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Full text of "Journal des Savants"

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n}fH :m 



JOURNAL 



DES SAVANTS 



COMITÉ DE RÉDACTION DU JOURNAL DES SAVANTS 



Pour l'Académie française : M. Gaston Paris, Directeur; 

Pour l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres : M. Léopold Delisle ; 

Pour l'Académie des Sciences : M. Berthelot ; 

Pour l'Académie des Beaux-Arts : M. Jules Guiffrey; 

Pour l'Académie des Sciences morales et politiques : M. R. Dareste. 

Secrétaire de la Rédaction : M. Henri Dehérain, Sous-Bibliothécaire à l'instilul. 



CONDITIONS ET MODE DE LA PUBLICATION. 

r^ ■^ç 1 ■ ,;• ; ^ ^ ' ?! 

Le Journal des Savants paraît le, 1 5 de chaque mois par fascicules de sept à neui 
leuilles in-4°, imprimés à l'Imprimerie Nationale. 

Le prix de l'abonnement annuel est de 36 francs pour Paris, de 38 francs pour 
les départements et de Ao francs pour les pays faisant partie de l'Union postale. 
Le prix d'un fascicule séparé est de 3 francs. 



Adresser tout ce qui concerne la rédaction : 

À M. H. Dehérain, secrétaire du Comité, Bibliothèque de l'Institut, quai Conti, 
Paris. 

Adresser tout ce qui concerne les abonnements et les annonces : 

À la Librairie Hachette, boulevard Saint-Germain, "79, à Paris. 



JOURNAL 



DES SAVANTS 

PUBLIÉ SOUS LES AUSPICES 

DE L'INSTITUT DE FRANCE 



NOUVELLE SERIE. — r ANNÉE 







PARIS tî»?^,^ 

IMPRIMERIE NATIONALE ^v^r ' 



HACHETTE ET C», LIBRAIRES-ÉDITEURS 

BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79 
MDCCCCIII 



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JOURNAL 



DES SAVANTS 



JANVIER 1903, 



Le Journal des Savants. 



Au moment où le Journal des Savants entre dans une ère nouvelle, il 
nous a paru intéressant de retracer brièvement les phases par lesquelles 
il a passé dans sa longue et glorieuse carrière; nous dirons ensuite 
comment nous voudrions que , tout en la renouvelant en certains points , 
il continuât la tradition plus de deux fois séculaire qui l'a illustré , et se 
montrât digne de l'honneur que lui a fait l'Institut de France en le pre- 
nant sous son patronage. L'histoire du Journal des Savants n'a jamais été 
racontée dans ce journal même : elle avait droit d'y trouver place. Nous 
nous sommes arrêté plus longuement aux premières périodes, dans les- 
quelles , après plus d'un tâtonnement, le journal a pris la forme et l'orga- 
nisation qu'il devait garder jusqu'à ce jour; nous avons passé plus rapi- 
dement sur les époques où il a régulièrement fonctionné et où son histoire 
externe n'offre, pour ainsi dire, pas d'événements ^^^ Nous rappellerons, 



^'^ Nous nous sommes beaucoup servi , 
pour la rédaction de notre notice his- 
torique, de l'excellente introduction 
que H. Cocheris, en 1860, a placée en 
tête de sa table méthodique des articles 
parus dans le journal de i8j6 à i858; 
ncus l'avons même parfois citée tex- 
tuellement. Mais cette notice peut être 
complétée sur quelques points, et elle 
s'arrête quarante-quatre ans avant la 
présente année. 

L'ouvrage de Cocheris est intitulé : 
Tahïe méthodique et analytique des ar- 
ticles parus dans le Journal des Savants 
depuis sa réorganisation en J8i6 jusqu'en 
1858 inclusivement , précédée d'une notice 



historique sur ce journal depuis sa fonda- 
tion jusqu'à nos jours, par Hippolyte 
Cocheris. Paris, Durandf, 1860, in-4'. 
11 serait fort à désirer qu'on dressât 
sur le même plan la table des années 
1859 à igo2, et qu'on fondît les deux 
tables en une. — Dans le Journal des 
Savants même (1860, p. 334), on a re- 
proché à cette table de n'être pas réelle- 
ment analytique, de n'être en somme 
qu'une table des titres d'articles, et 
d'être ainsi bien inférieure à celle 
qu'avait dressée l'abbé de Claustre (voir 
plus loin) pour les quatre-vingt-six 
premières années du journal. Mais la 
table de l'abbé de Claustre remplit dix 



6 GASTON PARIS. 

une fois pour toutes, que le Journal âes Savants est, comme Ta dit Vol- 
taire , « le père de tous les ouvrages de ce genre » , qu'il a été imité , en 
Frafice et hors de France, presque dès son apparition, et que les nom- 
breuses publications consacrées aujourd'hui en divers pays à la biblio- 
graphie critique et raisonnée des ouvrages nouveaux l'ont eu pour premier 
modèle. C'est un titre que nous avons le droit de faire valoir à l'honneur 
de ce journal, «journal immortel, — disait un peu emphatiquement 
Dacier, au commencement du xviii" siècle, dans une séance de l'Académie 
française, — dont l'Europe sera toujours redevable à la France, à qui les 
Muses l'ont inspiré. » 

Denis de Sallo , conseiller à la grand' chambre , né en 1 6 2 6 , mort en 
1669, serait assurément oublié, malgré son mérite, son savoir et les 
quelques opuscules qu'il a laissés, s'il n'avait eu la belle pensée de 
fonder le premier journal littéraire et savant qui ait existé. 

C'est en 1 664 que Sallo conçut ce projet. Il était alors âgé de trente- 
huit ans , mais l'excès du travail lui avait causé une maladie qui devait 
le rendre impotent jusqu'à la fm de ses jours et terminer prématuré- 
ment sa vie. C'était un véritable hellao libroram. Dès son enfance, il 
s'était attaché, tout en cultivant les études juridiques , à lire toutes sortes 
de livres et à en faire des extraits, dont il avait rempli neuf énormes 
volumes. Pour satisfaire son avidité de connaissances, il avait appris 
non seulement le grec et le latin , l'italien et l'espagnol , mais l'anglais et 
l'allemand , encore si peu connus en dehors de leurs pays respectifs. A cette 
curiosité universelle il joignait un esprit juste , un caractère indépendant 
et droit et un talent d'écrivain qui , sans être de premier ordre , se dis- 
tinguait par la clarté et souvent par la finesse. Il résolut de mettre au 
service du monde lettré, par la publication d'un journal savant et litté- 
raire, ses talents, ses connaissances et les loisirs forcés que lui faisait 
son état de santé. Colbert , qui avait de l'estime pour lui , vit de bon œil 
la nouvelle entreprise : elle lui sembla de nature à augmenter la gloire 
du roi et à répandre l'influence de la France. Le 8 août i664 un 
privilège fut accordé pour vingt ans au Journal des Sçavans : tel était 
le titre choisi par Sallo ^^l Le premier numéro du journal, qui était heb- 

vôlumés in-d", et il serait difficile de mesure, analytique) rend des services, 
trouver pour une pareille entreprise un et serait très utilement complétée, 
rédacteur et un éditeur. Telle qu'elle '"' L'orthographe Sçavans, dans la- 
est, la lable méthodique de Cocheris quelle le ç était, comme on sait, le ré- 
(dont l'index est, dans une certaine sultat d'une fausse étymologie [savoir. 



LE JOURNAL DES SAVANTS. 7 

domadaire, parut le 5 jan>der i665, sous le nom du «sieur de Hé- 
douville » , pseudonyme que Sallo avait cru devoir prendre , suivant un 
usage très répandu de son temps ^^l Ce numéro était composé de douze 
pages petit in-li°, plus le titre et un préambule remplissant deux pages 
et censé adressé par l'imprimeur au lecteur. Ce préambule, où Sallo 
exposait son plan , mérite d'être intégralement reproduit : 

Le dessein de ce journal étant de faire savoir ce qui se passe de nouveau dans la 
République des lettres , il sera composé : 

Premièrement , d'un catalogue exact des principaux livres qui s'impriment dans 
l'Europe. Et on ne se contentera pas de donner les simples titres , comme ont iait 
jusques à présent la plupart des bibliographes; mais, de plus, on dira de quoi ils 
traitent, et à quoi ils peuvent être utiles. 

Secondement, quand il viendra à mourir quelque personne célèbre par sa doc- 
trine et par ses ouvrages, on en fera l'éloge, et on donnera un catalogue de ce qu'il 
aura mis au jour, avec les principales circonstances de sa vie. 

En troisième lieu , on fera savoir les expériences de physique et de chimie qui 
peuvent servir à expliquer les effets de la nature; les nouvelles découvertes qui se 
font dans les arts et dans les sciences, comme les machines et les inventions utiles 
ou curieuses que peuvent fournir les mathématiques, les observations du ciel, celles 
des météores, et ce que l'anatomie pourra trouver de nouveau dans les animaux. 

En quatrième lieu, les principales décisions des tribunaux séculiers et ecclésias- 
tiques, les censures de Sorbonne et des autres universités, tant de ce royaume 
que des pays étrangers. 

Enfin , on tâchera de faire en sorte qu'il ne se passe rien dans l'Europe digne 
de la curiosité des gens de lettres qu'on ne puisse apprendre par ce journal. 

Le seul dénombrement des choses qui le composent pourrait suffire pour en faire 
connaître l'utilité. Mais j'ajouterai qu'il sera très avantageux à ceux qui entrepren- 
dront quelque ouvrage considérable , puisqu'ils peuvent s'en servir pour publier 
leur dessein et inviter tout le monde à leur communiquer les manuscrits et les 
pièces fugitives qui peuvent contribuer à la perfection des choses qu'ils auraient 
entreprises. 

De plus, ceux qui n'aimeront pas la qualité d'auteurs, et qui cependant auront 
fait quelques observations qui méritent d'être communiquées au public , le pour- 
ront faire, en m'en envoyant un mémoire, que je ne manquerai pas d'insérer dans 
le journal. "'' ' '■ 

de sapere, n'ayant rien à faire avec typographiques, nous avons introduit 

scire), régna de i665à 1791, avec une l'orthographe moderne dans nos cita- 

courte et louable interiiiption , de 1697 tiens de diverses époques, 
à 1701 , où le titre porta Sa vans. Cette '*' On a donné de ce nom des expli- 

orthographe reparut en 1791, et fut cations différentes. La plus probable est 

reprise tant en 1796 qu'en 1816. En celle-ci : Sallo avait un valet appelé 

1 833 , on lui substitua , d'après la déci- Roussel , natif de Hédouville près Pon- 

sion qui allait prévaloir dans le Diction- toise , qui était , au rapport de Camusat , 

naire de l'Académie de i835, la forme doué d'une véritable érudition, et c'est 

Savants. Disons à ce propos que, pour lui que son maître transforma en sieur 

éviter des disparates et des difficultés de Hédouville. ... 



8 GASTON PARIS. 

Je crois qu'il y a peu de personnes qui ne voient que ce journal sera utile à 
ceux qui achètent des livres, puisqu'ils ne le feront point sans les connaître au- 
paravant; et qu'il ne sera pas inutile à ceux mêmes qui ne peuvent faire beaucoup 
de dépense en livres , puisque , sans les acheter, ils ne laisseront pas d'en avoir une 
connaissance générale. 

Ceux qui ont entrepris ce journal ont longtemps douté s'ils devaient le donner 
tous les ans, tous les mois ou toutes les semaines. Mais enfin ils ont cru qu'il de- 
vait paraître chaque semaine, parce que les choses vieilliraient trop, si on différait 
d'en parler pendant l'espace d'un an ou d'un mois. Outre que plusieurs personnes 
de qualité ont témoigné que ce journal, venant de temps en temps, leur serait 
agréable et leur servirait de divertissement, qu'au contraire ils seraient fatigués 
de la lecture d'un volume entier de ces sortes de choses, qui auraient perdu la 
grâce de la nouveauté. 

Personne ne doit trouver étrange de voir ici des opinions différentes des siennes 
touchant les sciences, puisqu'on fait profession de rapporter les sentiments des 
autres sans les garantir, aussi bien que sans nul dessein de les attaquer. Pour ce 
qui est du style, comme plusieurs personnes contribuent à ce journal, il est impos- 
sible qu'il soit fort uniforme. Mais parce que cette inégalité, qui vient tant de la di- 
versité des sujets que des génies de ceux qui les traitent, pourrait être désagréable, 
on a prié le sieur DE HEDOUVILLE de prendre le soin d'ajuster les matériaux qui 
viennent de différentes mains, en sorte qu'ils puissent avoir quelque proportion 
et quelque régularité. Ainsi , sans rien changer au jugement d'un chacun , il se 
donnera seulement la liberté de changer quelquefois l'expression , et il n'épousera 
aucun parti. Cette indifférence, sans doute, sera jugée nécessaire dans un ouvrage 
qui ne doit pas être moins libre de toutes sortes de préjugés qu'exempt de passion 
et de partialité. 

On voit que par « savants » le fondateur, ou, comme on disait alors, 
« l'instituteur » du nouveau journal entendait aussi bien ceux qui pour- 
suivent des recherches mathématiques ou naturelles que ceux qui s'oc- 
cupent des sciences historiques. Si largement compris qu'il fût, ce mot 
de « savants » était encore trop étroit pour un journal qui embrassait 
dans son cadre, sans parler de la philosophie et de la jurisprudence 
en train de se faire , les pures belles-lettres , et n'excluait même pas les 
beaux-arts. Les treize numéros que Sallo publia régulièrement jusqu'au 
Somars i665 offrent bien la variété qu'annonçait le programme. Ce sont 
des cahiers de douze pages chacun, en très gros caractère, — un seul 
est d'un type plus serré, — contenant des articles généralement très 
courts, parfois de quelques lignes et rarement de plus de deux pages, où 
ii est rendu compte des livres les plus divers, depuis des ouvrages de 
haute théologie jusqu'à des contes de La Fontaine. On y trouve aussi des 
appréciations sur des œuvres de peinture et de sculpture , des jugements 
des cours ecclésiastiques et civiles, et des nouvelles de nature à intéresser 
les curieux , comme celles des expériences faites à Londres , par « le che- 
valier Petti » (William Petty), de navires de son invention , ou l'annonce de ia 



LE JOURNAL DES SAVANTS. 9 

naissance de monstres , et beaucoup de communications sur la comète qui , 
alors, occupait tous les esprits. Les articles , comme l'indique le programme , 
sont de différents auteurs : d'après ce qu'en disent les contemporains, 
les collaborateurs de Sallo étaient Bourzeis, membre de l'Académie fran- 
çaise et directeur de l'Académie des inscriptions , l'abbé Gallois , homme 
d'une très grande variété de connaissances , l'honnête Gomberville , qui 
avait abandonné le roman pour l'étude de l'histoire, et son confrère 
à l'Académie, le vieux Chapelain lui-même, qui avait perdu, depuis la 
publication de IdiPucelle, son auréole de grand poète, mais qui avait tou- 
jours la réputation d'un critique érudit et judicieux. Les articles ne sont 
pas signés; mais, bien que Sallo assure en avoir plus ou moins revu le 
style, on pourrait sans doute reconnaître pour plusieurs d'entre eux la 
main qui les a écrits. C'est ainsi qu'on est en droit d'attribuer à Gallois 
les comptes rendus et les nouvelles qui traitent des sciences de la nature, 
et qu'il est permis de mettre le nom de Chapelain au bas des articles 
aigres-doux sur La Fontaine, et notamment de celui où, ne le considé- 
rant que comme « traducteur » de l'Arioste , on semble préférer le Jo- 
conde de Bouillon au sien , non sans allusion aux querelles suscitées par 
la comparaison des deux poèmes, querelles qui provoquèrent le juge 
ment bien connu de Despréaux : « Il est à craindre , conclut fanonyme , 
qu'il n'arrive à ces deux pièces la même chose qui est arrivée à ces deux 
sonnets qui divisèrent le Parnasse en deux factions si célèbres, sous 
les noms de Jobelins et d'Uranins; car étant examinés de plus près, ils 
perdirent beaucoup de leur prix et de leur estime. » 

En dehors de sa rédaction ordinaire, le journal admettait des colla- 
borateurs d'occasion. C'est ainsi que Madame de Sablé , à la prière de 
La Rochefoucauld, écrivit un article sur le livre des Maximes. On con- 
naît ce piquant épisode : le peintre impitoyable de famour-propre revit 
lui-même l'article, en supprima le paragraphe qui contenait une criti- 
que ^'^ et n'en laissa subsister que la partie purement élogieuse. 

« Si tous les articles, dit Cocheris, avaient été écrits dans ce goût, et 
que les auteurs eussent obtenu l'autorisation de les revoir et de les ar- 
ranger à leur fantaisie, le journal n'aurait jamais suscité d'embarras à 
ses éditeurs. » Mais d'autres articles , écrits avec indépendance , avec sin- 
cérité , parfois avec malice , soulevèrent un toile dans le monde des savants 
et des écrivains. 11 est curieux de voir combien les auteurs d'alors, — et 

^^^ 11 faut convenir que la patte de écrit, que c'est outrager les hommes 

velours do la marquise avait détaché à que d'en faire une si terrible peinture , 

l'auteur des Maximes un coup de griffe et que l'auteur n'en a pu prendre l'original 

assez acéré : «Lesuns croient, avait-elle qu'en lui-même.» 

Savants. a 



IHPRIMERIE NlTIOmU. 



\ 



iO GASTON PARIS. 

ceux mêmes qui se montraient souvent le plus satii'iques, — étaient peu 
eoclins à admettre les droits nouveaux delà critique. Guy Patin, Ménage, 
Tanneguy le Fèvre, d'autres encore, jetèrent les hauts cris contre ces 
«.gazetiers» qui s'érigeaient en juges des ouvrages de l'esprit et se per- 
mettaient de « censurer les plus fameux écrivains. » «C'est une violence, 
s'écriaient-ils, qu'on n'a jamais vue en France! » 11 ne tint pas à eux 
qu'une enti^eprise aussi scandaleuse et aussi attentatoire à l'ordre public 
ne fût arrêtée dès son début. « Mais , écrit Guy Patin , M. Golbert prend 
en sa protection les auteurs de ce journal. » Il assure même que son fils 
fut menacé -d'une lettre de cachet s'il continuait la polémique soulevée 
par un ai^ticle sur son lutroditctioii à l'histoire par les médailles. 

Mais le Journal des Savants s'attira d'autres ennemis, contre lesquels 
Colbert lui-même ne put le défendre. Ses rédacteurs étaient gallicans et 
peu amis des jésuites. En reproduisant un décret de la Congrégation de 
l'Index qui condamnait, entre auti^es, le livre célèbne de Pierre de Marca, 
publié par Baluze, sur les libertés de l'église gallicane , et un ouvrage de 
Jean de Launoy, Sallo remarquait : 

La Cour de Rome ayant toujours ses visées, il n'est pas trop sûr de s'attacher 
si scrupuleusement à ses censures. C'est pourquoi ce décret ne doit pas empêcher 
qu'on ne fasse toujours autant d'estime qu'on faisait du livre des Libertés de l'église 
gallicane composé par feu M. de Marca. . . De même on n'aura pas moins 
bonne opinion de la sincérité de M. Baluze, quoiqu'on l'accuse dans ce décret 
d'avoir faussement attribué ce livre à M. de Marca.. . Semblabiement, cette censure 
n'empêchera pas que le livre de M. de Launoy n'ait toujours l'approbation univer- 
selle. . , 

D'autres articles montraient clairement les mêmes tendances. Le 
nonce, poussé et soutenu par les jésuites, obtint le retrait du privilège. 
Toutefois Colbert offrit à Sallo de le lui rendre s'il voulait se soumettre 
au contrôle de censeurs : Sallo refusa. Il faut citer la lettre où Chapelain 
annonce l'événement, rend hommage à l'indépendance, à la dignité et 
au talent du fondateur du journal, et indique, avec une judicieuse liberté 
desprit, combien, dans la France d'alors, une entreprise de ce genre 
^tait à ia fois louable et diffàdle: 

Les plaintes de Rome ststv la liberté de notre Journal des Savants en ont fait 
«uspendi^e la publication, et il est A <;raindre qu'une aussi utile institution que ceMe4à 
n'échoue entièrement, depuis que M. de Sallo, qui en était l'âme, en a plutôt voulu 
abandonner le soin que de se soumetti^e au syndicat auquel les puissances voulaient 
qu'il s'assujettît. On croit néanmoins que quedqu'un relèvera cette entreprise , qui ne 
laissera pas d'être profitable, encore qu'elle me soit pas menée avec la noblesse et le 
style du passé. Les Anglais, à notre imitation, «en ont commencé un en leur langue. 



LE JOURNAL DES SAVANTS. 



il 



Us sont doctes, cttrieux et libres, et on n'en doit rien attendre que de bon, outre 
que, n'ayant pas l'obligation de garder les mêines mesures que nous, il y a sujet 
d' espérer qu'il sera pîus durable et non moins hardi que le nôtre. 

Ce fut Yahhé Gallois que Colbert, au refiis de SaHo^^^ engagea à re- 
prendre ie Journal des Savants : il le dispensa sans doute de la censure ^ 
confiant dans sa sagesse. Gallois était fami intime, — le « docteur à 
gages », a dit Choisy, — du grand ministre, qui ne pouvait se passer de 
sa compagnie , lavait logé dans son hôtel et se faisait donner par lui des 
leçons de iatin dans ses voyages en carrosse. « Il était, dit Fontenelle , par 
la grande variété de son érudition, né pour k travail de journaliste, et 
de plus ^ ee qui n'est pas commun cliex ceux qui savent tout ^ il savait ie 
français et écrivait bien. » Le premier numéro du nouveau journal parut 
le It janvier 1666, portant en tête, non plus «par ie sieur de Hédou- 
vilie», mais «par le sieur G. P.^'^^». Lavis de l'imprimeur au lecteur 
contient ,^ avec la constatation du succès qu'avait obtenu le recueil t^', une 
sorte de rétractation des hardiesses passées et un fei^me propos de rési- 
piscence. La critique semble abdiquer les- droits quelle avait affirmés 
et qu'on lui avait si vivement contestés. On se garde d'ailleurs de parler 
de la cause principale de la crise : 

L'interruption survenue à ce joui'nal n'a servi qu'à le faire souhaiter davantage. 
Car tous les gens de lettres ont témoigné un extrême regret d'être privés d'un ou- 
vrage qui leur faisait voir en raccourci ce qu'il y a de plus beau dans tous les livres, 
et qui leur donnait en même temps beaucoup de plaisir par la diversité des choses 
qui y étaient rapportées. 11 y a pourtant eu quelques personnes qui se sont plaintes 
de la trop grande liberté qu'on s'y donnait de juger de toutes sortes de livres. Et 



^'' Sallo n'en continua pas moins à 
travailler au journal, et même à le diri- 
ger en partie; mais il en déclina la di- 
rection eflective. M. H. Dehérain, qui 
nous a été d'ua précieux secours dans la 
rédaction de cette notice , a trouvé à la 
bibliothèque de l'Institut (mss. Ancien 
fonds rn-fo}. 291) une lettre écrite par 
lui à Adrien de Valois pour s'exenser 
d'un article qui, dit-il, a été inséi'é à 
son insu dans le journal : il s'agit évi- 
demment de l'article consacré en 1 666 
parle journal (p. 17^) à la dissertation 
de Valois et Wagenseil sur Pétrone. 

'*' La lettre P signifie «prêtre». 

'■*' Ce succès avait été attesté par le 
journal lui-même dans le dernier ca- 



hier publié par Sallo : «On l'a traduit 
en Italie. On a fait la même chose en 
Allemagne.» C'est en latin qu'on le tra- 
duisait en Allemagne, — comme veut 
bien me le faire savoir M. L. Delisle, — 
sous le titre de Ephemeris Eruditoriim. Le 
traducteur s'appelait Frédéric Nitzsch. 
La traduction se continua jusqu'en 1 670, 
et une seconde édition des années i665- 
1670 parut à Leipzig en 1671 (dédiée 
au landgrave de Hesse). Ajoutons que 
les cahiers du journal étaient contre- 
faits , au for et à mesure de leur appa- 
rition, à Amsterdam et à Cologne. Le 
journal avait d'ailïettrs suscité des imi- 
tations en Angleterre, en Allemagne, 
en Danemark et en Italie. 



12 GASTON PARIS. 

certainement il faut avouer que c'était entreprendre sur la liberté publique et 
exercer une espèce de tyrannie sur l'empire des lettres, de s'attribuer le droit de 
juger des ouvrages de tout le monde. Aussi est-on résolu de s'en abstenir à l'avenir, 
et , au lieu d'exercer la critique , de s'attacher à bien lire les livres pour en pouvoir 
rendre un compte plus exact qu'on n'a fait jusqu'à présent. Et, cela étant, on est 
assuré qu'il n'y aura personne qui n'ait de la joie de voir revivre un ouvrage aussi 
utile et aussi agréable que celui-ci. 

Cette humble déclaration parut aux auteurs offensés une satisfaction 
légitime : Guy Patin en prit acte avec un orgueilleux contentement, 
(xallois, qui paraît avoir presque seul rédigé le journal de 1666 à janvier 
1 6 y /i , s'y conforma rigoureusement au début ; mais il était difficile à un 
homme d'esprit de se borner toujours à de simples extraits ou à des 
éloges sans réserves ; aussi le journal ne tarda-t-ii pas à provoquer cer- 
taines protestations aussi vives que les premières. Gallois n'était cepen- 
dant pas acerbe dans sa critique : « Il prend , dit Bayle , un tour si ingé- 
nieux pour dire ce qu'il pense que l'auteur a raison d'être mécontent et 
n'a nul prétexte de se plaindre , tant il est vrai qu'il y a des railleries qui 
fâchent, dont on n'oserait paraître fâché. » Quelques-uns l'osèrent cepen- 
dant, et répliquèrent vivement au journal. 

li ne s'en serait porté que mieux , — car ces récriminations d'amours- 
propres froissés et les ripostes qu'elles entraînent amusent le public, — si 
Gallois, distrait par d'autres occupations (notamment par ses fonctions 
de secrétaire de l'Académie des Sciences nouvellement fondée), n'avait 
mis une incroyable négligence à assurer la régularité de la publication. 
«Il ne fit paraître qu'une année complète, celle de 1666; il ne donna 
que seize numéros pour l'année 166 y, treize pour 1668, quatre pour 
1669, un seul pour 1670, trois pour 1671, huit pour 1672, et se 
reposa toute l'année 1673, pour faire paraître un seul cahier en 1 67/1. » 
On admire la longanimité des abonnés de ce temps-là '^^ ! 

En 167/1, l'abbé Gallois se décida à donner sa démission. Coibert, 
qui s'intéressait toujours à l'entreprise, eut, pour le remplacer, la main 



''^ C'est ce qui fit croire au traducteur 
latin (voir la note précédente ) que le jour- 
nal avait cessé de paraître. Dans la pré- 
face de la réimpression de sa traduc- 
tion qu'il donna en 1671, Nitzsch cite 
le fragment d'une lettre de Sallo (sans 
doute de 1669, année de sa mort) à 
Spener : «Le journal ne se fait plus 
que très rarement, parce que celui qui 
y travaille est secrétaire de l'Académie 



de mathématiques et de physique qui 
se tient dans la bibliothèque du Roi.» 
Et Nitzsch ajoute : Qain imo plane nuiic 
desiisse videtur, uti non soliim literœ Fer- 
randi , viri in orientali literatiira versa- 
tissimi, ad clarissinium dn. d. Leibniizium, 
consiliarium Moguntinum, amiciim nos- 
trum, habent , sed et ipsa res docet, cam 
annus 1610 in iinica ephemeride subsistere 
videtur. 



LE JOURNAL DES SAVANTS. 13 

malheureuse : il accorda le privilège à l'abbé de La Roque, ancien jé- 
suite, polygraphe infatigable, savant superficiel, écrivassier sans talent, 
critique sans méthode. Le nouveau privilège fut certainement rédigé par 
le titulaire lui-même, qui s'est plu par la suite à le citer comme une 
preuve de l'estime qu'on faisait de lui : il atteste surtout l'étendue d'une 
ambition littéraire à laquelle ne répondait pas la capacité. Après avoir 
dit que le Journal des Savants est « pour faire savoir à tous les Fran- 
çais [sic) ce qui se passe, ce qui se fait ou qui se découvre de curieux 
dans le monde sur toutes sortes de sciences, » et avoir désigné le titu- 
laire, le privilège ajoute : 

Dans lequel journal il pourra mettre l'abrégé, extrait ou jugement de toutes sortes 
de livres qui seront imprimés dans toute l'Europe sur toutes sortes d'arts et de 
sciences, les diverses expériences, machines, inventions, médailles, devis, inscrip- 
tions, obélisques, nouvelles détouveites tant dans les arts que dans les sciences, 
comme mathématique, physique, mécanique, architecture, médecine, chimie, ana- 
tomie, navigation, relations de voyage, histoire naturelle, aventures véritables, 
monstres, prodiges, apparitions célestes, tremble-terres et autres choses curieuses, 
arrêts du Parlement, sentences des autres sièges, cours et juridictions ecclésiastiques, 
ordonnances des évêques, décisions des universités, résolutions des habiles gens sur 
toutes sortes de questions scientifiques, mémoires ecclésiastiques, discours acadé- 
miques et historiques, éloges des hommes illustres et savants, nouvelles sur les 
sciences qui seront données dans les journaux des pays étrangers où l'on en fait à 
l'imitation de celui de France, et généralement tout ce qui regarde les arts et les 
sciences et qui peut être digne de la curiosité des gens de lettres, eic. 

Et non content de confier cette tâche immense à un seul homme, le 
privilège ajoute cette clause incroyable, qu'il suffît de transcrire pour 
faire comprendre qu'elle était aussi inapplicable qu'abusive : 

Faisons très expressément interdictions et défenses à toutes personnes, de quelque 
qualité ou condition qu'elles soient, de contrefaire ledit journal, de donner leur 
jugement, ni d'écrire sur aucune desdites choses ou matières , surtout dont il aura été 
parlé dans le journal, sous quelque prétexte, titre ou occasion que ce soit, ni même 
par forme d'avis, comme de bibliographie*, critique ou autrement, attendu que les 
dites matières appartiennent proprement au Journal des Savants. 

Pendant douze ans, fabbé de La Roque accomplit à peu près exacte- 
ment, — ■ tantôt tous les huit jours, tantôt tous les quinze jours, — la 
besogne qu'il avait assumée. Mais, médiocre, il l'accomplit médiocre- 
ment. S'il donna au public des informations nombreuses et variées , il ne 
sut pas les choisir, et il ne les accompagna d'aucun jugement intéressant. 
Il se plaisait aux nouvelles trop souvent fabuleuses et même ridicules, et 
remplissait notamment le journal de contes à dormir debout sur des 
singularités médicales, n'osant toutefois, en sa qualité de prêtre, aborder 



U GASTON PARIS. 

certaines parties de la médecine. Le Journal des Savants, devenu un 
simple recueil de titres de livres et d'anecdotes suspectes , baissa rapide- 
ment dans l'estime publique et s'éteignit en 1686. 

Colbert était mort; mais Boucherat, chancelier de France, avait hérité 
de l'intérêt du grand ministre pour le journal, et il résolut de le faire 
revivre en le prenant sous sa protection (c'est pour cela que, par la 
suite, quand le Journal des Savants devint une institution de l'Etat, il fut 
placé dans les attributions du Ministre de la Justice.) Boucherat confia la 
direction du journal au président Cousin, alors âgé de soixante ans, et 
connu par de solides travaux d'érudition grecque et latine , « homme , 
dit Niceron, d'une probité sans égale, d'une justesse d'esprit admirable , 
d'un jugement droit et fin, et d'im commerce doux et aisé. » 

Dans l'avertissement placé en tête du premier cahier du nouveau 
journal, qui parut le 1 y novembre 1687, Cousin expose la façon dont 
il entend le diriger : 

La discontinuation du journal , que les pCTsonnes de lettres ont soufFerte depuis 
près d'un an avec quelque marque d'impatience, n'a procédé que du désir qu'a eu 
le premier magistrat du royaume qu'à l'avenir il fût le plus exact qu'il serait possible. 
Ceux qui y travaillent par ses ordres ^^^ n'omettront rien de ce qui défendra d'eux 
pour suivre ses intentions ... Ils liront les ouvrages avec toute l'application dont ils 
seront capables et en feront des extraits fidèles. 

