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JOURNAL
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SOCIETE DES AMÉRICANISTES
DE PARIS
JOURNAL
DE LA
SOCIÉTÉ DES AMÉRIGANISTES
DE PARIS
NOUVELLE SÉRIE — TOME V
AU SIEGE DE LA SOCIÉTÉ
61, RUE DE BUFFON, 61
1908
Reprinted with the permission of the Société des Américanistes
JOHNSON REPRINT CORPORATION JOHNSON REPRINT COMPANY, LTD.
111 Fifth Avenue Berkeley Square House
New York, N.Y. 10003 London, W. I
First reprinting, 1966, Johnson Reprint Corporation
Printed in the United States of America
THE GETTY CENTER
LiBRARY
LES VOYAGES DE RICHARD GRANDSIRE
DE CALAIS
DANS L'AMÉRIQUE DU SUD (1817-1827)
Par le D^ HAMY
Membre de l'Institlt et de l'Académie de Médecine
Président de la Société '
La paix était rétablie et les mers lointaines, fermées depuis de
longues années à nos entreprises par les croisières anglaises, étaient
redevenues accessibles à nos vaisseaux. De tous les côtés, des pré-
paratifs se faisaient dans les ports et Ton s'apprêtait notamment à
entamer des relations d'affaires avec ces vastes contrées de l'Amé-
rique latine que leur émancipation ouvrait désormais à notre négoce.
L'un des premiers Français qui se décida à organiser ainsi, tout
au début de la Restauration, une expédition lointaine pour le
Sud américain, est un Galaisien, du nom de Richard Grandsire, et
le navire qu'il a conduit à Montevideo et à Buenos-Ayres est la
petite goélette la Céleste^ de 83 tonneaux de jauge, montée par
douze hommes d'équipage commandés par le lieutenant de vais-
seau \'illeneuve, du port de Dunkerque.
Jean-Bapliste-Richard Grandsire était un homme de 41 ans. Il
était né à Calais de François Grandsire et de Marie-Magdelei ne-
Victoire Moore. Son père, fils d'un autre François, tailleur d'habits
à Fréthun, et de Marie Delplace, s'était marié à Calais le 27 juin
1 770, à l'âge de vingt ans, et il avait eu de cette union Pierre-François
Jean-Baptiste (11 novembre 1772), le fondateur de la maison de
commerce de la rue du Port, et Jean-Baptiste-Richard (24 juillet
1776j, notre voyageur.
1. Mômoiie lu à la Société des Ainéricanistes clans sa séance du 7 novembre 1905.
Société des Américanisles de Paris. 1
2 SOCIÉTÉ DKS AMÉRICAMSTKS DE PAFUS
François Grandsire avait exercé d'abord la profession de mer-
cier (1772); il devint plus tard aubergiste (1789) et rétablissement
prospère qu'il a longtemps dirigé s'est transformé entre les mains
des Quillac en un hôtel qui a connu de beaux jours.
Un autre Grandsire, proche parent du précédent, Louis-Guil-
laume, mort à Boulogne en 1774, avait été « maître des postes du
Roy », dès 1741, dans la même ville, et tenait lui-même une
auberge renommée, à laquelle le peintre Hogartli a fait allusion
dans sa célèbre gravure de J749.
Tout ce que j'ai pu savoir de la jeunesse de Richard Grandsire,
c'est qu'à l'âge de vingt-deux ans, il s'est trouvé témoin du mariage
de son aîné avec Jeanne-Sophie Tucker (21 fructidor an 6, 7 sep-
tembre 1790). Il vivait alors à l'hôtellerie paternelle. Quelle fut son
éducation? Comment s'est développé chez lui ce goût pour les
voyages qui se manifesta brusquement en J8i7? Où s'est-il formé
à l'étude des sciences politiques, économiques et naturelles aux-
quelles il s'adonna avec succès au cours de ses entreprises améri-
caines? L'enquête prolongée que j'ai conduite dans sa ville natale
et ailleurs ne m'a rien appris de tout ce long passé du voyageur
calaisien.
Je suis seulement en mesure de constater, dès le début de ce tra-
vail, que celui qui en a fourni le sujet fut loin d'être un homme
ordinaire. Et vous jugerez sans aucun doute qu'il méritait d'être
tiré d'un injuste oubli, ce modeste négociant d'une petite ville de
province, transformé spontanément, dans un but politique, en
agent volontaire commercial, politique, scientifique et qui, sans
aucun mandat du gouvernement de son pays, dirige résolument
une enquête délicate et prolongée, et rapporte à lui seul plus de
renseignements utiles et sûrs que l'on n'en avait jamais eu en France
à aucune époque sur les nouvelles Républiques latino-américaines.
I
La Céleste est en cours d'armement au commencement de 1817
et (irandsire, qui va s'embarquer sur ce petit navire avec 10 passa-
gers et les 13 hommes, capitaine et marins, qui forment l'équipage,
craint une mauvaise rencontre avec les corsaires qui n'ont pas tout
LES VOYAGES DE RICHARD GRANDSIRE
à fait disparu de l' Atlantique du Sud K II demande à se munir de
quelques bouches à feu avec leurs munitions, et le service maritime,
n'ayant le droit d'autoriser à sortir que les fusils et pistolets d'un
certain modèle, en réfère à l'Administration centrale.
Or, on imagine à Paris que les passagers de la Céleste pourraient
bien être des conspirateurs bonapartistes, se proposant d'enlever
Napoléon à Sainte-Hélène et c'est seulement le 25 mai que la goé-
lette suspecte peut enfm sortir du port de Calais, faisant route
pour le Brésil ~. A cent cinquante lieues de la côte américaine, la
Céleste rencontre un bâtiment venant de Rio-Janeiro, et les ren-
seignements défavorables que Grandsire recueille au passage le
décident à mettre le cap sur Montevideo, oii il arrive le 7 avril.
Les forces portugaises occupent cette ville depuis le 19 janvier,
sous le commandement du général Charles-Frédéric Le Cor, baron
de Laguna. Cet officier supérieur, âgé de plus de 60 ans, avait fait
la guerre de la Péninsule sous Wellington; c'était, nous dit Grand-
sire, un homme de haute taille (5 pieds 10 pouces), d'un port
grave et d'un tempérament sec, assez aimé de ses soldats et des
habitants. Le Cor avait sous ses ordres les forces de terre et de mer
dont le Portugal avait pu disposer, c'est-à-dire environ 5.000
hommes de troupes européennes dont 12 à 1500 cavaliers^ et ime
escadre légère formée de deux corvettes de 24 et 28 canons, de
trois bricks de 16 à 22, d'une goélette de 8 et d'une embarcation de
moindre valeur. Ces troupes de terre et de mer mal arméeB, mal
habillées, mal payées (la solde était en retard de 7 mois et demi)
constituaient une force médiocre pour lutter contre les partisans
aguerris dont les excès avaient provoqué l'intervention portu-
gaise^, et qui, contraints par la complicité des habitants qu'ils
1. Ils n'en rencontrèrent pas moins de vingt-cinc} en août suivant dans le seul port
de Buenos-Ayres. C'étaient des bâtiments armés de 16 à 20 canons et montés par près
de 3.000 marins tous américains.
2. Tous les détails relatifs à ce premier voyage sont tirés de la Relation (Tun
Voyage fait à Buenos-Ayres par M. Grandsire, armateur, propriétaire de la goélette
française, (( la Céleste », dont un exemplaire manuscrit est conservé aux archives des
Affaires étrangères.
3. Les chiffres donnés par les Apuntes para la Hisloria de la Republica Oriental
de Uruguay, publiés à Parisen 1864 (in-8, t. I, p. 40), sont manifestement exagérés.
4. Cf. Apuntes, t. I, p. GO.
SOr.Iini'; DF.S AMlilUCAMSTES DE PAKIS
rançonnaienl, à abandonner Monlevideo, cernaient maintenant la
ville, au nombre de quelques centaines et parvenaient à rafîamer.
A la tête de ces gauchos^ comme on les appelait déjà, se trouvait
un créole nommé José Gervasio Artii^as, âgé de 59 ans \ apparenté
aux meilleures familles de Montevideo. A quinze ans, ce précoce
malfaiteur avait fui l'école pour prendre la campagne et s'était
joint à une troupe de contrebandiers qui infestaient la frontière. Il
avait belle figure et regard assuré, et ne tarda pas à en imposer
aux êtres grossiers au milieu desquels il était venu vivre. Son
intelligence, sa bravoure, sa férocité en firent promptement un chef
redoutable autour duquel accoururent se rallier tous les rôdeurs
de la pampa, et les autorités espagnoles ne purent venir à bout de
ce ramassis de bandits qu'en en formant un corps de carahineros de
costas y fronteras dont Artigas devint le capitaine en même temps
qu'il recevait une décoration militaire.
Mais l'Ktat-major espagnol ne pouvait passe résigner à subir une
confraternité que devait lui imposer, disait-on, l'intérêt de la colo-
nie, et l'on fit si bien sentir à Artigas, dans le corps d'officiers, le
mépris qu'inspirait son passé, qu'il reprit la campagne humilié
et furieux avec ses boléros.
G était l'instant précis où la capitale de la vice-royauté se pro-
nonçait contre la mère-patrie (10 mai 1810), et Artigas, nommé
lieutenant-colonel dans les forces révolutionnaires, se signala par
ses cruautés contre les Espagnols et sa vaillance dans le premier
assaut de Montevideo. Après avoir servi quelque temps sous José
Rondeau, il a voulu être maître à son tour et c'est dans sa ville natale,
peuplée déjà de plus de 25.000 habitants, qu'il a établi le siège de
son autorité. G 'est de cette place qu'il envoyait de tous côtés des
bandes ravager les provinces jusqu'au Ghaco et jusqu'au Paraguay
et fomenter l'insurrection, aussi bien chez les Brésiliens que chez
les Argentins. Et c'est ce qui explique pourquoi l'entrée, sans coup
férir, de Le Gor à Montevideo, fut partout saluée avec tant de joie
(19 janvier 1817.)
On a voulu de nos jours faire de José-Gervasio Artigas un des
héros de l'indépendance Sud-américaine. Il y a un departemento
\. Grandsiie l'.i vu plus jcuue, 11 ne lui donne ([ue 42 à 4ij ans. Je prends mon
cliidVe dans les Ainmlrs (|ui i'onl nailre Arligas vers 1748 l_t. I, \^. 1).
LES VOYAGES DE RICHARD GRANDSIRE S
de rUrugiiay qui porte son nom abhorré, et à trois reprises la
République Orientale a reproduit son effigie sur ses timbres-poste.
On voit que ce n'est pas du tout sous cet aspect de patriote et de
libérateur qu'il est apparu aux yeux de noire informateur de 1817,
et je puis ajouter que Rengger et Longcliamps, Brunel qui est
l'écho deBonpland, les Robertson, etc., ont partagé, au sujet d'Ar-
tigas, les sentiments de Richard Grandsire'.
II
Cependant la situation des Portugais dans le chef-lieu de la
Bnndn Oriental devenait de plus en plus précaire. Au moment où
Grandsire visitait Montevideo, huit cents iirtigueùos tenaient
presque bloquées les troupes de Le Cor; les vivres devenaient rares
et la viande coûtait dix fois sa valeur courante. Grandsire fut
témoin le 13 août, à deux heures de l'après-midi, d un incident
qui montre comment il peut suffire de quelques hommes résolus
pour affamer une forteresse, u Une barque chargée de provisions
expédiées de la ville, écrit-il dans un de ses rapports, se rendait
au fort de Montevideo en traversant la baie ; elle était montée par
25 hommes armés, 12 à 15 gauchos se présentèrent, le fort tira
pour protéger le débarquement et, malgré son feu soutenu, \e^ gau-
chos descendirent des hauteurs au galop et s'emparèrent de la
barque et des vivres, les hommes du bateau ayant pris la fuite. »
Les habitants et les militaires, témoins de ce qui se passait, dirent
à Grandsire que c'était la troisième fois que cela arrivait dans la
semaine !
Aussi le général portugais, honteux et découragé, vient-il d'écrire
à sa Cour pour être rappelé, avec ses forces européennes, d'un
pays où l'on fait la guerre sans gloire et sans honneur. Il ajoutait
que le seul moyen d'en finir avec Artigas « serait de remplacer
1. L'auteui' plus récent des Apunles abonde dans le même sens : « En una palabra
ol resultado de los nueve aflos de su dominacion fué la compléta ruina del Estado
Oriental que en aquella sazon era nno de los mas florescientes, siendo asi mismo la
causa de la anarquia y demoralizion de ciras provlncias y ciudades. » [Apuiites, t. I,
p. COi. — Et c'est à l'auteur de tous ces maux qu'on a consacré un departcmcnlo.
SOCIETE DES AMERICAMSTES DE PARIS
les troupes européennes par des troupes brésiliennes qui étaient
beaucoup plus aptes à ce genre de guerre. » Et Grandsire, qui rap-
porte la chose au ministère des Affaires étrangères, se demande
jusqu'à quel point les troupes du pays méritent la confiance du
gouvernement portugais. Il semble qu'il pressente la révolution
prochaine qui va amener la fondation de l'empire de Dom Pedro I^^
Grandsire eut deux nouvelles audiences du général Le Cor et il
en a rendu compte en détail aussi bien que de la première dans ses
rapports conservés au quai d'Orsay. On y trouve d'abord des ren-
seignements précis sur les "troupes d'Artigas, leur manière aujour-
d'hui bien connue de* combattre avec « le fatal lacet », leurs quali-
tés de sobriété et d'endurance, de courage et d'obéissance aux
chefs. Un autre paragraphe se rapporte à la Colonia del Sacra-
menlo qui n'est séparée de Montevideo que par 23 ou 30 lieues et
qui est pour Tinstant le quartier général des Artiguenos. Un troi-
sième, beaucoup plus développé, est consacré au rôle de l'Anglais
dans les démêlés de l'Espagne avec le sud américain et aux mœurs
commerciales qui le font exécrer des malheureux créoles, traités
par lui comme les Indiens de ses colonies orientales. En vrai Calai-
sien, à peine sorti d'un quart de siècle de luttes acharnées contre
l'ennemi d'Outre-Manche, Grandsire maltraite fort cet adversaire
toujours prêt à humilier par ses discours et par ses écrits les
autres nations de l'Europe et la malheureuse Erance, en parti-
culier, qu'il sent bien n'avoir pas terrassée malgré tous ses efforts.
C'est à discréditer notre pays que les agents anglais s'emploient
particulièrement auprès des Américains du Sud. « Ils professent,
dit Grandsire, que le Roi est sous la dépendance de Wellington et
que si l'on ne se comporte pas comme ils l'ordonnent, ils ont en
leur pouvoir de partager notre beau pays. » Et il ajoute « qu'il
eut toutes les peines du monde à dissuader M. le général Le Cor,
en assurant à S. E. qu'il y avait des ministres qui avaient toute la
confiance du Roi et qu'ils se sacrifieraient pour l'honneur et le
bonheur de la France. »
Et l'officier portugais de demander alors pourquoi une nation
qui veut se faire respecter envoie pour agent « un aussi mince
sujet » que celui qui est à Rio-Janeiro pour la représenter, et il
évoque le souvenir des dernières intrigues anglaises à Pernambuco
et ailleurs. Et les protestations du vieux guerrier se poursuivent
LES VOYAGES DE RICHARD CIRANDSIRE
conlre celle puissance <( qui pendanl vingt -cinq années a mis en
feu les qualre coins de TEurope et aujourd'hui orj^^anise la ré voile
dans les vastes régions d'un autre hémisphère. » J'ai déjà dit que
Le Cor avait servi plusieurs années sous Wellington et qu'il con-
naissait de près les Anglais.
III
S'il y avait du moins un agent, si mince qu'il fiit, accrédité
auprès du gouvernement portugais de Rio, il ne se trouvait encore
en 1817 dans toute l'Amérique espagnole aucun représentant des
intérêts français, commerciaux ou politiques. C'est que, pour éviter
de froisser les susceptibilités des Bourbons d'Espagne, le roi
Louis XVIII s'était refusé jusqu'alors à reconnaître le nouvel ordre
de choses à Buenos-Ayres et ailleurs. Et lorsque Grandsire, ayant
pris congé de Le Cor qu'il laissait dans les meilleures dispositions
en faveur de nos nationaux, arriva le 17 août à Buenos-Ayres, il
n'y trouva même pas un simple agent français, tandis que les
Anglais et les Américains y entretenaient déjà des consuls géné-
raux (( pour la protection de leur négoce » et au besoin « pour
traiter de la politique. »
Désireux de poursuivre à ce double point de vue l'enquête si
bien commencée à Montevideo, Grandsire obtient une audience
du Directeur suprême de Buenos-Ayres, qui se trouve être un
ancien émigré d'origine française. M. de Puyrredonlui fait le meil-
leur accueil, et le secrétaire général du gouvernement, qui réunit
entre ses mains les ministères de la guerre et de la marine et le
secrétariat de l'Etat, est invité à bien traiter le voyageur français
et à l'instruire de son mieux dans l'intérêt de ses compatriotes qui
voudraient s'établir et trafiquer dans ce pays neuf.
C'est ainsi que Grandsire put être renseigné par une note offi-
cielle, dont il envoyait aussitôt une copie au quai d'Orsay, sur les
causes de la guerre, ses progrès et ses chances, les ressources
infinies qu'offrent Buenos-Ayres, le Chili, le Pérou et surtout le
Paraguay, les moyens enfin pour la France d'avoir en peu de
temps dans ces parages un commerce très florissant qui lui assu-
8 SOCIÉTÉ DES AMÉRICAMSTES DE PARIS
rerail une prépondérance que les Anglais chercheraient en vain à
lui disputer. « Je m'étendis surtout, dit Grandsire, avec le Secré-
taire comme avec le Directeur suprême, sur les avantages que je
voyais que la France pouvait retirer de la pêche des phoques et
de la baleine dans ces parages encore inexploités. »
Grandsire insiste, dans son message, sur la nécessité d'organiser
une agence française à Buenos-Ayres comme à Montevideo.
D'après les dispositions qu'il reconnaît dans les chefs avec lesquels
il confère, il lui semble qu'ils recherchent en Europe un appui
pour lutter contre le despotisme britannique, maintenu par la
présence d'une frégate et d'une corvette stationnées dans le Rio de
la Plata sous les ordres du Commodore Bowles '. Et Grandsire ne
doute pas que la création d'un consulat, ou au moins d'une agence
à Buenos-Ayres, ne produise le meilleur effet et ne centuple les
ressources de notre commerce.
Comme il ne m'appartient pas, poursuit-il adroitement, de
préjuger des intentions du gouvernement, ni de connaître s'il serait
de sa politique d'établir un consulat accrédité dans les formes, je
ne fais qu'indiquer les nécessités d'un agent quel qu'il soit, dans
un pays qui devient de plus en plus intéressant par le rôle qu'il
est appelé à jouer par sa position géographique. »
<( Buenos-Ayres commande la roule du Chili par terre, dont l'ou-
verture neutraliserait pour une certaine part l'action de la marine
anglaise. Son port pourrait, en outre, devenir le point de départ
d'une autre route commerciale vers le Cap de Bonne-Espérance,
« où l'on enverrait des viandes sèches et salées, des mulets et beau-
coup d'autres produits en échange des denrées de la Chine et de
l'Inde qui y abondent et sont à très bon compte. »
Enfin, les fleuves Uruguay, Paraguay elle Parana qui se jette
dans la Plata oii il a huit lieues d'embouchure » offrent les plus
grandes ressources pour créer des relations avec l'intérieur du
continent et notamment avec le Paraguay, dont notre voyageur
trace un tableau véritablement enchanteur : « Je fus fortement
l. Bonpland avait assisté le 3 février au départ d'Angleterre de cette escadre com-
prenant, outre les deux unité, dont parle ici Grandsire, une autre frégate et un brick.
Il prend soin de remarquer, dans une note manuscrite que j'ai sous les yeux, le
déplacement de cette force qui était auparavant à Rio et son augmentation [Pap.
Bonpland , Bibl. du Musciim).
LES VOYAGES DE RICHARD GRANDSIHE
invité à aller visiter Francia, son Directeur suprême, écrit Grand-
sire, même porté par toutes les raisons les plus plausibles et les
plus convaincantes à me rendre auprès de ce personnage, et c'est
M. de Pujrredon qui s'étendit le plus sur la nécessité que je fisse
le voyage. Les deux gouvernements s'entendent très bien sur le
but général de l'indépendance qu'ils ont conquise, mais un inter-
médiaire intelligent el revêtu de leur confiance les mettrait promp-
tement d'accord sur les points de détails. Ces deux Etats ne peuvent
se passer l'un de l'autre. »
Les produits du Paraguay sont variés et d'une ricliesse immense,
et, au point de vue français, Grandsire esquisse une première fois,
au profit de notre colonie de Cayenne, un projet grandiose et
quelque peu cbimérique de communications fluviales avec ces ter-
ritoires immenses, demeurés inconnus aux Portugais, qui n'ont pu
réussir à soumettre des tribus errantes, dispersées sur un espace
de 4 à 300 lieues.
On pourrait atteindre ainsi « les territoires de Don Francia », et
Grandsire croit pouvoir assurer au ministère des Affaires étran-
gères que le Suprême serait encbanté que cette voie .fût ouverte
avec son pays et surtout par l'entreprise de la France. « De sa part
aucun eff'ort ne serait épargné, affirme-t-il, pour lever les obstacles
et les difficultés. »
Comment Grandsire démêlait-il les intentions réelles , mais
secrètes du mystérieux personnage? Comment avait-il appris que
celui-ci souhaitait l'ouverture de ces relations commerciales dont il
parlait encore huit ans plus tard avec Rengger ^
Il ne me semble pas douteux que notre voyageur ait trouvé, sur
sa route, dès 1817, un agent secret du dictateur qui lui a suggéré,
à son insu peut-être, les formules qu'il transmet ainsi au quai
d'Orsay. Francia ne déclarait-il pas à son prisonnier suisse, en
1825, quil avait entendu parler de Grandsire lors de son premier
voyage à Buenos-Ayres^ ajoutant qu'il savait fort bien quil s'y
occupait de politique beaucoup plus que d'histoire naturelle ! ""^
i. Voy. à ce sujet les propos de Francia rapportés par Rengger etLongchamp dans
VEssai historique sur la Révolutiqn du Paraguay et le gouvernement dictatorial du
docteur Francia (Paris, 1827, 1 vol. in-8, p. 165-166).
2. Ibid., p. 121.
10 SOCIÉTÉ DES AMÉRICANISTES DE PARIS
Grandsire s'est décidé à vendre sa goélette en mai 1818 <( pour
faire le commerce depuis le Cap Horn jusqu'à Hio-Janeiro, en
exploitant toute la rivière de la Plata ». Hervaut, un capitaine du
port de Marennes, commande dorénavant ce petit navire, qui part
pour le l^"" septembre et va se faire prendre à l'Assomption par le
dictateur qui tiendra cet officier en captivité pendant quatre
longues années (1821-1825).
Grandsire poursuit cependant avec persévérance à Buenos- Ayres
ses enquêtes théoriques et pratiques. C'est alops qu'il a connu Bon-
pland elRoguin, x\ngelis et Mora et les deux Bobertson. 11 s'est pris
notamment d'une particulière sympathie pour Aimé Bonpland,
l'ancien compagnon d'Alexandre de Ilumboldt, dont il partage les
goûts pour les voyages et l'histoire naturelle, et nous verrons plus
loin la part fort active qu'il prendra aux tentatives faites pour
délivrer son ami, devenu en décembre 1821 prisonnier de ce même
Francia sur lequel tant d'Européens et lui-même, tout le premier,
s'étaient si complètement aveuglés à Buenos-Ayres et ailleurs.
IV
José-Caspar-Tomas-Rodriguez Francia ^ — le docteur Francia,
comme on l'appelait communément, par ce qu'il était docteur en
théologie de l'Université de Gordoba — était né en 1736 dans
la province brésilienne de Sao Paolo ; il avait donc alors 65 ans.
Son père, venu de France en Portugal et passé de là au Brésil,
s'était uni à une créole et l'enfant issu de ce mariage, destiné
d'abord à la cléricature, avait été élevé par les franciscains. Sans
aucune vocation pour le service des autels, il s'était fait avocat à
l'Assomption où son désintéressement, sa prol)ité, son courage
professionnel l'avaient fait aimer du populaire. Nommé membre
du Cabildo, puis alcade, il se montra juge aussi incorruptible qu'il
avait été avocat intègre et conquit un tel ascendant sur ses compa-
triotes qu'il devint l'àme du nouveau gouvernement républicain et
que, lorsque le Congrès de 1813, copiant l'une de nos constitutions
4. Cf. Rengger et Longchamp, op. cil., p. 10. — S. P. and W. P. Robertson, Fran-
cia's Hcif/n of Terror Ijeing Ihe continuacion of Letters on Paraguay, London, 1839,
in- 12 />/i,ss. — Etc.
LES VOYAGES DE RICHARD GRANDSIRE 11
récentes, s'ingénia à créer un Consulat^ il n'eut aucune peine à
s'emparer du premier siège consulaire, laissant son rustique rival,
Fulgencio Yagros, occuper provisoirement le second, que lui enle-
vait bientôt le Congrès de 1814, en attendant que Francia fît
fusiller son malheureux collègue avec quarante de ses partisans
(1820).
Francia, demeuré seul, s'imposait successivementcomme dictateur
triennal (1814) puis comme dictateur à vie (1817) ' et renouvelait
dès lors à son profit les anciennes pratiques des Jésuites, en fermant
aux étrangers le pays dont il est désormais le maître incon-
testé. Comme il se défie des Argentins, dont le Paraguay a dû
repousser à deux reprises les invasions; comme d'autre part les
bandes d'Artigas, venues de l'Uruguay, ont occasionné la ruine
des missions les plus prospères, Francia barre la route du fleuve
et les Européens de toutes nations sont désormais exclus du Para-
guay aussi bien que les Espagnols des Républiques du Sud.
Le dictateur ne se relâchera quelque peu de cette politique
d'exclusion, qui assure d'ailleurs la paix de son pays au milieu
des guerres civiles qui ensanglantent toute l'Amérique espagnole,
que le jour où les Anglais se seront décidés les premiers à donner
à l'Europe le signal de la reconnaissance des Républiques latines
en signant un traité de commerce avec les Argentins (1825), et ce
ne sera pas sans exprimer le regret que le gouvernement français
n'ait pas pris les devants sur l'Angleterre. « L'analyse du caractère
national, disait alors Francia à Rengger qui nous l'a rapporté,
la communauté de religion et la nature des produits industriels de
la France, plus appropriée aux besoins de ces contrées, semblaient
appeler ces relations qui eussent ouvert des voies nouvelles et
inappréciables au commerce français. » Mais ce gouvernement
eau lieu de se signaler par un acte libéral et conforme aux intérêts
de la France » a pris sa part des intrigues qui ont eu pour objet de
donner à l'ancienne vice-royauté de Ruenos-Ayres le prince de
Lucque pour souverain ; d'ailleurs le roi de France soutient en
Espagne « par une expédition ruineuse un trône chancelant dont
il ne fait par là que reculer la chute ». Et Francia, qui s'attend, dit-
1. Il prit alors le titre de supremo diclalor perpétua de la Republica del Paraguay
(Rengger et Lonchamp, op. cit., p. 291).
12 SOCIÉTÉ DES A.MÉRICANISTES DE PARIS
il, à voir la flotte française attaquer la République latine au nom
de Ferdinand YII, se montre, lui, fils de Français, plus hostile
encore aux Français qu'aux autres étrangers.
La capture de Bonpland est la plus audacieuse des nombreuses
manifestations dirigées par Francia contre les savants d Outre-Mer.
S'il avait fait arrêter, enelfet, à Ventrée de son territoire, les voya-
geurs, médecins, naturalistes, négociants de nationalité de toute
sorte, Parletl, Rengger, Longcbamp, Hervaut, et qui s'étaient per-
mis de franchir, malgré ses défenses les frontières de cette Chine
transatlantique, c'est de Vautre côté du Parana qu'il envoyait, par
une nuit de décembre 182 1^ une troupe de quatie cents hommes
armés s'emparer du savant français qui lui portait ombrage et ruiner
sa colonie. La majeure partie des Indiens des anciennes Missions que
Bonpland avait rassemblés à Santa-Maria, étaient égorgés par les
envahisseurs qui livraient aux flammes logis, inslruments, récoltes
et plantations. Bonpland, blessé d'un coup de sabre à la tête et
chargé de chaînes, était brutalement poussé dans une barque qui
lui faisait passer le fleuve et interné au voisinage de l'ancienne
Mission de Santa-Maria da Fé'.
La nouvelle de cet attentat inqualifiable est transmise aussitôt à
Buenos- Ayres par le négociant français Dominique Roguin qui en
ce moment approchait de Sanla-Maria oîi il venait voir son ami
Bonpland, et ce fut dans toute l'Europe savante, et particulièrement
en France, en Angleterre et en Allemagne, un mouvement énorme
de réprobation contre le dictateur'^.
Nul ne se montra plus ému de ce douloureux événement, nul ne
fut plus empressé à tenter un elîort pour rendre le prisonnier de
France à la liberté et à ses travaux, que Richard Grandsire, ren-
tré à Calais depuis quelque temps déjà de son premier voyage dans
l'Amérique du Sud. J'ai dit comment il s'était lié, pendant son
\. Cf. E.-T. Hamy, Aimé Bonpland, médecin el naturaliste, explorateur de l'Amé-
rique du Sud, sa vie, son œuvre, sa correspondance, avec un choix de pièces relatives
à sa biographie, un portniit el une carte. Paris, Guilmoto, 1906, iii-8, p. xi.viii et
suiv., 80, etc.
i. 1(1., ihid., p. i.i[ et siiiv.
LES VOYAGES DE RICHARD GRANDSIRE 13
séjour à Buenos-Ayres, avec rancieii compagnon de Ilumboldt
qui était venu s'élablir dans celle ville à la lin de janvier 1819.
Richard Grandsire, en revenanl en France, avait trouvé le meil-
leur accueil aux Affaires Etrangères. On avait lenu le plus grand
compte de ses rapporls et, dès 1818, des agents de Commerce
avaienl élé envoyés, à Buenos-x\yres, ainsi qu'il l'avait suggéré *,
tandis que Gavaillon avait élé nommé à Monlevideo avec des fonc-
tions analogues "^. Enfin, pour le récompenser de ses ineslimables
services, le Roi lui avait décerné la Croix de la Légion d'hon-
neur ^.
Un instant il avail dû prendre la direclion des affaires de la mai-
son de commerce, son frère ayant accepté à Tarmée d'Espagne un
poste financier d'une certaine importance ^. Mais Grandsire aîné
était revenu du Haut-Ebre et il semblait que Richard n'eût plus qu'à
se laisser vivre, entouré de la considération de tous, dans un repos
relatif. Les collections qu'il avait formées dans ses voyages lui
offraient d'ailleurs, au milieu du mouvement des affaires, des dis-
tractions intéressantes et utiles.
Cependant la passion des voyages qui, une première fois, l'avait
entraîné dix ans plus tôt à travers l'Atlantique, n'avait fait que gran-
dir encore chez lui, malgré ses quarante-huit ans. l\ ruminait sans
cesse ce grand projet d'exploration qu'il avait conçu naguère : il ne
songeait à rien moins, nous l'avons vu, qu'à relier par un immense
trajet la Guyane française et l'Amazone au Parana, et il n'attendait
qu'un prétexte pour se remettre en route vers ces terres lointaines,
dont il avait rapporté des souvenirs si enchanteurs.
n apprend le sort de Bonpland ; il volera bientôt à son aide, il
pénétrera chezFranciaet, tout en délivrant sonami, il cherchera à élu-
cider ce grand problème des communications hydrographiques entre
l'Amazone et le Rio delà Plata. Ces résolutions bien arrêtées dans
1. Le premiei- agent officiel ne fut toutefois envoyé qu'en 1827 avec le titre de
Consul général et ce n'est qu'en 184G que le gouvernement de Louis-Philippe accré-
dita le premier ministre de France en Argentine.
2. Ce n'est aussi ([u'en 18 iG (pi'il a été créé à Montevideo un poste de consul
général et chargé d'affaires.
3. On lui a souvent donné depuis lors le litre de Chevalier Grandsire.
4. Grandsire aîné fut, en effet, pendant cette campagne, payeur principal attaché à
la division du Haut-Ebre (armée des Pyrénées) et lia été fait, lui aussi, à cette occa-
sion, chevalier de la Légion d'Honneur (.Yo/e de la Grande Chancelier ic).
14 SOCIÉTÉ DES AMÉRICANISTES DE PARIS
son esprit, Grandsire courL à Paris se mettre à la disposition
d'Alexandre de Humboldt, qui approuve de toutes ses forces le double
projet de l'explorateur calaisien. En ce qui concerne Bonpland en
particulier, l'illustre fondateur de l'américanisme est tout heureux
de trouver une occasion nouvelle de manifester sa vieille et sin-
cère amitié pour son ancien compagnon d'aventure. Et, sans
perdre de temps, il s'adresse à Georges Cuvier, secrétaire perpétuel
de l'Académie des sciences. Il n'ignore pas que ce Corps officiel
ne saurait s'aboucher directement avec un personnage politique,
volontairement ignoré du gouvernement de la France. Mais il n'est
pas interdit à l'Académie d'écrire à un simple particulier comme
Grandsire une lettre où on lui exprimera le vif intérêt que prend
l'Institut Royal de France à un de ses correspondants « qui a
enrichi l'histoire naturelle d'ouvrages importants et généralement
estimés K »
Le temps presse, Grandsire doit quitter Paris dans quatre jours.
Humboldt rédige d'avance une lettre que Cuvier corrige, signe et
fait signer à Jussieu, ïhouin et Desfontaines. Mirbel, de son côté,
a sollicité une pièce analogue des professeurs du Muséum et Hum-
boldt remet en temps voulu à Gransire ces documents qu'il commu-
niquera, dès son arrivée au Paraguay, au geôlier du malheureux
Bonpland.
Grandsire gagne, par la voie anglaise ^, Rio-Janeiro où il arrive
en mai 1824, Chateaubriand, ministre des affaires étrangères, l'a
recommandé au comte de Gertas, récemment accrédité (1822)
comme consul général et chargé d'affaires de France au Brésil. Ce
diplomate obtient pour le voyageur français une audience du nou-
vel empereur Dom Pedro I et de son auguste épouse, et le Diario
de Janeiro du 5 juin vient apprendre aux amis du prisonnier de
Francia que LL. MM. veulent bien s'intéresser à son sort et n'épar-
gneront aucun eifort pour rendre ce savant à sa patrie et à la
science. « Toutes les mesures nécessaires ont été prises, écrit
Grandsire, pour mettre un terme à cette captivité », et le ministre
1. La minute autographe de cette lettre de Humboldt, envoyée par Cuvier, est con-
servée aux Archives du Muséum, ainsi que la lettre d'envoi d'A. de Humboldt.
2. Il nous apprend dans une lettre à Rosamel qu'il était à Londres en décembre
1823.
I.r:S VOYAGES DE liK.IlAHU r.HAMJSIRK 15
chargé de cette commission « en attend les plus heureux et les plus
prompts résultats '.
En même temps qu'il sollicitait la médiation de Dom Pedro,
Grandsire révélait à l'Empereur l'objet des reclierches hydrogra-
phiques approuvées par Humboldt, qu'il comptait poursuivre entre
le Parana et l'Amazone. C'est à la suite de cet entrelien que Grand-
sire a reçu de l'Empereur cette concession de San Tomes qui mesu-
rait 17 lieues de circonférence et dont il disait, dans une lettre à
son frère « qu'elle est dans un pays superbe, d'une fertilité égale
à celle de la Normandie, tous les fruits y vieunent et les chevaux
sauvages abondent ».
A Buenos-Ayres où notre voyageur se rend ensuite pour remon-
ter par le fleuve jusqu'à la capitale de Francia, l'accueil est toul
autre qu'à Rio- Janeiro. Vn riche négociant argentin, qui se trou-
vait à Paris en 1823, a été expulsé sans motif par le préfet de
police, et l'on s'a-pprête à user de représailles avec le délégué de
l'Institut et du Muséum de Paris. Le Gouverneur général interdit
à Grandsire l'accès du fleuve et lui intime l'ordre de quitter
la ville, sous huit jours ', Il sait à quoi s'en tenir sur la cause de
cette disgrâce et il gagne Montevideo, après avoir avisé l'amiral
de Rosamelqui commande la station de l'Atlantique Sud ^
Nous le retrouvons à Montevideo oîi le général Le Cor est deve-
nu Consul général du Brésil et lui donne les moyens de remonter
l'Uruguay jusqu'à Tranquiera. Tout est dévasté dans l'Entre-
Bio : Artigas a passé par là. C'est un véritable désert où le voya-
geur ne rencontre que quelques jeunes Indiens errants avec leurs
chèvres à travers les bois.
Arrivé à la frontière, le dictateur lui refuse l'accès de son terri-
toire avant qu'il ait rempli un questionnaire compliqué etdiffus.oii
il est parlé longuement d'un soi-disant Congrès tenu en Italie
pour replacer les Républiques indépendantes sous lejoug espagnol ;
de l'expédition française en Andalousie ; des projets hostiles du duc
Decazes contre le Paraguay ; d'un plan d'Itapua qu'aurait levé
Bonpland depuis le Parana et de bien d'autres choses encore.
1. Joiirn. lies Voij., lom. XXIII, p. 376, 182'k — K. T. Ilamy, Aiim'- Uonplaml, p. :2l-0.
2. Arch. Aff. Elrnnij. Méni. et docuine/ifs. Ainrrii/ue. T. XXIII, f" 121.
'■). K.-T. Ilamy, Ai/nô Bonpland, p. 2.")1.
16 SOCIÉTÉ DES AMÉRICAMSTES DE PARIS
En admettant que Grandsire n'ait pas, lui aussi, quelque mission
secrète à remplir, Francia ne comprend pas que l'Institut de
France se permette d^envoyer quelqu'un au Paraguay « du moment
qu'il est de notoriété publique que le pays est fermé aux étran-
gers. »
Grandsire a beau répondre que son voyage n'a aucun rapport
avec les événements politiques que l'on en rapproche ; qu'il veut
traverser le Paraguay pour chercher par le Rio Madeira une com-
munication entre la Plataet le fleuve des Amazones, que ce voyage
intéresse particulièrement l'empereur du Brésil, etc., etc.
Francia est renseigné depuis de longues années, — Grandsire est
un politicien plusqu'un naturaliste — et peut-être va-t-illui faire par-
tager le sort du compatriote qu'il est venu généreusement délivrer.
Nous savons, en effet, parRengger que la liberté de Grandsire a été
mise en question dans l'esprit du dictateur. Il va rester à Itapua,
sans pouvoir communiquer avec Bonpland dont vingt-cinq lieues
seulement le séparent et le 14 septembre il devra reprendre la route
du Rio, ayant constaté du reste la paix profonde dont jouit ce pays
sous l'administration despotique de Francia. « On voyage au Para-
guay sans armes, écrit-il à Ilumboldt •, les portes des maisons sont
à peifte closes, car tout vol est puni de mort... On ne voit guère
de mendiants, tout le monde travaille... Les indigènes peuvent
faire élever leurs enfants aux dépens de l'Etat. L'éducation est mili-
taire ; le tambour remplace la cloche... Presque tous les habitants
savent lire et écrire, les alcades sont choisis tous les ans par la
population, etc. etc.. Le pays n'est d'ailleurs accessible qu'aux
seuls Brésiliens et douze à quinze négociants entretiennent les rela-
tions du Paraguay avec la province de Matto-Grosso. »
Quant à Bonpland, Grandsire à pu causer avec un de ses voisins
du Cerrito. Il va très bien, exerce la médecine et distille de l'eau-
de-vie de miel, tout en continuant avec passion à récolter des
plantes dont il augmente chaque jour ses herbiers.
Grandsire est à Guriliba le 20 novembre, il a encore l'espoir de
gagner Nueva Coïmbre et de rejoindre par là les sources du
Madeira. Peut-être alors, revenant vers le Paraguay par le Nord,
pourra-t-il gagner l'Assomption ?
1. Cf. llcrlha Bd. II, s. 690 u. iï., 182;i.
LES VOYAGES DE RICHARD GRANDSlRE il
« J'ai beaucoup souffert, dit-il à Humboldt, pendant mon voyage
à travers des forêts presque impénétrables, peut-être autant que
vous-même dans la forêt de l'Orénoque^ »
Obligé de renoncer à la route du Nord il se replie sur San-Borja
où il se trouve en mesure de rendre à Bonpland un nouveau ser-
vice. Un négociant anglais arrivait de Buenos- Ayres dans ce chef-
lieu des missions portugaises. « Ne connaissant pas, écrit Grandsire
au baron de Damas ^, ne connaissant pas le Gouverneur "^ chez
lequel je me trouvais dans le moment et avec qui je suis lié par
Tamitié la plus intime, il s'adressa à moi pour le présenter au Gou-
verneur et lui faire obtenir ses passeports, étant porteur d'une
lettre officielle de M. Parish, consul général d'Angleterre à Buenos-
Ayres en faveur de M. Bonpland. Cette espèce de mission qui se
rattachait aussi essentiellement au sort de mon malheureux ami,
me fît saisir avec empressement cette nouvelle occasion de voir
tomber les fers de ce naturaliste distingué et j'obtins de suite les
passeports désirés et la pirogue du gouverneur pour faire passer ce
négociant à l'autre rive avec des guides pour l'accompagner jus-
qu'à Itapua... Vers la fm de décembre, le négociant anglais revint,
mais quelle fut ma surprise en apprenai>t de lui que le Dictateur
n'avait pas voulu prendre en considération la lettre de M. ^ le
consul général Parish et qu'il la lui retournait ainsi que j'en
acquis la certitude en voyant la lettre. »
(( Le Dictateur, ajoutait Grandsire, avait manifesté sa volonté
expresse en disant qu'il n'appartenait pas à un agent anglais de
demander la mise en liberté d'un Français auquel la France paraît
attacher un si vif intérêt Une demande qui lui serait adressée
directement en faveur de Bonpland est la seule voie que ce génie
extraordinaire puisse employer pour entamer des rapports avec le
Gouvernement français. »
Grandsire n'ignore pas que Grivel a écrit à Francia par l'entre-
mise du général Le Cor « qui devait joindre une lettre de sa main »
à la dépêche de l'amiral français ^. Mais dans un court séjour qu'il
i. E.-T. Hamy, Aimé Bonpland, p. 256.
2. Lettre de Grandsire au baron de Damas, Fort-Royal de la Martinique, 2 sep-
tembre {Pap. de Damas). — Cf. E.-T. Ilamy, Aimé Bonpland, p.2;J8-263.
3. Le comte de Palmeiras, gouverneur des Missions.
4. E.-T, Hamy, Aimé Bonpland , p. 265.
Société des Amèricanisles de Paris. 2
18 SOCIÉTÉ DES A.MÉRtCAMSTES DE PARIS
a fait à Rio-Janeiro aux mois de jiiillel et d'août 1826, Grandsire
a acquis la certitude qne les circonslnnces de hi guerre s'opposent
à ce que les lettres parviennent à leur adresse. Il convient donc
avec l'amiral qu'il se chargera d'un duplicatum de sa lettre et il
s'apprête à remonter une fois encore le Paraguay.
Il demande de vive voix des passeports à l'Empereur qui les lui
accorde de la manière la plus obligeante, mais les ministres mettent,
cette fois, des obstacles à son départ. Le consul général de France
à Rio-Janeiro et l'amiral commandant la station refusent d'inter-
venir, ne se trouvant autorisés à prendre dans l'espèce aucune
nouvelle initiative. ¥a\ attendant que le temps vienne changer ces dis-
positions, Grandsire s'embarque à Rio pour se rendre à la Mar-
tinique et de là à Cavenne où il veut reprendre à rebours son
projet de 1817, J'ai déjà dit qu'il s'agissait d'abord de relier
Cayenne à l'Amazone par un itinéraire direct, puis de remonter le
grand fleuve jusqu'au Madeira. Le voyageur explorerait les affluents
à peu près inconnus de ce cours d'eau et reviendrait par l'intérieur
des terres jusqu'à sa concession de San-Tomé.
Grandsire espérait trouver alors M. de Gertas suffisamment auto-
risé pour lui donner les lettres, grâce auxquelles il espérait réussir,
cette dernière fois, à délivrer Bonpland, en même temps qu'il
ouvrirait des communications officielles entre le Paraguay et la
France.
Après vingt-sept jours de traversée, Grandsire est arrivé de la
Martinique à Cayenne. Il a demandé et obtenu de l'ancien gouver-
neur l'autorisation de se rendre par terre à la Rivière des Ama-
zones dans un intérêt scientifique et M. H. de Freycinet, ratifiant
les promesses de son prédécesseur, lui accorde toutes les facilités
possibles pour une entreprise qu'aucun voyageur européen n'a
encore réussi à mener à bon terme. « Son courage, écrivait plus
tard Freycinet au ministre Chabrol, son courage et l'objet de sa
mission attirent sur lui l'intérêt général.^ »
Grandsire part de Cayenne avec une escorte qui le conduit en
suivant l'Oyapok jusqu'aux limites de la colonie, o Je vais donc tra-
verser l'intérieur de la Guyane, écrit-il à son frère, et errer parmi
les tribus dlndiens inconnues. J'espère que la France pourra réa-
1. l'^.-T. llamy, AIiik' lionplund, p. 264.
LES VOYAGES DE RtCHARD GRANDSIRE 19
liser quelques avantages de cette excursion. Je suis seul et il n'y a
pas d'apparence qu'aucun amateur veuille partager ma promenade
que je ne pense pas devoir se prolonger au delà de trois mois, à
moins que quelque brave Cacique en décide autrement. »
Plus d'un an s'est écoulé depuis le départ de Grandsire et l'on n'a
pas plus de nouvelle de lui à Cayenne que partout ailleurs. Frey-
cinet croit de son devoir d'écrire à l'agent consulaire de France au
Para une lettre que lui porte la goélette Le Momus. Et celui-ci
répond par l'envoi de documents qui prouvent sans réplique que
le courageux voyageur a péri sur les bords du Rio-Yari, un affluent
de gauche de l'Amazone. « Je suppose, écrit l'agent français Grouan,
qu'il sera mort victime de ses fatigues et des fièvres du pays, car rien
n'annonce que les Indiens de la Guyane portugaise aient un carac-
tère féroce. » C'était bien s'avancer que de donner ce certificat de
douceur à un peuple qui compte au nombre de ses tribus des
anthropophages avérés, mais cela mettait fin à une enquête qui ne
pouvait pas aboutir.
La lettre de l'agent du Para était accompagnée d'un petit coffret
ayant appartenu à Grandsire et contenant une paire de pistolets,
une boussole et un dictionnaire. On sut plus tard par le comman-
dant du port de Gurapa que ces objets avaient été trouvés entre
les mains d'Indiens appelés Cajoeiras. « Ils étaient, disaient-ils, la
propriété d'un français qui leur avait demandé de les conduire jus-
qu'à la rivière Jary. Il était mort en arrivant sur ses bords ! »
Cinquante ans plus tard, un autre Français s'avançait à son tour
dans cette vallée toujours inexplorée, reprenant sans le savoir l'iti-
néraire de Richard Grandsire et le nom de Chute du Désespoir,
donné au principal saut de cet affluent de l'Amazone, dit assez les
périls et les fatigues qu'il fallut surmonter pour en descendre le
cours. Jules Crevaux ignorait qu'un précurseur, non moins entre-
prenant et non moins courageux que lui-même, avait succombé
jadis à cette même place en poursuivant la solution du problème
scientifique qui l'agitait lui-même.
Crevaux est tombé à son tour, un peu plus tard, victime d'une
embuscade chez les Tobas du Pilcomayo et ses ossements, comme
ceux de son devancier calaisien, sont restés sans sépulture dans le
lointain désert.
20 SOCIÉTÉ DES AMÈRICAMSTËS DE PAUIS
Mais, à défaut d'une tombe, Jules Grevaux a du moins à Nancv
le monument que les géographes lorrains ont pieusement élevé à
sa mémoire. Pas une pierre ne rappelle le nom de Grandsire dans
la ville qui Ta vu naître et je serais heureux qu'en lisant ce mémoire
les édiles calaisiens, réparant un injuste oubli, consacrent une
modeste stèle à la mémoire d'un homme entreprenant et coura-
geux, qui a rendu de signalés services et payé de sa vie son amour
de la patrie et de la science.
.Iduniiil de la Socirlc'' des AmiMicaiiislos.
N. S. l-. V. pi. I.
JAWAÛZS AP'.FNSZ CH FR.lN.r P-'l-R FJTRE' n^fTRl-ITS PANi LA AELIÛI»"* ''ATH^-LliU'C,
,ft Fi'RfWT" r>/*rTT<P" A MU!' riv i.r<ii.jjE ce s' FAi>t i-r .rvit i:'ili.*t itu
LKS INDŒNS 1)K HASIl.l.V
Di'ssiiii'-s par .Ioa<.iiin m \\\:
LES INDIENS DE HASILLY
peints pfir Du Viert et ij raves pur Firens et Gaultier [1613]
ÉTUDE ICONOGRAPHIQUE ET ETHNOGRAPHIQUE
Par le D' E.-T. HAMY,
Membre de l'Institut et de l'Académie de médecine
Président de la Société.
Le vingt-septième portefeuille de la célèbre colleclioii de gra-
vures relatives à Tllistoire de France, conservée au Cabinet des
Estampes de la Bibliothèque Nationale (Qb. 27) contient, sous la
date de 1613, trois pièces qui présentent un haut intérêt pour les
Américanistes,
Les deux premières (pi. I), réunies sur le même feuillet, ont un titre
commun écrit à la main en petites capitales, au-dessus de la supé-
rieure et ainsi formulé : sauvages amenez en frange pour estre
INSTRUITS DANS LA RELIGION CATHOLIQUE, | QUI FURENT BAPTISÉS A PARIS
EN l'église de s' PAUL LE XVIII lUILLET 1613 K
Ce sont deux gravures sur cuivre, mesurant 0'" 213 de hauteur
et 0"^312 de largeur et dans chacune desquelles trois Indiens,
accoutrés d'un costume bizarrement composite, exécutent une sorte
de ballet scandé par les hochets qu'ils tiennent à la main. Ces six
personnages, hauts en moyenne de 18 à 19 centimètres, offrent
des traits mal accusés et plutôt épais et lourds. On est principale-
1. Ces deux lignes qui ont pour auteur un des anciens conservateurs du dépôt,
contiennent une double erreur. La cérémonie du baptême des Indiens, contée tout au
long au moment même dans le Mercure français (voy. plus loin p. 28), s'est passée le
23 juin dans l'église des Pères Capucins de Paris. Il y eut bien un autre baptême
d'Indiens Pyraouaoua, de la nation des Tapouyas, mais c'est le 15 septembre qu'il a
été administré dans la même église par le P. Claude d'Abbeville (Cf. Histoire de la
Mission des Pères Capucins en Visle Mâragnon et ferres circonvoisines ou est Iraicté
des singularitez admirables et des mœui-s men^eilleuses des Indiens habilans de ce
j)ai/s, etc., par le R. P. Claude d'Abbeville, prédicateur capucin Paris, Ki'ançois
Huby, 1614, in-K", f. 367 cl 3781.
22 SOCIÉTÉ DES AMÉRICANISTES DE PARIS
ment frappé de la grosseur du nez qui est plutôt camard et de la
largeur des pommettes. Une bo toque percée dans la lèvre infé-
rieure complète leur exotisme facial '.
Ils sont coiffés d'une sorte de bonnet de plumes qui emboîte
toute la tête et se complète chez deux d'entre eux par un long
pendentif qui tombe jusqu'aux reins-. C'est exactement la coiffure
encore en usage chez les Mundurucus du Rio Tapajos.
Le hochet qu'ils brandissent est la maraca ^, cet instrument carac-
téristique de tous les Indiens de Terre-Ferme, dépourvu toutefois
ici du bouquet de plumes qui surmonte d'ordinaire la gourde
sonore. Tout le reste du costume est la ridicule parodie des modes
françaises de Fépoque : collerette fraisée, justaucorps ajusté, culottes
bouffantes, bas roulés et souliers lacés.
On lit, gravée sur deux lignes, au pied des trois premiers sau-
vages, cette inscription : Portraict au naturel des barbares amenez
en france du païs de Topinambous par le S^ de Razilly pour estre
baptisez et convertis \ a la foy de Jésus Christ et présentez a sa
Ma^^ en lannee présente 161S. Joachin Du A iert pin. P. Firenz,
sculp .
Au-dessous de la seconde se lisent, gravées de même, les deux
lignes suivantes : Ce sont icy les vrais portraict s des sauvages de
liste de Maragnon appelez Topinambous amenez au très chrestien
Roy de France \ et de Navarre par le S'' de Razilly en la présente
année 16iS. Ou sont représentées les postures qu'ils tiennent en
dansant. Joachin Du Viert pinx. P. Firenz exe.
L'auteur de ces portraits, Joachin Du Viert, Yiers ou Yier (on
1. Cf. Claude d'Abbeville, loc. cit., f. 268-269, — Voyage dans le Nord du Brésil
fuit durant les années 1613 et 16(4, parle P. Yves d'Évreux, publié d'après l'exem-
plaire unique conservé à la Bibliothèque Impériale de Paris, avec une introduction
et des notes, par M. Ferdinand Denis. Leipzig- et Paris, 1864, in-8°, p. 39-40. — « Les
Tapinambos et les Tapouis, dit Yves d'Évreux, font grand estât de ces pierres. Tay
veu donner moy-mesme pour une seule pierre a lèvre, de cette sorte, la valeur de
plus de vingt escus de marchandises que donna un Tapinambos à un Miarigois dans
nostre loge à S. François de Maragnan... » Ces sauvages de Miary étaient les four-
nisseurs de ces sortes de pierres qui se trouvaient dans une montagne « non beau-
coup esloignee de leur antique habitation ».
2. Claude d'Abbeville, loc. cit., f. 273.
3. File est remplacée dans la lourde main de l'un d'eux par une sorte de hochet
mal défini.
LES INDIENS DE RASILLY 23
trouve ces trois variantes de sa signature), est un de ces nombreux
artistes flamands qu'attirait à Paris la perspective d'un travail
mieux rémunéré et d'une considération qu'ils ne trouvaient pas
chez eux ^ Comme les Firens, les Isaac, les Wleugels, et tant
d'autres, il était venu chercher fortune en France.
On ne sait rien de positif sur cet artiste avant 1609. A cette
date, il exerçait un emploi de dessinateur-topographe dans le ser-
vice des fortifications. On possède, en effet, au Cabinet des
Estampes une longue suite de vues perspectives des villes ou châ-
teaux de France, exécutées par lui avec une exactitude relative,
fort rare chez les artistes de ce temps '. Ces dessins, généralement
datés, ont été fait de 1609 à 1612 ; c'est peu après que Du Vierta
représenté les sauvages deRasilly, arrivés à Paris le 12 avril 1613.
Sa peinture fixe le souvenir d'un de ces ballets de sauvages dont
on était si curieux alors dans les cours d'Europe, exécuté cette fois
par de véritables Indiens remplaçant avantageusement pour la
curiosité des yeux les jeunes gentilhommes habituellement char-
gés de ces exercices fantaisistes '^ On sait que, suivant l'expression
de Ferdinand Denis, les danses des Tupinambas, ainsi figurées,
ont inspiré les raffinés de la Cour de 1613 et que « l'un des plus
habiles artistes de Paris a fait, sur leurs airs, une sarabande
d'un goût merveilleux » dont Malherbe s'empressait d'envoyer une
copie à Peiresc^.
1. Cette colonie flamande qui était venue chercher fortune en France «s'était assise,
dit Jal, sur les hauteurs des faubourgs S. Jacques et S. Germain » [Dict. crit. de
biogr. et d'hist., 2« éd., p. 580;.
2. Châtillon, par exemple, beaucoup plus connu que J. Du Viert, son contempo-
rain, lui est pourtant très inférieur. Ses vues des villes de France, si recherchées
des amateurs, sont la plupart du temps d'une inexactitude flagrante, tandis que celles
de Du Viert, dont je provoque vainement la publication depuis plusieurs années,
se montrent, comme j'ai pu le vérifier à diverses repiùses, d'une fidélité remarquable.
3. Je citerai en particulier la pittoresque gravure italienne de 1613 ; Ritratto
Naturale di Salvaiichi che ballorno alla presentia di Segi de-Toscana et altri Principi
nel Palazzo di Sig. Strozzi, figurati da dodici Genlilhuomini Fiorentini â di V di
Fehbraio MDCXIII. Cette planche (n° 10479 de Lallemant de Betz) nous montre un
de ces gentilhommes modelé dans un collant couvert de poils, coiffé d'une perruque
ornée de feuillage et de fleurs, une peau de panthère sur l'épaule droite, une massue
d'Hercule sur la gauche, à la taille une ceinture de feuilles et de fleurs, aux pieds
des brodequins façonnés en pieds de bouc.
4. Je transcris ici les extraits de la correspondance échangée par Malherbe avec
24 SOCIÉTÉ DES AMÉRICANISTES DE PARIS
Pierre Firens ouFirenz, qui a gravé les portraits de Du Yier, est
encore un Flamand ; on croit qu'il était venu d'Anvers (c'est du
moins l'opinion de Jal) dès les premières années du xvii*^ siècle. On
connaît de lui une grande estampe représentant Henri IV touchant
les écrouelles. Après l'assassinat du bon roi (1610), il a publié,
avec privilège, un portrait de Louis XIII enfant.
Firens était à la fois graveur et marchand. La planche des gué-
risons du Roi, la plus ancienne qu'on connaisse portant sa signature,
P. Firens fecif^ se vendait, en elTet « Chez P. Firens, rue S. Jacques,
à l'enseigne de l'Imprimerie en taille douce. »
Rien de plus naturel, par conséquent, que de voir Firens graver
et vendre : P. Firenz sculp., F. Firens exe, les portraits que son
compatriote avait dessinés par ordre de la reine, sans doute à la
suite d'une fête à laquelle les Tupinambas avaient pris part.
L édition n'était pas épuisée lorsque Pierre Mariette racheta les
cuivres, effaça sur l'un d'eux la marque P. Firens exe. et grava
Peirese, du 15 avril au 20 août 1613, au sujet des Topinamhoux, comme il les appelle.
<( Du lo Avril 1613. Aujourd'hui le sieur de Rasilly, quidepuis quelques jours est de
retour de l'isle de Maragnan, a fait voir à la reine six Toupinamboux qu'il a amenés
de ce pays-là. En passant par Rouen, il les a fait habiller à la françoise, car, selon la
coutume du pays, ils vont tout nus, hormis quelques haillons noirs qu'ils mettent
devant leurs parties honteuses : les femmes ne portent rien "du tout. Ils ont dansé une
espèce de branle sans se tenir par les mains et sans bouger d'une place ; leur violon
était une courge comme celle dont les pèlerins se servent pour boire et dedans il y
avoit quelque chose comme des clous ou des épingles. L'un d'eux en avoit un et
le Truchement, qui est un Normand de Dieppe, en avoit un autre. Je crois que ce
butin ne fera pas grande envie à ceux qui n'y ont point été d'y aller. Leur langue
doit être assez aisée, car M. de Rasilly, qui n'y a été que six mois, se fait aisément
entendre à eux. Un des capitaines qui était allé avec le sieur de Rasilly et est revenu
avec eux, le semble encore mieux parlé que lui (p. 258). »
« 23 de Juin. Les Topinamboux seront demain baptisez ; s'il y a moyen de les voir
sans être pressé, je le ferai, sinon je m'en rapporterai à ceux qui auront été. Il y a
déjà des femmes prêtes pour eux. Je crois que l'on n'attend ([ue le baptême pour
accomplir ces mariages et allier la France à l'île de Maragnan (p. 273). »
<( 29 de Juin. Vous avez su par M. de Valves la cérémonie du baptême des Topinam-
boux ; car la fortune l'y porta et l'y plaça en si bon lieu (ju'il n'y a personne qui en
sut rendre meilleur compte que lui. Les Capucins, pour faire la courtoisie entière à
ces pauvres gens, sont après à faire résoudre quelques dévotes à les épouser, à quoi
je crois qu'ils ont déjà bien commencé (p. 273). n
« 20 d'Aoust. — J'envoie à Marc-Antoine une sarabande qu'a fait Gauthier sur la
danse des Topinamboux ; ({uand d l'aura apprise, il vous en donnera du plaisir : on la
tient [)Our une des plus excellentes pièces que l'on puisse ouïr (p. 28.">). »
LES INDIENS DE RASILLY 25
vers le milieu du bord inférieur les mots P. Mariette excu. C'est
cette seconde édition de l'une et de l'autre, tirée sur une planche
fatiguée, que nous a conservé la collection Lallemant de Betz au
Cabinet des Estampes de la Bibliothèque Nationale (n"* 10477 et
10478) et dont on trouve un deuxième exemplaire dans le carton
Firenz de la même collection.
La troisième pièce, dont je voudrais fixer ici le souvenir, suit
immédiatement les deux précédentes dans le portefeuille Qb. 27 de
la Bibliothèque Nationale. C'est une grande image, sobrement
coloriée, haute de 0™ 245, large de 0"^ 465, qui a pour litre Le
BaPTESME de trois sauvages ou TOUOUPINANBOUS. QUI FURENT BAPTI-
SEZ EN LEGLiSE DES fer cs capuccins fRF monsieur VEuesque de Pans
et nommez par le Roy Loiiys treziesme, le iour Sainct Jean Bap-
tiste i613.
Au milieu de l'estampe sont agenouillés les trois Indiens tournés
à droite ; ils sont coiffés d'un bonnet blanc cerclé d'une couronne
de fleurs. Leur robe blanche est nouée dans l'axe du corps d'une
série de cordons jaunes et leurs pieds sont chaussés de pantoufles
de cuir. Ils ont conservé la botoque et portent dans une main une
longue tige de lys.
L'évêque de Paris, mitre de violet, une chasuble d'or sur les
épaules, les bénit de la dextre et de l'autre semble tenir le coton
du Saint-Chrême. Il est accompagné d'un diacre, d'un porte-
crosse et de trois pères capucins. Marie de Médicis et Louis XIII,
avec leur suite, sont représentés plus en avant, des deux côtés du
groupe des Catéchumènes ; le jeune roi surtout paraît s'intéresser
à la scène. On sait qu'il en fut assez frappé pour en avoir crayonné
certains détails ^ de sa main enfantine^.
Au-dessous de l'image s'alignent, l'un à côté de l'autre, les trois
méchants quatrains qui suivent :
1. On a pu voir, il y a quelques mois, écrit Ferdinand Denis, en 1864, chez un mar-
chand de curiosités de la rue du Petit-Lion, un dessin attribué à Louis XIII enfant
et qui représente bien évidemment la figure d'un Tupinamba ornée de peintures
bizarres (Yves d'Évreux. Ed. F. Denis, p. xxiv, n. 1).
2. Héroard, souvent si prolixe, ne dit pourtant presque rien de la rencontre du
Roi et des Tupinambas [Journal de Jean Héroard sur l'enfance et la Jeunesse de
Louis XIII (1601 1628), extr. des manuscr. origin. et publ. par Eud. Soulié et Ed. d.
Barthélémy. Paris, 1868, in-8°, t. II, p. 121 et 123).
26 SOCIÉTÉ DES AMÉRICANISTES DE PARIS
Ce VOUS est o grand Boy vn très heureux présage
De voir des Estrangers de la France esloignez
Venir en vostre cour pour vous rendre IhOniage :
Plain de douceur aussi vous ne les dédaignez.
Soingneux de leur Salut vous les faictes instruire
En tout ce qu'il faut croire en la Religion
Du sainct siège Romain et pour les y induire
Vous mandez les Docteurs dedans leur Région.
Et afin qu'ils ne soient de Satan V anathesme
Alors quils sont instruictz vous leur faites auoir
Les grâces cfu^on acquiert aux saincts fons du Baptesme
Puis de vostre beau nom vous les voulez pourvoir.
Et au-dessous des quatrains se lit sur deux colonnes une longue
inscription dont voici la copie :
« La France doit prendre un bon presag-e de ce que les Sauvages
quittent leurs contrées pour voir son Ciel, et qu'ils apprennent le langage
de ses nour | riçonsafin de se faciliter l'intelligence des pointz et articles
de la Religion Catholique Apostolique Romaine, en laquelle il semble
qu'ilz soient pro | muz et incitez plus que de coutume par les prédica-
tions des syavants Pères Capuccins, qui pour la gloire de Dieu se sont
depuis peu exposez a toutes | les injures du temps pour passer es Isles
ou séjourne et habite cette nation de Sauvages, et pour monstrer le
progrés qu'i a faict leur doctrine, ils ne sons | plus maintenant si Bar-
bares qu'ils souloient estre, la cruauté n'est plus si manifeste quelle
a esté, et les créatures humaines ne servent plus tant ordinai | rement
de pasture et de relfection a l'humaine gloutonnie quelle faisoit par le
passé, ils ne respandent plus si coustumierement le sang de leurs sem-
blables, leurs rages sont plus modérées et jdIus sobres au carnage qui leur
estoit jadis si fréquent que c'estoit tout leur exercice, de manière que
peu de gens se reso | lurent de surgir a leur port sans estre grand
nombre et bien armez. Lezelle du service de Dieu y a neantmoins poussé
les bons Pères si dessus nommez, qui | sans autres armes que celles de
la parolle de Dieu se sont maintenu et ont seiourne en toute seureté,
gaignant par l'exemple de leur bonne vie les cœurs de | ceux qui sem-
bloient estre de roche et qui se sont renduz docilles a la perception et es
préceptes de lu vraye Religion, ils ont quitté leurs terres et se sont |
LES INDIENS DE RASILLY 27
totallement abbandonnez a la conduite des Prédicateurs de leur salut
iusques a venir en France et dedans Paris le cœur d'icelle ou le 14 de
uin 1613 II lour de Sainct lean Baptiste furent solemnellement baptisez '.
les seremonies se firent en l'Eglise des Cappucins et le Roy et la Reine
Régente sa Mère assistèrent en grande magnificence auec plusieurs
Princes et Princesses, grands Seigneurs et Dames, et abondance de peuple
y afflua de toutes partz l'heure du Baptesme veniie, Monsieur FEvesque
de Paris assisté de plusieurs Prelatz si trouva et incontinent lui furent
amenez les trois sauvages ou Tououpi | nambous dont vous voiez la
représentation icy au naturel, chacun deux estoit vestu d'une robbe de
taffetas blanc fermée de boutons par devant et par derrière pour estre
plus aisée a de | clore ; quand il seroit besoing de les oindre du sainct
cresme, ils tenoient chacun vn lis en la main et portoient sur la teste
un cresmeau et un chapeau de fleurs dessus, et trois Cappucins tenoient
auprez deux chascun vn cierge de cire blanche. L'Evesque de Paris les
baptisa | et le Roy les nomma tous trois de son nom, sçavoir Loys
premier, Loys second et Loys troisième -, toute l'assistance remercia
Dieu de leur conversion loiiant j grandement la peine et l'industrie de
ceux qui s'estoient employez en une œuvre si saincte et pieuse pour le
discours les vns des autres. Dieu veuille ame j ner les autres à la
cognoissance de tout a sa gloire. Ainsi soit-il.
