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DE LA 



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SOCIETE DES AMÉRICANISTES 

DE PARIS 



JOURNAL 



DE LA 



SOCIÉTÉ DES AMÉRIGANISTES 



DE PARIS 



NOUVELLE SÉRIE — TOME V 





AU SIEGE DE LA SOCIÉTÉ 

61, RUE DE BUFFON, 61 

1908 
Reprinted with the permission of the Société des Américanistes 



JOHNSON REPRINT CORPORATION JOHNSON REPRINT COMPANY, LTD. 

111 Fifth Avenue Berkeley Square House 

New York, N.Y. 10003 London, W. I 



First reprinting, 1966, Johnson Reprint Corporation 
Printed in the United States of America 



THE GETTY CENTER 
LiBRARY 



LES VOYAGES DE RICHARD GRANDSIRE 

DE CALAIS 
DANS L'AMÉRIQUE DU SUD (1817-1827) 

Par le D^ HAMY 

Membre de l'Institlt et de l'Académie de Médecine 
Président de la Société ' 



La paix était rétablie et les mers lointaines, fermées depuis de 
longues années à nos entreprises par les croisières anglaises, étaient 
redevenues accessibles à nos vaisseaux. De tous les côtés, des pré- 
paratifs se faisaient dans les ports et Ton s'apprêtait notamment à 
entamer des relations d'affaires avec ces vastes contrées de l'Amé- 
rique latine que leur émancipation ouvrait désormais à notre négoce. 

L'un des premiers Français qui se décida à organiser ainsi, tout 
au début de la Restauration, une expédition lointaine pour le 
Sud américain, est un Galaisien, du nom de Richard Grandsire, et 
le navire qu'il a conduit à Montevideo et à Buenos-Ayres est la 
petite goélette la Céleste^ de 83 tonneaux de jauge, montée par 
douze hommes d'équipage commandés par le lieutenant de vais- 
seau \'illeneuve, du port de Dunkerque. 

Jean-Bapliste-Richard Grandsire était un homme de 41 ans. Il 
était né à Calais de François Grandsire et de Marie-Magdelei ne- 
Victoire Moore. Son père, fils d'un autre François, tailleur d'habits 
à Fréthun, et de Marie Delplace, s'était marié à Calais le 27 juin 
1 770, à l'âge de vingt ans, et il avait eu de cette union Pierre-François 
Jean-Baptiste (11 novembre 1772), le fondateur de la maison de 
commerce de la rue du Port, et Jean-Baptiste-Richard (24 juillet 
1776j, notre voyageur. 

1. Mômoiie lu à la Société des Ainéricanistes clans sa séance du 7 novembre 1905. 
Société des Américanisles de Paris. 1 



2 SOCIÉTÉ DKS AMÉRICAMSTKS DE PAFUS 

François Grandsire avait exercé d'abord la profession de mer- 
cier (1772); il devint plus tard aubergiste (1789) et rétablissement 
prospère qu'il a longtemps dirigé s'est transformé entre les mains 
des Quillac en un hôtel qui a connu de beaux jours. 

Un autre Grandsire, proche parent du précédent, Louis-Guil- 
laume, mort à Boulogne en 1774, avait été « maître des postes du 
Roy », dès 1741, dans la même ville, et tenait lui-même une 
auberge renommée, à laquelle le peintre Hogartli a fait allusion 
dans sa célèbre gravure de J749. 

Tout ce que j'ai pu savoir de la jeunesse de Richard Grandsire, 
c'est qu'à l'âge de vingt-deux ans, il s'est trouvé témoin du mariage 
de son aîné avec Jeanne-Sophie Tucker (21 fructidor an 6, 7 sep- 
tembre 1790). Il vivait alors à l'hôtellerie paternelle. Quelle fut son 
éducation? Comment s'est développé chez lui ce goût pour les 
voyages qui se manifesta brusquement en J8i7? Où s'est-il formé 
à l'étude des sciences politiques, économiques et naturelles aux- 
quelles il s'adonna avec succès au cours de ses entreprises améri- 
caines? L'enquête prolongée que j'ai conduite dans sa ville natale 
et ailleurs ne m'a rien appris de tout ce long passé du voyageur 
calaisien. 

Je suis seulement en mesure de constater, dès le début de ce tra- 
vail, que celui qui en a fourni le sujet fut loin d'être un homme 
ordinaire. Et vous jugerez sans aucun doute qu'il méritait d'être 
tiré d'un injuste oubli, ce modeste négociant d'une petite ville de 
province, transformé spontanément, dans un but politique, en 
agent volontaire commercial, politique, scientifique et qui, sans 
aucun mandat du gouvernement de son pays, dirige résolument 
une enquête délicate et prolongée, et rapporte à lui seul plus de 
renseignements utiles et sûrs que l'on n'en avait jamais eu en France 
à aucune époque sur les nouvelles Républiques latino-américaines. 

I 

La Céleste est en cours d'armement au commencement de 1817 
et (irandsire, qui va s'embarquer sur ce petit navire avec 10 passa- 
gers et les 13 hommes, capitaine et marins, qui forment l'équipage, 
craint une mauvaise rencontre avec les corsaires qui n'ont pas tout 



LES VOYAGES DE RICHARD GRANDSIRE 



à fait disparu de l' Atlantique du Sud K II demande à se munir de 
quelques bouches à feu avec leurs munitions, et le service maritime, 
n'ayant le droit d'autoriser à sortir que les fusils et pistolets d'un 
certain modèle, en réfère à l'Administration centrale. 

Or, on imagine à Paris que les passagers de la Céleste pourraient 
bien être des conspirateurs bonapartistes, se proposant d'enlever 
Napoléon à Sainte-Hélène et c'est seulement le 25 mai que la goé- 
lette suspecte peut enfm sortir du port de Calais, faisant route 
pour le Brésil ~. A cent cinquante lieues de la côte américaine, la 
Céleste rencontre un bâtiment venant de Rio-Janeiro, et les ren- 
seignements défavorables que Grandsire recueille au passage le 
décident à mettre le cap sur Montevideo, oii il arrive le 7 avril. 

Les forces portugaises occupent cette ville depuis le 19 janvier, 
sous le commandement du général Charles-Frédéric Le Cor, baron 
de Laguna. Cet officier supérieur, âgé de plus de 60 ans, avait fait 
la guerre de la Péninsule sous Wellington; c'était, nous dit Grand- 
sire, un homme de haute taille (5 pieds 10 pouces), d'un port 
grave et d'un tempérament sec, assez aimé de ses soldats et des 
habitants. Le Cor avait sous ses ordres les forces de terre et de mer 
dont le Portugal avait pu disposer, c'est-à-dire environ 5.000 
hommes de troupes européennes dont 12 à 1500 cavaliers^ et ime 
escadre légère formée de deux corvettes de 24 et 28 canons, de 
trois bricks de 16 à 22, d'une goélette de 8 et d'une embarcation de 
moindre valeur. Ces troupes de terre et de mer mal arméeB, mal 
habillées, mal payées (la solde était en retard de 7 mois et demi) 
constituaient une force médiocre pour lutter contre les partisans 
aguerris dont les excès avaient provoqué l'intervention portu- 
gaise^, et qui, contraints par la complicité des habitants qu'ils 



1. Ils n'en rencontrèrent pas moins de vingt-cinc} en août suivant dans le seul port 
de Buenos-Ayres. C'étaient des bâtiments armés de 16 à 20 canons et montés par près 
de 3.000 marins tous américains. 

2. Tous les détails relatifs à ce premier voyage sont tirés de la Relation (Tun 
Voyage fait à Buenos-Ayres par M. Grandsire, armateur, propriétaire de la goélette 
française, (( la Céleste », dont un exemplaire manuscrit est conservé aux archives des 
Affaires étrangères. 

3. Les chiffres donnés par les Apuntes para la Hisloria de la Republica Oriental 
de Uruguay, publiés à Parisen 1864 (in-8, t. I, p. 40), sont manifestement exagérés. 

4. Cf. Apuntes, t. I, p. GO. 



SOr.Iini'; DF.S AMlilUCAMSTES DE PAKIS 



rançonnaienl, à abandonner Monlevideo, cernaient maintenant la 
ville, au nombre de quelques centaines et parvenaient à rafîamer. 

A la tête de ces gauchos^ comme on les appelait déjà, se trouvait 
un créole nommé José Gervasio Artii^as, âgé de 59 ans \ apparenté 
aux meilleures familles de Montevideo. A quinze ans, ce précoce 
malfaiteur avait fui l'école pour prendre la campagne et s'était 
joint à une troupe de contrebandiers qui infestaient la frontière. Il 
avait belle figure et regard assuré, et ne tarda pas à en imposer 
aux êtres grossiers au milieu desquels il était venu vivre. Son 
intelligence, sa bravoure, sa férocité en firent promptement un chef 
redoutable autour duquel accoururent se rallier tous les rôdeurs 
de la pampa, et les autorités espagnoles ne purent venir à bout de 
ce ramassis de bandits qu'en en formant un corps de carahineros de 
costas y fronteras dont Artigas devint le capitaine en même temps 
qu'il recevait une décoration militaire. 

Mais l'Ktat-major espagnol ne pouvait passe résigner à subir une 
confraternité que devait lui imposer, disait-on, l'intérêt de la colo- 
nie, et l'on fit si bien sentir à Artigas, dans le corps d'officiers, le 
mépris qu'inspirait son passé, qu'il reprit la campagne humilié 
et furieux avec ses boléros. 

G était l'instant précis où la capitale de la vice-royauté se pro- 
nonçait contre la mère-patrie (10 mai 1810), et Artigas, nommé 
lieutenant-colonel dans les forces révolutionnaires, se signala par 
ses cruautés contre les Espagnols et sa vaillance dans le premier 
assaut de Montevideo. Après avoir servi quelque temps sous José 
Rondeau, il a voulu être maître à son tour et c'est dans sa ville natale, 
peuplée déjà de plus de 25.000 habitants, qu'il a établi le siège de 
son autorité. G 'est de cette place qu'il envoyait de tous côtés des 
bandes ravager les provinces jusqu'au Ghaco et jusqu'au Paraguay 
et fomenter l'insurrection, aussi bien chez les Brésiliens que chez 
les Argentins. Et c'est ce qui explique pourquoi l'entrée, sans coup 
férir, de Le Gor à Montevideo, fut partout saluée avec tant de joie 
(19 janvier 1817.) 

On a voulu de nos jours faire de José-Gervasio Artigas un des 
héros de l'indépendance Sud-américaine. Il y a un departemento 

\. Grandsiie l'.i vu plus jcuue, 11 ne lui donne ([ue 42 à 4ij ans. Je prends mon 
cliidVe dans les Ainmlrs (|ui i'onl nailre Arligas vers 1748 l_t. I, \^. 1). 



LES VOYAGES DE RICHARD GRANDSIRE S 

de rUrugiiay qui porte son nom abhorré, et à trois reprises la 
République Orientale a reproduit son effigie sur ses timbres-poste. 
On voit que ce n'est pas du tout sous cet aspect de patriote et de 
libérateur qu'il est apparu aux yeux de noire informateur de 1817, 
et je puis ajouter que Rengger et Longcliamps, Brunel qui est 
l'écho deBonpland, les Robertson, etc., ont partagé, au sujet d'Ar- 
tigas, les sentiments de Richard Grandsire'. 



II 

Cependant la situation des Portugais dans le chef-lieu de la 
Bnndn Oriental devenait de plus en plus précaire. Au moment où 
Grandsire visitait Montevideo, huit cents iirtigueùos tenaient 
presque bloquées les troupes de Le Cor; les vivres devenaient rares 
et la viande coûtait dix fois sa valeur courante. Grandsire fut 
témoin le 13 août, à deux heures de l'après-midi, d un incident 
qui montre comment il peut suffire de quelques hommes résolus 
pour affamer une forteresse, u Une barque chargée de provisions 
expédiées de la ville, écrit-il dans un de ses rapports, se rendait 
au fort de Montevideo en traversant la baie ; elle était montée par 
25 hommes armés, 12 à 15 gauchos se présentèrent, le fort tira 
pour protéger le débarquement et, malgré son feu soutenu, \e^ gau- 
chos descendirent des hauteurs au galop et s'emparèrent de la 
barque et des vivres, les hommes du bateau ayant pris la fuite. » 
Les habitants et les militaires, témoins de ce qui se passait, dirent 
à Grandsire que c'était la troisième fois que cela arrivait dans la 
semaine ! 

Aussi le général portugais, honteux et découragé, vient-il d'écrire 
à sa Cour pour être rappelé, avec ses forces européennes, d'un 
pays où l'on fait la guerre sans gloire et sans honneur. Il ajoutait 
que le seul moyen d'en finir avec Artigas « serait de remplacer 



1. L'auteui' plus récent des Apunles abonde dans le même sens : « En una palabra 
ol resultado de los nueve aflos de su dominacion fué la compléta ruina del Estado 
Oriental que en aquella sazon era nno de los mas florescientes, siendo asi mismo la 
causa de la anarquia y demoralizion de ciras provlncias y ciudades. » [Apuiites, t. I, 
p. COi. — Et c'est à l'auteur de tous ces maux qu'on a consacré un departcmcnlo. 



SOCIETE DES AMERICAMSTES DE PARIS 



les troupes européennes par des troupes brésiliennes qui étaient 
beaucoup plus aptes à ce genre de guerre. » Et Grandsire, qui rap- 
porte la chose au ministère des Affaires étrangères, se demande 
jusqu'à quel point les troupes du pays méritent la confiance du 
gouvernement portugais. Il semble qu'il pressente la révolution 
prochaine qui va amener la fondation de l'empire de Dom Pedro I^^ 

Grandsire eut deux nouvelles audiences du général Le Cor et il 
en a rendu compte en détail aussi bien que de la première dans ses 
rapports conservés au quai d'Orsay. On y trouve d'abord des ren- 
seignements précis sur les "troupes d'Artigas, leur manière aujour- 
d'hui bien connue de* combattre avec « le fatal lacet », leurs quali- 
tés de sobriété et d'endurance, de courage et d'obéissance aux 
chefs. Un autre paragraphe se rapporte à la Colonia del Sacra- 
menlo qui n'est séparée de Montevideo que par 23 ou 30 lieues et 
qui est pour Tinstant le quartier général des Artiguenos. Un troi- 
sième, beaucoup plus développé, est consacré au rôle de l'Anglais 
dans les démêlés de l'Espagne avec le sud américain et aux mœurs 
commerciales qui le font exécrer des malheureux créoles, traités 
par lui comme les Indiens de ses colonies orientales. En vrai Calai- 
sien, à peine sorti d'un quart de siècle de luttes acharnées contre 
l'ennemi d'Outre-Manche, Grandsire maltraite fort cet adversaire 
toujours prêt à humilier par ses discours et par ses écrits les 
autres nations de l'Europe et la malheureuse Erance, en parti- 
culier, qu'il sent bien n'avoir pas terrassée malgré tous ses efforts. 

C'est à discréditer notre pays que les agents anglais s'emploient 
particulièrement auprès des Américains du Sud. « Ils professent, 
dit Grandsire, que le Roi est sous la dépendance de Wellington et 
que si l'on ne se comporte pas comme ils l'ordonnent, ils ont en 
leur pouvoir de partager notre beau pays. » Et il ajoute « qu'il 
eut toutes les peines du monde à dissuader M. le général Le Cor, 
en assurant à S. E. qu'il y avait des ministres qui avaient toute la 
confiance du Roi et qu'ils se sacrifieraient pour l'honneur et le 
bonheur de la France. » 

Et l'officier portugais de demander alors pourquoi une nation 
qui veut se faire respecter envoie pour agent « un aussi mince 
sujet » que celui qui est à Rio-Janeiro pour la représenter, et il 
évoque le souvenir des dernières intrigues anglaises à Pernambuco 
et ailleurs. Et les protestations du vieux guerrier se poursuivent 



LES VOYAGES DE RICHARD CIRANDSIRE 



conlre celle puissance <( qui pendanl vingt -cinq années a mis en 
feu les qualre coins de TEurope et aujourd'hui orj^^anise la ré voile 
dans les vastes régions d'un autre hémisphère. » J'ai déjà dit que 
Le Cor avait servi plusieurs années sous Wellington et qu'il con- 
naissait de près les Anglais. 



III 



S'il y avait du moins un agent, si mince qu'il fiit, accrédité 
auprès du gouvernement portugais de Rio, il ne se trouvait encore 
en 1817 dans toute l'Amérique espagnole aucun représentant des 
intérêts français, commerciaux ou politiques. C'est que, pour éviter 
de froisser les susceptibilités des Bourbons d'Espagne, le roi 
Louis XVIII s'était refusé jusqu'alors à reconnaître le nouvel ordre 
de choses à Buenos-Ayres et ailleurs. Et lorsque Grandsire, ayant 
pris congé de Le Cor qu'il laissait dans les meilleures dispositions 
en faveur de nos nationaux, arriva le 17 août à Buenos-Ayres, il 
n'y trouva même pas un simple agent français, tandis que les 
Anglais et les Américains y entretenaient déjà des consuls géné- 
raux (( pour la protection de leur négoce » et au besoin « pour 
traiter de la politique. » 

Désireux de poursuivre à ce double point de vue l'enquête si 
bien commencée à Montevideo, Grandsire obtient une audience 
du Directeur suprême de Buenos-Ayres, qui se trouve être un 
ancien émigré d'origine française. M. de Puyrredonlui fait le meil- 
leur accueil, et le secrétaire général du gouvernement, qui réunit 
entre ses mains les ministères de la guerre et de la marine et le 
secrétariat de l'Etat, est invité à bien traiter le voyageur français 
et à l'instruire de son mieux dans l'intérêt de ses compatriotes qui 
voudraient s'établir et trafiquer dans ce pays neuf. 

C'est ainsi que Grandsire put être renseigné par une note offi- 
cielle, dont il envoyait aussitôt une copie au quai d'Orsay, sur les 
causes de la guerre, ses progrès et ses chances, les ressources 
infinies qu'offrent Buenos-Ayres, le Chili, le Pérou et surtout le 
Paraguay, les moyens enfin pour la France d'avoir en peu de 
temps dans ces parages un commerce très florissant qui lui assu- 



8 SOCIÉTÉ DES AMÉRICAMSTES DE PARIS 

rerail une prépondérance que les Anglais chercheraient en vain à 
lui disputer. « Je m'étendis surtout, dit Grandsire, avec le Secré- 
taire comme avec le Directeur suprême, sur les avantages que je 
voyais que la France pouvait retirer de la pêche des phoques et 
de la baleine dans ces parages encore inexploités. » 

Grandsire insiste, dans son message, sur la nécessité d'organiser 
une agence française à Buenos-Ayres comme à Montevideo. 
D'après les dispositions qu'il reconnaît dans les chefs avec lesquels 
il confère, il lui semble qu'ils recherchent en Europe un appui 
pour lutter contre le despotisme britannique, maintenu par la 
présence d'une frégate et d'une corvette stationnées dans le Rio de 
la Plata sous les ordres du Commodore Bowles '. Et Grandsire ne 
doute pas que la création d'un consulat, ou au moins d'une agence 
à Buenos-Ayres, ne produise le meilleur effet et ne centuple les 
ressources de notre commerce. 

Comme il ne m'appartient pas, poursuit-il adroitement, de 
préjuger des intentions du gouvernement, ni de connaître s'il serait 
de sa politique d'établir un consulat accrédité dans les formes, je 
ne fais qu'indiquer les nécessités d'un agent quel qu'il soit, dans 
un pays qui devient de plus en plus intéressant par le rôle qu'il 
est appelé à jouer par sa position géographique. » 

<( Buenos-Ayres commande la roule du Chili par terre, dont l'ou- 
verture neutraliserait pour une certaine part l'action de la marine 
anglaise. Son port pourrait, en outre, devenir le point de départ 
d'une autre route commerciale vers le Cap de Bonne-Espérance, 
« où l'on enverrait des viandes sèches et salées, des mulets et beau- 
coup d'autres produits en échange des denrées de la Chine et de 
l'Inde qui y abondent et sont à très bon compte. » 

Enfin, les fleuves Uruguay, Paraguay elle Parana qui se jette 
dans la Plata oii il a huit lieues d'embouchure » offrent les plus 
grandes ressources pour créer des relations avec l'intérieur du 
continent et notamment avec le Paraguay, dont notre voyageur 
trace un tableau véritablement enchanteur : « Je fus fortement 

l. Bonpland avait assisté le 3 février au départ d'Angleterre de cette escadre com- 
prenant, outre les deux unité, dont parle ici Grandsire, une autre frégate et un brick. 
Il prend soin de remarquer, dans une note manuscrite que j'ai sous les yeux, le 
déplacement de cette force qui était auparavant à Rio et son augmentation [Pap. 
Bonpland , Bibl. du Musciim). 



LES VOYAGES DE RICHARD GRANDSIHE 



invité à aller visiter Francia, son Directeur suprême, écrit Grand- 
sire, même porté par toutes les raisons les plus plausibles et les 
plus convaincantes à me rendre auprès de ce personnage, et c'est 
M. de Pujrredon qui s'étendit le plus sur la nécessité que je fisse 
le voyage. Les deux gouvernements s'entendent très bien sur le 
but général de l'indépendance qu'ils ont conquise, mais un inter- 
médiaire intelligent el revêtu de leur confiance les mettrait promp- 
tement d'accord sur les points de détails. Ces deux Etats ne peuvent 
se passer l'un de l'autre. » 

Les produits du Paraguay sont variés et d'une ricliesse immense, 
et, au point de vue français, Grandsire esquisse une première fois, 
au profit de notre colonie de Cayenne, un projet grandiose et 
quelque peu cbimérique de communications fluviales avec ces ter- 
ritoires immenses, demeurés inconnus aux Portugais, qui n'ont pu 
réussir à soumettre des tribus errantes, dispersées sur un espace 
de 4 à 300 lieues. 

On pourrait atteindre ainsi « les territoires de Don Francia », et 
Grandsire croit pouvoir assurer au ministère des Affaires étran- 
gères que le Suprême serait encbanté que cette voie .fût ouverte 
avec son pays et surtout par l'entreprise de la France. « De sa part 
aucun eff'ort ne serait épargné, affirme-t-il, pour lever les obstacles 
et les difficultés. » 

Comment Grandsire démêlait-il les intentions réelles , mais 
secrètes du mystérieux personnage? Comment avait-il appris que 
celui-ci souhaitait l'ouverture de ces relations commerciales dont il 
parlait encore huit ans plus tard avec Rengger ^ 

Il ne me semble pas douteux que notre voyageur ait trouvé, sur 
sa route, dès 1817, un agent secret du dictateur qui lui a suggéré, 
à son insu peut-être, les formules qu'il transmet ainsi au quai 
d'Orsay. Francia ne déclarait-il pas à son prisonnier suisse, en 
1825, quil avait entendu parler de Grandsire lors de son premier 
voyage à Buenos-Ayres^ ajoutant qu'il savait fort bien quil s'y 
occupait de politique beaucoup plus que d'histoire naturelle ! ""^ 



i. Voy. à ce sujet les propos de Francia rapportés par Rengger etLongchamp dans 
VEssai historique sur la Révolutiqn du Paraguay et le gouvernement dictatorial du 
docteur Francia (Paris, 1827, 1 vol. in-8, p. 165-166). 

2. Ibid., p. 121. 



10 SOCIÉTÉ DES AMÉRICANISTES DE PARIS 

Grandsire s'est décidé à vendre sa goélette en mai 1818 <( pour 
faire le commerce depuis le Cap Horn jusqu'à Hio-Janeiro, en 
exploitant toute la rivière de la Plata ». Hervaut, un capitaine du 
port de Marennes, commande dorénavant ce petit navire, qui part 
pour le l^"" septembre et va se faire prendre à l'Assomption par le 
dictateur qui tiendra cet officier en captivité pendant quatre 
longues années (1821-1825). 

Grandsire poursuit cependant avec persévérance à Buenos- Ayres 
ses enquêtes théoriques et pratiques. C'est alops qu'il a connu Bon- 
pland elRoguin, x\ngelis et Mora et les deux Bobertson. 11 s'est pris 
notamment d'une particulière sympathie pour Aimé Bonpland, 
l'ancien compagnon d'Alexandre de Ilumboldt, dont il partage les 
goûts pour les voyages et l'histoire naturelle, et nous verrons plus 
loin la part fort active qu'il prendra aux tentatives faites pour 
délivrer son ami, devenu en décembre 1821 prisonnier de ce même 
Francia sur lequel tant d'Européens et lui-même, tout le premier, 
s'étaient si complètement aveuglés à Buenos-Ayres et ailleurs. 



IV 

José-Caspar-Tomas-Rodriguez Francia ^ — le docteur Francia, 
comme on l'appelait communément, par ce qu'il était docteur en 
théologie de l'Université de Gordoba — était né en 1736 dans 
la province brésilienne de Sao Paolo ; il avait donc alors 65 ans. 

Son père, venu de France en Portugal et passé de là au Brésil, 
s'était uni à une créole et l'enfant issu de ce mariage, destiné 
d'abord à la cléricature, avait été élevé par les franciscains. Sans 
aucune vocation pour le service des autels, il s'était fait avocat à 
l'Assomption où son désintéressement, sa prol)ité, son courage 
professionnel l'avaient fait aimer du populaire. Nommé membre 
du Cabildo, puis alcade, il se montra juge aussi incorruptible qu'il 
avait été avocat intègre et conquit un tel ascendant sur ses compa- 
triotes qu'il devint l'àme du nouveau gouvernement républicain et 
que, lorsque le Congrès de 1813, copiant l'une de nos constitutions 

4. Cf. Rengger et Longchamp, op. cil., p. 10. — S. P. and W. P. Robertson, Fran- 
cia's Hcif/n of Terror Ijeing Ihe continuacion of Letters on Paraguay, London, 1839, 
in- 12 />/i,ss. — Etc. 



LES VOYAGES DE RICHARD GRANDSIRE 11 

récentes, s'ingénia à créer un Consulat^ il n'eut aucune peine à 
s'emparer du premier siège consulaire, laissant son rustique rival, 
Fulgencio Yagros, occuper provisoirement le second, que lui enle- 
vait bientôt le Congrès de 1814, en attendant que Francia fît 
fusiller son malheureux collègue avec quarante de ses partisans 
(1820). 

Francia, demeuré seul, s'imposait successivementcomme dictateur 
triennal (1814) puis comme dictateur à vie (1817) ' et renouvelait 
dès lors à son profit les anciennes pratiques des Jésuites, en fermant 
aux étrangers le pays dont il est désormais le maître incon- 
testé. Comme il se défie des Argentins, dont le Paraguay a dû 
repousser à deux reprises les invasions; comme d'autre part les 
bandes d'Artigas, venues de l'Uruguay, ont occasionné la ruine 
des missions les plus prospères, Francia barre la route du fleuve 
et les Européens de toutes nations sont désormais exclus du Para- 
guay aussi bien que les Espagnols des Républiques du Sud. 

Le dictateur ne se relâchera quelque peu de cette politique 
d'exclusion, qui assure d'ailleurs la paix de son pays au milieu 
des guerres civiles qui ensanglantent toute l'Amérique espagnole, 
que le jour où les Anglais se seront décidés les premiers à donner 
à l'Europe le signal de la reconnaissance des Républiques latines 
en signant un traité de commerce avec les Argentins (1825), et ce 
ne sera pas sans exprimer le regret que le gouvernement français 
n'ait pas pris les devants sur l'Angleterre. « L'analyse du caractère 
national, disait alors Francia à Rengger qui nous l'a rapporté, 
la communauté de religion et la nature des produits industriels de 
la France, plus appropriée aux besoins de ces contrées, semblaient 
appeler ces relations qui eussent ouvert des voies nouvelles et 
inappréciables au commerce français. » Mais ce gouvernement 
eau lieu de se signaler par un acte libéral et conforme aux intérêts 
de la France » a pris sa part des intrigues qui ont eu pour objet de 
donner à l'ancienne vice-royauté de Ruenos-Ayres le prince de 
Lucque pour souverain ; d'ailleurs le roi de France soutient en 
Espagne « par une expédition ruineuse un trône chancelant dont 
il ne fait par là que reculer la chute ». Et Francia, qui s'attend, dit- 

1. Il prit alors le titre de supremo diclalor perpétua de la Republica del Paraguay 
(Rengger et Lonchamp, op. cit., p. 291). 



12 SOCIÉTÉ DES A.MÉRICANISTES DE PARIS 

il, à voir la flotte française attaquer la République latine au nom 
de Ferdinand YII, se montre, lui, fils de Français, plus hostile 
encore aux Français qu'aux autres étrangers. 



La capture de Bonpland est la plus audacieuse des nombreuses 
manifestations dirigées par Francia contre les savants d Outre-Mer. 
S'il avait fait arrêter, enelfet, à Ventrée de son territoire, les voya- 
geurs, médecins, naturalistes, négociants de nationalité de toute 
sorte, Parletl, Rengger, Longcbamp, Hervaut, et qui s'étaient per- 
mis de franchir, malgré ses défenses les frontières de cette Chine 
transatlantique, c'est de Vautre côté du Parana qu'il envoyait, par 
une nuit de décembre 182 1^ une troupe de quatie cents hommes 
armés s'emparer du savant français qui lui portait ombrage et ruiner 
sa colonie. La majeure partie des Indiens des anciennes Missions que 
Bonpland avait rassemblés à Santa-Maria, étaient égorgés par les 
envahisseurs qui livraient aux flammes logis, inslruments, récoltes 
et plantations. Bonpland, blessé d'un coup de sabre à la tête et 
chargé de chaînes, était brutalement poussé dans une barque qui 
lui faisait passer le fleuve et interné au voisinage de l'ancienne 
Mission de Santa-Maria da Fé'. 

La nouvelle de cet attentat inqualifiable est transmise aussitôt à 
Buenos- Ayres par le négociant français Dominique Roguin qui en 
ce moment approchait de Sanla-Maria oîi il venait voir son ami 
Bonpland, et ce fut dans toute l'Europe savante, et particulièrement 
en France, en Angleterre et en Allemagne, un mouvement énorme 
de réprobation contre le dictateur'^. 

Nul ne se montra plus ému de ce douloureux événement, nul ne 
fut plus empressé à tenter un elîort pour rendre le prisonnier de 
France à la liberté et à ses travaux, que Richard Grandsire, ren- 
tré à Calais depuis quelque temps déjà de son premier voyage dans 
l'Amérique du Sud. J'ai dit comment il s'était lié, pendant son 

\. Cf. E.-T. Hamy, Aimé Bonpland, médecin el naturaliste, explorateur de l'Amé- 
rique du Sud, sa vie, son œuvre, sa correspondance, avec un choix de pièces relatives 
à sa biographie, un portniit el une carte. Paris, Guilmoto, 1906, iii-8, p. xi.viii et 
suiv., 80, etc. 

i. 1(1., ihid., p. i.i[ et siiiv. 



LES VOYAGES DE RICHARD GRANDSIRE 13 

séjour à Buenos-Ayres, avec rancieii compagnon de Ilumboldt 
qui était venu s'élablir dans celle ville à la lin de janvier 1819. 

Richard Grandsire, en revenanl en France, avait trouvé le meil- 
leur accueil aux Affaires Etrangères. On avait lenu le plus grand 
compte de ses rapporls et, dès 1818, des agents de Commerce 
avaienl élé envoyés, à Buenos-x\yres, ainsi qu'il l'avait suggéré *, 
tandis que Gavaillon avait élé nommé à Monlevideo avec des fonc- 
tions analogues "^. Enfin, pour le récompenser de ses ineslimables 
services, le Roi lui avait décerné la Croix de la Légion d'hon- 
neur ^. 

Un instant il avail dû prendre la direclion des affaires de la mai- 
son de commerce, son frère ayant accepté à Tarmée d'Espagne un 
poste financier d'une certaine importance ^. Mais Grandsire aîné 
était revenu du Haut-Ebre et il semblait que Richard n'eût plus qu'à 
se laisser vivre, entouré de la considération de tous, dans un repos 
relatif. Les collections qu'il avait formées dans ses voyages lui 
offraient d'ailleurs, au milieu du mouvement des affaires, des dis- 
tractions intéressantes et utiles. 

Cependant la passion des voyages qui, une première fois, l'avait 
entraîné dix ans plus tôt à travers l'Atlantique, n'avait fait que gran- 
dir encore chez lui, malgré ses quarante-huit ans. l\ ruminait sans 
cesse ce grand projet d'exploration qu'il avait conçu naguère : il ne 
songeait à rien moins, nous l'avons vu, qu'à relier par un immense 
trajet la Guyane française et l'Amazone au Parana, et il n'attendait 
qu'un prétexte pour se remettre en route vers ces terres lointaines, 
dont il avait rapporté des souvenirs si enchanteurs. 

n apprend le sort de Bonpland ; il volera bientôt à son aide, il 
pénétrera chezFranciaet, tout en délivrant sonami, il cherchera à élu- 
cider ce grand problème des communications hydrographiques entre 
l'Amazone et le Rio delà Plata. Ces résolutions bien arrêtées dans 

1. Le premiei- agent officiel ne fut toutefois envoyé qu'en 1827 avec le titre de 
Consul général et ce n'est qu'en 184G que le gouvernement de Louis-Philippe accré- 
dita le premier ministre de France en Argentine. 

2. Ce n'est aussi ([u'en 18 iG (pi'il a été créé à Montevideo un poste de consul 
général et chargé d'affaires. 

3. On lui a souvent donné depuis lors le litre de Chevalier Grandsire. 

4. Grandsire aîné fut, en effet, pendant cette campagne, payeur principal attaché à 
la division du Haut-Ebre (armée des Pyrénées) et lia été fait, lui aussi, à cette occa- 
sion, chevalier de la Légion d'Honneur (.Yo/e de la Grande Chancelier ic). 



14 SOCIÉTÉ DES AMÉRICANISTES DE PARIS 

son esprit, Grandsire courL à Paris se mettre à la disposition 
d'Alexandre de Humboldt, qui approuve de toutes ses forces le double 
projet de l'explorateur calaisien. En ce qui concerne Bonpland en 
particulier, l'illustre fondateur de l'américanisme est tout heureux 
de trouver une occasion nouvelle de manifester sa vieille et sin- 
cère amitié pour son ancien compagnon d'aventure. Et, sans 
perdre de temps, il s'adresse à Georges Cuvier, secrétaire perpétuel 
de l'Académie des sciences. Il n'ignore pas que ce Corps officiel 
ne saurait s'aboucher directement avec un personnage politique, 
volontairement ignoré du gouvernement de la France. Mais il n'est 
pas interdit à l'Académie d'écrire à un simple particulier comme 
Grandsire une lettre où on lui exprimera le vif intérêt que prend 
l'Institut Royal de France à un de ses correspondants « qui a 
enrichi l'histoire naturelle d'ouvrages importants et généralement 
estimés K » 

Le temps presse, Grandsire doit quitter Paris dans quatre jours. 
Humboldt rédige d'avance une lettre que Cuvier corrige, signe et 
fait signer à Jussieu, ïhouin et Desfontaines. Mirbel, de son côté, 
a sollicité une pièce analogue des professeurs du Muséum et Hum- 
boldt remet en temps voulu à Gransire ces documents qu'il commu- 
niquera, dès son arrivée au Paraguay, au geôlier du malheureux 
Bonpland. 

Grandsire gagne, par la voie anglaise ^, Rio-Janeiro où il arrive 
en mai 1824, Chateaubriand, ministre des affaires étrangères, l'a 
recommandé au comte de Gertas, récemment accrédité (1822) 
comme consul général et chargé d'affaires de France au Brésil. Ce 
diplomate obtient pour le voyageur français une audience du nou- 
vel empereur Dom Pedro I et de son auguste épouse, et le Diario 
de Janeiro du 5 juin vient apprendre aux amis du prisonnier de 
Francia que LL. MM. veulent bien s'intéresser à son sort et n'épar- 
gneront aucun eifort pour rendre ce savant à sa patrie et à la 
science. « Toutes les mesures nécessaires ont été prises, écrit 
Grandsire, pour mettre un terme à cette captivité », et le ministre 



1. La minute autographe de cette lettre de Humboldt, envoyée par Cuvier, est con- 
servée aux Archives du Muséum, ainsi que la lettre d'envoi d'A. de Humboldt. 

2. Il nous apprend dans une lettre à Rosamel qu'il était à Londres en décembre 
1823. 



I.r:S VOYAGES DE liK.IlAHU r.HAMJSIRK 15 

chargé de cette commission « en attend les plus heureux et les plus 
prompts résultats '. 

En même temps qu'il sollicitait la médiation de Dom Pedro, 
Grandsire révélait à l'Empereur l'objet des reclierches hydrogra- 
phiques approuvées par Humboldt, qu'il comptait poursuivre entre 
le Parana et l'Amazone. C'est à la suite de cet entrelien que Grand- 
sire a reçu de l'Empereur cette concession de San Tomes qui mesu- 
rait 17 lieues de circonférence et dont il disait, dans une lettre à 
son frère « qu'elle est dans un pays superbe, d'une fertilité égale 
à celle de la Normandie, tous les fruits y vieunent et les chevaux 
sauvages abondent ». 

A Buenos-Ayres où notre voyageur se rend ensuite pour remon- 
ter par le fleuve jusqu'à la capitale de Francia, l'accueil est toul 
autre qu'à Rio- Janeiro. Vn riche négociant argentin, qui se trou- 
vait à Paris en 1823, a été expulsé sans motif par le préfet de 
police, et l'on s'a-pprête à user de représailles avec le délégué de 
l'Institut et du Muséum de Paris. Le Gouverneur général interdit 
à Grandsire l'accès du fleuve et lui intime l'ordre de quitter 
la ville, sous huit jours ', Il sait à quoi s'en tenir sur la cause de 
cette disgrâce et il gagne Montevideo, après avoir avisé l'amiral 
de Rosamelqui commande la station de l'Atlantique Sud ^ 

Nous le retrouvons à Montevideo oîi le général Le Cor est deve- 
nu Consul général du Brésil et lui donne les moyens de remonter 
l'Uruguay jusqu'à Tranquiera. Tout est dévasté dans l'Entre- 
Bio : Artigas a passé par là. C'est un véritable désert où le voya- 
geur ne rencontre que quelques jeunes Indiens errants avec leurs 
chèvres à travers les bois. 

Arrivé à la frontière, le dictateur lui refuse l'accès de son terri- 
toire avant qu'il ait rempli un questionnaire compliqué etdiffus.oii 
il est parlé longuement d'un soi-disant Congrès tenu en Italie 
pour replacer les Républiques indépendantes sous lejoug espagnol ; 
de l'expédition française en Andalousie ; des projets hostiles du duc 
Decazes contre le Paraguay ; d'un plan d'Itapua qu'aurait levé 
Bonpland depuis le Parana et de bien d'autres choses encore. 



1. Joiirn. lies Voij., lom. XXIII, p. 376, 182'k — K. T. Ilamy, Aiim'- Uonplaml, p. :2l-0. 

2. Arch. Aff. Elrnnij. Méni. et docuine/ifs. Ainrrii/ue. T. XXIII, f" 121. 
'■). K.-T. Ilamy, Ai/nô Bonpland, p. 2.")1. 



16 SOCIÉTÉ DES AMÉRICAMSTES DE PARIS 

En admettant que Grandsire n'ait pas, lui aussi, quelque mission 
secrète à remplir, Francia ne comprend pas que l'Institut de 
France se permette d^envoyer quelqu'un au Paraguay « du moment 
qu'il est de notoriété publique que le pays est fermé aux étran- 
gers. » 

Grandsire a beau répondre que son voyage n'a aucun rapport 
avec les événements politiques que l'on en rapproche ; qu'il veut 
traverser le Paraguay pour chercher par le Rio Madeira une com- 
munication entre la Plataet le fleuve des Amazones, que ce voyage 
intéresse particulièrement l'empereur du Brésil, etc., etc. 

Francia est renseigné depuis de longues années, — Grandsire est 
un politicien plusqu'un naturaliste — et peut-être va-t-illui faire par- 
tager le sort du compatriote qu'il est venu généreusement délivrer. 
Nous savons, en effet, parRengger que la liberté de Grandsire a été 
mise en question dans l'esprit du dictateur. Il va rester à Itapua, 
sans pouvoir communiquer avec Bonpland dont vingt-cinq lieues 
seulement le séparent et le 14 septembre il devra reprendre la route 
du Rio, ayant constaté du reste la paix profonde dont jouit ce pays 
sous l'administration despotique de Francia. « On voyage au Para- 
guay sans armes, écrit-il à Ilumboldt •, les portes des maisons sont 
à peifte closes, car tout vol est puni de mort... On ne voit guère 
de mendiants, tout le monde travaille... Les indigènes peuvent 
faire élever leurs enfants aux dépens de l'Etat. L'éducation est mili- 
taire ; le tambour remplace la cloche... Presque tous les habitants 
savent lire et écrire, les alcades sont choisis tous les ans par la 
population, etc. etc.. Le pays n'est d'ailleurs accessible qu'aux 
seuls Brésiliens et douze à quinze négociants entretiennent les rela- 
tions du Paraguay avec la province de Matto-Grosso. » 

Quant à Bonpland, Grandsire à pu causer avec un de ses voisins 
du Cerrito. Il va très bien, exerce la médecine et distille de l'eau- 
de-vie de miel, tout en continuant avec passion à récolter des 
plantes dont il augmente chaque jour ses herbiers. 

Grandsire est à Guriliba le 20 novembre, il a encore l'espoir de 
gagner Nueva Coïmbre et de rejoindre par là les sources du 
Madeira. Peut-être alors, revenant vers le Paraguay par le Nord, 
pourra-t-il gagner l'Assomption ? 

1. Cf. llcrlha Bd. II, s. 690 u. iï., 182;i. 



LES VOYAGES DE RICHARD GRANDSlRE il 

« J'ai beaucoup souffert, dit-il à Humboldt, pendant mon voyage 
à travers des forêts presque impénétrables, peut-être autant que 
vous-même dans la forêt de l'Orénoque^ » 

Obligé de renoncer à la route du Nord il se replie sur San-Borja 
où il se trouve en mesure de rendre à Bonpland un nouveau ser- 
vice. Un négociant anglais arrivait de Buenos- Ayres dans ce chef- 
lieu des missions portugaises. « Ne connaissant pas, écrit Grandsire 
au baron de Damas ^, ne connaissant pas le Gouverneur "^ chez 
lequel je me trouvais dans le moment et avec qui je suis lié par 
Tamitié la plus intime, il s'adressa à moi pour le présenter au Gou- 
verneur et lui faire obtenir ses passeports, étant porteur d'une 
lettre officielle de M. Parish, consul général d'Angleterre à Buenos- 
Ayres en faveur de M. Bonpland. Cette espèce de mission qui se 
rattachait aussi essentiellement au sort de mon malheureux ami, 
me fît saisir avec empressement cette nouvelle occasion de voir 
tomber les fers de ce naturaliste distingué et j'obtins de suite les 
passeports désirés et la pirogue du gouverneur pour faire passer ce 
négociant à l'autre rive avec des guides pour l'accompagner jus- 
qu'à Itapua... Vers la fm de décembre, le négociant anglais revint, 
mais quelle fut ma surprise en apprenai>t de lui que le Dictateur 
n'avait pas voulu prendre en considération la lettre de M. ^ le 
consul général Parish et qu'il la lui retournait ainsi que j'en 
acquis la certitude en voyant la lettre. » 

(( Le Dictateur, ajoutait Grandsire, avait manifesté sa volonté 
expresse en disant qu'il n'appartenait pas à un agent anglais de 
demander la mise en liberté d'un Français auquel la France paraît 

attacher un si vif intérêt Une demande qui lui serait adressée 

directement en faveur de Bonpland est la seule voie que ce génie 
extraordinaire puisse employer pour entamer des rapports avec le 
Gouvernement français. » 

Grandsire n'ignore pas que Grivel a écrit à Francia par l'entre- 
mise du général Le Cor « qui devait joindre une lettre de sa main » 
à la dépêche de l'amiral français ^. Mais dans un court séjour qu'il 

i. E.-T. Hamy, Aimé Bonpland, p. 256. 

2. Lettre de Grandsire au baron de Damas, Fort-Royal de la Martinique, 2 sep- 
tembre {Pap. de Damas). — Cf. E.-T. Ilamy, Aimé Bonpland, p.2;J8-263. 

3. Le comte de Palmeiras, gouverneur des Missions. 

4. E.-T, Hamy, Aimé Bonpland , p. 265. 

Société des Amèricanisles de Paris. 2 



18 SOCIÉTÉ DES A.MÉRtCAMSTES DE PARIS 

a fait à Rio-Janeiro aux mois de jiiillel et d'août 1826, Grandsire 
a acquis la certitude qne les circonslnnces de hi guerre s'opposent 
à ce que les lettres parviennent à leur adresse. Il convient donc 
avec l'amiral qu'il se chargera d'un duplicatum de sa lettre et il 
s'apprête à remonter une fois encore le Paraguay. 

Il demande de vive voix des passeports à l'Empereur qui les lui 
accorde de la manière la plus obligeante, mais les ministres mettent, 
cette fois, des obstacles à son départ. Le consul général de France 
à Rio-Janeiro et l'amiral commandant la station refusent d'inter- 
venir, ne se trouvant autorisés à prendre dans l'espèce aucune 
nouvelle initiative. ¥a\ attendant que le temps vienne changer ces dis- 
positions, Grandsire s'embarque à Rio pour se rendre à la Mar- 
tinique et de là à Cavenne où il veut reprendre à rebours son 
projet de 1817, J'ai déjà dit qu'il s'agissait d'abord de relier 
Cayenne à l'Amazone par un itinéraire direct, puis de remonter le 
grand fleuve jusqu'au Madeira. Le voyageur explorerait les affluents 
à peu près inconnus de ce cours d'eau et reviendrait par l'intérieur 
des terres jusqu'à sa concession de San-Tomé. 

Grandsire espérait trouver alors M. de Gertas suffisamment auto- 
risé pour lui donner les lettres, grâce auxquelles il espérait réussir, 
cette dernière fois, à délivrer Bonpland, en même temps qu'il 
ouvrirait des communications officielles entre le Paraguay et la 
France. 

Après vingt-sept jours de traversée, Grandsire est arrivé de la 
Martinique à Cayenne. Il a demandé et obtenu de l'ancien gouver- 
neur l'autorisation de se rendre par terre à la Rivière des Ama- 
zones dans un intérêt scientifique et M. H. de Freycinet, ratifiant 
les promesses de son prédécesseur, lui accorde toutes les facilités 
possibles pour une entreprise qu'aucun voyageur européen n'a 
encore réussi à mener à bon terme. « Son courage, écrivait plus 
tard Freycinet au ministre Chabrol, son courage et l'objet de sa 
mission attirent sur lui l'intérêt général.^ » 

Grandsire part de Cayenne avec une escorte qui le conduit en 
suivant l'Oyapok jusqu'aux limites de la colonie, o Je vais donc tra- 
verser l'intérieur de la Guyane, écrit-il à son frère, et errer parmi 
les tribus dlndiens inconnues. J'espère que la France pourra réa- 

1. l'^.-T. llamy, AIiik' lionplund, p. 264. 



LES VOYAGES DE RtCHARD GRANDSIRE 19 

liser quelques avantages de cette excursion. Je suis seul et il n'y a 
pas d'apparence qu'aucun amateur veuille partager ma promenade 
que je ne pense pas devoir se prolonger au delà de trois mois, à 
moins que quelque brave Cacique en décide autrement. » 

Plus d'un an s'est écoulé depuis le départ de Grandsire et l'on n'a 
pas plus de nouvelle de lui à Cayenne que partout ailleurs. Frey- 
cinet croit de son devoir d'écrire à l'agent consulaire de France au 
Para une lettre que lui porte la goélette Le Momus. Et celui-ci 
répond par l'envoi de documents qui prouvent sans réplique que 
le courageux voyageur a péri sur les bords du Rio-Yari, un affluent 
de gauche de l'Amazone. « Je suppose, écrit l'agent français Grouan, 
qu'il sera mort victime de ses fatigues et des fièvres du pays, car rien 
n'annonce que les Indiens de la Guyane portugaise aient un carac- 
tère féroce. » C'était bien s'avancer que de donner ce certificat de 
douceur à un peuple qui compte au nombre de ses tribus des 
anthropophages avérés, mais cela mettait fin à une enquête qui ne 
pouvait pas aboutir. 

La lettre de l'agent du Para était accompagnée d'un petit coffret 
ayant appartenu à Grandsire et contenant une paire de pistolets, 
une boussole et un dictionnaire. On sut plus tard par le comman- 
dant du port de Gurapa que ces objets avaient été trouvés entre 
les mains d'Indiens appelés Cajoeiras. « Ils étaient, disaient-ils, la 
propriété d'un français qui leur avait demandé de les conduire jus- 
qu'à la rivière Jary. Il était mort en arrivant sur ses bords ! » 

Cinquante ans plus tard, un autre Français s'avançait à son tour 
dans cette vallée toujours inexplorée, reprenant sans le savoir l'iti- 
néraire de Richard Grandsire et le nom de Chute du Désespoir, 
donné au principal saut de cet affluent de l'Amazone, dit assez les 
périls et les fatigues qu'il fallut surmonter pour en descendre le 
cours. Jules Crevaux ignorait qu'un précurseur, non moins entre- 
prenant et non moins courageux que lui-même, avait succombé 
jadis à cette même place en poursuivant la solution du problème 
scientifique qui l'agitait lui-même. 

Crevaux est tombé à son tour, un peu plus tard, victime d'une 
embuscade chez les Tobas du Pilcomayo et ses ossements, comme 
ceux de son devancier calaisien, sont restés sans sépulture dans le 
lointain désert. 



20 SOCIÉTÉ DES AMÈRICAMSTËS DE PAUIS 

Mais, à défaut d'une tombe, Jules Grevaux a du moins à Nancv 
le monument que les géographes lorrains ont pieusement élevé à 
sa mémoire. Pas une pierre ne rappelle le nom de Grandsire dans 
la ville qui Ta vu naître et je serais heureux qu'en lisant ce mémoire 
les édiles calaisiens, réparant un injuste oubli, consacrent une 
modeste stèle à la mémoire d'un homme entreprenant et coura- 
geux, qui a rendu de signalés services et payé de sa vie son amour 
de la patrie et de la science. 



.Iduniiil de la Socirlc'' des AmiMicaiiislos. 



N. S. l-. V. pi. I. 



JAWAÛZS AP'.FNSZ CH FR.lN.r P-'l-R FJTRE' n^fTRl-ITS PANi LA AELIÛI»"* ''ATH^-LliU'C, 

,ft Fi'RfWT" r>/*rTT<P" A MU!' riv i.r<ii.jjE ce s' FAi>t i-r .rvit i:'ili.*t itu 




LKS INDŒNS 1)K HASIl.l.V 



Di'ssiiii'-s par .Ioa<.iiin m \\\: 



LES INDIENS DE HASILLY 

peints pfir Du Viert et ij raves pur Firens et Gaultier [1613] 
ÉTUDE ICONOGRAPHIQUE ET ETHNOGRAPHIQUE 

Par le D' E.-T. HAMY, 

Membre de l'Institut et de l'Académie de médecine 
Président de la Société. 



Le vingt-septième portefeuille de la célèbre colleclioii de gra- 
vures relatives à Tllistoire de France, conservée au Cabinet des 
Estampes de la Bibliothèque Nationale (Qb. 27) contient, sous la 
date de 1613, trois pièces qui présentent un haut intérêt pour les 
Américanistes, 

Les deux premières (pi. I), réunies sur le même feuillet, ont un titre 
commun écrit à la main en petites capitales, au-dessus de la supé- 
rieure et ainsi formulé : sauvages amenez en frange pour estre 

INSTRUITS DANS LA RELIGION CATHOLIQUE, | QUI FURENT BAPTISÉS A PARIS 
EN l'église de s' PAUL LE XVIII lUILLET 1613 K 

Ce sont deux gravures sur cuivre, mesurant 0'" 213 de hauteur 
et 0"^312 de largeur et dans chacune desquelles trois Indiens, 
accoutrés d'un costume bizarrement composite, exécutent une sorte 
de ballet scandé par les hochets qu'ils tiennent à la main. Ces six 
personnages, hauts en moyenne de 18 à 19 centimètres, offrent 
des traits mal accusés et plutôt épais et lourds. On est principale- 



1. Ces deux lignes qui ont pour auteur un des anciens conservateurs du dépôt, 
contiennent une double erreur. La cérémonie du baptême des Indiens, contée tout au 
long au moment même dans le Mercure français (voy. plus loin p. 28), s'est passée le 
23 juin dans l'église des Pères Capucins de Paris. Il y eut bien un autre baptême 
d'Indiens Pyraouaoua, de la nation des Tapouyas, mais c'est le 15 septembre qu'il a 
été administré dans la même église par le P. Claude d'Abbeville (Cf. Histoire de la 
Mission des Pères Capucins en Visle Mâragnon et ferres circonvoisines ou est Iraicté 
des singularitez admirables et des mœui-s men^eilleuses des Indiens habilans de ce 

j)ai/s, etc., par le R. P. Claude d'Abbeville, prédicateur capucin Paris, Ki'ançois 

Huby, 1614, in-K", f. 367 cl 3781. 



22 SOCIÉTÉ DES AMÉRICANISTES DE PARIS 

ment frappé de la grosseur du nez qui est plutôt camard et de la 
largeur des pommettes. Une bo toque percée dans la lèvre infé- 
rieure complète leur exotisme facial '. 

Ils sont coiffés d'une sorte de bonnet de plumes qui emboîte 
toute la tête et se complète chez deux d'entre eux par un long 
pendentif qui tombe jusqu'aux reins-. C'est exactement la coiffure 
encore en usage chez les Mundurucus du Rio Tapajos. 

Le hochet qu'ils brandissent est la maraca ^, cet instrument carac- 
téristique de tous les Indiens de Terre-Ferme, dépourvu toutefois 
ici du bouquet de plumes qui surmonte d'ordinaire la gourde 
sonore. Tout le reste du costume est la ridicule parodie des modes 
françaises de Fépoque : collerette fraisée, justaucorps ajusté, culottes 
bouffantes, bas roulés et souliers lacés. 

On lit, gravée sur deux lignes, au pied des trois premiers sau- 
vages, cette inscription : Portraict au naturel des barbares amenez 
en france du païs de Topinambous par le S^ de Razilly pour estre 
baptisez et convertis \ a la foy de Jésus Christ et présentez a sa 
Ma^^ en lannee présente 161S. Joachin Du A iert pin. P. Firenz, 
sculp . 

Au-dessous de la seconde se lisent, gravées de même, les deux 
lignes suivantes : Ce sont icy les vrais portraict s des sauvages de 
liste de Maragnon appelez Topinambous amenez au très chrestien 
Roy de France \ et de Navarre par le S'' de Razilly en la présente 
année 16iS. Ou sont représentées les postures qu'ils tiennent en 
dansant. Joachin Du Viert pinx. P. Firenz exe. 

L'auteur de ces portraits, Joachin Du Viert, Yiers ou Yier (on 



1. Cf. Claude d'Abbeville, loc. cit., f. 268-269, — Voyage dans le Nord du Brésil 
fuit durant les années 1613 et 16(4, parle P. Yves d'Évreux, publié d'après l'exem- 
plaire unique conservé à la Bibliothèque Impériale de Paris, avec une introduction 
et des notes, par M. Ferdinand Denis. Leipzig- et Paris, 1864, in-8°, p. 39-40. — « Les 
Tapinambos et les Tapouis, dit Yves d'Évreux, font grand estât de ces pierres. Tay 
veu donner moy-mesme pour une seule pierre a lèvre, de cette sorte, la valeur de 
plus de vingt escus de marchandises que donna un Tapinambos à un Miarigois dans 
nostre loge à S. François de Maragnan... » Ces sauvages de Miary étaient les four- 
nisseurs de ces sortes de pierres qui se trouvaient dans une montagne « non beau- 
coup esloignee de leur antique habitation ». 

2. Claude d'Abbeville, loc. cit., f. 273. 

3. File est remplacée dans la lourde main de l'un d'eux par une sorte de hochet 
mal défini. 



LES INDIENS DE RASILLY 23 

trouve ces trois variantes de sa signature), est un de ces nombreux 
artistes flamands qu'attirait à Paris la perspective d'un travail 
mieux rémunéré et d'une considération qu'ils ne trouvaient pas 
chez eux ^ Comme les Firens, les Isaac, les Wleugels, et tant 
d'autres, il était venu chercher fortune en France. 

On ne sait rien de positif sur cet artiste avant 1609. A cette 
date, il exerçait un emploi de dessinateur-topographe dans le ser- 
vice des fortifications. On possède, en effet, au Cabinet des 
Estampes une longue suite de vues perspectives des villes ou châ- 
teaux de France, exécutées par lui avec une exactitude relative, 
fort rare chez les artistes de ce temps '. Ces dessins, généralement 
datés, ont été fait de 1609 à 1612 ; c'est peu après que Du Vierta 
représenté les sauvages deRasilly, arrivés à Paris le 12 avril 1613. 

Sa peinture fixe le souvenir d'un de ces ballets de sauvages dont 
on était si curieux alors dans les cours d'Europe, exécuté cette fois 
par de véritables Indiens remplaçant avantageusement pour la 
curiosité des yeux les jeunes gentilhommes habituellement char- 
gés de ces exercices fantaisistes '^ On sait que, suivant l'expression 
de Ferdinand Denis, les danses des Tupinambas, ainsi figurées, 
ont inspiré les raffinés de la Cour de 1613 et que « l'un des plus 
habiles artistes de Paris a fait, sur leurs airs, une sarabande 
d'un goût merveilleux » dont Malherbe s'empressait d'envoyer une 
copie à Peiresc^. 



1. Cette colonie flamande qui était venue chercher fortune en France «s'était assise, 
dit Jal, sur les hauteurs des faubourgs S. Jacques et S. Germain » [Dict. crit. de 
biogr. et d'hist., 2« éd., p. 580;. 

2. Châtillon, par exemple, beaucoup plus connu que J. Du Viert, son contempo- 
rain, lui est pourtant très inférieur. Ses vues des villes de France, si recherchées 
des amateurs, sont la plupart du temps d'une inexactitude flagrante, tandis que celles 
de Du Viert, dont je provoque vainement la publication depuis plusieurs années, 
se montrent, comme j'ai pu le vérifier à diverses repiùses, d'une fidélité remarquable. 

3. Je citerai en particulier la pittoresque gravure italienne de 1613 ; Ritratto 
Naturale di Salvaiichi che ballorno alla presentia di Segi de-Toscana et altri Principi 
nel Palazzo di Sig. Strozzi, figurati da dodici Genlilhuomini Fiorentini â di V di 
Fehbraio MDCXIII. Cette planche (n° 10479 de Lallemant de Betz) nous montre un 
de ces gentilhommes modelé dans un collant couvert de poils, coiffé d'une perruque 
ornée de feuillage et de fleurs, une peau de panthère sur l'épaule droite, une massue 
d'Hercule sur la gauche, à la taille une ceinture de feuilles et de fleurs, aux pieds 
des brodequins façonnés en pieds de bouc. 

4. Je transcris ici les extraits de la correspondance échangée par Malherbe avec 



24 SOCIÉTÉ DES AMÉRICANISTES DE PARIS 

Pierre Firens ouFirenz, qui a gravé les portraits de Du Yier, est 
encore un Flamand ; on croit qu'il était venu d'Anvers (c'est du 
moins l'opinion de Jal) dès les premières années du xvii*^ siècle. On 
connaît de lui une grande estampe représentant Henri IV touchant 
les écrouelles. Après l'assassinat du bon roi (1610), il a publié, 
avec privilège, un portrait de Louis XIII enfant. 

Firens était à la fois graveur et marchand. La planche des gué- 
risons du Roi, la plus ancienne qu'on connaisse portant sa signature, 
P. Firens fecif^ se vendait, en elTet « Chez P. Firens, rue S. Jacques, 
à l'enseigne de l'Imprimerie en taille douce. » 

Rien de plus naturel, par conséquent, que de voir Firens graver 
et vendre : P. Firenz sculp., F. Firens exe, les portraits que son 
compatriote avait dessinés par ordre de la reine, sans doute à la 
suite d'une fête à laquelle les Tupinambas avaient pris part. 

L édition n'était pas épuisée lorsque Pierre Mariette racheta les 
cuivres, effaça sur l'un d'eux la marque P. Firens exe. et grava 



Peirese, du 15 avril au 20 août 1613, au sujet des Topinamhoux, comme il les appelle. 

<( Du lo Avril 1613. Aujourd'hui le sieur de Rasilly, quidepuis quelques jours est de 
retour de l'isle de Maragnan, a fait voir à la reine six Toupinamboux qu'il a amenés 
de ce pays-là. En passant par Rouen, il les a fait habiller à la françoise, car, selon la 
coutume du pays, ils vont tout nus, hormis quelques haillons noirs qu'ils mettent 
devant leurs parties honteuses : les femmes ne portent rien "du tout. Ils ont dansé une 
espèce de branle sans se tenir par les mains et sans bouger d'une place ; leur violon 
était une courge comme celle dont les pèlerins se servent pour boire et dedans il y 
avoit quelque chose comme des clous ou des épingles. L'un d'eux en avoit un et 
le Truchement, qui est un Normand de Dieppe, en avoit un autre. Je crois que ce 
butin ne fera pas grande envie à ceux qui n'y ont point été d'y aller. Leur langue 
doit être assez aisée, car M. de Rasilly, qui n'y a été que six mois, se fait aisément 
entendre à eux. Un des capitaines qui était allé avec le sieur de Rasilly et est revenu 
avec eux, le semble encore mieux parlé que lui (p. 258). » 

« 23 de Juin. Les Topinamboux seront demain baptisez ; s'il y a moyen de les voir 
sans être pressé, je le ferai, sinon je m'en rapporterai à ceux qui auront été. Il y a 
déjà des femmes prêtes pour eux. Je crois que l'on n'attend ([ue le baptême pour 
accomplir ces mariages et allier la France à l'île de Maragnan (p. 273). » 

<( 29 de Juin. Vous avez su par M. de Valves la cérémonie du baptême des Topinam- 
boux ; car la fortune l'y porta et l'y plaça en si bon lieu (ju'il n'y a personne qui en 
sut rendre meilleur compte que lui. Les Capucins, pour faire la courtoisie entière à 
ces pauvres gens, sont après à faire résoudre quelques dévotes à les épouser, à quoi 
je crois qu'ils ont déjà bien commencé (p. 273). n 

« 20 d'Aoust. — J'envoie à Marc-Antoine une sarabande qu'a fait Gauthier sur la 
danse des Topinamboux ; ({uand d l'aura apprise, il vous en donnera du plaisir : on la 
tient [)Our une des plus excellentes pièces que l'on puisse ouïr (p. 28.">). » 



LES INDIENS DE RASILLY 25 

vers le milieu du bord inférieur les mots P. Mariette excu. C'est 
cette seconde édition de l'une et de l'autre, tirée sur une planche 
fatiguée, que nous a conservé la collection Lallemant de Betz au 
Cabinet des Estampes de la Bibliothèque Nationale (n"* 10477 et 
10478) et dont on trouve un deuxième exemplaire dans le carton 
Firenz de la même collection. 

La troisième pièce, dont je voudrais fixer ici le souvenir, suit 
immédiatement les deux précédentes dans le portefeuille Qb. 27 de 
la Bibliothèque Nationale. C'est une grande image, sobrement 
coloriée, haute de 0™ 245, large de 0"^ 465, qui a pour litre Le 

BaPTESME de trois sauvages ou TOUOUPINANBOUS. QUI FURENT BAPTI- 
SEZ EN LEGLiSE DES fer cs capuccins fRF monsieur VEuesque de Pans 
et nommez par le Roy Loiiys treziesme, le iour Sainct Jean Bap- 
tiste i613. 

Au milieu de l'estampe sont agenouillés les trois Indiens tournés 
à droite ; ils sont coiffés d'un bonnet blanc cerclé d'une couronne 
de fleurs. Leur robe blanche est nouée dans l'axe du corps d'une 
série de cordons jaunes et leurs pieds sont chaussés de pantoufles 
de cuir. Ils ont conservé la botoque et portent dans une main une 
longue tige de lys. 

L'évêque de Paris, mitre de violet, une chasuble d'or sur les 
épaules, les bénit de la dextre et de l'autre semble tenir le coton 
du Saint-Chrême. Il est accompagné d'un diacre, d'un porte- 
crosse et de trois pères capucins. Marie de Médicis et Louis XIII, 
avec leur suite, sont représentés plus en avant, des deux côtés du 
groupe des Catéchumènes ; le jeune roi surtout paraît s'intéresser 
à la scène. On sait qu'il en fut assez frappé pour en avoir crayonné 
certains détails ^ de sa main enfantine^. 

Au-dessous de l'image s'alignent, l'un à côté de l'autre, les trois 
méchants quatrains qui suivent : 

1. On a pu voir, il y a quelques mois, écrit Ferdinand Denis, en 1864, chez un mar- 
chand de curiosités de la rue du Petit-Lion, un dessin attribué à Louis XIII enfant 
et qui représente bien évidemment la figure d'un Tupinamba ornée de peintures 
bizarres (Yves d'Évreux. Ed. F. Denis, p. xxiv, n. 1). 

2. Héroard, souvent si prolixe, ne dit pourtant presque rien de la rencontre du 
Roi et des Tupinambas [Journal de Jean Héroard sur l'enfance et la Jeunesse de 
Louis XIII (1601 1628), extr. des manuscr. origin. et publ. par Eud. Soulié et Ed. d. 
Barthélémy. Paris, 1868, in-8°, t. II, p. 121 et 123). 



26 SOCIÉTÉ DES AMÉRICANISTES DE PARIS 

Ce VOUS est o grand Boy vn très heureux présage 
De voir des Estrangers de la France esloignez 
Venir en vostre cour pour vous rendre IhOniage : 
Plain de douceur aussi vous ne les dédaignez. 

Soingneux de leur Salut vous les faictes instruire 
En tout ce qu'il faut croire en la Religion 
Du sainct siège Romain et pour les y induire 
Vous mandez les Docteurs dedans leur Région. 

Et afin qu'ils ne soient de Satan V anathesme 

Alors quils sont instruictz vous leur faites auoir 

Les grâces cfu^on acquiert aux saincts fons du Baptesme 

Puis de vostre beau nom vous les voulez pourvoir. 



Et au-dessous des quatrains se lit sur deux colonnes une longue 
inscription dont voici la copie : 

« La France doit prendre un bon presag-e de ce que les Sauvages 
quittent leurs contrées pour voir son Ciel, et qu'ils apprennent le langage 
de ses nour | riçonsafin de se faciliter l'intelligence des pointz et articles 
de la Religion Catholique Apostolique Romaine, en laquelle il semble 
qu'ilz soient pro | muz et incitez plus que de coutume par les prédica- 
tions des syavants Pères Capuccins, qui pour la gloire de Dieu se sont 
depuis peu exposez a toutes | les injures du temps pour passer es Isles 
ou séjourne et habite cette nation de Sauvages, et pour monstrer le 
progrés qu'i a faict leur doctrine, ils ne sons | plus maintenant si Bar- 
bares qu'ils souloient estre, la cruauté n'est plus si manifeste quelle 
a esté, et les créatures humaines ne servent plus tant ordinai | rement 
de pasture et de relfection a l'humaine gloutonnie quelle faisoit par le 
passé, ils ne respandent plus si coustumierement le sang de leurs sem- 
blables, leurs rages sont plus modérées et jdIus sobres au carnage qui leur 
estoit jadis si fréquent que c'estoit tout leur exercice, de manière que 
peu de gens se reso | lurent de surgir a leur port sans estre grand 
nombre et bien armez. Lezelle du service de Dieu y a neantmoins poussé 
les bons Pères si dessus nommez, qui | sans autres armes que celles de 
la parolle de Dieu se sont maintenu et ont seiourne en toute seureté, 
gaignant par l'exemple de leur bonne vie les cœurs de | ceux qui sem- 
bloient estre de roche et qui se sont renduz docilles a la perception et es 
préceptes de lu vraye Religion, ils ont quitté leurs terres et se sont | 



LES INDIENS DE RASILLY 27 

totallement abbandonnez a la conduite des Prédicateurs de leur salut 
iusques a venir en France et dedans Paris le cœur d'icelle ou le 14 de 
uin 1613 II lour de Sainct lean Baptiste furent solemnellement baptisez '. 
les seremonies se firent en l'Eglise des Cappucins et le Roy et la Reine 
Régente sa Mère assistèrent en grande magnificence auec plusieurs 
Princes et Princesses, grands Seigneurs et Dames, et abondance de peuple 
y afflua de toutes partz l'heure du Baptesme veniie, Monsieur FEvesque 
de Paris assisté de plusieurs Prelatz si trouva et incontinent lui furent 
amenez les trois sauvages ou Tououpi | nambous dont vous voiez la 
représentation icy au naturel, chacun deux estoit vestu d'une robbe de 
taffetas blanc fermée de boutons par devant et par derrière pour estre 
plus aisée a de | clore ; quand il seroit besoing de les oindre du sainct 
cresme, ils tenoient chacun vn lis en la main et portoient sur la teste 
un cresmeau et un chapeau de fleurs dessus, et trois Cappucins tenoient 
auprez deux chascun vn cierge de cire blanche. L'Evesque de Paris les 
baptisa | et le Roy les nomma tous trois de son nom, sçavoir Loys 
premier, Loys second et Loys troisième -, toute l'assistance remercia 
Dieu de leur conversion loiiant j grandement la peine et l'industrie de 
ceux qui s'estoient employez en une œuvre si saincte et pieuse pour le 
discours les vns des autres. Dieu veuille ame j ner les autres à la 
cognoissance de tout a sa gloire. Ainsi soit-il. 