Quelquefois ils suivront leur auteur pas à pas, et marqueront en abrégé tout ce 
qu'il aura expliqué plus au long. Quand le sujet ne demandei'a pas qu'ils entrent 
dans un grand détail, ils se contenteront de donner une idée générale de l'ouvrage, 
d'en tracer le plan et d'en toucher quelque bel endroit. Ils ne le relèveront pas toutefois 
par les louanges qu'ils croiront lui être dues , parce qu'ils se tiendi'ont dans les bornes 
d'un historien, qui s'acquitte de son principal devoir quand dans le récit des choses 
il ne s'éloigne point de la vérité. Ils entreprendront encore moins de dire ce que 
d'autres y pourraient reprendre. S'ils avertissent de quelque faute qu'ils auront aperçue , 
ce ne sera que de celles qui consistent en faits, telle que serait une fausse citation. 
Pour peu que l'auteur soit équitable , il n'aura garde de s'en plaindre , puisque en cela 
ils ne feront que découvrir à ses lecteurs un piège qu'il leui' aura tendu innocemment , 
et où il ne voudrait pas qu'ils tombassent» 

Pendant seize ans, le président Cousin suivit exactement la ligne de 
conduite qu'il s'était tracée. La grande variété de ses connaissances et la 
sûreté de son jugement lui permirent de remplir sa tâche à la satisfaction 
de tous. Aux comptes rendus , qui faisaient la partie essentielle du jour- 
nal, il adjoignit, sur les savants qui venaient à mourir, des éloges qui, 

^'^ Ce pluriel paraît être de pure mo- tête du journal, l'ait rédigé à peu près 

destie; il semble bien, d'après les té- seul, tout en insérant de temps à autre 

moignages contemporains , que Cousin , des communications qui lui étaient 

pendant tout le temps qu'il resta à la adressées. 



LE JOURNAL DES SAVANTS. 15 

tracés par lui avec une compétence dont on admire l'étendue et d'un 
style en même temps simple et élégant, furent appréciés dans toute 
l'Europe. Le journal obtint sous sa direction un succès croissant. 11 en 
avait fait , dit Dacier, « l'une des plus éclatantes voix de la Renommée. » 
Mais dans les dernières années, les forces du rédacteur ne sufïisaient 
plus à la tâche, et l'affaLblissement du journal devenait de plus en plus 
sensible. 

En lyoi , Cousin, âgé de soixante-seize ans, demanda au chancelier, 
qui était alors Pontchartrain , la permission de se retirer. Pontchartrain 
résolut de faire du journal , qui dès son origine avait été patronné et sans 
doute subventionné par le Gouvernement, une véritable institution 
d'Etat. Cette transformation marque la fin de la première période de 
l'existence du Journal des Savants et ouvre pour lui une ère nouvelle. 

II 

Nous manquons de détails précis sur l'organisation qui fut donnée au 
nouveau Journal des Savants. Nous savons seulement que le chancelier en 
confia la rédaction à un o bureau » (le nom resta désormais consacré) , 
c'est-à-dire à une société d'écrivains versés dans les différents genres de 
la littérature et des sciences ; « Le célèbre Ellies Dupin fut choisi pour 
la théologie, l'avocat Rassicod pour la jurisprudence, le docteur Andry 
pour la physique et la médecine, Fontenelle pour les mathématiques 
et les matières d'érudition , Vertot pour f histoire , et l'helléniste Pouchart 
pour les langues et la littérature. » C'était assurément une équipe de 
choix. Le président du bureau était fabbé Bignon , neveu du chancelier, 
homme d'esprit, amateur plutôt que savant, protecteui' zélé des lettres 
et des sciences. On se réunissait chez lui chaque semaine, et tous les 
articles étaient lus avant d'être imprimés. Le premier numéro du journal , 
qui redevenait hebdomadaire^^) et qui devait être un peu augmenté 
dans son étendue (deux feuilles au lieu d'une et demie), parut le 
12 janvier 1702, un lundi, suivant l'habitude. L'avertissement placé en 
tête indique la constitution de la nouvelle rédaction. Nous en citerons 
deux paragraphes, dont lé premier fait voir que le journal, comme 
il l'avait fait dès l'origine, prétendait s'adresser à la fois aux savants 
et aux gens du monde, dont le second montre chez les rédacteurs 
le plus louable désir d'êti'e impartiaux et indépendants même dans les 

''^ Sous la direction de La Roque et de Cousin, il avait paru tantôt toutes les 
semaines, tantôt tous les quinze joure, tantôt tous les mois. 



16 GASTON PARIS. 

matières où il était alors le plus difficile de l'être; il faut remarquer 
à ce propos que les écrivains du Journal des Sivants étaient exemptés 
de 'la censure, noble privilège qui leur conférait la liberté et en même 
temps leur imposait une juste réserve : 

Les avis sont partagés sur la manière dont le journal doit être écrit. Les savants et 
les gens de cabinet se soucient ordlnalremont fort peu de la délicatesse des tours, et 
pourvu qu'on leur présente bien des choses, Us sont contents: l'assaisonnement n'est 
pas ce qui les touche. Les gens du monde, au contraire, se soucient fort peu du 
fond des choses, pourvu que les manières soient agréables; ils aiment les tours 
ingénieux, une critique fine et délicate; la clarté surtout est ce qui les charme, et 
ils ne sauraient souffrir le moindre embarras, même dans les matières les plus 
abstraites et les plus difficiles. Comment trouver un juste tempérament pour satis- 
faire les uns et les autres ? 

Les préjugés des journalistes et leur partialité en faveur de leur religion et de leur 

pays sont des défauts qu'on leur reproche avec raison La Compagnie, sans 

s'engager à rien, espère que les lecteurs, de quelque religion et de quelque pays 
qu'ils soient, seront contents d'elle sur cet article. 

Le succès du nouveau Journal des Savants fut complet. « Les rédacteurs , 
écrivait Bayle , possèdent un secret semblable en quelque façon à celui de 
Médée, puisqu'ils ont rajeuni du premier coup ce journal qui tombait 
dans les langueurs de l'âge caduc, et qu'ils lui ont redonné d'abord toute 
la force, toute la vivacité qu'il avait eue dans son état le plus florissant. » 

Il était toutefois impossible que la critique du journal, qui, surtout 
sous la plume de Pouchart, était parfois assez vive, ne blessât pas, cette 
fois encore , quelques amours-propres , et que ceux-ci ne cherchassent pas 
à se venger. L'avocat Louis de Sacy, l'auteur delà traduction, si joliment 
infidèle, des lettres de Pline le Jeune, avait vu son Traité de l'amitié ap- 
précié sans enthousiasme dans le Journal des Savants. En recevant à 
l'Académie française, le i""' décembre 1707, le marquis de Mimeure, 
qui remplaçait le président Cousin, il fit de celui-ci un éloge qui se 
tournait en une aigre censure de ses successeurs : « Comme il n'avait pas 
moins de droiture dans le cœur que dans fesprit, loin de s'imaginer 
qu'en faisant l'extrait des livres il eût acquis le privilège de faire une 
satire où, sans respect ni pour la vérité ni pour la bienséance, il n'eût à 
suivre que ses dégoûts ou ses chagrins, il ne crut pas que cet extrait 
lui donnât seulement le droit de s'ériger un tribunal d'où il pût prononcer 
un jugement innocent et modeste. » Cette attaque était assurément dé- 
placée dans un discours prononcé à f Académie, dont faisaient partie 
plusieurs des rédacteurs du Journal des Savants, et en présence même du 
président du bureau. Bignon y répondit , sous prétexte d'analyser « un 
si élégant discours » , avec une ironie du meilleur goût : il atfecta de ne 



LE JOURNAL DES SAVANTS. 17 

pas croire que Sacy eût loué le rédacteur de l'ancien journal pour décrier 
ceux du nouveau, et montra que Cousin lui-même, ainsi que ses pré- 
décesseurs, s'était souvent permis de juger, et même sévèrement, les 
ouvrages dont il rendait compte. On voudrait seulement que le directeur 
du Journal des Savants eût revendiqué plus fermement les droits de la 
critique et ne se fût pas borné à dire que la façon de procéder des 
journalistes actuels ne manquait pas de précédents. 

L'abbé Bignon, devenu le bibliothécaire du roi, quitta la présidence 
en 1 y 1 /j, et, dans les dix années qui suivirent, elle ne changea pas moins 
de six ou sept fois de titulaire. Ce fut une période fâcheuse. Le médecin 
Andry emplit le journal d'articles non seulement de lui, mais de con- 
frères, sur sa spécialité; la peste de Marseille, en lyso, amena un tel 
débordement de ce genre de communications que le public lettré se dé- 
tacha complètement du journal : il n'eut plus de débit, et il cessa de 
paraître au commencement de i y a 3. « Le Journal des Savants, disaient 
les railleurs, étant en proie aux médecins, ne pouvait pas vivre long- 
temps : il est enfin mort de la peste. » 

Mais le chancelier, qui était alors Fleuriau d'Armenon ville , ne voulut 
pas que cette mort fût définitive. U reconstitua le bureau, pria Bignon 
d'en reprendre la présidence, et lui adjoignit l'abbé Desfontaines. C'est 
à partir de ce moment que le journal devint définitivement mensuel. 
Dans un avertissement joint au premier numéro de la nouvelle série, 
qui parut le i "^ janvier 172/4, la rédaction exposa de nouveau les prin- 
cipes qui la dirigeraient : 

Nous nous éloignerons également et de la basse flatterie et de la censure amère. 
Nous voudrions toujours louer, mais l'équité s'y oppose. Le bon goût et le progrès 
des lettres sont intéressés au discernement des ouvrages. Ainsi, nous louerons, et 
nous censurerons aussi quelquefois; mais quand nous ne jwurrons donner des 
éloges, on s'apercevra du moins que nous ne prétendons pas rendre des arrêts. . . 
Nous supplions donc les auteurs présents et à venir de ne nous savoir point mauveûjs 
gré lorsque nos extraits ne leur paraîtront pas assez favorables, et d'être perauadés 
que ce sera toujours sans partialité que nous paiierons de leurs écrits. . . Les extraits 
que nous donnerons seront comme l'elixir de tous les livres . . . Nous lirons les livres 
nouveaux avec attention, et nous nous eflbrcerons d'y choisir une partie de ce qu'un 
homme d'esprit et de goût voudrait en retenir après les avoir lus. 

Tant que vécut Bignon , les « conférences » , — comme on appelait 
et comme on a continué d'appeler les séances du bureau , — se tinrent , 
sous sa présidence, à la Bibliothèque du roi; plus tard, le Garde des 
sceaux en fut le président nominal, et elles eurent lieu, tous les quinze 
jours, au Ministère de la Justice. Le journal prit alors l'organisation 
qu'il devait conserver jusqu'à la Révolution et reprendre à peu près au 
Savants. 3 



?(AT10!<AI.R. 



18 



GASTON PAIVïS'. 



SIX* siècle. Le bereau était composé d'« auteurs », qui recevaient une pension 
de, huit cents livres, et d'« assistants », tesquels ne touchaient pas d'in>- 
deninité fi-xe , mais n'étaient pas astreints , comme les auteurs , à fournir 
un certain nombre d'articles annuels. Un secrétaire, choisi parmi les 
auteurs, et jorrissant d'un traitement supérieur, était l'éditeur effectif. Le 
journal paraissait chaque mois par cahiers de huit feuilles in-quarto. 
Le prix de l'abonnemeTit était de 16 lirres pour Paris, de 2fo livre» 
k sous pour la province. Les articles des membres du bureau ne portaient 
aucunie signature , mais on accueillait de» communications , signées , de 
personnes étrangères au journal. 

Ainsi reconstitué , le Journal des Savant» fonctionna avec grand succès 
pendant plus d'un demi-siècle. En dehors de ses membres ordinaires, il 
eut d'illustres collaborateurs. Sn déjà dans ses premières phases Balu«e,. 
Amauld , Bernouîlli , Malebranche , Leibniz , lui avaient envoyé des a»r- 
ti©les, il en reçut, au xviif siècle , de savants comme deBoze , Foncemagne,. 
Lâfrcher, Lévesque, Sahnte-Croix , LapJace, Daumou, Mairan. Vof taire y 
inséra deux articles sur la philosophie de Newton *^l En lySS, l'abbé de 
Claustre dressa une table des- années antérieures à 1 ySo, qui ne remplit 
pas moins de dix volumes in-quarto et qui rend encore de grands services ^"^K. 
Vers la fin du règne de Louis XVI, le journal était à l'apogée de sa 
réputation. Bien écrit, bien informé, il donnait les nouvelles savantes 
de l'Europe entière, publiait des^ observations météorologiques fort 
appréciées, et l'analyse des travaux des Académies françafises et éfran^res. 
Depuis i-ySo, tous les articles étaient signés. 

En 1791, le bureau comprenait comme assistants i'abbé Barthélémy, 
Bréquigny, Daubenton, Bailly et La Porte du Theil; comnae auteurs, 
Louis Dupuy, mathématicien et philologue , qui fut pendant trente an<s 
secrétaire du journal, de Guignes, Gaillard (auteur, en 1 y y 9, du premier 
article signé), Lalande, Tessier, de Vozelles, Ameilhon et Kéralio. Mais 
à ce moment la Révolution détournait des paisibles études que cultivait 
le Journal des Savants l'attention du public et, semble-t-il , celle des 



''^ Il ne tint pas à Malesherbes que 
Jean-Jacques Rousseau ne fit partie dti 
bureau. L'idée partait d'un bon senti- 
mcTit, le désir d'assurer par une mo- 
deste rente la vie du philosophe; mais 
celui-ci comprit que' sa pdace n'était pas 
là, et il l'a dit à sa façon : «Que m'aiu- 
raient importé les sujets de la plupart 
des livres que j'aurais extraits, et les 
livres mêmes? Mon îndiïFérence pour 



la chose eût giacé ma plume et abruti 
mon esprit. Ott s'imaginait que je pou- 
vais écrire par métier, comme la plu- 
part des gens de lettres, au Heu que 
je ne puis écrire (jue par inspiration. Ce 
n'était assurément pas là ce qu'il fallait 
au Journal des Savants. » 

'^' Malheureusement il n'existe pas 
de tables pour la période qui va de lySi 
à 1793. 



LE JOURNAL DES SAVANTS. W 

rédacteurs eux-mêines. Dans les années 1789 et 1790, le journal avait 
paru f®rt irrégulièrement, et le <iéi)it aA'ait beaucoup baissé. Le bureau, 
iîaquiet, adressa, idbios le prenaier numéro de 11791., un (pressant appel 
au public , où , cherckant à se metître à la Hftoide «du ^cmr, il rappelait -que 
le Journal des Savants avait été., dès son début, suspendu « à la sollicita- 
tion de la Cour de Romei», qu'il avait toujours été arttachéaux prindipes 
« dje «ette précieuse liberté que l'esprit humain vient enfin de recouvrer », 
qu'il avait « contribué plus qu'aucun autre ouvrage aux progrès de la science 
et à ceux de la raison , à la propagation des lumières et à l'introduction 
des vérités utiles j), qu'enfin «il aiv^ait toujours été de niveau avec son 
siècle et que souvent il l'avait devancé », Les lectures futiles, ajoutait-on, 
ont pu détourner àuJaurnal des Savants un certain public; mais , « main- 
tenant que les esprits mûrs, occupés de plus ^aads intérêts, ont besoia 
d'un aliment plus solide et rejettent avec dégiout les frivoles occïipatioos 
du luxe et de l'oisiveté, cet ouvrage va, sans doute, reprendi^e la plaice 
qiiie sfts iongs succès et so» litiliAé liri KMit méritée. » D'ailleurs «il sera 
imprimé à l'imprimeiie des Sourds-Muets, re^spectable établisseiTiejat 
fornaé sous les auspices de ia Muaicipalité et du Départ^nent de Paris., 
favorisé par tous le* .arois de l'humanité, et qui inspire vm iniérêt si 
touchant auxâmes vei*tueusesethieaÉaisajntes. » Les rédiacteurs assm'aient, 
ce qui était plus pratique , — que les irrégularités des années précé- 
dentes ne se reproduiraient pas , et prenaient « l'engagement soletmel de 
satisfaire en entier les souscripteurs. » 

L'engagement fut tenu : en octobre 1791, daais un aao«avel aivis, les 
rédacteurs le consitatent et assurent que par leur sagesse, leur modé- 
r.ation » « leurs égards pour toutes les «onvenartces », ils ont « obtenu pour 
récompense fi^time publique et une augmentation considérable de sous- 
ciiptions. » 11 lest permis de doutei' de cette dernière assertion et de ciboire 
que ni le public ni ie Gouvernement ne prenaient aJkwrs grand iniérêt 
à des «omptes rendus scientifiques. En tout cas , le Journal des Savants 
fut dissous au luois de novenibre 1 7^^^ ,: le.Miiiisti^.dte.i^ Ju^ticp, ^ér 
sident du bm'eau, était Danton. .uir ;•<«<• !«i.*tK'/ii, i-, , Mi'.'t'.{«<..". .-. 

Ici se termine ia seconde phase de l'existence du journal. Avant de 
passer à la troisième., il faut dire un mot d'une tentative de résurrection 
qui eut lieu en 1 796. Elle fut due à un groupe de savants distingués, au 
pdienaoer ïtang desquels étaient Daunou et Silvesti^e de Sacy, qui es,péraient 
pouvoii- iàire vivr<e, sans l'appui de l'iÉtat, un recueil de pure science. 
Le premier cahier &ai. publié le i6 nivôse an v (2.5 jwaviei- 1 7<96), ipré- 
oédé d'une longute introduoticwa , assez lourde et verbeuse , «gEkée P. Le 
jouroai paimt néguJièremeot le 1 6 et le âo de chacpie mois pendant on 

3. 



20 GASTON PAUIS. 

semestre, puis il disparut. H contenait cependant de fort bons articles, 
et aussi d'intéressantes nouvelles littéraires, ainsi que le compte rendu des 
séances des différentes classes de l'Institut; mais, comme l'a dit Delisle 
de Sales , « l'ange exterminateur de la Révolution avait anéanti autour de 
lui jusqu'aux germes de toute instruction : l'ouvrage ne trouva ni pro- 
tecteurs, ni acheteurs, ni lecteurs, et il mourut de sa belle mort au 
bout de six mois. Les bibliographes mêmes ont oublié de l'enterrer dans 
leurs nécrologes. » 

TU 

Napoléon ne songea pas à faire revivre le Journal des Savants. Mais 
dès 1816 le roi Louis XVIII approuvait un rapport du garde des sceaux 
Barbé-Marbois , continuateur des anciens chanceliers , qui en proposait le 
rétablissement. Cette décision avait été préparée par les démarches d'écri- 
vains bien en cour, parmi lesquels plusieurs de ceux qui avaient pris 
part à la tentative de 1796, notamment Silvestre de Sacy. «Le bruit 
déjà répandu du rétablissement de ce journal, disait le Garde des sceaux 
dans son rapport, a excité une vive satisfaction dans le monde savant. 
Je crois pouvoir assurer à Votre Majesté que cette nouvelle preuve de 
l'intérêt qu'Elle porte aux lettres et à ceux qui les cultivent sera reçue 
avec une profonde reconnaissance. » 

Le règlement donné alors au journal l'a régi, avec quelques modifi- 
cations de détail, pendant tout le xix' siècle. H instituait un bureau 
composé de quatre assistants, qui furent portés à six en 1869, et de 
douze auteurs , sous la présidence du Garde des sceaux ; le bureau tenait 
séance tous les quinze jours au Ministère de la Justice. En 1 85 7 le journal 
passa, ce qui était plus logique, du Ministère de la Justice à celui de 
l'Instruction publique , dans une salle duquel fut transporté le siège des 
conférences. L'un des auteurs était chargé des fonctions de secrétaire, 
éditeur et comptable. Tous les articles destinés au journal étaient lus 
en conférence et devaient être approuvés par un vote au scrutin secret. 
Cette formalité, qui a été scrupuleusement observée jusqu'en ces derniers 
temps , ne s'est pas trouvée aussi utile qu'elle semblait l'être : la plupart 
des articles ayant pour auteurs des membres du bureau , leurs collègues 
ne pouvaient guère les refuser et n'y proposaient que de bien légers 
changements. Une lecture faite en particulier par l'éditeur ou un rap- 
porteur compétent aurait sans doute été plus pratique. Les auteurs rece- 
vaient une indemnité de 3 00 francs , qui fut portée à 5 00 francs en 1 8 do ; 
à l'ancienneté ils devenaient assistants et perdaient cette indemnité; en 



LE JOURNAL DES SAVANTS. 21 

1875, M. Wallon, étant ministre de l'instruction publique, fit cesser 
cette inégalité peu justifiée , et la même modeste indemnité fut allouée aux 
dix-huit membres du bureau. Le secrétaire-éditeur en recevait une de 
i,5oo francs. Tous les articles devaient être signés de leurs auteurs. Les 
honoraires étaient fixés à la somme , élevée , surtout pour le temps , de 
1 60 francs la feuille de huit pages in-A", soit 20 francs la page. Le journal 
paraissait tous les mois par cahiers de huit feuilles. Outre la subvention 
de la Caisse du sceau, il jouissait de l'impression gratuite à l'Impri- 
merie royale. 

Le bureau de 1816 était composé de Dacier, Silvestre de Sacy, Gosselin 
et Cuvier, assistants; Daunou, Tessier, Quatremère de Quincy, Biot, 
Visconti, Vanderbourg, Raynouard, Gay-Lussac, Boissonade, Raoul- 
Rochette, Chézy, Cousin, auteurs. Presque tous ces noms sont encore 
célèbres. Tous les membres du bureau appartenaient à flnstitut, sauf 
une exception unique et qui, croyons-nous, ne se renouvela pas, en 
faveur du jeune Victor Cousin , maître de conférences à fEcole normale 
supérieure. Ainsi s'établit tacitement entre le Journal des Savants et fln- 
stitut un lien qui devait toujours aller en se resserrant. 

Le premier cahier parut le 1 " septembre 1816, sans aucun préambule , 
ayant été précédé par un prospectus , d'ailleurs fort court et modeste , où 
on déclarait que fintention de Sa Majesté était que le journal fût « rédigé 
dans le même esprit et dans les mêmes formes qu'avant 1 79a. » Le pre- 
mier cahier contient des articles de Biot, Raoul-Rochette , Visconti, 
Daunou, Quatremère de Quincy, S. de Sacy et Vanderbourg, et, sous 
le titre de Nouvelles littéraires, des comptes rendus assez détaillés des 
séances de l'Institut , et une liste des livres nouveaux , annoncés par leurs 
seuls titres ou par quelques lignes d'appréciation. 

De 1816 à i838 le secrétaire-éditeur fut Daunou, et, comme on fa 
souvent remarqué, cette période fut sans doute celle où le Journal des 
Savants remplit le mieux le rôle qui lui revient naturellement. Les articles 
de Daunou lui-même, si judicieux dans l'horizon intellectuel un peu 
étroit où il s'enfermait, ceux de Silvestre de Sacy, le maître incontesté 
des études sémitiques, articles dont chacun ajoutait à la connaissance 
exacte du sujet traité , ceux de Chézy et surtout d'Eugène Burnouf , qui 
ouvraient à la science le monde de f Inde et de la Perse antiques , ceux 
d'Abel Rémusat, si distingués de forme et si neufs de fond, ceux de 
Raynouard , où il appuyait de faits intéressants ses idées sur les langues 
et les littératures romanes, ceux de Raoul-Rochette, trop longs, mais 
riches d'aperçus et de suggestions, ceux de Letroime sur l'histoire an- 
cienne , de Cousin sur l'histoire de la philosophie , de Biot sur les sciences , 



22 " GASTON PARIS. 

bien d'autres encore , donnèrent au Journal des Savants une autorité de 
premier ordre, aussi bien à l'étranger qu'en France. 

On ne peut pas dire que la période qui suivit, de 1 838 à 1 872, pendant 
laquelle le secrétaire-éditeur lut , — par un choix qu'on a d'abord quelque 
peine à comprendre ^^\ — le poète Pierre Lebrun , ait été moins brillante : 
au contraire; mais elle fit, au moins en partie, dévier le journal de la 
voie qui devait être la sienne. Non seulement les articles cessèrent de plus 
en |dus d'être de simples comptes rendus critiques pour devenir de lon- 
gues dissertations auxquelles le livre annoncé ne servait que de prétexte, 
ce qui d'ailleurs était en soi acceptable; mais ils furent souvent rédigés 
par des écrivains qui remj^çaient par un talent d'exposition plus ou 
moins remarquable la compétence spéciale que le titre du journal sem- 
blait promettre : c'est ainsi qu'au mois d'avril 1869 paraissait sur le 
Mahâhhârata le quinzième ainicle d'un philosophe qui n'était pas in- 
dianiste. Le recueil devenait une sorte de magazine, intermédiaire 
entre deux genres , trop littéraire pour les savants , trop savant pour les 
simples lettrés. Ce qu'il y eut de plus fâcheux, ce fut l'habitude que pri- 
rent certains rédacteurs,, auxquels leur haute situation donnait toute 
licence , d'imprimer dans le journal les pièces justificatives dont ils allé- 
geaient leurs livres, ou, plus souvent, ces livres eux-mêmes, dont tel, 
par surcroît, paraissait encore une fois dans une revue avant d'être 
publié en volume. Les articles, naturellement, diminuaient de nombre 
dans la proportion où ils augmentaient de longueur. «En 1817, les 
rédacteurs publiaient soixante-dix-neuf comptes rendus , et onze en 1 85,7, 
La moyenne des ouvrages analysés pendant les vingt-deux premières an- 
nées est environ de quarante-trois par an , el celle des dix-huit aruiées 
suivantes est à peine de dix-neui. » Des sciences importantes, comme le 
sémitisme après la mort de Siivestre de Sacy, l'archéologie après celle de 
Letronne et de Raoul-Rochette ,, les études indiennes après la retraite 
d'Eugène Bumouf, et bien d'autres, ne furent plus représentées. Si l'on 
ajoute à cette diminution du nonabre des articles le fait que beaucoup 
d'entre eux , même ceux qui n'étaient pas de simples chapitres ou appen- 
dices de livres , étaient réunis en volumes peu après leur publication , on 
comprendra que , malgré le talent et la célébrité de collaborateurs conmie 
Cousin, Mignet, Flourens, Ghevreul et autres, le Journal des Savants fût 
peu à peu délaissé par les lecteurs auxquels il devait surtout s'adresser ^\ 

fi 

''' Il s'explique pai" le fait que Lebnia et de Utteratare, qui avait, au moins eh 
était directeiir de l'Imprimerie royale. partie, pour but de remplir la fonction 

^) C'est ce qui explique qu'en 1 866 qu'avait autrefois remplie le Joarnal des 
on ait fondé la Revae critique d'histoire Savants^ et :de tenir, par des comptç& 



LE JOURNAL DES SAVANTS. 23 

tandis qu'il continuait à effrayer le grand public par son titre même et 
par quelques-uns de ses articles. l^noi Uun'^- 

Il ne cessa jamais, en effet, d'avoir des coHaborateurs fidèles à l'esprit 
des savants qui l'avaient restauré en 1816. Etienne Quatremère fut un 
de ceux-là : « Il ne tint pas à lui, a dit Ernest Renan, que ce grand re- 
cueil ne continuât à être ce qu'il était du temps de Daunou et de Silvestre 
de Sacy, l'écho fidèle et complet de la littérature savante de f Europe. Il 
y maintint la grande manière des recensions spéciales et détaillées, si 
indispensables aux progrès des recherches de première main. » Hase et 
Magnin donnaient d'excellents articles de philologie et de littérature; 
Littré publiait , en les rattachant aux livres de Diez , une série d'études 
qui ont marqué utîe ère nouvelle dans l'histoire de la philologie française ; 
d'autres encore inséraient dans le journal des comptes rendus instructifs 
et sérieux. On avait d'ailleurs fini par être effrayé de l'étendue croissante 
des contributions de certains collaborateurs, et, en 1 870 , on avait décidé 
qu'un article ne pouiTait comprendre plus de quatre parties. Mais en 
somme le recueil conservait ce caractère hybride qui en diminuait l'utilité 
et ne lui permettait pas d'obtenir le succès, limité mais solide, qu'il était 
fait pour avoir. i"» çA> tnj.<<i.»j > -a- ;.) 

Les choses allèrent à peu près de rpême pendawt'lés'htiît ans ( 1 SyS- 
1 88 1) où le secrétaire du bureau fut Charles Giraud, le spirituel, savant 
et quelque peu nonchalant juriste. Cependant faccession d'hommes 
comme Renan, Egger, Bertrand, Maury, Quatrefages, Dumas, pour ne 
parler que des morts , fit entrer dans la rédaction des éléments de haute 
valeur. Le journal continuait d'ailleurs à accueillir, k côté d'articles tout 
à fait conformes à son caractère , des dissertations étendues dont les auteurs 
n'étaient pas toujours des spécialistes; la philosophie y prenait une place 
peut-être disproportionnée ; certains articles n'étaient guère que des 
coupures faites dans les livres qui en fournissaient le sujet. Cependant le 
journal, dans son ensemble, reprenait plus de variété, un intérêt plus 
actuel, et se conformant mieux à sa destination. 

Le progrès se marqua encore plus sous la direction de B. Hauréau 
(1881-1896) et M. L. Delisle (1896-1902). Hauréau lui-même, avec 

rendus séyèrement critiques, dus tou- nalureHemenf plus nombreux, la plus 

jours, autant que possible, à des spé- grande liberté d'allures de ses rédac- 

cialistes , le public érudit au courant du teurs , dégagés de toute attache officielle , 

mouvement des études historiques et en légitimeraient towjour* l'existence, 

philologiques dans tonte l'Europe. La même à côté d'un Journal des SavanU 

périodicité hebdomadaire de la Revue, complètement rendu à sa destination 

le genre de ses articles, plus brefs et première. 



24 GASTON PARIS. 

une activité infatigable, remplit le journal d'articles de bibliographie sa- 
vante qui sont et seront longtemps indispensables à consulter pour ceux 
qui s'occupent de la littérature latine du moyen âge. Joseph Bertrand y 
écrivit , sur l'histoire des sciences , des articles d'un fond aussi solide que 
la forme en est piquante. Des sciences qui n'avaient jamais été représen- 
tées au journal ou qui en avaient disparu, l'orientalisme sémitique et 
hindou, l'égyptologie , la philologie grecque et latine, la grammaire 
comparée , la paléographie , l'archéologie , l'histoire du droit , y prirent ou 
y reprirent une place importante. Les membres du bureau s'acquittaient 
fidèlement de leur obligation de faire trois articles annuels ^*'. Bien qu'il 
restât quelque chose des errements de la période précédente, on mar- 
chait d'un pas décidé dans la bonne voie. Le nombre des ouvrages ana- 
lysés s'accrut sensiblement : au lieu de onze comme en iSSy, on en 
trouve en 1898 trente-six ^^) qui sont fobjet d'articles étendus et quarante- 
trois qui sont annoncés dans ces articles plus courts, qui, d'après le 
règlement de 1816, devaient régulièrement remplir au moins la hui- 
tième feuille de chaque cahier. Ainsi le Journal des Savants était de plus 
en plus digne de son titre et occupait un rang très élevé dans le nombre 
toujours croissant des ouvrages périodiques consacrés à la critique sa- 
vante que publient dans l'Europe entière , à l'imitation de la feuille créée 
par Sallo, soit des particuliers, soit des sociétés. 

