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Full text of "Journal des Savants"

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n}fH :m 



JOURNAL 



DES SAVANTS 



COMITÉ DE RÉDACTION DU JOURNAL DES SAVANTS 



Pour l'Académie française : M. Gaston Paris, Directeur; 

Pour l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres : M. Léopold Delisle ; 

Pour l'Académie des Sciences : M. Berthelot ; 

Pour l'Académie des Beaux-Arts : M. Jules Guiffrey; 

Pour l'Académie des Sciences morales et politiques : M. R. Dareste. 

Secrétaire de la Rédaction : M. Henri Dehérain, Sous-Bibliothécaire à l'instilul. 



CONDITIONS ET MODE DE LA PUBLICATION. 

r^ ■^ç 1 ■ ,;• ; ^ ^ ' ?! 

Le Journal des Savants paraît le, 1 5 de chaque mois par fascicules de sept à neui 
leuilles in-4°, imprimés à l'Imprimerie Nationale. 

Le prix de l'abonnement annuel est de 36 francs pour Paris, de 38 francs pour 
les départements et de Ao francs pour les pays faisant partie de l'Union postale. 
Le prix d'un fascicule séparé est de 3 francs. 



Adresser tout ce qui concerne la rédaction : 

À M. H. Dehérain, secrétaire du Comité, Bibliothèque de l'Institut, quai Conti, 
Paris. 

Adresser tout ce qui concerne les abonnements et les annonces : 

À la Librairie Hachette, boulevard Saint-Germain, "79, à Paris. 



JOURNAL 



DES SAVANTS 

PUBLIÉ SOUS LES AUSPICES 

DE L'INSTITUT DE FRANCE 



NOUVELLE SERIE. — r ANNÉE 







PARIS tî»?^,^ 

IMPRIMERIE NATIONALE ^v^r ' 



HACHETTE ET C», LIBRAIRES-ÉDITEURS 

BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79 
MDCCCCIII 



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JOURNAL 



DES SAVANTS 



JANVIER 1903, 



Le Journal des Savants. 



Au moment où le Journal des Savants entre dans une ère nouvelle, il 
nous a paru intéressant de retracer brièvement les phases par lesquelles 
il a passé dans sa longue et glorieuse carrière; nous dirons ensuite 
comment nous voudrions que , tout en la renouvelant en certains points , 
il continuât la tradition plus de deux fois séculaire qui l'a illustré , et se 
montrât digne de l'honneur que lui a fait l'Institut de France en le pre- 
nant sous son patronage. L'histoire du Journal des Savants n'a jamais été 
racontée dans ce journal même : elle avait droit d'y trouver place. Nous 
nous sommes arrêté plus longuement aux premières périodes, dans les- 
quelles , après plus d'un tâtonnement, le journal a pris la forme et l'orga- 
nisation qu'il devait garder jusqu'à ce jour; nous avons passé plus rapi- 
dement sur les époques où il a régulièrement fonctionné et où son histoire 
externe n'offre, pour ainsi dire, pas d'événements ^^^ Nous rappellerons, 



^'^ Nous nous sommes beaucoup servi , 
pour la rédaction de notre notice his- 
torique, de l'excellente introduction 
que H. Cocheris, en 1860, a placée en 
tête de sa table méthodique des articles 
parus dans le journal de i8j6 à i858; 
ncus l'avons même parfois citée tex- 
tuellement. Mais cette notice peut être 
complétée sur quelques points, et elle 
s'arrête quarante-quatre ans avant la 
présente année. 

L'ouvrage de Cocheris est intitulé : 
Tahïe méthodique et analytique des ar- 
ticles parus dans le Journal des Savants 
depuis sa réorganisation en J8i6 jusqu'en 
1858 inclusivement , précédée d'une notice 



historique sur ce journal depuis sa fonda- 
tion jusqu'à nos jours, par Hippolyte 
Cocheris. Paris, Durandf, 1860, in-4'. 
11 serait fort à désirer qu'on dressât 
sur le même plan la table des années 
1859 à igo2, et qu'on fondît les deux 
tables en une. — Dans le Journal des 
Savants même (1860, p. 334), on a re- 
proché à cette table de n'être pas réelle- 
ment analytique, de n'être en somme 
qu'une table des titres d'articles, et 
d'être ainsi bien inférieure à celle 
qu'avait dressée l'abbé de Claustre (voir 
plus loin) pour les quatre-vingt-six 
premières années du journal. Mais la 
table de l'abbé de Claustre remplit dix 



6 GASTON PARIS. 

une fois pour toutes, que le Journal âes Savants est, comme Ta dit Vol- 
taire , « le père de tous les ouvrages de ce genre » , qu'il a été imité , en 
Frafice et hors de France, presque dès son apparition, et que les nom- 
breuses publications consacrées aujourd'hui en divers pays à la biblio- 
graphie critique et raisonnée des ouvrages nouveaux l'ont eu pour premier 
modèle. C'est un titre que nous avons le droit de faire valoir à l'honneur 
de ce journal, «journal immortel, — disait un peu emphatiquement 
Dacier, au commencement du xviii" siècle, dans une séance de l'Académie 
française, — dont l'Europe sera toujours redevable à la France, à qui les 
Muses l'ont inspiré. » 

Denis de Sallo , conseiller à la grand' chambre , né en 1 6 2 6 , mort en 
1669, serait assurément oublié, malgré son mérite, son savoir et les 
quelques opuscules qu'il a laissés, s'il n'avait eu la belle pensée de 
fonder le premier journal littéraire et savant qui ait existé. 

C'est en 1 664 que Sallo conçut ce projet. Il était alors âgé de trente- 
huit ans , mais l'excès du travail lui avait causé une maladie qui devait 
le rendre impotent jusqu'à la fm de ses jours et terminer prématuré- 
ment sa vie. C'était un véritable hellao libroram. Dès son enfance, il 
s'était attaché, tout en cultivant les études juridiques , à lire toutes sortes 
de livres et à en faire des extraits, dont il avait rempli neuf énormes 
volumes. Pour satisfaire son avidité de connaissances, il avait appris 
non seulement le grec et le latin , l'italien et l'espagnol , mais l'anglais et 
l'allemand , encore si peu connus en dehors de leurs pays respectifs. A cette 
curiosité universelle il joignait un esprit juste , un caractère indépendant 
et droit et un talent d'écrivain qui , sans être de premier ordre , se dis- 
tinguait par la clarté et souvent par la finesse. Il résolut de mettre au 
service du monde lettré, par la publication d'un journal savant et litté- 
raire, ses talents, ses connaissances et les loisirs forcés que lui faisait 
son état de santé. Colbert , qui avait de l'estime pour lui , vit de bon œil 
la nouvelle entreprise : elle lui sembla de nature à augmenter la gloire 
du roi et à répandre l'influence de la France. Le 8 août i664 un 
privilège fut accordé pour vingt ans au Journal des Sçavans : tel était 
le titre choisi par Sallo ^^l Le premier numéro du journal, qui était heb- 

vôlumés in-d", et il serait difficile de mesure, analytique) rend des services, 
trouver pour une pareille entreprise un et serait très utilement complétée, 
rédacteur et un éditeur. Telle qu'elle '"' L'orthographe Sçavans, dans la- 
est, la lable méthodique de Cocheris quelle le ç était, comme on sait, le ré- 
(dont l'index est, dans une certaine sultat d'une fausse étymologie [savoir. 



LE JOURNAL DES SAVANTS. 7 

domadaire, parut le 5 jan>der i665, sous le nom du «sieur de Hé- 
douville » , pseudonyme que Sallo avait cru devoir prendre , suivant un 
usage très répandu de son temps ^^l Ce numéro était composé de douze 
pages petit in-li°, plus le titre et un préambule remplissant deux pages 
et censé adressé par l'imprimeur au lecteur. Ce préambule, où Sallo 
exposait son plan , mérite d'être intégralement reproduit : 

Le dessein de ce journal étant de faire savoir ce qui se passe de nouveau dans la 
République des lettres , il sera composé : 

Premièrement , d'un catalogue exact des principaux livres qui s'impriment dans 
l'Europe. Et on ne se contentera pas de donner les simples titres , comme ont iait 
jusques à présent la plupart des bibliographes; mais, de plus, on dira de quoi ils 
traitent, et à quoi ils peuvent être utiles. 

Secondement, quand il viendra à mourir quelque personne célèbre par sa doc- 
trine et par ses ouvrages, on en fera l'éloge, et on donnera un catalogue de ce qu'il 
aura mis au jour, avec les principales circonstances de sa vie. 

En troisième lieu , on fera savoir les expériences de physique et de chimie qui 
peuvent servir à expliquer les effets de la nature; les nouvelles découvertes qui se 
font dans les arts et dans les sciences, comme les machines et les inventions utiles 
ou curieuses que peuvent fournir les mathématiques, les observations du ciel, celles 
des météores, et ce que l'anatomie pourra trouver de nouveau dans les animaux. 

En quatrième lieu, les principales décisions des tribunaux séculiers et ecclésias- 
tiques, les censures de Sorbonne et des autres universités, tant de ce royaume 
que des pays étrangers. 

Enfin , on tâchera de faire en sorte qu'il ne se passe rien dans l'Europe digne 
de la curiosité des gens de lettres qu'on ne puisse apprendre par ce journal. 

Le seul dénombrement des choses qui le composent pourrait suffire pour en faire 
connaître l'utilité. Mais j'ajouterai qu'il sera très avantageux à ceux qui entrepren- 
dront quelque ouvrage considérable , puisqu'ils peuvent s'en servir pour publier 
leur dessein et inviter tout le monde à leur communiquer les manuscrits et les 
pièces fugitives qui peuvent contribuer à la perfection des choses qu'ils auraient 
entreprises. 

De plus, ceux qui n'aimeront pas la qualité d'auteurs, et qui cependant auront 
fait quelques observations qui méritent d'être communiquées au public , le pour- 
ront faire, en m'en envoyant un mémoire, que je ne manquerai pas d'insérer dans 
le journal. "'' ' '■ 

de sapere, n'ayant rien à faire avec typographiques, nous avons introduit 

scire), régna de i665à 1791, avec une l'orthographe moderne dans nos cita- 

courte et louable interiiiption , de 1697 tiens de diverses époques, 
à 1701 , où le titre porta Sa vans. Cette '*' On a donné de ce nom des expli- 

orthographe reparut en 1791, et fut cations différentes. La plus probable est 

reprise tant en 1796 qu'en 1816. En celle-ci : Sallo avait un valet appelé 

1 833 , on lui substitua , d'après la déci- Roussel , natif de Hédouville près Pon- 

sion qui allait prévaloir dans le Diction- toise , qui était , au rapport de Camusat , 

naire de l'Académie de i835, la forme doué d'une véritable érudition, et c'est 

Savants. Disons à ce propos que, pour lui que son maître transforma en sieur 

éviter des disparates et des difficultés de Hédouville. ... 



8 GASTON PARIS. 

Je crois qu'il y a peu de personnes qui ne voient que ce journal sera utile à 
ceux qui achètent des livres, puisqu'ils ne le feront point sans les connaître au- 
paravant; et qu'il ne sera pas inutile à ceux mêmes qui ne peuvent faire beaucoup 
de dépense en livres , puisque , sans les acheter, ils ne laisseront pas d'en avoir une 
connaissance générale. 

Ceux qui ont entrepris ce journal ont longtemps douté s'ils devaient le donner 
tous les ans, tous les mois ou toutes les semaines. Mais enfin ils ont cru qu'il de- 
vait paraître chaque semaine, parce que les choses vieilliraient trop, si on différait 
d'en parler pendant l'espace d'un an ou d'un mois. Outre que plusieurs personnes 
de qualité ont témoigné que ce journal, venant de temps en temps, leur serait 
agréable et leur servirait de divertissement, qu'au contraire ils seraient fatigués 
de la lecture d'un volume entier de ces sortes de choses, qui auraient perdu la 
grâce de la nouveauté. 

Personne ne doit trouver étrange de voir ici des opinions différentes des siennes 
touchant les sciences, puisqu'on fait profession de rapporter les sentiments des 
autres sans les garantir, aussi bien que sans nul dessein de les attaquer. Pour ce 
qui est du style, comme plusieurs personnes contribuent à ce journal, il est impos- 
sible qu'il soit fort uniforme. Mais parce que cette inégalité, qui vient tant de la di- 
versité des sujets que des génies de ceux qui les traitent, pourrait être désagréable, 
on a prié le sieur DE HEDOUVILLE de prendre le soin d'ajuster les matériaux qui 
viennent de différentes mains, en sorte qu'ils puissent avoir quelque proportion 
et quelque régularité. Ainsi , sans rien changer au jugement d'un chacun , il se 
donnera seulement la liberté de changer quelquefois l'expression , et il n'épousera 
aucun parti. Cette indifférence, sans doute, sera jugée nécessaire dans un ouvrage 
qui ne doit pas être moins libre de toutes sortes de préjugés qu'exempt de passion 
et de partialité. 

On voit que par « savants » le fondateur, ou, comme on disait alors, 
« l'instituteur » du nouveau journal entendait aussi bien ceux qui pour- 
suivent des recherches mathématiques ou naturelles que ceux qui s'oc- 
cupent des sciences historiques. Si largement compris qu'il fût, ce mot 
de « savants » était encore trop étroit pour un journal qui embrassait 
dans son cadre, sans parler de la philosophie et de la jurisprudence 
en train de se faire , les pures belles-lettres , et n'excluait même pas les 
beaux-arts. Les treize numéros que Sallo publia régulièrement jusqu'au 
Somars i665 offrent bien la variété qu'annonçait le programme. Ce sont 
des cahiers de douze pages chacun, en très gros caractère, — un seul 
est d'un type plus serré, — contenant des articles généralement très 
courts, parfois de quelques lignes et rarement de plus de deux pages, où 
ii est rendu compte des livres les plus divers, depuis des ouvrages de 
haute théologie jusqu'à des contes de La Fontaine. On y trouve aussi des 
appréciations sur des œuvres de peinture et de sculpture , des jugements 
des cours ecclésiastiques et civiles, et des nouvelles de nature à intéresser 
les curieux , comme celles des expériences faites à Londres , par « le che- 
valier Petti » (William Petty), de navires de son invention , ou l'annonce de ia 



LE JOURNAL DES SAVANTS. 9 

naissance de monstres , et beaucoup de communications sur la comète qui , 
alors, occupait tous les esprits. Les articles , comme l'indique le programme , 
sont de différents auteurs : d'après ce qu'en disent les contemporains, 
les collaborateurs de Sallo étaient Bourzeis, membre de l'Académie fran- 
çaise et directeur de l'Académie des inscriptions , l'abbé Gallois , homme 
d'une très grande variété de connaissances , l'honnête Gomberville , qui 
avait abandonné le roman pour l'étude de l'histoire, et son confrère 
à l'Académie, le vieux Chapelain lui-même, qui avait perdu, depuis la 
publication de IdiPucelle, son auréole de grand poète, mais qui avait tou- 
jours la réputation d'un critique érudit et judicieux. Les articles ne sont 
pas signés; mais, bien que Sallo assure en avoir plus ou moins revu le 
style, on pourrait sans doute reconnaître pour plusieurs d'entre eux la 
main qui les a écrits. C'est ainsi qu'on est en droit d'attribuer à Gallois 
les comptes rendus et les nouvelles qui traitent des sciences de la nature, 
et qu'il est permis de mettre le nom de Chapelain au bas des articles 
aigres-doux sur La Fontaine, et notamment de celui où, ne le considé- 
rant que comme « traducteur » de l'Arioste , on semble préférer le Jo- 
conde de Bouillon au sien , non sans allusion aux querelles suscitées par 
la comparaison des deux poèmes, querelles qui provoquèrent le juge 
ment bien connu de Despréaux : « Il est à craindre , conclut fanonyme , 
qu'il n'arrive à ces deux pièces la même chose qui est arrivée à ces deux 
sonnets qui divisèrent le Parnasse en deux factions si célèbres, sous 
les noms de Jobelins et d'Uranins; car étant examinés de plus près, ils 
perdirent beaucoup de leur prix et de leur estime. » 

En dehors de sa rédaction ordinaire, le journal admettait des colla- 
borateurs d'occasion. C'est ainsi que Madame de Sablé , à la prière de 
La Rochefoucauld, écrivit un article sur le livre des Maximes. On con- 
naît ce piquant épisode : le peintre impitoyable de famour-propre revit 
lui-même l'article, en supprima le paragraphe qui contenait une criti- 
que ^'^ et n'en laissa subsister que la partie purement élogieuse. 

« Si tous les articles, dit Cocheris, avaient été écrits dans ce goût, et 
que les auteurs eussent obtenu l'autorisation de les revoir et de les ar- 
ranger à leur fantaisie, le journal n'aurait jamais suscité d'embarras à 
ses éditeurs. » Mais d'autres articles , écrits avec indépendance , avec sin- 
cérité , parfois avec malice , soulevèrent un toile dans le monde des savants 
et des écrivains. 11 est curieux de voir combien les auteurs d'alors, — et 

^^^ 11 faut convenir que la patte de écrit, que c'est outrager les hommes 

velours do la marquise avait détaché à que d'en faire une si terrible peinture , 

l'auteur des Maximes un coup de griffe et que l'auteur n'en a pu prendre l'original 

assez acéré : «Lesuns croient, avait-elle qu'en lui-même.» 

Savants. a 



IHPRIMERIE NlTIOmU. 



\ 



iO GASTON PARIS. 

ceux mêmes qui se montraient souvent le plus satii'iques, — étaient peu 
eoclins à admettre les droits nouveaux delà critique. Guy Patin, Ménage, 
Tanneguy le Fèvre, d'autres encore, jetèrent les hauts cris contre ces 
«.gazetiers» qui s'érigeaient en juges des ouvrages de l'esprit et se per- 
mettaient de « censurer les plus fameux écrivains. » «C'est une violence, 
s'écriaient-ils, qu'on n'a jamais vue en France! » 11 ne tint pas à eux 
qu'une enti^eprise aussi scandaleuse et aussi attentatoire à l'ordre public 
ne fût arrêtée dès son début. « Mais , écrit Guy Patin , M. Golbert prend 
en sa protection les auteurs de ce journal. » Il assure même que son fils 
fut menacé -d'une lettre de cachet s'il continuait la polémique soulevée 
par un ai^ticle sur son lutroditctioii à l'histoire par les médailles. 

Mais le Journal des Savants s'attira d'autres ennemis, contre lesquels 
Colbert lui-même ne put le défendre. Ses rédacteurs étaient gallicans et 
peu amis des jésuites. En reproduisant un décret de la Congrégation de 
l'Index qui condamnait, entre auti^es, le livre célèbne de Pierre de Marca, 
publié par Baluze, sur les libertés de l'église gallicane , et un ouvrage de 
Jean de Launoy, Sallo remarquait : 

La Cour de Rome ayant toujours ses visées, il n'est pas trop sûr de s'attacher 
si scrupuleusement à ses censures. C'est pourquoi ce décret ne doit pas empêcher 
qu'on ne fasse toujours autant d'estime qu'on faisait du livre des Libertés de l'église 
gallicane composé par feu M. de Marca. . . De même on n'aura pas moins 
bonne opinion de la sincérité de M. Baluze, quoiqu'on l'accuse dans ce décret 
d'avoir faussement attribué ce livre à M. de Marca.. . Semblabiement, cette censure 
n'empêchera pas que le livre de M. de Launoy n'ait toujours l'approbation univer- 
selle. . , 

D'autres articles montraient clairement les mêmes tendances. Le 
nonce, poussé et soutenu par les jésuites, obtint le retrait du privilège. 
Toutefois Colbert offrit à Sallo de le lui rendre s'il voulait se soumettre 
au contrôle de censeurs : Sallo refusa. Il faut citer la lettre où Chapelain 
annonce l'événement, rend hommage à l'indépendance, à la dignité et 
au talent du fondateur du journal, et indique, avec une judicieuse liberté 
desprit, combien, dans la France d'alors, une entreprise de ce genre 
^tait à ia fois louable et diffàdle: 

Les plaintes de Rome ststv la liberté de notre Journal des Savants en ont fait 
«uspendi^e la publication, et il est A <;raindre qu'une aussi utile institution que ceMe4à 
n'échoue entièrement, depuis que M. de Sallo, qui en était l'âme, en a plutôt voulu 
abandonner le soin que de se soumetti^e au syndicat auquel les puissances voulaient 
qu'il s'assujettît. On croit néanmoins que quedqu'un relèvera cette entreprise , qui ne 
laissera pas d'être profitable, encore qu'elle me soit pas menée avec la noblesse et le 
style du passé. Les Anglais, à notre imitation, «en ont commencé un en leur langue. 



LE JOURNAL DES SAVANTS. 



il 



Us sont doctes, cttrieux et libres, et on n'en doit rien attendre que de bon, outre 
que, n'ayant pas l'obligation de garder les mêines mesures que nous, il y a sujet 
d' espérer qu'il sera pîus durable et non moins hardi que le nôtre. 

Ce fut Yahhé Gallois que Colbert, au refiis de SaHo^^^ engagea à re- 
prendre ie Journal des Savants : il le dispensa sans doute de la censure ^ 
confiant dans sa sagesse. Gallois était fami intime, — le « docteur à 
gages », a dit Choisy, — du grand ministre, qui ne pouvait se passer de 
sa compagnie , lavait logé dans son hôtel et se faisait donner par lui des 
leçons de iatin dans ses voyages en carrosse. « Il était, dit Fontenelle , par 
la grande variété de son érudition, né pour k travail de journaliste, et 
de plus ^ ee qui n'est pas commun cliex ceux qui savent tout ^ il savait ie 
français et écrivait bien. » Le premier numéro du nouveau journal parut 
le It janvier 1666, portant en tête, non plus «par ie sieur de Hédou- 
vilie», mais «par le sieur G. P.^'^^». Lavis de l'imprimeur au lecteur 
contient ,^ avec la constatation du succès qu'avait obtenu le recueil t^', une 
sorte de rétractation des hardiesses passées et un fei^me propos de rési- 
piscence. La critique semble abdiquer les- droits quelle avait affirmés 
et qu'on lui avait si vivement contestés. On se garde d'ailleurs de parler 
de la cause principale de la crise : 

L'interruption survenue à ce joui'nal n'a servi qu'à le faire souhaiter davantage. 
Car tous les gens de lettres ont témoigné un extrême regret d'être privés d'un ou- 
vrage qui leur faisait voir en raccourci ce qu'il y a de plus beau dans tous les livres, 
et qui leur donnait en même temps beaucoup de plaisir par la diversité des choses 
qui y étaient rapportées. 11 y a pourtant eu quelques personnes qui se sont plaintes 
de la trop grande liberté qu'on s'y donnait de juger de toutes sortes de livres. Et 



^'' Sallo n'en continua pas moins à 
travailler au journal, et même à le diri- 
ger en partie; mais il en déclina la di- 
rection eflective. M. H. Dehérain, qui 
nous a été d'ua précieux secours dans la 
rédaction de cette notice , a trouvé à la 
bibliothèque de l'Institut (mss. Ancien 
fonds rn-fo}. 291) une lettre écrite par 
lui à Adrien de Valois pour s'exenser 
d'un article qui, dit-il, a été inséi'é à 
son insu dans le journal : il s'agit évi- 
demment de l'article consacré en 1 666 
parle journal (p. 17^) à la dissertation 
de Valois et Wagenseil sur Pétrone. 

'*' La lettre P signifie «prêtre». 

'■*' Ce succès avait été attesté par le 
journal lui-même dans le dernier ca- 



hier publié par Sallo : «On l'a traduit 
en Italie. On a fait la même chose en 
Allemagne.» C'est en latin qu'on le tra- 
duisait en Allemagne, — comme veut 
bien me le faire savoir M. L. Delisle, — 
sous le titre de Ephemeris Eruditoriim. Le 
traducteur s'appelait Frédéric Nitzsch. 
La traduction se continua jusqu'en 1 670, 
et une seconde édition des années i665- 
1670 parut à Leipzig en 1671 (dédiée 
au landgrave de Hesse). Ajoutons que 
les cahiers du journal étaient contre- 
faits , au for et à mesure de leur appa- 
rition, à Amsterdam et à Cologne. Le 
journal avait d'ailïettrs suscité des imi- 
tations en Angleterre, en Allemagne, 
en Danemark et en Italie. 



12 GASTON PARIS. 

certainement il faut avouer que c'était entreprendre sur la liberté publique et 
exercer une espèce de tyrannie sur l'empire des lettres, de s'attribuer le droit de 
juger des ouvrages de tout le monde. Aussi est-on résolu de s'en abstenir à l'avenir, 
et , au lieu d'exercer la critique , de s'attacher à bien lire les livres pour en pouvoir 
rendre un compte plus exact qu'on n'a fait jusqu'à présent. Et, cela étant, on est 
assuré qu'il n'y aura personne qui n'ait de la joie de voir revivre un ouvrage aussi 
utile et aussi agréable que celui-ci. 

Cette humble déclaration parut aux auteurs offensés une satisfaction 
légitime : Guy Patin en prit acte avec un orgueilleux contentement, 
(xallois, qui paraît avoir presque seul rédigé le journal de 1666 à janvier 
1 6 y /i , s'y conforma rigoureusement au début ; mais il était difficile à un 
homme d'esprit de se borner toujours à de simples extraits ou à des 
éloges sans réserves ; aussi le journal ne tarda-t-ii pas à provoquer cer- 
taines protestations aussi vives que les premières. Gallois n'était cepen- 
dant pas acerbe dans sa critique : « Il prend , dit Bayle , un tour si ingé- 
nieux pour dire ce qu'il pense que l'auteur a raison d'être mécontent et 
n'a nul prétexte de se plaindre , tant il est vrai qu'il y a des railleries qui 
fâchent, dont on n'oserait paraître fâché. » Quelques-uns l'osèrent cepen- 
dant, et répliquèrent vivement au journal. 

li ne s'en serait porté que mieux , — car ces récriminations d'amours- 
propres froissés et les ripostes qu'elles entraînent amusent le public, — si 
Gallois, distrait par d'autres occupations (notamment par ses fonctions 
de secrétaire de l'Académie des Sciences nouvellement fondée), n'avait 
mis une incroyable négligence à assurer la régularité de la publication. 
«Il ne fit paraître qu'une année complète, celle de 1666; il ne donna 
que seize numéros pour l'année 166 y, treize pour 1668, quatre pour 
1669, un seul pour 1670, trois pour 1671, huit pour 1672, et se 
reposa toute l'année 1673, pour faire paraître un seul cahier en 1 67/1. » 
On admire la longanimité des abonnés de ce temps-là '^^ ! 

En 167/1, l'abbé Gallois se décida à donner sa démission. Coibert, 
qui s'intéressait toujours à l'entreprise, eut, pour le remplacer, la main 



''^ C'est ce qui fit croire au traducteur 
latin (voir la note précédente ) que le jour- 
nal avait cessé de paraître. Dans la pré- 
face de la réimpression de sa traduc- 
tion qu'il donna en 1671, Nitzsch cite 
le fragment d'une lettre de Sallo (sans 
doute de 1669, année de sa mort) à 
Spener : «Le journal ne se fait plus 
que très rarement, parce que celui qui 
y travaille est secrétaire de l'Académie 



de mathématiques et de physique qui 
se tient dans la bibliothèque du Roi.» 
Et Nitzsch ajoute : Qain imo plane nuiic 
desiisse videtur, uti non soliim literœ Fer- 
randi , viri in orientali literatiira versa- 
tissimi, ad clarissinium dn. d. Leibniizium, 
consiliarium Moguntinum, amiciim nos- 
trum, habent , sed et ipsa res docet, cam 
annus 1610 in iinica ephemeride subsistere 
videtur. 



LE JOURNAL DES SAVANTS. 13 

malheureuse : il accorda le privilège à l'abbé de La Roque, ancien jé- 
suite, polygraphe infatigable, savant superficiel, écrivassier sans talent, 
critique sans méthode. Le nouveau privilège fut certainement rédigé par 
le titulaire lui-même, qui s'est plu par la suite à le citer comme une 
preuve de l'estime qu'on faisait de lui : il atteste surtout l'étendue d'une 
ambition littéraire à laquelle ne répondait pas la capacité. Après avoir 
dit que le Journal des Savants est « pour faire savoir à tous les Fran- 
çais [sic) ce qui se passe, ce qui se fait ou qui se découvre de curieux 
dans le monde sur toutes sortes de sciences, » et avoir désigné le titu- 
laire, le privilège ajoute : 

Dans lequel journal il pourra mettre l'abrégé, extrait ou jugement de toutes sortes 
de livres qui seront imprimés dans toute l'Europe sur toutes sortes d'arts et de 
sciences, les diverses expériences, machines, inventions, médailles, devis, inscrip- 
tions, obélisques, nouvelles détouveites tant dans les arts que dans les sciences, 
comme mathématique, physique, mécanique, architecture, médecine, chimie, ana- 
tomie, navigation, relations de voyage, histoire naturelle, aventures véritables, 
monstres, prodiges, apparitions célestes, tremble-terres et autres choses curieuses, 
arrêts du Parlement, sentences des autres sièges, cours et juridictions ecclésiastiques, 
ordonnances des évêques, décisions des universités, résolutions des habiles gens sur 
toutes sortes de questions scientifiques, mémoires ecclésiastiques, discours acadé- 
miques et historiques, éloges des hommes illustres et savants, nouvelles sur les 
sciences qui seront données dans les journaux des pays étrangers où l'on en fait à 
l'imitation de celui de France, et généralement tout ce qui regarde les arts et les 
sciences et qui peut être digne de la curiosité des gens de lettres, eic. 

Et non content de confier cette tâche immense à un seul homme, le 
privilège ajoute cette clause incroyable, qu'il suffît de transcrire pour 
faire comprendre qu'elle était aussi inapplicable qu'abusive : 

Faisons très expressément interdictions et défenses à toutes personnes, de quelque 
qualité ou condition qu'elles soient, de contrefaire ledit journal, de donner leur 
jugement, ni d'écrire sur aucune desdites choses ou matières , surtout dont il aura été 
parlé dans le journal, sous quelque prétexte, titre ou occasion que ce soit, ni même 
par forme d'avis, comme de bibliographie*, critique ou autrement, attendu que les 
dites matières appartiennent proprement au Journal des Savants. 

Pendant douze ans, fabbé de La Roque accomplit à peu près exacte- 
ment, — ■ tantôt tous les huit jours, tantôt tous les quinze jours, — la 
besogne qu'il avait assumée. Mais, médiocre, il l'accomplit médiocre- 
ment. S'il donna au public des informations nombreuses et variées , il ne 
sut pas les choisir, et il ne les accompagna d'aucun jugement intéressant. 
Il se plaisait aux nouvelles trop souvent fabuleuses et même ridicules, et 
remplissait notamment le journal de contes à dormir debout sur des 
singularités médicales, n'osant toutefois, en sa qualité de prêtre, aborder 



U GASTON PARIS. 

certaines parties de la médecine. Le Journal des Savants, devenu un 
simple recueil de titres de livres et d'anecdotes suspectes , baissa rapide- 
ment dans l'estime publique et s'éteignit en 1686. 

Colbert était mort; mais Boucherat, chancelier de France, avait hérité 
de l'intérêt du grand ministre pour le journal, et il résolut de le faire 
revivre en le prenant sous sa protection (c'est pour cela que, par la 
suite, quand le Journal des Savants devint une institution de l'Etat, il fut 
placé dans les attributions du Ministre de la Justice.) Boucherat confia la 
direction du journal au président Cousin, alors âgé de soixante ans, et 
connu par de solides travaux d'érudition grecque et latine , « homme , 
dit Niceron, d'une probité sans égale, d'une justesse d'esprit admirable , 
d'un jugement droit et fin, et d'im commerce doux et aisé. » 

Dans l'avertissement placé en tête du premier cahier du nouveau 
journal, qui parut le 1 y novembre 1687, Cousin expose la façon dont 
il entend le diriger : 

La discontinuation du journal , que les pCTsonnes de lettres ont soufFerte depuis 
près d'un an avec quelque marque d'impatience, n'a procédé que du désir qu'a eu 
le premier magistrat du royaume qu'à l'avenir il fût le plus exact qu'il serait possible. 
Ceux qui y travaillent par ses ordres ^^^ n'omettront rien de ce qui défendra d'eux 
pour suivre ses intentions ... Ils liront les ouvrages avec toute l'application dont ils 
seront capables et en feront des extraits fidèles. 

Quelquefois ils suivront leur auteur pas à pas, et marqueront en abrégé tout ce 
qu'il aura expliqué plus au long. Quand le sujet ne demandei'a pas qu'ils entrent 
dans un grand détail, ils se contenteront de donner une idée générale de l'ouvrage, 
d'en tracer le plan et d'en toucher quelque bel endroit. Ils ne le relèveront pas toutefois 
par les louanges qu'ils croiront lui être dues , parce qu'ils se tiendi'ont dans les bornes 
d'un historien, qui s'acquitte de son principal devoir quand dans le récit des choses 
il ne s'éloigne point de la vérité. Ils entreprendront encore moins de dire ce que 
d'autres y pourraient reprendre. S'ils avertissent de quelque faute qu'ils auront aperçue , 
ce ne sera que de celles qui consistent en faits, telle que serait une fausse citation. 
Pour peu que l'auteur soit équitable , il n'aura garde de s'en plaindre , puisque en cela 
ils ne feront que découvrir à ses lecteurs un piège qu'il leui' aura tendu innocemment , 
et où il ne voudrait pas qu'ils tombassent» 

Pendant seize ans, le président Cousin suivit exactement la ligne de 
conduite qu'il s'était tracée. La grande variété de ses connaissances et la 
sûreté de son jugement lui permirent de remplir sa tâche à la satisfaction 
de tous. Aux comptes rendus , qui faisaient la partie essentielle du jour- 
nal, il adjoignit, sur les savants qui venaient à mourir, des éloges qui, 

^'^ Ce pluriel paraît être de pure mo- tête du journal, l'ait rédigé à peu près 

destie; il semble bien, d'après les té- seul, tout en insérant de temps à autre 

moignages contemporains , que Cousin , des communications qui lui étaient 

pendant tout le temps qu'il resta à la adressées. 



LE JOURNAL DES SAVANTS. 15 

tracés par lui avec une compétence dont on admire l'étendue et d'un 
style en même temps simple et élégant, furent appréciés dans toute 
l'Europe. Le journal obtint sous sa direction un succès croissant. 11 en 
avait fait , dit Dacier, « l'une des plus éclatantes voix de la Renommée. » 
Mais dans les dernières années, les forces du rédacteur ne sufïisaient 
plus à la tâche, et l'affaLblissement du journal devenait de plus en plus 
sensible. 

En lyoi , Cousin, âgé de soixante-seize ans, demanda au chancelier, 
qui était alors Pontchartrain , la permission de se retirer. Pontchartrain 
résolut de faire du journal , qui dès son origine avait été patronné et sans 
doute subventionné par le Gouvernement, une véritable institution 
d'Etat. Cette transformation marque la fin de la première période de 
l'existence du Journal des Savants et ouvre pour lui une ère nouvelle. 

II 

Nous manquons de détails précis sur l'organisation qui fut donnée au 
nouveau Journal des Savants. Nous savons seulement que le chancelier en 
confia la rédaction à un o bureau » (le nom resta désormais consacré) , 
c'est-à-dire à une société d'écrivains versés dans les différents genres de 
la littérature et des sciences ; « Le célèbre Ellies Dupin fut choisi pour 
la théologie, l'avocat Rassicod pour la jurisprudence, le docteur Andry 
pour la physique et la médecine, Fontenelle pour les mathématiques 
et les matières d'érudition , Vertot pour f histoire , et l'helléniste Pouchart 
pour les langues et la littérature. » C'était assurément une équipe de 
choix. Le président du bureau était fabbé Bignon , neveu du chancelier, 
homme d'esprit, amateur plutôt que savant, protecteui' zélé des lettres 
et des sciences. On se réunissait chez lui chaque semaine, et tous les 
articles étaient lus avant d'être imprimés. Le premier numéro du journal , 
qui redevenait hebdomadaire^^) et qui devait être un peu augmenté 
dans son étendue (deux feuilles au lieu d'une et demie), parut le 
12 janvier 1702, un lundi, suivant l'habitude. L'avertissement placé en 
tête indique la constitution de la nouvelle rédaction. Nous en citerons 
deux paragraphes, dont lé premier fait voir que le journal, comme 
il l'avait fait dès l'origine, prétendait s'adresser à la fois aux savants 
et aux gens du monde, dont le second montre chez les rédacteurs 
le plus louable désir d'êti'e impartiaux et indépendants même dans les 

''^ Sous la direction de La Roque et de Cousin, il avait paru tantôt toutes les 
semaines, tantôt tous les quinze joure, tantôt tous les mois. 



16 GASTON PARIS. 

matières où il était alors le plus difficile de l'être; il faut remarquer 
à ce propos que les écrivains du Journal des Sivants étaient exemptés 
de 'la censure, noble privilège qui leur conférait la liberté et en même 
temps leur imposait une juste réserve : 

Les avis sont partagés sur la manière dont le journal doit être écrit. Les savants et 
les gens de cabinet se soucient ordlnalremont fort peu de la délicatesse des tours, et 
pourvu qu'on leur présente bien des choses, Us sont contents: l'assaisonnement n'est 
pas ce qui les touche. Les gens du monde, au contraire, se soucient fort peu du 
fond des choses, pourvu que les manières soient agréables; ils aiment les tours 
ingénieux, une critique fine et délicate; la clarté surtout est ce qui les charme, et 
ils ne sauraient souffrir le moindre embarras, même dans les matières les plus 
abstraites et les plus difficiles. Comment trouver un juste tempérament pour satis- 
faire les uns et les autres ? 

Les préjugés des journalistes et leur partialité en faveur de leur religion et de leur 

pays sont des défauts qu'on leur reproche avec raison La Compagnie, sans 

s'engager à rien, espère que les lecteurs, de quelque religion et de quelque pays 
qu'ils soient, seront contents d'elle sur cet article. 

Le succès du nouveau Journal des Savants fut complet. « Les rédacteurs , 
écrivait Bayle , possèdent un secret semblable en quelque façon à celui de 
Médée, puisqu'ils ont rajeuni du premier coup ce journal qui tombait 
dans les langueurs de l'âge caduc, et qu'ils lui ont redonné d'abord toute 
la force, toute la vivacité qu'il avait eue dans son état le plus florissant. » 

Il était toutefois impossible que la critique du journal, qui, surtout 
sous la plume de Pouchart, était parfois assez vive, ne blessât pas, cette 
fois encore , quelques amours-propres , et que ceux-ci ne cherchassent pas 
à se venger. L'avocat Louis de Sacy, l'auteur delà traduction, si joliment 
infidèle, des lettres de Pline le Jeune, avait vu son Traité de l'amitié ap- 
précié sans enthousiasme dans le Journal des Savants. En recevant à 
l'Académie française, le i""' décembre 1707, le marquis de Mimeure, 
qui remplaçait le président Cousin, il fit de celui-ci un éloge qui se 
tournait en une aigre censure de ses successeurs : « Comme il n'avait pas 
moins de droiture dans le cœur que dans fesprit, loin de s'imaginer 
qu'en faisant l'extrait des livres il eût acquis le privilège de faire une 
satire où, sans respect ni pour la vérité ni pour la bienséance, il n'eût à 
suivre que ses dégoûts ou ses chagrins, il ne crut pas que cet extrait 
lui donnât seulement le droit de s'ériger un tribunal d'où il pût prononcer 
un jugement innocent et modeste. » Cette attaque était assurément dé- 
placée dans un discours prononcé à f Académie, dont faisaient partie 
plusieurs des rédacteurs du Journal des Savants, et en présence même du 
président du bureau. Bignon y répondit , sous prétexte d'analyser « un 
si élégant discours » , avec une ironie du meilleur goût : il atfecta de ne 



LE JOURNAL DES SAVANTS. 17 

pas croire que Sacy eût loué le rédacteur de l'ancien journal pour décrier 
ceux du nouveau, et montra que Cousin lui-même, ainsi que ses pré- 
décesseurs, s'était souvent permis de juger, et même sévèrement, les 
ouvrages dont il rendait compte. On voudrait seulement que le directeur 
du Journal des Savants eût revendiqué plus fermement les droits de la 
critique et ne se fût pas borné à dire que la façon de procéder des 
journalistes actuels ne manquait pas de précédents. 

L'abbé Bignon, devenu le bibliothécaire du roi, quitta la présidence 
en 1 y 1 /j, et, dans les dix années qui suivirent, elle ne changea pas moins 
de six ou sept fois de titulaire. Ce fut une période fâcheuse. Le médecin 
Andry emplit le journal d'articles non seulement de lui, mais de con- 
frères, sur sa spécialité; la peste de Marseille, en lyso, amena un tel 
débordement de ce genre de communications que le public lettré se dé- 
tacha complètement du journal : il n'eut plus de débit, et il cessa de 
paraître au commencement de i y a 3. « Le Journal des Savants, disaient 
les railleurs, étant en proie aux médecins, ne pouvait pas vivre long- 
temps : il est enfin mort de la peste. » 

Mais le chancelier, qui était alors Fleuriau d'Armenon ville , ne voulut 
pas que cette mort fût définitive. U reconstitua le bureau, pria Bignon 
d'en reprendre la présidence, et lui adjoignit l'abbé Desfontaines. C'est 
à partir de ce moment que le journal devint définitivement mensuel. 
Dans un avertissement joint au premier numéro de la nouvelle série, 
qui parut le i "^ janvier 172/4, la rédaction exposa de nouveau les prin- 
cipes qui la dirigeraient : 

Nous nous éloignerons également et de la basse flatterie et de la censure amère. 
Nous voudrions toujours louer, mais l'équité s'y oppose. Le bon goût et le progrès 
des lettres sont intéressés au discernement des ouvrages. Ainsi, nous louerons, et 
nous censurerons aussi quelquefois; mais quand nous ne jwurrons donner des 
éloges, on s'apercevra du moins que nous ne prétendons pas rendre des arrêts. . . 
Nous supplions donc les auteurs présents et à venir de ne nous savoir point mauveûjs 
gré lorsque nos extraits ne leur paraîtront pas assez favorables, et d'être perauadés 
que ce sera toujours sans partialité que nous paiierons de leurs écrits. . . Les extraits 
que nous donnerons seront comme l'elixir de tous les livres . . . Nous lirons les livres 
nouveaux avec attention, et nous nous eflbrcerons d'y choisir une partie de ce qu'un 
homme d'esprit et de goût voudrait en retenir après les avoir lus. 

Tant que vécut Bignon , les « conférences » , — comme on appelait 
et comme on a continué d'appeler les séances du bureau , — se tinrent , 
sous sa présidence, à la Bibliothèque du roi; plus tard, le Garde des 
sceaux en fut le président nominal, et elles eurent lieu, tous les quinze 
jours, au Ministère de la Justice. Le journal prit alors l'organisation 
qu'il devait conserver jusqu'à la Révolution et reprendre à peu près au 
Savants. 3 



?(AT10!<AI.R. 



18 



GASTON PAIVïS'. 



SIX* siècle. Le bereau était composé d'« auteurs », qui recevaient une pension 
de, huit cents livres, et d'« assistants », tesquels ne touchaient pas d'in>- 
deninité fi-xe , mais n'étaient pas astreints , comme les auteurs , à fournir 
un certain nombre d'articles annuels. Un secrétaire, choisi parmi les 
auteurs, et jorrissant d'un traitement supérieur, était l'éditeur effectif. Le 
journal paraissait chaque mois par cahiers de huit feuilles in-quarto. 
Le prix de l'abonnemeTit était de 16 lirres pour Paris, de 2fo livre» 
k sous pour la province. Les articles des membres du bureau ne portaient 
aucunie signature , mais on accueillait de» communications , signées , de 
personnes étrangères au journal. 

Ainsi reconstitué , le Journal des Savant» fonctionna avec grand succès 
pendant plus d'un demi-siècle. En dehors de ses membres ordinaires, il 
eut d'illustres collaborateurs. Sn déjà dans ses premières phases Balu«e,. 
Amauld , Bernouîlli , Malebranche , Leibniz , lui avaient envoyé des a»r- 
ti©les, il en reçut, au xviif siècle , de savants comme deBoze , Foncemagne,. 
Lâfrcher, Lévesque, Sahnte-Croix , LapJace, Daumou, Mairan. Vof taire y 
inséra deux articles sur la philosophie de Newton *^l En lySS, l'abbé de 
Claustre dressa une table des- années antérieures à 1 ySo, qui ne remplit 
pas moins de dix volumes in-quarto et qui rend encore de grands services ^"^K. 
Vers la fin du règne de Louis XVI, le journal était à l'apogée de sa 
réputation. Bien écrit, bien informé, il donnait les nouvelles savantes 
de l'Europe entière, publiait des^ observations météorologiques fort 
appréciées, et l'analyse des travaux des Académies françafises et éfran^res. 
Depuis i-ySo, tous les articles étaient signés. 

En 1791, le bureau comprenait comme assistants i'abbé Barthélémy, 
Bréquigny, Daubenton, Bailly et La Porte du Theil; comnae auteurs, 
Louis Dupuy, mathématicien et philologue , qui fut pendant trente an<s 
secrétaire du journal, de Guignes, Gaillard (auteur, en 1 y y 9, du premier 
article signé), Lalande, Tessier, de Vozelles, Ameilhon et Kéralio. Mais 
à ce moment la Révolution détournait des paisibles études que cultivait 
le Journal des Savants l'attention du public et, semble-t-il , celle des 



''^ Il ne tint pas à Malesherbes que 
Jean-Jacques Rousseau ne fit partie dti 
bureau. L'idée partait d'un bon senti- 
mcTit, le désir d'assurer par une mo- 
deste rente la vie du philosophe; mais 
celui-ci comprit que' sa pdace n'était pas 
là, et il l'a dit à sa façon : «Que m'aiu- 
raient importé les sujets de la plupart 
des livres que j'aurais extraits, et les 
livres mêmes? Mon îndiïFérence pour 



la chose eût giacé ma plume et abruti 
mon esprit. Ott s'imaginait que je pou- 
vais écrire par métier, comme la plu- 
part des gens de lettres, au Heu que 
je ne puis écrire (jue par inspiration. Ce 
n'était assurément pas là ce qu'il fallait 
au Journal des Savants. » 

'^' Malheureusement il n'existe pas 
de tables pour la période qui va de lySi 
à 1793. 



LE JOURNAL DES SAVANTS. W 

rédacteurs eux-mêines. Dans les années 1789 et 1790, le journal avait 
paru f®rt irrégulièrement, et le <iéi)it aA'ait beaucoup baissé. Le bureau, 
iîaquiet, adressa, idbios le prenaier numéro de 11791., un (pressant appel 
au public , où , cherckant à se metître à la Hftoide «du ^cmr, il rappelait -que 
le Journal des Savants avait été., dès son début, suspendu « à la sollicita- 
tion de la Cour de Romei», qu'il avait toujours été arttachéaux prindipes 
« dje «ette précieuse liberté que l'esprit humain vient enfin de recouvrer », 
qu'il avait « contribué plus qu'aucun autre ouvrage aux progrès de la science 
et à ceux de la raison , à la propagation des lumières et à l'introduction 
des vérités utiles j), qu'enfin «il aiv^ait toujours été de niveau avec son 
siècle et que souvent il l'avait devancé », Les lectures futiles, ajoutait-on, 
ont pu détourner àuJaurnal des Savants un certain public; mais , « main- 
tenant que les esprits mûrs, occupés de plus ^aads intérêts, ont besoia 
d'un aliment plus solide et rejettent avec dégiout les frivoles occïipatioos 
du luxe et de l'oisiveté, cet ouvrage va, sans doute, reprendi^e la plaice 
qiiie sfts iongs succès et so» litiliAé liri KMit méritée. » D'ailleurs «il sera 
imprimé à l'imprimeiie des Sourds-Muets, re^spectable établisseiTiejat 
fornaé sous les auspices de ia Muaicipalité et du Départ^nent de Paris., 
favorisé par tous le* .arois de l'humanité, et qui inspire vm iniérêt si 
touchant auxâmes vei*tueusesethieaÉaisajntes. » Les rédiacteurs assm'aient, 
ce qui était plus pratique , — que les irrégularités des années précé- 
dentes ne se reproduiraient pas , et prenaient « l'engagement soletmel de 
satisfaire en entier les souscripteurs. » 

L'engagement fut tenu : en octobre 1791, daais un aao«avel aivis, les 
rédacteurs le consitatent et assurent que par leur sagesse, leur modé- 
r.ation » « leurs égards pour toutes les «onvenartces », ils ont « obtenu pour 
récompense fi^time publique et une augmentation considérable de sous- 
ciiptions. » 11 lest permis de doutei' de cette dernière assertion et de ciboire 
que ni le public ni ie Gouvernement ne prenaient aJkwrs grand iniérêt 
à des «omptes rendus scientifiques. En tout cas , le Journal des Savants 
fut dissous au luois de novenibre 1 7^^^ ,: le.Miiiisti^.dte.i^ Ju^ticp, ^ér 
sident du bm'eau, était Danton. .uir ;•<«<• !«i.*tK'/ii, i-, , Mi'.'t'.{«<..". .-. 

Ici se termine ia seconde phase de l'existence du journal. Avant de 
passer à la troisième., il faut dire un mot d'une tentative de résurrection 
qui eut lieu en 1 796. Elle fut due à un groupe de savants distingués, au 
pdienaoer ïtang desquels étaient Daunou et Silvesti^e de Sacy, qui es,péraient 
pouvoii- iàire vivr<e, sans l'appui de l'iÉtat, un recueil de pure science. 
Le premier cahier &ai. publié le i6 nivôse an v (2.5 jwaviei- 1 7<96), ipré- 
oédé d'une longute introduoticwa , assez lourde et verbeuse , «gEkée P. Le 
jouroai paimt néguJièremeot le 1 6 et le âo de chacpie mois pendant on 

3. 



20 GASTON PAUIS. 

semestre, puis il disparut. H contenait cependant de fort bons articles, 
et aussi d'intéressantes nouvelles littéraires, ainsi que le compte rendu des 
séances des différentes classes de l'Institut; mais, comme l'a dit Delisle 
de Sales , « l'ange exterminateur de la Révolution avait anéanti autour de 
lui jusqu'aux germes de toute instruction : l'ouvrage ne trouva ni pro- 
tecteurs, ni acheteurs, ni lecteurs, et il mourut de sa belle mort au 
bout de six mois. Les bibliographes mêmes ont oublié de l'enterrer dans 
leurs nécrologes. » 

TU 

Napoléon ne songea pas à faire revivre le Journal des Savants. Mais 
dès 1816 le roi Louis XVIII approuvait un rapport du garde des sceaux 
Barbé-Marbois , continuateur des anciens chanceliers , qui en proposait le 
rétablissement. Cette décision avait été préparée par les démarches d'écri- 
vains bien en cour, parmi lesquels plusieurs de ceux qui avaient pris 
part à la tentative de 1796, notamment Silvestre de Sacy. «Le bruit 
déjà répandu du rétablissement de ce journal, disait le Garde des sceaux 
dans son rapport, a excité une vive satisfaction dans le monde savant. 
Je crois pouvoir assurer à Votre Majesté que cette nouvelle preuve de 
l'intérêt qu'Elle porte aux lettres et à ceux qui les cultivent sera reçue 
avec une profonde reconnaissance. » 

Le règlement donné alors au journal l'a régi, avec quelques modifi- 
cations de détail, pendant tout le xix' siècle. H instituait un bureau 
composé de quatre assistants, qui furent portés à six en 1869, et de 
douze auteurs , sous la présidence du Garde des sceaux ; le bureau tenait 
séance tous les quinze jours au Ministère de la Justice. En 1 85 7 le journal 
passa, ce qui était plus logique, du Ministère de la Justice à celui de 
l'Instruction publique , dans une salle duquel fut transporté le siège des 
conférences. L'un des auteurs était chargé des fonctions de secrétaire, 
éditeur et comptable. Tous les articles destinés au journal étaient lus 
en conférence et devaient être approuvés par un vote au scrutin secret. 
Cette formalité, qui a été scrupuleusement observée jusqu'en ces derniers 
temps , ne s'est pas trouvée aussi utile qu'elle semblait l'être : la plupart 
des articles ayant pour auteurs des membres du bureau , leurs collègues 
ne pouvaient guère les refuser et n'y proposaient que de bien légers 
changements. Une lecture faite en particulier par l'éditeur ou un rap- 
porteur compétent aurait sans doute été plus pratique. Les auteurs rece- 
vaient une indemnité de 3 00 francs , qui fut portée à 5 00 francs en 1 8 do ; 
à l'ancienneté ils devenaient assistants et perdaient cette indemnité; en 



LE JOURNAL DES SAVANTS. 21 

1875, M. Wallon, étant ministre de l'instruction publique, fit cesser 
cette inégalité peu justifiée , et la même modeste indemnité fut allouée aux 
dix-huit membres du bureau. Le secrétaire-éditeur en recevait une de 
i,5oo francs. Tous les articles devaient être signés de leurs auteurs. Les 
honoraires étaient fixés à la somme , élevée , surtout pour le temps , de 
1 60 francs la feuille de huit pages in-A", soit 20 francs la page. Le journal 
paraissait tous les mois par cahiers de huit feuilles. Outre la subvention 
de la Caisse du sceau, il jouissait de l'impression gratuite à l'Impri- 
merie royale. 

Le bureau de 1816 était composé de Dacier, Silvestre de Sacy, Gosselin 
et Cuvier, assistants; Daunou, Tessier, Quatremère de Quincy, Biot, 
Visconti, Vanderbourg, Raynouard, Gay-Lussac, Boissonade, Raoul- 
Rochette, Chézy, Cousin, auteurs. Presque tous ces noms sont encore 
célèbres. Tous les membres du bureau appartenaient à flnstitut, sauf 
une exception unique et qui, croyons-nous, ne se renouvela pas, en 
faveur du jeune Victor Cousin , maître de conférences à fEcole normale 
supérieure. Ainsi s'établit tacitement entre le Journal des Savants et fln- 
stitut un lien qui devait toujours aller en se resserrant. 

Le premier cahier parut le 1 " septembre 1816, sans aucun préambule , 
ayant été précédé par un prospectus , d'ailleurs fort court et modeste , où 
on déclarait que fintention de Sa Majesté était que le journal fût « rédigé 
dans le même esprit et dans les mêmes formes qu'avant 1 79a. » Le pre- 
mier cahier contient des articles de Biot, Raoul-Rochette , Visconti, 
Daunou, Quatremère de Quincy, S. de Sacy et Vanderbourg, et, sous 
le titre de Nouvelles littéraires, des comptes rendus assez détaillés des 
séances de l'Institut , et une liste des livres nouveaux , annoncés par leurs 
seuls titres ou par quelques lignes d'appréciation. 

De 1816 à i838 le secrétaire-éditeur fut Daunou, et, comme on fa 
souvent remarqué, cette période fut sans doute celle où le Journal des 
Savants remplit le mieux le rôle qui lui revient naturellement. Les articles 
de Daunou lui-même, si judicieux dans l'horizon intellectuel un peu 
étroit où il s'enfermait, ceux de Silvestre de Sacy, le maître incontesté 
des études sémitiques, articles dont chacun ajoutait à la connaissance 
exacte du sujet traité , ceux de Chézy et surtout d'Eugène Burnouf , qui 
ouvraient à la science le monde de f Inde et de la Perse antiques , ceux 
d'Abel Rémusat, si distingués de forme et si neufs de fond, ceux de 
Raynouard , où il appuyait de faits intéressants ses idées sur les langues 
et les littératures romanes, ceux de Raoul-Rochette, trop longs, mais 
riches d'aperçus et de suggestions, ceux de Letroime sur l'histoire an- 
cienne , de Cousin sur l'histoire de la philosophie , de Biot sur les sciences , 



22 " GASTON PARIS. 

bien d'autres encore , donnèrent au Journal des Savants une autorité de 
premier ordre, aussi bien à l'étranger qu'en France. 

On ne peut pas dire que la période qui suivit, de 1 838 à 1 872, pendant 
laquelle le secrétaire-éditeur lut , — par un choix qu'on a d'abord quelque 
peine à comprendre ^^\ — le poète Pierre Lebrun , ait été moins brillante : 
au contraire; mais elle fit, au moins en partie, dévier le journal de la 
voie qui devait être la sienne. Non seulement les articles cessèrent de plus 
en |dus d'être de simples comptes rendus critiques pour devenir de lon- 
gues dissertations auxquelles le livre annoncé ne servait que de prétexte, 
ce qui d'ailleurs était en soi acceptable; mais ils furent souvent rédigés 
par des écrivains qui remj^çaient par un talent d'exposition plus ou 
moins remarquable la compétence spéciale que le titre du journal sem- 
blait promettre : c'est ainsi qu'au mois d'avril 1869 paraissait sur le 
Mahâhhârata le quinzième ainicle d'un philosophe qui n'était pas in- 
dianiste. Le recueil devenait une sorte de magazine, intermédiaire 
entre deux genres , trop littéraire pour les savants , trop savant pour les 
simples lettrés. Ce qu'il y eut de plus fâcheux, ce fut l'habitude que pri- 
rent certains rédacteurs,, auxquels leur haute situation donnait toute 
licence , d'imprimer dans le journal les pièces justificatives dont ils allé- 
geaient leurs livres, ou, plus souvent, ces livres eux-mêmes, dont tel, 
par surcroît, paraissait encore une fois dans une revue avant d'être 
publié en volume. Les articles, naturellement, diminuaient de nombre 
dans la proportion où ils augmentaient de longueur. «En 1817, les 
rédacteurs publiaient soixante-dix-neuf comptes rendus , et onze en 1 85,7, 
La moyenne des ouvrages analysés pendant les vingt-deux premières an- 
nées est environ de quarante-trois par an , el celle des dix-huit aruiées 
suivantes est à peine de dix-neui. » Des sciences importantes, comme le 
sémitisme après la mort de Siivestre de Sacy, l'archéologie après celle de 
Letronne et de Raoul-Rochette ,, les études indiennes après la retraite 
d'Eugène Bumouf, et bien d'autres, ne furent plus représentées. Si l'on 
ajoute à cette diminution du nonabre des articles le fait que beaucoup 
d'entre eux , même ceux qui n'étaient pas de simples chapitres ou appen- 
dices de livres , étaient réunis en volumes peu après leur publication , on 
comprendra que , malgré le talent et la célébrité de collaborateurs conmie 
Cousin, Mignet, Flourens, Ghevreul et autres, le Journal des Savants fût 
peu à peu délaissé par les lecteurs auxquels il devait surtout s'adresser ^\ 

fi 

''' Il s'explique pai" le fait que Lebnia et de Utteratare, qui avait, au moins eh 
était directeiir de l'Imprimerie royale. partie, pour but de remplir la fonction 

^) C'est ce qui explique qu'en 1 866 qu'avait autrefois remplie le Joarnal des 
on ait fondé la Revae critique d'histoire Savants^ et :de tenir, par des comptç& 



LE JOURNAL DES SAVANTS. 23 

tandis qu'il continuait à effrayer le grand public par son titre même et 
par quelques-uns de ses articles. l^noi Uun'^- 

Il ne cessa jamais, en effet, d'avoir des coHaborateurs fidèles à l'esprit 
des savants qui l'avaient restauré en 1816. Etienne Quatremère fut un 
de ceux-là : « Il ne tint pas à lui, a dit Ernest Renan, que ce grand re- 
cueil ne continuât à être ce qu'il était du temps de Daunou et de Silvestre 
de Sacy, l'écho fidèle et complet de la littérature savante de f Europe. Il 
y maintint la grande manière des recensions spéciales et détaillées, si 
indispensables aux progrès des recherches de première main. » Hase et 
Magnin donnaient d'excellents articles de philologie et de littérature; 
Littré publiait , en les rattachant aux livres de Diez , une série d'études 
qui ont marqué utîe ère nouvelle dans l'histoire de la philologie française ; 
d'autres encore inséraient dans le journal des comptes rendus instructifs 
et sérieux. On avait d'ailleurs fini par être effrayé de l'étendue croissante 
des contributions de certains collaborateurs, et, en 1 870 , on avait décidé 
qu'un article ne pouiTait comprendre plus de quatre parties. Mais en 
somme le recueil conservait ce caractère hybride qui en diminuait l'utilité 
et ne lui permettait pas d'obtenir le succès, limité mais solide, qu'il était 
fait pour avoir. i"» çA> tnj.<<i.»j > -a- ;.) 

Les choses allèrent à peu près de rpême pendawt'lés'htiît ans ( 1 SyS- 
1 88 1) où le secrétaire du bureau fut Charles Giraud, le spirituel, savant 
et quelque peu nonchalant juriste. Cependant faccession d'hommes 
comme Renan, Egger, Bertrand, Maury, Quatrefages, Dumas, pour ne 
parler que des morts , fit entrer dans la rédaction des éléments de haute 
valeur. Le journal continuait d'ailleurs à accueillir, k côté d'articles tout 
à fait conformes à son caractère , des dissertations étendues dont les auteurs 
n'étaient pas toujours des spécialistes; la philosophie y prenait une place 
peut-être disproportionnée ; certains articles n'étaient guère que des 
coupures faites dans les livres qui en fournissaient le sujet. Cependant le 
journal, dans son ensemble, reprenait plus de variété, un intérêt plus 
actuel, et se conformant mieux à sa destination. 

Le progrès se marqua encore plus sous la direction de B. Hauréau 
(1881-1896) et M. L. Delisle (1896-1902). Hauréau lui-même, avec 

rendus séyèrement critiques, dus tou- nalureHemenf plus nombreux, la plus 

jours, autant que possible, à des spé- grande liberté d'allures de ses rédac- 

cialistes , le public érudit au courant du teurs , dégagés de toute attache officielle , 

mouvement des études historiques et en légitimeraient towjour* l'existence, 

philologiques dans tonte l'Europe. La même à côté d'un Journal des SavanU 

périodicité hebdomadaire de la Revue, complètement rendu à sa destination 

le genre de ses articles, plus brefs et première. 



24 GASTON PARIS. 

une activité infatigable, remplit le journal d'articles de bibliographie sa- 
vante qui sont et seront longtemps indispensables à consulter pour ceux 
qui s'occupent de la littérature latine du moyen âge. Joseph Bertrand y 
écrivit , sur l'histoire des sciences , des articles d'un fond aussi solide que 
la forme en est piquante. Des sciences qui n'avaient jamais été représen- 
tées au journal ou qui en avaient disparu, l'orientalisme sémitique et 
hindou, l'égyptologie , la philologie grecque et latine, la grammaire 
comparée , la paléographie , l'archéologie , l'histoire du droit , y prirent ou 
y reprirent une place importante. Les membres du bureau s'acquittaient 
fidèlement de leur obligation de faire trois articles annuels ^*'. Bien qu'il 
restât quelque chose des errements de la période précédente, on mar- 
chait d'un pas décidé dans la bonne voie. Le nombre des ouvrages ana- 
lysés s'accrut sensiblement : au lieu de onze comme en iSSy, on en 
trouve en 1898 trente-six ^^) qui sont fobjet d'articles étendus et quarante- 
trois qui sont annoncés dans ces articles plus courts, qui, d'après le 
règlement de 1816, devaient régulièrement remplir au moins la hui- 
tième feuille de chaque cahier. Ainsi le Journal des Savants était de plus 
en plus digne de son titre et occupait un rang très élevé dans le nombre 
toujours croissant des ouvrages périodiques consacrés à la critique sa- 
vante que publient dans l'Europe entière , à l'imitation de la feuille créée 
par Sallo, soit des particuliers, soit des sociétés. 

IV 

Le Journal des Savants, nous l'avons dit, avait passé, en 1867, du 
Ministère de la Justice à celui de l'Instruction publique : cette translation 
était naturelle et semblait devoir mieux assurer la stabilité de l'institution. 
Il se produisit cependant, dans les dernières années du xix" siècle, quel- 
ques difficultés. En 1893, le Ministère ne put conserver aux conférences 
du bureau le local qui leur était affecté : elles se transportèrent à fln- 
stitut; dès lors les ministres ne purent plus songer à exercer la présidence 
q uileur appartenait, et ce petit fait ne fut peut-être pas sans influence 
sur les événements subséquents ; en tout cas , à partir de cette époque , 
on négligea , au Ministère , de confirmer par des arrêtés les élections de 
nouveaux membres faites par le bureau. En 1896,^8 frais d'impression, 

''^ La disposition du rè^ement qui cours du xix' siècle, appliquée par le 

pi'ivait de l'indemnité fixe de 5oo francs , bureau. 

pour un semestre ou pour un an , les ''^ En réalité il y en a plus , parce que 

auteurs qui ne remplissaient pas cette tel compte rendu est consacré à plus 

obligation fut plus d'une fois, dans le d'un ouvrage. 



LE JOURNAL DES SAVANTS. 25 

qui jusque-là avaient été en grande partie supportés par le Ministère ^*^, 
furent mis entièrement à la charge du journal , ce qui obligea à dimi- 
nuer l'honoraire de rédaction ^'-^^ et à décider que les deux membres du 
bureau les plus récemment élus ne toucheraient pas d'indemnité. On 
espérait, grâce à ces sacrifices, pouvoir continuer la publication du 
journal, et rien ne faisait prévoirie coup qui allait l'atteindre. 

Nous ne faisons pas ici de politique, et nous nous abstiendrons de 
signaler ce qu'il y a d'extraordinaire , et de menaçant pour d'autres , dans 
la façon dont on procéda à fégard d'une institution établie, qui fonc- 
tionnait régulièrement depuis plus de quatre-vingts ans , et dont l'origine 
remontait à deux siècles. Il paraît qu'à plusieurs reprises la Commission 
du budget de la Chambre des députés avait demandé la suppression du 
crédit affecté au Journal des Savants. Quelles raisons avait-elle fait valoir? 
Nous l'ignorons. En 1899, ^^^^ renouvela cette demande avec plus de 
force. Le Ministre de l'Instruction publique fit observer qu'un traité 
conclu en 1 883 avec la maison Hachette et C*'^^', qui distribuait le journal, 
encaissait les abonnements et versait en échange une somme annuelle 
de 6,000 francs, liait l'Etat jusqu'à la fin de 1900; mais il promit que 
le traité ne serait pas renouvelé à l'échéance. En effet , lors de la discus- 
sion du budget de 1901, quelques députés ayant demandé l'inscription 
au budget du Ministère de l'Instruction publique d'un crédit de 
28,000 francs pour une création nouvelle, le Ministre dit simplement : 
« J'ai des fonds inscrits au budget pour le Journal des Savants; ces fonds 
seront disponibles dans quelques mois, et je les attribuerai à l'ofïice en 
questionnai » Ni en 1899, "^ *"" 1900, le Ministre ne crut devoir sou- 
mettre la question aux Chambres , où une discussion aurait pu s'ouvrir, 
ni même informer le bureau du journal , qui aurait pu faire entendre 
ses réclamations. La Chambre des députés vota le nouveau chapitre 46 1 
le Sénat en fit autant, et tout fut dit. Le bureau n'apprit que par ^'Offi- 
ciel l'arrêt de mort porté contre lui. Il délégua son président auprès du 
Ministre pour lui demander des explications. Le Ministre assura qu'il 
avait défendu autant qu'il l'avait pu institution du Journal des Savants , 

"' Le Journal des Savants était, de- en 1879,1! fut dans les dernières années 

fiuis 1861, inscrit pour 6,000 francs (au réduit à 12 et enfin à lo francs, 
ieu de 4, 600) sur le fonds des impres- '*' Le Journal des Savants a eu succes- 
sions gratuites, qui fut supprimé en sivement pour éditeurs, au xix' siècle, 
1896. Treuttel et Wurtz, Didier (1861), 

'*> Cet honoraire, qui était à l'origine enfin Hachette et G" ( i883). 
de 20 francs par page , avait été plus tard ^'' Journal officiel du a^ janvier 1 900 

abaissé à i5 francs; relevé à 17 francs (année 1900, p. 192). 

SWANTS. 4 

mniltEllIE NATIONILZ, 



26 GASTON PARIS. 

mais que la Commission du budget « avait passé outre ». Dans une lettre 
du 1 1 juin, le Ministre annonçait au bureau qu'à partir du i" jan- 
vier 1901 il ne pourrait continuer d'accorder au Journal des Savants la 
subvention qui lui était allouée, et que la maison Hachette avait été 
avisée que la convention entre elle et l'État ne serait pas renouvelée. 11 
voulait bien ajouter qu'il regrettait la mesui'e qu'il était obligé de prendre , 
et il exprimait aux membres du bureau « sa gratitude pour les services 
qu'ils avaient rendus dans la publication du Journal. » 

Le bureau était alors composé des dix-huit membres suivants : assis- 
tants, MM. Wallon, Boissier, Dareste, Perrot , Paris , Berthelot; auteurs, 
MM, Girard, Weil, Delisle, secrétaire du bureau, Bréal, Barth, Sorel, 
Marey, Maspero, Brunetière, Larroumet, Picot, Darboux. De ces dix- 
huit membres, treize se trouvaient présents à la conférence du i5 no- 
vembre 1900, où on délibéra sur ce qu'il y avait à faire. Le Ministère 
offrait, au cas où le journal continuerait, de lui assurer une subvention 
annuelle de 5, 000 francs, moyennant la livraison d'un certain nombre 
d'exemplaires; la maison Hachette, de son côté, était disposée à conti- 
nuer sa contribution de 6,000 francs, qui représentait à peu près le 
montant des abonnements. Mais avec 1 1 ,000 francs , au lieu de 3 i ,000 , 
on était loin de pouvoir faire face aux dépenses du journal. Plusieurs 
membres proposèrent d'en cesser la publication, d'autant plus que, dans 
l'état d'incertitude où l'on se trouvait, il devenait de plus en plus diffi- 
cile d'assurer une collaboration régulière. D'autres soutinrent qu'il fallait 
faire tout le possible pour ne pas laisser périr une institution qui avait 
un passé si long et si glorieux et qui faisait encore tant d'honneur à la 
France. On pouvait passer l'année 1901, grâce à ce qui restait en caisse, 
et moyennant que les membres du bureau renonçassent à leur indemnité 
et que les honoraires de rédaction fussent encore abaissés; pour l'avenir 
on aviserait. Ces vues lurent adoptées à la majorité de y voix contre 5 
et une abstention, et le journal, que M. L. Delisle continua de diriger 
avec le même dévouement, parut en 1901. 11 continua pendant l'année 
1902, grâce à la subvention de 8,000 francs que l'Institut lui accorda 
sur la rente de 3o,ooo francs que venait de lui léguer M. Jean Debrousse 
pour être employée « dans fintérêt des lettres, des sciences et des arts. » 
Cette libéralité était un acheminement vers la solution qui seule pouvait 
sauver le Journal des Savants : s'il devait continuer à exister, il ne pou- 
vait le faire qu'en se plaçant sous le patronage de l'Institut. 

Cette transformation se préparait depuis longtemps. Les membres du 
bureau nommés par le roi en 1816 étaient tous , nous l'avons vu , à une 
exception près, membres de l'Institut; par la suite, se recrutant eux- 



LE JOURNAL DES SAVANTS. 27 

mêmes, ils l'avaient fait exclusivement parmi lem's confrères. C'est le 
Secrétariat de l'Institut qui était chargé du détail de l'administration et 
de la comptabilité du journal. Les conférences avaient été transportées 
du Ministère à l'Institut. Le bureau, quand il s'était senti menacé, avait 
rempli les vides faits dans ses rangs en s'agrégeant, en 1900, les secré- 
taires perpétuels des Académies des Beaux- Arts et des Sciences morales, 
ainsi que le secrétaire perpétuel de l'Académie des Sciences pour les 
sciences mathématiques; les trois autres secrétaires perpétuels en faisaient 
déjà partie. 

Toutefois , il faut le dire , l'étroite connexion qui reliait le Journal des 
Savants à l'Institut n'avait pas, jusque-là, pleinement pénétré dans la 
conscience de tous nos confrères. Les choix que faisait le bureau n'étaient 
pas communiqués à l'Institut. Les membres du bureau suffisaient en 
général à la rédaction du journal, et ne faisaient que rarement appel à 
leui's confrères, et ceux-ci ne songeaient aussi que rarement à leur pro- 
poser des articles. Chose étrange, le journal lui-même n'était pas lu, 
nous dirions presque n'était pas connu, par beaucoup de membres des 
diverses Académies. Jl passait pour l'œuvre d'une sorte de sanhédrin , 
jaloux de ses prérogatives, et qui ne se souciait pas qu'on empiétât sur 
son terrain ni même qu'on regardât de trop près ce qui s'y passait. Pour 
faire accepter par l'Institut le patronage du Journal des Savants, il fallait 
évidemment en modifier beaucoup le fonctionnement, inviter l'Institut 
à en prendre la direction, et en ouvrir largement l'accès aux membres 
des diverses Académies. 

Le bureau du journal demanda à l'Institut, réuni le 1 avril igoi 
dans sa séance trimestrielle, de faire nommer par les cinq Académies 
une commission de dix membres qui ferait un rapport sur la possibilité 
et l'opportunité d'accorder une subvention au Journal des Savants. Cette 
commission fut élue , étudia la question , et chargea un de ses membres de 
communiquer à l'Institut le résultat de son enquête et de ses délibéra- 
tions : le rapporteur, dans la séance trimestrielle du 3 juillet 1901, exposa 
que le Ministère et la maison Hachette et C", — dont nous ne saurions 
trop louer le libéralisme et la bonne volonté , — étaient disposés à con- 
tinuer leur aide au journal et même à la rendre plus efficace, et que le 
journal pourrait , sous les auspices et la direction de l'Institut, reprendre 
une nouvelle vie. Le rapport concluait ainsi : 

L'année prochaine , la Commission du legs Debrousse , qui sera nommée par les 
cinq Académies dans les formes que vous avez adoptées, sera saisie par. le bureau 
actuel du journal d'une proposition de subvention au Journal des Savants, qui serait 
réorganisé comme l'Institut l'entendrait. Cette subvention ne serait, bien entendu, 

4. 



28 GASTON PARIS. 

accordée que pour un an , mais elle pourrait être renouvelée. Les Académies sont , 
dès aujoui-d'hui , averties du dépôt qui sera fait de cette proposition et pourront 
indiquer leur opinion aux membres qu'elles nommeront à la Commission Debrousse. 
Cette Commission donnera à la proposition la suite qu'elle jugera convenable, et 
l'Institut , dans la séance spéciale qu'il doit tenir pour l'attribution du legs Debrousse, 
statuera souverainement. C'est à lui qu'il appartient de décider s'il veut soutenir 
le Journal des Savants , ou s'il entend le laisser périr. 

Les commissaires élus par les cinq Académies, au mois de décembre 
1 90 1 , pour l'attribution des arrérages du legs Debrousse en 1 902 , pro- 
posèrent à l'Institut d'affecter une somme de 10,000 francs au Journal 
des Savants pour l'année 1903. L'Institut, dans sa séance extraordinaire 
du 5 mars 1902, ratifia cette proposition, et décida que le journal, 
placé sous les auspices de l'Institut, serait dirigé par un Comité de cinq 
membres représentant les cinq Académies, lesquels désigneraient l'un 
d'entre eux pour être chargé plus spécialement de la publication et un 
secrétaire pris en dehors de l'Institut. Le Comité a été élu peu après : il se 
compose de MM. G. Paris, pour l'Académie française; L. Delisle, pour 
l'Académie des Inscriptions; Berthelot, pour l'Académie des Sciences; 
Guiffrey, pour l'Académie des Beaux- Arts; R. Dareste, pour l'Académie 
des Sciences moral<;s et politiques. H a choisi pour directeur le représen- 
tant de l'Académie française et a nommé secrétaire M. H. Dehérain , sous- 
bibliothécaire à l'Institut. Il a conclu un nouveau traité avec la maison 
Hachette et décidé que l'Imprimerie nationale resterait chargée de l'im- 
pression. Il a dressé pour l'année 1 908 un projet de budget qu'il a soumis 
à l'Institut dans l'assemblée trimestrielle du 2 juillet 1902 et qui a été 
approuvé. Le Journal des Savants se trouve donc réorganisé, avec des 
ressources modiques, puisqu'elles se bornent aux 10,000 francs votés 
par l'Institut, aux 5, 000 francs fournis par le Ministère et aux frais d'im- 
pression que la maison Hachette a pris à sa charge en échange de la per- 
ception des abonnements ; mais ces derniers sont susceptibles , nous n'en 
doutons pas, d'une augmentation notable, qui peut arriver à mettre le 
journal dans une situation facile et même prospère. 



V 

Le Journal des Savants s'efforcera de reprendre , de réunir et de déve- 
lopper ce qu'il y a de meilleur dans les traditions des diverses époques 
de son existence. Il ne saurait prétendre à être ce que son premier 
fondateur avait rêvé, ce qu'Ernest Renan semblait croire encore pos- 
sible qu'il fût, «l'écho fidèle et complet de la littérature savante en 



LE JOURNAL DES SAVANTS. 29 

Europe. » Cette littérature est devenue tout autre chose que ce qu'elle 
était il y a deux cent cinquante ans. Le journal de Denis Sallo préten- 
dait embrasser, avec toutes les branches des sciences historiques, les 
mathématiques et les sciences de la nature, sans exclure la littérature 
pure, en faisant une place au droit, civil et canonique, dans ses plus 
actuelles manifestations , et en embrassant même les productions de l'art 
contemporain. Le journal entretenait ses lecteurs aussi bien d'un roman 
de La Calprenède et d'un tableau de Le Brun , d'un arrêt du Paiiement 
et d'une décision de l'Officialité , d'une expérience de physique ou d'une 
découverte astronomique ou médicale, que de livres sur la théologie, 
l'histoire, les langues anciennes et les médailles. Ce vaste programme 
alla se restreignant peu à peu : les nouvelles du monde judiciaire dispa- 
rurent ; les sciences mathématiques et physiques , qui un moment avaient 
envahi le journal au détriment des autres, virent leur part se réduire à 
mesure qu'il se créait pour elles des organes spéciaux ; plus tard , il fut 
tacitement convenu que , sauf de rares exceptions , elles ne figureraient 
dans le journal qu'envisagées au point de vue de leur histoire, et c'est 
aussi la règle que nous nous imposerons. L'immense développement qu'ont 
pris ces sciences oblige souvent ceux qui cultivent l'une d'entre elles, ou 
même une branche de l'une d'entre elles, à s'enfermer dans leur spé 
cialité, et la lecture des nombreux recueils spéciaux publiés dans tous 
les pays civilisés suffit à absorber le temps que leur laissent leurs 
propres recherches. Ce n'est pas dans un journal comme le nôtre que 
les géomètres, les astronomes, les physiciens, les chimistes, les agro- 
nomes, les physiologistes, les médecins viendront chercher des rensei- 
gnements sur le mouvement si actif et si dispersé de leurs sciences respec- 
tives. Au contraire, les historiens au sens le plus large du mot, ceux 
qui suivent dans toutes leurs formes les manifestations diverses de la 
vie de l'humanité à travers les âges, lisent avec intérêt ce qui se rap- 
porte aux origines et à l'évolution des sciences mathématiques et phy- 
siques , dont le rôle est de plus en plus prépondérant dans la marche et 
la direction de la civilisation. Les savants auxquels s'adresse notre jour- 
nal sont proprement ceux qui cultivent les sciences historiques; mais 
l'histoire de la découverte progressive des lois qui régissent le monde 
physique fait partie intégrante de ces sciences. 

Consacré aux sciences historiques, le journal laisse de côté non seu- 
lement les applications actuelles de la politique et du droit, mais la phi- 
losophie, la littérature et les arts dans leur activité présente. Nous nous 
abstiendrons d'appréciations sur les événements du jour, à quelque ordre 
qu'ils appartiennent : les divergences de sentiment et de goût auxquelles 



3(0 GASTON PARIS. 

ils donnent forcément iieu seront quelque jour, elles aussi, matière à 
histoire ; elles ne peuvent encore être jugées d'une façon vraiment scienti- 
fique et troubleraient forcément la sérénité qui doit caractériser un 
recueil comme celui-ci. C'est d'ailleurs ce que le Journal des Savants a 
compris dès sa première transformation : il a vite renoncé à l'appré- 
ciation d'œuvres ou de faits contemporains, et, surtout dans sa der- 
nière période, il s'est imposé à ce point de vue une réserve que nous 
imiterons. Notre domaine reste encore assez vaste : histoire politique, 
géographique, économique et sociale, histoire de la civilisation, histoire 
des religions et des philosophies , histoire des lettres , des arts et des 
sciences, histoire des langues, rien de ce qui a été humain ne nous sera 
étranger. Mais pouvons-nous, même en réduisant ainsi notre programme 
aux sciences proprement historiques, espérer le réaliser dans le sens 
où l'entendaient Sallo et Renan? Nous ne le pensons pas. Les sciences 
historiques , elles aussi , se sont développées dans d'énormes proportions ; 
des provinces, ou plutôt des empires entiers leur ont été ajoutés que 
l'on connaissait à peine ou qu'on ne soupçonnait même pas : les so- 
ciétés préhistoriques, la Chine et tout fExtrême-Orient , l'Inde, l'Assyrie, 
l'Egypte, les antiquités américaines, le monde slave, la linguistique com- 
parative, les littératures du moyen âge, la mythologie germanique, le 
folklore, bien d'autres encore. Chacime de ces disciplines est cultivée, en 
Europe et dans les pays de civilisation européenne, par des centaines de 
savants; chacune d'elles a ses organes spéciaux, ses sociétés, sa biblio- 
graphie sans cesse croissante. Pour donner un tableau complet du mou- 
vement contemporain des sciences historiques il faudrait un recueil 
dix fois, cent fois plus volumineux que le nôtre, une armée de tra- 
vailleurs , un outillage immense. Il existe bien certains recueils , comme 
la Revue critique et le Bulletin critique en France, le Literarische Central- 
blatt et la Deutsche Litteratarzeitnng en Allemagne, ÏAthenœum et YAca- 
demy en Angleterre, qui embrassent dans leurs comptes rendus et leurs 
bibliographies tout le domaine de ces sciences; mais ils sont loin de si- 
gnaler toutes les publications qui se font dans le monde , et ils se bornent 
d'ailleurs à des articles de peu d'étendue. Nous n'aurons pas plus qu'eux, 
nous aurons moins encore la prétention d'être complets ; nous voudrions 
toutefois qu'il ne parût rien de vraiment important qui ne fût signalé 
sans retard à nos lecteurs et apprécié avec plus ou moins de détail ; mais 
ce que nous souhaitons surtout, c'est que tous nos artides aient une 
valeur propre , apportent sur le sujet traité des idées ou des faits nouveaux , 
et soient indispensables à quiconque cultive les sciences historiques. 
Nos comptes rendus seront divisés en deux séries : les articles détaillés 



LE JOURNAL DES SAVANTS. 31 

et vraiment critiques , imprimés en caractère ordinaire , et qui rempliront 
les premières feuilles , et les annonces sommaires , en petit texte , qui vien- 
dront à la suite. Nous attachons le plus grand prix à ces notices moins 
étendues , qui peuvent seules nous mettre à même de faire connaître , peu 
de temps après leur publication, la plupart des ouvrages, rentrant dans 
notre cadre : si elles sont faites avec soin , elles renseignent suffisamment 
le lecteur et peuvent être fort utiles. Nous espérons qu'on nous aidera à 
rendre cette partie du journal aussi riche et intéressante que possible. 

Quant aux comptes rendus proprement dits , il y a plusieurs manières 
de les entendre. Nous n'exclurons aucune de celles qui sont bonnes. 
L'analyse pure et simple d'un livre, — ce qu'on appelait autrefois 
l'extrait , — ne saurait être admise qu'à titre exceptionnel , quand il s'agit , 
par exemple, d'un ouvrage écrit dans une langue peu accessible. En 
général , pour faire simplement connaître un livre nouveau , une annonce 
sommaire suffit. Le compte rendu détaillé devra toujours être critique, 
c'est-à-dire discuter et juger ce qu'il y aura de nouveau dans le livre et 
exposer sur le sujet les vues personnelles du rédacteur. 

Il est arrivé souvent, surtout, on l'a vu, dans le cours de la dernière 
période du Journal des Savants , que les livres annoncés ont servi seu- 
lement de point de départ ou de prétexte à de véritables dissertations, 
le rédacteur prenant cette occasion d'utiliser 4es études faites par lui sur le 
sujet. On a blâmé cette façon de procéder, qui transforme un compte 
rendu en un mémoire. Nous ne partageons pas cet avis. Plusieurs des 
articles de ce genre ont été parmi les plus utiles et les plus remarqués du 
jom'nal: dépassant l'intérêt momentané d'un compte rendu, ils pouvaient 
avoir une valeur durable; c'est pour les consulter qu'on recherche le plus 
souvent nos volumes. Ils ont fourni à des savants distingués l'occasion 
d'émettre des vues et de faire connaître des recherches que , souvent , ils 
n'auraient guère pu livrer autrement au public : or c'est une des raisons 
d'être de ce journal , et ce doit l'être encore plus maintenant, de donner à 
ceux qui y travaillent le moyen de communiquer, sans être obligés de faire 
une publication spéciale , lem's idées sur tel ou tel point , ou le résultat de 
leurs travaux. Nous n'exclurons donc pas les articles de ce genre, qui 
caractérisent depuis longtemps le journal et qui en font en bonne partie 
l'intérêt pour ceux qui le lisent et l'utilité pour ceux qui y collaborent. 
Mais , non plus que les autres , ces comptes rendus ne doivent prendre 
des dimensions exagérées. En aucun cas nous n'admettrons qu'un article 
ait plus de trois parties et comprenne en tout plus de quarante pages. 
Une telle étendue devra même être exceptionnelle. Des articles de cinq 
à dix pages seraient ceux que nous souhaiterions le plus. Ils nous per- 



32 (ÎASTON PARIS. 

mettraient de donner au recueii la variété qui, avec la rapidité d'infor- 
mation , est la qualité la mieux faite pour en assurer le succès. 

Nous ne sommes plus au temps où l'on contestait ses droits à la cri- 
tique. On se permettra ici de juger les livres nouveaux en toute liberté , 
en s'attachant toujours adonner les preuves des critiques qu'on adressera 
aux auteurs. Mais on évitera d'ordinaire, à moins qu'il n'y ait lieu de 
s'opposer à un succès immérité ou urgence à combattre une erreur qui 
pourrait se propager, de s'occuper d'ouvrages sans valeur, écrits par des 
hommes imparfaitement au courant des résultats acquis et des mé- 
thodes : l'autorité même qui s'attache naturellement à ce journal doit 
sur ce point le rendre réservé. C'est à des livres d'une valeur réelle, 
apportant du nouveau dans les faits ou dans les idées, que nous sou- 
haitons que nos articles soient surtout consacrés; nous voudrions que 
sur toutes les questions intéressantes qui seront soulevées dans le domaine 
des sciences historiques le journal donnât l'opinion motivée de la science 
française. 

Il va sans dire que nous embrasserons dans nos comptes rendus la 
littérature savante de l'étranger. La science , aujourd'hui , ne marche que 
par la collaboration de toutes les nations cultivées ; le Journal des Savants 
a été le premier organe périodique de cette collaboration : c'est un rôle 
auquel il n'a jamais failli , et que nous espérons qu'il remplira de plus 
en plus utilement. Nous reprenons d'ailleurs à notre compte les belles 
déclarations de nos prédécesseurs de i -702 : « Les préjugés des journalistes 
et leur partialité en faveur de leur religion et de leur pays sont des 

défauts qu'on leur reproche avec raison La Compagnie espère que 

les lecteurs , de quelque religion et de quelque pays qu'ils soient , seront 
contents d'elle sur cet article. » 

Ces mêmes prédécesseurs , nous l'avons vu , se trouvaient embarrassés 
entre les exigences diverses des deux catégories de lecteurs auxquelles ils 
s'adressaient : les gens de cabinet, qui ne se soucient que du fond, et 
les gens du monde , qui ne se soucient que de la forme : « Comment 
trouver un juste milieu pour satisfaire les uns et les autres ? » Parmi les 
qualités auxquelles tiennent les gens du monde, avec la finesse et la déli- 
catesse du tour, figure la clarté : c'est la seule qui soit essentielle, et 
les gens de cabinet ne doivent pas l'apprécier moins ; sans vouloir que 
nos collaborateurs soient toujours intelligibles du premier coup à des 
lecteurs non préparés, sans les empêcher de s'exprimer au besoin dans 
la langue abréviative des savants, nous leur demanderons de donner 
autant que possible à leurs articles, tant par la composition que par 
l'expression, la clarté qui en rendra accessibles à des lecteurs simple- 



LE JOURNAL DES SAVANTS. 33 

ment lettrés au moins les parties générales. Quant au style, nous ne 
nous permettrons pas, comme le faisait Sallo, de passer sur celui de 
nos collaborateurs un vernis qui en diminue la diversité; nous espérons 
au contraire que chacun d'eux donnera au sien , avec la clarté si natu- 
rellement française, et même, s'il le peut, avec cette «délicatesse» et 
cette « finesse » que le xviii^ siècle mettait à si haut prix , le caractère 
personnel qui est « de l'homme même », et qui ne peut que contribuer 
à la variété comme à l'attrait de notre recueil. 

A côté des comptes rendus, le Journal des Savants a de tout temps 
inséré de courts mémoires, contenant soit l'annonce d'une découverte 
nouvelle ou la communication d'un document inédit , soit l'exposé d'une 
vue personnelle sur un sujet d'histoire, d'archéologie ou de littérature. 
Nous accueillerons volontiers les articles de ce genre , mais ils ne devront 
figurer dans le recueil qu'à titre d'exceptions. Trop multipliés , ils lui en- 
lèveraient son véritable caractère, qui est d'être un organe d'information 
et de critique. 

Depuis longtemps le journal a donné des nouvelles académiques. 
Maintenant qu'il est placé sous le patronage de l'Institut, il doit non 
seulement conserver, mais enrichir cette rubrique. En dehors des événe- 
ments académiques proprement dits, comme les décès et les nominations 
de membres, les élections des bureaux, les prix proposés et décernés 
(au moins dans une certaine mesure), etc. , nous donnerons chaque mois 
un bref compte rendu des séances tenues par les cinq Académies pendant 
le mois précédent ; ces comptes rendus , au moins pour plusieurs d'entre 
elles, paraissent, il est vrai, dans différents journaux; mais nulle part on 
ne les trouve à la fois résumés et réunis, et le public sera bien aise, 
croyons-nous , d'être tenu ainsi au courant de ce qui se fait dans toutes 
les séances de l'Institut, outre que le journal prendra ainsi une valeur 
documentaire qui sera certainement très appréciée. Il serait d'ailleurs 
contraire à ce que nous avons dit du programme du journal, restreint 
aux sciences historiques, de signaler toutes les communications faites à 
l'Académie des Sciences , ou les discussions qui peuvent se produire sur 
des sujets d'un intérêt tout actuel à l'Académie française, à l'Académie 
des Beaux-arts et à f Académie des Sciences morales et politiques. Nous 
nous bornerons à signaler, avec les faits académiques, les communica- 
tions ou discussions rentrant dans notre cadre. Nous donnerons aussi 
l'indication, au fur et à mesure de leur apparition, des publications 
faites par chacune des Académies. 

Nous comptons, pour nous aider dans la tâche qu'ils nous ont fait le 
grand honneur de nous confier, sur la collaboration de nos confrères des di- 
Savants. 5 



m GASTOi^ PARIS, 

verse» Académies rcesrt elle qui donnera an jotimal l'édat et Tgratorité que 
nous- voulons loi assunrer. Mais nous, accueillerons vodantiers la collabo- 
raticJn âe savants qui ne font pas partie àc l'Instriut : parfois, plus jeunes, 
ptes- hardis , 3s nous apporteront u» utile appoint de vues personnelles 
eft représenteroni; les. tendances nouvelles qui se font jour continuellement 
dans les études historiée*. Nous ne refuserons même pas, à l'occasion, 
quelque communication d'un savant étranger, nous rappelant que l'un 
des titres d'honneur du Journal des Savants est de pouvoir inscrire le nom 
au grand Leibniz sur la liste de ses collaborateurs. Les associés étrangers 
(Je nos Acadérnies seront particulièrement bienvenus. 

Tel est, brièvement e^tposé-, le programme qoe nous nous proposons 
de Tenvp^. L'avenir dira si nous y réussissons. Le succès de notre œuvre 
dépend de l'apjjïri que lui donneront d'une part l'Institut qni l'a adoptée , 
d'autre part le public lettré du mionde entier, et pairticulièrement le public 
français , au<|uel nous demandons avec confiance d'encourager une en- 
treprise à la lois scientifique et nationale. 

Gaston PARIS. 



A m s TORY ov H IN DU Chemistm frona the. earliest times to the 

- middle of the sixteenth centuïy A. D., witk sanscrit texts., 

va-riants, translations and illustrations, by Prapbulia Ghandra 

Ray, 1>. se. , professer of chemistrj, Presidency Collège , Gai- 

" cuta. — Vol. 1, Galeulta, 1902, Lïxix-176 p. , lo ligures ef 

d'eux ind'ex. Textes sanscrits , i -4 1 • 

H y a cinq ans , M. le professeur Ray m'a communiqué un mémoire 
manuscrit en k^ pages, sur fhistoire de la chimie et de l'aicbimie 
indieime , mémoire dont j'ai publié une analyse eritiqu'e dans le Journal 
des Smiants^ [wfvïi. iSgS', p. a^y-sSB»). Depuis lors, sur mes encoura^- 
gements, le satvawt hinftoti » poursuivi ses recherches et approfondi ses 
premiers essais. Aidé par le concours de M. Alexandre Pedler, directeur 
de l'Instruction publique au Bengale , S a pu prendre connaissance de 
manuscrits plus aiTciens, tirés des bibliothèques de Bénarès, de Madras, 
de Cachemire, ainsi que des puMicatioms imprimées d'après divers autres 
manascrirts. L'un de ces dernier» manuscrits notammeait, le manuscrit 
Bower, est réputé écrit au v° siècle de n<rtre èr». Les autres s©«t de. dates 
ipïégales, parfois récentes; n>ais ils renferment des traité» auxquels on 
attribue une antiquité plus ou moins reculée. 



HISTOIRE DE LA CHIMIE INDIENNE. 35 

Je ra^ïpeilerai d'abord ce feitbieii connu que des ouvrages transcrits dasias 
im manuscrit et particuiièrement les •ou'VTages techniques ou théoriques 
sont sîiisceptibles de renfeamer, à côté des textes auxquels ie copiste 
attribiue une date i^ciilée, des additions faites à dififéreiites époqucB, 
des pius récentes pouvant être oomtemporaines de la dernière copie; ia 
date de cette dernière est donc ia seuie tout à lÉsiit cei^taine, dts additic«»s 
OMt été faite* souvent sans aucune intention de fraude , simplement poui' 
•oonipiéter l'étude des questions ti^aitées; mais ii est arrivé parfois qu'efles 
<mt eu pour objet d'antidater centains faits , certains noms , ou certaines 
doctrines. Si je faiscette obstsi'vatioii à foocasion des manuscrits hindous, 
c'est que j'ai eu oocaision de relever et de discuter de nombreux exemples 
de cet «ordre dans mon Histoire de ia Chimie au moyen âge, particulière- 
ment en ce qui touche les ouvrages attribués à Hermès et, plus tard, 
à Geber. 

La wiême chose est arrivée dans flnde pour le per«3ïinage demi- 
mythique et demi-historique qui porte le nom de Nagaijuiià; et i^airoi 
ses sucoessieurs , il existe pareillement , à côté d'un Vagbhata histori-que , des 
•oeuvres dont un pseudo- Vagbhata plus moderne s'est dédaré l'auteur. La 
critique de ce genre d'ouvrages et spécialement 'Oelle d«s écrits alchi- 
miques exige beaucoup de prudence et de sagacité. 

Quoi qu'il en -soit , nous devons remercier M. Ray du soin avec lequel 
ii a TasseMdblé les matériaux d'une étude difficile et obscure , et des pré- 
cieux détails et commentaires qui figurent dans sa publication. 

Une première réflexion se présente à l'esprit , après la lecture de son 
histoire de la chimie indienne; c'est que cette histoire est plutôt d'ordre 
nîédical que chimique. En un mot, la cliimie est partout ici subor- 
donnée à la médecine : il s'agit de doctrines et de recettes médicales plutôt 
que de doctrines diimiques ou alchimiques. Lesdeiscriptionsoiiéthodiqpies 
relatives à l'étude et à la préparation des métaux et autres substances 
n'apparaissent guère que dans les traités écrits à partir du xiv* et du 
Kv" siècle. 

Dans les extraits des vieux traités que M. Ray nous présente on ne 
rencontre presque rien qui ressemble aux traités systématiques de 
Zosiuïe et des alchimistes greoo-égypti'CTis, tels que ïious les connaissons 
par la Gollectioii des textes des awciews chimistes grecs , ou par celie des 
textes traduits par les Syriens ^'^'. ï>es extraits de œs vieux traités que 
publie M. Ray ne renferment aucun texte aichiinique propremeiTt dit , à 
l'exception de queiques phrases vagues "H; de quelques invocations mysti- 

'*' Voir mes onTrages sur cette C<^l«c#ion et swr ïm Chimie <m nwjvn û^e , t . I et 1. ^ . 



36 M. BERTHELOT. 

ques. Cette absence de documents alchimiques précis dans les textes indiens 
les plus anciens peut s'expliquer de deux manières : ou bien M. Ray n'a 
pas eu connaissance des traités alchimiques de cet ordre, à supposer 
qu'ils aient été conservés; ou bien, et plutôt, ces traités n'ont jamais 
existé : je veux dire existé avec les longs développements de doctrines et 
de procédés que nous lisons dans les textes alchimiques occidentaux, écrits 
dans les cinq ou six premiers siècles de notre ère. On s'explique d'ail- 
leurs cette absence de textes anciens, si l'on admet que les doctrines et 
imaginations alchimiques ne se seraient pas développées spontanément 
dans l'Inde , mais qu'elles y auraient été importées plus tard , par l'infil- 
tration des idées et des ouvrages syro-arabes , importation qui n'apparaît 
guère que du viii* au x* siècle de notre ère. Or, c'est précisément vers cette 
époque que l'influence des idées relatives au mercure se manifeste réelle- 
ment en médecine chez les Hindous et chez les Chinois. En tout cas , il 
y a là un problème à éclaircir : la découverte des moindres textes origi- 
naux serait précieuse à cet égard ; mais il serait nécessaire de publier ces 
textes complets, autrement que par des extraits, et sans addition, muti- 
lation ou mélange d'interprétation de l'éditeur ou des copistes. C'est 
à cette condition seulement que les indices de leur véritable origine 
pourraient être mis hors de doute. 

Il nous manque également un autre ordre de données historiques, 
qui seraient indispensables pour discuter exactement la vraie filiation 
des idées et des pratiques chimiques et alchimiques dans l'Inde : ce sont 
les cahiers de recettes techniques des orfèvres , des peintres et teinturiers , 
des céramistes et métallurgistes indiens , aux différentes époques. On sait 
combien le travail des métaux et celui des industries décoratives ont été 
poussés loin dans l'Inde et quel sentiment d'un art décoratif délicat se 
manifeste dans les objets anciens ou modernes qui proviennent de cette 
contrée. M. Ray a pris soin de consacrer un certain nombre de pages de 
son livre à la description des pratiques actuelles des artisans indiens. 
Certes ces descriptions sont très intéressantes, mais elles se rapportent 
uniquement aux temps modernes et contemporains. Il serait précieux 
pour l'histoire de la chimie et de l'alchimie indiennes de posséder des 
textes analogues soit au papyrus de Leide, qui m'a fourni la clef des 
traités démocritains , soit aux Compositiones et à la Mappœ clavicula , qui 
m'ont permis de constater le maintien des traditions de l'alchimie antique 
en Occident après la chute de l'empire romain et jusqu'au xni" siècle, 
c'est-à-dire jusqu'au moment où renaît la science occidentale, avec les 
doubles ressources empruntées , d'une part , aux recettes de technique in- 
dustrielle conservées en Europe et, d'autre part, aux ouvrages grecs, 



HISTOIRE DE LA CHIMIE INDIENNE. 37 

byzantins et aux traités arabes de diverse nature , apportés d'Espagne et 
d'Orient et traduits en latin au temps des croisades. Ces traités de la 
vieille technique indienne ont-ils disparu , par l'ellet du mépris des castes 
sacerdotales pour les professions des artisans ? Ou bien n'ont-ils jamais 
existé dans l'Inde, tout se bornant à des pratiques traditionnelles, où 
manquait l'appui de ces idées théoriques dont l'art et l'industrie n'ont pas 
cessé de s'inspirer en Occident .^^ On voit que l'on retrouve ici toujours le 
même doute sur l'antiquité de la science chimique proprement dite dans 
l'Inde: je ne parle pas des pratiques chimiques, qui sont aussi vieilles 
que la civilisation. 

Peut-être la découverte de quelque document inédit, demeuré jusqu'ici 
caché dans les bibliothèques de l'Inde , permettra-t-elle un jour de jeter de 
la lumière sur ces problèmes; à la condition bien entendu que ce docu- 
ment soit tiré de manuscrits bien datés et antérieurs aux influences 
grecques, arabes, occidentales, qui ont laissé leur empreinte dans les 
ouvrages composés ou copiés au cours des temps modernes. 

Je ne veux pas m'étendre davantage sur ces desiderata; mais il m'a 
paru néce.'saire de signaler l'absence presque complète de documents 
authentiques relatifs aux doctrines originales des chimistes indiens pro- 
prement dits, avant leur contact avec la civilisation arabe. Il serait tout à 
fait injuste à cet égard d'invoquer l'absence de cet ordre de textes , dont 
aucun indice ne permet de soupçonner l'existence, pour critiquer l'ou- 
vrage de M. Ray, qui a consacré un long et consciencieux travail à ré- 
sumer avec soin et intelligence les matériaux parvenus entre ses mains. 
On doit au contraire lui savoir le plus grand gré de ceux qu'il nous fait 
connaître. Si je fais les observations qui précèdent, c'est qu'il est indis- 
pensable de bien mettre au point les questions relatives aux origines si 
controversées des sciences de l'Extrême-Orient, particulièrement en ce 
qui touche les sciences positives telles que la chimie. 

Je vais maintenant essayer de résumer les points qui m'ont le plus 
frappé en lisant l'histoire de la chimie indienne. 

Dans l'introduction de l'histoire de la chimie indienne et dans l'ou- 
vrage lui-même , M. Ray envisage successivement les périodes suivantes : 

I. Notions chimiques dans les Védas; 

II. Période ayurvédique (temps prébouddhiques jusque vers l'an 800 

de notre ère); 
ÏII. Période dite de transition (de l'an 800 à 1 100 après J.-C); 

IV. Période tantrique (de l'an 1 i 00 à 1 3oo); 

V. Période iatrochimique (de l'an 1 3 00 à 1 55o). 



38 M. BERTHELOT. 

Peut-être la démarcation entre ces périodes n'est-elle pas toujours 
nettem«it tranchée , surtout entre les trois dernières. Je me bornerai à 
suivre cette division d une manière générale. 

L'époque des Védas est connue surtout par des documents en grande 
partie mythiques. Durant cette époque , chez les Indiens comme chez les 
Egyptiens, toute action humaine et spécialement la médecine et les arts 
industriels sont poursuivis en faisant concourir les agents naturels et l'in- 
fluence des êtres surnaturels, sollicités par les incantations et pratiques 
de la magie et de la sorcellerie. < * • 

Dans le Rig Veda , les Açwins , divinités analogues aux Dioscures grecs, 
sont invoqués comme des médecins divins. Le soma, jus fermenté, est 
l'objet d'une adoration spéciale et regardé comme Vamrita (ambroisie des 
Grecs), liquide divin qui rend centenaire. Dans l' Atharvaveda , les 
agents employés pour traiter les maladies sont les plantes et leurs pro- 
duits; mais leur emploi est associé invariablement avec celui des chanmes 
et invocations. Nous y lisons des incantations destinées à amener la 
ruine, la mort, la démence, la stupeur des adversaires. On s'assure 
l'amour des femmes par des philtres végétaux, joints à certains maléfices. 
— Plus tard , dans le Mahâbâhrata , l'or est associé au soleil et regardé 
comme un élixir de vie, tandis que le plomb est agent de sorcellerie; 
mais ce poème est mélangé d'éléments postérieurs. 

Les analogues de ces croyances et pratiques se retrouvent chez les 
Grecs , sans qu'il y ait lieu de croire à quelque emprunt proprement dit 
de part ou d'autre, c'est-à-dire d'invoquer autre chose qu'une certaine 
communauté de traditions originelles. 

La période ayurvédique présente un caractère plus positif. Elle répond 
à la période historique proprement dite des Grecs et des Romains. A ce 
moment, la chimie n'est encore séparée ni de la médecine ni des arts 
industriels. Mais le médecin est devenu distinct du prêtre. 

Avant d'entrer dans plus de détails sur les relations qui se manifestent 
alors entre les pratiques de la médecine et celles de la chimie , toujours 
étroitement liées entre elles, il est nécessaire d'exposer brièvement les 
idées philosophiques des Indiens de cette époque sm^ la constitution de 
la matière. En effet, c'est aussi la période des grands systèmes philoso- 
phiques, agités avec méthode et profondeur. Je n'ai pas la compétence 
philologique nécessaire pour parier ici des discussions régnantes rela- 
tivement à la date de ces systèmes et surtout à l'influence qu'ils ont pu 
subir de la part de la philosophie grecque , chi exercer sur celle-ci , partn 
culièrement à l'époque alexandrine. 

Bornons-nous à rappeler, avec Colebrooke, le* systèm^œ Samkhya et 



HISTOIRE DE LA CHIMIE INDIENNE. 39 

Vaideshika et particulièrement les concepts relatifs à la constitution de 
la matière. D'après Kapila, auteur du système Samkhya, il existe cinq 
ordi^s de particules subtiles ou radicaux, nommés ïanmatra, non per- 
ceptibles par les sens grossiers de l'homme , quoique perceptibles par des 
êtres d'ordre supérieur; ils engendrent cinq éléments plus grossiers : la 
terre, l'eau, le feu, l'air et l'espace (ou fluide éthéré). L'élément éthéré 
est le véhicule du son, perceptible par le sens de l'ouïe et dérivé du 
radical sonore éthéré. L'élément aérien est perceptible par les sens de 
l'audition et du tact; il dérive du radical tangible de l'air. L'élément igné 
est perceptible par les sens de l'ouïe , du tact et de la vue ; il dérive du 
radical coloré du feu. L'élément aqueux est perceptible par les sens de 
l'ouïe , du tact , de la vue et du goût ; il dérive du radical sapide de l'eau. 
L'élément terreux est perceptible par les sens de l'ouïe, du tact, de la 
vue, du goût et de l'odorat; il dérive du radical odorant de la terre. 
Ainsi, à chaque sens répond un élément distinct sensible, dérivé d'un 
radical non perceptible. 

Cette doctrine des éléments est analogue à celle d'Empédocle, mais 
avec des détails plus subtils et l'addition de l'élément éther. Elle a été 
développée et combinée avec des notions logiques rappelant Aristote 
et avec une théorie atomique analogue à celle de Démocrite par Kanada , 
fondateur du système Vaideshika. 

D'après ce système, les objets perçus par les sens sont caractérisés 
par six catégories. Mais ce serait sortir de mon sujet que d'entrer dans 
l'exposition de ces subtilités. Après avoir spécifié ces catégories et défini 
la substance, en tant que résultant de l'association des qualités et de 
l'action , le philosophe décrit les propriétés de la terre et de l'eau , toutes 
deux étemelles en tant qu'atomes ^ mais transitoires en tant qu'agrégats; 
celles de la lumière , qu'il assimile à la chaleur : lumière terrestre , telle 
que celle du feu ordinaire, et lumière céleste, telle que celle des édairs 
et des météores, etc. L'or est constitué par la lumière solidifiée par le mé- 
lange de quelques parties terreuses, etc. Kanada expose alors sa con- 
ception des atomes simples ou primaires, qui sont étemels, puis celle 
des atomes binaires, ternaires, quaternaires, etc. 

Je ne poursuivrai pas plus loin les développements de son système. 
Observons cependant que cet ordre de conceptions et d'imaginations demi- 
physiques, demi-métaphysiques rappelle celles des phiiosojJies gi'ecs, 
depuis Démocrite et Leucippe, inventeurs des atomes, jusqu'à Platon, 
dans son Timée, et Aristote, dans ses Méléorolo^qaes. li est facile de 
signaler entre les philosophes indiens et les philosophes grecs certaines 
analogies frappantes. 



40 M. BERTHELOT. 

Une influence réciproque s'est exercée réellement entre les deux 
régiojis et civilisations, après les conquêtes macédoniennes et la fondation 
des royaumes grecs de la Bactriane. Elle est manifeste à l'époque alexan- 
drine , c'est-à-dire dans les siècles voisins de l'ère chrétienne : le nom de 
Bouddha était connu de Clément d'Alexandrie, Les légendes antidatées 
relatives à Pythagore et la biographie fabuleuse d'Apollonius de Tyane 
ont conservé la trace de ces contacts. En tout cas, s'il y a eu quelque 
emprunt du côté des Indiens , il est incontestable que les idées grecques 
ont été remaniées par eux d'une façon originale et ont subi une élabora- 
tion nouvelle, dont la subtilité plus grande et les distinctions plus multi- 
pliées semblent accuser le caractère postérieur. 

Rentrons maintenant dans les œuvres plus spécialement chimiques 
du génie indien. Celles-ci, comme je l'ai dit, se rattachent à la mé- 
decine et à la matière médicale. A ce point de vue , la fm de la période 
que nous étudions en ce moment est représentée par deux grands 
ouvrages , le Charaka et le Susruta , dont l'origine serait fort ancienne , 
mais dont la rédaction définitive, telle que nous la possédons, semble 
contenir, à côté de fragments de date reculée et incertaine, des écrits 
très postérieurs à l'ère chrétienne, écrits basés d'ailleurs sur le système 
Vaideshika. La science de la vie (Ayurveda) est regardée comme une 
science secondaire; c'est d'ailleurs une révélation directe des dieux, 
une branche de l'Atharveda. 

Parlons d'abord des auteurs de ces compilations. 

M. Sylvain Lévy a retrouvé dans le Tripitaka chinois le nom de Cha- 
raka, comme guide spirituel du roi indoscythe Kanisha, au if siècle 
de notre ère^^\ et il le rattache à une tradition grecque. Mais le mot 
Charaka, d'après M. Ray, serait une appellation collective , qui remonterait 
beaucoup plus haut. 

En tout cas , l'ouvrage qui porte ce nom aurait passé par plusieurs 
rédaiîtions ou remaniements, entre autres celle de Vagbhata, postérieure 
de plusieurs siècles à l'ère chrétienne; ce livre (perdu aujourd'hui) 
aurait été traduit en arabe , par ordre des califes , vers le viif ou ix^ siècle 
de notre ère, en même temps qu'un autre livre appelé Nidana. Plus tard 
vint une rédaction nouvelle, attribuée à Nagarjunà, célèbre chimiste 
bouddhiste, personnage à demi légendaire, sorte d'Hermès trismégiste, 
que les Indiens regardent comme l'inventeur de la distillation et de la 
calcination. En fait, ceci nous indiquerait donc le viif ou le ix^ siècle 
comme l'époque où les Indiens ont connu ces dernières méthodes , dé- 

''^ Journal asiatique, t. VIII (1896), p. àà']- 



HISTOIRE DE LA CHIMIE INDIENNE. 41 

couvertes par les alchimistes gréco-égyptiens des premiers siècles de notre 
ère , c'est-à-dire plusieurs siècles avant le califat. C'est , en effet , vers la 
fm du vif siècle qu'elles ont été enseignées aux Arabes ^^^ par l'inter- 
médiaire desquels elles paraissent avoir été communiquées aux peuples 
de l'Extrême-Orient. 

'"' Le Susruta serait moins ancien que le Charaka ; la recension en aurait été 
également faite par Nagarjunà. C'est ici le lieu d'observer que le Charaka 
et le Susruta ne sont pas des ouvrages de chimie, le Charaka étant un 
livre de médecine proprement dite et le Susruta un livre de chirurgie. 
Le nom de Susruta, comme celui de Charaka, est attribué, dans les 
ouvrages indiens, à plusieurs personnages de date différente et qui 
semblent étrangers à la médecine. Ce nom figure notamment dans le 
manuscrit Bower (v* siècle de notre ère[.!^]). •»<> miLnubi-n 

Le plus ancien commentaire du Susruta est le Bhanumati, par Chakra- 
pani Datta , qui vécut vers l'an 1 060 : le texte du Susruta était adors l'objet 
d'une sollicitude attentive à en maintenir la pureté. '. Hrn'n J :^^j>iîi ! 

Tel est le résumé des renseignements fournis par M. Ray.' Il réfute 
vivement une opinion développée récemment par le savant orientaliste 
Haas, d'après laquelle le nom de Susruta serait la corruption arabe de 
celui d'Hippocrate , changé d'abord en Socrate , le tout d'ailleurs confor- 
mément à ce qui est arrivé fréquemment dans ces transcriptions succes- 
sives des noms grecs. 

Comme exemple analogue, je demande la permission de rappeler 
l'étrange confusion qui existe dans les traités d'alchimie syriaque entre 
Hippocrate et Démocrite^^^ ainsi que les transcriptions de noms grecs 
dans la Tnrba philosophorum'^^^ Les confusions de ce genre sont bien con- 
nues de tous les orientalistes. 

On a rapproché aussi le système humoral des auteurs indiens , fondé 
sur les trois humeurs : air, bile et phlegme, de celui des Grecs : sang, 
bile, eau, phlegme. Je ne prétends pas m'ériger en arbitre de cet ordre 
de questions : toutefois, de semblables analogies ont pu se présenter à 
l'esprit des médecins de différents peuples. Elles semblent trop vagues 
pour autoriser des conclusions assurées. Si elles étaient mieux établies , 
peut-être pourrait-on les rapporter à quelque tradition commune plus 
ancienne , originaire , par exemple , de la Chaldée , comme le prétendait 
Terrien de la Couperie. tm^ ).ï ù iio(j(jhj | 

'^^ Voir les récits relatifs à Morienus '^' La Chimie au moyen âge ^ t. II, 

ou Marianus, moine grec chrétien, et à p. xl et 3i4. 

son disciple Calid : La C/iimie a« moye/t '^' La Chimie au moyen âge, t. I, 

âge, t. I, p. 24.2 et 2^6, et t. III, p. 2. p. 267. ; , , 

Savants. 6 



lE NATIONAL 



42 M. BERÏHELOT. 

Voici encore quelques renseignemeûts fournis par M. Ray. Dans le 
Charaka et le Susruta, on distingue les drogues d'origine terrestre ou 
minérale, d'origine végétale et d'origine animale. 

Parmi les drogues minérales, on cite d'abord : l'or, qui est mis à part; 
les cinq métaux : argent , cuivre , plomb , étain , fer, et ce qu'on appelle 
leurs impuretés ^"^^ ou bitumes (?), c'est-à-dire leurs oxydes et autres 
composés. Viennent ensuite : l'arsenic rouge , réalgar et orpiment ; l'anti- 
moine sulfuré; les sels, au nombre de cinq; le sable, les gemmes, les 
pyrites et leurs dérivés (vitriols) correspondant au nûsy et au sory des 
Grecs ^^', toutes drogues simples employées en médecine. Leur description 
et les traitements qu'on leur fait subir, lavages, grillages, infusions et 
mélanges, rappellent le traité de Dioscoride; non qu'il y ait emprunt et 
traduction directs, mais plutôt transmission par intermédiaires, avec 
certaines modifications dans les procédés. Le soufre figure aussi associé 
à des drogues végétales, celles-ci empruntées surtout à des plantes de 
l'Inde. Viennent enfin les drogues d'origine animale : le sang, la bile, le 
sperme, l'urine (huit variétés selon les animaux), la corne, les cheveux, 
les os, etc. 

Cette distinction des drogues en trois catégories, animale, végétale, 
minérale, rappelle encore la nomenclature symbolique des alchimistes 
arabes'^) et spécialement celle d'Avicenne (réel ou prétendu). On pourrait 
y voir un signe d'origine, les anciens alchimistes grecs n'employant pas 
cette nomenclature. 

Les poisons sont aussi partagés en minéraux , végétaux , animaux. 

L'emploi des lessives de cendres et spécialement celui de la pierre à 
chaux calcinée , pour les changer en solutions alcalines caustiques , décrit 
dans le traité que je résume, me semble indiquer une addition plus 
moderne , dérivée par voie directe ou indirecte des pratiques de chimistes 
européens. Au contraire , on doit signaler comme essentiellement indienne 
une discussion étendue sur la distinction des goûts, leur nombre, leur 
relation avec les cinq éléments primordiaux; de même les classes d'ali- 
ments, dérivés des cinq éléments, possédant les six goûts et les deux 
propriétés du chaud et du froid. 

Observons enfin que dans le Charaka et le Susruta on ne trouve qu'une 
seule référence relative au mercure : ce qui est un indice d'antériorité 
par rapport à la période subséquente de médecine mercurielle. A cet 
égard et pour nous rapprocher davantage de l'histoire de la chimie et de 

^'^ Ce mot rappelle la dénomination iàs , rouille , venin , viras , de Pline , appliquée 
par les alchimistes grecs aux oxydes : Introduction à l* étude de la Chimie des anciens, p. i d. 
— ^^^ Même ouvrage, p. 24.3. — ^'^ La Chimie au moyen âge, 1. 1, p. 299 et 3o3. 



HISTOIRE DE LA CHIMIE INDIENNE. 43 

ses doctrines propres , dont ii n'est guère question dans ce qui précède , 
on peut ajouter que la phamiacopée indienne primitive, telle qu'elle 
figure dans les ouvrages précédents , ne contient pas de sels métalliques 
ni surtout ces préparations mei^urielles caractéristiques de la période 
tantrique. 

Au contraire, cet ordre de préparations a établi son autorité au 
xi" siècle, dans les ouvrages de Vrinda et Chakrapani Datta, commen- 
tateurs de Charaka et de Susruta. Ils recommandent en même temps de 
faire intervenir les prières cabalistiques du culte tantrique , comme auxi- 
liaires de certaines de leurs préparations. 

A cette même époque l'alchimie proprement dite apparaît nettement 
dans l'Inde, d'après Albenini(*\ surtout comme auxiliaire de la médecine. 
Alberuni ajoute que les Indiens désignent leur science alchimique sous lé 
nom de Rasayana, et qu'elle enseigne les procédés pix)pres à restaurer 
la jeunesse et à allonger la vie, c'est-à-dire la fabrication de l'élixir de 
longue vie. Cette fabrication est, comme toujours, congénère de celle de 
l'or et de la pierre philosophale. Le mot rasa lui-même désignait, à 
l'origine , le chyle générateur du sang ; mais il fut depuis réservé au mer- 
cure et à ses minéraux et composés divei^. Les théories exposées par 
Alberuni sur la constitution des métaux, en tant que foiTnés de soufre 
et de mercure, sont celles des Arabes. L'alchimie a été en honneur dans 
f Inde principalement durant la période tantrique , du xii* au xiv* siècle. 
A ce moment, les idées mystiques et magiques jouaient un grand rôle 
dans le bouddhisme indien, dont la pureté originelle avait été altérée 
par le culte de Siva et de certaines divinités étranges , reste des anciennes 
religions de l'Inde. Les sciences positives et les sciences occultes y sont 
jointes en un amalgame singulier, que l'on retrouve dans le taoïsme 
chinois , aussi bien que dans les antiques traditions du gnosticisme occi- 
dental, ce dernier fort antérieur comme date. Ces pratiques remontent 
peut-être aux origines mêmes de fespèce humaine; laChaldée et l'Egypte 
les ont connues. Aussi ont-elles été associées aux premières doctrines 
scientifiques. En tout cas le culte de Siva, déjà établi dans l'Inde au 
XII* siècle de notre ère, avec le phallus comme emblème, renferme un 
mélange de procédés alchimiques et de rites obscènes. 

Vers le xi° siècle, les connaissances chimiques sont exposées entre 
autres dans le Rasaratnakara, toujours attribué à Nagarjunà, dont le nom 
prend ainsi une sorte de caractère générique, et le Rasarnava (mer de 
mercure), l'un des tantras du culte de Siva. La notion mystique du 

".)JV^ v>\ j> >^"',VuA«r\^i\^ • — .l'./i- 
''' Voir Journal des Savants , avril 1898, p. 228. 

6. 



44 M. BERTHELOT. 

mercure des philosophes, élément supposé des métaux, apparaît alors, 
associée et confondue avec la connaissance du mercure proprement dit. 
Mais les tantras joignent à ces notions générales, congénères de celles des 
alchimistes grecs et arabes, des idées mystiques d'un caractère original. 
«C'est par le mercure, dit le dernier ouvrage, que l'on rend le corps 
impérissable , de façon à le soustraire à la nécessité de la mort. » En effet , 
le corps , en tant que composé des six enveloppes de l'âme , est dissoluble , 
tandis que le corps créé par Hara et Gauri (désignés sous les noms du 
mercure et du mica) est permanent. L'ascète qui aspire à la «libération » 
dans cette vie doit d'abord se faire un corps glorieux, engendré comme 
le mercure par la conjonction créatrice de Hara et de Gauri. « Leur com- 
binaison, ô déesse'^', détruit la mort et la pauvreté. » L'auteur cite ici les 
noms des sages qui ont atteint la « libération » dans cette vie actuelle, en 
acquérant un corps divin (ou mercuriel) par refficacité du mercure. Le 
mercure fixé guérit les maladies; le mercure éteint (amorti, mortifié) 
ressuscite les morts ; c'est un médicament suprême qui rend le corps incor- 
ruptible et impérissable. L'adoration du mercure sacré est plus béatifique 
que l'œuvre de tous les emblèmes phalliques. Dans la Revue des systèmes 
philosophiques , par Madhavacharya , abbé-chef du monastère de Sringeri 
en 1 3 3 1 , le sixième système est désigné sous le nom de système mercuriel. 
Le mercure est appelé semence de Siva, dénomination qui rappelle la 
semence d'Hermès et la nomenclature symbolique des scribes sacrés de 
l'Egypte''^', reproduite en partie par Dioscoride et par Avicenne^^^. Dans 
Marco Polo on retrouve cette opinion que les sages indiens vivent de 
cent cinquante à deux cents ans , en usant d'un breuvage étrange renfer- 
mant du soufre et du mercure. — Ainsi d'un symbolisme mystique les 
Indiens avaient passé à une interprétation médicale positive et à la pré- 
paration des médicaments métalliques. 

L'application matérielle de ces doctrines et de ce symbolisme mystique 
ne devait être faite que par les initiés; autrement leurs conséquences 
littérales étaient susceptibles de se traduire par des empoisonnements. 
C'est ce qui paraît en effet avoir eu lieu en Chine , où plusieurs empereurs , 
vers le x^ siècle , ont été , dit-on , victimes de l'emploi des remèdes des- 
tinés à leur procurer fimmortalité. 

En tout cas , nous sommes ici dans l'Inde en période alchimique : le 
pseudo-Vagbhata nous donne les noms de 3 y alchimistes renommés. 

On voit par ces détails exacts que le développement de cette science 

'"' Parvati, associée de Siva. — '*^ Introduction à la Chimie des anciens, p. 1 1. — 
'*' La Chimie au moyen âge, t. T, p. 3o3. 



HISTOIRE DE LA CHIMIE INDIENNE. 45 

demi-réelle, demi-chimérique, a été tardif dans l'Inde. La floraison n'en 
a réellement eu lieu que dans la période tantrique. S'il paraît certain, 
d'après les textes des annalistes arabes, que les califes Haroun et Mansour 
ont fait traduire à Bagdad quelques ouvrages de médecine indienne , en 
même temps que des ouvrages grecs et syriaques , nous ignorons ce que 
renfermaient ces ouvrages, et rien ne permet de supposer qu'ils con- 
tinssent des notions chimiques proprement dites. Les théories signalées 
dans Alberuni et dans les auteurs indiens de date certaine ont le carac- 
tère de doctrines dérivées de celles des chimistes arabes , lesquelles elles- 
mêmes se rattachent , par l'intermédiaire des Syriens , à celles des alchi- 
mistes gréco-égyptiens. Les Indiens ont donné à ces doctrines leur 
empreinte et une certaine figure originale en les incorporant dans leurs 
systèmes religieux. 

Citons, d'après M. Ray, des extraits des plus anciens ouvrages qui 
contiennent des renseignements chimiques précis : (^/iits- > '1 -vnUr: 

Le tantra intitulé Rasarnava (xiif siècle) [mer de mercure] expose 
la science sous la forme d'un dialogue entre Siva et son épouse Parvati. 
Le mercure est réputé composé de cinq éléments et assimilé à Siva lui- 
même. Dans cet ouvrage on trouve la description de nombreux appa- 
reils et préparations chimiques. L'auteur insiste sur les procédés propres 
à tuer le mercure, c'est-à-dire à l'amortir, comme nous disons encore, 
en le réduisant en poudre , notamment pour préparer le vermillon avec 
le soufre et le mercure. Tous les métaux peuvent être tués avec un mé- 
lange de vitriol vert , de sel gemme , de pyrite , de soufre ^ de natron et 
de divers ingrédients végétaux. v-j ;hrwt! »U:b»(j< ,\/,,m. 

On remarquera que la mort des métaux et leur résurrection sont des 
expressions courantes en alchimie. 

fc Notre auteur enseigne aussi à teindre les métaux, spécialement le 
cuivre, en le traitant pair la calamine; ce qui, dit-il, le change en or 
(laiton). 

;.; Le Rasaratnasamuchchaya , ouvrage écrit entre le xiv® et le xvf siècle, 
est déclaré au début l'œuvre de Vagbhata, fds de Simhagupta, prince 
des médecins : c'est encore un pseudonyme. Son traité est un exposé 
méthodique de la chimie , telle qu'elle était connue alors ; il traite du 
mercure , des minéraux et métaux , de la constiniction des appareils , des 
formules mystiques de purification des métaux, de l'extraction des 
principes actifs, de la fusion, de l'incinération. Les vertus du mercure y 
sont exaltées : « Son emploi délivre fhomme d'une multitude de ma- 
ladies. Le dieu du feu le fait couler dans le Dardistan , région monta- 
gneuse du Cachemire où se trouvent des mines de cinabre. Celui qui 



46 M. BERTHELOT. 

obtient le mercure , préparé avec le concours de rites magiques et mys- 
tiques , assure à ses adeptes Je bonheur et la santé , la richesse , le pou- 
voir dé transmuter les métaux et de prolonger la vie. » 

Le livre II traite ensuite des rasas, minerais et produits métalliques 
spécialement mercuriels. 

Le livre III traite des iiparasas ou rasas inférieurs, tels que le soufre, 
l'ocre rouge , le vitriol , l'alun , les sulfures d'arsenic , orpiment et réalgar, 
le sei ammoniac, le cinabre, etc. On y décrit les variétés de chaque 
espèce de drogue, sa purification, son traitement par différents jus de 
plantes et liquides, etc. 

Dans le livre IV sont énumérées les gemmes ou pierres précieuses, 
qui jouent un si grand rôle dans le monde depuis les temps les plus 
reculés. Les Orientaux les ont toujours en estime particulière. Elles sont 
ici examinées au point de vue de la matière médicale. On cite en parti- 
culier les suivantes : diamant, perie, pierre du soleil (escarboude?), 
pierre de lune ( sélénite) , lapis-lazruli , émeraude , topaze , saphir, corail , etc. 

Le livre V examine les propriétés des métaux purs : or, argent et fer, 
et celles des métaux à odeur fétide, plomb et étain. H y a cinq variétés 
d'or, dont trois mythiques et de céleste origine , une tirée des minerais , 
une obtenue par trananutation. L'argent a trois variétés, le fer trois, 
l'étain deux , etc. 

Dans le livre VI , il s'agit de l'iniliation et de la discipline des adeptes. 

Le livre Vil décrit le laboratoire et ses ustensiles; le livre VIII, les 
termes techniqpies; le livre IX, les appareils. 

Dans le livre XI , spécialement consacré au mercure , la purification 
de ce métal doit être opérée « un jour de bon augure et sous une étoile 
favorable ». 

Je ne pousserai pas plus loin ce résumé des analyses de M. Ray, ayant 
déjà publié dans le présent journal (avril 1898) des détails circonstanciés 
sur les travaux de ce savant professeur relatifs aux ouvrages de chimie 
indienne de date postérieure , dont il a entrepris l'élude ; mais je ne puis 
terminer mon article sans le remercier encore une fois d'avoir exécuté 
ce long et pénible travail, et d'avoir signalé et analysé les ouvrages 
nouveaux dont il nous révèle l'existence. C'est un chapitre intéressant 
ajouté à l'histoire des sdences et de l'esprit humain, chapitre particu- 
lièrement utile pour la connaissance des relations intellectuelles réci- 
proques qui ont existé entre les civilisations orientales et occidentales. 

; .,: , i^M iM , , M. BERTHELOT. 



LA COLLECTION DE MSS. DE M. HENRY YATES THOMPSON, kl 

A DESCRIPTIVE CATALOGUE OF THE SECOND SERIES OF FIFTY MANU- 
SCRIPTS (n°' 5l tO lOo) IN THE COLLECTION OF HeNRV YaTES 

Thompson. The notices contributed bï vabious hands. Cam- 
bridge, printedatthe University Press. 1902. In-8^ xii et 896 p. 

Dans le Journal des Savants de l'année 1 898 (p. 669) , j'ai eu le plaisir 
d'analyser le Catalogue des cinquante premiers manuscrits de la riche 
collection de M. Henry Yates Thompson et de louer à la fois la beauté 
des manuscrits et le soin avec lequel M- Montagu Rhodes James en 
avait rédigé la description. Aujourd'hui je dois donner les mêmes éloges 
au Catalo^e de la seconde cinquantaine des manuscrits de M. Thompson , 
catalogue non moins remarquable que le premier et dont les notices sont 
signées de noms qui suffisent pour nous édifier sur la façon dont le travail 
a été exécuté : ce sont ceux de MM, W.-H. James Weale, ly Montagu 
Rhodes James, S.-C. Cockerel, G.-F. Warner, sir Ed.-M. Thompson, the 
Rev. E.-S. Dewick , Henry Yates Thompson et feu Michael Kerney. 

Je dois rappeler que la collection de M. Thompson est, avant tout, un 
choix de manuscrits à peintures , et qu'elle renferme nombre de volumes 
classés à bon droit parmi les chefs-d'œuvre de la miniature du moyen âge. 

Tous les manuscrits compris dans la seconde cinquantaine sont des 
morceaux exquis; on y retrouve l'élite des volumes qui étaient classés 
dans YAppendix de la célèbi^ bibliothèque du comte d'Ashburnham. 
J'en citerai seulement quelques-uns, m'attachant à ceux qui nous inté- 
ressent particulièrement à cause de leur origine française , ou qui peuvent 
donner lieu à des observations complémentaires. 

N" 55. Apocalypse de la fin du xiii* siècle, dont l'existence a été ré- 
vélée en 1896 par un article intercalé dans le Catalogue des manuscrits 
du comte Giacomo Maneoni, auquel le volume n'avait point appartenu. 
Ce beau volume ne contient pas seulement la suite des figures de l'Apo- 
calypse que la récente publication de la Société des anciens textes français 
a fait connaître. On y trouve , en plus , une soixantaine de tableaux dont 
les sujets, empruntés au commentaire, ont été parfois très subtilement 
rattachés au texte de l'Apocalypse. 

N* 67. Un livre d'Heures du xiv" siècle, d'origine anglaise, auquel on 
a donné le titre de Heures de Taymouth, se fait remarquer par le 
nombre et surtout par la variété des sujets qu'on y a représentés. li y en 
a près de quatre cents, parmi lesquels doivent être citées des scènes 
tirées de romans de chevalerie et d'autres poésies mondaines. Tantôt les 
miniatures sont accompagnées des noms des personnages figurés : Boves 



48 



LEOPOLD DELISLE. 



de Hamton, Josiane, Guy de Warwich; tantôt elles sont expliquées par 
des légendes assez développées pour permettre de suivre toutes les péri- 
péties d'un petit drame : i <. 'u ■^-. 

Ci vount les damoyseles au boys dedure. ^ ■ 

Ci vient le wodewose'*', et ravist run[e] des damoyseles coiilaunt des fleurs;' 

Ci porte il la damoysele en ses bras. . ; » ; 

Ci vient Enyas, un viel chivaler, et rescout la damoyselei'i^ """ ■'•■ V ' 

Cy le viel chivaler meyne avant la damoysele. 

Cy vient un joene chivaler de chalanger la damoysele. 

Cy met le viel chivaler la damoysele en mllu el chemyn , entre li elle joene chivaler. 

Cy refuse la damoysele le viel chivaler et s'en va au joene chivaler. '7'' 

Cy vient le joene chivaler a chalenge[r] le levrer au viel chivaler. 'fUn-: 

Cy est le levrer mys desus un arbre , en milu el chemin d'entre li ii chivalers, et 
par covenaunt taille si cornunt li chivalers , et auquel de aux le levrer s'en va , si en 
joyt le levrer. 

Cy vient le levrer au viel chivaler sun mestre, et li joene chivaler irrousement 
s'en voe': combatre od le viel chivaler, et dit qu'il voet avoir le levrer od la damoysele. 

Cy s'en combatent li n chivalers, et 11 viel chivaler en ocist le joevene chivaler. 

Cy s'en va 11 viel chivaler od sun levrer, et guerpist la damoysele seule pur sa 
desnaturesce^^'. '" ' ' ' '■,, ,, ..,..'', t • i ■ 

Le même manuscrit nous offre une série de 5 y miniatures se rap- 
portant aux Miracles de Notre-Dame. Il y en a cinq qui ont trait à la 
légende de Théophile, et les explications en français qui les accompagnent 
présentent beaucoup d'analogie avec celles des miniatures du Psautier de 
la reine Ingeburge consacrées au même sujet. 

N° 58. Le Psautier de la famille anglaise de Saint-Omer a pour nous 
un intérêt particulier. Il offre beaucoup d'analogie avec un psautier 
conservé sous le n° i -y i dans la bibliothèque de Douai, qui a jadis appar- 
tenu à un abbé de Bury-Saint-Ëdmond. Le manuscrit de M. Thompson 
a fait partie de la bibliothèque de Honfroi, duc de Gloucester, frère 
de Henri V. Au xvif siècle, il était en Normandie, comme on le voit 



'^' Mot attesté en moyen anglais au 
sens de «satyre, homme des bois» .—G. P. 

'^' Nous avons ici le conte bien connu 
qui a pour thème l'Inconstance de la 
femme opposée à la fidélité du chien. 
La version, perdue , que représentent ces 
miniatures est particulièrement inté- 
ressante parce qu'elle est la seule qui 
nous ait conservé la forme première du 
récit : dans les autres (elles sont trois, 
qui remontent à une même source), il 
s'agit de deux chiens et non d'un , et , en 
outre , ces chiens appartiennent , non au 



chevalier avec qui la demoiselle voyage, 
mais à la demoiselle , ce qui détruit tout 
le sens du récit (voir Romania , t. XXIX, 
p. 598). Le combat final, qui ne faisait 
peut-être pas partie du thème primitif, 
se retrouve dans notre version. Elle est 
seule à ajouter à l'inconstance de la 
femme son ingratitude, en donnant 
comme préambule au récit la délivrance 
de la demoiselle des mains du wodewose 
par le vieux (encore une circonstance 
propre à notre version) chevalier qu'elle 
abandonne pour un inconnu. — G. P. 



