs, protégé par un hangar, se trouve la fresque du Dieu,
probablement de Tonacatecuhtli, également en rouge, el que le pro-
priétaire reproduit sur des plaques de béton ancien pour les ama-
teurs.
L'une des chambres, un peu en contre-bas des autres, était évi-
demment une salle de bain avec sa piscine rectangulaire peu pro-
fonde et parfaitement conservée, ses conduits d airivée et de sortie
de Teau. Le sol est d'un béton très résistant, recouvert encore par
places d'une légère couclie de chaux stuquée. F]spiridion continue
ses fouilles petit à petit, à la mesure de ses forces et des subsides
qu'on lui offre. Il possède là, d'un seul tenant, quelques milliers de
mètres de terrain où il a raison de compter, je pense, sur une
trouvaille importante un jour ou Tautre. Il nous montre deux
médaillons de terre jaune clair, intacts, de cinq centimètres de dia-
mètre, représentant une tête de tecolote (hibou), qu'il a trouvés il
y a quelques jours.
Cette fois-ci, je désire arriver aux pyramides par le « Chemin
des Morts », en le prenant dès la citadelle et en le suivant sur les
deux kilomètres de sa longueur. Il faut à peu près vingt minutes de
marche pour aller de la gare à l'amoncellement de terre et de murs
d'adobes, surmonté de monticules, appelé citadelle. Il devait cer-
tainement être à la fois une forteresse et la place terminale, avec
ses quinze petites pyramides, pour les processions qui parcouraient
la Voie sacrée; mais, dans le dernier cas, on ne peut s'expliquer
pourquoi elle ne se trouvait pas exactement à l'extrémité de cette
Voie, en face la Pvramide de hrLune, au lieu d'être à côté (en face
de celle du Soleil, il est vrai). Nous descendons et nous voici sur
la \o\e sacrée, très large alors. Les Mounds se succèdent régulière-
ment à droite et à gauche. Les terres charriées par les eaux s'y
sont accumulées en plusieurs mètres d'épaisseur; et c'est à travers
des champs labourés, préparés pour les semailles de maïs et d'orge,
que nous allons. Les monticules offrent toujours leur aspect de
pyramides tronquées, sous la végétation qui les recouvre et qui en
a si bien épousé les formes, que, souvent, des rangées de magueyes
(agaves) suivent les lignes des étroites plates-formes, en dessinant
56 SOCIÉTÉ DES AMÉRICA^'lSTES DE PARIS
ainsi les différents corps. L'une des faces, celle de Fescalier, du
côté de la Voie sacrée, est renflée, la terre s'y étant plus facilement
accumulée. Des monceaux de pierres sur lesquels poussent, tou-
jours, pirûs et nopals séparent les pièces de terre labourée. Trou-
vera-t-on là-dessous un pavé, un revêtement? c'est probable.
Mais voici le terrain coupé à pic. C'est, à une profondeur d'une
dizaine de mètres, la rivière San Juan, sans une goutte d'eau : nous
la traverserons donc facilement. Auparavant, je prends une vue de
la Pvramide du Soleil avec, au premier plan, la coupure et le lit de
sable delà rivière (fîg. 4). Remontés de l'autre côté, nous reprenons
notre marche. Plus près de nous, la grande Pyramide nous apparaît
merveilleusement dorée dans le soleil du matin, tandis que la
Meztlizacualli, plus petite, plus informe, sous sa végétation pas
encore dépouillée, se détache sur le fond sombre du « Gerro Gordo ».
Nous prenons sur la gauche pour revoir les ruines du «. Palais »
mis à jour par M. Gharnay. Elles sont intactes ; le sol est soigneuse-
ment balayé, et, pour que les murs ne continuent pas à s'effriter,
M. Batres les a fait consolider à la partie supérieure par un peu de
maçonnerie nouvelle. Dans la grande salle, les bases des six colonnes
pyramidales demanderaient la même protection, la maçonnerie
qui les forme se détruisant peu à peu. Mon souvenir allait, ému
et reconnaissant, vers le courageux explorateur français qui a tant
travaillé au Mexique, lorsque Espiridion m'appelle pour me faire
voir une excavation remplie de pierres, d'où M. Gharnay aurait
retiré un coffre plein de riches vêtements. Je lui explique que
c'était le fameux monolithe de la Groix qui avait été trouvé là, à
l'entrée d'un petit souterrain, mais sans le convaincre. Dans son
cerveau, c'est l'image des beaux vêtements dorés qui reste.
Et nous continuons notre route par la « Voie sacrée » (et non
« Gamino de los Muertos », puisque tout indique que c'était la voie
triomphale parcourue par les cortèges religieux et que chaque
petite pyramide, dédiée à un dieu de moindre importance, ne pou-
vait servir de tombeau, étant massive). Elle se rétrécit; nous
laissons à notre droite la majestueuse TonafiuhzHCiialli, et, à moitié
route, je prends la vue de la Meztlizacualli. La distance entre les
EXCURSION AUX PYRAMIDES DE SAN JUAN TEOTIHUACAN 57
deux est de huit cents mètres. Les deux rangées de Mounds qui
s'étaient rapprochées, de façon à ne phis laisser entre elles qu'une
cinquantaine de mètres, s'évasent alors, pour former, en avant de la
Pyramide de la Lune, une place demi-circulaire du plus majestueux
effet, avec, au milieu, comme à la citadelle, un monticule isolé. La
proéminence, en avant de la pyramide, indique largement l'escalier,
de chaque côté duquel se trouve un tlalelli moins élevé (fig. 2). Tout
cela est encore recouvert de terre, de pierres et de végétation, surtout
de nopals et de yuccas, très développés sur le versant nord. L'exca-
vation qui se trouve à mi-hauteur, de même que le puits du som-
met, ne sont que des restes de travaux de mines faits dans le but de
chercher des trésors dans les chambres souterraines supposées. De
chambres souterraines, de réduits sépulcraux, il ne semble y en
avoir dans aucune de ces pyramides. Leur mode de construction
en exclut la possibilité.
Du haut delà Pyramide de la Lune, les vigies devaient surveiller
admirablement les pentes du « Gerro Gordo » et les passages par
où pouvaient entrer les ennemis du nord, Cuaxtecas, et autres.
C'était, comme celle du Soleil, à la fois une forteresse, un temple et
un observatoire. — Tout autour, de pauvres petits ranchos, dans
les nopals, sont, comme les champs labourés, entourés de murs
faits de laves entassées, dégringolées des pyramides. Ces laves
très poreuses sont de couleurs variées (brun, rouge, violet, bleu).
Je n'en avais encore vu de pareilles, ni dans le Pedregal de Coya-
can formé par les coulées de l'Ajusco et qui rappelle les cheires du
Puy-de-Dôme et du Pariou, en Auvergne, ni au Popocatepetl,
dont la lave est noire. Dans l'une de ces cours, sur le versant nord,
une surprise : un flamboiement de géraniums fleuris égaie les
dessous toujours si laids des nopals ; et l'on est touché quand on
pense que les habitants doivent aller chercher l'eau à plus de trois
kilomètres de là et qu'il pleut si rarement du mois d'octobre au mois
de mai. Cette idée fait excuser aussi la crasse épaisse des pauvres
enfants qui viennent vous offrir, dans leurs chapeaux ou leurs jupes,
desquantitésdedébrisde poterie et de flèches trouvés dans les champs
voisins. En fouillant dans l'assortiment pour en choisir quelques-uns,
je note — toujours — le contraste, parmi les petites tètes si connues
comme « têtes de Téotihuacan », de ces profils si vivants (ressem-
blant si bien à tant de gens que Ion connaît qu'ils en semblent
o8 SOCIÉTÉ DES AMÉRICANISTES DE PARIS
les portraits : avec leur crâne cylindrique, leur front étroit, leur
prognathisme inférieur qui laisse les grosses lèvres ouvertes sur
les mâchoires débordantes i, et de ces autres figures presque plates,
d'expression reposée, hiératique, avec leurs mitres, pendants
d'oreilles et colliers compliqués.
Nous reprenons la Voie sacrée par Test, après avoir fait le tour
de la Meztlizuaculli. \o\q\ au coin d'un sentier, sur une grosse
pierre dressée, un granit, l'ébauche informe d'une image féminine
avec une petite civité rectangulaire à la place du nombril; sur les
côtés, quelques signes hiéroglyphiques inconnus. Près de là se
trouve la petite pyramide mise à jour, il y a quelques années, par
M. Garcia Cubas. Elle offre ceci de particulier, c'est qu'à l'encontre
des autres, ses escaliers (elle en a trois) ne donnent pas sur la Voie
sacrée. Il en est deux, dont l'un en retrait, sur la face est et le
troisième sur le côté nord. Chacun de ces escaliers garde des
traces de peinture, rose, jaune et blanc. L'excavation faite dans la
maçonnerie pour y rechercher un réduit funéraire est toujours
béante.
Quelques centaines de mètres de plus, et nous voici au pied de
la Tonatiuhzacualli (fig. 3).
Les mesures ont été rectifiées par M. BaLres. La base est
carrée, de 253 mètres de côté ; la hauteur est de 85 mètres.
Les quatre corps se dessinent nettement. C'est là que les tra-
vaux, menés très rapidement, ont commencé il y a un peu
plus de huit mois. Il s'agissait de rendre à la Pyramide du
Soleil son aspect primitif, de la nettoyer, de la restaurer. On
sait que ces pyramides sont construites par superposition, par
emboîlement ; le centre étant formé d'une petite pyramide massive,
et chaque couche successive, parfaitement, terminée, avec sa maçon-
nerie recouverte de chaux et son escalier. Appuyés sur cette
maçonnerie, au long de chaque corps, étaient construits des contre-
forts, de quatre mètres cinquante d'épaisseur, dont les intervalles
étaient ensuite remplis de terre et de pierres, le tout recouvert à
son tour par une maçonnerie de pierres de lave (tezontlei unies par
un simple mortier de terre battue et passé à la chaux. Ces pierres
ne sont ni taillées ni môme dégrossies.
EXCURSION AUX PYRAMIDES DE SAN JUAN TÉOTIHUACAN 59
A l'époque où Téotihuacan était habité et les pyramides en usage,
un entretien continuel devait être nécessaire pour éviter Teffondre-
ment de la couche supérieure et conserver la superficie unie.
D'ailleurs elles étaient peintes, probablement chaque corps d'une
couleur difiéi^nte, et cette peinture devait être refaite souvent.
Les pyramides une fois abandonnées, cette couche extérieure,
il est facile de le comprendre, craqua bientôt. Pierres et terre rou-
lèrent ensemble, heureusement retenues par les plates-formes et la
masse de l'escalier, de sorte que ce fut, tout de même, un manteau
protecteur pour la maçonnerie immédiatement inférieure que ces
masses roulantes recouvertes de végétation.
Beaucoup des contreforts de la Pyramide du Soleil se sont eflon-
drés eux aussi. Ceux qui restent sont conservés soigneusement.
Ktant donné cet état d'éboulement de la couche supérieure, il n'y
avait qu'une chose à faire, semble-t-il : Fenlever complètement,
nettoyer la pyramide jusqu'à la seconde maçonnerie, de sorte, que,
les travaux terminés, elle aura bien son aspect d'autrefois, mais sera
diminuée d'une épaisseur moyenne de quatre mètres cinquante,
soit de trois cent mille mètres cubes à peu près.
Les deux premiers corps sont nettoyés ; la maçonnerie est consoli-
dée, au fur et à mesure, par du mortier introduit entre les pierres ;
les éperons ou contreforts sont réparés de la même façon, et, à la
base de l'angle sud-ouest, un morceau intact de la couche éboulée
ailleurs permet de se rendre compte de l'épaisseur enlevée. Cette
restauration ne peut donc se faire que par une destruction. Mais
quel autre moyen y avait-il ?
Depuis trois mois, les travaux les plus intéressants se font sur la
face ouest, celle qui est en regard de la Voie sacrée et où l'on déblaie
les escaliers. Ce sont d'abord, à la base, des passages autrefois cou-
verts, adossés d'un côté à la pyramide et, de l'autre, à un tlatelli que
supportent d'énormes murs. Delà un premier escalier, perpendicu-
laire à la pyramide, mène à un palier. Sur la photographie (fig. 5
etfii, la tache plus obscure des marches, à droite, est la partie res-
taurée ; elles sont de maçonnerie comme tout le reste. Du palier
part un autre escalier appuyé, celui-là, sur la pyramide et qui obli-
quement monte jusqu'à la première plate-forme (il est vu de profil
dans la photographie! . Cette partie découverte est sur le côté gauche
de la pyramide. Il reste à déblayer la masse de terre et de pierres
60 SOCIÉTÉ DES AMÉRICAMSTES DE PARIS
qui, au centre de ce premier corps, recouvre l'autre escalier, faisant
pendant au premier et s'y réunissant probablement par quelques
larges marches uniques avant d'arriver à la plate-forme. Ces degrés-
là se perdent ensuite sous les décombres, La tache sombre, au
premier plan de la photographie, est une excavation faite sous l'esca-
lier, où Ton a trouvé les premières marches d'un autre escalier
similaire, appartenant à la couche ou pyramide inférieure ; elles
sont intactes. Chaque pyramide, bien qu'elle dut être recouverte
par une autre, était donc entièrement terminée, avait ses escaliers.
Etait-ce une question rituelle ou un moyen de faciliter la montée
ou la descente des travailleurs? il semble que, dans ce dernier cas,
des échelles eussent sufti. M. Batres croit que la construction s'est
faite sans interruption, qu'une pyramide n'a pas été mise en usage
pendant un certain temps avant d'être augmentée par la superpo-
sition d'une autre. Ce qui semble appuyer sa théorie, c'est que les
plus petites sont construites de la même façon.
C'est là, devant cette masse de terre qui reste encore à enlever,
pour terminer le dégagement de ces véritables propylées, que l'inté-
rêt s'éveille intense Que va-t-on y trouver? Quel monument se cache
entre les deux rampes? La statue du Dieu a-t-elle roulé jusque-là,
ou la trouvera-t-on au sommet, dans les déblais de la plate-forme
supérieure?
Partout où cela est nécessaire, la maçonnerie des escaliers et de
leurs murs de soutènement a été réparée dans le même appareil.
Ce qui n'a pas été difficile, les maçons des villages voisins construi-
sant encore leurs murs de la même façon. Seulement les nouveaux
murs ne sont ni crépis, ni peints comme les anciens sur lesquels
les restes de fresques roses sont préservés par un lattage. Ces
passages couverts devaient être à l'usage exclusif des Sacerdotes,
Parmi les objets les plus importants trouvés jusqu'ici et qui sont
déposés au ministère de l'Instruction publique, un fragment de sta-
tue de femme, en porphyre vert admirablement poli, est tout à fait
remarquable. Les jambes sont brisées au-dessusdes genoux. Il n'y a
plus ni bras ni tête ; le tronc est long et mince ; les épaules sont
étroites et remontées, les seins et les muscles sont à peine indi-
EXCURSION AUX PYRAMIDES DE SAN JUAN TEOTIHUACAN 61
qués ; l'ensemble rappelle certaines statues archaïques de Mycènes.
Cette statue présente la même particularité que rébauche informe
dont j'ai parlé plus haut, une cavité en bas du ventre destinée
probablement à recevoir un objet quelconque. De plus, sous l'ais-
selle se trouvent deux autres cavités coniques parfaitement nettes
et polies que remplissaient d'une manière exacte des cônes de
porphyre polis, eux aussi '. La statue entière devait mesurer à
peu près quatre-vingts centimètres de hauteur. On remarque
ensuite une tête d'homme de la même pierre, demi-grandeur
nature, d'un modelé et d'une expression extraordinaires; un tube
d'obsidienne de dix centimètres de longueur sur un de diamètre, ou,
plutôt, un cylindre, percé dans toute sa longueur d'un étroit canal
et travaillé à l'extérieur de façon merveilleuse; et, enfin, des pail-
lettes d'obsidienne de la grandeur et de l'aspect de celles que l'on
emploie encore aujourd'hui, irisées, et percées d'un trou pour être
cousues à plat sur l'étoffe, étonnent.
Avec quel outil, parquet procédé ont pu être obtenues ces per-
forations ?
Sur les lieux mêmes des fouilles on a laissé les grands objets :
des pierres de taille, revêtements de murs, probablement, avec,
sculptés en bas-relief, des Nahui-Ollin, les dents de ïlaloc, des
flammes ; deux têtes d'ocelotl, sculptées dans les grandes pierres
brisées, devaient être posées peut-être de chaque côté d'un escalier;
des fûts de colonnes, une main fermée ayant appartenu à une sta-
tue colossale ; sur une grande pierre, une ébauche d'une croix rap-
pelant celle trouvée par M. Charnay ; des polissoirs de tezontle, de
nombreux débris d'objets et de statuettes en terre cuite.
La Pyramide du Soleil repose sur une plate-forme s'étendant à
plus de cinquante mètres tout autour, et ensevelie sous les terres
charriées par les eaux. On la met à jour, à l'angle sud-ouest; elle
est faite d'une épaisseur de plusieurs mètres d'adobes, réduites
maintenant à une masse compacte et reposant sur le sous-sol de
tepetate. La partie supérieure, formée d'une couche de béton très
1. Ils se sont, par malheur, égarés, depuis le transport de la statue à
Mexico.
62 SOCIÉTÉ DES AMÉRICANISTES DE PARIS
dur, est revêtue encore par endroits de sa légère pellicule de chaux.
Dans le même angle, un des Mounds a été nettoyé et la pyramide
tronquée, à trois corps, de base carrée de vingt mètres de côté, de
dix mètres de hauteur, apparaît avec son escalier simple de teocalli,
tourné du côté de la Voie sacrée. Cet escalier est entier, mais la
maçonnerie s'en effrite.
A côté, juste au pied de la face sud de la Pyramide du Soleil,
M. Batres a découvert, dès le début des travaux, « la Gasa de
los Sacerdotes ». C'est, adossée à un petit teocalli, sur le bord
de la plate-forme formant terrasse de ce côté-là, une construc-
tion d'une vingtaine de pièces, grandes et petites, les unes parais-
sant de simples passages avec un canal d'écoulement pour l'eau ;
deux autres avec une cavité ronde comme une cuvette, dans le sol de
béton. L'une de ces cavités est percée au centre d'un trou. Les murs
sont très épais, mais tous rasés à une hauteur variant de soixante-
quinze centimètres à deux mètres ; ils ont été continués dans leur par-
tie supérieure par de la maçonnerie neuve pour les protéger. Ils sont
recouverts de la même couche de chaux qu'ailleurs, avec les mêmes
fresques de couleur rouge ; les mieux conservées sont protégées
par des lattages. Les toits devaient être faits de lames de schiste
gris que l'on retrouve tout autour. C'est là que M. Batres a rencon-
tré des ossements humains, parmi des morceaux de bois carbonisés,
des pierres ou autres objets y ressemblant, fondus, tordus,
réduits en scories, attestant la force de l'incendie qui détruisit la
ville des dieux quand l'ennemi s'en empara. Ce qu'il est difficile
de s'expliquer dans ce cas, c'est que les peintures et la couche stu-
quée des murs des autres pièces de la Casa de los Sacerdotes soient
aussi bien conservées et sans trace d'incendie. Ne serait-ce pas
plutôt une preuve qu'au moment de fuir devant l'ennemi, les
Sacerdotes auraient brûlé là les corps de ceux des leurs tués dans
les derniers combats, ainsi que des objets précieux, peut-être cul-
tuels, qu'ils ne pouvaieni emporter? Ils auraient élevé le bûcher
dans l'une des chambres, celle où ont été retrouvés les restes en
question.
A l'angle sud-est de la Pyramide du Soleil s'élève, avec ses
dépendances, une jolie petite maison que iM. Batres a constiuite
pour le service de l'inspection archéologique et oii l'on est sûr de
recevoir une hospitalité aussi large qu'aimable.
EXCURSIOIS AUX PYRAMIDES DE SAN JUAN TÉOTIHUACAN 63
Les travaux de la Pyramide du Soleil dureront probablement
encore un an; le coût total en aélé calculé à deux cent mille piastres
à peu près. Puis on entreprendra les travaux de la Pyramide de la
Lune, le déblaiement et la réfection de la Voie sacrée ainsi que de
lous ses tiateles, et, enlîn, les fouilles pourront continuer dans les
centaines de ruines ensevelies sous les Mounds de la plaine.
*
C'est une belle œuvre, bien digne de l'esprit large et généreux
du ministre de l'Instruction publique et des Beaux-Arts, de M. Justo
Sierra, poète et historien. Ses conséquences archéologiques et histo-
riques peuvent à peine se calculer maintenant; mais ce sera tou-
jours un hommage, une réparation, un témoignage de reconnais-
sance du Mexique actuel à la race qui fut la première, dans cette
vallée, l initiatrice de la civilisation, aux Ïolteca-Nahoas.
Un musée va être incessamment construit sur les ruines mêmes
de Téotihuacan pour y abriter les objets recueillis au cours des tra-
vaux. Le chemin de ter mexicain a promis un embranchement qui
arrivera à cent mètres de la grande Pyramide et non seulement
facilitera l'excursion aux touristes mais permettra de débarrasser le
terrain de l'énorme accumulatioii de pierre. Celle-ci se vendra faci-
lement à Mexico. Ainsi donc ces laves, aux si jolies couleurs,
rejetées d'abord par le Cerro Gordo, extraites ensuite des terrains
d'alluvions par les Indiens qui élevèrent la ville des dieux, rejetées,
et transportées par les Indiens actuels, iront servira l'édification des
villas modern-style des quartiers neufs de Tenochtitlan.
Nous reprenons au soleil couchant le chemin de la gare. Ciel et
montagnes, tout est rose vers l'ouesf, tandis qu'à l'est la lune s'élève,
calme et radieuse, opaiisantde ses rayons les voiles bleus et mauves
qui, peu à peu, couvrent tout. Une heure, un moment d'une soirée
pareille, suffit pour vous faire comprendre, à tout jamais, le culte
des astres.
Notre dernière halte nous amène dans l'atrium de l'église de San
Sébastian. Sur la terre nue et poudreuse, au ras du sol, les pauvres
tombes gisent tout de travers, sur lesquelles d'habitude les gens
64 SOCIÉTÉ DES AMÉRICANISTES DE PARIS
passent sans sourciller, mais dont quelques-unes, dans ces premiers
jours de décembre, gardent encore, sèches et fanées, les guirlandes
de zempoalxochitl jaunes dont on les avait ornées le Jour des Morts.
La façade de l'église, avec sa tour blanchie à la chaux, de loin, fait
de l'efTet, mais, de près, ne montre que ses lézardes, ses murs salis
aux gouttières; une porte ancienne, assemblage de morceaux de
chêne, formant d'assez jolis dessins, paraît, faute d'entretien,
devoir s'effondrer au premier mouvement. Même désolation
sur la façade sud : pas de vitres aux fenêtres ; de mauvais volets de
bois fermant mal. Puis, de l'autre côté de l'abside, au pied du mur
exposé au nord, s'étend l'agriable tapis d'un peu de gazon auquel
l'ombre a permis de pousser, et, sur ce mur lui-même, un tas de
choses amusanles sont esquissées dans le mortier par des lignes de
petits morceaux de tezontle qui courent autour des grosses pierres
pour les consolider : des oiseaux de toute sorte, de face et de pro-
fil ; des scènes de duel, de petits bonshommes brandissant desépées
espagnoles plus grandes qu'eux, des fleurs, des ornements. Imaginez
une page énorme de dessins enfantins faits dans le mortier, avec
de petites pierres, par ces hommes au cœur toujours religieux, qui
travaillaient, sons la direction d'un bon Franciscain, à leur nouveau
temple, — réplique à l'énorme Pyramide, simplement, géométri-
quement belle, élevée par les ancêtres au Père divin, le Soleil !
Mexico, décembre 1905.
TEXTES ET DOCUMENTS
UN MÉMOIRE POLITIQUE DU WllV SIÈCLE
RELATIF AU TEXAS
Publié par M. le Baron Marc de VILLIERS DU TERRAGE,
Membre de la Société des American istes.
Les limites du Texas ' restaient, au commencement du xviii^
siècle, excessivement vagues, et son territoire, souvent appelé
la province d'Assinaïs, se trouvait aussi peu délimité que celui de
la Louisiane, auquel les Américains, en 1803, prétendirent incor-
porer toutes les contrées s'étendant jusqu'à la Californie.
Après Soto, au xvi" et au xvii^ siècle, les Espagnols parcoururent
le Texas à maintes reprises, mais aucune relation précise de leurs
voyages ne nous a été conservée ~, aussi Thistoire de la colonisation
de cette région ne commence guère qu'à l'époque du débarque-
ment de Cavelier de La Salle à la baie du Saint-Esprit ou de
Saint-Bernard.
Les aventures et la fin malheureuse de notre compatriote sont
trop connues pour qu'il soit besoin de les retracer ici : rappelons
simplement qu'Alonzo de Léon, gouverneur de Cohahuila, se mit
en campagne en 1689, avec l'intention de détruire le nouvel éta-
blissement français. A son arrivée, il trouva que les Indiens avaient
déjà accompli sa besogne; il se borna à ramener quelques-uns des
survivants de l'expédition, restés prisonniers chez les Peaux-Rouges,
et à châtier deux des assassins de de La Salle.
1. Cette dénomination provient, croit-on, du nom d'une ancienne tribu
indienne et sa signification serait : amis ou blé.
'2. Sauf, peut-être, ceux de la catégorie, très mal connue et peu étudiée
encore, de la collection Aubin- Goupil à la Bibliothèque nationale de Paris.
Société des Américanistes de Paris 5
66 SOCIÉTÉ DES AMERICAN ISTES DE PARIS
Léon, puis son successeur Téran, fondèrent entre le Rio Grande
et la rivière de la Trinité diverses missions, mais aucune ne pros-
péra.
Dans les premières années du xviii^ siècle, La Mothe-Cadillac,
gouverneur de la Louisiane pour le compte de la Compagnie des
Indes occidentales, chargea Juchereau de Saint-Denis d'explorer
le Texas dans l'espoir d'arriver à nouer des relations commerciales
avec les comptoirs espagnols. Toutefois la méfiance de nos voisins
et une passion romanesque de Juchereau pour la fille du comman-
dant d'un des postes espagnols rendirent ses tentatives stériles. Il
traversa pourtant à diverses reprises le pays des Cenis et se rendit
même, à deux reprises, à Mexico, la seconde fois, il est vrai, tout à
fait contre son gré.
En 1721 , une deuxième tentative d'établissement français, dans la
baie du Saint-Esprit, échoua complètement, et, dès lors, la frontière
entre la Louisiane et les possessions espagnoles se trouva tacitement
fixée entre notre poste des Natchitotchez, situé sur la Rivière Rouge,
et le fort espagnol Adaès ou des Adayes, fondé, en 1718, un peii
plus au Sud.
Les missions espagnoles du Texas tombèrent d'elles-mêmes si
rapidement en ruines, ou se trouvèrent si souvent détruites par
les Indiens, qu'il est maintenant très difticile de déterminer, exacte-
ment, la situation de la plupart.
Il convient d'insister tout particulièrement sur l'hostilité des tri-
bus indiennes, contre les Espagnols, puisque c'est elle qui a servi
longtemps de base à notre système politique en Amérique et, par
suite, a conduit le chevalier de Kerlerec, gouverneur de la Loui-
siane, à rédiger en 1753 le mémoire que nous publions ici dans son
intégrité et sa disposition matérielle '.
Les Ganécis, visés principalement par ce mémoire, formaient
iine peuplade dont il est assez rarement fait mention, au moins
sous ce nom. Peu de cartes la mentionnent : pourtant celle de Dan-
ville (1756) la place près des sources de la Rivière Rouge.
Pour qui connaît tant soit peu l'histoire de nos colonies, il est
inutile d'ajouter qu'aucune suite ne fut donnée à ce rapport,
Kerlerec restait, d'ailleurs, souvent un an sans recevoir de dépêches,
L Archives du ministère des Colonies. — Louisiane, vol. 37.
PROJET DE PAIX ET d' ALLIANCE AVEC LES CANNECIS 67
et celles qui finissaient par lui parvenir répondaient, en général,
à des demandes vieilles de quatre ou cinq ans !
PROJET DE PAIX ET D'ALLIAiNGE AVEC LES GANxNEGIS
et les avantages qui en peuvent résulter^
envoyé par Kerlérec, gouverneur de la province de la Loûisianne,
en 1753,
L'espagnol des Nouvelles Filippines (A) n'a jamais voulu donner
les mains à la convention qui lui a esté si souvent proposée par
mes prédécesseurs, gouverneurs de cetle province de la Loûisianne,
de se rendre réciproquement les déserteurs de leurs poste des
Adailles, au notre des Natchylochès.
Nous avons saisy dans le poste bien des occasions différentes,
où celuy des Adailles se trouvoit réduit a la dernière dizette de
vivres pour l'enguager a cette condition avec promesse de le secou-
rir aussytôt. Et toujour dans lasuitte, en semblables nécessité, nos
tentatives ont toujours esté infructueuses et nous avons veu ce voisin
obstiné, malgré la faim et la misère, se résoudre a envoyer chercher
des grains a 300 lieux ; plustot que de les tirer le mesme jour de
chez nous en tombant d'accord d'un cartel que le gouverneur des
Adailles scait exister entre Pensacola et la Nouvelle Orléans :
(A) La province des Nouvelles Filippines ou Texas, est une des plus
vaste mais des plus déserte que l'Espagne possède dans ce nouveau
monde ; elle s'est peu attachée a la peupler à cause de notre voisinage,
et a esté bien aise de laisser un interval de 150 lieues au moins du premier
poste au second, pour en faire envisager le trajet plus difficile.
Cette province contient le fort des Adailles, dont le gouverneur a
le titre de Capitaine Général, et commande les capitaines de la Baie du
S' Esprit, de Saint Xavier, de la rivière du Nord, S** Roza, de Saint
Antoine, les gouverneurs de Coaquila [Monclova] et du nouveau royaume
de Léon, il se dit aussy command*^ de Pensacola. Cette province
dépend pour le spirituel de l'évéché de Goadalaxara.
68 SOCIÉTÉ DES AMÉRICANISTES DE PARIS
Il est incontestable que l'Espagnol, chagrin de nos établissements
sur la rivière Rouge et aux Nalchytotchez, nous voit avec des yeux
bien jaloux résider sur des terres qu'il scait estre de plein pied avec
celles du Mexique, il spécule sans doutte que, s'il survenoit quelque
différent entre les deux couronnes, la notre pouroit entreprendre
sur ces riches provinces ; ce qui luy paroit d'autant plus aisé, qu'il
scait qu'en franchissant environ 200 lieues de beau pays (mais que
son habile politique a laissé désert et inhabité) nous nous rendrions
maîtres, et presque sans coup ferir, des fameuses mines de Santa
Roza de Quitteria (B), Boca de Léones et de Monterey; un party
considérable de sauvages bien conduit porleroit, a coup sur, la guerre
et la désolation jusqu'à Mexico mesme.
(B) S'* Roza de Quitteria est un petit fort situé sur la gauche de celui
de la rivière du Nord environ à 20 lieues dans les terres ; il y a des mines
très riches, ainsy qu'à Boca de Léones peu distant du mesme endroit.
Monterey est la capitale du nouveau royaume de Léon ; elle fut presque
entièrement ruinée par une inondation arrivée en 1750. Escandon, Gou-
verneur de Tampico acheva de l'affoiblir ainsi que tous les postes qui en
dépendent, en 1751, par les levées d'hommes qu'il fit pour peupler la coste
et soutenir les missions établies cette mesme année le long du Golfe et
depuis la Baie du S' Esprit jusqu'à son gouvernement.
On reconnoistra aisément cette vérité, — quand on scaura que
leur présidio des Adailles (G), qui est notre frontière, et un de
leurs forts le plus renommé, n'est pourtant qu'un méchant penta-
gonne très irrégulier, délabré et gardé par soixante mulâtres nulle-
ment agueris et quine tiendrontpas deux heures contre trente bons
soldats européens.
(C) Ce présidio des Adailles fut construit en 1720, un an après la
prise de Pensacola par M. de Chameliu ; les Espagnols n'y avaient aupa-
ravant qu'une mission composée de deux moines et de deux soldats :
M. Blondel, capitaine de nos troupes alors commandant aux Natchytochès,
les en chassa; la paix, ayant esté conclue, le marquis de Cazafuerta,
alors vice roy du Mexique, dépêcha le commandant de Saut Miguel avec
100 soldats et quelques familles pour rétablir ce mesme poste des Adayes ;
cette occasion estoit belle pour exiger dans le temps un cartel et telles
conditions qu'on eut voulu : il estoit chargé de bien du monde, sans
vivres et ne pouvant en tirer que de chez nous, mais la Compagnie des
Indes, alors maitresse de ce pays, qui ii'envisageoit que son commerce,
PROJKT DE PATX ET DALLIANCE AVEC LES CANNECIS 69
et qui cependant projettoit d'en ouvrir un considérable dans ce poste-
négligea ou ne fit aucune attention à ce point capital.
Leurs forts de S*^ Xaxier (D), de la Baye du Saint Esprit, de la
Rivière du Nord, etc., oi^i Ton ne trouveroit que de semblables garni,
sons, n'ont pas mesme de palissades, et ne forment qu'un amas de
méchantes chaumières serrées les unes contre les autres et couvertes
en pailles.
(D) S' Xavier est un poste etably en 1748 à loO lieues de celuy des
Adailles, sur les parages de celuy des Gannecis et a la sollicitation des
moines franciscains qui s'estoient flatté de gagner cette nation ; il y ont
très peu réussy et se sont fait tuer beaucoup de monde. On sait que la
Baye du S' Esprit est à nous^ c'est la mesme que noiisapellons S*^ Bernard ;
les Espagnols s'en estoient emparé après le massacre de nos gens par les
Indiens de la côte qui arriva environ en 1710 ; ils l'ont quitté depuis et, a
deux différentes reprises, se sont réétablis la première fois à 10, et la
seconde à 20 lieues, tirant sur leurs JDrovinces ; ils ont encore deux ou
trois de nos canons ; il reste à sçavoir si les Espagnols, nous laisseront
paisiblement établir un poste dans cette Baye qui nous apartient et c'est
sur quoy il me semble qu'il seroit en règle que les deux cours pronon-
çassent ; il y a une belle rivière qui se dégorge dans cette baye que les
Espagnols nomment rio de Guadalupe.
La rivière du Nord ou Rio Grande passe pour estre aussy large que le
fleuve S^ Louis et se perd dans le golfe ; il y a un poste à 60 lieues au dessus
de l'embouchure, gardé, par un capitaine et quelques soldats, des habi-
tants, deux missions et nombre de bestieaux.
Quanta Saint Antoine (E) les maisons y sont de-pierres, mais
cette ville est sans murailles et sans forteresse ; considérable par
la multitude d'Indiens rengés en missions, et c'est de ces derniers
quelle recevroit, ainsy que touttesles autres, l'échek le plus mortel,
puisqu'il est certain qu'au premier mouvement ils se rangeront du
costé de leurs ennemis et se livreraient a toute la haine qu'ils
nourissent contre ses habitants dont, à juste titre, ils se regardent
comme les esclaves.
(E) Sant Antonio de Becave, étably en 1712 par des familles tirées des
Canaries, et auxquelles le roy catholique ainsy qu'à leurs descendants a
acordé de beaux privilèges et de grandes immunités, et à leurs établis-
sement le titre de ville. C'est la première que l'on rencontre allant au
70 SOCIÉTÉ DES AMÉRICAiMSTES DE PARIS
Mexique ; il s'y fait du sucre ; on y voit cinq belles missions et une
prodigieuse quantité d'Indiens.
La façon dont les franciscains gouvernent les Indiens, mérite d'estre
cittée ; ils ne leurs souffrent aucunes armes, et mesme point de couteaux
qui ne soyent épointé. Sur la moindre échapée, on les amarre et
ils sont fustigés de toute importance, ils les forcent de faire du maïs sur
lequel ils leur donnent leur ration, et s'aproprient le surplus, et enfin les
occupent aux mines et aux travaux les plus durs ; il n'est pas douteux
qu'une condition aussy servile et aussy déplorable, ne nous donât de
biens faciles moyens de gagner des hommes aussy misérables ; qui, de
tous temps, et depuis qu'ils ont entendu prononcer le noms françois, se
sont voué a nous estre tributaires de préférence.
...Cette certitude qu'a l'Espagnol de sa foiblesse, des risques qu'il
peut courir et la défiance où il est des tentatives que nous ne pou-
vons manquer de faire toi ou tard est ce qui l'enguage a persister
sur lerefusdececartel(F). Il connaît la légèreté des soldats de notre
nation, combien il leurs en coutte peu de quitter leurs drapeaux et
la peine capitale quils encourent a les rejoindre, il est convaincu
que le moyen le plus efficace de nous faire renoncer a un établisse-
ment solide dans ces quartiers là (en y plaçant une garnison nom-
breuse) sera toujours de donner un azile inviolable a nos déser-
teurs ; on ne tricauroit disconvenir que ses veues en ce point sont
très justes.
Mesme raison le détermine à ne point consentir à la traite des
bestiaux ; nous sommes des voisins incommodes, a craindre, et
auxquels on ne scauroit rendre la vie trop dure.
C'est en quoy il est a propos d'arrester les yeux sur le peu de grati-
titude de l'Espagnol toujourlent a reconoistre un bienfait, puisque,
sollicité par nos gouverneurs, ils se refusent aux besoins de notre
province ; prompt à oublier ceux qu'on luy rend puisqu'il n'a pas
éprouvé chez nous mesme opiniâtreté, quand nousavons esté requis
par ses commandants de leurs rendre le service dont il s^agit en fait
de vivres par don Prudentio de Arobio, don Thomas de Winto-
nizen, don Francisco Garcia Carlos, don Pedro des Bario et don
HyacintoGauregue, aujourdhuy gouverneur des Adailles, qui depuis
5 à 6 mois, s'est trouvé dans la plus parfaite dizette, et auquel j'ay
fait passer 250 quarts de maïs.
PROJET DE PAIX ET d'aLLIANCE AVEC LES CANNECIS 71
(F) On n'a jamais pu scavoir au juste ce qu'ils font de nos déserteurs
ou ce qu'ils deviennent ; ils les laissent peu séjourner aux Adayes, et
nullement dans les postes circonvoisins ; il y a toutte apparence, ou quils
les employent aux mines, ou qu'ils les relèguent dans le fond des terres
du Nouveau Mexique en Californie, etc.
En fait de bestieaux par don Justo Bonneo et don Carlos de
Franquis (G) que ce dernier n'a pas encore payé jusqu'à ce jour à
la concurrence de 3000 piastres.
Ne seroit il donc pas permis de nous venger de la dureté de l'Es-
pagnol, de diminuer son orgueil, et de le conduire par une voye bien
vscure a ce que nous exigeons si légitimement de luy.
(G) Ce don Carlos de Franquis vint, il y a environ quinze ans, relever
le nommé Sandoval accusé d'avoir vendu aux François le terrain où ils
transportèrent le fort, de dessus l'isle où il estoit,et qui existe aujourd'huy ;
il le fit mettre aux fers et le traita bien indignement, mais enfin ces
mesmes violences et plus encore ses altercations avec les moines le firent
relever luy mesme ; il partit sans paiyer 3000 piastres quil doit aux
habitants du poste des Natchytoches pour du maïs, chevaux et bestiaux :
on le dit aujourdhiiy colonel du régiment royal de Savoye servant en
Espagne ; on a écrit bien souvent h Mexique à ce sujet, les gouverneurs
des deux couronnes s'en sont niellés ; enfin l'année passée il vint un
exprès s'informer de cette affaire, et, après les recherches nécessaires,
celuy de Mexique fît espérer qu'elle se termineroit bientôt a la satis-
faction des intéressés ; le comte de Gigedeau, cy devant orcucita vice
roy, vient de demander dans ses dernières lettres à don Hyacinto com-
mandant des Adayes d'en estre instruit, ce qui annonce beaucoup de
lenteur.
Nouspourions.eri moins d'un an, nousaproprier des pays immenses
voisins attenant, et le disputant en richesses a la Nouvelle-Espagne ;
ce sont les terres de Gannecys (H), elles ne sont annexées ny a
l'une ny à l'autre couronne, puisque aucune ny a arboré son
pavillon.
(H) Ces Cannecys sont inombrables, ils font des torts infîny aux Espa-
gnols, étendent leurs courses jusquau centre de la Nouvelle Espagne,
leurs tuent journellement du monde, leurs ont défait des convoys entiers
et souvent leurs enlèvent leurs cavaillades ou marchandises de transport.
Ces Indiens, de tout temps ennemis déclarés de l'Espagnol et de
toutles nos nations sauvages cy après, sont étendus au delà de ce
72 SOCIÉTÉ DES AMÉBICANISTES DE PARIS
que l'on s'en figure. L'Espagnol les nomme apaches^ ils font des
hostilités continuelles sur les villes de Goaguila (I) de S' Antoine et
le poste de S' Xavier.
Nous les nommons Gannecys et ils se battent avec les Gadoda-
quiou, naytannes, quitesinge, touacana, hyscanis, assinais, nacok-
dosé, nadacok, aiches, yalassé, etc. Les Ozages, Arkansas, Missou-
ris, et Illinois les nomment Gatoka, sous les trois différents noms
ils sont les mesmes, s'entendent tous et parlent une mesme langue.
Tous les sauvages desnommé cy dessus, leurs ennemis et qui nous
sont aliés, s'accordent tous d'une voix unanime à reconoistre le
gouverneur françois delà Louisianne pour leur père ; aucun ne le
desavouera jamais dans la moindre de ses volontés. Je pouvois leur
dire que mon intention est de nétoyer et applanir les chemins, que
je ne puis plus souffrir de les voir teints et rouges du sang de mes
enfans, en un mot que je veux la paix généralle ; cette proposition,
estant suivie d'un présent comme il est d'usage a leur égard, il est
certain qu'ils le recevraient avec des témoignages de joye infiny,
puisque l'humanité est de tous les hommes, et qu'il est rare d'en
trouver dans le général qui ne préfèrent les douceurs de la paix aux
horreurs de la guerre.
(1) Goaguila petite ville, avec titre de gouvernement un peu au delà de
Saint Antoine, nullement fortifiée et avec fort peu de troupes ; il s'y fait
un commerce considérable de toute sorte de bétail, on y fabrique des
draps et des baguetes comme a Queyetano ; on y fait du savon, du vin,
de 1 eau-de-vie, de beaux froment, on y voit des oliviers, et, assez proche
de là, est un morne où Ton trouve beaucoup d'aymant, c'est la seconde
ville sur la routte de mexique.
Nos nations respirentd'autant plus cette paix qu'à peine peuvent-
ils faire un pas sans courir risque d'estre égorgé ; les Gannecys
sortent rarement de leurs limites sans donner dans quelques pièges :
donc les uns et les autres se feroient une grande fête de devenir
amis ; leur interest commun et la nouveauté les y pousseroient en
leurs réprésentants mille douceurs et aventages dans cette aliance ;
mais les plus flattés seroient sans contredit les Gannecys par l'envie
qu'ils ont de voir et d'acquérir nos marchandises (K), et la jalou-
sie qu'ils portent aux autres, qu'ils scavent jouir du privilège de
commercer librement avec nous.
PROJET DE PAIX ET d'aLLIANCE AVEC LES CANNECIS 73
(K) les nations que nous avons, tant sur la rivière Rouge qu'aux envi-
rons, ne vivent presque que de beufs ; les Cannecys ne conoissent point
d'autre nouriture ; pour en trouver il faut que les uns et les autres sortent
dans les prairies souvent au hazard de se rencontrer et où le plus foible
succombe toujours sous le plus fort ; il est donc bien aisé de juger com-
bien ces différentes nations s'attacheroient à ceux qui leurs procureroient
la paix.
Je suis très persuadé qu'on réiissiroit du premier abbord en fai-
sant choix d'une personne connue et au fait des usages de nos
Indiens : elle s'aboucheroit avec eux, comme on vient de le dire, et
lèverait chez eux un poste suffisant et bien armé pour entrer sur les
parages des Gannecys (non encore prévenus) sans en craindre de
surprise. Quand on en seroit à portée, on détacheroit une esclave
de cette nation qui nous seroit familier, sachant sa langue et la
notre, y porter la nouvelle qu'un chef françois est arrivé, qu'il
demande à les voir, qu'il est chargé d'un présent pour eux et d'un
pavillon de ma part ; et qu'il vient pour leur procurer la paix avec
leurs ennemis (L). Est-il douteux qu'ils ne vinssent tous en foule
s'éclaicir d'une si heureuse nouvelle et cymenter pour toujours celte
paix si peu atendue et si désirée depuis tant d'années?
(L) L'espagnol n'ignore pas combien cette paix luy seroit désavanta-
geuse si elle venoit à se conclure entre ces nations que j'ay desja dit, qui
nous servent de barière entre les Gannecys et nous ; ils avouent qu ils
seroient contraints d'abandonner beaucoup de ses forts et surtout celui
des Adaiyes et la province entière, n'estant plus en état de risquer aucun
convoyé que les Gannecys pilleraient et massacreraient, aidés des armes
à feu et enhardis à faire des prises par l'avantage décidé qu'ils auraient
dans les premières aventures.
Nous serions donc instalé dans cette nation puissante, à mesme
de fouiller et de découvrir ses terres, d'y faire un commerce bril-
lant, des établissements considérables à deux pas de Coagaila (M),
du Skltillo, et de S* Antoine, maîtres du chemin de S"* Feez,
avancé dans celuy du Mexique, sûrs qu'au premier signal que nous
ferions le Gannecys iroit fondre sur l'Espagnol avec lequel il seroit
de pair pour les armes à feu, et les munitions qu'il tirerait de
nous, en un mot à mesme de nous flatter d'estre les arbitres de son
trouble ou de son repos, et de tirer vanité ou avantage de ce pou-
74 SOCIÉTÉ DES AMÉRICANISTES DE PARIS
voir que nous aurions de luy procurer de la tranquililé ou de luy
laisser faire beaucoup de mal. C'est ce quil est prudent de luy
préparer de longue main, en cas de guerre et de rupture ouverte
avec cette monarchie.
(M) Saltillo est la S*' ville que l'on trouve en allant des Adaiyes a
Mexique, et à moitié chemin de cette capitale. Les Espagnols, qui ont
voyagé chez nous, la comparent à la Nouvelle Orléans ; elle est gouvernée
par un alcade ou juge de police ; il n'y a point de troupes ; il s'y fait de
grandes affaires et on y voit beaucoup de monoye et de matières ; dans
son voisinage est un bourg peuplé de tlascaltecs, ces fameux Indiens qui du
temps de Montezuma formoit une république qui épousa le party de Hernand
Cortez et ne contribua pas peu à luy faciliter sa conquête ; ils sont nobles,
exemps de tout tributs, fîdels à l'Espagnol mais peu nombreux.
Santa Fez capitale de cette province, que les Espagnols apellent Nuevo
Mexico, où il y a des mines d'or et d'argent très riches ; il ne con-
naissent d'autre route pour y aller que celle de mexique et rabattent par
Chicayua n'osant se risquer à faire la traverse des Cannecys, ce qui leur
abrègeroit le chemin de plus de 400 lieux. Ceiuy dont ils se servent est
très pénible à cause des montagnes escarpées qu'il faut franchir, et c'est
ce qui les empêchent d'ouvrir et de travailler autant qu'ils le désirent les
riches mines de cette province, par la difficulté d'en transporter le métal;
il esta observer que c'est toujours le Cannecys qui les en prive et que
c'est par luy que nous pouvons nous les aproprier.
De quel œil l'Espagnol envisagera-t-il donc ces progrets ? que
penseroit-il de nous voir si près du centre de ses provinces et chez
nous dans ces belles contrées, qu'il tache inutilement d'envahir
depuis si longtems, qui luy ont coutté tant de sang sans aucun
fruict (N).
(N) la dernière campagne qui s'est faite par les Espagnols sur les
Cannecys fut extrêmement desavantageuse k ces premiers ; ils s'y présen-
tèrent au nombre de 200 hommes, et estoient commandés par le gou-
verneur de Goaguila ; il tomba dans une embûche pour s'estre laissé
découvrir, fut dangereusement blessé, perdit plus de la moitié de son
monde, presque tous ses chevaux et ses bagages; ce fut en 1743 ; depuis
cette avanture, l'Espagnol se contente de rester sur la défensive.
Il n'est pas douteux que le vice roy, inquiet et jaloux, ne man-
queroit pas d' clater, qu'il se récrirait, que nous sommes des uzur-
pateurs (O), en quoy il seroit très facile de refutter son accusation,
puisqu'on fait de pénétrer le premier dans un pays ; c'est moins
PROJET DE PAIX ET DALLIANCE AVEC LES CANNECIS 75
commettre une hostilité, que faire une découverte et une acquisi-
tion des plus légitimes.
(0) L'Espagnol nous taxeroit d'usurpateur, non que ces terres soyent a
iuy, mais il espère en estre un jour possesseur, et on doit avouer qu'elles
sont à sa bien sceance, mais qu'elles nous conviendraient beaucoup et
qu'il y auroit regrets de les voir en d'autres mains.
11 seroit donc a souhaiter que l'on put, plustot que plus tard, s'assurer
de cette nation pour prévenir, que le désespoir d'estre harcelle par toutes
les nations qui les environnent ne les oblige de se livrer aux Espagnols :
c'est même ce qu'ils espèrent et ce dont ils se flattent.
Enfin, supposé que cette affaire fut portée comme il ne seroit pas
douteux à la cour de Madrid, que de là on en écrivit à celle de
France, et que, vu l'union des deux couronnes il en vint à résulter
des ordres conformes aux désirs de l'Espagnol, que nous fussions
contraint, en un mot, d'abandoner cette nouvelle découverte ; ne
serions nous pas en droit, en ce cas, de profiter de la circonstance
pour exiger de Iuy le cartel établi à Pensacola, la traite des bes-
tieaux et le commerce libre, et Iuy ne devroit-il point s'estimer
trop heureux de se soumettre à de telles conditions et aussy
justes? (P).
Cet article mérite attention, et sïl n'a pas lieu, il ne faut
jamais compter sur un établissement florissant aux Nacchytochès,
par la très grande facilité que trouvent nos troupes pour la déser-
tion ; et, si par un accommodement de nécessité, le cartel avoit
lieu, qu'il fut exécuté de bonnefoy de part et d'autre, que le com-
merce des bestiaux fut libre, on en feroit dans les commencements
des aprovisionnements si considérables que l'infraction de ce traité
deviendroit fort indifférente puisque on auroit eu le temp^^ d'en
établir des souches par toute la colonie ; nous pourions encore éta-
blir avec Saint Domingue une branche de commerce très utile par
la traitte des mulets que nous en pouvons tirer qui content rendu à
la Nouvelle Orléans de iOO à 120^ pièce, et que l'on vend à
Saint Domingue 8 à .900^ ; le l'Equité de La Rochelle vient d'en
embarquer 40 pour Saint Domingue qui lui ont coutté JOO^ ; il
en â porté au Gap francois 39 bien portans qu'il a vendu comme
je viens de le dire ; il en seroit de mesme des chevaux.
Enlîn de ce commerce bien entamé en résulieroit infailliblement
celuy de plusieurs autres différents objects ; nous aurions ce que
76 SOCIÉTÉ DES AMÉRICANISTES DE PARIS
Ton a sollicité depuis si longlemps sans réussite, et le Cannecys
déjà initié dans notre commerce, ne voudroit plus y renoncer, il
nous suivroit luj mesme si nous le quittions ; ce qui luy seroit aisé
vu cette paix que nous hiy aurions procuré avec ces nations qui
servent de barrière entre luy et nous, et qu'il faudroit toujours
luy ménager.
la saison la plus propice pour cette entreprise seroit l'automne
où les chaleurs ne seroient pas intollérables, les praieries point
dépourvues d'eau et, par cette raison, le voyage moins pénible aux
hommes qui l'entreprendroient, et plus suportable aux bêtes de
charge dont il faudroit se servir.