Lors fut accomplis ce qui est en lob 6 : <( Retournez a moi et ie retour-
neray a vous » et ce que dit aussi Ezechiel 36 : « le verseray sur vous
mon eau munde et pure et vous serez mundifiez et nettoyez de toutes
vos soiiillures et villenies, et ie vous purgeray de toutes vos Idolatreries
aussi ^. »
II
Tandis que Michel de Bathonière vendait cette image anonyme,
à là Corne du Dairri^ rue Montorgneil, et que Firenz éditait ses
deux gravures de Du Vier à l'imprimerie en taille douce de la rue
Saint-Jacques, le Mercure français donnait à ses lecteurs un long
i. Cf. Claude d'Abbeville, chap. lix.
2. En réalité, les trois Indiens baptisés furent nommés, comme on le verra plus
tard, Louis-Marie, Louis-Henri, et Louis de Saint-Jehan.
3. On lit au bas de la page la mention suivante :
A Paris, chez Michel de Bathonière, a la nie Monlorf/ucH a la Corne du Daim, 1613.
28 SOCIÉTÉ DES AMÉRICANISTES DE PARLS
récit qui en est le commentaire et dont la reproduction nous dis-
pensera de plus amples détails.
Ce texte, qui a eu deux éditions, est inséré au tome III de ce
rarissime recueil K II est intitulé : Refour du sieur de Rasilly en
France^ qui amena des Toupinambous à Paris.
« Le 16 mars, dit le rédacteur du Mercure, le sieur de Rasilly avec
son vaisseau prit terre au Havre de Grâce, en retournant de l'Isle de
Maragnan, qui est en l'Irde Méridionale, là où il estoit allé l'an passé,
comme il a esté dit cy dessus ^. Il ramena le P. Claude d'Abeville, l'un
des quatre Capucins qu'il y avoit menez pour instruire ces Indiens en la
foy catholique, et les baptiser : n'ayant laissé en ceste Isle que le Père
Arsène, et le P. Yves, car le P. Ambroise y estoit mort •^. 11 amena aussi
au Roy six Toupinambous Maragnans, et plusieurs choses rares du pays
du Brésil.
« Le 12 avril arrivans à Paris ^, six vingts Capucins les furent rece-
voir en procession hors les faux bourgs S. Honoré, qui les acconduirent
iusques dans leur Eglise où fut chanté le Te Deum laudamus. Il y avoit
tant de Princesses, Dames et personnes de qualité, pour veoir ces Tou-
pinambous vestus de leurs habits de plumages à leur mode, tenans en
leur main chacun leur Maraca ^, qu'ils furent comme contraincts, a cause
1. Je le reproduis intégralement ici, d'après un exemplaire de la seconde édition
parue en 1617 où il occupe les pages 166 à 176 [Bibl. de VInstit.].
2. Les pages 6 à 9 du tome III contiennent, en effet, un passage intitulé : i< Des
François qui furent à Maragnan, avec des Pères Capucins pour convertir les sauvages
à la Foy catholique. »
3. Le P. Arsène ou Arcène était de Paris, il est mort dans cette capitale en 1645.
Le P. Ambroise était d'Amiens, le P. Yves, d"Evreux. Ce dernier, qui n'est rentré
qu'après deux années de séjour, est l'auteur du Voyage dans le nord du Brésil fait
durant les années 1613 et 161 A, cité plus haut.
4. Histoire de la Mission | des Pères Capucins | en Vlsle de Maragnan et \ terres
circonvoisines \ où | est traicté des sin \ gularitez admirables et des Mœurs merveil-
leuses des Indiens | habitans de ce païs. Avec les missives | et àdvis qui ont esté envoyez
de nouveau ; par le R. P. Claude d'Abbeville | Prédicateur Capucin | Prœdicabitur
Evangelium, etc. — Avec privilège du Roy. — Indis Sol splendet splendescunt Lilia
Gallis. A Paris | De l'Imprimerie de François | Hvby, rue S. Jacques à la Bible
d'Or I et en sa boutique au Palais en la galle \ rie des Prisonniers 161 A.
J'ai étudié cette Relation dans un exemplaire qui m'a été gracieusement commu-
niqué par M. Heni-y Martin, administrateur de la Bibliothèque de l'Arsenal. Cet exem-
plaire a appartenu à la Bibliothèque de la Sorbonne; il porte aujourd'hui à l'Arsenal
la cote 1.3292 Ajs H.
5. « C'est un instrumeut avec lecjuel ils dançent : faict dun fiuict rond et long
LES INDIENS DE tlASlLLY .29
de la presse, de se retirer dans le Couvent des Capucins, où ces Toupi-
nambous furent logez.
<< Quelques jours après, le sieur Rasilly et le P. Claude furent
introduits vers le Roy et la Royne Reg-ente sa mère, pour faire le discours
de tout ce A'oyage.
« Ils commencèrent par la description de l'isle de Maragnan, et mons-
trerent comme elle avoit quarante cinq lieues de tour, vingt sept villages,
dans lesquels demeuroient dix ou douze mille Toupinambous.
(( Que ces villages (appelez Oc ou Taué en langage Brésilien) n'estoient
faicts comme ceux de France, ains ressembloient à quatre grandes loges
en quarré et en forme d'un Cloistre de Couvent, avec une place au mi-
lieu qui estoit de trois, de quatre, ou de cinq cents pas, selon la lon-
gueur des loges et là quantité des habitans. Et que ces loges estoient à
deux estages, de vingt cinq pas de largeur, divisées par demeures, toutes
faictes d'arbres de vingt pieds de haut ou environ, liez par le travers,
avec quelques poutres et sommiers, au-dessus desquels il y avoit des
pièces de bois en forme de chevrons, et des feuilles de Puido dessus pour
couverture, si bien agencées et mises que l'eau n"y pouvoit entrer. Que le
premier et le plus grand village de Alaragnan estoit nomme luniparan,
où demeuroit le Bourouvichave, qui est à dire le premier, Principal, ou
Capitaine de toute Tlsle, duquel tous les autres Principaux ou Capitaines
recevoient le commandement : y ayant en chaque village deux, trois, ou
quatre de ces Principaux ou Capitaines,
(( Que tous les Cosmographes ou Voyageurs qui avoient escrit et dit
que risle de Maragnan, ou Maragnon, estoit ainsi appelée a cause du
grand fleuve qui l'environnoit en son embouchure dans la mer, s'estoient
trompez , pource qu'il n'y avoit aucun tleuve au Brésil appelé Maragnan ;
et que ce n'estoit que le nom de la grand Isle, laquelle estoit dans une
Anse ou baye qui avoit vingt lieues de largeur en son embouchure de
cap en cap et quelque vingt-cinq lieues en diamètre en dedans terre :
Mais qu'au fonds de cette Anse ou baye, il y avait trois belles rivières
qui venoient des terres se descharger en la mer vis-à-vis de l'Isle de
Maragnan. La première et plus grande desquelles estoit appfllée Miary,
et avoit sept lieues de large en son embouchure ; la seconde Taboucourou
n'estoit que de demy lieuë, ayant sa source à plus de cinq cents lieues
comme moyen melon, lequel ils creusent, puis mettent dedans force petits grains et
un baston à travers le bout ducjuel leur sert de poignée, pour le tenir comme un
hocher, et en jouer au chant de leurs chansons, et de leurs iarelières ou iamhiercs
faictes de coques de fruicts )>(Note du Mercure). — Cf. Claude d'Abbeville, op. cit.,
f. .•^00,
30 SOCIÉTÉ DES AMÉRICANISTES DE PARIS
loing dedans les terres : et la troisième Monin, qui n'avoit que demy
quart de lieuë. Plus, que la mer qui environnoit toute l'Isle a voit au plus
estroit costé trois lieues du moins ; et en d'autres six.
« Que Maragnan estoit la clef du Brésil, pour ce qu'il y avoit plus de
quatre cents lieues le long des costes de la mer par où l'on ne pouvoit
aborder les terres fermes. Aussi qu'il n'y avoit que deux passages pour
aller en ceste Isle : L'un par l'Islette S. Anne \ où les navires estans
arrivées demeuroient à l'ancre, et n'envoyoient que de petites barques à
Maragnan : Et l'autre abord estoit celuy-la qui avoit esté descouvert par
lequel on pouvoit aller iusques au port du nouveau fort S. Louys.
« Que bien que ceste Isle de Maragnan fust sous la zone torride à deux
degrez et demy de la ligne Equinoctiale, du costé du Pôle- Antarctique,
et que plusieurs doctes personnages avoient soutenu qu'elle ne pouvoit
estre habitable en Esté à cause des chaleurs extrêmes, comme en beau-
coup d'endroicts de l'Ethiopie et de la Guinée : toutes fois qu'ils avoient
veu le contraire : et que l'air y estoit pur, modéré et serain ; les croco-
dilles, crapaux, et autres bestes n'y portant aucun venin : le hasle du
soleil n'y noircissant point les Toupinambous, desquels les enfans nais-
soient blancs, et ne se rendoient olivâtres que par Artifice.
« Que ce pays estoit remply d'une infinité de sortes d'oiseaux, et
d'animaux : la mer abondante en poissons : et que la terre y apportoit
tout ce qui estoit nécessaire à la vie humaine.
(( Que l'on pouvoit trocquer descousteaux, serpettes, et mercerie, avec
les Maragnans et Bresilians, et avoir des bois de bresil, rouges, iaunes,
et madrez, du coton, du rocou, espèce de teinture rouge, de la casse, du
baulme comme en Arrabie, et du poivre.
« Que suivant le commandement de leurs Majestez, le premier soin
qu'ils avoient en estans arrivez en l'Islette S. Anne, et avant qu'entrer
en Maragnan, avoit esté, de faire sçavoir leur venue aux Toupinambous
par De Vaux ^ (qui y avoit longtemps demeuré et faict la guerre avec eux
contre leurs ennemis) pour sçavoir s'ils continuoient en leur mesme
volonté de recevoir en leur Isle les François.
<( Que De Vaux arrivé en Maragnan, estant en l'assemblée ou Carbet
des Principaux et anciens Toupinambous, il leur avoit dict, que le sieur
de Rasilly, Lieutenant du Roy de France, estoit à l'Islette S. Anne avec
trois navires, quatre Capucins qu'il y avoit amenez pour les instruire
en la foy catholique, et force gens de guerre pour leur conservation et
deffense ; qu'il n'avoit voulu faire descente en leur Isle sans leur en don-
1. P. 167. — Cf. Claude d'Abbeville, op. cit., f. 57.
2. Voyez plus loin. - Cf. Claude d'Abbeville, f 57-58.
LES INDIENS DE RASlLLY 31'-
ner advis, et sçavoir d'eux s'ils estoient constans en la volonté de les
recevoir, suivant la parole qu'ils avoient donnée à luy, De Vaux, aupara-
vant qu'il partit d'avec eux pour s'en retourner en France.
« Qu'à ceste demande de De Vaux, les Maragnans lui avoient respondu.
Qu'il sembloit ne les avoir iamais cognus en leur tenant ce langage ; veu
qu'il sçavoit bien qu'ils n'avoient oncques manqué à leur parole donnée.
Qu'il allast dire au Bourouvichave^ du Roj de France, qu'ils le prioient
de venir en leur Isle, et lasseuroient de le recevoir avec toute bienveil-
lance, et obeyroient à ses commandements.
« Que De Vaux ^ leur ayant rapporté ceste response, lui sieur de
Rasilly et les François s'acheminèrent en Maragnan, et après eux les
quatre Pères Capucins, qui y furent conduits dans les canots des Mara-
gnans, et très-bien reçeus, les appelans Payeté, qui est à dire en leur
langue Grands Prophètes ; qu'ils leur firent de petites loges en un lieu de
risle, proche celuy qu'on désigna depuis pour faire le port de S. Loys :
et qu'ils desfrichèrent aussi le haut d'une petite colline pour y planter un
pavillon, et dresssr un autel, sur lequel le douziesme d'Aoust tous les
quatre Pères Capucins chantèrent Messe, et où une infinité de Mara-
gnans tant hommes, femmes, qu'enfans eurent un grand contentement à
la veuë des cérémonies qui s'y feirent.
« Que cependant que les Pères Capucins, par le moyen des Truche-
mans, et par ce qu'ils avoient peu compremire en si peu de temps en la
langue Brésilienne, travailloient à l'instruction des Maraghans qui dèsi-
roient le Baptesme : Luy sieur de Rasilly avec le sieur de la Ravardiere ^
avoient dressé pour la seureté des François, et leur conservation, un fort
sur la pointe d'un rocher inaccessible, presque environne de deux rivières
profondes, au pied duquel il y avoit un port capable de recevoir des na-
vires de douze cent tonneaux, et y demeurer à l'abry et hors de tous dan-
gers. Dans lequel fort les Maragnans avoient aussi basty des loges à leur
mode, et un grand magazin pour mettre les marchandises des François :
mesmes avoient aydé à monter vingt pièces de canon dans le fort. Qu'à
douze cents pas de ce fort, en u'^ lieu plaisant et beau, les Maragnans
avoient aussi abbatu plusieurs arbres, et d'iceux construict une belle
loge à leur mode pour le couvent des Pères Capucins, et une autre auprès
pour leur servir de Chapelle à dire la Messe.
« Que le grand Bourouvichave de Maragnan demeurant à luniparan,
ayant envoyé à luy sieur de Rasilly, Migar, natif de Dieppe, résider
1. Ainsi appeloient-ils le sieur de Rasilly (M.).
2. P. 169. — Cf. Claude d'Abbeville, op. cil., f. 61.
3. Yoy. plus loin, p. 48.
32 SOCIÉTÉ DES AMÉRICAMSTES DE PARIS
d'ordinaire en ceste Isle, et Trucheman entre les François et Maragnan,
pour le supplier de se vouloir trouver à leur Carbet ou Assemblée géné-
rale de tous les Principaux de Tlsle qui se dévoient rendre à luniparan,
et d'y faire tendre son lict, afin qu'ils peussent traicter avecluy d'afîaires
qui importoient ; Que luy sieur de Rasilly s'estoit rendu en ce Carbet
avec le P. Yves, où ayant fait tendre son lict de coton, et s'estant mis
dedans selon l'ordinaire du pays, le Bourouvichave prenant la parole luy
avoit dit ;
« Nous tenons a beaucoup d'heur et d'honneur vostre arrivée en ceste
Isle (vaillant capitaine) pour la croyance que nous avons que vous nous
conserverez, et nous deffendrez de tumber sous la puissance de nos enne-
mis. La crainte de ne vous veoir arriver assez tost a nostre secours,
nous avoit fait mettre en délibération de quitter ceste Isle, pour la peur
que nous avions d estre attaquez des Pero ou Portugais nos ennemis ; et
de nous retirer si haut en terre ferme que nous feussions à seureté. Mais
le regret qui ' eust tousiours esté avec nous, ne voyant plus ceux avec
qui nous avions accoustumé de trafiquer, de ne jouyr plus de la veuë des
François nos compères, qui nous apportent des cousteaux, des serpes et
des haches, et de nous veoir réduits à l'ancienne vie des Toupinambous
nos ancestres qui n'avoient que des pierres dures pour coupper et abbattre
des arbres, nous a fait continuer icv nostre demeure. Heureuse soit donc
ton arrivée en ceste Isle, car tu nous as non seulement amené de vail-
lants soldats pour nous deffendre, mais de Grands Prophètes pour nous
enseigner en la loi de Dieu. Tu as délaissé ta patrie et ta famille pour
venir demeurer en ceste terre, dont nous te sommes obligez. Et bien que
ce pays ne soit orné de si beaux bastiments que la France, toutefois tu
auras du contentement de demeurer icv, si tu considères la bonté de
ceste Isle, abondante en fruicts, gibier, venaison, et poisson ; et puis en
ce que nostre nation fidelle employera sa vie pour te faire victorieux de
nos ennemis. le ne doute point que tu ne t'accommodes et les tiens aussi
à nos vivres : car nous avons des farines et nostre pain ne cède guère au
vostre dont j'ay quelques fois mangé. L'espérance que nous avons que
nos enfans apprendront la loy de Dieu, et vos arts et sciences, nous faict
croire qu'à l'advenir nous ne serons plus qu'un peuple, et que l'on ne
nous tiendra que pour François.
« Ces Prophètes que tu nous as amenez nous rendent contents : car
les meschants Portugais qui ont tant exercé de cruautez sur nous,
n'ont autre chose à nous dire sinon, que nous n'avons point de Dieu.
Quel mensonge ! car nous le croyons de toute éternité Créateur de toutes
1. P. 171. — Cf. Claude d'Abbc-ville, op. cit., f. 68.
LKS INDIE.NS DE HASILLY 33
choses, tout bon, et qui faict nos âmes immortelles. Nous croyons qu'il
y a eu un déluge qui lit périr les mortels de dessus la terre pour leurs
meschancetez : Et que Dieu conserva seulement un Père et une Mère
dont tous les humains sont venus. Vous et nous n'estions lors qu'un
peuple : et Dieu envoya en terre ses Prophètes pour l'instruire en sa loy,
lesquels présentèrent à nostre premier Père, et duquel nous sommes
descendus, deux espèces, l'une de bois, l'autre de fer ; il prit celle de
bois et fit mal. Mais le Père dont vous estes sortis prit celle de fer, et fit
bien : Car depuis nous avons tousiours eu pour compagnie la misère : et
nos Pères ne voulant croire les Prophètes qui estoient entreux, ils
remontèrent dans le Ciel laissant les marques de leurs pieds en la roche
dure près de Potyjou, avec des Croix qui y sont empreintes : ce que ii)
as veu, Migan i, aussi bien que moy. La confusion des langues qui sur-
vint après entre nous, fut le rengregrement de nos afflictions, car depuis ^
Icropari s'est joue de nous ; nous faisant entre-massacrer et manger. Les
Portugais pour le comble de nos malheurs sont venus en nostre pays,
nous en ont chassé, ont ruyné nostre grande nation et l'ont réduite en
Testât que tu nous vois en ceste Isle. Mais à présent ta venue nous a tiré
de crainte, et a relevé la croyance que nous avons de nous reveoir encore
un iour en honneur. Ta bonté, ta douceur, et ta façon desmontrent que
tu nous gouverneras sagement. Les Toupinambous n'ont iamais obey par
force et par violence. Depuis que ie leur cornmande ie me suis trouvé
bien de les avoir régis avec douceur. l'espère (grand guerrier) que tu en
feras de mesme. La douce conversation que nous avons eue avec les Fran-
çois plusieurs années nous le faict croire. Pour nos actions ordinaires, les
Portugais ont iadis exercez sur nous beaucoup d'inhumanitez etcruautez,
ne voulans que nous eussions les lèvres percées, et nous faisant ignomi-
nieusement razer nos longs cheveux, c'est pourquoy nous te supplions
de nous dire ta volonté, que nous* suivrons aussi bien qu'en ce que tu
ordonneras, sur la coustume de tuer nos Esclaves, de danser, et autres
choses semblables.
« Que le Bourouvichave de Maragnan (vieillard vénérable) ayant achevé
ce discours, luy, sieur de Rasilly, fit ceste response :
(( Honorable Japy Ouassou, grand amy des Fi-ançois, la démonstration
que tu fais de te resiouyr de nostre venue, nous est a beaucoup de conten-
tement. La prudence dont tu as usé à retenir en ceste Isle les Topinam-
bous (nation iadis si redoutable) est digne de grande louange : pour ce
1. Le Trucheman.
2. « Les Toupinambous ruinez par les Portugais et chassez de leurs anciennes
demeures, sont venus liabiter llsle de Maragnan » (Add. à la 2"^ éd.).
Sociélé des Américanistes de Pans. 3
34 SOCIÉTÉ DES AMÉMICAMSTES DE PARIS
qu'ils eussent faict une double perte s'ils se fussent retirez aux déserts.
Premièrement en leur ame, que leropary ouïe Diable eust tousiours eue
en possession, privez à iamais de pouvoir estre instruicts en la cog-nois-
sance du grand Toupan ou Dieu : Et secondement du commerce des
François, tousiours continué entre eux, durant mesme que les Portugais
les ont persécutez K
« Mon Roy ayant sçeu vos afflictions m'a envoyé pour vostre secours. Le
seul désir qu'il a que vos âmes ne soient plus possédées du Diable, et
qu'elles soient rendues après vostre decez k Dieu qui les a crées, lui a
faict procurer la venue de ces Pères Capucins en ce pays, alin de vous
instruire en la crainte de Dieu : Et aussi il vous envoyé des soldats, qui
vous mettront avec vos familles hors de la peur de tomber sous la puis-
sance de vos ennemis. Ce sont les deux seules causes qui l'ont porté de
nous commander de vous venir trouver,
« Je vous diray (honorable vieillard) que la France surpasse en beauté
tous les païs qui sont sous le Ciel : et comme mesme vous avez dit. le
l'ay laissée avec ma famille et mes commoditez (qui sont à la vérité plus
grandes que celles que ie pourrois à iamais espérer icy) : Mais le désir guer-
rier que j ay, contraire à celuy des âmes basses et efféminées, me faict
rechercher sans crainte les périls, les hazards honorables en secourant
les affligez. C'est ce qui m'a faict délaisser pays et famille sans regret :
Et ie vous promets que tant que ie recognoistray en vous la volonté de
servir Dieu, et d'estre obeyssans à mon lioy, ie demeureray près de vous,
« L'ay de que vous et les Toupinambous me donnerez pour bastir des
forteresses en ceste Isle, sera autant pour votre seureté que pour la nostre.
Votre pays n'en peut estre qu'amélioré, et vos enfans en recevront la
commodité en apprenant les arts et les choses belles que nous sçavons
pour parvenir à l'honneur.
« Quant à ce que vous craignez les cruautez des Portugais, vous ne le
devez plus faire : car ie perdray la vie avant qu'ils vous facent plus
aucun mal.
« Et pour vos actions et coustumes ordinaires, quant à celles de tuer
vos esclaves et les manger, c'est une chose inhumaine, et ne demeureray
iamais icy si vous ne la délaissez, et ne l'ostez du tout d'entre vous.
« le loue les cheveux longs que vous portez, car c'est une bien-séance :
et tant s'en faut que j aye désir de vous en faire oster, que ie vous prie de
continuer ceste coustume.
(f Ceux d'entre vous (jui ne se perceront les lèvres, ie les aimeray
plus particulièrement (jue ceux (pii les auront percées : laissant à un
1. Cf. (rAhbeville, op. cit., (" 11.
LES INDIENS DE HASII.I.V 3")
chacun toutesfois la liberté de le faire ou de ne le faire pas. le ne désire
aussi toucher à vos dances.
« Quant aux lois que i'elablirai entre vous, elles ne seront autres que
celles dont on vse en France. le vous promets de vous gouverner douce-
ment et raisonablement : Mais aussi il vous faut délaisser vos malices, et
n'estre plus enfans de leropari ou du Diable. Vous priant croire que ie
suis icy a enu pour les bons et non pas pour les meschants.
« Quant à ce que vous avez parlé de Dieu, du Déluge et des anciens
Prophètes ; estant une matière de laquelle les Pères capucins vous doivent
instruire, ie les laisseray parler et vous en informe présentement. »
« Que ceste response finie, le P. Yves avoit prit la parole et dit ' :
« lapy Ouassou, tout ce que tuas dit de Dieu, Créateur de toutes choses,
est véritable. Et croyons comme toi, que les péchez des humains ont été
la cause du Déluge sur toute la terre ; que Dieu a envoyé ses Prophètes,
que les langues ont esté confuses entre les nations et que vous avez esté
affligez des Portugais. Toutes ces punitions viennent du Ciel sur ceux qui
ne veulent suivre les commandements de Dieu, et se laissent emporter
a la suasion du leropary, ennemy mortel du genre humain.
(( Il n'y a rien de si bon que Dieu, et principalement lorsque les
pécheurs affligez et presque perdus s'adressent par prières et ont recours
à luv, car il les délivre de toutes afflictions et calamitez, leur envove ses
bénédictions et les rend plus heureux qu'ils n'avoient jamais esté. Servez
vous de l'exemple de vos Pères, et ne faictes pas comme ceux qui ont
chassé les anciens Prophètes. Nous sommes icy venus par la volonté de
Dieu pour la dernière fois ; car si vous ne nous escoutez pas, vos âmes
n'auront point la vie éternelle après vostre trespas ; rentrerez en plus de
misères et afflictions que jamais, et vostre nation sera entièrement ruinée
de dessus la terre ; Mais si voulez escouter la parolle de nostre Dieu,
faire ses commandemens que nous vous prescherons, vous ne serez iamais
délaissez de nous qui demeurerons icy pour votre instruction et consola-
tion, ni des soldats François qui ne vous quitteront iamais, tant que nous
serons en ce pays. »
u Que les Maragnans après avoir attentivement escouté ces responces,
lapy Ouassou avoit faict diverses demandes aux Pères capucins, entr'-
autres, premièrement, s'ils estoient descendus du Ciel et immortels,
secondement pourquoi ils défendoient la pluralité des femmes, et tierce-
ment, d'où venoit qu'estans Pays ou Prophètes, ils ne prenoient pas de
femmes comme les autres François. Sur quoy le Père Yves reprenant de-
rechef la parole leur avoit par vn long discours faict recogiiôistre pre-
1. P. l^O, Cr. Claude d'AbbcvilU-, op. cit., {■> 73.
36 SOCIÉTÉ DES AMÉBICAMSTES DE PARIS
mièrement que les Capucins estoient hommes mortels mais non pas
immortels, secondement que les âmes tiroient bien leur origine du Ciel,
mais estoient créées dans le corps et ne descendoient point du Ciel. Et
tiercement que Dieu avoit bien laissé la liberté à tout homme de se
marier avec une seule femme, mais que sa Divinité voulant estre servie
purement, avoit ordonné que ceux qui administreroient les sacremens
vivroient en chasteté perpétuelle. Que ce discours fîny, chacun se retira,
les Maragnans fort satisfaicts, ne parlant entre eux que de ce qu'ils
avoient ouy. Et luy sieur de Rasilly et les Pères Capucins s'en retour-
nèrent au fort pour y planter la première Croix ^, ce qu'ils feirent le
8 septembre, lourde la Nativité Nostre-Dame.
« Qu'en ce iour-là, les Principaux de Maragnan s'estans rendus près la
loge et le Couvent des Pères Capucins pour assister en ceste cérémonie,
avec nombre de peuple de plusieurs villages, luy S"" de Rasilly avoit donné
à chacun des principaux une cazaque de bleu céleste, sur laquelle il y
avoit devant et derrière vne croix blanche : ce qu'ils avoient tenu à grand
honneur : Qu'après la Messe, on s'achemina en Procession au fort et au
lieu désigné pour planter la Croix, ou elle fut beniste par les Pères,
adorée et baisée de tous les François. Et puis quand De Vaux eut dit aux
Maragnans, que ceste Croix estoit un tesmoignage de l'alliance qu'ils
faisoient avec Dieu, renonçans entièrement au Diable, ils l'allerent aussi
baiser, et après se meirent avec les François à l'eslever et à la planter.
Ce faict on bénit Tisle, et le fort nouvellement bastv fut nommé Sainct
Louys, par luy sieur de Rasilly ; le port, Saincte-Marie et en signe de
resjouissance on destacha tous les canons du fort et des Navires.
« Qu après ceste cérémonie tous les villages de l'Isle envoyèrent vers
les P. Capucins, les prier de s'y transporter et d'y venir planter des
Croix, les instruire et baptiser. Ce qui fut cause qu'ils partirent du Fort
S. Louis le 28 septembre, et commencèrent la visite de l'Isle, passanspar
plusieurs villages, où le P. Claude et le P. Arsène, avec De Vaux et
Sébastien qui servoient de Truchemans, firent entendre la parole de Dieu
aux Maragnans ; Tous demandoient avec zèle le Baptezme et entr'-
autres lapy Ouassou : mais il luy fut refusé, aussi bien qu'à ceux qui
avoient plusieurs femmes, iusques à ce qu'ils les eussent délaissées : on
le différa a quelques uns et fut administré aux jeunes garçons et filles.
Partout ils plantoient des Croix. Les mères faisoient des couronnes
comme celles des Capucins sur les testes de leurs petits-enfans. Dans
luniparan ils bastirent la seconde Chapelle de l'Isle où les quatre enfans
1. P. 108. Cf. Claude dWbbevillc, op. cil., f" ST-'oi.
LKS INDIENS Di: HASILLY 37
de lapy Ouassou furent les premiers baptisez et sa fille aisnée mariée.
Et au village de Coyeup son beau-pere aagé de huict vingt ans fut
baptisé ^
(' Qu'estans de retour au Fort S. Louys, ils avoient le jour de la Tous-
saincts, faict une assemblée des Principaux de Flsle, et d'un grand nombre
d'habitants, pour planter ' l'Estendard de France : ce qu'ils avoient faict
et les six Principaux de l'Isle l'avoient porté et planté proche la Croix
du Fort en disant : Nous promettons de vivre et mourir dans Vohéissance
du Roy de France pour la protection de la Sainte Croix et les Armes du
Roy très chrestien de c/uoy nous plantons cest Estendart avec les Armoi-
ries de France.
« Que l'Estendart planté, luy, sieur de Rasilly, estoit entré en discours
avec les Principaux des Maragnans sur leur origine et celle des autres
nations des Toupinambous, et comment ils estoient venus demeurer en
ces pays maritimes. Il avoit sceu d'eux que jadis la demeure de tous les
Toupinambous éstoit au pays de Cayeté, vers le Tropique du CajDricorne,
pays très beau, plein de bois et de forests, d'où les Portugais les avoient
faict sortir pour ne se vouloir assujettir aux lois qu'ils leur vouloient
donner : car les Toupinambous estans libres et francs de nature, aymerent
mieux changer de pays que d'estre leurs vassaux. Qu'à cette occasion ils
avoient quitté le pays de Cayeté, passé et traversé les déserts et s'es-
toient venus habituer sur ces bords delà mer, proches la ligne equinoc-
tiale et le long de la rivière des Amazones, où ils s'estoient divisez en
plusieurs nations selon les divers noms des pays de leurs demeures : et
comme eux s'appeloient Toupinambous Maragnans, ceux qui bordoient les
fleuves de Taboucourou, Miary et Coma et ceux qui habitoient en Ybouya-
pap et Para senommoient Toupinambous de Tabicourou, de Miary, de
Ybouyapap et de Para : Que les plus proches de Maragnan estoient ceux
de Coma et de Para appelés Tapouy ta-Pares auxquels il seroit fort à pro-
i. Le Pèro Claude dAbheville, dans son Histoire de la Mission des PP. Capucins
en Visle de Maragnan, dit qu'il a veu des Toupinambous Maragnans aagésde huict et
neuf vingts ans, qui disoient avoir veu édifier la ville de Fernambourg. Qu'il y en a
qui ont vescu près de deux cens ans. Et que leur oïdinaire est de vivre cent, six
vingt ou sept vingt ans. Et pour les femmes, qu'il en avoit veu à l'aage de quatre
vingts et de cent ans donner la mamelle à des petits enfans (Add. 2* éd., Merc).
2. Cest Estendard estoit de bleu céleste enrichy et parsemé tout autour de Grandes
Fleurs de lys d'or. Au milieu estoit dépeint un Navire, ayant dessus sa Proue le
pourtraict du Roy assis et revestu de ses habits royaux, tenant une branche d'olivier
en la main droicte, qu'il presentoit à la Royne Régente sa mère, laquelle estoit assise
sur la poupe revestue de son manteau royal, tenant de sa main droicte le gouvei'nail
du Navire, au-dessus duquel estoit cscril : Tand Diix fn-mina facli {Merc).
38 SOCIÉTÉ DES AMÉRICAMSÏES DE PARIS
pos de leur envoyer quelques uns pour leur demander s'ils ne vouloient
pas estre François ; et les advertir de tout ce qui s'estoit passé en Mara-
gnan.
(( Oue suivant cet advis, luv sieur de Rasillv avoit envové le Truche-
man Migan, avec Pira lava, l'un des principaux de l'isle, vers les
Tapouyta-Pares, qui sont du costé de l'Orient et qui possèdent vingt vil-
lages plus peuplez que ne sont ceux de Maragnan, où estans arrivez ils
avoient si heureusement fait leur légation, que Sorovévé, Bourouvichave
des Tapouyta-Pares leur donna parole d'y recevoir les François à leur
contentement, adjoustant qu'ils leur montreroient une pescherie de perles
et une minière d'or. Et que De Vaux avec un des principaux de Maragnan
avoient esté faire le mesme aux Toupinambous de Coma qui sont en vingt
villages et plus, t-'es peuplez pour la fertilité du terrain, lesquels avoient
respondu le mesme, et qu'ils deputeroient les principaux d'entre eux
pour venir salijer le Bourouvichave de France.
« Que luy sieur de Rasilly avoit sur tant d'heureux commencemens
faict assembler tous les François au fort S. Louys, qui tous d'une voix
Tavoient requis de retourner en France avec le P. Claude d'Abbeville
faire la relation de tout leur voyage à leurs Majestez et intercéder pour
eux de leur envoyer des secours tant de gens d'Eglise que d'hommes
de guerre, artisans et marchandises pour maintenir en Maragnan la
Colonie Françoise qui y estoit establie. Promettans cependant vivre et
mourir en l'observation des Ordonnances que lui, sieur de Rasilly, avoit
faict publier, et d'obeyr aux commendemens de son Lieutenant le sieur
de la Ravardiere.
« Que les principaux Maragnans ayant eu advis de ceste resolution,
les avoient priez d'emmener avec eux six des leurs pour offrir, au nom
de toute leur nation, un service obéyssant au Roy et le prier de les rece-
voir et traicter comme ses subjects.
« Que Dieu leur avoit faict la grâce d'amener en santé jusques au
Couvent des Capucins de Paris ces six Toupinambous, lesquelz désiroient
fort d'estre introduits vers leurs Majestés pour satisfaire à leur légation.
« Cette Relation achevée, Leurs Majestez veirent plusieurs choses rares
que le sieur de Rasilly avoit apportées de Maragnan , entr'autres un
grand Oyseau de Proye que les Maragnans nomment Ougra-Oussou.
Et les François le voyant aux Capucins l'appelloient un griffon. Voicy la
description de cet oyseau, faicte par le P. Claude d'Abbeville : c'est,
dit-il, vn oyseau deux fois plus gros quvn aigle, ayant la teste moyenne-
ment grosse, mais les yeux fort alfreux et néantmoins tout ronds, por-
tant une creste de plumes tout en rondeur en forme d'un cercle ou d'un
soleil, son plumage est grisselé, il porte une longue queue, au-dessus de
LES INDIENS DE RASILLY 39
laquelle comme aussi par tout le ventre il est parsemé de belles plumes
toutes blanches et déliées non moins excellentes que les Aigrettes. Il a
chasque jambe grosse comme le bras et la main en forme de celle de
Griffon bien large d'vne paume et demie avec des griffes merveilleuse-
ment grandes. Il est si furieux et si puissant qu'il peut porter et deschi-
rer un mouton, et terrasser un homme, faisant la chasse ordinaire au
Cerfs et biches, aux oyseaux et autres animaux indifféremment. Et bien
qu'il soit puissant et goulu, il peut toutesfois demeurer quinze ou vingt
jours sans manger.
« Les six Toupinambous menez au Louvre par le sieur de Rasilly ^ et
par le P. Archange de Pembroch, Commissaire de la Province de Paris
et le P. Claude d'Abeville, furent introduits dans la chambre du Roy ;
Itapoucou qui fut depuis au Baptesme nommé Loys Marie, feit la
harangue en leur langue - ; laquelle fut expliquéee à leurs Majestez par
vn Trucheman : Il dit que c'estoit en substance vn Remerciement que
les Maragnans faisoient au Roy de leur avoir envoyé des Prophètes pour
leur enseigner la Loy de Dieu et des Capitaines pour les maintenir contre
leurs ennemis ^, qu'à jamais ils lui en seraient redevables, et qu'en
recognoissance de tant d honneur, les Principaux de Maragnan les avoient
envoyez au nom de leur nation faire hommage à Sa Majesté : Et le sup-
plier de leur continuer son secours ; en leur envoyant des Prophètes pour
les faire enfans de Dieu et de vaillans soldats pour leur conservation ;
Protestans qu'à jamais ils demeureroient subjects et serviteurs fidelles
du Roy et amys de tous les Françoys.
« Le Roy et la Royne Régente receurent ces Maragnans avec tant de
bienveillance, qu'ils leur firent repondre par le Trucheman, qu'on leur
enverroit des Prophètes selon leur désir, et des soldats pour les maintenir.
Et de faict il y eut douze Pères Capucins députez pour y aller au premier
voyage, avec promesse de pourvoir à l'embarquement qui se devoit faire.
« Le jour Sainct lean Baptiste fut pris pour baptiser en l'Eglise des
Capucins ces six Toupinambous qui le requeroient. Mais durant que l'on
en faisoit les préparatifs, il y en eut trois qui moururent : auparavant
on les baptisa eux le demandans et estans près de la mort ^. Pour bap-
tiser les trois restans ■'', l'Eglise des Capucins fut parée d'une riche tenture
de soye, or et argent, contenant la vie de Sainct lean Baptiste : L'autel
1. Id., ibkl., fo340 v°.
2. Id., ihid., f°^ 341 et suiv. — Voy. plus loin, fig. 4.
3. Id., ihkl., f° 342 v°.
4. Id., ibùl., ch. LVII, f»* 34a et suiv.
0. Id., ibid., ch. LVIII, f"^ 3G0 v° et suiv.
40 SOCIÉTÉ DES AMÉRICANISTES DE PARIS
estoit couvert d'or et de richesses : ce n'estoient que tapis de soye sur les
marches et le pavement des environs. En la Nef proche le treillis qui la
sépare de l'Autel estoient sur un théâtre les fonds de baptesme, couverts
d'un grand bassin vermeil doré, et dessus un talfetas blanc traînant
jusques en terre.
« Monsieur l'Evesque de Paris qui devoit faire l'Office de ces Baptesmes,
s'estans rendu en l'Eglise des Capucins avec ses habits Pontificaux : le
Roy, la Royne et toute la Cour y arrivèrent aussi sur les quatre heures,
et incontinent après les trois Maragnans vestus de longues robbes de taf-
fetas blanc, ouvertes devant et derrière jusques à la ceinture, et bouton-
nées pour avec plus de commoditez leur appliquer la saincte huyle :
chasque Maragnan marchant entre deux Pères Capucins. Aux interro-
gations que leur fit ledit sieur Evesque de Paris, le P. Claude d'Abbe-
ville servit de Trucheman : Après qu'on leur eut faict dire le Patei\
X Ave et le Credo, sa Majesté leur donna à tous trois le nom de Louys,
mais on leur adjousta encore vn second nom : tellement que le premier
se nomme Loys Marie, le second Loys Henry et le troisième l^oys Jean.
Durant qu'on les baptisa, ce ne fut qu'une mélodie de voix et d'instru-
mens des Chapelles de Leurs Majestez i.
« C'est ce qui s'est passé, dit en terminant T historiographe du
Mercure, en ceste année touchant le voyage des Françoys en l'Isle
de Maragnan. »
Je n'ai que peu de choses à ajouter à ce long commentaire du
journaliste officiel de 1613 pour éclairer quelques points restés
douteux dans son intéressante relation. J'emprunte principalement
ces renseignements complémentaires au livre plusieurs fois cité du
P. Claude d'Abbeville.
« Sous l'heureux et paisible règne d'Henry le Grand, quatriesme
du nom, Roy de France et de Navarre, ainsi commence le mission-
naire picard 2, un capitaine François nommé Rifîault, ayant équipé
trois navires, repartit pour aller au Brésil le quinziesme de may de
l'année mil cinq cens quatre vingts ([uatorze, avec intention d'y
faire quelque conqueste : chose qui luy sembloit facile, pour la
grande intelligence qu'il avoit avec un Indien Brésilien nommé
1. kl., ibuL, ch. LIX, f"».3G7 cl suiv.
i. Claude (l'Al)l)eviile, op. cil., f"^ 12 sijq.
LES INDIENS DE RASILLY 41
Guy rapine, qui signifie en nostre langue françoyse Arbre-sec ^ lequel
esloit tenu pour avoir grande aulhorité parmy les Indiens de ce
pai's ; et qui avec l'escorte d'une puissante armée d'Indiens,
conjointe à sa valeur, estant brave guerrier, le pouvoit très facile-
ment avancer selon son dessein, n'eust été la division et discorde
qui survint entre les François et l'eschouement de son principal
vaisseau : lesquelles choses estonnerent tellement le susdit Capi-
taine Riffault, que perdant tout courage il se résolut de retourner
en France.
« Mais voyant que le vaisseau qui luy restoit n'estoit suffisant
pour contenir le nombre des François qu'il avoit ramenez, il fut
contrainct d'y en laisser une bonne partie. Entre lesquels esLoit un
jeune gentil-homme nommé Monsieur Des Vaux ^, natif de Saincte
Maure en Touraine, lequel avec d'autres François s'accompagnans
de quelques Indiens, marcha si valeureusement en guerre contre
d'autres Indiens, qu'il y conquist plusieurs insignes victoires, se
façonnant tousjours aux mœurs et couslumes du païs, et se rendant
facille l'usage de leur langue : finalement après s'estre généreuse-
ment comporté en diverses et périlleuses rencontres, et faict un
long séjour audit païs, après avoir recongneu la beauté et les
délices de cestle terre de fertilité et fœcondité d'icelle, en ce que
l'homme sçauroit désirer, tant pour le contentement et récréation
du corps humain à cause de la tempérie de l'air et de l'aménité du
lieu, que pour l'acquisition de tout plain de richesses qui, avec le
temps, en pourroient provenir à la France : Outre la promesse que
ces Indiens lui firent de recevoir le Christianisme, ils acceptèrent
aussi dudit Des Vaux l'offre qu'il leur fit de leur envoyer de France
quelque personne de qualité pour les maintenir et deffendre de
tous leurs ennemis, jugeant l'humeur françoise plus sortable à la
leur, qu'aucune autre pour la douceur de sa conversation.
« Ce que voyant le susdict Sieur, il se délibéra de revenir en
France sur la bonne disposition qu'il voyoit en ce peuple. Oîi
estant heureusement arrivé, ij fit une fidelle Narration à Sa Majesté
Très Ghrestienne du Roy Henry le Grand, de tout le succès de son
voyage et de l'honneur que sa Majesté s'acquerroit à l'entreprise
1. C'est celui dont il est question plus haut.
42
SOCIÉTÉ DKS AMÉRICAMSTES DE PAIUS
FiG. 1. — Carypyra. Tabajarè de 60 à 70 ans.
de ce négoce, outre le proiiffît el utilité que la France en devoit
un jour tii-er »
Henri s'était montré satisfait de cette communication, mais avant
U:S INDIENS DE RASILLY
43
FiG. 2. — Paloua, jeune Tupinaniba de Maragnan, l^i à lt> ans.
de rien entreprendre d'important dans cette direction, il avait
vonlu tenir la confirmation des récits du jeune Des Vaux de la
bouche d\ui marin expérimenté et il avait chargé Daniel de la
44 SOCIÉTÉ DES AMÉRICANISTES DE PARIS
Tousche, sieur de la Ravardière, « ayant déjà voyagé plusieurs fois
dans ces contrées et prest d'y retourner », de lui en donner les
détails les plus authentiques.
Daniel partait donc avec Des Vaux le 12 janvier 1604 pour les
Indes occidentales ; nous connaissons le détail de ce voyage par la
relation qu'en a donné Jean Mocquet, apothicaire du Roi, qui y a
pris part '.
Les voyageurs visitaient successivement le Rio-do-Ouro et son
île de sable qui prenait le nom de l'amiral (/. de la Tousche), puis
Brava, l'une des îles du Cap Vert ; la « terre de Yapoco » et son roi
Apacajoury, et les Garipous qui l'habitent « grands ennemis des
Garibes » qui les mangent à l'occasion, enfin la rivière de Gayenne,
où sont les Garibes eux-mêmes et dont ils exploraient les multiples
bras.
Ghemin faisant, nos voyageurs se renseignaient sur la distribu-
tion générale des peuples Indiens, leur physionomie, leurs mœurs,
leurs industries et les produits de la contrée. « Ge pays de
Yapoco, dit Mocquet, est à plus de 120 lieues du pays des Tou-
pinambous qui est vers la rivière de Maragnan au Brésil, et ceux
d'Yapoco sont bien de la mesme couleur et basanez comme les
autres, mais ils sont plus beaux, plus vifs et plus gais '^ ». Et ail-
leurs : (( Tous les Indiens... avoient tendu leurs Amacas ou lits
pendans faicts de cordes de palmiers et estoient en grand nombre,
hommes, femmes et enfans, tous nuds ; comme quand ils sortent
du ventre de leurs mères ; sinon de quelques patinostres dont ils se
parent le corps; et en leurs oreilles ils ont des bois longs et des
pierres rondes. Ils avoient apporté mille bagatelles pour troquer,
comme gommes, plumes, aigrettes e-t perroquets, tabaco et autres
choses que le pays porte ^. »
Mocquet ramassa « quantité de plantes, fruicts et autres choses
curieuses ». On chargea à Gayenne 35 tonneaux de bois d'aloès
[aupariebou) et de deux ou trois autres sortes de bois que leur
odeur signalait aux voyageurs et l'on ramena en France trois
1. Livre II des Voy. de Jean Mocquet aux Indes occidentales (Voij. en Afrique,
Asie, Indes, etc. Rouen 1C63, in-12, p. 69-160).
2. Id., ibid., p. 89.
3. Id., ibid., p. 81.
Li;S I.NDlIvNS DE ItASIF.I.V 43
Indiens : un Caripou « qui esLoil le neveu du roi de Yapoco ' » et
devait prendre le commandement de la nation à sa majorité, et
deux frères de nation caribe, Ypoira et Alouca, eml)arqués à la
rivière de Cayenne.
L'expédition rentrait à Gancale le 15 août 1604 et moins d'un
an après son retour, La Ravardière était « constitué et établi »...
par Henri 1\ « son lieutenant-général en lerre de l'Amérique
depuis la rivière des Amazones jusques à l'île de la Trinité ».
Il aurait fait depuis, assure le texte de cette concession renouvelée
plus lard sous le nouveau roi - « deux divers voyages aux Indes
pour descouvrir les havres et rivières propres pour y aborder et y
establir des collonies ; ce qui luy auroit si heureusement succédé
(réussi) qu'estant arrivé en ces contrées, il auroit facilement dis-
posé les habilans des isles de Maragnan et Terre-Ferme adjacentes
vues par luy, Topiuamboux, Tapajareset autres à rechercher nostre
protection et se ranger sous les aulhorités, tant par sa généreuse
et sage conduilte et par l'afTection et inclination naturelle qui se
rencontrent en ces peuples envers la nation françoyse, laquelle ils
avoient assez faict coguoistre par l'envoy qu'ils firent de leurs
ambassadeurs, qui moururent sytost qu'ils furent arrivés au port
de Gancalle et dont nous aurions encore reçeues de pareilles assu-
rances, par les relations qui nous en furent faicles par le sieur de la
Ravardière, ce qui nous auroit depuis donné occasion de luy faire
expédier nos lettres-patentes du mois d'octobre mil six cent dix pour
retourner de rechef auxdits pays continuer ses progrès... ^ »
Pour assurer le succès de cette œuvre de colonisation, Ravardière
s'était associé l'amiral François de Rasilly et Nicolas de Harlay,
seigneur de Sanci, baron de Molle et Grosbois dont le crédit avait
rapidement assuré à l'entreprise le concours de la Régente, qui lui
fournissait un puissant concours pécuniaire. L'expédition, organisée
lentement dans le port de Gancale, comprenait trois vaisseaux :
l'amiral, nommé Le Régent commandé par Rasilly et La Ravardière,
le vice-amiral, appelé La Charlotte avec le baron de Sancy, le troi-
sième, une patache, Lct Sainte-Anne, sous le chevalier de Rasilly,
frère cadet de l'amiral.
1. M., ibid., i>. 0:{, 9:1.
2. Le premier texte est encore iiiconiui iF. Denis l.
3. F. Denis, rd. rif., p. x-xi, n.
46
SOCIETE DES AMERICANISTES DE PARIS
FiG. 3. — Manen, Renary, 20 à 22 ans.
Claude crAbbeville a longuement raconté cette traversée de
l'Atlantique contrariée par des tourmentes continuelles que le
moine crédule attribue à l'intervention du Diable défendant sa
LES INDIENS DE KASILT.Y
47
FiG. 4. — Itapoucou, Tupiaamba d'Ilouyapap, 38 ans.
clientèle de sauvages contre les envoyés de Dieu. Partie le 19 mars,
la petite escadre parvenait seulement le 26 juillet à l'îlot Sainte-
Anne, à l'entrée de la grande anse de Maragnan.
48 SOCIÉTÉ IJES AMÉRICAMSTKS ])K 1>AUIS
L'histoire de rétablissement fondé par Rasilly et La Kavardière
danslîlede ce nom est trop connue pour qu'il soit utile d'y revenir.
Les premiers progrès en avaient été si rapides, qu'on reconnut
bientôt la nécessité d'envoyer un des bâtiments en France pour
chercher des renforts, et le 6 décembre, Rasilly et le P. Claude
d'Abbeville, montés sur Le Régent, reprenaient la route de France
où ils arrivaient au Havre-de-Grâce le 16 mars après une heureuse
navigation. Les principaux de Vlsle de Marcigmin avaient délibéré
d'envoyer quelques-uns des leurs « en nombre de six, pour faire
faire hommage et offrir leur service au Roy de France très Chres-
tien au nom de toute leur nation, a ce que Sa Majesté les reçeut en
sa protection comme ses vrais subiects de cette nouvelle France
Equinoctiale ^ ». Kt c'est ainsi que le 12 avril 1613, entraient en
procession, escortés de 120 Capucins des couvents Saint-Honoré
et de Meudon, les sauvages qui ont fourni le sujet des gravures
dont ce mémoire est le commentaire.
Ils étaient alors au nombre de six. Le premier, Carypyra iïOiseau
fourcade), guerrier Tabajare, de 60 à 70 ans, du village de Rayry ;
le second, Patoûa (Leco/fre), fds d'Avatty Piran, un des princi-
paux de l'île, âgé de 15 à 16 ans; le troisième, Manen, âgé de 20 à
22 ans, originaire de Renary, sur le Para de l'Ouest, au pays des
Lidiens-Longs-Cheveux, ont succombé d'avril à mai, ce qui a réduit
la petite troupe aux trois personnages que nous connaissons.
Mais les six Indiens avaient été dessinés avant ce triple accident,
parce même Du Viert, sans doute, dont il était question au commen-
cement de cet article. Ft le livre du P. Claude d'Abbeville contient
leurs portraits en pied, gravés, semble-t-il, par ce Gaultier dont la
signature se lit sur la planche de l'ouvrage où l'on voit planter la
première croix, en présence des lieutenants du Roy, des Capucins
et des Sauvages (f 89 v»).
J'ai reproduit ci-contre ces six figures qui offrent par leur minu-
tieuse exactitude une valeur exceptionnelle pour l'histoire de l'ico-
nographie indienne.
Carypyra, nommé François au baptême (fig. 1 ), chef de guerre
illustre, se faisant gloire de 24 titres d'honneur conquis dans autant
de combats, se distinguait par un tatouage géométrique qui lui
1. Cl:iudo (rAbhovilk-, oy>. cil., i" Xii v°.
LKS INDIENS DE RASILLY 49
couvrait les joues et le menton, le cou, le tronc, les jambes jus-
qu'un peu au-dessus des genoux. S'il faut en croire le P. Claude
d'Abbeville, ce tatouage, pour employer l'expression consacrée,
était une sorte d'hiéroglyphe : « Ses noms, dit en effet notre auteur,
estoient accompagnez de leurs Eloges et comme Epigramme
scrites, ny sur le papier, ni sur l'airain, ny sur l'escorce d'un
arbre, mais sur sa propre chair; son visage, son ventre et ses deux
cuisses toutes entières estoient le Marbre et Porphire sur lesquels
il avoit fait graver sa vie avec des caractères et figures si nouvelles
que vous eussiez pris le cuir de sa chair pour une cuirasse damas-
quinée ; ainsi que l'on peut voir en son pourtraict icy tiré au vif. »
La même marqueterie se voyait, ajoute le P. Claude, autour de
son col, «plus honorable pour lui, en qualité de brave soldat que
toutes les pierreries du monde '. »
Le « pourtraict tiré au vif » nous montre un Indien avec le nez
fort et saillant, qui distingue ce Tabajare des vrais Tupinambas,
généralement camards par suite d'une déformation intentionnelle ~,
les pommettes prononcées, les lèvres charnues, la botoque au men-
ton, les oreilles ornées d'un bouton, l'arc en bandoulière, la mas-
sue à palette sur l'épaule et un paquet de plumes en guise de cache-
pudeur. Le tatouage géométrique est d'une grande régularité et
formé de lignes parallèles avec dilatations cruciales, il a si peu le
caractère hiéroglyphique que lui attribuait notre Capucin qu'on le
retrouve exactement pareil sur des anciens vases du pays tupi.
L'homme est vigoureux, mais lourd de formes, bien campé et for-
tement musclé.
Jacques Patoûa qui marche dans le second dessin, tenant l'arc
d'une main et de l'autre une flèche armée d'un os, a la face plus
ronde et le nez un peu plus creux, son jeune corps, robuste et
court, n'est vêtu que d'un tablier de peau, maintenu sur le ventre
à l'aide d'une bandelette de cuir. Anthoine Manen prèle aux mêmes
observations (fig. 3).
Les trois autres sont les catéchumènes que mettait en scène
l'image de Michel de Bathonière. Voici de nouveau Louis-Marie,
Louis-Henri et Louis de Saint-Jehan avec leur singulier accoutre-
1. Op. lit., f" 318 V".
2. Op. cit., f°262 r\
Société des Ainéricanisles de P.irix. 4
oU
s(»(;ii';i'i': des amkiucamsies dk paris
!(.. •).
Ouaroyo, 'riij)iiiiiinlja de Mucourou, 22 uns.
ment de bapl nie où un cliapeaii à la mode, oi-iié d'une loufTe de
plumes, a toulefois remplacé le bonnet couronné de fleurs.
Louis-Marie, c'était avant le baptême Itapoucou un guerrier de
3(S ans, natif de la niontaLjiie d'Ibouyaj)ap : Louis-IIenry, Ouaroyo,
I,ES INDIENS DE RAS1I,I,V
V I
01
Fi(,. 0. -- lapouaï, Tiipinaïulja de Maragnan,20 ans.
22 ans, du village de iMocourou, Louis de SainL-Jelian. lapouaï,
20 ans, de Tîle môme de Maragnan. Ils apparLienncnl, deux sur-
tout, à un second type dont l'artiste a bien saisi les ])iincipaux
caractères, accentués principalement chez Louis-Marie. Ses petits
o2 SOCIÉTÉ DES AMÉRICANISTES DE PARIS
yeux légèrement bridés, son nez large et aplati, ses grosses pom-
mettes, ses lèvres charnues, lui donnent une physionomie bien
différente de celle de Tabaiare Carypyra.
Ces œuvres d'art sont de véritables portraits dessinés d'après
nature, ainsi que nous en avertit le P. Claude d'Abbeville, et leur
apparition semble bien ouvrir une nouvelle période dans l'histoire
de l'iconographie américaine '. Les caractères ethniques, plus ou
moins bien analysés, auront leur place désormais à côté de l'ethno-
graphie dans les figures indiennes ~.
1. On remarquera notamment la différence énorme qui existe entre les figures du
voyage de Jean Mocquet qui est de 1604 et celles-ci qui ont paru en 1614.
2. Il donne ici à titre de renseignement complémentaire le contenu d'un petit
volume de la Bibliothèque de l'Arsenal, in-12, 13292 H, et qui contient les plaquettes
suivantes dont on ne connaît pas d'autre exemplaire :
I. L'arrivée des Pères Capucins et la conversion des sauvarjes à nostre saincle foy .
Déclarée par le R. P. Claude d'Abbeville, Prédicateur Capucin. A Paris, chez
Jean Nigaut, rue S. Jean de Latran à l'Aide MDCXIII, 16 p.
(De lîle de Maragnon, 20 Aoust 1612).
I. Dernière lettre du Père Arsène de Paris au R. P. Provincial des Capucins de la
Province de Paris (sans titre), 7 p.
(De la grande Isle de Maragnan, entre les Topinambas, ce 27 Aoust 1612).
II. La conversion des sauvages qui ont esté baptizes en la Novvelle France cette année
'16t0, avec un bref récit du voyage du sieur de Poutrincourt, 13. A Paris, chez
Jean Millet, tenant sa boutique sur les degrez de la grand salle du Palais (s. d.),
46 p. avec privilège du Roy.
Cette dernière plaquette se termine par un extrait (de 2 pp.) du Registre de baptême
en VEglise dv Port-Royal en la youvelle France avec 21 noms de catéchumènes.
LES DOCUMENTS MANUSCRITS DU liRITISII MUSEUM
RELATIFS
A LA COLONISATION ESPAGNOLE EN AMÉRIQUE
ET PARTICULIÈREMENT AU VENEZUELA
Par Jules IIUMBEllT
DOGTKl'R Î;S LETTRi:S
l'ROFESSia'R AGRÉGÉ Al' LVCLE DE BORDEALX,
MEMBRE DE LA SOCIÉTÉ DES AMÉRICANISTES DE PARIS,
MEMBRE CORRESPONDANT DE l'aCADÉMIE NATIONALE d'iIISTOIRE DE CARACAS.
Le British Muséum possède luie riche collection de manuscrits
espagnols dont beaucoup se rapportent à Ihistoire du Nouveau-
Monde. C'est d'abord une série de documents généraux qui ne
sont guère que des copies : ordonnances el cédules royales adres-
sées aux Indes ' ; papiers relatifs aux missions ^. Mais parmi les
pièces originales, celles qui concernent le A^énézuéla présentent un
intérêt tout particulier, et jettent une vive lumière sur l'histoire de
ce pays durant la période coloniale.
Au premier rang il faut placer le fameux manuscrit sur les
Welser (1328-1566) \ dont nous avons déjà signalé l'importance
1. Add. 13974, n° 60. — Indice de les despachos gcneniles que se han expedido â
les Reynos de las Indias, desde el ano 1700 (ff. 375).
Add. l'5974, 11° 61. — Cédulas tocantes â Indias (1620-1787). Ail copies except one,
signed by Philipp V, on the 23 July 1712 (fî. 416).
2. Add. 14012. — Papeles tocantes â las doctrinas de los religiosos en las Indias.
1612-1651 — paperin-fol. (ff. 576).
3. Add. 24.906, paper in-fol. (ff. 159). Cédulas reaies tocantes â la provincia de
Venezuela, 1529-1535. The original Register or Copy-Book kept by the secretary of
the Audiencia of ail the Royal Warrants, orders, etc., sent to that Judicial court for
exécution during part of the reign of Charles V.
Les 159 feuilles de ce manuscrit sont reliées ensemble et entourées d'une couver-
ture de parchemin dont le côté droit se ramène sur le gauche et se ferme par une
lanière de cuir. Cette couverture est consolidée par deux autres lanières de cuir brun
cousues sur le parchemin avec des ficelles. Sur la couverture on lit : « Sobre la con-
54 SOCIÉTÉ DES AMÉRICANISTES DE PARIS
dans notre ouvrage sur VOccupation allemande du Venezuela au
XV I^ siècle ^. Les pièces officielles contenues dans ce manuscrit
prouvent nettement que TEspagne ne cessa à aucun moment d'a-
voir la haute main sur les affaires du Venezuela. Les nominations
des gouverneurs Alfinger, Federmann, Hohermuth, sont signées par
le roi\ Les Allemands sont assistés de fonctionnaires nommés par
le Conseil des Indes (un iresorero, un contador et un factor) pour
garantir les intérêts de la couronne '', et quand, à plusieurs
reprises, les Vénézuéliens se plaignent des délégués allemands,
c'est le roi d'Espagne qui ordonne des enquêtes sur leurs agisse-
ments ^.
Ce document nous donne en outre d'intéressants renseignements
sur l'administration des Allemands et sur le régime économique
qu'ils imposèrent à la province. Sous prétexte de se débarrasser des
marchands d'esclaves, les délégués des Welser firent ouvertement
défendre aux commerçants étrangers le voyage du Venezuela; iso-
lant ainsi le pays même de la métropole, ils taxèrent les marchan-
dises à des prix aussi élevés qu'il leur plaisait, et ils se constituèrent
pour le commerce général de la province un monopole complet
qui leur fut officiellement reconnu par le décret du 15 novembre
1534 \
Enfin le manuscrit fixe définitivement les traits d'un personnage
qui travailla à la pacification du Venezuela et lutta contre le des-
potisme des Welser : c'est l'évêque Rodrigo de Bastidas qui fut à
deux reprises gouverneur intérimaire de la province ; son plus
grand souci fut de veiller au bon traitement des Indiens, et sa cor-
respondance avec le roi témoigne de ses efforts continus pour
empêcher l'esclavage. « Les Indiens, dit-il, se vendaient eux-mêmes
aux chrétiens à des prix dérisoires {six castellanos chacun) » ; Bas-
quista de la provincia de lienezuela. » — Une note sur la première feuille indique
que le manuscrit a été aclieté i)ar le Muséum au libraire Booue, 12 juillet 1862. — Sur
la seconde feuille ont lit: « Este lii)ro uo loca al Slo oficio, p" trata de la contiuisla
de la provincia de Benezuela. »
4. Paris, Fontemoing' et Bordeaux, Féret, 1905.
.'i. B. M. Add. 24.900, fV. ;{7-49, Ol-OH, 90, 100 et sqq.
0. Id., fT. :n-49.
7. Id., ff. 90, 129, ^4'^ elc.
8. B. M. .\dd. 2i90r., ii-9-l.^'.2, f. llii.
I,KS DOCUMENTS MANUSCRITS Df lilUllSIl MUSKIJM 55
iidas ne peiil assez réagir contre cette coutume, il ne cesse de répé-
ter aux Indiens qu'ils sont des hommes libres comme les Espagnols,
et il favorise autant (pi'il peut les mariages entre Espagnols et
indigènes ■',
Signalons maintenant une lettre officielle de Juan de Urpin ^°
qui nous donne sur la pacification des Indiens Gumanagotos des
détails très circonstanciés, et confirme les données d'autres pièces
officielles des archives espagnoles. L'œuvre de Urpin dans le Vene-
zuela oriental fut des plus fécondes en résultats. Chargé en 1634
de la conquête des Gumanagotos, dans laquelle avait échoué Garci
Gonzalez en 1579 etÇobos en 1385, il avait fondé la ville de Santa
Maria de Manapire, vers l'embouchure du rio Tuy. Puis il
était revenu à Garacas chercher des renforts, et en 1636 il partait
de nouveau en campagne, suivi d'Indiens et de nègres libres pour
le transport des bagages, et de quatre pièces d'artillerie. Après de
rudes combats on entra dans la bourgade indienne de Gumanagoto,
« où les Indiens consentirent à devenir les vassaux de S. M. » et
apportèrent à Urpin des poulets et des provisions de toutes sortes.
Aune lieue de Gumanagoto il fondait en 1637, au pied du cerro
Santo, une cité à laquelle il donnait le nom de Nueva Barcelona,
et dix-sept lieues plus loin une autre ville, qu^il appela Nueva Tar-
ragona.
Un manuscrit de Madrid, complélant le document de Londres,
nous raconte comment Urpin chassa les Hollandais de la région ''.
Ge fut donc grâce aux exploits d' Urpin que la domination espa-
gnole se trouva définitivement assise dans les provinces de Gumana
et de Barcelona, et le fait fut capital pour l'avenir du pays. L'ex-
tension des Hollandais eût été en effet grosse de conséquences,
puisque c'est sur l'authenticité des établissements hollandais que se
basait encore l'Angleterre en 1899 pour demander à reculer vers
l'ouest les frontières de sa Guyane.
9. Id., ff. 147-152.
10. B. M. Adcl. i;i97t, a" 23 : " Sol)ie ol ostiido de la pacificaciôn y poblaciôn de
los indios Gumanagotos.» Dal. Nuova liaicolona, 12 juin i('i38. Signé << Don Juan
Orpin. »
11. « Exposiciôn que liace al monarca espanol Don Joan do Orpin, conquistador
de los indios cumanagotos y fundador de Nueva Barcelona ». Bibliothèque nationale
de Madrid, manuscrit, J, 31.
o6 SOCIÉTÉ DKS AMÉRICAMSTES DE PARIS
Un certain nombre de documents du British Muséum concernent
les rapports des gouverneurs avec les autres fonctionnaires ^^. Nous
apprenons sur les rivalités entre les différents corps conslilués des
choses fort curieuses ; c'est un chapitre intéressant à ajouter aux
compeiencifis dont nous avons parlé dans nos « Origines Vénézué-
liennes '■'•. » Les autorités civiles et ecclésiastiques se querellaient
sous les prétextes les plus puérils : questions de préséances dans
les cérémonies ou les processions, de parasols portés trop majes-
tueusement par MM. les chanoines, etc. ^'oici un cas de competen-
cia très amusant cité par un manuscrit de Londres ^^. Un beau
jour les cloches de Caracas ont sonné pour annoncer Texcommuni-
cation de Don Joseph Monserrate (homme de mauvaise vie), par
ordre du commissaire de la Santa Cruzada, et sans que le Gouver-
neur en fût averti. Ce dernier s'en plaint amèrement dans une
lettre à S. M. en date du 1'''" février 1749. S'étonnera-t-on après
cela que le monarque agacé ait fmi par répondre aux requêtes des
fonctionnaires vénézuéliens « qu'il n'avait ni le temps ni la patience
d'entendre les niaiseries et les disputes des autorités de Caracas''» ?
D'autres manuscrits de Londres ont trait à la fameuse Compa-
gnie (jiiipuzcoune de Caracas qui eut le monopole du commerce
au Vénézula durant un grande partie du xviii'' siècle. Ce sont
des rapports non signés qui semblent être des copies, quelquefois
des résumés de rapports officiels. Ils affirment l'essor imprimé au
commerce par la Compagnie guipuzcoane, et les chiffres donnés
concordent absolument avec ceux des archives espagnoles"'. Nous
apprenons par exemple que la quantité de cacao importée en
Espagne tripla pendant les vingt premières années de l'existence
de la Compagnie ; le prix de cette denrée qui était en 1728 de 80
pesos la fanega de "iVl litres, tomba bientôt à 4o pesos ; en avril
12. B. M. Eg. 180.3, IHOi-, 180:J — Papeles tocantes â la proviiicia de Venezuela
(1740-17981.