LA COLLECTION DE MSS. DE M. HENRY YATES THOMPSON. 'i9 

par des vers qui furent alors ajoutés au commencement du volume 
avec ce titre : « Egidio Dancel , subprefecto majori apud Constantinates , 
Carmen in illius anagramma quod est Dia Galliœ decus jus. 

N° 70. Ce manuscrit est un bel exemplaire du livre des Sentences, de 
Pierre Lombard, à la fm duquel le copiste a tracé ces quatre vers : 

Hec tibl, summe Deus, tuus offert scripta Renaudus : 
Si placet oblatum , plus ejus solve reatum. 
Qui servare libris preciosis néscit honorein, 
Illius a manibus sit procul iste liber. 

Au-dessous de ces vers se distinguent les traces d'une inscription ainsi 
conçue : Liber Sancte Marie de Caritate. 

On a cru pouvoir appliquer cette inscription au monastère de La 
Charité-sur-Loire , l'une des plus célèbres maisons de l'ordre de Cluni ; 
mais c'est là une conjecture qu'il faut abandonner. Le manuscrit dont il 
s'agit vient de l'abbaye cistercienne de La Charité , au diocèse de Bosançon . 
Un catalogue des manuscrits de cette abbaye, dressé au xviii" siècle, 
et que M. Jules Gauthier a publié en 1881 dans la Bibliothèque de 
l'École des chartes (t. XLII, p. 19), contiont farticle suivant : 

7. L'exceJlent ouvrage des Sentences, dans un volume en vélin. . . Le copiste 
de cet ouvrage est dom Renaut, religieux de cette abbaye. Voici quatre vers qu'il 
mit sur la fin de ce manuscrit : 

Hase tibi, siimmc Deus, etc. (comme plus liaut). 

Jl est de toute évidence que le maimscrit 70 de M. Yates Thompson 
lépond à l'article 7 de l'ancien catalogue des manuscrits de l'abbaye cis- 
tercienne de La Charité. J'ai eu l'occasion d'avertir que les manuscrits 
de cette abbaye ont été, au moins pour une partie, portés en Angle- 
terre. J'avais en effet remarqué que les n™ 1 09/18, 10960, 10986 ou 
10987 et 109/12 du fonds additionnel du Musée britannique corres- 
pondent exactement aux articles i/i, 28, 28, A 6 et /19 du catalogue 
publié par M. Jules Gauthier (voir Bibliothèque de l'École des chartes, 
1890, t. LI, p. 878). 

N" 71. Missel du milieu du xm" siècle, à l'usage de l'église de Saint- 
Ktienne de Dijon. J^e calendrier contient cette mention au 27 avril : 
« Dedicatio ecclesie Sancti Stephani Divionensis. » On a ajouté sur les 
derniers feuillets, en caractères du \v" siècle, des prières pour le duc de 
Bourgogne [Philippe le Bon] et pour sa famille. 

N" 7a. Psautier qu'on suppose avoir été compris dans la partie d'été 
d'un bréviaire à l'usage de la Sainte-CliapeUf et qui paraît dater de la \\n 
Au mu' siècle. 

SVV.WTS, 7 



50 UEOPOLD DELISLE, 

Le calendrier mentionne trois fêtes spéciales à la Sainte-Chapelle : 
« Dedicatio capelle régis Parisiensis (26 avril); — Susceptio sancte co- 
rone Doniini, diiplum ( i 1 août); — Susceptio reliquiarum in capellam 
régis [So septembre). » — Dans ce calendrier ont été soigneusement 
notés les obits de plusieurs membres de la famille royale : Louis VU, 
au 1 g septembre ; Philippe;- Auguste , au 1 4 juillet ; Philippe le Hardi , au 
6 octobre , et la reine Isabelle d'Aragon , au 2 8 janvier. — Nous y lisons 
au - avril un article ainsi conçu : « Obitus interfectonim in Egipto 
a Saracenis. » Pareille mention est inscrite au 7 avril dans le calendrier 
d'un bréviaire attribué à Philippe le Bel , manuscrit latin i o 2 3 de la 
Bibliothèque nationale. Il s'agit évidemment là des compagnons de 
saint Louis qui périrent à la journée de Mansourah. 

N" -y 3. Psautier, dont la transcription est rapportée aux environs de 
l'année 1 3oo. Les litanies des saints contiennent des noms qui autorisent 
à attribuer au livre une origine bretonne. Il y a des invocations à saint 
Melaîne, saint Pair, saint Corentin, saint Magloire, saint Samson, saint 
Paul, saint Malo, saint Gildas, saint Judicael et saint Mars. 

N" 75. Les Heures de Jeanne, reine de Navarre, fdle de Louis X, 
morte en iS/ig (n" yS), sont un manuscrit de premier ordre, appa- 
renté au bréviaire de Belleville et à deux des livres d'Heures du duc de 
Berri. 11 a fourni la matière d'une somptueuse monographie que 
M. Yates Thompson a offerte en 1899 ^^^^ membres du Roxburghe 
Club. L'auteur de la notice insérée au Catalogue a cru pouvoir constater 
que l'écriture de ce livre ressemble beaucoup à celle des manuscrits de 
Joinville et du confesseur de la reine Marguerite conservés à la Biblio- 
thèque nationale (n"' 1 3568 et oy 1 6 du fonds français). 

On peut voir dans ma Notice sar douze livres royoax ce que j'ai dit des 
Heures de Jeanne , reine de Navarre. 

N" 78. Missel parisien du milieu du xiv" siècle. 

N" 79. Deuxième volume de la traduction française (hvres XIV- 
XXIV) du Miroir historial de Vincent de Beauvais; beau volume, dont 
les huit premiers feuillets ont malheureusement disparu, et à la fin du- 
cpiel se lit une note de Nicolas Flamel, précédée de ces mots écrits de la 
main du duc de Berri : « Ce livre est au duc de Berry. JEHAN. » 

Sur le folio 3o2 v" de ce manuscrit, saint « Lenart de Lymoges » est 
représenté tenant une chaîne à laquelle sont attachés deux prisonniers îi 
genoux de chaque côté du saint. C'est ainsi que les peintres du moyen 
âge représentaient saint Léonard. Le même type se retrouve dans trois 
livres d'Heures de ia collection de M. H. Yates Thompson : les Hernies 
de Jeanne II, reine de Navarre, celles de Prigent de Coetivy, et celles de 



LA COLLECTION DE MSS. DE M. HENR\ YATES THOMPSON. 51 

Jean, bâtard d'Oriéans, comte de Dunois. J'insère ici cette remarque 
pour montrer cfu'il n'est pas nécessaire de voir la représentation de Bou- 
cicault et de La ïrémoïlie dans une des peintures des Heures de Bou- 
cicauit tout à fait analogue à celles qui viennent d'être indiquées dans 
quatre manuscrits de M. Thompson. 

N° 80. Sous ce numéro, nous trouvons un exemplaire du second 
volume de la Cité de Dieu, traduite en français par Raoul de Prêles. 
C'est un manuscrit de la librairie du duc de Berri. L'auteur de la notice 
a comparé les douze miniatures dont il est orné avec les tableaux cor- 
respondants de l'exemplaire de la Cité de Dieu, en latin, que possède 
le Musée britannique (mss. additionnels ib^kd et i5î/|5). Après avoir 
examiné les photographies que M. Yates Thompson m'a communiquées 
de plusieurs des peintures de son manuscrit, je suis porté à croire que 
ces peintures ont été copiées sur celles de l'exemplaire de la traduction 
de Raoul de Prêles exécuté pour le roi Chartes V, aujourd'hui 
manuscrit français 22913 de la Bibliothèque nationale. 

N" 81. Pontifical de Guillaume Durand, évêque de Mende. Ce vo- 
lume, copié au \iv* siècle, est le Pontifical qui était jadis conservé à 
Paris au collège de Clermont et qui figure sous le n" û 1 5 dans le Cata- 
logue publié en ij6(i. Il semble qu'il ait été à l'usage de Guillaume 
Boisratier, archevêque de Bourges, de 1609 à 1^21; plus tard il a 
appartenu à un évêque de Saint-Bertrand de Cominges. 

N" 83. Les Heures du fameux Jean Talbot, mort en iZi53, offrent 
beaucoup d'intérêt. Elles contiennent des oraisons et d'autres pièces en 
Jatin, en français et en anglais, d'un genre assez différent des morceaux 
qu'on est habitué à trouver dans les Heures du xv" siècle. L'une des plus 
curieuses est une vie de saint Hildevert, en petits vers latins, sorte de 
cantique qui pourrait bien avoir été chanté par les membres d'une 
confrérie de Gournai : 

Glorietnr sednle Per fratres conlratrie 

Hildeverto presule Et sorores patrie , 

Civitas Meldensium; Ex magnis et parvulis, 

Sed majori copia Tslud non ambigitur : 

In ejus solennia fn crebris cognoscitur 

Exnltet Gornaium. Veiitas miraculis. 



■1^ .'*'#■• »'»'^' 



N° 8Zi. Par une singulière bonne fortune, M. Thompson a pu placer 
sur les rayons de sa bibliothèque, à côté des Heures de Talbot, les 
Heures de la femme de ce célèbre clievalier, Marguerite de Beauchamp. 



52 LEUPOLD DELISLE. 

Les deux livres présentent beaucoup d'analogie, pour le texte aussi bien 
que pour la décoration. 

N° 85. Un article publié, en 1900, dans Isi Bibliothèque de l'École des 
chartes avait déjà fait connaître comme un des plus beaux livres à 
peintures exécutés en France au milieu du xv* siècle les Heureis de 
l'amiral Prigent de Coetivy, mort en 1 libo. Les 1 68 miniatures dont ce 
manuscrit est orné ont été décrites par l'auteur de la nouvelle notice 
avec l'ampleur et l'exactitude qui caractérisent le Catalogue de la collec- 
tion de M. Thompson. 

N° 9 2 . Bréviaire abrégé que le duc de Ferrare Hercule avait fait rédiger 
pour son usage personnel et pour l'usage de sa maison. C'est l'exemplaire 
qui avait été copié et enluminé pour le duc lui-même; le texte semble 
être identique à fédition qui en fut imprimée à Ferrare, en 1/192, et 
dont un exemplaire, tiré sur vélin, se conserve au Musée Condé 
(XIV, C. 1 1 ). Ce précievix incunable ne paraît pas avoir encore été 
signalé. 

N" 9 "y. La description de cet exemplaire du Commentaire de Beatus 
sur l'Apocalypse répond à l'importance du manuscrit, que Libri avait 
tiré d'Espagne en 18/17 ^* ^^ passait jusqu'à présent pour être venu 
de l'abbaye de Valcavado et avoir été exécuté en 970 par un moine 
nommé Oveco, à la prière de l'abbé Sempronius. La notice du Cata- 
logue, entre autres mérites, a celui de nous avoir fait connaître une 
souscription d'où il résulte que la copie a été faite pour une abbaye 
dédiée à saint Michel et gouvernée par un abbé nommé Victor. La date 
de la transcription n'est pas tout à fait certaine : elle est exprimée dans 
une ligne qu'on a lue : ter tenta centi.es et ter dena bina era, c'est-à-dire 
«l'ère espagnole 932», correspondant à l'année 894 de l'ère chré- 
tienne; mais le commencement de cette ligne a subi un grattage. Ce 
qui n'est pas douteux, c'est que le Beatus de M. Thompson ne saurait 
être identifié avec celui de l'abbaye de Valcavado. Celui-ci doit être 
conservé dans la bibliothèque de l'université de Valladolid, s'il faut 
s'en rapporter à la notice consignée dans le petit volume intitulé : 
Codices y manuscritos que se conservan en la biblioteca de la Universidad 
de Valladolid, por D. Marcelino Gutierrez del Cano (Valladolid, 1888, 
in-i 2), p. 16-89. 

N" 98. Psautier qui qui paraît avoir été exécuté au commencement 
du xiv" siècle, et devoir être attribué à Anne de Bohême, femme de 
Henri, duc de Carinthie, roi de Bohême de iSoy à i3io. Le calen- 
drier «de ce psautier est rt'produit en entier dans le Catalogue. 

Le Catalogue dont j'ai essayé de montrer l'intérêt est appelé à rendre 



i;ORïGINE DE LA NOBLESSE. 53 

de grands services pour 1 étude de riconograpbie religieuse du xiv*" et 
du xv' siècle. On doit savoir gré à M. Henry Yates Thompson de la 
libéralité avec laquelle il associe le public à la jouissance des trésors 
qu'il réunit avec tant de goût dans son cabinet. 

L. DELISLE. 



Essai sur l'origine de la noblesse en france au moyen âge, 
par P. Guilhermoz, i vol. in-8°, Paris, Picard, 1902. 

La noblesse, considérée comme une institution conférant des privi- 
lèges héréditaires, a été supprimée en France en 1789. D'où venait-elle 
et comment s'était-elle formée P C'est une question qui a été différemment 
résolue par les historiens et les jurisconsultes. Elle mérite d'être étudiée 
de près, à la lumière des textes, de jour en jour plus nombreux ou 
mieux connus. Aujourd'hui que la noblesse n'existe plus, il est possible 
et même facile de la juger sans passion et sans parti pris. C'est ce qu'a 
fait M. Guilhermoz dans un livre auquel l'Académie des inscriptions 
vient de décerner sa plus haute récompense. 

Pour en découvrir forigine il faut remonter très loin dans notre 
histoire. Les empereurs romains avaient eu de tout temps des gardes 
barbares. A partir de Constantin ces gardes deviennent un corps de ca- 
valerie considérable et les généraux en entretiennent de semblables, en 
leur privé nom. Dans le langage officiel, ces corps de soldats domestiques 
s'appelaient hucellani. De simples particuliers voulurent aussi en avoir, 
et malgré les défenses plusieurs fois répétées par les empereurs, l'usage 
s'en répandit de plus en plus. 

A la môme époque il existait en Germanie un usage semblable. Les 
principes réunissaient autour d'eux les jeunes gens des meilleures familles 
et les admettaient dans leur comilatus pour les former au métier des 
armes, en leur assignant le rang dont ils les trouvaient dignes. Ils les 
nourrissaient et les équipaient, mais sans leur donner aucune solde ^^l 

^'' L'auteur se fonde ici sur un ce- tur. Nec rubor inter comités adspici.Gra- 

lèbre passage de Tacite [Germanie, i3) : dus quin etiam et ipse comilatus habet 

«Inslgnis nobilitas aut magna patrum judicio ejus quem sectantur. » Ce texte a 

mérita principisdignationem etiam adu- été torturé de toutes les manières par 

lescentulis adsignant : ceteris robustio- les interprètes. La principale diflicuité 

ribus ac jampridem probatis aggregan- porte sur le mot dignatio, qui doit être pri s 



5 R. DARESÏE. 

ïj'anaiogie n'est donc pas douteuse, mais la ditFérence ne i'est pas 
moins. Les hucellani de l'empire romain sont des mercenaires, des hravi, 
comme disaient les Italiens au moyen âge. Les comités Germant étaient 
des volontaires, entrés au service au sortir de l'enfance, pris dans les 
familles riches et distinguées , servant sans solde , dans l'espoir de récom- 
penses pour faits d'armes. 

Le comitatas germain ne survécut pas k l'établissement des barbares 
dans l'empire romain. Les bucellarii, au contraire, se maintinrent encore 
longtemps après cette époque. On les trouve chez les Wisigoths, les 
Ostrogoths et les Lombards. On les rencontre même chez les Francs 
sous le nom de pueri régis ou de trastis dominica, laquelle n'est autre 
chose qu'une troupe soldée et permanente , avec tendance à l'hérédité. 
L'engagement par lequel se recrutait cette troupe était ordinairement 
contracté par écrit, du moins sous les rois Mérovingiens, mais après 
l'avènement des Carolingiens le contrat se rapprocha des formes germa- 
niques. L'acte écrit fut remplacé par la cérémonie de l'hommage. C'est 
ainsi qu'apparut la vassalité , qui resta longtemps un lien personnel. La 
trastis franque n'était donc autre chose , au fond , que la milice domes- 
tique du Bas-Empire. La forme seule fut germanique. 

Ce n'était pas encore la noblesse , mais c'en était le germe. L'institu- 
tion devait encore passer par deux étapes, la féodalité et la chevalerie. 

A partir du viif siècle , on trouve partout en Europe une milice royale 
semblable à celle du Bas-Empire, avec cette seule différence que les en- 
fants des grandes familles tiennent à honneur d'y entrer, à côté des 
hommes du commun. En même temps, cette milice devient très nom- 
breuse , par cette raison que le service s'y fait à cheval. Or la tactique 
militaire a subi sous Chaiies Martel une véritable révolution. La cava- 
lerie, jusque-là insignifiante, est devenue la force principale des armées, 
et comme la population rurale était hors d'état de la fournir, elle ne 
put se former que par l'augmentation de la milice royale. La solde alors 
change de nature. Pour fournir aux soldats le moyen de se procurer des 
chevaux et de les nourrir, on leur donna au lieu d'argent des terres prises 
soit sur le domaine royal, soit sur les biens concédés par les rois aux 
monastères. Ceux-ci réclamèrent vainement. Tout ce qu'ils purent obtenir 
<''est que les concessions faites aux soldats fussent en usufruit seulement 

au sens actif, c'est-à-dire que Vadolescen- beaucoup d'autres. M. Guilhermoz la dé- 

liilus est l'objet de la digualio d'un pria- tend très bien contre F'ustel de Coir- 

ceps et non qu'il obtient la dignatio de langes, qui essaie de corrig-er le texte en 

pnnceps. C'est l'explication donnée par lisant dignitatem [Origines du système 

Waitz, Roth, Sohm, Brunner, et par féodal, p. 16). 



L'ORIGINE DK LA NOBLESSE. 55 

€t non en propriété perpétuelle. Ainsi apparaît la tenure en bénéfice , qui 
crée entre le roi et ses fidèles un lien réel , alors que le simple hommage 
n'était qu'un lien personnel. Ce fut une révolution politique et sociale 
qui résulta forcément de la nouvelle composition des armées. 

[jorsque Charlemagne eut repris la couronne impériale , l'honneur 
d'otre vassal du roi fut d'autant plus recherché par les plus grands per- 
soimages. La vassalité plaçait dans la hiérarchie les vassaux du roi 
immédiatement au-dessous des comtes. Le roi leur confiait des comman- 
dements militaires, les chargeait de missions importantes. Ils pouvaient 
se faire représenter en justice par un avoué et même exiger d'être 
conduits devant le roi pour y être jugés. Leurs justiciables ne pouvaient 
s'adresser directement aux juges royaux, omisso medio. Leurs domaines 
jouissaient de plein droit du bénéfice de l'immunité. Enfin les grands 
fonctionnaires de l'Etat étaient pris parmi eux. 

La décadence carolingienne eut pour effet de rattacher aux grands 
fonctionnaires provinciaux ceux des vassaux du roi qui demeuraient 
dans les provinces et non dans le palais impérial. Ceux-là devinrent vas- 
saux des dynastes locaux, mais ils ne perdirent rien au change. Leurs 
châteaux furent désormais les refuges des populations environnantes , en 
même temps que les centres administratifs, judiciaires, militaires, des 
cantons où ils se trouvaient. La châtellenie fut la cellule fondamentale 
de f organisation politique française. Les châtelains prirent le nom de 
nobles et de barons, et ceux qui possédaient plusieurs châteaux, soit dans 
leur domaine propre, soit dans leur mouvance, se trouvèrent par là même 
au premier rang. * ! .; u^ 

il y avait, en effet, des rangs dans la hiérarchie des vassaux. Si tous 
recevaient un bénéfice et devaient par contre le service militaire à che- 
val, avec armure, les bénéfices n'étaient pas égaux et féquipement n'était 
pas uniforme. On distinguait les milites bricati des milites clipeati. Les 
premiers portaient la broigne ou le haubert , les seconds n'avaient pour 
armes défensives que le heaume et f écu. Les premiers avaient le titre d<' 
pairs, et il en fallait au Jiioins douze pour que hr seigneur châtelain pût 
tenir une cour féodale. Les seconds prirent au xni'' siècle le nom d'honnnes 
liges. Entre ces deux classes la distance devint de plus en plus grande par 
cela seul que la force des armées consistait à cette époque dans la cavalerie 
avec armure complète. Ce n'étaient pas seulement les hommes, c'étaient 
encore les chevaux qui devaient être couverts de fer, et pour porter un 
pareil poids il fallait des chevaux robustes , d'un prix élevé. Les simples 
hommes liges, hors d'état de supporter une aussi lourde dépense, n(! ren- 
daient plus à la guerre les mêmes services. Leur obligation se réduisit 



56 R. DARESTE. 

forcément à fournir un cheval de qualité ordinaire , un roncin au lieu 
d'un destrier. 

Une autre cause accéléra ce changement : le morcellement des béné- 
lices. On a vu qu'à l'origine les concessions de ce genre n'étaient que 
des usufruits viagers et même précaires. En fait, elles ne tardèrent pas 
à devenir héréditaires, et même partageables. Dès lors, en dépit des 
procédés imaginés pour maintenir l'indivisibilité du service militaire , les 
fiefs s amenuisèrent. Un grand nombre ne pouvaient plus fournir autre 
(*hose que le droit de relief ou une prestation annuelle. 

La distinction entre les grands et les petits vassaux était donc l'expres- 
sion d'un fait économique, expression insuffisante, car elle s'appliquait 
très imparfaitement à la réalité des choses. Dans certains pays, par exem- 
ple en Angleterre, les obligations des vassaux furent mises en rapport 
avec le revenu de leurs fiefs. Le tarif établi comportait une échelle de 
situations différentes, d'après un minimum de revenu fixé pour chaque 
échelon. En règle générale, la hiérarchie des vassaux comptait désormais , 
au-dessous des princes, quatre degrés, à savoir : barons, châtelains, che- 
valiers et simples gentilshommes, distinction plutôt réelle que person- 
nelle, car c'était la terre qui devait fournir des soldats, et c'était en qua- 
lité de possesseur que le soldat faisait son service. La charge, du reste, 
était lourde pour tous. Le vassal devait marcher, s'armer et s'entretenir 
à ses frais. Aussi fut-il nécessaire de définir cvactement les obligations 
d(3s deux parties qui se liaient par le contrat féodal. Le service militaire 
gratuit fut réduit généralement à quarante jours. Passé ce temps, l'homme 
avait droit à la solde et à l'entretien. Le service n'était dû que dans 
certaines limites de lieu, à moins qu'il ne s'agît de défendre le territoire 
national. Pour les pertes faites dans une expédition , et par exemple pour 
les chevaux, le seigneur devait une indemnité. Enfin le droit de relief, 
perçu par le seigneur à (chaque mutation du fief, fut soumis à un maxi- 
mum et ne put dépasser le revenu d'une année. Par contre, le seigneur 
conserva sur ses vassaux une juridiction qu'on peut appeler disciplinaire, 
pour exiger le strict accomplissement des devoirs féodaux, avec une sanc- 
tion qui pouvait aller depuis une simple amende jusqu'à la confiscation 
du fief. Toutefois il dut, pour exercer cette juridiction, se conformer aux 
lègles établies pour la justice ordinaire. A ce point de vue, M. Guilher- 
moz fait observer avec raison que, s'il y avait une grande distance sociale 
outre le vassal et le serf, il y avait cependant aussi une certaine analogie 
entre leurs conditions respectives , analogie qui se retrouve dans la langue , 
puisque le vassal et le serf sont à des titres différents les hommes du sei- 
gneur. Même il n'est pas rare de rencontrer des actes de vente où un fief 



L'ORIGINE DE LA NOBLESSE. 57 

est transmis avec les vassaux qui l'occupent. Toutefois ce serait attacher 
trop d'importance à une formule que de ne pas l'entendre comme la 
simple énonciation d'un fait; c'est ainsi qu'aujourd'hui le vendeur d'un 
fonds ou d'une maison déclare ses fermiers et locatiiires , ce qui ne porte 
aucune atteinte à la situation sociale de ceux-ci. C'est ainsi que la noblesse 
se constitua et devint un des trois ordres de l'Etat. Sa fonction était le 
service militaire avec cheval et armure. Au-dessus d'elle était le clergé. 
Au-dessous la masse du peuple, celle-ci plus ou moins engagée dans les 
liens de la servitude, tandis que les nobles étaient essentiellement des 
hommes libres. Ils s'appelaient eux-mêmes libcri homines , ou bien encore 
chevaliers, milites. Leur condition sociale était lu franchise. Quant à la 
classe inférieure, elle comprenait non seulement les serfs proprement 
dits, dont le nombre allait toujours diminuant, mais encore les anciens 
serfs, dont la condition s'était rapprochée de la liberté, à ce point que 
Beaumanoir en faisait une quatrième classe, intermédiaire entre la no- 
blesse et la servitude. Ce serait au reste une grande erreur que d'attacher 
à ces termes une valeur rigoureusement précise. La langue juridique du 
moyen âge ne comporte pas de définition scientifique. Le service mili- 
taire, par exemple, était dii par les non-nobles comme par les nobles, et 
les non-nobles pouvaient entrer dans la noblesse en devenant chevaliers. 
En attendant, ils servaient à pied, avec un équipement incomplet, sans 
heaume ni haubert, mais ils n'en faisaient pas moins partie de l'armée. 

On devenait donc chevalier quand on recevait les armes complètes des 
troupes à cheval. La cérémonie usitée en pareil cas s'appelait Vadoube- 
ment. Elle se faisait à l'âge où le jeune homme était en état de porter 
l'armure, c'est-à-dire aux environs de la vingtième année. Pour s'y pré- 
parer, les fils des grandes familles se rendaient à la cour du roi ou du 
seigneur, dès leur première jeunesse, et y recevaient en commun une 
éducation appropriée à leur future carrière. C'est par là que se recrutaient 
les commandements militaires et les fonctions civiles de la maison du 
roi. 

Les progrès de la vassalité et de la chevalerie amenèrent dès le x" siècle 
la disparition de la classe des hommes libres. Le service militaire était 
si lourd pour eux que ceux qui n'entraient pas dans la vassalité rentraient 
volontiers dans la classe des serfs en abandonnant leurs terres soit à 
l'Eglise, en échange d'une concession de précaire, soit à un seigneur qui 
en retour leur donnait un établissement sur son domaine et les assujettis- 
sait aux charges serviles. En même temps la chevalerie cessa d'être 
accessible à tous. Pour obtenir l'adoubement, il fallut être fils de cheva- 
lier. Les rois se réservèrent le droit d'admettre dans la chevalerie et d'en 
Savants. 8 



58 R. DARKSTE. 

limiter ainsi le nombre suivant les besoins du service. Les fils de cbeva- 
liers , jusqu'au moment où ils étaient adoubés , se trouvaient provisoire- 
ment dans une condition intermédiaire, et comme, en attendant, ils 
jouissaient de tous les privilèges de la cbevalerie, la noblesse béréditaire 
se trouva ainsi constituée et devint un corps fermé. 11 fut admis qu'on 
n'était noble que de naissance. Le roi seul faisait des nobles à volonté. 
» Nus , dit Beaumanoir, s'il n'est gentius bons de par le père , ne puet 
estre cbevaliers, se li rois ne li fet especial grâce. » Par fils de cbevalier, 
on entendit les descendants à n'importe quel degré. Ces chevaliers en 
expectative s'appelèrent d'abord damoiseaux ou valets. Ils finirent par être 
désignés tous sous le nom d'écuyers, et comme l'équipement complet 
était devenu obligatoire, les nobles qui n'avaient pas une fortune suffi- 
sante pour faire les frais de l'adoubement et supporter les charges de la 
chevalerie restèrent dans leur condition en s'équipant comme les simples 
bourgeois. Désormais la chevalerie fut le privilège de la haute noblesse. 
Telle est la thèse de M. Guilhermoz. Appuyée sur des textes nom- 
breux consciencieusement étudiés, elle paraît exacte et donne une idée 
juste d'une institution qui s'est formée et développée logiquement, par 
la force des choses. L'auteur montre bien que la noblesse en France ne 
dérivait pas d'une conquête, qu'elle n'était pas un privilège de race, 
cpienfin elle n'était pas une conséquence de la richesse. Née du ser\ice 
mifitaire, elle s'est modelée en quelque sorte sur ce semce, dont les con- 
ditions se sont changées avec le temps. Elle a suivi les progrès de la tac- 
ticpie quand elle s'est transformée en cavalerie , et les nécessités du recru- 
tement quand elle est devenue féodale. Les bénéfices, les fiefs, que les 
rois lui ont conférés, ont été le salaire des services rendus, et le moyen 
de les continuer. Enfin l'institution de la chevalerie a écarté d'elle les 
causes les plus dangereuses de dissolution. Si M. Guilhermoz avait voulu 
la suivre dans les temps modernes, il aurait fait voir que la classe privi- 
légiée devait forcément déchoir du jour où elle cessait d'être nécessaire. 
Quand la société s'est trouvée transformée, soit par l'accroissement de la 
richesse nationale, soit par le développement de l'industrie, quand un 
nouvel armement et une nouvelle tactique eurent bouleversé l'organisa- 
tion militaire , la noblesse , en tant que classe privilégiée , n'avait plus de 
raison d'être et s'éteignit comme elle était née. 

De toutes les institutions qui ont vécu en France au moyen âge , la 
noblesse est peut-être celle qui est le moins empreinte d'un caractère 
local. Tandis que chaque canton, chaque village même avait sa coutume 
particulière, la noblesse a été la même partout. Gomme milice, elle était 
bée à la royauté ou aux grands feudataires qui se rattachaient eux-mêmes 



LES PROLOGUES DE SALLUSTE. 50 

à la royauté. Le tableau qu'en trace M. Guilhermoz offre une remarquable 
unité. Ce qu'il représente, ce n'est pas une idée abstraite et générale, 
c'est quelque chose de réel et de vivant. S'il y a eu des particularités 
provinciales, elles ont été sans importance et s'eiFacent dans l'ensemble, 
et l'histoire prise par le détail ne conduirait pas à des résultats différents. 
Au reste, M. Guilhermoz ne s'est pas attaché seulement aux textes législatifs 
généraux. 11 relève a\ec soin toutes les coutumes locales. Les historiens, 
les chroniqueurs, les poèmes de chevalerie lui ont fourni les plus pré- 
cieuses indications. En un mot, il puise à toutes les sources avec l'éru- 
dition la plus sûre et la mieux informée. Ajoutons, en terminant, que de 
tous ces matériaux il a fait un livre composé avec beaucoup d'art, avec 
un sentiment remarquable des proportions et de la perspective, et écrit 
dans un style d'une parfaite clarté. 

R. DARESTE. 



Les prologues de Salluste. 

Qu'a voulu faire Salluste dans les prologues qu'il a mis en tête du 
Catilina , du Jugwtha et des Histoires ? Quel en est au juste le sens et la 
portée.»^ La question a été souvent agitée et n'est pas tout à fait résolue; 
il y reste quelques obscurités , qu'on peut essayer d'éclaircir. 

On a fait observer que c'était de son temps une habitude, presque une 
mode, de faire précéder de longs préambules les livres qu'on publiait. 
Salluste a donc suivi un usage général, et Ton peut ajouter qu'il fa suivi 
fidèlement. Les défauts qu'on a signalés chez lui devaient se retrouver 
chez les autres. Quintilien reproche à ceux qui sont placés devant le 
Jagurtha et le Catilina de n'avoir aucun rapport avec le sujet '^'. Salluste 
n'est pas seul à mériter ce reproche. Cicéron nous apprend qu'il avait 
tout un volume de prologues préparés d'avance et dont il usait quand 
il en avait besoin ^2'; il lui arriva même, par mégarde, d'en mettre un 
un De Gloria qu'il avait déjà employé ailleurs, et Atticus fut obligé de 
l'en avertir. Si un prologue pouvait servir à plusieurs ouvrages, c'est 
qu'il ne convenait particulièrement à aucun. Varron n'agissait pas autre- 
ment; le troisième livre de son De Re rustica s'ouvre par le tableau de 

<"' Crispas S(dlustius, in Bello Jugurthîno et Catilinario, nihil ad historiam pertinentibiis 
principiis usas est. Quint., ÎIT, 8. — '*' Haheo voïumen prooemiornm. Cic. ad Att., 
XVI, 6. 

8. 



60 GASTON BOISSIER. 

l'élection d'un édile qui ne se rattache en rien à ce qui suit; et il faut 
remarquer que Varron écrivait précisément cet ouvrage au moment où 
Salluste composait les siens. 

Nous devons donc nous figurer que ces prologues ressemblaient d'or- 
dinaire aux ouvertures de certains opéras, morceaux de fantaisie bril- 
lante, où l'auteur n'est guère préoccupé d'annoncer l'œuvre qui va suivre 
et ne songe qu'à bien disposer les auditeurs. Du moment qu'ils étaient 
composés dans cet esprit, ils devaient naturellement contenir surtout 
des développements généraux. Nous voyons , en etfet , que les lieux com- 
muns y abondent. Ce n'est pas une raison de croire qu'ils aient été mal 
reçus du public. Les lieux communs ne sont pas nécessairement des 
vieilleries et des banalités. C'est le temps et l'abus qu'on en fait qui les 
usent. Ceux qui semblent les plus rebattus ont eu leur jeunesse, comme 
tout le reste. Lorsqu'un grand esprit a trouvé pour la première fois une 
forme précise et frappante pour exprimer ces vérités générales qui flot- 
tent confusément dans la pensée de tout le monde , la foule , qui les re- 
connaît tout de suite, est charmée de les entendre sous une forme 
définitive et de pouvoir les fixer dans son souvenir. Elles sont alors des 
nouveautés et des découvertes. Soutenir, comme fait si longuement Sal- 
luste, que l'esprit l'emporte sur le corps et qu'il faut mettre au premier 
rang les professions où l'on se sert surtout de l'intelligence nous semble 
aujourd'hui fort inutile; ce n'était pas une banalité dans une société de 
paysans et de soldats où dominait la force brutale et qui n'était pas 
disposée à faire sa place à la littérature. Il ne faut donc pas s'étonner que 
les petites phrases nettes et frappantes que Salluste a trouvées pour 
exprimer cette vérité, soient devenues si populaires parmi les lettrés : ils 
s'en servaient comme d'une défense pour répondre aux railleries de ces 
orgueilleux ignorants , « amis du sommeil et esclaves de leur ventre ^^'m, 
qui traitaient de fainéants ceux« qui ne voulaient pas perdre dans un repos 
inutile un loisir précieux t'^' ». Voilà pourquoi elles sont si complaisam- 
ment reproduites chez les grammairiens, les commentateurs et même 
chez les Pères de l'Eglise , en souvenir des écoles qu'ils avaient fré- 
quentées dans leur jeunesse , et où ils avaient souvent dû les entendre ré- 
péter. Il faut dire enfin que les lieux communs ne sont pas condamnés 
à rester toujours de vagues généralités. Gomme chacun se les applique à 
soi-même et les approprie à sa situation particulière, ils deviennent fex- 
pression de sentiments personnels. C'est le caractère qu'ont pris ceux 

^'' Miilti mortales , dediti ventri atqiie som.no, indocti incultiqiie. Catil., 2. — '■*'> Non 
fait consiUam socordia atque desidia boniim otium conterere. Catil. , 3. 



LES PROLOGUES DE SALLUSTE. 61 

que nous trouvons chez Salluste , et par là ils nous deviennent très pré- 
cieux. Ses contemporains nous ont fort peu parlé de lui ; c'est donc à lui 
qu'il faut nous adresser pour le connaître. Nous allons voir qu'il y a beau- 
coup de lui-même dans les lieux communs de ses prologues , et qu'il n'est 
pas trop difficile, quand on les regarde de près, d'y démêler, même dans 
ce qui semble le plus général , ce qui le concerne. Ce n'est que là qu'on 
peut voir dans quelles dispositions d'esprit il était lorsque , après une vie 
fort agitée , à quarante ans passés , il se mit à composer ses livres d'histoire. 

Remarquons d'abord que, quoiqu'il se conformât à l'usage et ne fit 
rien de nouveau en écrivant ses prologues , il a bien senti lui-même qu'ils 
étaient un peu trop longs, mal proportionnés à l'ouvrage qu'ils précé- 
daient, et il a éprouvé le besoin de s'en excuser [liberius altiasqae pro- 
cessi^^'^). « S'il a un peu dépassé les limites, nous dit-il, c'est qu'il n'a pu 
contenir l'irritation que lui causent les mœurs de son temps , civitads mo- 
rum piget taedetqae. » On peut douter qu'il prenne autant d'intérêt qu'il 
le prétend aux mœurs publiques : il ne fait pas l'effet, quand on le con- 
naît, d'un moraliste aussi scrupuleux; mais son irritation, quelle qu'en 
soit la cause, est certaine. Il ressort de la lecture des prologues que c'est 
un mécontent, qui en veut à tout le monde, sans distinction de parti, 
aussi bien à ses anciens alliés qu'à ses adversaires; on s'aperçoit aussi 
que sa mauvaise humeur est moins désintéressée qu'il ne voudrait le 
faire croire, qu'en réalité elle tient à des mécomptes personnels, dont 
il est si profondément blessé que, quoiqu'il tienne à ne pas les laisser 
paraître, il n'a pas pu entièrement les dissimuler. i a- » 

On voit bien que ce petit Sabin d'Amiterne, quoiqu'il fût un homme 
nouveau, comme on disait alors, c'est-à-dire issu d'une famille sans 
illustration , était arrivé à Rome avec un désir passionné de se faire vite 
connaître, de devenir un homme illustre. Les mots defama, de gloria, 
declaritudo, d'immortalitas , reviennent fréquemment dans ses prologues. 
Il tient sans doute à se faire un nom qui dure (2^; mais avant tout la 
gloire qu'il souhaite est une de ceUes dont on jouit de son vivant, une 
gloire actuelle et bruyante : « Tous les efforts des hommes doivent tendre 
à ne pas traverser la vie sans faire parler d'eux [supima ope niti decet ne 
vitam silentio transeant); autrement ils ne diffèrent en rien des bêtes qui 
vivent courbées vers la terre et esclaves de leurs appétits grossiers ^^\ » 

Du moment qu'il souhaitait avant tout qu'on parlât de lui , il est naturel 
qu'il se soit tourné tout d'abord vers la vie politique , et l'on comprend 

^'^ -/^H^f., 4. — ^*' Memoriam nostri quant maxime longam ejfficere. Catil. , 1. — 
^*' Catil., 1. 



m GASTON BOISSIER. 

qu'il ait préléré le parti populaire, où Ton anivait plus tôt. Ses désirs 
parurent dabord se réaliser. Il fut questeur de bonne heure, proba- 
blement vers l'époque du premier triumvirat; un peu plus tard, en 702 , 
il était tribun du peuple, [jes temps étaient alors fort troublés : c'était 
l'année de la grande querelle de Milon et de Clodius ; pour un homme 
qui voulait faire du bruit , la chance était heureuse. Salluste paraît bien 
n'avoir rien négligé pour qu'on s'occupât de lui. Avec deux tribuns sédi- 
tieux, Q. Pompeius Rufus et T. Munatius Plancus Bursa, il prononça 
des harangues enflammées contre Milon, dans lesquelles Cicéron était 
fort malmené (^'. Faut-il croire que les siennes avaient moins d'éclat et 
produisaient moins d'effet que celles des autres ? Ce qui est sûr, c'est qu'il 
n'est jamais question de lui dans les lettres et dans les discours de 
Cicéron (^l Un peu plus tard, quand Rufus et Bursa furent poursuivis et 
condamnés pour la part qu'ils avaient prise aux séditions qui suivirent 
la mort de Clodius, Salluste ne fut pas inquiété : on le jugeait sans 
doute moins dangereux que ses collègues. Il fut pourtant exclu du Sénat 
en 70 4, sous la sévère censure d'Appius Claudius et de Pison; mais ici 
encore on peut remarquer que , tandis que Pison , le collègue de Claudius , 
qui appartenait au parti populaire , s'occupa de sauver Curion , qui avait 
encouru la même peine, il ne paraît pas être intervenu dans fintérêt 
de Salluste; c'est qu'évidemment Salluste n'était pas regardé comme un 
personnage du même rang et qu'on lui attribuait moins d'importance. H 
avait trouvé moyen de se compromettre, sans faire tout le bruit qu'il 
espérait. Sa première carrière politique se trouvait donc brusquement 
interrompue. 

Deux ans après, il en connnençait une autre. César, qu'il était allé 
retrouver dès le commencement de la guerre civile , le fit rentrer dans le 
Sénat, en le nommant questeur pour la seconde fois'-^\ et peu de temps 
après il le fit préteur. Cependant il ne paraît pas lui avoir fourni de grandes 
occasions de se signaler. Une fois, il l'envoya en Campanie pour calmer 
une sédition militaire ; mais les soldats f accueillirent si mal qu'il dut 
s'enfuir jusqu'à Rome : ce sont les mêmes que peu de jours après César 



'"' Asconius in Milon. ;^8 et 55. 

'*^ Asconius signale pourtant quelques 
passages du Pro Milone où il croit voir 
des allusions à Salluste ; mais comme 
son nom n'est jamais expiùmé, on peut 
se demander s'il ne s'agit pas d'un autre. 
Dans tous les cas, si c'est de lui que 
Cicéron veut parfer, il faut avouer qu'il 
avait bien compris que la meilleure ven- 



geance qu'il pouvait tirer d'un homme 
si ami de la publicité était de ne pas le 
nommer. 

''^^ C'était la coutume, à Rome, que, 
pour rentrer au Sénat, les victimes de 
la sévérité des censeurs se faisaient con- 
férer une charge inférieure à celle qu'ils 
avaient occupée , ou , comme ici , la même 
pour la seconde fois. 



LES PROLOGUES DE SALLUSTE. 



63 



apaisa d'un seul mot. Après la défaite des républicains à Thapsus, il fut 
nommé proconsul d'Afrique : c'est la plus haute fonction qu'il ait remplie, 
ici encore tout ne marcha pas à souhait pour lui. A son retour, on l'accusa 
d'avoir malversé; il fut forcé de se défendre, et l'on prétend que, sans 
l'intervention de César, il aurait été condamné. Est-ce la raison qui fit 
qu'il n'arriva pas à la magistrature suprême? C'est asseii vraisemblable. 
César, la dernière année de sa vie, au moment où il comptait partir 
pour la guerre des Parthes , désigna les consuls d'avance pour plusieurs 
années, et Salluste n'était pas sur la liste. Cette fois il perdit courage. 
Sa mauvaise humeur éclate dans un passage très curieux du Jagiirtha , où 
il s'en prend à tout le monde. 11 commence par déclarer « que l'honneur 
n'est plus réservé pour le mérite ^'^ », puis, faisant un retour amer sur le 
passé , il trouve quelque raison pour déchirer tous ceux qui ont obtenu ces 
dignités qu'on lui a refusées. Les uns y sont arrivés par l'intrigue, — ce 
sont les aristocrates ; — mais ils n'y ont trouvé ni sécurité ni considéra- 
tion. D'autres les ont conquises par la force, — ici je crois bien qu'il est 
question de César; — mais, ajoute-t-il, se faire le maître de sa patrie et 
de sa famille, quelque bien qu'on puisse accomplir, c'est une besogne 
ingrate et peu souhaitable. Quant à ceux qui doivent leur succès à leurs 
complaisances pour les puissants et qui consentent à payer les distinctions 
qu'on leur accorde de leur honneur et de leur liberté, il les trouve les 
plus insensés de tous ^^\ Dès lors son parti est pris : il est tout à fait 
désenchanté de la politique, dans laquelle il s'est replongé sans succès 
deux fois de suite. Elle lui paraît quelque chose de misérable, indigne 
d'occuper toute une vie : « Un homme , dit-il , a mieux à faire que de perdre 
son temps à saluer le peuple au Champ-de-Mars ou à donner à dîner aux 
électeurs ^^'. » Il est donc décidé à renoncer pour toujours à la vie publique. 
Mais il n'entendait pas faire comme les anciens Homains , qui n'avaient 
d'autre ressource, loi'squ'ils prenaient congé de la politique, que de 
s'enfermer chez eux, à cultiver leur champ ou à chasser. Ce sont là, 
nous dit-il, des occupations d'esclave^^l H n'avait pas perdu le désir de 



''^ Neqae virtati honos datar. Jii(j.,Z. 

'^^ Jug., 3. Ce passage présente 
des difficultés. Dans les meilleurs manu- 
scrits, notamment le 16024. de la Bi- 
bliothèque nationale (ancien 5oo de la 
Sorbonne), on trouve ces mots : neque 
un ijaibas per fi'axtdem Us fait , qui ne pré- 
sentent aucun sens. On a changé m en 
]m, ce qui paraît assez plausible ; mais/wi 
est bien vague ef peu usité pour signifier 



le consulat. Dietsch lit : quibus per fraii- 
deni uti fuit, en sous-entendant honore 
qui précède. Quoi qu'il en soit , je crois 
avoir exprimé le sens de la phi'ase. 

^'' Qaibus inaxiina videtiir iiidusirûi 
salutare plebem et conviviis gratiani quue- 
rere. Jug. , ^. 

'*' Nonfiiit consilium . . . agriim coiendo 
aat venando , servilibns officiis intentam, 
(tetatcm agere. Catil. , l\. 



64 GASTON BOISSIER. 

la céiébrité, il voulait toujours quoii parlât de lui; il savait bien que les 
arts qui sont du domaine de l'esprit nous offrent beaucoup de moyens 
divers d'atteindre à la renommée'^l On peut, dit-il „ servir son pays par 
ses exploits et l'honorer par son éloquence; dans la paix, comme dans 
la guerre , il est possible de se faire un grand nom ; la postérité garde le 
souvenir de ceux qui ont fait des actions d'éclat et de ceux qui en ont 
écrit le récit ^'"^l 11 me semble que nous avons ici la série des raisonnements 
par lesquels il fut amené à écrire l'histoire. 

On en a cherché souvent d'autres causes ; on a dit qu'il avait voulu , 
en composant des ouvrages historiques , satisfaire d'anciennes rancunes , 
justifier ses amis politiques , décrier ses adversaires ; et il se peut bien 
qu'il en ait eu parfois fintention. Malgré ses belles professions d'impar- 
tialité , il ne s'est pas tout à fait abstenu des malices qui se présentaient 
sur son chemin ; mais avant tout il voulait écrire un ouvrage qui lui fit 
honneur ; il cherchait à se faire une réputation d'homme de lettres , à la 
place de l'importance politique qu'il n'avait pas pu obtenir. On s'est vrai- 
ment donné trop de mal pour trouver les raisons qu'il pouvait avoir de 
choisir les sujets qu'il a traités, et l'on en imagine souvent de très com- 
pliquées et d'assez peu vraisemblables. Peut-être faut-il s'en tenir là- 
dessus à son témoignage quand il nous dit, en tête du Catilina, qu'il a 
résolu de raconter les événements « qui lui paraissent le plus dignes 
d'être conservés ^^l » Il est bien possible, en effet, qu'il ait préféré ce 
sujet à un autre parce qu'il jugeait qu'il intéresserait le lecteur et ferait 
lire l'ouvrage. 

11 savait bien que sa résolution ne serait pas approuvée de tout le 
monde. « Je crois, dit-il [Jag., 6), qu'il y a des gens qui, voyant que je 
m'éloigne des affaires publiques, me traiteront de paresseux. » Le 
vieux préjugé contre les lettrés n'avait pas tout à fait disparu; quelques 
survivants du passé continuaient à les appeler of«05i et inertes, et trou 
valent que c'était perdre son temps que d'étudier et d'écrire. Voilà 
comment toutes ces généralités sur l'esprit et le corps , sur la supériorité 
des professions où l'on use surtout de l'intelligence, qui nous impatien- 
tent un peu dans les prologues de Salluste, y sont parfaitement à leur 
place. J'ai eu l'occasion de le montrer plus haut : il s'en sert pour jus- 
tifier son œuvre , et il n'est pas étonnant que , puisque , sous cette appa- 

''' Qaum praesertim tant multae vu- vel bello clurum Jieri hcet ; et qui fecere , 

rîaeqae sint artes aninii quibiis samma et qui facta aliorum scripsere laudantur. 

claritudo paratur. Jug. , i. Cutil., 3. 

'^' Puldtrumesthenefacerereipuhlicae, '"^^ Quue meinoria digua videhantur 

eliainbene dicerc haud ahsurd uni; vel puce , perscribere. Cutil. , [\. 



ij:s prolo(,ui:s di: sali.uste. 65 

lence de lieu commun, il se défendait lui-même, il y ait mis tant d'in- 
sistance et de vivacité. 11 se trouvait dans la même situation que Racine, 
s élevant dans une séance publique de l'Académie française, en présence 
de grands seigneurs dédaigneux, «contre les ignorants qui rabaissent 
l'éloquence et traitent les habiles écrivains de gens inutiles dans les 
Etats »; et quand je lis le beau passage qui suit ces paroles et cpi'on a si 
souvent cité : « Quelque étrange inégalit.^ que, durant leur vie, la fortune 
mette entre eux et les plus grands héros, après leur mort cette difîérencë 
cesse. La postérité, qui s'instruit dans leurs ouvrages, ne fait point de 
difficulté à les égaler à tout ce qu'il y a de plus considérable parmi les 
hommes, et fait marcher de pair l'excellent poète et le grand capitaine », 
je reconnais tout à fait le ton et l'accent de Salluste lorsqu'il affirme 
« que la république tirera plus de profit de ce que quelques personnes 
appellent son oisiveté, que de l'activité de beaucoup d'autres ». 

Du reste, au moment où Salluste s'exprimait ainsi, sa cause était à 
moitié gagnée : il n'était plus possible de nier l'inq^ortance des lettres 
après Cicéron. Non seulement il les défendait par son exemple et les ren- 
dait populaires par le succès de ses ouvrages, mais il s'était attaché à faire 
conqirendre à ses compatriotes qu'elles sont un ornement et une force 
pour un pays; que quand on est le maître par les armes, il ne faut 
abandonner à ceux qu'on a vaincus aucune supériorité; qu'ils devaient 
donc, même dans les choses littéraires, rivaliser avec la Grèce. En même 
temps, il tâchait de leur prouver qu'ils pouvaient l'essayer sans être 
accvisés de forfanterie, qu'ils avaient déjà une littérature dont ils faisaient 
trop peu de cas, notamment des poètes tragiques qu'il osait mettre tout 
près de Sophocle et d'Euripide, enfin qu'ils parlaient une langue quel- 
quefois plus riche que celle des Grecs et toute prête à produire des chefs- 
d'œuvre. Ainsi Salluste, quand il s'exprime comme nous venons de le 
voir dans ses prologues, profite de fœuvre de Cicéron et la continue; 
qu'il le veuille ou non, il est son obligé, presque son disciple. Il est diffi- 
cile qu'il n'en ait pas eu le sentiment, et qu'ennemi de Cicéron comme 
il fêtait, il n'en ait pas éprouvé quelque déplaisir. N'est-ce pas la raison 
qui fait qu'étant forcé de le suivre pour le fond, il a voulu s'en distinguer 
par la forme? H y a très bien réussi : la différence entre son prédécesseia* 
et lui est ce qui frappe tout d'abord le lecteur, et , de son côté , on voit bien 
qu'elle est voulue et cherchée. La façon de composer et (f écrire de Salluste 
n'est pas de celles qu'on apporte avec soi en naissant et ((ui sont un don de 
la nature. Devenu écrivain à quarante ans, Salluste se fest faite à lui-même. 
On y sent le parti pris et l'effort, et cet effort consiste à «essayer de faire au- 
trement que Cicéron. D'autres ont sous les yeux un modèle qu'ils imitent, 
Savants. 9 



nipniMEUlE NATIOKALCf 



66 GASTON JÎOlSSJEJi, 

lui a un exemple qu'il tient à éviter. Sa phrase, heurtée, brisée, est tout à 
fait autre chose que la période cicéronienne , auv compartiments symé- 
triques. L'âme du style de Cicéron est le développement, c'est-à-dire 
cette suite de périodes s'entraînant l'une l'autre et nous conduisant d'un 
pas régulier jusqu'à la conclusion du raisonnement. L'allure de Salluste 
est différente: il procède par saillies, supprime des incises, sous-entend 
des idées, quitte à nous_ avertir par quelque conjonction, sed, icjitar, que 
nous avons quelque intermédiaire à rétablir. 11 ne recherche pas non 
plus l'expression élégante, harmonieuse, distinguée; il affectif au con- 
traire par moment les négligences, les répétitions [incredibile memorata 
est qaam facile coalaerint, et quelques lignes plus loin : incredibile memorata 
est qaam facile creverit)\ il emploie volontiers les mots grossiers [ventri, 
peni), les tours vulgaires, les termes simples [esse, Jiabere, patare , facere 
insidias inimicis, facere pericalam aliis, etc.), pour que, l'attention ne se 
dispersant plus sur les détails agréables, la vigueur de la pensée en res- 
sorte davantage; il y a donc entre son prédécesseur et lui comme une 
antithèse perpétuelle dans leur manière de composer et d'écrire. C'est 
là, dans ce travail obstiné et minutieux de Salluste, qu'il faut chercher 
la marque de son antipathie contre Cicéron, et non pas seulement, 
comme on l'a fait , dans quelques phrases peu gracieuses de son Catilina. 
Ce que j'ai dit me paraît suffisant pour indiquer fimportance des 
prologues de Salluste. On se trompe quand on les traite de lieux com- 
muns sans portée; j'ai fait voir au contraire qu'ils nous apprennent beau- 
coup sur lui et sur ses ouvrages, ou plutôt que c'est d'eux seulement que 
nous tenons ce que nous en pouvons savoir. 

Gaston BOISSIEK. 



LIVRES NOUVEAUX. 



A. Vknturi. Storia delVarteiudiana, i " volume :Dai Primordi deirarte Cristiana al 
tempo di Giustiniano; 2" volume : Dali'arte barharica alla ronianica. — Milano, 
Ulrico Hoepli, 1901 et 1903, in-8", 558 pages et /i62 phototypies, 678 pages et 
5o6 phototypies*''. 

\^' Histoire de l'art italien, dont le deuxième volume vient de paraître et dont le 
premier a été publié en 1901, doit comprendre sept parties. L'auteur annonce 
pour l'année 1 903 le tome troisième , consacré à l'art roman jusqu'au xiv' siècle ; 

*') Prix : Tome I, 16 lire. — Tome II, 20 lire. 



LIVRES NOUVEAUX. 67 

ce volume est actuellement sous presse. Puis viendront successivement , d'année en 
année, le tome IV l'éservé au xiv' siècle, les tomes V et VI concernant les xv' et 
xvi" siècles. Enlin le tome VU et dernier embrassera le xvii" siècle les suivants jus- 
qu'à nos jours. La régularité avec laquelle les premières parties Aiennent d'être 
mises en vente laisse espérer que les termes fixés par l'auteur ne seront pas sensi- 
blement dépassés. On possédera donc d'ici trois ou quatre années un résumé com- 
plet de l'art italien rédig-é par un écrivain des plus compétents. Alors seulement 
il sera loisible de porter un jugement d'ensemble sur cet ouvrage. Il suffit pour le 
moment d'indiquer dans quelles conditions est conçue et commencée la publication. 

M. Venturi remonte à l'établissement du christianisme; il ne parle pas de l'an- 
tiquité. I^es premières représentations du Bon Pasteur, les peintures des catacombes, 
sont pour lui la date initiale de l'art nouveau. Le moyen âge aurait ainsi ses 
racines les plus profondes dans l'art des premiers chrétiens. Cela posé, il étudie 
successivement, dans son premier volume, les manifestations de l'architecture, de 
la peinture et de la sculpture, depuis Constantin jusqu'à Justinien. Le tome 
deuxième va du vi' siècle à l'an mille. Passant tour à tour en revue les mosaïques, 
la scidpture décox'ative , la miniature , les ivoires , la gravure en matière précieuse , 
il promène le lecteur de Ravenne à Païenne, de Vérone à Tvu'in et à Milan. Aucun 
des édillces où se traduisent tour à tour les influences gothique , arabe , lombarde , by- 
zantine, n'est omis dans cette revue générale et sommaire des sources primitives. On 
a aflàire à un artiste en même temps qu'à un érudit très renseigné. Mais le caractère 
bien particulier de ce vaste tableau consiste dans l'abondance, la profusion, la 
variété des reproductions de monuments originaux. Près de mille gravures pour 
ces deux volumes font passer sous nos yeux les édilices, les statues, les peintures 
de cette première période qui existent non seulement en Italie , mais aussi dans les 
collections et les musées des pays étrangers. L'auteur paraît ne rien ignorer de ce 
qui a trait à son sujet , et peut-être trouvera-t-on parfois qu'il y fait entrer des élé- 
ments quelque peu étrangers. On se demande par exemple si certains manuscrits caro- 
lingiens de la Bibliothèque nationale de Paris appartiennent à un titre quelconque 
à l'art italien. Mais le moment n'est pas encore venu d'aborder ces questions déli- 
cates. 11 nous suffît actuellement d'insister sur le luxe vraiment extraordinaire de do- 
cuments ligures réunis dans ces volumes; c'est la supériorité indiscutable du livre 
de M. Venturi sur tout ce qui avait pam jusqu'ici ; c'est aussi la preuve que l'auteur 
possède à iond le vaste sujet qu'il aborde. 

Si les volumes suivants offrent la même abondance d'images, on trouvera dans 
les trois ou quatre mille reproductions phototypiques de l'ouvrage terminé la repré- 
sentation de tous les monuments de l'art italien. Il sei'a par là fort utile et aux voya- 
geurs , en précisant leurs souvenirs , et aux énidits de tous pays, en exposant à leurs yeux 
les types les plus variés , que presque personne n'a le loisir d'aller étudier sur place. 

Ce luxe même ne laisse pas que de présenter certains inconvénients. Parfois 
l'image n'est pas à proximité du texte qui en contient l'explication. Et comment en 
pourrait-il être différemment , quand les détails d'un seul monument n'exigent pas 
moins de cinquante ligures et s'étendent sur un nombre égal de pages? C'est ce qui se 
présente notamment pour les sujets en relief du ciborium de Saint-Marc (p. 282 
à 286 du tome I). Et on pourrait citer bien d'autres exemples analogues. Pour ce 
cas spécial la table placée en tête du volume nous paraît insuffisante. Peut-être fau- 
drait-il imaginer un autre système de renvois facilitant les recherches. On ne saurait 
trop dans un pareil ouvrage multiplier les références de nature à simplifier la tâche 
du lecteur. J. GuiFFREY. 



68 LIVRES ^( OU VEAUX. 

W. Ahlwardt. Saminlungen aller arabixchen Dichter. I. Elaçmaljjât nebst einigen 
Sprachqaçlden. Beiliii, Ueutlier une! Reichard, it)Oii, in-8", xxviii-89 pages et 
110 pages de textes arabes. 

Theodor WHlielni Alilwardt, professeur à l'université de Greifswald, est né dans 
cette même ville le A juillet 1828. Sa vie entière s'est écoulée dans l'étude de la 
langue et de la littérature arabes , par suite d'une vocation décidée , dont les années 
n'ont pas éteint l'ardeur. L'arabe inspire de ces passions durables, irrésistibles, do- 
minatrices, dont j'ai été témoin chez des orientalistes vieillis tels que mes deux pro- 
lesseurs inoubliables, Heinrich Ewald à Gôttingen et Leberecht Fleischer à J^eip- 
zig , tels que le maître arabisant qu'était le baron Mac Guckin de Slane , tels que le 
grand savant que j'ai eu le privilège de pouvoir appeler avec orgueil mon « guide 
dans la vie et dans la science^''». Àhlwardt mérite une place d'honneur parmi ces 
illustres morts. Mais heureusement il est bien vivant , et son activité incessante est 
attestée par une continuité non interi'ompue d'œuvres spéciales, qui n'étendent pas, 
mais qui grandissent parmi les connaisseurs sa juste renommée. 

il semblait avoir droit au repos après avoir achevé son catalogue des manuscrits 
arabes de Berlin (10 vol. gr. in-4°, 1887-1899, io368 numéros et un index colossal 
de 595 pages à deux colonnes). Ce vaste répertoire semblait le testament de l'érudit , 
le couronnement de son labeur prolongé, M. Ahlwardt ne s'est pas résigné à cette 
abdication. 11 s'est replacé sur le terrain, délaissé par lui depuis 1872, de ses pre- 
miers travaux sur les origines et les débuts de la poésie arabe , et il a ouvert une nou- 
velle série de trois volumes, dont le premier ne tardera pas à être complété par les 
deux autres. Son programme est tracé : il le remplira jusqu'au bout avec cette ma- 
turité et cette persistance qui ne sont pas ses moindres qualités. 

Al-Asma'î , auquel est consacrée la monographie initiale , c'est-à-dire Aboù Sa'îd 
'Abd al-Malik ibn Koraib, a été, dans la seconde moitié du 11'' siècle de l'hégire et 
au commencement du 111° siècle, aux contins du viii' et du ix' siècle de notre ère, 
un linguiste d'une fécondité qui ne nuisait pas à son inCormation sûre. 11 n'a pas 
écrit de dictionnaire complet, mais des études lexicographiques sur les animaux, sur 
les chevaux, sur les plantes, sur les aruies, sur les parties du corps, sur la pluie, 
etc. '■^\ en appuyant sa synonymitjue sur des citations de vers autlientiques. Il a été 
ainsi amené, pour se documenter, à recueillir les i'ragments épars des anciennes 
poésies, tâche dans laquelle il avait eu un précurseur, trente ou quarante ans aupa- 
ravant, dans Al-Moufadflal ibn Moliainmad Ad-f)abbî. Les deux compilateurs s'étaient 
trouvés dans les conditions les plus favorables pour réunir les éléments de leurs 
collections, ayant vécu à Bagdàdh, la capitale des 'Abbasides , à la cour et dans 
l'intimité des khalifes Al-Mahdi et Hâroûn Ar-Raschîd. Or le mouvement littéraire 
y était alors intense; les rapsodes et les chanteurs y allluaient, et il suffisait de savoir 
interroger et écouter pour s'instruire et povir transcrire. 

Les Moufadduliyyât , les «Notations d'Al-Moufaddal » , n'ont été publiées (pi'en 
partie par mon regretté ami IL Thorbecke (I^eipzig, i885). Les Asmàiyyâl , les 
« Notations d'Al-Asma'i » , qui viennent de paraître intégralement d'après le manuscrit 
unique de Vienne, ne font en aucune façon double emploi avec celles d'Al-Mou- 
faddal. Car Al-Asma'i connaissait l'œuvre de son devancier et supposait que ses 
lecteurs s'en seraient imprégnés avant d'avoir recours à lui. Dès lors les répétitions 

'^î Dédicace à mon père de Lvs moniimenls <-' La lisli; de ces opiisciilf.s ost donnée 

sabéens et /ii«i>'rt)i(r.y de la Bibliothhjue Nu- par Ibn Abî Ya'koùb An-Nadîm , Al-Fihrist 

1 iona/c (Paris, 1891). (éd. Fh'igel), p. 35. 



LIVRES NOUVEAUX. 69 

pouvaient et devaient être évitées, les deux anthologies étant destinées à se suivre 
et les informations qui manquaient dans l'une à être cherchées dans l'autre. En me 
plaçant à ce point de vue, je regrette que le plan de M. Ahlwardt ne l'ait pas 
conduit à terminer tout d'abord l'édition si admirablement commencée par H. Thor- 
becke. 

C'est une bien faible partie des Asmdiyyât qui est parvenue jusqu'à nous. Al- 
A.sma'î en avait détaché lui-même les poésies et les fragments de certains poètes 
antéislamiques et islamiques, pour lesquels il était parvenu à constituer cet ensemble 
qu'on appelle un diwâii. Ainsi Imrou'ou '1-Kais , An-Nâbiga Adh-Dhobyânî et les autres 
parmi «les six poètes» édités naguère par M. Ahlwardt (London, 1870); ainsi Al- 
Houtai'a, An-Nàbiga Al-Dja'dî, Labîd, Al-A'schâ et tant d'aèdes^''. Aux Asinaiyyât 
furent réservés les poèmes isolés, les morceaux anonymes, par-ci par-là un fragment 
retrouvé après la clôture du dîivân et attribué légitimement à un Inu'ou'ou '1-Rais, 
à un Tarafa, à un Al-A'scliâ, ou à tel et tel poète célèbre. Sur tous les auteurs 
cités, on trouvera (p. 1-22 de la partie allemande) des l'enseignements brefs et 
substantiels. 

Aux Asma'iyyât M. Ahlwardt a joint cinq poésies qui ont été recommandées à son 
attention par les difficultés philologiques dont elles sont hérissées. Les trois premières 
ont pour auteur un certain Aboù I ïizâm Gâlib Wm Al-ljârith Al-'Okli. L'éditeur, qui a 
fait de vaines reciierches sur sa vie, a seulement trouvé qu'il était cité trente-quatre 
fois dans le Tâdj al-'aroûs et qu'il avait été le contemporain d'Aboû Mohammad 
'Abd Allah Al-Oumawî. Or celui-ci vivait à la fin du 11' siècle de l'hégire. Deux 
vers d'yVl-'Okli, qui ont échappé à M. Ahlwardt, sont cités par Yâkoùt dans son 
Dictionnaire géographique (11, p. 8/i8, 1. i4 et i5), d'après le grammairien Mo- 
hammad lJ)n Kabib, qui mourut en 2^5 (859), ce qui nous fournit un terminus ad 
queni pour l'époque où a vécu Ibn I lixàm et confirme l'IiYpothèse de M. Ahlwardt. 
Ces cinq morceaux complémentaires sont de véritables casse-cou, qui ont été un 
jeu pour sa virtuosité. 

Les dîwâns d'Al-'Adjdjàdj et de son fils Rou'ba nous sont promis pour le cou- 
rant de l'année 1 908. Je compte en parler ici, dès que ces éditions impeccables nous 
auront fait mieux connaître deux écrivains réputés pour leurs vers du mètre radjaz , 
le type en arabe des ïambiques. 

Hartwig Derenbourg. 

Dixcarsos leidos ante la Real Academia espai'wlacn la recepcioii pûblicade D. Ramon 
Menéndez Pidal, el 19 de octobre 1902. Madrid, Est. tip. de la viuda é hijos de 
M. Telio,in-8, 96 p. 

M. Ramon Menéndez Pidal, dont le Journal des Savants a naguère apprécié le 
beau livre sur les Infants de Lara ( 1 897 , p. 296-809 , p. 82 1 -335 ) , vient d'être élu , 
très jeune encore, à l'Académie espagnole. H a été reçu par l'illustre critique Mar- 
celino Menéndez y Pelayo , qui a tracé à cette occasion un tableau aussi brillant que 
fidèle de l'évolution des études sur l'ancienne poésie épique castillane, études qui, 
nées à l'étranger, se sont développées en Espagne avec Duran et Mihî y Fontanals, 
et auxquelles M. Ramon Menéndez a fait faire de si grands progrès. 

Les discours de réception , à l'Académie espagnole , ne sont pas , comme ceux de 
l'Académie française , uniquement consacrés à l'éloge du confrère qu'on remplace : 
le récipiendaire y traite généralement un point d'histoire ou de littérature, et le 



f'> Voir la riche bibliographie, dans Al Fihrist, p. iSy-iSS. 



70 LIVRES NOUVEAUX. 

discours , publié souvent avec des notes , l'orme un morceau , parfois important , de cri- 
tique spéciale. C'est le cas pour celui de M. Ramon Menénde/, Pidal , qui , après avoir 
brièvement rappelé les mérites de Victor Balaguer, le poète et historien catalan 
bien connu, a pris pour thème l'étude approfondie du Condenado por desafiado , de 
ïirso de Molina, l'une des œuvres les plus singulières et les plus frappantes du 
théâtre religieux espagnol. H montre que le sujet en est pris à deux «contes dé- 
vots» du moyen âge, dont l'un, qui a pour thème «l'égalité des mérites entre un 
ascète et un mondain » , se retrouve dans des légendes aiajjes et juives et remonte jus- 
qu'au Mahuhliâraia, dont l'autre, «l'ascète qui perd le fruit de ses bonnes œuvres 
parce qu'il se scandalise de voir l'âme d'un malfaiteur sauvée» , n'a jusqu'ici été si- 
gnalé que dans des versions médiévales. Tirso de Molina a connu plusieurs formes 
du premier de ces contes , et il l'a amalgamé avec le second pour en composer son 
drame , dans lequel il a en outre voidu incarner ses idées sur la prédestination , — 
alors fort discutée en Espagne entre les partisans de Molina et ceux de Banez, — 
et sur la vraie façon de mériter la grâce de Dieu. Le savant auteur des Infants de 
Lara se montre ici sous de nouveaux aspects : son étude sur l'histoire du conte 
indien et de ses transformations suivant les milieux où il pénètre est d'une érudi- 
tion aussi sûre que variée (dont de précieuses notes apportent les preuves) et d'une 
rare finesse de vues; sa théologie est profonde et sa critique littéraire délicate. On 
peut ne pas partager en tous points son admiration pour le Condenado por desajiado, 
œuvre puissante à coup sûr, mais incohérente et confuse , où l'auteur n'a su ni fondre 
harmonieusement les divers éléments qu'il y a fait entrer ni dégager nettement 
l'idée à laquelle il les suboi'donnait, œuvre obscure, qui a troublé plus d'une con- 
science et qu'on a cherché à expliquer par de téméraires conjectures (George Sand, 
qui en avait reçu une forte impression et qui l'a imitée dans son conte de Lapo 
Liverani, y voyait une attaque déguisée contre le dogme catholique!); mais on 
rie peut qu'admirer le savoir, la force de pensée et le talent d'exposition que le nouvel 
académicien a montrés dans ce beau discours. G. P. 

Albert Vandal, de l'Académie française. L'avènement de Bonaparte. L La Genèse 
du Consulat, Brumaire, la Constitution de l'an viii , i vol. in-8°, ix-600 p. Paris, 
Pion, 1902. 

M. Albert Vandal applique ici à un sujet pris dans l'histoire intérieure de la 
France les qualités dont il a fait si brillamment preuve dans ses études sur la poli- 
tique extérieure. On y reconnaîtra la même abondance, le même sérieux dans les 
recherches, le même travail direct, aux Archives, le même emploi des documents 
imprimés , et cet art de mise en œuvre , cet intérêt du récit , cette élégance de forme 
qui ont placé si haut l'historien de Napoléon et d'Alexandre 1". M. AlJjert Vandal 
a pu disposer de documents inédits encore et dont il parait avoir tiré grand profit ; 
les Notes de Jourdan (parues depuis dans le Carnet historique) , les Notes de Grouvelle, 
les Eclaircissements de Cambacérès. — Chapitre i". 11 commence par un tableau du 
gouvernement et du pays en 1799 : le gouvernement, les Directeurs, les révolution- 
naires nantis et leur système de coups d'Etat contre les élus de la nation. Dans le 
pays , la prolongation de l'état révolutionnaire , le désordre matériel , le désordre 
moral; la France en ruines; la misère générale; la renaissance catholique spontanée 
et les passions antichrétiennes; l'industrie, l'agriculture, les finances; la société, 
les mœurs : série de tableaux clairs et brillants. A la fin du chapitre, les partis : 
Bonaparte en perspective; comment une partie des gouvernants va lui frayer le 
chemin du pouvoir. — Chapitre h. Le 30 prairial. Cette journée des dupes est le 



LIVRES NOUVEAUX. 71 

commencement du mouvement tournant de Sieyès contre la constitution de l'an m. 
Sieyès, sa personne, ses vues y sont particulièrement étudiés. — Chapitre m. La 
dernière poussée jacobine. C'est la réouverture des clubs jacobins; les ministres jaco- 
bins, dont Bernadotte; les lois jacobines, la loi des otages. Sieyès impose son coup 
d'Etat «reconstituant»: Joubert sera son instrument. Ici de curieuses notes de Cam- 
bacérès sur les relations de Sieyès , par Talleyrand , avec les agents orléanistes. — 
Chapitre m. Lutte des partis. Il montre l'anarchie croissante dans les départements. 
— Chapitre iv. La crise de Novi et hs lois jacobines. Joubert est tué à Novi; la 
France est en péril. Les Jacobins annoncent un retour aux moyens terroristes. — 
Chapitre y. Masséna et Brune débarrassent la frontière, Bonaparte débarque. — 
Chapitre vi, Bonaparte à Paris, et chapitre vu, Préparatifs du coup d'Etat. C'est 
le nœud de l'afFalre et le nœud de l'ouvrage. Cette histoire n'avait été ni fouillée 
avec cette pénétration, ni exposée avec cette intelligence du jeu des hommes et 
des partis. — Les chapitres viii et ix sont consacrés aux journées du 18 et du 
19 brumaire. Voxxji ne point alourdir son récit, très intéressant, l'auteur a renvoyé en 
appendice, pages ôyg-ôgi, ses références et sa critique des sources. — Le chapitre xii, 
la Constitution de l'an viii , montre quelle part prépondérante ont eue dans la 
rédaction de cette constitution les passions , les conflits , le caractère des personnes , et 
comment Bonaparte a fml par tout conduire à son propre avènement dans la Répu- 
bhque. — Le chapitre xiii présente les premières semaines, toutes républicaines 
encore, du Consulat, l'organisation du gouvernement, le programme et les pre- 
miers actes du Premier Consul. Il s'arrête à janvier i8oo. A. S. 

Tlie autobiography of lieutenant gênerai sir Harry Smith, edlted by G. C. Moore 
Smith. 2 vol. in-8°, Londres, John Murray, 1905. 

Heni-y George Wakelyn Smith, surnommé Harry Smith, né à Whittlosey, le 
28 juin 1787, participa à un grand nombre des guerres que la Grande-Bretagne 
soutint pendant la première moitié du xix° siècle. Il servit en Espagne de 1810 à 
181 A, assista à la bataille de Waterloo, tint de 1828 à i84o garnison au Cap de 
Bonne-Espérance, et prit, en ([ualité de chef d'étal-major général de sir Benjamin 
d'Urban, une grande part à la pénible guerre cafre de i835. Il commanda en chef 
les troupes anglo-hindoues pendant la guerre sikhe de i845-i846, et revint au Cap 
comme gouverneur général en 184^7. ^^<^ttf; autobiographie, que l'auteur avait In- 
titulée Varions anecdotes and events of tny life, s'arrête en i846. L'éditeur, M. G. C. 
Moore Smith , y a joint divers documents inédits : lettres écrites par sir Harry à sa 
femme pendant la guerre de i835; mémoire apologétique de son administration, 
composé en 1862, quand il eut été brusquement rappelé du Cap par le ministre 
des colonies, comte Grey; fragments du journal tenu par le lieutenant Holdlch 
pendant la campagne de julUet-aoùt i848 dans V Orange river Sovereignty. L'autobio- 
graphie elle-même et les pièces annexes seront à consulter par les historiens de l'ex- 
pansion britannique dans l'Afrique australe et dans l'Inde. 

Henri Dehérain. 



72 



CHRONIQUE DE L'INSTJTUT. 



CHRONIQUE DE L'INSTITUT. 



BUREAU DE L'LNSTITUT POUR 1903. 

MM. Pekrot, délégué de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, président. 
BoissiER, délégué de l'Académie française, | 

Gaudry, délégué de l'Académie des sciences, i 

Marqueste, délégué de l'Académie des beaux-arts, \ vice-présidents. 

BÉRENGER, délégué de l'Académie des sciences morales et i 

politiques , ) 

Wallon , secrétaire perpétuel de l'Académie des inscriptions et belles-lettres , 

secrétaire. * 



ACADEMIE FRANÇAISE. 
Bureau pour le 1"' trimestre de 1903. 

MM. Brunetière, directeur. 
Faguet, clianceiier. 
BoissiER, secrétaire perpétuel. 

ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS 

ET BELLES-LETTRES. 

Bureau pour 1903. 

MM. Perrot, président. 
Havet, vice-président. 
Wallon, secrétaire perpétuel. 

ACADÉMIE DES SCIENCES. 
Bureau pour 1903. 

MM. Gaudry, président. 

Mascart, vice-président. 



ACADEMIE DES SCIENCES. (Suite.) 

iMM. Darbouv , secrétaire perpétuel pour 
les sciences mathématiques. 
Berthelot, secrétaire perpétuel pour 
les sciences physiques. 

ACADÉMIE DES BEAUX-ARTS. 
Bureau pour 1903. 

MM. Marqueste , président. 
Pascal , vice-président. 
Larroumet, secrétaire perpétuel. 

ACADÉMIE DES SCIENCES MORALES 

ET POLITIQUES. 

Bureau pour 1903. 

MM. BÉRENGER, président. 
Roussel , vice-président. 
Picot (Georges), secrétaire perpétuel. 



COMMISSION ADMINISTRATIVE CENTRALE POUR 1903. 

MM. HalÉvy, GrÉard, Boissier, secrétaire perpétuel, pour l'Académie française. 

L. Delisle, Croiset, H. Wallon, secrétaire perpétuel, pour l'Académie des inscriptions 

et belles-lettres. 
BoRNET, LÉVY ( Maurice ) , Darboux , secrétaire perpétuel pour les sciences mathématiques , 

Bekthelot, secrétaire perpétuel pour les sciences physiques, pour l'Académie des sciences. 
Thomas ( Jules ), Daumet, Larroumet, secrétaire perpétuel, pour l'Académie des beaux-arts. 
Levasseur, âucoc. Picot (Georges), secrétaire perpétuel, pour l' icadémie des sciences 

morales et j)oliliciues. ** 



Ainsi qu'on l'a vu plus haut (p. 33), le Journal des Savants publiera dorénavant 
un compte rendu sommaire des événements et des travaux académi({ues du mois 
précédent. Coïncidant avec le début de la nouvelle série, le compte rendu de janvier 
paraîtra dans le numéro du i5 lévrier. 



JOURNAL 

DES SAVANTS. 



;rfi(| r,' 



FEVRIER 1903. 



L£5 ETUDES SLAVES EN BOHEME ET EN RVSSIE. 

)l 

B. A. <I>PAHqEB'i>. O^epKH no HCTopin ^lenicKaro BospoMî^eHia. PyccKO- 
nemcKia y^ienia CBfl3H KOHi^a xviii h nepBoii no^oBHHbi xix ct. — 
V.-A. Frantsev. Etudes sur l'histoire de la Renaissance tchèque. 
Les Relations scientifiques entre la Russie et la Bohême à la fin du 
xviii^ siècle et au commencement du xix^ siècle. Un vol. in-8'', Var- 
sovie, Imprimerie universitaire, 1902. nli u* 

M. Frantsev est un jeune philologue russe qui s'occupe tout particu- 
lièrement des rapports scientifiques de sa patrie avec les pays slaves. 11 
a vécu longtemps à Prague. Il connaît admirablement la langue tchèque. 
J'ai eu récemment l'occasion d'appeler sur lui l'attention de l'Académie 
des Inscriptions , à propos de ses travaux sur l'histoire de l'Evangéliaire de 
Reims '^^. 

Pendant son séjour à Prague, M. Frantsev a eu le loisir de dépouiller 
les riches archives du musée , notamment la volumineuse correspondance 
de Hanka , qui fut , dans la première moitié du xix" siècle , le véritable 
consul , fagent international du slavisme , non seulement pour la Bohême , 
mais pour tout l'ensemble des pays slaves et en particulier pour la 
Russie. Le jeune savant russe a tiré de ses recherches la matière d'un 
volume fort intéressant. J'en voudrais donner ici le résumé. A l'époque 
où j'ai commencé mes études, il y a tantôt quarante ans, d'étranges 
légendes circulaient en Occident; on y agitait à tout propos le spectre 
du panslavisme; on montrait la Russie marchant à la conquête du 
monde slave par la triple force des armes , de l'intrigue et de l'or. Il 

?,; !) -ir'fà'Miinsiî'i'i- '■'{; 

'^^ Comptes rendus des séances de l'Académie des Inscriptions et Belles- Let très , 1901 , 
p. 169, 172 et suivantes. , ' 



10 

IMPKIHEME NATIOKALE. 



74 LOUIS LEGER, 

faut en rabattre quand on Toit les choses de près. Dans le domaine de 
la philologie, ce n'est pas la Russie qui a conquis la Bohême, c'est bien 
au contraire la Bohême qui a conquis la Russie. On peut appliquer à 
leurs relations , en le» modifiant et en violant toutes les règles de la mé- 
trique, les fameux vers d'Horace : 

Bohemia capta [a Germanis] fenjru Mcjscpyitam cepit et artes | 
Intulit agresti Bussî». . . 1. î ji f ^J l 



I ' 

C'est aux dernières années du xviii* siècle que remontent les premières 
relations scientifiques de la Russie et de la Bohême. Les efforts de Marie- 
Thérèse et de Joseph II pour germaniser définitivement les Slaves de 
cette province provoquèrent une réaction , dont les conséquences se font 
encore sentir aujourd'hui. En iy83, Ignace Tham publiait sa Défense 
de ta langue tchè(jue (Obrana jazyka ceského). 11 y rappelait la parenté 
de cette langue avec la famille des langues slaves, qui s'étendait, disait- 
il, jusqu'aux frontières de l'Arménie et de la Perse. L'année suivante, 
Hanke von Hankenstein écrivait — en allemand — son Empfehlnng der 
bôhmischen Sprache und Literatur [Yienne , l'jSi). En 1792, Joseph 11 
donnait un commencement de satisfaction aux patriotes bohémiens en 
créazït à l'Université de Prague une chaire de langue tchèque, qui fut 
confiée à l'historien Pelzel et occupée à partir de 1801 par le grammai- 
rien poète Nejedli^. Cette même année 1 792 , Jean Rulik faisait paraître 
{en tchèque) La gloire et l'excellence delà langue tchètivie. 

Le modeste enseignement de Nejedly eut du retentissement jusqu*en 
Russie. L'un des premiers slavophiles de ce pays — le premier peut- 
être dans l'ordre chronologique — l'amiral Schichkov ^^\ président de 
l'Académie russe, traduisit en langue russe une de ses leçons dans les 
Mémoires de l'Académie. Il exaltait le patriotisme des Bohémiens : « La 
Bohême, disait-il, est par rapport à nous comme tm nain par rapport 
à un géant. Ce nain aurait-il l'âme plus haute que le géant .^^ Dieu nous 
en garde J » 

La résistance que la Russie opposa à Napoléon trouva , ^l'autre part , 
un écho en Bohême, dans la poésie et dans la correspondance intime 
des littérateurs : « Cette guerw , écrivait le lexicographe tchèque Jung- 
mann à son anii Marek ( !\ mai 1 8 1 4 ) , a exalté le monde et ne contiibuem 
pas peu au perfectionnement de la Russie. » 

^^ Né en 1764, mort en i84o. 



LES ETUDES SLAVES. 75 

La sympathie qu'excitait le grandi empire skve devait donner aux 
Bohémiens le désir de i' étudier. 

Le premier Tchèque qui entra directement en rapport avec la Russie 
en vue d'un objet scientifique fut le fondateur de la philolo^ d'ave, 
l'abbé Doba^ovsky. En 1792, la Société des sciences de Prague lui 
confia la mission d'aller en Suède pour rechercher les manuscrits bohé- 
miens enlevés par les Suédois pendant la guerre de Trente ans. De 
Stockholm il eut l'idée de se rendre en Finlande et de là à Saint-Péters- 
bourg et à Moscou, non plus pour examiner des textes tchèques, mai» 
pour étudier les nombreux manuscrits slavons des archives et des biblio- 
thèques. A Pétersbourg, il s'étonna de l'indlifférence des Russes pour 
leur ancienne littérature : « Ut verum dicam, écrivait-ii [k février 1 793) 
ht son ami Diirich, l'éditeur de la Bihliotheca Slavica, non potui, altero 
jam mense urbem percensitan», eruditos Russos istarum rerum amantes 
reperire. » Il ne nous a pas laissé savoir s'il avait été plus heureux à 
Moscou, car il n'a pas écrit de relation détaillée de son voyage. If 
marque pourtant, ce voyage, une date considérable dans l'histoire des 
études siaves. Dobrovsky apprit à fond le russe, que l'on ne savait guère 
idors en Bohême , et qu'un Tchèque ne sauraif déchiffrer sans de sérieuses 
études. La différence des deux langues est à peu près aussi considérable 
(pie celle qui existe entre le portugais et le français, sans compter la dif- 
ficulté supplémentaire provenant de la nature des alphabets et de l'ortho- 
graphe. Prague n'avait point de chaire de philologie slave. Dobrovsky 
réunit dans son cabinet quelques jeunes gens curieux de langue russe 
ou de philologie (Puchmayr, puis Hanka, Marek, etc.). En 1792, pour 
se préparer à son voyage, il avait rédigé un petit travail, Vergleichung 
der rassischen and bohmischen Sprache; en ï7995 au moment où les 
troupes russes traversaient la Bohême , il publia en allemand un petit 
manuel [Hàlfsmittel] pcoar les Russes qui vouïaient entendre les Bohé- 
miens, et les Bohémiens qui voulaient se faire comprendre de leurs 
coaagénèresv ^ 

En i8o5, Puchmayer fit paraître en tchèque un traité d'orlhogra^lie ' 
inisse-tchèque. Les événements militaires des années 1812 et 18 1 3 
augmentèrent fintérêt pour la langue russe et donnèrent lieu à des publi- 
cations analogues (par exemple ISeuer deutsch-bôhmiseh-ritssischer Dolmets- 
cher, Praigue , 18 1 3 . ) En 1820, Puchmayer, sur le plan du célèbre 
ouvrage de Dobrovsky-, Lelir^hàade der hohm. Sprache, publia son Lehrge- 
hàude der russischen Sprache, dédié à l'impérati^ce Maria Feodorovna. 
Il était précédé d'une introduction de Dobrovsky. 

Les travaux de Dobrovsky eurent en Russie un grand retentissement. 



76 LOUIS LEGER. 

Ce qui attira surtout l'attention , ce furent ses Institationes lin(fuae slavicae 
dialecti veteris, publiées à Vienne en 1822. Sur son ancienne langue 
religieuse, le slavon, la Russie n'avait aucune œuvre de cette valeur. 
Roumiantsov s'y intéressa particulièrement, et un jeune homme, qui 
devait jouer un rôle considérable comme publiciste et historien, Pogo- 
dine, entreprit de traduire les Institationes en langue misse. Sa traduction 
de la première partie parut en i833 à Saint-Pétersbourg; l'année sui- 
vante parurent les parties II et III , traduites par Schevyrev. Entre temps , 
Péninsky avait édité à Pétersbourg (en 1825) une grammaire slavonne, 
fondée en grande partie sur celle de Dobrovsky. Ainsi la Russie se met- 
tait, pour l'étude de sa langue sacrée, à l'école de la Bohême. 

Dobrovsky, le patriarche de la slavistique, mourut en 1828. Mais il 
laissait des disciples, qui allaient continuer son œuvre, en y ajoutant 
toute l'ardeur d'un patriotisme juvénile. Parmi eux figurent en première 
ligne Vacslav Hanka et Ladislas Celakovsky. Fils de simples paysans , 
Hanka avait eu de bonne heure l'occasion de pratiquer les langues slaves 
avec des soldats illyriens (serbes ou croates) et russes. Il s'était particu- 
lièrement intéressé aux chants populaires. En 1 8 1 5 , il publiait en 
tchèque un petit travail sur la Russie; en 1817, il traduisait des chants 
serbes; il enrichissait sa langue maternelle de vocables empruntés aux 
idiomes slaves , et dont l'un au moins a fait une telle fortune en Bohême 
qu'il serait aujourd'hui impossible de s'en passer. 

En 1817, il découvrait les fameux poèmes du manuscrit de Krahvé 
Dvor (Kœniginhof)^^^ poèmes qu'on l'a depuis accusé d'avoir fabriqués 
de toutes pièces, en s'aidant des épopées russes ou serbes. Bien qu'il 
ait encore aujourd'hui des défenseurs intrépides, la cause de ce manu- 
scrit paraît absolument désespérée. Mais, au moment oii il le mit au 
jour, personne ne douta de son authenticité , et ce fut une joie immense 
dans les pays slaves. Les Russes se plurent à admirer les épopées bohé- 
miennes, à noter la ressemblance frappante de fancien tchèque et de 
l'ancien russe. Roumiantsov, Schichkov, le métropolitain Eugène 
reçurent avec enthousiasme fédition princeps du fameux manuscrit. 
Schichkov en publia coup sur coup trois traductions , dont l'une dans les 
Mémoires de l'Académie. Il trouvait que le texte des poèmes tchèques 
était plus facile à comprendre que celui du Chant d'Igor, ce en quoi il 
n'avait peut-être pas tort. L'Académie russe décerna à Hanka une mé- 
daille d'argent. Le Jugement de Liboacha, un autre poème apocryphe, 

^'' Je les ai traduits dans ma jeu- chansons populaires des Slaves de Bohême ^ 
nesse, à une époque où je croyais à 1 voi. in-12, Paris, 1866. 
leur authenticité. Chants héroïques et 



LES ETUDES SLAVES. 77 

n'eut pas m.oins de succès en Russie et en Pologne. Rakowiecki le réim- 
prima dans sa Prawda raska [Lsi loi russe, Varsovie, 1 820). D'autre part, 
Hanka publiait, à Prague, le poème d'Igor dont nous parlions tout à 
l'heure (182 i). Grâce à Hanka et à Schichkov, deux savants médiocres, 
mais deux enthousiastes convaincus, la partie était liée désormais entre 
la Bohême et la Russie. 

Un autre représentant de la solidarité littéraire, de la mutualité 
[PVechselseitigkeit , dira plus tard Kollar) qui s'établit à cette époque 
entre les deux nations, c'est le poète Celakovsky ^^). Plus jeune que 
Hanka, originaire de la province, il était arrivé à Prague en 1818, au 
moment où s'accentuait la Starm- und Drangperiode de la renaissance 
bohémienne ; puis il avait été continuer ses études à Linz , où il 
s'était pris d'une belle passion pour la Russie. Il demanda en 1820 à 
l'ambassade de Vienne un passeport , qui lui fut refusé , et dut rester en 
Autriche. De dépit, il faillit se jeter dans fétude de la théologie. Il dévo- 
rait tous les livres russes qu'il rencontrait. Hanka rêvait aussi le voyage 
de Russie : ce personnage équivoque, dans lequel on a voulu voir un 
agent russe, ne fut toute sa vie qu'un pauvre diable. Les roubles russes 
n'ont jamais été qu'une légende propagée par les Allemands ou les 
Magyars; les ressources limitées de Hanka ne lui permirent jamais de 
dépasser Dresde. 

Ce qui attirait surtout l'attention de Celakovsky, c'étaient les chants 
populaires russes, notamment les chants épiques. Dans sa correspon- 
dance avec Kamaryt, il fait remarquer très justement que la plupart 
des chants russes offrent un caractère épique, tandis que les chants 
tchèques sont essentiellement lyriques. En 1822, il fait paraître un 
recueil de chants populaires slaves, où figurent des poèmes russes, petits- 
russes, serbes et slovènes. Ce recueil est dédié à Hanka : sans avoir de 
chaire ofEcielle, il était le slaviste officieux de Prague. Le volume attira 
l'attention même en Russie. Celakovsky avait emprunté une partie de 
ses poèmes à un chansonnier russe qui avait appartenu à un officier 
de passage en Bohême^ Voiià certes un résultat bien imprévu des vicis- 
situdes de la guerre, 'mof^i^mod 

Continuant ses recherches sur le folklore slave, Celakovsky s'occupe 
à recueillir les proverbes des différents pays. La Philosophie da peuple 
slave dans les proverbes ne paraîtra qu'en i852; il y travaille dès 1827. 
Il rêve d'un dictionnaire étymologique des langues slaves, œuvre qui ne 

''' Le fils de Ladislas Celakovsky, de notre Académie des Sciences morales 
M. le professeur Jaroniir Celakovsky, de et politiques. 
Prague, est aujourd'hui correspondant 



78 ^:'il*OUIS legëb. 

sena réalisée que beaucoup» plus tard, par Miklosidi^^'. Ce dictioniiake , 
il médite de le rédiger ea langue russe, ce qui lui vaut, de lapartdies 
loyalistes autrichiens, des témoignages non équivoques de mauvaise vo- 
lonté. Le 2 1 janvier 1828, l'Académie russe est saisie de ce projet de 
dictionnaire et décide en principe d'imprimer l'œuvre à ses frais. 11 y a 
loin du projet à l'exécution. Du ncianuscrit primitif de Gelakovsky, il n'y a; 
plus en Russie que quelques fragments , et l'étymologie comparée a fait 
de terribles progrès depuis ces temps héroïques. 

La guerre des Russes contre la Turquie (1828-1829) n'excite pas- 
moins d'enthousiasme en Bohême que leurs campagnes de 1 8 1 2 à 1 Sihli. 
Dans les cercles tchèques on porte la santé des vainqueurs. La poliee 
autrichienne s'émeut; elle confisque dans les magasins une lithographie 
représentant le passage du Danube; elle interdit une chanson tchèque 
fort inoffensive : Les Russes sur le Danube. Elle ne peut cependant emi- 
pêcher l'enthousiasme de se donner carrière dans les lettres particulièresr : 
«Que seraient les Slaves sans les Russes? écrit Gelakovsky à un ami» 

Sans eux, les Allemands — je résume nous extermineraient tous* La 

flamme de Moscou a illuminé de sa lueur toute la Russie et en même 
temps tout le monde slave. Nous ne nous en rendons pas compte nous- 
mêmes. » 

Cette même année 1826, Gelakovsky fit paraître son Éclio des chan*-, 
sons rosses, ouvrage qui révéla le premier aux Slaves d'Occident tout le 
charme de la poésie populaire russe, et qui enchanta les Russes euxr 
mêmes. G'était tout ensemble une merveilleuse interprétation et une œuvre 
originale, quelque chose comme du grec transcrit par André Ghénier. 
Mais les Tchèques n'étaient pas riches , et le volume se vendit pénible- 
ment. En 18/11, sur cinq cents exemplaires tirés , trois cents seulement 
avaient trouvé acquéreur. 

En Russie , les deux propagateurs les plus ardents du slavisme scienti- 
fique étaient, vers ii83o, Schichkov et Kôppen. Sehichkov était un 
marin, qui avait ^'isité; Prague pai^ hasard, et qui, malgré ses publications; 
académiques, ne fut jamais qu'un amateur intelligent. Kôppen, lui, étaifi 
un professionnel. B était d'origine brandebourgeoise ; mais , né à Kharkow, 
élevé dans les milieux purement russes, il se considérait comme Slave et 
son nom occupe une place fort honorable dans l'histoire du panslavisme- 
littéraire. Dès 1828 il avait visité Prague, s'était lié avec Dobrovsky et 
Hanka, Jungmann, Puchmayer, Gelakovsky, Palacky, etc.. G'est à lui et 
à Schichkov qu'appartient l'idée de fonder dans les universités russes l'en- 

'*' Etymologisches Wœrlerhriich der slavischenSprachen [Vienne y i8Bi6),. 



LES ETUDES SLAVES. 79 

seignemeiit de la siavistique. Un essai avait bien été fait en 1 8 1 i à 
Moscou; mais la chaire, confiée à Katcheiiovsky, n'avait pas réussi, fin 
1826, Schichkov, ministre de l'Instruction publique, manifesta l'idée 
d'établir des chaires pour l'étude des choses slaves [Slavianstvo) en 
Russie. Kôppen se hâta d'instruire Hanka de cette innovation; il en in- 
struisit également Safarik , qui résidait à Novi Sad^'^, dans la Hongrie -mé- 
ridionale. Hanka, Safarik et Celakovsky acceptèrent en principe l'idée 
•d'aiier occuper la nouvelle chaire aux Universités de Pétersbourg , Moscou 
et ICharkov, Dans le plan de Schichkov, Hanka était professeur à Pé- 
tersbourg , Celakovsky à Moscou et Safafflt à Kharkov. Les conditions 
faites aux trois professeurs éventuels n'étaient pas très brillantes. J'ai 
déjà fait allusion aux légendes sur l'or semé par la Russie dans les pays 
siaves, sur les agents pandavistes. Toutes ces légendes s'évanouissent 
devant les consciencieuses recherches de M. Frantsev. D'autre part, les 
livres manquaient pour l'enseignement à fonder. Schichkov proposait de 
créer auprès de l'Académie une grande bibliothèque slave et d'y appeler, 
•CTMŒiine conservateurs, trois ou quatre savants des pays daves. Aucun <de 
«es projets ne devait se réaliser. 

Hanka et Celakovsky acceptèrent d'abord en principe. Safarik, donfla 
femme était d'une sairté fort délicate , eut peur du climat de la Russie et 
refusa. Les Allemands et les Polonais eurent vent de ces négociations.'Qn 
iît courii" des bruits d'argent russe répandu, voire même d'espionnage. 
D'autre part rinsurrecticna polonaise de i83o créa en Occident un cou- 
rant d'idées défavorables à la Russie et à ceiax iqui s'intéressaient à elle. 
Eja 1 83 3 , les négociations avec les savants tchèques furent définitivement 
rompues. 

Elles furent reprises en 1 836 avec Safarik à foccasion de la fondation 
de la chaire de Moscou ; mais elles n'aboutirent point. 

Les Tchèques se refusaient décidément^ porter aux Russes la science 
dont ils étaient , depuis Ddbrovsky, les pionniers officiels. Les Russes -se 
décidèrent à venir k eux. Le récit de leui^ voyages remplit la seconde 
partie du Eivare de M. FVantsev. 

H 

Le îpreaïoer iiiissioannaire russe en Boiiêmie^ ce fut Pogodine , dont 'nous 
avoias déjà parlé iplus haute pnarpoB 'de la traductiion des Institaticnes de 
Dohrovsky» Il vint à Prague en i835, entra en rapport avec tous les 

''' En allemand Neusatz, en IwngTois Ujvidek. 



80 LOUIS LEGER. 

représentants du slavisme scientifique et devint, à Moscou, le consul de 
cette science nouvelle pour les Slaves non Russes , comme Hanka l'était à 
Prague pour les non Tchèques. 

A côté de Pogodine, on voit apparaître son compatriote Bodiansky. En 
1887, il avait conquis devant TLIniversité de Moscou le titre de magister 
(licencié) avec une dissertation, encore estimée aujourd'hui, sur la poésie 
populaire des Slaves. Au lendemain de cet examen, il entreprit la tra- 
duction des Antiquités slaves, dont Safafik venait de publier le premier 
volume. Le grand slaviste se débattait alors contre la misère : il était pro- 
testant; cette circonstance lui interdisait l'accès de l'Université. Bien que 
l'allemand lui fût familier, il écrivait ses Antiquités en langue tchèque ^^^ 
Le musée de Prague ne pouvait lui allouer, pour l'impression de cet ou- 
vrage mionumental , qu'une subvention dérisoire. Les livres russes, dont 
il avait besoin pour ses recherches, étaient inaccessibles. Force était 
de mendier au nom de la science, de solliciter en Russie des livres 
et des souscriptions. Pogodine nous a dépeint le misérable intérieur 
de Safarik : « Son petit cabinet de travail est meublé de livres ; auprès 
de ce cabinet deux chambres abritent la famille , une femme et quatre 
enfants. On entre dans son cabinet parla cuisine. » Une souscription de 
5oo florins, recueillie en Russie par Pogodine, fut un véritable bienfait 
pour le pauvre savant et pour la science. 

« Sans votre contribution, lui écrivait Safafik (juin i836), mes Anti- 
quités slaves n'auraient pas pu paraître cette année. » L'ouvrage une fois 
publié en tchèque , Pogodine voulut en faire profiter le public russe , et il 
confia la traduction à Bodiansky. Mais le succès de l'œuvre ne répondit 
point à ses espérances. Il s'en vendit à peine une cinquantaine d'exem- 
plaires. 

Safaf.k eut bientôt l'occasion de faire la connaissance de son traduc- 
teur. Bodiansky arriva à Prague au mois de décembre 1 887. Il n'y avait 
toujours point de chaire de slavistique à l'Université de Prague. Qui 
eût été plus digne de foccuper que Safafik? Le jeune savant russe prit 
des leçons particulières auprès du maître ; il étudia avec lui le tchèque , 
le lusacien , le slovaque , l'histoire , la paléographie , la numismatique ; il 
lut avec lui les plus anciens textes tchèques , notamment les apocryphes , 
dont je parlais plus haut, et dont personne ne doutait alors, pas môme 
Safafik. Au bout de quelques mois, Bodiansky parlait couramment le 
tchèque. Il rencontra à Prague deux de ses compatriotes, Kastorsky et 

''' L'édition allemande des Slavîsche à Leipzig, qu'en i84^3. L'édition tchèque 
Alterthûmer, traduite par un Serbe de avait été publiée six ans auparavant, 
Lusace, Mosig von /Erenfeld, ne panit, en iSSy. 



LES ETUDES SLAVES. S\ 

Ivanycliev, qui venaient prendre aussi des leçons de philologie slave, 
mais qui ont laissé peu de traces dans la science. Les efforts de Safafik 
et de Hanka reçurent à la fin leur récompense. Le Ministère russe de 
l'Instruction publique leur alloua à chacun une subvention de 3, ooo rou- 
bles; l'Académie russe en fit autant. C'étaient ces subventions , en vue de 
travaux scientifiques, que l'opinion, en Allemagne ou même en France, 
qualifiait de menées panslavistes. Elles n'auraient pas été nécessaires, si le 
gouvernement autrichien avait procuré aux slavistes tchèques les moyens 
de vaquer librement à leurs travaux. Elles n'auraient plus de raison d'être 
aujourd'hui. Personne cependant ne s'étonne de voir YArchiv fur slavische 
Philologie soutenu par le Ministère de l'Instruction publique de Saint- 
Pétersbourg. Mais les Allemands s'indignaient du réveil du slavisme en 
Bohême; il leur était pénible d'en admettre la légitimité et de recon- 
naître un caractère désintéressé à l'œuvre d'un homme tel que Safarik , 
qui faisait pour la Slavie, dans des circonstances bien autrement pé- 
nibles , ce que les frères Grimm faisaient pour fAllemagne. 

Après la Bohême, Jiodiansky visita la Moravie; malheureusement sa 
santé s'altéra : des rhumatismes violents f obligèrent à quitter les villes de 
bibliothèques et d'universités pour les villes d'eaux et notamment pour 
Freiwaldau, où les douches froides du fameux Priessnitz passaient, en ce 
temps-là, pour guérir les rhumatismes. Elle ne le guérirent point, car, 
en 1872 , je fai retrouvé c^ Moscou tout enveloppé de ouate et souffrant 
du même mal qui, trente-cinq ans auparavant, f avait arrêté dans ses 
voyages. Nous verrons tout à l'heure avec quelle ardeur il propagea en 
Russie l'œuvre de Safarik. 

Uiio avulso non déficit aller. Au moment où Bodiansky était arrêté par 
la maladie dans sa tournée scientifique, un autre jeune slaviste arrivait 
en Bohême. C'était Ismaïl Ivanovitch Sreznevsky, que fUniversité de 
Kha rkov destinait à occuper la chaire nouvelle de slavistique , et que le 
comte Ouvarov envoyait en mission en Occident. Il prit des leçons au- 
près de Celakovsky et profita des conseils de Safafik et de Hanka, sur 
lequel il a publié des souvenirs intéressants. Il fut rejoint à Prague par 
son compatriote Preïss, qui eut surtout affaire à Safarik et à Palacky, 
mais qui ne dédaigna pas non plus le concours de Hanka. Hanka jouait 
vis-à-vis du Ministère de flnstruction publique russe — à titre pure- 
ment désintéressé d'ailleurs — un rôle analogue à celui que jouent chez 
nous les directeurs de nos Ecoles de Rome et d'Athènes; les étudiants 
russes sollicitaient son apostille pour les missions nouvelles ou les pro- 
longations qu'ils demandaient à leur gouvernement. 

A côte de Bodiansky, Sreznevsky, Preïss, qui tous devaient marquer 



82 LOUIS LEGER. 

en Russie dans l'enseignement fie la slavistique, il faut encore signaler 
P., P. Doubrovsky, alors professeur dans un gymnase de Varsovie, qui 
fut depuis professeur à l'Institut pédagogique et membre de l'Académie. 
11 arriva à Prague au mois de juin i8/n, fréquenta assidûment les sa- 
vants tchèques et, à son retour, fonda à Varsovie une revue, Dennitsa 
(L'Etoile du matin) , qui compta plusieurs d'entre eux parmi ses collabora- 
teurs : elle prétendait se tenir au courant du mouvement intellectuel de 
tous les pays slaves. Malheureusement, elle eut peu d'abonnés et ne 
vécut que quelques mois. Doubrovsky, né à Kiev, sur la frontière du 
monde russe et du monde polonais, consacra le reste de sa vie à des 
travaux relatifs à l'histoire et à la littérature des deux peuples, qu'il rêvait 
de réconcilier tout au moins dans le domaine scientifique. 

Un peu plus tard, Prague vit arriver un des plus intrépides explora- 
teurs du monde slave, Grigorovitch. 11 était alors âgé de trente et un 
ans. Depuis le mois d'août i8/i/i jusqu'au commencement de l'année 
1846, il avait entrepris dans la péninsule balkanique une série d'explo- 
rations qui marquent une date importante dans l'histoire de nos études. 
li avait commencé par Constantinople , avait vécu à Salonique , visité le 
mont Athos , parcouru la Macédoine jusqu'à Ochrida , SeiTes , et le monas- 
tère du mont Rylo, résidé à Sofia et à Philippopoli et gagné le Danube 
par Tirnovo. C'était une exploration aussi fatigante, aussi dangereuse 
et aussi méritoke que le serait aujourd'hui celle des régions centrales de 
l'Afrique. 

Grigorovitch resta cinq mois à Prague , suivit à l'Université allemande 
le cours de littérature tchèque, professé par Koubek, prit des leçons par- 
ticulières auprès de Jacob Maly, étudia le serbe de Lusace et fit l'admi- 
ration de Safarik par les manuscrits et les souvenirs qu'il avait rapportés 
de son voyage dans la péninsule balkanique. 11 rentra en Russie par 
Leipzig , Berlin et Kœnigsberg. H resta toujours en relations avec Prague 
et n'oublia jamais la langue tchèque. Elle lui était encore familière en 
iSy 4, lorsque j'eus l'occasion de le rencontrer au congrès archéologique 
de Kiev. Il se plut un jour, au grand étonnement des auditeurs, à dis- 
cuter en cette langue avec un savant tchèque, membre du congi^ès. 

De retour dans leur pays, les missionnaires russes firent honneur à 
leurs instituteurs. En 1 Ski, Bodiansky occupa , à l'Université de Moscou, 
la chaire d'histoire et de littérature des (Halectes slaves. Pogodine salua 
ses débuts avec enthousiasme. Les étudiants affluèrent. Pour l'année 
scolaire i8/i3-i8/i/i, il fallut commander à Prague près de quatre cents 
volumes. C'étaient les œuvres de Safarik qui avaient les honneurs de 
la nouvelle chaire. Bodiansky interprétait les Antiquités slaves et VEthno- 



LES E'JTiDES SLAVES. 83 

graphie slave du maitre de Prague. Pour fournir ie nouvel enseignement 
des manuels indispensables , Bodiansky travaillait à deux ouvrages : une 
chrestomathie panslave^^^ de littérature populaire et un dictionnaire 
tchèque russe. 11 ne devait achever ni l'une ni l'autre de ces publications. 
Il restait en rapport constant avec ses maîtres de Prague et leur rendait 
compte de ses leçons. Malheureusement, comme il arrive trop souvent 
à des professeurs inexpérimentés, <[ui confondent la pédagogie avec le 
pédantisme, il se perdait dans des minuties qui lui valaient, de la part 
de Pogodine et de Sîrfank, des remontrances malheureusement trop 
justifiées. 

A Kharkov, Sreznevsky ouvrit ses leçons, le 16 octobre iSki, avec 
un succès qui le surprit. Il en rendait compte à Hanka et méditait de 
publier une Revue slave, dont il donne le programme dans sa corres- 
pondance. 

A Pétersbourg , Preïss avait commencé, en 18^2 , un cours où il trai- 
tait particulièrement de l'ethnographie slave. Malheureusement, il mou- 
rut en 1846 et n'eut pas le temps de justifier les espérances auxquelles 
il avait donné lieu. 

Grigoro\dtch avait été envoyé à l'Université de Kazan; il entretenait 
de là, avec Safarik, une correspondance dont malheureusement on n'a 
publié que peu de fragments. De l'extrême Orient misse, il mettait à 
la disposition du maître les manuscrits tju'ii avait rapportés de la pénin- 
sule balkanique. En ^186 "2, il lui dédiait un travail relatif aux apôtres 
Cyrille et Méthode. Safarik ne vécut pas assez pour jouir de cet hom- 
mage. Il était mort le 26 juin 1 86 1 . 

Les déboires et les misères qui avaient empoisonné sa \ie avaient 
assombri sa vieillesse. Sa santé s'était gravement altérée dans les dernières 
années; le i/i mai 1860, souffrant de maux de tête intolérables, il avait 
essayé de mettre lin à son martyre en se jetant dans les eaux de la Vltava. 
La carrière des disciples russes fut plus heureuse et plus aisée que celle 
du maître de Prague ; mais , malgré leur talent et leur érudition , aucun 
d'entre eux n'a laissé une œuvre comparable aux Antiquités slaves. 

Les chaires une fois créées , les professeurs formés à l'école de Prague , 
il y avait encore une grande dijfïiculté à vaincre. Il fallait se procurer des 
livres pour les élèves. Ce n'était pas une petite, affaire : le commerce des 
livres slaves n'était pas encon» organisé. Aujourd'hui encore, — j'en sais 
quelque chose, — ce commerce laisse beaucoup à désirer. En i863 ou 

''^ Voir notre récent article sur la nvl^ev. Journal des Savants, août 1902, 
Chrestomathie pan slave de M. Eiich Bei- p. /|58-46o. 



8^ LOUIS LEGER. 

1 864, mon prédécesseur au Collège de France avait annoncé sur l'affiche 
qu'il expliquerait les Mémoires de Pasek : c'est l'un des auteurs les plus 
savoureux de la littérature polonaise au xvif siècle. Je me réjouissais fort 
de l'entendre interpréter par M. Chodzko. Vint la leçon d'ouverture : le 
professeur se présenta avec un texte d'un poète moderne , Slowacki. Les 
Mémoires de Pasek n'étaient plus dans le commerce. Cette année même, 
je suis obligé de mettre aux mains de mes élèves des textes tout à fait 
insuffisants des auteurs que je leur explique. 11 n'y a point de bonne 
édition , ou , s'il y en avait une, elle n'est plus dans- le commerce. On juge 
quelles devaient être les difficultés en 18/10. Cette fois encore, Hanka 
rendit de sérieux services, en expédiant aux Russes les livres qui leur 
manquaient. Les nouvelles chaires restèrent en communication avec 
Prague, comme des succursales avec la maison mère. Safarik mit à 
profit ses relations avec les Russes pour enrichir sa bibliothèque , déter- 
miner des points douteux d'archéologie ou d'ethnologie slave. 

La résurrection de notre Evangéliaire slave de Reims donna une impul- 
sion nouvelle à ces relations scientifiques. Dans un récent travail sur ce 
texte célèbre*^', j'ai raconté comment ce précieux manuscrit avait reparu à 
la lumière. Mais , faute d'avoir tous les textes sous la main , je n'ai pas rendu 
une justice suffisante à l'un des découvreurs du précieux manuscrit slave, 
A. J. Tourguenev. Les lect(!urs de ma notice trouveront quelques indi- 
cations nouvelles dans le travail de M. Frantsev (p. 354-355); toutefois 
il suffit de jeter les yeux sur ma bibliographie pour voir avec quelle 
ardeur les savants de Prague , Pétersbourg et Moscou s'intéressèrent à 
la nouvelle découverte. Si j'en ai le loisir, je traduirai peut-être quelque 
jour les pages dans lesquelles M. Frantsev analyse les documents qui lui 
ont passé sous les yeux, rapporte fopinion des savants russes sur l'édition 
de Hanka (Prague, 1 8 A 6). Cette édition, dans laquelle le philologue tchèque 
compare le manuscrit de Reims à ceux d'Ostromir et d'Ostrog , rendait , 
malgré ses nombreuses fautes, un sérieux service aux savants russes. Le 
ministre de l'Instruction publique Ouvarov la présenta à l'empereur 
Nicolas, qui conféra à Hanka la croix de commandeur de Tordre de 
Sainte-Anne. C'était probablement la première fois qu'un savant tchèque 
recevait de la Russie une si haute distinction. Elle dut faire bien des 
jaloux. Si la science de Hanka était médiocre et peu consciencieuse, son 
zèle pour le développement des études slaves était infatigable et méri- 

^^'' Introduction à l'édition l'ac-siniiié ductiou a été réimprimée dans mon 

de V Evangéliaire slavoii de Reims, 1 bro- récent vohime, Le Monde slave , 2' série, 

chure in-Zj.", Reims, F. Michaud, et 1 volume in- 1 2 , Paris , Hachette et C", 

Prague, Fr. f\inraè, 1899. Cette intro- 1902. 



LES ETUD?:S SLAVES. 85 

tait, en somme, une récompense. Mais il était pauvre; il ne lui était pas 
indifférent de tirer profit de ses publications. li envoya à Bodiansky, 
pour les répandre en Russie, 200 exemplaires de son édition de ^E^an- 
géliaire. Ils ne se vendirent pas; aujourd'hui encore, il est resté de ces 
200 exemplaires un certain nombre, qui figurent toujours sur les cata- 
logues de la Société historique de Moscou. 

Cette mévente lut pour Hanka une amère désillusion. 11 comptait 
sur le bénéfice de l'entreprise pour subvenir aux frais d'un voyage en 
Russie. Il ne devait jamais réaliser ce rêve. M. Frantsev nous apprend 
un détail encore curieux, à propos de fEvangéliaire : le père Martynov, 
que beaucoup d'entre nous ont naguère connu à Paris, collaborateur 
assidu de la Revue des (questions historiques et du Polybiblion , vint à 
Prague en 1806 et médita de donner une édition nouvelle du célèbre 
texte. Ce projet resta à fétat de projet; c'est grand dommage. Mais le 
P. Martynov, qui médita aussi, et ne publia point, une histoire des apôtres 
slaves, n'était pas homme à persévérer longtemps dans une entreprise 
de longue haleine. La seule. œuvre un peu considérable à laquelle son 
nom restera attaché , outre le catalogue des manuscrits slaves de la Biblio- 
thèque nationale, c'est ÏAnnus ecclesiasticus Grœco-Slavicus , qu'il pu- 
blia à Paris en i863 comme supplément aux Bollandistes, et qui est 
encore précieux à consulter pour les savants qui ne peuvent recourir 
aux textes slaves. C'est un ensemble de notices, et le P. Martynov, comme 
beaucoup d'entre nous, hélas! aimait mieux les petites notices que les 
gros volumes. 

Celakovsky mourut en i85i, Hanka en 1861, Safarik en 1862. 
Il ne m'a pas été donné de les connaître personnellement. Mais j'ai ren- 
contré en Russie les disciples qui avaient profité de leurs leçons et qui 
avaient parcouru une carrière plus heureuse que celle des précurseurs 
bohémiens. J'ai recueilli de la bouche des Pogodine , des Bodiansky, des 
Sreznevsky, des Grigorovitch , le témoignage ému de leur reconnaissance. 
Le livre de M. Frantsev confirme ce témoignage. Il constitue une page 
fort intéressante de l'histoire scientifique de l'Europe orientale au dix- 
neuvième siècle. 

Louis LEGER. 



86 ACHILLE LUCHAIRE. 

Gustave Dlpont-Ferrier. Les Officiers royaux des bailliages et séné- 
chaussées et les Institutions monarchiques locales en France à la fin 
du moyen âge. Thèse présentée à la Faculté des lettres de l'Uni- 
versité de Paris. Paris, Emile Bouillon, 1902 (in-8°, io/i3 p. 
avec deux cartes). 

I^a description des institutions administratives de la France au moyen 
âge et l'histoire de leur évolution constituent un sujet d'études qui a 
séduit, dans les quarante dernières années du dernier siècle, beaucoup 
d'érudits et d'historiens. Les résultats obtenus, dans cet ordre de re- 
cherches, n'ont pas été trop inférieurs à l'effort déployé. Sur les insti- 
tutions de la période mérovingienne et carolingienne, sur celles de 
l'époque des Capétiens directs, nous possédons maintenant tout un en- 
semble de monographies et d'ouvrages généraux qui résolvent, à peu 
près, les différents problèmes posés par la science et satisfont à ses exi- 
gences principales. Mais personne n'avait osé jusqu'ici essayer une syn- 
thèse des institutions administratives de la France à l'époque des Valois , 
parce que tout le monde avait obscurément conscience de la très grande 
difficulté de la tâche. On savait, d'une façon plus ou moins vague et in- 
tuitive, que l'administration de la France monarchique du xv* siècle, à 
cause de la diversité et de la mobilité des cadres , comme en raison de 
Ja multiplication croissante et désordonnée des fonctions et de fen- 
chevêtrement des pouvoirs, était le chaos, et il semblait téméraire de 
vouloir porter l'ordre et la lumière dans cette confusion. Devant le dur 
labeur qu'il fallait s'imposer, d'une part, pour demander aux archives 
de toutes les régions françaises les éléments du problème, de l'autre 
pour le résoudre en débrouillant finextricable , les plus intrépides ont 
reculé. 

M. Dupont-Ferrier s'est montré plus courageux. Le livre de 1 o/j3 pages 
qu'il vient de doimer comme thèse de doctorat à la Faculté des lettres 
de Paris prouve qu'il n'est rien d'insurmontable à la patience d'un éru- 
dit. Elève de TEcole des chartes et de la Sorbonne, il possédait à la fois 
fesprit critique et méthodique qui peut seul rendre fructueuses les re- 
cherches d'archives , et le sens historique qui permet de s'élever au-dessus 
de l'amas des matériaux , de grouper les détails et de les ramener à quel- 
ques idées maîtresses. Il a donc appliqué sa capacité d'analyse et de syn- 
thèse, non pas à toute la question de l'organisme administratif de la 
France des Valois, ce qui eût été une ambition vraiment excessive, mais 



LES INSTITUTIONS MONARCHIQUES LOCALES EN FRANCE. 87 

à une partie très importante de cette question. 11 a pris pour limites , 
dans le temps, la période comprise entre les grandes réformes de 
Charles Vil et les dernières années de Louis Xll. Dans l'espace, son 
investigation a eu pour champ la France entière, à l'exception du groupe 
des provinces lorraines , franc-conmtoises et savoyardes , extérieur à la ré- 
gion capétienne, et de la Bretagne, qui, à la fin duxv" siècle, lui a paiTi 
encore, et à bon droit, un pays tout à fait siii geneiis ot de caractère 
étranger. Enfin, dans l'immense matière qu'il abordait, il s'est borné 
à étudier les institutions monarchiques locales , en particulier celle des 
bailliages et des sénéchaussées, laissant de côté les fonctions et les or- 
ganes des différents corps qui constituaient le pouvoir central de la 
royauté. La raison de ce choix est facile à justifier. Personne n'ignore 
que la foule des fonctionnaires royaux établis dans toutes les provinces 
a, plus sûrement et plus efîicacement encore que les grands corps de 
l'Etat capétien et les conseillers de l'entourage du prince, conduit la 
France à l'unité dans l'absolutisme. L'œuvre de centralisation monar- 
chique est surtout celle des agents de l'administration locale. Ils ont 
i< royalisé M le pays juscpie dans ses profondeurs, avec une persévérance 
et une fougue qui dépassaient souvent la volonté même des rois. 

I 

Avant de chercher à connaître le personnel administratif des bailliages 
et sénéchaussées , il était de première nécessité de déterminer les circon- 
scriptions géographiques dans lesquelles s'exerçait l'action de ce personnel. 
Pour imaginer la difficulté d'une semblable détermination, il suffît d'ob- 
server qu'en matière de groupements administratifs , le point de vue au- 
quel se plaçaient les gens du moyen âge était radicalement le contraire 
du nôtre. Aujourd'hui nous ne comprenons pas qu'on puisse gouverner 
un pays où ne serait pas appliqué dans sa rigueur le principe de, la fixité 
et de Yuniforniité des circonscriptions. A la fin du xv" siècle, c'était le 
principe opposé de la diversité et de la mobilité qui prévalait , si l'on peut 
dire avec l'auteur que les perpétuels changements, le chevauchement 
et l'enchevêtrement des divisions géographiques étaient la conséquence 
d'un principe. A tout le moins, ce chaos administratif était un fait dont 
il fallait bien s'accommoder. Les contemporains de Charles VII et de 
Louis XI n'en étaient ni surpris , ni gênés. L'embarras et la peine sont 
pour l'érudit moderne , s'il entreprend de se retrouver dans ce labyrinthe 
de circonscriptions mouvantes, qui, souvent, différaient par le nom et 
par l'étendue dans une même province et dans un même temps. 



88 ACHILLE LUCHAIRE. 

C'était déjà beaucoup de nous faire voir et comprendre (tel est l'objet 
des deux chapitres du livre I) la flottante complexité de ces cadres. 
M. Dupont-F'errier l'a rendue plus sensible et plus intelligible encore en 
joignant à sa démonstration deux cartes, disposées avec une ingéniosité 
remarquable^ L'une est destinée à nous donner une idée générale de la 
répartition, sur toute l'étendue du territoire capétien, des différents 
fonctionnaires locaux, baillis, sénéchaux, prévôts, vicomtes, viguiers et 
juges. L'autre nous apprend quelles localités relevaient de chacun des 
bailliages et de chacune des sénéchaussées, et comment étaient subor- 
données les unes aux autres les différentes divisions administratives. Le 
système graphique adopté permet de se rendre compte, au premier 
coup d'œil , des irrégularités et des enchevêtrements ; il met , autant qu'il 
était possible , de la clarté et un ordre relatif dans ce qui était la confu- 
sion même. La vue seule de cette dernière carte suffit à nous faire juger 
du travail énorme de lecture d'imprimés et de dépouillement d'archives 
que sa préparation a exigé. Une critique minutieuse pourra y découvrir 
des lacunes et d'inévitables erreurs de détail. Elles n'empêcheront pas 
que les deux premiers chapitres du livre et les deux cartes qui l'accom- 
pagnent ne constituent une contribution des plus importantes et des 
plus nouvelles à la géographie historique de l'ancienne France. Jamais 
on ne nous a mieux fait sentir l'irrégularité et l'incohérence monstrueuses 
de ce milieu administratif, résultante des annexions progressives réali- 
sées aux siècles passés et aussi des caprices d'un gouvernement central 
qui avait fort peu le sens de l'ordre et n'avait pas du tout celui de la 
symétrie. 

L'étude du personnel des bailliages et des sénéchaussées , qui embrasse 
les quatre chapitres du livre II, nous laisse exactement sous la même 
impression. Nous voyons passer d'abord sous nos yeux les supérieurs 
hiérarchiques des baillis , les gouverneurs des provinces , nommés , payés , 
révocables par le roi , en général seigneurs de grande noblesse ou princes 
de la famille royale. Leur pouvoir est effectif et utile surtout dans les 
provinces frontières , au voisinage de l'étranger et de l'ennemi , mais leur 
fonction n'est pas héréditaire, bien que la royauté en tolère parfois la 
survivance dans certaines familles. Seulement, à la fm du xv* siècle, elle 
a beaucoup gagné en stabilité. Il en est de même des charges de baillis 
et de sénéchaux, entre lesquelles il n'y a presque plus de différences. 
La noblesse n'est pas même exigée de ces fonctionnaires : on les recrute 
maintenant très souvent parmi les simples écuyers et les roturiers pour- 
vus de grades. Ils sont exclusivement k la nomination du roi, qui ne se 
fait pas faute, en plus d'un cas, de créer plusieurs titulaires pour un 



LES INSTITUTIONS MONARCHIQUES LOCALES EN FRANCE. 89 

même bailliage. Les concmTents se débrouillent entre eux, comme ils 
peuvent, à l'amiable ou par un procès. 

Les baillis et les sénéchaux sont entourés d'auxiliaires, juges, lieute- 
nants, assesseurs, procureurs, avocats, receveurs, qui tantôt remplacent 
leur chef absent , tantôt le déchargent de la partie de ses attributions qu'il 
serait incapable de remplir. Enfin ils ont pour subordonnés la foule des 
prévôts , des vicomtes , des viguiers , des bailes , des châtelains , sergents 
et notaires. Grâce à M. Dupont-Ferrier, nous savons maintenant avec 
précision et dans le détail comment ces divers agents de la royauté étaient 
recnités , nommés et installés , de quoi se composaient leurs gages ordi- 
naires et extraordinaires, si leurs carrières étaient stables et leurs fonc- 
tions transmissibles , toutes choses sur lesquels les historiens ne possédaient 
jusqu'ici que des données vagues ou incomplètes. Pour obtenir sur ces 
différents points des clartés suffisantes et des certitudes, il a fallu que 
l'auteur dressât au préalable une statistique, des listes aussi complètes 
que possible de tous ces fonctionnaires , une sorte d'almanach royal des 
offices locaux , qui a demandé , comme on le pense bien , un effort con- 
sidérable de recherches minutieuses dans les archives. Ce travail préli- 
minaire, dont les résultats formeront la matière d'une publication im- 
portante destinée à la collection des Documents inédits, est la base solide 
sur laquelle s'appuient beaucoup de conclusions du livre. 

Ce cpii ressort principalement de cette étude très détaillée du per- 
sonnel administratif, c'est, en haut, l'arbitraire et le désordre qui pré- 
sidaient aux nominations et aux créations, et c'est, en bas, les abus de 
toute espèce que fautorité royale ne savait ou ne pouvait ni réprimer ni 
punir. La vénalité des charges s'implantait de plus en plus dans les 
mœurs. Le cumul des offices, pratiqué dans une mesure inimaginable, 
surtout par les gouverneurs et les baillis , entraînait la non-résidence de 
ces officiers. Conséquence directe : finstitution des lieatenances , c'est-à- 
dire une floraison touffue de nouveaux fonctionnaires , uniquement créés 
pour faire la besogne de ceux qui ne remplissaient pas leurs fonctions. 
Lieutenants des gouverneurs, lieutenants clercs et lais des baillis, lieu- 
tenants civils et criminels, lieutenants généraux, avaient fini par devenir, 
au lieu de simples remplaçants provisoires et temporaires , des fonction- 
naires en titre et complets, nommés par le roi et dépendant directement 
du pouvoir central. Et tout ce monde d'agents royaux ne vivait pas seu- 
lement des gages réguliers , mais fort maigres , qui leur étaient servis plus 
ou moins mal, mais encore des profits que leur rapportait le fonc- 
tionnement même de leur office. Ils étaient intéressés à faire du zèle , à 
«administrer» d'une manière intensive, aux dépens des contribuables. 



lUPIIIHEniE NATIOKALI!. 



m ACHILLE LUCHAIRE. 

Ainsi, multiplication presque indéfinie des fonctionnaires, exploitation 
du peuple par des administrateurs toujours «n quête d'opérations lucra- 
tives , tel était l'étrange spectacle qu'offraient tous les bailliages et toutes 
les sénéchaussées de la France au moment où le moyen âge touchait 
à sa fin. 

Cette partie de fouvrage de M. Dupont-Ferrier contient (p. i83) une 
assertion dont f exactitude nous paraît très discutable. L'auteur semble 
croire qu'au xii" et au xin* siècle chaque prévôt du domaine royal avait , 
pour l'assister dans sa tâche , un conseil de prud'hommes ou de notables 
de la prévôté. Cette opinion n'est appuyée que sur deux textes : farticle 
du testament de Philippe- Auguste , de 1 1 90, d'après lequel le prévôt ne 
pourra traiter les affaires de la ville , siège de sa juridiction , qu'avec ie 
concours de quatre bourgeois (six à Paris) ou au moins de deux, et le 
passage du Livre de Jostice et de Plet où il est dit que baillis et prévôts 
« ne doivent pas juger seuls, mais avec de sages gens ». Or la mesure prise 
par Philippe-Auguste n'était qu'un acte de précaution essentiellement tem- 
poraire, valable seulement pour le temps de son absence en Terre- 
Sainte ; de retour en France , il reprit fintégralité de ses pouvoirs , et ses 
prévôts redevinrent, eux aussi (sauf f adjonction des grands haillis), ce 
qu'ils étaient auparavant. Dans les textes du xiii^ siècle, au moins en 
ce qui concerne le domaine capétien proprement dit , il n'est pas question 
de Conseils prévôtaux. Tout au plus peut-on affirmer que dans l'exercice 
de sa fonction judiciaire, ie prévôt jugeait assisté de notables de la 
localité, ou de légistes de profession. 

A la fin du XV' siècle , ce qui est la règle , au contraire , c'est que le re- 
présentant du roi , le bailli ou le sénéchal , gouverne avec l'assistance d'un 
Conseil de bailliage ou de sénéchaussée. Le chapitre consacré par M. Dupont- 
Ferrier à l'étude de cette institution est, sans contredit, fun des plus 
intéressants et des plus neufs du livre. 11 semble bien qu avant lui per- 
sonne n'avait mis en lumière cet organe important de f administration 
locale , cette assemblée qui se composait des fonctionnaires du ressort et 
d'un groupe de conseillers pourvus de grades universitaires et recrutés 
dans le monde des hommes de loi. La compétence de ce Conseil n'était 
pas limitée aux affaires de justice : elle s'appliquait à toute matière admi- 
nistrative; elle était universelle, comme le pouvoir même du bailli. Le 
poste de conseiller de bailhage devenait , à la longue , un office comme 
les autres, très recherché et très envié. Les désordres et les abus qui se 
produisaient dans l'administration locale , l'insuffisance du gouvernement 
par le bailli ou le sénéchal , occupé à d'autres fonctions, presque toujours 
absent, convaincu maintes fois d'incompétence ou d'ignorance, tout 



LES INSTITUTIONS MONARCHIQUES LOCALES EN FRANCE. 91 

fait comprendre l'utilité, et presque la nécessité du Conseil. C'est lui qui 
représentait dans le bailliage la permanence des traditions , la pratique 
suivie des alTaires , la continuité de l'action , la connaissance des coutumes 
régionales et du droit. En un mot, comme le dit très justement l'auteur, 
il constituait le «véritable cadre administratil" » , dont le royaume avait 
besoin. 

Il était présidé, naturellement, par le bailli ou le sénéchal. Mais est-on 
autorisé à croire , comme l'indiqueraient certaines conclusions de M. Du- 
pont-Ferrier '^\ que, par l'existence même de cette assemblée, le pré- 
sident avait cessé d'être un despote au petit pied pour devenir simplement 
une sorte de monarque constitutionnel? Sans doute, le roi avait fini par 
interdire à son représentant « d'accomplir aucun acte qu'il n'eût soumis 
auparavant à l'examen du Conseil ». Mais les détails mêmes que donne 
l'auteur montrent très bien que le Conseil n'avait que voix consultative 
et délibérative ; qu'il ne pouvait se réunir que sur la convocation du pré- 
sident; que seul le président pouvait conclure et donner des ordres. Le 
bailli n'était pas plus gêné sans doute, quand il voulait agir à sa tête, 
par son entourage de conseillers que le roi lui-même, au centre de la 
monarchie, par sa Chambre des Comptes ou son Grand Conseil. C'est 
à lui que restait , en définitive , le dernier mot , le droit de décision , car il 
n'était tenu de suivre , selon la formule bien connue du moyen âge , que 
« la meilleure et la plus saine partie » du Conseil ; or la détermination de 
cette fraction de l'assemblée était laissée à son jugement. M. Dupont- 
Ferrier a donc eu raison de dire qu'il pouvait, à la rigueur, gouverner 
avec la minorité. 11 n'en est pas moins vrai que la présence continue de 
ces collaborateurs était, la plupart du temps, un frein mis aux caprices 
autocratiques des chefs des bailliages et une garantie contre leurs négli- 
gences ou leurs erreurs. 

Pour en finir avec cette excellente étude sur le Conseil de bailliage, on 
aurait peut-être désiré que, selon la bonne ordonnance des matières, 
elle terminât le livre II (sur le Personnel) au lieu de commencer ie 
livre III (sur les Institutions monarchiques dans les bailliages). Elle 
appartient en effet, logiquement, à la catégorie des descriptions d'or- 
ganes, qui constitue le hvre II, et non au sujet du livre III, qui est le 
fonctionnement de ces organes dans l'ordre administratif, judiciaire , mi- 
litaire et financier. 



<*' P. 267 : «Le véritable gouver- ment local ne pouvait plus être le règne 
neur du bailliage et de la sénéchaussée , du bon plaisir. » 



c était le Conseil. » — « Le gouverne- 



92 ACHILLE T.UCHATRlv 



[| 



Ce dernier livre forme la partie la plus considérable (près de 35o pages) 
et comme le noyau de l'ouvrage de M. Dupont-Ferrier. Il est destiné à 
nous faire connaître les pouvoirs divers et la multiple activité des fonc- 
tionnaires bailliagers. 

Au point de vue administratif, ces officiers, qu'ils soient réunis ou non 
en conseil , représentent le roi et personnifient son autorité permanente 
dans la localité. Ils sont chargés de transmettre, de publier et d'enre- 
gistrer les lettres et ordonnances émanées du pouvoir central. A ce pro- 
pos, l'auteur nous donne de curieux détails tant sur la poste royale, in- 
stituée par Louis XI exclusivement pour le service de ses courriers , que 
sur la façon dont les « lettres royaux » étaient adressées au bailli, et par- 
venaient à la connaissance des populations du ressort. On allait jusqu'à 
en faire des lectures publiques, ou même, comme le demandait l'ordon- 
nance cabochienne de i 4 1 3 , jusqu'à les afficher « en un tableau ». Mais , 
en dépit des précautions prises , les volontés du roi et ses actes législatifs 
n'étaient pas très bien connus des sujets. 

Baillis et sénéchaux exerçaient d'ailleurs aussi, dans une mesure res- 
treinte, le pouvoir législatif; ils avaient le droit de rendre, en matière 
de police, de finances, de convocation militaire, des ordonnances d'in- 
térêt local. Comme officiers de police, ils devaient veiller à la sûreté de 
leurs administrés, tâche fort lourde à cette époque, car, ainsi que 
l'observe M. Dupont-Ferrier, « n'être ni pillé, ni battu, ni tué, était un 
bienfait peu banal, et dont on prisait fort la valeur au xv" siècle». La 
remarque pourrait s'appliquer à toutes les époques du moyen âge. Il faut 
noter qu'après Louis XI la royauté fit l'essai d'une sorte de gendarmerie 
attachée à chaque bailliage (déclaration de i/jgS), et qu'elle avait même 
eu, bien avant, l'idée de donner au prévôt de Paris (qui était en réalité un 
bailli) un pouvoir général de police sur toute fétendue du royaume. 