Si le projet paroit mériter attention et qu'on y aperçoive un bien
pour cette province, il faudra uzerd'un secret inviolable et se com-
porter dans l'exécution de façon que l'étranger aprenne en mesme
temps qu'il a estéconçu et remply ; il seroit à craindre, s'il trans-
piroit, qu'il ne mit tout en œuvre, et ne s'imposât mesme des con-
ditions onéreuses vis à vis de ces Indiens pour se les concilier, au
moins pendant quelque temps et dans un besoin si pressant, ce
qui les mettroit dans les suites en droit de dire que nous leurs
aurions aliéné cette nation de son domaine.
(P) Il est certain quasi on estoit sollicité par l'espagnol de se désister
de cette découverte et que nous prissions sur nous de temporiser cet
accord et de luy laisser conoistre que peut-être nous le ferions en vue de
quelque autre intérest, il n'en est pas un seul qu'il ne nous sacrifia^ et qu'on
seroit surpris de sa grande docilité à souscrire à toutes nos demandes.
Le commerce que nous aurions avec le Gannecys consisteroit en
chevaux, mulets, peaux de bœuf, de biches, de daims.
Ajoutons y le commerce que nous ferions avec les Espagnols qui,
malgré eux, seroient nos voisins.
A une demie journée de marche du village des Quitesinges, on
trouve les grandes prairies où Ton a beaucoup à soutTrir de la soif
en esté, estant obligé de faire souvent 20 et 30 lieues sans trouver
d'eaux, ce qui empêche les sauvages de sortir dans cette saison, cet
inconvénient n'a point lieu dans l'automne ; les dits Quitesinges
sont à environ 65 lieues des Natchitochès.
A la Nouvelle Orléans le i*^"" octobre 1753.
Kerlérec.
ACTES DE LA SOCIETE
SÉANCE DU MARDI 10 JANVIER 1905
Présidence de M. le D'' E.-T. Hamv, membre de l'Institut
ET DE l'Académie de médecine.
Le procès-verbal de la séance du mardi 6 décembre 1904 ayant été lu et
adopté, le Secrétaire dépouille la correspondance. La correspondance manu-
scrite se compose : 1° d'une note de M. le chevalier Van Panhuys, fonctionnaire
au ministère royal des Colonies de Hollande à La Haye, résumant les dernières
explorations néerlandaises dans les régions montagneuses du Suriman ; 2" d'une
lettre de M. de Mier, accompagnée de renseignements biographiques sur
M. Baz ; 3° d'une lettre de M. le D"" Rivet, relative à son itinéraire sur les con-
fins de l'Ecuador et du Pérou septentrional ; 4° d'une lettre de M. Humbert,
remerciant de son élection comme membre de la Société; 5° dune dépêche
ministérielle au sujet des Échanges internationaux; 6° de diverses lettres con-
cernant soit la distribution, soit l'échange du Journal.
La correspondance imprimée se compose : 1" des envois ordinaires (Glohus,
22, 23, 24 a, 1904; 1, 1905; Bolelin del Mnseo Nacional de Mexico, numéro
supplémentaire, et Anales, n° 10; Bolelin del Cuerpo de Ingenieros de Minas
del Peru, 10 et 15); d'un certain nombre de périodiques nouveaux, obtenus par
voie d'échange [Museon, années 1900-1904; Bulletin et Mémoires de la Société
d'Anthropologie de Paris, n° 3, 1904; American Journal of Science, janvier
)90^^ ; Relalorio da Directorio de la Sociedad scientifica de Sao-Paulo, 1903-
1904).
L'envoi du Journal, à titre d'essai, avec cette dernière Société, nouvellement
formée, est immédiatement proposé et voté ; de même l'hommage de quatre
années de notre collection (1900-1904) à la rédaction du Museon de Louvain.
Au nom du duc de Loubat, le Président signale la décision prise par le gou-
vernement mexicain de faire procédera des fouilles méthodiques à Teotihuacan,
ainsi que la prochaine publication d'un texte espagnol des Ahhandlungen du
D'' Seler. m. le D"" Hamv attire, d'autre part, l'attention de l'assemblée sur l'ar-
rivée récente au Muséum d'une collection céramique, provenant du Bas-Pérou
et dont l'envoi se doit au capitaine Berton, attaché militaire à la légation fran-
çaise à Lima et collaborateur du service géodésique péruvien. Nous n'avons
que peu de détails sur l'origine précise de ces pièces très nombreuses et assez
inégales en valeur. Cependant l'envoi de ^L le capitaine Berton mérite l'inté-
rêt, parce qu'il renfermait quelques moules en creux destinés à reproduire des
78 SOCIÉTÉ DES AMÉRICAMSTES DE PARIS
fruits. C'est un g-enre de pièces toujours assez rare. M. Hamy présente aussi
un sUvador dont Tembouchure, dépouillée de sa gaine par un accident, laisse
voir un dispositif très spécial.
M. Hébert promet d'étudier les moules précités et de rédiger une note à ce
sujet. D'ores et déjà, les pièces en question le coniirment dans ses anciennes
idées au sujet de l'usage que les céramistes péruviens faisaient des moules en
creux. Ils poussaient des pièces dans les creux et les rapportaient pour complé-
ter des vases.
M. Marcel communique sa notice nécrologique sur Gabriel Gravier (voir
Journal, nouv.sér., t. II, p. 137).
La parole est ensuite donnée à M. FRomEVAUx pour sa communication
relative aux travaux géographiques du Congrès de Stuttgart D'après le
compte rendu qui sera jjublié dans le Journal (voir t. II, p. 325), les sciences
géographiques, histoire des découvertes et de la colonisation, ont tenu dans
les séances de la XIV® session une place plus considérable qu'à New- York.
Tout n'était pas, d'ailleurs, d'égal intérêt dans les mémoires qu'elles ont
inspirés. M. Froidevaux insiste sur les études de MM. Wilhelm Ruge de
Leipzig, .1. P^ischer de Feldkirch (Vorarlberg-) et Auguste von Volkenhauer de
Gœttingue. Le globe de Gemma Frisius, par sa date (entre 1535 et 1537), que
M. Ruge est parvenu à préciser, offre cet intérêt d'avoir été l'un des premiers
à placer l'Amérique dans un dessin à peu près correct du monde terrestre.
Moins général que le précédent, l'exposé que le R. P. D'' Fischer, bien connu
comme spécialiste, a consacré à la cartographie des découvertes normandes
en Amérique, met au jour un nombre respectable de documents inédits qui
permettent de suivre les variations du type cartographique du Groenland
pendant deux siècles. Enfin, M. von Volkenhauer s'esl, lui aussi, adressé
à la cartographie du xvi® siècle, spécialement celle de Terre-Neuve, pour
trouver des preuves nouvelles que la science, dès cette époque, connaissait
la déclinaison magnétique et savait en tenir compte. En terminant, M. Froi-
devaux se réjouit de la part prise par les américanistes français en général,
et la Société en particulier, à l'œuvre du Congrès et il signale le grand et
légitime succès remporté par la lecture de notre Président sur Humboldt et
Bonpland. D'un autre côté, la distribution de la brochure de notre confrère,
Jules Humbert, offerte en hommage à la XIV^ session, a été accueillie avec
une faveur marquée par les congressistes allemands.
M. le D- Ha.my, tout en remerciant M. Froidevaux de son excellent résumé,
lui reproche amicalement d'avoir passé sous silence sa contribution personnelle
et il propose, ce qui est accepté, qu'à une prochaine réunion, lecture soit faite
du mémoire sur les flibustiers de la baie de San Blas au xvm^ siècle.
M. Lejeal donne communication d'un manuscrit envoyé par M"* Signe Rink
sur l'origine du mot « Kàlàlek », nom populaire des Groenlandais (voir
Journal, nouv. sér., t. II, p. 117). Par des arguments empruntés à la philo-
logie et à l'histoire, l'auteur réfute Tétymologie courante [Skraeling). consacrée
par l'opinion de Kleinschmidt, et prouve que les Inuits orientaux ont dû
apporter d'Asie le vocable sous lequel ils se désignent eux-mêmes.
La séance est levée à 6 heures.
ACTES DE LA SOCIÉTÉ 79
SÉANCE DU MARDI 7 FÉVRIER 1905
Présidence de M. le D"" E.-T. Hamy, membre de l'Institut
ET DE l'Académie de médecine.
Après la lecture du procès-verbal de la dernière séance (10 janvier 1905) qui
est adopté sans modifications, le Secrétaire dépouille la correspondance impri-
mée et manuscrite. 1° Correspondance^ imprimée : Glohus, n°^ 2, 3, 4, 5 ;
Anales del Museo Nacional de Montevideo, t. I; Boletin de la. Sociedad
Antonio Alzate, n°^5-10; Zeitschrift de la « Berliner Anthropologische Gesell-
schaft » (côîlection depuis 1896, plus le numéro courant de 1905j ; Publications
de r << Université de GaliCornie » ; « Annuaire » [Life and Culture of the Hupa et
Hupa Texts par Pliny Goddard ; Exploration of the Potter Creek Cave par
William Sinclair); Transactions du Département d'Anthropologie et d'Archéo-
logie de l'Université de Pennsylvania à Philadelphie, 1905, vol. \\Proceedings of
the American Philosophical Society, vol. 43, n" 177; Papers ofthe Peahody
Muséum, « Harvard University » (A Penitential Rite of aneient Mexicans par
Mrs Zelia Nuttall; Représentation of Deities of the Maya Manuscripts par
Schellhas) ; Bulletin et mémoires de la Société d'Anthropologie de Paris, n° 4;
Revue de l" École d' Anthropologie de Paris, n" 1. — 2° Correspondance manu-
scrite : accusés de réception du Journal ; demande d'échange (« Historical
Society of Wisconsin »); lettre relative au service à\x Journal (Muséum de
l'Université de Philadelphie); note nouvelle de M. Van Panhuys au sujet des
explorations dans la Guyane hollandaise.
L'échange demandé pari'" Historical Society of Wisconsin » est accordé.
M. le Président dépose sur le bureau, au nom de M. Emile Wagner, voya-
geur du Muséum, une note sur les Indiens Guatos de Matto Grosso (Brésil), due
à M. E. Monoyer, agent de la « Compagnie des produits Gibils » à Saô José, sur
le rio Saô Lourenço. Cette petite étude a le mérite d'offrir l'ethnographie som-
maire, mais complète, d'une des races indigènes les moins bien observées jus-
qu'ici. En raison de sa nouveauté, M. Hamy en propose l'insertion au Journal,
après les changements qui paraîtraient nécessaires (voir t. II, p. 155). Il annonce
ensuite la mort de M, Girard de Rialle, ancien ministre de France à Santiago
du Chili, diï-paru au moment "où les loisirs de la retraite allaient, sans doute,
lui permettre de prendre part à nos travaux. M. Hamy veut bien accepter de
rédiger une nécrologie de cet américaniste qui laisse quelques écrits estimables.
La parole est successivement donnée à MM. DiocETct le comte deCharencev;
à M. Diguet pour la biographie de notre ancien collègue, M. Baz ; à M. de Cha-
rencey pour Téloge du marquis de Nadaillac, l'un des membres fondateurs de
la Société des Américanistes. M. de Charencey est parvenu à dresser, de
l'œuvre si copieuse du défunt, une bibliographie qui peut être très utile (voir
t. II, p. 133).
80 SOCIÉTÉ DES AMÉRICANISTES DE PARIS
M. Lejeal rend enfin compte, selon l'ordre du jour, des principaux mémoires
ethnog-raphiques présentés au Congrès des Américanistes de Stuttgart (v. infra^
p. 123). Il signale d'abord l'abondance des études consacrées par les améri-
canistes allemands à l'Amérique du Sud, probablement sous l'influence de
MM. Von den Steinen, Reiss, Ehrenreich, organisateurs de la XIV" session.
Cette dernière se trouve ainsi en curieux contraste avec la réunion de New-
York en 1902, dans laquelle le continent méridional n'avait inspiré que trois
mémoires. La seconde partie de la communication de M. Lejeal est consacrée
à l'analyse sommaire des contributions qui lui ont paru les plus importantes
ou les plus nouvelles. Ce sont, dans l'ordre préhistorique, 1 étude de M. Hans
Meyer, de Leipzig, sur « l'ère préhumaine dans les régions andines équatoriales»
et le travail de Sir Clément Markham sur « l'âge mégalithique au Pérou >>.
Viennent ensuite, pour l'ethnographie moderne, une note curieuse de M. Gôldi
(du Muséum de Para) sur le maniement de la hache de pierre dans le domaine
fluvial de l'Amazone ; l'exposé de M. le chevalier Van Panhuys (La Haye) sur
i'ornamentique de la Guyane hollandaise; celui de M. Khrenreich (Berlin) sur
les mythes et les légendes chez les peuples primitifs du Sud-Amérique; celui
du comte Rosen (Stockholm) sur les Indiens Chorotes du Chaco bolivien. La
parenté des contes d'animaux d'un bout à l'autre du monde américain semble
la conclusion à tirer du travail de M. Ehrenreich; M. Rosen a démontré que
les Chorotes constituent un groupe linguistique distinct des Mataccos etTobas
auxquels on les assimilait jusqu'ici. Pour d'autres régions, le D"" Schmelz
(Leyde) a soumis au Congrès les éléments d'un corpus de piclographies et
pétroglyphes des Antilles hollandaises qui paraîtraient confirmer l'analogie
des monuments en question avec ceux des Antilles françaises et de la région
de rO.'^énoque.
M. Stolpe (Stockholm) a étudié les détails fournis par l'expédition envoyée à
la recherche d'Andrée sur les anciens établissements esquimaux du Groenland
septentrional. Les explorateurs suédois ont retrouvé là tous les éléments d'une
ethnographie complète, restes d'habitations, de magasins, ustensiles et tombes,
et même, sur un point particulier, tout un cimetière. Tous les objets exhumés
(parmi lesquels l'auteur du mémoire a noté surtout des jouets d'enfants) sont
bien conservés et présentent peu de traces d'usure. D'autre part, les cadavres
avaient été enterrés avec soin. On peut donc supposer que les habitants de ces
stations n'ont pas été détruits, mais qu'ils abandonnèrent leur résidence pour
émigrer ailleurs. Enfin, M. Sapper (Tubingue) a communiqué au Congrès une
monographie très étendue des Indiens Pokonchis (distincts de la Vera Paz et
San Cristobal, Guatemala), d'après les observations du savant local Vicente
A. Narciso. Ce mémoire contenait un texte historique indigène inédit de l'année
1565.
Après cette lecture, suivie d'un échange d'observations entre MM. IIamy,
Gonzalez de la Rosa et Lejeal, la séance est levée à 5 heures 5U.
ACTES DE LA SOCIÉTÉ 81
SÉANCE DU MARDI U MARS 1905
Présidenck de m. le D'' E,-T. Hamy, membre de l'Institut
ET DE l'Académie de médecine.
La séance est ouverte par la lecture du procès-verbal du 7 février 1905,
adopté sans modifications. Le Secrétaire dépouille ensuite la correspondance
manuscrite et imprimée.
La première comprend : des lettres relatives aux échanges (Société anthro-
pologique de Vienne, <i Smithsonian Institution ») ; des lettres relatives à la
rédaction du Journal^ numéro en cours d'impression (MM. de Jonghe, Protat,
Boman, Adam). -- La correspondance imprimée se compose des publications
suivantes : Milleilunffen der Anlhropolog^ischenGesellschaft in Wien (numéro
courant) ; Globus, n"^ 6, 7, 8, 9 (le numéro 7 est particulièrement intéres-
sant, comme consacré à commémorer le 70^ anniversaire du professeur
Richard André) ; Bulletin of the United States National Muséum (n° 51) ; Ame-
rican Anticfuarian and Oriental Journal (january-february, n° 173); Revue de
V Ecole dWnthropologie (février 1905) ; Boletin del Cuerpo de Ingenieros de
Minas del Peru, n° 5) ; Boletin de la Sociedad geografica de Lima (n° 1).
D'autre part, notre collègue, M. le baron Hulot, a fait hommage à la Société
de son livre, récemment réimprimé: De l'Atlantique au Pacifique. Enfin,
M. le Président veut bien se dessaisir, en faveur de la bibliothèque, d'une série
de brochures américanistes et d'un certain nombre d'exemplaires des Memorias
de la Societad Anlonie Alzate qui compléteront notre collection.
M. ViGNAUD oJfre également une bibliographie du D*" Sophus Ruge par
M. Hugues.
M. Hamy, reprenant la parole, annonce la mort de deux américanistes émi-
nents: le professeur Bastian, de Berlin, et le D'' Stolpe, de Stockholm. Il résume
à grands traits leurs carrières. M. Hamy insiste sur la grande prospérité que le
professeur Bastian avait su donner au Musée royal d'ethnographie de Berlin,
qu'il a dirigé presque jusqu'à sa mort, etsur les collections dont il enrichit son
pays, entre autres la série des bas-reliefs de Santa Lucia Gozumahualpa et la
collection péruvienne acquise du D"" Macedo. Quant à M. Stolpe, ses nombreux
voyages et ses travaux ont eu pour but l'étude comparative du dessin décora-
tif. Il y avait appliqué avec succès les procédés de reproduction par frottis,
imaginés jadis par le colonel Duhousset pour les monuments de l'art persan. La
biographie de M. Stolpe sera rédigée par M. Boman (voir infra, p 94); M. de
JoNGHE se charge delà nécrologie de M. Bastian (voir t. Il, p. 289).
M. Vignaud dépose sur le bureau un exemplaire de son dernier ouvrage :
Etudes critiques sur la vie de Colomb avant ses découvertes. A propos de cette
présentation, MM. Hamy et Gabriel Marcel disent rapidement l'originalité et la
forte documentation du livre dont M. Marcel rendra compte dans le Journal.
Société des Américanistes de Paris. 6
82 SOCIÉTÉ DES AMÉBICANISTES DE PARIS
M. le comte de Gharencey annonce la prochaine apparition du 2*' volume
de L'Année philologique qui se publie sous sa direction. Il y signale, comme
capables d'intéresser les Américanistes les chapitres rédigés parle R. P. Morice
et le D"" Nicolas Leôn, ce dernier constituant une véritable bibliographie des
langues mexicaines [voir Journal, nouv. sér., t. II, p. 347).
Lecture estdonnéef : î" par le Secrétaire d'une note de M. de Jonghe, relative
au « Club des Américanistes de Berlin » (voir Journal, nouv. sér., t. II,
p. 168) ; 2" par M. Henri Cordier d'une analyse du Catalogue des ouvrages
relatifs à r Amérique conservés par la Bibliothèque nationale de Paris [voir
Journal, t. II, p. i71).
Le petit travail de M. de Jonghe porte principalement sur les recherches du
D"" W. Lehmann à propos de la paléographie mexicaine et soulève, à ce point
de vue, diverses observations. M. Hamy regrette que M. Lehmann ait semblé
méconnaître la parenté du Manuscrit du Cacique avec le Codex Becker n° 1 de
Darmstadt. M le duc de Loubat dit quelques mots du Codex Sanchez Solis,
autrefois possédé par le baron Walcker Gôtter. M. Lejeal note une erreur
légère dans les classifications paléographiques de M. Lehmann. Enfin, MM. Hamy
et Marcel font ressortir limportance des pictographies, reproduisant l'enquête
géographique de 1596 dont M. Lehmann n'a pas dit un mot. Les originaux sont
en Espagne ; mais la Nationale en possède quelques très bonnes photographies
(section de géographie).
Quant à l'analyse de M. Cordier, elle signale l'œuvre tout à fait méritoire et
vraiment scientifique de la bibliographie monumentale entreprise par M. Bar-
ringer et regrette l'insuffisance budgétaire qui n'en a permis qu'une reproduc-
tion autographique.
En l'absence de l'auteur, la communication sur les flibustiers du Darien est
remise à la séance d'avril.
Pour la remplacer, M. Lejeal donne lecture des principaux passages du tra-
vail sur les Memoriales de Motolinia qu'il a présenté au Congrès de Stuttgart.
C'est une comparaison détaillée du texte récemment publié par notre confrère,
M. Luis Garcia Pimentel, avec la Historia de los Indios de la Nueva Espana,
publiée en 1858 par le père de M. Garcia Pimentel, Garcia Icazbalceta. Il résulte
de cette confrontation que les Memoriales constituent une première version de
la Historia, moins parfaite peut-être, au point de vue littéraire, mais plus com-
plète comme érudition. D'autre part, les emprunts que Mendieta, Torquemada
et divers autres historiographes avouent avoir faits à leur devancier ont été
tirés des Memoriales et non de la Historia. La publication nouvelle comble
donc une lacune considérable dans l'histoire de la tradition franciscaine relative
à l'antique ethnographie du Mexique.
En tin de séance, M. le duc de Loubat communique un procédé de conserva-
tion des fresques anciennes qni est utilisé avec succès à Pompéi et à Délos
et propose, ce qui est adopté, de le faire connaître, par la voie du Journal, au
moment où le gouvernement mexicain forme le projet de fouilles méthodiques
à San Juan Teotihuacan (voir t. II, p. 165).
La séance est levée à 5 heures 50.
ACTES DE LA SOCIÉTÉ 83
SÉANCE DU MARDI 4 AVRIL i905
Présidence de M. le D'' E,-T. Hamy, membre de l'Institut
ET DE l'Académie de médecine.
Le procès-vîrbal de la séance du 14 mar^ est lu et adopté. La correspondance
manuscrite se compose de lettres de MM. Protat, de Jonghe, Adam, Raoul de
La Grasserie et Lehmann-Nitsche, relatives soit à la publication du numéro
courant du Journal^ soit au service des échanges, soit à des projets d'articles
ou de collaboration. La correspondance imprimée comprend : 1" Zeitschrifl fur
Ethnologie, 190.5, Heft I; 2° GlobuÈ, n"^ iO, 11, 12; â" Wûrtenbergische
Jahrhûcher fur Statislik und Landeskunde, 1904, Heft II ; 4° jBa//e/m et
Mémoires de la Société d'Anthropologie de Paris, n° 5; 5° Revue de V Ecole
d' Anthropologie de Paris, mars 1905; 6" deux brochures de M. le D'^ Lehmann-
Nitsche et intitulées, l'une : Altpatagonische,angehlich-sypkilitische Knochen
ans dem Muséum zu La Plata ; et l'autre : Sammlung Boggiani von Indianer-
iypen aus dem Zenlralen Siidamerika.
M. le Président dépose, d'autre part, sur le bureau des numéros récem-
ment reçus des An: les del Museo nacional Salvadoreno, dont M. le D"" Verneau
veut biep acccepte? de rendre compte. Puis M. Hamy annonce la mort de
M. Henri l Saussure, membre correspondant de la Société, depuis l'origine,
qui laisse a importants travaux sur la géographie physique et l'histoire natu-
relle des régions mexicaines. Une notice nécrologique sera consacrée dans le
Journal à notre regretté collègue (voir infra, p. 97).
M. Gabriel Marcel rend compte des Etudes critiques sur la vie de Colomb
avant ses découvertes, le récent ouvrage de M. Henry Vignaud. dont il s'at-
tache à montrer la documentation originale et minutieuse [voir Journal, nouv.
sér., t. II, p. 151).
Lecture est ensuite donnée de diverses notices destinées au Journal de 'la
Société (sur la piedra las Tecomales, par le D*" Hamy', sur l'œuvre dAdan Qui-
roga, par M. Boman 2).
L'ordre du jour appelle, enfin, la communication de M. Henri Froidevaux.
Ce travail, envoyé par son auteur au Congrès de Stuttgart, et rédigé d'après
des sources en partie nouvelles, est consacré à l'histoire mystérieuse de la
flibuste française au xvin^siècle. Il étudie Texistence, entre 1700 et 1750, d'une
petite colonie de forbans, installés- dès la fin du xvii^ siècle, sur les côtes du
Darien. Quelques détails sont des plus curieux, en particulier l'organisation
toute patriarcale de ce groupe qui paraît avoir accueilli dans son sein des élé-
ments indigènes. M. Froidevaux insiste sur quelques-uns des chefs suprêmes de
1. Voir nouv. sér. t. II, p. 104.
2. lbid.,p. 139.
84 SOCIÉTÉ DES AMÉRICANISTES DE PARIS
ces flibustiers du Darien, notamment le chef Dupuis, dont l'action tendit à
constituer dans Tisthme de Panama un établissement français régulier. Un
chapitre du mémoire augmente avantageusement la liste des expéditions de
la flibuste contre les territoires espagnols.
En fin de séance, il est procédé à la revision de la liste de la Société. Deux
membres sont déclarés démissionnaires, en exécution de l'article 5 cjes statuts.
Des démarches seront faites par le bureau auprès de diverses personnes sus-
ceptibles d'accepter les places vacantes de membre titulaire.
La réunion se sépare à 5 heures 50.
SÉANGK DU MARDI 3 MAI 1905
Présidence de M. le D"^ E.-T. Hamy, membre de l'Institut
ET DE l'Académie de médecine.
La séance s'ouvre par la lecture du procès-verbal de la réunion du 4 avril
qui est adopté. Puis le Secrétaire dépouille la correspondance manuscrite et
imprimée. La première comprend des lettres relatives à l'organisation de la
séance (M. I^éon Diguetl, au service du Journal (M. Chavero), à des projets
de publication (M. Raoul de La Grasserie). L'administration du journal le
New-York World demande, d'autre part, des renseignements sur l'œuvre et
la publication de la Société et la Direction générale de Statistique du Paraguay
notifie sa réorganisation.
La correspondance imprimée se compose des envois des périodiques habi-
tuels et de quelques hommages :
Proceedings of *he American and Anliquarian Society (vol. XV) ; Boletin
del Cuerpo de Ingenieros de Minas del Peru (n"' 18-19); Glohus (13, 14,
15, 16); American Anliquarian and Oriental Journal (march-april 1905,
n"^ 2) ; Anales del Museo Nacionalde Mexico (2^ Epoca, t. I, n°^ 1 1 et 12) ; Museon
(1905, vol. VI, n° 1); Bévue de V Ecole d' Anthropologie de Paris (n° 4,
avril 1905); Los Popolocas, par le D"" Nicolas Leôn (envoi de l'auteur); Peru
primitivo ; notas sueltas ; La Lluvia [Escritura americana)^ par D. Pablo
Patron; La Pinta ù Ceara (ces trois derniers ouvrages oflerts par M. Patron).
M. le D"" IIamv lit quatre courtes notices sur des américanistes récemment
décédés (MM. Philippi, Chapman, Andrews, J.-B. Hatcher'). Il donne ensuite
l'analyse de quelques documents qu'il a reçus sur la section d'Anthropologie de
l'Exposition de Saint-Louis, après avoir expliqué pourquoi le comité français,
chargé d'organiser la participation oflicielle de la France dans cette section,
a dû renoncer à sa tâche. Cette abstention, imposée parles circonstances, a été
remarquée et regrettée ; mais la plupart des l'^tats européens l'avaient imitée.
1. Voir infra, p. 94.
ACTES DE LA SOCIÉTÉ • 85
L'Exposition anthropologique n'a donc été vraiment complète qu'en ce
qui concerne l'Amérique même et, spécialement, les Ktats-Unis. A ce point de
vue, un vaste campement des tribus indiennes subsistantes, organisé au Park, a
semblé surtout curieux. Une vingtaine de groupes ethniques y étaient
représentés et y vivaient, sous les yeux des visiteurs, leur vie journalière. Tout
à côté, « l'Ecole indienne » permettait de suivre les divers procédés pédago-
giques employés aux Etats-Unis en vue d'obtenir l'assimilation des autoch-
tones. Bien moins curieuse dans sa partie archéologique où toutes les séries en
vitrine n'apportaient que des choses déjà connues, la section d'Anthropologie
avait réuni, au point de vue de l'histoire coloniale et celle de la Louisiane e
particulier, des documents de tout premier ordre. A côté d'eux, quelques pièces
très contestables. On ne voit pas trop ce que peut représenter la cai'te de Taddeo
'Visco de Gênes ; on doute à bon droit de son authenticité, et la lettre qui
raccompagneparaît également suspecte '.
Après cet exposé, accueilli avec grand intérêt, M. Verneau donne à la Société
des nouvelles de M. le D"" Montané et fait part du projet, formé par notre col-
lègue, de présenter au prochain Congrès préhistorique de Monaco, en 1906,
un travail d'ensemble sur l'île de Cuba.
La parole est ensuite donnée à M. Léon Diguet pour sa communication,
prévue à l'ordre du jour, sur la sépulture indigène dans la Basse-Californie méri-
dionale [Journal, nouv. sér., t. II ,p. 329). Il s'agit de la région, insulaire et
continentale, jadis occupée par la race Péricue, aujourd'hui complètement
éteinte. Les lieux funéraires, signalés déjà en 1885, par M. Ten Kate, et étudiés
plus complètement, à son dernier voyage, par M. Diguet, sont en général de
petites grottes ou, plus exactement, des poches naturelles, qui s'ouvrent à la
surface des roches volcaniques. M. Diguet a pu rencontrer quelques-unes de
ces sépultures in silu et parfaitement intactes. De ses observations, il résulte :
1° Que les ossements sont, pour la plupart, recouverts d'une couche de pein-
ture rouge ;
2° Que les cavités funéraires en question n'étaient que des sépultures provi-
soires ;
3° Que les ossements y étaient disposés, à l'aide de tissus, de feuilles de pal-
mier et de bandelettes, en paquets faciles à transporter;
4« Que ce mode d'inhumation ne semble pas avoir existé chez les Guaycuras
et Cochimis, voisins septentrionaux des PéricUes.
Après la co^iférence de M. Diguet, accompagnée de tout un matériel funéraire
recueilli par lai, M. le Président remercie notre actif voyageur et, en même
temps, le félicite de la récente distinction dont vient de l'honorer la Société de
Géographie (Prix Ducros-Auhert). De son côté, notre vice-président, M. Henry
ViGNAUD, s'est vu décerner le; prix Jomard, destiné à couronner les meilleurs
travaux sur l'histoire de la Géographie. Le dernier numéro du Journal a d ail-
leurs mentionné ces succès qui ont été pour nous des joies de famille.
La séance est levée à 5 heures 45.
1. Voir Journal, nouv, sér., t. II, p. 339.
86 SOCIÉTÉ DES AMÉRICANISTES DE PARIS
SÉANCE DU MARDI 20 JUIN 1905
Présidence de M. le D'' E.-T. Hamy, membre de l'Institut
ET DE l'Académie de médecine.
Le procès- verbal de la séance du mardi 3 mai, ayant été lu et adopté, le
Secrétaire dépouille la correspondance. La correspondance imprimée comprend,
d'abord, les périodiques habituels [Glohus, 18-22; Mitteilungen Jer Anlhropo-
logischen Gesellschafl in Wien, B. 'A5, Heft II und III ; Bolelin del Ciierpo
de Ingenieros de Minas del Peru, 20-21; Anales del Museo nacional de
Mexico, t. II, n'' 2, febrero 1905; Bévue de V École d'Anthropologie de Paris,
n° 5, mai 1905 ; Bulletin et mémoires de la Société d'Anthropologie, 1905, n° 1;
Actes de la Société philologique, 1904 ;Proceedings of the Davenport Academy
of' Sciences, 1904; Proceedings of the American Philosophical Society,
t. LXIlIj.Mais il faut aussi noter des périodiques américanistes nouveaux dont
notre campagne de propagande a provoqué l'envoi en échange [Bolelin del Ins-
tituto geographico Argentino; Boletim do Museu Goeldi, vol. IV, 1904, n"' 1-3 ;
Bulletin of the American Geographical Society, 1-6 ; Annual Beport of the
Smithsonian Institution, 1903-1904). Enlîn, nous avons reçu les ouvrages sui-
vants : Inherilance of Digital Malformations in the i1/a« by William C. Farabee
(in : Papers of the Peadohy Muséum) ; Basket- Designs ofthe Indians of North-
western by D"^ Alfred L. Kroeber(in: Publications ofthe University of Cali-
fornia); Verslag van de Gossini Expeditie par le lieutenant A. Franssen Her-
derchee ; Contributions of American Archaeology to hvman History by
William H. Holmes.
La correspondance manuscrite se compose de lettres relatives aux échanges
( Accademia dei Lincei ; Museo de la Plata ») et au service du Journal (Minis-
tère de l'Instruction publique ; M. Alfredo Chavero ; « American geographical
Society ») ; à l'organisation de la séance (Baron de Villiers du Torrage) ; aux
dépenses d'impression (M. Jules Protat) ; à la publication du numéro d'octobre
(MM. de La Grasserie, Walter Lehmann, commandant Bourgeois, Eric Boman
et Marcel). Le Secrétaire analyse rapidement une lettre de M'"^ Jeanne Roux qui
donne quelques nouvelles intéressantes sur le mouvement archéologique à
Mexico. Enfin M. le duc de Bassano annonce la démission de M. de Urioste
qui est acceptée.
M. le comte de Gharencey dépose sur le bureau le t. II de Y Année Linguis-
tique, dont il avait annoncé la publication à une précédente séanc<3.
Au nom de M. Jules Humbekt, M. Lejeal fait hommage à la Société des deux
volumes intitulés: L occupation allemande du Venezuela ei Essai sur la colo-
nisation du Venezuela. Il rend brièvement compte de la soutenance solide et
brillante des ces deux thèses qui a valu, à la fin du mois dernier, à notre nou-
veau collègue le titre de docteur es lettres avec mention honorable. M. Marcel
ACTES DE LA SOCIÉTÉ 87
veut bien accepter de parler dans le Journal de V Essai sur la colonisation
espagnole (voir Journal, nouv. sér., t. II, p. 320). Le premier des deux volumes
ne sera pas analysé, puisque la Société a été heureuse d'en publier la partie
la plus importante dans le numéro d'octobre 1904. Et, à cause de cela même,
M. Hamy tient à rappeler le succès obtenu au Congrès de Stuttgart par la
publication de cet extrait sur les Welser.
L'ordre du jour appelle le vote sur les candidatures de MM. le chevalier L.
C. van Panhuys et Boman, présentés à la dernière séance, lun par MM. Hamy
et Lejeal, l'autre par MM. Hamy et Verneau. MM. van Panhuys, chef de
bureau titulaire au ministère néelandais des Colonies, et Eric Boman, ancien
collaborateur des Missions scientiiiques suédoise et française en Amérique du
Sud, sont proclamés membres de la Société des Américanisles. Le Président
souhaite la bienvenue à M. Boman, présent à là séance. Il est sûr que cette
élection rendra plus actif encore le concours très dévoué que, depuis un an,
M. Boman veut bien prêter à notre publication.
Reprenant la parole, M. le D"" Hamy donne lecture d'un mémoire sur « deux
pierres d'éclair (pedras de corisco) de l'État de Minas-Geraës (Brésil) » (voir
Journal, nouv. sér., t. II, p. 323). Ils'agitde deux haches polies, recueillies à
Los Tronqueros, près de Passa-Quatro, par M. Emile Wagner, correspondant
du Muséum. Ce qui fait l'intérêt de ces deux pièces, c'est moins leur forme qui
rappelle certains objets néolithiques de l'ancien monde, que les traditions qui
s'y rattachent. D'après les indigènes, ce sont des « pedras encantados », des
« pedras de corisco », nées de l'éclair et pourvues d'un pouvoir aussi mysté-
rieux que redoutable. En manière de conclusion, M. Hamy rapproche ces
préjugés de la légende des pierres de foudre, si répandue dans le « Folk-
lore » des deux mondes.
Aprèscette communication très appréciée, M. Boman, selo i l'ordre du jour, com-
munique une étude sur « l'itinéraire du licencié Matienzo et la distribution géogra-
phique des peuples de l'extrême-nord-ouest argentin au xvi" siècle ». Don Juan
de Matienzo, oïdor de Las Charcas, est l'auteur d'un projet de route stratégique
et commerciale, présenté en 1566 3 Philippe II d'Espagne. Ce document, publié
dans \e% Relaciones geograficas de ïas Indias, vise l'établissement de communi-
cations régulières entre la ville de La Plata (aujourd'hui Chuquisaca ou Sucre)
et la forteresse de Gaboto sur le Rio Paranâ. Jusqu'à ce jour on a'avaitpu resti-
tuer d'une manière satisfaisante cet itinéraire, parce qu'on ne savait pas iden-
tifier la plupart des noms topographiques ou ethnographiques, rapportés par
Matienzo. Son double voyage sur le haut plateau frontière de l'Argentine elde la
Bolivie a fourni à M. Boman l'occasion d'une étude topographique et topony-
miqùe sérieuse. Il reconstitue l'itinéraire de Matienzo, qui, selon lui, traversa,
du nord au sud, la Puna de Jujuy, pour passer dans la « vallée Calchaquie » par
le défilé de l'Acay. La principale uti'ité de cette restitution est de permettre de
faire état des renseignements ethnographiques fournis par Matienzo, puisqu'on
peut localiser désormais l'habitat des peuples qu'il a décrits. Il est ainsi prouvé,
par exemple, que les Chichas se trouvaient un peu au sud de la frontière argen-
tino-bolivienne, La Puna de Jujuy était occupée par un peuple que Matienzo
88 SOCIÉTÉ DES AMÉRICAN[STES DE PAKIS
ne nomme point, mais dans lequel M. Boman verrait volontiers les ancêtres de
Atacamenos actuels. Enfin les Diaguites occupaient les vallées au sud de TAcay.
M. le D"" Hamy, après avoir félicité M. Boman de ses patientes et ing-énieuses
déductions, donne ensuite le parole à M. Lejeal qui entretient la Société de
quelques questions d'ordre intérieur, indique sommairement la composition du
prochain fascicule du Journal et dépose sur le bureau quelques analyses biblio-
graphiques [Hupa-Life et Hupa-Texls, par Pliny Earle Goddard ; El Monolito
de Coatlinchan, par D. Alfredo Ghavero, etc.) dont il résume à grands traits
l'essentiel (voir Journal, nouv. sér., t. II, p. 291 et 295).
En fin de séance, M. Hamy confie à lexamen de M. Lejeal un cahier de notes
et documents sur l'ancienne histoire du Mexique, envoyé par un correspondant
de La Rochelle.
La Société, après avoir décidé qu'elle ne ^e réunirait pas avant le mois de
novembre, se sépare à 6 heures 15.
SÉANCE DU MARDI 7 NOVEMBRE 1905
Présidence de M. le D'' E.-T. Hamy, membre de l'Lnstitut
ET de l'Académie de médecine.
Le procès-verbal de la séance du mardi 20 juin est lu et adopté.
Le Secrétaire par intérim dépouille la correspondance. — La correspondance
imprimée comprend, outre les périodiques ordinaires, différentes revues nou-
velles qu'il convient de mentionner particulièrement : Anales de la Sociedadcien-
tifîca Argentina (julio 1905), Boletin Instituto geografico Argentino (t. XXI),
Serriftk de la « Société Humanistique » d'Upsala (t. IV, V, VI, VII, VIII), Ameri-
can Anihropologisl (1905, n°^ 1 et 2 et suppl.), a Rexnsta de la Faculdad de
Letras de La Habana (n°^ I et 2), Bulletin de la Société d'Etudes coloniales
de Bruxelles (12« année, janvier 1905). — : En outre, la Société a reçu une
série d'ouvrages dont il lui est fait hommage et dont liste est annexée au
présent procès-verbal * .
Par suite à cette présentation, M. G. Marcel dépose sur le bureau le tirage à
part de son article paru dans la Géographie {Christophe Colomb devant la cri-
tique} où il dégage les principales conclusions énoncées par M. H. Vignaud dans
le premier volume de ses Etudes critiques.
En ce qui concerne les nouveaux périodiques reçus, le Président prie M. le
1, Materials for the physical Anlhropology of Ihe Easiern European Jews, par
Maurice Fishberg; Brain Weight in Vertebraters, par Aies Hrdlicka ; The United States
National Muséum, par Richard Rathbun ; Indianer Studien in Zentralbrasilien, par le
D"" Max Schmidt ; Limites entre Honduras et Nicaragua, par le D"" Membreîio; The
Northern Maidu, par le D'' Boland B. Dixon;La Edad de la Piedra en Patagonia, par
Félix Outes.
ACTES DE LA SOCIÉTÉ 89
D"^ Verneau de vouloir bien examiner la Revista, de la Faculté des lettres de L§
Havane et M. Cordierde faire de même pour \e Bulletin de la Sociélé d'Etudes
coloniales de Bruxelles.
La correspondance manuscrite, dont le Secrétaire aborde ensuite le dépouil-
lement, comprend : l'' des lettres relatives à l'organisation de la séance ; 2° des
accusés de réception, des demandes d'échange; 3° des lettres relatives à l'ad-
mission dans la Société (M™* Nuttall, MM. van Panhuys et le D'' Lehmann
Nitsche ; 4° une lettre de M. de La Grasserie relative à la publication, aux frais
de la Société, d'une grammaire siôux et des renseignements scientifiques de
MM. Mac Curdy et Roland Dixon; 5" différentes circulaires relatives à des réu-
nions déjà passées (American Anthropological Association, Société d'Anthropo-
logie de Vienne) ou futures (Congrès des Sociétés savantes, Congrès des América-
nistes de Québec); 6** des lettres relatives au Journal et à l'administration finan-
cière de la Société.
En ce qui concerne les demandes d'échange, la Société décide : 1" pour le
Cercle d'Études coloniales de Bruxelles, que son Bulletin, examiné par M. Cor-
dier, ne présentant pour nous aucun intérêt, il n'y a pas lieu de faire l'échange ;
2° pour le Musée de Mexico, qui demande toute l'ancienne série in-i" du Jour-
nal, — laquelle lui a été envoyée en son temps, — qu'on lui demandera en
échange toute la série ancienne, qui manque à la bibliothèque ; 3" que ce n'est
pas l'usage d'échanger les publications de la Société avec celles d'un simple par-
ticulier, et que par conséquent il est impossible de répondre favorablement à la
lettre de M. Outes. En outre, sur la demande du duc de Loubat, la Société
décide l'envoi du Journal à la Southwest Society of the archaeological Institule
of America., de Los Angeles, Californie. ,
Puis la Société admet comme membre ordinaire le D"" Lehmann-Nitsche,
présenté par MM. Hamyet Verneau.
Au sujet de la proposition faite par M. de La Grasserie, M. le D*" Hamy
expose que : 1° de longues études ont déjà été publiées sur le sujet; 2" les
ressources de la Société ne lui permettent pas d'assumer les frais d'une sem-
blable publication. Il sera répondu dans ce sens à M. de La Grasserie dès lé
retour du Secrétaire général.
Enfin, relativement au Congrès de Québec, M. Lejeal écrira au bureau pour
lui accuser réception de la circulaire et lui demander d'en envoyer un certain
nombre que la Société transmettra à ses membres.
Le Secrétaire par intérim signale enfin un extrait de la Bibliographie des
Annales .de Géographie pour 1904, analysant un travail de M. Vignaud inséré
dans le Journal de la Société.
Après l'examen de toutes ces questions, le Président prononce l'éloge de
M. Jules Oppert, vice-président d'honneur de la Société. Puis il déclare vacante
la place de membre d'honneur qui sera pourvue à une prochaine séance.
L'ordre du jour appelle la communication de M. le D"" Hamy sur Richard
Grandsire, qui fut mêlé de manière très active au mouvement scientifique
dans l'Amérique du Sud pendant une dizaine d'années, de 1816 à 1828.
M. Hamy le montre rouvrant les communications avec La Plata en 1817,
90 SOCIÉTÉ DES AMÉBICANISTES DE PARIS
revenant à Buenos-Aires en 1824, essayant à plnsieurs reprises de délivrer
Bonpland, prisonnier du D"" Francia au Paraguay, et mourant en 1828 sur les
chutes du Yary. C'est d'après les archives des Affaires étrangères et une
collection d'archives personnelles que M. Hamy a pu retracer la vie très
mouvementée de Grandsire, dont les observations de naturaliste nous échappent,
et dont les travaux topographiques ont disparu.
M. Hamy annonce aussi avoir 'retrouvé la plus grande partie des lettres
écrites d'Amérique par Joseph de Jussieu. La séance se termine à 6 heures 10,
après lecture d'un curieux travail de M. J. Humbert sur la « plus ancienne ville
du continent américain, Gumanâ de Venezuela, ses origines, son histoire, son
état actuel » (voir siipra^ p. 45).
SÉANCE DU MARDI 5 DÉCEMBRE 1905
En l'absence de MM. Hamy, président, malade, et Henry Vignaud, empêché,
M. le duc de Bassano accepte la présidence de la réunion. M. Froidevaux veut
bien, pour la seconde fois, suppléer le Secrétaire, retenu en Allemagne par ses
travaux.
Lecture est donnée du procès-verbal de la séance du 7 novembre qui est
adopté. A propos du compte rendu de la communication de M. Humbert,
M. Gonzalez de La Rosa croit devoir contester la priorité de fondation accordée
à Gumanâ de Venezuela par l'auteur du mémoire. Notre confrère se propose de
soumettre prochainement à la Société quelques notes sur ce point particulier.
La correspondance manuscrite comprend, outre les lettres d'excuses de
MM. Hamy, Vignaud, de Charencey et Lejeal, deux accusés de réception
(Ministère de l'Instruction publique; Pea/)oc/y iliHi'eum).
La correspondance imprimée se compose des quinze périodiques el ouvrages
suivants :
Proceedings and Transactions of the Royal Society of Canada (2*^^ séries
vol. X, 1904, 2 fasc); Report of the 8^'' International Geography Congress,
'Washington, 1904) ; American Geographical Society Bulletin, november 1905 ;
American Anthropologie, july-september 1905 ; The American Antiquarian
and Oriental Journal, n° 5; Field Columbiam Muséum (plusieurs fascicules);
Mitteilungen der Anthropologischen Gesellschaft in Wien (B. 25, H. 4 und 5);
Globus, B. SB, vJ 19 und 20; Rendiconti délia Reale Accademàa dei Lincei
(fasc. 5 et 6); Memorias y Revista de la Sociedad cientifica Antonio Alzate
(t. XHI, n°^ 9 et 10; t. 21, n^^ 1 à 4) ; Anales del Museo nacional de Mexico
(2® série, t. II, n° 9); Boletin del Cuerpo de Ingenieros de Minas del Peru
(n° 25) ; Anales del Museo nacional de San Salvador {l. î, n° 12; t. II, n° 14);
Revista de Sociedade scientifica de Sao Paulo (sept. 1905) ; Revue de VÉcole
d Anthropologie de Paris (novembre 1905),
Au nom de l'auteur, M. Froidevaux présente le récent ouvrage de M. le D""
Hamy sur Dombey, donne lecture de quelques passages de lavant-propos et
ACTES DE LA SOCIÉTÉ 91
analyse rapidement le volume, en attendant un compte rendu plus détaillé qui
sera inséré au Journal. M. Froidevaux lit encore un compte rendu sur le livre
de M. le marquis de Dampierre [Essai sur. les sources de Chistoire des Antilles
françaises). A propos de cette lecture, M. Marcel s'associe pleinement à Téloge
qui vient d'être fait du travail de M. de Dampierre. Mais il émet quelques
réserves à propos de la comparaison établie par l'article avec le répertoire de
M. Harisse sur la Nouvelle-France, qu'il juge inférieur à l'étude sur les
Antilles. Enfin, il insiste sur l'importance qu'aurait la découverte des papiers du
P. de Fouqnet pour une publication de ce genre.
L'élection inscrite à l'ordre du jour, à une place de membre d'honneur et une
place de membre titulaire, est renvoyée à la séance de janvier.
La parole est donnée à M. Léon Diguet pour sa communication sur la géogra-
phie du Mixtecapan. Dans ce mémoire, résumé d'un travail plus développé
qui sera bientôt publié (voir supra, p, 15), l'auteur donne d'abondants et
curieux détails topographiques cl toponymiques, d'après les historiens espa-
gnols et les recherches personnelles auxquelles il s'est livré pendant son dernier
voyage. Incidemment M. Diguet s'étend sur le travail très compliqué de la
cochenille en Mixtèque. Il expose, en particulier, la transformation de l'insecte,
obtenue au Mexique par une culture habile de Vopuntia.
Cet exposé, vivement apprécié, provoque quelques observations de M. Boman
qui parle de la cochenille sauvage dont les Indiens de la Bolivie et de l'Argentine
se servent pour la teinture. Il y a, en somme, d'après M. Diguet, deux espèces
tout à fait distinctes [Dactylopius lomentosus de Lamarck et Dactylopius coccas
Tosta) dont la première, l'espèce sauvage, donne un produit moins abondant.
A propos de l'art tinctorial américain, M. de La Rosa rappelle que la cochenille
est inconnue des Péruviens anciens, qui employaient, pour obtenir du rouge, un
mollusque de genre Purpura., (oarni en abondance par leur littoral.
A cause des fêtes du jour de l'an, la prochaine réunion est fixée au deu-
xième mardi de janvier.
L'ordre du jour étant épuisé, la séance est levée à 5 heures 30.
NÉCROLOGIE
Edm. ANDREWS
Le docteur Edmond Andrews est mort le 22 janvier 1904, à l'âge de 80 ans.
C'était un g^éologue très expérimenté, il s'était surtout occupé de la période gla-
ciaire. Son principal mémoire, publié en 1870 et qui eut beaucoup de retentis-
sement d?ns le monde scientifique, a pour titre : The Norlh American Lakes,
considered as Chronornelers of post-glacial Times. E. H.
E.-J. CHAPMAN
Edward John Chapmann, professeur de minéralogie et de géologie à l'Uni-
versité de Toronto, est mort à The Fines, Hampton-Wick, le 28 janvier 1904.
Il avait pris le goût de l'histoire naturelle en Algérie où il avait servi dans la
Légion étrangère. Rentré en Angleterre, il devint élève de Brunnel et passa
quelques années à VUniversity Collège, avant de gagner le Dominion, pour
prendre bientôt possession de la nouvelle chaire de minéralogie et de géologie
fondée à l'Université de Toronto. Il a été l'un des collaboratenrs assidus du
Canadian Journal of Jndustry, Sciences and Art, où il a publié toute une série
d'études consacrées principalement à faire connaître le sol canadien et ses
richesses. E. H.
J.-B. HATCHER
John Bull Hatchkr, l'un des conservateurs du musée Carnegie, à Pittsburg,
est surtout connu pour ses trois voyages scientifiques en Patagonie, exécutés de
1896 à 1899. Né à Corperstown en Illinois, le 11 octobre 1861, ila succombé le
3 juillet 1904, âgé seulement de 4.3 ans. E, H.
R.-A. PIIILIPPI
Rudolf Amandus Pkilippi, né à Charlotlenbourg, le 14 septembre 1808,
médecin et naturaliste, était passé au Chili en 1851 et il avait obtenu en 18.');i, à
l'Université de Santiago, une chaire de zoologie et botanique. Il est devenu plus
94 SOCIÉTÉ DES AMÉRICANISTES DK PARIS
lard directeur du Museo Chileno. Ses recherches, longuement prolongées, de
géographie et d'histoire naturelle, ont porté principalement sur l'Atacama, au
nord, et sur TAraucanie, au sud. Il a consacré au désert d'Atacama un volume,
qui est son œuvre principale : Reise durch die Wûste Alacama, parue à Halle
en 1860 ; il a publié dans les Pelerinanns MUtheilungen, de 1860 à 1892, de
nombreuses monographies sur les provinces de Valdivia et d'Arauco, la Cor-
dillère Pelada, les lacs des Andes chiliennes, les analogies entre les flores du
Chili et de Tliurope (1892). La Société des Naturalistes de Cassel a édile son
voyage a l'Arauco de 1S89 et le Zeitschrift fur Ethnologie contient un mémoire
de lui sur le Grypotherium et la caverne d' E herhardl ; evSxn il a donnéau Globus
de 1904 un mémoire sur La nationalité des Sud- Américains.
Phiiippi est mort à 96 ans, à Santiago, le 26 juillet 1904.