IV 

Le Journal des Savants, nous l'avons dit, avait passé, en 1867, du 
Ministère de la Justice à celui de l'Instruction publique : cette translation 
était naturelle et semblait devoir mieux assurer la stabilité de l'institution. 
Il se produisit cependant, dans les dernières années du xix" siècle, quel- 
ques difficultés. En 1893, le Ministère ne put conserver aux conférences 
du bureau le local qui leur était affecté : elles se transportèrent à fln- 
stitut; dès lors les ministres ne purent plus songer à exercer la présidence 
q uileur appartenait, et ce petit fait ne fut peut-être pas sans influence 
sur les événements subséquents ; en tout cas , à partir de cette époque , 
on négligea , au Ministère , de confirmer par des arrêtés les élections de 
nouveaux membres faites par le bureau. En 1896,^8 frais d'impression, 

''^ La disposition du rè^ement qui cours du xix' siècle, appliquée par le 

pi'ivait de l'indemnité fixe de 5oo francs , bureau. 

pour un semestre ou pour un an , les ''^ En réalité il y en a plus , parce que 

auteurs qui ne remplissaient pas cette tel compte rendu est consacré à plus 

obligation fut plus d'une fois, dans le d'un ouvrage. 



LE JOURNAL DES SAVANTS. 25 

qui jusque-là avaient été en grande partie supportés par le Ministère ^*^, 
furent mis entièrement à la charge du journal , ce qui obligea à dimi- 
nuer l'honoraire de rédaction ^'-^^ et à décider que les deux membres du 
bureau les plus récemment élus ne toucheraient pas d'indemnité. On 
espérait, grâce à ces sacrifices, pouvoir continuer la publication du 
journal, et rien ne faisait prévoirie coup qui allait l'atteindre. 

Nous ne faisons pas ici de politique, et nous nous abstiendrons de 
signaler ce qu'il y a d'extraordinaire , et de menaçant pour d'autres , dans 
la façon dont on procéda à fégard d'une institution établie, qui fonc- 
tionnait régulièrement depuis plus de quatre-vingts ans , et dont l'origine 
remontait à deux siècles. Il paraît qu'à plusieurs reprises la Commission 
du budget de la Chambre des députés avait demandé la suppression du 
crédit affecté au Journal des Savants. Quelles raisons avait-elle fait valoir? 
Nous l'ignorons. En 1899, ^^^^ renouvela cette demande avec plus de 
force. Le Ministre de l'Instruction publique fit observer qu'un traité 
conclu en 1 883 avec la maison Hachette et C*'^^', qui distribuait le journal, 
encaissait les abonnements et versait en échange une somme annuelle 
de 6,000 francs, liait l'Etat jusqu'à la fin de 1900; mais il promit que 
le traité ne serait pas renouvelé à l'échéance. En effet , lors de la discus- 
sion du budget de 1901, quelques députés ayant demandé l'inscription 
au budget du Ministère de l'Instruction publique d'un crédit de 
28,000 francs pour une création nouvelle, le Ministre dit simplement : 
« J'ai des fonds inscrits au budget pour le Journal des Savants; ces fonds 
seront disponibles dans quelques mois, et je les attribuerai à l'ofïice en 
questionnai » Ni en 1899, "^ *"" 1900, le Ministre ne crut devoir sou- 
mettre la question aux Chambres , où une discussion aurait pu s'ouvrir, 
ni même informer le bureau du journal , qui aurait pu faire entendre 
ses réclamations. La Chambre des députés vota le nouveau chapitre 46 1 
le Sénat en fit autant, et tout fut dit. Le bureau n'apprit que par ^'Offi- 
ciel l'arrêt de mort porté contre lui. Il délégua son président auprès du 
Ministre pour lui demander des explications. Le Ministre assura qu'il 
avait défendu autant qu'il l'avait pu institution du Journal des Savants , 

"' Le Journal des Savants était, de- en 1879,1! fut dans les dernières années 

fiuis 1861, inscrit pour 6,000 francs (au réduit à 12 et enfin à lo francs, 
ieu de 4, 600) sur le fonds des impres- '*' Le Journal des Savants a eu succes- 
sions gratuites, qui fut supprimé en sivement pour éditeurs, au xix' siècle, 
1896. Treuttel et Wurtz, Didier (1861), 

'*> Cet honoraire, qui était à l'origine enfin Hachette et G" ( i883). 
de 20 francs par page , avait été plus tard ^'' Journal officiel du a^ janvier 1 900 

abaissé à i5 francs; relevé à 17 francs (année 1900, p. 192). 

SWANTS. 4 

mniltEllIE NATIONILZ, 



26 GASTON PARIS. 

mais que la Commission du budget « avait passé outre ». Dans une lettre 
du 1 1 juin, le Ministre annonçait au bureau qu'à partir du i" jan- 
vier 1901 il ne pourrait continuer d'accorder au Journal des Savants la 
subvention qui lui était allouée, et que la maison Hachette avait été 
avisée que la convention entre elle et l'État ne serait pas renouvelée. 11 
voulait bien ajouter qu'il regrettait la mesui'e qu'il était obligé de prendre , 
et il exprimait aux membres du bureau « sa gratitude pour les services 
qu'ils avaient rendus dans la publication du Journal. » 

Le bureau était alors composé des dix-huit membres suivants : assis- 
tants, MM. Wallon, Boissier, Dareste, Perrot , Paris , Berthelot; auteurs, 
MM, Girard, Weil, Delisle, secrétaire du bureau, Bréal, Barth, Sorel, 
Marey, Maspero, Brunetière, Larroumet, Picot, Darboux. De ces dix- 
huit membres, treize se trouvaient présents à la conférence du i5 no- 
vembre 1900, où on délibéra sur ce qu'il y avait à faire. Le Ministère 
offrait, au cas où le journal continuerait, de lui assurer une subvention 
annuelle de 5, 000 francs, moyennant la livraison d'un certain nombre 
d'exemplaires; la maison Hachette, de son côté, était disposée à conti- 
nuer sa contribution de 6,000 francs, qui représentait à peu près le 
montant des abonnements. Mais avec 1 1 ,000 francs , au lieu de 3 i ,000 , 
on était loin de pouvoir faire face aux dépenses du journal. Plusieurs 
membres proposèrent d'en cesser la publication, d'autant plus que, dans 
l'état d'incertitude où l'on se trouvait, il devenait de plus en plus diffi- 
cile d'assurer une collaboration régulière. D'autres soutinrent qu'il fallait 
faire tout le possible pour ne pas laisser périr une institution qui avait 
un passé si long et si glorieux et qui faisait encore tant d'honneur à la 
France. On pouvait passer l'année 1901, grâce à ce qui restait en caisse, 
et moyennant que les membres du bureau renonçassent à leur indemnité 
et que les honoraires de rédaction fussent encore abaissés; pour l'avenir 
on aviserait. Ces vues lurent adoptées à la majorité de y voix contre 5 
et une abstention, et le journal, que M. L. Delisle continua de diriger 
avec le même dévouement, parut en 1901. 11 continua pendant l'année 
1902, grâce à la subvention de 8,000 francs que l'Institut lui accorda 
sur la rente de 3o,ooo francs que venait de lui léguer M. Jean Debrousse 
pour être employée « dans fintérêt des lettres, des sciences et des arts. » 
Cette libéralité était un acheminement vers la solution qui seule pouvait 
sauver le Journal des Savants : s'il devait continuer à exister, il ne pou- 
vait le faire qu'en se plaçant sous le patronage de l'Institut. 

Cette transformation se préparait depuis longtemps. Les membres du 
bureau nommés par le roi en 1816 étaient tous , nous l'avons vu , à une 
exception près, membres de l'Institut; par la suite, se recrutant eux- 



LE JOURNAL DES SAVANTS. 27 

mêmes, ils l'avaient fait exclusivement parmi lem's confrères. C'est le 
Secrétariat de l'Institut qui était chargé du détail de l'administration et 
de la comptabilité du journal. Les conférences avaient été transportées 
du Ministère à l'Institut. Le bureau, quand il s'était senti menacé, avait 
rempli les vides faits dans ses rangs en s'agrégeant, en 1900, les secré- 
taires perpétuels des Académies des Beaux- Arts et des Sciences morales, 
ainsi que le secrétaire perpétuel de l'Académie des Sciences pour les 
sciences mathématiques; les trois autres secrétaires perpétuels en faisaient 
déjà partie. 

Toutefois , il faut le dire , l'étroite connexion qui reliait le Journal des 
Savants à l'Institut n'avait pas, jusque-là, pleinement pénétré dans la 
conscience de tous nos confrères. Les choix que faisait le bureau n'étaient 
pas communiqués à l'Institut. Les membres du bureau suffisaient en 
général à la rédaction du journal, et ne faisaient que rarement appel à 
leui's confrères, et ceux-ci ne songeaient aussi que rarement à leur pro- 
poser des articles. Chose étrange, le journal lui-même n'était pas lu, 
nous dirions presque n'était pas connu, par beaucoup de membres des 
diverses Académies. Jl passait pour l'œuvre d'une sorte de sanhédrin , 
jaloux de ses prérogatives, et qui ne se souciait pas qu'on empiétât sur 
son terrain ni même qu'on regardât de trop près ce qui s'y passait. Pour 
faire accepter par l'Institut le patronage du Journal des Savants, il fallait 
évidemment en modifier beaucoup le fonctionnement, inviter l'Institut 
à en prendre la direction, et en ouvrir largement l'accès aux membres 
des diverses Académies. 

Le bureau du journal demanda à l'Institut, réuni le 1 avril igoi 
dans sa séance trimestrielle, de faire nommer par les cinq Académies 
une commission de dix membres qui ferait un rapport sur la possibilité 
et l'opportunité d'accorder une subvention au Journal des Savants. Cette 
commission fut élue , étudia la question , et chargea un de ses membres de 
communiquer à l'Institut le résultat de son enquête et de ses délibéra- 
tions : le rapporteur, dans la séance trimestrielle du 3 juillet 1901, exposa 
que le Ministère et la maison Hachette et C", — dont nous ne saurions 
trop louer le libéralisme et la bonne volonté , — étaient disposés à con- 
tinuer leur aide au journal et même à la rendre plus efficace, et que le 
journal pourrait , sous les auspices et la direction de l'Institut, reprendre 
une nouvelle vie. Le rapport concluait ainsi : 

L'année prochaine , la Commission du legs Debrousse , qui sera nommée par les 
cinq Académies dans les formes que vous avez adoptées, sera saisie par. le bureau 
actuel du journal d'une proposition de subvention au Journal des Savants, qui serait 
réorganisé comme l'Institut l'entendrait. Cette subvention ne serait, bien entendu, 

4. 



28 GASTON PARIS. 

accordée que pour un an , mais elle pourrait être renouvelée. Les Académies sont , 
dès aujoui-d'hui , averties du dépôt qui sera fait de cette proposition et pourront 
indiquer leur opinion aux membres qu'elles nommeront à la Commission Debrousse. 
Cette Commission donnera à la proposition la suite qu'elle jugera convenable, et 
l'Institut , dans la séance spéciale qu'il doit tenir pour l'attribution du legs Debrousse, 
statuera souverainement. C'est à lui qu'il appartient de décider s'il veut soutenir 
le Journal des Savants , ou s'il entend le laisser périr. 

Les commissaires élus par les cinq Académies, au mois de décembre 
1 90 1 , pour l'attribution des arrérages du legs Debrousse en 1 902 , pro- 
posèrent à l'Institut d'affecter une somme de 10,000 francs au Journal 
des Savants pour l'année 1903. L'Institut, dans sa séance extraordinaire 
du 5 mars 1902, ratifia cette proposition, et décida que le journal, 
placé sous les auspices de l'Institut, serait dirigé par un Comité de cinq 
membres représentant les cinq Académies, lesquels désigneraient l'un 
d'entre eux pour être chargé plus spécialement de la publication et un 
secrétaire pris en dehors de l'Institut. Le Comité a été élu peu après : il se 
compose de MM. G. Paris, pour l'Académie française; L. Delisle, pour 
l'Académie des Inscriptions; Berthelot, pour l'Académie des Sciences; 
Guiffrey, pour l'Académie des Beaux- Arts; R. Dareste, pour l'Académie 
des Sciences moral<;s et politiques. H a choisi pour directeur le représen- 
tant de l'Académie française et a nommé secrétaire M. H. Dehérain , sous- 
bibliothécaire à l'Institut. Il a conclu un nouveau traité avec la maison 
Hachette et décidé que l'Imprimerie nationale resterait chargée de l'im- 
pression. Il a dressé pour l'année 1 908 un projet de budget qu'il a soumis 
à l'Institut dans l'assemblée trimestrielle du 2 juillet 1902 et qui a été 
approuvé. Le Journal des Savants se trouve donc réorganisé, avec des 
ressources modiques, puisqu'elles se bornent aux 10,000 francs votés 
par l'Institut, aux 5, 000 francs fournis par le Ministère et aux frais d'im- 
pression que la maison Hachette a pris à sa charge en échange de la per- 
ception des abonnements ; mais ces derniers sont susceptibles , nous n'en 
doutons pas, d'une augmentation notable, qui peut arriver à mettre le 
journal dans une situation facile et même prospère. 



V 

Le Journal des Savants s'efforcera de reprendre , de réunir et de déve- 
lopper ce qu'il y a de meilleur dans les traditions des diverses époques 
de son existence. Il ne saurait prétendre à être ce que son premier 
fondateur avait rêvé, ce qu'Ernest Renan semblait croire encore pos- 
sible qu'il fût, «l'écho fidèle et complet de la littérature savante en 



LE JOURNAL DES SAVANTS. 29 

Europe. » Cette littérature est devenue tout autre chose que ce qu'elle 
était il y a deux cent cinquante ans. Le journal de Denis Sallo préten- 
dait embrasser, avec toutes les branches des sciences historiques, les 
mathématiques et les sciences de la nature, sans exclure la littérature 
pure, en faisant une place au droit, civil et canonique, dans ses plus 
actuelles manifestations , et en embrassant même les productions de l'art 
contemporain. Le journal entretenait ses lecteurs aussi bien d'un roman 
de La Calprenède et d'un tableau de Le Brun , d'un arrêt du Paiiement 
et d'une décision de l'Officialité , d'une expérience de physique ou d'une 
découverte astronomique ou médicale, que de livres sur la théologie, 
l'histoire, les langues anciennes et les médailles. Ce vaste programme 
alla se restreignant peu à peu : les nouvelles du monde judiciaire dispa- 
rurent ; les sciences mathématiques et physiques , qui un moment avaient 
envahi le journal au détriment des autres, virent leur part se réduire à 
mesure qu'il se créait pour elles des organes spéciaux ; plus tard , il fut 
tacitement convenu que , sauf de rares exceptions , elles ne figureraient 
dans le journal qu'envisagées au point de vue de leur histoire, et c'est 
aussi la règle que nous nous imposerons. L'immense développement qu'ont 
pris ces sciences oblige souvent ceux qui cultivent l'une d'entre elles, ou 
même une branche de l'une d'entre elles, à s'enfermer dans leur spé 
cialité, et la lecture des nombreux recueils spéciaux publiés dans tous 
les pays civilisés suffit à absorber le temps que leur laissent leurs 
propres recherches. Ce n'est pas dans un journal comme le nôtre que 
les géomètres, les astronomes, les physiciens, les chimistes, les agro- 
nomes, les physiologistes, les médecins viendront chercher des rensei- 
gnements sur le mouvement si actif et si dispersé de leurs sciences respec- 
tives. Au contraire, les historiens au sens le plus large du mot, ceux 
qui suivent dans toutes leurs formes les manifestations diverses de la 
vie de l'humanité à travers les âges, lisent avec intérêt ce qui se rap- 
porte aux origines et à l'évolution des sciences mathématiques et phy- 
siques , dont le rôle est de plus en plus prépondérant dans la marche et 
la direction de la civilisation. Les savants auxquels s'adresse notre jour- 
nal sont proprement ceux qui cultivent les sciences historiques; mais 
l'histoire de la découverte progressive des lois qui régissent le monde 
physique fait partie intégrante de ces sciences. 

Consacré aux sciences historiques, le journal laisse de côté non seu- 
lement les applications actuelles de la politique et du droit, mais la phi- 
losophie, la littérature et les arts dans leur activité présente. Nous nous 
abstiendrons d'appréciations sur les événements du jour, à quelque ordre 
qu'ils appartiennent : les divergences de sentiment et de goût auxquelles 



3(0 GASTON PARIS. 

ils donnent forcément iieu seront quelque jour, elles aussi, matière à 
histoire ; elles ne peuvent encore être jugées d'une façon vraiment scienti- 
fique et troubleraient forcément la sérénité qui doit caractériser un 
recueil comme celui-ci. C'est d'ailleurs ce que le Journal des Savants a 
compris dès sa première transformation : il a vite renoncé à l'appré- 
ciation d'œuvres ou de faits contemporains, et, surtout dans sa der- 
nière période, il s'est imposé à ce point de vue une réserve que nous 
imiterons. Notre domaine reste encore assez vaste : histoire politique, 
géographique, économique et sociale, histoire de la civilisation, histoire 
des religions et des philosophies , histoire des lettres , des arts et des 
sciences, histoire des langues, rien de ce qui a été humain ne nous sera 
étranger. Mais pouvons-nous, même en réduisant ainsi notre programme 
aux sciences proprement historiques, espérer le réaliser dans le sens 
où l'entendaient Sallo et Renan? Nous ne le pensons pas. Les sciences 
historiques , elles aussi , se sont développées dans d'énormes proportions ; 
des provinces, ou plutôt des empires entiers leur ont été ajoutés que 
l'on connaissait à peine ou qu'on ne soupçonnait même pas : les so- 
ciétés préhistoriques, la Chine et tout fExtrême-Orient , l'Inde, l'Assyrie, 
l'Egypte, les antiquités américaines, le monde slave, la linguistique com- 
parative, les littératures du moyen âge, la mythologie germanique, le 
folklore, bien d'autres encore. Chacime de ces disciplines est cultivée, en 
Europe et dans les pays de civilisation européenne, par des centaines de 
savants; chacune d'elles a ses organes spéciaux, ses sociétés, sa biblio- 
graphie sans cesse croissante. Pour donner un tableau complet du mou- 
vement contemporain des sciences historiques il faudrait un recueil 
dix fois, cent fois plus volumineux que le nôtre, une armée de tra- 
vailleurs , un outillage immense. Il existe bien certains recueils , comme 
la Revue critique et le Bulletin critique en France, le Literarische Central- 
blatt et la Deutsche Litteratarzeitnng en Allemagne, ÏAthenœum et YAca- 
demy en Angleterre, qui embrassent dans leurs comptes rendus et leurs 
bibliographies tout le domaine de ces sciences; mais ils sont loin de si- 
gnaler toutes les publications qui se font dans le monde , et ils se bornent 
d'ailleurs à des articles de peu d'étendue. Nous n'aurons pas plus qu'eux, 
nous aurons moins encore la prétention d'être complets ; nous voudrions 
toutefois qu'il ne parût rien de vraiment important qui ne fût signalé 
sans retard à nos lecteurs et apprécié avec plus ou moins de détail ; mais 
ce que nous souhaitons surtout, c'est que tous nos artides aient une 
valeur propre , apportent sur le sujet traité des idées ou des faits nouveaux , 
et soient indispensables à quiconque cultive les sciences historiques. 
Nos comptes rendus seront divisés en deux séries : les articles détaillés 



LE JOURNAL DES SAVANTS. 31 

et vraiment critiques , imprimés en caractère ordinaire , et qui rempliront 
les premières feuilles , et les annonces sommaires , en petit texte , qui vien- 
dront à la suite. Nous attachons le plus grand prix à ces notices moins 
étendues , qui peuvent seules nous mettre à même de faire connaître , peu 
de temps après leur publication, la plupart des ouvrages, rentrant dans 
notre cadre : si elles sont faites avec soin , elles renseignent suffisamment 
le lecteur et peuvent être fort utiles. Nous espérons qu'on nous aidera à 
rendre cette partie du journal aussi riche et intéressante que possible. 

Quant aux comptes rendus proprement dits , il y a plusieurs manières 
de les entendre. Nous n'exclurons aucune de celles qui sont bonnes. 
L'analyse pure et simple d'un livre, — ce qu'on appelait autrefois 
l'extrait , — ne saurait être admise qu'à titre exceptionnel , quand il s'agit , 
par exemple, d'un ouvrage écrit dans une langue peu accessible. En 
général , pour faire simplement connaître un livre nouveau , une annonce 
sommaire suffit. Le compte rendu détaillé devra toujours être critique, 
c'est-à-dire discuter et juger ce qu'il y aura de nouveau dans le livre et 
exposer sur le sujet les vues personnelles du rédacteur. 

Il est arrivé souvent, surtout, on l'a vu, dans le cours de la dernière 
période du Journal des Savants , que les livres annoncés ont servi seu- 
lement de point de départ ou de prétexte à de véritables dissertations, 
le rédacteur prenant cette occasion d'utiliser 4es études faites par lui sur le 
sujet. On a blâmé cette façon de procéder, qui transforme un compte 
rendu en un mémoire. Nous ne partageons pas cet avis. Plusieurs des 
articles de ce genre ont été parmi les plus utiles et les plus remarqués du 
jom'nal: dépassant l'intérêt momentané d'un compte rendu, ils pouvaient 
avoir une valeur durable; c'est pour les consulter qu'on recherche le plus 
souvent nos volumes. Ils ont fourni à des savants distingués l'occasion 
d'émettre des vues et de faire connaître des recherches que , souvent , ils 
n'auraient guère pu livrer autrement au public : or c'est une des raisons 
d'être de ce journal , et ce doit l'être encore plus maintenant, de donner à 
ceux qui y travaillent le moyen de communiquer, sans être obligés de faire 
une publication spéciale , lem's idées sur tel ou tel point , ou le résultat de 
leurs travaux. Nous n'exclurons donc pas les articles de ce genre, qui 
caractérisent depuis longtemps le journal et qui en font en bonne partie 
l'intérêt pour ceux qui le lisent et l'utilité pour ceux qui y collaborent. 
Mais , non plus que les autres , ces comptes rendus ne doivent prendre 
des dimensions exagérées. En aucun cas nous n'admettrons qu'un article 
ait plus de trois parties et comprenne en tout plus de quarante pages. 
Une telle étendue devra même être exceptionnelle. Des articles de cinq 
à dix pages seraient ceux que nous souhaiterions le plus. Ils nous per- 



32 (ÎASTON PARIS. 

mettraient de donner au recueii la variété qui, avec la rapidité d'infor- 
mation , est la qualité la mieux faite pour en assurer le succès. 

Nous ne sommes plus au temps où l'on contestait ses droits à la cri- 
tique. On se permettra ici de juger les livres nouveaux en toute liberté , 
en s'attachant toujours adonner les preuves des critiques qu'on adressera 
aux auteurs. Mais on évitera d'ordinaire, à moins qu'il n'y ait lieu de 
s'opposer à un succès immérité ou urgence à combattre une erreur qui 
pourrait se propager, de s'occuper d'ouvrages sans valeur, écrits par des 
hommes imparfaitement au courant des résultats acquis et des mé- 
thodes : l'autorité même qui s'attache naturellement à ce journal doit 
sur ce point le rendre réservé. C'est à des livres d'une valeur réelle, 
apportant du nouveau dans les faits ou dans les idées, que nous sou- 
haitons que nos articles soient surtout consacrés; nous voudrions que 
sur toutes les questions intéressantes qui seront soulevées dans le domaine 
des sciences historiques le journal donnât l'opinion motivée de la science 
française. 

Il va sans dire que nous embrasserons dans nos comptes rendus la 
littérature savante de l'étranger. La science , aujourd'hui , ne marche que 
par la collaboration de toutes les nations cultivées ; le Journal des Savants 
a été le premier organe périodique de cette collaboration : c'est un rôle 
auquel il n'a jamais failli , et que nous espérons qu'il remplira de plus 
en plus utilement. Nous reprenons d'ailleurs à notre compte les belles 
déclarations de nos prédécesseurs de i -702 : « Les préjugés des journalistes 
et leur partialité en faveur de leur religion et de leur pays sont des 

défauts qu'on leur reproche avec raison La Compagnie espère que 

les lecteurs , de quelque religion et de quelque pays qu'ils soient , seront 
contents d'elle sur cet article. » 

Ces mêmes prédécesseurs , nous l'avons vu , se trouvaient embarrassés 
entre les exigences diverses des deux catégories de lecteurs auxquelles ils 
s'adressaient : les gens de cabinet, qui ne se soucient que du fond, et 
les gens du monde , qui ne se soucient que de la forme : « Comment 
trouver un juste milieu pour satisfaire les uns et les autres ? » Parmi les 
qualités auxquelles tiennent les gens du monde, avec la finesse et la déli- 
catesse du tour, figure la clarté : c'est la seule qui soit essentielle, et 
les gens de cabinet ne doivent pas l'apprécier moins ; sans vouloir que 
nos collaborateurs soient toujours intelligibles du premier coup à des 
lecteurs non préparés, sans les empêcher de s'exprimer au besoin dans 
la langue abréviative des savants, nous leur demanderons de donner 
autant que possible à leurs articles, tant par la composition que par 
l'expression, la clarté qui en rendra accessibles à des lecteurs simple- 



LE JOURNAL DES SAVANTS. 33 

ment lettrés au moins les parties générales. Quant au style, nous ne 
nous permettrons pas, comme le faisait Sallo, de passer sur celui de 
nos collaborateurs un vernis qui en diminue la diversité; nous espérons 
au contraire que chacun d'eux donnera au sien , avec la clarté si natu- 
rellement française, et même, s'il le peut, avec cette «délicatesse» et 
cette « finesse » que le xviii^ siècle mettait à si haut prix , le caractère 
personnel qui est « de l'homme même », et qui ne peut que contribuer 
à la variété comme à l'attrait de notre recueil. 

A côté des comptes rendus, le Journal des Savants a de tout temps 
inséré de courts mémoires, contenant soit l'annonce d'une découverte 
nouvelle ou la communication d'un document inédit , soit l'exposé d'une 
vue personnelle sur un sujet d'histoire, d'archéologie ou de littérature. 
Nous accueillerons volontiers les articles de ce genre , mais ils ne devront 
figurer dans le recueil qu'à titre d'exceptions. Trop multipliés , ils lui en- 
lèveraient son véritable caractère, qui est d'être un organe d'information 
et de critique. 

Depuis longtemps le journal a donné des nouvelles académiques. 
Maintenant qu'il est placé sous le patronage de l'Institut, il doit non 
seulement conserver, mais enrichir cette rubrique. En dehors des événe- 
ments académiques proprement dits, comme les décès et les nominations 
de membres, les élections des bureaux, les prix proposés et décernés 
(au moins dans une certaine mesure), etc. , nous donnerons chaque mois 
un bref compte rendu des séances tenues par les cinq Académies pendant 
le mois précédent ; ces comptes rendus , au moins pour plusieurs d'entre 
elles, paraissent, il est vrai, dans différents journaux; mais nulle part on 
ne les trouve à la fois résumés et réunis, et le public sera bien aise, 
croyons-nous , d'être tenu ainsi au courant de ce qui se fait dans toutes 
les séances de l'Institut, outre que le journal prendra ainsi une valeur 
documentaire qui sera certainement très appréciée. Il serait d'ailleurs 
contraire à ce que nous avons dit du programme du journal, restreint 
aux sciences historiques, de signaler toutes les communications faites à 
l'Académie des Sciences , ou les discussions qui peuvent se produire sur 
des sujets d'un intérêt tout actuel à l'Académie française, à l'Académie 
des Beaux-arts et à f Académie des Sciences morales et politiques. Nous 
nous bornerons à signaler, avec les faits académiques, les communica- 
tions ou discussions rentrant dans notre cadre. Nous donnerons aussi 
l'indication, au fur et à mesure de leur apparition, des publications 
faites par chacune des Académies. 

Nous comptons, pour nous aider dans la tâche qu'ils nous ont fait le 
grand honneur de nous confier, sur la collaboration de nos confrères des di- 
Savants. 5 



m GASTOi^ PARIS, 

verse» Académies rcesrt elle qui donnera an jotimal l'édat et Tgratorité que 
nous- voulons loi assunrer. Mais nous, accueillerons vodantiers la collabo- 
raticJn âe savants qui ne font pas partie àc l'Instriut : parfois, plus jeunes, 
ptes- hardis , 3s nous apporteront u» utile appoint de vues personnelles 
eft représenteroni; les. tendances nouvelles qui se font jour continuellement 
dans les études historiée*. Nous ne refuserons même pas, à l'occasion, 
quelque communication d'un savant étranger, nous rappelant que l'un 
des titres d'honneur du Journal des Savants est de pouvoir inscrire le nom 
au grand Leibniz sur la liste de ses collaborateurs. Les associés étrangers 
(Je nos Acadérnies seront particulièrement bienvenus. 

Tel est, brièvement e^tposé-, le programme qoe nous nous proposons 
de Tenvp^. L'avenir dira si nous y réussissons. Le succès de notre œuvre 
dépend de l'apjjïri que lui donneront d'une part l'Institut qni l'a adoptée , 
d'autre part le public lettré du mionde entier, et pairticulièrement le public 
français , au<|uel nous demandons avec confiance d'encourager une en- 
treprise à la lois scientifique et nationale. 

Gaston PARIS. 



A m s TORY ov H IN DU Chemistm frona the. earliest times to the 

- middle of the sixteenth centuïy A. D., witk sanscrit texts., 

va-riants, translations and illustrations, by Prapbulia Ghandra 

Ray, 1>. se. , professer of chemistrj, Presidency Collège , Gai- 

" cuta. — Vol. 1, Galeulta, 1902, Lïxix-176 p. , lo ligures ef 

d'eux ind'ex. Textes sanscrits , i -4 1 • 

H y a cinq ans , M. le professeur Ray m'a communiqué un mémoire 
manuscrit en k^ pages, sur fhistoire de la chimie et de l'aicbimie 
indieime , mémoire dont j'ai publié une analyse eritiqu'e dans le Journal 
des Smiants^ [wfvïi. iSgS', p. a^y-sSB»). Depuis lors, sur mes encoura^- 
gements, le satvawt hinftoti » poursuivi ses recherches et approfondi ses 
premiers essais. Aidé par le concours de M. Alexandre Pedler, directeur 
de l'Instruction publique au Bengale , S a pu prendre connaissance de 
manuscrits plus aiTciens, tirés des bibliothèques de Bénarès, de Madras, 
de Cachemire, ainsi que des puMicatioms imprimées d'après divers autres 
manascrirts. L'un de ces dernier» manuscrits notammeait, le manuscrit 
Bower, est réputé écrit au v° siècle de n<rtre èr». Les autres s©«t de. dates 
ipïégales, parfois récentes; n>ais ils renferment des traité» auxquels on 
attribue une antiquité plus ou moins reculée. 



HISTOIRE DE LA CHIMIE INDIENNE. 35 

Je ra^ïpeilerai d'abord ce feitbieii connu que des ouvrages transcrits dasias 
im manuscrit et particuiièrement les •ou'VTages techniques ou théoriques 
sont sîiisceptibles de renfeamer, à côté des textes auxquels ie copiste 
attribiue une date i^ciilée, des additions faites à dififéreiites époqucB, 
des pius récentes pouvant être oomtemporaines de la dernière copie; ia 
date de cette dernière est donc ia seuie tout à lÉsiit cei^taine, dts additic«»s 
OMt été faite* souvent sans aucune intention de fraude , simplement poui' 
•oonipiéter l'étude des questions ti^aitées; mais ii est arrivé parfois qu'efles 
<mt eu pour objet d'antidater centains faits , certains noms , ou certaines 
doctrines. Si je faiscette obstsi'vatioii à foocasion des manuscrits hindous, 
c'est que j'ai eu oocaision de relever et de discuter de nombreux exemples 
de cet «ordre dans mon Histoire de ia Chimie au moyen âge, particulière- 
ment en ce qui touche les ouvrages attribués à Hermès et, plus tard, 
à Geber. 