\'\. Liv. IV, chap. 2. Paris, Fontomoing, Bordeaux, Féret, éditeur, iOO.'i.)
14. B. M. Eg. 1803, n" G, f. 277 : Original despatch of the governor of Caracas,
D. Luis Francisco Castellanos, enclosing a discourse on the contention for jurisdiction
between the civil and ecclesiastical authorities in Ihat province.
15. Aristides Rojas : Legendas histôricas (Caracas, 1890), t. Il, p. 87.
IC. ("f. notre étude sur <( Les documents des Archives de Guipuzcoa relatifs à la
colonisation espagnole en Amérique. » (Bulletin de géographie historique et descrip-
tive, n" 3-1900).
LES DOCUMKNTS MANUSCRITS DU lîlUTISH MUSKUM o7
1749, il était, à Saint Sébastien et à Câdiz, de 30 pesos, tous droits
nationaux et municipaux étant payés^^.
La Compagnie guipuzcoane donna une vive impulsion à l'éle-
vage des troupeaux et à l'industrie pastorale^*'; elle inaugura les
plantations de coton '^ et la culture de l'aniPo. Pour aider aux
plantations, elle fut autorisée, par cédule royale du 16 septembre
1754, à introduire deux mille nègres dans la province de Caracas -'.
Enfin, en moins de trente ans, la compagnie était devenue si floris-
sante qu'elle possédait, en 1755, un capital de 1.200.000 pesos 2-.
Signalons encore une pièce qui nous fait connaître, à la veille
des ordonnances de Charles III, proclamant la liberté des échanges
en Amérique, le mouvement commercial entre le Venezuela et
l'Espagne. De 1748 à 1753, la province de Caracas envoya à la
métropole pour une valeur de 807.435 pesos en denrées d'Amé-
rique, et 59.786 pesos en or et argent, soit une somme totale de
867.221 pesos -^
Une dernière série des documents londoniens concerne la révolte
du Venezuela de 1782 ''^.
Comme on le voit par cette énuméralion, les manuscrits du Bri-
tish Muséum apportent une contribution précieuse à l'élude de
l'histoire du Venezuela, tant sous le rapport de la colonisation pro-
prement dite, que sous ceux de l'administration, du commerce et
des finances.
17. B. M. Add. 13987. Papeles varios de Indias : on the trading Company called
« guipuzcbana de Caracab », created in 1728, and the necessity it has of encourage-
ment, no 15, f. 227.
18. kl.', n°13, f. 206.
19. En 1767 elle fit venir et entretint à ses frais un Français de la Martinique
« para instruir en la siembra y beneficio de esta planta. » — Id., n" 15, f. 222.
20. Vers le même temps, u para pi-omover el ramo de aniles, hizô venir la compa-
flia à su Costa desde Vera Cruz â D. Ant" Arvide, Vizcaino, que se havia redicado â
su cultiva. » Id.
21. B. M. Eg. 1804 ('papeles tocantes à la provincia de Venezuela), f. 8.
22. Id.,f. 77.
23. Add. 13974, f. 50b : distribuciôn de los retornos hechos de America a Espaîia
desde 1748 hasta 1753.
24. Eg. .35524, ff. 240. List of Spanish papers relating to the revolt in Venezuela
1782.
LES TABLEAUX DE MÉTISSAGE
AU iMEXIQUE
Par li: Professeur Pi. BLANCHARD
I. — On peut voir au Muséum crhistoire iialurelle, dans l'esca-
lier qui mène à la galerie d'anthropologie, un grand cadre allongé
dans le sens de la hauteur et renfermant dix tableaux peints sur
cuivre. Ces tableaux, disposés sur cinq rangs superposés, à raison
de deux par rangée, sont tous de taille égale : ils sont hauts de
34 centimètres, larges de 46. Ils portent respectivement les numé-
ros 5 et 8 à 16, le seizième étant orné de la signature du peintre, ce
qui permet de penser qu'il est effectivement le dernier de la série.
Les tableaux 1 à 4, 6 et 7 sont malheureusement perdus.
Les tableaux dont il s'agit sont entrés au jMuséum à une date
récente, par les soins éclairés de M. le professeur E. T. Ilamy, qui
les a découverts chez un petit libraire de Paris. Ils ont été peints
à Mexico, au cours du xviii® siècle, par Ignacio de Castro ', comme
en fait foi la signature qui se lit à gauche du dernier tableau. Ils
représentent les différentes variétés de métissage résultant du croi-
sement des blancs avec les Mexicains d'origine et avec les nègres
venus d'Afrique ou avec les deux à la fois, en tenant compte des
croisements déjà subis par les ascendants. L'administration espa-
gnole, à l'époque oîi le Mexique n'était qu'une colonie, attachait
une grande importance à ces divers mélanges de sang, et l'orgueil
des colons castillans, plus encore que la minutie administrative,
exigeait que quiconque n'était pas de sang pur fût rangé dans l'une
ou l'autre des nombreuses castes entre lesquelles la population était
1. J. C. Beltuami, Le Mexique. Paris, i vol. in-8», 1830 ; cf. II, p. 209. Cet auteur
cite « Ignacio Caestro » au nombre des artistes qui exerçaient leur art à Mexico pen-
dant le XVIII'' siècle.
60 SOCIÉTÉ DES AMÉRICANISTES DE PARIS
répartie K Les croisements étaient fréquents et Ton distinguait jus-
qu'à seize catégories de sangs mêlés.
Ce sont ces seize catégories qu'Ignacio de Castro a figurées. Clia-
cun de ses tableaux nous montre le père, la mère et l'enfant, avec
la teinte relative de leur peau, se livrant à leurs occupations ordi-
naires, placés dans leur milieu usuel et entourés des objets qui
leur servaient liabituellement. Chacun d'eux présente, immédia-
tement au-dessus de son bord inférieur, un cartouche peint en
bleu, encadré de feuillages jaunâtres, sur lequel sont inscrits un
numéro d'ordre et une courte légende.
Le professeur Hamy a fait une étude détaillée de ces tableaux
d'Ignacio de Castro ^. Il représente par un graphique très clair les pro-
portions du mélange sanguin qui se trouvent réalisées à chacun des
seize degrés du métissage.
IL — Depuis que le mémoire du professeur Hamy a vu le jour,
je ne sache pas qu'on ait publié ou signalé d'autres peintures rela-
tives au même objet. Or, il s'en trouve au musée de Mexico et j'ai
pu les y examiner, le 10 octobre 1907. Ma visite au musée a été
trop rapide pour me permettre de prendre des notes détaillées ; j'^i
pu néanmoins copier les légendes, ce qui va me permettre d'attirer
l'attention sur des différences de terminologie.
Les peintures que j'ai observées à Mexico sont de deux sortes :
l*' Une série de seize tableaux représentant les <( castas de Mexico,
epoca colonial ». Chacun d'eux nous montre le père, la mère et
l'enfant, avec leur couleur de peau respective et se livrant à leurs
occupations favorites; au milieu et en bas, dans un cartouche bleu,
une courte légende avec un numéro d'ordre. J'ai noté toutes les
légendes, comme il sera dit plus loin. En revanche, je n'ai remar-
qué ni date ni signature.
2° Une grande toile peinte, divisée en seize compartiments, chacun
1. J. J. ViREY, Histoire naturelle du genre humain. Paris, 2'- édition, 3 vol. in-S",
1824; cf. II, p. 187-192. — On trouvera dans cet ouvrage de curieux renseignements
sur la question des castes dans l'Amérique espagnole. Sa nomenclature est assez dif-
férente de celles que nous donnons, d'où Ton peut conclure que les désignations
étaient variables d'un pays à l'autre.
2. E. T. Hamy, Peintures ethnographiques d'Ignacio do Castro. Décades ainerica-
nue. Mémoires d'archéologie et d'ethnographie américaines. Paris, Leroux, décades 1
et 2, n° 14, s. d.
i.i;s TAiti.KAi'x IJI-: MiirissAfiK 61
de ceux-ci ayant sensiblement la même dimension que les tableaux
précédents, qui ont eux-mêmes une taille sensiblement égale à celle
des tableaux du Muséum de Paris. Pressé par le temps et n'ayant
pas de mètre à ma disposition, je n"ai pas pris de mesures exactes;
je ne donne ces renseignements (}ue de mémoire. Ici encore, chaque
compartiment représente un groupe de trois personnages : le père,
la mère et reniant, avec la teinte particulière de leur peau. Ils sont
figurés encore au milieu de leurs occupations usuelles, mais sous
un tout autre aspect que les précédents. Chaque scène a sa légende
propre. Je n'ai noté ni date ni signature.
III. — On connaît donc à présent trois séries de peintures repré-
sentant les divers modes et degrés de métissage que l'on pouvait
observer au Mexique, dans le cour.s du xviii" siècle. Ces documents
sont de la plus haute valeur, au point de vue ethnographique, en
raison des habitations, métiers, costumes, instruments et accessoires
qui y figurent. Ils sont très importants aussi, au point de vue social,
puisqu'ils nous font connaître les noms des dilférents types de
métis, avec une peinture à l'appui de chacun deux. Ils sont mal-
heureusement de moindre valeur, au point de vue anthropologique,
le type anatomique des divers personnages étant purement fantai-
siste, et c'est là le seul point faible de ces œuvres d'art qui sont
d'une assez bonne exécution et nous donnent, d'autre part, des
renseignements très précieux.
On sait qu'Ignacio de Castro est l'auteur des tableaux apparte-
nant au Muséum de Paris. Il est probable que les seize tableaux du
musée de Mexico ont été exécutés, sinon par lui-même, tout au
moins dans son atelier : les dimensions sont sensiblement les
mêmes et tous les tableaux de l'une et l'autre série portent un car-
touche bleu sur lequel sont inscrits un numéro d'ordre et la légende.
Celle-ci, comme on verra tout à l'heure, n'est pas identique dans
tous les cas. Je crois pouvoir en inférer que les deux séries de
tableaux ne sont pas l'œuvre du même peintre, mais une compa-
raison détaillée, d'après des photographies, permettrait seule de
trancher la question ; celle-ci, d'ailleurs, est d'intérêt secondaire.
La grande toile peinte du musée de Mexico, dont la composition
diffère assez notablement de celle des deux séries de tableaux, est
l'œuvre d'un autre artiste, mais elle rappelle ceux-ci parle nombre
total de ses compartiments, par leur dimension et par quelques-
62 SOCIÉTÉ DES AMÉRICANI^TES DE PARIS
unes de leurs légendes. Cela permet de penser qu'elle sort du même
atelier. On peut se demander si plusieurs peintres travaillant à
côté ou sous la direction d'Ignacio de Castro n'eurent pas, à une
certaine époque, à exécuter un certain nombre de tableaux établis-
sant les types officiels de métissage, en vue d'une distribution dans
les principaux centres administratifs. Le chiffre de seize types, qui se
retrouve dans nos trois exemples, prouve bien qu'il y a là quelque
chose de défini, d'officiel, qui échappe à la fantaisie d'un artiste.
Toutefois nous montrerons que les seize types ne concordent pas
absolument d'un document à l'autre
IV. — J'arrive maintenant aux légendes elles-mêmes. Je trans-
cris intégralement celles qui figurent sur les seize tableaux du
musée de Mexico, puis j'indiquerai les variantes présentées soit par
la grande toile du même musée, soit par les dix tableaux du Muséum
de Paris. On pourra juger, d'après cela, des variations d'appellation
que j'ai déjà signalées plus haut.
Voici tout d'abord les légendes des seize tableaux du Musée de
Mexico :
1 . De espanol é india, mestizo.
2. De mestizo y espanola, castizo.
3. De castiza y espanol, espanol.
4. De espanola y negro, miilato.
5. De espanol y mulata, inorisco.
6. De espanol y niorisca, alhino.
7. De espanol y albina, iorna afras.
8. De indio y tornaatràs, loho.
U. De lobo é india, sambaijo.
10. De sambayo é. india, ca/nfjujo.
il. De cambujo y mulata, alvarazadn.
12. De alvarazado y mulata, harciiia.
\',\ . De barcino y mulata, coyote.
14. De coyota é indio, chaniiso.
13. De chamiso y mestiza, coyote mestizo.
16. De coyote y mestiza, ahi te estas.
Pour la grande toile du musée de Mexico, il me suffira d'indi-
quer les formules différant des précédentes :
6. Moriscô con espanola, c/«'/îo.
7. Cliino con india, salta atras.
LES TABLEAUX DE MÉTISSAGE 63
8. Salta atras con niulata, lobo.
10. Gibaro con mulata, alharazado.
11 . Albarazado con negra, canhujo.
12. Canbujo con india, sanhaigo.
13. Sanl)aigo con loha, calparnula/o.
14. Calpamulato con canbuja, (ente en el aire.
15. Tente en el aire con mulata, no te entiendo.
16. No te entiendo con indio, torna atras.
Enfin, les dix tableaux du Muséum de Paris nous présentent les
variantes suivantes :
8. De Yndio, y Negra, nace Lobo,
9. De Lobo y Negra, nace Chino.
10. De Chino, é Yndia, nace Cambujo.
11 . De Cambujo, é India, nace Tente en el aire.
12. De Tente en el aire, y Mulata, nace Ay^arazado.
13. De Albarazado é India, nace Barzino.
14. De Barzino, é Yndia, nace Campa mulato.
15. De Yndio, y Mestiza, nace Coyote.
16. Yndios mecos nombrados Apaches.
En comparant ces formules entre elles, on constate d'une part
que des hybrides de même origine peuvent recevoir des iioms dif-
férents, d'autre part, qu'un même nom peut être attribué à des
hybrides d'origine bien différente. Aux seize types que nous avions
tendance à considérer comme bien définis, il faut donc en ajouter
plusieurs autres. Cette complication ne permet guère de recourir,
pour exprimer toutes les variétés réalisées, au graphique du profes-
seur Hamy. On peut arriver au résultat cherché par un graphique
analogue.
Représentons par 100 la masse du sang d'un individu de race
pure : blanc, noir ou rouge ; européen, nègre ou mexicain. Un
métis d'Espagnol et d'Indienne aura donc 50 de sang blanc et 50 de
sang rouge. De même, un métis d'Espagnol et de négresse aura 50
de sang blanc et 50 de sang noir. Cela peut se noter soit en chiffres,
soit par le moyen d'une colonne d'une hauteur déterminée, que
l'on divise en deux moitiés de teinte conventionnelle. Ce procédé
étant admis, rien n'est plus facile que d'indiquer par des hauteurs
et des teintes variables les quantités vraies de deux ou trois sortes
de sang mélangées. On obtient ainsi les tableaux et les graphiques
64
SOCll'n'K Di:s AMIiRlCAMSÏES IJK PARIS
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LKS TABLEAUX UE METISSAGE
65
ci-conti'e, dans lesquels un certain nombre de décimales ont été
modifiées dans une très étroite limite, en vue de les réduire à
deux seuls chiffres.
ïabli^:au centi:simal des mi:tissages
d'après les seize peintures du musée de MEXICO
NOMS DES MÉTIS
SANG BLANC
(Européen)
SANG ROUGE
(Indien)
SANG NOIR
(Nèg-re)
1
Mestizo
50
50
'2
Gastizo
75
25
3
Espanol
87 . 50
12.50
4
Mulato
50
50
5
6
Morisco
75
87.50
25
12.50
Albina
7
Torna alras
93.75
6.25
8
Lobo
46.87
50
3.13
9
Sambavo
23.45
75
15.55
10
Gambuja
11.70
87.50
0.80
11
Alvarazado
30.85
43.75
25.40
12
13
Barcina
40.43
45.21
21.87
10.94
37.70
43.85
Goyote
14
15
Ghamiso
22 . 60
36.30
55 . 50
52.70
21.90
11
Coyote mcsLizo
10
Ahi te estas .
43.15
51.35
5.50
TABLEAU CENTESIMAL DES METISSAGES
d'après LES DI.X TABLEAUX DU MUSÉUM DE P.\RIS
8
9
10
11
12
13
14
15
16
NOMS DES METIS
Lobo
Ghino
Gambujo
Tente en el aire ,
Albarazado
Barzino
Gampamulato . .
Goyote
Apache
SANG BLANC
25
12.50
6.25
25
S.ANG ROUGE
50
25
62.50
8 1 . 25
40.60
70.30
85.15
75
100
SANG NOIR
50
75
37.50
18.75
34.40
17.20
8.60
Suciélé (les Aniéricmiislcs de l'uris.
G6
SOCLE It: DES AMEUICAMSIES DE PARIS
TABLEAU C1':NTKSIMAL DES METISSAGES
d'après la grandi: toilk uc mlsék de mexico
NOMS DES MÉTIS
SANli lîLANC
SANG ROUGE
SANG NOIR
6
7
8
Cliino
Salla alras
87 . 50
i:5.75
iG.87
50
•25
1 2 . 50
6.25
28.i;i
Lobo
Les cinq premières divisions de la grande toile du musée de
Mexico sont, au point de vue du mélange sanguin, identiques aux
cinq premières peintures de la série de seize tableaux appartenant au
même musée ; il est donc inutile de les répéter dans ce troisième
et dernier tableau centésimal. Nous ne pouvons, malheureusement,
poursuivre celui-ci au delà du numéro 8, par suite d'une inadver-
tance qui trouve son explication dans la rapidité de notre visite au
musée : la légende du numéro 9 n'a pas été relevée ; nous ne pou-
vons donc indiquer le mélange sanguin du giharo, non plus que
celui de tous les numéros suivants qui dérivent de celui-ci. Nous
espérons pouvoir combler prochainement cette regrettable lacune
20°
18'
PÉNINSULE DU YUCATAN
'• Ruines -ti Ruines découvertes
par le Comte Maurice de Périgny.
.1^2.1-^1 Itinéraire du Comte
M. de Périqny.
Greenwich
IJ ^
> an h a
88°
YUCATAN INCONNU
Pau m. le Comte MALKICE UH PÉHIGNY
siiCKÉTAiHi; uiis SÉANCES UE LA sociihi': Diis ami';hu:amstes
Entre les riches forêls du Pelen et la plaine rocailleuse plantée
cDienequen du nord du Yucatan se trouve une vaste étendue de
terrain inexploré où l'on ne connaissait jusqu'à présent aucun
monument important. C'est pourquoi l'on ne pouvait pas affirmer
un rapport entre ces deux foyers de civilisation dont les ruines de
Tical et de Xacun et celles d'Uxmal et de Chichen Ilza sont les
plus remarquables manifestations. Aussi durant ma première explo-
ration dans le Peten (1905) qui m'amena à découvrir les ruines de
Nacun, j'avais formé le projet de couper droit à travers la forêt et
de me rendre à Santa Clara de Ycaiché, puis de là vers le nord-
est de la péninsule. Des circonstances spéciales m "ayant empêché
de mettre ce projet à exécution, je repris cette idée en 1906-1907
et me rendis directement sur le Rio Hondo dans le but d'explorer
toute cette région inconnue.
L'intérêt de ces recherches m'avait fait prendre à ma charge
tous les frais adhérents à ces expéditions et mes découvertes des
années précédentes ayant paru intéressgintes pour la science, la
Société de Géographie a bien voulu me charger de continuer ces
recherches. Le Ministre de l'Instruction publique m'a donné une
mission gratuite et le Gouvernement mexicain s'est intéressé à mes
travaux d'une façon toute particulière. Aussi suis-je très heureux
de pouvoir présenter un rapport assez complet, le succès de mon
expédition ayant dépassé tout ce que je pouvais espérer.
Arrivé à Payo Obispo, petite ville fondée il y a sept ans, à l'em-
bouchure du Rio Hondo, j'y reste deux jours et m'embarque sur
le Pacte, bateau plat de rivière, mis aimablement à ma disposition
par le chef de la flottille. Le Rio Hondo qui sert de limite entre le
Mexique et la colonie anglaise de Belize (Honduras Britannique)
68 SOCIÉrÉ DLS AMliRlCAMSTliS DE PARIS
est large, profond, d'un cours paisible. Ses bords sont joliment
garnis de mangles laissant nonchalamment leurs branches traîner
dans Teau et se mêler aux multiples racines qui s'y forment. De
temps à autre au-dessus de cette haie de verdure surgit la tige fme et
droite d'un palmier royal avec son panache de feuilles finement
découpées. Les Indiens l'appellent vulgairement palmier-chou,
parce qu'ils en coupent la tète pour la faire bouillir et la manger
en guise de légumes. De distance en distance, une ferme, un village,
pittoresquement installés au bord du fleuve, enclavés dans la forêt,
habités par de paisibles Indiens occupés à leurs milpas (champs de
maïs).
Tout le long du fleuve se trouvent des compagnies adonnées à
l'exploitation du chiclé (pâte à chiquer) ou à celle des bois de
construction. A 37 milles de rembouchure est établi le camp
d'une forte compagnie américaine, Mengell Brothers. Elle a obtenu
une très importante concession de terrains et sort chaque année
des profondeurs de ces forêts une quantité considérable de caobas
et de cèdres magnifiques. Ces bois sont très recherchés, spéciale-
ment aux États-Unis, et atteignent des prix fort élevés. Plus loin,
à Xcopen, la Compania Colonizador vient de s'établir pour l'exploi-
tation du chiclé, et à Agua Blanca, la Compagnie américaine
Stanford.
^ ers le milieu de son cours le fleuve change d'aspect, aux
mangles succèdent des arbres plus hauts, chargés de fleurs et de
fruits, les Santa Maria ; sur des troncs sortant à moitié de l'eau,
sont perchées de grosses tortues, et sur les bords des crocodiles
somnolent, souillés de vase, horribles. Le fleuve reste large, pro-
fond, paisible jusqu'à Blue Creek, où il se divise en Rio Bravo et
Rio Azul et n'est désormais navigable qu'en cayuco à cause de
nombreux bas-fonds et rapides. A quelques mètres de là, en territoire
mexicain et se déversant dans le Rio Hondo, est un tout petit lac
d'un bleu limpide, au pied d'une immense falaise blanche, large
bloc de roche calcaire contenant des cristaux très clairs et trans-
parents. Au milieu de la falaise se trouve une grotte dans laquelle
la légende place un crocodile d'or. Mais l'accès en est presque
impossible, le seul moyen d'y arriver étant d'y aller à la force des
poignets, accroché à un mince rebord à 12 mètres au-dessus du lac.
A quchpies kilomètres en aval est situé Yoo-(]reek ou Espe-
VrnATAN INCO.NNL" 60
ranza, le point le plus proche crYcaiché el où habite Don Teodoro
Alvarado, le secrélaire du général Tun, chef de ce village. Nous
partons à cheval par un chemin coupé dans la forêt vierge à tra-
vers les palmiers, et le soir après un Irajet de 18 lieues, nous arri-
vons à Santa Clara d'Ycaiché.
Cari Sapper est le seul, en 1894, qui se soit aventuré dans ces
régions, et encore n'y est-il resté que quelques jours, continuant
de suite son vovacre vers Ixhanha. Sans doute le renom de férocité
de ces Indiens en a-t-il écarté les explorateurs!
C'est là, en efTet, que sont réfugiés les débris des terribles Mayas
qui ont mis à feu et à sang toute cette péninsule du Yucatan et dont
un grand nombre concentrés au Nord luttent encore contre les
troupes mexicaines. L'histoire nous apprend que la conquête du
Yucatan par les Espagnols fut particulièrement difficile et que les
Indiens Mayas secouèrent de temps à autre leur joug par de san-
glantes insurrections, spécialement en 1761 et en 1847. Cette der-
nière surtout fut terrible et eut une influence considérable sur le
développement politique de la péninsule.
Réunis aux Indiens de l'Est commandés par Jacinto Pat, les
Mayas du Sud, sous José Maria Tzuc, mirent le siège devant Baca-
lar, mais au bout de deux ans (1851), à l'arrivée du général Don
Romulo Diaz de la Véga, ils firent leur soumission. Les Indiens de
l'Est furieux de cet acte se tournèrent contre eux. attaquèrent leur
ville principale, Chichanha, et la détruisirent complètement. En
1853, leurs chefs : José Maria Tzuc, Andrès Tzinia et Juan José Cal
conclurent un traité avec les agents du gouvernement mexicain : le
D"" Canton et le colonel Lopez. Ils reconnaissaient la suzeraineté
du Mexique, mais conservaient l'indépendance pour leurs affaires,
c'est-à-dire pour l'administration civile et judiciaire, etc.
Ces tribus du Sud sont partagées sur deux étals dont l'un, au
centre, a pour chef-lieu Ixhanha et l'autre, au Sud, Ycaiché. Chez
ces Indiens d'Ycaiché qui durent se retirer là après la destruction
de Chichanha, l'esprit guerrier ne s'apaisa pas de suite et il se mani-
festa par de nombreuses incursions sur le territoire du Honduras
Britannique. Depuis 1872, après la mort de leur chef, Marcos
Canul, ils n'ont plus tenté .aucune expédition.
La phtisie, l'alcool, les fièvres paludéennes el, en 1872, une ter-
rible épidémie de petite vérole, ont décimé rapidement ces pauvres
70 SOCIÉTÉ DES AMÉRICANISTES DE PARIS
Indiens qui ne sont mainlenani plus que cinq cents à peine, dont
cent utiles. En effet, Ycaiché, comme son nom l'indique, estentouré
d'akâlchés, bas fonds où l'eau croupit et produit des miasmes délé-
tères ; de plus, la différence considérable de température entre la
nuit et le jour y est très dangereuse.
Les Indiens d' Ycaiché sont maintenant pacifiques, mais ils se
tiennent toujours sur la défensive contre les Indiens révoltés de
l'Est venant de Chansantacruz ou des criminels fuyant le Guate-
mala. Leur chef, le général Tun, a le titre de subprefecto et reçoit un
salaire fixe du gouvernement. Il a pour le seconder un comman-
dant, des capitaines, lieutenants, sergents et caporaux et les hommes
enrégimentés comme soldats doivent une semaine de garde toutes
les cinq semaines. Leur discipline est très remarquable et sur un
mot du général, souvent envoyé la veille, ils quittent leurs travaux,
leurs parents malades pour venir se mettre à sa disposition. Un
très grand respect existe également entre supérieurs et inférieurs,
pères et enfants. Ils ne se saluent pas; l'inférieur s'approche, se
penche, baise le pouce du supérieur placé en croix sur l'index et
suivant le rang de l'inférieur, le supérieur porte parfois après son
pouce à ses lèvres.
Ils sont tous très propres, chaussés de sandales en cuir [apar-
gatas)^ vêtus de blanc, de taille moyenne, mais bien proportionnés.
Ils ont la figure arrondie, le front large, le nez épaté, les yeux légè-
rement bridés, les cheveux noirs et durs, le poil rare sur le visage,
beaucoup même sont complètement imberbes. Les femmes, en
général petites, sont développées de très bonne heure ; elles portent
le costume propre et coquet des Mayas, un jupon en toile blanche
et par dessus un péplum en toile à manches courtes, ouvert en
carré sur la gorge, bordé par une bande de toile imprimée de des-
sins divers parfois brodée à la main. Tout le jour elles moulent du
maïs sur leur pierre à trépied (metate), pour les tortillas et le toto-
poxtle. Le matin et le soir, au crépuscule, on les voit passer avec un
petit tonneau dans le dos retenu sur le front par une lanière de
cuir pour aller cliercher l'eau à l'aguada située près du village.
Il est très pittoresque ce village, composé de maisons en forme
d'ellipse, disséminées à une certaine distance les unes des autres
parmi des bosquets de verdure, construites d'une façon sommaire
avec des piquets et de la boue ; elles sont blanchies à la cliaux à
VUCATAN INCONM' 71
rinlérieiir comme à rexlérieiir et recouvertes d'épaisses toiliires en
feuilles de palmier. Sur la plazza, grande place en gazon entre-
tenue avec soin par les prisonniers, se trouve le poste de garde,
un grand hangar avec (pielques bancs et des hamacs ; l'église, toute
simple, a pour autel une table sur laquelle est placée une collec-
tion de croix bizarrement vêtues et une chasse renfermant la statue
de Santa Clara, patronne du village. Il n'y a pas de prêtre ; il n'en
vient un qu'à Pâques pour une ou deux semaines.
Je profite de ces quelques jours à Ycaiché pour retenir des por-
teurs, chose difficile que je n'ai pu obtenir que grâce à la lettre
ofhcielle que j'avais pour le général, commander les vivres à envoyer
d'Ksperanza, riz, sucre et café, puis je pars visiter deux pyramides
que m'a indiquées Don Teodoro. Elles sont situées un peu à
l'ouest de la roule d'Ycaiché à Esperanza, dont on se détache à
quelque distance avant d'arriver au milieu. Sur le chemin, l'on
rencontre plusieurs vestiges des anciens Mayas, monticules éboulés
de pierres et de terre servant sans doute de base à des édifices,
mais que les arbres ont envahis. Je trouve deux groupes dont un
assez important, avec deux pyramides à quelque distance d'une
aguada, contenant d'après les Indiens une source d'eau chaude et
appelée pour cela Agua Caliente. La fraîcheur de l'eau que j'y
bus ne m'a pas expliqué le bien fondé de cette appellation.
Ruines de Ciiocoha
C'est tle l'autre côté de cette aguada, à I kilomètre environ, que
sont ces deux pyramides dont on m'avait parlé. Mais les indica-
tions données par les indigènes me faisaient croire ces ruines
moins importantes et je vois de suite que je ne pourrai jamais faire
le travail de défrichement seul avec mon Indien. Je me décide donc
à le renvoyer à Ycaiché me quérir d'autres compagnons. Trois jours
je suis resté seul, au milieu de la forêt, avec comme nourriture
un peu de totopoxtle (galette de maïs) et de l'eau fraîche. C'était
peut-être imprudent à cause des rôdeurs venant du Peten ou du
Nord du Quintana Roo, mais à ce moment là je n'y songeais guère,
trop content d'avoir trouvé quelque chose d'intéressant, surtout
dans cette région où aucun récit, aucune lettre ne laissait soup-
72
SOCIÉIÉ DKS AAfÉRlCA.MSTKS DE PARIS
çonner l'exisleiice de ruines. Quand mes Indiens vinrent enfin
me rejoindre, nous pûmes mettre à découvert un ensemble d'édi-
fices construit sur un terre-plein et groupés en demi-cercle. Malheu-
reusement les pluies continuelles el abondantes ont achevé l'œuvre
folale des guerres et du temps. L'on ne trouve sur la pyramide
principale aucune trace d'escalier ni de temple au sommet, les
autres monuments sont complètement éboulés et ce n'est cpie dans
l'édifice à deux plateformes que j'ai découvert quelques marches
de 2"^ 30 de large, formées de blocs de pierre posés l'un à côté de
l'autre. A cause de l'intérêt qu'a cette découverte comme indica-
tion pour l'histoire des anciens mayas, j'ai nommé ces ruines : les
ruines de Ghocoha, qui en maya signifie eau chaude.
Ruines de Chocoha,
Je me rends ensuite sur le fleuve à Coyocol, à Xcopen pour
prendre des indications auprès d'Indiens, persuadé qu'il doit exis-
ter d'autres ruines dans cette région et décidé à les trouver. L'on
me donne quelques renseignements, très vagues il est vrai, pour
des ruines existant autour de la lagune de lion.
Je recrute donc des hommes à Cocoyol et à Cacao, des mules à
Xcopen et nous partons aussitôt pour me diriger vers Ycaiché en
passant par le lac. Ah ! Ces départs ! Il faut d'abord des heures
avant que les hommes soient réunis, puis c'est la question des
YLCAIA.N I.NCO.N.M- 73
bagages à parlager et ce n'est pas une petite affaire, car Taguar-
diente prise avant de quitter le village rend chaque opération assez
difficile. Nous pénétrons dans la forêt par un chemin bien ouvert,
mais qui est presque impraticable durant la saison des pluies et
arrivons à un camp de chicleros nouvellement organisé, Noscacâ,
qui est sans doute l'altération des mots mayas Noh-Cacab, grand
village. 11 est juché sur une petite colline, tout près d'un étang, et
se trouve ainsi délicieusement situé pour les fièvres. A (jOO mètres
de là, je trouve des ruines très importantes, quatre édifices con-
struits en carré avec une cour intérieure. Les façades, malheureu-
ment très abîmées, laissent voir des chambres avec l'arche trian-
gulaire.
Nous poursuivons noire chemin à travers la forêt superbe avec
ses arbres gigantesques et son sous bois verdoyant de palmiers.
Tout le long du sentier, ce ne sont que monticules isolés plus ou
moins considérables, murailles élevées sur les sommets des collines.
Près d'une agiiada se trouve un groupe plus important, les restes
sans doute d'une petite ville, puis plus rien pendant des lieues. Au
bout de 30 kilomètres, nous rencontrons une autre aguada et après,
un immense édifice, très élevé avec des chambres superposées,
mais malheureusement les arbres en ont pris possession et il est
complètement en ruines.
Nous continuons vers la laguna de Hon. De nouveau, des ruines
à foison ; on passe à chaque instant près de monticules, on longe
ou l'on traverse des murailles qui se perdent dans la forêt, épaisses
de 2'^^ 30 à 3 mètres. De plus en plus convaincu qu'il doit exister
d'autres ruines plus considérables, je persiste dans mes recherches
malgré un premier accès de fièvre et enfin je découvre une grande
ruine magnifique avec une large façade bien conservée et de nom-
breuses chambres superposées avec l'arche triangulaire. Tontes ces
ruines rapprochées indiquent clairement que cette région fut très
abondamment peuplée jadis et ce fait est explicpié par l'excellence
de la terre, la quantité d'aguadas avec une eau fraîche et saine ;
car les anciens pour l'emplacement de leurs villes recherchaient
deux choses, de la terre arable pour cultiver leurs milpas et une
réserve d'eau, mais plus prudents et moins paresseux que les géné-
rations actuelles, ils s'établissaient toujours à une certaine distance
de ces aguadas, parfois à dix minutes de marclie.
74 SOCIÉTÉ DES AMÉRICANISTES DE PARIS
Les taons s'ajoutent aux moustiques et rendent le voyage très
pénible. Il faut traverser plusieurs bas-fonds, akalch?s, où les
caobas et les cèdres, superbes ont fait place à des pelils arbres
rabougris à travers lesquels darde un soleil de plomb. C'est dans
ces bas-fonds, tintai, que se trouve le bois de Campêche, palo tinte ;
il s'y trouve en grande quantité, mais n'est pas encore exploité et
la longueur du trajet jusqu'à la rivière, à travers des cbemins
défoncés, en rendra sans doute l'exploitation difficile et onéreuse.
La marche est pénible, il faut s'arrêter souvent pour s'ouvrir le
chemin à coups de machete. Enfin nous arrivons au bord du lac.
Il est très joli, d'une longueur de près de 2 kilomètres et réuni par
un petit cours d'eau à un autre lac situé à une lieue au Nord, la
laguna de Ghacambacan. Les renseignements que l'on m'avait don-
nés sont erronés, car une inspection minutieuse des bords du lac
me prouve qu'il n'y a pas de ruines intéressantes, ce qui avait été
de suite mon idée à l'examen du terrain qui environne la laguna.
C'est près de ce lac, au point où j'avais établi mon camp, au parage
San Mauricio, que passe le vieux chemin du Yucatan partant d'Ycai-
ché pour traverser à 40 lieues de là Ixhanhà, village maya assez impor-
tant où réside un général indien ayant sous ses ordres 50 hommes de
garde, et aboutir à Tekak. Il est complètement délaissé maintenant
et n'est plus qu'un seiitier. Nous le suivons pour aller à Ycaiché et
arrivons à Chichanha, jadis un grand village de plus de l.OOO habi-
tants, comme je Tai raconté auparavant. Il a été entièrement détruit
pendant la guerre de castes en 1849, tout a été brûlé et il ne reste
plus que des murs marquant les rues, l'église, une maison et un
puits de près de 100 mètres de profondeur. Mais il n'y a pas d'eau
et cela n'agrémente pas la halte que nous sommes obligés d'y faire,
car il reste 8 lieues pour atteindre Ycaiché.
Je ne demeure qu'un jour dans ce village et pars à la recherche
d'autres ruines que des Indiens me disent avoir aperçues dans la
forêt en chassant, à quatre jours de marche environ au Nord.
Devant repasser par Ycaiché, j'y laisse une partie de mes bagages
pour aller plus vite, car c'est là toujours la grosse difficulté. La
charge régulière d'un cargador est de deux arobas, c'est-à-dire
25 kilog., mais ils font toujours des manières pour la porter -et
comme chacun prend avec lui, son fusil, ses vivres, son hamac, du
YULATAN INCONNU 75
linge de rechange, il ne reste guère à ajouter de mes propres
bagages pour le poids.
Nous prenons au sud-est afin d'éviter un akalché, puis nous tour-
nons vers l'est pour marcher après qualre lieues directement vers
le Nord. C'est la marche lassante dans le sentier monotone, de la
boue, des montées, des descentes. Naturellement je fais le voyage
à pied et il faut regarder par terre pour ne pas tomber, en l'air pour
ne pas se cogner ou se balafrer le visage. Il faut se méfier aussi
pour ne pas marcher sur de petites vipères brunes cachées sous les
feuilles, cuatronices, et dont les piqûres sont mortelles. Le soir, on
s'installe comme Ton peut à proximité d'une aguada, l'on déblaie
de son mieux l'espace compris entre deux arbres auxquels on sus-
pend son hamac et son pavillon. Mais que de moustiques, de roda-
dores, de garapatas, de fourmis ! A peine arrivé, au lieu de se repo-
ser il faut entrer en lutte avec toutes ces bêtes. La forêt est moins
belle, la végétation moins luxuriante ; la terre moins bonne est semée
d'immenses blocs de pierre calcaire, cependant l'on rencontre
encore, quoique rarement, des vestiges d'anciennes habitations.
Enfin après quatre jours de marche exténuante, sans cesse harcelé
par lés insectes, à vingt lieues d'Ycaich«, je découvre les ruines
de Rio Beque, ainsi nommées du fleuve qui passe à une demi-
lieue de là.
Ruines de Rio Beque
Pendant que les Indiens établissent le camp à quelque distance
des ruines, je pars avec l'un d'eux pour chercher de l'eau ; il me
disent qu'il faut aller jusqu'au fleuve, mais cela me paraît impos-
sible, car les anciens Mayas n'auraient jamais construit d'édifice aussi
important aussi loin d'une réserve d'eau et, en effet, au bout de dix
minutes de marche, nous trouvons une aguada couverte de petites
feuilles vertes qui conservent l'eau très fraîche.
Le soir même, malgré les murmures de mes compagnons qui ne
travaillent généralement que le matin jusqu'à 1 heure, nous nous
mettons à déblayer ces ruines. Que d'arbres ! Plus on en coupe,
plus il faut en couper. Il y en a d'immenses dont on ne vient à
bout qu'à coups de hache ou avec une scie après une heure d'ef-
7(i SOCIKTK r)i:S S.MKmCAMSTKS \)K PARIS
forts. Je donne l'exemple et en coupe un certain nombre avec ma
hache, principnlemenl sur le sommet des ruines où les Indiens
refusent de me suivre par peur. Pour bien nettoyer les tours qui
se trouvent à chaque extrémité et enlever les plantes grasses qui
retoml:)aient sur leurs façades, j'ai (k'i me coucher complètement et
me faire retenir par les jambes. Et cela naturellement sous un
soleil torride contre lequel rien ne nous abritait plus. Quant à mes
compagnons, ils sont horriblement paresseux, le chef surtout qui
les encourage à ne rien faire. Mais il ne servirait à rien de s'em-
porter, sinon à susciter une haine qui pourrait devenir fort dange-
reuse. Il faut cacher son humeur, sourire et continuer son travail.
Ce sont toutes ces misères morales, toutes ces petites dilTicullés
quotidiennes qui rendent notre lâche d'explorateur si pénible.
Il reste debout un édifice immense, construit en longueur de
l'est à l'ouest et très différent comme architecture des ruines que
l'on rencontre dans le nord du Yucatan, très simples mais de lignes
très pures. La façade principale tournée vers le nord et mesurant
quarante mètres de largeur est flanquée à chaque extrémité d'une
tour construite en pierres et terre et recouverte d'un revêtement
formé de blocs de pierre calcaire. Les angles en sont arrondis,
chose que je n'ai remarquée en aucune des ruines que j'ai visitées
au Peten et au Yucatan, et ornées de moulures. Elles ont 8'" 50 de
hauteur dans Tétat actuel d'éboulement, 8 mètres de largeur sur la
façade principale et 6 mètres sur la façade de côté. Dans chacune
de ces tours se trouvent deux chambres intérieures auxquelles on
accède par un escalier très étroit en blocs de pierre dont l'entrée
se trouve au sommet.
Dans celle de Textrémité est, au milieu de la façade nord, existe
un petit escalier très bien conservé, avec des marches de 70 centi-
mètres de large, qui donne sans doute accès dans des apparte-
ments intérieurs. Chose bizarre et dont on ne saisit pas immédia-
tement la signification, il commence à 2 mètres du sol. Sur la façade
ouest se trouve une petite cour en retrait de 8 m. 50 de ccMé, avec
une petite porte basse.
La façade sud, éboulée en majeure partie, laisse voir cependant
que de ce côté l'architecture était fort simple et n'avait rien de
semblable à celle de la façade nord, dont la partie comprise entre
les deux tours est malheureusement dans le même état. Il est vrai-
YLCATAN INCONNU
ment regrettable que tout le milieu de cette façade soit éboulé, car
d'après les débris de pierre amoncelés au pied, elle devait être fort
belle et intéressante. En effet, parmi les décombres, j'ai trouvé
des blocs de pierre calcaire carrés, de 32 centimètres de côté, avec
des signes sculptés, très simples, donnant l'idée plutôt d'ornemen-
tation que d'écriture biéroglypluque. Malgré toutes mes rechercbes,
je n'ai pu en découvrir que trois et en bien mauvais état. De plus
j'ai retrouvé un de ces blocs de pierre resté sur la façade; quoique
très abîmé, l'on pouvait voir la trace de signes pareils aux autres,
et il est probable qu'une partie au moins de cette façade avait été
décorée de cette manière.
Par ce trou béant, on aperçoit d'immenses cbambres intérieures.
Ces chambres sont sur un même plan, placées parallèlement par
trois et partageant la façade en trois parties symétriques. Comme
je l'ai dit, elles sont très grandes, la longueur de chacune d'elles
étant de 10 m. 80, la largeur de 2 m. 60 et la hauteur de 4 m. 20,
le côté du triangle de l'arche ayant l m. 80. La largeur totale de
l'édifice, prise sur les trois chambres parallèles, est de 11 mètres.
Mon travail terminé, je quitte à regret ces ruines grandioses,
ignorées jusqu'à présent, preuve frappante de la haute culture des
anciens mavas, de la diversité de leurs connaissances architectu-
raies, et reprends le chemin d'Ycaiché.
La fatigue très grande occasionnée par le surmenage des jours
passés aux ruines, jointe aux privations de toute sorte, ont rendu
le retour des plus pénibles. Les aliments les plus propres à donner
des forces nous avaient fait défaut, à cause de la négligence des
gens qui devaient les envoyer d'Esperanza et qui, quoique payés
d'avance, n'avaient pas tenu leur parole pour le jour fixé. A cela,
il faut ajouter la monotonie du chemin déjà parcouru, la certitude
de retrouver un mauvais sentier, la ditlérence très grande de tem-
pérature qui constitue un véritable danger, les jours étant d'une
chaleur accablante, les nuits fraîches et humides.
Puis la mauvaise volonté du chef de mes hommes se manifeste
de nouveau. Avant de partir d'Ycaiché, le général Tun m avait bien
recommandé de visiter, en revenant, les ruines de Conconcal et
avait spécifié à mes compagnons de m'y conduire. Voulant éviter
ce détour, pourtant très court, le chef me dit que nous ne pouvons
pas y aller, que personne ne connaît le chemin. Or, à l'aller, l'un
78 SOCIÉTÉ ur:s améiîicamsies de paris
des Indiens m'avait indiqué le sentier qui y conduisail. Je ne me
laisse donc nuUemenl intimider par ses murmures, lui dis ma volonté
formelle d'aller à ces ruines et lui intime l'ordre de m'v mener et
de se conformer ainsi aux recommandations personnelles du géné-
ral. Nous y sommes donc allés, mais arrivé là je m'aperçois que
ce que les Indiens prenaient pour des ruines était simplement un
immense bloc de roche calcaire taillée à pic, dans le genre de celui
de Blue Greek avec, au pied, une aguada contenant une eau sau-
mâtre. C'est cette falaise toute blanche, surgissant au-dessus des
forêts, qui, de loin, avait trompé les Indiens d'Ycaiché et leur avait
semblé la façade d'un édifice.
Ce point archéologique éclairci, nous repartons, et comme nous
sommes en pleine saison sèche, nous coupons court à travers un
akalché. Nous faisons deux lieues en plein soleil, tour à tour glis-
sant sur le sol durci ou pataugeant dans la boue, écorchés par de
hautes herbes affreusement tranchantes, dévorés par les garapates
et enfm, à 3 heures du soir, nous arrivons exténués à Santa Clara
d'Ycaiché.
J'avais pris soin d'envoyer en avant un homme avec une lettre
pour le général Tun, le priant de m'obtenir d'autres hommes pour
ma nouvelle expédition ainsi que des mules pour mes bagages.
Ceci n'alla pas non plus sans difficultés, il fallut beaucoup de com-
mentaires renforcés par des offres d'argent assez importantes. Je
finis par avoir les hommes avec un bon chef que j ai déjà connu à
Ksperanza, qui parle un peu l'espagnol, et deux mules. Un moment
j'ai vu mon départ compromis. L'un des mulets que j'avais retenus
et payés ne voulait pas se laisser prendre ; à 10 heures du matin,
il n'était pas encore là. Le général alors agit avec beaucoup de bon
sens, il fit dire au propriétaire que s'il n'arrivait pas à attraper sa
bête il devait venir lui-même porter la charge destinée à son mulet.
Cette menace eut un heureux effet et notre départ s'effectua avec
rapidité et beaucoup d'ordre, ce qui m'avait donné bon espoir, car
pour un voyage d'exploration dans ce pays, tout va bien qui com-
mence bien.
Les moustiques et la chaleur sont de plus en plus insupportables,
tandis que les nuits continuent à être fraîches et humides, et cette
hiiini(Hté dont s'imprègnent nos vêtements se fait doublement sen-
tir le malin (piand il faut les remettre. Nous repassons à la laguna
PLANCHE 11.
RUINHS DE RIO-BEQUE. Façade principale Nord
RUINES DE NOHOCHNA
découxertes par le Comte Maurice df Pkrigny (mars IQ07)
H. Dciiioii/iii. se.
PLANCHE m
/' .:^
RUINKS DE RIO BHaUE
décou\-ertes par le Comte Maurice dh Pkrigny
Fé\Tier 1007
H. DcillOIllill. .11.
PLANCHE IV.
RUINHS DE RIO-BEaUE - Tour extrémité Est
-3-.''.' .' .*'3^^, V /^?5P»=*'\ '«^^^
RUINES DE RIO-BEQUE - Chambres intérieures
YUCATA> l.NCONNU
79
de Hon, au parage San Mauricio, où je reste quelque temps
pour continuer mes reclierches dans les environs.
Une seconde inspection me renforce dans mon idée qu'aucnne
ville d'une certaine importance fut jamais construite sur les bords
de ce lac. En effet je ne trouve qu'une petite ruine isolée que je
mets à découvert : une pyramide avec, au sommet, un pan de mur
et par derrière deux chambres intérieures, dont un côté, resté intact,
montre encore la forme de l'arche triangulaire. A part cela, je ne
rencontre sur le côté sud que quelques monticules et j'en ouvre
deux pour me rendre compte de la manière dont ils étaient faits,
de ce à quoi ils pouvaient servir. Construits en terre et pierres, ils
ne renfermaient aucun objet précieux, aucune idole, seulement
quelques débris de poterie très vulgaire.
Je ne m'attarde donc pas et nous nous rendons à cet édifice
important que j'avais découvert à l'aller. (]omme il n'existe pas de
nom pour désigner ces ruines, même pas pour l'aguada qui se
trouve à sept minutes de là, je les ai appelées Nohochnâ, ce qui en
maya signifie grande maison. Ce qu'il y a de plus frappant dans
cette partie du chemin, c'est le nombre considérable de murailles
que l'on y rencontre, quelquefois par séries de (3 ou 8, à 10 mètres
et 40 mètres d'intervalle. Il est indubitable que ce devaient être des
œuvres de défense, car elles commencent à environ deux lienes de
Nohochnâ, et sont toujours placées suivant les mouvements de
terrain.
K LINKS DE XonOCUNA.
Très ditl'éreules des ruines du nord du Yucatan, elles ressemblent
un peu à celles de Rio-Beque pour la conception et la construc-
tion, mais elles ne forment pas un tout aussi homogène. On retrouve
cependant la même ampleur et la même simplicité de lignes dans
la façade principale qui, ici, est tournée vers l'est.
Cette façade est imposante avec sa muraille nue de 15 mètres de
hauteur sur 18 de largeur, faite de blocs de pierre calcaire, ornée
à des distances irrégulières de pilastres variant entre 40 et 50 cen-
timètres, et accusant une saillie de 10 centimètres. La façade sud,
large de 7 m. 50, construite également en blocs de pierre calcaire,
a sa muraille complètement nue et bien conservée. La façade nord.
80 SUCIÉTÉ DEvS A.MÉKlCAMSTi:s DI-; PAKIS
au contraire, de 10 mètres de largeur, est entièrement éboulée. J'ai
noté dans cette partie, au ras du sol, une ouverture de porte avec
Tarche triangulaire donnant accès dans luie chambre isolée en par-
fait état.
La façade ouest, également éboulée, laisse voir de nombreuses
chambres superposées. Il doit en exister beaucoup d'autres à l'in-
térieur de l'édifice, dans lesquelles je n'ai pas pu pénétrer, mais
j'ai retrouvé d'étroits corridors avec des portes très basses qui y
conduisent. Toutes ces chambres sont situées dans la partie corres-
pondante à la muraille ornée de pilastres de la façade est et au
milieu de laquelle se trouve un avancement de 2 m. oO de large et
de 4 mètres de hauteur. Dans toutes ces pièces existe l'arche trian-
gulaire et les portes basses qui les font communiquer ont souvent
aussi cette forme. Dans l'une d'elles, large de i m. 18 et longue
de o m. 70, j'ai noté une forme de mur intérieur que je n'avais pas
encore rencontrée : une partie plane de 1 m. o3, puis une légère
saillie de 25 centimètres, un retrait profond de oO centimètres et
de 1 m. 15 de long, puis une saillie comme la précédente et une
partie plane de 1 m. 73 de long. Dans la partie éboulée de l'extré-
mité sud, j'ai trouvé encore deux chambres assez bien conservées,
parallèles, de longueur et de hauteur identiques, 10 m. 70 et i m. 40.
La largeur de l'une est de 1 m. 50, de l'autre 2 m. 25, et la dis-
tance entre les deux est de 1 m. 75.
La longueur totale de l'édifice est de 42 mètres. De plus, perpen-
diculaire à la façade est, dans le prolongement de la façade sud, est
élevée une large muraille de 1 m. 50 de hauteur, 5 m. 40 de lar-
geur et de 14 mètres de longueur.
Ruines de Uoltln
ICII
A côté à 500 mètres, se trouve un autre groupe de ruines moins
importantes et très abîmées. La façade principale est également la
façade est, mais elle est complètement détruite. L'on trouve pourtant,
à mi-hauteur de Tédifice, un motifde pierres arrondies, de 70 centi-
mètres de hauteur, rappelant celui de la Casa de lasTortugasà Uxmal,
et que l'on voitdans plusieurs ruines du Yucatan. C'est ce motif qui
m'afait nommer ces ruinesles ruines de Uoltunich (pierre arrondie).
VL'GATAN INCO.N.NL 81
En tenant compte de réboiilement produit à sa base, la façade
est mesure d8 mètres, tandis que la façade nord a 17 mètres. Tout
autour se trouvent des monticules assez importants, bases d'édi-
fices groupés autour de ce que l'on peut supposer avoir été un
temple.
Ruines de Yaabichna
Nous nous dirigeons d'abord vers l'ouest puis vers le sud. De
nouveau on laisse à droite et à "auche du sentier de nombreux mon-
ticules, certains groupés en rectangle.
Après trois lieues de marche lassante, nous arrivons à un autre
immense édifice. Celui-ci, malheureusement, est aussi complète-
ment en ruines ; je m'acharne pourtant à le défricher et mets à
découvert une pyramide très élevée, ayant à son sommet un édi-
fice, ou plutôt les restes d'un édifice. La seule particularité qui m'a
fourni d'ailleurs le nom de ces ruines (Yaabichna, beaucoup de
chambres) est le nombre d'appartements intérieurs superposés ou
se croisant sans ordre apparent. C'est sur la paroi d'un mur d'une
de ces chambres complètement obscure que j'ai décalqué des signes
très curieux où domine le serpent que l'on retrouve partout au
Yucatan. J'ai eu beaucoup de peine à les relever. Ces signes se
trouvant placés à une hauteur de 2 mètres environ, il me fallut
improviser, avec les matériaux que j'avais à ma disposition, un
échafaudage dont l'équilibre plutôt instable ne facilitait guère mon
travail qui a duré plus de deux heures, étant dans l'obligation de
m'éclairer d'une main et de relever les signes de l'autre.
Ruines de Noiicacab.
Une pénible marche de huit lieues nous amène au premier groupe
de ruines que j'avais découvert à l'aller et qui m'avait semblé inté-
ressant. Je ne m'étais pas trompé dans mes prévisions ; Xohcacab a
dû être jadis une ville importante.
Une large avenue de près de 200 mètres de long, nivelée par un
remblais, conduit à une pyramide qui, sans aucun doute, devait être
un temple et qui mesure 15 mètres à la base, 5 au sommel, avec
S()ricli> dos Aiiii'ricuiilsics i/c l';iris. ti
82
SOCIKTÉ DES AMÉRICANlSTi:S DE PARIS
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YUCA lAN l.NCitN.M 83
une arête de 18 mètres de long. Cette avenue est dirigée du nord
au sud et bordée de trois monticules, bases probables de temples
moins importants, le premier placé au bout de l'avenue, les autres
de 4 mètres de haut, situés respectivement à o(J et 70 mètres de la
pyramide. Presque perpendiculaire à celte pyramide et absolument
droite sur le côté remblayé, elle mesure 10 mètres de large à la
hauteur des premiers petits temples, puis s'élargit jusqu'à 50 mètres.
De l'autre côté de la pyramide, à une distance de 16 mètres, se
trouve la cité bâtie en carré avec une cour intérieure. Ces monu-
ments ont subi le même sort que les autres ruines de cette région
par suite des pluies diluviennes qui durent 5 ou 6 mois sans dis-
continuer. Les façades extérieures et intérieures des quatre édifices
portent les marques des durs assauts des guerres, du temps et des
éléments. Solidement construites, elles sont restées debout, et entre
les amas de terre et de pierres éboulées, surgissent des pans de
mur, des portes, des appartements, donnant une idée de la puis-
sance du chef et des prêtres de cette ville et du nombre des sujets.
Les façades les plus importantes sont celles du nord et de l'est;
elles ont 24 mètres de longueur, et leurs hauteurs que l'on ne peut
donner qu'approximativement sont extérieurement de 14 mètres et
intérieurement de 8 mètres.
A l'angle nord-ouest, dans le prolongement de l'édifice ouest, est
une pyramide de base rectangulaire, allongée dans la direction de
la grande pyramide. Il ne reste aucun vestige de construction au
sommet et peut-être était-ce simplement une plate-forme d'où le
cacique et les seigneurs pouvaient assister aux sacrifices célébrés
dans le temple.
Des Indiens me parlaient d'autres rnines dans les environs, mais
j'ai dû renoncer à les mettre à découvert à cause de la violence et
de la fréquence d'accès de fièvre. J'ai du quitter Nohcacab et me
rendre à Xcopen pour retourner à Payo Obispo et de là gagner
Mexico.
Telles sont donc ces ruines dans cette partie inconnue du Yuca-
tan. Elles sont certes moins bien conservées, moins importantes et
surtout moins chargées d'ornements que celles du Chiapas et du
nord du Yucatan, mais elles sont intéressantes pour fixer un point
obscur de la migration des Indiens. Kn outre le genre spécial d'ar-
84 SOCIÉTÉ DES AMÉRlCAiMSTES DE PARIS
chiteclure, très simple, aux dimensions vastes, aux grandes lignes
pures, marque sûrement une époque, époque primitive selon toute
probabilité. L'existence de ces ruines, surtout si nombreuses et si
rapprochées, indique que celte région fut abondamment peuplée
par des tribus de race maya et permet d'affirmer maintenant qu'il
existe une relation certaine entre les ruines du Peten et celles du
nord du Yucalan.
VARIÉTÉS
LES CAUAS DE L'ÉQl'ATEUR
ET LES PREMIERS RÉSULTATS DE L'EXPÉDITION G. HEYE
SOUS LA DIRECTION DE M. SAVILLE ^
PAR
M. GONZALEZ DE LA ROSA
Ancien Professeur et Bibliotliécairo à Lima,
Memljre de la Société des Américanistes.
Malgré les progrès de l'américanisme depuis plus d'un demi-
siècle, l'Amérique ne nous a encore livré la moitié de ses secrets,
et nous ignorons, entre autres choses importantes, plusieurs de
ses anciens centres de culture.
Les archéologues ont donné jusqu'ici la préférence aux études
relatives au Mexique et à l'Amérique Centrale ; mais ils négligent
trop l'Amérique méridionale, et, en dehorsdes monuments des Inoas,
ils n'ont cru trouver ailleurs aucune région digne de leurs recherches
sur les anciennes civilisations.
Il est pourtant incontestable qu'il existe au Pérou même, à
l'Equateur ainsi qu'en Colombie, bien d'autres contrées, autrefois
plus ou moins civilisées et jusqu'à présent oubliées, qui offriraient
une riche moisson à l'américaniste et qui pourraient lui ménager
bien des surprises.
Il fallait donc diriger de ce côté les recherches qui, malheureu-
sement, exigent de grandes dépenses, et qui ne sont pas, la plupart du
temps, à la portée des savants. Par bonheur, il s'est trouvé un
enthousiaste capitaliste de New-York, M. George G. Heje, qui
pénétré de l'importance de l'entreprise, a organisé une expédition
archéologique qui porte son nom, dans le seul but d'étudier toutes
1. Contributions to soltii ami:iucan archéologie. — The George G. Heye expédi-
tion. — The Antiquities of Manahi. A preliminary Report by Marshall H. Saville,
etc. 1 vol. in-folio, avec 55 planches, New-York, 1907. Irving Press, 300 exemplaires
numérotés.
8G SOCIÉTÉ DES AMÉRICAMSTr.S DE PARIS
les traces de civilisation qu'elle pourra découvrir à travers
l'Amérique du Sud. L'œuvre a été placée sous la direction du
jeune professeur du cours d'archéologie américaine, fondé à l'Uni-
versité de New-York par M. le duc de Loubat, M. Marshall
H. Saville, correspondant de notre Société.
L'expédition s'est mise en route en 1 90G pour la côte de la Répu-
blique de l'Equateur, — presque inexplorée jusqu'à présent, au
point de vue archéologique — et en quelques mois elle a ramassé
une riche moisson, dont les résultats préliminaires sont sous nos
yeux, dans un splendide in-folio que nous allons étudier ici som-
mairement, en attendant la suite, que l'auteur nous promet pour
1909, après son second voyage pendant les vacances de 1908.
M. Saville qui se propose d'étudier à fond pendant quelques années
lesrégionsles moins connues de la Colombie et de l'Equateur, a eu
raison de commencer ses recherches sur la côte de ce dernier pays,
où les historiens placent le berceau de la civilisation Gara, qui
émigra vers les Andes à la fin du x*" siècle et régna à Quito et
ailleurs jusqu'à l'arrivée des Incas, dans la deuxième moitié du xv^.
Il y a là un problème ethnologique de la plus grande importance,
qu'il faut se hâter de résoudre à l'aide des monuments, puisque les
chroniqueurs ne nous en disent rien ou presque rien, et que nous
n'avons d'autres renseignements que ceux qu'a pu ramasser sur les
Garas et les Quitus le jésuite équatorien ^elasco, vers la fin du
xviii^ siècle.
L'exploration de la côte de l'Equateur, pour être complète et
riche en résultats, devrait sélendre depuis La Puna et Santa Elena
jusqu'à Païlon et Tumaco. Sans doute NL Saville y a pensé; mais
comme on ne peut tout entreprendre a la fois, il a commencé par la
partie centrale de la dite côte, qui est le territoire proprement dit
des Garas, et qui forme aujourd'hui la province de Manahi (ou Porto-
Viejo) du nom d'un village et d'une tribu de la région. Gomme
cette dénomination, qui date d'une cinquantaine d'années, estpresque
inconnue à l'étranger, même aux américanistes, le titre Anliquilé.s
de Manahi est exact, quoique peu clairet suggestif, mais celui dWn-
tiquités Garas de la côte de l'Equateur, eût été préférable à mon
avis.
Je dis (]nrns, parce qu'il faut leur atti'ibuer tous les monuments
qui révèlenl (juchpie culture sur la côte. Les habitants presque
LES GARAS DE l'ÉQUA IKUR 87
sauvages, que trouvèrent les Espagnols au xvi" siècle, l'ont déclaré
alors, et tout révèle chez ceux-ci une origine récente et des affinités
avec lesJibaros, d'après cequeracontait Zarate sur leur art de réduire
les têtes par des procédés analogues. Les tribus actuelles des
Gayapas, des Colorados et autres n'ont rien à faire avec les Garas,
qui les ont précédés, et dont nous pouvons étudier le type à crâne
déformé^ dans quelques-unes des plus belles têtes trouvées par M.
Dorsey à l'île de la Plata, tout près de leur ville de Manta. Ce n'est
pas le seul exemple que l'histoire nous offre, où la barbarie succède
à la civilisation et, oîi l'archéologue mal renseigné peut se tromper,
attribuant à une race l'œuvre d'une autre, qui l'a remplacée dans une
contrée.
Mais il est temps d'en fmir avec ces éclaircissements préliminaires,
qui nous ont semblé indispensables. Passons à l'examen du beau
livre que consacre M. Saville à l'archéologie de la côte de l'Equateur.
Ce superbe in-folio de 121 pages de texte, avec 9 figures et 55
planches, contient une introduction ou rapport préliminaire, des
notes et une explication détaillée des planches; de longs appendices,
oîi l'on met sous les yeux du savantqui veut approfondir le sujet, de
longs extraits des auteurs anciens et modernes qui ont étudié la
géographie et l'histoire de la côte de l'Equateur, et enfin une biblio-
graphie alphabétique.
Les 55 planches héliotypiques nous font admirer 23 modèles,
de diverses époques, de ces blocs d'andésite taillés en forme de
siège semi-circulaire, qui repose sur le dos d'un homme ou d'un
animal. La plupart de ces soi-disant sièges ont été trouvés sur des
tertres ou moiinds, probablement artificiels, à quelques kilomètres
au N.-E. de Manta et de Montecristi, et qui portent les noms de
cerros de Hoja, Jaboncillo, Bravo et la Boisa. Les plus anciens
sont angulaires et portent des ornements symboliques en relief, qui
méritent d'être étudiés. Les planches 35 et 36 représentent une déesse
d'allure orientale, dont la tête est entourée de douze petits sièges^ et
sur chacun d'eux il y a deux petits cercles, qui symbolisent sans
doute le soleil et la lune adorés par les Garas. On serait tenté de
croire que c'est la déesse de la santé dont parle Velasco.
Les autres planches contiennent des disques et autres objets en
cuivre, des poteries et des assiettes, avec de curieux ornements
88 SOCIÉTÉ DES AMÉRir.AMSTES DE PAHIS
polychromes. Parmi les figures du texte il y a une grande statue,
qui semble très ancienne, et qui est peut-être une des deux dont
parlent Cieza et Zarate.
On peut donc se féliciter de l'abondance des matériaux réunis
dans cette première expédition, qui n'est pour ainsi dire que prépa-
ratoire, et qui va être suivie d'autres. Cependant, ce que nous avons
sous les yeux est déjà suffisant pour mériter nos plus sincères féli-
citations.
Ce qui forme le fond delà collection, ce sont les dits vingt-trois
sièges, auxquels je vais consacrer quelques observations, pour
tâcher de fixer leur nombre total et leur destination primitive.
Ces prétendus sièges ne sont pas une nouveauté, puisqu'on en
trouve depuis un demi-siècle en différents musées et collections
particulières des deux mondes. M. Sa ville le reconnaît d'ailleurs
pleinement; mais il faut convenir que ses spécimens sont les plus
nombreux et les plus variés.
Le premier qui en ait parlé, semble-l-il, est le géographe équato-
rien Manuel ^'illavicencio, lequel, à la page 489 de sa Géographie de
\EquRteiir (en espagnol) imprimée en 1858 à New-York, dit
ceci: « Au Cerro ou colline de Iloja (feuille) situé à deux lieues au
nord de Montecristi, il y a un plateau sur lequel on voit rangés en
cercle des sièges en pierre, dont on compte au moins (rente », etc.,
et il ajoute «qu'il en avait deux dans sa collection à Guayaquil ».
Il y a vingt-six ans j'en ai vu deux en vente, pour une centaine de
francs, à la porte d'une boutique de cette ville, et un personnage de
cette même localité m'a assuré avoir vu, en 1862, douze sièges en
cercle sur ladite colline, oîi d'après la /rac/zV/o/î locale, ils servaient
de tribunal aux Indiens. D'après les renseignements obtenus par
M. Saville il y avait de ces sièges dans chaque maison du district,
et il croit qu'il y en a bien deux cents aujourd'hui, répandus dans les
collections privées et dans les musées du monde entier : à Paris,
à Londres, à Berlin, etc., etc., les vingt-trois qu'il représente
ont été trouvés par lui-même.
On peut consulter à ce sujet la description faite par le D'' Hamy,
dans son bel ouvrage sur la Galerie du Trocadéro, ainsi que les.
ouvrages sur l'Amérique du D' Bastian, de M. Bamps, de M. Wie-
ner, etc.
Il résulte de tout cela, (pic les fameux sièges ne se trouvaient pas
LKS CARAS DE l'ÉQUATEUR 80
sons terre, puisque tout le monde les a vns, depnis plus d'un demi-
siècle, formant cercle sur les collines. Celte consLalation, qui a une
grande importance pour l'archéologue, nous aidera à fixer leur
vraie destination, et servira pour les comparer avec d'aulres, qu on
trouvera quand on fera les fouilles, que nous attendons avec
impatience.