E. Hamy.
HJALMAR STOLPE
Parmi les pertes que l'ethnographie et les études américanistes ont subies
pendant Tannée dernière, Tune des plus sensibles est celle de M, Hjalmar Stolpe,
directeur de la section d'ethnographie du Riksmuseum Ae Stockholm, mort le
27 janvier 1905, peu de temps après son retour d'un voyage d'études aux prin-
cipaux musées d'Allemagne. Au cours de ce vo^'age, Stolpe avait aussi pris par-
tie au Xl'V'^ Congrès international des Américanistes, à Stuttgart, où sa com-
munication sur les résultats des recherches de la mission scientilique suédoise
au Groenland (1899) fut écoutée avec beaucoup d'intérêt.
Hjalmar Stolpe était né à Gefie, dans le nord de la Suède, en 1841. Il termina
ses études par le doctorales sciences à l'Université d'Upsai en 1872 et il se dédia,
au commencement de sa carrière, à la zoologie. Au cours d'études sur la faune
des îles du lac de Malar, son attention fut attirée par d'anciennes perles en
ambre jaune qu'il avait trouvées sur 1 île de Bjorkô et il découvrit là une
ancienne nécropole composée de plusieurs centaines de sépultures. Les fouilles
très méthodiques qu'il elïectua dans cette nécropole lui inspirèrent deux rap-
ports préliminaires et à sa mort le travail déiiaitif sur cette exploration était
presque achevé. Ce travail sera probablement publié par les soins du gouverne-
ment suédois.
Stolpe fut l'un des fondateurs de la Société suédoise d'anthropologie, fondée
en J873 et actuellement transformée sous le nom de Société suédoise d'anthro-
pologie et de géographie ^ et il fut l'organisateur d'une importante exposition
d'ethnographie qui eut lieu à Stockholm en 1878 et 1879, sous le patronage de
cette Société.
Pendant les années 1883-1885, Stolpe fit un grand voyage de circumnaviga-
tion à bord de la frégate suédoise la Vanadis, d'où il rapporta une collection
\. « Svenska SSllskapetffir antropologi och geografi. o
NÉCROLOGIE 95
de l'ethnographie ancienne et moderne de plus de sept mille objets. L'Amérique
du Sud y est représentée spécialement par les résultats des fouilles du voyageur
à Ancon. Ces collections furent exposées d'abord à Stockholm en 1886 et à
Goteborg en 1887.
Stolpe fut le vrai créateur du Musée d'ethnographie de Stockholm et grâce
à sa connaissance profonde des musées européens, en général, a son talent d'or-
ganisateur, à son art d'attirer l'attention des Mécènes sur son œuvre, ce musée
fut agencé d'une manière modèle.
Des générosités privées, des missions scientifiques entreprises le plus souvent
sur l'initiative de Stolpe, enrichirent successivement l'institution.
L'une des œuvres principales de Stolpe est son étude sur le développement de
l'art décoratif chez les peuples sauvages, publiée en 1890-1891. Ce travail a fait
époque et ses théories sur la transformation des figures humaines et animales en
ornements géométriques sont aujourd'hui généralement acceptées. En dehors des
collections du musée de Stockholm, Stolpe a employé comme matériaux pour sa
déraonstralion environ trois mille copies d'objets qu'il avait prises au cours
de ses nombreuses visites à la plupart des musées de l'Europe, C'est spéciale-
ment sur l'ethnographie des Polynésiens que Stolpe a fondé cette étude et cette
classification de l'ornamentique des peuples primitifs.
Pour l'Amérique, il a développé les mêmes recherches dans un grand ouvrage,
richement illustré: Éludes sur Varl décoratif des Américains, psiV\} en I89ù,
honoré du prix institue, à l'Académie de Stockholm, par M. le duc de Loubat.
Stolpe assista à presque tous les congrès tenus en Europe et en Amérique et
intéressant à un titre quelconque l'anthropologie, l'archéologie et l'ethnogra-
phie. Dans ces réunions et partout où il passa, son caractère franc et loyal,
l'aménité et la courtoisie de ses manières, son savoir vaste et solide, ses points
de vue profonds sur l'ensemble de la science préhistorique de l'homme, lui ont
attiré les sympathies de tous. Sa mort a été une perte sensible pour l'ethnogra-
phie en général, pour l'Américanisme et pour tous ceux qui étudient ces sciences.
E. BOMAN.
LISTE DES ÉCRITS DE HJALMAR STOLPE
Naturkisioriska, och arkeologiska undersôkningar pà Bjorkô i Màlaren
[Recherches de l'histoire naturelle et de 1 archéologie de l'île de Bjorkô dans le
lacMalaren]. (« Ôfversikt af Kongl. Svenska Vertenskaps-akademiens Fôrhand-
lingar. ») Stockholm, 1872 et 1873.
Bjôrkôfyndet [Les découvertes à Bjorkô]. Stockholm, 1874.
Grafundersôkningar pà Bjorkô [Fouilles dans les tombeaux de Bjorkô].
(« Tidskrift for Antropologi och Kulturhistoria. «) Stockholm, 1876.
Sur les découvertes faites dans nie de Bjorkô. (« Compte rendu de la 7" ses-
sion du Congrès international d'anthropologie et d'archéologie préhistoriques »,
tome H, p. 619.) Stockholm, 1874,
Sur Vorigine et le commerce de Vambre jaune dans Vantiguité. (« Compte
96 SOCIÉTÉ DES AMÉRICANISTES DE PARIS
rendu de la 7" session du Con^irèsinternational d'anthropologie el d'archéologie
préhistoriques », tome II, p. 777.) Stockholm, 1874.
En kristen hcgrafningsplats [Un cimetière chrétien]. (« Kongl. Vitterhets-
Hislorie-och Antiquitets-akademiens Mânadsblad for 1878 », p. 671.)
Stockholm, 1878.
Grafundersôkningar pà Bjôrkô à Màlaren àr 1881 [Fouilles dans les tom-
beaux de Bjorkô pendant l'année 1881]. (« Svenska Fornminnesfôreningens
Tidskrift ». tome V, n^ 13, p. 53. j Stockholm, 188-2.
Vendelfyndet i Màlaren [La découverte de V'endel dans le lac Malaren].
{« Antiquarisk Tidskrift. ^> ) Stockholm, 1884.
Svenska myror [Fourmis suédoises]. ('< Entomologisk Tidskrift. »)
Stockholm, 1882.
Den allmànna etnografiska. utsiàllningen i Stockholm [L'exposition d'ethno-
graphie de Stockholm]. (« Tidskrift for Antropologi och Kulturhistoria. »)
Stockholm, 1878-1879.
Exposition ethnographique de Stockholm, 187 8-79. Photographies par
G. -F. Lindeberg, texte par Hjalmar Stoipe. Stockholm, 1881.
De etnografjska museerna' i Europa [Les musées d'ethnographie de TEu-
ropej. Stockholm, 1882.
Pàskun i Stilla oceanen [L'île de Pâques dans le Pacifique . ( * Ymer >■>,
p. 150.) Stockholm, 1883.
Om Vanadisutstâllningarna 1886 och 1887 [Sur les expositions des collec-
tions faites pendant le voyage de la frégate la « Vanadis », en 1886 et 1887].
Bjôrkô i Màlaren. En vàgledning for resande [Bjorkô dans le lac Malaren ;
guide pour touristes;. Stockholm, 1888.
Sur les collections ethnographiques faites pendant le voyage autour de la
terre de la frégate suédoise la « Vanadis » dans les années 1 8 83-1 88 o. Rap-
port au 8" Congrès des Orientalistes. Stockholm, 1889.
Om Kristiania universitets etnografiska samling [Sur les collections d'ethno-
graphie de l'Université de Christiania]. (« Ymer », p. 53.) Stockholm, 1890.
Ueber sûdamerikanischevnd mexikanische V/urfbretter. (« Int. Archiv fur
Ethnographie», Bd. III.) Leyde, 1890.
i'tvecklingsfôreleelser i natnrfolkens ornamentik, I et II [Évolution de l'art
décoratif chez les peuples sauvages]. ( « Ymer. » ) Stockholm, 1890 et 1891.
Evolution in Ihe Ornamental Art of Savage Peoples. Elhnographical
researches by Dr. Hjalmar Stoipe of Stockholm, translated by Mrs, G. H.
March. (« Transactions of the Hockdale Literary and Scientific Society. »)
Entwickeluiigserscheinungen der Ornamentik der Naturvôlker. (« Mittheil-
ungender .AnthropologischenGesellschaft in Wien », Bd. XXII, p. 19.) Vienne,
1892.
Det tyska antropologiska sàllskapets 24 : de ârsmôte i Gôltingen och Hanno-
ver den .3-9 aug. 1 89.3 [La 24*^ session annuelle de la Société allemande d'an-
thropologie du 5 au9août 1893]. ( « Ymer», p. 121.) Stockholm, 1894.
Orh vàrt etnografiska muséum, sàrskildt om dess afdelning II [Sur notre
NÉCROLOGIE 97
musée d'ethnographie, spécialement sur sa deuxième section]. (« Ymer »,
p. 132. j Stockholm, 1895.
Tuna-fyndet [La découverte deTunaj. (« Ymer ». p. 219.) Stockholm, 1895.
Anders Hetzius. Tal vid minnesfesien i Svenska Sâllskapel for Anlropologi
oçh Geografi den 23 oktober i 896 [Anders Retzius. Discours à la fête de la
Société suédoise d'authropolog-ie et de géographie le 23 octobre 1896]. («Ymer»,
p. 213.) Stockholm, 1896.
Studier i amerikansk ornamentik; ètt bidraxj till ornamentikens biologi
[Études sur l'art décoratif des Américains ; contribution à la biologie de lart
décoratif]. In-folio. Stockholm, I89ô.
On American Ornamenlal Art. (Compte rendu du X*^ Congrès international
des,Américanistes.) Stockholm, 1894.
Kristian Bahnson [Nécrologue]. (« Ymer », p. 77). Stockholm, !897.
Gustaf Nordenskiôld [Nécrologue]. (Compte rendu du X*^ Congrès interna-
tional des Américanistes). Stockholm, i894.
Uher die Tâtoioirang der Oster-Insu laner . (Abhandlungen des Koniglichen
Zoologischen und Anthropologisch-Ethnographischen Muséums zu Dresden,
Festschrift, 1899.) Berlin, 1899.
UtstàUning af arkeologiska och elnografiska samlingar fràn Central-
Amerika i K. Akademien for de fria Konsterna [Exposition de collections
archéologiques et ethnographiques de l'Amérique centrale, dans l'Académie
royale des Beaux-Arts]. Stockholm, 1900.
Ùber die Forschungsergehnisse der schwedischen Grônland-Expedition
vùm Jahre 1S99. (A paraître dans le Compte rendu du XIV^ Congrès inter-
national des Américanisles, tenu à Stuttgart 1904.)
Henri de SAUSSURE
Louis-Frédéric-Henri de SAUSSURE, né, à Genève, le 27 novembre 1829,
mort, à Genève, !e 20 février J905, était membre correspondant de la Société
des Amer icanis tes de Paris, depuis la fondation. En effet, l'Amérique et. plus
spécialement, le Mexique, après avoir inspiré ses premiers travaux, restèrent,
jusqu'à sa fin, ses objets préférés d'étude. 11 leur appliqua l'ardeur de curiosité,
l'esprit critique et l'activité laborieuse, héréditaires, semble-t-il, dans cette
famille des Saussure qu'on a pu qualifier de dynastie scientifique. P^t sa biblio-
graphie amén'caniste est tellement toulTue qu'il faut renoncer à la dresser ici.
Description d'un volcan éteint du Mexique (« Bulletin de la Société géologique
de France », Paris, 1857) ; Note sur le Pic d'Orizaba (« Archive des Sciences
physiques et naturelles », Genève, 1858) ; Observations sur les mœurs de divers
oiseaux du Mexique (ibid.); Note sur le volcan de Jorullo (« Bulletin de la
Société "Vaudoise des Sciences naturelles », Lausanne, 1859); Mémoire sur
quelques mammifères du Mexique (« Revue de Zoologie », Paris, 1860);
Société des Américanisles Je Pans. 7
98 SOCIÉTÉ DES AMÉRICANISTES DE PARIS
Mémoires pour servir à V histoire naturelle du Mexique, des Antilles et
des Etats-Unis (Genève, 1858-71, 2 vol. in-8°) ; Études sur les myriapodes du
Mexique (« Mission scientifique au Mexique, publiée par ordre du ministre de
l'Instruction publique », V'I'* partie, Paris, 1872, petit in-fol., pi.) ; (Joup d'œil
sur Vhydroloçjie du Mexique (« Mémoires de la Société de Géographie de
Genève, t. III, 1862) ; — voilà les écrits les plus connus de notre vénérable
collègue. On ne s'étonnera pas de la part exclusive occupée en cette liste
par l'histoire naturelle (et, surtout, l'entomolog^ie) et par la géographie (sur-
tout la géophysique). L'atavisme, comme l'éducation, vouait le petit-fils
d'IIorace-Bénédicl de Saussure, le neveu de Théodore de Saussure, l'élève de
Pictet de La Rive, d'Henri Milne-Edwards et de Blanchard, à ces sciences
d'observation. 11 y a dignement marqué sa place à côté de ses parents et de ses
maîtres. La valeur des Etudes sur les myriapodes esi proclamée par l'hospitalité
que lui donna le recueil de la « Mission scientifique française » '. Quant au
Coup d'œil sur rhydroloc/ie, la carte qui l'accompag-ne rendit les plus précieux
services à l'État-major français, pendant le malheureuse g'uerre de 1862-67; elle
fut la base des beaux travaux topographiques du général Niox et le livre lui-même,
s'il pu être complété sur quelques points, n'en demeure pas moins classique.
Pour apprécier comme il convient ces œuvres d'Henri de Saussure, il faut,
d'ailleurs, se reporter aux circonstances dans lesquelles il les prépara. Son voyage
dans l'Amérique moyenne qui duTa près de deux ans aurait mérité d'être plus
largement narré qu'en quelques articles, fort colorés, du reste, et pleins de bonne
humeur, du Journal de Genève. C'est presque un roman de Gustave Aimard,
avec, en plus, le charme du style et la véracité scrupuleuse. Pronunciamentos ,
attaques de rateros, captivités au pouvoir des deux ou trois candidats prési-
dentiels qui, en ces temps-là, tenaient toujours la campagne, évasions mouve-
mentées, longues chevauchées, rien n'y manque. Mais le plus extraordinaire,
c'est que le voyageur, parmi tant d'épisodes tumultueux, ait pu travailler et
rassembler autant de solides matériaux. Une âme héroïque dans son désir de
voir et de savoir, à la façon de Humboldt, de Bonpiand et de Dombey, vivait
certainement en ce jeune homme. C'était en 1854-.56. Saussure avait alors de
vingt-cinq à vingt-sept ans !
Un autre trait de la carrière américaniste de Saussure, c'est la variété de sa
production. On a peut-être eu tort de tant insister plus haut sur la prépon-
dérance qu'il accorda aux sciences naturelles. En fait, pourvu de cette forte
culture générale qui devient de plus en plus rare, parce qu'elle est, de plus en
plus, difficile à acquérir, il s'intéressait à toute chose, car il le pouvait, et pou-
vait, en tout ordre de connaissances, faire besogne utile. Il se passionnait
presque autant à l'étude de l'homme qu'aux spectacles de la nature. Le passé des
régions qu'il visitait l'a toujours préoccupé. 11 fut donc ethnographe et archéo-
logue. .'^\u surplus, jusqu'en ces toutes dernières années, c'est à des hommes
i. M. de Saussure avait, été, en outre, appelé par Victor Duruy ri faire partie de la
X Commission scientifique du Mexique ». En celle qualité, il lui nommé chevalier
de la Légion d'honneur. L'Exposition nationale de Genève lui valut la croix d'officier.
NÉCROLOGIE 99
tels que lui, c'est-à-dire à de purs scientifiques, qu'on a dû souvent les
recherches les plus fécondes sur le Précolombien. Sans évoquer, de nouveau,
le souvenir de Humboldt, que de médecins, ingénieurs, zoologistes, géologues,
botanistes, etc., remplissent le livre d'or du Mexicanisme ! Et faut-il rappeler
qu'aujourd'hui même les maîtres de cette science, encore imparfaitement cons-
tituée sont, en FVance, un médecin-anthropologiste, et, en Allemagne, un ancien
botaniste?
Toutefois, on doit le dire avec franchise, après avoir reconnu le zèle de
Saussure pour explorer, à l'occasion, les antiquités mexicaines, son effort, sur
ce terrain spécial, fut moins heureux ou, plus exactement, le résultat de cet
effort semble n>oins durable. Gela se conçoit. Pour la plupart, les articles
archéologiques de Saussure remontent à une date déjà ancienne. Or il n'est
pas de province historique où les théories et les points de vue se soient
plus complètement renouvelés, et dans une plus courte période, que l'histoire
ancienne du Mexique. Sous cette réserve, on lit encore avec fruit la Description
des ruines d'une ancienne ville mexicaine (« Bulletin de la Société de Géogra-
phie », Paris, 1858) et l'étude sur le grand téocalli de Tihuatlan [découvert
par Saussure lui-même] {Globe de Genève, t. XXXV, 1896). C'est que Tauteur,
dans la description architecturale, apportait la même précision que dans la
monographie d'une espèce végétale ou animale. I^a publication du Manuscrit du
Cacique (nCodex Becker» no 1)' apparaît moins satisfaisante. L'appareil critique
en est absent. L'on se demande comment l'auteur a pu publier son fac-similé,
sans chercher des termes de comparaison dans les documents déjà connus du
même genre; on se demande, surtout, comment, si perspicace, il a accueilli, sans
la discuter, l'invraisemblable tradition du « Cacique » de « Tindu », « Sar-ho»,
et de sa femme « Con-huyo »^. Encore faut-il observer qu'à défautd'une autre
édition, celle-ci, bien qu'imparfaite, reste indispensable.
Au résumé, même dans sa partie contestable, l'œuvre américaniste de
M. Henri de Saussure est intéressante. Elle est hors de pair dans les autres
parties. C'est un éloge qu'ambitionnent beaucoup de savants. D'autres qui l'ont
personnellement connu, ont montré ^ dans Saussure le chef moral de cette
curieuse aristocratie genevoise qui veut être, avant tout, une aristocratie de
l'intelligence et du talent; ils oilt fait revivre l'homme de grand caractère et de
grandes manières, l'ami dévoué, le confrère généreux qu'il était, toujours
prêt à aider les travailleurs de son savoir et de son appui. La Société des
Américanistes s'associe de grand cœur à ces hommages.
L. Lejeal.
1. Genève, 1892, in-4-oob].
2. V. Journ.%1, anc. sér., t. I, p. 171, et nouv. sér., t. II, p. 260.
3. V. notamment la notice de M. Arthur de Claparède dans le Globe de Genève,
t. XLIV, Bulletin, p. 143 (février-avril 1905).
BULLETIN CRITIQUE
H. P. Steensby : Om Eskimo Kullurens Oprindelse (D"" W. Lehmann). — Baron
M. DE ViLLiERs DU Terragk: Les dernières années de la Louisiane française
(L. Lejealjr. — D"" Nicolas Leôn : Los Popolocns (L. Lejeal). — D"" Paul
ScHELLHAs : Dic Gôflergestalten der Mayahandschriften. — Représentation of
Déifies of the Maya Manuscripts (L. Lejeal). — M. Rejon Garcia : Los
Mayas primitivos. — Supersticiones y Leyendas Mayas {L. Lejeal). — D' Max
ScHMiDT : Indianer studien in zentral Brasilien (Ed. de Jonghe). — Daniel
Garcia Acevedo : Conlrihuciôn al estudio de la cartografia de los paises del
Rio de la Plata{G. Marcel). — Rodolfo R. Schuller : Geografia fîsica y esfe-
rica de las Provincias del Paraguay compuesta por don Félix de Azara
(G. Marcel). — L. M. Torres : La Geografia de doit Félix de Azara
(G. Marcel). — Bolivia-Brasil (G. Marcel). — B. Saavedra : El Litigio
Perù-Boliviano (G. Marcel). — Félix F. Outes : La Edad de la Piedra en
Patagonia (E. Boman).
H. P. Steensîby. Om Eskimo Kultureas Oprindelse. En etnogra-
fisk og antropogeografîsk 5^wû^/e [Sur les origines de la civilisa-
tion des Esquimaux j. Kobenhavn, Salmonsen et frères, 1903,
in-S^de 213 p.
Dans cette étude étendue et savante, l'auteur traite le problème difficile des
origines de la culture des Esquimaux, si admirablement adaptée au climat et
autres conditions sévères de la vie physique dans les régions arctiques. A Taide
de la très riche littérature qui existe sur cette question et se fondant aussi sur
des études personnelles soigneuses du matériel ethnographique conservé dans
les musées de Copenhague, Berlin et Londres, M. Steensby a successivement
abordé les divers points de vue de son sujet. Il traite d'abord de l'anthropologie
physique des différentes tribus d'Esquimaux.
Le point important des relations supposées entre les Inuits et certains
peuples de race mongolique, traité précédemment par l'ouvrage de M. Balz^
1 amène au cas des « taches dermiques mongoles » (blan Plet) qu'on a trouvées à
la fois chez les Groenlandais de l'est et de l'ouest, chez les Japonais, les Chinois,
les Coréens et les Polynésiens. L'ethnographe danois se garde de tirer de ces
faits des conclusions quelconques, quant à l'origine ethnique de ses clients. Il
1. Balz : « Zur Frage von der Rassenverwandtschaft Indischen, Mongoleii und
Amerikanen », in : Zeilschrift fur Ethnologie [Berl. Anthropol. Gesellschaft
Verhdlg.),i90i,p. 393.
102
SOCIETE DES AMÉRICANISTES DE PARIS
nous manque pour cela, dit-il, des données à cet égard sur la dermatologie des
Indiens de l'Amérique du Nord et les Mongols de FAsie du Nord-Est. C'est très
prudent, à mon sens. Ne savons-nous point, par M. Starr, que les mêmes
taches pigmentaires s'observent au Yucatan (Tecax) et au Chiapas l'Palenque) *,
et par MM. Balz et R. Lehmann-Nitsche qu'elles sont très communes chez les
enfants métis de lAmérique méridionale ^ ?
La linguistique prouve l'unité du « stock » ethnique esquimau. Il n'y a entre
les diverses tribus que des diiïérences dialectales. Ainsi donc lunité de langage
correspond ici à une certaine unité de culture, puisquen dehors des Esqui-
maux proprement dits, nous ne connaissons, à vivre à leur mode, que les
Tchouktches côtiers qui parlent la langue tchouktche et les Aléoutes qui sont
absolument isolés au point de vue linguistique.
La culture de la race inuite, telle qu'elle existe aujourd'hui, est née et s'est
développée d'une manière originale, sous l'influence du milieu géographique du
Nord, dans une contrée qui n'est point du tout son berceau. L'analogie frap-
pante qu'on relève entre la maison de prairie [preerihus) et la maison des
Esquimaux, d'autres traits encore amènent l'auteur à chercher les origines et
les parentés sur le continent américain, entre les Rocheux et la baie d'Hudson,
jusqu'à l'extrémité septentrionale des grandes prairies. D'après M. Steensby ^,
la culture des Inuits, c'est le mode d'existence d'hiver de pêcheurs et chasseurs
indiens. Ils l'adoptèrent et se l'adaptèrent aux environs du « Coronation gulf «.
Quant aux migrations, elles suivirent celles des troupeaux de rennes, reculant
de plus en plus vers le nord, sur les glaces de l'Archipel arctique. Ces migra-
tions furent aussi influencées par la direction des vents réguliers, par les glaces
qu'ils accuu^ulent en telles masses qu'elles rendaient presque impossible un pas-
sage au nord-ouest.
Une autre partie de l'ouvrage est consacrée à des monographies descriptives
de types de culture, selon les tribus, Aléoutes compris. Parti de ce principe que
la culture des Esquimaux est inséparablement liée à celle de leurs voisins
indiens de l'Amérique du Nord, M. Steensby insiste sur les points de contact
eth)iographiques entre ceux-ci et ceux-là. Il leur consacre un chapitre spécial,
de même qu'à l'architecture domestique, très remarquable, et dont le principe
est communiste. L'origine de la tribu occidentale des Tinnés est aussi étudiée
en détail.
Une bibliographie alphabétique termine cet ouvrage qui se recommande à
l'attention de tous les américanistes.
D"" Walter Lehmann.
1. Starr : «Notes upon the Ethnography of Southern Mexico » ; in : Proceedings of
the Davenport Acad. of Science, Part. II, vol. IX, 1902, S. A., p. 13. — « The sacral
Spot in the Maya Indian », in: Science, N. S., XVII, n° 428.
2. Cf. Centralblatl fur Anthropologie, 1902, p. 329 ; et Globus, B. LXXXV (1904),
p. 297-301. A ce dernier article, le D"" Lehmann-Nitsche a joint une abondante
bibliographie.
3. « Eskimokulturen er en oprindelig nordindiansk Kulturform, hvis Vinterside
har faaet en ualmindelig stœrkudviklingsved Tilpasning til Polarhavets Vinteris »
(Steensby, op. jud., p. 199).
BULLETIN CRITIQUE 103
Baron Marc de Yilliers du Terrage. Les dernières années de la
Louisiane française. Paris, 1904, E, Guilmoto, petit in-4° de
v-468 p., 64 illustr., 4 cartes.
Le sujet seul de ce gros livre commanderait ratlention. A part deux épisodes
classiques : l'émouvante odyssée de La Salle, à la fin du règne de Louis XI\' et,
sous la Régence, la lugubre comédie dont Law fut l'audacieux metteur en œuvre,
— l'histoire de la Louisiane, on le sait, est fort mal connue. Après Law. le
nom de la colonie mississipienne apparaît rarement, sauf dans les innombrables
accords diplomatiques de Tavant-dernier siècle et, le 30 avril 1803, cédée à ses
maîtres actuels, elle disparaît, pour ainsi dire sans bruit, de notre mouvance
lointaine. Elle a néanmoins vécu pendant celte longue période. Vie singulière
et dont ^L le baron Marc de Villiers du Terrage fait bien saisir, dès les premières
lignes, toute l'étrangeté.
« Un créole français, âgé de cinquante ans en 1804, écrit-il, après être devenu
Espagnol, puis s'être retrouvé, pour quelques jours, Français, finalement se
voyait Américain. » Ces vicissitudes ont une raison facile à expliquer. Personne,
à commencer par la France, ne se souciait alors de la Louisiane. Choiseul. à
l'époque du Pacte de Famille, écrivait cette phrase suggestive : « L'union avec
l'Espagne est plus utile que la Louisiane... » Le mot mérite d'aller grossir la
liste déjà si touffue des sottises lapidaires dues aux hommes d'esprit illustres,
à côté de l'exclamation méprisante de Voltaire sur les « arpents de neige »
canadiens. Ailleurs que chez nous, l'opinion n'était pas, en somme, plus favo-
rable. Voyez qu'au Traité de Paris, l'.Angleterre préféra à la possession de la
Louisiane celle de la Floride, et que l'Espagne, forcée de troquer l'une contre
l'autre, dédaigna, durant six années, de s'installer à Nouvelle-Orléans. Trente-
huit ans plus tard, négligence analogue. Bonaparte, dont on exagère peut-être la
sollicitude à l'égard de notre expansion lointaine, signe, en 1800, avec l'Espagne
le traité de San Ildefonso qui nous rend, moyennant finances, les bouches du
Mississipi, et il attend jusqu'en 1803 pour les réoccuper. A ce moment déjà,
elles n'étaient plus à nous.
Que l'on justifie comme on voudra ces faits, par des fatalités de politique géné-
rale et aussi par le fâcheux renom de la Louisiane depuis la banqueroute du
Système, on ne les supprimera pas dans leur réalité brutale, ni dans leur résultat
funeste. A l'indifférence des gouvernants répond toujours celle des gouvernés.
Les colons louisianais en arrivèrent bien vite à ne plus s'émouvoir des chan-
gements de nationalité qui leurétaient imposés et qu'ils n'apprenaient que long-
temps après la décision officielle. Aussi marchandaient-ils parfois leur dévoue-
ment à la France. On chercherait en vain dans leur.s annales les pages héroïques
qui illuminent celles du Canada français. Le patriotisme ne devait s'éveiller en eux
qu'après l'annexion aux États-Unis, patriotisme en partie double, fait de grati-
tude pour la patrie nouvelle et de fidélité aux anciennes traditions françaises.
A l'époque étudiée par M. de Villiers du Terrage, une seule fois, se révéla chez
104 SOCIÉTÉ DES AMÉRICANISTES DE PARIS
eux un sentiment collectif et violent, dans une enfantine révolte contre
TEspagne, suivie d'un essai, plus puéril encore, d'autonomie qu'étouffa bien
vite une cruelle répression. Il est, pourtant, un bel épisode de cette histoire
louisianaise. Mais les créoles n'y sont pour rien.
On le lira tout au long dans les chapitres où notre collègue a présenté son
héros de prédilection, le chevalier de Kerlérec, gouverneur entre 1755 et J762.
Kerlérec dont M. de Villiers a dessiné la figure énergique et loyale, avec le soin
pieux dont on trace un portrait de famille, est vraiment un méconnu, « On a
oublié son nom, puisqu'il faut, en temps de guerre, pour passer à la postérité,
avoir vaincu ou... s"ètre fait battre. Pourtant Kerlérec a fait mieux qu'un con-
quérant. » Grâce à lui, l'Angleterre, malgré ses victoires au Canada et en
Floride, n'osa même pas attaquer la colonie. Or les forces de celte dernière ne
dépassaient pas un millier d'hommes. •< Les meilleurs soldats, anciens déser-
teurs, n'avaient pour mettre dans leurs fusils que de la poudre souvent moisie. »
Mais le commandant militaire, appliquant la politique qu'on admire avec raison
chez Montcalm au Canada, avait su se concilier l'élément indigène et préparer
une coalition de tribus indiennes qui, sans doute, aurait pu, moyennant un
léger secours delà métropole, créer sur le flanc du domaine anglais une puis-
sante diversion. C'eût été peut-être la perte du Canada conjurée. Un pareil
trait valait d'être cité.
Où l'admiration pour ce Breton rude et fin redouble, c'est lorsqu'on constate
les obstacles locaux qui se joignaient à l'abandon delà France pour compliquer
sa tâche. Les conflits entre gouverneurs et intendants étaient là endémiques.
Un certain intendant et ordonnateur des finances, Rochemore, nous apparaît
fort proche parent du trop célèbre intendant Bigot, de la Nouvellcr-France.
C est, dans toute son horreur, le robin, perverti par les préjugés de procédure
et de foorme que ses pareils, trop souvent, confondent avec le respect de la
légalité. L'Anglais est aux portes. Notre fonctionnaire « ultra-civil » proteste
contre l'effectif des troupes qui ne dépasse point un bataillon ; il voudrait des
<< milices » ; il blâme la construction des remparts de Nouvelle-Orléans ; s'op-
pose à tout, ne décide rien; car il attend toujours les ordres du Roi. A côté de
lui, sa digne épouse, « madame l'intendante », jalouse de la femme du gouver-
neur, groupe une petite cour de mécontents : officiers à qui Kerlérec a refusé
un galon supplémentaire; spéculateurs véreux; adjudicataires indélicats des
subsistances et des travaux, dont Kerlérec a le tort de paralyser les louches
entreprises ; policiers et scribes, animés comme leur chef, de la traditionnelle
antipathie de l'écritoire administrative contre l'épée. Tout ce monde s'agite,
intrigue, rédige des... rapports au ministre, entrave la défense par d'honnêtes
trafics sur les munitions, les armes, les bâtiments et l'affame par l'accapare-
ment des blés. Et c'est Kerlérec qu'on punit d'exil à son retour en France. En
plus ou moins dramatique, les malheurs de Lally ont leur réplique dans toute
noire histoire coloniale du xvni" siècle.
La situation devait se prolonger sous les successeurs du chevalier de Kerlérec.
Le dernier d'entre eux, Aubry, eut d'interminables démêlés avec Tintendant
Foucault qu'appuyait, en sous-main, un certain Père Hilaire, comme pour
BULLETIN CRITIQUE 105
démentir le proverbe sur l'alliance... mythique... du sabre et du goupillon ! La
courte domination de l'Espagne ne connut point ces misères, ni l'administration
napoléonienne, encore plus courte. Mais O'Reilly, le gouverneur castillan, ne
dédaignait pas la potence comme moyen de persuasion et, quant au préfet de
Napoléon, Laussat, on sait que Napoléon s'entendait à la domestication des
préfets.
La modestie de M. de Villiersl'a conduit à se trop souvent elfacer devant les
documents nombreux qu'il a réunis. Mais ces documents, — puisse ma courte
analyse l'avoir prouvé I, — sont d'un tel intérêt que l'œuvre se lit avec plaisir
et profit. Bien des enseignements, encore actuels, de politique coloniale sont à
tirer des Dernières années de la Louisiane française. Parla conscience qui l'ins-
pire, l'œuvre était digne du prix Loubat dont l'Institut l'a couronnée.
L. Lejeal.
D*" Nicolas Leôn. Los Popolocas (Gonferencia de! Museo Xacio-
nal. Seccion de Elnologia. Num. 1). Mexico, Imprentadel Museo
nacional, 1903, in-H*^ de 28 p.
Acceptons, sans la discuter, la forme a Popolocas «, employée par M. Leôn.
On m'assure, pourtant, que les indigènes en question s'appellent eux-mêmes
« Popolocos ». Cette remarque faite, il ne les faut point confondre avec les
«' Pupulùcas » du Guatemala (rattachés linguistiquement, tout au moins, aux
Cakchiquels) et du Nicaragua (qui semblent être delà famille Lenca). Les Popo-
locas de M. Leôn habitent le Mexique. .4ux temps précolombiens, ils avaient
pour centres: 1° la partie méridionale du territoire tlaxcaltèque (où ils vivaient
côte à côte avec les Otomis ; 2" certaines régions de l'État de Puebla (Tepeaca,
Tepexi, Tecamachalco, Tehuacan, Acatlan) ; 3° certains cantons de l'Oaxaca
(Goixtiahuaca, Huajuapan, partie de Teposcolula) ; et 4° le pays de Tlalpa
(Guerrero). Une langue popoloca existe encore dans l'État de Puebla (Azingo et
Mezontla) et dans d'assez nombreux puehlos de l'État de Oaxaca. Elle a été
parlée, mais elle est complètement éteinte dans le Guerrero. Enfin les Popolocas
actuels de l'Etat de Vera-Cruz emploient la langue mixe.
M. le D"^ Leôn admet la complète identité des Popolocas d'autrefois et
d'aujourd'hui. De plus, tout en avouant que le terme mexicain « popoloca »
(équivalente l'espagnol tartamudo, bègue), qualificatif dédaigneux, a pu s'appli-
quer, comme le « barbare » des Grecs et des Latins, à des hommes très diffé-
rents, M. Leôn n'en considère pas moins comme acquis que les Popolocas pré-
cortésiens constituaient une seule et unique nation. Ceci posé, il rappelle les
données, assez vagues d'ailleurs, de l'hisloriof^raphie à leur sujet. Ce résumé
historique est intéressant. Pour sa part, il éclaire les luttes incessantes soute-
nues, les uns contre les autres, par les petits Etats d'avant la Conquête. Vient
ensuite une ethnographie assez minutieuse qui repose sur les observations
recueillies personnellement par l'auteur, pendant plusieurs mois. Elle ne révèle
106 SOCIÉTÉ DES AMÉRICANISTES DE PARIS
rîen de tout à fait nouveau. Par exemple, quant aux croyances, on trouve, là
comme ailleurs, la superposition des pratiques extérieures du catholicisme au
vieux substralum païen. 1 e prêtre est donc considéré comme une manière de
sorcier; dans une certaine mesure, la zoolâtrie coexiste (celle du serpent, en
particulier) avec la dévotion à la Vierg^e et aux saints. C'est un trait qu'on
rencontre chez tous les indigènes au Mexique. Mais ces analogies doivent être
mises en lumière avec autant de soin que les faits originaux, propres à chaque
groupe national. Ainsi lutiliié des remarques de M. Leôn n'est pas douteuse.
Après beaucoup d'autres modernes (Brinton, je crois, fut du nombre), le
D' Nicolas Leôn s'inquiète des origines ethniques de ses clients et il les classe
dans la même famille que les Mixtèques. Gomme hypothèse, c'est assez vrai-
semblable; mais comme conclusion, insuffisamment justifié. On cherche les
preuves de la parenté que veut démontrer l'auteur. Ethnographiquement, on
vient de voir qu il ne peut y en avoir, puisque les mœurs et coutumes des Popo-
locas leur sont communes avec beaucoup d'autres peuplades qui n'ont rien de
mixtèque. Les arguments archéologiques de M. Leôn n'ont pas plus de .valeur.
Pour qu'ils fussent probants, il nous faudrait la certitude préalable que les
monuments, situés dans le domaine linguistique des Popolocas, sont bien leur
œuvre. Rien ne l'inlirme; mais rien ne l'indique avec précision. Rien, en der-
nière analyse, n'empêche donc de penser que, si cette architecture ressemble à
l'architecture mixtèque (y a-t-il d'abord une architecture mixtèque, ou des
modes de construire, pratiqués par toutes les nations montagnardes du versant
Pacifique ?), c'est que les Mixtèques, sans doute, ont passé parla.
Les relations anthropologiques sont-elles plus fortes? M. Leôn l'affirme. Mais
il remet à la monographie in extenso qu'il promet les mensurations qui servent
de base à sa conviction. 11 insiste davantage, sans toutefois assez préciser, sur
un caractère physique qu'on rencontrerait à la fois chez le Popoloca et chez le
Mixtèque : Vojo mixteco. Ce serait, si j'ai bien compris, quelque chose d'ana-
logue au « sacral spot », étudié chez les Mayas par M. Starr. Les spécialistes
décideront si des particularités de ce genre suffisent à établir une parenté
ethnique.
Enfin, M. Leôn produit des raisons linguistiques tirées de l'examen comparatif
du vocabulaire popoloca, assez considérable (environ 2.000 mots) qu'il a pu
recueillir. Quelques-uns des faits allégués paraissent assez significatifs. D'autres
indiqueraient plutôt un rapport entre l'idiome popoloca et le hia-hiu, la langue
de ces Otomis qui partageaient avec les Popolocas la réputation d'un lang-age
informe. En somme, jusqu'à l'entier développement de la thèse soutenue par
M. Leôn, on peut retenir ce résultat que, quant à la langue, mais seulement
quant à la langue, et encore, par certains caractères seulement de la langue, les
Popolocas,, — là où M. Leôn les a observés, — semblent, comme les Chochones,
s'apparenter aux Mixtèques. En pareille matière, nous devons savoir nous con-
tenter de solutions partielles et provisoires.
L. Lejeal,
BULLETIN CRITIQUE 107
D'' Paul ScHELLHAS. Die GottergHsdilten cler Mayahandschrif-
len. Zweite umgearbeitete Auflage. Berlin, A. Asher und C",
1904, petit in-4*^ de 42 p., 65 illustr., et 1 pi. h. t.
— Représentations ofDeitiesofthe Maya Manuscripts. 2*^ Edition,
translated by Selma Wesselhofl and A. M. Parker [Papers of
the Peabody Muséum... Harvard University). Cambridge, Edited
by the Muséum, 1905, in-S" de 40 p., 65 ill. et 1 pi. h. t.
Comme les commentaires du professeur l'ôrstemann sur les trois Codices de
Paris, Madrid et Dresde, le petit livre du D"^ Paul Schellhas sur les représenta-
tions divines dans les manuscrits mayas, paru en 1892, était rapidement devenu
classique. On a appris avec plaisir que l'auteur en avait presque simultanément
publié une seconde édition allemande et une traduction anj^laise. Toutes deux
ont paru sous le patronage de l'ami éclairé des études américaines qu'est notre
collègue de Boston, M. Chai'lesP. Bowditch.
Elles constituent véritablement une œuvre nouvelle, d'abord par la forme
qui semble incontestablement plus nette que dans la première version. En
1(S9"2, quand les Gôliergestalleii firent leur entrée dans la littérature de notre
science, certaines des idées qu'elles énonçaient, certaines des interprétations
qu'elles donnaient, pouvaient passer pour des hypothèses. Depuis douze ans,
nîaints faits sont venus confirmer les vues de M. Schellhas et, surtout, les tra-
vaux analytiques, cités en commençant, de son ami, M. Fôrstemann. Là donc
où le savant et ingénieux paléographe proposait, il y a douze ans, des conjec-
tures, il peut aujourd'hui émettre des afïirmations et, en beaucoup de cas, ses
propositions ont revêtu un caractère d'évidence qui l'a dispensé de les accom-
pagner de leurs preuves, en réimprimant son opuscule.
Mais le fond de cette réimpression aussi est nouveau en bien des endroits.
Car M. Schellhas est de ces chercheurs qui ne se lassent jamais et le temps lui
a suggéré beaucoup de solutions supplémentaires. Sous ce rapport, quelques
hiéroglyphes de dieux, jugés comme mal interprétés précédemment, ont
disparu, ou ont été remplacés, ou encore transposés. Mais on remarquera sur-
tout que le texte offert par l'éditeur Asher introduit une quinzième identifica-
tion dicone qui ne figurait point dans le texte de Richard Bertling. Il s'agit
d'un petit personnage humain qu'on trouve rarement dans le Dresdensis, qui
manque complètement dans le Peresianus, mais qui revient au moins quatre
fois dans le « Manuscrit de Madrid ». Frappé de ses doigts énormes aux extré-
mités turgescentes comme ceux de la patte de grenouille, M. Schellhas baptise
cette image der Gotl Frog et croit reconnaître en elle le noumène qui présidait
au mois Maya Uo. Notre auteur se montre d'ailleurs très réservé pour définir
l'essence et la fonction de cette divinité qu'on appellera désormais le dieu P. Le
dieu H (Chicchan) lui paraît toujours déconcertant par la variété de ses formes
108 SOCIÉTÉ DES AMERICANISTES DE PARIS
iconographiques. Il se déclare toujours embarrassé pour distinguer I de
(m Déesse de l'eau, d'une part, et de l'autre « Déesse aux traits de vieille femme »).
Enfin il donne encore comme très provisoire son explication des « dieux noirs »,
L et 3/ (le « dieu noir aux babines rouges »). Et, par le fait, ce dernier surtout
est embarrassant, en particulier, quant à l'un des hiéroglyphes qui raccom-
pagnent ou le remplacent (v. fig. 48). Un des traits intéressants de cette édition
nouvelle est le tableau des combinaisons, qui associent le plus fréquemment les
divinités avec les animaux mythologiques, chien, vautour, jaguar, etc.
La version anglaise, due à la plume de deux collaboratrices du « Peabody
Muséum », et revue, d'ailleurs, par l'auteur, suit pas à pas l'ouvrage original.
Elle ne sera pas inutile aux Français qui lisent les deux langues, pour se bien
rendre maîtres des discussions minutieuses de M. P. Schellhas. Mais quand
donc posséderons-nous une traduction française de certains de ces livres étran-
gers fondamentaux? Et quand donc le catalogue iconographique de M. Schel-
lhas aura-t-il son équivalent pour les monuments de la statuaire ?
h. Lejeal.
Manuel Rejôn Garcia. Los Mayas primitivos. Merida de Yucatan,
« Rivista de Yucatan », 4905, in-S^de 124 p.
— Supersticiones y Leyendas Mayas. Merida de Yucatan, « Rivista
de Yucatan », 1903, in-8 de 144 p.
Ces deux volumes se composent d'articles de journaux. Valaient-ils la peine
d'être réunis ? Pour le premier des deux recueils, la réponse est franchement
négative. Le travail le moins contestable qu'il nous apporte est intitulé : « Los
Nombres Mayas ». Un linguiste de carrière ferait probablement toutes ses
réserves sur les théories de M. Rejon Garcia qui en est encore aux vieilles
méthodes de comparaisons étymologiques et de rapprochements phoniques.
D'ailleurs, un dictionnaire de noms de lieux suppose deux conditions : qu'on a
un système raisonné et immuable de transcription et aussi qu'on a complète-
ment dressé la liste des mots en cause. Ces deux cas he se trouvent pas réalisés
ici L'auteur qui adopte, sans nous en donner toujours les raisons, des ortho-
graphes très éloignées de l'orthographe courante, en change souvent plusieurs
fois pour un nom déterminé. D'autre part, des noms très connus ont été omis.
Quanta l'archéologie de M. Manuel Rejon Garcia, elle nous promène à travers
les monuments, ajoutant de-ci de-là quelques bonnes observations personnelles,
les hiéroglyphes et les katouns (à propos desquels notre guide se montre mal
instruit des travaux allemands), la religion et l'ethnographie précolombiennes,
sans oublier les langues indigènes (au sujet de quoi reparaissent les procédés
plus haut signalés], le tout, pour aboutir à l'origine... égyptienne des Yucatèques.
Il serait cruel d'insister. Ce phénomène de dépravation scientifique s'accom-
pagne d'une connaissance assez étendue des données et des œuvres les plus
générales de l'anthropologie et de l'histoire. Et, en parlant de lui, je pense à
BULLETIN CRITIQUE 109
feu Lopez, le très érudit auteur des Races Aryennes du. Pérou, livre nourri
d'un savoir réel et bourré d'idées originales en ses erreurs.
Supersticiones y Leyendas Mayas y aui mieux que son frère jumeau. Il est
brillamment écrit et se lit avec plaisir, sans nous apprendre beaucoup de choses
nouvelles. Stephens, Brasseur et bien d'autres — que M, Rejôn Garcia con-
naît — nous avaient déjà renseignés sur la persistance des offrandes aux
Racabs, la misa milpera, etc. On trouvera, toutefois, dans cette seconde publi-
cation, quelques détails inédits de folk-lore. L'authenticité n'en semble pas
douteuse. Malheureusement, on ne nous renseigne pas toujours avec la préci-
sion désirable sur la localité de provenance. Les meilleures pages sont celles qui
s'efforcent de montrer l'influence du sorcier [h'nien] dans chaque village sur les
mœurs rurales, et la bizarre coexistence des croyances précolombiennes avec la
pratique du catholicisme.
S'il s'en tenait à l'étude scrupuleuse des faits, M. Rejôn Garcia rendrait de
réels services à l'Américanisme.
L. Lejeal.
D"" Max Schmidt. Indianerstudien in zenlral Brasilien. Erlebnisse
und ethnologische^ Ergehnisse einer Reise in den Jahren 1900-
i901. Berlin, Dietrich Reimer, 1905. Mit 281 Textbildern,
12 Lichtdrucktafeln und einer Karte, 456 p.
Les régions du Xingu et de ses sous-affluents sont difficilement abordables
par le Nord à cause de ses nombreuses Cachoeiras. L'autre route parle sud pré-
sente le grand inconvénient de longs Voyages parterre pour passer du bassin du
Rio Paraguay dans celui de l'Amazonas. Cette situation géographique permit
aux habitants de ces régions de développer jusqu'à nos jours leur vie indigène
sans subir l'influence de nos civilisations européennes* Aussi l'intérêt des
ethnographes s'est-il porté depuis quelque temps vers ces tribus. En 1884, se
place le premier voyage de M. Karl von den Steinen suivi bientôt d'un second
voyage et de deux expéditions de M. Hermann Meyer. Peu de temps avant la
seconde expéditionde M. Meyer, cinq voyageurs américains y trouvèrent la mort
de la main des Suya's. Le D"" wSchmidt ne se laissa pas effrayer par leur sort et
résolut d'entreprendre le voyage tout seul et avec des moyens modestes.
Arrivé à Guyaba le 10 novembre 1900, il voulut attendra la fin des grandes
pluies et profiter des crues de la fin de mars pour passer dans les eaux du
Kulisehu. Du 10 décembre au i^'' janvier il fit une excursion chez les Bakairi's
du rio Novo. Il partit de Guyaba le 19 mars. Après un voyage par terre de
44 jours, il put s'embarquer sur le Kulisehu. Sur deux canots il descendit cet
affluent du Xingu el dépassa le 9 mai le village Maigeri situé sur la rive
gauche du fleuve. Plus loin, M. Von den Steinen avait trouvé encore deux
villages Bakairi's, Igueti et Kuyaku .\lieti. Geux-ci ont disparu depuis et
M. Schmidt les trouva remplacés sur la rive droite parle village Maimaieti.
110 SOaÉTÉ DES AMÉRICANISTES DE PARIS
C'est le dernier établissement Bakairi sur le Kulisehu. Quelques journées de
navig-ation plus loin sont établis les Nahukua's, qui volèrent à notre voyageur
une grande partie des menus objets d'échange qu'il amenait avec lui. Pour
arriver plus vite chez les Auetô's, on ne fît pas de halte chez les Mehi-nakus.
Les vols dont il avait été l'objet de la part des Nahukua's, firent prendre à
M. Schmidtla résolution d'abandonnerson projet premier qui était d'aller jusque
chez les Kamayura's. Il se promettait de passer quelques semaines chez les
Aueto's, mais la rapacité de ces derniers ne le cédait pas à celle des Nahukua's
et le courageux explorateur s'aperçut bientôt que le plus sage dans ces circon-
stances était de regagner au plus vite le village Bakairi Maimaieti. Ici il séjourna
quelque temps. Malheureusement la fièvre le surprit au milieu de ses travaux.
Encore tout brisé par la maladie, il prit rhéro'ïque résolution de partir en ame-
nant avec lui sur trois canots ses collections ethnographiques. A l'endroit où il
s était embarqué sur le Kulisehu. il dut abandonner ces objets acquis au prix de
tant de sacrifices et s'en remettre à l'honnêteté du chef des Bakairi's du Para-
natinga, Antonio. Cette confiance ne fut heureusement pas trompée et, après de
longues attentes, l'ethnographe put rentrer en possession de ses collections, en
mars 1904. L'abandon de la collection au Kulisehu rendit moins impraticable
dans les circonstances actuelles la traversée des régions inhospitalières qui le
séparaient de Cuyaba; mais il faut lire dans les mémoires' mêmes de M. Schmidt
les épisodes de cette pénible traversée qui sont d'une lecture captivante.
A Cuyaba où il était arrivé le 19 juillet, M. Schmidt prit à peine le temps de
se remettre quelque peu des accès de fièvre. Il descendit bientôt le rio Cuyaba,
puis le San Lourenço et s'arrêta à Amolar sur le rio Alto Paraguay. Amolar est
situé à quelque distance des lacs de Gaiba et d'Uberaba, territoire des Guato's
auprès desquels le docteur Schmidt fit des études ethnographiques détaillées.
Tel est en quelques mots le contenu de la première partie du livre de
M. Schmidt : il y raconte les péripéties de ses voyages d'un ton simple et humo-
ristique. La seconde partie, celle qui intéresse surtout l'américaniste, expose les
résultats scientifiques du voyage.
Les Indiens du Kulisehu appartiennent à des familles linguistiques diffé-
rentes. Les Bakairi's et lesNahukua's sont Caraïbes. Les Mehinaku'set les Vau-
lapiti's appartiennent au groupe Nu-arovaque, les Aueto's et les Kamayura's au
groupe Tupi. Ces Indiens se livrent à l'agriculture, mais un genre d'agriculture
assez rudimentaire. Comme ils n'ont pas de bétail, c'est la chasse et la pêche qui
leur livrent la nourriture animale. Ils ne dépendent ainsi de l'agriculture que
pour leur nourriture végétale, c'est-à-dire le manioc. Pour cultiver cette
plante, ils abattent de grandes parties de forêts auxquelles ils mettent ensuite le
feu. Ainsi préparé, le champ peut livrer deux récoltes, ce qui exige six ans. Ce
fait exerce une grande influence sur la vie de ces indigènes qui sont relative-
ment sédentaires. Ce genre particulier d'agriculture n'est pas non plus sani-.
influence sur l'état social ; le travail du déboisement exige la collaboration
d'un grand nombre de familles et cela explique qu'ils vivent sous un régime
de communauté qui n'exclut pas cependant la propriété individuelle.
Les Guato's sont traités plus in extenso. M. Schmidt les examine successi-
BULLETIN CRITIQUE 111
vement au point de vue historique, ethnographique général, linguistique, anthro-
pologique, psychologique, social et juridique.