La protection baillivale s'appliquait , en particulier, à la classe agricole , 
qu'elle devait sauvegarder contre les excès des féodaux et des gens de 
guerre, et moraliser en la maintenant dans ses occupations rurales. 
On se plaignait déjà, au début du xv^ siècle, du dépeuplement des cam- 
pagnes , désertées au profit de Paris et des grandes villes ! Dans les centres 
urbains du bailliage, les fonctionnaires locaux avaient la charge de la 
protection, de finspection et du contrôle des corporations d'arts et mé- 
tiers. Ils surveillaient également l'exploitation des mines et les travaux 
publics. A la vérité, en i5o8, la royauté centralisa ce dernier service 



LES INSTITUTIONS MONARCHIQUES LOCALES EN FRANCE. 93 

entre les mains des trésoriers de France , siégeant à Paris. La circulation 
sur les routes et les rivières était soumise également au contrôle du bailli 
et de ses auxiliaires : ils devaient surtout, besogne ingrate, s'opposer à 
l'aggravation et à la multiplication des péages seigneuriaux, veiller au 
bon ordre des marchés, à la loyauté des transactions, et prendre les 
mesures nécessaires pour que le peuple ne souffrît pas des accaparements 
de vivres et de la famine, mal endémique, toujours trop justement 
redouté. 

Même la vie intellectuelle des sujets n'échappait pas à l'action des offi- 
ciers de bailliage , puisqu'ils étaient chargés , en général , de conserver et 
de faire appliquer les privilèges dont les rois avaient comblé les univer- 
sités françaises. Défenseurs légaux des grandes Ecoles , ils n'en étaient 
pas moins , pour le corps des professeurs et des étudiants , l'autorité qu'on 
n'aime pas et qu'on est volontiers tenté de braver. M. Dupont-Ferrier dit 
avec raison que ces fonctionnaires voyaient généralement d'un mauvais 
œil les corporations scolaires, placées en dehors du droit commun. Il 
aurait pu rappeler (et peut-être aurait-il dû le faire pour donner quelque 
couleur à cette description un peu sèche des pouvoirs bailliagers) les 
principaux incidents qui mirent aux prises , à cette époque , les écoliers 
et leurs maîtres avec le bailli ou le prévôt du roi , la guerre vive et con- 
tinue entre le protecteur et les protégés. 

L'auteur a placé sous la rubrique « Vie morale » le développement très 
instructif qui a pour objet la part prise par les baillis et les sénéchaux à 
la grande œuvre de la rédaction des coutumes. L'expression est peut-être 
discutable. Ce qu'il importe de constater, c'est que les fonctionnaires 
locaux ont aidé fort activement le gouvernement central dans cette tâche 
longue , complexe et délicate. Il n'était pas commode de réunir les éléments 
d'une pareille enquête , d'obtenir des assemblées locales et des commis- 
sions de gens de loi et d'experts judiciaires les déclarations précises né- 
cessaires à la rédaction des cahiers et des projets de coutumes, enfin de 
régler la collaboration de l'administration locale avec les commissaires 
spéciaux envoyés de Paris. L'énorme travail n'en fut pas moins mené ac- 
tivement. Il eut pour résultat de donner aux bailliages et aux sénéchaus- 
sées leur loi écrite , publiée et fixée , progrès considérable , puisqu'un peu 
de lumière et d'ordre s'introduisit ainsi dans le chaos des usages et des 
législations régionales — et que , par ce côté , se fit un pas décisif vers 
l'unité de la patrie commune. 

' Le chapitre consacré par M. Dupont-Ferrier aux institutions judiciaires 
est peut-être celui qui nous apporte le moins de données vraiment nou- 
velles , parce que l'organisation de ki justice sous l'ancien régime a déjà 



m ACHILLE LUCHAIRE. 

suscité, chez nous, beaucoup d'études approfondies. 11 n'en contient pas 
moins, avec un grand nombre de détails précis sur la vie des juges et ie 
fonctionnement des différentes juridictions du bailliage , — juridiction 
contentieuse et non contentieuse , juridiction de première instance et 
d'appel, — des observations et des conclusions pleines d'intérêt. 11 est 
certain que les affaires de police, les tribunaux et les procès tenaient une 
plus grande place dans l'existence des honmies du xv* siècle que dans 
la nôtre. Du haut en bas de l'échelle sociale, ils étaient essentiellement 
chicaniers et processifs, et telles de nos provinces, qu'on regarde en- 
core aujourd'hui comme marquées du même caractère, n'ont fait que 
conserver mieux que d'autres l'esprit et les habitudes du vieux temps. 

Certains des faits démontrés par M. Dupont-Ferrier méritent une atten- 
tion particulière. L'habitude des assises, c'est-à-dire du tribunal ambulant , 
qui se déplaçait pour aller trouver les justiciables sur les points importants 
de la circonscription, commençait à devenir moins régulière et moins 
générale. On lui substituait peu à peu l'usage des plaids, c'est-à-dire des 
sessions judiciaires fixes par la date et par le lieu. Les fonctionnaires pré- 
féraient cette façon de procéder qui leur épargnait les fatigues perpé- 
tuelles du déplacement, et ce changement eut d'ailleurs pour résultat la 
création d'olTiciers nouveaux. Aux pages 335 et 336, l'auteur essaye de 
définir ce qu'on appelait , dès le xiv^ siècle , la Cour présidiale et de la dis- 
tinguer des autres tribunaux; mais il a beaucoup de peine à nous en 
donner une idée précise. Ce qui paraît certain, c'est que le nom s'appli- 
quait aux tribunaux les plus importants du bailliage , notamment à la cour 
particulière du sénéchal ou du bailli, et que le juge présidial siégeait 
presque exclusivement au chef-lieu , ou dans les grands centres du ressort. 
La distinction entre les tribunaux d'ordre secondaire , ceux qui étaient 
au-dessous de la cour du chef du bailliage , est peut-être encore moins 
commode à établir. Ici la complexité de i'oi^anisme judiciaire était telle 
que le caractère chaotique des institutions se reflète un peu dans l'ex- 
posé. On voit très bien que les juges inférieurs, notamment le prévôt, 
entraient souvent en concurrence avec le juge supérieur, et que les con- 
flits de compétence tournaient parfois à la bataille; mais ce qu'il est 
moins facile d'apercevoir, malgré les efforts très louables de l'auteur, 
c'est la différence de compétence et de conditions d'exercice qui existait 
entre les juridictions du prévôt, du châtelain, du baile, du juge pro- 
prement dit et du viguier. 

Les rense^nements qu'on trouve ici sur la compétence civile et crimi- 
nelle des baillis , sur la procédure de première instance et d'appel , sur la 
multiplication des cas royaux , que le roi , dit M. Dupont-Fenier, « n'aurait 



LES INSTITUTIONS MONARCHfQUES LOGA.LES EN FRANGE. 95 

pu énumérer et fixer sans assigner par avance des bornes à l'action monar- 
ctiique » , sur ie développement de la torture , à laquelle nobles et clercs 
étaient soumis comme les autres, sur les rapports judiciaires des baillis 
avec les parlements , enlin sur l'exercice par les officiers et le conseil du 
bailliage de la juridiction gracieuse, tous ces développements, appuyés 
sur une documentation toujours abondante et précise, ont lem^ impor- 
tance historique et mériteraient un examen attentif que nous ne pouvons 
leur accorder. Ce qui est prouvé , en somme , par cette étude des insti- 
tutions judiciaires , c'est forganisation défectueuse de la justice. Les juges 
de la fin du xv* siècle étaient peut-être plus éclairés que leurs prédéces- 
seurs, en ce sens que l'élément noble avait été peu à peu éliminé des 
cours et que l'élément praticien et légiste y prévalait. La justice avait pris 
aussi un caractère de permanence qu'elle n'avait pas auparavant. Mais il 
y avait trop de tribunaux , trop de juges , et , pour fappel , un nombre 
vraiment excessif de degrés de juridiction ( sept degrés d'appel depuis la 
cour du châtelain féodal jusqu'au Grand Conseil du roi!). La facilité 
qu'avait le plaideur d'appeler des moindres incidents de la procédure 
rendait l'abus encore plus fâcheux. Ajoutons, — mais cela nest pas 
propre à fancien régime , — qu'on remarque dans l'esprit des juges une 
tendance fâcheuse, celle qui consiste à voir un coupable dans tout accusé. 
La question des institutions militaires considérées dans leurs rapports 
avec l'administration locale occupe à bon droit une place assez impor- 
tante dans le livre de M. Ehipont-Ferrier, car c'est du milieu du xv* siècle 
que date précisément la tentative faite par le gouvernement capétien pour 
substituer à l'armée féodale l'armée monarchique. La création delà cava- 
lerie des compagnies d'ordonnances et celle de finfanterie des francs- 
archers sont les deux innovations les plus saillantes ; mais on peut y joindre 
l'institution de plus en plus développée des capitaineries , c'est-à-dire for- 
ganisation du commandement des places fortes destinées à la défense du 
royaume comme au maintien de f ordre intérieur. L'office de capitaine a 
pris , il est vrai , peu à peu les caractères communs aux autres fonctions 
locales et donné lieu aux mêmes abus : le cumul , la vénahté , l'absen- 
téisme de l'officier, les lieutenances. Le pouvoir central gardait la haute 
main sur les compagnies d'ordonnances , et par suite les baillis et les séné- 
chaux n'avaient pas beaucoup à s'en occuper. Au contraire la levée du 
ban et de farrière-ban, reste de l'organisation militaire du passé, était tout 
à fait de leur compétence ; mais souvent cette obligation , devenue très 
lourde pour le roturier possesseur de fiefs , se résolvait alors en un service 
financier que la royauté, particulièrement sous Louis XI, ne manquait 
pas d'exploiter jusqu'à l'abus. Il fallait surtout que les administrateurs des 



96 ACHILLE LUCHAIRE. 

bailliages veillassent au recrutement, à l'équipement, à l'entretien, au 
logement des francs-archers , car le bailliage était précisément le cadre 
de recrutement de ces nouveaux fantassins. A cet égard, bailliages et 
sénéchaussées avaient été répartis , depuis Louis XI , entre quatre grands 
commandements militaires ou capitaineries, dont M. Dupont-Ferrier 
retrace avec précision les limites. 

Enfin un des principaux devoirs des baillis était de réprimer ce terrible 
fléau de l'ancienne France , le brigandage des gens de guerre , des troupes 
de passage ou de casernement ; mais il est presque inutile de dire qu'ils y 
réussissaient fort mal , et qu'ils donnaient eux-mêmes , quelquefois , comme 
conducteurs des forces royales , l'exemple le plus scandaleux. 

Pour le chapitre d'histoire financière qui clôt le livre III , M. Dupont- 
Ferrier doit beaucoup aux excellents travaux de Jacqueton et de Spont ; 
maist là comme ailleurs , il a puisé lui-même aux sources. Les détails qu'il 
nous donne ont trait surtout à l'organisation financière ancienne, celle 
qui était fondée sur les revenus domaniaux ou « ordinaires » de la cou- 
ronne. Il distingue avec soin les trois catégories de ressources domaniales : 
les droits de propriété directe, les droits féodaux, les droits régaliens, 
qui appartenaient au roi en sa triple qualité de propriétaire , de suzerain 
et de souverain. Les uns et les autres étaient perçus par les officiers du 
bailliage , et la question des rapports de ces officiers avec les grands organes 
financiers du centre, la Trésorerie de France et la Chambre des Comptes , 
est suffisamment élucidée. Nous pouvons aisément nous rendre compte 
aussi de l'incurie et du laisser-aller extraordinaires avec lesquels le gou- 
vernement des Valois usait de l'expédient des aliénations domaniales, 
contre lequel protestaient vainement les hauts fonctionnaires de l'ordre 
judiciaire et financier, plus royalistes que le roi. Gomme le dit très 
bien l'auteur, « chaque prince se rassurait par la pensée que son succes- 
seur révoquerait, en montant sur le trône, toutes les aliénations et do- 
nations qu'il s'était permises , comme il avait lui-même , lors de son avè- 
nement, révoqué celles de son prédécesseur. » Et il constate encore que, 
faute d'un cadastre général, la royauté de ce temps ne put jamais arriver 
à connaître exactement l'étendue du domaine qu'elle avait pris l'habitude 
de dilapider. — Notons pour cette partie de l'exposé une assez grave la- 
cune : dans l'analyse des droits régaliens , nous n'avons nulle part trouvé 
mention des profits que le souverain retirait de la régale ecclésiastique , 
c'est-à-dire de ses pouvoirs d'usufruitier des évêchés et des abbayes pen- 
dant la vacance des sièges ou la saisie du temporel des prélats. 

On s'étonnera peut-être que M. Dupont-Ferrier n'ait consacré que 
quatre pages (6 1 1-6 1 4) à la question des finances extraordinaires, aides. 



LES INSTITUTIONS MONARCHIQUES LOCALES EN FRANCE. 97 

tailles, gabelles, c'est-à-dire à la partie la plus nouvelle de l'organisation 
financière, celle qui caractérise justement la période même dont il s'oc- 
cupe. 11 observe pourtant avec raison que ces ressources « extraordi- 
naires » tendaient alors à devenir la source principale des revenus gou- 
vernementaux. Comment ne dit-il rien, sinon des généraux des finances, 
qui appartiennent au pouvoir central, au moins des élas et des grène- 
tiers, qui sont des administrateurs locaux P II répondra sans doute que le 
titre de son livre ne comporte que l'étude des institutions du bailliage , 
et que cette nouvelle organisation financière restait en dehors de l'action 
baillivale , appliquée seulement aux finances de fancien régime , à l'admi- 
nistration du patrimoine royal. Mais le sous-titre du livre porte « Institu- 
tions monarchiques locales », et il paraît singulier que des fonctionnaires 
locaux comme les élus soient précisément les seuls, sur fensemble de 
l'administration provinciale, dont les pouvoirs n'aient pas été décrits et 
analysés. 

Avec le livre IV, qui traite surtout de la Provence et du Dauphiné, 
nous quittons le domaine général des institutions bailliagères communes 
à presque toutes les régions françaises pour étudier l'organisation spé- 
ciale de deux grandes provinces. C'est qu'elles avaient pu conserver sous 
le nivellement monarchique un certain degré d'autonomie et une admi- 
nistration de caractère en partie original. 

En Provence, f autorité centrale appartenait de droit à un gouver- 
neur, à un grand sénéchal et à un Conseil éminent investi de pouvoirs 
considérables. Les fonctionnaires locaux, viguiers, bailes, clavaires, diffé- 
raient des agents similaires du reste de la France surtout en ce que 
leurs charges étaient annuelles. Il y avait, dans cette région, une inten- 
sité de vie et de liberté municipales qui continuait la tradition du moyen 
âge. M. Dupont-Ferrier nous fait très bien comprendre comment les rois 
de la fin du xv^ siècle, tout en maintenant extérieurement forganisation 
politique, judiciaire et administrative chère aux Provençaux et en évitant 
de rompre brusquement avec le passé, ont entrepris de la ruiner en détail 
et de fassimiler peu à peu à l'organisation commune du pays. C'est ainsi 
qu'ils ont unifié les deux hautes charges du sénéchal et du gouverneur, 
confié le commandement suprême de la province à des étrangers dociles , 
affaibli fautorité du Conseil éminent en détachant de cette assemblée le 
Parlement d'Aix, et soumis les fonctions locales aux conditions et aux 
règles qui prévalaient dans l'ancien domaine. Ce qu'il y avait d'intéres- 
sant à mettre en relief, et fauteur n'y a pas manqué, c'est la tendance 
des Provençaux eux-mêmes à solliciter leur assimilation avec les autres 
sujets du royaume : « Sire , écrivait-on d'Aix au roi de France , nous trou- 

SAVANTS. 1 3 



96 



'\:)/t ^■ 



^ f î/ ACHILLE LUGHAIRE. 



vons bien étrange que ne montrez votre dit pays de Provence être vôtre 
«omnie vos autres pays* »^ 1 : i n .j,! , . . • >.î'H/f»i'ï u^ -i 

C'est ie même spectacle qui nous est offert en Dauphiné , apanage d«s 
hériti^'s présomptife de la couronne- Avec son gouvernem% véritable 
vice-roi, son chancelier, son ju^e des appeHatioaas , son maré^^ai , ses baiiUs 
tiisannuels , cette province ne ressemblait guère auK autres. Mais Louis XI 
et ses successeurs se sont efforcés d'efiacer ces traits particuliers, soit en 
dénaturant les institutions dauphinoises, soit en implantant celles qui 
assuraient partout ailleurs l'exercice de leur autorité absolue. j 

Ht "' 

1) 

E«î somme , l'œuvre de M. Dupont-Ferrier comprend deux parties bien 
distinctes : la première , celle dont nous avons parlé jusqu'ici , est consa- 
crée à la description des organes et des fonctions administratives. Mais 
l'auteur n'avait pas pour unique objectif d'analyser le mécanisme de 
l'administration locale de la France à la lin du xv" siècle, il ne voulait pas 
sieolenient distinguer les organes et fiaàre connaître leur «iode d'action. Il 
tiMiait aussi à définir le caractère général , l'esprit de cet organisme , et à 
montrer qu'il fonctionnait pour ruiner les pouvoirs ennemis et les forces 
rivales de la royauté, pour aniener, par un processus irrésistible, la 
subordination des clercs, d;es nobles et des communes à l'autorité despo- 
tique d'un Louis XI ou d'un François t\ La seconde partie du livre a 
donc pour objet de mettre eaa lumière la ^naUté de l'organi^ne adim- 
nistratif. 

Eile est d'étendue beaucoup moins considérable que l'autre, puis- 
qu'elle ne comprend que le dernier chapitre du livre IV '^^ et les trois 
-chapitres du iivre V, c'est-à-dire un sixième seulement de l'ouvrage en- 
ti»\ C'est en cent vingt pages que M. Dupont-Ferrier nous fait savoir 
dans quel sens étaient orientées les institutions monarchiques locales, 
quelle en était la portée politique , et comment les fonctionnaires régio- 
naux travaillaient au triomphe de la monarchie. Pourquoi cette dispro- 



f^^ On pourrait demander h l'auleur 
pourquoi le chapiti'e qui est mlîtulé 
« ïje progrès des InstiMtions monar- 
clùques locakis vers l'uniié » (p. 74^9-7^7) 
se tr©uve dans le livre IV consacré aux 
institutions du Dauphiné et de la Pro- 
vence , et non dans le livre V qui a pour 
titre : « Esprit général et portée politique 



des institutions monarchiques dans les 
haîffiages et les sénéchaussées du toîi>. 
Il nous sembie qu'il aurait été beancMip 
mieux à sa place dans ce dernier livr*. 
Daus le court préambule (p. 6i5), où 
est annoncée l'économie du livre IV, au- 
cune raison n'est donnée pour justifier 
la disposition que nous incriminons. 



LES INSTITUTIONS MONARCHIQUES LOCALES EN FRANCE. 9» 

portioni^ Rien n'eût empêché l'auteur de donner aus&i un ^and déve- 
loppement à la seconde partie et de montrer, par un choix intéressant 
d'exemples concrets portant sur les diverses régions du royaume, les ré- 
sultats , politiques et autres , obtenus grâce aux entreprises incessantes des 
agents du roi. S'il ne fa pas fait^ c'est qu'il a craint peut-être d'augmenter 
démesurément un volume déjà énorme , ou plus probablem^ent , que son 
but essentiel était l'analyse générale des institutions,, et non pas l'exposi- 
tion des faits particuliers issus du fonctionnentent même des organes 
administratifs. M. Dupont-Ferrier était libre de comprendre et de limiter 
son sujet à sa guise. Le service qu'il a rendu à l'histoire de France est 
assez grand et assez incontestable pour quon ait mauvaise grâce, en face 
d'un tel labeur et d'un tel résultat, à lui demander autre chose que ce 
qu'îi a voulu nous donner. 

Il a essayé pourtant d'indiquer les tendances et les faits généraux qui 
allaient aboutir à l'assujettissement de la France entière sous la main du 
roi et de ses agents. D'après lui , l'esprit séparatiste ouparticulariste, sur- 
vi^aace du régime de la féodalité , se décèle encore par certains traits , tels 
que la persistance et la fixation par écrit des coutumes locales ^ le maintien 
de quelques Etats provinciaux et de certaines libertés municipales , les ca- 
ractères spéciaux de l'adnîinistration , non seulement en Dauphiné et en 
Provence, mais en Bourgogne, en Languedoc et en Normandie. Mais ces 
particularités s'effacent devant le développement victorieux de la ten- 
dance contraire qui portait à Tunilication et au nivellement. L'uniformité 
s'établit en tout et par tous les moyens : publication d'ordonnances géné- 
rales, mesures propres k affaiblir et à mettre au même plan les foncticms 
de gouverneur de province , réduction des chancelleries et des parlements 
provinciaux à l'unité, assimilation des pouvoirs des agents locaux, uni- 
fication des statuts corporatifs, des privilè^s commerciaux, des privi- 
lèges universitaires, opposition du droit romain à la coutume locale, 
identification progressive des institiitions militaires, financières et judi 
ciaires. Et ce n'est pas seulen>ent le roi qui veut et fait l'unité. La ten- 
dance à la centrsdSsation et à l'absolutisme ne règne pas seulement dans 
l<'s sphères du pouvoir central. Elle se trouve aussi en bas : il existe dans 
les provinces un indéniable instincft d'imitation de ce qui se fait au centre 
et comme une poussée générale vers l'unité et la soumissicŒi. L'œuvre 
monarchique a été le résultat du concours de la dynastie et des sujets. 

C'est de cette époque que date le phénomène social qui inquiète 
encore aujourd'hui tant de bons esprits : le goût exagéré des Français 
pour les charges publiques, l'extension du « fonctionnarbnie ». L'analyse 
raisonnée de ce phénomène occupe les trois chafHtrj's «hi livre V et 

i3. 



100 ACHILLE LUCHAIRE. 

dernier, qui ne sont guère, à vrai dire, que des chapitres de récapitulation 
et de conclusion. <i ')t? i i'^icq' 

Le trait le plus caractéristique, dans cet ordre de faits, est la multipli- 
cation énorme et prescpie indéfinie des offices royaux. On l'explique par 
le désir qu'avait la royauté d'éviter à ses sujets des déplacements longs et 
dispendieux et « de serrer de plus en plus les mailles du filet dans lequel 
on emprisonnait le royaume». Elle provient aussi du cumul et de la 
non-résidence tolérée pour les hauts fonctionnaires, à qui il fallut bien 
donner des remplaçants. Toutes les classes sociales pouvaient fournir et 
fournissaient en fait les éléments de l'administration bailliagère. On 
aimait à être pourvu d'un office , parce que la carrière administrative 
était de plus en plus sûre et stable, parce qu'on était nommé, payé par 
le roi , dépendant directement du pouvoir central , parce que la fonction 
donnait le pouvoir, l'honneur et l'argent. Les gages ordinaires étaient 
fiiibles, mais on avait la ressource de cumuler et celle d'augmenter ses 
appointements par le casuel provenant de l'exercice même de la charge. 
Une magistrature, à cette époque, n'était pas seulement une occupation 
appointée , mais encore un placement avantageux. D'ailleurs , cet esprit 
de lucre des fonctionnaires était plus ou moins corrigé par la permanence 
des fonctions dans un certain nombre de familles où se transmettaient 
les traditions de fidélité monarchique et d'habitudes laborieuses. 

Certes, les inconvénients et même les vices de ce «fonctionnarisme» 
local étaient évidents et criants. Le fait qu'on ne connaissait pour ainsi 
dire pas la séparation des pouvoirs et que chaque officier, investi des 
attributions les plus différentes, devait faire preuve d'une compétence 
qiiasi universelle n'était pas très favorable à la bonne expédition des 
affaires publiques. M. Dupont-Ferrier (p. ySy] semble considérer comme 
un avantage cette nécessité pour les fonctionnaires « d'avoir des horizons 
plus ou moins nets sur toutes choses, et la hardiesse qui permet 
d'aborder les questions les plus dissemblables ». Mais la spécialisation des 
compétences et la division du travail, qui sont le principe d'aujourd'hui, 
n'offrent-elles pas pour l'Etat une garantie bien meilleure ? Un autre 
désavantage était que les officiers du xv^ siècle ne connaissaient pas suffi- 
samment les ordonnances du roi, les appliquaient mal et ne tenaient 
pas le compte qu'il aurait fallu des volontés du gouvernement. Au 
manque d'harmonie entre les fonctionnaires d'en bas et la direction d'en 
haut venait s'ajouter enfin le désaccord qui régnait entre les agents 
locaux eux-mêmes. Leurs pouvoirs et leurs attributions restaient très 
mal délimités, et cette confusion était une source intarissable de conflits. 

Malgré tout, cette armée innombrable de serviteurs militants et zélés 



LES INSTITUTIONS MONARCHIQUES LOCALES EN FRANCE. 101 

constituait une force incoercible , dirigée tout entière vers une même fin , 
c'est-à-dire vers 1 anéantissement des puissances et des libertés féodales et 
municipales. Au début de son dernier chapitre (p. 793), constatant 
que la forme générale de la société du moyen âge, le féodalisme, était 
essentiellement contradictoire avec la forme monarchique , M. Dupont- 
Ferrier se demande comment un k royaume féodal » avait pu se fonder, 
vivre et se développer. On peut faire la réponse suivante : c'est que le 
roi exerçait , en même temps que tous les droits des suzerains féodaux , 
tous les pouvoirs du souverain absolu et de droit divin. 11 était entré 
lui aussi dans la féodalité sans perdre aucun de ses caractères , aucune de 
ses prérogatives de monarque. Il se plaçait à la tête de la hiérarchie 
féodale, tout en restant le roi héréditaire, ecclésiastique, biblique et 
sacré, qui relevait de Dieu seul. En lui se confondaient les deux tra- 
ditions ; il bénéficiait des deux systèmes ; de là , la puissance et le prestige 
qui lui ont permis de vaincre la féodalité. A la fm du xv* siècle, les 
pouvoirs purement monarchiques effaçaient peu à peu, dans sa personne , 
les pouvoirs d'ordre féodal. L'autocrate de droit divin et de droit romain, 
tel que l'avait toujours rêvé TEglise et tel que le concevaient les légistes, 
tendait à faire complètement disparaître le suzerain. 

L'ouvrage se termine par le tableau assez animé des efforts que fai- 
saient partout les baillis et leurs auxiliaires pour s'introduire dans les 
domaines des nobles, des clercs et des communes et leur enlever pro- 
gressivement ce qui leur restait d'indépendance. Empiétements et con- 
quêtes monarchiques s'opéraient avec d'autant plus de facilité que les 
fonctionnaires du roi trouvaient souvent le moyen d'exercer des charges 
lucratives dans les Etats féodaux et dans les villes libres , et que les sei- 
gneuries se livraient ainsi , consciemment ou non , à leurs ennemis dé- 
clarés. La surveillance exercée par les baillis sur les grands fiefs et les 
apanages, leur action sur les assemblées des trois ordres, réunies dans 
chaque bailliage pour aider le roi de leur argent et de leur appui 
moral, le rôle qu'ils jouaient dans la préparation des Etats provin- 
ciaux et des Etats généraux, la guerre perpétuelle qu'ils faisaient aux 
justices d'Eglise , aux privilèges de la noblesse et des communes , tout 
explique le grand fait qui domine l'histoire de France au moment où se 
termine le moyen âge : la victoire du principe centralisateur, fabsorp- 
tion des seigneuries et de la société française tout entière dans l'unité de 
la monarchie. 

Le livre de M. Dupont-Ferrier aura beaucoup contribué à mettre ce 
fait en lumière : c'est ce qui en fait le principal intérêt. Il comble véri- 
tablement une lacune considérable de l'histoire de nos institutions , et 



102 JULES GUIFFREY.: 

seira entre les mains «les énidits un instruinaent précieux.. Peut-être repco- 
chera-t-mi à t'autenr une certaine prolixité et l'étîdage parfois surabonidant 
(les réterences. Mais commeratl ne pas pardonner ee dlébordoment d'érur 
(lition au patient travaitieur qui nous apporte une telle quantité de dé- 
laits précis et nouveaux sur un sujet aussi yaste et auissi conapiexe? 
Par rampleuDf même de ce ccompte rendu , on peut juger et de l'impor- 
tafice- que nous attachons à son œuvre et du succès exceptionnellenaMit 
nïériloire avec iequei il a su l'estécuftcr. 

î^i'^t^ji AcHiLLir LUCHAIRE.i éu^^t 

\,\ 

HlSTOiRE DE LA GRAVURE SUR GEMMES EM FrANCE dùpuis leS OTI- 

girtes jusqu'à l'époque contemporaine, par M. Emest Babelon^ 
ouvrage illustré de gravures dans le texte ef de xxii planches 
en phototypie. Paris, Lahure, 1903, rn-8°. — La GRAVvnE 
DES PIERRES FiWES, camées et intailles, par le même, Paris, 
Quantin, 189/i. — Catalogue des camées antiques et mo- 
dernes DE la Birliothèque NATIONALE, avcc- une introduction 
et un atlas, par le même^ 1 S97, gr. în-S". — Collection Pau- 
vert DE la Chapelle^ intailles et camées donnés au Département 
des médailles et antiques de lu Mihliothèque nalianale, par le même, 
gr. uiMti**, id^^i. '! liV;ntiM J{i'^»i/ij(ni 101 itl. sî'jntfi 

La hste des nombreux anvrages. pabiiés en peu d'anmées^ par M- Ba- 
heion indique assez: la coBorp^nee toute spé<àale du savant sur le si^et 
qwiJ vient de traiter dans son Histoire de la ^ravwre sur gemmes en Franee. 
Il n'existait pas de livre spécial sur cette question : lacune re^rettaWe 
dans l'histoire de l'art français. Mieux que personne , M. Babelon possé- 
dait les qualités requises poïtr ta combler. S'il n'a pu donner à son ouvrage 
toos les développements qu'exigerait la matière, il en a très suffisamment 
signalé et étudié les points essentiels et a formnidé des conclusions dont 
il est impossible dorénavant de ne pas tenir oampt«- D-'autres faits vien- 
dront s'ajouter à ceux qu'il ai exposés ici; niai& nul auteur ne pouarra 
désormais s'occuper de la gravure sur pierres en France sans ccamaitre, 
tout d'abord , le travail que nous allons rapideranent exanïiner. . l ! • - J 

En poussant son étude jnsqtu'à nos jours ^ M. Babelon reBaet en hdo- 
lieur un art qui compte aujoard'hui des représerataets distingiaés» mais 



LA GRAVURE SUR GEMMES EN FRANCE. vm 

«lont le public des amaateurs s'est, depuis un certain temps, et pour dos 
raisons diverses, à peu près compiètement «désint^essé. Sans -donie, 
l'examen de ces œuvres récentes prêterait à discnssioo , et des critiquies 
bien informés ne partageront peut-être pas toutes les opinions de i'histo- 
rien. Il restera néanmoins un certain nonabre d' observations judicieuses 
sur l'exagération des proportions, «ur la mauvaise qualité des pierres 
mises en œuvre par nos graveurs du nm.^ siècle. Mais nous n'insisterons 
pas sur ces derniers diapitres, non plus que sur ceux où se trouvent 
réunis tous les documents qu'on possède sur la biographie et l'œuvre 
<de Jacques Guay, le protégé et le professeur de la marquise de Ponapa- 
dour. M. Babelon n'hésite pas à ie traiter d'artiste de génie, à le mettre 
sur ia même ligne que les xnaitres les plus vantés de l'antiquité^ les 
Dioscoride, les Pyrgotèle. C'est placer par suite ses intaiiles et ses ca- 
mées au rang des chefs-d'œuvre. 

Le chapitre ix de l'ouvrage, intitulé : «Jacques Guay et Madame 
de Pompadour » contient un catalogue descriptif et critique des pierres de 
Guay. Accompagné de trois plaiiches exceMeutes , une de camées , deux 
d'intailles (pi. XIII, XIV et XV), reproduisant y a pierres, ce catalogue 
fait bien connaître sous tous ses aspects ie talent souple, ingénieux, exquis 
de l'éfïïinent artiste. Ainsi se trouvent signalées, -décrites, commentées 
à fond, et pour uoe bornée partie Êdèlenaent reproduites, i35 œuvres 
de Jacques Guay, la plupart signées , et dont une quarantaine appartien- 
nent aujourd'hui à notre Cabinet des médailles. Des autres camées ou 
intaiiles de Guay un certain nombre sont conservés dans des collections 
publiques ou des cabinets particuliers difiicdlemeait accessibles; usais 
beaucoup ne sont connus que par d^ empreintes en soufre provenant de 
la collection Letoitxj , par la mentioQ d'anciens catalogues , par les livrets 
des salons. Nul doute que le catalogue dressé par M. Babelon ne fasse 
sortir de leur obscurité certains de ces minuscules chefs-d'œurre , Toé- 
connus par leurs possesseurs ou cachés à tous les yeux par des amateurs 
trop jaloux de leurs trésors. Désormais, ie nom de Jacques Guay devra 
figurer parmi les plus illustres de la brillante phalange des artistes du 
wiu* siède^^l 

^^^ Les dernières saaftées de la vie de avec les dinecÉotirs des ftàthneBts «ib 

ce ^rand artiste sont restées dans une Roi , dont la publication se poursnit 

profonde obscurité. On perd sa trace dès depuis une dizaine d'armées, pourrait 

le début d« règne de Louis XVI; long- bien -expliquer ce silence des contempo- 

temps même on a ignoré la date de sa rains. Lagrenée l'ainé , alot^ directeur 

mort. tJn passage de la correspondance de l'Académie de Rome , dans «ne iettre 

des directeurs de l'Académie de Rome du •s 8 avril 1784, signale au oamte 



104 



JULES GUJFFREY. 



Mais, si l'attention de l'auteur a été particulièrement attirée par ce 
maître insigne, jusqu'ici trop ignoré, elle s'est attachée aussi à des pro- 
blèmes qui nous font remonter à une époque bien antérieure. Une ques- 
tion surtout se trouve étudiée ici avec un grand luxe de développements 
et de preuves, à savoir la persistance des procédés et de l'art de la gra- 
vure en pierre dure pendant l'époque barbare, sous la dynastie carolin- 
gienne et à travers le moyen âge jusqu'à la renaissance du xvi" siècle. 

Une opinion déjà ancienne, énergiquement soutenue par son promo- 
teur, M. Jules Labarte, attribuait indistinctement toutes les gemmes 
gravées , contemporaines des premières dynasties françaises , à des artistes 
byzantins. Dans la deuxième édition de \ Histoire des arts industriels au 
moyen âge^^\ M. Labarte confirme ainsi se? précédentes déclarations : 
« Les Byzantins, qui avaient conservé la technique de la glyptique, furent 
les seuls, durant le moyen âge, qui gravèrent des camées. » Suit une dis- 
sertation cherchant à démontrer que les arguments invoqués par les 
contradicteurs de cette thèse ne sauraient résister à un examen appro- 
fondi. Car, dès la publica,tion de la première édition de ï Histoire des 
arts industriels , sa théorie trop absolue sur féclipse complète de la glyp- 
tique en Occident pendant le moyen âge avait rencontré des contra- 
dicteurs très décidés. Les preuves qu'Alfred Darcel invoquait, dès 1860, 
pour démontrer que ce genre de gravure n'avait jamais cessé complè- 
tement d'être pratiqué, soit à la cour de nos souverains, soit dans les 
monastères, sont reprises et développées par M. Babelon avec une autorité 
toute particulière. Sans doute, les relations continuelles de Charlemagne 
et de ses successeurs avec les souverains orientaux ont permis à ces princes , 
grands amateurs de pierres antiques , de satisfaire leur passion pour les 
camées et les intailles. «Mais, ajoute M. Babelon, cette recherche des 
gemmes antiques ou orientales n'est pas , à notre point de vue , la seule 
caractéristique de la période carolingienne. Au milieu du ix* siècle , sous 
les successeurs de Charlemagne, nous assistons soudain à une véritable 
renaissance de la glyptique , ou plus précisément de la gravure en creux 
sur le cristal de roche et sur le jaspe, car nous ne connaissons pas d'autres 



d'Angiviller, directeur des Bâtiments, 
un graveur en pierre, de nationalité 
anglaise, nommé Merchem, fort en ré- 
putation en Italie et « capable par ses 
talents de succéder à M. Guay». A ces 
ouvertures M. d'Angiviller répond, le 
ig mai suivant : «Je ne vois plus en 
France que M. Guay, et même, vu son 
âge et ses occupations champêtres , c'est 



à peu de chose près comme s'il n'existait 
pas. » Qu'entend le directeur par ces 
« occupations champêtres » ? L'hypothèse 
la plus plausible est que Guay, retire à 
la campagne, ne se montrait plus que 
très rarement à Paris et avait complète- 
ment cessé de travailler. 

''' Parue en 1872. Voir t. I, p. 197 : 
(ilyptique. 



LA GRAVURE SUR GEMMES EN FRANCE. 105 

variétés du quartz hyaiin ou opaque qui aient été gravées à cette 
époque. » 

Voilà la question nettement posée et soigneusement circonscrite. Jus- 
qu'à nouvel ordre, il faudrait admettre, avec M. Babelon, que les 
procédés de la sculpture en relief sur une pierre à plusieurs couches 
restèrent ignorés dans les pays occidentaux pendant plusieurs siècles, 
tandis que la gravure en creux sur cristal de roche et sur jaspe n'aurait 
cessé d'être pratiquée dans l'empire des successeurs de Charlemagne. Et 
à l'appui de cette opinion , M. Babelon énumère un certain nombre de 
monuments , les uns déjà connus , les autres mentionnés par lui pour la 
première fois , auxquels il conteste absolument une origine orientale. 

C'est d'abord le fameux disque en cristal de roche , de i 1 3 millimè- 
tres de diamètre, sur lequel se déroule, en sept scènes superposées ne 
comptant pas moins de quarante personnages, l'histoire de Suzanne 
et des vieillards. Ce précieux monument appartient aux collections du 
British Muséum. Les inscriptions expliquant chaque sujet sont rédigées 
en latin , aussi bien que la légende entourant le motif central , dont voici le 
texte : Lotharias rex Franc. Jierij assit, et ces deux particularités si caracté- 
ristiques semblent à M. Babelon absolument péremptoires en faveur de 
l'origine occidentale du travail. 

La comparaison de fhistoire de Suzanne avec d'autres ouvrages de la 
même époque, c'est-à-dire du ix* siècle , nous paraît un argument des plus 
catégoriques. L'analogie de style et de travail entre les figures du disque 
du British Muséum et les personnages gravés sur la plaque de cristal 
du musée de Rouen représentant le baptême du Christ, comme avec 
ceux qui figurent sur trois autres intailles en même matière, montrant 
toutes trois la scène de la Crucifixion, et conservées au Cabinet des mé- 
dailles , au Musée britannique et dans le trésor de Conques , tend bien à 
prouver qu'il existait en Occident des ateliers en pleine activité où d'ha- 
biles artistes pratiquaient ce genre de gravure. Les textes positifs manquent , 
à vrai dire, à l'appui de cette opinion. Faut-il s'en étonner, quand nous 
possédons si peu de renseignements et de matériaux sur les artisans et 
les métiers de cette période? Y a-t-il si longtemps d'ailleurs qu'on étudie 
avec méthode cette civilisation byzantine', à peu près inconnue il y a 
quelque vingt ou trente années ? 

Aux spécimens énumérés ci-dessus de l'art carolingien il conviendrait 
de joindre , d'après M. Babelon , un certain nombre d'intailles dont fexis- 
tence n'a été révélée que par les empreintes en cire de sceaux du ix* et 
du x" siècle. Depuis un certain temps déjà ces empreintes ont été signa- 
lées par les érudits qui ont fait une étude approfondie de la glyptique. 

SAVANTS. l \ 



^AT10NALE. 



106 JULES GUIFFRKY. 

Beaucoup de ces gravures sur pierre dure remontent à Tanliquité. Des 
têtes de Bacchus, de Diane, d'Auguste se rencontrent au bas des actes 
publics de Pépin et de Carioman. Chariemagne emprunta les effigies de 
Marc Aurèle ou de Jupiter Sérapis pour sceller plusieurs de ses dipiômes. 
Cet usage se perpétua sous les successeurs de Chariemagne. 

Mais ces princes ne se contentèrent pas de prendre à l'antiquité les 
représentations des dieux ou des empereurs et de se les approprier; ils 
voulurent avoir des cachets gravés expressément pour leur usage , et les 
artistes auxquels ils eurent recours, incapables de copier directement 
la nature, se résignèrent à l'imitation des types consacrés qu'ils avaient 
sous les yeux. Ainsi, un sceau de Louis le Débonnaire, plaqué sur un 
diplôme de 816 et présentant un buste impérial lauré, la poitrine cou- 
verte du paludamentum , semble inspiré d'une tête d'empereur romain , 
probablement d'un Commode. M. Babelon n'hésite pas à faille homieur 
à l'époque carolingienne de l'exécution de cette pierre sigillaire, rem- 
placée, particularité bien significative, quelques années plus tard, par 
une autre pierre offrant de frappantes analogies avec la première, quoique 
différente par certains détails. Louis le Débonnaire aurait donc apposé 
à ses diplômes deux sceaux différents , dont les matrices consistaient en 
gemmes gravées par des artistes de son temps, qui avaient reçu pour 
programme d'imiter l'effigie de l'empereur Commode. 

D'autres empreintes sigillaires, dont le propriétaire se trouve nommé 
dans la légende inscrite sur le cadre métallique entourant la pierre, 
l'entrent dans la même catégorie que les deux sceaux successifs de Louis 
le Débonnaire; ces empreintes ont été relevées sur deux diplômes de 
Charles le Chauve, datés de 843 et de 8 7 y, sm^ un diplôme de Car- 
ioman, de 882, enfin sur un acte de Charles le Simple, donné en 96 1. 
H est permis de conclure de ces différents exemples que, pendant plus 
d'un siècle , les empereurs carolingiens se servirent de sceaux consistant 
en pierres gravées pour leur usage, à l'imitation des intailles antiques. 
N'avaient-ils pas la prétention d'être les successeurs des empereurs ro- 
mains? N'affectaient-ils pas dans leur costume, dans leurs monnaies, dans 
le cérémonial de leur cour, dans les titres qu'ils prenaient, de rappeler, le 
plus possible, les usages, les rites, les traditions de la Rome impériale? 

Le rapprochement de plusieurs autres monuments de la même période 
permettrait d'arriver à cette conclusion que la gravure sur pierres n'a 
jamais cessé d'être pratiquée en Occident. L'art, sans doute, était tombé 
au dernier degré de barbarie. N'en était-il pas de même pour les monnaies , 
pour les œuvres d'orfè>Terie et de statuaire? 

Ces exemples montrent tout le parti qu'il y aurait à tirer d'une étude 



LA GRAVURE SUR GEMMES EN FRANCE. 107 

attentive des sceaux. Dans cette voie, M. Babelon a eu un prédécesseur 
en Germain Demay. Les savantes dissertations placées en tête des inven- 
taires des sceaiit de Flandre, de Picardie et de Normandie font appré- 
cier tous les renseignements que peuvent fournir ces petits monuments 
du passé , non seulement pour l'histoire générale , ia science héraldique , 
la paléographie , mais aussi pour l'histoire de l'art. La multitude d'em- 
preintes encore existantes permet de suivre les phases que la gravure 
a traversées du nC au xiv^ siècle. Tandis que, dans les autres manifes- 
tations de l'art, — la peinture sur verre, la miniature, la sculpture en 
ivoire , la décoration des étoffes , — la perte des monuments originaux 
laisse des lacunes irréparables , les matrices originales des sceaux , aujour- 
d'hui disparues, peuvent facilement être suppléées par les empreintes 
attachées au bas des actes de toute nature soigneusement gardés dans 
les archives royales, municipales, seigneuriales ou religieuses. Peu de 
monuments anciens fournissent un aussi précieux appoint de détails 
précis et authentiques sur quantité de questions. Les études sur le cos- 
tume, le mobilier, l'architecture même y trouvent une abondante ma- 
tière à observations et à comparaisons- Le sujet est loin d'être épuisé, et 
si Germain Demay, dans les préfaces citées plus haut, comme dans son 
Iiistoii'e du costume d'après les sceaux, a montré le premier la voie et 
signalé, avant tout autre, le précieux concours que les études sigillo- 
graphiques pouvaient apporter aux diverses branches de l'archéologie 
nationale, il s'en faut de beaucoup qu'il ait épuisé les matières qu'em- 
brasse un sujet aussi complexe. 

Aussi ne saurait-on trop déplorer que le grand travail mis en train 
par Letronne, développé par le marquis de Laborde, pour former aux 
Archives nationales une collection générale des empreintes des sceaux de 
toutes les provinces françaises , depuis les débuts du moyen âge jusqu'au 
xvi' siècle, ait été abandonné par leurs successeurs. Plus de 4o,ooo em- 
preintes recueillies dans les provinces septentrionales offraient une 
variété de types du plus haut intérêt ; des moules exécutés avec soin per- 
mettaient de hvrer aux érudits toutes les épreuves utiles à leurs travaux. 
Un peu de persévérance eût suffi pour préserver d'une destruction fatale des 
monuments précieux . dont la perte est imminente. Et c'est précisément 
au moment où il convenait de hâter l'exécution de ces mesures conser- 
vatrices, en raison des dangers de plus en plus menaçants que ia diffusion 
des études historiques et la consultation directe des documents originaux 
faisaient courir à ces fragiles témoins du passé, qu'a été abandonnée 
l'œuvre si bien commencée , quand il suffisait de quelque esprit de suite 
et d'insignifiantes dépenses pour la mener à terme. 

a. 



108 JULES GUIFFREY. 

Et il n'y a pas à ie dissimuler : beaucoup de sceaux ont disparu de- 
puis dix ou vingt ans , qui avaient bravé les siècles. On ne retrouve plus 
certains originaux dont les reproductions ont été sauvées par les soins 
de Demay, grâce à l'intelligente initiative du marquis de Laborde ; mais 
combien d'autres ont à jamais disparu depuis que les Archives sont 
ouvertes à tous ! Il importerait donc d'assurer, dans le plus bref délai , 
la durée et la diffusion de ces petits monuments si délicats et si précieux 
à tant de titres. 

Un exemple montrera combien les sceaux peuvent rendre de ser- 
vices pour les études rétrospectives. Au cours de ses missions dans les 
différentes archives du Nord de la France, Germain Demay ne ren- 
contra pas moins de 3 6 7 pierres gravées , soit antiques , soit modernes , 
employées comme sceaux. La proportion des intailles antiques est, 
il est vrai, bien plus considérable, et cela va de soi, que celle des 
pierres modernes. Encore parmi les monuments qu'il attribue à l'anti- 
quité s'en trouve-t-il plusieurs dont M. Babelon n'hésite pas à fixer 
f exécution au ix" siècle; le sceau de Louis le Débonnaire reproduisant 
une tête de l'empereur Commode est de ceux-là. Ainsi, un examen 
approfondi ajouterait certainement nombre de types aux pierres gravées 
que Demay déclarait, avec un excès de prudence, devoir être seules 
attribuées au moyen âge. Il ne rangeait dans cette catégorie que 2 6 em- 
preintes, appartenant pour la majeure partie au xiv' siècle, mais dont 
cependant quelques-unes accompagnaient des actes de 963, de 977, du 
xif et du xiif siècle. 

Quelle preuve plus catégorique peut-on demander de la persistance de 
la gravure sur gemmes pendant le moyen âge, quand on songe qu'il 
ne nous reste qu'une infime partie des sceaux anciens , et que , jusqu'à 
présent, ce sujet n'a guère été soigneusement étudié que par Demay, 
qui n'a pas encore trouvé de continuateur? 

La thèse soutenue avec de solides et nouveaux arguments par M. Ba- 
belon, thèse tendant à établir que fart de graver sur pierres dures n'a 
cessé d'être en honneur sous les dynasties carolingienne et capétienne , 
semble définitivement démontrée. 

Sur les époques dont nous n'avons pas parlé , M. Babelon résume tous 
les faits déjà connus et y ajoute des attributions très vraisemblables pour 
diverses pièces restées jusqu'ici anonymes. 

Sans trancher définitivement toutes les questions qu'il aborde tour à 
tour, ce livre apporte une vive lumière sur certains points fort négligés 
jusqu'ici de fhistoire de l'art dans notre pays , et donne aux travailleurs 
de favenir le dernier état de nos connaissances sur la matière. 



NIELS HENRIK ABEL. 109 

Les vingt-deux planches très nettes, exécutées en phototypie, qui ac- 
compagnent le volume ajoutent beaucoup de clarté aux explications 
de l'auteur en mettant les monuments eux-mêmes sous les yeux du 
lecteur. 

Jules GUfFFREY. 



NiELS Henrik Abel. Mémorial publié à l'occasion du centenaire 
de sa naissance. Krisliania, Jacob Dylward. Paris, Gauthier- 
Villars. 

L'Université et la Société royale des sciences de Christiania ont célébré 
les 5 , 6 'et y septembre derniers le centenaire de la naissance du mathé- 
maticien norvégien Niels Henrik Abel. Des invitations avaient été 
adressées aux Universités et Sociétés scientifiques étrangères , et de nom- 
breux délégués ont apporté à Christiania les témoignages de l'admiration 
des géomètres du monde entier pour le génie d'un des plus glorieux 
enfants de la Norvège. Dans le monde mathématique, il est peu de 
mathématiciens dont le nom soit aussi populaire que celui d'Abel ; l'adjectif 
abélien est courant en analyse et en algèbre , qu'il s'agisse de notions dues 
à Abel ou de conséquences plus ou moins lointaines de ses découvertes , 
et même beaucoup de personnes très étrangères au calcul intégral ont 
entendu dire qu'il existait des fonctions abéliennes. 

Le Comité des fêtes avait décidé de publier comme Mémorial du 
centenaire ce qui nous reste des lettres d'Abel, lettres souvent citées, 
mais qui n'avaient jamais été imprimées intégralement. Ce travail a été 
confié à deux professeurs de l'Université de Christiania, MM. EUing 
Host et Sylow. En outre, le premier s'est chargé d'écrire comme intro- 
duction une biographie d'Abel servant de commentaire à ses lettres , et 
le second d'exposer la marche des études et des travaux d'Abel en s'aidant 
de ses lettres et de ses manuscrits. On a de plus inséré dans le Mémorial 
une série de documents officiels rassemblés par M. Cari Stôrmer, ainsi 
que des fac-similés de quelques lettres et cahiers de notes d'Abel. Ce ma- 
gnifique volume, dont une excellente traduction française a été foite par 
M. G. La Chesnais, intéressera vivement les historiens de la science et 
sera aussi consulté par les historiens des pays Scandinaves. La vie si courte 
d'Abel n'a pas été heureuse, et on ne pourra lire sans émotion ses lettres 
donnant une saisissante image d'une misère qui contraste si vivement 
avec son incomparable génie. . 



iiO EMILE PICARD. 

Niels Henrik Abel naquit le 5 août 1802 dans la petite paroisse de 
Finnô, une des îles de la côte Sud-Ouest de la Norv^e, où soo pèdre 
était pasteur. Peu de temps api'ès, eelui-cifut envoyé à Gjerstadt, district 
plus rapproché de Christiania. C'est ià qu Abel passa son enfance, à une 
des époques les plus critiques de l'histoire de la Norvège, où un petit 
peuple qui ne comptait que 800,000 habitants eut à lutter contre l'An- 
gleterre et contre la Suède et , après maintes péripéties , trouva enfin , en 
conservant son indépendance, une position plus stable dans son union 
avec la Suède sous un môme souverain. En i8i5, Abel fut envoyé à 
récote cathédrale de Gliristiania ; il fut un élève médiocre pendant ses 
premières années d'études , mais en 1818, le professeur de mathé- 
matiques ayant été destitué pour avoir par une punition trop violente 
occasionné la mort d'un élève, Abel commença à se distinguer dans 
l'étude des mathématiques sous l'influence du nouveau professeui', 
B. Holmboe, qui le fit sortir de son inaction. Holmboe sut voir les dons 
merveilleux de son élève , et la postérité doit lui être reconnaissante pour 
la manière attentive et intcdligente dont il dirigea son développement; ij 
devait être plus tard le premier éditeur des œuvres d'Abel. Le maître 
et l'élève lurent ensemble les livres classiques d'Euler, et Abel put bientôt 
étudier seul les œuvres de Lagrange et les traités de Lacroix et de Fran- 
cowir. Ses lectures lui inspirèrent vite le désii^ de contribuer aux progrès 
de la science; déjà, pendant les derniers mois de son séjour à l'école 
cathédrale , il crut avoir trouvé la résolution de l'équation du cinquième 
degré, mais bientôt il découvrit le défaut de son raisonnement. Cet 
insuccès, loin de le décourager, excita son ardeur, et depuis il ne cessa 
de s'occuper de la théorie des équations , où il devait rencontrer tant de 
triomphes et qui a peut-être été son champ d'études de prédilection. 
; 'En 1820, Abel perdit son père; l'avenir devenait sombre pour lui, 
et, jusqu'à son demiei' jour, le malheureux jeune homme ne connut 
guère que la misère ,^ comptant seulement pour vivre sur des subventions 
d'école ou sur la bourse d'amis plus fortunés. Ce n'est pas que les diffi- 
cultés de la vie aient aigri son caractère, et, si parfois une profonde 
mélancolie et une inquiétude maladive se montrent dans sa correspon- 
dance, son âme naïve et bonne ne connut jamais l'envie. 
■i Les succès d'école d'Abel lui firent obtenir quelques subâdes pour 
continuer ses études, et il entra en 1821 à l'Université, où plusieurs 
professeurs se cotisèrent pour lui venir en aide. U avait, parmi eux, 
trouvé un protecteur ardent dans le professeur d'astronomie et de mathé^ 
matiques appliquées, Hansteen; une partie des lettres d'Abel est adressée 
à Hansteen et à M"^ Hansteen , qui avait accueilli le jeune étudiant aviec 



iMELS HENRIK ABEI.. 111 

la plus grande bonté et lut pour lui une véntaWe mère. Les étudiants de 
i'Université de Christiania avaient à cette époque uiie mauvaise réputation , 
que justifiaient leur turbulence et leurs plaisii^ grossiers. 11 semble 
qu'Abel ait vécu quelque temps de cette vie de bohème , où le jeu tenait 
une grande place. M""" Hansteen exerça sur lui une très heureuse in- 
fluence, et plusieurs lettres témoignent avec ingénuité de sa reconnaissance 
pour la délicatesse et la bonté avec laqueUe cette femme distinguée s'était 
occupée de son éducation. 

En mathématiques , Abel n'avait rien à apprendre de ses onaîtres à 
l'Université; il se livra au travail personnel et à la réflexion solitaire. C'est 
au commencement de iSaS qu'il publia ses premiers travaux, d'im- 
portance d'ailleurs secondaire ; mais il avait composé un mémoire étiesodu 
M sur l'intégration des formules différentielles » , qui malheureusemeot a 
été perdu. Ce mémoire a joué un rôle important dans la carrière d'Abel, 
car, un peu plus tard, Hansteen et Holmboe , s'appuyant sui' la haute valeur 
cie ce travail , demandèrent et obtinrent poiir le jeune étudiant une bourse , 
qui lui permit d« continuer d'abord ses recherches à l'Université et ensuite 
de voyager à l'étranger. Abel passa les vacances de 182 3 à Copenhaguei. 
Les premières lettres que nous possédons de lui datent de cette époque 
et sont adressées à Holmboe ; elles sont d'un style enfantin , mais cependant 
charmîjntes dans leur naïveté. La premièi^e impression d'Abel surCc^en- 
Iftague n'est pas bonne : « Les savants danois, dit-il , croient que la Norvège 
est un pap barbare , et je fais tout mon possible pour les convaincre du 
contraire. » De plus « les dames y sont horriblement laides, mais gentilles 
to«t de même ». C'est à Copenhague qu'Abel fit la oonnaissemce d'une 
jeune fdle, Christine Ken>p, à laquelle il se fiança l'année suivante. Dans 
une des lettres, il est fait mention d'un travail composé antérieurement 
sur les fonctions inverses des transcendantes ellij^tiques , mention très 
intéressante au point de vue de l'histoire des travaux du graod géomètre. 
11 n'est pas douteux que , dès cette époque , son attention s'était portée sur 
les fonctions elliptiques et leur double périodicité; un point toutefois 
reste obscur dans cette lettre, où il parle d^une chose impossible, qu'il a 
démontrée, sans pouvoir comprendre où est la foute. 11 avait été probable- 
ment étonné de certaines conséquences qu'entraîne pour ime fonction la 
double périodicité. Le terrain sur lequ^ il avançait avec audace était 
encore bien mouvant , et ce fut une heureuse fortune pour Abel , que les 
fonctions inverses des transcendantes elliptiques soient unifonnes. 

Revenu à Christiania dans l'automne de 1 8 2 3 , et pendant près de deux 
ans boursier de fUnivexsité, Abel continue avec ardeur ses recherches; 
en 182 4, il prend sa reA^anche de son ancien insuccès dans l'étude de 



112 EMILE PICARD. 

l'équation générale du cinquième degré, et produit sa première grande 
découverte, l'impossibilité par radicaux de cette équation. Il la publia en 
français sous la forme d'une petite plaquette mal imprimée, dont il fit 
lui-même les frais. « C'est avec cette petite plaquette, dit M. Elling Host, 
qu'il franchit le seuil qui le fait passer de la période de tâtonnements et 
de recherches de débutant à la période du grand Abel; ce fut aussi sa 
lettre d'introduction auprès du grand public mathématique d'Europe. » 
En même temps ses idées mûrissent, et, d'après M. Bjerknes^^), les germes 
de ses plus grandes découvertes , y compris le théorème sur les sommes 
d'intégrales, datent de cette époque; il devait les développer dans les 
voyages des années qui vont suivre. 

Après avoir passé deux années comme boursier à l'Université , Abel 
reçoit une bourse de voyage et part pour l'étranger en septembre 1826. 
En même temps partaient quelques jeunes gens distingués, boursiers 
d'Etat comme lui. Un programme précis avait été fixé , mais il faut re- 
connaître qu'Abel ne le suivit que partiellement, ce qui fut peut-être la 
cause de quelques difficultés qu'il rencontra, à son retour en Norvège. 
Un des buts du voyage était Gôttingen, où il devait voir Gauss, dont la 
renommée scientifique était universelle, et que l'on appelait en Alle- 
magne le prince des mathématiciens. Abel n'est jamais allé à Gôttingen ; 
on a fait diverses conjectures sur fincontestable répulsion qui l'a em- 
pêché de rendre visite au célèbre mathématicien allemand. Dans une 
lettre d'Abel, nous lisons que Gauss est inabordable et aussi qu'il doit 
être d'un orgueil insupportable. En réalité Gauss ménageait son temps , 
et ne s'étonnait pas facilement; il semble à cette époque avoir parcouru 
avec méfiance le travail d'Abel sur l'équation du cinquième degré , mais 
plus tard il rendit pleine justice au géomètre norvégien. 

Les lettres d'Abel pendant son séjour à l'étranger, publiées dans le 
Mémorial , forment un ensemble du plus haut intérêt. Plusieurs de celles 
qui avaient été déjà imprimées étaient incomplètes , ou le texte en avait 
été altéré ; la revision a été faite ici soigneusement sur les originaux. Ces 
lettres sont précieuses pour l'histoire des découvertes d'Abel ; elles nous 
font connaître aussi le beau et noble caractère de cet enfant de génie. 
Sans doute , Abel n'est pas un observateur profond des milieux qu'il tra- 
verse ; il ne connaît guère l'art des nuances , et ses jugements sont parfois 

''' M. Bjerknes, aujourd'hui profes- en 188 5 un livre intitulé : «Niels Henrik 

seur honoraire à l'Universitë de Christia- Abel ; tableau de sa vie et de son action 

nia , et bien connu par ses beaux travaux scientifique. » Cet ouvrage , extrêmement 

d'hydrodynamique, s'est occupé depuis bien documenté, a été utilisé pour la 

longiemps de la vie d'Abel et a publié rédaction du Mémorial. 



NIELS HENRIK ABEL. 113 

un peu vifs. Mais i] est d'une touchante modestie, et c'est ;\ peine si lef 
sentiment de sa supériorité apparaît dans deux ou trois passages. 

Après avoir passé à Copenhague et à Hambourg, Abei est à Berlin en 
octobre 182 5 et y séjourne quelques mois. 11 fit à Berlin, comme il le 
dit, une merveilleuse connaissance dans la personne du conseiller privé 
Crelle : « C'est un homme excellent; justement ce qu'il me faut, préve- 
nant, sans être cuirassé de cette effroyable politesse dont se couvrent bien 
des gens d'ailleurs fort honnêtes. » 

Auguste-Léopold Crelle avait montré de bonne heure du goût pour 
les mathématiques, mais avait été distrait des recherches théoriques par 
des études d'architecte et d'ingénieur, qui lui avaient valu une grande 
réputation ; il s'intéressait cependant à la science , et avait précisément 
alors fintention de fonder un journal de mathématiques. La venue 
d'Abel l'encouragea dans ce dessein , qui fut mis à exécution au commen- 
cement de 1826; c'est 'dans le journal de Crelle que parurent presque 
tous les travaux d'Abel. En écoutant distraitement, le lundi soir, chez 
M. le conseiller privé la musique, à laquelle il ne comprenait pas 
grand chose, Abel fit la connaissance des mathématiciens de Berlin. Dans 
ce milieu sympathique , sa nature chaude et vive s'épanouit ; ce fut l'époque 
la plus heureuse de sa vie. La troupe des jeunes Norvégiens était joyeuse, 
et M. Bjerknes raconte à ce sujet une amusante anecdote. A Noël, Abel, 
qui venait de toucher quelques honoraires pour ses articles du journal 
de Crelle, donna un grand festin à ses compatriotes; or le philosophe 
Hegel habitait au-dessus. Le repas devint tellement bruyant, que le philo- 
sophe envoya demander cpielles gens logeaient au-dessous de lui. L'hô- 
tesse répondit que c'étaient « dànische Studenten ». « Nicht Dânen, répli- 
qua le sage hors de ses gonds : es sind russische Bàren. » 

Au milieu de ces distractions, Abel travaille avec une infatigable 
ardeur à la rédaction des admirables mémoires préparés par les longues 
méditations de Christiania et qui paraissent dans les premiers cahiers du 
journal de Crelle. Un rude coup le frappa cependant avant son départ 
de Beriin : la chaire de mathématiques de l'Université de Christiania se 
trouva vacante, et elle fut donnée à son ancien maître Holmboe. L'avenii' 
se fermait pour Abel, et il y avait peu d'espoir qu'il pût un jour trouver 
dans son pays une position lui laissant des loisirs pour ses travaux. Aussi 
voit-on , dès ce moment , Crelle engager Abei à s'établir définitivement à 
Berlin, et lui proposer même de prendre la direction du journal. 

\bel aurait dû aller à Paris en quittant Berlin; mais l'idée de voyagei- 
seul f épouvante: «Je suis ainsi fait, écrit-il à Hansteen, que je ne su]i- 
porte pas du tout d'être seul. Je deviens tout triste, et je ne suis pas alors 

SAVANTS. 1 5 



114 EMILE PICARD. 

dans ia meilleure disposition pour faire quelque chose. » Aussi fait-ii un 
grand détour avec ses amis norvégiens , visitant Dresde , Prague , Vienne , 
et descendant en Italie jusqu'à Venise. Durant ce voyage de trois mois , 
les mathématiques tiennent peu de place dans sa correspondance, li a 
peur qu'à Christiania on ne trouve qu'il perd bien du temps; aussi 
cherche-t-il à se disculper en disant à Holmboe : a Dans un pareil voyage , 
on apprend bien des choses curieuses, qui peuvent mètre plus utiles 
que si j'étudiais les mathématiques sans reprendre haleine. » Il veut sans 
doute se distraire aussi des préoccupations qui l'assiègent , tant pour son 
propre avenir que pour celui de ses frères. Les lettres de voyage d'Abel 
nous retracent ses impressions. Il ne paraît pas grand amateur d'art; le 
théâtre cependant le passionne , et déjà à Berlin il avait surtout appris 
l'allemand à la Comédie. Au milieu de ce voyage , la nostalgie du pays 
se fait quelquefois sentir, et il passe par des alternatives de gaieté et de 
tristesse qui dénotent une nature singulièrement'impressionnable. 

Au commencement de juillet 1826, Abel arrive enfin à Paris, qu'il 
appelle le « foyer de tous ses vœux mathématiques ». Ce devait être , avec 
Gôttingen où il n'alla jamais, le but principal de son voyage. Il n'y 
rencontra pas les satisfactions qu'il avait espérées. Cette partie de la 
correspondance laisse une impression de tristesse. La désillusion d'Abel 
est grande , et ses jugements sont sévères ; tel celui-ci : « Le Français , 
écrit-il, est extrêmement réservé à l'égard des étrangers. Jl est très diffi- 
cile d'arriver à des relations intimes avec lui , et je n'ose espérer y par- 
venir. Chacun travaille à part sans s'occuper des autres. Tous veulent 
instruire, et personne ne veut apprendre.» Peut-être un Norvégien fai- 
sait-il à cette époque la même impression sur les Parisiens que sur le 
philosophe Hegel. Malgré quelques lettres de recommandation , Abel ne 
put entrer en relations suivies avec les mathématiciens de Paris ; la fatalité 
voulut qu'il allât voir Legendre au moment où le vénérable mathéma- 
ticien, qu'Abel qualifie irrévérencieusement de steinalt, allait sortir; 
quelques mots seulement furent échangés, et on ne sait pourquoi Abel 
ne renouvela pas sa visite. Personne mieux que Legendre n'aurait pu 
comprendre et encourager le géomètre norvégien ; on en peut juger par 
la joie avec laquelle il accueillit ensuite les découvertes de Jacobi et celles 
d'Abel lui-même , un peu tard malheureusement pour ce dernier. Tout en 
admirant profondément Cauchy, et en disant qu'il est le mathématicien 
qui entend comment les mathématiques doivent être traitées , Abel parait 
avoir eu pour lui la même répulsion qui l'éloignait de Gauss. Il ne lui 
reproche pas un insupportable orgueil , mais il écrit que « Cauchy est 
fou ». Cauchy, on le sait, n'aimait pas à entrer dans la pensée des autres; 



MELS HENRIK ABEL. 115 

il dut écouter Abel d'une oreille distraite. Quant à Poisson , Fourier et 
Ampère , ils ne s'occupaient plus de mathématiques pures. Dans cet isole- 
ment au milieu de la grande ville, Abel continue ses travaux et rédige 
son mémoire sur les sommes d'intégrales, contenant la proposition cé- 
lèbre , qui est par excellence le théorème d'Abel , et que Legendre qualifiait 
plus tard de monumentani aère perennias. « J'ai achevé un grand mémoire 
sur une certaine classe de fonctions transcendantes , lisons-nous dans une 
lettre à Holmboe , pour le présenter à l'Institut. Cela aura lieu lundi ; je 
l'ai montré à Cauchy, mais c'est à peine s'il a voulu y jeter les yeux. Et 
j'ose dire, sans me vanter, qu'il est bon. Je suis curieux d'entendre le 
jugement de l'Institut. » La présentation du mémoire , signé : N.-H. Abel , 
Norvégien, eut lieu le 3o octobre. Cauchy et Legendre furent chargés de 
l'examiner ; mais aucun rapport ne fut fait , et Abel n'entendit plus parler 
de son mémoire , qui fut , plusieurs années après sa mort , retrouvé dans 
les papiers de Cauchy et publié dans les Mémoires des savants étrangers. 
Abel en avait d'ailleurs lui-même imprimé en 1828 et 1829 les parties 
essentielles dans le journal de Crelle. 

On peut voir dans une notice nécrologique d'Arago sur Abel qu'on 
reprocha vivement à l'Académie sa conduite en cette circonstance. 
Arago répond âprement à ces critiques et écrit même que « l'Académie 
serait bientôt déserte si les règlements exigeaient qu'à jour nommé 
chaque académicien abandonnât ses travaux pour discuter les idées de 
quiconque aurait jeté un chiffon de papier sur le bureau du président ». 
Ces polémiques rétrospectives sont de peu d'intérêt. 11 n'est pas douteux 
que Cauchy, absorbé par ses travaux, n'avait pas deviné à ce moment le 
génie d'Abel. Il faut avoir soi-même beaucoup réfléchi sur un sujet scienti- 
fique pour voir tout de suite l'importance d'une découverte nouvelle dans 
ce domaine et en pressentir les conséquences. Un géomètre allemand, 
plus jeune qu'Abel, et qui en plusieurs points était son émule, suivait de 
près le géomètre norvégien et appela l'année suivante sur le théorème 
d'Abel l'attention de Legendre , qui s'intéressa vivement ensuite aux dé- 
couvertes d'Abel. Si celui-ci avait pu rester quelques mois de plus à 
Paris, les géomètres français lui auraient certainement rendu justice. 
Regrettons que les Comptes rendus hebdomadaires des séances de l'Aca- 
démie n'aient pas existé à cette époque : la bienveillance des membres de 
l'Académie pour les présentations est inépuisable, quelquefois trop grande 
de l'avis des secrétaires perpétuels, mais au moins ils ne risquent pas de 
retarder la publicité d'une découverte importante. 

Le séjour d'Abel à Paris fut une époque de travail acharné. 8a prin- 
cipale distraction est d'aller à la comédie, et il ne connaît pas de plus 

i5. 



UC) EMILE PICARD. 

grand plaisir que de voir une pièce de Molière où joue M"* Mars. Il fré- 
quentait aussi quelques compatriotes, et parmi eux le peintre (iôrbitz. 
Cet artiste distingué fit à cette époque le portrait d'Abel. M. Bjerknes 
trouva en 18 y 5 cette peinture chez une nièce du célèbre mathématicien 
et arracha à l'oubli cette figure singulièrement attachante , dont une re- 
production a été placée en tête du Mémorial. 

Les ressources diminuant de plus en plus , le moment arrive où Abel 
doit quitter Paris , sans savoir ce que « les liommes lents de l'Institut » 
pensent de son mémoire. Le voyage de retour commence; Abel arrive à 
Berlin le 10 janvier 182 y avec cinquante francs dans sa poche. Grâce à 
plusieurs emprunts à Holmboe, et aussi en tirant du jeu quelques res- 
sources précaires , il peut rester jusqu'au mois de mai , terminant divers 
travaux pour le journal de Grelle, Mais ce second séjour à Berlin n'a 
plus la gaieté du premier, sa santé s'altère, et une préoccupation vrai- 
ment maladive de son avenir le trouble de plus en plus. Enfin il est de 
retour à Christiania le 20 mai. 

Le jeune étudiant rentrait dans son pays après avoir fait des travaux 
considérables, et bientôt les témoignages d'admiration n'allaient pas 
inanquer à son œuvre. Aussi lit-on avec tristesse les documents relatifs 
aux efforts d'Abel pour obtenir une position ; en 1828 seulement , il est 
choisi comme suppléant temporaire de Hansteen pour enseigner la ncié- 
canique et l'astronomie , pendant le voyage de celui-ci en Sibérie. Malgré 
toutes ces difficultés, il n'abandonne pas ses recherches. Legendre, avec 
qui il est enfin entré en relations, lui exprime ses sentiments de vive 
admiration et lui écrit : « Quelle tête que celle d'un jeune Norvégien ! » 
Gauss lui-même daigne louer la pénétration et félégance dont a fait 
preuve Abel dans la théorie des fonctions elliptiques, en ajoutant que les 
publications d'Abel le dispensent d'exposer les résultats auxquels il était 
arrivé en 1 y 98 dans cette théorie. 

Ces témoignages , venant de si haut, furent la dernière joie d'Abel. Il 
alla passer les vacances de Noël 1828 à Froland, dans une famille où 
sa fiancée était institutrice; il y arriva après un long voyage au cœur de 
l'hiver et se sentit indisposé dès son arrivée. Les progrès de la phtisie fu- 
rent rapides , et on ne put bientôt garder aucun espoir. Abel , malgré son 
état, ne cessait d'être préoccupé de son mémoire de Paris, dont Le- 
gendre ne lui donnait pas de nouvelles. Il eut assez de force pour en ré- 
crire les points essentiels, le 6 janvier 1829, et l'envoya à Crelle : ce fut 
son testament scientifique. En même temps, une lettre de Grelle lui 
donnait le meilleur espoir d'une position brillante à Berlin. L'avenir se 
présentait ainsi sous des couleurs plus riantes : il était trop tard, hélas! 



NIEI.S HENRlk ABEL. 117 

et , le 6 avrii , Abel rendait le dernier soupir, à l'âge de vingt-six ans et 
demi. Quelques jours après arrivait la nouvelle de sa nomination à 
rtniversité de Berlin. 

Telle fut la vie de Niels Henrik Abel , dont le centenaire vient d'être 
célébré avec éclat. Ces cérémonies ont été pour la Norvège une fête na- 
tionale et patriotique , et il semblait que les Norvégiens fussent recon- 
naissants à Abel de la gloire que son génie a jetée, au commencement du 
siècle dernier, sur leur pays, alors si pauvre et si inconnu. Les ignorants, 
comme les adeptes des sciences mathématiques , ont emporté un souvenir 
ému de cette solennité, et ce fut, pour l'esprit comme pour le cœur, 
un spectacle réconfortant que cette communion d'hommes d'origines si 
diverses dans un même idéal de science pure et désintéressée. Quel con- 
traste aussi entre cette apothéose et la vie courte et tourmentée dont 
nous venons d'esquisser l'histoire ! 

On trouvera dans le Mémorial un remarquable travail de M. Sylow 
sur les études d'Abel et ses découvertes. Ce ne serait pas ici le lieu 
de nous étendre sur ce sujet. Pour ne pas cependant être trop incom- 
plet, on nous permettra de terminer en reproduisant une partie du 
discours que nous avons fait sur l'œuvre d'Abel , comme délégué de l'Aca- 
démie des Sciences et de l'Université de Paris aux fêtes du Centenaire : 

« Le nom d'Abel est à jamais inscrit parmi les noms des mathémati- 
ciens les plus célèbres du xix" siècle , et la brièveté même de sa carrière 
si courte et si féconde a contribué encore à accroître sa renommée. On 
lui doit en algèbre la première démonstration rigoureuse de l'impossibi- 
lité de résoudre par radicaux les équations de degré supérieur au qua- 
triènae , et une classe remarquable d'équations résolubles est restée dans 
la science sous le nom d'équations abéliennes. Dans la théorie des fonc- 
tions elliptiques, Abel, s'élevant bien au-dessus des points de vue d'Euler 
et de Legendre, voit le premier l'importance capitale du problème de 
l'inversion et de la double périodicité; ses mémoires sur la multiplica- 
tion, la division et la transformation des fonctions elliptiques présentent 
une admirable unité , et il a fallu une incomparable pénétration pour ra- 
mener à leurs véritables principes les problèmes traités. 

« Abel avait été frappé de bonne heure du peu de rigueur que présen- 
taient certaines théories mathématiques, dont se contentaient alors les 
géomètres, à qui la mécanique céleste et la physique mathématique de- 
vaient pourtant de si grands progrès. Ses courtes notes sur les séries té- 
moignent d'une remarquable perspicacité ; par une merveilleuse divina- 
tion , il pressent l'importance que vont prendre dans la science les séries 
entières. Ses remarques sur la continuité des fonctions appelaient en 



118 EMILE PICARD. 

même temps , pour la première lois , l'attention sur les dangers de cer- 
tains mode^ de raisonnement. Abel est donc , après Gauchy et Gauss , un 
des maîtres de la première heure dans la révolution d'un caractère haute- 
ment philosophique qui devait rendre de nos jours la mathématique si 
précise dans ses concepts fondamentaux et si inflexible dans la rigueur 
logique de ses déductions. 

« Les intégrales et les fonctions elliptiques avaient occupé les premières 
années de Ja vie scientifique d'Abel ; mais ce sujet, si vaste qu'il fût, n'avait 
pas tardé à être trop étroit pour son génie. Le difficile problème de la 
réduction des intégrales hyperelliptiques à des logarithmes et à des inté- 
grales elliptiques l'occupe à plusieurs reprises , et il laisse sa maïque pro 
fonde sur cette question , qui sollicitera sans doute longtemps encore les 
efforts des géomètres. Entreprenant ensuite l'étude des intégrales de dif- 
férentielles algébriques , il découvre la proposition connue sous le nom 
de Théorème d'Abel. Cette générahsation merveilleuse de l'intégrale 
d'Euler devait avoir d'immenses conséquences. Elle permit à Abel lui- 
même de définir le nombre entier que l'on devait appeler plus tard le 
genre d'une courbe algébrique. Jacobi rendit un juste hommage à celui 
qui avait été son émule et, sur certains points, son devancier, en propo- 
sant pour les intégrales de différentielles algébriques le nom, resté dans 
la science, d'intégrales ahéiiennes. De même, le nom d'Abel est attaché 
aux fonctions périodiques de plusieurs variables , dont son céfèbre théo- 
rème établit l'existence et les propriétés fondamentales. 

« En apprenant la mort prématurée du jeune géomètre norvégien , 
l'excellent et vénéré Legendre écrivait qu'Abel avait élevé un monument 
suffisant à donner une idée de ce qu'on pouvait attendre de son génie , 
nifata obstetissent. Cet éloge nous paraît aujourd'hui bien faible. Tel qu'il 
est, Je monument inachevé place Abel parmi les plus grands. Qu'il me 
soit permis , en pensant à sa can'ière si courte et si tourmentée , d'évo- 
quer la mémoire d'un géomètre français qui devait être brusquement 
enlevé à la science peu de temps après la mort d'Abel , en laissant aussi 
derrière lui un glorieux souvenir. Evariste Gaiois avEiit fait une étude 
approfondie de quelques mémoires fondamentaux d'Abel, et ces deux 
grands inventeurs se ressemblent par leur étonnante puissance de géné- 
ralisation et l'ampleur des questions qu'ils soulèvent. Abel et Gaiois, 
quels rapprochements ces deux noms suggèrent I Si quelques années de 
plus leur avaient été données, le développement des mathématiques au 
\ix' siècle eût été complètement modifié. Peut-être vaut-il mieux cepen- 
dant, pour des génies de cet ordre, disparaître tout jeunes encore, en 
laissant derrière eux un sillage éclatant, et, en ce sens, les ai^iciens avaient 



NIELS HENRIK ABEf.. 119 

raison de dire que ceux qui meurent jeunes sont aimés des dieux. La 
postérité la plus reculée rattachera toujours au nom d'Abel le domaine 
immense concernant les intégrales de différentielles algébriques quelcon- 
ques , et dans les traités sur la théorie des équations algébriques on verra 
toujours presque à chaque page les mots d'équations abélieiines et groupes 
abéliens. v>a>!«v>*" 

« Je ne puis terminer sans associer à cette commémoration d'Abel le 
souvenir d'un mathématicien norvégien , dont la perte récente est encore 
ressentie par tous les géomètres. Sophus Lie illustra la science norvé- 
gienne pendant le dernier tiers du xix'' siècle , et sa théorie des groupes 
de transformations préservera à jamais son nom de l'oubli. Avec le grand 
Abel et l'illustre Sophus Lie , la Norvège est assurée d'occuper une place 
d'honneur dans l'histoire des mathématiques au xix" siècle. » 

Emile PICARD. 



LIVRES NOUVEAUX. 



Ernst von Dobschûtz. Die urchristUchen Gemelnden. ln-8°, xiv - 3oo p. Leipzig, 
Hinrichs, 190a. 

Bien que ce livre se présente sans appareil érudit, ie nom de rauteui% déjà connu 
par de bons travaux sur les antiquités chrétiennes, nous est un garant de sa valeur 
historique. Le sujet n'en avait pas encore été traité dans son ensemble : M. von 
Dobschûtz s'est proposé d'étudier, non pas le christianisme primitif en tant que 
doctrine , mais la manière de vivre , la condition sociale et la psychologie des pre- 
miers chrétiens. Comment les communautés étaient-elles organisées ? Quel était ie 
sort des femmes, des esclaves? Comment choisisâait-on les chefs spirituels et quelles 
ressources leur fournissaient les fidèles ? Ces questions , et bien d'autres du même 
ordre, ont été l'objet de recherches approfondies, dont les résultats sont exposés 
fort clairement. Bien entendu, M. von Dobschûtz n'a pas fait un bloc de tous les 
textes disponibles pour en tirer la description d'une communauté typique, qvà serait 
un être de raison. Il a étudié successivement les communautés pauliniennes (Co- 
rinthe, Thessalonique , Philippes, etc.), les communautés judéo-chrétiennes , celles 
où dominaient les influences de Pierre et de Jean, celles où se développa d'abord 
la gnose, enfin les communautés de «l'époque de transition au catliolicisme» , en 
particulier celle de Rome d'après le Pasteur d'Hermas. La conclusion de M. von Dob- 
chùtz rend pleine justice à l'état moral de ces hommes par lesquels le christianisme 
a poussé ses premières racines dans le monde gréco-romain. Si le christianisme a 
ren^rté la victoire, ce n'est pas, d'après l'auteur, grâce à la supériorité de son 
dogme, qualifié d'âXoyos -vslcrlis par les néoplatoniciens, ni par celle de sa morale 



120 LIVRKS NOUVKAUX. 

théorique , qui n'était pas supérieure à celle des platoniciens et des stoïciens , mais 
parce que, grâce à lui, «on vit des ouvriers et des vieilles femmes mener une vie 
de vrais philosophes, résultat que la sagesse antique n'avait pas obtenu». — L'ou- 
vrage se termine par six petites dissertations fort intéressantes et par deux index, 
l'un des matières, l'autre des textes bibliques et patristiques cités. S. R. 

The Western manuscripts in ihe Uhrary of Trinity Collège , Cambridge. A descriptive 
Catalogne by Montague Rhodes James. Voilame III , containing an account of the manu- 
scripts standing in classe O. Cambridge, at the University Press, igoa, grand In-S", 
xxxu et 532 p. 

J'ai eu l'occasion, à plusieurs reprises, de signaler aux lecteurs du Journal des 
Savants^^^ l'importance de la collection de manuscrits conservée au Collège de la 
Trinité de Cambridge, et l'intérêt que présentent les deux premiers volumes du 
catalogue rédigé par M. Montague Rhodes James. Le troisième volume, qui vient 
de paraître, n'est pas moins curieux que les deux précédents. Il contient la notice de 
4.82 manuscrits, aujourd'hui cotés 1 02 5- i5o6, et constituant la série de la biblio- 
thèque. C'est la collection qu'avaient formée Thomas et Roger Gale , et qui fut donnée 
au (Collège, en lySS, par le second de ces savants. Les seuls dommages que la col- 
lection ait subis depuis son ariùvée sont la destruction d'un manuscrit ^"^^ qui a péri 
en 1 880 dans l'incendie de la maison de M. Mommsen , et l'enlèvement d'un certain 
nombre de volumes, ou parties de volume, relatifs à l'astronomie ou aux mathé- 
matiques, qui, suivant l'expression édulcorée de M. James, came in the hands of 
J.-O. Halliwell, et furent vendus par celui-ci au libraire Rodd; plusieurs ont été re 
trouvés dans Je fonds Egerton du iVIusée britannique. 

On ne pourrait guère imaginer collection de manuscrits plus variée et plus mé- 
langée que celle des Gale : collection of a most pleasingly miscellaneous character. On 
y trouve pêle-mêle, dans un amusant désordre, des textes grecs, latins, anglais ot 
français. Cette grande variété rendait très difficile la tâche du savant chargé du 
dépouillement des manuscrits : M. James s'en est habilement acquitté. Le catalogue 
qu'il a dressé ménage d'agréables surprises aux travailleurs qui se délectent à lire 
des catalogues de manuscrits. 

Pour ma part, j'ai éprouvé un vif plaisir en rencontrant à la page ^92 du 
volume que j'annonce aujourd'hui la notice très exacte du manuscrit iliy. Je me 
permets de l'analyser en y joignant quelques lignes de commentaire : 

Volume (le i/ii feuillets de parchemin, copié en beaux caractères, avec d'élégants onu- 
ments. Sur la dernière page , la signature du roi Charles V a été efifacée. Le second feuillet 
commence par les mots le scorpion. 

I. F'ol. 1. Livre de Géomancie. En l'onor de Dieu Père, Filz et Saint Esperit, qui forma 
ciel, terre et toutes autres choses, et voult demonstrer a home par la science d'astrologie 
la vérité des choses passées, présentes et a venir,. , — Foi. 112. . . .Le livre de Géomancie 
est achevé , que frère Guillaume de Morboc , de l'ordre des Frères Prêcheurs , jadis penean- 
cier du saint Père, translata du grec en latin. Et Gautier Le Breton, clerc, né de Basque- 
ville le Martel, demeurant a Evreux en Normendie, le translata du latin en françois, et 
escripst u chaste! de Dangu , a la prière de noble et puissant baron monseignor de Preaus , et 
avec les autres choses ensieuantes, lesqueles escriptures, tant devant alantes comme apr»^s 
cnsieuans, furent escriptes u lieu dessus dit, l'an de grâce 1^47, dont Dieu soit loé. AniiMi. 

(*^ Année 1900, p. 625 et 7->2; année 1901, p. 393 et 5i6. — ^^' cyEthici Cosmo- 
graphia, Chronica Jordanis, Itinerarium Antonini.» 



LIVRES NOUVEAUX. 121 

II. Fol. 11 4. Ci après ensieuent les triplicites des figures de géomancie et la manière de 
leurs conjonctions d'iceles sus les choses mondaines. 

III. Fol. 127 v°. A l'ouvraigne de cest art qui ensieut, qui est dit l'art des pois, comment 
faire 4 de lignes de pois tout jjar avanture qui seront d'une longor si corne ci. . . 

IV. Fol. i33. Iclii commence le livre Eufrate. . . 

V. F'ol. i38. La raison de l'espère. . . 

Le deuxième feuillet commence par les mots le scorpion, de sorte que le manuscrit cor- 
respond à l'article 7/19 du Catalogue de la librairie du Louvre inséré au tome III du Cabinet 
des manuscrits. 

M. Montagne Rhodes James a ainsi parfaitement reconnu que le manuscrit i/i^y 
du Collège de la Trinité est bien celui qui est annoncé comme il suit à l'article 82 
de l'Inventaire de la librairie du Louvre, dressé en 1 4^1 1 : 

Item Geomencie , bien escripte et ])ien enluminée , couvert de soye tannée , ouvrée d'arbres 
vers et de roses blanches, a deux fermouers d'argent doré, escripte de lettre de forme, en 
françois, commençant ou 11° feuillet le scorpion, et ou derrenier se tu venlz savoir ^^K 

Voilà donc retrouvé, grâce à M. James, un des volumes de l'ancienne librairie 
du Louvre, et ce volume nous fait connaître le nom d'un écrivain français du mi- 
lieu du xiv" siècle, dont aucun historien de la littérature ne parait encore s'être 
occupé. 

Nous savions bien, par un article de Daunou, inséré au tome XXI de V Histoire 
litléraire de la France (p. i46), que la Géomancie de Guillaume de Meerbeke avait 
été traduite en français, et qu'il existait de cette traduction française une mauvaise 
copie du xvi' siècle dans le manuscrit français 2/188 de la Bibliothèque nationale ; 
mais nous ignorions quel en était l'auteur et à'quelle date elle avait été composée; 
l'exemplaire retrouvé , qui peut être considéré comme la reproduction lidèle de l'ori- 
ginal, nous apprend que la traduction est l'oeuvre d'un écrivain normand : Gautier 
Le Breton, clerc, originaire de Basqueville-le-Martel , au pays de Caux, et habitant 
la ville d'Evreux. Le travail fut exécuté en iS/iy dans le château de Dangu, pour 
un noble et puissant baron, le seigneur de Préaux. 

La Géomancie n'est pas le seul livre qui de la lijjrairie du sire de Préaux ait passé 
dans celle de Charles V. En i38i, Gilles Malet trouva dans l'étude du roi, au donjon 
de Vincennes, «ung livre ou sont les heures du Saint Esperit et de la Passion, très 
bien ystoriées de blanc et de noir, a deux aiz d'argent dorez, ou d'ung costé est 
saincte Katherine, et d'autre saincte Marguerite, aux armes de Preaulx et des 
Crespins » '^'. 

La baronnie de Dangu était passée de la famille des Crespin dans celle des 
Préaux. Le baron dont Charles V recueillit la Géomancie et les Heures ornées de 
belles grisailles était Pierre de Préaux, qui avait la charge de capitaine des fron- 
tières du pays de Caux en 1 347 '^'' 1 année même où il se faisait traduire la Géo- 
mancie de Guillaume de Meerbeke par Gautier Le Breton. 

L. Delisle. 

(^^ Les inventaires de la librairie du conservé à Cambridge ne fut estimé qiu; 

Louvre indiquent de nombreux livres de 20 sous en i/iad. 

géomancie. Outre celui dont il s'agit ici, W Inventaire du mobilier de Cliarles V, ùd. 

on y remarque deux volumes intitulés Labarte, p. 817, n" 3o/|5, 

«Géomancie de Morbec», l'un en latin, t-^) Demav, Inventaire des sccau-v de la 

l'autre en français. Le volume actuellement collection CJairambault. 1. 11, p. 84, n" 7/105. 

SAVANTS. , 16 



122 LIVRES NOUVEAUX. 

Studien zar Erzàhlungsliteratur des Mittelalters , von Anton E. Schônbach. Fûnfter 
Theil. Die Geschichtc des Rudolf von Scklûsselberg. Vienne, Gerold, 1902 , in-8°, 92 p. 
(Extrait des Sitzungsberichle der Kaiserlichen Akademie der Wissenschaften zu Wien, 
philosophisch-historische Classe, t, GXLV). 

Sous le titre général qu'on vient de lire, M. Schônbach, professeur à l'Université 
de Gratz, nous a déjà donné de fort précieuses études (notamment sur le célèbre 
conte de VAnge et l'Ermite et sur la légende de l'archevêque Udo de Magdebourg). 
Celle-ci est particulièrement intéressante. Sous le titre de Historîa injidelis mulieris , 
un manuscrit de Vienne du xv* siècle (celui-là même où M. Mussafia a jadis re- 
trouvé le Dolopatlios de Jean de ITaute-Seille ) contient un curieux petit roman 
latin, qui rentre dans le cycle qu'on désigne d'ordinaire eous le nom de «cycle de 
Raso» {\oir Journal des Savants^ 1902, p. 65 1), mais avec un début qui semble appar- 
tenir à un autre cycle, celui de «la Femme ingrate» (voir ibid., p. 65 1, n. 8). Un 
mari dont la femme est devenue lépreuse , et que ses parents et amis veulent obli- 
ger à la répudier, s'expatrie avec elle. 11 la guérit en lui ouvrant, au péril de sa vie, 
l'accès d'une source merveilleuse où elle se baigne. Elle ne l'en quitte pas moins 
pour aller, emmenant ses enfants, trouver, au delà des mers, un roi sarrasin dont 
elle a entendu parler, et qui l'épouse. Le mari la rejoint, mais elle le livre à son 
nouvel époux et l'oblige à assister, lié et les pieds sur des charbons ardents, aux 
plaisirs qu'elle prend avec celui-ci. Le fds du héros, qui est aussi, avec sa sœur, 
spectateur de cette affreuse scène, tranche, malgré sa sœur, les liens de son père; 
celui-ci met à mort sa femme et sa fille ainsi que son rival , et revient avec son fils 
dans sa seconde patrie (le Portugal), où il s'était acquis auparavant, par de grands 
exploits, l'affection de tous et particulièrement de la reine (on s'attendrait à ce qu'il 
l'éjwusàt au dénouement). 

Ce roman remonte à la fin du xii" ou au commencement du xiii" siècle. 11 est 
écrit dans un style extrêmement affecté, avec un emploi très régulier, à la fin des 
phrases, du cursus tel qu'il se pratiquait alors en France (terminaison par un dac- 
tyle et deux trochées rythmiques)^''. M. Schônbach conjecture, en s'appuyant sur 
des rapprochements frappants, que VHistoria injidelis mulieris est du même auteur 
qu'une Vila sancti Albani que M. C. Kravis a attribuée, d'une iaçon à peu près sûre, 
à Transmundus, le célèbre dictator devenu vice-chancelier de l'Eglise de Rome. 11 
étudie ensuite une partie du roman , — exploits du héros en Portugal contre les 
Sarrasins, — qui n'a aucun rapport avec l'histoire de la femme Infidèle. 11 a fait 
des recherches approfondies qui lui ont pennls de rendre très vraisemblable l'exis- 
tence d'une tradition ancienne, ayant peut-être quelque fondement réel, relative 
à un membre de la famille de Schlùsselberg. Sur le thème essentiel du roman il 
s'en tient à quelques indications, le sujet étant très vaste et tr^ complexe, mais il 
insiste avec raison sur l'importance , au point de vue de la propagation des contes , 
que la date ancienne de VHistoria donne à cette version. On peut trouver qu'il juge 
avec une indulgence un ])eu excessive ce roman mal construit, écrit avec mauvais 
goût, où on relève, outre beaucoup d'invraisemblances, nombre de traits saugrenus 
et choquants. G. P. 

('' Lemaniiscrit ne l'observe pas toujours, perernpti; la leçon du manuscrit est bonne : 

et en cela, comme pour le texte en général , proh dolor était regardé comme un seul mot, 

l'éditeur l'a souvent et très lieureusement qui avait l'accent sur la première syllabe 

corrigé. P. 1 3, 1. 35, ^)rf>/( <io/o;-, sii/it /jcrem- (cf. sur des cas semblables Thurot, La 

pti est cliangé à tort en snnt , proli dolor, qrammmre au moyen à(ji' , p. /|02 et suiv.). 



LIVRES NOUVEAUX. 123 

Sohrab and Rastem. The epic thème of a combat between father and son; a study 
of its genesis ancl use in literatm'e and popular ti'adition, by Murray Anthony 
PoTTEB. London, Niitt, 1902, in-i2, xn-234 p. (Grimm Library, n" i4). 

Le thème du combat , — à issue souvent tragique , parfois heureuse , — entre un 
père et un fils qui ne se connaissent pas se trouve dans un grand nombre de contes 
populaires ou d'œuvres littéraires appartenant aux temps et aux pays les plus divers 
(notamment dans plusieurs romans français du moyen âge). M. Potter a donné des 
versions qu'on en connaît, depuis le Mahâbhârata jusqu'à des contes polynésiens, 
une liste et une analyse bien plus complètes que celles qu'on avait dressées avant 
lui (bien qu'il ne prétende pas avoir épuisé la matière). Mais il ne s'est pas contenté 
de cette œuvre de compilateur intelligent : il a essayé , non d'établir l'origine et le 
rapport de ces variantes, car il les croit, sinon toutes, au moins en majeure partie, 
indépendantes (il est clair que celles du Bel Inconnu, à'Ider, de Richard le Beau, 
de Sir Degare , et sans doute aussi de Milon et de Doon, remontent à une même 
source ), mais d'expliquer la «genèse» de ce thème, c'est-à-dire les conditions so- 
ciales qui lui ont donné naissance. Il croit les trouver dans un état de transition 
entre le «matriarchat», — oîi le fds ne connaissait pas ou connaissait à peine son 
père, d'ordinaire étranger (l'exogamie accompagnant souvent le matriarchat), — 
et la constitution de la famille sur la base de la paternité. Il reconnaît lui-même 
que la situation dramatique que présente notre thème a pu naître dans diverses 
conditions sociales et notamment dans l'état de la famille où nous vivons; mais il 
a relevé dans un grand nombre de variantes des traits qui semblent bien, en effet, 
indiquer une conception de la famille telle que celle qu'il suppose (à noter à ce 
propos l'importance qui, dans beaucovqi de ces variantes, est donnée à l'oncle ma- 
ternel du héros). Le livre de M. Potter est fort intéressant et suggestif; l'auteur s'est 
procuré une information étendue dans des directions très différentes, et, même si 
on ne se rallie pas aux conclusions qu'il présente d'ailleurs avec modestie, on trou- 
vera de quoi s'instruire dans les faits cpi'il a rassemblés et de quoi réfléchir dans 
les remarques dont il les accompagne. Les commentateurs des nombreux contes 
ou poèmes où reparait le thème en question n'auront guère , désormais , qu'à ren- 
voyer, pour ce thème, au répertoire du jeune philologue américain. Celui-ci leur 
aurait encore facilité la tâche en joignant à ses deux tables bibliographiques l'index 
des pages où il traite de chacun de ces contes ou poèmes. G. P. 

Lelteratiira ronmna, di Felice Ramori.nq. Sesta edizione corretta. Milan, Hœpli, 
1903, in-12. 

Cet excellent petit livre, dont six éditions attestent le succès, fait partie de la col- 
lection bien connue de Manuels publiés par la maison Hœpli. 11 peut servir d'utile 
introduction aux commençants , mais aussi de répertoire commode à ceux qui savent. 
La langue et la versification y sont étudiées avec une grande compétence. Un avan- 
tage de ce manuel sur d'autres est que l'histoire de la littérature latine y est poussée 
jusqu'au viii* siècle. 

Emile Eude, Histoire documentaire de la mécanique française (Jragments) , d'après 
le musée centennal de la mécanique à l'Eœposition universelle de 1900; un volume de 
32 X 23 centimètres; x 4- 324 p^ges, avec nombreuses illustrations; Paris, V"" Ch. 
Dunod, 1902. 

Une des plus intéressantes collections qui aient été réunies à l'Exposition univer- 
selle de 1900, en ce qui concerae les arts mécaniques, était le Musée centennal, 

16. 



124 CHRONIQUE LE L'INSTITUT. 

consacré aux inventeurs français depuis un siècie, et où (Iguraient des spécimens 
originaux de modèles et une très riche série de reproductions photographiques, 
photographies qui ont été transportées au Conservatoire des Arts et Métiers. 
M. Eude, qui avait été cliargé de l'installation de ce musée, en a donné une des- 
cription dans un ouvrage des plus intéressants. 

Le musée était consacré aux appareils de la mécanique générale, qui trouvent 
leur application à la fois dans plusieurs industries, tels que les chaudières et ma- 
chines à vapeur, les turbines, les presses hydrauliques. Mais il ne comprenait pas 
les machines affectées à une industrie particulière, et, par suite, laissait de côté les 
chemins de fer et les tramways, les automobiles et les bicyclettes, la navigation à 
vapeur, l'aérostation , les pompes à vapeur, les machines de mines, les machines 
agricoles. Mais telle est l'importance des applications mécaniques que , malgré ces 
exclusions, le musée centennal était encoi'e d'une extrême richesse. 

La description qu'en a donnée M. Eude est d'un puissant intérêt même pour les 
personnes qui ne s'occupent pas spécialement des applications de la mécanique ; 
elle est complétée par de nombreuses citations empruntées aux documents origi- 
naux. La biographie des inventeurs célèbres, leuy portrait, qu'il a été souvent bien 
difEcile de retrouver, s'ajoutent utilement aux descriptions. 

L'auteur aurait voulu reproduire la collection complète des photographies du 
musée, mais cela eût démesurément allongé la publication ; bien que Ibrcément 
réduite, l'illustration du livre est encore très développée et fort intéressante. 

Il est fort désirable que l'ouvrage de M. Eude ne reste pas confiné dans le cercle 
des spécialistes qui s'occupent des applications de la mécanique. 

Edouard Sauvage. 



CHRONIQUE DE L'INSTITUT^'. 



Le président de l'Association internationale des Académies a demandé à l'Acadé- 
mie des Inscriptions, à l'Académie des Sciences et à l'Académie des Sciences morales 
et politiques de se prononcer sur l'admission de la British Academy for the promotion 
of historical, philosophical and philological Studies dans l'Association internationale. 
Les trois Académies ont donné un avis favorable. 

D'après la Charte sur laquelle le roi Edouard VII a apposé son sceau le 8 août 
1 C)02 , cette nouvelle Académie aura pour objet l'étude des sciences morales et po- 
litiques, l'histoire, la philosophie, le droit, l'économie politique, l'archéologie et la 
philologie. 

Les membres de l'Académie sont désignés par le titre de fellows. L'Académie 
comprendra aussi des Jionorary fellows et des correspondimj fellows , mais seuls les 

''5 Conformément au projjramme déve- tionncr ici , parmi les communications faites 

loppé dans le premier article du caliier de devant les Académies , celles qui iprésente- 

janvier (voir p. 29), on se bornera à men- ront un caractère liistorique. 



CHRONIQUE DE L'INSTITUT. 125 

titulaires auront le droit de participer à son administration intérieure. Le président 
actuel est lord Reay. 

Parmi les quarante-neuf fellows fondateurs de la Britisk Academy, l'Institut 
compte un membre , M. William Ed. Hartpole Lecky, associé étranger de l'Académie 
des Sciences morales, et cinq correspondants, un de l'Académie des Inscriptions, 
sir Edward-Maunde Thompson , directeur du British Muséum, quatre de l'Académie 
des Sciences morales, lord Reay, président de la Royal Asiatic Society, sir Frederick 
Pollock, professevir de droit à l'Université d'Oxford, MM. James Bryce et Robert 
Flint , professeur de théologie à l'Université d'Edimbolirg. 



M. le Ministre de l'Instruction publique et des Beaux-Arts a transmis aux Acadé- 
mies des Inscriptions, des Beaux-Arts et des Sciences morales et politiques une invi- 
tation du Gouvernement italien à se faire représenter officiellement au Congrès des 
sciences historiques qui se tiendra à Rome du ?. au 9 avril igo3. 

SÉANCE TRIMESTRIELLE DU 7 JANVIER 1903. 

M. Perrot, président, donne connaissance de la composition du bureau de l'In- 
stitut pour 1903 (voir Journal des Savants, 1903, p. 72), et des changemenis sur- 
venus paniii les membres de l'Institut pendant l'année 1902. 

M. Aucoc rend compte de la situation financière de l'administration du domaine 
de Chantilly. 

M. Mézières fait un rapport sur le musée Condé. 

Le prix Osiris, prix triennal de 100,000 francs, destiné à récompenser la décou- 
verte ou l'œuvre la plus remarquable dans les sciences, dans les lettres, dans les 
arts, dans l'industrie et généralement dans tout ce qui touche à l'intérêt public, 
sera décerné pour la première fois en 1903. Une commission de dix membres, élus 
<à raison de deux par Académie , présentera à l'Institut \m rapport sur ce sujet. 

ACADÉMIE FRANÇAISE. 

La municipalité de Prague a fait hommage à l'Académie d'un ouvrage du 
chevalier Emmanuel de Cenkov, relatif aux «Fêtes célébrées en l'honneur de Victor 
Hugo à Paris en 1902». 

M"" Dosne a fait hommage à l'Académie d'un ouvrage intitulé : Occupation et 
libération du territoire, 1871-1873. Correspondances. 2 vol. in-8°de/i82 et 47^ pages, 
Paris, 1900, qui a été tiré à un petit nombre d'exemplaires et n'a pas été mis dans 
le commerce. 

Dictionnaire. L'Académie, continuant le travail de préparation de la huitième 
édition du Dictionnaire de l'usage, a étudié les mots compris entre cohabitation 
et collectivité. Elle a supprimé, avec quelques proverbes vieillis, et certaines significa- 
tions qui ne sont plus usitées, le mot coîon, «poltron, lâche, qui aie cœur bas», 
ainsi que ses dérivés. Elle a ajouté les mots coincer, «fixer avec des coins, coincer des 
rails » ; colin, nom donné à plusieurs oiseaux d'Amérique et à un poisson; collutionne- 
ment, « action de coUationner » ; collectivisme, « théorie sociale qui tend à supprimer la 
propriété individuelle » , collectiviste et collectivité. 



126 CHRONIQUE DE L'INSTITUT. 

ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS ET BELLES-LETTRES. 

Nécrologie. L'Académie a épi'ouvé la perte de M. Joseph-Alexandre Poulle, cor- 
respondant depuis le 23 décembre 1898. 11 était né à Montauroux (Var), le 8 jan- 
vier 1834. Arrivé à Sétif le 28 juillet i85i comme receveur des Domaines, il fit 
toute sa can'ière dans cette administration et en Algérie. Tout en se livrant à ses 
occupations professionnelles, il s'adonna à l'étude de l'antiquité. Membre de la So- 
ciété archéologique du département de Gonstantine à partir de 1862, il en devint 
le pi'ésident en 1876 et contribua beaucoup à la développer. 

11 publia toutes ses recherches dans le Recueil de cette société , notamment une 
suite d'articles intitulés : Inscriptions diverses de la Numidie et de la Mauritanie séti- 
fienne. 

Nommé directeur des Domaines le 18 septembre 1880, il fut mis à la retraite le 
1*' janvier 1890. Il se retira alors dans son village natal, et c'est là qu'il mourut 
le 28 décembre 1902. 

Election. L'Académie a procédé dans sa séance du 28 janvier à l'élection d'un 
membre titulaire, en remplacement de M. Eugène Mûntz, décédé. 

Le nombre des votants était de 36, la majoi'ité absolue de 19. Au premier tour de 
scrutin, MM. Châtelain et Chavannes ont obtenu chacun 12 sulFrages, M. Maurice 
Croiset 7, M. Élie Berger 5. Au second tour de scrutin , M. Châtelain a été élu par 
19 suffrages. M. Chavannes en a obtenu i5 et M. Maurice Croiset 2. 

M. Emile Châtelain, ancien élève de l'Ecole des hautes études et ancien membre 
de l'Ecole française de Rome , est conservateur adjoint à la Bibliothèque de l'Uni- 
versité , directeur adjoint à l'Ecole des hautes études (conférence de philologie latine) 
et chargé d'un cours complémentaire à l'Université de Paris. 

Ses recherches ont principalement porté sur la paléographie latine et sur l'histoire 
de l'Université de Paris au moyen âge. i . - 

Communications. 2 janvier. M. Héron de Villefosse donne lecture de deux rapports 
du R. P. Delattre sur ses dernières fouilles à Carthage. 

9 janvier. M. Heuzey donne lectui'e d'un mémoire intitulé : « Le sceau de Goudéa, 
ou nouvelles recherches sur quelques symboles chaldéens. » Sur ce sceau ou cachet , 
dont les empreintes sur argile proviennent des dernières fouilles de M. de Sarzec, 
Goudéa est figiu'é rendant hommage à une divinité, qui paraît être le dieu Ea, 
considéré comme le maître des eaux. 

23 janvier. M. Philippe Berger annonce que M. Jean Copart, directeur adjoint 
du Musée royal des arts industriels à Bruxelles, a trouvé sur une momie des pa- 
pyrus portant des caractères d'une écriture cursive avec des lettres par groupes, 
reliées par des ligatures , et paraissant dérivées de l'alphabet phénicien. ' 

M. CleiTnont-Ganneau communique une inscription grecque provenant du sanc- 
tuaire du dieu du mont Hermon. 

30 janviei-. M. le Président annonce que M. le duc de Loubat a mis à la disposi- 
tion du directeur de l'Ecole française d'Athènes la somme de 10,000 francs pour 
entreprendre des fouilles à Corfou. M. HomoHe exprime ses vifs remerciements à 
M. le duc de Loubat, et à M. Perrot, qui a provoqué cette libéralité. 

M. Schlumberger donne lecture d'un mémoire dans lequel M. Bréhier, professeur 
à la Faculté des lettres de Clermont , étudie l'histoire de l'introduction du crucifix 
en Gaule. 



CHRONIQUE DE L'INSTITlTr. 127 

M. Ph. Berger résume un mémoire de M. Perdrizet sur une inscription grecque 
trouvée à Antioche. 

ACADÉMIE DES SCIENCES. 

Nécrologie. L'Académie a éprouvé la perte de M. Simon Sirodot, correspondant , 
dans la section de botanique, décédé à Rennes, le 1 1 janvier igoS. 

M. Sirodot était né à Longeau (Haute-Marne), le lo janvier 1826. Il entra à 
l'Ecole normale supérieure en 1849, et, à sa sortie, enseigna les sciences physiques 
et naturelles dans les lycées de Toulouse , de StrasJjourg et du Mans. Il fut reçu 
agrégé des sciences en iSS'j. Ses Recherches sur les sécrétions chez les insectes coai- 
luencèrent à le faire remarquer. L'Académie lui décerna le prix Trémont, et il devint 
préparateur de physique à l'Ecole normale. Docteur en 1859, il fut nommé en i86o 
professeur de zoologie et de botanique à la Faculté des sciences de Rennes , et doyen 
en 1869. 

M. Sirodot a surtout étudié les organismes inférieurs qui vivent dans les eaux 
douces. De 1872 à 1875, il explora un gisement préhistorique contemporain de 
¥ Elephas primigenius ^ situé au pied dvi Mont Dol, dans l'arrondissement de Saint- 
Malo. Il avait été élu correspondant le 16 février i885. 

M. Bornet a donné une notice biographique détaillée sur M. Sirodot, dans les 
Comptes rendus, t. CXXXVI, p. ia6. 

Présentations. L'Académie présente à M. le Ministre de l'Instruction pulilique, 
pour la chaire de paléontologie du Muséum d'histoire naturelle , vacante par l'ad- 
mission de M. Albert Gaudry à la retraite : en première ligne, M. Marcelin Boule; 
en seconde ligne, M. Charles Depéret. 

L'Académie présente à M. le Ministre de l'Insti'uction publique , pour la chaire 
d'anatomie comparée au Musévun d'histoire naturelle, vacante par le décès de 
M. Filhol : en première ligne, M. Edmond Perrier; en deuxième ligne, M. Henri- 
Paul Gervais. 

L'Académie présente à M. le Ministre de l'Instruction publique , pour la place de 
directeur de l'Observatoire de Besançon, vacante par le décès de M. Gruey : en 
première ligne, M. Lebeuf; en deuxième ligne, M. Féraud. 

Dans la séance du 17 janvier, M. Albert Gaudry, président, a rappelé la céré- 
monie qui a eu lieu le 16 janvier à la Faculté de médecine, en l'honneur de 
M. Brouardel, auquel ses amis et ses élèves ont offert une médaille. 

ACADÉMIE DES BEAUX-ARTS. 

M. Larroumet, secrétaire perpétuel , sollicitant un congé en raison de son état de 
santé , sera , conformément aux tenues du règlement , suppléé pendant son absence 
par M. Pascal, vice-président. D'après le précédent établi au mois de déceaibre 
1861, au moment où M. Halévy, secrétaire perpétuel, fut de même obligé d'inter- 
rompre ses fonctions, l'Académie désigne M. Nénot, qui a obtenu le plus grand 
nombre de voix après le vice-pixisident élu dans la dernière élection, pour assister, 
le cas échéant, M. Pascal , vice-président chargé des fonctions de secrétaire perpétuel. 

L'Académie témoigne à M. le Secrétaire perpétuel ses sympathies, ses regrets de 
le voir momentanément s'éloigner, et ses souhaits de prompt rétablissement. 

Elections. Dans sa séance du 24. janvier, l'Académie a élu correspondants : 

1° Dans la section de peinture, en remplacement de M. Israels, chi associé 
étranger, M. Lorimer, peintre écossais. M. Lorimer a envoyé à nos Salons annuels 



128 CHIIOINIQUE DE L'JISSTITUT. 

des œuvres remarquées et obtenu en 1896 une médaille de deuxième classe pour 
ses deux tableaux : Mariage de raison et Portrait du colonel Anstràhter-Thomson. Une 
médaille d'or lui a été décernée par le jury de l'Exposition universelle de 1900; 

2° Dans la section de sculpture, en remplacement de M. Ford Ouslow, décédé, 
M. William Goscombe John, qui, entre autres œuvres, a envoyé au Salon de 1901 
une statue du duc de Devonshire. 

Dictionnaire des heaax-arls. Le texte du mot grajjîte a été adopté en seconde 
lecture. 

ACADÉMIE DES SCIENCES MORALES ET POLITIQUES. 

Election. M. Harald Hôffdixg a été élu correspondant de la section de philosophie 
le 17 janvier. 

Né le 11 mars i843 à Copenhague, M. HôlTding étudia d'abord la théologie, 
puis la quitta pour la philosophie. En 1870, il présenta à l'Université de Copenhague 
une thèse sur La conception de la volonté dans la philosophie grecque et obtint le grade 
de docteur. En î883, il fut nommé à la même université professeur titulaire de 
philosophie et , l'année suivante , admis à la Société royale danoise des sciences et 
des lettres. 

L'un de ses ouvrages, Esquisse d'une psychologie fondée sur l'expérience , a été tra- 
duit du danois en français par M. Léon Poitevin (1 vol. in-8°, Paris, Alcan, 1898). 

Parmi ses travavix relatifs à l'histoire de la philosophie, il faut particulièrement 
citer : Histoire de la philosophie moderne depuis la fin de la Renaissance jusqu'à nos 
jours. (Trad. allemande, 2 vol. in-8°, Leipzig, Reisland, 1896.) — Le philosophe 
Sœren Kierkegaard. — J.-J. Rousseau et sa philosophie. (Trad. allemande, fasc. 3 et A 
des Frommanns Klassiher der Philosophie , in-8'', Stuttgart, Frommann, 1896-1897.) 

Communications. 10 janvier. M. Luchaire donne lecture d'un mémoire de M. Henri 
Carré, professeur à l'Université de Boi'deaux, sur «la revision du procès de Lally- 
Tollendal ». 

31 janvier. M. Albert Babeau donne lecture d'une notice sur la vie et les travaux 
de M. Perrens, son prédécesseur. 



PUBLICATIONS DE L'INSTITUT. 

Académie française. Discours prononcé par M. Heni-y Houssaye, directem* de 
l'Académie française, dans la séance publique du 20 novembre 1902, sur les prix 
de vertu. 1 broch. in- 12 de i/i6 p. — Paris, Fimiin Didot et C", 1902.' 

Académie des sciences morales et politiques. Ordonnances des rois de France. Règne 
de François F'. Tome premier : i5i5-i5i6. 1 vol. in-4.'' de CGLX-576 p. Paris, 
Imprimerie nationale, 1902. — h' Avant-propos (p. i-ix) expose les conditions et la 
manière dans lesquelles l'Académie a entrepris et poursuivi cet important travail, 
il est suivi d'un Mémoire sur les monnaies du règne de François I" (p. xi-gclx), dont 
l'auteur est M. Levasseur, et dont il a été pulilié un tirage à part. 



n'fiii 



JOURNAL 

DES SAVANTS. 



10 , AUuifl'H 

MARS 1903. 



Musée national du Louvre. — Catalogue des Antiquités chal- 
DÉENNES [Sculpture et gravure à la pointe), par LÉON Heuzey, 
Membre de l'Institut, Conservateur des Antiquités orientaies 
et de la Céramique antique. — Paris, Librairies-Imprimeries- 
Réunies, iVJottero/, 1902, in-16, hob pages, 68 figures et 
1 héliotypie. 

PREMIER ARTICLE. 

C'est un petit volume, et c'est en même temps un des ouvrages les 
plus importants qui aient paru sur l'art de la haute antiquité asiatique. 
Les personnes qui ont peine à comprendre que les conservateurs de 
musées mettent beaucoup de temps à faire leurs catalogues prendront 
une juste idée de ce que représente un travail de ce genre , sérieuse- 
ment conduit, en lisant ce résumé des conquêtes faites par le Louvre 
dans le domaine de la Chaldée. C'est le résultat de plus de vingt années 
laborieusement employées à faire venir les monuments à Paris , à les 
étudier, à les classer, à les décrire, à les interpréter, enfin à en tirer des 
renseignements historiques. Vingt ans , c'est un laps de temps appré- 
ciable dans la carrière d'un savant et d'un fonctionnaire. C'est pourtant 
peu de chose en comparaison de ce que cette besogne représente de 
pas et de démarches, de voyages en Orient, de négociations diploma- 
tiques, d'espoirs et de déceptions, de succès très vivement désirés et 
péniblement conquis, enfin d'études patientes, de déchiffrements, de 
réunions de morceaux dispersés, d'installations d'objets, de notices 
préparatoires, de lectures de livres, etc. 

Nous n'avons pas ici à rappeler les travaux antérieurs et les services 
bien connus de l'auteur. Mais n'eût-il écrit que ce catalogue et le 
grand ouvrage sur les Découvertes en Chaldée fait en collaboration 



JE NATIONALE. 



130 EDMOND POTÏIER. 

avec M. de Sarzec, qu'il aurait déjà amplement mérité de la science. 
Ceux qui ont pu autrefois regretter que M. Heuzey ne se consacrât plus 
tout entier aux études sur l'art grec pour lesquelles il semblait si bien 
fait, con^prendront qOe cette nouvelle orientation de sa vie scientifique 
n'a pas été moins féconde. Dans fanalyse et l'interprétation des monu- 
ments orientaux , ordinairement réservés aux seuls linguistes , il a laissé 
l'empreinte de son originalité personnelle. En appliquant à cette série la 
méthode qui lui avait si bien réussi dans son Catalogue des figurines de 
terre cuite, il a démontré que i'Ttrchéologie peut, aussi bien et parfois 
mieux que l'épigraphie , apporter des arguments précieux pour dater et 
classer des œuvres très anciennes, dont la chronologie restait profon- 
dément obscure et soumise h toutes sortes de vues contradictoires. En 
s'appuyant sur le principe des groupements par style et par région, 
il a pu introduire l'ordre et la clarté dans la masse encore un peu chao- 
tique des nombreux objets de tout genre, révélés par les fouilles de Tello. 

On ne trouvera pas dans ce petit livre les études de détail sur le cli- 
mat, les mœurs, la religion et la suite des événements politiques, qu'on 
peut aller chercher dans de grands ouvrages comme YHistoire des peuples 
de l'Orient classique, écrite par M. Maspero. Le but en est tout autre et 
soigneusement délimité. Les monuments de l'art chaldéen exposés au 
Louvre, et principalement ceux qui proviennent de la mission de Sarzec, 
sont l'unique matière à descriptions et à commentaires ; encore s'agit-il 
seulement des sculptures et des gravures sur métal ou sur nacre , car ni 
les pierres ou briques à inscriptions , ni les cylindres gravés qui constituent 
des parties très importantes de ces découvertes n'ont pris place ici. Mais 
l'Introduction et les notices suffisent à l'exposé d'idées générales dont nous 
chercherons à mettre en lumière l'importance, non seulement pour 
l'histoire de l'art, mais pour la connaissance de la vie sociale et politique 
pendant la haute antiquité chaldéenne. ' " ' '* •• /î"--"! » < : i .' ibo' 

L'auleur prévient, trop modestement, ses lecteurs (Jue Son Catalogué 
est un abrégé du grand ouvrage sur les Découvertes en Chaldée^^K II est cer- 
tain qu'en maints endroits les notices ont reproduit ou condensé le texte 
des Découvertes, et il ne pouvait pas en être autrement. Mais le nouveau 
livre n'a pas le seul mérite de résumer l'ancien. Beaucoup de passages 
ont été revisés , pour en mettre les conclusions d'accord avec les résultats 
les plus récents. Bon nombre de monuments, arrivés en derni^^r lieu 



''' Découvertes en Ckaldée, par E. de fascicules parus de i884. à igoo, chez 
Sarzec. Ouvrage publié par les soins Leroux. L'ouvrage n'est pas encore com- 
de L. Heuzey. Quatre livraisons en huit plètement achevé. 



LES ANTIQUITÉS CHALDÉENNES DU LOUVRE. 131 

ou acquis dans le commerce, y ont pris place. Enfin la composition y 
apparaît plus logique et plus serrée , car il avait été nécessaire , au fur 
et à mesure des trouvailles, d'introduire dans les fascicules du grand 
ouvrage des descriptions nouvelles, des morceaux complétant un en- 
semble, de revenir sur des théories ou des interprétations reconnues 
insuffisantes. Ici rien n'interrompt plus la trame de l'exposition : 
tout concourt à une impression d'ensemble plus ramassée et plus 
forte. 

Enfin ce Catalogue est illustré. Il dispense de recourir à des plan- 
ches qu'on n'a pas toujours sous la main. Il permet une revue rapide 
des pièces les plus intéressantes. On peut être reconnaissant aux dessi- 
nateurs d'avoir su rendre avec adresse le style puissant et rude, parfois 
délicat, de ces très vieilles sculptures, dont l'archaïsme est souvent 
fait pour dérouler le crayon d'un arliste moderne. Rien n'est plus 
difficile que de traduire fidèlement ces physionomies où l'intelligence et 
l'énergie transparaissent sous un air de naïveté un peu bonasse. Les 
vignettes ne sont d'ailleurs qu'un aide-mémoire, qui ne dispense pas de 
recourir, pour une étude attentive, aux grandes planches en héliogra' 
vure des Découvertes. 'iifK.itMjofjf/' h:-..:hui\ à 

Les fouilles faites à Tollo, sur l'emplacement de îa localité ap- 
pelée Sirpourla et parfois Lagash dans les inscriptions cunéiformes, 
qui se trouvait au milieu d'une sorte de grande île formée par les allu- 
vions du Tigre et de l'Euphrate, à peu de distance du golfe Per^ique, 
ont absorbé, avec quelques inten'uptions , mais pendant près de vingt- 
quatre ans, de 18 y 7 à 1901 , la vie de l'homme énergique et actif 
qu'était Ernest de Sarzec. D'abord vice-consul de France à Bassorah, 
puis consul à Bagdad, il est mort ministre plénipotentiaire le 3i mai 
1901, après une maladie causée par les fatigues incessantes au milieu 
desquelles il avait vécu et par les atteintes meurtrières des climats 
chauds ^^'. Il a fini sur la brèche, après sa onzième campagne, pendant 
qu'il en préparait une douzième avec un indomptable courage. Quelques 
mois plus tard, M'"' de Sarzec, qui avait accompagné son mari dans 
tous ses voyages avec cet héroïsme modeste dont les femmes françaises 
ont donné d'autres exemples, succombait à son tour. Nous devons les 
réunir tous deux dans une même pensée de reconnaissance. Le public 
qui promène ses pas nonchalants dans les galeries de nos musées et qui 



^'^ M. G. Perrot a raconté dans un remplie de l'explorateur et ses début» 
article de la Revue des Deux-Mondes dans les découvertes de Telio qui de- 
(i" octobre 1882) ia carrière déjà bien vaient l'iUusti'en; '> "i i; . 



132 EDMOND POTÏIER. 

lit distraitement les noms inscrits sur les pancartes des murs, ne se doute 
pas qu'il a souvent sous les yeux un martyrologe. 

Il y a cinquante ans, tout ce que l'on connaissait de l'art asiatique 
ancien était représenté , à peu de choses près , par les bas-reliefs assyriens 
de Londres et de Paris , par les découvertes de Botta et de Layard dans 
les palais de Khorsabad, de Nimroud et de Kouïoundjik. En remontant 
jusqu'au règne du roi Assour-nazir-pal (ix* siècle avant notre ère), on 
croyait avoir atteint, de ce côté, les bornes de l'antiquité. Au delà du 
X* siècle , on retombait dans la nuit noire des temps ou dans les récits 
plus ou moins légendaires des historiens anciens. Actuellement, grâce à 
M. de Sarzec, on s'élance hardiment jusqu'aux xl* et xlv" siècles pour les 
périodes écoulées depuis les plus vieux rois chaldéens, et cette évaluation 
est elle-même jugée trop modeste par certains orientalistes. L'Egypte ne 
reste plus dans le hautain isolement de ses sept mille ans écoulés. Voici 
qu'à côté d'elle se dresse une rivale, prête à lui disputer la vénération du 
monde. Voici même que se lève une école d'explorateurs et d'archéologues 
qui cherchent en Asie le berceau de la race égyptienne et qui font de la 
civilisation développée sur les bords du Nil comme une descendance de 
la lointaine Mésopotamie'^'. On invoque le témoignage de la Bible et 
les souvenirs des Egyptiens eux-mêmes pour faire venir des plateaux de 
l'Asie ceux qui apportèrent aux indigènes d'une Afrique barbare les 
semences de la vraie civilisation '2'. 

Ces graves problèmes ne sont pas près de recevoir une solution défi- 
nitive , et M. Heuzey, qui a été un des premiers à poser la question des 
rapports entre l'Egypte et la Chaldée , à signaler les monuments qui aide- 
ront à la résoudre'^', n'avait pas, dans son Catalogae , à s'en occuper. 
Mais il est certain que , par cet apport considérable de très anciens docu- 
ments asiatiques, il jette dans la circulation une quantité de faits, d'idées, 
de comparaisons , qui serviront puissamment l'enquête déjà commencée. 
On puisera à pleines mains dans son petit livre pour y trouver des ren- 
seignements et des arguments. 

La base de la chronologie adoptée pour l'étude des objets de Tello est 
fournie par une inscription babylonienne qui , d'après la supputation des 
années assyriennes, fait remonter vers l'an 3 y 5 8 avant notre ère les 

''' Voir iesdeuxlivresdeM.de Morgan, de M. de Morgan, 1897, pages aaS- 

parus en 1896 et 1897, Recherches sur 227. 

les origines de l'Egypte, et les Mémoires ''^' Egypte ouChaldée^danslei Comptes 

publiés par la Délégation en Perse,hero\ix, rendus de l'Académie des Inscriptions, 

1900-1902. 20 janvier 1899; cf. aussi Une villa 

'*' Wiedemann, dans le livre cité royale chaldéenne . 1900, p. 65-68. 



LES ANTIQUITÉS CHALDÉENNES DU LOUVRE. 133 

règnes de Sargon l'Ancien etdeNaram-Sin, souverains de la ville d'Agadé 
et fondateurs de la première unité chaldéenne. Or les premiers monu- 
ments de Tello et les plus anciens princes de Sirpourla sont certainement 
antérieurs à cette date. Nous nous acheminons ainsi vers le quatrième 
millénaire av. J.-C. pour l'époque où la Ghaldée était encore divisée 
en petits Etats rivaux. Le nom de Babylone n'est même pas prononcé, et 
pourtant l'art national se développe avec intensité; le système d'écriture, 
assez compliqué , garde les traces d'un idiome plus ancien. Nous sommes 
déjà loin de la barbarie. Pour atteindre les couches profondes de cette 
civilisation naissante, nul doute qu'on ne doive remonter jusqu'à /i5oo 
et même beaucoup plus haut*'^^ 

La masse d'armes(n° U], en pierre calcaire, de Mésilim, roi du pays de 
Rish, qui compte parmi les plus anciens documents recueillis, prouve 
qu'antérieurement à l'affranchissement de Sirpourla comme principauté 
autonome, c'est-à-dire avant Our-Nina et le xl* siècle, les chefs de la loca- 
lité n'aA'aient que le titre de patési, dont le sens n'est pas encore déter- 
miné nettement, et obéissaient sans doute à un suzerain résidant à l'étran- 
ger. Or cette masse , malgré farchaïsme encore barbare de l'exécution , 
révèle une science de composition , une entente du décor, une ingénio- 
sité dans le groupement des éléments héraldiques dont seule est capable 
une civilisation avancée. Le sommet de l'arme porte un relief représen- 
tant un aigle à tête de lionne, aux ailes déployées, les griffes étendues; sur 
le pourtour sont sculptés six lions , à demi dressés , qui semblent se mordre 
en se poursuivant et qui forment une chaîne ininterrompue autour du 
bloc de calcaire; leurs yeux évidés devaient être incrustés de matières 
colorées. Une inscription d'un caractère linéaire fort ancien, déchiffrée 
par M. Thureau-Dangin , explique que fobjet a été consacré dans le 
temple du dieu Nin-ghir-sou par le roi Mésilim , sous le gouvernement 
d'un patési de Sirpourla. 

Ainsi , plus de quarante siècles avant notre ère , les rouages de l'admi- 
nistration politique nous apparaissent en Ghaldée aussi fortement con- 
stitués qu'au temps de Nabuchodonosor ou de Darius. La science héral- 
dique y use déjà du symbolisme animal que lui ont conservé le moyen 
âge et les temps modernes. L'écriture, qui ne peut manquer, aux origines, 
d'être un pur dessin et de reproduire les objets par un procédé hiéro- 
glyphique , est déjà remplacée par des signes linéaires et conventionnels. 
La sculpture rend l'animal dans la vérité de ses attitudes ; elle invente 

''^ Voir l'article de M. J. Oppert dans les Comptes rendus de l'Académie des In- 
scriptions, 1902, p. 363-365. 



134 :i ; EDMOND POTTIER. 

même des combinaisons fantastiques de formes pour mieux exprimer 
la puissance divine ou royale. L'art industriel, qui suppose un grand 
art, trouve des artifices de composition que ne désavouerait pas un mo- 
derne. Sa technique admet des raffinements, comme l'incrustation des 
yeux, que la Grèce pratiquera et croira peut-être inventer quatre mille 
ans plus tard! Que veut-on de plus pour établir sur des bases solides la 
très haute antiquité de la culture chaldéenne? N'est-il pas é\ddent qu'une 
société en possession de formules si savantes présuppose de longs siècles 
de formation antérieure P ^liuîivH' imjH ■^lij.flH 

Avec Our-Nina et ses successeurs la puissance deSirpouria se développe 
et s'étend. Our-Psina prend le titre de roi, fortifie la ville, y établit un 
grenier d'abondance, une « Maison des Fruits » que M. Heuzey a étudiée 
en détail dans un autre ouvrage '^^ et dont la structure originale devance et 
rappelle les grands horrea des empereurs romains. Cette dynastie se 
maintient avec des fortunes diverses pendant six générations. Our-Nina 
a fait dresser des sortes d'arbres généalogiques , sous forme de tablettes 
sculptées, où nous le voyons figurer, entouré de sa famille (n" 8); ici il 
est debout, portant sur sa tête, comme un modeste manœuvre, la couffe 
des terrassiers et des maçons , symbole de la construction qu'il entreprend 
pour son dieu; là, assis sur un trône, en face de ses enfants debout et 
hiérarchiquement groupés, il fait une libation en l'honneur de son 
patron divin. La figure humaine est traitée naïvement, d'une façon* 
qu'on trouvera peut-être enfantine , mais avec un sens de la réalité et en 
même temps une préoccupation de ïhisioire, un besoin de consigner les 
faits de la vie monarchique, dont l'art assyrien tout entier sera le déve- 
loppement logique. On notera aussi le contraste avec l'art égyptien , où le 
roi incarne Dieu sur la terre et vit de fait avec lui. LeChaldéen, comme 
l'Hébreu, est plus simple et plus humble : sa foi touchante s'humilie 
devant la divinité , dont il se fait le serviteur et l'ouvrier. 

Le petit-fils d'Our-Nina, Eannadou. fut le grand guerrier de la 
dynastie. Les inscriptions de son règne nous le montrent étendant la 
domination de Sirpourla jusque sur les hauts plateaux de fElam. Un des 
monuments les plus précieux de la collection de Sarzec nous fait assister 
à son triomphe sur le roi de Kish. La Stèle des Vautours, dont le nom est 
déjà célèbre dans le monde archéologique , est une grande dalle plate et 
épaisse, haute d'environ 2 mètres, arrondie par le haut, dont les deux 
faces et même les tranches sont couvertes de figures et d'inscriptions 
(n" 1 o). C'est le plus ancien trophée de victoire que nous connaissions. On 

''' Une villa royale chaldéenne, vers l'an âOOO avant notre ère, Lerouï, 1900, 



LES ANTIQUITÉS CHALDÉP:NNES DU LOUVRE. 135 

y remarque encore ce caractère de symbolisme religieux et de réalité 
très précise qui fait l'originalité de l'art chaldéen; c'est un ex-voto aux 
dieux et c'est une page d'histoire militaire. L'artiste s'est efforcé, avec 
tme admirable conscience , de nous faire assister aux épisodes principaux 
de la campagne. C'est , en raccourci et avec des formes plastiques très 
inexpérimentées, le même effort que sur la colonne Trajane ou sur 
notre colonne Vendôme. Dans quatre registres supei^osés on voyait le 
roi perçant de sa lance l'ennemi vaincu, le sacrifice pour célébrer la vic- 
toire, l'enterrement des morts, puis l'armée en marche ayant à sa tête 
le roi sur son char de guerre, le défilé triomphal des troupes foulant 
aux pieds des cadavres ennemis jetés en litière , enfin , planant au-dessus 
de l'ensemble et symbolisant les fureurs de la guerre , une troupe de vau- 
tours qui volent dans les airs , emportant dans leurs becs ou leurs griffes 
des débris humains, des têtes coupées, des bras, des mains arrachés des 
corps. 

Sous cette enveloppe naïve, sous ces bonshommes découpés par un 
ciseau encore inhabile, on sent l'imagination puissante de f artiste qui a vu 
ces scènes de carnage et qui s'elVorce d'en rendre les joies cruelles : le 
piétinement des cadavres , les supplices des vaincus , la folie du sang et 
du meurtre. C'est fOrient déchaîné , non pas avec cette attitude de mol- 
lesse proverbiale qui fait illusion dans une société corrompue et vieillie , 
mais rOrient guerrier et conquérant , qui sera celui des grands monarques 
assyriens, et plus tard celui de Mahomet et de Tamerian. C'est la pre- 
mière apothéose de la guerre, dont la lignée descend jusqu'à nous et dont 
le souffle inspire encore la figure que Rude a montrée hurlant la Mar- 
seillaise dans le beau bas-relief de notre Arc de Triomphe. 

L'autre face contraste avec la précédente : ce n'est plus de ia réalité 
ni de l'histoire; c'est f hommage rendu à ce Dieu des armées que les 
hommes n'ont pas cessé d'invoquer depuis tant de siècles et que chaque 
vainqueur enrôle avec une joie naïve dans ses rangs. Il est de taille colos- 
sale; sa grande barbe, pendant jusqu'à la ceinture, lui donne un air ma- 
jestueux; de la main gauche il élève femblème héraldique de la cité, 
l'aigle à tête de lion élevée sur deux lion.s couchés ; de l'autre , il tient la 
masse d'armes et devant lui est posée une sorte de grande cage ou 
de filet, où se débattent confusément des victimes humaines. Ce sont 
des prisonniers vivants : fun d'eux passe sa tête par une des mailles ou- 
vertes , comme un poulet qui cherche à se sauver. Toute la composition 
est d'une poésie étrange et pittoresque, où se reconnaît l'imagination 
hardie de l'Orient. M. Heuzey en rapproche heureusement le passage de 
la Bible où le prophète Habacuc compare aussi les vaincus aux poissons 



136 EDMOND POTTIER. 

de la mer, pris avec 1 hameçon , ramenés avec le filet et entassés dans la 
nasse. 

Le sens du monument tout entier est précisé par une longue inscrip- 
tion qui couvre les parties libres de la pierre , entre les personnages , et 
dont l'interprétation est due à M. Thureau-Dangin^'l 11 s'agit d'une guerre 
de revanche. Rien de nouveau sous le soleil. Du pays appelé Ghisbân , 
l'ennemi était venu arracher violemment une province à l'Etat de Sir- 
pourla. Dans une campagne victorieuse, Eannadou a repris possession 
du pays conquis ; il le restitue à son dieu Nin-ghir-sou et il fait dresser 
une stèle commémora tive , en forme de borne, pour être plantée sur 
la frontière, devant le fossé de délimitation'^^. Des formules d'impré- 
cations violentes sont dirigées contre ceux qui oseraient franchir le fossé 
et déplacer la borne. 

Sur un grand cône creux d'argile , que le Louvre doit à la générosité 
de M. Noël Bardac, on lit un double plus détaillé, une sorte de copie 
protocolaire du même document'^'. 