On ne doit pas oublier que parmi les vingt-trois sièges que nous
montre M. Saville, les plus archaïques manquent du support humain
ou animal, et ont à la place un pied pyramidal ou carré, qui est le type
primitif, comme on le verra après. Il faut aussi remarquer les
dessins symboliques qu'on voit sur les bords des sièges aux bras
angulaires, et sur d'autres objets en pierre, qu'il faudrait agran-
dir et étudier.
D'après l'opinion la plus reçue, ces sièges sont considérés comme
existant uniquement sur la côte de l'Equateur, dans la province cen-
trale appelée de Manabi. On les croit l'œuvre des Garas, qui y
régnèrent pendant deux siècles, avant d'entreprendre la conquête
des Quitus vers 980. Or, je suis à même de prouver que cette opi-
nion n'est pas fondée, puisqu'il y avait des sièges identiques en
Colombie.
D'abord, pour reconnaître qu'il y a aussi des sièges pareils au
sud de la Colombie, tout près de la frontière équatorienne et des
sources du Magdalena, vous n'avez qu'à ouvrir les Antiquités
péruviennes de mon compatriote Rivero, publiées à Vienne eh 1851,
en collaboration avec Tschudi, et vous trouverez à la planche 27,
je crois, un siè(/e identique, provenant de Timana ou de Saint-
Augustin où ledit Rivero trouva des antiquités remarquables vers
1825, si ma mémoire ne me trompe. Quoique le livre soit consacré
au Pérou, il reproduit et décrit d'autres objets en pierre de ces
ruines d'une civilisation étonnante et si oubliée. Plus au nord, près
d'Inza on a trouvé aussi des sièges. ^ euillez observer que la distance
de Montecristi à Timana et Saint-Augustin n est pas très grande.
Le fait de trouver dans les deux localités les sièges et d'autres objets
identiques, comme les cercueils en pierre, prouve les intimes rela-
tions entre les Caras et les seigneurs de Saint-Augustin, dont
quelques-unes des statues viennent d'être placées au musée de
Bogota. Je profite de l'occasion pour recommander à M. Saville
90 SOCIÉTÉ DES AMÉRICAMSTi:S DE PARIS
d'entreprendre des fouilles dans cette région si oubliée du sud
de la Colombie.
Voyons à présent si les soi-disant sièges sont destinés à s'asseoir,
ou ont une toute autre destination, comme vous allez le voir de
suite.
On dira peut-être que je suis trop enclin à soutenir des paradoxes,
et que la question ne vaut pas la peine d'être discutée, puisque ces
blocs ont évidemment la forme d'un siège artistique, semblable aux
nôtres. En effet, les apparences me sont contraires, mais non la
réalité.
Je commence par vous dire que les Indiens anciens et modernes
ne sont pas habitués à se servir de chaises: ils s'asseoient rarement,
et se tiennent plutôt accroupis comme les Orientaux. S'ils voulaient
avoir des sièges pour se reposer, ils les feraient en bois, et non en
une pierre massive et très lourde. Ils ne les auraient pas placés en
grand nombre sur les plateaux des collines. Ce qu'il est tout naturel
de supposer c'est que les monticules artificiels remplaçaient les
teocalli mexicains, et étaient pour les Caras de vrais temples en
plein air, et que ce qu'on y rangeait en si grand nombre c'était des
objets destinés au culte, des autels portatifs pour les sacrifices au
soleil et à la lune : c'est pour cela qu'ils ont la forme dun crois-
sant, qui écrase leurs ennemis ou les êtres malfaisants.
Ce que j'affirme ici n'est pas une hypothèse fantaisiste d'archéo-
logue, c'est un fait incontestable; ce sont les Caras eux-mêmes qui
nous le disent dans leurs monuments, publiés à la suite des fameux
sièges dans le livre de M. Sa ville. Je me reporte aux deux impor-
tants bas-reliefs représentant une déesse au type oriental avec, sur les
côtés, lesdeux disques symboliques du soleil et de la lune, et sur la
tête, en guise de gloire ou de nimbe, cesmêmes signes religieux, placés
sur douze croissants qui font allusion au culte rendu à ces astres durant
les douze mois de l'année. Eh bien, quels sont ces objets sur chacun
desquels planent les symboles du soleil et de lalune? Ce sont... appa-
remment, douze des fameux sièges en deux rangées; mais en réalité
ce sont douze autels pour les sacrifices aux deux astres placés sur les
croissants. Il ne viendra à la tête de personne qu'on orne une déesse
avec une auréole de sièges !
Il ne s'agit donc pas d'un paradoxe, d'une hypothèse plus ou
moins plausible, mais de faits réels etindiscutablesde l'existence des
LES CARAS DE l'ÉQUATEUR 91
mêmes objets à Montecristi et à Timana et leur évidente destination
rituelle, puisqu'ils servent d'ornement symbolique d'une divinité.
Les sièges en pierre, en si grand nombre, étaient incompréhensibles ;
mais tout s'explique si nous acceptons que c'étaient des autels destinés
au culte solaire, oîion déposait les offrandes pendant les douze mois
de l'année. Il suffît de regarder dans le volume que nous avons sous
les yeux les planches 3o et 36 qui représentent la déesse, pour se
persuader que je n'invente rien. Il y manque les têtes, ajoutées
plus tard, et à leur place on voit une sorte de pyramide à gradins
ou teocalli. et au-dessus de chaque demi-cercle, les deux petits
disques dont j'ai parlé, et qu'on ne pouvait figurer sur les soi-disant
sièges en pierre.
Nous connaissons à présenties autels si originaux de ce peuple,
sans histoire, et sans édifices, qui nous servent comme des échan-
tillons de leur culture. Il nous faut maintenant faire des fouilles, pour
découvrir les autres monuments de cette ancienne civilisation, qui
nous promettent de grandes surprises et nous aideront à résoudre
les problèmes historiques de l'Amérique du Sud.
En dehors des objets représentés dans les belles héliogravures que
contient l'intéressant livre de M. Saville, sont, encore peu nombreux,
les spécimens de l'art des Garas. Nous avons seulement les très
curieux objets trouvés par M.Dorsey, de Chicago, à l'île de la Plata \
près de Manta, où je crois reconnaître quelques têtes de captifs et
de Garas, qui se distinguent par les crânes déformés, qui les
caractérisaient. On voit aussi dans cette collection certaines
pierres symboliques avec des cercles et des triangles significatifs, et
certains colliers de pierrew3 variées, qui semblent être ceux qu'on dit
avoir été employés à Quito pour conserver les traditions. Le jour
où l'on fera des fouilles sur la côte de Manabi, il est sûr qu'on
trouvera des objets semblables.
Bien au nord, près de la frontière colombienne, on rencontra aussi
vers 1860, au port du Païlon, et à quelques mètres au-dessous du
niveau de la mer, une horrible tête en pierre, qui se trouve au
Musée Britannique, où j'en ai fait un mauvais croquis en 1873, que
j'ai retrouvé parmi mes anciennes notes. G'est une tête simiesqueavec
\. Archœlogiciil invesligalinna on thc hLtnd of I.n Pl;i/;i, otc. (Ihicago, 1901,8',
planches nonihrousos.
92 SOCIÉTÉ DES AMÉRICANISTES DE PARIS
ces grosses caninessaillantes, quicaractérisent partout les dieux. Elle
révèle une grande antiquité, dans ce pays qui a subi tant de cata-
clysmes, ayant amené TafFaissement du sol et l'invasion des eaux à
une époque préhistorique : ceci nous indique l'impoi-tance qu'auraient
les fouilles faites au bord de la mer, à Païlon, à Manta, à Santa
Elena ou ailleurs.
Presque tous les autres restes archéologiques de la côte de l'Equa-
teur ont été trouvés, plus ou moins, à la surface du sol, et repré-
sentent sans doute l'époque la moins ancienne et la plus avancée.
La recherche des couches inférieures s'impose donc ; nous y trou-
verons les restes de l'homme primitif, qui a précédé les Garas et
les Géants de la légende. Qu'on fouille au-dessous du niveau des
fîimeux puits, que la tradition attribue à ces derniers, et qu'on
explore les tolas ou tertres où se trouvaient les autels-sièges, et l'on
obtiendra une abondante récolte. C'est alors seulement que la
belle tâche confiée à M. Saville par le généreux M. Heye aura
atteint son but : tous deux auront bien mérité de l'américa-
nisme. Nous avons le droit de tout espérer, voyant le beau rapport
préliminaire que nous venons d'étudier bien sommairement.
Il résulte de tout ce qui précède : que les Garas ont joué un rôle
important dans l'histoire de la civilisation de l'Amérique du Sud ;
qu'ils ont conquis et civilisé l'ancien royaume de Quito du x^ au
xv^ siècle ; que leurs liens avec les peuples du midi de la Golombie
sont évidents, comme le prouvent leurs autels et les cercueils iden-
tiques, en forme de canot ^ trouvés chez les Montagnards ainsi qu'à
la baie de Santa Elena, ce qui indique l'origine maritime des
populations de Timana et Saint-Augustin.
Si nous consultonscertaines traditions desincas, elles nous parlent
d'anciens rapports avec les habitants de la côte de l'Equateur, et le
Quipocamayo Gatari, cité par Oliva, soutient que les dits Incas étaient
originaires de l'ancienne Sumpa ou Tumba, aujourd'hui Santa Elena.
L'antiquité et la célébrité de cette ville est très grande parmi les
Indiens, puisqu'ils font partir d'elle leur dieu Viracocha, quand il
eut parcouru le pays du sud au nord. Des recherches sérieuses
s'imposent dans ces ruines et donneront probablement à la mis-
sion américaine la clef de l'énigme.
LKS CARAS \)K l'ÉQLATEUR 93
Nous saurons aussi, quand on aura éUidié la 1res intéressante île
de La Puna, qui est tout près de la ville des fameux Géants, s'il y
a eu ou non sur ces côtes une population antérieure aux Garas, aux
allures gigantesques, révélées par des monuments cyclopéens, ce qui
aurait pu donner naissance à la légende des colosses homosexuels,
auxquels on attribue les célèbres puits de Santa-Elena.
Espérons que ce sera la gloire de notre collègue M. Saville de
s'attaquer à la solution de ces grands problèmes.
LES
DERNIÈRES DÉCOUYERÏES DE M. MALER
DANS LE YUGATAN
Par m. le comte Maurice DE PÉKIGNY
La dernière publication de noire confrère, M. T. Maler, est la des-
cription de quatre groupes de ruines découvertes par lui en 1894 et
revisitéesen 1905. Elles se trouvent aussi dans la région de TUsumat-
sintla. Il faut remarquer qu'au lieu de superbes monuments comme
dans certaines ruines du Peten, entre autres celles de Tical et de
Nacun, il ne reste que des vestiges d'édifices et de pyramides.
Leur intérêt principal consiste dans le nombre considérable de stèles
sculptées, de ligures el de hiéroglyphes. C'est d'ailleurs ce point
qui intéressait spécialement notre collègue dans ses dernières explo-
rations et cela conformément au désir de M. Bowditch qui voulait
collectionner au Peabody Muséum le plus grand nombre possible
d'hiéroglyphes mayas.
Le premier groupe de ces ruines se trouve sur la rive gauche de
rUsumatsintla non loin du confluent du Rio Chixoy. Les ruines
s'étendent au bord du fleuve sur une longueur de près d'un kilo-
mètre. Ces constructions semblent faites de terre avec un peu de
pierres et ont toutes une plate-forme. On retrouve seulement une
ligne de pierres à angle droit qui a dû servir de base à des construc-
tions de bois.
Sur la plus importante de ces pyramides se trouve un large autel
arrondi de 1 m. 60 de diamètre, orné d'une ligne circulaire de
hiéroglyphes. Le nom d'Altar de Sacrificios donné à ces ruines est
dû à cet autel.
Au pied sont placées six stèles ; la plus grande est haute de
3 m. 40 sur une largeur de 1 mètre el représente un Irône supporté
par deux personnages à genoux, sur lequel est assise une divinité
vue de profd. Une frise de qualre hiéroglyphes au-dessus de sa tête
complète le dessin.
96 SOUJÉtÉ DES AMÉRICANISTES DE PARIS
Près d'un autre édifice sont trois stèles dont deux très abîmées;
la troisième représente quatre lignes de hiéroglyphes avec dix signes
dans chaque rang. M. Maler remarque que ce chiffre 4/10 n'est pas
usuel, c'est généralement 4/12 ; le reste a dû disparaître.
Les autres ruines, celles de Seihal, sont situées sur un vaste pla-
teau et comprennent plusieurs édifices importants ayant, sur la
façade, des stèles d'une incomparable beauté.
L'une d'elles représente un guerrier à la fois de profil et de face,
mais, chose très rare, le pied droit est placé devant le pied gauche,
tandis qu'ordinairement le pied droit est tourné d'un côté et le
gauche de l'autre.
Une autre de 4 m. .")() de liaiiL représente un homme avec un
visage conventionnel très curieux, large, rond, avec des yeux sail-
lants indiqués par des cercles. La bouche est à moitié entr'ouverte
laissant voir deux dents de la mâchoire supérieure. Cette tête est
surmontée d'une autre tète semblable, du même type horrible, et
au-dessus de celle-ci un bandeau forme la base d'une figure orne-
mentale : héron tenant dans son bec une grenouille. Cette figure
est unique et tout à fait différente des autres. M. Maler la considère
cependant comme pouvant être le prototype de ces grotesc|ues
figures de Tlaloc que l'on rencontre dans certains bas-reliefs.
Plus loin se trouve une autre stèle très remarquable ; elle repré-
sente cinq personnages. Dans le bas, deux sont accroupis exécutant
une cérémonie religieuse sur un autel placé entre eux ; au milieu
et dans une niche se trouve un autre personnage avec la figure
tournée à droite. Kn haut sont les deux autres avec le visage de Tla-
loc, engagés dans une conversation très animée. Le dessin de ces
figures est remarquablement précis et naturel, ce qui est rare dans
les sculptures de cette période reculée.
Plusieurs des stèles trouvées sont complètement abîmées; sur
l'une d'elles pourtant il faut noter une particularité, le personnage
représenté porte une sorte de ceinture ornée d'une série de parallé-
logrammes avec le petit côté horizontal.
M, Maler parle ensuite d'un édifice très élevé qu'il présume avoir
eu des escaliers sur les quatre faces ; on retrouve cpielques ouvrages
de maçonnerie avec des pierres sculptées appartenant à des frises
couvertes de stuc et peintes en rouge. En face de chacun des quatre
côtés est une stèle. L'une d'elles représente le vrai Chacmol, c'est-
I.KS DKRMÈRKS DÉCOUVEHI i;s DE M. :MA1,KR DANS LE VUCATAN 97
à-dire un guerrier avec des pattes de tigre. Alaler remarque que ce
nom de Chacmol ne s'applique nullement à la figure demi-couchée
trouvée à Chichen llza par le D"' Le Plongeon. Les mains et les
pieds de ce guerrier sont couverts par des pattes de tigre attachées
par des bandages aux poignets et aux chevilles. Il tient dans sa
main un masque terrible comme ceux portés parles prêtres en cer-
taines occasions.
Une autre stèle de 3 m. 20 et dont la sculpture seule atteint
3 mètres, représente un grand prêtre plus grand que nature avec
un masque remarquablement exécuté. Sa tête est coilt'ée d'un casque
orné avec une somptuosité tout à fait remarquable.
Le résultat à Seibal fut donc la découverte de quatorze stèles,
dont dix importantes et ornées de sculptures.
Le troisième groupe découvert par M. Maler se trouve à Itsimté
près de Sacluk, aujourd'hui Libertad, petit village à huit lieues
environ du lac Peten Itza.
A TEst, au sommet d'une colline, l'on rencontre un groupe d'édi-
fices en ruines, l'Acropole d'Itsimté. Il est probable que les princi-
paux édifices de ce groupe faisaient face à l'ouest, c'est-à-dire à la
ville située dans la vallée.
Il est à remarquer que toutes ces stèles, comme celles que j'ai
découvertes aux ruines de Nacun, ne sont sculptées que d'un côté.
A l'ouest du plateau sont cinq stèles avec des bas-reliefs, quatre
sur un rang, la cinquième à quelques mètres en avant. Par derrière,
au premier plan, se dressent des ruines considérables, sans doute
le reste d'un lemple principal ou d'un palais? Au second plan, une
cour entourée d'édifices, puis sur un troisième plan, toujours en
arrière, une seconde cour également entourée d'édifices.
Les stèles sont malheureusement couchées et brisées. L'une d'elles
représente un homme, sans doute un prêtre ; dans la main droite
il tient une lance, dans la gauche un bouclier rond orné dune figure
grotesque. Sa robe lui vient presque jusqu'aux genoux, retenue par
une ceinture faite de coquilles et dont le fermoir représente une tête.
Sur une autre stèle est un détail anthropologique intéressant :
deux masques très distincts sont sculptés, l'un de face, l'autre de
profil. Ces images donnent une idée très nette des traits caractéris-
tiques de la race à cette époque.
Société des .\méric;uiisief< de Paris
98 SOCIÉTÉ DES AMÉRICAMSTES DE PARIS
Maler parle ensuite des édifices qu'il a découverts dans la val-
lée. Il y a trouvé cinq stèles à côté de petits autels. Beaucoup n'ont
aucune inscription et notre collègue suppose que ces stèles étaient
jadis recouvertes d'une couche de stuc sur laquelle étaient peintes,
sur un fond rouge, des inscriptions et des figures.
Près de l'une des ruines se trouvent deux chultuns, c'est-à-dire
des réservoirs pour l'eau de pluie.
Les ruines de Cankuen, découvertes en 1905, situées sur la rive
droite de FUsumatsintla, dans le haut de son cours, sont beaucoup
moins importantes.
Il y a deux édifices sur les côtés nord et est d'une terrasse avec
deux stèles sur le côté ouest.
Elles ont ceci de remarquable, c'est qu'elles sont ornées de sculp-
tures sur les côtés est et ouest, et d'hiéroglyphes sur les côtés
étroits.
L'une d'elles représente un guerrier assis sur un trône ayant la
forme d'une croix de Saint-André et recouvert d'un tapis enrichi
de broderies. Un serpent est enroulé autour d'un coin du trône, la
tête cachée, la queue finissant en fleur.
Au sommet, dans le milieu et aux deux coins, sont percés de
larges trous. L'on peut supposer que les victimes étaient attachées
ainsi et sacrifiées debout.
Sur chacun des côtés étroits est une rangée perpendiculaire de
seize hiéroglyphes malheureusement très indistincts.
Au pied de cette stèle est un petit autel circulaire d'un diamètre
de 81 centimètres avec une bande de hiéroglyphes large de 6 cen-
timètres 1/2. La victime, là aussi, devait sans doute se tenir deboiil.
La deuxième stèle n'est sculptée que d'un côté et représente un
prisonnier couché au pied du guerrier, les mains attachées derrière
le dos. Son casque est orné d'un Ketsal, l'oiseau sacré des tribus
du Guatemala. Un groupe de quatre hiéroglyphes orne les coins
du haut, et sur les côtés se trouve une rangée verticale de 4x3
hiéroglyphes.
M. Maler se rendit ensuite à Tenosique, finissant ainsi son long
voyage de vingt et un mois qui révéla à la science archéologique
tant d'admirables monuments.
ACTES DE LA SOCIETE
SÉANCE DU 7 JANVIKH 1908
Prksidi.nci: ni-: M. i.e D' E.-T. Hamv, membre de l'Institit
ET DE l'Académie de Médecine.
Après avoir annoncé la mort de notre regretté collègue, le comte de
Turenne dWynac, sur lequel le baron Hulot a accepté de rédiger une notice
nécrologique, et s'être fait l'interprète des regrets que celte perte cause à
notre Société, M. le D'"Hamy donne la parole au secrétaire par intérim pour le
dépouillement de la correspondance reçue depuis la dernière séance.
La correspondance manuscrite comprend : un télégramme de notre collègue
M. Salone, qui s'excuse de ne pouvoir achever ce soir la communication du
travail qu'il avait commencé d'exposer à la Société à la dernière séance; une
lettre du comte Jean de Kergorlay, promettant de rédiger sur notre regretté
collègue, le comte de Laugier-MUars, une notice nécrologique qui sera
envoyée à la Société dès son achèvement ; une lettre du D' Héger au D"" Ilamy,
dans laquelle le D'' Héger demande au président de la Société la collabora-
tion des Américanistes de Paris au futur Congrès de ^'ienne, et la colla-
boration personnelle du D' Ilamy au même Congrès ; une lettre de la
Bibliothèque de la Columbia L'niversily disant avoir reçu les volumes 1 à 111
et \' du Journal et demandant l'envoi du vol. IX de l'ancienne série et de la
nouvelle série (approuvé) ; une lettre de la Légation du Chili en France, annon-
çant l'ouverture à Santiago du Chili, le 1*^' décembre 1908, du i" Congrès
scientifique (P"" congrès pan-américain) et donnant copie d'une lettre du
D"" Valentin Letellier, recteur de l'Université du Chili, qui demande spéciale-
ment la participation des membres de la Société des Américanistes de Paris à
ce Congrès, et, en envoie le programme ; une lettre du baron Hulot deman-
dant un résumé du rapport de M. de Périgiiy pour être inséré dans la partie de
la Géographie réservée à la correspondance ; une lettre de M. Pendola,
bibliothécaire au Museo Nacional de Buenos-Ayres, demandant à la Société
de lui compléter la collection de ses publications (approuvé); une longue lettre
de M. Théodore Urban exposant au Président de la Société des Américanistes
la découverte qu'il croit avoir faite de la clef des monuments pré-colombiens,
et demandant le prix que la Société aurait à décerner, à ce qu'il suppose, pour la
découverte d'une clef permettant de déchilfrer l'éci-iture de l'homme |)rimitif de
l'Occident (dépôt dans les Archives).
100 SOCllÎTE DES AMiiRICAMSTES DE PARIS
La correspondance imprimée se compose d'une lettre d'invitation aux obsèques
du comte de Turenne d'Aynac, décédé le 3 décembre 1907, qui ont eu lieu le
7du mêmemoisà l'église Saint-Augustin ; une rectification d'adresse de la Société
d'anthropologie de Vienne; une circulaire du ministre de l'Instruction publique
annonçant que la prochaine session du Gong-rès des Sociétés savantes aura lieu
à la Sorbonne du 21 au 25 avril 1908. (M. le D"" Capitan est délégué pour y
représenter la Société) ; une circulaire de I' « American Philosophical
Society », relative au Congrès qui sera tenu à Philadelphie du 23 au 25 avril
1908 ; une circulaire relative au 3^ Congrès International des Religions, qui
aura lieu à Oxford du 15 au 18 septembre 1908.
Les ouvrages reçus sont les suivants: Glohus, 1907, n°^ 21, 22, 23, 24 du
tome lAXXXlI (n° 21 : Les Araucans dans les missions du Chili mérid., par
Schuller); Bulletin of Ihe American Geocf. Soc, 1907, novembre, décembre;
Miiseon^ 1907, n"^ 3-4; Bulletin du Parler français au Canada, 1907,
novembre, décembre; Revista de la Facultad de Lelras y Ciencias, Université
delà Havane, 1907, septembre ; Anales del Museo Nacional de Buenos-Aires,
3*^ séi'ie, t. yil, 1907 ; Memorias y Revista de la Sociedad Cienfifîca Antonio
Alzate, tome XXIV, n"^ 10, H, 12, tome XXV, n" 1 ; Ymer, 1907, n° 3; Revue
de VEcole d'anthropoloçfie de Paris, 1907, décembre ; Anales del Museo
Nacional de Mexico, t. I\', n° 8 ; Bulletin of the American Muséum of Natu-
ral Hislory, t. XVII, 5'' partie. (The Shasta, par Roland B. Dixon) ; Memo-
ries of Ihe American Anthropolor/ical Assoc, vol. II, partie 1, partie 2 (Les
Creeks de la ville de Taskigi, par Frank G. Speek) ; J. Walter Fewkes,
Excavations at Casa Grande, Arizona, in 1 906-4 90 7 ; Mariano Fernandez
de Etchveria y \'eylia : Los Calendarios Mexicanos (édition du Musée Natio-
nal de Mexico) ; Liste des membres du Comité des Travaux Histor. et Scient.,
1 907 ; Librairie Otto Lange : Catalogue of Geographical Books on America,
Asia and Oceania {\9()8, n" 1).
M. le D' Capitan présente ensuite la première série de ses Décades améri-
caines, remercie le D' Verneau des facilités qu'il lui a fournies pour l'étude
de différents objets conservés au Musée d'ethnographie du Trocadéro, et
exprime l'espoir que son traAail sera de quelque utilité aux Américanistes. Le
Président remercie notre collègue de son hommage.
M. Gonzalez de la Rosa remet au Secrétaire par intérim deux courtes notes
relatives, l'une au Codex Popoloca. l'autre à l'Institut historique du Pérou; il
annonce ensuite d'après le journal \ Amérique latine que M. Saville, au cours
des fouilles exécutées par lui sur la côte de l'Fquateur aurait découvert de
remarquables bas-reliefs et de grands monuments en pierre ne ressemblant,
paraît-il, à aucun type connu. Conviendrait-il d'y voir des œuvres de la race
primitive de l'Equateur ? La question reste à étudier. A ce sujet, le D"" Rivet
signale, comme méritant d'être rapprochés de la découverte de Sa\ille, les bas-
reliefs de Gonzalez Suarez, et ajoute qu'on trouve sur la côte de l'Equateur des
ossements de mastodontes, qui ont, sans doute, amené la croyance, chez les
indigènes, à l'existence ancienne dune race de géants.
ACTES DE LA SOCIÉTÉ 101
M. le D'' Ilamy entretient la Société crun curieux manuscrit qui lui vient d'un
neveu de Dumontier, M. Gamble, contenant une communication adressée en
1845 par A. de Quatrefag^es à la Société d'Kthnolog-ie. C'est une « notice sur les
Indiens Io^vasetOdjibbeways qui se sont montrés à Paris en 1845». Auparavant,
déjà, dès 18"27, des Osages étaient venus en France, et avaient fourni à Boilly,
et à quelques autres le sujet de curieuses gravures que le D"^ Hamy met sous
les yeux de ses confrères ; rien de scientifique n'avait été écrit sur ces Indiens.
Il n'en a pas été de même delà troupe amenée à Paris par Catlin en 1845;
le D"" Ilamy en donne une preuve en lisant la très intéressante notice de Quatre-
fages, qui sera publiée dans le Journal.
A une demande du 1)'' ^ erneau, désireux de savoir si des mensurations ont
été exécutées, le D'' Hamy répond en renvoyant son collègue à l'ouvrag'e de
Quételet.
M. le D"" Raphaël Blanchard, professeur à la Faculté de Médecine et membre
de l'Académie de Médecine, est élu membre titulaire de la Société.
La séance est levée à 6 heures 25.
SÉANCE DU 4 FÉVRIER 1908
Présidence de M. lk D' E.-T. Hamv, membre de l'Institut
ET DE l'Académie de médecine.
M. le D'^ Blanchard remercie la Société de l'honneur qui lui a été fait; le pré-
sident se félicite du concours que notre nouveau collèg-ue veut bien apporter
à nos travaux.
La correspondance manuscrite comprend : lettre de M. George G. Heye
annonçant l'envoi d'un travail : Contributions lo South American Archeolo-
gy^ par l'entremise de la « Morris European and American Express Co »; lettre
de M. le duc de Loubat relative à la prétendue découverte de M. Théodore
Urban sur la clef des monuments précolombiens ; lettre d'excuse de
M. Boman, et envoi du compte rendu d'un ouvrage de M. Nordenskj(Sld ; lettre
de M. Deniker demandant de compléter la collection de la Société à la
Bibliothèque du Muséum (adopté) ; photographies de M. Pimentel ; demande
d'échang-e du directeur de la Revue des Etudes ethnographiques et sociolo-
giques (adopté).
Le capitaine Perrier, attaché à la Section de g-éodésie du Service g'éog^ra-
phique de l'armée, ancien membre delà Mission géodésique française de l'Equa-
teur, pose sa candidature à la place de membre titulaire. Présenté par
MM. Hamy et Rivet.
M. de Périgny, présenté par MM. Hamy et Loubat, pose aussi sa candidature.
M. deCharencey fait hommage du tome XXXI des Actes de la Société philo-
102 SOCIÉTÉ DES AMÉRICAMSTES DE PARIS
loqique et d'une brochure intitulée Choix d'étymologîes françaises et argo-
tiques, dont il est Fauteur.
La Correspondance imprimée comprend : Bévue des Eludes ethnographiques et
sociologiques, n° 1 ; accusé de réception du Musée Goeldi dllistoire naturelle et
d'Ethnographie (pour le Journal, vol. III, n" 1); souhaits de nouvel an du
Musée National de Mexico ; Rendiconti délia Reale Accadeniia dei Lincei, série V,
vol. XM, fasc. 6-8, 1907 ; Bévue de V Ecole d'Anthropologie de Paris, jan-
vier 1908; Proceedings of the Acaden^y of Natural Sciences of Philadelphia,
vol. LIX, 1907; Anthropos, 2^ vol., fasc. 4 et 5; Proceedings of the Davenport
Academy of Sciences, vol. X, 1904-1906; Phe Monferey pine Scale, de Dudley
Moulton (Proceedings of the Dav. Ac. ofSc); The genus Eufeltix de Elmer
Darwin Bail [Proceedings of the Dav. Ac. of Se.) ; Aiiales del Museo nacional
de Mexico, tome IV, n°"* 9 et 10; Menioriales de Fray Torihio de Mololinia;
Saville, The Anfiquities of Manahi Ecuador, New-York, 1907; Bulletin de la
Canadienne, 1907, n" 11, 1908, n" 1 (spécimen).
M. Hamy qui vient d'examiner les photographies de M. Pimentai y recon-
naît des œuvres aztèques (mauvaise pièce représentant un singe).
M. de Charencey dans une courte communication observe que, parmi les
mots argotiques, un au moins est d'origine algonquine.
M. Raphaël Blanchard a parcouru dernièrement une partie du Canada, des
Etats-Unis et du Mexique; à Ghihuahua, à Orizaba il signale de curieuses
survivances ethnographiques, ce sont des mortiers en pierre, probablement
en diorite, servant à piler le piment, le cacao et le maïs, employés encore
à l'heure actuelle par les Indiens et les Blancs. A Orizaba, au marché, le prof.
Blanchard a vu une quantité considérable de ces mortiers ce qui prouve leur
emploi constant. 11 présente une photographie dun mortier à piment de forme
circulaire, monté sur trois pieds, à peine excavé, avec un pilon en pierre ; une
autre d'un mortier à cacao ou à ma'is qui est tabulaire, rectangulaire, à trois pieds,
très légèrement excavé, avec un rouleau quadrangulaire, mais le plus souvent ce
rouleau est fusiforme. Ces objets portent encore le nom nahuatl primitif de
ma tété.
Des mortiers de même nature ont été introduits d'Amérique en Europe par
les Espagnols, en Espagne et dans le sud de la France. M. Daleaua recueilli des
mortiers de forme tabulaire dans le département de la Gironde. A Bordeaux,
un magasin a encore un tableau à l'huile représentant un ou^■rier utilisant ce
mortier.
M. Hamy insiste sur le caractère intéressant de ces transplantations d'ins-
truments d'Amérique en Europe.
Le D'' Rivet fait une communication sur les tsantsas des Jivaros (tsantsas
vraies, fausses, tsantsas d'animaux).
M. Salone a la parole pour la suite de sa communication sur les unions
ethniques au Canada.
Les unions légitimes n'ont donné aucun résultat. Les unions libres ont été
très rares, grâceà l'inlluence des prêtres. Il est vrai que les bâtards étaient réu-
nis aux Indiens. Mais le gouvernement s'y opposant, ces Français réunis aux
ACTES DE LA SOCIÉTÉ 103
Indiens ont produit aussi des métis. D'autre part, les Indiens gardaient les
Anglais faits prisonniers, et les mariaient entre eux; mais nul doute qu'il n'y ait
là une autre source de métissage.
Dans la colonie française, il n'y a pas eu un grand nombre de mélanges.
Comment expliquer alors qu'un certain nombre de Canadiens ont du sang
indien dans les veines? Cela tient à ce que les sauvages entrent peu à peu dans
la vie civilisée. Ces types de métis se retrouvent chez des individus très distin-
gués et de haute valeur.
Mais que s'est-il passé en dehors des limites de la colonie ? Dans le sud de la
Nouvelle-Ecosse, il y a eu un très grand nombre d'unions. Nombreuses unions
entre les Français et les Abénaquis.
Voyons ce qui s'est passé entre les coureurs de bois et les femmes sauvages.
Celles-ci avaient un penchant pour ces Blancs vivanten sauvages et les mœurs des
sauvages étaient assez licencieuses.
Il y avait en Louisiane des postes qui étaient en train de se former ; dans ces
postes, il y avait des PVançais, des noirs esclaves et des indigènes. Là il y a eu
des métissages le plus souvent illégaux.
Qu'ont donné tous ces mélanges?
Un faible pourcentage de métis.
Il s'est créé un peuple métis en un certain point autour du lac Winipeg ;
il subsiste toujours dans l'ouest. Il y a im autre groupe écossais indigène ;
ces deux types d'individus se sont créés après la chute de la domination fran-
çaise, au moment de la rivalité entre la Compagnie de la baie dHudson et la
Compagnie de l'Ouest (1780-1830).
C'est le seul résultat des alliances entre Français et indigènes. Ils sont une
vingtaine de mille environ.
M. Verneau demande à M. Salone si les métis sont féconds. Celui-ci répond
que les naissances sont faibles au l*^"^ degré, mais après, elles reprennent
leur abondance. Les sauvages sont peu féconds.
M. Blanchard a visité deux centres européens-indiens-canadiens. Il y a là
des métissages à tous les degrés. Dans ces villages, il y a une tente dans chaque
jardin, et les métis préfèrent vivre sous la tente. Dans un village de métis iro-
quois, il n'y a pas de tentes mais des maisons confortables. Le chef parle anglais
et français très correctement.
La séance est levée à 6 heures 35.
SÉANCE DU dO MARS 1908
Présidexck de m. le D'' R.-T. Hamv, membre de l'Institut
ET DE l'Ac.\DÉMIE DE MEDECINE.
A propos du procès-verbal :
M. Hamy, au sujet des survivances ethnographiques, mentionnées par M. Blan-
lOi SOCIÉTÉ DES AMÉRir.AMSTES DE PARIS
chard, signale un passage de Baunié relatif à un moulin à chocolat, ceci montre
qu'avant les premiers moulins, on employait les mortiers anciens d'Amérique.
M. le duc de Loubat dit que les chasseurs de fourrures avaient chacun une
Indienne.
M. le D'' \'erneau cite des cas nombreux de métissage fécond (entre Indien
et blanc).
M. Jules Xestler, professeur impérial roval à Prague, pose sa candidature
comme membre titulaire de la Société. Présenté par MM. Hamy et Vignaud.
La correspondance manuscrite comprend : 1" deux lettres de M. de Périgny,
Tune relative à sa candidature et l'autre à son mémoire; "2° une lettre du chargé
d'alïaires du Chili relative au i' Congrès scientifique (1''' pan-américain) qui
se réunira à Santiago de Chili le 1 '' décembre 19U8 ; 3" une lettre de M. Désiré
Pector qui en\'oie trois coupures de journaux relatives à la photographie de
la pierre à sacrifices décou\erte au Nii'aragua, à des idoles andaquines de
San Agustin (Colombie) et à la découverte d'un mastodonte en Colombie;
4" une demande d'échange des publications de la classe des Sciences morales
de la R. Accademia délie Scienze de l'Istituto di Bologna (adopté).
La correspondance imprimée comprend : Le L'"" fascicule des Meinorie délia
IL jAccadeinia délie scienze del VIslilulo di Bologna^ classe di Scienze morali
(sezioni di Scienze filologiche et sezioni di Scienze giuridiche) ; Rendiconli
délie Sessionidella R. Accademia délie scienze dell' Isfitufo di Bologna (classe
dei Scienze morali) ; Slnliile délia Reale Accademia délie Scienze delV Isli-
iulo di Bologna: Fourth animal Report of ihe Lihrary Board of Ihe Vir-
ginia Siale Lihrary (1906-1907); Bulletin of the Virginia State Lihrary (jan-
vier 1908) ; Bolelln de la Sociedad Geogràfica de Lmia(l"trim. 1907 etS'^ trim.
J906) ; Anales del Museo Nacional de Mexico, t. I\', n" 2, 1907 ; Revista de la
Faciillad de Letrasy ciencias de la Harana (nov. 1907); Zeilschrifl fur Ethno-
logie {6" fasc. 1907, L'fasc. 1908); }'me/- (4-^ fasc 1907); Forty-first Report of
the Peahody Muséum, 1906-07; American Anthropologist (oct.-déc. 1907);
Bulletin du Parler français au Canada (janv. et mars 1908); Bulletin of the
American Geographical Society Çyi\n\A90S); Bévue de l'Ecole d'Anthropologie
de Paris (fév. 1908)"; Notice sur les fêtes données à Paris en I 907, en l'hon-
neur de Son Excellence le conseiller Rodrigue Alves, ancien président de la
Rép. des E.-U. du Brésil.
Hommages d'auteurs : Koch-Grûberg, Der Tischfang hei den Indianiren
NorI wcsl hrasiliens , Koch-Grûberg et G. Hûbner, Die Makuschi und Wapis-
chaua.
M. deCharencey fait une communication sur des ressemblances entre certains
idiomes du nord-est asiatique et du nord-ouest américain qui prouvent qu'il
y a eu des rapports entre les deux continents et que des Mongols ont parcouru
la côte du Pacifique.
M. Hamy rappelle qu'il a fait la même démonstration d'une façon irréfutable
au point de vue anthropologique.
AI. Gonzalez de la Rosa pense que ces faits sont d'origine récente.
M. Hamy pense qu'il ne s'agit en efîel que de populations relativement
ACTES DE LA SOCIÉTÉ 105
modernes et qu'il ne saurait rien avancer relativement aux temps très anciens.
M. de Gharencey pense au contraire que ces faits se rapportent à une haute
antiquité alors que le fer était inconnu dans l'Amérique du Nord.
M. Hamy répond que les peuplades maritimes asiatiques dont il s'agit igno-
raient le fer comme les Américains.
M. de Gharencey pose une question sur l'origine probable asiatique des Amé-
ricains. L'enfant indien a le type mongolique, chez l'adulte ces caractères s'at-
ténuent.
C'est là une vaste question qui comporterait une très longue discussion.
M. Hamy communique un important mémoire sur l'album des habitants du
Nouveau monde d'Antoine Jacquard et fait passer sous les yeux des membres
delà Société d'intéressantes gravures de cet artiste poitevin.
I.e capitaine Perrier et M. de Périgny sont élus membres titulaires.
La séance est levée à 6 heures.
SÉANCE DU 7 AVRIL 1908
Présidence de M. le D"" Hamy,
Membre de l'Lnstitut et de l'Académie de Médecine.
La- correspondance manuscrite comprend j 1" une lettre du ministre de
l'Instruction publique relative à la participation au 16" Congrès internatio-
nal des Américanistes à Vienne; 'I'' une lettre de M. le cap. Perrier, remer-
ciant de son élection comme membre titulaire de la Société ; 3° une lettre de
M. Hervé, présenté par MM. Hamy et Verneau,qui pose sa candidature comme
membre titulaire. Le C'^' Bourgeois s'excuse de ne pouvoir assister à la séance
et promet une étude sur les dernières publications géographiques de SaoPaullo.
La correspondance imprimée comprend : Bulletin et mémoires de la
Société d'Anthropologie de Paris, n° 4, 1907 ; Mitleiliingen der Anthropolo-
gischen Gesellschaft in Wien, 6"^ fasc. 1907 ; Règlement et programme
général du i?" Congrès international de géographie de Genève (27 juillet-
6 août 1908) ; Zeitschrift fur Ethnologie, 'I"" fasc. 1908 ; 7'Ae Journal of the
Boyal anthropological Inslitute of Great Britain and Irland (juillet-décembre
1907) ; Le Bulletin du parler français au Canada (mars 1908) ; Bulletin of
the American Geographical Society (février 1908) ; Proceedings ofthe american
antiquarian Society, 3" fasc, vol. XVIII, 1907 ; Annual Report of the Smith-
sonian Institution, 1906; 7'Ae Geography and Dialects of the Mixvik Indians.
Barrett, Rerckley, 1908 (University's of California publications) ; The Ethno-
geography of the Porno and Neighhooring Indians. Barrett, 1908 ; Report of
the Librarian of Congress. Washington, 1905 ; Annales del Museo Nacional
de Montevideo, vol. VI, tome III, fasc. 3, 1908 ;Register oficial, 1907. Répu-
blique du Paraguay ; Boletin del Cuerpo de ingénieras de minas delPerù, n° 53,
106 SOCIÉTÉ DES AMÉRICANISTES DE PARIS
1907; The religion of the Indians of California. Krœber, Berckley, 1907
(University''s of California publications) ; The Washo linguage of central
California and Nevada ; Krœber, etc. ; The Emeryvith Shellniomed-Maa.Vhle
(id.); NavahoMyths. Preyers and songs with Texls and T'rans/aftons.Matthews-
Berckley, 1907 (id.) ; Anthropos, 2« fasc. 1908.
M. Hamy souhaite la bienvenue à MM. Perrier et dt Périgny.
M Jules Nestler, professeur impérial-royal à Prague, est élu membre titulaire
de la Société.
M. le D"" Capitan est élu, à l'unanimité, secrétaire général de la Société,
M. le D"" Capitan remercie la Société du grand honaeur qui lui est fait.
Il remercie M. Rivet d'avoir bien voulu remplir par intérim depuis plusieurs
mois ces délicates fonctions avec zèle, exactitude et précision. 11 lui adresse de
cordiales félicitations que formule à son tour le Président.
M. Capitan est désigné pour représenter la Société, avec MM. dePeralta et
de Périgny au Congrès des Américanistes à Vienne. Réponse sera faite au
ministre de l'Instruction publique.
La parole estdonnée à M. delà Rosa pourson étudesur le travail de M. Saville
M. de la Rosa insiste sur ce fait que, d'après lui, les grands sièges en pierre
à Purri de Manabi, ont existé aussi en Colombie (Tumanâ ou San Agustin). Il
croit que ces sièges étaient en réalité des autels, ou autres choses semblables
relativement au culte.
M. Hamy pense que ce peuvent être des sièges pour inviter les esprits à venir
s'y asseoir. L'une des planches de M. Saville présente un dessin qui rappelle
le dieu de la chasse qui est figuré sur une pièce du Trocadéro. M. Hamy
rappelle qu'à Tumaco, un agent consulaire français a fait quelques fouilles et a
recueilli des statuettes fort usées et qui présentent des analogies assez frappantes
avec des objets de l'Inde. M. Hamy a remarqué que les deux bras du siège
ne sont pas égaux, mais il ne voit aucun inconvénient à ce que dans certains
cas, ils aient pu servir à déposer des olFrandes, comme le croit M. G. de
la Rosa.
M. Cordier fait une communication sur des manuscrits thibétains. Actuelle-
ment on possède 49 manuscrits mossos et lolos. M. Bacot en a rapporté 1 9 autres
(18 mossos, 1 lolo).
Ces manuscrits mossos intéressent beaucoup la Société. Ils sont écrits en
écriture pictographique, qui, sous certains rapports, rappelle des manuscrits
de l'Amérique centrale. M. Cordier les apportera dans la prochaine séance.
M. Hamy ne voudrait pas affirmer qu'il y a des ressemblances, mais il y a un
« air de famille ».
M. Hamy lit une communication sur la hache d'Antoine de Jussieu, qui
servit à ce savant à définir le rôle des fameuses « pierres de foudre ». Il
croit en avoir retrouvé l'original dans les collections du Trocadéro.
La séance est levée à 6 heures.
ACTES DE LA SOCIÉTÉ 107
SÉANCE DU 5 MAI 1908.
Présidence de M. le D"^ Hamy, membre de l'Institut
ET de l'Académie de médecine.
La correspondance manuscrite comprend : Lettre d'excuses de MM. Vignaux,
Froidevaux et de Charencey .
La correspondance imprimée comprend : Bulletin of American Geographical
Society, mars 1908 ; Revue de VEcole d'Anthropologie de Paris, mars-avril. ;
Bulletin de la Société Neuchâteloise, t. XVIII, 1907 ; Groupe parisien de
VEcole Polytechnique, mars 1908 ; Revista de la Faculfad de Lelras y Cien-
cias, de la Ilabana, janvier ; American Anthropologisl, janvier-mars 1908;
Anales del Museo NacionalSan Salvador (ta citer un article sur la concordance
entre les calendriers nahuatl et romain); General Register der Zeitschrift fur
Ethnologie; Anales del Museo Nacional de Mexico, t. IV, n" 12 ; Bulletin du
Parler Français au Canada, avril 1908.
Eug-enio Garson, 1° L'Europe dans V Amérique latine ; 2" Critiques sur
Jean Or th.
Capitaine Perrier, La Mission française de l'Equateur.
M. Hervé, Notes et matériaux. Destruction de la caverne à ossements de
Kùhloch en Franconie. — Voyage à la Martinique par J . R., général de
brigade, 1804 [Revue École Anthropologie, janvier 1907).
M. Hervé, Cours d'ethnologie. Noirs et Blancs. Le croisement des races aux
Etats-Unis (Revue Ecole anthropologie, octobre i906).
M. Gapitan, Cours d'antiquités américaines du Collège de France. Leçon
inaugurale (extr. Revue Ecole anthropologie, avril 1908).
M. Haussoullier, Notice sur la vie et les œuvres de M. Jules Oppert.
M. Th. Maler, Explorations of the Upper Usumatsintla and adjacents
régions.
M. Hervé est nommé membre titulaire. II offre à la Société un livre intitulé :
Voyage à la Martinique. Vues et observations politiques sur cette isle,
avec un aperçu de ses productions végétales et animales, par J. R. (Reux),
général de brigade, Paris, an XII (1804), volume original. L. Pelletier, libraire,
rue Saint-André-des-Arcs. Petit in-8" carré de 194 pages.
M. de Périgny sur la proposition du Secrétaire Général, avec l'approba-
tion du président et après vote des membres présents, est nommé secrétaire des
séances.
M. Gordier montre les manuscrits mossos rapportés par M. Bacot.Ils sont très
curieux. On y voit certains signes analogues à ceux des manuscrits mexicains,
entr'aulres : la tète de cerf, le croissant de lune. Ce sont des prières ou des
légendes du pays. — M. Gordier lit une communication sur les tribus mossos
et dépeint les coutumes de ces peuples. Le prince Henri d'Orléans a rapporté
108 SOCIÉTÉ DES AMÉHICANISTES DE PARIS
plusieurs manuscrits thibétains et a donné une traduction de l'un d'eux. —
On espère arriver avant lonj^lemps à un résultat définitif sur leur interpréta-
tion.
M. Seler a reçu le prix quinquennal Angrand, de 5.000 francs, pour son
travail sur le Codex Borgia. A 1 unanimité la Société lui adresse ses plus vives
félicitations et charge le secrétaire général de les lui transmettre.
Le D"" Capitan présente plusieurs pièces recueillies à Saint-Domingue.
Il y a des types spéciaux de haches, et d'autres semblables aux nôtres.
Réunis dans la même île, ces objets indiquent deux courants de civilisation
tout à fait diiTérents. Certaines haches sont du type des haches de l'Amérique
du Nord, d'autres sont au contraire du type caraïbe. Il y a aussi des pilons à
figures, des masques antilliens et une amulette analogue aux amulettes mix-
tèques.
Le D'^ Ilamy fait remarquer l'intérêt de cette communication, étant
donné que tous ces objets viennent de Saint-Domingue. Or les Antilles
ont eu deux civilisations et l'on a tort de tout rapporter aux Cara'ïbes. Il n'y a
jamais eu de caraïbe à Cuba et le culte à Sainte-Lucie était antérieur aux
Caraïbes. Cette collection sera donc très utile pour des déterminations
ultérieures.
Le D"" Hamy lit ensuite une note très intéressante intitulée : Etudes iconogra-
phiques et ethnographiques des Indiens du Brésil. Il montre des dessins exécu-
tés en 1613 et fait l'histoire du voyage et de la venue en France de ces sauvages
qui font l'objet des gravures. Les Indiens de Razilly, peintures par Du Viert.
M. Hamy fait ensuite passer des livres fort rares et très curieux : Histoire
de la mission des P. Capucins en l'isle de Maragnan, par le R. P. Claude
d'Abbeville ; Voyages en Afrique, Asie. Indes Orientales et Occidentales,
par Jean Mocquet.
M. Humbert adresse un intéressant mémoire intitulé : Les documents manus-
crits du British Muséum relatifs à la colonisation espagnole en Amérique et
particulièrement au Venezuela.
Il résume ainsi ce mémoire :
I. Documents généraux. — Peu d'originaux. Ce sont en général des copies
de cédules royales, d'actes administratifs, ou des pièces d'un intérêt médiocre,
se rapportant à l'œuvre des missions.
Ils sont catalogués ainsi qu'il suit :
Add. 13.974, n°60. — Indice de los despachos générales quese han expedido â
los Reynos de las Indias desde el ano 1700.
Add. 13.974, n« 01. — Cédulas tocantes â Indias, 1620-1787 (ail copies except
one signed by Philipp V on the 23 July 1712).
Add. 14.012. — Papeles tocantes â las doctrinas de los Religiosos en las
Indias (1612-1651).
IL — Les pièces relatives au Venezuela offrent un intérêt tout particulier.
Ce sont presque toutes des documents originaux. On peut les classer en quatre
catégories :
l" Colonisation. Add. 24.906. — Cédulas reaies tocantes â la provincia de
ACTES DK LA SOCIÉTÉ 109
Venezuela, ( 1529- 1535). — 159 feuilles enfermées clans une couverture en
parchemin sur laquelle on lit : « Sobre la conquista de la provincia. »
Ce précieux manuscrit, que nous avons étudié en détail dans notre thèse
sur Voccupalion nllemande au Venezuela au XVI'' s. (1905), permet de
porter un jugement définitif sur le rôle exact qu'ont joué au N'énézuéia les
gouverneurs allemands choisis par les ^^'elser, et sur le contrôle que ne cessa
jamais d'exercer dans la province la couronne d'Espagne. 11 éclaire d'un jour
nouveau de célèbres personnages dont le caractère a souvent été discuté :
le pacificateur \'illegas, le premier évêque du Venezuela, Rodrigo de
Bastidas, etc.
Add. 13974, n° 23. — « Sobre el estado de la pacificacion y poblacion de los
Indios Gumanagotos. » Nueva Barcelona, 12 juin ltJ38.
C'est une lettre originale adressée au gouverneur de Cumana par Juan de
Urpin. — Il se plaint des repal'liniientos qui nuisent à la pacilication et à la
conversion des Cumarragotos. Il demande au gouverneur l'autorisation de
chasser les Hollandais qui se sont rendus maîtres des salines d'Unare.
Add. 22.681 à 22.685. — C'est le manuscrit de la Historia de las Indias de
Bartolomé de las Casas.
2° Administration. Eg. 1803, 1804,1805 — Ces pièces nous donnent
des renseignements intéressants sur les rapports des gouvei'neurs avec
les autres fonctionnaires et sur les rivalités entre les autorités civile et
religieuse.
3° Commerce et finances. Add. 13987. ^Papiers importants relatifs àla « Real
Compania Guipuzcoana de Caracas ». Rôle bienfaisant de cette Compagnie
commerciale qui combat la contrebande étrangère, favorise la culture du
cacao, du coton, de l'anil, ainsi que l'élevage du bétail. — Dangers de son
monopole. — Importations et exportations faites par la Compagnie. — Prix
des denrées.
La Séance est levée à 6 h. 30.
SÉANCE DU 2 JUIN 1908
Présidence de M. Vignaud, Vice-Président
La correspondance manuscrite comprend : 1"^ Une lettre de remerciements
du professeur Seler en réponse à la lettre de félicitations de la Société pour
le prix Angrand qui lui a été décerné ; 2" Une lettre de remerciements de M.
Jules Nestler, de Prague, nommé membre de la Société.
La correspondance imprimée comprend : Une lettre de faire part de la
mort de M. Paul Mirabaud, ancien membre de la Société.
Revue de VÉcole dWnthropologie de Paris, mai 1908 ; Bulletin de la Société
de Géographie de Dunkerque, juin 1907; Rendiconli délia Reale Accademia dei
Lincei, avril 1907; Le Muséon, t. IX, n° 1 ; Ymer, n" 1, l90S;Anthropos, t. III,
iV^ 3, 1908 ; Zeilschrifl fiir Ethnologie, t. III, 1908 (à noter Hoch-Grunberg,_
110 SOCIÉTÉ DES AMÉRICAMSTES DE PARIS
Das Haus bei den Indianern Xordwestbrasiliens). Wurllembergische Jahr-
bûcher fur Statistik und Landeskunde, t. I, 1907 (à noter Theodor Koch-
Grûnberg, Indianertjpen aus dem Amazonasgebiet) ; Anales del Museo Nacional
de Mexico, t. V, ri°* 1-2 (à signaler Diccionario de Mitologia Nahoa] ; Revisla
de historia, t. I, Irim. IV, 1906; t. II, trim. I-II, 1907; Boletin de la
Sociedad Geografica de Lima, t. XXI, 1907 ; Revisla de Sociedade scienli-
fica San Paolo (Brésil), n"^ 1-4, janv. -avril 1907; n» 5-7, avril-juill. 1907 ; n° 8,
août 1907; Bulletin et Mémoires de la Société d'Anthropologie de Paris,
série V, t. Mil, fasc. 5-6.
M. Maurice de Périgny entretient la Société des dernières explorations de
M. T. Maler dans la Péninsule du Yucatan.
Le professeur Blanchard fait une communication sur le métissage au Mexique
résultant des unions entre Européens et Indiens d'après les documents qu'il a
pu se procurer au Musée de Mexico. Quelque* observations sont échangées
sur la façon dont le métissage est compris au Mexique et dans l'Amérique du
Sud.
M. de Charencey prend la parole au sujet dun livre de M. Ilrdlicka, Skeletal
remains suggested or atlrihuted to early nian.
L ordre du jour appelle ensuite la communication du professeur \'erneau
relative au travail de M. Ameghino sur le Telraprothomo Argentiniis dans
lequel l'auteur décrit le fémur et la vertèbre de Monte Hermoso (voir Journ.
de la Société des Américanistes, t. II, 1907). Il critique vivement les idées
de M. Ameghino tout en rendant hommage à sa haute rectitude scientifique.
M. Hervé fait remarquer que dans des couches de terrain fort anciennes de
l'Amérique du Sud on a découvert un fémur ayant en petit tous les caractères
du fémur humain.
M. Verneau dit qu'il est extrêmement difllcile de classer les terrains
de l'Amérique du Sud. En tout cas il n'existe aucun synchronisme entre les
terrains de l'Amérique et ceux de l'Europe. Il est donc impossible d'établir
exactement l'âge de ces ossements en les déduisant de celui des terrains.
M. le président soumet la proposition d'une séance en juillet. Cette pro-
position est repoussée. La prochaine séance aura lieu, comme les années précé-
dentes, en novembre.
La séance est levée à 6 h. 30,
NÉCROLOGIE
PAUL MIRABAUD
La Sociétédes Américanistes vient d'avoir la douleur de perdre ^L Paul Mira-
baud,run de ses membres titulaires. Né à Versailles le 29 juin 1848, notre col-
lègue s'était passionné dès son enfance pour les voyages lointains et les choses
de la mer. Reçu au Borda, il se vit forcé de renoncer à y entrer par suite de
son état de santé qui l'empêcha également d'arriver à l'École Polytechnique
pour laquelle il s'était préparé avec l'idée de devenir par cette voie officier de
marine. Il a continué toute sa vie à sinléresser aux questions maritimes et géo-
graphiques, et lorsqu'il fut question de créer notre Société, il fut un des premiers
à assurer son concours aux fondateurs. Sa haute intelligence s'appliquait aux
affaires les plus diverses, mais se portait surtout sur celles qui pouvaient
accroître au loin le rôle de notre patrie. Gomme régent de la Banque de
P'rance, comme administrateur de la Compagnie du Canal de Suez et de la
Compagnie des chemins de fer d'Orléans, comme président de la Société des
Chargeurs Réunis, il a su faire apprécier partout les qualités de droiture et de
loyauté de son esprit, et sa haute culture intellectuelle.
Baron Hulot.
ALBERT SAMUEL GATSCHET
Albert Samuel Gatschet, qui appartenait à notre Société depuis quelques
années comme correspondant, naquit à Saint-Beatenberg, en Suisse, le
3 octobre 1832. Son père était ministre protestant et sa première éducation
eut un caractère religieux. Pendant un temps même, il pensa à suivre l'exemple
paternel, mais son goût pour les langues, qui devaient être plus tard l'objet de
ses prédilections, l'emporta et il se jeta avec ardeur dans l'étude de la philo-
logie et dans celle de l'ethnographie dont elle est inséparable.
Il ne se hâta pas, cependant, de produire, car, à part quelques articles, dans
des recueils périodiques, il avait 35 ans quand il donna, en 1867, son premier
ouvrage [Ortsetymologische Forschangen), sâvani travail sur l'origine des noms
de lieu en Suisse, qui fait encore autorité. En 1868, il émigra aux États-Unis
et, comme tant d'autres, demanda au professorat et au journalisme les moyens
de vivre. Mais il ne tarda pas à revenir à ses études favorites, et un mémoire
112 SOCIÉTÉ DES A.MÉRICAMSTES DE PARIS
qu'il publia en 1875 sur les langues des Indiens du Nouveau Mexique et de
lArizona, ayant attiré l'attention du « Geographical and Geolog-ical Survey »
des Etats-Unis, il fut attaché à ce grand et important service. En 1879, il passa
au « Bureau of American* Ethnology », nouvellement créé, et y resta jusqu'en
1905, date à laquelle l'état de sa santé l'obligea h prendre sa retraite. 11 avait
alors 73 ans et avait donné vingt-cinq années de sa vie à cette belle institution
dont les publications font l'admiration et les délices de tous ceux qui s'occupent
de linguistique et d'ethnographie américaines.
La plupart des travaux de ce bureau ont cela de particulier qu'ils sont le
résultat d'investigations faites sur place et non d'études de cabinet. Gatschet y
contribua largement. Il étudia les Indiens Catauba dans la Caroline du Sud,
ceux de la Louisiane, où il alla deux fois, dans la partie sud-ouest de cet Etat,
ceux du Rio Grande, de l'Orégon et de la Californie dans ces régions mêmes.
Ces explorations donnèrent lieu à deux ouvrages importants, celui sur la
« Creek Migration Legend » en deux volumes (1884), et celui sur les Indiens
Klamath de l'Orégon, également en deux volumes (1890), dont l'un donne la
grammaire et l'autre le vocabulaire, ouvrage considérable qui mit Gatschet au
premier rang des Indianistes américains. Il travaillait à une autre monographie
de ce genre, celle des Indiens connus sous le nom générique d'.Algonquins,
lorsqu'il fut atteint par la maladie qui devait l'obliger à prendre quelques
années de repos : il ne s'en remit jamais.
Outre ses grands travaux historiques et ethnographiques, Gatschet donna à
nombre de iournaux scientifiques des notes, des comptes-rendus, et souvent des
articles étendus sur les questions de ce genre qui se posaient dans le monde
entier. Il connaissait à fond l'anglais, l'allemand, le français et l'espagnol, et
aucun des nom]:)reux idiomes des Indiens de l'.Amérique du Nord ne lui était
étranger.
Il est mort à ^^'ashington, le 16 mars 1907, entouré de l'estime et de l'affec-
tion de tous ceux qui l'avaient approché.
Gatschet n'a pas eu une carrière aussi brillante que celle de ses deux illustres
compatriotes, Gallatin et Agassiz, mais comme eux il a fait beaucoup pour sa
patrie d'adoption, où on peut dire qu'il a créé la science des langues considérées
dans leurs rapports avec les races. C'était un véritable savant qui vécut en
savant et qui ne travaillait que pour la science.
He.nry Vignal'd.
L. BRAGKEBUSCIÎ
Le docteur Ludwig Brackebusch. professeur à l'Université de Cordoba, était
d'origine hanovrienne et avait pendant dix-sept ans enseigné la géologie et la
minéralogie dans la République .Argentine, dont il avait visité la plus grande
partie. Grâce à cette attentive exploration, il avait pu faire paraître de 1885 à
1892 une carte géologique de l'intérieur de ce pays avec les leinles convention-
NÉCROLOGIE 1 1 3
nelles et une carte générale de la République Argentine qui lui avait valu une
médaille dor à la dernière l'^.xposition universelle.
H. MANGELS
Ce savant qui vivait à Asuncion, au Paraguay, depuis trente-huit ans y est
mort dernièrement, laissant un ouvrage important consacré à l'Histoire natu-
relle et à la climatolog'ie de celte contrée : W'irtschaflliche natiir geschichtliche
iind Mimatologische Ahhandlungen ans Paraguay. Mangels remplissait à
Asuncion les fonctions de consul général de lempire d'Allemag'ne.
H.
HERMAXX OBST
Le docteur H. Obst, directeur du Muséum fur Vôlkerkiïnde àe Leipzig', était
né dans cette ville le 16 janvier 1837. Auteur de louvrage Sludien ûber die
Enlsehung des Menschen und seinen Rassen, il est surtout connu et apprécié
pour la fondation en 1873 du célèbre établissement qu'il a créé et développé
avec une ardeur infatigable jusqu'à sa mort. Les Berichle des Muséums qu'il
a publiés de 1873 à 1900 témoignent dune science et d'un talent dorganisation
peu communs. Il est fâcheux que ses collègues en ethnographie n'aient pas
toujours eu à se louer d'une concurrence qui n'était pas toujours très délicate
IL
ISRAËL C. RUSSEL
Ce géographe et géologue américain est mort dernièrement à Anna-Harbour,
Michigan, à lâge de 54 ans. Il avait pris part depuis 1874 â un grand nombre
d'explorations dans les parties les moins connues des États-Unis. On lui doit
notamment les écrits suivants : Geological flistory ofLake Lahontan, a Quaier-
nary Lake of Northwestern-Nevada ; Glaciers of Xorih-America ; Volcanoes of
Norlh-America ; Surface Geology of Meiwminee, Dickinson and Iron Counties
of Michigan; Lakes of North-Amerika; Hivers of Xorfh-Amerika, enfin un
ouvrage North-America qui résume l'ensemble de ses travaux et a été publié à
Londres en 1904.
H.
EMILE SGHMIDT
L'américanisme a perdu en la personne de M. lùiiile Schmidt, professeur
extraordinaire à l'Université de Leipzig, un de ses adeptes les plus fervents. Xé
à Oberrerchstadten Thuringe en 1837, Schmidt a succombé à léna le 22 octobre
1906, laissant un certain nombre de travaux estimés sur le Nouveau-Monde et
Société des Atnéricanisles de Pitris. 8
114 SOCIÉTÉ DES A.MÉIUCAMSTES DE PARIS
en particulier sur sa préhistoire. Nous rappelerons en particulier ses écrits :
Ziir Lrgeschichte Nord-Amerikas (1872); Die pràhislorischen Kiipfer geràte
Nordamerikus (1877) et surtout le \oluniineux ouvrage Die Vorgeschichte Nor-
damerikàs inGebiele der Vereini(ilenSfaaten[\^\ii). Depuis 1883, l^mileSchmidt
appartenait à l'Université de Leipzig où il enseignait Tanthropologie descriptive.
H.
BULLETIN CRITIQUE
Pedro Sarmiento de Gamboa. Geschichte des In/iareiches, heraus-
gegeben von Richard Pietschmann, Berlin, AVeidmann, 1906,
I vol. in-folio, de cxvi et 134 pp. du texte espagnol, avec
tables alphabétiques (Extrait du tome VI, n° 4 de la nouv, série
des Abh.'incll une/en de T Académie des Sciences de Gottingue), —
Hislory of (lie Incas, etc., translated with introduction and
notes by Sir Cléments Markham. Cambridge. Hackluyt Society,
1907, 1 vol. in-S" de xxii et 395 pp., avec appendices, biblio-
graphie et tables. 2 cartes et 10 gravures et fac-simle *.
Le nombre des anciens chroniqueurs des Incas est très limité et leurs
ouvrages, assez abrégés, laissent bien à désirer, quand on cherche à fixer sur des
bases solides Thisloire du I-*érou avant la conquête espagnole. La chronologie
surtout fait complètement défaut, et nous ne savons jamais à quelle date
même approximative se sont passés les événements qu'on nous raconte.
C'est pourquoi nous accueillons avec avidité la publication des documents
inédits, espérant toujours y trouver ce qui manque aux ouvrages déjà publiés.
Les récits de Gieza, Bétanzos, Molina, Santa-Gruz et bien d'autres parus der-
nièrement, ont jeté un nouveau jour sur cette nébuleuse histoire ; mais il
reste encore beaucoup à fouiller pour nous croire assez documentés sur les faits
et gestes des fameux Incas, et sur l'origine et la marche de leur étonnante civi-
lisation'.
II semblait donc que notre idéal historique serait pleinement atteint
le jour où on découvrirait une histoire qu'on disait écrite au Cuzco en 1571
par ordre d'un vice-roi entourée d'interprètes assermentés, et dictée par
les descendants directs des Incas eux-mêmes, qui l'ont revue e[ déclarée exacte,
en présence de Toledo et desolïiciers ministériels, qui l'ont tous signée, envoyée
enfin au roi d'Espagne par courrier spécial, en un beau volume relié et doublé
de soie : ce document devait être considéré comme la vraie histoire officielle
des Incas, qui devrait nous servir pour compléter et contrôler toutes les autres.
Ce livre, caché on ne sait pas pourquoi ni comment, durant plus de trois
1. Le texte de Sarmiento finit à la page 201. Les deux appendices se rapportent à
l'IncaTupac Amaru; le 2'' imprimé à part en 1908 est traduit de la /?ei'ts/a //ts/o/"tca de
Lima.
116 SOCIÉTÉ DES AMÉRICAMSTES DE PARIS
siècles, en Hollande et après en Allemagne, est l'œuvre du Capitaine Pedro
Sarmiento de Ganiboa, le même qui inspira et dirigea l'expédition qui partit du
Gallao en novembre 1567, sous les ordres d'Alvaro de Mendana, à la recherche
des Iles de Salomon, eC qui est plus connu par son voyage au détroit de
Magellan en 1579. Le manuscrit avait appartenu, on ne sait trop comment, au
savant bibliothécaire de Leyde Abraham Gronove, et fut vendu aux enchères
après décès en 1786. Depuis cette date, il passa à la Bibliothèque de l'Univer-
sité de Gôttingue oîi, faisant un inventaire des manuscrits, finit par le décou-
vrir le savant philologue W. Meyer, qui le fit connaître en 1893 dans les Nach-
richfen delà même ville.