Lors fut accomplis ce qui est en lob 6 : <( Retournez a moi et ie retour- 
neray a vous » et ce que dit aussi Ezechiel 36 : « le verseray sur vous 
mon eau munde et pure et vous serez mundifiez et nettoyez de toutes 
vos soiiillures et villenies, et ie vous purgeray de toutes vos Idolatreries 
aussi ^. » 



II 



Tandis que Michel de Bathonière vendait cette image anonyme, 
à là Corne du Dairri^ rue Montorgneil, et que Firenz éditait ses 
deux gravures de Du Vier à l'imprimerie en taille douce de la rue 
Saint-Jacques, le Mercure français donnait à ses lecteurs un long 



i. Cf. Claude d'Abbeville, chap. lix. 

2. En réalité, les trois Indiens baptisés furent nommés, comme on le verra plus 
tard, Louis-Marie, Louis-Henri, et Louis de Saint-Jehan. 

3. On lit au bas de la page la mention suivante : 

A Paris, chez Michel de Bathonière, a la nie Monlorf/ucH a la Corne du Daim, 1613. 



28 SOCIÉTÉ DES AMÉRICANISTES DE PARLS 

récit qui en est le commentaire et dont la reproduction nous dis- 
pensera de plus amples détails. 

Ce texte, qui a eu deux éditions, est inséré au tome III de ce 
rarissime recueil K II est intitulé : Refour du sieur de Rasilly en 
France^ qui amena des Toupinambous à Paris. 

« Le 16 mars, dit le rédacteur du Mercure, le sieur de Rasilly avec 
son vaisseau prit terre au Havre de Grâce, en retournant de l'Isle de 
Maragnan, qui est en l'Irde Méridionale, là où il estoit allé l'an passé, 
comme il a esté dit cy dessus ^. Il ramena le P. Claude d'Abeville, l'un 
des quatre Capucins qu'il y avoit menez pour instruire ces Indiens en la 
foy catholique, et les baptiser : n'ayant laissé en ceste Isle que le Père 
Arsène, et le P. Yves, car le P. Ambroise y estoit mort •^. 11 amena aussi 
au Roy six Toupinambous Maragnans, et plusieurs choses rares du pays 
du Brésil. 

« Le 12 avril arrivans à Paris ^, six vingts Capucins les furent rece- 
voir en procession hors les faux bourgs S. Honoré, qui les acconduirent 
iusques dans leur Eglise où fut chanté le Te Deum laudamus. Il y avoit 
tant de Princesses, Dames et personnes de qualité, pour veoir ces Tou- 
pinambous vestus de leurs habits de plumages à leur mode, tenans en 
leur main chacun leur Maraca ^, qu'ils furent comme contraincts, a cause 



1. Je le reproduis intégralement ici, d'après un exemplaire de la seconde édition 
parue en 1617 où il occupe les pages 166 à 176 [Bibl. de VInstit.]. 

2. Les pages 6 à 9 du tome III contiennent, en effet, un passage intitulé : i< Des 
François qui furent à Maragnan, avec des Pères Capucins pour convertir les sauvages 
à la Foy catholique. » 

3. Le P. Arsène ou Arcène était de Paris, il est mort dans cette capitale en 1645. 
Le P. Ambroise était d'Amiens, le P. Yves, d"Evreux. Ce dernier, qui n'est rentré 
qu'après deux années de séjour, est l'auteur du Voyage dans le nord du Brésil fait 
durant les années 1613 et 161 A, cité plus haut. 

4. Histoire de la Mission | des Pères Capucins | en Vlsle de Maragnan et \ terres 
circonvoisines \ où | est traicté des sin \ gularitez admirables et des Mœurs merveil- 
leuses des Indiens | habitans de ce païs. Avec les missives | et àdvis qui ont esté envoyez 
de nouveau ; par le R. P. Claude d'Abbeville | Prédicateur Capucin | Prœdicabitur 
Evangelium, etc. — Avec privilège du Roy. — Indis Sol splendet splendescunt Lilia 
Gallis. A Paris | De l'Imprimerie de François | Hvby, rue S. Jacques à la Bible 
d'Or I et en sa boutique au Palais en la galle \ rie des Prisonniers 161 A. 

J'ai étudié cette Relation dans un exemplaire qui m'a été gracieusement commu- 
niqué par M. Heni-y Martin, administrateur de la Bibliothèque de l'Arsenal. Cet exem- 
plaire a appartenu à la Bibliothèque de la Sorbonne; il porte aujourd'hui à l'Arsenal 
la cote 1.3292 Ajs H. 

5. « C'est un instrumeut avec lecjuel ils dançent : faict dun fiuict rond et long 



LES INDIENS DE tlASlLLY .29 

de la presse, de se retirer dans le Couvent des Capucins, où ces Toupi- 
nambous furent logez. 

<< Quelques jours après, le sieur Rasilly et le P. Claude furent 
introduits vers le Roy et la Royne Reg-ente sa mère, pour faire le discours 
de tout ce A'oyage. 

« Ils commencèrent par la description de l'isle de Maragnan, et mons- 
trerent comme elle avoit quarante cinq lieues de tour, vingt sept villages, 
dans lesquels demeuroient dix ou douze mille Toupinambous. 

(( Que ces villages (appelez Oc ou Taué en langage Brésilien) n'estoient 
faicts comme ceux de France, ains ressembloient à quatre grandes loges 
en quarré et en forme d'un Cloistre de Couvent, avec une place au mi- 
lieu qui estoit de trois, de quatre, ou de cinq cents pas, selon la lon- 
gueur des loges et là quantité des habitans. Et que ces loges estoient à 
deux estages, de vingt cinq pas de largeur, divisées par demeures, toutes 
faictes d'arbres de vingt pieds de haut ou environ, liez par le travers, 
avec quelques poutres et sommiers, au-dessus desquels il y avoit des 
pièces de bois en forme de chevrons, et des feuilles de Puido dessus pour 
couverture, si bien agencées et mises que l'eau n"y pouvoit entrer. Que le 
premier et le plus grand village de Alaragnan estoit nomme luniparan, 
où demeuroit le Bourouvichave, qui est à dire le premier, Principal, ou 
Capitaine de toute Tlsle, duquel tous les autres Principaux ou Capitaines 
recevoient le commandement : y ayant en chaque village deux, trois, ou 
quatre de ces Principaux ou Capitaines, 

(( Que tous les Cosmographes ou Voyageurs qui avoient escrit et dit 
que risle de Maragnan, ou Maragnon, estoit ainsi appelée a cause du 
grand fleuve qui l'environnoit en son embouchure dans la mer, s'estoient 
trompez , pource qu'il n'y avoit aucun tleuve au Brésil appelé Maragnan ; 
et que ce n'estoit que le nom de la grand Isle, laquelle estoit dans une 
Anse ou baye qui avoit vingt lieues de largeur en son embouchure de 
cap en cap et quelque vingt-cinq lieues en diamètre en dedans terre : 
Mais qu'au fonds de cette Anse ou baye, il y avait trois belles rivières 
qui venoient des terres se descharger en la mer vis-à-vis de l'Isle de 
Maragnan. La première et plus grande desquelles estoit appfllée Miary, 
et avoit sept lieues de large en son embouchure ; la seconde Taboucourou 
n'estoit que de demy lieuë, ayant sa source à plus de cinq cents lieues 



comme moyen melon, lequel ils creusent, puis mettent dedans force petits grains et 
un baston à travers le bout ducjuel leur sert de poignée, pour le tenir comme un 
hocher, et en jouer au chant de leurs chansons, et de leurs iarelières ou iamhiercs 
faictes de coques de fruicts )>(Note du Mercure). — Cf. Claude d'Abbeville, op. cit., 
f. .•^00, 



30 SOCIÉTÉ DES AMÉRICANISTES DE PARIS 

loing dedans les terres : et la troisième Monin, qui n'avoit que demy 
quart de lieuë. Plus, que la mer qui environnoit toute l'Isle a voit au plus 
estroit costé trois lieues du moins ; et en d'autres six. 

« Que Maragnan estoit la clef du Brésil, pour ce qu'il y avoit plus de 
quatre cents lieues le long des costes de la mer par où l'on ne pouvoit 
aborder les terres fermes. Aussi qu'il n'y avoit que deux passages pour 
aller en ceste Isle : L'un par l'Islette S. Anne \ où les navires estans 
arrivées demeuroient à l'ancre, et n'envoyoient que de petites barques à 
Maragnan : Et l'autre abord estoit celuy-la qui avoit esté descouvert par 
lequel on pouvoit aller iusques au port du nouveau fort S. Louys. 

« Que bien que ceste Isle de Maragnan fust sous la zone torride à deux 
degrez et demy de la ligne Equinoctiale, du costé du Pôle- Antarctique, 
et que plusieurs doctes personnages avoient soutenu qu'elle ne pouvoit 
estre habitable en Esté à cause des chaleurs extrêmes, comme en beau- 
coup d'endroicts de l'Ethiopie et de la Guinée : toutes fois qu'ils avoient 
veu le contraire : et que l'air y estoit pur, modéré et serain ; les croco- 
dilles, crapaux, et autres bestes n'y portant aucun venin : le hasle du 
soleil n'y noircissant point les Toupinambous, desquels les enfans nais- 
soient blancs, et ne se rendoient olivâtres que par Artifice. 

« Que ce pays estoit remply d'une infinité de sortes d'oiseaux, et 
d'animaux : la mer abondante en poissons : et que la terre y apportoit 
tout ce qui estoit nécessaire à la vie humaine. 

(( Que l'on pouvoit trocquer descousteaux, serpettes, et mercerie, avec 
les Maragnans et Bresilians, et avoir des bois de bresil, rouges, iaunes, 
et madrez, du coton, du rocou, espèce de teinture rouge, de la casse, du 
baulme comme en Arrabie, et du poivre. 

« Que suivant le commandement de leurs Majestez, le premier soin 
qu'ils avoient en estans arrivez en l'Islette S. Anne, et avant qu'entrer 
en Maragnan, avoit esté, de faire sçavoir leur venue aux Toupinambous 
par De Vaux ^ (qui y avoit longtemps demeuré et faict la guerre avec eux 
contre leurs ennemis) pour sçavoir s'ils continuoient en leur mesme 
volonté de recevoir en leur Isle les François. 

<( Que De Vaux arrivé en Maragnan, estant en l'assemblée ou Carbet 
des Principaux et anciens Toupinambous, il leur avoit dict, que le sieur 
de Rasilly, Lieutenant du Roy de France, estoit à l'Islette S. Anne avec 
trois navires, quatre Capucins qu'il y avoit amenez pour les instruire 
en la foy catholique, et force gens de guerre pour leur conservation et 
deffense ; qu'il n'avoit voulu faire descente en leur Isle sans leur en don- 

1. P. 167. — Cf. Claude d'Abbeville, op. cit., f. 57. 

2. Voyez plus loin. - Cf. Claude d'Abbeville, f 57-58. 



LES INDIENS DE RASlLLY 31'- 

ner advis, et sçavoir d'eux s'ils estoient constans en la volonté de les 
recevoir, suivant la parole qu'ils avoient donnée à luy, De Vaux, aupara- 
vant qu'il partit d'avec eux pour s'en retourner en France. 

« Qu'à ceste demande de De Vaux, les Maragnans lui avoient respondu. 
Qu'il sembloit ne les avoir iamais cognus en leur tenant ce langage ; veu 
qu'il sçavoit bien qu'ils n'avoient oncques manqué à leur parole donnée. 
Qu'il allast dire au Bourouvichave^ du Roj de France, qu'ils le prioient 
de venir en leur Isle, et lasseuroient de le recevoir avec toute bienveil- 
lance, et obeyroient à ses commandements. 

« Que De Vaux ^ leur ayant rapporté ceste response, lui sieur de 
Rasilly et les François s'acheminèrent en Maragnan, et après eux les 
quatre Pères Capucins, qui y furent conduits dans les canots des Mara- 
gnans, et très-bien reçeus, les appelans Payeté, qui est à dire en leur 
langue Grands Prophètes ; qu'ils leur firent de petites loges en un lieu de 
risle, proche celuy qu'on désigna depuis pour faire le port de S. Loys : 
et qu'ils desfrichèrent aussi le haut d'une petite colline pour y planter un 
pavillon, et dresssr un autel, sur lequel le douziesme d'Aoust tous les 
quatre Pères Capucins chantèrent Messe, et où une infinité de Mara- 
gnans tant hommes, femmes, qu'enfans eurent un grand contentement à 
la veuë des cérémonies qui s'y feirent. 

« Que cependant que les Pères Capucins, par le moyen des Truche- 
mans, et par ce qu'ils avoient peu compremire en si peu de temps en la 
langue Brésilienne, travailloient à l'instruction des Maraghans qui dèsi- 
roient le Baptesme : Luy sieur de Rasilly avec le sieur de la Ravardiere ^ 
avoient dressé pour la seureté des François, et leur conservation, un fort 
sur la pointe d'un rocher inaccessible, presque environne de deux rivières 
profondes, au pied duquel il y avoit un port capable de recevoir des na- 
vires de douze cent tonneaux, et y demeurer à l'abry et hors de tous dan- 
gers. Dans lequel fort les Maragnans avoient aussi basty des loges à leur 
mode, et un grand magazin pour mettre les marchandises des François : 
mesmes avoient aydé à monter vingt pièces de canon dans le fort. Qu'à 
douze cents pas de ce fort, en u'^ lieu plaisant et beau, les Maragnans 
avoient aussi abbatu plusieurs arbres, et d'iceux construict une belle 
loge à leur mode pour le couvent des Pères Capucins, et une autre auprès 
pour leur servir de Chapelle à dire la Messe. 

« Que le grand Bourouvichave de Maragnan demeurant à luniparan, 
ayant envoyé à luy sieur de Rasilly, Migar, natif de Dieppe, résider 

1. Ainsi appeloient-ils le sieur de Rasilly (M.). 

2. P. 169. — Cf. Claude d'Abbeville, op. cil., f. 61. 

3. Yoy. plus loin, p. 48. 



32 SOCIÉTÉ DES AMÉRICAMSTES DE PARIS 

d'ordinaire en ceste Isle, et Trucheman entre les François et Maragnan, 
pour le supplier de se vouloir trouver à leur Carbet ou Assemblée géné- 
rale de tous les Principaux de Tlsle qui se dévoient rendre à luniparan, 
et d'y faire tendre son lict, afin qu'ils peussent traicter avecluy d'afîaires 
qui importoient ; Que luy sieur de Rasilly s'estoit rendu en ce Carbet 
avec le P. Yves, où ayant fait tendre son lict de coton, et s'estant mis 
dedans selon l'ordinaire du pays, le Bourouvichave prenant la parole luy 
avoit dit ; 

« Nous tenons a beaucoup d'heur et d'honneur vostre arrivée en ceste 
Isle (vaillant capitaine) pour la croyance que nous avons que vous nous 
conserverez, et nous deffendrez de tumber sous la puissance de nos enne- 
mis. La crainte de ne vous veoir arriver assez tost a nostre secours, 
nous avoit fait mettre en délibération de quitter ceste Isle, pour la peur 
que nous avions d estre attaquez des Pero ou Portugais nos ennemis ; et 
de nous retirer si haut en terre ferme que nous feussions à seureté. Mais 
le regret qui ' eust tousiours esté avec nous, ne voyant plus ceux avec 
qui nous avions accoustumé de trafiquer, de ne jouyr plus de la veuë des 
François nos compères, qui nous apportent des cousteaux, des serpes et 
des haches, et de nous veoir réduits à l'ancienne vie des Toupinambous 
nos ancestres qui n'avoient que des pierres dures pour coupper et abbattre 
des arbres, nous a fait continuer icv nostre demeure. Heureuse soit donc 
ton arrivée en ceste Isle, car tu nous as non seulement amené de vail- 
lants soldats pour nous deffendre, mais de Grands Prophètes pour nous 
enseigner en la loi de Dieu. Tu as délaissé ta patrie et ta famille pour 
venir demeurer en ceste terre, dont nous te sommes obligez. Et bien que 
ce pays ne soit orné de si beaux bastiments que la France, toutefois tu 
auras du contentement de demeurer icv, si tu considères la bonté de 
ceste Isle, abondante en fruicts, gibier, venaison, et poisson ; et puis en 
ce que nostre nation fidelle employera sa vie pour te faire victorieux de 
nos ennemis. le ne doute point que tu ne t'accommodes et les tiens aussi 
à nos vivres : car nous avons des farines et nostre pain ne cède guère au 
vostre dont j'ay quelques fois mangé. L'espérance que nous avons que 
nos enfans apprendront la loy de Dieu, et vos arts et sciences, nous faict 
croire qu'à l'advenir nous ne serons plus qu'un peuple, et que l'on ne 
nous tiendra que pour François. 

« Ces Prophètes que tu nous as amenez nous rendent contents : car 
les meschants Portugais qui ont tant exercé de cruautez sur nous, 
n'ont autre chose à nous dire sinon, que nous n'avons point de Dieu. 
Quel mensonge ! car nous le croyons de toute éternité Créateur de toutes 

1. P. 171. — Cf. Claude d'Abbc-ville, op. cit., f. 68. 



LKS INDIE.NS DE HASILLY 33 

choses, tout bon, et qui faict nos âmes immortelles. Nous croyons qu'il 
y a eu un déluge qui lit périr les mortels de dessus la terre pour leurs 
meschancetez : Et que Dieu conserva seulement un Père et une Mère 
dont tous les humains sont venus. Vous et nous n'estions lors qu'un 
peuple : et Dieu envoya en terre ses Prophètes pour l'instruire en sa loy, 
lesquels présentèrent à nostre premier Père, et duquel nous sommes 
descendus, deux espèces, l'une de bois, l'autre de fer ; il prit celle de 
bois et fit mal. Mais le Père dont vous estes sortis prit celle de fer, et fit 
bien : Car depuis nous avons tousiours eu pour compagnie la misère : et 
nos Pères ne voulant croire les Prophètes qui estoient entreux, ils 
remontèrent dans le Ciel laissant les marques de leurs pieds en la roche 
dure près de Potyjou, avec des Croix qui y sont empreintes : ce que ii) 
as veu, Migan i, aussi bien que moy. La confusion des langues qui sur- 
vint après entre nous, fut le rengregrement de nos afflictions, car depuis ^ 
Icropari s'est joue de nous ; nous faisant entre-massacrer et manger. Les 
Portugais pour le comble de nos malheurs sont venus en nostre pays, 
nous en ont chassé, ont ruyné nostre grande nation et l'ont réduite en 
Testât que tu nous vois en ceste Isle. Mais à présent ta venue nous a tiré 
de crainte, et a relevé la croyance que nous avons de nous reveoir encore 
un iour en honneur. Ta bonté, ta douceur, et ta façon desmontrent que 
tu nous gouverneras sagement. Les Toupinambous n'ont iamais obey par 
force et par violence. Depuis que ie leur cornmande ie me suis trouvé 
bien de les avoir régis avec douceur. l'espère (grand guerrier) que tu en 
feras de mesme. La douce conversation que nous avons eue avec les Fran- 
çois plusieurs années nous le faict croire. Pour nos actions ordinaires, les 
Portugais ont iadis exercez sur nous beaucoup d'inhumanitez etcruautez, 
ne voulans que nous eussions les lèvres percées, et nous faisant ignomi- 
nieusement razer nos longs cheveux, c'est pourquoy nous te supplions 
de nous dire ta volonté, que nous* suivrons aussi bien qu'en ce que tu 
ordonneras, sur la coustume de tuer nos Esclaves, de danser, et autres 
choses semblables. 

« Que le Bourouvichave de Maragnan (vieillard vénérable) ayant achevé 
ce discours, luy, sieur de Rasilly, fit ceste response : 

(( Honorable Japy Ouassou, grand amy des Fi-ançois, la démonstration 
que tu fais de te resiouyr de nostre venue, nous est a beaucoup de conten- 
tement. La prudence dont tu as usé à retenir en ceste Isle les Topinam- 
bous (nation iadis si redoutable) est digne de grande louange : pour ce 

1. Le Trucheman. 

2. « Les Toupinambous ruinez par les Portugais et chassez de leurs anciennes 
demeures, sont venus liabiter llsle de Maragnan » (Add. à la 2"^ éd.). 

Sociélé des Américanistes de Pans. 3 



34 SOCIÉTÉ DES AMÉMICAMSTES DE PARIS 

qu'ils eussent faict une double perte s'ils se fussent retirez aux déserts. 
Premièrement en leur ame, que leropary ouïe Diable eust tousiours eue 
en possession, privez à iamais de pouvoir estre instruicts en la cog-nois- 
sance du grand Toupan ou Dieu : Et secondement du commerce des 
François, tousiours continué entre eux, durant mesme que les Portugais 
les ont persécutez K 

« Mon Roy ayant sçeu vos afflictions m'a envoyé pour vostre secours. Le 
seul désir qu'il a que vos âmes ne soient plus possédées du Diable, et 
qu'elles soient rendues après vostre decez k Dieu qui les a crées, lui a 
faict procurer la venue de ces Pères Capucins en ce pays, alin de vous 
instruire en la crainte de Dieu : Et aussi il vous envoyé des soldats, qui 
vous mettront avec vos familles hors de la peur de tomber sous la puis- 
sance de vos ennemis. Ce sont les deux seules causes qui l'ont porté de 
nous commander de vous venir trouver, 

« Je vous diray (honorable vieillard) que la France surpasse en beauté 
tous les païs qui sont sous le Ciel : et comme mesme vous avez dit. le 
l'ay laissée avec ma famille et mes commoditez (qui sont à la vérité plus 
grandes que celles que ie pourrois à iamais espérer icy) : Mais le désir guer- 
rier que j ay, contraire à celuy des âmes basses et efféminées, me faict 
rechercher sans crainte les périls, les hazards honorables en secourant 
les affligez. C'est ce qui m'a faict délaisser pays et famille sans regret : 
Et ie vous promets que tant que ie recognoistray en vous la volonté de 
servir Dieu, et d'estre obeyssans à mon lioy, ie demeureray près de vous, 

« L'ay de que vous et les Toupinambous me donnerez pour bastir des 
forteresses en ceste Isle, sera autant pour votre seureté que pour la nostre. 
Votre pays n'en peut estre qu'amélioré, et vos enfans en recevront la 
commodité en apprenant les arts et les choses belles que nous sçavons 
pour parvenir à l'honneur. 

« Quant à ce que vous craignez les cruautez des Portugais, vous ne le 
devez plus faire : car ie perdray la vie avant qu'ils vous facent plus 
aucun mal. 

« Et pour vos actions et coustumes ordinaires, quant à celles de tuer 
vos esclaves et les manger, c'est une chose inhumaine, et ne demeureray 
iamais icy si vous ne la délaissez, et ne l'ostez du tout d'entre vous. 

« le loue les cheveux longs que vous portez, car c'est une bien-séance : 
et tant s'en faut que j aye désir de vous en faire oster, que ie vous prie de 
continuer ceste coustume. 

(f Ceux d'entre vous (jui ne se perceront les lèvres, ie les aimeray 
plus particulièrement (jue ceux (pii les auront percées : laissant à un 

1. Cf. (rAhbeville, op. cit., (" 11. 



LES INDIENS DE HASII.I.V 3") 

chacun toutesfois la liberté de le faire ou de ne le faire pas. le ne désire 
aussi toucher à vos dances. 

« Quant aux lois que i'elablirai entre vous, elles ne seront autres que 
celles dont on vse en France. le vous promets de vous gouverner douce- 
ment et raisonablement : Mais aussi il vous faut délaisser vos malices, et 
n'estre plus enfans de leropari ou du Diable. Vous priant croire que ie 
suis icy a enu pour les bons et non pas pour les meschants. 

« Quant à ce que vous avez parlé de Dieu, du Déluge et des anciens 
Prophètes ; estant une matière de laquelle les Pères capucins vous doivent 
instruire, ie les laisseray parler et vous en informe présentement. » 

« Que ceste response finie, le P. Yves avoit prit la parole et dit ' : 
« lapy Ouassou, tout ce que tuas dit de Dieu, Créateur de toutes choses, 
est véritable. Et croyons comme toi, que les péchez des humains ont été 
la cause du Déluge sur toute la terre ; que Dieu a envoyé ses Prophètes, 
que les langues ont esté confuses entre les nations et que vous avez esté 
affligez des Portugais. Toutes ces punitions viennent du Ciel sur ceux qui 
ne veulent suivre les commandements de Dieu, et se laissent emporter 
a la suasion du leropary, ennemy mortel du genre humain. 

(( Il n'y a rien de si bon que Dieu, et principalement lorsque les 
pécheurs affligez et presque perdus s'adressent par prières et ont recours 
à luv, car il les délivre de toutes afflictions et calamitez, leur envove ses 
bénédictions et les rend plus heureux qu'ils n'avoient jamais esté. Servez 
vous de l'exemple de vos Pères, et ne faictes pas comme ceux qui ont 
chassé les anciens Prophètes. Nous sommes icy venus par la volonté de 
Dieu pour la dernière fois ; car si vous ne nous escoutez pas, vos âmes 
n'auront point la vie éternelle après vostre trespas ; rentrerez en plus de 
misères et afflictions que jamais, et vostre nation sera entièrement ruinée 
de dessus la terre ; Mais si voulez escouter la parolle de nostre Dieu, 
faire ses commandemens que nous vous prescherons, vous ne serez iamais 
délaissez de nous qui demeurerons icy pour votre instruction et consola- 
tion, ni des soldats François qui ne vous quitteront iamais, tant que nous 
serons en ce pays. » 

u Que les Maragnans après avoir attentivement escouté ces responces, 
lapy Ouassou avoit faict diverses demandes aux Pères capucins, entr'- 
autres, premièrement, s'ils estoient descendus du Ciel et immortels, 
secondement pourquoi ils défendoient la pluralité des femmes, et tierce- 
ment, d'où venoit qu'estans Pays ou Prophètes, ils ne prenoient pas de 
femmes comme les autres François. Sur quoy le Père Yves reprenant de- 
rechef la parole leur avoit par vn long discours faict recogiiôistre pre- 

1. P. l^O, Cr. Claude d'AbbcvilU-, op. cit., {■> 73. 



36 SOCIÉTÉ DES AMÉBICAMSTES DE PARIS 

mièrement que les Capucins estoient hommes mortels mais non pas 
immortels, secondement que les âmes tiroient bien leur origine du Ciel, 
mais estoient créées dans le corps et ne descendoient point du Ciel. Et 
tiercement que Dieu avoit bien laissé la liberté à tout homme de se 
marier avec une seule femme, mais que sa Divinité voulant estre servie 
purement, avoit ordonné que ceux qui administreroient les sacremens 
vivroient en chasteté perpétuelle. Que ce discours fîny, chacun se retira, 
les Maragnans fort satisfaicts, ne parlant entre eux que de ce qu'ils 
avoient ouy. Et luy sieur de Rasilly et les Pères Capucins s'en retour- 
nèrent au fort pour y planter la première Croix ^, ce qu'ils feirent le 
8 septembre, lourde la Nativité Nostre-Dame. 

« Qu'en ce iour-là, les Principaux de Maragnan s'estans rendus près la 
loge et le Couvent des Pères Capucins pour assister en ceste cérémonie, 
avec nombre de peuple de plusieurs villages, luy S"" de Rasilly avoit donné 
à chacun des principaux une cazaque de bleu céleste, sur laquelle il y 
avoit devant et derrière vne croix blanche : ce qu'ils avoient tenu à grand 
honneur : Qu'après la Messe, on s'achemina en Procession au fort et au 
lieu désigné pour planter la Croix, ou elle fut beniste par les Pères, 
adorée et baisée de tous les François. Et puis quand De Vaux eut dit aux 
Maragnans, que ceste Croix estoit un tesmoignage de l'alliance qu'ils 
faisoient avec Dieu, renonçans entièrement au Diable, ils l'allerent aussi 
baiser, et après se meirent avec les François à l'eslever et à la planter. 

Ce faict on bénit Tisle, et le fort nouvellement bastv fut nommé Sainct 
Louys, par luy sieur de Rasilly ; le port, Saincte-Marie et en signe de 
resjouissance on destacha tous les canons du fort et des Navires. 

« Qu après ceste cérémonie tous les villages de l'Isle envoyèrent vers 
les P. Capucins, les prier de s'y transporter et d'y venir planter des 
Croix, les instruire et baptiser. Ce qui fut cause qu'ils partirent du Fort 
S. Louis le 28 septembre, et commencèrent la visite de l'Isle, passanspar 
plusieurs villages, où le P. Claude et le P. Arsène, avec De Vaux et 
Sébastien qui servoient de Truchemans, firent entendre la parole de Dieu 
aux Maragnans ; Tous demandoient avec zèle le Baptezme et entr'- 
autres lapy Ouassou : mais il luy fut refusé, aussi bien qu'à ceux qui 
avoient plusieurs femmes, iusques à ce qu'ils les eussent délaissées : on 
le différa a quelques uns et fut administré aux jeunes garçons et filles. 
Partout ils plantoient des Croix. Les mères faisoient des couronnes 
comme celles des Capucins sur les testes de leurs petits-enfans. Dans 
luniparan ils bastirent la seconde Chapelle de l'Isle où les quatre enfans 

1. P. 108. Cf. Claude dWbbevillc, op. cil., f" ST-'oi. 



LKS INDIENS Di: HASILLY 37 

de lapy Ouassou furent les premiers baptisez et sa fille aisnée mariée. 
Et au village de Coyeup son beau-pere aagé de huict vingt ans fut 
baptisé ^ 

(' Qu'estans de retour au Fort S. Louys, ils avoient le jour de la Tous- 
saincts, faict une assemblée des Principaux de Flsle, et d'un grand nombre 
d'habitants, pour planter ' l'Estendard de France : ce qu'ils avoient faict 
et les six Principaux de l'Isle l'avoient porté et planté proche la Croix 
du Fort en disant : Nous promettons de vivre et mourir dans Vohéissance 
du Roy de France pour la protection de la Sainte Croix et les Armes du 
Roy très chrestien de c/uoy nous plantons cest Estendart avec les Armoi- 
ries de France. 

« Que l'Estendart planté, luy, sieur de Rasilly, estoit entré en discours 
avec les Principaux des Maragnans sur leur origine et celle des autres 
nations des Toupinambous, et comment ils estoient venus demeurer en 
ces pays maritimes. Il avoit sceu d'eux que jadis la demeure de tous les 
Toupinambous éstoit au pays de Cayeté, vers le Tropique du CajDricorne, 
pays très beau, plein de bois et de forests, d'où les Portugais les avoient 
faict sortir pour ne se vouloir assujettir aux lois qu'ils leur vouloient 
donner : car les Toupinambous estans libres et francs de nature, aymerent 
mieux changer de pays que d'estre leurs vassaux. Qu'à cette occasion ils 
avoient quitté le pays de Cayeté, passé et traversé les déserts et s'es- 
toient venus habituer sur ces bords delà mer, proches la ligne equinoc- 
tiale et le long de la rivière des Amazones, où ils s'estoient divisez en 
plusieurs nations selon les divers noms des pays de leurs demeures : et 
comme eux s'appeloient Toupinambous Maragnans, ceux qui bordoient les 
fleuves de Taboucourou, Miary et Coma et ceux qui habitoient en Ybouya- 
pap et Para senommoient Toupinambous de Tabicourou, de Miary, de 
Ybouyapap et de Para : Que les plus proches de Maragnan estoient ceux 
de Coma et de Para appelés Tapouy ta-Pares auxquels il seroit fort à pro- 



i. Le Pèro Claude dAbheville, dans son Histoire de la Mission des PP. Capucins 
en Visle de Maragnan, dit qu'il a veu des Toupinambous Maragnans aagésde huict et 
neuf vingts ans, qui disoient avoir veu édifier la ville de Fernambourg. Qu'il y en a 
qui ont vescu près de deux cens ans. Et que leur oïdinaire est de vivre cent, six 
vingt ou sept vingt ans. Et pour les femmes, qu'il en avoit veu à l'aage de quatre 
vingts et de cent ans donner la mamelle à des petits enfans (Add. 2* éd., Merc). 

2. Cest Estendard estoit de bleu céleste enrichy et parsemé tout autour de Grandes 
Fleurs de lys d'or. Au milieu estoit dépeint un Navire, ayant dessus sa Proue le 
pourtraict du Roy assis et revestu de ses habits royaux, tenant une branche d'olivier 
en la main droicte, qu'il presentoit à la Royne Régente sa mère, laquelle estoit assise 
sur la poupe revestue de son manteau royal, tenant de sa main droicte le gouvei'nail 
du Navire, au-dessus duquel estoit cscril : Tand Diix fn-mina facli {Merc). 



38 SOCIÉTÉ DES AMÉRICAMSÏES DE PARIS 

pos de leur envoyer quelques uns pour leur demander s'ils ne vouloient 
pas estre François ; et les advertir de tout ce qui s'estoit passé en Mara- 
gnan. 

(( Oue suivant cet advis, luv sieur de Rasillv avoit envové le Truche- 
man Migan, avec Pira lava, l'un des principaux de l'isle, vers les 
Tapouyta-Pares, qui sont du costé de l'Orient et qui possèdent vingt vil- 
lages plus peuplez que ne sont ceux de Maragnan, où estans arrivez ils 
avoient si heureusement fait leur légation, que Sorovévé, Bourouvichave 
des Tapouyta-Pares leur donna parole d'y recevoir les François à leur 
contentement, adjoustant qu'ils leur montreroient une pescherie de perles 
et une minière d'or. Et que De Vaux avec un des principaux de Maragnan 
avoient esté faire le mesme aux Toupinambous de Coma qui sont en vingt 
villages et plus, t-'es peuplez pour la fertilité du terrain, lesquels avoient 
respondu le mesme, et qu'ils deputeroient les principaux d'entre eux 
pour venir salijer le Bourouvichave de France. 

« Que luy sieur de Rasilly avoit sur tant d'heureux commencemens 
faict assembler tous les François au fort S. Louys, qui tous d'une voix 
Tavoient requis de retourner en France avec le P. Claude d'Abbeville 
faire la relation de tout leur voyage à leurs Majestez et intercéder pour 
eux de leur envoyer des secours tant de gens d'Eglise que d'hommes 
de guerre, artisans et marchandises pour maintenir en Maragnan la 
Colonie Françoise qui y estoit establie. Promettans cependant vivre et 
mourir en l'observation des Ordonnances que lui, sieur de Rasilly, avoit 
faict publier, et d'obeyr aux commendemens de son Lieutenant le sieur 
de la Ravardiere. 

« Que les principaux Maragnans ayant eu advis de ceste resolution, 
les avoient priez d'emmener avec eux six des leurs pour offrir, au nom 
de toute leur nation, un service obéyssant au Roy et le prier de les rece- 
voir et traicter comme ses subjects. 

« Que Dieu leur avoit faict la grâce d'amener en santé jusques au 
Couvent des Capucins de Paris ces six Toupinambous, lesquelz désiroient 
fort d'estre introduits vers leurs Majestés pour satisfaire à leur légation. 

« Cette Relation achevée, Leurs Majestez veirent plusieurs choses rares 
que le sieur de Rasilly avoit apportées de Maragnan , entr'autres un 
grand Oyseau de Proye que les Maragnans nomment Ougra-Oussou. 
Et les François le voyant aux Capucins l'appelloient un griffon. Voicy la 
description de cet oyseau, faicte par le P. Claude d'Abbeville : c'est, 
dit-il, vn oyseau deux fois plus gros quvn aigle, ayant la teste moyenne- 
ment grosse, mais les yeux fort alfreux et néantmoins tout ronds, por- 
tant une creste de plumes tout en rondeur en forme d'un cercle ou d'un 
soleil, son plumage est grisselé, il porte une longue queue, au-dessus de 



LES INDIENS DE RASILLY 39 

laquelle comme aussi par tout le ventre il est parsemé de belles plumes 
toutes blanches et déliées non moins excellentes que les Aigrettes. Il a 
chasque jambe grosse comme le bras et la main en forme de celle de 
Griffon bien large d'vne paume et demie avec des griffes merveilleuse- 
ment grandes. Il est si furieux et si puissant qu'il peut porter et deschi- 
rer un mouton, et terrasser un homme, faisant la chasse ordinaire au 
Cerfs et biches, aux oyseaux et autres animaux indifféremment. Et bien 
qu'il soit puissant et goulu, il peut toutesfois demeurer quinze ou vingt 
jours sans manger. 

« Les six Toupinambous menez au Louvre par le sieur de Rasilly ^ et 
par le P. Archange de Pembroch, Commissaire de la Province de Paris 
et le P. Claude d'Abeville, furent introduits dans la chambre du Roy ; 
Itapoucou qui fut depuis au Baptesme nommé Loys Marie, feit la 
harangue en leur langue - ; laquelle fut expliquéee à leurs Majestez par 
vn Trucheman : Il dit que c'estoit en substance vn Remerciement que 
les Maragnans faisoient au Roy de leur avoir envoyé des Prophètes pour 
leur enseigner la Loy de Dieu et des Capitaines pour les maintenir contre 
leurs ennemis ^, qu'à jamais ils lui en seraient redevables, et qu'en 
recognoissance de tant d honneur, les Principaux de Maragnan les avoient 
envoyez au nom de leur nation faire hommage à Sa Majesté : Et le sup- 
plier de leur continuer son secours ; en leur envoyant des Prophètes pour 
les faire enfans de Dieu et de vaillans soldats pour leur conservation ; 
Protestans qu'à jamais ils demeureroient subjects et serviteurs fidelles 
du Roy et amys de tous les Françoys. 

« Le Roy et la Royne Régente receurent ces Maragnans avec tant de 
bienveillance, qu'ils leur firent repondre par le Trucheman, qu'on leur 
enverroit des Prophètes selon leur désir, et des soldats pour les maintenir. 
Et de faict il y eut douze Pères Capucins députez pour y aller au premier 
voyage, avec promesse de pourvoir à l'embarquement qui se devoit faire. 

« Le jour Sainct lean Baptiste fut pris pour baptiser en l'Eglise des 
Capucins ces six Toupinambous qui le requeroient. Mais durant que l'on 
en faisoit les préparatifs, il y en eut trois qui moururent : auparavant 
on les baptisa eux le demandans et estans près de la mort ^. Pour bap- 
tiser les trois restans ■'', l'Eglise des Capucins fut parée d'une riche tenture 
de soye, or et argent, contenant la vie de Sainct lean Baptiste : L'autel 



1. Id., ibkl., fo340 v°. 

2. Id., ihid., f°^ 341 et suiv. — Voy. plus loin, fig. 4. 

3. Id., ihkl., f° 342 v°. 

4. Id., ibùl., ch. LVII, f»* 34a et suiv. 

0. Id., ibid., ch. LVIII, f"^ 3G0 v° et suiv. 



40 SOCIÉTÉ DES AMÉRICANISTES DE PARIS 

estoit couvert d'or et de richesses : ce n'estoient que tapis de soye sur les 
marches et le pavement des environs. En la Nef proche le treillis qui la 
sépare de l'Autel estoient sur un théâtre les fonds de baptesme, couverts 
d'un grand bassin vermeil doré, et dessus un talfetas blanc traînant 
jusques en terre. 

« Monsieur l'Evesque de Paris qui devoit faire l'Office de ces Baptesmes, 
s'estans rendu en l'Eglise des Capucins avec ses habits Pontificaux : le 
Roy, la Royne et toute la Cour y arrivèrent aussi sur les quatre heures, 
et incontinent après les trois Maragnans vestus de longues robbes de taf- 
fetas blanc, ouvertes devant et derrière jusques à la ceinture, et bouton- 
nées pour avec plus de commoditez leur appliquer la saincte huyle : 
chasque Maragnan marchant entre deux Pères Capucins. Aux interro- 
gations que leur fit ledit sieur Evesque de Paris, le P. Claude d'Abbe- 
ville servit de Trucheman : Après qu'on leur eut faict dire le Patei\ 
X Ave et le Credo, sa Majesté leur donna à tous trois le nom de Louys, 
mais on leur adjousta encore vn second nom : tellement que le premier 
se nomme Loys Marie, le second Loys Henry et le troisième l^oys Jean. 
Durant qu'on les baptisa, ce ne fut qu'une mélodie de voix et d'instru- 
mens des Chapelles de Leurs Majestez i. 

« C'est ce qui s'est passé, dit en terminant T historiographe du 
Mercure, en ceste année touchant le voyage des Françoys en l'Isle 
de Maragnan. » 

Je n'ai que peu de choses à ajouter à ce long commentaire du 
journaliste officiel de 1613 pour éclairer quelques points restés 
douteux dans son intéressante relation. J'emprunte principalement 
ces renseignements complémentaires au livre plusieurs fois cité du 
P. Claude d'Abbeville. 

« Sous l'heureux et paisible règne d'Henry le Grand, quatriesme 
du nom, Roy de France et de Navarre, ainsi commence le mission- 
naire picard 2, un capitaine François nommé Rifîault, ayant équipé 
trois navires, repartit pour aller au Brésil le quinziesme de may de 
l'année mil cinq cens quatre vingts ([uatorze, avec intention d'y 
faire quelque conqueste : chose qui luy sembloit facile, pour la 
grande intelligence qu'il avoit avec un Indien Brésilien nommé 



1. kl., ibuL, ch. LIX, f"».3G7 cl suiv. 

i. Claude (l'Al)l)eviile, op. cil., f"^ 12 sijq. 



LES INDIENS DE RASILLY 41 

Guy rapine, qui signifie en nostre langue françoyse Arbre-sec ^ lequel 
esloit tenu pour avoir grande aulhorité parmy les Indiens de ce 
pai's ; et qui avec l'escorte d'une puissante armée d'Indiens, 
conjointe à sa valeur, estant brave guerrier, le pouvoit très facile- 
ment avancer selon son dessein, n'eust été la division et discorde 
qui survint entre les François et l'eschouement de son principal 
vaisseau : lesquelles choses estonnerent tellement le susdit Capi- 
taine Riffault, que perdant tout courage il se résolut de retourner 
en France. 

« Mais voyant que le vaisseau qui luy restoit n'estoit suffisant 
pour contenir le nombre des François qu'il avoit ramenez, il fut 
contrainct d'y en laisser une bonne partie. Entre lesquels esLoit un 
jeune gentil-homme nommé Monsieur Des Vaux ^, natif de Saincte 
Maure en Touraine, lequel avec d'autres François s'accompagnans 
de quelques Indiens, marcha si valeureusement en guerre contre 
d'autres Indiens, qu'il y conquist plusieurs insignes victoires, se 
façonnant tousjours aux mœurs et couslumes du païs, et se rendant 
facille l'usage de leur langue : finalement après s'estre généreuse- 
ment comporté en diverses et périlleuses rencontres, et faict un 
long séjour audit païs, après avoir recongneu la beauté et les 
délices de cestle terre de fertilité et fœcondité d'icelle, en ce que 
l'homme sçauroit désirer, tant pour le contentement et récréation 
du corps humain à cause de la tempérie de l'air et de l'aménité du 
lieu, que pour l'acquisition de tout plain de richesses qui, avec le 
temps, en pourroient provenir à la France : Outre la promesse que 
ces Indiens lui firent de recevoir le Christianisme, ils acceptèrent 
aussi dudit Des Vaux l'offre qu'il leur fit de leur envoyer de France 
quelque personne de qualité pour les maintenir et deffendre de 
tous leurs ennemis, jugeant l'humeur françoise plus sortable à la 
leur, qu'aucune autre pour la douceur de sa conversation. 

« Ce que voyant le susdict Sieur, il se délibéra de revenir en 
France sur la bonne disposition qu'il voyoit en ce peuple. Oîi 
estant heureusement arrivé, ij fit une fidelle Narration à Sa Majesté 
Très Ghrestienne du Roy Henry le Grand, de tout le succès de son 
voyage et de l'honneur que sa Majesté s'acquerroit à l'entreprise 

1. C'est celui dont il est question plus haut. 



42 



SOCIÉTÉ DKS AMÉRICAMSTES DE PAIUS 




FiG. 1. — Carypyra. Tabajarè de 60 à 70 ans. 



de ce négoce, outre le proiiffît el utilité que la France en devoit 

un jour tii-er » 

Henri s'était montré satisfait de cette communication, mais avant 



U:S INDIENS DE RASILLY 



43 




FiG. 2. — Paloua, jeune Tupinaniba de Maragnan, l^i à lt> ans. 



de rien entreprendre d'important dans cette direction, il avait 
vonlu tenir la confirmation des récits du jeune Des Vaux de la 
bouche d\ui marin expérimenté et il avait chargé Daniel de la 



44 SOCIÉTÉ DES AMÉRICANISTES DE PARIS 

Tousche, sieur de la Ravardière, « ayant déjà voyagé plusieurs fois 
dans ces contrées et prest d'y retourner », de lui en donner les 
détails les plus authentiques. 

Daniel partait donc avec Des Vaux le 12 janvier 1604 pour les 
Indes occidentales ; nous connaissons le détail de ce voyage par la 
relation qu'en a donné Jean Mocquet, apothicaire du Roi, qui y a 
pris part '. 

Les voyageurs visitaient successivement le Rio-do-Ouro et son 
île de sable qui prenait le nom de l'amiral (/. de la Tousche), puis 
Brava, l'une des îles du Cap Vert ; la « terre de Yapoco » et son roi 
Apacajoury, et les Garipous qui l'habitent « grands ennemis des 
Garibes » qui les mangent à l'occasion, enfin la rivière de Gayenne, 
où sont les Garibes eux-mêmes et dont ils exploraient les multiples 
bras. 

Ghemin faisant, nos voyageurs se renseignaient sur la distribu- 
tion générale des peuples Indiens, leur physionomie, leurs mœurs, 
leurs industries et les produits de la contrée. « Ge pays de 
Yapoco, dit Mocquet, est à plus de 120 lieues du pays des Tou- 
pinambous qui est vers la rivière de Maragnan au Brésil, et ceux 
d'Yapoco sont bien de la mesme couleur et basanez comme les 
autres, mais ils sont plus beaux, plus vifs et plus gais '^ ». Et ail- 
leurs : (( Tous les Indiens... avoient tendu leurs Amacas ou lits 
pendans faicts de cordes de palmiers et estoient en grand nombre, 
hommes, femmes et enfans, tous nuds ; comme quand ils sortent 
du ventre de leurs mères ; sinon de quelques patinostres dont ils se 
parent le corps; et en leurs oreilles ils ont des bois longs et des 
pierres rondes. Ils avoient apporté mille bagatelles pour troquer, 
comme gommes, plumes, aigrettes e-t perroquets, tabaco et autres 
choses que le pays porte ^. » 

Mocquet ramassa « quantité de plantes, fruicts et autres choses 
curieuses ». On chargea à Gayenne 35 tonneaux de bois d'aloès 
[aupariebou) et de deux ou trois autres sortes de bois que leur 
odeur signalait aux voyageurs et l'on ramena en France trois 

1. Livre II des Voy. de Jean Mocquet aux Indes occidentales (Voij. en Afrique, 
Asie, Indes, etc. Rouen 1C63, in-12, p. 69-160). 

2. Id., ibid., p. 89. 

3. Id., ibid., p. 81. 



Li;S I.NDlIvNS DE ItASIF.I.V 43 

Indiens : un Caripou « qui esLoil le neveu du roi de Yapoco ' » et 
devait prendre le commandement de la nation à sa majorité, et 
deux frères de nation caribe, Ypoira et Alouca, eml)arqués à la 
rivière de Cayenne. 

L'expédition rentrait à Gancale le 15 août 1604 et moins d'un 
an après son retour, La Ravardière était « constitué et établi »... 
par Henri 1\ « son lieutenant-général en lerre de l'Amérique 
depuis la rivière des Amazones jusques à l'île de la Trinité ». 

Il aurait fait depuis, assure le texte de cette concession renouvelée 
plus lard sous le nouveau roi - « deux divers voyages aux Indes 
pour descouvrir les havres et rivières propres pour y aborder et y 
establir des collonies ; ce qui luy auroit si heureusement succédé 
(réussi) qu'estant arrivé en ces contrées, il auroit facilement dis- 
posé les habilans des isles de Maragnan et Terre-Ferme adjacentes 
vues par luy, Topiuamboux, Tapajareset autres à rechercher nostre 
protection et se ranger sous les aulhorités, tant par sa généreuse 
et sage conduilte et par l'afTection et inclination naturelle qui se 
rencontrent en ces peuples envers la nation françoyse, laquelle ils 
avoient assez faict coguoistre par l'envoy qu'ils firent de leurs 
ambassadeurs, qui moururent sytost qu'ils furent arrivés au port 
de Gancalle et dont nous aurions encore reçeues de pareilles assu- 
rances, par les relations qui nous en furent faicles par le sieur de la 
Ravardière, ce qui nous auroit depuis donné occasion de luy faire 
expédier nos lettres-patentes du mois d'octobre mil six cent dix pour 
retourner de rechef auxdits pays continuer ses progrès... ^ » 

Pour assurer le succès de cette œuvre de colonisation, Ravardière 
s'était associé l'amiral François de Rasilly et Nicolas de Harlay, 
seigneur de Sanci, baron de Molle et Grosbois dont le crédit avait 
rapidement assuré à l'entreprise le concours de la Régente, qui lui 
fournissait un puissant concours pécuniaire. L'expédition, organisée 
lentement dans le port de Gancale, comprenait trois vaisseaux : 
l'amiral, nommé Le Régent commandé par Rasilly et La Ravardière, 
le vice-amiral, appelé La Charlotte avec le baron de Sancy, le troi- 
sième, une patache, Lct Sainte-Anne, sous le chevalier de Rasilly, 
frère cadet de l'amiral. 



1. M., ibid., i>. 0:{, 9:1. 

2. Le premier texte est encore iiiconiui iF. Denis l. 

3. F. Denis, rd. rif., p. x-xi, n. 



46 



SOCIETE DES AMERICANISTES DE PARIS 




FiG. 3. — Manen, Renary, 20 à 22 ans. 



Claude crAbbeville a longuement raconté cette traversée de 
l'Atlantique contrariée par des tourmentes continuelles que le 
moine crédule attribue à l'intervention du Diable défendant sa 



LES INDIENS DE KASILT.Y 



47 




FiG. 4. — Itapoucou, Tupiaamba d'Ilouyapap, 38 ans. 



clientèle de sauvages contre les envoyés de Dieu. Partie le 19 mars, 
la petite escadre parvenait seulement le 26 juillet à l'îlot Sainte- 
Anne, à l'entrée de la grande anse de Maragnan. 



48 SOCIÉTÉ IJES AMÉRICAMSTKS ])K 1>AUIS 

L'histoire de rétablissement fondé par Rasilly et La Kavardière 
danslîlede ce nom est trop connue pour qu'il soit utile d'y revenir. 
Les premiers progrès en avaient été si rapides, qu'on reconnut 
bientôt la nécessité d'envoyer un des bâtiments en France pour 
chercher des renforts, et le 6 décembre, Rasilly et le P. Claude 
d'Abbeville, montés sur Le Régent, reprenaient la route de France 
où ils arrivaient au Havre-de-Grâce le 16 mars après une heureuse 
navigation. Les principaux de Vlsle de Marcigmin avaient délibéré 
d'envoyer quelques-uns des leurs « en nombre de six, pour faire 
faire hommage et offrir leur service au Roy de France très Chres- 
tien au nom de toute leur nation, a ce que Sa Majesté les reçeut en 
sa protection comme ses vrais subiects de cette nouvelle France 
Equinoctiale ^ ». Kt c'est ainsi que le 12 avril 1613, entraient en 
procession, escortés de 120 Capucins des couvents Saint-Honoré 
et de Meudon, les sauvages qui ont fourni le sujet des gravures 
dont ce mémoire est le commentaire. 

Ils étaient alors au nombre de six. Le premier, Carypyra iïOiseau 
fourcade), guerrier Tabajare, de 60 à 70 ans, du village de Rayry ; 
le second, Patoûa (Leco/fre), fds d'Avatty Piran, un des princi- 
paux de l'île, âgé de 15 à 16 ans; le troisième, Manen, âgé de 20 à 
22 ans, originaire de Renary, sur le Para de l'Ouest, au pays des 
Lidiens-Longs-Cheveux, ont succombé d'avril à mai, ce qui a réduit 
la petite troupe aux trois personnages que nous connaissons. 

Mais les six Indiens avaient été dessinés avant ce triple accident, 
parce même Du Viert, sans doute, dont il était question au commen- 
cement de cet article. Ft le livre du P. Claude d'Abbeville contient 
leurs portraits en pied, gravés, semble-t-il, par ce Gaultier dont la 
signature se lit sur la planche de l'ouvrage où l'on voit planter la 
première croix, en présence des lieutenants du Roy, des Capucins 
et des Sauvages (f 89 v»). 

J'ai reproduit ci-contre ces six figures qui offrent par leur minu- 
tieuse exactitude une valeur exceptionnelle pour l'histoire de l'ico- 
nographie indienne. 

Carypyra, nommé François au baptême (fig. 1 ), chef de guerre 
illustre, se faisant gloire de 24 titres d'honneur conquis dans autant 
de combats, se distinguait par un tatouage géométrique qui lui 

1. Cl:iudo (rAbhovilk-, oy>. cil., i" Xii v°. 



LKS INDIENS DE RASILLY 49 

couvrait les joues et le menton, le cou, le tronc, les jambes jus- 
qu'un peu au-dessus des genoux. S'il faut en croire le P. Claude 
d'Abbeville, ce tatouage, pour employer l'expression consacrée, 
était une sorte d'hiéroglyphe : « Ses noms, dit en effet notre auteur, 
estoient accompagnez de leurs Eloges et comme Epigramme 
scrites, ny sur le papier, ni sur l'airain, ny sur l'escorce d'un 
arbre, mais sur sa propre chair; son visage, son ventre et ses deux 
cuisses toutes entières estoient le Marbre et Porphire sur lesquels 
il avoit fait graver sa vie avec des caractères et figures si nouvelles 
que vous eussiez pris le cuir de sa chair pour une cuirasse damas- 
quinée ; ainsi que l'on peut voir en son pourtraict icy tiré au vif. » 
La même marqueterie se voyait, ajoute le P. Claude, autour de 
son col, «plus honorable pour lui, en qualité de brave soldat que 
toutes les pierreries du monde '. » 

Le « pourtraict tiré au vif » nous montre un Indien avec le nez 
fort et saillant, qui distingue ce Tabajare des vrais Tupinambas, 
généralement camards par suite d'une déformation intentionnelle ~, 
les pommettes prononcées, les lèvres charnues, la botoque au men- 
ton, les oreilles ornées d'un bouton, l'arc en bandoulière, la mas- 
sue à palette sur l'épaule et un paquet de plumes en guise de cache- 
pudeur. Le tatouage géométrique est d'une grande régularité et 
formé de lignes parallèles avec dilatations cruciales, il a si peu le 
caractère hiéroglyphique que lui attribuait notre Capucin qu'on le 
retrouve exactement pareil sur des anciens vases du pays tupi. 
L'homme est vigoureux, mais lourd de formes, bien campé et for- 
tement musclé. 

Jacques Patoûa qui marche dans le second dessin, tenant l'arc 
d'une main et de l'autre une flèche armée d'un os, a la face plus 
ronde et le nez un peu plus creux, son jeune corps, robuste et 
court, n'est vêtu que d'un tablier de peau, maintenu sur le ventre 
à l'aide d'une bandelette de cuir. Anthoine Manen prèle aux mêmes 
observations (fig. 3). 

Les trois autres sont les catéchumènes que mettait en scène 
l'image de Michel de Bathonière. Voici de nouveau Louis-Marie, 
Louis-Henri et Louis de Saint-Jehan avec leur singulier accoutre- 

1. Op. lit., f" 318 V". 

2. Op. cit., f°262 r\ 

Société des Ainéricanisles de P.irix. 4 



oU 



s(»(;ii';i'i': des amkiucamsies dk paris 




!(.. •). 



Ouaroyo, 'riij)iiiiiinlja de Mucourou, 22 uns. 



ment de baplnie où un cliapeaii à la mode, oi-iié d'une loufTe de 
plumes, a toulefois remplacé le bonnet couronné de fleurs. 

Louis-Marie, c'était avant le baptême Itapoucou un guerrier de 
3(S ans, natif de la niontaLjiie d'Ibouyaj)ap : Louis-IIenry, Ouaroyo, 



I,ES INDIENS DE RAS1I,I,V 



V I 

01 




Fi(,. 0. -- lapouaï, Tiipinaïulja de Maragnan,20 ans. 

22 ans, du village de iMocourou, Louis de SainL-Jelian. lapouaï, 
20 ans, de Tîle môme de Maragnan. Ils apparLienncnl, deux sur- 
tout, à un second type dont l'artiste a bien saisi les ])iincipaux 
caractères, accentués principalement chez Louis-Marie. Ses petits 



o2 SOCIÉTÉ DES AMÉRICANISTES DE PARIS 

yeux légèrement bridés, son nez large et aplati, ses grosses pom- 
mettes, ses lèvres charnues, lui donnent une physionomie bien 
différente de celle de Tabaiare Carypyra. 

Ces œuvres d'art sont de véritables portraits dessinés d'après 
nature, ainsi que nous en avertit le P. Claude d'Abbeville, et leur 
apparition semble bien ouvrir une nouvelle période dans l'histoire 
de l'iconographie américaine '. Les caractères ethniques, plus ou 
moins bien analysés, auront leur place désormais à côté de l'ethno- 
graphie dans les figures indiennes ~. 

1. On remarquera notamment la différence énorme qui existe entre les figures du 
voyage de Jean Mocquet qui est de 1604 et celles-ci qui ont paru en 1614. 

2. Il donne ici à titre de renseignement complémentaire le contenu d'un petit 
volume de la Bibliothèque de l'Arsenal, in-12, 13292 H, et qui contient les plaquettes 
suivantes dont on ne connaît pas d'autre exemplaire : 

I. L'arrivée des Pères Capucins et la conversion des sauvarjes à nostre saincle foy . 
Déclarée par le R. P. Claude d'Abbeville, Prédicateur Capucin. A Paris, chez 
Jean Nigaut, rue S. Jean de Latran à l'Aide MDCXIII, 16 p. 

(De lîle de Maragnon, 20 Aoust 1612). 

I. Dernière lettre du Père Arsène de Paris au R. P. Provincial des Capucins de la 
Province de Paris (sans titre), 7 p. 

(De la grande Isle de Maragnan, entre les Topinambas, ce 27 Aoust 1612). 

II. La conversion des sauvages qui ont esté baptizes en la Novvelle France cette année 
'16t0, avec un bref récit du voyage du sieur de Poutrincourt, 13. A Paris, chez 
Jean Millet, tenant sa boutique sur les degrez de la grand salle du Palais (s. d.), 
46 p. avec privilège du Roy. 

Cette dernière plaquette se termine par un extrait (de 2 pp.) du Registre de baptême 
en VEglise dv Port-Royal en la youvelle France avec 21 noms de catéchumènes. 



LES DOCUMENTS MANUSCRITS DU liRITISII MUSEUM 

RELATIFS 

A LA COLONISATION ESPAGNOLE EN AMÉRIQUE 
ET PARTICULIÈREMENT AU VENEZUELA 

Par Jules IIUMBEllT 

DOGTKl'R Î;S LETTRi:S 
l'ROFESSia'R AGRÉGÉ Al' LVCLE DE BORDEALX, 
MEMBRE DE LA SOCIÉTÉ DES AMÉRICANISTES DE PARIS, 
MEMBRE CORRESPONDANT DE l'aCADÉMIE NATIONALE d'iIISTOIRE DE CARACAS. 



Le British Muséum possède luie riche collection de manuscrits 
espagnols dont beaucoup se rapportent à Ihistoire du Nouveau- 
Monde. C'est d'abord une série de documents généraux qui ne 
sont guère que des copies : ordonnances el cédules royales adres- 
sées aux Indes ' ; papiers relatifs aux missions ^. Mais parmi les 
pièces originales, celles qui concernent le A^énézuéla présentent un 
intérêt tout particulier, et jettent une vive lumière sur l'histoire de 
ce pays durant la période coloniale. 

Au premier rang il faut placer le fameux manuscrit sur les 
Welser (1328-1566) \ dont nous avons déjà signalé l'importance 

1. Add. 13974, n° 60. — Indice de les despachos gcneniles que se han expedido â 
les Reynos de las Indias, desde el ano 1700 (ff. 375). 

Add. l'5974, 11° 61. — Cédulas tocantes â Indias (1620-1787). Ail copies except one, 
signed by Philipp V, on the 23 July 1712 (fî. 416). 

2. Add. 14012. — Papeles tocantes â las doctrinas de los religiosos en las Indias. 
1612-1651 — paperin-fol. (ff. 576). 

3. Add. 24.906, paper in-fol. (ff. 159). Cédulas reaies tocantes â la provincia de 
Venezuela, 1529-1535. The original Register or Copy-Book kept by the secretary of 
the Audiencia of ail the Royal Warrants, orders, etc., sent to that Judicial court for 
exécution during part of the reign of Charles V. 

Les 159 feuilles de ce manuscrit sont reliées ensemble et entourées d'une couver- 
ture de parchemin dont le côté droit se ramène sur le gauche et se ferme par une 
lanière de cuir. Cette couverture est consolidée par deux autres lanières de cuir brun 
cousues sur le parchemin avec des ficelles. Sur la couverture on lit : « Sobre la con- 



54 SOCIÉTÉ DES AMÉRICANISTES DE PARIS 

dans notre ouvrage sur VOccupation allemande du Venezuela au 
XV I^ siècle ^. Les pièces officielles contenues dans ce manuscrit 
prouvent nettement que TEspagne ne cessa à aucun moment d'a- 
voir la haute main sur les affaires du Venezuela. Les nominations 
des gouverneurs Alfinger, Federmann, Hohermuth, sont signées par 
le roi\ Les Allemands sont assistés de fonctionnaires nommés par 
le Conseil des Indes (un iresorero, un contador et un factor) pour 
garantir les intérêts de la couronne '', et quand, à plusieurs 
reprises, les Vénézuéliens se plaignent des délégués allemands, 
c'est le roi d'Espagne qui ordonne des enquêtes sur leurs agisse- 
ments ^. 

Ce document nous donne en outre d'intéressants renseignements 
sur l'administration des Allemands et sur le régime économique 
qu'ils imposèrent à la province. Sous prétexte de se débarrasser des 
marchands d'esclaves, les délégués des Welser firent ouvertement 
défendre aux commerçants étrangers le voyage du Venezuela; iso- 
lant ainsi le pays même de la métropole, ils taxèrent les marchan- 
dises à des prix aussi élevés qu'il leur plaisait, et ils se constituèrent 
pour le commerce général de la province un monopole complet 
qui leur fut officiellement reconnu par le décret du 15 novembre 
1534 \ 

Enfin le manuscrit fixe définitivement les traits d'un personnage 
qui travailla à la pacification du Venezuela et lutta contre le des- 
potisme des Welser : c'est l'évêque Rodrigo de Bastidas qui fut à 
deux reprises gouverneur intérimaire de la province ; son plus 
grand souci fut de veiller au bon traitement des Indiens, et sa cor- 
respondance avec le roi témoigne de ses efforts continus pour 
empêcher l'esclavage. « Les Indiens, dit-il, se vendaient eux-mêmes 
aux chrétiens à des prix dérisoires {six castellanos chacun) » ; Bas- 



quista de la provincia de lienezuela. » — Une note sur la première feuille indique 
que le manuscrit a été aclieté i)ar le Muséum au libraire Booue, 12 juillet 1862. — Sur 
la seconde feuille ont lit: « Este lii)ro uo loca al Slo oficio, p" trata de la contiuisla 
de la provincia de Benezuela. » 

4. Paris, Fontemoing' et Bordeaux, Féret, 1905. 

.'i. B. M. Add. 24.900, fV. ;{7-49, Ol-OH, 90, 100 et sqq. 

0. Id., fT. :n-49. 

7. Id., ff. 90, 129, ^4'^ elc. 

8. B. M. .\dd. 2i90r., ii-9-l.^'.2, f. llii. 



I,KS DOCUMENTS MANUSCRITS Df lilUllSIl MUSKIJM 55 

iidas ne peiil assez réagir contre cette coutume, il ne cesse de répé- 
ter aux Indiens qu'ils sont des hommes libres comme les Espagnols, 
et il favorise autant (pi'il peut les mariages entre Espagnols et 
indigènes ■', 

Signalons maintenant une lettre officielle de Juan de Urpin ^° 
qui nous donne sur la pacification des Indiens Gumanagotos des 
détails très circonstanciés, et confirme les données d'autres pièces 
officielles des archives espagnoles. L'œuvre de Urpin dans le Vene- 
zuela oriental fut des plus fécondes en résultats. Chargé en 1634 
de la conquête des Gumanagotos, dans laquelle avait échoué Garci 
Gonzalez en 1579 etÇobos en 1385, il avait fondé la ville de Santa 
Maria de Manapire, vers l'embouchure du rio Tuy. Puis il 
était revenu à Garacas chercher des renforts, et en 1636 il partait 
de nouveau en campagne, suivi d'Indiens et de nègres libres pour 
le transport des bagages, et de quatre pièces d'artillerie. Après de 
rudes combats on entra dans la bourgade indienne de Gumanagoto, 
« où les Indiens consentirent à devenir les vassaux de S. M. » et 
apportèrent à Urpin des poulets et des provisions de toutes sortes. 
Aune lieue de Gumanagoto il fondait en 1637, au pied du cerro 
Santo, une cité à laquelle il donnait le nom de Nueva Barcelona, 
et dix-sept lieues plus loin une autre ville, qu^il appela Nueva Tar- 
ragona. 

Un manuscrit de Madrid, complélant le document de Londres, 
nous raconte comment Urpin chassa les Hollandais de la région ''. 
Ge fut donc grâce aux exploits d' Urpin que la domination espa- 
gnole se trouva définitivement assise dans les provinces de Gumana 
et de Barcelona, et le fait fut capital pour l'avenir du pays. L'ex- 
tension des Hollandais eût été en effet grosse de conséquences, 
puisque c'est sur l'authenticité des établissements hollandais que se 
basait encore l'Angleterre en 1899 pour demander à reculer vers 
l'ouest les frontières de sa Guyane. 

9. Id., ff. 147-152. 

10. B. M. Adcl. i;i97t, a" 23 : " Sol)ie ol ostiido de la pacificaciôn y poblaciôn de 
los indios Gumanagotos.» Dal. Nuova liaicolona, 12 juin i('i38. Signé << Don Juan 
Orpin. » 

11. « Exposiciôn que liace al monarca espanol Don Joan do Orpin, conquistador 
de los indios cumanagotos y fundador de Nueva Barcelona ». Bibliothèque nationale 
de Madrid, manuscrit, J, 31. 



o6 SOCIÉTÉ DKS AMÉRICAMSTES DE PARIS 

Un certain nombre de documents du British Muséum concernent 
les rapports des gouverneurs avec les autres fonctionnaires ^^. Nous 
apprenons sur les rivalités entre les différents corps conslilués des 
choses fort curieuses ; c'est un chapitre intéressant à ajouter aux 
compeiencifis dont nous avons parlé dans nos « Origines Vénézué- 
liennes '■'•. » Les autorités civiles et ecclésiastiques se querellaient 
sous les prétextes les plus puérils : questions de préséances dans 
les cérémonies ou les processions, de parasols portés trop majes- 
tueusement par MM. les chanoines, etc. ^'oici un cas de competen- 
cia très amusant cité par un manuscrit de Londres ^^. Un beau 
jour les cloches de Caracas ont sonné pour annoncer Texcommuni- 
cation de Don Joseph Monserrate (homme de mauvaise vie), par 
ordre du commissaire de la Santa Cruzada, et sans que le Gouver- 
neur en fût averti. Ce dernier s'en plaint amèrement dans une 
lettre à S. M. en date du 1'''" février 1749. S'étonnera-t-on après 
cela que le monarque agacé ait fmi par répondre aux requêtes des 
fonctionnaires vénézuéliens « qu'il n'avait ni le temps ni la patience 
d'entendre les niaiseries et les disputes des autorités de Caracas''» ? 

D'autres manuscrits de Londres ont trait à la fameuse Compa- 
gnie (jiiipuzcoune de Caracas qui eut le monopole du commerce 
au Vénézula durant un grande partie du xviii'' siècle. Ce sont 
des rapports non signés qui semblent être des copies, quelquefois 
des résumés de rapports officiels. Ils affirment l'essor imprimé au 
commerce par la Compagnie guipuzcoane, et les chiffres donnés 
concordent absolument avec ceux des archives espagnoles"'. Nous 
apprenons par exemple que la quantité de cacao importée en 
Espagne tripla pendant les vingt premières années de l'existence 
de la Compagnie ; le prix de cette denrée qui était en 1728 de 80 
pesos la fanega de "iVl litres, tomba bientôt à 4o pesos ; en avril 

12. B. M. Eg. 180.3, IHOi-, 180:J — Papeles tocantes â la proviiicia de Venezuela 
(1740-17981. 

\'\. Liv. IV, chap. 2. Paris, Fontomoing, Bordeaux, Féret, éditeur, iOO.'i.) 