Les premières données que nous possédions sur cette peuplade remontent à
Azara [\ oyages dans VAmér. mérid., vol. II, Paris, 1809). En 1846, Castelnau
[Expéd. dans les parties centrales de V Amérique du Sud, Paris, 1850) en ren-
contra et donna à leur sujet quelques renseignements généraux avec un petit
vocabulaire. En 1883, R. Rohde acquit chez eux une collection ethnogra-
phique qui se trouve actuellement au musée de Berlin, et en 1895, J. Koslowsky
publia, dans la Revisfa del museo de la Plata, les résultats de son séjour chez
les Guato"s du haut Paraguay en 1894, et, tout récemment, en avril 1905, un
résident français au Brésil, M. Monoyer, donnait, ici même, une courte, mais
substantielle notice sur les peuplades de rio Sao Lourenço. Ces publications
n'ont pas empêché M. Schmidt de nous présenter dans une étude d'ensemble
bien documentée une l'oule de renseignements entièrement neufs.
Le Guato habite un pays de lagunes. Gomme tel, il passe une bonne partie
de sa vie en canot, il ne met pas beaiucoup de soin à la construction de sa
maison. Celle-ci est en général très petite, de forme rectangulaire, et sert au
logement d'une seule famille. Du moment que les conditions climatériques le
permettent, il passe la nuit au dehors. Il se sert pour cela non du hamac mais
d'une natte recouverte d'une peau de jaguar ou de cerf au-dessus de laquelle il
tend un filet pour se protéger contre les piqiires de mosquitos. Ce filet ne se
rencontre dans l'Amérique du Sud que chez les Guato's ; M. Schmidt le
considère justement comme le produit de besoins locaux spéciaux. Le savant
ethnographe décrit minutieusement les instruments de chasse et de pêche,
lances, arcs et flèches, des flèches spéciales pour le tir aux oiseaux et un arc
spécial servant à tuer les petits oiseaux au moyen de petites balles en terre
cuite. Au surplus, le milieu dans lequel vit le Guato lui fournit en quantité
suffisante, et sans exiger de lui de grands efforts, tout ce qu'il lui faut pour sa
nourriture végétale et animale. Les mets, chose assez curieuse, sont préparés
parles hommes. Les viandes sont, en général, bouillies et non rôties. La poterie
et les autres ustensiles manquent d'ornementation.
La langue guato est, quant aux racines, monosyllabique. M. Schmidt soccupe
d'abord de ces racines ; il étudie ensuite la dérivation des polysyllabes et les modi-
fications phonétiques qu'elle entraîne ; suit un vocabulaire qui comprend
507 mots. Pour compléter ces renseignements linguistiques, le docteur Schmidt
ajoute quelques phrases en Guato avec la traduction portugaise et allemande.
Il avait recommandé à l'Indienne Rosa de s'entretenir lentement avec lui comme
s'il la comprenait ; il nota les phrases et se les fit traduire ensuite en portugais.
Nous avons donc tout lieu d'admettre que ces phrases représentent la façon de
parler des Guato's.
Au physique, le Guato présente cette particularité que les parties inférieures
de son corps sont beaucoup moins développées que les parties supérieures; il a
les jambes en forme de X et les pieds aplatis. M. Schmidt y voit un efTet de la
vie prolongée en canot.
On est tenté de croire que psychiquement le Guato est peu doué. Cela
412 SOCIÉTÉ DES AMÉRICAMSTES DE PARIS
semble ressortir de la négligence avec laquelle il construit sa maison, de son
manque de prévoyance, de l'absence totale de dessin et d'ornementation.
Toutefois M. Schmidt pense qu'il s'agit moins d'incapacité que d'abus de
boissons alcooliques et d'une certaine indolence d'esprit qui peut se comprendre
au milieu d'une nature qui livre d'elle-même tout ce qu'il faut pour vivre.
La vie sociale est peu développée. Le Guato n'est pas en rapport avec les
tribus voisines. Il n'échange pas les produits de son industrie contre les leurs. Il
se contente d acheter aux Brasiliens des étoffes, du tabac, de l'eau-de-vie, des
couteaux. Il est avant tout individualiste, et vit isolé. Gela s'explique en partie
par l'absence totale d'agriculture. Il n'existe pas la moindre division du travail
entre les différentes familles. Tout au plus à l'intérieur de la famille l'homme
s'occupe de la chasse et de la pêche, delà fabrication des instruments qui y sont
nécessaires, et de la préparation des aliments; la femme file, tisse et fabrique la
poterie. Sur le canot, elle est assise au gouvernail.
Politiquement, les Guatos forment trois centres : 1° ceux du Paraguay supé-
rieur; '2° ceux des lacs de Gaiba et d'Uberaba et de la colline de Caracarà ;
3° ceux du S. Lourenço inférieur. Les chefs de ces centres sont désignés par le
gouvernement brasilien qui tient en général compte des propositions des indi-
gènes ; ceux-ci proposent d'ordinaire le descendant mâle du chef défunt. L'in-
fluence des chefs est très réduite.
Je veux encore attirer l'attention sur deux points qui sont traités avec une
compétence particulière, les institutions juridiques et le tressage dans ses
rapports avec l'ornamentique.
Les familles Guato's sont monogames. Dans la nomenclature des parents, le
frère aîné est distingué du frère cadet; le cousin aîné est mis sur le même
pied que le frère aîné, et le cousin cadet sur le même pied que le frère cadet ;
l'oncle paternel est distingué de l'oncle maternel. Chez les Bakairi's de Maimaieti,
M. Schmidt s'est livré à des recherches particulières sur l'organisation
familiale. Il n'est pas arrivé, il l'avoue lui-même, à résoudre tous les problèmes
qu'elle soulève. Le principe de la communauté chez ces Indiens est territorial.
Plusieurs familles habitent une même maison et M. Schmidt a examiné scru-
puleusement les liens de parenté existant entre les personnes qui habitent la
même maison. La conclusion de ce relevé est très intéressante : Les habitants^
dune maison forment une grande famille. En se mariant, l'homme va habiter la
maison de sa femme, les chefs semblent faire exception à cette règle ; il existe
entre le mari et les frères de sa femme des rapports très étroits. De l;< sans
doute le rôle de l'oncle maternel vis-à-vis des enfants. Kn cas de mort de
la femme, on doit épouser la sœur de celle-ci. Ces indigènes sont monogames
toutefois ils peuvent avoir des femmes habitant d'autres localités.
Dans un travail intitulé: « .\bleitimg Sûdamerikanischer Geflechtsmuster aus
der Technik des Flechtens » et publié dans la Zeitschrift fur Ethnologie (fasc.
3 et 4, pp. 490-512), M. Schmidt avait déjà prouvé sa compétence particulière
en matière de tressage et d'ornamentique. Ildistingue trois procédés de tressage
dont les deux premiers surtout nous intéressent. Le premier se sert de feuilles
de palmier ets'appelle, de ce fait, PalmlAnUflechlerei. Le deuxième au contraire
BULLETIN CRITIQUE H 3
se sert de deux fils et s'appelle Doppelfadcnflcchlerei. Le prenner procédé se
subdivise d après le point de départ du tressage en Fiederhlatlgeflechle et en
Fàckerhiatiyefïechte. La Fiederhlatlflechlerei ne produit pas de motifs parti-
culiers d'ornement, et est surtout usitée chez les Guato's qui ont développé
aussi la Doppelfadenfhchterei, en rapport étroit avec leur textile.
Chez les indigènes du Kulisehu, c'est surtout le procédé des Facherhlatt-
qeflechten (jui est en honneur. Ce procédé, comme M. Schmidt le montre en
détail, donne nécessairement lieu aux motifs décoratifs les plus divers. Chose
frappante, ces motifs décoratifs qui se trouvent sur les objets tressés, produits
naturellement parla technique même du tressage, se retrouvent sur des dessins,
sur des vases, sur des calebasses, sur des masques, etc. Le mereschu et Vuluri,
motifs décoratifs familiers des indigènes du Kulisehu, se retrouvent aussi sur
des corbeilles, obtenues simplement par le procédé du tressage. Le fait que les
Gualos avec leurs Fiederblattaeflechfen ne possèdent pas d'ornamentique,
tandis que les Indiens du Kulisehu avec leurs Facherhlaligeflechfen possèdent
une grande richesse de motifs décoratifs réductibles pour la plupart aux motifs
du tressage, prouve suffisamment, à mon avis, la justesse de la théorie de
M. Schmidt, que Tornamentique des régions du Kulisehu est née de la technique
même du tressage.
Fd. nE JoNGHE.
Geografia fisica y esférica de las provincias del Paraguay y
Mision.es Guaranies , compuesta por don Félix de Azara, capitàn
de navio de la Real Armada,... aiio de 1790. Manuscrito de la
Bihliotecanacional de Montevideo. Bibliografia, Prologo y Ano-
taciones por Rodoîfo R. Schuller. Montevideo, 1904, in-cS*^ de
cxxxii-468 pages avec reproductions de cartes et tableaux '.
Luis Maria ToRRiis. La Geografia fisica y esférica del Paraguay y
Mision.es Guaranies de don Félix de Azara. Examen critico de
su ediciôn. La Plata, Taller de impresiones ofîciales, 1905, gr.
in-8o de 203 pages 2.
S'il est des gens à qui la vie sourit, pour qui tout est facile, qui, moins bien
doués que tant d'autres, n'entreprennent rien sans que le succès ne vienne
couronner leurs efforts, certes Félix de Azara ne fut pas de ceux-là.
Né en 1746, il fit ses études à l'Université de Huesca et les termina à lécole
militaire de Barcelone. Comme alferez d'ingénieurs, il prit part en 1775 à l'ex-
1. Publié dans les Anale» del Museo nacional de Montevideo, où cette œuvre forme
le tome l"' de la Seccion historico-filosofica.
2, Extrait du tome VU de la lievista del Museo de la Platu.
Société des Américanistes de Paris. 8
114 SOCIÉTÉ DES AMÉRICANISTES DE PARIS
pédilion d'Aller et y fut si grièvement blessé qu'il fut laissé pour mort. Sa bles-
sure ne mit pas moins de cinq ans à se refermer et l'on dut, plus tard, en Amé-
rique, la rouvrir pour en extraire un fragment de côte qui y était demeuré et le
faisait cruellement souffrir. Sa constitution était extrêmement vigoureuse, car
s'étant cassé la clavicule en tombant de cheval, il guérit sans l'intervention d'un
médecin.
Il était capitaine en 1776, lorsque le gouvernement espagnol, deux ans plus
tard, organisa de concert avec le Portugal une commission destinée à mettre
fin aux incessants conflits qu'engendrait lindétermination des frontières en
fixant d'une manière définitive les limites de leurs possessions américaines
réciproques.
Azara fut désigné pour en faire partie avec le grade de colonel d'ingénieurs
et au moment du départ, reçut la commission de capitaine de frégate.
Les commissaires espagnols travaillèrent avec le zèle le plus méritoire, mais ils
se virent contrariés par la mauvaise foi de leurs concurrents. Ceux-ci ne pouvaient
se décider à abandonner les territoires qui leur étaient enlevés par la décision
des commissaires et sur lesquels ils s'étaient sans droit et subrepticement éta-
blis. Leurs prétentions, leurs retards se virent plus d une fois encouragés, il
faut bien le reconnaître, par l'indiff rence ou la mollesse des gouverneurs espa-
gnols, quand ceux-ci, concussionnaires effrénés, ne touchaient pas le prix de
leurs coupables complaisances. Notons que nous ne faisons que reproduire ici
les accusations portées par les Espagnols eux-mêmes.
Les négociations paraissent s'éterniser ; Azara, dont le zèle et les capacités
avaient été fort appréciés, fut laissé dans le pays, le Paraguay, pour continuer
les opérations.
Il conçut alors le projet de lever la carte de cette immense contrée dont les
frontières seules avaient été déterminées. C'est à ses frais, sans l'aide des vice-
rois, dont il n'avait aucun secours à attendre, dont il avait, au contraire, à
redouter le mauvais vouloir — ne faisant rien, ils détestaient les explorateurs
— et c'est à leur insu qu'il dut accomplir partie de ses grands voyages.
Qu'était le pays qu'il devait parcourir ? des campagnes plates à perte de vue,
coupées de rios, de lagons et de lacs, de bois, désertes ou parcourues par des
sauvages plus féroces que les animaux dont on avait à redouter les attaques.
Azara ne consacra pa's moins de treize années à cette belle entreprise, mais il
reconnaît lui-même qu il n'aurait pu la terminer sans le zèle et le dévouement
de ses compagnons.
Que de fatigues, en effet, et de privations au milieu de ces déserts ! Il nous
expli(jue luî-mème la façon dont il s'y prenait pour arriver à ses lins. Une légère
pacotille de verroteries, de couteaux, de miroirs et d'eau-de-vie pour les sau-
vages. Pour lui, un seul vêlement, un peu de sel et de café, pour les siens, du
tabac et l'herbe du Paraguay, le maté. Le gibier devait fournir la nourriture et
s'il faisait défaut, on était réduit à une maigre ration de viande de vache séchée.
On avait un grand nombre de chevaux, jusqu'à douze par homme, sans comp-
ter ceux qui portaient les instruments et les provisions ; on les montait tour à
touret l'on pouvait ainsi marcher rapidement. La nuit, chacun gardait un cheval
BULLETIN CRiTlQUE H5
au piquet, tandis que les autres chevaux allaient paître. On avait aussi de grands
et forts chiens. Une heure avant l'apparition du soleil on se levait, les uns prépa-
raient le déjeuner, tandis que les autres partaient à la recherche des chevaux
qui s'étaient parfois éloignés du camp de plus d'une lieue et on les lassait.
Un homme s avançait seul, en avant-garde, pour ne pas être distrait par la
conversation d'un compagnon et Ton marchait ainsi protégé par des flanqueurs
jusqu'à deux heures avant le coucher du soleil. Quel merveilleux dîner lorsqu'on
pouvait alors s'emparer d'un tatou, mais que de fois aussi Ton devait boucler sa
ceinture !
Tous couchaient sur la terre nue ; seul, Azara possédait un hamac et l'on
devait, avant de s'étendre, battre la brousse pour en chasser les vipères qui
sont abondantes. C'est seulement quand on se fixait dans un canton qu'on y
construisait des ranchos de paille pour se protéger de la pluie.
Cette vie active, coupée d'observations astronomiques, d'opérations géodé-
siques, de calculs, de dessins, de la description du pays et de ses habitants,
d'une correspondance assez rare avec ses chefs ou ses relations, ne suffisait pas
à la fièvre de travail d'Azara. Les quadrupèdes et les oiseaux devinrent l'objet
de ses études, bien qu'il fiît dépourvu même d'instruction générale en histoire
naturelle, mais le sujet lui parut si attachant et si nouveau qu'il s'y livra avec
passion.
Azara aurait voulu conserver les peaux des oiseaux, mais, mal outillé, il les
vit se détériorer rapidement et dut se contenter de faire la description de ces
animaux, aussitôt qu'ils lui parvenaient. C'est à ce moment que venait de
paraître la grande Histoire naturelle de Buffon. Azara se consacra à la complé-
ter et à la rectifier, en décrivant les animaux que celui-ci avait ignorés ou mal
connus.
Si Azara qui n'avait visité aucune grande collection, qui n'avait échangé ses
vues, ses renseignements avec aucun naturaliste, se trompe parfois, s'il compare
ou réunit des objets qui n'ont pas de véritable analogie, s'il sépare en différents
genres des espèces qui devraient être réunies, il n'en a pas moins rendu à la
science de grands services, en lui révélant quantité d'animaux dont on ignorait
l'existence et dont il décrit l'allure, les mœurs et les habitudes avec l'expérience
et la finesse d'un homme qui les a observés en liberté, avec toute la perspicacité
et l'acuité d'un véritable savant.
Pour éloignés qu'ils fussent de la vie pratique, ces travaux eurent cependant
le don dexciter la jalousie des autorités ; c'est ainsi que le gouverneur d'Asun-
cion lit interdire à Azara l'accès de la bibliothèque publique et empêcha les
Indiens de lui apporter des oiseaux. Il lui fit voler la lettre de remerciements et
le brevet de citoyen qui lui avait été décerné comme récompense de ses travaux.
On l'accusa de vouloir livrer ceux-ci aux Portugais, le gouverneur de Buenos-
Ayres fit saisir ses caisses, lui fit voler des papiers et des mémoires dont il
publia sous son nom une partie dans un périodique, et avec tout ce qu'il put
réunir de publié ou d'inédit en composa une œuvre importante qu'il envoya
également sous son propre nom.
Mais Azara, instruit par l'expérience, avait remis à des personnes sûres
116 SOCIÉTÉ DRS AMÉRICANISTES DE PARIS
diverses copies de ses travaux, ce qui explique qu'on possède encore un aussi
f^rand nombre de ses manuscrits à Montevideo.
Ktcependant^cet oflicier qu'on persécutait si indig-nement, si lâchement, dont
on cherchait sans cesse à rabaisser le mérite, on n'hésitait pas à recourir à lui
dans tous les cas embarrassants, parce qu'on connaissait son inlassable patrio-
tisme. Tantôt on l'envoie reconnaître la côle méridionale absolument déserte
où le g-ouverneur voulait tenter des établissements, tantôt on le charge de
reconnaître la frontière du Brésil et de repousser les Portug'ais toujours si
envahissants, tantôt enfin de transporter sur l'Ibiary des familles qu'on avait
attirées d'Kurope et qui vivaient. dans la capitale aux frais du trésor sans rendre
aucun service.
Enfin cessa l'injuste oubli dont Azara était depuis si longtemps victime et il
rentra en Européen 1801. Son premier soin fut de publier la partie de ses
travaux sur lesquels son gouvernement n'avait à exercer aucun contrôle, c'est-
à-dire sa description des quadrupèdes et des oiseaux de l'Amérique méridionale.
Il vint ensuite à Paris où l'attirait le désir bien naturel de faire connaissance
avec nos savants ; puis après la mort de son frère (1803), il se retira dans son
pays natal où il mourut en IS'il, brigadier des armées navales.
Ses voyages dans l'Amérique méridionale ont été publiés pour la première
fois à Paris en 1809 par Walckenaer, annotés par Cuvier et suivis de
l'Histoire naturelle des oiseaux du Paraguay et de la Plata, avec notes de
Sonnini.
Comme nous avons eu l'occasion de le dire au cours de ce compte rendu, il
y a de nombreux manuscrits de ses récits de voyages épars dans diverses col-
lections officielles ou particulières et de nom.breux mémoires ont été publiés
dans des périodiques.
C'est un de ces manuscrits qui se trouve à la bibliothèque de Montevideo
qui a été publié avec prologue, bibliographie, annotations et reproductions de
cartes par M. le D"^ Rodolfo Schuller, chef de la section ethnologique du musée
de la Plata. Cette publication était-elle bien utile? Ajoute-t-elle beaucoup à la
gloire d'Azara ? Faut-il y voir autre chose qu'un premier jet, une ébauche du
texte 'définitif qu'Azara a publié à Paris en 1809? De bons esprits ont été de
cet avis et notamment M. Luis Maria Torres dont on a pu lire le titre de la
critique en tête de cet article.
11 faut dire que ce n'est pas la première fois qu'on publie des manuscrits
d'Azara et personne n'a encore oublié les Viajes ineditos du même auteur qu'a
édités Barthélémy Mitre en 1873. En réunissant ces derniers à la relation fran-
çaise, que reste-t-il de bien original dans la Geografia flsica, y eèférica de
M. Schuller? En réalité, bien peu de choses : quelques paragraphes relatifs au
voyage à la Laguna Ibera, une comparaison entre les Indiens du Chaco et les
Guaranis et quelques passages sans importance.
L'existence de ces copies, menées à un degré de perfection inégal, s'explique
parfaitement et par les précautions que l'auleur dut prendre pour dérober au
vice-roi ses manuscrits et parles modifications et augmentations que ses études
postérieures lui permirent d'apporter au texte primitif. Et cependant nous ne
BULLETIN CRITIQUE 117
saurions blâmer la publication de M. Schuller. Elle remet en lumière un per-
sonnage bien digne d'être étudié; elle nous apporte sur les modalités de sa
pensée et sur l'évolution de ses connaissances des aperçus nouveaux et tout est
digne d'être recueilli qui vient d'un homme aussi remarquable, d'un savant qui
s'est fait tout seul. Nous ne saurions donc pas accepter, dans toute sa rigueur,
la conclusion de M. Torres : » Ce qui aurait, dit-il, quelque intérêt serait une
description de la forme primitive, autographe des Iravaux d'Azara où les acci-
dents graphiques seraient propres à l'auteur, accompagnée de notes, gloses et
autres commentaires historiques, afin de satisfaire les exigences actuelles de
toute bonne entreprise éditoriale. »
Ceci est autre chose ; on peut critiquer la façon donnée par M. Schuller à son
édition, on peut trouver, en efFel, qu'elle n'est pas à la hauteur des exigences
actuelles ; il ne s'ensuit pas que la publication du manuscrit soit inutile ou
inopportune et c'est cela qu'il importait surtout de dire.
Gabriel Marcel.
Bolivia-BrRsil, Exposicion que la Sociedad cjeogràficR de La Paz
dirige à las Sociedades geogràficas de Europa y America. —
La Paz,Tall. Tip. Lit. de J.-M. Gamarra. 1903, m-8'^ de 148 p.
Bautista Saavedra. El litigio Perii-Boliviano. La Paz, « Imprenta
Artîstica » Velarde, Aldazoza y Go. 1903, in-8'' de 159 p.
Toutes les publications auxquelles donne lieu une rectification de frontières
entre deux Etats sont toujours, aux points de vue historique et géographique,
d'une haute importance. Les deux parties contondantes ont un égal intérêt à mieux
connaître les territoires en litige, leur topographie et leurs ressources, comme
aussi à rechercher et à publier les documents sur lesquels ils s'appuient et qui
serviront à prouver l'ancienneté et la réalité de leurs droits. Aussi fouillent-elles
avec un égal acharnement les dépôts publics et les collections particulières où
peuvent se cacher quelques documents d'archives inconnus.
La fin du xix^ siècle aura vu un assez grand nombre d'arbitrages et de recti-
fications de frontières dont il faut se féliciter hautement. En effet, il n'y a pas
bien longtemps encore ces différends se seraient terminés par de longues et
sanglantes guerres qui n'auraient d'ailleurs pas prouvé la justice des revendi-
cations des deux parties tout en les ruinant.
Ont passé par nos mains nombre de publications faites dans ces diverses
occasions et nous avons pu constater combien elles ont pu jeter de nouvelles
lumières sur l'histoire de la colonisation européenne en Amérique, combien
elles ont servi à la divulgation de textes et de cartes jusqu'alors enfouis dans
la poudre des archives et qui, reproduits ou analysés, nous font mieux
118 SOCIÉTÉ DES AMÉRICANISTES DE PARIS
connaître les découvertes des anciens explorateurs et les travaux des vieux
cartographes.
C'est aujourd'hui seulement que nous avons connaissance des deux documents
dont on peut lire le titre en tête de ce compte rendu. La question qu'ils pré-
tendaient éclairer a été jugée depuis plus de deux ans; il est donc bien tard
pour en parler.
Nous le ferons néanmoins quand ce ne serait que pour signaler Texistence
bibliographique de ces mémoires qui n'ont eu que trop peu d'influence sur le
règlement définitif de la question.
L'exposition publiée par la Société géographique de La Paz fait admirablement
ressortir la politique constamment suivie par le Portugal et par son héritier
direct le Brésil dans toutes les questions territoriales. Tous deux ont toujours
interprété avec une grande largeur de vue — à leur profit s'entend — les clauses
des traités. Quand elles leur étaient défavorables, ils ne les observaient pas et
s'arrangeaient toujours pour encourager sous main l'infiltration de leurs sujets
dans les pays qui pouvaient être contestés plus tard, de manière à se créer des
droits éventuels. C'est ainsi qu'ils ont procédé pour le territoire contesté de la
Guyane, c'est ainsi qu'ils ont agi avec tous leurs voisins. Quand il a pensé
que la question était mûre, le Brésil a entrepris avec eux des négociations
directes ou par arbitrage. Ajoutons qu'il a été rarement malheureux dans ces
affaires et il le doit à l'habileté diplomatique, à la science géographique et his-
torique de son ministre actuel des Affaires étrangères, M. le baron de Rio-
Branco, qui a fouillé les archives de toute l'Europe pour y faire copier les docu-
ments et les cartes qui pouvaient intéresser le Brésil.
On ne s'attend pas à ce qu'à notre tour nous venions refaire l'historique de
la question de l'Acre. Il nous suffira de dire que ce territoire contesté est ainsi
appelé du nom d'un des atTluents du Purus et forme un énorme triangle qui fut
longtemps considéré comme sans valeur, si bien que ni le Pérou, ni la Bolivie,
ui le Brésil ne songèrent à exercera son sujet de sérieuses revendications. Mais
en ces dernières années, il avait pris une valeur considérable depuis qu'on y
avait trouvé des mines d'or, de pétrole, de charbon, et qu'on y avait rencontré
en nombre immense ces fameuses lianes à caoutchouc dont la consommation
est devenue depuis quelque temps si importante. Un premier traité en 1867,
suivi d'un protocole en 1898, avait reconnu les droits de la Bolivie sur cette
région, mais les habitants bien stylés et soutenus se soulevèrent, rejetant le
joug peu pesant de la Bolivie qui dut envoyer contre eux deux expéditions.
Les menées du Brésil, celles du Pérou qui n'hésita pas à faire valoir ses droits,
créèrent une telle agitation que la Bolivie se décida à mettre l'exploitation de
l'Acre entre les mains d'un syndicat anglo-américain.
Du coup, le Brésil jeta feu et flammes, protestant contre l'intrusion d'étran-
gers dans un différend qui ne les regardait pas. Il y eut un moment d'émotion
très vive et Ion craignit que la guerre se déclarât entre Brésil et Bolivie.
La moins forte des deux parties céda, comme toujours. En mars 1903, un
modus vivendi ré'gl'd les droits en litige jusqu'à ce qu'un traité définitif signé à
Petropolis le 17 novembre de la même année vînt définitivement consacrer le
BULLETIN CRITIQUE 119
partage. Tous ceux qui s'intéressent à ces questions de frontières devront se
rendre compte dans la carte publiée par M. Huot dans l'Année cartographique
1904 de M. Schrader, de la façon peu équitable du partage. La Bolivie n'obtint
que le petit triangle entre le Madeira et son affluent l'Abuna, tandis que tout le
territoire confinant au cours inférieur de l'Acre était dévolu au Brésil; c'était
dix fois plus au moins, mais, on le sait, la loi du plus fort est toujours la
meilleure et tout le monde ne peut pas dire : Ego noniinor leo.
Telle fut la conclusion du conflit que racontent dans leurs dilFérenles phases
les publications de M. Bautista Saavedra et de la Société géographique de La
Paz. C'est l'historique du procès', mais on ne trouve, ni dans l'un ni dans l'autre
de ces exposés, aucun de ces documents ignorés, textes ou cartes, qui généra-
lisent l'intérêt local et personnel de la publication au grand profit de l'histoire
générale et de la science géographique.
Gabriel Marcel.
Félix F. OuTES. La edad de la piedra en Patagonia. Buçnos Aires,
imprenta de Juan A. Alsina, 1905, gr. in-8^ !tome XII des
Anales del Museo Nacional de Buenos Aires, p. 203-575,
206%.).
Le volumineux travail de M. Outes est un recueil très complet sur l'industrie
préhistorique de la pierre en Patagonie.
L'auteur commence par un aperçu de la géologie, de la flore et de la faune
du territoire qu'il étudie, c'est-à-dire une description sommaire du milieu dans
lequel ont vécu les anciens habitants de la Patagonie, description nécessaire à
tout ouvrage d'ethnographie ancienne ou moderne, mais surtout quand il s'agit
d'un pays dont la géographie générale est encore très imparfaitement connue.
M. Outes donne ensuite un résumé des renseignements ethnographiques sur les
« Patagons n fournis par les voyageurs qui ont visité l'extrême sud du continent
américain, dès sa découverte jusqu'à nos jours.
Comme paléolithiques sont décrites des pièces trouvées dans huit endroits
diff"érents, distribués depuis le Rio Chubut jusqu'au Rio Santa Cruz, tout près
de la côte maritime. Deux de ces gisements sont illustrés par des coupes géolo-
giques. M. Outes les réfère tous à l'époque acheuléenne de Mortillet. Il n'est
pas encore suffisamment prouvé que la Patagonie ait eu un âge paléolithique
et il sera impossible de décider cette question avant que la géologie de ce terri-
1. Une édition spéciale d'un journal de Sucre, La Industria, a publié le 14 mai 1903
tout un numéro sur la question qui nous occupe, accompagné d'une carte qui n'est
que la réduction de celle publié dans VExposicion de la Bolivie. On consultera avec
fruit le « Mapa mostrando a nova fronteira entre o Brasil et a Bolivia na regiao
Amazonica Rio », Imp. nacional (1904). 2 éditions.
120 SOCIÉTÉ DES A.MÉRICANISTES DE PARIS
toire ait été étudiée dune manière satisfaisante. Les faits établis pour le vieux
monde, quant à la classification par époques de l'industrie lithique préhistorique,
ne sont pas équivalents aux faits similaires du nouveau monde et Tapplication
de cette même classification en Amérique ne donne pas de résultat. Cette inté-
ressante question : l'existence du paléolithique en Patagonie — reste encore à
résoudre et la solution ne peut s'attendre que sur la base d'une exploration
systématique de la géolo^^ie patayonne et de fouilles dans les gisements, effec-
tuées avec un critérium scientifique. Cependant, les pièces publiées par
M. Outes sont belles, et il a rendu un service à la palethnologie en les faisan''
connaître.
Pour sa période néolithique, M. Outes, en dehors de sa propre collection, a
eu à sa disposition les riches collections du Musée national de Buenos Aires, du
Musée de La Plata, de MM. Florentino Ameghino, R. Lehmann-Nitsche,
J.-B. Ambrosetti et Angel Fiorini, Par milliers sont détaillés des lames, des
racloirs, des scies, des poinçons, des burins, des couteaux, des hachoirs, des
pointes de flèches, de javelines et de harpons aux formes les plus variées ; enfin,
des holas, des pierres perforées, des fusaïoles. des pilons, des objets de parure,
des pierres gravées. De chaque catégorie, quelques spécimens typiques sont
représentés en d'excellentes figufes. dessinées très soigneusement, avec beau-
coup d'habileté et d'exactitude par l'auteur lui-même. Une série de ces grandes
haches de pierre, si caractéristiques pour la Patagonie, et quelques exemplaires
de pipes à fumer, sont spécialement intéressants.
Le matériel classé et décrit par M. Outes est très nombreux; Ton peut dire
que nulle part il ne serait possible de réunir un matériel plus complet. L'auteur
dit lui-même qu'il a soigneusement écarté toute pièce dont la provenance n'était
pas authentiquement garantie, et il faut l'en croire parce qu'il a toujours mon-
tré une probité scientifique ignorée de certains auteurs et un esprit de méfiance
d'autant plus utile que les objets d'une provenance douteuse ne sont pas rares
dans les collections sud-américaines.
Une carte dressée avec soin et avec clarté indique la situation géographique
de plus de cetits gisements. C'est, en particulier, le long de la côte de l'Atlan-
tique et des rivières que se trouvent ces gisements. Les vastes déserts qui
s'étendent entre les rivières sont encore absolument inexplorés. De nombreux
tableaux synoptiques et d'excellents indices facilitent l'usage du travail comme
livre de référence.
M. Outes qualifie son ouvrage : « Etude d'archéologie comparée », et, en fait,
il a vraiment épuisé la littérature contenant des renseignements sur l'industrie
lithique des autres régions (surtout américaines) dont les objets peuvent être
comparés avec les objets correspondants de la Patagonie. Le résultât de ces
comparaisons est celui que produisent généralement des études de ce genre,
c'est-à-dire la constatation d'analogies partielles et isolées entre régions les plus
diverses. M. Outes trouve des points de contact de l'industrie lithique de
Patagonie avec celle du Chili, de l'Uruguay, du Brésil méridional, du Mexique,
des États-Unis, de la Colombie britannique, des Esquimaux.
En résumé, le joli ouvrage de M. Outes est un livre utile pour tous ceux qui
BULLETIN CRITIQUE 124
s'intéressent au préhistorique américain et il y rend compte de tout ce qu'on
connaît actuellement sur l'industrie primitive de l'extrême sud du continent
américain. Nous l'en félicitons sincèrement.
E. BOMAN.
Daniel Garcia Acevedo. — Contribaciàn al estudio de la carto-
grafia de Los paises del Rio de la Plat a. — \. El mapa inédit o
de Ruy Diaz de Guzman. — II. La relacion cartogra/ica del
doctorH. H. Schuller. Montevideo, 1905, in-8 de 34 pages avec
un fac-similé.
Les arbitraires dans les questions de délimitations de frontières amènent deux
résultats : ils donnent lieu au règlement définitif de questions parfois vieilles
de plusieurs siècles; ils tirent enfin de la poudre des archives quantité de
documents inconnus, cartes et textes, infiniment précieux pour l'histoire de la
géographie; tel est le cas pour celui dont nous avons ci-dessus transcrit le titre.
Diaz de (iuznian fut l'auteur d'une chronique des provinces du Paraguay
appelée l'.Ar^en^/ne et qui fut terminée en lôTi. Dans le texte, il fait allusion à
une carte qui devait l'accompagner, carte assez grossièrement dessinée et qu'on
croyait perdue. Celle qu'a reproduite M. Garcia Acevedo existe aux Archives
des Indes et paraît répondce à la description faite par Diaz de Guzman dont elle
porte le nom au verso. M. Garcia Acevedo la décrit et compare les informations
qu'elle contient avec le texte de YArgentina, avec lequel elle concorde parfaite-
ment. Il en recherche la date et arrive à la conclusion qu'elle dut être dressée
entre 1593 et 1607.
L intérêt qu'il y avait à examiner en détail cette carte, c'est qu'elle fixe les
limites des possessions portugaises et espagnoles dans l'Amérique du Sud. sui-
vant le traité de Tordesillas de 1494 et qu'on y voit figurer toutes les villes,
villages d'Indiens et forts que l'Espagne possédait à l'époque où elle fut dressée,
à l'ouest de la ligne de démarcation le cours du Pipiry, affluent de l'Uruguay,
y figure ainsi qu'une colonie d'Indiens, fondée par l'Espagne au centre des ter-
toires en litige entre le Brésil et la République .Argentine. Il en résulte que le
Pipiry était connu bien avant la fondation de la vaste confédération jésuitique
en ces régions. On voit quel était pour les deux parties contractantes l'intérêt de
ce document.
Dans la seconde partie de la brochure que nous analysons, M. Garcia .Acevedo
passe en revue la bibliographie de M. le D"^ Schuller, insiste sur l'intérêt histo-
rique que présentent certaines des cartes enregistrées et s'arrête longuement sur
la Mapa de las Cortes, datée de 1749, qui est devenue la base suivie pour le
règlement de toutes les questions de frontières entre le Brésil et les républiques
américaines voisines.
122 SOCIÉTÉ DES AMÉRICANISTES DE PARIS
Le travail de M. Garcia Acevedo constitue une bonne contribution à Tétude
précise et détaillée de la cartographie américaine qui est aujourd'hui infiniment
mieux connue et appréciée qu'il y a seulement vingt ans. Les magnifiques atlas
de fac-similés publiés par le gouvernement brésilien sous la direction de M. le
baron de Rio Branco aujourd'hui ministre des Affaires étrangères auront gran-
dement contribué à ce résultat aussi précieux pour les géographes que pour les
historiens.
Gabriel Marcel.
MÉLANGES ET NOUVELLES AMÉRICANISTES
I. Le Congrès de Stuttgart (Ethnographie moderne et questions précolom-
biennes, (L. Lejeal). — II. Voyages du D"^ Koch dans les bassins du rio
Negro et du rio Japura (Ed. de Jonche). — III. Sur un document céramique
péruvien relatif à la lèpre précolombienne (D"" W. Lehmann). — IV. Mouve-
ment scientifique (Harriet Ph. Eaton, D"" W. Lehmann, L. Lejeal, comte
Louis de Turenne).
Le Congrès de Stuttgart [Ethnographie moderne et questions précolombiennes).
Mon collaborateur et ami Froidevaux a précédemment ' indiqué l'abondance
des communications consacrées à l'histoire géographique et coloniale par les
adhérents du Congrès de Stuttgart. La remarque s'appliquerait encore mieux
aux travaux dethnographie moderne, présentés à cette session, presque aussi
nombreux, proportionnellement, qu'à la session new-yorkaise de 1902. Le fait
s'explique. On veut fixer la physionomie de l'indigène américain, avant qu'il ne
disparaisse complètement sous l'afflux des races étrangères, devant les progrès
du métissage, sous l'effort d'une colonisation — ou d'une extermination —
méthodique. Ce désir a inspiré les treize mémoires dont voici les titres :
1. Boas (professeur Eranz). — Influence de la division sociale des Indiens
Kwakiutl sur leur civilisation.
2. BoGORAs (VN'aldemar). — Idées religieuses primitives diaprés la tradition
des Chuhchees.
3. Ehrenreic» (D"" Paul). — Distribution des mythes et légendes chez les
peuples sud-américains et leurs rapports avec les mythes et légendes du Nord-
Amérique et de lancien Monde.
4. JocHELSON (Waldemar). — Les éléments asiatiques et américains des
mythes Koriaks.
1. V. Journal, nouv. sér., t. II, n° 2 (octobre 1905), p. 325.
124 . SOaÉTÉ DES AMÉRICANISTES DE PARIS
5. Lehmann-Nitsche (D'' Robert]. — .]fythes européens des Araucaniens de
V Argentine.
6. Mever (D'' Hermann). — L'^art des Indiens du Rio Shingu.
7. Panhuvs (Joiikh"^ L. C. vab). — Quelques détails sur tornamentique des
nègres de Surinam.
8. Panhuys (Jonkh"" L. C. van). — Une coutume européenne du paganisme
transportée en Amérique.
9. flEGEL (D"" Franz") . — Quelques faits relatifs aux surrirants des Indiens
f< bravos » à l'ouest d'Antioquia.
10. Sapper (Prof. Karl). — Usages et coutumes des Indiens Pokonchis.
11 . Seler (M°"^ Ed.). — Le vêtement de l'Indienne au Mexique.
12. Stolpe (D' Hjalmer). — Les stations d'Esquimaux du Groenland nord-
oriental.
13. Thalbitzer (D*^ William). — Dialectes et migrations des Esquimaux.
Cette liste est en soi signilic-ative des préférences que nos confrères d'Alle-
magne portent aux choses de TAmérique du Sud. Ils ont fait de ce continent
leur domaine de prédilection. Au surplus, dans le continent septentrional, grâce
aux admirables enquêtes organisées par les savants des États-Unis, il y a bien
moins de nouveautés à trouver, quant à l'observation des indigènes actuels. Le
seul secteur encore imparfaitement reconnu est celui qui englobe, avec le
Groenland, les régions subarctiques et le Dominion dans toute son étendue,
certaines parties de la côte occidentale. Dans ce secteur, M. Franz Boas, de
New- York, s'est réservé le peuple kwakiull qui, on le sait, n'a plus de secrets
pour lui. Son mémoire de Stuttgart était précisément destiné à résumer ses idées
essentielles sur l'organisation sociale de ses clients préférés. Cette division
est relativement récente ; elle a même varié plusieurs fois durant le siècle
dernier. On en peut donc suivre avec certitude l'évolution et même en mesurer
l'influence sur toutes les institutions des indigènes de Vancouver. Elle domine
d'abord le régime de la propriété. Chacune des grandes familles qui groupent
la population kwakiutl marque de son blason spécial et administre collective-
ment les champs, les sites de pêche, les barrages à saumons, dont ses membres
tirent leur alimentation. Chacune de ces familles agit comme unité, aussi bi^
dans les actes sociaux que dans les cérémonies religieuses de la tribu. Les con-
fréries religieuses, les associations magiques sont constituées sur le modèle de
ces familles et l'art, aussi bien que les croyances, est en connexion intime avec
les nécessites qui résultent de cette dii^ision sociale, très loin poussée au sein
dechaque groupe autonome (séparation des sexes, des âges, etc.).
La conférence très intéressante du professeur de Columbîa University ira
utilement grossir le nombre déjà considérable des travaux inspirés par la Morris
K. Jesup Expédition. Depuis cette mémorable campagne scientifique, d'autres
grands voyages collectifs ont été entrepris sur son modèle vers diverses contrées
de l'Extrême-Nord. C'est à celui des Suédois, en- !899(, que se réfère le mémoire
de Stolpe, sa dernière œuvre, hélas ! Cette campagne à la recherche d'Andrée
n'a pas été tout à fait infructueuse, puisque les explorateurs ont pu se livrer à
MÉLANGES ET NOUVELLES AMÉRICANISTES 125
des reconnaissances scientifiques très étendues sur la côte E. de Groenland,
ainsi qu'aux Terres « François-Joseph » et « Roi Oscar II ». Pendant ce voyage,
ils rencontrèrent maints vestiges de stations d'Esquimaux, non seulement sur
les littoraux, mais tout le long des fiords les plus pénétrants et ramilles. Ces
découvertes, ainsi que le faisait judicieusement remarquer Stolpe, modifient y.n
peu les idées reçues sur les conditions d'habitat de la race Inuit. D'ailleurs, le
type de maisons et de magasins révélé par les stations dont il s'agit est en tout
semblable au type déjà connu. De même les sépultures, dont on a exhumé un
cimetière complet. Mais le matériel que renfermaient demeures et tombes est
l'un des plus vastes qu'on ait vus encore. Il comprend jusqu'à des jouets
d'enfants, en particulier des maisons en miniature. Ultérieurement, des trou-
vailles analogues devaient être faites par le capitaine Sverdrup pendant l'expé-
dition du Fram. Comment la population qui a laissé tous ces restes est-elle com-
plètement dis])arue du Groenland nord-oriental ? C est une des questions que
s'est posées Stolpe. Le soin que révèlent sans exception tous les cas étudiés
'd'inhumation, l'amène à conclure que les Esquimaux de ces parages n'ont pas
été détruits, ni ne se sont éteints naturellement, mais émigrèrent. Le D"^ Stolpe
a recherché ensuite l'origine de ces Inuits du N.-E. groenlandais, assez différents
par quelques détails de l'outillage, de leurs congénères delà côte occidentale, et
il a tenté de jalonner la route qu'ils purent suivre, à la poursuite du loup et
du bœuf polaires, le long des îles américaines, jusqu'aux cantons septentrionaux
de VInhiiicisis.
Très curieux, le chapitre d'histoire ethnique traité par l'ancien directeur du
« Riksmuseum » de Stockholm était, on le voit, très restreint. M. W. Thalbitzer,
de- Copenhague, aime les grands problèmes. C'est à celui des migratioufs-géné-
rales des Esquimaux qu'il s'est attaqué. Quoi qu'il en soit des résultats auxquels
il croit être arrivé, son travail offre cette véritable originalité de méthode
d'appliquer la j)honétique à un sujet étudié jusqu'ici par de tout autres procédés.
La méthode phonétique n'est pas à la vérité un moyen à la portée de tous. Il
implique une science linguistique très solide et j'ajouterai : toute jeune, c'est-à-
dire instruite des perfectionnements récents réalisés par notre compatriote,
l'abbé Housselot. Il suppose encore la plus minutieusç enquête in situ. Or le
D"" \V. Thalbitzer réalisaitces deux conditions. Son savoir, il l'a prouvé naguère
par un bon livre'. L'information silr ])lace, il put la mener pendant la
can>pagne danoise de 1900-1901 ^ qui lui permit d'explorer personnellement le
Groenland entre les iiS" et 72° 47, soit, à peu près, entre Holstenborg et l'per-
nawik. En confrontant avec ses remarques personnelles toute la littérature
connue sur les langues parlées depuis Point-Barrow (Alaska septentrional),
le Groenland de l'Est, l'auteur a pu vérifier par la phonétique la longue antério-
rité des dialectes occidentaux sur les dialectes orientaux et déterminer les
4. V* compte rendu de A phonetical Sludy of llie Eskiino lanffimge (Journal,
2« sér., t. II, p. 1411.
2. Les travaux do ces explorations sont publiés dans le tome XXXI des Medelelser
iim Grônland (Copenhague, 1904).
126 SOCIÉTÉ DES AMÉRICAN18TES DE PARIS
variations phonétiques qu'a subies la langue originelle en passant d'un versant
à l'autre du monde américain. Pour ne citer que les plus importants des exemples
donnés, i, u et a des dialectes occidentaux deviennent à l'est e et o ; y se change
en s. D'autre part, au Groenland, le système consonantal des dialectes du
Nord est plus régulier, plus voisin de l'idiome primitif que celui des dialectes
du Sud. Si vous entrez dans le détail géographique de ces altérations, si vous
arrivez à déterminer le point de la carte où elles se sont produites ou aggravées,
vous posséderez évidemment, par le fait même, toute une série de repères
importants pour l'histoire du mouvement des peuplades; vous pourrez reconsti-
tuer en partie leur itinéraire et leur chronologie. C'est ce qu'a fait M. Thalbitzer.
Il suit ainsi les migrations des Inuits orientaux le long des côtes septentrionales
de l'Amérique du Nord anglaise, jusqu'au détroit de Davis. Là ils se seraient
divisés en deux groupes. Le premier aurait pris la direction du Sud pour aboutir
au Labrador et au Saint-Laurent, se partageant sans doute en deux bans dont
l'un se retrouve peut-être dans le Groenland austral et central. L'autre aurait
émigré vers le Groenland septentrional, en deux ou trois passages, à travers le
Smith Sund. Encore une fois, il faut renoncer, pour le moment, à critiquer,
comme à accepter sans réserves les théories de M. Thalbitzer; c'est le principe,
le principe seulement, qui est curieux, qui semble être juste et devoir être fécond.
Et ce travail, en tous cas, apporte de nouvelles confirmations à ce que l'on pen-
sait déjà de l'incroyable mobilité du petit monde des Inuits à travers les âges.
Mais les Esquimaux n'ont pas été seulement des voyageurs. Les relations com-
merciales aidant, ils semblent avoir été d'infatigables propagateurs de procédés
techniques et de folk-lore, parmi les peuples avec lesquels ils trafiquaient.
C'est l'une des notions à retenir du volumineux mémoire produit par
M. W. Jochelson. M. Jochelson, de Saint-Pétersbourg, n'est pas un philologue.
II est, ou doit êtfe anthropologue. Tout au moins applique-t-il à l'ethnographie
et, plus précisément encore à la mythographie, la méthode anthropologique dite
des moyennes. Nous avons donc su par lui que sur les L39 légendes koriaques
connues, 122 ne sont pas exclusivement koriaques, dont 101 peuvent être rap-
portées à la culture indienne du Nord américain, soit 83 "/o; 34, soit 29 "^/o, se
rattachant à la mythologie des Inuits, et 22, soit 18 "/j, au folk-lore mongolo-
turc et de l'ancien monde en général. Allant plus loin dans son pourcentage,
M. Jochelson a déterminé le nombre et la proportion des fables koriaques qui
se retrouvent à la fois dans plusieurs mythologies non-koriaques. Et ce furent,
de ce chef, des additions et des divisions, et des totaux et des quotients en
imposante quantité. J'ose dire, cependant, que cette partie du mémoire n'en a
pas imposé au Congrès et n"a obtenu qu'un succès d'estime. En pareille matière,
a priori, les chiffres sont illusoires. Ceux de M. Jochelson ont-ils pu tenir un
compte assez sérieux de la forme des mythes qu'il compare ? Et quant aux idées,
que de différences de détail peuvent, en se superposant, donnera deux légendes
identiques par la donnée fondamentale des allures et un sens tout à fait diffé-
rents ! Inversement, que d'analogies de détail aussi peuvent apparenter deux
traditions dont le thème manifestement diffère 1 Cela encore ne s'exprimera point
au moyen des chiffres. M. Jochelson en était si bien comme nous persuadé, qu'à
MÉLANGES ET NOUVELLES AMÉRICANISTES 127
sa recherche statistique il a joint quelques observations, — combien plus intéres-
santes et significatives que ses moyennes ! — sur les divers éléments étrangers
de la mythologie koriaque. II considère comme de provenance mongolo-turque
certaines descriptions de nature, épilhètes et métaphores, certaines inventions de
lacs de feu, de montagnes ardentes, demonsires polycéphales, certaines histoires
de filles dérobées par leur père aux poursuites de leurs amoureux qui constrastent
avec l'allure habituelle des fables koriaques, moins étoffées, plus sèches, géné-
ralement enfantines. Au surplus, ces emprunts de la mythologie koriaque à la
littérature populaire asiatique sont en nombre relativement restreint. Restreinte
aussi la pénétration du folk-lore des Koriaks par celui des Esquimaux, laquelle,
selon M. Jochelson, a dû s'accomplir par l'intermédiaire des Chuccos, voisins
actuels des Esquimaux. Par contre, les points de contact de la légende koriaque
avec celle du Nord-Amérique sont innombrables, évoquant les régions et les
tribus les plus variées, non seulement les Indiens du versant Pacifique, Tlinjits,
Haïdas, Tsimshians, Kwakiutl, mais ceux qui vivent ou vivaient à l'intérieur,
comme certains Athapascans. A ces derniers auraient été surtout dérobées les
formes extérieures de certains mythes; aux gens de la côte, le caractère plus
foncier des épisodes, des idées et des personnages. Les Chuccos auraient été eux
aussi les agents de cette transmission, étant admis, d'ailleurs, comme je l'ai
indiqué plus haut, que les Esquimaux leur en avaient apporté la matière dans
leurs mouvements de régression vers la mer de Behring.
Au résumé, l'étude de M. Jochelson aboutit à cette conclusion que la culture
intellectuelle des Koriaks, comme leur ethnographie matérielle, est dominée
par des influences venues d'Amérique. De plus en plus se justifierait donc la
double hypothèse de M. Franz Boas sur les rapports étroits et lointains des
Indiens du Nord américain avec les Sibériens du Nord-Ouest et sur la nécessité
d'étudier ceux-ci pour comprendre l'histoire de ceux-là.
Cette théorie, on s'en souvient, avait été, pour la première fois, vérifiée sur
place, chez les Chukchees, par un compatriote de M. Jochelson, l'ethnographe
russe ^^'aldemar Bogoras, de Moscou. Depuis I importante dissertation où il
consigna les résultats de ses recherches', M. Bogoras a entrepris une série
d'enquêtes plus détaillées sur les croyances des peuples de l'Asie nord-orientale
intéressés dans la question. Sa conférence du Congrès de Stuttgart en fut un
spécimen. Elle visait surtout à montrer par des exemples concrets comment les
Chukchees paraissent s'être élevés graduellement à l'intelligence du phénomène
de la mort, à la conception de l'âme distincte du corps et au culte des esprits
qui n'est pour eux que celui des ancêtres. Quant aux conséquences générales à
dégager d'une pareille démonstration, nous n'en avons point trouvé et il ne
saurait y en avoir, au moins provisoirement, d'autre que celle-ci ; l'impor-
tance, chaque jour plus grande, attribuée par les américanistes aux phéno-
mènes religieux, ainsi qu'aux faits de folk-lore.
A ces deux ordres très voisins de recherches touchait l'important travail du
1. Voir: « The Folk-Lore of North-eastern Asia, as compared with lliat of North-
western America » (American Anlhropologist, N. S., vol. 4, n" 4, t902, p. 577-684).