La wiême chose est arrivée dans flnde pour le per«3ïinage demi- 
mythique et demi-historique qui porte le nom de Nagaijuiià; et i^airoi 
ses sucoessieurs , il existe pareillement , à côté d'un Vagbhata histori-que , des 
•oeuvres dont un pseudo- Vagbhata plus moderne s'est dédaré l'auteur. La 
critique de ce genre d'ouvrages et spécialement 'Oelle d«s écrits alchi- 
miques exige beaucoup de prudence et de sagacité. 

Quoi qu'il en -soit , nous devons remercier M. Ray du soin avec lequel 
ii a TasseMdblé les matériaux d'une étude difficile et obscure , et des pré- 
cieux détails et commentaires qui figurent dans sa publication. 

Une première réflexion se présente à l'esprit , après la lecture de son 
histoire de la chimie indienne; c'est que cette histoire est plutôt d'ordre 
nîédical que chimique. En un mot, la cliimie est partout ici subor- 
donnée à la médecine : il s'agit de doctrines et de recettes médicales plutôt 
que de doctrines diimiques ou alchimiques. Lesdeiscriptionsoiiéthodiqpies 
relatives à l'étude et à la préparation des métaux et autres substances 
n'apparaissent guère que dans les traités écrits à partir du xiv* et du 
Kv" siècle. 

Dans les extraits des vieux traités que M. Ray nous présente on ne 
rencontre presque rien qui ressemble aux traités systématiques de 
Zosiuïe et des alchimistes greoo-égypti'CTis, tels que ïious les connaissons 
par la Gollectioii des textes des awciews chimistes grecs , ou par celie des 
textes traduits par les Syriens ^'^'. ï>es extraits de œs vieux traités que 
publie M. Ray ne renferment aucun texte aichiinique propremeiTt dit , à 
l'exception de queiques phrases vagues "H; de quelques invocations mysti- 

'*' Voir mes onTrages sur cette C<^l«c#ion et swr ïm Chimie <m nwjvn û^e , t . I et 1. ^ . 



36 M. BERTHELOT. 

ques. Cette absence de documents alchimiques précis dans les textes indiens 
les plus anciens peut s'expliquer de deux manières : ou bien M. Ray n'a 
pas eu connaissance des traités alchimiques de cet ordre, à supposer 
qu'ils aient été conservés; ou bien, et plutôt, ces traités n'ont jamais 
existé : je veux dire existé avec les longs développements de doctrines et 
de procédés que nous lisons dans les textes alchimiques occidentaux, écrits 
dans les cinq ou six premiers siècles de notre ère. On s'explique d'ail- 
leurs cette absence de textes anciens, si l'on admet que les doctrines et 
imaginations alchimiques ne se seraient pas développées spontanément 
dans l'Inde , mais qu'elles y auraient été importées plus tard , par l'infil- 
tration des idées et des ouvrages syro-arabes , importation qui n'apparaît 
guère que du viii* au x* siècle de notre ère. Or, c'est précisément vers cette 
époque que l'influence des idées relatives au mercure se manifeste réelle- 
ment en médecine chez les Hindous et chez les Chinois. En tout cas , il 
y a là un problème à éclaircir : la découverte des moindres textes origi- 
naux serait précieuse à cet égard ; mais il serait nécessaire de publier ces 
textes complets, autrement que par des extraits, et sans addition, muti- 
lation ou mélange d'interprétation de l'éditeur ou des copistes. C'est 
à cette condition seulement que les indices de leur véritable origine 
pourraient être mis hors de doute. 

Il nous manque également un autre ordre de données historiques, 
qui seraient indispensables pour discuter exactement la vraie filiation 
des idées et des pratiques chimiques et alchimiques dans l'Inde : ce sont 
les cahiers de recettes techniques des orfèvres , des peintres et teinturiers , 
des céramistes et métallurgistes indiens , aux différentes époques. On sait 
combien le travail des métaux et celui des industries décoratives ont été 
poussés loin dans l'Inde et quel sentiment d'un art décoratif délicat se 
manifeste dans les objets anciens ou modernes qui proviennent de cette 
contrée. M. Ray a pris soin de consacrer un certain nombre de pages de 
son livre à la description des pratiques actuelles des artisans indiens. 
Certes ces descriptions sont très intéressantes, mais elles se rapportent 
uniquement aux temps modernes et contemporains. Il serait précieux 
pour l'histoire de la chimie et de l'alchimie indiennes de posséder des 
textes analogues soit au papyrus de Leide, qui m'a fourni la clef des 
traités démocritains , soit aux Compositiones et à la Mappœ clavicula , qui 
m'ont permis de constater le maintien des traditions de l'alchimie antique 
en Occident après la chute de l'empire romain et jusqu'au xni" siècle, 
c'est-à-dire jusqu'au moment où renaît la science occidentale, avec les 
doubles ressources empruntées , d'une part , aux recettes de technique in- 
dustrielle conservées en Europe et, d'autre part, aux ouvrages grecs, 



HISTOIRE DE LA CHIMIE INDIENNE. 37 

byzantins et aux traités arabes de diverse nature , apportés d'Espagne et 
d'Orient et traduits en latin au temps des croisades. Ces traités de la 
vieille technique indienne ont-ils disparu , par l'ellet du mépris des castes 
sacerdotales pour les professions des artisans ? Ou bien n'ont-ils jamais 
existé dans l'Inde, tout se bornant à des pratiques traditionnelles, où 
manquait l'appui de ces idées théoriques dont l'art et l'industrie n'ont pas 
cessé de s'inspirer en Occident .^^ On voit que l'on retrouve ici toujours le 
même doute sur l'antiquité de la science chimique proprement dite dans 
l'Inde: je ne parle pas des pratiques chimiques, qui sont aussi vieilles 
que la civilisation. 

Peut-être la découverte de quelque document inédit, demeuré jusqu'ici 
caché dans les bibliothèques de l'Inde , permettra-t-elle un jour de jeter de 
la lumière sur ces problèmes; à la condition bien entendu que ce docu- 
ment soit tiré de manuscrits bien datés et antérieurs aux influences 
grecques, arabes, occidentales, qui ont laissé leur empreinte dans les 
ouvrages composés ou copiés au cours des temps modernes. 

Je ne veux pas m'étendre davantage sur ces desiderata; mais il m'a 
paru néce.'saire de signaler l'absence presque complète de documents 
authentiques relatifs aux doctrines originales des chimistes indiens pro- 
prement dits, avant leur contact avec la civilisation arabe. Il serait tout à 
fait injuste à cet égard d'invoquer l'absence de cet ordre de textes , dont 
aucun indice ne permet de soupçonner l'existence, pour critiquer l'ou- 
vrage de M. Ray, qui a consacré un long et consciencieux travail à ré- 
sumer avec soin et intelligence les matériaux parvenus entre ses mains. 
On doit au contraire lui savoir le plus grand gré de ceux qu'il nous fait 
connaître. Si je fais les observations qui précèdent, c'est qu'il est indis- 
pensable de bien mettre au point les questions relatives aux origines si 
controversées des sciences de l'Extrême-Orient, particulièrement en ce 
qui touche les sciences positives telles que la chimie. 

Je vais maintenant essayer de résumer les points qui m'ont le plus 
frappé en lisant l'histoire de la chimie indienne. 

Dans l'introduction de l'histoire de la chimie indienne et dans l'ou- 
vrage lui-même , M. Ray envisage successivement les périodes suivantes : 

I. Notions chimiques dans les Védas; 

II. Période ayurvédique (temps prébouddhiques jusque vers l'an 800 

de notre ère); 
ÏII. Période dite de transition (de l'an 800 à 1 100 après J.-C); 

IV. Période tantrique (de l'an 1 i 00 à 1 3oo); 

V. Période iatrochimique (de l'an 1 3 00 à 1 55o). 



38 M. BERTHELOT. 

Peut-être la démarcation entre ces périodes n'est-elle pas toujours 
nettem«it tranchée , surtout entre les trois dernières. Je me bornerai à 
suivre cette division d une manière générale. 

L'époque des Védas est connue surtout par des documents en grande 
partie mythiques. Durant cette époque , chez les Indiens comme chez les 
Egyptiens, toute action humaine et spécialement la médecine et les arts 
industriels sont poursuivis en faisant concourir les agents naturels et l'in- 
fluence des êtres surnaturels, sollicités par les incantations et pratiques 
de la magie et de la sorcellerie. < * • 

Dans le Rig Veda , les Açwins , divinités analogues aux Dioscures grecs, 
sont invoqués comme des médecins divins. Le soma, jus fermenté, est 
l'objet d'une adoration spéciale et regardé comme Vamrita (ambroisie des 
Grecs), liquide divin qui rend centenaire. Dans l' Atharvaveda , les 
agents employés pour traiter les maladies sont les plantes et leurs pro- 
duits; mais leur emploi est associé invariablement avec celui des chanmes 
et invocations. Nous y lisons des incantations destinées à amener la 
ruine, la mort, la démence, la stupeur des adversaires. On s'assure 
l'amour des femmes par des philtres végétaux, joints à certains maléfices. 
— Plus tard , dans le Mahâbâhrata , l'or est associé au soleil et regardé 
comme un élixir de vie, tandis que le plomb est agent de sorcellerie; 
mais ce poème est mélangé d'éléments postérieurs. 

Les analogues de ces croyances et pratiques se retrouvent chez les 
Grecs , sans qu'il y ait lieu de croire à quelque emprunt proprement dit 
de part ou d'autre, c'est-à-dire d'invoquer autre chose qu'une certaine 
communauté de traditions originelles. 

La période ayurvédique présente un caractère plus positif. Elle répond 
à la période historique proprement dite des Grecs et des Romains. A ce 
moment, la chimie n'est encore séparée ni de la médecine ni des arts 
industriels. Mais le médecin est devenu distinct du prêtre. 

Avant d'entrer dans plus de détails sur les relations qui se manifestent 
alors entre les pratiques de la médecine et celles de la chimie , toujours 
étroitement liées entre elles, il est nécessaire d'exposer brièvement les 
idées philosophiques des Indiens de cette époque sm^ la constitution de 
la matière. En effet, c'est aussi la période des grands systèmes philoso- 
phiques, agités avec méthode et profondeur. Je n'ai pas la compétence 
philologique nécessaire pour parier ici des discussions régnantes rela- 
tivement à la date de ces systèmes et surtout à l'influence qu'ils ont pu 
subir de la part de la philosophie grecque , chi exercer sur celle-ci , partn 
culièrement à l'époque alexandrine. 

Bornons-nous à rappeler, avec Colebrooke, le* systèm^œ Samkhya et 



HISTOIRE DE LA CHIMIE INDIENNE. 39 

Vaideshika et particulièrement les concepts relatifs à la constitution de 
la matière. D'après Kapila, auteur du système Samkhya, il existe cinq 
ordi^s de particules subtiles ou radicaux, nommés ïanmatra, non per- 
ceptibles par les sens grossiers de l'homme , quoique perceptibles par des 
êtres d'ordre supérieur; ils engendrent cinq éléments plus grossiers : la 
terre, l'eau, le feu, l'air et l'espace (ou fluide éthéré). L'élément éthéré 
est le véhicule du son, perceptible par le sens de l'ouïe et dérivé du 
radical sonore éthéré. L'élément aérien est perceptible par les sens de 
l'audition et du tact; il dérive du radical tangible de l'air. L'élément igné 
est perceptible par les sens de l'ouïe , du tact et de la vue ; il dérive du 
radical coloré du feu. L'élément aqueux est perceptible par les sens de 
l'ouïe , du tact , de la vue et du goût ; il dérive du radical sapide de l'eau. 
L'élément terreux est perceptible par les sens de l'ouïe, du tact, de la 
vue, du goût et de l'odorat; il dérive du radical odorant de la terre. 
Ainsi, à chaque sens répond un élément distinct sensible, dérivé d'un 
radical non perceptible. 

Cette doctrine des éléments est analogue à celle d'Empédocle, mais 
avec des détails plus subtils et l'addition de l'élément éther. Elle a été 
développée et combinée avec des notions logiques rappelant Aristote 
et avec une théorie atomique analogue à celle de Démocrite par Kanada , 
fondateur du système Vaideshika. 

D'après ce système, les objets perçus par les sens sont caractérisés 
par six catégories. Mais ce serait sortir de mon sujet que d'entrer dans 
l'exposition de ces subtilités. Après avoir spécifié ces catégories et défini 
la substance, en tant que résultant de l'association des qualités et de 
l'action , le philosophe décrit les propriétés de la terre et de l'eau , toutes 
deux étemelles en tant qu'atomes ^ mais transitoires en tant qu'agrégats; 
celles de la lumière , qu'il assimile à la chaleur : lumière terrestre , telle 
que celle du feu ordinaire, et lumière céleste, telle que celle des édairs 
et des météores, etc. L'or est constitué par la lumière solidifiée par le mé- 
lange de quelques parties terreuses, etc. Kanada expose alors sa con- 
ception des atomes simples ou primaires, qui sont étemels, puis celle 
des atomes binaires, ternaires, quaternaires, etc. 

Je ne poursuivrai pas plus loin les développements de son système. 
Observons cependant que cet ordre de conceptions et d'imaginations demi- 
physiques, demi-métaphysiques rappelle celles des phiiosojJies gi'ecs, 
depuis Démocrite et Leucippe, inventeurs des atomes, jusqu'à Platon, 
dans son Timée, et Aristote, dans ses Méléorolo^qaes. li est facile de 
signaler entre les philosophes indiens et les philosophes grecs certaines 
analogies frappantes. 



40 M. BERTHELOT. 

Une influence réciproque s'est exercée réellement entre les deux 
régiojis et civilisations, après les conquêtes macédoniennes et la fondation 
des royaumes grecs de la Bactriane. Elle est manifeste à l'époque alexan- 
drine , c'est-à-dire dans les siècles voisins de l'ère chrétienne : le nom de 
Bouddha était connu de Clément d'Alexandrie, Les légendes antidatées 
relatives à Pythagore et la biographie fabuleuse d'Apollonius de Tyane 
ont conservé la trace de ces contacts. En tout cas, s'il y a eu quelque 
emprunt du côté des Indiens , il est incontestable que les idées grecques 
ont été remaniées par eux d'une façon originale et ont subi une élabora- 
tion nouvelle, dont la subtilité plus grande et les distinctions plus multi- 
pliées semblent accuser le caractère postérieur. 

Rentrons maintenant dans les œuvres plus spécialement chimiques 
du génie indien. Celles-ci, comme je l'ai dit, se rattachent à la mé- 
decine et à la matière médicale. A ce point de vue , la fm de la période 
que nous étudions en ce moment est représentée par deux grands 
ouvrages , le Charaka et le Susruta , dont l'origine serait fort ancienne , 
mais dont la rédaction définitive, telle que nous la possédons, semble 
contenir, à côté de fragments de date reculée et incertaine, des écrits 
très postérieurs à l'ère chrétienne, écrits basés d'ailleurs sur le système 
Vaideshika. La science de la vie (Ayurveda) est regardée comme une 
science secondaire; c'est d'ailleurs une révélation directe des dieux, 
une branche de l'Atharveda. 

Parlons d'abord des auteurs de ces compilations. 

M. Sylvain Lévy a retrouvé dans le Tripitaka chinois le nom de Cha- 
raka, comme guide spirituel du roi indoscythe Kanisha, au if siècle 
de notre ère^^\ et il le rattache à une tradition grecque. Mais le mot 
Charaka, d'après M. Ray, serait une appellation collective , qui remonterait 
beaucoup plus haut. 

En tout cas , l'ouvrage qui porte ce nom aurait passé par plusieurs 
rédaiîtions ou remaniements, entre autres celle de Vagbhata, postérieure 
de plusieurs siècles à l'ère chrétienne; ce livre (perdu aujourd'hui) 
aurait été traduit en arabe , par ordre des califes , vers le viif ou ix^ siècle 
de notre ère, en même temps qu'un autre livre appelé Nidana. Plus tard 
vint une rédaction nouvelle, attribuée à Nagarjunà, célèbre chimiste 
bouddhiste, personnage à demi légendaire, sorte d'Hermès trismégiste, 
que les Indiens regardent comme l'inventeur de la distillation et de la 
calcination. En fait, ceci nous indiquerait donc le viif ou le ix^ siècle 
comme l'époque où les Indiens ont connu ces dernières méthodes , dé- 

''^ Journal asiatique, t. VIII (1896), p. àà']- 



HISTOIRE DE LA CHIMIE INDIENNE. 41 

couvertes par les alchimistes gréco-égyptiens des premiers siècles de notre 
ère , c'est-à-dire plusieurs siècles avant le califat. C'est , en effet , vers la 
fm du vif siècle qu'elles ont été enseignées aux Arabes ^^^ par l'inter- 
médiaire desquels elles paraissent avoir été communiquées aux peuples 
de l'Extrême-Orient. 

'"' Le Susruta serait moins ancien que le Charaka ; la recension en aurait été 
également faite par Nagarjunà. C'est ici le lieu d'observer que le Charaka 
et le Susruta ne sont pas des ouvrages de chimie, le Charaka étant un 
livre de médecine proprement dite et le Susruta un livre de chirurgie. 
Le nom de Susruta, comme celui de Charaka, est attribué, dans les 
ouvrages indiens, à plusieurs personnages de date différente et qui 
semblent étrangers à la médecine. Ce nom figure notamment dans le 
manuscrit Bower (v* siècle de notre ère[.!^]). •»<> miLnubi-n 

Le plus ancien commentaire du Susruta est le Bhanumati, par Chakra- 
pani Datta , qui vécut vers l'an 1 060 : le texte du Susruta était adors l'objet 
d'une sollicitude attentive à en maintenir la pureté. '. Hrn'n J :^^j>iîi ! 

Tel est le résumé des renseignements fournis par M. Ray.' Il réfute 
vivement une opinion développée récemment par le savant orientaliste 
Haas, d'après laquelle le nom de Susruta serait la corruption arabe de 
celui d'Hippocrate , changé d'abord en Socrate , le tout d'ailleurs confor- 
mément à ce qui est arrivé fréquemment dans ces transcriptions succes- 
sives des noms grecs. 

Comme exemple analogue, je demande la permission de rappeler 
l'étrange confusion qui existe dans les traités d'alchimie syriaque entre 
Hippocrate et Démocrite^^^ ainsi que les transcriptions de noms grecs 
dans la Tnrba philosophorum'^^^ Les confusions de ce genre sont bien con- 
nues de tous les orientalistes. 

On a rapproché aussi le système humoral des auteurs indiens , fondé 
sur les trois humeurs : air, bile et phlegme, de celui des Grecs : sang, 
bile, eau, phlegme. Je ne prétends pas m'ériger en arbitre de cet ordre 
de questions : toutefois, de semblables analogies ont pu se présenter à 
l'esprit des médecins de différents peuples. Elles semblent trop vagues 
pour autoriser des conclusions assurées. Si elles étaient mieux établies , 
peut-être pourrait-on les rapporter à quelque tradition commune plus 
ancienne , originaire , par exemple , de la Chaldée , comme le prétendait 
Terrien de la Couperie. tm^ ).ï ù iio(j(jhj | 

'^^ Voir les récits relatifs à Morienus '^' La Chimie au moyen âge ^ t. II, 

ou Marianus, moine grec chrétien, et à p. xl et 3i4. 

son disciple Calid : La C/iimie a« moye/t '^' La Chimie au moyen âge, t. I, 

âge, t. I, p. 24.2 et 2^6, et t. III, p. 2. p. 267. ; , , 

Savants. 6 



lE NATIONAL 



42 M. BERÏHELOT. 

Voici encore quelques renseignemeûts fournis par M. Ray. Dans le 
Charaka et le Susruta, on distingue les drogues d'origine terrestre ou 
minérale, d'origine végétale et d'origine animale. 

Parmi les drogues minérales, on cite d'abord : l'or, qui est mis à part; 
les cinq métaux : argent , cuivre , plomb , étain , fer, et ce qu'on appelle 
leurs impuretés ^"^^ ou bitumes (?), c'est-à-dire leurs oxydes et autres 
composés. Viennent ensuite : l'arsenic rouge , réalgar et orpiment ; l'anti- 
moine sulfuré; les sels, au nombre de cinq; le sable, les gemmes, les 
pyrites et leurs dérivés (vitriols) correspondant au nûsy et au sory des 
Grecs ^^', toutes drogues simples employées en médecine. Leur description 
et les traitements qu'on leur fait subir, lavages, grillages, infusions et 
mélanges, rappellent le traité de Dioscoride; non qu'il y ait emprunt et 
traduction directs, mais plutôt transmission par intermédiaires, avec 
certaines modifications dans les procédés. Le soufre figure aussi associé 
à des drogues végétales, celles-ci empruntées surtout à des plantes de 
l'Inde. Viennent enfin les drogues d'origine animale : le sang, la bile, le 
sperme, l'urine (huit variétés selon les animaux), la corne, les cheveux, 
les os, etc. 

Cette distinction des drogues en trois catégories, animale, végétale, 
minérale, rappelle encore la nomenclature symbolique des alchimistes 
arabes'^) et spécialement celle d'Avicenne (réel ou prétendu). On pourrait 
y voir un signe d'origine, les anciens alchimistes grecs n'employant pas 
cette nomenclature. 

Les poisons sont aussi partagés en minéraux , végétaux , animaux. 

L'emploi des lessives de cendres et spécialement celui de la pierre à 
chaux calcinée , pour les changer en solutions alcalines caustiques , décrit 
dans le traité que je résume, me semble indiquer une addition plus 
moderne , dérivée par voie directe ou indirecte des pratiques de chimistes 
européens. Au contraire , on doit signaler comme essentiellement indienne 
une discussion étendue sur la distinction des goûts, leur nombre, leur 
relation avec les cinq éléments primordiaux; de même les classes d'ali- 
ments, dérivés des cinq éléments, possédant les six goûts et les deux 
propriétés du chaud et du froid. 

Observons enfin que dans le Charaka et le Susruta on ne trouve qu'une 
seule référence relative au mercure : ce qui est un indice d'antériorité 
par rapport à la période subséquente de médecine mercurielle. A cet 
égard et pour nous rapprocher davantage de l'histoire de la chimie et de 

^'^ Ce mot rappelle la dénomination iàs , rouille , venin , viras , de Pline , appliquée 
par les alchimistes grecs aux oxydes : Introduction à l* étude de la Chimie des anciens, p. i d. 
— ^^^ Même ouvrage, p. 24.3. — ^'^ La Chimie au moyen âge, 1. 1, p. 299 et 3o3. 



HISTOIRE DE LA CHIMIE INDIENNE. 43 

ses doctrines propres , dont ii n'est guère question dans ce qui précède , 
on peut ajouter que la phamiacopée indienne primitive, telle qu'elle 
figure dans les ouvrages précédents , ne contient pas de sels métalliques 
ni surtout ces préparations mei^urielles caractéristiques de la période 
tantrique. 

Au contraire, cet ordre de préparations a établi son autorité au 
xi" siècle, dans les ouvrages de Vrinda et Chakrapani Datta, commen- 
tateurs de Charaka et de Susruta. Ils recommandent en même temps de 
faire intervenir les prières cabalistiques du culte tantrique , comme auxi- 
liaires de certaines de leurs préparations. 

A cette même époque l'alchimie proprement dite apparaît nettement 
dans l'Inde, d'après Albenini(*\ surtout comme auxiliaire de la médecine. 
Alberuni ajoute que les Indiens désignent leur science alchimique sous lé 
nom de Rasayana, et qu'elle enseigne les procédés pix)pres à restaurer 
la jeunesse et à allonger la vie, c'est-à-dire la fabrication de l'élixir de 
longue vie. Cette fabrication est, comme toujours, congénère de celle de 
l'or et de la pierre philosophale. Le mot rasa lui-même désignait, à 
l'origine , le chyle générateur du sang ; mais il fut depuis réservé au mer- 
cure et à ses minéraux et composés divei^. Les théories exposées par 
Alberuni sur la constitution des métaux, en tant que foiTnés de soufre 
et de mercure, sont celles des Arabes. L'alchimie a été en honneur dans 
f Inde principalement durant la période tantrique , du xii* au xiv* siècle. 
A ce moment, les idées mystiques et magiques jouaient un grand rôle 
dans le bouddhisme indien, dont la pureté originelle avait été altérée 
par le culte de Siva et de certaines divinités étranges , reste des anciennes 
religions de l'Inde. Les sciences positives et les sciences occultes y sont 
jointes en un amalgame singulier, que l'on retrouve dans le taoïsme 
chinois , aussi bien que dans les antiques traditions du gnosticisme occi- 
dental, ce dernier fort antérieur comme date. Ces pratiques remontent 
peut-être aux origines mêmes de fespèce humaine; laChaldée et l'Egypte 
les ont connues. Aussi ont-elles été associées aux premières doctrines 
scientifiques. En tout cas le culte de Siva, déjà établi dans l'Inde au 
XII* siècle de notre ère, avec le phallus comme emblème, renferme un 
mélange de procédés alchimiques et de rites obscènes. 

Vers le xi° siècle, les connaissances chimiques sont exposées entre 
autres dans le Rasaratnakara, toujours attribué à Nagarjunà, dont le nom 
prend ainsi une sorte de caractère générique, et le Rasarnava (mer de 
mercure), l'un des tantras du culte de Siva. La notion mystique du 

".)JV^ v>\ j> >^"',VuA«r\^i\^ • — .l'./i- 
''' Voir Journal des Savants , avril 1898, p. 228. 

6. 



44 M. BERTHELOT. 

mercure des philosophes, élément supposé des métaux, apparaît alors, 
associée et confondue avec la connaissance du mercure proprement dit. 
Mais les tantras joignent à ces notions générales, congénères de celles des 
alchimistes grecs et arabes, des idées mystiques d'un caractère original. 
«C'est par le mercure, dit le dernier ouvrage, que l'on rend le corps 
impérissable , de façon à le soustraire à la nécessité de la mort. » En effet , 
le corps , en tant que composé des six enveloppes de l'âme , est dissoluble , 
tandis que le corps créé par Hara et Gauri (désignés sous les noms du 
mercure et du mica) est permanent. L'ascète qui aspire à la «libération » 
dans cette vie doit d'abord se faire un corps glorieux, engendré comme 
le mercure par la conjonction créatrice de Hara et de Gauri. « Leur com- 
binaison, ô déesse'^', détruit la mort et la pauvreté. » L'auteur cite ici les 
noms des sages qui ont atteint la « libération » dans cette vie actuelle, en 
acquérant un corps divin (ou mercuriel) par refficacité du mercure. Le 
mercure fixé guérit les maladies; le mercure éteint (amorti, mortifié) 
ressuscite les morts ; c'est un médicament suprême qui rend le corps incor- 
ruptible et impérissable. L'adoration du mercure sacré est plus béatifique 
que l'œuvre de tous les emblèmes phalliques. Dans la Revue des systèmes 
philosophiques , par Madhavacharya , abbé-chef du monastère de Sringeri 
en 1 3 3 1 , le sixième système est désigné sous le nom de système mercuriel. 
Le mercure est appelé semence de Siva, dénomination qui rappelle la 
semence d'Hermès et la nomenclature symbolique des scribes sacrés de 
l'Egypte''^', reproduite en partie par Dioscoride et par Avicenne^^^. Dans 
Marco Polo on retrouve cette opinion que les sages indiens vivent de 
cent cinquante à deux cents ans , en usant d'un breuvage étrange renfer- 
mant du soufre et du mercure. — Ainsi d'un symbolisme mystique les 
Indiens avaient passé à une interprétation médicale positive et à la pré- 
paration des médicaments métalliques. 

L'application matérielle de ces doctrines et de ce symbolisme mystique 
ne devait être faite que par les initiés; autrement leurs conséquences 
littérales étaient susceptibles de se traduire par des empoisonnements. 
C'est ce qui paraît en effet avoir eu lieu en Chine , où plusieurs empereurs , 
vers le x^ siècle , ont été , dit-on , victimes de l'emploi des remèdes des- 
tinés à leur procurer fimmortalité. 

En tout cas , nous sommes ici dans l'Inde en période alchimique : le 
pseudo-Vagbhata nous donne les noms de 3 y alchimistes renommés. 

On voit par ces détails exacts que le développement de cette science 

'"' Parvati, associée de Siva. — '*^ Introduction à la Chimie des anciens, p. 1 1. — 
'*' La Chimie au moyen âge, t. T, p. 3o3. 



HISTOIRE DE LA CHIMIE INDIENNE. 45 

demi-réelle, demi-chimérique, a été tardif dans l'Inde. La floraison n'en 
a réellement eu lieu que dans la période tantrique. S'il paraît certain, 
d'après les textes des annalistes arabes, que les califes Haroun et Mansour 
ont fait traduire à Bagdad quelques ouvrages de médecine indienne , en 
même temps que des ouvrages grecs et syriaques , nous ignorons ce que 
renfermaient ces ouvrages, et rien ne permet de supposer qu'ils con- 
tinssent des notions chimiques proprement dites. Les théories signalées 
dans Alberuni et dans les auteurs indiens de date certaine ont le carac- 
tère de doctrines dérivées de celles des chimistes arabes , lesquelles elles- 
mêmes se rattachent , par l'intermédiaire des Syriens , à celles des alchi- 
mistes gréco-égyptiens. Les Indiens ont donné à ces doctrines leur 
empreinte et une certaine figure originale en les incorporant dans leurs 
systèmes religieux. 

Citons, d'après M. Ray, des extraits des plus anciens ouvrages qui 
contiennent des renseignements chimiques précis : (^/iits- > '1 -vnUr: 

Le tantra intitulé Rasarnava (xiif siècle) [mer de mercure] expose 
la science sous la forme d'un dialogue entre Siva et son épouse Parvati. 
Le mercure est réputé composé de cinq éléments et assimilé à Siva lui- 
même. Dans cet ouvrage on trouve la description de nombreux appa- 
reils et préparations chimiques. L'auteur insiste sur les procédés propres 
à tuer le mercure, c'est-à-dire à l'amortir, comme nous disons encore, 
en le réduisant en poudre , notamment pour préparer le vermillon avec 
le soufre et le mercure. Tous les métaux peuvent être tués avec un mé- 
lange de vitriol vert , de sel gemme , de pyrite , de soufre ^ de natron et 
de divers ingrédients végétaux. v-j ;hrwt! »U:b»(j< ,\/,,m. 

On remarquera que la mort des métaux et leur résurrection sont des 
expressions courantes en alchimie. 

fc Notre auteur enseigne aussi à teindre les métaux, spécialement le 
cuivre, en le traitant pair la calamine; ce qui, dit-il, le change en or 
(laiton). 

;.; Le Rasaratnasamuchchaya , ouvrage écrit entre le xiv® et le xvf siècle, 
est déclaré au début l'œuvre de Vagbhata, fds de Simhagupta, prince 
des médecins : c'est encore un pseudonyme. Son traité est un exposé 
méthodique de la chimie , telle qu'elle était connue alors ; il traite du 
mercure , des minéraux et métaux , de la constiniction des appareils , des 
formules mystiques de purification des métaux, de l'extraction des 
principes actifs, de la fusion, de l'incinération. Les vertus du mercure y 
sont exaltées : « Son emploi délivre fhomme d'une multitude de ma- 
ladies. Le dieu du feu le fait couler dans le Dardistan , région monta- 
gneuse du Cachemire où se trouvent des mines de cinabre. Celui qui 



46 M. BERTHELOT. 

obtient le mercure , préparé avec le concours de rites magiques et mys- 
tiques , assure à ses adeptes Je bonheur et la santé , la richesse , le pou- 
voir dé transmuter les métaux et de prolonger la vie. » 

Le livre II traite ensuite des rasas, minerais et produits métalliques 
spécialement mercuriels. 

Le livre III traite des iiparasas ou rasas inférieurs, tels que le soufre, 
l'ocre rouge , le vitriol , l'alun , les sulfures d'arsenic , orpiment et réalgar, 
le sei ammoniac, le cinabre, etc. On y décrit les variétés de chaque 
espèce de drogue, sa purification, son traitement par différents jus de 
plantes et liquides, etc. 