14. B. M. Eg. 1803, n" G, f. 277 : Original despatch of the governor of Caracas, 
D. Luis Francisco Castellanos, enclosing a discourse on the contention for jurisdiction 
between the civil and ecclesiastical authorities in Ihat province. 

15. Aristides Rojas : Legendas histôricas (Caracas, 1890), t. Il, p. 87. 

IC. ("f. notre étude sur <( Les documents des Archives de Guipuzcoa relatifs à la 
colonisation espagnole en Amérique. » (Bulletin de géographie historique et descrip- 
tive, n" 3-1900). 



LES DOCUMKNTS MANUSCRITS DU lîlUTISH MUSKUM o7 

1749, il était, à Saint Sébastien et à Câdiz, de 30 pesos, tous droits 
nationaux et municipaux étant payés^^. 

La Compagnie guipuzcoane donna une vive impulsion à l'éle- 
vage des troupeaux et à l'industrie pastorale^*'; elle inaugura les 
plantations de coton '^ et la culture de l'aniPo. Pour aider aux 
plantations, elle fut autorisée, par cédule royale du 16 septembre 
1754, à introduire deux mille nègres dans la province de Caracas -'. 
Enfin, en moins de trente ans, la compagnie était devenue si floris- 
sante qu'elle possédait, en 1755, un capital de 1.200.000 pesos 2-. 

Signalons encore une pièce qui nous fait connaître, à la veille 
des ordonnances de Charles III, proclamant la liberté des échanges 
en Amérique, le mouvement commercial entre le Venezuela et 
l'Espagne. De 1748 à 1753, la province de Caracas envoya à la 
métropole pour une valeur de 807.435 pesos en denrées d'Amé- 
rique, et 59.786 pesos en or et argent, soit une somme totale de 
867.221 pesos -^ 

Une dernière série des documents londoniens concerne la révolte 
du Venezuela de 1782 ''^. 

Comme on le voit par cette énuméralion, les manuscrits du Bri- 
tish Muséum apportent une contribution précieuse à l'élude de 
l'histoire du Venezuela, tant sous le rapport de la colonisation pro- 
prement dite, que sous ceux de l'administration, du commerce et 
des finances. 



17. B. M. Add. 13987. Papeles varios de Indias : on the trading Company called 
« guipuzcbana de Caracab », created in 1728, and the necessity it has of encourage- 
ment, no 15, f. 227. 

18. kl.', n°13, f. 206. 

19. En 1767 elle fit venir et entretint à ses frais un Français de la Martinique 
« para instruir en la siembra y beneficio de esta planta. » — Id., n" 15, f. 222. 

20. Vers le même temps, u para pi-omover el ramo de aniles, hizô venir la compa- 
flia à su Costa desde Vera Cruz â D. Ant" Arvide, Vizcaino, que se havia redicado â 
su cultiva. » Id. 

21. B. M. Eg. 1804 ('papeles tocantes à la provincia de Venezuela), f. 8. 

22. Id.,f. 77. 

23. Add. 13974, f. 50b : distribuciôn de los retornos hechos de America a Espaîia 
desde 1748 hasta 1753. 

24. Eg. .35524, ff. 240. List of Spanish papers relating to the revolt in Venezuela 
1782. 



LES TABLEAUX DE MÉTISSAGE 

AU iMEXIQUE 

Par li: Professeur Pi. BLANCHARD 



I. — On peut voir au Muséum crhistoire iialurelle, dans l'esca- 
lier qui mène à la galerie d'anthropologie, un grand cadre allongé 
dans le sens de la hauteur et renfermant dix tableaux peints sur 
cuivre. Ces tableaux, disposés sur cinq rangs superposés, à raison 
de deux par rangée, sont tous de taille égale : ils sont hauts de 
34 centimètres, larges de 46. Ils portent respectivement les numé- 
ros 5 et 8 à 16, le seizième étant orné de la signature du peintre, ce 
qui permet de penser qu'il est effectivement le dernier de la série. 
Les tableaux 1 à 4, 6 et 7 sont malheureusement perdus. 

Les tableaux dont il s'agit sont entrés au jMuséum à une date 
récente, par les soins éclairés de M. le professeur E. T. Ilamy, qui 
les a découverts chez un petit libraire de Paris. Ils ont été peints 
à Mexico, au cours du xviii® siècle, par Ignacio de Castro ', comme 
en fait foi la signature qui se lit à gauche du dernier tableau. Ils 
représentent les différentes variétés de métissage résultant du croi- 
sement des blancs avec les Mexicains d'origine et avec les nègres 
venus d'Afrique ou avec les deux à la fois, en tenant compte des 
croisements déjà subis par les ascendants. L'administration espa- 
gnole, à l'époque oîi le Mexique n'était qu'une colonie, attachait 
une grande importance à ces divers mélanges de sang, et l'orgueil 
des colons castillans, plus encore que la minutie administrative, 
exigeait que quiconque n'était pas de sang pur fût rangé dans l'une 
ou l'autre des nombreuses castes entre lesquelles la population était 



1. J. C. Beltuami, Le Mexique. Paris, i vol. in-8», 1830 ; cf. II, p. 209. Cet auteur 
cite « Ignacio Caestro » au nombre des artistes qui exerçaient leur art à Mexico pen- 
dant le XVIII'' siècle. 



60 SOCIÉTÉ DES AMÉRICANISTES DE PARIS 

répartie K Les croisements étaient fréquents et Ton distinguait jus- 
qu'à seize catégories de sangs mêlés. 

Ce sont ces seize catégories qu'Ignacio de Castro a figurées. Clia- 
cun de ses tableaux nous montre le père, la mère et l'enfant, avec 
la teinte relative de leur peau, se livrant à leurs occupations ordi- 
naires, placés dans leur milieu usuel et entourés des objets qui 
leur servaient liabituellement. Chacun d'eux présente, immédia- 
tement au-dessus de son bord inférieur, un cartouche peint en 
bleu, encadré de feuillages jaunâtres, sur lequel sont inscrits un 
numéro d'ordre et une courte légende. 

Le professeur Hamy a fait une étude détaillée de ces tableaux 
d'Ignacio de Castro ^. Il représente par un graphique très clair les pro- 
portions du mélange sanguin qui se trouvent réalisées à chacun des 
seize degrés du métissage. 

IL — Depuis que le mémoire du professeur Hamy a vu le jour, 
je ne sache pas qu'on ait publié ou signalé d'autres peintures rela- 
tives au même objet. Or, il s'en trouve au musée de Mexico et j'ai 
pu les y examiner, le 10 octobre 1907. Ma visite au musée a été 
trop rapide pour me permettre de prendre des notes détaillées ; j'^i 
pu néanmoins copier les légendes, ce qui va me permettre d'attirer 
l'attention sur des différences de terminologie. 

Les peintures que j'ai observées à Mexico sont de deux sortes : 

l*' Une série de seize tableaux représentant les <( castas de Mexico, 
epoca colonial ». Chacun d'eux nous montre le père, la mère et 
l'enfant, avec leur couleur de peau respective et se livrant à leurs 
occupations favorites; au milieu et en bas, dans un cartouche bleu, 
une courte légende avec un numéro d'ordre. J'ai noté toutes les 
légendes, comme il sera dit plus loin. En revanche, je n'ai remar- 
qué ni date ni signature. 

2° Une grande toile peinte, divisée en seize compartiments, chacun 



1. J. J. ViREY, Histoire naturelle du genre humain. Paris, 2'- édition, 3 vol. in-S", 
1824; cf. II, p. 187-192. — On trouvera dans cet ouvrage de curieux renseignements 
sur la question des castes dans l'Amérique espagnole. Sa nomenclature est assez dif- 
férente de celles que nous donnons, d'où Ton peut conclure que les désignations 
étaient variables d'un pays à l'autre. 

2. E. T. Hamy, Peintures ethnographiques d'Ignacio do Castro. Décades ainerica- 
nue. Mémoires d'archéologie et d'ethnographie américaines. Paris, Leroux, décades 1 
et 2, n° 14, s. d. 



i.i;s TAiti.KAi'x IJI-: MiirissAfiK 61 

de ceux-ci ayant sensiblement la même dimension que les tableaux 
précédents, qui ont eux-mêmes une taille sensiblement égale à celle 
des tableaux du Muséum de Paris. Pressé par le temps et n'ayant 
pas de mètre à ma disposition, je n"ai pas pris de mesures exactes; 
je ne donne ces renseignements (}ue de mémoire. Ici encore, chaque 
compartiment représente un groupe de trois personnages : le père, 
la mère et reniant, avec la teinte particulière de leur peau. Ils sont 
figurés encore au milieu de leurs occupations usuelles, mais sous 
un tout autre aspect que les précédents. Chaque scène a sa légende 
propre. Je n'ai noté ni date ni signature. 

III. — On connaît donc à présent trois séries de peintures repré- 
sentant les divers modes et degrés de métissage que l'on pouvait 
observer au Mexique, dans le cour.s du xviii" siècle. Ces documents 
sont de la plus haute valeur, au point de vue ethnographique, en 
raison des habitations, métiers, costumes, instruments et accessoires 
qui y figurent. Ils sont très importants aussi, au point de vue social, 
puisqu'ils nous font connaître les noms des dilférents types de 
métis, avec une peinture à l'appui de chacun deux. Ils sont mal- 
heureusement de moindre valeur, au point de vue anthropologique, 
le type anatomique des divers personnages étant purement fantai- 
siste, et c'est là le seul point faible de ces œuvres d'art qui sont 
d'une assez bonne exécution et nous donnent, d'autre part, des 
renseignements très précieux. 

On sait qu'Ignacio de Castro est l'auteur des tableaux apparte- 
nant au Muséum de Paris. Il est probable que les seize tableaux du 
musée de Mexico ont été exécutés, sinon par lui-même, tout au 
moins dans son atelier : les dimensions sont sensiblement les 
mêmes et tous les tableaux de l'une et l'autre série portent un car- 
touche bleu sur lequel sont inscrits un numéro d'ordre et la légende. 
Celle-ci, comme on verra tout à l'heure, n'est pas identique dans 
tous les cas. Je crois pouvoir en inférer que les deux séries de 
tableaux ne sont pas l'œuvre du même peintre, mais une compa- 
raison détaillée, d'après des photographies, permettrait seule de 
trancher la question ; celle-ci, d'ailleurs, est d'intérêt secondaire. 

La grande toile peinte du musée de Mexico, dont la composition 
diffère assez notablement de celle des deux séries de tableaux, est 
l'œuvre d'un autre artiste, mais elle rappelle ceux-ci parle nombre 
total de ses compartiments, par leur dimension et par quelques- 



62 SOCIÉTÉ DES AMÉRICANI^TES DE PARIS 

unes de leurs légendes. Cela permet de penser qu'elle sort du même 
atelier. On peut se demander si plusieurs peintres travaillant à 
côté ou sous la direction d'Ignacio de Castro n'eurent pas, à une 
certaine époque, à exécuter un certain nombre de tableaux établis- 
sant les types officiels de métissage, en vue d'une distribution dans 
les principaux centres administratifs. Le chiffre de seize types, qui se 
retrouve dans nos trois exemples, prouve bien qu'il y a là quelque 
chose de défini, d'officiel, qui échappe à la fantaisie d'un artiste. 
Toutefois nous montrerons que les seize types ne concordent pas 
absolument d'un document à l'autre 

IV. — J'arrive maintenant aux légendes elles-mêmes. Je trans- 
cris intégralement celles qui figurent sur les seize tableaux du 
musée de Mexico, puis j'indiquerai les variantes présentées soit par 
la grande toile du même musée, soit par les dix tableaux du Muséum 
de Paris. On pourra juger, d'après cela, des variations d'appellation 
que j'ai déjà signalées plus haut. 

Voici tout d'abord les légendes des seize tableaux du Musée de 
Mexico : 

1 . De espanol é india, mestizo. 

2. De mestizo y espanola, castizo. 

3. De castiza y espanol, espanol. 

4. De espanola y negro, miilato. 

5. De espanol y mulata, inorisco. 

6. De espanol y niorisca, alhino. 

7. De espanol y albina, iorna afras. 

8. De indio y tornaatràs, loho. 
U. De lobo é india, sambaijo. 

10. De sambayo é. india, ca/nfjujo. 

il. De cambujo y mulata, alvarazadn. 

12. De alvarazado y mulata, harciiia. 
\',\ . De barcino y mulata, coyote. 

14. De coyota é indio, chaniiso. 

13. De chamiso y mestiza, coyote mestizo. 
16. De coyote y mestiza, ahi te estas. 

Pour la grande toile du musée de Mexico, il me suffira d'indi- 
quer les formules différant des précédentes : 

6. Moriscô con espanola, c/«'/îo. 

7. Cliino con india, salta atras. 



LES TABLEAUX DE MÉTISSAGE 63 

8. Salta atras con niulata, lobo. 

10. Gibaro con mulata, alharazado. 

11 . Albarazado con negra, canhujo. 

12. Canbujo con india, sanhaigo. 

13. Sanl)aigo con loha, calparnula/o. 

14. Calpamulato con canbuja, (ente en el aire. 

15. Tente en el aire con mulata, no te entiendo. 

16. No te entiendo con indio, torna atras. 

Enfin, les dix tableaux du Muséum de Paris nous présentent les 
variantes suivantes : 

8. De Yndio, y Negra, nace Lobo, 

9. De Lobo y Negra, nace Chino. 
10. De Chino, é Yndia, nace Cambujo. 

11 . De Cambujo, é India, nace Tente en el aire. 

12. De Tente en el aire, y Mulata, nace Ay^arazado. 

13. De Albarazado é India, nace Barzino. 

14. De Barzino, é Yndia, nace Campa mulato. 

15. De Yndio, y Mestiza, nace Coyote. 

16. Yndios mecos nombrados Apaches. 

En comparant ces formules entre elles, on constate d'une part 
que des hybrides de même origine peuvent recevoir des iioms dif- 
férents, d'autre part, qu'un même nom peut être attribué à des 
hybrides d'origine bien différente. Aux seize types que nous avions 
tendance à considérer comme bien définis, il faut donc en ajouter 
plusieurs autres. Cette complication ne permet guère de recourir, 
pour exprimer toutes les variétés réalisées, au graphique du profes- 
seur Hamy. On peut arriver au résultat cherché par un graphique 
analogue. 

Représentons par 100 la masse du sang d'un individu de race 
pure : blanc, noir ou rouge ; européen, nègre ou mexicain. Un 
métis d'Espagnol et d'Indienne aura donc 50 de sang blanc et 50 de 
sang rouge. De même, un métis d'Espagnol et de négresse aura 50 
de sang blanc et 50 de sang noir. Cela peut se noter soit en chiffres, 
soit par le moyen d'une colonne d'une hauteur déterminée, que 
l'on divise en deux moitiés de teinte conventionnelle. Ce procédé 
étant admis, rien n'est plus facile que d'indiquer par des hauteurs 
et des teintes variables les quantités vraies de deux ou trois sortes 
de sang mélangées. On obtient ainsi les tableaux et les graphiques 



64 



SOCll'n'K Di:s AMIiRlCAMSÏES IJK PARIS 



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* 


co 


<M 



LKS TABLEAUX UE METISSAGE 



65 



ci-conti'e, dans lesquels un certain nombre de décimales ont été 
modifiées dans une très étroite limite, en vue de les réduire à 
deux seuls chiffres. 



ïabli^:au centi:simal des mi:tissages 

d'après les seize peintures du musée de MEXICO 





NOMS DES MÉTIS 


SANG BLANC 

(Européen) 


SANG ROUGE 

(Indien) 


SANG NOIR 

(Nèg-re) 


1 


Mestizo 


50 


50 




'2 


Gastizo 


75 


25 




3 


Espanol 


87 . 50 


12.50 




4 


Mulato 


50 




50 


5 
6 


Morisco 


75 

87.50 




25 
12.50 


Albina 


7 


Torna alras 


93.75 




6.25 


8 


Lobo 


46.87 


50 


3.13 


9 


Sambavo 


23.45 


75 


15.55 


10 


Gambuja 


11.70 


87.50 


0.80 


11 


Alvarazado 


30.85 


43.75 


25.40 


12 
13 


Barcina 


40.43 
45.21 


21.87 
10.94 


37.70 
43.85 


Goyote 


14 

15 


Ghamiso 


22 . 60 
36.30 


55 . 50 
52.70 


21.90 
11 


Coyote mcsLizo 


10 


Ahi te estas . 


43.15 


51.35 


5.50 



TABLEAU CENTESIMAL DES METISSAGES 

d'après LES DI.X TABLEAUX DU MUSÉUM DE P.\RIS 



8 
9 
10 
11 
12 
13 
14 
15 
16 



NOMS DES METIS 



Lobo 

Ghino 

Gambujo 

Tente en el aire , 

Albarazado 

Barzino 

Gampamulato . . 

Goyote 

Apache 



SANG BLANC 



25 

12.50 
6.25 
25 



S.ANG ROUGE 



50 

25 

62.50 
8 1 . 25 
40.60 
70.30 
85.15 
75 
100 



SANG NOIR 



50 
75 
37.50 

18.75 

34.40 

17.20 

8.60 



Suciélé (les Aniéricmiislcs de l'uris. 



G6 



SOCLE It: DES AMEUICAMSIES DE PARIS 



TABLEAU C1':NTKSIMAL DES METISSAGES 
d'après la grandi: toilk uc mlsék de mexico 





NOMS DES MÉTIS 


SANli lîLANC 


SANG ROUGE 


SANG NOIR 


6 

7 
8 


Cliino 

Salla alras 


87 . 50 

i:5.75 

iG.87 


50 
•25 


1 2 . 50 

6.25 

28.i;i 


Lobo 





Les cinq premières divisions de la grande toile du musée de 
Mexico sont, au point de vue du mélange sanguin, identiques aux 
cinq premières peintures de la série de seize tableaux appartenant au 
même musée ; il est donc inutile de les répéter dans ce troisième 
et dernier tableau centésimal. Nous ne pouvons, malheureusement, 
poursuivre celui-ci au delà du numéro 8, par suite d'une inadver- 
tance qui trouve son explication dans la rapidité de notre visite au 
musée : la légende du numéro 9 n'a pas été relevée ; nous ne pou- 
vons donc indiquer le mélange sanguin du giharo, non plus que 
celui de tous les numéros suivants qui dérivent de celui-ci. Nous 
espérons pouvoir combler prochainement cette regrettable lacune 



20° 



18' 



PÉNINSULE DU YUCATAN 



'• Ruines -ti Ruines découvertes 
par le Comte Maurice de Périgny. 

.1^2.1-^1 Itinéraire du Comte 

M. de Périqny. 




Greenwich 



IJ ^ 




> an h a 



88° 



YUCATAN INCONNU 

Pau m. le Comte MALKICE UH PÉHIGNY 

siiCKÉTAiHi; uiis SÉANCES UE LA sociihi': Diis ami';hu:amstes 



Entre les riches forêls du Pelen et la plaine rocailleuse plantée 
cDienequen du nord du Yucatan se trouve une vaste étendue de 
terrain inexploré où l'on ne connaissait jusqu'à présent aucun 
monument important. C'est pourquoi l'on ne pouvait pas affirmer 
un rapport entre ces deux foyers de civilisation dont les ruines de 
Tical et de Xacun et celles d'Uxmal et de Chichen Ilza sont les 
plus remarquables manifestations. Aussi durant ma première explo- 
ration dans le Peten (1905) qui m'amena à découvrir les ruines de 
Nacun, j'avais formé le projet de couper droit à travers la forêt et 
de me rendre à Santa Clara de Ycaiché, puis de là vers le nord- 
est de la péninsule. Des circonstances spéciales m "ayant empêché 
de mettre ce projet à exécution, je repris cette idée en 1906-1907 
et me rendis directement sur le Rio Hondo dans le but d'explorer 
toute cette région inconnue. 

L'intérêt de ces recherches m'avait fait prendre à ma charge 
tous les frais adhérents à ces expéditions et mes découvertes des 
années précédentes ayant paru intéressgintes pour la science, la 
Société de Géographie a bien voulu me charger de continuer ces 
recherches. Le Ministre de l'Instruction publique m'a donné une 
mission gratuite et le Gouvernement mexicain s'est intéressé à mes 
travaux d'une façon toute particulière. Aussi suis-je très heureux 
de pouvoir présenter un rapport assez complet, le succès de mon 
expédition ayant dépassé tout ce que je pouvais espérer. 

Arrivé à Payo Obispo, petite ville fondée il y a sept ans, à l'em- 
bouchure du Rio Hondo, j'y reste deux jours et m'embarque sur 
le Pacte, bateau plat de rivière, mis aimablement à ma disposition 
par le chef de la flottille. Le Rio Hondo qui sert de limite entre le 
Mexique et la colonie anglaise de Belize (Honduras Britannique) 



68 SOCIÉrÉ DLS AMliRlCAMSTliS DE PARIS 

est large, profond, d'un cours paisible. Ses bords sont joliment 
garnis de mangles laissant nonchalamment leurs branches traîner 
dans Teau et se mêler aux multiples racines qui s'y forment. De 
temps à autre au-dessus de cette haie de verdure surgit la tige fme et 
droite d'un palmier royal avec son panache de feuilles finement 
découpées. Les Indiens l'appellent vulgairement palmier-chou, 
parce qu'ils en coupent la tète pour la faire bouillir et la manger 
en guise de légumes. De distance en distance, une ferme, un village, 
pittoresquement installés au bord du fleuve, enclavés dans la forêt, 
habités par de paisibles Indiens occupés à leurs milpas (champs de 
maïs). 

Tout le long du fleuve se trouvent des compagnies adonnées à 
l'exploitation du chiclé (pâte à chiquer) ou à celle des bois de 
construction. A 37 milles de rembouchure est établi le camp 
d'une forte compagnie américaine, Mengell Brothers. Elle a obtenu 
une très importante concession de terrains et sort chaque année 
des profondeurs de ces forêts une quantité considérable de caobas 
et de cèdres magnifiques. Ces bois sont très recherchés, spéciale- 
ment aux États-Unis, et atteignent des prix fort élevés. Plus loin, 
à Xcopen, la Compania Colonizador vient de s'établir pour l'exploi- 
tation du chiclé, et à Agua Blanca, la Compagnie américaine 
Stanford. 

^ ers le milieu de son cours le fleuve change d'aspect, aux 
mangles succèdent des arbres plus hauts, chargés de fleurs et de 
fruits, les Santa Maria ; sur des troncs sortant à moitié de l'eau, 
sont perchées de grosses tortues, et sur les bords des crocodiles 
somnolent, souillés de vase, horribles. Le fleuve reste large, pro- 
fond, paisible jusqu'à Blue Creek, où il se divise en Rio Bravo et 
Rio Azul et n'est désormais navigable qu'en cayuco à cause de 
nombreux bas-fonds et rapides. A quelques mètres de là, en territoire 
mexicain et se déversant dans le Rio Hondo, est un tout petit lac 
d'un bleu limpide, au pied d'une immense falaise blanche, large 
bloc de roche calcaire contenant des cristaux très clairs et trans- 
parents. Au milieu de la falaise se trouve une grotte dans laquelle 
la légende place un crocodile d'or. Mais l'accès en est presque 
impossible, le seul moyen d'y arriver étant d'y aller à la force des 
poignets, accroché à un mince rebord à 12 mètres au-dessus du lac. 

A quchpies kilomètres en aval est situé Yoo-(]reek ou Espe- 



VrnATAN INCO.NNL" 60 

ranza, le point le plus proche crYcaiché el où habite Don Teodoro 
Alvarado, le secrélaire du général Tun, chef de ce village. Nous 
partons à cheval par un chemin coupé dans la forêt vierge à tra- 
vers les palmiers, et le soir après un Irajet de 18 lieues, nous arri- 
vons à Santa Clara d'Ycaiché. 

Cari Sapper est le seul, en 1894, qui se soit aventuré dans ces 
régions, et encore n'y est-il resté que quelques jours, continuant 
de suite son vovacre vers Ixhanha. Sans doute le renom de férocité 
de ces Indiens en a-t-il écarté les explorateurs! 

C'est là, en efTet, que sont réfugiés les débris des terribles Mayas 
qui ont mis à feu et à sang toute cette péninsule du Yucatan et dont 
un grand nombre concentrés au Nord luttent encore contre les 
troupes mexicaines. L'histoire nous apprend que la conquête du 
Yucatan par les Espagnols fut particulièrement difficile et que les 
Indiens Mayas secouèrent de temps à autre leur joug par de san- 
glantes insurrections, spécialement en 1761 et en 1847. Cette der- 
nière surtout fut terrible et eut une influence considérable sur le 
développement politique de la péninsule. 

Réunis aux Indiens de l'Est commandés par Jacinto Pat, les 
Mayas du Sud, sous José Maria Tzuc, mirent le siège devant Baca- 
lar, mais au bout de deux ans (1851), à l'arrivée du général Don 
Romulo Diaz de la Véga, ils firent leur soumission. Les Indiens de 
l'Est furieux de cet acte se tournèrent contre eux. attaquèrent leur 
ville principale, Chichanha, et la détruisirent complètement. En 
1853, leurs chefs : José Maria Tzuc, Andrès Tzinia et Juan José Cal 
conclurent un traité avec les agents du gouvernement mexicain : le 
D"" Canton et le colonel Lopez. Ils reconnaissaient la suzeraineté 
du Mexique, mais conservaient l'indépendance pour leurs affaires, 
c'est-à-dire pour l'administration civile et judiciaire, etc. 

Ces tribus du Sud sont partagées sur deux étals dont l'un, au 
centre, a pour chef-lieu Ixhanha et l'autre, au Sud, Ycaiché. Chez 
ces Indiens d'Ycaiché qui durent se retirer là après la destruction 
de Chichanha, l'esprit guerrier ne s'apaisa pas de suite et il se mani- 
festa par de nombreuses incursions sur le territoire du Honduras 
Britannique. Depuis 1872, après la mort de leur chef, Marcos 
Canul, ils n'ont plus tenté .aucune expédition. 

La phtisie, l'alcool, les fièvres paludéennes el, en 1872, une ter- 
rible épidémie de petite vérole, ont décimé rapidement ces pauvres 



70 SOCIÉTÉ DES AMÉRICANISTES DE PARIS 

Indiens qui ne sont mainlenani plus que cinq cents à peine, dont 
cent utiles. En effet, Ycaiché, comme son nom l'indique, estentouré 
d'akâlchés, bas fonds où l'eau croupit et produit des miasmes délé- 
tères ; de plus, la différence considérable de température entre la 
nuit et le jour y est très dangereuse. 

Les Indiens d' Ycaiché sont maintenant pacifiques, mais ils se 
tiennent toujours sur la défensive contre les Indiens révoltés de 
l'Est venant de Chansantacruz ou des criminels fuyant le Guate- 
mala. Leur chef, le général Tun, a le titre de subprefecto et reçoit un 
salaire fixe du gouvernement. Il a pour le seconder un comman- 
dant, des capitaines, lieutenants, sergents et caporaux et les hommes 
enrégimentés comme soldats doivent une semaine de garde toutes 
les cinq semaines. Leur discipline est très remarquable et sur un 
mot du général, souvent envoyé la veille, ils quittent leurs travaux, 
leurs parents malades pour venir se mettre à sa disposition. Un 
très grand respect existe également entre supérieurs et inférieurs, 
pères et enfants. Ils ne se saluent pas; l'inférieur s'approche, se 
penche, baise le pouce du supérieur placé en croix sur l'index et 
suivant le rang de l'inférieur, le supérieur porte parfois après son 
pouce à ses lèvres. 

Ils sont tous très propres, chaussés de sandales en cuir [apar- 
gatas)^ vêtus de blanc, de taille moyenne, mais bien proportionnés. 
Ils ont la figure arrondie, le front large, le nez épaté, les yeux légè- 
rement bridés, les cheveux noirs et durs, le poil rare sur le visage, 
beaucoup même sont complètement imberbes. Les femmes, en 
général petites, sont développées de très bonne heure ; elles portent 
le costume propre et coquet des Mayas, un jupon en toile blanche 
et par dessus un péplum en toile à manches courtes, ouvert en 
carré sur la gorge, bordé par une bande de toile imprimée de des- 
sins divers parfois brodée à la main. Tout le jour elles moulent du 
maïs sur leur pierre à trépied (metate), pour les tortillas et le toto- 
poxtle. Le matin et le soir, au crépuscule, on les voit passer avec un 
petit tonneau dans le dos retenu sur le front par une lanière de 
cuir pour aller cliercher l'eau à l'aguada située près du village. 

Il est très pittoresque ce village, composé de maisons en forme 
d'ellipse, disséminées à une certaine distance les unes des autres 
parmi des bosquets de verdure, construites d'une façon sommaire 
avec des piquets et de la boue ; elles sont blanchies à la cliaux à 



VUCATAN INCONM' 71 

rinlérieiir comme à rexlérieiir et recouvertes d'épaisses toiliires en 
feuilles de palmier. Sur la plazza, grande place en gazon entre- 
tenue avec soin par les prisonniers, se trouve le poste de garde, 
un grand hangar avec (pielques bancs et des hamacs ; l'église, toute 
simple, a pour autel une table sur laquelle est placée une collec- 
tion de croix bizarrement vêtues et une chasse renfermant la statue 
de Santa Clara, patronne du village. Il n'y a pas de prêtre ; il n'en 
vient un qu'à Pâques pour une ou deux semaines. 

Je profite de ces quelques jours à Ycaiché pour retenir des por- 
teurs, chose difficile que je n'ai pu obtenir que grâce à la lettre 
ofhcielle que j'avais pour le général, commander les vivres à envoyer 
d'Ksperanza, riz, sucre et café, puis je pars visiter deux pyramides 
que m'a indiquées Don Teodoro. Elles sont situées un peu à 
l'ouest de la roule d'Ycaiché à Esperanza, dont on se détache à 
quelque distance avant d'arriver au milieu. Sur le chemin, l'on 
rencontre plusieurs vestiges des anciens Mayas, monticules éboulés 
de pierres et de terre servant sans doute de base à des édifices, 
mais que les arbres ont envahis. Je trouve deux groupes dont un 
assez important, avec deux pyramides à quelque distance d'une 
aguada, contenant d'après les Indiens une source d'eau chaude et 
appelée pour cela Agua Caliente. La fraîcheur de l'eau que j'y 
bus ne m'a pas expliqué le bien fondé de cette appellation. 



Ruines de Ciiocoha 

C'est tle l'autre côté de cette aguada, à I kilomètre environ, que 
sont ces deux pyramides dont on m'avait parlé. Mais les indica- 
tions données par les indigènes me faisaient croire ces ruines 
moins importantes et je vois de suite que je ne pourrai jamais faire 
le travail de défrichement seul avec mon Indien. Je me décide donc 
à le renvoyer à Ycaiché me quérir d'autres compagnons. Trois jours 
je suis resté seul, au milieu de la forêt, avec comme nourriture 
un peu de totopoxtle (galette de maïs) et de l'eau fraîche. C'était 
peut-être imprudent à cause des rôdeurs venant du Peten ou du 
Nord du Quintana Roo, mais à ce moment là je n'y songeais guère, 
trop content d'avoir trouvé quelque chose d'intéressant, surtout 
dans cette région où aucun récit, aucune lettre ne laissait soup- 



72 



SOCIÉIÉ DKS AAfÉRlCA.MSTKS DE PARIS 



çonner l'exisleiice de ruines. Quand mes Indiens vinrent enfin 
me rejoindre, nous pûmes mettre à découvert un ensemble d'édi- 
fices construit sur un terre-plein et groupés en demi-cercle. Malheu- 
reusement les pluies continuelles el abondantes ont achevé l'œuvre 
folale des guerres et du temps. L'on ne trouve sur la pyramide 
principale aucune trace d'escalier ni de temple au sommet, les 
autres monuments sont complètement éboulés et ce n'est cpie dans 
l'édifice à deux plateformes que j'ai découvert quelques marches 
de 2"^ 30 de large, formées de blocs de pierre posés l'un à côté de 
l'autre. A cause de l'intérêt qu'a cette découverte comme indica- 
tion pour l'histoire des anciens mayas, j'ai nommé ces ruines : les 
ruines de Ghocoha, qui en maya signifie eau chaude. 






Ruines de Chocoha, 



Je me rends ensuite sur le fleuve à Coyocol, à Xcopen pour 
prendre des indications auprès d'Indiens, persuadé qu'il doit exis- 
ter d'autres ruines dans cette région et décidé à les trouver. L'on 
me donne quelques renseignements, très vagues il est vrai, pour 
des ruines existant autour de la lagune de lion. 

Je recrute donc des hommes à Cocoyol et à Cacao, des mules à 
Xcopen et nous partons aussitôt pour me diriger vers Ycaiché en 
passant par le lac. Ah ! Ces départs ! Il faut d'abord des heures 
avant que les hommes soient réunis, puis c'est la question des 



YLCAIA.N I.NCO.N.M- 73 

bagages à parlager et ce n'est pas une petite affaire, car Taguar- 
diente prise avant de quitter le village rend chaque opération assez 
difficile. Nous pénétrons dans la forêt par un chemin bien ouvert, 
mais qui est presque impraticable durant la saison des pluies et 
arrivons à un camp de chicleros nouvellement organisé, Noscacâ, 
qui est sans doute l'altération des mots mayas Noh-Cacab, grand 
village. 11 est juché sur une petite colline, tout près d'un étang, et 
se trouve ainsi délicieusement situé pour les fièvres. A (jOO mètres 
de là, je trouve des ruines très importantes, quatre édifices con- 
struits en carré avec une cour intérieure. Les façades, malheureu- 
ment très abîmées, laissent voir des chambres avec l'arche trian- 
gulaire. 

Nous poursuivons noire chemin à travers la forêt superbe avec 
ses arbres gigantesques et son sous bois verdoyant de palmiers. 
Tout le long du sentier, ce ne sont que monticules isolés plus ou 
moins considérables, murailles élevées sur les sommets des collines. 
Près d'une agiiada se trouve un groupe plus important, les restes 
sans doute d'une petite ville, puis plus rien pendant des lieues. Au 
bout de 30 kilomètres, nous rencontrons une autre aguada et après, 
un immense édifice, très élevé avec des chambres superposées, 
mais malheureusement les arbres en ont pris possession et il est 
complètement en ruines. 

Nous continuons vers la laguna de Hon. De nouveau, des ruines 
à foison ; on passe à chaque instant près de monticules, on longe 
ou l'on traverse des murailles qui se perdent dans la forêt, épaisses 
de 2'^^ 30 à 3 mètres. De plus en plus convaincu qu'il doit exister 
d'autres ruines plus considérables, je persiste dans mes recherches 
malgré un premier accès de fièvre et enfin je découvre une grande 
ruine magnifique avec une large façade bien conservée et de nom- 
breuses chambres superposées avec l'arche triangulaire. Tontes ces 
ruines rapprochées indiquent clairement que cette région fut très 
abondamment peuplée jadis et ce fait est explicpié par l'excellence 
de la terre, la quantité d'aguadas avec une eau fraîche et saine ; 
car les anciens pour l'emplacement de leurs villes recherchaient 
deux choses, de la terre arable pour cultiver leurs milpas et une 
réserve d'eau, mais plus prudents et moins paresseux que les géné- 
rations actuelles, ils s'établissaient toujours à une certaine distance 
de ces aguadas, parfois à dix minutes de marclie. 



74 SOCIÉTÉ DES AMÉRICANISTES DE PARIS 

Les taons s'ajoutent aux moustiques et rendent le voyage très 
pénible. Il faut traverser plusieurs bas-fonds, akalch?s, où les 
caobas et les cèdres, superbes ont fait place à des pelils arbres 
rabougris à travers lesquels darde un soleil de plomb. C'est dans 
ces bas-fonds, tintai, que se trouve le bois de Campêche, palo tinte ; 
il s'y trouve en grande quantité, mais n'est pas encore exploité et 
la longueur du trajet jusqu'à la rivière, à travers des cbemins 
défoncés, en rendra sans doute l'exploitation difficile et onéreuse. 
La marche est pénible, il faut s'arrêter souvent pour s'ouvrir le 
chemin à coups de machete. Enfin nous arrivons au bord du lac. 
Il est très joli, d'une longueur de près de 2 kilomètres et réuni par 
un petit cours d'eau à un autre lac situé à une lieue au Nord, la 
laguna de Ghacambacan. Les renseignements que l'on m'avait don- 
nés sont erronés, car une inspection minutieuse des bords du lac 
me prouve qu'il n'y a pas de ruines intéressantes, ce qui avait été 
de suite mon idée à l'examen du terrain qui environne la laguna. 
C'est près de ce lac, au point où j'avais établi mon camp, au parage 
San Mauricio, que passe le vieux chemin du Yucatan partant d'Ycai- 
ché pour traverser à 40 lieues de là Ixhanhà, village maya assez impor- 
tant où réside un général indien ayant sous ses ordres 50 hommes de 
garde, et aboutir à Tekak. Il est complètement délaissé maintenant 
et n'est plus qu'un seiitier. Nous le suivons pour aller à Ycaiché et 
arrivons à Chichanha, jadis un grand village de plus de l.OOO habi- 
tants, comme je Tai raconté auparavant. Il a été entièrement détruit 
pendant la guerre de castes en 1849, tout a été brûlé et il ne reste 
plus que des murs marquant les rues, l'église, une maison et un 
puits de près de 100 mètres de profondeur. Mais il n'y a pas d'eau 
et cela n'agrémente pas la halte que nous sommes obligés d'y faire, 
car il reste 8 lieues pour atteindre Ycaiché. 

Je ne demeure qu'un jour dans ce village et pars à la recherche 
d'autres ruines que des Indiens me disent avoir aperçues dans la 
forêt en chassant, à quatre jours de marche environ au Nord. 
Devant repasser par Ycaiché, j'y laisse une partie de mes bagages 
pour aller plus vite, car c'est là toujours la grosse difficulté. La 
charge régulière d'un cargador est de deux arobas, c'est-à-dire 
25 kilog., mais ils font toujours des manières pour la porter -et 
comme chacun prend avec lui, son fusil, ses vivres, son hamac, du 



YULATAN INCONNU 75 

linge de rechange, il ne reste guère à ajouter de mes propres 
bagages pour le poids. 

Nous prenons au sud-est afin d'éviter un akalché, puis nous tour- 
nons vers l'est pour marcher après qualre lieues directement vers 
le Nord. C'est la marche lassante dans le sentier monotone, de la 
boue, des montées, des descentes. Naturellement je fais le voyage 
à pied et il faut regarder par terre pour ne pas tomber, en l'air pour 
ne pas se cogner ou se balafrer le visage. Il faut se méfier aussi 
pour ne pas marcher sur de petites vipères brunes cachées sous les 
feuilles, cuatronices, et dont les piqûres sont mortelles. Le soir, on 
s'installe comme Ton peut à proximité d'une aguada, l'on déblaie 
de son mieux l'espace compris entre deux arbres auxquels on sus- 
pend son hamac et son pavillon. Mais que de moustiques, de roda- 
dores, de garapatas, de fourmis ! A peine arrivé, au lieu de se repo- 
ser il faut entrer en lutte avec toutes ces bêtes. La forêt est moins 
belle, la végétation moins luxuriante ; la terre moins bonne est semée 
d'immenses blocs de pierre calcaire, cependant l'on rencontre 
encore, quoique rarement, des vestiges d'anciennes habitations. 
Enfin après quatre jours de marche exténuante, sans cesse harcelé 
par lés insectes, à vingt lieues d'Ycaich«, je découvre les ruines 
de Rio Beque, ainsi nommées du fleuve qui passe à une demi- 
lieue de là. 



Ruines de Rio Beque 

Pendant que les Indiens établissent le camp à quelque distance 
des ruines, je pars avec l'un d'eux pour chercher de l'eau ; il me 
disent qu'il faut aller jusqu'au fleuve, mais cela me paraît impos- 
sible, car les anciens Mayas n'auraient jamais construit d'édifice aussi 
important aussi loin d'une réserve d'eau et, en effet, au bout de dix 
minutes de marche, nous trouvons une aguada couverte de petites 
feuilles vertes qui conservent l'eau très fraîche. 

Le soir même, malgré les murmures de mes compagnons qui ne 
travaillent généralement que le matin jusqu'à 1 heure, nous nous 
mettons à déblayer ces ruines. Que d'arbres ! Plus on en coupe, 
plus il faut en couper. Il y en a d'immenses dont on ne vient à 
bout qu'à coups de hache ou avec une scie après une heure d'ef- 



7(i SOCIKTK r)i:S S.MKmCAMSTKS \)K PARIS 

forts. Je donne l'exemple et en coupe un certain nombre avec ma 
hache, principnlemenl sur le sommet des ruines où les Indiens 
refusent de me suivre par peur. Pour bien nettoyer les tours qui 
se trouvent à chaque extrémité et enlever les plantes grasses qui 
retoml:)aient sur leurs façades, j'ai (k'i me coucher complètement et 
me faire retenir par les jambes. Et cela naturellement sous un 
soleil torride contre lequel rien ne nous abritait plus. Quant à mes 
compagnons, ils sont horriblement paresseux, le chef surtout qui 
les encourage à ne rien faire. Mais il ne servirait à rien de s'em- 
porter, sinon à susciter une haine qui pourrait devenir fort dange- 
reuse. Il faut cacher son humeur, sourire et continuer son travail. 
Ce sont toutes ces misères morales, toutes ces petites dilTicullés 
quotidiennes qui rendent notre lâche d'explorateur si pénible. 

Il reste debout un édifice immense, construit en longueur de 
l'est à l'ouest et très différent comme architecture des ruines que 
l'on rencontre dans le nord du Yucatan, très simples mais de lignes 
très pures. La façade principale tournée vers le nord et mesurant 
quarante mètres de largeur est flanquée à chaque extrémité d'une 
tour construite en pierres et terre et recouverte d'un revêtement 
formé de blocs de pierre calcaire. Les angles en sont arrondis, 
chose que je n'ai remarquée en aucune des ruines que j'ai visitées 
au Peten et au Yucatan, et ornées de moulures. Elles ont 8'" 50 de 
hauteur dans Tétat actuel d'éboulement, 8 mètres de largeur sur la 
façade principale et 6 mètres sur la façade de côté. Dans chacune 
de ces tours se trouvent deux chambres intérieures auxquelles on 
accède par un escalier très étroit en blocs de pierre dont l'entrée 
se trouve au sommet. 

Dans celle de Textrémité est, au milieu de la façade nord, existe 
un petit escalier très bien conservé, avec des marches de 70 centi- 
mètres de large, qui donne sans doute accès dans des apparte- 
ments intérieurs. Chose bizarre et dont on ne saisit pas immédia- 
tement la signification, il commence à 2 mètres du sol. Sur la façade 
ouest se trouve une petite cour en retrait de 8 m. 50 de ccMé, avec 
une petite porte basse. 

La façade sud, éboulée en majeure partie, laisse voir cependant 
que de ce côté l'architecture était fort simple et n'avait rien de 
semblable à celle de la façade nord, dont la partie comprise entre 
les deux tours est malheureusement dans le même état. Il est vrai- 



YLCATAN INCONNU 



ment regrettable que tout le milieu de cette façade soit éboulé, car 
d'après les débris de pierre amoncelés au pied, elle devait être fort 
belle et intéressante. En effet, parmi les décombres, j'ai trouvé 
des blocs de pierre calcaire carrés, de 32 centimètres de côté, avec 
des signes sculptés, très simples, donnant l'idée plutôt d'ornemen- 
tation que d'écriture biéroglypluque. Malgré toutes mes rechercbes, 
je n'ai pu en découvrir que trois et en bien mauvais état. De plus 
j'ai retrouvé un de ces blocs de pierre resté sur la façade; quoique 
très abîmé, l'on pouvait voir la trace de signes pareils aux autres, 
et il est probable qu'une partie au moins de cette façade avait été 
décorée de cette manière. 

Par ce trou béant, on aperçoit d'immenses cbambres intérieures. 
Ces chambres sont sur un même plan, placées parallèlement par 
trois et partageant la façade en trois parties symétriques. Comme 
je l'ai dit, elles sont très grandes, la longueur de chacune d'elles 
étant de 10 m. 80, la largeur de 2 m. 60 et la hauteur de 4 m. 20, 
le côté du triangle de l'arche ayant l m. 80. La largeur totale de 
l'édifice, prise sur les trois chambres parallèles, est de 11 mètres. 

Mon travail terminé, je quitte à regret ces ruines grandioses, 
ignorées jusqu'à présent, preuve frappante de la haute culture des 
anciens mavas, de la diversité de leurs connaissances architectu- 
raies, et reprends le chemin d'Ycaiché. 

La fatigue très grande occasionnée par le surmenage des jours 
passés aux ruines, jointe aux privations de toute sorte, ont rendu 
le retour des plus pénibles. Les aliments les plus propres à donner 
des forces nous avaient fait défaut, à cause de la négligence des 
gens qui devaient les envoyer d'Esperanza et qui, quoique payés 
d'avance, n'avaient pas tenu leur parole pour le jour fixé. A cela, 
il faut ajouter la monotonie du chemin déjà parcouru, la certitude 
de retrouver un mauvais sentier, la ditlérence très grande de tem- 
pérature qui constitue un véritable danger, les jours étant d'une 
chaleur accablante, les nuits fraîches et humides. 

Puis la mauvaise volonté du chef de mes hommes se manifeste 
de nouveau. Avant de partir d'Ycaiché, le général Tun m avait bien 
recommandé de visiter, en revenant, les ruines de Conconcal et 
avait spécifié à mes compagnons de m'y conduire. Voulant éviter 
ce détour, pourtant très court, le chef me dit que nous ne pouvons 
pas y aller, que personne ne connaît le chemin. Or, à l'aller, l'un 



78 SOCIÉTÉ ur:s améiîicamsies de paris 

des Indiens m'avait indiqué le sentier qui y conduisail. Je ne me 
laisse donc nuUemenl intimider par ses murmures, lui dis ma volonté 
formelle d'aller à ces ruines et lui intime l'ordre de m'v mener et 
de se conformer ainsi aux recommandations personnelles du géné- 
ral. Nous y sommes donc allés, mais arrivé là je m'aperçois que 
ce que les Indiens prenaient pour des ruines était simplement un 
immense bloc de roche calcaire taillée à pic, dans le genre de celui 
de Blue Greek avec, au pied, une aguada contenant une eau sau- 
mâtre. C'est cette falaise toute blanche, surgissant au-dessus des 
forêts, qui, de loin, avait trompé les Indiens d'Ycaiché et leur avait 
semblé la façade d'un édifice. 

Ce point archéologique éclairci, nous repartons, et comme nous 
sommes en pleine saison sèche, nous coupons court à travers un 
akalché. Nous faisons deux lieues en plein soleil, tour à tour glis- 
sant sur le sol durci ou pataugeant dans la boue, écorchés par de 
hautes herbes affreusement tranchantes, dévorés par les garapates 
et enfm, à 3 heures du soir, nous arrivons exténués à Santa Clara 
d'Ycaiché. 

J'avais pris soin d'envoyer en avant un homme avec une lettre 
pour le général Tun, le priant de m'obtenir d'autres hommes pour 
ma nouvelle expédition ainsi que des mules pour mes bagages. 
Ceci n'alla pas non plus sans difficultés, il fallut beaucoup de com- 
mentaires renforcés par des offres d'argent assez importantes. Je 
finis par avoir les hommes avec un bon chef que j ai déjà connu à 
Ksperanza, qui parle un peu l'espagnol, et deux mules. Un moment 
j'ai vu mon départ compromis. L'un des mulets que j'avais retenus 
et payés ne voulait pas se laisser prendre ; à 10 heures du matin, 
il n'était pas encore là. Le général alors agit avec beaucoup de bon 
sens, il fit dire au propriétaire que s'il n'arrivait pas à attraper sa 
bête il devait venir lui-même porter la charge destinée à son mulet. 
Cette menace eut un heureux effet et notre départ s'effectua avec 
rapidité et beaucoup d'ordre, ce qui m'avait donné bon espoir, car 
pour un voyage d'exploration dans ce pays, tout va bien qui com- 
mence bien. 

Les moustiques et la chaleur sont de plus en plus insupportables, 
tandis que les nuits continuent à être fraîches et humides, et cette 
hiiini(Hté dont s'imprègnent nos vêtements se fait doublement sen- 
tir le malin (piand il faut les remettre. Nous repassons à la laguna 



PLANCHE 11. 




RUINHS DE RIO-BEQUE. Façade principale Nord 




RUINES DE NOHOCHNA 
découxertes par le Comte Maurice df Pkrigny (mars IQ07) 



H. Dciiioii/iii. se. 



PLANCHE m 



/' .:^ 




RUINKS DE RIO BHaUE 

décou\-ertes par le Comte Maurice dh Pkrigny 

Fé\Tier 1007 



H. DcillOIllill. .11. 



PLANCHE IV. 




RUINHS DE RIO-BEaUE - Tour extrémité Est 











-3-.''.' .' .*'3^^, V /^?5P»=*'\ '«^^^ 














RUINES DE RIO-BEQUE - Chambres intérieures 



YUCATA> l.NCONNU 



79 



de Hon, au parage San Mauricio, où je reste quelque temps 
pour continuer mes reclierches dans les environs. 

Une seconde inspection me renforce dans mon idée qu'aucnne 
ville d'une certaine importance fut jamais construite sur les bords 
de ce lac. En effet je ne trouve qu'une petite ruine isolée que je 
mets à découvert : une pyramide avec, au sommet, un pan de mur 
et par derrière deux chambres intérieures, dont un côté, resté intact, 
montre encore la forme de l'arche triangulaire. A part cela, je ne 
rencontre sur le côté sud que quelques monticules et j'en ouvre 
deux pour me rendre compte de la manière dont ils étaient faits, 
de ce à quoi ils pouvaient servir. Construits en terre et pierres, ils 
ne renfermaient aucun objet précieux, aucune idole, seulement 
quelques débris de poterie très vulgaire. 

Je ne m'attarde donc pas et nous nous rendons à cet édifice 
important que j'avais découvert à l'aller. (]omme il n'existe pas de 
nom pour désigner ces ruines, même pas pour l'aguada qui se 
trouve à sept minutes de là, je les ai appelées Nohochnâ, ce qui en 
maya signifie grande maison. Ce qu'il y a de plus frappant dans 
cette partie du chemin, c'est le nombre considérable de murailles 
que l'on y rencontre, quelquefois par séries de (3 ou 8, à 10 mètres 
et 40 mètres d'intervalle. Il est indubitable que ce devaient être des 
œuvres de défense, car elles commencent à environ deux lienes de 
Nohochnâ, et sont toujours placées suivant les mouvements de 
terrain. 

K LINKS DE XonOCUNA. 

Très ditl'éreules des ruines du nord du Yucatan, elles ressemblent 
un peu à celles de Rio-Beque pour la conception et la construc- 
tion, mais elles ne forment pas un tout aussi homogène. On retrouve 
cependant la même ampleur et la même simplicité de lignes dans 
la façade principale qui, ici, est tournée vers l'est. 

Cette façade est imposante avec sa muraille nue de 15 mètres de 
hauteur sur 18 de largeur, faite de blocs de pierre calcaire, ornée 
à des distances irrégulières de pilastres variant entre 40 et 50 cen- 
timètres, et accusant une saillie de 10 centimètres. La façade sud, 
large de 7 m. 50, construite également en blocs de pierre calcaire, 
a sa muraille complètement nue et bien conservée. La façade nord. 



80 SUCIÉTÉ DEvS A.MÉKlCAMSTi:s DI-; PAKIS 

au contraire, de 10 mètres de largeur, est entièrement éboulée. J'ai 
noté dans cette partie, au ras du sol, une ouverture de porte avec 
Tarche triangulaire donnant accès dans luie chambre isolée en par- 
fait état. 

La façade ouest, également éboulée, laisse voir de nombreuses 
chambres superposées. Il doit en exister beaucoup d'autres à l'in- 
térieur de l'édifice, dans lesquelles je n'ai pas pu pénétrer, mais 
j'ai retrouvé d'étroits corridors avec des portes très basses qui y 
conduisent. Toutes ces chambres sont situées dans la partie corres- 
pondante à la muraille ornée de pilastres de la façade est et au 
milieu de laquelle se trouve un avancement de 2 m. oO de large et 
de 4 mètres de hauteur. Dans toutes ces pièces existe l'arche trian- 
gulaire et les portes basses qui les font communiquer ont souvent 
aussi cette forme. Dans l'une d'elles, large de i m. 18 et longue 
de o m. 70, j'ai noté une forme de mur intérieur que je n'avais pas 
encore rencontrée : une partie plane de 1 m. o3, puis une légère 
saillie de 25 centimètres, un retrait profond de oO centimètres et 
de 1 m. 15 de long, puis une saillie comme la précédente et une 
partie plane de 1 m. 73 de long. Dans la partie éboulée de l'extré- 
mité sud, j'ai trouvé encore deux chambres assez bien conservées, 
parallèles, de longueur et de hauteur identiques, 10 m. 70 et i m. 40. 
La largeur de l'une est de 1 m. 50, de l'autre 2 m. 25, et la dis- 
tance entre les deux est de 1 m. 75. 

La longueur totale de l'édifice est de 42 mètres. De plus, perpen- 
diculaire à la façade est, dans le prolongement de la façade sud, est 
élevée une large muraille de 1 m. 50 de hauteur, 5 m. 40 de lar- 
geur et de 14 mètres de longueur. 



Ruines de Uoltln 



ICII 



A côté à 500 mètres, se trouve un autre groupe de ruines moins 
importantes et très abîmées. La façade principale est également la 
façade est, mais elle est complètement détruite. L'on trouve pourtant, 
à mi-hauteur de Tédifice, un motifde pierres arrondies, de 70 centi- 
mètres de hauteur, rappelant celui de la Casa de lasTortugasà Uxmal, 
et que l'on voitdans plusieurs ruines du Yucatan. C'est ce motif qui 
m'afait nommer ces ruinesles ruines de Uoltunich (pierre arrondie). 



VL'GATAN INCO.N.NL 81 

En tenant compte de réboiilement produit à sa base, la façade 
est mesure d8 mètres, tandis que la façade nord a 17 mètres. Tout 
autour se trouvent des monticules assez importants, bases d'édi- 
fices groupés autour de ce que l'on peut supposer avoir été un 
temple. 

Ruines de Yaabichna 

Nous nous dirigeons d'abord vers l'ouest puis vers le sud. De 
nouveau on laisse à droite et à "auche du sentier de nombreux mon- 
ticules, certains groupés en rectangle. 

Après trois lieues de marche lassante, nous arrivons à un autre 
immense édifice. Celui-ci, malheureusement, est aussi complète- 
ment en ruines ; je m'acharne pourtant à le défricher et mets à 
découvert une pyramide très élevée, ayant à son sommet un édi- 
fice, ou plutôt les restes d'un édifice. La seule particularité qui m'a 
fourni d'ailleurs le nom de ces ruines (Yaabichna, beaucoup de 
chambres) est le nombre d'appartements intérieurs superposés ou 
se croisant sans ordre apparent. C'est sur la paroi d'un mur d'une 
de ces chambres complètement obscure que j'ai décalqué des signes 
très curieux où domine le serpent que l'on retrouve partout au 
Yucatan. J'ai eu beaucoup de peine à les relever. Ces signes se 
trouvant placés à une hauteur de 2 mètres environ, il me fallut 
improviser, avec les matériaux que j'avais à ma disposition, un 
échafaudage dont l'équilibre plutôt instable ne facilitait guère mon 
travail qui a duré plus de deux heures, étant dans l'obligation de 
m'éclairer d'une main et de relever les signes de l'autre. 

Ruines de Noiicacab. 

Une pénible marche de huit lieues nous amène au premier groupe 
de ruines que j'avais découvert à l'aller et qui m'avait semblé inté- 
ressant. Je ne m'étais pas trompé dans mes prévisions ; Xohcacab a 
dû être jadis une ville importante. 

Une large avenue de près de 200 mètres de long, nivelée par un 
remblais, conduit à une pyramide qui, sans aucun doute, devait être 
un temple et qui mesure 15 mètres à la base, 5 au sommel, avec 

S()ricli> dos Aiiii'ricuiilsics i/c l';iris. ti 



82 



SOCIKTÉ DES AMÉRICANlSTi:S DE PARIS 




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YUCA lAN l.NCitN.M 83 

une arête de 18 mètres de long. Cette avenue est dirigée du nord 
au sud et bordée de trois monticules, bases probables de temples 
moins importants, le premier placé au bout de l'avenue, les autres 
de 4 mètres de haut, situés respectivement à o(J et 70 mètres de la 
pyramide. Presque perpendiculaire à celte pyramide et absolument 
droite sur le côté remblayé, elle mesure 10 mètres de large à la 
hauteur des premiers petits temples, puis s'élargit jusqu'à 50 mètres. 

De l'autre côté de la pyramide, à une distance de 16 mètres, se 
trouve la cité bâtie en carré avec une cour intérieure. Ces monu- 
ments ont subi le même sort que les autres ruines de cette région 
par suite des pluies diluviennes qui durent 5 ou 6 mois sans dis- 
continuer. Les façades extérieures et intérieures des quatre édifices 
portent les marques des durs assauts des guerres, du temps et des 
éléments. Solidement construites, elles sont restées debout, et entre 
les amas de terre et de pierres éboulées, surgissent des pans de 
mur, des portes, des appartements, donnant une idée de la puis- 
sance du chef et des prêtres de cette ville et du nombre des sujets. 
Les façades les plus importantes sont celles du nord et de l'est; 
elles ont 24 mètres de longueur, et leurs hauteurs que l'on ne peut 
donner qu'approximativement sont extérieurement de 14 mètres et 
intérieurement de 8 mètres. 

A l'angle nord-ouest, dans le prolongement de l'édifice ouest, est 
une pyramide de base rectangulaire, allongée dans la direction de 
la grande pyramide. Il ne reste aucun vestige de construction au 
sommet et peut-être était-ce simplement une plate-forme d'où le 
cacique et les seigneurs pouvaient assister aux sacrifices célébrés 
dans le temple. 

Des Indiens me parlaient d'autres rnines dans les environs, mais 
j'ai dû renoncer à les mettre à découvert à cause de la violence et 
de la fréquence d'accès de fièvre. J'ai du quitter Nohcacab et me 
rendre à Xcopen pour retourner à Payo Obispo et de là gagner 
Mexico. 

Telles sont donc ces ruines dans cette partie inconnue du Yuca- 
tan. Elles sont certes moins bien conservées, moins importantes et 
surtout moins chargées d'ornements que celles du Chiapas et du 
nord du Yucatan, mais elles sont intéressantes pour fixer un point 
obscur de la migration des Indiens. Kn outre le genre spécial d'ar- 



84 SOCIÉTÉ DES AMÉRlCAiMSTES DE PARIS 

chiteclure, très simple, aux dimensions vastes, aux grandes lignes 
pures, marque sûrement une époque, époque primitive selon toute 
probabilité. L'existence de ces ruines, surtout si nombreuses et si 
rapprochées, indique que celte région fut abondamment peuplée 
par des tribus de race maya et permet d'affirmer maintenant qu'il 
existe une relation certaine entre les ruines du Peten et celles du 
nord du Yucalan. 



VARIÉTÉS 



LES CAUAS DE L'ÉQl'ATEUR 

ET LES PREMIERS RÉSULTATS DE L'EXPÉDITION G. HEYE 
SOUS LA DIRECTION DE M. SAVILLE ^ 

PAR 

M. GONZALEZ DE LA ROSA 

Ancien Professeur et Bibliotliécairo à Lima, 
Memljre de la Société des Américanistes. 



Malgré les progrès de l'américanisme depuis plus d'un demi- 
siècle, l'Amérique ne nous a encore livré la moitié de ses secrets, 
et nous ignorons, entre autres choses importantes, plusieurs de 
ses anciens centres de culture. 

Les archéologues ont donné jusqu'ici la préférence aux études 
relatives au Mexique et à l'Amérique Centrale ; mais ils négligent 
trop l'Amérique méridionale, et, en dehorsdes monuments des Inoas, 
ils n'ont cru trouver ailleurs aucune région digne de leurs recherches 
sur les anciennes civilisations. 

Il est pourtant incontestable qu'il existe au Pérou même, à 
l'Equateur ainsi qu'en Colombie, bien d'autres contrées, autrefois 
plus ou moins civilisées et jusqu'à présent oubliées, qui offriraient 
une riche moisson à l'américaniste et qui pourraient lui ménager 
bien des surprises. 

Il fallait donc diriger de ce côté les recherches qui, malheureu- 
sement, exigent de grandes dépenses, et qui ne sont pas, la plupart du 
temps, à la portée des savants. Par bonheur, il s'est trouvé un 
enthousiaste capitaliste de New-York, M. George G. Heje, qui 
pénétré de l'importance de l'entreprise, a organisé une expédition 
archéologique qui porte son nom, dans le seul but d'étudier toutes 

1. Contributions to soltii ami:iucan archéologie. — The George G. Heye expédi- 
tion. — The Antiquities of Manahi. A preliminary Report by Marshall H. Saville, 
etc. 1 vol. in-folio, avec 55 planches, New-York, 1907. Irving Press, 300 exemplaires 
numérotés. 



8G SOCIÉTÉ DES AMÉRICAMSTr.S DE PARIS 

les traces de civilisation qu'elle pourra découvrir à travers 
l'Amérique du Sud. L'œuvre a été placée sous la direction du 
jeune professeur du cours d'archéologie américaine, fondé à l'Uni- 
versité de New-York par M. le duc de Loubat, M. Marshall 
H. Saville, correspondant de notre Société. 

L'expédition s'est mise en route en 1 90G pour la côte de la Répu- 
blique de l'Equateur, — presque inexplorée jusqu'à présent, au 
point de vue archéologique — et en quelques mois elle a ramassé 
une riche moisson, dont les résultats préliminaires sont sous nos 
yeux, dans un splendide in-folio que nous allons étudier ici som- 
mairement, en attendant la suite, que l'auteur nous promet pour 
1909, après son second voyage pendant les vacances de 1908. 

M. Saville qui se propose d'étudier à fond pendant quelques années 
lesrégionsles moins connues de la Colombie et de l'Equateur, a eu 
raison de commencer ses recherches sur la côte de ce dernier pays, 
où les historiens placent le berceau de la civilisation Gara, qui 
émigra vers les Andes à la fin du x*" siècle et régna à Quito et 
ailleurs jusqu'à l'arrivée des Incas, dans la deuxième moitié du xv^. 
Il y a là un problème ethnologique de la plus grande importance, 
qu'il faut se hâter de résoudre à l'aide des monuments, puisque les 
chroniqueurs ne nous en disent rien ou presque rien, et que nous 
n'avons d'autres renseignements que ceux qu'a pu ramasser sur les 
Garas et les Quitus le jésuite équatorien ^elasco, vers la fin du 
xviii^ siècle. 

L'exploration de la côte de l'Equateur, pour être complète et 
riche en résultats, devrait sélendre depuis La Puna et Santa Elena 
jusqu'à Païlon et Tumaco. Sans doute NL Saville y a pensé; mais 
comme on ne peut tout entreprendre a la fois, il a commencé par la 
partie centrale de la dite côte, qui est le territoire proprement dit 
des Garas, et qui forme aujourd'hui la province de Manahi (ou Porto- 
Viejo) du nom d'un village et d'une tribu de la région. Gomme 
cette dénomination, qui date d'une cinquantaine d'années, estpresque 
inconnue à l'étranger, même aux américanistes, le titre Anliquilé.s 
de Manahi est exact, quoique peu clairet suggestif, mais celui dWn- 
tiquités Garas de la côte de l'Equateur, eût été préférable à mon 
avis. 

Je dis (]nrns, parce qu'il faut leur atti'ibuer tous les monuments 
qui révèlenl (juchpie culture sur la côte. Les habitants presque 



LES GARAS DE l'ÉQUA IKUR 87 

sauvages, que trouvèrent les Espagnols au xvi" siècle, l'ont déclaré 
alors, et tout révèle chez ceux-ci une origine récente et des affinités 
avec lesJibaros, d'après cequeracontait Zarate sur leur art de réduire 
les têtes par des procédés analogues. Les tribus actuelles des 
Gayapas, des Colorados et autres n'ont rien à faire avec les Garas, 
qui les ont précédés, et dont nous pouvons étudier le type à crâne 
déformé^ dans quelques-unes des plus belles têtes trouvées par M. 
Dorsey à l'île de la Plata, tout près de leur ville de Manta. Ce n'est 
pas le seul exemple que l'histoire nous offre, où la barbarie succède 
à la civilisation et, oîi l'archéologue mal renseigné peut se tromper, 
attribuant à une race l'œuvre d'une autre, qui l'a remplacée dans une 
contrée. 

Mais il est temps d'en fmir avec ces éclaircissements préliminaires, 
qui nous ont semblé indispensables. Passons à l'examen du beau 
livre que consacre M. Saville à l'archéologie de la côte de l'Equateur. 

Ce superbe in-folio de 121 pages de texte, avec 9 figures et 55 
planches, contient une introduction ou rapport préliminaire, des 
notes et une explication détaillée des planches; de longs appendices, 
oîi l'on met sous les yeux du savantqui veut approfondir le sujet, de 
longs extraits des auteurs anciens et modernes qui ont étudié la 
géographie et l'histoire de la côte de l'Equateur, et enfin une biblio- 
graphie alphabétique. 

Les 55 planches héliotypiques nous font admirer 23 modèles, 
de diverses époques, de ces blocs d'andésite taillés en forme de 
siège semi-circulaire, qui repose sur le dos d'un homme ou d'un 
animal. La plupart de ces soi-disant sièges ont été trouvés sur des 
tertres ou moiinds, probablement artificiels, à quelques kilomètres 
au N.-E. de Manta et de Montecristi, et qui portent les noms de 
cerros de Hoja, Jaboncillo, Bravo et la Boisa. Les plus anciens 
sont angulaires et portent des ornements symboliques en relief, qui 
méritent d'être étudiés. Les planches 35 et 36 représentent une déesse 
d'allure orientale, dont la tête est entourée de douze petits sièges^ et 
sur chacun d'eux il y a deux petits cercles, qui symbolisent sans 
doute le soleil et la lune adorés par les Garas. On serait tenté de 
croire que c'est la déesse de la santé dont parle Velasco. 

Les autres planches contiennent des disques et autres objets en 
cuivre, des poteries et des assiettes, avec de curieux ornements 



88 SOCIÉTÉ DES AMÉRir.AMSTES DE PAHIS 

polychromes. Parmi les figures du texte il y a une grande statue, 
qui semble très ancienne, et qui est peut-être une des deux dont 
parlent Cieza et Zarate. 

On peut donc se féliciter de l'abondance des matériaux réunis 
dans cette première expédition, qui n'est pour ainsi dire que prépa- 
ratoire, et qui va être suivie d'autres. Cependant, ce que nous avons 
sous les yeux est déjà suffisant pour mériter nos plus sincères féli- 
citations. 

Ce qui forme le fond delà collection, ce sont les dits vingt-trois 
sièges, auxquels je vais consacrer quelques observations, pour 
tâcher de fixer leur nombre total et leur destination primitive. 

Ces prétendus sièges ne sont pas une nouveauté, puisqu'on en 
trouve depuis un demi-siècle en différents musées et collections 
particulières des deux mondes. M. Sa ville le reconnaît d'ailleurs 
pleinement; mais il faut convenir que ses spécimens sont les plus 
nombreux et les plus variés. 

Le premier qui en ait parlé, semble-l-il, est le géographe équato- 
rien Manuel ^'illavicencio, lequel, à la page 489 de sa Géographie de 
\EquRteiir (en espagnol) imprimée en 1858 à New-York, dit 
ceci: « Au Cerro ou colline de Iloja (feuille) situé à deux lieues au 
nord de Montecristi, il y a un plateau sur lequel on voit rangés en 
cercle des sièges en pierre, dont on compte au moins (rente », etc., 
et il ajoute «qu'il en avait deux dans sa collection à Guayaquil ». 
Il y a vingt-six ans j'en ai vu deux en vente, pour une centaine de 
francs, à la porte d'une boutique de cette ville, et un personnage de 
cette même localité m'a assuré avoir vu, en 1862, douze sièges en 
cercle sur ladite colline, oîi d'après la /rac/zV/o/î locale, ils servaient 
de tribunal aux Indiens. D'après les renseignements obtenus par 
M. Saville il y avait de ces sièges dans chaque maison du district, 
et il croit qu'il y en a bien deux cents aujourd'hui, répandus dans les 
collections privées et dans les musées du monde entier : à Paris, 
à Londres, à Berlin, etc., etc., les vingt-trois qu'il représente 
ont été trouvés par lui-même. 

On peut consulter à ce sujet la description faite par le D'' Hamy, 
dans son bel ouvrage sur la Galerie du Trocadéro, ainsi que les. 
ouvrages sur l'Amérique du D' Bastian, de M. Bamps, de M. Wie- 
ner, etc. 