128 SOCIÉTÉ DES AMÉRICANISTES DE PARIS
D'' Paul Ehrenreich de Berlin, que son auteur, devançant la publication des
Actes du Congrès a fait depuis peu paraître ^ Un compte rendu détaillé en
sera donné dans un de nos prochains numéros. Dès maintenant, je me borne à
traduire, en le complétant par quelques brèves indications, le sommaire, rédigé
par M. Ehrenreich lui-même, pour le « Diurnal » ou bulletin quotidien de la
session (23 août 1904). Je me suis proposé, écrivait en substance alors notre
confrère, en m'inspirant des travaux récents qui ont prouvé la relation entre
mythes nord-américains et mythes de l'Asie du Nord-Est, de rechercher, d'une
part, si le Sud-Amérique offre aussi des provinces mythologiques correspon-
dant à ses régions ethniques ou naturelles et, dans l'affirmative, quelle
influence le folk-lore de ces divers groupes a pu exercer sur celui des groupes
voisins ; et, d'autre part, à examiner si l'on peut constater dans les mythes et
traditions de l'Amérique méridionale quelque parenté avec ceux du Continent
nord et de l'ancien monde. Les matériaux malheureusement très incomplets que
Ion possède ont été examinés par M. Ehrenreich dans l'ordre systématique
suivant : mythes relatifs à la création ; mythes de cataclysmes, inondations,
embrasements ; mythes de la terre et du ciel ; mythes de l'origine des êtres ;
mythes solaires, lunaires, stellaires et sirdériques ; mythes ancestraux et héroïques
(en particulier, mythes des jumeaux, si fréquents dans le folk-lore de l'Amérique
du Sud), De cet examen, l'auteur croit pouvoir déduire l'existence de trois pro-
vinces ou <■( cercles » mythologiques (Tupi-Guarani, Arouaque, Caraïbe), dont
il détermine les tendances, et les caractères. Il croit à leurs rapports et, autant
que me l'indique la lecture sommaire de son texte imprimé, il trouve la preuve
de ces rapports dans le caractère mixte de la mythologie péruvienne, surtout
composée d'emprunts. Il croit également à l'analogie de toutes ces fables sud-
américaines avec celles de la côte nord-ouest de l'Amérique septentrionale et
avec quelques mythes japonais. On le voit, avec ce travail, nous continuons à
é"oluer dans le cercle d'idées où nous avaient introduits tout à l'heure
MM. Boas, Bogoras et Jochelson. Est-il utile d'ajouter que, pour l'instant,
dans toutes les similitudes constatées, M. Ehrenreich n'incline à voir que des
phénomènes de <( convergence », selon l'expression des mythographes. Conver-
gences, c'est-à-dire coïncidences accidentelles, comme il s'en dégage, chaque
fois que l'on examine deux groupes séparés de littérature orale, voilà comment
M. Lehmann-Nitsche qualifie, de son côté, beaucoup des analogies qu'il a ren-
contrées entre les mythes des .Araucans de l'Argentine et ceux de l'Europe.
Quelques-uns de ces points de contact sont assez saisissants pour que le sympa-
thique conservateur puisse à leur propos rapprocher les contes d'animaux (car
nous sortons ici de la mythologie purement religieuse) analysés par lui de plu-
sieurs Màrchen des frères Grimm. Mais quelques-uns aussi sont d'origine pure-
ment européenne, transmis aux montagnards de la Cordillère par les Espagnols.
Voici, maintenant, après ces études générales, des travaux de pur détail qui,
par leur caractère même, se prêtent moins aisément à l'analyse. Notre collègue,
le chevalier L. C. Van Panhuys, de La Haye, est venu compléter ses précédents
1. Berlin, Asher u. (>, 1905, in-8° de 108 p.
MÉLANGES ET NOUVELLES AMÉRICANISTES 129
exposés sur l'art décoratif des nègres de Surinam, par une monographie de
leurs tatouages qui ajoute plusieurs observations nouvelles aux faits relatés par
Joest, Kappler, Grevaux, etc. L'opération elle-même n'avait jamais été décrite
avec autant de soin, ainsi que les instruments, les substances (végétales sur-
tout) qu'y emploient les femmes. Elle n'est accompagnée d'aucune cérémonie
religieuse. Elle s'accomplit en plusieurs stades, à partir de l'âge de 7 ans, pra-
tiquée successivement sur la face interne du pouce, sur le front, le ventre, les
joues, le menton, les jambes et la poitrine. On ne connaît pas la raison de cet
oi'dre invariable qui semble relever de l'empirisme. On n'est pas mieux rensei-
gné sur le sens des dessins de tatouage. Les nègres fournissent difficilement des
explications. Peut-être sont-ils incapables d'en donner; peut être se défient-
ils de l'Européen et de ses quolibets ! M. V^an Panhuys a pu dresser pourtant
une courte liste de représentations assez fréquentes : la queue d'aigle (c'est le
tatouage « wajé »), l'ananas, la hache, le scorpion, et quelques figures humaines,
entoniologiques et astronomiques. Puissent les coloniaux du Surinam entendre
son vœu et continuer rapidement ce relevé méthodique ! Car le Nègre des Bois,
une fois christianisé, renonce assez vite à se tatouer.
Les traditions d'art et de technique sont peut-être les plus périssables. Divers
ouvrages, analysés ici-même, sur la vannerie et la céramique des tribus nord-
américaines ont déjà permis de constater la déformation qu'ont subie les vieux
procédés de fabrication et de décor ; sous l'influence des habitudes euro-
péennes. Ainsi cette partie de l'ethnographie est-elle de celles qu'ont le plus
spécialement étudiées les explorateurs récents du Brésil intérieur. On l'a vu
plus haut (cf. p. 109) par le compte rendu des Indianersiudien de M. le
D'' Max Schmidt. A Stuttgart déjà, un devancier de M. Schmidt dansle bassin
du Xingu, l'ancien conservateur du « Musée Grassi » de Leipzig, M. Her-
mann Meyer, avait attiré l'attention sur l'ornamentique de ces régions,
s'attachant à distinguer pour chaque peuplade (Bakhairi's, Nahukua's, Auetô's,
etc.) le produit qu'elle excelle à fabriquer (masques tissés, masques de bois,
etc.) et dont elle a révélé le secret aux peuplades voisines, souvent très dilTé-
rentes d'elles par la race et la langue. Ges recherches brésiliennes restent assez
périlleuses. L'explorateur y laisse souvent sa santé et, parfois, sa vie. Les
« Indios bravos », survivant dans l'état colombien d'Antioquia, paraissent infi-
niment plus faciles à approcher, malgré leur surnom et la réputation terrible dé
leurs ancêtres, que les frustes tribus du Xingu. Leurs longues sarbacanes, leurs
flèches empoisonnées ne leur servent guère qu'à la chasse ou à la pêche (pêche
à l'arc). Sauf qu'ils n'ont jamais pu s'élever jusqu'à l'industrie céramique, leur
ethnographie que M. Regel produisait devant le Congrès allemand, ne les dis-
tingue guère des autres indigènes autonomes des zones écartées de l'Ande.
C'est dire que, malgré leur humeur indépendante, ils ont fait déjà d'assez nom-
breuses concessions aux usages civilisés. Je pensais donc, en entendant
M. Regel, aux descriptions connexes de notre ami, M. Rivet, sur certains
groupes « bravos » de l'Ecuador.
A le bien prendre, les indigènes civilisés de la moyenne Amérique conservent
Société, des Amévicanistes de Paris, , 9
130 MÉLANGES ET NOUVELLES AMÉRICANISTES
beaucoup plus de traits originaux et anciens que les insoumis d'Antioquia.
L'exposé pittoresque de M!"" Seler sur le costume de la Mexicaine n'en a sem-
blé que plus savoureux. Il s'appuyait, du reste, sur une belle collection de
vêtements. Dans quelle mesure cet art somptuaire mexicain a-t-il varié depuis
la conquête, c'est ce que la vaillante voyageuse s'est efforcée de montrer. Mais
c'est ce qu'il est difficile de savoir. Le point de départ manque, c'est-à-dire la
connaissance précise des usages précolombiens en matière de vêtements. On le
sait, en effet, les pictographies représentent surtout des dieux et des déesses.
Cependant, la recherche des éléments espagnols du costume actuel des Indiens
(éléments plus ou moins adaptés au goût local) peut, par induction, fournir
de précieux renseignements quant à la façon dont s'habillaient les contemporains
et sujettes de Mouteczoma IL On le voit par ce court résumé, — et l'on ne s'en
étonnera point, — M™^ Seler s'intéresse autant au passé qu'au présent de l'Amé-
rique. Il en va de même du professeur Karl Sapper de Tubingue dont la confé-
rence concernait à la fois les Pokonchis d'aujourd'hui et ceux du xvi^ siècle. Cette
communication avait pour point de départ une série de documents inédits dont
l'un, en langue indigène et de caractère historique, remonte à l'an 1565.
Les temps proprement précolombiens ont, d'ailleurs, suscité en plus grand
nombre qu'à New York, l'effort des Congressistes. Ils étaient représentés par
onze mémoires ; ceux de MM. Baessler, Bloch (Berlin), le comte de Créqui
Montfort, W.-H. Holmes, Walter Lehmann, Clément Markham, Pablo Patron
(Lima), Plagemann (Hambourg), Iv.-T. Preuss et Seler. Tous ces travaux, sauf
une fantaisie, vraiment extraordinaire, à l'ancienne mode sur Vescritura gêne-
rai de x\merica, méritent l'attention par les détails inédits ou les aperçus origi-
naux qu'ils contiennent. MM. Preuss et Lehman sont des dévots de la religion
mexicaine. La foi, c'est-à-dire la méthode du premier est légèrement hétéro-
doxe, en ce sens, qu'à des faits encore mal reconnus et classés, il applique, on
le sait, trop volontiers, le procédé comparatif. Nous l'avons vu naguère relier
les chorégraphies rituelles des Aztèques à l'histoire des mimes dans l'antiquité
classique. Dans son mémoire' de Stuttgart, le « Sa''[i.cu»v » de la comparaison l'a
entraîné moins loin du monde occidental, — rendons-lui cette justice — , et
c'est simplement dans la liturgie actuelle des Moquis qu'il croit avoir, retrouvé,
en quelque sorte, une image avant la lettre ou plus exactement, un premier état
des fêtes solaires de Tenochtitlan. Ces idées, procèdent, en somme, des fameuses
thèses de Lewis Morgan qui considérait le système social de toutes les tribus
Pueblos comme représentant la première forme de l'organisation mexicaine. Le
parallèle de M. Preuss est curieux et, sur de certains points, paraît exact ; mais
il a le tort de reposer sur un a priori. Rien, en somme, ne prouve que le sola-
risme des Moquis soit vraiment primitif. Il est, sans doute, plus prudent
jusqu'à nouvel ordre, d'examiner, en elles-mêmes et pour elles-mêmes, les
croyances de l'ancien Mexique. Dès à présent, toutefois, on peut se permettre
quelque tentative de synthèse. C'est un essai de ce genre, qu'avait envoyé notre
collaborateur, M. W, Lehmann^. Uy résume toutes les notions théologiques four-
1. Sonnenfesie der Allmexikaner und der Moki.
2. Ein Kapitel aus der niexikanischen Mythologie.
MÉLANGES ET NOUVELLES AMÉRICANISTES 131
nies par les Codices^ dans une espèce de dualisme, réunissant, selon lui, le culte
de la Terre ou de la fécondité à celui du Soleil ou de la génération. Il rappelle,
à propos les icônes des Mss, oh les deux divinités, cosmiques s'accointent à
rOuest du monde, dans la « maison de l'ombre », doù le soleil s'échappe au
matin sous la forme dun aigle. De ce « concubitus » naît, comme l'on s'en sou-
vient, le dieu, par excellence de la vie humaine, le «dieu des subsistances », du
maïs. A cette idée fondamentale, M. Lehmann rattache par dérivation les
grands traits de la légende mexicaine. N'est-ce pas de l'Ouest que viennent
les tribus en marche ? De l'Ouest que les Toltèques tirent leur héros mythique,
Quetzalcoatl ? Quoi qu'il en soit de ses conclusions, cet exposé, soutenu avec
beaucoup d'érudition, fait honneur à l'Ecole de Berlin dont M. Lehmann est
l'un des plus brillants élèves.
Le chef de l'école, notre collègue Seler s'est tenu, suivant son habitude en
pareille circonstance, sur le terrain bien limité des monographies archéologiques.
Son premier mémoire est une interprétation de l'Idole en pierre verte du musée
de Stuttgart, décrite jadis par M. H. Fischer, dans une brochure dont M. de
Jongheadéjà parlé à nos lecteurs (v. Journal, i. II, nouv. sér., p. 297). Sur cette
pièce, M. Seler reconnaît les hiéroglyphes du dieu de la pianète Vénus et de
Quetzalcoatl-Ehécatl, de Tlaloc, du Soleil et de Xolotl, le chien qui accompagne
le soleil chez les morts, pour se changer ensuite en Nanauatzin, dieu delà syphilis.
Ce très beau spécimen de la statuaire en pierre dure nous offre donc un nou-
vel exemple des représentations divines polymorphes, si fréquentes dans la
moyenne Amérique. Au point de vue de l'art, les sculptures du Gastillo de Teayo,
décrites par M. Seler dans sa seconde communication, lui sont bien inférieures.
Mais, comme lui, elles se rattachent aux mêmes origines. Car les divinités
(figures de Xipe-Totec et de Mixcoatl, des divinités de l'eau, et de la pluie, de
la danse, etc.) qu'elles représentent, les signes chronologiaues (année « 1 silex»;
jour « 1 crocodile «) qui les chargent sont authentiquement mexicains. Là même,
est leur valeur documentaire, si l'on réfïéchit que la pyramide du Gastillo de
Teayo se trouve située aux environs de Tuxpan (État de Vera-Gruz), dans un
canton habité par des populations totonaques. Ainsi, elle doit marquer le centre
d'une colonie aztèque, abandonnée vers l'époque de la Conquête et sauvée de
la destruction totale par l'envahissement de la forêt. Un examen plus appro-
fondi permettra, sans doute, d'en déterminer la date exacte.
Si les monuments mexicains portent avec eux, dans une certaine mesure, la
signature de leurs constructeurs et les éléments d'une chronologie de leur cons-
truction, il est loin d'en aller ainsi de ceux du Sud-Amérique. C'est la conclu-
sion du travail communiqué par M. Plagem.ann sur les « Pintados » du Chili.
Age absolu, âge relatif, sens et destination, auteurs, tout nous échappe dans
ces pétroglyphes. M. Plagemann s'est donc attaché, avant tout, à leur technique
et, à ce point de vue, il a coordonné les renseignements fournis par les explo-
rations plus ou moins récentes. Personnellement, aux cinq catégories de c Pin-
tados », catalogués jusqu'ici (monochromes, polychromes, gravés en creux,
gravés en relief, mosaïques, etc.), il a ajouté une sixième classe d'une nature
spéciale et assez curieuse. Les figures, en sont obtenues, en utilisant, et en arrô-
132 SOCIÉTÉ DES AMÉRICANISTES Dli PARIS
tant, au moyen de contours peints ou gravés, les tons divers d'une paroi mon-
tagneuse. Les « Pintados » de la Pampa de Tamarugal (province de Tarapacâ)
sont l'exemple le plus remarquable — et le plus développé — de ce genre d'ou-
vrages. Comme tous les pétroglyphes, ceux-là sont à proximité de nécropoles
indigènes. M. Plagemann en déduit qu'ils devaient avoir un caractère religieux.
Mais ce n'est là qu'une hypothèse aussi plausible, mais non plus certaine que
toutes celles émises à ce sujet. En tous cas, vestiges d'anciens cultes préinco-
niques, indications topographiques à l'usage des voyageurs ou, encore, fantaisies
sans portée spéciale de dessinateurs indiens, les pétroglyphes au Chili, comme
tant d'autres restes du passé américain, sont en train de disparaître, détruits
par le vandalisme des populations modernes.
Sous ce rapport, nos lecteurs savent de quel danger la dernière mission scien-
tifique françaises dans les Andes sauva Tiahuanaco, le site vénérable entre tous
du Pérou préhispanique. Par plusieurs articles de ce Journal, ils connaissent
aussi, dans le détail, les beaux travaux des missionnaires,' soit à la colline dite
d'Akapana, soit plus au sud, vallées de Panagua et Gagua, régions de Tarija,
Gobrizos, Golcha, Chuquicamata, Pays ca.lcha.qui et Punas de l'Argentine. La
première conférence, donnée à Stuttgart par le chef de l'expédition, M. Georges
de Créqui Montfort, était simplement le résumé général de la campagne qu'il a
si bien organisée et dirigée. Je ne le signale donc, aux américanistes français
déjà avertis, que pour signaler aussi son très grand et très légitime succès devant
le public allemand. L'autre communication du jeune explorateur a révélé des
faits plus particuliers et moins divulgués chez nous. 11 s'agissait de cette nécro-
pole de Galama, qui, grâce à M. Eugène Sénéchal de La Grange, nous a restitué
^l'ancien peuple des « Atacamas », ancêtres probables des Atacamenos d'aujour-
d'hui, peuple de demi-civilisés, surtout mineurs à ce qu'il paraît, dont l'habi-
tat très vaste semble avoir compris, avec le Désert et la Puna d'Atacama,
partie de la Puna de Jujuy, ainsi que les provinces actuelles d'Antofagasta
(Chili), et de Lipez (Bolivie). Un « kultur-kreis » nouveau et très étendu se trouve
dessiné sur la carte précolombienne des pays andins. L'importance de ce résul-
tat fut fort apprécié des auditeurs de Stuttgart, parmi lesquels les illustres
vétérans des études péruviennes, le D"" Reiss et sir Clément Markham, vinrent
féliciter chaleureusement leur jeune collègue. Sir Clément Markham, toujours
infatigable, nous avait, d'ailleurs, à la précédente séance, communiqué la syn-
thèse et la mise au point de ses idées sur Tiahuanaco qu'il continue à considérer
comme le premier centre des sociétés andines civilisées et la patrie de la langue-
mère de l'Aymara et du Quichua. Après le Pérou mégalithique et les arts de la
pierre au Pérou, voici le Pérou de l'âge des métaux, étudié par le D"" Arthur
Baessler de Berlin.
Son exposé peut se ramener à deux idées fondamentales. Quant au bronze
péruvien, M. Baessler n'y voit point le produit d'un alliage intentionnel, mais
d'un traitement imparfait des minerais de cuivre, plus ou moins chargés d'étain.
Quant aux objets d'or et d'argent, le mélange de cuivre que l'analyse y décèle,
était, au contraire, voulu, en vue d'obtenir une plus grande résistance.
Les deux mémoires dont il resterait à dire un mot, concernent, ceux-là, non
MÉLANGES ET NOUVELLES AMÉRICAMSTES 133
plus telle rég-ion ou telle époque, mais l'Amérique ancienne et générale, con-
sidérée, toutefois, sous des aspects particuliers et parfois négligés : d'abord, la
nosographie. Etes-vous, d'aventure, choqué d'entendre qualifier la syphilis
de. ... . « mal français ». La contribution de M. Bloch réconfortera votre amour-
propre national. Car l'auteur est un partisan convaincu de l'origine américaine
du monstre vénérien. Les descriptions spéciales, du reste, très vagues, des écri-
vains antérieurs à 1493, ne concernent, paraît-il, que des afTections pseudo-syphi-
litiques. Aussi bien, selon le praticien allemand, l'ancien continent n'a jamais
fourni de documents ostéologiques prouvant l'existence de la syphilis, avant la
découverte du Nouveau-Monde. D'autre part, à l'époque de la première guerre
d'Italie, sous Charles VIII, déjà les premiers compagnons de Colomb étaient
revenus d'outre-mer et, par eux, avaient pu se propager les terribles « bubas »
dans les pays de la couronne d'Espagne, notamment dans le royaume de Naples.
Le u morbus gallicus » est donc, en réalité, un « morbus americanus », dont
M. Bloch, tout pénétré de son sujet, peut parler pendant plusieurs heures con-
sécutives, en public, en secret,, . et même en voyage ! Avec la communication
de M. W.-H. Holmes [Contrihution of American Archaeology lo Ihe Science
of Man), nous nous engageons sur le terrain moins scabreux, mais aussi mou-
vant de la sociologie. Car tel est le sens large, trop large peut-être, que le
directeur des services scientifiques de la « Smithsonian Institution » attribue
au mot « anthropologie » et à l'expression a science of man ». De ceci, on
déduira, probablement et tout de suite, le gros reproche que nous aurions à
formuler contre cette conférence. L'inventaire des antiquités américaines, nous
semble bien peu avancé encore pour fournir matière à conclusions sociales.
Bien qu'il constitue sur ceux de Morgan et de Bandelier un réel progrès, le
classement général des hommes, d'après leur degré de civilisation, qu'a essayé
M. Holmes, paraît donc, aujourd'hui, une construction ingénieuse de l'esprit,
une mosaïque de vraisemblances, plutôt qu'une synthèse de réalités. N'oublions
point, au demeurant, que notre collègue avec sa franchise intellectuelle bien
connue, a offert sa communication comme un « essai ».
C'est le seul cas de systématisation aussi vaste à noter danscette réunion. Ne
nous en plaignons point. On l'a bien des fois dit et redit, à propos de circonstances
analogues : les théories n'ont guère leur place dans nos Congrès. Elles appellent
d'interminables débats et les plus brillants ne sont pas toujours les plus instruc-
tifs. De Stuttgart, nous conserverons — le volume des Actes de la session
aidant — une série abondante de monographies sur des sujets bien choisis,
bien limités, et une gerbe lourde de documents originaux. Cela vaut bien des
passes d'armes oratoires. La vue concrète des choses ne nous a pas été ména-
gée. Rarement, l'on avait assisté à plus abondant et plus suggestif défilé de
projections (et, à ce propos, je me reprocherais de ne pas indiquer les radios-
copies de momies péruviennes, apportées par le D'' Baessler). On a mentionné
plus haut la petite exposition de pièces originales organisée par M"^ Edouard
Seler. Il convient de ne pas oublier non plus celle des plumes sacrificatoires
desMoquis, présentées et commentées par M. Solberg de Christiania. Rendons
dans un ordre voisin d'idées, l'hommage qu'elle mérite à Miss Adela Breton
pour les belles reproductions, maintenant achevées, des peintures murales de
134 SOCIÉTÉ DES AMÉRICANISTES DE PARIS
Chichen-Itza, dont elle nous avait montré à New-York les premières
esquisses. Dans le vestibule du « Kônig'sbau » de Stuttgart, rempli de
ces aquarelles monumentales, je ne sais trop ce qu'on a le plus admiré :
rintérêt documentaire, Iharmonie et Téclat polychromiques de ces vieilles
fresques, — ou la conscience passionnée et l'habileté de Tartistequi, malgré les
obstacles, nous en donnait enfin des images adéquates. En somme, fructueux
voyage que la haute bienveillance du roi de Wurtemberg, les efforts du comité
d'organisation et la courtoisie de tous nos hôtes, ont rendu, depuis Stuttgart
jusqu'à Schaffhouse, agréable autant qu'utile.
L. Lejeal.
II
Voyage du D^ Koch dans les bassins du rio Negro
et du rio Yapurà [19G3-1905).
Le petit établissement de Sâo Felippe sur le haut rio Negro peut être consi-
déré comme le rendez-vous des tribus indiennes de ces régions. Aussi M. Koch
Tavait-il choisi comme quartier général de ses courses, l^e 28 septembre 1903,
il quitta cette localité et s'engagea dans le rio Içâna qui ce jette dans le rio
Negro un peu en amont de Sâo Felippe. Le principal affluent sur la rive droite
du rio Içâna est le rio Aiary. Sur les bords de celui-ci, les Siusi's, les Huhi'iteni's
et les Kobéua's continuent à mener leur vie indigène que les civilisations euro-
péennes ont peu influencée jusqu'ici. M. Koch eut avec eux des rapports assez
suivis et amicaux qui lui permirent de faire une foule d'observations intéres-
santes. Il remonta la rivière jusqu'à sa source et franchit la petite distance qui
la sépare en cet endroit du rio Uaupès. En descendant cet autre affluent du rio
Negro, le voyageur allemand rencontra la tribu des Uanânâ's qu'aucun explora-
teur n'avait visitée jusqu'aujourd'hui ; il s'arrêta chez eux huit jours, repassa
par terre dans le rio Içâna pour regagner Sao Felippe le 8 janvier 1904.
La deuxième exploration se place entre le 7 février et le 14 juin de la même
année. Elle eut pour objet l'étude des nombreuses peuplades, linguistiquement
très différentes, établies sur les rives du rio Tiguié. Ce sont les Tukàno's, les
Desâna's, les Tuyûku's, les Barâ's et les Makii's ; la civilisation de ces derniers
est encore particulièrement rudimentaire. Près des sources de cet affluent du rio
Uaupès, se trouvent des Indiens qui n'avaient pas encore vu de blancs. Il faut
attribuer ce fait aux rapides et aux cascades qui rendent ces régions presque
inaccessibles. Pour accomplir sa tâche, M. Koch descendit le rio Negro jusqu'au
confluent du rio Guricuriary ; il remonta celui-ci et s'engagea dans le Capauary.
Il passa après deux jours de marche dans un ruisseau qui le mena au rio Uau-
pès. Il remonta alors jusqu'aux sources du rio Tiguié, parcourut le sentier qui
le relie à un affluent du rio Yapurâ et retourna sur ses traces pour regagner
son quartier général.
Le mois de juillet, époque des grandes eaux, fut utilisé à des études linguis-
tiques chez les Yaviteros et Uarekéna's du groupe arovaque. Ces Indiens
3
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K^
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MÉLANGES ET NOUVELLES AMÉRICANISTES 135
habitent la localité Sâo Marcellino, située au nord de Sâo Felippe. Déjà le
4 août la troisième expédition partit pour le rio Uaupès dont les rapides rendent
la navigation difficile. M. Koch le remonta jusqu'à dix journées au delà de la
grande Gachoeira Jurupary. Il le redescendit alors pour explorer le Cuduiary sur
les bords duquel se trouve établi la nombreuse tribu des Kobeuâs. Chez eux
l'ethnographe s'arrêta plusieurs semaines et put faire des études très précises
sur leurs croyances animistiques qui se manifestent surtout dans des danses
masquées originales. Avec l'aide de ces Kobeua's il put remonter le Cuduiary
jusqu'à sa source. Ici s'étend vers le sud-ouest un haut plateau avec des
cavernes régulières et de gigantesques labyrinthes. Le retour vers Sâo Felippe
s'opéra du 12 décembre au 1*"^ janvier 1905.
Le 6 février, le D'" Koch quitta définitivement Sâo Felippe. Il remonta de
nouveau le rio Tiguié jusqu'au sentier qu'il avait atteint lors de son deuxième
voyage. Il passa dans un ruisseau, tributaire du Yapura, et le descendît pendant
quatre jours avant d'atteindre rétablissement des Tsôloa's et des Palénoa's qui
n'avaient pas encore vu d'Européens. Le 15 mars, il entra dans le Pira-parana ;
ici, un des canots chavira, ce qui occasionna la perte de toute la provision de
sel. Pour comble de malheur, les Tuyuka's ne voulurent |)as l'accompagner
davantage par crainte des tribus ennemies de l'Apaporis. L'infatigable voyageur
dut continuer la route seul avec un serviteur dans un grand canol. Le 21 mars,
il atteignit le rio Apaporis et le 23 mars, après de grandes difficultés, il ren-
contra des établissements d'Indiens, chez lesquels il passa quelques agréables
journées en collectionnant soigneusement des vocabulaires des idiomes Yahùna,
Kueretû, Yupaû, Yukûna, Mirânya et Uitoto. Le 16 avril, il continua sa route
sur le Yapura et s'embarqua, le 24, sur un petit vapeur qui le conduisit à TelTe,
sur l'Aniazonas.
Les voyages du D^'Koch montrent que les bassins du rio Negro et Yapura sont
occupés par une population indienne relativement dense, appartenant à des
familles linguistiques difTérentes. Sur le rio Içâna et ses affluents nous trouvons
des tribus du groupe arovaque ; les tribus du haut Aiary sont fortement influen-
cées par le voisinage des Kobeuas. Au groupe arovaque appartiennent en outre
les Tariâna's du Uaupès et les YulvLina's établis entre l'Apaporis et le Yapura.
Les Kobeua's, Uanâna's, Desàna's, Tuyuka's, Barâ's et les autres tribus du
Uaupès présentent une parenté plus ou moins lointaine avec la grande peuplade
des Tukàna's qui occupe la .meilleure partie du Uaupès et de se? affluents le
Tiguié et le Papury. Brinton a désigné ce groupe sous le nom de Betoya. Au
même groupe se rattachent les Yahuna's, les Kueretû's et les Yupùa's, tribus
de l'Apaporis et de ses affluents. Les carfes ordinaires fixent les Umâua's sur
le haut Uaupès ; en réalité, ils habitent à plusieurs journées au sud, près des
affluents du Yapura, mais sont en relations amicales avec les Kobeua's. Eux-
mêmes s'appellent Hianakoto. Leur langue est un dialecte caraïbe, proche
parent du Carijona, dont Crevaux rassembla le vocabulaire sur le haut Yapura.
La grande masse des Uitoto's occupent encore les territoires qui séparent les
sources du Yapura de celles de l'Iça et se subdivisent en plusieurs dialectes.
Leur langue harmonieuse ne présente aucune parenté avec la famille caraïbe à
136 SOCIÉTÉ DES AMÉRICANISTES DE PARIS
laquelle on la rattache d'ordinaire. La langue des Miranga's qui s'appellent eux-
mêmes Imihita et habitent sur le rio Gauinary, ne se rattache, elle non plus, à
aucun groupe linguistique déterminé. Les Maku's, qui mènent une vie nomade
dans les forêts du rio Uaupès, ont une langue aussi rudimentaire que l'état
général de leur civilisation. Elle présente une foule de dialectes et forme un
groupe à part. M. Koch est tenté de voir dans ces Maku's, la population primi-
tive de ces régions.
De toutes ces langues, l'explorateur allemand a rassemblé un riche matériel
grammatical avec de nombreux textes, surtout en Kobéua, en Umâua et en
Tukâno. Des quarante vocabulaires qu'il a rapportés de son voyage, la moitié
sont entièrement neufs et l'un d'eux paraîtra prochainement ici.
La collection ethnographique qui se trouve actuellement au musée de Berlin
ne comprend pas moins de 140 masques des Kobéua's. Ces masques sont fabri-
qués d'une écorce molle et blanche sur laquelle on a peint des ornements très
divers et ayant chacun une signification particulière. Les hommes seuls s'en
servent, en présence des femmes et des enfants, dans les danses qui s'exécutent
une quinzaine de jours après un cas de décès. Ils représentent en général des
puissances plus ou moins funestes, des esprits sous forme animale ou sous forme
humaine, qui se logent temporairement dans le masque et s'incorporent dans le
danseur. La collection renferme aussi de nombreux échantillons de la céramique
et du tressage, qui sont surtout très développées chez les tribus de la famille
arovaque, puis des échantillons d'armes, d'ustensiles et un gigantesque tambour
des Tukano's. Plus de mille photographies bien réussies, représentant différents
types d'Indiens, leurs travaux domestiques et champêtres, leurs jeux, leurs
danses, complètent agréablement la collection qui donne une excellente idée
d'ensemble de ces ci\ilisations intéressantes.
Ed. DE JoNGHE.
III
Sur un document céramique péruvien relatif à la lèpre précolombienne.
La pièce qui fait l'objet de cette note provient de la collection de M. Martin
Berendsohn de Hambourg et appartient aujourd'hui au Musée royal d'Ethno-
graphie de Berlin (N" V» 2718). C'est un vase péruvien en terre cuite brunâtre,
déterré auprès de Moche (province de Trujillo, département de La Libertad).
Il a une hauteur de 19 1/2 cm. et un diam. de 9 cm. Au milieu de la tête
humaine, dont la face forme la partie antérieure de la panse du vase, s'élève
obliquement le tuyau d'embouchure avec une petite anse derrière.
La tète est celle d'un homme. Les traits et l'expression du visage sont si vifs
et si naturels qu'il ne s'agit point sans doute ici d'une représentation conven-
tionnelle, mais d'un véritable portrait très réaliste. L'expression générale de
douleur frappe d'abord et, encore plus, l'état œdémateux du faciès, spéciale-
ment dans les régions frontale et buccale. Des nœuds tubéreux se succèdent
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MÉLA^'GES ET NOUVELLES AMÉRICANISTES 137
aux sourcils et de la racine du nez au milieu du front. Les linéaments du visage,
surtout le pli naso-labial, ont été profondément accentués par l'artiste, non
sans intention, semble-t-il. Les yeux aux paupières tuméfiées disent la souf-
france. Les oreilles, qui n'ont été modelées qu'inférieurement, paraissent, très
petites et difformes. L'indication la plus remarquable, de valeur indubitablement
patholog-ique, c'est la destruction considérable des ailes du nez en forme de
triangle irrégulier et plus avancée à la partie droite qu'à la partie gauche. Men-
tionnons enfin des incisions, dont la plus grande s'allonge en travers de l'os zygo-
matique gauche.
Qu'a vonlu représenter ainsi Tarlisle péruvien ? Un malade atteint d'une
affection déterminée? Pour le médecin, la réponse affirmative n'est'pas difficile,
tant l'aspect de cette terre cuite est palhognomonique. C'est le « faciès leontina ».
Une seule maladie peut provoquer tous les symptômes dont résulte le « faciès
leontina >^,\a. lèpre tubéreuse [lepra, luberosa). Elle produit l'oedème du visage,
les nœuds tubéreux typiques, développés sur le front, la rigidité des traits de
la face et, plus tard, par suite daction destructnce des nœuds, des lésions,
semblables à celles qu'offre le nez de notre personnage.
Si ces dernièresétaient les seules constatées, le diagnostic de la cause destruc-
trice serait difficile et douteuse. On pourrait penser à un « lupus » tuberculeux
ou à un processus spécifique et gommeux de la syphilis. Mais, nous le répétons,
l'ensemble des symptômes dénoncé la lèpre tubéreuse.
Pour comparaison, qu'on veuille bien jeter les yeux sur la seconde figure qui
accompagne cette note. C'est la reproduction d'une planche (cuivre colorié) du
célèbre ouvrage d'Alibertsurles maladies de la peau. Ils'agit ici d'un cas authen-
tique de lèpre léontine, observé sur un certain Joseph Dujardin, né en France,
ayant séjourné comme domestique dans la Guyane française. Voici les conditions
dans lesquelles fut pris le dessin qui servit pour la planche : « L'affaiblissement
était à son comble ; les yeux abattus, larmoyants. Les croûtes s'étendirent
considérablement et prirent, du côté de la bouche et du nez, un aspect brunâtre;
elles étaient situées circulairement sur le côté et le long de la commissure des
lèvres. Ces croûtes, avec les vides horribles du visage, contribuaient à imprimer
à la physionomie du malade l'aspect du lion *... » La ressemblance de ce Dujar-
din avec la figure de notre vase péruvien n'est pas douteuse. Dans le cas décrit
et figuré par Alibert, le nez est détruit, mais couvert encore de croûtes puru-
lentes. Un autre cas très remarquable se trouve dans l'Atlas des maladies de la peau
publié récemment par E. Jacobi^. Une littérature très riche existe sur cette
matière. M. le D"" R. Lehmann-Nitsche en a donné une liste dans son important
travail : Lepra precolombianal (in ; Revista del Museode La Plata, t. IX, p. 397
ss., La Plata, 1898). Nous croyons, du reste, que plusieurs des cas expliqués
par ce savant comme « lépreux », sont douteux, surtout ces visages dont les nez
1. J.-L. Alibert, Description des maladies de la^peau (Bruxelles, 1825), t. II, p. 140
ss., pi. 34.
2. E. Jacobi, Atlas der Hautkrankheiten. II Aufl;, Berlin -'Wien, 4904, Taf. XVII,
n» 30.
138 SOCIÉTÉ DES AMÉP.ICAMSTES DE PARIS
ne sont pas détruits, mais exactement coupés, autant dire, au couteau, comme
dans le visage d'une tête de mort.
Il elt certain que les Péruviens de l'antiquité figuraient tous les états de la
vie humaine. Ce qui nous semble affreux et repoussant ne leur répugnait
point. Et nous n'avons pas de raison pour douter de la date précolombienne
de ce petit vase de Moche. Nous croyons donc qu'il offre un document impor-
tant pour la question de la lèpre américaine aux temps préhispaniques.
D"" W. Lehmann.
IV
Mouvement scientifique.
Recherches récentes sur le cheval préhistorique américain. — L'état présent
de cette importante question a été résumé par M. le professeur Henry F. Osborn
de New-York, dans une communication faite à la Société américaine pour
l'avancement des connaissances utiles (séance d'avril 1904, Philadelphia).
Les premières recherches faites pour le Muséum américain d'Histoire natu-
relle de New-York datent de 1901. Elles furent dirigées dans les -Montagnes
Rocheuses, par le docteur J. L. Wortman. La même année, M. J. W. Giley,
diplômé de l'Université de Princeton, était envoyé dans le Texas, le Colorado,
le sud du Dakota, et le Nebraska, à la tête d'une expédition organisée grâce
aux subsides fournis par M. William C. Whitney.
La découverte la plus importante, en 1900, avait été celle d'un groupe de six
spécimens appartenant à l'espèce nouvelle Equus Scolli et donnant, pour la
première fois, la connaissance complète de l'ostéologie du cheval américain de
l'étage pliocène, — un animal avec une forte tête, des membres courts, ayant
quelque peu l'apparence du zèbre. — En 1901, dans la première des expéditions
organisées avec les subsides de M. Whitney, on découvrit, dans un dépôt de
l'étage miocène supérieur, un Hypohippus, ainsi nommé par Joseph Leidy. Cet
animal fut reconnu comme appartenant à un type vivant dans les forêts, —
En 1902, on découvrit un nouveau genre et une nouvelle espèce de cheval, dans
le miocène supérieur du Nebraska occidental, qui fut nommé .Yeo^/p/jar/on
Whitneyi. Cet animal avait des membres très légers, ressemblait plutôt à un
cerf et offrait quelque analogie lointaine avec Thipparion d'Europe.
Ces explorations ont donc démontré l'existence de deux et probablement de
trois espèces contemporaines du Prolohippus, de qui descendait le vrai cheval.
Les recherches continuent dans le but surtout de retrouver un squelette de
Protohippus, afin de constater si celui-ci serait ou non l'ascendant direct de
Equus Cahallus.
Comte Louis de T.
Survivances païennes chez les Ojibioays. — Il s'agit des Indiens de la « Geor-
gian Bay », sur la rive orientale du lac Huron, Canada. L'auteur de la présente
MÉLANGES ET NOUVELLES AMÉRTCANISTES 139
note, pendant un voyage de plaisance en ces parages, fit la connaissance d'une
charmante et très intelligente femme Ojibway, appelée à l'européenne Mrs John
Wesley. Mrs Wesley, comme la plupart de ses congénères, était méthodiste,
une dévote méthodiste, une « mère en Israël «, ainsi quelle me le dit avec le
plus grand sérieux. Ensemble nous assistâmes même à un meeting méthodiste
en plein air, dans une enceinte boisée {camp-meeting) à Chrislian-Island (théâtre
de la dernière rencontre des Hurons contre les Iroquois). La ferveur chrétienne
de ma nouvelle amie ne l'empêchait point de conserver avec soin dans un casier
de son cerveau tout le folk-lore de sa race et d'en parler volontiers. Elle s'éten-
dait avec une complaisance particulière sur le compte de « Manaboogh », le
héros de la vieille civilisation ojibway, le démiurge-créateur. Je sais donc aujour-
d'hui comment « Manaboogh » créa les rochers, les eaux et la terre; comment
il fit pousser la vigne, les lichens et le saule rouge, et bien d'autres choses mer-
veilleuses. Mais ce qui m'a le plus frappée, ce fut d'entendre, à la pieuse réu-
nion dont je viens de dire un mot', Mrs. John \A'esley m'expliquer que le pre-
mier camp-meeting tire son origine de « Manaboogh » lui-même, créant, un
beau jour, des bosquets magnifiques, les entourant d'une haie, puis appelant
tout son peuple pour lui commander d'y tenir chaque année, en mémoire de
lui, une assemblée. Les détails qu'elle ajoutait prouvent avec évidence que la
jolie Indienne considérait «. Manaboogh » et le Christ des hommes blancs comme
une seule et même personne. Et i! m'apparaît avec une quasi-certitude que les
missionnaires européens, tout choqués qu'ils soient de ces assimilations, quand
ils les constatent, ont dû, parfois, inconsciemment, profiter de la tendance de
leurs ouailles à confondre « Manaboog » et le bon Dieu !
Harriet Ph. Eaton.
American Antiquarian Society. — Le t. XVII des Proceedings de cette très
vivante Association nous apporte un intéressant article sur l'état actuel des
études relatives à la linguistique algonquine. L'auteur, M. Edward E. Haie,
commence par rappeler l'achèvement de l'impression du Dictionnaire de
Trumbull. C'est au Bureau d'Ethnologie des États-Unis qu'est due la publica-
tion de cet important ouvrage. Feu le major Powell, alors qu'il était le chef
éminent de ce Bureau, avait promis son concours et celui de son personnel, et il
avait plus spécialement chargé de ce travail l'érudit membre de la Société des
Antiquaires, M. Albert S. Gatschet. Celui-ci s'en est acquitté avec le talent qui
lui est reconnu.
L'apparition du Dictionnaire marque véritablement une ère dans l'étude des
langues indiennes et permet d'espérer que ce volume sera le premier de la
série d'ouvrages prévus par la loi du 27 avril 1900.
Sans méconnaître la valeur des publications dues au Bureau d'Ethnologie, les
années précédentes, il est juste de constater qu'aucun ouvrage d'importance
égale n'avait été offert au public depuis la publication faite, il y a près de soixante-
dix ans, par la Société, des études de Galîatin.
A cette époque, depuis longtemps déjà, des savants comme Du Ponceau (Fran-
çais d'origine, venu en Amérique en Mil) et Pickering, en Amérique, etlesgrands
140 SOCIÉTÉ DES AMÉRICANISTES DE PARIS
philologues allemands du dernier siècle, avaient reconnu l'importance des tra-
vaux de John Eliot. Il a été à la mode, peut-être, parmi les ignorants, de dire que
la grande traduction de la Bible, due à ce dernier, était inutile à Thumanité. Mais
quiconque a seulement une notion des choses est obligé de reconnaître que par
ses travaux sur la langue des Indiens Natick, John Eliot a découvert les secrets
de ce système de grammaire qui règne de l'océan Arctique au cap Horn. Con-
tinuant dans la même voie, Gallatin (Suisse débarqué dans le Maine en 1780)
fit une étude approfondie de cette grammaire Natick et réunit un nombre con-
sidérable des mots en usage dans les tribus établies dans les territoires s'éten-
dant du Pacifique à l'Atlantique. C'est le résultat de ses recherches que la
Société des Antiquaires a eu l'honneur de faire connaître. C'était dans sa longue
carrière comme secrétaire de la Trésorerie que M. Gallatin, profitant de ses
relations officielles avec les tribus indiennes, avait pu réunir cette masse énorme
de matériaux.
D'après M. Edward E. Haie, ce serait grâce à la publication faite par la
Société des Antiquaires, de l'œuvre de M. Gallatin, que l'attention a été appelée
sur la grande étendue des territoires où était parlée la langue des Algonquins
Lenape au Canada et aux États-Unis.
En effet, par suite de l'occupation de la région de New-York par les Iroquois,
dont la langue n'a pas un mot de commun avec l'Algonquin parlé au sud, à
l'est, au nord de cette périphérie circonscrite comme une île, on avait conçu
la fausse idée que la langue parlée dans la Nouvelle-Angleterre n'était usitée
que sur un territoire limité. Gallatin n'hésita pas à reconnaître la similitude,
pour ne pas dire l'identité, des langues du nord-ouest avec celles de la Virginie,
de la Pennsylvanie et delà Nouvelle- Angleterre. L'Algonquin se parlait si loin
au sud que, selon la remarque d'un membre delà Société, le juge Forbes, dans
une séance antérieure, Manteo, l'un des Indiens de Raleigh, de l'île Roanoke,
aurait pu s'entretenir avec Powathan, l'Indien du capitaine Smith, avec Mas-
sasoit, rindien d'Edward Winslow, et probablement il en fut ainsi. Concurrem-
ment avec Mayhew et le plus jeune des Cotton dans la Nouvelle-Angleterre, les
missionnaires en Pennsylvanie ont étudié la langue des Delawares et, grâce aux
travaux d'Eliot, ainsi que de ses auxiliaires, de Heckewelder et d'autres dans le
sud, ce que nous possédons imprimé concernant la grande race algonquine
l'emporte de beaucoup sur ce qui a été publié sur toute autre famille indienne.
Sur ses six cents pages,, la précieuse bibliographie due à M. Pilling et faite pour
le Bureau d'Ethnologie contient soixante pages de titres des livres consacrés aux
Algonquins.
En raison de l'importance d'une langue aujourd'hui encore vivante, — elle
est parlée par plus de 100.000 individus — , en raison des études dont elle a été
l'objet depuis plus de 200 ans, une mesure a été prise qu'il est utile de faire
connaître. Sous l'inspiration et sur le conseil du D*" William Henry Holmes, le
successeur du major Powell comme chef du Bureau d'Ethnologie, M. William
Jones, attaché au grand Muséum américain d'Histoire naturelle de New-York, a
été désigné par les tuteurs du« Carnegie Institution » pour faire une étude spé-
ciale des nations algonquines et de leurs langues. Il a été mis en mesure de pou-
MÉLANGES ET NOUVELLES AMÉRICANISTES 141
voir visiter les tribus dans les régions qu'elles habitent et d'étudier leur langue
telle qu'elle est parlée dans toute sa pureté.
Ce travail de M. Haie a été communiqué à l'American Antiquarian Society,
dans son meeting semestriel de Boston, 7 avril 1904. De la séance suivante
(Worcester, 21 octobre 1904), diverses informations utiles nous sont apportées
parles procès-verbaux. Ainsi le D"" Chamberlain a informé les membres de la
Société qu'avec la collaboration de M. William Wallace l'ooker, de Say
Harbour, il a entrepris une édition du Livre des Proverbes, tiré de la Bible
indienne de Eliot, avec un vocabulaire, et que ce travail est en bonne
voie d'achèvement. D'autre part, M. Clarence W. Bowen, de New- York, a
annoncé la découverte en Bavière, du journal tenu pendant ses campagnes en
Amérique durant les années 1780, 1781, 1782 et 1783 par Ludwig, baron de
Glosen, aide de camp de Rochambeau. Ce document a figuré à l'Exposition de
Saint-Louis. Il serait désirable que copie en fût faite et conservée en Amérique.
Comte Louis de Tlrenne.
Le « Meelimj anthropologique » de San-Francisco. — Nous devons à l'aimable
obligeance de nos confrères américains, MM. Geo, Grant Mac Curdy et Charles
Peabody, secrétaires de !"« American Anthropological .Association», de pouvoir
donner ici la liste complète des travaux communiqués à l'Assemblée générale,
que la savante Société a tenus en août dernier, à San Francisco, et que nous
avions signalée dans notre dernier fascicule '. Trente mémoires ont été lus dans
cette réunion qui comptera comme l'une des plus importantes consacrées à
l'Anthropologie par la science transatlantique :
Sét^nce du 29 août 1905.
1. Prof. F. W. PuTNAM, directeur du Muséum d'Anthropologie de l'Université
de Californie et curateur du « Peabody Muséum » de la « Harvard University » :
Exhibition of Bones, possihly showing Ihe Work of Man, froin Quaternary
Caves of California (Discussion : MM. Herrick, Hill-Tout, J. C. Merriam).
2. Charles Hill-Tout, de 1' « Ethnological Survey of Canada » : Helerogeneily
of Ihe Culture of Ihe Selish Trihes (Discussion : MM. Dixon, Goddard, C. Hart
Merriam, Krœber, Barrett).
3. D*" G. Hart Merriam, chef du « Biological Survey », Washington, D. C. :
The Aboriginal fndian Population of California (Discussion : MM. Herrick,
Mac Leod, Barrett).
4. D"^ R. B. DixoN, de « Harvard University » : The Mylhology of the Shasta-
Achoniawi of California (Discussion : MM. Hill-Tout, C. H. Merriam).
5-, Miss Constance Goddard Dubois : Mission Religions Myths, avec auditions
phonographiques (Discussion : MM. G. H. Merriam, Peabody).
1. V. Journal, nouv, sér., t. Il, p. 349.
142 SOCIÉTÉ DEvS AMÉRICANISTES DE PARIS
Séance du 30 août.
6. M""» R. F. Herrick : 77je Indians of Hiimboldt Bay (Discussion : MxM. Hill-
Tout, Keeler, Ruslj.
7. D"" J. G. Merriam, de rUniversité de Californie : The Exploration of the
Qiiaternary Caves in California, avec projections (Discussion : M. Peabody).
8. D"" A. Hrdlicka, curateur-assistant d'Anthropologie physique à V « U. S.
National Muséum » : A Contribution to the Physical Anthropology of Cali-
fornia.
9. M. S. A. Barret, de l'Université de Californie : Présentation of a Map
showinçj the Terrifory, Divisions, Villages and Camp-Sites of the Porno
Indians of California (Discussion : MM. C. H. Merriam, Dixonj.
10. D"" C. Hart Merriam : 7'he « Chievor of the Tongva », a niortuary Cere-
mony (Discussion : Miss Dubois: MM. Dixon, Hill-Toutj.
11. M. P. S. Sparkman : The Grammar of the Luiseno Languageof Southern
California [Discussion. : M. Hill-Tout).
12. D"" Philip Mills Jones, secrétaire de la « Médical Society of the State of
California » : Brief Description of a Method for Preserving Shell Spécimens
(Discussion : M. Putnam).
13. MM. Charles Peabodv et Warren K. Moorehead : The Naming of Spéci-
mens in American Archaeology (Discussion : M. HilI-Tout).
14. D"" J. C. Merriam : 7'Ae Excavations at Emeryville Shellmoand, avec
projections (Discussion : MM. Dixon. Hill-Tout, Putnam).
15. M. H. N. Rl'st : A Ceremony of the Mission Indians of Southern Cali-
fornia (Discussion : MM. Krœber, Hill-Tout, Putnam, Miss Dubois).
16. D*" A. L. Kroeber, de l'Université de Californie : Exhibition of a Basket,
now in the California Academy of Sciences, from the Extinct Indians of San
Nicolas Island, California (Discussion : MM. Mac Leod, Rust).
17. M. ¥. I. MoNSEN : Explorations in Northern Arizona and New Mexico
(Discussion : M. Putnam).
Séance du 31 août.
18. D'' A. L. Kroeber : Systematic Nomenclature in American Ethnology
(Discussion : MM. J. C. Merriam, C. H. Merriam, Hill-Tout, Dixon, Peabody).
19. D"^ C. Hart Merriam : Basket Cave Burial in California [Discussion :
MM, Mac Leod, Putnam).
20. M. H. N. Rust: The Obsidian Bladesof Northern California [Discussion:
M. Putnam).
21. M. S. A. Barrett, de l'Université de Californie : Basket Designs of the
Pomo Indians [Discussion : M. C. H. Merriam).
22. D"" P. E. GoDDARD, de l'Université de Californie : Mechanical Aids to the
Study and Hecording of Language (Discussion : M. Putnam).
iMÉLAKGES ET NOUVELLES AMÉKICANISTES 143
"23. D' .1. C. Mekriam : Some Suggestions concerning Ihe Origin of Ihe
Calaveras Skall, avec projections (Discussion : M. Hill-Tout).
24. M. Charles Keeleh : Création Mylhs and Folk Taies of the Manua
Island, Samoa.
25. M. J. T. Goodman : The Maya Dates (Discussion : M. Putnam).
26. M. G. C. WnxouGHBv, curateur-assistant, Peabody Muséum, Harvard
Universlty : Spécimens in the Peabody Muséum collecled hy Ihe Lewis and
Clark Expédition.
27. M. H. N. RusT : Exhibition of Implemenls from San Nicholas Island
used for Culling and Working Shell Ornaments.
28. Professor Howard Swan, de V >< Impérial Collège » (Pékin) : A Sysle--
matic Arrangement for Recording Dialects.
29. Prof. W, H. Holmes : Anliqnity of Man in North America (Discussion :
MM. Putnam, Peabody, Swan).
30. D"^ F. C. Newcombe : Exhibition of Northwestern Indian Designs
(Discussion : M. Hill-Tout).