Dans le livre IV sont énumérées les gemmes ou pierres précieuses, 
qui jouent un si grand rôle dans le monde depuis les temps les plus 
reculés. Les Orientaux les ont toujours en estime particulière. Elles sont 
ici examinées au point de vue de la matière médicale. On cite en parti- 
culier les suivantes : diamant, perie, pierre du soleil (escarboude?), 
pierre de lune ( sélénite) , lapis-lazruli , émeraude , topaze , saphir, corail , etc. 

Le livre V examine les propriétés des métaux purs : or, argent et fer, 
et celles des métaux à odeur fétide, plomb et étain. H y a cinq variétés 
d'or, dont trois mythiques et de céleste origine , une tirée des minerais , 
une obtenue par trananutation. L'argent a trois variétés, le fer trois, 
l'étain deux , etc. 

Dans le livre VI , il s'agit de l'iniliation et de la discipline des adeptes. 

Le livre Vil décrit le laboratoire et ses ustensiles; le livre VIII, les 
termes techniqpies; le livre IX, les appareils. 

Dans le livre XI , spécialement consacré au mercure , la purification 
de ce métal doit être opérée « un jour de bon augure et sous une étoile 
favorable ». 

Je ne pousserai pas plus loin ce résumé des analyses de M. Ray, ayant 
déjà publié dans le présent journal (avril 1898) des détails circonstanciés 
sur les travaux de ce savant professeur relatifs aux ouvrages de chimie 
indienne de date postérieure , dont il a entrepris l'élude ; mais je ne puis 
terminer mon article sans le remercier encore une fois d'avoir exécuté 
ce long et pénible travail, et d'avoir signalé et analysé les ouvrages 
nouveaux dont il nous révèle l'existence. C'est un chapitre intéressant 
ajouté à l'histoire des sdences et de l'esprit humain, chapitre particu- 
lièrement utile pour la connaissance des relations intellectuelles réci- 
proques qui ont existé entre les civilisations orientales et occidentales. 

; .,: , i^M iM , , M. BERTHELOT. 



LA COLLECTION DE MSS. DE M. HENRY YATES THOMPSON, kl 

A DESCRIPTIVE CATALOGUE OF THE SECOND SERIES OF FIFTY MANU- 
SCRIPTS (n°' 5l tO lOo) IN THE COLLECTION OF HeNRV YaTES 

Thompson. The notices contributed bï vabious hands. Cam- 
bridge, printedatthe University Press. 1902. In-8^ xii et 896 p. 

Dans le Journal des Savants de l'année 1 898 (p. 669) , j'ai eu le plaisir 
d'analyser le Catalogue des cinquante premiers manuscrits de la riche 
collection de M. Henry Yates Thompson et de louer à la fois la beauté 
des manuscrits et le soin avec lequel M- Montagu Rhodes James en 
avait rédigé la description. Aujourd'hui je dois donner les mêmes éloges 
au Catalo^e de la seconde cinquantaine des manuscrits de M. Thompson , 
catalogue non moins remarquable que le premier et dont les notices sont 
signées de noms qui suffisent pour nous édifier sur la façon dont le travail 
a été exécuté : ce sont ceux de MM, W.-H. James Weale, ly Montagu 
Rhodes James, S.-C. Cockerel, G.-F. Warner, sir Ed.-M. Thompson, the 
Rev. E.-S. Dewick , Henry Yates Thompson et feu Michael Kerney. 

Je dois rappeler que la collection de M. Thompson est, avant tout, un 
choix de manuscrits à peintures , et qu'elle renferme nombre de volumes 
classés à bon droit parmi les chefs-d'œuvre de la miniature du moyen âge. 

Tous les manuscrits compris dans la seconde cinquantaine sont des 
morceaux exquis; on y retrouve l'élite des volumes qui étaient classés 
dans YAppendix de la célèbi^ bibliothèque du comte d'Ashburnham. 
J'en citerai seulement quelques-uns, m'attachant à ceux qui nous inté- 
ressent particulièrement à cause de leur origine française , ou qui peuvent 
donner lieu à des observations complémentaires. 

N" 55. Apocalypse de la fin du xiii* siècle, dont l'existence a été ré- 
vélée en 1896 par un article intercalé dans le Catalogue des manuscrits 
du comte Giacomo Maneoni, auquel le volume n'avait point appartenu. 
Ce beau volume ne contient pas seulement la suite des figures de l'Apo- 
calypse que la récente publication de la Société des anciens textes français 
a fait connaître. On y trouve , en plus , une soixantaine de tableaux dont 
les sujets, empruntés au commentaire, ont été parfois très subtilement 
rattachés au texte de l'Apocalypse. 

N* 67. Un livre d'Heures du xiv" siècle, d'origine anglaise, auquel on 
a donné le titre de Heures de Taymouth, se fait remarquer par le 
nombre et surtout par la variété des sujets qu'on y a représentés. li y en 
a près de quatre cents, parmi lesquels doivent être citées des scènes 
tirées de romans de chevalerie et d'autres poésies mondaines. Tantôt les 
miniatures sont accompagnées des noms des personnages figurés : Boves 



48 



LEOPOLD DELISLE. 



de Hamton, Josiane, Guy de Warwich; tantôt elles sont expliquées par 
des légendes assez développées pour permettre de suivre toutes les péri- 
péties d'un petit drame : i <. 'u ■^-. 

Ci vount les damoyseles au boys dedure. ^ ■ 

Ci vient le wodewose'*', et ravist run[e] des damoyseles coiilaunt des fleurs;' 

Ci porte il la damoysele en ses bras. . ; » ; 

Ci vient Enyas, un viel chivaler, et rescout la damoyselei'i^ """ ■'•■ V ' 

Cy le viel chivaler meyne avant la damoysele. 

Cy vient un joene chivaler de chalanger la damoysele. 

Cy met le viel chivaler la damoysele en mllu el chemyn , entre li elle joene chivaler. 

Cy refuse la damoysele le viel chivaler et s'en va au joene chivaler. '7'' 

Cy vient le joene chivaler a chalenge[r] le levrer au viel chivaler. 'fUn-: 

Cy est le levrer mys desus un arbre , en milu el chemin d'entre li ii chivalers, et 
par covenaunt taille si cornunt li chivalers , et auquel de aux le levrer s'en va , si en 
joyt le levrer. 

Cy vient le levrer au viel chivaler sun mestre, et li joene chivaler irrousement 
s'en voe': combatre od le viel chivaler, et dit qu'il voet avoir le levrer od la damoysele. 

Cy s'en combatent li n chivalers, et 11 viel chivaler en ocist le joevene chivaler. 

Cy s'en va 11 viel chivaler od sun levrer, et guerpist la damoysele seule pur sa 
desnaturesce^^'. '" ' ' ' '■,, ,, ..,..'', t • i ■ 

Le même manuscrit nous offre une série de 5 y miniatures se rap- 
portant aux Miracles de Notre-Dame. Il y en a cinq qui ont trait à la 
légende de Théophile, et les explications en français qui les accompagnent 
présentent beaucoup d'analogie avec celles des miniatures du Psautier de 
la reine Ingeburge consacrées au même sujet. 

N° 58. Le Psautier de la famille anglaise de Saint-Omer a pour nous 
un intérêt particulier. Il offre beaucoup d'analogie avec un psautier 
conservé sous le n° i -y i dans la bibliothèque de Douai, qui a jadis appar- 
tenu à un abbé de Bury-Saint-Ëdmond. Le manuscrit de M. Thompson 
a fait partie de la bibliothèque de Honfroi, duc de Gloucester, frère 
de Henri V. Au xvif siècle, il était en Normandie, comme on le voit 



'^' Mot attesté en moyen anglais au 
sens de «satyre, homme des bois» .—G. P. 

'^' Nous avons ici le conte bien connu 
qui a pour thème l'Inconstance de la 
femme opposée à la fidélité du chien. 
La version, perdue , que représentent ces 
miniatures est particulièrement inté- 
ressante parce qu'elle est la seule qui 
nous ait conservé la forme première du 
récit : dans les autres (elles sont trois, 
qui remontent à une même source), il 
s'agit de deux chiens et non d'un , et , en 
outre , ces chiens appartiennent , non au 



chevalier avec qui la demoiselle voyage, 
mais à la demoiselle , ce qui détruit tout 
le sens du récit (voir Romania , t. XXIX, 
p. 598). Le combat final, qui ne faisait 
peut-être pas partie du thème primitif, 
se retrouve dans notre version. Elle est 
seule à ajouter à l'inconstance de la 
femme son ingratitude, en donnant 
comme préambule au récit la délivrance 
de la demoiselle des mains du wodewose 
par le vieux (encore une circonstance 
propre à notre version) chevalier qu'elle 
abandonne pour un inconnu. — G. P. 



LA COLLECTION DE MSS. DE M. HENRY YATES THOMPSON. 'i9 

par des vers qui furent alors ajoutés au commencement du volume 
avec ce titre : « Egidio Dancel , subprefecto majori apud Constantinates , 
Carmen in illius anagramma quod est Dia Galliœ decus jus. 

N° 70. Ce manuscrit est un bel exemplaire du livre des Sentences, de 
Pierre Lombard, à la fm duquel le copiste a tracé ces quatre vers : 

Hec tibl, summe Deus, tuus offert scripta Renaudus : 
Si placet oblatum , plus ejus solve reatum. 
Qui servare libris preciosis néscit honorein, 
Illius a manibus sit procul iste liber. 

Au-dessous de ces vers se distinguent les traces d'une inscription ainsi 
conçue : Liber Sancte Marie de Caritate. 

On a cru pouvoir appliquer cette inscription au monastère de La 
Charité-sur-Loire , l'une des plus célèbres maisons de l'ordre de Cluni ; 
mais c'est là une conjecture qu'il faut abandonner. Le manuscrit dont il 
s'agit vient de l'abbaye cistercienne de La Charité , au diocèse de Bosançon . 
Un catalogue des manuscrits de cette abbaye, dressé au xviii" siècle, 
et que M. Jules Gauthier a publié en 1881 dans la Bibliothèque de 
l'École des chartes (t. XLII, p. 19), contiont farticle suivant : 

7. L'exceJlent ouvrage des Sentences, dans un volume en vélin. . . Le copiste 
de cet ouvrage est dom Renaut, religieux de cette abbaye. Voici quatre vers qu'il 
mit sur la fin de ce manuscrit : 

Hase tibi, siimmc Deus, etc. (comme plus liaut). 

Jl est de toute évidence que le maimscrit 70 de M. Yates Thompson 
lépond à l'article 7 de l'ancien catalogue des manuscrits de l'abbaye cis- 
tercienne de La Charité. J'ai eu l'occasion d'avertir que les manuscrits 
de cette abbaye ont été, au moins pour une partie, portés en Angle- 
terre. J'avais en effet remarqué que les n™ 1 09/18, 10960, 10986 ou 
10987 et 109/12 du fonds additionnel du Musée britannique corres- 
pondent exactement aux articles i/i, 28, 28, A 6 et /19 du catalogue 
publié par M. Jules Gauthier (voir Bibliothèque de l'École des chartes, 
1890, t. LI, p. 878). 

N" 71. Missel du milieu du xm" siècle, à l'usage de l'église de Saint- 
Ktienne de Dijon. J^e calendrier contient cette mention au 27 avril : 
« Dedicatio ecclesie Sancti Stephani Divionensis. » On a ajouté sur les 
derniers feuillets, en caractères du \v" siècle, des prières pour le duc de 
Bourgogne [Philippe le Bon] et pour sa famille. 

N" 7a. Psautier qu'on suppose avoir été compris dans la partie d'été 
d'un bréviaire à l'usage de la Sainte-CliapeUf et qui paraît dater de la \\n 
Au mu' siècle. 

SVV.WTS, 7 



50 UEOPOLD DELISLE, 

Le calendrier mentionne trois fêtes spéciales à la Sainte-Chapelle : 
« Dedicatio capelle régis Parisiensis (26 avril); — Susceptio sancte co- 
rone Doniini, diiplum ( i 1 août); — Susceptio reliquiarum in capellam 
régis [So septembre). » — Dans ce calendrier ont été soigneusement 
notés les obits de plusieurs membres de la famille royale : Louis VU, 
au 1 g septembre ; Philippe;- Auguste , au 1 4 juillet ; Philippe le Hardi , au 
6 octobre , et la reine Isabelle d'Aragon , au 2 8 janvier. — Nous y lisons 
au - avril un article ainsi conçu : « Obitus interfectonim in Egipto 
a Saracenis. » Pareille mention est inscrite au 7 avril dans le calendrier 
d'un bréviaire attribué à Philippe le Bel , manuscrit latin i o 2 3 de la 
Bibliothèque nationale. Il s'agit évidemment là des compagnons de 
saint Louis qui périrent à la journée de Mansourah. 

N" -y 3. Psautier, dont la transcription est rapportée aux environs de 
l'année 1 3oo. Les litanies des saints contiennent des noms qui autorisent 
à attribuer au livre une origine bretonne. Il y a des invocations à saint 
Melaîne, saint Pair, saint Corentin, saint Magloire, saint Samson, saint 
Paul, saint Malo, saint Gildas, saint Judicael et saint Mars. 

N" 75. Les Heures de Jeanne, reine de Navarre, fdle de Louis X, 
morte en iS/ig (n" yS), sont un manuscrit de premier ordre, appa- 
renté au bréviaire de Belleville et à deux des livres d'Heures du duc de 
Berri. 11 a fourni la matière d'une somptueuse monographie que 
M. Yates Thompson a offerte en 1899 ^^^^ membres du Roxburghe 
Club. L'auteur de la notice insérée au Catalogue a cru pouvoir constater 
que l'écriture de ce livre ressemble beaucoup à celle des manuscrits de 
Joinville et du confesseur de la reine Marguerite conservés à la Biblio- 
thèque nationale (n"' 1 3568 et oy 1 6 du fonds français). 

On peut voir dans ma Notice sar douze livres royoax ce que j'ai dit des 
Heures de Jeanne , reine de Navarre. 

N" 78. Missel parisien du milieu du xiv" siècle. 

N" 79. Deuxième volume de la traduction française (hvres XIV- 
XXIV) du Miroir historial de Vincent de Beauvais; beau volume, dont 
les huit premiers feuillets ont malheureusement disparu, et à la fin du- 
cpiel se lit une note de Nicolas Flamel, précédée de ces mots écrits de la 
main du duc de Berri : « Ce livre est au duc de Berry. JEHAN. » 

Sur le folio 3o2 v" de ce manuscrit, saint « Lenart de Lymoges » est 
représenté tenant une chaîne à laquelle sont attachés deux prisonniers îi 
genoux de chaque côté du saint. C'est ainsi que les peintres du moyen 
âge représentaient saint Léonard. Le même type se retrouve dans trois 
livres d'Heures de ia collection de M. H. Yates Thompson : les Hernies 
de Jeanne II, reine de Navarre, celles de Prigent de Coetivy, et celles de 



LA COLLECTION DE MSS. DE M. HENR\ YATES THOMPSON. 51 

Jean, bâtard d'Oriéans, comte de Dunois. J'insère ici cette remarque 
pour montrer cfu'il n'est pas nécessaire de voir la représentation de Bou- 
cicault et de La ïrémoïlie dans une des peintures des Heures de Bou- 
cicauit tout à fait analogue à celles qui viennent d'être indiquées dans 
quatre manuscrits de M. Thompson. 

N° 80. Sous ce numéro, nous trouvons un exemplaire du second 
volume de la Cité de Dieu, traduite en français par Raoul de Prêles. 
C'est un manuscrit de la librairie du duc de Berri. L'auteur de la notice 
a comparé les douze miniatures dont il est orné avec les tableaux cor- 
respondants de l'exemplaire de la Cité de Dieu, en latin, que possède 
le Musée britannique (mss. additionnels ib^kd et i5î/|5). Après avoir 
examiné les photographies que M. Yates Thompson m'a communiquées 
de plusieurs des peintures de son manuscrit, je suis porté à croire que 
ces peintures ont été copiées sur celles de l'exemplaire de la traduction 
de Raoul de Prêles exécuté pour le roi Chartes V, aujourd'hui 
manuscrit français 22913 de la Bibliothèque nationale. 

N" 81. Pontifical de Guillaume Durand, évêque de Mende. Ce vo- 
lume, copié au \iv* siècle, est le Pontifical qui était jadis conservé à 
Paris au collège de Clermont et qui figure sous le n" û 1 5 dans le Cata- 
logue publié en ij6(i. Il semble qu'il ait été à l'usage de Guillaume 
Boisratier, archevêque de Bourges, de 1609 à 1^21; plus tard il a 
appartenu à un évêque de Saint-Bertrand de Cominges. 

N" 83. Les Heures du fameux Jean Talbot, mort en iZi53, offrent 
beaucoup d'intérêt. Elles contiennent des oraisons et d'autres pièces en 
Jatin, en français et en anglais, d'un genre assez différent des morceaux 
qu'on est habitué à trouver dans les Heures du xv" siècle. L'une des plus 
curieuses est une vie de saint Hildevert, en petits vers latins, sorte de 
cantique qui pourrait bien avoir été chanté par les membres d'une 
confrérie de Gournai : 

Glorietnr sednle Per fratres conlratrie 

Hildeverto presule Et sorores patrie , 

Civitas Meldensium; Ex magnis et parvulis, 

Sed majori copia Tslud non ambigitur : 

In ejus solennia fn crebris cognoscitur 

Exnltet Gornaium. Veiitas miraculis. 



■1^ .'*'#■• »'»'^' 



N° 8Zi. Par une singulière bonne fortune, M. Thompson a pu placer 
sur les rayons de sa bibliothèque, à côté des Heures de Talbot, les 
Heures de la femme de ce célèbre clievalier, Marguerite de Beauchamp. 



52 LEUPOLD DELISLE. 

Les deux livres présentent beaucoup d'analogie, pour le texte aussi bien 
que pour la décoration. 

N° 85. Un article publié, en 1900, dans Isi Bibliothèque de l'École des 
chartes avait déjà fait connaître comme un des plus beaux livres à 
peintures exécutés en France au milieu du xv* siècle les Heureis de 
l'amiral Prigent de Coetivy, mort en 1 libo. Les 1 68 miniatures dont ce 
manuscrit est orné ont été décrites par l'auteur de la nouvelle notice 
avec l'ampleur et l'exactitude qui caractérisent le Catalogue de la collec- 
tion de M. Thompson. 

N° 9 2 . Bréviaire abrégé que le duc de Ferrare Hercule avait fait rédiger 
pour son usage personnel et pour l'usage de sa maison. C'est l'exemplaire 
qui avait été copié et enluminé pour le duc lui-même; le texte semble 
être identique à fédition qui en fut imprimée à Ferrare, en 1/192, et 
dont un exemplaire, tiré sur vélin, se conserve au Musée Condé 
(XIV, C. 1 1 ). Ce précievix incunable ne paraît pas avoir encore été 
signalé. 

N" 9 "y. La description de cet exemplaire du Commentaire de Beatus 
sur l'Apocalypse répond à l'importance du manuscrit, que Libri avait 
tiré d'Espagne en 18/17 ^* ^^ passait jusqu'à présent pour être venu 
de l'abbaye de Valcavado et avoir été exécuté en 970 par un moine 
nommé Oveco, à la prière de l'abbé Sempronius. La notice du Cata- 
logue, entre autres mérites, a celui de nous avoir fait connaître une 
souscription d'où il résulte que la copie a été faite pour une abbaye 
dédiée à saint Michel et gouvernée par un abbé nommé Victor. La date 
de la transcription n'est pas tout à fait certaine : elle est exprimée dans 
une ligne qu'on a lue : ter tenta centi.es et ter dena bina era, c'est-à-dire 
«l'ère espagnole 932», correspondant à l'année 894 de l'ère chré- 
tienne; mais le commencement de cette ligne a subi un grattage. Ce 
qui n'est pas douteux, c'est que le Beatus de M. Thompson ne saurait 
être identifié avec celui de l'abbaye de Valcavado. Celui-ci doit être 
conservé dans la bibliothèque de l'université de Valladolid, s'il faut 
s'en rapporter à la notice consignée dans le petit volume intitulé : 
Codices y manuscritos que se conservan en la biblioteca de la Universidad 
de Valladolid, por D. Marcelino Gutierrez del Cano (Valladolid, 1888, 
in-i 2), p. 16-89. 

N" 98. Psautier qui qui paraît avoir été exécuté au commencement 
du xiv" siècle, et devoir être attribué à Anne de Bohême, femme de 
Henri, duc de Carinthie, roi de Bohême de iSoy à i3io. Le calen- 
drier «de ce psautier est rt'produit en entier dans le Catalogue. 

Le Catalogue dont j'ai essayé de montrer l'intérêt est appelé à rendre 



i;ORïGINE DE LA NOBLESSE. 53 

de grands services pour 1 étude de riconograpbie religieuse du xiv*" et 
du xv' siècle. On doit savoir gré à M. Henry Yates Thompson de la 
libéralité avec laquelle il associe le public à la jouissance des trésors 
qu'il réunit avec tant de goût dans son cabinet. 

L. DELISLE. 



Essai sur l'origine de la noblesse en france au moyen âge, 
par P. Guilhermoz, i vol. in-8°, Paris, Picard, 1902. 

La noblesse, considérée comme une institution conférant des privi- 
lèges héréditaires, a été supprimée en France en 1789. D'où venait-elle 
et comment s'était-elle formée P C'est une question qui a été différemment 
résolue par les historiens et les jurisconsultes. Elle mérite d'être étudiée 
de près, à la lumière des textes, de jour en jour plus nombreux ou 
mieux connus. Aujourd'hui que la noblesse n'existe plus, il est possible 
et même facile de la juger sans passion et sans parti pris. C'est ce qu'a 
fait M. Guilhermoz dans un livre auquel l'Académie des inscriptions 
vient de décerner sa plus haute récompense. 

Pour en découvrir forigine il faut remonter très loin dans notre 
histoire. Les empereurs romains avaient eu de tout temps des gardes 
barbares. A partir de Constantin ces gardes deviennent un corps de ca- 
valerie considérable et les généraux en entretiennent de semblables, en 
leur privé nom. Dans le langage officiel, ces corps de soldats domestiques 
s'appelaient hucellani. De simples particuliers voulurent aussi en avoir, 
et malgré les défenses plusieurs fois répétées par les empereurs, l'usage 
s'en répandit de plus en plus. 

A la môme époque il existait en Germanie un usage semblable. Les 
principes réunissaient autour d'eux les jeunes gens des meilleures familles 
et les admettaient dans leur comilatus pour les former au métier des 
armes, en leur assignant le rang dont ils les trouvaient dignes. Ils les 
nourrissaient et les équipaient, mais sans leur donner aucune solde ^^l 

^'' L'auteur se fonde ici sur un ce- tur. Nec rubor inter comités adspici.Gra- 

lèbre passage de Tacite [Germanie, i3) : dus quin etiam et ipse comilatus habet 

«Inslgnis nobilitas aut magna patrum judicio ejus quem sectantur. » Ce texte a 

mérita principisdignationem etiam adu- été torturé de toutes les manières par 

lescentulis adsignant : ceteris robustio- les interprètes. La principale diflicuité 

ribus ac jampridem probatis aggregan- porte sur le mot dignatio, qui doit être pri s 



5 R. DARESÏE. 

ïj'anaiogie n'est donc pas douteuse, mais la ditFérence ne i'est pas 
moins. Les hucellani de l'empire romain sont des mercenaires, des hravi, 
comme disaient les Italiens au moyen âge. Les comités Germant étaient 
des volontaires, entrés au service au sortir de l'enfance, pris dans les 
familles riches et distinguées , servant sans solde , dans l'espoir de récom- 
penses pour faits d'armes. 

Le comitatas germain ne survécut pas k l'établissement des barbares 
dans l'empire romain. Les bucellarii, au contraire, se maintinrent encore 
longtemps après cette époque. On les trouve chez les Wisigoths, les 
Ostrogoths et les Lombards. On les rencontre même chez les Francs 
sous le nom de pueri régis ou de trastis dominica, laquelle n'est autre 
chose qu'une troupe soldée et permanente , avec tendance à l'hérédité. 
L'engagement par lequel se recrutait cette troupe était ordinairement 
contracté par écrit, du moins sous les rois Mérovingiens, mais après 
l'avènement des Carolingiens le contrat se rapprocha des formes germa- 
niques. L'acte écrit fut remplacé par la cérémonie de l'hommage. C'est 
ainsi qu'apparut la vassalité , qui resta longtemps un lien personnel. La 
trastis franque n'était donc autre chose , au fond , que la milice domes- 
tique du Bas-Empire. La forme seule fut germanique. 

Ce n'était pas encore la noblesse , mais c'en était le germe. L'institu- 
tion devait encore passer par deux étapes, la féodalité et la chevalerie. 

A partir du viif siècle , on trouve partout en Europe une milice royale 
semblable à celle du Bas-Empire, avec cette seule différence que les en- 
fants des grandes familles tiennent à honneur d'y entrer, à côté des 
hommes du commun. En même temps, cette milice devient très nom- 
breuse , par cette raison que le service s'y fait à cheval. Or la tactique 
militaire a subi sous Chaiies Martel une véritable révolution. La cava- 
lerie, jusque-là insignifiante, est devenue la force principale des armées, 
et comme la population rurale était hors d'état de la fournir, elle ne 
put se former que par l'augmentation de la milice royale. La solde alors 
change de nature. Pour fournir aux soldats le moyen de se procurer des 
chevaux et de les nourrir, on leur donna au lieu d'argent des terres prises 
soit sur le domaine royal, soit sur les biens concédés par les rois aux 
monastères. Ceux-ci réclamèrent vainement. Tout ce qu'ils purent obtenir 
<''est que les concessions faites aux soldats fussent en usufruit seulement 

au sens actif, c'est-à-dire que Vadolescen- beaucoup d'autres. M. Guilhermoz la dé- 

liilus est l'objet de la digualio d'un pria- tend très bien contre F'ustel de Coir- 

ceps et non qu'il obtient la dignatio de langes, qui essaie de corrig-er le texte en 

pnnceps. C'est l'explication donnée par lisant dignitatem [Origines du système 

Waitz, Roth, Sohm, Brunner, et par féodal, p. 16). 



L'ORIGINE DK LA NOBLESSE. 55 

€t non en propriété perpétuelle. Ainsi apparaît la tenure en bénéfice , qui 
crée entre le roi et ses fidèles un lien réel , alors que le simple hommage 
n'était qu'un lien personnel. Ce fut une révolution politique et sociale 
qui résulta forcément de la nouvelle composition des armées. 

[jorsque Charlemagne eut repris la couronne impériale , l'honneur 
d'otre vassal du roi fut d'autant plus recherché par les plus grands per- 
soimages. La vassalité plaçait dans la hiérarchie les vassaux du roi 
immédiatement au-dessous des comtes. Le roi leur confiait des comman- 
dements militaires, les chargeait de missions importantes. Ils pouvaient 
se faire représenter en justice par un avoué et même exiger d'être 
conduits devant le roi pour y être jugés. Leurs justiciables ne pouvaient 
s'adresser directement aux juges royaux, omisso medio. Leurs domaines 
jouissaient de plein droit du bénéfice de l'immunité. Enfin les grands 
fonctionnaires de l'Etat étaient pris parmi eux. 

La décadence carolingienne eut pour effet de rattacher aux grands 
fonctionnaires provinciaux ceux des vassaux du roi qui demeuraient 
dans les provinces et non dans le palais impérial. Ceux-là devinrent vas- 
saux des dynastes locaux, mais ils ne perdirent rien au change. Leurs 
châteaux furent désormais les refuges des populations environnantes , en 
même temps que les centres administratifs, judiciaires, militaires, des 
cantons où ils se trouvaient. La châtellenie fut la cellule fondamentale 
de f organisation politique française. Les châtelains prirent le nom de 
nobles et de barons, et ceux qui possédaient plusieurs châteaux, soit dans 
leur domaine propre, soit dans leur mouvance, se trouvèrent par là même 
au premier rang. * ! .; u^ 

il y avait, en effet, des rangs dans la hiérarchie des vassaux. Si tous 
recevaient un bénéfice et devaient par contre le service militaire à che- 
val, avec armure, les bénéfices n'étaient pas égaux et féquipement n'était 
pas uniforme. On distinguait les milites bricati des milites clipeati. Les 
premiers portaient la broigne ou le haubert , les seconds n'avaient pour 
armes défensives que le heaume et f écu. Les premiers avaient le titre d<' 
pairs, et il en fallait au Jiioins douze pour que hr seigneur châtelain pût 
tenir une cour féodale. Les seconds prirent au xni'' siècle le nom d'honnnes 
liges. Entre ces deux classes la distance devint de plus en plus grande par 
cela seul que la force des armées consistait à cette époque dans la cavalerie 
avec armure complète. Ce n'étaient pas seulement les hommes, c'étaient 
encore les chevaux qui devaient être couverts de fer, et pour porter un 
pareil poids il fallait des chevaux robustes , d'un prix élevé. Les simples 
hommes liges, hors d'état de supporter une aussi lourde dépense, n(! ren- 
daient plus à la guerre les mêmes services. Leur obligation se réduisit 



56 R. DARESTE. 

forcément à fournir un cheval de qualité ordinaire , un roncin au lieu 
d'un destrier. 

Une autre cause accéléra ce changement : le morcellement des béné- 
lices. On a vu qu'à l'origine les concessions de ce genre n'étaient que 
des usufruits viagers et même précaires. En fait, elles ne tardèrent pas 
à devenir héréditaires, et même partageables. Dès lors, en dépit des 
procédés imaginés pour maintenir l'indivisibilité du service militaire , les 
fiefs s amenuisèrent. Un grand nombre ne pouvaient plus fournir autre 
(*hose que le droit de relief ou une prestation annuelle. 

La distinction entre les grands et les petits vassaux était donc l'expres- 
sion d'un fait économique, expression insuffisante, car elle s'appliquait 
très imparfaitement à la réalité des choses. Dans certains pays, par exem- 
ple en Angleterre, les obligations des vassaux furent mises en rapport 
avec le revenu de leurs fiefs. Le tarif établi comportait une échelle de 
situations différentes, d'après un minimum de revenu fixé pour chaque 
échelon. En règle générale, la hiérarchie des vassaux comptait désormais , 
au-dessous des princes, quatre degrés, à savoir : barons, châtelains, che- 
valiers et simples gentilshommes, distinction plutôt réelle que person- 
nelle, car c'était la terre qui devait fournir des soldats, et c'était en qua- 
lité de possesseur que le soldat faisait son service. La charge, du reste, 
était lourde pour tous. Le vassal devait marcher, s'armer et s'entretenir 
à ses frais. Aussi fut-il nécessaire de définir cvactement les obligations 
d(3s deux parties qui se liaient par le contrat féodal. Le service militaire 
gratuit fut réduit généralement à quarante jours. Passé ce temps, l'homme 
avait droit à la solde et à l'entretien. Le service n'était dû que dans 
certaines limites de lieu, à moins qu'il ne s'agît de défendre le territoire 
national. Pour les pertes faites dans une expédition , et par exemple pour 
les chevaux, le seigneur devait une indemnité. Enfin le droit de relief, 
perçu par le seigneur à (chaque mutation du fief, fut soumis à un maxi- 
mum et ne put dépasser le revenu d'une année. Par contre, le seigneur 
conserva sur ses vassaux une juridiction qu'on peut appeler disciplinaire, 
pour exiger le strict accomplissement des devoirs féodaux, avec une sanc- 
tion qui pouvait aller depuis une simple amende jusqu'à la confiscation 
du fief. Toutefois il dut, pour exercer cette juridiction, se conformer aux 
lègles établies pour la justice ordinaire. A ce point de vue, M. Guilher- 
moz fait observer avec raison que, s'il y avait une grande distance sociale 
outre le vassal et le serf, il y avait cependant aussi une certaine analogie 
entre leurs conditions respectives , analogie qui se retrouve dans la langue , 
puisque le vassal et le serf sont à des titres différents les hommes du sei- 
gneur. Même il n'est pas rare de rencontrer des actes de vente où un fief 



L'ORIGINE DE LA NOBLESSE. 57 

est transmis avec les vassaux qui l'occupent. Toutefois ce serait attacher 
trop d'importance à une formule que de ne pas l'entendre comme la 
simple énonciation d'un fait; c'est ainsi qu'aujourd'hui le vendeur d'un 
fonds ou d'une maison déclare ses fermiers et locatiiires , ce qui ne porte 
aucune atteinte à la situation sociale de ceux-ci. C'est ainsi que la noblesse 
se constitua et devint un des trois ordres de l'Etat. Sa fonction était le 
service militaire avec cheval et armure. Au-dessus d'elle était le clergé. 
Au-dessous la masse du peuple, celle-ci plus ou moins engagée dans les 
liens de la servitude, tandis que les nobles étaient essentiellement des 
hommes libres. Ils s'appelaient eux-mêmes libcri homines , ou bien encore 
chevaliers, milites. Leur condition sociale était lu franchise. Quant à la 
classe inférieure, elle comprenait non seulement les serfs proprement 
dits, dont le nombre allait toujours diminuant, mais encore les anciens 
serfs, dont la condition s'était rapprochée de la liberté, à ce point que 
Beaumanoir en faisait une quatrième classe, intermédiaire entre la no- 
blesse et la servitude. Ce serait au reste une grande erreur que d'attacher 
à ces termes une valeur rigoureusement précise. La langue juridique du 
moyen âge ne comporte pas de définition scientifique. Le service mili- 
taire, par exemple, était dii par les non-nobles comme par les nobles, et 
les non-nobles pouvaient entrer dans la noblesse en devenant chevaliers. 
En attendant, ils servaient à pied, avec un équipement incomplet, sans 
heaume ni haubert, mais ils n'en faisaient pas moins partie de l'armée. 