Il résulte de tout cela, (pic les fameux sièges ne se trouvaient pas 



LKS CARAS DE l'ÉQUATEUR 80 

sons terre, puisque tout le monde les a vns, depnis plus d'un demi- 
siècle, formant cercle sur les collines. Celte consLalation, qui a une 
grande importance pour l'archéologue, nous aidera à fixer leur 
vraie destination, et servira pour les comparer avec d'aulres, qu on 
trouvera quand on fera les fouilles, que nous attendons avec 
impatience. 

On ne doit pas oublier que parmi les vingt-trois sièges que nous 
montre M. Saville, les plus archaïques manquent du support humain 
ou animal, et ont à la place un pied pyramidal ou carré, qui est le type 
primitif, comme on le verra après. Il faut aussi remarquer les 
dessins symboliques qu'on voit sur les bords des sièges aux bras 
angulaires, et sur d'autres objets en pierre, qu'il faudrait agran- 
dir et étudier. 

D'après l'opinion la plus reçue, ces sièges sont considérés comme 
existant uniquement sur la côte de l'Equateur, dans la province cen- 
trale appelée de Manabi. On les croit l'œuvre des Garas, qui y 
régnèrent pendant deux siècles, avant d'entreprendre la conquête 
des Quitus vers 980. Or, je suis à même de prouver que cette opi- 
nion n'est pas fondée, puisqu'il y avait des sièges identiques en 
Colombie. 

D'abord, pour reconnaître qu'il y a aussi des sièges pareils au 
sud de la Colombie, tout près de la frontière équatorienne et des 
sources du Magdalena, vous n'avez qu'à ouvrir les Antiquités 
péruviennes de mon compatriote Rivero, publiées à Vienne eh 1851, 
en collaboration avec Tschudi, et vous trouverez à la planche 27, 
je crois, un siè(/e identique, provenant de Timana ou de Saint- 
Augustin où ledit Rivero trouva des antiquités remarquables vers 
1825, si ma mémoire ne me trompe. Quoique le livre soit consacré 
au Pérou, il reproduit et décrit d'autres objets en pierre de ces 
ruines d'une civilisation étonnante et si oubliée. Plus au nord, près 
d'Inza on a trouvé aussi des sièges. ^ euillez observer que la distance 
de Montecristi à Timana et Saint-Augustin n est pas très grande. 
Le fait de trouver dans les deux localités les sièges et d'autres objets 
identiques, comme les cercueils en pierre, prouve les intimes rela- 
tions entre les Caras et les seigneurs de Saint-Augustin, dont 
quelques-unes des statues viennent d'être placées au musée de 
Bogota. Je profite de l'occasion pour recommander à M. Saville 



90 SOCIÉTÉ DES AMÉRICAMSTi:S DE PARIS 

d'entreprendre des fouilles dans cette région si oubliée du sud 
de la Colombie. 

Voyons à présent si les soi-disant sièges sont destinés à s'asseoir, 
ou ont une toute autre destination, comme vous allez le voir de 
suite. 

On dira peut-être que je suis trop enclin à soutenir des paradoxes, 
et que la question ne vaut pas la peine d'être discutée, puisque ces 
blocs ont évidemment la forme d'un siège artistique, semblable aux 
nôtres. En effet, les apparences me sont contraires, mais non la 
réalité. 

Je commence par vous dire que les Indiens anciens et modernes 
ne sont pas habitués à se servir de chaises: ils s'asseoient rarement, 
et se tiennent plutôt accroupis comme les Orientaux. S'ils voulaient 
avoir des sièges pour se reposer, ils les feraient en bois, et non en 
une pierre massive et très lourde. Ils ne les auraient pas placés en 
grand nombre sur les plateaux des collines. Ce qu'il est tout naturel 
de supposer c'est que les monticules artificiels remplaçaient les 
teocalli mexicains, et étaient pour les Caras de vrais temples en 
plein air, et que ce qu'on y rangeait en si grand nombre c'était des 
objets destinés au culte, des autels portatifs pour les sacrifices au 
soleil et à la lune : c'est pour cela qu'ils ont la forme dun crois- 
sant, qui écrase leurs ennemis ou les êtres malfaisants. 

Ce que j'affirme ici n'est pas une hypothèse fantaisiste d'archéo- 
logue, c'est un fait incontestable; ce sont les Caras eux-mêmes qui 
nous le disent dans leurs monuments, publiés à la suite des fameux 
sièges dans le livre de M. Sa ville. Je me reporte aux deux impor- 
tants bas-reliefs représentant une déesse au type oriental avec, sur les 
côtés, lesdeux disques symboliques du soleil et de la lune, et sur la 
tête, en guise de gloire ou de nimbe, cesmêmes signes religieux, placés 
sur douze croissants qui font allusion au culte rendu à ces astres durant 
les douze mois de l'année. Eh bien, quels sont ces objets sur chacun 
desquels planent les symboles du soleil et de lalune? Ce sont... appa- 
remment, douze des fameux sièges en deux rangées; mais en réalité 
ce sont douze autels pour les sacrifices aux deux astres placés sur les 
croissants. Il ne viendra à la tête de personne qu'on orne une déesse 
avec une auréole de sièges ! 

Il ne s'agit donc pas d'un paradoxe, d'une hypothèse plus ou 
moins plausible, mais de faits réels etindiscutablesde l'existence des 



LES CARAS DE l'ÉQUATEUR 91 

mêmes objets à Montecristi et à Timana et leur évidente destination 
rituelle, puisqu'ils servent d'ornement symbolique d'une divinité. 
Les sièges en pierre, en si grand nombre, étaient incompréhensibles ; 
mais tout s'explique si nous acceptons que c'étaient des autels destinés 
au culte solaire, oîion déposait les offrandes pendant les douze mois 
de l'année. Il suffît de regarder dans le volume que nous avons sous 
les yeux les planches 3o et 36 qui représentent la déesse, pour se 
persuader que je n'invente rien. Il y manque les têtes, ajoutées 
plus tard, et à leur place on voit une sorte de pyramide à gradins 
ou teocalli. et au-dessus de chaque demi-cercle, les deux petits 
disques dont j'ai parlé, et qu'on ne pouvait figurer sur les soi-disant 
sièges en pierre. 

Nous connaissons à présenties autels si originaux de ce peuple, 
sans histoire, et sans édifices, qui nous servent comme des échan- 
tillons de leur culture. Il nous faut maintenant faire des fouilles, pour 
découvrir les autres monuments de cette ancienne civilisation, qui 
nous promettent de grandes surprises et nous aideront à résoudre 
les problèmes historiques de l'Amérique du Sud. 

En dehors des objets représentés dans les belles héliogravures que 
contient l'intéressant livre de M. Saville, sont, encore peu nombreux, 
les spécimens de l'art des Garas. Nous avons seulement les très 
curieux objets trouvés par M.Dorsey, de Chicago, à l'île de la Plata \ 
près de Manta, où je crois reconnaître quelques têtes de captifs et 
de Garas, qui se distinguent par les crânes déformés, qui les 
caractérisaient. On voit aussi dans cette collection certaines 
pierres symboliques avec des cercles et des triangles significatifs, et 
certains colliers de pierrew3 variées, qui semblent être ceux qu'on dit 
avoir été employés à Quito pour conserver les traditions. Le jour 
où l'on fera des fouilles sur la côte de Manabi, il est sûr qu'on 
trouvera des objets semblables. 

Bien au nord, près de la frontière colombienne, on rencontra aussi 
vers 1860, au port du Païlon, et à quelques mètres au-dessous du 
niveau de la mer, une horrible tête en pierre, qui se trouve au 
Musée Britannique, où j'en ai fait un mauvais croquis en 1873, que 
j'ai retrouvé parmi mes anciennes notes. G'est une tête simiesqueavec 

\. Archœlogiciil invesligalinna on thc hLtnd of I.n Pl;i/;i, otc. (Ihicago, 1901,8', 
planches nonihrousos. 



92 SOCIÉTÉ DES AMÉRICANISTES DE PARIS 

ces grosses caninessaillantes, quicaractérisent partout les dieux. Elle 
révèle une grande antiquité, dans ce pays qui a subi tant de cata- 
clysmes, ayant amené TafFaissement du sol et l'invasion des eaux à 
une époque préhistorique : ceci nous indique l'impoi-tance qu'auraient 
les fouilles faites au bord de la mer, à Païlon, à Manta, à Santa 
Elena ou ailleurs. 

Presque tous les autres restes archéologiques de la côte de l'Equa- 
teur ont été trouvés, plus ou moins, à la surface du sol, et repré- 
sentent sans doute l'époque la moins ancienne et la plus avancée. 
La recherche des couches inférieures s'impose donc ; nous y trou- 
verons les restes de l'homme primitif, qui a précédé les Garas et 
les Géants de la légende. Qu'on fouille au-dessous du niveau des 
fîimeux puits, que la tradition attribue à ces derniers, et qu'on 
explore les tolas ou tertres où se trouvaient les autels-sièges, et l'on 
obtiendra une abondante récolte. C'est alors seulement que la 
belle tâche confiée à M. Saville par le généreux M. Heye aura 
atteint son but : tous deux auront bien mérité de l'américa- 
nisme. Nous avons le droit de tout espérer, voyant le beau rapport 
préliminaire que nous venons d'étudier bien sommairement. 

Il résulte de tout ce qui précède : que les Garas ont joué un rôle 
important dans l'histoire de la civilisation de l'Amérique du Sud ; 
qu'ils ont conquis et civilisé l'ancien royaume de Quito du x^ au 
xv^ siècle ; que leurs liens avec les peuples du midi de la Golombie 
sont évidents, comme le prouvent leurs autels et les cercueils iden- 
tiques, en forme de canot ^ trouvés chez les Montagnards ainsi qu'à 
la baie de Santa Elena, ce qui indique l'origine maritime des 
populations de Timana et Saint-Augustin. 

Si nous consultonscertaines traditions desincas, elles nous parlent 
d'anciens rapports avec les habitants de la côte de l'Equateur, et le 
Quipocamayo Gatari, cité par Oliva, soutient que les dits Incas étaient 
originaires de l'ancienne Sumpa ou Tumba, aujourd'hui Santa Elena. 
L'antiquité et la célébrité de cette ville est très grande parmi les 
Indiens, puisqu'ils font partir d'elle leur dieu Viracocha, quand il 
eut parcouru le pays du sud au nord. Des recherches sérieuses 
s'imposent dans ces ruines et donneront probablement à la mis- 
sion américaine la clef de l'énigme. 



LKS CARAS \)K l'ÉQLATEUR 93 

Nous saurons aussi, quand on aura éUidié la 1res intéressante île 
de La Puna, qui est tout près de la ville des fameux Géants, s'il y 
a eu ou non sur ces côtes une population antérieure aux Garas, aux 
allures gigantesques, révélées par des monuments cyclopéens, ce qui 
aurait pu donner naissance à la légende des colosses homosexuels, 
auxquels on attribue les célèbres puits de Santa-Elena. 

Espérons que ce sera la gloire de notre collègue M. Saville de 
s'attaquer à la solution de ces grands problèmes. 



LES 

DERNIÈRES DÉCOUYERÏES DE M. MALER 

DANS LE YUGATAN 

Par m. le comte Maurice DE PÉKIGNY 



La dernière publication de noire confrère, M. T. Maler, est la des- 
cription de quatre groupes de ruines découvertes par lui en 1894 et 
revisitéesen 1905. Elles se trouvent aussi dans la région de TUsumat- 
sintla. Il faut remarquer qu'au lieu de superbes monuments comme 
dans certaines ruines du Peten, entre autres celles de Tical et de 
Nacun, il ne reste que des vestiges d'édifices et de pyramides. 
Leur intérêt principal consiste dans le nombre considérable de stèles 
sculptées, de ligures el de hiéroglyphes. C'est d'ailleurs ce point 
qui intéressait spécialement notre collègue dans ses dernières explo- 
rations et cela conformément au désir de M. Bowditch qui voulait 
collectionner au Peabody Muséum le plus grand nombre possible 
d'hiéroglyphes mayas. 

Le premier groupe de ces ruines se trouve sur la rive gauche de 
rUsumatsintla non loin du confluent du Rio Chixoy. Les ruines 
s'étendent au bord du fleuve sur une longueur de près d'un kilo- 
mètre. Ces constructions semblent faites de terre avec un peu de 
pierres et ont toutes une plate-forme. On retrouve seulement une 
ligne de pierres à angle droit qui a dû servir de base à des construc- 
tions de bois. 

Sur la plus importante de ces pyramides se trouve un large autel 
arrondi de 1 m. 60 de diamètre, orné d'une ligne circulaire de 
hiéroglyphes. Le nom d'Altar de Sacrificios donné à ces ruines est 
dû à cet autel. 

Au pied sont placées six stèles ; la plus grande est haute de 
3 m. 40 sur une largeur de 1 mètre el représente un Irône supporté 
par deux personnages à genoux, sur lequel est assise une divinité 
vue de profd. Une frise de qualre hiéroglyphes au-dessus de sa tête 
complète le dessin. 



96 SOUJÉtÉ DES AMÉRICANISTES DE PARIS 

Près d'un autre édifice sont trois stèles dont deux très abîmées; 
la troisième représente quatre lignes de hiéroglyphes avec dix signes 
dans chaque rang. M. Maler remarque que ce chiffre 4/10 n'est pas 
usuel, c'est généralement 4/12 ; le reste a dû disparaître. 

Les autres ruines, celles de Seihal, sont situées sur un vaste pla- 
teau et comprennent plusieurs édifices importants ayant, sur la 
façade, des stèles d'une incomparable beauté. 

L'une d'elles représente un guerrier à la fois de profil et de face, 
mais, chose très rare, le pied droit est placé devant le pied gauche, 
tandis qu'ordinairement le pied droit est tourné d'un côté et le 
gauche de l'autre. 

Une autre de 4 m. .")() de liaiiL représente un homme avec un 
visage conventionnel très curieux, large, rond, avec des yeux sail- 
lants indiqués par des cercles. La bouche est à moitié entr'ouverte 
laissant voir deux dents de la mâchoire supérieure. Cette tête est 
surmontée d'une autre tète semblable, du même type horrible, et 
au-dessus de celle-ci un bandeau forme la base d'une figure orne- 
mentale : héron tenant dans son bec une grenouille. Cette figure 
est unique et tout à fait différente des autres. M. Maler la considère 
cependant comme pouvant être le prototype de ces grotesc|ues 
figures de Tlaloc que l'on rencontre dans certains bas-reliefs. 

Plus loin se trouve une autre stèle très remarquable ; elle repré- 
sente cinq personnages. Dans le bas, deux sont accroupis exécutant 
une cérémonie religieuse sur un autel placé entre eux ; au milieu 
et dans une niche se trouve un autre personnage avec la figure 
tournée à droite. Kn haut sont les deux autres avec le visage de Tla- 
loc, engagés dans une conversation très animée. Le dessin de ces 
figures est remarquablement précis et naturel, ce qui est rare dans 
les sculptures de cette période reculée. 

Plusieurs des stèles trouvées sont complètement abîmées; sur 
l'une d'elles pourtant il faut noter une particularité, le personnage 
représenté porte une sorte de ceinture ornée d'une série de parallé- 
logrammes avec le petit côté horizontal. 

M, Maler parle ensuite d'un édifice très élevé qu'il présume avoir 
eu des escaliers sur les quatre faces ; on retrouve cpielques ouvrages 
de maçonnerie avec des pierres sculptées appartenant à des frises 
couvertes de stuc et peintes en rouge. En face de chacun des quatre 
côtés est une stèle. L'une d'elles représente le vrai Chacmol, c'est- 



I.KS DKRMÈRKS DÉCOUVEHI i;s DE M. :MA1,KR DANS LE VUCATAN 97 

à-dire un guerrier avec des pattes de tigre. Alaler remarque que ce 
nom de Chacmol ne s'applique nullement à la figure demi-couchée 
trouvée à Chichen llza par le D"' Le Plongeon. Les mains et les 
pieds de ce guerrier sont couverts par des pattes de tigre attachées 
par des bandages aux poignets et aux chevilles. Il tient dans sa 
main un masque terrible comme ceux portés parles prêtres en cer- 
taines occasions. 

Une autre stèle de 3 m. 20 et dont la sculpture seule atteint 
3 mètres, représente un grand prêtre plus grand que nature avec 
un masque remarquablement exécuté. Sa tête est coilt'ée d'un casque 
orné avec une somptuosité tout à fait remarquable. 

Le résultat à Seibal fut donc la découverte de quatorze stèles, 
dont dix importantes et ornées de sculptures. 

Le troisième groupe découvert par M. Maler se trouve à Itsimté 
près de Sacluk, aujourd'hui Libertad, petit village à huit lieues 
environ du lac Peten Itza. 

A TEst, au sommet d'une colline, l'on rencontre un groupe d'édi- 
fices en ruines, l'Acropole d'Itsimté. Il est probable que les princi- 
paux édifices de ce groupe faisaient face à l'ouest, c'est-à-dire à la 
ville située dans la vallée. 

Il est à remarquer que toutes ces stèles, comme celles que j'ai 
découvertes aux ruines de Nacun, ne sont sculptées que d'un côté. 

A l'ouest du plateau sont cinq stèles avec des bas-reliefs, quatre 
sur un rang, la cinquième à quelques mètres en avant. Par derrière, 
au premier plan, se dressent des ruines considérables, sans doute 
le reste d'un lemple principal ou d'un palais? Au second plan, une 
cour entourée d'édifices, puis sur un troisième plan, toujours en 
arrière, une seconde cour également entourée d'édifices. 

Les stèles sont malheureusement couchées et brisées. L'une d'elles 
représente un homme, sans doute un prêtre ; dans la main droite 
il tient une lance, dans la gauche un bouclier rond orné dune figure 
grotesque. Sa robe lui vient presque jusqu'aux genoux, retenue par 
une ceinture faite de coquilles et dont le fermoir représente une tête. 

Sur une autre stèle est un détail anthropologique intéressant : 
deux masques très distincts sont sculptés, l'un de face, l'autre de 
profil. Ces images donnent une idée très nette des traits caractéris- 
tiques de la race à cette époque. 

Société des .\méric;uiisief< de Paris 



98 SOCIÉTÉ DES AMÉRICAMSTES DE PARIS 

Maler parle ensuite des édifices qu'il a découverts dans la val- 
lée. Il y a trouvé cinq stèles à côté de petits autels. Beaucoup n'ont 
aucune inscription et notre collègue suppose que ces stèles étaient 
jadis recouvertes d'une couche de stuc sur laquelle étaient peintes, 
sur un fond rouge, des inscriptions et des figures. 

Près de l'une des ruines se trouvent deux chultuns, c'est-à-dire 
des réservoirs pour l'eau de pluie. 

Les ruines de Cankuen, découvertes en 1905, situées sur la rive 
droite de FUsumatsintla, dans le haut de son cours, sont beaucoup 
moins importantes. 

Il y a deux édifices sur les côtés nord et est d'une terrasse avec 
deux stèles sur le côté ouest. 

Elles ont ceci de remarquable, c'est qu'elles sont ornées de sculp- 
tures sur les côtés est et ouest, et d'hiéroglyphes sur les côtés 
étroits. 

L'une d'elles représente un guerrier assis sur un trône ayant la 
forme d'une croix de Saint-André et recouvert d'un tapis enrichi 
de broderies. Un serpent est enroulé autour d'un coin du trône, la 
tête cachée, la queue finissant en fleur. 

Au sommet, dans le milieu et aux deux coins, sont percés de 
larges trous. L'on peut supposer que les victimes étaient attachées 
ainsi et sacrifiées debout. 

Sur chacun des côtés étroits est une rangée perpendiculaire de 
seize hiéroglyphes malheureusement très indistincts. 

Au pied de cette stèle est un petit autel circulaire d'un diamètre 
de 81 centimètres avec une bande de hiéroglyphes large de 6 cen- 
timètres 1/2. La victime, là aussi, devait sans doute se tenir deboiil. 

La deuxième stèle n'est sculptée que d'un côté et représente un 
prisonnier couché au pied du guerrier, les mains attachées derrière 
le dos. Son casque est orné d'un Ketsal, l'oiseau sacré des tribus 
du Guatemala. Un groupe de quatre hiéroglyphes orne les coins 
du haut, et sur les côtés se trouve une rangée verticale de 4x3 
hiéroglyphes. 

M. Maler se rendit ensuite à Tenosique, finissant ainsi son long 
voyage de vingt et un mois qui révéla à la science archéologique 
tant d'admirables monuments. 



ACTES DE LA SOCIETE 



SÉANCE DU 7 JANVIKH 1908 

Prksidi.nci: ni-: M. i.e D' E.-T. Hamv, membre de l'Institit 
ET DE l'Académie de Médecine. 

Après avoir annoncé la mort de notre regretté collègue, le comte de 
Turenne dWynac, sur lequel le baron Hulot a accepté de rédiger une notice 
nécrologique, et s'être fait l'interprète des regrets que celte perte cause à 
notre Société, M. le D'"Hamy donne la parole au secrétaire par intérim pour le 
dépouillement de la correspondance reçue depuis la dernière séance. 

La correspondance manuscrite comprend : un télégramme de notre collègue 
M. Salone, qui s'excuse de ne pouvoir achever ce soir la communication du 
travail qu'il avait commencé d'exposer à la Société à la dernière séance; une 
lettre du comte Jean de Kergorlay, promettant de rédiger sur notre regretté 
collègue, le comte de Laugier-MUars, une notice nécrologique qui sera 
envoyée à la Société dès son achèvement ; une lettre du D' Héger au D"" Ilamy, 
dans laquelle le D'' Héger demande au président de la Société la collabora- 
tion des Américanistes de Paris au futur Congrès de ^'ienne, et la colla- 
boration personnelle du D' Ilamy au même Congrès ; une lettre de la 
Bibliothèque de la Columbia L'niversily disant avoir reçu les volumes 1 à 111 
et \' du Journal et demandant l'envoi du vol. IX de l'ancienne série et de la 
nouvelle série (approuvé) ; une lettre de la Légation du Chili en France, annon- 
çant l'ouverture à Santiago du Chili, le 1*^' décembre 1908, du i" Congrès 
scientifique (P"" congrès pan-américain) et donnant copie d'une lettre du 
D"" Valentin Letellier, recteur de l'Université du Chili, qui demande spéciale- 
ment la participation des membres de la Société des Américanistes de Paris à 
ce Congrès, et, en envoie le programme ; une lettre du baron Hulot deman- 
dant un résumé du rapport de M. de Périgiiy pour être inséré dans la partie de 
la Géographie réservée à la correspondance ; une lettre de M. Pendola, 
bibliothécaire au Museo Nacional de Buenos-Ayres, demandant à la Société 
de lui compléter la collection de ses publications (approuvé); une longue lettre 
de M. Théodore Urban exposant au Président de la Société des Américanistes 
la découverte qu'il croit avoir faite de la clef des monuments pré-colombiens, 
et demandant le prix que la Société aurait à décerner, à ce qu'il suppose, pour la 
découverte d'une clef permettant de déchilfrer l'éci-iture de l'homme |)rimitif de 
l'Occident (dépôt dans les Archives). 



100 SOCllÎTE DES AMiiRICAMSTES DE PARIS 

La correspondance imprimée se compose d'une lettre d'invitation aux obsèques 
du comte de Turenne d'Aynac, décédé le 3 décembre 1907, qui ont eu lieu le 
7du mêmemoisà l'église Saint-Augustin ; une rectification d'adresse de la Société 
d'anthropologie de Vienne; une circulaire du ministre de l'Instruction publique 
annonçant que la prochaine session du Gong-rès des Sociétés savantes aura lieu 
à la Sorbonne du 21 au 25 avril 1908. (M. le D"" Capitan est délégué pour y 
représenter la Société) ; une circulaire de I' « American Philosophical 
Society », relative au Congrès qui sera tenu à Philadelphie du 23 au 25 avril 
1908 ; une circulaire relative au 3^ Congrès International des Religions, qui 
aura lieu à Oxford du 15 au 18 septembre 1908. 

Les ouvrages reçus sont les suivants: Glohus, 1907, n°^ 21, 22, 23, 24 du 
tome lAXXXlI (n° 21 : Les Araucans dans les missions du Chili mérid., par 
Schuller); Bulletin of Ihe American Geocf. Soc, 1907, novembre, décembre; 
Miiseon^ 1907, n"^ 3-4; Bulletin du Parler français au Canada, 1907, 
novembre, décembre; Revista de la Facultad de Lelras y Ciencias, Université 
delà Havane, 1907, septembre ; Anales del Museo Nacional de Buenos-Aires, 
3*^ séi'ie, t. yil, 1907 ; Memorias y Revista de la Sociedad Cienfifîca Antonio 
Alzate, tome XXIV, n"^ 10, H, 12, tome XXV, n" 1 ; Ymer, 1907, n° 3; Revue 
de VEcole d'anthropoloçfie de Paris, 1907, décembre ; Anales del Museo 
Nacional de Mexico, t. I\', n° 8 ; Bulletin of the American Muséum of Natu- 
ral Hislory, t. XVII, 5'' partie. (The Shasta, par Roland B. Dixon) ; Memo- 
ries of Ihe American Anthropolor/ical Assoc, vol. II, partie 1, partie 2 (Les 
Creeks de la ville de Taskigi, par Frank G. Speek) ; J. Walter Fewkes, 
Excavations at Casa Grande, Arizona, in 1 906-4 90 7 ; Mariano Fernandez 
de Etchveria y \'eylia : Los Calendarios Mexicanos (édition du Musée Natio- 
nal de Mexico) ; Liste des membres du Comité des Travaux Histor. et Scient., 
1 907 ; Librairie Otto Lange : Catalogue of Geographical Books on America, 
Asia and Oceania {\9()8, n" 1). 

M. le D' Capitan présente ensuite la première série de ses Décades améri- 
caines, remercie le D' Verneau des facilités qu'il lui a fournies pour l'étude 
de différents objets conservés au Musée d'ethnographie du Trocadéro, et 
exprime l'espoir que son traAail sera de quelque utilité aux Américanistes. Le 
Président remercie notre collègue de son hommage. 

M. Gonzalez de la Rosa remet au Secrétaire par intérim deux courtes notes 
relatives, l'une au Codex Popoloca. l'autre à l'Institut historique du Pérou; il 
annonce ensuite d'après le journal \ Amérique latine que M. Saville, au cours 
des fouilles exécutées par lui sur la côte de l'Fquateur aurait découvert de 
remarquables bas-reliefs et de grands monuments en pierre ne ressemblant, 
paraît-il, à aucun type connu. Conviendrait-il d'y voir des œuvres de la race 
primitive de l'Equateur ? La question reste à étudier. A ce sujet, le D"" Rivet 
signale, comme méritant d'être rapprochés de la découverte de Sa\ille, les bas- 
reliefs de Gonzalez Suarez, et ajoute qu'on trouve sur la côte de l'Equateur des 
ossements de mastodontes, qui ont, sans doute, amené la croyance, chez les 
indigènes, à l'existence ancienne dune race de géants. 



ACTES DE LA SOCIÉTÉ 101 

M. le D'' Ilamy entretient la Société crun curieux manuscrit qui lui vient d'un 
neveu de Dumontier, M. Gamble, contenant une communication adressée en 
1845 par A. de Quatrefag^es à la Société d'Kthnolog-ie. C'est une « notice sur les 
Indiens Io^vasetOdjibbeways qui se sont montrés à Paris en 1845». Auparavant, 
déjà, dès 18"27, des Osages étaient venus en France, et avaient fourni à Boilly, 
et à quelques autres le sujet de curieuses gravures que le D"^ Hamy met sous 
les yeux de ses confrères ; rien de scientifique n'avait été écrit sur ces Indiens. 
Il n'en a pas été de même delà troupe amenée à Paris par Catlin en 1845; 
le D"" Ilamy en donne une preuve en lisant la très intéressante notice de Quatre- 
fages, qui sera publiée dans le Journal. 

A une demande du 1)'' ^ erneau, désireux de savoir si des mensurations ont 
été exécutées, le D'' Hamy répond en renvoyant son collègue à l'ouvrag'e de 
Quételet. 

M. le D"" Raphaël Blanchard, professeur à la Faculté de Médecine et membre 
de l'Académie de Médecine, est élu membre titulaire de la Société. 

La séance est levée à 6 heures 25. 



SÉANCE DU 4 FÉVRIER 1908 

Présidence de M. lk D' E.-T. Hamv, membre de l'Institut 
ET DE l'Académie de médecine. 

M. le D'^ Blanchard remercie la Société de l'honneur qui lui a été fait; le pré- 
sident se félicite du concours que notre nouveau collèg-ue veut bien apporter 
à nos travaux. 

La correspondance manuscrite comprend : lettre de M. George G. Heye 
annonçant l'envoi d'un travail : Contributions lo South American Archeolo- 
gy^ par l'entremise de la « Morris European and American Express Co »; lettre 
de M. le duc de Loubat relative à la prétendue découverte de M. Théodore 
Urban sur la clef des monuments précolombiens ; lettre d'excuse de 
M. Boman, et envoi du compte rendu d'un ouvrage de M. Nordenskj(Sld ; lettre 
de M. Deniker demandant de compléter la collection de la Société à la 
Bibliothèque du Muséum (adopté) ; photographies de M. Pimentel ; demande 
d'échang-e du directeur de la Revue des Etudes ethnographiques et sociolo- 
giques (adopté). 

Le capitaine Perrier, attaché à la Section de g-éodésie du Service g'éog^ra- 
phique de l'armée, ancien membre delà Mission géodésique française de l'Equa- 
teur, pose sa candidature à la place de membre titulaire. Présenté par 
MM. Hamy et Rivet. 

M. de Périgny, présenté par MM. Hamy et Loubat, pose aussi sa candidature. 

M. deCharencey fait hommage du tome XXXI des Actes de la Société philo- 



102 SOCIÉTÉ DES AMÉRICAMSTES DE PARIS 

loqique et d'une brochure intitulée Choix d'étymologîes françaises et argo- 
tiques, dont il est Fauteur. 

La Correspondance imprimée comprend : Bévue des Eludes ethnographiques et 
sociologiques, n° 1 ; accusé de réception du Musée Goeldi dllistoire naturelle et 
d'Ethnographie (pour le Journal, vol. III, n" 1); souhaits de nouvel an du 
Musée National de Mexico ; Rendiconti délia Reale Accadeniia dei Lincei, série V, 
vol. XM, fasc. 6-8, 1907 ; Bévue de V Ecole d'Anthropologie de Paris, jan- 
vier 1908; Proceedings of the Acaden^y of Natural Sciences of Philadelphia, 
vol. LIX, 1907; Anthropos, 2^ vol., fasc. 4 et 5; Proceedings of the Davenport 
Academy of Sciences, vol. X, 1904-1906; Phe Monferey pine Scale, de Dudley 
Moulton (Proceedings of the Dav. Ac. ofSc); The genus Eufeltix de Elmer 
Darwin Bail [Proceedings of the Dav. Ac. of Se.) ; Aiiales del Museo nacional 
de Mexico, tome IV, n°"* 9 et 10; Menioriales de Fray Torihio de Mololinia; 
Saville, The Anfiquities of Manahi Ecuador, New-York, 1907; Bulletin de la 
Canadienne, 1907, n" 11, 1908, n" 1 (spécimen). 

M. Hamy qui vient d'examiner les photographies de M. Pimentai y recon- 
naît des œuvres aztèques (mauvaise pièce représentant un singe). 

M. de Charencey dans une courte communication observe que, parmi les 
mots argotiques, un au moins est d'origine algonquine. 

M. Raphaël Blanchard a parcouru dernièrement une partie du Canada, des 
Etats-Unis et du Mexique; à Ghihuahua, à Orizaba il signale de curieuses 
survivances ethnographiques, ce sont des mortiers en pierre, probablement 
en diorite, servant à piler le piment, le cacao et le maïs, employés encore 
à l'heure actuelle par les Indiens et les Blancs. A Orizaba, au marché, le prof. 
Blanchard a vu une quantité considérable de ces mortiers ce qui prouve leur 
emploi constant. 11 présente une photographie dun mortier à piment de forme 
circulaire, monté sur trois pieds, à peine excavé, avec un pilon en pierre ; une 
autre d'un mortier à cacao ou à ma'is qui est tabulaire, rectangulaire, à trois pieds, 
très légèrement excavé, avec un rouleau quadrangulaire, mais le plus souvent ce 
rouleau est fusiforme. Ces objets portent encore le nom nahuatl primitif de 
ma tété. 

Des mortiers de même nature ont été introduits d'Amérique en Europe par 

les Espagnols, en Espagne et dans le sud de la France. M. Daleaua recueilli des 

mortiers de forme tabulaire dans le département de la Gironde. A Bordeaux, 

un magasin a encore un tableau à l'huile représentant un ou^■rier utilisant ce 

mortier. 

M. Hamy insiste sur le caractère intéressant de ces transplantations d'ins- 
truments d'Amérique en Europe. 

Le D'' Rivet fait une communication sur les tsantsas des Jivaros (tsantsas 
vraies, fausses, tsantsas d'animaux). 

M. Salone a la parole pour la suite de sa communication sur les unions 
ethniques au Canada. 

Les unions légitimes n'ont donné aucun résultat. Les unions libres ont été 
très rares, grâceà l'inlluence des prêtres. Il est vrai que les bâtards étaient réu- 
nis aux Indiens. Mais le gouvernement s'y opposant, ces Français réunis aux 



ACTES DE LA SOCIÉTÉ 103 

Indiens ont produit aussi des métis. D'autre part, les Indiens gardaient les 
Anglais faits prisonniers, et les mariaient entre eux; mais nul doute qu'il n'y ait 
là une autre source de métissage. 

Dans la colonie française, il n'y a pas eu un grand nombre de mélanges. 

Comment expliquer alors qu'un certain nombre de Canadiens ont du sang 
indien dans les veines? Cela tient à ce que les sauvages entrent peu à peu dans 
la vie civilisée. Ces types de métis se retrouvent chez des individus très distin- 
gués et de haute valeur. 

Mais que s'est-il passé en dehors des limites de la colonie ? Dans le sud de la 
Nouvelle-Ecosse, il y a eu un très grand nombre d'unions. Nombreuses unions 
entre les Français et les Abénaquis. 

Voyons ce qui s'est passé entre les coureurs de bois et les femmes sauvages. 
Celles-ci avaient un penchant pour ces Blancs vivanten sauvages et les mœurs des 
sauvages étaient assez licencieuses. 

Il y avait en Louisiane des postes qui étaient en train de se former ; dans ces 
postes, il y avait des PVançais, des noirs esclaves et des indigènes. Là il y a eu 
des métissages le plus souvent illégaux. 

Qu'ont donné tous ces mélanges? 

Un faible pourcentage de métis. 

Il s'est créé un peuple métis en un certain point autour du lac Winipeg ; 
il subsiste toujours dans l'ouest. Il y a im autre groupe écossais indigène ; 
ces deux types d'individus se sont créés après la chute de la domination fran- 
çaise, au moment de la rivalité entre la Compagnie de la baie dHudson et la 
Compagnie de l'Ouest (1780-1830). 

C'est le seul résultat des alliances entre Français et indigènes. Ils sont une 
vingtaine de mille environ. 

M. Verneau demande à M. Salone si les métis sont féconds. Celui-ci répond 
que les naissances sont faibles au l*^"^ degré, mais après, elles reprennent 
leur abondance. Les sauvages sont peu féconds. 

M. Blanchard a visité deux centres européens-indiens-canadiens. Il y a là 
des métissages à tous les degrés. Dans ces villages, il y a une tente dans chaque 
jardin, et les métis préfèrent vivre sous la tente. Dans un village de métis iro- 
quois, il n'y a pas de tentes mais des maisons confortables. Le chef parle anglais 
et français très correctement. 

La séance est levée à 6 heures 35. 



SÉANCE DU dO MARS 1908 

Présidexck de m. le D'' R.-T. Hamv, membre de l'Institut 

ET DE l'Ac.\DÉMIE DE MEDECINE. 

A propos du procès-verbal : 

M. Hamy, au sujet des survivances ethnographiques, mentionnées par M. Blan- 



lOi SOCIÉTÉ DES AMÉRir.AMSTES DE PARIS 

chard, signale un passage de Baunié relatif à un moulin à chocolat, ceci montre 
qu'avant les premiers moulins, on employait les mortiers anciens d'Amérique. 

M. le duc de Loubat dit que les chasseurs de fourrures avaient chacun une 
Indienne. 

M. le D'' \'erneau cite des cas nombreux de métissage fécond (entre Indien 
et blanc). 

M. Jules Xestler, professeur impérial roval à Prague, pose sa candidature 
comme membre titulaire de la Société. Présenté par MM. Hamy et Vignaud. 

La correspondance manuscrite comprend : 1" deux lettres de M. de Périgny, 
Tune relative à sa candidature et l'autre à son mémoire; "2° une lettre du chargé 
d'alïaires du Chili relative au i' Congrès scientifique (1''' pan-américain) qui 
se réunira à Santiago de Chili le 1 '' décembre 19U8 ; 3" une lettre de M. Désiré 
Pector qui en\'oie trois coupures de journaux relatives à la photographie de 
la pierre à sacrifices décou\erte au Nii'aragua, à des idoles andaquines de 
San Agustin (Colombie) et à la découverte d'un mastodonte en Colombie; 
4" une demande d'échange des publications de la classe des Sciences morales 
de la R. Accademia délie Scienze de l'Istituto di Bologna (adopté). 

La correspondance imprimée comprend : Le L'"" fascicule des Meinorie délia 
IL jAccadeinia délie scienze del VIslilulo di Bologna^ classe di Scienze morali 
(sezioni di Scienze filologiche et sezioni di Scienze giuridiche) ; Rendiconli 
délie Sessionidella R. Accademia délie scienze dell' Isfitufo di Bologna (classe 
dei Scienze morali) ; Slnliile délia Reale Accademia délie Scienze delV Isli- 
iulo di Bologna: Fourth animal Report of ihe Lihrary Board of Ihe Vir- 
ginia Siale Lihrary (1906-1907); Bulletin of the Virginia State Lihrary (jan- 
vier 1908) ; Bolelln de la Sociedad Geogràfica de Lmia(l"trim. 1907 etS'^ trim. 
J906) ; Anales del Museo Nacional de Mexico, t. I\', n" 2, 1907 ; Revista de la 
Faciillad de Letrasy ciencias de la Harana (nov. 1907); Zeilschrifl fur Ethno- 
logie {6" fasc. 1907, L'fasc. 1908); }'me/- (4-^ fasc 1907); Forty-first Report of 
the Peahody Muséum, 1906-07; American Anthropologist (oct.-déc. 1907); 
Bulletin du Parler français au Canada (janv. et mars 1908); Bulletin of the 
American Geographical Society Çyi\n\A90S); Bévue de l'Ecole d'Anthropologie 
de Paris (fév. 1908)"; Notice sur les fêtes données à Paris en I 907, en l'hon- 
neur de Son Excellence le conseiller Rodrigue Alves, ancien président de la 
Rép. des E.-U. du Brésil. 

Hommages d'auteurs : Koch-Grûberg, Der Tischfang hei den Indianiren 
NorI wcsl hrasiliens , Koch-Grûberg et G. Hûbner, Die Makuschi und Wapis- 
chaua. 

M. deCharencey fait une communication sur des ressemblances entre certains 
idiomes du nord-est asiatique et du nord-ouest américain qui prouvent qu'il 
y a eu des rapports entre les deux continents et que des Mongols ont parcouru 
la côte du Pacifique. 

M. Hamy rappelle qu'il a fait la même démonstration d'une façon irréfutable 
au point de vue anthropologique. 

AI. Gonzalez de la Rosa pense que ces faits sont d'origine récente. 

M. Hamy pense qu'il ne s'agit en efîel que de populations relativement 



ACTES DE LA SOCIÉTÉ 105 

modernes et qu'il ne saurait rien avancer relativement aux temps très anciens. 

M. de Gharencey pense au contraire que ces faits se rapportent à une haute 
antiquité alors que le fer était inconnu dans l'Amérique du Nord. 

M. Hamy répond que les peuplades maritimes asiatiques dont il s'agit igno- 
raient le fer comme les Américains. 

M. de Gharencey pose une question sur l'origine probable asiatique des Amé- 
ricains. L'enfant indien a le type mongolique, chez l'adulte ces caractères s'at- 
ténuent. 

C'est là une vaste question qui comporterait une très longue discussion. 

M. Hamy communique un important mémoire sur l'album des habitants du 
Nouveau monde d'Antoine Jacquard et fait passer sous les yeux des membres 
delà Société d'intéressantes gravures de cet artiste poitevin. 

I.e capitaine Perrier et M. de Périgny sont élus membres titulaires. 

La séance est levée à 6 heures. 



SÉANCE DU 7 AVRIL 1908 

Présidence de M. le D"" Hamy, 
Membre de l'Lnstitut et de l'Académie de Médecine. 

La- correspondance manuscrite comprend j 1" une lettre du ministre de 
l'Instruction publique relative à la participation au 16" Congrès internatio- 
nal des Américanistes à Vienne; 'I'' une lettre de M. le cap. Perrier, remer- 
ciant de son élection comme membre titulaire de la Société ; 3° une lettre de 
M. Hervé, présenté par MM. Hamy et Verneau,qui pose sa candidature comme 
membre titulaire. Le C'^' Bourgeois s'excuse de ne pouvoir assister à la séance 
et promet une étude sur les dernières publications géographiques de SaoPaullo. 

La correspondance imprimée comprend : Bulletin et mémoires de la 
Société d'Anthropologie de Paris, n° 4, 1907 ; Mitleiliingen der Anthropolo- 
gischen Gesellschaft in Wien, 6"^ fasc. 1907 ; Règlement et programme 
général du i?" Congrès international de géographie de Genève (27 juillet- 
6 août 1908) ; Zeitschrift fur Ethnologie, 'I"" fasc. 1908 ; 7'Ae Journal of the 
Boyal anthropological Inslitute of Great Britain and Irland (juillet-décembre 
1907) ; Le Bulletin du parler français au Canada (mars 1908) ; Bulletin of 
the American Geographical Society (février 1908) ; Proceedings ofthe american 
antiquarian Society, 3" fasc, vol. XVIII, 1907 ; Annual Report of the Smith- 
sonian Institution, 1906; 7'Ae Geography and Dialects of the Mixvik Indians. 
Barrett, Rerckley, 1908 (University's of California publications) ; The Ethno- 
geography of the Porno and Neighhooring Indians. Barrett, 1908 ; Report of 
the Librarian of Congress. Washington, 1905 ; Annales del Museo Nacional 
de Montevideo, vol. VI, tome III, fasc. 3, 1908 ;Register oficial, 1907. Répu- 
blique du Paraguay ; Boletin del Cuerpo de ingénieras de minas delPerù, n° 53, 



106 SOCIÉTÉ DES AMÉRICANISTES DE PARIS 

1907; The religion of the Indians of California. Krœber, Berckley, 1907 
(University''s of California publications) ; The Washo linguage of central 
California and Nevada ; Krœber, etc. ; The Emeryvith Shellniomed-Maa.Vhle 
(id.); NavahoMyths. Preyers and songs with Texls and T'rans/aftons.Matthews- 
Berckley, 1907 (id.) ; Anthropos, 2« fasc. 1908. 

M. Hamy souhaite la bienvenue à MM. Perrier et dt Périgny. 

M Jules Nestler, professeur impérial-royal à Prague, est élu membre titulaire 
de la Société. 

M. le D"" Capitan est élu, à l'unanimité, secrétaire général de la Société, 
M. le D"" Capitan remercie la Société du grand honaeur qui lui est fait. 

Il remercie M. Rivet d'avoir bien voulu remplir par intérim depuis plusieurs 
mois ces délicates fonctions avec zèle, exactitude et précision. 11 lui adresse de 
cordiales félicitations que formule à son tour le Président. 

M. Capitan est désigné pour représenter la Société, avec MM. dePeralta et 
de Périgny au Congrès des Américanistes à Vienne. Réponse sera faite au 
ministre de l'Instruction publique. 

La parole estdonnée à M. delà Rosa pourson étudesur le travail de M. Saville 
M. de la Rosa insiste sur ce fait que, d'après lui, les grands sièges en pierre 
à Purri de Manabi, ont existé aussi en Colombie (Tumanâ ou San Agustin). Il 
croit que ces sièges étaient en réalité des autels, ou autres choses semblables 
relativement au culte. 

M. Hamy pense que ce peuvent être des sièges pour inviter les esprits à venir 
s'y asseoir. L'une des planches de M. Saville présente un dessin qui rappelle 
le dieu de la chasse qui est figuré sur une pièce du Trocadéro. M. Hamy 
rappelle qu'à Tumaco, un agent consulaire français a fait quelques fouilles et a 
recueilli des statuettes fort usées et qui présentent des analogies assez frappantes 
avec des objets de l'Inde. M. Hamy a remarqué que les deux bras du siège 
ne sont pas égaux, mais il ne voit aucun inconvénient à ce que dans certains 
cas, ils aient pu servir à déposer des olFrandes, comme le croit M. G. de 
la Rosa. 

M. Cordier fait une communication sur des manuscrits thibétains. Actuelle- 
ment on possède 49 manuscrits mossos et lolos. M. Bacot en a rapporté 1 9 autres 
(18 mossos, 1 lolo). 

Ces manuscrits mossos intéressent beaucoup la Société. Ils sont écrits en 
écriture pictographique, qui, sous certains rapports, rappelle des manuscrits 
de l'Amérique centrale. M. Cordier les apportera dans la prochaine séance. 

M. Hamy ne voudrait pas affirmer qu'il y a des ressemblances, mais il y a un 
« air de famille ». 

M. Hamy lit une communication sur la hache d'Antoine de Jussieu, qui 
servit à ce savant à définir le rôle des fameuses « pierres de foudre ». Il 
croit en avoir retrouvé l'original dans les collections du Trocadéro. 

La séance est levée à 6 heures. 



ACTES DE LA SOCIÉTÉ 107 



SÉANCE DU 5 MAI 1908. 

Présidence de M. le D"^ Hamy, membre de l'Institut 
ET de l'Académie de médecine. 

La correspondance manuscrite comprend : Lettre d'excuses de MM. Vignaux, 
Froidevaux et de Charencey . 

La correspondance imprimée comprend : Bulletin of American Geographical 
Society, mars 1908 ; Revue de VEcole d'Anthropologie de Paris, mars-avril. ; 
Bulletin de la Société Neuchâteloise, t. XVIII, 1907 ; Groupe parisien de 
VEcole Polytechnique, mars 1908 ; Revista de la Faculfad de Lelras y Cien- 
cias, de la Ilabana, janvier ; American Anthropologisl, janvier-mars 1908; 
Anales del Museo NacionalSan Salvador (ta citer un article sur la concordance 
entre les calendriers nahuatl et romain); General Register der Zeitschrift fur 
Ethnologie; Anales del Museo Nacional de Mexico, t. IV, n" 12 ; Bulletin du 
Parler Français au Canada, avril 1908. 

Eug-enio Garson, 1° L'Europe dans V Amérique latine ; 2" Critiques sur 
Jean Or th. 

Capitaine Perrier, La Mission française de l'Equateur. 

M. Hervé, Notes et matériaux. Destruction de la caverne à ossements de 
Kùhloch en Franconie. — Voyage à la Martinique par J . R., général de 
brigade, 1804 [Revue École Anthropologie, janvier 1907). 

M. Hervé, Cours d'ethnologie. Noirs et Blancs. Le croisement des races aux 
Etats-Unis (Revue Ecole anthropologie, octobre i906). 

M. Gapitan, Cours d'antiquités américaines du Collège de France. Leçon 
inaugurale (extr. Revue Ecole anthropologie, avril 1908). 

M. Haussoullier, Notice sur la vie et les œuvres de M. Jules Oppert. 

M. Th. Maler, Explorations of the Upper Usumatsintla and adjacents 
régions. 

M. Hervé est nommé membre titulaire. II offre à la Société un livre intitulé : 
Voyage à la Martinique. Vues et observations politiques sur cette isle, 
avec un aperçu de ses productions végétales et animales, par J. R. (Reux), 
général de brigade, Paris, an XII (1804), volume original. L. Pelletier, libraire, 
rue Saint-André-des-Arcs. Petit in-8" carré de 194 pages. 

M. de Périgny sur la proposition du Secrétaire Général, avec l'approba- 
tion du président et après vote des membres présents, est nommé secrétaire des 
séances. 

M. Gordier montre les manuscrits mossos rapportés par M. Bacot.Ils sont très 
curieux. On y voit certains signes analogues à ceux des manuscrits mexicains, 
entr'aulres : la tète de cerf, le croissant de lune. Ce sont des prières ou des 
légendes du pays. — M. Gordier lit une communication sur les tribus mossos 
et dépeint les coutumes de ces peuples. Le prince Henri d'Orléans a rapporté 



108 SOCIÉTÉ DES AMÉHICANISTES DE PARIS 

plusieurs manuscrits thibétains et a donné une traduction de l'un d'eux. — 
On espère arriver avant lonj^lemps à un résultat définitif sur leur interpréta- 
tion. 

M. Seler a reçu le prix quinquennal Angrand, de 5.000 francs, pour son 
travail sur le Codex Borgia. A 1 unanimité la Société lui adresse ses plus vives 
félicitations et charge le secrétaire général de les lui transmettre. 

Le D"" Capitan présente plusieurs pièces recueillies à Saint-Domingue. 
Il y a des types spéciaux de haches, et d'autres semblables aux nôtres. 
Réunis dans la même île, ces objets indiquent deux courants de civilisation 
tout à fait diiTérents. Certaines haches sont du type des haches de l'Amérique 
du Nord, d'autres sont au contraire du type caraïbe. Il y a aussi des pilons à 
figures, des masques antilliens et une amulette analogue aux amulettes mix- 
tèques. 

Le D'^ Ilamy fait remarquer l'intérêt de cette communication, étant 
donné que tous ces objets viennent de Saint-Domingue. Or les Antilles 
ont eu deux civilisations et l'on a tort de tout rapporter aux Cara'ïbes. Il n'y a 
jamais eu de caraïbe à Cuba et le culte à Sainte-Lucie était antérieur aux 
Caraïbes. Cette collection sera donc très utile pour des déterminations 
ultérieures. 

Le D"" Hamy lit ensuite une note très intéressante intitulée : Etudes iconogra- 
phiques et ethnographiques des Indiens du Brésil. Il montre des dessins exécu- 
tés en 1613 et fait l'histoire du voyage et de la venue en France de ces sauvages 
qui font l'objet des gravures. Les Indiens de Razilly, peintures par Du Viert. 

M. Hamy fait ensuite passer des livres fort rares et très curieux : Histoire 
de la mission des P. Capucins en l'isle de Maragnan, par le R. P. Claude 
d'Abbeville ; Voyages en Afrique, Asie. Indes Orientales et Occidentales, 
par Jean Mocquet. 

M. Humbert adresse un intéressant mémoire intitulé : Les documents manus- 
crits du British Muséum relatifs à la colonisation espagnole en Amérique et 
particulièrement au Venezuela. 

Il résume ainsi ce mémoire : 

I. Documents généraux. — Peu d'originaux. Ce sont en général des copies 
de cédules royales, d'actes administratifs, ou des pièces d'un intérêt médiocre, 
se rapportant à l'œuvre des missions. 

Ils sont catalogués ainsi qu'il suit : 

Add. 13.974, n°60. — Indice de los despachos générales quese han expedido â 
los Reynos de las Indias desde el ano 1700. 

Add. 13.974, n« 01. — Cédulas tocantes â Indias, 1620-1787 (ail copies except 
one signed by Philipp V on the 23 July 1712). 

Add. 14.012. — Papeles tocantes â las doctrinas de los Religiosos en las 
Indias (1612-1651). 

IL — Les pièces relatives au Venezuela offrent un intérêt tout particulier. 
Ce sont presque toutes des documents originaux. On peut les classer en quatre 
catégories : 

l" Colonisation. Add. 24.906. — Cédulas reaies tocantes â la provincia de 



ACTES DK LA SOCIÉTÉ 109 

Venezuela, ( 1529- 1535). — 159 feuilles enfermées clans une couverture en 
parchemin sur laquelle on lit : « Sobre la conquista de la provincia. » 

Ce précieux manuscrit, que nous avons étudié en détail dans notre thèse 
sur Voccupalion nllemande au Venezuela au XVI'' s. (1905), permet de 
porter un jugement définitif sur le rôle exact qu'ont joué au N'énézuéia les 
gouverneurs allemands choisis par les ^^'elser, et sur le contrôle que ne cessa 
jamais d'exercer dans la province la couronne d'Espagne. 11 éclaire d'un jour 
nouveau de célèbres personnages dont le caractère a souvent été discuté : 
le pacificateur \'illegas, le premier évêque du Venezuela, Rodrigo de 
Bastidas, etc. 

Add. 13974, n° 23. — « Sobre el estado de la pacificacion y poblacion de los 
Indios Gumanagotos. » Nueva Barcelona, 12 juin ltJ38. 

C'est une lettre originale adressée au gouverneur de Cumana par Juan de 
Urpin. — Il se plaint des repal'liniientos qui nuisent à la pacilication et à la 
conversion des Cumarragotos. Il demande au gouverneur l'autorisation de 
chasser les Hollandais qui se sont rendus maîtres des salines d'Unare. 

Add. 22.681 à 22.685. — C'est le manuscrit de la Historia de las Indias de 
Bartolomé de las Casas. 

2° Administration. Eg. 1803, 1804,1805 — Ces pièces nous donnent 
des renseignements intéressants sur les rapports des gouvei'neurs avec 
les autres fonctionnaires et sur les rivalités entre les autorités civile et 
religieuse. 

3° Commerce et finances. Add. 13987. ^Papiers importants relatifs àla « Real 
Compania Guipuzcoana de Caracas ». Rôle bienfaisant de cette Compagnie 
commerciale qui combat la contrebande étrangère, favorise la culture du 
cacao, du coton, de l'anil, ainsi que l'élevage du bétail. — Dangers de son 
monopole. — Importations et exportations faites par la Compagnie. — Prix 
des denrées. 

La Séance est levée à 6 h. 30. 



SÉANCE DU 2 JUIN 1908 

Présidence de M. Vignaud, Vice-Président 

La correspondance manuscrite comprend : 1"^ Une lettre de remerciements 
du professeur Seler en réponse à la lettre de félicitations de la Société pour 
le prix Angrand qui lui a été décerné ; 2" Une lettre de remerciements de M. 
Jules Nestler, de Prague, nommé membre de la Société. 

La correspondance imprimée comprend : Une lettre de faire part de la 
mort de M. Paul Mirabaud, ancien membre de la Société. 

Revue de VÉcole dWnthropologie de Paris, mai 1908 ; Bulletin de la Société 
de Géographie de Dunkerque, juin 1907; Rendiconli délia Reale Accademia dei 
Lincei, avril 1907; Le Muséon, t. IX, n° 1 ; Ymer, n" 1, l90S;Anthropos, t. III, 
iV^ 3, 1908 ; Zeilschrifl fiir Ethnologie, t. III, 1908 (à noter Hoch-Grunberg,_ 



110 SOCIÉTÉ DES AMÉRICAMSTES DE PARIS 

Das Haus bei den Indianern Xordwestbrasiliens). Wurllembergische Jahr- 
bûcher fur Statistik und Landeskunde, t. I, 1907 (à noter Theodor Koch- 
Grûnberg, Indianertjpen aus dem Amazonasgebiet) ; Anales del Museo Nacional 
de Mexico, t. V, ri°* 1-2 (à signaler Diccionario de Mitologia Nahoa] ; Revisla 
de historia, t. I, Irim. IV, 1906; t. II, trim. I-II, 1907; Boletin de la 
Sociedad Geografica de Lima, t. XXI, 1907 ; Revisla de Sociedade scienli- 
fica San Paolo (Brésil), n"^ 1-4, janv. -avril 1907; n» 5-7, avril-juill. 1907 ; n° 8, 
août 1907; Bulletin et Mémoires de la Société d'Anthropologie de Paris, 
série V, t. Mil, fasc. 5-6. 

M. Maurice de Périgny entretient la Société des dernières explorations de 
M. T. Maler dans la Péninsule du Yucatan. 

Le professeur Blanchard fait une communication sur le métissage au Mexique 
résultant des unions entre Européens et Indiens d'après les documents qu'il a 
pu se procurer au Musée de Mexico. Quelque* observations sont échangées 
sur la façon dont le métissage est compris au Mexique et dans l'Amérique du 
Sud. 

M. de Charencey prend la parole au sujet dun livre de M. Ilrdlicka, Skeletal 
remains suggested or atlrihuted to early nian. 

L ordre du jour appelle ensuite la communication du professeur \'erneau 
relative au travail de M. Ameghino sur le Telraprothomo Argentiniis dans 
lequel l'auteur décrit le fémur et la vertèbre de Monte Hermoso (voir Journ. 
de la Société des Américanistes, t. II, 1907). Il critique vivement les idées 
de M. Ameghino tout en rendant hommage à sa haute rectitude scientifique. 

M. Hervé fait remarquer que dans des couches de terrain fort anciennes de 
l'Amérique du Sud on a découvert un fémur ayant en petit tous les caractères 
du fémur humain. 

M. Verneau dit qu'il est extrêmement difllcile de classer les terrains 
de l'Amérique du Sud. En tout cas il n'existe aucun synchronisme entre les 
terrains de l'Amérique et ceux de l'Europe. Il est donc impossible d'établir 
exactement l'âge de ces ossements en les déduisant de celui des terrains. 

M. le président soumet la proposition d'une séance en juillet. Cette pro- 
position est repoussée. La prochaine séance aura lieu, comme les années précé- 
dentes, en novembre. 

La séance est levée à 6 h. 30, 



NÉCROLOGIE 



PAUL MIRABAUD 

La Sociétédes Américanistes vient d'avoir la douleur de perdre ^L Paul Mira- 
baud,run de ses membres titulaires. Né à Versailles le 29 juin 1848, notre col- 
lègue s'était passionné dès son enfance pour les voyages lointains et les choses 
de la mer. Reçu au Borda, il se vit forcé de renoncer à y entrer par suite de 
son état de santé qui l'empêcha également d'arriver à l'École Polytechnique 
pour laquelle il s'était préparé avec l'idée de devenir par cette voie officier de 
marine. Il a continué toute sa vie à sinléresser aux questions maritimes et géo- 
graphiques, et lorsqu'il fut question de créer notre Société, il fut un des premiers 
à assurer son concours aux fondateurs. Sa haute intelligence s'appliquait aux 
affaires les plus diverses, mais se portait surtout sur celles qui pouvaient 
accroître au loin le rôle de notre patrie. Gomme régent de la Banque de 
P'rance, comme administrateur de la Compagnie du Canal de Suez et de la 
Compagnie des chemins de fer d'Orléans, comme président de la Société des 
Chargeurs Réunis, il a su faire apprécier partout les qualités de droiture et de 
loyauté de son esprit, et sa haute culture intellectuelle. 

Baron Hulot. 



ALBERT SAMUEL GATSCHET 

Albert Samuel Gatschet, qui appartenait à notre Société depuis quelques 
années comme correspondant, naquit à Saint-Beatenberg, en Suisse, le 
3 octobre 1832. Son père était ministre protestant et sa première éducation 
eut un caractère religieux. Pendant un temps même, il pensa à suivre l'exemple 
paternel, mais son goût pour les langues, qui devaient être plus tard l'objet de 
ses prédilections, l'emporta et il se jeta avec ardeur dans l'étude de la philo- 
logie et dans celle de l'ethnographie dont elle est inséparable. 

Il ne se hâta pas, cependant, de produire, car, à part quelques articles, dans 
des recueils périodiques, il avait 35 ans quand il donna, en 1867, son premier 
ouvrage [Ortsetymologische Forschangen), sâvani travail sur l'origine des noms 
de lieu en Suisse, qui fait encore autorité. En 1868, il émigra aux États-Unis 
et, comme tant d'autres, demanda au professorat et au journalisme les moyens 
de vivre. Mais il ne tarda pas à revenir à ses études favorites, et un mémoire 



112 SOCIÉTÉ DES A.MÉRICAMSTES DE PARIS 

qu'il publia en 1875 sur les langues des Indiens du Nouveau Mexique et de 
lArizona, ayant attiré l'attention du « Geographical and Geolog-ical Survey » 
des Etats-Unis, il fut attaché à ce grand et important service. En 1879, il passa 
au « Bureau of American* Ethnology », nouvellement créé, et y resta jusqu'en 
1905, date à laquelle l'état de sa santé l'obligea h prendre sa retraite. 11 avait 
alors 73 ans et avait donné vingt-cinq années de sa vie à cette belle institution 
dont les publications font l'admiration et les délices de tous ceux qui s'occupent 
de linguistique et d'ethnographie américaines. 

La plupart des travaux de ce bureau ont cela de particulier qu'ils sont le 
résultat d'investigations faites sur place et non d'études de cabinet. Gatschet y 
contribua largement. Il étudia les Indiens Catauba dans la Caroline du Sud, 
ceux de la Louisiane, où il alla deux fois, dans la partie sud-ouest de cet Etat, 
ceux du Rio Grande, de l'Orégon et de la Californie dans ces régions mêmes. 
Ces explorations donnèrent lieu à deux ouvrages importants, celui sur la 
« Creek Migration Legend » en deux volumes (1884), et celui sur les Indiens 
Klamath de l'Orégon, également en deux volumes (1890), dont l'un donne la 
grammaire et l'autre le vocabulaire, ouvrage considérable qui mit Gatschet au 
premier rang des Indianistes américains. Il travaillait à une autre monographie 
de ce genre, celle des Indiens connus sous le nom générique d'.Algonquins, 
lorsqu'il fut atteint par la maladie qui devait l'obliger à prendre quelques 
années de repos : il ne s'en remit jamais. 

Outre ses grands travaux historiques et ethnographiques, Gatschet donna à 
nombre de iournaux scientifiques des notes, des comptes-rendus, et souvent des 
articles étendus sur les questions de ce genre qui se posaient dans le monde 
entier. Il connaissait à fond l'anglais, l'allemand, le français et l'espagnol, et 
aucun des nom]:)reux idiomes des Indiens de l'.Amérique du Nord ne lui était 
étranger. 

Il est mort à ^^'ashington, le 16 mars 1907, entouré de l'estime et de l'affec- 
tion de tous ceux qui l'avaient approché. 

Gatschet n'a pas eu une carrière aussi brillante que celle de ses deux illustres 

compatriotes, Gallatin et Agassiz, mais comme eux il a fait beaucoup pour sa 

patrie d'adoption, où on peut dire qu'il a créé la science des langues considérées 

dans leurs rapports avec les races. C'était un véritable savant qui vécut en 

savant et qui ne travaillait que pour la science. 

He.nry Vignal'd. 



L. BRAGKEBUSCIÎ 

Le docteur Ludwig Brackebusch. professeur à l'Université de Cordoba, était 
d'origine hanovrienne et avait pendant dix-sept ans enseigné la géologie et la 
minéralogie dans la République .Argentine, dont il avait visité la plus grande 
partie. Grâce à cette attentive exploration, il avait pu faire paraître de 1885 à 
1892 une carte géologique de l'intérieur de ce pays avec les leinles convention- 



NÉCROLOGIE 1 1 3 

nelles et une carte générale de la République Argentine qui lui avait valu une 
médaille dor à la dernière l'^.xposition universelle. 



H. MANGELS 

Ce savant qui vivait à Asuncion, au Paraguay, depuis trente-huit ans y est 
mort dernièrement, laissant un ouvrage important consacré à l'Histoire natu- 
relle et à la climatolog'ie de celte contrée : W'irtschaflliche natiir geschichtliche 
iind Mimatologische Ahhandlungen ans Paraguay. Mangels remplissait à 
Asuncion les fonctions de consul général de lempire d'Allemag'ne. 

H. 

HERMAXX OBST 

Le docteur H. Obst, directeur du Muséum fur Vôlkerkiïnde àe Leipzig', était 
né dans cette ville le 16 janvier 1837. Auteur de louvrage Sludien ûber die 
Enlsehung des Menschen und seinen Rassen, il est surtout connu et apprécié 
pour la fondation en 1873 du célèbre établissement qu'il a créé et développé 
avec une ardeur infatigable jusqu'à sa mort. Les Berichle des Muséums qu'il 
a publiés de 1873 à 1900 témoignent dune science et d'un talent dorganisation 
peu communs. Il est fâcheux que ses collègues en ethnographie n'aient pas 
toujours eu à se louer d'une concurrence qui n'était pas toujours très délicate 

IL 
ISRAËL C. RUSSEL 

Ce géographe et géologue américain est mort dernièrement à Anna-Harbour, 

Michigan, à lâge de 54 ans. Il avait pris part depuis 1874 â un grand nombre 

d'explorations dans les parties les moins connues des États-Unis. On lui doit 

notamment les écrits suivants : Geological flistory ofLake Lahontan, a Quaier- 

nary Lake of Northwestern-Nevada ; Glaciers of Xorih-America ; Volcanoes of 

Norlh-America ; Surface Geology of Meiwminee, Dickinson and Iron Counties 

of Michigan; Lakes of North-Amerika; Hivers of Xorfh-Amerika, enfin un 

ouvrage North-America qui résume l'ensemble de ses travaux et a été publié à 

Londres en 1904. 

H. 

EMILE SGHMIDT 

L'américanisme a perdu en la personne de M. lùiiile Schmidt, professeur 

extraordinaire à l'Université de Leipzig, un de ses adeptes les plus fervents. Xé 

à Oberrerchstadten Thuringe en 1837, Schmidt a succombé à léna le 22 octobre 

1906, laissant un certain nombre de travaux estimés sur le Nouveau-Monde et 

Société des Atnéricanisles de Pitris. 8 



114 SOCIÉTÉ DES A.MÉIUCAMSTES DE PARIS 

en particulier sur sa préhistoire. Nous rappelerons en particulier ses écrits : 
Ziir Lrgeschichte Nord-Amerikas (1872); Die pràhislorischen Kiipfer geràte 
Nordamerikus (1877) et surtout le \oluniineux ouvrage Die Vorgeschichte Nor- 
damerikàs inGebiele der Vereini(ilenSfaaten[\^\ii). Depuis 1883, l^mileSchmidt 
appartenait à l'Université de Leipzig où il enseignait Tanthropologie descriptive. 

H. 



BULLETIN CRITIQUE 



Pedro Sarmiento de Gamboa. Geschichte des In/iareiches, heraus- 
gegeben von Richard Pietschmann, Berlin, AVeidmann, 1906, 

I vol. in-folio, de cxvi et 134 pp. du texte espagnol, avec 
tables alphabétiques (Extrait du tome VI, n° 4 de la nouv, série 
des Abh.'incll une/en de T Académie des Sciences de Gottingue), — 
Hislory of (lie Incas, etc., translated with introduction and 
notes by Sir Cléments Markham. Cambridge. Hackluyt Society, 
1907, 1 vol. in-S" de xxii et 395 pp., avec appendices, biblio- 
graphie et tables. 2 cartes et 10 gravures et fac-simle *. 

Le nombre des anciens chroniqueurs des Incas est très limité et leurs 
ouvrages, assez abrégés, laissent bien à désirer, quand on cherche à fixer sur des 
bases solides Thisloire du I-*érou avant la conquête espagnole. La chronologie 
surtout fait complètement défaut, et nous ne savons jamais à quelle date 
même approximative se sont passés les événements qu'on nous raconte. 

C'est pourquoi nous accueillons avec avidité la publication des documents 
inédits, espérant toujours y trouver ce qui manque aux ouvrages déjà publiés. 
Les récits de Gieza, Bétanzos, Molina, Santa-Gruz et bien d'autres parus der- 
nièrement, ont jeté un nouveau jour sur cette nébuleuse histoire ; mais il 
reste encore beaucoup à fouiller pour nous croire assez documentés sur les faits 
et gestes des fameux Incas, et sur l'origine et la marche de leur étonnante civi- 
lisation'. 

II semblait donc que notre idéal historique serait pleinement atteint 
le jour où on découvrirait une histoire qu'on disait écrite au Cuzco en 1571 
par ordre d'un vice-roi entourée d'interprètes assermentés, et dictée par 
les descendants directs des Incas eux-mêmes, qui l'ont revue e[ déclarée exacte, 
en présence de Toledo et desolïiciers ministériels, qui l'ont tous signée, envoyée 
enfin au roi d'Espagne par courrier spécial, en un beau volume relié et doublé 
de soie : ce document devait être considéré comme la vraie histoire officielle 
des Incas, qui devrait nous servir pour compléter et contrôler toutes les autres. 

Ce livre, caché on ne sait pas pourquoi ni comment, durant plus de trois 



1. Le texte de Sarmiento finit à la page 201. Les deux appendices se rapportent à 
l'IncaTupac Amaru; le 2'' imprimé à part en 1908 est traduit de la /?ei'ts/a //ts/o/"tca de 
Lima. 