Voici, maintenant, le détail des principales communications américanistes qui
n'ont pu être lues, faute de temps ou par suite de l'absence des auteurs, mais
qui figureront in extenso ou en analyse dans le compte rendu :
31. D"" C. Hart Merrl\m : Baskelry of California Indians.
32. D*" A. L. Krcsber : Indian Systems of Consanguinity in California.
33. Miss J. E. Wier, de l'Université de lÉtat de Nevada : The Washoe
Indians of Nevada.
34. M™^ Zelia Nuttall : 7'Ae earliest historical Communications helween
Japan and Mexico.
35. M. James Mon.ney : I^he Caloosa Tribe of Florida.
36. D"" J. A. SwANTON : The Social Organisation of American Trihes.
D'ores et déjà, nous pouvons constater l'intérêt offert par certaines de ces
contributions, car V American Anthropologist en a publié quatorze dans sa livrai-
son d'octobre-décembre 1905 (n°^ 2, 3, 4, 5, 9, H, 12, 13, 18, 20, 22, 25, 26,
36). Nous recommanderons, parmi celles-là, quelques « papers » ayant trait à
des sujets pratiques ou à des questions de méthode. Ainsi, dans Mechanica.l Aids
to ihe Sludy and Recording of Language^ M. Pliny Early Goddard expose les
procédés inspirés par Marey, Rousselot, Hermann, Bevier, etc., qu'il applique
à ses recherches de phonétique et linguistique californiennes. The Naming of
Spécimens in American Archaeology est une courte, mais très suggestive cri-
tique des nomenclatures actuellement usitées pour qualifier les pièces de musée.
Les auteurs (MM. Peabody et Moorehead)en montrent l'imprécision, les doubles
emplois, les impropriétés. Ils leur reprochent d'être en beaucoup de cas conjec-
turales, quant à l'usage qu'elles semblent attribuer aux objets. Enfin, elles ont
le grave tort d'être trop strictement calquées sur la terminologie de l'archéologie
classique. Dans un ordre d'idées voisin, M. Krœber (Systematic Nomenclature
in Ethnolog y) essaye de fixer les principes qui doivent guider le vocabulaire et
les classifications ethnologiques et critique sur quelques points les usages intro^
144 SOCIÉTÉ DES AMERICAN ISTES DE PARIS
duits à cet ég^ard par Gallatln, Haie, Powell, Brinton et M. Gaischet. Le
mémoire de M. Ph. Mills Jones (n° 12) propose un certain nombre de moyens
très simples, empruntés aux laboratoires de biologie, pour la conservation des
pièces d'ethnographie fragiles. J.e travail de M. Willoughby [n° 25) est un bon
catalogue systématique, avec renseignements d'histoire, des objets rassemblés
au début du xix*^ siècle, chez les Mandans, par Lewis et Clark. Cette collection,
peu connue, et que la disparition des Mandans rend précieuse, est aujourd'hui
dispersée en deux ou trois musées des Etats-Unis. Enfin, le D"" J. R. Swanton,
sous ce titre : The Social Organisation of American Trihes, examine dans
quelle mesure les théories courantes sur le clan totémique, le mariage et l'orga-
nisation de la tribu, sont confirmées par l'ethnologie des peuples indigènes du
Mexique septentrional.
L. L.
Une inscription américaniste à Paris. — Elle se lit à l'entrée de l'église
Saint-Séverin, sur une plaque de marbre blanc, scellée au-dessus du bénitier
de gauche, près de la porte latérale de la rue Saint-Séverin. Elle est ainsi for-
mulée :
LE DERNIER JOVR DE JANVIER MDCLXXVI,
SVR CETTB PAROISSE DE S.^iNT SÉVERIN,
EST MORT, RVE DES MAÇONS-SORBONNE,
BERTRAND OGERON,
■SlEVR DE LA BOVÈKE EN JALLAIS
QVl, DE MDCLXIV A MDCLXXV,
JETE LES FONDEMENS DYNE SOCIÉTÉ
CIVILE ET RELIGIEVSE AV MILiEV DES
FLIBVSTIERS ET DES BOVCANIERS DES ILES
DE LA TORTVE ET DE SAINT DOMXNGVE.
IL PRÉPARA AINSI
PAR LES VOIES MYSTÉRIEVSES DE LA PROVIDENCE
LES DESTINÉES DE LA RÉPVBLIQUE d'haITI.
R. I. P.
L'inscription se surmonte d'armoiries qui ne me semblent pas correctes
héraldiquement et qui, sans doute, doivent être rétablies ainsi : d'argent à deux
aiglofs adossés et éployés de gueules, à la f as ce d'or chargée de trois nierlettes
de sable. D'après son style, ce petit monument ne remonte pas à plus d'une
cinquantaine d'années. Des circonstances de son érection, je n'ai rien pu
apprendre. Le clergé paroissial n'est pas renseigné à ce sujet. Les archives de
l'église sont muettes, comme l'avait, avant moi, constaté le dernier et le plus
sérieux des historiens de Saint-Séverin, M. A. Démy, d'ailleurs président du
Conseil de Fabrique. Les derniers mots du texte feraient supposer que l'ini-
tiative émana de la colonie haïtienne à Paris. Mais de ce côté aussi, c'est-à-dire
du côté de la légation de la république, je n'ai pu obtenir aucun éclaircisse-
ment. Quoi qu'il en soit de ses auteurs, l'hommage était un hommage mérité.
Parmi tous nos grands coloniaux du xvii'' siècle, Bertrand Ogeron est un des
MÉLANGES ET NOUVELLES AMÉRICANISTES 145
plus curieux et sympathiques, bien di|^ne dune étude en règle. On y verrait
ce lils de bourgeois angevins démissionner, avec le grade de capitaine, après
vingt et un ans de services au Régiment de la Marine, pour se lancer — vers
1656 — dans la voie des entreprises lointaines. Peut-être fut-il de ceux qui,
en 1659, assurèrent à la France la possession définitive de l'île de la Tortue. En
tous cas, il paraît avoirétélun des premiers à fonder sur la côte N.-O. de Saint-
Domingue des établissements agricoles français. .Aussi entra-t-il en rapports
permanents avec les terribles <> Frères de la Côte », sur lesquels il acquit une
grande influence. Dès les débuts de Colbert, l'île de la Tortue et les colonies
libres d'Haïti furent comprises dans le domaine de la Compagnie des Indes occi-
dentales. Mais il fallait que les boucaniers reconnussent le privilège de celle-ci.
Le premier titre de gloire du sieur de la Bouère, devenu gouverneur royal, est
de les y avoir décidés, en obtenant pour eux un régime spécial de commerce qui
conciliait leurs intérêts particuliers avec les monopoles stipulés par les chartes
de la Compagnie. Non moins honorable fut son rôle administratif: il amena ces
irréguliers à se fixer, en leur avançant, et souvent sur ses ressources personnelles,
les fonds nécessaires à l'édification de villages et eu favorisant l'immigration fémi-
nine, par suite, le développement du mariage et de la famille. Entre temps, il
profilait de la guerre de Hollande et des hostilités avec l'Espagne pour étendre
le champ ouvert à l'activité de ses administrés sur le territoire de Saint-
Domingue; il s'emparait de plusieurs forts espagnols et établissait un nouveau
centre sur la côte orientale, dans la presqu'île de Samana. C'est dans le voyage
fait en P'rance pour obtenir de Colbert la reconnaissance de cet'le fondation
qu'il mourut à l'âge de 61 ans. A ce moment même, sa circonscription venait
d'être saccagée par les Espagnols; mais son œuvre ne devait pas périr. Sous le
gouvernement habile de Poincy, l'un de ses neveux, les groupes français de
Saint-Domingue se relevèrent si bien de leurs ruines qu'ils comptaient, en 1687,
près de huit mille habitants.
En somme, Ogeron de la Bouère, type de ce que le castillan nomme pohlador,
semble être le véritable initiateur de notre domination à Saint-Domingue, Saint-
Domingue, le modèle des colonies de plantations de l'ancien régime. Et cela
justifie assez le témoignage lapidaire que lui a rendu le rédacteur anonyme de
l'inscription de Saint-Séverin.
L. L.
Sur la pagination du « Codex Xolotl ». — En examinant le Codex Xolotl
(Ms. Me\., 1-10) de la Bibliothèque nationale de Paris (collection Aubin-
Goupil), j'ai été amené à constater que la feuille de ce document numérotée 1
est formée, en réalité, de deux feuilles depuis longtemps collées ensemble.
J'appellerai'F. 1* cette feuille nouvelle qu'on peut complètement séparer de F. 1.
F. 1* est peint sur le verso, à la manière des anciennes pages 2, 3 et 4. Il se
compose de deux fragments : le plus grand se trouve à gauche, montrant
(marge droite du fragment) l'hiéroglyphe de Colhuacan ; le plus petit est à
Société des Américanisles de Paris. 10
146 SOCIÉTÉ DES AMÉRICANISTES DE PARIS
droite. Les couleurs des peintures de ce F." 1* (recto) se sont reportées sur F. 1
(verso), primitivement sans couleurs ni figures.
En somme, nous avons à présent sept feuilles, soit quatorze pages, dont onze
seulement sont peintes. Le fait que Boturini, dans son Catalogo del Museo
Indiano (§ III, n° 1) parle de six feuilles, /)ein/e5 sur deux côtés (soit douze
pages), me semble indiquer que déjà, au temps de l'infortuné Milanais, le Codex
n'avait pîus sa forme matérielle d'origine et que, dès cette époque, F. 1 et F. l*
étaient collés ensemble. Je ne puis examiner en ces quelques lignes la question
de savoir si le Codex Xololl est un original ou une belle copie ancienne. Mais
elle serait très importante pour déterminer la pagination des feuilles peintes qui,
telle qu'elle est actuellement, n'est pas juste, à mon sens.
Au Ms. Mex. 1-10 se trouve joint, dans le même carton d'archives, un petit
fragment figuratif, sur même papier d'agave et de style tout à fait semblable.
Cela pourrait indiquer qu'il manque la plus grande partie d'une autre feuille.
Je crois que celle-ci représenterait la douzième de la description de Boturini.
D"" W. Lehmann,
Premières relations officielles du Mexique espagnol avec le Japon. — Sur
cette intéressante question, nous ne possédions jusqu'ici qu'un travail spécial,
la courte monographie écrite, en 1875, par M. Angel Nunez Ortega ', résumé
bien fait et assez critique, mais sans grande documentation nouvelle, du
P. Cavo. Cette brochure, très rare aujourd'hui, après avoir insisté justement
sur le rôle des vice-rois du Mexique (et en particulier du premier Luis de
Velasco, 1560-1564), comme promoteurs des grandes expéditions maritimes de
l'Espagne dans le Pacifique septentrional, fait remonter à 1610 l'origine des rap-
ports officiels entre Mexico et le Japon. Cette année-là, un des navires
d'Acapulco, chargés d'alimenter d'émigrants et de marchandises les îles Philip-
pines (où la preniière colonie espagnole remonte, on le sait, à 1568), fut
entraîné par la tempête sur les côtes japonaises. Les naufragés y trouvèrent
non seulement une large hospitalité, mais tous les secours nécessaires pour
réparer leurs avaries et regagner les possessions espagnoles. L'ne telle générosité
contrastait fort avec les habitudes admises en pareil cas, à une époque où tant
de nations européennes appliquaient encore dans toute sa rigueur \ejus littoris.
L'acte frappa donc le second Luis de Velasco qui gouvernait alors Mexico, et
d'autant plus qu'il rêvait précisément de reprendre les projets de Cortés, quant
à l'établissement d'un grand trafic régulier entre la Nouvelle-Espagne et
l'Extrême-Orient. Aussi, usant d'un des privilèges régaliens de sa charge,
envoya-t-il une ambassade qui arriva à destination dans l'été de 1611 ou 1612.
Parmi les présents qu'elle apportait, figurait une horloge qur- aurait révélé aux
industrieux Nippons l'art de l'horlogerie. Bien accueillis du shogun Fide \osi
1. Noticia hislorica sobre las Reljaciones politicas y comerciales habidas entre
Mexico y et Japon durante et siglo XVII.
MÉLANGES ET NOUVELLES AMÉRICANISTES 147
qui, d'ailleurs, était chrétien et complètement soumis à l'influence des jésuites,
les Mexicains reçurent la permission de pratiquer des sondages dans différents
ports, en vue du choix d'un point d'atterrissage et, quand ils repartirent, ils
emmenèrent avec eux plusieurs trafiquants du pays. Néanmoins, ({uant au but
réel poursuivi par Velasco, la mission n'eut point de résultat. D'un côté,
Velasco avait été remplacé par des intérimaires, puis par le marquis de Guadal-
câzar, qui, tous, se montrèrent peu soucieux de continuer ses vastes desseins.
La présence des Japonais à Mexico n'obtint donc qu'un succès de curiosité.
D'un autre côté,-Fide Yosi était disparu, lui aussi, e' sous son successeur, les mis-
sionnaires chrétiens, sinon le christianisme lui-même, étaient devenus suspects.
Cependant, en 1614-15, on trouve encore mention dune ambassade, japonaise
celle-là. Mais elle émanait d'un des grands feudataires japonais, un daimio du
Nord, le prince de Osyù et était destinée à la cour pontificale. Si elle toucha le
Mexique, c'est uniquement qu'un franciscain espagnol, le Fray Luis Sotelo,
fort en faveur auprès du daïniio, lui avait suggéré de préférer la traversée du
Pacifique à la roule par le cap de Bonne-Espérance, infestée de corsaires. Du
reste, au moment même où elle arrivait en Europe, l'ère des Shoguns et des
Daïmios chrétiens se fermait définitivement et l'ère des persécutions commençait
contre le. catholicisme.
Telles étaient en somme les notions apportées, il y a trente ans, sur la matière
par M. Ortega. Un autre diplomate mexicain, M. G. A. Lera, vient de reprendre
le sujet avec la supériorité que lui donne son séjour au Japon comme ministre
plénipotentiaire du gouvernement de Mexico. Il a pu consulter divers fonds
d'archives locaux et son petit travail ' n'est, à vrai dire, qu'un recueil de
pièces d'archives, aux six collections japonaises suivantes :
a) Nagasaki Jitsuroku (« Archivos autenticos de Nagasaki ») ;
b)' Todai Zakhi[<i Anales diversos de esta época. Era de Keicho »>) ;
c) Keicho Nenroku (« Archives de la era de Keicho »);
d) Keicho Nikki (« Diario de la era de Keicho )>);
e) Ikoku Nikki (« Diario acerca de los paises extranjeros »);
f) Keicho Kemhunroku (« Compilaciôn de los sucesos de la era de Keicho »).
M. Lera a mis en outre à profit, dans ses commentaires explicatifs, la
récente publication officielle de textes, intitulée : Nihon Shogyoshi[(< Historia
del Comercio japonés »). En quoi le présent travail complète-t-il et rectifie-t-il
incidemment celui de M. Ortega? D'abord en ceci que les premières correspon-
dances officielles échangées entre fonctionnaires espagnols et autorités japo-
naises sont antérieures d'une dizaine d'années à la date prise comme point de
départ par l'auteur de la Nolicia historica, et, d'autre part, en cela que la
première initiative en revient, non aux Espagnols comme le supposait M. Ortega,
mais aux autorités japonaises. M. Lera nous montre, en effet, dès 1598, le
daïmio de Yedo, — qui n'était pas encore shogun, — manifestant au mission-
naire franciscain Jerônimo de Jesiis son intention d'écrire directement au gou-
l. Primeras Relaciones o/iciales entre el Japon y Espana tocantes à Mexico. Tokio,
1905, ia-i2 de 27 p.
10.
148 SOCIÉTÉ DES AMÉRICANISTES DE PARIS
verneur de Luçon. Le projet fut exécuté quatre ans plus tard, au mois de
septembre de 1602, à partir duquel se succèdent neuf pièces officielles, publiées
in extenso par M. Lera. La dernière, datée du mois de novembre 1609, est une
permission d'accès dans tous les ports japonais à tous les navires « que dân
vêla en Luzôn para la Nueva-Espaiïa ». Tous ces actes sont adressés au gouver-
neur de Luçon. Ainsi, et c'est le troisième fait mis en lumière parles
recherches de M. Lera, dans l'établissement d'un courant de rapports réguliers
entre Mexico et le Nippon, l'administration coloniale de Manille paraît avoir
eu un rôle au moins égal à celui que M. Ortega attribuait, non sans raison du
reste, à la vice-royauté de Mexico. D'un autre côté, l'aventure de mer, que
M. Ortega considérait comme un point de départ, s'était déjà présentée au
moins une fois dès l'année 1602. Au mois d'octobre de cette année-là, en effet,
le prince japonais de Yedo écrivait à « su senoria el Gobernador » une lettre
commençant ainsi : <.< A principio de este otono, uno de vuestros bajeles mer-
cantes que viajaba entre Luzôn y la Nueva Espana, huyendo de una tormenta,
abordô en la provincia de Tosa » et le daïmio terminait, en assurant les marins
espagnols de toute la sympathie japonaise dans des cas semblables. Voilà donc
encore uiie circonstance que le premier historien des relations mexicano-japo-
naises n'avait point connue.
Quant au second naufrage, la version qu'en avait donnée M. Ortega semble
également incomplète et, parfois, inexacte. Ainsi la date réelle est de 1609, au
lieu de 1610. La gratitude de Velasco pour les bons offices rendus aux naufragés
s'explique surtout par la qualité de ceux-ci au nombre desquels figuraient le
gouverneur intérimaire des Philippines, Rodrigo de Vivero, et tout son état-
major. C'est avec Vivero, et non plus tard, que partirent les marchands japonais
dont il a été déjà question. Il est faux d'ailleurs qu'ils n'aient trouvé au Mexique
qu'indifférence courtoise. Ils regagnèrent leur patrie avec la grande ambassade.
I^e chef de celle-ci est nettement désigné par M. Lera. C'était Sébastian
Viczaîno. Son voyage se place en l'année 1611, plutôt qu'en 1612. L'ambassa-
deur fit la faute de se montrer d'une intransigeance toute castillane sur les
questions d'étiquette. Néanmoins, M. Ortega a eu tort de croire que sa mission
soit restée sans résultat. Tout au contraire, dès cette époque, les navigations
entre les Philippines et Acapulco s'organisèrent selon les désirs communs des
shoguns et des vice-rois de la Nouvelle-Espagne, c'est-à-dire avec relâche dans
un port japonais (en l'espèce, Uraga de Miura). Et elles devaient durer sous cette
forme jusqu'en 1636. Tout au moins, est-ce l'instant fixé par le Niffon Shogyshi
à l'interruption des expéditions maritimes japonaises vers le Mexique. Peut-
être l'escale du galion à Uraga avait-elle cessé un peu plus tôt. Nous voilà bien
loin de linterruption complète des rapports commerciaux dès le temps de
Sotelo et de son ambassade à Mexico, à Madrid et à Rome. En réalité, ces rap-
ports survécurent à la proscription du catholicisme au Japon et cette proscrip-
tion fut moins brusque que ne le prétendait la brochure de 1875. Elle paraît
avoir débuté par une période de défiance, cette défiance ayant pour causes et
les intrigues hollandaises et le zèle intempérant de quelques convertisseurs. En
1612 déjà, au moment même où part pour le Mexique le premier galion, il
MÉLANGES ET NOUVELLES AMÉRICAMSTES 149
emporte des lettres des princes japonais qui montrent la première expression de
ce sentiment. L'une d'entre elles qui avait échappé à M. ()rte<;a, parce qu'il ne
la cherchait point là où elle était ', dit en propres termes : <■ La doctrina seguida
en vuestro pais difiere enteramehte de la nuestra : por eso estoy persuadido de
que no nos conviene. En las escrituras bùdicas se dice que es dificil la conver-
sion de quien no esta dispuesto â convertirse. Alàs vale^ por consiguienle, dar
fin en nuestro sueloâ la predicaciôn de esa doctrina. En cambio, multipliquen
sus viajes los bajeles de comercio, aumentando con ellos las relaciones é inte-
rezes. » Vingt-quatre ans plus tard seulement, après une exj^érience prolongée
qui leur avait prouvé sans doute que le trafic avec Mexico laissait la porte
ouverte à la propagande religieuse, les shoguns se décidèrent à interrompre
tout échange, sous peine de mort, soit pour les sujets, soit pour les étrangers.
Au résumé, grâce à l'étude de M. Ortega et à l'utile brochure rectificative et
complémentaire de M. Lera, on tient maintenant les grandes lignes du sujet.
L'histoire en règle de ces très curieux rapports du Mexique et du Japon reste
cependant à écrire. G est une des questions qui passionnent le plus notre savant
collègue, M""" Nuttall. On a vu, plus haut, par un court compte rendu du
Meeting de San-Francisco, qu'elle avait annoncé une communication sur la
matière. Est-ce l'annonce d'un prochain volume?
L. Lejeal.
Les cactées mexicaines. — Notre collègue, M. Léon Diguet, vient de leur
consacrer une très savante et très complète étude ^. Comme l'indique le titre
que je transcris en note ^, l'auteur s'est surtout placé au point de vue de l'utili-
sation coloniale. Mais, traité par lui, le sujet devait amener nombre d'observa-
tions intéressantes pour le Mexicanisme. Comme M. Diguet le remarque dès le
début de son travail, il s'agit de plantes qui, bien souvent, et à toutes les
époques de l'histoire, furent pour les indigènes une ressource précieuse dans
les régions du Mexique désolées par la sécheresse. Nous avons donc beaucoup
à glaner dans les cinq chapitres de ce mémoire de botanique appliquée, où sont
successivement décrites les « cactées à fruits comestibles » ; les « cactées
employées pour clôtures » ; les « cactées fournissant du bois pour la construc-
tion et le chauffage » ; les » cactées fourragères et à graines comestibles »; les
« cactées à fibres ».
Analyser un article qui n'est que détails serait refaire cet article, — en l'abré-
geant. Signalons seulement quelques faits particulièrement curieux. D'abord les
détails sur le « colonche ». L'ocA//j n'était pas, comme on se l'imagine souvent,
1. Dans la Colecciôn de documentas inéditos, relatives al descubrimiento, conquista.
y organizaciôn de las antiguas posesiones espafioles, t. VIII, p. 185.
2. Les nopals à cochenille ont cependant été laissés de côté, comme étant déjà
introduits dans l'Afrique méditerranéenne.
3. Elude sur les principales cactées utilisées au Mexique cl. susceptibles d'être intro-
duites dans les régions désertiques des colonies françaises. Paris, au siège social de la
« Société d'Acclimatation », 1906, in-8" de 31 p. et 17 fig.
150 SOCTÉTÉ DES AMÉRICANISTES DE PARIS
la seule boisson fermentée d'origine végétale, connue de Tanliquité. Sur les
hauts plateaux du Nord, dans des zones réfractaires par leur climat à la culture
de l'agave, le fruit de VOpuntia cardona., convenablement traité, donnait aux
Chichimèques nomades une liqueur très appréciée. Les femmes, chargées de la
préparation, avaient des receltes secrètes qui se sont perpétuées dans l'état de
San Luis Polosi. Et c'est le « colonche » déjà nommé. Voilà, maintenant, les
cereus à fruits comestibles, localement désignés par les noms (importés, sans
doute, des Antilles, avec les termes « maguey », « maiz », « achi », etc.), de
« pithayos » ou « pithayas » '. Leur variété est grande et leur rôle [dans l'ali-
mentation précolombienne du Mexique, souvent indiqué par les auteurs qui
citent, maintes fois, le « quapetla », le « xoconochtii », le « quionochtli », lé
« chende^ », le « chichipe », etc. (irâce à M. Diguet, nous savons maintenant
ce que ces mots représentent botaniquement (Pithayo de Mayo ou Cereus priii-
nosus ', « Pithayo xoconochtle » ou Cereus Dickii] « Ghiotillo » ou Cereus
Chiotilla ; Cereus Chende ; Cereus chichipe, etc.).
Dans la seconde classe de cactées, examinée par M. Diguet, 1' « organo » et
le « baboso » avec leurs hautes tiges, sont employés, depuis la plus haute
antiquité, pour séparer les maisons et jardins, avec cette qualité, déjà remarquée
par Hernandez, de résister, par leurs tiges gorgées d'eau, à la propagation de
l'incendie. Au contraire, le Cereus candelaher aux ramifications puissantes, le
« hecho » (C. peclen ahorigenum) servaient au chauffage et produisaient des
planches dures et compactes. VA nous retiendrons encore le « bisnaga », c'est-à-
dire certaines espèces d'Echinocaclus qui, débarrassés de leur armure d'aiguil-
lons, offrent celte pulpe charnue et étonnamment aqueuse qui les avait fait qua-
lifier de leocomill 3 par les Nahuas. Les dernières pages de cette monographie
s'occupent spécialement des cactées à bourres laineuses dont nous savons que
l'antique Chimalhuacan et bien d'autres contrées tiraient toutes espèces de tis-
sus. Pour chaque espèce, notre collègue, après avoir décrit, détermine avec
précision l'aire de dispersion ou de culture. Et c'est encore un service qu'il
rend à l'archéologie. Espérons qu'une seconde brochure nous apportera bientôt
le résultat de ses recherches sur les ^ agaves ».
L. L.
XV^ Congrès inleriiational des Américanistes à Québec. — La vie est courte,
les années s'envoient et... les Congrès américanistes se succèdent. A peine ter-
minons-nous le compte rendu de la brillante session de Stuttgart, en 1904, qu'il
nous faut annoncer celle de 1906 qui se doit tenir du lundi 10 au samedi 15 sep-
tembre prochain, à Québec. Le choix, proposé à New-York et ratifié à Slutt-
1. « Pithaya » désigne le fruit.
2. « Chende » semble d'origine mixtèque et signifierait poui'riture, visant la
facilité avec laquelle ce Cereus se décompose.
3. Tco, divin ou véritable ; comill, réservoir (ce que Ihispano-mexicain désigne par
« canturo »).
MÉLANGES ET NOUVELLES AMÉRICANISTES 151
gart, d'une ville de langue française comme lieu de réunion, nous est, l'on n'en
doutera pas, très sensible. Nous croyons, d'ailleurs, à l'intérêt majeur présenté
par la visite, même sommaire, du Canada français, et parla discussion des pro-
blèmes d'ethnographie, précolombienne ou moderne, qui touchent plus spécia-
lement le Dominion ! Il reste à savoir si nos compatriotes pourront se rendre
là-bas, et si les Sociétés savantes de notre pays pourront s'y faire représenter
aussi largement que nous le désirons. Quoi qu'il en soit, on peut toujours parti-
ciper à la belle oeuvre du Congrès par l'envoi d'un ou de plusieurs mémoires.
Le nombre et l'étendue n'en sont pas limités. Ce qui comporte limitation, c'est
la durée jdes communications orales et des discussions. A cet égard, et quant
anx langues autorisées, rien n'est innové aux usages antérieurs.
Comme, pour le Congrès de Stuttgart, les circulaires récemment reçues
annoncent l'impression d'un Bulletin quotidien des séances, dont l'utilité n'est
pas contestable, surtout si le Bureau vent bien en promettre l'envoi aux infor-
tunés adhérents d'Europe que le mal de mer ou toute autre raison détournera
de la présence réelle. Pour faciliter la publication de ce précieux « Diurnal »,
les auteurs sont priés de livrer leur résumé avant le /*'" juillet prochain. Cet
envoi devra être fait à M. le D"^ N. E. Dionne, secrétaire général, au Palais
législatif, à Québec. Pour les cotisations, on s'adressera à M.Alphonse Gagnon,
trésorier, même adresse. MM. Dionne et Gagnon sont les agents exécutifs d'un
Comité local d'organisation qui, entres autres notabilités scientifiques, com-
prend :
M, le D'^ R. Bell, directeur de la Commission géologique du Canada, prési-
dent ;
Mgr J.-C.-K. Laflammk, doyen de la Faculté des Arts de l'Université Laval,
de Québec, vice-président ;
M. le D"" Boyle, surintendant du « Provincial Muséum », de Toronto, vice-
président;
M. le D"" Boas, professeur à « Colombia University », de New-York;
M. le D'' A. -F. Chamberlain, professeur à « Clark University », de Wor-
cester;
M. l'abbé Am. Gosselin, professeur à l'Université Laval ;
M. l'abbé V. Huart, directeur du Musée provincial de Québec;
M. A. JoBiN, président de l'Institut Canadien;
M, le R. P. Lacombe, membre correspondant de la Société des Américanistes
de Paris ;
M. A.-R. Mac-Callum, professeur à l'Université de Toronto;
M. H. Pears, surintendant du « Provincial Muséum », de Halifax;
M. le Major Wood, président de la Société littéraire et historique de Québec,
etc.
Les grandes Universités (Laval, Mac Gill, etc., etc.), sont spécialement
représentées par leurs recteurs dans la Commission qui compte, en outre, un
certain nombre de membres appartenant à ia politique et à la haute adminis-
tration. La XV* session s'annonce, en somme, comme im grand événement cana-
dien auquel tout le pays s'intéresse. C'est dire le sympathique accueil que trou-
152 SOCIÉTÉ DES AMÉRICANISTES DE PARIS
veront à Québec les délégués européens. Ajoutons qu'une grande excursion leur
est promise, après la clôture, dans la région du lac Saint-Jean où ils pourront
visiter un campement d'Indiens Montagnais. Que de séductions, que d'atti-
rances 1 La vie est courte; les années s'envolent et... Québec est loin.
N.
Petites nouvelles. — Dans sa séance du 6 février, Ja Société des América-
nisfes, pour succéder au regretté Jules Oppert, a élu membre d'honneur fran-
çais, M. Emile Levasseur, de l'Académie des Sciences morales et politiques,
professeur-administrateur du Collège de France, dont on connaît les nombreux
travaux sur les États-Unis, le Brésil et, plus récemment, le Mexique. M. Levas-
seur est un des savants qui ont le plus contribué à révéler l'Amérique moderne
à l'Europe.
— ■- La récente promotion dans la Légion d'honneur, dite « promotion des
explorateurs » a consacré les services scientifiques de trois de nos plus actifs
collègues : MM. le comte G. de Créqui Montfoht, Léon Diguet et le comte
Henry de La Vaulx ont été nommés chevaliers de l'Ordre, aux applaudissements
de tous ceux qui ont suivi les épisodes de leurs belles expéditions dans les Andes
péruano-boliviennes, l'Amérique moyenne et l'extrême Sud-Américain.
— La Société de Géographie de Paris a décerné le prix Jomard à notre col-
lègue, M. Jules Htjmbert, docteur es lettres, professeur agrégé au Lycée de
Bordeaux, pour ses travaux sur l'histoire de la géographie et de la colonisation
et, spécialement, pour ses deux volumes, sur les Origines vénézuéliennes.
Erratum. — Quelques erreurs et lacunes inévitables se sont glissées dans le
travail de notre collaborateur, le D"^ W. Lehmann, sur les « Peintures Mixtéco-
Zapolèques », publiées en octobre dernier. M. Lehmann serait heureux qu'on
voulût bien les rectifier comme suit :
1° Errata :
P. 243, note 2 : 6 juillet io29. — P. 264 (ligne 24) : Titzcuintli (?) (chien). —
P. 267, note 3: res gesiae.— P. 268, note (ligne 24) : qui ante.— P. 271 (ligne 2) :
5,60m. — P. 271 (ligne 19) : 5,20m. — P. 275, note 7 : Conférence de M. le
prof. Seler dans la séance de Nov. de la Soc. d'Anthrop. de Berlin. — P. 257
Oigne4) : Brudern. — P. 277 (ligne 7) : éëcatl. — P. 278 (note 1) : Côdice.
— P. 278(hgne24) : 16 mq.
2° Addenda :
P. 271, ad 3. Codex Bodleianus : et 6 pages vides (deux pages avec quatre
lignes horizontales rouges). — P. 273, ad Codex Setden 2 : et une feuille, dont
le recto porte les hiéroglyphes 2 tecpatl 5 acatl., dont le verso reste vide. Lon-
gueur totale environ 5,467 m.
MEMBRES DE LA SOCIÉTÉ DES AMÉRIGANISTES
Au 31 décembre 1905
BUREAU DE LA SOCIÉTÉ
Président d^ honneur M. le duc de Loubat, correspondant de
l'Institut.
Vice-président d'honneur.. M. G. Maspero, membre de l'Institut.
Président M. le D"" E.-T. Hamy, membre de l'Institut
et de l'Académie de médecine.
Vice-Présidents S. A. le Prince Roland Bonaparte.
— M. le marquis de Peralta.
— M. Henri Vignaud.
Secrétaire général M. Léon Lejeal.
Trésorier M. le duc de Bassano.
MEMBRES DU CONSEIL
MM. le comte de Chakencey. MM. Gabriel MarceL.
Désiré Charnay. Désiré Pector.
Henri Cordier. le comte Louis de Turenne
d'Aynac.
COMMISSION DE PUBLICATION
MM. le D'^ Hamy. MM. Gabriel Marcel.
le comte de Charencey. Lejeal.
Henri Cordier.
(I^es lettres H., D. et C. qui figurent après certains noms distinguent les membres
d'honneur, membres donuteurs ci membres correspondnnts.)
Adam (Lucien), ancien magistrat, 30, quai S'-Cast, Rennes.
Alvarado (Alejandro), attaché à la Légation de Costa- Rica, 53, avenue
Montaigne, Paris.
Ambrosetti (Juan), C, Museo nacional, Buenos-Ayres.
Armour (AllisonV.), Room 900, 87, Wabash Avenue, Cliicago, 111., U.
S. A.
154 SOCIÉTÉ DES AMÉRICANISTES DÉ PARIS
Bassano (Duc de), 9, rue Dumont-d'Urviîîe, Paris.
Bennetï (James Gordon), 120, avenue des Champs-Elysées, Paris.
Blanc (Edouard), 52, rue de Varenne, Paris.
BoMAN (Eric), 21, rue d'Edimbourg, Paris; et 20, Upsalagatan, Stoc-
kholm (Suède),
Bonaparte (Prince Roland), 10, avenue d'Iéna, Paris.
Bourgeois (Commandant), chef de la section de géodésie du Service
géographique de FArmée, 40, avenue Bosquet, Pans.
BovALLius (Cari), C, Stockholm.
BowDiTCH (Charles-P.), 28, State Street, Boston, Mass., U. S. A.
Cameron (M"'*), 50, avenue du Bois-de-Boulogne, Paris.
Capitan (D""), professeur à TEcole d Anthropologie, 5, rue des Ursulines,
Paris.
Charencey (Comte h. de), 72, rue de l'Université, Paris.
Charnay (Désiré), 46, rue des Marais, Paris.
Chavero (Alfrédo), C, inspector gênerai del Museo nacional, 27, Avenida
Madrid, Mexico.
Cordier (Henri), professeur à FEcole des Langues orientales, 54, rue
Nicolo, Paris.
Créqui Montfort (Comte g. de), oG, rue de Londres, Paris.
DiGUET (Léon), 16, rue Lacuée, Paris.
DoRADO (Alejandro), secrétaire à la Légation de Bolivie, 3, boulevard
Delessert, Paris
Ehrenreich (Paul), C, D'^' med. etphil., 29, Lutherstrasse, Berlin.
Farre (Hector), commissaire général du Dominion Canadien, 10, rue de
Rome, Paris.
FôRSTEMANN (D"" E.), C, Wilmcrsdôrferstrasse, Charlottenburg b. Ber-
lin (Deutschland).
Froidevaux (Henri), docteur es lettres, bibliothécaire-archiviste de la
Société dé Géographie, 47, rue d'Angivillers, Versailles.
Garcia y Pimentel (Luis), 24, rue de Berri, Paris; 9, calle de Donceles,
Mexico.
Gatschet (Albert S.), C, 1331, F Street, Washington, D. C. (U. S. A.).
Génin (.A.ug.), C, Mexico.
GiGLioLi (Enrico), C, professeur à l'Institut des Etudes supérieures,
Firenze.
Gonzalez (Général Manuel), C, Mexico.
Grasserie (Raoul de La), juge au tribunal, 14, rue de Gigant, Nantes.
Hamy (D"" E.-T.), professeur au Muséum, conservateur du Musée d'Ethno-
graphie, 36, rue Geofîroy-Saint-Hilaire, Paris.
Hébert (Jules), inspecteur au Musée d'Ethnographie, 22, rue des Belles-
Feuilles, Paris.
MEMBRES DE LA SOCIÉTÉ 155
Herrera (Carlos), C, Mexico.
Holmes (W.),C, Chiefof the Bureau of American Ethnology, Smithso-
nian Institution, Washington, D. C. (U. S. A.).
HuLOT (Baron J.), secrétaire général de la Société de Géographie, 41,
avenue de La Bourdonnais, Paris.
Hlmbert (Jules), docteur es lettres, professeur agrégé au Lycée, 3, rue
Lamouroux, Bordeaux.
Hyde (James H.), /),, 18, rue Adolphe- Yvon, Paris.
IzcuE (José A. de), C, Lima.
Jotvghe (Edouard de), docteur en philosophie et lettres, Santbergen,
Flandre orientale (Belgique).
Kergorlay (Comte Jean de), 6, rue Mesnil, Paris.
Lacombe (R. P.), C, Edmonton Alta, N. W. T. (Dominion Canadien).
Laugier-Villars (Comte de), 250, boulevard Saint-Germain, Paris.
Lehmann-Nitsche (D"" Robert), chef de la section anthropologique au
Muséum d'Histoire naturelle, La Plata (Argentine).
Lejeal (Léon), chargé du cours d'Antiquités américaines au Collège de
France, 14, avenue du Maine, Paris.
Loubat (Duc de), H.,D., 53, rue Dumont-d'Urville, Paris.
Lumholtz (Cari), C, New- York. American Muséum ofNatural History,
8"" Avenue.
Malek (Capitaine Teobert), C, Ticul, Yucatan (Mexico).
Marcel (Gabriel), conservateur à la Bibliothèque nationale, 97, avenue
du Roule, Neuilly-sur-Seine.
Marin (Louis), député, professeur au Collège libre des Sciences sociales,
13, avenue de TObservatoire, Paris.
Maspero (G.), ZT., professeur au Collège de France, directeur général du
Service des Antiquités égyptiennes, Le Caire.
Maudslay (A. P.), C, 32, Montpelier-Square, S. W., London.
MiER (S.-B. de), ministre plénipotentiaire du Mexique, 19, boulevard
Victor-Hugo, Neuilly-sur-Seine.
MiRABAUD (Paul), 42, avenue de Villiers, Paris.
Mitre (Général B.), H., Buenos-Ayres,
MoiREAU (Auguste), agrégé de l'Université, 61, rue de Vaugirard, Paris.
MoNNiER (Marcel), 7, rue deMarlignac, Paris.
MoNTANÉ (D"" L.), C, professeur à l'Université, 14, calle san Ignacio,
La Havane.
MoRENO (Fr.), C, directeur du Muséum d'Histoire naturelle, La Plata
(Argentine).
Nuttall (M""^ Zelia), C, Casa de Alvarado, Coyoacan, D. F. (Mexico).
Panhuys (Jonk h. L. C. von), chef de bureau titulaire au ministère royal
des Colonies, 157, Paramaribo Straat, La Haye (Hollande).
156 SOCIÉTÉ DES AMÉRICANISTES DE PARIS
Paso y Tkoncoso (Francisco Del), C, director del Museo nacional de
Mexico (en mission), oflizio délie Gaselli (Posla centrale), Firenze.
Pector (Désiré), consul g^énéral. al, rue de Clichy, Paris.
Peralta (Marquis M. de), Z). , ministre plénipotentiaire de Costa-Rica,
53, avenue Montaigne, Paris.
Poix (M™" la princesse de), 6, rue Paul-Baudry, Paris.
PuTNAM (F.-W.), H.^ curator of the Peabody Muséum, Harvard Univer-
sity, Cambridge, Ma., U. S. A.
Régamey (Félix), 21. rue du Cherche-Midi, Paris.
Reiss (W.), C, D"" Phil., Geh. Regierungsrath., Schloss Konitz,
Thûringen (Deutschland).
RocKHiLL (W. W.), C, ministre plénipotentiaire des Etats-Unis, Pékin
(Chine).
RosA (Manuel Gonzalez de La), ancien conservateur de la Bibliothèque
nationale de Lima, 157, rue de la Convention, Paris.
Sanz de Santa Maria (D'), 54, rue de Ponthieu.
Savillr (Marshall H.), C, professeur d'Antiquités américaines à
Columbia Universitv, NeAv-York.
Schmidt (Waldemar), C, professeur à l'Université, Copenhague.
Seler (D*" Eduard), C, professor an der Universitïit in Berlin, 3, Kaiser
Wilhelmstrasse, Steglitz b. Berlin (Deutschland).
Steinex (Karl von den). C, D"" med. et phil., Prof.-Direckt. Assist. am
Konigl Muséum fiir Volkerkunde, l, Friedrichstrasse, Steglitz b. Ber-
lin (Deutschland).
Strebel (D"" Hermann), C, 79, Papenstrasse, Hamburg (Deutschland).
Thayer (S. van Reusselaer), villa Curial, 11, avenue Thiers, Compiègne.
Turenxe d'Aynac (Comte Louis de), 9, rue de la Bienfaisance, Paris.
Vanderbilt(\V.-K.), Z)., 133, avenuedes Champs-Elysées, Paris, et 660,
5"' Avenue, New- York.
Vallx (Comte Henry de La), 4 20, avenue des Champs-Elysées, Paris.
Vrrneau (D'), professeur assistant au Muséum, directeur de VAnthropo-
lor/ie, 16, rue Ferrns, Paris.
Vigxaud (Henry), premier secrétaire de l'Ambassade des Etats-Unis, 18,
avenue Kléber, Paris.
Vim.iers du Terrage (Baron M.), 30, rue Barbet- de-Jouy, Paris.
Le Gérant : Ernest LEROUX.
MAÇON, PROTAT FnKRES, IMPRIMEURS
LES INDIENS OUIÏOTOS
Etude linguistique
Par m. le D» Theodor KOCH-GRÛNBERG
INTRODUCTION
C'est sous ia pkime du D"^ Jules Crevaux que nous trouvons
pour la première fois le nom de Ouitotos. Dans son troisième
voyage, ce courageux et savant explorateur visita ITçti et le Yapurâ,
affluents de gauche de l'Amazone et trouva établie sur la rive
droite du haut Yapurâ, une population très dense dTndiens can-
nibales qu'il appela Ouitotos ^ S'il faut en croire les cartes du
célèbre voyageur, ces peuplades s'étendraient à peu près du 72^ au
77^ degré de longitude ouest de Paris ^. Une grande partie de ce
territoire était occupée du temps de Martius, et Test encore aujour-
d'hui, par les soi-disant Miranhas. Ce sont des tribus féroces et
anthropophages. On les répartit généralement en deux groupes prin-
cipaux : les « Miranha-Garapana-tapuyo » qui habitent aux environs
de la grande chute Ararakuâra du haut Yapurâ (75") et les « Miranha-
Uirauasii-tapuyo » qui sont établis sur le rio Cauinary, affluent de
droite du Yapurâ (73''30') ■^. Les langues de ces deux groupes, dont
Martius a eu soin de dresser des listes de mots, ne présentent aucun
signe de parenté entre elles ^, et sur sa carte Crevaux indique le
premier groupe, celui de la chute Ararakuâra, par les mots :
« Indiens Ouitotos anthropophages (Miranhas) » et le second,
celui du Cauinary, par les mots : « Ouitotos ou Miranhas » ^.
Quant au terme « Ouitoto » lui-même, ce n'est pas à proprement
1. J. Crevaux, Voyages dans V Amérique du Sud, p. 368. Paris, 1883.
2. J. Crevaux, Fleures de l'Amérique du Sud, Yapurâ. Paris, 1883.
3. Martius, Beiiragc zur Ethnographie und Sprachenkunde Amerikas zumal Brasi-
liens, 1, p. .b34-j37. Leipzig, 1867.
4. Martius, Beifràge, etc., II, 277-281.
5. Crevaux, Fleuves, etc., Yapurâ. F"'' 3 et f"« 7. « Marinhas «est une simple faute
d'impression pour « Miranhas ».
Société des Américanistes de Paris. i 1
lo8 SOCIÉTÉ DES A.MÉRir.ANJsriiS bt! PARIS
parier le nom d'une tribu, mais plutôt un sobriquet. Il est
emprunté au vocabulaire des tribus caraïbes de la rive gauche du
Yapurâ et signifie « ennemi », comme déjà Crevaiix l'a fait remar-
quer'. Les relations du voyage de Grevaux, ainsi que beaucoup de
noms de localités indiquées sur la carte'*, montrent que sur le haut
Yapurâ il avait engagé comme rameurs des " Garijonas » (c'est-à-
dire des Garaïbes). Ceux-ci ne manquaient pas de lui indiquer
toutes les localités dans leur langue. C'est ainsi que les cannibales
de la rive droite, qui vivaient en hostilités continuelles avec eux,
reçurent tous indistinctement le nom de Ouitotos a ennemis ». De
tout cela, il ressort que Grevaux comprend sous le terme générique
de Ouitotos un ensemble de peuplades de langues diverses, parmi
lesquelles les soi-disant Miranhas de la chute Ararakuàra et du rio
Gauinary, qui à cette époque étaient les ennemis mortels — « ouito-
tos » — de leurs voisins les Garaïbes et qui le sont encore aujour-
d'hui ; cardans son « Vocabulaire Français-Roucouyenne, » Grevaux
dit expressément : « Les Miranhas du Yapurâ sont appelés par leurs
voisins « Ouitotos "^ ». Ainsi s'explique de même coup l'extension
colossale que prennent les « Ouitotos » sur les cartes de Crevaux.
A l'heure actuelle, on désigne sous le nom de Ouitotos un certain
nombre de peuplades qui parlent des langues apparentées entre
elles et qui occupent les régions encore peu explorées comprises
entre le haut Yapurâ et l'Içà, et surtout le Rio Garapanâ et l'Igara-
paranâ, affluents de gauche de l'Içâ. Quelques-uns d'entre eux se
sont mis au service des Péruviens et des Colombiens pour l'exploi-
tation du caoutchouc. Gela ne les empêche d'ailleurs pas d'être des
cannibales passionnés, La population totale se monterait à
1. Crevaux, Voyages, etc., p. 368 : « Le mot « ouitoto » signifie « ennemi» dans la
langue des Garijonas ot des Roucouyennes. Ces indiens se désignent entre eua;sousle
nom de« macoutchi, raacuchi ». Les Galibis appellent « ennemi » u toto, itoto, eito-
to » ; (Martius, Ueilrage, etc., II, p. 340); de même les Roucouyennes et Trios (Crevaux
dans Bibliothèque Linguistique Américaine, VIII, p, 8, 39. Paris, 1882). Les Trios
appellent leurs voisins et ennemis les nègres Yuka : « i-toto >> « mijn vijand »
(A. Franssen Hcrderscliee : Verslag Jer Tapanahoni-Expeditie, p. 129. Leiden, 1903).
Les Bakairlappellent le jaguar « utoto » (K, v, d. Steinen / Die Bakairi-Sprache, p. 36.
Leipzig, 1892). Les Ouitotos-Kàimç qui n'ont rien de commun avec ces dialectes
caraïbes, donnent le nom de « uidôdo » au grand moustique (cf, le Vocabulaire qui suit).
2. P, e. « Kinoro » arara. Rapide n Ouoto Tehuru » Pierres du porc, etc.
3. Bibliothèque Linguistique Américaine, VIII, p. 8.
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i,i:s INDIK.NS ULITOÏOS lo9
20.0UU allies au moins'. On s'iinagine bien qu'ils n'aiment pas
beaucoup le nom de « Ouitolos » que leur donnèrent d'abord leurs
voisins du Nord et ennemis, les Caraïbes, et après ceux-ci les
Colombiens. Ils n'ont pas de terme générique pour désigner l'en-
semble de leur pays, mais s'appellent toujours du nom de quelque
tribu particulière comme Kàunç, Hairûya, Yâhene, Kotiihene, S^ueni,
Ithçkçz'O-, Aeulye, Bodyànisai, Uiyôkoe, Kânieni, etc. '■'.
L'année dernière, au mois d'avril, me trouvant dans une colonie
colombienne du bas Apaporis, le plus grand affluent de gauche du
Yapurâ, j'eus le plaisir de faire la connaissance de quelques indivi-
dus Ouitotos, deux hommes et trois femmes. Ils appartenaient à
des tribus différentes, mais pouvaient très bien s'entendre en par-
lant chacun son idiome propre (pi. V et VI, figures 1, 2, 3).
Physiquement, ces Indiens sont très différents de leurs voisins.
Ils sont en général de petite taille, mais bien proportionnés. Ils
ont la peau foncée et la forme de leur visage rappelle celle du nègre.
L'état de leur civilisation est inférieur à celui des autres peuplades
de ces régions, ce qui ne les empêche pas peut-être d'avoir perfec-
tionné dune façon remarquable le tambour de signal.
Je réussis à recueillir un vocabulaire de la langue des Kâime.
Mon auteur Ouitoto, u Benjamin, » parlait bien l'espagnol; quoi-
qu'il eût le visage peint en rouge, il se sentait déjà trop civilisé
pour se laisser photographier sans chemise (figure 1). De plus,
j'obtins de mon compatriote M. E. Berner d'Aalén (Wurtemberg)
représentant de la maison colombienne (* Calderon Hermanos »
sur rigara-paranâ, une petite collection de mots et de tournures
de phrases d'un dialecte étroitement apparenté au Kaime.
Par suite de l'ignorance complète dans laquelle on se trouvait
1. Theodor Koch-Gi-unberg:Zejïsc,'irt///ur£'</mo%Je, XXXVIII, p. 188, Berlin, 1906;
von Hassel : Bolelin de laSociedad Geogràfica de Lima. Tomo XVII. Lima 1905. « Las
tribus salvajes de la région auiazonica del Perû » p. 40 : << Huitotos. Gran liibu ue
20 à 25.000 aimas, que se compone de numerosas sublribus : tiene su morada â lo
largo' del Alto Putumayo ô Içâ y de la région entre este rio y la del Yapurâ y por
la derecha hasta las inmediacioncs del rio Napo. La mayorfa de los Huitotos son
inclinados al trato con los blancos y trabajan varios miles en servicio de ellos en
la extracciôn de goma. Sus armas son lanzas y rompecabezas, y hachas de piedra
entre unas subtribus del centre. Tienen idioma propio. »
2. « th » comme en Anglais.
3. L'orthographe de ces noms est la même que celle de mon Tocabulaire.
ItiO SOCIÉTÉ DES AMÉRICANISTKS UE PARIS
vis-à-vis de la laii'aie Ouitolo, on a rallaclié coiuniunémenl celle-ci
au groupe caraïbe. En réalité, elle n'a rien de commun avec ces
langues, pas plus qu'avec quelque autre des groupes linguistiques
connus de l'Amérique du sud. On serait sans doute plus près de la
vérité si on rattachait les ditîérents dialectes parlés dans la région
des Ouitotos à un groupe linguistique nouveau pour lequel j'ai pro-
posé le nom de groupe Ouitoto K
Nous reconnaissons une langue du groupe Ouitolo, mais forle-
ment mêlée d'éléments étrangers, dans la langue des soi-disant Ore-
jones dont Castelnau ^ recueillit un vocabulaire sur le haut
Amazone (Maranoni. Les Orejones qu'il rencontra dans le village
Oran et sur l'Anihyacu, affluent de gauche, étaient paisibles; mais
ceux qui habitaient l'intérieur des terres, entre les rivières Içà-
Putumayo et Napo, formaient une population dense, sauvage et
cannibale.
Ce sont les Espagnols qui leur appliquèrent le nom d'Orejones,
Il faut en chercher l'explication dans la coutume qu'avaient ces
indigènes de se percer les lobes des oreilles et de les allonger outre
mesure par l'introduction de pendants. Ils étaient de petite stature,
mais paraissaient avoir l'intelligence vive, surtout pour apprendre
les langues étrangères^. J'ai comparé au vocabulaire Ouitoto-Kâime,
recueilli par moi, quarante-huit mots du vocabulaire de Castel-
nau '*. Plus de la moitié de ces mots témoignent d'une étroite parenté
entre ces deux langues. Je reviendrai sur ce point à la fin de cette
étude.