Peu de temps après, devenu directeur de la même Bibliothèque, le savant
orientaliste et égyptologue D'' Richard Pietschmann se livrait pendant quelques
années à une patiente étude du manuscrit de Sarmiento et des sources de
l'histoire des Incas : le résultat a été la belle édition critique que nous avons
souslesyeux. L'impression en ayant duré de 1902 à 1906, elle ne parut qu'à la
fin de cette dernière année dans les Mémoires de l'Académie des Sciences de
Gôttingue.
Le texte espagnol de Sarmiento occupe 134 pages et est accompagné de notes,
où l'éditeur compare l'ancienne orthographe de l'auteur avec la toute moderne
qu'il a préférée : travail très pénible et méritoire chez un Allemand, dont on ne
saura gré à M. Pietschmann, et qu'il aurait mieux fait de s'épargner. En tout
cas, nous devons le remercier d'avoir publié le manuscrit dans sa propre
langue, et non traduit en allemand, comme il aurait pu être tenté de le faire,
et ainsi que l'a fait, séance tenante, en anglais, le célèbre sir Clément Markham,
d'après les habitudes de la Société Hakluyt.
M. Pietschmann donne avec raison le nom d'Histoire de V empire des Incas,
à ce que Sarmiento intitulait Historia indica, divisée par lui en trois parties :
histoire naturelle du Pérou, histoire des Incas et enfin histoire de la conquête et
des guerres civiles. Comme la première et troisième sont restées à l'état de pro-
jet, et que nous ne possédons que la deuxième, qui parle exclusivement des
Incas, les deux éditeurs lui ont donné ce nom d'Histoire des Incas.
Le très érudit éditeur allemand consacre cxvi pages in-folio à l'étude détaillée
des 134 du texte, pendant que M. Markham quia tant et tantécritsur les Incas
depuis un demi-siècle, et a traduit et annoté leurs principaux chroniqueurs,
écrit à peine xxn pages in-S" d'une introduction oîi il aurait pu si bien discuter
le texte de l'auteur officiel, mais il se borne à déclarer, sans dire le pourquoi,
que cette histoire est « la plus authentique et digne de foi de toutes les Histoires
des Incas publiées jusqu'à présent » (p. xii). Il n'a pas trouvé un seul mot pour
défendre la théorie de son cher Garcilasso sur la douceur des Incas, qu'il voit
démolie par le furieux Sarmiento. Notre ancien ami, le doyen des historiens
du Pérou, aurait pu nous donner une page magistrale à ce sujet, et que nous
regrettons.
La méthode du D"" Pietschmann est toute différente, elle est analytique et
discute pas à pas le texte; il a étudié son auteur pendant plusieurs années ; il
l'analyse et le discute page par page et presque phrase par phrase, en faisant des
BULLETIN CRITIQUE il7
rapprochements continuels avec les sources anciennes et modernes, spéciale-
ment d'après les savantes éditions de sir Clément Markham. Il contrôle surtout
l'originale chronologie de Sarmiento, qui fait remonter les douze Incas jusqu'au
vi^ siècle, en les faisant presque tous plus que centenaires, chose qui est bien
loin d'être authentique, ni même probable. On dirait que les princes indiens
ont voulu se moquer des Espagnols en leur dictant ces chiffres fantaisistes,
qu'on ne lit d'ailleurs aucune autre part.
Le caractère du récit de Sarmiento est insuffisant pour que nous l'acceptions
les yeux fermés, comme une sorte d'Évangile de l'histoire incasique, même
quand il est en contradiction avec d'autres historiens sérieux, encore plus
anciens, comme Cieza, Polo, Molina ou Valera, etc.
Il y a sans doute chez Sarmiento quelques faits et des détails nouveaux
comme ceux sur la légende cosmogonique, sur les Collas et la vie des Incas,
surtout à partir de Pachacutec ; mais tout est gâté par le parti pris de démon-
trer que tous les Incas ont été des tyrans cruels et non des souverains légi-
times, pour en déduire que les rois d'Elspagne étaient les seuls maîtres naturels
du Pérou, envoyés par Dieu lui-même. Cette thèse grotesque fut celle dont la
démonstration à outrance a été confiée par le vice-roi Toledo au capitaine Sar-
miento, qui n'était pas des plus désignés pour une telle tâche. Celui-ci a dû tout
bâcler à la hâte, en quelques mois de 1571, pendant qu'on le nommait en même
temps porte-étendard de l'armée qu'on envoyait àla poursuite del'Incade 18 ans
Tupac Amaru, qu'ondevait égorgera la fin de l'année auCuzco, deux mois avant
la conclusion et dédicace de l'histoire.
Dans de telles conditions, le couteau du vrai" tyran sous la gorge, on n'avait
pas le droit de s'attendre à une grande sincérité de la part des Indiens de la
noblesse, qu'on soumettait à des interrogatoires sommaires, par l'intermédiaire
d'interprètes, plus ou moins honnêtes et compétents. Il n'est pas crovableque les
descendants plus rapprochés des Incas se soient mis d'un cœur léger à déblatérer
contre leurs rois adorés, comme fils du soleil et comme de vrais pères de leurs
sujets. Tout ceci est dit par l'historiographe espagnol pour les besoins de sa cause :
lisez la contrepartie chez l'Espagnol Cieza, qui écrivaitvingt ans plus tôt, et chez
le documenté métis Valera et Garcilasso, son copiste.
Quoi qu'il en soit, en mettant ceci de côté — dans ce livre à thèse et écrit
par ordre du conquérant pour écraser des vaincus — V Histoire des Incas par
Sarmiento, sans être la première autorité historique, comme le pense son res-
pectable traducteur anglais, est un document très important, sous d'autres points
de vue, et nous devons être très reconnaissants au D'' Pietschmann de nous
en avoir donné une édition critique, digne de la science allemande, de l'auteur
de l'Histoire des Phéniciens et d'autres livres estimés.
L'édition anglaise, qui est le dernier des nombreux volumes (1907) publiés
par le président de la Société Hackluyt, est soigneusement imprimée à Cam-
bridge avec cartes et fac-similés, des croquis d'Incas, faits en 1853 au Cuzco
par M. Markham, et la reproduction des médaillons fantaisistes de l'Histoire d'An t.
Herrera, une courte bibliographie péruvienne, très soignée, des notes et plusieurs
I 1 8 SOCIÉTÉ DES AMÉKCANISTES DE PARIS
index très utiles doivent être également mentionnés. On peut dire que les deux
éditions se complètent et devraient servir de base pour une troisième, où on
copierait en notes au bas de la page, les témoignages contradictoires des autres
historiens, etc., ainsi que les notes de M. Markham et les précieuses observations
du savant professeur et bibliothécaire de Gôttingue, qui semble aujourd'hui entiè-
rement gagné aux études péruviennes.
Comme conclusion, nous croyons qu'une élude critique et comparative du
li\re de Sarmiento s'impose, puisqu'il prétend nous faire des révélationsauthen-
tiques et officielles sur l'histoire desincas.ll faut discuter une à une, avec impar-
tialité, ses affirmations, spécialement celles relatives .à la chronologie et à la
cruauté des Incas ; le voyage en radeau deTùpac Yupanqui, avec 20.000 hommes,
à travers le Pacifique, la légende du prétendu premier Inca Manco, les exploits de
Pachacûtec, etc., etc. Nous possédons déjà assez d'éléments pour savoir ce qui
est positivement vrai, ce qui n'est que probable, et ce qui est faux ou légen-
paire dans l'histoire de l'ancien Pérou. L'âge de la critique est arrivé et elle
peut déjà se prononcer entre Sarmiento et Garcilasso en se bassant sur les
témoignages du savant Valera.
Quoique forcé d'écrire de la main gauche depuis cinq ans, nous espérons
pouvoir étudier ces importants problèmes.
M. Gonzalez de la Rosa.
H. MoNTGOMERY. Prehistorîc Man of Manitoba, and Saskatcheican
[American Anthropoloyist, Jan.-March, 1908).
Cette petite brochure, accompagnée de quatorze figures, est destinée à faire
connaître les résultats d'une exploration conduite par l'auteur, de juillet à sep-
tembre 1907, dans les provinces canadiennes de Manitoba et de SaskatchcAVan.
Ce sont surtout des mounds que M. Montgomery a découverts et fouillés. L'un
des plus caractéristiques contenait trois fosses presque circulaires ; dans l'une
gisait assis un squelette avec une marmite faite à la main, dont la panse était
ornée dune spirale en creux et le bord muni de quatre petits oreillons. Une
coquille à'unio^ ornée d'encoches, avait servi de cuiller.
Dans d'autres mounds, à \\'estbourne, à Sourisford, se sont rencontrés des
objets en coquille, venant manifestement de la mer. Ln dernier mound ouvert
près d'flalbrite, en Saskatchewan renfermait, entre autres objets intéressants,
deux fourneaux de pipes en catlinite. Ce sont là des documents intéressants
pour l'étude des relations géographiques de ces mound-huilders du Nord, que
l'auteur de ces découvertes tend à rapprocher de ceux du Mississipi, dont ils
différeraient seulement par certains détails de construction de leurs tumulus, la
pauvreté de leur mobilier funéraire, la forme et le décorde leurs marmites et de
leurs pipes. M. Montgomery considère ces peuples comme ayant vécu plusieurs
siècles avant la mise en marche dans les prairies des Mandans et des autres
Sioux.
K. T. Ha-mv.
BULLETIN CRITIOLE H9
G. Friederici. Sccilping in America [Smiths. Rep. for 1906,
p. 423-438).
Ce travail, qui nous revient sous la forme dun tirage à part des Reports de
l'Institution Smithsonienne, est la traduction dune partie d'une thèse de doc-
torat de la Faculté de philosophie de Leipzig, qui n'a pas moins de 172 pages
dans l'original.
L'auteur a étudié, dans cette intéressante dissertation, l'origine du moi scalp
qui est anglais et signifie la couronne de la tête. L'application de ce terme dans
son sens actuel est récente, mais l'observation de cette pratique remonte à Fran-
cisco de Garay qui en a eu la première connaissance dans son voyage à Panûco
de 15-20.
j\L Friederici a réuni une foule de notions précises sur l'extension géogra-
phique et chronologique du scalp et sur la dérivation du trophée capital. On
sait que les Indiens ont toujours représenté sans têtes, dans leurs anciennes pic-
tographies, les corps des ennemis scalpés, et cela suffit à prouver qu'ils ont com-
mencé par être des chasseurs de têtes.
L'influence des Européens sur l'extension de cette pratique a été considérable ;
la vente à l'Indien du fusil et du couteau d'acier, d'une part, le prix élevé, sou-
vent offert, par les colons pour le scalp de leurs ennemis i scalp prœniiiinx) ont
singulièrement contribué à multiplier ce genre de mutilation, et l'on ne peut
que s'étonner qu'un trophée, si commun naguère, soit aujourd'hui une véritable
rareté dans les musées, même aux Etats-Unis. Ce n'est pas sans peine, obser-
verai-je en terminant, que le Muséum de Paris a pu s'en procurer un spécimen
authentique et certifié.
E. T. Hamy.
Pliny E. Goddard. The morphology of the Ilupa Language [Univ.
of CaliforniaPuhlications . Améric. Arch. and Ethnology ^\o\. 3.
Berkeley, 1803, in-8).
Les Hupas sont une petite communauté isolée dans les vallées du Comté de
Humboldt sur la rivière Trinity, affluent de la Klamath. Ils n'ont aucune tradi-
tion et se croient sortis du sol qu'ils habitent. Le premier recensement qui les
ait mentionnés en 1866 portait leur nombre à 650; ils ne sont plus aujourd'hui
que 450. Ils voisinent et commercent surtout avec leur voisins dn sud et de
l'ouest, naviguant avec d'excellents canots sur leur rivière, où ils se livrent en
particulier dans la saison propice à la pêche du saumon. Leurs relations sont
surtout habituelles avec les Yorukset les mariages sont fréquents entre les deux
nations. M. Goddard, qui s'est fait une spécialité de l'élude des Hupas auxquels
il a consacré tout un gros volume publié à Berkeley de 1903 à 1904 [Life and
Culture of the Ilupa [Univ. of California Publications. Anieric. Archeology
120 SOCIÉTÉ DES AMÉRICAMSTES DE PARIS
and Ethnology vol. I, 30 pi.), vient de donner dans la même collection un
second volume presque aussi important où il fait connaître leur lang^ue sur
laquelle on ne savait à peu près rien jusqu'ici. La langue Hupa s'écarte profon-
dément des autres langue.'» du groupe Alhapasca, ce que l'auteur attribue à cette
influence des Yoruks indiquée un peu plus haut. M. Goddard a étudié longue-
ment la morphologie du Ilupas et réuni un matériel considérable de mots et de
textes, qui, joints à ceux que le regretté Washington Mathew avait groupés,
fourniront aux linguistes à venir de précieux documents de comparaison.
E.-T. Ha.mv.
A. L. Krœber. The langunges of the CoRst of California, South of
San-Francisco (Univ. of Cnlifomia Puhlicalions . Americ. Arch.
and Ethnology, vol. 2, n" 2).
La munificence de M. Hearst a permis au département d'anthropologie
de l'Université de Californie de conduire de larges recherches dans son
domaine et notamment d'étudiei- de près ce qu'il reste des tribus de Californie
encoresimal connues aujourd'hui. M. Krœber a été l'un des plus actifs collabora-
teurs de ces missions hidiennes et le fascicule dont il est question est le résultat
de ses études linguistiques sur les indigènes fixés entre S. Diego et S. Francisco,
Indiens formant les six groupes Yiiman, Shoshosnem, Chvmash, Salinan,
Essetenei Coslanoan. M. Krœber en a dressé la carte et il groupe de son mieux
les renseignements inégaux et disparates qu'il a pu se procurer à grand'peine
chez les descendants de plus en plus clairsemés de quatre de ces tribus dont il
analyse soigneusement deux par deux les relations linguistiques, rapprochant
d'une part Salinan et Chumash et de l'autre Esselen et Costanoan.
E.-T. Hamy.
Fr. Boas. Décorative designs of Alaskan needlecases. A study in
the llistory of Conventional Designs, based on materials on the
U. s. National Muséum [Proceed. of the U. S. Nat. Mus. \o\.
XXXIV, p. 321-344, pi. XXII-XXX, 1908).
C'est le professeur F. W. Putnam qui, décrivant en 1877 les dessins décora-
tifs des poteries des Chiriquis, exposa clairement, le premier, la théorie qui
rattache les images conventionnelles à des essais de représentations réelles, dégé-
nérant graduellement jusqu'à ne plus conserver presque rien de leurs formes
originelles et devenant méconnaissables. Stolpe, Balfour, K. von den Steinen
et nombre d'autres ont suivi M. Putnam dans ses déductions, tandis que Sem-
per insistait sur l'influence de la matière sur le développement du dessin,
et que Gushing et Holmes montraient l'action de la technique, notamment sur
BULLETIN CRITIQUE 121
l'évolution des formes géométriques. D'autres, comme Schurlz et Hamlin, ont
fait plus tard entrer en ligne de compte les évolutions secondaires des motifs
rèinlerprétés comme dessins réels. De telle sorte que l'on peut dire avec M. Boas
qu'il existe aujourd'hui en présence trois théories du développement des dessins
décoratifs, l'une qui attribue une origine réaliste aux motifs conventionnels, une
autre qui ne veut leur reconnaître que des origines techniques, une autre enfin
qui déclare que l'explication de ces mêmes motifs est essentiellement secon-
daire et due à l'association récente des formes décoratives et des formes réalistes.
M. Boas a repris l'examen de ces diverses doctrines à l'occasion d'une étude
sur la décoration des étuis à aiguilles des femmes de l'Alaska, dont il a copié
un grand nombre dans les vitrines du Musée national des h]tats-Unis,et il conclut
du minutieux examen qu'il poursuit pendant une longue suite de pages, que « le
développement d'un dessin décoratif ne peut pas être simplement interprété par
l'hypothèse d'une tendance générale vers le conventionnalisme ou par la théorie
d'une évolution de motifs techniques en motifs réalistes par le procédé du che-
vauchement, mais qu'il faut aussi prendre en considération un nombre considé-
rable d'autres procédés psychiques, si l'on veut obtenir des vues claires et nettes
sur l'histoire de l'art indigène ».
E. T. Hamy.
Franz Boas. — Second report of the Eskimo of Baffin land and
Hudson Bay from notes collected by Captain George Corner^
Captain James S. Mutchand^ Bev. E. J. Peck. [Bulletin of the
Americ. Mus. of nat. history, vol. X\\ part, ii, 1907j, 290 p.
plus de 100 figures.
Les Eskimosde la baie d' Hudson et de la terre de Baffin et ceux du Groenland
et de l'Alaska forment un tout ethnographique. Coutumes, croyances, objets
sont en tous points comparables. Il en est de même de certains ustensiles tels
que les couteaux, surtout les fameux Women Knifes (avec leur lame courbe en
pierre ou en fer et leur dos épais formant poignée, souvent en bois ou en spar-
terie surajoutés). 11 en est de même pour les pointes de harpons en os.
Les mythes sont de même absolument comparables. M. Boas en cite toute une
série. Voici un des plus typiques : « Une femme prend la forme d'un ours et
tue le meurtrier de son lils. »
De très multiples et forts intéressantes illustrations renseignent sur bien des
points, par exemple les maisons dont nombre de plans et de vues sont
figurés par l'auteur.
A noter une suite de flèches ou de pointes d'épieux en schiste admii-able-
ment polies.
Toute une série d'intéressantes pièces en ivoire ou en os sont souvent d'une
interprétation diflicile (telles ces pièces, p. 389, que M. Boas croit destinées à
se placer sur les montants de la tente).
122 SOCIÉTÉ DES AMÉRICAMSTES DE PARIS
D'autres petites pièces en os de formes bizarres, parfois percées de trous
multiples, sont d'un usage qu'il est souvent difficile de saisir ; ce sont quelque-
fois des pièces provenant de l'armement d'un canot ou des objets destinés au jeu.
Les maisons d'hiver sont bien curieuses. Elles ressemblent de loin à un vrai
tumulus avec la porte ouverte sur un des flancs. Les lampes en pierre consti-
tuent aussi une belle série fort importante. Enfin M. Boas publie des photo-
graphies très curieuses se rapportant aux pratiques des sorciers (angakok). Elles
figurent deux sorciers se préparant à se mettre en extase pour opérer par
exemple leurs fonctions de guérisseurs.
Il y a dans ce volume une foule de précieux renseignements présentés avec
une méthode, une précision et une exactitude remarquables, ce qui n'est pas
étonnant pour qui connaît la science, la puissance de travail et l'habileté de
l'éminent archéologue et ethnographe qu'est le professeur Boas. Il a rendu
par cette belle publication un nouveau service au.\ études américaines.
Capitan.
Juan B. Ambrosetti. La Facultad de fîlosofla y letras de la Uni-
versidad Nacional de Buenos- Aires y los Estudios de Arqiieo-
logia Americana[Anthropos^ t. 111(1908), fascic. 5-6).
Le professeur Ambrosetti a voulu exposer l'organisation remarquable du ser-
vice officiel d'archéologie de la Faculté de philosophie et des lettres de la Répu-
blique Argentine dont il est le chef. Ce service comporte un enseignement et
un musée. L'enseignement est officiel. Il fait partie de celui que doivent suivre
les étudiants de la Faculté des lettres et de philosophie, puisque l'archéologie
fait partie du programme des matières demandées aux examens de doctorat de
la dite Faculté.
De cette façon les cours sont toujours suivis par les étudiants et d'autre part
le service des recherches et des fouilles dépendant du musée est toujours sûr
d'avoir un personnel de chercheurs distingués et instruits qui, sous la haute
direction du professeur Ambrosetti et le concours de techniciens attachés
au musée, peut entreprendre des explorations intéressantes et exécuter des
fouilles fructueuses, en mettanten œuvre des méthodes scientifiques précises.
Les résultats de cette organisation sont d'ores et déjà remarquables. Des décou-
vertes importantes ont été faites; de très nombreux objets d'archéologie recueil-
lis en position stratigraphique et par suite d'une haute valeur documentaire
remplissent déjà le musée de la Faculté de philosophie et des lettres de l'Uni-
versité de Buenos-.Aires. Ces recherches et ces collections d'objets ont déjà per-
mis d'écrire d'importantes monographies comme celle de la Paya, due au pro-
fesseur Ambrosetti (v. page 130), celle de la Pampa Grande par le même.
D'autres explorations dans les vallées Calchaquis (région N.-O. de la province
de Salta) puis dans la province de Jujuy, précisément au milieu de la célèbre
BULLETIN CRITIQUE 123
vallée de Humahuaca etc. sont en cours d'exécution. Leurs résultats seront publiés
d'ici peu.
L'Argentine est d'ailleurs extrêmement riche en antiquités jusqu'ici très peu
étudiées. La mine archéologique^ nous disait récemment le très sympathique
professeur Ambrosetti, est à peine ouverte et elle est presque inépuisable. On y
découvre les restes de multiples civilisations à peine connues et dont l'industrie
est des plus curieuses.
Les recherches bien conduites permettent de reconnaître les diversités des
civilisations étudiées. C'est ainsi que la vallée de Humahuaca a fourni une indus-
trie absolument différente de celle des vallées Calchaquis. D'ailleurs, grâce aux
méthodes très exactes de fouilles mises en action, nombre de points pourront
être élucidés, tels les rapports entre les civilisations péruviennes et les vieilles
civilisations calchaquis ou d'autres toutes locales. Les vieux pots prennent une
importance documentaire extrême. Grâce à eux, on peut fixer l'âge de maints
gisements.
L'oeuvre du professeur Ambrosetti et de ses collaborateurs est donc extrême-
ment intéressante. l'^lle marque un pas important dans le progrès général des
études américaines. Il était donc nécessaire et intéressant de la signaler en
adressant au savant argentin nos plus vives et plus cordiales félicitations.
C.WITAN.
G.-V. Callegari. VAntico Messico, 2 vol. de 143 et 260 pages
avec 4 planches et nombreuses figures. Rovereto, 1907-08.
Les études américaines ne sont pas très en honneur dans le pays qui a donné
le jour à Colomb, à Vespuce, à Boturini. Le professeur Callegari s'en est affligé.
Aussi s'est-il mis à étudier avec passion l'Amérique ancienne et comme il a à
sa disposition Tintelligence, la puissance de travail et la jeunesse, il a voulu non
seulement travailler pour lui-même mais aussi pour les autres. Il a réuni dans
ces deux petits volumes une foule de documents et d'indications bibliographiques
très habilement groupés en une intéressante synthèse. Il se garde bien d'avoir
voulu faire un traité d'américanisme, mais seulement un guide extrêmement
commode et utile pour les débutants qui veulent s'initier aux études américaines
et savoir — après en avoir appris les données principales — comment ils devront
s'orienter pour approfondir tel ou tel sujet.
Le livre est divisé en courts chapitres oiî les faits sont bien groupés d'après
les auteurs dont l'indication bibliographique est soigneusement fournie. L'auteur
étudie ainsi : les origines et la préhistoire, la géographie de l'ancien Mexique,
les habitants primitifs du Mexique, l'histoire. Les divers peuples de l'Anahuac,
leurs émigrations, leursluttes sont bien étudiés. Il en est de même de l'histoire
des empires toltèque, chichimèque puis aztèque. Ce dernier peuple est soigneu-
sement décrit dans ses multiples évolutions sociales. Chaque règne, depuis celui
d'Acamapitzin (1326-1396) jusqu'à celui de l'héroïque et infortuné Quauhtemo-
124 SOCIÉTÉ DES AMÉRIC.ANISTES DE PARIS
tzin est exposé avec Tindication des principaux événements qui l'ont carac-
térisé.
Le second volume contient d'excellents résumés de la sociologie et de Tethno-
graphie de l'ancien Mexique. D'abord la religion qui comprend de nombreux
sous-chapitres, tels la mythologie, les prêtres, les prêtresses, les sacrifices, les
fêtes principales etc. On comprend que sur chacun de ces sujets l'auteur aurait
pu écrire souvent un volume. Il s'est contenté, très justement et fidèle à son
plan, de donner quelques indications générales bien précises, le plus souvent
accompagnées d'une substantielle bibliographie. C'est parfaitement suffisant
pour avoir une idée du sujet traité et surtout pour pouvoir, grâce à la biblio-
graphie, Tétudier bien plus en détail si on le désire.
La constitution politique et sociale occupe le chapitre suivant. Elle est ti*aitée
de même manière et d'une façon très suffisante.
Le costume, l'alimentation, et diverses manifestations sociales sont étudiées
ensuite. Puis l'organisation de la famille, l'éducation, les funérailles, les maladies,
les jeux, la danse et la musique sont également passés en revue.
Dans le chapitre consacré aux sciences et à la littérature, l'auteur esquisse les
grandes questions fort compliquées au Mexique: l'astrologie, le calendrier, la
langue. Puis viennent l'écriture, l'architecture, les métiers d'art, l'agriculture, le
commerce et enfin l'art militaire. Il est, comme bien on le pense, impossible
d'analyser en détail ce très remarquable livre. Il nous suffira d'en avoir indiqué
la méthode et l'économie. On pourra ainsi se rendre compte du vif intérêt qu'il
présente, de la quantité de faits qu'il rapporte bien à leur place, suivant un plan
logique.
Pour qui connaît le métier, il représente une somme énorme de travail
systématique et critique auquel notre éminent et aimable confrère a su donner
une forme concise, méthodique et intéressante. On ne peut doncque lui souhaiter,
en le félicitant vivement de ce travail, le vif succès qu'il mérite. . .et qu'il aura.
Capitan.
Smitiisonian Institution, Bureau of AmericanEthnology , t. XXXIII,
M. Aies. Hrdlicka, Skeletal Remains suggesled or attributed
to early man in Norlh America (Washington, Government prin-
ting office, 1907), 1 vol. in-8° de 1 13 p., orné de XXI planches.
Voici un ouvrage qui, malgré ses dimensions modestes, nous semble tout à
fait de nature à attirer l'attention de nombreux lecteurs. Sa publication arrive
véritablement à propos, car elle fournit la solution au moins provisoire d'un
problème qui, depuis plusieurs années déjà, préoccupe le monde savant :
déterminer l'époque de la première apparition de notre espèce dans le nouveau
monde. Avant d'entrer dans un examen détaillé de la question, l'auteur débute
par quelques considérations d'ordre général. Son attachement aux théories
darwiniennes le détourne de croire à l'autochtonie de l'homme américain.
BULLETIN CRITIQUE 125
En effet, les gros quadrumanes, de tous les animaux ceux qui se l'approchent
le plus de nous et auraient le plus de droit, par suite, à être considérés
comme nos ancêtres, sont tous originaires du vieux continent. En outre,
plus on remonte dans la série des âges et plus aussi les types offrent de dis-
semblance avec ceux d'à présent. Ainsi les premiers colons de l'Europe occi-
dentale, dont les caractères physiques nous sont conservés dans le crâne de
Spy, offrent une ressemblance incontestable avec les Australiens de nos jours.
Les Négroïdes des grottes monégasques leur succèdent pour être à leur tour
remplacés parla race de Cro-Magnon, apparentée, au dire des anthropologistes
les plus compétents, à celle des Berbers de l'Afrique du Nord.
Ce n'est que plus tard qu'arrivent les hommes de la pierre polie, peut-être
bien de souche indo-européenne et dont les descendants constituent le fond de
la population actuelle. Mais précisément, fait ob. erver M. le D"" Hrdlicka, les
quatorze ou quinze trouvailles de débris humains faites tant au Canada qu'au
Mexique, et plus encore aux États-Unis, et auxquelles on aurait pu être tenté
d'attribuer une haute antiquité ne révèlent guèi'e l'existence de races sensible-
ment différentes des Peaux-Rouges actuels. C'est ce que l'on constate par
exemple sur les crânes de Calaveras en Californie, de Lansing (Texas), d'Osprey
(Floride occidentale), et même de Penon (vallée de Mexico). Les restes de
l'homme de Long-Hill ( Nebraska) rappellent assez, somme toute, quelques-uns
de ceux que l'on a extraits des Mounds du Mississipi, élevés à une époque rela-
tivement moderne .
Une exception, il est vrai, doit être faite pour les crânes de Ti-enton (New^-
Jersey). Us n'ont absolument rien d'américain, mais sans être, somme toute,
plus anciens pour cela. Leur physionomie est, si nous osons employer cette
expression, tout à fait hollandaise. On sait, en effet, qu'un certain nombre d'ha-
bitants des Pays-Bac se joignirent aux colons partis de Suède pour s'établir sur
les rives du Delaware. C'est à eux, nous ne saurions guère en douter, qu'ont
jadis appartenu les crânes en question.
L'état de fossilisation où se trouvent certains ossements, l'épaisseur même
de la couche qui les recouvre ne sauraient être invoqués comme preuve de haute
antiquité. L'on doit tenir compte, en effet, de l'action exercée par des eaux
chargées de calcaire, et de la rapidité avec laquelle certains ruisseaux ont dû
combler les crevasses du sol.
Ainsi semble devoir s'expliquer la disparition d'une grande partie des élé-
ments organiques dans le crâne de Calaveras ; la profondeur à laquelle était
enfoui le squelette de Lansing. Aujourd'hui encore on rencontre fréquemment
dans le sud de la Floride tout aussi bien que dans les Petites Antilles, des fos-
siles d'origine absolument récente.
Nous ne pouvons que nous associer sans réserve aux conclusions posées par
notre auteur. Rien jusqu'à présent ne nous autorise à faire remonter la présence
de l'homme dans le continent occidental plus haut que la période néolithique.
Au point de vue de l'époque où elle reçut ses premiers habitants et même à celui
de sa découverte, l'Amérique semble bien mériter son nom de Nouveau Monde.
Nulle race ne paraît y avoir précédé celle des Peaux-Rouges actuels.
126 SOCIÉTÉ DES AMÉRICANISTES DE PARIS
Voyons maintenant quelles inductions on peut tirer sans trop de témérité, du
livre de M. Hrdlicka. Se bornant à TAmérique du Nord, il ne dit pas un mot
des trouvailles d'ossements humains faites soit au Brésil, soit dans l'Argentine.
On sait que dans ce dernier pays, ils se sont trouvés parfois associés aux restes
de grands édentés tels que le Mégatherium et le Mégalonyx. Nul sans doute ne
supposera notre espèce plus antique sur les rives du Rio de la Plata qu'elle ne
Test, par exemple, au Mexique ou dans la vallée du Mississipi. Reconnaissons
donc dans la disparition des animaux dont il vient d'être parlé, un fait relative-
ment fort récent. Peut-être même l'homme y a-t-il beaucoup contribué. Le sort
de ces monstres des régions australes aurait donc été le même que celui du Moa
de la Nouvelle-Zélande, du Dronte des îles Mascareignes, du Cervus megaceros
d'Irlande. Ils ne se sont éteints définitivement qu'il y a quelques siècles tout au
plus. Une observation assez analogue ne doit-elle pas être faite au sujet de l'élé-
phant ou plutôt du Mamouth? Les vieux historiens chinois le citeraient, aifirme-
t-on, au nombre des animaux habitant leur pays.
Notre docteur ne donne nullement, nous l'avons vu, dans les idées polygé-
nistes. Ce n'est pas lui qui, à l'exemple de MM. Nott et Gliddon (voy. Types of
Mankind), présenterait chacun des principaux groupes humains comme ayant été
créé sur place, l'indigène du Nouveau Monde méritant au même titre que le
Caucasien, le Nègre, le Chinois d'être considéré comme autochtone. Toutefois
s'il reconnaît les Peaux-Rouges comme venus de l'Ancien Monde, il ne se pro-
nonce pas sur la question de savoir quel a été leur point de départ ni par où il_s
ont passé. Nous nous bornerons à dire que, suivant toute probabilité, la race
cuivrée a jadis occupé une grande partie de l'Asie occidentale, et se trouva enfin
refoulée par l'invasion des populations de sang mongolique. Elle n'en a pas
moins laissé un certain nombre de représentants soit à l'état tribal, soit, tout
au moins, à l'état sporadique. N'existe-t-il pas, en effet, une peuplade située
aux confins de l'empire Chinois et de l'Indo-Chine, celle des Lissons de la val-
lée de la Salouen, dont les traits contrastent nettement avec ceux des populations
plus ou moins franchement mongoliques qui les entourent? Par leur teint brun
et tirant vers le cuivré, le développement de leur appendice nasal, ces asia-
tiques rappelleraient singulièrement, assure-t-on, les habitants des prairies des
États-Unis (voy. E. G. Zoung, A journey from luii-nani to Assam ; Geogra-
phical journal, t. XXX, n" du '2 août 1907, et pp. lG'2-180 et "257 de la Géogra-
phie, t. XVI, 1907). Aujourd'hui encore on rencontre, paraît-il, assez souvent
au Japon, des individus au nez aquilin, aux mâchoires massives et qui res-
semblent incontestablement beaucoup plus aux riverains du Yukon et du Mac-
kenzie qu'à des Tartares ou des Coréens. .Ajoutons enfin que l'on aurait signalé
une aflinité toute spéciale entre l'industrie de l'âge de la pierre dans l'archipel
japonais et dans la région opposée du Pacifique. Il était facile, on en convien-
dra, à de malheureux sauvages sans cesse harcelés par des hommes mieux armés
qu'eux et d'ailleurs un peu plus avancés en civilisation, de se mettre à l'abri de
leurs attaques en traversant le détroit de Behring ou en gagnant l'archipel des
.Aléoutiennes.
BILLETIN CRITIQUE 127
M. le D"" HrcUicka, transformiste déterminé, se montrerait tout disposé, on
Ta déjà dit, à faire descendre notre race des grands quadrumanes de l'époque
tertiaire.
Nous ne voulons pas entrer ici dans une étude a]iprofondie du transformisme.
Le temps et la compétence nous feraient, il faut en convenir, également défaut.
Bornons-nous à rappeler que sans contester la part importante de vérité que
peut renfermer le transformisme, il serait dangereux sans doute de le pousser
trop loin et particulièrement de prétendre s'en servir pour tout expliquer.
La nature, on ne saurait le nier, se plaît à cantonner certaines formes ani-
males ou végétales dans des aires déterminées. Elle les y répète, somme toute,
avec une persistance souvent remarquée. Le savant abbé David signale le genre
faisan comme caractéristique des contrées de l'Asie centrale. C'est de là qu'il a
pris naissance pour se répandre au loin. S'ensuit-il nécessairement que tous les
faisans soient issus d'un ancêtre commun? A l'exception d'une espèce canton-
née dans le Tibet oriental et les forêts du Ssé-Tchouan, tous les singes constituent
par excellence des habitants de la zone tropicale. Serait-il légitime d'en induire
que l'orang de la Malaisie et le gorille du Congo sont bien réellement frères et
que nous devions les saluer à titre d'aïeux ? En définitive, le problème de l'ori-
gine des espèces demeure l'un des plus obscurs qui existe, et l'on a lieu de
se demander si sa solution rentre dans le domaine de la science positive.
Laissant de côté les énormes différences qui se manifestent entre les quadru-
manes et nous, on se bornera à faire observer qu'il ne semble guère possible
d'assigner à ces espèces un berceau commun. L'homme n'est point, en elTet,
comme le singe, ce que l'on pourrait appeler un produit des régions équinoxiales.
Il a dû prendre naissance dans les parties chaudes de la zone tempérée. Ce qui
ne permet guère d'en douter, c'est que les pays tels que la ^'irginie et la Caro-
line, dont les étés ne sont pas torrides ni les hivers rigoureux, semblent aussi
les seuls où blancs et noirs puissent cultiver le sol, vivre côte à côte et se per-
pétuer. Plus au nord le nègre est sujet à la phtisie, aux maladies de poitrine et
ne se reproduit que difficilement. Si l'on se dirige davantage vers le sud, alors
le travail de la terre reste interdit à l'homme de sang caucasien, et cela sous
peine de mort. Ne convient-il pas de voir là un fait d'atavisme incontestable
et pour ainsi dire le souvenir d'une patrie commune. Les diverses fractions de
l'humanité se donnent, à vrai dire, rendez-vous dans les pays dont le régime
climalérique rappelle celui de leur habitat primitif.
Une dernière question reste à poser. Quelle cause amena le fractionnement de
l'humanité en plusieurs groupes assez nettement séparés les uns des autres? Si
des races diverses ont pu se produire dans les temps anciens, pourquoi ne
voit-on pas depuis les temps historiques en apparaître de nou\elles ? Voilà ce
qu'il convient de demander aux éleveurs, aux amateurs de sport ou dhorticul-
lure, lesquels s'occupent d'obtenir des variétés plus parfaites soit d'animaux de
boucherie, soit de chiens ou de chevaux, soit même simplement de lleui's ou
de légumes. Ils répondront sans hésiter que plusieui's générations sont néces-
saii*es pour arriver au degré de fixité voulu. Ce n'est qu'alors que ce dernier
"128 SOCIÉTÉ DES AMÉBICANISTES DE PARIS
devient, sinon indestructible, du moins très difficile à chang-er. L'industrie n"a
visiblement, sur ce point, fait que donner plus de force et d'énergie aux lois
posées par la nature elle-même.
Évidemment, à l'époque où si nous osons nous servir d'une telle expression,
l'homme fit son entrée dans le monde, il n'avait pu encore acquérir beaucoup
de stabilité au point de vue morphologique. Les types étaient sujets à varier
considérablement suivant les influences de climat, de milieu, de genre de vie.
De là résulta forcément la création de races distinctes qui, une fois bien assises,
ne se modifient guère '. Les Sémites, Nègres, Egyptiens que nous retrouvons
peints sur les monuments pharaoniques sont bien identiques à leur progéniture
actuellement existante.
Ceci bien entendu, nous ne pouvons que rendre justice à l'esprit véritable-
ment scientifique de ^L le D"" Hrdlicka, à la sûreté de sa méthode. Son livre
est aussi agréable à lire qu'instructif. Il sera consulté avec fruit par les ethno-
graphes, géologues et préhistoriens. Les simples amateurs eux-mêmes y trou-
veront de quoi s'éclairer et s'instruire.
Comte DE Charencey.
F. Gonzalez Suarez. Prehistoi^ia Eciiatoriana. Quito. 1904, br,
in-8°, 27 p. y 5 lam.
Il y a près de quarante ans que D. Federico Gonzalez Suarez, alors simple
prêtre du diocèse de Cuenca et devenu successivement évêque d'Ibarra et
archevêque de Quito, commença à s'intéresser aux antiquités et à l'histoire de
ri''quateur. C'est en 1870, en elTet, que ce savant ecclésiastique a publié à Lima
son Resumen de la Hisloria del Ecuador, et vingt ans plus tard (1890) parais-
sait à Quito le premier volume de V Hisloria (général de la Bepuhlica del Ecua-
dor^ dont le septième, imprimé en 1904, conduit le récit de l'auteur jusqu'à la
fin de la période coloniale. Il avait exploré, pour réunir les matériaux de cet
imposant ouvrage, les bibliothèques et les archives de l'Espagne, du Portugal,
du Brésil^ de l'Uruguay, de l'Argentine, du Chili et du Pérou. On doit aussi à
D. Federico le premier tome d'une Histoire ecclésiastique de l'Equateur, et il
a rédigé, entre temps, une monographie des anciens habitants de la province de
l'Azuay, connus sous le nom de Canaris, une autre sur les aborigènes de Carchi
et dimbabura, et résumé ses idées sur l'ensemble des races indigènes de l'Equa-
teur dans une brochure récente intitulée : Prehistoria Ecuatoriana, que nous
allons rapidement analyser.
1. Quelques réserves mériteraient peut-être d'êtres faites à cet égard. Le descen-
dant d'Anglais, fixé aux États-Unis ou en Australie depuis plusieurs générations, se
distingue facilement, à première vue, de son congénère d'Europe. On ne peut cepen-
dant s'imaginer qu'il arrive jamais à constituer ce qui se pourrait appeler une race
nouvelle.
BULLETIN CRITIQUE 129
Le mot de préhistoire est pris ici clans son sens le plus large ; c'est l'histoire
avant la conquête avec ses deux civilisations distinctes, Vincasique et Vêqualo-
rienne indigène : l'auteur a distingué sous la première de ces appellations la cul-
ture propre aux Quichuas du moyen âge du Pérou qui, sous le gouvernement
des Incas, ont subjugué un nombre considérable de tribus indigènes de l'Amé-
rique méridionale, dont ils ont formé le vaste empire* qui avait le Cuzco pour
capitale. Celte civilisation représente une période toute moderne de la préhis-
toire de l'Kquateur, puisque ce fut seulement l'avant-dernier Inca, Tupac-Yu-
panqui, qui s'empara de cette région une soixantaine d'années avant la décou-
verte espagnole. La conquête, commencée parla province de Loxa, s'est étendue
jusqu'au nord de Pasto, en Colombie ; son influence ne s'est exercée d'une
manière un peu sensible que dans les provinces du centre. Là seulement on
trouve des restes de deux civilisations, l'incasique et l'indigène, qu'il faut s'effor-
cer de distinguer soigneusement. Les civilisations indigènes se rapportent, sui-
vant notre auteur, à trois races distinctes : la Caraïbe, la Quiche, la Maya. 11
range parmi les tribus d'origine caraïbe (nous dirions guarani) , les Jibaros de
la région orientale Irassandine, le plus grand nombre des sauvages errants des
forêts baignées par les affluents de l'Amazone et les populations de la province
du Carchi. 11 distingue sous le nom de variété C/iama ces dernières qu'il sépare
de toutes les autres collectivement désignées sous celui de variété Antilienne .
Les Canaris, anciens habitants du Caiiar, large territoire limité à l'est par les
Andes, au nord par los Carros de l'Azuny, au sud par las brenas de Saraguro,
ne sont pas une race, mais une nation fédérée, comprenant des éléments eth-
niques d'origines diverses et parmi lesquels D. F. Gonzalez Suarez a cru recon-
naître une tribu d'origine Quiche, venue très anciennement de l'isthme américain
s'établir dans les plaines de Cuenca et de Tarqui. La haute région du Canar
actuel manifeste une origine difi'érente et les Caiiaris de la vallée de Yunguilla ont
plutôt des affinités avec les descendants des anciens Chimus de Truxillo.
L'une des particularités caractéristiques de la civilisation Canari se mani-
feste dans leur culte pour les lagunes dont les plus célèbres étaient celle de
Ayllon où se noya volontairement le père de la race, transformé par suite en
une énorme couleuvre d'eau, et celle dite de Culebrillas, dont le nom fait aussi
allusion à quelque ophiolâtrie antique. On trouve des manifestations analogues
chez les Chibcham de Bogota qui présenteraient, suivant notre auteur, plus d un
trait de ressemblance avec les Canaris, enfants du serpent.
Les Mayas aui-aient peuplé la province du Manabi ; ils seraient arrivés à
Manta dans de grandes balsas et ce serait à leur civilisation qu'il faudrait rap-
porter les antiquités de Manabi, de Santa Elena, de l'ile de Puna. Il ne faut pas
confondre ces civilisés du littoral avec les sauvages de l'intérieur, ces Colora-
dos dont notre collaborateur, M. le D'' Rivet, a récemment éclairé l'ethno-
graphie.
Les aborigènes de la province d'Esmeraldas seraient identiques à ceux de
l'isthme de Panama. On ne sait rien de sûr des anciens Scyris de Quito et les
Société des Américanistes de Paris. 9
130 SOCIÉTÉ DES AMÉRICAMSTES DE PARIS
célèbres antiquités de San Agustin sur la haute Mag^dalena n'ont pas encore
trahi leur mystérieuse origine.
La Prehistoria ecuatoriana se termine par divers appendices, oti le savant
auteura groupé ses documents linguistiques. Ce sont des vocabulaires Colorado,
Jibaro de Gualaquiza et de Zamora, des prières en Icaguata, un catéchisme
Omagua-Quichua, des doctrines chrétiennes Yamea, Iquita. Il y a joint en outre
quelques notes bibliographiques et cinq planches représentant la lagune sacrée
de Aylloii. une vue de l'édifice dit Inga-Pirca, témoignage de l'occupation inca-
sique du Canar, quelques objets d'or de fabrication cafïari, couronnes, pectoral,
anneau de bras, un sceptre orné de plaques d'or, trouvé en 1899 à Sigsig, enfin
quelques spécimens de lart des insulaires delà Puiïa, dans le golfe de Guayaquil.
E. T. Hamv.
Juan B. Ambrosetti. Exploraciones arqueolôgicas de la Ciudad
prehistàrica de « La Paya », Y aile Calchaqui, provinciade Salta.
— Campanas de i90() y 1901 (Rev. de la Universid. de Buenos-
Aires, 1907, t. YIII, 278 p.
Notice collègue argentin, M. Ambrosetti, continue la série de ses laborieuses
publications par un nouveau mémoire que vient de publier la Revue de l'Uni-
versité de Buenos-Ayres, et qu'il a consacré à ses explorations archéologiques,
à La Paya, une cité préhistorique située sur la rive droite de la rivière du même
nom, affluent du Rio Calchaqui, dans la province de Salta. Ce mémoire, qui
fait suite à celui que contenait le tome VI de la même publication {Exploracio-
nes arqueolôgicas en la Pampa Grande), est destiné, comme ce dernier, à faire
connaître aux américanistes les résultats d'une mission conduite aux frais de la
Faculté de Philosophie et Lettres, et qui s'est poursuivie en 1906 et en 1907,
pendant les mois de janvier et de février.
La Paya est une sorte de cité triangulaire, située sur un petit promontoire
qui domine l'embouchure du Rio du même nom dans le Rio Calchaqui. Elle est
enveloppée d'une muraille de grosses pierres roulées, amassées en désordre en
un talus d'un mètre de hauteur, embrassant dans ses 1.239 mètres de dévelop-
pement, une superficie de 6 hectares 71 ares. Une vaste nécropole qui s'y rat-
tache occupe le flanc N.-O. Les cases de la ville ont disparu presque complète-
ment, et il ne subsiste que quelques murs en pierres sèches qui pouvaient avoir
servi de soutien à des sortes d'habitations souterraines.
Une seule construction, dont la fouille entreprise par un chercheur de tré-
sors, avait attiré l'attention des administrateurs du Musée national, se dresse
vers l'angle N. de la Paya; c'est la Casa Morada, un quadrilatère de 13 mètres
sur 4, haut de 3 mètres, et que M. Ten Kate a le premier décrit en 1893. On
y a trouvé des ornements d'or et d'argent ornés d'un repoussé grossier, divers
objets de bronze, toki et tami, des flèches en os, un vase anthropomorphe
BULLETIN CRITIQUE 131
assez grossier, dont la ligure est ornée de peintures pointillées qui sillonnent
en manière de larmes les joues de ce personnage pleureur ; enfin divers objets
de pierre et de bois, dont les formes se rapprochent de certains types connus
de l'Entre Sierra péruvienne. Les poteries décorées sont abondantes et appar-
tiennent pour la plupart ;i des formes intermédiaires avec des variantes déco-
ratives dont M. Ambrosetti cherche les analogues dans la céramique chilienne.
L'exploration détaillée de la Paya a porté tout à la fois sur le périmètre inté-
rieur de la vieille cité, sur la nécropole qui en occupe le nord et sur la colline
située à l'ouest, de l'autre côté de la rivière, et M. Ambrosetti en a dressé, avec
son collaborateur, Salvador Debenedetti, un plan détaillé, qui paraît levé avec
beaucoup de soin. Un inventaire minutieux des trouvailles procurées par les
fouilles, se développe dans les 200 dernières pages du rapport, et de nombreuses
ligures permettent d'en apprécier l'importance d'une manière générale. L'étude
détaillée de cette immense collection suivra dans un prochain mémoire, et c'est
seulement alors que le laborieux archéologue nous donnera ses conclusions,
dont on peut dès à présent signaler l'intérêt considérable.
E. T. Hamy.
George T. Emmons. Petroglyphs in Soufheasfern Alaska [Ameri-
can anthropologist , vol. fO^ n" '2 ; April June 1908).
Tout d'abord l'auteur déclare que les hommes primitifs ont employé les
divers arts graphiques pour transmettre leurs traditions, leur généalogie, leui's
occupations. Les Tlingit du Sud Alaska dont les croyances et les coutumes
religieuses étaient fort complexes ont laissé au voisinage des vieux villages
dans les îles de l'archipel Alexandre, de très nombreux petroglyphes dont la
signification et la raison d'être sont complètement inconnus des indigènes
actuels. Ces petroglyphes sont disséminés sur les rochers au voisinage de la
mer, quelquefois sur des roches isolées. Pour l'auteur, ils auraient eu pour but
de rappeler certaines traditions ou légendes, ou d'indiquer les emblèmes du
clan etc., certaines de ces figures paraissent fort anciennes, d'autres au contraire
notablement plus récentes.
Ces images sont tantôt gravées, tantôt peintes. L'auteur décrit d'abord une
de ces dernières où est figurée toute une scène que son guide indigène lui a
expliqué. La signification de ces cercles concentriques avec prolongements
rectilignes ou courbes, serait absolument incompréhensible sans cesexplications.
Yehlh, un des esprits primitifs qui gardaient le chaos obscur de rochers formant
le monde primitif, est représenté par deux cercles réunis par une barre formant
le corps et la tête ; au-dessous, lajambe indiquéepar une ligne courbe en forme de
lunette; à gauche du cercle inférieur, un bras constitué par une ligne brisée. Au-
dessus et à gauche une spirale indique « d'où vient la lumière du soleil ». Au-
dessus et à droite Kun-nook, le gardien de l'eau fraîche, toujours formé de trois
cercles ici pointés et tangents, le dernier muni d'une sorte de museau ; à droite
132 SOCIÉTÉ DES AMÉRICANISTES DE PARIS
la figure analogue de Hoon, le vent du nord, et enfin au-desous deux cercles con-
centriques, le central pointé représentant la terre.
Sur d'autres rochers sont représentés divers types de têtes de loups, curieuses
dans leur expression où 'l'on retrouve l'indication très marquée des dents et
un caractère général qui rappelle singulièrement celui des représentations
des chiens sacrés chinois et japonais archaïques et quelques figurines des
Mounds.
Mêmes observations pour les corbeaux et les têtes de grues ou d'aigles dont
certaines figurations sont d'un réalisme fort curieux. Il y a aussi des représen-
tations intéressantes de dauphins, de saumons et de requins, puis des cercles
concentriques figurant le soleil. D'autre part, certaines images représentent le
fameux tinneh, grande plaque de cuivre carrée, gravée et repoussée, qui joue
un si grand rôle dans l'ornementation des tribus de cette région. Enfin une
spirale reproduit tout simplement Varlison (le ver qui ronge les fourrures et
les pelleteries.) La figure humaine est des plus curieuse en sa schématisation
voulue qui rentre d'ailleurs dans le type de la stylisation commune à l'Alaska.
2 doubles cercles concentriques tangents; dessous, un ovale, voilà pour les yeux
et la bouche. Parfois deux arcs de cercles pour les sourcils. En résumé art
toujours étrange qui procède incontestablement de l'art asiatique très ancien
adapté à l'habitat américain et ayant pris dans le Nouveau Continent un
caractère tout spécial. Capitan.
David I. Bushnell. An Early account of Dighton rock (Americ.
anthrop., vol. 10, n*^ 2, April-June 1908).
C'est aussi d'un curieux petroglyphe situé près de la rivière Taunton, dans
le Massachusetts, qu'il s'agit dans cet article. Cette pièce n'est pas inédite
puisqu'elle a été publiée plusieurs fois, entr'autres par Mallery dans son volume
classique du Report of Ethnology (Tenth ann. Report pi. LIV). Mais ce qui est
intéressant dans l'article actuel, c'est que l'auteur reproduit la lettre originale de
M. Isaac Grennwood qui, en 1731, avait étudié cette pierre, l'avait dessinée
et cherché à l'interpréter. Les caractères en sont complètement différents de
celles de l'Alaska. L'auteur pense qu'il s'agit là de figurations intéressant la vie
des sauvages primitifs. Il pense que peut-être il s'agit d'une sorte de plan re-
présentant des territoires. En somme, on peut distinguer sur la figure des signes
cruciformes qui doivent représenter des haches emmanchées, des figurations de
massues, d'un oiseau, d'une peau de bison tannée avec la queue (?), d'une
sorte de figure humaine du type triangulaire rappelant absolument certaines
figurations péruvienne sur étolTe, etc. Naturellement tout cela est absolument
incompréhensible et ne nous permet qu'une chose: c'est de constater avec tris-
tesse l'impuissance des préhistoriens épigraphistes, même spécialisés en ce genre
d'études. Plus nous les étudions, plus ils nous apparaissent complexes et seule-
ment compréhensibles en quelques points fort limités, comme on vient de le voir,
mais tous ressortissant à des usages ou à des coutumes locales.
Capitan.
BULLETIIS CRITIQLE 133
William Jones. Fox texts. vol. 1 (Publications of Ihe american
eLlinological Society, edited by Franz Boas).
L'auteur a recueilli chez les Algonquins une grande quantité de mythes, de
traditions, de récits de toules sortes. C'est surtout les Foxes de lowa qui lui
ont fourni le plus grand nombre de ces curieux récits qui ressortissent en
général au Folk Lore. Chaque récit comporte le texte en langue indigène et, en
face, la traduction en anglais.
Un pareil livre, qui représente une somme énormede travail, ne saurait guère
s'analyser. Nous donnerons simplement un de ces récits avec sa curieuse saveur.
Ce récit commence ainsi : Apaiyacihagi negutenwi peme' Kawatci pyanu-
timiowate owanagwi etc. C'est à dire : Les petites créatures de fantaisie (proba-
blement les petits génies) se promenaient un jour dans le pays quand elles
arrivèrent devant une caverne dont lintérieur était illuminé d'une vive
lueur : « Etonnant ! quelle caverne ce peut être là ! » dirent-ils. « Attendez
nous allons tendre un piège. » Aussitôt un des petits génies enleva une
corde de son arc, y fit un nœud coulant et la fit pendre devant la caverne.
Tout à coup il vit quelque chose de vivant qui s'avançait. Cela lançait
sur le chemin au devant de lui une telle lumière que les petits génies en eurent
les yeux tout aveuglés. Alors l'un d'eux tira fortement en fouettant sur le
nœud coulant et il sentit quelque chose de vivant enserré par le nœud. Il le
tira sur la terre. Cet être aussitôt lui adressa la parole : « Si vous me tuez,
s'écria-t-il, ce sera désormais toujours la nuit ! » Pourquoi cela ? Voyez et
regardez, c'était le Soleil. Quand les génies virent que c'était le Soleil, ils
détachèrent le nœud coulant et le laissèrent continuer sa route sur le chemin
qu'il s'était tracé...
Cette curieuse légende en rappelle toute une série d'analogues répandues
dans le monde entier. Elle donne bien une idée de ces singuliers récits que se
transmettent ces pauvres sauvages en voie de disparition rapide. Il y avait donc
grand intérêt à recueillir toutes ces traditions orales et c'est une œuvre extrê-
mement curieuse qu'a réalisée M. W'ill. Jones. Nous devons aussi savoir grand
gré à M. Franz Boas de nous l'avoir fait connaître, ce dont nous le remercions
vivement.
Capitan.
MELANGES ET NOUVELLES AMERICANISÏES
iVomination de M. le duc de Louhat, en qualité d'associé étranger de
V Institut de France. — La Société des Aniéricanistes de Paris a appris avec
une grande joie la nomination que l'Académie des Inscriptions et Belles-
Lettres de rinstitut de France a faite le 'l'è novembre dernier de son président
d'honneur, M. le duc de Loubat, pour occuper le siège d'associé étranger
vacant par le décès de M. Sophus Bûgger de Copenhague.
Le duc de Loubat était depuis près de six ans correspondant étranger de
Cette savante compagnie, qui a voulu, en s'associant'notre très cher et très aimé
collègue, reconnaître plus expressément encore les services considérables qu'il
a rendus depuis de longues années et rend encore à la science qui fait le sujet
particulier de son étude. Nous félicitons bien chaleureusement le duc de Lou-
bat d'avoir été l'objet de cette distinction aussi honorable et aussi enviée.
Récente exploration de M. Heivelt dans le grand désert américain. — Le
professeur E, L. Hewétt, de l'Institut archéologique américain, a récemment
accompli, avec laide de quelques volontaires, une longue reconnaissance des
ruines du Rio S. Juan, dans l'Utah et le Colorado, et notamment de la Mesa
Verde, du canon S. Elme, du Monument Park et du Grand Gulph : ce dernier
point surtout a vivement intéressé les explorateurs par le grand nombre de ses
cliff-dwelling du type des <i basket-makers ». Dans le Nouveau Mexique, l'at-
tention de M. Hewett et de ses compagnons s'est concentrée sur la grande
ruine de Paya où 1"20 chambres ont été fouillées et 3500 spécimens archéolo-
giques ont été recueillis par l'expédition.
Ethnologie de la vallée de la Kuskokwini^ Alaska. — M. le D' Georges
Byron Gordon, de l'Université de Pensylvanie, continue l'exploration qu'il a
commencée en 1905 dans l'Alaska. Il a visité pendant l'été de 1907 la haute
vallée de la rivière Kuskokwim et il établit que le peu d'indigènes qu'elle ren-
ferme appartient au type Eskimo, mais parle une langue Tinneh.
Une épidémie violente a récemment dévasté ce malheureux pays et cinq
cadavres desséchés encombraient l'une des premières loges visitées par VEthno-
logical Survey. D'autre part, le caribou, dont dépend l'existence des Indiens, a
quitté la haute vallée qui ne sera bientôt plus qu'un désert.
L'embouchure de la rivière Kuskokwim est habitée, comme on sait, par des
Eskimos, sur lesquels M. Gordon a recueilli de nouveaux renseignements.
136 SOCIÉTÉ DES AMÉRICAMSTES DE PARIS
Le trésor des Incas. — Dès le xvi'" siècle, Pizarre et ses compagnons avaient
tenté vainement de découvrir le trésor des Incas qui s'élevait, croyait-on, à plus
de deux milliards et qui, d'après la tradition, aurait été jeté par le dernier de
ces souverains dans le lac Guatavita. Après eux, on a maintes fois renouvelé leur
entreprise, sans plus de succès. Une Société anglaise a résolu de dessécher le
lac, afin d'en explorer à l'aise le limon. Malgré des difficultés inouïes, des pluies
torrentielles, des écroulements de montagnes, elle est arrivée à abaisser le niveau
des eaux de quatorze mètres à deux et demi. Si elle n'a pas réussi jusqu'à pré-
sent à trouver tout ce qu'elle cherche, elle a du moins relevé un certain nombre
d'objets en or, mais plus précieux par leur intérêt artistique que par leur valeur
propre. Ce sont des couronnes, des plaques, des coupes où sont gravées des
figures stylisées, d'autres objets de caractère purement ornemental ou d'usage
domestique qui appartiennent sans aucun doute à une civilisation très ancienne. Est-
ce là le fameux trésor caché parle dernier des Incas? Ne seraient-ce point plutôt
quelques-uns de ces objets de prix que les Indiens, d'après une autre légende,
ietaient dans le lac sacré en l'honneur de leurs dieux? La Société a vendu, dit-
on, ces diverses trouvailles pour la somme de 875.000 fr. l'.lle est encore loin
des deux milliards attendus ; mais elle garde toutes ses espérances !
Au détroit de Behri'nrf. —Les missionnaires de l'île Saint-Laurent, dans le
détroit de Behring, qui n'a de rapports avec le reste du monde qu'une fois
par an, écrivent qu'au mois de juin un groupe d'indigènes étant allés dans une
barque s'enquérir de la façon dont leurs camarades du littoral de Sibéiie avaient
passé l'hiver, arrivèrent dans un village d'Esquimaux dont tous les habitants,
hommes, femmes et enfants, étaient morts de froid. Les vivres de ces mal-
heureux s'étaient épuisés ; ils en avaient été réduits à manger les toitures de
leurs huttes, faites de peaux de poissons, et jusqu'à leurs vêtements. Leurs
cadavres gelés et parfaitement conservés avaient, paraît-il, l'air de statues de
marbre.
MEMBRES DE LA SOCIETE DES AMÉRICANISTES
Au 31 décembre 1907
BUREAU DE LA SOCIETE
Président d'honneur M. le duc de Lolbat, membre associé de
rinstitut.
Vice-président d'honneur.. M. G. Maspp:ro, membre de l'Institut.
Président M. le D"" E.-T. Hamy, membre de l'Institut
et de l'Académie de médecine.
Vice-Présidents S. A. le Prince Roland Bonaparte, membre
de l'Institut.
— M. le marquis de Peralta.
— M. Henri Vignaud,
Secrétaire général D"" Capitan.
Trésorier M. le marquis de Gréqui-Montfort.
MEMBRES DU CONSEIL
MM. le comte de Gharencey. MM. Gabriel Marcel.
le colonel Bourgeois. Froidevaux.
Henri Cordier.
COMMISSION DE PUBLICATION
MM. D'' Verneau. mm. de Villiers du Terrage.
D'' Rivet. Salon e.
DE Kergorlay.
(Les lellres H., I). et C. qui figurent après certains noms indiquent les memJbres
d'honneur, membres donateurs et membres correspondants.)
Adam (Lucien), ancien magistrat, 30, quai S'-Cast, Rennes.
Alvarado (Alejandro), attaché à la Lég-ation de Costa-Rica, 53, avenue
Montaigne, Paris.
Ambrosetti (Juan), C, Museo nacional, Buenos-x\yres.
Armour (AUison V.), Room 900, 87, Wabash Avenue, Chicago, 111. (U.
S. A.).
Beer (William), bibliothécaire de la Howard Librarj à la Nouvelle
Orléans.
Bennett (James Gordon), 120, avenue des Champs-Elysées, Paris.
Blanc (Edouard), 52, rue de Varenne, Paris.
138 SOCIÉTÉ DES AMÉRICANISTES DE PARIS
Blanchard (Raphaër, professeur à la Faculté de Médecine de Paris, 226,
boulevard Saint-Germain, Paris.
BoMAN (Eric), 21 , rue d'Edimbourg', Paris ; et 20, Upsalag-atan, Stockholm .
Bonaparte (Prince Roland), membre de l'Industrie, 10, avenue d'Iéna,
Paris.
Bourgeois (Lieutenant-Colonel;, chef de la section de géodésie du Ser-
vice géographique de l'Armée, professeur à l'Ecole polytechnique, 59,
avenue de La Bourdonnais, Paris.
BovALLius (Cari), C, Stockholm.
BowDiTCH (Charles-P.j, 28, State Street, Boston, Mass. (U. S. A).
Cameron (M""^), oO, avenue du Bois-de-Boulogne, Paris.
Capitan (D^), chargé du cours d'antiquités américaines au Collège de
France, professeur à l'Ecole d'anthropologie, 5, ruedesUrsulines, Paris.
Charencey (Comte H. de), 72, rue de l'Université, Paris.
Gharnay (Désiré), i/., 46, rue des Marais, Paris.
CoRDiER (Henri), membre de l'Institut, professeur à l'Ecole des Langues
orientales, 34, rue Nicolo, Paris.
Créqui Montfort (Marquis g. de), o8, rue de Londres, Paris.
DiGUET Léon), 16, rue Lacuée, Paris.
DoRADO (Alejandro), secrétaire à la Légation de Bolivie, 3, boulevard
Delessert, Paris
Ehrenreich (Paul), C, D'' med. et phil. privât docent à l'Université, 29,
Lutherstrasse, Berlin.
Fevvkes. C, ethnologiste en charge du Bureau of american Ethnology à
Washington D.C. (U.S.A).
Froidevaux (Henri), docteur es lettres, bibliothécaire-archiviste de la
Société de Géographie, 47, rue d'Angivillers, Versailles.
Garcia y Pimentel (Luis), 24, rue de Berri, Paris; 9, calle de Donceles,
Mexico.
Génin (Aug.), C, Mexico.
GiGLiOLi (Enrico), C, professeur de zoologie à l'Université. Firenze,
Gonzalez (Général Manuel), C, Mexico.
Hamy (D"" E.-T.), membre de l'Institut et de l'Académie de Médecine,
professeur au Muséum, directeur honoraire du Musée d'Ethnographie,
36, rue GeolTroy-Saint-Hilaire, Paris.
Hébert (Jules), inspecteur au Musée d'Ethnographie, 22, rue des Belles-
Feuilles, Paris.
Herrera (Carlos), C, Mexico.
Hervé (D""), professeur à l'École d'anthropologie, 8, rue de Berlin, Paris.
Holmes (W.),C., Chief of the Bureau of American Ethnology, Smithso-
nian Institution, Washington, D. C. (U. S. A.].
MEMBRES DE LA SOCIÉTÉ DES AMÉRICAMSTES 139
HuLOT (Baron J.), secrétaire g-énéral de la Société de Géographie, 41,
avenue de La Bourdonnais, Paris.
HiMBERT (Jules), docteur es lettres, professeur agrégé au Lycée, 5, rue
Lamouroux, Bordeaux.
Hyde (James H.), Z)., 18, rue Adolphe-Yvon. Paris.
IzcuE (José A. de), C. Lima.
JoNGUE (Edouard de), docteur en philosophie et lettres, 29, rue S'-Quentin,
Bruxelles.
Kergorlay (Comte Jean de), 6, rue Mesnil, Paris.
Koch-Grunrerg, C. llohenzollernplatz 3, Nikolastrasse. Berlin.
Lacombe (R. p.), c, Edmonton Alta, N. W. T. (Dominion Canadien).
Lafo.ne-Quevedo, c, directeur du musée de La Phi ta.
Lehmann (D^'Walter), c. , assistant au musée royal d'ethnographie de Berlin.
Lehmann-Nitsche (D"" Robert), chef de la section anthropologique au
Muséum d'Histoire naturelle, La Plata (Argentine).
Levasseur (Emile), H., membre de l'Institut, administrateur du Collège
de France, Paris.
LouBAT (Duc de), //., /)., membre associé de l'Institut, 53, rue Dumont-
d'Ur ville. Paris.
LuMiiOLTZ (Cari), C, American Muséum ofNatural History, S^^ Avenue.
New- York.
Maler (Capitaine Teobert), C, Ticul, Yucatan (Mexique).
Marcel (Gabriel), conservateur à la Bibliothèque nationale, 97, avenue
du Roule. Neuilly-sur-Seine.
Marin (Louis), député, professeur au Collège libre des Sciences sociales,
13, avenue de l'Observatoire, Paris.
Maspero (G.), //..professeur au Collège de France, directeur général du
Service des Antiquités égyptiennes, Le Caire.
Maudslay (A. P.), C, 32, Montpelier-Square, S. W.. London.
MiER (S.-B. de), ministre plénipotentiaire du Mexique, Légation du
Mexique. Paris.