11 est aisé de comprendre la haute importance de ces monuments. 
Nous sommes en plein courant chaldéen. L'histoire militaire, l'organi- 
sation sociale, la religion de ces Asiatiques, qui ont vécu environ qua- 
rante siècles avant notre ère , nous apparaissent presque dans la même 
lumière que l'ancienne Egypte. Nous connaissons aussi leur physique, 
leur type au nez busqué , leur taille courte et trapue , leurs armes , leur 
vêtement et en particulier cet ample manteau à longues franges dont 
s'enveloppent les chefs et qui, sous le nom de kaanakès, s'est conservé 
jusqu'à l'époque grecque, peut-être même jusqu'à nos jours dans la 
phlocata des bergers albanais et valaques '*l C'est une brusque et inatten- 
due résurrection de tout un monde disparu. Nous pouvons dire que 
nous pénétrons même leur caractère : c'est une àme farouche , mais pleine 
de sensibilité poétique. Les textes déchiffrés par M. Oppert, par Arthur 
Amiaud ou M. F. Thureau-Dangin , célèbrent le souverain dieu, chantent 
les vainqueurs et maudissent les ennemis avec des accents qui résonnent 

<"' Comptes rendus de l'Académie des ^'' Voir l'article de M. Thureau- 

Inscriptions, 1897, p. 24^0 et siiiv. Dangin dans la Revue d'assyriologie et 

^'' M. Heuzey avait fait exécuter, pour d'archéologie orientale, IV, 1897, p. 87 

l'Exposition de 1900, une restitution et suivantes. 

complète, en plâtre, du monument, qui '*^ Voir l'article de M. Heuzey sur 

permettait d'en comprendre l'ensemble, Une étoffe chaldéenne dans la Revue 

la disposition en registres et les dimen- archéologique, IX, 1887, p. 267, et 

sions. Il y avait fait insérer un fragment dans les Origines orientales, p. 120, 

nouveau qpii appartient au Musée Bri- pi. VII. i t .i' . 
tannique. ' -il'! , 1 



LES ANTIQUITÉS CHALDÉENNES DU LOUVRE. 137 

comme un écho des poésies bibliques. C'est la même exaltation , la même 
fierté , souvent les mêmes ardeurs de vengeance. 

Si nous avons analysé un peu longuement cette composition , c'est que 
la Stèle des Vautours reste dans l'ensemble des découvertes de Tello le 
monument capital, la première et la plus grande page d'histoire que 
nous ait encore léguée l'art oriental primitif. A côté de la Stèle de Na- 
ram-Sin, rapportée de Suse par M. de Morgan ^^^ à côté des reliefs retra- 
çant les campagnes de Sargon et d'Assour-bani-pal , à côté de la frise 
émaillée où M. et M'"" Dieulafoy ont reconnu les Immortels du roi 
Darius, elle prend place au Louvre parmi les représentations les plus 
expressives et les plus pittoresques de la sculpture historique. 

C'est une autre face de l'art chaldéen primitif que nous fait connaître 
un beau monument de la même époque : le vase d'argent ciselé offert 
par le patési Entémèna au dieu Nin-ghir-sou (n" 2 1 8). M. Heuzey a eu non 
seulement le mérite de découvrir sur ce vase les traces de la gravure , qui 
était cachée sous une gangue épaisse , mais il a eu la patience de le net- 
toyer lui-même pendant de longs mois, avec des précautions infinies. Il 
nous a ainsi rendu un objet d'art de grande beauté et il nous a révélé 
en même temps combien le travail au burin sur le métal avait , dès cette 
haute antiquité, atteint une étonnante perfection. 

On observera d'abord que la forme de cette espèce de potiche sans 
anses, montée sur un pied de cuivre à quatres griffes, évoque le sou- 
venir de la céramique chinoise ou japonaise. Des amateurs comme Phi- 
lippe Burty, très versé dans les choses d'Extrême-Orient, en avaient été 
vivement frappés. Est-il permis de rêver une union , à travers le temps 
et fespace, entre les œuvres chaldéennes et celles de la Chine? C'est une 
hypothèse que nul n'oserait, à l'heure actuelle, considérer comme soli- 
dement établie. Mais, par contre, ou peut dire qu'elle n'appartient ni au 
domaine de la pure fantaisie ni à celui du paradoxe. Ce n'est pas la 
première fois qu'on a l'occasion de constater ces affinités entre deux civi- 
lisations qui toutes deux sont orientales et qui ont pu avoir, dans la 
longue suite des siècles, plus d'une occasion de se connaître et de se pé- 
nétrera^'. Les contacts que l'on a constatés entre la sculpture hindoue et 
celle de la Grèce ne sont pas moins curieux ni inattendus t^^. 

•■!;- 

(*) Je renvoie à mon article de la iSgcII, p. i26-i32 , et où j'ai touclié, 

Gazette des beaux-arts, t. XXVIII, 3' pé- avec précautions, à ce délicat problème, 

riode, 1902, p. 22. f^> Voir l'article de M. A. Foucher, 

'''' Je me permets de renvoyer le lec- Sculptures gréco-houddhiques , dans les 

teur à mon article Grèce et Japon qui a Monuments et Mémoires de la Fondation 

paru dans la Gazette des heaux-arts , Pi'ot, VII, 1900, p. 39, pi. V et VI. 

SAVANTS. 18 



158 Mi- I EDMOND POTÏIEH. '"^'^ ' ' 

Mais laissons ià ces vues lointaines pour n'envisager que i'art local, 
dont ce beau vase est l'expression si originale. Le groupement des sujets 
héraldiques y est plus savant encore que sur la masse d'armes de Mésilim. 
Tout autour de la panse du vase, quatre motifs distincts s'enchaînent et 
s'équilibrent, correspondant à l'axe de chacun des quatre pieds donnés 
à la monture; chacun de ces groupes se compose d'un aigle à tête de 
lionne , aux ailes déployées , vu de face , qui , de ses sentes étendues à droite 
et à gauche, saisit la croupe de deux animaux marchant en sens con- 
traire. Deux de ces motifs , identiques , marquent les deux côtés opposés 
du vase : l'aigle lie de ses serres deux lions. Les deux autres compositions 
varient : à gauche, l'aigle lie deux cerfs; à droite, deux bouquetins. 
Pour marquer l'union ininterrompue des figures et les enchaîner dans 
un seul et même rythme, chacun des lions marchant mord à la tête un 
des animaux, cerf ou bouquetin, que cette sorte de ronde circulaire 
amène en face de lui. Sur l'épaule du vase , une autre scène développe 
un système de décor analogue : ce sont sept génisses couchées , tournées 
dans le même sens, de droite à gauche, une patte antérieure repliée sous 
le corps. On croirait voir une de ces zones d'animaux qui , environ trente 
siècles plus tard, se dérouleront sur les parois des cratères corinthiens. 
Le trait est exécuté d'une main très sûre , avec un instrument qui devait 
ressembler à Véchoppe de nos graveurs. L'aigle fantastique est dessiné de 
face , avec une hardiesse que n'imiteront ni les Egyptiens ni les Grecs de 
l'âge archaïque, chez qui la figure de profil est une règle presque sans 
exception. La dédicace, qui est gravée en caractères très soignés autour 
du col , ajoute encore à la valeur de ce précieux monument, en le datant 
et en le rangeant parmi les œuvres les plus anciennes de la Mésopo- 
tamie. 

Chi est surpris de trouver*à cette époque tant de raffinements subtils 
et savants dans la décoration d'une œuvre que nous rattacherions , nous 
modernes, à l'art industriel plutôt qu'au grand art. Un symbolisme 
compliqué, politique autant que religieux, s'y fait jour, et nous ne pou- 
vons guère douter que le langage artistique des Clialdéens n'ait été , à cette 
date reculée, aussi développé que celui des Egyptiens. Le nombre des 
sept génisses couchées se rattache au chiflVe qui est demeuré sacré dans 
toute la civilisation assyrienne et hébraïque. L'antagonisme de l'aigle 
avec les autres animaux caractérise assez clairement la puissance de Sir- 
pourfa s'étendant sur les régions voisines; dans d'autres monuments ce 
groupe revient fréquemment comme le blason de la cité elle-même : tel 
le fameux panneau de pierre qui, sur la porte de My cènes, présente deux 
lionnes dressées. 11 est permis de se demander, à ce sujet, si tout fart 



LES ANTIQUITÉS CHALDËENNES DU LOUVRE. 139 

héraldique , toute la science du blason , dont on a souvent recherché les 
origines en Orient, n'a pas ici sa source primitive. Dans un pénétrant 
article sur les Armoiries chaldéennes de Sirpoarla, M. Heuzey a mis en 
lumière l'importance de cette observation ; il a montré , par exemple , la 
longue descendance de l'aigle à deux têtes qxii, après avoir figuré sur les 
cachets chaldéens, les reliefs de la Ptérie, les suaires arabes et les mon- 
naies tm^ques, flotte encore aujourd'hui sur les étendards russes ^^l J'ai 
pu, de mon côté, faire une démonstration analogue à f Ecole du Louvre 
et prouver que la lionne ou la panthère est souvent représentée avec la 
tête de face ou de trois quarts, par une tradition qui, venue de la 
Ghaldée, traverse l'art de Mycènes, celui de la Grèce ionienne et corin- 
thienne , celui de Byzance et du moyen âge et aboutit même aux temps 
modernes. Ce sont là des survivances où s'affirme la force de ces mille 
liens invisibles qui nous nittachent au passé le plus lointain. 

En somme , toutes les observations que suggère cette partie du Cata- 
logue — et que nous pourrions multiplier — se résument en cette double 
formule : i" recul considérable, dans le lointain des âges, de f époque 
où s'est formée la civilisation asiatique ; parallélisme de cette haute anti- 
quité avec celle de fh^gypte; 2" influence à longue portée, à travers le 
monde connu des anciens et jusque sur le monde moderne, des idées 
religieuses, politiques, artistiques, qui ont pris corps dans cette civilisa- 
tion, iri «; U) 

Après cet archaïsme fécond , reste à examiner la période de complet 
développement et d'apogée, que représentent en particulier les monu- 
ments placés sous le nom de Goudéa. 

; E. POTTIER. 

[Lafin aa prochain cahier.) 



Carl Robert. Studien zar Ilias. Mit Beitrâgen 
von Friedrich Bechtel. Berlin, Weidmann, J901. 

Les lecteurs du Journal Ses Savants sont au courant de îa nouvelle 
phase où est entrée la question homérique depuis les fouilles de Troie , 
de Tirynthe , de Mycènes , de Gnossos. L'idée s'est présentée simultané- 

''^ Monuments et Mémoires de la Fon- rier. Œuvres, édit. Schlumberger, I, 
dation Piot , I, î8g4, p. 7 et suiv. ; P- 9^ [Ohset^ations sur l'aigle à double 
l, iSq5, p. 19 et 38; cf. de Longpé- tête des armes de l'Enpire). 



140 MICHEL BREAL. 

ment à différents savants de contrôler et de commenter l'épopée au 
moyen des données nouvelles fournies par l'archéologie mycénienne. 
L'important ouvrage dont nous donnons le titre en tête de cet article 
appartient au même ordre de recherches. Il vient d'un archéologue hono- 
rablement connu pour d'autres publications relatives au passé héroïque 
de la Grèce. Le livre est dédié à Théodore Mommsen. Pour la partie lin- 
guistique , l'auteur s'est assuré ja collaboration du professeur Frédéric 
Bechtel. 

M. Cari Robert, reprenant une hypothèse de feu W. Reichel, s'est 
demandé si les spécimens d'armes que les fouilles ont mis à découvert 
ne fournissent pas un moyen de dater les différentes parties dont se com- 
pose Y Iliade. En effet, il croit pouvoir établir qu'on distingue chez les 
guerriers homériques deux sortes d'armement : d'une part, le bouclier 
énorme couvrant tout le corps , fait de peaux de bœuf : c'est à ce bouclier 
que se rapportent les expressions é'jt1aÇ,6etov , ravpetrf, ^&v à^ctkériv, 
TvxTai ^6es, etc.; d'autre part, un bouclier en métal, d'un maniement 
beaucoup plus facile et destiné à accompagner la cuirasse et les cné- 
mides, lesquelles n'existaient pas encore dans la première époque. Cet ar- 
mement, M. Robert rappelle ionien, par opposition à l'armement plus 
ancien , qui est dit mycénien. 

A ces deux sortes d'armement correspondraient des différences dans 
les idées, dans les croyances, dans le caractère des dieux et des héros, et 
jusque dans le dialecte. Les notions géographiques , selon M. Robert, ne 
sont pas les mêmes. Le poète prend parti pour d'autres personnages. 
Les épithètes données aux dieux changent. Certaines divinités ont reçu 
de l'avancement. Certains personnages, qui étaient d'abord au second 
plan, passent subitement en première ligne. La généalogie de l'Olympe 
se précise et se complète. Les attributs divins se modifient. Des épisodes 
sont mentionnés qui étaient inconnus à la rédaction primitive. Il y a des 
retours en arrière qui constituent un passé à quelques-uns des person- 
nages. Le poète a connaissance d'autres compositions épiques , auxquelles 
il fait allusion et qu'il résume. 

Bref, une fois qu'on a pour se guider dans la question homérique 
cette distinction des armes , le reste devient plus clair ; on a les éléments 
d'un classement qui permet de distinguer ce qui est ancien (mycénien) 
de ce qui est moderne (ionien). On a enfin ce qu'il faut pour reconstruire 
la Urilias ou Iliade primitive. Cette Iliade primitive était en dialecte éolien , 
à la différence de l'Iliade moderne , qui est en ionien , sauf un petit 
nombre de formes provenant encore de la première rédaction. 

Mais là ne s'arrête point encore notre auteur. Poussant plus Ipin ses re- 



L'ILIADE PRIMITIVE. 141 

cherches, M. Garl Robert arrive à distinguer jusqu'à six Iliades d'époques 
différentes, plus ou moins rajustées et emboîtées l'une dans l'autre. C'est 
donc tout un travail de dissolution et de reconstitution qu'on fait subir ici à 
la vieille épopée ; quelquefois la dissociation va jusqu'à faire des morceaux 
de trois ou quatre vers, qui auraient été tirés de leur place et qu'il s'agi- 
rait de replacer ailleurs. Pour aider le lecteur à se retrouver, M. Robert 
donne à la fin de son volume une concordance où , en regard de l'ancienne 
numérotation des chants et des vers, il place la nouvelle. En étudiant 
cette concordance, on peut constater que l'épopée a été soumise à une 
vivisection sérieuse. 

Il y a évidemment ici un grand effort auquel il faut en tout cas rendre 
hommage; mais les objections se présentent en grand nombre. Sans 
descendre au dernier détail, voici quelques-unes des réflexions cju'on 
peut faire à ce sujet. 

En premier lieu, le point de départ est sujet à contestation. S'il y a 
deux sortes d'armement , cette différence peut-elle servir de base à un 
classement chronologique? Pense-t-on que l'armement ionien fut un tel 
progrès que l'ancien outillage ne put se maintenir? Les changements 
dans l'antiquité ne se faisaient pas avec une telle promptitude : le texte 
parle tour à tour, et sans avoir l'air d'y mettre une différence , des ^aX- 
xrfpea rev^ea et des TffévTe tg1v)(es. On devrait croire, par exemple, 
qu'Achille , le héros par excellence , était à la mode mycénienne ; et , en 
effet, il dit quelque part qu'à défaut de son bouclier, un seul — celui 
d'Ajax (l'homme des sept peaux de bœuf) — pourrait lui convenir. Néan- 
moins nous apprenons plus loin qu'en prêtant à Patrocle sa propre ar- 
mure , il lui avait prêté une armure très ajustée , laissant à la mort un seul 
passage, à l'endroit où la clavicule part de l'épaulerai 

Cependant M. Cari Robert est si sûr de ces questions, il est si fami- 
lier avec la manœuvre des deux boucliers , qu'il remarque quelque part 
qu'Ajax, un certain jour, met trop de temps à revêtir son armure, que 
par conséquent il ne peut être parlé de la vieille targe , qui s'attachait 
par une simple boucle, et que nous avons affaire cette fois à l'armement 
nouveau, plus agencé et plus compliqué. Ailleurs, où les faits ne con- 
cordent point parfaitement avec son hypothèse, il admet que les vers 
ont été « ionisés ». Au besoin , il corrige lui-même le texte : les expres- 
sions bien connues evxvrffxtSes , )(aXxo)(^tTûfvss sont remplacées par d'autres. 
Au chant 1 , dans l'allocution de Chrysès , au lieu du vers 

krpeîiai re xai iXXoi èijxvijfithes kx^atol, 

'') Iliade, XXII, 324. > 



142 MICHEL BRÉAL. 

il corrige : ' > - rio 

correction, ajoute M. Robert, d'autant meilleure que c'est ^.yaj^t, ^ut 
aux princes que le discours s'adresse. ., ,,.. ,,. ; ,..» ...i. 

Il est une auti^e correction qui s'impose souvent dans le cours de ces 
vingt-quatre chants. C'est celle du verbe B^cjptj'aarcj. En effet, ^-o^ptfaasaOou 
signifie « se couvrir la poitrine » , puisque ^éptj^ est la poitrine. Le verbe 
a pris l'acception générale « s'armer », à peu près comme il est arrivé en 
latin pour armare , lequel est un dérivé de armas « épaule ». Mais cette 
acception ne peut convenir que pour la cuirasse , non pour une protec- 
tion telle que l'ancien bouclier. En conséquence, s'il est dit d'Achille 
qu'il a armé ses Myrmidons : ;,,,,> i>. 

Mvpnihôvcts S'àp' èTTOixôfxsvos Q-<i>pr}^ev k^iXXeis, 

M. Robert aura soin de corriger cet ionisme et de dire, par exemple, 
xéarfiïia-sv. 

J'ai dit ailleurs les graves objections , les objections de principe que 
j'aurais à présenter '*'. L'Iliade est une œuvre d'imagination qui ne décrit 
pas les mœurs et les usages du temps présent , mais ceux d'une époque 
lointaine et d'une civilisation idéale dont les.éléments sont fournis au 
chanteur par une longue tradition poétique. En supposant même que le 
poète mêle des souvenirs de difierentes époques , il le fait sans ordre. On 
se trompe pareillement en supposant que la composition de ïlUade se ré- 
partit sur un si long espace de temps qu'on peut, rien qu'à f étudier, 
suivre les transformations survenues dans l'histoire de la culture grecque. 
Une œuvre pour laquelle il aurait fallu des siècles présenterait de tout 
autres discrépances. Ceci me rappelle qu'un autre savant, cherchant de 
son côté à dater les chants de ï Iliade, croit en avoir trouvé le moyen 
dans la façon dont sont traités les morts. Comme dans les premiers vers il 
est parlé de cadavres devenus la proie des oiseaux et des chiens , il pro- 
pose d'écarter dans la suite du poème , comme suspects d'interpolation , 
tous les passages où il est paiié d'enterrement et de bûcher ! 

Laissons maintenant la question d'armement, et passons à un objet 
plus familier à de simples philologues. Voyons en quoi fétude de ia 
langue peut aider à distinguer différentes couches dans l'ihade. 

M. Robert croit que le plus ou moins de facilité qu'il éprouve à trans- 
porter les vers du dialecte ionien au [dialecte éolien peut servir de ren- 



''^ Voir la Revue de Paris du 1 5 lévrier i goS. 



L'ILIADE PRIMITIVE. 143 

seignement. S'il n'a aucune peine à faire cette transposition , c'est qu'il 
tient le texte originai ; nous sommes alors sur le sol de l' Vrillas. Si , au 
contraire , il y a des vers qui résistent à la transposition , c'est que nous 
avons affaire à une partie moderne, composée en dialecte ionien. Tel 
est le critérium qui nous est proposé. 

L'idée que les poèmes homériques auraient été composés en éolien n'a 
rien d'inadmissible. Elle n'est d'ailleurs pas nouvelle; la première sug- 
gestion vient de Ritschl et de Sayce. La même idée a été ensuite reprise 
et développée par Fick , qui l'a longuement soutenue , et qui y est encore 
revenu tout récemment. Idée plausible, je le répète, qui peut s'autoriser 
de ce qui s'est passé au moyen âge , où trouvères et copistes n'hésitent 
pas à transporter d'un dialecte dans un autre les chants qu'ils imitent 
ou les documents qu'ils copient. Mais c'est sur le plus ou moins de dif- 
ficulté à faire la transposition qu'on peut éprouver des scrupules. Nous 
sommes évidemment en présence d'une expérience très personnelle , et qui 
peut varier d'un savant à un autre. Il serait un peu téméraire d'en 
exagérer la valeur. 

D'autant plus qu'il s'agit de menus changements qui ne présentent 
jamais de sérieuses dilïicultés. Cela se réduit, au fond, à trois points : 
1* le rétablissement en éolien du digamma; i° la particule xé ou név 
substituée à av, eîs substitué à ès\ 3" la guen^e faite aux verbes en aKco, 
comme ^evyéa-xco, àita.yysk\éaK(0. 

Sur ces verbes, considérés bien gratuitement comme des ionismes, je 
me suis expliqué ailleurs '^', et j'ai montré qu'il y faut voir tout autre chose 
qu'une particularité dialectale. En ce qui concerne la présence ou 
l'absence du digamma , l'on fera peut-être bien de ne pas fonder là-des- 
sus un système. Nous voyons que dans une seule et même inscription le F 
est tantôt marqué, tantôt omis. On sait que dans son édition d'Homère, 
le philologue Immanuel Bekker a rétabli cette articulation partout où 
le vers le permettait. Or il a rencontré deux cent soixante-dix endroits 
ne se laissant pas corriger, mais non pas plus à proportion dans ï Odyssée 
que dans Y Iliade , ni dans un chant plus que dans un autre. On en peut 
conclure qu'à l'époque homérique le F est déjà en voie d'affaiblissement, 
et qu'au moins en certains mots il ne s'imposait pas nécessairement. 

11 reste la particule âv, qu'avec la fluidité de la rédaction homérique, 
avec la richesse et la variété des désinences grammaticales, il est toujours 
possible de remplacer. 

Pour fixer les idées du lecteur à ce sujet, et pour lui permettre de 

\ . À} iilMM m .l'.-y—.r'f ■ !.■<<!■,»■■.;.,. 



144 MICHEL BREAL. 

juger par lui-même cet essai de restitution, je transcris les vers 226-232 
du premier chant de Y Iliade, selon le texte de M. Robert-Bechtel , en 
priant le lecteur d'en rapprocher le texte habituel. 

FotvôSapss, xvvos ÔTnrar' éx^œv, xpahlav S' èXâ(poto, 
OÔTS -otot' eis TSÔXefxov ifxa Xàois' oppiâdrj{iev 
Oixe ï.à'xpvh' i(teva,t trilv àptcr1ijs(T<Tiv A;^a/&)v 
TérXaxas Q-vfXMi • tô hé toi xàp feiherai éftp.ev. 
H tsôXv Xuiôv èali xarà crlpàTOv elpvv k/^adûv 
Awp' àifvàypYiadai , 6s tis (réOev ivTia feiTrrjt. 
* ^' AapiôSopos paaiXevs , èiiel oÙTihivoiai Favéuraeis' 

H yâp X, Arpetha , vvv it/iata "kta^àtraio. 

1 

Quelques changements à l'intérieur du mot, une autre désinence de 
l'infinitif, âv remplacé par xe, à cela se borne la transposition. Il y a là 
un exercice de linguistique plus que toute autre chose. Les dialectes 
populaires, tels qu'on les trouve dans la réalité, tels qu'on peut les 
étudier dans certaines inscriptions, sont bien autrement remplis d'ex- 
pressions sai generis , soit archaïsmes , soit néologismes. La transformation 
étant réduite à si peu de chose , il est difficile de croire qu'aucun passage 
de VIliade y opposerait une résistance sérieuse. 

Je viens maintenant à une critique plus grave, car elle touche au 
fond du poème. M. Cari Robert, après Lachmann, Niese, Schultz et 
beaucoup d'autres , prétend ramener ï Iliade à ses proportions primitives. 
Il veut en faire expressément le poème de la Colère d'Achille. En eftet, 
le premier vers de X Iliade nous dit : 

Mrjviv àsiZs, ©-sa. , , 

Il ne dit rien de plus. Tout ce qui n'est pas la Mênis, étant en dehors 
de cette annonce primordiale, doit donc paraître suspect. Disparaissent 
de cette façon environ vingt chants sur les vingt-quatre. Les scènes les 
plus importantes soit sur la terre , soit dans le ciel , sont coupées. Il n'est 
plus question ni d'Hélène montrant l'armée grecque à Priam, ni des 
querelles de Zeus et d'Héra, ni de l'intervention d'Athèna et d'Aphrodite, 
ni des exploits de Diomède, ni de quantité d'autres épisodes célèbres. 
On supprime en outre le dénouement : il n'est plus question de Priam 
allant demander à Achille le corps de son fils. Le poème doit finir avec 
la mort d'Hector, cette mort mettant fin à la Colère d'Achille. 

h' Iliade, chez M. Cari Robert, tient en douze jours et prend 
2,1 46 vers. Outre la scène du commencement, elle comprend le songe 
d'Agamemnon, la défaite des Grecs, la mort de Patrocle, le retour 
d'Achille au combat, la mort d'Hector. Si l'on demande les raisons de 



L'ILIADE PRIMITIVE. 145 

ce grand abatis, nous venons de les donner, elles sont dans le mot 
mênis. Ce qui n'est pas annoncé ne doit pas se trouver dans le texte. 

M. Cari Robert n'est pas le seul ni le premier qui ait pratiqué cette 
coupe sombre dans l'épopée. Pour M. Niese , qui est cependant un juge 
sagace quand il s'agit des théories d'autrui, il doit subsister seulement 
six personnages : Achille, Agamemnon, Ulysse, Ajax, Patrocle et Hector. 
Tout ce qui ne sert pas à la colère et à la vengeance est élagué. Il faut 
convenir que cela éclaircit beaucoup l'action. On a encore d'autres 
essais de simplification. Pour M. Schultz les seuls chants primitifs sont : 
1, IX, XI, XV et XVL Pour M. El. Hugo-Meyer ce sont: I, XI, XV et 
XVIII. Kammer relie immédiatement I à XVIII. On regrettera peut-être 
les adieux d'Hector et d'Andromaque , et quelques autres épisodes de 
même valeur, mais la logique exige ces sacrifices. On ne peut s'empêcher 
de se demander ce qu'eussent dit ces mêmes philologues, si ailleurs 
que parmi eux, par exemple en France, quelque critique s'était avisé 
d'arranger ainsi fépopée grecque . . . Ceci nous reporte à une autre 
époque. Il se trouve, en effet, qu'au xvii* siècle, lors de la célèbre 
querelle des anciens et des modernes , des essais analogues ont été pro- 
duits. Les mêmes discussions s'étaient élevées entre Lamotte, l'abbé 
Terrasson , Desmarets , le P. Le Bossu , avec cette différence que là où 
l'on retranche aujourd'hui au nom de l'archéologie, ces savants con- 
damnaient au nom du goût. L'abbé Terrasson trouvait que le style d'Ho- 
mère était « rempli de bourre ». Lamotte , en i 7 1 3 , avait bravement sabré 
« les longueurs ennuyeuses », et fait paraître une Iliade en douze chants. 
Ces tentatives ne purent alors convaincre la majorité du public éclairé. 
Il est à présumer qu'il en sera à peu près de même aujourd'hui. 

Pour revenir à M. Cari Robert, ce qui le distingue des critiques pré- 
cédents, c'est qu'il connaît les raisons et les habitudes des interpolateurs. 
Il sait, par exemple, que les morceaux X A3i et Z ^07 sont du même. 
Il sait que six poètes ont apporté leur œuvre et contribué à Y Iliade telle 
que nous l'avons. Ils ne sont pas du même caractère : l'auteur de « la 
seconde Iliade » a quelque chose de pathétique et de sentimental , celui 
de « la troisième » avait beaucoup voyagé et aimait à faire montre de son 
savoir. Parmi ces divers rédacteurs il s'en est trouvé « au moins un de 
grande capacité et d'un éminent talent de composition » (p. 373). 

Quand la critique en vient à ce point de pénétration et fait preuve 
d'organes d'une telle sensibilité , il ne reste plus qu'à la laisser faire , sans 
essayer de la suivre. Nous nous contenterons de faire observer que la 
plupart de ceux qui se sont attaqués à ce problème ont changé d'avis une 
ou deux fois dans le cours de leurs recherches. Nitzsch , qui avait dé- 



'9 

IMPHIUEItlE ICATIOKAl 



146 MICHEL BREAL. 

montré avec le plus d'apjiareil que Y Odyssée et Y Iliade ne pouvaient être 
du niénie auteur, ses* enstùte détaché de sa première opinion. Helbiig, 
sar piosieurs. peints,, a dmangé «Tavis é^ ia pFemière édition à la deu- 
xième. C'est sans doute la raison aiissi pour la^quieHe Wolf , après avoir 
lancé ses Proté(jomènes dans le monde, n'y est point revenu, (^loioiqu'il 
ait vécu emcore près de trente ans. 'ît? )>!'*( j /. 

Qu'il y ait des ntorc^aïax étrangers ayant priis place dans VlUade, per- 
sonne, je suppose, Be le mettra en doute. On peut, sans être taxé de 
témérité, sacrifier l'expé^dition deDoïon, d'ailleurs si pleine d'un driuna- 
tique intérêt. Tout le monde sera disposé à retrancher l'épisode des 
Fleuves, qui a déjà l'air d'un exercice d'école, et celui des Jettx en l'hon- 
neur de F^atrocte, dont l'origine récente saufte aux yeux. Mais, encore 
faut-iî , en ces suppressions , apporter quelque méthode. On admettra pèus 
Aod'ontiers l'interpolation d'un morceau entier que l'insertion de petits 
bouts de vers. Cesmorceaiix ajoutés se trouveront principalement, comme 
il est nattorel, vers la fin du poème. Mais admettre, convoie on ia fait^ 
qu-e le chant Xt se compose de dix-huit fragments, que le chant XIV 
en contient vingt-quatre , faire de la vieille épopée une OHivre de mar- 
cpieterie, c'est aller eorttre tourte vraisemblance. u. r'<u:'<iv J .^Jinh 

11 s'est pix)duit depuis trente ans comme une émulatiwfi éonts^iense' 
d'é»iondage , telle qu'il en prend quelquefois à des servileui^ trop zélés. 
Si un passftge ne se rattache à rien , il est suspect ; s'il se réfère à un passage 
précédent , c'est qia'il vient de ià , et est plus suspect encore. S'il y a con- 
tradiction, la fraude est manifeste; s'il y a accord, f imitation saute aux 
yeux, et f on reprend finterpolateur pour sa maladresse. Mais le morceau 
retranché entraînant quelquefois le départ d'autres msorceaux jugés néces- 
saires , le critique est obligé de rétablir un peu plus loin ce qu'il avait 
d' abords supprimé. «Jeu sans règle et sans joie, dit quelque part un autre 
savant moins porté pour ce genre d'exégèse, où Ton opère selon des prin- 
cipes que n'admet pas le voisin , pour aboutir à un résultat qui ne satis- 
fait personne ! » 

Nous arrêtons ici cette analyse de l'ouvrage , d'ailleurs considérable , de 
M. Garl Robert. Nous avons exposé réceinment l'idée totalenaent diffé- 
rente que nous nous faisons de la genèse de ïllktde. 11 n'est donc pas 
surprenant que sur les questions accessoires nous ne puissions être d'ac- 
cord. Mais nous dirons en terminant qu'on aura rarement recours à ce 
grand travail sans y prendre quelque renseignement utile, quelque intéres- 
sante suggestion. 

MicHiL BRKAL. 



HERON D'ALEXANDRIE. 147 

HElîoWrs''ALÈfÀ'NI)r{WTÛPTeêÀ QVAS SVPERSVNr OMNIA. VoL. îll. — 

Hérons von Alexanâiia Vermessumjslclire und Dioptra, griecliisch 
unddeutscli von Bermann Schône. — Leipzig, Teubner, igoS. 
(BiLliotheca scriptorum graecorum et romanoriim Teubne- 
riaiia.) ,:,,; 

PREMIER AllTliCl4£.- i' 

- 1. C^st sur le premiex des deu^ ouvra^ers 'contenins dans oe volume 
que je voudrais appeler l'att-ention ; car il iie s Agit de rien moins que 
de l'édition princeps d'un traité oo^ïiiplet en trois libres , les Msxpixoi de 
Héron , retix)uv« en 1896 par R. Schône dans un manuscrit du xi" siècle 
de la Bibliothèque du Sérail de Con-stantinople , et, en véa^ité, il y a 
plus de deuK siècles qu'il n'a jms été pwblié de document aussi important 
pour l'histoire de la mathématique grecque, - > 

Mxiis a\^nt d'en parler, je ^présenterai «ne remarque d'un ordre géni- 
tal. R. Schône ïiurait oertaioement pu s'acquitter, à la satisfacrtion de 
tous , de ia tâche d'éditer le texte qu'il avait découvert ; il a voulu eti 
iaissiw l'honneur à son fd s. Celui-ci, dans le prolégomène (p. xxi), se 
«qualifie de v hontio grammaticus iwathematices parwm peritus », et dit 
qwe la oorrection des écrits de ce genre est à la fois facile et difficile : 
facile, parce qwe le vocabulaire est très restreint et le langage technique 
soumis à des habitudes régulièiTs^ difficile, parce cjue le sujet en est 
étranger mix études de la plupart des philologues. Mais, quand il semfele 
prévoir que son travail donnera matière à de nombreuses observations 
critiques , Hermaon Schône est ceatainement trop modeste , et son exemple 
me paraît prou>^r précisément qu'une préparation mathématique so- 
ciale n'^st point rnécessaire pour publier des textes grecs inédits d'arith- 
métique ou de géométîie. 

Sans doute, il reste à glaner dans son apparat critique; mais on ne 
recueillera guère que des corrections ou des conjectures de pur détail 
philologique, rien qui soit véritablement importïmt pour le sens général , 
rien qui rétablisse une pensée obscure ou défigurée. Or de quelle édi- 
tion frinceps , pour un écrit non mathématique de cette étendue , peut-on 
porter un jugement aussi favorable ? Ajoutons que le manuscrit est de la 
main d'un copiste forant , ne comprenant pas ce qu'il écrivait , com- 
mettant , jKtr suite , de nombreuses erreurs et laisfsant , de place em ^aoe , 
à combler de petites lacunes, 

Sims doute encore , pour se proposer de donner un texte grec mathé- 



148 PAUL TANNERY. 

matique inédit , il faut avoir un peu de goût pour les mathématiques et , 
par conséquent , en avoir acquis une légère teinture. Mais , en général , il 
suffit de posséder les connaissances très élémentaires que devrait avoir en 
France tout bachelier es lettres, et pour les sujets plus difficiles, une fois 
le texte débrouillé et traduit, il sera toujours aisé de recourir à un mathé- 
maticien, même non helléniste, car alors il sera précisément intéressé 
par le sujet. D'un autre côté, il est naturellement essentiel de se familia- 
riser avec le langage technique des mathématiciens grecs, et il est très 
vrai que, faute d'études suffisantes dans ce sens, des philologues, d'ail- 
leurs illustres, ont fait jadis quelques travaux assez malheureux. Mais, 
aujourd'hui, les éditions critiques de Heiberg et de Hultsch ont singulière- 
ment facilité ce côté de la préparation ; en particulier, ï Index grœcitatis , 
dans le Pappns de ce dernier savant , est un véritable thésaurus qui suffit 
à tous les besoins pour la géométrie. 

En fait, je suis convaincu qu'actuellement pour un jeime helléniste, 
désireux à la fois de se former la main et d'entreprendre une œuvre utile , 
il n'y a point de tâche préférable à l'édition critique d'un texte mathéma- 
tique. C'est par là qu'il peut le mieux s'exercer à la pratique des règles de la 
philologie et de la paléographie , et qu'il a le plus de chance , s'il débute par 
étudier un manuscrit vicieux ou une édition défectueuse , d'éprouver la 
vive satisfaction que j'ai ressentie , pour ma part , plusieurs fois , en travail- 
lant à mon Diophante, de voir confirmer, par le manuscrit optimœ notœ, 
une correction grave ou la restitution littérale d'une lacune d'une ou deux 
lignes. C'est enfin de cette façon qu'il s'habituera le mieux à distinguer 
les bévues véritables des copistes, qu'il faut corriger en tout cas, des 
fautes de lecture qui exigent la restitution du texte de l'archétype; et 
ainsi il reconnaîtra, par sa propre expérience, la supériorité, en prin- 
cipe, de la critique conservatrice sur la critique conjecturale. 

Il y a encore aujourd'hui tant de textes mathématiques à faire con- 
naître ou à rééditer que ce sont les ouvriers qui manquent pour la 
besogne , et peut-être, à ce point de vue, les lignes qui précèdent ne seront- 
elles pas inutiles. Mais qu'il me soit permis de citer ici un exemple qui 
m'est personnel , pour bien montrer avec quel degré de sûreté on peut 
désormais établir un texte de ce genre. 

Mon premier travail d'helléniste, inséré dans la Revue de philologie 
de 1 885 , est un article : Notes criticiaes sur Domninos, où je proposais, à 
un texte édité par Boissonade, une série de corrections fondées soit sur 
f autorité des mianuscrits, soit sur des conjectures personnelles. En iBg-y, 
dans les Jahrbûcher fur Philologie (p. Soy-ô i i), Fr. Hultsch, qui n'avait 
pas connaissance de cet article, et ne disposait d'aucun manuscrit, refai- 



IlÉUON D'ALEXANDRIE. 149 

sait ie même travail de critique, et retrouvait identiquement toutes les 
corrections que j'avais proposées , et pas une de plus , si l'on en excepte 
trois ou quatre d'ordre purement grammatical , dont je m'étais volontai- 
rement abstenu, car j'estime que pour les auteurs dont la langue n'est pas 
parfaitement connue , il est préférable de laisser subsister certaines incor- 
rections de ce genre et de ne pas leur apj^liquer rigoureusement, en 
dehors des fautes évidentes, la norme de l'usage classique. En tout cas, 
je ne crois pas qu'on trouverait, sur un sujet non mathématique et sur 
un texte aussi étendu , un accord aussi complet que celui qui existe entre 
l'article de Hultsch et le mien. 

2. Mais s'il en est heureusement ainsi pour la philologie dans le do- 
maine des mathématiques, la haute critique n'y jouit certainement pas 
des mêmes avantages spéciaux, et, là comme ailleurs, en l'absence d'un 
document nécessaire, elle peut inutilement dépenser toutes les ressources 
de l'érudition et tous les efforts de la sagacité la plus hardie ou la plus 
prudente, sans arriver à soupçonner la vérité. La question héronienne 
demeurera sans doute, dans l'avenir, un remarquablB exemple, sinon une 
leçon à cet égard. 

Au commencement de ce siècle (voir Fabricius, éd. Harles, IV, p. 28/1 
et suiv. ) , on admettait l'existence de trois mathématiciens ayant porté le 
nom de Héron : le premier, Héron d'Alexandrie, qu'on plaçait vers 200 
avant Jésus-Christ (au temps d'Apollonius de Perge), était bien connu 
comme auteur des UvevfxaTixd, des ACTOixaroiroiririxoL , des BsXoTtotrt- 
Tixdi , etc. , édités notamment dans les Veteres mathematici de Thevenot. 
On savait qu'il avait écrit d'autres ouvrages considérés comme perdus, 
en particulier des Mjjp^ar/xa, dont Pappus avait conservé quelques frag- 
ments , et des Mexp^xa, mentionnés par Eutocius. Un de ses ouvrages 
enfin, le Ilepi SiSiripaSy était resté inédit ^^l 

Un second Héron avait professé les mathématiques à Alexandrie dans 
la première moitié du v' siècle de notre ère et était connu comme maître 
de Proclus. Fabricius lui attribuait un Commentaire sur l'Introduction 
arithmétique de Nicomaque, mentionné par Eutocius (mais sous le nom de 
Héronas, et non pas de Héron). 

Enfin ie troisième Héron, dont Barocius avait publié en latin une 
Geodœsia et un livre de Machinis bellicis , était reconnu comme ayant vécu 
au plus tôt au vu" siècle de notre ère. On lui attribuait de préférence 

^'' Ce traité a été d'abord traduit en p. lôy-SSy), en i858. H. Schône a 

italien par Venturi (Bologne, i8i4), utilisé pour sa réédition le célèbre ms. 

puis édité en grec par Vincent dans les suppl. gr. 607, entré à la Bibliothèque 

Notices et extraits (t. XIX, a' partie, nationale depuis i858. 



150 PAUL TANNER Y. 

divers autres opuscules, en général inédits et à peine examinés, qui por- 
taient aussi dans les manuscrits le nom de Héron et qui concernaient soit 
l'art militaire, soit la géométrie. Cependant Montfaaicon avait tiré de ces 
derniers des tables métrologiques , publiées dans le tome I des Anaiecta 
Grœca { 1 668 ) , et qui renfermaient des données paraissant bien remonter 
aux environs du commencement de l'ère chrétienne. J ■' ■>!> <'<<' 

Telle était la situation , lorsque la classe d'histoire et de tittéfature an- 
cienne de l'Institut proposa , pour l'année 1816, la question suivante : 
ExpHqner le système métrique d'Héron d'Alexandrie et en déterminer les 
rapports avec les autres mesures de longueur des anciens. 

Ainsi se posa sur le terrain métrologique (et, par suite, en rapport 
étroit , semblait-il , avec l'ouvrage perdu des Merp/xa') la question héro- 
nienne , dont je vais succinctement rappeler les principales évolutions. 

Le prix de l'Institut fut décerné à Letronne , qui cependant ne publia 
pas son mémoire. Il ne fut édité qu'en i85i, après sa mort, par Vin- 
cent^^^. Letronne avait particulièrement visé la reconstruction du système 
métrique des Egyptiens ; il attribuait au second Héron les opuscules géo- 
métriques dont provenaient les tables métrologiques. 

Trois ans après l'ouvrage de Letix)nne , paraissaient , dans les Mémoires 
de divers savants (t. IV, i854), les Recherches de Th.-H. Martin sur la 
vie et les écrits d'Héron d'Alexandrie et sur tous les ouvrages mathématiques 
grecs qui ont été attribués à un auteur nommé Héron, Martin éliminait dé- 
finitivement le second Héron, qui, très probablement, n'a jamais rien 
écrit; il déterminait la personnalité du troisième Héron, prouvait qu'il 
avait vécu à Constantinople et (après Ideler) qu'il n'était pas antérieur 
au \^ siècle. Toutefois il ne put établir solidement que cet auteur se soit 
réellement appelé Héron et , quoiqu'il l'ait su rendre vraisemblable pour 
un demi-siècle, ce point doit être aujourd'hui remis sérieusement en 
doute. 

Quant au premier Héron , Th.-H. Martin en rabaissa l'âge vers la pre- 
mière moitié du i*' siècle avant notre ère et le considéra comme l'auteur 
réel des divers écrits géométriques portant son nom et regardés jus- 
qu'alors comme byzantins ; il admit du moins que Héron aurait composé 
un ouvrage très considérable de géométrie, intitulé les Merptxa, et que 
les écrits en question en auraient été extraits plus ou moins fidèlement. 
Dès lors les tables métrologiques devaient de même remonter à Héron 

''^ Recherches critiques, historiques et égyptien, — Ouvrage posthume de M. Le- 
géotpraphiqaes sur les fragments d'Héron troime ,revu.pwr A.~J.-H. f^inoait. (Pari*, 
d'Alexandrie ou du système métrigae i85i.) 



HERON D'ALEXANDRIE. 15-1 

d'Alexandrie, sauf tes interpolations et tes remises à jour naturelles dans 
un ouvrage destiné à l'enseignement pratique. 

Les. conclusions du remarquable mémoire de Th.-H. Martin rencon- 
trèrent, sauf des divergences secondaires, l'assentiment unanime et 
furent considérées comme définitives. C'est ainsi qu'elles forment, en 
réalité , le point de départ des importants travaux de Friedrich Huksch , 
qui, en i864t éditait à la fois ses Heronis Alexandiini ^eometricorum et 
stereometricorum Reliqaiœ (Berlin, Weidmann), recueil des débris sup- 
posés du grand ouvrage dont Martin avait admis l'existence, et le pre- 
mier volume de ses Metrologicoram scriptoram Reliqaiœ (Leipzig , Teubner) , 
dans les prolégomènes duquel il traite de l'âge des tables métrologiques 
héroniennes et de l'origine des diverses données qu'elles renferment. 

Les résultats auxquels cette discussion l'a conduit ont été reproduits 
dans sa Griechiscke and rômische Metrolog,ie et sont ainsi devenus clas- 
siques. Tout compte fait, Hultsch, tout en complétant sur des points 
essentiels le travail de Martin, ne s'écarta guère de lui que pour re- 
monter d'un deoii-siècle environ l'âge où avait dû vivre Héron; pour 
soutenir que les Merpixai n'avaient dû former qu'une partie du grand 
ouvrage supposé, dont le titre aurait plutôt été TscofjLSTpoûfisva; pour 
affirmer ce dont Martin doutait encore passablement , à savoir l'authen- 
ticité originelle d^s tables métrologiques. 

En 1860, Miller [Moniteur du iS mars), qui, l'année précédente, 
avait pénétré au Vieux Sérail, signalait particulièrement trois manu- 
scrits grecs de la bibliothèque , dont un contenant des écrits de Héron 
d'Alexandrie. Mais il se contentait d'ajouter qu'il serait important de le 
comparer avec une édition de ce mathématicien et surtout avec le mé- 
moire de Th.-H. Martin. S'il eût seulement relevé les titres, débuts et 
fins des divers ouvrages et parties d'ouvrages , la comparaison avec f édi- 
tion de Hultsch aurait fait immédiatement reconnaître l'existence des 
Msrpixct dans ce miinuscrit. Mais la notice de Miller, quoique reproduite 
dans ses Mélanges de littérature ^ectf^e ( 1 86^ , préf. „ p. v) , ne provoqua 
aucune recherche immédiate. i,fii..n .'>oH <<, 1 

En 1.875, Moritz Gantor publiait ses R&mischen Agrimensoren , dont 
il a reproduit depuis la substance dans le premier volume de ses Vorle^ 
sangen. L'iMustre historien des mathématiques développe la conception 
suivante. Héïon a recueilli les diverses formules métriques en usage de 
temps immémorial sur les ïives du Nil; il a corrigé celles qui étaient 
fautives,, ainéiioi'é les a^praximations trop gros^ères,, introduit, en un 
mot , dans la géométrie pratique les résultats de la science d' Archimède., 
Des déeouvectes. importantes, notamoaaent celle de la formule dite hérOf. 



152 PAUL TANNERY. 

nienne, pour la mesure de Taire d'un triangle en fonction des trois côtés 
(S = \/p(j5 — a) [p — h] [p — c)), ne peuvent lui être contestées. Héron 
apparaît ainsi comme le dernier en date, mais au moins comme le 
digne héritier des grands géomètres de la première période alexandrine. 
Toutefois , de son œuvre , compilée pour l'enseignement pratique , on tira 
aussi bien les formules inexactes des anciens Egyptiens que les formules 
nouvelles de la science grecque , et c'est ainsi qu'on retrouve côte à côte 
les unes et les autres , soit dans les écrits des agrimenseurs romains , les- 
quels procèdent de Héron sans le citer, soit dans ceux des géodètes 
byzantins , qui ont conservé son nom en tête de leurs rédactions. Cantor 
se montre d'ailleurs convaincu de la fidélité relative de la tradition manu- 
scrite chez ces derniers à partir d'une date déjà ancienne; c'est ainsi 
qu'il fait remonter au iv* ou au v* siècle au moins les additions expressé- 
ment mises sous un autre nom que celui de Héron dans les écrits qui 
lui sont attribués. 

3. En 1894, dans la seconde édition du premier volume des Vorle- 
sungen ûher Geschichte der Mathematik, Cantor pouvait toujours main- 
tenir les mêmes conclusions. Cependant se dessinait déjà le contre-cou- 
rant qui, en huit ans, allait renverser tout l'échafaudage élevé sur les 
fondements jetés par Th.-H. Martin; en quorum pars minima fui! 

De tous les érudits ayant voix au chapitre, seul, à ma connaissance, 
Friedlein s'était franchement déclaré sceptique en face de l'opinion triom- 
phante. En particulier, il avait contesté l'authenticité de l'opuscule 
llpuvos opoi Twv y£ù)(jLeTpîa.s èvofxarcov, sur lequel reposait toute une partie 
capitale de l'argumentation de Th.-H. Martin. En 1887, dans mon livre 
La (jéométrie grecque, je combattais à mon tour cette authenticité pour 
attribuer cet opuscule des Dejinitiones à Anatolius, en identifiant, d'ail- 
leurs, le Dionysios à qui il est dédié avec l'évêque Denys d'Alexandrie, 
qui vivait au m* siècle de notre ère, et que je considère également 
comme le Dionysios auquel sont adressés les AptOfxtjTtxd de Diophante. 

D'un autre côté , je donnais dans le même ouvrage , grâce au concours 
de Léon Rodet , une notice sur un manuscrit arabe , le Codex Leidensis 
399.1, contenant de nombreux extraits de Héron, et j'établissais ainsi 
que ce géomètre avait écrit, à côté des Merptxd, un véritable Cominen- 
taire sur Eaclide, ce qui était déjà, il est vrai, l'opinion de Th.-H. Mar- 
tin , mais ce que Cantor n'admettait point , pour des motifs que j'avais 
jusqu'alors considérés comme à peu près décisifs. 

La traduction que j'avais donnée de divers extraits de Héron et les 
autres détails dans lesquels j'étais entré sur le Codex Leidensis n'étaient 
guère de nature, comme je le faisais remarquer, à rehausser l'idée que 



HERON D'ALEXANDRIE. 153 

l'on s'était faite jusqu'alors du maître alexandrin. Tout au contraire, du 
rang de géomètre original il paraissait descendre à celui de commen- 
tateur assez ordinaire. L'intérêt présenté par la question ainsi posée dé- 
cida Heiberg, qui depuis longtemps du reste s'était prononcé pour 
l'existence du commentaire héronien, à entreprendre avec Besthorn l'édi- 
tion du texte arabe et la traduction en latin du manuscrit de Leyde 
(sous le titre : EuclidU Elementa ex interpretatione Al-Hadschdschadschii 
cum commentariis al Narizii). Mais avant que cette intéressante publication, 
dont le premier fascicule a paru à Copenhague en i 898 , ait été achevée, 
une découverte inattendue permettait de la devancer et comblait heu- 
reusement une lacune considérable du manuscrit arabe. 

Maximilian Curtze^^^ trouvait en eifet, en 1 896 , dans le manuscrit 569 
de la Bibliothèque de Cracovie une version latine, due à Gérard de Cré- 
mone, de ce même ouvrage et la publiait en 1899 {Anaritii in decem 
libros priores Elementoriim Euclidis Commeniarii) comme volume de supplé- 
ment à fédition Teubner d'Euclide par Heiberg et Menge. Les travailleurs 
ont désormais dans ce volume un document des plus précieux à divers 
égards, et si, pour porter un jugement définitif sur Héron comme com- 
mentateur d'Euclide, il convient peut-être d'attendre, à titre de compa- 
raison, l'achèvement de la nouvelle traduction d'Heiberg, je crois cepen- 
dant pouvoir dire que mon impression de 1887 ne s'est pas modifiée, et 
que, d'autre part, la publication de Curtze permet d'apporter de nou- 
veaux arguments contre l'authenticité des Dejinitiones. 

k. Que, dès les environs de l'an 1 00 avant J.-C. un commentaire com- 
plet sur Euclide eût été écrit, cela ne laissait pas que d'être singulier; 
un autre fait, plus étrange encore, était fomission de Héron parmi les 
nombreux mécaniciens grecs que cite Vitruve. Désormais convaincu de 
la nécessité de la publication de nouveaux documents pour résoudre les 
difficultés qui surgissaient, j'avais indiqué à mon ami le baron Carra de 
Vaux, comme sujet digne d'utiliser ses connaissances spéciales, la tra- 
duction d'un manuscrit arabe de Leyde, connu depuis longtemps pour 
contenir les Mécaniques de Héron, d'après la version de Kostà-ibn-Loukâ , 
quand le 28 février 1898 [Sitzungsberichte d. K. P. Akademie), dans 
un travail Uchcr dos physïkalische System des Straton, Hermann Diels dé- 
clara, pour des motifs purement philologiques, qu'à ses yeux Héron 
d'Alexandrie était un écrivain du if siècle de notre ère. Depuis long- 

**' La mort subite de ce savant , sur- sèment nous priver de nouveaux travaux 
venue le 3 janvier 1908, à Thorn, où importants qu'il préparait sur la géo- 
il professait à l'Université, va malheureu- métrie du moyen âge. 

SWANTS. 20 



154 PAUL TANNEIIY. 

temps des mots latins avaient été signalés dans les écrits authentiques de 
Héron ; Thypothèse d'emprunts faits de très bonne heure en Egypte à la 
langue des Romains (Th. -H. Martin), ou celle d'interpolations de diverses 
dates (Hultsch) , avaient fait passer sur cette difficulté. L'opinion de Diels, 
résultant d'une élude approfondie de la langue et du style de Héron, ne 
permettait plus d'accueillir ces hypothèses aussi favorablement. 

Le texte arabe des Mécaniques et la traduction française parurent 
d'abord dans le Journal asiatique de 1898. Le li août, M. Glermont- 
Ganneau communiquait à f Académie des Inscriptions et Belles-Lettres 
la rectification d'une leçon douteuse, où il reconnaissait sûrement une 
citation de « Po si donius le Stoïcien ». Par là, Héron se trouvait définitive- 
ment descendu au moins au i*"" siècle de notre ère. D'autre part, 
M. Carra de Vaux avait découvert une preuve technique que Héron était 
postérieur à Pline f Ancien, f^'opinion de Diels était dès lors à très peu 
près exactement confirmée. D'un autre côté, si fouvrage tiré de farabe 
apparaissait comme d'une importance capitale pour l'histoire de la Mé- 
canique, la bonne renommée de Héron ne semblait pas davantage devoir 
gagner à cette publication. Son plan est défectueux et donne l'impression 
d'une compilation mal ordonnée. 

En 189/1 [Zeitschriftf. Math. a. Physik, Hist. litt. Abt., p. i3-i5), je. 
tirais d'une Introduction inédite à la Syntaxe de Ptolémée (introduction 
écrite vers 5oo après J.-C.) un fragment textuel des Merpixa, prouvant 
que, contrairement à l'habitude constante des écrits byzantins qui portent 
le nom de Héron , celui-ci exprimait ses données numériques en unités 
abstraites et non concrètes. Mais, dès la fin de 1896, la découverte du 
texte de Constantinople venait, pour ceux qui en eurent la primeur, 
bouleverser bien plus gravement les conceptions antérieures sur le rôle de 
Héron en géométrie. 

Cette découAerte, et d'autre part le désir de donner des Mécaniciues 
une traduction allemande, établie sur un texte arabe mieux assuré que 
celui de f édition française , grâce à la collation de nouveaux manuscrits , 
décidèrent la maison Teubner à élargir singulièrement le plan d'une édi- 
tion critique des Œuvres de Héron , à laquelle Wilhelm Schmidt se 
préparait depuis plusieurs années dé^a.. Dans ÏEinleitung du vol. 1 (Pneu- 
matiques et Automates), pani en 1899, ce dernier a repris en détail la 
discussion sur l'âge où vivait Héron. Après avoir fixé fan 55 après J.-C. 
comme le terminus post quem pour la rédaction des Mécaniques , il se re- 
fuse en tout cas à faire descendre Héron jusqu'au temps de Ptolémée et 
rejette en particulier un argument spécial que j'ai avancé en 1898 pour 
le placer après Ménélas (qui vivait vers 100 après J.-C). La question 



HERON D'AÏ.EXANDRIK. 155 

reste donc ouverte sur ce point qui, pour le moment, ne peut être histo- 
riquement décidé. Mais ii n'a plus qu'une importance secondaire. 

5. Enfin voici que paraissent les Métriques; les communications faites 
depuis 1896 sur leur contenu avaient excité un espoir de révélations 
inattendues qui , sur certains points , a pu être déçu , mais qui , pour mon 
compte, était resté très au-dessous de la réalité. 

Sur l'âge où vivait Héron, il n'y a aucune donnée nouvelle; en dehors 
d'Archimède, il ne mentionne que Dionysodore, auquel il attribue la 
cubature de la (rrzeîç>a (notre tore) : il y a eu deu\ géomètres de ce nom, 
l'un d'Ami se, l'autre de Mélos, et l'on en sait seulement que l'un et 
l'autre ont vécu entre Archimède et Strabon. Si Héron cite encore ta 
'Oept TÔJv èv jivxXm evBei&v , sans nom d'auteur, il a pu se servir aussi bien 
de l'ouvrage d'Hipparque que de celui de Ménélas , qui portait le même 
titre. 

Mais sur tout le reste nous sommes désormais bien fixés. Tout d'abord 
Héron remonte au rang dont menaçait de le faire descendre la connais- 
sance de ses travaux tirée des versions arabes. Sans doute il utilise les 
travaux de ses devanciers, mais il a une originalité propre (d'un genre 
qu'on ne pouvait guère soupçonner). Si ce n'est point un mathématicien 
impeccable, et si on ne peut plus décidément le placer à côté des génies 
créateurs de la première période alexandrine , il tient dignement son rang 
au milieu des maîtres delà seconde période, qu'il semble avoir ouverte, 
à côté de Ptolémée, de Diophante, de Pappus. 

Maintenant les Métriques sont décidément un ouvrage complet en lui- 
même, un tout bien à part'^^; il n'y a plus aucun lieu de supposer les 
développements admis par Th. -H. Martin ou Hultsch. 

Non seulement Héron n'emploie jamais, comme je l'ai déjà indiqué, 
aucune unité de mesure dénommée, mais son ouvrage ne comprend ni 
n« comporte aucune table niélrolocjiquc. 

Il n'y a absolument rien d'égyptien ni dans les formules ni dans les 
calculs de Héron; en particulier le calcul des fractions avec l'emploi 
exclusif de quantièmes (fractions ayant f unité pour numérateur) lui est, 
sinon inconnu, au moins étranger. H se sert couramment des fractions 
ordinaires , qu'on ne retrouve guère que pour des transformations dans 
les écrits que nous pouvons désormais sûrement qualifier de pseudo- 
héroniens. ^i.'m '•!■'■■'■■ '-;/m!'>j 

Les auteurs de ces écrits ont certainement puisé dans les Métriques, 
directement ou par intermédiaire ; mais , comme formules , ils n'ont pas 

('^ J'excepte îa possibilité d'une légère mutilation à la fin du dernier livre. 



156 PAUL TANNERY. 

tout pris et , d'autre part , ils en ont bon nombre , et plusieurs réellement 
intéressantes, qui ne se trouvent point dans l'ouvrage authentique. Dans 
le détail, le degré d'indépendance des écrits pseudo-héroniens par rap- 
port aux Métriques reste à étudier et à déterminer pour chacun d'eux; 
mais, dans l'ensemble, la question est tranchée. 

Quant aux agrimenseurs romains, aucun rapprochement n'est plus 
possible avec Héron , non seulement parce que leur tradition est évi- 
demment antérieure à lui, mais parce qu'elle est nettement différente des 
Métriques. L'ingénieuse conjecture de Cantor va donc rejoindre la sin- 
gulière leçon auctor Héron metricus '^^ introduite par Mommsen dans 
Cassiodore ( Variarum , III , Sa). 

6. En commençant cet historique de la qiestion liéronienne pendant 
le XIX* siècle, j'ai parlé de tant d'érudition, de tant de sagacité inutilement 
dépensées pendant si longtemps ! Je n'ai plus, je crois, à justifier davan- 
tage ces expressions; cependant elles ont en fait été au delà de ma pensée, 
car, à mon sens, les mémoires de Letronne et de Th.-H. Martin, les 
discussions de Hultsch , les études de Cantor, si leurs conclusions ne sont 
plus défendables en présence des faits qu'ils ignoraient, n'en méritent 
pas moins toujours d'être lus et médités. D'abord on peut encore y puiser 
beaucoup de connaissances positives; en second lieu, pour exercer le 
sens historique, qu'y a-t-il de meilleur que de se rendre compte en détail 
comment les plus savants se sont trompés sur un point déterminé ? 

Or il me semble qu'il y a au moins un enseignement général à tirer de 
fhistorique que j'ai essaye de retracer. Au bout d'un siècle nous nous 
retrouvons au point de départ : les écrits pseudo-héroniens sont des œuvres 
byzantines. Qu'est-ce qui a fait abandonner cette opinion , en faveur de 
laquelle les arguments n'auraient pas manqué, si Ton avait sérieusement 
voulu les chercher.»^ C'est évidemment le mirage delà science égyptienne, 
que fon a espéré retrouver dans ces écrits; il fallait naturellement pour 
cela dénier toute originalité aux Byzantins qui les avaient transcrits, et 
faire de Héron fintermédiaire de la tradition. L'idée perce déjà chez 
Letronne , elle se précise chez Th.-H. Martin , prend corps avec Hultsch , 
s'épanouit avec Cantor. Or c'est cette idée même qui est fausse. 

Elle ne fest point, à vrai dire, en ce qui concerne la possibilité d'une 
tradition de calculs métriques remontant etîectivement aux anciens 
Egyptiens. L'emploi des quantièmes, dont j'ai parlé plus haut, constaté 
au temps de la XIl" dynastie par le papyrus de Rhind, se retrouve dans 
le papyrus grec d'Akhmîm (vif siècle de notre ère?) et se perpétue 

^'' La leçon la plus probable est aMcfor 9rom«<ic«5. 



HERON D'ALEXANDRIE. 157 

ensuite chez les Byzantins jusqu'au xiv" siècle au moins (Rhabdas, Podia- 
simos). Mais précisément Héron est resté étranger à cette transmission 
(ainsi que tous les anciens Grecs connus), et d'un autre côté les formules 
métriques qui sont vraiment caractéristiques dans le papyrus de Rhind 
ne se retrouvent plus nulle part ailleurs. Dès lors il faut s'en tenir à la 
bonne règle, que la possibilité ne doit pas faire présumer la réalité; si 
quelque chose, dans la littérature grecque ou byzantine mathématique, 
n'appartient pas à la tradition classique authentique, il n'y a pas là de 
raison suffisante pour le déclarer égyptien. 

Mais l'erreur est surtout dans le préjugé que , pour les mathématiques , 
les Byzantins se soient purement et simplement bornés à copier les 
ouvrages de l'antiquité, ou à en commenter servilement quelques-uns. 
Heiberg et moi réunissons depuis longtemps les faits positifs qui peuvent 
être opposés à ce préjugé , et quoique leur ensemble soit encore loin de 
donner lieu à un exposé satisfaisant de l'activité mathématique des By- 
zantins, nous sommes également, je crois bien, convaincus fun et f autre 
que cette activité a été au moins comparable à celle de fOccident latin 
pendant la même période. Le renouveau des études byzantines à la fin du 
xix^ siècle a dissipé à bien des égards finjuste mépris où l'on tenait un 
peuple dont le plus grand tort a été de succomber dans la lutte contre 
l'étranger, mais dont la vitalité propre, au point de vue artistique, intel- 
lectuel et littéraire , n'a jamais cessé de s'affirmer. Il n'est pas inutile de 
dire que , pour le domaine des mathématiques , la conclusion semble bien 
devoir être la même et que les inédits des bibliothèques renferment une 
riche moisson pour quiconque voudra la cueillir. 

Paul ïANNER\i. 

[La suite au. prochain cahier. ) 



De HIBERNICIS VOCABULISQUAE A LATIN A LINGUA ORIGINEM DUXERUNT 
DISSERTATION EM SCRIPSIT ATQUE INDICES CONSTRUXIT J. VeN- 

DRYES. Paris, Klincksieck, 1902, grand in-8°, 200 pages. 

Vingt ans avant la date du livre de M. Vendryes, les mots irlandais 
d'origine latine ont été le sujet d'une thèse soutenue devant la Faculté de 
philosophie de l'Université de Rœnigsberg par M. Bruno G. Gùterbock : 
Bemerkangen iiber die lateiiiischeii Lehawôrter im Irischen , erster Theil zur 



158 11. IVARnOIS DE JUBAINVILLE. 

Lautlehre, petit in-8°, i o5 pages '^l Ce travail de M. Gûterbock traite exclu- 
sivement de la phonétique, et il est divisé en quatre chapitres consacrés, 
le premier à l'accent, le second aux voyelles, le troisième aux consonnes, 
le quatrième à l'influence exercée par le gallois sur les mots latins qui ont 
pénétré en irlandais, car c'est par l'entremise des populations celtiques 
de la Grande-Bretagne qu'une partie importante des mots latins em- 
pruntés par l'irlandais est parvenue en Irlande. 

Le plan de M. Vendryes est tout différent du plan de M. Gûterbock, 
bien qu'il comporte aussi quatre chapitres ; le premier chapitre de M. Ven- 
dryes expose les faits historiques par lesquels s'explique la présence de 
mots latins en irlandais; le second chapitre a pour objet la phonétique, 
le troisième la morphologie , le quatrième le sens des mots ou la séman- 
tique; le sujet de ces deux derniers chapitres n'avait pas été traité par 
M. Gûterbock; enfm d'amples index, l'un des mots irlandais, l'autre des 
mots latins, terminent le volume de M. Vendryes, tandis que celui de 
M. Gûterbock est dépourvu d'index. L'index des mots latins dressé par 
M. Vendryes renvoie à l'index des mots irlandais composé par le même 
auteur; l'index des mots irlandais donne avec grand soin le renvoi aux 
textes ou aux glossaires dans lesquels ces mots se rencontrent , et aux mé- 
moires où ils sont étudiés, notamment aux pages de la thèse de M. Gûter- 
bock; mais malheureusement il ne renvoie pas aux pages du livre de 
M. Vendryes. 

Un des grands intérêts qu'offre cet ouvrage, c'est de nous donner un 
certain nombre d'exemples d'une langue romane padée en Grande- 
Bretagne au v' siècle de notre ère. Une expression de cette langue nous 
est conservée dans la Vie de saint Patrice, rédigée au vu* siècle par 
Muirchu macu (ou mac hui) Machtheni, et insérée au ix* siècle dans le 
manuscrit connu sous le nom de Livre d'Armagh : il s'agit d'une fonnule 
de remerciement empruntée par le pieux apôtre au texte liturgique : 
Gratias agamas domino dco nostro^'^K Dans le récit composé par Muirchu, 
ce n'est pas à Dieu que saint Patrice adresse des remerciements ; c'est à 
un Irlandais nommé Daire qui lui a donné un vase de cuivre très beau 
contenant trois mesures et venant des régions transmarines : gratz-acham, 

'*' Il ne faut pas oublier que, sur ce les pages xx-xxvii. A comparer : J. Loth, 

point comme sur tant d'autres, l'initia- Les mots latins dans les langues britan- 

tive appartient à M. Whitley Stokes, qui, niques [gallois, armoricain, comique), 

en 1862, dans la préface de ses Tkree Paris, Bouillon, 1892. 
irisk Glossaries, a consacré à la nomen- ^'^ Warren, The Litargy andRitaalof 

clôture des mots irlandais tirés du latin the Celtic Charch, p. 333. 



J.i:S MOTS IRLANDAIS D'ORIGINE LATINK. 159 

lui dit saint Patrice. Le donateur ne comprend pas ce remerciement et 
le prend pour une sotte impertinence; il se fait rendre le vase que Patrice 
restitue en répétant gratz-acham , et le donateur, tout étonné, finit par 
rapporter le vase au patient évêque. L'expression ^ro/z-ac/ia/n est répétée 
sept fois, c'est-à-dire deux fois avec l'orthographe que nous donnons, cinq 
fois avec une lettre de moins, tfraz-acham , c'est-à-dire que cinq fois la 
paresse du scribe lui a fait laisser un t dans l'écritoire ^^^ : il faut lire 
grâtz-àchâm en donnant aux deux a longs un son presque identique à 
celui de l'ô long ^^\ c'est-à-dire en prononçant à peu près grôtz-âchôm; 
grâtias est devenu grâtz ou mieux grôtz , avec maintien du t que le français 
a transformé en sifflante et avec chute des deux voyelles finales; enfin 
dans àclidm, la finale us à'àgàmàs est tombée et le g s'est changé en une 
spirante cli; c'est la transition à la chute du g médial qu'on observe chez 
Grégoire de Tours dans le nom de lieu Mantoloinaus pour Mantolomagus^^^ ; 
ch exprime le son représenté par h dans les deux manuscrits de Gratius 
Faliscus qui nous ont donné la leçon iiertraham pour uertragani , nom de 
la femelle du lévrier C'*. Ces manuscrits, ix% x" siècle, reproduisent pro- 
bablement sur ce point la leçon d'un manuscrit de l'époque mérovin- 
gienne. 



Parmi les mots étudiés par M. Vendryes, un certain nombre sont évi- 
demment tirés immédiatement du latin , sans l'intermédiaire d'une langue 
romane : quelques-uns peuvent remonter au temps de la domination 
romaine en Grande-Bretagne , d'autres avoir été apportés , plus tard , par 
des missionnaires qui savaient le latin. 

De ces mots venant immédiatement du latin , une catégorie mérite d'at- 
tirer l'attention; ce sont les substantifs formés à l'aide du suffixe— ïio—. 



''' WhilleyStokes, The tripartite Life 
of Patrick, p. 291; Hogan, Documenta 
de sancio Patricia , p. /i6 ; Analecta BoUan- 
diana, 1. 1, p. 572. 

'*' Saint Patrice, comme tous les Gal- 
lois de son temps, prononçait ô l'a. 
Quand il n'était pas content, il jurait 
en gallois : Mu dé brôt «Mon dieu de 
jugement » , disait-il. Brôt est , au v' siè- 
cle, la prononciation brittonique d'un 
primitif brâtu— «jugement»; cf. Rhys 
dans la Revue celtique, t. I, p. 358; Li- 
vre d'Arma^, f° 6 fc 1 ; Whitley Stokes, 
The tripartite Life of Patrick, p. 289; 
Hogan, Documenta de Sancto Patricia, 



p. M; Analecta bollandiana , 1. 1, p. 57a; 
Whitley Stokes, Three irisk glossaries, 
p. 28; Sanas Cormaic, p. 106; Zimmer, 
Glossœ hihernicee , p. 277. 

^^^ Mantolomaus , Ilisloria Francorum, 
1. X, édition Arndt, p. M6, 1. 5-6; cf 
Mantoiomagensem vicum, ibid., 1. Vil, 
c. 4^7, même édition, p. 32 2, 1. 27-28; 
édition Colon, p. 4/4, 1. 3o. 

'** Cynegetica, 202. Le masculin ver- 
tragus se lit chez Martial, XIV, 200. H 
n'y a aucun compte à tenir de la leçon 
vertagus , à laquelle trop d'inij)ortance 
est donnée par Forcellini, édition De-Vit, 
t. VI, p. 299. 



160 H. IVARBOJS DE JUBAl^VJLLE. 

Ce suffixe était atone en latin; il tombe en français; en irlandais ïï, 
voyelle initiale de ce suffixe, est frappé d'un accent secondaire, il se 
change en e par faction rétrograde de ïo de la seconde syllabe de ce suf- 
fixe ; Il consonne tombe, et la voyelle finale o disparaît également. Donnons 
comme exemple un mot irlandais d'origine celtique: le substantif neutre 
irlandais eirge , « acte de se lever » s'explique par un primitif * èx-rëcjiiôn 
avec accent principal sur la voyelle initiale et avec accent secondaire sur 
Vi voyelle bref de la syllabe pénultième. Passons aux mots d'origine 
latine. 

C'est immédiatement sur le latin qu'ont été formés f irlandais muide= 
môduus, en français «muids», Y irlandais caise = càsnùs = câsêûs, en 
espagnol queso, en allemand kâse, en anglais cheese; f irlandais caille = 
pâliaini, en français « paile » puis « poêle »; l'irlandais caithe = pûtijàs = 
pâtèas, en français «puits»; ces deux derniers mots sont évidemment 
contemporains de case = pascha «pâques», de cruinither = presbyter 
« prêtre », et datent de l'époque oi'i les Irlandais ne pouvaient encore pro- 
noncer la labiale sourde p. 

Le suffixe lia peut donner lieu à des observations analogues : exemple 
l'irlandais /ai7fe «joie » = *Urt/eRù'Va ou uàlettia, de la même racine que 
le latin vole « portez-vous bien » ; failte est un mot d'origine celtique. 

Du latin viennent immédiatement firlandais caimmse ==câmîsîia, en 
latin càmisia, en français « chemise »; l'irlandais pairc/ie = parôcf/a, en fran- 
çais « paroisse », d'un bas-latin* paroda, ordinairement écrit parochia pour 
paroecia. 

Mais d'autres mots supposent un emprunt à une langue romane ; tels 
sont, parmi les thèmes en —io-: l'irlandais enair ==janaârius , en gallois 
ionawr, en breton genver, en français « janvier » ; l'irlandais mainistir, en 
bas-latin monasttrium , ou mainisler, en latin classique monasteriam , en 
français « monastère », en breton de Vannes moaster ; firlandais saltir, en 
latin psaltérium , en gallois sallivyr, pour saltwyr en français « psautier » ; 
l'irlandais jcilic, en latin ciltciam, en français «cilice»; l'irlandais sacar- 
baic = socrificiam , en français « sacrifice » ^^\ 

On remarquera que dans ces deux derniers mots le c suivi de io n'est 
pas assibilé. 

^'' L'irlandais sacnrbaic (prononcez le second introduit conformément aux 

sacarvaic) suppose un primitif roman lois de la langue irlandaise, et placé 

sacrvic avec en irlandais deux a hyst- avant Vi de la dernière syllabe, grâce à 

rogènes, le premier destiné à faciliter la l'influence de Va précédent déterminé 

prononciation des trois consonnes crv , par l'a de la première syllabe. 



LES MOTS IRLANDAIS D'ORIGINE LATINE. 161 

Passons au sufFixe îia. Nous citerons comme exemples : 
L'irlandais eclais, « église », en latin d' Mande ecclessia, gallois eglwys, 
breton ilis; l'irlandaisy^iï, « fête» du latin vigilia^^\ gallois gwyl, breton 
goel [gw, go britannique égale / irlandais et u indo-européen), fran- 
çais « veille » , parce que dans la liturgie chaque fête commence la veille 
du jour où elle est indiquée dans le calendrier ; l'irlandais béist « bête » , en 
latin héstia; l'irlandais abstanit, en latin abstinentia : Va de la seconde 
syllabe à'absianit est une voyelle hystérogène substituée à Vi posttonique 
et prétonique de la seconde syllabe qui devait tomber; cet a, qui doit sa 
couleur à l'a de la première syllabe , est venu faciliter la prononciation 
des consonnes b, s, t, n, qui se suivraient immédiatement si cette voyelle 
n'était pas intervenue; d' abstinentia le second n est tombé suivant la 
règle qui veut la chute en irlandais de tout n suivi d'une sourde ; abstanit 
suppose un mot roman abstnénti dont Ve est devenu i en irlandais par 
l'action rétrograde de ïi final; le t ne s'est pas assimilé comme dans le 
français « abstinence ». Un mot irlandais qu'on peut comparer est 
pennit = poeniténtia , en français « -pentance » dans re-pentance; pennit = 
pendint=pententi. 

Un exemple intéressant des deux systèmes est fourni par le double 
nom de saint Patrice : Cothraige, Patraicc; Gothraige avec c = jo comme 
dans caithe=putîias^=pateas, caille = palliium , et avec e final =io, tio, 
comme dans ces deux mots et dans maide == niodiius , caise = castias = 
caseiis. Patraicc, relativement récent, est Ija prononciation irlandaise d'un 
roman Patrie. 

Un des mots les plus curieux est pôc , « baiser » , qui existe à la fois en 
irlandais , en gallois et en breton. Il tire son origine de l'usage liturgique 
du baiser de paix. On lit dans le sacramentaire de Saint Gall : 

Mittit sacerdos sancta m calicem et dat sibi populas pacem '*'. 

La paix se donnait sous forme de baiser. Aujourd'hui, en France, 
c'est dans le clergé seulement que se donne le baiser de paix. Autrefois 
tous les assistants se le donnaient ; aussi les hommes occupaient-ils un 
côté de l'église, et les femmes l'autre côté. Aujourd'hui l'usage liturgique 
du baiser de paix a disparu parmi les fidèles ; mais dans bien des églises 
de village on voit persister l'habitude de la séparation des hommes et 
des femmes, qui n'a pour motif autre chose que l'ancienne coutume du 

'"' Avec chute du g. Pour comprendre la formation du mot irlandais, il faut 
supposer que vigilia était devenu vinilia, puis vîilia. — '^^ Warren, The Liturgy and 
Ritual ofthe Celtic Church, p. 177. 



Q 1 

IHPIIIIIEME NATI0N1I.E. 



162 II. D'ARBOIS DE JUB AIN VILLE. 

baiser de paix avant la communion et l'inconvenance du baiser qu'entre 
hommes et femmes on se donnerait à l'église. Pôc « baiser »= pâcem , 
avec chute de la finale ~em, et prononciation ô de l'a; c'est un mot ro- 
man de Grande-l^retagne. 

Il y a quelques points de détail sur lesquels je ne partage pas les doc- 
trines du savant auteur : suivant lui, page 112, anam-chara, littéralement 
« ami de l'âme » c'est-à-dire « directeur de conscience » ne serait autre 
chose qu'une déformation populaire du latin continental anachoreta, en 
Irlande anacliorita^^\ 

Cette doctrine est inconciliable avec le passage suivant de la collection 
canonique irlandaise, livre XXXIX, c. d , De variis (jeneribus monacho- 
rani : 

Tertium genus est anachoretarum , qui, jam coenobiali conversatione 
perfecti , semetipsos includunt in cellulis procul a conspectu hominum 
remoti, nemini ad se praebentes accessum '^l 

Quelqu'un qui ne se laisse approcher de personne , nemini ad se prae- 
bens accessam, ne peut diriger la conscience de qui que ce soit. 

M. Vandryes met dans sa liste de mots d'origine latine avec un point 
d'interrogation l'irlandais anim, datif singulier anmain, accusatif singulier 
anmain n-, datif pluriel amnannaib, en breton au singulier c/ie/", au pluriel 
anaoïin, toutes formes qui supposent un thème animon-, étranger à la 
langue latine. L'idée celtique est que les défunts , laissant leur corps 
mortel dans le tombeau, vont au delà de l'Océan, à l'extrême Ouest, 
trouver un corps nouveau, accompagné d'un double des esclaves, des 
chevaux, des armes, de tous les objets quelconques déposés avec les restes 
du mort dans la fosse funèbre. Lé lien entre le corps mortel du défunt 
et le corps immortel que revêt dans l'autre monde le Celte ressuscité , c'est 
l'âme , animon- ; et la ressemblance de ce mot avec le mot latin corres- 
pondant n'est pas plus extraordinaire que celle du gaulois rix « roi » avec 
le latin rex, ou de l'irlandais /chï/i « poète »= uâtis avec le latin uâtes, ou 
enfin du latin dhiiis avec le celtique deuos, en irlandais dia, en breton 
.doaé, en gallois daa. 

Dans l'antiquité païenne , une idée généralement répandue est qu'avec 
le dernier souffle le principe de la vie s'échappe et qu'il survit au corps; 

^'' WhiÛey Stokes , The tripartile Life '*' Wasserschleben , D/e iriscfee Àano- 

of Patrick, p. SSy, 1. 26; p. 354, 1. 10. nensammhmg, u° édition, p. l/i8. 



LES MOTS IRLANDAIS D'ORIGINE LATINE. 163 

en latin ce principe s'appelle anima, féminin à' animas, el A' anima vient 
le verbe animo « je souffle » ; le nom grec correspondant est "^vyri , de ^/up^w 
«je souffle », et dès le début de l'Iliade, les âmes, c'est-à-dire les souffles 
des héros , leur survivent ; 

OoAAàs S' i<^dî(JiOvs ip^x.'^s AiSt ^ispoiaipev 
Upcbcov, dvTorJs Se éXcbpict reûp^e KVve(7(Ttv 
otcovoUri re Zaîroi. "^ 

Croire que la conception d'un principe vital, survivant au corps et 
distinct de lui, serait une innovation chrétienne, est une erreur évidente. 
Ce qu'il y a de spécial aux Celtes sur ce point, c'est la croyance que les 
âmes des morts allaient dans un autre monde animer un corps nouveau 
et y mener une vie semblable à celle de ce monde-ci. On trouve en 
Egypte une doctrine semblable. 

Ainsi je ne crois pas que le nom celtique de l'àme soit emprunté à la 
langue latine. 

Je n'admets pas d'avantage que le substantif féminin irlandais montar, 
muinter « famille », au génitif mu»i/ire, vienne du latin monasterùim; montar, 
muinter provient d'un primitif* mÔnûtera, mônôtêra, monàléra; ce mot, 
comme l'institution de la famille , est évidemment bien anténeur à l'in- 
troduction des moines en Irlande. Cét-muinter, «femme légitime», celle 
des femmes qui a la primauté dans la famille , celle qui a le pas sur les 
concubines, ne peut pas avoir eu le sens littéral et primitif de « premier 
•monastère », c'est-à-dire « premier des bâtiments habités par les moines ». 
De monasterium vient en irlandais mainislcr et non montar dont l'a serait 
inexplicable avec cette étymologie. Du reste M. Vendryes ne présente 
que comme hypothétique l'origine latine de montar, et on ne peut lui re- 
procher d'avoir inventé cette doctrine qu'il a empnjiitée à M. 11. Zinmier. 

Ces quelques critiques ne m'empêchent ptis de considérer la publi- 
cation de M. Vendryes comme une œuvre de grande valeur, ni de 
faire grand cas des travaux de M. Zimmer, sans me croire cependant 
obligé d'accepter sur tous les points les doctrines de cet éminent érudit. 

H. D'ARBOIS DE JUBAINVILLE. 



<'^ Aarra et non -syâtcr*. nStrt est une est responsable Arîstarque , grand gram- 
correction inepte dont probablement mairîen, mais petit esprit. 



164 HENHI J3EÏÏERA1N. 



W. Edmond Oswell. — William Cotton Oswell, hunter and explo- 
rer; ihe story of is life; with an introduction by Francis G Alton. 
2 vol. in-8°. Londres, William H einemann. 1900. 

Que le nom et les travaux d'un explorateur inconnu, ayant vécu au 
xvi" ou au xvn" siècle, soient découverts dans des archives coloniales 
ou maritimes et remis en honneur, c'est un fait assez fréquent et tou- 
jours explicable; mais que pareille aventure arrive à un de nos con- 
temporains, à un personnage disparu il n'y a même pas dix ans, c'est un 
cas singulier; c'est pourtant celui de William Cotton Oswell, dont le 
fils aîné, M. William Edward Oswell, vient de publier la correspon- 
dance. 

On savait déjà vaguement qu'Oswell avait, au milieu du xix" siècle, 
voyagé en compagnie de Livingstone. Mais ses lettres et les pièces diverses 
que l'éditeur y a jointes prouvent qu'il a pris à deux découvertes capitales 
dans la géographie de l'Afrique une part bien plus importante qu'on ne 
le supposait jusqu'à présent. 

Né le 2 y avril 1818, élevé à Rugby dans la public school, alors très en 
laveur, du docteur Arnold, Oswell entra en janvier i836 au service de 
ia Compagnie des Indes. 11 passa une année au collège de Haileybury, où 
les futurs civilians faisaient leur apprentissage administratif, et partit en 
iS'àj pour l'Inde. Très affaibli par un séjour consécutif de sept années,, 
passées surtout dans les districts d'Arcot et de Cuddapah, il espéra, et 
avec raison, que le climat salubre de la colonie du Cap rétablirait sa 
santé. 11 s'embarqua à Madras le 2 septembre 1844, et arriva sept se- 
maines plus tard à Capetown. 

Tout en s'acquittant des devoirs de sa charge , Oswell avait contracté 
dans l'Inde une véritable passion pour la chasse. Or l'Afrique australe 
était à cette époque un véritable paradis pour les chasseurs : herbivores, 
pachydermes, grands fauves y abondaient. Pour se livrer plus librement 
à son f'\ercice favori, Oswell s'avança progressivement dans l'intérieur 
du ])ays, pénétra dans des régions que jamais (européen n'avait abordées 
avant lui, et devint ainsi explorateur sans en avoir, pour ainsi dire, 
formé au préalable le dessein. 

Jusqu'à la fin du xviu* siècle, le fleuve Orange avait marqué la limite 
septentrionale des connaissances des géographes sur l'Afrique australe. 
Mais , depuis le commencement du dix-neuvième , un effort contiim avait 
été fait du Cap par des fonctionnaires ^ des explorateurs bénévoles et des 



LES DÉCOUVERTES GÉOGRAPHIQUES D'OSWELL. 165 

missionnaires protestants, anglais et français, pour découvrir les ca- 
ractères de la région qui s'étend au delà. 

En 1801 , la sécheresse ayant fait périr une partie du bétail de la co- 
lonie, le gouverneur envoya deux commissaires, Truter, membre de la 
cour de justice , et Somerviile , chirurgien militaire , en acheter aux indi- 
gènes Betchouanas ; ils s'avancèrent jusqu'au village de Lattakou. 

Pendant une simple excursion de trois semaines , accomplie en janvier 
et en février 1809 le long de la rive gauche de l'Orange, le colonel Col- 
lins distingua, sur la rive opposée, l'embouchure d'un cours d'eau im- 
portant venant du nord-est, et qu'il nomma la Caledon river, en l'honneur 
du comte Caledon, alors gouverneur du Cap. En même temps, de di- 
verses notions recueillies oralement il conclut , avec sagacité , à l'impor- 
tance de la chaîne du Drakensberg et à fexistence d'une grande rivière, 
qui se confondait avec l'Orange, et qui n'était autre que le Vaal. 

De ces deux cours d'eau, lequel était le fleuve et lequel l'affluent P 
A cette question William Burchell répondit en novembre 1 8 1 1 , en prou- 
vant par des mesures précises que le débit de l'Orange surpassant de 
beaucoup celui du Vaal, c'était le premier qui devait être considéré 
comme le fleuve , opinion qui n'a j^lus , depuis cette époque , été remise 
en discussion. 11 traça aussi sur sa carte l'amorce de deux affluents du 
Vaal, YIJart et la Modder. 11 est remarquable, on peut le faire observer 
incidemment, que vingt-cinq ans avant la grande émigration des Boers, 
des termes hollandais apparaissent déjà dans la toponymie transoran- 
gienne : le Vaal, c'est la rivière jaunâtre; la Modder, c'est la rivière 
boueuse. Ces noms avaient été donnés aux accidents du sol par des 
métis de colons européens et de femmes hottentotes, appelés dédai- 
gneusement au Cap des hastaards ^^\ qui vivaient en petits groupes sur 
les rives de l'Orange et, comme leurs pères, parlaient un hollandais 
corrompu. 

De novembre 1829 à janvier i83o, le missionnaire Robert Molfat 
entreprit, non sans courage, un voyage vers le nord : il visita les Mata- 
bélés, peuplade guerrière, issue des Zoulous, et qui faisait la terreur des 
tribus envirormantes. Malheureusement les renseignements qu'il rapporta 
manquaient de piécision et de critique. 

De ces diverses expéditions, la plus importante, sans contredit, fut 
celle qui fut organisée en i83/i et défrayée par un comité d'habitants 
du Cap qui s'intéressaient aux questions géographiques, dans lequel 

^'^ Les missionnaires anglais, que ce désignait une tribu indigène dont beau- 
lerme choquait dans leur respectability, coup d'individus s'étaient mêlés aux 
firent prévaloir le nom de Griquas , qui hastaards. 



166 HENRI DEHERAIN. 

figurait sir John Herschell. La direction en fut confiée à un chirurgien 
militaire nommé Andrew Smith, auquel plusieurs mémoires d'histoire 
naturelle et une exploration au Natal avaient déjà valu une certaine no- 
toriété. Andrew Smith partit du Cap en juin i83/i , remonta le Galedon 
jusqu'à sa source , et visita les diverses tribus dispersées sur ses rives , 
Basoutos, Corannas, Mantatis. Revenu au confluent de l'Orange et du 
Vaal, il se rendit en i835 chez les Matabélés, et en étudia les mœurs. 
Ayant obtenu des guides du chef Mosilikatse , il explora la section supé- 
rieure d'un grand cours d'eau, coulant vers le nord, dans une direction 
opposée à celle suivie par le Vaal, et que dans son Report il nomme 
YOori : c'est le Limpopo des cartes actuelles. 

L'année suivante, en i836, le capitaine William Gornwallis Harris, 
tout en chassant les hippopotames , alors très nombreux dans le Limpopo, 
fit quelques observations nouvelles sur ce système fluvial. 

A la même époque , deux missionnaires français , Arbousset et Dau- 
mas, explorèrent le Drakensberg et firent l'ascension d'une montagne 
qu'ils nommèrent le Mont aux sources, en raison de trois grandes rivières, 
le Galedon, l'Orange et la Tugela, qu'ils voyaient se former sur ses 
pentes. 

Un premier fleuve , l'Orange , grossi d'un grand affluent , le Vaal , et 
aboutissant à l'Océan Atlantique; au nord, un autre fleuve, l'Oori ou 
Limpopo , qu'on supposait , d'après plusieurs indices , se jeter dans l'Océan 
Indien; à l'est, une longue chaîne de montagnes, le Drakensberg; à 
l'ouest, une région aride et inhabitable, le Kalahari, telles étaient, en 
iShk, à l'époque où William Gotton Oswell débarqua pour la première 
fois à Gapetown , les principaux points acquis de la géographie de l'Afrique 
australe. 

De i8/i5 à i852, Oswell accomplit cinq voyages. Le premier dura 
de juin à novembre i845. Accompagné d'un certain Murray, qui parta- 
geait sa passion pour la chasse, il suivit la lisière qm sépare le Kalahari 
de la contrée , plus arrosée et herbeuse , où f Etat libre d'Orange et la 
République Sud-Africaine devaient se fonder quelques années plus tard. 
Il dépassa de beaucoup le tropique , visita les tribus des Bamangouatos 
et des Bakaas, et revint le long de la rive gauche du Limpopo. Il s'était 
avancé, ainsi qu'il l'écrivait le 29 avril 18 4 5, «loin, bien loin, au delà 
de ce qu'indiquaient les cartes de l'Afrique australe ». 

L'année suivante, en i8/i6, Oswell fit un nouveau voyage dans la 
même contrée en compagnie du capitaine Frank Vardon. Ils longèrent la 
rive gauche du Limpopo , jusqu'au point où le fleuve est coupé par le 
3 1 ° long. Est Greenwich , et revinrent en suivant la rive droite. Ils décou- 



LES DÉCOUVERTES GÉOGRAPHIQUES D'OSWELL. 167 

vrirent un affluent de droite qu'ils nommèrent le Mokolwe et qui est très 
probablemient le Magalaqiieen des cartes actuelles. 

Pendant ces deux, voyages, non seulement Oswell n'entretint que 
d'excellents rapports avec les indigènes qu'il rencontra, mais il devint 
fortuitement le bienfaiteur des Bakaas. La récolte avait manqué entière- 
ment et ils périssaient de faim; Oswell se fait délibérément leur pour- 
voyeur : il emmène avec lui une troupe de six cents hommes et enfants, 
si maigres , que leur squelette se dessinait sous leur peau ; il tue des élé- 
phants, des rhinocéros, des girafes, des hippopotames, et au bout de 
six semaines renvoie ses protégés en bon point et chargés de paquets de 
lanières de viande séchée , qu'ils portaient sur leur dos comme des fagots 
de bois. 

Toutefois, si Oswell avait seulement complété les renseignements 
rapportés par Andrew Smith et W. G. Harris, si son œuvre s'était réduite 
à une simple contribution à la géographie du Limpopo , il n'y aurait pas 
lieu de le distinguer du commun des explorateurs. Mais ces voyages de 
1845 et de 1846 ne lui servirent, pour ainsi dire, que d'exercices pré- 
paratoires à d'autres expéditions plus importantes. 

En 1845, il s'était arrêté à la mission de Kolobeng, la plus éloignée 
de la côte, de toutes celles que la London missionary Society entretenait 
dans l'Afrique australe, et dont le chef était David Livingstone. Oswell 
avait aussitôt éprouvé pour Livingstone une amitié qui ne prit fin qu'à 
la mort du célèbre explorateur, et, dans la première lettre qu'il écrivit 
après leur entrevue, il l'appelait « le meilleur, le plus intelligent et le 
plus modeste des missionnaires ». 

Selon une tradition , vieille de plus de deux cents ans et reposant sans 
doute sur des rapports d'indigènes , il existait un grand lac au nord du 
désert de Kalahari. Tout récemment, Andrew Smith, plus affirmatif 
encore que ses devanciers, avait avancé que « ce lac intérieur était situé 
à trois semaines de marche au nord du tropique du Capricorne ». De 
même que la « question des sources du Nil » , la « question du Niger » , 
la « question du Congo » , la « question des monts de Kong » , se sont 
successivement ou simultanément posées devant les géographes, de 
même il existait vers 18 45 une « question du lac intérieur de l'Afrique 
australe ». Oswell et Livingstone résolurent de tenter ensemble de l'élu- 
cider. 

Parti de Colesberg en avril 18/19 , ^^^ compagnie de son fidèle Murray, 
Oswell prit Livingstone en passant à Kolobeng, et s'adjoignit plusieurs 
indigènes Baquainas, dont fun était déjà allé à la «grande eau». La 
traversée du désert fut très pénible. Les voyageurs avaient à abreuver 



168 HENRI DEHERAIN. 

quatre-vingts bœufs attelés aux chariots et vingt chevaux, H leur aurait 
fallu renoncer à leur entreprise s'ils n'avaient eu la chance de trouver 
de l'eau, une fois en creusant le sol, deux fois dans de petites mares 
superficielles. Le Ix juillet 18/19, ^^ atteignirent la rive d'un cours d'eau, 
qui se perdait dans le sable, mais qui, selon les dires des indigènes, 
sortait du lac, but de l'expédition. C'était la Zoaga. «Désormais, écrit 
Oswell , nos craintes ne furent plus qu'un souvenir. » Une distance de 
quatre cents kilomètres les séparait encore du lac, mais en suivant la 
rive de la Zouga, ils étaient certains de ne pas s'égarer. La brousse, en 
certains points très épaisse et formée de buissons épineux, constituait le 
seul obstacle à leurs progrès. 

Impatient d'arriver, Oswell laisse derrière lui le train très lent des 
chariots , part à cheval et atteint enfin la rive du lac. « Ma satisfaction 
fut entière, écrit-il, et ma peine largement payée. Une vaste surface 
d'eau s'étendait devant nous, au nord-ouest et à fouest, pas de rivage en 
vue : un horizon sans limites comme sur l'océan. » Les indigènes nom- 
maient ce lac : Noka a Batlatli, Noka a Manipoore, Inghabé, N garni. On 
sait que c'est cette dernière forme qui s'est imposée dans la nomenclature 
géographique, et que depuis l'expédition d'Oswell et de Livingstone un 
lac N garni figure sur les cartes d'Afrique. 

Oswell revint au Cap à la fin de 18/19, n^^is avec l'intention de se 
mettre bientôt de nouveau en route. Dans une lettre écrite le 1 6 janvier 
i85o à son oncle Benjamin Oswell, il expose son dessein « de repartir 
pour l'intérieur du continent et de tenter d'atteindre les postes portugais 
du Zambèze, par une route de terre ». Il avait été entendu aAec Living- 
stone qu'ils accompliraient ce voyage ensemble ; mais quand Oswell arriva 
à Kolobeng pour prendre son compagnon, il apprit cpie Livingstone, 
contrairement aux conventions, était, depuis un mois, parti seul pour 
le Zambèze , qu'il fut d'ailleurs incapable d'atteindre. Oswell se décida à 
retourner au lac Ngami , dont la route lui était maintenant bien connue ; 
alors qu'en 18/19 ^^ vivait seulement relevé la rive méridionale du lac, 
il en accomplit, cette fois, le tour complet, en se livrant à son exercice 
favori, la chasse. 

Ce quatrième voyage avait seulement confirmé les résultats du troi- 
sième. Le cinquième en eut de nouveaux et de fort intéressants. 

Voici, en avril 1 85 1, Oswell de nouveau à Kolobeng. Livingstone 
hésite beaucoup à l'accompagner : il ne possède ni chariot ni bœufs 
d'attelage; est-il prudent d'emmener sa famille, dont il ne veut pas se 
séparer, dans un voyage long , pénible , et pendant lequel , vu la rareté 
des points d'eau, on souffrira certainement de la soif? Mais Oswell lève 



LES DÉCOUVERTES GÉOGRAPHIQUES D'OSWELL. 169 

toutes les difficultés. Il avait déjà libéralement supporté les frais de 
l'expédition au lac Ngami ; aujourd'hui il office à Livingstone un chariot 
avec son attelage. En outre, il propose de servir d'éclaireur à la caravane 
et de s'assurer qu'elle trouvera de l'eau dans les puits. 

Livingstone cède à ces instances généreuses et, accompagné de sa 
famille, il se met en marche avec Oswell. De Kolobeng ils se dirigent 
vers le nord , découvrent et traversent la lagune salée du grand Maka- 
rikari, véritable chott, pareil à ceux qui parsèment les j^iateaux algériens 
et la terrasse de l'Atlas saharien. Inclinant ensuite légèrement vers l'ouest , 
ils arrivent le 18 juin i85i au Chobé, le grand affluent de droite du 
Zambèze. Ils laissent les chariots sur la rive droite et font passer leurs 
bœufs d'attelage sur la rive gauche , où la mouche tsetsé , si funeste au 
bétail , n'est pas à redouter. Puis Oswell et Livingstone partent à cheval , 
traversent la presqu'île formée par le Chobé et le Zambèze et, le li août 
i85i , atteignent la rive droite du grand fleuve de l'Afrique australe, en 
face du village de Secheké. Jamais avant eux explorateur européen, 
parti soit du Cap de Bonne-Espérance, soit de la côte de Mozambique, 
n'avait pénétré si loin dans l'intérieur du continent africain , ni con- 
templé les flots du Zambèze à une distance relativement si proche de son 
origine. 

Pendant ce voyage, Oswell et Livingstone furent puissamment aidés 
par un chef indigène nommé Sebitoane, dont la vie avait été semée 
d'aventures. En 1828, des Mantatis, bandes incohérentes d'indigènes 
fuyant affolées, au nord du fleuve Orange, devant le chef zoulou Chaka 
et son armée irrésistible, avaient failli envahir la colonie du Cap. Mais, 
le 2 5 juin 1823, elles avaient été arrêtées et repoussées, au village de 
Lattakou, par une petite armée de Bastaards ou Griquas. Sebitoane, chef 
de l'une de ces bandes, s'était alors dirigé vers le nord, avait traversé le 
désert, suivi la Zouga, contourné le lac Ngami, était arrivé sur les rives 
du Zambèze et y avait constitué une de ces dominations éphémères si 
nombreuses dans l'histoire de l'Afrique. 

Oswell eut un instant le projet de descendre le long de la rive du 
Zambèze jusqu'à l'embouchure, ou au moins jusqu'aux premiers postes 
portugais. Mais les renseignements des indigènes sur les difficultés que 
les marécages et la mouche tsetsé opposeraient à sa marche, le désir de 
revoir l'Angleterre, le décidèrent à reprendre la direction du Cap. Il y 
arriva en janvier 1 882 , et s'embarqua quelques semaines plus tard. 

Sa carrière d'explorateur était finie. Pendant la guerre de Crimée, il 
servit auprès de lord Raglan en qualité de secrétaire et de messager de 
confiance, employa les années i855 et i856 à voyager en Amérique et 



IMPRIHEBI 



170 ITEM\T DEHERAÏN. 

dans les AntiJles, ])uis, revenu en Angleterre, se maria et, dès lors, 
mena, entre sa femme, ses enfants et ses amis, une vie facile et oisive de 
gentilhomme campagnard. [1 mourut le i""" mai iSgS, sans être retourné 
en Afrique. 

L'introduction dans la science géographique de cette notion qu'entre 
le Limpopo, le Zambèze et le Cunene il existe dans l'Afrique australe 
un vaste bassin qui ne communique ni avec l'Atlantique ni avec l'Océan 
indien, puisque la Zouga, l'émissaire du Lie Ngami, s'évapore et se perd 
dans le sable, telle fut la première découverte d'Oswell. 

La seconde a consisté à prouver l'importance hydrographique du 
Zambèze. A la date de i85i, le Mger était encore imparfaitement 
connu; sur le Congo, personne n'avait dépassé le point atteint en 1816 
par Tuckey et qui correspond au poste actuel d'isangila ; on ne con- 
naissait encore bien qu'un seul des grands fleuves d'Afrique, le Nil , grâce 
aux trois expéditions équipées de 1 8i.^9 à 18/12 par Méhémet Ali , et qui , 
sous la direction scientifique de notre compatriote D'Arnaud bey, s'étaient 
avancées de Khartoum jusqu'au 4" A 2' de latitude nord. Osvvell rapporta 
cette notion nouvelle qu'à treize cents kilomètres de son embouchure le 
Zambèze était déjà un grand fleuve , profond , large de trois à quatre cents 
mètres et, par gros temps, agité comme un lac, puisque le canot dans 
lequel il l'avait traversé roulait et embarquait de l'eau. 

Sur la liste des grands fleuves du globe, le Zambèze figurait désormais 
à côté du Nil. 

Constatant l'intérêt de cette œuvre, on s'étonne que le nom de Wil- 
liam Cotton Oswell soit resté si obscur, tandis cpie celui de son compagnon 
DaAid Livingstone brillait soudain d'un éclat que les années n'ont pas 
affaibli. 

Plusieurs circonstances ex])liquent cette indifférence de l'opinion 
publique. Homme d'action avant tout, chasseur intrépide, se plaisant 
aux entreprises difficiles et périlleuses , dont il se tirait par son sang-froid 
et son courage , Oswell avait la plus grande répugnance pour tout travail 
d'écriture. Jamais il ne se résolut à entreprendre un récit complet et 
méthodique de ses voyages. 11 se vantait même de son indolence. « Si 
telle avait été ma destinée, écrivait-il le 26 octobre iSlià à sa mère, 
j'aurais pu être un véritable explorateur; j'aurais même possédé une qua- 
lité dont beaucoup de voyageurs sont privés , celle de ne pas griffonner 
de livre. Ma paresse foncière m'aurait protégé contre un pareil acte. » 

Tout au rebours , David Livingstone était un fort habile intendant de 
sa gloire. A peine est-ii revenu du lac Ngami qu'il envoie à Londres un 
récit de son voyage , et c'est par lui , et par lui seul , que le public lettré 



LES DÉCOUVERTES GÉOGRAPHIQUES D'OSWELL. 171 

est informé de la découverte'^'. L'effet est immédiat. «Les lettres de 
Livingstone, écrit son ami Frank Vardon à Oswell le 2 5 mars i85o, 
ont été lues à la R. Geographical Society devant une salle comble; il a 
acquis une immense réputation. J'étais présent quand on a lu sa très 
longue lettre à Steele^'-^'; il est déplorable, mille fois déplorable, que de 
vous on n'ait pas une seule ligne. » Plus tard Vardon reçut bien une 
lettre particulière d'Osvvell et s'empressa de la communiquer au secrétaire 
de la R. Geocjraphical Society, mais elle arrivait trop tard ; les noms de 
« lac Ngami » et de « Livingstone » étaient indissolublement unis dans 
l'esprit du public et celui d'Oswell resta ignoré. En attribuant un prix de 
vingt-cinq guinées à Livingstone, dans sa séance du 2-7 mai i85o, la 
R. Geographical Society accrédita encore l'opinion que c'était à lui seul 
que revenait le mérite de la découverte. En bonne justice , le prix aurait 
dû être partagé entre Livingstone et Oswell ^^\ 

Edward Waring Oswell, ministre de l'Evangile dans l'ile de Wight, 
exposait avec beaucoup de bon sens à son frère William les conséquences 
de son indifférence : « Si vous Aoulez obtenir quelque avantage de la 
découverte , et si vous en espérez une suite , il faut exposer de votre mieux 
la part que vous y avez prise, sans quoi, tout le monde ignorant ici vos 
travaux, vous n'avez aucune chance d'en bénéficier. Tous les articles que 
j'ai lus sur le sujet attribuent la plus grande part du mérite, sinon tout 
le mérite, à Livingstone , et tout naturellement, puisqu'il est le seul à faire 
des rapports'''. » 

En outre, Oswell n'avait en Angleterre aucun appui. L'influence de 
son oncle. Benjamin Oswell, celle de son ami, Frank Vardon, sur l'opi- 
nion publique étaient nulles. 11 n'avait même pas pris avant son départ 
la simple précaution de se faire admettre comme membre de la R. Geo- 
graphical Society, marque d'indifférence que le secrétaire de la Société 
ne laissa pas de relever. 

Livingstone, au contraire, appartenait à la London Missionary Society. 
En i85o, cette compagnie n'avait plus assurément sur le public anglais 
le crédit dont elle jouissait une quinzaine d'années auparavant, à f époque 

'"' Eœlracts of letters from the Rei\ graphie de Paris fut plus équitable cjue 

David Livingston (sic) dated from the celle de Londres et, en 1862, elle 

missionary station at Kolobeng , South décerna , sur le rnpport de Jomard , deux 

Africa. [Journal of the R. Geographical médailles d'argent semblables, l'une à 

Society, i85o, p. i38.) Osweli et l'autre à Livingstone. 

^^'^ Thomas Steele , capitaine avix '*' La lettre n'est pas datée , mais 

Coldstreum guards et ami dé Livingstone. elle doit avoir été écrite au commence- 

'•''^ Chose curieuse, la Société de géo- ment de l'année i852. 



172 HENRI DEHERAIN. 

où lord Glenelg, ministre des colonies, s'inspirant de ses conseils, pre- 
nait la très grave décision qui provoqua l'émigration des Boers hors de 
l'Empire britannique. Elle restait néanmoins puissante. A l'affût de tout 
ce qui pouvait servir ses intérêts, elle s'empressa de répandre par tous 
les moyens dont elle disposait la grande découverte géographique 
accomplie par l'un de ses membres , le révérend David Livingstone. 

Sans doute Livingstone a loyalement recormu et publiquement pro- 
clamé les services pécuniaires dont il était redevable à Oswell. Seulement 
il le représente, dans ses lettres et dans ses livres, comme un Mécène 
généreux, comme un amateur de sport par lequel il avait consenti à se 
laisser accompagner. En réalité c'est renverser les rôles. En 1849, 
Livingstone n'était encore qu'un modeste missionnaire fort inexpérimenté, 
ayant pour tout mérite de connaître la langue des Betchouanas et de 
jouir, grâce à sa bonté, d'une certaine popularité parmi les indigènes 
qui entouraient la mission de Kolobeng. Oswell , au contraire , avait acquis , 
par ses chasses dans l'Inde et par ses deux explorations sur le Limpopo , 
l'expérience des voyages difficiles. Bien loin de figurer dans la suite de 
Livingstone, ainsi qu'on le croyait jusqu'à présent, ce fut lui qui emmena 
Livingstone au lac Ngami. Et ce fut encore grâce à la présence et au 
concours d'Osvvell que Livingstone arriva en i85i jusqu'au Zambèze, 
qu'il avait en vain essayé d'atteindre seul en i85o. Sans Livijigstone, 
Oswell aurait certainement accompli ses deux découvertes ; on n'oserait 
pas aiBrmer la réciproque, 

Oswell avait voué à Livingstone une amitié si profonde ([ue, bien 
loin de se montrer jaloux de la gloire de son ami, il s'employa de son 
mieux à la servir; il se tint toujours volontairement dans son ombre. 
Mais les documents récemment publiés rendent à William Cotton Oswell 
le mérite dont sa modestie s'était toujours défendue ; ils permettent de 
préciser un point intéressant de l'histoire de la géographie africaine. En 
les donnant au public, M. William Edward Oswell a accompli un devoir 
filial et servi en même temps la cause de la vérité. 

Henr[ dehérain. 



Projet dune édition internationale des Œuvres de Leibniz. 

L'une des propositions qui furent soumises à la première assemblée 
générale de l'Association internationale des Académies, tenue le i6 
avril 1901, avait pour objet l'étude des moyens propres à préparer et à 



UNE EDITION INTERNATIONALE DE LEIBNIZ. 173 

publier une édition complète des œuvres de Leibniz. Ce projet, dont 
M. Lachelier avait eu l'initiative et qu'il avait fait adopter par l'Académie 
des Sciences morales, brillamment soutenu par M. Brocliard devant la 
Commission internationale et devant l'assemblée générale des Académies, 
reçut l'approbation chaleureuse de MM. Hermann Diels et Mommsen, 
délégués de l'Académie de Berlin ; et les conclusions suivantes , présen- 
tées par la Commission , furent votées à l'unanimité : 

En vue d'une publication projetée des œuvres de Leibniz, dont l'exécution sera 
soumise à la prochaine session de l'Association, la Commission propose de conQer à 
l'Académie des Sciences morales et politiques, à l'Académie des Sciences de Berlin et 
à l'Académie des Sciences de Paris le soin de déléguer chacune un directeur. Ces 
trois directeurs auront pour mission : 

1° De faire appel à toutes les bibliothèques et dépôts publics et privés, en leur 
demandant de signaler toutes les pièces utiles à la publication; 

2° De dresser un catalogue descriptif et raisonné de toutes les pièces; • 

3° De préparer le plan méthodique qu'on pourrait adopter pour l'édition pro- 
jetée. 

Les directeurs pourront s'adjoindre des auxiliaires, et d'ailleurs les Académies 
constituantes seront invitées à déléguer des savants chargés de correspondre avec 
les directeurs et de leur prêter tout l'appui qui sera nécessaire. 

Conformément à ces résolutions , l'Académie de Berlin nomma direc- 
teur, pour la préparation de l'édition de Leibniz , M. le conseiller privé , 
professeur Hermann Diels; l'Académie des Sciences de Paris nomma 
M. Henri Poincaré; l'Académie des Sciences morales et politiques, 
M. Emile Boutroux. 

Etant donné l'extrême variété , multiplicité et dispersion des écrits de 
Leibniz, des recherches préliminaires étaient indispensables avant que 
pût être déterminé le plan même du travail préparatoire que les délé 
gués des Académies devaient entreprendre en commun. Ces recherches 
furent faites, en Allemagne et en Autriche, par les soins des délégués 
allemands; en France, Belgique, Hollande et Angleterre, par les soins 
des délégués français. Il en résulta tout d'abord que l'immense majorité 
des manuscrits (6o,ooo dont 35,ooo lettres) se trouvaient à la Biblio- 
thèque royale de Hanovre , mais qu'il en existait aussi quelques-uns dans 
de nombreuses bibliothèques d'Allemagne et des autres pays : Autriche- 
Hongrie, Suisse, France, Angleterre, Belgique, Hollande, Italie, Pays 
du Nord de l'Europe, Russie, Amérique. 

Il fut, déplus, évident que la nature des manuscrits, brouillons en 
grande partie , surchargés de ratures et d'additions , que les nombreuses 
répliques, les dates, absentes ou douteuses, même quand elles sont de 
la main de Leibniz, etc., soulèvent un nombre énorme de difficiles pro- 



174 ÉMfLE BOUTROUX. 

blêmes , et que les catalogues existants , si soigneusement qu'ils aient été 
faits , sont loin de suffire même à orienter les travailleurs. 

Dès le mois de juin 1902 l'Académie de Berlin exprima le vœu que 
les délégués allemands et français se réunissent à Paris vers la fin de 
l'année, pour traiter ensemble les questions relatives aux premiers tra- 
vaux communs et à l'appel qui devait être adressé aux diverses biblio- 
thèques et archives. Cette conférence a eu lieu le 29 décembre dernier, 
à l'Institut. Etaient présents : pour l'Académie de Berlin, M. le conseiller 
privé, professeur H. Diels, et M. le docteur Ritter, en qualité de secré- 
taire du professeur Diels ; pour les Académies des Sciences et des Sciences 
morales et politiques, les membres de la Commission de Leibniz, à sa- 
voir : MM. Berthelot, Darboux, Poincaré, Gréard et Boutroux; M. G. 
Picot, retenu alors loin de Paris, n'a pu assister à la réunion. 

Les délégués allemands et français se sont appliqués à détei'miner 
l'objet précis des travaux préparatoires prévus par le vote de l'assemblée 
générale en 1 90 1 . En ce qui concerne le catalogue qu'ils ont tout d'abord 
mission de dresser, ils se sont rendu compte de l'impossibilité de consti- 
tuer un catalogue complet, achevé et définitif, de tant d'écrits si liti- 
gieux, dans le délai fixé par les Académies. Il leur a paru d'ailleurs que 
l'établissement préalable d'un catalogue sommaire descriptif et raisonné, 
donnant des indications sur le contenu des manuscrits, mais ajournant, 
d'une manière générale, les problèmes difficiles à résoudre, pourrait 
déjà rendre de grands services aux historiens et aux savants, et serait 
une préparation très efficace au travail de comparaison et d'approxima- 
tion successive qui peut seul conduire à dès résultats définitifs. Ils ont 
donc décidé de se borner, pour le moment, à l'établissement et à la pu- 
blication d'un catalogue provisoire. 

Ils ont arrêté, en ce sens, le texte de l'appel qui doit être adressé aux 
bibliothèques et dépôts publics et privés, ainsi que la répartition du 
travail et les principes qui doivent y présider. 

La formule d'appel est ainsi conçue : 

ASSOCIATION INTERNATIONALE DES ACADEMIES. 

ÉDITION INTERNATIONALE DES OEUVRES DE LEIBNIZ. 



Appel aux bibliothèques et dépôts d'archives, 

La première assemblée générale de l'Association internationale des Académies, 
tenue à Paris du 16 au 20 avril 1901,. a confié aux Académies des Sciences et 
des Sciences morales et politiques, de l'Institut de France, et à l'Académie Royale 



UNE EDITION INTERNATIONALE DE LEIBNIZ. 175 

des Sciences de Prusse, le soin de préparer une édition complète des œuvres de 
Leibniz. 

Considérant que beaucoup de manuscrits du philosophe ou d'éditions rares de 
ses ouvrages sont, aujourd'hui encore, insufïlsamment connus ou utilisés, les trois 
Académies ont l'honneur de s'adresser aux bibliothèques et aux dépôts d'archives 
publics ou privés, ainsi qu'aux propriétaires de collections de manuscrits, en les 
priant de leur indiquer tout ce qui, à leur connaissance, pourra servir à la 
publication, et de vouloir bien, en particulier, leur donner le signalement des 

fwèces qu'ils possèdent, d'après le questionnaire ci-joint. Quant à la mesure dans 
aquelle il devra être répondu aux différentes questions, elles s'en remettent à la 
bonne volonté des directeurs ou propriétaires : elles les remercient à l'avance de 
tous les renseignements qu'ils leur communiqueront, quelle qu'en soit l'importance. 
Les trois Académies, devant présenter le plan de l'édition projetée à l'assemblée 
générale de l'Association qui aura lieu à Londres en igO;4, prient leurs correspon- 
dants d'envoyer les réponses aussitôt qu'il leur sera possible. 
Paris, le 29 décembre i()02. 

Académie des Sciences, Académie des Sciences morales et politiques, 

Paris (Palais de l'Institut.) Paris (Palais de l'Institut.) 

KôNIGLICHE PrEOSSISCHB 

Akademie dei\ Wissenschaftex , 
Berlin. 

QUESTIONNAIRE. 

(Prière d'adresser les réponses à l'Institut de France, Comité de Leibniz. 
Palais de l'Institut, Paris.) 

1. L'établissement (ou le dépôt) possède-t-il , en original, brouillon ou copie . 

a. Des oeuvres iTianuscrites (traités, mémoires, essais, etc.) dont Leibniz est 

l'auteur certain ou probable ? 

b. Des lettres manuscrites dont Leibniz est l'auteur ou le destinataire certain 

ou probable? 

c. Des œuvres manuscrites (traités, mémoires, essais) attribuables , avec cer- 

titude ou probabilité, à des personnes ayant été, soit en commerce 
direct, .«-oit en relation de correspondance avec Leibniz? 

d. Des lettres manuscrites envoyées ou reçues , certainement ou probable- 

ment, par des personnes rentrant dans la catégorie c? 

2. L'établissement possède-t-il des recueils de manuscrits datant de i664 à 

1716, non encore dépouillés minutieusement, et susceptibles de renfermer 
des pièces telles que celles qui sont rangées sous le n" 1? 

3. L'établissement possède-t-il des imprimés portant, écrites, des dédicaces, notes 

marginales, additions, etc., attribuables à Leibniz? 

4. L'établissement possède-t-il des imprimés de i664 à 1716, savoir : 

a. Des ouvrages, mémoires, etc., dont Leibniz est l'auteur certain ou pro- 
bable ? 

b. Des lettres dont Leibniz est l'auleur ou le destinataire certain ou pro- 
bable? (Exemple : De la tolérance des religions. Lettres de M. Leilmis et 
réponses de M. Pelisson. Cologne, A. Pierrot, 1692, in-12, 128 pages.) 



170 



EMILE BOUTROUX. 



5. L'établissement possède-t-il des brochures de circonstance datant de i664 à 

1716, qiiel qu'en soit l'auteur? 

6. L'établissement a-t-il connaissance de dépôts d'archives, bibliothèques, collec- 

tions autres que ceux qui sont mentionnés dans la liste ci-jointe , et suscep- 
tibles de renfermer des documents rentrant dans les catégories ci-dessus 
désignées? 



LISTE DES BIBLIOTHEQUES ET DÉPOTS DÉJÀ CONNUS. 



I. Empirk allemand. 

Berlin : Kônigl. Geh. Staatsarchiv. 

Arcliiv der Kônigl. Akademie der Wissen- 
schaflen. 

Kônigl. Bibliothek. 

Bibliotliek des Joachimstharscîien Gymna- 
siums. 
BnESLATJ : Universitâtsbibliothek, 
Cassel : Kônigl. Landesbibliothek. 
Celle : Bibliothek des Kônigl. Oberappel- 

lations-Gerichts. 
CoBLENZ : Kônigl. Staatsarchiv. 
Dehutz : A. D. S. Grâfl. Schulenburg'sches 

Archiv. 
Donaueschingen : Fùrstl. Fûrstenbergisches 

Archiv. 
Dresde : Kônigl. Haupt-Staalsarchiv. 

Kônig!. Bibliothek. 
Emden : Grâll. Schulenburg'sches Archiv. 
Erfurt : Kônigl. Bibliothek. 
Erlangen : Kônigl. Universitâtsbibliothek. 
Eybach : Grâfl. Degenfeld'sches Archiv. 
Frankfdrt a. m. : Stadtbibliothek. 
Greifswald : Sammlung des Frl. Ulmann. 
GôTTiNGES : Kônigl. Universitâtsbibliothek. 
Halle a. S. : Kônigl. Universitâtsbibliothek. 
Hamburg : Stadtbibliothek. 
Hanovre : Kônigl. Slaatsarchiv. 

Sladt-Archiv. 
Hanovre : Kônigl. Bibliothek. 

Stâdtische Bibliothek. 

Bibliothek des histor. Vereins. 
Helmstedt : Ilerzogl. Bibliothek. 
IPi'ENBURG : Grâfl. Bussche'sches Archiv. 
Iena : Grossherzogl. und Herzjgl. Univer- 
sitâtsbibliothek. 
Karlsruhe : Grossherzogl. Hof- und Landes- 
bibliothek. 
Kiel : Kônigl. Universitâtsbibliothek. 
Leipzig : Kônigl. Universitâtsbibliothek. 

Stadtbibliothek. 
Lengsfeld : Freiherrl. Boineburg'sches Ar- 



MuMCH : Kônigl. Reichs-Archi/. 

Kônigl, Bibliothek. 
MûNSTER : Kônigl. Staatsarchiv. 
PosE.\ : Kônigl. Staatsarchiv. 
ScHWERiN : Grossherzogl. Staatsarchiv. 
Stuttgart : Kônigl. Geh. Haus- und Staits- 
archiv. 

Kônigl. ôlTentliche Bibliothek, 
Tûbtsgen : Kônigl. Universitâtsbibliotliek. 
WiESENTHEiD : Grâfl. Schônbornsches Archiv. 
Wolfexbûttel : Ilerzogl. Bibliothek. 

Herzogl. Landeshauptarchiv. 
Wurzuourg : Kônigl. Archiv-Conservato- 



II. AUTRICHE-HOXGRIE. 

Gôttweig : Stiftsbibliot'iiek. 
Vienne : K. und k. Haus-, Hof- und Staats- 
archiv. 
Vienne : K. und k. Reichs-Finanz-Archiv. 
K. k. Hofbibliothek, 

III. Suisse. 
Zurich : Bibliothèque de la ville. 

IV. France. 

Dijon : Bibliothèque municipale. 

Nantes : Bibliothèque municipale. 
Musée Dobrt'e (Autographes). 

Paris : Bibliothèque Nationale (Fonds fran- 
çais , Nouv. acquisitions ■ françaises , 
Fonds latin). 

Rouen : Bibliothèque municipale. 

V. Angleterre. 

Cheltenham : Bibliotheca Phillippica. 
LoNDUEi : British Muséum (Fonds ancien, 
Addit. MSS. , Bibl. Harieian, CoU. 
Egerton). 
Royal Society. 



UNE EDITION INTERNATIONALE DE LEIBNIZ. 177 



VI. Belgique. 

Bruxelles : Bibliothèque royale. 
Collège Saint-Michel. 

VII. Hollande. 

Amsterdam : Bibliothèque de l'Université 

(Coll. Diederichs). 
La Haye : Bibliothèque royale (MSS.). 
Leydb : Bibliothèque de l'Université (F^onds 

ancien, Libri recentiores, MSS.). 



VIII. Italie. 

Florence: Bii)lioteca Nazionale (Biblioteca 

Magliabechiana). 
MoDÈNE : Archivio di stato. 

Archivio Soli-Muratori. 

Biblioteca Estense. 



JX. Russie. 
Moscou : Archives impériales. 

Pour l'envoi de cet appel et les recherches que provoqueront les ré- 
ponses , les Académies se sont distribué les divers pays intéressés de la ma- 
nière suivante : à l'Académie de Berlin : l'Allemagne , l'Autriche , la Suisse 
allemande et le Nord de l'Europe ; aux Académies de Paris : la France , 
l'Italie, la Suisse française, la Belgique, la Hollande, l'Angleterre et 
l'Amérique. 

Mais la partie essentielle du travail devra être exécutée à Hanovre , où 
sont conservés le plus grand nombre des manuscrits. Pour en régler la 
distribution , on a admis une classification provisoire des écrits de Leib- 
niz. Cette classification est la suivante : 

1 . Ecrits logiques , au nombre de 3 , 5 o o environ (dont 2,000 lettres ) ; 

2. Ecrits historiques ou philologiques : i2,5oo (dont 9,000 lettres); 

3. Ecrits juridiques : 2,200 (dont i ,000 lettres); 

4. Mathématiques ou scientifiques : 1 i,5oo (dont 5,5oo lettres); 

5. Politiques: 21,000 (dont i2,5oo lettres); 

6. Théologiques ou métaphysiques : 9,800 (dont 5, 000 lettres). 

En tout 60,000 environ, dont 35, 000 lettres. 

Le dépouillement des écrits logiques, historiques, juridiques et ma- 
thématiques conservés à Hanovre a été attribué aux Français; celui des 
écrits théologiques ou métaphysiques et des écrits politiques, aux Alle- 
mands. 

Il est entendu que le plan de travail arrêté par la conférence du 
29 décembre se rapporte exclusivement à la publication du catalogue 
provisoire qui devra être soumis à l'assemblée générale de 190/1, toutes 
les questions relatives à l'édition elle-même devant être réservées : on 
considère d'ailleurs que ces questions ne sauraient être abordées utile- 
ment avant que soit aciievé , non f examen sommaire , mais fexamen appro- 
fondi et critique, ainsi que la collation scrupuleuse, de tous les textes. 

Le catalogue provisoire comprendra : 

i" Le signalement, externe et interne, et, autant que possible, la 
date de tous les manuscrits. 

savants. a'6 

mPItlHERIE NlTlONALt. 



178 Xl/aCIJ viîfKMIfcE BOUTRpUX. 

Ij'orclre des matièpeë, qui devra être arrêté par les collaborateurs quand 
ils auront a,chevéJ'examen sommaire des manuscxits, pourra être le sui- 
vant : 

lies lettres formeraient une première catégorie générade. On peut les 
classer d'après Tordre alphabétique des destinataires et, pour chaque 
destinataire, chronologiquement. Les ouvrages et opuscules formeraient 
la seconde catégorie générale. Ils seront d'ailleurs répartis entre les 
classes indiquées plus haut. 11 arrivera souvent que le contenu d'un texte 
se rapportera , à la fois , à plusieurs de ces classes. Dans ce cas , le texte 
sera décrit en détail à la place qui paraîtra le mieux lui convenir; mais il 
sera mentionné également dans les autres catégories, avec renvoi à cette 
description détaillée. 

ï>ans chaque catégorie , les écrits seront rangés , autant que possible » 
selon î'ordre chronologique. 

2° Trois index : 

a. Une table alphabétique des noms propres et des matières ; 

b. Une table chronologique de tous les écrits leibniziens, eids- 

tants ou mentionnés dans des documents existants ; 
. , :^ c; Une table chronologique de tous les faits, certains ou pro- 
bables, de la vie extérieure de Leibniz, ou ce qu'on peut 
appeler une biographie pragmatique de Leibniz. 

Le catalogue provisoire fera avant tout le départ de ce qui est , dès 
maintenant, certain ou facile à déterminer, et de ce qui appelle des re- 
cherches ultérieures. Pour ces recherches mêmes il visera à fournir des 
points d'appui , notamment par les indications qu'il donnera sur le con- 
tenu des pièces, et il facilitera la marche logique qui va du connu à 
l'inconnu. 

Le travail nécessaire à l'établissement de ce catalogue provisoire est 
confié à de jeunes savants que leurs études préalables désignaient pour 
cette besogne. Ce sont, jusqu'ici, pour l'Allemagne, MM. les docteurs 
Ritter et kabilz; pour la France, MM. Rivaud, Halbwachs et Davillé. 

Chacmi des collaborateurs est chargé de l'examen d'une classe de 
manuscrits. Mais cet examen et la confection des llobes qui en men- 
tionnent les résultats ont lieu suivant une métliode commune , arrêtée 
par écrit dans ses principes et dans ses détails. Et à mesure que les 
recherches avanceront, le travail deviendra, naturellement et nécessaire- 
ment, de plus en plus collectif. 

Chaque nation st? cliargera vraisemblablemient de l'impression de la 
partie du catalogue qui lui aura été confiée, et fera cette publication 



UNE ÉDITION INTERNATIONALE DE LEIBNIZ. :79 

dans sa propre langue. Mais les deux parties seront disposées de manière 
à être réunies, et formeront un seul ouvrage, précédé d'un avant-propos 
imprimé en allemand et en français. 

Même limitée ainsi , jusqu'à nouvel ordre, à f établissement d'un cata- 
logue provisoire, la tâche est considérable, tant par^fétendue que par 
la difficulté. On espère en venir à bout à force de jièle, de méthode et 
de bonne volonté mutuelle, grâce au commmi dévouement à l'intérêt 
de la science. 

Emile BOUTROUX. 



LIVRES NOUVEAUX. 



Herm. Dessal. Inscriptiones latinae selectae. Vol. 1 et II, pars. I. — Berlin, in-8". 
Librairie Weidman. 

Tous nos maîtres, tous nos prédécesseurs se sont servis du recueil d'inscriptions 
d'Orelli-Henzen, le seul où l'on pût trouver réunies, classées, annotées les inscrip- 
tions latines les plus importantes connues il y a cinquante ans. Aujourd'hui ce 
recueil, excellent en son temps et universellement cité, est tout h fait arriéré. La 
publication du Corpus de Berlin a tellement renouvelé les méthodes de critique épi- 
graphique, les découvertes advenues pendant la seconde moitié du siècle dernier 
ont tellement augmenté le champ de l'épigraphie et enrichi notre connaissance des 
antiquités romaines que, d'un côté, l'Orelli se trouve contenir un grand nombre de 
textes qui doivent être annulés ou remplacés par de nouvelles lectures, que, de 
l'autre, il y manque plus de la moitié des docviments importants. L'œuvre d'OrelU 
était donc à refondre. Malgré l'apparition des Exempta de Wilmanns, destinés spé- 
cialement, d'ailleurs, aux étudiants, Henzen y songeait lorsqu'il est mort; ses amis 
ont confié à M. Dessau le soin de mener l'entreprise à })onne lin. Le premier volume 
du nouveau recueil a vu le jour en 1893 ; la première partie du deuxième vient de 
paraître. (>elui-là renfermait les inscriptions relatives aux empereurs, aux grands 
personnages romains ou étrangers et à leurs employés, aux soldats, aux gens de 
lettres; celui-ci nous offre les monuments consacrés aux dievix, ceux qui intéressent 
les jeux de la scène, du cirque, de l'amphithéâtre, ceux qui rappellent des con- 
structions publiques ou privées, ceux qui éclairent les institutions municipales. H 
reste, pour tenniner la publication , à nous donner les inscriptions qui ont trait à la 
vie privée , cette série de petits documents que l'on désigne sous 1« nom d'instrn- 
mentam, et surtout les Indices, qui seront un instniment précieux de recherches', 
une sorte de manuel on de dictionnaire épigraphiqne. 

Le livre étant destiné moins aux épigraphistes de profession qu'à tous les éradits 
et ne contenant rien qui ne soit déjà publié ailteure, M. Dessau n'a pas cru devoii- 
reproduire les inscriptions en lettres capitales et avec la disposition originale des 
lignes; il les a traitées comme des textes courants, où il sulfisait d'indiquer par un 
trait vertical la séparation des lignes. Sauf cette modification, la méthode adoptée 
est celle d'Orelli : répartition des documents par classes; commentaire limité aux 

23. 



180 LIVRES NOUVEAUX. 

vraies difficultés de lecture ou d'interprétation. Les véritables améliorations — et 
elles sont considérables — sont celles que la différence des temps et les progrès de 
ia science imposaient. C'est, si l'on veut, le livre qu'aurait fait Orelli, s'il avait vécu 
au dél)ut du xx* siècle. 

R. Gagnât. 

L'Empire carolingien, ses origines et ses transformations. Thèse présentée à la Fa- 
culté des lettres de Paris, par Arthur Kleinclausz, agrégé d'histoire, chargé de 
cours à la Faculté des lettres de Dijon. Paris, Hachette et G'*, 1902, in-8*, xvï et 
6 1 1 pages. 

Il était désirable que la science française présentât sur cette époque carolin- 
gienne, que les savants d'outre-Rhin voudraient se réserver comme leur domaine 
propre , un livre bien composé et bien écrit , en même temps que solidement docu- 
menté. M. Kleinclausz nous a donné ce livre. 

La synthèse qu'il y expose a pour premier objet, dans ï Introduction et dans le 
livre I , l'histoire d'une idée et d'une institution , l'Empire romain. On y voit 

Far quelles séries de transformations cette idée aboutit, en 800, à la création de 
Empire de Gharlemagne. — Comment l'Occident s'est détaché de Byzance, quels 
ont été les premiers rapports des papes avec les rois francs, le voyage d'Etienne II 
en France , la formation de l'Etat de saint Pierre et l'évolution de la politique pon- 
tificale après la conclusion de l'alliance romano-franque , toutes ces questions, si 
souvent traitées et l'on peut même dire ressassées par les éixidits allemands, 
prennent, sous la plume de M. Kleinclausz, un caractère de clarté et de précision et 
comme une couleur de bon aloi, qui sont dus, évidemment, à la parfaite connais- 
sance que possède l'auteur, non seulement des laits, mais des écrits littéraires et 
politiques propres à donner l'intelligence des faits. L'événement de l'an 800, l'en- 
trée triomphale et le couronnement de Gharlemagne à Rome sont exposés avec au- 
tant de détails que le permettent les documents contemporains; et s'il n'est pas 
toujours facile d'en déterminer le sens et la portée exacts avec une certitude rigou- 
reuse , la faute en est à l'insuffisance des textes beaucoup plus qu'à la méthode de 
l'historien qui les commente. 

Dans le livre II,' l'auteur suit l'évolution de la conception impériale, d'abord sous 
Gharlemagne lui-même, puis sous ses successeurs du ix* siècle. Le système de 
«l'Unité» avec Louis le Pieux, puis le régime de la «Concorde» avec Lothaire et 
Charles le Chauve , donnent lieu à une analyse pénétrante des événements et des 
théories politiques. Entre autres faits de première importance, le conflit de l'idée 
impériale et unitaire avec l'idée nationale et féodale, sous les fds et petits-fils du 
Con(|uérant, est mis en pleine lumière. La translation du centre de l'Empire en 
Italie, sous Louis II et Charles le Chauve, et les relations de ces princes avec les 
papes Nicolas I" et Jean VIII, apparaissent également sous leur vrai jour. Un chapitre 
spécial est consacré à la critique d'un document apocryphe, la lettre de Louis II à 
Basile, qui n'en a pas moins un intérêt historique considérable, parce qu'elle con- 
tient le programme de l'action pontificale et impériale telle qu'on la concevait à 
Rome , dans l'entourage du pape Jean VIII. Ce pape voulait substituer à l'Empire 
franc de Gharlemagne im Empire romain « dont le Saint-Siège et les Italiens auraient 
été les souverains dispensateurs». M. Kleinclausz suppose, avec toute vraisemblance , 
que la fameuse lettre a été composée vers le milieu de l'année 879, et par le biblio- 
thécaire Anastase. 

Le livre III nous montre le développement de la légende de Gharlemagne au dé- 



LIVRES NOUVEAUX. 181 

clin du IX* siècle , eu dépit des troubles et des malheurs de toute uatm-e qui ont fait 
de cette époque une des plus désastreuses du moyen âge. Les partisans de l'Empire 
unitaire conçoivent, lors de la reconstitution de la dignité impériale au profit de 
Charles le Gros , une espérance qui ne tarde pas à s'évanouir. Mais l'idée persistera , 
aux \' et xi' siècles , dans certains milieux sociaux : elle amènera encore la fondation 
du Saint-Empire d'Otton I" et de Frédéric Barberousse. Seulement l'Empire germa- 
nique du moyen âge féodal ne rappellera l'Empire de Charlemagne ni par ses 
procédés, ni par son idéal. Le nom sera le même; les choses difléreront profon- 
dément. 

Tel est, en substance, le livre de M. Rleinclausz, œuvre de haute valeur et de 
réelle importance, remarquable en ceci qu'un grand eflort de généralisation y re- 
pose sur une enquête approfondie et exacte des textes et des travaux de la science 
moderne. L'énidition n'y fait jamais tort à la clarté , et je connais peu de livres sur 
l'histoire du moyen âge où l'exposition des doctrines s'harmonise et se fonde aussi 
bien avec le récit des événements. Achille Lughaire. 

Pittovi hmbardi del quattrocento. Ricerche di Francesco Malaguzzi Valeri., Mi- 
lano, Cogliati, i()02. In-S", xx-353 p., avec 3o gravures. 