Sur tout le cours moyen de l'Içâ (du 74^ au 11^ degré de longi-
tude ouest de Paris), Crevaux indique comme population delà rive
droite, les Orejones anthropophages. Ceux-ci sont donc les plus
proches voisins des Ouitotos modernes et peut-être même se con-
fondent-ils en partie avec eux. C'est du moins ce que m'affirmèrent
les Colombiens au sujet de quelques tribus Ouitotos qui, au moyen
de pendeloques en bois, s'allongeaient les lobes des oreilles jusque
1. Knch-Grïinberg, Zeitschrifl (àr Ethnologie, XXXVIII, p. 189.
1. Francis de Castelnau, Expédition dans les parties centrales de l'Amérique du
Sud. V. p. 294-293 ; 0-14. Paris, ISiil.
3. (^astolnau, Expédition, clc. V. j). G, 8.' 14. Les Ouilolos aussi sont des hommes
petits, très intelligents cl très malins,
.4 Castelnau, Expédition., etc. V. p. 294-29.0.
I.FS INDIKNS OLMTOTOS 161
sur les épaules. Des noms « Orejonos » et « Ouilolos », l'un n'est
pas plus significatif que l'autre.
Nous ne pouvons regretter assez vivement que Crevaux * n'ait
pas tenu à nous donner des échantillons de la langue de ses Ore-
jones et que nous restions toujours dans l'ignorance des tribus du
rio Içâ-Putumayo et des langues qui s'y parlent.
Comme langue qui otTre une parenté lointaine avecle Ouitoto-Kàime
nous citons celle des Miranha-Carapana-tapuyos qui habitent
près de la chute Ararakuâra du Yapurâ et que Crevaux appelle
aussi Ouitotos. Quant à l'idiome des Goërunas, tribu qui était déjà
sur le point de s'éteindre à l'époque de Martius et dont quelques
débris habitaient près du Miriti-parana, un affluent de gauche du
Yapurâ ^, il ne présente que des rapports très éloignés avec le Oui-
toto-Kâime, et ce n'est que sous les plus grandes réserves que je
propose de le rattacher au groupe Ouitoto ^.
1. Crevaux, Fleuves, etc. Içé.
2. Le Miriti-parana se déverse dans le Yapurâ un peu en aval de lApaporis.
3. Martius, Tïej/râ^rc, etc., II, p. 27.3-275, 277-279. Martius décrit ces Coërunas comme
des hommes petits, forts, de couleur foncée, ayant le visage large et d'une expres-
sion peu agréable. Celte description peut s'appliquer en tous points à nos Ouitotos
modernes.
INDICATIONS PHONÉTIQUES
Voyelles :
a, i = comme en français.
= ouvert.
Il = comme « ou » français.
ç rrr un <? palatal antérieur, ressemble à Vu anglais dans « but».
e =^ e fortement guttural, ressemble à Vô allemand très guttural,
« eu » français. (Berner transcrit ce son par un e ou par un /
ou par un ti allemand (en français « ou n)).
e = e très ouvert à peu près comme Yà allemand et 1' « ai » ou IV
français dans « père ».
à = a long. Quand la barre manque, les voyelles se prononcent plus
ou moins brèves.
à = accent du mot.
à, ô = nasalisés. Les nasalisations sont rares.
u = (seulement chez Berner) = // français.
y = la consonne de /, comme l'anglais ^ dans « youth ».
( ) =r les voyelles placées entre parenthèses s'entendent à peine.
Toutes les voyelles finales reçoivent un son guttural.
Les diphtongues « ai, au, oi » comme en allemand.
ae = se retrouve surtout à la fin des mots pour indiquer une pronon-
ciation très contractée, de même ui.
Les consonnes: ^, d, k, m. «; r, 5, t se prononcent comme en français.
g = comme en allemand.
p = manque.
Y == fricative gutturale douce, à peu près comme le g anglais dans
« good » .
y = fricative gutturale postérieure un peu plus douce que le ch alle-
mand dans c( Nacht ».
y rr: ch allemand dans « nicht ».
h = h allemand dans « haben ».
h = h fortement guttural, comme l'espagnol/.
i = son intermédiaire entre / et r, ressemble au i polonais roulant.
(f) = son intermédiaire entre ^, /et h comme un/ très doucement aspiré.
(Berner transcrit toujours cette consonne par une simple/.)
LES INDIKNS OLITOTOS
163
^ = j français dans « jeter ».
h (seulement chez Berner) = comme en espagnol.
«/ (seulement chez Berner) = w anglais dans « water ».
l'« PARTIE
Vocabulaire de la lanme Ouitôto-Kâwit.
o o
(Recueilli par le D"" Theodor Koch-Giûnbei^ dans l'Apaporis inférieur,
Mars-Avril 190S.)
A. — Parties dl' corps, Maladies.
egéta.
langue.
regâeko,
cuisse, fémur.
<fûe,
bouche.
yaidae.
tibia.
omit Ho,
lèvre supérieure.
ou aussi
kM^
dent.
eyaike,
os.
déifO,
nez.
édai.
jambe.
dôfoiciO,
narines.
taiseke.
genou.
iHse,
œil.
takçra'so,
jarret.
kenôhe,
oreille.
heé{d)ye,
pied.
dozoînmiOy
perforations des
hée(d)yçmôdo,
dos du pied.
ailes du nez.
hée{d)yehèrai,
plante du pied.
dofô<soigay
perforation de la
heékae.
orteil.
cloison nasale.
héekobeda,
ongle des orteils
oyéko,
front.
iyjédo, eysédo
U^^g?,
tête.
ou
ÎX^ôtie,
cheveux.
iWyh màye^
mollet.
uiyékaibe,
sourcils.
nekuio,
tendon du pied.
tiigei.
cils.
emodo.
corps.
oûeyoke,
barbe .
hamàhaide.
cadavre.
hûedyaç,
poils du pecten.
kémai-r)o; k^ma-o.
cou.
kàkae.
joue.
kéma[-{)o îy/ira,
le cou entier.
âmaeko,
menton.
kue kçma{y)o,
mon cou.
fekânigo,
épaule.
kemaibeke,
o t o
nuque.
sîme,
tempes.
urayke.
gorge.
ro{y)kà:ioke.
creux de Faisselle
zékairiko,
omoplate.
ro{y)kâsokat:ayosia,
poilsde Taîsselle. "
kçraiko,
côtes.
naHhenike,
bras.
hôgobc.
poitrine.
dagç(d)yida,
coude.
mtmoi.
mamelon.
164
SOCIÉTÉ DES AxMÉRICAMSTES DE PARIS
ôfio{d)ye,
main.
monoi.
sein.
ono{d)yemÔdo,
dos de la main.
emodo,
dos.
ono[d)yehèrai.
paume .
emodoiykae.
côte vertébrale.
ônokae,
doigt.
holi.
A entre.
onôkaeyâkae.
pouce.
mot a.
nombril.
uidâhodyàkae.
index.
siiîke.
bassin.
modoikae,
o '
majeur.
hêroe,
membre viril.
(^oîkeikaê,
annulaire.
^Çroe-rôge,
gland.
bisidekae,
auriculaire.
héroehigoe.
prépuce.
onôkobe,
ongle (des doigts)
hinebai,
scrotum.
hinege,
testicules.
bodyerakaîsaike.
urine.
oito.
membrum
énôra.
sueur.
muliebre.
éya ; éia.
larmes.
sira^o.
vagin.
bôdye.
excrément.
c}itâ:fue,
lèvres.
tiâeke,
cerveau.
tiâue,
clitoris.
bôrinyo.
morve.
égoç.
anus.
zaréàe.
graisse.
éyaike ; éyaîke,
os.
hâniedc.
pet.
dée.
sang.
dega,
plaie.
ne{j)guio,
artère.
bihedyanomehw,
cicatrice.
onâdye^uidya.
pouls.
himiiido,
' pus.
iyjido,
chair.
déstsae, déoisédae-
ime maladie des
ne[y)gnîo
i-:)dâea,
orteils.
ou
îstko,
bec.
ne{y)gt.iîhaç.
tendon.
ômâkae.
queue (chez le
naréhenike.
muscle du bras.
chien, loiseau,
banôke,
foie.
le poisson j.
hâsake,
poumon.
cféde.
aile.
ter ose.
estomac.
çyaibe,
plume.
hébeo,
intestin.
néykôbe.
nageoire.
tiiae.
salive.
B.
Er.ÉMENTS ET NATLRE.
hàenoi, eau.
enimane, enîmane, fleuve.
idve, ruisseau.
horai, lagune,
nôfuiko, rapide, chute.
r^k§, feu.
o{i)dy^ge, fumée.
z>emona,
mônaide, jour,
nâ[-()o ; nâ-o, nuit,
haebaha, haibaka, matin.
zaetisei, midi.
nâ{y)îiide, nà-uide, soir,
5^m/, lune.
saison sèche.
LES INDIENS
OUITOTOS
i6î
rége^
bois (à brûler).
'< nô^uiko »
qui signifie
kôke.
charbon.
« montagne
mena,
ciel.
et rapide »).
deîsaide.
pluie.
^^uikeua,
nouvelle lune.
beiàzoi.
vent.
taicfedê,
pleine lune.
tebiride, tebînte,
éclair.
a^uitaij^zia,
éclipse lunaire.
gûrute,
tonnerre.
(^^uinehinode,
éclipse solaire.
yoîéo, ànieo.
arc-en-ciel.
okiito,
étoile.
(« âmeo » —
double arc-en-
monairaykutu,
étoile matinale
ciel).
isikei,
constellation
hitôma ,
soleil.
(probablement
hîgu.
ombre.
« la Colombe »)
dauidiiide,
année.
soiigejej.
constellation
rosideidyd,
saison des pluies.
(probablement
nà[-^)o. nà-o,
chemin.
« le Lion »,)
nôfniko,
(cf. rapide),
ûkui.
Pléiades,
montagne.
ré>
sol.
hâsike,
forêt.
okàbe[y)tuîu.
argent.
mo; éyoo,
caverne.
%^ ; mo,
trou.
mayôke,
île.
raeiiûoeyafO,
fosse.
koniyeke,
sable, banc de
(raé^ôde,
enterrer).
sable.
okube,
monnaie.
nô<suike,
i "
pierre.
(L'g final
distingue ce
mot de
C. — Habitation, Ustensiles, Armes, etc.
hôfo,
kçnai,
zoi,
kére^ae,
emérakota.
râiko,
(dye>
maison. sina ; séna,
hamac.
filet. sinayêgoe,
grande corbeille
portée par les
femmes. ^agôsi,
boyau tressé pour kopéta ,
comprimer le
manioc,
bouilloire. husédo,
plantage. yâiko.
lance empoison-
née.
carquois pour les
lances empoi-
sonnées.
hameçon.
(espagnol : esco-
peta),
fusil.
poudre.
lacet qui soutient
le devantier.
166
SOCIÉTÉ DES AMÉRICANISTES DE PARIS
seémgobr,
port.
mesiiei,
pagne.
yaûema ,
hache.
eboni,
peigne.
yaué^ae,
couteau.
sibe,
foyer pour le
nàkae,
canot.
manioc.
hagâoae,
rame.
totikei,
fifre.
sçguîko,
arc.
iott<fahii,
flûte.
hârae,
flèche.
oinsaij
grelots attachés
Hgî,
massue.
au pied.
hàiia.
sarbacane.
yàenJke,
coiffure en
hàrai,
petite flèche
plumes.
empoisonnée
saisdhaya,
danse.
(cf. flèche).
{saîde,
ils dansent).
hârâ{d)yego^ ,
carquois.
hôae,
grand tambour de
hàex^oh
poison pour
bois pour faire
flèches.
des signaux.
D.
Homme, Famille, Vie sociale, etc.
çinia,
homme.
rino,
femme.
kâmçne,
gens.
hitàebiio,
jeune fille.
éima.
homme (mâle).
Usa,
fille.
moiae,
père.
kuéhisa.
ma fille.
^)hh
mère.
ôhisa.
ta fille.
ûiue,
enfant.
hisaima.
oncle.
hitoo,
fils.
ûsn,
tante.
kuehîtoo,
mon fils.
oçkesa,
vieillard.
gôro,
nourrisson.
o^keno.
vieille femme
hâbiseirite,
garçon.
mogama,
grand-père.
kônirue,
jeune homme.
hàino,
grand'mère.
a ma,
frère.
idyàqma,
chef.
kué ama,
mon frère.
rahidya,
rahût^a, blanc.
miréno,
sœur.
E.
Médecine, Religion.
aima.
médecin magi-
husiniamui,
dieu (héros de la
cien.
tribu).
y ira.
tabac.
taeXg)<féno,
esprit.
yérabe,
sauce ^ tabac.
■foréno,
fantôme (âme des
défunts).
LES INDIRNS OUITOTOS
167
F. — ' Mammifères,
hôma,
singe.
méro,
petit sanglier.
tyu.
stentor, singe
éimo,
grand sanglier.
rouge.
yâino.
bradype.
huitâkmno,
chauve-souris.
héme,
Lagothrix oliva
hiko,
jaguar.
ceus.
hiâîema,
cerf.
àeke.
Callithrix eu
hitôiokeno,
loutre.
prea.
tsûîuma,
tapir.
éreno,
tamanoir.
eiéhaino,
Hydrochoerus
kaûadyo,
chien.
capivara.
minée,
0%. 1
rat.
yauétroe,
paca.
m^^ui,
agouti.
4^0,
agouti.
néneno,
tatou.
bainànîo,
grand tatou.
Oiseaux.
^X?«C
oiseau.
sûtoaito.
Harpia ferox.
te.
œuf.
nôko,
canard.
hûdyae,
nid d'oiseau.
nki'ige,
pigeon.
é<^a,
ara.
âtaua,
poule, coq.
^aiilse,
perruche.
t^aido,
Oriolus spec.
kôedo.
perroquet.
{d)yéedp,
martin-pêcheur.
viogôva,
Psittacus hyacin-
Ino,,
urubu noir.
thinus, Macro-
uiûaino,
urubu blanc.
cercus.
nokaido.
toucan.
[b) akéta,
wakçta, agami.
(fisîdo.
colibri.
àx^ôke,
hocco.
marusu,
Nyctibius spec.
(férebeke,
CraxUrumutum.
méni,
héron blanc.
égui,
Pénélope Marail.
kôtoma,
perdrix.
muidoke,
Pénélope cuma-
yîr{(x)kono,
petite hirondelle.
nensis Jacq.
}n(x)kakano,
cacao (portugais
H.
Poissons, Reptiles, Batraciens.
yâsiii,
poisson.
tôo.
gymnote.
tegâkoç,
arêtes.
nûio,
serpent d'ea'u.
kôrebe
raie.
oono, tékçno.
grenouille.
hûsi,
souroubi.
yàgema,
Bagrus reticula
émeno.
piraigne.
fus Kner.
168
SOCIÉTÉ DRS AMÉRICL.\NISTES DK PARIS
nâ{g)ma,
allig-ator,
îerûbeno,
pacou.
caïman.
ômima,
Corimbata spec
inenino,
tortue.
iàma.
Erijthrinus spec
nûio,
serpent.
iiuàna.
Cophias afrox.
I. — Insectes, etc.
kàraç,
énike,
uidôdo,
àekyçi,
émokçj
risi,
(fiodo,
ûnekç,
mâkodya§,
néikeno,
4. 9 7
termite.
omôgç,
Cryptocerus
piaô.
atratus.
moustique.
desera,
moustique de
Atta spec.
jour.
abeille.
gônoni, çsénoe.
Ixodes spec.
abeille.
Çhô ,
pou.
sauterelle
verte.
foiroda,
puce.
sauterelle
d'un
çbékeno,
araignée.
brun noirâtre.
ekôse,
écre visse.
guêpe.
hirebiç,
maringouin.
papillon.
orodyç.
puce pénétrante
Tabanus.
akaîdo,
scorpion.
Atta cephalotes.
oçresio.
scolopendre.
K. — Plantes.
amena.
arbre.
kâhuna.
arbre à caout-
ràbe\
feuille.
chouc.
nâre^ae,
branche.
kahûtxu.
pâte de caout-
amenai goe.
écorce.
chouc.
nekûio.
racine.
hîsêre.
arbre gommifère.
éedo.
épine.
nonôkç.
roucou, rouçou-
riàraç,
fruit.
yer.
bédyai.
maïs.
némàbii^
calebasse.
(fruit mûr d\m
htiiae,
Pulliniap innata.
jaune rougeâtre).
k^iço,
Liana.
bedyâdo.
maïs (encore
néna ,
Palmier(Euterpe)
blanc).
dôlina.
— (Iriartea ex-
bedyâgro.
pédoncule de l'épi
orhiza).
de maïs.
hîag^na.
-^ [Iriartea ven-
hodyçsçîç.
manioc.
tricosa) .
oarinya,
farine de manioc.
kineç.
— [Mail rit ia fle-
sôbe.
cassave.
xuosa).
1. Ils appellent
(le même le papier.
LES INDIENS OUIÏOTOS
169
ôgodoy
banane.
neÇy^kéro,
— [Astroca-
réoie, dûnaç,
patate.
ryum).
hâkaie,
cara.
himena,
— {Guilielma
htbie.
coca.
speciosa).
hioisçi,
piment.
•
L, -
- Ni
L'MÉRATION.
dàh(,
un.
r«Q)/f . mide •',
beaucoup.
mînahe.
deux.
héuidç,
daheàmani ',
trois.
oriiide -^
plein.
ûabe,
peu.
nàhêli.
tout.
dama., dàmahai, seul.
M.
Pronoms.
hûe^
moi.
baimake,
celui-là.
0,
toi.
nàisa.
même.
bânyenia,
lui.
hçaimake,
autres.
n(a')aîmno,
elle.
knésçgniko,
mon arc.
hàe,
nous.
ôsçgiiiko,
ton arc.
ômç,
vous.
oniôseguiko,
son arc.
haï âme,
allez ! vous !
kdeho'fO,
notre maison.
naimake,
ils.
oméehotfo,
votre maison.
bîsa,
celui-ci.
N. -
mihnakebooo,
- Adjectifs.
leur maison.
à{i)dyue,
grand.
hi{d)yônedeke,
malade
bîside,
petit.
aidyohi(d)yô-
(ahi ! je suis ma
à^y^h
haut.
nedçke-
lade) .
anâide^, anâiÇy^]
)de en bas.
hâmâde,
mort.
1. Numération recueillie d'un Indien Ouitoto-S(»upni :
1. ddk^de.
2. inftiaJe.
3. dahfdmani.
4. nagâmagani.
0. ddbfkuiro.
6 . çnçsçbeJkuirodatii(fuaidf.
10. nâga^fbçikuiro.
Cf. la numération recueillie par M. E. Berner.
2. Contient probablement le mot : « i('/y(, i'/dç, idf =n il y a, c'est,
3. Contient probablement le mot : " /(/j% i(/)le = -( il y a. c'est, il e?t
i70
SOCIÉTÉ DES AMÉKlCANISTtS i>l: l'AKlS
hèrq,
piofond.
uiniko,
aveugle.
âiebe,
long.
hakânedçke''-,
sourd.
à{i)dyue^
larf^e.
sônaide S
muet.
oarcdoide^
gras.
fuaieesemarç.
c'est beau.
yekçnai(i)df ,
maigre.
est-ce beau ?
yôecpai,
lourd.
oaainino-
je suis fatigué,
(fégoha,
lég-er.
komiiideke.
je • ne puis pas
bâkare,
très gros.
avancer.
^àçgçha,
droit.
taidyciçiaide' ,
paralysé.
nefidç,
rond.
nainôkçno,
enceinte.
rosira y
froid.
màiçhe,
bon.
il sir a,
chaud.
riïamede,
mauvais.
neiïdç • ,
sec.
idyàetete,
lâche.
ylnaira,
humide.
iikéfide',
sârâde,
pourri.
0.
COLLKLRS.
usera,
blanc.
nomie,
rouge
hiti'tide,
noir.
iiiôkoia,
bleu.
hifera.
obscur.
îià^u§imokora,
vert.
kîdyede,
sale.
(giàç,
jaune
P. — Adverbes.
1. Temps,
nâçf^ai,
hier.
bàçnaçfai,
avant-hier.
haébaka,
demain.
iahaehaka
après-demain.
bii^oi,
aujourd'hui.
i^ode.
toujours.
hâbi,
maintenant.
hàrire, aussitôt, vite.
hâri ! hâri ! vite î vite !
harîreate! apporte vite !
mànya viànya en avant! cou-
har'tre !
rage
(exclama-
tion pour exci-
ter).
1. Contient probablement le mot : « idç, i(jyç, i{/yif zzz « il y a, c'est, il est ».
2. Forme verbale= je n'entends pas.
LES liNblENS OUITOTOS
171
2. Lieu.
(fôçkçha,
à droite.
hçnâhobei,
en arrière.
béno.
ici.
erôhebei,
«. 1 c ^
devant.
beînômu.
là.
enéhebeko,
1 t t *
derrière.
iâçrei; yâçrei,
près.
hô^o emodoino,
sur la maison.
bàei{±)te
loin ( - il est
loin).
aiiiénauiko,
au sommet de
l'arbre.
beinomohai
:/
va par là.
anàhebei,
hô'^o hereimo,
en dessous.
à l'intérieur de la
bainomori
bite
il vient de là.
hinohai !
maison,
sors !
çrotohai 1
avance!
3. Affirmation.
H ; hehç,
oui.
hémare, niaiore.
peut-être.
yàbe.
non.
keônedeke, ridema
re qui sait !
Q. — Verbes et phrases.
air^zoîse
travailler.
ax^àdçke,
je bâille.
hay_prçkç,
respirer.
donner.
â^aktdda,
lève-toi !
. kuéhaisçye,
je donne.
u^ridç, vj(ride^
coïter !
noitahairitè,
enfanter.
ha(a.)hinôbite.
naître.
huçietan^ hârirç ■
' / viens vite.
haikoçde,
aller.
noisaidçke,
je prends un bain.
y^note,
saisir.
h^ta,
toucher.
^ào'\
battre.
mâ§,
lier.
kakàdçke,
j'entends.
kakâto^,
entendre.
inoi 1
reste !
aimétaidçke ,
j'ai faim.
tâçnç, ûsîta,
brûler.
tççîdçke,
je tousse.
bodyisaidçkç
je chie.
r^gç uàhi !
apporte du bois !
àçdçkç,
je mâche.
rigçàtç!
<fuirîd(.
lutter.
1. Se dit à une femme avec laquelle on désire avoir des rapports d'intimité.
2. Signifie probablement : « tu bats ».
3. Signifie probablement ; « tu entends » ou « tu as entendu ».
172
SOCIÉTÉ DES AMt
^CAMSTES L)E i'ARlS
kotneke oie taaûdeki
4. o «. O »
• penser— -deman-
ki^ebîdya.
je viens.
der îe cœur.
âhaidçj
grimper.
kaçgui^,
manger.
^âka,
coûter.
kaçguisahai !
mangeon.s !
hôrotaydç.
ramper (se dit
ttaîde,
tomber.
d un petit en-
uaîdçke,
je suis tombé.
fant).
okamisa uaia ~,
ta chemise est
raenàtayde,
ramper (quand
tombée.
lenfant peut
hàeside.
rire.
déjà s'asseoir).
<^^nîmi,
faire.
yâde,
moudre.
ràdado o kue
je te bats.
keride.
peindre.
z^ânade.
asêride,
éternuer.
o^bma oéia,
i 1 L
l'oiseau vole.
bodyirakaisaike,
pisser.
îfdukôdeke !
je dois pisser.
iyétua,
le ruisseau coule.
setôtade.
tirer du fusil.
rtÔQîiiko étateS^
le rapide est
sçkûide,
tirer de l'arc.
nôzuiko çâira.
rapace.
hîde,
nager.
kapnâtaçdi'kedore,
je me réjouis.
uri'/de,
parler.
hi{d)yÔfiedeke,
je sens des dou-
tmydçke,
je parle,
leurs.
je m'entretiens.
i(d)yuineidehe.
je crains.
nyîyjâde,
flairer.
haka i(d)yuinaine.-
je ne crains rien.
hadyéra.
puer.
deke, i(d)yu'mej-
kaimàra,
sentir bon.
neddr,
hâç,
ramer.
rôko^
bouillir.
haeryen(£)de,
rûi,
cuire.
yérahai.
fumer.
a^mâhaij
pêcher.
biidâde,
plonger.
kakâde,
suer.
hâenoi uâbai,
puiser de l'eau
hiroakàdeh,
je veux boire.
hibiedt'ii,
manger du coca.
sôkâde,
sauter.
iyoôrae,
creuser.
aîsede,
courir.
kôrôde,
ronfler.
aîs§ ! aîsç !
cours ! cours !
h§daisai.
appeler.
hâinahaîdeke,
je meurs.
intde,
voir.
iio{yy-:aii{biya,
couler à fond.
ràïde,
être assis.
— le bateau
râenâda,
s'asseoir.
coule à fond.
^nçai,
dormir.
korobaidçke,
je me noie.
1. Signifie propremcnl : « nous mangeons ».
2. Se dit à une femme qui suspend du linge lavé.
3. En portugais: cachoeira.
LES INDIIONS
OLITOTOS
173
inànyake éneai!
dormons (littéra-
sair'ide,
croître (d'un en-
lement : « al-
fant).
lons ! dor-
kenaiinaiyde,
faire un hamac.
mons ! »)
éde,
pleurer.
kà^da.
couper (du bois\
(c/O^rinoyde,
jeter.
dé h
couper (de la
kuéi,
je désire.
viande).
éroi.
montrer.
yoeoaçi hikaç,
aig;uiser (le cou-
fiâenàno,
tirer.
teau).
béreride.
trembler.
)iaidaide,
être debout.
rosmaedeke,
je tremble de
hékiti,
tuer.
froid.
sûreide.
être triste.
çnea(y)àkdeke.
je veux dormir.
hiro.
boire.
roi.
chanter.
dôbaida.
se retourner.
^ni{yycaide.
siffler.
abédobide.
retourner (par-
uïuai.
chasser.
lant d'une route).
nianyaahçhai !
en avant ! Cou-
sôyjàde,
piquer.
rage !
manyahehai nmhàyado <fitireero., '
allons Macaya jusqu'à en aval
rakàdya ^nimatii niori bile,
blanc Ca((uelâ du venait
rèkeika !
feu fais
omô ho(fâvie pieakâdekaf,
votre maison dans dormir voulons nous
ni^kànç hitaido ?
que veux-tu ?
■ negàheitômoç ? negàheheineaçi(yye ?
combien étes-vous".' Combien hommes déjà
y'a-t-il
hofômç ?
maison dans
nçgâhe rinoneaçi(x)ie,
combien femmes déjà y'a-t-il.'
rinone t(d')yst}io noiriÇyJte
femmes ruisseau dans se baignent il-y-a ?
rlno kénaimo ^nça,
femme hamac dans dort
allons (navig^uons) jusqu'au Ma-
caya.
le blanc venait du Caqueta.
fais du feu.
nous voulons dormir dans la maison.
que veux-tu ?
combien d'hommes v a-t-il dans la
maison ?
combien de femmes sont venues?
les femmes se baignent, dans le
fleuve,
la femme dort dans le hamac.
1. Ces phrases rendent la forme dans laquelle j'ai posé mes questions. La traduc-
tion littérale montre que le texte indien s'écarte souvent de la forme que j'avais
donnée à ma question.
Société des Américanistes de Paris. t2
174
SOCIÉTÉ DES AMKRICAMSrrS DE PARIS
Ixiicdèdye yohaido,
Je coupe couteau avec
kçnaianahçbaimo rekç dàehça,
liaiiiac sous clans feu brûle
rah'tdyayai haike korintomo,
blancs avec je vais Corinlo à
ogueiç kiiei,
bananes je désire
niekano^ne kaidçdoinoi,
que bananes votre (?)
sob(ï{:'f)tt 1
cassave il y'a
kuéiomoe sôbeie,
je désire votre cassave
yerei(xye sôbe,
il y'a cassave
hâbi sua haide,
maintenant
hô<^o emododo ô^oma (fê okatde,
maison au-dessus oiseau vole arrive
kâç haçye no(;/)kâedo,
nous ramons canot avec, dans
hâbi i(jï)ye uîniiaide,
maintenant ruisseau il saute
koméne nia nncdene,
gens ne pas
hàbiri oykaide,
justement ils arrivent ('?)
mésaiemodo haiiiohonc,
table sur va mettre
anàhebaiino honeÇyyio,
sous (u as mis
mesaiek^honç(^/^deke ,
table à côte j'ai mis
at^iiedeçînia yâsiii,
nas pas apporté homme poissons
zayainçde^
n'a pas pèche
je coupe avec mon couteau.
le feu brûle sous le hamac.
j'accompagne les blancs à Gorinto.
donne-moi des bananes.
tu ne veux pas me donner des
bananes.
y a-t-il du cassave ?
donne-moi du cassave.
il n'y a pas de cassave.
maintenant nous ferons (du cassave).
l'oiseau vole au-dessus de la maison.
nous ramons dans le canot.
il saute dans l'eau.
les gens ne sont pas venus.
ils arrivent justement.
mets le couteau sur le banc.
tu as mis le couteau sous le banc.
j'ai mis le couteau à côté du banc.
l'homme n'a pas apporté de pois-
sons.
LES INDIENS OLITOTOS
175
II« PARTIE.
Vocabulaire de la langue Ouitôto,
recueilli par M. Ernst Berner dans llgara-paranà, affluent du
Putumayo .
A. — Parties du corps.
iyefé,
langue.
ifotiré,
cheveux.
fûe,
bouche.
onod^.
main.
dôfo,
nez.
d^aikopegiii,
pied.
uise
œil.
digaide ^ ,
sang.
hefo,
oreille.
B. — Éléments et Nature.
hainoé,
id^e,
eau.
ruisseau.
ameo.
arc-en-ciel.
C. — Habitation, Ustensiles, Armes, etc.
hofoy
maison .
gareta,
ciseaux.
tsieragope,
port.
ipone,
peigne.
idki.
plantation.
mâha,
lumière.
kînai,
hamac.
râpe-,
papier.
goguiro
pilier (d'une
d^ou'ekog,
beurre.
maison).
raike kiiene.
feu (du foyer)
drobedmiki,
marteau.
D. — Médecine, Religion.
tisinamuil,
taifé,
dieu,
esprit.
hânaba,
tiiiwe,
fantôme,
tabac.
E. — Insectes, etc.
ipoma,
faiiràta.
pou.
puce.
guidorcûo,
blatte.
1. Ceci est probablement une forme verbale et doit se traduire par « saigner »
2. La <( feuille » de la plante porte le même nom.
i7()
SOClÉTb: bKS AMERlCAMsrÈS DE l'AlUS
F. — Plantes.
husipiie,
viaikapiii.
scion de manioc. ogopeki,
scion de manioc ogopekui,
doux . ped^ato
scion de banane.
mais.
G.
Ni
JMÉRAllON.
dâhe,
un.
enehcpai dâhe,
six.
mena,
deux.
enehemena faikte.
sejDt,
daheamani,
trois.
enehedàhe amani
nagaagauia,
quatre
faikte,
huit.
nakuiro,
quatre.
nagaagama faikte,
neuf.
dapekuiro,
cinq.
nagahe pehiiro ^
dix.
H.
Pronoms.
kUCy
moi.
witntœ,
celui-ci.
0,
toi.
imue.
celui-là.
naimue,
lui.
I.
— Adverbes.
tamaide,
ne,., pas.
K.
— Adjectifs.
feko,
lent.
naimirete,
doux.
hifaide,
ivre, fou.
ucuho,
qui a perdu un
guine,
dur.
œil.
eriraite,
aig^re.
L.
Adverbes de temps.
ikomonai,
demain.
naifai,
hier.
hetnonai.
après-demain.
naui,
hier dans la nuit
yemonai
après-demain.
huaûtisîy
midi.
1. Cf. la numération en Ouiloto-Sfueni ; v. plus haut, p. 175, note 1.
LES INDIKNS OUITOTOS
177
M.
Adyerbrs de lieu.
a,
afaine,
burine luite,
ana ite,
poiQino,
sur (la table). ate pêne,
en haut. penchai ,
ils viennent d'en painanio hone,
bas. penomo hone,
il est en bas. oni hone,
ici. ad^e luite,
apporte ici î
va ici !
mets-le là !
mets-le ici !
enlève-le de là.
il est venu de là.
N.
FoRjiEs d'interrogation.
negahe,
ningaipe ipanega,
nujai wite,
nufai haite,
vinka muitohaitio,
tîiuka guitekne,
muka matneke,
mameke ivn,
combien ?
combien n'as-tu
pas payé ?
quand est-il
venu ?
quand va-t-il ?
pourquoi va-t-il ?
c[ue mangé-je?
comment t'appel-
les-tu ?
mue haheâze,
wu pid{a,
ne nomo ite,
ivie buye,
butika haito,
ni f ode,
ni fodûte.
pourquoi (veux-
tu avoir cela) ?
qui vient ?
où est-il ?
à qui cela appar-
tient-il ?
avec qui va-t-il ?
pourquoi ?
que dit-il ?
0.
Verres et piira!se.s.
ekono.
ouvrir.
haisiiieno, haisifiete
ne ris pas.
ipai,
fermer.
giiai naite.
.obéir.
nuikta,
g-lisser.
hic gtiai naiîïete.
il ne m'obéit pas.
rokano,
soulever.
■mare ipnino
ils parlent bien.
neno, fuino,
faire.
naktomo,
nikairite
rêver.
iiakfieno !
ne parlez pas !
inite.
dormir.
toytaheno !
ne jetez pas (de
kahe,kasite,ka:
ùde,
veiller.
côté) !
gaita,
toucher.
heîietio !
ne touchez pas !
eno,
traîner.
uritamo !
sovez tranquilles.
paiyefâhe,
tuer celui-là.
kàkare !
silence ! écoutez !
kaita.
couper.
kakàto,
as-tu entendu ?
hikaguaine,
compléter.
kakanefe.
je n'ai pas en-
napai,
apprêter,
tendu.
compléter.
okiôdo,
as-tu vu ?
sainete, komuinete,
ce n'est pas prêt.
éroi,
vois !
hnisite,
rire.
doiiete,
il no dit rien.
178
SOCIÉTÉ DES AMÉRICAMSTES DK PARIS
hue ikirinete,
je ne suis pas
iniroi du no,
débarrasse-toi de
méchant.
tes habits (sales).
ae hîga,
je lui ai déjà
topeno.
retourne-le.
donné.
d^ino,
tiens !
ni inega,
il ne lui a pas
a te.
apporte !
donné.
iiho.
emporte-le !
nad\e id^e,
je te donnerai
haino.
rame !
plus tard (at-
rarisai,
allez au travail !
tends ! je te
raitifoai,
allez abattre une
donne).
forêt !
ktie id^io,
je te donne.
sitriso.i.
allez tirer le ma-
maiyore,
je ne sais pas.
nioc.
bai metaite kue,
j'ai faim.
id^i aetièka,
as-tu déjà pré-
ite,
il est. elle est, ils
paré une plan-
sont, il V a.
tation ?
inéte,
il n'est pas, elle
tichéga.
je ne l'ai pas (en-
n'est pas, ils
core) préparée.
ne sont pas. il
ha id~i tiédie,
maintenant ils
n'y a pas.
vont préparer
guiakatekuc .
je veux manger.
une plantation.
odueniîîeke,
je t'aime bien.
kiied^onena haiheno
n'allez pas sans
nagaitike,
tu me plais.
me le dire.
isirede isirete.
cela me fait de la
pemf
LES INDIKNS OUITOTOS
179
Sing.
Plur.
III*^ PARTIE
NOTES GRAMMATICALES.
ï. — Des pronoms.
Des pronoms personnels.
)ch:
Berner :
I.
kiie
moi.
kue
moi
II.
toi.
— toi.
III.
bânyenia
— lui.
naimtie — lui.
n{a)aînino
— elle.
I.
kàe
nous.
II.
ômç
— vous.
III.
nalmakç
— ils.
De natmahç rapprochez baimakç, celui-là ; hçaimahe, autre. Il semble,
d'après cela, que la terminaison niahç indique une autre personne. A
naimue,\m^ on peut comparer îf/m«t', Qç\\x\-c\,inme, celui-là. Ici, la termi-
naison mue indiquerait une ti-oisième personne qui se tient dans le voisi-
nage de ceux qui parlent.
La syllabe initiale nai- dans le mot naimue, lui, du vocabulaire de Berner,
se retrouve aussi dans les expressions nainino, elle, et nainiake, ils, de mon
vocabulaire.
Des pronoms possessifs.
La possession s'exprime analytiquement en préposant aux noms les
pronoms personnels ; p. e. Koch : kiié k^m(j{y)o, mon cou ; kué hitoo, mon
fils; kué ama, mon frère ; ktié hisa, ma fille ; kué sçc;uiko, mon arc; ôhisa, ta
fille; ô sçguiko, ton arc; omô s^guikoQ), son arc; kâç ho^o, notre maison;
omôçho'fO, votre maison ; nainiakç hoio, leui ujiaison. Berner : onmmeke, ton
nom.
Les préfixes pronominaux n'existent pas en Kâime ; de même les suf
fixes feraient totalement défaut.
180 SOCIÉTÉ DES AMÉRICAMSTES DE PARIS
Des pronoms démonstratifs.
J'ai noté deux pronoms démonstratifs dans la langue Kàime : bisa,
celui-ci, et baimake, celui-là. A la syllabe bai, il faut comparer les syl-
labes bai, bei, ba(, dans les expressions suivantes : beinôtm^, là, bàç-iÇy^e..
(il est) loin ; bdnomo-hai, va par là; bamoniori-bife, il vient de là, et chez
Berner : painomo hone, mets-le là ! Ce qui porte à supposer que ce prétixe
exprimerait Téloignement dans l'espace. Berner, lui aussi, donne deux
pronoms démonstratifs : wimiie, celui-ci, et imue, celui-là. En parlant des
pronoms personnels nous avons déjà indiqué le rapport de ces pronoms
avec naimtie, lui.
Des pronoms interrogatifs.
Koch ; mekân^, que? Ex. : mekane hitaido, qiie veux-tu ? negâhs, combien?
Ex. : nçgàhe itômoç, combien êtes-vous? nç^âhs beine açi(jye, hozômç, com-
bien d'hommes y a-t-il déjà dans laniaison'^ nçgâhe rinone aeiÇyjte , combien
de femmes sont déjà venues ?
Berner: wu, qui? Ex.: luu pid^çi, qui vient? o mameke uni, comment
t'appelles-tu? (littéralement : ton nom quel ?) ; luie, à qui? Ex. : wie buye,
à qui cela appartient-il? butiha [ivutika], avec qui? Ex. : butika haitio, avec
qui va-t-ii ? niuka, que ? Ex. : viuka guitekue, que mangé-je ? înuka tnameké,
comment t'appeîles-tu ? (littéralement : que nom?) miika niiiiio, pourquoi?
Ex. : miika muito haitio, pourquoi va-t-il ? mue, pourquoi ? Ex. ; fntie
kafïed^e, pourquoi (veux-tu avoir cela)? nenomo, où? Ex.: nenonio ile, où
est-il ? nnjaiy quand? Ex. : nujaiiviie, quand est-il xenu'l nuf ai haife, quand
va-t-il ? negahe, ningahe, combien ? Ex. : -ncgahe, combien? ningàhe ipahega,
combien n'as-tu pas payé?
Je ne puis pas expliquer à mon entière satisfaction les expressions
suivantes que je trouve dans Berner: ni f ode, pourquoi? nifodote^.que dit-
il? nifodotese compose de nifode, pourquoi, que? eidole, il dit (cf. dohele, il
ne dit rien).
II. — Du Vebbe.
Conjugaison.
En règle générale, les pronoms personnels sont postposés au verbe
qu'ils accompagnent. La postposition fait subir à la première personne
LRS iMjiKNs onroïos 181
du sing-iilier hué la réduction au hé, p. e. Koch : hi{d)\ônedçh, je suis
malade ; kakânedeh (je suis) sourd ; noisaidçkç, je prends un bain ; uaidçke,
je suis tombé ; ayc^Ùâçke, je baille ; kûkàdçke, j'entends ; aimétaidçke, j'ai
faim ; te^idçke, je tousse ; bodyisaideke, je chie ; âçd^ke, ]e mâche \ luhikôd^ke,
je dois pisser ; ûriydçhe, je m'entretiens ; hi(d)yonsd^ke, je sens des dou-
leurs ; i(d)yiiinçidçhe, je crains ; hiroakàdçke, je veux boire ; hàniahaîd^ke, je
meurs ; korohaîdçke, je me noie ; rosina^deke, je tremble de froid ; çnça{y^kà-
dçkç, je veux dormir ; çi^akâdçkae, nous voulons dormir ; hone^y^dçke, j'ai
mis. Berner: o dueruiteke, je t'aime bien ; o nagaitike, tu me plais;
Dans trois cas, le vocabulaire de Berner montre comme postposition la
forme intégrale du pronom personnel kue, p. e., hai nietnile Â://^. j'ai faim ;
guia haie kue, je veux mang-er ; viuka guite kue, que mangé-je ?
Le pronom personnel se trouve aussi, quoique plus rarement, préposé
à son verbe, p. e.
Koch : kuéhais^ye, je donne ; kuéhidya, je viens ; kuéi, je désire ; kiiédedye,
je coupe ; kâçhaçye, nous ramons ; kaçbai, allons.
Berner : kneid^îo, je te donne ; kueikirinete, je ne suis pas méchant.
A cette construction, appartient aussi le mot kaegui, qu'on m'a dit avoir
le sens de manger, mais qui signifie sans aucun doute : nous mangeons;
de même kaebuisahai, nous mangeons.
On peut considérer comme parente de gui, manger, la forme dui dans
Inbk dut, manger du coca.
La terminaison o de la 2" personne du singulier dérive sans doute du
pronom personnel g, tu ; p. e. Koch : kahàto, tu entends, ou tu as entendu ;
honeÇy^do, tu a mis ; mçkànç hitaido, que veux-tu ? Berner : kahàto, as-tu
entendu ? okiodo, as-tu vu ?
La troisième personne singulière au présent des verbes actifs se ter-
mine en -a. J'en ai noté quelques exemples : oéia, il voie. Ex. : o^oma
iséia, l'oiseau voie ; tîîa, il coule. Ex. : iyétua, le ruisseau coule ; oàira, il
est rapace. Ex. : nà^tiiko ;fâira, le rapide est rapace ; buïya, il coule à
fond. Ex. : noQ/jkai buîya, le bateau coule à fond : ^nça, elle dort. Ex. :
rino kçnaimo énea, la femme dort dans le hamac ; dàçhea, il brûle. Ex. :
kénai anahèbaimo rekç dâehça^ le feu brûle sous le hamac ; uaîa, elle est tom-
bée. Ex. : okamisa nâia,ia. chemise est tombée.
Les expressions hadyera et kaianiâra, qu'on me disait signifier f< puer »
et « sentir bon » sont bien aussi des troisièmes personnes du singulier
et doivent se traduire par « il pue » et « il sent bon '>.
182 SOCIÉTÉ DES AMÉRICANISTES DE PARIS
Du verbe négatif.
La négation verbale s'exprime par l'incorporation de la particule ne^
ou (d'après Berner) ne, qui se place immédiatement après la racine ver-
bale ; Pf e. Koch : hakàdçke, j'entends ; kakânedçke, je n'entends pas, je suis
sourd, i{d)yumeidçke, je crains ; {{à^yu'mtinedçh, je ne crains rien ; at^ntde. il
n'a pas apporté ; ^ayainede, il n'a pas pêche.
De même l'expression keômdeke qu'on me donna comme équivalente de
l'expression espagnole : quien sabe (qui sait !) doit se traduire littérale-
ment par : je ne sais pas.
Berner écrit toujours m ; cela doit s'attribuer sans doute à des diffé-
rences dialectales, car il ne recueillit pas son vocabulaire chez les Ouito-
tos-Kâime, mais chez une autre horde de Ouitotos, p. e. Berner : guainaite,
obéir ! kue guainainete, il ne m'obéit pas ; kue ikirinete, je ne suis pas
méchant ; ae higa, je lui ai déjà donné ; ni inega, il ne lui a pas donné ;
ite, il y a ; inéte, il n'y a pas ; ipanega, tu n'as pas payé ; sainete, komuinete,
ce n'est pas prêt ; toytaneno, ne jetez pas ; mheno, ne touchez pas (j^note,
saisir, d'après mon vocabulaire) ; hakheno, ne parlez pas ; (Jd^i âe tiéka, as-tu
déjà préparé une plantation ?) tiehéga, je ne l'ai pas encore préparée ; hai-
nenOy n'allez pas ; haisite, rire ; haisinete, haisiheno, ne ris pas ; kakariete,
je n'ai pas entendu.
Intention.
L'infixé ka, placé immédiatement après la racine verbale, sert à expri-
mer l'intention ; p. e. Koch : biroakàdçke, je veux boire; çnçaÇy^kâdçke, je
veux dormir ; çnçakâdçkaç, nous voulons dormir.
Berner : guiakatekue, je veux manger.
Impératif.
L'impératif s'exprime le plus souvent par les terminaisons ai ou /, qui
sont des réductions de la forme hai. Celle-ci est la forme impérative de
haike. je vais, comme le montrent de nombreux exemples empruntés aux
deux vocabulaires. Cette construction répond à peu près au français : aller
faire quelque chose, p. e. Koch : beiwinohai, va par là ; eroto hai, avance ;
hinohat, sors ; tnanya ka^hai, en avant allons ; maîiyakç hai, en avant allons ;
kàeguisahai, mangeons.
LES INDIENS OUITOTOS 183
Berner : pêne haï, va ici ; maîia kokohal, allons ; rarisai, allez au travail ;
raitifoai, allez abattre (une forêt) ; surisai, allez tirer le manioc !
La orme impérative réduite se trouve dans les exemples suivants :
Koch : înoi, rest« ; rege uâhi, apporte du bois ; Berner : éroi, vois [éroi,
montrer, d'après mon vocabulaire).
La terminaison / dans kmi, je désire, indique aussi l'intention et elle ne
paraît pas entièrement étrangère à la forme impérative hai, ai, i.
Enfin nous trouvons probablement des formes impératives * dans les
expressions suivantes : Koch : yérahai, fumer ; hâçtioi uàhai, puiser de l'eau ;
hedaisai, appeler (à quelqu'un) ; ràuai, chasser ; açrnâhai, pêcher ; ^^nuai,
faire (quelque chose) ; ênçai, dormir-.
Quelquefois l'impératif s'exprime par la terminaison ç ou e. On en
trouve des exemples dans les deux vocabulaires : Koch : rege âtç, appor-
te du bois ; harireatc, apporte vite ; aisç, cours ; Berner : ate^ apporte ! ate
pêne, apporte ici ! painoifw Ipone, mets-le \h î kâkare, silence ! écoutez ! hai-
iinete, ne ris pas !
On m'a cité deux formes impératives avec la terminaison a : a^akuîda,
lève-toi 1 réke ika, fais du feu !
Berner donneun certain nombre d'impératifs terminés en no ouo, p. e. :
tO'/taheno, ne jetez pas ! tïefieno, ne touchez pas ; nakneno, ne parlez pas ;
dzjno, tiens ; haîno, rame [hàe, ramer, d'après mon vocabulaire) ; haineno,
n'allez pas ; haisineno, ne ris pas ; uritamo, soyez tranquilles ; topeno,
retourne-le ; ufio, emporte-le ; iniroi duho, débarrasse-toi de tes habits
(sales) !
A cette place, il convient de citer aussi la forme haîno, va, (dans le voca-
bulaire Koch) et haîno hône, mets ! (littéralement : va mettre). C'est une
forme assez rare qui remplace l'impératif ordinaire hai, va !
Nous voudrions reconnaître aussi des formes impératives dans les
expressions : Berner : rokano, soulever ; neno, fuino, faire (quelque chose) ;
ekono, ouvrir ; eho, traîner.
La terminaison o dans toutes ces formes impératives doit se rattacher
peut-être au pronom personnel de la deuxième personne singulière,
0, toi.
1. Première personne plurielle.
2. Cette forme ênçai signifie probablement « dormons » comme je le montrerai plus
loin. Car, dans mon vocabulaire, on ia trouve aussi jointe à mdnyakg, allons. Cf. les
remarques sur Tlnfinitif.
184 SOCIÉTÉ DES AMÉBiCANISTfvS DE PARIS
Infinitif.
Beaucoup de verbes dont la racine se termine par une voyelle forment
leur infinitif en ajoutant la particule de on îc à la racine proprement dite ;
p. e. : Koch : uéride, coïter; uaîde, tomber (cf. uai-a, elle est tombée);
noilabairile, enfanter; ha(a)hînôhite, naître; haikoçde, aller; yênote, saisir;
9Uiride, lutter ; àhaide, grimper ; hôrota(j^e, raenàia(y)de, ramper ; hâeside,
rire ; Y^^f , moudre ; keride. peindre ; asèride, éternuer ; setôtade, tirer du
Fusil; sçkûide, tirer de l'arc ; kéde^ nager; ûriQ£)de, parler; aîsçde, courir
(cf. aîsç, cours!); nyîjtàde, flairer; haç-{yeri(;jr)de, ramer; hûdàde, plonger ;
kôrôde, ronfler '^^tiide, voir; ràïde, être assis; naîdaide, être debout ; sureide,
être triste ; ab^dobide, retourner, etc.
Berner : nikairiîe, rêver ; iniîe, dormir ' ; kasite, veiller ; haisiîc, rire ; quai-
naire, obéir; etc.
III. Du NOM.
La langue Kéime ne semble pas distinguer le genre.
Le suffixe -ne sert probablement à indiquer le pluriel : rino, la femme ;
rinone, les fenunes. Ex, : nçgàhe rinone açiÇ-Qle, combien de femmes y a-t-
iî déjà ? rinone i(d)yemo noîri(yJfe. les femmes se baignent dans le ruisseau ;
riçgùhe hçine açi{yye hoc^ômç, combien d'hommes y a-t-il dans la maison?
çine est une forme abrégée de (imane = hommes [eima = homme).
Entre nçgâhe et çine, on a inséré une h pour éviter l'hiatus.
^CfM^fl/2/; Le complément direct se place devant son verbe.
Ex. : Koch: rége uâhi, apporte du bois ; haenoi iiàhai, puisez de l'eau;
hibie dm, manger du coca : yoédfaçi hikaç, aiguiser (le couteau) ; kenai maiyde,
faire un hamac ; rék^ika, fais du feu; ogtme kuei, ']e désire des bananes.
Berner : idzj ae iiéka, as-tu déjà préparé une plantation ? ha id^i Hed^e,
maintenant ils vont préparer une p\antaiion',o dueruiteke, je t'aime bien;
nagaitike, tu me plais (= je te vois avec plaisir).
DatiJ : Cette relation s'exprime comme la précédente.
1. L'exprftssion ènçai que l'on me dit signifier dormir est sans nul doute une forme
impérative qui sif^uUlo dormons . Cela ressort déjà delà phrase mdnyaks (nçai =:: donnons!
(lilléralemejit : allons 1 doruK^ns'.l. La racine proprement dite est donc : §riç ou ini.
Voir plus haut les remarques concernant l'impératif.
LES INDIENS OfltOtOS 185
Ex. : Berner: kiie guainainete, il ne m'obéit pas; kue d^oFiena haifmio,
n'allez pas sans nie le dire !
Comitatif : Cette relation s'exprime au moyen du suffixe -yai.
Ex. : rakùdyayai haikekorlntomo^ j'accompagne (je vais avec) les blancs à
Corinto.
Une apparence de déclinaison, mais fort discutable, se trouve dans le
suffixe -ie qui pourrait indiquer l'accusatif.
Ex.: ogueie kuéi, je désire des bananes; kuéi omoç sôbeiç, je désire votre
cassa ve (Nominatif : sobe. Ex. : sobéi(x)te, y a-t-il du cassave ?).
Locatif.