MoiREAU (Auguste), agrégé de l'Université, 61, rue de Vaugirard, Paris.
MoNTANÉ (D'' L.), C, professeur à l'Université, Officies 33, La Havane.
MoRENO (Fr.), C, directeur du Muséum d'Histoire naturelle, La Plata
(Argentine).
Nesstler (Jules). Imp. royal. Prof, Taborska'ul. 44. Prague H.
NuTTALL (M'""" Zelia), C, Casa de Alvaredo, Coyoacan, D. F. Mexico.
Panhuys (le Jonkheer. L. C. van), chef de bureau titulaire au ministère
royal des Colonies, 157, Paramaribo Straat, La Haye.
Paso y Troxcoso (Francisco Del), C, director del Museo nacional de
Mexico (en mission), offizio délie Caselli (Posta centrale), Firenze.
140 SOCIÉTÉ DES AMÉRICANISTES DE PARIS
Pector (Désiré), consul général de Nicaragua et Honduras, 95, rue Jouf-
roy, Paris.
Peralta (Marquis M. de), /)., ministre plénipotentiaire de Costa-Rica,
53, avenue Montaigne, Paris.
Périgny (Comte Maurice de), 43, rue Galilée, Paris.
Perrier (Capitaine), 140, rue de Grenelle, Paris,
Poix (M"'" la princesse de), 6, rue Paul-Baudry, Paris.
PuTiNAM (F.-W.), i/. , Curator of the Peabody Muséum, Harvard Univer-
sity, Cambridge, Ma. (U. S. A.).
Reiss (W.), C, D'^ Phil., Geh. Regierungsrath. , Schloss Kônitz,
Thûringen (Deutschland).
Rivet (D'' Paul), 61, rue de BulFon, Paris.
RocKiiiLL (W. W.), C, ministre plénipotentiaire des Etats-Unis, Pékin
(Chine).
RosA (Manuel Gonzalez de La), ancien conservateur de la Bibliothèque
nationale de Lima, 157, rue de la Convention, Paris.
Salone (Emile), professeur agrégé d'histoire et de géographie au lycée
Condorcet, docteur es lettres, 68, rue Joufîroy, Paris.
Sanz de Santa Maria (D*'), o4, rue de Ponthieu, Paris.
Saville (Marshall H.), C, professeur d'Antiquités américaines à la
Columbia University, New-York.
ScHMiDT (Waldemar), C, professeur à l'Université, Copenhague.
Seler (D"" Eduard), C, Universitats professor und Abteilungsdirektorum
Kgl. Muséum fiir Volkerkunde 3, Kaiser Wilhelm strasse, Berlin-Steg-
litz.
Sicotte, juge à Montréal. 14, avenue Laval.
Steinen (Karl von den), C, D"" med. et phil., Professor. 1, Friedrich-
strasse, Berlin-Steglitz.
Strebel (D"" Hermann), C, 79, Papenstrasse, Hamburg (Deutschland).
Vanderbilt(W.-K.), Z)., 10, rue Leroux, Paris, et 660, S^'' Avenue, New-
York.
Vaulx (Comte Henry de La), 120, avenue des Champs-Elysées, Paris.
Verneau (D""), professeur assistant au Muséum, directeur de V Anthropo-
logie, 48, rue Ducouëdic, Paris.
ViGNAUD (Henry), premier secrétaire de l'Ambassade des Etats-Unis, 18,
avenue Kléber, Paris.
Villiers DU Terrage (Baron M.), 30, rue Barbet-de-Jouy, Paris.
Le Gérant : Ernest LEROUX.
Le Professeur HAMY
Mii.MBKE DE l'Institut et de l'Académie de Médecine
Président de la Société
La perLe qu'a faite la Sociélé des Américanistes en la personne de son cher
président est si grande que nous avons tenu, en tête même de ce fascicule, à
insérer quelques notes écrites chacune par un de ses vieux et fidèles élèves
ou amis, essayant de faire revivre quelques faces de l'esprit si encyclopédique
de notre cher président.
Nous reproduirons ensuite quelques-uns des discours prononcés à ses
obsèques, renvoyant pour plus de détails et surtout pour la formidable biblio-
graphie des œuvres du professeur Hamy, au véritable monument que
vient de lui élever l'amitié du professeur Cordier et la piété filiale de ses
enfants. [A la mémoire de Ernest-Théodore Ilamy {Î2 Juin 1842 —
18 Novembre /908\ — Un volume in-folio, illustré de 143 pages, tiré à 100
exemplaires. 1909.] — Voir aussi la Géographie^ n° du 15 janvier 1909, p. 1 à
14.
Le Professeur HAMY
Président de la Société des Américanistes
Si c'est à M. le duc de Loubat que la Société des Américanistes doit son
existence, c'est au D'^ Hamy qu'elle doit d'avoir vécu et d'avoir pris en peu
de temps, parmi les Sociétés Savantes, la place honorable qu'elle occupe.
Le D"" Hamy ne fut pas seulement l'organisateur de la Société, il en fut
1 âme. Il mit à son service toute son activité intellectuelle qui embrassait les
connaissances les plus variées, ainsi que ses belles et nombreuses relations qui
nous valurent la collaboration de ceux de nos collègues qui nous font le plus
honneur.
II présidait notre Société en homme auquel nulle des branches si variées de
l'Américanisme n'était étrangère et en ami pour lequel nous faisions tous
partie de sa famille. Il excellait à diriger nos travaux, à indiquer l'objet de
nos recherches, à préciser les questions qui se posaient ou qui avaient à être
posées, et à les éclairer par des remarques typiques qui en faisaient ressortir le
véritable caractère.
Nul, mieux que lui, ne savait maintenir une discussion dans ses véritables
Société des Américanistes Je Paris. 10
142 SOCIÉTÉ DES AMÉRICAMSTES DE PARIS
limites et faciliter la tâche de ceux qui y prenaient part, en venant en aide à
leur mémoire, ou en suggérant quelques faits qui complétaient et souvent
rectifiaient leur pensée. Il avait le rare don de juger en termes tiatteurs, et
cependant jamais exagérés ou erronés, les travaux qui nous étaient présen-
tés et savait toujours trouver quelque chose d'à propos à y ajouter pour en faire
mieux ressortir l'intérêt ou le mérite.
D'autres diront quels services il a rendus aux dilférents corps savants aux-
quels il appartenait et aux diverses branches du savoir humain qu'il cultivait.
Pour celui que vous avez bien voulu appeler à l'honneur de s'asseoir dans ce
fauteuil, où il ne sera jamais remplacé, c'est un devoir de constater, en votre
nom, qu'il avait, outre l'autorité voulue pour donner aux délibérations d'une
Société comme la nôtre, la dignité nécessaire, la bienveillance et la bonne
humeur qui les rendaient agréables, et la compétence sans laquelle elles risque-
raient de s'égarer en discussions oiseuses.
ViGNALD.
Le Professeur HAMY
DANS SON LABORATOIRE
Le Maitre que la mort a si brusquement enlevé à l'alfectiou de ses élèves
était pour moi un ami de vieille date. Je l'avais connu à la salle Gerson, où
dans les deux dernières années de l'Empire il avait professé un cours libre qui
eut un retentissant succès ; je l'avais suivi au laboratoire de Broca, dont il
était alors le préparateur, pour profiter des conférences pratiques qu'il y faisait
chaque semaine et j'avais pu apprécier sa grande clarté d'exposition. Le 29 août
1873, Ernest Hamy était nommé aide-naturaliste d'Armand de Quatrefages au
Muséum national d'Histoire naturelle ; le 16 octobre de la même année,
j'entrais à mon tour dans notre grand établissement scientifique en qualité de
préparateur. Depuis cette époque lointaine, le temps n'a fait que resserrer les
liens d'amitié qui nous unissaient l'un à l'autre. J'ai été le confident
de ses peines et de ses joies, de même que j'ai été le témoin de sa vie de labeur.
Dès sa nomination au Muséum, E. Hamy montra de quelle activité il était
capable. Au moment du siège de Paris, la collection d'Anthropologie avait dû
être déposée dans des caves pour la mettre à l'abri des obus qui n'épargnaient
pas le Jardin des Plantes. La paix conclue, elle avait été réinstallée tant bien
que mal dans les salles mal agencées de la vieille galerie, trop étroite pour
loger les séries déjà importantes qu'elle devait contenir. Il fallait avant tout
opérer le classement de cette collection, et c'est à cette besogne que s'attela le
nouvel aide-naturaliste, que je secondai de mon mieux.
Pendant une assez longue période, la majeure partie du temps qu'Ernest
Hamy consacrait au Muséum fut absorbée par ce travail. Chemin faisant, il
observait les pièces qui lui passaient par les mains, notait les particularités
MiCHOLUGlK
ï'i'.i
quelles présenLaienl et nie taisait généreusement profiter de ses observations.
Ces notes de la première heure lui servaient à rédig'er les mémoires qu'il com-
muniquait à la Société d'Anthropologie, mais elles étaient trop nombreuses
pour qu'il pûl les utiliser toutes au fur et à mesure qu il les recueillait. Dan>
les dernières années de sa vie, il mit en œuvre beaucoup des documents
qu'il avait accumulés au début, sans arriver à les épuiser.
Doué d'un esprit profondément observateur, Ilamy vt>yail, du premier coup
d'ieil, liulérêt que présentait une pièce. Sa mémoire prodigieuse, sa vaste éru-
dition lui permettaient d'établir immédiatement des rapprochements avec des
pièces déjà vues ou décrites par d'autres auteurs. Les qualités qu'avait appré-
ciées A. de Qualrefaj^es avant la nomination officielle de son aide-naturaliste,
avaient décidé notre maître commun à demander à Ernest Ilamy sa collabora-
tion })our un grand travail qu'il avait projeté de publier sur la craniologie
ethnique. La première livraison des Crania Elhnica parut au mois de juin
1873 ; la dernière vit le jour à la lin de 1881 . Pendant ces huit années, Hamy
mesura et dessina au diagraphe, non seulement tous les crânes humains que
possédaient le Muséum et la Société d'Anthropologie de Paris, mais encore
beaucoup d'autres pièces qu'il alla étudiera l'étranger.
A cette époque quelques explorateurs commencèrent à fréquenter le Muséum
pour y acquérir les connaissances qui devaient leur permettre de faire en voyage
des observations profitables à la science. L'accueil qu'ils reçurent au labora-
toire d'Anthropologie fut tel que bientôt le petit local situé à côté de la cour
de la Baleine devintle rendez-vous de tous ceux qui projetaient quelque explo-
ration lointaine. Hamy les écoutait avec bienveillance et, grâce à ses vastes
connaissances, il leur donnait toujours d'excellents conseils. Il gagnait bien
vite leur confiance, et jamais il ne les perdait de vue. Il restait en correspon-
dance avec eux, faisait valoir les résultats de leurs recherches et devenait,
pour ainsi dire, leur protecteur attitré. Son intérêt poUr les grandes explora-
tions scientifiques ne s'est pas démenti un seul instant, et l'on sait le rôle
important qu'il a joué dans l'organisation de la plupart d'entre elles.
Suivant l'exemple que lui avait donné Broca, il essaya également d attirer
auprès de lui des étudiants et de leur inculquer le goût de l'anthropologie ; ses
efTorts furent couronnés de succès et un nombre notable de thèses faites sous
sa direction furent récompensées par la Faculté de médecine.
Ernest Hamy ne faisait pas résider uniquement la Science de l'Homme
dans la connaissance des caractères anatomiques ; pour lui, l'archéologie, l'eth-
nographie, la linguistique, l'histoire, la géographie devaient être mises à contri-
bution par l'anthropologiste. Je n'ai pas à rappeler ici avec quel bonheur il
aborda l'étude de chacune de ces sciences ' ni comment il réussit à faire créer
1. Loi'squ'on Jette les yeux sur la bibliographie des œuvres d'Ernest Hamy
publiée par Henri Cordier, l'esprit reste confondu en présence de la variété des
144 SOCIÉTÉ DKS AMÉRlCAiMSTES DE PAIUS
le Musée crEthaographie du Trocadéro, auquel il consacra vingt-sept années de sa
vie. La réputation qu'il s'acquit le conduisit rapidement aux honneurs, ce qui lui
permit de rendre encore plus de services aux explorateurs qu'il aimait tant.
Mais peu à peu, les Académies, les Sociétés savantes qui s'honoraient de le
compter au nombre de leurs membi^es, les Commissions officielles, etc. absor-
bèrent une partie de son temps et l'obligèrent à modifier son existence. Gomme
l'a écrit son ami, Henri Cordier, il délaissa « un peu l'anthropologie pour les
sciences ethnographiques et géographiques, historiques et américanistes ». Ses
recherches le conduisaient dans les bibliothèques où il passait de longues heures à
compulser de vieux textes, à fouiller des manuscrits. Les archives du Muséum,
qu'il avait complètement mises en ordre, lui fournirent une foule de documents
intéressants qu'il livra à la publicité. Malgré tout, nous ne restions jamais long-
temps sans le voir au laboratoire, quoique depuis le jour où il avait succédé
à de Quatrefages dans la chaire d'Anthropologie (1892), il m'eût fait l'honneur
de m'en confier en grande partie la direction.
Son cabinet était ouvert à tous, et bien des visiteurs y pénétraient pour
entretenir le Maître de leurs projets, des résultats de leurs recherches et pour
solliciter ses conseils ou son appui. Très rares étaient ceux qui n'en sortaient
pas enchantés de l'accueil qu'ils avaient reçu et séduits parla bonhomie, l'éru-
dition, le savoir d'Ernest Hamy. Il n'était pas cependant de ceux qui promettent
toujours et, quand il avait porté sur quelqu'un un jugement défavorable, il se
montrait même d'une franchise parfois un peu brusque. 11 avait d'ailleurs
une grande expérience des hommes et il ne se trompait guère dans ses
jugements.
Lorsqu'il avait accompli la besogne qu'il s'était tracée, il venait s'asseoir au
milieu de ses élèves et, après s'être enquis de leurs travaux, il devenait le bon
camarade, le gai et spirituel causeur qui tient sous le charme ses auditeurs. Sa
conversation était émaillée de bons mots, d'anecdotes, d'historiettes, et c'était
toujours à regret qu'on le voyait quitter le laboratoire pour regagner le pavillon
de BulFon. On avait toujours profit à l'écouter, car souvent ces anecdotes,
ces historiettes comportaient des enseignements qu'il était bon de retenir.
sujets traites par l'éniinent professeur. A ce propos, il me revient à la mémoire
une petite anecdote qui pourra donner une idée de la diversité de ses connais-
sances.
Un jour, le Maître reçut la visite d'un savant étranger qui avait tenu à lui expri-
mer l'estime quïl professait pour ses travaux anthropologiques. Au cours de
l'entrevue, la conversation tomba sur d'autres ouvrages, assez étrangers à lanthro-
poiogie et ({ue le visiteur avait lus. Quelle ne fut pas sa surprise en apprenant qu'ils
étaient de l'auteur du Précis df; paléontologie humaine, des Crania ethnica, etc. !
Il s'était figuré que la France comptait deux savants du même nom, l'un anthropolo-
giste, l'autre historien et géographe.
NÉCROLOGIE 14o
Certains jours, Ernest Haniy partait à la sourdine ; j'avais alors la certitude
qu'il était hanté par quelque préoccupation, motivée surtout par son état de
santé. Depuis lon^'^temps, en elFet, il était atteint d'emphysème pulmonaire et
il était d'une sensibilité extrême aux variations atmosphériques ; dès que les
conditions extérieures s'amélioraient, il retrouvait la bonne humeur qui faisait
le fond de son caractère.
Les années s'écoulaient sans que sa nature se modifiât d'une façon appré-
ciable. Tout ce que je notais, c'est qu'il semblait de plus en plus désireux de
conquérir l'alfection de ses élè\es. Au lieu de l'aig^rir, l'âg'e ne faisait que
développer ses sentiments innés de bienveillance envers ceux qu'il honorait de
son amitié.
Tel était le savant que nous avons perdu. Certes il avait parfois de petits
mouvements d'impatience, et, au cours de nos lonj^-ues relations quotidiennes,
quelques malentendus ont surg'i entre nous ; mais ces légers nuages étaient
vite dissipés, et Ernest Hamy s'ingéniait alors à me démontrer qu'il était
constant dans ses alfections et que rien ne pouvait modilier ses sentiments à
légard d'un élève qu'il désignait à tous comme son successeur. Aujourd'hui
que ses vœux se sont accomplis, c'est avec une sincère émotion que je songe
aux bonnes années que nous avons passées ensemble, aux excellentes leçons
que j'ai reçues de lui et à la grande dette de reconnaissance que j'ai contractée
envers celui qui a guidé mes premiers pas dans la carrière scientifique et qui,
jusqu'à sa dernière heure, a été pour moi un ami fidèle, d'un dé\ouenienl à
toute épreuve.
R. Verne AU.
LE D'^ HAMY
HISTORIEN ET GEOGRAPHE
Le D"" Hamy a touché à beaucoup de branches des études humaines ; sa
curiosité, rapidement éveillée par de nouveaux sujets, s'est promenée dans les
champs les plus divers de la recherche scientifique. Si l'anthropologie a été
son point de départ, si les circonstances l'ont conduit à accorder à l'ethnogra-
phie une part considérable de son temps, si enfin, il a été amené par l'anthro-
pologie et l'ethnographie à s'occuper des questions américaines, dans lesquelles
il a certainement laissé sa trace la plus durable, les études, lObjet de sa secrète
prédilection, furent sans nul doute l'histoire et la g-éographie. Je dirai presque
qu'Hamy a manqué sa vocation : celle de chartiste ; ses goûts et la nature de
ses ouvrages devaient le conduire infailliblement à l'Académie des Inscriptions
et Belles-Lettres plutôt qu'à l'Académie des Sciences.
Les recherches du D"^ Hamy, dans le domaine historique et géographique,
doivent être ramenées à deux groupes ; celles qui ont pour objet le Jardin du
1 ifi SOCIÉTÉ DES AMÉR1CAMS1 KS DE PARIS
Roi, c'est-à-dire le Jardin des Plantes ; celles qui sont relatives à son pays
natal, c'est à dire le Boulonnais; mais combien il a su élargir le cercle de ses
publications ! Les matériaux qu'il accumulait en vue de l'histoire du Jardin du
Roi l'ont entraîné à écrire des monographies sur les voyageurs et sur leurs
collections, et, ici, je ne citerai que Gilles d'Albi, Dombey, Bonpland, Humboldt,
Etienne Geoffroy-Saint-Hilaire, Lamarck, etc., et une fois engagé dans cette
voie, il devait forcément remonter dans les siècles passés, aux portulans du
moyen âge, dont le déchiffrement forme une des parties les plus originales
de son œuvre.
Les travaux d'Hamy sur le Boulonnais l'ont fait sortir du cadre de l'histoire
locale., qu'il a cependant bien étudiée, pour lui faire célébrer les gloires de
notre marine ; de là, des monographies sur le chef d'escadre François Panetier,
et autres illustres guerriers, dont la lecture est aussi réconfortante pour le
patriotisme qu'utile pour l'histoire.
On est stupéfait devant l'immensité du labeur du D'" Hamy, et je puis en
parler en connaissance de cause, ayant dressé la bibliographie de ses œuvres.
Et cependant, on ne peut s'empêcher d'exprimer le regret qu'il ait dispersé
tant de science et d'efforts, au lieu de les concentrer sur la grande œuvre
maîtresse que nous attendions de lui, et que son activité et sa curiosité, parta-
gées peut-être entre trop d'objets divers, ne lui ont pas permis de nous donner.
Henri Cordier.
Le Professeur HAMY
PRÉHISTORIEN ET AMERICANISTE
Le professeur Hamy était un esprit encyclopédique qui embrassa de nombreux
champs d'étude et excella dans tous.
Ln premier point qu'il y a lieu de nettement établir, c'est que tous ses tra-
vaux portent sa note très personnelle. Si l'on cherche, en effet, à caractériser son
œuvre scientifique, et plus spécialement, comme nous le faisons ici, en tant
que préhistorien et américaniste, on pourra dire que toutes les questions de
cet ordre ont toujours été traitées par lui à un point de vue synthétique et com-
paratif. Ses connaissances générales étaient si grandes, sa bibliographie si riche,
sa mémoire si surprenante, son esprit si fin, si pénétrant et si généralisateur,
que tous ses travaux portaient l'empreinte de ces influences multiples.
Après avoir exposé les diverses faces d'une question (dont il découvrait sou-
vent certaines méconnues jusqu'alors), il faisait immédiatement intervenir la
méthode comparative qui, judicieusement appliquée, lui permettait souvent
d'arriver à une solution élégante et rationnelle, là où jusqu'ici on avait erré ou
même là où toute solution était restée en suspens. Cette très intéressante
méthode, qui nécessite une profonde érudition et une très saine critique, peut
NÉCROLOGIE 1 47
I
être considérée comme caractéristique du maître éminent qu'était le professeur
Hamy.
En préhistoire, il fut un des fondateurs de celte science, en ce sens qu'il fut un
des premiers qui en tenta une synthèse. Dès 1870, âgé seulement de vingt-huit
ans, il publia un fort remarquable petit livre : Paléontologie /lumame, complétant
et mettant à jour l'œuvre célèbre de Lyell : L Antiquité de V homme prouvée
par la géologie, Il fit, en 1865, à la Société d'anthropologie, une communication
intitulée : Silex de Châtillon, et à maintes reprises il prit la parole dans des
discussions se rattachante la préhistoire.
C'est à lui qu'on doit aux environs de Thèbes (Egypte) — alors complètement
inexplorés à ce point de vue — la découverte de la première hache acheuléenne
égyptienne. Il recueillit cette pièce lui-même, lors de l'inauguration du canal de
Suez en 1869.
Avec le concours de son distingué successeur, le professeur Verneau, alors son
assistant, il organisa la collection préhistorique de Mbraye (donnée à la chaire
d'anthropologie du Muséum) dans les salles des collections publiques, et sut
admirablement mettre en valeur ces richesses scientifiques.
Il apporta constamment à l'étude de la préhistoire sa haute compétence
d'ethnographe et sut en tirer de très intéressantes déductions.
L'œuvre d'Hamy comme américaniste fut considérable. 11 était considéré, à
juste titre, comme le maître de l'américanisme en France. Je pus facilement
m'en rendre compte, lorsqu'en septembre 1908, au Congrès des américanistes,
à Vienne, où sa santé ne lui avait pas permis de se rendre, je fis signer par tous
les représentants des divers pays du monde une adresse que je lui rapportai.
Tous m'exprimèrent unanimement leurs sentiments de très haute et très affec-
tueuse estime pour « le maître américaniste français », et c'est ainsi que l'appe-
lait dans son discours d'ouverture le président du Congrès, le baron von Veck-
becker.
Dès 1878, en effet, il faisait cinq conférences sur les collections américaines de
l'Exposition provisoire des missions scientifiques au Palais de l'Industrie, et de
1880 à 1882, organisait les splendides collections américaines du Musée d'ethno-
graphie du Trocadéro dont il avait été nommé conservateur.
Dans son cours du Muséum, il consacra deux années entières à l'étude des
races américaines.
Ses mémoires sur des questions américaines sont extrêmement nombreux.
Nous n'en citerons que quelques-uns. Ils suffiront pour montrer leur variété et
leur importance.
En 1872. il publiait dans la Revue d'anthropologie un beau travail sur « les
habitants primitifs du Mexique )),avec illustrations.
En 1882 il fit une fort intéressante conférence sur les Toltèques à l'associa-
tion scientifique de France.
En 1885 paraissait l'introduction au mémoire célèbre d'.\ubin, sur l'écriture
148 SOCIÉTÉ DES AMÉRICANTSTES DE PARIS
et la peinture didactique des anciens Mexicains, travail d'une érudition éton-
nante et où tous les travaux importants sur le Mexique sont indiqués.
Il y a lieu de citer aussi le curieux mémoire sur la croix de Teotihuacan. à
propos de cette curieuse pierre (actuellement au musée duTrocadéro) recueillie
par Charnay et qu'Hamy démontra avoir été consacrée à Tlaloc.
L'étude d'un bas-relief de la collection Uhde lui permit d'identifier et de
décrire un instrument mal connu, l'ayacachicaualiztli, sorte de claquoir muni
de sonnettes, en usage dans diverses cérémonies mexicaines.
Un exemple de l'intéressante méthode analytique d'Hamy se trouve dans son
mémoire sur l'inscription chronographique sur obsidienne, commémorative de
la pose de la première pierre du grand temple de Mexico par l'empereur Tizoc
en 1483.
Fort intéressant aussi est son mémoire sur le Tzompantli, l'ossuaire des crânes
des victimes humaines sacrifiées sur le teocalli et qui se trouvait ordinairement
sur la plate-forme de la pyramide sacrée elle-même ou à côté.
La question des rapports de l'Asie et de l'Amérique dès une époque ancienne
a souvent préoccupé Hamy. C'est dans cet ordre d'idées qu'il a publié divers
mémoires, entre autres S^vastika et roue solaire en Amérique ei Essai d'inter-
prétation d'un des monuments de Copan (Honduras) présentant nettement,
gravé en grand, un Taïki ou signe de la longévité, de la pérennité chez les Chi-
nois. Dans le même sens plaideraient les vases du musée de Boulogne-sur-Mer,
à figures humaines, provenant du sud du Pérou. Ils rappellent des représenta-
tions japonaises; ^L Hamy les a décrits dans une de ses décades.
Les Antilles ont fourni au professeur Hamy la matière de plusieurs mémoires
pleins d'intérêt; tel celui sur VAnthropolithe de la Guadeloupe. Il y a démon-
tré que les os humains ainsi dénommés et qui étaient contenus dans une sorte
de tuf n'avaient pas une antiquité aussi reculée qu'on le pensait puisqu'il y a
trouvé, inclus dans la roche, une petite figurine de type caraïbe en pierre verte.
Dans son mémoire sur les haches de la collection Guesde, le professeur
Hamy a montré que plusieurs, trouvées dans les petites Antilles et à la Guade-
loupe, étaient en roches venant du continent américain. Dans le même ordre
d'idées, il a montré que les haches en pierre que porte suspendue à son cou la
tête en terre cuite surmontant le tombeau de Très Molinos (l-'quateur) sont du
plus pur type caraïbe. Inv -rsement, dans un autre très intéressant mémoire,
M. Hamy avait démontré qu'une terre cuite trouvée dans le Haut ()rénoque
provenait des Antilles.
11 avait fait une étude sur un certain nombre de pipes tubulaires extrêmement
comparables les unes avec les autres et pourtant provenant de régions très
éloignées (de la Californie au Cundinamarca). Il en avait déduit l'existence de
rapports entre des populations souvent fort éloignées.
L'étude comparative des hameçons en coquille des anciens Californiens et
NÉCROLOGIE 149
ceux observés aux îles Hawaï a permis au professeur Hamy de faire crintéres-
sants rapprochements basés sur de fort nombreuses pièces.
Les mutilations dentaires (dents appointées ou creusées d'une cavité pour
recevoir une turquoise) étaient surtout fréquentes chez les Huaxlèques et les
Mayas. Hamy en avait étudié un spécimen dans une de ses très intéressantes
décades.
La plupart de ces mémoires et bien d'autres encore furent réunis par Hamy
dans trois petits volumes de Décades americanx qui ne contiennent pas moins
de soixante articles, tous fort intéressants, comme on a pu le voir par les
quelques exemples ci-dessus.
Enfin on ne saurait omettre de citer sa splendide publication (dont les frais
furent faits par le duc de Loubat) : Galerie américaine du Trocadéro, série de
60 planches grand in-folio, représentant des pièces particulièrement rares ou
curieuses du Musée d'ethnographie du Trocadéro, que le professeur Hamy
décrivit dans de courtes mais fort savantes notices annexées à chaque
planche.
Enfin, il faut particulièrement noter ses interprétations des deux fameux
codex (Borbonicus et Telleriano remensis) publiés aux frais du duc de Loubat.
Elles accompagnent ces remarquables publications. C'est là une œuvre d'analyse
fine, pénétrante et érudite du plus vif intérêt.
Ces quelques notes donneront un aperçu de l'œuvre américaniste d'Hamy.
Ajoutons qu'il était un des derniers fondateurs survivants du Congrès interna-
tional des Américanistes.
On sait l'affabilité, la bonté du professeur Hamy, on sait moins sa puissance
de direction. C'était un maître bienveillant, sachant guider ses élèves, les
aidant de ses conseils, de sa profonde érudition, de sa mémoire impeccable et
extraordinairement étendue, les dirigeant, leur fournissant des matériaux, met-
tant même à leur disposition sa superbe bibliothèque américaine.
Pour l'américanisme, en France, c'est une perte immense et fort douloureuse.
L'exposé qui précède montre, en effet, l'étendue de ses connaissances et la
variété de ses études américaines. On comprend donc que tous les américa-
nistes, et plus spécialement ses élèves, pleurent un tel maître et s'efforcent de
trouver dans son enseignement américaniste les méthodes dont ils ont besoin
au milieu de la complexité des études ressortissant à l'Amérique ancienne.
Capitan.
DISCOURS
PRONONCÉS AUX FUNÉRAILLES DE M. EmeSt HAMY,
le samedi ^21 novembre 1908.
DISCOURS DE M. BABELON
PRÉSIDENT DE l'aCADÉMIE DES INSCRIPTIONS
Messieurs,
L'année qui s'achemine vers sa fin comptera, dans les fastes de l'Institut de
France, parmi les plus douloureuses que notre g^énération ait vécues. La mort
frappe dans nos rangs avec un acharnement qui est, peut-être, sans précèdent,
et l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, en particulier, est cruellement
éprouvée. J'ai eu déjà le pénible honneur de dire ladieu suprême à quatre de
nos confrères et nous avions tout lieu d'espérer que l'impitoyable Destinée,
enfin satisfaite, suspendrait ses coups, lorsque nous avons été surpris par le
nouveau malheur qui nous rassemble encore une fois autour d'un cercueil.
Consternés et impuissants, nous nous inclinons, dans un dernier et affectueux
salut, devant la dépouille mortelle de ceux que nos regrets et notre souvenir
accompagnent dans l'insondable mystère de l'au-delà.
Le docteur Théodore-Ernest Haniy avait été élu, en 1890, membre libre de
notre Académie, en remplacement du général Faidherbe. Il était né à Boulogne-
sur-Mer en 1842. Tout enfant il perdit sa mère et il a raconté lui-même, dans
des pages touchantes, ses années de première éducation dans la pension du
Père Blériot, à Boulogne, où avaient été aussi élèves, avant lui, Auguste
Mariette et Sainte-Beuve. Son père l'envoya à Paris pour étudier la médecine ;
il fut reçu docteur en 1868, mais il se sentait peu d'inclination pour la pratique
de son art et son esprit curieux se portait au contraire vers les recherches
spéculatives. En 1869, il alla en Egypte, comme invité du khédive Ismaïl, à
l'occasion de l'inauguration du canal de Suez. Il retrouvait là son compatriote
Mariette qui lui inspira le goût de l'archéologie. .\ son retour, ses relations
personnelles avec Broca fi.xèrent sa vocation. Sous sa direction, il se livra tout
entier à l'étude de l'anthropologie, qui était alors une science de floraison
nouvelle, et dès 1870 il publiait son Précis de paléontologie humaine qui attira
sur lui l'attention, à la fois des naturalistes et des archéologues ; en 187'2, il
fut nommé aide-naturaliste de M. de Quatrefages au Muséum d'histoire natu-
relle qu'il ne devait jamais quitter, qu'il illustra par ses travaux et son ensei-
gnement, et où il devait, hélas I prématurément expirer.
DlSCOfRS Di: V. HAHELON 1o1
La collaboralion scienlifique de M. de Qualrefag-es et du docleur Ilamy fut
singulièrement féconde pour la science. La craniologie, mise à la mode en
Allemagne, par Blumenbach, et constituée à Tétatde science positive par Broca,
suggéra, à Qualrefages et Haniy, l'idée de tenter de formuler en lois les dissem-
blances caractéristiques des races humaines, d'où naquit leur grande publica-
tion, Cr.mia elhnicn ( I87r)-188"2) qui est considérée comme la base essentielle
de cet ordre d'études. Par elle, nous savons ce qu'étaient anatomiquement les
peuples primitifs de l'Europe, Celtes, Germains, Ligures, Kymris. On doit à ce
point de vue à MM. de Quatrefages et Hamy un groupement systématique des
populations du bassin méditerranéen occidental des temps préhistoriques et
aussi la détermination des caractères anthropologiques nouveaux des peuples
envahisseurs qui ont succédé aux aborigènes et qui, pareils à des vagues violem-
ment soulevées du côté de l'Orient, sont venus successivement submerger l'Eu-
rope occidentale.
Des observations anthropologiques non moins abondantes et précises ont
été faites par les deux savants sur des races confinées dans des régions demeu-
rées jusque là en dehors des investigations scientifiques, telles que les tribus de
la Laponie, du Turkestan chinois, de la Malaisie, de l'Afrique centrale, de
l'Amérique.
Quatrefages et Hamy ne s'en tinrent pas là. Prenant pour base leurs décou-
vertes anthropologiques, ils entreprirent de préciser les éléments constitutifs
de telle ou telle population déterminée et de reconstituer les groupes ethniques
avec tous les caractères propres à la vie sociale de chacun d'eux, en mettant
en jeu les éléments physiologiques, l'influence du climat et du milieu et jus-
qu'aux données de la linguistique, des traditions populaires et de l'archéolo-
gie. Par la part prépondérante qu'il prit personnellement à ce genre de recher-
ches, le docteur Hamy mérite d'être regardé comme le fondateur de l'ethnolo-
gie. Ses publications dans cette branche d'études sont extrêmement nom-
breuses et disséminées soit dans la Bibliothèque ethnologique qu'il fonda, soit
dans d'autres recueils. Je citerai, par exemple, les mémoires intitulés : Les types
ethniques du Rhodope ; Gravures rupestres de la Guyane ; Lâge de la pierre
à la Côte d'Ivoire ; Sur un anthropoïde géant de la rivière Sangha ; Le crâne
de Métiéville, etc., titres pris au hasard et qui donneront une idée de la nature
des recherches du D"" Hamy et de l'originalité de son esprit. Dans ses missions
scientifiques et ses nombreux voyages il poursuivit le même but, comme, par
exemple, lorsqu'il retrouvait dans le Sud-Tunisien les Troglodytes de l'anti-
quité vivant encore dans des habitations souterraines, pareilles à celles que
décrit Salluste.
Le couronnement de ces études d'ethnographie fut la création du magnifique
musée du Trocadéro, qui est l'œuvre du docteur Hamy. 11 sut en rassembler
rapidement les éléments avec une merveilleuse habileté, et il a raconté les ori-
gines de ce musée dans un livre fort intéressant pour l'histoire des collections
de curiosités exotiques en France avant la Révolution.
Le groupement et le classement des abondantes séries du musée ethnogra-
phique du Palais du Trocadéro mit le docteur Hamy en présence d'un grand
452 SOCIÉTÉ DES AMÉRICANISTES DE PARIS
nombre de monuments d'origine américaine et c'est ainsi que notre actif
confrère, qui savait tirer un parti scientifique de toutes choses, devint en peu
de temps un américaniste faisant autorité. 11 savait mieux que personne orien-
ter ses recherches ; il publia un ouvrage important sur les populations primi-
tives du Nouveau Monde, qu'il nous dépeint inofTensives et de civilisation
développée, qu'écrasa le joug oppresseur des célèbres conquistadores et qui,
en définitive, furent victimes du génie occidental. L'introduction générale du
D'' Hamy, sur les études mexicaines, en tête des Recherches historiques et
archéologiques publiées en 1880, est un chapitre de magistrale synthèse ; la
publication du Codex horhonicus, manuscrit mexicain de la Bibliothèque du
Palais-Bourbon, est un remarquable exemple de la perspicacité de notre
confrère dans l'interprétation de ces étranges rituels et livres divinatoires des
populations pré-colombiennes de l'Amérique.
Par toutes ces recherches sur l'humanité primitive et les premières civilisa-
tions dans le monde entier, qui embrassaient depuis l'anthropologie jusqu'à la
linguistique et au folk-lore, Hamy était l'un des savants de notre temps les
mieux documentés sur les faits authentiques et les hypothèses relatives à
l'homme préhistorique. Il était du nombre de ces esprits ouverts, pondérés et
scientifiques que n'ont point grisés les ambitieuses conceptions théoriques de
certains adeptes de ces intéressantes études. Le D"" Hamy a su faire, comme
Alexandre Bertrand, avec une rare sagacité, la part du vrai, du probable et du
roman ; ce en quoi il a rendu à la science un signalé service.
Amené tout naturellement, par le cours de ses études ethnographiques, à
considérer les circonstances qui accompagnèrent la découverte des populations
dont il voulait décrire les caractères physiques et moraux, le D' Hamy, par
une naturelle évolution de sa curiosité sans cesse en éveil, a dû examiner les
monuments qui subsistent encore des connaissances géographiques du moyen
âge. Bientôt la géographie générale historique, l'histoire des grandes décou-
vertes dans l'ancien et le nouveau Monde, l'explication des cartes marines,
des portulans, des mappemondes, la biographie même des grands voyageurs et
des grands navigateurs à l'âge héroïque des Christophe Colomb, des Americ
Vespuce, des Vasco de Gania, des Jacques Cartier, tel fut le domaine nouveau
qui passionna notre confrère durant de longues années, et sur lequel il écrivit
des livres qui firent de lui le représentant le plus autorisé de cette science de
la géographie, dans laquelle s'étaient déjà illustrés les d'Anville, les Gosselin,
les Walkenaer, les Joniard, les d'Avezac. Nul autre n'a, plus savamment que
lui, montré comment s'est préparée, à la longue, dans le monde romain, la
conquête scientifique du globe. Qu'il me suffise de rappeler sa série de mono-
graphies des géographes catalans, majorcains, italiens et français, ses mémoires
sur la mappemonde dressée, en 1339, par Angelino Dalcert ; sur la mappemonde
de Diego Kibero de 1520, sur la célèbre carte magrebine du xni*" siècle, due à
un géographe arabe, et conservée à la Bibliothèque Ambrosienne ; enfin sur
la plupart des monuments du même genre que possèdent les musées et biblio-
thèques de l'Europe. L'ensemble imposant de ces travaux restera comme
l'un des côtés originaux de la carrière scientifique d'Ernest Hamy.
DISCOURS DE M. BABELON 153
Dans ses recherches sur l'histoire des savants, Hamy se montre admirable-
ment informé et documenté, mais plus curieux des hommes eux-mêmes que de
leurs doctrines scientifiques. Tel est, par exemple, le caractère du volume
consacré à Geolîroy Saint-IIilaire, dont il a publié et annoté la correspondance
durant la campagne de Bonaparte en l'Egypte. Je porterai le même jugement
sur le recueil des Lettres américaines d'Alexandre de Humboldt, sur la biogra-
phie si nourrie de faits curieux que Hamy a consacrée à Joseph Dombey,
explorateur du Pérou, du Chili et du Brésil de 1778 à 1785, et dont la lin dans
les prisons de lîle de Mont-Serrat fut si lamentable ; sur les biographies dAimé
Bonpland, explorateur de l'Amérique du Sud, et d'Alexandre Lesueur,
explorateur de l'Amérique du Nord, collaborateur de François Peron dans sa
célèbre expédition aux Terres australes.
Cherchant ainsi à mettre en relief les physionomies trop oubliées de ces
hardis voyageurs, et réparant parfois de véritables injustices historiques, Hamy
ne dissimulait pas son penchant bien naturel de faire revivre de préférence
ceux de ces personnages qui avaient des liens d'origine ou de famille avec
Boulogne-sur-Mer ou la Basse-Picardie. C'est dans cet esprit qu'il écrivit ce
livre si attachant sur François Panetié, premier chef d'escadre des armées
navales de 1626 à 1692, dédié à la marine boulonnaise ; c'est pour cela égale-
ment qu'il publia la correspondance du cardinal Mazarin avec le maréchal d'Au-
mont, ce dernier ayant été gouverneur de Boulogne de 1742 k 1789. Poussé
enfin par le même sentiment honoi"able, il donna à la Bibliothèque de cette
ville trois gros volumes de copies de documents relatifs à l'histoire de la marine
boulonnaise.
Hamy demeura toute sa vie très attaché à son pays natal, où il retournait
chaque année avec un plaisir infini, dont il avait même conservé dans la voix
certaines intonations. Suivant le vœu qu'il a formé, il ira reposer pour toujours
dans cette ville de Boulogne dont il aimait à rappeler les vieux souvenirs. Il
racontait complaisamment les passe-temps de ses vacances et les Conversations
à demi scientifiques qui se tenaient dans l'arrière-boutique du pharma-
cien Dutertre, « une petite Académie des Sciences », comme il disait en
souriant.
Le docteur Hamy a beaucoup écrit, et son information bibliographique
était prodigieuse. Quand on causait avec lui de questions scientifiques, il était
rare qu'il ne mît pas son interlocuteur sur la trace de quelque document ou de
quelque ouvrage rare et utile.
Il était le savant le plus obligeant qui fût ; il avait les mains toujours
ouvertes et prêtes à donner les matériaux accumulés par lui, à ceux que leurs
études poussaient dans ses parages. Aussi, en dehors des honneurs officiels,
qui ne lui firent pas défaut, son inépuisable serviabilité, autant que son érudi-
tion, le fit rechercher par une foule d'Associations savantes de France et de
l'étranger. Partout, il était de bon conseil, donnait l'exemple de l'activité
entreprenante, indiquait la bonne direction des recherches. Il tenait cette apti-
tude de son esprit ouvert, de sa curiosité universelle, et aussi de la bonté
naturelle de son cœur.
loi SOCIÉTÉ DES AMÉRICAMSTES DE PARIS
Le docteur Hamy trouvait dans le travail obstiné et dans cet épanchement
cordial avec les autres une consolation aux grandes douleurs qui avaient, de
bonne heure, hélas ! assailli son foyer domestique. 11 y a trois semaines, il
venait encore, — d'un pas un peu alourdi, il est vrai, — s'asseoir parmi nous ;
et, comme toujours, il avait pour chacun son sourire franc et épanoui, et sa
cordiale poignée de main. Il meurt sans avoir connu la vieillesse, ni le repos,
emportant les regrets sincères de tous ceux qui l'ont connu, et en particulier
de cette Académie dont il suivait les travaux avec tant d'assiduité, et qu'il a
honorée par sa belle carrière faite tout entière de science et de droiture. S'il
est quelque consolation pour sa fille, qui fut le seul véritable bonheur de sa
vie, c'est bien ce concert unaninie de sympathies dont je suis le faible interprète ;
qu'elle daigne en accepter l'hommage ému et respectueux.
DISCOURS DE M. PAUL RICHER
MEMBRE DE l'iNSTITL'T
Au nom de la Société française d'histoire de la médecine.
Messieurs,
Lorsqu'un homme comme le professeur Ernest-Théodore Hamy disparaît
dans sa pleine et forte maturité, non seulement on reste atterré devant le vide
inmiense qu'il laisse dans les milieux divers où s'exerçait son activité, mais
on se demande avec amertume quels préjudices vont subir les diverses branches
des connaissances humaines où il s'employait, du simple fait de l'inachève-
ment de ses travaux et de la suppression inattendue de ces beaux fruits
que son expérience de jour en jour plus complète promettait.
Parmi les œuvres nombreuses qui se partageaient sa vie, une des dernières
venues, le relèvement des études d'histoire médicale, avait tout particulière-
ment éveillé sa sollicitude. Et c'est au nom de ceux tout nouvellement groupés
dont il encouragea et dirigea les travaux que je viens lui dire le dernier
adieu.
Hamy fut comme le bon génie de la Société française d'histoire de la méde-
cine. Ce n'est ni le lieu, ni l'heure de passer en revue, même sommairement, les
matériaux qu'il apporta à l'œuvre commune. La première communication qui
fut faite à notre Société porte son nom. Depuis il ne cessa de s'intéresser avec
un soin jaloux à tous nos ordres du jour, s'ofTrant spontanément à combler les
vides. Sa vaste érudition tenait eu réserve une mine inépuisable de documents
dont il disposait généreusement, sans compter. Aussi fut-il un président incom-
parable par la justesse de ses appréciations et par l'étendue de ses connais-
sances. Mais il fut aussi, en dehors même de ses années de présidence, l'assis-
tant le plus attentif et le ])liis assidu. 11 arri\ail le premier, s'asseyait et
DISCOURS DE M. PALL KICHKR 1 OO
attendait patiemment comme s'il avait plaisir à accueillir d'un bon et fin sourire
tous ceux qui successivement se présentaient.
D'autres que nous diront les qualités de son cœur, mais sa nature droite et
entière ne savait pas séparer les qualités du cœur de celles de l'esprit. Et des
relations commencées pour des raisons scientifiques devenaient bientôt des
relations d'amitié.
Aussi son souvenir vivra-t-il à la Société d'histoire de la médecine aussi
longtemps qu'elle comptera des esprits pour comprendre et des CŒ'urs pour
aimer.
ALLOCUTION DU Dr VERNEAl
Au nom du Laboraloive dWnlhropologie du Muséum.
Les Élèves et le Personnel du Laboratoire d'Anthropologie du Muséum m'ont
confié la triste mission d'adresser un suprême adieu au Maître aimé que la
mort vient de nous ravir.
Ce Maître avait le don de gagner d'emblée la sympathie de ceux qui l'appro-
chaient ; il les captivait par l'étendue de son savoir et les émerveillait par son
ardeur au travail. On peut dire qu'il est mort sur la brèche, car deux jours
avant de s'éteindre, il rédigeait un mémoire qu'il n'a pu achever. La veille du
fatal dénouement, alors que l'organisme s'affaiblissait à vue d'œil, la vie sem-
blait se concentrer dans son puissant cerveau, et il nous parlait de ce mémoire
qu'il avait tant à cœur de terminer : il s'agissait, en effet, de mettre en relief le
mérite d'un de ses élèves, un explorateur à qui on n'avait pas suffisamment
rendu justice. Et celui-là, comme tous ceux à qui il avait accordé son estime et
qu'il avait pris en amitié, il ne l'oubliait point.
Nul n'est mieux qualifié que le doyen de ses disciples pour rendre hommage
à sa grande bienveillance. Depuis 1869, jai profité de ses leçons ; pendant plus
de trente-cinq ans, j'ai vécu à ses côtés, et il a tenu à me donner des preuves de
son attachement en me confiant à diverses reprises sa suppléance au Muséum et
en me désignant comme son successeur à ce Musée d'Ethnographie qu'il a fondé
et auquel il a consacré vingt-sept années de son existence.
Quelques heures avant de mourir, le savant que nous pleurons me répétait
en m'embrassant qu'il m'aimait bien. Moi aussi, cher Maître, j'avais pour vous
une sincère affection, et le personnel comme les élèves du Laboratoire d'Anthro-
pologie partageaient mes sentiments à votre égard. A l'annonce de la gravité de
votre maladie, on a senti planer dans votre laboratoire un nuage de tristesse,
et quand vous avez rendu le dernier soupir, la douleur s'est peinte sur tous les
visages.
Adieu, cher Maître ; nous ne vous verrons plus au milieu de nous, mais
nous nous inspirerons de votre exemple, et votre souvenir restera profondément
gravé dans nos cœurs.
.Adieu I
156 SOCIÉTÉ DES AMÉRICAMSTES DE PARIS
ALLOCUTION DU Dr CAPITAN
C'est au nom du bureau du Congrès international des Américanistes et au
nom de la Société des Américanistes de Paris que je viens apporter à notre émi-
nent président et bien cher Maître un dernier adieu.
Lors de la réunion à Vienne, au mois de septembre dernier, du Congrès des
Américanistes, le président avait tenu, dans son discours d'ouverture, à
exprimer les vœux de profonde et affectueuse sympathie du Congrès tout
entier pour son ancien président et membre fondateur. Durant ce Congrès, les
délégués des divers pays des deux mondes avaient signé une adresse au profes-
seur Hamy, lui exprimant leurs cordiaux souvenirs et leurs regrets de ne pas le
voir parmi eux. Je crois donc, et tel aussi est l'avis du bureau du Congrès
encore en fonction à Vienne, qu'ayant été chargé par ces savants éminents de
transmettre leurs vœux à notre cher maître, je traduis aujourd'hui très exacte-
ment leur pensée en apportant ici leurs plus attristés souvenirs et en disant en
leur nom un dernier adieu à leur ancien président, au maître de l'Américanisme
en France.
La Société dés Américanistes de Paris était l'œuvre du professeur Hamy. l\
l'avait créée, dirigée, soutenue. Il lui consacrait avec amour beaucoup de son
temps précieux et de sa grande intelligence. Par sa bonté et en même temps du
fait de sa haute et puissante direction, il pouvait être considéré comme le père
de cette petite famille scientifique.
Aux séances, il apportait avec son alfabilité, sa bonne humeur et son esprit,
de savants mémoires et de fort intéressantes communications, résultant de ses
longues études américanistes ou de ses curieuses trouvailles d'archives dont il
était si heureux. Au Journal de la Société, il consacrait beaucoup de temps, et
pour la rédaction de ses mémoires, et pour des analyses qu'il ne dédaignait pas
défaire lui-même. Lundi encore, déjà bien malade, il me donnait les dernières
instructions pour terminer le volume qui va paraître.
C'est donc l'âme delà Société qui part avec lui... et nous... nous restons avec
nos larmes, mais aussi avec le devoir de continuer l'œuvre du maître... Aussi
est-ce le cœur brisé que nous venons apporter à noti'e excellent maître un
suprême adieu... Adieu cher et bon maître, adieu !
UN PETIT PROBLÈME D'ETHNOGRAPHIE AMÉRICAINE
LA CORBEILLE DE JOSEPH DOMBEY'
Par lk D-" E.-T. HAMY
PnÉSIDENT DE LA SoCIÉTÉ
Comme je mettais la dernière main au volumineux ouvrage que j'ai
récemment consacré à l'explorateur Joseph Dombey -, j'ai voulu, une
dernière fois, examiner par le menu les objets de sa collection américaine
qui sont parvenus jusqu'à nous. Et mon attention s'est trouvée appelée
une fois de plus sur une pièce du Musée du Trocadéro d'une conservation
médiocre, mais d'un fort curieux travail et dont la détermination soulève
un petit problème ethnographique d'une certaine difficulté.
Cet objet, que nous tenons de la Bibliothèque Nationale, est une cor-
beille tressée d'une sorte de saule ^ ; elle est de forme ovale, aplatie par-
dessous, largement ouverte par-dessus et mesure 0™ 245 de longueur,
0"* 15 de largeur et 0"" 12 de hauteur, l'orifice ovale atteignant lui-même
0"" 10 sur 0"" 132. Cette corbeille est ornée de 15 rangs de disques arron-
dis, plus ou moins inégaux, taillés dans une coquille de gastéropode du
genre néritine ^ et mesurant de 0"' 005 à 0"° 007 de diamètre. Ces disques
1. Cette notice est le dernier travail qu'aura publié notre cher maître le prof.
Hamy (C).
2. E.-T. Hamy. Joseph Dombey, médecin, naturaliste, archéologue, explorateur du
Pérou, du Chili et du Brésil. Sa vie, son œuvre, sa correspondance. Paris, 1906,
in-8°.
3. Otis T. Mason ne mentionne pas moins de 3 saules utilisés par les vanniers de
la côte N.-O. d'Amérique (Otis T. Mason. Aboriginal American Baskelnj. Studies in
a textile Art without Machinery, Rep. Nat. Mus., for 1902, p. 210). Washington, 1904,
in-8°.
4. Je dois cette détermination à M. de Rochebrune, assistant au Muséum, dont la
compétence spéciale s'est affirmée naguère dans deux mémoires publiés par la Revue
d'Ethnographie (A. T. de Rochebrune. De l'emploi des mollusques chez les peuples
anciens et modernes. I. Mollusques des sépultures du Bas-Pérou. II. Mollusques des
sépultures de l'Equateur et de la .Nouvelle-Grenade {Rev. d'Ethnog., t. I, p. 467-482,
fig. 177-191, 1882; t. II. p. 311-320, fig. 110-115, 1883). Dans une note qu'il a bien
voulu me remettre, ce savant malacologiste montre que la structure du test des ron-
Socièté des Américaniste/t de Parix. 11
158
SOClETli Ul:;s A.MKRICAM.STKS DK l\\RIS
sont percés au centre d'un trou que traverse une bride de yucca (?) fixée
de dehors en dedans aux torons de la corbeille. Us sont tantôt contigus
et tantôt séparés par un intervalle qui peut atteindre 0'" 07. On voit entre-
Coi'beille de Joseph Dombey
mêlées par-ci par-là, de petites perles de verre, arrondies ou cylin-
driques, dont on compte 18 seulement, contre 200 coquilles environ
demeurées en place. Quelques traces de plumes, d'un rouge éteint, se
voient sur les tores où sont insérées les coquilles ; la nervure en est appli-
quée à plat sur la surface du récipient et maintenue à l'aide de brides
qui passent au-dessus.
Il ne se rencontre assurément aucun objet ethnographique, plus ou
moins analogue à celui-ci, dans les régions explorées par Dombey et ce
voyageur n'a pu se procurer que par voie d'achat, dans un des ports du
Pérou ou du Chili, où il a séjourné, cette corbeille qui devait être, dans
sa première fraîcheur, un remarquable spécimen de cet arte pliimaria —
pour employer l'expression consacrée par P'erdinand Denis ^ — si répandu
dans les deux Amériques.
délies que je lui avais soumises ne ressemble en rien à celle des lamellibranches et
des saxidomes en particulier , auxquels les ethnographes américains ont rapporté
ces objets travaillés. L'aspect porcelaine et la courbure des échantillons permettent
de les rapporter à coup sûr à la Neritina picla Sow. dont l'aire s'étend de Panama à
la Californie.
1. F. Denis. Arte plumaria. Les plumes et leur emploi dans les arls au Mexique, au
Pérou, au Brésil, clans les Indes el dans VOcéanir. Paris, 1876. Gr. in-S" de 76 pp.
LA c(tiU!i;iLiA-: i>\-: jusepii ijo.mhkv l.'iy
Sa forme, sa texture, son ornementation surtout, nous reportent de
préférence vers les côtes septentrionales du Pacifique. C'est là, en effet,
un peu au N. de San Francisco, sur les rivages de la Nouvelle- Albion,
que Drake en a le premier signalé et que Langsdorff a décrit et dessiné
plus tard ^ les produits dune industrieuse fabrication où s'associent les
mêmes matériaux que combine la corbeille de la collection Dombey.
Dans la grande monographie consacrée par Stephen Powers aux tribus
californiennes', il est plusieurs fois question, à propos des Yurok, des
Yokut et particulièrement des Gualala, de l'habileté exceptionnelle de
ces natifs dans l'art du vannier.
L'auteur a vu, en particulier, en possession d'une squaw Gualala, une
corbeille qui montrait dans sa facture et dans sa décoration « un goût élé-
gant et une incroyable patience ». Elle avait la forme commune à cette
classe de corbeilles, à la fois rondes et aplaties, et était construite de
fines baguettes de saule. Tout autour et en dehors, les plumules du scalp
d'un pic des bois formaient une brillante nappe cramoisie agrémentée de
nombre de pièces d'enfilage. Le long du bord se voyait une rangée toute
droite de petites plumes noires de cailles, au nombre de quatre-vingts, qui
avait exigé la capture de tout autant de ces oiseaux, de même qu'il avait
fallu au moins cent cinquante woodpeckers pour fournir la nappe déplumes
rouges mentionnée ci-dessus. La squaw avait mis trois ans à achever son
panier, auquel, il est vrai, elle ne travaillait pas toujours, et elle en esti-
mait sa valeur à 25 dollars. « Pas un Américain, dit Powers, n'aurait
voulu récolter un tel matériel et fabriquer un semblable objet d'art pour
quatre fois cette somme ! »
Charles Hoppes, un vétéran de la colonisation, assurait au représen-
tant du Survey des Montagnes Rocheuses que des corbeilles ainsi orne-
mentées se trouvaient fréquemment- chez les Indiens Californiens, mais
que les Américains avaient eu rarement la permission de les voir '^.
Ces renseignements précis, empruntés à Powers, vont nous mettre dans
la bonne voie pour identifier la pièce qui fait l'objet de cette petite note.
Les Gualala, à la tribu desquels appartenait l'habile Indienne qui avait
façonné le panier qui faisait l'admiration de Powers, vivent sur la crique
qui porte leur nom et se déverse dans le Pacifique vers l'angle N.-O. du
\. G. H. von LangsdorfT. Bemerkungen auf einev Reise uni die Well in dort Jahron
iSO'S bis 1807. 2 Bd. s. 143, tab. IX n. 3. Frankfurt am Mayn. 1812, in-4°.
2. Stephen Powers. Tribes of Califurnia [Contrib. to North. American Elhnoloiji/,
vol. \U). Washington, Governm. Prinf.filfi. 18T7. in-i°, pp. 47, 187.
3. Id., ibid., p. 187.
160 SOCIÉTÉ DES AMÉR1CA>)ISTES DE PARIS
comté de Sonoma. Ils font partie du groupe Po-mo, localisé au Nord de
San-Francisco, dans cette partie du littoral qui commence au Gap Bodega
et dépasse un peu Novo dans la direction du Nord '. C'est donc dans
l'ethnographie des Po-mo qu'il nous faut chercher maintenant.
Or un livre récent du savant conservateur du département ethnologique
du National Muséum de Washington, consacré à la vannerie aborigène
[Aboriginal american baskeiry), vient de nous donner pour la première
fois des modèles en couleur de ces corbeilles de luxe façonnées chez les
Po-mo, et sa planche 3 représente justement une pièce de la collection
de J. W. Hudson, qui est l'équivalent exact de celle de Dombey, avec
ses coquilles trouées et ses plumules rouges fixées sur les torons de la
corbeille -. Quand on a examiné de près la belle planche de M. Otis T.
Mason, il ne reste aucun doute dans l'esprit sur l'origine Po-mo de la
pièce autrefois recueillie par le célèbre explorateur des Andes, qui n'a pu
se la procurer qu'à Lima ou dans un autre port du Pacifique. Dorabey
tenait assurément sa corbeille tout ornée de coquilles et de plumes de
quelque membre de l'une ou l'autre des nombreuses expéditions qui ont
remonté, jusqu'au delà de Monterey, la côte N.-O.
On trouve plus loin, dans les planches en couleur n"* 69 et 70 de ce
même ouvrage de M. Otis T. Mason, deux autres ouvrages d'une décora-
tion plus brillante et plus riche, venant du Sonoma County et du Lake
County . Aux disques de la néritine s'ajoutent sur ces corbeilles des penden-
tifs en haliotis et en m,agnétite, tandis qu'aux plumules rouges et noires du
ivoodpecker et de la caille se combinent le vert du mallard ducky l'orange
de Yosiole et le jaune du meadoic-lask. De toutes ces plumes, la plus
rare et la plus précieuse reste toujours celle du ivoodpecker ou Bataich
des Indiens, dont était fait — la chose est maintenant certaine — l'orne-
mentation rouge de la pièce de Dombey. Powers nous apprend que, parmi
les objets de prix qui ont un cours chez les Karocks, la tète rouge du pic
est estimée deux dollars et demi à cinq dollars, et que ces Indiens
portent dans certaines danses des bandoulières de peau de daim, ornées
de plumes rouges qui peuvent valoir de 3 à 400 dollars.
11 est particulièrement intéressant de constater, une fois de plus, en
terminant cette courte communication, les ressemblances étroites que
manifeste dans le goût artistique, dans le choix des matériaux, dans la
façon dont ils sont mis en œuvre, Varie plu maria des insulaires de l'Ar-
1. Cf. Map showiny Ihe Distribution of the Indian Tribes of California (d'ap. Po-
wers, op. cit.).
2. Olis T. Mason. Aboriginal american basketry, pi. 3.
LA CORHEILLE DE JOSEPH DOMIJEV 161
chipel d'Ha^vaii rapproché de celui des continentaux de la Nouvel le- Albion.
Les Hawaiiens, de même que les Californiens, ont une prédilection par-
ticulière pour le travail de la plume, et ils ornent notamment les heaumes
de leurs guerriers imahiolc) ou certaines figures divines [koukailimoku]
de la même façon que les Po-n)Os décorent leurs baskets sacrés. M. Wil-
liam T. Brogham a récemment publié toute une collection de ces bril-
lants articles emplumés * dont le travail rappelle de fort près celui que
l'on vient de décrire. On trouve en même temps dans cette belle mono-
graphie une suite à'ahuula (feathers rlosfs) hawaiiens qui offrent les
mêmes rapports avec les ceintures ou sautoirs de la Californie. J'y revien-
drai un autre jour.
D'une manière générale, toutes ces œuvres d'art tirent d'ailleurs en
partie leur prix de la rareté des plumes qu'elles utilisent. L'oo, par
exemple [acrulocercus nobilis Wils.), qui ne se trouve que dans la grande
Hawaii est d'un noir brillant, sur le fond duquel se détachent les petites
touffes axillaires de couleur jaune d'or que l'on isole pour le décor,
exactement comme le scalp du mélanopic fourmilier, noir aussi, avec une
tache de sang sur la tête ou comme l'unique plume noire de la caille
[Lnphertyx californiens) font l'objet de la recherche des tisseuses ou des
vanniers Gualalas.
Ce sont là, comme on voit, des rapprochements qui favorisent la doc-
trine des origines polynésiennes de certaines tribus au moins du littoral
de la Nouvelle- Albion '.
1, William T. Brigham. Hai'aiian Fealhcr Work (Mein. of Iho Bérénice Pauahi
Bishop Muséum of Polynesian Archcology and y,a(ural Hislory), vol. I, n° t. Ilonolulu,
1899, in-4°.
2. Cf. E. T. Ilamy, Decad. Americ, IX, p. l'^l.
COSTUMES ET ATTRIBUTS DES DIVINITES
DU MEXIQUE'
Selon le P. SAHAGUN
Pah le Professeur Ed. SELER
Le P. Sahagun, dans la préface de la version espagnole de son ouvra g-e,
nous raconte, à propos de l'origine des matières de cet ouvrage, qu'il a
1. Peu de temps avant sa mort, notre cher Président, le professeur Hamy, avait
désiré faire paraître dans le « Journal de la Société des Américanistes » la traduction de
ce mémoire classique du professeur Seler (Ein Kapitel aus dem geschichtswerk des
P. Sahagun publié dans : Werôffentlichungen aus dem Kônig lichen Muséum fur
Vôlkerkunde 1890). Il pensait que c'était là rendre un réel service aux américanistes
ne pouvant pas facilement lire ce très remarquable travail dans sa langue primitive.
La traduction française en avait été faite par le D"" Jumon. Le duc de Loubat avait
approuvé cette idée et même fourni les fonds nécessaires pour la publication de ce
travail.
C'était donc un devoir pour la Société que de ptiblier ce mémoire. Cette publica-
tion a été retardée par des causes diverses. Nous en donnons ici environ la moitié.
La seconde partie paraîtra très prochainement, dans le fascicule suivant du «Journal >).
J'ai revu aussi soigneusement que possible la traduction de Jumon, en la comparant
au texte de Seler, qui a bien voulu revoir cette traduction corrigée.
Je n*ai introduit qu'une légère modification, c'a été de placer chaque figure
représentant la divinité décrite avec son explication, dans le texte même de la des-
cription. Celle-ci est ainsi plus facile à suivre. C'est d'ailleurs la marche qu'a adoptée
le professeur Seler dans la 2'" édition de son mémoire dans : Gesammelte abhandlun-
gen zur amerikanischen Sprach- und allerthumskunde [Zweiter Band, p. 420).
Nous espérons que les américanistes de langue française apprécieront le si
important travail de Seler, ainsi mis plus facilement à leur portée.
Au maître des études américaines, nous adressons nos sincères remerciements
pour nous avoir autorisés à publier la traduction de ce mémoire'et avoir bien voulu
la revoir. Nous remercions vivement aussi le duc de Loubat qui, par son aide
matérielle, nous a permis de mener à bien le difficile et coûteux travail de l'impression
de ce mémoire. Certes nous ne nous dissimulons pas les imperfections de cette tra-
duction, faite d'ailleurs sur la première édition du mémoire : les tournures souvent
trop littérales du traducteur, les phrases ne rendant pas toujours avec l'extrême
rigueur qu'il eût désirée les finesses du texte de l'auteur. Etant donnée l'extrême dif-
ficulté d'une pareille traduction, nous pensons que telle qu'elle est, elle pourra
rendre encore des services (C).
Un certain nombre de renvois se rapportent à des figures d'accessoires de costume
représentés sur une planche qui paraîtra à la fin du mémoire dans le fascicule suivant
celui-ci.
16 i SOCIÉTK DES AMÉRICAMSTES DE PARIS
commencé ses collections à Pueblo Tepeopulco, qui appartient à la pro-
vince de Tezcoco, et qu'il les a continuées à Santiago de Tlatelolco. Il a
suivi le même procédé dans les deux endroits. Il s'est adressé aux plus
anciens du pays pour avoir à sa disposition un certain nombre de per-
sonnes expérimentées, intelligentes et versées dans les anciennes tradi-
tions. Il a alors conféré tous les jours avec ces personnes, pendant deux
ans à Tepeopulco, pendant plus d'un an à Tlatelolco. A Tepeopulco les
Indiens, en répondant à ses questions, notaient à leur manière sous forme
d'images les renseignements quilslui donnaient, et des élèves indienspossé-
dant la connaissance de 1 idiome indien et de l'espagnol auraient mis en
écrit l'explication que les Indiens donnaient des images en langue aztèque.
Le texte fut ensuite révisé et très complété k Tlatelolco. Dans les trois
années suivantes que l'auteur passa dans le couvent des Franciscains à
Mexico, il a revu encore une fois tout l'ouvrage, établi une division en
livres, chapitres et paragraphes, et il a commencé son écrit au net. Mais
comme le copiste avait absorbé des sommes assez considérables, l'affaire
fut portée devant le chapitre provincial et il lui fut enjoint de faire lui-
même la copie. Mais âgé de plus de soixante-dix ans et ayant une main
tremblante, il négligea de continuer cet ouvrage. Ce fut seulement cinq
ans plus tard, par suite de l'intervention du commissaire général
Fr. Rodrigo de Sequera, qu'on lit une copie du nahuatl avec la tra-
duction espagnole à côté, et celle-ci fut envoyée au Président du Con-
seil des Indes, D. Juan de Ovando. Nous savons que ce n'est pas seu-
lement ce dernier écrit qui parvint en Espagne. Le Conseil de l'Inde
flaira dans cet écrit sur les anciennes coutumes un danger pour le salut
des néophytes. Par un édit spécial du roi en date du 22 avril 1577, tous
les papiers du P. Sahagun, les originaux comme les traductions, furent
retirés et défense fut faite que personne ne traduisît en aucun langage les
choses qui concernaient les superstitions anciennes ainsi que les anciennes
coutumes (( porque asi conviene al servicio de Dios nuestro Senor y
maestro ».