116 SOCIÉTÉ DES AMÉRICAMSTES DE PARIS 

siècles, en Hollande et après en Allemagne, est l'œuvre du Capitaine Pedro 
Sarmiento de Ganiboa, le même qui inspira et dirigea l'expédition qui partit du 
Gallao en novembre 1567, sous les ordres d'Alvaro de Mendana, à la recherche 
des Iles de Salomon, eC qui est plus connu par son voyage au détroit de 
Magellan en 1579. Le manuscrit avait appartenu, on ne sait trop comment, au 
savant bibliothécaire de Leyde Abraham Gronove, et fut vendu aux enchères 
après décès en 1786. Depuis cette date, il passa à la Bibliothèque de l'Univer- 
sité de Gôttingue oîi, faisant un inventaire des manuscrits, finit par le décou- 
vrir le savant philologue W. Meyer, qui le fit connaître en 1893 dans les Nach- 
richfen delà même ville. 

Peu de temps après, devenu directeur de la même Bibliothèque, le savant 
orientaliste et égyptologue D'' Richard Pietschmann se livrait pendant quelques 
années à une patiente étude du manuscrit de Sarmiento et des sources de 
l'histoire des Incas : le résultat a été la belle édition critique que nous avons 
souslesyeux. L'impression en ayant duré de 1902 à 1906, elle ne parut qu'à la 
fin de cette dernière année dans les Mémoires de l'Académie des Sciences de 
Gôttingue. 

Le texte espagnol de Sarmiento occupe 134 pages et est accompagné de notes, 
où l'éditeur compare l'ancienne orthographe de l'auteur avec la toute moderne 
qu'il a préférée : travail très pénible et méritoire chez un Allemand, dont on ne 
saura gré à M. Pietschmann, et qu'il aurait mieux fait de s'épargner. En tout 
cas, nous devons le remercier d'avoir publié le manuscrit dans sa propre 
langue, et non traduit en allemand, comme il aurait pu être tenté de le faire, 
et ainsi que l'a fait, séance tenante, en anglais, le célèbre sir Clément Markham, 
d'après les habitudes de la Société Hakluyt. 

M. Pietschmann donne avec raison le nom d'Histoire de V empire des Incas, 
à ce que Sarmiento intitulait Historia indica, divisée par lui en trois parties : 
histoire naturelle du Pérou, histoire des Incas et enfin histoire de la conquête et 
des guerres civiles. Comme la première et troisième sont restées à l'état de pro- 
jet, et que nous ne possédons que la deuxième, qui parle exclusivement des 
Incas, les deux éditeurs lui ont donné ce nom d'Histoire des Incas. 

Le très érudit éditeur allemand consacre cxvi pages in-folio à l'étude détaillée 
des 134 du texte, pendant que M. Markham quia tant et tantécritsur les Incas 
depuis un demi-siècle, et a traduit et annoté leurs principaux chroniqueurs, 
écrit à peine xxn pages in-S" d'une introduction oîi il aurait pu si bien discuter 
le texte de l'auteur officiel, mais il se borne à déclarer, sans dire le pourquoi, 
que cette histoire est « la plus authentique et digne de foi de toutes les Histoires 
des Incas publiées jusqu'à présent » (p. xii). Il n'a pas trouvé un seul mot pour 
défendre la théorie de son cher Garcilasso sur la douceur des Incas, qu'il voit 
démolie par le furieux Sarmiento. Notre ancien ami, le doyen des historiens 
du Pérou, aurait pu nous donner une page magistrale à ce sujet, et que nous 
regrettons. 

La méthode du D"" Pietschmann est toute différente, elle est analytique et 
discute pas à pas le texte; il a étudié son auteur pendant plusieurs années ; il 
l'analyse et le discute page par page et presque phrase par phrase, en faisant des 



BULLETIN CRITIQUE il7 

rapprochements continuels avec les sources anciennes et modernes, spéciale- 
ment d'après les savantes éditions de sir Clément Markham. Il contrôle surtout 
l'originale chronologie de Sarmiento, qui fait remonter les douze Incas jusqu'au 
vi^ siècle, en les faisant presque tous plus que centenaires, chose qui est bien 
loin d'être authentique, ni même probable. On dirait que les princes indiens 
ont voulu se moquer des Espagnols en leur dictant ces chiffres fantaisistes, 
qu'on ne lit d'ailleurs aucune autre part. 

Le caractère du récit de Sarmiento est insuffisant pour que nous l'acceptions 
les yeux fermés, comme une sorte d'Évangile de l'histoire incasique, même 
quand il est en contradiction avec d'autres historiens sérieux, encore plus 
anciens, comme Cieza, Polo, Molina ou Valera, etc. 

Il y a sans doute chez Sarmiento quelques faits et des détails nouveaux 
comme ceux sur la légende cosmogonique, sur les Collas et la vie des Incas, 
surtout à partir de Pachacutec ; mais tout est gâté par le parti pris de démon- 
trer que tous les Incas ont été des tyrans cruels et non des souverains légi- 
times, pour en déduire que les rois d'Elspagne étaient les seuls maîtres naturels 
du Pérou, envoyés par Dieu lui-même. Cette thèse grotesque fut celle dont la 
démonstration à outrance a été confiée par le vice-roi Toledo au capitaine Sar- 
miento, qui n'était pas des plus désignés pour une telle tâche. Celui-ci a dû tout 
bâcler à la hâte, en quelques mois de 1571, pendant qu'on le nommait en même 
temps porte-étendard de l'armée qu'on envoyait àla poursuite del'Incade 18 ans 
Tupac Amaru, qu'ondevait égorgera la fin de l'année auCuzco, deux mois avant 
la conclusion et dédicace de l'histoire. 

Dans de telles conditions, le couteau du vrai" tyran sous la gorge, on n'avait 
pas le droit de s'attendre à une grande sincérité de la part des Indiens de la 
noblesse, qu'on soumettait à des interrogatoires sommaires, par l'intermédiaire 
d'interprètes, plus ou moins honnêtes et compétents. Il n'est pas crovableque les 
descendants plus rapprochés des Incas se soient mis d'un cœur léger à déblatérer 
contre leurs rois adorés, comme fils du soleil et comme de vrais pères de leurs 
sujets. Tout ceci est dit par l'historiographe espagnol pour les besoins de sa cause : 
lisez la contrepartie chez l'Espagnol Cieza, qui écrivaitvingt ans plus tôt, et chez 
le documenté métis Valera et Garcilasso, son copiste. 

Quoi qu'il en soit, en mettant ceci de côté — dans ce livre à thèse et écrit 
par ordre du conquérant pour écraser des vaincus — V Histoire des Incas par 
Sarmiento, sans être la première autorité historique, comme le pense son res- 
pectable traducteur anglais, est un document très important, sous d'autres points 
de vue, et nous devons être très reconnaissants au D'' Pietschmann de nous 
en avoir donné une édition critique, digne de la science allemande, de l'auteur 
de l'Histoire des Phéniciens et d'autres livres estimés. 

L'édition anglaise, qui est le dernier des nombreux volumes (1907) publiés 
par le président de la Société Hackluyt, est soigneusement imprimée à Cam- 
bridge avec cartes et fac-similés, des croquis d'Incas, faits en 1853 au Cuzco 
par M. Markham, et la reproduction des médaillons fantaisistes de l'Histoire d'An t. 
Herrera, une courte bibliographie péruvienne, très soignée, des notes et plusieurs 



I 1 8 SOCIÉTÉ DES AMÉKCANISTES DE PARIS 

index très utiles doivent être également mentionnés. On peut dire que les deux 
éditions se complètent et devraient servir de base pour une troisième, où on 
copierait en notes au bas de la page, les témoignages contradictoires des autres 
historiens, etc., ainsi que les notes de M. Markham et les précieuses observations 
du savant professeur et bibliothécaire de Gôttingue, qui semble aujourd'hui entiè- 
rement gagné aux études péruviennes. 

Comme conclusion, nous croyons qu'une élude critique et comparative du 
li\re de Sarmiento s'impose, puisqu'il prétend nous faire des révélationsauthen- 
tiques et officielles sur l'histoire desincas.ll faut discuter une à une, avec impar- 
tialité, ses affirmations, spécialement celles relatives .à la chronologie et à la 
cruauté des Incas ; le voyage en radeau deTùpac Yupanqui, avec 20.000 hommes, 
à travers le Pacifique, la légende du prétendu premier Inca Manco, les exploits de 
Pachacûtec, etc., etc. Nous possédons déjà assez d'éléments pour savoir ce qui 
est positivement vrai, ce qui n'est que probable, et ce qui est faux ou légen- 
paire dans l'histoire de l'ancien Pérou. L'âge de la critique est arrivé et elle 
peut déjà se prononcer entre Sarmiento et Garcilasso en se bassant sur les 
témoignages du savant Valera. 

Quoique forcé d'écrire de la main gauche depuis cinq ans, nous espérons 
pouvoir étudier ces importants problèmes. 

M. Gonzalez de la Rosa. 



H. MoNTGOMERY. Prehistorîc Man of Manitoba, and Saskatcheican 
[American Anthropoloyist, Jan.-March, 1908). 

Cette petite brochure, accompagnée de quatorze figures, est destinée à faire 
connaître les résultats d'une exploration conduite par l'auteur, de juillet à sep- 
tembre 1907, dans les provinces canadiennes de Manitoba et de SaskatchcAVan. 
Ce sont surtout des mounds que M. Montgomery a découverts et fouillés. L'un 
des plus caractéristiques contenait trois fosses presque circulaires ; dans l'une 
gisait assis un squelette avec une marmite faite à la main, dont la panse était 
ornée dune spirale en creux et le bord muni de quatre petits oreillons. Une 
coquille à'unio^ ornée d'encoches, avait servi de cuiller. 

Dans d'autres mounds, à \\'estbourne, à Sourisford, se sont rencontrés des 

objets en coquille, venant manifestement de la mer. Ln dernier mound ouvert 

près d'flalbrite, en Saskatchewan renfermait, entre autres objets intéressants, 

deux fourneaux de pipes en catlinite. Ce sont là des documents intéressants 

pour l'étude des relations géographiques de ces mound-huilders du Nord, que 

l'auteur de ces découvertes tend à rapprocher de ceux du Mississipi, dont ils 

différeraient seulement par certains détails de construction de leurs tumulus, la 

pauvreté de leur mobilier funéraire, la forme et le décorde leurs marmites et de 

leurs pipes. M. Montgomery considère ces peuples comme ayant vécu plusieurs 

siècles avant la mise en marche dans les prairies des Mandans et des autres 

Sioux. 

K. T. Ha-mv. 



BULLETIN CRITIOLE H9 

G. Friederici. Sccilping in America [Smiths. Rep. for 1906, 
p. 423-438). 

Ce travail, qui nous revient sous la forme dun tirage à part des Reports de 
l'Institution Smithsonienne, est la traduction dune partie d'une thèse de doc- 
torat de la Faculté de philosophie de Leipzig, qui n'a pas moins de 172 pages 
dans l'original. 

L'auteur a étudié, dans cette intéressante dissertation, l'origine du moi scalp 
qui est anglais et signifie la couronne de la tête. L'application de ce terme dans 
son sens actuel est récente, mais l'observation de cette pratique remonte à Fran- 
cisco de Garay qui en a eu la première connaissance dans son voyage à Panûco 
de 15-20. 

j\L Friederici a réuni une foule de notions précises sur l'extension géogra- 
phique et chronologique du scalp et sur la dérivation du trophée capital. On 
sait que les Indiens ont toujours représenté sans têtes, dans leurs anciennes pic- 
tographies, les corps des ennemis scalpés, et cela suffit à prouver qu'ils ont com- 
mencé par être des chasseurs de têtes. 

L'influence des Européens sur l'extension de cette pratique a été considérable ; 
la vente à l'Indien du fusil et du couteau d'acier, d'une part, le prix élevé, sou- 
vent offert, par les colons pour le scalp de leurs ennemis i scalp prœniiiinx) ont 
singulièrement contribué à multiplier ce genre de mutilation, et l'on ne peut 
que s'étonner qu'un trophée, si commun naguère, soit aujourd'hui une véritable 
rareté dans les musées, même aux Etats-Unis. Ce n'est pas sans peine, obser- 
verai-je en terminant, que le Muséum de Paris a pu s'en procurer un spécimen 
authentique et certifié. 

E. T. Hamy. 



Pliny E. Goddard. The morphology of the Ilupa Language [Univ. 
of CaliforniaPuhlications . Améric. Arch. and Ethnology ^\o\. 3. 
Berkeley, 1803, in-8). 

Les Hupas sont une petite communauté isolée dans les vallées du Comté de 
Humboldt sur la rivière Trinity, affluent de la Klamath. Ils n'ont aucune tradi- 
tion et se croient sortis du sol qu'ils habitent. Le premier recensement qui les 
ait mentionnés en 1866 portait leur nombre à 650; ils ne sont plus aujourd'hui 
que 450. Ils voisinent et commercent surtout avec leur voisins dn sud et de 
l'ouest, naviguant avec d'excellents canots sur leur rivière, où ils se livrent en 
particulier dans la saison propice à la pêche du saumon. Leurs relations sont 
surtout habituelles avec les Yorukset les mariages sont fréquents entre les deux 
nations. M. Goddard, qui s'est fait une spécialité de l'élude des Hupas auxquels 
il a consacré tout un gros volume publié à Berkeley de 1903 à 1904 [Life and 
Culture of the Ilupa [Univ. of California Publications. Anieric. Archeology 



120 SOCIÉTÉ DES AMÉRICAMSTES DE PARIS 

and Ethnology vol. I, 30 pi.), vient de donner dans la même collection un 
second volume presque aussi important où il fait connaître leur lang^ue sur 
laquelle on ne savait à peu près rien jusqu'ici. La langue Hupa s'écarte profon- 
dément des autres langue.'» du groupe Alhapasca, ce que l'auteur attribue à cette 
influence des Yoruks indiquée un peu plus haut. M. Goddard a étudié longue- 
ment la morphologie du Ilupas et réuni un matériel considérable de mots et de 
textes, qui, joints à ceux que le regretté Washington Mathew avait groupés, 
fourniront aux linguistes à venir de précieux documents de comparaison. 

E.-T. Ha.mv. 



A. L. Krœber. The langunges of the CoRst of California, South of 
San-Francisco (Univ. of Cnlifomia Puhlicalions . Americ. Arch. 
and Ethnology, vol. 2, n" 2). 

La munificence de M. Hearst a permis au département d'anthropologie 
de l'Université de Californie de conduire de larges recherches dans son 
domaine et notamment d'étudiei- de près ce qu'il reste des tribus de Californie 
encoresimal connues aujourd'hui. M. Krœber a été l'un des plus actifs collabora- 
teurs de ces missions hidiennes et le fascicule dont il est question est le résultat 
de ses études linguistiques sur les indigènes fixés entre S. Diego et S. Francisco, 
Indiens formant les six groupes Yiiman, Shoshosnem, Chvmash, Salinan, 
Essetenei Coslanoan. M. Krœber en a dressé la carte et il groupe de son mieux 
les renseignements inégaux et disparates qu'il a pu se procurer à grand'peine 
chez les descendants de plus en plus clairsemés de quatre de ces tribus dont il 
analyse soigneusement deux par deux les relations linguistiques, rapprochant 
d'une part Salinan et Chumash et de l'autre Esselen et Costanoan. 

E.-T. Hamy. 



Fr. Boas. Décorative designs of Alaskan needlecases. A study in 
the llistory of Conventional Designs, based on materials on the 
U. s. National Muséum [Proceed. of the U. S. Nat. Mus. \o\. 
XXXIV, p. 321-344, pi. XXII-XXX, 1908). 

C'est le professeur F. W. Putnam qui, décrivant en 1877 les dessins décora- 
tifs des poteries des Chiriquis, exposa clairement, le premier, la théorie qui 
rattache les images conventionnelles à des essais de représentations réelles, dégé- 
nérant graduellement jusqu'à ne plus conserver presque rien de leurs formes 
originelles et devenant méconnaissables. Stolpe, Balfour, K. von den Steinen 
et nombre d'autres ont suivi M. Putnam dans ses déductions, tandis que Sem- 
per insistait sur l'influence de la matière sur le développement du dessin, 
et que Gushing et Holmes montraient l'action de la technique, notamment sur 



BULLETIN CRITIQUE 121 

l'évolution des formes géométriques. D'autres, comme Schurlz et Hamlin, ont 
fait plus tard entrer en ligne de compte les évolutions secondaires des motifs 
rèinlerprétés comme dessins réels. De telle sorte que l'on peut dire avec M. Boas 
qu'il existe aujourd'hui en présence trois théories du développement des dessins 
décoratifs, l'une qui attribue une origine réaliste aux motifs conventionnels, une 
autre qui ne veut leur reconnaître que des origines techniques, une autre enfin 
qui déclare que l'explication de ces mêmes motifs est essentiellement secon- 
daire et due à l'association récente des formes décoratives et des formes réalistes. 
M. Boas a repris l'examen de ces diverses doctrines à l'occasion d'une étude 
sur la décoration des étuis à aiguilles des femmes de l'Alaska, dont il a copié 
un grand nombre dans les vitrines du Musée national des h]tats-Unis,et il conclut 
du minutieux examen qu'il poursuit pendant une longue suite de pages, que « le 
développement d'un dessin décoratif ne peut pas être simplement interprété par 
l'hypothèse d'une tendance générale vers le conventionnalisme ou par la théorie 
d'une évolution de motifs techniques en motifs réalistes par le procédé du che- 
vauchement, mais qu'il faut aussi prendre en considération un nombre considé- 
rable d'autres procédés psychiques, si l'on veut obtenir des vues claires et nettes 

sur l'histoire de l'art indigène ». 

E. T. Hamy. 



Franz Boas. — Second report of the Eskimo of Baffin land and 
Hudson Bay from notes collected by Captain George Corner^ 
Captain James S. Mutchand^ Bev. E. J. Peck. [Bulletin of the 
Americ. Mus. of nat. history, vol. X\\ part, ii, 1907j, 290 p. 
plus de 100 figures. 

Les Eskimosde la baie d' Hudson et de la terre de Baffin et ceux du Groenland 
et de l'Alaska forment un tout ethnographique. Coutumes, croyances, objets 
sont en tous points comparables. Il en est de même de certains ustensiles tels 
que les couteaux, surtout les fameux Women Knifes (avec leur lame courbe en 
pierre ou en fer et leur dos épais formant poignée, souvent en bois ou en spar- 
terie surajoutés). 11 en est de même pour les pointes de harpons en os. 

Les mythes sont de même absolument comparables. M. Boas en cite toute une 
série. Voici un des plus typiques : « Une femme prend la forme d'un ours et 
tue le meurtrier de son lils. » 

De très multiples et forts intéressantes illustrations renseignent sur bien des 
points, par exemple les maisons dont nombre de plans et de vues sont 
figurés par l'auteur. 

A noter une suite de flèches ou de pointes d'épieux en schiste admii-able- 
ment polies. 

Toute une série d'intéressantes pièces en ivoire ou en os sont souvent d'une 
interprétation diflicile (telles ces pièces, p. 389, que M. Boas croit destinées à 
se placer sur les montants de la tente). 



122 SOCIÉTÉ DES AMÉRICAMSTES DE PARIS 

D'autres petites pièces en os de formes bizarres, parfois percées de trous 
multiples, sont d'un usage qu'il est souvent difficile de saisir ; ce sont quelque- 
fois des pièces provenant de l'armement d'un canot ou des objets destinés au jeu. 

Les maisons d'hiver sont bien curieuses. Elles ressemblent de loin à un vrai 
tumulus avec la porte ouverte sur un des flancs. Les lampes en pierre consti- 
tuent aussi une belle série fort importante. Enfin M. Boas publie des photo- 
graphies très curieuses se rapportant aux pratiques des sorciers (angakok). Elles 
figurent deux sorciers se préparant à se mettre en extase pour opérer par 
exemple leurs fonctions de guérisseurs. 

Il y a dans ce volume une foule de précieux renseignements présentés avec 
une méthode, une précision et une exactitude remarquables, ce qui n'est pas 
étonnant pour qui connaît la science, la puissance de travail et l'habileté de 
l'éminent archéologue et ethnographe qu'est le professeur Boas. Il a rendu 
par cette belle publication un nouveau service au.\ études américaines. 

Capitan. 



Juan B. Ambrosetti. La Facultad de fîlosofla y letras de la Uni- 
versidad Nacional de Buenos- Aires y los Estudios de Arqiieo- 
logia Americana[Anthropos^ t. 111(1908), fascic. 5-6). 

Le professeur Ambrosetti a voulu exposer l'organisation remarquable du ser- 
vice officiel d'archéologie de la Faculté de philosophie et des lettres de la Répu- 
blique Argentine dont il est le chef. Ce service comporte un enseignement et 
un musée. L'enseignement est officiel. Il fait partie de celui que doivent suivre 
les étudiants de la Faculté des lettres et de philosophie, puisque l'archéologie 
fait partie du programme des matières demandées aux examens de doctorat de 
la dite Faculté. 

De cette façon les cours sont toujours suivis par les étudiants et d'autre part 
le service des recherches et des fouilles dépendant du musée est toujours sûr 
d'avoir un personnel de chercheurs distingués et instruits qui, sous la haute 
direction du professeur Ambrosetti et le concours de techniciens attachés 
au musée, peut entreprendre des explorations intéressantes et exécuter des 
fouilles fructueuses, en mettanten œuvre des méthodes scientifiques précises. 

Les résultats de cette organisation sont d'ores et déjà remarquables. Des décou- 
vertes importantes ont été faites; de très nombreux objets d'archéologie recueil- 
lis en position stratigraphique et par suite d'une haute valeur documentaire 
remplissent déjà le musée de la Faculté de philosophie et des lettres de l'Uni- 
versité de Buenos-.Aires. Ces recherches et ces collections d'objets ont déjà per- 
mis d'écrire d'importantes monographies comme celle de la Paya, due au pro- 
fesseur Ambrosetti (v. page 130), celle de la Pampa Grande par le même. 

D'autres explorations dans les vallées Calchaquis (région N.-O. de la province 
de Salta) puis dans la province de Jujuy, précisément au milieu de la célèbre 



BULLETIN CRITIQUE 123 

vallée de Humahuaca etc. sont en cours d'exécution. Leurs résultats seront publiés 
d'ici peu. 

L'Argentine est d'ailleurs extrêmement riche en antiquités jusqu'ici très peu 
étudiées. La mine archéologique^ nous disait récemment le très sympathique 
professeur Ambrosetti, est à peine ouverte et elle est presque inépuisable. On y 
découvre les restes de multiples civilisations à peine connues et dont l'industrie 
est des plus curieuses. 

Les recherches bien conduites permettent de reconnaître les diversités des 
civilisations étudiées. C'est ainsi que la vallée de Humahuaca a fourni une indus- 
trie absolument différente de celle des vallées Calchaquis. D'ailleurs, grâce aux 
méthodes très exactes de fouilles mises en action, nombre de points pourront 
être élucidés, tels les rapports entre les civilisations péruviennes et les vieilles 
civilisations calchaquis ou d'autres toutes locales. Les vieux pots prennent une 
importance documentaire extrême. Grâce à eux, on peut fixer l'âge de maints 
gisements. 

L'oeuvre du professeur Ambrosetti et de ses collaborateurs est donc extrême- 
ment intéressante. l'^lle marque un pas important dans le progrès général des 
études américaines. Il était donc nécessaire et intéressant de la signaler en 
adressant au savant argentin nos plus vives et plus cordiales félicitations. 

C.WITAN. 



G.-V. Callegari. VAntico Messico, 2 vol. de 143 et 260 pages 
avec 4 planches et nombreuses figures. Rovereto, 1907-08. 

Les études américaines ne sont pas très en honneur dans le pays qui a donné 
le jour à Colomb, à Vespuce, à Boturini. Le professeur Callegari s'en est affligé. 
Aussi s'est-il mis à étudier avec passion l'Amérique ancienne et comme il a à 
sa disposition Tintelligence, la puissance de travail et la jeunesse, il a voulu non 
seulement travailler pour lui-même mais aussi pour les autres. Il a réuni dans 
ces deux petits volumes une foule de documents et d'indications bibliographiques 
très habilement groupés en une intéressante synthèse. Il se garde bien d'avoir 
voulu faire un traité d'américanisme, mais seulement un guide extrêmement 
commode et utile pour les débutants qui veulent s'initier aux études américaines 
et savoir — après en avoir appris les données principales — comment ils devront 
s'orienter pour approfondir tel ou tel sujet. 

Le livre est divisé en courts chapitres oiî les faits sont bien groupés d'après 
les auteurs dont l'indication bibliographique est soigneusement fournie. L'auteur 
étudie ainsi : les origines et la préhistoire, la géographie de l'ancien Mexique, 
les habitants primitifs du Mexique, l'histoire. Les divers peuples de l'Anahuac, 
leurs émigrations, leursluttes sont bien étudiés. Il en est de même de l'histoire 
des empires toltèque, chichimèque puis aztèque. Ce dernier peuple est soigneu- 
sement décrit dans ses multiples évolutions sociales. Chaque règne, depuis celui 
d'Acamapitzin (1326-1396) jusqu'à celui de l'héroïque et infortuné Quauhtemo- 



124 SOCIÉTÉ DES AMÉRIC.ANISTES DE PARIS 

tzin est exposé avec Tindication des principaux événements qui l'ont carac- 
térisé. 

Le second volume contient d'excellents résumés de la sociologie et de Tethno- 
graphie de l'ancien Mexique. D'abord la religion qui comprend de nombreux 
sous-chapitres, tels la mythologie, les prêtres, les prêtresses, les sacrifices, les 
fêtes principales etc. On comprend que sur chacun de ces sujets l'auteur aurait 
pu écrire souvent un volume. Il s'est contenté, très justement et fidèle à son 
plan, de donner quelques indications générales bien précises, le plus souvent 
accompagnées d'une substantielle bibliographie. C'est parfaitement suffisant 
pour avoir une idée du sujet traité et surtout pour pouvoir, grâce à la biblio- 
graphie, Tétudier bien plus en détail si on le désire. 

La constitution politique et sociale occupe le chapitre suivant. Elle est ti*aitée 
de même manière et d'une façon très suffisante. 

Le costume, l'alimentation, et diverses manifestations sociales sont étudiées 
ensuite. Puis l'organisation de la famille, l'éducation, les funérailles, les maladies, 
les jeux, la danse et la musique sont également passés en revue. 

Dans le chapitre consacré aux sciences et à la littérature, l'auteur esquisse les 
grandes questions fort compliquées au Mexique: l'astrologie, le calendrier, la 
langue. Puis viennent l'écriture, l'architecture, les métiers d'art, l'agriculture, le 
commerce et enfin l'art militaire. Il est, comme bien on le pense, impossible 
d'analyser en détail ce très remarquable livre. Il nous suffira d'en avoir indiqué 
la méthode et l'économie. On pourra ainsi se rendre compte du vif intérêt qu'il 
présente, de la quantité de faits qu'il rapporte bien à leur place, suivant un plan 
logique. 

Pour qui connaît le métier, il représente une somme énorme de travail 
systématique et critique auquel notre éminent et aimable confrère a su donner 
une forme concise, méthodique et intéressante. On ne peut doncque lui souhaiter, 
en le félicitant vivement de ce travail, le vif succès qu'il mérite. . .et qu'il aura. 

Capitan. 



Smitiisonian Institution, Bureau of AmericanEthnology , t. XXXIII, 
M. Aies. Hrdlicka, Skeletal Remains suggesled or attributed 
to early man in Norlh America (Washington, Government prin- 
ting office, 1907), 1 vol. in-8° de 1 13 p., orné de XXI planches. 

Voici un ouvrage qui, malgré ses dimensions modestes, nous semble tout à 
fait de nature à attirer l'attention de nombreux lecteurs. Sa publication arrive 
véritablement à propos, car elle fournit la solution au moins provisoire d'un 
problème qui, depuis plusieurs années déjà, préoccupe le monde savant : 
déterminer l'époque de la première apparition de notre espèce dans le nouveau 
monde. Avant d'entrer dans un examen détaillé de la question, l'auteur débute 
par quelques considérations d'ordre général. Son attachement aux théories 
darwiniennes le détourne de croire à l'autochtonie de l'homme américain. 



BULLETIN CRITIQUE 125 

En effet, les gros quadrumanes, de tous les animaux ceux qui se l'approchent 
le plus de nous et auraient le plus de droit, par suite, à être considérés 
comme nos ancêtres, sont tous originaires du vieux continent. En outre, 
plus on remonte dans la série des âges et plus aussi les types offrent de dis- 
semblance avec ceux d'à présent. Ainsi les premiers colons de l'Europe occi- 
dentale, dont les caractères physiques nous sont conservés dans le crâne de 
Spy, offrent une ressemblance incontestable avec les Australiens de nos jours. 
Les Négroïdes des grottes monégasques leur succèdent pour être à leur tour 
remplacés parla race de Cro-Magnon, apparentée, au dire des anthropologistes 
les plus compétents, à celle des Berbers de l'Afrique du Nord. 

Ce n'est que plus tard qu'arrivent les hommes de la pierre polie, peut-être 
bien de souche indo-européenne et dont les descendants constituent le fond de 
la population actuelle. Mais précisément, fait ob. erver M. le D"" Hrdlicka, les 
quatorze ou quinze trouvailles de débris humains faites tant au Canada qu'au 
Mexique, et plus encore aux États-Unis, et auxquelles on aurait pu être tenté 
d'attribuer une haute antiquité ne révèlent guèi'e l'existence de races sensible- 
ment différentes des Peaux-Rouges actuels. C'est ce que l'on constate par 
exemple sur les crânes de Calaveras en Californie, de Lansing (Texas), d'Osprey 
(Floride occidentale), et même de Penon (vallée de Mexico). Les restes de 
l'homme de Long-Hill ( Nebraska) rappellent assez, somme toute, quelques-uns 
de ceux que l'on a extraits des Mounds du Mississipi, élevés à une époque rela- 
tivement moderne . 

Une exception, il est vrai, doit être faite pour les crânes de Ti-enton (New^- 
Jersey). Us n'ont absolument rien d'américain, mais sans être, somme toute, 
plus anciens pour cela. Leur physionomie est, si nous osons employer cette 
expression, tout à fait hollandaise. On sait, en effet, qu'un certain nombre d'ha- 
bitants des Pays-Bac se joignirent aux colons partis de Suède pour s'établir sur 
les rives du Delaware. C'est à eux, nous ne saurions guère en douter, qu'ont 
jadis appartenu les crânes en question. 

L'état de fossilisation où se trouvent certains ossements, l'épaisseur même 
de la couche qui les recouvre ne sauraient être invoqués comme preuve de haute 
antiquité. L'on doit tenir compte, en effet, de l'action exercée par des eaux 
chargées de calcaire, et de la rapidité avec laquelle certains ruisseaux ont dû 
combler les crevasses du sol. 

Ainsi semble devoir s'expliquer la disparition d'une grande partie des élé- 
ments organiques dans le crâne de Calaveras ; la profondeur à laquelle était 
enfoui le squelette de Lansing. Aujourd'hui encore on rencontre fréquemment 
dans le sud de la Floride tout aussi bien que dans les Petites Antilles, des fos- 
siles d'origine absolument récente. 

Nous ne pouvons que nous associer sans réserve aux conclusions posées par 
notre auteur. Rien jusqu'à présent ne nous autorise à faire remonter la présence 
de l'homme dans le continent occidental plus haut que la période néolithique. 
Au point de vue de l'époque où elle reçut ses premiers habitants et même à celui 
de sa découverte, l'Amérique semble bien mériter son nom de Nouveau Monde. 
Nulle race ne paraît y avoir précédé celle des Peaux-Rouges actuels. 



126 SOCIÉTÉ DES AMÉRICANISTES DE PARIS 

Voyons maintenant quelles inductions on peut tirer sans trop de témérité, du 
livre de M. Hrdlicka. Se bornant à TAmérique du Nord, il ne dit pas un mot 
des trouvailles d'ossements humains faites soit au Brésil, soit dans l'Argentine. 
On sait que dans ce dernier pays, ils se sont trouvés parfois associés aux restes 
de grands édentés tels que le Mégatherium et le Mégalonyx. Nul sans doute ne 
supposera notre espèce plus antique sur les rives du Rio de la Plata qu'elle ne 
Test, par exemple, au Mexique ou dans la vallée du Mississipi. Reconnaissons 
donc dans la disparition des animaux dont il vient d'être parlé, un fait relative- 
ment fort récent. Peut-être même l'homme y a-t-il beaucoup contribué. Le sort 
de ces monstres des régions australes aurait donc été le même que celui du Moa 
de la Nouvelle-Zélande, du Dronte des îles Mascareignes, du Cervus megaceros 
d'Irlande. Ils ne se sont éteints définitivement qu'il y a quelques siècles tout au 
plus. Une observation assez analogue ne doit-elle pas être faite au sujet de l'élé- 
phant ou plutôt du Mamouth? Les vieux historiens chinois le citeraient, aifirme- 
t-on, au nombre des animaux habitant leur pays. 

Notre docteur ne donne nullement, nous l'avons vu, dans les idées polygé- 
nistes. Ce n'est pas lui qui, à l'exemple de MM. Nott et Gliddon (voy. Types of 
Mankind), présenterait chacun des principaux groupes humains comme ayant été 
créé sur place, l'indigène du Nouveau Monde méritant au même titre que le 
Caucasien, le Nègre, le Chinois d'être considéré comme autochtone. Toutefois 
s'il reconnaît les Peaux-Rouges comme venus de l'Ancien Monde, il ne se pro- 
nonce pas sur la question de savoir quel a été leur point de départ ni par où il_s 
ont passé. Nous nous bornerons à dire que, suivant toute probabilité, la race 
cuivrée a jadis occupé une grande partie de l'Asie occidentale, et se trouva enfin 
refoulée par l'invasion des populations de sang mongolique. Elle n'en a pas 
moins laissé un certain nombre de représentants soit à l'état tribal, soit, tout 
au moins, à l'état sporadique. N'existe-t-il pas, en effet, une peuplade située 
aux confins de l'empire Chinois et de l'Indo-Chine, celle des Lissons de la val- 
lée de la Salouen, dont les traits contrastent nettement avec ceux des populations 
plus ou moins franchement mongoliques qui les entourent? Par leur teint brun 
et tirant vers le cuivré, le développement de leur appendice nasal, ces asia- 
tiques rappelleraient singulièrement, assure-t-on, les habitants des prairies des 
États-Unis (voy. E. G. Zoung, A journey from luii-nani to Assam ; Geogra- 
phical journal, t. XXX, n" du '2 août 1907, et pp. lG'2-180 et "257 de la Géogra- 
phie, t. XVI, 1907). Aujourd'hui encore on rencontre, paraît-il, assez souvent 
au Japon, des individus au nez aquilin, aux mâchoires massives et qui res- 
semblent incontestablement beaucoup plus aux riverains du Yukon et du Mac- 
kenzie qu'à des Tartares ou des Coréens. .Ajoutons enfin que l'on aurait signalé 
une aflinité toute spéciale entre l'industrie de l'âge de la pierre dans l'archipel 
japonais et dans la région opposée du Pacifique. Il était facile, on en convien- 
dra, à de malheureux sauvages sans cesse harcelés par des hommes mieux armés 
qu'eux et d'ailleurs un peu plus avancés en civilisation, de se mettre à l'abri de 
leurs attaques en traversant le détroit de Behring ou en gagnant l'archipel des 
.Aléoutiennes. 



BILLETIN CRITIQUE 127 

M. le D"" HrcUicka, transformiste déterminé, se montrerait tout disposé, on 
Ta déjà dit, à faire descendre notre race des grands quadrumanes de l'époque 
tertiaire. 

Nous ne voulons pas entrer ici dans une étude a]iprofondie du transformisme. 
Le temps et la compétence nous feraient, il faut en convenir, également défaut. 
Bornons-nous à rappeler que sans contester la part importante de vérité que 
peut renfermer le transformisme, il serait dangereux sans doute de le pousser 
trop loin et particulièrement de prétendre s'en servir pour tout expliquer. 

La nature, on ne saurait le nier, se plaît à cantonner certaines formes ani- 
males ou végétales dans des aires déterminées. Elle les y répète, somme toute, 
avec une persistance souvent remarquée. Le savant abbé David signale le genre 
faisan comme caractéristique des contrées de l'Asie centrale. C'est de là qu'il a 
pris naissance pour se répandre au loin. S'ensuit-il nécessairement que tous les 
faisans soient issus d'un ancêtre commun? A l'exception d'une espèce canton- 
née dans le Tibet oriental et les forêts du Ssé-Tchouan, tous les singes constituent 
par excellence des habitants de la zone tropicale. Serait-il légitime d'en induire 
que l'orang de la Malaisie et le gorille du Congo sont bien réellement frères et 
que nous devions les saluer à titre d'aïeux ? En définitive, le problème de l'ori- 
gine des espèces demeure l'un des plus obscurs qui existe, et l'on a lieu de 
se demander si sa solution rentre dans le domaine de la science positive. 

Laissant de côté les énormes différences qui se manifestent entre les quadru- 
manes et nous, on se bornera à faire observer qu'il ne semble guère possible 
d'assigner à ces espèces un berceau commun. L'homme n'est point, en elTet, 
comme le singe, ce que l'on pourrait appeler un produit des régions équinoxiales. 
Il a dû prendre naissance dans les parties chaudes de la zone tempérée. Ce qui 
ne permet guère d'en douter, c'est que les pays tels que la ^'irginie et la Caro- 
line, dont les étés ne sont pas torrides ni les hivers rigoureux, semblent aussi 
les seuls où blancs et noirs puissent cultiver le sol, vivre côte à côte et se per- 
pétuer. Plus au nord le nègre est sujet à la phtisie, aux maladies de poitrine et 
ne se reproduit que difficilement. Si l'on se dirige davantage vers le sud, alors 
le travail de la terre reste interdit à l'homme de sang caucasien, et cela sous 
peine de mort. Ne convient-il pas de voir là un fait d'atavisme incontestable 
et pour ainsi dire le souvenir d'une patrie commune. Les diverses fractions de 
l'humanité se donnent, à vrai dire, rendez-vous dans les pays dont le régime 
climalérique rappelle celui de leur habitat primitif. 

Une dernière question reste à poser. Quelle cause amena le fractionnement de 
l'humanité en plusieurs groupes assez nettement séparés les uns des autres? Si 
des races diverses ont pu se produire dans les temps anciens, pourquoi ne 
voit-on pas depuis les temps historiques en apparaître de nou\elles ? Voilà ce 
qu'il convient de demander aux éleveurs, aux amateurs de sport ou dhorticul- 
lure, lesquels s'occupent d'obtenir des variétés plus parfaites soit d'animaux de 
boucherie, soit de chiens ou de chevaux, soit même simplement de lleui's ou 
de légumes. Ils répondront sans hésiter que plusieui's générations sont néces- 
saii*es pour arriver au degré de fixité voulu. Ce n'est qu'alors que ce dernier 



"128 SOCIÉTÉ DES AMÉBICANISTES DE PARIS 

devient, sinon indestructible, du moins très difficile à chang-er. L'industrie n"a 
visiblement, sur ce point, fait que donner plus de force et d'énergie aux lois 
posées par la nature elle-même. 

Évidemment, à l'époque où si nous osons nous servir d'une telle expression, 
l'homme fit son entrée dans le monde, il n'avait pu encore acquérir beaucoup 
de stabilité au point de vue morphologique. Les types étaient sujets à varier 
considérablement suivant les influences de climat, de milieu, de genre de vie. 
De là résulta forcément la création de races distinctes qui, une fois bien assises, 
ne se modifient guère '. Les Sémites, Nègres, Egyptiens que nous retrouvons 
peints sur les monuments pharaoniques sont bien identiques à leur progéniture 
actuellement existante. 

Ceci bien entendu, nous ne pouvons que rendre justice à l'esprit véritable- 
ment scientifique de ^L le D"" Hrdlicka, à la sûreté de sa méthode. Son livre 
est aussi agréable à lire qu'instructif. Il sera consulté avec fruit par les ethno- 
graphes, géologues et préhistoriens. Les simples amateurs eux-mêmes y trou- 
veront de quoi s'éclairer et s'instruire. 

Comte DE Charencey. 



F. Gonzalez Suarez. Prehistoi^ia Eciiatoriana. Quito. 1904, br, 
in-8°, 27 p. y 5 lam. 

Il y a près de quarante ans que D. Federico Gonzalez Suarez, alors simple 
prêtre du diocèse de Cuenca et devenu successivement évêque d'Ibarra et 
archevêque de Quito, commença à s'intéresser aux antiquités et à l'histoire de 
ri''quateur. C'est en 1870, en elTet, que ce savant ecclésiastique a publié à Lima 
son Resumen de la Hisloria del Ecuador, et vingt ans plus tard (1890) parais- 
sait à Quito le premier volume de V Hisloria (général de la Bepuhlica del Ecua- 
dor^ dont le septième, imprimé en 1904, conduit le récit de l'auteur jusqu'à la 
fin de la période coloniale. Il avait exploré, pour réunir les matériaux de cet 
imposant ouvrage, les bibliothèques et les archives de l'Espagne, du Portugal, 
du Brésil^ de l'Uruguay, de l'Argentine, du Chili et du Pérou. On doit aussi à 
D. Federico le premier tome d'une Histoire ecclésiastique de l'Equateur, et il 
a rédigé, entre temps, une monographie des anciens habitants de la province de 
l'Azuay, connus sous le nom de Canaris, une autre sur les aborigènes de Carchi 
et dimbabura, et résumé ses idées sur l'ensemble des races indigènes de l'Equa- 
teur dans une brochure récente intitulée : Prehistoria Ecuatoriana, que nous 
allons rapidement analyser. 



1. Quelques réserves mériteraient peut-être d'êtres faites à cet égard. Le descen- 
dant d'Anglais, fixé aux États-Unis ou en Australie depuis plusieurs générations, se 
distingue facilement, à première vue, de son congénère d'Europe. On ne peut cepen- 
dant s'imaginer qu'il arrive jamais à constituer ce qui se pourrait appeler une race 
nouvelle. 



BULLETIN CRITIQUE 129 

Le mot de préhistoire est pris ici clans son sens le plus large ; c'est l'histoire 
avant la conquête avec ses deux civilisations distinctes, Vincasique et Vêqualo- 
rienne indigène : l'auteur a distingué sous la première de ces appellations la cul- 
ture propre aux Quichuas du moyen âge du Pérou qui, sous le gouvernement 
des Incas, ont subjugué un nombre considérable de tribus indigènes de l'Amé- 
rique méridionale, dont ils ont formé le vaste empire* qui avait le Cuzco pour 
capitale. Celte civilisation représente une période toute moderne de la préhis- 
toire de l'Kquateur, puisque ce fut seulement l'avant-dernier Inca, Tupac-Yu- 
panqui, qui s'empara de cette région une soixantaine d'années avant la décou- 
verte espagnole. La conquête, commencée parla province de Loxa, s'est étendue 
jusqu'au nord de Pasto, en Colombie ; son influence ne s'est exercée d'une 
manière un peu sensible que dans les provinces du centre. Là seulement on 
trouve des restes de deux civilisations, l'incasique et l'indigène, qu'il faut s'effor- 
cer de distinguer soigneusement. Les civilisations indigènes se rapportent, sui- 
vant notre auteur, à trois races distinctes : la Caraïbe, la Quiche, la Maya. 11 
range parmi les tribus d'origine caraïbe (nous dirions guarani) , les Jibaros de 
la région orientale Irassandine, le plus grand nombre des sauvages errants des 
forêts baignées par les affluents de l'Amazone et les populations de la province 
du Carchi. 11 distingue sous le nom de variété C/iama ces dernières qu'il sépare 
de toutes les autres collectivement désignées sous celui de variété Antilienne . 

Les Canaris, anciens habitants du Caiiar, large territoire limité à l'est par les 
Andes, au nord par los Carros de l'Azuny, au sud par las brenas de Saraguro, 
ne sont pas une race, mais une nation fédérée, comprenant des éléments eth- 
niques d'origines diverses et parmi lesquels D. F. Gonzalez Suarez a cru recon- 
naître une tribu d'origine Quiche, venue très anciennement de l'isthme américain 
s'établir dans les plaines de Cuenca et de Tarqui. La haute région du Canar 
actuel manifeste une origine difi'érente et les Caiiaris de la vallée de Yunguilla ont 
plutôt des affinités avec les descendants des anciens Chimus de Truxillo. 

L'une des particularités caractéristiques de la civilisation Canari se mani- 
feste dans leur culte pour les lagunes dont les plus célèbres étaient celle de 
Ayllon où se noya volontairement le père de la race, transformé par suite en 
une énorme couleuvre d'eau, et celle dite de Culebrillas, dont le nom fait aussi 
allusion à quelque ophiolâtrie antique. On trouve des manifestations analogues 
chez les Chibcham de Bogota qui présenteraient, suivant notre auteur, plus d un 
trait de ressemblance avec les Canaris, enfants du serpent. 

Les Mayas aui-aient peuplé la province du Manabi ; ils seraient arrivés à 
Manta dans de grandes balsas et ce serait à leur civilisation qu'il faudrait rap- 
porter les antiquités de Manabi, de Santa Elena, de l'ile de Puna. Il ne faut pas 
confondre ces civilisés du littoral avec les sauvages de l'intérieur, ces Colora- 
dos dont notre collaborateur, M. le D'' Rivet, a récemment éclairé l'ethno- 
graphie. 

Les aborigènes de la province d'Esmeraldas seraient identiques à ceux de 
l'isthme de Panama. On ne sait rien de sûr des anciens Scyris de Quito et les 

Société des Américanistes de Paris. 9 



130 SOCIÉTÉ DES AMÉRICAMSTES DE PARIS 

célèbres antiquités de San Agustin sur la haute Mag^dalena n'ont pas encore 
trahi leur mystérieuse origine. 

La Prehistoria ecuatoriana se termine par divers appendices, oti le savant 
auteura groupé ses documents linguistiques. Ce sont des vocabulaires Colorado, 
Jibaro de Gualaquiza et de Zamora, des prières en Icaguata, un catéchisme 
Omagua-Quichua, des doctrines chrétiennes Yamea, Iquita. Il y a joint en outre 
quelques notes bibliographiques et cinq planches représentant la lagune sacrée 
de Aylloii. une vue de l'édifice dit Inga-Pirca, témoignage de l'occupation inca- 
sique du Canar, quelques objets d'or de fabrication cafïari, couronnes, pectoral, 
anneau de bras, un sceptre orné de plaques d'or, trouvé en 1899 à Sigsig, enfin 
quelques spécimens de lart des insulaires delà Puiïa, dans le golfe de Guayaquil. 

E. T. Hamv. 



Juan B. Ambrosetti. Exploraciones arqueolôgicas de la Ciudad 
prehistàrica de « La Paya », Y aile Calchaqui, provinciade Salta. 
— Campanas de i90() y 1901 (Rev. de la Universid. de Buenos- 
Aires, 1907, t. YIII, 278 p. 



Notice collègue argentin, M. Ambrosetti, continue la série de ses laborieuses 
publications par un nouveau mémoire que vient de publier la Revue de l'Uni- 
versité de Buenos-Ayres, et qu'il a consacré à ses explorations archéologiques, 
à La Paya, une cité préhistorique située sur la rive droite de la rivière du même 
nom, affluent du Rio Calchaqui, dans la province de Salta. Ce mémoire, qui 
fait suite à celui que contenait le tome VI de la même publication {Exploracio- 
nes arqueolôgicas en la Pampa Grande), est destiné, comme ce dernier, à faire 
connaître aux américanistes les résultats d'une mission conduite aux frais de la 
Faculté de Philosophie et Lettres, et qui s'est poursuivie en 1906 et en 1907, 
pendant les mois de janvier et de février. 

La Paya est une sorte de cité triangulaire, située sur un petit promontoire 
qui domine l'embouchure du Rio du même nom dans le Rio Calchaqui. Elle est 
enveloppée d'une muraille de grosses pierres roulées, amassées en désordre en 
un talus d'un mètre de hauteur, embrassant dans ses 1.239 mètres de dévelop- 
pement, une superficie de 6 hectares 71 ares. Une vaste nécropole qui s'y rat- 
tache occupe le flanc N.-O. Les cases de la ville ont disparu presque complète- 
ment, et il ne subsiste que quelques murs en pierres sèches qui pouvaient avoir 
servi de soutien à des sortes d'habitations souterraines. 

Une seule construction, dont la fouille entreprise par un chercheur de tré- 
sors, avait attiré l'attention des administrateurs du Musée national, se dresse 
vers l'angle N. de la Paya; c'est la Casa Morada, un quadrilatère de 13 mètres 
sur 4, haut de 3 mètres, et que M. Ten Kate a le premier décrit en 1893. On 
y a trouvé des ornements d'or et d'argent ornés d'un repoussé grossier, divers 
objets de bronze, toki et tami, des flèches en os, un vase anthropomorphe 



BULLETIN CRITIQUE 131 

assez grossier, dont la ligure est ornée de peintures pointillées qui sillonnent 
en manière de larmes les joues de ce personnage pleureur ; enfin divers objets 
de pierre et de bois, dont les formes se rapprochent de certains types connus 
de l'Entre Sierra péruvienne. Les poteries décorées sont abondantes et appar- 
tiennent pour la plupart ;i des formes intermédiaires avec des variantes déco- 
ratives dont M. Ambrosetti cherche les analogues dans la céramique chilienne. 
L'exploration détaillée de la Paya a porté tout à la fois sur le périmètre inté- 
rieur de la vieille cité, sur la nécropole qui en occupe le nord et sur la colline 
située à l'ouest, de l'autre côté de la rivière, et M. Ambrosetti en a dressé, avec 
son collaborateur, Salvador Debenedetti, un plan détaillé, qui paraît levé avec 
beaucoup de soin. Un inventaire minutieux des trouvailles procurées par les 
fouilles, se développe dans les 200 dernières pages du rapport, et de nombreuses 
ligures permettent d'en apprécier l'importance d'une manière générale. L'étude 
détaillée de cette immense collection suivra dans un prochain mémoire, et c'est 
seulement alors que le laborieux archéologue nous donnera ses conclusions, 
dont on peut dès à présent signaler l'intérêt considérable. 

E. T. Hamy. 



George T. Emmons. Petroglyphs in Soufheasfern Alaska [Ameri- 
can anthropologist , vol. fO^ n" '2 ; April June 1908). 

Tout d'abord l'auteur déclare que les hommes primitifs ont employé les 
divers arts graphiques pour transmettre leurs traditions, leur généalogie, leui's 
occupations. Les Tlingit du Sud Alaska dont les croyances et les coutumes 
religieuses étaient fort complexes ont laissé au voisinage des vieux villages 
dans les îles de l'archipel Alexandre, de très nombreux petroglyphes dont la 
signification et la raison d'être sont complètement inconnus des indigènes 
actuels. Ces petroglyphes sont disséminés sur les rochers au voisinage de la 
mer, quelquefois sur des roches isolées. Pour l'auteur, ils auraient eu pour but 
de rappeler certaines traditions ou légendes, ou d'indiquer les emblèmes du 
clan etc., certaines de ces figures paraissent fort anciennes, d'autres au contraire 
notablement plus récentes. 

Ces images sont tantôt gravées, tantôt peintes. L'auteur décrit d'abord une 
de ces dernières où est figurée toute une scène que son guide indigène lui a 
expliqué. La signification de ces cercles concentriques avec prolongements 
rectilignes ou courbes, serait absolument incompréhensible sans cesexplications. 
Yehlh, un des esprits primitifs qui gardaient le chaos obscur de rochers formant 
le monde primitif, est représenté par deux cercles réunis par une barre formant 
le corps et la tête ; au-dessous, lajambe indiquéepar une ligne courbe en forme de 
lunette; à gauche du cercle inférieur, un bras constitué par une ligne brisée. Au- 
dessus et à gauche une spirale indique « d'où vient la lumière du soleil ». Au- 
dessus et à droite Kun-nook, le gardien de l'eau fraîche, toujours formé de trois 
cercles ici pointés et tangents, le dernier muni d'une sorte de museau ; à droite 



132 SOCIÉTÉ DES AMÉRICANISTES DE PARIS 

la figure analogue de Hoon, le vent du nord, et enfin au-desous deux cercles con- 
centriques, le central pointé représentant la terre. 

Sur d'autres rochers sont représentés divers types de têtes de loups, curieuses 
dans leur expression où 'l'on retrouve l'indication très marquée des dents et 
un caractère général qui rappelle singulièrement celui des représentations 
des chiens sacrés chinois et japonais archaïques et quelques figurines des 
Mounds. 

Mêmes observations pour les corbeaux et les têtes de grues ou d'aigles dont 
certaines figurations sont d'un réalisme fort curieux. Il y a aussi des représen- 
tations intéressantes de dauphins, de saumons et de requins, puis des cercles 
concentriques figurant le soleil. D'autre part, certaines images représentent le 
fameux tinneh, grande plaque de cuivre carrée, gravée et repoussée, qui joue 
un si grand rôle dans l'ornementation des tribus de cette région. Enfin une 
spirale reproduit tout simplement Varlison (le ver qui ronge les fourrures et 
les pelleteries.) La figure humaine est des plus curieuse en sa schématisation 
voulue qui rentre d'ailleurs dans le type de la stylisation commune à l'Alaska. 
2 doubles cercles concentriques tangents; dessous, un ovale, voilà pour les yeux 
et la bouche. Parfois deux arcs de cercles pour les sourcils. En résumé art 
toujours étrange qui procède incontestablement de l'art asiatique très ancien 
adapté à l'habitat américain et ayant pris dans le Nouveau Continent un 
caractère tout spécial. Capitan. 



David I. Bushnell. An Early account of Dighton rock (Americ. 
anthrop., vol. 10, n*^ 2, April-June 1908). 

C'est aussi d'un curieux petroglyphe situé près de la rivière Taunton, dans 
le Massachusetts, qu'il s'agit dans cet article. Cette pièce n'est pas inédite 
puisqu'elle a été publiée plusieurs fois, entr'autres par Mallery dans son volume 
classique du Report of Ethnology (Tenth ann. Report pi. LIV). Mais ce qui est 
intéressant dans l'article actuel, c'est que l'auteur reproduit la lettre originale de 
M. Isaac Grennwood qui, en 1731, avait étudié cette pierre, l'avait dessinée 
et cherché à l'interpréter. Les caractères en sont complètement différents de 
celles de l'Alaska. L'auteur pense qu'il s'agit là de figurations intéressant la vie 
des sauvages primitifs. Il pense que peut-être il s'agit d'une sorte de plan re- 
présentant des territoires. En somme, on peut distinguer sur la figure des signes 
cruciformes qui doivent représenter des haches emmanchées, des figurations de 
massues, d'un oiseau, d'une peau de bison tannée avec la queue (?), d'une 
sorte de figure humaine du type triangulaire rappelant absolument certaines 
figurations péruvienne sur étolTe, etc. Naturellement tout cela est absolument 
incompréhensible et ne nous permet qu'une chose: c'est de constater avec tris- 
tesse l'impuissance des préhistoriens épigraphistes, même spécialisés en ce genre 
d'études. Plus nous les étudions, plus ils nous apparaissent complexes et seule- 
ment compréhensibles en quelques points fort limités, comme on vient de le voir, 
mais tous ressortissant à des usages ou à des coutumes locales. 

Capitan. 



BULLETIIS CRITIQLE 133 

William Jones. Fox texts. vol. 1 (Publications of Ihe american 
eLlinological Society, edited by Franz Boas). 

L'auteur a recueilli chez les Algonquins une grande quantité de mythes, de 
traditions, de récits de toules sortes. C'est surtout les Foxes de lowa qui lui 
ont fourni le plus grand nombre de ces curieux récits qui ressortissent en 
général au Folk Lore. Chaque récit comporte le texte en langue indigène et, en 
face, la traduction en anglais. 

Un pareil livre, qui représente une somme énormede travail, ne saurait guère 
s'analyser. Nous donnerons simplement un de ces récits avec sa curieuse saveur. 

Ce récit commence ainsi : Apaiyacihagi negutenwi peme' Kawatci pyanu- 
timiowate owanagwi etc. C'est à dire : Les petites créatures de fantaisie (proba- 
blement les petits génies) se promenaient un jour dans le pays quand elles 
arrivèrent devant une caverne dont lintérieur était illuminé d'une vive 
lueur : « Etonnant ! quelle caverne ce peut être là ! » dirent-ils. « Attendez 
nous allons tendre un piège. » Aussitôt un des petits génies enleva une 
corde de son arc, y fit un nœud coulant et la fit pendre devant la caverne. 
Tout à coup il vit quelque chose de vivant qui s'avançait. Cela lançait 
sur le chemin au devant de lui une telle lumière que les petits génies en eurent 
les yeux tout aveuglés. Alors l'un d'eux tira fortement en fouettant sur le 
nœud coulant et il sentit quelque chose de vivant enserré par le nœud. Il le 
tira sur la terre. Cet être aussitôt lui adressa la parole : « Si vous me tuez, 
s'écria-t-il, ce sera désormais toujours la nuit ! » Pourquoi cela ? Voyez et 
regardez, c'était le Soleil. Quand les génies virent que c'était le Soleil, ils 
détachèrent le nœud coulant et le laissèrent continuer sa route sur le chemin 
qu'il s'était tracé... 

Cette curieuse légende en rappelle toute une série d'analogues répandues 
dans le monde entier. Elle donne bien une idée de ces singuliers récits que se 
transmettent ces pauvres sauvages en voie de disparition rapide. Il y avait donc 
grand intérêt à recueillir toutes ces traditions orales et c'est une œuvre extrê- 
mement curieuse qu'a réalisée M. W'ill. Jones. Nous devons aussi savoir grand 
gré à M. Franz Boas de nous l'avoir fait connaître, ce dont nous le remercions 
vivement. 

Capitan. 



MELANGES ET NOUVELLES AMERICANISÏES 



iVomination de M. le duc de Louhat, en qualité d'associé étranger de 
V Institut de France. — La Société des Aniéricanistes de Paris a appris avec 
une grande joie la nomination que l'Académie des Inscriptions et Belles- 
Lettres de rinstitut de France a faite le 'l'è novembre dernier de son président 
d'honneur, M. le duc de Loubat, pour occuper le siège d'associé étranger 
vacant par le décès de M. Sophus Bûgger de Copenhague. 

Le duc de Loubat était depuis près de six ans correspondant étranger de 
Cette savante compagnie, qui a voulu, en s'associant'notre très cher et très aimé 
collègue, reconnaître plus expressément encore les services considérables qu'il 
a rendus depuis de longues années et rend encore à la science qui fait le sujet 
particulier de son étude. Nous félicitons bien chaleureusement le duc de Lou- 
bat d'avoir été l'objet de cette distinction aussi honorable et aussi enviée. 

Récente exploration de M. Heivelt dans le grand désert américain. — Le 
professeur E, L. Hewétt, de l'Institut archéologique américain, a récemment 
accompli, avec laide de quelques volontaires, une longue reconnaissance des 
ruines du Rio S. Juan, dans l'Utah et le Colorado, et notamment de la Mesa 
Verde, du canon S. Elme, du Monument Park et du Grand Gulph : ce dernier 
point surtout a vivement intéressé les explorateurs par le grand nombre de ses 
cliff-dwelling du type des <i basket-makers ». Dans le Nouveau Mexique, l'at- 
tention de M. Hewett et de ses compagnons s'est concentrée sur la grande 
ruine de Paya où 1"20 chambres ont été fouillées et 3500 spécimens archéolo- 
giques ont été recueillis par l'expédition. 

Ethnologie de la vallée de la Kuskokwini^ Alaska. — M. le D' Georges 
Byron Gordon, de l'Université de Pensylvanie, continue l'exploration qu'il a 
commencée en 1905 dans l'Alaska. Il a visité pendant l'été de 1907 la haute 
vallée de la rivière Kuskokwim et il établit que le peu d'indigènes qu'elle ren- 
ferme appartient au type Eskimo, mais parle une langue Tinneh. 

Une épidémie violente a récemment dévasté ce malheureux pays et cinq 
cadavres desséchés encombraient l'une des premières loges visitées par VEthno- 
logical Survey. D'autre part, le caribou, dont dépend l'existence des Indiens, a 
quitté la haute vallée qui ne sera bientôt plus qu'un désert. 

L'embouchure de la rivière Kuskokwim est habitée, comme on sait, par des 
Eskimos, sur lesquels M. Gordon a recueilli de nouveaux renseignements. 



136 SOCIÉTÉ DES AMÉRICAMSTES DE PARIS 

Le trésor des Incas. — Dès le xvi'" siècle, Pizarre et ses compagnons avaient 
tenté vainement de découvrir le trésor des Incas qui s'élevait, croyait-on, à plus 
de deux milliards et qui, d'après la tradition, aurait été jeté par le dernier de 
ces souverains dans le lac Guatavita. Après eux, on a maintes fois renouvelé leur 
entreprise, sans plus de succès. Une Société anglaise a résolu de dessécher le 
lac, afin d'en explorer à l'aise le limon. Malgré des difficultés inouïes, des pluies 
torrentielles, des écroulements de montagnes, elle est arrivée à abaisser le niveau 
des eaux de quatorze mètres à deux et demi. Si elle n'a pas réussi jusqu'à pré- 
sent à trouver tout ce qu'elle cherche, elle a du moins relevé un certain nombre 
d'objets en or, mais plus précieux par leur intérêt artistique que par leur valeur 
propre. Ce sont des couronnes, des plaques, des coupes où sont gravées des 
figures stylisées, d'autres objets de caractère purement ornemental ou d'usage 
domestique qui appartiennent sans aucun doute à une civilisation très ancienne. Est- 
ce là le fameux trésor caché parle dernier des Incas? Ne seraient-ce point plutôt 
quelques-uns de ces objets de prix que les Indiens, d'après une autre légende, 
ietaient dans le lac sacré en l'honneur de leurs dieux? La Société a vendu, dit- 
on, ces diverses trouvailles pour la somme de 875.000 fr. l'.lle est encore loin 
des deux milliards attendus ; mais elle garde toutes ses espérances ! 

Au détroit de Behri'nrf. —Les missionnaires de l'île Saint-Laurent, dans le 
détroit de Behring, qui n'a de rapports avec le reste du monde qu'une fois 
par an, écrivent qu'au mois de juin un groupe d'indigènes étant allés dans une 
barque s'enquérir de la façon dont leurs camarades du littoral de Sibéiie avaient 
passé l'hiver, arrivèrent dans un village d'Esquimaux dont tous les habitants, 
hommes, femmes et enfants, étaient morts de froid. Les vivres de ces mal- 
heureux s'étaient épuisés ; ils en avaient été réduits à manger les toitures de 
leurs huttes, faites de peaux de poissons, et jusqu'à leurs vêtements. Leurs 
cadavres gelés et parfaitement conservés avaient, paraît-il, l'air de statues de 
marbre. 



MEMBRES DE LA SOCIETE DES AMÉRICANISTES 

Au 31 décembre 1907 



BUREAU DE LA SOCIETE 

Président d'honneur M. le duc de Lolbat, membre associé de 

rinstitut. 
Vice-président d'honneur.. M. G. Maspp:ro, membre de l'Institut. 
Président M. le D"" E.-T. Hamy, membre de l'Institut 

et de l'Académie de médecine. 
Vice-Présidents S. A. le Prince Roland Bonaparte, membre 

de l'Institut. 

— M. le marquis de Peralta. 

— M. Henri Vignaud, 
Secrétaire général D"" Capitan. 

Trésorier M. le marquis de Gréqui-Montfort. 

MEMBRES DU CONSEIL 

MM. le comte de Gharencey. MM. Gabriel Marcel. 

le colonel Bourgeois. Froidevaux. 

Henri Cordier. 

COMMISSION DE PUBLICATION 

MM. D'' Verneau. mm. de Villiers du Terrage. 

D'' Rivet. Salon e. 

DE Kergorlay. 

(Les lellres H., I). et C. qui figurent après certains noms indiquent les memJbres 
d'honneur, membres donateurs et membres correspondants.) 

Adam (Lucien), ancien magistrat, 30, quai S'-Cast, Rennes. 

Alvarado (Alejandro), attaché à la Lég-ation de Costa-Rica, 53, avenue 

Montaigne, Paris. 
Ambrosetti (Juan), C, Museo nacional, Buenos-x\yres. 
Armour (AUison V.), Room 900, 87, Wabash Avenue, Chicago, 111. (U. 

S. A.). 
Beer (William), bibliothécaire de la Howard Librarj à la Nouvelle 

Orléans. 
Bennett (James Gordon), 120, avenue des Champs-Elysées, Paris. 
Blanc (Edouard), 52, rue de Varenne, Paris. 



138 SOCIÉTÉ DES AMÉRICANISTES DE PARIS 

Blanchard (Raphaër, professeur à la Faculté de Médecine de Paris, 226, 

boulevard Saint-Germain, Paris. 
BoMAN (Eric), 21 , rue d'Edimbourg', Paris ; et 20, Upsalag-atan, Stockholm . 
Bonaparte (Prince Roland), membre de l'Industrie, 10, avenue d'Iéna, 

Paris. 
Bourgeois (Lieutenant-Colonel;, chef de la section de géodésie du Ser- 
vice géographique de l'Armée, professeur à l'Ecole polytechnique, 59, 

avenue de La Bourdonnais, Paris. 
BovALLius (Cari), C, Stockholm. 

BowDiTCH (Charles-P.j, 28, State Street, Boston, Mass. (U. S. A). 
Cameron (M""^), oO, avenue du Bois-de-Boulogne, Paris. 
Capitan (D^), chargé du cours d'antiquités américaines au Collège de 

France, professeur à l'Ecole d'anthropologie, 5, ruedesUrsulines, Paris. 
Charencey (Comte H. de), 72, rue de l'Université, Paris. 
Gharnay (Désiré), i/., 46, rue des Marais, Paris. 
CoRDiER (Henri), membre de l'Institut, professeur à l'Ecole des Langues 

orientales, 34, rue Nicolo, Paris. 
Créqui Montfort (Marquis g. de), o8, rue de Londres, Paris. 
DiGUET Léon), 16, rue Lacuée, Paris. 
DoRADO (Alejandro), secrétaire à la Légation de Bolivie, 3, boulevard 

Delessert, Paris 
Ehrenreich (Paul), C, D'' med. et phil. privât docent à l'Université, 29, 

Lutherstrasse, Berlin. 
Fevvkes. C, ethnologiste en charge du Bureau of american Ethnology à 

Washington D.C. (U.S.A). 
Froidevaux (Henri), docteur es lettres, bibliothécaire-archiviste de la 

Société de Géographie, 47, rue d'Angivillers, Versailles. 
Garcia y Pimentel (Luis), 24, rue de Berri, Paris; 9, calle de Donceles, 

Mexico. 
Génin (Aug.), C, Mexico. 

GiGLiOLi (Enrico), C, professeur de zoologie à l'Université. Firenze, 
Gonzalez (Général Manuel), C, Mexico. 
Hamy (D"" E.-T.), membre de l'Institut et de l'Académie de Médecine, 

professeur au Muséum, directeur honoraire du Musée d'Ethnographie, 

36, rue GeolTroy-Saint-Hilaire, Paris. 
Hébert (Jules), inspecteur au Musée d'Ethnographie, 22, rue des Belles- 
Feuilles, Paris. 
Herrera (Carlos), C, Mexico. 

Hervé (D""), professeur à l'École d'anthropologie, 8, rue de Berlin, Paris. 
Holmes (W.),C., Chief of the Bureau of American Ethnology, Smithso- 

nian Institution, Washington, D. C. (U. S. A.]. 



MEMBRES DE LA SOCIÉTÉ DES AMÉRICAMSTES 139 

HuLOT (Baron J.), secrétaire g-énéral de la Société de Géographie, 41, 

avenue de La Bourdonnais, Paris. 
HiMBERT (Jules), docteur es lettres, professeur agrégé au Lycée, 5, rue 

Lamouroux, Bordeaux. 
Hyde (James H.), Z)., 18, rue Adolphe-Yvon. Paris. 
IzcuE (José A. de), C. Lima. 
JoNGUE (Edouard de), docteur en philosophie et lettres, 29, rue S'-Quentin, 

Bruxelles. 
Kergorlay (Comte Jean de), 6, rue Mesnil, Paris. 
Koch-Grunrerg, C. llohenzollernplatz 3, Nikolastrasse. Berlin. 
Lacombe (R. p.), c, Edmonton Alta, N. W. T. (Dominion Canadien). 
Lafo.ne-Quevedo, c, directeur du musée de La Phi ta. 
Lehmann (D^'Walter), c. , assistant au musée royal d'ethnographie de Berlin. 
Lehmann-Nitsche (D"" Robert), chef de la section anthropologique au 

Muséum d'Histoire naturelle, La Plata (Argentine). 
Levasseur (Emile), H., membre de l'Institut, administrateur du Collège 

de France, Paris. 
LouBAT (Duc de), //., /)., membre associé de l'Institut, 53, rue Dumont- 

d'Ur ville. Paris. 
LuMiiOLTZ (Cari), C, American Muséum ofNatural History, S^^ Avenue. 