Cette relation s'exprime lu plupart du temps au moyen du suffixe -ino
(jmu,-mf) ;p. e. Koch : bo^ôni{, dans la maison; ÎÇd)yemo, dans le ruisseau ;
k^nainio, dans le hamac ; korintomo, à Corinto ; beinâmii, là ; belnomo bai,
va par là ; hôvo hereimOy à l'intérieur de la maison ; hôvo emodomo sur la mai-
son (emodo, don) ;k^nai anahebainio, sous le hamac ; mhai anâhebaimo, sous la
table ; ^nimani mori, du Caqueta ; bainomori btte, il vient de là.
Berner : penomOf ici ; penomo hone, mets-le ici ; painonio hone, mets-le là ;
ncnomo iic, où est-il ?
Quelquefois, pour exprimer la relation locale, le suffixe -do est ajouté
au nom ; p. e. Koch : makâyado, jusqu'au Macaya ; no(x)kàedo, dans le
canot ; hô<fO etnododo, au-dessus de la maison ; mesai emodo, sur la table
(emodo, dos).
Le même suffixe -do lié au nom peut exprimer la relation instrumentale ;
p. e. Koch: yoéi^aido, avec (mon) couteau.
Composition.
Le Kâime possède un grand nombre de noms composés. Ex. : ono(d)ye-
môdo (main-dos), dos de la main ; héç(djyçmôdo (pied-dos), dos du pied ;
nwdoikaç (dos-doigt), majeur, doigt du milieu ; btsid^kaç (petit-doigt), auri-
culaire ; (fitô-fue (membrum muliebre -bouche) lèvres ; dahi-àmani (un-
deux) trois.
Quelques noms qui renferment l'idée de profondeur ou de cavité se
terminent par la .syllabe <^o, qui est la partie principale du mot i-/jfO, ti'^o,
trou, caverne. Ex. : dôfOi-fO (nez-trou), narine ; takçra-<^o, jarret ; sira-^o,
vagin ; raç<ftioçya-fO {ra^fôd{, enterrer), fosse ; hô-^o, maison ; g^i-^o, abeille
(qui fait le nid dans le creux d un arbre)
186 SOCIÉTÉ DES AMÉRICANISTES DE PARIS
IV. — VOCAKULAIRES DU GROUPE OUITOTO
1. Orejone. Francis de Gastelnau : Expédition dans les parties centrales de
V Amérique du Sud. Tome V, p. 294-295. Paris, !8ol (transcription fran-
çaise).
2. Miranha-Carapanà-îapuyo. Ph, von Martius : Beitrdge :;iir Ethnogra-
phie und Sprachenkunde Anierihas ^umal Brasiliens. Tome II, p. 277-279.
Leipzig, 1867 (transcription allemande).
3. Coëruna. Martius: Beitràge, etc., II, p. 273-275 (transcription alle-
mande).
4. Ouitoto-Kâimç, a) Theodor Koch-Grûnberg- : Vocabulaire recueilli
au Rio Apaporis en avril 1905 (transcription phonétique) ; b) Ernst Ber-
ner : Vocabulaire recueilli dans ITgâra-paranà, 1904 (transcription pho-
nétique).
Remarques /.
Les mots : bouche, doigt, eau, étoile, homme, jaguar, ont une grande
importance pour la comparaison des langues et montrent très clairement
la parenté des quatre idiomes. Quant aux pronoms personnels « moi » et
« toi », ils se ressemblent assez bien dans trois idiomes et il est vraiment
regrettable que Gastelnau ne nous ait pas donné la traduction de ces mots
en langue Orejone.
Préfixes pronominaux '. En langue Miranha et en Goëi'una, les préfixes :
ga-, go- {ca-y co-^ et co-, cii-^ servent à désigner les parties du corps humain.
ils représentent les pronoms possessifs de la première personne singu-
lière qui sont dérivés des pronoms personnels eut et coâe. Dans les voca-
bulaires Kàimg et Orejone ces préfixes manquent, mais le pronom pos-
sessif de a deuxième personne singulière : o, ton, ta, est certainement con-
tenu dans les mots qui signifient : main, doigt et ongle. Gela ressort clair
rement de la comparaison des mots qui ont la même signification dans
les autres idiomes, et particulièrement de la forme pure nokai, doigt, en
Orejone. é-no(d)yç et o-nokui signifient donc : ta main, â-nokaç, ton doigt,
etc., tandis que ga-noagâ doit se traduire : ma main et ga-nûhga respecti-
vement co.-nucà, mon doigt.
F.ES INDIENS OUITOTOS 187
Changements de son : 9 en langue Kâime devient h en Orejone et en
Miranha ; p. e. :
bouche : 1. (^ûe ; 2. huai ; -H. hauol.
lèvre: 1. fiiéitiio;^. hoàtté.
nez: 1. dô'so ; 2, hôho ; 3. t^ohàrê.
tête : 1. eyjfôgç; 3. gôhôckô.
maison : 1. hâs'O ; 2. huaho ; 3. hô.
agouti : 1. <^eto ; 3. hôof:(îi.
dy t en Kâime devient t:( (ts) en Miranha ; p. e. :
nez : 1 . dô'^o ; 3. t:(ohôrë.
étoile : 1. okiUo ; 3. icIiôtyO.
agouti : 1. <féto ; 3. hôot^u.
Je ne puis présenter que comme douteuse la transformation de d, t
Kâime en r Goëruna ; p. e. :
lèvre: 1. <fuéitiio;i. aearé.
nombril : 1 . môta ; 4. moarâ.
pied : 1. heç{d)yç : (jambe) ; 1. çdai ; 4. co-erâhe.
1. Cf. Appendice. — Liste comparative de mots du groupe Ouitoto.
188
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Société des Américanisles de Puris. 12
Journal de la Sociétl: des Américanistes de Paris
RUINES D'UN Tl
ToMK m f Nouvelle sériel. PI. V/I
LE A TULOOM
LES RUINES DE TULOOM
D'APRÈS JOHN L. STEPHENS
Par m. Désiré CHAHNAY,
Membre de la Société des Américanistes.
Il est une série de monuments parmi les ruines des anciennes
villes yucatèques qui sont presque inconnues du public et qui sont
cependant des plus intéressantes, je veux parler des ruines de
Tuloom que Stephens fut peut-être le seul à explorer, la révolte
indienne ayant, depuis cette époque jusqu'à ces tout derniers
temps, isolé toute la côte orientale de la presqu'île. Cette ville est
en effet située sur la côte, au bord delà mer en face de l'île de
Cozumel et fait partie du territoire indien.
Elle se composait alors, il y a près de soixante ans (c'était en
i84:7), d'une douzaine d'édifices divers, enclos dans une muraille
en pierres sèches d'une épaisseur moyenne de trois mètres avec
deux petits édifices formant corps de garde aux deux angles de la
muraille occidentale.
Le plus important de ces édifices que Stephens appelle le cas-
lillo, s'élève en bordure sur les rochers qui dominent la mer. Il
est formé d'un édifice central flanqué de deux ailes d'un développe-
ment d'environ trente-cinq mètres. Cette partie centrale est beau-
coup plus haute que les ailes, et l'intérieur, avec sa voûte indienne
en encorbellement, est en parfait état de conservation, tandis que
les salles formant les intérieurs des deux ailés avaient leurs toits
effondrés. Ici, pas de voûte indienne, mais des murs perpendicu-
laires dont les hauts percés de trous indiquaient que les toits for-
maient plafonds et avaient été supportés par des poutres en bois.
11 y a donc là un élément nouveau qui s'est introduit dans Tar-
chitecture tolteco-maya. Car jamais, à aucune époque, en aucun
centre habité de l'Amérique centrale, dans les pays de terre
chaude, nous n'avons trouvé pour les intérieurs des palais, autre
chose que la voûte en encorbellement.
192 SOCIÉTÉ DES AMÉRICAMSTKS DE PARIS
Le plafond droit soutenu par des poutres appartient aux terres
froides, à Mexico comme aux villes des hauts plateaux du Guate-
mala, sans pour cela que ce plafond ait influé sur le profil extérieur
des monuments qui se trouve partout le même, — profil consacré
dans les manuscrits par le signe Cnlli, temple, maison, palais.
Ce plafond dont Stephens constate l'existence dans un autre édi-
fice, constitue une exception unique pour les centaines de temples
et de palais qui peuplent les forêts du Tabasco, du Yucatan et du
Guatemala.
Si nous découvrons ,d'où vient ce plafond et qui l'introduisit à
Tuloom, nous aurons une date pour l'érection des monuments,
comme nous en avons eu pour la destruction de Mayapan. Pour
nous, ces deux événements se touchent et doivent être contem-
porains. Nous savons en effet que le « Tutul-xiu », souverain de
Mayapan, craignant de succomber sous les coups des caciques
alliés, s'adressa à Montezuma le Vieux qui régnait à Mexico, le
priant de lui envoyer des secours. Or le monarque aztec qui régna'
de 1440 à 1400, ne fut guère en état de lui envoyer des troupes que
vers l'année 1450 au plus tard, ce qui s'accorde du reste avec le
manuscrit maya traduit par Don Pio Perez qui fait remonter la
chute de Mayapan vers cette même époque, en afïirmant que la
ville fut prise et détruite soixante ans avant l'arrivée des Espa-
gnols ^ Cela donnerait même une date plus récente : 1455 à 1457.
Or, les Mexicains envoyés au secours de Mayapan, la ville détruite
et la guerre terminée, se fixèrent au Yucatan, dans le village de
Maxcanu. N'est-il pas probable que dans le corps d'Aztecs, il y
avait non seulement des soldats et des ofTiciers, mais des artistes et
des architectes et qu'ils durent prendre part à l'érection de ces
temples et de ces palais qui, selon les historiens, s'élevèrent de
tous côtés, de sorte que la péninsule semblait ne former qu'une
ville continue?
Mais pourquoi ne trouve-t-on nulle part au Yucatan un autre
exemple de cette architecture nouvelle? C'est que les caciques vain-
queurs occupaient toute la partie centrale et occidentale de la
1. Principales époques de l'ancienne histoire du Yucatan, manuscrit en langue maya,
traitant des diverses époques de l'histoire de la Péninsule avant la conquête, aveccom-
incnlnires, p.u- Don Pio Percz.
LES RLINES DE TULOOM 193
presqu'île, tandis que les «■ Tutul-xius », réfugiés à Mani après
leur défaite, en occupaient la partie orientale et ne devaient con-
server que peu de rapports avec leurs vainqueurs. De sorte que,
ayant à leur service des officiers et des architectes mexicains, ces
derniers purent travailler aux monuments nouveaux, en même
temps que leurs amis yucatèques. et y auraient introduit le plafond
droit qui était le plafond en usage dans les palais et maisons de
Mexico. Nous serions donc là en présence de monuments modernes
datant de 1455 à 1460. monuments habités comme les palais et les
temples de Labna, Kabah, Uxmal, etc., et qui appartiendraient à
la même époque.
C'est aussi l'avis de Stephens qui, en terminant le chapitre relatif
à Tuloorii, conclut en disant : « C'est ma ferme conviction que cette
ville continua d'être habitée longtemps après la conquête, car Gri-
jalva, revenant de la baie de l'Ascension, ne 'débarqua pas à
Tuloom dont il vit en passant les monuments, et les Espagnols,
après la désastreuse retraite de Montejo, ne s'occupèrent aucune-
ment des habitants de cette côte, de sorte que les indigènes purent
habiter longtemps là ville sans être inquiétés. Et l'impression que
j'éprouve d'une récente occupation de ces monuments me vient de
l'aspect des monuments eux-mêmes, qui, encore que fort endom-
magés par l'exubérante- végétation des tropiques, conservent néan-
moins un air de jeunesse et de fraîcheur qui contraste avec la
solitude et la désolation des alentours.
« Je crois également que dans le voisinage, d'autres villes sem-
blables à celles dont nous avons visité les ruines, furent occupées
longtemps, peut-être un siècle ou deux après la conquête et que
les Indiens y menaient la même existence qu'autrefois '.
<( A Tuloom, j ai terminé mes longues explorations et je crois
avoir atteint mon but: j'ai retrouvé abandonnés et en ruines les
mêmes monuments que les Espagnols trouvèrent debout et habi-
tés et j'ai pu me convaincre qu'ils étaient l'œuvre de ces mêmes
Indiens qui les habitaient. »
Du reste, les preuves de cette modernité s'accumulent dans les
quatre volumes que l'auteur a consacrés à ses explorations et il y
a mis tant d'humour, d'esprit de recherche et d'inaltérable bon
1. Témoin Taynsal qni fut détruito par Don MarMn Ursua en 169f).
194 SOCIÉTÉ DES AMÊRICANIRTES DE PARIS
sens, qu'il ferait un américaniste du plus indifférent des hommes.
A Mani, il découvre une carte des différents villages groupés
autour de cette ville, chaque village s'y trouve désigné par une
église, moins Uxmal qu'on a représenté par le dessin d'un palais
indien. D'après ce document daté de 1557, quatorze ans après la fon-
dation de Mérida, fous les villages désignés par une église auraient
été convertis au christianisme et se trouvaient sous la tutelle d'un
prêtre espagnol, moins la ville d'Uxmal : et la preuve, c'est que,
d'après la charte faisant partie du manuscrit, un certain juge. Don
Felipe Manrique, chargé des intérêts de ces communautés, aurait
été envoyé à Uxmal et en revint, accompagné d'un interprète
Don Antonio Gaspar.
Que représentait donc Uxmal à cette époque? Il est hors de
doute, dit Stephens, que c'était un centre de population où l'on
pouvait se rendre, y rester et d'où l'on pouvait revenir : qu'il était
habité, puisque le juge Felipe Maniique avait besoin d'un inter-
prète pour communiquer avec les habitants qui, n'ayant point
d'églises, fréquentaient leurs temples et leurs palais.
Voilà qui est assez clair, mais il y a mieux :
Se trouvant à Mérida, Stephens reçut de Don Simon Péon
diverses pièces de ses archives, ayant trait à sa propriété d'Uxmal,
qui, primitivement, en 1()73, fut attribuée au regidor Don Lorenzo
de Evia, pour y établir une hacienda de bestiaux, « ce qui ne pou-
vait, dit le texte manuscrit, faire de tort à personne mais bien au
contraire rendre service au culte de Dieu notre seigneur, car l'éta-
blissement de celte hacienda, empêcherait les Indiens de la
région d'adorer le diable dans les temples qui s'élèvent sur l'em-
placement de cette ville ; temples où ils offrent de l'encens à leurs
idoles, tout en se livrant à d'autres détestables cérémonies, comme
ils le font notoirement et publiquement chaque jour » '.
D'autres documents datant de 1688, contirment la donation de
cette propriété et la prise de possession dans les termes suivants :
<( Dans la place surnommée les édifices d'Uxmal, le troisième jour
du mois de janvier 1688, en vertu des pouvoirs que m.'a confiés le
gouverneur, j'ai pris par la main le dit Lorenzo de Evia, que j'ai
conduit à travers les édifices d'Uxmal, où f ouvris et fermai
\. încidenls of Travel» YucHtan, />// John L, Stephens, vol. I, chap, xv, p. 323.
f.ES RUINES DE TL'I.OOM 19o
diverses portes^ qui répondaient à divers appartements; là, j'ai fait
couper certains arbres, ramassé diverses pierres que j'ai jetées,
tiré de l'eau de Tune des citernes de cette ville d'Uxmal, me
livrant à d'autres actes de possession, etc., « Voici donc, ajoute Ste-
phens, des témoins irrécusables qui nous certifient, que cent qua-
rante ans après la fondation de Mérida, les édifices dUxmal étaient
en grande vénération parmi les Indiens de la région et qu'il y avait
là un groupe de population qui, loin des regards espagnols, se
livrait encore à tous les exercices de son ancienne religion K » Ne
sont-ce pas là des preuves évidentes de modernité?
Mais l'auteur des « Incidents de voyage au Yucatan » ne négli-
gera pas les moindres de ces incidents qui viendront à l'appui de sa
théorie. La découverte singulière du curé de Chemax, qu'il a con-
signée, en est une nouvelle preuve.
Ce curé, chez lequel Stephens séjourna, était propriétaire d'une
hacienda à Kaniunile (dans la région de Tuloom et d'Aké où
batailla Don Francisco de Montejo, lors de sa première visite au
Yucatan) , station où se trouvaient diverses pyramides indiennes autre-
fois, surmontées de monuments. Il lit éventrer l'une de ces pyra-
mides pour en utiliser les matériaux et découvrit une tombe où se
trouvaient trois squelettes, un homme, une femme et un enfant,
près des têtes des squelettes. 11 découvrit deux grands vases en
terre cuite, et, dans l'un d'eux, une collection d'ornemenis indiens,
perles pour coiliers, coquilles sculptées et têtes de flèches, telles
qu'on en trouve partout dans les tombes indiennes; mais l'objet le
plus intéressant et le plus curieux, fut un couteau à manche de
corne dont le manche et la lame étaient en fort mauvais état, c'est
que le couteau datait de loin : c'était en effet un trophée conquis
sur l'un des soldats du conquérant par le cacique de l'endroit et
que, selon la coutume indienne, on avait enseveli avec lui.
Je pourrais dire que c'est un couteau fossile, comme la dent de
cheval, trouvée dans des circonstances identiques par la commission
américaine dans la tombe des caciques à Gopan. Je laisse le soin
de résoudre la question au lecteur, pour qui ce couteau et la dent
de cheval ne représentent qu'une seule et même époque, une seule
et même date, date toute moderne, c'est évident.
1. Incidents nf Truvpl-A in )'iira(:in by John !.. Slephenu, vol. I, chap. xv, p. 324.
LE CALENDRIER MEXICAIN
ESSAI DE SYNTHÈSE ET DE COORDINATION
Par m. Kdolakd i.e JONGHE,
Docteur en philosophie et lettres,
Membre de l.i Société des Américanistes.
Basé sur des observations astronomiques sérieuses, le calendrier
mexicain était surtout étudié par la caste des prêtres qui rensei-
gnaient dans leurs écoles. Sur lui se réglaient les présages, les
actes magiques, les fêtes rituelles, ainsi (|ue la plupart des actes
de la vie privée et publique K Nous examinerons successive-
ment les points que voici :
1*^ Rapports entre le TonaUtmatl et l'année solaire.
2^ Succession des fêtes rituelles.
3*^ Syncbronologie.
I
Le comput des anciens Mexicains repose à la fois sur une période
de 260 jours qui se subdivise en 20 treizaines et. sur une période
i. Les principaux ouvrages récents sur le calendrier mexicain sont: D. Brinton,
The native calenclar of Central America and Mexico. Philadelphia, 1893. — \uttall
l'Zelia), Note on the ancient Mexican CalendarTSijxtem, communicated to theX"' intern.
Congres of Americanists. Stockholm, 1894 ; et « The periodicai adjuslments of the
ancient Mexican Calendar », dans American Anthropologist, n. s., vol. vi, n" 4, 1904,
pp. 486-500. — Seler (Ed.), Gesammelte Abhandlungen zur Amerikanischen Sprach-
und Alterthumakunde, I, Berlin, 1902, pp. 173-183,417-503,507-554; Id. .< Die Korrek-
turen der Jahreslànge und der Venusperiode in den mexikanischen Bilderschriften d
(Zeitschrift fur Ethnologie, 1903. lieft 1, 27-49). Enfin, sous le titre : Mexican and
Central American antiquities, calendar-systems and history, la Smithsonan Insti-
tution (Washington, 1904) vient de publier la traduction anglaise d'un certain nombre
des travaux de MM. Seler, Fôrstemann, Schellhas, Sapper et Dieseldorf.
198 SOCIÉTÉ DES AMÉRICANISTES DE PAHIS
de 365 jours qui se décompose en 18 vingtaines plus 5 jours appe-
lés neniontemi. La première période s'appelle Tonalfimall (livre
des jours), et nous en possédons de beaux spécimens dans le Codex
Borhonicu.s, le Tonfila.rna(l Aiihin^ le Codex Telleriano-Reniensis,
et le VaticHJiiis A d'une pari, et dans le Codex Borgiu, le Vafi-
canus B et le Codice di Bolo(/na d'autre part. La seconde période
s'appelle Tonalpoualli ' et est généralemement représentée sous la
forme d'une roue. Ces représentations comme celles de Valadès,
de Durân, de J. de la Serna, etc., sont de date plus récente. Pour
donner une idée plus claire de ces deux périodes, nous les expri-
mons ici par des chiffres :
TonahmaU =. 260 jours : 13 x 20).
ou 5 (4 X 13).
Tonalpoualli -- 365 jours (18 x 20) -f- ^)-
ou (28 X 13) -f 1.
La question de l'origine du Tonalamail serait de la plus haute
importance pour nous éclairer sur les rapports qui existaient entre
ces deux périodes. Malheureusement sa solution se heurte à des
difficultés jusqu'à ce jour insurmontables. Les anciens auteurs ont,
en général, pensé que la période de 260 jours avait été inventée
pour les besoins de la magie. Les piclographies, dont Jious avons
conservé un petit nombre, et qui nous présentent le Tonalamatl
avant tout comme un livre d'horoscopes, étaient bien faites pour
les entretenir dans cette idée. 11 est peu probable cependant que le
Tonalamail ait eu dès, ses débuts, les caractères magiques que nous
lui trouvons à l'époque de la conquête. Il est bien plus vraisem-
blable qu'à l'origine, il ait servi à compter le temps d'une façon
approximative. Quelques-uns, tel Orozco y Berra ', à la suite de
Léon y Gama, ont pensé que ce compte est basé sur les mouve-
ments de la lune. Le nombre 13 serait né de l'observation de la lune
croissante [Ixloçoliztli :=^àQ?>\\\.e\o) et de la lune décroissante [Cochi-
liztli ^=sueno). Si nous nous refusons, avec I^rinton ', à adop-
1. Tnualj)()unlli [com\>\(i dos jours).
2. Hislorin antifjnn de Mexico, II, p. 11. CI'. Ciain.i, ]>cscriprli)ii his^lorica y crnnolo-
gicH dti las dos piedras... Mexico, 4792, p. 27.
.3. Tlie nntirr ralend.u- of rentrai. America and Mexico. Philadelphi.i, 1893, p. 9.
I,E CALENDRIER MEXICAIN 199
ter cette explication du nombre 13, nous sommes assez disposé à
admettre, avec M'^^^ Zelia Nuttall \ que la période de 260 jours repré-
sente une façon assez primitive de compter le temps, celle qui se cal-
cule sur la durée approximative d'une gestation. Dans cette liypo-
thèse le nombre 9 aurait joué un certain rôle ; chacune des 9 lunai-
sons aurait été placée sous le patronage spécial d'une divinité et,
plus tard, quand à ce comput primitif s'est substitué un compte plus
exact basé sur le mouvement apparent du soleil, ce compte aurait
pris au comput primitif, avec ses éléments 13 et 20, aussi les neuf
divinités. (]e sont celles qui nous sont connues sous le nom de
(( seîiores de la noche » et qui furent surtout, pour ne pas dire
exclusivement, utilisées pour les besoins de la magie. Quant au
nombre 13 lui-même, il serait né simplement de la division de la
période en vingtaines, ce qui est très naturel puisque les peuples de
l'Amérique moyenne possédaient le systèm.e vigésimai depuis une
très haute antiquité. Quoi qu'il en soit de ces hypothèses sur l'ori-
gine du Tonalamatl, une chose est certaine à notre avis, c'est que
le Tonalamatl date de très loin. Le fait que nous le trouvons, avec
sa subdivision en vingtaines, chez toutes les tribus du groupe
Nahua comme du groupe Maya, permet même d'induire qu'il
était possession commune de ces peuplades, avant l'époque de leur
dispersion.
D'après cela, le Tonalpoualli se présente comme un développe-
ip.ent du Tonalamatl dont il emprunta les vingtaines, les treizaines,
voire les ncîuvaines. A côlé des mauvements apparents du soleil,
les anciens mexicains observaient aussi les révolutions synodiques
de la planète Vénus, et il se trouve précisément que la période de
260 jours était admirablement choisie pour compter tout ensemble
le cours de ces deux corps célestes. Cela ressort des égalités sui-
vantes :
584 == 2 (20 X 13) -f- (4 x J3) + 12
365:.= (20xi3)-f (8x 13) -l-M, et :
1. Nous ne croyons pas, cependant (comme M""" Nuttall le pense on s'appuyant
sur une assertion de J. de la Serna], que les Mexicains r.ient perfectionné ic Tonala-
matl au moyen d'une intercalation de 3 jours. Voir The periodical ndjuatments of
(lie ancient Mexican Calendnr..., p. 495 et 300. (Cf. Brinton, The native Cslendar...,
p. 9.)
200 SOCIÉTÉ desJaméricanistes de paris
5 X 584 = 8 X 365, d'où:
i3 (5 X 584) = 13 ( 8 X 365) = 146 x 260 =
104 ans, c'est-à-dire le grand cycle mexicain UeuetiliztH (la
vieillesse) au bout duquel les 3 périodes reviennent à leur point de
départ. Le petit cycle de 52 ans {Xippoualli, le compte des années)
est calculé uniquement sur la concordance du Tonalamatl avec le
TonalpoiiaUi (52 x 365 =73 x 260). Tout cela montre que le
Tonalamatl du temps de la conquête n'était pas un calendrier à
l'usage des magiciens, mais bien une esp ce de mesure de l'année
solaire et une espèce de commune mesure pour l'année solaire et
les périodes Vénusiennes. Nous insistons sur ce fait parce qu'il
éclaire d'une façon notoire la question de l'intercalation et aussi
la question de savoir par quel jour du Tonalamatl commence
l'année solaire. Avant de passer à l'examen de cette question, je
crois utile de donner ici la série des années qui composent le Xip-
poualli et la série des périodes Vénusiennes qui constituent le
UeuetiliztH.
Les 5? ans du Xippoualli.
1" flalpilli.
2" tlalpilii.
3= tlalpilii.
4* tlalpilii.
1
Acatl xin '
Tecpatl xviii
Calii 111
Tochtli viii
2
Tecpatl XVIII
Calli iJi
Tochtli vin
Acatl xïii
3
Calli m
Tochtîi vin
Acatl xiH
Tecpatl xvm
4
Tochtli viu
Acatl XIII
Tecpatl xviii
Calli m
AcaLl xiii
Tecpatl xvm
Calli m
Tochtli vm
6
Tecpatl xviii
Calli m
Tochtli vni
Acatl xiii
7
Calli III
Tochtli viiî
Acatl xni
Tecpatl xvm
1. Les chiffres romains indiquent la place des signes dans la série de 20 jours. Ces
signes sont :
\ Cipactli. 6 Miquiztli. 11 Oçoniàtli. 16 Cozcaquauhtli.
2 Eècatl. 7 Maçatl. 12 Malinalli. 17 Olin.
3 Calli. .8 Tochtli. 13 Acatl. 18 Tecpall.
4 Cuetzpalin. 9 Atl. 14 Oceloll. 19 Quiauitl.
5 Couatl. 10 Itzcuintli. 1". Quauhlli 20 Xochitl.
L'égalité (18x20!-f-S=36t) a comme corollaire que, si la première année commence
par le signe xiii, la deuxième commencera par le signe xvm, la troisième par le
signe m, etc., et Tégalilé (28X''i)+l=^6^» explique que, si la première année
commence par 1-xiii, la deuxième commence par 2-xviii, etc.
LK CALENDRIER MEXICAIN
201
8
Tochtii VIII
Acatl xin
Tecpatl xviii
Calli III
9
Acatl xiM
Tecpatl xviii
Calli m
Tochtii VIII
10
Tecpatl XVIII
Calli m
Tochtii VIII
Acatl XIII
11
Calli III
Tochtii riii
Acatl XIII
Tecpatl XVIII
1-2
Tochtii VIII
Acatl XIII
Tecpatl xviii
Calli m
13
Acatl XIII
Tecpatl xviii
Calli m
Tochtii VIII
Les 65 périodes Vénusiennes du Ueuelilizti.
1" treizainc.
2* treizainc.
3* treizainc. .
4" treizainc.
5' treizainc.
\
Cipactli I *
Acatl XIII
Couatl V
Olin XVIII
AU IX
13
Couatl V
Olin XVII
AU IX
Cipactli I
.Acatl XIII
12
Atl IX
Cipactli I
Acatl XIII
Couatl V
Olin XVII
11
Acatl XIII
Couatl V
Olin XVII
AU IX
Cipactli I
10
01 in XVII
AU IX
Cipactli I
.Vcatl XIII
CouaU V
9
Cipactli I
Acatl XIII
Couatl V
Olin XVII
AU IX
8
Couatl V
Olin XVII
AU IX
Cipactli I
Acatl xin
7
Atl IX
Cipactli I
Acatl xiu
Couatl V
Olin XVII
6
Acatl xin
Couatl V
Olin xvii
Atl IX
Cipactli I
5
Olin XVII
AU IX
Cipactli I
Acatl XIII
Couatl V
4
Cipactli I
Acatl XIII
Couatl v
Olin XVII
AU IX
3
Couatl V
Olin XVII
Atl IX
Cipactli I
Acatl XIII
2
AU IX
Cipactli I
Acatl XIII
Couatl V
Olin XVII
Si le Toimbimall est une mesure de Tannée solaire, il faut se
demander comment elle s'applique sur celte année. La première
année du cycle commence-l-elle par le premier jour du Tonalamatl
ou commence-t-elle par le jour dont elle porte le nom ?
Ce problème a reçu des réponses assez diverses. La plus
ancienne indication que je connaisse remonte à un auteur ano-
.nyme qui écrivit en 1549 et dont une roue cyclique est publiée à
la suite de l'édition des Menioriales de Mololinia par M. L. Gar-
cia Pimentel ^. La partie concernant le calendrier, qui occupe les
pages 48-53 de la susdite édition, appartient selon toute vraisem-
blance au même auteur. Nous y lisons page 50 : « No sôlamente
1. L'égalité (29X20) -f- 4=584 entraîne le résultat suivant : si la première période
commencé par i, la .deuxième commencera par v, la troisième, par ix. la quatrième,
par XIII, la cinquième, par xvii, etc.; de même comme suite de l'égalité i44X 13 +
12 = 584, nous voyons que, si la première période commence par i-I, la deuxième
commence par 13-V, la troisième, par 12-IX, etc.
2. Mexico, Paris et Madrid, 1903.
202 SOCIÉTÉ DES AMÉRICAiNlSTES DE PARIS
comienzan en las dichas cualro figuras los anos, pero tambien sin
excepcion todos los meses... » Cette assertion est répétée à la
page 52 et sur la roue cyclique elle-même. Dans le même
ouvrage, nous trouvons un passage qui donne la même indication.
Il ne semble pair appartenir au même auteur, ni à Motolinia.
Page 43, nous lisons : « porque el ano toma nombre de su primero
dia '). Des études synchronologiques montrent que Sahagun, Chi-
malpain, comme Ixililxochitl, commencent Tannée par les signes
Acatl, Tecpafl, Calli, Tochtli.
Durân n'est pas du même avis. Il dit expressément que le
premier jour du mois et conséquemment de l'année appartient au
signe cipiiclli : « Y para que con mas claridad lo intendamos y con
mas facilidad, es de saber que el primer dia del mes se llamaba
cipactly » '.
Gemelli Garreri se guidant sur l'd Ci g lo(/nt fin Indiana, malheureu-
sement introuvable jusqu'à ce jour, de Siguenza y Gongora, et suivi
en bien des points par Glavigero, prétend que l'année/ Tochtli com-
mence par le jour / cipactii, / Aca//parle jour i iniqaiszUi.i Ter-
patl i^ar le jour i oçomatli, / Calli par le jour / cozcaquauhlli-.
Boturini et Yeytia à sa suite font commencer Tannée par le
jour dont elle porte le nom. Sur la base d'études astronomiques
approfondies, Lebn y Gama construisit un système de calendrier
mexicain très ingénieux, mais qui ne tient pas toujours compte des
faits. Ce système eut beaucoup de succès. Alexandre de Humboldt,
J. F. Tiamirez, Aubin, Boban et bien d'autres l'adoptèrent. D'après
Gama, toutes les années commencent indistinctement par / cipac-
tli el finissent par i couafl''. Je suis porté à croire que Gama con-
çut son système pour expliquer la fameuse date de la prise de
Mexico que les auteurs indigènes placent unanimement au jour
/ couail. Comme il ne parvenait pas à identifier cette date avec le
13 août, il recourut à une interprétation métaphorique. Si / couatl
est le dernier jour de toute année, c'est aussi le dernier jour des
iiemoniemi et, comme tel, il est néfaste. Ce caractère de dernier
1 . Ihxloria de la Nueva Espana y islas de Tierrn firme, éd. J. Fern. Ram irez, Mexico,
Andrade y Escalante, 1867-1880. Tome II, p. 265, cf. p. 256.
2. Gemelli Carroii, Giro del niundo. Venise, 1719. Livi-e VI, p. 43 s.
3. Descripcion hislorica y cronologica de las dos piedras... Mexico, 1792, p. 63-76.
LE CALENDRIER MEXICAIN 203
jour de l'année et de néfaste explique sulïisamment aux yeux de
Gama que les auteurs mexicains aient appelé / colirII le jour
funeste qui mil (in à la domination de Mexico-Tenochtitlan. D'autre
part, il est plus que probable que Crislobal del Castillo, la princi-
pale source de Gama, faisait déjà, lui aussi, commencer Tannée
par cipactli.
Orozco y Berra ne fut pas satisfait du calendrier de Gama et en
construisit un autre basé sur 1 identification du signe / couail avec
le 12 août. Il admet que les années S Cnlli commencent par le
jour ''2 oçomatli, 4 Tochtli par,? cozcRquauhlli * ; il échappe donc
au grave défaut de Gama qui consiste à faire du Tonalnmatl une
mesure non continue et. par conséquent, bien imparfaite de Tannée
solaire.
Enfin M™^ Zelia NutLall crut avoir trouvé la clef de Ténigme.
Elle mit à profit la malheureuse distinction entre année rituelle et
année civile, introduite par Boturini, et adoptée par Granados y
Galvez et par Veytia, Les années .le//// commenceraient par dpac-
tli^ mais, dans cette année, le cinquante troisième jour marqué
du signe acatl introduit une année rituelle à Tintérieur de Tannée
civile ^. De cette façon on s'expliquerait que le jour acatl donne
son nom à Tannée, c{uoique celle-ci commence par cipactli. Seule-
ment cette théorie est en contradiction avec un grand nombre de
faits établies.
L'étude d'un important document de la collection Humboldt
fournit à M. Seler la preuve, convaincante à mon avis, que Tannée
commence par le jour dont elle porte le nom. Dans ce document
se trouve peinte une série de fêtes se succédant pendant l'espace
de 19 ans à raison de 4 par an. La fête Etzalqualiztli y est indiquée
par les dates : 1''2 oliii^ 13 éècatl., i maçatl^ '^ malinalli, etc., c'est-
à-dire les jours qui précèdent immédiatement iS tecpatl, / calli,
2 tochtli^ 3 acatl. Etant donné que les fêtes se célébraient régu-
lièrement au dernier jour de la vingtaine qui porte leur nom (ce qui
est confirmé aussi par le précieux document), nous sommes forcé
de conclure avec M. Seler que les jours initiaux des années sont :
acatl., tecpatl. calli, tochtli et non pas cipactli, miquiztli, oçoma-
i. Hisloria antujiia de Mexico, II, T.\.
2. Note on Ihe ancieiit mexican calendnr system, p. 8.
204 SOCIÉTÉ DES AMÉKICANISTES UE PARIS
tli, cozcaquauhtli qui sonl respcclivenient les jours initiaux des
quatre quarts du Tonalrimat/. M. Seler trouva la confirmation de
cette conclusion dans la comparaison ^vec d'autres calendriers
centro-américains. et dans les études de sjnchronologie dont
nous aurons à parler plus loin '.
Sur les feuilles 21-22 du magnifique Codex Borhonicus. publié
sur l'initiative du duc de Loubat, avec un commentaire très savant
du D"" E. T. Hamy -, j'ai cru trouver à mon tour la preuve que
Tannée mexicaine commençait par le jour dont elle porte le nom.
Nous y voyons figurée la série des 52 ans du cycle mexicain
autour de deux groupes centraux formés de Cipactonal et Oxomoco
(f. 21), et Quetzalcouatl et Tezcatiipoca dansants (f. 22). Chaque
année y est accompagnée d'une des 9 figures que nous connaissons
sous le nom de sefïores de la noche et dont nous avons déjà
parlé. En haut de la feuille 21, partant de la droite, nous trouvons
la série des années commençant par / Acatl, répondant générale-
ment à l'Est :
1. Acatl ixui), lepeyolloil — h
2. Tecpatl (win), micllanleculU — e
3. Zd\\\ [ui), piltzinteotl — c
4. Tochtli (viii), llaloc — i
5. Acatl (xiii), chalchiuhtlicue — f
6. Tecpatl (xviii), cinleotl — d
7. Calli (m), xiuhleculli — a
8. Tochtli (yiii!, lepeyollotl — h
9. Acalt (xm), mictlanlecutli — e
10. Tecpatl (xvin), i7z//i —1)
11. Calli (m), tlaloc — i
12. Tochtli (viii), chalchiuhtlicue — t
13. Acatl (xm), cinleotl — d
Continuant au bas de la feuille 22 et allant de gauche à droite,
nous rencontrons latreizaine commençant par i Tecpatl, répondant
généralement au Nord.
1. « Die mexikanischen Bilderhaudschriften Al. von HumboUlt's in der kgl Biblio-
thek zu Berlin ». Berlin, 1893, dans Gesaminelle Abhandlungen, II, p. 173-183.
2. Codex Borhonicus. Manuscrit mexicain de la Bibliothèque du Palais Bourbon.
Paris, E. Leroux, 1899, ch. iit, 14-lo. Cf. Seler, Ges. Abh.. I, 512-513, et
Fr. del Paso y Troncoso, Descripcion historica y exposirinn delcodice pictorico de los
uniiijuos nt'uins. Klorcncia, 1898, p. 79-07.
LE CAl.KNDRltU MEXICAIN 208
i. Tec^ail [xviii), xiuhtecutli — a
2. Calli (m), llaçolleoll — g
3. Tochtli (viii), mictlanleculli — 1
4. Acatl (xiii), ilzlli — b
5. Tecpatl (xvin\ flulnc — i
6. Calli m), ch.ilchiiihtlicue — I"
7. Tochtli [\m), piUzinteotl — c
8. Acatl (xiii), xiuhleculli — a
9. Tecpatl (xvui), tlaçoHeotl — g
10. Calli (m;, micllanleculli — c
11 Tochtli (viii), ilzlli — b
12. Acatl (xiii), lepeyollod — h
13. Tecpatl (xvm), chalchiuhtlicue — f
Nous continuons sur la même feuille 22, au haut à droite et nous
comptons la treizaine qui commence par / Calli et qui répond à
rOuest:
1. C&lh (m), pillzinfeoll — c
2. Tochtli (vni), xiuhtecutli — a
3. Acatl (xin), llaçolleoll — h
4. Tecpatl (xviiij, ciiiteotl — à
5. Calli (ini, ilzlli — b
6. Tochtli (viii), tepeyollotl — h
7. Acatl (xiii), chalchiuhtlicue — f
8. Tecpatl (xvm), pillzinleoll — c
9. Calli (m), llaloc — i
10. Tochtli (vin), llaçolleoll — s
11. Acatl (xui), cinleoll — d
12. Tecpatl (xvm), ilzlli — b
13. Calli (m), lepeyolloll — h
Retournant à la feuille 21, nous trouvons au bas de la page,
rangé de gauche à droite, le tlalpilli commençant par i Tochtli
répondant au Sud :
1. Tochtli (vm), mic//anfecu</t — e
2. Acatl (xm), pillzinleoll — c
3. Tecpatl (xvm), llaloc — i
4. Calli (m), llaçolleoll — g
5. Tochtli (vm), cinleoll — d
6. Acatl (xm), xiuhtecutli — a
7. Tecpatl (xvm), lepeyolloll — h
8. Calli (m), micllanleculli — e
Société des Américunistes de Paris. U
'20i') SOCIÉTÉ DES AMEKICAMSTKS UK l'AKIS
9. Tochtli (vm), pillzinicotl — c
10. Acatl (xxii), IIhIoc — i
11. Tecpatl (xviii), chalchiuhtliciie — f
12. Calli (m), cinteoll — d
13. Tochtli (xiii), xiuhteculU — a
Le tableau ci-joint représente un Tonalamatl a la façon despiclo-
grapiesdu groupe Borgia, c'est-à-dire, sur cinq rangétis horizontales
de 52 jours, que, pour la facilité du lecteur, nous avons ordonnées de
gauche à droite. Les signes diurnaux sont indiqués par des chiffres
romains, et les senores de la noche par les 9 premières lettres
de Talphabet, de telle façon que Xiuhteciitli = a. Ilztli = b,
Piltzinteotl zz= c, Cinteotl z= d, Mictlantecutli = e, Chalchiuhtli-
ciie = f, Tlaçolleotl =g, Tepeyollotl==h, Tlaloc = i. Ce tableau
montre quel critère a guidé le pictographe dans le choix de la
combinaison des senores de la noche avec les années.
Chaque signe d'année est combiné avec la figure qui, dans le
Tonalamatl^ accompagne le jour dont elle porte le nom. Ce fait a
son importance. Il indique, en elFet, que ce jour est le premier de
l'année. Pourquoi combine-t-on dans l'indication du cycle ces
signes d années avec les figures de leurs jours? C'est que, comme
on peut le voir au Tonalamatl théorique, la série des neu vaines
appliquée . au Tonalamatl donne un reste de un, de sorte que
si le premier jour porte la figure a, le dernier ne portera pas la
figure i, mais bien h. Comme pour mesurer l'année, le Tonalamatl
a besoin de se développer plus d une fois, il arrive que les jours
qui suivent le 13 xochitl ne pourront plus, à moins de bri-
ser la série des neuvaines, coïncider avec les figures qu'elles
portent dans le Tonalamatl théorique. Donc le jour / cipactli qui,
dans la première révolution du Tonalamatl, est combiné avec X/mA-
tecutli, reparaîtra en combinaison avec Tlaloc^ dans la deuxième.
Déplus, les nemontemi ne sont pas alFectées des figures détermi-
nantes, ce que les auteurs expriment généralement en disant de ces
jours qu'ils ne sont pas comptés. lien résulte qu'au commencement
de la deuxième année il se sera produit un désaccord d'au moins
() jours entre les signes diurnaux et les figures qui leur reviennent
1. La aoii divisibililé de 200 par neuf permet ainsi de distinguer entre eux les
jours de l'année qui portent le même nom. Cf. Orozco y Berra, o. c, p. 42.
LE CALENDRIER MEXICAIN
207
de par le Tonalamall . De celle façon la manipulation du livre
deviendrail très difficile, si le tonalpouhqui (celui qui compte les
jours) n'y remédiait par celte loi très simple : le premier jour de
Vannée rétablit l'équilibre entre les signes diurnaux et la série
des « sénores de la noche », en ce sens quil est combiné avec la
figure qui lui revient normalement de par le Tonalamatl. A notre
avis, les feuilles 21-22 du Codex Borbonicus^ placées immédiate-
ment à la suite du Tonalamatl, ne sont autre chose que l'expres-
sion de cette loi ; elles montrent comment il faut se servir de ce
livre et prouvent par conséquent que les jours qui ont donné leur
nom aux années sont, en qualité de régulateurs, les jours initiaux
de ces années.
II
Comme nous l'avons exprimé plus haut en chiffres, l'année mexi-
caine se répartissait en 18 vingtaines, au bout desquelles se célé-
braient régulièrement des fêles liturgiques. A ces vingtaines nous
appliquons, bien qu'improprement, le terme de mois. Ces mois se
succèdent dans l'ordre suivant :
Atlcaualo, fête de ïlaloc
Tlacaxipeualiztli, fête de Xipe
Toçoztontli^ fête de Cinteotl
[Jeitoçoztli, fête de Cinteotl
Toxcatl^ fête de Tezcatlipoca*
Elza.lqualizlli, fête de Tlaloc
Teciiilhuitontli, fête de Uixtociuatl
Ueilecailhuill, fête de Xochipilli
Miccailhuilzintli (ou Tlaxochimacoi, petite fête des morts
Ueimîccailhuill (ou Xocouetzi), grande fête des morts
Ochpanizlli, fête de Toci
Teotleco, fête de Tezcatlipoca
Tepeilhuill, fête de Tlaloc
QuechoUi, fête de Mixcouatl
Panqiietzalizlli, fête de L'itzilopochtli
AtemozlU, fête de Tlaloc
Tititl, fête de Ilamatecutli
llzcalli, fête de Xiulitecutli ^
1. L'indication des fêtes est donnée ici d'après les coclices Vnlicnnis A t-l Telle-
208 SOCIÉTÉ DES AMÈRlCAMSTES DE PARIS
Si nous sommes bien orientés sur la succession des mois, nous
le sommes malheureusement de façon beaucoup moins parfaite sur
le mois initial. Les plus anciens documents indiquent comme mois
initial Atlcaualo ou Tlacaxipeualiztli. Parmi ceux qui font com-
mencer Tannée par A^/cawa/o, nous pouvons citer Sahagun, Torque-
mada, le Codex Ixtlilxochitl, les interprètes du Telleriano-Remen-
sis et du Vaticanus A, le Codex 1576 d'Aubin, Duràn, Martin
de Léon, Vetancourt, Glavigero, Granados y Valdès, etc. ; tandis
que Motolinia, le Codex Magliabecchi, Gomara, Valadès, Ixtlilxo-
chitl, J. de la Serna, et, à la suite probablement de Siguenza y
Gongora, Gemelli Garreri se prononcent pour le mois de Tlacaxi-
peualiztli. Madame Zelia Nuttall adopte ce dernier avis.
L'auteur du calendrier publié à la suite de l'édition des Memo-
riales de Motolinia par le M. L. Garcia Pimentel se distingue assez
sensiblement des autres auteurs du xvi^ siècle. Il fait apparemment
commencer l'année parle mois de Titill, mais il semble bien qu'il n'a
en faisant cela d'autre but que de faire coïncider la nouvelle année
mexicaine avec la nouvelle année européenne '. Il n'est pas impos-
sible que Gristobal del Gaslillo se soit inspiré des idées de cette
école. En tout cas, Léon y Gama qui nous le présente comme sa
principale source, adopta lui aussi le mois de Titill comme pre-
mier mois de son année. Dans la seconde moitié du xvii^ siècle,
furent copiés ou composés un grand nombre de calendriers qui
font commencer l'année ^diT Atemoztli \ et nous retrouvons le
même mois initial dans l'édition des lettres de Gortès parLorenzana
en 1770'. Il restait Itzcaili; celui-ci fut placé en tète des mois par
Orozco y Rerra.
Ces discordances sont assez suggestives. Elles me font penser que
chez les anciens Mexicains le passage de l'année ancienne à une
année nouvelle n'était pas aussi marqué que nous le croyons. Ils
avaient une série continue de Tonalamatls ; ces séries étaient jalon-
nées tous les 365 jours par un signe qui donnait son nom à la
période suivante. La présence de ce signe constitue proprement le
riano-Reniensis, collationnés avec le Codex Magliabecchi. Cî. Seler, Eine Liste der-
Mexikanischen Monatsfeste, Gesamnielte Abhandlangen, I, p. 145, 151.
1. Nous trouvons la même préoccupation chez l'auteur anonyme contre leque
Sahagun mène la polémique de son Appendice au livre IV.
2. Historia de Nneva E^pafia, Mexico, Hogal, 1770.
LE CALENDRIER MEXICAIN 209
commencement de l'année. Tous les 52 ans, la série deîS Tonala-
matls recommence, ce qui donne lieu à la grande fête du renouvel-
lement du feu. Cette fête constitue le commencement d'un cycle et,
à fortiori, le commencement d'une année.
Pour connaître le mois initial d'une année, il nous faut donc
chercher à quel mois correspond dans une année 1 Acatl, le jour
/ acatl^ et dans quel mois se célèbre la fameuse fête cyclique. A la
suite d'une étude savamment conduite sur laquelle nous revien-
drons à propos de la synchronologie ', le professeur Seler montra
que dans Tannée S Calli (1521) le jour.^ ca/// devait coïncider avec
le premier jour de Toxcatl. Cette conclusion avait quelque chose
de surprenant au premier abord. En réalité, elle n'est que très
naturelle, puisque le mois Toxcatl est aussi celui où avait lieu le
renouvellement du feu. L'étude des cérémonies qui caractérisent
cette fête liturgique ne laisse pas de doute à cet égard '.
L'historien Chimalpain donne une indication très curieuse au
sujet de la dernière fête cyclique qui eut lieu avant l'arrivée des
Espagnols en l'année 1507 : « II acatl xihuitl. 1507 anos. Ypan
in toxiuh molpilli Huixachtecatl. yn icpac huetz tlecuahuitl ; ye
nauhtetl yn quilpillico mexicayye ixquichica cate TenuchtiLlan;,..
ypan cem ilhuitonalli nahui acatl. [Année deux roseau. 1507. Alors
eut lieu la ligature de nos années sur le Huixachlecatl où fut
allumé le feu ; ce fut la quatrième ligature que faisaient les Mexi-
cains depuis qu'ils étaient à ïenochtitlan... dans le compte des
jours au jour quatre roseau •'.] Ce passage dit clairement, semble-t-
il, que la cérémonie du renouvellement du feu s'accomplit en
1507 au jour 4 acatl. Faut-il en conclure ou bien que l'année
'2 Acatl commençait au jour 4 acatl, ou bien que la grande fête
cyclique ne se célébrait pas au commencement de l'année? Nous
ne le croyons pas. Si nous plaçons en tête des mois, comme Chi-
malpain le faisait probablement, le mois d'Atlcaualo avec, comme
signe initial, S acatl, nous obtenons précisément -/ acatl comme
premier jour du mois de Toxcatl. Nous ne pensons pas que Chi-
1. Gesammelte Abhandlungen.. .,\, jj. 173-18.3.
2. Ed. Seler. « Die Achtzehn Jahresfeste (1er Mexikaner ». Verôffcntlichungen aus
derti Kgl. Mus. f. Vôlkerkunde. Berlin, VJ, Heft 2/4, p. 130.
3. Rémi Siméon, Annales de Domingo Francisco de San Anton Munoz Chimalpa-
hin Qiianhf/ehvanifzin. 6'' et 7*" relations, Paris, 1899, p. 177.
210 SOCIÉTÉ DES AMÉRICANISTES DE PARIS
malpain ait trouvé dans ses sources pictographiques l'indication du
jour 4 acatl. Il est plus vraisemblable qu'il y ait trouvé l'indication
du mois ToxcatL et qu'il ait voulu transcrire cette donnée, en indi-
quant le jour auquel la fête s'est accomplie. Ce procédé n'a rien
d'extraordinaire chez les historiens qui commentent des docu-
ments pictographiques. Seulement, Ghimalpain s'est trompé dans
l'identification du jour, en partant de l'idée fausse que^ l'année
commençait au mois à' Atlcaualo.
Nous trouvons aussi une allusion au mois initial de l'année mexi-
caine dans le précieux document de la collection Humboldt dont
nous parlions plus haut. La série des quatre fêles annuelles, qui
s'étend sur dix-neuf années, commence par Efzalqualiztli, c'est-à-
dire celle qui tombe au deuxième mois, si l'on commence Tannée au
premier Toxcatl. Si l'année mexicaine avait commencé par Atlcauao
ou par Tlacaxîpeuali zf l i , il n'est pas probable que cette dernière
fête eût figuré en quatrième lieu. Mais l'historien Sahagun nous
fournit une preuve plus convaincante que Tannée mexicaine com-
mence plus tard qu'on ne Ta admis jusqu'ici. Au livre XII, ch. 3,
il rapporte que Cortès arriva sur les côtes du Mexique vers la fin de
Tannée i3 Tochtli. Or l'arrivée de Cortès se place vers le milieu
d'avril. Ce texte ne peut se comprendre que si Ton admet que le pas-
sage de 13 Tochtli k 1 Aca^/ a lieu au mois de Toxcatl '. Vu l'impor-
tance de ce texte, je tiens à le transcrire eu nahuatl. .M, Sel