Sous une apparence modeste et dans un format maniable, ce petit volume est 
une des plus précieuses contributions que l'on ait apportées depuis longtemps à 
l'histoire de l'art italien de la Renaissance. Le regretté Eug. Mûntz me le signalait 
avec insistance dans la dernière conversation que j'eus avec lui; il l'avait lu avec 
tant d'intérêt qu'il me conseillait de suivre son exemple, ce que je me félicite 
d'avoir fait. 

Les peintres lombards du xv' siècle ont été singulièrement négligés de la cri- 
tique. M. Valeri en a entrepris l'étude, tant, dans les archives que dans les églises, 
les musées et les collections privées, particulièrement riches dans cette partie de 
l'Italie. Ses patientes recherches l'ont conduit à toute une série de découvertes et 
d'identifications qui font sortir de l'ombre plusieurs personnalités d'artistes mal 
connus et en révèlent d'autres dont on ignorait même le nom. Les deux grands 
peintres influencés par l'école de Padoue, Buttinone et Zenale, l'ont occupé d'abord; 
si Zenale reste encore quelque peu énigmatique (cf. Suida, dans le Repertoriuin fur 
Kanstwissemchaft , 1902, p. 339), ^^ talent de Buttinone se dessine avec une netteté 
parfaite, et nous pouvons en suivre le développement jusqu'en iSoy. M. Valeri 
montre ensuite l'influence de l'école de Vérone et, en particulier, de Pisanello; 
les imitateurs de ce maître, en Lombardie, furent Cristoforo Moretti, Michelino et 
Leonardo da Besozzo, les Zavatarlj, dont les œuvres se placent entre 1417 et i485. 
D'autres chapitres sont consacrés à Bonifacio et Benedetto Bembo, qui travaillèrent 
à Pavie, à Zanetto Bugatto, à Giovanni Bevilacqua, à Zenone da Vaprio. Bugatto était 
un protégé de la duchesse Bianca Maria, qui eut l'idée de lui faire enseigner la 
peinture en Flandre et l'envoya à Bruxelles en i/i6o. Une lettre de la duchesse, 
datée de 1 463 , est adressée Nobili viro dileclo magistro RUgerio de Tornay pictori in 
Barseles {sic), pour le remercier des leçons qu'il a données à Zanetto; l'apprentis- 
sage avait duré trois ans. Ce Rugerio est Rogier van der Weyden (de la Pasiure). 
On voit que le beau travail de M. Valeri intéresse encore d'autres provinces de l'art 
C[ue la Lombardie. Bugatto exécuta beaucoup de portraits à la cour des Sforza ; mal- 
heureusement, nous n'en possédons pas un qui soit signé. Il est probable qu'il en 
existe cependant, dissimulés sous des noms phis illustres, peut-être même sous celui 
de son matitre Rogier, dont il avait dû s'assimiler la manière. S. R. 



182 IJVRES NOUVEAUX. 

Charles Frémont ( Sous la direction de MM. A. Mùller et P. Roger ) , Evolution de 
la fonderie de caivre d'après les documents da temps; un vol. de 3i X23 centimètres; 
IV + 38o pages et 35 1 figures. — Paris, Typographie Philippe Renouard, igoS. 

Deux fondeurs en cuivre bien connus, MM. Mùller et Roger, ont eu l'heureuse 
idée de publier une histoire de leur art, et ils ont chargé M. Frémont de la rédac- 
tion de ce travail. Nul n'était plus compétent que M. Frémont, qui depuis long- 
temps se livre aux recherches les plus intéressantes sur les propriétés des métaux, 
et qui est un bibliophile passionné en tout ce qui concerne les arts mécaniques. 

L'ouvrage remonte aux origines les plus anciennes, et mérite bien le titre d'évolu- 
tion de la fonderie. M. Frémont juge que les études de ce genre ne doivent pas être 
limitées au simple examen des procédés divers , mais qu'on doit chercher comment 
et pourquoi les méthodes et les appareils se sont successivement transformés : c'est 
une méthode très logique, qui donne un grand attrait aux études de ce genre. 

L'ouvrage n'est pas strictement limité à la fonderie même, mais il traite des 
origines de la métallurgie et de l'exploitation des mines; il examine ensuite l'évo- 
lution des souffleries nécessaires pour les fours à fondre les métaux , l'évolution des 
fourneaux et de l'outillage , la fonte des canons, des cloches et des statues équestres; 
enfin il donne des détails curieux sur la corporation et la confrérie des fondeurs- 
mouleurs. 

L'illustration , qui consiste en de très nombreuses reproductions de gravures 
anciennes, est très soignée : elle donne un grand attrait à l'ouvrage. 

Le titre semble le recommander aux seuls spécialistes , tandis qu'il sera consulté 
avec fruit par de nombreux lecteurs. n.douard Sauvage. 

La Vie de la Vierge. Monographie sur les tapisseries de la cathédrale de Stras- 
bourg, par Jules Guiffrev,. ., accompagnée de la reproduction en phototypie des 
quatorze tapisseries. Extrait de la Revue alsacienne illustrée. Strasbourg, J. Noiried 
(F. Staat, successeur) [1902]. Grand in-/i°, 26 pages, avec atlas in-4^° oblong de 
l4 phototypies. 

La cathédrale de Strasbourg possède une admirable suite de quatorze grandes 
tapisseries représentant la Vie de la Vierge. Sur la foi d'une inscription : Sampiibas 
rev. et ilL capituli Argentinensis , pro usa cathedralis ecclesiœ , anno 1739; on en rap- 
portait l'exécution à l'année lySg. M. Guiffrey y a reconnu un travail de la pre- 
mière moitié du xvii' siècle , ce qui s'accorde parfaitement avec les armes tissées 
sur les bordures : le chevron du cardinal de Richelieu et les rochers de Michel Le 
Masle, prieur des Roches, secrétaire et homme de confiance du cardinal. 

Michel Le Masle était chanoine et chantre de Notre-Dame de Paris. Ce fut pour 
cette église et en l'honneur de son maître qu'il lit exécuter, à partir de l'année 
1 638 , cette somptueuse décoration par un tapissier parisien , Pierre Damour, sur 
des cartons dont plusieurs étaient de la main de Philippe de Champagne. 

Les registres capitulaires de Notre-Dame ont permis à M. Guiffrey de suivre les 
destinées des tapisseries depuis leur entrée à Notre-Dame jusqu'en 1 ySg , date à 
laquelle le chapitre se décida à les aUéner, faute de pouvoir les exposer dans le 
chœur de la cathédrale de Paris. Le chapitre de Strasbourg les acquit pour une 
somme de 1 0,000 livres. 

La monographie de M. Guilïrey est aussi sohde qu'ingénieuse. L'auteur y a claire- 
ment exposé, avec textes à l'appui, tout ce qu'on peut désirer connaître sur une 
œuvre d'art qui intéresse également la cathédrale de Paris et celle de Strasboui^. 

. ■-■• ■ ■ > ■ ■ ■■■■■ --:- . ■ .. .. --|^.ûl..^. ^-- 



CHRONIQUE DE L'INSTITUT. 183 

m . 1 I I.., ' i* ' . 'I - 

CHRONIQUE DE L'INSTITUT. 



Congrès des sciences historiques. — L'Institut de France sera représenté au 
Congrès des sciences historiques qui se tiendra à Rome, du 2 au 9 avril, par les 
délégués dont les noms suivent : 

Académie des Inscriptions et Belles-Lettres. MM. Paul Meyer, Emile Picot, Max 
CoUignon, Babelon, Bouché-Leclercq , Omont, Derenbourg, Bréal, Héron de 
Ville fosse. 

Académie des Beaux-Arts. MM. Guillaume , Marqueste , Coutan , Daumet, Th. Du- 
bois, Bernier. 

Académie des Sciences morales et politiques. MM. le comte de Franqueville , Luchaire. 

ACADÉMIE FRANÇAISE. 

Dans la séance du 19 février, M. le Secrétaire perpétuel a prié M. Legouvé de 
vouloir bien accepter, à l'occasion de son entrée dans sa quatre-vingt-dix-septième 
année, les bien sincères félicitations et les hommages de ses confrères. 

Dans sa séance du 26 février, l'Académie a décerné le prix de poésie, dont le 
sujet était Victor Hugo, à M. Léonce Depont. 

Dictionnaire. Continuant le travail de préparation de la huitième édition du 
Dictionnaire de l'usage, l'Académie a étudié les mots compris entre collège et 
colorier. Au mot colmatage, déjà admis, elle a ajouté le verbe colmater. Elle a ajouté 
aussi les mots colombophile, colonat, terme d'antiquités romaines, et colonisateur. 

ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS ET BELLES-LETTRES. 

Election. Dans sa séance du 20 février, l'Académie a procédé à l'élection d'un 
membre titulaire , en remplacement de M. Alexandre Bertrand, décédé. Le nombre 
des votants était de 3/i, la majorité absolue de 18. Au premiier tour de scrutin, 
M. Maurice Croiset a obtenu 11 suffrages ; M. Elie Berger, 9; M. Cha vannes, 7; 
M. Ant. Thomas , 7. Au deuxième tour de scrutin , M. Chavannes a été élu par 1 8 suf- 
frages. M. M. Croiset en a obtenu i3; M. E. Berger, 3. 

M. Eimuanuel-Edouard Chavannks fut admis à l'Ecole normale supérieure en i885 , 
reçu agrégé de philosophie en 1888, et diplômé de l'Ecole des langues orientales 
vivantes, pour la langvie chinoise, la même année. Chargé de missions scientifiques 
en Chine, de 1889 à 1893, il fut, en cette dernière année, nommé professeur de 
langues et littératures chinoise et tartare mandchoue au Collège de France. 11 est , 
depuis 1895, secrétaire de la Société asiatique. 

Ses études ont porté sur l'histoire de l'art, l'histoire religieuse, l'épigraphie et 
l'archéologie chinoises. Parmi ses principaux travaux, nous citerons : La sculpture 
sur pierre en Chine au temps des deux dynasties Han. — I-Tsing : les religieux éminents. 
— Se-ma Tsien : Mémoires historiques. 

Commanications. OJévriier. M. CierAiont-Ga»,neAU .cpxni»u»ique (Jps photographies 



1^4 CHRONIQUE DE L'INSTITUT. 

de monuments récemment découverts qui lui ont été envoyées de Tyr par le R. P. 
Paul de Saint-Aignan : l'une reproduit une inscription latine du temps des Croi- 
sades, en caractères du xiii* siècle; l'autre représente deux statues, probablement de 
l'époque ptolémaïque , portant des inscriptions phéniciennes. 

M. Salomon Reinach donne connaissance d'un remarqual)le manuscrit français, 
conservé à la Bibliothè([ue impériale de Saint-Pétersbourg. Provenant du duc de 
Bourgogne, Philippe le Bon, ce manuscrit est orné de quatre-vingt-treize minia- 
tures, formant une illustration suivie de l'histoire de France, depuis la prise de Troie 
jusqu'à la fin du règne de Charles V. Ces miniatures, comparables à celles de Fou- 
quet, qui sont conservées au Musée Condé, paraissent être une des œuvres capitales 
de l'ancien art français. 

M. CoUignon donne lecture d'un mémoire de MM. Catalanos et Axiotakis, ingé- 
nieurs à Smyrne , relatif aux mines aurifères du mont Tmolus , dans le voisinage du 
Pactole. 

13 février. M. Clermont-Ganneau communique, de la part de M. J. Euting, cor- 
respondant, une note sur un papyrus araméen conservé à la Bibliothèque de Stras- 
bourg. C'est un rapport officiel adressé au gouvernement perse d'Egypte , et daté de 
l'an XIV de Darius II. 

20 février. M. Clermont-Ganneau communique, delà part de M. VVeber, ingé- 
nieur à Tripoli de Barbarie, des croquis représentant des tombeaux récemment 
découverts près de cette ville et dont les épitaphes apportent quelques données nou- 
velles sur le culte de Mithra. 

M. Schlumberger lit une note relative à une tessère en hronze qu'il vient d'acqué- 
rir. Ces tessères étaient de petits monuments destinés à être noyés dans la maçonne- 
rie des édifices en construction. Dans le bronze de celle dont il s'agit sont incrustés 
des rubans d'argent sur lesquels sont inscrits les noms d'Odoacre, roi des Hérules, 
de Zenon , empereur d'Orient , et de Symmaque , préfet de la ville , et beau-père 
de Boëce. 

M. Salomon Keinach communique, de la part de Ilamdi bey, directeur du Musée 
des Antiquités, à Constantinople , vm rapport d'Edhem bey sur les résultats des 
fouilles exécutées à Tralles. 

M. CoUignon communique une note sur les fouilles exécutées dans la vallée de la 
Toundja, en Bulgarie, par M. Degrand, consul de F'rance à Philippopoli. 

27 février. M. Aymonier expose que la partie des Annales du royaume de Siam, 
appelée Annales d'Ayoutia, ne mérite pas, du moins pour la période qui s'étend 
du milieu du xiv' siècle à la fin du xv*, la créance qu'on leur avait accordée jusqu'à 
présent. Les anciennes stèles constituent des monuments incomparablement plus 
dignes de foi. 

M. Omont démontre le caractère apocryphe d'une vie de S. Willlbrod , apôtre des 
Frisons, conservée dans un manuscrit de la Bibliothèque nationale. C'est un plagiat 
de la Vie de ce personnage éciite par Alcuin. 

M. Berger communique le texte d'une inscription funéraire envoyée par le 
R. P. Delattre, et celui de cinq inscriptions samaritaines découvertes à Damas par 
le R. P. Ronzevalle. 

M. Clermont-Ganneau présente la photographie dune statue de bronze prove- 
nant des environs de Byblos. 

Dons. M. le Président a annoncé à l'Académie que M. le duc de Loubat a bien 
voulu mettre une nouvelle somme de 10,000 francs h la disposition de M. le Di- 



CHRONIQUE DE L'INSTITUT. 185 

recteur de l'Ecole française d'Athènes, pour la continuation des fouilles entreprises 
à Délos. 

M. Gagnât a annoncé que le comité qui s'était constitué pour élever un monu- 
ment à l'explorateur Paul Blanchet, mort à Dakar le 6 octobre 1900, faisait don à 
l'Académie du reliquat de la souscription , en exprimant le désir de voir fonder une 
médaille qui servira à récompenser des travaux d'initiative privée relatifs à l'histoire 
et à la géographie de l'Afrique du Nord (Egypte exceptée). La périodicité de l'attri- 
bution de cette médaille est laissée à la décision de l'Académie. 

ACADÉMIE DES SCIENCES. 

Nécrologie. L'Académie a éprouvé la perte de Sir George-Gabriel Stok.es , associé 
étranger, décédé à Cambridge, le 1" février. 

11 était né à Skreen, dans le comté de Sllgo, le i3 août 1819. 

Du jour où il entra comme étudiant à Pembroke Collège , à Cambridge, sa vie fut 
fixée : Il ne quitta plus l'Université. Nommé Lucasian professor de mathématiques 
en 18^9, 11 occupa sa chaire pendant cinquante-trois ans. De 1887 à 1893, il re- 
présenta l'Université à la Chambre des communes. En août 1903, il devint Master 
of Pembroke Collège. Il avait été élu membre de la Royal Society en i85i, et il la 
présida de i885 à 1890. Son entrée à l'Académie des Sciences datait du 19 oc- 
tobre 1900. 

Les travaux de Sir G.-G. Stokes , qui était l'un des physiciens les plus émlnents 
du Royaume-Uni, ont porté sur l'hydrodynamique, l'élasticité des solides et des 
liquides, l'optique, et, notamment, la réfrangibilité de la lumière. 

Lord Kelvin a donné une notice Importante sur l'œuvre scientifique de Sir G-G. 
Stokes, dans Nature, 12 février igoS, p. SSy. 

— L'Académie a éprouvé la perte de M. Georges- Vital Lechartier, corres- 
pondant de la Section d'économie rurale, décédé à Rennes, le 5 février. 

Né à Paris, le 6 janvier 1887, M. Lechartier fut élève à l'Ecole normale supé- 
rieure et préparateur de chimie dans le laboratoire de Henri Sainte-Claire Deville. 

Nommé chargé de cours de chimie à la Faculté des sciences de Rennes, à la 
place de Malaguti, le 8 février 1866, il lut titularisé le 10 juillet 1868. Il était 
doyen depuis le 8 février 1894. H était en même temps directeur de la station 
agronomique et du laboratoire municipal fondé par la ville de Rennes. 

Ses travaux ont surtout porté sur la géologie et la chimie agricoles. 

Elections. Dans sa séance du 2 lévrier, l'Académie a procédé à l'élection d'un 
membre libre, en remplacement de M. Damour, décédé. 

Le nombre des votants était de 67. Au premier tour de scrutin, M. Léon Labbé 
a été élu par 36 suffrages. M. Tannery en a obtenu i5, M. J. Carpentier i4, M. Bi- 
gourdan 1 . 

Interne des hôpitaux de Paris en 1867, aide d'anatomie en 1860 et prosecteur en 
1862, M. Labbé était nommé, en i863, professeur agrégé à la Faculté de méde- 
cine. L'année suivante il devenait chirurgien des hôpitaux et a été successivement 
chef de service aux hôpitaux de la Salpêtrière, de Saint-Antoine , de la Pitié, de 
Larlboislère et de Beaujon. En i865, il fut élu membre de la Société de chirurgie, 
et le 16 mars 1880, membre de l'Académie de médecine. 

Ses études ont particulièrement porté sur la chirurgie abdominale, les tumeurs 
du sein et la gastrotomle. Il fut le premier en France à obtenir un succès com- 
plet dans la dilBcile opération de l'extirpation du larynx. 

SAVANTS. 2 4 

IHPRIMEniE ÎÏATI0NA1.E, 



186 CIIKOMQUK DE L'JNSTITUT. 

— Dans sa séance du 16 février, l'AcadéuiIe a élu M. René Benoît correspondant 
dans la Section de physique, en remplacement de M. Rowland, décédé. 

M. R. Benoît a commencé ses études scientifiques dans le laboratoire de re- 
cherches physiques de l'Ecole des Hautes-Etudes, dirigé par Jamin. En iSyS, il 
fut reçu docteur es sciences avec une thèse sur la Résistance électrique des métaux 
aux hautes températures. Comme conclusion à la convention diplomatique du 20 mai 
1875, dite Convention du mètre, le Bm'eau international des poids et mesures ayant 
été fondé et installé dans l'ancien pavillon de Breteuil (parc de Saint-Cloud), 
M. Benoît en fut nommé premier adjoint; en 1889, il en devint ie directeur. Il 
fui nommé correspondant du Bureau des longitudes en 189/1.. 

Définir les travaux du Bureau international des poids et mesures, c'est indiquer 
l'ordre de recherches auquel M. Benoît s'est adonné. Le Bureau international a 
pour mission d'étudier tout ce qui concerne la métrologie de haute précision, la 
détermination des prototypes des unités fondamentales des poids et mesures et de 
leurs copies de preiTiier ordre, le perfectionnement des étalons, des méthodes et 
des instruments de mesure. 

Parmi les principaux travaux de M. Benoît, nous citerons la détermination dn 
mètre-étalon , prototype du système métrique international , et la construction des 
grandes règles qui servent â mesurer les bases sur lesquelles la géodésie appuie ses 
triangulations. Le résultat de ses recherches a en grande partie été inséré dans 
le recueil intitulé : Travaux et mémoires du Bureau international des poids et mesures. 

— L'Académie a procédé, dans la séance du 2 3 février, à l'élection d'un associé 
étranger en remplacement de M. Virchow, décédé. 

Au premier tour de scrutin M. Koch a été élu par 26 suffrages. M. Agassiz en a 
obtenu 18, M. Langley 6, M. Van der Waals 1. 

Né le 1 1 décembre i843 à Klausthal, M. Robert Koch fit ses études de médecine 
à Gœttingue de 1862 à 1866. Devenu, en 1872, médecin dans le district de 
Wollstein, il se livra à des études sur la septicémie et le charbon. En 1882 il fit sa 
célèbre découverte du bacille de la tuberculose, et en i883 dirigea une mission 
chargée d'étudier le choléra en Egypte et aux Indes. On se rappelle les espérances 
est la déception provoquées , en 1 890 , par la prétendue découverte de la tuberculine. 

M. Koch est professeur à la Faculté de miédecine de l'Université de Berlin et di- 
recteur de l'Institut pour les maladies infectieuses. 

Présentation. L'Académie présente à M. le Ministre de l'instruction publique 
comme candidat à la place de membre du Bureau des longitudes vacante par le 
décès de M. Faye, en première ligne, M. Bigourdan; en seconde ligne, M. Puiseux. 

ACADÉMIE DES BEAUX- ARTS. 

M. le Ministre de l'instruction publique et des beaux-arts annonce à l'Académie 
qu'il a pris un arrêté aux termes duquel les artistes femmes de nationalité française 
et célibataires, âgées de plus de quinze ans et de moins de trente ans, pourront 
désormais prendre part aux concours des grands prix de Rome. 

Elections. Dans sa séance du 7 février, l'Académie a élu M. Guillaume de Groot 
correspondant dans la Section de sculpture, à la place de M. Salmson, décédé. 

M. de Groot est iiioml)re de la Section de sculpture de l'Académie royale de 
Belgique depuis le 1 o janvier 1 884.. 

— Dans la séance du 28 février, l'Académie a élu M. Luca Beltrami corres- 
pondant dans la Section d'architecture, en remplacement de M. Melida, décédé. 



CHRONIQUE DE L'INSTITUT. 187 

Né on i854. à Milan, ancien élève de l'Ecole des beaux-arts de Paris de 1877 
à 1881, M. Beltrami est directeur du Bureau des monuments de la Lombardie. 

L'une de ses œuvres principales a été la restauration du château de Milan, ao 
tuellement Musée royal. 

M. Beltrami a écrit de nombreuses études sur l'histoire de l'art en Lombardie, 
notamment : // Castello di Milano sotto el dominio dei Visconti e degli Sforza, Milan , 
1894* — Storia documentata délia Certosa di Pavia, Milan, 1896, trad. française, 
1899. — // Lazzaretto di Milano, Milan, 1899. 

Délégation. Le centenaire de la naissance de Berlioz, qui lut membre de l'Aca- 
démie des Beaux-Arts, devant être célébré à Monte-Carlo, le 7 mars, S. A. S. le 
Prince de Monaco prie l'Académie d'envoyer des délégués à cette solennité. 
MM. Reyer et Massenet sont invités par leurs confrères à bien vouloir représenter 
l'Académie dans cette circonstance. 

Dons el legs. L'Académie est autorisée par décret à accepter définitivement le legs 
qui lui a été fait par Madame la baronne Nathaniel de Rothschild, d'une rente an- 
nuelle de 5,000 francs, qui devra être attribuée à un ou plusieurs artistes frappés 
de cécité , paralysie ou autre infirmité les empêchant de vivre de leur talent. 

— M"" Duplessis, veuve de M. Georges Duplessis, membre libre de l'Académie, 
a fait don à l'Académie de la bibliothèque d'art de son mari. D'après le Catalogue qui 
en a été publié (1 vol. in-8'', Lille, Paris, 1900), cette bibliothèque comprend im 
grand nombre de livres à figures, d'ouvrages sur la technique de la gravure, sur 
les musées , sur l'histoire de l'art local en France et à l'étranger. Les livres com- 
posant cette collection, et dont M'"' Duplessis s'est réservé la jouissance, seront 
dans l'avenir conservés à la bibliothèque de l'Institut. 

ACADÉMIE DES SCIENCES MORALES ET POLITIQUES. 

Elections. L'Académie a, dans sa séance du 7 février, procédé à l'élection d'un 
associé étranger, en remplacement du prince Georges Bibesco, décédé. Le nombre 
des votants était de 28. M. Samuel Rodolphe Detlof Canut d'OLiVECRONA a été élu 
par 26 suffrages. 11 y a eu 2 bulletins blancs. 

Né à Marssvik, province de Wermland (Suède), le 7 octobre 1817, docteur do 
l'Université d'Upsal en 1 889 , M. d'Olivecrona a été conjointement professeur ot 
magistrat. Agrégé à la Faculté de droit d'Upsal en 18/17, ^^ ^^* l'année suivante 
nommé juge suppléant. Il devint en 1862 professeur de droit civil à l'Université 
d'Upsal et en 1 868 conseiller à la Cour suprême du royaume de Suède. Il était , 
depuis 1877, correspondant de l'Académie dans la section de morale. 

Ses études ont porté sur l'histoire du droit suédois , la législation suédoise , la 
peine de mort et la récidive. 

— L'Académie a , dans sa séance du 28 février, élu M. Edward Caird correspon- 
dant dans la section de philosophie. 

Né le 22 mars i835, à Greenock (Ecosse), M. Edward Caird fit ses études à la 
Grammar-School de Greenock, à l'Université de Glasgow et à Balliol Collège (Oxford). 
Il fut professeur de philosophie morale à l'Université de Glasgow, de 1866 à 1893. 
Depuis 1893, il est Master of Balliol collège. 

Voici la liste de ses principaux ouvrages : A critical account of the philosophy of 
Kant, with an historical introduction, in-8', Glasgow, 1877. — Hegel ( Philosophical 
classics for English readers), in-8''. Edinburgh, i883. — The social philosophy and 
religion of Comte, m-S", Glasgow, i885. — The critical philosophy of Immanuel Kant, 

»4. 



188 CHRONIQUE DE T/INSTITUT. 

2 vol. in-8°, Glasgow, 1889. — Essays on îiterature and philosophy , 2 vol. in-8'', 
Glasgow, 1892. — The Evolution of Religion (Giflord lectures, 1890-1892) in-8\ 
Glasgow, 1893, 2° édit. , 1894. — Memoir of John Caird D. D. prefixed io his 
Fandamental ideas of Chrislianily , Glasgow, 1899. — Articles dans la 9' édition de 
l'Encyclopaedia Britannica. 

Communications. lU février. M. Gréard donne un résumé d'un travail de M. René 
Pichon, intitulé : Lactance; étude sur le mouvement philosophique et religieux sous le 
règne de Constantin. 

21 février. M. Chuquet analyse une monogi'aphie de M. Alberto Lombroso inti- 
tulée : Etude sur Napoléon II. 

M. Lair, correspondant de l'Académie, donne lecture d'une étude sur le Globe, 
dont les éléments principaux sont empruntés aux souvenirs inédits de M. Dubois, de 
la Loire-Inférieure. Ce lut après sa disgrâce comme professeur de l'Université que 
M. Dubois, avec le concours d'un de ses anciens condisciples, Pierre Leroux, fonda 
le Globe, dont le premier numéro parut le i5 septembre i824- Une élite de jeunes 
et brillants esprits, Sainte-Beuve, Thiers, Jouffroy, Damiron, Duchatel, Vitet se 
groupèrent autour du rédacteur en chef. Rémusat, Stendhal, Mérimée, Cousin, 
Quinet donnèrent aussi quelques articles. 

Réagir contre les théories du xviii* siècle et le sensualisme de Condillac , au nom 
d'une doctrine qui affirmait résolumentl'âmeet Dieu, faire pénétrer le spiritualisme 
dans les arts et dans les lettres ; assurer le plein développement de l'esprit nouveau 
issu de la Révolution en en répudiant les violences sanguinaires, tel était le pro- 
gramme de ces jeunes hommes que M. Dubois dirigeait et animait de sa verve 
inépuisable. Le Globe ne fut d'abord qu'un journal philosophique et littéraire; — 
il ne devint un journal politique qu'en 1828. Mais de tout temps il s'inspira d'un 
esprit d'opposition — d'opposition loyale — contre la politique du gouvernement. 
Dans le n" du 4. février i83o, M. Dubois publia un grand article intitulé La France 
et les Bourbons, qui lui valut un procès retentissant et une condamnation à quatre 
mois d'emprisonnement. Quand éclatèrent les journées de Juillet , il vint reprendre 
la direction du journal, qu'il fit publier sous forme de bulletins de combat imprimés 
sur de petits carrés de papier que les élèves de l'Ecole polytechnique collaient sur 
les portes avec des pains à cacheter. 

-''i[)rès la Révolution, des dissentiments se produisirent parmi les rédacteurs. 
M. l)ubois dut provoquer la liquidation de la Société et se retira. 



PUBLICATIONS DE L'INSTITUT. 

Institut de France. Annuaire pour 1908, 1 volume in- 12. Paris. Imprimerie natio- 
nale, 1903. 

Institut de France. Académie des Sciences morales et politiques. Notice sur la vie et 
les œuvres de M. Perrens par M. Albert Babeau. 1 broch. in-4.°. Paris, Firmin-Di- 
dot et C'\ 1903. 



GASTON PARIS. 

Le Journal des Savants vient d'éprouver une perte qu'ii lui sera diffi- 
cile de réparer. Le directeur de son comité de rédaction , celui qui en était 
Tâme et la vie, qui voyant le journal en danger de périr était venu géné- 
reusement à son aide et lui avait sacrifié son repos , Gaston Paris , lui a 
été enlevé le 5 de ce mois. Depuis quelque temps sa santé causait à ses 
amis de très vives inquiétudes, mais quand ils venaient de s'entretenir 
avec lui, qu'ils cessaient un moment de regarder son visage amaigri 
pour écouter sa parole restée si vivante et si jeune, ils s'obstinaient 
malgré tout à espérer. A son arrivée à Cannes , où les médecins l'avaient 
envoyé pour le forcer à se reposer, une angine de poitrine fa terrassé 
en quelques heures. 

Je n'ai pas besoin de rappeler ce que fut sa vie; les journaux, à 
f occasion de sa mort, font racontée en détail. D'ailleurs elle n'a rien 
qui la distingue des autres; c'est une vie de savant, simple et unie, 
toute d'intérieur et d'étude , qui s'est écoulée dans les bibliothèques et les 
salles de cours , entre des livres et des élèves. Je ne dirai rien non plus 
des ouvrages qu'il a publiés , malgré leur mérite et le succès que quel- 
ques-uns (f entre eux ont obtenu , sans qu'il fait cherché. Il a fait mieux 
que des livres , il a donné une impulsion , il s'est associé à un mouve- 
ment qui lui survivra; c'est ce qui consenera son nom. Son œuvre est 
encore au-dessus de ses œuvres. 

Au moment où Gaston Paris revint de Gôttingue et de Bonn , où il 
était allé compléter la forte éducation classique qu'il avait reçue à Paris, 
les études philologiques étaient chez nous fort négligées; même dans le 
haut enseignement français , elles n'avaient pas la place qui leur revient. 
Pour n'en donner qu'un exemple , le Collège de France était à peu près le 
seul établissement public où fon s'occupât de notre langue et de notre 
littérature du moyen âge. Les professeurs avaient trop de souci de rendre 
la science accessible et agréable au plus grand nombre; ils craignaient de 
la présenter sous des dehors trop austères; ils s'exagéraient ce que nos 
voisins disent si complaisamment de la légèreté française. Gaston Paris 
pensait que ce n'est souvent qu'une légèreté d'écorce qui cache un fond 
plus sérieux qu'on ne croit, et que nous sommes aussi capables que 
d'autres de recherches savantes et profondes. Avec quelques amis qui 
partageaient ces opinions, il fonda la Revue critique, en 1866 : ce fut 
un événement. En même temps, f ouverture des écoles de la rue Gerson 



démontra , d'une façon évidente , que les sciences les plus graves , quand 
on savait les exposer, trouvaient chez nous un public aussi bien qu'ail- 
leurs. Leur succès encouragea un ministre ami du progrès à fonder 
l'Lcole des Hautes-Etudes, et c'est de là que date la rénovation de notre 
enseignement supérieur, qui fera sans doute, dans l'avenir, un grand 
honneur à notre temps. Gaston Paris prit la plus grande part à toutes 
ces créations et, à côté du nom de Duruy et de ses collaborateurs, le 
sien ne sera pas oublié. 

Quant aux études auxquelles il s'est particulièrement attaché , la langue 
et la littérature française au moyen âge, on sait qu'il les avait trouvées 
tout jeune à son foyer. Son père , Paulin Paris , en avait fait l'occupation 
de toute sa vie. C'est là que Gaston Paris avait pris pour elles, dès ses 
premières années , une affection dans laquelle il entrait quelque chose de 
filial. Il suivit, en Allemagne, les cours de Diez et de ses élèves, et à leur 
école il se perfectionna dans l'usage des méthodes nouvelles. Mais sa 
science , pour devoir beaucoup à fétranger, ne cessa jamais d'être fran- 
çaise. Elle était nette, claire, simple, faite de sagesse et de lumière, ne 
s'embarrassant jamais de développements oiseux, ne cherchant pas à 
éblouir par des hypothèses aventureuses. 11 savait joindre des qualités qui 
paraissent contraires ; il ne s'absorbait pas tellement dans fétude du passé 
qu'il ne se tînt au courant de la littérature présente. 11 unissait au senti- 
ment le plus vif et le plus vrai de la poésie populaire le sens et le goût des 
époques lettrées. La rigueur des informations les plus exactes ne nuisait 
pas chez lui à l'étendue des connaissances , ni la précision minutieuse des 
détails aux grandes vues d'ensemble. C'est ce qu'admiraient ses élèves et 
ce qu'ils ne trouvaient pas toujours ailleurs; c'est ce qui attirait tant de 
jeunes gens autour de sa chaire. Ils y venaient de tous les pays, et je ne 
crois pas qu'il y ait d'universités en Europe où il ne comptât quelques 
élèves. De retour chez eux, ils n'oubliaient pas ses leçons et se tenaient 
en communication avec lui en lisant tout ce qu'il écrivait dans la Romania 
ou le Journal des Savants. Aussi sa mort a-t-elle été un deuil pour tous 
ceux qui , en quelque lieu que ce soit , étudient la littérature du moyen 
âge. La France a trop souvent le tort de ne pas regarder en dehors dé chez 
elle et de tenir peu de compte des jugements de fétranger. Mais cette 
fois il lui a bien fallu reconnaître, à funanimité des regrets, que la re- 
nommée scientifique de Gaston Paris était une partie de sa gloire et de 
son influence dans le monde. 

Je n'ai parlé que du savant, et c'est du savant seul qu'il devait être 
question ici. Qu'il me soit permis d'ajouter en finissant que, si grand 
qu'il fût, l'homme en lui valait mieux encore. Ceux qui ont vécu dans 
son intimité , qui , comme moi , ont été ses collaborateurs à l'École des 



Hautes-Études , puis au Collège de France , ses confrères dans deux Aca- 
démies et , pendant quarante ans , les confidents de ses jours heureux et 
tristes, ne perdront jamais le souvenir de sa fidèle amitié. 

Gaston BOISSIER. 



Un simple relevé du titre des articles dont Gaston Paris a enrichi le 
Journal des Savants pendant les vingt dernières années sera le plus élo- 
cpient témoignage de l'importance d'une collaboration qui fut aussi fé- 
conde qu'originale et qui a mis en circulation une masse énorme de vues 
nouvelles sur l'histoire comparée des littératures. 

Version latine du Pentateuqae antérieure à saint Jérôme, publiée d'après le manuscrit 
de Lyon, par Ulysse Robert. i883, p. 376-288; 386-399. 

Roma nella memoria e neJle immaginazioni del medio evo, par le prol". Arturo Graf. 
i884,p. 557-577. 

Les Fabulistes latins , par Léopold Hervieux. Tomes I et II. Phèdre. — Les Fables de 
Phèdre, éditées d'après les manuscrits et accompagnées d'une traduction littérale 
en vers blancs, par L. Hervieux. i884,p. 670-686; i885, p. 37-5 1. 

Publications de la Société des anciens textes français ( 1872-1886). Les Chansons de 
Geste. — Aiol, par Jacques Normand et Gaston Raynaud. — Elie de Saint- 
Gilles, par G. Raynaud. — Daarel et Béton, par Paul Meyer. — Raoul de Cam- 
brai, par Paul Meyer et Auguste Longnon. — La Mort Aimeri de Narbonne, par 
A. Couraye du Parc. — Aimeri de Narbonne, par L. Demaison. 1886, p. 393- 
407; 469-480; 539-550. 

La Vie des mots étudiée dans leurs significations, par Arsène Darmesteter; 1887, 
p. 65-77; 149-1 58; 241-349- 

Le Mystère des Trois Doms, joué à Romans en i5o9, p'^lié par feu Paul-Emile 
Giraud et Ulysse Chevalier. 1887, p. 755-764. 

La Passione di Gesu Cristo, rappresentazione sacra in Piemonte nel secolo xv, édita 
da Vincenzo Promis. 1888, p. 5 12-526. 

Les Cours d'amour du moyen âge, étude d'histoire littéraire, par E. Trojel. 1888, 
p. 664-675 ; 727-736. 

Cunti popolari del Piemonte , pubblicati da Gostantino Nigra. 1889, p. 526-545; 61 1- 
621 ; 666-675. 

Egberts von Lattich Fecunda ratis, publié par Ernst Voigt. 1889, p. 559-572. 

Dictionnaire général de la langue française du commencement du xvii' siècle jusqu'à 
nos jours, par Adolphe Hatzfeld et Arsène Darmesteter. 1890, p. 6o3-620; 
665-684. 

L'Ebreo errante in Italia (par M. S. Morpurgo). 1891 , p. 54 1-556. 

Les origines de la poésie lyrique en France au moyen âge, par Alfred Jeanroy. 1891, 
p. 674-688; 729-742; 1892, p. 155-167; 407-429. 

Origini del teatro italiano, secunda edizione; par Alessandro d'Ancona. 1892, 
p. 670-685. 



// Saladino nelle îeggende Jrancesi e italiane del medio evo. Appunti di A. Fioravanti. 

1893, p. 28A-299; 354-365; 4î8-438; 486498. 
Les soarces du romande Renard, par Léopold Sudre. 1894, p. 542-559 ; 595-6i3; 

715-730; 1895, p. 86-107. 
Contributo allô studio délia novella francese del xv e xvi secolo, considerata special- 

mente nelle sue attinenze con la letteratura italiana, par Pietro Toldo, 1895, p. 289- 

3o3; 342-361. 
Les dernières poésies de Marguerite de Navarre, publiées par Abel Lefranc. 1896, 

p. 273-288; 356-368. 
Der Ring der Fastrada; ein mythologische Studie, par le docteur August Pauls. 1896, 

p. 637-643 ; 718-730. 
Histoire de la langue française, par Ferdinand Brunot. 1897, p. 542-555 ; 596-613; 

659-675. 
La dissimilation consonantiqae dans les langues européennes et dans les langues romanes. 

1898, p. 81-97. 
La leyenda de los Infantes de Lara, par Ramon Menéndez Pidal. 1898, p. 296-309; 

32 1-335. 
Les vieux chants populaires Scandinaves. Etude de littérature comparée, par Léon 

Pineau. I. Epoque sauvage. Les chants de magie. 1898, p. 385-4oi. 
Les Fabulistes latins : Jean de Capoue et ses dérivés, par Léopold Hervieux. 1899, 

p. 207-226. 
Les manuscrits du Kelila et Dimna de Jean de Capoue, par Léopold Hervieux. 1899, 

p. 581-595. 
Die Tœnzer von Kôlbigk, ein Mirakel des xi. Jahrhunderts [Les danseurs maudits) , par 

Edward Schrôder. 1899, p. 733-747. 
Les mots d'emprunt dans le plus ancien français , par Henri Berger. 1900, p. 294- 

307 ; 356-375. 
Thomas de la Marche, bâtard de France, et ses aventures (i3i8-i36i), par Marcellin 

Boudet. 1900, p. 694-707. 
Histoire de la littérature française depuis les temps les plus anciens jusqu'à l'époque mo- 
derne, par le professeur Hermann Suchier et le professeur Adolph Birch-Hirscli- 

feld. 1901, p. 645-660; 699-717; 779-788. 
Christian von Troyes , Cligès , par W. Foerster. 1902, p. 57-69; 289-309; 345-357; 

438-458; 641-655. 

Le Journal des Savants . 1903, p. 5-34. 

Dans ce magistral article, par lequel s'ouvrait, il y a deux mois, la 
nouvelle série publiée sous les auspices de l'Institut, Gaston Paris a écrit 
à grands traits l'histoire du Journal des Savants, depuis sa fondation en 
1 665. Après avoir indiqué la place que le recueil a tenue pendant deux 
siècles et demi dans la critique scientifique et littéraire , le nouveau direc- 
teur a tracé pour l'avenir un programme qu'il était malheureusement seul 
peut-être à pouvoir rigoureusement remplir dans toute son étendue. 

L. D. 



JOURNAL 

DES SAVANTS. 



AVRIL 1903. 



Musée national du Louvre. — Catalogue des Antiquités ch ai- 
dé en nés [Sculpture et gravure à la pointe), par LÉON Heuzey, 
Membre de l'Institut, Conservateur des Antiquités orientales 
et de la Céramique antique. — Paris, Librairies-Imprimeries- 
Réunies, Motteroz, 1902, in-16, yio5 pages, 68 ligures et 
1 héliotypie. 

DEUXIÈME ARTICLE *^l 

Une des vitrines du Louvre contient un bout de doigt (n" 69), un 
simple éclat de diorite portant un ongle sculpté avec un soin extrême , 
qui a joué un rôle décisif dans l'histoire des fouilles de Tello. M. de 
Sarzec, revenant de son premier voyage où il avait découvert le tell de 
Sirpourla et ramassé sur le terrain quelques échantillons de briques et 
de terres cuites, eut roccasion de montrer à M. Heuzey ce petit frag- 
ment recueilli avec les autres débris. Ce fut un trait de lumière pour le 
conservateur de notre Musée. Il lui apparut avec évidence que ce tell 
ignoré devait contenir de très belles sculptures, puisqu'un sitnple détail 
des mains était exécuté avec tant de délicatesse. En archéologie comme 
en paléontologie, on peut parfois déduire d'un petit morceau la struc- 
ture de l'être tout entier. Les faits donnèrent raison à cette induction si 
pénétrante; quelques mois plus tard, les flancs attaqués du monticule 
livraient aux ouvriers de M. de Sarzec les premières statues chal- 
déennes. 

Ce fut un véritable événement dans le monde scientifique lorsque au 
cours de l'année 1881 on sut l'arrivée à Paris de ces précieux mo- 
numents. Adrien de Longpérier, déjà malade et près de sa fin, eut la 

''^ Voir le premier article dans le numéro de mars, p. 1 rîc). 

SAVANTS. 2 5 



194 EDMOND POrriER. 

joie suprême de contempler les représent;mts d'un art lointain dont il 
avait, dès i865, pressenti l'existence et la beauté vigoureuse '*'. 

Ces statues marquent l'apogée de la sculpture rhaldéenne, telle qiie 
nous l'entrevoyons aujourd'hui. Le nom de Goudéa. qui est gravé sur 
plusieurs d'entre elles, semble correspondre, en efFet, à une période de 
grande prospérité pour la ville de Sirpourla, après le xwviii'' siècle 
av. J.-C. Pourtant il ne prend nulle part le nom de roi et garde le titre 
plus simple de patési, qui semble s'appliquer à im gouveineur de pro- 
vince, mais sans jamais faire allusion à aucune suzeraineté étrangère. Il 
ne nomme pas non plus son père, comme s'il était de naissance obscure 
et parvenu par son seul mérite à celte haute situation. Il paraît avoir été 
un administrateur pacifique: ii se v^nte surtout d'avoir élevé des con- 
structions et d'avoir ouvert les voies au commerce , depuis la Médiceiranée 
jusqu'au Golfe Persique; il ne mentionne qu'une fois un fait de guerre. 

Les huit statues que nous avons de lui, et qui le représentent sans 
doute, lui donnent une attitude modeste et respectueuse [Catcdo^ue, 
n°' 44 à 5 1 ) : il est debout , les mains jointes, comme un prêtre ou un 
fidèle devant son dieu; ou bien, assis sur un simple escabeau, il tient 
sur ses genoux une tablette qui porte gravé le plan d'un édifice (n" 45), 
ou qui ailleurs est accompagnée d'un stylet à écrire et d'une règle à 
mesurer (n" 46). Comme les anciens princes, ses prédécesseui^ , qui 
faisaient office de terrassiers et portaient le panier plein de terre pour 
inaugurer le temple promis, Goudéa est le bon ouvrier de son dieu : 
mais il fait un plus bel emploi de son intelligence , il est plus savant et 
plus affiné; il est l'architecte et l'ingénieur qui, le stylet et la règle en 
main , trace le programme des constructions. Toute l'antiquité s'accordait 
à voir dans les Chaldéens des astronomes et des mathématiciens; le mot 
de Chaldœi resta même dans la langue latine comme synonyme de sor- 
ciers et de mages. Mais rien n'est plus propre à éclairer leur rôle et leur 
Aaleur scientifique que cette règle plate, à biseau, divisée d'un côté en 
seize parties égales, subdivisée de l'autre en fractions de moitiés, tiei^, 
quarts, cinquièmes, sixièmes, douzièmes, dix -huitièmes et yingt- 
quatrièmes , qui ressemble beaucoup au double décimètre de nos archi- 
tectes et qui révèle par sa construction tout un système nîétrique savam- 
ment combiné ^'^'. 

''' Voir la notice ([u'il a consacrée à gérées l'étucle do cet étalon , voir les 

une statuette de leinmo assise, dans le Découvertes en Ch(ddc'e, p, i38; Dieu- 

Musée Napoléon III, pi. II; cf. Œuvres, lafoy, L'Acropole de Snse, 3" partie, 

édit. Schlumberger, I, p. 335. [>. nSS-^-og; Aurès, Essai sur le système 

'*^ Pour les interprétations qu'a siig- métrique assyrien, i884, p. io3, 107, etc. 



LES ANTIQUITÉS GHALDÉENNES DU LOUVRE. 195 

Cette statuaire chaldéenne est courte et trapue; eile n'a pas les élé- 
gances souvent graciles de l'égyptien. M. Heuzey dit très justement 
qu'elle procède d'un esprit diflérent, souvent mêni^ opposé (p. i64). 
Elle est forte en chair et paraît représenter une race piutôt petite et de 
compiexion un peu grasse. On remarque, par la suite, chez les Assyriens, 
la même tendance à un certain embonpoint et à des proportions ramas- 
sées. Je ne crois pas que cette esthétique ait été sans influence sur la 
sculpture de la Grèce ionienne que l'on s'imagine trop souvent comme un 
art de proportions élancées et sveltes, alors qu'il recherche au contraire 
les statures brèves , les muscles bien nourris ^^\ A mon sens , il y a encore 
un peu de chaldéen et d'assyiien dans les reliefs du Temple d'Assos et 
jusque dans la jolie frise du Trésor de Cnide, à Delphes. • ihj i'; 

Par une autre préoccupation, que M. Heuzey a eu soin de noter 
(p. »65), le sculpteur chaldéen annonce et prépare l'artiste grec. 11 
s'intéresse à la draperie, il essaie d'y introduire des plis. Il ne fait pas du 
vêtement , comme l'égyptien , une sorte de mousseline diaphane ou col- 
lante. Il ne reclierche pas, comme l'assyrien, ia beauté de l'ajustement 
dans la superposition de lourds vêtements , brodés et surchargés de passe- 
menteries. Il reproduit un manteau très simple qui, dans sa sobriété 
et sa façon de s'adapter au corps, a tout juste l'aspect de ïkimation 
g^'ec. 

Ajoutons qu'à un autre détail on reconnaît une époque de grand 
art : c'est à la perfection des mains et des pieds. Les doigts longs et 
fuselés, les ongles soigneusement polis, les pieds maigres, plats et ner- 
veux, témoignent d'un souci curieux delà réalité, qu'on ne retrouvemit 
au même degré que dans l'archaïsme grec, chez les Apollons nus du 
vi*" siècle et même chez ÏAarUjc de Delphes. 

Mais on étudiera avec plus d'intérêt encore les têtes, dont aucune 
malheureusement ne se rajuste sur un des corps décapités. Elles attestent 
avec quelle conscience le ciseau de ces vieux tailleurs de pierre avait su 
l'eproduire les traits essentiels de leur race. Ce ne sont pas des portraits , 
au sens individuel où nous l'entendons aujourd'hui; mais ce sont des 
images où transparaît la physionomie chaldéenne , autant que celle d'un 
athlète dans une statue atlique du v" siècle. Sous ces sourcils épais, qui 
barrent le front d'une hgne continue, sous ce visage un peu gras, avec 
le menton fort et têtu, avec des yeux un peu saillants, on sent une 
volonté et une force paisible. H y a de l'honnêteté et de la naïveté, 

''' Je me permets de renvoyer sur Vases antiques da Louvre^ p. Sog-ôio, 
cette question importante, que je ne et à mon article fies Mêlants Perrot , 
puis développer ici, à mon Catalogue des p. •475. 



106 EDMOND POTTIER. 

mêlée à de Ténergie, dans ers visages qui rappellent à l'auteur du Cata- 
logue « la physionomie énigmalique d'un paysan ». Surtout la tête à 
lurban (n° 55), avec le curieux crtet du couvre-chef enfoncé sur les 
oreilles, donne l'impression d'un personnage qui a réellement existé. On 
peut d'ailleurs, grâce à ia longue fixité des choses en Orient, contrôler 
aujourd'hui encore la justesse de ces ressemblances. 11 existe actuelle- 
ment, en pays syrien, des prêtres qui portent une coifïure identique 
et nous avons vu nous-mêmes à Paris, lors de l'Exposition de 1900, un 
habitant d'Ourmia, près du lac de Van, dont les traits et les gestes 
rappelaient ceux de nos statues chaldéennes*'^). De même, en Egypte, 
qui n'a pas rencontré dans la foule des fellahs des descendants authen- 
tiques du Scribe accroupi et du Cheik el-Beled ? 

Réalisme, observation attentive de la nature, voilà ce qu'on trouve 
dans ces arts primitifs et ce qui les fait vivre. Il n'y a pas de formule, 
pas d'esthétique, pas de préoccupation théorique, toutes choses dont 
nous avons encombré nos arts modernes , le plus souvent pour les gêner 
et les anémier. L'ouvrier chaldéen ou égyptien atteint le mieux, sinon 
le parfait, sans s'en douter, par une sorte de génie qui s'ignore, par 
conscience et par l'effbrt de sa ténacité devant la matière rebelle. A côté 
d'oeuvres encore indécises ou incorrectes, de nez trop crochus, d'yeux 
trop grands, d'oreilles trop plates (n"' yg, 80), on voit naître des 
morceaux charmants , des physionomies d'une fraîcheur enfantine (n" 90 ). 
On admirera en particulier une statuette de femme , coiffée comme une 
jeune Grecque d'un céciypliale , petit chef-d'œuvre que n'aurait pas dés- 
avoué un contemporain de Thémistocle (n° io5), une plaque de stéatite 
avec une représentation de déesse assise qui rappelle certains des ex-voto 
en terre cuite de fAcropole d'\thènes (n" 28), une pittoresque étude de 
figures de femmes qui , sculptées sur les parois d'un bassin de pierre , se 
passent l'une à l'autre des vases d'eau jaillissante (n"* 29 et 3o), enfin 
deux magnifiques taureaux accroupis dont les têtes humaines , ombragées 
d'une longue chevelure et couronnées d'une tiare à cornes, ont déjà la 
majesté des Achélotis et des Tibres de fantiquité classique (n"' 1 2 o , 126). 
Ce fut pour les historiens une vraie stupeur que de voir sortir de terre 
ce monde inconnu, où fon compte une variété si grande de sujets, où 
l'on respire, trois mille ans avant le Parthénon, l'air sain et vivifiant 
d'un art fait de simplicité , de probité et de patience. 

On remarquera combien la comparaison avec les monuments grecs 

*'' Cetie ressemblance avait perinis à ina([uetle de l'architecte chaldéen, pla- 
M. Heuzey de faire poser ce Syrien cée dans l'Exposition du travail; voir 
Corinne modèle pour reconsJiliier ia ses Origines orientales, pi. XI. 



LES ANTIQUITÉS CHALDEKN.XES DU LOUVRE. 197 

revient souvent sous notre plume. Une étude attentive du Catalocfue de 
M. Heuzey convaincra vite le lecteur que ce rapprocheuient s'impose. 
Jusque dans les détails de technique on est ramené au souvenir des 
Grecs. Par exemple, on sait qu'une originalité de leur plastique est 
d'avoir combiné des matières différentes pour obtenir, non seulement 
une variété plus grande de tons colorés, mais surtout plus de vérité 
dans l'expression de la vie réelle. Sans parler des colosses fameux où 
Phidias avait mêlé l'or, fivoire et les pierreries , pour représenter le Zeus 
Olympien et l'Athéna Parthénos, on sait que beaucoup de statues de 
bronze et de marbre avaient des yeux incrustés de pâtes de verre ou 
de pierres colorées. Une des impressions les plus profondes qui attendent 
le touriste au seuil du musée de Delphes , c'est le regard véritablement 
humain que laisse tomber sur lui YAurige, debout à l'entrée comme un 
jeune dieu. On sait que sur la frise des Panathénées la brillante pro- 
cession des prêtres, des jeunes filles, des cavaliers et des chars, était 
rehaussée non seulement de vives couleurs, mais encore de parties de 
métal doré, d'appliques dont les trous subsistent encore dans le marbre : 
couronnes des sacrificateurs, rênes des chevaux, rameaux de feuillages 
aux mains des femmes. 

Or ces procédés ont été pratiqués par les Chaldéens, il y a environ 
six mille ans. Non seulement les yeux , mais les sourcils sont souvent in- 
diqués par des cavités plus ou moins profondes où l'on devait insérer 
des matières colorées , probablement de la nacre et une sorte de pâte 
bitumineuse (n''' y g à 82). Dans un chapitre spécial sur les sculptures 
à incrustations (p. 2 7 5 et suiv. ), M. Heuzey décrit une statuette de 
femme dont le col présente une série de petits trous où l'on avait en- 
châssé des grains de cornaline , de turquoise , de cuivre doré : l'ensemble , 
assez bien conservé, forme un collier aux tons chatoyants; une seconde 
chaînette , en petites olives de cornaline et en turquoises , s'étage au- 
dessous; sur la poitrine et dans le dos deux médaillons, qui ont perdu 
leur pierre, complètent la parure. Ailleurs, c'est la nacre de coquille 
qu'on a employée très ingénieusement pour imiter le pelage du taureau 
(n"' 122, 126), les mouchetures d'une peau de sei^ent (n" i23), les 
taches d'un léopard ou d'autres animaux fantastiques (n"' 12^, i25). 
Citons encore un minuscule chef-d'œuvre , une petite tête de lion taillée 
à même dans un morceau de coquille mate et dont les prunelles sont 
formées de deux parcelles de lapis bleu (n" 228); l'effet en est ravissant 
et laisse entrevoir tout le parti qu'un artisan habile pouvait tirer de cette 
industrie. Sur certaines figures de métal (n" lyS) on remarque une 
incrustation d'argent dans le bronze, par un travail de champlevé qui 



198 KDMOND POTniiR. 

n'est pas sans analogie avec le procédé qui a servi à la décoration des 
fameux poignards de Mycènes^^*. 

La gravure sur pierre, sur métal, sur cocjuille, nous ménage d'autres 
surprises. De très bonne heure les Ghaldéens , conduits par cette néces- 
sité d'abréger et de simplifier qui est une loi impérieuse de l'art, ont 
trouvé les moyens d'exprimer la silhouette humaine ou animale par un 
contour d'une justesse et d'une sobriété étonnantes. Sur une plaque 
de pierre, qui date d'une période même antérieure à Our-Nina, on voit 
représentée une scène d'offrande, trois fidèles venant prier leur dieu et 
lui apportant un chevreau (n" 2 i 5), que l'on pourrait croire tracée par 
un céramiste corinthien du vi" siècle, tant les procédés d'incision, les 
profils des personnages et les détails de leurs vêtements sont exprimés 
avec netteté et simplicité. C'est encore un décor très connu d'aiabastre 
coiinthien que nous reconnaissons dans le lion dressé qui est gravé 
sur un débris de lance colossale en cuivre (n" 2 1 y). Quant au groupe 
du fauve dévorant un taureau, dont on trouve le dessin gravé sur un 
beau gobelet en coquille mate (n" 221), il présente, dans tous les 
détails des deux silhouettes, une si surprenante ressemblance a^ec le 
motif mycénien connu '^' qu'il paraît difficile de l'attribuer à une coïnci- 
dence fortuite, surtout si l'on songe à la longue lignée qu'a eue ce motif 
dans la série des monuments orientaux, grecs et romains. Avec le type 
du lion vu de face , il est un des fils conducteurs qui relient la haute 
antiquité asiatique à l'art classique de l'Europe. C'est dire, sans entrer 
dans le vif d'une controverse qui ne doit pas nous occuper ici , que la 
collection du Louvre constitue à l'heure actuelle un des éléments les plus 
importants pour étudier le problème posé par la publication du mé- 
moire de M. Salomon Reinach sur le Mirage oriental ^^\ 

Il me reste à dire comment ces précieux monuments enrichissent nos 
connaissances sur l'histoire religieuse. On en jugera mieux encore lorsque 
les cylindres gravés et les empreintes de cachets sur argile auront été 
publiés ; on verra comment les importantes séries de glyptique , dues aux 
fouilles de Suse et de Tello et jointes aux nombreuses acquisitions faites 

('^ Voir la technique analysée par ''^^ On me permettra de renvoyer sûr 

M. Perrot dans son Histoire de l'Art, ce sujet à un article paru dans la Revue 

t. VI, p. 781. de Paris , 1" mars 1909. , sur le Palais du 

'*' \oirMurray, Excavations in Cyprus, roi Minas , p. 182-197. J'y ai rassemble 

fig. 873, pi. II; Perrot et Chipiez, Hist. les principaux documents sur la ques- 

de l'Art , t. VI, pi. XVI, n° 21; p. 826, tion et j'ai cru pouvoir y faire une 

fig. /|.o3 (lion et antilope); p. 844, part importante aux «influences chal- 

fig. 428, n" 9 (cerf). déennes», p. 189. 



LES ANTIQUITÉS CHALDÉKNNES DU LOUVRE. 199 

chez les marchands d'antiquités, constituent actueliement , au Louvre, 
un ensemble qui peut rivaliser avec la belle collection du même genre 
rassemblée par M. de Clercq'^^ et qui la complète sur bien des points. 
Quelques études de détail ont déjà montré toute l'attention que M. Heuzey 
portait à ce genre de documents et quelle était sa méthode d'exégèse ^^^ ; 
de ce côté encore , on peut attendre de beaux travaux. 

Plus que jamais, l'étude de la religion chaldéenne est à l'ordre du jour. 
On sait quel retentissement ont eu en Allemagne, en Angleterre, en Amé- 
ricfue et dans tous les pays protestants, les découvertes des tablettes assy- 
riennes du palais d'Assour-bani-pal , où l'on trouve des récits sur la 
création du monde , sur le déluge , sur la réconciliation des dieux avec 
l'humanité, qui offrent de surprenants points de contact avec les textes 
de la Bible ^^K Cette émotion n'est pas près de se calmer, si l'on en croit 
les nouvelles qui nous viennent de Bedin et qui tendent à faire croire 
que ces révélations, en risquant d'ébranler les doctrines théologiques, 
ont nécessité l'intervention du monde politique et gouvernemental. Dans 
un temps oii les gens à courte vue déclarent que le passé est bien mort , 
qu'il n'y a plus à s'en occuper, c'est une ironie amusante du sort que de 
voir l'actualité et les disputes enflammées surgir tout à coup d'inscriptions 
vieilles de trois mille ans , et nous constatons , non sans satisfaction , que 
des savants comme Jules Oppert et Arthur Amiaud ne servent pas moins 
la cause du présent que celle du passé. 

De telles discussions ne sont pas à prévoir avec les monuments dont 
s'occupe le Catalogue du Lou\Te, mais ils orientent les recherches vers 
les sources mêmes de la religion assyrienne ; ils permettent d'en sonder 
les origines et d'en expliquer mieux le développement ultérieur. Comme 
chez les Egyptiens, comme chez les Grecs, ce qu'on a nommé le natu- 
risme, la déification des forces universelles en dehors de l'homme, est la 
base des idées religieuses. L'adoration de l'eau et de ]a végétation semble 
former une couche d'idées très anciennes qui se consei^vèrent jusque 
dans les monuments de l'époque classique : le fdet liquide , arrosant un 



^'^ Collection de Clercq , Catalogue mé- 
thodique et raisonné, par M. de Clercq 
avec la collaboration de M. J. Menant, 
Paris, Leroux, i885; t. I", Cylindres 
orientaux. 

'*^ Plusieurs de ces études ont été 
réunies dans son recueil sur Les Oriffines 
oriew<«rfes(4^iivrai9ons|»arues, 1891-1893, 
Leroux), p. i63 et suiv. (le vase 
jaillissant); p. 17 a (la glyptique sy- 



rienne); p. 191 et suiv. (la masse d'ar- 
mes). Voir aussi les Mythes chaldéens , 
dans la Revue archéoL, 1895, 1, p. 295 
et suiv. 

''^ Voir Maspero , Hist. anc. des peuples 
de l'Oiient classique, I, p. 538 et suiv.; 
on consultera aussi avec Irait l'inté- 
ressant livre de M. Alfred Loisy, Les 
mythes babyloniens et tes premiers cha- 
pitres de la Genèse , i 90 1 . 



200 EDMOND POTTIER. 

nimeau ou une palme, quelquefois un bouquet depis, symbolise avant 
tout, comme il est naturel dans un climat très cbaud, le premier bienfait 
que rhumanité ait reçu de la nature [Catalocfae, n"' i i, 3o). Le vase 
jaillissant, d'où l'eau sourd miraculeusement en deux ou quatre jets, est 
comme le Saint-Graal de la religion chaldéenne, et de même que le 
fleuve biblique de l'Eden se subdivise en quatre cours d'eau, de même 
la source primordiale du monde chaldéen se subdivise en deux rivières 
sacrées qui sont le Tigre et l'Euphrate, répandant sur leurs rives la fer- 
tilité et la richesse. Il n'est pas douteux non plus que l'animal n'ait, à 
une époque primitive , comme en Egypte et dans les pays grecs , exprimé 
l'idée d'une force mystérieuse et supérieure à l'homme. Il se subdivise 
en puissances redoutables et nocives, avec ie lion et l'aigle; en puis- 
sances utiles et bienfaisantes avec le bœuf, la génisse , le bouquetin ( Ca- 
talogue, n"* 4, 7, 12, 11 y, 162, i65, 2 l'y, 218, 221). Lorsque l'an- 
thropomorphisme est créé, non seulement il invente des figures qui, 
bien avant Zeus et Héra , symbolisent le couple divin dans sa majesté 
immortelle (n" 26), mais il groupe tout autour une sorte d'Olympe, 
une véritable cour où l'étiquette et la hiérarchie prennent des formes 
aussi compliquées et aussi raffinées que dans le palais d'un monarque 
oriental (^l Si l'on contemple la haute stature et le visage barbu du dieu 
Nin-ghir-sou sur la Stèle des Vautours [if 10), ou encore sur un fragment 
plus récent où il est représenté de face et assis (n° 2/1), on aura le sen- 
timent d'un art qui, encore empêtré dans des liens gênants, sait cepen- 
dant dégager de la matière rebelle l'imposante physionomie du roi 
des dieux : c'est l'ébauche d'un Jupiter futur qu'on voit naître sous des 
doigts chaldéens (cf. les n"' 166, i83, i85). On remarquera aussi que 
l'abondance relative des représentations de déesses contraste ici avec la 
pénurie des figures de femme dans les monuments assyriens. On dirait 
que, comme plus tard la Grèce, la Chaldée aborde avec une certaine 
tendresse le motif de la divinité féminine (n°' 2 , 11, 28), qu'elle réussit 
même parfois à y mettre des qualités réelles de grâce et de délicatesse, 
comme dans les Naïades du bassin sculpté (n° 29) et dans la char- 
mante représentation de la déesse Nin-goul assise (n" 28). 

Enfin, par un concept pareil à celui de l'Egypte, l'art chaldéen a créé 
tout un monde divin , plus fantastique et plus irréel , en combinant des 
formes animales et humaines. Déjà on s'aperçoit, en étudiant les dieux 



'"' Voir la curieuse étude que M. Fran- dans la Revue d'histoire et de littéralure 
cois Thureau-Dangin a publiée sur la religieuses , \] , 1901. 
Famille et la Cour d'un dieu chaldéen . 



LKS WnQUITÉS CHAl.DÉKNNKS DU J.OIJVHE. 201 

aiithi'opomorphes , que par certains détails ils se rattachent au dieu animal , 
M. Heuzey a été le premier à démontrer que sur les cylindres gravés la 
haute coiffure portée par de nombreux personnages était une tiare à 
double ou triple paire de cornes, qui désigne toujours une divinité , et non 
])as une sorte de chapeau à rebords attribuée à la caste sacerdotale ^^l 
Ainsi se sont trouvés classés et éclaircis du même coup un grand nombre 
de sujets, qui restaient soumis au\ interprétations les plus fantaisistes. Or 
ce diadème à cornes est tout ce qui reste du temps où le dieu avait une 
forme animale : telles les oreilles de vache ou les cornes données à Isis- 
Hathor sur les monuments égyptiens. Mais plus précis encore est le sou- 
venir de l'animalité divine dans les belles figurines de taureaux à tête hu- 
maine (n°' 1 20 et 1 36) ; elles attribuent d'une façon définitive à la haute 
civilisation chaldéenne la création d'un type religieux qui était appelé à 
jouir d'une grande faveur dans le monde assyrien et judaïque. Et là encore 
la comparaison s'impose avec une autre création égyptienne, le Sphinx, 
(chacune d'elles , sous un aspect différent , exprime une idée semblable : 
la force intellectuelle de fhomme unie à la force physique de fanimal, 
pour résumer la toute-puissance du dieu ou du roi. 

Peut-être même plus que fégyptien, l'artiste chaldéen a-t-il plongé 
dans ce monde de rêve et de fièvre où f imagination , excitée par la peur, 
voit surgir autour de fhomme des monstres effrayants , que les dieux lui 
envoient pour le punir ou pour l'éprouver, ces démons, ces génies du 
« mal de tête » que les textes cabalistiques s'efforcent de conjurer tant de 
fois^'-^^. On connaissait déjà le terrible Génie du Vent auquel les artistes 
ont donné les traits d'un monstre ailé, à tête de tigre, debout sur ses 
pattes de derrière''*^, qui personnifiait les maladies apportées par les éma- 
nations putrides des marais. Mais cette représentation curieuse est dépassée 
aujourd'hui par le relief qui décore le gobelet de Goudéa [Catalogue , 
n" 12 5). Sur la paroi de ce vase , en stéatite vert sombre , on voit monter 
deux serpents enlacés dont les replis squameux , s'enroulant autour d'une 
hampe , forment une sorte de caducée : cet emblème central est accosté 
de deux démons qui semblent monter la garde de chaque côté , dressés 
en pied comme des sentinelles fantastiques et tenant une sorte de haste 
munie d'une boucle au sommet; leur tête hideuse, couronnée de cornes, 
semble avoir à la fois le museau d'une bête et la gueule; d'un serpent ; 
leur coi'ps est zébré d'entailles profondes qui devaient simuler les mar- 

'*' Voir les ()rigines orientales, p. 7/1- Magie assyrienne , Leroux, 1902, p. ai3- 

76, et f article inséré dans les Mélanf/es aSi. 
Pcrrot, p. 1 75- 176. '^^ Perrot et Chipiez , Histoire de l'Art, 

'''' Voir le livre de M. C. Fossey, La TI, p. 496, fig. 222 , bronze du Louvre. 

.SAVANTS. 2 6 



202 . .1/ i<- KDMOND POlTfEK. 

biures d'une peau de reptiie, quand elles étaient remplies d'une pâte 
incrustée; une queue relevée et terminée en dard de scorpion, deux 
courtes ailes , des griffes d'aigle complètent ces étranges silhouettes qu'on 
croirait échappées de quelque .cercle de l'Enfer. Je ne crois pas qu'on 
ait jamais trouvé mieux pour exprimer la malfaisance de ces dieux qu'il 
faut apaiser à tout prix. Les Euménides de la Grèce classique sont pâles 
à côté de ces cauchemars sortis d'un cerveau chaldéen. Il y a là une 
puissance d'invention dans les images terrifiantes qui est restée pendant 
longtemps une originalité de l'Orient. 

Je ne me flatte pas d'avoir fait le tour complet des idées que retnue 
la lecture de ce petit volume. J'espère seulement avoir montré à quel 
point il est instructif et suggestif. Chacun , en le prenant pour guide dans 
une promenade au Louvre, y trouvera certainement matière à des ré- 
flexions personnelles. Le propre des livres où la pensée se condense n'est 
pas de dire tout, mais de forcer fesprit à travailler. «t;-.. li • 

On remarquera aussi que l'auteur a gardé partout un ton de juste et 
sobre impartialité. 11 n'est pas tombé dans le défaut si commun des gens 
qui s'enflamment pour leur sujet au point d'en faire le résumé des mer- 
veilles humaines et qui conduisent tout droit le spectateur à une décep- 
tion. M. Heuzey a trop le sens de la vérité et il connaît trop bien la 
beauté supérieure de fart grec pour louer hyperboliquement les monu- 
ments chaldéens. 11 en fait comprendre la puissance et foriginalité , sans 
oublier les imperfections inévitables d'un art aussi ancien. Il garde dans 
ses descriptions le sang-froid de l'historien qui juge en même temps qu'il 
sent profondément. ■Icicafio-i'tf i;M ." •>•{•.;■) î.l m{, ,'-.Mi.y 

Enfin son œuvre démontrera une fois dé plus la supériorité des cata- 
logues raisonnes et historiques, même quand ils sont sonnnaires, sur le sys- 
tème adopté par tant de musées qui, en offrant au lecteur une simple 
description de f objet qu'il a sous les yeux, ne lui apprennent à peu près 
rien. Je sais que ce dernier procédé est d'une pratique beaucoup plus 
commode, mais ce n'est pas là ce qui importe au public ni aux étu 
diants. De plus, enjoignant à ce texte méthodique des illustrations, on 
est sûr de rendre service non seulement aux visiteurs des musées, mais 
encore à ceux qui travaillent chez eux et loin des monuments. 11 n'y a pas 
de doute que c'est le meilleur programme à suivre; reste à trouver les 
hommes capables de l'exécuter. Ceux-là pourront prendre modèle avec 
confiance sur le nouveau Catalogue du Louvre. 

E. POTTIER. 



HERON D'ALEXANDRIE. 203 

Heronis Alexandrini Opéra qu^e supersunt omnia. Vol. 111. — 
Hérons von Alexandrin Vermessumjslehre und Dioptra, fjriechisch 
und deuisch von Hermann Schône. — Leipzig, Teubner, 1903. 
(Bibliotheca scriptorum grœcoruni et romanorum Teiibne- 
riana. ) 

DEUXIÈME ARTICLE '^l 

7. 11 me reste à fournir quelques indications un peu plus précises 
sur les Merpixâ. de Héron , et à donner un aperçu du problème tel qu'il 
se pose désormais pour les opuscules pseudo-héroniens. ■!-*;!*; = 

Sur le premier point, je me contenterai de signaler ce qui; au premier 
abord, attire le plus l'attention. 

Les Métriques sont composés suivant un plan à la fois bien conçu et 
bien exécuté; le premier livre est consacré à la mesure des surfaces , planes 
ou rondes, le second à celle des volumes, le troisième à des problèmes 
de divisions, dans mi rapport donné, et sous diverses autres conditions, 
d'aires et de volumes. Chaque livre est précédé d'une introduction que 
suivent les problèmes disposés d'après un ordre gradué et bien rationnel. 

Chaque problème est énoncé avec des données numériques , puis suivi 
d'une démonstration faite sur les lignes de la figure et 011 les nombres 
n'intendennent plus qu'accidentellement; dans la très grande majorité 
des cas , cette démonstration aboutit à ramener le problème à une question 
déjà résolue, ou en d'autres termes à montrer que faire ou le volume 
cherché est donné. C'est \ analyse; suit la synthèse par les nombres, qui 
procède en sens inverse, mais sans démonstration. Héron y part simple- 
ment des données numériques et donne la suite des calculs à faire pour 
aboutir au résultat cherché. 

Jusqu'à présent, nous n'avions que des exemples isolés pour faire 
comprendre ce qu'étaient en réalité chez les anciens Yanalyse et la syn- 
thèse, si différentes de ce que nous appelons du même nom. Les Métriques 
appartiennent donc, comme forme générale des démonstrations, à un 
type unique et jusqu'à ce jour non véritablement connu, ce qui lui 
donne une importimce historique inappréciable. Cependant il faut re- 
marquer que si les analyses de Héron doivent représenter exactement le 
type classique, ses synthèses numériques ne doivent correspondre qu'im- 
parfaitement aux synthèses (jéométriques; elles doivent plutôt répondre aux 

'^^ Voir le premier article dans le numéro de mars, p. 147. 

26. 



204 PAUL TAN^ERY. 

synthèses des problèmes numériques de Diophante, que celui-ci a systé- 
matiquement supprimées, en se contentant de dire : H Se (Tvvdeais Ç>avepd. 

Héron conduit remarquablement ses démonstrations. Il évite la 
diffusion des grands modèles classiques, dit tout le nécessaire, mais rien 
([ue le nécessaire, et encore pour le suivre faut-il être initié, de même 
({ue pour retrouver dans ses synthèses le fd de ses analyses. Son livre est 
évidemment écrit non pour les écoliers, mais pour les maîtres; à ce point 
de' vue , il est vraiment réussi , d'autant que Héron a soin d'expliquer tout 
ce qu'il fait et d'insister, non sur la pratique, mais sur fesprit des 
méthodes qu'il enseigne. Il se soucie très peu de pousser un peu loin 
1 a])proximation de ses calculs, mais il en dit assez pour permettre de le 
taire , autant qu'on pourra le désirer. 

Il est évident, d'un autre côté, qu'à fépoque où il écrivait, la tradition 
(lu mode d'enseignemt>nt approprié à la méthode des j^remiers Alexandrins 
était perdue, comme fa prouvé Zeuthen; Héron vise donc à créer une 
nouvelle tradition, et c'est en cela qu'il est véritablement original et 
novateur et qu'il mérite d'être étudié avec soin. 

Plusieurs de ses innovations, même heureuses, ont été plus tard 
écartées par Pappus, dont les tendances archaïsantes sont bien conimes; 
c est ainsi que Héron ne craint nullement de parlei" du produit de deux 
aires ou de la racine de ce produit comme étant une aire. Ceci fait penser 
aux hardiesses de Diophante; comme autres rapports avec f arithméticien 
du iif siècle , je mentionne que , de part et d'autre , la notation des fractions 
est la même (le dénominateur inscrit en interligne, directement au-dessus 
du numérateur, et non en exposant ou à la suite, comme chez les By- 
zantins); que dans les Métriques on trouve déjà l'expression technique de 
Svv(Xfji.oSvvafj.ts pour le bicarré, et même le signe de soustraction de Dio- 
phante (p. 166, 1. 8 et 10, app. crit.), que H. Schône n'a pas reconnu. 

8. Les démonstrations de Héron supposent la connaissance des Élé- 
ments d'Euclide , qui ne sont pas explicitement rappelés ; cependant , pour 
les questions simples, fauteur des Métriques suit une marche indépen- 
dante. Quant à celles qui dépassent les Eléments, il s'appuie sur des pro- 
positions ou des méthodes pour lesquelles il renvoie la plupart du temps 
il Archimède, mais aussi à Apollonius de Perge (pour les deux livres per- 
dus Xupiov àTTOTOfins) et, comme nous l'avons vu, à Dionysodore et aux 
ouv rages sur les cordes du cercle. Les citations d' Archimède nous appor- 
tent quelques révélations inattendues. 

Je ne compte pas celle qui paraît établir définitivement (p. 86,1. 22) 
c[ue iii Mesure (la Cercle ne nous est parvenue que réduite aux seules 
démonstrations fontlamentiiles. Mais Héron cite (p. 66,1. i3) un écrit 



HERON D'ALEXANDRIE. 205 

iffep) tsXivOiSwv Hoi xvXivSpuv, clans lequei Archiinède aurait assigné au 
rapport de la circonférence au diamètre des limites beaucoup plus 

étroites que celles de la Mesure du Cercle , à savoir g ,,^ et ^ , , . Il est 

aisé de reconnaître que ces nombres sont corrompus ; mais , si l'on admet 
quArchimède ne se soit pas trompé dans ses calculs, il n'y a qu'une 
manière de restituer ces nombres qui soit satisfaisante au point de vue 
paléographique. Je propose donc avec confiance de lire, avec nos signes 
actuels , 

196882 



TT 



OU autrement 



6^351 / / 674/n 

3,1 /ii6oi6>-7r>-3,i 4i 5904. 



La réduite commune aux développements de ces deux limites en 

fractions continues se trouve être précisément le célèbre rapport d'Adrien 

AT .• 355 
Metius , — ^• 

110 

11 deviendrait ainsi très probable que le rapport 3 , 1 Zii 6 , qu'on 
trouve en fait chez Aryabhatta , a été emprunté aux Grecs par les Hin- 
dous, et proviendrait d'Archimède lui-même, non d'Apollonius, qu'on 
sait en tout cas avoir poussé l'approximation encore plus loin que le 
géomètre de Syracuse. 

Mais d'autres citations (p. 80, ly; p. 84, > 2 ; p. i3o, 16 et 25) 
d'Archimède, par Héron, soulèvent une question à laquelle il est plus 
difficile d'apporter une solution plausible. 

11 s'agit d'un ouvrage en un livre, intitulé È(PoSik6v (ou ÈÇioSihSs), 
dans lequel Archimède aurait démontré la quadrature de la parabole , et 
aussi d'autre part une cubature, celle de l'onglet intercepté dans un 
cylindre droit par un plan incliné qui coupe la base suivant un diamètre 
(cubature que suit un très joli corollaire). 

L'existence de cet ouvrage était connue, mais sous un nom un peu 
différent, par Suidas, qui mentionne, parmi les écrits de Théodose, un 
commentaire els rb kp-^ifiriSovs i(p6Stov. Mais on ne pouvait guère en 
soupçonner le sujet, d'autant plus que ê(p6Siov a une signification assez 
d\iïéTente (YêÇioStxov. La leçon du manuscrit de Héron doit être acceptée 
à tous les points de, n ue. 

Il est également difficile d'admettre, soit que le livre que nous avons 
comme Quadrature d<> la parabole d'Archimède ait fait partie d'un autre 
intitulé Ephodiquc, soit qu' Archimède ait repris plus tard les mêmes 
démonstrations (il y en a deuv) dans un nouveau traité, f^a jiremière 



206 PAUL TANNERY. 

Iiypothèse doit être éctirtée , car nous possédons , avec la Quadrature de 
la parabole, la lettre d'envoi à Dosithée, qui établit nettement que ce 
Traité formait un tout complet. La seconde ne semble guère dans les 
habitudes ni dans le caractère d'Archimède, chez qui est visible la 
préoccupation de faire toujours du nouveau. 

Avait-il trouvé une troisième démonstration de la quadrature de la 
parabole et y avait-il ramené d'autres quadratures et cubatures nou- 
velles? Celle de l'onglet du cylindre revient également à l'invention de 
l'intégrale Jx'^dx, comme en fait tous les problèmes de même nature 
que l'on sait avoir été résolus par Archimède. Avait-il réuni ces questions 
dans cet jÊ^/iorft^ue.^ N'avait-il pas poussé plus loin, résolu des problèmes 
dépendant de l'intégrale Jx^dx? 

9. Laissons ces questions et revenons à Héron. Son originalité, avons- 
nous dit, apparaît dans la forme de ses démonstrations. Comme inven- 
tion propre, il semble n'en revendiquer qu'une seule; il s'agit d'une for- 
mule approchée pour le calcul d'un segment de cercle ; celle à laquelle 
on a attaché son nom et qui donne l'aire d'un triangle en fonction des 
trois côtés ne serait donc pas de lui, quoiqu'il en ait répété deux fois la 
démonstration (dans la LHoptra et dans les Métriques) et qu'elle semble 
bien porter sa marque. 

Soit c la corde d'un segment, plus petit que le demi- cercle, h la 
llèche; Héron nous dit qu'il y avait une ancienne formule, d'après la- 

c4- h 

quelle on calculait l'aire : A== /i, et qui remontait au temps où l'on 

prenait simplement 3 pour le rapport de la circonférence au diamètre; 
que depuis l'adoption des nombres d'Archimède, on avait ajouté un 

terme complémentaire H- "T ( ~ ) ■> afin de retrouver les valeurs connues 

pour les limites extrêmes, segment nul, segment égal au demi-cercle. 
Mais il remarque justement que la formule, ainsi corrigée, donne, pour 
les petites valeurs de la flèche, une aire beaucoup trop forte, et il pro- 
pose alors la formule ^ c/i , ce qui , comme il le remarque , revient à sub- 
stituer à l'arc de cercle un arc de parabole, et donne des valeurs par 
défaut. Il n'a qu'un tort, c'est d'ajouter qu'il convient d'appliquer cette 

formule tant que ^ < ô- Elle ne devient en effet préférable que si /i <: o , 1 8 5 c. 

Mais dans le seul exemple numérique que donne en fait Héron, h=r=y, 

et c'est la seconde formule qui est appliquée. Le texte a-t-il été corrompu , 
et Héron avait-il voulu dire é^œnXij au lieu de rpivXrj? 

La correction ne se justifierait pas suffisamment; mais quoique le 



HERON D'ALEXANDRIE. 207 

texte soit en général en bon état, il n'a certainement pas échappé, en 
dehors des en^eurs de copie, à des remaniements anciens qui ont été 
plus ou moins malheureux; il y a des additions évidentes, et aussi quel- 
ques mutilations partielles. On peut attribuer à ces remaniements cer- 
tains défauts de rédaction , en particulier l'insuffisance de l'exposition du 
calcul des volumes des polyèdres réguliers en fonction du côté. A ce 
point de vue, la critique du texte reste à faire. 

En revanche, il y a une faute mathématique d'apparence assez grave 
(p. 1 60 , L 16), qu'il faut bien , semble-t-il, laisser au compte de Héron. 
Après avoir traité numériquement un certain nombre de problèmes de 
divisions de surface, Héron donne des solutions géométriques pour 
quelques autres, qu'il n'est pas possible, dit-il, de traiter numérique- 
ment. C'est pour ces problèmes qu'il renvoie à la Xwp/ot/ ànoio^rf d'Apol- 
lonius. Or ces problèmes , comme aussi tous ceux que traitait le géomètre 
df Perge dans cet ouvrage perdu, sont des problèmes plans, c'est-à-dire 
se ramenant à une équation du second degré, susceptibles par suite 
d'être traités numériquement, ainsi que le fait Héron lui-même pour un 
des précédents (iv du même li\Te). L'introduction des solutions géomé- 
tricpies est d'autant moins justifiée qu'elles ne sont point données expli- 
citement. Il y a là, à mon sens, une preuve singulière qui peut être 
invoquée à Tappui de l'opinion de M. Zeuthen sur la gravité de la rup- 
ture qui se produisit dans la tradition de l'enseignement après la pre- 
mière période alexandrine. Evidemment, Héron a emprunté ses pre- 
miers problèmes des divisions à l'ouvrage perdu d'Euclide sur le même 
sujet; mais il s'est suffisamment assimilé les solutions d'Euclide pour les 
soumettre au calcul immérique ; arrivant ensuite à des questions un peu 
plus complexes, et n'ayant plus qu'Apollonius pour guide, il s'est trouvé 
dérouté. 

En somme, les mathématiciens de nos jours n'ont pas, bien entendu, 
à se mettre à l'école de Héron ; ils n'en peuvent pas moins trouver dans 
les Métriques quelques intéressants sujets d'exercices pour l'enseignement 
élémentaire. Us y rencontreront également une très curieuse formule 
pour l'approximation de la racine cubique. 

10. J'aborde enfin désormais la question que j'ai réservée, celle dr 
forigine des opuscules pseudo-héroniens. 

Si je l'aborde, je ne prétends nullement la traiter à fond , car elle doit 
être résolue à part pour chacun de ce^ opuscules , et elle exige , avant tout, 
sur la tradition manuscrite relative à chacun en particulier, des recherches 
de longue haleine. Je ne prendrai donc qu'un seul exemple, sur lequel il 
me semble que dès maintenant on peut arrivera un certain i-ésultat positif. 



208 PAUL TANNERY. 

sinon complet, et qui nous permettra d'examiner quelle face nouvelle 
paraît devoir prendre maintenant la question métrologique , origine des 
débats sur Héron. .i,j\q 

L'exemple que je prendrai est celui de l'opuscule publié par Hultsch 
sous le nom de Heronis Geometria (p. ki à i /jo de son édition), opuscule 
qui est d'ailleurs, de toute la série, celui qui a le plus de valeur et qui, 
par suite , a été considéré comme représentant le plus exactement la tra- 
dition supposée liéronienne. Les plus anciens manuscrits connus actuelle- 
ment ne remontent pas au delà du \in* siècle. 

En réalité , cet ouvrage est anonyme. Le premier titre qu'on y rencontre 
est EtîxXe/(5bu -crep) yswfxeTpia.s , et précède effectivement des extraits d'Eu- 
clide (définitions). Le second titre (p. 43), HpMvos dp^tj rav yecoixsTpovfxévcûv 
(suivi presque immédiatement après d'une autre rubrique : Hpoâvos 
sloraycoya.) rôHv yscofxsTpovfxévùJv) , est en tête d'un morceau spécial que ter- 
mine une table métrologique [Tabala Heroniana V de Hultsch), et dont 
le début est évidemment une autre rédaction d'un morceau sous le titre 
Hpa)vos sîtjayooyai (p. i38), placé à la fin de l'opuscule et précédant la 
Tabula Heroniana 1. Dans le corps de l'ouvrage même, les principales 
parties sont anonymes et l'on ne se douterait pas que le compilateur ait 
eu l'intention de les faire regarder comme tirées de Héron si, à côté de 
paragraphes attribués à Euclide (et nullement de lui), à Archimède et 
au >.a(X7rpéra.T0s Ilarp/xios'^', on n'en rencontrait quelques autres marqués 
comme trouvés êv aXX^ ^i€Xt^ tov lipcovos. 

Cet « autre livre de Héron » , comme l'a remarqué H. Schône , doit 
être précisément soit un manuscrit des MsTptxd, soit un extrait en déri- 
\ant assez directement. En tout cas, cette mention ne prouve qu'une 
chose , c'est qu'à l'époque où fut rédigée la Géométrie en question , la 
littérature pseudonymique sur le même sujet était déjà assez considé- 
rable. 

Mais revenons aux npoàvos sltrayuyaî de la page i 38. Le morceau 
sous ce titre débute par la première phrase des Merpixa, textuellement 
reproduite; après cette phrase, qui rappelle brièvement l'origine de 
la géométrie, vient tout un développement (la légende des inondations 
du Nil, etc.) qui, au contraire, ne correspond à rien de fécrit authen- 
tique. 

Le fait est clair : un compilateur quelconque s'est proposé de composer 



'"' « Nicephorus Patricius , geometriae éd. Harles , VU , p. 67g ; cf. p. 69 1 VIndex 
iiido praîfectus sub Constantino Porphy- in scriptores post Theophanem) . C'est 
rogeneto» (Fabricius, Biblioth. grœca, donc un professeur du x' siècle. 



HERON D'ALEXANDRIE. 209 

une Introduction de géométrie métrique; il a emprunté sa première phrase 
à Héron et , soit qu'il Tait iui-même noté en marge , soit que l'emprunt y 
ait été marqué plus tard , le nom de Héron a passé à toute cette intro- 
duction. Quand elle a été remaniée (suivant la rédaction des pages /i3 
et suivantes de l'édition de Hultsch), le même nom a été conservé. C'est 
ainsi que nous sont parvenues les tables métrologiques I et V; mais quelle 
est leur autorité.*^ 

11. Il est assez singulier que le travail critique de Hultsch , dans les 
prolégomènes de ses Metrologici scriptores , ait eu pour résultat de placer la 
date de la rédaction de la table I aux environs de l'épocjue où a dû vivre 
Héron. Au premier abord , on peut se demander si la sagacité de l'illustre 
métrologue n'a pas remédié aux incertitudes de son point de départ; la 
table 1 a pu , dira-t-on , être écrite presque au temps de Héron , car pour 
rendre les MsTptxd accessibles aux arpenteurs qui n'avaient pas étudié 
Euclide, un commentaire in troductif n'était pas inutile. Les conclusions 
de Hultsch, en ce qui concerne la métrologie, resteraient donc suffisam- 
ment fondées. 

Malheureusement cette thèse prête à de graves objections , et j'estime 
que tout le travail de Letronne et de Hultsch doit être repris en sous- 
œuvre. Tout en espérant que l'édifice qu'ils ont élevé ne souffrira pas trop 
de cette opération , il faut bien reconnaître que les fondements en sont 
ruinés. 

L'hypothèse originelle, comme je l'ai indiqué, est que le système mé- 
trologique de TLgypte nous a été transmis par Héron ou par des auteurs 
qui , en Egypte même , pour mettre son œuvre au courant des besoins 
de la pratique , l'ont successivement remaniée. Donc les tables héroniennes 
donneraient certainement les mesures réellement employées en Egypte 
sous la domination romaine. Voilà le postulat. 

Or il est prouvé maintenant que Héron n'a nullement joué dans la 
transmission des connaissances métrologiques le rôle qu'on lui attribuait; 
que son œuvre des Merp/xa n'était point immédiatement destinée aux 
besoins de la pratique et n'avait donc pas besoin d'être remaniée , comme 
on fa supposé. Dès lors les tables , aussi bien que tous les écrits pseudo- 
héroniens , ont pu être composées à Byzance, non en Egypte. Si dans 
ces tables se trouvent réellement des mesures d'origine égyptienne, il 
faut démontrer que tel est leur caractère, indépendamment de toute 
hypothèse sur l'origine des tables. 

Contre leur origine égyptienne on peut d'ailleurs faire valoir une 
raison sérieuse. Il y a eu certainement en Egypte une littérature grecque 
de géométrie métrique; nous en avons deux spécimens, le papyrus 



tHPKIMF.niE NATIOX 



210 PAUL TANNERY. 

Vyer^" et 1« papyrus (l'Alchmim *-^. Lo premier n'indique qu'une unité 
métrique, Vdpovpa; le second parait en indiquer deux, la coudée et aussi 
l'dtpowpa. L'emploi de ïaroare comme unité araire sous i'empire romain 
est également attesté par de nombreuK papyrus, tandis que nous sa>ons 
par Hérodote qu'elle correspondait à un carré de i oo coutlées de côté. 

Or cette unité agraire égyptienne , dont l'existence est ainsi bien constatée, 
ne figure pas dans les tables héroniennes. 

Si, d'autre part, une des unités ciu*actéristiques de la table héro- 
nienne 1 , à savoir le pied philétairien , représente incontestablement le 
pied royal des Ptolémées, il n'y a pas de preuve réelle que ce dernier ait 
jamais été appelé philétairien en Egypte, tandis qu'il est tout à fait naturel 
que cette appellation ait été courante à Constantinople au moment même 
de sa fondation, puisque les Romains l'avaient introduite en Asie 
Mineure, , 

Sur la valeur réelle de ïaroure , même au temps d'Hérodote , nous ne 
savons rien de précis, car nous ignorons si les coudées dont il parie 
étaient les grandes ouïes petites coudées égyptiennes; sur les variations 
qu'a pu subir la contenance officielle de \aroure sous les Ptolémées ou 
sous les Romains, nous n'en savons pas davantage. Prenons au contraire 
les unités employées dans la Heronis Geometria; là tout est bien déter- 
miné : l'unité de longueur est un schoinion (cordeau) de lo orgyies, 
chacune de ces orgyies étant non pas de k coudées (la coudée est au reste 
alors portée à 2 pieds), mais fixée de façon que son carré représente 
48 pieds romains superficiels. L'unité de surface est le modios, valant le 
tiers du jugeram et subdivisé en âO livres [Xirpat). Ces unités ont été 
employées dans le cadastre byzantin jusqu'à la fin de f empire, mais il 
n'y a aucune preuve véritable qu'elles aient jamais été usitées en Egypte. 
A quelle époque remonte ce système.»^ Provient-il, comnne le pense 
Hultsch, d'une réforme due au premier Constantin P Faut-il le faire 
descendre, avec Fenneberg, aux temps de la dynastie macédonienne? 
Ulterius inqairendum. 



^'^ \oh' American Journal qfPhilology, 
p. a5-37, l'article de M. Edgard Johnston 
Goodspeed. Ce papyrus paraît écrit vers 
le commencement du second siècle de 
notre ère. Si M. Goodspeed dit que , sur 
une communication partielle du texte , 
j'avais , ainsi que Hultsch , exprimé l'opi- 
nion qu'il représentait une source re- 
montant à l'époque des Ptolémées, cela 
résulte , au moins en ce qui me concerne, 



d'un malentendu. 11 semble que dans ce 
papynis (fragment assez court malheu- 
reusement) {'aroare soit à la fois unité 
de longueur et unité superficielle. 

''^ Publié par J. Baillet, Mémoires du 
Caire, IX, 1893, p. 1-88, et datant 
du vr ou du vu" siècle de notre ère. 
C'est Hultsch qui a proposé de lire âpovpa 
au probl. n" 1 1 , pour un symbole consi- 
déré comme étant celui de VâprAêtj. 



LA SATIRE MENÏPPEE. 211 

La question métroiogique est rouverte. Pour la résoudre, il faut 
réunir de nouveaux documents, et cette fois c'est plutôt des papyrus 
grecs tirés du sol égyptien que des manuscrits byzantins encore inédits 
que nous viendra probablement la lumière. 

Paul TANNERY. 



The satire of Seneca on the apotheosis of Clciudiiis, A study 
by AUan Percey Ball. New York, Golumbia University Press, 1902. 

La satire Ménippée , qui contient un récit plaisant de l'apothéose de 
l'empereur Claude , et qu'on trouve dans les œuvres de Sénèque , a été 
bien souvent étudiée, et il semble difficile qu'il reste quelque chose de 
nouveau à en dire. Cependant un professeur américain , M. Ball , n'a pas 
hésité à s'en occuper après tant d'autres. 11 connaît tout ce qui a été écrit 
à ce sujet, il résume les travaux antérieurs, il les discute et les juge 
avec beaucoup de sagacité. Après avoir reproduit le texte de son auteur, 
en suivant Veditio minor de Bùcheler, il nous en donne une traduction 
anglaise , que je ne puis me permettre d'apprécier, et y joint des notes 
qui m'ont paini faites sur le modèle de celles que Friedlânder a mises à 
son excellente édition de la Cœna Trimalchionis. J'y aurais voulu peut- 
être un peu plus de détails à propos des proverbes , des tours , des ex- 
pressions populaires. Le Saiyricon de Pétrone nous fait connaître com- 
ment parlait la populace de Rome ; on entrevoit chez Sénèque de quelle 
façon s'exprimaient les gens du monde dans l'intimité. C'est une langue 
un peu particulière et dont il importe d'avoir quelque idée. 

Dans un avant-propos très développé, les principales questions que 
ce petit ouvrage soulève sont abordées et, autant qu'il se peut, résolues. 
11 s'agit d'abord de décider si Sénèque en est véritablement l'auteur. 
Je ne sais pas trop pourquoi quelques savants en ont douté. Les 
manuscrits — ils sont nombreux, et quelques-uns anciens — le lui 
attribuent. Je ne vois pas comment le moyen âge, qui, sachant que 
Sénèque était un sage, trouvait naturel de mettre sous son nom des 
recueils de sentences ou des traités de morale , aurait eu la pensée de le 
croire l'auteur d'une facétie. Les raisons qu'on donne pour nous per- 
suader qu'il n'a pas pu composer cette satire ne soutiennent pas l'exa- 
men. Peut-on prétendre, par exemple, que la position qu'il occupait et 



212 GASTON BOISSIER. 

qui en faisait un personnage oiriciel, un ministre dirigeant, devait lui 
interdire de parler d'un prince avec cette légèreté , quand on sait que le 
successeur lui-même de ce prince , tout en prodiguant officiellement les 
honneurs à sa mémoire, se permettait de faire, sur sa mort et son apo- 
théose, des mots cruels qu'on répétait. S'il est vrai de dire, avec Pline, 
que Néron n'avait fait de CHaude un dieu que pour se moquer de lui [ut 
derideret), Sénèque, loin de risquer de lui déplaire, le servait à son gré en 
écrivant sa satire. 11 est vrai qu'elle est écrite d'un ton qui ne lui est pas 
ordinaire , mais il n'a pas voulu faire un traité de morale ou donner une 
leçon de philosophie. C'est un Sénècjue un peu nouveau que la satire 
nous montre , l'homme d'esprit , l'homme à la mode , celui qui fréquen- 
tait la maison des filles de Germanicus. Il ne nous était pas tout à fait 
inconnu ; même dans ses œuvres les plus graves , on trouve des pensées 
pleines d'agrément, des portraits finement tracés, de l'esprit en abon- 
dance, une grande connaissance de la vie et du monde. Il est bien 
naturel que ces qualités soient plus visibles dans un genre qui les com 
portait davantage, et l'on comprend aussi qu'il ait plus parti culièremen 
approprié son style aux gens pour lesquels il écrivait. 

Il n'est donc pas douteux qu'on doit laisser le nom de Sénèque en 
tête de la satire; mais on peut hésiter à propos du titre qu'il convient 
de lui donner. Le plus grand nombre des manuscrits l'appellent Ludiis 
de morte Claudii, ou Cœsaris, et c'est bien la manière dont on la désigne 
ordinairement aujourdhui. Mais on a fait remarquer que ce mot Indus 
ne paraît pas être employé en latin pour signifier une œuvre littéraire^". 
D'ailleurs Dion Cassius lui donne un autre nom, qu'il n'a certainement 
pas inventé. «Sénèque, dit-il, en parlant de la mort de Claude, com- 
posa un ouvrage qu'il nomma àTroxoXoHvvTcocris » , ce qui veut dire méta- 
morphose en citrouille ('^'. Chez les Grecs et les Latins, la citrouille avait 
une mauvaise réputation. On disait couramment d'un sot : il a une tête 
de citrouille : 7105 cucurbitœ caput non habemus (Apulée, Met., I, i5). 
Changer Claude en citrouille était donc lui faire fort peu d'honneur. Le 
malheur est que, dans l'ouvrage tel que nous f avons, il n'est nulle part 
question d une métamoi^phose de ce genre : Claude est précipité dans les 
enfers, où on le condamne à jouer aux dés avec un cornet sans fond, et, 
même si l'on supposait que la fin de fouvrage est tronquée, la manière 
dont le sort du prince est réglé ne paraît guère laisser de place à un 

''^ Cependant nous lisons chez Virgile: nieusement supposé : métamorphose 

ri 11 1 -II- d'une citrouille, c'est-à-dire . d'un sot. 

Lu'jcre qua* vellem caianio permisit agresli. ' , 

Le mot grec ne me parait pas susceptihle 

''' Kt non pas, comme on l'a ingé- de ce sens. 



r.A SATIRE MKNIPPEK. 213 

nouvel incident auquel rien ne nous prépare. Ce qu'il y a de mieux, c'est 
de croire, comme du reste Dion semble l'indiquer, que le mot àitoxoko- 
xvvTCûcxis est un terme populaire, une sorte de parodie d'àTrodécoans ou 
(XTraOavclTiais. Après tout il est possible que l'ouvrage de Sénècpie , cpii a 
dû beaucoup courir dans la société de cette époque, mais d'une manière 
un peu discrète et dissimulée, ait été connu sous divers titres et qu'il 
soit légitime de les lui laisser. Le plus simple , le plus naturel , est celui 
que porte le manuscrit de S. Gall, qui passe pour le meilleur de tous : 
Divi Claadii apotheosis per saturam. 

On est un peu surpris de ne pas trouver, dans le cours d'une disserta- 
tion si ample, si complète, quelques observations sur ce que la satire 
nous apprend du caractère de son auteur et le jour qu'elle jette sur une 
nature si compliquée. Ce sujet méritait au moins d'être indiqué en quel- 
ques mots. Il faut bien reconnaître que la façon dont Sénèque s'y 
montre n'est pas toujours à son avantage. On sait qu'il venait de com- 
poser pour Néron l'oraison funèbre de Claude , oii il donnait au défunt 
des éloges qui avaient révolté les honnêtes gens; et c'est presque au 
même moment, avec la même plume, qu'il écrivit cette satire qui en 
faisait un portrait grotescjne et lui adressait les plus sanglantes injures. 
Quelque agrément qu'on trouve à les lire , le démenti qu'il se donne ù 
lui-même est choquant et paraît peu digne d'un sage et d'un homme 
d'Etat sérieux. Ce n'est pas tout. Il était dans Tordre que les attaques 
de l'ancien prince fussent accompagnées de flatteries pour le nouveau. 
Sénèque, on le comprend, n'y a pas manqué. Cependant, comme il 
connaissait les hommes , je ne crois pas qu'il ait pu se faire jamais de 
grandes illusions sur les vertus de son élève ; mais il était son ministre , 
il jouissait alors de sa confiance, et il ne pouvait guère ne pas se joindre 
aux applaudissements unanimes qui saluaient favènement de Néron. 
Peut-être regrettera-t-on les compliments exagérés qu'il accorde à sa 
beauté et à ses talents , quand il fait dire à Phœbus : 

Ille mihi similis vultu , similisque décore , 
Nec cantu, nec voce minor. 

Ne risquait-il pas , en parlant ainsi , de fencourager dans ses goûts d'ar- 
tiste et ses manies de comédien? Il est vrai qu'il se trouve aussi dans 
la satire quelques paroles assez libres ; il y en a même dont faudace paraît 
un peu surprenante , comme lorsqu'il dit de Crassus , que Claude fit tuer, 
« qu'il était assez sot pour qu'on pût craindre qu'il devînt un jour em- 
pereur ». Le mot est vif; mais Sénèque tenait beaucoup à sa réputation 



214 GASTON BOÏSSIER. 

d'homme indépendant et qui gardait son franc parler^'\ C'était d'aiHeurs 
un moyen, dans la circonstance présente, de donner pius de prix à ses 
compliments. On est encore plus étonné de voir (pie , parmi les méfaits 
qu'il reproche à Claude , il en est dont le pauvre prince n'était pas tout 
à fait coupable. Il fallait une certaine audace pour l'accuser de la mort 
de son gendre Silanus , quand tout le monde savait qu'on ne s'était débar- 
rassé de lui que pour que Néron pût épouser Octavie, en sorte que la 
responsabilité du crime retombe en plein sur Agrippine et ses amis, il y 
avait là évidemment une tactique malhonnête qui consistait à rejeter 
sur Claude tout ce qui s'était fait de son vivant, même quand, en réalité, 
il y était resté étranger, et d'en charger sa mémoire pour en décharger le 
régime nouveau. Enfin je ne puis m'empêcher d'être choqué de la ma- 
nière dont Sénèque parie de Narcisse. C'était le grand ennemi d'Agrip- 
pine; ce fut sa première victime. A peine le prince avait-il expiré qu'elle 
envoya à l'affranchi l'ordre de mourir. L'affaire se fit si vite que, selon 
Sénèque, Narcisse précéda Claude aux enfers. Il nous le montre, dans 
la satire, qui, tout frais paré et sortant du bain, amve au-devant de son 
maître, en bon serviteur, pour recevoir ses ordres. Cette plaisanterie 
me paraît cruelle et ne fait guère d'honneur à l'humanité de Sénèque. 

J'en ai dit assez pour faire ressortir le mérite de l'ouvrage de M. Bail : 
il est fait avec soin et avec goût, on y trouve une grande connaissance du 
sujfit. J'ajoute qu'il nous vient de 1 Amérique et qu'il est un témoignage 
de l'intérêt que ces jeunes universités prennent à nos vieilles études. Au 
moment où l'ancien monde paraît s'en détacher, il est bon qu'elles recru- 
tent des partisans dans des contrées nouvelles. 

Gaston BOÏSSIER. 



Les San G allô, architectes, peintres, scalptears, médailleurs (xv* et 
xvi^ siècles), par Gustave Glausse, architecte, Paris, Leroux, 
1900-1902, 3 vol. in-8°, nombreuses planches. 

Au cours de fréquents voyages et de longs st-jours à Rome, à Florence 
et dans les autres villes de l'Italie, M. Clausse s'est livré à des études 
approfondies sur les monuments antiques et sur ceux du moyen âge. Le 

^^' Tacite rapporte qu'il répondit au magis gnarum quain Neroni, qui seepius 

tribun qui venait l'interroger au sujet libertatem Senecœ qaam servitium expertus 

de la conspiration : Non sibi promptum esset [Ann. XV, 61). 
in adniationes ingeniam; idque nalli 



LES SAN G ALLO. 215 

résultat de ses précédentes recherches a été consigné dans deux ouvrages 
fort recommandables ; l'un traitait des monuments du christianisme au 
moyen âge (trois volumes); dans l'autre, consacré aux origines bénédic- 
tines , sont étudiés les couvents du Subiuco , du Mont Cassin et de Monte 
Oliveto. I7ij7.iiut.li)/. i; 

En général, les voyageurs même conscieiiciéux se préoccupent plutôt 
des œuvres de peinture et de sculpture que des édifices anciens; aussi 
l'auteur ^es San Gallo a-t-il cet avantage sur la plupart des historiens de 
l'art italien d'aborder des questions peu connues , sinon entièrement nou- 
velles. Ses études professionnelles le servaient d'ailleurs à souhait dans la 
préparation et la mise en œuvre de ses travaux, 

La monographie consacrée aux architectes qui ont illustré le nom de 
San Gallo permet à M. Clausse de s'étendre sur la période la plus brillante 
de la Renaissance italienne. Peut-être les préambules placés à la tête 
de chaque volume et consacrés aux origines de la Renaissance depuis 
l'époque grecque , puis à Florence , aux premiers Médicis et à la coui' pon- 
tificale, enfin à l'histoire et aux artistes de Florence pendant le wi" siècle, 
n'apprendront-ils rien de nouveau aux lecteurs de ce livre. L'historien 
aurait pu, de même, laisser complètement de côté les sculpteurs et les 
peintres et s'en tenir aux architectes contemporains des maîtres qu'il 
étudie spécialement. Les notices sur Michel- Ange , Bugiardini , le Sodoma , 
Ghirlandajo, André del Sarte, etc., réduites à quelques lignes ou à une 
page, paraissent superflues ici, parce qu'elles sont trop courtes et par 
suite incomplètes. Mieux eût valu, croyons-nous, ne pas s'écarter du 
sujet principal du livre et s'en tenir à la dynastie des San Gallo. 

J je véritable nom de ces architectes était Giamberti. Ils ont reçu, comme 
nombre de leurs contemporains , un surnom , qu'ils ont rendu célèbre et 
que la postérité connaît seul. Leur auteur commun exerce une profession 
assez modeste , mais qui déjà confine à l'art. Francesco Giamberti était 
legnaiuôlo, c'est-à-dire que tout ce qui a\ait rapport au travail du bois, 
menuiserie , charpenterie , fabrication de meubles , sculpture et mosaïque 
de bois , rentrait dans la pratique de son métier. Une circonstance fortuite 
vint tirer son fils Giuliano (i 445-1 5 1 6) de l'humilité de sa condition. La 
protection de Pierre de Médicis lui permit d'étudier, de développer ses 
connaissances et d'aller, lorsqu'il eut atteint sa vingtième année, com- 
pléter son instruction et chercher du tnrvaii dans la ville des Papes. Les 
travaux qui remplirent sa carrière, de i 465 au jour de sa mort, sont ici 
méthodiquement passés en revue et analysés. Il en sera de même pour 
l'œuvre des autres membres de la familHe. 

On compte sept artistes ayant i>orté le nom de San Gallo. Six furent 



216 JULES GUIFFREY. 

architectes et, par occasion, ingénieurs ou peintres. Le dernier s'écarte 
seul de la voie tracée par ses devanciers ; il est connu surtout par ses tra- 
vaux de sculpture et de gravure en médailles; il ne mourut qu'en ibn6. 
Deux d'entre eux étaient frères : Giuliano , le premier qui ait porté le nom 
de San Gallo, et Antonio [il Vecchio), né en 1455, mort en i534, tous 
deux fds de Francesco Giamberti. Quatre autres , architectes comme les 
précédents, étaient lîls de leurs sœurs Maddalena et Smeralda; ils se 
nomment Bastiano, dit Aristotile (i48i-i55i), qui exerça la peinture 
en même temps que l'architecture; Giovanni Francesco , architecte (1/182- 
1 53o); Antonio dit il Giovanni (1 485-1 546), le plus célèbre de tous les 
San Gallo; aussi sa biographie occupe-t-elle à elle seule le tome deuxième 
tout entier de l'ouvrage; Giovanni Battista, dit il Gobbo, frère du pré- 
cédent (1496-1552); enfin Francesco, dit il Maryotta, graveur et mé-' 
dailleur (1 494- 1 576), était fils de Giuliano et cousin germain des pré- 
cédents. C'est, comme on le voit, une de ces familles, si nombreuses à 
l'époque de la Renaissance, dont tous les membres suivaient la même 
carrière et arrivaient ainsi à produire quelques rejetons illustres, dont la 
gloire , due , pour une bonne part , à cette longue préparation à la pratique 
de fart, rejaillissait sur leurs proches. On assiste encore parfois de nos 
jours à cette transmission héréditaire des mêmes aptitudes, mais il sem- 
blerait qu'elle tende à devenir de plus en plus rare. 

Sur les diverses personnes de cette famille , l'auteur a réuni tous les 
détails biographiques épars dans les historiens. Il note leurs alliances et 
leur filiation. Là se borne à peu près ce qu'on sait des architectes les plus 
illustres. Les détails de leur intérieur, leurs voyages, les accidents de 
leur carrière , ne tentent guère la curiosité de la foule. C'est autre chose 
quand il s'agit d'un peintre ou d'un sculpteur en renom. Ce qui intéresse 
le plus dans les architectes d'autrefois, c'est l'étude des monuments 
qu'ils ont laissés. Aussi M. Clausse s'est-il tout particulièrement attaché 
à classer, à décrire, à faire valoir les œuvres des San Gallo. Il a consacré 
à chacune d'elles une étude minutieuse et montré qu'il les connaissait 
par le détail, qu'il les avait vues et revues à maintes et maintes reprises, 
au cours de ses fréquents séjours en Italie. 

Il a fait mieux: pour les plus caractéristiques de leurs créations, il a 
joint au texte des dessins pris sur place ou des reproductions photogra- 
phiques ; c'est le complément en quelque sorte nécessaire d'une mono- 
graphie comme celle-ci. 

Le chapitre consacré au premier des San Gallo , à Giuliano , nous pro- 
mène successivement de l'église des Servîtes à la chapelle Sassetti dans 
l'église de la Trinité à Florence ; il nous conduit ensuite à la citadelle d'Ostie 



I.KS SAN GALLO. 217 

etàPrato, dans l'église de la Madonna délie Carceri , d'un plan si original. 
L'architecte, toujours en route, est tantôt à Sarzane, tantôt à Pérouse, 
puis à Naples, pour revenir à Florence travailler au palais de Laurent le 
Magnifique et à d'autres édifices encore. H constniit le cloître de Saint- 
Pierre-aux-Liens , à Rome ; le palais Gondi à Florence est son œuvre. C'est 
encore à lui que Laurent de Médicis s'adresse quand il veut édifier un palais 
à Milan. Ces travaux ont été entrepris avant qu'il atteignît sa quarante- 
cinquième année. Son activité ne se dément pas jusqu'à son dernier jour. 
Rome lui doit encore i'église de Santa Maria dell' Anima. Bramante le 
prend pour collaborateur. Nommé architecte en chef de la basilique de 
Saint-Pierre, il donne même un plan pour sa reconstruction totale; mais 
doit se borner à consolider l'édifice dont Jules II avait jeté les fondations. 
L'année même de sa mort, on lui demande un projet de façade pour 
l'église de Saint-Laurent de Florence, restée inachevée. Les dessins con- 
servés sous son nom au Musée des Offices , au nombre de cinquante et un , 
témoignent également de la richesse de son imagination et de son inces- 
sante activité. 

Le frère de Giufiano , Antonio da Francesco Giamberti , ne montre pas 
moins d'ardeur au travail. 11 s'occupe tour à tour du château Saint-Ange, 
à Rome, de la citadelle de Civita Cassellana , du palais \ieux de Florence. 
Les plans de l'église de l'Annunziata, à Arezzo, et de la loggia de l'Annun- 
ziata, à Florence, comptent parmi ses œuvres maîtresses. A Montepul- 
ciano , à Montesansovino , il édifie les palais del Monte , Tarugi , Avignonesi , 
Cervini, del Pecora, la loggia del Mercato; puis, appelé à Colle Val 
d'Essa, près de Sienne, il est chargé de reconstruire l'église ruinée de 
Saint-Augustin. 

Nous arrivons au grand homme de la famille , à Antonio da San Gallo , 
dit le Jeune, dont la carrière est presque exclusivement consacrée aux 
édifices romains ou à des travaux dans les Etats pontificaux. Son œuvre 
capitale , celle qui mit le sceau à sa réputation naissante, le palais Farnèse, 
le plus magnifique des palais romains, est commencé en i 5 1 3, alors qu'il 
atteignait à peine sa vingt-huitième année. Il s'occupe sans relâche jus- 
qu'à son dernier jour de poursuivre la construction de ce splendide 
monument, dont il ne vit pas l'achèvement. Mais, d'après M. Clausse et 
les autres historiens de cet édifice , MM. de Navenne et Chédanne notam- 
ment , le plan général , le dessin des deux façades et la construction des 
deux premiers étages seraient l'œuvre exclusive d'Antonio da San (iallo , 
et peut-être ses continuateurs eussent-ils mieux fait de poursuivre, sans 
s'en écarter, l'exécution pure et simple du projet primitif. Si considérable 
que fût une pareille entreprise, elle n'absorbait pas tout le temps de 

SAVANTS. 9.S 



niHEKIE NATIOMLK 



218 JULES GUIFFREY. 

rarchitccte. Nous Jo trouvons successivement employé à des travaux de 
fortification , à des constructions de palais ou d'église , à des décorations 
de chapelle, soit à Rome, soit dans la région environnante. Ji lait métier 
d'ingénieur en travaillant aux forteresses de Civita Vecchia, de Caprarol*; , 
aux fortifications de Castro, de Capo di Monti, d'Ascoli, de Romeniême 
et à la constiTiction de ce si curieux puits de Saint-Patrice à Orviéto , de 
quarante mèti^es dé profondeur, flanqué de deux escaliers en spirale 
permettant aux bêtes de somme d'atteindre aisément le niveau de l'eau, 
une des merveilles les plus extraordinaires de l'art de l'ingénieur. 

La collaboration d'Antonio à la construction de la basilique de Saint- 
Pierre fut constante de 1 5 1 3 jusqu'au jour où le pape Paul 111 le nom- 
mait architecte en chef en lui confiant la délicate mission de résoudre 
les difficultés qui avaient longtemps suspendu la continuation du travail. 
Sii désignation à ce poste périlleux est de i 538; mais les ressources fai- 
saient défaut à ce moment et il ne reste guère , comme œuvre propre 
d'Antonio da San Gallo dans l'église Saint-Pierre , que le plafond de la 
nef principale. 

Les constructions civiles que lui doit la ville éternelle sont nom- 
breuses, en dehors du palais de Farnèse. M. Clausse signale notamment 
les palais Palma, de la Zecca, Gervia, Valori, Pucci, Altoviti et Sa- 
chetti , autrefois San Gallo , et surtout la villa Madame ; parmi les églises 
auxquelles son nom reste attaché, il faut citer féglise de Notre-Dame- 
de-Lorette, sur la place Trajane, un de ses premiers ouvrages à Rome. 
Puis Antonio s'occupe , en i 5 i 9 et les années suivantes , des églises Saint- 
Jean-des-Florentins , Saiiit-J ean-des-Espagnols , Saint-Jacques-des-Incu- 
rables, Notre-Dame-di-Monserrato , et aussi de féglise du Saint-Esprit, 
delà chapelle Pauline et de divers édifices religieux à Lorette , àFoligno, 
à Orvieto, à Castro, à Pérouse. La carrière de cet homme éminent fut, 
on le voit, bien remplie, ce qui ne le préserva pas des morsures de 
l'envie et des déboires qui ont toujours été comme le rachat de la gloire. 
Si de grands honneurs lui furent rendus après sa mort, ils ne sauraient 
être cpj'un dédommagement tardif des chagrins domestiques qui empoi- 
sonnèrent ses dernièi^s années. 

Le troisième volume est consacré aux quatre derniers San Gallo. 
C'est d'abord Bastiano, dit Aristotile, architecte, peintre et décorateur 
(i48i-i5,'^ 1), élève du PeiTigin et de Michel-Ange. 11 avait débuté par 
copier le carton de la guerre de Pise; il se signala plus tard par des por- 
traits, des peintures décoratives pour palais et théâtres; il s'établit défini- 
tivement à Florence. Le musée des OflTices possède un certain nombre 
de dessins de sa main. i. ; 



LES SAN GALLO. 219 

Giovanni Francesco da San Gallo, frère du précédent (i 682-1 53o), 
ne s'occupa que d'architecture; il travailla pour la basilique de Saint- 
Pierre , devint ingénieur militaire au service de la République florentine 
et collabora avec Raphaël et Aristotile, son frère, à la construction du 
palais Pandolfini, à Florence. 't::/. 

Architecte, sculpteur et médailleur, Francesco da San Gallo, qui avait 
reçut ce nom de San Gallo de Laurent le Magnifique , comme un titre 
d'honneur, débuta par la peinture dans l'atelier de Piero di Cosimo. Andréa 
Sansovino fut son maître dans l'art de la sculpture; pour l'architecture, il 
reçut les leçons de ses oncles. M. Clausse étudie l'une après l'autre 
ses œuvres authentiques : le groupe de la Vierge à l'église d'Or San 
Michèle , le tombeau de l'évêque Marzi dans l'église de l'Annunziata , k 
Florence, la fontaine de la villa du pape Jules III, à Rome, le tombeau 
de Pierre de Médicis, au monastère du Mont-Gassin, enfin la statue de 
Paul Jove, à Florence. Gomme architecte, Francesco jouissait d'une 
solide réputation auprès de ses contemporains, puisqu'il reçut le titre 
d'architecte en chef du Dôme de Florence. Ainsi que nombre de 
sculpteurs de son temps, il prit goût j\ la gravure en médailles et a laissé 
ies portraits d'mi certain nombre de personnages célèbres et d'artistes 
du xvi" siècle, notamment ceu\ de Jean des Bandes Noires, d'Alexandre et 
deGosme de Médicis, de Paul Jove, de Francesco da San Gallo, etc. La 
reproduction de plusieurs de ses médailles accompagne les descriptions 
(le M. Glausse et permet au lecteur d'apprécier le talent nerveux et le 
style large du médailleur. Le musée des Offices possède une collection 
de dessins de Francesco da San Gallo , compositions originales d'archi- 
tecture et de sculpture , ou copies de monuments antiques. Après Antonio 
le Jeune, Francesco doit être considéré comme le plus éminent des 
artistes ayant porté le nom de San Gallo. 

Le dernier de la famille, Giovanni Battista dit il Gobbo (1/196- 
1 552), frère cadet d'Antpnio le Jeune, se résigna de bonne heure à une 
demi-obscurité pour rester le collaborateur fidèle et modeste de sçn 
frère. Aussi possède-t-on peu de détails sur sa vie et ses travaux. Anto- 
nio avait le plus grand intérêt à ne pas le tirer de son humilité volon- 
taire et ne se fit pas scrupule d'exploiter un dévouement désintéressé. 

Après un appendice 011 sont réunies des additions relatives au Tac 
cuino de la bibliothèque de Sienne, au palais Farnèse, à la Villa Ma- 
dame, au palais Régis et aux dessins d'Antonio da San Gallo, le livre se 
termine par une table alphabétique, mais non analytique, comme le dit 
le titre, des noms de personnes cités dans les trois volumes, et par une 
liste des principaux ouvrages à consulter sur l'époque des San Gallo. Cet 

28. 



220 JULES GUIFFREY. 

essai bibliographique, nécessairement incomplet, eût peut-être été rem- 
placé avec avantage par une table géographique rappelant tous les ouvrages 
d architecture , palais, églises, chapelles, forteresses, énumérés dans l'ou- 
vrage. Sous la réserve de ces critiques bien légères, l'étude de M. Clausse 
est digne de grands éloges. Elle fait connaître des artistes de réelle valeur 
trop oubliés, car si les San Gallo n'occupent pas une des premières 
places parmi les grands architectes delà Renaissance italienne, ils sont 
tout à fait dignes d'être mis à un rang très distingué parmi les artistes de 
second plan, 

Jules GUIFFREY. 



Le progrès des études sismologiques. 

Seisniological inveslùjations, in Brilish Association aimual Reports, 
1 88 ] à 1901, — Oldham, Tlie (jreat indian earthqaake of 1897 , 
in Mcmoirs of the Geological Sarvey of India, t. XX[X (1899). — 
Oldham, On the propa(jation of earthquake motion, in Philosop/ii-- 
cal Transactions, vol, 19/i, p. i35. — J. Mihie, Seismolocjical 
observations and earth physics, in Geographical Journal, XXI 
(1903), p. 1. 

La sismologie, c'est-à-dire l'étude systématique des tremblements de 
terre, a fait dans ces derniers temps des progrès considérables. La coopé- 
ration, nationale ou internationale, s'y est exercée avec le plus grand 
profit pour la science et, grâce à une vigoureuse impulsion, il a suffi 
d'un très petit nombre d'années pour que la méthode des observations 
coordonnées mît en lumière des résultats de la plus haute importance, 
dont quelques-uns même étaient, on peut le dire, absolument inat- 
tendus. 

Malheureusement tout ce progrès s'est accompli en dehors de nos 
frontières et sans notre participation. Peu intéressée par elle-même, 
semblait-il, à un ordre de phénomènes dont elle a eu très rarement à 
souffrir, la France est restée à l'écart du concert auquel s'associaient les 
autres nations. Seules, quelques individualités distinguées ont continué, 
chez nous, à s'occuper isolément de la question, mais sans pouvoir 
bénéficier de l'organisation établie. Il est douloureux de penser qu'à 
l'heure présente il n'existe sur notre territoire qu'un seul sismographe en 



LE PROGRÈS DES ÉTUDES STSMOLOGIQUES. 221 

ibnctionnement régulier (^). Encore est-il loin d'offrir, par sa construc- 
tion , les conditions requises pour devenir un rouage tout à fait utile dans 
le réseau des observatoires associés. 

C'est donc aux publications étrangères que nous devons nous adresser 
pour être au courant des résultats acquis. Heureusement, dans les 
derniers temps , ces publications ont été nombreuses et de grand intérêt. 
En première ligne , il faut nommer les rapports annuels que fait paraître 
depuis 1881 le Comité spécial de V Association britannique pour l'avance- 
ment des sciences, et où se déploie la féconde activité de M. JohnMilne, 
le véritable initiateur des études systématiques de sismologie. Ensuite 
doivent venir les notes insérées aux Beitràge der Geopkysik , sous fimpul- 
sion de M. le professeur Gerland, de Strasbourg, celui qui de nos jours 
a pris, sur le continent, la tête du mouvement; puis les publications des 
sociétés spéciales, anglaises ou italiennes, telles que les Transactions de la 
Société sismologique d'Angleterre. D'autre part, le tremblement de terre 
survenu dans l'Inde le 1 1 juin 1897, ^^^ ^^^ P^^^ considérables que l'his- 
toire ait enregistrés, a été, de la part de M. Oldham, l'objet d'une étude 
magistrale, dont les résultats sont en parfait accord avec ceux qu'a 
obtenus l'Association britannique. 

Enfin, tout récemment, devant la Société de géographie de Londres, 
M. J. Milne a donné un résumé, aussi net que concis, des notions qui 
peuvent être considérées comme établies depuis que fonctionne la nou- 
velle organisation. Sans nous astreindre à une analyse séparée de ces 
divers documents , nous voudrions essayer d'en résumer ici les données 
principales. 

C'est en Italie que l'intérêt des observations sismologiques a été le plus 
tôt apprécié. C'est là que les premiers appareils enregistreurs ont été 
inventés et mis en fonctionnement. Cependant, en dehors de la Calabre, 
les secousses importantes ne sont pas très fréquentes dans la péninsule , 
et , d'autre part , le voisinage de centres volcaniques très actifs , comme le 
Vésuve , l'Etna , le Stromboli , expose les observateurs , presque malgré eux, 
à établir une dépendance trop étroite entre les trépidations du sol et les 
manifestations d'une activité éruptive évidemment prépondérante. 

il en est autrement au Japon. C'est assurément le pays de la terre le 
plus fortement secoué , au point que les habitudes journalières doivent 
être réglées en tenant compte de cet inévitable danger, en vue duquel 
s'impose un mode spécial de construction des demeures. Le nombre 

^'^ C'est celui que M. Rilian,doyen de Grenoble, a établi dans son laboratoire 
Ja F'acuhé des sciences de l'Université de de géologie. 



222 A. dp: lapparent. 

(les secousses authentiquement enregistrées n'y est pas inférieur à mille 
par an. D'autre part, le Japon possède aussi des volcans très actifs; mais 
le phénomène éruptif est secondaire relativement à la fréquence et à 
l'intensité des secousses sismiques. Nulle part donc une étude systématique 
ne peut disposer de plus d'éléments , ni obtenir plus facilement la coopé- 
ration d'un grand nombre d'observateurs ; car personne , dans le pays , 
ne saurait se désintéresser d'un ordre de choses qui trop souvent s'im- 
pose à l'attention par de véritables catastrophes. 

Ainsi s'explique le succès obtenu par M. Milne, lorsque, au début d'un 
séjour au Japon, qui devait durer sept années, il entreprit d'organiser, 
par le concours des bonnes volontés locales , un service régulier d'infor- 
mations. En 1 88 1 , ce semce comprenait plusieurs centaines de stations, 
dont plus de dix avaient été munies d'appareils enregistreurs , combinés 
de manière à faire connaître avec précision fheure, l'amplitude et la 
direction des secousses. 

Dès la première année, la discussion de tous les renseignements 
recueillis avait suffi pour mettre en évidence un résultat remarquable, 
c'est l'indépendance presque absolue qui existe , au Japon , entre les ma- 
nifestations volcaniques proprement dites et les ébranlements sismiques , 
ou, pour parler le langage adopté, entre la volcanicité et la sismicité. 
Aucune des secousses principales, ressenties dans la contrée, ne coïnci- 
dait avec une éruption; et, par contre, les paroxysmes volcaniques sur- 
venus pendant le même temps, même les plus violents, n'avaient produit 
que des ébranlements insignifiants, sans comparaison avec ceux qu'aucune 
éruption n'avait accompagnés. 

Bientôt d'ailleurs se dégageait des observations un second résultat, 
encore plus significatif que le premier. Il est très rare qu'un tremblement 
de terre se fasse sentir juste au même instant sur toute l'étendue d'un 
district ébranlé. Le fléau chemine, à partir d'un centre, en se propageant 
(à la rapidité près , qtii est considérable) à la manière d'une tache d'huile. 
On conçoit que , par des mesures précises , il devienne possible de tracei' 
sur une carte la marche qu'il a suivie. Tous les points simultanément 
atteints par la première secousse sont alors distribués sur une même 
courbe, dite isosismique , et la comparaison des courbes successives est de 
nature à fournir une indication nette sur l'origine de l'ébranlement ; car, 
autour de cette origine , les courbes isosismiques doivent dessiner des 
auréoles plus ou moins concentriques. 

En appliquant au Japon ce procédé très simple, M. Milne reconnut 
que la plupart des ébranlements devaient avoir leur origine en pleine 
mer, à une distance du rivage ordinairement plus petite que 6o ou 



LE PROGRÈS DES ÉTUDES SISMOLOGIQUES. 223 

80 kilomètres. Ainsi non seulement la volcanicité n'intervenait pas dans 
leur production ; mais la cause devait en être demandée aux profondeurs 
océaniques; et comme, justement, la côte du Japon est bordée, à très 
faible distance , par des abîmes extraordinaires , où la sonde descend à 
plus de huit mille mètres, il était clair qu'il devait y avoir un rapport 
intime entre la mobilité du terrain, attestée par la fréquence des 
secousses , et févidente dislocation que révèlent ces abîmes , si exception- 
nels pour l'océan Pacifique, dont la profondeur moyenne ne dépasse cer- 
tainement pas 4,000 mètres. ^p wnr^^A&tnio: 

Des conséquences aussi importantes demandaient à être vérifiées 
ailleurs qu'au Japon. Aussi, pendant que, dans ce pays, il présidait à la 
fondation d'une société sismologique , M. Milne se tournait-il vers l'Asso- 
ciation britannique pour l'avancement des sciences , qui depuis longtemps 
excelle à former des comités et à recueillir des ressources en vue de 
l'étude en commun des questions d'intérêt général. En 1880, l'Associa- 
tion lui accorda une subvention , et décida la formation d'un comité pour 
l'étude des tremblements de terre au Japon. Depuis lors , chaque année, 
un rapport rédigé par M. Milne a été publié dans les comptes rendus 
annuels de l'Association, jusques et y compris l'année iSgS, époque où 
le Comité en question s'est fondu avec un autre, institué depuis peu pour 
l'étude des frémissements terrestres [Earth iremors). A partir de ce moment, 
c'est sous la iTibrique Seismological investigations qu'ont paru, toujours 
sous la signature de M. Milne, les rapports annuels du Comité dont 
faisaient partie des hommes tels que Lord Kelvin, M. M. Darwin, 
M. Davison, M. Symons; et c'est ia substance de ces rapports, si nourris 
de faits , que M. Milne a résumée dans l'article du Geographical Journal 
auquel nous avons déjà fait allusion. 

Mais, pour apprécier à sa juste valeur le fruit des efforts dont l'Asso- 
ciation britannique avait assuré la coordination , il convient de revenir 
un peu en arrière et de montrer comment l'ambition des sismolo- 
gues a pu grandir peu à peu , jusqu'à se proposer l'enregistrement , en 
un lieu donné, de tous les tremblements de terre de quelque impor- 
tance. 

Tout d'abord , afin de ne pas encourir le reproche de manquer de 
justice envers ceux qui avaient préparé la voie, nous rappellerons que 
l'Italie a été la première à organiser un réseau régulier d'observations 
sismiques. Longtemps Michel de Rossi s'est adonné à cette tâche , et l'ef- 
fort a pris une forme définitive en iSSy, le jour où le gouvernement 
italien s'est résolu à créer, sous la direction de M. Tacchini, Y Office 
central de météorologie et de géodynamique. Cet office comprenait 1 5 ob- 



224 A. DE LAPPARENT. 

servatoires de premier ordre, avec instruments enregistreurs, et i5o sta- 
tions où l'on s'était simplement assuré le concours de correspondants 
attentifs aux moindres manifestations de cette nature. Six cent cinquante 
autres correspondants , distribués dans toute l'Italie , avaient accepté l'obli- 
gation d'avertir télégraphiquement le bureau central de Rome de toute 
secousse perçue par eux, afin que, de son côté, le bureau pût immé- 
diatement mettre en jeu l'activité de la station la plus voisine. Depuis 
I 895, tous les rapports sont publiés par le bulletin de la Société sismo- 
logique italienne et les connaisseurs se plaisent à proclamer l'excellente 
organisation de ce service. 

Toutefois, comme nous l'avons déjà dit, c'est surtout au point de vue 
du volcanisme que la section sismique est envisagée en Italie. Nous n'en 
voulons pour preuve que la multiplicité des stations sismiques en Sicile , 
où il n'en existe pas moins de 3 -7, dont 10 sur le territoire immédia- 
tement voisin de l'Etna. On n'en saurait faire un grief aux savants ita- 
liens. Il leur importe , en effet , d'être avertis au plus vite de toute recru- 
descence qui viendrait à se produire dans l'activité des volcans qui les 
entourent, et la catastroplie de Casamicciola , évidemment due à une 
tentative de réveil de l'Epomeo, justifie l'importance qu'ils attachent aux 
ébranlements d'origine volcanique. 

Toutefois le grand progrès de la sismologie nioderne résulte de ce 
qu'une direction tout à fait nouvelle a été imprimée aux recherches de 
cet ordre, et ce n'est pas de l'Italie que ce mouvement est sorti. La seule 
chose qu'on puisse dire , c'est que , d'une façon indirecte et par la bonne 
organisation de ses observatoires, ce pays a contribué à le faire naître; 
car c'est en étudiant les sismogrammes enregistrés par les stations ita- 
liennes, le jour du grand tremblement de terre de l'Assam en iSg-y, 
que M. Oldham a été conduit à une des plus importantes conclusions de 
son étude sur la propagation des ondes sismiques. 

Pour provoquer la nouvelle orientation de la sismologie , il a fallu que 
le hasard vînt en aide à la sagacité de certains observateurs, occupés à 
des ordres de recherches qui n'avaient absolument rien de commun avec 
la géodynamique et dans des pays où l'activité volcanique ne se fait 
jamais sentir. 

A plusieurs reprises, des astronomes avaient eu l'occasion de constater 
que leurs observations étaient parfois troublées, d'une façon inopinée, 
par une vibration qui affectait les appareils et se prolongeait pendant 
une durée appréciable. Ces perturbations étaient d'autant plus singu- 
lières qu'aucune cause prochaine ne pouvait être invoquée pour les 
expliquer. Il ne s'était pas produit d'explosions ni d'éboulements dans la 



LE PROGRÈS DES ÉTUDES SISMOLOGIQUES. 225 

contrée environnante; de lourdes charges n'avaient pas circulé à proxi- 
mité de l'observatoire, et l'atmosphère était restée parfaitement calme. 
On eut alors l'idée de rechercher si ces troubles n'auraient pas coïncidé 
avec des ébranlements sistniques survenus à grande distance. La vérifi- 
cation fut très satisfaisante et dès lors on soupçonna qu'il y avait entre 
ces phénomènes une relation de cause à effet. Aussi, en i883, dans un 
écrit faisant partie de ï International scientific séries, M. Milne ne crai- 
gnait-il pas d'émettre la proposition suivante : « Avec des appareils 
appropriés, il devrait être possible, sur n'importe quel point du globe, 
de noter tout tremblement de terre tant soit peu ample. » De fait, 
l'année suivante, le 2 5 mars 1 88/i, il lui arrivait d'enregistrer au Japon, 
avec son sismographe , un ébranlement assez lointain pour que personne 
dans le pays ne l'eût ressenti (^'. 

Néanmoins, pour réaliser l'objectif ainsi entrevu, il fallait les « appa- 
reils appropriés ». C'est encore le hasard qui se chargea de les faire con- 
naître. En 1889, un savant allemand, M. Von Rebeur Paschwitz, pour- 
suivait, sur les variations delà pesanteur à la surface de la terre, des 
expériences où il employait un pendule horizontal, c'est-à-dire une tige 
équilibrée et suspendue de manière à pouvoir osciller librement dans un 
plan parallèle à l'horizon. Il s'aperçut qu'il y avait des moments où ce 
pendule se mettait à osciller sans cause apparente. En consultant les rap- 
ports de M. Milne sur les phénomènes sismiques au Japon, M. Von 
Rebeur reconnut que les troubles enregistrés par lui en Allemagne coïn- 
cidaient justement avec des perturbations analogues mises en évidence 
par les appareils japonais. Aussi, en 189 5 ^'^', se trouva-t-il suffisamment 
autorisé pour affirmer qu'un pendule horizontal offi^ait un moyen de 
constater des vibrations infiniment petites du sol , résultant d'un ébranle- 
ment survenu même à une distance énorme du lieu de l'observation. 