On devenait donc chevalier quand on recevait les armes complètes des 
troupes à cheval. La cérémonie usitée en pareil cas s'appelait Vadoube- 
ment. Elle se faisait à l'âge où le jeune homme était en état de porter 
l'armure, c'est-à-dire aux environs de la vingtième année. Pour s'y pré- 
parer, les fils des grandes familles se rendaient à la cour du roi ou du 
seigneur, dès leur première jeunesse, et y recevaient en commun une 
éducation appropriée à leur future carrière. C'est par là que se recrutaient 
les commandements militaires et les fonctions civiles de la maison du 
roi. 

Les progrès de la vassalité et de la chevalerie amenèrent dès le x" siècle 
la disparition de la classe des hommes libres. Le service militaire était 
si lourd pour eux que ceux qui n'entraient pas dans la vassalité rentraient 
volontiers dans la classe des serfs en abandonnant leurs terres soit à 
l'Eglise, en échange d'une concession de précaire, soit à un seigneur qui 
en retour leur donnait un établissement sur son domaine et les assujettis- 
sait aux charges serviles. En même temps la chevalerie cessa d'être 
accessible à tous. Pour obtenir l'adoubement, il fallut être fils de cheva- 
lier. Les rois se réservèrent le droit d'admettre dans la chevalerie et d'en 
Savants. 8 



58 R. DARKSTE. 

limiter ainsi le nombre suivant les besoins du service. Les fils de cbeva- 
liers , jusqu'au moment où ils étaient adoubés , se trouvaient provisoire- 
ment dans une condition intermédiaire, et comme, en attendant, ils 
jouissaient de tous les privilèges de la cbevalerie, la noblesse béréditaire 
se trouva ainsi constituée et devint un corps fermé. 11 fut admis qu'on 
n'était noble que de naissance. Le roi seul faisait des nobles à volonté. 
» Nus , dit Beaumanoir, s'il n'est gentius bons de par le père , ne puet 
estre cbevaliers, se li rois ne li fet especial grâce. » Par fils de cbevalier, 
on entendit les descendants à n'importe quel degré. Ces chevaliers en 
expectative s'appelèrent d'abord damoiseaux ou valets. Ils finirent par être 
désignés tous sous le nom d'écuyers, et comme l'équipement complet 
était devenu obligatoire, les nobles qui n'avaient pas une fortune suffi- 
sante pour faire les frais de l'adoubement et supporter les charges de la 
chevalerie restèrent dans leur condition en s'équipant comme les simples 
bourgeois. Désormais la chevalerie fut le privilège de la haute noblesse. 
Telle est la thèse de M. Guilhermoz. Appuyée sur des textes nom- 
breux consciencieusement étudiés, elle paraît exacte et donne une idée 
juste d'une institution qui s'est formée et développée logiquement, par 
la force des choses. L'auteur montre bien que la noblesse en France ne 
dérivait pas d'une conquête, qu'elle n'était pas un privilège de race, 
cpienfin elle n'était pas une conséquence de la richesse. Née du ser\ice 
mifitaire, elle s'est modelée en quelque sorte sur ce semce, dont les con- 
ditions se sont changées avec le temps. Elle a suivi les progrès de la tac- 
ticpie quand elle s'est transformée en cavalerie , et les nécessités du recru- 
tement quand elle est devenue féodale. Les bénéfices, les fiefs, que les 
rois lui ont conférés, ont été le salaire des services rendus, et le moyen 
de les continuer. Enfin l'institution de la chevalerie a écarté d'elle les 
causes les plus dangereuses de dissolution. Si M. Guilhermoz avait voulu 
la suivre dans les temps modernes, il aurait fait voir que la classe privi- 
légiée devait forcément déchoir du jour où elle cessait d'être nécessaire. 
Quand la société s'est trouvée transformée, soit par l'accroissement de la 
richesse nationale, soit par le développement de l'industrie, quand un 
nouvel armement et une nouvelle tactique eurent bouleversé l'organisa- 
tion militaire , la noblesse , en tant que classe privilégiée , n'avait plus de 
raison d'être et s'éteignit comme elle était née. 

De toutes les institutions qui ont vécu en France au moyen âge , la 
noblesse est peut-être celle qui est le moins empreinte d'un caractère 
local. Tandis que chaque canton, chaque village même avait sa coutume 
particulière, la noblesse a été la même partout. Gomme milice, elle était 
bée à la royauté ou aux grands feudataires qui se rattachaient eux-mêmes 



LES PROLOGUES DE SALLUSTE. 50 

à la royauté. Le tableau qu'en trace M. Guilhermoz offre une remarquable 
unité. Ce qu'il représente, ce n'est pas une idée abstraite et générale, 
c'est quelque chose de réel et de vivant. S'il y a eu des particularités 
provinciales, elles ont été sans importance et s'eiFacent dans l'ensemble, 
et l'histoire prise par le détail ne conduirait pas à des résultats différents. 
Au reste, M. Guilhermoz ne s'est pas attaché seulement aux textes législatifs 
généraux. 11 relève a\ec soin toutes les coutumes locales. Les historiens, 
les chroniqueurs, les poèmes de chevalerie lui ont fourni les plus pré- 
cieuses indications. En un mot, il puise à toutes les sources avec l'éru- 
dition la plus sûre et la mieux informée. Ajoutons, en terminant, que de 
tous ces matériaux il a fait un livre composé avec beaucoup d'art, avec 
un sentiment remarquable des proportions et de la perspective, et écrit 
dans un style d'une parfaite clarté. 

R. DARESTE. 



Les prologues de Salluste. 

Qu'a voulu faire Salluste dans les prologues qu'il a mis en tête du 
Catilina , du Jugwtha et des Histoires ? Quel en est au juste le sens et la 
portée.»^ La question a été souvent agitée et n'est pas tout à fait résolue; 
il y reste quelques obscurités , qu'on peut essayer d'éclaircir. 

On a fait observer que c'était de son temps une habitude, presque une 
mode, de faire précéder de longs préambules les livres qu'on publiait. 
Salluste a donc suivi un usage général, et Ton peut ajouter qu'il fa suivi 
fidèlement. Les défauts qu'on a signalés chez lui devaient se retrouver 
chez les autres. Quintilien reproche à ceux qui sont placés devant le 
Jagurtha et le Catilina de n'avoir aucun rapport avec le sujet '^'. Salluste 
n'est pas seul à mériter ce reproche. Cicéron nous apprend qu'il avait 
tout un volume de prologues préparés d'avance et dont il usait quand 
il en avait besoin ^2'; il lui arriva même, par mégarde, d'en mettre un 
un De Gloria qu'il avait déjà employé ailleurs, et Atticus fut obligé de 
l'en avertir. Si un prologue pouvait servir à plusieurs ouvrages, c'est 
qu'il ne convenait particulièrement à aucun. Varron n'agissait pas autre- 
ment; le troisième livre de son De Re rustica s'ouvre par le tableau de 

<"' Crispas S(dlustius, in Bello Jugurthîno et Catilinario, nihil ad historiam pertinentibiis 
principiis usas est. Quint., ÎIT, 8. — '*' Haheo voïumen prooemiornm. Cic. ad Att., 
XVI, 6. 

8. 



60 GASTON BOISSIER. 

l'élection d'un édile qui ne se rattache en rien à ce qui suit; et il faut 
remarquer que Varron écrivait précisément cet ouvrage au moment où 
Salluste composait les siens. 

Nous devons donc nous figurer que ces prologues ressemblaient d'or- 
dinaire aux ouvertures de certains opéras, morceaux de fantaisie bril- 
lante, où l'auteur n'est guère préoccupé d'annoncer l'œuvre qui va suivre 
et ne songe qu'à bien disposer les auditeurs. Du moment qu'ils étaient 
composés dans cet esprit, ils devaient naturellement contenir surtout 
des développements généraux. Nous voyons , en etfet , que les lieux com- 
muns y abondent. Ce n'est pas une raison de croire qu'ils aient été mal 
reçus du public. Les lieux communs ne sont pas nécessairement des 
vieilleries et des banalités. C'est le temps et l'abus qu'on en fait qui les 
usent. Ceux qui semblent les plus rebattus ont eu leur jeunesse, comme 
tout le reste. Lorsqu'un grand esprit a trouvé pour la première fois une 
forme précise et frappante pour exprimer ces vérités générales qui flot- 
tent confusément dans la pensée de tout le monde , la foule , qui les re- 
connaît tout de suite, est charmée de les entendre sous une forme 
définitive et de pouvoir les fixer dans son souvenir. Elles sont alors des 
nouveautés et des découvertes. Soutenir, comme fait si longuement Sal- 
luste, que l'esprit l'emporte sur le corps et qu'il faut mettre au premier 
rang les professions où l'on se sert surtout de l'intelligence nous semble 
aujourd'hui fort inutile; ce n'était pas une banalité dans une société de 
paysans et de soldats où dominait la force brutale et qui n'était pas 
disposée à faire sa place à la littérature. Il ne faut donc pas s'étonner que 
les petites phrases nettes et frappantes que Salluste a trouvées pour 
exprimer cette vérité, soient devenues si populaires parmi les lettrés : ils 
s'en servaient comme d'une défense pour répondre aux railleries de ces 
orgueilleux ignorants , « amis du sommeil et esclaves de leur ventre ^^'m, 
qui traitaient de fainéants ceux« qui ne voulaient pas perdre dans un repos 
inutile un loisir précieux t'^' ». Voilà pourquoi elles sont si complaisam- 
ment reproduites chez les grammairiens, les commentateurs et même 
chez les Pères de l'Eglise , en souvenir des écoles qu'ils avaient fré- 
quentées dans leur jeunesse , et où ils avaient souvent dû les entendre ré- 
péter. Il faut dire enfin que les lieux communs ne sont pas condamnés 
à rester toujours de vagues généralités. Gomme chacun se les applique à 
soi-même et les approprie à sa situation particulière, ils deviennent fex- 
pression de sentiments personnels. C'est le caractère qu'ont pris ceux 

^'' Miilti mortales , dediti ventri atqiie som.no, indocti incultiqiie. Catil., 2. — '■*'> Non 
fait consiUam socordia atque desidia boniim otium conterere. Catil. , 3. 



LES PROLOGUES DE SALLUSTE. 61 

que nous trouvons chez Salluste , et par là ils nous deviennent très pré- 
cieux. Ses contemporains nous ont fort peu parlé de lui ; c'est donc à lui 
qu'il faut nous adresser pour le connaître. Nous allons voir qu'il y a beau- 
coup de lui-même dans les lieux communs de ses prologues , et qu'il n'est 
pas trop difficile, quand on les regarde de près, d'y démêler, même dans 
ce qui semble le plus général , ce qui le concerne. Ce n'est que là qu'on 
peut voir dans quelles dispositions d'esprit il était lorsque , après une vie 
fort agitée , à quarante ans passés , il se mit à composer ses livres d'histoire. 

Remarquons d'abord que, quoiqu'il se conformât à l'usage et ne fit 
rien de nouveau en écrivant ses prologues , il a bien senti lui-même qu'ils 
étaient un peu trop longs, mal proportionnés à l'ouvrage qu'ils précé- 
daient, et il a éprouvé le besoin de s'en excuser [liberius altiasqae pro- 
cessi^^'^). « S'il a un peu dépassé les limites, nous dit-il, c'est qu'il n'a pu 
contenir l'irritation que lui causent les mœurs de son temps , civitads mo- 
rum piget taedetqae. » On peut douter qu'il prenne autant d'intérêt qu'il 
le prétend aux mœurs publiques : il ne fait pas l'effet, quand on le con- 
naît, d'un moraliste aussi scrupuleux; mais son irritation, quelle qu'en 
soit la cause, est certaine. Il ressort de la lecture des prologues que c'est 
un mécontent, qui en veut à tout le monde, sans distinction de parti, 
aussi bien à ses anciens alliés qu'à ses adversaires; on s'aperçoit aussi 
que sa mauvaise humeur est moins désintéressée qu'il ne voudrait le 
faire croire, qu'en réalité elle tient à des mécomptes personnels, dont 
il est si profondément blessé que, quoiqu'il tienne à ne pas les laisser 
paraître, il n'a pas pu entièrement les dissimuler. i a- » 

On voit bien que ce petit Sabin d'Amiterne, quoiqu'il fût un homme 
nouveau, comme on disait alors, c'est-à-dire issu d'une famille sans 
illustration , était arrivé à Rome avec un désir passionné de se faire vite 
connaître, de devenir un homme illustre. Les mots defama, de gloria, 
declaritudo, d'immortalitas , reviennent fréquemment dans ses prologues. 
Il tient sans doute à se faire un nom qui dure (2^; mais avant tout la 
gloire qu'il souhaite est une de ceUes dont on jouit de son vivant, une 
gloire actuelle et bruyante : « Tous les efforts des hommes doivent tendre 
à ne pas traverser la vie sans faire parler d'eux [supima ope niti decet ne 
vitam silentio transeant); autrement ils ne diffèrent en rien des bêtes qui 
vivent courbées vers la terre et esclaves de leurs appétits grossiers ^^\ » 

Du moment qu'il souhaitait avant tout qu'on parlât de lui , il est naturel 
qu'il se soit tourné tout d'abord vers la vie politique , et l'on comprend 

^'^ -/^H^f., 4. — ^*' Memoriam nostri quant maxime longam ejfficere. Catil. , 1. — 
^*' Catil., 1. 



m GASTON BOISSIER. 

qu'il ait préléré le parti populaire, où Ton anivait plus tôt. Ses désirs 
parurent dabord se réaliser. Il fut questeur de bonne heure, proba- 
blement vers l'époque du premier triumvirat; un peu plus tard, en 702 , 
il était tribun du peuple, [jes temps étaient alors fort troublés : c'était 
l'année de la grande querelle de Milon et de Clodius ; pour un homme 
qui voulait faire du bruit , la chance était heureuse. Salluste paraît bien 
n'avoir rien négligé pour qu'on s'occupât de lui. Avec deux tribuns sédi- 
tieux, Q. Pompeius Rufus et T. Munatius Plancus Bursa, il prononça 
des harangues enflammées contre Milon, dans lesquelles Cicéron était 
fort malmené (^'. Faut-il croire que les siennes avaient moins d'éclat et 
produisaient moins d'effet que celles des autres ? Ce qui est sûr, c'est qu'il 
n'est jamais question de lui dans les lettres et dans les discours de 
Cicéron (^l Un peu plus tard, quand Rufus et Bursa furent poursuivis et 
condamnés pour la part qu'ils avaient prise aux séditions qui suivirent 
la mort de Clodius, Salluste ne fut pas inquiété : on le jugeait sans 
doute moins dangereux que ses collègues. Il fut pourtant exclu du Sénat 
en 70 4, sous la sévère censure d'Appius Claudius et de Pison; mais ici 
encore on peut remarquer que , tandis que Pison , le collègue de Claudius , 
qui appartenait au parti populaire , s'occupa de sauver Curion , qui avait 
encouru la même peine, il ne paraît pas être intervenu dans fintérêt 
de Salluste; c'est qu'évidemment Salluste n'était pas regardé comme un 
personnage du même rang et qu'on lui attribuait moins d'importance. H 
avait trouvé moyen de se compromettre, sans faire tout le bruit qu'il 
espérait. Sa première carrière politique se trouvait donc brusquement 
interrompue. 

Deux ans après, il en connnençait une autre. César, qu'il était allé 
retrouver dès le commencement de la guerre civile , le fit rentrer dans le 
Sénat, en le nommant questeur pour la seconde fois'-^\ et peu de temps 
après il le fit préteur. Cependant il ne paraît pas lui avoir fourni de grandes 
occasions de se signaler. Une fois, il l'envoya en Campanie pour calmer 
une sédition militaire ; mais les soldats f accueillirent si mal qu'il dut 
s'enfuir jusqu'à Rome : ce sont les mêmes que peu de jours après César 



'"' Asconius in Milon. ;^8 et 55. 

'*^ Asconius signale pourtant quelques 
passages du Pro Milone où il croit voir 
des allusions à Salluste ; mais comme 
son nom n'est jamais expiùmé, on peut 
se demander s'il ne s'agit pas d'un autre. 
Dans tous les cas, si c'est de lui que 
Cicéron veut parfer, il faut avouer qu'il 
avait bien compris que la meilleure ven- 



geance qu'il pouvait tirer d'un homme 
si ami de la publicité était de ne pas le 
nommer. 

''^^ C'était la coutume, à Rome, que, 
pour rentrer au Sénat, les victimes de 
la sévérité des censeurs se faisaient con- 
férer une charge inférieure à celle qu'ils 
avaient occupée , ou , comme ici , la même 
pour la seconde fois. 



LES PROLOGUES DE SALLUSTE. 



63 



apaisa d'un seul mot. Après la défaite des républicains à Thapsus, il fut 
nommé proconsul d'Afrique : c'est la plus haute fonction qu'il ait remplie, 
ici encore tout ne marcha pas à souhait pour lui. A son retour, on l'accusa 
d'avoir malversé; il fut forcé de se défendre, et l'on prétend que, sans 
l'intervention de César, il aurait été condamné. Est-ce la raison qui fit 
qu'il n'arriva pas à la magistrature suprême? C'est asseii vraisemblable. 
César, la dernière année de sa vie, au moment où il comptait partir 
pour la guerre des Parthes , désigna les consuls d'avance pour plusieurs 
années, et Salluste n'était pas sur la liste. Cette fois il perdit courage. 
Sa mauvaise humeur éclate dans un passage très curieux du Jagiirtha , où 
il s'en prend à tout le monde. 11 commence par déclarer « que l'honneur 
n'est plus réservé pour le mérite ^'^ », puis, faisant un retour amer sur le 
passé , il trouve quelque raison pour déchirer tous ceux qui ont obtenu ces 
dignités qu'on lui a refusées. Les uns y sont arrivés par l'intrigue, — ce 
sont les aristocrates ; — mais ils n'y ont trouvé ni sécurité ni considéra- 
tion. D'autres les ont conquises par la force, — ici je crois bien qu'il est 
question de César; — mais, ajoute-t-il, se faire le maître de sa patrie et 
de sa famille, quelque bien qu'on puisse accomplir, c'est une besogne 
ingrate et peu souhaitable. Quant à ceux qui doivent leur succès à leurs 
complaisances pour les puissants et qui consentent à payer les distinctions 
qu'on leur accorde de leur honneur et de leur liberté, il les trouve les 
plus insensés de tous ^^\ Dès lors son parti est pris : il est tout à fait 
désenchanté de la politique, dans laquelle il s'est replongé sans succès 
deux fois de suite. Elle lui paraît quelque chose de misérable, indigne 
d'occuper toute une vie : « Un homme , dit-il , a mieux à faire que de perdre 
son temps à saluer le peuple au Champ-de-Mars ou à donner à dîner aux 
électeurs ^^'. » Il est donc décidé à renoncer pour toujours à la vie publique. 
Mais il n'entendait pas faire comme les anciens Homains , qui n'avaient 
d'autre ressource, loi'squ'ils prenaient congé de la politique, que de 
s'enfermer chez eux, à cultiver leur champ ou à chasser. Ce sont là, 
nous dit-il, des occupations d'esclave^^l H n'avait pas perdu le désir de 



''^ Neqae virtati honos datar. Jii(j.,Z. 

'^^ Jug., 3. Ce passage présente 
des difficultés. Dans les meilleurs manu- 
scrits, notamment le 16024. de la Bi- 
bliothèque nationale (ancien 5oo de la 
Sorbonne), on trouve ces mots : neque 
un ijaibas per fi'axtdem Us fait , qui ne pré- 
sentent aucun sens. On a changé m en 
]m, ce qui paraît assez plausible ; mais/wi 
est bien vague ef peu usité pour signifier 



le consulat. Dietsch lit : quibus per fraii- 
deni uti fuit, en sous-entendant honore 
qui précède. Quoi qu'il en soit , je crois 
avoir exprimé le sens de la phi'ase. 

^'' Qaibus inaxiina videtiir iiidusirûi 
salutare plebem et conviviis gratiani quue- 
rere. Jug. , ^. 

'*' Nonfiiit consilium . . . agriim coiendo 
aat venando , servilibns officiis intentam, 
(tetatcm agere. Catil. , l\. 



64 GASTON BOISSIER. 

la céiébrité, il voulait toujours quoii parlât de lui; il savait bien que les 
arts qui sont du domaine de l'esprit nous offrent beaucoup de moyens 
divers d'atteindre à la renommée'^l On peut, dit-il „ servir son pays par 
ses exploits et l'honorer par son éloquence; dans la paix, comme dans 
la guerre , il est possible de se faire un grand nom ; la postérité garde le 
souvenir de ceux qui ont fait des actions d'éclat et de ceux qui en ont 
écrit le récit ^'"^l 11 me semble que nous avons ici la série des raisonnements 
par lesquels il fut amené à écrire l'histoire. 

On en a cherché souvent d'autres causes ; on a dit qu'il avait voulu , 
en composant des ouvrages historiques , satisfaire d'anciennes rancunes , 
justifier ses amis politiques , décrier ses adversaires ; et il se peut bien 
qu'il en ait eu parfois fintention. Malgré ses belles professions d'impar- 
tialité , il ne s'est pas tout à fait abstenu des malices qui se présentaient 
sur son chemin ; mais avant tout il voulait écrire un ouvrage qui lui fit 
honneur ; il cherchait à se faire une réputation d'homme de lettres , à la 
place de l'importance politique qu'il n'avait pas pu obtenir. On s'est vrai- 
ment donné trop de mal pour trouver les raisons qu'il pouvait avoir de 
choisir les sujets qu'il a traités, et l'on en imagine souvent de très com- 
pliquées et d'assez peu vraisemblables. Peut-être faut-il s'en tenir là- 
dessus à son témoignage quand il nous dit, en tête du Catilina, qu'il a 
résolu de raconter les événements « qui lui paraissent le plus dignes 
d'être conservés ^^l » Il est bien possible, en effet, qu'il ait préféré ce 
sujet à un autre parce qu'il jugeait qu'il intéresserait le lecteur et ferait 
lire l'ouvrage. 

11 savait bien que sa résolution ne serait pas approuvée de tout le 
monde. « Je crois, dit-il [Jag., 6), qu'il y a des gens qui, voyant que je 
m'éloigne des affaires publiques, me traiteront de paresseux. » Le 
vieux préjugé contre les lettrés n'avait pas tout à fait disparu; quelques 
survivants du passé continuaient à les appeler of«05i et inertes, et trou 
valent que c'était perdre son temps que d'étudier et d'écrire. Voilà 
comment toutes ces généralités sur l'esprit et le corps , sur la supériorité 
des professions où l'on use surtout de l'intelligence, qui nous impatien- 
tent un peu dans les prologues de Salluste, y sont parfaitement à leur 
place. J'ai eu l'occasion de le montrer plus haut : il s'en sert pour jus- 
tifier son œuvre , et il n'est pas étonnant que , puisque , sous cette appa- 

''' Qaum praesertim tant multae vu- vel bello clurum Jieri hcet ; et qui fecere , 

rîaeqae sint artes aninii quibiis samma et qui facta aliorum scripsere laudantur. 

claritudo paratur. Jug. , i. Cutil., 3. 

'^' Puldtrumesthenefacerereipuhlicae, '"^^ Quue meinoria digua videhantur 

eliainbene dicerc haud ahsurd uni; vel puce , perscribere. Cutil. , [\. 



ij:s prolo(,ui:s di: sali.uste. 65 

lence de lieu commun, il se défendait lui-même, il y ait mis tant d'in- 
sistance et de vivacité. 11 se trouvait dans la même situation que Racine, 
s élevant dans une séance publique de l'Académie française, en présence 
de grands seigneurs dédaigneux, «contre les ignorants qui rabaissent 
l'éloquence et traitent les habiles écrivains de gens inutiles dans les 
Etats »; et quand je lis le beau passage qui suit ces paroles et cpi'on a si 
souvent cité : « Quelque étrange inégalit.^ que, durant leur vie, la fortune 
mette entre eux et les plus grands héros, après leur mort cette difîérencë 
cesse. La postérité, qui s'instruit dans leurs ouvrages, ne fait point de 
difficulté à les égaler à tout ce qu'il y a de plus considérable parmi les 
hommes, et fait marcher de pair l'excellent poète et le grand capitaine », 
je reconnais tout à fait le ton et l'accent de Salluste lorsqu'il affirme 
« que la république tirera plus de profit de ce que quelques personnes 
appellent son oisiveté, que de l'activité de beaucoup d'autres ». 

Du reste, au moment où Salluste s'exprimait ainsi, sa cause était à 
moitié gagnée : il n'était plus possible de nier l'inq^ortance des lettres 
après Cicéron. Non seulement il les défendait par son exemple et les ren- 
dait populaires par le succès de ses ouvrages, mais il s'était attaché à faire 
conqirendre à ses compatriotes qu'elles sont un ornement et une force 
pour un pays; que quand on est le maître par les armes, il ne faut 
abandonner à ceux qu'on a vaincus aucune supériorité; qu'ils devaient 
donc, même dans les choses littéraires, rivaliser avec la Grèce. En même 
temps, il tâchait de leur prouver qu'ils pouvaient l'essayer sans être 
accvisés de forfanterie, qu'ils avaient déjà une littérature dont ils faisaient 
trop peu de cas, notamment des poètes tragiques qu'il osait mettre tout 
près de Sophocle et d'Euripide, enfin qu'ils parlaient une langue quel- 
quefois plus riche que celle des Grecs et toute prête à produire des chefs- 
d'œuvre. Ainsi Salluste, quand il s'exprime comme nous venons de le 
voir dans ses prologues, profite de fœuvre de Cicéron et la continue; 
qu'il le veuille ou non, il est son obligé, presque son disciple. Il est diffi- 
cile qu'il n'en ait pas eu le sentiment, et qu'ennemi de Cicéron comme 
il fêtait, il n'en ait pas éprouvé quelque déplaisir. N'est-ce pas la raison 
qui fait qu'étant forcé de le suivre pour le fond, il a voulu s'en distinguer 
par la forme? H y a très bien réussi : la différence entre son prédécesseia* 
et lui est ce qui frappe tout d'abord le lecteur, et , de son côté , on voit bien 
qu'elle est voulue et cherchée. La façon de composer et (f écrire de Salluste 
n'est pas de celles qu'on apporte avec soi en naissant et ((ui sont un don de 
la nature. Devenu écrivain à quarante ans, Salluste se fest faite à lui-même. 
On y sent le parti pris et l'effort, et cet effort consiste à «essayer de faire au- 
trement que Cicéron. D'autres ont sous les yeux un modèle qu'ils imitent, 
Savants. 9 



nipniMEUlE NATIOKALCf 



66 GASTON JÎOlSSJEJi, 

lui a un exemple qu'il tient à éviter. Sa phrase, heurtée, brisée, est tout à 
fait autre chose que la période cicéronienne , auv compartiments symé- 
triques. L'âme du style de Cicéron est le développement, c'est-à-dire 
cette suite de périodes s'entraînant l'une l'autre et nous conduisant d'un 
pas régulier jusqu'à la conclusion du raisonnement. L'allure de Salluste 
est différente: il procède par saillies, supprime des incises, sous-entend 
des idées, quitte à nous_ avertir par quelque conjonction, sed, icjitar, que 
nous avons quelque intermédiaire à rétablir. 11 ne recherche pas non 
plus l'expression élégante, harmonieuse, distinguée; il affectif au con- 
traire par moment les négligences, les répétitions [incredibile memorata 
est qaam facile coalaerint, et quelques lignes plus loin : incredibile memorata 
est qaam facile creverit)\ il emploie volontiers les mots grossiers [ventri, 
peni), les tours vulgaires, les termes simples [esse, Jiabere, patare , facere 
insidias inimicis, facere pericalam aliis, etc.), pour que, l'attention ne se 
dispersant plus sur les détails agréables, la vigueur de la pensée en res- 
sorte davantage; il y a donc entre son prédécesseur et lui comme une 
antithèse perpétuelle dans leur manière de composer et d'écrire. C'est 
là, dans ce travail obstiné et minutieux de Salluste, qu'il faut chercher 
la marque de son antipathie contre Cicéron, et non pas seulement, 
comme on l'a fait , dans quelques phrases peu gracieuses de son Catilina. 
Ce que j'ai dit me paraît suffisant pour indiquer fimportance des 
prologues de Salluste. On se trompe quand on les traite de lieux com- 
muns sans portée; j'ai fait voir au contraire qu'ils nous apprennent beau- 
coup sur lui et sur ses ouvrages, ou plutôt que c'est d'eux seulement que 
nous tenons ce que nous en pouvons savoir. 

Gaston BOISSIEK. 



LIVRES NOUVEAUX. 



A. Vknturi. Storia delVarteiudiana, i " volume :Dai Primordi deirarte Cristiana al 
tempo di Giustiniano; 2" volume : Dali'arte barharica alla ronianica. — Milano, 
Ulrico Hoepli, 1901 et 1903, in-8", 558 pages et /i62 phototypies, 678 pages et 
5o6 phototypies*''. 

\^' Histoire de l'art italien, dont le deuxième volume vient de paraître et dont le 
premier a été publié en 1901, doit comprendre sept parties. L'auteur annonce 
pour l'année 1 903 le tome troisième , consacré à l'art roman jusqu'au xiv' siècle ; 

*') Prix : Tome I, 16 lire. — Tome II, 20 lire. 



LIVRES NOUVEAUX. 67 

ce volume est actuellement sous presse. Puis viendront successivement , d'année en 
année, le tome IV l'éservé au xiv' siècle, les tomes V et VI concernant les xv' et 
xvi" siècles. Enlin le tome VU et dernier embrassera le xvii" siècle les suivants jus- 
qu'à nos jours. La régularité avec laquelle les premières parties Aiennent d'être 
mises en vente laisse espérer que les termes fixés par l'auteur ne seront pas sensi- 
blement dépassés. On possédera donc d'ici trois ou quatre années un résumé com- 
plet de l'art italien rédig-é par un écrivain des plus compétents. Alors seulement 
il sera loisible de porter un jugement d'ensemble sur cet ouvrage. Il suffit pour le 
moment d'indiquer dans quelles conditions est conçue et commencée la publication. 