New- York. 
Maler (Capitaine Teobert), C, Ticul, Yucatan (Mexique). 
Marcel (Gabriel), conservateur à la Bibliothèque nationale, 97, avenue 

du Roule. Neuilly-sur-Seine. 
Marin (Louis), député, professeur au Collège libre des Sciences sociales, 

13, avenue de l'Observatoire, Paris. 
Maspero (G.), //..professeur au Collège de France, directeur général du 

Service des Antiquités égyptiennes, Le Caire. 
Maudslay (A. P.), C, 32, Montpelier-Square, S. W.. London. 
MiER (S.-B. de), ministre plénipotentiaire du Mexique, Légation du 

Mexique. Paris. 
MoiREAU (Auguste), agrégé de l'Université, 61, rue de Vaugirard, Paris. 
MoNTANÉ (D'' L.), C, professeur à l'Université, Officies 33, La Havane. 
MoRENO (Fr.), C, directeur du Muséum d'Histoire naturelle, La Plata 

(Argentine). 
Nesstler (Jules). Imp. royal. Prof, Taborska'ul. 44. Prague H. 
NuTTALL (M'""" Zelia), C, Casa de Alvaredo, Coyoacan, D. F. Mexico. 
Panhuys (le Jonkheer. L. C. van), chef de bureau titulaire au ministère 

royal des Colonies, 157, Paramaribo Straat, La Haye. 
Paso y Troxcoso (Francisco Del), C, director del Museo nacional de 

Mexico (en mission), offizio délie Caselli (Posta centrale), Firenze. 



140 SOCIÉTÉ DES AMÉRICANISTES DE PARIS 

Pector (Désiré), consul général de Nicaragua et Honduras, 95, rue Jouf- 

roy, Paris. 
Peralta (Marquis M. de), /)., ministre plénipotentiaire de Costa-Rica, 

53, avenue Montaigne, Paris. 
Périgny (Comte Maurice de), 43, rue Galilée, Paris. 
Perrier (Capitaine), 140, rue de Grenelle, Paris, 
Poix (M"'" la princesse de), 6, rue Paul-Baudry, Paris. 
PuTiNAM (F.-W.), i/. , Curator of the Peabody Muséum, Harvard Univer- 

sity, Cambridge, Ma. (U. S. A.). 
Reiss (W.), C, D'^ Phil., Geh. Regierungsrath. , Schloss Kônitz, 

Thûringen (Deutschland). 
Rivet (D'' Paul), 61, rue de BulFon, Paris. 
RocKiiiLL (W. W.), C, ministre plénipotentiaire des Etats-Unis, Pékin 

(Chine). 
RosA (Manuel Gonzalez de La), ancien conservateur de la Bibliothèque 

nationale de Lima, 157, rue de la Convention, Paris. 
Salone (Emile), professeur agrégé d'histoire et de géographie au lycée 

Condorcet, docteur es lettres, 68, rue Joufîroy, Paris. 
Sanz de Santa Maria (D*'), o4, rue de Ponthieu, Paris. 
Saville (Marshall H.), C, professeur d'Antiquités américaines à la 

Columbia University, New-York. 
ScHMiDT (Waldemar), C, professeur à l'Université, Copenhague. 
Seler (D"" Eduard), C, Universitats professor und Abteilungsdirektorum 

Kgl. Muséum fiir Volkerkunde 3, Kaiser Wilhelm strasse, Berlin-Steg- 

litz. 
Sicotte, juge à Montréal. 14, avenue Laval. 
Steinen (Karl von den), C, D"" med. et phil., Professor. 1, Friedrich- 

strasse, Berlin-Steglitz. 
Strebel (D"" Hermann), C, 79, Papenstrasse, Hamburg (Deutschland). 
Vanderbilt(W.-K.), Z)., 10, rue Leroux, Paris, et 660, S^'' Avenue, New- 
York. 
Vaulx (Comte Henry de La), 120, avenue des Champs-Elysées, Paris. 
Verneau (D""), professeur assistant au Muséum, directeur de V Anthropo- 
logie, 48, rue Ducouëdic, Paris. 
ViGNAUD (Henry), premier secrétaire de l'Ambassade des Etats-Unis, 18, 

avenue Kléber, Paris. 
Villiers DU Terrage (Baron M.), 30, rue Barbet-de-Jouy, Paris. 



Le Gérant : Ernest LEROUX. 



Le Professeur HAMY 

Mii.MBKE DE l'Institut et de l'Académie de Médecine 
Président de la Société 

La perLe qu'a faite la Sociélé des Américanistes en la personne de son cher 
président est si grande que nous avons tenu, en tête même de ce fascicule, à 
insérer quelques notes écrites chacune par un de ses vieux et fidèles élèves 
ou amis, essayant de faire revivre quelques faces de l'esprit si encyclopédique 
de notre cher président. 

Nous reproduirons ensuite quelques-uns des discours prononcés à ses 
obsèques, renvoyant pour plus de détails et surtout pour la formidable biblio- 
graphie des œuvres du professeur Hamy, au véritable monument que 
vient de lui élever l'amitié du professeur Cordier et la piété filiale de ses 
enfants. [A la mémoire de Ernest-Théodore Ilamy {Î2 Juin 1842 — 
18 Novembre /908\ — Un volume in-folio, illustré de 143 pages, tiré à 100 
exemplaires. 1909.] — Voir aussi la Géographie^ n° du 15 janvier 1909, p. 1 à 
14. 



Le Professeur HAMY 

Président de la Société des Américanistes 

Si c'est à M. le duc de Loubat que la Société des Américanistes doit son 
existence, c'est au D'^ Hamy qu'elle doit d'avoir vécu et d'avoir pris en peu 
de temps, parmi les Sociétés Savantes, la place honorable qu'elle occupe. 

Le D"" Hamy ne fut pas seulement l'organisateur de la Société, il en fut 
1 âme. Il mit à son service toute son activité intellectuelle qui embrassait les 
connaissances les plus variées, ainsi que ses belles et nombreuses relations qui 
nous valurent la collaboration de ceux de nos collègues qui nous font le plus 
honneur. 

II présidait notre Société en homme auquel nulle des branches si variées de 
l'Américanisme n'était étrangère et en ami pour lequel nous faisions tous 
partie de sa famille. Il excellait à diriger nos travaux, à indiquer l'objet de 
nos recherches, à préciser les questions qui se posaient ou qui avaient à être 
posées, et à les éclairer par des remarques typiques qui en faisaient ressortir le 
véritable caractère. 

Nul, mieux que lui, ne savait maintenir une discussion dans ses véritables 

Société des Américanistes Je Paris. 10 



142 SOCIÉTÉ DES AMÉRICAMSTES DE PARIS 



limites et faciliter la tâche de ceux qui y prenaient part, en venant en aide à 
leur mémoire, ou en suggérant quelques faits qui complétaient et souvent 
rectifiaient leur pensée. Il avait le rare don de juger en termes tiatteurs, et 
cependant jamais exagérés ou erronés, les travaux qui nous étaient présen- 
tés et savait toujours trouver quelque chose d'à propos à y ajouter pour en faire 
mieux ressortir l'intérêt ou le mérite. 

D'autres diront quels services il a rendus aux dilférents corps savants aux- 
quels il appartenait et aux diverses branches du savoir humain qu'il cultivait. 
Pour celui que vous avez bien voulu appeler à l'honneur de s'asseoir dans ce 
fauteuil, où il ne sera jamais remplacé, c'est un devoir de constater, en votre 
nom, qu'il avait, outre l'autorité voulue pour donner aux délibérations d'une 
Société comme la nôtre, la dignité nécessaire, la bienveillance et la bonne 
humeur qui les rendaient agréables, et la compétence sans laquelle elles risque- 
raient de s'égarer en discussions oiseuses. 

ViGNALD. 

Le Professeur HAMY 

DANS SON LABORATOIRE 

Le Maitre que la mort a si brusquement enlevé à l'alfectiou de ses élèves 
était pour moi un ami de vieille date. Je l'avais connu à la salle Gerson, où 
dans les deux dernières années de l'Empire il avait professé un cours libre qui 
eut un retentissant succès ; je l'avais suivi au laboratoire de Broca, dont il 
était alors le préparateur, pour profiter des conférences pratiques qu'il y faisait 
chaque semaine et j'avais pu apprécier sa grande clarté d'exposition. Le 29 août 
1873, Ernest Hamy était nommé aide-naturaliste d'Armand de Quatrefages au 
Muséum national d'Histoire naturelle ; le 16 octobre de la même année, 
j'entrais à mon tour dans notre grand établissement scientifique en qualité de 
préparateur. Depuis cette époque lointaine, le temps n'a fait que resserrer les 
liens d'amitié qui nous unissaient l'un à l'autre. J'ai été le confident 
de ses peines et de ses joies, de même que j'ai été le témoin de sa vie de labeur. 

Dès sa nomination au Muséum, E. Hamy montra de quelle activité il était 
capable. Au moment du siège de Paris, la collection d'Anthropologie avait dû 
être déposée dans des caves pour la mettre à l'abri des obus qui n'épargnaient 
pas le Jardin des Plantes. La paix conclue, elle avait été réinstallée tant bien 
que mal dans les salles mal agencées de la vieille galerie, trop étroite pour 
loger les séries déjà importantes qu'elle devait contenir. Il fallait avant tout 
opérer le classement de cette collection, et c'est à cette besogne que s'attela le 
nouvel aide-naturaliste, que je secondai de mon mieux. 

Pendant une assez longue période, la majeure partie du temps qu'Ernest 
Hamy consacrait au Muséum fut absorbée par ce travail. Chemin faisant, il 
observait les pièces qui lui passaient par les mains, notait les particularités 






MiCHOLUGlK 



ï'i'.i 



quelles présenLaienl et nie taisait généreusement profiter de ses observations. 
Ces notes de la première heure lui servaient à rédig'er les mémoires qu'il com- 
muniquait à la Société d'Anthropologie, mais elles étaient trop nombreuses 
pour qu'il pûl les utiliser toutes au fur et à mesure qu il les recueillait. Dan> 
les dernières années de sa vie, il mit en œuvre beaucoup des documents 
qu'il avait accumulés au début, sans arriver à les épuiser. 

Doué d'un esprit profondément observateur, Ilamy vt>yail, du premier coup 
d'ieil, liulérêt que présentait une pièce. Sa mémoire prodigieuse, sa vaste éru- 
dition lui permettaient d'établir immédiatement des rapprochements avec des 
pièces déjà vues ou décrites par d'autres auteurs. Les qualités qu'avait appré- 
ciées A. de Qualrefaj^es avant la nomination officielle de son aide-naturaliste, 
avaient décidé notre maître commun à demander à Ernest Ilamy sa collabora- 
tion })our un grand travail qu'il avait projeté de publier sur la craniologie 
ethnique. La première livraison des Crania Elhnica parut au mois de juin 
1873 ; la dernière vit le jour à la lin de 1881 . Pendant ces huit années, Hamy 
mesura et dessina au diagraphe, non seulement tous les crânes humains que 
possédaient le Muséum et la Société d'Anthropologie de Paris, mais encore 
beaucoup d'autres pièces qu'il alla étudiera l'étranger. 

A cette époque quelques explorateurs commencèrent à fréquenter le Muséum 
pour y acquérir les connaissances qui devaient leur permettre de faire en voyage 
des observations profitables à la science. L'accueil qu'ils reçurent au labora- 
toire d'Anthropologie fut tel que bientôt le petit local situé à côté de la cour 
de la Baleine devintle rendez-vous de tous ceux qui projetaient quelque explo- 
ration lointaine. Hamy les écoutait avec bienveillance et, grâce à ses vastes 
connaissances, il leur donnait toujours d'excellents conseils. Il gagnait bien 
vite leur confiance, et jamais il ne les perdait de vue. Il restait en correspon- 
dance avec eux, faisait valoir les résultats de leurs recherches et devenait, 
pour ainsi dire, leur protecteur attitré. Son intérêt poUr les grandes explora- 
tions scientifiques ne s'est pas démenti un seul instant, et l'on sait le rôle 
important qu'il a joué dans l'organisation de la plupart d'entre elles. 

Suivant l'exemple que lui avait donné Broca, il essaya également d attirer 
auprès de lui des étudiants et de leur inculquer le goût de l'anthropologie ; ses 
efTorts furent couronnés de succès et un nombre notable de thèses faites sous 
sa direction furent récompensées par la Faculté de médecine. 

Ernest Hamy ne faisait pas résider uniquement la Science de l'Homme 
dans la connaissance des caractères anatomiques ; pour lui, l'archéologie, l'eth- 
nographie, la linguistique, l'histoire, la géographie devaient être mises à contri- 
bution par l'anthropologiste. Je n'ai pas à rappeler ici avec quel bonheur il 
aborda l'étude de chacune de ces sciences ' ni comment il réussit à faire créer 



1. Loi'squ'on Jette les yeux sur la bibliographie des œuvres d'Ernest Hamy 
publiée par Henri Cordier, l'esprit reste confondu en présence de la variété des 



144 SOCIÉTÉ DKS AMÉRlCAiMSTES DE PAIUS 






le Musée crEthaographie du Trocadéro, auquel il consacra vingt-sept années de sa 
vie. La réputation qu'il s'acquit le conduisit rapidement aux honneurs, ce qui lui 
permit de rendre encore plus de services aux explorateurs qu'il aimait tant. 
Mais peu à peu, les Académies, les Sociétés savantes qui s'honoraient de le 
compter au nombre de leurs membi^es, les Commissions officielles, etc. absor- 
bèrent une partie de son temps et l'obligèrent à modifier son existence. Gomme 
l'a écrit son ami, Henri Cordier, il délaissa « un peu l'anthropologie pour les 
sciences ethnographiques et géographiques, historiques et américanistes ». Ses 
recherches le conduisaient dans les bibliothèques où il passait de longues heures à 
compulser de vieux textes, à fouiller des manuscrits. Les archives du Muséum, 
qu'il avait complètement mises en ordre, lui fournirent une foule de documents 
intéressants qu'il livra à la publicité. Malgré tout, nous ne restions jamais long- 
temps sans le voir au laboratoire, quoique depuis le jour où il avait succédé 
à de Quatrefages dans la chaire d'Anthropologie (1892), il m'eût fait l'honneur 
de m'en confier en grande partie la direction. 

Son cabinet était ouvert à tous, et bien des visiteurs y pénétraient pour 
entretenir le Maître de leurs projets, des résultats de leurs recherches et pour 
solliciter ses conseils ou son appui. Très rares étaient ceux qui n'en sortaient 
pas enchantés de l'accueil qu'ils avaient reçu et séduits parla bonhomie, l'éru- 
dition, le savoir d'Ernest Hamy. Il n'était pas cependant de ceux qui promettent 
toujours et, quand il avait porté sur quelqu'un un jugement défavorable, il se 
montrait même d'une franchise parfois un peu brusque. 11 avait d'ailleurs 
une grande expérience des hommes et il ne se trompait guère dans ses 
jugements. 

Lorsqu'il avait accompli la besogne qu'il s'était tracée, il venait s'asseoir au 
milieu de ses élèves et, après s'être enquis de leurs travaux, il devenait le bon 
camarade, le gai et spirituel causeur qui tient sous le charme ses auditeurs. Sa 
conversation était émaillée de bons mots, d'anecdotes, d'historiettes, et c'était 
toujours à regret qu'on le voyait quitter le laboratoire pour regagner le pavillon 
de BulFon. On avait toujours profit à l'écouter, car souvent ces anecdotes, 
ces historiettes comportaient des enseignements qu'il était bon de retenir. 



sujets traites par l'éniinent professeur. A ce propos, il me revient à la mémoire 
une petite anecdote qui pourra donner une idée de la diversité de ses connais- 
sances. 

Un jour, le Maître reçut la visite d'un savant étranger qui avait tenu à lui expri- 
mer l'estime quïl professait pour ses travaux anthropologiques. Au cours de 
l'entrevue, la conversation tomba sur d'autres ouvrages, assez étrangers à lanthro- 
poiogie et ({ue le visiteur avait lus. Quelle ne fut pas sa surprise en apprenant qu'ils 
étaient de l'auteur du Précis df; paléontologie humaine, des Crania ethnica, etc. ! 
Il s'était figuré que la France comptait deux savants du même nom, l'un anthropolo- 
giste, l'autre historien et géographe. 



NÉCROLOGIE 14o 



Certains jours, Ernest Haniy partait à la sourdine ; j'avais alors la certitude 
qu'il était hanté par quelque préoccupation, motivée surtout par son état de 
santé. Depuis lon^'^temps, en elFet, il était atteint d'emphysème pulmonaire et 
il était d'une sensibilité extrême aux variations atmosphériques ; dès que les 
conditions extérieures s'amélioraient, il retrouvait la bonne humeur qui faisait 
le fond de son caractère. 

Les années s'écoulaient sans que sa nature se modifiât d'une façon appré- 
ciable. Tout ce que je notais, c'est qu'il semblait de plus en plus désireux de 
conquérir l'alfection de ses élè\es. Au lieu de l'aig^rir, l'âg'e ne faisait que 
développer ses sentiments innés de bienveillance envers ceux qu'il honorait de 
son amitié. 

Tel était le savant que nous avons perdu. Certes il avait parfois de petits 
mouvements d'impatience, et, au cours de nos lonj^-ues relations quotidiennes, 
quelques malentendus ont surg'i entre nous ; mais ces légers nuages étaient 
vite dissipés, et Ernest Hamy s'ingéniait alors à me démontrer qu'il était 
constant dans ses alfections et que rien ne pouvait modilier ses sentiments à 
légard d'un élève qu'il désignait à tous comme son successeur. Aujourd'hui 
que ses vœux se sont accomplis, c'est avec une sincère émotion que je songe 
aux bonnes années que nous avons passées ensemble, aux excellentes leçons 
que j'ai reçues de lui et à la grande dette de reconnaissance que j'ai contractée 
envers celui qui a guidé mes premiers pas dans la carrière scientifique et qui, 
jusqu'à sa dernière heure, a été pour moi un ami fidèle, d'un dé\ouenienl à 
toute épreuve. 



R. Verne AU. 



LE D'^ HAMY 

HISTORIEN ET GEOGRAPHE 

Le D"" Hamy a touché à beaucoup de branches des études humaines ; sa 
curiosité, rapidement éveillée par de nouveaux sujets, s'est promenée dans les 
champs les plus divers de la recherche scientifique. Si l'anthropologie a été 
son point de départ, si les circonstances l'ont conduit à accorder à l'ethnogra- 
phie une part considérable de son temps, si enfin, il a été amené par l'anthro- 
pologie et l'ethnographie à s'occuper des questions américaines, dans lesquelles 
il a certainement laissé sa trace la plus durable, les études, lObjet de sa secrète 
prédilection, furent sans nul doute l'histoire et la g-éographie. Je dirai presque 
qu'Hamy a manqué sa vocation : celle de chartiste ; ses goûts et la nature de 
ses ouvrages devaient le conduire infailliblement à l'Académie des Inscriptions 
et Belles-Lettres plutôt qu'à l'Académie des Sciences. 

Les recherches du D"^ Hamy, dans le domaine historique et géographique, 
doivent être ramenées à deux groupes ; celles qui ont pour objet le Jardin du 



1 ifi SOCIÉTÉ DES AMÉR1CAMS1 KS DE PARIS 



Roi, c'est-à-dire le Jardin des Plantes ; celles qui sont relatives à son pays 
natal, c'est à dire le Boulonnais; mais combien il a su élargir le cercle de ses 
publications ! Les matériaux qu'il accumulait en vue de l'histoire du Jardin du 
Roi l'ont entraîné à écrire des monographies sur les voyageurs et sur leurs 
collections, et, ici, je ne citerai que Gilles d'Albi, Dombey, Bonpland, Humboldt, 
Etienne Geoffroy-Saint-Hilaire, Lamarck, etc., et une fois engagé dans cette 
voie, il devait forcément remonter dans les siècles passés, aux portulans du 
moyen âge, dont le déchiffrement forme une des parties les plus originales 
de son œuvre. 

Les travaux d'Hamy sur le Boulonnais l'ont fait sortir du cadre de l'histoire 
locale., qu'il a cependant bien étudiée, pour lui faire célébrer les gloires de 
notre marine ; de là, des monographies sur le chef d'escadre François Panetier, 
et autres illustres guerriers, dont la lecture est aussi réconfortante pour le 
patriotisme qu'utile pour l'histoire. 

On est stupéfait devant l'immensité du labeur du D'" Hamy, et je puis en 
parler en connaissance de cause, ayant dressé la bibliographie de ses œuvres. 
Et cependant, on ne peut s'empêcher d'exprimer le regret qu'il ait dispersé 
tant de science et d'efforts, au lieu de les concentrer sur la grande œuvre 
maîtresse que nous attendions de lui, et que son activité et sa curiosité, parta- 
gées peut-être entre trop d'objets divers, ne lui ont pas permis de nous donner. 

Henri Cordier. 



Le Professeur HAMY 

PRÉHISTORIEN ET AMERICANISTE 

Le professeur Hamy était un esprit encyclopédique qui embrassa de nombreux 
champs d'étude et excella dans tous. 

Ln premier point qu'il y a lieu de nettement établir, c'est que tous ses tra- 
vaux portent sa note très personnelle. Si l'on cherche, en effet, à caractériser son 
œuvre scientifique, et plus spécialement, comme nous le faisons ici, en tant 
que préhistorien et américaniste, on pourra dire que toutes les questions de 
cet ordre ont toujours été traitées par lui à un point de vue synthétique et com- 
paratif. Ses connaissances générales étaient si grandes, sa bibliographie si riche, 
sa mémoire si surprenante, son esprit si fin, si pénétrant et si généralisateur, 
que tous ses travaux portaient l'empreinte de ces influences multiples. 

Après avoir exposé les diverses faces d'une question (dont il découvrait sou- 
vent certaines méconnues jusqu'alors), il faisait immédiatement intervenir la 
méthode comparative qui, judicieusement appliquée, lui permettait souvent 
d'arriver à une solution élégante et rationnelle, là où jusqu'ici on avait erré ou 
même là où toute solution était restée en suspens. Cette très intéressante 
méthode, qui nécessite une profonde érudition et une très saine critique, peut 



NÉCROLOGIE 1 47 



I 



être considérée comme caractéristique du maître éminent qu'était le professeur 
Hamy. 

En préhistoire, il fut un des fondateurs de celte science, en ce sens qu'il fut un 
des premiers qui en tenta une synthèse. Dès 1870, âgé seulement de vingt-huit 
ans, il publia un fort remarquable petit livre : Paléontologie /lumame, complétant 
et mettant à jour l'œuvre célèbre de Lyell : L Antiquité de V homme prouvée 
par la géologie, Il fit, en 1865, à la Société d'anthropologie, une communication 
intitulée : Silex de Châtillon, et à maintes reprises il prit la parole dans des 
discussions se rattachante la préhistoire. 

C'est à lui qu'on doit aux environs de Thèbes (Egypte) — alors complètement 
inexplorés à ce point de vue — la découverte de la première hache acheuléenne 
égyptienne. Il recueillit cette pièce lui-même, lors de l'inauguration du canal de 
Suez en 1869. 

Avec le concours de son distingué successeur, le professeur Verneau, alors son 
assistant, il organisa la collection préhistorique de Mbraye (donnée à la chaire 
d'anthropologie du Muséum) dans les salles des collections publiques, et sut 
admirablement mettre en valeur ces richesses scientifiques. 

Il apporta constamment à l'étude de la préhistoire sa haute compétence 
d'ethnographe et sut en tirer de très intéressantes déductions. 

L'œuvre d'Hamy comme américaniste fut considérable. 11 était considéré, à 
juste titre, comme le maître de l'américanisme en France. Je pus facilement 
m'en rendre compte, lorsqu'en septembre 1908, au Congrès des américanistes, 
à Vienne, où sa santé ne lui avait pas permis de se rendre, je fis signer par tous 
les représentants des divers pays du monde une adresse que je lui rapportai. 
Tous m'exprimèrent unanimement leurs sentiments de très haute et très affec- 
tueuse estime pour « le maître américaniste français », et c'est ainsi que l'appe- 
lait dans son discours d'ouverture le président du Congrès, le baron von Veck- 
becker. 

Dès 1878, en effet, il faisait cinq conférences sur les collections américaines de 
l'Exposition provisoire des missions scientifiques au Palais de l'Industrie, et de 
1880 à 1882, organisait les splendides collections américaines du Musée d'ethno- 
graphie du Trocadéro dont il avait été nommé conservateur. 

Dans son cours du Muséum, il consacra deux années entières à l'étude des 
races américaines. 

Ses mémoires sur des questions américaines sont extrêmement nombreux. 
Nous n'en citerons que quelques-uns. Ils suffiront pour montrer leur variété et 
leur importance. 

En 1872. il publiait dans la Revue d'anthropologie un beau travail sur « les 
habitants primitifs du Mexique )),avec illustrations. 

En 1882 il fit une fort intéressante conférence sur les Toltèques à l'associa- 
tion scientifique de France. 

En 1885 paraissait l'introduction au mémoire célèbre d'.\ubin, sur l'écriture 



148 SOCIÉTÉ DES AMÉRICANTSTES DE PARIS 



et la peinture didactique des anciens Mexicains, travail d'une érudition éton- 
nante et où tous les travaux importants sur le Mexique sont indiqués. 

Il y a lieu de citer aussi le curieux mémoire sur la croix de Teotihuacan. à 
propos de cette curieuse pierre (actuellement au musée duTrocadéro) recueillie 
par Charnay et qu'Hamy démontra avoir été consacrée à Tlaloc. 

L'étude d'un bas-relief de la collection Uhde lui permit d'identifier et de 
décrire un instrument mal connu, l'ayacachicaualiztli, sorte de claquoir muni 
de sonnettes, en usage dans diverses cérémonies mexicaines. 

Un exemple de l'intéressante méthode analytique d'Hamy se trouve dans son 
mémoire sur l'inscription chronographique sur obsidienne, commémorative de 
la pose de la première pierre du grand temple de Mexico par l'empereur Tizoc 
en 1483. 

Fort intéressant aussi est son mémoire sur le Tzompantli, l'ossuaire des crânes 
des victimes humaines sacrifiées sur le teocalli et qui se trouvait ordinairement 
sur la plate-forme de la pyramide sacrée elle-même ou à côté. 

La question des rapports de l'Asie et de l'Amérique dès une époque ancienne 
a souvent préoccupé Hamy. C'est dans cet ordre d'idées qu'il a publié divers 
mémoires, entre autres S^vastika et roue solaire en Amérique ei Essai d'inter- 
prétation d'un des monuments de Copan (Honduras) présentant nettement, 
gravé en grand, un Taïki ou signe de la longévité, de la pérennité chez les Chi- 
nois. Dans le même sens plaideraient les vases du musée de Boulogne-sur-Mer, 
à figures humaines, provenant du sud du Pérou. Ils rappellent des représenta- 
tions japonaises; ^L Hamy les a décrits dans une de ses décades. 

Les Antilles ont fourni au professeur Hamy la matière de plusieurs mémoires 
pleins d'intérêt; tel celui sur VAnthropolithe de la Guadeloupe. Il y a démon- 
tré que les os humains ainsi dénommés et qui étaient contenus dans une sorte 
de tuf n'avaient pas une antiquité aussi reculée qu'on le pensait puisqu'il y a 
trouvé, inclus dans la roche, une petite figurine de type caraïbe en pierre verte. 

Dans son mémoire sur les haches de la collection Guesde, le professeur 
Hamy a montré que plusieurs, trouvées dans les petites Antilles et à la Guade- 
loupe, étaient en roches venant du continent américain. Dans le même ordre 
d'idées, il a montré que les haches en pierre que porte suspendue à son cou la 
tête en terre cuite surmontant le tombeau de Très Molinos (l-'quateur) sont du 
plus pur type caraïbe. Inv -rsement, dans un autre très intéressant mémoire, 
M. Hamy avait démontré qu'une terre cuite trouvée dans le Haut ()rénoque 
provenait des Antilles. 

11 avait fait une étude sur un certain nombre de pipes tubulaires extrêmement 
comparables les unes avec les autres et pourtant provenant de régions très 
éloignées (de la Californie au Cundinamarca). Il en avait déduit l'existence de 
rapports entre des populations souvent fort éloignées. 

L'étude comparative des hameçons en coquille des anciens Californiens et 



NÉCROLOGIE 149 



ceux observés aux îles Hawaï a permis au professeur Hamy de faire crintéres- 
sants rapprochements basés sur de fort nombreuses pièces. 

Les mutilations dentaires (dents appointées ou creusées d'une cavité pour 
recevoir une turquoise) étaient surtout fréquentes chez les Huaxlèques et les 
Mayas. Hamy en avait étudié un spécimen dans une de ses très intéressantes 
décades. 

La plupart de ces mémoires et bien d'autres encore furent réunis par Hamy 
dans trois petits volumes de Décades americanx qui ne contiennent pas moins 
de soixante articles, tous fort intéressants, comme on a pu le voir par les 
quelques exemples ci-dessus. 

Enfin on ne saurait omettre de citer sa splendide publication (dont les frais 
furent faits par le duc de Loubat) : Galerie américaine du Trocadéro, série de 
60 planches grand in-folio, représentant des pièces particulièrement rares ou 
curieuses du Musée d'ethnographie du Trocadéro, que le professeur Hamy 
décrivit dans de courtes mais fort savantes notices annexées à chaque 
planche. 

Enfin, il faut particulièrement noter ses interprétations des deux fameux 
codex (Borbonicus et Telleriano remensis) publiés aux frais du duc de Loubat. 
Elles accompagnent ces remarquables publications. C'est là une œuvre d'analyse 
fine, pénétrante et érudite du plus vif intérêt. 

Ces quelques notes donneront un aperçu de l'œuvre américaniste d'Hamy. 
Ajoutons qu'il était un des derniers fondateurs survivants du Congrès interna- 
tional des Américanistes. 

On sait l'affabilité, la bonté du professeur Hamy, on sait moins sa puissance 
de direction. C'était un maître bienveillant, sachant guider ses élèves, les 
aidant de ses conseils, de sa profonde érudition, de sa mémoire impeccable et 
extraordinairement étendue, les dirigeant, leur fournissant des matériaux, met- 
tant même à leur disposition sa superbe bibliothèque américaine. 

Pour l'américanisme, en France, c'est une perte immense et fort douloureuse. 
L'exposé qui précède montre, en effet, l'étendue de ses connaissances et la 
variété de ses études américaines. On comprend donc que tous les américa- 
nistes, et plus spécialement ses élèves, pleurent un tel maître et s'efforcent de 
trouver dans son enseignement américaniste les méthodes dont ils ont besoin 
au milieu de la complexité des études ressortissant à l'Amérique ancienne. 

Capitan. 



DISCOURS 

PRONONCÉS AUX FUNÉRAILLES DE M. EmeSt HAMY, 

le samedi ^21 novembre 1908. 



DISCOURS DE M. BABELON 

PRÉSIDENT DE l'aCADÉMIE DES INSCRIPTIONS 

Messieurs, 

L'année qui s'achemine vers sa fin comptera, dans les fastes de l'Institut de 
France, parmi les plus douloureuses que notre g^énération ait vécues. La mort 
frappe dans nos rangs avec un acharnement qui est, peut-être, sans précèdent, 
et l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, en particulier, est cruellement 
éprouvée. J'ai eu déjà le pénible honneur de dire ladieu suprême à quatre de 
nos confrères et nous avions tout lieu d'espérer que l'impitoyable Destinée, 
enfin satisfaite, suspendrait ses coups, lorsque nous avons été surpris par le 
nouveau malheur qui nous rassemble encore une fois autour d'un cercueil. 
Consternés et impuissants, nous nous inclinons, dans un dernier et affectueux 
salut, devant la dépouille mortelle de ceux que nos regrets et notre souvenir 
accompagnent dans l'insondable mystère de l'au-delà. 

Le docteur Théodore-Ernest Haniy avait été élu, en 1890, membre libre de 
notre Académie, en remplacement du général Faidherbe. Il était né à Boulogne- 
sur-Mer en 1842. Tout enfant il perdit sa mère et il a raconté lui-même, dans 
des pages touchantes, ses années de première éducation dans la pension du 
Père Blériot, à Boulogne, où avaient été aussi élèves, avant lui, Auguste 
Mariette et Sainte-Beuve. Son père l'envoya à Paris pour étudier la médecine ; 
il fut reçu docteur en 1868, mais il se sentait peu d'inclination pour la pratique 
de son art et son esprit curieux se portait au contraire vers les recherches 
spéculatives. En 1869, il alla en Egypte, comme invité du khédive Ismaïl, à 
l'occasion de l'inauguration du canal de Suez. Il retrouvait là son compatriote 
Mariette qui lui inspira le goût de l'archéologie. .\ son retour, ses relations 
personnelles avec Broca fi.xèrent sa vocation. Sous sa direction, il se livra tout 
entier à l'étude de l'anthropologie, qui était alors une science de floraison 
nouvelle, et dès 1870 il publiait son Précis de paléontologie humaine qui attira 
sur lui l'attention, à la fois des naturalistes et des archéologues ; en 187'2, il 
fut nommé aide-naturaliste de M. de Quatrefages au Muséum d'histoire natu- 
relle qu'il ne devait jamais quitter, qu'il illustra par ses travaux et son ensei- 
gnement, et où il devait, hélas I prématurément expirer. 



DlSCOfRS Di: V. HAHELON 1o1 

La collaboralion scienlifique de M. de Qualrefag-es et du docleur Ilamy fut 
singulièrement féconde pour la science. La craniologie, mise à la mode en 
Allemagne, par Blumenbach, et constituée à Tétatde science positive par Broca, 
suggéra, à Qualrefages et Haniy, l'idée de tenter de formuler en lois les dissem- 
blances caractéristiques des races humaines, d'où naquit leur grande publica- 
tion, Cr.mia elhnicn ( I87r)-188"2) qui est considérée comme la base essentielle 
de cet ordre d'études. Par elle, nous savons ce qu'étaient anatomiquement les 
peuples primitifs de l'Europe, Celtes, Germains, Ligures, Kymris. On doit à ce 
point de vue à MM. de Quatrefages et Hamy un groupement systématique des 
populations du bassin méditerranéen occidental des temps préhistoriques et 
aussi la détermination des caractères anthropologiques nouveaux des peuples 
envahisseurs qui ont succédé aux aborigènes et qui, pareils à des vagues violem- 
ment soulevées du côté de l'Orient, sont venus successivement submerger l'Eu- 
rope occidentale. 

Des observations anthropologiques non moins abondantes et précises ont 
été faites par les deux savants sur des races confinées dans des régions demeu- 
rées jusque là en dehors des investigations scientifiques, telles que les tribus de 
la Laponie, du Turkestan chinois, de la Malaisie, de l'Afrique centrale, de 
l'Amérique. 

Quatrefages et Hamy ne s'en tinrent pas là. Prenant pour base leurs décou- 
vertes anthropologiques, ils entreprirent de préciser les éléments constitutifs 
de telle ou telle population déterminée et de reconstituer les groupes ethniques 
avec tous les caractères propres à la vie sociale de chacun d'eux, en mettant 
en jeu les éléments physiologiques, l'influence du climat et du milieu et jus- 
qu'aux données de la linguistique, des traditions populaires et de l'archéolo- 
gie. Par la part prépondérante qu'il prit personnellement à ce genre de recher- 
ches, le docteur Hamy mérite d'être regardé comme le fondateur de l'ethnolo- 
gie. Ses publications dans cette branche d'études sont extrêmement nom- 
breuses et disséminées soit dans la Bibliothèque ethnologique qu'il fonda, soit 
dans d'autres recueils. Je citerai, par exemple, les mémoires intitulés : Les types 
ethniques du Rhodope ; Gravures rupestres de la Guyane ; Lâge de la pierre 
à la Côte d'Ivoire ; Sur un anthropoïde géant de la rivière Sangha ; Le crâne 
de Métiéville, etc., titres pris au hasard et qui donneront une idée de la nature 
des recherches du D"" Hamy et de l'originalité de son esprit. Dans ses missions 
scientifiques et ses nombreux voyages il poursuivit le même but, comme, par 
exemple, lorsqu'il retrouvait dans le Sud-Tunisien les Troglodytes de l'anti- 
quité vivant encore dans des habitations souterraines, pareilles à celles que 
décrit Salluste. 

Le couronnement de ces études d'ethnographie fut la création du magnifique 
musée du Trocadéro, qui est l'œuvre du docteur Hamy. 11 sut en rassembler 
rapidement les éléments avec une merveilleuse habileté, et il a raconté les ori- 
gines de ce musée dans un livre fort intéressant pour l'histoire des collections 
de curiosités exotiques en France avant la Révolution. 

Le groupement et le classement des abondantes séries du musée ethnogra- 
phique du Palais du Trocadéro mit le docteur Hamy en présence d'un grand 



452 SOCIÉTÉ DES AMÉRICANISTES DE PARIS 

nombre de monuments d'origine américaine et c'est ainsi que notre actif 
confrère, qui savait tirer un parti scientifique de toutes choses, devint en peu 
de temps un américaniste faisant autorité. 11 savait mieux que personne orien- 
ter ses recherches ; il publia un ouvrage important sur les populations primi- 
tives du Nouveau Monde, qu'il nous dépeint inofTensives et de civilisation 
développée, qu'écrasa le joug oppresseur des célèbres conquistadores et qui, 
en définitive, furent victimes du génie occidental. L'introduction générale du 
D'' Hamy, sur les études mexicaines, en tête des Recherches historiques et 
archéologiques publiées en 1880, est un chapitre de magistrale synthèse ; la 
publication du Codex horhonicus, manuscrit mexicain de la Bibliothèque du 
Palais-Bourbon, est un remarquable exemple de la perspicacité de notre 
confrère dans l'interprétation de ces étranges rituels et livres divinatoires des 
populations pré-colombiennes de l'Amérique. 

Par toutes ces recherches sur l'humanité primitive et les premières civilisa- 
tions dans le monde entier, qui embrassaient depuis l'anthropologie jusqu'à la 
linguistique et au folk-lore, Hamy était l'un des savants de notre temps les 
mieux documentés sur les faits authentiques et les hypothèses relatives à 
l'homme préhistorique. Il était du nombre de ces esprits ouverts, pondérés et 
scientifiques que n'ont point grisés les ambitieuses conceptions théoriques de 
certains adeptes de ces intéressantes études. Le D"" Hamy a su faire, comme 
Alexandre Bertrand, avec une rare sagacité, la part du vrai, du probable et du 
roman ; ce en quoi il a rendu à la science un signalé service. 

Amené tout naturellement, par le cours de ses études ethnographiques, à 
considérer les circonstances qui accompagnèrent la découverte des populations 
dont il voulait décrire les caractères physiques et moraux, le D' Hamy, par 
une naturelle évolution de sa curiosité sans cesse en éveil, a dû examiner les 
monuments qui subsistent encore des connaissances géographiques du moyen 
âge. Bientôt la géographie générale historique, l'histoire des grandes décou- 
vertes dans l'ancien et le nouveau Monde, l'explication des cartes marines, 
des portulans, des mappemondes, la biographie même des grands voyageurs et 
des grands navigateurs à l'âge héroïque des Christophe Colomb, des Americ 
Vespuce, des Vasco de Gania, des Jacques Cartier, tel fut le domaine nouveau 
qui passionna notre confrère durant de longues années, et sur lequel il écrivit 
des livres qui firent de lui le représentant le plus autorisé de cette science de 
la géographie, dans laquelle s'étaient déjà illustrés les d'Anville, les Gosselin, 
les Walkenaer, les Joniard, les d'Avezac. Nul autre n'a, plus savamment que 
lui, montré comment s'est préparée, à la longue, dans le monde romain, la 
conquête scientifique du globe. Qu'il me suffise de rappeler sa série de mono- 
graphies des géographes catalans, majorcains, italiens et français, ses mémoires 
sur la mappemonde dressée, en 1339, par Angelino Dalcert ; sur la mappemonde 
de Diego Kibero de 1520, sur la célèbre carte magrebine du xni*" siècle, due à 
un géographe arabe, et conservée à la Bibliothèque Ambrosienne ; enfin sur 
la plupart des monuments du même genre que possèdent les musées et biblio- 
thèques de l'Europe. L'ensemble imposant de ces travaux restera comme 
l'un des côtés originaux de la carrière scientifique d'Ernest Hamy. 



DISCOURS DE M. BABELON 153 

Dans ses recherches sur l'histoire des savants, Hamy se montre admirable- 
ment informé et documenté, mais plus curieux des hommes eux-mêmes que de 
leurs doctrines scientifiques. Tel est, par exemple, le caractère du volume 
consacré à Geolîroy Saint-IIilaire, dont il a publié et annoté la correspondance 
durant la campagne de Bonaparte en l'Egypte. Je porterai le même jugement 
sur le recueil des Lettres américaines d'Alexandre de Humboldt, sur la biogra- 
phie si nourrie de faits curieux que Hamy a consacrée à Joseph Dombey, 
explorateur du Pérou, du Chili et du Brésil de 1778 à 1785, et dont la lin dans 
les prisons de lîle de Mont-Serrat fut si lamentable ; sur les biographies dAimé 
Bonpland, explorateur de l'Amérique du Sud, et d'Alexandre Lesueur, 
explorateur de l'Amérique du Nord, collaborateur de François Peron dans sa 
célèbre expédition aux Terres australes. 

Cherchant ainsi à mettre en relief les physionomies trop oubliées de ces 
hardis voyageurs, et réparant parfois de véritables injustices historiques, Hamy 
ne dissimulait pas son penchant bien naturel de faire revivre de préférence 
ceux de ces personnages qui avaient des liens d'origine ou de famille avec 
Boulogne-sur-Mer ou la Basse-Picardie. C'est dans cet esprit qu'il écrivit ce 
livre si attachant sur François Panetié, premier chef d'escadre des armées 
navales de 1626 à 1692, dédié à la marine boulonnaise ; c'est pour cela égale- 
ment qu'il publia la correspondance du cardinal Mazarin avec le maréchal d'Au- 
mont, ce dernier ayant été gouverneur de Boulogne de 1742 k 1789. Poussé 
enfin par le même sentiment honoi"able, il donna à la Bibliothèque de cette 
ville trois gros volumes de copies de documents relatifs à l'histoire de la marine 
boulonnaise. 

Hamy demeura toute sa vie très attaché à son pays natal, où il retournait 
chaque année avec un plaisir infini, dont il avait même conservé dans la voix 
certaines intonations. Suivant le vœu qu'il a formé, il ira reposer pour toujours 
dans cette ville de Boulogne dont il aimait à rappeler les vieux souvenirs. Il 
racontait complaisamment les passe-temps de ses vacances et les Conversations 
à demi scientifiques qui se tenaient dans l'arrière-boutique du pharma- 
cien Dutertre, « une petite Académie des Sciences », comme il disait en 
souriant. 

Le docteur Hamy a beaucoup écrit, et son information bibliographique 
était prodigieuse. Quand on causait avec lui de questions scientifiques, il était 
rare qu'il ne mît pas son interlocuteur sur la trace de quelque document ou de 
quelque ouvrage rare et utile. 

Il était le savant le plus obligeant qui fût ; il avait les mains toujours 
ouvertes et prêtes à donner les matériaux accumulés par lui, à ceux que leurs 
études poussaient dans ses parages. Aussi, en dehors des honneurs officiels, 
qui ne lui firent pas défaut, son inépuisable serviabilité, autant que son érudi- 
tion, le fit rechercher par une foule d'Associations savantes de France et de 
l'étranger. Partout, il était de bon conseil, donnait l'exemple de l'activité 
entreprenante, indiquait la bonne direction des recherches. Il tenait cette apti- 
tude de son esprit ouvert, de sa curiosité universelle, et aussi de la bonté 
naturelle de son cœur. 



loi SOCIÉTÉ DES AMÉRICAMSTES DE PARIS 

Le docteur Hamy trouvait dans le travail obstiné et dans cet épanchement 
cordial avec les autres une consolation aux grandes douleurs qui avaient, de 
bonne heure, hélas ! assailli son foyer domestique. 11 y a trois semaines, il 
venait encore, — d'un pas un peu alourdi, il est vrai, — s'asseoir parmi nous ; 
et, comme toujours, il avait pour chacun son sourire franc et épanoui, et sa 
cordiale poignée de main. Il meurt sans avoir connu la vieillesse, ni le repos, 
emportant les regrets sincères de tous ceux qui l'ont connu, et en particulier 
de cette Académie dont il suivait les travaux avec tant d'assiduité, et qu'il a 
honorée par sa belle carrière faite tout entière de science et de droiture. S'il 
est quelque consolation pour sa fille, qui fut le seul véritable bonheur de sa 
vie, c'est bien ce concert unaninie de sympathies dont je suis le faible interprète ; 
qu'elle daigne en accepter l'hommage ému et respectueux. 



DISCOURS DE M. PAUL RICHER 

MEMBRE DE l'iNSTITL'T 

Au nom de la Société française d'histoire de la médecine. 



Messieurs, 

Lorsqu'un homme comme le professeur Ernest-Théodore Hamy disparaît 
dans sa pleine et forte maturité, non seulement on reste atterré devant le vide 
inmiense qu'il laisse dans les milieux divers où s'exerçait son activité, mais 
on se demande avec amertume quels préjudices vont subir les diverses branches 
des connaissances humaines où il s'employait, du simple fait de l'inachève- 
ment de ses travaux et de la suppression inattendue de ces beaux fruits 
que son expérience de jour en jour plus complète promettait. 

Parmi les œuvres nombreuses qui se partageaient sa vie, une des dernières 
venues, le relèvement des études d'histoire médicale, avait tout particulière- 
ment éveillé sa sollicitude. Et c'est au nom de ceux tout nouvellement groupés 
dont il encouragea et dirigea les travaux que je viens lui dire le dernier 
adieu. 

Hamy fut comme le bon génie de la Société française d'histoire de la méde- 
cine. Ce n'est ni le lieu, ni l'heure de passer en revue, même sommairement, les 
matériaux qu'il apporta à l'œuvre commune. La première communication qui 
fut faite à notre Société porte son nom. Depuis il ne cessa de s'intéresser avec 
un soin jaloux à tous nos ordres du jour, s'ofTrant spontanément à combler les 
vides. Sa vaste érudition tenait eu réserve une mine inépuisable de documents 
dont il disposait généreusement, sans compter. Aussi fut-il un président incom- 
parable par la justesse de ses appréciations et par l'étendue de ses connais- 
sances. Mais il fut aussi, en dehors même de ses années de présidence, l'assis- 
tant le plus attentif et le ])liis assidu. 11 arri\ail le premier, s'asseyait et 



DISCOURS DE M. PALL KICHKR 1 OO 

attendait patiemment comme s'il avait plaisir à accueillir d'un bon et fin sourire 
tous ceux qui successivement se présentaient. 

D'autres que nous diront les qualités de son cœur, mais sa nature droite et 
entière ne savait pas séparer les qualités du cœur de celles de l'esprit. Et des 
relations commencées pour des raisons scientifiques devenaient bientôt des 
relations d'amitié. 

Aussi son souvenir vivra-t-il à la Société d'histoire de la médecine aussi 
longtemps qu'elle comptera des esprits pour comprendre et des CŒ'urs pour 
aimer. 



ALLOCUTION DU Dr VERNEAl 

Au nom du Laboraloive dWnlhropologie du Muséum. 

Les Élèves et le Personnel du Laboratoire d'Anthropologie du Muséum m'ont 
confié la triste mission d'adresser un suprême adieu au Maître aimé que la 
mort vient de nous ravir. 

Ce Maître avait le don de gagner d'emblée la sympathie de ceux qui l'appro- 
chaient ; il les captivait par l'étendue de son savoir et les émerveillait par son 
ardeur au travail. On peut dire qu'il est mort sur la brèche, car deux jours 
avant de s'éteindre, il rédigeait un mémoire qu'il n'a pu achever. La veille du 
fatal dénouement, alors que l'organisme s'affaiblissait à vue d'œil, la vie sem- 
blait se concentrer dans son puissant cerveau, et il nous parlait de ce mémoire 
qu'il avait tant à cœur de terminer : il s'agissait, en effet, de mettre en relief le 
mérite d'un de ses élèves, un explorateur à qui on n'avait pas suffisamment 
rendu justice. Et celui-là, comme tous ceux à qui il avait accordé son estime et 
qu'il avait pris en amitié, il ne l'oubliait point. 

Nul n'est mieux qualifié que le doyen de ses disciples pour rendre hommage 
à sa grande bienveillance. Depuis 1869, jai profité de ses leçons ; pendant plus 
de trente-cinq ans, j'ai vécu à ses côtés, et il a tenu à me donner des preuves de 
son attachement en me confiant à diverses reprises sa suppléance au Muséum et 
en me désignant comme son successeur à ce Musée d'Ethnographie qu'il a fondé 
et auquel il a consacré vingt-sept années de son existence. 

Quelques heures avant de mourir, le savant que nous pleurons me répétait 
en m'embrassant qu'il m'aimait bien. Moi aussi, cher Maître, j'avais pour vous 
une sincère affection, et le personnel comme les élèves du Laboratoire d'Anthro- 
pologie partageaient mes sentiments à votre égard. A l'annonce de la gravité de 
votre maladie, on a senti planer dans votre laboratoire un nuage de tristesse, 
et quand vous avez rendu le dernier soupir, la douleur s'est peinte sur tous les 
visages. 

Adieu, cher Maître ; nous ne vous verrons plus au milieu de nous, mais 
nous nous inspirerons de votre exemple, et votre souvenir restera profondément 
gravé dans nos cœurs. 
.Adieu I 



156 SOCIÉTÉ DES AMÉRICAMSTES DE PARIS 



ALLOCUTION DU Dr CAPITAN 

C'est au nom du bureau du Congrès international des Américanistes et au 
nom de la Société des Américanistes de Paris que je viens apporter à notre émi- 
nent président et bien cher Maître un dernier adieu. 

Lors de la réunion à Vienne, au mois de septembre dernier, du Congrès des 
Américanistes, le président avait tenu, dans son discours d'ouverture, à 
exprimer les vœux de profonde et affectueuse sympathie du Congrès tout 
entier pour son ancien président et membre fondateur. Durant ce Congrès, les 
délégués des divers pays des deux mondes avaient signé une adresse au profes- 
seur Hamy, lui exprimant leurs cordiaux souvenirs et leurs regrets de ne pas le 
voir parmi eux. Je crois donc, et tel aussi est l'avis du bureau du Congrès 
encore en fonction à Vienne, qu'ayant été chargé par ces savants éminents de 
transmettre leurs vœux à notre cher maître, je traduis aujourd'hui très exacte- 
ment leur pensée en apportant ici leurs plus attristés souvenirs et en disant en 
leur nom un dernier adieu à leur ancien président, au maître de l'Américanisme 
en France. 

La Société dés Américanistes de Paris était l'œuvre du professeur Hamy. l\ 
l'avait créée, dirigée, soutenue. Il lui consacrait avec amour beaucoup de son 
temps précieux et de sa grande intelligence. Par sa bonté et en même temps du 
fait de sa haute et puissante direction, il pouvait être considéré comme le père 
de cette petite famille scientifique. 

Aux séances, il apportait avec son alfabilité, sa bonne humeur et son esprit, 
de savants mémoires et de fort intéressantes communications, résultant de ses 
longues études américanistes ou de ses curieuses trouvailles d'archives dont il 
était si heureux. Au Journal de la Société, il consacrait beaucoup de temps, et 
pour la rédaction de ses mémoires, et pour des analyses qu'il ne dédaignait pas 
défaire lui-même. Lundi encore, déjà bien malade, il me donnait les dernières 
instructions pour terminer le volume qui va paraître. 

C'est donc l'âme delà Société qui part avec lui... et nous... nous restons avec 
nos larmes, mais aussi avec le devoir de continuer l'œuvre du maître... Aussi 
est-ce le cœur brisé que nous venons apporter à noti'e excellent maître un 
suprême adieu... Adieu cher et bon maître, adieu ! 



UN PETIT PROBLÈME D'ETHNOGRAPHIE AMÉRICAINE 



LA CORBEILLE DE JOSEPH DOMBEY' 



Par lk D-" E.-T. HAMY 

PnÉSIDENT DE LA SoCIÉTÉ 



Comme je mettais la dernière main au volumineux ouvrage que j'ai 
récemment consacré à l'explorateur Joseph Dombey -, j'ai voulu, une 
dernière fois, examiner par le menu les objets de sa collection américaine 
qui sont parvenus jusqu'à nous. Et mon attention s'est trouvée appelée 
une fois de plus sur une pièce du Musée du Trocadéro d'une conservation 
médiocre, mais d'un fort curieux travail et dont la détermination soulève 
un petit problème ethnographique d'une certaine difficulté. 

Cet objet, que nous tenons de la Bibliothèque Nationale, est une cor- 
beille tressée d'une sorte de saule ^ ; elle est de forme ovale, aplatie par- 
dessous, largement ouverte par-dessus et mesure 0™ 245 de longueur, 
0"* 15 de largeur et 0"" 12 de hauteur, l'orifice ovale atteignant lui-même 
0"" 10 sur 0"" 132. Cette corbeille est ornée de 15 rangs de disques arron- 
dis, plus ou moins inégaux, taillés dans une coquille de gastéropode du 
genre néritine ^ et mesurant de 0"' 005 à 0"° 007 de diamètre. Ces disques 

1. Cette notice est le dernier travail qu'aura publié notre cher maître le prof. 
Hamy (C). 

2. E.-T. Hamy. Joseph Dombey, médecin, naturaliste, archéologue, explorateur du 
Pérou, du Chili et du Brésil. Sa vie, son œuvre, sa correspondance. Paris, 1906, 
in-8°. 

3. Otis T. Mason ne mentionne pas moins de 3 saules utilisés par les vanniers de 
la côte N.-O. d'Amérique (Otis T. Mason. Aboriginal American Baskelnj. Studies in 
a textile Art without Machinery, Rep. Nat. Mus., for 1902, p. 210). Washington, 1904, 
in-8°. 

4. Je dois cette détermination à M. de Rochebrune, assistant au Muséum, dont la 
compétence spéciale s'est affirmée naguère dans deux mémoires publiés par la Revue 
d'Ethnographie (A. T. de Rochebrune. De l'emploi des mollusques chez les peuples 
anciens et modernes. I. Mollusques des sépultures du Bas-Pérou. II. Mollusques des 
sépultures de l'Equateur et de la .Nouvelle-Grenade {Rev. d'Ethnog., t. I, p. 467-482, 
fig. 177-191, 1882; t. II. p. 311-320, fig. 110-115, 1883). Dans une note qu'il a bien 
voulu me remettre, ce savant malacologiste montre que la structure du test des ron- 

Socièté des Américaniste/t de Parix. 11 



158 



SOClETli Ul:;s A.MKRICAM.STKS DK l\\RIS 



sont percés au centre d'un trou que traverse une bride de yucca (?) fixée 
de dehors en dedans aux torons de la corbeille. Us sont tantôt contigus 
et tantôt séparés par un intervalle qui peut atteindre 0'" 07. On voit entre- 




Coi'beille de Joseph Dombey 

mêlées par-ci par-là, de petites perles de verre, arrondies ou cylin- 
driques, dont on compte 18 seulement, contre 200 coquilles environ 
demeurées en place. Quelques traces de plumes, d'un rouge éteint, se 
voient sur les tores où sont insérées les coquilles ; la nervure en est appli- 
quée à plat sur la surface du récipient et maintenue à l'aide de brides 
qui passent au-dessus. 

Il ne se rencontre assurément aucun objet ethnographique, plus ou 
moins analogue à celui-ci, dans les régions explorées par Dombey et ce 
voyageur n'a pu se procurer que par voie d'achat, dans un des ports du 
Pérou ou du Chili, où il a séjourné, cette corbeille qui devait être, dans 
sa première fraîcheur, un remarquable spécimen de cet arte pliimaria — 
pour employer l'expression consacrée par P'erdinand Denis ^ — si répandu 
dans les deux Amériques. 



délies que je lui avais soumises ne ressemble en rien à celle des lamellibranches et 
des saxidomes en particulier , auxquels les ethnographes américains ont rapporté 
ces objets travaillés. L'aspect porcelaine et la courbure des échantillons permettent 
de les rapporter à coup sûr à la Neritina picla Sow. dont l'aire s'étend de Panama à 
la Californie. 

1. F. Denis. Arte plumaria. Les plumes et leur emploi dans les arls au Mexique, au 
Pérou, au Brésil, clans les Indes el dans VOcéanir. Paris, 1876. Gr. in-S" de 76 pp. 



LA c(tiU!i;iLiA-: i>\-: jusepii ijo.mhkv l.'iy 

Sa forme, sa texture, son ornementation surtout, nous reportent de 
préférence vers les côtes septentrionales du Pacifique. C'est là, en effet, 
un peu au N. de San Francisco, sur les rivages de la Nouvelle- Albion, 
que Drake en a le premier signalé et que Langsdorff a décrit et dessiné 
plus tard ^ les produits dune industrieuse fabrication où s'associent les 
mêmes matériaux que combine la corbeille de la collection Dombey. 

Dans la grande monographie consacrée par Stephen Powers aux tribus 
californiennes', il est plusieurs fois question, à propos des Yurok, des 
Yokut et particulièrement des Gualala, de l'habileté exceptionnelle de 
ces natifs dans l'art du vannier. 

L'auteur a vu, en particulier, en possession d'une squaw Gualala, une 
corbeille qui montrait dans sa facture et dans sa décoration « un goût élé- 
gant et une incroyable patience ». Elle avait la forme commune à cette 
classe de corbeilles, à la fois rondes et aplaties, et était construite de 
fines baguettes de saule. Tout autour et en dehors, les plumules du scalp 
d'un pic des bois formaient une brillante nappe cramoisie agrémentée de 
nombre de pièces d'enfilage. Le long du bord se voyait une rangée toute 
droite de petites plumes noires de cailles, au nombre de quatre-vingts, qui 
avait exigé la capture de tout autant de ces oiseaux, de même qu'il avait 
fallu au moins cent cinquante woodpeckers pour fournir la nappe déplumes 
rouges mentionnée ci-dessus. La squaw avait mis trois ans à achever son 
panier, auquel, il est vrai, elle ne travaillait pas toujours, et elle en esti- 
mait sa valeur à 25 dollars. « Pas un Américain, dit Powers, n'aurait 
voulu récolter un tel matériel et fabriquer un semblable objet d'art pour 
quatre fois cette somme ! » 

Charles Hoppes, un vétéran de la colonisation, assurait au représen- 
tant du Survey des Montagnes Rocheuses que des corbeilles ainsi orne- 
mentées se trouvaient fréquemment- chez les Indiens Californiens, mais 
que les Américains avaient eu rarement la permission de les voir '^. 

Ces renseignements précis, empruntés à Powers, vont nous mettre dans 
la bonne voie pour identifier la pièce qui fait l'objet de cette petite note. 
Les Gualala, à la tribu desquels appartenait l'habile Indienne qui avait 
façonné le panier qui faisait l'admiration de Powers, vivent sur la crique 
qui porte leur nom et se déverse dans le Pacifique vers l'angle N.-O. du 



\. G. H. von LangsdorfT. Bemerkungen auf einev Reise uni die Well in dort Jahron 
iSO'S bis 1807. 2 Bd. s. 143, tab. IX n. 3. Frankfurt am Mayn. 1812, in-4°. 

2. Stephen Powers. Tribes of Califurnia [Contrib. to North. American Elhnoloiji/, 
vol. \U). Washington, Governm. Prinf.filfi. 18T7. in-i°, pp. 47, 187. 

3. Id., ibid., p. 187. 



160 SOCIÉTÉ DES AMÉR1CA>)ISTES DE PARIS 

comté de Sonoma. Ils font partie du groupe Po-mo, localisé au Nord de 
San-Francisco, dans cette partie du littoral qui commence au Gap Bodega 
et dépasse un peu Novo dans la direction du Nord '. C'est donc dans 
l'ethnographie des Po-mo qu'il nous faut chercher maintenant. 

Or un livre récent du savant conservateur du département ethnologique 
du National Muséum de Washington, consacré à la vannerie aborigène 
[Aboriginal american baskeiry), vient de nous donner pour la première 
fois des modèles en couleur de ces corbeilles de luxe façonnées chez les 
Po-mo, et sa planche 3 représente justement une pièce de la collection 
de J. W. Hudson, qui est l'équivalent exact de celle de Dombey, avec 
ses coquilles trouées et ses plumules rouges fixées sur les torons de la 
corbeille -. Quand on a examiné de près la belle planche de M. Otis T. 
Mason, il ne reste aucun doute dans l'esprit sur l'origine Po-mo de la 
pièce autrefois recueillie par le célèbre explorateur des Andes, qui n'a pu 
se la procurer qu'à Lima ou dans un autre port du Pacifique. Dorabey 
tenait assurément sa corbeille tout ornée de coquilles et de plumes de 
quelque membre de l'une ou l'autre des nombreuses expéditions qui ont 
remonté, jusqu'au delà de Monterey, la côte N.-O. 

On trouve plus loin, dans les planches en couleur n"* 69 et 70 de ce 
même ouvrage de M. Otis T. Mason, deux autres ouvrages d'une décora- 
tion plus brillante et plus riche, venant du Sonoma County et du Lake 
County . Aux disques de la néritine s'ajoutent sur ces corbeilles des penden- 
tifs en haliotis et en m,agnétite, tandis qu'aux plumules rouges et noires du 
ivoodpecker et de la caille se combinent le vert du mallard ducky l'orange 
de Yosiole et le jaune du meadoic-lask. De toutes ces plumes, la plus 
rare et la plus précieuse reste toujours celle du ivoodpecker ou Bataich 
des Indiens, dont était fait — la chose est maintenant certaine — l'orne- 
mentation rouge de la pièce de Dombey. Powers nous apprend que, parmi 
les objets de prix qui ont un cours chez les Karocks, la tète rouge du pic 
est estimée deux dollars et demi à cinq dollars, et que ces Indiens 
portent dans certaines danses des bandoulières de peau de daim, ornées 
de plumes rouges qui peuvent valoir de 3 à 400 dollars. 

11 est particulièrement intéressant de constater, une fois de plus, en 
terminant cette courte communication, les ressemblances étroites que 
manifeste dans le goût artistique, dans le choix des matériaux, dans la 
façon dont ils sont mis en œuvre, Varie plu maria des insulaires de l'Ar- 

1. Cf. Map showiny Ihe Distribution of the Indian Tribes of California (d'ap. Po- 
wers, op. cit.). 

2. Olis T. Mason. Aboriginal american basketry, pi. 3. 



LA CORHEILLE DE JOSEPH DOMIJEV 161 

chipel d'Ha^vaii rapproché de celui des continentaux de la Nouvel le- Albion. 
Les Hawaiiens, de même que les Californiens, ont une prédilection par- 
ticulière pour le travail de la plume, et ils ornent notamment les heaumes 
de leurs guerriers imahiolc) ou certaines figures divines [koukailimoku] 
de la même façon que les Po-n)Os décorent leurs baskets sacrés. M. Wil- 
liam T. Brogham a récemment publié toute une collection de ces bril- 
lants articles emplumés * dont le travail rappelle de fort près celui que 
l'on vient de décrire. On trouve en même temps dans cette belle mono- 
graphie une suite à'ahuula (feathers rlosfs) hawaiiens qui offrent les 
mêmes rapports avec les ceintures ou sautoirs de la Californie. J'y revien- 
drai un autre jour. 

D'une manière générale, toutes ces œuvres d'art tirent d'ailleurs en 
partie leur prix de la rareté des plumes qu'elles utilisent. L'oo, par 
exemple [acrulocercus nobilis Wils.), qui ne se trouve que dans la grande 
Hawaii est d'un noir brillant, sur le fond duquel se détachent les petites 
touffes axillaires de couleur jaune d'or que l'on isole pour le décor, 
exactement comme le scalp du mélanopic fourmilier, noir aussi, avec une 
tache de sang sur la tête ou comme l'unique plume noire de la caille 
[Lnphertyx californiens) font l'objet de la recherche des tisseuses ou des 
vanniers Gualalas. 

Ce sont là, comme on voit, des rapprochements qui favorisent la doc- 
trine des origines polynésiennes de certaines tribus au moins du littoral 
de la Nouvelle- Albion '. 

1, William T. Brigham. Hai'aiian Fealhcr Work (Mein. of Iho Bérénice Pauahi 
Bishop Muséum of Polynesian Archcology and y,a(ural Hislory), vol. I, n° t. Ilonolulu, 
1899, in-4°. 

2. Cf. E. T. Ilamy, Decad. Americ, IX, p. l'^l. 



COSTUMES ET ATTRIBUTS DES DIVINITES 

DU MEXIQUE' 

Selon le P. SAHAGUN 

Pah le Professeur Ed. SELER 



Le P. Sahagun, dans la préface de la version espagnole de son ouvra g-e, 
nous raconte, à propos de l'origine des matières de cet ouvrage, qu'il a 

1. Peu de temps avant sa mort, notre cher Président, le professeur Hamy, avait 
désiré faire paraître dans le « Journal de la Société des Américanistes » la traduction de 
ce mémoire classique du professeur Seler (Ein Kapitel aus dem geschichtswerk des 
P. Sahagun publié dans : Werôffentlichungen aus dem Kônig lichen Muséum fur 
Vôlkerkunde 1890). Il pensait que c'était là rendre un réel service aux américanistes 
ne pouvant pas facilement lire ce très remarquable travail dans sa langue primitive. 
La traduction française en avait été faite par le D"" Jumon. Le duc de Loubat avait 
approuvé cette idée et même fourni les fonds nécessaires pour la publication de ce 
travail. 

C'était donc un devoir pour la Société que de ptiblier ce mémoire. Cette publica- 
tion a été retardée par des causes diverses. Nous en donnons ici environ la moitié. 
La seconde partie paraîtra très prochainement, dans le fascicule suivant du «Journal >). 
J'ai revu aussi soigneusement que possible la traduction de Jumon, en la comparant 
au texte de Seler, qui a bien voulu revoir cette traduction corrigée. 

Je n*ai introduit qu'une légère modification, c'a été de placer chaque figure 
représentant la divinité décrite avec son explication, dans le texte même de la des- 
cription. Celle-ci est ainsi plus facile à suivre. C'est d'ailleurs la marche qu'a adoptée 
le professeur Seler dans la 2'" édition de son mémoire dans : Gesammelte abhandlun- 
gen zur amerikanischen Sprach- und allerthumskunde [Zweiter Band, p. 420). 

Nous espérons que les américanistes de langue française apprécieront le si 
important travail de Seler, ainsi mis plus facilement à leur portée. 

Au maître des études américaines, nous adressons nos sincères remerciements 
pour nous avoir autorisés à publier la traduction de ce mémoire'et avoir bien voulu 
la revoir. Nous remercions vivement aussi le duc de Loubat qui, par son aide 
matérielle, nous a permis de mener à bien le difficile et coûteux travail de l'impression 
de ce mémoire. Certes nous ne nous dissimulons pas les imperfections de cette tra- 
duction, faite d'ailleurs sur la première édition du mémoire : les tournures souvent 
trop littérales du traducteur, les phrases ne rendant pas toujours avec l'extrême 
rigueur qu'il eût désirée les finesses du texte de l'auteur. Etant donnée l'extrême dif- 
ficulté d'une pareille traduction, nous pensons que telle qu'elle est, elle pourra 
rendre encore des services (C). 

Un certain nombre de renvois se rapportent à des figures d'accessoires de costume 
représentés sur une planche qui paraîtra à la fin du mémoire dans le fascicule suivant 
celui-ci. 



16 i SOCIÉTK DES AMÉRICAMSTES DE PARIS 

commencé ses collections à Pueblo Tepeopulco, qui appartient à la pro- 
vince de Tezcoco, et qu'il les a continuées à Santiago de Tlatelolco. Il a 
suivi le même procédé dans les deux endroits. Il s'est adressé aux plus 
anciens du pays pour avoir à sa disposition un certain nombre de per- 
sonnes expérimentées, intelligentes et versées dans les anciennes tradi- 
tions. Il a alors conféré tous les jours avec ces personnes, pendant deux 
ans à Tepeopulco, pendant plus d'un an à Tlatelolco. A Tepeopulco les 
Indiens, en répondant à ses questions, notaient à leur manière sous forme 
d'images les renseignements quilslui donnaient, et des élèves indienspossé- 
dant la connaissance de 1 idiome indien et de l'espagnol auraient mis en 
écrit l'explication que les Indiens donnaient des images en langue aztèque. 
Le texte fut ensuite révisé et très complété k Tlatelolco. Dans les trois 
années suivantes que l'auteur passa dans le couvent des Franciscains à 
Mexico, il a revu encore une fois tout l'ouvrage, établi une division en 
livres, chapitres et paragraphes, et il a commencé son écrit au net. Mais 
comme le copiste avait absorbé des sommes assez considérables, l'affaire 
fut portée devant le chapitre provincial et il lui fut enjoint de faire lui- 
même la copie. Mais âgé de plus de soixante-dix ans et ayant une main 
tremblante, il négligea de continuer cet ouvrage. Ce fut seulement cinq 
ans plus tard, par suite de l'intervention du commissaire général 
Fr. Rodrigo de Sequera, qu'on lit une copie du nahuatl avec la tra- 
duction espagnole à côté, et celle-ci fut envoyée au Président du Con- 
seil des Indes, D. Juan de Ovando. Nous savons que ce n'est pas seu- 
lement ce dernier écrit qui parvint en Espagne. Le Conseil de l'Inde 
flaira dans cet écrit sur les anciennes coutumes un danger pour le salut 
des néophytes. Par un édit spécial du roi en date du 22 avril 1577, tous 
les papiers du P. Sahagun, les originaux comme les traductions, furent 
retirés et défense fut faite que personne ne traduisît en aucun langage les 
choses qui concernaient les superstitions anciennes ainsi que les anciennes 
coutumes (( porque asi conviene al servicio de Dios nuestro Senor y 
maestro ». 