Depuis lors, on s'est attaché à perfectionner les appareils enregistreurs, 
de manière à ne laisser échapper aucun mouvement , quelle qu'en soit la 
direction ou le caractère. On a été ainsi conduit à employer concurrem- 
ment des pendules verticaux et des pendules horizontaux, chaque caté- 
gorie étant préférable pour une nature déterminée de vibrations. Dans 
\e cas d'mi pendule vertical lourd, la masse du pendule, grâce à son 
inertie , n'est pas entraînée par le petit mouvement qui survient. Mais ce 
mouvement affecte le support auquel l'appareil est suspendu. Si donc, 
entre le pendule et le bâti du support, on a ménagé un contact suffisam- 

''^ Transactions of thc Seismological SnciclY, vol. X, p. 0. — *^ Beitràge zur Geo- 
/j/»^V.nAr, t. II (1896). 

SAVANTS. 29 



■UTIOSllt. 



226 A. DE LAPPARENT. 

ment sensible, ce mécanisme de contact se mettra à osciller; s'il s'agit 
d'un pendule horizontal léger, c'est le pendule lui-même qui, butant par 
un pivot d'agate contre une pointe métallique très fine , fixée à son sup- 
port , entrera en oscillation quand la pointe , secouée avec le sol qui porte 
la suspension, éprouvera un léger déplacement. 

De toutes manières, les mouvements qui surviennent peuvent être 
enregistrés automatiquement avec une précision extrême. Il suffit de 
s'arranger pour que, à l'aide d'une combinaison de miroirs, ces mouve- 
ments déplacent l'image d'une source lumineuse , envoyée par ces miroirs 
sur une bande de papier photographique, qui se déroule grâce à im 
mouvement d'hoiiogerie. Alors, sur cette bande, au lieu du trait continu 
et régulier qui correspond à l'absence de toute agitation , on observe des 
zigzags plus ou moins compliqués, selon l'importance et la nature des 
secousses. Enfin , comme la façon dont le pendule est monté lui interdit 
d'osciller suivant une certaine direction, de sorte que les secousses affec- 
tant celte direction ne seraient pas enregistrées, on a soin, dans les 
observatoires bien outillés , de juxtaposer deux et même trois pendules 
identiques, dont les orientations ont été conjuguées de façon à ne rien 
laisser échapper. ; liri^j-v t ? ••V(d(jin]v 

Les noms de MM. Von Rebeur Paschwitz, Elhert, Milne, Gray, Gra- 
blowitz, Vicentini, Agamennone, Darwin, etc., sont attachés à ces divers 
perfectionnements. Les rapports de TAssociation britannique, ainsi que 
les Beitràge zwr Geophysik , contiennent des notes pleines d'intérêt sur 
les précautions que réclame l'installation des appareils , ainsi que sur les 
dimensions qu'il faut leur donner pour que la période d'oscillation qui 
leur est propre diffère autant qu'il convient de celle des vibrations du sol 
à l'enregistrement desquelles ils sont destinés. Nous renverrons à ces pu- 
blications ceux qui seraient curieux d'en connaître davantage, recom- 
mandant aussi, dans le même but, un travail de M. Albin Belar, direc- 
teur de la station sismologique de Laibach en Carniole ^^\ 

Pour nous, qui n'entendons pas ici traiter ex professa de la matière, 
ce qu'il nous importe surtout, c'est de faire apprécier l'importance des 
résultats si rapidement obtenus grâce à la coordination des méthodes , et 
c'est pourquoi nous voulons encore insister sur f intervention de f Asso- 
ciation britannique. » 'Hrfi . > .; 

C'est dans la réunion d'Ipswich, en iSgS, qu'avait été décidée la 
fusion du Comité sismologique du Japon avec celui des Earth tremors. 

Dès ce moment , M. Milne adressait à tous les sismologues une cir- 



(') 



Ûbtr Erdbeheubeohdchtanq iind die Erdbehenwarte in Laibach, Laibach, 1898. 



LE PROGRÈS DES ÉTUDES SISMOLOGIQUES. 227 

culaire pour les inviter à centraiiser leurs efforts sous les auspices de 
i'Association. Trois mois après, sur le continent, M. Von Rebeur Paschwitz 
prenait une initiative analogue, mais en vue dune solution plus large, 
à savoir la création d'un réseau international d'observatoires sismiques, 
et il rédigeait un appel dans ce but. Mais la mort étant venue le sur- 
prendre, la tâche a été reprise par M. le professeur Gerland, de Strasbourg, 
qui depuis lors n'a cessé de faire dans ce but une active propagande ^^l 

Seulement, tandis que les sismologues du continent cherchaient à 
s'organiser, surtout en Allemagne et en Autriche, où les tremblements 
de terre de la Carinthie et de la Garniole avaient fortement ému l'opi- 
nion , l'Association britannique se décidait à poursuivre , avec ses seules 
forces, l'œuvre dont elle avait assumé la direction. Entre temps, d'ail- 
leurs, des observations décisives avaient été faites, qui étaient de nature 
à inspirer pleine confiance dans le succès. Nous voulons parler des 
expériences poursuivies, en iSgS et 189/1, à l'observatoire de Nicolaiew 
en Russie, avec le pendule horizontal de Von Rebeur. Non seulement 
l'instrument avait affirmé son aptitude à enregistrer même les ébranle- 
ments les plus lointains , mais en l'espace de trois mois , douze pertur- 
bations absolument concordantes avaient affecté simultanément l'appareil 
de Nicolaiew et celui de Strasbourg. 

Aussi lorsque en 1 896 , au Congrès de i'Association britannique réuni 
à Liverpool, M. Milne donna lecture du premier rapport au nom du 
Comité des « Investigations sismologiques » , était-il pleinement autorisé 
à dire : 

« A présent qu'il est démontré que tout ébranlement important peut 
être perçu dans toute l'étendue du globe, le Comité estime qu'il y aurait 
lieu de s'entendre pour l'enregistrement et l'étude de ces mouvements. 
L'intérêt des phénomènes sismiques ne semble pas devoir être inférieur 
à celui du magnétisme terrestre. Et puisqu'il existe des observatoires 
magnétiques dans les diverses parties du globe, ainsi l'opinion du Comité 
est qu'il devrait exister aussi un réseau d'observatoires sismologiques. . . 

« En vue de cette organisation, le Comité propose d'installer d'abord, 
côte à côte, quatre bons types d'instruments, afin de procéder à l'étude 
et à la comparaison de leurs résultats... Nous sollicitons l'appui de 
l'Association à l'effet d'obtenir du gouvernement l'installation en Grande- 

'^^ Soumises au Congrès géographique mière fois à Strasbourg. Les délibéra- 

de Berlin, en 1899, les propositions de lions de cette commission sont, en ce 

M. Gerland ont déterminé la forma- moment même, renvoyées à l'examen de 

tlon d'une Commission internationale de l'Association internationale des Acadé- 

sismologie , qui s'est réunie pour la pre- mies. 



228 ' A. DE LAPPARENT. 

Bretagne, en Inde et aux colonies, d'un nombre limité d'instruments, de 
sensibilité identique , avec un bureau central qui serait chargé de la coor- 
dination et de la publication des observations. Les frais nécessaires pour 
chaque station , y compris ceux de l'enregistrement photographique , ne 
devraient pas dépasser 2,5oo francs. » 

Le rapporteur poursuivait en indiquant à quelles distances mutuelles 
il conviendrait que les stations fussent placées et quels endroits de la 
terre devraient être choisis de préférence pour l'installation des premiers 
observatoires. En particulier, iî recommandait l'établissement de stations 
aux antipodes des régions le plus habituellement secouées, telles que le 
Japon et le littoral américain entre le Pérou et le Chili. 

Pendant que les adhésions des spécialistes parvenaient à l'Association , 
celle-ci poursuivait l'étude des appareils les plus propres à répondre au 
but poursuivi, et, dans une circulaire datée de iSgy, elle invitait les 
sismologues à lui faire savoir s'il leur convenait de recourir à elle pour 
la fourniture de sismographes identiques , d'un modèle bien éprouvé. 

Ces efforts ont été couronnés de succès, et aujourd'hui le réseau de 
l'Association britannique comprend trente-six stations, échelonnées de- 
puis Edimbourg jusqu'au cap de Bonne-Espérance, comme depuis Tokio 
et la Nouvelle-Zélande, d'un côté, jusqu'aux îles Sandwich, de l'autre. 
Les appareils employés , tous de même type , ont été comparés à l'avance , 
et par des instructions soignées on a veillé à ce que les mêmes précautions 
fussent partout prises pour l'installation. Inutile d'ajouter que tous ces 
observatoires sont en relation les uns avec les autres, que les rapports 
annuels de l'Association signalent les particularités dignes d'attention et 
qu'on y fait figurer les fragments les plus caractéristiques des sismo- 
grammes, c'est-à-dire des dessins tracés par les appareils enregistreurs; 
dessins où un œil exercé n'a pas de peine à distinguer toutes les cir- 
constances d'un mouvement sismique. 

Si bien conçue que fût cette organisation , il aurait pu arriver qu'elle 
ne produisît pas d'emblée des fruits décisifs. Il n'en a rien été, et le 
rapprochement des observations, ainsi rendues coiï)parables, a mis en 
lumière, dès les premières années, des résultats de la plus haute injpor- 
tance. Ce sont ces résultats que M. Milne s'est appliqué à faire connaître 
dans son article du Geographical Journal. Du reste, trois ans auparavant, 
quelques-uns d'entre eux, et non des moins significatifs, avaient été 
énoncés de la façon la plus nette par M. Oldham , directeur du Service 
géologique de l'Inde , dans la savante étude qu'à la suite de la catastrophe 
de 1897 ^^ ^ consacrée au problème de la propagation des ébranlements 
sismiques à grande distance. Enfin, de leur côté, pour n'être pas tous 



LE PROGRÈS DES ÉTUDES SISMOLOGTQUES. 229 

d'accord avec les savants anglais sur la cause première du phénomène, 
les sismographes allemands, en particulier M. Belar, ne mettent pas en 
doute le fait capital révélé par les observations des cinq ou six dernières 
années , et qui peut être énoncé comme il suit : 

Toutes les fois qu'il se produit un tremblement de terre de quelque 
importance, les observatoires voisins des antipodes du point ébranlé en 
sont avertis , environ vingt ou vingt-deux minutes après le commence- 
ment du phénomène , par de très petites oscillations , qu'on désigne sous 
le nom de frissons préliminaires {preliminary tremors). 

Au bout d'un second intervalle de vingt minutes commence une 
seconde phase, caractérisée par des vibrations plus étendues. Enfin la 
phase principale , qui d'ordinaire commence une quarantaine de minutes 
après la première, se manifeste par des oscillations de grande amplitude,- 
affectant surtout les pendules horizontaux. 

En discutant les circonstances caractéristiques de ces trois phases , on 
est conduit à envisager les deux premières comme l'effet d'un mouvement 
qui s'est propagé par l'intérieur du globe , avec une vitesse vertigineuse de 
9 à 1 o kilomètres par seconde pour la première phase, d'environ 5 kilo- 
mètres pour la deuxième; résultat d'ailleurs tout à fait conforme à ce 
qu'avait établi un savant mécanicien français, M. Wertheim^*^, dans une 
étude sur la propagation du mouvement dans les corps solides. Car son 
analyse lui avait montré que cette propagation donnait lieu à deux sortes 
d'ondes élastiques, dont la seconde cheminait deux fois moins vite que 
la première ^^l 

De plus , cette vitesse de 9 à 10 kilomètres par seconde , qui fait que 
le diamètre terrestre est franchi en 22 minutes, implique, pour l'inté- 
rieur de notre planète , une rigidité au moins double de celle de l'acier ; 
conséquence extrêmement curieuse , qui prouve à quel point la pression 
doit intervenir pour contrebalancer les effets de la haute température 
qui règne dans le noyau terrestre. 

Quant à la troisième phase, elle correspond, selon toute vraisem- 
blance, à des vibrations superficielles, espèces de vagues terrestres qui, 
à partir du point ébranlé, se propagent à travers l'écorce, avec une vitesse 

^'^ Comptes rendus des séances de l'Aca- gent dans les corps élastiques paraissent 

demie des Sciences, t. XXXI, p. 697; An- avoir été formulées pour la première fois 

nales de chimie et de physique, 3' série, en 189g par M. Oldham. L'idée lui en 

t. XXI, p. 19. avait été suggérée par l'examen des sismo- 

^"' La distinction des deux premières grammes enregistrés dans les observa- 
phases et leur assimilation aux deux toires italiens, le jour du tremblement 
espèces d'ondes vibratoires qui se propa- de terre de l'Inde , en 1897. 



'230 ; i i>- * >■ A. DE LAPPÀRENT. 

Àe 1 kilomètres et demi à 3 kilomètres par seconde. C'est à ces vibra- 
tions que serait due, avec la mise en mouvement des pendules hori- 
zontaux, cette agitation de l'eau des lacs qu'on a parfois remarquée au 
moment d'un tremblement de terre lointain ; par exemple celle qui s'est 
produite en lyôô à la surface des lacs de l'Angleterre, de la Suède et 
de rAmérique du Nord, au moment où avait lieu la catastrophe de 
Lisbonne. 

Ces données une fois admises , la discussion des résultats numériques 
fait voir que , pour un ébranlement très lointain , l'intervalle de temps qui 
s'écoule entre l'apparition des frissons préliminaires et le début de la 
troisième phase vibratoire fournit une mesure approchée de la distance 
à laquelle se trouve la station sismique relativement au point où s'est 
•produit le tremblement de terre qui l'alFecte. Par conséquent, si cet 
intervalle a pu être mesuré en deux ou trois stations distinctes, on 
pourra en conclure et marquer sur une carte la position de l'origine de 
d'ébranlement. uini , » ;- i 

L'application de ce principe a permis à M. Milne de dresser, pour 
l'ensemble des années 1 899 , 1 900 et 1 90 1 , une carte sismique du globe, 
qu'il a jointe à son article du Geographical Journal. Or il se trouve que, 
loin d'être distribués au hasard sur toute la terre, les points de départ 
ou foyers des principaux ébranlements se groupent en séries, dessinant 
des surfaces privilégiées sous le rapport de la sismicité. Ces aires sis- 
miques ^^^ occupent toutes une situation caractéristique : elles sont situées 
dans l'océan , non loin des rivages que dominent de hautes chaînes de 
montagnes et au-dessus d'abîmes sous-marins où la sonde accuse des 
profondeurs exceptionnelles. f^ "i 

Et voilà comment un judicieux emploi d'une simple statistique gra- 
phique, appuyée sur de bonnes observations, permet de formuler une 
grande loi naturelle, à savoir que ; les tremblements de terre importants 
ont tous leur origine dans les parties de l'écorce terrestre oà la pente moyenne 
des accidents da relief est considérable. Pour rendre cette relation plus 
précise, en l'exprimant par un chiffre, il suffira de dire avec M. Milne 
qu'une pente moyenne de trois pour cent, depuis le rivage jusqu'à en- 
viron 200 kilomètres en mer, forme la limite au-dessus de laquelle 
toute région sous-marine devient abondante en foyers sismiques. 

Hâtons-nous de reconnaître que ce résultat, si bien exprimé parla 
carte de M. Milne, avait été très nettement proclamé , dès 1895, par 

^'^ On entend habitaellement sous ce pression désigne les régions où se con 
nom les surfaces fréquemment secouées centrent de préférence les foyers ou oii- 
par des tremblements de terre. Ici l'ex- gines des ébranlements. ... u j-: 



LE PROGRÈS DES ÉTUDES SISMOLOGIQUf:S. 23 1 

un observateur français, M. de Montessus de Ballore ^*'. Une statistique 
très consciencieuse de tous les tremblements de terre survenus depuis 
les temps historiques l'avait amené à reconnaître, entre la fréquence 
des ébranlements et l'allure de l'écorce, une relation qu'il exprimait 
par cette formule tout à fait saisissante : La sismicité est partout propor- 
tionnelle à la raideur du relief. La part de la France est assez petite, dans 
le progrès de la sismologie , pour que nous soyons d'autant plus em- 
pressés à faire ressortir la sagacité déployée à cette occasion par un de 
nos compatriotes. inanuL rn.iiil <tb ^MioW'ur- -"</}'< /.rr»;-!' 

Remnrquons-le maintenant; la loi expérimentale qui vient d'être 
établie suffit à trancher la question, si longtemps débattue, de l'origine 
des tremblements de terre. En vain les sismologues italiens voudront 
rester fidèles à leurs vieilles traditions et persisteront à admettre l'étroite 
liaison de la sismicité avec le volcanisme; en vain d'autres spécialistes, à 
la suite de M. Gerland, chercheront à faire prévaloir l'idée de grands 
phénomènes explosifs, survenant dans les profondetjrs du noyau, ou 
rattacheront les petits ébranlements à des phénomènes atmosphériques. La 
lumineuse coïncidence des aires sismiques avec les principales disloca- 
tions terrestres donne gain de cause à ceux qui , à l'exemple de MM. Suess , 
Heim et Robert Mallet, n'avaient pas attendu les décisives constatations 
de ces dernières années pour entrevoir dans les tremblements de terre 
l'etfet des mouvements d'une écorce qui se déforme sans cesse. -i] -, 

C'est donc, en réalité, un des aspects du phénomène orogénique, et 
si l'on persistait encore à en douter, ou tout au moins à en dernander 
des preuves positives, il suffirait de rappeler, avec M. Milne, tant d'ob- 
servations péremptoires , recueillies aussi bien dans les profondeurs ma- 
ritimes ^^^ que sur la terre ferme. Nous voulons parler de ces failles de 
5o à 100 kilomètres de long qui se sont ouvertes au Japon, lors des 
catastrophes de 1891 et de 1897, laissant voir, entre leurs lèvres, un 
déplacement relatif de plusieurs mètres; ou bien de ces ruptures de 
câbles sous-marins, si fréquentes après certains ébranlements sismiques, 
et à la suite desquelles la sonde a enregistré des approfondissements 
subits de plusieurs centaines de mètres; ou encore de ces mesures géo- 
désiques, qui ont fait ressortir, dans la situation des points trigonomé- 
triques, en des pays récemment secoués, des altérations de beaucoup 
supérieures aux erreurs d'observation. 

La conclusion qui se dégage du progrès des études de sismologie , tel 

<'' Comptesrendus des séances de l'Ac a- '*' J. Milne, Suboceanîc changes, m 

demie des Sciences, t. CXX, p. 11 83. , Geographical Journal, 1897. 



232 A. DE LAPPARENT. 

qu'il vient de nous apparaître à la lumière des documents les plus ré- 
cents, est que, loin de constituer un phénomène exceptionnel, la mobi- 
lité est, au contraire, l'état normal de l'écorce terrestre. Les statistiques de 
M. Milne évaluent à trente mille par an le nombre des secousses qui 
peuvent être ressenties sur le globe entier. Dans ce nombre, trois cents, 
c'est-à-dire un pour cent, sont d'assez grande importance pour être enre- 
gistrées par tous les appareils, et s'il y a des secousses à peine percep- 
tibles, il y en a d'autres, comme celle de 1897, ^" Inde, qui ébranlent 
jusqu'à trois millions de kilomètres carrés, en causant, sur près de deux 
millions d'hectares, la ruine de toutes les habitations en pierre, sans 
parler de celles qui , prenant leur origine en pleine mer, engendrent des 
ras de marée sous l'elFort desquels périssent trente mille victimes. 

De là trois catégories aujourd'hui reconnues de mouvements : les 
macrosismes , aux effets si souvent destructeurs ; les microsismes , percep- 
tibles seulement aux instruments très délicats; enfin les bradysismes, ca- 
ractérisés par leur extrême lenteur, et ne se révélant qu'à la longue, par 
le changement qu'ils apportent dans les contours réciproques de la terre 
ferme et de focéan. 

L'immensemajorité de ces mouvements relève d'une cause unique: 
le tassement et la déformation d'une écorce partout crevassée, dont 
féquilibre est mal assuré. De temps à autre, un des compartiments de 
cette écorce glisse contre un autre, le long d'une ligne de dislocation, 
dont les lèvres frémissent sous cette poussée, donnant naissance à ces 
bruits singuliers, si souvent comparés à celui que ferait une voiture 
lourdement chargée, passant sur une route pavée, ou mieux encore une 
batterie d'artillerie, défilant au galop sur un pont métallique. Et c'est 
ainsi que, côte à côte, on voit se déployer deux modes d'activité qui, 
pour dériver du même principe initial, n'en gardent pas moins une com- 
plète indépendance dans leurs manifestations; la volcanicité, intimement 
liée à l'existence des grandes dislocations , qui permettent l'arrivée au 
dehors des matières ignées du noyau; et la sismicité, par où se trahit 
l'instabilité d'une croûte en voie de continuelle déformation ; la première, 
qui doit ses paroxysmes à un phénomène essentiellement physico-chi- 
mique , à savoir la tendance rythmée au départ des gaz et des vapeurs 
contenus dans la masse ignée; la seconde, qui entre enjeu quand les 
compartiments mal assujettis retombent sous faction de la pesanteur, ou 
cèdent aux gigantesques pressions latérales , dont les dislocations monta- 
gneuses nous attestent la réalité. 

? A. DE LAPPARENT. 



F.IVRES NOUVEAUX. 233 



LIVRES NOUVEAUX. 



Etienne Aymonier : Le Cambodge. — Les provinces siamoises. Paris, Ernest I^e- 
roux, 1901. 

Je suis fort en retard avec ce deuxième volume du Cambodge, de M. Aymonier, 
d'autant plus en retard que je dois me borner cette fois à une simple annonce. En 
effet, le nouveau volume n'est pas moins intéressant que le premier, qu'il a suivi 
do près et dont j'ai rendu compte ici même (juillet 1901); peut-être renferme-t-il 
même plus d'informations qu'on chercherait vainement ailleurs; mais il prête moins 
à une analyse développée : les vues d'ensemble y sont plus rares et le détail , qui 
abonde, mais qui est d'un intérêt tout spécial, conduirait forcément, si l'on voulait 
s'y engager, à dresser une sorte de table des matières. 

Les quatre premiers chapitres, qui traitent du Siam proprement dit, du bassin du 
Ménam, sont la partie du voliune où les généralités tiennent le plus de place. L'au- 
teur y fait une description rapide du pays , de ses populations , de ses monuments , 
de ses institutions présentes et passées, en notant ce qu'il y a de commun entre ces 
deux civilisations siamoise et khmèreet par quoi elles se distinguent. Mais, quelque 
judicieux et nourris qu'ils soient, ces aperçus, d'où l'histoire proprement dite est 
exclue , ont forcément quelcpie chose de sommaire : la description ne devient réelle- 
ment détaillée qu'au quatrième chapitre, avec le relevé des traces monumentales 
et épigraphiques laissées dans toute celte région par l'ancienne domination khmère. 
A partir de là , l'information devient essentiellement archéologique et elle restera 
telle jusqu'à la fin : ce sont les matériaux de l'histoire qui, elle, est réservée pour 
le troisième volume. 

Du bassin du Ménam passant ensuite dans celui du Mékong, M. Aymonier par- 
court successivement, dans les chapitres v à xvi , les provinces que le Siam a peu à 
peu arrachées au Cambodge et dont une partie seulement a été reprise postérieure- 
ment au retour de la mission. D'abord les provinces en majeure partie laotiennes au 
nord et à l'est des monts Dangrèk, jusque vers le 16" parallèle, celles du moins 
(pi sont à l'ouest du Mékong , car la région qui s'étend à l'est du grand fleuve , très 
pauvre jusqu'ici en données archéologiques, n'a été l'objet que de quelques courtes 
mentions. Puis viennent, dans l'ordre, en commençant à l'ouest, les provinces jadis 
khmères (elles le sont encore par leur population) qui s'étendent au sud des Dan- 
grèk, jusqu'à la frontière actuelle du Cambodge, à l'exception de l'ancienne capi- 
tale, Angkor et son voisinage immédiat, dont la description est également réservée 
pour le troisième volume. 

Dans tout ce que M. Aymonier nous apprend de ce vaste domaine, la descrip- 
tion du pays, la statistique, le folk-lore, l'ethnographie tiennent relativement peu de 
[)lace : l'auteur a renoncé à dépouiller sous ce rapport ses précédentes publications, 
notamment son Voyage dans le Laos , ainsi que les relations des explorateurs qui 
sont venus après fui. Par contre, il est complet pour ce qui a été son véritable objet : 
l(?s anciens monuments et leurs inscriptions. Au nombre des premiers se trouvent 
(pielques-unes des œuxres les plus puissantes de l'ancien Cambodge : l'im- 

SA.VANTS. . 3 G 



234 LIVRES NOUVEAUX. 

inense sanctuaire de Bantéai Chhmar (p. 335), antérieur, d'après M. Aymonier, à 
Angkor; les assises prodigieuses des ponts du Spéan Tœup et du Spéan Srêng 
(p. 357 et 362), qui résistent depuis des siècles à des crues énormes et aux assauts 
d'une végétatation fougueuse; les temples de Bakong, de Bakou et de Loléi (p. [x%k 
et s.), où l'art décoi'atil khmer se montre à son apogée. Je signalerai encore l'inté- 
ressante description des vestiges trouvés sur le mont Koulen (p. Ai 1 et s. ) , qui m'a 
laissé pourtant une petite déception. M. Aymonier identifie cette montagne, dont 
les émissaires arrosent et inondent la plaine d' Angkor, avec le Mahendragiri des 
inscriptions, la résidence du roi Jayavarman II (commencement du yC siècle) et le 
berceau de la dernière des grandes dynasties de l'ancien Cambodge. Il nous en 
avait déjà entretenus dans le premier volume (p. 4^25, 4^28, 4^66), en renvoyant 
au suivant pour un supplément de preuves , et voici que , à même fin , il nous ren- 
voie ici au premier. L'identification proposée est certainement séduisante; mais il 
faudrait, pour en faire la démonstration, plus que la mention de quelques débris 
avec les noms du roi et de la montagne , noms qui sont presque toujours associés et 
se retrouvent en beaucoup d'autres lieux. — J'ajoute immédiatement une ou deux 
autres identifications , celles-ci d'ordre iconographique , qui me laissent des doutes. 
P. 291 et en plusieurs autres passages, M. Aymonier, sans autre observation, expli- 
que certains bas-reliefs comme représentant Vishnu couché sur le râjasimha , « le 
lion royal». Quelle est son autorité pour assigner au dieu cette monture, qui m'est 
absolument inconnue ? — Une figure qui parait fréquemment sur les sculptures des 
temples est celle d'une tête sans tronc, de dimension relativement colossale et 
d'aspect terrible ; de sa bouche sortent parfois des guirlandes de fleurs et , parfois 
aussi , elle est surmontée de l'image en petit d'un dieu avec les attributs de Vishnu. 
Pour M. Aymonier (p. 25o, 376, etc.), ce sont là autant de représentations de 
Râhu, le monstre de l'éclipsé, qui est, en effet, figuré dans l'iconographie hindoue 
par une tète sans corps tranchée par le disque de Vishnu. Mais comment cette tête 
sert-elle ici de monture au dieu 3 Et que viennent faire ces guirlandes de fleurs qui , 
à d'autres, ont paru être des serpents? Ce même motif, qui, autant que je sache, 
ne s'est pas encore rencontré dans l'Inde, est au contraire très fréquent à Java, où 
il passe pour une figure de Kâla, le Temps, et, rencontre singulière, se trouve 
également dans l'art bouddhique du Tibet, avec la même attribution et surmonté, 
comme ici , d'un personnage en miniature , d'ordinaire un saint ''\ Sans prétendi'e 
donner une explication satisfaisante de ce singulier symbole, je crois que l'inter- 
prétation javanaise et tibétaine est , en somme , exacte : qu'il faut abandonner l'hy- 
pothèse de Râhu; que les guirlandes de fleurs ou, selon d'autres, les serpents, 
sont en réalité la représentation plus ou moins conventionnelle de flammes, et que 
l'image est celle du Temps destructeur de toutes choses, qui, sous la forme du 
kâlâgni, du feu final, doit un jour consumer le monde, et qui est représenté ici 
comme jvâlamukha , « à la gueule de flammes» ^*'. 

Parmi les centaines d'inscriptions relevées dans ce volume et dont celles en 
langue khmère ont été autant que possible analysées et quelques-unes intégralement 
traduites, je ne signalerai que les plus importantes : celles de Sûryavarman I" 
(xi' siècle), à Preah Vihéar, sur les monts Dangrêk, qui m^entionnent un dépôt 
d'archives ou d'annales du Cambodge et donnent les amorces lointaines de la gé- 

<'' Grùnwedol, Mythologie des Buddlns- (*) Si Haripunsaï (p. 60) est bien Hari- 

mm in Tibet iind der Moncfolei , y. 07, puri, c'est la ville de Vishnu, non de 

fig. 45. Çiva. 



LIVRES NOUVEAUX. 



235 



néalogie de ce roi (p. 207)^''; la grande stèle de Sdok Kàk Thom (p. 260), déjà 
publiée antérieurement par M. Aymonier, et celle de Trepeang Daûn Aùn(p.38o), 
qui ont fourni la liste des noms posthumes ou d'apothéose des rois du Canibodge; 
les inscriptions apocryphes de Banân, de Basèt, de Vat Ek (p. 289, 293, 3oo), aux- 
quelles s'était laissé prendre M. Moura; l'inscription de Bantéai Ghhmar (p. 3^4), 
dans laquelle Yacovarman (fin du ix' siècle) raconte, à sa façon sans doute, les 
émouvantes péripéties de sa lutte contre un vassal rebelle et sa guerre contre le roi 
Jaya Indravarman de Campa; les registres épigraphiques de Loléi (p. 46o) qui, 
rapprochés de ceux de Kohker (t. I, p. 4o5), ont fourni â l'auteur l'occasion d'une 
étude d'ensemble sur l'onomastique cambodgienne , sur les titres et offices , sur les 
termes désignant les diverses classes sociales'^'. 

Outre les inscriptions sanscrites et khmères, M. Aymonier a recueilli jadis et en- 
registré ici les inscriptions laotiennes , documents qui commencent à apparaître dès 
qu'on a franchi les monts Dangrék, dont quelques-uns remontent jusqu'au xi" siècle 
et qui constituent un domaine encore vierge. Il a également pris soin de noter les 
monuments bouddhiques, s'appliquant à distinguer ceux qui appartiennent à l'ancien 
bouddhisme cambodgien et dont plusieurs remontent au vn° siècle , d'avec ceux du 
bouddhisme qui a prévalu plus tard ; tout cela brièvement, en quelques traits nets 
et sûrs. Il n'a changé de procédé qu'une fois, en reproduisant in extenso le com- 
mentaire de M. Kern sur les trois stances d'invocation par lesquelles débute une 
inscription de Phnom Bantéai Néang (p. 307). Ce n'est certainement pas moi qui 
lui reprocherai d'avoir accueilli avec empressement cette magistrale étude sur la ge- 
nèse et les affinités parfois subtiles des conceptions métaphysiques du bouddhisme 
mahâyâniste; j'eusse désiré pourtant la voir accompagnée ici d'une légère rései've : 
toutes ces équivalences, ces rapports et ces dessous multiples, qui peuvent être vrais 
pour l'Inde , étaient-ils vrais aussi au Cambodge ? Ne s'y servait-on pas de ces for- 
mules comme le public se sert de la monnaie , sans rien soupçonner de tout ce que 
les numismates savent y lire ? 

En somme, cette étude de l'épigraphie khmère constitue un très beau et très 
utile travail, auquel je n'ai qu'un reproche à faire. Parmi les centaines de dates 
dont M. Aymonier donne l'équivalent grégorien , il en est un certain nombre qui 
contiennent le jour de la semaine et qui , par conséquent , sont vérifiables , et ce 
n'est qu'en faisant ce calcul de vérification qu'on peut être sûr du mois et de l'an- 
née, lesquels, sans cela, peuvent admettre jusqu'à trois solutions chacun. Or, 
M. Aymonier jie calcule jamais ses dates, pas même celles pour lesquelles il pro- 
pose une lecture dilTérente. Ce dernier cas s'est présenté ici trois fois et , une fois du 



^'^ M. Aymonier (p. 212) propose de 
reporter également au règne de Sûryavar- 
man I"" une autre de ces inscriptions de 
Preah Vihéar, queBt'rgaigne(/n5cnpt. sanscr. 
du Cambodge et de Campa, n° LXI) a assi- 
gnée à l'époque de Yacovarman. La note que 
j'ai cru devoir ajouter à sa notice montre 
assez que je n'admettais cette détermination 
qu'avec une certaine marge; mais je crois 
toujours encore que Bergaigne, en somme, 
avait raison. Nous ne savons pas combien de 
générations représentent les nombreux per- 
sonnages nommés dans ce document mutilé , 



et , en tous cas , il me paraît téméraire de le 
rejeter un siècle et demi plus bas. 

(^' D'après M. Aymonier (p. 216), dhûli 
u'nq , «poussière des pieds», serait a lui 
seul un titre honorifique et même royal. 
En est-il bien sûr ? On comprend que dhùli 
jeng vrah kamrateng an , « poussière des pieds 
du suprême Seigneur», en soit un, à peu 
près comme chez nous ; « Serviteur des ser- 
viteurs de Dieu»; mais il semble bien que 
le complément final soit ici nécessaire. En 
risquant cette observation, je dois avertir 
que je ne sais pas le cambodgien. 

3o. 



236 



LIVRES NOUVEAUX. 



moins, la vérification n'eût pas été décourageante. Deux inscriptions khmères de 
Prasat Preah Neak Buos portent chacune une date dont le chiffre des centaines est dou- 
teux : l'une est 622 ou 822 (d'après M. Aymonier aussi 722) çaka; l'autre est 696 
ou 796 çaka. J'avais mentionné les deux inscriptions et les deux dates à propos du 
n° XLVII de Bergaigne, trouvé au même endroit, et, pour des raisons paléogra- 
phiques, je m'étais décidé pour les chiffres les plus faibles, 622 et 696. M. Ay- 
monier (p. 238) préfère lire 722 et 796. Or la deuxième de ces dates estvérifiable, 
puisqu'elle donne le jour de la semaine : le 5' jour de la quinzaine claire de vaiçâ- 
kha, un lundi. J'avais calculé la date et trouvé qu'elle se vérifiait en effet pour l'an- 
née 696 çaka courante, au 28 mars (nouveau style 3i mars) 673, lequel était un 
lundi. Si M. Aymonier avait fait la même opération pour 796 çaka, il aurait vu que, 
par une singulière coïncidence, la date se vérifie également pour ce chiffre, au 
6/10 avril 873. De ce chef donc encore on peut dire avec M. Aymonier que «la 
question parait devoir rester en litige » . 

Pour les deux autres cas, la vérification lui eût été décidément défavorable. 
L'inscription de Preah Vihéar (n° LXI de Bergaigne) porte une date khmère que 
Bergaigne et moi avions lue : 969 çaka, le 10" jour de la quinzaine claire detaisha, 
un jeudi, et j'avais trouvé qu'elle se vérifiait, en effet, pour l'année 969 çaka cou- 
rante , au 11/17 décembre io46, lequel était un jeudi. M. Aymonier (p. 211). au 
lieu de taisha, lit vaiçâkha; mais, ni pour 969 çaka courant, ni pour 969 révolu, 
le 10' jour clair de vaiçâkha n'a été un jeudi; dans le premier cas, nous aurions 
vm samedi, et dans l'autre, un mercredi. De même est impossible la lecture 902 çaka 
que M. Aymonier propose (p. 309) pour la date khmère de l'inscription de Phnom 
Bantéai Néang, lue par M. Kern : 903 çaka, le 10" jour de la quinzaine claire de 
mârgaçira, un jeudi. Cette date se vérifie, en effet, pour l'année çaka 903 révolue 
au 10/1 5 novembre 981, qui était un jeudi'''; 902 çaka, au contraire, nous donne- 
rait, pour l'année révolue, un samedi et, pour l'année courante, un lundi. 

L'illustration est meilleure dans ce volume que dans le premier : elle est plus di- 
recte. Il y a bien encore quelques images du genre pittoresque qui n'apprennent 
rien, précisément parce qu'elles sont peu nombreuses; mais les plans et croquis ont 
été multipliés ^*', et les quelques photogravures qui figurent des monuments sont les 
bienvenues. Les cartes, ici encore, sont précieuses; elles couvrent toute l'aire décrite 
et sont jusqu'ici notre seule aide pour la situation des points archéologiques en 
dehors des limites du royaume actuel. 

A. Barth. 

Untersuchiingen zur àlteren griechischen Prosalitteratur , mit beitragen von Kaii 
Emminger, H ans Kullmer, Valentin Schneider, Martin Vogt, herausgegeben von 
Engelbert Drerup (Wilhelm v. Christ zum 70. Geburtstage dargebracht). Leipzig 



<'' L'équivalence grégorienne, 21-26 no- 
vembre 982, que j'avais fournie à M. Kern 
et qui a passé clans les Mededeelingen de 
l'Académie d'Amsterdam est fausse: ou bien 
j'ai mal calculé, ou M. Kern a mal déchiffré 
ma mauvaise écriture. — J'ajoute de suite 
un autre desideratum : M. Aymonier enre- 
gistre toutes ces inscriptions sans aucune 
référence : sans la cote de la Bibliothèque 



nationale (où sont déposés les estampages) 
pour celles qui sont inédites, et, pour celles 
qui sont publiées, sans le numéro qu'elles 
portent dans les Notices et cjctraits. Pour 
un ouvrage qui doit rester un livre de re- 
cherche, c'est là une lacune fâcheuse. 

(^' Page 3oo, il est question de quatre 
perrons au temple de Vat Ek; le plan n'en 
indique que deux. 



l 



LIVRES NOUVEAUX. 237 

(Teubner), 1902. Extrait du XXVIl' tome supplém. des Jahrbiicher f. class. Phil. 
(p. 219-802). 

Ce volume, offert à M. Christ, pour le 70° anniversaire de sa naissance, par son 
élève, M. Drerup, et par les élèves de celui-ci, se compose de deux parties : l'une 
relative à Théodore de Byzance, l'autre aux historiens grecs. Chacune de ces deux 
parties s'ouvre par une étude générale de M. Drerup, complétée par des études 
particulières de ses collaborateurs. 

L'étude de M. Drerup sur Théodore de Byzance (p. 2i9-35i) est, en réalité, 
une histoire de la rhétorique grecque depuis ses origines jusqu'à Isocrate. Le rôle 
de chacun des maîtres qui ont fondé la rhétorique , le caractère propre de leur style , 

sont analysés avec une pénétration très judicieuse. On y remarquera en particu- 
ier des pages très intéressantes sur Tlirasymaque de Chalcédoine, sur l'écrit du 
pseudo-Xénophon intitulé kdrjvaiœv -vsoXmia et sur les raisons de l'attribuer à 
Critias (p. 3 1 5 ) , sur Andocide et sur son style , que M. Drerup croit plus savant 
qu'on ne le dit en général. Mais les parties les plus neuves de ce morceau sont les 
pages sur le rythme de la prose (p. 233 etsuiv.), et celles qui sont consacrées 
à Théodore de Byzance lui-même. M. Drerup , sur le rythme de la prose, a des vues 
très opposées à celles de M. Blass. Sans entrer ici, à ce sujet, dans un examen mi- 
nutieux de la question , je ne puis que lui donner pleinement raison dans l'en- 
semble : la théorie de M. Blass m'a toujours paru d'une rigueur étroitement systé- 
matique qui cadre mal avec les laits réels et qui n'étreint guère que des apparences. 
Quant à Théodore de Byzance, ce personnage, si l'on adopte les vues de M. Drerup, 
sortirait brusquement de la pénombre où il est aujourd'hui à demi oublié, pour 
passer au premier plan et à la pleine lumière. M. Drerup, en effet, par l'emploi 
d'une méthode critique aussi objective et précise que possible (étude du dialecte, 
du vocabulaire, des figures dites «de Gorgias» , des mots expressifs et des figures de 
pensée), a cru pouvoir arriver à cette conclusion que deux des discours apocryphes 
conservés dans les œuvres de Lysias et d'Isocrate, Kar' AfSox/8o« et Ilpôs ^rjyidviKOv, 
sont en réalité de Théodore de Byzance. C'est à la démonstration analytique et 
minutieuse de cette attribution que sont consacrées les deux longues dissertations de 
MM. V. Schneider et Kurt Emminger, qui suivent l'étude générale de M, Drerup. 
La thèse est neuve, elle est intéressante et elle paraît plausible. C'est tout ce que 
j'en puis dire pour le moment , après une lecture trop rapide. 

La seconde partie, consacrée aux historiens, s'ouvre par une étude de M. Drerup, 
Die historische Kunst der Griechen, qu'il avait déjà donnée, en 1900, dans la Zeit- 
schrift f. alte Geschicht. Ce n'est qu'une vue d'ensemble, juste, mais sommaire et 
peu neuve, sur les historiens grecs. Suivent deux travaux étendus de M. Hans 
KuUmer, sur Hellanicos de Lesbos, et de M. M. Vogt, sur les historiens locaux de 
la Grèce ancienne. L'étude sur Hellanicos est un long et savant essai de recon- 
struction de son œuvre ; on le lira avec profit. L'étude sur les historiens locaux est 
un répertoire commode et instnictif de ce qu'on peut savoir sur ce sujet. 

Alfred Croisrt. 

Avocats et Magistrats, par Edmond Rousse, ancien bâtonnier de l'ordre des avo- 
cats, membre de l'Académie française. Paris, Hachette, 1903, in-8* (vi-333 pages 
et table). 

Ce qu'il est inutile de dire , c'est le plaisir que les notices biographiques , discours 
et articles réunis par M. Edmond Rousse dans ce volume procureront aux lettrés. On 



238 LIVRES NOUVEAUX. 

sait quelle belle langue parle et écrit l'éminent académicien : éloquente sans le 
vouloir et sans qu'il y paraisse, élégante sans jamais cesser d'être admirablement 
aisée , ample et concise tout à la fois. — 11 est aussi superflu d'annoncer que les idées , 
qui transparaissent par tous ces écrits, sont, dans leur franchise courtoise, de celles 
que ceux-là même respectent , je l'espère , qui ont le malheur de n'en pas partager 
le haut libéralisme. — Mais ce qu'il est bon de signaler ici , c'est le contenu et l'in- 
térêt historique de toute la première partie du recueil de M. Rousse : les notices 
sur Chaix-d'Est-d'Ange , Charles Sapey, Alfred Levesque, Boinvilliers, Benoît Da, 
Edouard Thureau, Prosper Péronne. Les historiens du baiTeau français, MM. Mu- 
nier-Jolain, Le Berquier, Delachenal, Cruppi, auraient été bien heureux de trouver, 
pour les époques anciennes , des portraits psychologiques de gens de la robe tracés 
avec cette maîtrise , une notation aussi pittoresque des mœurs du barreau , une ré- 
surrection aussi pénétrante des milieux politiques ou d'aflaires dans lesquels les avo- 
cats ou magistrats dont nous venons de citer les noms ont joué un rôle bruyant ou 
discret. Les notices de M. Rousse ne sont pas setdement d'exquises oraisons funèbres; 
elles sont aussi , pour l'histoire future de la société judiciaire et politique du der- 
nier siècle, des documents précis. Alfred Rébelliau. ■' ■■ 

■ ^''rtl 

AcADÉMiR DES SCIENCES DE Saint-Pétersboijrg. — La Section russe de l'Aca- 
démie des sciences de Saint-Pétersbourg a entrepris une édition monumentale des 
œuvres du poète Pouchkine. Cette édition a joué de malheur. L'éditeur, M. Léonide 
Maïkov, est mort après la publication du premier volume. L'Académie a confié 
l'édition à M. Jdanov, qui est mort à son tour avant d'avoir pu se mettre à l'œuvre. 
Le soin de poursuivre la publication incombe maintenant à M. Alexandre Vese- 
lovsky. 

11 y a lieu d'espérer que sous sa direction l'édition de Pouchkine continuera 
dignement la série inaugurée par les éditions monumentales de Derjavine (édition 
Grote), de Lomonosov (édition Soukhomlinov ) et de l'impératrice Catherine II 
(édition Pypine). 

L'Académie a entrepris, d'autre part, un dictionnaire delà langue russe moderne. 
Ce dictionnaire , commencé par feu Grote, continué par M. Schachmatov, en est 
actuellement arrivé à la lettre Z, qui n'est que la septième des trente-six lettres de 
l'alphabet russe. 

La Section russe de l'Académie publie deux recueils de mémoires sous des titres 
différents. Le premier, Izviestia (bulletin), parait quatre fois par an; le second, 
Sbornik (recueil de travaux), n'a pas de périodicité régulière. Le bulletin comprend 
surtout des travaux philologiques relatifs à la langue russe et aux langues slaves; il 
renferme aussi des travaux, d'histoire littéraire. Ainsi dans les fascicules de 1902 on 
peut relever l'étude de M. Rirpitchnikov sur certains points de la vie de Gogol, 
celle de M. Abramovitch sur le Paterik de Kiev (Vies des Pères du célèbre monas- 
tère), celle de M. Ptachitsky sur les légendes laïques du moyen âge en Pologne ; 
celles de M. A. Veselovsky sur le poète Joukovsky, de M. Schœnrok sur la jeunesse 
de Gogol; la notice de M. Larnov sur les manuscrits et les incunables serbes. 

Le Sbornik renferme , outre les comptes rendus des séances de la Section russe de 
l'Académie, des travaux originaux et des publications de textes qui pourraient en 
somme aussi bien figurer dans le bulletin. Les procès-verbaux des séances (équiva- 
lents à nos comptes rendus) paraissent un peu tard. Ainsi le volume du Sbornik qui 
porte le n° LXX et la date de 1902 donne le protocole des séances de janvier à 
mai 1900. Parmi les travaux originaux, signalons celui de M. Jagic sur Pouchkine 



LIVRES NOUVEAUX. 239 

dans les littératures sud-slaves , de M. V. I. Sreznevsky sur le journal du célèbre 
lingnisle Vostokov. Les autres travaux sont consacrés à des questions de lin- 
guistique. 

Outre le dictionnaire de la langue russe moderne auquel nous venons de faire 
allusion , la Section russe de l'Académie a publié deux volumes de l'ouvrage pos- 
thume de Sreznevsky, Matériaux pour un dictionnaire de l'ancienne langue russe 
(2 vol. in-4.°, de A à P, Saint-Pétersbourg, iSgS-igoa). Feu Sreznevsky avait réuni 
pendant près de quarante ans les éléments d'un lexique de l'ancien russe. Il n'eut 
pas le temps de les coordonner et de les publier. L'Académie a rendu un véritable 
service à sa mémoire et à la lexicographie russe en entreprenant cette pulbication 
devant laquelle un éditeur eût sans doute reculé. L'impression a été surveillée par 
le fds de l'auteur, M. Vsevolode Sreznevsky, et par sa fille, M^^' Olga Sreznevsky. 

En dehors des travaux qui lui sont personnels , la Section russe prend part au Bulletin 
de l'Académie impériale de Saint-Pétersbourg, dans lequel sont représentées les trois 
sections qui composent cette Académie (Section de physique et de mathématiques , 
Section de langue et de littérature russes. Section d'histoire et de philologie). On a 
parlé , il y a quelque temps , de la création d'une section complémentaire consacrée à 
la littérature et qui correspondrait à notre Acadénîie française. L'Almanach Impérial, 
Pamiatnaia Knijka , pour l'année 1 go3 ne dit pas un mot de l'existence de cette nou- 
velle section. Il y a donc lieu de croire qu'elle n'a pas encore de caractèi'e officiel. 
Le Bulletin publie des travaux dans les trois langues, russe, française et allemande. 
Il donne les rapports de chaque section sur les travaux entreprisi par ladite section , 
sur ceux qu'elle a couronnés, sur les missions qu'elle a confiées à divers savants. 
Notons en passant une différence entre les pratiques de l'Académie russe et celles de 
l'Institut de France. Les membres de l'Académie de Saint-Pétersbourg sont fort peu 
nombreux. Ils sont au nombre de treize pour la Section des sciences, de neuf pour 
la Section russe , de dix pour la Section d'histoire et de philologie. Ils reçoivent des 
appointements qui s'élèvent, m'assure-t-on , à trois mille roubles (près de huit mille 
francs). Ils ne pourraient suffire à juger tous les concours. Us délèguent leurs pou- 
voirs à des commissaires choisis parmi les spécialistes , qui présentent un rapport et 
qui reçoivent de ce fait une indemnité. Les rapports que nous avons sous les yeux 
sont de 1902 et relatifs aux concours de l'année 1901. Nous ne voulons pas remon- 
ter si haut et nous attendons les prochains rapports , qui ne sauraient tarder, pour 
signaler les travaux couronnés par la Section russe et la Section d'histoire-philologie. 

L. L. 



CHRONIQUE DE L'INSTITUT. 



SEANCE TRIMESTRIELLE DU 1" AVRIL 1903. 

Le prix Osiris, de 100,000 francs, est décerné à M. le docteur Roux, membre de 
l'Académie des Sciences, pour l'ensemble de ses travaux. 

— L'Institut accepte le legs Beugnot, consistant en documents qui devront être- 
conseryés à la Rjbliothèque de l'Institut. . , , 



240 CHRONIQUE DE L'INSTITUT. 

Journal des Savants. — Dans sa séance du 21 mars, le Comité de rédaction 
avait prié M. Cagnat, membre de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, de 
vouloir bien se charger de la direction du Journal des Savants, en remplacement de 
M. Gaston Paris. L'Institut confirme cette nomination. 

ACADÉMIE FRANÇAISE. 

Nécrologie. L'Académie a éprouvé la perte de M. Gaston Paris , décédé à Cannes , 
le jeudi 5 mars. 

M. Gaston Paris avait été élu le 28 mai 1896, en remplacement de Pasteur. Il 
fut reçu le 28 janvier 1897; la Réponse à son discours de réception fut prononcée 
par M. Joseph Bertrand. 

Depuis 1899, M. Paris faisait partie de la Commission du Dictionnaire de la langue 
française; grâce à sa profonde érudition, à sa connaissance unique du vieux français, 
il apporta pendant quatre ans la pJus précieuse collaboration à l'œuvre collective de 
l'Académie. 

— L'Académie a éprouvé la perte de M. Ernest Legouvé, décédé à Paris, le 
samedi i4 mars. 

Le jeudi 19 mars, en ouvrant la séance de l'Académie, M. Ferdinand Brune- 
tière a prononcé l'allocution suivante : 

« Messieurs , 

«Quand la triste mission échoit à votre Directeur de notifier à l'Académie le 
décès de l'un de ses membres, c'est ordinairement en quelques mots qu'il s'en 
acquitte, et vous trouvez bon qu'aucun air d'apprêt ou de solennité ne se mêle à 
l'expression de nos regrets communs. On pariera .plus tard , ou ailleurs , de l'écri- 
vain ; mais ici, dans la salle de nos séances, nous ne voulons songer qu'à l'homme; 
nous ne voyons que sa place vide • et nous oublions un moment son œuvre pour ne 
nous souvenir que des relations affectueuses dont la mort vient de dénouer brusque- 
ment le lien. 

«11 me semble pourtant qu'aujourd'hui nous devons quelque chose de plus à 
notre cher et vénéré doyen , M. Ernest Legouvé. Il a désiré , vous le savez , qu'on ne 
prononçât point de discours sur sa tombe. Je respecterai donc ses dernières volontés 
»'n ne vous parlant ni de l'écrivain dramatique , ni du conférencier, ni du critique 
aimable et indulgent qu'il fut, ni même de l'auteur de ses Soixante ans de souvenirs. 
Soixante ans de souvenirs , c'est quatre fois ce que l'historien appelait « un long 
espace de temps, grande mortalis œvi spatiumin Mais il me sera permis, tout en 
louant sa discrétion , et en l'imitant , de la regretter , et son ombre ne m'en voudra 
pas, je l'espère, ni les siens non plus, si j'ai tenu à dire, au lendemain de sa dispa- 
rition, ce que nous avons tous éprouvé qui s'évanouissait sans retour et qui nous 
quittait avec lui. 

« Deux ou trois générations d'hommes de lettres s'incarnaient en effet pour nous 
dans la personne de notre doyen , et nous aimions en lui le témoin vivant d'un siècle 
presque entier de littérature et de théâtre. Contemporain d'un autre âge , il l'était 
par la dignité , par la simplicité bourgeoise , par la régularité d'une carrière de 
quatre-vingt-seize ans, où, sans doute, n'ont manqué ni les tristesses ni les décep- 
tions, mais dont aucun incident tragique n'a interrompu ni troublé le cours. Il 
l'était par le bel équilibre de ses facultés, par la constante égalité de son humeur 
bienveillante et courtoise, |)ar l'optimismo cpii se dégageait en quelque sorte de sa 



CHRONIQUE DE L'INSTITUT. 241 

conversation et de ses manières. 11 l'était encore par l'idée qu'il se formait de la lit- 
térature et de l'art, qu'il ne séparait pas, qu'il n'a jamais séparé de la « morale des 
honnêtes gens», mais qu'il ne concevait ni comme un «sacerdoce» ni comme un 
«paroxysme», et bien moins encore comme un moyen d'assombrir la vie. Il l'étail 
enfin , Messieurs , par la sincérité , la franchise , l'ardeur juvénile de son libéralisme , 
et il avait ses opinions , qu'il soutenait , qu'il a soutenues jusqu'à son dernier jour 
avec une vivacité que nous admirions ; mais il supportait qu'on en eût de contraires , 
et il ne détestait pas, au besoin, d'en provoquer lui-même l'expression. Ajoutons-y 
sa fidélité persistante à ses affections, et, après cela, ne nous calomnions pas nous- 
mêmes pour Je mieux louer, mais disons cependant que tous ces traits lui compo- 
saient ensemble une physionomie originale, unique et singulièrement attrayante. Il 
était de son temps; il aimait, si je puis ainsi dire, à en être; et, tout en se faisant 
du nôtre , avec une curiosité intelfigente , mais parfois un peu étonnée , il avait su 
garder, ou plutôt il avait conservé parmi nous , sans y faire aucun effort , les traits 
d'un vrai fils de son père , Gabriel Legouvé , l'auteur du Mérite des femmes ; d'un 
collaborateur applaudi d'Eugène Scribe , et d'un admirateur passionné de Déranger. 

«Je pourrais aisément, mais je n'en veux pas dire aujourd'hui davantage. Ernest 
Legouvé n'aimait ni les longs discours , ni les grands mots : sa manière était brève , 
simple, discrète; et je n'en veux pour preuve que cette Etude sur Lafontaine qu'il 
nous donnait moins de huit jours avant sa mort. Puisqu'il a voulu disparaître 
comme il Avait vécu ,- avec dignité , sans éclat , ni fracas , ce serait manquer à sa 
mémoire que de donner à ces quelques paroles de regret et d'adieu l'allure d'une 
oraison funèbre. Nous garderons fidèlement son souvenir; nos yeux le chercheront 
plus d'une fois à cette place d'où c'était comme une fête pour lui que d'adresser 
quelque allocution à ses « chers confrères ». Nous reverrons souvent sa mince e' 
agile personne, son geste précis, sa petite calotte de velours, son regard attentif, le 
spirituel et malicieux sourire qui égayait son fin visage. Et nous le regretterons ; 
mais. Messieurs, nous ne le plaindrons pas si le plus ambitieux d'entre nous ne 
saurait souhaiter une plus longue existence, une carrière mieux remplie, et une 
mort moins douloureuse que celle d'Ernest Legouvé. 

«Conformément à la tradition et pour honorer notre doyen, je vous propose, 
Messieurs, de lever la séance.» 

La séance a été aussitôt levée en signe de deuil. 

— M. Ernest Legouvé était né à Paris le i5 février 1807. ^" 1829, sa pièce 
de vers La découverte de F Imprimerie obtint le prix de poésie de l'Académie fran- 
çaise, qui lui fut décerné dans la séance publique annuelle tenue le jour de la 
Saint-Louis. 

Il fut élu membre de l'Académie le 1" mars i855, en remplacement d'Ancelot, 
et reçu le 28 février i856, par M. Flourens. 

Pendant les quarante-huit années qu'il en resta membre, il fut plusieurs fois 
appelé à l'honneur de prendre publiquement la parole au nom de l'Académie. Il 
lut: Les deux misères, à la séance publique annuelle de 1867 ; Un jeune homme qui 
ne fait rien, comédie en un acte, à celle de i86o; des Fragments dramatiques, à 
celle de i864. Il représenta l'Académie à l'inauguration de la statue de Rotrou à 
Dreux, le 3o juin 1867; prononça le discours sur les prix de vertu, à la séance 
publique annuelle de 1871, et répondit, en qualité de directeur, au discours de 
réception de M. Boissier, le 21 décembre 1876. 

Il fut plusieurs fois délégué aux séances publiques annuelles des cinq Académies, 

SWANTS. - 3 1 

IMPHIHKIIIB hationili:. 



242 CHRONIQUE DE L'INSTllUT. 

et à ces occasions lut : Un souvenir de Manin, en i858; A propos d'iui album photo- 
graphique, en 1871 ; A propos d'une dot, scène d'intérieur, en iSyS; Ejtades et sou- 
vpnirs de théâtre, en 1879 et en 1881. 

Enfin ce fut à M. Legouvé que l'Académie laissa, en sa qualité de doyen, l'hon- 
neur de recevoir LL. MM. l'Empereur et l'Impératrice de Russie, iors de ieur 
visite, le 7 octobre 1896. 

— L'Académie a, pour le second trimestre de iQoS, élu directeur M. Thureatj- 
Dangin, et chancelier M. Ludovic Halévy. 

— L'Académie a élu, en remplacement de M. Gaston Paris, M. José-Maria de 
Hébédia membre de la Commission du dictionnaire de la langue française, et 
M. Brtinetière membre de la Commission du prix Volney. 

Prix de poésie de 1905. L'Académie propose pour sujet du prix de poésie à dé- 
cerner en 1905 : Un poème se rapportant aux Croisades. Les manuscrits devront 
être brochés et déposés à l'Institut avant le 1" janvier 1906. La limite de trois cents 
vers ne doit pas être dépassée. 

Comité de rédaction du Journal des Savants. Dans la séance du 19 mars, l'Aca- 
démie a nommé M. Gaston Boissier membre du Comité de rédaction du Journal 
des Savants, en remplacement de M. Gaston Paris. ' 

ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS ET BELLES-LETTRES. 

M. le Ministre de l'Instruction publique et des Beaux-Arts a invité l'Académie à 
se faire représenter aux fêtes qui auront lieu le 1 8 avril , à Rome , à l'occasion du 
centenaire de l'installation de l'Académie de France à la vjlla Médicis, ainsi qu'à 
l'inauguration du Musée de Delphes, qui aura lieu le 28 avril. 

L'Académie prie M. Max Collignon de bien vouloir la représenter à l'inaugu- 
ration du musée de Delphes. 

I^écroloçfie. M. Gaston Paris étedt né à Avenay le 9 août 1839. Après avoir suivi 
en 1857 les cours de l'Université de Bonn et en i858 ceux de l'Université de 
Gœttijigen, il entra en 18^9 à l'Ecole des Chartes et en sortit en 186a , en présen- 
tant une thèse sur le rôle de l'accent latin dans la langue française. Il obtint en i865 
le grade de docteur es lettres avec ses deux thèses : De pseudo-Turpino et Histoire 
poétique de Charlemagne. 

M. Gaston Paris appartint à l'Ecole pratique des Hautes Etudes dès l'organisation 
de la section d'histoire et de philosophie , en décembre a 868. Nommé ensuite direc- 
teur d'études pour la philologie romane , il devint président de la section le a 3 juin 
i885. 

U suppléa son père, Paulin Paris, dans la chaire de langue et littérature fran- 
çaises du moyen âge, au Collège de France, en 1866, puis de 1869 à 187a. 
Paulin Paris ayant pris sa retraite, en 1872, M.Gaston Paris fut nommé titulaire. 
H fut «lu, par ses collègues, administrateur du Collège de France en 1895. 

Il avait déjà obtenu deux fois le premier prix Gobert, en 1S66 pour l'Histoire 
poétique de Charlemagne, en 1872 pour la Vie de saint Alexis, quand il fut élu 
membre de l'Académie des Inscriptions, le 12 mars 1876, en remplacement de 
Guigniaut. Il prit une grande part aux divers travaux de la Compagnie. 

Attaché, dès cette même année, à la Commission de l'Histoire littéraire de la 
France, en qualité d'adjoint, il en devint titulaire en 1881 , à la mort de Paulin 
Paris, il donna d'importantes contributions aux tomes XX VIII , XXIX , XXX , 



CHRONIQUE DE L'INSTITUT. 243 

XXXI et XXXII. Le tome XXXIII , actuellement en préparation , contiendra égale- 
ment plusieurs articles de lui. 

11 iul rapporteur de la Commission des Antiquités de la France en 1878, 1880, 
1881 et 1882. 

11 lut plusieurs fois appelé à faire des lectures dans les séances publiques de 
l'Institut. Il lut notamment : L'Ange et l'Ermite; étude sur une légende religieuse, 
à la séance publique annuelle de l'Académie des Inscriptions du 1 2 novembre 
18^0; Siger de Brabant, à la séance publique annuelle des cinq Académies, 
du 2 5 octobre 1881 ; Les anciennes versions françaises de l'Art d'aimer et des Remèdes 
d'amoar d'Ovide, à la séance publique annuelle de l'Académie des Inscriptions, du 
16 novembre i884; La Légende du Mari aux deux Femmes, à celle du 18 novembre 
1887. 

Enfin il serait superflu de rappeler ici la collaboration assidue qu'il accorda au 
Journal des Savants, dont il avait été nommé auteur en i884 et assistant en 1899. 

Commanicatiojis . 13 mars. M. d'Arbois de Jubainville lit une note sur une épi- 
taphe gallo-ligure trouvée dans le département des Bouches-du-Rhône. 

— M. Senart expose l'histoire du mot Nirvana, que le bouddhisme aurait em- 
prunté aux sectes du Yaga. 

— M. Héron de Villefosse communique une note du R. P, Delattre , annonçant 
que le mur d'enceinte de l'amphithéâtre, à Carthage, a été dégagé sur toute sa 
longueur. 

20 mars. M. Clermont-Ganneau étudie certaines inscriptions grecques restées 
pairtiellement indéchiffrables, et montre comment, grâce à certaines corrections, il 
est possible d'en rétablir exactement la graphie. 

MM. le D"^ Capitan et l'abbé Brueil présentent à l'Académie les reproductions, 
grandeur naturelle et en couleur, qu'ils ont exécutées de quelques-unes des pein- 
tm'es qu'ils ont découvertes avec M. Peyrony, sur les parois de la grotte de Font 
de Gaume , près des Eyzies ( Dordogne ) , qui forme une longue galerie souterraine 
très irrégidière de 120 mètres de longueur. Ces peintures représentent des rennes, 
des mammouths , des bisons , des antilopes. Tout permet de supposer que ces figures 
sont de l'époque préhistorique quaternaire. 

57 mars. M. le Président présente un ouvrage de M. Alexandre Stuart Murray, 
Iceeper of greek and roman Antiquities au British Muséum, et correspondant de l'Aca- 
démie, qui assiste à la séance. Cet ouvrage, intitulé : The sculptures of the Parthenon, 
contient notamment une grande planche sur laquelle sont figurées les sculptures 
des quatre parties de la cella. 

— M. Théodore Reinach communique à l'Académie le texte des Perses, de 
Timothée de Milet (45o-36o av. J.-C). Ce texte , inscrit en six colonnes sur papyrus, 
a été découvert au commencement de l'année 1902 dans un tombeau à Abousir 
(Egypte). Ce poème, nomos citharodique , c'est-à-dire long solo de chant accom- 
pagné par la cithare, était une des compositions lyriques les plus célèbres de 
l'antiquité. Il a pour sujet la bataille de Salamine; le nom d'Athènes n'y est pas 
prononcé. M. Th. Reinach donne plusieurs échantillons de ce styie difficile, prodigieu- 
sement imagé, dans lequel les mots ont souvent des acceptions inusitées. L'édition 
originale a paru ces jours-ci à Berlin. 

M. Alfred Croiset fait remarquer combien, par plusieurs caractères, le style de 
ce poème rappelle celui des compositions de Lycophron. 

3i. 



244 CHRONIQUE DE L'INSTITUT. 

Pria; J.-J. Berger. M. Laira, au nom de la Commission du prix J-J. Berger, 
donné , dans la séance du 1 3 février , lecture de son rapport. La Commission propose 
de décerner sur les arrérages du prix, dont la valeur est de i5,ooo francs, les 
récompenses suivantes : 

1° 5oo francs à M. Alfred Franklin, administrateur de la bibliothèque Mazarine, 
[)our son Histoire de la bibliothèque Mazarine et du palais de l'Institut ; 

2° looo francs à M. Fernand Bournon, archiviste paléographe, pour son travail 
intitulé : Rectifications et additions à l'histoire de la Ville et de tout le diocèse de Paris 
de l'abbé Lebœuf; 

3° i,5oo francs à M. Jules Viard, archiviste aux Archives nationales, pour son 
travail intitulé : Documents parisiens du règne de Philippe VI de Valois; 

4° Un prix de 12,000 francs à la Société de l'histoire de Paris. 

ACADÉMIE DES SCIENCES. 

élection. L'Académie a procédé, dans sa séance du 9 mars, à l'élection d'un 
membre titulaire dans la section d'économie rurale, en remplacement de M. P.-P. 
Dehérain, décédé. 

M. Théophile ScHLœsiNG fds a été élu au premier tour de scrutin par 33 suf- 
frages. M. Léon Maquenne a obtenu aS suffrages, M. Viala 4, M. Kunckel d'Her- 
culais 1 . 

Elève de l'Ecole polytechnique de 1876 à 1878, M. Théophile Schlœsing fils fut 
à sa sortie nommé ingénieur des manufactures de l'Etat. Depuis 1899 il est directeur 
de l'Ecole d'application des manufactures de l'Etat. Ses recherches ont principale- 
ment porté sur le développement des plantes, sur les sols agricoles et leurs rap- 
ports avec la végétation et sur la décomposition des matières végétales. Il a notam- 
ment réussi à établir que l'azote emprunté à l'air par les légumineuses était bien 
pris sur l'azote libre , question qui était restée longtemps controversée. 

— L'Académie a, dans sa séance du 28 mars, élu M. de Forgrand correspon- 
dant dans la section de chimie, en remplacement de M. Reboul, décédé. 

M. R. de Forcrand a été nommé docteur es sciences physiques de la Faculté de 
Paris en 1882, avec une thèse intitulée Becherches sur les hydrates sulfhydrés. 
Collaborateur de l'Encyclopédie chimique Fremy, il a donné dans cette collection 
un voltime intitulé Lithium et ammonium. M. de Forcrand est actuellement directeur 
de l'Institut de chimie à l'Université de Montpellier. 

Histoire des sciences. L'Académie est informée par M. le Ministre de l'Instruction 
publique et des Beaux-Arts que la South African philosophical Society, dont le siège 
est à Cape Town, a fait, à l'occasion du vingt-cinquième anniversaire de sa fonda- 
tion, apposer une tablette commémorative en bronze, en l'honneur de l'abbé de 
La Cadle , sur une maison qui occupe dans Strand Street l'emplacement de l'obser- 
vatoire du célèbre astronome français. 

On sait que l'abbé de La Caille, associé de l'Académie des Sciences, alla, au 
milieu du xviii" siècle, au Cap de Bonne-Espérance, pour y étudier le ciel de l'hémi- 
sphère austral. 11 s'embarqua à Lorient, le 21 novembre 1750, sur le navire le 
Glorieux , commandé par Daprès de Mannevillette , relâcha à Rio-de-Janeiro du 26 jan- 
vier au 26 février 1751, et arriva au Cap le 19 avril 1751. H y resta jusqu'au 
8 mars 1763 et, après avoir séjourné à l'Ile de France et à Bourbon, il revint à 
Lorient le 4 juin 1754. 

A son retour il composa plusieurs mémoires d'astronomie qui furent insérés dans 



CHRONIQUE DE L'INSTITUT. 245 

les Mémoires de l'A cademie des Sciences. Au milieu de ses travaux scientifiques , il avait 
trouvé le loisir de recueillir des documents sur la géographie et l'ethnographie du 
Cap. Ses observations furent publiées, après sa mort , sous le titre de Journal historique 
du voyage au Cap de Bonne-Espérance , par feu M. l'abbé de La Caille, i vol. in-i2, 
Paris, 1763. 

Ce sont ces mérites divers qui ont été rappelés à l'occasion de l'hommage rendu 
récemment à l'abbé de La Caille par la South African philosophical Society. Ces dis- 
cours ont été prononcés par sir David Gill, directeur de l'Observatoire du Cap, pré- 
sident de la Société et correspondant de l'Académie des Sciences, et par M. Raflray, 
consul général de F'rance au Cap. 

« Sir David Gill a, d'après la communication faite à l'Académie par M. le Ministre 
de l'Instruction publique, exprimé sa profonde admiration pour l'œuvre de l'abbé 
de La Caille, qui en 1 762 a dressé le premier catalogue étendu et exact des étoiles 
de l'hémisphère Sud, mesuré un arc de méridien, et fait, sur la Lune et sur Mars, 
des observations qui , comparées aux observations faites en Europe , lui ont fourni 
des valeurs de la parallaxe de la Lune et du Soleil. » 

ACADÉMIE DES BEAUX-ARTS. 

Le centenaire de l'installation de l'Académie de France à la villa Médicis sera 
célébré à Rome le 18 avril igoS. 

L'Académie sera représentée à cette solennité par les délégués dont les noms 
suivent : MM. Marqueste, Coutan, Daumet, Dernier, Théodore Dubois, Détaille et 
Humbert. 

— L'Académie a décerné le prix Achille Leclère à M. René-Amédée Brossart. 
Une mention honorable a été décernée à M. Pierre Olmer, 

— L'Académie a provisoirement accepté le legs d'une somme de 3o,ooo francs, 
qu'elle doit à la libéralité de M""" Alfred de Neuville. 

ACADÉMIE DES SCIENCES MORALES ET POLITIQUES. 

M. Théophile Roussel, vice-président, a informé l'Académie qu'à son grand 
regret, il lui était impossible, vu l'état précaire de sa santé, de participer à ses 
travaux. En conséquence, l'Académie a, dans sa séance du lA mars, élu M. Félix 
Rocquain vice-président adjoint. 

Communications. 7 mars. M. Luchaire termine la lecture du mémoire de M. Henri 
Carré, professeur à l'Université de Poitiers, sur «la revision du procès de Lally 
Tollendal». 

lu mars. M. Baguenault de Puchesse, correspondant de l'Académie, lit un 
mémoire sur les négociations de Catherine de Médicis après la journée des Barri- 
cades. Quand Henri III eut quitté Paris pour fuir l'émeute , la reine-mère resta seule 
en présence de la Ligue victorieuse, et elle entreprit de négocier une réconciliation 
avec la ville rebelle et son fils. Mais elle ne pouvait rien sans le consentement du 
roi , qui devait ratifier le compromis. Pour obtenir son assentiment et pour le tenir 
au courant des événements, elle lui écrivait presque tous les jours. Ce sont ces 
lettres que M. Baguenault de Puchesse — l'éditeur de la correspondance de Cathe- 
rine de Médicis dans la Collection des Documents inédits — a retrouvées tant à la 
Bibliothèque nationale que dans les manuscrits français de Saint-Péterbourg et 
dans le fonds Godefroy de la Bibliothèque de l'Institut. Il les a analysées et résumées 



246 CHRONIQUE DE L'INSTITUT. 

tlans son mémoire, indiquant la politique de concessions et d'atermoiements de la 
reine-mère , qui aboutit à un traité que Henri III signa malgré lui , et qu'il devait 
déchirer violemment, quelques mois plus tard, aux Etats de Blois. 

— M. D.ebidour, inspecteur général de l'Instniction publique, a donné lecture à 
l'Académie d'un fragment de l'ouvrage qu'il se propose de publier sur le général 
Fabvier. 11 a pu étudier en détail la vie militaire et politiqpe de ce personnage , grâce 
à ses papiers personnels (communiqués par sa famille), ainsi qu'à de nombreux 
documents trouvés aux Archives nationales, aux Archives de la marine, de la 
guerre , des affaires étrangères , enfin aux Archives de la Société historique et ethno- 
logique d'Athènes. 

Ce fragment est relatif au siège de l'Acropole, place dont la résislance fut pro- 
longée au delà de toute espérance par l'audace et l'énergie de cet officier, dans les 
circonstances les plus critiques pour la Grèce. Vers la lin de 1836, après la chute 
de Missolonghi, au moment où la citadelle d'Athènes, écrasée depuis par les 
Turcs, est le seul point de la Grèce continentale que les troupes du sultan n'aient 
pas reconquis , la cause hellénique , que les grandes puissances ne se sont pas encore 
décidées à soutenir, parait presque perdue. Il faut à tout prix gagner du temps, 
retarder la prise ou la reddition de la forteresse. Fabvier prend l'audacieux parti 
d'apporter des munitions à la garnison. Il arrive une nuit, avec cinq cents hommes 
d'élite chargés chacun d'un sac de poudre , attaque les Turcs à l'arme blanche , fran- 
chit un large fossé sous la mitraille , perd plusieurs de ses compagnons , parmi lesquels 
son fidèle Robert ( Lorrain comme lui ) , mais finalement réussit. L'Acropole est sauvée. 
Mais ses défenseurs, secrètement incités parle Gouvernement grec (qui au fond a 
voulu se débarrasser de Fabvier) , ne veulent plus le laisser partir; ils menacent, s'il 
s'en retourne, de déserte'r leur poste; leur capitaine, Kryézotis, va jusqu'à avertir 
l'ennemi de prendre des 'mesures pour l'empêcher de passer. Fabvier restera donc 
sur ce rocher jusqu'à la fin du siège , c'est-à-dire six mois encore. Il y souffrira non 
seulement du feu de l'ennemi, mais de ia faim, du froid, de la fièvre, parfois aussi 
de la brutalité de ses compagnons, mais toujours sans se plaindre. Toutes les tenta- 
tives faites du dehors pour le délivrer échoueront successivement. L'Acropole succombe 
enfin; mais ce n'est qu'en juin 1827. Cette longue résistance, en prouvant la vitalité 
de la Grèce, a donné à la coalition des grandes puissances le temps de se former. La 
France, l'Angleterre, la Russie vont entrer en ligne. Quand Fabvier, pendant les 
six années qu'il a consacrées à la Grèce, ne lui aurait pas rendu d'autre service que 
de permettre cette intervention, il eût pour cela seul mérité son éternelle recon- 
naissance. 

21 mars, M. Levasseur présente à l'Académie une notice de M. Pierre Boyé, 
docteur en droit, intitulée «Les Hautes-Chaumes des Vosges, étude de géographie 
et d'économie historiques». 

BIBLIOTHÈQUE DE L'INSTITUT. 

Sur l'initiative de M. Georges Picot, secrétaire perpétuel de l'Académie des 
Sciences morales et politiques, M. Pierre Bertrand, bibliothécaire du Ministère des 
affaires étrangères, a envoyé à la bibliothèque de l'Institut une collection de Docu- 
ments diplomatiques , publiés par le Ministère et désignés dans le langage courant 
sous le nom de Livres jaunes. Cette coflection comprend 1 1 5 fascicules in-A". 

Le plus ancien en date porte le titre de Documents diplomatiques, 1860 (Paris, 
1861). Il comprend des dépêches relatives à l'annexion de l'Italie centrale, à la ques» 



CHRONIQUE DE L'INSTITUT.'^"'" 247 

tion de Savoie et de Nice , aux affaires de Rome et de l'Italie méridionale , à l'entrevue 
qui eut lieu à Varsovie le 7 octobre 1860 entre l'empereur de Russie, l'emperenr 
d'Autriche et le prince régent de Prusse , aux affaires de Syrie , à l'expédition de Chine. 

Le plus récent de ces fascicules porte le titre de Documents diplomatiques , Turquie, 
1900-1901 (Paris, 1902 ), et comprend les dépêches échangées entre MM. Delcassé, 
Constans et Bapst depuis le 24 juin 1900 jusqu'au i/i novembre 1901. Cette col- 
lection, cfui présente une suite chronologique des négociations poursuivies depuis 
quarante ans entre la France et les puissances étrangères, relativement aux ques- 
tions politiques, coloniales, économiques et scientifiques, sera certainement très 
appréciée de la part des personnes qui fréquentent la Bibliothèque de l'Institut. 

Il serait souhaitable que la bibliothèque reçût une collection analogue de docu- 
ments étrangers. . ^^ 

.^■v)Mn)Vi\H --yiiU «Il f-noi ub 'i'iuvio >.irin ,: .iM,i'i fd 'Ai < ■ si) io'tiri'd 

' ' PUBLICÂTtONS DE LTNSTITUT. ' 

Institut de France. Funérailles de M. Gaston Paris, le jeudi 12 mars 1903. Dis- 
cours prononcés par MM. F. Brunetière, Georges Perrot, Levasseur, Paul Meyer» 
Havet. 1 broch.ini", 'i 

Académie des Beaux- Arts. — Dictionnaire de l'Académie des Beaax-Arls , contenant 
les mots qui appartiennent à l'enseignement , à la pratique, à l'histoire des beaux-arts , etc. 
T. VI, 1" livraison; 1 fasc. in-4°, Paris , Firmin Didot et C", s. d. 

Ce fascicule contient les mots compris entre fabriques et fât; il renferme les 
planches 53 à 99, 

A. de Ridder. Catalogue des vases peints de la Bibliothèque nationale. 2" partie 
Vases àjigares rouges et de décadence. 1 vol. in-f°, Paris, Leroux, 1902. 

Cet ouvrage est publié avec le concours de l'Académie des Inscriptions et Belles- 
Lettres (fondation Piot). 



CONGRES INTERNATIONAL DES BIBLIOTHÉCAIRES, 



Le dimanche 8 mars a eu lieu, à la Bibliothèque Mazarine, sous la présidence d« 
M. Emile Picot, membre de l'Institut , la Réunion des souscripteurs à lu Bibliographie 
des travaux de M. Léopold Delisle, rédigée par M. Paul Lacombe. 

La salle de lecture de la Bibliothèque avait été aménagée, pour la circonstance» 
avec on goût parfoit, par les soins de M. l'Administrateur et de ses collaborateurs. 

A deux heures, plus de trois cents personnes, membres de l'Institut, historiens, 
archivistes, bibliodiéc aires , amis personnels de M. Delisle, étaient réunis dans la 
salle. 

M. Emile Picot, ayant pris place sur la tribune centrale de la Bibhothèque, en 
même temps que MM. Léopold Delisle et F. Van der Haeghen, bibliothécaire en 
chef de l'Université de Gand, à sa droite, Bayet, directeur de l'enseignement su- 
périeur, et Franklin, administrateur de la Bibliothèque Mazarine, à sa gauche, a 
ouvert la séance. 



248 CONGRES INTEl\NATJONAL DES BIBLIOTHECAIRES. 

Après s'être trop modestement défendu de l'honneur qu'on lui avait fait en l'ap- 
pelant à présider cette cérémonie, M. Emile Picot a dit que, n'appartenant pas au 
corps des bibliothécaires de carrière, il avait toute liberté pour en louer les mérites 
professionnels. Puis , ayant tracé un portrait du bibliothécaire modèle , ce n'est pas , 
a-t-il ajouté, un être de raison : nous le connaissons, ce bibliothécaire, et nous le 
fêtons aujourd'hui. M. Picot a alors retracé l'œuvre scientifique et administrative de 
M. Delisle, exposé comment toutes les parties de l'érudition ont été éclairées par son 
labeur incessant, puis énuméré les services rendus par lui à la Bibliothèque natio- 
nale en qualité, d'abord, de Conservateur du département des manuscrits, et en- 
suite, d'Administrateur général. Aussi le bureau du Congrès international des 
bibliothécaires a-t-il rencontré, dès qu'on a connu son projet, une approbation 
générale. En quelques semaines, il a reçu neuf cents adhésions venues non seu- 
lement de toutes les parties de la France , mais encore de tous les pays étrangers. 

M. Picot a ensuite exprimé les remerciements de la réunion à M. Henry Martin , 
secrétaire général du Congrès, qui s'est chargé de la lourde besogne matérielle 
qu'entraîne une entreprise de ce genre; à M. Paul Lacombe, qui a rédigé la Biblio- 
graphie avec tant de diligence; à M. le Directeur, à M. le Chef du service de l'ex- 
ploitation et au personnel de l'Imprimerie nationale, qui se sont empressés d'as- 
surer l'exécution matérielle de l'œuvre. Enfin M. Picot a terminé en remettant à 
M. Léopold Delisle, aux applaudissements de toute l'assistance, un exemplaire 
richement relié de la Bibliographie de ses travaux. 

M. Ferdinand Van der Haeghen , venu spécialement de Belgique pour assister à 
la réunion , a lu une adresse au nom de l'Université de Gand. 

M. Henry Martin a ensuite énuméré toutes les adresses envoyées à M. Delisle, 
en en détachant les passages les plus éloquents. Elles émanent de bibliothèques, 
d'académies et de sociétés savantes , de maîtres de la science ainsi que de modestes 
érudits, qui tous ont tenu, en ce jour, à exprimer à M. Delisle leur admiration et 
leur reconnaissance. Elles sont arrivées des régions les plus diverses de la France, 
et notamment de la Normandie , fière de son illustre compatriote , ainsi que d'Alle- 
magne, d'Angleterre, de Belgique, des Pays-Bas, d'Espagne, d'Autriche, de Hon- 
grie, de Suisse, d'Italie, de Roumanie, de Russie et de Suède. C'est une véritable 
manifestation internationale qui s'est organisée pour célébrer M. Delisle, en la 
personne de qui l'érudition française tout entière se sent honorée. 

M. Léopold Delisle a pris alors la parole et, après avoir exprimé ses remerciements 
aux organisateurs de la réunion, à M. Franklin et à M. Paul Lacombe, il a exposé 
les progrès accomplis par la Bibliographie et la Bibliothéconomie pendant la seconde 
moitié du xix' siècle. Il a ensuite insisté sur l'importance de la mission des biblio 
thécaires, car la possession d'une bibliothèque riche et bien ordonnée est un titre de 
^oire pour un Etat, une ville, une société ou une corporation. 

On ne saurait poursuivre trop activement l'achèvement des catalogues. A celui 
des imprimés de la Bibliothèque nationale, actuellement en voie d'exécution, il 
sera nécessaire de joindre des suppléments, dans lesquels seront mentionnés les 
ouvrages qui ne figurent pas à la Bibliothèque nationale, mais que les autres 
dépôts publics possèdent. C'est ainsi que la France disposera d'un inventaire général 
et complet de ses richesses littéraires. H. D. 



/:.i' Ui'-ii' 



JOURNAL 

DES SAVANTS. 



MAI 1903. 



La Société des Sciences de Varsovie (1800-181 5). 

Alexandre Kraushaar. Towarzystwo Warszawskie Przyjaciôl Nauk, 
1800-1 832. Vol. I-III. — Varsovie et Cracovie, Gebethner et 
Wolfï, 1900-1902,111-8°. 

Dei8ooài832a subsisté à Varsovie une Société des Amis des sciences 
[Towarzystwo przyjaciôt Nauk) qui a joué, pour les pays polonais, le 
même rôle que l'Institut pour la France. Née sous la domination prus- 
sienne , cette société s'est développée sous le régime saxon ou plutôt fran- 
çais , a continué de subsister sous le protectorat de la Russie et a fini par 
sombrer dans la catastrophe qui, après la révolution néfaste de i83o, a 
englouti les derniers débris des libertés polonaises. Son histoire était mal 
connue; M. Alexandre Kraushaar, auquel la littérature polonaise doit 
d'excellents travaux , a entrepris de raconter dans les moindres détails les 
vicissitudes de cette illustre société. Il a recherché dans les archives de 
Varsovie, qui lui ont été libéralement ouvertes, tous les actes concernant 
son histoire ; il a dépouillé les procès- verbaux , les mémoires , les corres- 
pondances des contemporains ; il a voulu que son ouvrage ressuscitât en 
quelque sorte sous nos yeux les hommes du temps passé et les replaçât 
dans le cadre au milieu duquel ils se mouvaient, et il a enrichi son 
précieux travail d'un ensemble de portraits, de paysages urbains, de 
monuments, qui suffirait à en faire un répertoire historique du plus 
haut intérêt. 

Lors du premier partage de la Pologne (1 7 7 2), Varsovie était échue à 
la Prusse. Dès le début de la conquête prussienne, les nouveaux occu- 
pants ne songèrent qu'à faire disparaître autant que possible la langue 
polonaise. Ansrotten, telle est, aujourd'hui, la devise du Gouvernement 

SAVANTS. Sa 

^ IMPflIMF.niB NATIONALE. 



250 LOUIS LEGER. 

prussien dans ses rapports avec les Polonais de Posnanie; le mot se trouve 
déjà, au lendemain de la conquête, dans la brochure d'un pasteur pro- 
testant qui sollicitait avec ardeur une place de professeur dans les nou- 
velles provinces et qui , d'ailleurs , ne réussit point à l'obtenir. 

Le ministre prussien Von Voss déclarait dans un rapport que le plus 
puissant moyen de police était l'école : clas kràftigstc Mittel der Polizei 
besteht ini Schidweseii. Les rapports des inspecteurs chargés de visitei- les 
écoles montrèrent que la germanisation n'était pas aussi aisée à accomplir 
qu'on l'imaginait. L'un d'entre eux était un Polonais, établi en Silésie, 
Bandtkie, qui eut le courage de remonter le courant et de protester en 
faveur du maintien de la langue polonaise. Le peuple auquel on veut 
arracher sa langue maternelle ne pouvait , disait-il , que retourner à 1 état 
sauvage [dass die Vernachlàssigiing der Miittersprache mehr ziir Venvilderung 
als zur CuUur fûhre) , et il conseillait de gagner le cœur des Polonais au 
lieu de songer à mettre la main sur leur intelligence, de leur donner 
en leur langue les établissements de culture supérieure dont ils avaient 
besoin, de fonder à Varsovie une Université polonaise et une Académie 
des sciences. 

''Les hommes. d'Etat prussiens n'étaient guère disposés à entendre ce 
généreux langage. 

Pour défendre la thèse de la germanisation, on objectait à Bandtkie 
que la langue polonaise devait ou disparaître ou être assimilée par sa 
sœur la langue russe ; on affirmait qu'elle n'était pas suffisamment cultivée 
[mancjelhafte Aiishildnng) , qu'elle n'avait produit que des œuvres sans va- 
leur. Dans un rapport du Ministre de f instruction publique, on pouvait 
lire que la langue polonaise manquait complètement de livres de can- 
tiques. C'était une erreur absolue. Les réformés polonais possédaient 
depuis le xvi" siècle des Kancyoncdi , et Kochanowski , au \\f siècle, a doté 
la littérature polonaise d'une des plus belles traductions des psaumes 
qui existent en aucune langue. 

A f époque même où la politique prussienne — mal documentée, 
d'ailleurs — mettait en cause la prétendue indigence de la littérature po- 
lonaise, cette littérature était représentée par une glorieuse pléiade de 
poètes et d'historiens : les Naruszewicz, les Krasicki, les Trembecki, les 
Karpinski, les Albertrandi, les Kozmian, les Linde attestaient la vitalité 
du génie national et, dans une certaine mesure, pouvaient consoler la 
Pologne de sa décadence politique. Quelques-uns d'entre eux entreprirent, 
au début du xix*" siècle , de fonder une société qui concentrerait à Varsovie , 
dans un foyer unique, les efforts de l'activité scientifique et littéraire deS 
pays polonais. i 



LA SOCIETE DES SCIENCES DE VAI^SOVIE. 251 

L'initiateur de cette généreuse entreprise fut Roman iSoityk. Parmi ]es 
premiers adhérents de la Société, je me contenterai de citer Aibertrandi, 
l'un des rénovateurs des études d'histoire nationale, Thadée Czacki, 
François Dmochowski , François Karpinski, Samuel Bogumil Linde, 
Joseph Ossolinski, Martin Poczobut, Jean Sniadecki. Ils arrêtèrent une 
liste de trente membres, parmi lesquels on s'étonne de ne pas voir figurer 
certains noms comme celui du poète historien Niemcewicz. Les circon- 
stances étaient difficiles et il faut peut-être chercher à certaines exclusions 
des raisons d'opportunité qui nous échappent aujourd'hui. ,i 

11 s'agissait avant tout de s'assurer la bonne volonté des autorités prus- 
siennes ; pour désarmer leurs susceptibilités , on nomma membres hono- 
raires un certain nombre de fonctionnaires qui n'osèrent point décliner 
cette distinction. Les victoires de la République française obligeaient la 
Prusse à beaucoup de circonspection. Il ne s'agissait plus de germaniser 
à tout prix [aiurotten). C'est en français qu'étaient rédigées les lettres par 
lesquelles les membres honoraires étaient informés de leur nomination : 

Vos lumières, Monsieur, encore plus que votre crédit, ont décidé notre Société 
à celte démarche. Un goût décidé pour tout ce qui peut contribuer à l'accroissement 
des connaissances utiles, un zèle infatigable pour procurer le bien-être de ces 
contrées et les avantages dont la république littéraire est susceptible , tant de qua- 
lités dominantes qui sont votre apanage nous persuadent que les intérêts de cette 
Société ne vous seront pas indifférents et qu'agrégé avi nombre de ses membres, ils 
vous seront personnels. 

Il y avait peut-être quelque ironie dans ce langage si flatteur; mais les 
fonctionnaires prussiens durent affecter de ne point s'en apercevoir et faire 
bonne mine à mauvais jeu. D'après ses statuts, la nouvelle Société se 
proposait de développer les sciences et les lettres en langue polonaise. Elle 
se partageait en trois sections : mathématiques ; — philosophie , histoire ; 
— littératures, langues, beaux-arts. Elle se proposait de publier des ou- 
vrages sur les dilïérentes branches de ses études, de rééditer, en les met- 
tant au point, les livres utiles, de donner de nouvelles éditions de livres 
classiques, d'honorer la mémoire de ses membres décédés pour encou- 
rager les vivants. La première séance publique de la nouvelle Société eut 
lieu le iS novembre 1800, sous la présidence de fhistorien Aibertrandi. 
Dans un langage très digne, il exposa l'objet de cet Institut, destiné à 
entretenir et à accroître les sciences, les souvenirs, la langue de cette 
nation qui , bien que rayée du nombre des nations , vivait encore dans 
le cœur de ses fds. Et il comparait cette patrie disparue à ces bustes de 
Brutus et Cassius qui , aux funérailles de Junius , avaient été d'autant plus 
présents qu'on ne les y voyait pas. 

32. 



252 LOUIS LEGER. 

La Pologne prussienne n'avait point d'établissement d'enseignement 
supérieur; la Société des Amis des sciences, en obtenant du Gouver- 
nement le droit d'ouvrir ses séances au public, constitua une sorte 
d'Athénée, où la jeunesse intelligente venait entendre des lectures 
faites dans la langue nationale. Cette langue, Albertrandi se plaisait à en 
faire ressortir l'antique culture et les illustres parentés ; il faisait remar- 
quer que les idiomes slaves s'étendaient des bords de l'Adriatique aux 
frontières de la Chine. Les Slaves opprimés, ainsi que je l'ai déjà fait 
remarquer ailleurs (^\ se consolent volontiers des misères de leur condi- 
tion par la pensée de la grandeur de leur race. Albertrandi évoquait le 
souvenir des écrivains classiques du xve" siècle et invitait ses compatriotes 
à s'inspirer de ces glorieux modèles. 

Parmi les premières lectures communiquées à la Société, je relève un 
travail d'Albertrandi sur les Muses , un du prince Alexandre Sapieha sur 
le système métrique, un de Czacki sur les dîmes. L'énumération de ces 
titres suffit à indiquer la variété des travaux de la Société , qui était vrai- 
ment un Institut national. Le Gouvernement prussien, si hostile aujour- 
d'hui aux manifestations de la vie polonaise, montrait au Towarzystwo 
une invariable bienveillance, Albertrandi écrivait en français au ministre 
Schulenbourg : « Monseigneur, il a plu à Votre Excellence non seulement 
d'accorder sa puissante protection à notre Société naissante , mais encore 
de permettre qu'en l'illustrant de son nom, elle puisse profiter de ses 
lumières. » Il avait même découvert que la maison de Brandebourg était, 
par je ne sais quel lien éloigné, apparentée à d'anciennes dynasties polo- 
naises, et dans une adresse présentée le 2 5 juin 1802 au roi Frédéric- 
Guillaume , il s'exprimait en ces termes : 

Si la conservation et la perfection d'une langue qui est celle de la plus grande 
partie des sujets de Votre Majesté, si le désir de la cultiver nous est cher, c'est que 
nous sommes persuadés que le sang des Piasls et des Jagellons qui coule dans les 
veines de Votre Majesté ne peut que l'intéresser en sa faveur. 

Le roi se laissait toucher par ces arguments, et le i*"" juillet suivant, 
il informait la Société qu'il la prenait sous sa protection. La Société cher- 
chait en dehors d'elle, dans les pays slaves, des membres honoraires : 
elle s'associait , au mois de novembre , le philologue tchèque Dobrowsky, 
choix excellent s'il en fut , et le poète russe Derjavine , alors ministre de la 
Justice. 

Le roi de Prusse prenait très au sérieux son titre de protecteur. Un 

^'' Les Origines du Panslavisme; voir Le Monde slave, 2" éd., Paris, 1897. 



LA SOCIETE DES SCIENCES DE VARSOVIE. 253 

des membres les plus illustres de la Société , le philologue Linde , travail- 
lait à un grand dictionnaire polonais qui, publié à Varsovie, de 1807 à 
1 8 1 4, forme 6 volumes in-li° et constitue un des plus beaux monuments 
de la lexicographie slave. Il sollicitait des souscriptions. L'empereur 
Alexandre P" lui faisait parvenir 5 00 ducats pour l'impression de l'ou- 
vrage ; le roi de Prusse informait Linde , par une lettre datée de Potsdam 
le 16 mai i8o/i, qu'il avait ordonné aux établissements scolaires et aux 
tribunaux de souscrire au nouveau dictionnaire. Ce sont là des procédés 
qu'on ne retrouverait plus aujourd'hui dans les rapports du Gouverne- 
ment prussien avec ses sujets polonais. 

La Société s'efforçait de justifier ces faveurs nouvelles par l'absolue 
correction de son attitude. Un de ses membres, le poète Woronicz, avait 
écrit un hymne à Dieu, qui est assurément l'un des plus beaux morceaux 
lyriques de l'époque, et voulait en donner lecture dans la séance du 
i3 décembre 180 5. 

Ce morceau se terminait par des strophes ardentes sur les misères 
de la Pologne, par des vœux pour sa résurrection. La Société décida que 
l'ode ne serait point lue et serait remplacée. . . par une traduction de 
quelque morceau grec. . 

Cependant les événements se précipitaient; les aigles de Napoléon 
portaient vers le Nord et l'Orient de fEurope leur vol triomphant. Dans 
les derniers jours d'octobre i8o5, les journaux de Varsovie publiaient 
un communiqué qui annonçait le désastre d'Iéna; le 27 novembre, les 
troupes françaises entrèrent à Varsovie. J'ai raconté ailleurs fhistoire de 
la Pologne napoléonienne ^'l Le régime prussien n'avait pas été si dur 
aux Polonais qu'ils auraient eu lieu de le craindre. L'arrivée des troupes 
napoléoniennes leur permettait toutes les espérances. Le 28 novembre, 
Joachim Murât arrivait à Varsovie. 

Bientôt ce fut Napoléon lui-même qui parut. Un arc de triomphe 
élevé en son honneur portait cette inscription : _ 

Relever un Etat et lui rendre son nom 
N'est que l'œuvre d'un Dieu ou de Napoléon. 

La Société ne pouvait rester indifférente aux espérances de ses compa- 
triotes. Au mois de février 1807 ^^^^ étudiait un projet d'histoire contem- 
poraine de la Pologne depuis le dernier partage jusqu'à la période 
napoléonienne. Ce projet ne devait pas se réaliser. En 1 808 elle prenait 
part aux solennités qui signalèrent l'introduction du Code Napoléon dans 

<'^ Le Monde slave ^deuxième sérié ^V avis. Hachette, 1902, p. 61-93. 



25'} .ilVO^a/ / MCIMDUIS LEGER. iHDOr'- /.l 

le grand-duché. La même année, le roi de Saxe Frédéric- Auguste, grand- 
duc de Varsovie, lui conféra le titre de Société royale. La mort d'Alber- 
trandi, survenue au mois d'août l'^^oS, n'interrompit pas l'activité de la 
Société; elle continua de remplir vis-à-vis de la Pologne le triple rôle 
d'une académie littéraire, scientifique et philosophique. La présidence 
de la Société fut confiée au publiciste Stasgyc. Une médaille frappée par 
ses soins attesta sa recormaissance pour le souverain qui avait consolidé 
son existence. En 1809 la Société, voulant remercier les Etats-Unis d^e 
l'hospitalité offerte à Kosciuszko , élut par acclamation le président Jeffer- 
son comme membre honoraire. !r,.;()hH{ f^-).\u> H'va "ih'f-û n'}h<'fm\ lii'mi 
Je n'entrerai pas dans le détail des lectures oomniuhiquées aux trois 
sections de la Société. Cet examen nous mènerait trop loin. Au point 
de vue de leur programme, les séances générales ne différaient guère de 
ce que pouvaient être alors les séances solennelles de notre Institut. Dans 
la séance générale du 18 septembre 1809, la Société entendit lire des 
travaux sur la statistique de la Pologne et de la Lithuanie, sur fhistoire 
des archives nationales , sur les livres élémentaires à introduire dans les 
écoles , et un fragment de L'Homme des champs de Delille , traduit en vers 
polonais. L'aimable interprète de Virgile faisait alors fureur sur les bords 
de la Vistule. Bientôt, à son exemple, Gaétan Kozmian allait donner à la 
Pologne des Géorgi(^u£s polonaises. Vers la même époque la Société eut 
l'idée d'imposer à ses membres un uniforme analogue à celui de l'Institut 
de France, « couleur bronze avec des broderies en soie verte ». Ce projet 
n'aboutit pas. L'année suivante nous voyons la Société célébrer par des 
vers latins et polonais le mariage de Napoléon et de Marie-Louise : 

'•'•q- ' -' . . . ■ _ ' J^/l yïu; 

En Virso , patri;c lux optiraa , nulje t Achllli > : 

ivT /nff i f TA l'Hiio tloqiiii 

iNon ut Mars temeret quae sacra conuil Arnor, ^,.. . , * . 

Reddita sed terris et tanto pignore laeta ^ ' ' •('■'/?' 

* • " Pax jungat populos concifietque Deos.-'" i"^~^ 

Cette paix que l'hymen de César ne devait pas donner au monde, on 
l'espérait toujours. A l'occasion de la naissance du roi de Rome le théâtre 
de Varsovie joua un drame lyrique : L'Héritier du trône romain; le 
public applaudit particulièrement un couplet qui disait î. ,i ,, •. 1 , » 

L univers peut maintenant se reposer. Seigneur, après de longues guerres, tu lui 
donnes aujourd'hui un gage de paix. La venue d'un auguste enfant ressuscite l«s 
ruines de Rome. ^ " '"'i; '1 '^' ■ • ••• "- 'i''<jUii 

On sait comment la campagne de Russie vint donner un cruel 
démenti à ces illusions. Un instant on put rêver le triomple définitif de 



LA SOCIETE DES SCIENCES DE VARSOVIE. 255 

Napolëon et, qui sait, peut-être la résurrection de la Pologne; mais le 
rêve fut court. Quand on apprit à Varsovie l'incendie de Moscou, Koz- 
mian lut à la Société une ode qui commençait par ces vers : « Où est ce 
monstre, ce géant, terreur des nations? » Deux de ses confrères lui firent 
remarquer qu'il serait prudent d'attendre la In de la campagne pour 
l'imprimer. 

Au milieu de cette période troublée , la Société continuait cependant 
sa féconde activité. Elle rentrait en rapports avec Prague par l'intermé- 
diaire de Hanka, avec Vienne par l'intermédiaire de Kopitar. Les Russes, 
établis définitivement à Varsovie, ne songèrent en aucune façon à sus- 
pendre ses travaux. A la séance générale du i o janvier 1 8 1 4 assistaient 
le gouverneur général Lanskoï et le sénateur Novosiltov. Un inventaire 
de la bibliothèque de la Société dressé cette même année évalue le chiffre 
des volumes qu'elle possédait à 7,6/i3 , chiffre assurément fort respectable 
si l'on songe aux circonstances dans lesquelles cette bibliothèque avait été 
constituée. En 1 8 1 5 , la Société élut membre l'historien Lelewell. Sa 
candidature avait plusieurs fois échoué; en même temps le slaviste 
viennois Kopitar devenait correspondant, ""''^i^'l'" '' "' s » '^^ ^' i */'''^ • 

Elle ne se considérait pas comme ténùë de ÎFmilëi*"^o*n action et' ^es 
relations au seul grand-duché de Varsovie, elle entendait rayonner sur 
tout le territoire de l'ancienne Pologne. Ainsi, vers la même époque, 
on la voit saisie d'un projet relatif à une statistique générale de toutes les 
provinces qui avaient constitué la République polonaise. 

Le 5 mars i8i5, les membres de la Société célébraient par un ban- 
quet l'achèvement du grand dictionnaire polonais de Linde, l'une des 
plus belles œuvres de la lexicographie slave, fort dépassée au point de 
vue de la linguistique comparée, mais qui comme répertoire garde encore 
aujourd'hui une valeur considérable. 

Au mois de novembre de la même année, l'empereur Alexandre vint 
à Varsovie, reçut en audience une députation de la Société, s'en déclara 
le protecteur et accepta l'hommage des huit premiers volumes de ses 
publications. 

Ainsi la Société des Amis des sciences de Vasovie, grâce à la sagesse de 
ses membres, avait pu continuer ses travaux, assurer son existence sous 
les trois régimes que ce pays avait subis depuis le début du xix^ siècle : 
régimes prussien , français-saxon et russe. Une ère nouvelle s'ouvrait 
devant elle; elle allait grandir encore et prospérer sous le règne 
d'Alexandre P. Un volume tout récemment paru.de M. Kraushaar nous 
raconte ses vicissitudes de i 8 1 6 à 1 8 2 o ; si le ciel prête vie au conscien- 
cieux historien et à l'auteur de cet article, nous aurons dans quelque 



256 LOUIS LEGER. 

temps roccasion de revenir sur l'histoire de la Société varsovienne 
pendant la seconde moitié de son existence. Elle devait disparaître, 
comme tant d'autres institutions nationales, à la suite de la révolution de 
1 83o. Le monument que M. Kraushaar a élevé en son honneur conser- 
vera du moins le souvenir de sa féconde activité. Des académies plus 
considérables n'ont pas eu la bonne fortune de rencontrer un aussi 
consciencieux historien. 

Louis LEGER. 



A. AuDOLLENT. Une nouvelle tabella devotionis trouvée à Sousse 
[Tunisie). [Extrait du Bulletin archéologique du Comité des tra- 
vaux historiques, 1902.] 

Parmi les séries d'inscriptions romaines que la Tunisie nous fournit 
si libéralement depuis vingt ans , il en est une dont nous ne possédions 
encore que peu de spécimens; je veux parler des incantations magiques, 
gravées sur lamelles de plomb *^^ et visant des chevaux de course ^^^. Les 
tabellae devotionis ou defixionum tahulae, comme on les appelle, sont 
communes à tous les pays ; la Grèce en a donné un grand nombre , que 
M. Wûnsch a publiées dans un des volumes du Corpus inscriptionum 
atticaram; on en a recueilli partout, à Rome, en Italie, à Chypre, à 
Alexandrie; tout récemment encore, M. Gauckler en a découvert une 
dans un tombeau carthaginois , et l'inscription punique qui s'y lit a donné 
lieu à des discussions intéressantes entre les savants les plus compétents 
en la matière ^^'. Mais d'habitude ces incantations sont dirigées contre 
des hommes ou des femmes; beaucoup ont pour origine une querelle 
d'amoureux et pour fin la possession d'un objet aimé; d'autres sont 
destinées à se débarrasser d'un ennemi , à servir une vengeance '^l La ma- 
jorité, au contraire, de celles qui nous sont venues de Tunisie ou, pour 



<'^ On sait que ces lamelles, roulées par M. Wûnsch dans un livre intitulé : 

sur elles-mêmes, étaient déposées dans Sethianische Verjluchiingstafehi ans Rom 

les tombeaux soit au moment de l'enterre- (Leipzig, iSgSjin-S"). 

men, soit ultérieurement. '^^ Répertoire d'épigr. sèmit., I, 18. 

''^' Toutes les tablettes de cette sorte '*' Cf. Tac, Aiin. , II, 69 : Reperie- 

que nous possédons en dehors de l'Afrique bantur devotiones et nomeii Germanici 

viennent de Rome. Elles ont été publiées plumbeis tabidis insculptam. 



LES TABLETTES MAGIQUES D'ITAURUMÈTE. 257 

parler plus exactement, de Carthage et de Sousse, les seules villes à peu 
près où l'on en ait trouvé jusqu'ici — sans doute parce qu'on a mal 
cherché ailleurs — , contiennent des imprécations contre des chevaux du 
cirque et contre leurs cochers. On a établi ^^^ que ces incantations éma- 
naient de rivaux peu scrupuleux, qui prétendaient s'assurer la victoire 
en réduisant d'avance leurs adversaires à l'impuissance grâce à l'inter- 
vention des esprits infernaux; c'est une nouvelle manifestation aussi 
éloquente qu'originale des passions que soulevaient les courses de chars 
dans tout le monde romain , durant la péi'iode impériale. L'emploi de 
telles manœuvres devint même si fréquent que l'on dut recourir à la 
rigueur des lois pour essayer d'y mettre un terme ^^l 

Si les Africains, en général, étaient fort épris des jeux du cirque, il 
semble que les habitants de la ville d'Hadrumète (Sousse) se distinguaient 
entre tous. Non seulement ils possédaient un vaste hippodrome de 4 oo mè- 
tres de long^^\ mais surtout ils aimaient à rappeler par le dessin l'image des 
chevaux qui y faisaient figure. C'est à Sousse qu'on a découvert, dans une 
villa, deux magnifiques pavements de mosaïque conservés aujourd'hui 
au musée du li" régiment de tirailleurs^*^; ils représentent le haras et 
les écuries du propriétaire , un grand éleveur ; les juments paissent , les 
poulains s'ébattent dans la campagne, les chevaux sont attachés à leur 
mangeoire, une aigrette sur la tête, suivant la coutume des coursiers 
du cirque ; leur nom est inscrit au-dessus d'eux. C'est là aussi qu'a été 
recueillie tout récemment une épitaphe ^^^ sur un morceau de marbre , dont 
la partie postérieure, jadis cachée dans la maçonnerie de la tombe, 
porte gravée au trait la silhouette d'un cheval , orné des mêmes attributs 
caractéristiques , essai de quelque marbrier désœuvré , qui laissait courir 
son ciseau au revers des plaques destinées à ses clients. 11 n'est donc pas 
étonnant de rencontrer dans les ruines de la même ville toute une suite 
de tablettes magiques où il n'est question que de chevaux et de cochers. 
M. AudoUent , professeur à l'Université de Clermont, qui prépare en ce 
moment un recueil des labellae devotionis connues , vient de publier un 
document de cette sorte. Il est nécessaire , pour la clarté de ce qui va 
suivre , de transcrire d'abord le texte que nous lui devons ^^\ 

''^ Bûcheler, Rhein. Muséum, XLI ''' R. Gagnât, Bulletin de la Soc. des 

(i886), p. i6o. Antiquaires de France, 1902, p. 345 et 

^^^ Cod. Theod. , IX , 16, 11. suiv. 

^'^ Tissot, Géographie comparée de '■*^ J'ai corrigé , dans la reproduction 

V Afrique, IT, p. 157. que j'en donne, quelques détails de lec- 

'*' Gauckler, Gouvet et Hannezo, ture d'après le fac-similé phototypique 

Musées de Sousse , p. 3 et l\. qu'il a joint au texte. 

SAVANTS. 33 



258 'RENE GAGNAT. 

b^tSb oau ^uBaua:j bjo| oau lUB^jaA cç '3 

KKKAAAAAA <r--c) ÛJ •§ GOIollAlAlAO g 

Privatianu Supestianu russei qui et Nauceliiu Salutare 
Supestite russei servu Roguli Eliu Castore Repentinu "S 

KKKAAAAAA <3^-c> Tû "g GOIollAlAlAO .^3 

Glaucu Argxilu veneti Destroiugu Glauci cadant, Lydu a 

Alumnu cadant , Italu Tyriu cadant , Faru cadant , Croceu cadant > 
Kegantu cadant, Prancatiu Oclopecta Verbosu cadant , 
Adamatu cadant, Securu Mantineu Prévalante cadant, ^ 

Paratu Vargaûta cadant, Divite Garulu cadant, Cesareu ^ 

10 S o Germanicu veneti cadant, Danuviu cadant, 'Sa 

KKKAAAAAA c^-^ ô» "g 0<DlollA'A'AO 

Latrone Vagulu cadant, Agricola cadant, Cursore tS 

Auricomu cadant, Epafu cadant, Hellenicu cadant, 
Ideu Centauru cadant, Bracatu Virgineu cadant, h 

15 S ^ Ganimede cadant, Multivolu cadant, E.lu a 

Oceanu Eminentu cada[nt, T]agu cadant, gJ 

Eudes cadant, Verbosu cadanl. 
KKKAAAAAA s--c) Cû "g 0cDlollAIAIAO 
Privatianu cadat vertat frangat maie giret. 

20 2- ^ KKKAAAAAA G---ê) ÛJ fr GOIollAlAlAO 

® o . . . 

Naiicellivi Supestianu russei cadat vert[at l'ran]gat. 
^ I KKKAAAAAA g— 9 ÔF "g 0[0IO]IIAIA[I]AO 
a Supestite russei servu Regxili cadat vertat fran[gat] 



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o Salutare cadat vertat fVanga[t] 



25 P- 3* Eliu cadat vertat fi-angat vertat « 

te '^ Castore cadat vertat frangat vei'tat g 

» n Repentinu cadat vertat frangat 

28 i' 1, KKKAAAAAA G--H) Û7 *§ G^DIOIIAIAIAO 1 

30 » ^ nis audiro possint nec se moere possint 

34 o videant nec vincant vertant. r? 

M. Audollent a insisté à juste titre sur la rédaction même du texte et 
sur la façon toute nouvelle dont se présente l'incantation : « Point de 
noms étrangers de démons , dit-il , point de mots interminables ou in- 
compréhensibles : une seule ligne sept fois répétée, qui se compose de 
signes mystérieux et de lettres , les unes groupées par trois ( K K K A A A 
AA A), les autres rangées dans un ordre incertain, o Ton démêle peut- 
être le terme divin lao , voilà tout ce qui constitue proprement le carac- 
tère magique de la devotio. 

« Deux éléments principaux s'y dégagent : en premier lieu , la ligne 
magique qui , placée au commencement et à la fin , délimite rigoureuse- 
ment les phrases intercalées, les enserre comme dans d'infranchissables 
barrières ; entre ces rangées de caractères se déroulent deux séries de noms 



LES TABLETTES MAGIQUES D HADRUMÈTE. 259 

propres. Les uns reviennent à deux reprises (1. 2-3, 19-27), les autres 
ne sont exprimés qu'une fois (i. 5-io, 1 2-1 y). 11 y a donc une double 
catégorie d'êtres dévoués. Les noms cités une seule fois sont ceux des 
chevaux qui doivent prendre part à une course prochaine dans le cirque 
d'Hadrumète, et dont la chute entraînera la défaite de leurs cochers. Ces 
cochers eux-mêmes sont désignés par les noms répétés : Privatiana , Supes- 
tiana Naucellia, Salutare, Sapestite, Eliu, Castore, Repentinu. Le sobriquet 
de Naaceliius (1. 2) donné à Superstitianus , la qualité de serviis Recjuli 
attribuée à Superstes (1. 3 ), l'expression maie giret (1. 19) qui ne convient 
guère qu'à un conducteur de char, écartent jusqu'au moindre doute. 

« Aussi bien, les deux séries ne sont pas traitées de la même façon par 
le magicien. Dans une énumération rapide, il met d'abord en évidence 
les sept cochers rivaux; c'est eux qu'il importe avant tout d'offrir à la 
colère des démons. Puis, après avoir cité les chevaux qu'ils dirigeront, 
en une liste monotone à laquelle le retour du verbe cadant donne l'aspect 
de litanies, il les passe de nouveau en revue un à un et multiplie les 
malédictions contre eux : codât , vertat, frangat , maie giret. » 

La caractéristique de cette devotio est donc , avec fabsence de formules 
magiques , cette disposition matérielle qui enveloppe les noms des êtres 
dévoués comme par un lien jeté autour du corps, dans des lignes hori- 
zontales de signes mystiques d'abord, et ensuite dans cette formule enla- 
çante qui fait le tour de la plaque : Obligate et gravate equos veneti et 
russei ne currere possint, nec freiiis audire possint, sed cadant f rang ant dis- 
frangantur, et agitantes veneti et rassei vertant , nec lora teneant nec agitare 
possint, nec retinere equos possint nec ante se nec adversarios suos videant, 
nec vincant, vertant I 

Ce que M. Audollent ne pouvait pas savoir, c'est que sa plaque magique 
n'était que la tête d'une série semblable, et qu'au moment même où il la 
publiait, on trouvait à Sousse plusieurs incantations analogues. La devotio 
qu'il a déchiffrée a été découverte en 189/1 par M. le capitaine Choppard ; 
on en ignore la provenance exacte; on sait seulement qu'elle vient de la 
nécropole située sur la route de Sousse à Kairouan. Or, fan dernier, 
M. le général Goetschy a fait explorer à nouveau cette nécropole ; ses 
recherches ont surtout porté sur la région située au sud de la route , à 
5 00 mètres environ du Camp des Tirailleurs, à 3 00 mètres de la limite 
de la nécropole punique; et là, dans des tombes à incinération, il a 
recueilli un certain nombre de tablettes magiques; une seule d'entre elles 
est de fespèce des exécrations amoureuses ; les autres ont trait à des 
chevaux de course, et, ce qui en fait l'intérêt spécial , à l'exception d'une 
petite rédigée en grec barbare, elles nomment les mêmes cochers et les 

33. 



260 RENE GAGNAT. : 

mêmes chevaux, précisément, à quelques petites variantes près, ceux 
que M. AudoUent a fait connaître ; elles sont certainement de la même 
époque et sortent de l'officine du même sorcier^''. J'ajoute qu'elles pro- 
viennent toutes de deux tombeaux : le premier en contenait six^^^ le 
second cinq, roulées suivant l'usage. Je ne parlerai pas en détail de ces 
dernières : je dirai seulement qu'elles se répètent à peu près, en répé- 
tant les cinq autres , dont voici le texte ^^' : 

I 

(Hauteur, o m. io5; largeur, o m. lo.] i ; 

09U JUB1J8A lassna ^9 TiaU9A S9|UB1tSb g 

SIGNES MAGIQUKS. -^ 

Privatianu cadat vei'tat, Salutare cadat vertat, 
[Sujpestianu russei qui et Naucelliu cadat vertat, Gastore 
[Sujpestite russei servu Reguli cadat vertat, Eliu vertat, 
5 [Rojmanu cadat vertat, Repentinu cadat vertat. jj 

Ta 
SIGNES MAGIQUES. g 

[Argjutu Groceu cadant, Tyriu Hel[iu cadjant, Lupercu Faru cadant, 
[Gan]dore'*' cadat, Grisaspis Timide cadant, Aluinnu cadat, 
[GJentauru Ideu cadant, Virgineu Bracatu cadant , Lydeu cadat , 
10 [Au]ri[co]mu Adamatu cadant, Epafu cadat, Victore cadat, 

[Pancratiju Oclopecta Verbosu Grinitu cadant franganl, S 

[Securu MJantineu Prevalente cadant. Elégante cadat. 



c 



SIGNES MAGIQUES. a 

Latrone Vagulu Improbu Vagarfita cadant , ;2 

15 Ilellenicu cadat, Delusore cadat, Garulu cadat, 

o g Lydeu cadat, Danvibiu Inumanu cadant, Lyceu 

'^ Juvene Gapria Mirandu cadant, Gesareu Divite 

&- '"■ Tagu Agricola cadant, Ganimede Gursore cadat. 

a> % C 

2 SIGNES MAGIQUES. « 

g- g 20 [Na]uc[elliu] ve[rtat, Salutare vertat, g 

S 2. [v]ertat. ^ 

I^a partie inférieure est détériorée. 

^'' L'écriture cursive employée sur ces Ges signes , toujours les mêmes et tou- 

différentes tablettes, très dilHcile à lire jours disposés dans le même ordre, 

d'ailleurs , offre des analogies frappantes ; constituent la série suivante , qui occupe 

on dirait que la même main les a toutes toute la longueur de la ligne : 
gravées. ^ . ^^^ 

'^' On n'a pu en dérouler que cinq. '-^ ^>> x/ o 

'*^ Dans la transcription qui suit, je '*' La restitution est fournie par deux 

séparerai les diverses parties de l'incan- des incantations inédites trouvées par 

tation par les mots : Signes magiques. M. le général Goetschy. 



LES TABLETTES MAGIQUES D'HADRUMETE. 



261 



cre 









O O 



'lUBaua; 



II 

(Hauteur, o m. o55; largeur, o m. 09.) 
vjp\ 09U , ^UB^j^A luepBO rassnj +j 



SIGNES MAGIQUES. 

Privatianu cadat vertat , Salutare cadat vertat , 
Supestianu russei qui et Naucelliu cadat vertat, 
Supestlte russei servu Reguli [ca]d[a]t vertat, 
5 Romanu cadat vertat , Repentinu c[adat] ver[tat] , 
Yliu cadat vertat , Ca[store cad]at vertat. 

SIGNES MAGIQUES. 

Argutu Cro[ceu cadant] , Tyriu Luper[cu ca]dant , 

Italu cad[at], [cad]at, Cen[tauru] 

10 Crisas[pis] 



Le reste de la plaque n'existe plus. 



•Sd 



III 

(Hauteur, o m. o85; largeur, o m. 09'*'.) 



La partie supérieure est détériorée. 



«H- fD 



Ou 



SIGNES MAGIQUES. 



audiant nec 
nec vincant 



pedes 



a 
a 

a 



cadat, Alumnu cadat, A[d]amat[u] cada 

Danubiu Ideu cadant , Virgineu Bracatu cad[ant] , 
Epafu Victore cadant, Lydeu cadat. Elégante cadant, 
Panera tiu Oclopecta Verbosu Crinitu cadant vertant, 
5 Securu Mantineu Pre^&alente cadant , Lydeu. 

SIGNES MAGIQUES. 

Latrone Vagulu cadant , Helve cada[t] Lydeu 

Hellenicu Inumanu cadant, Mul[tivol]u cadant, 
Delusore cadant, Impr[ob]u Vagarfita cadant, 
10 Juvene Capria Mirandu cadant, Cesareu 

Divite Garulu Ganimede Cursore Agricola cadant. 

SIGNES MAGIQUES. 

Privatianu cadat vertat , Salutare cadat vertat , 
Supestianu russei qui et Naucelliu cadat v[èrtat] , 
15 Supestite ruSsei servu Reguli cadat vertat, 

Romanu [cadat vertat] , Repenti[nu cadat vertat] , 
Eliu cadat [vertat, Ca[store cadat vertat. 



*^' Au revers de la plaque sont gravés des caractères magiques 0^32"^© 



962 



RENE GAGNAT. 



» 



c c 



;uB' 



IV 

(Hauteur, o m. oii5; Urgear, o m. lo.) 
'[lUBâJuBaj ïU«pBO 



SIGNES MAGIQUES. 



et 



O 



Supestianu qui et Naucelliu cadat vertat frangat , 
Zitrie cadat vertat frangat , Romanu 
Niofitianu cadat vertat frangat, Lydeu 
Supestite cadat vertat frangat, Repenti[nu] 
Eupropete cadat fragat vertat. 

SIGNES MAGIQUES.. 

Verbosu cadat, Mantineu Prevalente cadant, 
Vagarfita cadat , Paratu cadat , Elegantu 

10 Puerina cadat, Iperesiu ? 

Diamante cadat , S[eç]undin[u .... ]ervu cadat , 
a cadat frangat disfran[ga]tur 

SIGNES MAGIQUES. 

Cassidatu cadat, Vagulu Oceanu cadant, 
15 Iscintllla cadat, Car?. . . .lu cadant, 
Gentile cadat, Equi. , . . cadat ..... 

Bracciatu cadat, Germanu . . 

Amandu [Cel]estin]u 

SIGNES MAGIQUES. 



C 

2 t: 



La partie inférieure est détériorée. 



(Hauteur, o m. o 1 2 5 ; largeur, o m. 096.) 



lUBpec 



lUBiptlB &JU9JJ 08U 



sa 

S 






& 



SIGNES MAGIQUES. 

Naucelliu Supestianu Heliu 
Privatianu Zenore Castore 

SIGNES MAGIQUES. 

5 D aratore cadant , 

Macedone Atquesitore cadant , 
Hellenicu Virgineu cadant , 
Comatu Indu cadant, 
Fariu Ama[t]u cadant , 
1 Ideu Gentauru cadant , 



frangantui" 



SIGNES MAGIQUES. 

ma[le] 



girent 



u 

.s 

es 



T.ES TABLETTES MAGIQUES D'HADRUMÈTE. 263 

On voit que , sauf pour les signes magiques , ii y a entre ces impréca- 
tions et celle qu'a publiée M. Audollent une singulière similitude. 
Les cochers sont groupés de même ; mais il y en a huit au lieu de sept , 
sauf au numéro V, où ion n'en compte que cinq. D'après le nombre des 
noms de chevaux qui restent sur chaqiie plaque, il semble bien qu'il 
s'agisse, ici encore, de courses de chars à six chevaux ^^\ excepté pour le 
numéro V, qui paraît viser une course de biges. On voit aussi du premier 
coup d'oeil que certains chevaux sont presque toujours cités à côté l'un de 
l'antre , comme s'ils formaient une paire indissoluble : Pancratius et Oclo- 
pecta , Mantineus et Praevalens , Paratus et Vagarfita , Latro et Vagulus. 
Par contre, il semble douteux, si l'on s'en rapporte à la rédaction des 
tablettes , que leur nom corresponde toujours à celui d'un même cocher. 

La présence de ces cinq incantations semblables dans une même 
sépulture est tout à fait digne de remarque. Nous savions depuis long- 
temps que l'on choisissait de préférence, pour y glisser des appels aux 
démons infernaux, des tombes spéciales; le choix se portait sur celles 
qui contenaient le cadavre de personnes mortes jeunes ou de mort vio- 
lente (^àoopoi, ^loBavaioi) : chaque âme ayant son temps de vie fixé à 
l'avance, si un accident venait à l'écourter, elle devait compléter aoit 
dans le tombeau , soit aux environs , le nombre des années dont elle avait 
été frustrée; des esprits de cette sorte devaient être plus accessibles aux 
incantations magiques , plus disposés , par leur état de souffrance même , 
à se prêter aux manoeuvres des sorciers ^^'. C'est donc à eux que la magie 
aimait à s'adresser comme à des intermédiaires naturels. « Prends une 
feuille de plomb , dit un formulaire magique ^^\ et écris ceci ... ; puis , 
l'ayant portée vers le tombeau d'un acopos . . . place-la dans la terre. » 

Les fouilles ont confirmé le fait. Le R. P. Delattre raconte qu'il a ra- 
massé une de ces plaques à Carthage posée à plat sur deux crânes , peut- 
être deux têtes de décapités; «car ils n'appartenaient pas à des corps 
incinérés et nous n'avons pu trouver à côté des traces de squelettes »; et, 
s'il a recueilli dans une chambre souterraine de l'amphithéâtre de Car- 
thage 55 lamelles de cette espèce^*', c'est évidemment que cette chambre, 

^'^ N° I, 8 cochers, A7 chevaux — ^^^ Cf. Maspero, Collections du Musée 

le d8' est sans doute omis; n° III, 8 co- Alaoui, p. 101; Wûnsch, Defixionum 

chers, 34 chevaux (et il en manque un tabellae atticae, p. iv. 
certain nombre dont le nom est effacé). ''' Kenyon , Greek papyri in the Brit. 

Dans la tablette de M. Audollent, il y a Mus. , p. 74 ; cf. C. I. L. , vm , 1 3,5o8 : 

7 cochers et 43 noms de chevaux dont Y^%,op-H.i\(ii as vexwSa/fxiwr àwpe. 
un deux fois répété, par erreur peut- ^*' Comptes rendus de l'Acad. des In- 

étre. scriptions , 1897, p. 3i8. 



26^ RENE GAGNAT. 

peut-être le spoliarium, était journellement le théâtre de drames et de 
morts. Je rappellerai encore qu'en 1892 on a découvert dans la nécropole 
romaine d'Hadrumète un joli tombeau sans épitaphe , mais orné d'une 
représentation caractéristique : on y voit un jeune homme imberbe, 
tenant à la main des tablettes à écrire ; il est accompagné d'une Muse et 
de Minerve , qui semblent le prendre sous leur protection et le conduire ^^l 
Les cendres étaient donc celles d'un awpos ; on a trouvé dans l'urne deux 
tablettes magiques qui sont aujourd'hui l'une au Louvre, l'autre au mu- 
sée de Tunis. On pourrait aisément multiplier les exemples , si l'on voulait 
chercher en dehors de l'Afrique. 

Il est regrettable que M. le général Goetschy n'ait pas pu connaître le 
nom et l'âge des défunts enfermés dans les tombes qui lui ont livré ces 
précieux documents ; l'usage répété qu'on a fait de leur dernière demeure 
à une certaine époque nous prouve, du moins, que la qualité des morts 
inspirait aux fidèles de la magie une confiance singulière. 

Nous n'avons non plus aucune donnée précise sur l'âge de ces sépul- 
tures. « Elles ne renfermaient , m'écrit M. le général Goetschy, aucun 
mobilier funéraire. D'après les lampes trouvées dans les tombeaux avoi- 
sinant immédiatement les tombes à lamelles de plomb , je suppose que 
celles qui renfermaient les sept premières étaient du commencement 
du f "■ siècle , celle où avaient été déposées les cinq dernières de la fin de 
ce même siècle ou du commencement du if. » Comme on ne saurait, 
pour diverses raisons, rapporter les cinq imprécations citées plus 
haut qu'à la fin du 11* siècle ou plutôt au iii^ siècle , il faut en conclure 
que les sépultures en question, si elles datent vraiment du f siècle, exis- 
taient déjà depuis longtemps quand on s'avisa de les utiliser pour des 
opérations magiques. 

M. AudoUent a insisté sur l'intérêt du document qu'il a publié, — e! 
ses réflexions s'appliquent également aux autres, pour l'étude de la langue 
et de la prononciation populaires en Afrique. Ces sujets à l'accusatif avec 
chute du m final dans l'écriture, ces suppressions de lettres et même de 
syllabes dans le cours des mots , cet emploi intransîtif de verbes actifs 
comme frangant à côté de la forme passive disfrangantar intéresseront 
particulièrement les philologues. Il suffit de signaler ici la chose en deux 
mots. 

R. GAGNAT. 

^'^ Gauckler, Gouvet et Hannezo , il/«- Comité des travaux historiques, 1898, 
sées de Sousse, p. 8. Gf. Bull, arch. du p. 352. 



UNE OEUVRE NOUVELLE DE JEAN FOUCQUEÏ. 



265 



Une œuvre nouvelle du peintre Jean Foucquet ^^h 



Un amateur anglais, dont la collection de manuscrits à peintures est 
justement célèbre , M. Henry Yates Thompson , vient d'acquérir, à une 
vente de la maison Sotheby, à Londres, un volume d'une importance 
exceptionnelle (^). Ce volume contient les treize derniers livres de l'ancienne 
traduction française des Antiquités juives de Josèphe. M. Thompson ne 
l'eut pas plus tôt vu qu'il crut y reconnaître le second tome d'un exem- 
plaire dont le premier, conservé à la Bibliothèque nationale depuis le 
temps de François t\ est cité comme un des chefs-d'œuvre de la pein- 
ture française du milieu du xv'' siècle. 

La conjecture de M. Thompson fait beaucoup d'honneur à sa sagacité. 
Elle est parfaitement fondée. J'en ai acquis la preuve décisive en rappro- 
chant de notre manuscrit la photographie qu'il a bien voulu me com- 
muniquer du frontispice du manuscrit récemment mis en vente à 
Londres. 

Le manuscrit français n° 2/17 de la Bibliothèque nationale est une 
copie des quatorze premiers livres des Antiquités juives, exécutée au 
commencement du xv" siècle pour le duc de Berri ; les peintures qui 
ornent le début des livres I , II et lïl sont de la main d'un des peintres 
attitrés de ce prince ; les autres ont été exécutées une quarantaine d'années 



^'^ Communication faite à l'Académie 
des Inscriptions et Belles-Lettres le 
8 avril 1 goS. 

'*^ Voici en quels termes le manuscrit 
était annoncé sur le catalogue d'une 
vente anonyme faite du 1 6 au 2 1 mars 
1903 : » 

«701. Josephus, Histoire des Juifs : 
[begins folio 1 b :] « Ci après commence 
«le XV livre des Anciennetés des Juifs 
« selond le sentence de Josephe ; » [ ends 
on folio 286 b :) « Ci fine le Jivre de Jo- 
M sephe , contenant en tout XXVII livres 
« historiaulx.» 

« Manuscript on stout vellum (286 11. , 
i5 by 11 inches), fmely written in go- 
thic letters, double columns, 36 lines, 
with rubrics, the reverse of flrst leaf 
having a tine large painted and illumi- 
nated miniature of a portion of Solo- 

SAVANTS. 



mon's Temple , the king on horseback , 
clad in gold armour, with armoured 
warriors and officiais attending , people 
bathing in front, the twisted pillars 
and shrine in gold (8 by 7 inches), 
surrounded by a border of spikel ivy- 
leaves, numerous fine ornemental pen 
letters, old french red morocco with 
rich gilt borders; from the Towneley 
library, with ex libris a fine manu- 
script. Saec. XIV.» [Catalogue of valuable 
illuminated and other mamiscripts and 
early and modem books tvhich tvill he sold 
by auction by mess. Sotheby, Wilkinson 
and Hodge, on Monday, 16 th day of Mardi 
1903 , and five followîng days. In-8", 
162 p.) — L'ex-libris porte cette lé- 
gende : « Ex libris bibliothecae domes- 
ticae Joannis Towneley, de Towneley, 
in agro Lancastrensi , armigeri. » 

3-4 



tE NATIONALE. 



266 ! i (, > ' 1 ; LEOPOLD DELISLE. 

plus tard , quand le manuscrit était arrivé entre les mains d'un autre ami 
des arts, Jacques d'Armagnac, duc de Nemours, arrière-petit-fils du duc 
de Berri , et , comme celui-ci , grand ami des belles œuvres d'art. C'est ce 
qui est formellement attesté par une note ajoutée à la fin du manuscrit 
par François Robertet, secrétaire de Pierre de Beaujeu, duc de Bourbon : 
« En ce li\Te a doiaze ystoires , les troys premières de l'enlumineur du 
duc Jehan de Berry, et les neuf de ia main du bon paintre et enlnmi- 
neur du roy Loys XP, Jehan Foucquet, natif de Tours '^'. » 

Que le manuscrit de M. Thompson soit la seconde partie du nôtre , 
c'est ce qui résulte des comparaisons suivantes. Notre manuscrit s'arrête 
à la fin du livre XIV, celui de M. Thompson reprend au commencement 
du livre XV. — Les deux volumes ont été écrits par le même calli- 
graphe; ils ont le même format et la même justification. — Dans l'un et 
dans fautre les pages sont partagées en deux colonnes, de 36 lignes 
chacune. — Le premier a appartenu au duc de Berri, puis au duc de 
Nemours; à la fin du second le duc de Berri a tracé de sa main deux 
notes ainsi conçues^^'.- 

Ce livre est au duc de Berry : Jehan. 

Ce livre de Josephe est au duc de Berry : Jehan. 

Et sous la dernière de ces deux notes, le duc de Nemours a ajouté son 
ex-libris , avec l'indication du château dans la librairie duquel il avait fait 
placer le manuscrit : 

Et de presant à son fis, le duc de Nemours, conte de la Marche : Jaques. — 
Pour Cariât. 

La démonstration ne saurait être plus rigoureuse : les deux volumes 
sont deux parties d'un même tout ; ils constituent un exemplaire complet 
des Antiquités juives , dont le duc de Berri avait fait copier le texte entier 
et exécuter par un de ses peintres les frontispices des trois premiers 
livres. L'illustration fut achevée sous le règne de Louis XI pour le duc 
de Nemours , celui qui fut décapité en 1/177. ^ , * / . 

Les mutilations qu'a subies le second volume nous ont privés de la 
majeure partie des tableaux qui devaient en former la décoration ; mais on 
peut affirmer que ces tableaux ont existé en tête des livres XVI à XXVII, 
comme en tête du livre XV, et conjecturer qu'ils étaient, comme ceux 

t^' Robertet a commis une erreur dans '^^ La signature du duc de Berri est 
le compte des miniatures; il y en a, encore sur la première page du manu- 
non pas 12, mais 11 A, dont ii de la ^crit, au bas de la table des chapitres 
main de Foucquet. du livre XV. 



UNE OEUVHK NOUVELLi: DE JEAN FOIICQUEF. 267 

des livres IV-XIV» « de la main du bon paintre et enlumineur du roy 
Loys XP, Jehan Foucquet, natif de Tours». L'existence n'en est pas 
douteuse : elle est attestée par la note que le duc de Nemours avait fait 
ajouter à la fm du volume : a En ce livre a m'' un feulles et xm histoires. » 
Une main sacrilège a coupé les feuillets sur lesquels étaient peintes douze 
de ces histoires (^L Celle du coBameneement seule a été épargnée , c'est celle 
dont la reproduction a été mise sous les yeux de l'Académie. Elle repré- 
sente l'entrée d'Hérode à Jérusalem : sur les deux côtés, défile autour 
du Temple un pompeux cortège militaire, au milieu duquel se dresse 
Hérode , couvert d'une armure dorée , monté sur un magnifique cheviil :; 
k ses pieds, un vieillard dans une attitude de suppliant. Au premier 
fian , deux malheureux , dont la tête vient d'être tranchée ; deux autres 
victimes , agenouillées , les mains liées derrière ie dos , vont tomber sous 
ie coup des glaives qui s'abattent sur leurs têtes. Le fond du tableau 
représente l'intérieur du Temple , dont tous les détails , d'une riche mchi- 
tecture, notamment six grosses colonnes torses, sont très habilement 
rendus. Au-devant du Temple , une élégante fontaine et la piscine pro- 
batique. 