M. Venturi remonte à l'établissement du christianisme; il ne parle pas de l'an- 
tiquité. I^es premières représentations du Bon Pasteur, les peintures des catacombes, 
sont pour lui la date initiale de l'art nouveau. Le moyen âge aurait ainsi ses 
racines les plus profondes dans l'art des premiers chrétiens. Cela posé, il étudie 
successivement, dans son premier volume, les manifestations de l'architecture, de 
la peinture et de la sculpture, depuis Constantin jusqu'à Justinien. Le tome 
deuxième va du vi' siècle à l'an mille. Passant tour à tour en revue les mosaïques, 
la scidpture décox'ative , la miniature , les ivoires , la gravure en matière précieuse , 
il promène le lecteur de Ravenne à Païenne, de Vérone à Tvu'in et à Milan. Aucun 
des édillces où se traduisent tour à tour les influences gothique , arabe , lombarde , by- 
zantine, n'est omis dans cette revue générale et sommaire des sources primitives. On 
a aflàire à un artiste en même temps qu'à un érudit très renseigné. Mais le caractère 
bien particulier de ce vaste tableau consiste dans l'abondance, la profusion, la 
variété des reproductions de monuments originaux. Près de mille gravures pour 
ces deux volumes font passer sous nos yeux les édilices, les statues, les peintures 
de cette première période qui existent non seulement en Italie , mais aussi dans les 
collections et les musées des pays étrangers. L'auteur paraît ne rien ignorer de ce 
qui a trait à son sujet , et peut-être trouvera-t-on parfois qu'il y fait entrer des élé- 
ments quelque peu étrangers. On se demande par exemple si certains manuscrits caro- 
lingiens de la Bibliothèque nationale de Paris appartiennent à un titre quelconque 
à l'art italien. Mais le moment n'est pas encore venu d'aborder ces questions déli- 
cates. 11 nous suffît actuellement d'insister sur le luxe vraiment extraordinaire de do- 
cuments ligures réunis dans ces volumes; c'est la supériorité indiscutable du livre 
de M. Venturi sur tout ce qui avait pam jusqu'ici ; c'est aussi la preuve que l'auteur 
possède à iond le vaste sujet qu'il aborde. 

Si les volumes suivants offrent la même abondance d'images, on trouvera dans 
les trois ou quatre mille reproductions phototypiques de l'ouvrage terminé la repré- 
sentation de tous les monuments de l'art italien. Il sei'a par là fort utile et aux voya- 
geurs , en précisant leurs souvenirs , et aux énidits de tous pays, en exposant à leurs yeux 
les types les plus variés , que presque personne n'a le loisir d'aller étudier sur place. 

Ce luxe même ne laisse pas que de présenter certains inconvénients. Parfois 
l'image n'est pas à proximité du texte qui en contient l'explication. Et comment en 
pourrait-il être différemment , quand les détails d'un seul monument n'exigent pas 
moins de cinquante ligures et s'étendent sur un nombre égal de pages? C'est ce qui se 
présente notamment pour les sujets en relief du ciborium de Saint-Marc (p. 282 
à 286 du tome I). Et on pourrait citer bien d'autres exemples analogues. Pour ce 
cas spécial la table placée en tête du volume nous paraît insuffisante. Peut-être fau- 
drait-il imaginer un autre système de renvois facilitant les recherches. On ne saurait 
trop dans un pareil ouvrage multiplier les références de nature à simplifier la tâche 
du lecteur. J. GuiFFREY. 



68 LIVRES ^( OU VEAUX. 

W. Ahlwardt. Saminlungen aller arabixchen Dichter. I. Elaçmaljjât nebst einigen 
Sprachqaçlden. Beiliii, Ueutlier une! Reichard, it)Oii, in-8", xxviii-89 pages et 
110 pages de textes arabes. 

Theodor WHlielni Alilwardt, professeur à l'université de Greifswald, est né dans 
cette même ville le A juillet 1828. Sa vie entière s'est écoulée dans l'étude de la 
langue et de la littérature arabes , par suite d'une vocation décidée , dont les années 
n'ont pas éteint l'ardeur. L'arabe inspire de ces passions durables, irrésistibles, do- 
minatrices, dont j'ai été témoin chez des orientalistes vieillis tels que mes deux pro- 
lesseurs inoubliables, Heinrich Ewald à Gôttingen et Leberecht Fleischer à J^eip- 
zig , tels que le maître arabisant qu'était le baron Mac Guckin de Slane , tels que le 
grand savant que j'ai eu le privilège de pouvoir appeler avec orgueil mon « guide 
dans la vie et dans la science^''». Àhlwardt mérite une place d'honneur parmi ces 
illustres morts. Mais heureusement il est bien vivant , et son activité incessante est 
attestée par une continuité non interi'ompue d'œuvres spéciales, qui n'étendent pas, 
mais qui grandissent parmi les connaisseurs sa juste renommée. 

il semblait avoir droit au repos après avoir achevé son catalogue des manuscrits 
arabes de Berlin (10 vol. gr. in-4°, 1887-1899, io368 numéros et un index colossal 
de 595 pages à deux colonnes). Ce vaste répertoire semblait le testament de l'érudit , 
le couronnement de son labeur prolongé, M. Ahlwardt ne s'est pas résigné à cette 
abdication. 11 s'est replacé sur le terrain, délaissé par lui depuis 1872, de ses pre- 
miers travaux sur les origines et les débuts de la poésie arabe , et il a ouvert une nou- 
velle série de trois volumes, dont le premier ne tardera pas à être complété par les 
deux autres. Son programme est tracé : il le remplira jusqu'au bout avec cette ma- 
turité et cette persistance qui ne sont pas ses moindres qualités. 

Al-Asma'î , auquel est consacrée la monographie initiale , c'est-à-dire Aboù Sa'îd 
'Abd al-Malik ibn Koraib, a été, dans la seconde moitié du 11'' siècle de l'hégire et 
au commencement du 111° siècle, aux contins du viii' et du ix' siècle de notre ère, 
un linguiste d'une fécondité qui ne nuisait pas à son inCormation sûre. 11 n'a pas 
écrit de dictionnaire complet, mais des études lexicographiques sur les animaux, sur 
les chevaux, sur les plantes, sur les aruies, sur les parties du corps, sur la pluie, 
etc. '■^\ en appuyant sa synonymitjue sur des citations de vers autlientiques. Il a été 
ainsi amené, pour se documenter, à recueillir les i'ragments épars des anciennes 
poésies, tâche dans laquelle il avait eu un précurseur, trente ou quarante ans aupa- 
ravant, dans Al-Moufadflal ibn Moliainmad Ad-f)abbî. Les deux compilateurs s'étaient 
trouvés dans les conditions les plus favorables pour réunir les éléments de leurs 
collections, ayant vécu à Bagdàdh, la capitale des 'Abbasides , à la cour et dans 
l'intimité des khalifes Al-Mahdi et Hâroûn Ar-Raschîd. Or le mouvement littéraire 
y était alors intense; les rapsodes et les chanteurs y allluaient, et il suffisait de savoir 
interroger et écouter pour s'instruire et povir transcrire. 

Les Moufadduliyyât , les «Notations d'Al-Moufaddal » , n'ont été publiées (pi'en 
partie par mon regretté ami IL Thorbecke (I^eipzig, i885). Les Asmàiyyâl , les 
« Notations d'Al-Asma'i » , qui viennent de paraître intégralement d'après le manuscrit 
unique de Vienne, ne font en aucune façon double emploi avec celles d'Al-Mou- 
faddal. Car Al-Asma'i connaissait l'œuvre de son devancier et supposait que ses 
lecteurs s'en seraient imprégnés avant d'avoir recours à lui. Dès lors les répétitions 

'^î Dédicace à mon père de Lvs moniimenls <-' La lisli; de ces opiisciilf.s ost donnée 

sabéens et /ii«i>'rt)i(r.y de la Bibliothhjue Nu- par Ibn Abî Ya'koùb An-Nadîm , Al-Fihrist 

1 iona/c (Paris, 1891). (éd. Fh'igel), p. 35. 



LIVRES NOUVEAUX. 69 

pouvaient et devaient être évitées, les deux anthologies étant destinées à se suivre 
et les informations qui manquaient dans l'une à être cherchées dans l'autre. En me 
plaçant à ce point de vue, je regrette que le plan de M. Ahlwardt ne l'ait pas 
conduit à terminer tout d'abord l'édition si admirablement commencée par H. Thor- 
becke. 

C'est une bien faible partie des Asmdiyyât qui est parvenue jusqu'à nous. Al- 
A.sma'î en avait détaché lui-même les poésies et les fragments de certains poètes 
antéislamiques et islamiques, pour lesquels il était parvenu à constituer cet ensemble 
qu'on appelle un diwâii. Ainsi Imrou'ou '1-Kais , An-Nâbiga Adh-Dhobyânî et les autres 
parmi «les six poètes» édités naguère par M. Ahlwardt (London, 1870); ainsi Al- 
Houtai'a, An-Nàbiga Al-Dja'dî, Labîd, Al-A'schâ et tant d'aèdes^''. Aux Asinaiyyât 
furent réservés les poèmes isolés, les morceaux anonymes, par-ci par-là un fragment 
retrouvé après la clôture du dîivân et attribué légitimement à un Inu'ou'ou '1-Rais, 
à un Tarafa, à un Al-A'scliâ, ou à tel et tel poète célèbre. Sur tous les auteurs 
cités, on trouvera (p. 1-22 de la partie allemande) des l'enseignements brefs et 
substantiels. 

Aux Asma'iyyât M. Ahlwardt a joint cinq poésies qui ont été recommandées à son 
attention par les difficultés philologiques dont elles sont hérissées. Les trois premières 
ont pour auteur un certain Aboù I ïizâm Gâlib Wm Al-ljârith Al-'Okli. L'éditeur, qui a 
fait de vaines reciierches sur sa vie, a seulement trouvé qu'il était cité trente-quatre 
fois dans le Tâdj al-'aroûs et qu'il avait été le contemporain d'Aboû Mohammad 
'Abd Allah Al-Oumawî. Or celui-ci vivait à la fin du 11' siècle de l'hégire. Deux 
vers d'yVl-'Okli, qui ont échappé à M. Ahlwardt, sont cités par Yâkoùt dans son 
Dictionnaire géographique (11, p. 8/i8, 1. i4 et i5), d'après le grammairien Mo- 
hammad lJ)n Kabib, qui mourut en 2^5 (859), ce qui nous fournit un terminus ad 
queni pour l'époque où a vécu Ibn I lixàm et confirme l'IiYpothèse de M. Ahlwardt. 
Ces cinq morceaux complémentaires sont de véritables casse-cou, qui ont été un 
jeu pour sa virtuosité. 

Les dîwâns d'Al-'Adjdjàdj et de son fils Rou'ba nous sont promis pour le cou- 
rant de l'année 1 908. Je compte en parler ici, dès que ces éditions impeccables nous 
auront fait mieux connaître deux écrivains réputés pour leurs vers du mètre radjaz , 
le type en arabe des ïambiques. 

Hartwig Derenbourg. 

Dixcarsos leidos ante la Real Academia espai'wlacn la recepcioii pûblicade D. Ramon 
Menéndez Pidal, el 19 de octobre 1902. Madrid, Est. tip. de la viuda é hijos de 
M. Telio,in-8, 96 p. 

M. Ramon Menéndez Pidal, dont le Journal des Savants a naguère apprécié le 
beau livre sur les Infants de Lara ( 1 897 , p. 296-809 , p. 82 1 -335 ) , vient d'être élu , 
très jeune encore, à l'Académie espagnole. H a été reçu par l'illustre critique Mar- 
celino Menéndez y Pelayo , qui a tracé à cette occasion un tableau aussi brillant que 
fidèle de l'évolution des études sur l'ancienne poésie épique castillane, études qui, 
nées à l'étranger, se sont développées en Espagne avec Duran et Mihî y Fontanals, 
et auxquelles M. Ramon Menéndez a fait faire de si grands progrès. 

Les discours de réception , à l'Académie espagnole , ne sont pas , comme ceux de 
l'Académie française , uniquement consacrés à l'éloge du confrère qu'on remplace : 
le récipiendaire y traite généralement un point d'histoire ou de littérature, et le 



f'> Voir la riche bibliographie, dans Al Fihrist, p. iSy-iSS. 



70 LIVRES NOUVEAUX. 

discours , publié souvent avec des notes , l'orme un morceau , parfois important , de cri- 
tique spéciale. C'est le cas pour celui de M. Ramon Menénde/, Pidal , qui , après avoir 
brièvement rappelé les mérites de Victor Balaguer, le poète et historien catalan 
bien connu, a pris pour thème l'étude approfondie du Condenado por desafiado , de 
ïirso de Molina, l'une des œuvres les plus singulières et les plus frappantes du 
théâtre religieux espagnol. H montre que le sujet en est pris à deux «contes dé- 
vots» du moyen âge, dont l'un, qui a pour thème «l'égalité des mérites entre un 
ascète et un mondain » , se retrouve dans des légendes aiajjes et juives et remonte jus- 
qu'au Mahuhliâraia, dont l'autre, «l'ascète qui perd le fruit de ses bonnes œuvres 
parce qu'il se scandalise de voir l'âme d'un malfaiteur sauvée» , n'a jusqu'ici été si- 
gnalé que dans des versions médiévales. Tirso de Molina a connu plusieurs formes 
du premier de ces contes , et il l'a amalgamé avec le second pour en composer son 
drame , dans lequel il a en outre voidu incarner ses idées sur la prédestination , — 
alors fort discutée en Espagne entre les partisans de Molina et ceux de Banez, — 
et sur la vraie façon de mériter la grâce de Dieu. Le savant auteur des Infants de 
Lara se montre ici sous de nouveaux aspects : son étude sur l'histoire du conte 
indien et de ses transformations suivant les milieux où il pénètre est d'une érudi- 
tion aussi sûre que variée (dont de précieuses notes apportent les preuves) et d'une 
rare finesse de vues; sa théologie est profonde et sa critique littéraire délicate. On 
peut ne pas partager en tous points son admiration pour le Condenado por desajiado, 
œuvre puissante à coup sûr, mais incohérente et confuse , où l'auteur n'a su ni fondre 
harmonieusement les divers éléments qu'il y a fait entrer ni dégager nettement 
l'idée à laquelle il les suboi'donnait, œuvre obscure, qui a troublé plus d'une con- 
science et qu'on a cherché à expliquer par de téméraires conjectures (George Sand, 
qui en avait reçu une forte impression et qui l'a imitée dans son conte de Lapo 
Liverani, y voyait une attaque déguisée contre le dogme catholique!); mais on 
rie peut qu'admirer le savoir, la force de pensée et le talent d'exposition que le nouvel 
académicien a montrés dans ce beau discours. G. P. 

Albert Vandal, de l'Académie française. L'avènement de Bonaparte. L La Genèse 
du Consulat, Brumaire, la Constitution de l'an viii , i vol. in-8°, ix-600 p. Paris, 
Pion, 1902. 

M. Albert Vandal applique ici à un sujet pris dans l'histoire intérieure de la 
France les qualités dont il a fait si brillamment preuve dans ses études sur la poli- 
tique extérieure. On y reconnaîtra la même abondance, le même sérieux dans les 
recherches, le même travail direct, aux Archives, le même emploi des documents 
imprimés , et cet art de mise en œuvre , cet intérêt du récit , cette élégance de forme 
qui ont placé si haut l'historien de Napoléon et d'Alexandre 1". M. AlJjert Vandal 
a pu disposer de documents inédits encore et dont il parait avoir tiré grand profit ; 
les Notes de Jourdan (parues depuis dans le Carnet historique) , les Notes de Grouvelle, 
les Eclaircissements de Cambacérès. — Chapitre i". 11 commence par un tableau du 
gouvernement et du pays en 1799 : le gouvernement, les Directeurs, les révolution- 
naires nantis et leur système de coups d'Etat contre les élus de la nation. Dans le 
pays , la prolongation de l'état révolutionnaire , le désordre matériel , le désordre 
moral; la France en ruines; la misère générale; la renaissance catholique spontanée 
et les passions antichrétiennes; l'industrie, l'agriculture, les finances; la société, 
les mœurs : série de tableaux clairs et brillants. A la fin du chapitre, les partis : 
Bonaparte en perspective; comment une partie des gouvernants va lui frayer le 
chemin du pouvoir. — Chapitre h. Le 30 prairial. Cette journée des dupes est le 



LIVRES NOUVEAUX. 71 

commencement du mouvement tournant de Sieyès contre la constitution de l'an m. 
Sieyès, sa personne, ses vues y sont particulièrement étudiés. — Chapitre m. La 
dernière poussée jacobine. C'est la réouverture des clubs jacobins; les ministres jaco- 
bins, dont Bernadotte; les lois jacobines, la loi des otages. Sieyès impose son coup 
d'Etat «reconstituant»: Joubert sera son instrument. Ici de curieuses notes de Cam- 
bacérès sur les relations de Sieyès , par Talleyrand , avec les agents orléanistes. — 
Chapitre m. Lutte des partis. Il montre l'anarchie croissante dans les départements. 
— Chapitre iv. La crise de Novi et hs lois jacobines. Joubert est tué à Novi; la 
France est en péril. Les Jacobins annoncent un retour aux moyens terroristes. — 
Chapitre y. Masséna et Brune débarrassent la frontière, Bonaparte débarque. — 
Chapitre vi, Bonaparte à Paris, et chapitre vu, Préparatifs du coup d'Etat. C'est 
le nœud de l'afFalre et le nœud de l'ouvrage. Cette histoire n'avait été ni fouillée 
avec cette pénétration, ni exposée avec cette intelligence du jeu des hommes et 
des partis. — Les chapitres viii et ix sont consacrés aux journées du 18 et du 
19 brumaire. Voxxji ne point alourdir son récit, très intéressant, l'auteur a renvoyé en 
appendice, pages ôyg-ôgi, ses références et sa critique des sources. — Le chapitre xii, 
la Constitution de l'an viii , montre quelle part prépondérante ont eue dans la 
rédaction de cette constitution les passions , les conflits , le caractère des personnes , et 
comment Bonaparte a fml par tout conduire à son propre avènement dans la Répu- 
bhque. — Le chapitre xiii présente les premières semaines, toutes républicaines 
encore, du Consulat, l'organisation du gouvernement, le programme et les pre- 
miers actes du Premier Consul. Il s'arrête à janvier i8oo. A. S. 

Tlie autobiography of lieutenant gênerai sir Harry Smith, edlted by G. C. Moore 
Smith. 2 vol. in-8°, Londres, John Murray, 1905. 

Heni-y George Wakelyn Smith, surnommé Harry Smith, né à Whittlosey, le 
28 juin 1787, participa à un grand nombre des guerres que la Grande-Bretagne 
soutint pendant la première moitié du xix° siècle. Il servit en Espagne de 1810 à 
181 A, assista à la bataille de Waterloo, tint de 1828 à i84o garnison au Cap de 
Bonne-Espérance, et prit, en ([ualité de chef d'étal-major général de sir Benjamin 
d'Urban, une grande part à la pénible guerre cafre de i835. Il commanda en chef 
les troupes anglo-hindoues pendant la guerre sikhe de i845-i846, et revint au Cap 
comme gouverneur général en 184^7. ^^<^ttf; autobiographie, que l'auteur avait In- 
titulée Varions anecdotes and events of tny life, s'arrête en i846. L'éditeur, M. G. C. 
Moore Smith , y a joint divers documents inédits : lettres écrites par sir Harry à sa 
femme pendant la guerre de i835; mémoire apologétique de son administration, 
composé en 1862, quand il eut été brusquement rappelé du Cap par le ministre 
des colonies, comte Grey; fragments du journal tenu par le lieutenant Holdlch 
pendant la campagne de julUet-aoùt i848 dans V Orange river Sovereignty. L'autobio- 
graphie elle-même et les pièces annexes seront à consulter par les historiens de l'ex- 
pansion britannique dans l'Afrique australe et dans l'Inde. 

Henri Dehérain. 



72 



CHRONIQUE DE L'INSTJTUT. 



CHRONIQUE DE L'INSTITUT. 



BUREAU DE L'LNSTITUT POUR 1903. 

MM. Pekrot, délégué de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, président. 
BoissiER, délégué de l'Académie française, | 

Gaudry, délégué de l'Académie des sciences, i 

Marqueste, délégué de l'Académie des beaux-arts, \ vice-présidents. 

BÉRENGER, délégué de l'Académie des sciences morales et i 

politiques , ) 

Wallon , secrétaire perpétuel de l'Académie des inscriptions et belles-lettres , 

secrétaire. * 



ACADEMIE FRANÇAISE. 
Bureau pour le 1"' trimestre de 1903. 

MM. Brunetière, directeur. 
Faguet, clianceiier. 
BoissiER, secrétaire perpétuel. 

ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS 

ET BELLES-LETTRES. 

Bureau pour 1903. 

MM. Perrot, président. 
Havet, vice-président. 
Wallon, secrétaire perpétuel. 

ACADÉMIE DES SCIENCES. 
Bureau pour 1903. 

MM. Gaudry, président. 

Mascart, vice-président. 



ACADEMIE DES SCIENCES. (Suite.) 

iMM. Darbouv , secrétaire perpétuel pour 
les sciences mathématiques. 
Berthelot, secrétaire perpétuel pour 
les sciences physiques. 

ACADÉMIE DES BEAUX-ARTS. 
Bureau pour 1903. 

MM. Marqueste , président. 
Pascal , vice-président. 
Larroumet, secrétaire perpétuel. 

ACADÉMIE DES SCIENCES MORALES 

ET POLITIQUES. 

Bureau pour 1903. 

MM. BÉRENGER, président. 
Roussel , vice-président. 
Picot (Georges), secrétaire perpétuel. 



COMMISSION ADMINISTRATIVE CENTRALE POUR 1903. 

MM. HalÉvy, GrÉard, Boissier, secrétaire perpétuel, pour l'Académie française. 

L. Delisle, Croiset, H. Wallon, secrétaire perpétuel, pour l'Académie des inscriptions 

et belles-lettres. 
BoRNET, LÉVY ( Maurice ) , Darboux , secrétaire perpétuel pour les sciences mathématiques , 

Bekthelot, secrétaire perpétuel pour les sciences physiques, pour l'Académie des sciences. 
Thomas ( Jules ), Daumet, Larroumet, secrétaire perpétuel, pour l'Académie des beaux-arts. 
Levasseur, âucoc. Picot (Georges), secrétaire perpétuel, pour l' icadémie des sciences 

morales et j)oliliciues. ** 



Ainsi qu'on l'a vu plus haut (p. 33), le Journal des Savants publiera dorénavant 
un compte rendu sommaire des événements et des travaux académi({ues du mois 
précédent. Coïncidant avec le début de la nouvelle série, le compte rendu de janvier 
paraîtra dans le numéro du i5 lévrier. 



JOURNAL 

DES SAVANTS. 



;rfi(| r,' 



FEVRIER 1903. 



L£5 ETUDES SLAVES EN BOHEME ET EN RVSSIE. 

)l 

B. A. <I>PAHqEB'i>. O^epKH no HCTopin ^lenicKaro BospoMî^eHia. PyccKO- 
nemcKia y^ienia CBfl3H KOHi^a xviii h nepBoii no^oBHHbi xix ct. — 
V.-A. Frantsev. Etudes sur l'histoire de la Renaissance tchèque. 
Les Relations scientifiques entre la Russie et la Bohême à la fin du 
xviii^ siècle et au commencement du xix^ siècle. Un vol. in-8'', Var- 
sovie, Imprimerie universitaire, 1902. nli u* 

M. Frantsev est un jeune philologue russe qui s'occupe tout particu- 
lièrement des rapports scientifiques de sa patrie avec les pays slaves. 11 
a vécu longtemps à Prague. Il connaît admirablement la langue tchèque. 
J'ai eu récemment l'occasion d'appeler sur lui l'attention de l'Académie 
des Inscriptions , à propos de ses travaux sur l'histoire de l'Evangéliaire de 
Reims '^^. 

Pendant son séjour à Prague, M. Frantsev a eu le loisir de dépouiller 
les riches archives du musée , notamment la volumineuse correspondance 
de Hanka , qui fut , dans la première moitié du xix" siècle , le véritable 
consul , fagent international du slavisme , non seulement pour la Bohême , 
mais pour tout l'ensemble des pays slaves et en particulier pour la 
Russie. Le jeune savant russe a tiré de ses recherches la matière d'un 
volume fort intéressant. J'en voudrais donner ici le résumé. A l'époque 
où j'ai commencé mes études, il y a tantôt quarante ans, d'étranges 
légendes circulaient en Occident; on y agitait à tout propos le spectre 
du panslavisme; on montrait la Russie marchant à la conquête du 
monde slave par la triple force des armes , de l'intrigue et de l'or. Il 

?,; !) -ir'fà'Miinsiî'i'i- '■'{; 

'^^ Comptes rendus des séances de l'Académie des Inscriptions et Belles- Let très , 1901 , 
p. 169, 172 et suivantes. , ' 



10 

IMPKIHEME NATIOKALE. 



74 LOUIS LEGER, 

faut en rabattre quand on Toit les choses de près. Dans le domaine de 
la philologie, ce n'est pas la Russie qui a conquis la Bohême, c'est bien 
au contraire la Bohême qui a conquis la Russie. On peut appliquer à 
leurs relations , en le» modifiant et en violant toutes les règles de la mé- 
trique, les fameux vers d'Horace : 

Bohemia capta [a Germanis] fenjru Mcjscpyitam cepit et artes | 
Intulit agresti Bussî». . . 1. î ji f ^J l 



I ' 

C'est aux dernières années du xviii* siècle que remontent les premières 
relations scientifiques de la Russie et de la Bohême. Les efforts de Marie- 
Thérèse et de Joseph II pour germaniser définitivement les Slaves de 
cette province provoquèrent une réaction , dont les conséquences se font 
encore sentir aujourd'hui. En iy83, Ignace Tham publiait sa Défense 
de ta langue tchè(jue (Obrana jazyka ceského). 11 y rappelait la parenté 
de cette langue avec la famille des langues slaves, qui s'étendait, disait- 
il, jusqu'aux frontières de l'Arménie et de la Perse. L'année suivante, 
Hanke von Hankenstein écrivait — en allemand — son Empfehlnng der 
bôhmischen Sprache und Literatur [Yienne , l'jSi). En 1792, Joseph 11 
donnait un commencement de satisfaction aux patriotes bohémiens en 
créazït à l'Université de Prague une chaire de langue tchèque, qui fut 
confiée à l'historien Pelzel et occupée à partir de 1801 par le grammai- 
rien poète Nejedli^. Cette même année 1 792 , Jean Rulik faisait paraître 
{en tchèque) La gloire et l'excellence delà langue tchètivie. 

Le modeste enseignement de Nejedly eut du retentissement jusqu*en 
Russie. L'un des premiers slavophiles de ce pays — le premier peut- 
être dans l'ordre chronologique — l'amiral Schichkov ^^\ président de 
l'Académie russe, traduisit en langue russe une de ses leçons dans les 
Mémoires de l'Académie. Il exaltait le patriotisme des Bohémiens : « La 
Bohême, disait-il, est par rapport à nous comme tm nain par rapport 
à un géant. Ce nain aurait-il l'âme plus haute que le géant .^^ Dieu nous 
en garde J » 

La résistance que la Russie opposa à Napoléon trouva , ^l'autre part , 
un écho en Bohême, dans la poésie et dans la correspondance intime 
des littérateurs : « Cette guerw , écrivait le lexicographe tchèque Jung- 
mann à son anii Marek ( !\ mai 1 8 1 4 ) , a exalté le monde et ne contiibuem 
pas peu au perfectionnement de la Russie. » 

^^ Né en 1764, mort en i84o. 



LES ETUDES SLAVES. 75 

La sympathie qu'excitait le grandi empire skve devait donner aux 
Bohémiens le désir de i' étudier. 

Le premier Tchèque qui entra directement en rapport avec la Russie 
en vue d'un objet scientifique fut le fondateur de la philolo^ d'ave, 
l'abbé Doba^ovsky. En 1792, la Société des sciences de Prague lui 
confia la mission d'aller en Suède pour rechercher les manuscrits bohé- 
miens enlevés par les Suédois pendant la guerre de Trente ans. De 
Stockholm il eut l'idée de se rendre en Finlande et de là à Saint-Péters- 
bourg et à Moscou, non plus pour examiner des textes tchèques, mai» 
pour étudier les nombreux manuscrits slavons des archives et des biblio- 
thèques. A Pétersbourg, il s'étonna de l'indlifférence des Russes pour 
leur ancienne littérature : « Ut verum dicam, écrivait-ii [k février 1 793) 
ht son ami Diirich, l'éditeur de la Bihliotheca Slavica, non potui, altero 
jam mense urbem percensitan», eruditos Russos istarum rerum amantes 
reperire. » Il ne nous a pas laissé savoir s'il avait été plus heureux à 
Moscou, car il n'a pas écrit de relation détaillée de son voyage. If 
marque pourtant, ce voyage, une date considérable dans l'histoire des 
études siaves. Dobrovsky apprit à fond le russe, que l'on ne savait guère 
idors en Bohême , et qu'un Tchèque ne sauraif déchiffrer sans de sérieuses 
études. La différence des deux langues est à peu près aussi considérable 
(pie celle qui existe entre le portugais et le français, sans compter la dif- 
ficulté supplémentaire provenant de la nature des alphabets et de l'ortho- 
graphe. Prague n'avait point de chaire de philologie slave. Dobrovsky 
réunit dans son cabinet quelques jeunes gens curieux de langue russe 
ou de philologie (Puchmayr, puis Hanka, Marek, etc.). En 1792, pour 
se préparer à son voyage, il avait rédigé un petit travail, Vergleichung 
der rassischen and bohmischen Sprache; en ï7995 au moment où les 
troupes russes traversaient la Bohême , il publia en allemand un petit 
manuel [Hàlfsmittel] pcoar les Russes qui vouïaient entendre les Bohé- 
miens, et les Bohémiens qui voulaient se faire comprendre de leurs 
coaagénèresv ^ 

En i8o5, Puchmayer fit paraître en tchèque un traité d'orlhogra^lie ' 
inisse-tchèque. Les événements militaires des années 1812 et 18 1 3 
augmentèrent fintérêt pour la langue russe et donnèrent lieu à des publi- 
cations analogues (par exemple ISeuer deutsch-bôhmiseh-ritssischer Dolmets- 
cher, Praigue , 18 1 3 . ) En 1820, Puchmayer, sur le plan du célèbre 
ouvrage de Dobrovsky-, Lelir^hàade der hohm. Sprache, publia son Lehrge- 
hàude der russischen Sprache, dédié à l'impérati^ce Maria Feodorovna. 
Il était précédé d'une introduction de Dobrovsky. 

Les travaux de Dobrovsky eurent en Russie un grand retentissement. 



76 LOUIS LEGER. 

Ce qui attira surtout l'attention , ce furent ses Institationes lin(fuae slavicae 
dialecti veteris, publiées à Vienne en 1822. Sur son ancienne langue 
religieuse, le slavon, la Russie n'avait aucune œuvre de cette valeur. 
Roumiantsov s'y intéressa particulièrement, et un jeune homme, qui 
devait jouer un rôle considérable comme publiciste et historien, Pogo- 
dine, entreprit de traduire les Institationes en langue misse. Sa traduction 
de la première partie parut en i833 à Saint-Pétersbourg; l'année sui- 
vante parurent les parties II et III , traduites par Schevyrev. Entre temps , 
Péninsky avait édité à Pétersbourg (en 1825) une grammaire slavonne, 
fondée en grande partie sur celle de Dobrovsky. Ainsi la Russie se met- 
tait, pour l'étude de sa langue sacrée, à l'école de la Bohême. 