Des manuscrits qui existent en Europe de l'ouvrage d'histoire du 
P. Sahagun, il en est un, celui de la Bibliothèque laurentienne de Flo- 
rence, qui montre le texte aztèque et le texte espagnol côte à côte aussi 
exactement que la description du P. Sahagun; ce manuscrit doit être la 
copie faite à l'instigation du commissaire général Fr. Rodrigo de 
Sequera. Les deux manuscrits de Madrid, dont l'un est conservé à la 
Bibliothèque de l'Académie d'histoire, l'autre à la Bibliothèque du Palais, 
ne donnent que le texte aztèque. On reconnaît diverses écritures. Les 
mêmes choses se trouvent traitées dans des chapitres particuliers, tme 
fois en un résumé court, écrites avec soin et en partie pourvues d'illus- 



COSTUMES ET ATTRIBUTS DES DIVINITÉS DU MEXIQUE 165 

trations ; dans d'autres chapitres écrits par une autre main, les matières 
sont traitées plus en détail. Les têtes de chapitres et les remarques en 
manchette sont ajoutées de la main tremblante du P. Sahagun. Un cha- 
pitre d'introduction en langue espagnole est écrit en entier de la main du 
P. Sahagun. Il ny a donc aucun doute que les deux manuscrits repré- 
sentent les originaux qui ont été réunis et mis en écrit à Tepeopulco et 
Tlatelolco et pourvus ensuite à Mexico de têtes de chapitres par le 
P. Sahagun. Les chapitres illustrés et courts, bien calligraphiés, repré- 
sentent les matières qui ont été recueillies à Tepeopulco ; les chapitres 
plus détaillés mais d'une écriture plus courante contiennent les matières 
recueillies à Tlatelolco. Les premiers indiquent les dynasties des rois 
de Mexico, de Tezcoco et d'Uexotla — royaume auquel appartient Pueblo 
Tepeopulco — ; les derniers indiquent les dynasties de Mexico et de 
Tlatelolco. Ce n'est qu'une partie des chapitres illustrés et bien calligra- 
phiés qu'on a insérée dans le texte espagnol, mais ils renferment quelques 
parties intéressantes, entre autres la collection de cantiques chantés à 
l'honneur des dieux, que Brinton a publiée sous le nom de Rigveda 
Americanus (Library of American Aboriginal i\uthors, vol. VllI, Phila- 
delphie, i 89(3). 

Dans ce qui suit, je reproduis un chapitre du manuscrit de la Biblio- 
thèque du Palais, qui appartient aux matériaux recueillis à Tepeopulco 
et qui est particulièrement intéressant parce qu'il donne le costume et 
les attributs des diverses divinités et qu'il est accompagné des images 
de ces divinités '. J'ajoute du premier livre, dont le texte aztèque fait éga- 
lement partie du manuscrit de la Bibliothèque du Palais et qui paraît 
aussi appartenir aux matériaux pris à Tlaltelolco, la partie dans laquelle 
la parure des dieux est décrite. Je mentionne encore que les images des 
dieux qui sont attachées dans le manuscrit de la Bibliothèque lauren- 
tienne, au premier livre de l'histoire du P. Sahagun, et qui ont été publiées 
dansl'ouvrage monumental de mon vénéré ami Antonio Pehafiel nesont que 
des copies grossières, en partie assez inexactes des figures du chapitre que 



1 . Les figures qui accompagnent dans le manuscrit de la Biblioteca del 
Palacio le texte du chapitre qui est reproduit ici ont été exactement dessi- 
nées et coloriées d'après l'original. La reproduction en couleurs par les 
différents moyens ne pouvait être employée ici, j'ai alors dessiné à nou- 
veau les figures pour les reproduire, et cherché à distinguer ces différents 
tons par du noir diversement gradué. C est, d'après cette conAcntion, par 
un procédé autotypique, en les réduisant aux deux tiers de leur grandeur 
naturelle, que les figures ont été reproduites. Naturellement, il ne 



166 



SOCIETE DES AMERICAMSTFS DE PARIS 



je reproduis plus loin, mais que, dans la Bibliothèque laurenlienne, on ne 
donne que 22 grandes figures eto petites sur les 36 grandes et 5 petites de 
notre chapitre. 

Le chapitre a comme suscription : 

INIC. V. PARRAPHO YPAN MITOA IN QUENIN MOCHICHIVAYA 

Y ÇEÇEYACA TETEU 

Dans le cinquième paragraphe on raconte comment les différents dieux sont 
ornés (vêtus). 

1. — UITZILOPOCHTLI. 



FiG. 1. Uitzilopochtli. 



Le visage a des bandes transversales en bleu 
et une bande en brun jaune clair ; les 
jambes, des rayures longitudinales bleues 
et jaunes. La main et Tavant-bras sont 
bleus, le bâton de serpent (caducée) que 
le dieu tient à la main, le bord du bouclier 
et les bouts des flèches, la partie élargie 
en haut du chapeau de plumes, le bâton 
d'oreille et la tête de dragon (xiuhcoana- 
ualli) qu'il porte en devise sur le dos sont 
également bleus. Le bouquet de plumes, 
qui couronne la mitre et qui s'élève au- 
dessus de la crête principale de la tête du 
dragon, ainsi que le ruban qui forme le 
bord des lèvres de la tête de dragon sont verts. Peut-être originellement 
ce dernier était-il jaune. L'oreille, la languette du front et la partie 
principale basale de la mitre sont roses. Peut-être ce dernier était-il 
jaune. La bande (lanière de cuir?) qui est immédiatement placée sur le 
front, formant la base de la mitre, et la couronne de disques ronds qui 
entoure la mitre entre la partie rose et la partie bleue sont rouges. La 
lanière qui enlace le bouquet de plumes couronnant la mitre est rouge. 
La rosette sur le bracelet (iquetzalmapanca), le drap des hanches, les 




m'était pas possible d exprimer toute l'échelle de couleurs par des tons 
plus ou moins clairs. C'est ainsi que je n'ai même pas cherché à distin- 
guer le jaune et le rose, le brun et le bleu l'un de l'autre. Je chercherai 
donc dans ce qui suit à compléter, par une courte description, ce que les 
figures laissent à désirer sous ce rapport. 



COS'IU.MF.S ET ATIRIIUTS DKS IJIVIMIÉS DU MKXIQLE 167 

anneaux des cuisses et des mollets, et les courroies des sandales sont 
rouges. Le ruban qui entoure Textérieurde la g'org'e de la tête du dragon, 
la gencive dans laquelle les dents de ce dernier sont implantées sont 
rouges, mais d'un rouge cinabre. La couleur rouge cinabre indique que 
cette crête était probablement faite de plumes couleur de feu (cueçalin) 
de Toiseau arara (guacamayo). 

i . Uitzilopuchtli : y nechichiuh ytozpulol quetzaltzoyo, icpac mani, 
parure de Uitzilopochtli (fig. 1) : il a mis son chapeau formé de plumes 
de perroquet collées ensemble, en masse épaisse, et couronné par un 
bouquet de plumes de Quetzal. 

Yezpitzal, ixquac, icac, il porte le souffle rouge en avant du front. 

Yixtlan tlanticac inipan ixayac, sur la figure on voit des bandes transver- 
sales peintes de diverses couleurs, c'est son masque. 

Xiuhtofotl, ininacuch, son disque d'oreille se compose de plumes de l'oi- 
seau au plumage bleu. 

y.viuhcoanaval, yyanecuyouh, inqiiimamaticac, il porte sur le dos son 
anecuyotl, le déguisement de serpent de feu, 

Yquetzalmapanca^ inimac, il porte au bras son anneau de plumes de 
Quetzal. 

Xiuhtlalpilli, inic motzinilpiticac, il se ceint en arrière avec le manteau 
de filet bleu. 

Motexovava, inicxic, sa jambe est rayée de bleu. 

Tzitzilli, oyoalli, inicxic catqui^ des clochettes et des grelots sont atta- 
chés à son pied. 

Ytecpilcac, il porte une sandale princière. 

Tevevelli, inichimal, la destruction est son bouclier. 

Tlaoaçomalli inipan terni chimalli^ il tient un faisceau de flèches sans 
dard avec le bouclier. 

Ycoalopil ynimac, icac, çentlapal, il tient dans une main son bâton de 
serpent. 

(Du LIVRE I, CHAP. 1.) 

Aiih y nie mochichiuaya, et ainsi il était orné. 

Xiuhtotonacoche catca. il porte un disque d'oreille de plumes de l'oiseau 

bleu. 
Xiuhcoanavale, il porte le déguisement de serpent de feu. 
Xiutlalpile , il porte le manteau de filet bleu. 
Matacaxe, il porte le bracelet avec un creux (pour mettre les plumes de 

Quetzal). 
Tzitzilo, oyuvale, il porte les clochettes et les grelots. 



168 SOCIÉTÉ DES AMÉRICANISI'RS DE PARIS 

UifzilopochfU, le dieu de la guerre des Aztèques, d'après Sahagun, 
seulement un héros procréateur de la race (çan maceualli, çan tlacatl 
catca). — Sur la signiiîcation du nom, voir plus loin à Opochtli (n*' 15). 
Il est le dieu de la région du- Sud (opochtli) qui se déguise en oiseau- 
mouche (uitzitzilin). 11 s'appelle aussi Xoxouhqui ilhuicatl, le ciel bleu, 
le ciel clair. 

Tozpololli est une formation analogue à tlilpololli, pour laquelle le 
vocabulaire de Molina donne la signification « tinta espesisima como 
masa ». Tous deux dérivent du verbe poloa, agiter quelque chose avec 
de l'eau, par exemple de l'argile pour faire un mur. Tozpololli semble 
ainsi désigner un ornement céphalique qui était constitué de plumes du 
perroquet toztli, plumes jaunes, fines, collées ensemble, ou cousues 
ensemble en masse épaisse. 11 doit avoir été un chapeau ou mitre de 
forme large, ce que démontre l'emploi du verbe mani, car ce dernier se 
dit seulement des choses larges et plates (comparez Molina s. v. mana et 
Garochi-Paredes, p. 70). Dans notre texte il est employé pour les 
boucliers, pour le grand disque rond (eltezcatl), que Paynal porte sur la 
poitrine, et pour l'ornement céphalique quadrangulaire le Chicome coati. 
Les perroquets qui donnent les plumes jaunes furent pris jeunes du nid 
et dépouillés de leurs plumes. On les nommait alors toz-nene. Les plumes 
des jeunes oiseaux avaient un éclat plus verdâtre que celles des oiseaux 
adultes (voir Sahagun, 11, 2, § 2). Tezozomoc [Crônica Mexicana, 
chap. 29) raconte que les Huaxteca allant au combat portent la tête 
couverte de plumes jaunes de perroquet toznene. 11 est singulier que le 
large chapeau travaillé en plumes que, dans notre figure, l'image du Dieu 
porte sur la tête ne fait voir rien de la couleur jaune. Et dans l'image de 
Paynal (plus loin n''. 2), dieu auquel est également attribué dans notre 
texte l'ornement céphalique tozpololli, on voit seulement peintes sur la par- 
tie frontale des raies de couleur jaune. Cependant il est possible que la 
partie inférieure rayée de la mitre qui présente un ton rose dans l'origi- 
nal ait été d'abord jaune. La large partie supérieure qui est peinte en 
bleu me paraît rapprocher le chapeau de Uitzilopochtli à la mitre du dieu 
du feu composée de plumes du xiuhtototl, oiseau de couleur de la tur- 
quoise. Nous trouvons dans la figure d'Omacatl (plus loin, n" 33) un 
ornement céphalique semblable, mieux encore façonné en forme de 
chapeau et composé de plumes collées ensemble en masse épaisse. Cet 
ornement est peint en jaune et est entouré dune couronne de turquoises 
bleues. Mais cet ornement céphalique y est désigné dans le texte sim- 
plement comme un chapeau de plumes, iuitzoncalli ou quauhtzoncalli, 
chapeau (de plumes) de guerre." 

Quetzaltzoyo est quetzaltzoyyo^ par assimilation de quetzaltzonyo 



COSTUMES ET ATIRIBLTS DES DIVINITÉS DL MEXIQUE 169 

« ayant une poinle ou touffe de plumes de quetzal ». Comparez tzonyoc, 
« cumbre o en la cumbre de algo » (Molina). Dans un autre endroit nous 
trouvons aussi le mot expliqué par quetzaltzontecomayo. Dans notre 
texte il est conséquemment écrit quetzaltzoyo. Le même déterminatif 
s'emploie pour le bâton que Macuilxochitl et Xochipilli (plus loin, n°* 23 
et 33) tiennent à la main, ainsi que pour le petit drapeau que Macuilxochitl 
porte sur le dos. Dans ces deux objets, on reconnaît facilement lo bou- 
quet de plumes de quetzal qui forme leur bout. 

EzpitzalU. — Ce mot, comme le précédent, se trouve encore dans notre 
texte dans le récit des objets d'équipement de Paynal, et une note mar- 
ginale l'explique paryuitzitzilnaual « son déguisement d'oiseau-mouche ». 
Dans le premier livre de Sahagun aussi le uitzitzilnaualli est attribué à 
Paynal. Les anciennes traditions racontent que Uitzilopochtli conduisant 
les Atzèques émigrants leur parla avec la Aoix de l'oiseau-mouche, 
disant : tiui tiui « marchons, marchons ». Il est bien connu que les 
images du dieu Uitzilopochtli le représentent, le visage regardant de la 
bouche ouverte d'un oiseau-mouche. Voyez le Codex Boturini, l'atlas qui 
accompagne l'édition mexicaine de 1 histoire de Duran, et la figure de la 
fête Panquetzaliztli dans le Codex Telleriano Remensis. L'oiseau-mouche 
ne figure pas dans l'image d'Uitzilopochtli du manuscrit de Sahagun (voir 
plus haut, p. 4, fig. 1). Supposons que le glossateur identifie justement le 
ezpolzalli et l'oiseau-mouche, on pourrait croire que le déterminatif 
ezpitzalli soit représenté parla petite languette de couleur rose qu'on voit 
sur le front de ce dieu (voir plus haut, p. 4, fig. 1); car cette languette, 
ainsi que les languettes bleues qu'on voit sur le front du dieu du feu dans 
le Codex Borhonicus, n'est qu'une transformation de la figure d'un oiseau 
de couleur bleue ou couleur turquoise qu'on voit dans d'autres documents 
pictographiques sur le front du dieu du feu. Mais le mot ixiquar ne signifie 
pas seulement « sur le front », « dans le front », mais aussi « au-dessus 
du front » ; et il est bien probable que les termes ezpitzalli et uitzitzil- 
naualli ne veulent dire autre chose que l'oiseau-mouche de la bouche 
ouverte duquel le visage ou la tête de ce dieu s'avance. 

Yixtlan tlaanticac. — Uitzilopochtli partage avec Tezcatlipoca et Otonte- 
cuhtli une peinture faciale qui consiste en bandes transversales de couleur 
alternativement claire et sombre. Mais la peinture faciale du dieu Tezca- 
tlipoca se compose de bandes jaunes et noires ; celle d'Uitzilopochtli de 
bandes jaunes et bleues. Duran aussi dit (chap. 80) que les bandes trans- 
versales foncées du visage de Uitzilopochtli aient été de couleur bleue. 
Cette peinture faciale dans le texte original aztèque de Sahagun, 3, 
chap. 1, reçoit une interprétation particulière. Il y est dit en propres 
termes : « Sur le visage, il est de couleur différente. Il est peint avec ses 



170 SOClÉTIi DES AMÉRICAMSTKS DK PARIS 

ordures d'enfant appelée sa peinture d'enfant ». En effet le dieu est peint 
en bleu et il a des bandes jaunes sur la face. Et Tezcatlipoca, également 
figuré jeune mais représenté avec une couleur noire, a également les bandes 
jaunes sur le fond noir de la face. 11 semble que les anciens enfants des 
Indiens n'étaient pas tenus très proprement, et que leur visage montrait 
dans quelques endroits des traces d'une substance qui avait certainement 
une tout autre origine. En tout cas le passage cité prouve que cette 
peinture faciale consistant en bandes transversales jaunes doit caractéri- 
ser le dieu en question comme étant jeune. 

Xiuhiototl est un oiseau d'ornement très apprécié des anciens, qui, 
d'après Sahagun, était conservé dans les maisons dans la pacifique Tierra 
caliente, dans les environs de Tecpatla, Tlapilollan et Oztotlan ; il était 
de la grandeur d'un choucas et pourvu d'un bec noir pointu. Nous voyons 
l'oiseau représenté dans le Codex Mendoza n" 49, où il est cité parmi les tri- 
bus des localités Xoconochco, Ayotlan et autres tailles du Chiapas actuel. 
La couleur bleue est la préférée, même pour le nœud d'oreilles. Mais 
tandis que le roi portait une grande turquoise comme nœud d'oreilles, 
ainsi que nous le savons d'après la description de la fête de Izcalli dans 
le livre 2 de Sahagun, les guerriers se contentaient de fiches de bois 
peintes en bleu. Le Xiuhtotonacochtli est une sorte de mosaïque faite 
avec les plumes de l'oiseau estimé déjà nommé. Le même ornement 
d'oreille est indiqué plus bas sur le Teteoinnan. 

Xiahcoanaualli. — La tête de dragon, le serpent de feu, est aussi la 
devise du dieu du feu (v. plus loin, n" 11), avec lequel Uitzilopochtli est 
en relation étroite. 

Anecuyotl est la devise de Centzonuitznaua, le frère ennemi d'Uitzilopo- 
chtli. Dans le texte original aztèque de Sahagun, 3, 1, § 1, l'Anecuyotl est 
désigné comme étant son mamatlaquitl « sa devise portée sur le dos ». 
Uitzilopochtli vainc les Centzonuitznaua et leur enlève leur équipement, 
leurs devises, le anecuyotl. Comme différence nous trouvons dans le texte 
original aztèque de Sahagun, 2,24, que le bonnet de plumes d'Uitzilopochtli 
orné d'un couteau sacrificateur est fait de plumes, moitié blanches, moitié 
rouges, et désigné sous le terme anecuyotl. Les deux données ne sont pas 
conciliables. Dans le chapitre du texte original de Sahagun qui traite des 
insignes distinctifs du rang des guerriers (Bibliothèque de l'Académie 
d'histoire de Madrid), on trouve toute une série d objets faits de plumes, 
désignés comme étant des couvre-chefs, (il en est ainsi des quetzalcopilli, 
aztacopilli), et pourvus d'une sorte de cartouche, comme devise, placé au 
dos. 

Quetzalmapancatl. — On désigne ici sans doute une pièce d'ornement 
semblable à celle que Duran figure comme ornement remarquable du roi 



COSTUMES ET ATTRIBUTS DES DIVINITES DU MEXIQUE 171 

de Mexico. Comparez iig. 38 et Atlas de Duran. C'est l" Lam. 7. 8.24. 
Dans le livre 1 , le même ornement est désigné sous le nom matacaxtli. 
Le nom taca ou tacax signifie : cavité, fosse. L'anneau contient en haut 
un tube pour y admettre un bouquet de plumes. 

Xiuhtlapilli. — Le mot revient encore deux fois dans notre texte, 
dans Paynal et Yacatecuhtli, pour désigner le manteau ou le vêtement de 
l'épaule, dont sont ornées les deux divinités. Les figures montrent dans 
ces dernières un tissu bleu pourvu d'un dessin réticulé ; ce tissu, abstrac- 
tion faite de sa couleur, ressemble tout à fait aux revêtements de l'épaule 
que portent dans les figures les dieux Omacatl et ïlacochcalco yautl, et 
qui sont désignés dans le texte même sous les termes meca-ayatl tenchil- 
nauayo, c'est-à-dire que c'est un tissu réticulé, mince, formé de fibres de 
maguey. L'expression tlapilli veut dire aussi ce qui est attaché, noué. La 
pièce de vêtement est plus exactement décrite dans le texte espagnol de 
Sahagun, dans le chapitre qui traite de Yacatecuhtli (1.19) « estaba 
cubierto con una manta azul, y sobre el azul una red negra, de manera 
que el azul se parecepor las mayas de la red ». Une couverture de même 
sorte sans doute est celle que cite Tezozomoc sous le nom de xiuhtlimatli 
et xiuhayatl comme faisant partie du costume du roi. Il désigne la même 
partie d'abord, chap. 56, comme (( manta de nequen azul », ou chap. 59, 
« manta azul de red, con pedreria sembrada ». A un autre endroit, chap. 36, 
il dit que c'est un réseau dans lequel on a pris des pierres précieuses aux 
points de croisement des fils. Il ressort des figures du Codex de Mendoza 
qu'il y avait un dessous bleu, avec le réseau par-dessus, ce que dit 
expressément Tezozomoc, chap. 56. L'Ayate (ayatl), le tissu mince, lâche 
ou réticulé, est le costume de guerre et de marche. En marche, on portait 
ces vêtements appelés tonalayatl pour se garantir du soleil (voy. aussi 
Tezozomoc, Chronique mexicaine, chap. 27, 32, 39). Et les guerriers de 
telpochcalli « vestianse con las mantas de maguey que se Uaman Chalca- 
ayatl, las cuales eran tegidas de hilo de maguey torcido, no eran tupidas, 
sino tlojas y râlas, â manera de red » (Sahagun, 3, appendice, chap. 5). 
Aux fils de ce revêtement réticulé, on attachait des coquilles de limaçon, 
comme Sahagun l'indique au même endroit, et chez les individus de qua- 
lité, ces vêtements étaient d'or. Le vêtement que portait le grand chef de 
guerre, le roi, n'est que le développement du chalca-ayatl. 

D'ailleurs, comme le fait remarquer Tezozomoc, chap. 56, il se portait 
sur les autres vêtements, tandis que les guerriers du telpochcalli les por- 
taient sur le corps nu, de sorte qu'ils paraissaient presque tout nus. — A 
cette signification particulière du vêtement réticulé correspondent le meca- 
ayatl ou le xiuhtlapilli qui est seulement indiqué chez les divinités qui sont 
en relation plus étioites avec la vie et les occupations guerrières : chez 



172 SOCIÉTÉ DES AMÉRICAMSTKS DE PARIS 

Tlacochcalco yaotl, le représentant immédiat des guerriers, chez Omacatl, 
la divinité qui préside aux danses et aux ban([uets des guerriers, Yacate- 
cuhtli, la divinité qui dirige les grandes expéditions commerciales entre- 
prises en pays étranger et ennemi, enfin dans Paynal et Uitzilopochtli, les 
dieux de la guerre. D'ailleurs ce dernier ne porte pas un vêtement réticulé 
sur l'épaule, pas de xiuhtla piltilmatli, mais il n"a qu'un drap enlacé 
autour des hanches. Mais dans la figure du Codex \^aticanus A. 71, et 
Telleriano Remcnsis^ 1.9 (la seule image authentique de Uitzilopochtli que 
l'on peut découvrir dans la masse commune des écrit siconographiques), le 
drap attaché autour des hanches a, en fait, le même dessin marginal par- 
ticulier que nous avons trouvé indiqué dans les images de notre texte, 
dans le xiuhtlalpiltilmatli et le meca-ayatl tenchilnauayo, et dont je par- 
lerai plus bas encore au terme tenchilnauayo. 

Motzinilpiticac « ce qu'il ramène en nouant sur le derrière ». — On ne 
peut trouver le drap entourant les hanches dans les images des écritures 
figuratives du texte historique, non plus que dans les figures qui sont 
données çà et là dans les historiques de personnes, guerriers ou nobles. 
Au contraire, cela paraît général dans les nombreuses figures de dieux 
que nous présentent les diverses écritures figuratives du texte astrologique ; 
dans ce cas ce drap est associé à la chemise sans manches (Xicolli) que 
portent aussi les prêtres. Il n'est nulle part question de ce drap entourant 
les hanches dans les descriptions que Tezozomoc donne des parures et des 
ornements des rois à l'occasion des cérémonies de l'avènement au trône 
et des cérémonies funèbres des différents rois. Par contre, dans le récit 
des pièces d'ornement que Moctezuma envoie à l'approche de Cortès, et 
qui a trait à la garniture du Quetzalcoatl (Tlaloc tlamacazqui), de Tezca- 
tlipoca, de Tlalocan tecutli et du dieu du vent Quetzalcoatl (Sahagun, 12, 
chap. 4) , dans la description de chacun d'eux se trouve indiquée une 
<( manta con que se cenia », c'est-à-dire d'une étoffe entourant les hanches. 
En même temps, on mentionne aussi que le nœud de ce drap était main- 
tenu en arrière par un bouton « una medalla de mosaïco atada al cuerpo 
sobre los lomos » ; ce bouton que l'on voit généralement aussi en 
arrière, au niveau du sacrum, est mieux travaillé, en forme de tête d'oi- 
seau et presque régulièrement pourvu d'une houppe de plumes pendant 
en arrière. Voy. fig. 39, la fig. d'Uitzilopochtli du Codex Vaticanus A. 71. 
Nous pourrons admettre que ce drap ceignant les hanches appartenait 
tout particulièrement à l'uniforme et à la parure des dieux. 

Motexouauan inicxic « il est rayé de bleu sur la jambe ». — Dans la 
description de la naissance de Uitzilopochtli (Sahagun, 3, chap. 1, Ji 1) 
cet auteur dit exactement que les deux cuisses sont rayées de bleu 
ainsi que les deux épaules (bras) ; Uitzilopochtli partage cet attribut 
avec Atlauo comme nous le verrons plus loin. 



COSTUMES ET ATTRII5UTS DES DIVINITÉS DU MEXIQUE 173 

Tzitzilli oyoalli, inicxic catqui. — Le mottzitzilli est aussi connu d'après 
d'autres dérivés. Il est particulièrement employé pour désigner le son 
qu'émettent les objets métalliques qu'on agite. Au figuré, on emploie 
tzitzilca pour (( trembler le froid ». — Oyoalli manque dans les 
dictionnaires. Mais dans notre texte, plus loin (à Tezcatlipoca), l'expli- 
cation coyoUi, c.-à-d. grelot, est ajoutée en marge. Dans le texte aztèque 
original de Sahagun, 3, 1, § 1, on dit : les Centzonuitznaua attachent 
les grelots à leurs mollets : ynincoyolli mitouaya oyoualli u les grelots, 
appelés oyoualli ». 

TeueuelU. — Le mot est indiqué dans Sahagun 3, chap. 1, § 1, comme 
le nom du bouclier de Uitzilopochtli. Il pourrait dériver du verbe 
uelva, détruire. On ne peut pas déduire grand'chose des points que 
l'on voit dans le dessin de notre texte sur le bouclier du dieu. Dans les 
figures de la bibliothèque Laurentiana on a dessiné sur la surface du 
bouclier les cinq volants de plumes que montre le codex Mendoza 
sur le bouclier du roi Mexicain. On peut voir encore la même chose 
sur le bouclier que porte Uitzilopochtli du Codex Vaticanus A. 71 et 
Telleriano Remensis, 1. 9. Dans notre chapitre nous trouvons encore 
les volants sur les boucliers de Tezcatlipoca, d'Otontecuhtli ou d'Atlaua. 
Dans le texte, cette particularité est désignée pour tous les trois par le 
iuiteteyo « pourvus de balles de plumes ». 

Tlaoaçomalli inipan terni chimalli. — Le verbe temi est employé pour 
désigner les objets qui se trouvent en tas ou ramassés en tas, des 
blés, des fruits, jeunes volailles, jeunes chiens, etc. ; ici le mot se rattache 
à un faisceau d'objets qui est tenu avec le bouclier. Et pareillement, 
au n" 8, à Otontecuhtli, où un faisceau de lances est tenu avec le bouclier. 
Tlauaçomalli dérive du verbe uaçoma qui signifie écorcer, peler. 
Tlauçomalli est donc ce qui est dépouillé de sa peau ou ce qui se 
dépouille. 

Dans le dessin de notre texte, le dieu tient dans la main gauche, 

avec le bouclier, autre chose qu'un faisceau de lances. Par contre, dans 

le codex Tellerio Remensis, 1. 9, dont la figure correspond à celle du 

codex Vaticanus A. 71, ce sont les flèches garnies de plumes à la pointe, 

au milieu et à l'extrémité du bois pour lesquelles on donne dans Sahagun, 

2, chap. 24, le nom de teomitl (comparez fig. 68) — C'est une arme qui 

ne pouvait servir que pour ceux qui étaient désignés au « sacrificio gladia- 

torio », à la mort par sacrifice. Il ressort nettement dun endroit du texte 

original aztèque que ce sont ces flèches qui sont désignées par le mot 

tlauaçomalli ; et à ce mot devait convenir la signification de « flèche avec 

pointe enlevée ». On y décrit la fête Xocotluetzi dans laquelle l'image de 

Xocotl, c.-à-d. Otontecuhtli, comme je le prouverai plus loin, est descendue 
Société des Aniéricunistes de Paris. 12 



174 



SOCIETE DES AMERICAMSTES DE PARIS 



delà pointe ou mat. Cela veut dire que celui qui parvient à atteindre 
l'image de Xocotl prend toute la masse qui y est collée, son bouclier 
(ynichimal), sa flèche sans pointe (ynimiuh tlauaçomalli) et son y an 
vyatlaut. Ici tlauaçomalli est donc employé simplement comme attribut 
pour mitl, « flèche ». 

Coatopilli. — Le bàton-serpent, caducée (?i, est attribué dans notre 
texte, en dehors de Uitzilopochtli, à Coatlicue, la Yztac ciuatl (la mère 
d'Uitzilopochtli) ; mais nous trouvons dans les écritures figuratives, en 
d'autres représentations, un bâton contourné en forme de serpent, très 
souvent dans la main de Tlaloc. Et lorsque le roi défunt est finalement 
habillé comme Quetzalcoatl, on lui met dans la main, ainsi que le 
rapporte Tezozomoc (chap. 60), « una vara como bordon, que llaman coa- 
topilli ». Le serpent est le symbole de l'éclair et des nuages orageux, et ce 
sont des objets qui ont des rapports avec le démon des nuages (Uitzilo- 
pochtli) comme avec le dieu de la montagne (Tlaloc) et le dieu (Quetzal- 
coatl) qui règne dans l'empire de l'air. 

2. — PAYNAL. 



FiG. 2. Paynal. — Le fond du visage est apparemment le même que 
pour Uitzilopochtli, c'est-à-dire des raies transversales bleues et brun jau- 
nâtres, mais il a autour de l'œil le demi-masque 
(mixcitlalhuiticac) noir entouré de cercles blancs. 
Le toupet de cheveux est bleu, ainsi que toute 
la partie supérieure de l'ornement de tête qui 
forme apparemment une crête, ainsi encore que 
les boutons des pointes de la production digi- 
tiforme qui fait saillie au-dessus du front. Le 
vêtement en filet dont il est enveloppé est bleu 
(xiuhtlalpilli), le bouclier, les bandes transver- 
sales et les touffes supérieures de son étendard, 
ainsi que les plaques qui pendent de la cloison 
nasale sur la bouche sont bleus. Le nœud et 
toute la partie inférieure de la bande qui appartient à la courroie avec 
laquelle rornementde tête est attaché à la tête sont jaunes. L'objet digiti- 
forme placé sur le front est jaune, ainsi que le bâton qui perce la cloison 
nasale, le piquet d'oreille, la partie moyenne de la plaque semi-lunaire 
de la poitrine, ce qui pend du bouclier, enfin la limite inférieure de 
l'objet en collerette qui entoure tout le cou. La partie principale basale 
de l'ornement de tête est rose, ainsi que la languette sur les tempes, 




COSTUMtS ET ATIHIBLTS DES DIVINITÉS DU MEXIQUE 175 

roreille repoussée en bas et d'une façon erronée, la partie du corps qui 
est visible entre le bras et le bouclier. Le reste du corps (bras, pieds, 
fesses) est brun. Il en est de même du bâton d'éventail et du nœud — 
par erreur rouge — avec lequel l'ornement semi-lunaire (anauatl, eltezcatl) 
est attaché sur la poitrine. Enfin un ruban moyen qui entoure l'ornement 
de tête est rouge, ainsi que la courroie qui attache l'ornement de plumes 
à la tête et les courroies qui ressortent au-dessous de l'ornement semi- 
lunaire de la poitrine ainsi ({ue le bord de son vêtement en filet (ten- 
chilnauayo) et la moitié supérieure de son couteau de pierre qui forme la 
pointe du drapeau. 

2. Paynal inechichiuh, ornement de Paynal (fig. 2). 

Ytozpolol icpac mani, il a mis son chapeau fait, de plumes jaunes 

assemblées. 
Mixquauhcalichiuhticac inipan ixayac, il a sur le visage un dessin en 

forme de barres ou de grillage qui est son masque. 
Mixçitlalhviticac, moteneva tlayoalli, il a le dessin facial pourvu 

d'étoiles, appelé ténèbres. 
Yxuihya camiuh, yyacac, icac, il porte dans le nez la flèche nasale de 

turquoises. 
Yezpitzal contlalitica, il a attaché à la tête le souffle rouge. 
(En marge : Yuitzitzil iiaiial), son vêtement de colibri. 
Yteucuitla anaoauh yelpan mani, le disque pectoral d'or repose sur sa 

poitrine . 
(En marge : yeltezcatl)^ son miroir de poitrine. 
Yxiut chinial^ xiuhtica tlatzaqualli chimalli imac mani, le bouclier 

bleu qui, recouvert d'une mosaïque de turquoises, pend à son bras. 
Xiuhtlalpilli, yniquimiliuhticac, il ^ jeté autour du corps le drap bleu 

en réseau. 
Mamallitli, teocuitla panitl, ynimac icac, il tient dans la main 

la bannière d'or, la devise attachée à l'épaule. 

(Du LIVRE I, CHAP. 2.) 

Auh ynic mochichiuaya, il est orné de la façon suivante: 

Teoquemetiviya, il porte le précieux teoquemitl. 

Quelzalapancayotl yn contlalitiviya, il a mis le quetzalapanecayotl. 

Yxuacalichivale, il a sur la ligure un dessin en grillage ou en bâtons. 

Yxcitlalichivale, il a le dessin d'une étoile sur le visage. 

Mizçitlalichichiuh, son visage est orné d'étoiles. 

Xiuhyaca miva, il porte la flèche nasale de turquoises. 



176 SOCIÉTÉ DES AMÉRICAMSTES DE PAKIS 

VitzitzUnavale, il a le vêtement de colibri. 
Eltezcat)a. il porte le miroir de poitrine. 
Xiuhchimale, il porte le bouclier bleu (turquoise). 

Paynal signifie « le rapide ». — D'après Sahagun il n'est autre que le 
représentant de Uitzilopochtli, son messager annonçant la guerre et la 
mort. Il porte comme Uitzilopochtli le ez-pitzalli ou uitzitzil-naualli, 
le vêtement de colibri, et il est à proprement parler le colibri avec 
la voix duquel Uitzilopochtli parle aux siens. Dans le chapitre ethno- 
graphique (livre 10, chap. 29) Sahagun mentionne les dieux des Otomi. 
11 y nomme Otontecutli, l'ancêtre des Otomis ; en outre, comme étant 
plus vénéré encore, Yocippa, pour lequel on célèbre la fête totopaina, 
yocippatotoca,c.-à-d. appeler comme un oiseau, courir comme Yocippa. — 
Voir plus loin à Xiuhtecutli (n" H) Xiuhcoanaualli, comment naualli 
est pris dans le sens de vêtement. 

Mixquauhcalichiuhticac. — Ichiua se dit de la peinture du visage et du 
corps « afeitarse ô embixarse al modo antiguo ». (Molina). Quauhcalli est 
la cage, la prison. Ainsi a été imaginée une peinture en bâtons ou en 
raies. Dans le premier livre on désigne la même peinture par l'expres- 
sion ix-uacal-ichiual-e : il a une peinture du visage à la façon d'un 
uacalli, c.-à-d. à la manière du châssis composé de bâtons, c.-à-d. une 
sorte de cage dans laquelle les Indiens portent encore aujourd'hui leurs 
marchandises, œufs, poules, légumes, pots, etc., au marché. La même 
peinture du visage est encore attribuée dans notre texte aux Ghachalmeca 
et Atlaua. Mais chez ce dernier elle s'appelle mixtetlilcomolo : « il s'est 
fait sur le visage des raies avec de la couleur noire. » 

Mixcitlalhuiticac, rnoteneva tlayoalli. — Ces mots désignent le masque 
noir bordé d'étoiles, qui forme le signe caractéristique chez Paynal. 
Atlaua est le dieu de la guerre des Huexotzinca et des Tlaxcalteca, on 
le voit sur Camaxtli et à l'occasion sur Uitzilopochtli. Comme nous 
l'indiquons expressément à sa place, c'est un symbole des ténèbres, 
de la nuit ou du ciel couvert de nuages. 

Xiuhyacamitl. — C'est une sorte de cheville nasale de la même espèce 
que celle qui appartenait à la parure du roi, le plus grand chef de guerre 
des Mexicains et que Tezozomoc désigne sous le nom de Yacaxiuitl et 
de Teo-Xiuh-Yacapitzalli « una piedra muy subtil delgada y pequenita 
de la nariz ». 

Conllaliticac. — Le verbe tlalia signifie : déposer quelque chose, et la par- 
ticule indique une direction déterminée. Dans notre texte, ontlalia se dit 
d'objets qui sont attachés à la tête ou sur la tête (inipac contlaliticac). 

Anauall. — Ainsi qu'il résulte de la figure, ce mot représente un 



COSTUMES ET ATTRIBUTS DES DIVINITÉS DU MEXIQUE 177 

disque apparemment taillé dans ime coquille, disque blanc semi-lunaire, 
porté sur la poitrine comme en porte un le dieu Uitzilopochtli d'après le 
Codex Tellcriano Remensis, 1. 9. La détermination anauatl indique que 
c'était un objet de parure introduit des provinces côtières. En marge et 
dans lapartie en question du premier livre, cet ornement est désigné comme 
un miroir de poitrine. El-tezcatl, c.-k-d. miroir porté sur la poitrine. 

Vxiuhchimal, xiuhtica, tlatzaqualli, chimalli, le bouclier de turquoises, 
le bouclier en mosaïque de turquoises. Ainsi que le laisse reconnaître net- 
tement le dessin, on a imaginé un travail de mosaïque semblable à ceux 
que nous avons encore l'occasion d'admirer sur quelques échantillons 
splendides des musées, masques et autres objets. D'après Sahagun, 
livre 9, ces boucliers ou plaques ont été importés de Goatzacualco, 
c.-à-d. de Tabasco. 

Xiuhtlalpilli. — Voyez plus bas Uitzilopochtli. 

Mamallitli est le même qui désigne Tlamamalli, la devise attachée 
à l'épaule, portée sur le dos. 

Teoquemitl. — Ce nom désigne dans l'original aztèque de Sahagun, 
2, chap. 24, un vêtement fait de plumes précieuses, qui est porté sur la 
camisole (xicolli) et sur l'ayate (tzitzicaz-tilmatli) tiré par-dessus ; ce ne 
peut donc qu'avoir été une sorte de revêtement de l'épaule (tilmatli). Le 
bord de cette pièce de vêtement est indiqué dans le nom Chilnauajo, 
comme dans les manteaux de luxe que portent notre dieu et les divinités 
qui lui sont congénères. Mais il signifie que, pour le teoquemitl, le rouge 
était dans cette bordure formé de plumes précieuses de tlauhquechol. 

Quetzalapanecayotl. — Paraît être l'expression employée pour l'orne- 
ment des plumes de la tête du dieu. Il doit avoir été une parure de 
plumes particulièrement précieuses, qui a été désignée sous ce nom. 
Xiuhchimalli et quetzalapanecayotl sont les pièces d'équipement de luxe 
préparées, comme la tradition le rapporte, par les Toltèques. 



3. — TEZCATLIPOCA. 

FiG. 3. Tezcaflipoca. — Le visage a des bandes transversales jaunes et 
noires. La bande qui se trouve au nÎA^eau de la bouche est indiquée en 
vert par erreur. La partie qui suspend le bouclier est jaune, les plumes de 
sa couronne sont jaunes, avec un bord antérieur brunâtre, la série supé- 
rieure des plumes qui forment l'appendice dorsal en massue (quetzal- 
comitl) sont jaunes avec une rayure rougeâtre. Le bouquet de plumes 
qui fait saillie de la couronne de plumes est vert, en dehors de fausses 



178 



SOCIÉTÉ DES AMÉRICAMSTES DE PARIS 



3 ^ fe^Wl(,ptu5n 



raies du visage ; le gros bouquet de plumes qui fait saillie du quetzal- 

comitl est également vert. La languette qui se 
voit sur le front est rose. Les deux séries mé- 
dianes du quetzalcomitl qui doivent apparemment 
représenter les plumes du héron à cuiller (tlauh- 
quechol) sont rayées de rouge et de rose. Le 
bord du bouclier est bleu. Les bandes les plus 
inférieures du quetzalcomitl sont brunes. La 
main et l'avant-bras et une partie de la cuisse 
(motlitlilicipuztec) sont noirs. Les courroies et 
les nœuds de la couronne de plumes et du bou- 
quet de plumes de quetzal qui en sort sont 
routes. L'anneau du mollet et les courroies des 
sandales sont rouges. Enfin la pointe du cou- 
teau de pierre qui (placé chez lui à la place 
d'un bouquet de plumes) est enfoncé dans son 

bracelet (tecpatl ynimapanca ca) est rouge. 




3. TezcatUpuca inechichiuh, parure de tezcatlipoca (fîg. 3). 
Tecpatzontli, inicpac, contlaliticac. il porte sur la tête sa couronne de 

plumes garnie de couteaux de silex. 
Yxtlan tlaanticac, il a diverses raies sur le visage. 
YzicoUuhqai inicacuch teucuitlatl, son bâton d'oreille en or est courbé en 

épine. 
Quetzalcomitl, iniqulmamaticac, il porte sur le dos la corbeille avec les 

plumes du quetzal. 
Tecpatl ynimapanca ca, son bracelet est garni de couteaux de silex. 
Motlitlilicxipuztec, sa jambe est peinte jusqu'à la moitié en couleur 

noire. 
Tzitzilli, oyoalli, inicxic caca (en marge coyoli), des clochettes et des 

sonnettes sont à son pied. 
Yhitzcac. il porte les sandales d'obsidienne (les sandales peintes avec des 

figures des serpents d'obsidienne). 
Ychimal, yviteteyo amapanyo, ymac mani, son bouclier garni de balles de 

plumes et pourvu d'un petit drapeau de papier, pend à son bras. 
Tlachialoni ynimac icac çentlapal, coyunqui, icteitta, il tient à la main 

l'appareil optique pourvu d'un trou pour regarder à travers. 

(Dans le livre I on ne donne pour ce dieu aucune description du cos- 
tume.) 



Tezcatlipoca. — « Le miroir fumant », est le sombre frère de Uitzilopo- 



COSTUMES ET ATTRIBUTS DES DIVINITÉS DU MEXIQUE 179 

chtli dont il se rapproche beaucoup par la nature. Voyez mes remarques 
sur ce dieu dans « Tonalamalt de la collection Aubin », /. c, p. 6, lo fî. 
Il partage avec Uitzilopochtli le caractère particulier des bandes jaunes 
peintes : « Uitzilopochtli's ypinechiual » : sa peinture d'enfant qui le fait 
paraître en enfant, et en jeune homme. Tezcatlipoca s'appelle aussi Tel- 
pochtli, le jeune. La fête principale de Tezcatlipoca est la fête Toxcatl, 
la cinquième fête de l'année. A cette fête on a aussi élevé dans le temple 
Uitznauac la statue d'Uitzilopochtli. La deuxième fête principale du dieu 
est la douzième fête de l'année, Teotleco, la fête à laquelle les dieux du 
feu se montrent de nouveau à leur peuple. Tezcatlipoca, comme le jeune 
dieu, est le premier qui paraît. Mais la même fête est désignée par Duran 
comme la fête de la naissance d'Uitzilopochtli. 

Tecpatzontli. — L'addition de tzontli ou tzoncalli désigne d'une façon 
plus étroite les couronnes de plumes comme le tlauhquecholzontli 
ouïe tlauhquecholtzoncalli, sur lesquels je reviendrai encore à propos du 
Xochipilli. La dénomination plus précise tecpa désigne ici que, sur Tezcat- 
lipoca, la couronne de plumes contient, à la place des plumes ou, mélan- 
gées avec elles, des couteaux de silex. 

Tezcatlipoca est même mentionné comme le tranchant, la pierre qui 
blesse. Il désigne aussi Itztli l'obsidienne et se trouve représenté par 
itztla,, coliuhqui, la coiffure arquée, tournant en haut un tranchant aigu 
ou des dents pointues, coiffure que porte d'ailleurs la divinité de la 
pierre, le fils de Toci. 

On reconnaît difficilement, dans le dessin de la couronne de plumes, 
de notre texte, les couteaux de silex, mais ils sont nettement dessinés 
par exemple dans les figures de Tezcatlipoca du Codex Vaticanus'A. 68, 
et Telleriano Remensis, 1. 6. 

Ixtlan tlaanticac, voir Uitzilopochtli. 

Tzicoliuhqui in inacuch teucuitlatl. — Notre texte attribue à Tezcatlipoca 
l'ornement d'oreille qui forme le signe caractéristique du dieu Quetzal- 
coatl, voir plus loin à Quetzalcoatl. En fait on voit la même chose des- 
sinée ici. Sahagun s'écarte sur ce point du dessin ordinaire des écritures 
figuratives ; car, chez ce dernier, Tezcatlipoca n'est nulle part représenté 
avec l'ornement d'oreille de Quetzalcoatl. 

Quetzalcomitl. — L'ornement de plume qui, dans la figure de notre 
texte est dessiné verticalement dans le dos et dressé en hauteur paraît 
renversé en arrière dans les figures de Tezcatlipoca du Codex N^aticanus 
A (61-68) et Telleriano Remensis, 1. 6, ainsi que dans le Tonalamatl 
d'Aubin (6 et 10). Cela semble ressortir dans ce dernier cas d'un manque 
de perspective, car on songe à un insigne en forme de bannière, semblable 



1 80 SOCIÉTÉ DES a:méricamstes de paris 

à celui que les petits chefs guerriers portent bouclé sur le dos dans les 
batailles, et même dans la danse. L'ornement même doit avoir repré- 
senté une sorte de hotte recouverte de plumes, ainsi que le fait reconnaître la 
dénomination de comitl. 

De cette pièce sort, dans le dessin de notre texte, un bouquet de plumes 
de Quetzal. Dans les figures des passages mentionnés des écritures figu- 
ratives, on voit à côté des plumes de Quetzal, un petit drapeau qui porte à 
la pointe un couteau de silex. V. fig. 41. Il est remarquable que la figure 
dXitzilopochtli représentée dans la même série (Codex Vat. A. 71 et Tell. 
Rem., 1. 9), au lieu du Xiuhcoanaualli que cite et représente notre texte 
(v. plus haut), porte sur le dos un Quetzalcomitl semblableà celui de Tez- 
catlipoca. 11 porte seulement à la pointe un faisceau de plumes sortant 
du petit drapeau, au lieu d'un couteau de pierre (v. fig. 37). 

Tecpatl ynimapancaca. — Au tecpatzontli, à la couronne déplumes de 
Tezcatliponca correspond la composition du bracelet dans lequel est 
enfoncé un couteau de silex au lieu d'un bouquet de plumes de Quetzal 
(v. ci-dessus à Uitzilopochtli). 

Motlitlilicxipuzfec. — Lemotpoztequi signifie « quebrarpalo, ôcosa seme- 
jante». Poztequi est employé ici dans le sens de peint avec deux couleurs 
ou peint jusqu'à moitié. De même qu'on trouve employés les adjectifs 
poztecqui et tlapanqui, les deux signifient c brisés ». Dans le manuscrit de 
Sahagun de l'Académie d'Histoire se trouve un bouclier peint moitié vert 
et moitié rouge et désigné par les termes quetzal-puztecqui chimalli. Sur 
tlapanqui, voir plus loin à Totochtin, n° 5. 

La figure montre aussi une jambe du dieu peinte jusqu'à moitié au- 
dessus du genou. Sur Tlacochcalco yaotl (au dessin n° 31 y on trouve 
indiquée la même définition, qui suit les autres ynixayac motlatlali- 
liticac, lesquels expriment la peinture du visage avec des raies de cou- 
leur noire. Cette peinture de la jambe du dieu est aussi en corréla- 
tion avec la peinture du visage. Ou bien faut-il admettre que cette pein- 
ture exprime allégoriquement une particularité de notre dieu, qui ne 
pouvait être très bien figurée sur les statues, mais qui est partout nette- 
ment représentée dans les écritures figuratives proprement dites, le pied 
qui manque étant remplacé par le miroir fumant ? v. fig. 42. Codex 
Fejer v. Mayer 1, fig. 43. Codex Borgia 22, fig. 4o. Codex Vatic. A. 68. 

Itzcactli. — En propres termes sandales d'obsidienne est expliqué dans 
le texte original aztèque de Sahagun, 9, ch. 17, comme peint avec itzcoatl 
(tlaytzcoua ycuiloUi, c'est-à-dire avec des figures de serpents garnis 
de pointes d'obsidienne, dont le 4*^ roi de Mexico Itzcoatl porte le nom). 

Ychimal yviteteyo «le bouclier garni déballes de plumes », comme pour 
Uitzilopochtli et Atlaua. Dans Tezcatlipoca, seules les balles de 



COSTUMES ET ATTRIBUTS DES DIVINITÉS DU MEXIQUE 481 

plumes sont disposées autrement et combinées avec des cordes tendues 
transversalement. D'ailleurs le bouclier de Tezcatlipoca est semblable à la 
figure donnée dans le texte dans la belle planche du Codex Borgia 22 (v. 
fig. 4) (les trois balles de plumes sont complétées dans le milieu, elles 
sont couvertes dans l'original par la figure du cozcaquauhtli). 

Tlachialoni ou tlachieloni « avec lequel on voit, l'appareil optique », 
également itlachiaga « avec lequel il voit ». C'est l'instrument particu- 
lier que Sahagun met dans la main du dieu du feu, et qui, comme nous 
le verrons, est mentionné encore dans les dieux Omacatl et Tlacochca- 
Ico vaotl qui sont proches de Tezcatlipoca. Sahagun (i , 13) décrit le 
même instrument comme un disque d'of pourvu d'un trou au milieu et 
indique qu'il est appelé tlachieloni, c'est-à-dire « miradero 6 mirador, 
porque con él ocultaba la cara y miraba por el ahujero de en médio de la 
chapa de oro ». Dans notre texte, l'instrument reçoit aussi les qualificatifs 
coyunqui,icteitta« pourvu d'un trou pour y voir quiconque ». Durân(ch. 82) 
décrit, parmi les objets dont était ornée l'idole de Tezcatlipoca, cet appa- 
reil qu'il appelle itlachiajan comme «. una chapa redonda de oro muy 
relumbrante y brunida como un espejo » et dit « que era dar à entender 
que en aquel espejo via todo lo que se hacia en el mundo ». Mais sa figure 
et plus encore celle du passage correspondant du codex Ramirez (p. 104 
de l'édition de Vigil) font reconnaître que c'était un disque percé au 
milieu, tout à fait semblable à celui que décrit et figure Sahagun comme 
tlachieloni ou itlachiaya. Dans Durân et dans le codex Ramirez l'appa- 
reil est seulement pourvu d'un bouquet de plumes ou d'une couronne de 
plumes ; tandis que, dans le tlachieloni de Sahagun, on trouve sur le 
disque percé deux boules dont la supérieure plus petite porte encore 
une pointe. 



4. — QUETZALCOATL 

/ 

Fig. 4. Quetzalcoatl. — La face, le corps et les membres sont noirs. La 
casquette pointue focelocopilli) est brune et tachetée de noir (taches tigrées) 
avec un bord inférieur bleu et une touffe terminale à trois parties, d'où 
sort un bouquet de plumes de quetzal vertes. Les anneaux des mollets 
(ocelotzitzilli) sont encore peints en brun et en noir (taches tigrées). 
Le collet du cou est probablement semblable, bien qu'il soit resté blanc 
dans le dessin. La devise du dos (tlamamalli) consiste en une série de 
plumes jaunes avec une série terminale de plumes brunes longues, qui 
représentent la cueyalin et sont colorées en rouge cinabre. Le bouclier est 



182 



SOCIKTli DES AMÉRICAMSTES DE PARIS 



rouge avec un bord bleu et une g-arniture jaune. Le drap des hanches 

et les courroies des sandales sont rouges. 
Le long ornement arqué des oreilles est 
jaune. 

4. Quetzalcoatl inechichiuh. — Parure de 

Quetzalcoatl (v. fig. 4), 
Yiocelocupil inicpac contlaliticac, il a pris 
sa casquette pointue en peau de tigre. 
Mixtlil macaticac, muchi i/uinacayo, il a 
mis sur la figure une couleur noire de 
suie. 
Meca ichiuhticac^ moflatlacueflanili, tout 
son corps est couvert de dessins con- 
tournés. 
TzicoliuJiqul teucuitlatl ininacuch, son bâton d'oreille en or est recourbé 

en épine. 
Yteucuitla acuech cozqui, il porte son collier doré de limaçons. 
Cueçal vitonqui ynquimamaticac, il porte sur le dos l'aile rouge du Guaca- 

mayo. 
Ytentlapal inic motzinilpiticac, il aenlacéautour des hanches le drap garni 

d'un bord rouge. 
Ocelotzitzili ynicxic contlaliticac, il a attaché au pied une lanière de peau 

de tigre garnie de grelots. 
Yiztac cac, il porte une sandale blanche. 
Ynichimal, hecailacatz cuzcayo, son bouclier porte des bijoux tordus en 

spirale. 
Y chicuacul, içentlapal ymac icac, il tient dans une main son bâton 
courbé d'un côté. 




Di; LIVRE I, ClIAP. 5. 



Auch yvin y m mochichivaya, et il est paré de la façon suivante. 
Ocelocopile, il porte la casquette pointue de peau de tigre. 
Mixtlilpopjotz, son image est enduite d'une épaisse couche de suie. 
Hecanechivale, il a la peinture à dessins contournés. 
Mizquinechivale , il a la peinture de Mezquite. 
Tzicoliuchcanacoche, il porte le bâton recourbé de l'oreille. 
Teocuitla acuechcozque, il porte le collier doré de limaçons. 
Quetzalcoxollamamale, il porte sur le dos le quetzalcoxolite. 



COSTUMES ET ATTRIIUTS DES DIVINITÉS DU MEXIQUE 183 

Ocelo tzitzile, il porte le ruban de peau de tig-re avec les pelotes. 

Ycpaomiçicu'de, il porte des côtes de fil tordu comme un corset. 

Hecacozcachimale, il porte le bouclier avec des bijoux tordus en spirale. 

Hecaviqiie, il porte la hache du vent. 

No poçulcaque, est la sandale d'écume. 

Quetzalcoatl, est le dieu du vent, le célèbre dieu de Cholula et le dieu 

des Toltèques. V. sur lui le Tonalamatl de la collection d'Aubin, /. c, 

p. o4o (T. 

Yiocelocupil. — Le mot copilli est donné par Clavigero comme étant le 
nom de la couronne des rois mexicains. Sur son autorité, le mot est géné- 
ralement employé dans ce sens dans les écrits sur l'antiquité mexicaine. 
Mais c'est une erreur. Le diadème des rois mexicains, un diadème avec 
une feuille frontale triang'ulaire, composée apparemment d'une mosaïque 
de turquoise, a été désigné par le mot xiuhuitzoUi ou aussi xiuhtzontli. 
Xiuhuitzolli est nommé par Molina « corona » et Tezozomoc l'em- 
ploie dans sa Chronique Mexicaine partout où il nomme les couronnes 
royales mexicaines. Je trouve xiuhtzontli dans le manuscrit de Sahag-un 
de l'Académie de l'Histoire pour désigner les couronnes des rois mexi- 
cains. Le mot copilli (qui manque d'ailleurs dans Molina) est apparem- 
ment dérivé de compilli « le fils du pot, le petit pot » ; et déjà cette éty- 
mologie prouve qu'elle était absolument inapplicable aux couronnes 
des rois mexicains. Copilli ne signifie autre chose qu'une casquette 
pointue. La casquette pointue est la coiffure caractéristique du dieu du 
vent. J'ai discuté ses diverses variations dans mon travail sur le Tonala- 
matl (recueil d'Aubin, /. c, p. 549-550). J'y ai même fait une citation de 
Sahagun, où il est question de « la mitra de cuero de tigre » du dieu du 
Vent. Je mentionne encore ici que Tezozomoc, chap. 60, dit la même chose, 
mais avec des noms aztèques. Mais il emploie au lieu de copilli la forme 
plus primitive de compilli, « le pusieronuna guirnalda que Uaman ocelo- 
compillin )). 

Meca ichiuchticac , motlatlacuetlanili. — A ces termes correspondent 
dans le livre I les mots hecanechivale, mizquinechivale. Il semble que 
le corps était recouvert de dessins en tourbillons et de lignes arquées. 
Mais on ne le reconnaît guère sur les figures. Peut-être voit-on quelque 
chose de ce genre sur la figure du dieu dans le Codex Borgia, 59. 

Tzicoliiihqui teucuitlatl ininacuch. — Siu- la forme de la parure 
d'oreille du dieu du vent et sa présence chez les autres divinités, voir mon 
mémoire sur le Tonalamatl du recueil d'Aubin (/. c, pp. 550,6 38-683). 

Auechcuzqui. — Le terme cuechtli désigne les coquilles de certains 
limaçons de mer, et, à ce qu'il paraît, le genre conus ou des limaçons 



184 SOCIÉTÉ DES AMÉRICANISTES DE PARIS 

coniques analogues. Les Uaxtèquesles portaient, d'après Tezozomoc (Chro- 
nique mexicaine, ch. 29), à des bandes de cuir pendant de la ceinture 
pour effrayer les ennemis par le bruit de crécelle que leur agitation 
produisait. Les divinités terrestres portaient sur l'enagua encore un 
autre vêtement constitué par des bandes de cuir pourvues de limaçons 
cuechtli et qui servait dans le même but à provoquer par le mouvement un 
bruit de crécelle. 

Cueçaluitonquitl ou cuefzaluitonquitl. — Le mot uitonquitl, pour lequel 
on trouve encore dans notre texte la forme uitoncatl, manque dans 
Molina. 

Il paraît être congénère de la racine verbale tomi « s'ouvrir, se déta- 
cher, partir » ou uitonii, présent uiton, « craquer, partir, casser ». 

Par la figure, on voit que le mot désigne une parure élargie en forme 
d'éventail et composée de plumes rouges de cueçal, c'est-à-dire des plumes 
de l'oiseau alo, le rouge guacamayo, l'oiseau du soleil. 

Je me suis expliqué dans mon travail sur le Tonalamatl du recueil d'Au- 
bin sur la signification de cet oiseau en mythologie et sur le sens 
de l'aile de cet oiseau comme attribut chez Quetzalcoatl. Dans le livre I, 
la parure de plumes pour Quetzalcoalt est nommée quetzalcoxolitl au 
lieu de cueçaluitonquitl. Coxolitl est traduit par faisan dans Molina. Il 
ressort du manuscrit de Sahagun de l'Académie d'Histoire, que les éven- 
tails de plumes importés de l'Anauac que portaient les grands commerçants 
comme signe de leur rang étaient désignés sous le nom de coxol-ecaceu- 
aztli. Dans notre texte, il veut dire cueçaluitonqui yn quimamaticac, 
c'est-à-dire, qu'il le porte surle dos (comme les petits chefs guerriers por- 
taient attachés sur le dos des bannières et des insignes). 

La figure de notre texte correspond à cette interprétation. Il n'en est 
pas ainsi apparemment dans les écritures figuratives. Là, l'aile de guaca- 
mayo est attachée à la nuque, ou bien elle se dresse verticalement en 
arrière de la parure de la tête. V. la figure 49 qui est un dessin du dieu 
du vent, tiré d'un travail remarquable sur une sphère de jadeite de la 
collection de Uhde du Muséum royal d'ethnographie de Berlin. Mais 
cette représentation résulte apparemment dun défaut de perspective. 
C'est d'un art maladroit de reproduire un ornement partant au niveau de 
la nuque avec cette raideur. Le dessin des écritures figuratives est certai- 
nement le plus authentique. Je crois aussi que notre texte suppose ce 
mode de fixation. Le verbe mama, qui estemployé ici, et donton indique 
la signification ordinaire : « Uevar carga acuestas », peut très bien avoir 
été employé pour un ornement attaché à la nuque ou sur les épaules. Mais 
si ce dernier est celui dont le cueçaluitonquitl est porté parle dieu du vent, 
on ne pourra s'empêcher de penser à ce que Sahagun raconte des 



COSTUMKS ET ATTRIBUTS DES DIVIMIÉS DU MKXIQUE 185 

Uaxtèques (10, 12, § 8) (( ponianse en las espaldas unos plumages redon- 
dos à nianera de grandes mazorcas, moscadores de hojas de palmas ô de 
plumas coloradas y largas, puestas à manera de rueda, yen las espaldas 
unos aventaderos tembien de plumas coloradas ». V. la fig. 50 que j'ai 
trouvée gravée sur la nuque et la partie supérieure du dos d'une pou- 
pée d'argile de Panuco. 

Dans mon travail sur le Tonalamatl du recueil d'Aubin j'ai déjà montré 
qu'une certaine analogie régionale semble exister entre Quetzalcoatl 
et les dieux du Pulque, et j'ai même montré que les dieux du Pulque ont 
leur patrie aux frontières des Uaxtèques. L aile rouge de Guacamayo de 
Quetzalcoatl et la façon dont elle est portée ne paraissent être qu'un anneau 
dans la chaîne de ces relations. 

Tentlapalli. — Le vêtement des hanches à bord rouge est attribué dans 
notre texte, en dehors de Quetzalcoatl, à Totoltecatl, Macuiltochtli et 
Macuilxochitl-xochipilli. Le deux premiers sont des dieux de Pulque, le 
dernier un dieu de la danse et du jeu qui, ainsi que je l'ai montré dans mon 
travail sur le Tonalamatl, a des relations étroites avec les dieux du Pulque, 
Même dans ce détail secondaire du costume, les relations que je viens 
d'avoir l'occasion de montrer se manifestent clairement. Sahagun (8, ch. 
8) cite parmi les diverses espèces de manteaux de luxe un ocelo-tentla- 
palli, quil décrit de la façon suivante : « estaban en el medio pintadas 
como cuero de tigre, y teniau por flocadura de una parte y de otra unas 
fajas coloradas, con unos trozos de pluma blanca âcia la orilla. » 

Ocelo-tzitzilli. — La peau de tigre participe d'une façon dominante 
aux pièces de costumes et d'équipement du dieu du vent. V. mon tra- 
vail sur le Tonamatl, recueil d'Aubin (/. c, p. 555), 

Ynichimal ecaila catzcuzcayo. — Les bijoux tordus en spirale qui se 
montrent ici comme emblème sur le bouclier de Quetzalcoatl sont en géné- 
ral portés par le dieu comme parure de la poitrine. C'est l'attribut domi- 
nant et caractéristique du dieu, une expression immédiate de sa nature 
comme dieu du vent, du tourbillonnant, de celui qui domine dans le vaste 
empire de l'air. J'ai reproduit dans lesfig. 46, 48 [Codex Vat., pi. 21, Cod. 
Borgia 59, Cod. Borgia i2) quelques figures caractéristiques de cette pièce 
de parure, La dernière est surtout intéressante parce que la coquille de 
limaçon est parfaitement reconnaissable. Ce n'est pas le polissage trans- 
versal d'un limaçon ailé (Fliigelschnecke) qui forme habituellement le 
eca-ilacatz-cozcatl, mais un polissage longitudinal de la coquille. J'ai 
encore vul'eca-ilacatz-cozcatl figuré sur le bouclier du dieu du vent et aussi 
sur la frise du côté nord de la cour du grand palais de Mitla. 

D'autres emblèmes du bouclier de Quetzalcoatl sont de simples lignes 
spirales. Il en est ainsi dans l'image du dieu dans la 2® partie, planche 6 



186 SOCIÉTÉ DES AMÉRICAMSTES DE PARIS 

de Durân et dans le Codex Ramirez, planche 26. En outre, sous la 
forme de croix de Saint-André, il est aussi figuré dans les figures 11 et 
12 du manuscrit du recueil d'Aubin, qui est publié dans l'appendice de 
Duràn. Enfin je rappelle encore la fig. 52 que j'ai trouvée dans la frise 
de Mitla. 

Ychicuacul. — Ce mot désigne un instrument particulier falciforme 
que Sahagun et Durân mettent dans la main du dieu ; on le voit également 
dans la main du dieu du vent sur le manuscrit mentionné du recueil d'Au- 
bin, mais on ne le rencontre nulle part dans les écritures figuratives du 
texte du calendrier. Le nom pouvait signifier « courbé d'un seul côté». 
J'ai exprimé l'hypothèse dans mon travail sur le Tonalamatl du recueil 
d'Aubin que cet objet tire son origine du drapeau que, sur la frise de 
Mitla, le dieu porte lié au bouclier, et qui représente un morceau de 
peau de tigre ou une queue de tigre attachée à la hampe. (V. fig. SI.) 
Mais on peut voir d'après la description du costume dans le livre I (que je 
ne connaissais pas alors) que l'instrument a une tout autre signification 
et une autre origine. Ce qui, dans notre chapitre, est désigné sous le 
terme chicoacolli, s'appelle là eca-victli « la hache du dieu du vent », ce 
qu'on appelle coa, le morceau de bois élargi d'un côté et arqué en angle, 
avec lequel on travaillait la terre. En fait je trouve dans Sahagun (Manu- 
scrit de la Bibliothèque du palais), dans le chapitre de la météorologie, 
le vent représenté par une figure que j'ai reproduite planche III, dans la 
fig. aa : le dieu du vent, enveloppé dépoussière ayant un coa bleu dans 
la main. Le vent retourne la terre comme le paysan la défonce avec la pioche. 

Yiztac cac. — Dans le livre I on attribue au dieu du vent le poçolcactli, 
la sandale d'écume de Tlaloc. (Voy. n° 6.) 

Ycpa omicicuile. — On décrit sous ce terme, dans le livre 1, une parti- 
cularité du costume du dieu, qui est nettement marquée dans la figure, 
mais qui n'est pas mentionnée dans la description du costume de notre 
chapitre, c'est la veste blanche qui recouvre les côtes et qui est dessinée 
avec de petits nœuds pendants. Le mot cicuilli désigne une sorte de ves- 
ton, et omicicuilli, le corset osseux, est une dénomination générale dési- 
gnant les côtes. Si l'on attribue au dieu du vent des côtes en fil de lin 
tordu qui sont ainsi traduites dans la figure, c'est qu'on veut montrer par 
là sa nature légère, aérienne. 



5. — TOTOCHTIN (dieux du pulqué). 

Fig. 5. Totochtin. — Le corps et les membres sont noirs, la figure 
est noire dans la moitié inférieure, rouge dans la moitié supérieure. 



COSTUMES ET ATTRIBUTS DES DIVLMTÉS DU MEXIQUE 



187 



L'ornement de tête (aztatzontli) a un ruban médian rouge, des extrémités 
allongées de plumes brunes, que l'on h ï » uy 
peut-être voulu faire vertes, à en juger 
par l'aztapatzactli que j'ai trouvé figuré 
dans le manuscrit de Sahagun de TAcad. 
de l'Hist. Les anneaux de mollet sont 
comme chez Quetzalcoatl tachetés de brun 
et de noir (ocellotzitzilli). La devise du 
dos a une série inférieure bleue, une série 
supérieure rouge et de longs segments 
terminaux bruns, comme chez Quetzalcoatl. 
Le bouclier a un champ médian rouge 
limité de chaque côté par un champ noir. 
Le bord est bleu, la garniture jaune. Le 
drap des hanches et les courroies des san- 
dales sont rouges. 




o. Totochtin ynechichiuh, parure des dieux du Pulque (v. fîg. 5). 
Mixchictlapanticac, il est peint en deux couleurs sur le visage. 
Yyaztatzon, il a une couronne de plumes de héron. 
Yyacametz, il porte un croissant dans le nez. 
Yyamanacuch, il a un bâton d'oreille en papier d'écorce. 
Ycueçalvitoncau quimamaticac, il porte sur le dos son aile rouge de gua- 

camayo. 
Ytlachayaval ciizqui, il porte le collier de flocons. 
Colotlalpilli ic motzinapanticac, il a ceint autour des hanches la pièce 

réticulée garnie de franges. 
Tzitzili oyoali inicxic contlaliticac, il a attaché au pied des clochettes et 

des grelots. 
Yyometoch cac, il porte la sandale des dieux du Pulqué. 
Ometoch chimalli y mac mani,\e bouclier des dieux du Pulqué est suspendu 

à son bras. 
Ytztopolli y mac ycac, il tient la hache d'obsidienne dans la main. 

(Du LIVRE I, CHAP. 22). 