L'ordonnance de la composition, la correction du dessin, l'entente 
de k perspective , fexpression des têtes , tout répond à ce que nous savons 
du talent et du goût de Jean Foucquet. Seul de ses contemporains , ce 
grand artiste a compris et su faire comprendre les mouvements et les 
allures du cheval. Le raccourci de la monture d'Hérode est vraiment 
merveilleux ^'^K Si le tableau se présentait à nous isolé et sans aucun indice 
de provenance , le style seul de la peinture devrait le faire attribuer sans 
hésitation à Foucquet. 

Mais beaucoup de rapprochements s'ajoutent à ce qui vient d'être 
exposé pour autoriser l'attribution d'une telle œuvre au maître de Tours. 

Les colonnes torses du Temple se retrouvent identiques sur le frontis- 
pice du livre XIV de Josèphe dans le premier volume des Antiquités de 
la Bibliothèque nationale, et sur la miniature des Heures d'Etienne 
Chevalier qui représente le mariage de la Vierge. Cette dernière minia- 



''' Les miniatures ont dû être cou- 
pées avec un canif, postérieurement à 
l'exécution de la reliure du manuscrit. 
— li est bon de faire observer qu'on 
ne voit aucune trace du feuillet qui au- 
rait reçu une miniature au commence- 
ment du livre XX. 

'*' 11 est à rapprocher des chevaux 
que Foucquet a peints dans le premier 



jolume de Josèphe , notamment au fo- 
lio 70 (combat des Juifs sous les yeux de 
Moyse), et dans les Heures d'Etienne 
Chevalier (la chute de saint Paul sur ]o 
chemin de Damas). 11 faut remarquer 
que les riches ornements du harnache- 
ment du cheval d'Hérode sont iden- 
tiques à ceux d'un des chevaux repré-» 
sentes sur le tableau du Calvaire. 

34. 



268 LEOPOLD DELISLE. 

ture nous montre l'autel du Temple disposé comme dans le tableau que 
nous étudions ; les moindres détails sont identiques , jusqu'à la façon dont 
trois petits pans de la nappe d'autel retombent sur le devant. 

L'entrée d'Hérode à Jérusalem , dans le manuscrit de M. Thompson , 
et la prise de possession du Temple par Pompée, dans celui de la 
Bibliothèque nationale ^^), forment, pour ainsi dire, deux pendants par- 
faitement assortis. La conception des sujets et la disposition des groupes 
qui doivent y figurer sont évidemment dues à un seul et même artiste. Les 
mêmes modèles ont dû servir pour représenter dans chaque tableau 
les exécutions et les cadavres du premier plan. On en peut dire autant des 
scènes de carnage qui se voient en tête du livre Xll -'^^ , sur le tableau 
représentant la violation du Temple par Ptolémée et le convoi des Juifs 
emmenés captifs en Egypte. 

11 convient aussi de faire une observation au sujet de farchitecture du 
Temple , telle qu'on la voit sur le frontispice du livre XV. 

Les colonnes torses sont la copie de celles de la Confession de saint 
Pierre à Saint-Pierre de Rome, Celles-ci passaient pour un reste du 
temple de Salomon, suivant une tradition dont Foucquet s'est fait l'écho, 
quand , dans les Heures d'Etienne Chevalier, à côté des fameuses colonnes , 
il a tracé l'inscription templvm salomonis. Evidemment f artiste, ayant à 
figurer le monument, s'est inspiré des souvenirs qu'il avait gardés de ia 
vieille basilique de Rome ; il n'y a là rien d'étonnant : M. le comte Paul 
Durrieu^^^ a parfaitement démontré que Jean Foucquet, ayant à repré- 
senter, dans un manuscrit des Grandes chroniques de France'*', le sacre 
de Charlemagne, y a peint une des plus fidèles images que nous possé- 
dions de f ancienne basilique de Saint-Pierre. De son côté, M. Gruyer, 
dans sa description des Quarante Foucquet de Chantilly, a signalé des 
réminiscences du séjour de Foucquet à Rome. 

Voilà donc une nouvelle page qui vient s'ajouter à ce que nous con- 
naissions de l'œuvre de Jean Foucquet, et ce n'est certes pas la moins 
grande ni la moins belle. Faut-il renoncer à fespoir de voir reparaître 
les douze autres tableaux que le duc de Nemours avait fait peindre dans 
son second volume des Antiquités juives et qui en ont été enlevées? Ne 
peut-on pas supposer que, réduites à fétat de pièces isolées, elles ont 

^'^ Au fol. 398 v° du manuscrit 2/I7, (Extrait des Mélanges G. B. de Rossi, 

en tête du livre XIV . Supplément aux Mélanges d'archéologie et 

^*' Fol. 2^8. d'histoire publiés par l'Ecole française. 

^'^ Une vue intérieure de l'ancien Saint- Rome. T. XII, ) 
Pierre de Rome au milieu du xv' siècle, '*' Celui qui porte à la Bibliothèque 

peinte par Jean Foucquet. Rome, 1892. nationale le n° 6465 du fonds français. 



UNE OEUVRE NOUVELLE DE JEAN FOUCQUET. 269 

formé des tableaux susceptibles d'être exposés sous verre dans une galerie 
de peintures P Tel a été le sort des miniatures que Jean Foucquet avait 
exécutées dans les Heures d'Etienne Chevalier. Puissent les miniatures 
du second volume des Antiquités juives avoir subi le même traitement! 
Puissions-nous un jour, nous ou nos successeurs, les voir revenir à la 
lumière pour le plus grand honneur de la vieille école française ! 

Je dois maintenant examiner une question assez intéressante : les 
vicissitudes par lesquelles ont passé les deux volumes du Josèphe illustré 
par Jean Foucquet. ' »> >>; 

L'un et fautre viennent incontestablement du duc de Berri. La note 
de Robertet mentionnant, à la fm du premier, le travail « de fenlumineur 
du duc Jehan de Berry » aurait suffi pour le démontrer. Mais ce qui 
est surtout décisif, c'est la double souscription que le duc a tracée de sa 
main sur la dernière page du second volume. 

Cependant cet exemplaire des Antiquités juives en français ne figure 
dans aucun des inventaires du duc de Berri publiés par M. GuifFrey^^*, 
pas plus d'ailleurs qu'un autre exemplaire du même ouvrage , le manu- 
scrit français 6 A 4 6 de la Bibliothèque nationale, qui, lui aussi, a été la 
propriété du prince. On n'en saurait douter en lisant la monumentale 
inscription qui est en tête : 

Ce livre de Josephus, qui parle de l'Ancienneté des Juifs, || est à Jehan, fdsde roy 
de France, duc || de Berry et d'Auvergne, conte de || Poitou, d'Estampes, de Bou- 
loingne et d'Auvergne : || J. Flamel. 

et la note autographe que le prince a tracée à la fm (fol. àili) : 
Ce livre est au duc de Beri-y : Jehan. 

La seule mention de Josèphe que contiennent les inventaires publiés 
par M. Guiffrey^^) se réduit à cet article de finventaire dressé d'après 
les ordres du prince en date du 3o novembre i4oi : . ,, , 

Ilem un volume du livre de Josephus, en latin, des Antiquitez, ystorié au com- 
mencement de la creacion du monde; couvert de cuir vermeil empraint, à deux 
fremouers de lecton. 

Item un autre volume du dit livre de Josephus , ystorié au commencement ; cou- 
vert comme le précédent. 

^'^ Il ne faut tenir aucun compte de Charles VI (t. I, p. 76-8/i) , avait donnés 

l'article 692 de la Biblioth. prolypograph. de l'inventaire conservé à la Bibliothèque 

de Barrois , qui n'est point tiré , comme Sainte-Geneviève , en y ajoutant , sous 

l'éditeur semble avoir voulu le faire les n" ôSg-SgS, des indications qui 

croire, d'un ancien inventaire. Barrois n'ont pas été puisées dans cet inven- 

s'est borné à reproduire les extraits que taire. 
Le Laboureur, dans son Histoire de '^^ Tome II , p. 1 3 1 . 



270 LEOPOLD DELTSLE. 

A la suite de cet article , qui s'applique manifestement à un texte latin 
de rhistorien juif, se lisent les mots : o Dati capelle. » 

En effet, le Josèphe latin du duc de Berri fut compris dans la donation 
que le prince fit à la Sainte-Chapelle de Bourges par lettres datées du 
1 8 avril ïliob. 11 y est décrit comme il suit : 

Un livre de Josephus, en deux volumes, escript de lettre bien ancienne, dont 
l'un est historié au commencement de la création du monde, de l'ouvrage de Lom- 
bardie, et l'autre du roi Herode, et de plusieurs autres images; couvert de cnir 
vermeil empraint, fermant chascun à deux fermoirs de laiton ^^^. >''i («; ;t ihn 

Il s'agit là d'un exemplaire du texte latin, copié de vieux temps en 
caractères boulonnais. 

Nous pouvons en suivre la trace jusqu'au milieu du xvi^ siècle. Sur 
un inventaire des livres de la Sainte-Chapelle de Bourges , daté du i n no- 
vembre 1 552 , que j'ai publié en 1 855 ^'^\ on lit : 

Josephi de Ântiqoitatibus , volnmina duo. 

11 a dû périr, soit pendant les troubles religieux , soit par suite de la 
négligence des chanoines au xvif et au xviii* siècle. 

Passons à l'exemplaire de la version française des Antiquités qui 
contient à la fois le titre calligraphié par Flamel et la souscription 
du duc de Berri (français 6/ili6 delà Bibliothèque nationale). Ce manu- 
scrit dut passer dans la bibliothèque des ducs de Bourgogne peu de temps 
après la mort du duc de Berri. Il est ainsi enregistré dans un inventaire 
dressé quelques années après la mort de Charles le Téméraire : 

Item ung livre en parchemin , de grant volume , intitulé Josephus, de l'Ancienneté 
des Juifs, illuminé d'or et d'azui\ et ouquel y a pluseurs histoires riches, couvert 
de velours violet , qui a perdu sa coulleur, garnie la dite couverture de dix clous de 
leton; quemanchant au second feuillet jr'oar il créa les hestes à quatre piez, masle 
et femelle, et finissant au dernier Ce livre est au duc de Berry, signé : Jehan ^'^ 

Il est arrivé depuis xm peu plus d'un siècle à la Bibliothèque nationale. 
Par suite d'une inexplicable confusion, Van Praet, dans un ouvrage 
publié en 1 83 1 ^^\ l'a signalé comme étant à Bruxelles. 

C'est sur les pérégrinations des deux volumes du premier exemplaire 
des Antiquités qu'il subsiste le plus d'obscurité. Il est certain qu'ils sont 

''' Hiver de Beauvoir, La librairie de '^^ Barrois , Bibliothèque protypogra- 

Jean^dac de Berry [P&riSyiSêo,iQ-8°], phique , p. 229, n° 1622. (Inventaire 

p. 100. ^ fait à Gand, le ai juillet i/i85.) 

'*' Bibliothèque de l'Ecole des chartes, ^*^ Recherches sur Louis de Bru^s, 

i856, le série, t. II, p. i45. p. 21 5. 



UNE OEUVRE NOUVELLE DE JEAN FOUGQUET. 271 

échus tous les deux à l'arrière-petit-fils du duc de Berri , Jacques d'Arma- 
gnac. Celui-ci a mis à la lin de chacun des deux volumes une note auto- 
graphe, dont il subsiste des vestiges dans le premier tome, et qui est 
intacte dans le second. 

Qu'arriva-t-il des deux volumes après la condamnation de Jacques 
d'Armagnac? Une note écrite par Robertet sur la dernière pcige du pre- 
mier tome prouve jusqu'à l'évidence que ce tome devint la propriété de 
Pierre de Beaujeu : 

Ce livre de Josephus, de Antiquis, est à Monseigneur Pierre, deuxiesme de 
ce nom, duc de Bourbonnoys et d'Auvergne, conte de Clermont, de Fourests, 
de la Marche et de Giem, viconte de Cariât et de Murât, seigneur de Beaujeuioys, 
de Chastei Ghinon , de Bourbon Lanceys et de Nonay, per et chamberier de France , 
lieutenant et gouverneur du pays de Languedoc : Koberteï. 

Nous retrouvons en i52 3 la mention de ce volume sur l'inventaire 
qui fut fait de la librairie de Moulins, après la mort du connétable de 
Bourbon ^^^ : 

Le livre de Josephus en françoys , à deux fermaus d'argent doré. 

C'est alors que, selon toute apparence, ii entra dans la bibliothèque 
du roi , mais nous n'y pouvons pas constater sa présence sur les inven- 
taires avant le commencement du xvif siècle ''^^. Alors Rigault lui assigna 
la cote 9 5 , nouante cinq , écrite en toutes lettres, au haut de la première 
page et répondant à cet article d'un inventaire dressé dans les premières 
années du règne de Louis XIII ^'^: 

Quatorze livres de l'Antiquité judaïque de Josephe, en franoois. 9 5. 

Il reçut la cote /io5 sur l'inventaire de Du Puy, en 1 6/i5, et la cote 
6891 , en 1682, sur celui de Clément. 

Quant au tome II du même exemplaire , qui vient de faire sa réappa- 



^'' Le Roux de Lincy, Catalogue de la 
bibliothèque des ducs de Bourbon (Paris, 
i85o , in-8°) , p. 32 , n" 4. Le rédacteur 
de l'inventaire de iSaS distinguait les 
différents volumes des ouvrages qu'il 
enregistrait. 

'^^ Le catalogue de la librairie de 
François I" à Blois, en i5i8 (édit. Mi- 
chelant, n° 87), mentionne bien un 
exemplaire en deux volumes des Anti- 
quités judaïques : «Josephe, des Anii- 



quitez des Juifs : premier volume , con- 
tenant treize livres jusqu'à Herodes, 
Antigonus, Crassus et Anthoine. — 
Josephe, des Antiquifez des Jviifs, se-' 
cond volume.)) Mais il s'agit là d'un 
exemplaire copié pour Louis de Bruges , 
en deux grands volumes, actuellement 
reliés en six et portant à la Bibliothèque 
nationale les cotes n - 1 6 du fonds fran- 
çais. 

'^' Ms. français 5685, fol. 89. 



272 Lt:OPOLD DFXISLE. 

rition sur le marché de Londres, il ne semble pas qu'il soit allé chez 
les ducs de Bourbonnais, puisqu'il ne porte aucune annotation de Ro- 
bertet et qu'il ne figure pas sur l'inventaire dressé à Moulins en i52 3. 
Il a dû passer vers le commencement du xviii' siècle en Angleterre , où 
il a reçu la reliure en maroquin rouge dont il est revêtu. Sur le feuillet 
de garde placé en tête, on lit ces mots : « Bibliotheca Palmeriana. Lon 
dini. 1 y 5 6 (ou peut-être i yôo). » 

L'acquisition qu'en a faite M. Henry Yates Thompson mérite encore 
d'être signalée comme se rattachant à l'histoire d'une des plus notables 
bibliothèques princières qui aient été fondées en France au xv* siècle, 
et je saisis l'occasion qui se présente aujourd'hui de compléter ce que 
j'ai jadis écrit ^^^ sur les librairies que Jacques d'Arm^agnac, duc de Ne- 
mours, avait installées dans ses châteaux de Cariât et de Castres. 

En ) 865 j'avais reconnu la présence à la Bibliothèque nationale de 
6*7 manuscrits provenus des collections du duc de Nemours. A la liste 
que j'en avais alors dressée s'ajoutent aujourd'hui deux autres manuscrits : 

Fonds français 8 5 y. Bréviaire d'amour. L'origine de ce volume a été 
reconnue à faide d'un feuillet de garde qui en avait disparu et qui a été 
gracieusement rendu à la Bibliothèque nationale par les héritiers de 
M. Sensier. On lit sur ce feuillet : «Ce livre de Maffré, du Bréviaire 
d'amour, est au duc de Nemours, conte de la Marche : Jaques. Pour 
Cariât. — En ce livre a if xl feuUes et ciiii" histoires. » 

— 19810. « Ce livre de l'Ordre de chevalerie et Mirouer de l'Eglise 
est au duc de Nemours, conte de la Marche : Jaques. Pour Cariât. — 
En ce livre a cvi fueilles, deux histoyres. » 

Il y faut joindre un volume imprimé, l'édition des Lettres de Bessa- 
rion qui sortit des presses de la Sorbonne en 1/171. H fait partie des 
livres exposés à l'entrée de la Galerie Mazarine ^^\ 

Je puis , en outre , citer dix-sept manuscrits de même provenance dis- 
persés dans diverses collections publiques ou privées de la France ou de 
l'étranger. 

Bibliothèque Mazarine, n° 5i/i. La Chasse de Gaston Phœbus. Sui- 
vant M. Mandrot ^^^ le frontispice de ce manuscrit nous otfre un portrait 
du duc de Nemours. 

('' Voir Le Cabinet des manuscrits de ''^ Voir le travail de M. Mandrot, in- 

la Bibliothèque nationale, l. I, p. 86-90. titulé Jacques d'Armagnac, duc de Ne- 

^*' N° 370 du livret de l'Exposition. mours , dans la Revue historique, année 

du département des imprimés. 1890. 



UNE œUVRE JVOUVELLE DE JEAN FOUCQUET. 273 

Bibliothèque de l'Arsei^jal, n° 62 i . Pièces de morale et de dévotion. 
Avec la mention : « Pour Cariât. » 

— n° 6829. Somme le Roi, copiée en i3i 1 pour Jeanne, comtesse 
d'Eu : « Cest livre des vices et vertus est au duc de Nemours, conte de 
la. Marche : Jacques. Pour Cariât. » 

Musée Condé. Premier volume d'une Bible en français : « Ce livre a 
111° un" X fueilles et xxxii histoires. » 

, , — Dernier volume du Miroir historial , achevé de transcrire le 1" sep- 
tembre i /i 6 3 par Gilles Gracien : « En ce présent volume a un" iiii" et 
iiii fueuilles et histoires cent et dix. » 

— Le roman d'Alexandre : « Ce livre a lx feulles; histoires ini". — 
Ce livre est au duc de Nemours, conte de la Marche : Jaques. Pour 
Cariât. » — Volume relié aux armes du prince Eugène et qui a figuré 
dans la collection de Richard Heber (XI, 11, n° 1 14) et dans celle de 
Cigongue. 

Cabinet DE M. Albert de Naurois, à Paris. Mémoire sur les préten- 
tions du roi d'Angleterre à la couronne de France , suivi d'une Chronique 
d'Ecosse, à la fin de laquelle se lit la note à moitié effacée : « Ce livre 
de la Cronique d'Escoce en françois est au duc de Nemours, conte de la 
Marche : Jaques. Pour Cariât. » Ce volume a été décrit dans le Catalogue 
des manuscrits des fonds Lihri et Barrois, p. 2/12-2/1/1. 

Le même bibliophile a acquis en 1896, de M. Charavay, un feuillet 
ayant servi de garde à un livre du duc de Nemours et sur lequel on lit 
ces mots : « Ce livre est au duc de Nemours, conte de La Marche : 
Jaques. Pour Castres. Feilles iii*mi"et x. Histoires xxvii. » 

Musée Britannique, fonds Harléien, n"' /jSS 1 et /i382. Biblehistoriale 
en deux volumes. 

Cabinet de M. Henry Yates Thompson. Le second volume des Anti- 
quités juives. 

Chelteniiam , ms. de sir Thomas Phillipps , n° 3633. Le roman du petit 
Artus. Avec la signature : Jaques, et la mention : « pour Cariât». M. le 
comte Paul Durrieu a bien voulu m'apprendre qu'une partie des mi- 
niatures dont ce livre est orné ont été reproduites dans The history ofthe 
valiant hnght Arthur of little Britain, a romance of chivalry, originally 
translated from the french by John Bourchier, lord Berners; London, 
181 /i ; in-Zi". i • 

SAVANTS. 35 



274 jÇ)j ; LÉOPOLD DELISLE. 

Dresde. Pétrarque, Remèdes de l'une et l'autre fortune : « Ce livre de 
Pétrarque est au duc de Nemours, conte de la Marche : Jaques. Pour 
la Marche (^l » ?,5 .«n — 

GiESSEN. Bibliothèque de l'Université, n" g/iS. Le Code en français : 
« Ce livre du Code est au duc de Nemours , conte de la Marche. » L'origine 
parisienne de ce livre est attestée par une note ainsi conçue : « Ici faut 
Code en romanz , et toutes les lois del Code i sont. Explicit. Herneis le 
romanceeur le vendi, et qui voudra avoir autel livre, si viegne a lui, il en 
aidera bien a conseiHier, et de toz autres, et si meint a Paris, devant 
Nostre-Dame (^l » 

Bibliothèque indéterminée. « Breviarium Fratrum Minorum secundum 
consuetudinem Romane ecclesie. » Copié en 1I1I12. A la fin : « Ce pré- 
sent Bréviaire a six cent lxxxxi feuillets, histoires deux cent et xxxii. » 
Volume d'une grosseur monstrueuse; miniatures sans nombre, d'une 
beauté et d'une fraîcheur parfaites. Relié en maroquin rouge. » (Notice 
empruntée à la Bibliotheca Daboisiana, publiée à La Haye en 1 -725 , 1. 1, 
p. 54o, n" 5396.) — Ce Bréviaire avait figuré en 1728 dans le cata- 
logue de la bibliothèque du château d'Anet, p. li- ^ • 

— Chroniques martiniennes , exemplaire orné de 2/1 peintures et mis 
en vente en 189/1 par Th. Belin, qui l'a décrit, en joignant à la notice 
la phototypie d'une miniature, dans un Catalogue d'un joli choix de livres 
rares (Paris, Th. Belin, 189/1; in-8°), p. v-vn, n° 1. 

— « Ce sont les Croniques d'estoir de France, commançant au roy 
Phelippes , qui régna l'an mil ce quatre vings et six , finéez au cinquiesme 
roy Charles , qui trespassa l'an mil m" iiii". » Au commencement , minia- 
ture de présentation du livre au roi. Dans l'encadrement de la première 
page , banderoles chargées de douze lettres, qui, combinées d'une certaine 
façon , donnent la devise : Fortune d'Amis. La grande lettre initiale de 
cette page renferme les armes de Pierre de Beaujeu, lesquelles recouvrent 
celles de Jacques d'Armagnac. — A la fin : « En ce livre des Croniques 
de France a if xxxviii fulles et une histoire. » (Notice communiquée 
par M. Pawlowski, lequel avait ce volume entre ses mains au mois de 
novembre 1896.) 

Il n'est pas non plus inutile d'indiquer ici des documents , découverts 
dans ces dernières années, qui se rapportent aux travaux d'un enlumi- 

^^^ Ebert,Gesch. der Bibl. zaDresden, ^'' Valentin Adrian, Catalogus codi- 

p. 3 12. — Notices et extraits des manu- cammss. bibliotkecee academicœ Gissensis, 
scritSj t. XXXIV, part, i, p. 281. p. 278. ^ 



HISTOIRE DE LA LITTERATURE CHINOISE. 275 

neur employé par le duc de Nemours. 11 était originaire du diocèse de 
Cologne et se nommait Evrard d'Espinques. Après avoir habité Paris, il 
entra au service du duc de Nemours, se fixa à Ahun^^^ et travailla aux 
gages d'un amateur bien connu, Jean Du Mas, seigneur de L'Isle. C'est 
lui qui a enluminé pour ce dernier seigneur un Tristan , en trois volumes , 
qui est au Musée Condé, et le Propriétaire, de Jean Corbichon, ms. fran- 
çais 9 1 /lo de la Bibliothèque nationale. On peut voir à ce sujet une no- 
tice de M. Louis Guibert '^^ et une note complémentaire de M. Antoine 
Thomas ^^\ La notice de M. Guibert contient : i" un mémoire de travaux 
d'enluminure exécutés en 1A79 et i/i8o par Evrard d'Espinques, qui 
travaillait alors à raison de i5 sous par mois; 2° le testament d'Evrard, 
du 1 2 mai iligk; 3° le contrat de mariage de Jean Evrard, fils de l'en- 
lumineur, en 1 5oo. 

L. DELISLE. 



WiLH. Grube : Geschichte der Chinesischen Litteratar. — Leipzig, 
G. F. Amelangs Verlag, 1902, in-8° de xii + ^67 pages. 

La littérature chinoise offre le spectacle unique au monde d'une con- 
tinuité de près de quatre mille ans. Elle est le fleuve immense le long 
duquel se reflètent tour à tour les âges successifs d'une civilisation qui, 
par son attachement au passé, nous apparaît aujourd'hui encore comme 
un morceau vivant d'antiquité. M. Grube s'est proposé de la suivre 
depuis ses origines jusqu'à nos jours, et, dans un livre destiné au 
grand public, il a fait une tentative de synthèse qui mérite d'attirer 
l'attention du monde savant. Il ne saurait être question d'analyser un 
pareil ouvrage, ni même de relever toutes les pages qui peuvent fournir 
matière à discussion ; je me bornerai à présenter quelques observations. 

C'est par une étude sur Confucius que M. Grube ouvre son livre; il 
montre comment ce puissant génie a marqué de son empreinte les textes 
dits classiqaes en revisant les plus importants d'entre eux et en indiquant 
dans quel esprit il convenait de les comprendre. Les classiques sont 
ainsi, aux yeux des Chinois, des écrits vénérables qui se distinguent nette- 
ment de tout le reste de la littérature et qui renferment en eux les plus 

.''^ Ahun, Creuse, arr. Guéret. ^ sciences naturelles et archéologiques de la 

^*' Ce qu'on sait de l'enluminear Evrard Creuse. 

d'Espinques. Guéret et Limoges, 1896. ^'^ Comptes rendus des séances de l'Aca- 

Exlrait des Mémoires de la Société des demie des Inscriptions, iSgS, p. 7^-78. 

35. 



276 ED. CHAVANNES. ui H a. 

hauts enseignements. Peut-être y aurait-il avantage à se placer à un autre 
point de vue. Les deux classiques les plus célèbres, le Chou king et le 
CJie king, sont des recueils qui contiennent des pièces d'époques et de 
provenances fort diverses; leur unité, toute factice, n'a été créée que 
par l'habitude qu'on a prise, depuis Confucius, de les considérer comme 
des monuments achevés et intangibles. La critique doit rompre le lien 
artificiel qui les relie. 

Dans le Chou king, le chapitre Yao tien relate une observation astro- 
nomique qui n'a pu être faite que vers l'an 2000 avant notre ère, 
car, en appliquant la loi de la précession des équinoxes, on établit que 
c'est à cette date approximative que les quatre constellations mention- 
nées par ce texte comme culminant à six heures du soir aux deux solstices 
et aux deux équinoxes occupaient effectivement cette position. D'autre 
part , le discours du duc Mou , de Tsin , qui clôt le Chou king , est rapporté 
à l'année 6 2 y ou 6 2 /i avant Jésus-Christ ; nous avons donc là une série de 
documents qui s'échelonnent sur une période de plus de mille années et 
il va de soi que cette mosaïque est formée de morceaux très disparates. 

Pour le Che fem^, l'écart chronologique entre les éléments qui le com- 
posent est moins considérable. A l'exception des cinq odes sacrificielles 
des Chang, toutes les poésies du Che king proviennent de la dynastie 
Tcheoa et sont comprises dans les cinq cents années qui s'étendent de 
l'an 1 100 environ à fan 697 avant Jésus-Christ; mais elles se laissent 
répartir en un certain nombre de groupes qui sont parfaitement dis- 
tincts les uns des autres : sans parler des odes sacrificielles des Chang 
que leur forme archaïque rend difficilement intelligibles, les odes sacri- 
ficielles des Tcheou n'ont rien de commun avec les odes de la cour qui 
constituent les sections siao ya et iaya; celles-ci, à leur tour, sont d'une 
allure tout autre que les poésies des divers royaumes; et enfin, parmi 
ces dernières , le caractère propre de chaque pays se laisse deviner dans 
les poésies qui lui sont attribuées. La variété nous apparaîtrait sans doute 
comme bien plus manifeste encore , si , au lieu des trois cent cinq poésies 
que Confucius admit seules dans le Che king comme pouvant être utiles 
aux rites et à la justice, nous possédions les poésies, au nombre de plus 
de trois mille que Sseu-ma Ts'ien (chap. xlvii, p. 9 v") nous dit avoir 
existé avant cette recension ; à supposer même que ce témoignage soit 
entaché de quelque exagération, toujours est-il que, dans le Tso tchouan, 
on peut noter treize citations du Recueil des vers qui n'existent plus 
dans le Che king actuel, ce qui prouve que celui'-ci est loin de reproduire 
la totalité des anciennes poésies. . : U fo .lyvi!:; ; \*t,;V; ^h'^L 

Si donc nous voulons nous faire unfe idée exacte de ' la valeur histô4 



HISTOIRE DE LA LITTERATURE CHINOISE. 277 

rique du Chou king et du Clie king, notre première tâche devra être d'en 
désagréger les parties et de les regarder comme indépendantes les unes 
des autres. D'autre part, quand chaque fragment ainsi isolé aura repris 
sa physionomie propre, on pourra le placer dans son cadre véritable en 
le rapprochant d'autres textes qui , pour n'être pas inclus dans le même 
livre, ne lui en sont pas moins étroitement apparentés. Soit, par exemple, 
l'ode du livre XV de la section Kouofong; elle est une sorte d'almanach 
rural versifié ; pour l'éclairer, il convient de la comparer au petit calen- 
drier des Hia qui nous est parvenu dans le Rituel de Tai l'aîné; on 
pourra, en outre, la mettre en regard des instructions relatives aux sai- 
sons [che hiun) du Tcheou chou, et des ordonnances mensuelles [yae ling) 
du Li ki qui se retrouvent dans le Tch'ouen ts'ieou de Lu Pou-wei et dans 
le livre de Hoaai-nan tseu. Cette suite de textes formera un assemblage 
homogène qui représentera toute une branche de l'ancienne littérature. 
De même, la description schématique de l'empire exposée à la fm du 
Yu kong appartient à un groupe d'utopies géographiques dont on 
découvre un autre spécimen dans le Tcheou li. Il y aurait avantage à 
poursuivre ce travail de classement et à faire pour l'époque préconfu- 
céenne une distribution nouvelle des textes en reconstituant les cycles 
auxquels ils appartiennent. 

A propos du Che king ou Livre des Vers , j'aurais voulu que M. Grube 
indiquât le rôle rituel qu'il a joué dans la Chine ancienne. Pour les odes 
sacrificielles, ce rôle est évident. Ainsi, l'ode vu de la deuxième décade 
du Tcheou song était récitée lors du grand sacrifice offert tous les cinq ans 
par les rois de la dynastie Tcheou; au temps de Confucius, les trois prin- 
cipales familles de l'Etat de Lou s'étaient arrogé le droit de la chanter à 
leurs propres cérémonies et le sage blâmait cette usurpation d'une pré- 
rogative qui ne devait appartenir qu'au souverain [Louenyu, III, 2). 
Dans la même section , l'ode m de la première décade paraît avoir accom- 
pagné la danse qui commémorait les actions d'éclat du roi Wen ; fode x 
de la deuxième décade et les odes viii, ix et x de la troisième sont des 
fragments des chants qui réglaient dans le temple ancestral la danse 
consacrée au roi PVou^^K Cependant les odes sacrificielles ne sont pas 
les seules qui aient eu cette destination rituelle. Le Li ki '^^ nous apprend 
que, lors du tir à l'arc dans la banlieue, les archers de gauche tiraient 
aux sons de l'ode li cheou (tête de renard), et ceux de droite aux sons de 
l'ode tseou yu; celle-ci est la dernière du Chao nan; quant à fode li cheou, 

^'^ Cf. petite préface du Che king ^*' Chap. ïo ki, trsid.Legge, SB E, 

et 250 tchoiian, 12° année du duc vol. XXVIII, p. 1 24- Gf< Yi /i, trad. de 

Siuan. . - I. , Harlez, p. 106. . ,■ 



278 ED. CHAVANNES. 

eile est aujourd'hui perdue, mais un passage de Sseu-ma Ts'ien^^^ nous 
révèle, selon toute vraisemblance, en quelle occasion elle fut composée; 
dans le traité sur les sacrifices /on^ et chan nous lisons, en effet, que 
Tch'ang Hong, ministre du roi Ling (67 1 -545 av. J.-C), fit tirer à l'arc 
sur une tête de renard [li cheoa)-, cette cible figurait les seigneurs qui 
ne venaient pas [pou-lai) rendre hommage à la cour, car pou-lai était un 
surnom populaire du renard. Selon le Tcheou li^~\ lorsqu'on exécute le 
grand tir à l'arc, le maître de musique joue, pour fempereur, l'air tseou 
y a , pour les seigneurs l'air li cheoa , pour les hauts dignitaires fair ts'ai 
pin [à" ode d\i Chao nan), pour les officiers l'air ts'ai fan (2* ode du Chao 
nan). Le Tcheou li'^^^ nous dit encore que, au milieu du printemps et 
au milieu de fautomne, on chante la première ode du Pinfong; il men- 
tionne en outre le Pinya et le Pin sang, sur la nature desquels les com- 
mentateurs ne sont pas d'accord. D'après le Li ki^'^^ le maître du grand 
collège faisait réciter à ses élèves les trois premières odes du siao ya pour 
leur inculquer les devoirs des fonctionnaires ; dans un texte fort curieux 
du 2'so tchoaan^^\ nous voyons un ambassadeur de la principauté de Lou, 
en mission dans le pays de Tsin, se refusera saluer quand on joue en sa 
présence les trois premières odes du ta ya, et se prosterner quand 
on chante les trois premières odes du siao ya; il explique sa conduite en 
alléguant que le ta ya convient aux entrevues de deux princes et par con- 
séquent ne le concerne point, tandis que le siax)ya est la musique appro- 
priée aux relations entre le prince et les officiers ; telle est sans doute la 
raison qui justifie la distinction qu'on fait entre les odes du taya et celles 
du siao ya. Un dépouillement complet du Kouo yu , du Tso ichouan , du 
Yi li , du Li ki et du Tcheou li prouverait qu'un grand nombre des odes 
du Che king avaient ainsi une valeur symbolique et rituelle; cette consta- 
tation nous amène à nous demander si ce n'est pas à tort que les sinolo- 
gues européens voient dans le Che king une poésie populaire et naïve , et 
si , bien au contraire , ces odes ne sont pas des compositions savantes où 
le sens apparent dissimule des intentions cachées ; il existe en Chine toute 
une école de critiques qui se fondent principalement sur la petite préface 
du Che king pour interpréter les odes comme autant d'énigmes politiques 
et historiques ; tout en admettant que fesprit de système a pu les conduire 
à certains excès, je serais disposé à croire qu'on doit tenir souvent 
compte de leur opinion. 

''' Traité sur les sacrifices /0/151 et ^*^ Trad. Legge, iSfi£, vol. XXVIII, 

chan; trad. fr. , t. III, p. 428. p. 84. 

''' Trad. Biot, t. II, p. ^3 et 60. ^'^ Quatrième année du duc Slang 

w Trad. Biot, t. II, p. 65-66. (672 av. J.-C). 



HISTOIRE DE LA LITTERATURE CHINOISE. 279 

Si nous comprenons assez aisément les raisons pour lesquelles les 
Chinois ont en haute estime le Chou king et le Che king, nous sommes 
moins disposé à partager leur admiration pour le Yi king. Ce livre n'est 
au fond qu'im manuel de divination dans lequel les auteurs de certains 
appendices ont introduit postérieurement des idées aussi obscures que 
profondes en expliquant, par le moyen du principe mal eyan^ et du prin- 
cipe femelle yin, les lignes continues et brisées qui forment les hexa- 
grammes. De Harlez a bien prouvé que les lignes des hexagrammes 
n'avaient pas la valeur mystérieuse qu'on leur attribuait et qu'elles étaient 
un simple procédé de numérotation. S'il en est ainsi, on peut aller plus 
loin et dire que, tandis que les six lignes des hexagrammes correspondent 
aux six paragraphes de chaque chapitre , les soixante-quatre hexagrammes 
eux-mêmes ne servent qu'à numéroter les soixante-quatre chapitres. Sans 
doute, ce sont les théories du yin et du yang qui président à l'arrange- 
ment actuel des hexagrammes; mais aussi cet ordre n'est-il pas primitif, 
et les Chinois ont-ils gardé le souvenir d'une autre classification plus 
ancienne qu'ils font remonter au mythique empereur Fon-hi; or le 
tableau des hexagrammes disposés à la manière de Fou-hi est, comme 
Leibnitz l'a découvert, un système fort ingénieux de numération binaire 
dans lequel tous les nombres sont exprimés par le o , le i et la valeur 
de position (^'. Le Yi king est constitué par soixante-quatre mots servant 
à former chacim six phrases, et les hexagrammes n'ont d'autre rôle que de 
servir à déterminer le numéro d'ordre du mot , puis de la phrase , dont 
le devin devra tirer son horoscope. 

Après avoir étudié les cinq grands ouvrages classiques , M. Grube exa- 
mine les quatre livres [ssea chou) qui nous ont conservé les enseignements 
de Confucius et de son école. Parmi ces quatre livres , le dernier en date , 
celui qui est attribué au philosophe Mencius, n'est pas le moins intéres- 
-ijUiùJ if\ Wfi:>/ 

*'^ Le docteur Paul Carus, dans un Histoire des mathématiques, 3° édition, 

article intitulé Chinese philosophy ( T^e Hachette, 1886, p. 47), je crois que 

religion of science Library, March 1 898 ) , l'explication de Leibnitz est parfaitement 

a cité intégralement le texte de Leibnitz exacte. L'ordre dans lequel sont rangés 

[Mémoires de l'Académie royale des les hexagrammes d'après le système 

Sciences, 1708, III, p. 85) et y a joint attribué à Fou-hi ne peut être conçu 

un intéressant tableau comparatif du comme fondé sur un autre principe que 

système de Leibnitz et du tableau des celui de l'arithmétique binaire ; il ne se 

hexagrammes suivant l'ordre de Fou-hi. rattache en aucune manière aux théories 

Quoi qu'en aient dit certains historiens du yin et du yang, ou, du moins, le 

des mathématiques (Cantor, Mathema- yin et le yang n'y interviennent que 

tische Beitrâge zum Kaltarleben der comme symbolisant les deux nombres 

Vôlker, Halle, i863, p. AS-à^; Hœfer, primitifs. 



280 ED. GHA VANNES. 

sant et je voudrais indiquer ici certaines considérations sur lesquelles 
M. Grube ne me paraît pas avoir suffisamment insisté. 

Mencius (372-289 av. J.-C), né une centaine d'années après la mort 
de Confucius, se réclame de lui et prétend soutenir les mêmes dogmes. 
Mais , pendant l'intervalle qui le sépare de son maître , l'état politique de 
la Chine s'était profondément modifié et les écoles opposées au Gonfu- 
céisme avaient trouvé des défenseurs habiles. Mencius fut ainsi amené , 
d'une part, à conformer le système qu'il soutenait aux conditions sociales 
de son temps ; d'autre part , à en démontrer par des raisonnements rigou- 
reux la validité , afin de triompher des arguments opposés par les écoles 
rivales. 

Confucius avait proclamé la toute-puissance de la vertu du prince; 
l'autorité temporelle n'était pour lui que la forme de l'ascendant qu'exerce 
autour d'elle la vertu ; le prince mérite d'être prince parce qu'il est le 
plus vertueux entre les hommes et que la vertu s'impose d'elle-même au 
respect de la foule. Cette théorie ne manquait pas d'élévation; mais 
l'histoire ne lui donnait-elle pas un perpétuel démenti .^^ Confucius 
lui-même avait vainement cherché le souverain selon son cœur; après 
lui, la politique avait paru de moins en moins se fonder sur la vertu; le 
démembrement, en /io3 av. J.-C, du royaume de Tsin avait abattu 
le dernier rempart qui s'opposait à l'ambition de l'Etat de Ts'in; le Fils du 
Ciel de la dynastie Tcheoa n'était plus qu'un fantôme et tous les seigneurs 
féodaux se sentaient menacés par Ts'in; ils auraient dû faire cause com- 
mune contre lui, mais leurs intérêts se conciliaient avec peine et la ligue 
qu'ils réussissaient parfois à former ne tardait pas à se rompre. A tra- 
vers tous ces pays allaient et venaient des aventuriers habiles , de véri- 
tables sophistes qui se rendaient d'une cour à l'autre pour proposer au 
plus offrant leurs conseils machiavéliques. Jamais la vertu n'avait été si 
méprisée; l'intérêt seul était écouté. Mencius protesta au nom du Confu- 
céisme en le présentant sous un aspect nouveau; si la sagesse du prince 
produit nécessairement le bonheur du peuple, on peut renverser la pro- 
position et dire que , si le peuple est malheureux , la faute en est à l'immo- 
ralité du prince. 

Mencius tenait aux grands de son temps un langage d'une singulière 
hardiesse. Le contraste entre leur richesse et la misère des pauvres gens 
était à ses yeux un scandale : «Dans vos cuisines, leur disait-il, il y a 
des viandes grasses ; dans vos écuries sont des chevaux pleins d'embon- 
point; mais le peuple a l'air famélique, et dans la campagne gisent ceux 
qui sont morts de faim (I, a, /j). Lors des mauvaises récoltes et dans 
les années de disette, ils ont été par milliers ceux de votre peuple qui. 



HISTOIRE dp: la LITÏKIUïURK CHlNOlSi:. 281 

vieux ou faibles, ont roulé dans les fossés et dans les canaux et ceux 
qui, dans toute la force de l'âge, ont été dispersés aux quatre points 
cardinaux; cependant vos greniers regorgeaient et vos magasins étaient 
remplis (I, b, 12). » Mencius exigeait des réformes immédiates et radi- 
cales; un ministre lui promettant de diminuer graduellement des taxes 
trop lourdes, il lui répondit qu'il était semblable à l'homme qui vole les 
poules de son voisin et qui, pour se corriger, promet de ne plus voler 
qu'une poule par mois (III, />, 8). 

Ceux des princes qui n'écoutaient pas sa voix , Mencius les menace de 
la vengeance céleste qui se traduit par la révolte du peuple ; il soutient 
avec énergie la légitimité de la résistance à un oppresseur. Le peuple est, 
dans l'état , l'élément le plus important ; les dieux du sol et des moissons 
viennent en second lieu; le prince est l'élément le plus léger (VII, b, 1 A). 
Le prince n'est qu'un fonctionnaire chargé par le ciel d'administrer 
la justice; s'il s'acquitte mal de sa tâche, le ciel le renvoie, et, comme le 
ciel ne parle ni n'agit en personne (V, a, 5), il exprime son déplaisir 
par une révolte populaire. Ne croyez donc pas que le dernier souverain 
de la dynastie Hia et le dernier souverain de la dynastie Yin furent 
détrônés par des usurpateurs; dites plutôt que ces princes étaient, par leur 
manque de vertu, des brigands; en les tuant, on mit à mort des scélé- 
rats, non des souverains (I, b, 8 : cf. IV, 6,3). On a défini le régime 
politique de la Chine un despotisme tempéré par le droit à la rébellion ; 
Mencius est celui des anciens penseurs qui a le mieux contribué à fortifier 
ce droit; il est le plus démocrate des philosophes confucéens; c'est la 
raison pour laquelle il a souvent paru le moins orthodoxe d'entre eux ; en 
l'an 1 872 de notre ère, l'empereur Hong-ivoa, de la dynastie Ming , fut si 
outré de son langage irrespectueux que, par un édit solennel, il lui retira 
ses dignités posthumes; il ne rapporta ce décret que l'année suivante. 
Ainsi, tandis que Confucius se plaisait ;"j décrire le souverain parfait, 
Mencius se fait le porte-parole des revendications du peuple. Confucius 
aurait voulu être le conseiller d'un roi sage; Mencius est le tribun révo- 
lutionnaire dont la voix indignée fait trembler les mauvais princes. 

Si des applications sociales de la doctrine confucéenne on passe à la 
théorie, on conviendra que, là encore, Mencius a fait œuvre de penseur 
original. Pour Confucius, la vertu ou la perfection n'est autre chose que 
le développement normal des germes qui ont été mis par le ciel dans 
le cœur de l'homme. Le sage cherche à discerner l'essence de la nature 
humaine ; quand il l'a dégagée des influences adventices qui l'altèrent , il 
comprend aussitôt comment il doit agir, et , dès qu'il a ainsi aperçu son 
devoir, il s'y porte nécessairement. Ceci suppose que la nature humaine 

SAVANTS. 36 



IMPRIMERIE NATIOXALB. 



282 ED. CHAVANNES. 

est originellement bonne. Ce postulat que (jonfucius admettait implicite- 
ment, des philosophes venus après lui l'avaient contesté; Mencius se pro- 
posa donc de le confirmer. Il en prouva l'exactitude en montrant que 
certains sentiments vertueux nous sont innés; telle est la compassion : 
un homme, quel qu'il soit, qui verra un enfant tomber dans un puits 
éprouvera aussitôt une émotion et une peine profondes ; ce ne sera pas 
parce qu'il est l'ami des parents, ou parce qu'il est avide de louange, ou 
parce qu'il craint la réputation d'être insensible ; ce sera parce que l'acci- 
dent dont il est le témoin éveille ce qu'il y a de plus désintéressé et de 
meilleur dans son âme. De même, le sentiment de l'honneur, celui du 
mépris pour les actions viles, le sentiment de la modestie et celui de la 
complaisance , les sentiments qui produisent l'approbation ou la désap- 
probation sont naturels et spontanés. C'est ainsi que la bonté, la justice, 
la politesse et la sagesse ont leur principe dans ce qui constitue notre 
essence (II, a, 6). Mencius dit encore : « Aimer ses parents, c'est l'effet 
de la bonté; respecter ses aînés, c'est l'effet de la justice. Sans qu'il y ait 
d'autre cause à ces sentiments, ils sont communs à tous dans le monde » 
(VU, a, i5). 

A cette thèse de l'a bonté primitive de la nature humaine s'en rattache 
une seconde, celle de l'éducation du caractère, ou, comme dit Mencius, 
de l'alimentation de la volonté {yancj fe'i). Qu'est-ce que le caractère ! C'est 
un ensemble d'habitudes : « il est produit par l'accumulation des actes 
justes; ce n'est pas en agissant accidentellement avec justice qu'on le 
forme » (II, a, 2 ). Il est donc nécessaire de créer en nous des habitudes; 
nous y parviendrons en entretenant avec soin les principes bons de notre 
nature : « ce par quoi les hommes se distinguent des bêtes est peu de 
choses; le vulgaire le néglige, le sage le consei've » (IV, b 18). Il ne faut 
pas d'ailleurs nous porter à l'excès contraire et violenter notTe nature, 
car nous serions comparables à ce sot qui tirait hors de terre son blé en 
herbe afin de le faire croître plus vite (II, a, 2). Entre la conduite des 
gens qui négligent et laissent perdre leur vertu native, et celle des im- 
prudents qui veulent la rendre extrême , choisissons un moyen terme : 
suivons notre nature en la développant régulièrement et en « nourrissant » 
par une pratique journalière ses vertueuses dispositions. 

Avec le goût que manifestait Mencius pour les dissertations d'école, il 
n'est pas surprenant qu'il se soit plu à la polémique; il exposa ses vues 
sur l'excellence de la nature humaine pour combattre un certain Kao Poa- 
hai qui enseignait que l'homme est indifférent au bien et au mal, que la 
mauvaise comme la bonne conduite sont des fonctions naturelles. Il lutta 
plus fortement encore contre les opinions de deux autres penseurs qui 



LA CARTOGRAPHIE DE LA LUNE. 283 

jouissaient d'un grand crédit à son époque, Yamj Tchou et Mo Tsea. Yany 
Tchoa s'afïligeait de la brièveté de la vie humaine, des tristesses et des 
soucis qui l'assombrissent, et il disait ; jouissons, pendant qu'il en est 
temps; sa devise était celle de l'égoïsme le plus absolu : chacun pour soi. 
Mo Tseu soutenait une proposition diamétralement opposée; suivant lui, 
tout le mal qui est dans le monde provient de ce que les hommes ne 
s'aiment pas les uns les autres; il prêchait l'amour universel, et, poussant 
ce principe à ses dernières conséquences , il prétendait que l'amour fût 
égal pour tous ; un homme ne devrait pas aimer son père et ses enfants 
plus que le père ou les enfants d'un autre. Mencius prend une position 
intermédiaire et défend contre Yang Tchou les devoirs, contre Mo Tsea les 
droits de l'individu. M. Grube a bien rendu compte de ce curieux débat 
philosophique. 

Je n'ai pu donner dans ce qui précède qu'un aperçu des questions que 
soulève le livre de M. Grube. Nombre d'autres chapitres, notamment 
celui qui traite de la poésie des Tancj et celui qui est consacré au théâtre , 
mériteraient d'être signalés à l'attention du lecteur. Dans tout l'ouvrage 
on peut louer sans réserves la connaissance approfondie des travaux pu- 
bliés jusqu'ici par les sinologues , l'exactitude des traductions qui souvent 
nous révèlent des textes entièrement nouveaux, enfin l'effort qu'a fait 
l'auteur pour distinguer et caractériser les principales phases de révolu- 
tion littéraire en Chine. 

Ed. CHAVANNES. 



Les bases nouvelles de la cartographie de la Lune, 

Ohservatory Atlas of the Moon, Lick Observatory (19 planches 
parues), 1896. — Atlas photographique de la Lune, publié par 
l'Observatoire de Paris, exécuté par MM. Lœwy et P. Puiseux; 
Paris, Gauthier- Viliars (6 fascicules parus de 1896 à 1902). 
— Photographischer Mond- Atlas im Maasstahe eines Durchmessers 
von 10 Fuss, ausgefiihrt von Prof. L. Weinek (10 livraisons 
parues de 1897 à 1900); Prag, Cari Bellmann. — Mondatlas 
entworjen nach den Beohachtungen an dcr Pia Sternwarte in Triest, 
von Joh. Nep. Krieger, Triest, 1898. 

Reproduire les détails qu'une vue ordinaire aperçoit à la surface de la 
Lune est, pour un dessinateur habile, fouvrage de quelques minutes. 

36. 



284 P. PUISEUX. 

Mais dès qu'il appelle à son aide un instrument d'optique , de nouveaux 
objets apparaissent , et la tache s'accroît dans des proportions presque illi- 
mitées. Abordable encore si l'on se sert d'une petite lunette, elle défie, 
lorsqu'on emploie un grand télescope, la patience et les forces du tra- 
vailleur le plus déterminé. 

Il en résulte que les astronomes voient le but reculer devant eux à 
mesure que leurs moyens d'observation se perfectionnent. Les premières 
cartes d'ensemble, dues à Galilée, Langrenus, Hévélius, ont demandé 
quelques semaines ou quelques mois de travail. La dernière en date, 
celle de Schmidt, représente trente-cinq années d'études assidues, et 
il y a peu d'apparence que personne s'engage désormais dans la même 
voie. 

Les mêmes difficultés se présentent quand il s'agit de dresser la carte 
d'une portion un peu étendue de la Terre. On y remédie par la division 
du travail entre de nombreux opérateurs et par femploi de signes conven- 
tionnels. L'un et l'autre expédient sont en défaut quand il s'agit de notre 
satellite. 

Les signes schématiques ne sont utiles, en effet, que dans la mesure 
où l'auteur et le lecteur sont fixés fun et l'autre sur la vraie nature des 
objets représentés. Autrement ils deviennent une source de confusion et 
d'erreur. Ici la part de finconnu est trop grande. Il est d'une élémentaire 
prudence de raisonner sur les réalités , non sur des interprétations hasar- 
deuses. 

La division du travail est d'une faible ressource quand on est en pré- 
sence d'apjîarences toujours changeantes. Que l'on compare des dessins 
du même objet faits par des observateurs différents, ou par le même 
observateur à des dates diverses , on les trouvera non seulement dissem- 
blables, mais incompatibles. Les fondre ensemble est, quoi qu'on fasse, 
une œuvre d'imagination et de critique. Le résultat traduira toujours 
quelque idée préconçue du cartographe. 

Aussi, bien que la représentation la plus complète, celle de Schmidt, 
soit une merveille de soin et de persévérance, toute confrontation directe, 
faite avec une lunette de moyenne puissance , prendra la carte en flagrant 
délit d'infidélité. Les gradations de teinte font défaut ou ne se rapportent 
à aucune époque déterminée. Non seulement les menus détails, mais les 
traits généraux faiblement marqués sont absents ou méconnaissables. Les 
brusques variations de niveau sont figurées ; les inclinaisons douces ne le 
sont pas. Rien ne supplée à l'indication des cotes ou des lignes de niveau. 
Nous ne sommes renseignés que sur deux dimensions au lieu de trois. Il 
en résulte que l'examen des cartes s'est montré stérile chaque fois qu'il a 



LA CARTOGRAPHIE DE LA LUNE. 285 

fallu prononcer sur la réalité d'un changement à la surface de la Lune, 
ou sur la vraisemblance de telle ou telle théorie cosmogonique. 

Pour contenter notre légitime curiosité, des images plus complètes, 
plus fidèles, plus impersonnelles étaient nécessaires. La photographie 
nous les a données. 

Ce progrès avait été prédit par Arago, en i8/io, comme une consé- 
quence probable de la découverte de Daguerre. Dès ce moment , en effet , 
on reconnut à notre satellite la faculté d'impressionner les plaques sen- 
sibles. Mais les clichés obtenus étaient trop peu détaillés pour comporter 
un autre enseignement. Ils demeuraient, sans discussion possible, au- 
dessous de la limite de définition d'une lunette moyenne. 

Cette infériorité de la méthode photographique fut jugée, après 
quelques essais, irrémédiable. Schmidt reprit, crayon en main, son im- 
perturbable labeur. D'autres, suivant une voie ouverte à la fin du 
xviii* siècle par Schrôter, renoncèrent à la production d'une image d'en- 
semble pour s'attacher à quelques objets jugés particulièrement curieux 
ou typiques. Ils entreprirent d'en retracer les aspects par le dessin, les 
uns visant la ressemblance générale , les autres l'enregistrement minutieux 
du détail. L'ensemble de ces travaux a demandé bien des veilles patientes. 
Quelques-uns, comme les lavis à fencre de Chine du D"" Weinek, 
témoignent d'une dextérité merveilleuse et d'un véritable sentiment artis- 
tique. Il n'a été possible d'en tirer que bien peu de conclusions précises. 

Les photographes, cependant, revenaient à la charge. La belle intro- 
duction historique placée par M. Janssen en tête des Annales de l'Obser- 
vatoire d'astronomie physique de Paris nous dispense de faire le récit de 
leurs tentatives. W. Draper a eu le mérite d'ouvrir la marche. Bond celui 
d'utiliser le grand équatorial de Harvard Collège, Grubb celui de cor- 
riger par un mécanisme spécial le mouvement de la Lune en déclinaison, 
Warren de la Rue celui de reproduire au télescope toute la série des 
phases, Rutherfurd celui de compléter fobjectif par un troisième verre 
pour l'amener à fachromatisme chimique. 

La question, on le voit, était envisagée sous des faces diverses, et le 
gain réalisé fut manifeste. Les meilleurs clichés , ceux de Rutherfurd , se 
laissaient agrandir sans perdre trop de netteté jusqu'à donner un mètre 
environ de diamètre au disque lunaire. C'était assez pour fournir des 
évaluations de longitude, de latitude, d'altitude pouvant compléter, sinon 
remplacer les résultats des mesures faites sur le ciel. 

La vision directe gardait encore f avantage de la précision, comme 
l'analyse des conditions du problème l'aurait fait prévoir. Sans doute les 
rayons chimiques, possédant une moindre longueur d'onde que les rayons 



286 P. PUISEUX. 

ordinaires, doivent, pour une ouverture donnée de l'objectif, constituer 
des images plus fines. Mais, d'un autre côté, i'astronome photographe ne 
pouvait que louvoyer entre deux écueils : ou se servir d'un instrument à 
court foyer, donnant une image trop petite, ou recourir à une longue 
lunette exigeant une pose de plus de durée. Mais avec le temps de pose 
on voyait s'accroître l'etfet nuisible des ondulations atmosphériques et la 
difficulté de suivre le mouvement de l'astre. 

C'est donc la réduction du temps de pose qui apparaissait comme 
la condition principale d'un nouveau progrès. Aussi le grand essor de la 
photographie astronomique date-t-il de 1882 , époque où Maddox a réa- 
lisé la substitution de la gélatine au collodion comme véhicule des sels 
d argent. Les nouvelles plaques étaient à la fois plus sensibles que les 
anciennes, plus faciles à manier et à conserver, et leur fabrication passa 
bientôt du domaine du laboratoire dans celui de l'industrie. 

Vers la même époque, MM. Paul et Prosper Henry construisaient le 
premier spécimen d'un objectif d'assez grande dimension, réunissant en 
un même foyer les rayons qui impressionnent le plus vivement la plaque 
sensible, de préférence à ceux qui affectent le plus la rétine. L'expédient 
de Rutherfurd était ainsi rendu inutile , avec bénéfice marqué , tant pour 
la netteté de l'image que pour la brièveté de la pose. 

La lunette de MM. Henry, modèle de toutes celles qui ont concouru 
depuis à la carte internationale du ciel, mesurait trois mètres de foyer. 
Elle était, par suite, assez facile à conduire et pouvait tolérer l'allonge- 
ment de pose qu'entraîne l'einploi d'un verre d'agrandissement direct. 
Les clichés lunaires ainsi obtenus correspondent à un diamètre de un 
mètre environ et dépassent sensiblement, en richesse de détails, ceux 
de Rutherfurd. 

L'agrandissement direct sur la lunette aggrave les ondulations atmo- 
sphériques par cela même qu'il leur donne plus de temps pour se pro- 
duire. Lagrandissement après coup de l'image focale exagère le grain de 
la plaque. Des deux inconvénients le premier est le plus grave et le 
second devient même négligeable si l'image focale est assez grande pour 
se contenter d'une amplification modérée. On est ainsi amené à revenir 
aux grands instruments, du moment que l'on dispose de plaques assez 
sensibles. 

L'exemple fut donné par l'Observatoire Lick , en Californie, alors en 
possession de la lunette la plus puissante du monde entier. L'objectif, 
de 36 pouces de diamètre, avait été construit en vue des usages optiques. 
Aussi trouva-t-on avantage à réduire l'ouverture à 8 pouces, et à se ser- 
vir d'un verre de correction , comme l'avait fait Rutherfurd. D'excellents 



LA CARTOGRAPHIE DE LA LUNE. 287 

clichés lunaires furent ainsi obtenus en i 888 par M. Burnham , dans les 
années suivantes par MM. Holden, Schaeberle et Campbeil. 

Le soin d'utiliser ces documents fut confié au D' Weinek , déjà conma 
par de beaux travaux de sélénographie. Les premiers résultats de ses 
études, consignés dans le 3" volume des Publications de l'Observatoiie 
Lick, euient un retentissement considérable. Des paysages lunaires, 
choisis dans les clichés originaux, avaient été scrutés au microscope, 
dessinés à une échelle quinze à vingt fois plus grande, et reproduits 
ensuite pai" l'héliogravure. Le grain de la plaque primitive était déli- 
bérément supprimé, ce qui contribuait à donner un très bel effet 
artistique aux épreuves finales. Pour la première fois, les astronomes 
retrouvaient l'aspect général, le vigoureux relief, la riche structure des 
cirques lunaires examinés dans une grande lunette. Le D*^ Weinek y 
signalait, de plus, une foule de détails, fines crevasses ou minuscules 
cratères, omis sur les cartes. 

Ici une confirmation devenait nécessaire. A ce degré de petitesse des 
confusions sont possibles entre les grains de la couche , les défauts de la 
plaque et les accidents réels du sol lunaire. L'emploi des méthodes photo- 
graphiques a justement pour effet de nous rendre exigeants en matière 
d'authenticité, et le vieil adage de droit Tesiis unas , iestis nuUus, s'ap- 
plique ici dans toute sa rigueur. Deux clichés pris à des époques dilTé- 
rentes sont des témoins indépendants. On fera difficilement accepter 
comme tels deux dessins dus au même auteur ou exécutés sous l'in- 
fluence l'un de l'autre. 

11 n'est pas pratique de mettre à la disposition de chaque séléno- 
graphe, comme moyen de contrôle, la collection des clichés de Lick. H 
n'est pas moins vain d'espérer que le dessinateur le plus habile et le plus 
laborieux vienne à bout de reproduire, par deux fois, à un intervalle 
suffisant et avec une précision uniforme, toute la surface visible de la 
Lune. Les séduisantes épreuves du D"" Weinek apparaissaient donc 
comme les pierres d'attente d'un édifice condamné à ne jamais s'éle- 
ver, et n'offrant pas, en toute hypothèse, les garanties désirables contre 
les erreurs. 

Ainsi les amateurs d'art doivent en prendre leur parti. Les exigences 
d'un travail d'ensemble, de même que le souci de fexactitude , s'accordent 
pour réduire au strict nécessaire l'intervention de l'opérateur et pour im- 
poser l'emploi des agrandissements purement photographiques. Divers 
spécialistes se mirent à l'œuvre dans cette direction : M. Golton à Lick, 
M. Prinz à Bruxelles, M. V. Nielsenà Copenhague, M. de Rothschild à 
Vienne. Après une honorable résistance, le D"^ Weinek dut lui-même 



288 P. PUISEUX. 

céder au courant, et quitter le pinceau pour la chambre obscure. Il eut 
d'ailleurs bientôt fait de montrer que, chez lui, le dessinateur n'avait 
point fuit de tort au photographe. La collection des agrandissements du 
D' Weinek est actuellement la plus riche qui ait eu pour base les clichés 
de Lick. Elle emprunte aussi un certain nombre de sujets à la collection 
de l'Observatoire de Paris. A l'échelle adoptée (trois à quatre mètres 
pour le diamètre de la Lune), aucun détail réellement enregistré dans la 
lunette ne doit passer inaperçu, et le grain même de la couche sensible 
est apparent sans qu'il soit fait usage de loupe ou de microscope. Chaque 
feuille mesure o m. 26 sur o m. 3 1 ; l'impression est obtenue sur papier 
aux sels d'argent par contact avec les clichés agrandis. 

Cet atlas , assurément très instructif, a un caractère un peu fragmen- 
taire, qui en rend l'usage difficile. U y a certainement intérêt, soit pour 
la comparaison avec le ciel , soit pour les études topographiques, à réunir 
sur une même feuille des régions plus vastes. Cela exige, ou que l'on 
accroisse le format, ou que l'on diminue le degré d'amplification. Ce 
dernier parti a prévalu à l'Observatoire Lick, où l'on est aussi revenu à 
la méthode d'agrandissement direct sur la lunette. L'atlas publié est d'un 
format un peu supérieur à celui du D"" Weinek ; l'échelle est celle des 
cartes de Lohrmann et de Mâdler, c'est-à-dire un mètre environ pour le 
diamètre de la Lune. 

Notre satellite a encore été l'objet d'autres travaux photographiques. 
Deux observateurs, notamment, lui ont appliqué des lunettes puis- 
santes : M. Pickering à Arequipa et M. Ritchey à l'Observatoire Yerkes. 
Nous avons ici une innovation intéressante à noter : l'emploi d'un écran 
coloré qui allonge la pose , mais donne un foyer plus précis et met 
certaines différences de teinte en valeur. Dernièrement, une mort pré- 
maturée a enlevé à la science M. J.-N. Krieger, qui, prenant pour base 
les photographies de Lick ou de Paris, avait entrepris de les compléter 
par l'insertion, à la main, de nouveaux détails. Il semble que, dans 
bien des cas, la touche du dessinateur n'a pas été assez délicate pour 
fondre les additions dans l'ensemble et leur faire perdre leur aspect arti- 
ficiel. D'ailleurs cette intervention fait renaîti'e la question d'authenticité, 
que la photographie avait justement pour but principal de résoudre. 
Enfin les trois auteurs que nous venons de citer sont loin d'avoir fourni 
une représentation homogène de toute la surface visible de la Lune. 

En ce qui concerne la production d'un atlas général, un seul établisse- 
ment s'est placé en concurrence avec l'Obsei'vatoire Lick , c'est l'Obser- 
vatoire de Paris. Etant donnée l'infériorité connue du climat parisien 
vis-à-vis de celui du Mont Hamilton, cette prétention pouvait sembler 



LA CARTOGRAPHIE DE LA LUNE. 289 

audacieuse. Les événements l'ont cependant justifiée, d'après l'opinion à 
peu près unanimement exprimée des juges compétents. 

Bien que la publication n'en soit pas encore terminée , l'Atlas photo- 
graphique exclusivement constitué avec les clichés de Paris donne déjà 
toutes les régions de la Lune, la plupart sous différents aspects. Les 
sélénographes y trouvent la plus sûre collection de renseignements , les 
curieux le rendu le plus expressif des paysages lunaires. Il se distingue 
par la grandeur du format (o m. 5o sur o m. 60), qui permet d'em- 
brasser d'un coup d'œil des régions étendues et facilite les études compa- 
ratives. L'impression en héliogravure garantit la durée presque illimitée 
des épreuves. L'échelle oscille autour de la valeur adoptée dans la carte 
de Schmidt; elle donne de 1 m. 5o à 3 mètres au diamètre lunaire. Le 
premier chiffre est déjà suffisant pour ne laisser perdre aucun des objets 
enregistrés sur la plaque sensible; le second est motivé, dans certains 
cas, par le caractère tourmenté des régions montagneuses. On ne saurait 
d'ailleurs se soustraire à cette variabilité d'échelle , tant que l'on demeure 
strictement dans le cadre des procédés photographiques. La libration et 
la perspective s'opposent à ce que des longueurs égales nous apparaissent 
toujours sous le même angle et f amplification choisie n'entraînera aucun 
surcroît de travail quand on voudra reviser la triangulation de la sur- 
face. 

Cette grande entreprise, qui se poursuit depuis près de dix ans, a été 
dirigée dans tous ses détails par M. Loewy, qui m'a fait fhonneur de m'y 
associer dès le début. Une étude attentive des conditions du problème a 
conduit à des perfectionnements successifs dans la manière d'obtenir les 
clichés directs , aussi bien que dans les opérations ultérieures d'agrandisse- 
ment, de report sur cuivre et sur papier. Mais, grâce à la lenteur pru- 
dente apportée au début de la publication , le caractère d'homogénéité de 
fœuvre a pu être suffisamment sauvegardé ; nous en indiquerons briève- 
ment les principales étapes et les premières conséquences. 

Depuis 1890, l'Observatoire de Paris disposait d'un grand équatoriai 
coudé , le plus puissant réfracteur qu'il eût encore possédé. Par fouver- 
ture de fobjectif (o m. 60), cet instrument reste au-dessous de la lunette 
de Lick, entrée quelques années plus tôt en service. Par sa distance 
focale ( 1 8 m.) il la dépasse, et fournit par conséquent des images directes 
plus grandes. De plus une disposition spéciale, fondée sur f emploi de 
deux miroirs plans, maintient fixe dans fespace la situation du plan 
focal. 11 en résulte une facilité particulière pour f application de méca- 
nismes accessoires. Ainsi Ton peut suivre le mouvement des astres en 
laissant la lunette immobile et faisant glisser le châssis photographique 

SAVANTS. 37 



lE tfATtONALE. 



290 P. PUISEUX. 

seul avec une vitesse calculée en vue de chaque opération. Cette dispo- 
sition , reconnue la plus avantageuse pour les courtes poses , a été exclu- 
sivement employée dans ces dernières années. Déplus, l'équatorial coudé 
possédait deux objectifs échangeables, dont l'un achromatisé spécialement 
pour la photographie par les soins de MM. Henry. L'introduction d'un 
verre correctif était évitée, et l'infériorité d'ouverture trouvait dans ce 
fait une compensation probable. 

Les premiers essais de photographie lunaire au grand équatoriai 
coudé remontent aux derniers mois de 1898. Des expériences compara- 
tives montrèrent qu'il convenait de faire impressionner la plaque par 
l'image focale, plutôt que par l'image céleste agrandie. Dès le printemps 
suivant , d'excellents clichés venaient dissiper toutes les craintes et montrer 
clairement la voie à suivre dans la construction de fatlas. Toutefois le 
terme du travail apparaissait comme lointain : car les épreuves vraiment 
détaillées n'étaient obtenues qu'à de rares intervalles et semblaient exiger 
un concours exceptionnel de circonstances. 

A chaque cause reconnue d'insuccès il a fallu opposer un remède 
approprié : abriter l'instrument par une palissade, enregistrer sous les 
yeux de l'observateur la direction et la vitesse du vent pour le mettre à 
même de profiter des moments de calme; rendre mobile à volonté la 
partie oculaire de l'instrument, disposition bientôt remplacée par une 
coulisse à moteur spécial. On a étudié les oscillations du thermomètre 
sous fabri de la lunette et au dehors, pour n'exposer le tube à l'air qu'une 
fois l'équilibre établi. On s'est appliqué à rendre la température de l'in- 
strument presque invariable en donnant à fabri une double paroi , rem- 
plissant l'interstice de varech, enveloppant la lunette elle-même d'une 
couche de feutre. Toutes ces dispositions se sont montrées plus ou moins 
efficaces , et la proportion des épreuves utilisables s'est accrue. 11 a fallu 
cependant reconnaître que les ondulations des images échappent pour 
une grande jDart à notre contrôle. Tant que nous n'aurons pas de plaques 
assez sensibles pour assurer fenregistrement instantané de la Lune, l'as- 
tronome devra se tenir -k faffût des circonstances , user de persévérance , 
d'opiniâtreté même, et laisser le temps travailler pour lui. 

Du côté des procédés d'agrandissement, le terrain conquis est mieux 
assuré. Les expériences peuvent être renouvelées sans qu'on soit à la 
merci des caprices du ciel. Les seuls éléments variables qui déjouent 
quelquefois les prévisions sont la sensibilité des plaques et fintensité des 
courants électriques employés comme source lumineuse. Il a fallu cepen- 
dant bien des essais pour assigner dans chaque feuille la juste répar- 
tition de la pose et obtenir des images détaillées et intelligibles en tous 



LA CARTOGRAPHIE DE LA LUNE. 291 

leurs points. La reproduction complète du grain de la plaque originale 
n'est pas favorable à l'effet artistique. On y a tenu, cependant, comme à 
un signe précieux d'authenticité. Cette égalité de définition dans toute 
l'étendue d'une feuille de o m. 5o sur o m. 60 n'a pas été réalisée au 
même degré , croyons-nous , pour les travaux similaires faits à l'étranger. 
Elle ne représente pas, toutefois, un terme infranchissable. Une col- 
lection spéciale , formée à f Observatoire de Paris et présentée à l'Expo- 
sition universelle de 1900, comprend des feuilles de o m. 80 de côté qui 
satisfont encore à cette condition. Mais il a paru avantageux, pour 
conserver des feuilles suffisamment maniables, de s'en tenir au format 
primitivement adopté de l'Atlas. 

Depuis 189/1, il n'y a guère d'année où l'on n'ait obtenu au moins 
cinq cents clichés de la Lune. Sur le total, il n'y en a pas un sur cent qui 
ait eu les honneurs de l'agrandissement, et concouru à fexécution des 
quarante et une feuilles publiées de f Atlas; mais beaucoup sont conservés 
à titre documentaire et pourront recevoir d'autres applications. Leur 
valeur ira croissant dans l'avenir, surtout lorsque le temps aura fait subir 
à la surface de la Lune des changements assez prononcés pour qu'on 
puisse leur attribuer une marche définie. Jusqu'à ce jour ces images 
confirment le caractère de grande stabilité reconnu aux formations 
lunaires. Mais elles nous montrent en abondance des traces de destruc- 
tions partielles , de ruptures, de charriages en masse, d'épanchements 
superficiels. Etudiés sous des jours variés, tous ces traits nous affer- 
missent dans la conviction que le relief de notre satellite a une histoire , 
que cette histoire seule donne l'intelligence de l'état actuel, et que l'état 
actuel nous achemine utilement à la reconstitution du passé. 

Cette conviction a présidé à la rédaction des mémoires descriptifs 
et théoriques qui ont accompagné chacun des six fascicules parus de 
l'Atlas. Ces mémoires se complètent par des études variées , publiées dans 
les Comptes rendus de l'Académie des Sciences, dans les Annales de 
l'Observatoire, dans le Bulletin astronomique, dans f Annuaire du Bu- 
reau des Longitudes , dans la Revue de Paris , dans la Revue scientifique. 
Nous n'entreprendrons pas d'en reproduire ici les conclusions ,- beaucoup , 
du reste, seraient malaisément comprises sans figures. Nous tenterons 
cependant d'indiquer les principales directions où la recherche semble 
avoir été fructueuse et promet de fêtre encore dans l'avenir. 

L'observation quotidienne montre que le relief terrestre se modifie 
sous l'action de forces externes, transformations plus ou moins directes 
de fénergie solaire. Toutes ces forces tendent au nivellement général, 
par la destruction des saillies et le comblement des cavités. Il semble, à 

37. 



292 P. PUISEUX. 

première vue, que sur la Lune ces mêmes forces soient inactives. Mais 
elles ont agi dans le passé, comme le prouvent de nombreux indices 
recueillis sur les photographies. Nous sommes donc autorisés à conclure, 
non seulement que notre satellite possède les éléments chimiques de l'air 
et de l'eau, mais que ces éléments y ont revêtu la forme gazeuse, de 
manière à donner lieu à des phénomènes de sédiment et d'érosion. 

Plus encore que la Terre, le globe lunaire est éloigné de la figure 
d'équilibre cpie travaillent à réaliser les forces externes. Cela tient à ce 
que les forces internes entrent en action , à certaines époques , pour com- 
battre l'ellet des premières et accentuer le relief. Or ce travail , nous ne 
l'observons autour de nous qu'atténué par férosion , masqué par les sédi- 
ments ou les mers , et il faut , pour le reconstituer dans son intégrité , des 
recherches laborieuses et conjecturales. Sur la Lune, au contraire, la 
structure née des forces intérieures est presque intacte et à découvert. 
Les dépressions et les saillies suivent dans leur répartition et leur im- 
portance des lois simples et des énoncés quasi-géométriques. Aussi plus 
d'un problème de physique du globe, source d'ardentes controverses, 
donne lieu, quand il s'agit de la Lune, à une question corrélative sur 
laquelle l'accord semble devoir être bien plus aisément accompli. 

Par exemple, en ce qui concerne la distribution dans la Terre des élé- 
ments fluides et solides, nous voyons les naturalistes partagés en deux 
camps : les uns tiennent pour l'écorce mince , les autres veulent que la 
solidification ait commencé par le centre et soit, à l'heure présente, à 
peu près achevée. Posée d'abord pour la Lune, la question aurait sans 
doute été résolue dans le premier sens, et il est permis de penser que 
notre satellite apporte à la doctrine de la chaleur centrale un appui 
considérable et de nature à faire pencher la balance. 

Un autre litige, dans lequel les astronomes auraient quelque droit 
d'intervenir, concerne la formation des montagnes. Est-ce la contraction 
du globe par refroidissement qui plisse la surface? Est-ce le poids des 
sédiments qui tend à faire descendre encore les parties affaissées ? L'étude 
des photographies lunaires écarte la seconde explication et ne s'adapte 
h la première que sous réserve. 11 paraît établi , en effet , que si le refroi- 
dissement est le facteur principal de la déformation de la surface, cette 
déformation n'affecte l'allure d'un plissement que pour certaines condi- 
tions thermiques. Pour celles que la Lune a dernièrement traversées, ce 
sont au contraire l'étirement et la dislocation des couches qui prédo- 
minent. 

L'origine du volcanisme est encore le sujet de discussions qui s'im- 
posent à nous , et que deux fois , en moins de vingt ans , d'impression- 



LIVRES NOUVEAUX. 293 

nants désastres ont ranimées. Une école voit dans tous les volcans les 
manifestations d'un foyer commun; une autre fait de chaque éruption un 
accident local, subordonné à une infdtration de la mer ou des eaux 
douces. 11 n'y a nulle exagération à dire que la Lune surpasse de bien loin 
notre planète par l'ampleur et l'énergie des phénomènes volcaniques dont 
elle a été le théâtre; que la distribution des orifices, leur structure, leur 
zone d'influence, peuvent y être étudiées sur des exemples plus nom- 
breux, plus variés, plus probants que ceux dont les géologues disposent. 
Ici nous rencontrons des formes étrangement différentes de celles qui 
s'observent sur la Terre, mais cette dissemblance s'explique par l'écart 
des conditions physiques, et elle projette sur le débat auquel nous 
venons de faire allusion une lumière inattendue. Ces faits auraient pu 
être invoqués plus tôt; mais l'étude des documents photographiques leur 
communique une autorité nouvelle et ne permet plus de les négliger. 
Ainsi se trouve justifiée une fois de plus cette maxime deSénèque, que 
Langrenus, cosmographe du roi d'Espagne Philippe IV, inscrivait 
en 1 6 /i 5 en marge d'une des premières cartes de la Lune : Veniet tempus 
quo posieri nos tri iam aperia nos nescisse mirentur. 

P. PUISEUX. 



LIVRES NOUVEAUX. 



ApKrTo^évov âpiiovixà (rloix^eîa. The Harmonies of Aristoxenus, edited with trans- 
lation , notes , introduction and index of words , by Henry Macran , fellow of Trinity 
Collège Dublin and professor of moral philosophy in the University of Dublin. 
Oxford, at the Clarendon Press, 1902. 1 vol. in-S" de 3o3 pages. 

Dans une préface de quelques lignes , M. Macran expose son but et son plan. Il a 
voulu, dit-il, mettre à la portée des lecteurs anglais les écrits du plus important 
théoricien de la musique grecque antique. Il a entrepris de publier un bon texte 
et une traduction claire du grand traité d'Aristoxène , d'illustrer les plus obscurs 
passages à l'aide de citations empruntées à d'autres anciens, experts en la matière. 
Son introduction a pour objet de combattre bon nombre de préjugés qui régnent 
encore à l'endroit de cette musique. L'annotation critique est bien supérieure à celle 
de Marquard ''^ grâce à l'insertion des leçons de nouveaux manuscrits '^\ notamment 

^'' Die harmonischen Fragmente des Aristo- Strasbourg, C. m, 3i. Ce manuscrit, qui 

xenns , griechisch und deutsch mit kritischem fut brûlé par les obus allemands en août 

und exegetischem Commentar, etc. Berlin, 1870, avait été collationné quelques se- 

Weidmann, 1868. maines auparavant par l'auteur de la pré- 

(*' Manuscrit du séminaire protestant de sente notice. 



294 LIVRES NOUVEAUX. 

celles du manuscrit H , données par R, Westphal ''\ à qui nous les avions commu- 
niquées. 

L'introduction traite : A, du développement de la musique chez les anciens 
Grecs; B, des écrits conservés d'Aristoxène. Le texte de ce musicographe est suivi 
de la traduction ; puis viennent les notes explicatives , dont les renvois se rapportent 
à la page et à la ligne de l'édition '^', tandis que les variantes sont placées au bas 
de chaque page du texte. Dans la première partie de son introduction, M. Macran 
n'a pas de peine à faire justice de la thèse avancée par M. Monro, d'après laquelle 
les harmonies grecques n'étaient autre chose que des échelles de transposition. De la 
seconde partie , il ressort qu'Aristoxène a fondé la science musicale et cju'il en a 
pour ainsi dire codifié les règles. 

Le texte grec est sensiblement amélioré grâce au manuscrit de Strasbourg, à 
celui de Selden (Bibliothèque bodléienne à Oxford), collationné de nouveau, et au 
Riccardianus , de Florence, dont la collation est due à M. Van Herwerden. La tra- 
duction nous a paru généralement exacte et l'apparat critique, où Marquard est 
souvent critiqué, ne prête qu'à un petit nombre d'observaticTns rectificatives, d'ail- 
leurs assez graves. Quoi qu'il en soit, il faut se féliciter qu'Aristoxène ait rencontré 
dans M. Macran un éditeur, un interprète et un commentateur aussi compétent 
que circonspect. C. E. R. 

Festschrift Theodor Gomperz dargebracht zum siebzigsten Geburtstage, am 
29. Mârz 1903, von Schûlern, Freunden, Collegen. Wien, Alfred Hôlder, 1902, 
1 vol. gr. in-S", 4^99 pages. 

Sur les cinquante-six mémoires qui composent ce recueil , quatre seulement se 
rapportent à des sujets de littérature latine : encore l'étude de M. Ad. Bauer, 
sur Une contradiction dans Tacite, comporte-t-elle un rapprochement avec Hérodote 
et une conclusion qui s'étend à toute l'historiographie ancienne. En se limitant au 
domaine encore assez vaste de l'antiquité grecque ] les élèves , amis et collègues de 
M. Théodore Gomperz ont voulu rattacher leur œuvre au beau livre des Griechische 
Denker. C'est pourquoi aussi les études de philosophie grecque occupent ici une 
place prépondérante; je signalerai les travaux de MM. H. von Arnim, Les âges du 
monde chez Empédocle; D. Comparetti, Un fragment philosophique, d'après un pa- 
pyrus gréco -égyptien; H. Diels, Un hymne orphique à Déméter;V. Hensel, Sur le So- 
phiste de Platon; J. Kohm, La démonstration dans le Charmide; P. Wendland, La 
constitution du texte de l'écrit aristotélicien 'ssepl aî(Tdrj(JS(os «ai aîcrdrjTÔiv', C. W^essely, 
Sur Diogène le Cynique, etc.... Dans le même ordre d'idées, un assez grand 
nombre de collaborateurs ont étudié l'histoire des théories littéraires chez les 
Grecs : J. Bywater, Sur certains termes techniques duns la poétique d'Aristote ; 0. Cru- 
sius. Les kvayveofrl iHoi [Ar'ist., Rhet., III, 12); 0. Immisch , Sur la Chrestomathie de 
Proclus et sur la poétique des anciens; E. Szanto, Sur la Poétique d'Aristote. Quelques 
autres articles ont un intérêt plus exclusivement littéraire: F. Blass, Observations 
sur le banquet de Platon (examen de quelques corrections destinées à rétablir la 
correspondance rythmique entre certains membres de phrase); H. Jurenka, Les 

C) Aristoxenns von Tarent, Melik nnd sîble : le lecteur est obligé, après avoir pris 

Rhythmik des classischen Hellenenthams , ûber- connaissance du texte, d'y revenir en rétro- 

setzt nnd erlàutert durch R. fVestphal, t. II gradant de l'annotation à ce texte, ou de le 

(posthume, p. p. F. Saran),p. 102. suivre en se reportant, chemin faisant, à 

(*) L'inconvénient de ce procédé est sen- l'annotation. 



LIVRES NOUVEAUX. 295 

odes VJ et VII de Bacchylide s'adressent-elles à un seul vainqueur ou à deux? F. Max, 
Sur la date de l'Œdipe-Roi de Sophocle; Th. Reinach, Arisloxène, Aristote , Théo- 
pkraste; Reisch, Sur l'histoire primitive de la tragédie attique; H. Weil, Xènophon et 
l'avenir du monde grec; Zielinski, La suite des idées dans les chants du chœur d'Anti- 
gone. La plupart de ces savants mémoires (et j'en omets des plus considérables) 
échappent à une analyse sommaire. En voici quelques autres dont je résumerai en 
peu de mots les conclusions : M. 0. Benndorf trouve dans une inscription funéraire 
de Telmessos le nom d'un poète Boethos, qu'il identifie avec l'auteur d'une épi- 
gramme de VAnthol. Palat., IX, 248; M. E. Bormann essaie une restitution nou- 
velle de l'inscription métrique gi'avée, selon Kirchhoff, sur un monument commé- 
moratif de la bataille de Marathon [CI. A., I, 333); M. A. Engelbrecht présente 
quelques observations sur les Scènes de funérailles dans Homère, comme une sorte 
de complément au récent travail de M. W. Helbig sur le même sujet; M. Am. 
Hauvette, à propos d'un vers d'Archiloque , propose de réduire à une seule anec- 
dote le double récit que fait Plutarque de la rencontre de Périclès avec la sœur 
de Cimon (Plut., Pericl., 10 et 28). Les études de M. Kalinka sur Thucydide 
offrent entre autres une judicieuse discussion du texte d' Aristote, kdtjv. 'aoX., 
4,2, sur les conditions requises des candidats aux fonctions de stratège. M. Kukida 
définit avec beaucoup de justesse le sens du mot ÈXXyjves dans le Discours aux 
Grecs, de Tatien. Selon une ingénieuse explication de M. Mùnsterberg, les chevaux 
des haras publics d'Argos s'appelaient ^to^ijhovs ïintot , du nom de leurs ancêtres 
mythiques, dérobés par Héraclès au roi des Bistones, Diomède. C'est par une 
confusion amusante que ce nom de Diomède a été pris pour celui d'un Athénien , 
à qui Alcibiade avait emprunté son attelage quand il remporta la victoire à Olympie 
(cf. Isocrate, tsspl tov Ksiryovs). Finissons par une jolie trouvaille de M. Ad. Wil- 
helm : le héros AdtrvAAos, dont le nom se retrouve aujourd'hui sur un fragment 
de comptes athéniens, avait été fameux dans l'antiquité, au point de donner lieu 
à un proverbe (Zenob. , III, 10). Mais le sens de ce proverbe s'était perdu, et le 
nom de ce héros passait jusqu'à ce jour pour une simple altération du mot d'Alcée : 
« Buvons ... il n'y a plus qu'un filet de jour », SdKTuÂos à[i.épa (Bergk, fr. 4i ). 

Am. H. 

Pierre Corneille et le théâtre espagnol, par Guillaume HuszXr. — Paris, Emile 
Bouillon, 190^, in- 16 de 3o6 pages. 

M. Huszàr a lu à peu près tout ce qui a été pubhé sur les rapports du théâtre de 
Corneille et de la comedia espagnole, et, saiiif une exception qu'il veut bien faire 
en ma faveur, il trouve que la critique française a sur cette question presque tou- 
jours péché par ignorance ou par hostilité. Il se flatte , au contraire , d'arriver à une 
impartialité absolue par la raison , pour lui décisive , qu'il a l'avantage de n'être ni 
Français, ni Espagnol, mais Hongrois. Il jette donc un coup d'œil sur le développe- 
ment parallèle du théâtre espagnol et du théâtre français, et il constate que Lope 
de Vegaa assuré dans son pays le triomphe du drame national, tandis que Corneille, 
qui n'était point a un génie novateur capable de braver les savants», a retardé, en 
s'attachant au «classicisme» par étroitesse d'esprit, le développement du théâtre 
français (cf. p. 1 15, 1 18 et 126). — Examinant ensuite les caractères de la come- 
dia, M. Huzàr nous montre, après M. Viel-Castel, comment y sont traduits le senti 
ment religieux et le sentiment monarchique de son pays et de son époque, et, à 

f>ropos du rôle qu'y jouent l'honneur et l'amour, il reprend, sans accepter toutefois 
a distinction que je continue à croire nécessaire entre l'âge de Lope et celui de 



296 LIVRES NOUVEAUX. 

Calderon, quelques-unes des idées que j'ai déjà exprimées et sur lesquelles je n'ai 
pas encore changé d'avis. Comme les qualités de forme lui paraissent tout à fait 
secondaires au théâtre, il ne reproche au drame espagnol que de faire une part 
trop grande à l'exagération et au hasard, c'est-à-dire au romanesque. — Il a des 
reproches autrement graves à adresser à notre théâtre classique et à son plus glo- 
rieux fondateur. Corneille, dit-il, ne pouvait présenter sur la scène française des 
peintures qui auraient choqué les habitudes de son public. Il a donc enlevé au réper- 
toire espagnol toute couleur. D'autre part, s'il a appris de la comedia à traduire 
parfois le sentiment religieux et le sentiment monarchique, et à représenter dans 
des situations extraordinaires des personnages à la volonté exaltée , il n'a été qu'in- 
directement effleuré par l'esprit contemporain , et , victime de son classicisme , il n'a 
pas su donner une valeur nationale à ses héros qui ne sont ni antiques, ni Fran- 
çais , mais à moitié Espagnols , et qui ne réalisent point un type d'humanité éter- 
nelle, n'étant que «des entités abstraites, avec lesquelles il opère comme avec des 
quantités mathématiques» (p. 213). — Reprenant enfin la suite des pièces de Cor- 
neille, M. Huszàr énumère les emprunts déjà signalés qui y sont faits 4 l'Espagne 
et qui , d'après lui , contraignent tous les esprits indépendants à refuser à leur auteur 
ce mérite de l'originalité dont manque d'ailleurs la littérature française classique 

Voilà la thèse de M. Huszàr. Je ne puis pas la discuter en quelques lignes. J'ai, 
déjà du reste donné par avance ma réponse dans mon étude sur La comedia espa- 
gnole en France ( Paris , Hachette , 1 900 ) , et ce n'est pas à moi de dire lequel de 
M. Huszàr, qui est Hongrois , ou de moi-même , qui ne suis que Français , s'est montré 
le plus impartial. Des six chapitres du livre de M. Huszàr, le premier (où il fait non 
sans parti pris, mais d'une manière assez complète, l'historique de la question) est 
le plus utile à consulter. Il ne faut chercher dans les cinq autres aucun document 
nouveau de quelque importance. M. Huszàr n'a guère fait porter ses recherches que 
sur les premières comédies de Corneille (qui, à mon avis, ne subit directement 
l'influence de l'Espagne qu'à partir de Vllliision comique), et il n'aboutit sur ce 
point qu'à des hypothèses de la plus étrange fantaisie. Le véritable intérêt de son 
étude est dans la thèse même qu'il soutient et dans sa prétendue «objectivité». Je 
laisse à ses lecteurs le soin de la juger. Je dois ajouter cependant que M. Huszàr 
est bien informé et qu'il est sincère. Il serait injuste de le présenter comme un 
« Franzosenfresser ». Je le crois seulement égaré par ses préférences personnelles 

f)0ur la forme libre du drame , et surtout par l'idée étroite qu'il se fait de l'invention 
ittéraire. Son livre ne diminuera certainement en rien notre culte légitime pour 
Corneille , mais s'il nous apprenait à goûter davantage la comedia espagnole , il ne 
nous rendrait pas un médiocre service. 

E. Martinenche. 

Correspondance des Directeurs de l'Académie de France à Rome avec les Surinten- 
dants des Bâtiments^ publiée d'après les manuscrits des Archives nationales par 
MM. Anatole de Montaiglon et Jules Guiffrey, t. XII, 1764-1774, un vol. in-8% 
Paris, 1902. 

Commencée il y a une quinzaine d'années , cette publication présente l'histoire 
d'une des créations de Colbert qui ont fait le plus d'honneur au grand ministre et 
à la France. L'Académie de France à Rome comptera bientôt deux siècles et demi 
d'existence. A travers des vicissitudes sans nombre, elle a résisté jusqu'ici à tous les 
changements de régime, à toutes les révolutions. Les lettres échangées entre son 



LIVRES NOUVEAUX. 297 

Directeur et le chef de l'administration des Beaux-Arts contiennent les détails les 
plus minutieux sur son organisation , ses travaux , son personnel , les difficultés de 
diverse nature qu'elle a traversées. Sans doute, ces documents renferment plus d'un 
passage inutile et bien des répétitions ; mais n'y aurait-il pas eu danger à tronquer 
des pièces originales? Qui peut jamais savoir si telle particularité, en apparence Ibrt 
insignifiante , ne fournira pas de précieuses indications à un travailleur bien informé ? 

Voici, par exemple, ces requêtes de banquiers parvenant à grand'peine à se faire 
rembourser de leurs avances. Ces correspondances sur des questions d'intérêt nous 
révèlent un des plus graves dangers qui menacèrent jusqu'en 1792 l'existence 
même de l'Académie de France à Rome. 

La période allant de 1764 à 1774, qui fait l'objet de ce tome douzième, est 
remplie par le Directorat de Charles Natoire. Cet artiste avait toute la confiance du 
marquis de Marigny; il resta vingt-quatre ans à la tête de l'Académie. Quand on 
dut le remplacer à un âge fort avancé , il laissa les affaires de l'Académie dans un 
grand désarroi. Et cet exemple prouva l'inconvénient de proroger trop longtemps 
un directeur dans ces fonctions délicates. 

Au cours de la période qu'embrasse le présent volume survint un incident dont 
le retentissement a été considérable. Un pensionnaire architecte, Adrien Mouton, 
ayant été renvoyé de l'Académie pour avoir refusé de se soumettre aux devoirs 
religieux auxquels tous les habitants de Rome étaient astreints, intenta un procès 
en dommages-intérêts au Directeur devant le Châtelet de Paris. Natoire fut condamné 
à une indemnité de dix mille livres. L'intervention de M. de Marigny fit porter 
l'affaire devant le Conseil du Roi, où Natoire obtint définitivement gain de cause; 
mais son autorité ne s'en trouva pas moins profondément ébranlée, et sa situation 
devint, par suile, des plus difficiles. 

D'autres incidents moins graves viennent rompre de temps en temps la mono- 
tonie de cette correspondance administrative. Les pièces que M. Tausserat-Radel 
a tirées des Archives du Ministère des Affaires étrangères , lettres de l'ambassadeur 
auprès du Saint-Siège, réponses du Ministre, nouvelles de Rome, fournissent de 
piquants détails sur les menus incidents qui agitent et passionnent la société romaine 
et apportent une utile diversion à la sécheresse du document principal. 

Le présent volume va jusqu'au 26 mai 1774= la dernière pièce porte le n° 6^95. 
C'est le nombre des lettres imprimées jusqu'ici. La publication doit s'arrêter à la 
Révolution. Deux ou trois volumes sont nécessaires pour la terminer. Elle consti- 
tuera un monument unique élevé en l'honneur de l'Académie de France à Rome. 

H. D. 

Catalogue des Autographes composant la collection de M. E. Gourio de Refuge 
( 1" série). Académie française. Paris, Noël Charavay, 1902 (iv-175 pages et table). 

Ce catalogue d'une vente dont la première vacation a eu lieu en décembre der- 
nier s'annexera comme un document utile à l'histoire des Académies. La collection 
réunie par M. de Refuge, neveu d'Alexandre Duval, de l'Académie française, et de 
Victor Regnault , de l'Académie des Sciences , était fort riche. Dans « les correspon- 
dances » de son oncle et de son beau-père , ainsi que dans celle de François Mazois , 
auteur des Ruines de Pompéi, M. de Refuge avait trouvé nombre de lettres intéres- 
sant le «nouvel Institut», d'où il était passé à l'étude des anciennes Académies (voir 
son Catalogua raisonné des membres de l'ancienne Académie des Inscriptions et Belles- 
Lettres, dans V Amateur d'autographes do 1891-1892). — Les fascicules ultérieurs du 
catalogue de cette collection contiendront l'Académie des Inscriptions, celle des 

SAVANTS. 38 



298 LIVRES NOUVEAUX. 

Sciences, celle des Beaux- Arts, celle des Sciences morales. Le présent fascicule, 
dont les courtes notices biographiques paraissent avoir été établies avec grand soin 
par M. Raoul Bonnet, avec l'aide du savant M. Lhuillier, président de la Société 
archéologique de Seine-et-Marne, offre, avec l'indication sommaire du contenu des 
lettres, depuis Antoine Godeau jusqu'au marqxiis de Vogué, de très nombreux 
fac-similés de signatures d'académiciens. Il y a des lacunes, — Pierre Corneille, 
entre autres, et Marivaux, — mais fort peu. Et la lecture de ce document ne nous 
laisse qu'un regret : celui qu'une si belle collection ne soit pas venue enrichir les 
archives de l'Académie française ou la Bibliothèque de l'Institut. 

A. Rébelliau. 

Emile Picard. Exposition universelle de 1900. Rapports du Jury international. Intro- 
duction générale, 2' partie. Sciences, i broch. in-4" de ii5 p. Paris, Imprimerie na- 
tionale , 1901. 

On entend parfois émettre des doutes sur l'utilité des Rapports souvent volumineux 
(jui forment l'épilogue habituel desElxpositions universelles. Cet usage serait pourtant 
unanimement approuvé , si tous ces Rapports égalaient en valeur et en intérêt celui 
que M. Picard a donné sur les progrès accomplis dans les diverses sciences depuis 
quinze ou vingt ans. Fixer le point où chaque science est arrivée, exposer les 
hypothèses nouvelles, laisser présager les tendances prochaines , voilà ce que 
M. Picard a su faire dans un fascicule dont l'étendue dépasse à peine cent pages. 
Dominant chaque partie du sujet, il ne se laisse pas accabler sous la multiphcité 
des détails ; il évite pourtant toute omission. Ce Rapport est une véritable Histoire 
des sciences à lajin du xix' siècle, et c'est le titre exact qu'il devrait porter. 

Ecrite dans une langue très claire, qui est celle du commun usage, cette histoire 
est accessible à toute personne cultivée. On ne sam'ait trop la recommander aux 
étudiants en sciences : élèves des Facultés, de l'Ecole normale supérieure, de l'Ecole 
polytechnique , de l'Ecole de physique et de chimie. En même temps qu'elle leur 
donnera vme vue d'ensemble sur les sciences, cette lecture ne saurait manquer 
d'exciter leur esprit aux travaux solides. 

Sous le titre de Remarques Jinales , l'auteur a réuni quelques observations d'ordre 
général sur « le mutuel appui que se prêtent les diverses parties de la science » , 
ainsi que sur les entreprises scientificjues collectives, telles que celles qui sont pro- 
jetées ou même déjà ébauchées par l'Association internationale des Académies. 

Il est une autre remarque que l'auteur , parlant au nom d'un jury international , ne 
pouvait formuler, mais qui se dégage de la lecture de ce Rapport, c'est la grande 
part^des Français dans le progrès contemporain des sciences. Impartial et équitable, 
M. Emile Picard loue, selon leur juste mérite, les travaux d'un Helmholtz, d'un 
Hertz ou d'un Maxwell. Mais les noms des savants français s'imposent à lui à 
chaque page , si bien que cette histoire des sciences à la fin du xix' siècle , intéres- 
sante et instructive pour tous, est, en outre, singuhèrement réconfortante pour 
nous. H. D. 



CHROiNIQUE DE L'INSTITUT. 299 



CHRONIQUE DE L'INSTITUT. 



ACADEMIE FRANÇAISE. 

Hommage à la mémoire de M. Gaston Paris. — M. le Secrétaire perpétuel a 
donné lecture , dans la séance du 2 avril , de la lettre suivante , qui lui a été adressée 
par lord Reay , président de la British Academy : 

«Londres, le 26 mars igoS. 
« Monsieur le Secrétaire , 

«L'Académie britannique, dans sa séance plénière d'hier, à l'unanimité, adopta 
une résolution pour exprimer à votre Académie sa profonde sympathie à l'occasion 
de la perte si sensible qu'elle a faite dans la personne de M. Gaston Paris, dont le 
décès est regretté de toutes les Académies , qui apprécieront le mérite exceptionnel 
des œuvres du défunt et l'impulsion qu'il a donnée aux études qu'il dirigeait avec 
une si grande autorité. 

« Veuillez agréer. Monsieur, les assurances de ma plus haute considération. 

« Le Président : Reay » ^'l 

— M. le Secrétaire perpétuel a aussi donné lecture, dans la séance du 2 avril, 
d'une lettre du Président de V Alliance française, rendant compte à l'Institut de 
l'emploi que l'Alliance a fait, cette année, des fonds qui lui ont été attribués sur le 
prix Debrousse. 5,ooo francs ont été employés à fonder, à Valence (Espagne), une 
école où deux instituteurs , venus du département de la Haute-Garonne , enseignent 
le français à près de 300 jeunes Espagnols. 

Cette école rendra des services à une population dont une partie émigré tous les 
ans en Algérie, et qui éprouve le besoin de se familiariser d'avance avec notre 
langue. 

Dictionnaire. Continuant le travail de préparation de la huitième édition du 
Dictionnaire de l'usage, l'Académie a étudié les mots compris entre colorier et 
comédie. 

Réception. L'Académie a fixé au jeudi 4 juin la réception de M. Edmond Rostand. 

Candidatures. L'Académie a fixé au jeudi 18 juin les élections aux fauteuils 
vacants par Suite du décès de MM. Gaston Paris et Ernest Lcgouvé. 

L'Académie a reçu les lettres de candidature de MM. Frédéric Masson , Janssen 
et Jules Delafosse, qui se présentent en remplacement de M. Gaston Paris; et celles 
de MM. René Bazin, de Porto-Riche, Haraucourt, Emile Gebhart, Gustave Lar- 
roumet et Janssen, qui se présentent en remplacement de M. Legouvé. 

Prix Gobert. L'Académie a décerné le prix Gobert à M. Pierre de Nolhac, con- 

^'^ M. le Secrétaire perpétuel de l'Acadé- une lettre conçue dans des termes ana» 
naie des Inscriptions et Belles-Lettres a reçu logues. 

38. 



300 CHRONIQUE DE L'INSTITUT. 

sorvateur du Musée national de Versailles, directeur adjoint à l'Ecole des hautes 
études, pour son ouvrage : La création de Versailles. 

Prix Archon Despérouses. L'Académie a décerné un prix de 1,000 francs à 
M. Louis Mercier, pour son ouvrage : Voix de la terre et du temps; deux prix de 
800 francs chacun , à M""" Marguerite Comert , pour son ouvrage : Le Cœur nostal- 
gique, et à M. Jean Renouard, pour son ouvrage : Provence ; une mention à 
M. Edouard Montier, pour son ouvrage : L'automne des lis. 

Prix Le Fèvre Deumier de Pons. Ce prix, de la valeur de 1 ,000 francs, est partagé 
également entre M"' Amélie Mesureur, pour son ouvrage : Gestes d'enfant, et 
M. Duvauchel, pour son ouvrage : Poèmes de Picardie. 

Legs. L'Académie a définitivement accepté le legs, qui lui a été fait par M. Jules 
Faivre, de deux prix Montyon de 5oo francs chacun, qui devront être décernés tous 
les ans à* deux personnes qui se seront fait remarquer par leur bonne conduite. 

ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS ET BELLES-LETTRES. 

Communications. 3 avril. M. Ph. Berger communique , de la part de M. Schrœder, 
consul général d'Allemagne à Beyrouth, une nouvelle inscription provenant du 
temple d'Echmoun à Sidon. 

Cette inscription présente un intérêt capital parce qu'on y trouve le titre de Roi 
des Rois cherché en vain jusqu'à présent dans l'épigraphie sémitique. Elle comble la 
lacune qui existait entre le roi Bodastoret et son grand-père Echmounazar et nous 
fournit le nom d'un nouveau prince de la famille royale, Sydykjaton. 

— M. le capitaine Weill signale l'existence, sur les rochers du Ouady Magharah , 
au Sinaï, de deux bas-reliefs publiés en 1869, ^^^ lesquels on reconnaît le cartouche 
de Mersekha , roi de la période thinite antérieure à l'ancien empire memphite ( vers 
4.000 av. J.-C). Ce fait prouve que l'exploitation des mines de turquoises de 
Magharah avait déjà commencé à cette époque ancienne , et que les rois archaïques 
d'Abydos réunissaient déjà sous leur autorité l'Egypte entière de l'époque histo- 
rique. 

S avril. M. S. Reinach étudie l'œuvre du sculpteur Strongylion, qui florissait à 
Athènes vers [\.\o av. J.-C. et dont une Artémis courant, sculptée pour un temple 
de Mégare , a été imitée par Praxitèle. Strongylion était aussi l'auteur d'une sta- 
tuette d'Amazone que l'on transportait dans les bagages de Néron. M. S. Reinach 
pense qu'une belle statue d'Artémis court-vêtue, découverte en i865 à Lesbos et 
conservée au musée de Constantinople , dérive d'un original de Strongylion. Elle 
offre, en effet, des analogies avec les motifs favoris de Praxitèle, mais elle est d'un 
style plus archaïque, qui atteste encore l'influence de la grande école du v' siècle, en 
particulier de Polyclète et de Phidias. 

— M. Héron de Villefosse communique le texte d'un certain nombre de grafTites 
tracés sur des poteries découvertes, il y a plus de vingt-cinq ans, au sommet du 
Puy-de-Dôme, sur l'emplacement du célèbre temple de Mercure. Ces petites in- 
scriptions contiennent en abrégé une formule votive de quatre lettres où on peut 
i^trouver le nom gaulois du dieu adoré dans ce temple , Vasso Kalata. Ces poteries 
inscrites sont les débris d'ex-voto offerts par des gens de modeste condition , par 
des paysans qui, à l'époque romaine, désignaient encore le dieu sous son nom pri- 
mitif et vulgaire comme au temps de l'indépendance. Il rapproche ces poteries 



CHRONIQUE DE L'INSTITUT. 301 

d'un groupe d'inscriptions , malheureusement perdues, qui fut trouvé, à ia fin du 
XVII* siècle, à l'embouchure du Rhin. 

— M. Léopold Delisle communique, de la part de M. H. Yates Thompson, la 
photographie d'une grande peinture exécutée par Jean Foucquet, On a lu, dans 
le présent numéro du Journal (voir ci-dessus, p. 265), un article de M. L. Delisle sur 
ce sujet. 

17 avril. M. Héron de Villefosse signale une curieuse mosaïque récemment dé- 
couverte à Villelaure (Vaucluse). Le tableau central, entouré de scènes de chasse, offre 
une représentation fort rare : celle de la nymphe Callisto, dont l'aventure a été 
racontée en détail par Ovide , dans les Métamorphoses. Le mosaïste a choisi le moment 
où Diane , ayant constaté les amours de sa compagne favorite avec Jupiter, la chasse 
de son cortège. Callisto, dans cette scène de châtiment, apparaît dépouillée de ses 
vêtements par les nymphes ses compagnes; Diane irritée est debout devant elle et 
l'interpelle avec un geste menaçant. 

— M. Châtelain fait une communication sur le manuscrit d'Hygin, écrit en notes 
tironiennes, offert au pape Jules II et célébré par Pierre Bembo dans une lettre du 
20 janvier i5i3. Ce manuscrit, cherché en vain dans la Bibliothèque du Vatican, 
semblait perdu. Un volume exposé dans la vitrine de l'Ambrosienne , à Milan , con- 
tient une partie du traité d'Hygin, De Sideribus, qui paraît répondre à la description 
de Bembo. 

— M. Salomon Reinach montre à l'Académie la photographie d'une intéressante 
figurine en ivoire, représentant un danseur, qui a été découverte à Cnossos (Crète) 
par M. Arthur Evans. 

2U avril. M. Hamy communique des extraits d'une lettre de M. Auguste Cheval- 
lier, chef de la mission scientifique du Chari-Lac Tchad, subventionnée par l'Aca- 
démie sur les revenus de la fondation Garnier. Cette lettre , datée de UdelLé , 5 février 
igoS, fait savoir que, depuis la fin de novembre, M. Chevallier est parvenu dans 
la région du Moyen-Chari et a relevé le cours supérieur de ce fleuve et de ses 
affluents orientaux. Il a rencontré à 8o kilomètres d'Udellé,par 827 mètres d'altitude, 
le point de convergence des bassins du Chari, du Congo et du Nil. Conduit par le 
fils du sultan Snoussi, il allait partir à la découverte d'un lac situé aux confins du 
Darfour, du Dar Rounga et du Ouadaï et que les Arabes appellent Mamoan. 

Cette région est encore absolument inconnue. Ni Potagos, ni Nachtigal, ni 
Junker, ni Lupton bey , les seuls explorateurs qui se sont aventurés dans ces pai'ages , 
ne l'ont traversée. 

— M. Héron de Villefosse présente, de la part du R. P. Delattre, une aquarelle 
représentant un personnage en couleur placé sur un sarcophage phénicien. 

— M. Charles Joret lit une note du docteur Bonnet, attaché au Muséum d'his- 
toire naturelle, sur les ligures peintes dans un manuscrit de Dioscoride conservé 
à la Bibliothèque nationale. 

Don. M, le Président a annoncé à l'Académie, dans la séance du 2A avril, que 
M. le duc de Loubat avait mis à la disposition de M. le Directeur de l'Ecole française 
d'Athènes une nouvelle somme de 20,000 francs, à affecter à la continuation des 
fouilles de Délos. C'est donc d'un crédit total de 5o,ooo francs que les fouilles de 
Délos sont présentement dotées, grâce à la libéralité de M. le duc de Loubat. 



302 CHRONIQUE DE L'INSTITUT. 

M. le Président fait incidemment remarquer que les Ecoles françaises d'Athènes 
et de Rome jouissent maintenant de la personnalité civile , ce qui les rend aptes à 
recevoir des dons et des legs. 

ACADÉMIE DES SCIENCES. 

Nécrologie. L'Académie a éprouvé la perte de M. Louis de Bussy, membre titu- 
laire dans la section de géographie et de navigation, décédé à Paris le 24 avril 
1903. 

M. de Bussy était né à Nantes le 22 mars 182a. Il entra à l'Ecole polytechnique 
en 184^2 et en sortit dans le corps du génie maritime. 

Toute sa carrière fut consacrée à la construction des navires de guerre et à l'étude 
des problèmes nouveaux que suscite cette industrie perpétuellement en transforma- 
tion. Pendant la guerre de Crimée, il dirigea à Lorient la construction des bom- 
bardes qui opérèrent à Sweaborg. Détaché au service des bois de la Marine et ensuite 
aux forges de La Chaussade, il revint, en 1862, à Lorient pour travailler sous les 
ordres de Dupuy de Lôme. 

Depuis 1871, un nombre considérable des navires composant nos flottes, cui- 
rassés, croiseurs, canonnières cuirassées, torpilleurs -avisos, garde -côtes, furent 
construits sur les plans et sous la direction de M. de Bussy. 

H parvint au sommet de la hiérarchie de son corps et fut directeur des construc- 
tions navales, membre du conseil d'amirauté et inspecteur général du génie ma- 
ritime, 

L'Académie l'avait élu membre titulaire , le 1 4 niai 1 888 , en remplacement de 
M. le général Perrier. 

Election. L'Académie a procédé, dans sa séance du 27 avril, à l'élection d'un 
correspondant dans la section de géométrie en remplacement de M. Fuchs, de 
Berlin , décédé. 

La section avait classé les candidats dans l'ordre suivant : en première ligne : 
M. Noether, d'Erlangen; en deuxième ligne {ex œguo et par ordre alphabétique) : 
MM. Bianchi, de Pise; Frobenius, de Berlin; Gordan, d'Erlangen, Hilbert, de 
Goettingue, et Lerch, de Fribourg (Suisse). 

Au premier tour de scrutin, M. Noether a été élu. 

M. Max Noether est né à Mannheim en i844. Elève de Schoenfeld, Rirchhoff, 
Hesse et Clebsch, il conamença à enseigner les matliématiques à l'Université de 
Heidelberge en 1870. Il fut chargé de cours à l'Université d'Erlangen (Bavière) en 
1876, et nommé professeur titulaire de mathématiques à la même Université 
en i888. En 1882, l'Académie des sciences de Berlin lui décerna, en même temps 
qu'au regretté Henri Halphen (depuis membre de l'Institut), le prix Stein. 

Les travaux mathématiques de M. Max Noether, qui se rattachent d'un côté aux 
études de Clebsch et d'un autre à celles de B. Riemann, ont principalement porté 
sur les théories des fonctions algébriques à une ou plusieurs variables. Une partie 
notable de ses travaux a été insérée dans les Mathematiscke Annalen. L'une des prin- 
cipales œuvres de M. Noether est intitulée Bericht ûber die Entwicidung der Théorie 
der algebraischen Functionen in altérer and neuerer Zeit. (Sitzungsberichte der Deut- 
schen Mathematiker-Vereinigung, iSgS.) 

Histoire des sciences. M. Mascart a lu, dans la séance du 6 avril, une importante 
notice sur la vie et les travaux de sir Georges- Gabriel Stokes, ancien associé 



CHRONIQUE DE L'INSTITUT. 303 

étranger, dont le Journal des Savants a récemment annoncé le décès (n° de mars, 
p. i85). Cette notice a été publiée dans les Comptes rendus de l'Académie, 
t. CXXXVI, p. 841-8/16. 

ACADÉMIE DES BEAUX-ARTS. 

M. le Ministre de ITnstruction publique et des Beaux- Arts informe l'Académie 
qu'il est tout disposé à souscrire au désir qu'elle a exprimé de posséder un buste 
de M. le comte Delaborde. 

Dictionnaire des Beaux-Arts. L'Académie entend, en première lecture, le texte du 
mot galerie. Il est décidé que l'article sera complété par l'énumération des princi- 
pales Galeries contenant des œuvres d'art. 

ACADÉMIE DES SCIENCES MORALES ET POLITIQUES. 

Nécrologie. L'Académie a éprouvé la perte de M. Antonin Lefèvre-Pontalis , 
membre libre, décédé à Paris le dimanche 19 avril 1908. 

Né à Paris, le 19 août i83o, M. Antonin Lefèvre-Pontalis avait, en 1862, été 
nommé auditeur au Conseil d'Etat. Il le quitta en i863 pour entrer dans la vie 
publique. Il fut envoyé, par le collège électoral de Seine-et-Oise , en 1869, ^^ 
Corps législatif, et, en 1871 , à l'Assemblée nationale. Il ne fut pas réélu aux élec- 
tions législatives de 1876. Mais, à celles de i885, il entra à la Chambre comme 
député du Nord. Il ne fut pas renommé en 188g. 

L'Académie le nomma membre libre, en remplacement d'Hippolyte Carnot, le 
2 juin 1888. 

Il appartint, dès l'origine, à la Société antiesclavagiste de France, fondée par 
le cardinal Lavigerie et Jules Simon, et il y remplissait encore, au moment de 
son décès, les fonctions de secrétaire général. 

Ses études ont porté simultanément sur l'histoire et sur les questions législatives. 
Voici les titres de ses principaux ouvrages : Les lois et les mœurs électorales en France 
et en Angleterre , 1 vol. in-12, Paris, 1864. — Vingt années de République parlemen- 
taire au XV 11° siècle. Jean de Witt, grand pemionnaire en Hollande, 2 vol. in-8"', 
Paris, 1884. — Les élections en Europe à la fin du xix' siècle, 1 vol. in-12, 
Paris, 190a, \ .■ 

Communication. 4 avril. M. Levasseur donne lecture de la partie des conclusions 
de son Histoire des classes ouvrières en France depuis il 89 relative à la période ré- 
volutionnaire. 

Legs. L'Académie est autorisée à accepter, pour la fondation Carnot, un legs de 
2,000 francs, qui lui a été fait par M"' veuve Bergeron. 

BIBLIOTHÈQUE DE L'INSTITUT. 

M. Edmond Doutté a fait don à la bibliothèque de l'Institut d'un Album (in-8° 
N. S. 4913), renfermant vingt-quatre photographies, prises par lui au cours de son 
récent voyage au Maroc. Toutes représentent des monuments sacrés : Kerkours ou 
tas de pierres sacrées, supportant parfois un bâton au bout duquel flotte un haillon; 
enceintes sacrées ; colonnes de pierres élevées par les fidèles ; porte de la mosquée , 
en partie ruinée, d'Ibn Toumert, le mahdi almohade, à Tin Mel, dans le Haut 
Atlas; arbres sacrés aux branches desquels pendent des haillons; fenêtre grillée 



304 CHRONIQUE DE L'INSTITUT. 

du marabout de Sidi Omer Alilech, à Tanger, à laquelle les fidèles attachent des 
objets. Cette collection de photographies est intéressante pour l'iiistoire de la reli- 
gion au Maroc. 

— La Bibliothèque de l'Institut a reçu un exemplaire des reproductions de deux 
importants manuscrits appartenant à la Bibliothèque nationale : l'Anthologie de 
poètes latins, dite de Sauniaise, et le Psautier de saint Louis (Paris, impr. Berthaud 
frères). 

M. Henri Omonl explique, dans la notice placée en tète de V Anthologie, comment 
ce manuscrit célèbre est entré à la Bibliothèque nationale : « C'est en l'année 1 6 1 5 
que l'érudit bourguignon Claude de Saumaise le reçut d'un de ses compatriotes , 
Jean Lacurne, bailli d'Arnay-le-Duc. Après la mort de Saumaise, en i635, ses 
manuscrits passèrent à son fils, qui les légua, en i66i, à deux conseillers au Par- 
lement de Bourgogne, Philibert de La Mare et Jean-Baptiste Lantin. U Anthologie 
latine semble avoir été comprise dans la part de Lantin, et après la mort du fils de 
celui-ci, en 1766, ses héritiers vendirent à la Bibliothèque plusieurs des manuscrits 
qui avaient jadis appartenu à Saumaise. » 

Le manuscrit de V Anthologie latine, inscrit sous le numéro- 1 0,3 18 du fonds 
latin, est un volume grand in-d" de 290 pages, d'une grosse écriture onciale assez 
élégante, qui peut remonter à la fin du vii° ou au début du viii° sièle. 

Le Psautier de saint Louis (manuscrit latin n° loSaS) est un volume de format 
petit in-4.°, comptant 360 feuillets de parchemin. Il est permis de conjecturer, 
d'après certaines mentions , dit M. Omont dans la notice préliminaire, qu'il a été 
copié et enluminé après l'année i252, date de la mort de la reine Blanche de 
CastiHe, et avant l'année 1270, date de la mort de saint Louis. 

Soixante-dix huit peintures, formant un recueil d'images des principales scènes de 
la Bible, ont été placées en tête du volume. Elles sont accompagnées de notices 
explicatives dont la liste précède la reproduction des planches. Ce Psautier a déjà 
été l'objet de diverses études. M. L. Delisle lui a notamment consacré une notice 
dans V Histoire littéraire de la France, t. XXXI, p. 268-269. 

PUBLICATIONS DE L'INSTITUT. 

Académie des Liscriplions et Belles-Lettres. — Recueil des Historiens de la 
Frange. — Obituaires de la province de Sens, t. I. Diocèses de Sens et de Paris. 
Publié par M. Auguste Molinier, sous la direction et avec une préface de M. Au- 
guste Longnon, membre de l'Institut, 1" et 2°" parties, a vol. in-4.°, Paris, Impri- 
merie nationale, librairie C. Klincksieck, 190a. 

Pouillés de la province de Rouen, publiés par M. Auguste Longnon, membre de 
l'Institut, 1 vol. in-4.% Paris, Imprimerie nationale, librairie C. Klincksieck, igoS. 

Académie des Inscriptions et Belles-Lettres. — Inscriptiones greecœ ad res romanas 
pertinentes, auctoritate et impensis Academiœ inscriptionum et litterarum humanioram. 
Tomus primus, fasc. II. Curavit R. Cagnat, auxiliante Toutain. — Tomus tertius, 
fasc. II. Curavit R. Cagnat, auxiliante G. Lafaye, in-4°, Paris, Ernest Leroux, igoS. 

Académie des Sciences. — Table des Comptes rendus des séances. Deuxième semestre 
1902, t. CXXXV, 1 brochure in-A". H. D. 



JOURNAL 

DES SAVANTS. 

JUIN 1903. 



Le Gouvernement de M. Thiers. 

Gabriel Hanotaux, de l'Académie française, Histoire de la France 
contemporaine (1871-1900). — T. I. Le Gouvernement de 
M. Thiers. Grand in-8°, XI-6A0 pages. Paris, ancienne librairie 

, Fume, i9o3('). 

Le livre de M. Hanotaux nous jette, sans préambule ni détours, in 
médias res : à peine une dizaine de pages sur le Second Empire , pour 
constater que son essence même le prédestinait à finir par une guerre ; 
à peu près autant sur le gouvernement de la Défense nationale, dont la 
faiblesse originelle , tenant à ce qu'il fut choisi par Paris et resta enfermé 
dans Paris, est nettement définie; et aussitôt nous voilà engagés dans la 
redoutable partie qui se joue, d'une part, entre M. Thiers et l'Allemagne, 
d'autre part, entre M. Thiers et la population parisienne, en troisième 
lieu, entre M. Thiers et fAssemblée nationale issue des élections du 
8 février 18*7 i. 

Ce que furent ces élections, sous l'empire de quelles affolantes préoc- 
cupations elles se produisirent, comment elles se firent, non sur la 
question de la forme de gouvernement, mais sur la question de paix ou 
guerre , fauteur fa expliqué en une pénétrante analyse. Dans rassem- 
blée nouvelle entrèrent les éléments les plus distingués de chaque parti ; 
seulement comme tous ces partis, — légitimiste, orléaniste, républicain, 
— avaient été pendant plus de vingt années écartés du pouvoir, le sens 
pratique et fexpérience des affaires leur firent défaut à un degré prodi- 

*'^ Ce premier volume doit être suivi de Mac-Mahon et la fondation de la Repu- 
de trois autres, qui porteront les titres hlique; \. III et IV, Histoire de la 
suivants : t. FI, La présidence du maréchal Bépuhliqiio parlementaire. 

SAVANTS. 39 



IMrniMKRlE !«AT10?«ALE. 



306 ALFRED RAMBAUD. 

gieux. L'Assemblée pouvait passer pour une élite, et sous ce rapport 
elle soutient glorieusement la comparaison avec toutes celles qui l'ont 
suivie ; mais c'était une élite d'écoliers dans les choses de la politique , et 
cette masse de p^s de -700 législateurs, qui à peine se connaissaient 
entre eux , était infiniment difficile à manier. 

C'est là une des causes de l'impuissance manifestée par cette Assem- 
blée à se donner la constitution qu'on pouvait craindre ou espérer d'elle. 

La majorité était monarchiste, — 4oo monarchistes contre 200 ,plus 
tard 3 00 républicains, — mais cette majorité se divisait, par moitiés 
à peu près égales, entre légitimistes et orléanistes. Aussi, après avoir 
écarté et flétri la dynastie napoléonienne, elle ne réussit à faire ni la 
royauté légitime ni la monarchie orléaniste. Elle ne put que faire 
la République. Il est vrai cju'elle la fit pas à pas, mais le premier pas, 
déterminé par la nécessité , entraîna les autres. En présence de l'invasion 
qui continuait, des grandes villes qu'agitaient les passions révolution- 
naires, de la ruine militaire, économique et financière du pays, l'As- 
semblée n'était pas en mesure de s'emparer du gouvernement comme 
avait fait la Convention de 1-792. 11 lui fallait, au minimum, un « chef 
du pouvoir exécutif»; or le choix de M. Thiers s'imposait, de M. Thiers, 
élu par vingt-six départements, et ie seul qui eût, parmi tant de bonnes 
volontés impuissantes, une éducation politique de premier ordre, avec 
une compétence universelle. Quand il prétendit être le chef d'autre chose 
que du néant, même les royalistes durent accepter la formule : «chef 
du pouvoir exécutif de la République française». Charles Rivet, qui 
fit ajouter à la formule ces deux derniers mots, pouvait se vanter 
d'avoir « mis un clou dans le soulier des monarchistes ». Viendra ensuite, 
le 3i août 1871, la constitution Rivet, que l'Assemblée qualifia de pro- 
visoire , mais qui n'en créait pas moins un « Président de la République 
française». Enfin cette même Assemblée, qui crut, en renversant 
M. Thiers et en confiant le pouvoir exécutif à un maréchal, qu'elle se 
guérirait de son impuissance, ne réussit cependant pas à dénouer l'ai- 
g^ilktte, car, en févner 18 y 5, elle devait voter une Constitution nette- 
ment répablicaioe. 

Ejb même temps qu'elle s'était donné M. Thiers comme chef an 
pouvoiar exécutif, elle avait appelé à la présider un vieux républicain , 
M. Grévy. 

Ponjrcjuo» s'était-elle d'abord confiée à M. Thiers comme à M. Grevy ? 
C'est parce que , en s'installant à Bordeaux , puis à Versailles , les plus 
passionnés pour l'a monarchie avaient compris qu'avant de penser au 
gouvernement cp'on donnerait à la France, il fallait d'abord la faire vivre. 



LE GOUVERNEMEIST DE M, THIERS. 307 

Or il n'était pas sûr qu'elle pût survivre à tant de désastres. Toutes les 
questions se pressaiesnt en même temps : l'ennemi au coeur du pays, 
Paris prêt à s'insurger, le trésor vide, l'armée réduite à des régiments 
de marche et à des régiments de mobiles, l'Ktat français à refaire tout 
entier. Pour tout cela elle dut s'en remettre à la science politique de 
M. Thiers, sollicité par tous comme «l'administrateur de f infortune 
nationale ». 

11 fut bien le plus étonnant chef du pouvoir exécutif qu'on ait jamais 
vu. Son autorité, d'abord si vaguement définie par la méfiance de fAs- 
semblée, était toute personnelle. Il la devait à la maîtrise de sa parole, 
à la force de son argumentation, à. la clarté aveuglante de ses exposés. Il 
avait des ministres , mais il était à lui-même son premier ministre ; chef 
du pouvoir exécutif, il restait avant tout un député. Quand il escaladait 
la tribune, on ne savait parfois si c'était comme député, comme ministre 
ou comme chef d'Etat. Il était l'éducateur politique de l'Assemblée en 
même temps que son leader et son factotum. Il lui enseignait fart mili- 
taire, les lois, les finances; au lieu de messages présidentiels, il lui ap- 
portait sa vivante parole. Son intervention posait la question de confiance , 
même quand il ne le faisait pas implicitement. Mais son expérience, 
son prodigieux labeur, son dévouement au pays , excusaient cette sorte 
d'usurpation. Où f Assemblée de 1871 aurait-elle pu trouver un négo- 
ciateur aussi habile et de tant d'autorité pour négocier la paix avec 
fx4Hemagne, un financier plus expérimenté pour préparer les empnmts 
et hâter la libération du territoire , un homme d'action plus résolu pour 
dompter f insuiTection parisienne ? 

Au fond , bien que son autorité tînt à un caprice de l'Assemblée , il 
exerçait sur elle et sur le pays une véritable dictature. Ce qui suit va 
peut-être paraître paradoxal; mais pour trouver dans notre histoire une 
autorité qui ait ressemblé à celle de M. Thiers, par le despotisme avec 
lequel elle s'exerçait et par les moyens presque purement oratoires qu'elle 
mettait en œuvre, il faut remonter à Maximilien Robespierre. L'un et 
l'autre nous apparaissent comme des hommes de tribune, à cette diffé- 
rence que M. Thiers fut en même temps un homme d'Etat. Tous deux, 
en gouvernant presque autocratiquement , restèrent si entièrement à la 
discrétion de rassemblée souveraine, qu'il suffit d'un vote de celle-ci 
pom' opérer ou la révolution du 9 thermidor 179/1, ou la révolution 
du 24 mai 1873. 

i M. Hanotaux a exposé, avec toute la compétence qu'on pouvait at- 
tendre d'un homme qui fut deux fois ministre des affaires étrangères , la 
marche des négociations avec l'Allemagne. Elles avaient d'avance été 

39. 



308 ALFRED RAMBAUD. 

compromises par ceiles que Jules Favre, avec une désastreuse inexpé- 
rience, avait conduites avec Bismarck pour l'armistice. Cet armistice, 
Jules Favre l'avait conclu, non pas seulement pour Paris, comme il en 
aurait eu le droit , mais pour notre malheureuse armée de l'Est , pour la 
France entière. C'est même par une arrière-pensée malicieuse que 
M. Thiers avait voulu conserver l'illustre avocat comme son ministre des 
affaires étrangères, afin de lui faire signer également la paix définitive. 
Or, au moment où le gouvernement de M. Thiers et de fAssemblée suc- 
cédait à celui de la Défense nationale, on n'en était même pas encore 
aux préliminaires de paix. L'Assemblée avait nommé une commission de 
quinze membres pour assister ou contrôler les négociateurs. Bismarck 
avait d'abord déclaré que, par ordre formel de son roi, il ne s'expliquerait 
sur les conditions de la paix que vis-à-vis des quinze commissaires. Au 
fond, il préférait traiter avec un adversaire qui eût quelque habitude 
de ces affaires et le sens des réalités. Le 2 1 février, M. Thiers se trouvait, 
à Versailles, seul en présence de Bismarck. Dans l'histoire de cette 
négociation, M. Hanotaux a groupé et mis en lumière tous les faits et 
témoignages tendant à prouver que Bismarck aurait consenti, moyennant 
un milliard de plus , à nous laisser Metz. Cela ne semble point impossible , 
et Ton peut croire aussi que le prince héritier et le grand-duc de Bade 
furent de son avis ; mais tout aussi probants sont les faits et témoignages 
qui nous montrent Guillaume I"^ résolument opposé, ainsi que fétat- 
major et tout le parti militaire, à ce qu'on laissât Metz à la France. 
11 est donc à croire que toute autre volonté serait venue se briser contre 
la volonté impériale. Bismarck en eut très vite la conviction. Quand, 
le surlendemain du piemier entretien, M. Thiers reparut à Versailles, 
accompagné cette fois de Jules Favre , Bismarck posa ceci en principe : 
« Si les plénipotentiaires français n'étaient pas prêts à abandonner Metz , il 
fallait rompre sur-le-champ. » Assurément on peut se demander s'il au- 
rait tenu le même langage dans le cas où la France eût été prête à 
recommencer la guerre avec quelque chance de succès; mais n'est-il pas 
surabondamment démontré que la France ne le voulait pas et surtout 
qu'elle ne le pouvait pas ? Toute l'énergie , toute l'habileté de M. Thiers se 
concentrèrent dès lors sur la question de Belfort. Il obtint que cette 
place resterait à la France , avec un « rayon » de territoire qui restait à 
déterminer. N'était-ce rien que d'avoir enlevé ce résultat, à un moment 
où siégeait à Versailles une assemblée élue pour hâter la paix, où la 
Franco n'avait pas un allié, pas une armée, où elle comptait plus de 
quarante départements occupés parles Prussiens, où 160,000 Français 
languissaient prisonniers en Allemagne , où la situation financière parais- 



LE GOUVERNEMENT DE M. THIERS. 309 

sait à ce point désespérée que Bismarck n'osait croire au versement in- 
tégral de l'énorme contribution de guerre ? 

Les préliminaires furent signés le 26 février. 11 restait à obtenir le 
consentement de l'Assemblée nationale et à échanger les ratifications. On 
entrait dans une nouvelle phase , également scabreuse , des négociations ; 
et dans cette phase, M. Thiers fut encore moins aidé que dans la précé- 
dente par la situation générale du pîiys. Le 1 8 mars avait éclaté à Paris la 
Commune; d'autres grandes villes, Lyon, Marseille, Saint-Etienne, etc., 
tombaient, pour un instant, au pouvoir des révolutionnaires. Si le gou- 
vernement français n'arrivait pas à dompter l'insurrection parisienne, 
c'en était fait des négociations engagées avec Bismarck; or, pour la domp- 
ter, on allait constamment avoir besoin de la bonne volonté des Allemands ; 
il fallait solliciter d'eux, pour la petite armée du gouvernement, la pos- 
sibilité de se mouvoir dans la banlieue de Paris; on ne pourrait même 
atteindre les effectifs suffisants pour une reprise de Paris, si la Prusse 
ne consentait pas à ramener en France nos soldats prisonniers. D'avoir 
tant à demander à l'ennemi, c'était pour la négociation principale un 
très gros embarras. Bismarck comprenait fort bien que la situation était 
tout à son avantage; au lieu de faire languir les pourparlers, il apportait 
aies hâter sa brutalité ordinaire, parlant, à chaque hésitation des négo- 
ciateurs français, de remettre tout en question. 11 réussit à leur faire 
signer la paix définitive avant que Paris fût reconquis par la France, 
c'est-à-dire dans la période oii celle-ci était à son maximum de division 
et de faiblesse. Tant que la paix définitive ne fut pas signée , il abusa de 
la situation pour peser sur les délibérations de l'Assemblée nationale, 
notamment sur celles qui avaient pour objet la loi militaire. 11 eût voulu 
que la France s'en tînt à forganisation du Second Empire, avec une ar- 
mée de métier, mais peu nombreuse, tandis que l'Assemblée, même 
contre le sentiment de M. Thiers , entendait organiser le service obliga- 
toire. Il fallut à M. Thiers autant d'audace que d'habileté , et aussi d'ab- 
négation patriotique, pour faire tolérer par fAllemagne un plan de 
reconstitution militaire qui, d'ailleurs, ne répondait pas à ses idées. 
Plus d'une fois il se sentit à la veille de voir, non pas sur cette question , 
mais à cause d'elle, se rompre les négociations ; mais il jugea que le relè- 
vement militaire de la France valait bien que fon courût quelque risque. 
Enfin, après qu'on eut subi une dernière menace de l'Allemagne, 
sous la forme d'un ultimatum, la paix définitive fut signée à Francfort, 
le 10 mai 187 1 . 

11 ne fut point aisé de faire accepter par l'Assemblée nationale , émue 
par les éloquentes protestations des députés alsaciens et lorrains, 



310 ' ALFRED RAMBAUD. 

l'abandon de deux de nos plus belles provinces ; et encore le cruel sacri- 
fice n'empêchait pas que vingt-sept départements, peuplés de dix mil- 
lions de Français, restassent occupés par l'ennemi. 

Les folies de Paris coûtaient cher à la France : l'émeute du 3 1 oc- 
tobre avait fait échouer les négociations que poursuivait Thiers avec 
Bismarck et qui, alors, auraient pu aboutir à nous conserver Metz. 
L'insurrection de la Commune pesa lourdement sur les conditions de 
la paix de Francfort; comme le dit M. Hanotaux, «jusque dans cette 
dernière phase, la France subissait la fatalité qui avait pesé sur elle 
depuis les débuts de la guerre ». Toujoui's elle avait eu à lutter contre 
les rébellions de l'intérieur en même temps que contre l'invasion étran- 
gère. Aucun gouvernement ne put concentrer toute son attention sur 
l'ennemi étranger, pas plus pour négocier avec lui que pour le com- 
battre. 

La libération du territoire , mutilé par les préliminaires de Versailles 
et la paix de Francfort, ne pouvait s'obtenir qu'à coups de milliards. 
Ces milliards, on ne pouvait les demander qu'à l'emprunt. Et comment 
faire appel au crédit fran-çais et européen , quand Paris était encore au 
pouvoir de la Commune .3 , : 

C'est le 2 I mai que furent échangées les ratifications de la paix de 
Francfort; le même jour, les troupes du gouvernement, les «< Versaillais » 
comme on disait alors, répondaient aux signaux du piqueur Ducatel, et 
entraient dans Paris par la porte de Saint-Cloud. Ija guerre des rues 
commençait. 

Nous n'essaierons pas de résumer les récits de M. Hanotaux sur les 
origines et les causes de la Commune , sur son explosion le i 8 mars , sur 
la tyrannie qu'elle exerça pendant deux mois dans la capitale de la 
France. 

11 n'est pas d'histoire plus sinistre. En un tel sujet, on n'a pas à 
chercher le dramatique : c'est lui qui vous obsède et vous opprime. 
D'autre part , e'est surtout dans le récit d'une guerre civile que la mesure 
est difficile à garder : la mesure , et non pas l'impartialité , car de cedie-ci 
il ne peut être question en présence de certains attentats contre la 
fwitrie. 