Des manuscrits qui existent en Europe de l'ouvrage d'histoire du
P. Sahagun, il en est un, celui de la Bibliothèque laurentienne de Flo-
rence, qui montre le texte aztèque et le texte espagnol côte à côte aussi
exactement que la description du P. Sahagun; ce manuscrit doit être la
copie faite à l'instigation du commissaire général Fr. Rodrigo de
Sequera. Les deux manuscrits de Madrid, dont l'un est conservé à la
Bibliothèque de l'Académie d'histoire, l'autre à la Bibliothèque du Palais,
ne donnent que le texte aztèque. On reconnaît diverses écritures. Les
mêmes choses se trouvent traitées dans des chapitres particuliers, tme
fois en un résumé court, écrites avec soin et en partie pourvues d'illus-
COSTUMES ET ATTRIBUTS DES DIVINITÉS DU MEXIQUE 165
trations ; dans d'autres chapitres écrits par une autre main, les matières
sont traitées plus en détail. Les têtes de chapitres et les remarques en
manchette sont ajoutées de la main tremblante du P. Sahagun. Un cha-
pitre d'introduction en langue espagnole est écrit en entier de la main du
P. Sahagun. Il ny a donc aucun doute que les deux manuscrits repré-
sentent les originaux qui ont été réunis et mis en écrit à Tepeopulco et
Tlatelolco et pourvus ensuite à Mexico de têtes de chapitres par le
P. Sahagun. Les chapitres illustrés et courts, bien calligraphiés, repré-
sentent les matières qui ont été recueillies à Tepeopulco ; les chapitres
plus détaillés mais d'une écriture plus courante contiennent les matières
recueillies à Tlatelolco. Les premiers indiquent les dynasties des rois
de Mexico, de Tezcoco et d'Uexotla — royaume auquel appartient Pueblo
Tepeopulco — ; les derniers indiquent les dynasties de Mexico et de
Tlatelolco. Ce n'est qu'une partie des chapitres illustrés et bien calligra-
phiés qu'on a insérée dans le texte espagnol, mais ils renferment quelques
parties intéressantes, entre autres la collection de cantiques chantés à
l'honneur des dieux, que Brinton a publiée sous le nom de Rigveda
Americanus (Library of American Aboriginal i\uthors, vol. VllI, Phila-
delphie, i 89(3).
Dans ce qui suit, je reproduis un chapitre du manuscrit de la Biblio-
thèque du Palais, qui appartient aux matériaux recueillis à Tepeopulco
et qui est particulièrement intéressant parce qu'il donne le costume et
les attributs des diverses divinités et qu'il est accompagné des images
de ces divinités '. J'ajoute du premier livre, dont le texte aztèque fait éga-
lement partie du manuscrit de la Bibliothèque du Palais et qui paraît
aussi appartenir aux matériaux pris à Tlaltelolco, la partie dans laquelle
la parure des dieux est décrite. Je mentionne encore que les images des
dieux qui sont attachées dans le manuscrit de la Bibliothèque lauren-
tienne, au premier livre de l'histoire du P. Sahagun, et qui ont été publiées
dansl'ouvrage monumental de mon vénéré ami Antonio Pehafiel nesont que
des copies grossières, en partie assez inexactes des figures du chapitre que
1 . Les figures qui accompagnent dans le manuscrit de la Biblioteca del
Palacio le texte du chapitre qui est reproduit ici ont été exactement dessi-
nées et coloriées d'après l'original. La reproduction en couleurs par les
différents moyens ne pouvait être employée ici, j'ai alors dessiné à nou-
veau les figures pour les reproduire, et cherché à distinguer ces différents
tons par du noir diversement gradué. C est, d'après cette conAcntion, par
un procédé autotypique, en les réduisant aux deux tiers de leur grandeur
naturelle, que les figures ont été reproduites. Naturellement, il ne
166
SOCIETE DES AMERICAMSTFS DE PARIS
je reproduis plus loin, mais que, dans la Bibliothèque laurenlienne, on ne
donne que 22 grandes figures eto petites sur les 36 grandes et 5 petites de
notre chapitre.
Le chapitre a comme suscription :
INIC. V. PARRAPHO YPAN MITOA IN QUENIN MOCHICHIVAYA
Y ÇEÇEYACA TETEU
Dans le cinquième paragraphe on raconte comment les différents dieux sont
ornés (vêtus).
1. — UITZILOPOCHTLI.
FiG. 1. Uitzilopochtli.
Le visage a des bandes transversales en bleu
et une bande en brun jaune clair ; les
jambes, des rayures longitudinales bleues
et jaunes. La main et Tavant-bras sont
bleus, le bâton de serpent (caducée) que
le dieu tient à la main, le bord du bouclier
et les bouts des flèches, la partie élargie
en haut du chapeau de plumes, le bâton
d'oreille et la tête de dragon (xiuhcoana-
ualli) qu'il porte en devise sur le dos sont
également bleus. Le bouquet de plumes,
qui couronne la mitre et qui s'élève au-
dessus de la crête principale de la tête du
dragon, ainsi que le ruban qui forme le
bord des lèvres de la tête de dragon sont verts. Peut-être originellement
ce dernier était-il jaune. L'oreille, la languette du front et la partie
principale basale de la mitre sont roses. Peut-être ce dernier était-il
jaune. La bande (lanière de cuir?) qui est immédiatement placée sur le
front, formant la base de la mitre, et la couronne de disques ronds qui
entoure la mitre entre la partie rose et la partie bleue sont rouges. La
lanière qui enlace le bouquet de plumes couronnant la mitre est rouge.
La rosette sur le bracelet (iquetzalmapanca), le drap des hanches, les
m'était pas possible d exprimer toute l'échelle de couleurs par des tons
plus ou moins clairs. C'est ainsi que je n'ai même pas cherché à distin-
guer le jaune et le rose, le brun et le bleu l'un de l'autre. Je chercherai
donc dans ce qui suit à compléter, par une courte description, ce que les
figures laissent à désirer sous ce rapport.
COS'IU.MF.S ET ATIRIIUTS DKS IJIVIMIÉS DU MKXIQLE 167
anneaux des cuisses et des mollets, et les courroies des sandales sont
rouges. Le ruban qui entoure Textérieurde la g'org'e de la tête du dragon,
la gencive dans laquelle les dents de ce dernier sont implantées sont
rouges, mais d'un rouge cinabre. La couleur rouge cinabre indique que
cette crête était probablement faite de plumes couleur de feu (cueçalin)
de Toiseau arara (guacamayo).
i . Uitzilopuchtli : y nechichiuh ytozpulol quetzaltzoyo, icpac mani,
parure de Uitzilopochtli (fig. 1) : il a mis son chapeau formé de plumes
de perroquet collées ensemble, en masse épaisse, et couronné par un
bouquet de plumes de Quetzal.
Yezpitzal, ixquac, icac, il porte le souffle rouge en avant du front.
Yixtlan tlanticac inipan ixayac, sur la figure on voit des bandes transver-
sales peintes de diverses couleurs, c'est son masque.
Xiuhtofotl, ininacuch, son disque d'oreille se compose de plumes de l'oi-
seau au plumage bleu.
y.viuhcoanaval, yyanecuyouh, inqiiimamaticac, il porte sur le dos son
anecuyotl, le déguisement de serpent de feu,
Yquetzalmapanca^ inimac, il porte au bras son anneau de plumes de
Quetzal.
Xiuhtlalpilli, inic motzinilpiticac, il se ceint en arrière avec le manteau
de filet bleu.
Motexovava, inicxic, sa jambe est rayée de bleu.
Tzitzilli, oyoalli, inicxic catqui^ des clochettes et des grelots sont atta-
chés à son pied.
Ytecpilcac, il porte une sandale princière.
Tevevelli, inichimal, la destruction est son bouclier.
Tlaoaçomalli inipan terni chimalli^ il tient un faisceau de flèches sans
dard avec le bouclier.
Ycoalopil ynimac, icac, çentlapal, il tient dans une main son bâton de
serpent.
(Du LIVRE I, CHAP. 1.)
Aiih y nie mochichiuaya, et ainsi il était orné.
Xiuhtotonacoche catca. il porte un disque d'oreille de plumes de l'oiseau
bleu.
Xiuhcoanavale, il porte le déguisement de serpent de feu.
Xiutlalpile , il porte le manteau de filet bleu.
Matacaxe, il porte le bracelet avec un creux (pour mettre les plumes de
Quetzal).
Tzitzilo, oyuvale, il porte les clochettes et les grelots.
168 SOCIÉTÉ DES AMÉRICANISI'RS DE PARIS
UifzilopochfU, le dieu de la guerre des Aztèques, d'après Sahagun,
seulement un héros procréateur de la race (çan maceualli, çan tlacatl
catca). — Sur la signiiîcation du nom, voir plus loin à Opochtli (n*' 15).
Il est le dieu de la région du- Sud (opochtli) qui se déguise en oiseau-
mouche (uitzitzilin). 11 s'appelle aussi Xoxouhqui ilhuicatl, le ciel bleu,
le ciel clair.
Tozpololli est une formation analogue à tlilpololli, pour laquelle le
vocabulaire de Molina donne la signification « tinta espesisima como
masa ». Tous deux dérivent du verbe poloa, agiter quelque chose avec
de l'eau, par exemple de l'argile pour faire un mur. Tozpololli semble
ainsi désigner un ornement céphalique qui était constitué de plumes du
perroquet toztli, plumes jaunes, fines, collées ensemble, ou cousues
ensemble en masse épaisse. 11 doit avoir été un chapeau ou mitre de
forme large, ce que démontre l'emploi du verbe mani, car ce dernier se
dit seulement des choses larges et plates (comparez Molina s. v. mana et
Garochi-Paredes, p. 70). Dans notre texte il est employé pour les
boucliers, pour le grand disque rond (eltezcatl), que Paynal porte sur la
poitrine, et pour l'ornement céphalique quadrangulaire le Chicome coati.
Les perroquets qui donnent les plumes jaunes furent pris jeunes du nid
et dépouillés de leurs plumes. On les nommait alors toz-nene. Les plumes
des jeunes oiseaux avaient un éclat plus verdâtre que celles des oiseaux
adultes (voir Sahagun, 11, 2, § 2). Tezozomoc [Crônica Mexicana,
chap. 29) raconte que les Huaxteca allant au combat portent la tête
couverte de plumes jaunes de perroquet toznene. 11 est singulier que le
large chapeau travaillé en plumes que, dans notre figure, l'image du Dieu
porte sur la tête ne fait voir rien de la couleur jaune. Et dans l'image de
Paynal (plus loin n''. 2), dieu auquel est également attribué dans notre
texte l'ornement céphalique tozpololli, on voit seulement peintes sur la par-
tie frontale des raies de couleur jaune. Cependant il est possible que la
partie inférieure rayée de la mitre qui présente un ton rose dans l'origi-
nal ait été d'abord jaune. La large partie supérieure qui est peinte en
bleu me paraît rapprocher le chapeau de Uitzilopochtli à la mitre du dieu
du feu composée de plumes du xiuhtototl, oiseau de couleur de la tur-
quoise. Nous trouvons dans la figure d'Omacatl (plus loin, n" 33) un
ornement céphalique semblable, mieux encore façonné en forme de
chapeau et composé de plumes collées ensemble en masse épaisse. Cet
ornement est peint en jaune et est entouré dune couronne de turquoises
bleues. Mais cet ornement céphalique y est désigné dans le texte sim-
plement comme un chapeau de plumes, iuitzoncalli ou quauhtzoncalli,
chapeau (de plumes) de guerre."
Quetzaltzoyo est quetzaltzoyyo^ par assimilation de quetzaltzonyo
COSTUMES ET ATIRIBLTS DES DIVINITÉS DL MEXIQUE 169
« ayant une poinle ou touffe de plumes de quetzal ». Comparez tzonyoc,
« cumbre o en la cumbre de algo » (Molina). Dans un autre endroit nous
trouvons aussi le mot expliqué par quetzaltzontecomayo. Dans notre
texte il est conséquemment écrit quetzaltzoyo. Le même déterminatif
s'emploie pour le bâton que Macuilxochitl et Xochipilli (plus loin, n°* 23
et 33) tiennent à la main, ainsi que pour le petit drapeau que Macuilxochitl
porte sur le dos. Dans ces deux objets, on reconnaît facilement lo bou-
quet de plumes de quetzal qui forme leur bout.
EzpitzalU. — Ce mot, comme le précédent, se trouve encore dans notre
texte dans le récit des objets d'équipement de Paynal, et une note mar-
ginale l'explique paryuitzitzilnaual « son déguisement d'oiseau-mouche ».
Dans le premier livre de Sahagun aussi le uitzitzilnaualli est attribué à
Paynal. Les anciennes traditions racontent que Uitzilopochtli conduisant
les Atzèques émigrants leur parla avec la Aoix de l'oiseau-mouche,
disant : tiui tiui « marchons, marchons ». Il est bien connu que les
images du dieu Uitzilopochtli le représentent, le visage regardant de la
bouche ouverte d'un oiseau-mouche. Voyez le Codex Boturini, l'atlas qui
accompagne l'édition mexicaine de 1 histoire de Duran, et la figure de la
fête Panquetzaliztli dans le Codex Telleriano Remensis. L'oiseau-mouche
ne figure pas dans l'image d'Uitzilopochtli du manuscrit de Sahagun (voir
plus haut, p. 4, fig. 1). Supposons que le glossateur identifie justement le
ezpolzalli et l'oiseau-mouche, on pourrait croire que le déterminatif
ezpitzalli soit représenté parla petite languette de couleur rose qu'on voit
sur le front de ce dieu (voir plus haut, p. 4, fig. 1); car cette languette,
ainsi que les languettes bleues qu'on voit sur le front du dieu du feu dans
le Codex Borhonicus, n'est qu'une transformation de la figure d'un oiseau
de couleur bleue ou couleur turquoise qu'on voit dans d'autres documents
pictographiques sur le front du dieu du feu. Mais le mot ixiquar ne signifie
pas seulement « sur le front », « dans le front », mais aussi « au-dessus
du front » ; et il est bien probable que les termes ezpitzalli et uitzitzil-
naualli ne veulent dire autre chose que l'oiseau-mouche de la bouche
ouverte duquel le visage ou la tête de ce dieu s'avance.
Yixtlan tlaanticac. — Uitzilopochtli partage avec Tezcatlipoca et Otonte-
cuhtli une peinture faciale qui consiste en bandes transversales de couleur
alternativement claire et sombre. Mais la peinture faciale du dieu Tezca-
tlipoca se compose de bandes jaunes et noires ; celle d'Uitzilopochtli de
bandes jaunes et bleues. Duran aussi dit (chap. 80) que les bandes trans-
versales foncées du visage de Uitzilopochtli aient été de couleur bleue.
Cette peinture faciale dans le texte original aztèque de Sahagun, 3,
chap. 1, reçoit une interprétation particulière. Il y est dit en propres
termes : « Sur le visage, il est de couleur différente. Il est peint avec ses
170 SOClÉTIi DES AMÉRICAMSTKS DK PARIS
ordures d'enfant appelée sa peinture d'enfant ». En effet le dieu est peint
en bleu et il a des bandes jaunes sur la face. Et Tezcatlipoca, également
figuré jeune mais représenté avec une couleur noire, a également les bandes
jaunes sur le fond noir de la face. 11 semble que les anciens enfants des
Indiens n'étaient pas tenus très proprement, et que leur visage montrait
dans quelques endroits des traces d'une substance qui avait certainement
une tout autre origine. En tout cas le passage cité prouve que cette
peinture faciale consistant en bandes transversales jaunes doit caractéri-
ser le dieu en question comme étant jeune.
Xiuhiototl est un oiseau d'ornement très apprécié des anciens, qui,
d'après Sahagun, était conservé dans les maisons dans la pacifique Tierra
caliente, dans les environs de Tecpatla, Tlapilollan et Oztotlan ; il était
de la grandeur d'un choucas et pourvu d'un bec noir pointu. Nous voyons
l'oiseau représenté dans le Codex Mendoza n" 49, où il est cité parmi les tri-
bus des localités Xoconochco, Ayotlan et autres tailles du Chiapas actuel.
La couleur bleue est la préférée, même pour le nœud d'oreilles. Mais
tandis que le roi portait une grande turquoise comme nœud d'oreilles,
ainsi que nous le savons d'après la description de la fête de Izcalli dans
le livre 2 de Sahagun, les guerriers se contentaient de fiches de bois
peintes en bleu. Le Xiuhtotonacochtli est une sorte de mosaïque faite
avec les plumes de l'oiseau estimé déjà nommé. Le même ornement
d'oreille est indiqué plus bas sur le Teteoinnan.
Xiahcoanaualli. — La tête de dragon, le serpent de feu, est aussi la
devise du dieu du feu (v. plus loin, n" 11), avec lequel Uitzilopochtli est
en relation étroite.
Anecuyotl est la devise de Centzonuitznaua, le frère ennemi d'Uitzilopo-
chtli. Dans le texte original aztèque de Sahagun, 3, 1, § 1, l'Anecuyotl est
désigné comme étant son mamatlaquitl « sa devise portée sur le dos ».
Uitzilopochtli vainc les Centzonuitznaua et leur enlève leur équipement,
leurs devises, le anecuyotl. Comme différence nous trouvons dans le texte
original aztèque de Sahagun, 2,24, que le bonnet de plumes d'Uitzilopochtli
orné d'un couteau sacrificateur est fait de plumes, moitié blanches, moitié
rouges, et désigné sous le terme anecuyotl. Les deux données ne sont pas
conciliables. Dans le chapitre du texte original de Sahagun qui traite des
insignes distinctifs du rang des guerriers (Bibliothèque de l'Académie
d'histoire de Madrid), on trouve toute une série d objets faits de plumes,
désignés comme étant des couvre-chefs, (il en est ainsi des quetzalcopilli,
aztacopilli), et pourvus d'une sorte de cartouche, comme devise, placé au
dos.
Quetzalmapancatl. — On désigne ici sans doute une pièce d'ornement
semblable à celle que Duran figure comme ornement remarquable du roi
COSTUMES ET ATTRIBUTS DES DIVINITES DU MEXIQUE 171
de Mexico. Comparez iig. 38 et Atlas de Duran. C'est l" Lam. 7. 8.24.
Dans le livre 1 , le même ornement est désigné sous le nom matacaxtli.
Le nom taca ou tacax signifie : cavité, fosse. L'anneau contient en haut
un tube pour y admettre un bouquet de plumes.
Xiuhtlapilli. — Le mot revient encore deux fois dans notre texte,
dans Paynal et Yacatecuhtli, pour désigner le manteau ou le vêtement de
l'épaule, dont sont ornées les deux divinités. Les figures montrent dans
ces dernières un tissu bleu pourvu d'un dessin réticulé ; ce tissu, abstrac-
tion faite de sa couleur, ressemble tout à fait aux revêtements de l'épaule
que portent dans les figures les dieux Omacatl et ïlacochcalco yautl, et
qui sont désignés dans le texte même sous les termes meca-ayatl tenchil-
nauayo, c'est-à-dire que c'est un tissu réticulé, mince, formé de fibres de
maguey. L'expression tlapilli veut dire aussi ce qui est attaché, noué. La
pièce de vêtement est plus exactement décrite dans le texte espagnol de
Sahagun, dans le chapitre qui traite de Yacatecuhtli (1.19) « estaba
cubierto con una manta azul, y sobre el azul una red negra, de manera
que el azul se parecepor las mayas de la red ». Une couverture de même
sorte sans doute est celle que cite Tezozomoc sous le nom de xiuhtlimatli
et xiuhayatl comme faisant partie du costume du roi. Il désigne la même
partie d'abord, chap. 56, comme (( manta de nequen azul », ou chap. 59,
« manta azul de red, con pedreria sembrada ». A un autre endroit, chap. 36,
il dit que c'est un réseau dans lequel on a pris des pierres précieuses aux
points de croisement des fils. Il ressort des figures du Codex de Mendoza
qu'il y avait un dessous bleu, avec le réseau par-dessus, ce que dit
expressément Tezozomoc, chap. 56. L'Ayate (ayatl), le tissu mince, lâche
ou réticulé, est le costume de guerre et de marche. En marche, on portait
ces vêtements appelés tonalayatl pour se garantir du soleil (voy. aussi
Tezozomoc, Chronique mexicaine, chap. 27, 32, 39). Et les guerriers de
telpochcalli « vestianse con las mantas de maguey que se Uaman Chalca-
ayatl, las cuales eran tegidas de hilo de maguey torcido, no eran tupidas,
sino tlojas y râlas, â manera de red » (Sahagun, 3, appendice, chap. 5).
Aux fils de ce revêtement réticulé, on attachait des coquilles de limaçon,
comme Sahagun l'indique au même endroit, et chez les individus de qua-
lité, ces vêtements étaient d'or. Le vêtement que portait le grand chef de
guerre, le roi, n'est que le développement du chalca-ayatl.
D'ailleurs, comme le fait remarquer Tezozomoc, chap. 56, il se portait
sur les autres vêtements, tandis que les guerriers du telpochcalli les por-
taient sur le corps nu, de sorte qu'ils paraissaient presque tout nus. — A
cette signification particulière du vêtement réticulé correspondent le meca-
ayatl ou le xiuhtlapilli qui est seulement indiqué chez les divinités qui sont
en relation plus étioites avec la vie et les occupations guerrières : chez
172 SOCIÉTÉ DES AMÉRICAMSTKS DE PARIS
Tlacochcalco yaotl, le représentant immédiat des guerriers, chez Omacatl,
la divinité qui préside aux danses et aux ban([uets des guerriers, Yacate-
cuhtli, la divinité qui dirige les grandes expéditions commerciales entre-
prises en pays étranger et ennemi, enfin dans Paynal et Uitzilopochtli, les
dieux de la guerre. D'ailleurs ce dernier ne porte pas un vêtement réticulé
sur l'épaule, pas de xiuhtla piltilmatli, mais il n"a qu'un drap enlacé
autour des hanches. Mais dans la figure du Codex \^aticanus A. 71, et
Telleriano Remcnsis^ 1.9 (la seule image authentique de Uitzilopochtli que
l'on peut découvrir dans la masse commune des écrit siconographiques), le
drap attaché autour des hanches a, en fait, le même dessin marginal par-
ticulier que nous avons trouvé indiqué dans les images de notre texte,
dans le xiuhtlalpiltilmatli et le meca-ayatl tenchilnauayo, et dont je par-
lerai plus bas encore au terme tenchilnauayo.
Motzinilpiticac « ce qu'il ramène en nouant sur le derrière ». — On ne
peut trouver le drap entourant les hanches dans les images des écritures
figuratives du texte historique, non plus que dans les figures qui sont
données çà et là dans les historiques de personnes, guerriers ou nobles.
Au contraire, cela paraît général dans les nombreuses figures de dieux
que nous présentent les diverses écritures figuratives du texte astrologique ;
dans ce cas ce drap est associé à la chemise sans manches (Xicolli) que
portent aussi les prêtres. Il n'est nulle part question de ce drap entourant
les hanches dans les descriptions que Tezozomoc donne des parures et des
ornements des rois à l'occasion des cérémonies de l'avènement au trône
et des cérémonies funèbres des différents rois. Par contre, dans le récit
des pièces d'ornement que Moctezuma envoie à l'approche de Cortès, et
qui a trait à la garniture du Quetzalcoatl (Tlaloc tlamacazqui), de Tezca-
tlipoca, de Tlalocan tecutli et du dieu du vent Quetzalcoatl (Sahagun, 12,
chap. 4) , dans la description de chacun d'eux se trouve indiquée une
<( manta con que se cenia », c'est-à-dire d'une étoffe entourant les hanches.
En même temps, on mentionne aussi que le nœud de ce drap était main-
tenu en arrière par un bouton « una medalla de mosaïco atada al cuerpo
sobre los lomos » ; ce bouton que l'on voit généralement aussi en
arrière, au niveau du sacrum, est mieux travaillé, en forme de tête d'oi-
seau et presque régulièrement pourvu d'une houppe de plumes pendant
en arrière. Voy. fig. 39, la fig. d'Uitzilopochtli du Codex Vaticanus A. 71.
Nous pourrons admettre que ce drap ceignant les hanches appartenait
tout particulièrement à l'uniforme et à la parure des dieux.
Motexouauan inicxic « il est rayé de bleu sur la jambe ». — Dans la
description de la naissance de Uitzilopochtli (Sahagun, 3, chap. 1, Ji 1)
cet auteur dit exactement que les deux cuisses sont rayées de bleu
ainsi que les deux épaules (bras) ; Uitzilopochtli partage cet attribut
avec Atlauo comme nous le verrons plus loin.
COSTUMES ET ATTRII5UTS DES DIVINITÉS DU MEXIQUE 173
Tzitzilli oyoalli, inicxic catqui. — Le mottzitzilli est aussi connu d'après
d'autres dérivés. Il est particulièrement employé pour désigner le son
qu'émettent les objets métalliques qu'on agite. Au figuré, on emploie
tzitzilca pour (( trembler le froid ». — Oyoalli manque dans les
dictionnaires. Mais dans notre texte, plus loin (à Tezcatlipoca), l'expli-
cation coyoUi, c.-à-d. grelot, est ajoutée en marge. Dans le texte aztèque
original de Sahagun, 3, 1, § 1, on dit : les Centzonuitznaua attachent
les grelots à leurs mollets : ynincoyolli mitouaya oyoualli u les grelots,
appelés oyoualli ».
TeueuelU. — Le mot est indiqué dans Sahagun 3, chap. 1, § 1, comme
le nom du bouclier de Uitzilopochtli. Il pourrait dériver du verbe
uelva, détruire. On ne peut pas déduire grand'chose des points que
l'on voit dans le dessin de notre texte sur le bouclier du dieu. Dans les
figures de la bibliothèque Laurentiana on a dessiné sur la surface du
bouclier les cinq volants de plumes que montre le codex Mendoza
sur le bouclier du roi Mexicain. On peut voir encore la même chose
sur le bouclier que porte Uitzilopochtli du Codex Vaticanus A. 71 et
Telleriano Remensis, 1. 9. Dans notre chapitre nous trouvons encore
les volants sur les boucliers de Tezcatlipoca, d'Otontecuhtli ou d'Atlaua.
Dans le texte, cette particularité est désignée pour tous les trois par le
iuiteteyo « pourvus de balles de plumes ».
Tlaoaçomalli inipan terni chimalli. — Le verbe temi est employé pour
désigner les objets qui se trouvent en tas ou ramassés en tas, des
blés, des fruits, jeunes volailles, jeunes chiens, etc. ; ici le mot se rattache
à un faisceau d'objets qui est tenu avec le bouclier. Et pareillement,
au n" 8, à Otontecuhtli, où un faisceau de lances est tenu avec le bouclier.
Tlauaçomalli dérive du verbe uaçoma qui signifie écorcer, peler.
Tlauçomalli est donc ce qui est dépouillé de sa peau ou ce qui se
dépouille.
Dans le dessin de notre texte, le dieu tient dans la main gauche,
avec le bouclier, autre chose qu'un faisceau de lances. Par contre, dans
le codex Tellerio Remensis, 1. 9, dont la figure correspond à celle du
codex Vaticanus A. 71, ce sont les flèches garnies de plumes à la pointe,
au milieu et à l'extrémité du bois pour lesquelles on donne dans Sahagun,
2, chap. 24, le nom de teomitl (comparez fig. 68) — C'est une arme qui
ne pouvait servir que pour ceux qui étaient désignés au « sacrificio gladia-
torio », à la mort par sacrifice. Il ressort nettement dun endroit du texte
original aztèque que ce sont ces flèches qui sont désignées par le mot
tlauaçomalli ; et à ce mot devait convenir la signification de « flèche avec
pointe enlevée ». On y décrit la fête Xocotluetzi dans laquelle l'image de
Xocotl, c.-à-d. Otontecuhtli, comme je le prouverai plus loin, est descendue
Société des Aniéricunistes de Paris. 12
174
SOCIETE DES AMERICAMSTES DE PARIS
delà pointe ou mat. Cela veut dire que celui qui parvient à atteindre
l'image de Xocotl prend toute la masse qui y est collée, son bouclier
(ynichimal), sa flèche sans pointe (ynimiuh tlauaçomalli) et son y an
vyatlaut. Ici tlauaçomalli est donc employé simplement comme attribut
pour mitl, « flèche ».
Coatopilli. — Le bàton-serpent, caducée (?i, est attribué dans notre
texte, en dehors de Uitzilopochtli, à Coatlicue, la Yztac ciuatl (la mère
d'Uitzilopochtli) ; mais nous trouvons dans les écritures figuratives, en
d'autres représentations, un bâton contourné en forme de serpent, très
souvent dans la main de Tlaloc. Et lorsque le roi défunt est finalement
habillé comme Quetzalcoatl, on lui met dans la main, ainsi que le
rapporte Tezozomoc (chap. 60), « una vara como bordon, que llaman coa-
topilli ». Le serpent est le symbole de l'éclair et des nuages orageux, et ce
sont des objets qui ont des rapports avec le démon des nuages (Uitzilo-
pochtli) comme avec le dieu de la montagne (Tlaloc) et le dieu (Quetzal-
coatl) qui règne dans l'empire de l'air.
2. — PAYNAL.
FiG. 2. Paynal. — Le fond du visage est apparemment le même que
pour Uitzilopochtli, c'est-à-dire des raies transversales bleues et brun jau-
nâtres, mais il a autour de l'œil le demi-masque
(mixcitlalhuiticac) noir entouré de cercles blancs.
Le toupet de cheveux est bleu, ainsi que toute
la partie supérieure de l'ornement de tête qui
forme apparemment une crête, ainsi encore que
les boutons des pointes de la production digi-
tiforme qui fait saillie au-dessus du front. Le
vêtement en filet dont il est enveloppé est bleu
(xiuhtlalpilli), le bouclier, les bandes transver-
sales et les touffes supérieures de son étendard,
ainsi que les plaques qui pendent de la cloison
nasale sur la bouche sont bleus. Le nœud et
toute la partie inférieure de la bande qui appartient à la courroie avec
laquelle rornementde tête est attaché à la tête sont jaunes. L'objet digiti-
forme placé sur le front est jaune, ainsi que le bâton qui perce la cloison
nasale, le piquet d'oreille, la partie moyenne de la plaque semi-lunaire
de la poitrine, ce qui pend du bouclier, enfin la limite inférieure de
l'objet en collerette qui entoure tout le cou. La partie principale basale
de l'ornement de tête est rose, ainsi que la languette sur les tempes,
COSTUMtS ET ATIHIBLTS DES DIVINITÉS DU MEXIQUE 175
roreille repoussée en bas et d'une façon erronée, la partie du corps qui
est visible entre le bras et le bouclier. Le reste du corps (bras, pieds,
fesses) est brun. Il en est de même du bâton d'éventail et du nœud —
par erreur rouge — avec lequel l'ornement semi-lunaire (anauatl, eltezcatl)
est attaché sur la poitrine. Enfin un ruban moyen qui entoure l'ornement
de tête est rouge, ainsi que la courroie qui attache l'ornement de plumes
à la tête et les courroies qui ressortent au-dessous de l'ornement semi-
lunaire de la poitrine ainsi ({ue le bord de son vêtement en filet (ten-
chilnauayo) et la moitié supérieure de son couteau de pierre qui forme la
pointe du drapeau.
2. Paynal inechichiuh, ornement de Paynal (fig. 2).
Ytozpolol icpac mani, il a mis son chapeau fait, de plumes jaunes
assemblées.
Mixquauhcalichiuhticac inipan ixayac, il a sur le visage un dessin en
forme de barres ou de grillage qui est son masque.
Mixçitlalhviticac, moteneva tlayoalli, il a le dessin facial pourvu
d'étoiles, appelé ténèbres.
Yxuihya camiuh, yyacac, icac, il porte dans le nez la flèche nasale de
turquoises.
Yezpitzal contlalitica, il a attaché à la tête le souffle rouge.
(En marge : Yuitzitzil iiaiial), son vêtement de colibri.
Yteucuitla anaoauh yelpan mani, le disque pectoral d'or repose sur sa
poitrine .
(En marge : yeltezcatl)^ son miroir de poitrine.
Yxiut chinial^ xiuhtica tlatzaqualli chimalli imac mani, le bouclier
bleu qui, recouvert d'une mosaïque de turquoises, pend à son bras.
Xiuhtlalpilli, yniquimiliuhticac, il ^ jeté autour du corps le drap bleu
en réseau.
Mamallitli, teocuitla panitl, ynimac icac, il tient dans la main
la bannière d'or, la devise attachée à l'épaule.
(Du LIVRE I, CHAP. 2.)
Auh ynic mochichiuaya, il est orné de la façon suivante:
Teoquemetiviya, il porte le précieux teoquemitl.
Quelzalapancayotl yn contlalitiviya, il a mis le quetzalapanecayotl.
Yxuacalichivale, il a sur la ligure un dessin en grillage ou en bâtons.
Yxcitlalichivale, il a le dessin d'une étoile sur le visage.
Mizçitlalichichiuh, son visage est orné d'étoiles.
Xiuhyaca miva, il porte la flèche nasale de turquoises.
176 SOCIÉTÉ DES AMÉRICAMSTES DE PAKIS
VitzitzUnavale, il a le vêtement de colibri.
Eltezcat)a. il porte le miroir de poitrine.
Xiuhchimale, il porte le bouclier bleu (turquoise).
Paynal signifie « le rapide ». — D'après Sahagun il n'est autre que le
représentant de Uitzilopochtli, son messager annonçant la guerre et la
mort. Il porte comme Uitzilopochtli le ez-pitzalli ou uitzitzil-naualli,
le vêtement de colibri, et il est à proprement parler le colibri avec
la voix duquel Uitzilopochtli parle aux siens. Dans le chapitre ethno-
graphique (livre 10, chap. 29) Sahagun mentionne les dieux des Otomi.
11 y nomme Otontecutli, l'ancêtre des Otomis ; en outre, comme étant
plus vénéré encore, Yocippa, pour lequel on célèbre la fête totopaina,
yocippatotoca,c.-à-d. appeler comme un oiseau, courir comme Yocippa. —
Voir plus loin à Xiuhtecutli (n" H) Xiuhcoanaualli, comment naualli
est pris dans le sens de vêtement.
Mixquauhcalichiuhticac. — Ichiua se dit de la peinture du visage et du
corps « afeitarse ô embixarse al modo antiguo ». (Molina). Quauhcalli est
la cage, la prison. Ainsi a été imaginée une peinture en bâtons ou en
raies. Dans le premier livre on désigne la même peinture par l'expres-
sion ix-uacal-ichiual-e : il a une peinture du visage à la façon d'un
uacalli, c.-à-d. à la manière du châssis composé de bâtons, c.-à-d. une
sorte de cage dans laquelle les Indiens portent encore aujourd'hui leurs
marchandises, œufs, poules, légumes, pots, etc., au marché. La même
peinture du visage est encore attribuée dans notre texte aux Ghachalmeca
et Atlaua. Mais chez ce dernier elle s'appelle mixtetlilcomolo : « il s'est
fait sur le visage des raies avec de la couleur noire. »
Mixcitlalhuiticac, rnoteneva tlayoalli. — Ces mots désignent le masque
noir bordé d'étoiles, qui forme le signe caractéristique chez Paynal.
Atlaua est le dieu de la guerre des Huexotzinca et des Tlaxcalteca, on
le voit sur Camaxtli et à l'occasion sur Uitzilopochtli. Comme nous
l'indiquons expressément à sa place, c'est un symbole des ténèbres,
de la nuit ou du ciel couvert de nuages.
Xiuhyacamitl. — C'est une sorte de cheville nasale de la même espèce
que celle qui appartenait à la parure du roi, le plus grand chef de guerre
des Mexicains et que Tezozomoc désigne sous le nom de Yacaxiuitl et
de Teo-Xiuh-Yacapitzalli « una piedra muy subtil delgada y pequenita
de la nariz ».
Conllaliticac. — Le verbe tlalia signifie : déposer quelque chose, et la par-
ticule indique une direction déterminée. Dans notre texte, ontlalia se dit
d'objets qui sont attachés à la tête ou sur la tête (inipac contlaliticac).
Anauall. — Ainsi qu'il résulte de la figure, ce mot représente un
COSTUMES ET ATTRIBUTS DES DIVINITÉS DU MEXIQUE 177
disque apparemment taillé dans ime coquille, disque blanc semi-lunaire,
porté sur la poitrine comme en porte un le dieu Uitzilopochtli d'après le
Codex Tellcriano Remensis, 1. 9. La détermination anauatl indique que
c'était un objet de parure introduit des provinces côtières. En marge et
dans lapartie en question du premier livre, cet ornement est désigné comme
un miroir de poitrine. El-tezcatl, c.-k-d. miroir porté sur la poitrine.
Vxiuhchimal, xiuhtica, tlatzaqualli, chimalli, le bouclier de turquoises,
le bouclier en mosaïque de turquoises. Ainsi que le laisse reconnaître net-
tement le dessin, on a imaginé un travail de mosaïque semblable à ceux
que nous avons encore l'occasion d'admirer sur quelques échantillons
splendides des musées, masques et autres objets. D'après Sahagun,
livre 9, ces boucliers ou plaques ont été importés de Goatzacualco,
c.-à-d. de Tabasco.
Xiuhtlalpilli. — Voyez plus bas Uitzilopochtli.
Mamallitli est le même qui désigne Tlamamalli, la devise attachée
à l'épaule, portée sur le dos.
Teoquemitl. — Ce nom désigne dans l'original aztèque de Sahagun,
2, chap. 24, un vêtement fait de plumes précieuses, qui est porté sur la
camisole (xicolli) et sur l'ayate (tzitzicaz-tilmatli) tiré par-dessus ; ce ne
peut donc qu'avoir été une sorte de revêtement de l'épaule (tilmatli). Le
bord de cette pièce de vêtement est indiqué dans le nom Chilnauajo,
comme dans les manteaux de luxe que portent notre dieu et les divinités
qui lui sont congénères. Mais il signifie que, pour le teoquemitl, le rouge
était dans cette bordure formé de plumes précieuses de tlauhquechol.
Quetzalapanecayotl. — Paraît être l'expression employée pour l'orne-
ment des plumes de la tête du dieu. Il doit avoir été une parure de
plumes particulièrement précieuses, qui a été désignée sous ce nom.
Xiuhchimalli et quetzalapanecayotl sont les pièces d'équipement de luxe
préparées, comme la tradition le rapporte, par les Toltèques.
3. — TEZCATLIPOCA.
FiG. 3. Tezcaflipoca. — Le visage a des bandes transversales jaunes et
noires. La bande qui se trouve au nÎA^eau de la bouche est indiquée en
vert par erreur. La partie qui suspend le bouclier est jaune, les plumes de
sa couronne sont jaunes, avec un bord antérieur brunâtre, la série supé-
rieure des plumes qui forment l'appendice dorsal en massue (quetzal-
comitl) sont jaunes avec une rayure rougeâtre. Le bouquet de plumes
qui fait saillie de la couronne de plumes est vert, en dehors de fausses
178
SOCIÉTÉ DES AMÉRICAMSTES DE PARIS
3 ^ fe^Wl(,ptu5n
raies du visage ; le gros bouquet de plumes qui fait saillie du quetzal-
comitl est également vert. La languette qui se
voit sur le front est rose. Les deux séries mé-
dianes du quetzalcomitl qui doivent apparemment
représenter les plumes du héron à cuiller (tlauh-
quechol) sont rayées de rouge et de rose. Le
bord du bouclier est bleu. Les bandes les plus
inférieures du quetzalcomitl sont brunes. La
main et l'avant-bras et une partie de la cuisse
(motlitlilicipuztec) sont noirs. Les courroies et
les nœuds de la couronne de plumes et du bou-
quet de plumes de quetzal qui en sort sont
routes. L'anneau du mollet et les courroies des
sandales sont rouges. Enfin la pointe du cou-
teau de pierre qui (placé chez lui à la place
d'un bouquet de plumes) est enfoncé dans son
bracelet (tecpatl ynimapanca ca) est rouge.
3. TezcatUpuca inechichiuh, parure de tezcatlipoca (fîg. 3).
Tecpatzontli, inicpac, contlaliticac. il porte sur la tête sa couronne de
plumes garnie de couteaux de silex.
Yxtlan tlaanticac, il a diverses raies sur le visage.
YzicoUuhqai inicacuch teucuitlatl, son bâton d'oreille en or est courbé en
épine.
Quetzalcomitl, iniqulmamaticac, il porte sur le dos la corbeille avec les
plumes du quetzal.
Tecpatl ynimapanca ca, son bracelet est garni de couteaux de silex.
Motlitlilicxipuztec, sa jambe est peinte jusqu'à la moitié en couleur
noire.
Tzitzilli, oyoalli, inicxic caca (en marge coyoli), des clochettes et des
sonnettes sont à son pied.
Yhitzcac. il porte les sandales d'obsidienne (les sandales peintes avec des
figures des serpents d'obsidienne).
Ychimal, yviteteyo amapanyo, ymac mani, son bouclier garni de balles de
plumes et pourvu d'un petit drapeau de papier, pend à son bras.
Tlachialoni ynimac icac çentlapal, coyunqui, icteitta, il tient à la main
l'appareil optique pourvu d'un trou pour regarder à travers.
(Dans le livre I on ne donne pour ce dieu aucune description du cos-
tume.)
Tezcatlipoca. — « Le miroir fumant », est le sombre frère de Uitzilopo-
COSTUMES ET ATTRIBUTS DES DIVINITÉS DU MEXIQUE 179
chtli dont il se rapproche beaucoup par la nature. Voyez mes remarques
sur ce dieu dans « Tonalamalt de la collection Aubin », /. c, p. 6, lo fî.
Il partage avec Uitzilopochtli le caractère particulier des bandes jaunes
peintes : « Uitzilopochtli's ypinechiual » : sa peinture d'enfant qui le fait
paraître en enfant, et en jeune homme. Tezcatlipoca s'appelle aussi Tel-
pochtli, le jeune. La fête principale de Tezcatlipoca est la fête Toxcatl,
la cinquième fête de l'année. A cette fête on a aussi élevé dans le temple
Uitznauac la statue d'Uitzilopochtli. La deuxième fête principale du dieu
est la douzième fête de l'année, Teotleco, la fête à laquelle les dieux du
feu se montrent de nouveau à leur peuple. Tezcatlipoca, comme le jeune
dieu, est le premier qui paraît. Mais la même fête est désignée par Duran
comme la fête de la naissance d'Uitzilopochtli.
Tecpatzontli. — L'addition de tzontli ou tzoncalli désigne d'une façon
plus étroite les couronnes de plumes comme le tlauhquecholzontli
ouïe tlauhquecholtzoncalli, sur lesquels je reviendrai encore à propos du
Xochipilli. La dénomination plus précise tecpa désigne ici que, sur Tezcat-
lipoca, la couronne de plumes contient, à la place des plumes ou, mélan-
gées avec elles, des couteaux de silex.
Tezcatlipoca est même mentionné comme le tranchant, la pierre qui
blesse. Il désigne aussi Itztli l'obsidienne et se trouve représenté par
itztla,, coliuhqui, la coiffure arquée, tournant en haut un tranchant aigu
ou des dents pointues, coiffure que porte d'ailleurs la divinité de la
pierre, le fils de Toci.
On reconnaît difficilement, dans le dessin de la couronne de plumes,
de notre texte, les couteaux de silex, mais ils sont nettement dessinés
par exemple dans les figures de Tezcatlipoca du Codex Vaticanus'A. 68,
et Telleriano Remensis, 1. 6.
Ixtlan tlaanticac, voir Uitzilopochtli.
Tzicoliuhqui in inacuch teucuitlatl. — Notre texte attribue à Tezcatlipoca
l'ornement d'oreille qui forme le signe caractéristique du dieu Quetzal-
coatl, voir plus loin à Quetzalcoatl. En fait on voit la même chose des-
sinée ici. Sahagun s'écarte sur ce point du dessin ordinaire des écritures
figuratives ; car, chez ce dernier, Tezcatlipoca n'est nulle part représenté
avec l'ornement d'oreille de Quetzalcoatl.
Quetzalcomitl. — L'ornement de plume qui, dans la figure de notre
texte est dessiné verticalement dans le dos et dressé en hauteur paraît
renversé en arrière dans les figures de Tezcatlipoca du Codex N^aticanus
A (61-68) et Telleriano Remensis, 1. 6, ainsi que dans le Tonalamatl
d'Aubin (6 et 10). Cela semble ressortir dans ce dernier cas d'un manque
de perspective, car on songe à un insigne en forme de bannière, semblable
1 80 SOCIÉTÉ DES a:méricamstes de paris
à celui que les petits chefs guerriers portent bouclé sur le dos dans les
batailles, et même dans la danse. L'ornement même doit avoir repré-
senté une sorte de hotte recouverte de plumes, ainsi que le fait reconnaître la
dénomination de comitl.
De cette pièce sort, dans le dessin de notre texte, un bouquet de plumes
de Quetzal. Dans les figures des passages mentionnés des écritures figu-
ratives, on voit à côté des plumes de Quetzal, un petit drapeau qui porte à
la pointe un couteau de silex. V. fig. 41. Il est remarquable que la figure
dXitzilopochtli représentée dans la même série (Codex Vat. A. 71 et Tell.
Rem., 1. 9), au lieu du Xiuhcoanaualli que cite et représente notre texte
(v. plus haut), porte sur le dos un Quetzalcomitl semblableà celui de Tez-
catlipoca. 11 porte seulement à la pointe un faisceau de plumes sortant
du petit drapeau, au lieu d'un couteau de pierre (v. fig. 37).
Tecpatl ynimapancaca. — Au tecpatzontli, à la couronne déplumes de
Tezcatliponca correspond la composition du bracelet dans lequel est
enfoncé un couteau de silex au lieu d'un bouquet de plumes de Quetzal
(v. ci-dessus à Uitzilopochtli).
Motlitlilicxipuzfec. — Lemotpoztequi signifie « quebrarpalo, ôcosa seme-
jante». Poztequi est employé ici dans le sens de peint avec deux couleurs
ou peint jusqu'à moitié. De même qu'on trouve employés les adjectifs
poztecqui et tlapanqui, les deux signifient c brisés ». Dans le manuscrit de
Sahagun de l'Académie d'Histoire se trouve un bouclier peint moitié vert
et moitié rouge et désigné par les termes quetzal-puztecqui chimalli. Sur
tlapanqui, voir plus loin à Totochtin, n° 5.
La figure montre aussi une jambe du dieu peinte jusqu'à moitié au-
dessus du genou. Sur Tlacochcalco yaotl (au dessin n° 31 y on trouve
indiquée la même définition, qui suit les autres ynixayac motlatlali-
liticac, lesquels expriment la peinture du visage avec des raies de cou-
leur noire. Cette peinture de la jambe du dieu est aussi en corréla-
tion avec la peinture du visage. Ou bien faut-il admettre que cette pein-
ture exprime allégoriquement une particularité de notre dieu, qui ne
pouvait être très bien figurée sur les statues, mais qui est partout nette-
ment représentée dans les écritures figuratives proprement dites, le pied
qui manque étant remplacé par le miroir fumant ? v. fig. 42. Codex
Fejer v. Mayer 1, fig. 43. Codex Borgia 22, fig. 4o. Codex Vatic. A. 68.
Itzcactli. — En propres termes sandales d'obsidienne est expliqué dans
le texte original aztèque de Sahagun, 9, ch. 17, comme peint avec itzcoatl
(tlaytzcoua ycuiloUi, c'est-à-dire avec des figures de serpents garnis
de pointes d'obsidienne, dont le 4*^ roi de Mexico Itzcoatl porte le nom).
Ychimal yviteteyo «le bouclier garni déballes de plumes », comme pour
Uitzilopochtli et Atlaua. Dans Tezcatlipoca, seules les balles de
COSTUMES ET ATTRIBUTS DES DIVINITÉS DU MEXIQUE 481
plumes sont disposées autrement et combinées avec des cordes tendues
transversalement. D'ailleurs le bouclier de Tezcatlipoca est semblable à la
figure donnée dans le texte dans la belle planche du Codex Borgia 22 (v.
fig. 4) (les trois balles de plumes sont complétées dans le milieu, elles
sont couvertes dans l'original par la figure du cozcaquauhtli).
Tlachialoni ou tlachieloni « avec lequel on voit, l'appareil optique »,
également itlachiaga « avec lequel il voit ». C'est l'instrument particu-
lier que Sahagun met dans la main du dieu du feu, et qui, comme nous
le verrons, est mentionné encore dans les dieux Omacatl et Tlacochca-
Ico vaotl qui sont proches de Tezcatlipoca. Sahagun (i , 13) décrit le
même instrument comme un disque d'of pourvu d'un trou au milieu et
indique qu'il est appelé tlachieloni, c'est-à-dire « miradero 6 mirador,
porque con él ocultaba la cara y miraba por el ahujero de en médio de la
chapa de oro ». Dans notre texte, l'instrument reçoit aussi les qualificatifs
coyunqui,icteitta« pourvu d'un trou pour y voir quiconque ». Durân(ch. 82)
décrit, parmi les objets dont était ornée l'idole de Tezcatlipoca, cet appa-
reil qu'il appelle itlachiajan comme «. una chapa redonda de oro muy
relumbrante y brunida como un espejo » et dit « que era dar à entender
que en aquel espejo via todo lo que se hacia en el mundo ». Mais sa figure
et plus encore celle du passage correspondant du codex Ramirez (p. 104
de l'édition de Vigil) font reconnaître que c'était un disque percé au
milieu, tout à fait semblable à celui que décrit et figure Sahagun comme
tlachieloni ou itlachiaya. Dans Durân et dans le codex Ramirez l'appa-
reil est seulement pourvu d'un bouquet de plumes ou d'une couronne de
plumes ; tandis que, dans le tlachieloni de Sahagun, on trouve sur le
disque percé deux boules dont la supérieure plus petite porte encore
une pointe.
4. — QUETZALCOATL
/
Fig. 4. Quetzalcoatl. — La face, le corps et les membres sont noirs. La
casquette pointue focelocopilli) est brune et tachetée de noir (taches tigrées)
avec un bord inférieur bleu et une touffe terminale à trois parties, d'où
sort un bouquet de plumes de quetzal vertes. Les anneaux des mollets
(ocelotzitzilli) sont encore peints en brun et en noir (taches tigrées).
Le collet du cou est probablement semblable, bien qu'il soit resté blanc
dans le dessin. La devise du dos (tlamamalli) consiste en une série de
plumes jaunes avec une série terminale de plumes brunes longues, qui
représentent la cueyalin et sont colorées en rouge cinabre. Le bouclier est
182
SOCIKTli DES AMÉRICAMSTES DE PARIS
rouge avec un bord bleu et une g-arniture jaune. Le drap des hanches
et les courroies des sandales sont rouges.
Le long ornement arqué des oreilles est
jaune.
4. Quetzalcoatl inechichiuh. — Parure de
Quetzalcoatl (v. fig. 4),
Yiocelocupil inicpac contlaliticac, il a pris
sa casquette pointue en peau de tigre.
Mixtlil macaticac, muchi i/uinacayo, il a
mis sur la figure une couleur noire de
suie.
Meca ichiuhticac^ moflatlacueflanili, tout
son corps est couvert de dessins con-
tournés.
TzicoliuJiqul teucuitlatl ininacuch, son bâton d'oreille en or est recourbé
en épine.
Yteucuitla acuech cozqui, il porte son collier doré de limaçons.
Cueçal vitonqui ynquimamaticac, il porte sur le dos l'aile rouge du Guaca-
mayo.
Ytentlapal inic motzinilpiticac, il aenlacéautour des hanches le drap garni
d'un bord rouge.
Ocelotzitzili ynicxic contlaliticac, il a attaché au pied une lanière de peau
de tigre garnie de grelots.
Yiztac cac, il porte une sandale blanche.
Ynichimal, hecailacatz cuzcayo, son bouclier porte des bijoux tordus en
spirale.
Y chicuacul, içentlapal ymac icac, il tient dans une main son bâton
courbé d'un côté.
Di; LIVRE I, ClIAP. 5.
Auch yvin y m mochichivaya, et il est paré de la façon suivante.
Ocelocopile, il porte la casquette pointue de peau de tigre.
Mixtlilpopjotz, son image est enduite d'une épaisse couche de suie.
Hecanechivale, il a la peinture à dessins contournés.
Mizquinechivale , il a la peinture de Mezquite.
Tzicoliuchcanacoche, il porte le bâton recourbé de l'oreille.
Teocuitla acuechcozque, il porte le collier doré de limaçons.
Quetzalcoxollamamale, il porte sur le dos le quetzalcoxolite.
COSTUMES ET ATTRIIUTS DES DIVINITÉS DU MEXIQUE 183
Ocelo tzitzile, il porte le ruban de peau de tig-re avec les pelotes.
Ycpaomiçicu'de, il porte des côtes de fil tordu comme un corset.
Hecacozcachimale, il porte le bouclier avec des bijoux tordus en spirale.
Hecaviqiie, il porte la hache du vent.
No poçulcaque, est la sandale d'écume.
Quetzalcoatl, est le dieu du vent, le célèbre dieu de Cholula et le dieu
des Toltèques. V. sur lui le Tonalamatl de la collection d'Aubin, /. c,
p. o4o (T.
Yiocelocupil. — Le mot copilli est donné par Clavigero comme étant le
nom de la couronne des rois mexicains. Sur son autorité, le mot est géné-
ralement employé dans ce sens dans les écrits sur l'antiquité mexicaine.
Mais c'est une erreur. Le diadème des rois mexicains, un diadème avec
une feuille frontale triang'ulaire, composée apparemment d'une mosaïque
de turquoise, a été désigné par le mot xiuhuitzoUi ou aussi xiuhtzontli.
Xiuhuitzolli est nommé par Molina « corona » et Tezozomoc l'em-
ploie dans sa Chronique Mexicaine partout où il nomme les couronnes
royales mexicaines. Je trouve xiuhtzontli dans le manuscrit de Sahag-un
de l'Académie de l'Histoire pour désigner les couronnes des rois mexi-
cains. Le mot copilli (qui manque d'ailleurs dans Molina) est apparem-
ment dérivé de compilli « le fils du pot, le petit pot » ; et déjà cette éty-
mologie prouve qu'elle était absolument inapplicable aux couronnes
des rois mexicains. Copilli ne signifie autre chose qu'une casquette
pointue. La casquette pointue est la coiffure caractéristique du dieu du
vent. J'ai discuté ses diverses variations dans mon travail sur le Tonala-
matl (recueil d'Aubin, /. c, p. 549-550). J'y ai même fait une citation de
Sahagun, où il est question de « la mitra de cuero de tigre » du dieu du
Vent. Je mentionne encore ici que Tezozomoc, chap. 60, dit la même chose,
mais avec des noms aztèques. Mais il emploie au lieu de copilli la forme
plus primitive de compilli, « le pusieronuna guirnalda que Uaman ocelo-
compillin )).
Meca ichiuchticac , motlatlacuetlanili. — A ces termes correspondent
dans le livre I les mots hecanechivale, mizquinechivale. Il semble que
le corps était recouvert de dessins en tourbillons et de lignes arquées.
Mais on ne le reconnaît guère sur les figures. Peut-être voit-on quelque
chose de ce genre sur la figure du dieu dans le Codex Borgia, 59.
Tzicoliiihqui teucuitlatl ininacuch. — Siu- la forme de la parure
d'oreille du dieu du vent et sa présence chez les autres divinités, voir mon
mémoire sur le Tonalamatl du recueil d'Aubin (/. c, pp. 550,6 38-683).
Auechcuzqui. — Le terme cuechtli désigne les coquilles de certains
limaçons de mer, et, à ce qu'il paraît, le genre conus ou des limaçons
184 SOCIÉTÉ DES AMÉRICANISTES DE PARIS
coniques analogues. Les Uaxtèquesles portaient, d'après Tezozomoc (Chro-
nique mexicaine, ch. 29), à des bandes de cuir pendant de la ceinture
pour effrayer les ennemis par le bruit de crécelle que leur agitation
produisait. Les divinités terrestres portaient sur l'enagua encore un
autre vêtement constitué par des bandes de cuir pourvues de limaçons
cuechtli et qui servait dans le même but à provoquer par le mouvement un
bruit de crécelle.
Cueçaluitonquitl ou cuefzaluitonquitl. — Le mot uitonquitl, pour lequel
on trouve encore dans notre texte la forme uitoncatl, manque dans
Molina.
Il paraît être congénère de la racine verbale tomi « s'ouvrir, se déta-
cher, partir » ou uitonii, présent uiton, « craquer, partir, casser ».
Par la figure, on voit que le mot désigne une parure élargie en forme
d'éventail et composée de plumes rouges de cueçal, c'est-à-dire des plumes
de l'oiseau alo, le rouge guacamayo, l'oiseau du soleil.
Je me suis expliqué dans mon travail sur le Tonalamatl du recueil d'Au-
bin sur la signification de cet oiseau en mythologie et sur le sens
de l'aile de cet oiseau comme attribut chez Quetzalcoatl. Dans le livre I,
la parure de plumes pour Quetzalcoalt est nommée quetzalcoxolitl au
lieu de cueçaluitonquitl. Coxolitl est traduit par faisan dans Molina. Il
ressort du manuscrit de Sahagun de l'Académie d'Histoire, que les éven-
tails de plumes importés de l'Anauac que portaient les grands commerçants
comme signe de leur rang étaient désignés sous le nom de coxol-ecaceu-
aztli. Dans notre texte, il veut dire cueçaluitonqui yn quimamaticac,
c'est-à-dire, qu'il le porte surle dos (comme les petits chefs guerriers por-
taient attachés sur le dos des bannières et des insignes).
La figure de notre texte correspond à cette interprétation. Il n'en est
pas ainsi apparemment dans les écritures figuratives. Là, l'aile de guaca-
mayo est attachée à la nuque, ou bien elle se dresse verticalement en
arrière de la parure de la tête. V. la figure 49 qui est un dessin du dieu
du vent, tiré d'un travail remarquable sur une sphère de jadeite de la
collection de Uhde du Muséum royal d'ethnographie de Berlin. Mais
cette représentation résulte apparemment dun défaut de perspective.
C'est d'un art maladroit de reproduire un ornement partant au niveau de
la nuque avec cette raideur. Le dessin des écritures figuratives est certai-
nement le plus authentique. Je crois aussi que notre texte suppose ce
mode de fixation. Le verbe mama, qui estemployé ici, et donton indique
la signification ordinaire : « Uevar carga acuestas », peut très bien avoir
été employé pour un ornement attaché à la nuque ou sur les épaules. Mais
si ce dernier est celui dont le cueçaluitonquitl est porté parle dieu du vent,
on ne pourra s'empêcher de penser à ce que Sahagun raconte des
COSTUMKS ET ATTRIBUTS DES DIVIMIÉS DU MKXIQUE 185
Uaxtèques (10, 12, § 8) (( ponianse en las espaldas unos plumages redon-
dos à nianera de grandes mazorcas, moscadores de hojas de palmas ô de
plumas coloradas y largas, puestas à manera de rueda, yen las espaldas
unos aventaderos tembien de plumas coloradas ». V. la fig. 50 que j'ai
trouvée gravée sur la nuque et la partie supérieure du dos d'une pou-
pée d'argile de Panuco.
Dans mon travail sur le Tonalamatl du recueil d'Aubin j'ai déjà montré
qu'une certaine analogie régionale semble exister entre Quetzalcoatl
et les dieux du Pulque, et j'ai même montré que les dieux du Pulque ont
leur patrie aux frontières des Uaxtèques. L aile rouge de Guacamayo de
Quetzalcoatl et la façon dont elle est portée ne paraissent être qu'un anneau
dans la chaîne de ces relations.
Tentlapalli. — Le vêtement des hanches à bord rouge est attribué dans
notre texte, en dehors de Quetzalcoatl, à Totoltecatl, Macuiltochtli et
Macuilxochitl-xochipilli. Le deux premiers sont des dieux de Pulque, le
dernier un dieu de la danse et du jeu qui, ainsi que je l'ai montré dans mon
travail sur le Tonalamatl, a des relations étroites avec les dieux du Pulque,
Même dans ce détail secondaire du costume, les relations que je viens
d'avoir l'occasion de montrer se manifestent clairement. Sahagun (8, ch.
8) cite parmi les diverses espèces de manteaux de luxe un ocelo-tentla-
palli, quil décrit de la façon suivante : « estaban en el medio pintadas
como cuero de tigre, y teniau por flocadura de una parte y de otra unas
fajas coloradas, con unos trozos de pluma blanca âcia la orilla. »
Ocelo-tzitzilli. — La peau de tigre participe d'une façon dominante
aux pièces de costumes et d'équipement du dieu du vent. V. mon tra-
vail sur le Tonamatl, recueil d'Aubin (/. c, p. 555),
Ynichimal ecaila catzcuzcayo. — Les bijoux tordus en spirale qui se
montrent ici comme emblème sur le bouclier de Quetzalcoatl sont en géné-
ral portés par le dieu comme parure de la poitrine. C'est l'attribut domi-
nant et caractéristique du dieu, une expression immédiate de sa nature
comme dieu du vent, du tourbillonnant, de celui qui domine dans le vaste
empire de l'air. J'ai reproduit dans lesfig. 46, 48 [Codex Vat., pi. 21, Cod.
Borgia 59, Cod. Borgia i2) quelques figures caractéristiques de cette pièce
de parure, La dernière est surtout intéressante parce que la coquille de
limaçon est parfaitement reconnaissable. Ce n'est pas le polissage trans-
versal d'un limaçon ailé (Fliigelschnecke) qui forme habituellement le
eca-ilacatz-cozcatl, mais un polissage longitudinal de la coquille. J'ai
encore vul'eca-ilacatz-cozcatl figuré sur le bouclier du dieu du vent et aussi
sur la frise du côté nord de la cour du grand palais de Mitla.
D'autres emblèmes du bouclier de Quetzalcoatl sont de simples lignes
spirales. Il en est ainsi dans l'image du dieu dans la 2® partie, planche 6
186 SOCIÉTÉ DES AMÉRICAMSTES DE PARIS
de Durân et dans le Codex Ramirez, planche 26. En outre, sous la
forme de croix de Saint-André, il est aussi figuré dans les figures 11 et
12 du manuscrit du recueil d'Aubin, qui est publié dans l'appendice de
Duràn. Enfin je rappelle encore la fig. 52 que j'ai trouvée dans la frise
de Mitla.
Ychicuacul. — Ce mot désigne un instrument particulier falciforme
que Sahagun et Durân mettent dans la main du dieu ; on le voit également
dans la main du dieu du vent sur le manuscrit mentionné du recueil d'Au-
bin, mais on ne le rencontre nulle part dans les écritures figuratives du
texte du calendrier. Le nom pouvait signifier « courbé d'un seul côté».
J'ai exprimé l'hypothèse dans mon travail sur le Tonalamatl du recueil
d'Aubin que cet objet tire son origine du drapeau que, sur la frise de
Mitla, le dieu porte lié au bouclier, et qui représente un morceau de
peau de tigre ou une queue de tigre attachée à la hampe. (V. fig. SI.)
Mais on peut voir d'après la description du costume dans le livre I (que je
ne connaissais pas alors) que l'instrument a une tout autre signification
et une autre origine. Ce qui, dans notre chapitre, est désigné sous le
terme chicoacolli, s'appelle là eca-victli « la hache du dieu du vent », ce
qu'on appelle coa, le morceau de bois élargi d'un côté et arqué en angle,
avec lequel on travaillait la terre. En fait je trouve dans Sahagun (Manu-
scrit de la Bibliothèque du palais), dans le chapitre de la météorologie,
le vent représenté par une figure que j'ai reproduite planche III, dans la
fig. aa : le dieu du vent, enveloppé dépoussière ayant un coa bleu dans
la main. Le vent retourne la terre comme le paysan la défonce avec la pioche.
Yiztac cac. — Dans le livre I on attribue au dieu du vent le poçolcactli,
la sandale d'écume de Tlaloc. (Voy. n° 6.)
Ycpa omicicuile. — On décrit sous ce terme, dans le livre 1, une parti-
cularité du costume du dieu, qui est nettement marquée dans la figure,
mais qui n'est pas mentionnée dans la description du costume de notre
chapitre, c'est la veste blanche qui recouvre les côtes et qui est dessinée
avec de petits nœuds pendants. Le mot cicuilli désigne une sorte de ves-
ton, et omicicuilli, le corset osseux, est une dénomination générale dési-
gnant les côtes. Si l'on attribue au dieu du vent des côtes en fil de lin
tordu qui sont ainsi traduites dans la figure, c'est qu'on veut montrer par
là sa nature légère, aérienne.
5. — TOTOCHTIN (dieux du pulqué).
Fig. 5. Totochtin. — Le corps et les membres sont noirs, la figure
est noire dans la moitié inférieure, rouge dans la moitié supérieure.
COSTUMES ET ATTRIBUTS DES DIVLMTÉS DU MEXIQUE
187
L'ornement de tête (aztatzontli) a un ruban médian rouge, des extrémités
allongées de plumes brunes, que l'on h ï » uy
peut-être voulu faire vertes, à en juger
par l'aztapatzactli que j'ai trouvé figuré
dans le manuscrit de Sahagun de TAcad.
de l'Hist. Les anneaux de mollet sont
comme chez Quetzalcoatl tachetés de brun
et de noir (ocellotzitzilli). La devise du
dos a une série inférieure bleue, une série
supérieure rouge et de longs segments
terminaux bruns, comme chez Quetzalcoatl.
Le bouclier a un champ médian rouge
limité de chaque côté par un champ noir.
Le bord est bleu, la garniture jaune. Le
drap des hanches et les courroies des san-
dales sont rouges.
o. Totochtin ynechichiuh, parure des dieux du Pulque (v. fîg. 5).
Mixchictlapanticac, il est peint en deux couleurs sur le visage.
Yyaztatzon, il a une couronne de plumes de héron.
Yyacametz, il porte un croissant dans le nez.
Yyamanacuch, il a un bâton d'oreille en papier d'écorce.
Ycueçalvitoncau quimamaticac, il porte sur le dos son aile rouge de gua-
camayo.
Ytlachayaval ciizqui, il porte le collier de flocons.
Colotlalpilli ic motzinapanticac, il a ceint autour des hanches la pièce
réticulée garnie de franges.
Tzitzili oyoali inicxic contlaliticac, il a attaché au pied des clochettes et
des grelots.
Yyometoch cac, il porte la sandale des dieux du Pulqué.
Ometoch chimalli y mac mani,\e bouclier des dieux du Pulqué est suspendu
à son bras.
Ytztopolli y mac ycac, il tient la hache d'obsidienne dans la main.
(Du LIVRE I, CHAP. 22).
Auh yninechichival tezcatzoncatl, et la parure de Tezcatzoncatl.