Auh yninechichival tezcatzoncatl, et la parure de Tezcatzoncatl. 
Astatzone, il porte une couronne de plumes de héron. 
Yacametze, il porte un croissant dans le nez. 
Amanacoch, il a un bâton d'oreilles en papier d'écorces. 



188 SOCIÉTÉ DES AMÉRICAMSTES DE PARIS 

Cueçalvitoncava, il porte Taile ronde de Guacamayo. 

Chayauac cozque, il porte le collier de flocons. 

Colotlalpile, il porte la pièce du réseau g^arni de franges. 

Ometoch chimale^ il porte le bouclier des dieux du Pulqué. 

Ytzopole, (ecpatopile, il porte la hache d'obsidienne, le bâton de silex. 

Noetziizile , il porte des grelots. 

Totochtin. — A l'occasion du jour Ometochtli « deux lapins » et de sa 
signification comme signe des dieux du Pulqué, Sahagun (4, chap. 5) fait 
remarquer « mas decian que el vino se llamaba centzon totochtin, que 
quiere decir cuatrociento conejos, porque tienen muchasy diversas mène- 
ras de boracheria », c'est-à-dire que le lapin était le symbole de l'ivresse. 
La raison de ce symbole est apparemment que le lapin passait aux yeux 
des Mexicains pour l'animal qui possède en superflu tout ce qui est néces- 
saire à son existence, symbole de la richesse, du gain sans fatigue, du 
superflu en toutes choses (v. Sahagun, 4, chap. 38). Mais dans l'édition de 
Bustamante, il y a par erreur, ce xuchitl, au lieu de ce tochtli. Dans un 
autre chapitre du manuscrit de Sahagun de la Bibliothèque du Palais dans 
lequel les chants en 1 honneur des différents dieux sont dessinés, et que 
Brinton a récemment publié sous le nom de Bigveda aniericanus (Library 
of American aboriginal Authors, n° 8. Philadelphia, 1890), le chant dédié 
aux dieux du Pulqué est désigné par le titre (( Totochtin in cuic Tezca- 
tzoncatl », c'est-à-dire le <( chant du lapin, chant de Tezcatzoncatl ». 

Tezcatzoncatl est indiqué par Sahagun dans le texte espagnol (livre I, 
ch. 22) comme le nom du plus important des dieux du Pulqué. Comme la 
plupart des noms que Sahagun indique pour d'autres dieux du Pulqué, 
congénères ou frères du premier nommé, le nom est patronymique et 
signifie celui qui vient de Tezcatzonco : ou encore « qui porte un miroir 
au faîte du palais ». C'est bien la signification propre du mot Tezcatzoncatl ; 
cela ressort du chant adressé aux dieux du Pulqué, dans lequel le 
dieu du Pulqué est appelé « Tezcatzoncatl tecpan teutl o, c'est-à-dire « le 
dieu qui habite dans le palais orné de miroirs au plafond ». Les dieux du 
Pulqué sont congénères du dieu du jeu et des chants. 

Voilà pourquoi l'ometochtzin est aussi le plus élevé des ome-tochtli 
ou des prêtres du Pulqué, le maître de chapelle : « era como maestro de 
todos los cantores que tenian cargo de cantar en los eues. » (Sahagun, 
livre 2). 

Dans le manuscrit de Sahagun de la Bibliothèque Laurentiana à Flo- 
rence, le chapitre déjà nommé qui contient les chants aux dieux est accom- 
pagné de cinq figures qui représentent quatre divinités diverses, chan- 
tantes, dansantes ou faisant de la musique. Ici le chant est exprimé dans 



COSTUMES ET ATTRIBUTS DES DIVIMTÉS DU MEXIQUE 189 

les autres ligures par une petite langue (fig. 53) qui se distingue à peine 
du symbole connu employé comme signe de la parole. Mais dans Toto- 
chtin, le chant représenté par trois lapins chantant est exprimé par la 
fig. 54, c'est-à-dire par le signe de la parole, mais avec une fleur ayant 
un style à l'extrémité. 

Mixchictlapanticac. — Molina traduit le verbe chictlapana par « ame- 
talar algo de diversas colores », c'est-à-dire rayé dune façon variée. Le 
verbe se compose de deux éléments qui, au fond, ont la même significa- 
tion. L'élément chic dérive de chico « d'un côté, à moitié » et tlapana signi- 
fie porter en hauteur, briser, briser en deux parties ; tlapanqui metzli est 
« la demi-lune ». Le visage de notre dieu est peint à moitié rouge dans 
notre texte et à moitié noir. Le Tezcatzoncatl du manuscrit de Sahagun 
de la bibliothèque Laurentienne, ainsi que le Pantecatl (le dieu du Pulqué) 
qui désigne la onzième semaine dans le Tonalamatl du codex Telleriano 
Remensis et Vaticanus montrent la même disposition coloriée. Cependant 
on désigne aussi d'autres combinaisons de couleurs par le mot chictla- 
panqui. 

Dans Sahagun, 8, chap. 8, on nomme chictlapanqui — cuextecatl, un 
équipement, qui était moitié vert, moitié jaune. J'ai vu à Totitlan del 
Camino, dans l'Etat d'Oaxaca, une statue d'argile dont la moitié supérieure 
du visage était peinte en jaune d'un côté et de bandes parallèles de dif- 
férentes couleurs de l'autre côté ; cette statue est celle du dieu de la danse 
Mamilxochitl qui, comme je l'ai déjà indiqué, est en rapport étroit avec 
les dieux du Pulqué. 

Yaztatzon. — La couronne de plumes de héron (aztatzontli) est le signe 
des dieux de la montagne et de la pluie. Dans notre texte elle est attri- 
buée à Tlaloc, aux dieux des montagnes Yuanhqueme et Tomiauhtecutli, 
au dieu poisson Opochtli qui est désigné expressément par Sahagun (1, 
chap. 17) comme l'un des Tlaloque «le contaban con los dioses que se 
llamaban Tlaloques » enfin aux dieux du Pulqué, Totochtin et plus bas 
(n° 27) au Totoltecatl. Les derniers, les dieux du Pulqué témoignent par cet 
attribut de leur proche parenté avec les dieux de la montagne et les dieux 
de la pluie. La fête principale des dieux du Pulqué tombe dans le mois de 
Tepeilhuitl, le mois dans lequel on fête les dieux de la montagne et qui 
tire son nom de cette circonstance. 

Yyacametz. — La parure nasale semi-lunaire est le signe caractéris- 
tique des dieux du Pulqué, ainsi qu'on l'explique même mieux plus bas. Je 
me suis déjà expliqué dans mon travail sur le Tonalamatl du recueil 
d'Aubin sur la signification provinciale de cet ornement et j'ai montré qu'il 
indique des districts placés à la limite des Uaxtèques. Je pourrais encore 
mentionner que parmi les équipements faits de plumes et portés par les 
Société des Ainéricanisles de Paris. li 



190 SOCIÉTÉ DES AMÉRICAMSTES DK PARIS 

guerriers pendant la danse, celui qui est décrit par Sahagun sous le nom 
de cuextecatl, l'uaxtèque, présente comme élément particulier un orne- 
ment nasal semi-lunaire « llevabà una inedia luna de oro colgada en las 
narices ». 11 en est de même des différents équipements dits quaxolotl. 

Yyamanaciich. — Le bâton d'oreille en papier d'écorce est attribué dans 
notre texte, en dehors des dieux du Pulqué, à Amimitl, le dieu des Chi- 
nampaneca, à la population de Cuitlanac, habitant sur des jardins 
flottant sur le lac. 

Ycueçalvitoncaiih. — Voir Quetzalcoatl (n° 4). 

Ytlachayaval cuzc/ui. — Le mot tlachayaualli (comme l'adjectif cha- 
yauac) dérive du verbe chayaua « esparcis por el suelotrigo 6 cosa seme- 
jante » (Molina). 

TlachayaualU, dérive du mot tlachayotl qui est indiqué par Sahagun 
(2 chap. 37) pour désigner les fines plumes duveteuses du perroquet «plu- 
mas de papagallo las muy blandas que parecen algodon ». 

11 semble ressortir de la figure que le collier de Totochtin est formé de 
pelotes lâches de fines plumes. Le collier que porte le Tezcatzoncatl du 
manuscrit de Sahagun de la bibliothèque Laurentiana a la forme de la 
figure 55. 

Les écailles arrangées en séries sont colorées en vert, et le tout paraît 
plutôt comme une couronne de feuilles. Mais il est bien possible que celle- 
ci représente une chaîne de pelotes de plumes vertes de perroquet. Le 
Pantecatl du Codex Borgia 26 (patron du douzième signe du jour) porte sur 
la poitrine l'ornement de la fig. 56, et celui du codex Telleriano Remen- 
sis II, 16 (patron delà onzième semaine) rornement de la fig. 57. Tous 
deux montrent les pelotes de plumes. Le premier est de coloration variée, 
bleu et rouge. Le dernier dans sa partie principale est coloré en vert avec 
des taches jaunes. Sous le nom chayauac cozquitl collier de duvet, je 
trouve d'ailleurs aussi représentée dans la fig. 40 du manuscrit de Sahagun 
de l'xlcadémie d'Histoire un collier qui est ainsi nommé à cause de l'appen- 
dice lâche « unos pinjantes de perlas » qui entoure la pierre enchâssée d'or 
et brillamment taillée. 

Colotlalp'illi. — La pièce en réseau garnie de franges (colotli). Le colot- 
lapil-tilmatli et le colotlalpil-maxtlatl appartenaient, d'après le manu- 
scrit de Sahagun de l'Académie d'Histoire, aux signes distinctifs des négo- 
ciants et étaient des marchandises importées. 

Molzinapanticac. — Au lieu du motzinilpiticac ordinaire, on emploie 
une forme qui se trouve dans la racine du verbe apana, qui a la même signi- 
fication que le verbe ilpia. 

Yyometochcac, onielochcJnmalli . — Les sandales ne montrent rien de 
particulier dans la figure. Mais le bouclier est peint sur la surface des cou- 



COSTUMES KT AniUBUTS DES DIVINITÉS ])V MEXIQUE 191 

leurs variées des dieux du Pulqué (rouge et noir) et a dans le milieu un des- 
sin semi-circulaire, le yacametztli. quejDortent les dieux du Pulqué comme 
ornement nasal. Dans le dessin beaucoup plus superficiel du manuscrit de 
Sahagun de la Bibliothèque Laurentienne, le bouclier du dieu du Pulqué 
Tezcatzoncatl a l'aspect de la figure 58. La partie médiane est aussi peinte 
ici en rouge. Les parties latérales seraient noires. Mais la couleur n'a pas 
été posée par oubli. Les deux taches jaunes sont probablement produites 
par les demi-lunes. 

Le Pantecatl du codex Borgia a un bouclier d'un autre aspect (v, fig. 
59), mais le Dios del Vino qui est figuré sur la feuille du titre des Deca- 
das de Herrera porte également un bouclier à deux couleurs avec une 
demi-lune dans le milieu. La demi-lune dorée comme hiéroglyphe pour 
ome tochtli, « deux lapins )),le signe des dieux du Pulqué, nous apparaît 
dans d'autres endroits. Dans le huitième chapitre du huitième livre de son 
ouvrage d'histoire, le P. Sahagun décrit parmi les manteaux de luxe 
ceux qui étaient portés par les rois et les princes. Il parle même d'un 
camisa ometoch-tecomayo-tilmatli comme étant leur insigne caractéris- 
tique et dit ce qui suit : « estaban sembradas de unas xicaras muy ricas 
y muy hermosas que tenian très pies y dos alas, como de mariposa. El 
bajo era redondo, Colorado y negro, las alas verdes bordadas de amarillo, 
con très esferulas de la misma color en cada una. El cuello de esta 
xichara era écho con una marquesota de camisa con cuatsa cana que salian 
arriba, labradas de pluma azul y colorada, y estaban cembradas estas 
xicharas en un campo blanco ». 

A côté de ces manteaux pourvus du dessin d'une écaille à la surface, 
représentant un cou, deux pieds et deux ailes latérales comme les ailes 
des papillons, nous voyons aussi des manteaux qui sont figurés dans le 
Codex Mendoza (48, 20 et 22, oi, 18-, 20), tribut des états de Mixtèque 
baja et des petites villes du district de Papantla, de Tochtepec et Toch- 
pan, c'est-à-dire des villes où l'on a des lapins à la maison, où les lapins 
des dieux du Pulqué furent vénérés. Ceux-ci présentent sur la voussure de 
l'écaillé la demi-lune des dieux du Pulqué sur un champ sombre (v. fig. 
60). Le chef qui porte le titre tiçocyauacatl, c'est-à-dire dont le titre ren- 
ferme le mot de Pulqué (octli) ou Pulqué blanc (tiçoctli) porte un man- 
teau du même dessin dans le Codex Mendoza 66. 13, et se trouve rendu 
hiéroglyphiquement par le vase de Pulqué (fig. 62). Enfin ce vase même 
que nous rencontrons dans l'hiéroglyphe de ce titre comme dans les hié- 
roglyphes des différents noms de ville qui renferment l'élément octli, 
pulqué (v. par exemple, fig. 61, hiéroglyphe d'Octlan Codex Mendoza 
46. 8\ montre sur sa surface le dessin du croissant que portent les dieux 
du Pulqué dans le nez. 



192 



SOCIETE DES A.MEKICAMSIES DE l'ARIS 



Je crois ainsi avoir eu complètement raison en désignant cet attribut 
comme le symbole le plus caractéristique et le plus remarquable des dieux 
du Pulqué, 

Itztopolli la hache de pierre est la défense caractéristique des dieux du 
Pulqué. Dans notre texte, il est attribué aux trois dieux du Pulqué qui 
sont cités ici (Totochtin, Totoltecatl, Macuiltochtli). Le Tezcatzoncatl 
du manuscrit de Sahag-un, le Pantecatl qui préside à la onzième semaine 
dans le Tonalamatl du Codex Tell. Remensis et Vaticanus A., la 
portent également ainsi que le Dios del Vino des Decadas d'Herrera. 



6. 



TLALOC. 



FiG. 6. Tlaloc. — Face, corps et membres noirs, les rosettes (nœuds) 
des bandes sur la couronne de plumes blanches sont rouges, la plume 
qui ressort au-dessus est verte, enchâssée à la base par deux corps courts 

peints en jaune (épis de maïs ?). Le champ 
du bouclier est encore vert, et il s'en 
t/alloo détache une rose d'eau blanche. 

6. Tlalloc inechichichiuh, Parure de Tlal- 

loc (fig. 6). 
Mixtlimacaticac, le visage est couvert de 

noir. 
Moçaticac tliltica ininacayo, son corps est 

frotté d'une couleur noire. 
Mixchiaviticac, au visage il s'est fait une 

paire de taches (avec de l'huile). 
Yyavachxicol, il porte la camisole de 

gouttes de rosée. 

Yyaztatzon icpac contlaliticac, la couronne de plumes de héron est sur 
sa tête. 

Temimiliiihqui ijmotzinilpiticac. Itilnia, il a mis autour des hanches le 
drap garni d'un bourrelet marginal. 11 porte son vêtement d'épaule. 

Ypuçulcac, il porte des sandales d'écume. 

Atlacue çonanchimalli imac mani, le bouclier garni du dessin de la rose 
d'eau pend à son bras. 

Auh yyoztopil inima icac icentlapaL et il tient dans la main le bâton de 
jonc blanc. 




COSTUMES ET ATTRIBUTS DES DIVIMTÉS DU MEXIQUE 193 

(Du LIVRE I, CHAP. 4.) 

Auh yvin ymmochichivaya, et il est paré de la façon suivante : 

Tlai.rtlilpopotzalli, il a sur la face une épaisse couche de suie. 

TlaixolvilU, au visage un badigeonnage de caoutchouc. 

Motliloçac, il est enduit de noir. 

Vxmochivauè, yxmichivauhi/o, le visage a des taches (faites avec de 

l'huile). 
Avachxicols, ayauhxicole, il porte la camisole de rosée, de nuages. 
Azfatzone, il porte une couronne de plumes de héron. 
Chalchiuhcozque, il porte un collier démeraudes. 
Poçolcaque, il porte les sandales d'écume. 
No tzitzile, et encore des grelots. 
Azfapilpanc, il porte la bannière blanche de joncs. 
Tlaloc « Vin de la terre », Dieu des montagnes et de la pluie. V. Tona- 

lamatl du recueil d'Aubin, /. c, p. 584. 

Mixtlilmacalicac . — Nous avons déjà rencontré chez Quetzalcoatl le 
visage rayé de noir. Dans notre texte la même propriété est attribuée à 
Nappateceuhtli, le dieu des tisseurs de nattes, ainsi qu'à une espèce de 
dieu de la pluie et de l'eau, semblable à Tlaloc et aussi à Ixtlilton au 
nom duquel cette peinture est faite. On sait que les prêtres se peignaient 
aussi le visage avec du noir de fumée. 

Mixchiauiticac . — Chia ou Ghian est la graine de la sauge (P. de la 
Llave) dont on retirait de l'huile et qu'on faisait cuire pour une soupe 
(Chiampinolli) après mouture. D'après les hiéroglyphes des noms de villes 
et dans les écritures figuratives, 1 élément Chia est en général exprimé 
par une masse ponctuée ou rayée de jaune ou de blanc. De ce mot est 
encore dérivé le verbe chiaua pour lequel Molina indique <( manchar 
algo )), faire une tache sur quelque chose. Le verbe chiauia qui se trouve 
dans la phrase citée ici : mixchiauiticac doit avoir la même signification. 
La figure montre sur la joue du dieu une tache ronde qui se détache en 
couleur blanche sur le reste de la peinture noire du visage. La tache n'est 
pas nettement ponctuée. Il est ainsi de la figure de Tlaloc tlamacazqui 
du manusci'it de Sahagun de la Bibliothèque Laurentienne et dans les 
figures de Tlaloc qui désignent les fêtes de l'année I, 6 et 16 dans le 
calendrier des fêtes du recueil d'Aubin. Le pointillé correspond à la 
la manière dont on exprime l'élément chia dans les écritures figuratives. 
Les dieux Opochtli, Tomiauhtecutli, Nappatecuhtli partagent ce carac- 
tère avec Tlaloc dans notre texte ; tous trois sont des divinités congé- 



194 SOCIÉTÉ DES AMÉRICANTSTES DE PARIS 

nères du dieu de la pluie. Et lorsqu'on offrait à Tepeihuitl de petites 
images de Ehecatotontin, les dieux de la montagne (ils avaient deux 
têtes, une tête humaine et une tête de serpent), on collait de chaque 
côté une feuille ronde de pâte jaune, sur la joue qu'on avait noircie avec 
du caoutchouc « untaban la cara de persona con ulli derretido, y hacian 
unas tortillas pequenuelas de masa de bledos amarillos, y ponianlas en 
las mejillas de la cara de persona ». 

Auachxicolli, ayauhxicolli. — Ainsi quil résulte de la description de 
l'ornement que le grand-prêtre de Tlaloc portait à la fête de Etzalqua- 
litzli (Sahag-un, 2, ch. 23), ce vêtement était formé de deux pièces : du 
xicolli jaune ou vert (une chemise ou une camisole sans manche qui 
arrivait jusqu'aux genoux) et d'un vêtement de dessus en tissu réticulé 
(ayatl) auquel on attachait des plumes croisées de perroquet. C'est à 
ce dernier vêtement que revient ce nom d'ayauhquemitl ou auachque- 
mitl. Ce vêtement est très joli sur la figure de Tlaloc, qui est repro- 
duite à la fin du calendrier des fêtes du recueil d'Aubin déjà mentionné. 

Yaztatzon. — J'ai déjà dit que l'aztatzontli, la couronne de plumes de 
héron, est l'attribut caractéristique des dieux de la montagne et de la 
pluie ainsi que des dieux du Pulqué, leurs congénères. La raison en est 
probablement que le héron est un animal aquatique. Peut-être aussi 
regardait-on le blanc comme la couleur de la chevelure des dieux de la 
montagne (v. Iztac Mixcouatl, la ville Iztac Tlalocan, et au dessous ozto- 
pil). 11 ne paraît pas impossible que le célèbre Aztlan, la patrie primi- 
tive mythique des Aztèques, présente une analogie avec Tlalocan, le 
paradis de Tlaloc, qui est situé à l'Est sur une haute montagne, etTamoa- 
chan, le paradis de l'ouest, où réside le dieu de l'abondance et de la pros- 
périté, Tonacatecutli. 

Temimiliuhqui ymotzinilpiticac. — Mimiliuhqui et mimiltic se disent 
d'objets cylindriques, de flèches, de racines pivotantes, de betteraves, 
etc.; temiliuhqui doit être la ten-mimi-liuhqui, c'est-à-dire pourvu d'un 
bourrelet marginal ou d'un bord formant baguette. 

Poçolcatli. — L'élément poçol dérive du verbe poçoni « écumer, 
déborder en bouillant ». Dans le texte original aztèque de Sahagun, 9 
ch. 17, ces sandales sont décrites par les termes : «■ can iztac potonqui 
ynic tlatlalpilli », c'est-à-dire des bouquets de plumes blanches sont 
attachés tout autour de ces sandales. Evidemment on voulait exprimer 
ainsi l'écume de l'eau. Nous trouvons les mêmes sandales attribuées 
dans le livre I à la déesse des eaux Chalchiuhtlieue et à la déesse du sel 
et de l'eau salée Uixtociuatl, en outre au dieu du vent Quetzalcoatl qui 
a d'étroits rapports avec Tlaloc. Dans le livre I, ch. 17, Cinteotl, le 
tailleur de pierres de Xochimilco est d'après la description une espèce 



COSTUMES ET ATTRIBUTS DES DIVIM lÉS DU MEXIQUE 1 Î).J 

de Tlaloc. Lorsqu'à minuit les cheveux du sommet de la tête étaient 
coupés devant Panque tzaliztli à ceux qui étaient destinés au sacrifice ; 
on les revêtait du teoxicoUi. la camisole sacrée ; on les garnissait avec du 
papier peint (les papiers imprégnés de caoutchouc qui forment le cos- 
tume des dieux de la pluie et de la montagne), et on leur mettait les san- 
dales poçolcactli (Sahagun, 9, ch, 14). 

Atlacueçonanchimalli. — Atlacueçonan est la nymphe, la rose de 
mer « una hoja ancha y redonda que secriaeinla agua » (Sahagun, I, 11). 
Dans notre texte le bouclier paré de la rose de mer est attribué en dehors 
de Tlaloc. aux dieux Yyauhqueme, Tomiauhtecutli, Nappatecutli et 
aux déesses Chalchiuhtlicue et Uixtociuatl, divinités de la montagne, 
de la pluie et des eaux. 

Yyoztopil. — Oztopilin est traduit dans Molina par « junco, largo, 
gordo y redondo. » C'est incontestablement le même mot que aztapillin 
cité par Sahagun (2, ch. 25) et expliqué par <( juncias muy largas, y todo 
le que esta dentro del agua, es muy blanco », les roseaux avec lesquels 
on tisse les nattes rayées vertes et blanches que l'on étalait devant les 
idoles à la fête de Etzalqualitzli, la principale fête de Tlaloc, et sur les- 
quelles ensuite on étendait les dons offerts en sacrifice. Ce mot dérive du 
mot azta qui signifie blanc (voyez iztac blanco et aztapiltic c( cosa muy 
blanca ») (Molina) et aussi l'oiseau blanc, le héron. 

L'oztopilin, dans notre texte, est attribué aux dieux Tlaloc, Tomiauhte- 
cutli, Nappatecuhtli, la divinité du grand volcan Popocatepetl et à Uix- 
tociuatl (la sœur de Tlaloc). Les ligures montrent un bâton blanc tressé 
sur lequel sont enfoncées de petites masses teintes en noir (produites 
par des gouttes de caoutchouc d'où pendent des papiers ~ arrosés 
dégouttes noires). Dans le texte espagnol de Sahagun (I, 20) cet attribut 
pour Nappatecuhtli est décrit « un bâculo tlorido, y las flores eran de 
papel. » 



7. — CHICOMECOATL. 

FiG. 7. Chicomccoafl. — Les parties claires sont roses, les foncées 
.sont rouges. 

7. Chicome coati inechichiuh . Parure de Chicome coati (fig. 7) : 
Mixtlaviticac, elle est colorée en rouge sur le visage. 
Yyamacal ynicpac mani, la couronne de papier est placée sur sa tête. 
Ychalchiuh cuzqui , elle a un collier d'émeraudes. 



196 



SOCIÉTK DES AMÉRICAMSTES DE PARIS 




Yya.rochiaiupil, inconmaquiticac^ elle a mis son vêtement de fleurs de 

printemps . 
«y Yyaxochiacuc, et la jupe de fleurs de printemps. 

^icornfCoo^ T^itzilli oyoalli inicxic, des clochettes et des 

grelots sont à ses pieds. 
Ynlchimalli tonalochinialli, son l)ouclier a la fleur 

du soleil dans le champ. 
Yçenma ycentlapal imac icac, elle porte à la 
main son bouquet de maïs. 

(Du LIVRE I, CHAP. G.) 

Auh y vin ynncchichivalc cafca, et elle est ornée 

de la façon suivante ; 
Yxtlauhxavalc, elle a une peinture rouge au 
visage. 

Amacalc, elle porte la couronne de papier d'écorce. 
Axochiavipile axocliiacueye, elle porte la chemise de fleurs de printemps 

et la jupe de fleurs de printemps. 
Nopoçolcaquc, avec les sandales d'écume. 
Tonalchimale, fonatiuhchiinale, elle porte le bouclier de fleurs d'été, le 

bouclier du soleil. 
Chicomo coati, c sept serpents », nom de la déesse du fruit du maïs. 

Mixtlauiticac. — Chicomecoatl est la déesse du maïs et le rouge est sa 
couleur, ce qui se voit très clairement, par exemple, sur les deux images 
de la déesse qui désignent dans le Codex Vaticanus A, 59 et fiO, la troi- 
sième et la quatrième fête de l'année (Toçoztonfli et Ueitoçoztli). 

Yyamacal. — On attribue dans notre texte l'amacalli, la couronne 
coupée en papier (( coroza de papel » (Molina), àdiverses divinités terrestres 
(Chicomecoatl, Xilonen, Tzapotlan tenan, Tezcacoac ayopechtli), aux 
divinités Ghalchiuhtlicuc et Uixtociuatl^ à diverses divinités de la mon- 
tagne et des eaux lOpochtli, Nappatecuhtli, Yyauhqueme, Tomiauhte- 
cuhtli), au dieu du pulqué Tototecatl, enfin au dieu du feu Ixcoçauhtjui. La 
caractéristique pour tous est toujours une couronne dentelée faisant sail- 
lie sur le front, forme de parure céphalique (pie l'on voit souvent d'ail- 
leurs sur les images des divinités dans les écritures figuratives et dans les 
statues . 

L'amacalli dans Chicomecoatl et autres divinités de la terre et des 
fruits, ainsi que dans Chalchiuthtlicue, apparaît combiné avec deux 
grandes rosettes à'oii pendent des houppes. Le verbe mani semble dési- 



COSTUMES ET ATTRIBUTS DES DTVIMTÉS DU MEXIQUE 197 

gner une large coiffure, en effet ce verbe n'est employé que pour désigner 
des objets larges et plats. On connaît les coiffures larges amples et carrées 
de Ghicomecoatl munies de rosettes d'où pendent des glands. Des statues 
de cette espèce sont très fréquentes dans la vallée de Mexico et les hauts 
plateaux voisins de Cholula. 

Vyaxochiauipil, yyaxochiacue. A-vochiaflest le nom d'une plante. Xime- 
nez décrit deux plantes de ce nom dont lune appelée ainsi quaztaxo- 
chitl et texoxolin doit être une monocotylédone. tandis que pour l'autre 
il indique encore les noms tonalxiuitl, tonalxochiatl, neçaualxochitl; elle 
est décrite par Ximenez comme une herbe à feuilles étroites de graminée, 
à hampes rougeâtres et à grandes fleurs jaunes. D'après Paso y Troncoso 
ce serait le senecio vernus. Cette dernière plante est sans doute celle que 
nous pensons. C'est une fleur printanière des Mexicains, ce qui lui a valu 
son nom axdochiatl, « la Heur d'eau, c'est-à-dire la fleur de la saison des 
pluies » qui paraît avec les premières pluies. C'est ce que disent aussi les 
autres noms tonalxiuitl et tonalxochiatl qui signifient le vent d'été, la fleur 
d'été. Hernandez aussi l'indique en propres termes etdit de axochiatl (I, 38) 
qu'elle estainsi nommée parce qu'elle commence à fleurir avec les premières 
pluies et cesse de fleurir lorsque les pluies se sont établies. Sahagun (II, 
ch. 7, § 5) dit de la plante qui est citée sous le nom de tonalxiuitl <( esta sem- 
pre se hace entre las aguas (dans la saison des pluies), en los llanosy en los 
altos. » Tonalxochitl est nommé dans le manuscrit de Sahagun de la biblio- 
thèque du palais parmi les premières tleurs du printemps qui sont offertes 
aux dieux à la fête de Toçoztontli La fleur du printemps est un sym- 
bole naturel de la déesse du maïs qui, comme le figure Duran (c. 92) 
était représentée sous les traits d'une jeune femme « moza de 12 ahos ». 
Il est seulement difficile de comprendre pourquoi cet attribut est attribué 
au vêtement de la déesse ; car ce dernier est rouge, comme la couleur du 
visage de la déesse, ainsi que nous l'apprennent tous les documents. Le 
mot axochia désigne simplement la couleur rouge du costume; en effet, 
dans notre texte, on parle du même attribut du vêtement supérieur et du 
vêtement inférieur de Xilonen, de Quechquemitl, de Ciuacoatl et de 
Chantico, qui était également rouge, ainsi que nous le savons ou comme 
il résulte de l'examen des figures 

Tonallo chimalli doit être traduit ici par le bouclier de fleurs d'été ou 
le bouclier de fleurs du soleil, car la figure montre à la surface du bou- 
clier une fleur rouge à plusieurs rayons. Une fleur rouge à 4 ou 8 rayons 
se trouve figurée sur le bouclier d'Opochtli qui est également nommé 
tonallo chimalli. Le tonallo chimalli de Macuilxochitl et d'Ixtlilton est 
d'une autre espèce, j'y reviendrai plus loin. 

Vçenma. — Le cen-maitl, la main faite d'épis de mais ou la gerbe 



198 



SOCIÉTÉ DES AMÉRICAMSTES DE PARIS 



d'épis de maïs est un attribut bien connu de la déesse, qui est indiqué 
dans ses statues avec une grande régularité. Dans cet attribut, la gerbe 
est associée avec le chicavaztli, le bâton à crécelle qui n'est pas men- 
tionné ici pour la déesse. 



8. _ OTONTECUHTLI. 



otonifcnh^^' 



FiG. 8. Otontecuhtli. — Chez lui, les courroies rouges des sandales 
forment la seule tache colorée. 

8. Otontecuhtli inechichiuh. Parure d'Otontecuhtli (lîg. 8). 
Yxtlan tlaanticac, au visage il a des raies de diverses couleurs. 
Yyamatzon, ioan itzpapalutl, itechca, il a une perruque de papier, et 

dessus, un papillon d'obsidienne. 
Yyamaneapanal imapanca, il s'est mis un ruban de papier ; il a un bra- 
celet. 
Yyamamaxtli, il a une bande faite de 
papier d'écorce recouvrant les orga- 
nes sexuels. 
TzitzilU oyoalli inicxicca, des clochet- 
tes et des grelots sont fixés à son 
pied. 
Ychimal iviteteyo, inipan terni tzioac 
tlacuchtli, son bouclier est garni de 
balles de plumes et il tient en même 
temps une lance piquante. 
Tzioac mitl, ynimac icac, il porte à la 
main la flèche pointue. 

Otontecuhtli n'est pas cité parmi les dieux des premiers livres. En 
général, il en est peu question dans Sahagun. Dans le livre 10, chap. 29, 
§ K, il est nommé comme dieu et comme père primitif des Otomi. C'est 
tout ce que nous apprend le texte espagnol. Dans le texte aztèque, il est 
encore parlé de lui en une autre place. Un des chants que Brinton a 
publiés lui est dédié. Cependant le dieu jouait im rôle important 
dans l'une des 18 fêtes que l'on célébrait dans le cours de Tannée, notam- 
ment dans la 10% le Xocotl uetzi, qui doit être précisément désignée 
comme sa fête et non comme la fête du dieu du feu, comme Ta fait Saha- 
gun dans le texte espagnol. Otontecuhtli est le Xocotl dont la figure, dans 




œSTlMES ET ATTRIBUTS DKS [JlNlMTÉS DI' MEXIOTK 199 

cette fête, était édifiée au sommet de l'arbre, puis était précipitée en bas 
avec un grand vacarme. Cela ressort très bien de la parure dont 
cette statue était ornée, d'après le livre 2, ch. 29. Les prisonniers 
offerts en victime au feu dans cette fête, portaient cette parure, et elle est 
nettement représentée dans le texte aztèque du deuxième récit plus 
court sur la fête célébrée dans le cours de l'année, récit que Sahagun 
donne dans la première partie du 2^ livre (en 1-9). Dans ce récit qui 
provient apparemment d'une tout autre source et qui se trouve à un autre 
endroit du manuscrit, on dit pour Xocotl uetzi : iquac initech motlaliava 
yninacayo Otontecutli « c'est le temps auquel on édifiait le corps d'Oton- 
tecutli en lui (dans les branches de l'arbre) ». Dans la représentation illus- 
trée qui accompag-ne le texte sur le manuscrit, on voit nettement la 
figure d Otontecutli au sommet de Tarbre. V. fig. 77 que j'ai fidèlement 
copiée, d'après le manuscrit. Quant au nom Xocotl, je rappelle que Xoco- 
titlan K à l'endroit de Xocotl » est le nom du pays dans lequel habitent 
les Maçauaques qui sont proches voisins des Otomi. En fait, l'hiéroglyphe 
de cette ville (fig. 84, a b) présente sur le sommet de la montagne qui 
désigne le lieu, la véritable image de Xocotl-Otontecuhtli avec son tlomaitl 
(voir plus loin) ou son itzpapalotl dans les cheveux et les bandes noires 
transversales du visage. Dans le manuscrit de Sahagun, de la Bibliothèque 
du Palais, il y a un paragraphe manquant dans l'édition espagnole, dans 
lequel se trouvent brièvement caractérisés la nature ou, en quelque sorte, 
le domaine d'administration des différents dieux. Ici on indique comme 
ressortissant à l'empire d'Otontecuhtli, tlatequiliztli, teocuitla-pitzaliztli, 
c'est-à-dire l'art de tailler les pierres et l'art de l'orfèvrerie. Dans les 
montagnes de l'ouest, on trouvait ces deux métiers, ainsi qu'on~peut le 
voir par d'autres données. 

yxtlan tlaanticac. — Otontecuhtli partage cette propriété avec Uitzilo- 
pochtli et Tezcatlipoca, ainsi qu'on l'a mentionné. Mais elle a chez lui une 
tout autre signification que chez ces derniers. Ce sont des bandes noires 
sur le fond blanc du visage. Cette peinture rapproche plutôt ce dieu du 
dieu du feu que des deux autres divinités indiquées. 

yyamatzon. — Ici, ainsi que cela résulte nettement de la figure, ce 
n'est pas une couronne de papier qu'on a voulu faire, mais une vraie cri- 
nière, une sorte de perruque coupée dans du papier. C'est ce qui est éga- 
lement bien indiqué dans Sahagun, 2, ch. 29, pour la parure de l'image 
de Xocotl. Otontecuhtli partage ce caractère avec Chalmecaciuatl. 

Itzpapalotl. — Dans l'interprétation du Tonalamatl, le mot est indiqué 
comme le nom d'un démon qui porte des ailes de papillon garnies au 
bord de couteaux de pierre. Diverses données rapprochent ce démon de 
la déesse terrestre. Comme parure de la tête, nous trouvons indiqué dans 



200 SOCIÉTÉ DES AMÉHICAMSTES DE PARIS 

Sahag-un, 8, ch. 12. le itzpapalotl, comme devise portée sur le dos. L'itzpa- 
palotl n'est cependant qu'une des classes des signes de hiérarchie. J'ai repro- 
duit dans la figure 76 l'image de l'itzpapalotl. La description que donne 
Sahagun, 8, ch. 12, dans le texte espagnol, ne concorde absolument pas 
avec cette devise, mais plutôt avec le quetzalpapalotl dont j'ai donné 
l'image dans la figure 63 (prise dans le Codex Mendoza). Par contre, on 
reconnaît que, dans le dessin d'Otontecuhtli (fig. 8, pi. I), on a repré- 
senté l'itzpapalotl d'une façon correcte. De tout le papillon on ne voit que 
les deux plaques dentelées qui sont implantées sur sa tête. On reconnaît 
nettement aussi ces ailes sur la figure de Xocotl (fig. 77). Ces plaques den- 
tées sont nommées itloloma (( ses pattes d'autour », dans le texte aztèque 
original de Sahagun, 2, ch. 29. Dans le manuscrit de la Bibliothèque du 
palais, on dit de Xocotl qu'il a été fait sous forme d'un matototl, c'est-à- 
dire d'un oiseau avec des mains ou des pattes. On songe au pied d'aigle 
avec l'aspect du tigre sous lequel le démon Itzpapalotl est représenté 
dans le Codex Borgia. Ces deux plaques dentées indiqueront donc les 
griffes ou les pattes, et elles sont plantées à la façon d'un sypibole sur la 
tète du dieu, de même que sur la tête de 1 itzpapalotl (fig. 76). Sahagun 
n'a eu aucune idée exacte de ces choses. 11 traduit itlotloma par : « y en 
los brazos ponian los papeles como ôlas, donde estaban pintandas imagi- 
nes de gavilanes ! » tandis que deux lignes plus haut, il dit avec raison 
que les papiers avec lesquels le Xocotl était suspendu étaient blancs et 
sans peinture. 

Yyamaneapanal. — Sahagun explique le neapanalli comme « unas 
estolas de papel de ambas partes, de.^de el hombro derecho al sobaco 
izquierdo, y desde el hombro izquierdo al sobaco derecho ». Nous voj'ons 
en réalité, très nettement, le neapanalli sur les figures d'Atlaua, d'Opoch- 
tli, de Nappatecuhtli et d'autres divinités des montagnes et des eaux, 
chez lesquelles cette parure est indiquée. On la voit moins nettement 
dans le dessin de notre dieu, de même sur Ixcoçauhqui, le Chachalmeca 
et Ixtlilton. Chez ces quatre dernières divinités nommées, existe encore 
un grand nœud (imapanca) autour du bras. 

Yyamamaxtli. — Atlaua est le dieu des montagnes et des eaux; 
Opochtli, Nappatecuhtli, Yyauhqueme, Tomiaiihtecuhtli partagent avec 
Otontecuhtli la bande de papier qui recouvre les organes génitaux. 

Ychimal yuiteteyo. — Le bouclier garni de balles de plumes est com- 
mun à Otontecuhtli et à Uitzilopochtli, Atlaua et Tezcatlipoca. 

Tzioac /lacochtli, tzioac jnitl. — Le mot tzioac dérive du verbe tzicoaqui 
signifie saisir, maintenir ; tzioactlidoit être une plante épineuse qui croîtdans 
la région montagneuse des Chichimèques, car les Teochichimèques se nour- 
rissent, comme le dit Sahagun (10, 29, § 2), de figues de cactus, de racines 



COSTL'.MES ET ATTKIBUTS DKS DIVIMTÉS DU MEXIQUK 201 

de cimaltl et d'autres <( que sacaban debajo de la tierra que llanian tzioactli, 
nequametl, mizquitl, palmitas, y flores de estas que Uamau icyotl ». Dans 
le Teotlalpan, le pays du Nord, la terre des steppes, district voué ;i 
Mixcoatl, le dieu de la chasse, on trouve plantés sur les rochers artificiels 
mentionnés, des buissons, « que nacen en tierra fragosa como son mag-ueyes 
pequenuelosy otros que llaman t/ioactli )i(Saha}j;un, appendice du livre 2). 
Dans tm chant à la Miniixcoa, on dit : « Chiconioztoc (juinevaqui Tzi- 
vactitla quinevaqui »; ils viennent du pays des sept cavernes, ils viennent 
du pays du tzioactli. C'est aussi 1 arme nationale qui est mise dans la 
main du dieu des Otomi. Dans notre texte, on mentionne encore tzioac 
tlacochtli chez Amimitl. C'est, comme nous le verrons, le dieu des Chi- 
nampaneca et des Cuitlauaca et un ancien dieu des Ghichimèques. 

Les figures montrent, chez les deux, une lance avec une tige pointue 
et une pointe en silex. Dans le Codex Telteriano Remensis (partie 111), la 
lance qui est dessinée chez Mechoaca, le mari de Mechoacan, et la flèche 
dont se servent les Chichimèques ont la forme de la figure 60 a, c'est-à- 
dire une tige creuse avec une pointe en bois dur sur laquelle on a sculpté 
des crochets. Cette arme est également figurée dans le manuscrit de Sahagun 
de l'Académie d'Histoire, pour les princes des Chichimèques. C'est peut- 
être la forme proprement dite des tzioac tlacochtli, tzioac mitl. Mais 
peut-être aussi a-t-on voulu figurer une arme semblable à celle qui est 
dessinée (fig. 64, 65, 66) dans le calendrier du Codex Borgia pour Ueue- 
coyotl, Tepeyollotl et Pantecatl, et que l'on voit aussi dans le Codex Bor- 
gia , 22 , sur le faisceau d'armes que tient dans la main Tezcatlipoca 
(fig. 67). Cependant cette arme ressemble plus à une massue qu'à une 
lance. 



9. — YACATECUHTLI. 



Fig. 9. YacatecuhtU. — Le visage est blanc avec des taches noires. La 
chevelure noire est enveloppée avec une courroie de cuir rouge, qui part 
de chaque côté en une toufl'e. Cette dernière consiste en un bouton, et 
dessus, un ornement de plumes en forme d'éventail, qui montre un chamj) 
rouge, un champ jaune et un bouquet terminal de plumes de quetzal. La 
couverture en réseau est bleue avec un bord rouge. Les anneaux des mol- 
lets sont jaunes, avec un enchâssement jaune et des nœuds rouges. 
Le dessin et la grecque du bouclier sont verts sur un fond jaune. Le bâton 
de bambou dans la main du dieu est jaune. Les courroies des sandales, 
comme toujours, sont rouges. 




202 SOCIÉTÉ DKS AMÉKICAMSTtS UI-: PAKIS 

9. Yyacatecuhtli yiiechichiiih. Parure de Yaca-tecuhtli (fig. 9). 

"NacctCf vv^li" ^loflatlatlalilU ini.rai/ac, le visage a la peinture 
des jours de fête. 
Yteinillo ixquatzon, il a la chevelure ramassée 

sur le front en un bourrelet. 
)quetzalalpiai/a, il porte la bandoulière ornée 

à l'extrémité de touffes de plumes de quetzal. 
I leocnitlanacuch ^ il a un piquet d'oreille en or. 
Xiuhtlalpdli, ynitilma, le vêtement bleu . en 

réseau est son vêtement d'épaule. 
} tlaçomaxtli, il porte une bande précieuse sur 

les parties génitales. 
T:.itzilli,oyovalli (c'est-à-dire) contlaliticac icxic, 
il a attaché au pied des clochettes et des gre- 
lots. 

Ytecuhcac (i.) cactli, il a une sandale comme en portent les chefs. 
Xicalcoluihqui, ynichimal, son bouclier est orné de l'ornement de coin 

des Zicaras. 
Ytlacçaya (c'est-à-dire) itopil ynimac ycac, il tient à la main le bâton de 
voyageur. 

(Du LIVRE I, CHAP. 19.) 

Yninechichiual y nie mochichiua, sa parure dont il fut orné : 

Motlatlatlali mixapetzvi, il est peint en jour de fête, il a le visage saupou- 
dré de poudre de soufre. 

Ytemilo. yxquatzo, ixquatzone^ il a la chevelure ramassée sur le front en 
un bourrelet. 

Quetzalalpjile, teocuitlanacoche, il porte la bandoulière ornée à l'extré- 
mité de plumes de quetzal, il porte le piquet d'oreille en or. 

Xiuhtlal[)illi ynitilnia , le vêtement bleu en réseau est son vêtement 
d'épaule. 

Tlaçomaxtle, il porte une bande précieuse sur les parties génitales. 

Tzitzile, oyoualc, il porte des clochettes et des grelots. 

Teccaque, il a une sandale de prince. 

Quetzalxicalcoliuhqui ynichimal^ son bouclier montre l'ornement de coin 
des Jicaras. 

Ytlacçaya ymac onoc otlatopile, le bâton de voyageur est dans sa main, 
il porte le bâton de bambou. 

Yacatecuhtli, plus proprement iyacac-tecuhtli ou yacan-tecuhtli « le 



COSTUMES ET ATTRIBUTS DES DIVINITÉS DU MEXIQUE 203 

maître, le prince, qui précède », est le dieu qui conduit les marchands 
dans leurs expéditions. 

Motlatlatlaldi in'ixayac. — Le verbe tlatlalalilia est l'expression ren- 
forcée du verbe tlalia, qui sij^nifie s'asseoir et, dans un sens figuré, 
décréter, ordonner. Ici, il signifie mettre en ordre. Le visage est mis en 
ordre, c'est-à-dire est peint comme il convient pour le guerrier qui paraît 
dans la danse. Car Yacatecuhtli, comme Tlacochcalco vaotl et Omacatl 
chez lesquels nous rencontrons cette disposition, est représenté en costume 
d'apparat. La peinture pour ces circonstances, ainsi que nous le savons 
d'après Sahagun (ch. 5 de l'appendice au 3*^ livre), consistait en bandes 
noires, et elle était faite de couleur noire, puis saupoudrée de soufre. De 
là l'addition dans la description du 1'"'" livre du mot mixapetzui « il a 
saupoudré son AÙsage de soufre ». Les raies noires interrompues se voient 
très nettement dans le visage des trois divinités susnommées, pour les- 
quelles on indique le motlatlatlalili. 

Ytemillo est expliqué dans le texte par ixquatzon <( cheveux de front 
(toupet), crinière de front ». Le mot dérive du verbe temi qui est employé 
pour toutes sortes de choses existant en tas. Lorsque les guerriers habitants 
du telpochcalli s'équipaient pour la danse du soir, ils se baignaient, s'en- 
duisaient tout le corps avec de la couleur noire, à l'exception du visage, 
se peignaient la figure avec des bandes noires, « y en lugar de peinarse 
encarrapazabanse los canellos àcia arriba por parecer mas espantables » 
(Sahagun, app. 3, ch. o). Cette coiffure proéminente est très marquée sur la 
figure du vieux et du jeune guerrier, du Codex Vaticanus A.. 84,83 (com- 
par., fig. lOo). Elle est très caractéristique sur la figure duchef paré pour la 
danse, par lequel le Codex Telleriano Beniensis, 1,2, désigne la huitième 
fête de l'année Ueitecuilhuitl (compar., fig. 106). Cette chevelure du ver- 
tex est ce qui est désigné par le mot temillotl. Elle est enroulée dans la 
figure de notre dieu avec un ornement princier, le quetzaltlalpiloni. Les 
guerriers l'enroulaient avec des lanières de cuir et des bandes de peau de 
lapin qu'on nommait tochyacatl. Si la chevelure était relevée en avant, 
on la laissait tomber en arrière. Celle-ci est le tzotzocolli qui est men- 
tionné au-dessous dans tlacochcalco yaotl (n° 31 j. 

Yquetzalalpiaya, écrire plus exactement yquetzallalpiaya, c'est-à-dire 
i-quetzaltlalpiaya « son cordon orné de plumes de quetzal ». L'ornement 
est d'ailleurs désigné sans préfixe possessif par quetzallalpiloni, c'est-à- 
dire quetzal-tlapiloni. C'est une courroie de cuir avec laquelle on enroule 
sur le vertex la chevelure ramassée et dont les extrémités se terminent 
par des bouquets de plumes en forme de houppes. 

C'était un ornement de distinction qu'il n'était permis de porter qu'aux 



204 SOCIÉTÉ DES AiMÉRlCAMSTES DE PARIS 

hauts dignitaires, aux principaux chefs g-uerriers, approchant le roi, 
comme le tlacatecatl, tlacochcalcatl, tezcacoacatl, tiçocyauacatl, tocuile- 
catl (comparez Codex Mendoza, 60, 21 et 66, 1 l-14j; les figures sont don- 
nées entr'autres dans les n°=* 45-28, 51-26 du Codex Mendoza où cet 
ornement est cité parmi les objets de tribut des Mixtèques et de Cuet- 
laxtlan. 

Iteocuitlanacuch. — Les guerriers qui s'équipaient pour la danse met- 
taient aussi un piquet d'oreille. Mais chez eux il consistait en piquet de 
bois peint en bleu, imitant la turquoise (xiuh-nacochtli). 

XiuhtlalpilU ynitilma, le vêtement d'épaule bleu, fait de tissu réticulé 
(v. plus haut à Uitzilopochtli). 

Ytlaçomaxtli, ilaçotli, veut dire objet précieux « cosa preciosa ô cara. 
Molina ». — On désigne ainsi par l'addition de tlaço un objet particulière- 
ment précieux, plein de valeur ou estimé. Le sens « amour » que les 
savants chrétiens attribuèrent à ce mot n'est pas le sens primitif ou bien 
il en est déduit par un long détour. Tlaçopilli n'est pas le fils chéri, mais 
le fils légitime. Dans l'Eglise chrétienne, chez les Mexicains, les saints et 
les personnes divines recevaient ce titre qui, en général, était combiné 
avec mauiz, honoré, : « in itlaçomauizpiltzin in totocuio Jesu Christo : 
son saint fils, N.-S. Jésus-Christ, intlaçoquauhnepanolli Santa Cruz : la 
Sainte Croix. » 

XicalcoUuhqui ynichimal. — Le mot xicalli est, en général employé 
comme svnonvme de tecomatl. Les deux désionent un vase à fond rond. 
Xiculli désigne, dans un sens plus étroit, la jicara, la coque d'une 
citrouille, l'écuelle faite avec le fruit de la crescentia cuyete. Comp. 
fîg. 69 a-c qui sont empruntées à la liste des tributs dans le Codex Men- 
doza. Le tecomatl est également fait avec de l'argile ; ainsi qu'on le voit 
dans Molina, il est traduit par le mot « un vaso de barro, como taza 
honda ». Nous trouvons une image du tecomatl dans la liste des tributs 
[Codex Mendoza^ 49, 31, 32). — « tecomates, con que beven cacao », 
V. fig. 73. Le vase est ici peint en brun, tandis que les jicaras sont 
peintes en jaune. Quauhtecomatl est une coupe de bois de la forme de la 
fîg. 74 (comp. dans le Codex Mendoza les hiéroglyphes des villes Quauh- 
tecomatlan et Quauhtecomatzinco). Enfin on désigne par xiçaltecomatl 
les profondes écuelles de citrouilles, v. fig. 72 c jicaras que llaman teco- 
mates, de las buenas con que beven cacao » qui sont empruntés aussi à 
la liste des tributs. La signification du vase rond se retrouve encore dans 
les compositions comme tlanqua-xicalli, qui est synonyme du mot com- 
posé tlanqua-ololiuhcayotl et désigne la rotule. 11 semble cependant 
que des vases anguleux ont également été désignés par le nom xicalli, 
car nous trouvons dans les hiéroglyphes des villes Xicaltepec et Xicalua- 



COSTUMES ET ATTRIBUTS DES DIVINITÉS DL MEXIQUE 205 

can, l'élément xical désigné par les iîg. 70 et 71. Celles-ci sont peintes 
en bleu et paraissent ainsi devoir désigner des vases de métal. Le mot 
xicalli est composé dans notre texte avec coliuhqui qui signifie « enroulé, 
courbé, tourné ». Le bouclier même, qui est désigné ici par xicalcoliuh- 
qui, présente sur sa surface les grecques combinées avec un dessin en 
degrés, exécutées en jaune et en vert, que l'on rencontre si souvent sur les 
boucliers de la liste des tributs du Codex Mendoza, et que nous admirons 
sur le bouclier mexicain exécuté en plumes du musée de Stuttgart. Si le 
mot coliuhqui est très intelligible pour désigner ce dessin, la signification 
de l'élément xical est très énigmatique. Car ainsi que nous l'avons vu, 
xicalli est employé justement comme synonyme d'ololiuhqui « sphé- 
rique, rond ». La caractéristique de ce dessin de bouclier est précisément 
l'anguleux, la ligne par degrés et la grecque. Doit-on admettre que xical- 
coliuhqui signifie ici : une ligne recourbée (coliuhqui;, ainsi qu'on avait 
coutume de la mettre sur les écuelles (xicalli) comme ornement margi- 
nal? Dans le chapitre du manuscrit de Sahagun de l'Académie d'Histoire 
qui traite des signes hiérarchiques, on a figuré sous le nom ixcoliuhqui, 
un bouclier avec un dessin semblablement enroulé, mais plus arrondi. 
Celui-ci présente dans un champ un petit cercle comme un œil (ixtli). — 
Quoi qu'il en soit, que des boucliers de cette espèce fussent considérés 
comme des boucliers de parade, portés par les chefs parés pour la danse, 
cela ne fait aucun doute ; et cette attribution complète ici les autres : le 
visage peint, la chevelure ramassée , les extrémités de la coiffure termi- 
nées par les plumes de quetzal, le manteau bleu en réseau, la bande pré- 
cieuse recouvrant les parties génitales, tout ce qui constitue en somme le 
costume du chef de la danse. 

Itlacçaya. « ce avec quoi il voyage rapidement ». — Le bâton de voya- 
geur est l'attribut particulier de Yacatecuhtli, du dieu des voyageurs, du 
conducteur des caravanes. Il a été aussi considéré comme le symbole du 
dieu. Lorsque les caravanes arrivaient à l'étape, tous les bâtons des voya- 
geurs étaient liés en un faisceau, puis enfoncés dans la terre à l'extrémité 
de l'endroit où on passait la nuit, « y derramaban sangre delante de ellos, 
que se escaban de las orejas, 6 de la lengua, ô de la piernas, ô de los 
brazos, y ofrecian copal, hacian fuego, y quemabanle delante delos bacu- 
los, o los cuales tenian por imàgen del mismo dios, y en ellos honraban 
al mismo dios Yiacatecutli : con esto le supplicaban que los amparase de 
todopeligro »(Sahagun, 1, ch. 19). — La figure montre un bâton de bam- 
bou. Sahagun le mentionne aussi pour le bâton « de voyage des marchands 
et de Yacatecutli ». En outre, il rapporte qu'on se servait d'une deuxième 
espèce de bâton, « que es una cana negra liviana maciza, sinnudoninguno, 
que es como junco de los que usan en Espana » (Sahagun, /. c). 

Société des Américanisies de Paris. 14 



206 



SOCIETE UES AMERICANISTES DE PARIS 



Les grandes expéditions commerciales entreprises par les négociants 
de Mexico soit sur les côtes du Pacifique (Anauac Ayotlan). soit vers 
Tabasco (Anauac Xicalanco) passaient en quelque sorte pour des expédi- 
tions militaires. Car le 'danger était le même et les armes intervenaient 
assez souvent. Si nous en crovons les données, certains territoires déter- 
minés étaient exploités par les marchands de Mexico ; aussi le dieu des 
marchands est-il représenté en guerrier. Mais les marchands étaient à 
Mexico comme ailleurs les détenteurs particuliers des biens de la terre. 
Si nous en croyons Sahagun, il faisaient montre de leurs richesses par 
des banquets et des festins. 11 paraît donc convenable que le dieu des 
marchands soit représenté sous un costume de fête précieux. 



10. — CHACHALMEGA 



FiG. 10. Chachalmeca. — L'anneau, autour des yeux, est noir, la gen- 
cive est rouge. Le champ du bouclier est moitié vert, moitié rouge. 
Le tlaiiitimetl dans la main du dieu, qui correspond peu à son nom ( « le 

timetl rouge ») est vert. Les courroies des 
jC sandales sont rouges. 

çharh afrneca 



10. Chachalmeca inechichiuh, parure de Cha- 
chalmeca (v. fig. 10). 
Mixquauhcalichiuhticac, il a sur le visage un 

dessin semblable au barreau d'une cage. 
Motenchichillo, il est coloré en rouge autour 

des lèvres. 
Ichalmeca tlatc/ui ijn contlalititicac, il a mis 

le éostume de Chachalmeca. 
Yixqiiatechimal^ le bouclier, la plaque du 

front. 
Ycuexcuchtechimal, le bouclier, la plaque de 
l'occiput. 
Vpantoyaoal, inicpacicHC, les drapeaux flottants sont plantés sur sa tête. 
Yyamaneapanal, il s'est entouré d'un ruban de papier d'écorce. 
Ymapanca, il porte un bracelet. 

Ytzitzil icxic caca, des clochettes sont attachées à son pied. 
Ycac, il porte une sandale. 

Ychimal ezllajjanqui, son bouclier est coloré en rouge sang à moitié. 
Ytlauitimeuh y mac ycac, il a dans la main le tlauitimetl. 




COSTUMES HT AITHIUL IS DKS DINIMTÉS Dl' .MLXlul i; 207 

Chachamclca, dieux de la mort. Sur la signification de ce nom voir mon 
mémoire sur le Tonalamatl du recueil d'Aubin, chap. I, p. 632. 

Mixquau/icalichiuhticac, nioteiichichillo. — Les Chachalmeca par- 
tagent avec Paynal et Atlaua (voir plus haut Paynal, n" 2) la coloration 
rayée du visage, et la peinture rouge de la partie buccale avec Atlaua 
[n° 25) qui rappelle Chachalmeca par dautres caractères encore. Par 
contre il leur manque le demi-masque noir autour de l'œil, la couleur 
sombre entourée d'yeux en étoile, qui donne à ces deux dieux un aspect 
si caractéristique. 

Ychalmecatlatqiiia la propriété, le costume de Chalmecatl ». Comparez 
le verbe itqui « Uevar ». Je me suis expliqué en détail dans mon travail sur 
la Tonalamatl d'Aubin [l. c, p. 632, 633) sur les éléments de ce mot 
qui sont les suivants : 

IxquatechimalU , cuexcochtechimalli, pantoijaualli. Je me contente ici 
d'y renvoyer le lecteur. Je rappelle encore cependant que le cuexcochte- 
chimalli est nommé par Tezozomoc (chap. 60). Il le traduit par « adarga 
pescuezolera », c'est-à-dire bouclier de la nuque, et c'était suivant lui 
<( una mano de papel de la tierra » fQuauhamatL. Les chanteurs qui 
chantent à la fête funèbre du roi le portent fixé à l'occiput avec du 
caoutchouc. 

Eztlapanqui. — Sur la signification du mot tlapanqui, voir mixchictla- 
panticac chez Totochtin (n° 5). Les Chachalmeca partagent encore avec 
Atlaua cette particularité du bouclier. 

Ytlauitimeuh. — Cet attribut se trouve aussi bien chez les Chachalme- 
ca que chez Atlaua. Mais la signification de cet objet m'est obscure. 



H. — IXCOÇAUHQUl. 



FiG. 1 1 . Ixcoçauhqui. — Le corps et les membres sont blancs. Le visage 
est jaune et noir, correspondant à son nom (à visage jaune). La tète 
de dragon (xiuhcoanaualli) est également jaune et noire, il la porte 
comme devise dans le dos. Seul le bord de la bouche est rouge. Le 
disque du tlachieloni, qu'il tient à la main, est également jaune et 
noir. Le drap des hanches est jaune. Le champ de son bouclier est jaune 
avec des pierres bleues placées en quinconce. La parure de tête se com- 
pose d'une bande de pierres fines (chalchiuhtetelli), d'une bande blanche 
bordée dessus et dessous d'une raie rouge, sur laquelle sont placées deux 
disques bleus percés. Au-dessus est la couronne de papier amacalli, 




208 SOClÉTii DES AMÉRICAiMSTES DK PARIS 

bleue en dessous, le bord supérieur dentelé est jaune. Faisant saillie, 

on trouve un bouquet de plumes de quetzal, 

1i y-xco a '^'^^^^^ une paire de plumes vertes dans un tulle 

jaune qui est enveloppé d'une courroie de 
cuir rouge. Enfin, sur le côté du front, on 
trouve les deux pointes de lances, jaunes avec 
un bouton bleu sous la plume. 

Yxcoçauchqiii inechichiuh. Parure d'Ixcoçau- 

chqui (du dieu du feu). V. fig, 11. 
Motenvlcopinticac, il est graissé de caoutchouc 

autour des lèvres et du menton. 
Ychalchiuchtetel ynicpac contlaliticac, il a 

mis la bande d'émeraude. 
Yyamacal quetzalmiaoayo , il porte une cou- 
ronne de papier d'écorce avec un bouquet 
de plumes de quetzal. 
Yilacuchtzon, il porte une couronne de hampes de flèches. 
Yxiuhcoanaval ynquimamaticac, il porte sur le dos un habit de serpent 

de feu. 
Yyamaneapanal^ il s'est entouré d'un ruban de papier d'écorce. 
Tzitzilli oyoalli, ynixic, conilaliticac, il a attaché au pied des sonnettes 

et des grelots. 
Ycac, il porte ses sandales. 

Chalchiuhtepachiuhqui inichimal, son bouclier est garni d'émeraudes. 
Tlachialmioni ycentlapal y mac ycac, l'appareil optique se trouve dans 
sa main. 

(Du LIVRE I, CHAP. 13.) 

Yninechichival catta : sa parure était : 

Tliltica motenviltec, il s'est graissé les lèvres de noir. 

Motlavalti tliltica, il est peint de rouge et de noir. 

Motlauhoçac, il est fardé de rouge. 

Chalchiuhtetcle, il porte le ruban d'émeraude de la tête. 

Xiuhtotoa macalc quetzalmiyauayo, il porte la couronne de papier faite 

de plumes de l'oiseau à plumes bleues et un bouquet de plumes de 

quetzal. 
Mifzone, tlacochtzone, il porte une couronne de flèches, de lances. 
Xiuhcoanavale, il porte son vêtement de serpent de feu. 
Amacozneapanale, il porte un bracelet en papier au bras. 



COSTUMES ET ATTRIIUTS DES DIVINITÉS DU >[EXIOUE 20'.) 

No tzifzile cocuyole, et des clochettes et des grelots. 
Xiuhtezcatlatlapanqui ynichimal, son bouclier est garni de turquoises 

brillamment taillées en différentes pièces. 
Tlachielfopilc, il porte le bâton avec l'appareil optique. 

Ixcoçauhqui, « celui qui a la figure jaune » ou Xiuhtecutli (( le maître 
du gazon, de la croissance, de Tannée » est le Ueueteotl, l'ancien dieu 
de la lumière et du feu, le père des dieux et des hommes. 

Motcnilcopinticac . — Le dieu du feu partage cette propriété avec les 
divinités terrestres. La phrase signifie : « il est formé de caoutchouc au 
menton ». Le verbe copina «mouler » est choisi ici parce que la partie 
inférieure du visage des divinités nommées était recouverte d'une couche 
de caoutchouc uniforme, à l'inverse de Vltica tlacuilotli qui signifie une 
peinture en points et en traits sur une surface de papier blanc. Voir au 
dessous h. Tzaputlatenan n° 19 et au Tepictoton (n" 37). 

Ychalchiuhtetel. — Dans mon mémoire sur le Tonalamatl du recueil 
d'Aubin (1. c. p. o96-o97) j'ai faussement rattaché le mot chalchiuhtetelli 
aux plaques dentées en degrés sur les côtés, que porte le dieu du feu 
sur la poitrine. J'y ai été conduit par la signification de l'élément tetelli 
qui est exprimé dans les hiéroglyphes par une pyramide à degrés. Mais il 
semble que le mot doit se lire tentelli, comme dans le n°33 chez Xuchipilli. 
En tout cas l'adjonction ynicpac contlaliticac ne peut être traduite autre- 
ment que par <( il l'a attaché en haut (c'est-à-dire à la tête) ». Sans doute 
on a pensé à la couronne du dieu garnie de pierres précieuses. 

Yyamacal. — Dans le livre I on dit exactement xiuhtotoamacal. En 
fait nous voyons indiqué parmi les dents de la couronne un anneau bleu 
qui était fait de plumes du xiuhtototl. 

Quetzalmiauayo . — Miauatl est le panicule des fleurs mâles du maïs. 
Quetzalmiauayotl, un bouquet de plumes de quetzal sous forme de stig- 
mates de maïs, c'est à dire non un bouquet épais, mais un bouquet formé 
de quelques fils. Il est indiqué dans notre texte à la parure de la tète des 
diverses divinités de la montagne et des eaux, et ainsi pour les Tlacateteu- 
htli, pour les enfants qui étaient portés sur la montagne à la première 
fête de l'année (quauitleua) et qui y étaient sacrifiés aux dieux delà pluie; 
enfin dans les morceaux de copal en pain de sucre qui, avec les figurines 
de caoutchouc, étaient portés aux dieux de la pluie à la sixième fête de 
l'année (Etzalqualiztli). 

Ytlacuchtzon. — De même que dans Tezcatlipuca (et aussi dans Ixtlil- 
ton) nous avons trouvé des couteaux de silex (tecpatl) à la place de la 
parure, nous trouvons ici des hampes de flèches (garnies de plumes). On 



210 SOCIÉTÉ DES AMÉRICAMSTES DE PARIS 

a voulu faire des hampes, car on ne voit qu'elles de dessinées. Dans le 
chapitre du manuscrit de Sahagun de l'Académie d'Histoire qui traite des 
signes hiérarchiques, on voit entre autres un tlacochpatzactli, dans lequel 
on emploie des bois de flèche disposés de la même manière à la place de 
plumes de quetzalpatzactli. On dit expressément dans l'explication : 
çamotquitica tlacochtli mitl mamazjo ynicpac tlauipantli (( est garni de 
bois de flèches et de lances disposés en séries ». 

Yxiuhcoanaval. — Le mot naualli dans Molina est traduit par 
a bruxa » c'est-à-dire sorcière. Mais c'est là une signification détournée. 
La signification primitive du mot est celle qui s'est maintenue jusqu'au- 
jourd'hui comme étant en quelque sorte technique ; c'est le nagual, l'esprit 
animal, cet animal ou cet autre avec la nature duquel la nature d'un 
homme déterminé a été enchaînée. J'ai traduit par le mot «déguisement», 
parce qu'on a admis que certains hommes peuvent prendre la forme de 
cet esprit animal. Ce sont les loups-garous, que la mythologie des peuples 
américains connaît aussi bien que celle des peuples européens. C'est de là 
qu'est venue l'idée de magicien. Le xiuhcoatl, « le dragon bleu » est l'ani- 
mal sous la forme duquel apparaît le dieu du feu, et c'est sous cette 
forme qu'Uitzilopochtli sort de son temple. C'est de la même manière que 
dans Uitzilopochtli et surtout dans Paynal, il est question de uitzitzil-nau- 
alli,du colibri sous la forme duquel Uitzilopochtli et son messager Paynal 
parlaient aux x\ztèques. Les ouvriers en plumes de la confrérie d'Aman- 
tlan vénéraient un dieu qui sortait sous la forme d'un coyotl. On dit 
la même chose dans le texte original aztèque : coyotl inaual « le coyote 
est son Naualli » c'est-à-dire « il est habillé comme un coyotl ». A côté de 
ce dernier, on adorait les deux dieux Macuilocelotl et Macuiltochtli. On dit 
du premier : onacticaca yninaval yntequani yntzontecon, orupa valitztica 
yn ixayac« il portait comme son naualli la tête d'un tigre, à travers laquelle 
il regardait ». De même du dernier : no onactrcac yninaval, yn yuhqui 
tochin tzontecon « il porte comme son naualli la tête d'un lapin ». La peau 
humaine écoulée dans laquelle Xipe marche revêtu est désignée dans le 
texte original de Sahagun, 9, ch. io comme étant son (( tlacanaualli ». 

Chalchiuhtepachiuhqui. — Signifie garni de quelques morceaux d'éme- 
raude ou creusé en profondeur. De pachiut, « enfoncer, s'enfoncer, s'as- 
seoir, s'entasser ». La même chose est exprimée dans le livre 1 parxiuhtezca- 
tlatlapanqui. Car tlatlapanqui veut dire « brisé en différents fragments » 
ou (( partagé en différents points » ; comparez plus haut tlapanqui dans le 
sens de « couleur variée ». Dans le chapitre des signes hiérarchiques du 
manuscrit de Sahagun de l'Académie d'Histoire, il y a un bouclier sur 
la surface duquel on voit quelques fragments d'or distribués de cette 
manière, désignés par teocuitla-teteyo, c'est-à-dire « or (teocuitlatl) divisé 
en quelques fragments (tetetl) ». 



COSTUMES ET ATTRIHUTS DES DIVINITÉS DL MEXIQUE 211 

Tlachialoni. — V. plus haut à Tezcatlipoca (n** 3). 

Motlavalti tlitica motlauhoçac' — Ces mots sont de nouveau soulignés 
dans le texte manuscrit du livre I ; mais ils sont placés ici à leur place, 
car le dieu de feu est habituellement peint en rouge, avec la partie du 
menton noire et une raie n