L ancien ministre a su , par une pénétrante étude sur ia psychologie 
et la physiologie des masses , analyser les sentiments , et aussi les sen- 
sations, les rancunes du patriotisme froissé, la méfiance contre une 
assemblée qu'on savait hostile à la République, aussi bien que l'exas- 
pération nerveuse provoquée par tant de souffrances endurées, les 
hallucinations de la « fièvre obsidionale » qui livrèrent les masses de 



LE GOUVERNEMENT DE M. THJEHS. 311 

la population parisienne à la direction d'une poignée; de meneurs, 
manquant eux-mêmes de tout principe directeur et même incapables 
de dresser un programme commun. Entre les mains de cette popu- 
lation si étrangement disposée étaient restés près de a,ooo canons, 
4 5 0,000 fusils, des masses énormes de munitions. On pouvait s'attendre 
à une explosion : elle fut déterminée par f épisode des canons de Mont- 
martre. Plutôt que de rester dans Paris pour le reconquérir quartier 
par quartier, M. Thiers , voulant enlever les troupes régulières au contact 
démoralisateur des insurgés, et ne pouvant compter sur un concours 
assez énergique de la garde nationale à opinions modérées , se résolut 
à évacuer non seulement la ville , mais les remparts et une partie des 
forts détachés. C'était ainsi qu'en i848 le généralissime autrichien 
Windischgraetz avait évacué Vienne , pour y mieux assurer l'écrasement 
de l'insurrection. Le calcul était peut-être admissible au point de vue 
militaire ; mais à quelles souffrances et à quelles fureurs , à quelles des 
tructions , à quelles chances d'anéantissement total , n'allait-on pas livrer 
cette cité unique au monde? 

La dernière semaine , la « semaine sanglante », la « bataille de sept 
jours» allait rassembler tous les désastres, toutes les abominations et 
tous les crimes. Dans Paris même, les hauteurs de Montmartre, con- 
quises par les « Versaillais », tiraient à toute volée sur le Père-Lachaise , 
le Point du Jour sur la Butte aux Cailles. Tout le centre de Paris , avec 
les Tuileries, le Palais-Royal, la Légion d'honneur, la Cour des comptes, 
le Palais de Justice, et cette merveille, l'Hôtel de Ville, n'était qu'un 
brasier. Aux incendies allumés par les pétroleurs, an massacre des 
otages, allaient répondre la terrible répression exercée par l'armée, les 
sentences impitoyables des cours mîirtiales, les exécutions sommaires. 
On évalue à 1-7,000 le nombre des Parisiens qui périrent ainsi pendant 
ou après le combat. D'autre part, 35, 000 prisonniers étaient acheminés 
à pied sur Versailles, où des jug;es les attendaient. 

L'historien, las de tant d'horreurs, s'arrête dans le récit de ce drame 
effroyable, sur lequel semble s'exercer l'action d'une fatalité. Il cherche, 
avec M. Hanotaux , à en dégager un enseignement, i 

« L'indulgence était-elle donc impossible ? les âmes étaient-elles inac- 
cessibles à la pitié ? . . . Quand une partie de la nation s'élève contre ist 
nation elle-même , et cela en présence de fétranger, une fureur inouïe 
s'empare du corps social tout entier. 11 craint dépérir. 11 se débat devaat 
le danger qui le menace. 11 frappe les éléments qui se séparent de hii. H 
se frappe lui-même et se fait , aveuglément , les plus cruelles blessures . . . 
Paris a expié cruellement l'erreur où des hommes légers et des honoanes 



312 ALFRED RAMBAUD. 

coupables le précipitèrent. Paris a perdu 80,000 citoyens. Après l'hé- 
roïsme et les souffrances du siège, Paris ne nnéritait pas une si cruelle 
destinée. » 

Quelques jours après la pacification de Paris, le 6 juin, le gouver- 
nement déposa sur la tribune de l'Assemblée une demande d'autorisation 
pour un emprunt de deux milliards. L'emprunt fut voté à funanimité. 
Les souscriptions s'élevèrent à près de cinq milliards; le monde eut 
alors, au lendemain de tels désastres, une première révélation de la 
puissance de notre crédit. 

Il s'agissait ensuite de faire passer dans les caisses de l'Allemagne une 
première somme de i,5oo millions, qui n'était que l'avant-garde de 
trois milliards et demi. Bismarck avait encore compliqué les difficultés 
de l'opération en déclarant ne vouloir pas accepter les billets de la 
Banque de France. Il fallut que notre ministre des finances, Pouyer- 
Quertier, opérât sur toute la surface de l'Angleterre, de la Hollande, de 
la Belgique , et même de l'Allemagne , une rafle générale de bank-notes , 
billets à ordre, lettres de change, car il était impossible de réaliser une 
pareille somme en numéraire. 

Avec Bismarck le danger était double : s'il lui arrivait de concevoir un 
doute , même le moins fondé , sur la solvabilité de la France , il menaçait 
de suspendre févacuation ; si les opérations financières s'accomplissaient 
facilement , il affectait de redouter un trop prompt relèvement de notre 
pays. 11 refusa brutalement d'accepter fanticipation du payement pour 
le quatrième demi-milliard en échange de févacuation anticipée des dé- 
partements de f Ile-de-France , y compris la Seine. Le payement des trois 
premiers demi-milliards laissait encore douze départements sous f occu- 
pation étrangère, six ne devant être libérés qu'après le versement du 
quatrième demi-milliard, les six autres après l'acquittement total de 
la contribution , dont le solde était de trois milliards. Le traité de Franc- 
fort n'avait prévu que pour 18 y 5 la fin de ces opérations. A force d'ha- 
bileté financière, Thiers réussit à anticiper la réalisation des trois der- 
niers milliards , grâce à un emprunt qui eut un succès éclatant : — pour 
3 milliards /198 millions qu'il avait demandés , les souscriptions s'élevèrent 
à près de lia milliards. — A force d'habileté diplomatique, il réussit à 
faire accepter par Bismarck, dans la convention du 1 5 mars 18 y 3, le 
payement intégral avec févacuation intégrale. Encore Bismarck donna-t-il 
plus d'une fois des marques évidentes de mauvaise foi et de méchante 
humeur : à un certain moment, M. Thiers put craindre que le chancelier 
ne refusât d'abandonner Belfort. Enfin s'opéra, deux années plus tôt 
qu'on n'eût pu l'espérer, la « libération du territoire ». 



J.E GOUVERNEMENT J)E M. TIIIEHS. 313 

En moins de vingt-six mois, M. Thiers avait donné à la France ce 
qui iui manquait ie plus, un gouvernement; il avait obtenu le vote de la 
loi militaire , de la loi municipale , de la loi sur les conseils généraux , des 
lois fiscales instituant pour 200 millions de taxes nouvelles et destinées à 
combler le vide du Trésor; il avait dompté l'insurrection parisienne et 
les mouvements révolutionnaires de province ; il avait conclu la paix avec 
l'Allemagne , signé avec elle le traité d'évacuation , réuni les sommes im- 
menses qui allaient permettre aux Français de redevenir les maîtres dans 
leur pays. Il avait fait tout cela parmi les luttes des partis, les intrigues 
ourdies dans l'Assemblée, les méfiances manifestées tour à tour par les 
monarchistes et les républicains, les difficultés que lui suscitait à Paris 
même l'ambassadeur d'Allemagne, le comte d'Arnim, interprète infidèle 
des intentions de Berlin et , contrairement aux vues de Bismarck , par- 
tisan décidé d'une restauration royaliste. 

Le 1 y mars iSyS, quand M. Thiers vint annoncer à l'Assemblée la 
libération anticipée du territoire, M. Christophle proposa de voter que 
« le Président de la République avait bien mérité de la patrie ». La droite 
ne voulut accorder à celui-ci que « trois quarts d'apothéose ». Pour la 
contenter, il fallut associer l'Assemblée elle-même à cette glorification du 
Président. Le lendemain , Jules Simon , un des ministres de M. Thiers , 
lui disait en riant : « Voilà votre œuvre accomplie , il faut dire votre nunc 
dimittis. — Mais ils n'ont personne ! — Ils ont le maréchal de Mac- 
Mahon. » M. Thiers pouvait d'autant moins s'étonner de cette réflexion 
qu'en février il disait à Jules Simon : « Aussitôt la convention signée , 
la majorité déclarera, par un beau décret, que j'ai bien mérité de la 
patrie, et elle me mettra par terre. » Le 1 1 mai 1871, il avait dit la 
même chose aux meneurs des droites, mais sous la forme la plus cin- 
glante : « Je dis qu'il y a parmi vous des imprudents qui sont trop pressés. 
Il leur faut huit jours encore; au bout de ces huit jours, il n'y aura 
plus de danger, et la tàclie sera proportionnée à leur courage et à 
leur capacité.» Seulement les huit jours avaient duré de mai 1871 
à mai 1873. 

M. Thiers n'en élait pas à ignorer la situation. Il savait que les fauteurs 
de restauration se lassaient d'attendre. Il les avait maintenus avec une 
série de formules, telles que la nécessité d'une « monarchie unie » (par la 
Fusion), «le gouvernement qui nous divise le moins», «l'avenir aux 
plus sages », « l'essai loyal », « la république sans républicains »; mais ils 
voyaient clairement que , rien qu'en faisant durer le provisoire , il multi- 
pliait les chances contraires à la royauté; président de la «République 
française », par cela seul qu'il avait fait admettre le mot, il donnait réa- 



31 4 ALFRED R AMB AITEX 

lité à k chose. L'insMvrectioia de la Cofiimune, qui aurait dû , pensait-on , 
le rafïïener auDt solutions monarchistes , le fortifiait dans sa conviction' : 
un goujvena'eiin«nt au nom duquel on arait pu exercer une- » formi>- 
dable répressic»» n'avaflit-t41 |>a& pouiT lui l'avenir ? Les élections complé- 
mentaires du 2- juillet iS-y I , en faisant entrer à l'Assemblée loo répu- 
blicains, les élections partielles qui suivia'ent eifiitaient la majorité. Elle 
senti* que le tewain se dérobait sou* elle. Elle se ressaisit pour un 
aoiavel effort;: elfe trowva des chefs, Buffet, le duc de Broglie, à qui 
elie se résolut à obéî-r. Une étoardierie de Jules Grévy, — si To^ 
trouve trop vif ce mot adressé à un personnage si grave, on le trou- 
vera justiHié par mm jM*|uant récit de M. Hanotaux, — amena une crise 
qui fit passer la présidence de l'Assemblée aux mains de M. Buffet. 

C'est ainsi que se prépara le 2/4 mai. Ce jour-là, ce qui assura la dé- 
faite'de M. Thiers, ce fut préciseraient un article de la constitution Rivet 
qui, en échange du titre de président de la République , lui retirait le 
droit de parler à sa volonté comme tout autre représentant. Buffet 
profita de cette disposition pour lui refuser la parole , pour le livrer muel 
à l'étranglement. Du moment que M. Thiers ne pouvait plus exercer à 
la tribune son action personnelle , ses ennemis avaient beau jeu contre 
lui. La majorité put prouver qu'elle était une majorité. Le jour même, 
elle déférait au maréchal de Mac-Mahon la présidence de la Répu- 
blique. .>n\io> \ 

Il est impossible , on le comprend , de suivre pas à pas M. Hanotaûx 
dans un ouvrage si considérable , dont chaque page est h méditer et dont 
chaque ligne fait lever en notre mémoire tout un monde d'impressions 
et de souvenirs. 

Je veux seulement essayer de caractériser son talent d'historien. C'est 
un talent original, très personnel, d'une grande souplesse, avec une 
grande richesse de compétences. Comme M. Thiers lui-même, il a les 
qualités de l'historien nïoderne, faptitude à saisir les faits infiniment 
variés de notre civilisation si complexe, l'art d'exposer, de faire com- 
prendre, même à des profanes, les arcanes de la politique parlementaire, 
lie jieu embrouillé des paitis , l'économie de telle grande loi organique , 
le mystère des fmances publiques , et d'expliquer av?c clarté et précision 
ttn«' opératiomt aussi compliquée que, par eîcemple, des emprunts de 
plwsieurs milliards; et le versement de cette sonaToe dans les caisses dte 
TAMemagne. 

Notons awBssi une tenda««e à domine*' les fiait» contingents , à s'élever 
ài la coraeeptioni de lois historiques et de résultats permanents : elle éciaèe 
danis l'essai tenté par M. Hanotaûx pour dresser exactement le comjrte èes 



LK (TOUVmrsEMENT DE M. THIERS. 315 

pertes en hommes , des pertes en argent , ides « manque à gagner » de toute 
sorte qui constituent pour la France le bilan de la terrible période 1 870- 
1871 et qui pèsent si lourdement, encore aujourd'hui, sur sa richesse 
et peut-être sur sa natalité. 

Celui qui écrit l'histoire contemporaine risque, infiniment plus que 
celui qui se maintient dans les anciennes périodes , de succomber sous le 
fatras des matériaux manuscrits et surtout imprimés , sous la multitude 
de laits entre lesquels il n'est pas toujours facile d'opérer une sélection, 
sous la foule des noms propres dont les neuf dixièmes, quelques préten- 
tions qu'aient pu afficher à certains moments leurs titulaires, doivent être 
impitoyablement jetés à l'oubli, M. Hanotaux, par l'habitude même 
qu'il a eue des assemblées et des hommes , bien au courant de leur valeur 
exacte, a eu le mérite de voir de haut, de remettre chaque personnage 
et chaque incident à sa place réelle , de distinguer les acteurs principaux 
dans la tourbe bimyante des figurants, de s'attacher à eux jusqu'à péné- 
trer leurs tendances réelles , leurs secrets desseins et leurs arrière-pensées. 
M prend avec les hommes et les choses du xix" siècle les mêmes libertés 
qu'un Michelet avec ceux du xvi'', du xv% du xiii*, et par là son livre est , 
oomine l'œuvire de son illustre devancier, plein de mouvement, de cou- 
leur, de vie , avec des intuitions pénétrantes et des rayons qui brusque- 
ment illuminent les pénombres. 

Pour comprendre cette tragique histoire de Paris entre septembre 
1 870 et mai 1 87 1 , il faut bien connaître Paris et le Parisien. M. Hanotaux 
les connaît. Voici un coin de Pai'is , entrevu presque au lendemain de la 
pacification : « La vie reprenait dans 4e centre , aux Halles , sur les bou- 
levards. L'été, on vit reparaître, par les rues, les marchands des quatre- 
saisons , et ce fut une joie , pour les Parisiens , de goûter aux premières 
cerises et aux premières pêclies. » De ces touches rapides quel joli tableau 
feirait » (par exemple , M. Adler, un des peintres ordinaires de la grande 

M. Hanotaux excelle aussi dans les portrails tracés en quelques coups 
de crayon et qui sont parlants. Voici Jules Favr€ : « hautain toujours , 
souvent déclamatoire, ayant hérité du romantisme l'art de l'attendrisse- 
ment verbal, trop absorbé par le palais pour avoir une connaissance 
réelle des affaires publiques , ausa peu préparé que possible au rôle de 
ministre des affaires étrangères». Devant Bismarck, «il tremblait et il 
pleurait, quand il eût fallu rester calme et tenir bon ». — Voici Ernest 
Picard : «bourgeois de Paris, honame gras et de teint fleuri, orateur 
élégant et ftn; esprit sceptique et dépris, il savait trouver des mots 
heureux, mais ne se payait pas de mots. » — Voici Jules Grévy : «In- 



316 Ar.FKED RAMBAUD. 

stalle au fauteuil présidentiel, il y siégea avec une majesté curulaire. 
C'était la dignité en personne. . . 11 avait la sagesse pondérée, la finesse 
matoise, l'esprit de suite et fesprit de conduite de la province, etc. » — 
Voici Jules Simon , « dont la voix semble une caresse » ; — Dufaure , 
« qui pousse une argumentation comme un paysan le manche d'une 
charrue»; — Jules Ferry, «pénible et heurté, mais vigoureux et péné- 
trant » ; — Challemel-Lacour, « dont l'amère véhémence sera bientôt 
une révélation »•, — Gambetta, « dont la présence à la tribune impose 
le silence, et dont la voix soulève forage ». 

Pour M. Thiers , le vrai héros de cette période , et qui remplit tout le 
premier volume de son ouvrage, M. Hanotaux ne pouvait se contenter 
d'une simple esquisse. Comme il le rencontre à chaque pas dans cette 
histoire , il l'a vu sous tant d'aspects divers qu'il peut en tracer un portrait 
plus « poussé ) . Il tient à nous faire comprendre « cet esprit vif, brillant, 
primesautier, qui contribua à la fortune et à la chute de M. Thiers. Il 
avait une de ces supériorités actives et parfois agressives qu'on ne par- 
donne guère. Mais fesprit, comme le corps, était d'une excellente 
trempe. . . Son intelligence claire lançait des rayons; sa parole était une 
arme étincelante. La lumière émanait de lui. Quand il parlait, il faisait 
pénétrer chez ceux qui l'écoutaient quelque chose de sa vie intense et 
exubérante ». 11 disait de lui-même : « ce petit bourgeois qui avait famé 
fière ». Un de ses adversaires le louait d'avoir, sans épée, exemple unique 
dans f histoire , changé le cours des événements « par la simple royauté de 
son esprit». Et voici une autre appréciation, cette fois d'un ennemi, 
l'empereur Guillaume 1*"^ : « Cet homme est une véritable sirène; il est si 
habile et si malin que mon esprit s'habitue, malgré moi, à "ne plus dé- 
tester ce mot de République, mon épouvantail jusqu'ici. » 

Au moment le plus critique de sa carrière, qui en est également 
l'apogée, en avril 1872, M. Thiers arrache à son historien un cri d'ad- 
miration, et M. Hanotaux ajoute ces quelques touches à un portrait qui 
restera : 

«... 11 fallait son goût des affaires , son ardeur joyeuse au travail , il 
fallait son optimisme, pour qu'il pût s'appliquer en même temps à ses 
multiples devoirs. D'autres eussent ci^ plus sage, plus prudent, plus 
conforme aux circonstances, de procéder par degrés et, comme on dit, 
de sérier les questions . . . Mais le petit homme était pressé : il sentait 
la mort et fintrigue sur ses talons. Avec une énergie où il y avait une 
sorte d'allégresse insouciante et confiante, il prêtait son épaule au triple 
fardeau. Ce qu'il y eut de vraiment brave, dans toute cette conduite d'un 
vieillard aux pensées longues et aux nuits courtes, c'est qu'il n'hésita pas 



LE LITTORAL DE LA GASCOGNE. 



317 



à . . . aborder le problème de nos forces militaires au moment même où 
les troupes allemandes occupaient encore le territoire français . . . C'était 
sous le pied même de l'ennemi que la France se relevait et ramassait ses 
forces. » 

Alfred RAMBAUD. 



Port dAlbret, Vieux-Boucau, l'Adour ancien et le littoral 
DES Landes, par B. Saint-Jours, Perpignan, Lalrobe, 1900 (^^ 

Le livi'e de M. Saint-Jours est ancien de trois ans : mais les théories 
qu'il a développées étaient nouvelles ; elles ont été vivement attaquées ('^' ; 
elles sont contraires à tout ce qui a été jusqu'ici enseigné et écrit sur la 
géographie rétrospective de la Gascogne, et je les crois très acceptables. 
Qu'il me soit donc permis d'en dire quelques mots , et d'élargir le débat 
qu'elles ont fait naître. 

Le livre classique (et qui a rendu d'inappréciables services) sur la 
géographie de la Gaule , celui de Desjardins ^^\ donne au littoral gascon 
de l'Atlantique, à l'époque gallo-romaine, une forme très dissemblable 
de celle qu'il présente maintenant. Aujourdhui, il s'allonge sur soixante 
lieues, sans golfe, sans découpure, sans autre percée que celles de 
l'Adour, de la passe d'Arcachon et de quelques « boucaux » de ruisseaux 
landais. Jadis, dit Desjardins, il formait une série continue de golfes et 
de baies; il était pour le moins aussi dentelé que celui de la Manche; 
les étangs littoraux étaient autant d'anses marines largement ouvertes sur 
l'Océan : La Teste, Parentis, Mimizan étaient ports de mer. Ce n'est 
que bien après l'époque classique que le cordon des dunes a bloqué 
toutes ces baies , les a séparées de l'Océan , en a fait des bassins fermés , 
et a transformé un rivage à dents de scie en une impeccable ligne 
dorée de sables. La théorie de Desjardins est devenue article de foi, et 



^'^ Du même, État ancien du littoral 
gascon , Bordeaux , Gounouilhou, 1901; 
Les Fleuves côiiers de Gascogne, ibidem, 
190a. 

'^^ Voir les articles de M. Duffart dans 
le Bulletin de la Société de géographie com- 
merciale de Bordeaux. 7 et 1 6 sept. 1 90 J , 
et dans le Bulletin de géographie historique 
et descriptive, 1903, n" 2 , p. i52, etc. 



'■^^ Géographie historique de la Gaule 
romaine, t. I, 1876, p. 259 et suiv. 
Voir, dans le même sens, Lenthéric, 
Côtes et ports français de l'Océan, 1901 , 
p. 43 et suiv. : le livre de Lenthéric est 
une véritable exaltation de toutes les 
théories sur les bouleversements des 
rivages. — Elles sont revenues du Con- 
grès des Sociétés savantes de 1903. ■ 



318 



.«> CAMILIiE JUUJIAN. 



les cartes jointes aux meflleures éditions de César, en France et ea 
Allemagne, lui ont donné la sanction pédagogique '^l 

M. Saint-Jours, qui a vécu et qui vit sans relâche dans le pays^'^^, 
s'est attaché à détruire cette théorie. Il l'a fait avec prudence et avec 
ténacité. H a accumulé les arguments tirés de la nature des courants et 
de la nature des sols. 11 en a ajouté d'autres empruntés à l'histoire et à 
l'onomastique. Et il conclut, très fermement, qu'aux abords de l'ère 
chrétienne le rivage gascon était tel qu'il est maintenant : il avait ses 
dunes et ses «gourbets», ses pins^-^^ et ses «tues», ses «monts» et ses 
« boucaux » ; derrière la ligne des sables s'étendait celle des étangs , à la 
place et dans les formes où ils sont aujourd'hui.- L'Adour s'ouvrait à 
Capbreton et non à Bayonne '*^. Mais à part cela, la carte physique de 
l'Aquitaine de César doit être celle de la Gascogne de maintenant. 

Et il me semble bien que M. Saint-Jours a raison. Aux motifs qu'il 
a. fournis , l'étude des textes et des monuments en apporterait d'autres. 
Comment se fait-il que IHolémée, si minutieux dans ses «descriptioms , 
n'indique entre i'Adour et la daronne ni baie ni cap'^^, puisqu'il devait 
y en avoir un si grand nombre de son temps d'après la théorie cou- 
â^ante? Pourquoi les dunes renferment-elles tant et tant de débris préhis- 
toriques et gallo-romains*'^'? Pourquoi, lorsque les Rôles gascons et les 
documents du moyen âge mentionnent étangs ou rtrisseaux, leur donnent- 
ils la même place, les mêmes dimensions ique maintenant? — N'allez pas , 
au moins, comme preuves, m'alléguer les fameux portulans. Vi^aiment, 



''' Voir- en France la carte de l'édit. 
( 4*) de Benoist et Dosson , Paris , 1 899 ; 
en Allemagne, da carte de l'édit. de 
Meusel,, Berlin, 189^. Voir aussi, en 
Angleterre, la carte jointe au livi'e de 
Rice Holmes, Caesar's Conqiiest of Guiil , 
l'Sgg; en France, V Atlas de géographie 
kiitoriqneàe Schrader, i-8g6,pl. XI. Etc. 

'^' -11 est capitaine des douanes. 

'*' On répète couramment (voir Des- 
jardins, t. 1, p. '260; Lenthéric, p. By) 
que rensemencement des dunes par 
Jirémontier est une « sorte de rémi- 
niscence, un retour à des traditions per- 
duefin. En réalité, 'Brémontier n'a pas 
fint aaire chose que oe que l'on a tou- 
jours fait dans cette région; il n'a rien 
invente et rien .netrouvé. De tout temps , 
on a semé des pins pourifiîter les sables, 



et les Archives municipales de Bayonne 
renferment un assez grand nombre de 
décisiosiB prises par le corps de ville bien 
avant le xvui' siècle,, pour «ensemencer 
les pins pour arrêter les sables » ; voir 
Saint-Jours, notsrmment p. i53. 

^*' L'ouverture de i'Adour à Bayonne 
datte du 38 octobre i5';/8ett est l'œuvre 
de l'ingéaieur Louis de dFcdx , ifont aidé 
par la tempête. 

'*) iPtalémée,II,7, 1. 

'"' Par exemple, station robenhau- 
sienHe (avsc une poterie ancienne au 
nom de ViBII) à l'entrée sud du feasein 
d'Arcachon, i)orègne, procès^veAaux 
de la ^Société linéenne de Bordeaux, 
27 janvier 18974 autres chez Lalanoe, 
iL'homme préhistorique dans le Bas-Mé- 
doc, 1687, Bardeaux. > ^ 



LE IJTTORAJ. DE l^V GASCOGNE. 



U<i 



c'est abiMeï de iiotii& complaisaoee que de «hercheii argument dani» ee» 
documents si informes, oà il »y a ni échelle ni propontioni, et o«i l'île- 
d'Ouessant apparaît souvent presque; aussi grandie que le Médoc^^'. Sauf 
à l'embouchure de l'Adour,. que les ingénieurs ont changée à une date 
déterminée, laissons^ donc aux. ri'vages' aquitains contemporains de 
Césair ia tournure de ceux que nous voyons. 

M ne devrait pas y avoir de théorie géologique qui tî«t contre les 
textes.. Us font loi envers et contre tous les calculs des hydrographes et 
des ingénieui^s. Je ne nie pas que les< côtes- aient pu changer de formes ,. 
's'élever ou s'abaisser. Mais ne disons pas que ces changements se placent] 
à l'époque historique, tant qu'un auteur ne nous permet pas de l'affirmer. 

Que l'on regarde sur les cartes de la, Gaule ancienne l'aspect du Médoc : 
Desjardins et ceux qui l'ont suivi ont fait du Bas -Médoc une île entre 
deuKs bras de la Gironde, et une île faisant corps avec l'îlot de Cordouan;. 
li y a, paraît-il, des motifs géologiques et hypsomé triques à ce qu'il en, 
ait été ainsi ^^'. Et je le veux bien, encore que j'aie des doutes irrésistibles: 
mais je nie que cet état de choses soit de « la Gaule romaine » et qu'il 
intéresse l'historien. Car, aussi loin que les textes nous permettent d'en- 
trevoir quelque lueur, nous voyons un Médoc presqu'île, et Cordouan 
rocher isolé à l'entrée de ia Gironde. Cordouan est une île dans l'Ano>- 
nyme de Ravenne^^^; Cordouan est une île vers fan mille; il fut alors 
habité par un ermite ^^\ et la traversée de l'île au Médoc était regardée 
comme fort dangereuse ^^l Que les tempêtes aient fortement ébréché le 



''' Je considère comme fort aventuré 
de tirer argument des cartes d'Ortelius 
[Tlieatruni, éditions^ au moins depuis 
1570) el d'Hamon ( i568). On nous dit 
qjue , sur cesi cartes , « le Médoc forme une 
lier; ce n'est pas exact : l'île qui est re- 
présentée est Cordouan, outrageusement 
grossie, et ea faee de CoEdouan., voua 
trouvez «S. Maria», qui est Soulac. Nous 
avonS) vëcui des années dans le culte do- 
cumentaire de ces cartes et de ces por- 
tulan*. Vraiment il est temps de dire 
qu'en, ce qui concerne l'histoine dès ri>- 
vages , ils servent trop souvent à bâtir de 
déraisonnables fantaisies, et que leur 
maniement exige des prudences infinies 
et un scepticisme persistant. 

'*' Lenthéric lui-même, qui a déve- 
loppé avec son talent habituel cette 



théorie du Médoc insulaire, déclare 
(p. 82) qu'elle est contraire aux idées 
des géologues et des géographes. Elle 
n'a pour elle, indique-tril, que les textes. 
Or je ne pense pas qu'il y ait un texte , 
un seul, en sa faveur ; et il y en a beau- 
coup qui lui sont contraires. 

'^^ Cordtuio; Anonyme de Ravenne, 
1¥, 23. 

'*' Petit Cartulaire de la Saum, a la 
bibliothèque de la ville de BordeaUi*,, 
fol. 1 i9>,aiMée 11092 : Heremitaide Cor- 
daiU): insiila. 

'^' Recueil des chartes de l'Abboife de- 
Climy, t.IV, n'^SôSS, p. 801 ,.vers 108S : 
hi Corda in&ulam, a parle oceidentali in 
Oceano sitam . . . Illiic vix intratur, sine 
meta naafraifii . . . Mclam timehumas , ni 
aliqais intcrircl. 



320 



CAMILLE JULLLAN. 



rocher depuis l'époque antique, c'est probable, mais à quelques laisses 
près, le Cordouan de maintenant est celui d'autrefois ^^l — On trouve 
dans tous les « guides » et dans beaucoup d'ouvrages érudits que les 
habitants du pays se souviennent encore du temps où l'on passait à gué 
du Médoc à Cordouan. La belle preuve! Cette tradition, ce sont les 
savants de nos jours qui l'ont répandue eux-mêmes chez les paysans du 
Médoc, par la conviction profonde avec laquelle ils exposent partout et 
propagent sur place leurs théories. Si vous allez à Soulac ou à Royan, 
on vous entretiendra souvent d'une «ville disparue», engloutie par 
la mer. C'est « la ville d'Is » de ces plages. Mais pour peu que vous 
remontiez à l'origine de cette légende, voici ce que vous trouverez : 
Ptolémée parle d'une ville qui semble avoir été dans le Médoc, qu'il 
appelle Noviomagas^-^ Cette ville, on ne sait où la placer; de guerre 
lasse , quelques érudits locaux ont déclaré que la mer l'avait emportée , 
et, des chercheurs du lieu, la déclaration a gagné le populaire, et voilà 
une poétique légende de plus! 

On ne saurait croire combien de traditions de ce genre, soi-disant 
populaires , émanent en dernière analyse d'une hypothèse scientifique. 
Tous ou presque tous les « pas d'Hannibal » dans les Alpes sont les ves- 
tiges non pas du passage du chef punique , mais de celui d'un érudit ou 
d'un écrivain militaire qui aura raconté aux hommes du pays le but de 
ses recherches'^*. Et quand, trente ans plus tard, un nouvel investigateur 
revient à la même place , et qu'on lui parle des « pas d'Hannibal » , il 
enregistre gravement le fait, comme « argument tiré de la tradition popu- 
laire ». C'est le Chapeau de paille d'Italie des recherches de topographie 
historique. 

Voilà pourquoi, lorsqu'on nous affirme des changements de rivages, 
nous devons être de la dernière circonspection. Tout ce qu'on répète 
à cet égard, absolument tout, est sujet à caution. Le grand géologue 



'*' Ne tirons pas argument de ce que 
Mathieu d'ï^couchy, à propos du siège 
de i453, mentionne «une grosse na- 
vire» ancrée entre Bordeaux et «l'île 
d'Amadot», qui est, dit l'éditeur, le Mé- 
doc. De Beaucourt se trompe : il s'agit 
de l'île de Mathorgas-en-Queyries (cf. 
Drouyn, Bordeaux vers 1U50, p. i3i). 
D'Escouchy, édit. de Beaucourt, t. II, 
ch. CI , p. 79. 

**^ Nowj(ifxa'yos , II, 7, 7. Noviommjiis , 
signifiant « marché neuf», ne peut du 



reste être cherché que dans une région 
centrale. 

''^ 11 y a, près de Bordeaux, dans un 
village de la banlieue (à La Vache dans 
le Bouscat), un «chemin Ausone », et il 
est difficile de persuader aux gens du 
pays qu' Ausone n'y a pas vécu. Le nom 
vient d'un collectionneur du xvi" siècle , 
qui y habitait et donnait son do 
maine comme «le bien d'Ausone». Il y 
a aux prétendues traditions populaires 
beaucoup de causes de ce genre. 



LE LITTORAL DE LA GASCOGNE. 



321 



allemand M. Suess vient de s'élever avec une science étonnante contre 
toutes ces théories de déplacements récents des côtes ^^l 11 n'a parlé qu'au 
nom de la physique du globe. Mais, au nom des documents écrits, 
les historiens ont le devoir de les combattre avec la même force, ou de 
les examiner avec la même prudence. 

Toutes les fois qu'ils peuvent, avec ces coups de sonde précis que 
donnent les textes, explorer ces théories, elles sonnent creux et vide. 
Nous venons de parler des rivages de l'Océan ^^l Ceux de la Méditerranée 
fourniraient d'autres exemples ^^l 

On connaît la touchante légende des saintes Maries, débarquant sur 
les rivages de la Camargue, là où s'élève la bourgade de ce nom. Il fut 
un temps où on railla cette tradition pour des motifs géographiques'*^ : 
on rappelait que les alluvions du Rhône , à l'époque de l'ère chrétienne , 
n'étaient pas encore arrivées jusque-là , que le rivage de la mer était bien 
au delà, vers le nord. — Je consens à affirmer cpie l'histoire des saintes 
Maries est une pieuse fable. Mais , de grâce , ne la réfutons que par les 
textes. Or, si les textes ne parlent point d'elles, ils nous montrent qu'il y 
avait , là où les récits les font débarqxier, un rivage , un port , un oppidum 
qui portait le nom ligure, bien caractérisé, de Ratis'^^K Et c'était un lieu 
très ancien, bourgade maritime pas très différente des Saintes-Mariés, 
qui ont hérité d'elle à la même place. Et cela, d'ailleurs, ne confirme 
pas la légende , mais explique pourquoi il a pu naître , sur ce point , une 
légende. 



^'^ Suess, La face de la terre, trad. 
franc, t. II, 1900, p. 2o5, 678, 689, 
865.' 

'^^ De La Borderie , qui avait contrôlé 
avec un soin minutieux toutes les asser- 
tions sur le golfe du Morbihan , affirmait 
qu'il existait au temps de César, contrai- 
rement à l'opinion courante , qui le fait 
dater d'hier » à peine ; Histoire de Bre- 
tagne, t. I, 1896, p. 7. 

''^ Nous possédons, sur le rivage du 
Narbonnais, un texte, très détaillé, du cin- 
quième siècle avant notre ère , Avienus , 
et il est parfaitement possible de l'expli- 
quer par l'état actuel des lieux ; c'est ce 
qu'a fait très intelligemment MûUenhofF, 
Deutsche Altertamskimde , f. I, 1870, 
p. 1 85. Et c'est lui qu'il faut suivre , et 
non pas les reconstitutions faites par les 



chercheurs locauv (cf. , très habile , mais 
très hypothétique, celle de Jourdanne, 
Les variations da littoral narbonnais, 
1892). «L'extension et l'allure des cor- 
dons littoraux, à l'ouest de l'embou- 
chure du Rhône , sont la preuve d'une 
longue stabilité dans les conditions d'al- 
titude du rivage»; Suess, t. II, p. 2o5. 

'*' Polémique de Desjardins contre 
Lenthéric, Géographie de la Gaule, t. I, 
p. 226 et suiv. 

'^' Cf. F. Reynaud, La tradition des 
Saintes - Maries , 1874, p. i3 et suiv.; 
Albanès , Gallia Christiana novissima , 
Arles, col. 59. Il est possible que, dans 
le texte de Festus Avienus (vers 701), il 
faille lire : Oppidum prise uni RaftisJ Mas- 
trabalae paludfijs; cf. Revue des études 
anciennes, igoS, fasc. 2, 

4i 



IMPftlMERlC 



322 



CAMIJXK JULLIAN. 



Que n'a-t-on pas écrit sur le recul du littoral aux abords de Marseille? 
Car cette théorie a été fort commode pour se tirer avec élégance des 
difîi cultes que présentaient les textes de César. Un des maîtres de ia 
science provençale, Albanès, me disait souvent : «Si l'on serre jamais 
de près tous les arguments sur lesquels s'appuie cette hypothèse, vous 
verrez un bel écroulement. » C'est cette critique que M. Clerc vient de 
faire. Aucun argument n'a pu résister'^'. Quand on disait que la mer 
avait englouti des rues entières, il s'agissait de chartes mal traduites. 
Quand on disait que , par les temps caimes , on voyait les ruines d'édifices , 
c'était poétique hallucination de pêcheurs mal informés. Le rivage de 
Marseille était, au temps de César, ce qu'il est maintenant^-^l Sans doute 
cela ne simplifie pas l'explication des Commentaires , mais nous ne sommes 
pas tenus de faire de la science en supprimant les difficultés. 

Ce n'est pas seulement la ligne des rivages qui a subi ainsi l'efFort des 
hypothèses érudites, c'est encore le cours des fleuves. Il n'y a pas un 
fleuve , une rivière , un ruisseau en France dont on ne dise qu'il a changé 
de lit depuis l'époque historique. C'est une antienne que vous trouverez 
au début de presque toutes les histoires locales ^^' : que la rivière du lieu 
couiait autrefois en un autre endroit. Certes il est possible qu'il en ait été 
quelquefois ainsi. Tout dépend des textes que l'on allègue. Mais chaque 
fois qu'on examine la plupart de ces textes , on s'aperçoit qu'ils no comp- 
tent pas. 

Voici Bordeaux et sa Garonne. Il est admis, dans cette ville,, que le 
fleuve coulait autrefois plus à l'est, au pied même des coteaux. « Autre- 
fois » , c'est toujours au temps de César. Or cela n'a jamais, été prouvé. 
Au temps des Romains, on entrait dans le bassin intérieur de la Devèze, 
sur la rive gauche, par la porta Navigera, qui était près de l'église Saint- 
Pierre; donc la Garonne était là. Au temps des Romains, on s'em- 
barquait sur la rive droite, à Trajectum, aujourd'hui Tregey; donc la 
Garonne était là. Et elle était, à gauche comme à droite, où elle est 
aujourd'hui. 



^^^ Clerc, Le développement topographi- 
qiie de Marseille, 1898; du même, sur 
cette question , Le bassin de Marseille, géo- 
graphie et géologie, 1901. 

'^^ M. Clerc a très bien montré que 
toutes les assertions répétées sur ce chan- 
gement de littoral remontent, en der- 
nière analyse, à Grossbn, archéologue 
amateur et dénué de toute critique {Re- 
cueil des antiquités. . , , l'yyS). 



'^' Dom Devienne, Histoire de Bor- 
deaux, 1771, réimp., 1. 1, p. XXX : «H 
est vrai qu'on a trouvé au pied du Ci- 
pressat de gros anneaux de 1er auxquels 
on attachait des vaisseaux; . . .il y a lieu 
de penser que la Garonne formait une 
île dans cet endroit. » Tout cela est fort 
chimérique; nul n'a vu ces anneaux; et 
tous les documents ramènent la ligne 
de la rive droite où elle est maintenant. 



LE LITTORAL DE LA GASCOGNE. 323 

N'a-t-on pas raconté pareils changements à propos du continent de la 
Dordogne et de la Garonne , près de Bourg ? Du fait que Bourg s'appelle 
Bourg-sur-Gironde, on a toujours conclu que la Gironde ou la Garonne 
passait jadis devant Bourg, qui est actuellement arrosé par la Dordogne. 
Or cette appellation est toute moderne ; elle est postérieure à la création 
du département de la Gironde , et les anciens textes disent toujours de 
Bourg, Burgas super Dornoniam , « Bourg-sur-Dordogne^^^ ». 

Ce que je dis de la Garonne, je pourrais le dire de la Seudre, de la 
Charente, de l'Adour à Dax : toutes nos rivières, les traditions locales 
les ont déplacées. Mais ces traditions valent ce que valent celles qui 
concernent les côtes. — Et cela est pour le Nord comme pour le Midi. 
Les historiens de Meaux et les « guides » détaillés racontent que la Marne, 
au lieu de passer jadis au sud de la ville, l'entourait par le nord*^^. Ce 
qui a force de loi dans le pays. Regardez le texte qui est le point de 
départ de la qxiestion : il ne s'agit pas de la Marne elle-même. 

Le besoin pour les historiens de bouleverser ainsi rivages et fleuves 
est, paraît-il, insurmontable. Nous en avons eu, ces jours-ci, un frappant 
exemple. On a soutenu, à la Sorbonne, une thèse, méritoire d'ail- 
leurs ^^^, sur le passage des Alpes par Annibal. L'auteur de cette thèse, 
pour expliquer certaines contradictions des auteurs anciens, suppose 
que le Rhône dont ils parlent avait une branche méridionale qui , par 
la trouée de Chambéry, allait rejoindre flsère et se confondre avec elle. 
Ceci, «vraiment, est trop commode**^» : plutôt que d'admettre des 
erreurs de texte, supposons donc des errements de fleuves. — On irait 
loin dans cette voie, et je m'explique la colère que cette thèse a sou- 
levée chez un historien de profession ^^^. iM-.- ^h i- ■ / 

D'où vient donc cette éternelle tendance des écrivains à conjecturer 
sans relâche des transformations du solP — Elle vient, je crois, d'abord 
de ce que presque toujours ces écrivains, font la besogne pour laquelle 
ils ne sont pas le mieux préparés , que quelques géologues remuent dés 
textes sans les comprendre, que certains historiens utilisent des obser- 
vations géologiques qu'ils n'ont point contrôlées, o -x-] /■■' .' r .: 

Et puis, je pense qu'il y a, dans cette tendance, le vague écho de 

' ■ ''' Voir les documents cités par Mau- ciété des antiquaires de France, t. XXV, 

fras, Revue des études anciennes, 1901 , i858. 

p. 339. Ils ne me paraissent pas pouvoir t'^' Az^n, Annibal dans les Alpes, Varis, 

être jamais discutés. 1902. 

'^^ Cf. Carre, Mémoire sur la topogra- ''' Clerc, Revue des études anciennes, 

phie primitive de la ville et du territoire 1903, p. 98. 
de Meaux, dans les Mémoires de la So- ^^^ Ut supra. ..,..,.. . ,.. 

^1. 



32/1 



C^MILLK JULLTAN. 



fables populaires déposées par l'atavisme dans la pensée des érudits. 
Si ceux-ci créent certaines de ces légendes , inversement d'autres légendes 
créent certaines de leurs théories, à leur insu. 

Tous les peuples ont cru à l'existence de villes disparues (^'. C'est 
un des thèmes favoris du folk-lore. Les rivages de f Océan, les rives de 
tous les fleuves sont pleins de souvenirs de cités des hommes anéanties 
par les flots, par le feu ou par la foudre. On entend partout des cloches 
semblables à celles de la ville d'Is*"^'. Au fond des lacs des Alpes et des 
étangs de l'Auvergne, le peuple cherche toujours les somptueuses de- 
meures des âges lointains. Chaque pays de la Gaule a sa grande cité 
mystérieuse, Is, Antioc]ie^^\ Ancliiscs^'^\ etc. C'est, pour les illettrés, une 
manière de faire de l'histoire. Vaguement ils savent qu'il y avait, avant 
eux , d'autres hommes , et avant leurs villes , d'autres villes ; et ils loca- 
lisent ces villes quelque part, dans les profondeurs des eaux^'^^ ou sur 



'"' Voir chez Pline , II , S 2o5 et suiv. , 
la mention des terres englouties, y 
compris l'Atlantide. 

'^' Sur les traditions relatives à la 
ville d'Is, cf., en dernier lieu, Le Braz, 
La Légende de la Mort, t. II, 1902, 
p. 37 et suiv.; voir dans ce vol., p. 46, 
les « villes englouties » de l'Ecosse et du 
Pays de Galles. — Je désirerais avoir 
des renseignements précis sur les laits 
suivants : « Il existe dans les Archives de 
Quiberon des mémoires sur une île située 
à l'ouest de cette presqu'île , nommée le 
Birvito , qui a été submergée et qui n'est 
plus qu'un écueil. Un vieux marin de 
Rermorvan ... a entendu dire à sa 
grand'-mère qu'ils avaient eu des an- 
cêtres à Brivideau, qui venaient à pied, 
le dimanche, à la messe de Saint- 
Clément.» [Bail, de la Soc. d'anlhrop., 
i883, p. 307.) 

'^' M. Graser, à propos des ruines de 
Mantoche en Franche-Comté , rappelait 
récemment , que « d'après la tradition , 
ces ruines devaient être celles d'une 
ville romaine appelée Aucloche ou An- 
tioche». Société grayloise d'émulation, 
jgoi, p. i85. 

'*' ylHc/iises est le nom d'un port indiqué 
dans la carte d'Ortelius (cf. Desjardins, 



I, p. 261; Lenthéric, p. 73) sur la côte 
occidentale du Médoc; cf. Duffart, La 
baie d'Anchises, dans le Bulletin de la 
Société de géographie commerciale de 
Bordeaux, G janvier 1896, p. i3 et suiv. 
— Il serait possible que ce nom fût 
une simple faute d'impression comme 
il y en a tant chez Ortelius, Anchises 
pour Arcaisson (Arcachon), et que tous 
les récits populaires brodés sur le nom 
dAnchises soient des générations artifi- 
cielles créées autour de cette bévue 
typographique. Car 1° toutes les édi- 
tions d'Ortelius que j'ai pu consulter 
donnent Anchises et ignorent Arcachon ; 
2° en revanche un très grand nombre 
de cartes antérieures ignorent Anchises 
et donnent Arcachon , qu'elles appellent 
Archison (Atlas catalan de i375, pi. XI, 
Nordenskiôld), ^;-c/tffa-OH (Andréa Banco, 
pi. XX) , etc. 

'*' D'où les ruines émergent, dit-on 
toujours, au moment des basses eaux : 
Est in eo Medulorum tractu (dit p. ex. Vinet 
du Médoc, édit. d'Ausone, s. 208 F) 
lacus , in que référant se accolae urbis ves- 
tigia cernere, si quando per aestatem pau- 
lulam decreverit unda. Et c'est le cas de 
la ville d'Is, et de toutes les autres 
« disparues ». 



LES ANCIENNES COUTUMES ALBANAISES. 325 

les rochers des montagnes. Et, obéissant aux traditions ancestrales 
sommeillant dans leur pensée, les érudits se laissent insensiblement 
gagner par le charme des cloches de la ville dis, et vont à sa décou- 
verte. 

Camille JULLIAN. 



.uM.if, I- :j 'h * .ftioî r- 

Les anciennes coutumes albanaises. 



PREMIER ARTICLE. 

Il se trouve encore aujourd'hui, en Europe, un pays où les coutumes 
primitives des anciennes populations de notre race sont restées en pleine 
vigueur. Tandis que partout ailleurs ces coutumes n'ont plus laissé que 
des souvenirs, elles sont encore pratiquées et vivantes dans les mon- 
tagnes de l'Albanie. C'est là qu'on peut les voir, non plus dans des livres, 
mais en action. Elles n'échapperont pas, sans doute, à l'influence des 
idées nouvelles amenées par le changement des conditions de la vie, 
changement qui se fait déjà sentir jusque dans les lieux les plus inacces- 
sibles; mais si elles doivent disparaître ou se modifier plus ou moins 
promptement , c'est une raison de plus pour les observer avant qu'elles 
aient disparu. Les traits les plus caractéristiques du tableau prennent, 
quand ils sont vus de près , une réalité saisissante , et laissent une impres- 
sion bien autrement forte que les témoignages recueillis en des temps où 
on ne savait ni tout dire ni tout voir. 

C'est une tradition , dans les montagnes de l'Albanie septentrionale , 
que les coutumes du pays ont été recueillies par un chef appelé Lek 
(Alexandre) Dukadjini, qui aurait vécu à la fin du quinzième siècle, du 
temps du héros albanais Scanderbeg. Il est certain d'une part quelles 
n'ont jamais été rédigées ni mises en écrit, et d'autre part qu'elles remon- 
tent à la plus haute antiquité, peut-être à l'époque des héros d'Homère. 
En tout cas, c'est dans \ Iliade et ï Odyssée qu'on trouve les analogies les 
plus frappantes du droit albanais. 

11 n'y a guère plus d'un demi-siècle que l'attention des savants s'est 
portée sur le droit albanais. Le travail le plus complet qui ait été publié 
sur ce sujet est celui de M. Hecquard, consul de France à Scutari (Paris, 
1869, ' ^^^- iïi'S") ' sous le titre d'Histoire et description de la haute Albanie 
ou Gaégarie. Il fait connaître la constitution de la famille albanaise, la 



326 R. DARESTE. 

condition des femmes, qui sont achetées par lem^s maris et n'apportent 
dans le ménage aucune dot. On y voit la pratique du lévirat, qui oblige 
le frère du mari défunt à épouser la veuve de son frère , la justice rendue 
par des arbitres , la preuve faite par le serment des parties ou par des co- 
jureurs, la terre propriété de la famille, la fraternité factice, institution 
complémentaire de la paternité adoptive ; enfm et par-dessus tout la ven- 
geance du sang qui , tempérée par le système des compositions , constitue 
à elle seule presque tout le droit criminel. 

Hecquard n'a pas pu aller plus loin. Ce qui manque à son exposition, 
c'est précisément le détail , qui met en relief les institutions et permet 
d'en pénétrer l'esprit. Pour compléter son œuvre , il a fallu entreprendre 
une enquête, faire appel aux souvenirs des anciens, dépositaires de la 
tradition. Le travail a été fait par deux curés de paroisse, dans la partie 
catholique du pays. Leurs rapports, écrits en langue albanaise, ont été 
publiés dans une Revue spéciale qui s'impiime à Bruxelles ; mais l'alba- 
nais étant de toutes les langues européennes la moins répandue , la pu- 
blication dont il s'agit aurait été peu utile si le D'^ Ippen , qui a été lui- 
même consul général à Scutari, n'avait fait faire sous ses yeux une 
traduction allemande de ces deux documents et ne l'avait confiée à 
M. Paul Trœger, qui en a donné lecture à la Société d'anthropologie de 
Berlin le 20 juillet 1901. 

L'intérêt de la science nous a paru exiger que des notices aussi pré- 
cieuses fussent répandues le plus possible; leur traduction en langue 
française et leur insertion au Journal des Savants ne sauraient manquer 
de contribuer à un résultat si désirable pour tous. Nous n'avons voulu 
ajouter aucune note ni indiquer aucun rapprochement. L'histoire du 
droit aura sans doute beaucoup à dire sur ces nouveaux documents; mais 
comme il y a lieu d'en attendre d'autres , peut-être pensera-t-on que tout 
commentaire serait prématuré. 

Le droit des tribus de Dukadschin, 

par le curé don Lazar Mjedia, 

Nous ne possédons aucun document écrit qui nous permette de re- 
produire en toute sécurité nos lois remontant à Lek (Alexandre) Du- 
kadschin. Nous sommes donc dans la nécessité de nous appuyer sur la 
tradition et de rechercher les témoignages des gens qui sont experts en 
droit coutumier. ' ' v 

Quoique chaque canton de la montagne affirme avoir exactement 
conservé les lois de Lek Dukadschin , on ne saurait cependant admettre 



LES ANCIENNES COUTOMES ALBANAISES. 327 

qu'il ne s'y soit jamais produit aucune altération à raison du temps et 
des circonstances. Si donc les lois que je vais exposer ditl'èrent sur cpiel- 
ques points de celles qui sont usitées dans d'autres tribus , elles n'en ont 
pas moins toutes le même fondement. 

Mon exposition a en A^e les tribus des Dukadschin , c'est-à-dire les 
tribus Schaia, Schesohi, Kiri, Plani, Dschsani et ïoplana. Je com- 
mence par l'institution de la vengeance du sang et des règles qui la 



gouvernent. 



I. LA VENGEANCE DU SANG. 



A. Celui qui exerce simplement la vengeance, sans y rien ajouter, 
n'est inquiété à ce sujet ni par sa tribu ni par le souverain. J'ai dit sans 
y rien ajouter, parce que, par exemple, l'exercice de la vengeance légi- 
time, quand le coupable est sous la protection d'un tiers, met la ven- 
geance en conflit avec le protecteur du coupable , comme je l'expliquerai 
plus loin, en parlant de la protection. 

B. Celui qui, sans avoir droit de vengeance, tue une personne hu- 
maine , que ce soit un homme ou une femme , une grande personne ou 
un enfant, encourt les peines suivantes : 

1. Ses maisons sont brûlées et abattues. 

2. Tout son avoir mobilier (meubles meublants, grains approvision- 
nés , bétail , etc. ) est confisqué , à l'exception des ai'mes trouvées dans sa 
maison ou hors de sa maison. Les armes, alors même qu'elles ont été 
enlevées de la maison pendant l'incendie de celle-ci , doivent être rendues 
le plus tôt possible au propriétaire , faute de quoi est encourue l'amende 
fixée pour désarmement d'un homme par un autre et qui s'élève, d'après 
le droit coutumier, à 4 bourses (2,000 piastres)'^'. 

3. Il doit s'éloigner de son domicile et du territoire de sa tribu, avec 
toute sa famille (hommes, femmes, enfants). 

4. Il doit payer famende à la tribu et au Gouvernement. Cette amende 
s'élève à ^ bourses et 200 piastres (2,200 piastres); sur cette somme le 
Gouvernement prend 1,000 piastres, les chefs de la tribu du coupable 
1 ,000 , le Bûlakbaschi et ses gendarmes qui viennent percevoir famende, 
200. Cette amende se paye en bétail ou en autres objets, qui, en ce 
cas, sont estimés beaucoup plus haut que leur valeur réelle. 

5 . Il doit payer tout ce que les chefs de sa propre tribu et les fonc- 
tionnaires du Gouvernement ont consommé dans le voyage qu'ils ont 
fait pour l'exécution. ■•, 

^'^ Lapiastreturque vaut 21 centimes, la bourse de 5oo piastres vaut io5 francs. 



328 H. DARESTE. 

6. Sont compris dans la vengeance du sang, non seulement la famille 
du coupable et tous les membres de celle-ci, mais encore les biens 
immeubles du coupable, en ce sens qu'ils deviennent la propriété des 
personnes qui ont été lésées et qui ont le droit de vengeance. Pour ren- 
trer en possession de ces terres , le coupable doit payer un prix de rachat , 
dont le montant est fixé par un tribunal arbitral , toujours au-dessous 
de la valeur réelle du bien. Sur le sol ainsi libéré il peut être construit 
une nouvelle maison , et les femmes peuvent revenir avec un ou plusieurs 
membres mâles de la famille, autant que le permet celui qui a le droit 
de vengeance , pour s'occuper de la culture des fonds. 

7. Pour une personne tuée, six hommes au moins encourent la ven- 
geance d'après les lois en vigueur aujourd'hui, en sorte que l'auteur du 
fait est compris avec tous les membres mâles de sa maison dans la ven- 
geance du sang. S'il n'y a pas six hommes dans sa maison, on complète 
ce nombre en prenant dans la parenté. Tous doivent s'éloigner du terri- 
toire de la tribu. 

8. Aujourd'hui les habitations de la parenté ne sont plus détruites 
par le feu , mais celle-ci ne peut les libérer qu'en payant une certaine 
amende, dont le montant varie suivant le degré de parenté (de 5oo à 
1 ,00 G piastres environ). Autrefois on brûlait aussi les maisons des parents 
et tous ceux-ci devaient s'éloigner. 

Il y a six ans, Abd ul Kerim pacha, vali de Scutari, donna un règle- 
ment portant que les ayants droit à la vengeance ne pourraient s'en 
prendre qu'à la maison directement assujettie à la vengeance, tandis que 
les autres parents n'auraient ni leur maison brûlée ni aucune amende 
à payer et ne seraient exposés ni à la vengeance du sang ni au bannisse- 
ment. Mais cette innovation ne s'est pas maintenue. 

9. L'ayant droit à la vengeance peut tuer chacune des personnes 
comprises dans le nombre de celles qui peuvent être atteintes par la ven- 
geance , après quoi l'affaire du sang est terminée. 

1 . Ceux qui ont encouru la vengeance ne peuvent pas visiter leur propre 
maison , si ce n'est avec la permission de l'ayant droit à la vengeance , ou 
à moins que quelqu'un ne les prenne sous sa protection et sa conduite. 

11. Si la vengeance n'est pas exercée et s'il y a transaction , le débiteur 
paye à la famille ayant droit à la vengeance six bourses, c'est-à-dire 
3,000 piastres d'indemnité. Autrefois cette indemnité était beaucoup plus 
faible, et il y a encore des gens qui se rappellent avoir vu. des indemnités 
de 8oo piastres seulement. 

C. Le mercenaire n'encourt aucune responsabilité au sujet du meurtre 
commis par lui au nom de son mandant. Ce dernier seul est responsable 



LES ANCIENNES COUTUMES ALBANAISES. 329 

de tout. Si le mercenaire est tué ou blessé , sa famille n'a aucun recours 
contre le mandant. 

D. Quand plusieurs personnes tirent sur un homme , et que la victime 
est atteinte d'autant de balles qu'il y a eu d'agresseurs, ceux-ci doivent 
supporter solidairement la vengeance du sang avec toutes ses suites et 
tous ses frais. Mais si les balles des agresseurs n'ont pas toutes porté , 
chacun d'eux peut prouver son innocence, au moyen d'un serment prêté 
avec vingt-quatre cojureurs. Celui qui ne peut produire vingt-quatre 
cojureurs reste sous le coup de la vengeance. Si tous les agresseurs peu- 
vent produire vingt-quatre cojureurs , tous restent solidairement respon- 
sables du meurtre. En ce cas l'affaire peut aussi se terminer à l'amiable 
au moyen d'une convention pour laquelle tous les complices prennent 
sur eux , solidairement, la responsabilité du fait. 

E. Toutes les peines ci-dessus édictées s'appliquent uniquement au 
meurtre commis sur une personne appartenant à la même tribu. S'il 
s'agit d'un meurtre commis sur une personne appartenant à une tribu 
étrangère avec laquelle il n'y a pas de Besa, c'est-à-dire promesse réci- 
proque de vivre en paix, il n'y a de condamnation qu'à une amende en 
argent, au profit du Gouvernement. 11 y a même beaucoup de meurtres 
qui restent impunis. 

F. Quand deux tribus sont entre elles en Besa, c'est-à-dire en paix de 
Dieu, et qu'un meurtre est commis par une personne d'une des deux 
tribus sur une personne de l'autre, le meurtrier est responsable envers 
les chefs de sa propre tribu , parce que ceux-ci sont garants de la Besa 
envers l'autre tribu. En conséquence , il est traité comme celui qui aurait 
tué un homme sous la protection et la conduite d'un autre. 

G. En cas de meurtre d'un homme qui n'appartient à aucune des six 
tribus des Dukadschin , il n'y a aucune peine. 

II. BLESSURES. 

En cas de blessures on procède comme en cas de meurtre. Ce sont à 
peu près les mêmes peines, mais moins fortes. Ainsi : 

a. Les maisons des coupables sont brûlées et détruites; 

b. La famille du coupable est bannie. Lui-même, avec tous les mem- 
bres mâles de sa maison, est livré à la vengeance du sang; toutefois, en 
cas de blessures la vengeance n'atteint que trois hommes. Quand la 
famille compte plus de trois membres mâles , tous sont atteints par la 
vengeance, à moins qu'ils n'aient obtenu leur libération à prix d'argent 
ou par grâce de l'ayant droit à la vengeance. 

SAVANTS. /( 2 

lupr.iMF.nir nationai.f. 



330 ^ I.! , i . R. DARESTE. 

c. Les biens immeubles sont aussi soumis à l'exercice de la vengeance , 
comme on l'a vu plus haut; seulement ils peuvent être rachetés pour une 
somme moins forte. 

d. Les parents du coupable qui ne vivent pas en communauté avec 
lui et qui ne sont ni ses frères et sœurs , ni descendants de frère et sœur, 
ne sont pas exposés à la vengeance du sang. 

e. Le coupable doit payer une amende qui , toutefois , ne peut pas dé- 
passer la somme de 1,100 piastres quand elle est payée en bétail ou en 
autres objets. En argent comptant, on paye tout au plus 55o piastres. 

f. La transaction est permise comme en cas de meurtre et a même 
lieu très fréquemment. La somme à payer en ce cas , comme indemnité , 
varie suivant la blessure. Gomme on calcule pour un meurtre six bourses 
d'indemnité , on admet que chaque main et chaque pied valent un quart 
de cette somme, soit une bourse et demie. Par exemple, si quelqu'un 
perd un bras ou un pied à la suite d'une blessure, il reçoit une bom^se 
et demie pour indemnité. Outre cette indemnité, le coupable doit encore 
payer le traitement du blessé par le médecin. 

III DE LA PROTECTION ET CONDUITE. 

Le meurtre d'un homme qui s'est mis sous la protection d'un tiers, et 
qu'on appelle tout simplement un hôte et ami , est , chez les Dukadschin , 
vengé sans pitié et sans merci. Le Dukadschin peut renoncer à la ven- 
geance du sang pour son père ou pour son frère , mais il ne renonce 
jamais lorsqu'il s'agit d'un hôte et ami. 

L'homme dont Yhôte et ami a été tué ne peut pas se montrer devant 
ses compagnons avant d'avoir tiré sa vengeance pour son hôte et ami. Il 
n'est pas sans exemple non seulement qu'un parent ait tué son parent , 
mais même qu'un frère ait tué son frère pour avoir frappé son hôte et 
ami. 

Il y a deux catégories d'hôtes et amis de ce genre : lliôte et ami qui a 
obtenu une protection garantie par des cautions, c'est-à-dire qui se met 
sous la protection de quelques personnes puissantes, afin de s'assurer 
contre tout danger, et iliôte et ami en sauf-conduit, c'est-à-dire qui, ayant 
une dette de sang ou un danger à redouter, se fait accompagner en 
chemin ou recevoir dans une maison, pour sa sûreté. 

Si Vhôtc et ami à qui la sûreté a été garantie vient à être tué, les ga- 
rants doivent regarder comme un devoir d'honneur de poursuivre le 
coupable, comme le fait la famille de la victime. Non seulement les mai- 
sons du coupable sont brûlées, mais ses autres biens sont complètement 



LES ANCIENNES COUTUMES ALBANAISES. 331 

détruits; par exemple, les miirs qui enclosent les champs sont abattus, 
les arbres et les vignes sont coupés. Sa parenté est aussi poursuivie de la 
même manière et les terres labourées sont mises hors d'état de servir. 
Le sol de la propriété du coupable reste en la possession de la famille de 
la victime et ne peut être racheté à aucun prix. Il est de règle qu'au- 
cune transaction librement consentie entre les deux familles ennemies ne 
peut avoir lieu sans f approbation des garants , et ceux-ci ne la donnent 
jamais. Chacun des garants a le droit de tuer le meurtrier ou les parents 
du meurtrier qui appartiennent à la vengeance du sang. 

La vengeance du sang comporte encore plus de rigueur et d'acharne- 
ment quand elle s'exerce contre le meurtrier d'un hôte et ami en sauf- 
conduit, qu'il soit tué étant accompagné d'un homme ou d'une femme, 
d'une grande personne ou d'un enfant de la famille protectrice. 

Alors même que la personne tuée avait déjà une dette de sang envers 
son meurtrier, si, au moment du meurtre commis sur elle, elle se 
trouvait sous la conduite d'un tiers, la vengeance du sang à laquelle ils 
étaient réciproquement soumis n'est pas éteinte, comme elle le serait en 
tout autre cas , mais l'ancienne vengeance subsiste toujours et il en naît 
une nouvelle, car la famille du donneur de conduite venge ïhôte et ami 
tué , comme elle vengerait un de ses membres. 

Celui dont Yhôte et ami a été tué cherche à faire tout le mal possible 
au meurtrier et à la famille de celui-ci. Il tue le meurtrier ou tout parent 
consanguin du meurtrier partout où il peut l'atteindre et venge ainsi 
Yhôte et ami qui a été tué. 

IV. APAISEMENT DE LA VENGEANCE DU SANG. 

Il y a deux manières d'apaiser la vengeance du sang. Tantôt l'apaise- 
ment est volontaire de la part des deux parties , tantôt ii a lieu sur l'ordre 
du Govivernement turc. 

A. Pour ce dernier apaisement, rien ne détermine après combien 
d'années il peut intervenir. Il suffit que le sultan ait daigné le décréter. 

Tandis que les autres tribus font à Scutari l'apaisement de la ven- 
geance du sang, les Dukadschin font les leurs dans la montagne. 

Dès que le firaian donné à ce sujet est arrivé, le Gouvernement turc 
envoie de Scutari à chaque tribu de la montagne un Kùlàkbaschi diffé- 
rent, avec un greffier et quelques gendarmes, sur les hauteurs habitées 
par les Dukadschin. A cet apaisement général sont attachées les con- 
ditions suivantes : " W . . i î - . 

I . Chaque tribu de la montagne doit veiller à ce que les représen- 

42. 



332 R. DARESTE. 

tants du Gouvernement soient logés gratuitement et soient entretenus 
avec les chefs des tribus , aussi longtemps qu'ils doivent rester dans le 
canton pour raison de cet apaisemeut. 

2. Pour terminer cette affaire de vengeance du sang, il faut payer au 
moins 260 piastres. La moitié de cette somme est payée par celui qui 
doit la vengeance et l'autre moitié par celui qui a droit à la vengeance. 
Ces amendes sont partagées entre les chefs de la tribu , et le Gouvernement 
a une part égale à celle d'un chef. 

3. Les indemnités pour blessures varient suivant la gravité de celles-ci. 

4. Le coupable paye en outre, à titre de droit dû au Gouvernement, 
i5o piastres pour un meurtre et y 5 piastres pour une blessure. Ces 
droits sont perçus par le représentant du Gouvernement. 

5. Le coupable reçoit enfin un acte d'apaisement, et pour plus de 
sûreté il lui est donné quelques garants pour une durée de cinq ans. 

6. Quiconque, pendant ces cinq ans, enfreint l'apaisement donné par 
le Gouvernement, encourt les peines les plus sévères de la part du Gou- 
vernement, et aussi envers les garants la dette du sang pour le meurtre 
de Yhôte et ami (§ m). 

B. L'apaisement volontaire , ou privé , n'a lieu que sur l'intervention 
d'amis, par la renonciation de la famille de la victime. Pour obtenir 
cette renonciation, le coupable est tenu de se présenter, un jour de 
grande fête, les mains liées, à la maison de celui qui a droit à la ven- 
geance, accompagné des amis et connaissances de la famille blessée et 
avec un enfant couché à l'envers dans son berceau. Tout le cortège 
demande grâce. La famille, en apparence surprise, sort et tient conseil 
avec ses parents. Si l'apaisement est résolu, elle délie les mains du 
coupable et replace l'enfant droit dans son berceau, puis elle dicte 
le montant de l'indemnité si elle en exige une, mais celle-ci ne peut pas 
dépasser le chiffre légal de six bourses. 

V. DU LARCIN ET DU VOL. 

Autrefois , chez les Dukadschin le larcin était considéré comme un 
mode d'acquisition chevaleresque, et pour cette raison il existait con- 
stamment des bandes de brigands bien organisées qui répandaient la 
terreur dans la ville de Scutari et les environs. Ces bandes n'enlevaient 
jamais rien dans le canton des six tribus des Dukadschin, ni chez leurs 
amis , qui leur donnaient du pain. Aussi trouvaient-elles toujours des gens 
qui leur donnaient secours et assistance. Mais aujourd'hui le larcin a 
beaucoup baissé dans l'opinion. 11 passe pour une honte et on peut dire 



LES ANCIENNES COUTUMES ALBANAISES. 333 

qu'il n'existe presque plus. Si un vol est commis dans l'intérieur d'une 
même tribu, on applique les dispositions suivantes : 

1. Pour tout objet enlevé par force ou volé on paye la valeur au 
double ; 

2. Si le larcin ou le vol est commis avec effraction dans la maison , 
la hutte , l'étable , le grenier ou les ruches , le coupable paye , outre la 
valeur de l'objet au double, une peine de 5oo piastres pour violation 
de la paix du domicile. 

VI. DE LA PREUVE. 

Si le coupable n'est pas pris en flagrant délit , la preuve peut être faite 
contre lui de deux manières, à savoir par le serment ou par le témoi- 
gnage secret [kaputzar). 

A. Le serment ne peut pas être prêté par le plaignant ni par l'inculpé, 
personnellement. Il est prêté par des hommes de la parenté de la partie 
admise au serment, lesquels doivent être capables de jurer, et dont le 
nombre est fixé par les arbitres. A défaut de serment le jugement est 
rendu contre le plaignant ou contre l'inculpé suivant le cas ; 

B. Le témoin secret [kaputzar) doit remplir les conditions suivantes : 

a. Le kaputzar doit être un homme , et d'âge mûr ; 

b. Il est entendu à trois reprises différentes, par deux personnes 
choisies par les parties , à savoir une par le plaignant, l'autre par l'inculpé. 
Les trois interrogatoires sont comparés pour voir s'ils sont concordants; 

c. L'interrogatoire du kaputzar a lieu en secret , et son nom n'est pas 
publié, car sa déposition comme témoin peut souvent lui coûter la vie; 

d. Il doit aussi fournir quelques points d'appui pour sa déposition , 
ou tout au moins être connu pour un homme honorable et conscien- 
cieux ; 

e. Si le témoin secret est approuvé , l'inculpé n'est plus admis à faire 
la preuve contraire par le serment. Il doit se résigner à une condamna- 
tion; 

/. Si les deux arbitres ne veulent pas accorder confiance au témoin 
secret, ou si finculpé ne veut pas se soumettre aux arbitres, alors le 
témoin secret peut se nommer lui-même et soumettre sa personne au 
jugement public. Mais cela exige de sa part un grand courage ; 

g. Il reçoit pour sa déposition un honoraire qui est déterminé par les 
juges , d'après fimportance de l'objet du procès , à moins que les parties 
intéressées ne l'aient fixé par avance , d'un commun accord. Mais quand 
le témoin s'est nommé lui-même publiquement, il reçoit, sans égard à 



334 R. DARESÏE. 

l'importance de l'objet du procès, 5oo piastres. Ces frais sont supportés 
par le condamné seul , tandis que l'honoraire des arbitres doit être payé 
moitié par le condamné et moitié par la partie qui gagne son procès. 

R. DARESTE. 

[La fin au prochain cahier.) 



Andréa Moschetti. — Il Museo cjvjco di Padova. Cenni storici 
e illastrativi presentati al Congresso inlernazionale di Roma, aprile 
MCMiii. — Padova, R. Stab. P. Prosperini. i qoS. Gr. in-^" de 
1 7/1 p. et 1 f. , plus 34 planches eu phototypie. 

On peut affirmer sans crainte de recevoir un démenti que l'Italie a su 
mieux qu'aucun autre pays de l'Europe organiser ses musées , ses biblio- 
thèques et ses archives. Elle ne se contente pas de conserver et de déve- 
lopper certaines grandes collections; elle peut montrer avec orgueil dans 
chaque ville, même dans des villes peu importantes, des musées et des 
bibliothèques dignes d'intérêt. La centralisation n'a pas encore détruit la 
vie municipale, et toute commune ayant une histoire tient à posséder 
un maseo civico. Il y aurait une étude fort curieuse à faire sur ces gale- 
ries locales, dirigées presque partout par les hommes les plus compé- 
tents et journellement enrichies par les dons des amateurs et des familles 
du pays. H n'en est guère qui mérite plus de retenir notre attention que 
les galeries de Padoue. Cette ville, si riche en monuments anciens, a pu, 
presque sans grever son budget, former un musée qui peut être cité 
comme un modèle, et dont l'histoire mérite d'être connue. 

En 1826, l'abbé Giuseppe Furlanetto rassembla toutes les inscrip- 
tions antiques et modernes dispersées dans la ville et les disposa sous les 
arcades du Salone ou Palazzo délia Ragione. Cette première collection 
lapidaire fut inaugurée, la même année, par l'empereur François P^ 

Les archives communales, dont Antonio Checchini avait commencé 
le classement en 1822, furent organisées en 1828, et la direction en 
fut successivement confiée h l'abbé Arrigo Arrigoni, à Pietro Paolo Mar- 
tinati , à Antonio Roncetti , à Giacomo Tomat et à Luigi Grotto dalf Ero , 
à qui nous devons les Cenni storici salle famiglie di Padova e sui Monamenti 
deir Universilà (18/12). 

Le legs fait par le comte Girolamo Polcastro, en 1889, d'une série 



LE MUSEO CIVICO DE PADOUE. 335 

de classiques grecs et latins, fut le premier fondement de la biblio- 
thèque, r.d j.l », Mnwi'ttj»; ■iijjojn/, liiii;^ ' 

En i8A5, M. Andréa Gloria, qui s'est fait connaître depuis par ses 
belles publications sur l'histoire de l'Université de Padoue, fut chargé à 
la fois des archives et de la bibliothèque naissante. Il déploya dans ses 
fonctions un zèle infatigable qui lui permit d'incorporer à son dépôt 
plusieurs fonds d'archives provenant des divers coi^s constitués de la 
ville. En i856, il décida la municipalité à faire l'acquisition de f im- 
portante collection de livres padouans formée par Antonio Piazza. L'année 
suivante , l'empereur François-Joseph vint à Padoue , et le conservateur 
obtint de lui qu'il ordonnât le dépôt , dans le local de la bibliothèque , 
d'environ deux cents tableaux ayant appartenu aux couvents et aux 
anciennes coi^orations. 

Dès lors le Museo civico existe; le nom devient officiel en i858, 
et le conseil communal , qui comprend la valeur des trésors artistiques et 
littéraires, exprime à M. Gloria l'entière satisfaction du pays. Les ama- 
teurs s'intéressent vite à une collection qu'ils savent confiée à de bonnes 
mains; aussi les dons affluent de tous côtés. En 1 86/i , le comte Leonardo 
Emo Capodilista lègue sa galerie de tableaux et Niccolo Bottacin offre 
ses riches séries de médailles et de monnaies; en 1 870, les comtes Fran- 
cesco et Giambattista Ferri abandonnent la bibliothèque féminine for- 
mée par leur père, et Niccol6 Bottacin fait de nouvelles libéralités; 
Agostino Palesa lègue environ 110,000 volmnes et plusieurs milliers 
d'estampes ; en 1878, le professeur Roberto De' Visiani fait don d'une 
collection considérable de « testi di lingua ». Une transaction intervenue 
jivec la fabrique de Sant' Antonio assure encore à la ville une précieuse 
tapisserie flamande , digne de celles qui appartiennent au roi d'Espagne (^\ 
puis un tableau de Garofolo. Enfin l'administration supérieure ordonne 
le transport au Musée de deux mer\eilleuses peintures qui décoraient 
précédemment des églises : le retable exécuté par Girolamo Romani no 
pour Sainte-Justine, et un grand tableau de Tiepolo [Miracle de Saint 
Patrice), provenant de S. Giovanni di Vergara. 

11 fallait loger tant de trésors. C'est ici que les autorités communales 

'*' Le Museo civico possède deux im- Jourdain de Blaye. On v lit un certain 

[)ortantes tapisseries. Celle cpii lui vient nombre de vers en dialecte picard , 

du Santa représente des hommes d'armes qui ont été identifiés et publiés, avec 

partant pour la guerre : le sujet précis une pbolotypie et un commentaire , 

n'a pas encore pu être déterminé. L'autre par M. Vincenzo Crescini [Pev cjU studi 

faisait partie d'une série de tentures oinanzi jSaggi ed appanti , 1892,]). i3ç)- 

représentant des scènes du roman de 1 5ol. 



336 EMILE PICOT. 

font preuve de ia plus intelligente sollicitude. En 1871, l'ancien couvent 
de Saint-Antoine , attenant à la basilique et à la Scuola del Santo , est affecté 
aux collections municipales. Bientôt après, le personnel chargé de la 
conservation est augmenté; il est recruté, non pas parmi les agents élec- 
toraux de tel ou tel personnage influent, mais parmi les hommes les 
plus capables de classer, d'expliquer, de commenter les objets qui leur 
sont confiés. La ville n'hésite pas à s'imposer de lourds sacrifices pour se 
mettre à la hauteur des autres centres artistiques et littéraires de l'Italie. 
L'aménagement des salles , la construction du superbe escalier de marbre , 
dont Gamillo Boito fournit les plans, coûtent environ /i5o,ooo francs; 
mais de l'autre côté des Alpes on sait faire grand , et l'on ne s'arrête pas 
à la dépense quand il s'agit d'assurer un abri aux souvenirs du passé. En 
1880, le Musée est solennellement inaugurî; tel que nous le voyons 
aujourd'hui. M. Gloria prend sa retraite en 1888, après avoir accompli 
une lourde tâche. Il a pour successeur M. Pietro Baita, qui est, à son 
tour, remplacé, au mois d'avril 1 896 , par le directeur actuel, M. Andréa 
Moschetti. 

Nous n'énumérerons pas les dons reçus par la collection sous les der- 
niers administrateurs. Presque chaque jour amène une libéralité nou- 
velle. Il faut avoir vu M. Moschetti à fœuvre pour savoir tout ce que 
finitiative intelligente, tout ce que l'infatigable dévouement du conser- 
vateur d'un musée peut faire pour en assurer le développement. Le 
budget dont dispose le savant directeur est des plus modestes ; mais il a 
un local superbe, un personnel d'élite, et il a le talent de communiquer 
un peu de l'ardeur qui l'anime à tous ceux qui visitent ses galeries. Les 
dons suffisent le plus souvent pour y faire affluer les objets d'art, les 
manuscrits ou les livres. Un bulletin périodique , distribué aux seuls amis 
du Musée, les tient au courant des moindres objets nouvellement reçus, 
en même temps qu'il donne la description scientifique de certaines séries. 
Ce moyen de propagande est des plus efficaces et serait sans doute 
employé avec succès par les conservateurs de nos galeries. 

Le beau volume que M. Moschetti vient de publier n'est pas un 
catalogue; c'est une histoire et un aperçu général des collections dont il 
a la direction. Nous y voyons que, à la fin de 1901, la bibliothèque 
comptait 108,72 7 ouvrages en 1 A 1,4 3 2 volumes; les archives, environ 
37,186 volumes ou pièces et 8/1,958 parchemins; le musée, 1 ,9 1 A ta- 
bleaux, 926 esquisses ou dessins, 17,799 estampes et 8,887 objets 
divers. Le musée Bottacin , qui est indépendant des autres départements 
et qui est décrit par M. Luigi Rizzoli jeune, se compose d'une collection 
mexicaine, de diverses séries archéologiques, d'une collection d'art mo- 



LA CHANSON DE SAINTE FOI. ba- 

derne et (d'une collection numismatique. Ce dernier département comp- 
tait, à l'époque indiquée, 20,/iio articles. 

Les trente-quatre grandes planches dont le volume est orné nous font 
connaître les pièces principales dont le musée s'enorgueillit, en même 
temps qu'elles nous permettent d'admirer l'intérêt que les habitants de 
Padoue, grâce à l'apostolat commencé par M. Gloria et si éloquemment 
continué par M. Moschetti, portent à leurs richesses communes. Toutes 
ces planches ont été en effet exécutées aux frais de personnes notables de 
la ville. C'est là un exemple qui devrait être imité ailleurs. M. Moschetti 
a dédié son ouvrage aux membres du Congrès des sciences historiques et 
il a été bien inspiré, car en l'écrivant, il a écrit une page réellement 
intéressante de l'histoire contemporaine de l'Italie. 

Emile PICOT. 



La chanson de Sainte Foi. 

Çcinçâo de Sancta Fides de Agen, texto provençal agora publicado 
a primeira vez pelo D"" J. Leite de Vasconcellos , tirage à pari 
de Romania (Paris, 1 902, in-8° de 28 pages, avec un fac-similé). 
— Noticia bibliographica do poema provençal de « Santa Fé », pu- 
l)licada peio D'' J. Leite de Vasconcellos, tirage à part de Insti- 
iuto (Coimbra, 1902; in-8° de 20 pages.) 

On sait quelle place le culte des saints occupait au moyen âge dans 
la vie religieuse et sociale ; on devine par suite l'importance , sinon l'in- 
térêt, que présente l'hagiographie considérée comme une des branches 
de l'histoire littéraire. Les trois plus anciens monuments de la poésie 
française appartiennent à ce genre de littérature , et grâce à eux les noms 
de sainte Eulalie, de saint Léger et de saint Alexis nous apparaissent 
entourés d'une auréole philologique qui se supei'pose à l'auréole de sain- 
teté que leur ont faite l'histoire et la légende. Voici que sainte Foi'^' 
vient prendre place à son tour dans ce petit groupe doublement véné- 
rable. 

''' On écrit plus souvent Foy; mais pour les noms communs tels queybi, /oi. 

Je ne vois aucune bonne raison de suivre roi, etc. 

pour ce nom propre un usage auquel Dans nos patois méridionaux on dit 

nous avons renoncé depuis longtemps Fé, comme en espagnol. 

SAVANTS. 4 3 



338 ANTOINE THOMAS. 

L'existence d'un très ancien poème provençal consacré à sainte Foi, 
martyre à Agen, était connue depms longtemps; elle est mentionnée 
par tous ceux qui ont écrit des ouvrages détaillés sur notre littérature 
de langue d'oc. Malheureusement, depuis Claude Fauchet, qui avait 
vu un manuscrit de ce poème et en avait publié deux tirades ( en tout 
ao vers) dans son livre intitulé : Recueil de l'origine de la langue et poésie 
françoise (Paris, 1 58 1), personne ne s'était trouvé en mesure d'en parler 
en connaissance de cause; le manuscrit de Fauchet semblait à jamais 
perdu et aucune autre copie n'avait été signalée jusqu'ici. A un savant por- 
tugais , connu depuis longtemps par des œilvres de tout genre relatives 
aux antiquités de son pays , M. J. Leite de Vasconcellos , venu chez nous 
en 1901 pour conquérir, à la Faculté des lettres, le grade de docteur 
de 1 Université de Paris '^^ était réservée la bonne fortune de mettre la 
main sur le manuscrit vu par Fauchet et de publier la première édition 
de ce vénérable monument de notre poésie méridionale. Il a conté par 
le menu, dans sa Noticia bibliographica , tous les détails de cette intéres- 
sante découverte , faite dans la bibliothèque de Leyde à la fm de juillet 
1901, et à laquelle, comme il veut bien le rappeler, j'ai eu la grande 
joie d'être associé dès la première heure. 

Le manuscrit du poème provient, comme celui du célèbre Boeci pro- 
vençal, de l'abbaye de Fleury ou Saint-Benoît-sur-Loire. Il a appartenu 
successivement à Pierre Daniel, à Pierre Pithou et à Isaac Vossius. 
Acquis par fUniversité de Leyde avec les autres manuscrits de ce dernier 
savant, il porte le n° 60 des manuscrits latins in-octavo du fonds Vossius. 
Fauchet l'attribuait aux dernières années du xf siècle. Le fac-similé 
des deux premières pages du poème, que M. Leite de Vasconcellos a 
joint à son édition, montre que B'auchet a assez bien jugé : il est, en 
effet, très vraisemblable que fécriture n'est pas postérieure aux pre- 
mières années du xii^ siècle. Quant à la date de fœuvre elle-même , on 
peut avec certitude la fixer au xf siècle : il y a, dans les vers lilii- 
kkli-, une allusion précise à un miracle raconté dans le Liher miraculoram 
de Bernard d'Angers , qui écarte toute pensée de lui attribuer une plus 
haute antiquité. L'auteur ne s'est pas nommé, et rien ne trahit sa per- 
sonnalité. A quelle province appartenait-il? 11 serait naturel de croire 
qu'il était d'Agen ou des environs. La langue dont il se sert ne semble 
pas favoriser cette hypothèse, et certains traits, notamment la conser- 

^'^ On trouvera quelques détails sur blié dernièrement dans la Revue ai- 
les publications de M. Leite de Vas- tique, 1902, I,p. i5i.] 
concellos dans un article que j'ai pu- 



LA CHANSON DE SAINTE FOI. 



339 



vation de l'/i caduque, sentent les bords du Rhône plutôt que ceux de 
la Garonne. 

Le début du fragment publié jadis par Fauchet semblait promettre 
un poème particulièrement intéressant : « J'ai entendu une chanson 
qui est belle en danse, qui est de sujet espagnol; elle n'est ni de parole 
grecque, ni de langue sarrasine; douce et suave elle est plus que rayon 
de miel , plus que piment qu'on verso à boire . . . ^^l » Il faut beaucoup 
rabattre de nos espérances. Après un préambule pompeux, l'auteur 
anonyme nous conte assez prosaïquement le martyre de sainte Fides : 
c'est ainsi qu'il appelle son héroïne , en conservant à son nom la forme 
latine qu'il trouvait dans sa passion. Cette passion nous est parvenue 
dans la rédaction même qu'il a dû avoir sous les yeux et qui remonte 
tout au plus au viif siècle (^'. Elle ressemble à beaucoup d'autres : 
]a lutte inégale de la jeune Fides contre Datien, procureur des empe- 
reurs Dioclétien et Maximien, qui l'envoie au supplice parce qu'elle 
refuse de sacrifier aux dieux du paganisme, peut édifier le chrétien; elle 
n'offre aucun trait qui frappe vivement le littérateur. Il est juste de 
reconnaître que le poète provençal a fait quelques efforts pour animer 
le récit qu'il empruntait à fhagiographe latin ; mais , en l'amplifiant , il 
n'a pas réussi à en faire une œuvre d'art comparable à celle qu'a réalisée 
son confrère de langue d'oil qui, vers la même époque, consacrait sa 
muse à saint Alexis. Un prologue de 33 vers; le récit du martyre, qui 
en comprend 42 0, et une sorte d'appendice qui, en i39 vers, a la pré- 
tention de nous tracer un tableau de la mort des persécuteurs en cousant 
bout à bout les notions d'histoire les plus hétéroclites qui aient jamais 
pu se loger dans le cerveau d'un pauvre clerc ignorant, tel est fagen- 
cement bizarre du poème consacré à sainte Foi. 



f'^ Canczon audi qu'es bella 'n tresca, 
Que fo de razo espanesca; 
Non fo de paraula grezesca , 
Ne de lengua serrazinesca ; 
Dolz e suaus es plus que bresca 
E plus que nulz pimentz qu'om mesca. . . 
V(. i/i-ig.) 

^*^ On trouvera à ce sujet, comme 
sur tout ce qui touche à la légende et 
au culte de sainte Foi, des renseigne- 
ments très abondants dans le magni- 
fique volume publié en 1 900 , à Rodez , 
par MM. BouiUet et Servières, sous ce 
titre : Sainte Foy, vierge et martyre. Les 
auteurs n'ont connu de notre poème 



que les 20 vers cités par Fauchet et 
souvent reproduits depuis. Ils réimpri- 
ment aussi le récit , en vers provençaux , 
d'un miracle relatif à une comtesse de 
Toulouse que Catel avait publié au 
xvii° siècle et dont le manuscrit n'a pas 
été retrouvé. Ils signalent enfin , sur un 
mur de l'abbaye de Conques (Aveyron) , 
des fresques du xv* siècle qui sont ac- 
compagnées , disent-ils , « de vers romans 
disposés en treize quatrains » qu'il est 
impossible de déchiffrer complètement ; 
mais les fragments qu'ils donnent de ces 
prétendus quatrains suffisent à montrer 
que c'est un texte en prose. 

43. 



340 ANTOINE THOMAS. 

Mais, hâtons-nous de le dire, si insignifiante qu'elle soit, quand on 
la considère au point de vue littéraire, la Canczon de sancta.Fides a une 
grande importance au point de vue linguistique; elle peut être mise sûr 
le même rang que le fameux poème de Bbeci. Bien qu elle soit plus ré- 
cente d'un bon siècle que cet antique monument de la littérature pro- 
vençale, elle a un aspect plus archaïque. Cela tient aux caractères pho- 
nétiques du dialecte méridional auquel elle appartient. Le Boeci, d'ori- 
gine limousine, laisse tomber le d latin intervocalique et Yn devenue 
finale de syllabe; de là, des formes d'apparence moderne, comme creessen 
(crussent), traazo (trahison), ^ar (se fier), etc. Au contraire, Sancta 
Fides, gardant le d et Yn, écrit : ridre (rire), audir (entendre), considrar 
(considérer), fidar (se fier), canczon (chanson), pedrun (perron), etc. '^\ 
TiOrsque la chute d'une voyelle atone rapproche des consonnes peu ha- 
bituées à vivre côte à côte et destinées à se modifier ou à disparaître, 
Sancta Fides reste fidèle au type latin : anma, du latin anima, biscbe, du 
latin episcopus, marmre, du latin marmor, perl, péris, du latin per illum, 
per illos, au lieu des formes usuelles arma, bisbe, marbre, pel, pels. On 
comprend de quel secours peut être un texte de ce genre pour fétymo- 
logie; elle y est pour ainsi dire transparente. Ce n'est pas seulement à 
cause des mots inconnus qui y figurent en assez grand nombre que ce 
poème apporte un notable accroissement ji notre connaissance de la 
langue provençale ; grâce aux formes archaïques des mots connus, il jette 
parfois un jour éclatant sur les origines de cette langue, et, par contre- 
coup , sur celles du français. 

Bien qu'il en fût à son coup d'essai comme éditeur de provençal , 
M. J. Leite de Vasconcellos a fort honorablement rempli sa tâche. Mais 
il ne pouvait avoir la prétention ni de donner une édition princeps qui fût 
en même temps une édition parfaite ni d'écrire sur chaque mot intéres- 
sant un commentaire définitif. Comme il annonce une publication ulté- 
rieure, dont sa Noticia bibliographica constitue d'ores et déjà les trois 
premiers chapitres, il me permettra de lui soumettre quelques menues 
observations critiques en vue de favenir. Je ne puis mieux , il me semble, 
reconnaître fhonneur qu'il m'a fait en me dédiant son édition actuelle de 
Sancta Fides , qui marquera vraiment une date dans l'histoire de la philo- 
logie provençale ^'^l 

^'' Je ne vois guère que quatre ou traiiz (au lieu de tradaz) au v. 446; 

cinq exceptions à cet usage dans tout vimz (au lieu de vîdraz) au v. 534-. 
le poème : razo (au lieu de razon) au ^^' Mon ami M. Emile Châtelain 

V. i5; raiz (au lieu de radiz) au v. i65; ayant bien voulu mettre à ma disposi- 

laizava (au lieu de kiidava) au v. 420; tion une photographie du manuscrit de 



LA CHANSON DE SAINTE FOI. 341 

lio. Nous PARS neguns dels granz peccaz. 

Corriges pars en part; c'est le verbe partir auquel on a affaire, et non 
le verbe parcer, qui ferait d'ailleurs parz et non pars. Comparez le v. 67 : 

Partiss qant pog d'aquel peccad. . 

4i- Plus cel q' es folz Qwrz MEL membraz. 

Le sens est : « plus celui qui est fou que le plus (littéralement, le 
mieux) raisonnable. » Il faut corriger mel en melz et imprimer qetz {= que 
le); non q'etz. Nous nous trouvons ici pour la première fois en présence 
d'une forme rare de l'article défini, où tz tient la place de l; comparez 
5i az [=al, non le latin ad), 86 detz [=del), 2 -7 3 enz [=enl, el), 
332 detz [=del). Des formes analogues ont été signalées dans des textes 
de provenance diverse (Gascogne et Provence) : za harta, az trul, atz 
casterar, dez castel (Luchaire, Recueil de textes gascons, p. i32, ibli, 
igS); za ma [Cartulaire de Lérins, n"' yô, 355, 372, 373), etc. On 
s'est trop hâté de tirer ces formes du latin ipse'^^^; le Z;, et à plus forte 
raison le tz, répugne à cette étymologie; mais je ne sais d'où il peut 
venir. 

58. Achi metjlors sus el somon. J>;, 

- Le manuscrit porte, non pas sonnon, comme le dit l'éditeur, mais 
somion , qu'il faut conserver. Ce mot signifie manifestement « sommet » ; 
il n'est pas connu par ailleurs , mais il s'explique fort bien par l'hypothèse 
d'un type * summionem dont l'existence en latin vulgaire n'est pas plus 
étrange que celle àe * renionem , d'où le français rognon, ou de * plantio- 
nem , d'où le français plançon , que notre poème connaît également , sous 
la forme planczon (v. 62). 



Leyde, j'ai pu collationner à loisir le 
texte publié par M. L, de Vasconcellos. 
Voici les divergences que j'ai remar- 
quées : 37 laz^ non latz ; 65 aqesta, non 
aquesta; 67 aquel, non xtqel; 86 prezed, 
non prezet; io5 nous, non nous, mais 
la. leçon nous s'impose à titre de correc- 
tion ; 137 agaiait, non aguait, avec la 
même observation; i55 desennad, non 
dessenad; i83 cors, non cor; 2o5 laill, 
non lailli; 3^8 auiaz , non auiatz; 
2A9 afoUamen, non affolainen; 257 qe, 
non que; 264 soill, non soil; 270 me- 
sestz, non mesetz; 28^ Jlammardentz , non 



Jlamma ardentz; 333 obreir, non obrer ; 
35o ell, non el; 35 1 ciutaz, non ciutatz; 
4.06 aital. non atal; 4 1 5 càrnz, non carn ; 
402 saluz, non salutz; 466 Dacians , 
non Dacianz; A']*J cist, non cizt; 48 1, 
vers tombé : Et en sun corps creiss l'en 
vigor[s[; 5 19 manded, non maned; b'j?i 
coven, non conven; 574 flablu, nonfabla, 
qui doit rester comme correction. Les 
vers 58, 84 et 4i2 appellent des ob- 
servations qui seront formulées plus 
loin. 

*'' Voir Meyer-Lùbke, Gramm. des 
lang. rom., II, S 106. 



342 ANTOINE THOMAS. 

77. Lo sen[s] es gencer que dinzjaz, 

11 faut lire seii[z] pour se conformer à l'usage du manuscrit, qui donne 
précisément senz deux vers plus loin. 

84- Deus! tan n'es est monz honradz! 

La forme insolite honradz tient à ce que le scribe, faisant une faute 
contre la déclinaison , avait écrit d'abord honrad; il à ajouté un z après 
coup et oublié d'exponctuer le d. Le texte critique doit donc n'admettre 
que honraz et expliquer en note la leçon du manuscrit. 

89. Non pausaraja, czo m' ad ag. 

D'après M. P. Meyer, dont l'éditeur rapporte f opinion en note , il fau- 
drait voir dans ad le substantif provençal at « besoin » ; mais at n'offre 
aucun sens ici , sans compter que jamais notre manuscrit n'écrirait par 
d un t appuyé comme est celui de at, qui représente le latin aptam; puis 
que faire de ag , qui ne pourrait être que la 3* personne singulier prétérit 
de averl Le plus probable, c'est que cza) madag est une locution analogue 
à czo m cuid, et que nous sommes en présence d'un verbe adagar d'origine 
inconnue. 

98. Los paapres en pag' els meseiz. 

En imprimant pag', l'éditeur indique qu'il voit dans ce mot la 3* per- 
sonne singulier indicatif présent depagar, payer. En réalité c'est la 3' per- 
sonne singulier prétérit de paisser, paître; il ne faut pas d'apostrophe. 

10 il' E près ARDiu quonsi Deu gaeira. 

Je ne vois pas l'avantage que trouve l'éditeur à substituer ardia à la 
leçon du manuscrit , qui est ardin. Il semble bien qu'on ait ajffaire à un 
substantif abstrait signifiant «hardiesse»; les désinences -in et -iu sont 
aussi insolites l'une que l'autre. Ne faut-il pas corriger en ardid, qui se 
lit au V. 5 1 5 ? 

129^ Trameiranlo q'est regn k^ivkR.. 

Il n'y a pas lieu de corriger antpar en ampar, tout au contraire; notre 
poème nous donne la forme primitive du provençal amparar, français 
emparer (conservé dans les composés désemparer, remparer), dont l'éty- 
mologie est assurément le latin vulgaire * anteparare. 

i5i. Qe nostram-^Tz aggess haiizad. 
Il faut manifestement corriger gentz en gent. , • :. ^ , n u . : 



LA CHANSON DE SAINTE FOI. 343 

164. Elle per mal anz relinqaiz. 

Lire E lie et comprendre ainsi : « Et elle , méchamment , nous a aban- 
donnés. » Quelque étrange que cela paraisse, notre texte emploie ailleurs 
lie et le à la place de ela au cas sujet; comparez les vers 389 et 3 7 6. 

176-178. EU prometrai ian ^ran esgaz 
Qe tôt lo mal telant l'esfatz : 
De czo son eu ben savis matz. 

L'éditeur voit dans escaz et matz les termes du jeu d'échecs que nous 
énonçons- encore aujourd'hui par échec et mat. Cest une idée si étrange 
qu'elle échappe à toute discussion. M. P. Meyer considère escaz comme 
correspondant à l'ancien français eschac, escTiec, butin; mais il ne se 
prononce pas sur matz. Il est impossible d'identifier escaz avec eschac 
« butin » , car le z s'y oppose absolument. Le sens étant clairement celui 
de «trésor »,. je n'hésite pas à voir dans escaz le mot allemand schatz, 
sous la forme du vieux haut-allemand scaz. J'ai indiqué ailleurs les 
conséquences qu'on peut tirer de la présence en provençal de formes 
germaniques postérieures à ce que les linguistes appellent la Lautverschie- 
bang^^^; il n'est pas indiffèrent de voir augmenter d'une unité le petit 
bataillon sur lequel repose, si je ne me trompe, la fameuse question 
du suffixe -arius. Quant à matz, je propose d'y reconnaître le nominatil 
ou cas sujet de maczon , correspondant régulièrement au latin vulgaire 
machio , nominatif dont on n'a pas encore signalé d'exemple en provençal 
ni en français ; malz fait exactement pendant à cutz et à (j^^rtz , formes 
connues depuis longtemps en face des accusatifs cuczon et cjarczon. Enfin 
il est très probable que telant n'est qu'un lapsus du scribe pour talent, 
forme normale qu'il serait légitime de rétablir dans le texte critique, 
puisqu'elle se troiTve plus loin, vers 2 53. 

2o3. Qe, czom caid, Don, l'anman menez. 

Je ne crois pas que don soit- le substantif don , seigneur, employé au 
vocatif; j'y vois le pronom relatif et je comprends ainsi : « car j'ai finten- 
tion de faire chose par suite de quoi vous enmeniez l'âme » , c'est-à-dire 
«je suis résolue au martyre ». , ucl »'' 

325. ^.151/71 CONSIDRO FACZA /ni. 

Une 1 "* personne singulier indicatif présent en -o ne pourrait exister 
(*^ iîomania, XXXI, 496. .v-- .*//'• 



344 ANTOINE THOMAS. 

que dans la région franco-provençale, à laquelle certainement n'appar- 
tient pas le Sancta Fides. Il faut lire : Aisim considro facz'a mi. 
C'est-à-dire : « Ainsi j'entends qu'il le fasse à moi. » 

3/io. Qu'en Dea a tôt son consider. 

Le substantif consider paraît ici pour la première fois : ni a manifeste- 
ment le sens de « entente, application ». Consider est au verbe considrar 
comme le substantif latin desideriam est à desiderare , c'est-à-dire qu'il re- 
présente un type * considerium créé en latin vulgaire à côté du verbe consi- 
derare. J'ai montré ailleurs de quel jour l'existence de consider en provençal 
archaïque éclaire l'histoire du suffixe abstrait -ier que le français et l'italien 
]30ssèdent en commun avec le provençal '^l 

SgS. De l'anma son iangel Gkvis. 
Il faut imprimer gavis, puisque ce mot est le latin gavisas. 

/n 1 . Paor an gran gel mais reziu. 

La correction de reziu en reviu, proposée dubitativement en note, 
est à rejeter, car il faut un verbe de la T^ conjugaison. Pourquoi ne pas 
admettre l'existence de rezivar au sens de « récidiver, se reproduire » ? 
Le point de départ est vraisemblablement une métathèse du latin vul- 
gaire recidivare en redicivare. 

/i 1 2. Et AN SANT con homcu fugdiu. 

L'éditeur qualifie ce vers de « difficile » et il rapporte une conjecture 
de M. P. Meyer pour le corriger; mais il n'y a aucune conjecture à faire, 
il suffit de bien lire le manuscrit qui porte ain et non an. Par conséquent : 

Et AiNS ANï com homenfugdiu. • > . .. 
Le substantif ainsa, anxiété, angoisse, figure déjà au vers 2 25. 

Iik6. passions molt lo traïjz. 

Si l'on remarque que la rime demande un z doux, on sera porté à 
voir dans traûz un primitif /ratîiiz , qui suppose un infinitif ifraf/uze/', du 
latin traducere; mais le sens, qui paraît être celui de «tourmenter», 
inspire quelques doutes. 

(•' iîom«Hi«,XXXI, 483. . ' 



LIVRES NOUVEAUX. ;Vi5 

5^2. E MEscL i d'atretal piment. 

Au lieu de mescl i , lire : mesc li. 11 ne faut pas voir là le verbe mes- 
clar, mais le verbe meisser, 3* personne singulier prétérit indicatif; le 
même verbe, au subjonctif présent [mesca), se trouve déjà associé à 
piment au vers 19. 

552-3. Jogan an lai mil Esclavon, 
Tait asc[a]rimen environ. 

Je ne comprend pas la correction, ascarimen m'étant inconnu. Je 
supprimerais la virgule que l'éditeur place après le vers 552 et je cor- 
rigerais ainsi le vers 553 : 

Tait A [la] scrim' en environ. 

Il s'agit d'un spectacle militaire que donnent les Esclavons de\ant 
l'Empereur, et l'escrime y a sa place tout indiquée. 

Antoine THOMAS. 



LIVRES NOUVEAUX. 



F. A. Gevaert et J. C. VoLLGRAFF. Les Problèmes musicaux d'Arislote. Texte 
grec avec traduction française , notes philologiques , commentaire musical et appen- 
dice. 3" fascicule. Appendice, introduction, index graecitatis, index alphabétique 
et récapitulatif de toutes les matières traitées dans les Problèmes, le Connnentaire 
et l'Appendice. Gand, Ad. Hoste , 1908, pages i-xx, 357--423. 

Nous avons annoncé les deux premiers fascicules de cette publication, com- 
mencée en 1899 et tei'minée seulement cette année. L'introduction , avec laquelle 
commence le troisième et dernier, est , dans sa première partie , signée de M. Ge- 
vaert, «l'histoire succinte du long et douloureux enfantement de ce livre, dédié 
« à la mémoire d'Auguste Wagener, l'inspirateur et le promoteur de ce travail , 
l'ami à jamais regretté». La seconde partie de l'Introduction, rédigée et signée 
j)ar les deux survivants, rappelle, avec la loyauté coutumière de M. Gevaert, l'aide 
(ju'ils ont trouvée chez leurs devanciers, et fait connaître les principales modilica- 
tions apportées à la traduction des vingt problèmes que contient VHistoive de la 
Musique de ï Antiquité, traduction remaniée par les trois collaborateurs. La question 
d'authenticité semble avoir fait un grand pas, dans l'argumentation de MM. Gevaert 
et VollgrafF, notamment par cette double considération que « le vocabulaire des 
problèmes musicaux est celui qui se rencontre dans les autres ouvrages d'Aristote », 
et que «la théorie à laquelle leur auteur se réfère constamment est celle des 
maîtres préaristoxéniens». Ce n'est pas à dire que les problèmes ne contiennent des 

SAVANTS. 44 



■ MEME KATIONILE. 



346 LIVRES NOUVEAUX. 

interpolations et qu'il n'y règne un grand désordre, auquel les traducteurs, se 
rencontrant presque toujours avec M. Th. Reinach, ont tenté de remédier. 

Ce même fascicule contient un Appendice qui a pour titre : Genres , Tons et 
Modes de l'époque préaristôxénienne , exposés et analysés à l'aide de l'écriture musicale 
des Grecs. La base de cette dissertation capitale est l'ancienne notation, que l'on a 
crue, sur la foi des musicographes, être exclusivement affectée à la musique instru- 
mentale, jusqu'à la découverte du second hymne delphicjue ^''. La placé nous 
manque pour exposer le système de nos auteurs, ou plutôt de M. Gevaert. Il nous 
paraît incontestable , au moins dans ses grandes lignes, car on pourrait y relever 
quelques hypothèses hasardées. — Uîndex graecitatis est suivi de 1' « Index alpha- 
bétique et récapitvdatif , qui est véritablement un dictionnaire de musicologie aristo- 
télique. — Qu'il soit permis au premier traducteur français des problèmes de 
saluer avec joie cette œuvre, qui, à beaucoup d'égards, peut paraître définitive. 

C. E. R. 

Hatzidakis (G.-N.), kxahrjueiKà àvayvd)a(xiXTai., t. I, Athènes, 1902 (bibliothèque 
Marasly, fasc. lyS-iyS), 1 vol. in-S" de xxviii-608 pages. 

Sous la forme de lectures académiques, ou plutôt de cours professés à l'Université 
d'Athènes, M. Hatzidakis entreprend un exposé méthodique de la grammaire du 
grec, du latin et du sanscrit, c'est-à-dire une sorte de grammaire comparée des trois 
langues; mais, comme on pouvait s'y attendre, le grec a la première place dans les 
préoccupations de l'auieur, et c'est aussi au grec que se rapportent les plus importants 
des douze chapitres qui composent ce gros volume. L'introduction comprend l'his- 
torique des études grammaticales dans l'antiquité, et le chapitre 11 les sources de la 
grammaire ancienne. Puis viennent plusieurs chapitres généraux sur les organes de 
la voix, les lois phonétiques, l'analogie, l'allongement syllabique ou rythmique, et 
autres phénomènes du même ordre. Dans tout cela l'auteur a voulu seulement rendre 
claires (et il y a pleinement réussi) des vérités aujourd'hui courantes. Au contraire, 
des vues nouvelles, fondées sur une abondante collection de faits et d'observations 
linguistiques, recommandent particulièrement la seconde moitié de l'ouvrage. Les 
deux derniers chapitres, sur l'esprit doux et l'esprit rude (p. AQi-^S/i) et sur l'ac- 
centuation du grec et du latin (p. 485-6o8) , se distinguent par une richesse extraor- 
dinaire d'exemples; mais l'effort le plus original du savant linguiste a porté sur la 
prononciation du grec ancien (ch. ix-x). C'est là que l'auteur, nourri des saines 
doctrines de la science occidentale, avait à lutter contre les préjugés mêmes de ses 
compatriotes : aussi n'a-t-il rien négligé pour leur faire comprendre les lois qui, 
présidant à l'évolution du langage, ont transformé avec le temps la prononciation 
du grec. Aux preuves arcunmlées jadis par Blass M. Hatzidakis a joint de nom- 
breux exemples tirés de la langue moderne elle-même, et c'est ce qui donne à ces 
deux cents pages une valeur scientifique de premier ordre. Am. H. 

Corpus inscriptionum latinaram [partis quartae fascicalus posterior). — Inscriptiones 
nrbis Roniae latinae. Additamentu , Berlin, 1902, in-^". 

Le sixième volume du Corpus inscriptionum latinaram, celui qui contient les in- 
scriptions trouvées dans la ville de Rome et qui constitue, il est inutile de le dire, 

('^ Le système fie nolalîon dite vocale pratique et la théorie des tons et des modes 

«n'a aucune importance historique, ayant étaient fixées depuis longtemps dans leurs 
été créé à une époque seulement où la points essentiels» (P. 358). 



LIVRES NOUVEAUX. 347 

l'ensemble de monuments épigraphiques le plus important que l'on possède sur l'ad- 
ministration romaine à l'époque impériale , remonte à vingt-cinq ans. Et , depuis ce 
temps , les travaux de voirie exécutés sous l'impulsion du gouvernement italien ont 
fait connaître quelques documents de premier ordre et un nombre infini de docu- 
ments intéressants. 11 fallait donc publier un supplément au volume pani antérieu- 
rement. L'Académie de Berlin a chargé de cette œuvre M. Hûlsen, secrétaire de 
l'Institut archéologique allemand, qui s'est fait une spécialité de l'étude de Rome 
antique. Ce savant s'est conformé naturellement à la méthode employée pour tous 
les autres suppléments du Corpus , ne rééditant que les textes insuffisamment trans- 
crits auparavant, et, en ce cas, leur donnant une nouvelle numérotation et ajou- 
tant les inscriptions nouvelles. Exception n'a été faite que pour les séries où les 
corrections étaient tellement importantes et nombreuses qu'il devenait impossible 
de ne pas republier l'ensemble : tel est le cas pour les bornes-limites du pomeiium , 
du lit du Tibre, des aqueducs, pour les inscriptions découvertes dans le Colisée et 
pour les listes militaires relatives aux prétoriens et aux autres troupes de Rome. Les 
divisions sont les mêmes que dans l'ouvrage déjà paru. Je citerai comme d'un 
intérêt capital : la suite des ex-voto consacrés par les équités singularcs à leurs divi- 
nités favorites ; les bases honorifiques dédiées à de grands personnages de l'ordre 
sénatorial ou de l'ordre équestre; les procès-verljaux des jeux séculaires, toutes 
les bases des statues des vestales recueillies dans les fouilles de ïatriuin de Vesta , les 
fragments supplémentaires des Actes des frères Arvales et des Calendriers. J'ajou- 
terai aussi comme fort instructive la collection des épitaphes recueillies dans de 
grands colombaires voisins de la ville. Pour rendre compte de l'importance du 
volume, il suffit de constater qu'il compte 7/19 pages et qu'on y trouve 6,o63 nu- 
méros. On est actuellement pour Rome seule au numéro 3674-5! Les différentes 
tables analytiques seront données ultérieurement. R. C. 

Zu den altfranzôsiscken Bernhardliandschriften , von Alfred Schulze. (Sonderab- 
druck aus : Beitràge zur Bacherkunde und Philologie A iigust Wilmanns zam 25. Màrz 
1903 geividmet. Leipzig, igoS; p. SHg-Zio/l.) Petit in-°. 

La version française des Sermons de saint Bernard tient une assez grande place 
parmi les plus anciens textes en prose française pour que l'histoire des manuscrits 
qui nous l'ont transmise soit étudiée dans les moindres détails. On sait qu'il nous 
en est parvenu trois : celui de la Bibliothèque nationale de Paris (venu du couvent 
des Feuillants) , qui a été publié en i885 par M. le professeur Wendelin Foei'ster; 
celui de la Bibliothèque royale de Berlin (venu du Collège de Clermont), dont 
l'édition a été donnée en 1894 par M. le docteur Alfred Schulze, bibliothécaire 
de l'Université de Marbourg; celui du Musée Dobrée, à Nantes. Ce dei'nier n'est 
guère connu que par une courte notice insérée dans lé Journal des Savants, en 
mars 1900, au moment où le département de la Loire-Inférieure entrait en pos- 
session des collections de M. Dobrée. 

Dans la notice consacrée au manuscrit de Nantes, je fus amené à citer un curieux 
passage d'une lettre adressée par Peiresc, le 26 juillet 1626, au R. P. Balthazarde 
Bus , religieux à Avignon , au sujet d'un exemplaire de sermons français de saint 
Bernard; j'émis alors la conjecture que cet exemplaire devait être celui que pos- 
sède la Bibliothèque royale de Berlin. La conjecture n'était pas fondée. M. le doc- 
teur Schulze a parfaitement démontré que le manuscrit cité par Peiresc était bien 
le manuscrit de Paris, et non celui de Beriin ; je vais d'ailleurs en donner une preuve 
encore plus décisive. M. Schulze a été moins heureux quand il a essayé d'établir 



348 LIVRES NOUVEAUX. 

que, par suite de la communication faite à Peiresc, le manuscrit fut coupé en deux 
morceaux et forma deux tomes dont le second a disparu depuis le \\n' siècle. 

Il est certain, d'après la lettre de Peiresc, que les deux derniers cahiers du manu- 
scrit des Feuillants furent envoyés en 1626 au savant magistrat d'Aix-en-Provence , 
et qu'il les communiqua à son ami le R. P. Balthazar de Bus, à Avignon. En exa- 
minant attentivement le manuscrit, on peut se convaincre que les deux derniers 
cahiers ont été rattachés après coup dans le volume; les fils de soie qu'on a employés 
pour consolider le rattachement sont parfaitement visibles. La reliure actuelle du 
volume est donc antérieure à l'année 1 626 ; elle prouve que le manuscrit se présente 
aujourd'hui tel qu'il était en 1626. Nous en avons d'ailleurs la preuve dans un 
manuscrit de Peiresc qvie je ne connaissais pas en 1900 et qui permet de trancher 
la question. 

Le numéro 1818 des manuscrits de Carpentras contient , au folio 3i4, la copie du 
sermon de saint Bernard, qui est au folio 86 du manuscrit de Paris venu des Feuil- 
lants : nAncor de l'apparicion. Li pevles ki estoit de dure cerviz, . . » En marge de 
la copie de ce sermon, en regard du titre : « Sermon de saint Bernard, ex anliquo 
manuscripto homiliarum sancti Bernardi, veteri gallicne linguae. De l'apparicion. . . », 
Peiresc a tracé de sa main une note ainsi conçue : « Au mesme langage vieil fran- 
çois qu'il l'avoit prononcé, extraict d'un manuscript du temps, que feu M. LeFebvre 
léga aux Feuillants de Paris , où il y en a une cinquantaine devant et ensuitte. » 

De cette note combinée avec la lettre du 26 juillet 1626 il résulte que : 

1° Peiresc avait eu entre les mains, avant l'année 1626, le manuscrit des Ser- 
mons de saint Bernard en français, conservé chez les Feuillants; qu'il en avait 
extrait ce sermon, copié sur les folios 86-88 du dit manuscrit, et qu'il y avait con- 
staté la présence d'une cinquantaine de sermons; 

2° Un peu plus tard, en 1626, Peiresc se fit envoyer les deux derniers cahiers 
du manuscrit et les communiqua à son ami d'Avignon, le P. Balthazar de Bus; les 
deux cahiers furent renvoyés à Paris et reprirent leur place à la fin du manuscrit 
des F'euillants, contenant alors, comme aujourd'hui, quarante-cinq sermons. 

11 n'en est pas moins certain que , comme l'a fait observer M. le docteur Schulze, 
notre manuscrit est incomplet. D'après la rubrique initiale : « Ci encomencent li 
sermon saint Bernart k'il fait de l'Avent et des altres festes parmei l'an » , il n'est 
pas douteux qu'il ait contenu, à l'origine, les sermons se rapportant au cycle entier 
de l'année liturgique. Il s'arrête aujourd'hui à la fête de l'Annonciation. Tout ce qui 
concerne la seconde moitié de l'année (la partie d'été) a dispani; mais la lacune 
I date d'une époque antérieui^e à l'arrivée du manuscrit dans le couvent des Feuillants. 

L. D. 

Henri Hauveïte, Un exilé florentin à la cour de France au xvt' siècle : Luigi 
Alamanni ( ill95-l556) ; sa vie et son œuvre. — Paris , Hachette ; in-8'', xïx-583 pages. 

L'obscur poète Luigi Alamanni n'était peut-être pas indigne de faire l'objet d'une 
étude particulière, approfondie. Sans parler en eflfet du renom dont il n'a pas cessé 
de jouir en Italie , ni du rôle honorable qui lui est échu dans l'histoire de Florence, 
de 1620 à i53o, Alamanni représente un moment caractéristique dans l'évolution 
de la poésie italienne , ce que l'auteur appelle « le passage de la Renaissance propre- 
ment dite au classicisme pur». L'étude attentive, minutieuse, que M. H. Hauvette 
a consacrée aux œuvres, nombreuses et variées d' Alamanni, précise la signification 
et la portée de cette évolution , qui précéda et prépara l'âge classique de notre lit- 



CONGRÈS liNTERNATIONAL DES SCIENCES HISTORIQUES. 349 

térature. Et voici une autre raison (jui explique l'intérêt témoigné par un Français 
à ce Florentin. Alamanni a vécu près de trente ans en France. Protégé par Fran- 
çois 1" et par Henri 11, maître d'hôtel de Catherine de Médicis, il a dédié tous ses 
écrits à des princes français ; cette mise en œuvre de la poétique néo-classique s'est 
donc manifestée sous les yeux de nos ancêtres, au moment même où deux grands 
poètes, encore à leurs premiei-s débuts, lancèrent la Pléiade dans cette même voie 
du classicisnie. M. Hauvette soutient que l'exemple d' Alamanni a contribué à pré- 
ciser dans l'esprit de Ronsard et de Du Bellay plus d'un point de leur célèbre ma- 
nifeste. Cette vue, indiquée seulement dans une quinzaine de pages de la conclu- 
sion , sera sans doute fort discutée ; du moins devra-t-on reconnaître que les faits et 
les rapprochements invoqués par l'auteur sont assez frappants et donnent à réfléchir. 

H. D. 



CONGRÈS INTERNATIONAL DES SCIENCES HISTORIQUES '\ 

Le Congrès international des sciences historiques s'est tenu à Rome du 2 au 
9 avril. Près de quinze cents personnes appartenant aux nationalités les plus di- 
verses y ont participé et, en dehors de l'intérêt que l'audition des nombreuses 
communications présentées leur aura procuré , elles n'ont eu qu'à se louer des dis- 
positions matérieÛes prises par le Comité d'oi'ganisation pour leur rendre agréable 
le séjour de Rome. 

Le Congrès avait pour président M. Pasquale Villari, professevar d'histoire mo- 
derne à l'Université de Florence, et pour secrétaires MM. G. Gorrini et I. Giorgi. 

La séance d'ouverture a eu lieu le 2 avril, à neuf heures et demie du matin, dans 
le palais des Sénateurs , au Capitole , en présence du roi , de la reine , des ministres , 
des présidents du Sénat et de la Chambre des députés. 

Après les allocutions du prince Colonna, syndic de la ville de Rome, et de 
M. Nasi , ministre de l'instruction publique , le président a prononcé un discours sur 
le développement des études historiques en Italie au xix° siècle. M. Fredericq, pro- 
fesseur à l'Université de Gand, a ensuite exprimé à S. M. Victor Emmanuel III, 
au gouvernement italien., au syndic de la ville et aux organisateurs du Congrès, les 
remerciements de tous les étrangers réunis à Rome à l'occasion de cette solennité 
scientifique. 

Dès ce même jour ont commencé les travaux des sections, qui étaient au nombre 
de neuf, savoir : I. Histoire ancienne. Philologie classique et comparée. — IL His- 
toire du moyen âge et moderne. — III. Histoire littéraire. — IV. Archéologie. — 
IV". Histoire de l'art. — V. Histoire du droit et des sciences économiques et 
sociales. — VI. Histoire de la géographie. Géographie historique. — VIL Histoire 
de la philosophie et des religions. — VlII. Histoire des sciences mathémaliques , 
physiques, naturelles et médicales. 

('^ Communication de M. Paul Meyer à in-8°. Rome. Tip. Sabucchi , via de' Paslini , 

l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres , 21. — Nous avons indiqué précédemment 

dans la séance du 1"" mai. — Congresso in- [n° de mars, p. i83) les noms des diMégués 

iernazionale cli scienze storiche j Diario. lofasc. de l'Institut de France au Congrès. 



350 CONGRÈS INTERNATIONAL DES SCIENCES HISTORIQUES. 

Chacune des sections a tenu {\ honneur d'être présidée par les plus éminents de 
ses membres. C'est ainsi, pour citer seulement les noms des délégués de l'Institut, 
que M. Bouché-Leclerq a été appelé à la présidence de la section I, MM. Luchaire 
et Gabriel Monod à celle de la section II, MM. Paul Meyer, Emile Picot et Hartwig 
Derenbourg à celle de la section III, MM. Collignon et Babelon à celle de la sec- 
tion IV, MM. Guillaume et Théodore Dubois à celle de la section IV". 

Chaque section a entendu un nombre considérable de communications. Nous ne 
saurions les citer toutes , mais voici la liste de celles qui ont été présentées par les 
savants français : 

Section I. — M. G. Radet : Sur le passage d'Hérodote relatif aux divisions adminis- 
tratives de l'empire perse. 

Section IL — M. A. Luchaire : Innocent III. — M. Gabriel Monod : Michelet et l'Italie. 

— L'étude de l'histoire dans l'enseignement primaire, secondaire et supérieur en France. 

— M^' Duchesne : Les évêchés d'Italie pendant l'invasion des Lombards. — M. Léon 
Pélissier : Documents divers relatifs aux rapports entre l'Italie et la France au xvu" et 
au xviif siècle. — M. Ph. Sagnac : Les études d'histoire moderne en France. 

Section III. — M.Paul Meyer : L'expansion de la langue française en Italie pendant 
le moyen âge. — M. Emile Picot : Présentation de la collection complète du « Bulletin 
italien » publié par l'Université de Bordeaux. — M. Dejob : Les exilés italiens en France 
pendant la monarchie de juillet. 

Section IV. — M, Max. Collignon : La Pénélope du Vatican. — M. Lafaye : Sur 
les représentations de quelques monuments funéraires. — M. Blanchet : Le Congiarium 
de César, — M. Babelon : Les monnaies de Septime Sévère, de Caracalla et de Geta 
relatives à l'Afrique. 

Seétion /F*"'. — M. Waille : Le voyage de Rabelais à Rome. — Une peinture et une 
inscription murales de l'église Saint-Clément à Rome. 

Section V. — M. Saleilles : L'application de la méthode historique à l'évolution du 
droit civil. — M. Meynial : Le droit romain en Languedoc au xiii' et au xiv' siècle. 

— M. Moulin : La doctrine de Monroe et ses rapports avec le pnncipe des nationalités. 
Section VI. — M. Vidal de La Blache : L'importance toponymique de certaines dési- 
gnations territoriales populaires. — M. Lucien Gallois : Etude sur une région naturelle 
française : Le pays de France. 

Section VIL — M. Bonet-Maury : Saint-Colomban. 

Section VIII. — M. R. Blanchard : État actuel des études sur l'histoire de la méde- 
cine en France. — M. P. Tannery : Rapport sur les suites données aux vœux émis pen- 
dant le congrès de 1900 , relativement au développement de l'histoire des sciences. — 
L'histoire des termes « analyse » et « synthèse s en mathématiques, — M. Ernest Lebon : 
Sur le plan d'une bibliographie analytique des écrits contemporains sur l'histoire de l'as- 
tronomie. 

En dehors du travail des sections , le Congrès a été marqué par des réunions plé- 
nières, des réceptions et des excursions. 

Le 5 avril , le roi a donné au Quirinal un diner de cent quarante couverts , auquel 
les personnalités les plus marquantes du Congrès avaient été invitées. 

Dans l'après-midi du même jour avait lieu une visite du cloître Santa Francesca 
Romana sous la direction de M. Giacomo Boni, puis l'inauguration de la rampe 
impériale du Fonim au Palatin, inauguration dont l'inscription suivante conservera 



CHRONIQUE DE L'INSTITUT. 351 

le souvenir : Rampa impériale dcd Foro al Palatino franata nel medio evo esumata e 
risarcita. — / convenati al Congresso storico internuzionale di scienze storicke lu inaa- 
guravano il v aprile mcmiii. 

Rappelons encore le concert de musique sacrée donné le 3 avril au théâtre Ar- 
gentina par les soins de la R. Accademia de Santa Cecilia, et la conférence faite 
par M. Pullé le 8 avril dans l'Aula magna du collegio Romano sur les monuments 
gréco-romains dans l'Inde. 

Comme épilogue au Congrès , on avait organisé une excursion à Norba , dans les 
Monts Lepini : deux cent cinquante congressistes y ont pris part. 

Chacune des sections a adopté un nornbre plus ou moins considérable de vœux. 
Le total atteint le chiffre de 55. Beaucoup ont un caractère très particulier; les 
comptes rendus du Congrès en donneront le texte in extenso. Mais en voici deux d'ordre 
général qu'il y a lieu de citer : par le premier, le Congrès demande que, dans l'in- 
térêt des études d'histoire contemporaine, les documents antérieurs à l'année 18/17, 
conservés dans les dépôts d'archives, puissent être librement consultés; par le 
second vœu , le Congrès demande que le prêt international des manuscrits puisse 
être pratiqué de bibliothèque à bibliothèque , sans recours à l'intervention des mi- 
nistres des affaires étrangères. 

Le prochain Congrès international des sciences historiques aura lieu à Berlin 
en 1906. H. D. 



CHRONIQUE DE L'INSTITUT. 



ACADEMIE FRANÇAISE. 

Candidature. M. Jules Breton, membre de l'Académie des Beaux- Arts, a prié 
l'Académie de vouloir bien le comprendre au nombre des candidats à la succession 
de M. Ernest Legouvé. 

Prix Gobert. L'Académie a décerné, ainsi que nous l'avons déjà indiqué, le 
premier prix Gobert (9,000 francs) à M. de Nolhac, pour son ouvrage : La création 
de Versailles. 

Elle a décerné le deuxième prix (1,000 francs) à M. Pierre de Vaissière pour 
son ouvrage : GentilsJiommes campagnards de l'ancienne France. 

Prix Théronane. Ce prix, d'une valeur de /i,ooo francs, a été partagé de la 
façon suivante : 

Deux prix de 1,000 francs : l'un à la Bohême depuis la Montagne Blanche, par 
M. Ernest Denis, et l'autre à Napoléon intime et Napoléon et la paix, par M. Arthur 
Lévy. 

Quatre prix de 5oo francs aux ouvrages suivants : 

Bonchamps et l'insurrection vendéenne, par M. René Blanchez; 

La première invasion de la Belgique, par M. le commandant de Sérignan; 

Batailles françaises , par M. ie général Hardy de Perini; 

Charles le Téméraire et la ligue de Constance, par M. E. Toutey. 



352 CHRONIQUE DE L'INSïlTUT. 

Prix Toivac. L'Académie a décerné le pri\, de la valeur de 4,ooo francs, à 
M. Maunce Donnay, auteur de : L' autre danger, pièce représentée en 1902 à la 
Comédie Française. 

Prix de vertu. Dans sa séance du 28 mai, l'Académie a statué sur l'attribution 
des prix de vertu. 

Don. M. Auguste Erhard, membre de la Société des gens de lettres, a fait don 
de sa bibliothèque à l'Académie, en s'en réservant la jouissance sa vie durant. 

ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS ET BELLES-LETTRES. 

Election. L'Académie a procédé , dans la séance du 2 2 mai , à l'élection d'un 
membre titulaire en remplacement de M. Gaston Pqris. 

Au premier tour de scrutin, M. Elie Berger a obtenu 1 1 suffrages; M. Maurice 
Croiset, 12; M. Antoine Thomas, 12. 

Au deuxième tour de scrutin, M.E. Berger a obtenu 1 1 suffrages ; M. M. Croiset, 1 5 ; 
M. A. Thomas, 9. 

Au troisième tour de scrutin, M. M. Croiset a été élu par 22 suffrages; M. E. Ber- 
ger en a obtenu 8; M. A. Thomas, 5.^ 

M. Maurice Croiset est entré à l'Ecole normale supérieure en i865, et a été 
reçu agrégé des lettres en 1868. Reçu docteur es lettres en 1874, il fut nommé 
en 1876 chargé de cours à la Faculté des Lettres de Montpellier. 11 quitta cette 
Faculté en 1891 pour venir enseigner la littératvire grecque à l'Ecole normale 
supérieure. Il fut nommé professeur de langue et littérature grecques au Collège 
de France en 1 893. 

Commissions. Dans la séance du i" mai, l'Académie a procédé au remplacement 
de M. Gaston Paris, décédé, dans quatre commissions. Ont été élus : 

Commission de l'histoire littéraire de la France : M. Noël Valois ; 
Commission des travaux littéraires : M. Sénart; 
Commission des Éjcoles d'Athènes et de Rome : M. Châtelain ; 
Commission du prix de La Grange : M. Léopold Delisle. 

Communications, i" mai. M. Philippe Berger informe l'Académie qu'il a reçu du 
P. Delattre un nouvel objet trouvé dans les fouilles de Sainte-Monique. C'est une 
coupe en plomb qui est couverte d'ornementations et porte une inscription bilingue 
phénicienne et grecque. La partie phénicienne doit se lire le Elim «aux Dieux» ou 
« au Dieu ». 

La partie grecque est plus mutilée. On y distingue , pourtant , les lettres ^ v a ft 
ou (p V a [ti qui paraissent désigner soit le donateur, soit le dieu auquel l'offrande 
était faite. 

8 mai. M. Ph. Berger pi-ésente à l'Académie la photographie du disque de plomb 
avec inscription bilingue dont il a annoncé la découverte à la séance du 1" mai. Les 
palmettes qui le décorent sont très élégantes ; l'inscription , tant grecque que phé- 
nicienne , est de très bonne époque , presque archaïque. Elle parait devoir se lire : 
Au dieu Phéamios ... Le reste de ce petit texte est presque entièrement effacé. 

— M. Ph. Berger présente encore une nouvelle épitaphe de prêtresse trouvée 
par le R. Delattre. Ii^lle porte : Tombeau d'Ummastoret, fille d'Esmounanas la 

PRÊTRESSE. 



CHRONIQUE DE L'INSTITUT. 353 

L'inscription a été trouvée en place , encastrée dans la pierre fermant l'entrée du 
sépulcre. 

— M. Salomon Reinach communique, au nom de M. Clerc, directeur du musée 
de Marseille, un bas-relief découvert à Montsalier et appartenant à M. l'abbé Arnaud 
d'Agnel. Il représente un groupe de trois personnages et une tète humaine de grande 
dimension , posée sur une espèce de socle. Sur le socle sont gravées des lettres 
grecques dont la lecture n'offre aucun sens. M. Clerc suppose qu'on est en présence 
d'une sculpture et d'une inscription ligures. 

— M. Babelon communique un grand médaillon d'or de Constantin , qui fait 
partie de la collection de M. Carlos de Beistègui. Ce médaillon, qui donne à 
Constantin le titre à'Invictas Constantinus Maximus Aiigustus, et porte au revers 
la légende : Félix adventus Augastorum nostrorum, a été frappé pour commémorer la 
célèbre entrevue de Constantin et de Licinius, à Milan, en 3i3. On sait que c'est 
dans cette conférence que fut proclamée pour la première fois la liberté des cultes. 

— M. Salomon Reinach commente une inscription récemment découverte à 
Rome, et qui fait connaître les exploits d'un cocher de cirque de l'époque de Dé- 
métrius, nommé Avilius Teres. L'inscription donne les noms des chevaux qui ont 
valu ses succès à Avilius Teres , ainsi que leurs pays d'origine. Or il est remarquable 
que quelques-uns de ces chevaux soient grecs, quelques-uns gaulois ou espagnols, 
un grand nombre africains, mais qu'aucun ne paraisse avoir une origine arabe. 
C'est qu'à l'époque romaine, les Arabes avaient des chameaux et non pas des 
chevaux , tandis qu'inversement les habitants de l'Afrique du Nord avaient de beaux 
chevaux et pas de chameaux. 

15 mai. M. Clermont-Ganneau a reçu de M. Weber, ingénieur de l'P^mpire otto- 
man à Tripoli de Barbarie , le dessin et les estampages d'un petit monument pro- 
venant de Leptis Magna. C'est une colonnette en pierre calcaire sur laquelle sont 
gravés des caractères romains. 

22 mai. M. Philippe Berger annonce la mort tragique d'un jeune égyptologue , 
M. Gombert , membre de l'Ecole française du Caire. 

M. Gombert avait choisi le site de Tounah , à la limite du territoire de la capi- 
tale du roi hérétique Aménothès IV, pour y explorer un emplacement connu comme 
l'un des principaux gisements d'objets en céramique émaillée. Tell-el-Amarna, 
auquel se rattache ce site, a été l'un des centres industriels les plus importants 
de l'Egypte pendant le second empire thébain. 

Les résultats obtenus avaient été, au rapport de M. Chassinat, directeur de 
l'Ecole du Caire, très satisfaisants, et le jeune archéologue pouvait clore très honora- 
blement sa campagne lorsqu'il eut la fatale pensée de grimper sur la haute stèle- 
frontière d' Aménothès IV, surmontant le rocher de Diroué , pour surveiller des son- 
dages qui s'exécutaient au pied de cette stèle. 

Enervé par une chaleur accablante et aveuglé par le vent de khamsin , le malheu- 
reux fit un faux pas et fut précipité de quinze mètres de hauteur sur la roche vive 
qui affleure à cet endroit. 

Malgré les soins les plus empressés, l'infortuné expira à l'hôpital français du 
Caire , où il avait été transporté. 

L'Académie a appris avec une douloureuse émotion la nouvelle de cette mort , qui 
enlève à l'archéologie française un jeune savant d'avenir. 
■ M. Joret fait une communication sur la bataille de Formigny, gagnée le 

SAVANTS. '4 5 

IMI'Itl'UEIllC NATIONALE. 



S64 CHRONIQUE DE L'INSTITUT. 

1 5 avril i45o sur les Anglais par le comte de Clermont et le connétable de Riche- 
mont. 

— r- M. Daniel Serruys communique un fragment important des actes du concile 
iconoclaste de l'an 8i5. Les circonstances dans lesquelles Léon l'Arménien réunit 
cette assemblée sont connues , mais les décisions qui y furent prises restaient igno- 
rées. M. Serruys les a retrouvées dans un traité également inédit du patriarche Nicé- 
phore, qui fut détrôné par le même concile. Ce traité, qui est l'œuvre principale du 
patriarche, est une histoire et une réfutation de l'iconoclastie byzantine. .- .;\. ,. 

59 mai. M. Cagnat communique une lettre du docteur Carton , relative aux 
fouilles entreprises à Sousse et subventionnées par l'Académie, Elles ont déjà amené 
la découverte de lampes , de petits autels et de stèles puniques , ainsi que celle de 
l'orchestre d'un théâtre. 

M. Cagnat annonce en outre qu'il vient de se fonder à Sousse une nouvelle société 
archéologique pour explorer la région de l'ancienne Hadrumète. 

— M. Léger entretient l'Académie des travaux entrepris pour la conservation de 
la Croix de Bohème, située sur le champ de bataille de Crécy, commune d'Estrées- 
les-Crécy. Grâce à une souscription entreprise sur son initiative , la croix a été trans- 
portée d'un terrain particulier sur un terrain communal. Cette sousci'iption , à 
laquelle la Bohême et le Luxembourg ont largement contribué, a déjà atteint 
une somme de i o,ooo francs. 

Le Comité se propose de faire élever dans le bourg de Crécy un monument d'un 
caractère artistique , pour lequel des projets ont déjà été présentés. 

— M. Ph. Berger communique à l'Académie, de la part de M. Perdrizet, un 
petit monument acheté par lui à Saïda. C'est une petite plaque en bronze , qui porte 
une inscription grecque dont voici la traduction : « De la synagogue d'Ornithocomè » . 
C'est la première fois qu'est mentionnée cette synagogue de juifs parlant grec ou de 
Syriens hellénisés. M. Perdrizet propose d'identifier Ornithocomè « le bourg des oi- 
seaux» avec «Ornithopolis», ville située entre Tyret Sidon. -iciiiin^i .tf; .uu v'- 

* . , . ■ - ' ') ? / 

— M. Héron de VUlefosse communique, au nom de MW. de Gerin-Ricard et 

l'abbé Arnaud d'Agnel, une note sur la découverte d'un trésor militaire considé- 
rable faite à Tourves (Var) en i366. Les détails relatifs à cette découverte sont con- 
signés dans un acte inséré dans un des registres de la Cour des comptes de Provence. 
Toutes ces monnaies , au troisième type d'Apollon , avec revers à la roue accompa- 
gnée des lettres M. A. entre les rayons , avalent été frappées à Marseille. Il y en 
avait une quantité considérable. 

— M. Pottier présente à l'Académie un fragment de vase grec représentant un 
cheval modelé en ronde bosse et qui a été récemment acquis par le Musée du Louvre- 
C'est un vase identiq