Astatzone, il porte une couronne de plumes de héron.
Yacametze, il porte un croissant dans le nez.
Amanacoch, il a un bâton d'oreilles en papier d'écorces.
188 SOCIÉTÉ DES AMÉRICAMSTES DE PARIS
Cueçalvitoncava, il porte Taile ronde de Guacamayo.
Chayauac cozque, il porte le collier de flocons.
Colotlalpile, il porte la pièce du réseau g^arni de franges.
Ometoch chimale^ il porte le bouclier des dieux du Pulqué.
Ytzopole, (ecpatopile, il porte la hache d'obsidienne, le bâton de silex.
Noetziizile , il porte des grelots.
Totochtin. — A l'occasion du jour Ometochtli « deux lapins » et de sa
signification comme signe des dieux du Pulqué, Sahagun (4, chap. 5) fait
remarquer « mas decian que el vino se llamaba centzon totochtin, que
quiere decir cuatrociento conejos, porque tienen muchasy diversas mène-
ras de boracheria », c'est-à-dire que le lapin était le symbole de l'ivresse.
La raison de ce symbole est apparemment que le lapin passait aux yeux
des Mexicains pour l'animal qui possède en superflu tout ce qui est néces-
saire à son existence, symbole de la richesse, du gain sans fatigue, du
superflu en toutes choses (v. Sahagun, 4, chap. 38). Mais dans l'édition de
Bustamante, il y a par erreur, ce xuchitl, au lieu de ce tochtli. Dans un
autre chapitre du manuscrit de Sahagun de la Bibliothèque du Palais dans
lequel les chants en 1 honneur des différents dieux sont dessinés, et que
Brinton a récemment publié sous le nom de Bigveda aniericanus (Library
of American aboriginal Authors, n° 8. Philadelphia, 1890), le chant dédié
aux dieux du Pulqué est désigné par le titre (( Totochtin in cuic Tezca-
tzoncatl », c'est-à-dire le <( chant du lapin, chant de Tezcatzoncatl ».
Tezcatzoncatl est indiqué par Sahagun dans le texte espagnol (livre I,
ch. 22) comme le nom du plus important des dieux du Pulqué. Comme la
plupart des noms que Sahagun indique pour d'autres dieux du Pulqué,
congénères ou frères du premier nommé, le nom est patronymique et
signifie celui qui vient de Tezcatzonco : ou encore « qui porte un miroir
au faîte du palais ». C'est bien la signification propre du mot Tezcatzoncatl ;
cela ressort du chant adressé aux dieux du Pulqué, dans lequel le
dieu du Pulqué est appelé « Tezcatzoncatl tecpan teutl o, c'est-à-dire « le
dieu qui habite dans le palais orné de miroirs au plafond ». Les dieux du
Pulqué sont congénères du dieu du jeu et des chants.
Voilà pourquoi l'ometochtzin est aussi le plus élevé des ome-tochtli
ou des prêtres du Pulqué, le maître de chapelle : « era como maestro de
todos los cantores que tenian cargo de cantar en los eues. » (Sahagun,
livre 2).
Dans le manuscrit de Sahagun de la Bibliothèque Laurentiana à Flo-
rence, le chapitre déjà nommé qui contient les chants aux dieux est accom-
pagné de cinq figures qui représentent quatre divinités diverses, chan-
tantes, dansantes ou faisant de la musique. Ici le chant est exprimé dans
COSTUMES ET ATTRIBUTS DES DIVIMTÉS DU MEXIQUE 189
les autres ligures par une petite langue (fig. 53) qui se distingue à peine
du symbole connu employé comme signe de la parole. Mais dans Toto-
chtin, le chant représenté par trois lapins chantant est exprimé par la
fig. 54, c'est-à-dire par le signe de la parole, mais avec une fleur ayant
un style à l'extrémité.
Mixchictlapanticac. — Molina traduit le verbe chictlapana par « ame-
talar algo de diversas colores », c'est-à-dire rayé dune façon variée. Le
verbe se compose de deux éléments qui, au fond, ont la même significa-
tion. L'élément chic dérive de chico « d'un côté, à moitié » et tlapana signi-
fie porter en hauteur, briser, briser en deux parties ; tlapanqui metzli est
« la demi-lune ». Le visage de notre dieu est peint à moitié rouge dans
notre texte et à moitié noir. Le Tezcatzoncatl du manuscrit de Sahagun
de la bibliothèque Laurentienne, ainsi que le Pantecatl (le dieu du Pulqué)
qui désigne la onzième semaine dans le Tonalamatl du codex Telleriano
Remensis et Vaticanus montrent la même disposition coloriée. Cependant
on désigne aussi d'autres combinaisons de couleurs par le mot chictla-
panqui.
Dans Sahagun, 8, chap. 8, on nomme chictlapanqui — cuextecatl, un
équipement, qui était moitié vert, moitié jaune. J'ai vu à Totitlan del
Camino, dans l'Etat d'Oaxaca, une statue d'argile dont la moitié supérieure
du visage était peinte en jaune d'un côté et de bandes parallèles de dif-
férentes couleurs de l'autre côté ; cette statue est celle du dieu de la danse
Mamilxochitl qui, comme je l'ai déjà indiqué, est en rapport étroit avec
les dieux du Pulqué.
Yaztatzon. — La couronne de plumes de héron (aztatzontli) est le signe
des dieux de la montagne et de la pluie. Dans notre texte elle est attri-
buée à Tlaloc, aux dieux des montagnes Yuanhqueme et Tomiauhtecutli,
au dieu poisson Opochtli qui est désigné expressément par Sahagun (1,
chap. 17) comme l'un des Tlaloque «le contaban con los dioses que se
llamaban Tlaloques » enfin aux dieux du Pulqué, Totochtin et plus bas
(n° 27) au Totoltecatl. Les derniers, les dieux du Pulqué témoignent par cet
attribut de leur proche parenté avec les dieux de la montagne et les dieux
de la pluie. La fête principale des dieux du Pulqué tombe dans le mois de
Tepeilhuitl, le mois dans lequel on fête les dieux de la montagne et qui
tire son nom de cette circonstance.
Yyacametz. — La parure nasale semi-lunaire est le signe caractéris-
tique des dieux du Pulqué, ainsi qu'on l'explique même mieux plus bas. Je
me suis déjà expliqué dans mon travail sur le Tonalamatl du recueil
d'Aubin sur la signification provinciale de cet ornement et j'ai montré qu'il
indique des districts placés à la limite des Uaxtèques. Je pourrais encore
mentionner que parmi les équipements faits de plumes et portés par les
Société des Ainéricanisles de Paris. li
190 SOCIÉTÉ DES AMÉRICAMSTES DK PARIS
guerriers pendant la danse, celui qui est décrit par Sahagun sous le nom
de cuextecatl, l'uaxtèque, présente comme élément particulier un orne-
ment nasal semi-lunaire « llevabà una inedia luna de oro colgada en las
narices ». 11 en est de même des différents équipements dits quaxolotl.
Yyamanaciich. — Le bâton d'oreille en papier d'écorce est attribué dans
notre texte, en dehors des dieux du Pulqué, à Amimitl, le dieu des Chi-
nampaneca, à la population de Cuitlanac, habitant sur des jardins
flottant sur le lac.
Ycueçalvitoncaiih. — Voir Quetzalcoatl (n° 4).
Ytlachayaval cuzc/ui. — Le mot tlachayaualli (comme l'adjectif cha-
yauac) dérive du verbe chayaua « esparcis por el suelotrigo 6 cosa seme-
jante » (Molina).
TlachayaualU, dérive du mot tlachayotl qui est indiqué par Sahagun
(2 chap. 37) pour désigner les fines plumes duveteuses du perroquet «plu-
mas de papagallo las muy blandas que parecen algodon ».
11 semble ressortir de la figure que le collier de Totochtin est formé de
pelotes lâches de fines plumes. Le collier que porte le Tezcatzoncatl du
manuscrit de Sahagun de la bibliothèque Laurentiana a la forme de la
figure 55.
Les écailles arrangées en séries sont colorées en vert, et le tout paraît
plutôt comme une couronne de feuilles. Mais il est bien possible que celle-
ci représente une chaîne de pelotes de plumes vertes de perroquet. Le
Pantecatl du Codex Borgia 26 (patron du douzième signe du jour) porte sur
la poitrine l'ornement de la fig. 56, et celui du codex Telleriano Remen-
sis II, 16 (patron delà onzième semaine) rornement de la fig. 57. Tous
deux montrent les pelotes de plumes. Le premier est de coloration variée,
bleu et rouge. Le dernier dans sa partie principale est coloré en vert avec
des taches jaunes. Sous le nom chayauac cozquitl collier de duvet, je
trouve d'ailleurs aussi représentée dans la fig. 40 du manuscrit de Sahagun
de l'xlcadémie d'Histoire un collier qui est ainsi nommé à cause de l'appen-
dice lâche « unos pinjantes de perlas » qui entoure la pierre enchâssée d'or
et brillamment taillée.
Colotlalp'illi. — La pièce en réseau garnie de franges (colotli). Le colot-
lapil-tilmatli et le colotlalpil-maxtlatl appartenaient, d'après le manu-
scrit de Sahagun de l'Académie d'Histoire, aux signes distinctifs des négo-
ciants et étaient des marchandises importées.
Molzinapanticac. — Au lieu du motzinilpiticac ordinaire, on emploie
une forme qui se trouve dans la racine du verbe apana, qui a la même signi-
fication que le verbe ilpia.
Yyometochcac, onielochcJnmalli . — Les sandales ne montrent rien de
particulier dans la figure. Mais le bouclier est peint sur la surface des cou-
COSTUMES KT AniUBUTS DES DIVINITÉS ])V MEXIQUE 191
leurs variées des dieux du Pulqué (rouge et noir) et a dans le milieu un des-
sin semi-circulaire, le yacametztli. quejDortent les dieux du Pulqué comme
ornement nasal. Dans le dessin beaucoup plus superficiel du manuscrit de
Sahagun de la Bibliothèque Laurentienne, le bouclier du dieu du Pulqué
Tezcatzoncatl a l'aspect de la figure 58. La partie médiane est aussi peinte
ici en rouge. Les parties latérales seraient noires. Mais la couleur n'a pas
été posée par oubli. Les deux taches jaunes sont probablement produites
par les demi-lunes.
Le Pantecatl du codex Borgia a un bouclier d'un autre aspect (v, fig.
59), mais le Dios del Vino qui est figuré sur la feuille du titre des Deca-
das de Herrera porte également un bouclier à deux couleurs avec une
demi-lune dans le milieu. La demi-lune dorée comme hiéroglyphe pour
ome tochtli, « deux lapins )),le signe des dieux du Pulqué, nous apparaît
dans d'autres endroits. Dans le huitième chapitre du huitième livre de son
ouvrage d'histoire, le P. Sahagun décrit parmi les manteaux de luxe
ceux qui étaient portés par les rois et les princes. Il parle même d'un
camisa ometoch-tecomayo-tilmatli comme étant leur insigne caractéris-
tique et dit ce qui suit : « estaban sembradas de unas xicaras muy ricas
y muy hermosas que tenian très pies y dos alas, como de mariposa. El
bajo era redondo, Colorado y negro, las alas verdes bordadas de amarillo,
con très esferulas de la misma color en cada una. El cuello de esta
xichara era écho con una marquesota de camisa con cuatsa cana que salian
arriba, labradas de pluma azul y colorada, y estaban cembradas estas
xicharas en un campo blanco ».
A côté de ces manteaux pourvus du dessin d'une écaille à la surface,
représentant un cou, deux pieds et deux ailes latérales comme les ailes
des papillons, nous voyons aussi des manteaux qui sont figurés dans le
Codex Mendoza (48, 20 et 22, oi, 18-, 20), tribut des états de Mixtèque
baja et des petites villes du district de Papantla, de Tochtepec et Toch-
pan, c'est-à-dire des villes où l'on a des lapins à la maison, où les lapins
des dieux du Pulqué furent vénérés. Ceux-ci présentent sur la voussure de
l'écaillé la demi-lune des dieux du Pulqué sur un champ sombre (v. fig.
60). Le chef qui porte le titre tiçocyauacatl, c'est-à-dire dont le titre ren-
ferme le mot de Pulqué (octli) ou Pulqué blanc (tiçoctli) porte un man-
teau du même dessin dans le Codex Mendoza 66. 13, et se trouve rendu
hiéroglyphiquement par le vase de Pulqué (fig. 62). Enfin ce vase même
que nous rencontrons dans l'hiéroglyphe de ce titre comme dans les hié-
roglyphes des différents noms de ville qui renferment l'élément octli,
pulqué (v. par exemple, fig. 61, hiéroglyphe d'Octlan Codex Mendoza
46. 8\ montre sur sa surface le dessin du croissant que portent les dieux
du Pulqué dans le nez.
192
SOCIETE DES A.MEKICAMSIES DE l'ARIS
Je crois ainsi avoir eu complètement raison en désignant cet attribut
comme le symbole le plus caractéristique et le plus remarquable des dieux
du Pulqué,
Itztopolli la hache de pierre est la défense caractéristique des dieux du
Pulqué. Dans notre texte, il est attribué aux trois dieux du Pulqué qui
sont cités ici (Totochtin, Totoltecatl, Macuiltochtli). Le Tezcatzoncatl
du manuscrit de Sahag-un, le Pantecatl qui préside à la onzième semaine
dans le Tonalamatl du Codex Tell. Remensis et Vaticanus A., la
portent également ainsi que le Dios del Vino des Decadas d'Herrera.
6.
TLALOC.
FiG. 6. Tlaloc. — Face, corps et membres noirs, les rosettes (nœuds)
des bandes sur la couronne de plumes blanches sont rouges, la plume
qui ressort au-dessus est verte, enchâssée à la base par deux corps courts
peints en jaune (épis de maïs ?). Le champ
du bouclier est encore vert, et il s'en
t/alloo détache une rose d'eau blanche.
6. Tlalloc inechichichiuh, Parure de Tlal-
loc (fig. 6).
Mixtlimacaticac, le visage est couvert de
noir.
Moçaticac tliltica ininacayo, son corps est
frotté d'une couleur noire.
Mixchiaviticac, au visage il s'est fait une
paire de taches (avec de l'huile).
Yyavachxicol, il porte la camisole de
gouttes de rosée.
Yyaztatzon icpac contlaliticac, la couronne de plumes de héron est sur
sa tête.
Temimiliiihqui ijmotzinilpiticac. Itilnia, il a mis autour des hanches le
drap garni d'un bourrelet marginal. 11 porte son vêtement d'épaule.
Ypuçulcac, il porte des sandales d'écume.
Atlacue çonanchimalli imac mani, le bouclier garni du dessin de la rose
d'eau pend à son bras.
Auh yyoztopil inima icac icentlapaL et il tient dans la main le bâton de
jonc blanc.
COSTUMES ET ATTRIBUTS DES DIVIMTÉS DU MEXIQUE 193
(Du LIVRE I, CHAP. 4.)
Auh yvin ymmochichivaya, et il est paré de la façon suivante :
Tlai.rtlilpopotzalli, il a sur la face une épaisse couche de suie.
TlaixolvilU, au visage un badigeonnage de caoutchouc.
Motliloçac, il est enduit de noir.
Vxmochivauè, yxmichivauhi/o, le visage a des taches (faites avec de
l'huile).
Avachxicols, ayauhxicole, il porte la camisole de rosée, de nuages.
Azfatzone, il porte une couronne de plumes de héron.
Chalchiuhcozque, il porte un collier démeraudes.
Poçolcaque, il porte les sandales d'écume.
No tzitzile, et encore des grelots.
Azfapilpanc, il porte la bannière blanche de joncs.
Tlaloc « Vin de la terre », Dieu des montagnes et de la pluie. V. Tona-
lamatl du recueil d'Aubin, /. c, p. 584.
Mixtlilmacalicac . — Nous avons déjà rencontré chez Quetzalcoatl le
visage rayé de noir. Dans notre texte la même propriété est attribuée à
Nappateceuhtli, le dieu des tisseurs de nattes, ainsi qu'à une espèce de
dieu de la pluie et de l'eau, semblable à Tlaloc et aussi à Ixtlilton au
nom duquel cette peinture est faite. On sait que les prêtres se peignaient
aussi le visage avec du noir de fumée.
Mixchiauiticac . — Chia ou Ghian est la graine de la sauge (P. de la
Llave) dont on retirait de l'huile et qu'on faisait cuire pour une soupe
(Chiampinolli) après mouture. D'après les hiéroglyphes des noms de villes
et dans les écritures figuratives, 1 élément Chia est en général exprimé
par une masse ponctuée ou rayée de jaune ou de blanc. De ce mot est
encore dérivé le verbe chiaua pour lequel Molina indique <( manchar
algo )), faire une tache sur quelque chose. Le verbe chiauia qui se trouve
dans la phrase citée ici : mixchiauiticac doit avoir la même signification.
La figure montre sur la joue du dieu une tache ronde qui se détache en
couleur blanche sur le reste de la peinture noire du visage. La tache n'est
pas nettement ponctuée. Il est ainsi de la figure de Tlaloc tlamacazqui
du manusci'it de Sahagun de la Bibliothèque Laurentienne et dans les
figures de Tlaloc qui désignent les fêtes de l'année I, 6 et 16 dans le
calendrier des fêtes du recueil d'Aubin. Le pointillé correspond à la
la manière dont on exprime l'élément chia dans les écritures figuratives.
Les dieux Opochtli, Tomiauhtecutli, Nappatecuhtli partagent ce carac-
tère avec Tlaloc dans notre texte ; tous trois sont des divinités congé-
194 SOCIÉTÉ DES AMÉRICANTSTES DE PARIS
nères du dieu de la pluie. Et lorsqu'on offrait à Tepeihuitl de petites
images de Ehecatotontin, les dieux de la montagne (ils avaient deux
têtes, une tête humaine et une tête de serpent), on collait de chaque
côté une feuille ronde de pâte jaune, sur la joue qu'on avait noircie avec
du caoutchouc « untaban la cara de persona con ulli derretido, y hacian
unas tortillas pequenuelas de masa de bledos amarillos, y ponianlas en
las mejillas de la cara de persona ».
Auachxicolli, ayauhxicolli. — Ainsi quil résulte de la description de
l'ornement que le grand-prêtre de Tlaloc portait à la fête de Etzalqua-
litzli (Sahag-un, 2, ch. 23), ce vêtement était formé de deux pièces : du
xicolli jaune ou vert (une chemise ou une camisole sans manche qui
arrivait jusqu'aux genoux) et d'un vêtement de dessus en tissu réticulé
(ayatl) auquel on attachait des plumes croisées de perroquet. C'est à
ce dernier vêtement que revient ce nom d'ayauhquemitl ou auachque-
mitl. Ce vêtement est très joli sur la figure de Tlaloc, qui est repro-
duite à la fin du calendrier des fêtes du recueil d'Aubin déjà mentionné.
Yaztatzon. — J'ai déjà dit que l'aztatzontli, la couronne de plumes de
héron, est l'attribut caractéristique des dieux de la montagne et de la
pluie ainsi que des dieux du Pulqué, leurs congénères. La raison en est
probablement que le héron est un animal aquatique. Peut-être aussi
regardait-on le blanc comme la couleur de la chevelure des dieux de la
montagne (v. Iztac Mixcouatl, la ville Iztac Tlalocan, et au dessous ozto-
pil). 11 ne paraît pas impossible que le célèbre Aztlan, la patrie primi-
tive mythique des Aztèques, présente une analogie avec Tlalocan, le
paradis de Tlaloc, qui est situé à l'Est sur une haute montagne, etTamoa-
chan, le paradis de l'ouest, où réside le dieu de l'abondance et de la pros-
périté, Tonacatecutli.
Temimiliuhqui ymotzinilpiticac. — Mimiliuhqui et mimiltic se disent
d'objets cylindriques, de flèches, de racines pivotantes, de betteraves,
etc.; temiliuhqui doit être la ten-mimi-liuhqui, c'est-à-dire pourvu d'un
bourrelet marginal ou d'un bord formant baguette.
Poçolcatli. — L'élément poçol dérive du verbe poçoni « écumer,
déborder en bouillant ». Dans le texte original aztèque de Sahagun, 9
ch. 17, ces sandales sont décrites par les termes : «■ can iztac potonqui
ynic tlatlalpilli », c'est-à-dire des bouquets de plumes blanches sont
attachés tout autour de ces sandales. Evidemment on voulait exprimer
ainsi l'écume de l'eau. Nous trouvons les mêmes sandales attribuées
dans le livre I à la déesse des eaux Chalchiuhtlieue et à la déesse du sel
et de l'eau salée Uixtociuatl, en outre au dieu du vent Quetzalcoatl qui
a d'étroits rapports avec Tlaloc. Dans le livre I, ch. 17, Cinteotl, le
tailleur de pierres de Xochimilco est d'après la description une espèce
COSTUMES ET ATTRIBUTS DES DIVIM lÉS DU MEXIQUE 1 Î).J
de Tlaloc. Lorsqu'à minuit les cheveux du sommet de la tête étaient
coupés devant Panque tzaliztli à ceux qui étaient destinés au sacrifice ;
on les revêtait du teoxicoUi. la camisole sacrée ; on les garnissait avec du
papier peint (les papiers imprégnés de caoutchouc qui forment le cos-
tume des dieux de la pluie et de la montagne), et on leur mettait les san-
dales poçolcactli (Sahagun, 9, ch, 14).
Atlacueçonanchimalli. — Atlacueçonan est la nymphe, la rose de
mer « una hoja ancha y redonda que secriaeinla agua » (Sahagun, I, 11).
Dans notre texte le bouclier paré de la rose de mer est attribué en dehors
de Tlaloc. aux dieux Yyauhqueme, Tomiauhtecutli, Nappatecutli et
aux déesses Chalchiuhtlicue et Uixtociuatl, divinités de la montagne,
de la pluie et des eaux.
Yyoztopil. — Oztopilin est traduit dans Molina par « junco, largo,
gordo y redondo. » C'est incontestablement le même mot que aztapillin
cité par Sahagun (2, ch. 25) et expliqué par <( juncias muy largas, y todo
le que esta dentro del agua, es muy blanco », les roseaux avec lesquels
on tisse les nattes rayées vertes et blanches que l'on étalait devant les
idoles à la fête de Etzalqualitzli, la principale fête de Tlaloc, et sur les-
quelles ensuite on étendait les dons offerts en sacrifice. Ce mot dérive du
mot azta qui signifie blanc (voyez iztac blanco et aztapiltic c( cosa muy
blanca ») (Molina) et aussi l'oiseau blanc, le héron.
L'oztopilin, dans notre texte, est attribué aux dieux Tlaloc, Tomiauhte-
cutli, Nappatecuhtli, la divinité du grand volcan Popocatepetl et à Uix-
tociuatl (la sœur de Tlaloc). Les ligures montrent un bâton blanc tressé
sur lequel sont enfoncées de petites masses teintes en noir (produites
par des gouttes de caoutchouc d'où pendent des papiers ~ arrosés
dégouttes noires). Dans le texte espagnol de Sahagun (I, 20) cet attribut
pour Nappatecuhtli est décrit « un bâculo tlorido, y las flores eran de
papel. »
7. — CHICOMECOATL.
FiG. 7. Chicomccoafl. — Les parties claires sont roses, les foncées
.sont rouges.
7. Chicome coati inechichiuh . Parure de Chicome coati (fig. 7) :
Mixtlaviticac, elle est colorée en rouge sur le visage.
Yyamacal ynicpac mani, la couronne de papier est placée sur sa tête.
Ychalchiuh cuzqui , elle a un collier d'émeraudes.
196
SOCIÉTK DES AMÉRICAMSTES DE PARIS
Yya.rochiaiupil, inconmaquiticac^ elle a mis son vêtement de fleurs de
printemps .
«y Yyaxochiacuc, et la jupe de fleurs de printemps.
^icornfCoo^ T^itzilli oyoalli inicxic, des clochettes et des
grelots sont à ses pieds.
Ynlchimalli tonalochinialli, son l)ouclier a la fleur
du soleil dans le champ.
Yçenma ycentlapal imac icac, elle porte à la
main son bouquet de maïs.
(Du LIVRE I, CHAP. G.)
Auh y vin ynncchichivalc cafca, et elle est ornée
de la façon suivante ;
Yxtlauhxavalc, elle a une peinture rouge au
visage.
Amacalc, elle porte la couronne de papier d'écorce.
Axochiavipile axocliiacueye, elle porte la chemise de fleurs de printemps
et la jupe de fleurs de printemps.
Nopoçolcaquc, avec les sandales d'écume.
Tonalchimale, fonatiuhchiinale, elle porte le bouclier de fleurs d'été, le
bouclier du soleil.
Chicomo coati, c sept serpents », nom de la déesse du fruit du maïs.
Mixtlauiticac. — Chicomecoatl est la déesse du maïs et le rouge est sa
couleur, ce qui se voit très clairement, par exemple, sur les deux images
de la déesse qui désignent dans le Codex Vaticanus A, 59 et fiO, la troi-
sième et la quatrième fête de l'année (Toçoztonfli et Ueitoçoztli).
Yyamacal. — On attribue dans notre texte l'amacalli, la couronne
coupée en papier (( coroza de papel » (Molina), àdiverses divinités terrestres
(Chicomecoatl, Xilonen, Tzapotlan tenan, Tezcacoac ayopechtli), aux
divinités Ghalchiuhtlicuc et Uixtociuatl^ à diverses divinités de la mon-
tagne et des eaux lOpochtli, Nappatecuhtli, Yyauhqueme, Tomiauhte-
cuhtli), au dieu du pulqué Tototecatl, enfin au dieu du feu Ixcoçauhtjui. La
caractéristique pour tous est toujours une couronne dentelée faisant sail-
lie sur le front, forme de parure céphalique (pie l'on voit souvent d'ail-
leurs sur les images des divinités dans les écritures figuratives et dans les
statues .
L'amacalli dans Chicomecoatl et autres divinités de la terre et des
fruits, ainsi que dans Chalchiuthtlicue, apparaît combiné avec deux
grandes rosettes à'oii pendent des houppes. Le verbe mani semble dési-
COSTUMES ET ATTRIBUTS DES DTVIMTÉS DU MEXIQUE 197
gner une large coiffure, en effet ce verbe n'est employé que pour désigner
des objets larges et plats. On connaît les coiffures larges amples et carrées
de Ghicomecoatl munies de rosettes d'où pendent des glands. Des statues
de cette espèce sont très fréquentes dans la vallée de Mexico et les hauts
plateaux voisins de Cholula.
Vyaxochiauipil, yyaxochiacue. A-vochiaflest le nom d'une plante. Xime-
nez décrit deux plantes de ce nom dont lune appelée ainsi quaztaxo-
chitl et texoxolin doit être une monocotylédone. tandis que pour l'autre
il indique encore les noms tonalxiuitl, tonalxochiatl, neçaualxochitl; elle
est décrite par Ximenez comme une herbe à feuilles étroites de graminée,
à hampes rougeâtres et à grandes fleurs jaunes. D'après Paso y Troncoso
ce serait le senecio vernus. Cette dernière plante est sans doute celle que
nous pensons. C'est une fleur printanière des Mexicains, ce qui lui a valu
son nom axdochiatl, « la Heur d'eau, c'est-à-dire la fleur de la saison des
pluies » qui paraît avec les premières pluies. C'est ce que disent aussi les
autres noms tonalxiuitl et tonalxochiatl qui signifient le vent d'été, la fleur
d'été. Hernandez aussi l'indique en propres termes etdit de axochiatl (I, 38)
qu'elle estainsi nommée parce qu'elle commence à fleurir avec les premières
pluies et cesse de fleurir lorsque les pluies se sont établies. Sahagun (II,
ch. 7, § 5) dit de la plante qui est citée sous le nom de tonalxiuitl <( esta sem-
pre se hace entre las aguas (dans la saison des pluies), en los llanosy en los
altos. » Tonalxochitl est nommé dans le manuscrit de Sahagun de la biblio-
thèque du palais parmi les premières tleurs du printemps qui sont offertes
aux dieux à la fête de Toçoztontli La fleur du printemps est un sym-
bole naturel de la déesse du maïs qui, comme le figure Duran (c. 92)
était représentée sous les traits d'une jeune femme « moza de 12 ahos ».
Il est seulement difficile de comprendre pourquoi cet attribut est attribué
au vêtement de la déesse ; car ce dernier est rouge, comme la couleur du
visage de la déesse, ainsi que nous l'apprennent tous les documents. Le
mot axochia désigne simplement la couleur rouge du costume; en effet,
dans notre texte, on parle du même attribut du vêtement supérieur et du
vêtement inférieur de Xilonen, de Quechquemitl, de Ciuacoatl et de
Chantico, qui était également rouge, ainsi que nous le savons ou comme
il résulte de l'examen des figures
Tonallo chimalli doit être traduit ici par le bouclier de fleurs d'été ou
le bouclier de fleurs du soleil, car la figure montre à la surface du bou-
clier une fleur rouge à plusieurs rayons. Une fleur rouge à 4 ou 8 rayons
se trouve figurée sur le bouclier d'Opochtli qui est également nommé
tonallo chimalli. Le tonallo chimalli de Macuilxochitl et d'Ixtlilton est
d'une autre espèce, j'y reviendrai plus loin.
Vçenma. — Le cen-maitl, la main faite d'épis de mais ou la gerbe
198
SOCIÉTÉ DES AMÉRICAMSTES DE PARIS
d'épis de maïs est un attribut bien connu de la déesse, qui est indiqué
dans ses statues avec une grande régularité. Dans cet attribut, la gerbe
est associée avec le chicavaztli, le bâton à crécelle qui n'est pas men-
tionné ici pour la déesse.
8. _ OTONTECUHTLI.
otonifcnh^^'
FiG. 8. Otontecuhtli. — Chez lui, les courroies rouges des sandales
forment la seule tache colorée.
8. Otontecuhtli inechichiuh. Parure d'Otontecuhtli (lîg. 8).
Yxtlan tlaanticac, au visage il a des raies de diverses couleurs.
Yyamatzon, ioan itzpapalutl, itechca, il a une perruque de papier, et
dessus, un papillon d'obsidienne.
Yyamaneapanal imapanca, il s'est mis un ruban de papier ; il a un bra-
celet.
Yyamamaxtli, il a une bande faite de
papier d'écorce recouvrant les orga-
nes sexuels.
TzitzilU oyoalli inicxicca, des clochet-
tes et des grelots sont fixés à son
pied.
Ychimal iviteteyo, inipan terni tzioac
tlacuchtli, son bouclier est garni de
balles de plumes et il tient en même
temps une lance piquante.
Tzioac mitl, ynimac icac, il porte à la
main la flèche pointue.
Otontecuhtli n'est pas cité parmi les dieux des premiers livres. En
général, il en est peu question dans Sahagun. Dans le livre 10, chap. 29,
§ K, il est nommé comme dieu et comme père primitif des Otomi. C'est
tout ce que nous apprend le texte espagnol. Dans le texte aztèque, il est
encore parlé de lui en une autre place. Un des chants que Brinton a
publiés lui est dédié. Cependant le dieu jouait im rôle important
dans l'une des 18 fêtes que l'on célébrait dans le cours de Tannée, notam-
ment dans la 10% le Xocotl uetzi, qui doit être précisément désignée
comme sa fête et non comme la fête du dieu du feu, comme Ta fait Saha-
gun dans le texte espagnol. Otontecuhtli est le Xocotl dont la figure, dans
œSTlMES ET ATTRIBUTS DKS [JlNlMTÉS DI' MEXIOTK 199
cette fête, était édifiée au sommet de l'arbre, puis était précipitée en bas
avec un grand vacarme. Cela ressort très bien de la parure dont
cette statue était ornée, d'après le livre 2, ch. 29. Les prisonniers
offerts en victime au feu dans cette fête, portaient cette parure, et elle est
nettement représentée dans le texte aztèque du deuxième récit plus
court sur la fête célébrée dans le cours de l'année, récit que Sahagun
donne dans la première partie du 2^ livre (en 1-9). Dans ce récit qui
provient apparemment d'une tout autre source et qui se trouve à un autre
endroit du manuscrit, on dit pour Xocotl uetzi : iquac initech motlaliava
yninacayo Otontecutli « c'est le temps auquel on édifiait le corps d'Oton-
tecutli en lui (dans les branches de l'arbre) ». Dans la représentation illus-
trée qui accompag-ne le texte sur le manuscrit, on voit nettement la
figure d Otontecutli au sommet de Tarbre. V. fig. 77 que j'ai fidèlement
copiée, d'après le manuscrit. Quant au nom Xocotl, je rappelle que Xoco-
titlan K à l'endroit de Xocotl » est le nom du pays dans lequel habitent
les Maçauaques qui sont proches voisins des Otomi. En fait, l'hiéroglyphe
de cette ville (fig. 84, a b) présente sur le sommet de la montagne qui
désigne le lieu, la véritable image de Xocotl-Otontecuhtli avec son tlomaitl
(voir plus loin) ou son itzpapalotl dans les cheveux et les bandes noires
transversales du visage. Dans le manuscrit de Sahagun, de la Bibliothèque
du Palais, il y a un paragraphe manquant dans l'édition espagnole, dans
lequel se trouvent brièvement caractérisés la nature ou, en quelque sorte,
le domaine d'administration des différents dieux. Ici on indique comme
ressortissant à l'empire d'Otontecuhtli, tlatequiliztli, teocuitla-pitzaliztli,
c'est-à-dire l'art de tailler les pierres et l'art de l'orfèvrerie. Dans les
montagnes de l'ouest, on trouvait ces deux métiers, ainsi qu'on~peut le
voir par d'autres données.
yxtlan tlaanticac. — Otontecuhtli partage cette propriété avec Uitzilo-
pochtli et Tezcatlipoca, ainsi qu'on l'a mentionné. Mais elle a chez lui une
tout autre signification que chez ces derniers. Ce sont des bandes noires
sur le fond blanc du visage. Cette peinture rapproche plutôt ce dieu du
dieu du feu que des deux autres divinités indiquées.
yyamatzon. — Ici, ainsi que cela résulte nettement de la figure, ce
n'est pas une couronne de papier qu'on a voulu faire, mais une vraie cri-
nière, une sorte de perruque coupée dans du papier. C'est ce qui est éga-
lement bien indiqué dans Sahagun, 2, ch. 29, pour la parure de l'image
de Xocotl. Otontecuhtli partage ce caractère avec Chalmecaciuatl.
Itzpapalotl. — Dans l'interprétation du Tonalamatl, le mot est indiqué
comme le nom d'un démon qui porte des ailes de papillon garnies au
bord de couteaux de pierre. Diverses données rapprochent ce démon de
la déesse terrestre. Comme parure de la tête, nous trouvons indiqué dans
200 SOCIÉTÉ DES AMÉHICAMSTES DE PARIS
Sahag-un, 8, ch. 12. le itzpapalotl, comme devise portée sur le dos. L'itzpa-
palotl n'est cependant qu'une des classes des signes de hiérarchie. J'ai repro-
duit dans la figure 76 l'image de l'itzpapalotl. La description que donne
Sahagun, 8, ch. 12, dans le texte espagnol, ne concorde absolument pas
avec cette devise, mais plutôt avec le quetzalpapalotl dont j'ai donné
l'image dans la figure 63 (prise dans le Codex Mendoza). Par contre, on
reconnaît que, dans le dessin d'Otontecuhtli (fig. 8, pi. I), on a repré-
senté l'itzpapalotl d'une façon correcte. De tout le papillon on ne voit que
les deux plaques dentelées qui sont implantées sur sa tête. On reconnaît
nettement aussi ces ailes sur la figure de Xocotl (fig. 77). Ces plaques den-
tées sont nommées itloloma (( ses pattes d'autour », dans le texte aztèque
original de Sahagun, 2, ch. 29. Dans le manuscrit de la Bibliothèque du
palais, on dit de Xocotl qu'il a été fait sous forme d'un matototl, c'est-à-
dire d'un oiseau avec des mains ou des pattes. On songe au pied d'aigle
avec l'aspect du tigre sous lequel le démon Itzpapalotl est représenté
dans le Codex Borgia. Ces deux plaques dentées indiqueront donc les
griffes ou les pattes, et elles sont plantées à la façon d'un sypibole sur la
tète du dieu, de même que sur la tête de 1 itzpapalotl (fig. 76). Sahagun
n'a eu aucune idée exacte de ces choses. 11 traduit itlotloma par : « y en
los brazos ponian los papeles como ôlas, donde estaban pintandas imagi-
nes de gavilanes ! » tandis que deux lignes plus haut, il dit avec raison
que les papiers avec lesquels le Xocotl était suspendu étaient blancs et
sans peinture.
Yyamaneapanal. — Sahagun explique le neapanalli comme « unas
estolas de papel de ambas partes, de.^de el hombro derecho al sobaco
izquierdo, y desde el hombro izquierdo al sobaco derecho ». Nous voj'ons
en réalité, très nettement, le neapanalli sur les figures d'Atlaua, d'Opoch-
tli, de Nappatecuhtli et d'autres divinités des montagnes et des eaux,
chez lesquelles cette parure est indiquée. On la voit moins nettement
dans le dessin de notre dieu, de même sur Ixcoçauhqui, le Chachalmeca
et Ixtlilton. Chez ces quatre dernières divinités nommées, existe encore
un grand nœud (imapanca) autour du bras.
Yyamamaxtli. — Atlaua est le dieu des montagnes et des eaux;
Opochtli, Nappatecuhtli, Yyauhqueme, Tomiaiihtecuhtli partagent avec
Otontecuhtli la bande de papier qui recouvre les organes génitaux.
Ychimal yuiteteyo. — Le bouclier garni de balles de plumes est com-
mun à Otontecuhtli et à Uitzilopochtli, Atlaua et Tezcatlipoca.
Tzioac /lacochtli, tzioac jnitl. — Le mot tzioac dérive du verbe tzicoaqui
signifie saisir, maintenir ; tzioactlidoit être une plante épineuse qui croîtdans
la région montagneuse des Chichimèques, car les Teochichimèques se nour-
rissent, comme le dit Sahagun (10, 29, § 2), de figues de cactus, de racines
COSTL'.MES ET ATTKIBUTS DKS DIVIMTÉS DU MEXIQUK 201
de cimaltl et d'autres <( que sacaban debajo de la tierra que llanian tzioactli,
nequametl, mizquitl, palmitas, y flores de estas que Uamau icyotl ». Dans
le Teotlalpan, le pays du Nord, la terre des steppes, district voué ;i
Mixcoatl, le dieu de la chasse, on trouve plantés sur les rochers artificiels
mentionnés, des buissons, « que nacen en tierra fragosa como son mag-ueyes
pequenuelosy otros que llaman t/ioactli )i(Saha}j;un, appendice du livre 2).
Dans tm chant à la Miniixcoa, on dit : « Chiconioztoc (juinevaqui Tzi-
vactitla quinevaqui »; ils viennent du pays des sept cavernes, ils viennent
du pays du tzioactli. C'est aussi 1 arme nationale qui est mise dans la
main du dieu des Otomi. Dans notre texte, on mentionne encore tzioac
tlacochtli chez Amimitl. C'est, comme nous le verrons, le dieu des Chi-
nampaneca et des Cuitlauaca et un ancien dieu des Ghichimèques.
Les figures montrent, chez les deux, une lance avec une tige pointue
et une pointe en silex. Dans le Codex Telteriano Remensis (partie 111), la
lance qui est dessinée chez Mechoaca, le mari de Mechoacan, et la flèche
dont se servent les Chichimèques ont la forme de la figure 60 a, c'est-à-
dire une tige creuse avec une pointe en bois dur sur laquelle on a sculpté
des crochets. Cette arme est également figurée dans le manuscrit de Sahagun
de l'Académie d'Histoire, pour les princes des Chichimèques. C'est peut-
être la forme proprement dite des tzioac tlacochtli, tzioac mitl. Mais
peut-être aussi a-t-on voulu figurer une arme semblable à celle qui est
dessinée (fig. 64, 65, 66) dans le calendrier du Codex Borgia pour Ueue-
coyotl, Tepeyollotl et Pantecatl, et que l'on voit aussi dans le Codex Bor-
gia , 22 , sur le faisceau d'armes que tient dans la main Tezcatlipoca
(fig. 67). Cependant cette arme ressemble plus à une massue qu'à une
lance.
9. — YACATECUHTLI.
Fig. 9. YacatecuhtU. — Le visage est blanc avec des taches noires. La
chevelure noire est enveloppée avec une courroie de cuir rouge, qui part
de chaque côté en une toufl'e. Cette dernière consiste en un bouton, et
dessus, un ornement de plumes en forme d'éventail, qui montre un chamj)
rouge, un champ jaune et un bouquet terminal de plumes de quetzal. La
couverture en réseau est bleue avec un bord rouge. Les anneaux des mol-
lets sont jaunes, avec un enchâssement jaune et des nœuds rouges.
Le dessin et la grecque du bouclier sont verts sur un fond jaune. Le bâton
de bambou dans la main du dieu est jaune. Les courroies des sandales,
comme toujours, sont rouges.
202 SOCIÉTÉ DKS AMÉKICAMSTtS UI-: PAKIS
9. Yyacatecuhtli yiiechichiiih. Parure de Yaca-tecuhtli (fig. 9).
"NacctCf vv^li" ^loflatlatlalilU ini.rai/ac, le visage a la peinture
des jours de fête.
Yteinillo ixquatzon, il a la chevelure ramassée
sur le front en un bourrelet.
)quetzalalpiai/a, il porte la bandoulière ornée
à l'extrémité de touffes de plumes de quetzal.
I leocnitlanacuch ^ il a un piquet d'oreille en or.
Xiuhtlalpdli, ynitilma, le vêtement bleu . en
réseau est son vêtement d'épaule.
} tlaçomaxtli, il porte une bande précieuse sur
les parties génitales.
T:.itzilli,oyovalli (c'est-à-dire) contlaliticac icxic,
il a attaché au pied des clochettes et des gre-
lots.
Ytecuhcac (i.) cactli, il a une sandale comme en portent les chefs.
Xicalcoluihqui, ynichimal, son bouclier est orné de l'ornement de coin
des Zicaras.
Ytlacçaya (c'est-à-dire) itopil ynimac ycac, il tient à la main le bâton de
voyageur.
(Du LIVRE I, CHAP. 19.)
Yninechichiual y nie mochichiua, sa parure dont il fut orné :
Motlatlatlali mixapetzvi, il est peint en jour de fête, il a le visage saupou-
dré de poudre de soufre.
Ytemilo. yxquatzo, ixquatzone^ il a la chevelure ramassée sur le front en
un bourrelet.
Quetzalalpjile, teocuitlanacoche, il porte la bandoulière ornée à l'extré-
mité de plumes de quetzal, il porte le piquet d'oreille en or.
Xiuhtlal[)illi ynitilnia , le vêtement bleu en réseau est son vêtement
d'épaule.
Tlaçomaxtle, il porte une bande précieuse sur les parties génitales.
Tzitzile, oyoualc, il porte des clochettes et des grelots.
Teccaque, il a une sandale de prince.
Quetzalxicalcoliuhqui ynichimal^ son bouclier montre l'ornement de coin
des Jicaras.
Ytlacçaya ymac onoc otlatopile, le bâton de voyageur est dans sa main,
il porte le bâton de bambou.
Yacatecuhtli, plus proprement iyacac-tecuhtli ou yacan-tecuhtli « le
COSTUMES ET ATTRIBUTS DES DIVINITÉS DU MEXIQUE 203
maître, le prince, qui précède », est le dieu qui conduit les marchands
dans leurs expéditions.
Motlatlatlaldi in'ixayac. — Le verbe tlatlalalilia est l'expression ren-
forcée du verbe tlalia, qui sij^nifie s'asseoir et, dans un sens figuré,
décréter, ordonner. Ici, il signifie mettre en ordre. Le visage est mis en
ordre, c'est-à-dire est peint comme il convient pour le guerrier qui paraît
dans la danse. Car Yacatecuhtli, comme Tlacochcalco vaotl et Omacatl
chez lesquels nous rencontrons cette disposition, est représenté en costume
d'apparat. La peinture pour ces circonstances, ainsi que nous le savons
d'après Sahagun (ch. 5 de l'appendice au 3*^ livre), consistait en bandes
noires, et elle était faite de couleur noire, puis saupoudrée de soufre. De
là l'addition dans la description du 1'"'" livre du mot mixapetzui « il a
saupoudré son AÙsage de soufre ». Les raies noires interrompues se voient
très nettement dans le visage des trois divinités susnommées, pour les-
quelles on indique le motlatlatlalili.
Ytemillo est expliqué dans le texte par ixquatzon <( cheveux de front
(toupet), crinière de front ». Le mot dérive du verbe temi qui est employé
pour toutes sortes de choses existant en tas. Lorsque les guerriers habitants
du telpochcalli s'équipaient pour la danse du soir, ils se baignaient, s'en-
duisaient tout le corps avec de la couleur noire, à l'exception du visage,
se peignaient la figure avec des bandes noires, « y en lugar de peinarse
encarrapazabanse los canellos àcia arriba por parecer mas espantables »
(Sahagun, app. 3, ch. o). Cette coiffure proéminente est très marquée sur la
figure du vieux et du jeune guerrier, du Codex Vaticanus A.. 84,83 (com-
par., fig. lOo). Elle est très caractéristique sur la figure duchef paré pour la
danse, par lequel le Codex Telleriano Beniensis, 1,2, désigne la huitième
fête de l'année Ueitecuilhuitl (compar., fig. 106). Cette chevelure du ver-
tex est ce qui est désigné par le mot temillotl. Elle est enroulée dans la
figure de notre dieu avec un ornement princier, le quetzaltlalpiloni. Les
guerriers l'enroulaient avec des lanières de cuir et des bandes de peau de
lapin qu'on nommait tochyacatl. Si la chevelure était relevée en avant,
on la laissait tomber en arrière. Celle-ci est le tzotzocolli qui est men-
tionné au-dessous dans tlacochcalco yaotl (n° 31 j.
Yquetzalalpiaya, écrire plus exactement yquetzallalpiaya, c'est-à-dire
i-quetzaltlalpiaya « son cordon orné de plumes de quetzal ». L'ornement
est d'ailleurs désigné sans préfixe possessif par quetzallalpiloni, c'est-à-
dire quetzal-tlapiloni. C'est une courroie de cuir avec laquelle on enroule
sur le vertex la chevelure ramassée et dont les extrémités se terminent
par des bouquets de plumes en forme de houppes.
C'était un ornement de distinction qu'il n'était permis de porter qu'aux
204 SOCIÉTÉ DES AiMÉRlCAMSTES DE PARIS
hauts dignitaires, aux principaux chefs g-uerriers, approchant le roi,
comme le tlacatecatl, tlacochcalcatl, tezcacoacatl, tiçocyauacatl, tocuile-
catl (comparez Codex Mendoza, 60, 21 et 66, 1 l-14j; les figures sont don-
nées entr'autres dans les n°=* 45-28, 51-26 du Codex Mendoza où cet
ornement est cité parmi les objets de tribut des Mixtèques et de Cuet-
laxtlan.
Iteocuitlanacuch. — Les guerriers qui s'équipaient pour la danse met-
taient aussi un piquet d'oreille. Mais chez eux il consistait en piquet de
bois peint en bleu, imitant la turquoise (xiuh-nacochtli).
XiuhtlalpilU ynitilma, le vêtement d'épaule bleu, fait de tissu réticulé
(v. plus haut à Uitzilopochtli).
Ytlaçomaxtli, ilaçotli, veut dire objet précieux « cosa preciosa ô cara.
Molina ». — On désigne ainsi par l'addition de tlaço un objet particulière-
ment précieux, plein de valeur ou estimé. Le sens « amour » que les
savants chrétiens attribuèrent à ce mot n'est pas le sens primitif ou bien
il en est déduit par un long détour. Tlaçopilli n'est pas le fils chéri, mais
le fils légitime. Dans l'Eglise chrétienne, chez les Mexicains, les saints et
les personnes divines recevaient ce titre qui, en général, était combiné
avec mauiz, honoré, : « in itlaçomauizpiltzin in totocuio Jesu Christo :
son saint fils, N.-S. Jésus-Christ, intlaçoquauhnepanolli Santa Cruz : la
Sainte Croix. »
XicalcoUuhqui ynichimal. — Le mot xicalli est, en général employé
comme svnonvme de tecomatl. Les deux désionent un vase à fond rond.
Xiculli désigne, dans un sens plus étroit, la jicara, la coque d'une
citrouille, l'écuelle faite avec le fruit de la crescentia cuyete. Comp.
fîg. 69 a-c qui sont empruntées à la liste des tributs dans le Codex Men-
doza. Le tecomatl est également fait avec de l'argile ; ainsi qu'on le voit
dans Molina, il est traduit par le mot « un vaso de barro, como taza
honda ». Nous trouvons une image du tecomatl dans la liste des tributs
[Codex Mendoza^ 49, 31, 32). — « tecomates, con que beven cacao »,
V. fig. 73. Le vase est ici peint en brun, tandis que les jicaras sont
peintes en jaune. Quauhtecomatl est une coupe de bois de la forme de la
fîg. 74 (comp. dans le Codex Mendoza les hiéroglyphes des villes Quauh-
tecomatlan et Quauhtecomatzinco). Enfin on désigne par xiçaltecomatl
les profondes écuelles de citrouilles, v. fig. 72 c jicaras que llaman teco-
mates, de las buenas con que beven cacao » qui sont empruntés aussi à
la liste des tributs. La signification du vase rond se retrouve encore dans
les compositions comme tlanqua-xicalli, qui est synonyme du mot com-
posé tlanqua-ololiuhcayotl et désigne la rotule. 11 semble cependant
que des vases anguleux ont également été désignés par le nom xicalli,
car nous trouvons dans les hiéroglyphes des villes Xicaltepec et Xicalua-
COSTUMES ET ATTRIBUTS DES DIVINITÉS DL MEXIQUE 205
can, l'élément xical désigné par les iîg. 70 et 71. Celles-ci sont peintes
en bleu et paraissent ainsi devoir désigner des vases de métal. Le mot
xicalli est composé dans notre texte avec coliuhqui qui signifie « enroulé,
courbé, tourné ». Le bouclier même, qui est désigné ici par xicalcoliuh-
qui, présente sur sa surface les grecques combinées avec un dessin en
degrés, exécutées en jaune et en vert, que l'on rencontre si souvent sur les
boucliers de la liste des tributs du Codex Mendoza, et que nous admirons
sur le bouclier mexicain exécuté en plumes du musée de Stuttgart. Si le
mot coliuhqui est très intelligible pour désigner ce dessin, la signification
de l'élément xical est très énigmatique. Car ainsi que nous l'avons vu,
xicalli est employé justement comme synonyme d'ololiuhqui « sphé-
rique, rond ». La caractéristique de ce dessin de bouclier est précisément
l'anguleux, la ligne par degrés et la grecque. Doit-on admettre que xical-
coliuhqui signifie ici : une ligne recourbée (coliuhqui;, ainsi qu'on avait
coutume de la mettre sur les écuelles (xicalli) comme ornement margi-
nal? Dans le chapitre du manuscrit de Sahagun de l'Académie d'Histoire
qui traite des signes hiérarchiques, on a figuré sous le nom ixcoliuhqui,
un bouclier avec un dessin semblablement enroulé, mais plus arrondi.
Celui-ci présente dans un champ un petit cercle comme un œil (ixtli). —
Quoi qu'il en soit, que des boucliers de cette espèce fussent considérés
comme des boucliers de parade, portés par les chefs parés pour la danse,
cela ne fait aucun doute ; et cette attribution complète ici les autres : le
visage peint, la chevelure ramassée , les extrémités de la coiffure termi-
nées par les plumes de quetzal, le manteau bleu en réseau, la bande pré-
cieuse recouvrant les parties génitales, tout ce qui constitue en somme le
costume du chef de la danse.
Itlacçaya. « ce avec quoi il voyage rapidement ». — Le bâton de voya-
geur est l'attribut particulier de Yacatecuhtli, du dieu des voyageurs, du
conducteur des caravanes. Il a été aussi considéré comme le symbole du
dieu. Lorsque les caravanes arrivaient à l'étape, tous les bâtons des voya-
geurs étaient liés en un faisceau, puis enfoncés dans la terre à l'extrémité
de l'endroit où on passait la nuit, « y derramaban sangre delante de ellos,
que se escaban de las orejas, 6 de la lengua, ô de la piernas, ô de los
brazos, y ofrecian copal, hacian fuego, y quemabanle delante delos bacu-
los, o los cuales tenian por imàgen del mismo dios, y en ellos honraban
al mismo dios Yiacatecutli : con esto le supplicaban que los amparase de
todopeligro »(Sahagun, 1, ch. 19). — La figure montre un bâton de bam-
bou. Sahagun le mentionne aussi pour le bâton « de voyage des marchands
et de Yacatecutli ». En outre, il rapporte qu'on se servait d'une deuxième
espèce de bâton, « que es una cana negra liviana maciza, sinnudoninguno,
que es como junco de los que usan en Espana » (Sahagun, /. c).
Société des Américanisies de Paris. 14
206
SOCIETE UES AMERICANISTES DE PARIS
Les grandes expéditions commerciales entreprises par les négociants
de Mexico soit sur les côtes du Pacifique (Anauac Ayotlan). soit vers
Tabasco (Anauac Xicalanco) passaient en quelque sorte pour des expédi-
tions militaires. Car le 'danger était le même et les armes intervenaient
assez souvent. Si nous en crovons les données, certains territoires déter-
minés étaient exploités par les marchands de Mexico ; aussi le dieu des
marchands est-il représenté en guerrier. Mais les marchands étaient à
Mexico comme ailleurs les détenteurs particuliers des biens de la terre.
Si nous en croyons Sahagun, il faisaient montre de leurs richesses par
des banquets et des festins. 11 paraît donc convenable que le dieu des
marchands soit représenté sous un costume de fête précieux.
10. — CHACHALMEGA
FiG. 10. Chachalmeca. — L'anneau, autour des yeux, est noir, la gen-
cive est rouge. Le champ du bouclier est moitié vert, moitié rouge.
Le tlaiiitimetl dans la main du dieu, qui correspond peu à son nom ( « le
timetl rouge ») est vert. Les courroies des
jC sandales sont rouges.
çharh afrneca
10. Chachalmeca inechichiuh, parure de Cha-
chalmeca (v. fig. 10).
Mixquauhcalichiuhticac, il a sur le visage un
dessin semblable au barreau d'une cage.
Motenchichillo, il est coloré en rouge autour
des lèvres.
Ichalmeca tlatc/ui ijn contlalititicac, il a mis
le éostume de Chachalmeca.
Yixqiiatechimal^ le bouclier, la plaque du
front.
Ycuexcuchtechimal, le bouclier, la plaque de
l'occiput.
Vpantoyaoal, inicpacicHC, les drapeaux flottants sont plantés sur sa tête.
Yyamaneapanal, il s'est entouré d'un ruban de papier d'écorce.
Ymapanca, il porte un bracelet.
Ytzitzil icxic caca, des clochettes sont attachées à son pied.
Ycac, il porte une sandale.
Ychimal ezllajjanqui, son bouclier est coloré en rouge sang à moitié.
Ytlauitimeuh y mac ycac, il a dans la main le tlauitimetl.
COSTUMES HT AITHIUL IS DKS DINIMTÉS Dl' .MLXlul i; 207
Chachamclca, dieux de la mort. Sur la signification de ce nom voir mon
mémoire sur le Tonalamatl du recueil d'Aubin, chap. I, p. 632.
Mixquau/icalichiuhticac, nioteiichichillo. — Les Chachalmeca par-
tagent avec Paynal et Atlaua (voir plus haut Paynal, n" 2) la coloration
rayée du visage, et la peinture rouge de la partie buccale avec Atlaua
[n° 25) qui rappelle Chachalmeca par dautres caractères encore. Par
contre il leur manque le demi-masque noir autour de l'œil, la couleur
sombre entourée d'yeux en étoile, qui donne à ces deux dieux un aspect
si caractéristique.
Ychalmecatlatqiiia la propriété, le costume de Chalmecatl ». Comparez
le verbe itqui « Uevar ». Je me suis expliqué en détail dans mon travail sur
la Tonalamatl d'Aubin [l. c, p. 632, 633) sur les éléments de ce mot
qui sont les suivants :
IxquatechimalU , cuexcochtechimalli, pantoijaualli. Je me contente ici
d'y renvoyer le lecteur. Je rappelle encore cependant que le cuexcochte-
chimalli est nommé par Tezozomoc (chap. 60). Il le traduit par « adarga
pescuezolera », c'est-à-dire bouclier de la nuque, et c'était suivant lui
<( una mano de papel de la tierra » fQuauhamatL. Les chanteurs qui
chantent à la fête funèbre du roi le portent fixé à l'occiput avec du
caoutchouc.
Eztlapanqui. — Sur la signification du mot tlapanqui, voir mixchictla-
panticac chez Totochtin (n° 5). Les Chachalmeca partagent encore avec
Atlaua cette particularité du bouclier.
Ytlauitimeuh. — Cet attribut se trouve aussi bien chez les Chachalme-
ca que chez Atlaua. Mais la signification de cet objet m'est obscure.
H. — IXCOÇAUHQUl.
FiG. 1 1 . Ixcoçauhqui. — Le corps et les membres sont blancs. Le visage
est jaune et noir, correspondant à son nom (à visage jaune). La tète
de dragon (xiuhcoanaualli) est également jaune et noire, il la porte
comme devise dans le dos. Seul le bord de la bouche est rouge. Le
disque du tlachieloni, qu'il tient à la main, est également jaune et
noir. Le drap des hanches est jaune. Le champ de son bouclier est jaune
avec des pierres bleues placées en quinconce. La parure de tête se com-
pose d'une bande de pierres fines (chalchiuhtetelli), d'une bande blanche
bordée dessus et dessous d'une raie rouge, sur laquelle sont placées deux
disques bleus percés. Au-dessus est la couronne de papier amacalli,
208 SOClÉTii DES AMÉRICAiMSTES DK PARIS
bleue en dessous, le bord supérieur dentelé est jaune. Faisant saillie,
on trouve un bouquet de plumes de quetzal,
1i y-xco a '^'^^^^^ une paire de plumes vertes dans un tulle
jaune qui est enveloppé d'une courroie de
cuir rouge. Enfin, sur le côté du front, on
trouve les deux pointes de lances, jaunes avec
un bouton bleu sous la plume.
Yxcoçauchqiii inechichiuh. Parure d'Ixcoçau-
chqui (du dieu du feu). V. fig, 11.
Motenvlcopinticac, il est graissé de caoutchouc
autour des lèvres et du menton.
Ychalchiuchtetel ynicpac contlaliticac, il a
mis la bande d'émeraude.
Yyamacal quetzalmiaoayo , il porte une cou-
ronne de papier d'écorce avec un bouquet
de plumes de quetzal.
Yilacuchtzon, il porte une couronne de hampes de flèches.
Yxiuhcoanaval ynquimamaticac, il porte sur le dos un habit de serpent
de feu.
Yyamaneapanal^ il s'est entouré d'un ruban de papier d'écorce.
Tzitzilli oyoalli, ynixic, conilaliticac, il a attaché au pied des sonnettes
et des grelots.
Ycac, il porte ses sandales.
Chalchiuhtepachiuhqui inichimal, son bouclier est garni d'émeraudes.
Tlachialmioni ycentlapal y mac ycac, l'appareil optique se trouve dans
sa main.
(Du LIVRE I, CHAP. 13.)
Yninechichival catta : sa parure était :
Tliltica motenviltec, il s'est graissé les lèvres de noir.
Motlavalti tliltica, il est peint de rouge et de noir.
Motlauhoçac, il est fardé de rouge.
Chalchiuhtetcle, il porte le ruban d'émeraude de la tête.
Xiuhtotoa macalc quetzalmiyauayo, il porte la couronne de papier faite
de plumes de l'oiseau à plumes bleues et un bouquet de plumes de
quetzal.
Mifzone, tlacochtzone, il porte une couronne de flèches, de lances.
Xiuhcoanavale, il porte son vêtement de serpent de feu.
Amacozneapanale, il porte un bracelet en papier au bras.
COSTUMES ET ATTRIIUTS DES DIVINITÉS DU >[EXIOUE 20'.)
No tzifzile cocuyole, et des clochettes et des grelots.
Xiuhtezcatlatlapanqui ynichimal, son bouclier est garni de turquoises
brillamment taillées en différentes pièces.
Tlachielfopilc, il porte le bâton avec l'appareil optique.
Ixcoçauhqui, « celui qui a la figure jaune » ou Xiuhtecutli (( le maître
du gazon, de la croissance, de Tannée » est le Ueueteotl, l'ancien dieu
de la lumière et du feu, le père des dieux et des hommes.
Motcnilcopinticac . — Le dieu du feu partage cette propriété avec les
divinités terrestres. La phrase signifie : « il est formé de caoutchouc au
menton ». Le verbe copina «mouler » est choisi ici parce que la partie
inférieure du visage des divinités nommées était recouverte d'une couche
de caoutchouc uniforme, à l'inverse de Vltica tlacuilotli qui signifie une
peinture en points et en traits sur une surface de papier blanc. Voir au
dessous h. Tzaputlatenan n° 19 et au Tepictoton (n" 37).
Ychalchiuhtetel. — Dans mon mémoire sur le Tonalamatl du recueil
d'Aubin (1. c. p. o96-o97) j'ai faussement rattaché le mot chalchiuhtetelli
aux plaques dentées en degrés sur les côtés, que porte le dieu du feu
sur la poitrine. J'y ai été conduit par la signification de l'élément tetelli
qui est exprimé dans les hiéroglyphes par une pyramide à degrés. Mais il
semble que le mot doit se lire tentelli, comme dans le n°33 chez Xuchipilli.
En tout cas l'adjonction ynicpac contlaliticac ne peut être traduite autre-
ment que par <( il l'a attaché en haut (c'est-à-dire à la tête) ». Sans doute
on a pensé à la couronne du dieu garnie de pierres précieuses.
Yyamacal. — Dans le livre I on dit exactement xiuhtotoamacal. En
fait nous voyons indiqué parmi les dents de la couronne un anneau bleu
qui était fait de plumes du xiuhtototl.
Quetzalmiauayo . — Miauatl est le panicule des fleurs mâles du maïs.
Quetzalmiauayotl, un bouquet de plumes de quetzal sous forme de stig-
mates de maïs, c'est à dire non un bouquet épais, mais un bouquet formé
de quelques fils. Il est indiqué dans notre texte à la parure de la tète des
diverses divinités de la montagne et des eaux, et ainsi pour les Tlacateteu-
htli, pour les enfants qui étaient portés sur la montagne à la première
fête de l'année (quauitleua) et qui y étaient sacrifiés aux dieux delà pluie;
enfin dans les morceaux de copal en pain de sucre qui, avec les figurines
de caoutchouc, étaient portés aux dieux de la pluie à la sixième fête de
l'année (Etzalqualiztli).
Ytlacuchtzon. — De même que dans Tezcatlipuca (et aussi dans Ixtlil-
ton) nous avons trouvé des couteaux de silex (tecpatl) à la place de la
parure, nous trouvons ici des hampes de flèches (garnies de plumes). On
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a voulu faire des hampes, car on ne voit qu'elles de dessinées. Dans le
chapitre du manuscrit de Sahagun de l'Académie d'Histoire qui traite des
signes hiérarchiques, on voit entre autres un tlacochpatzactli, dans lequel
on emploie des bois de flèche disposés de la même manière à la place de
plumes de quetzalpatzactli. On dit expressément dans l'explication :
çamotquitica tlacochtli mitl mamazjo ynicpac tlauipantli (( est garni de
bois de flèches et de lances disposés en séries ».
Yxiuhcoanaval. — Le mot naualli dans Molina est traduit par
a bruxa » c'est-à-dire sorcière. Mais c'est là une signification détournée.
La signification primitive du mot est celle qui s'est maintenue jusqu'au-
jourd'hui comme étant en quelque sorte technique ; c'est le nagual, l'esprit
animal, cet animal ou cet autre avec la nature duquel la nature d'un
homme déterminé a été enchaînée. J'ai traduit par le mot «déguisement»,
parce qu'on a admis que certains hommes peuvent prendre la forme de
cet esprit animal. Ce sont les loups-garous, que la mythologie des peuples
américains connaît aussi bien que celle des peuples européens. C'est de là
qu'est venue l'idée de magicien. Le xiuhcoatl, « le dragon bleu » est l'ani-
mal sous la forme duquel apparaît le dieu du feu, et c'est sous cette
forme qu'Uitzilopochtli sort de son temple. C'est de la même manière que
dans Uitzilopochtli et surtout dans Paynal, il est question de uitzitzil-nau-
alli,du colibri sous la forme duquel Uitzilopochtli et son messager Paynal
parlaient aux x\ztèques. Les ouvriers en plumes de la confrérie d'Aman-
tlan vénéraient un dieu qui sortait sous la forme d'un coyotl. On dit
la même chose dans le texte original aztèque : coyotl inaual « le coyote
est son Naualli » c'est-à-dire « il est habillé comme un coyotl ». A côté de
ce dernier, on adorait les deux dieux Macuilocelotl et Macuiltochtli. On dit
du premier : onacticaca yninaval yntequani yntzontecon, orupa valitztica
yn ixayac« il portait comme son naualli la tête d'un tigre, à travers laquelle
il regardait ». De même du dernier : no onactrcac yninaval, yn yuhqui
tochin tzontecon « il porte comme son naualli la tête d'un lapin ». La peau
humaine écoulée dans laquelle Xipe marche revêtu est désignée dans le
texte original de Sahagun, 9, ch. io comme étant son (( tlacanaualli ».
Chalchiuhtepachiuhqui. — Signifie garni de quelques morceaux d'éme-
raude ou creusé en profondeur. De pachiut, « enfoncer, s'enfoncer, s'as-
seoir, s'entasser ». La même chose est exprimée dans le livre 1 parxiuhtezca-
tlatlapanqui. Car tlatlapanqui veut dire « brisé en différents fragments »
ou (( partagé en différents points » ; comparez plus haut tlapanqui dans le
sens de « couleur variée ». Dans le chapitre des signes hiérarchiques du
manuscrit de Sahagun de l'Académie d'Histoire, il y a un bouclier sur
la surface duquel on voit quelques fragments d'or distribués de cette
manière, désignés par teocuitla-teteyo, c'est-à-dire « or (teocuitlatl) divisé
en quelques fragments (tetetl) ».
COSTUMES ET ATTRIHUTS DES DIVINITÉS DL MEXIQUE 211
Tlachialoni. — V. plus haut à Tezcatlipoca (n** 3).
Motlavalti tlitica motlauhoçac' — Ces mots sont de nouveau soulignés
dans le texte manuscrit du livre I ; mais ils sont placés ici à leur place,
car le dieu de feu est habituellement peint en rouge, avec la partie du
menton noire et une raie n