Dobrovsky, le patriarche de la slavistique, mourut en 1828. Mais il 
laissait des disciples, qui allaient continuer son œuvre, en y ajoutant 
toute l'ardeur d'un patriotisme juvénile. Parmi eux figurent en première 
ligne Vacslav Hanka et Ladislas Celakovsky. Fils de simples paysans , 
Hanka avait eu de bonne heure l'occasion de pratiquer les langues slaves 
avec des soldats illyriens (serbes ou croates) et russes. Il s'était particu- 
lièrement intéressé aux chants populaires. En 1 8 1 5 , il publiait en 
tchèque un petit travail sur la Russie; en 1817, il traduisait des chants 
serbes; il enrichissait sa langue maternelle de vocables empruntés aux 
idiomes slaves , et dont l'un au moins a fait une telle fortune en Bohême 
qu'il serait aujourd'hui impossible de s'en passer. 

En 1817, il découvrait les fameux poèmes du manuscrit de Krahvé 
Dvor (Kœniginhof)^^^ poèmes qu'on l'a depuis accusé d'avoir fabriqués 
de toutes pièces, en s'aidant des épopées russes ou serbes. Bien qu'il 
ait encore aujourd'hui des défenseurs intrépides, la cause de ce manu- 
scrit paraît absolument désespérée. Mais, au moment oii il le mit au 
jour, personne ne douta de son authenticité , et ce fut une joie immense 
dans les pays slaves. Les Russes se plurent à admirer les épopées bohé- 
miennes, à noter la ressemblance frappante de fancien tchèque et de 
l'ancien russe. Roumiantsov, Schichkov, le métropolitain Eugène 
reçurent avec enthousiasme fédition princeps du fameux manuscrit. 
Schichkov en publia coup sur coup trois traductions , dont l'une dans les 
Mémoires de l'Académie. Il trouvait que le texte des poèmes tchèques 
était plus facile à comprendre que celui du Chant d'Igor, ce en quoi il 
n'avait peut-être pas tort. L'Académie russe décerna à Hanka une mé- 
daille d'argent. Le Jugement de Liboacha, un autre poème apocryphe, 

^'' Je les ai traduits dans ma jeu- chansons populaires des Slaves de Bohême ^ 
nesse, à une époque où je croyais à 1 voi. in-12, Paris, 1866. 
leur authenticité. Chants héroïques et 



LES ETUDES SLAVES. 77 

n'eut pas m.oins de succès en Russie et en Pologne. Rakowiecki le réim- 
prima dans sa Prawda raska [Lsi loi russe, Varsovie, 1 820). D'autre part, 
Hanka publiait, à Prague, le poème d'Igor dont nous parlions tout à 
l'heure (182 i). Grâce à Hanka et à Schichkov, deux savants médiocres, 
mais deux enthousiastes convaincus, la partie était liée désormais entre 
la Bohême et la Russie. 

Un autre représentant de la solidarité littéraire, de la mutualité 
[PVechselseitigkeit , dira plus tard Kollar) qui s'établit à cette époque 
entre les deux nations, c'est le poète Celakovsky ^^). Plus jeune que 
Hanka, originaire de la province, il était arrivé à Prague en 1818, au 
moment où s'accentuait la Starm- und Drangperiode de la renaissance 
bohémienne ; puis il avait été continuer ses études à Linz , où il 
s'était pris d'une belle passion pour la Russie. Il demanda en 1820 à 
l'ambassade de Vienne un passeport , qui lui fut refusé , et dut rester en 
Autriche. De dépit, il faillit se jeter dans fétude de la théologie. Il dévo- 
rait tous les livres russes qu'il rencontrait. Hanka rêvait aussi le voyage 
de Russie : ce personnage équivoque, dans lequel on a voulu voir un 
agent russe, ne fut toute sa vie qu'un pauvre diable. Les roubles russes 
n'ont jamais été qu'une légende propagée par les Allemands ou les 
Magyars; les ressources limitées de Hanka ne lui permirent jamais de 
dépasser Dresde. 

Ce qui attirait surtout l'attention de Celakovsky, c'étaient les chants 
populaires russes, notamment les chants épiques. Dans sa correspon- 
dance avec Kamaryt, il fait remarquer très justement que la plupart 
des chants russes offrent un caractère épique, tandis que les chants 
tchèques sont essentiellement lyriques. En 1822, il fait paraître un 
recueil de chants populaires slaves, où figurent des poèmes russes, petits- 
russes, serbes et slovènes. Ce recueil est dédié à Hanka : sans avoir de 
chaire ofEcielle, il était le slaviste officieux de Prague. Le volume attira 
l'attention même en Russie. Celakovsky avait emprunté une partie de 
ses poèmes à un chansonnier russe qui avait appartenu à un officier 
de passage en Bohême^ Voiià certes un résultat bien imprévu des vicis- 
situdes de la guerre, 'mof^i^mod 

Continuant ses recherches sur le folklore slave, Celakovsky s'occupe 
à recueillir les proverbes des différents pays. La Philosophie da peuple 
slave dans les proverbes ne paraîtra qu'en i852; il y travaille dès 1827. 
Il rêve d'un dictionnaire étymologique des langues slaves, œuvre qui ne 

''' Le fils de Ladislas Celakovsky, de notre Académie des Sciences morales 
M. le professeur Jaroniir Celakovsky, de et politiques. 
Prague, est aujourd'hui correspondant 



78 ^:'il*OUIS legëb. 

sena réalisée que beaucoup» plus tard, par Miklosidi^^'. Ce dictioniiake , 
il médite de le rédiger ea langue russe, ce qui lui vaut, de lapartdies 
loyalistes autrichiens, des témoignages non équivoques de mauvaise vo- 
lonté. Le 2 1 janvier 1828, l'Académie russe est saisie de ce projet de 
dictionnaire et décide en principe d'imprimer l'œuvre à ses frais. 11 y a 
loin du projet à l'exécution. Du ncianuscrit primitif de Gelakovsky, il n'y a; 
plus en Russie que quelques fragments , et l'étymologie comparée a fait 
de terribles progrès depuis ces temps héroïques. 

La guerre des Russes contre la Turquie (1828-1829) n'excite pas- 
moins d'enthousiasme en Bohême que leurs campagnes de 1 8 1 2 à 1 Sihli. 
Dans les cercles tchèques on porte la santé des vainqueurs. La poliee 
autrichienne s'émeut; elle confisque dans les magasins une lithographie 
représentant le passage du Danube; elle interdit une chanson tchèque 
fort inoffensive : Les Russes sur le Danube. Elle ne peut cependant emi- 
pêcher l'enthousiasme de se donner carrière dans les lettres particulièresr : 
«Que seraient les Slaves sans les Russes? écrit Gelakovsky à un ami» 

Sans eux, les Allemands — je résume nous extermineraient tous* La 

flamme de Moscou a illuminé de sa lueur toute la Russie et en même 
temps tout le monde slave. Nous ne nous en rendons pas compte nous- 
mêmes. » 

Cette même année 1826, Gelakovsky fit paraître son Éclio des chan*-, 
sons rosses, ouvrage qui révéla le premier aux Slaves d'Occident tout le 
charme de la poésie populaire russe, et qui enchanta les Russes euxr 
mêmes. G'était tout ensemble une merveilleuse interprétation et une œuvre 
originale, quelque chose comme du grec transcrit par André Ghénier. 
Mais les Tchèques n'étaient pas riches , et le volume se vendit pénible- 
ment. En 18/11, sur cinq cents exemplaires tirés , trois cents seulement 
avaient trouvé acquéreur. 

En Russie , les deux propagateurs les plus ardents du slavisme scienti- 
fique étaient, vers ii83o, Schichkov et Kôppen. Sehichkov était un 
marin, qui avait ^'isité; Prague pai^ hasard, et qui, malgré ses publications; 
académiques, ne fut jamais qu'un amateur intelligent. Kôppen, lui, étaifi 
un professionnel. B était d'origine brandebourgeoise ; mais , né à Kharkow, 
élevé dans les milieux purement russes, il se considérait comme Slave et 
son nom occupe une place fort honorable dans l'histoire du panslavisme- 
littéraire. Dès 1828 il avait visité Prague, s'était lié avec Dobrovsky et 
Hanka, Jungmann, Puchmayer, Gelakovsky, Palacky, etc.. G'est à lui et 
à Schichkov qu'appartient l'idée de fonder dans les universités russes l'en- 

'*' Etymologisches Wœrlerhriich der slavischenSprachen [Vienne y i8Bi6),. 



LES ETUDES SLAVES. 79 

seignemeiit de la siavistique. Un essai avait bien été fait en 1 8 1 i à 
Moscou; mais la chaire, confiée à Katcheiiovsky, n'avait pas réussi, fin 
1826, Schichkov, ministre de l'Instruction publique, manifesta l'idée 
d'établir des chaires pour l'étude des choses slaves [Slavianstvo) en 
Russie. Kôppen se hâta d'instruire Hanka de cette innovation; il en in- 
struisit également Safarik , qui résidait à Novi Sad^'^, dans la Hongrie -mé- 
ridionale. Hanka, Safarik et Celakovsky acceptèrent en principe l'idée 
•d'aiier occuper la nouvelle chaire aux Universités de Pétersbourg , Moscou 
et ICharkov, Dans le plan de Schichkov, Hanka était professeur à Pé- 
tersbourg , Celakovsky à Moscou et Safafflt à Kharkov. Les conditions 
faites aux trois professeurs éventuels n'étaient pas très brillantes. J'ai 
déjà fait allusion aux légendes sur l'or semé par la Russie dans les pays 
siaves, sur les agents pandavistes. Toutes ces légendes s'évanouissent 
devant les consciencieuses recherches de M. Frantsev. D'autre part, les 
livres manquaient pour l'enseignement à fonder. Schichkov proposait de 
créer auprès de l'Académie une grande bibliothèque slave et d'y appeler, 
•CTMŒiine conservateurs, trois ou quatre savants des pays daves. Aucun <de 
«es projets ne devait se réaliser. 

Hanka et Celakovsky acceptèrent d'abord en principe. Safarik, donfla 
femme était d'une sairté fort délicate , eut peur du climat de la Russie et 
refusa. Les Allemands et les Polonais eurent vent de ces négociations.'Qn 
iît courii" des bruits d'argent russe répandu, voire même d'espionnage. 
D'autre part rinsurrecticna polonaise de i83o créa en Occident un cou- 
rant d'idées défavorables à la Russie et à ceiax iqui s'intéressaient à elle. 
Eja 1 83 3 , les négociations avec les savants tchèques furent définitivement 
rompues. 

Elles furent reprises en 1 836 avec Safarik à foccasion de la fondation 
de la chaire de Moscou ; mais elles n'aboutirent point. 

Les Tchèques se refusaient décidément^ porter aux Russes la science 
dont ils étaient , depuis Ddbrovsky, les pionniers officiels. Les Russes -se 
décidèrent à venir k eux. Le récit de leui^ voyages remplit la seconde 
partie du Eivare de M. FVantsev. 

H 

Le îpreaïoer iiiissioannaire russe en Boiiêmie^ ce fut Pogodine , dont 'nous 
avoias déjà parlé iplus haute pnarpoB 'de la traductiion des Institaticnes de 
Dohrovsky» Il vint à Prague en i835, entra en rapport avec tous les 

''' En allemand Neusatz, en IwngTois Ujvidek. 



80 LOUIS LEGER. 

représentants du slavisme scientifique et devint, à Moscou, le consul de 
cette science nouvelle pour les Slaves non Russes , comme Hanka l'était à 
Prague pour les non Tchèques. 

A côté de Pogodine, on voit apparaître son compatriote Bodiansky. En 
1887, il avait conquis devant TLIniversité de Moscou le titre de magister 
(licencié) avec une dissertation, encore estimée aujourd'hui, sur la poésie 
populaire des Slaves. Au lendemain de cet examen, il entreprit la tra- 
duction des Antiquités slaves, dont Safafik venait de publier le premier 
volume. Le grand slaviste se débattait alors contre la misère : il était pro- 
testant; cette circonstance lui interdisait l'accès de l'Université. Bien que 
l'allemand lui fût familier, il écrivait ses Antiquités en langue tchèque ^^^ 
Le musée de Prague ne pouvait lui allouer, pour l'impression de cet ou- 
vrage mionumental , qu'une subvention dérisoire. Les livres russes, dont 
il avait besoin pour ses recherches, étaient inaccessibles. Force était 
de mendier au nom de la science, de solliciter en Russie des livres 
et des souscriptions. Pogodine nous a dépeint le misérable intérieur 
de Safarik : « Son petit cabinet de travail est meublé de livres ; auprès 
de ce cabinet deux chambres abritent la famille , une femme et quatre 
enfants. On entre dans son cabinet parla cuisine. » Une souscription de 
5oo florins, recueillie en Russie par Pogodine, fut un véritable bienfait 
pour le pauvre savant et pour la science. 

« Sans votre contribution, lui écrivait Safafik (juin i836), mes Anti- 
quités slaves n'auraient pas pu paraître cette année. » L'ouvrage une fois 
publié en tchèque , Pogodine voulut en faire profiter le public russe , et il 
confia la traduction à Bodiansky. Mais le succès de l'œuvre ne répondit 
point à ses espérances. Il s'en vendit à peine une cinquantaine d'exem- 
plaires. 

Safaf.k eut bientôt l'occasion de faire la connaissance de son traduc- 
teur. Bodiansky arriva à Prague au mois de décembre 1 887. Il n'y avait 
toujours point de chaire de slavistique à l'Université de Prague. Qui 
eût été plus digne de foccuper que Safafik? Le jeune savant russe prit 
des leçons particulières auprès du maître ; il étudia avec lui le tchèque , 
le lusacien , le slovaque , l'histoire , la paléographie , la numismatique ; il 
lut avec lui les plus anciens textes tchèques , notamment les apocryphes , 
dont je parlais plus haut, et dont personne ne doutait alors, pas môme 
Safafik. Au bout de quelques mois, Bodiansky parlait couramment le 
tchèque. Il rencontra à Prague deux de ses compatriotes, Kastorsky et 

''' L'édition allemande des Slavîsche à Leipzig, qu'en i84^3. L'édition tchèque 
Alterthûmer, traduite par un Serbe de avait été publiée six ans auparavant, 
Lusace, Mosig von /Erenfeld, ne panit, en iSSy. 



LES ETUDES SLAVES. S\ 

Ivanycliev, qui venaient prendre aussi des leçons de philologie slave, 
mais qui ont laissé peu de traces dans la science. Les efforts de Safafik 
et de Hanka reçurent à la fin leur récompense. Le Ministère russe de 
l'Instruction publique leur alloua à chacun une subvention de 3, ooo rou- 
bles; l'Académie russe en fit autant. C'étaient ces subventions , en vue de 
travaux scientifiques, que l'opinion, en Allemagne ou même en France, 
qualifiait de menées panslavistes. Elles n'auraient pas été nécessaires, si le 
gouvernement autrichien avait procuré aux slavistes tchèques les moyens 
de vaquer librement à leurs travaux. Elles n'auraient plus de raison d'être 
aujourd'hui. Personne cependant ne s'étonne de voir YArchiv fur slavische 
Philologie soutenu par le Ministère de l'Instruction publique de Saint- 
Pétersbourg. Mais les Allemands s'indignaient du réveil du slavisme en 
Bohême; il leur était pénible d'en admettre la légitimité et de recon- 
naître un caractère désintéressé à l'œuvre d'un homme tel que Safarik , 
qui faisait pour la Slavie, dans des circonstances bien autrement pé- 
nibles , ce que les frères Grimm faisaient pour fAllemagne. 

Après la Bohême, Jiodiansky visita la Moravie; malheureusement sa 
santé s'altéra : des rhumatismes violents f obligèrent à quitter les villes de 
bibliothèques et d'universités pour les villes d'eaux et notamment pour 
Freiwaldau, où les douches froides du fameux Priessnitz passaient, en ce 
temps-là, pour guérir les rhumatismes. Elle ne le guérirent point, car, 
en 1872 , je fai retrouvé c^ Moscou tout enveloppé de ouate et souffrant 
du même mal qui, trente-cinq ans auparavant, f avait arrêté dans ses 
voyages. Nous verrons tout à l'heure avec quelle ardeur il propagea en 
Russie l'œuvre de Safarik. 

Uiio avulso non déficit aller. Au moment où Bodiansky était arrêté par 
la maladie dans sa tournée scientifique, un autre jeune slaviste arrivait 
en Bohême. C'était Ismaïl Ivanovitch Sreznevsky, que fUniversité de 
Kha rkov destinait à occuper la chaire nouvelle de slavistique , et que le 
comte Ouvarov envoyait en mission en Occident. Il prit des leçons au- 
près de Celakovsky et profita des conseils de Safafik et de Hanka, sur 
lequel il a publié des souvenirs intéressants. Il fut rejoint à Prague par 
son compatriote Preïss, qui eut surtout affaire à Safarik et à Palacky, 
mais qui ne dédaigna pas non plus le concours de Hanka. Hanka jouait 
vis-à-vis du Ministère de flnstruction publique russe — à titre pure- 
ment désintéressé d'ailleurs — un rôle analogue à celui que jouent chez 
nous les directeurs de nos Ecoles de Rome et d'Athènes; les étudiants 
russes sollicitaient son apostille pour les missions nouvelles ou les pro- 
longations qu'ils demandaient à leur gouvernement. 

A côte de Bodiansky, Sreznevsky, Preïss, qui tous devaient marquer 



82 LOUIS LEGER. 

en Russie dans l'enseignement fie la slavistique, il faut encore signaler 
P., P. Doubrovsky, alors professeur dans un gymnase de Varsovie, qui 
fut depuis professeur à l'Institut pédagogique et membre de l'Académie. 
11 arriva à Prague au mois de juin i8/n, fréquenta assidûment les sa- 
vants tchèques et, à son retour, fonda à Varsovie une revue, Dennitsa 
(L'Etoile du matin) , qui compta plusieurs d'entre eux parmi ses collabora- 
teurs : elle prétendait se tenir au courant du mouvement intellectuel de 
tous les pays slaves. Malheureusement, elle eut peu d'abonnés et ne 
vécut que quelques mois. Doubrovsky, né à Kiev, sur la frontière du 
monde russe et du monde polonais, consacra le reste de sa vie à des 
travaux relatifs à l'histoire et à la littérature des deux peuples, qu'il rêvait 
de réconcilier tout au moins dans le domaine scientifique. 

Un peu plus tard, Prague vit arriver un des plus intrépides explora- 
teurs du monde slave, Grigorovitch. 11 était alors âgé de trente et un 
ans. Depuis le mois d'août i8/i/i jusqu'au commencement de l'année 
1846, il avait entrepris dans la péninsule balkanique une série d'explo- 
rations qui marquent une date importante dans l'histoire de nos études. 
li avait commencé par Constantinople , avait vécu à Salonique , visité le 
mont Athos , parcouru la Macédoine jusqu'à Ochrida , SeiTes , et le monas- 
tère du mont Rylo, résidé à Sofia et à Philippopoli et gagné le Danube 
par Tirnovo. C'était une exploration aussi fatigante, aussi dangereuse 
et aussi méritoke que le serait aujourd'hui celle des régions centrales de 
l'Afrique. 

Grigorovitch resta cinq mois à Prague , suivit à l'Université allemande 
le cours de littérature tchèque, professé par Koubek, prit des leçons par- 
ticulières auprès de Jacob Maly, étudia le serbe de Lusace et fit l'admi- 
ration de Safarik par les manuscrits et les souvenirs qu'il avait rapportés 
de son voyage dans la péninsule balkanique. 11 rentra en Russie par 
Leipzig , Berlin et Kœnigsberg. H resta toujours en relations avec Prague 
et n'oublia jamais la langue tchèque. Elle lui était encore familière en 
iSy 4, lorsque j'eus l'occasion de le rencontrer au congrès archéologique 
de Kiev. Il se plut un jour, au grand étonnement des auditeurs, à dis- 
cuter en cette langue avec un savant tchèque, membre du congi^ès. 

De retour dans leur pays, les missionnaires russes firent honneur à 
leurs instituteurs. En 1 Ski, Bodiansky occupa , à l'Université de Moscou, 
la chaire d'histoire et de littérature des (Halectes slaves. Pogodine salua 
ses débuts avec enthousiasme. Les étudiants affluèrent. Pour l'année 
scolaire i8/i3-i8/i/i, il fallut commander à Prague près de quatre cents 
volumes. C'étaient les œuvres de Safarik qui avaient les honneurs de 
la nouvelle chaire. Bodiansky interprétait les Antiquités slaves et VEthno- 



LES E'JTiDES SLAVES. 83 

graphie slave du maitre de Prague. Pour fournir ie nouvel enseignement 
des manuels indispensables , Bodiansky travaillait à deux ouvrages : une 
chrestomathie panslave^^^ de littérature populaire et un dictionnaire 
tchèque russe. 11 ne devait achever ni l'une ni l'autre de ces publications. 
Il restait en rapport constant avec ses maîtres de Prague et leur rendait 
compte de ses leçons. Malheureusement, comme il arrive trop souvent 
à des professeurs inexpérimentés, <[ui confondent la pédagogie avec le 
pédantisme, il se perdait dans des minuties qui lui valaient, de la part 
de Pogodine et de Sîrfank, des remontrances malheureusement trop 
justifiées. 

A Kharkov, Sreznevsky ouvrit ses leçons, le 16 octobre iSki, avec 
un succès qui le surprit. Il en rendait compte à Hanka et méditait de 
publier une Revue slave, dont il donne le programme dans sa corres- 
pondance. 

A Pétersbourg , Preïss avait commencé, en 18^2 , un cours où il trai- 
tait particulièrement de l'ethnographie slave. Malheureusement, il mou- 
rut en 1846 et n'eut pas le temps de justifier les espérances auxquelles 
il avait donné lieu. 

Grigoro\dtch avait été envoyé à l'Université de Kazan; il entretenait 
de là, avec Safarik, une correspondance dont malheureusement on n'a 
publié que peu de fragments. De l'extrême Orient misse, il mettait à 
la disposition du maître les manuscrits tju'ii avait rapportés de la pénin- 
sule balkanique. En ^186 "2, il lui dédiait un travail relatif aux apôtres 
Cyrille et Méthode. Safarik ne vécut pas assez pour jouir de cet hom- 
mage. Il était mort le 26 juin 1 86 1 . 

Les déboires et les misères qui avaient empoisonné sa \ie avaient 
assombri sa vieillesse. Sa santé s'était gravement altérée dans les dernières 
années; le i/i mai 1860, souffrant de maux de tête intolérables, il avait 
essayé de mettre lin à son martyre en se jetant dans les eaux de la Vltava. 
La carrière des disciples russes fut plus heureuse et plus aisée que celle 
du maître de Prague ; mais , malgré leur talent et leur érudition , aucun 
d'entre eux n'a laissé une œuvre comparable aux Antiquités slaves. 

Les chaires une fois créées , les professeurs formés à l'école de Prague , 
il y avait encore une grande dijfïiculté à vaincre. Il fallait se procurer des 
livres pour les élèves. Ce n'était pas une petite, affaire : le commerce des 
livres slaves n'était pas encon» organisé. Aujourd'hui encore, — j'en sais 
quelque chose, — ce commerce laisse beaucoup à désirer. En i863 ou 

''^ Voir notre récent article sur la nvl^ev. Journal des Savants, août 1902, 
Chrestomathie pan slave de M. Eiich Bei- p. /|58-46o. 



8^ LOUIS LEGER. 

1 864, mon prédécesseur au Collège de France avait annoncé sur l'affiche 
qu'il expliquerait les Mémoires de Pasek : c'est l'un des auteurs les plus 
savoureux de la littérature polonaise au xvif siècle. Je me réjouissais fort 
de l'entendre interpréter par M. Chodzko. Vint la leçon d'ouverture : le 
professeur se présenta avec un texte d'un poète moderne , Slowacki. Les 
Mémoires de Pasek n'étaient plus dans le commerce. Cette année même, 
je suis obligé de mettre aux mains de mes élèves des textes tout à fait 
insuffisants des auteurs que je leur explique. 11 n'y a point de bonne 
édition , ou , s'il y en avait une, elle n'est plus dans- le commerce. On juge 
quelles devaient être les difficultés en 18/10. Cette fois encore, Hanka 
rendit de sérieux services, en expédiant aux Russes les livres qui leur 
manquaient. Les nouvelles chaires restèrent en communication avec 
Prague, comme des succursales avec la maison mère. Safarik mit à 
profit ses relations avec les Russes pour enrichir sa bibliothèque , déter- 
miner des points douteux d'archéologie ou d'ethnologie slave. 

La résurrection de notre Evangéliaire slave de Reims donna une impul- 
sion nouvelle à ces relations scientifiques. Dans un récent travail sur ce 
texte célèbre*^', j'ai raconté comment ce précieux manuscrit avait reparu à 
la lumière. Mais , faute d'avoir tous les textes sous la main , je n'ai pas rendu 
une justice suffisante à l'un des découvreurs du précieux manuscrit slave, 
A. J. Tourguenev. Les lect(!urs de ma notice trouveront quelques indi- 
cations nouvelles dans le travail de M. Frantsev (p. 354-355); toutefois 
il suffit de jeter les yeux sur ma bibliographie pour voir avec quelle 
ardeur les savants de Prague , Pétersbourg et Moscou s'intéressèrent à 
la nouvelle découverte. Si j'en ai le loisir, je traduirai peut-être quelque 
jour les pages dans lesquelles M. Frantsev analyse les documents qui lui 
ont passé sous les yeux, rapporte fopinion des savants russes sur l'édition 
de Hanka (Prague, 1 8 A 6). Cette édition, dans laquelle le philologue tchèque 
compare le manuscrit de Reims à ceux d'Ostromir et d'Ostrog , rendait , 
malgré ses nombreuses fautes, un sérieux service aux savants russes. Le 
ministre de l'Instruction publique Ouvarov la présenta à l'empereur 
Nicolas, qui conféra à Hanka la croix de commandeur de Tordre de 
Sainte-Anne. C'était probablement la première fois qu'un savant tchèque 
recevait de la Russie une si haute distinction. Elle dut faire bien des 
jaloux. Si la science de Hanka était médiocre et peu consciencieuse, son 
zèle pour le développement des études slaves était infatigable et méri- 

^^'' Introduction à l'édition l'ac-siniiié ductiou a été réimprimée dans mon 

de V Evangéliaire slavoii de Reims, 1 bro- récent vohime, Le Monde slave , 2' série, 

chure in-Zj.", Reims, F. Michaud, et 1 volume in- 1 2 , Paris , Hachette et C", 

Prague, Fr. f\inraè, 1899. Cette intro- 1902. 



LES ETUD?:S SLAVES. 85 

tait, en somme, une récompense. Mais il était pauvre; il ne lui était pas 
indifférent de tirer profit de ses publications. li envoya à Bodiansky, 
pour les répandre en Russie, 200 exemplaires de son édition de ^E^an- 
géliaire. Ils ne se vendirent pas; aujourd'hui encore, il est resté de ces 
200 exemplaires un certain nombre, qui figurent toujours sur les cata- 
logues de la Société historique de Moscou. 

Cette mévente lut pour Hanka une amère désillusion. 11 comptait 
sur le bénéfice de l'entreprise pour subvenir aux frais d'un voyage en 
Russie. Il ne devait jamais réaliser ce rêve. M. Frantsev nous apprend 
un détail encore curieux, à propos de fEvangéliaire : le père Martynov, 
que beaucoup d'entre nous ont naguère connu à Paris, collaborateur 
assidu de la Revue des (questions historiques et du Polybiblion , vint à 
Prague en 1806 et médita de donner une édition nouvelle du célèbre 
texte. Ce projet resta à fétat de projet; c'est grand dommage. Mais le 
P. Martynov, qui médita aussi, et ne publia point, une histoire des apôtres 
slaves, n'était pas homme à persévérer longtemps dans une entreprise 
de longue haleine. La seule. œuvre un peu considérable à laquelle son 
nom restera attaché , outre le catalogue des manuscrits slaves de la Biblio- 
thèque nationale, c'est ÏAnnus ecclesiasticus Grœco-Slavicus , qu'il pu- 
blia à Paris en i863 comme supplément aux Bollandistes, et qui est 
encore précieux à consulter pour les savants qui ne peuvent recourir 
aux textes slaves. C'est un ensemble de notices, et le P. Martynov, comme 
beaucoup d'entre nous, hélas! aimait mieux les petites notices que les 
gros volumes. 

Celakovsky mourut en i85i, Hanka en 1861, Safarik en 1862. 
Il ne m'a pas été donné de les connaître personnellement. Mais j'ai ren- 
contré en Russie les disciples qui avaient profité de leurs leçons et qui 
avaient parcouru une carrière plus heureuse que celle des précurseurs 
bohémiens. J'ai recueilli de la bouche des Pogodine , des Bodiansky, des 
Sreznevsky, des Grigorovitch , le témoignage ému de leur reconnaissance. 
Le livre de M. Frantsev confirme ce témoignage. Il constitue une page 
fort intéressante de l'histoire scientifique de l'Europe orientale au dix- 
neuvième siècle. 

Louis LEGER. 



86 ACHILLE LUCHAIRE. 

Gustave Dlpont-Ferrier. Les Officiers royaux des bailliages et séné- 
chaussées et les Institutions monarchiques locales en France à la fin 
du moyen âge. Thèse présentée à la Faculté des lettres de l'Uni- 
versité de Paris. Paris, Emile Bouillon, 1902 (in-8°, io/i3 p. 
avec deux cartes). 

I^a description des institutions administratives de la France au moyen 
âge et l'histoire de leur évolution constituent un sujet d'études qui a 
séduit, dans les quarante dernières années du dernier siècle, beaucoup 
d'érudits et d'historiens. Les résultats obtenus, dans cet ordre de re- 
cherches, n'ont pas été trop inférieurs à l'effort déployé. Sur les insti- 
tutions de la période mérovingienne et carolingienne, sur celles de 
l'époque des Capétiens directs, nous possédons maintenant tout un en- 
semble de monographies et d'ouvrages généraux qui résolvent, à peu 
près, les différents problèmes posés par la science et satisfont à ses exi- 
gences principales. Mais personne n'avait osé jusqu'ici essayer une syn- 
thèse des institutions administratives de la France à l'époque des Valois , 
parce que tout le monde avait obscurément conscience de la très grande 
difficulté de la tâche. On savait, d'une façon plus ou moins vague et in- 
tuitive, que l'administration de la France monarchique du xv* siècle, à 
cause de la diversité et de la mobilité des cadres , comme en raison de 
Ja multiplication croissante et désordonnée des fonctions et de fen- 
chevêtrement des pouvoirs, était le chaos, et il semblait téméraire de 
vouloir porter l'ordre et la lumière dans cette confusion. Devant le dur 
labeur qu'il fallait s'imposer, d'une part, pour demander aux archives 
de toutes les régions françaises les éléments du problème, de l'autre 
pour le résoudre en débrouillant finextricable , les plus intrépides ont 
reculé. 

M. Dupont-Ferrier s'est montré plus courageux. Le livre de 1 o/j3 pages 
qu'il vient de doimer comme thèse de doctorat à la Faculté des lettres 
de Paris prouve qu'il n'est rien d'insurmontable à la patience d'un éru- 
dit. Elève de TEcole des chartes et de la Sorbonne, il possédait à la fois 
fesprit critique et méthodique qui peut seul rendre fructueuses les re- 
cherches d'archives , et le sens historique qui permet de s'élever au-dessus 
de l'amas des matériaux , de grouper les détails et de les ramener à quel- 
ques idées maîtresses. Il a donc appliqué sa capacité d'analyse et de syn- 
thèse, non pas à toute la question de l'organisme administratif de la 
France des Valois, ce qui eût été une ambition vraiment excessive, mais 



LES INSTITUTIONS MONARCHIQUES LOCALES EN FRANCE. 87 

à une partie très importante de cette question. 11 a pris pour limites , 
dans le temps, la période comprise entre les grandes réformes de 
Charles Vil et les dernières années de Louis Xll. Dans l'espace, son 
investigation a eu pour champ la France entière, à l'exception du groupe 
des provinces lorraines , franc-conmtoises et savoyardes , extérieur à la ré- 
gion capétienne, et de la Bretagne, qui, à la fin duxv" siècle, lui a paiTi 
encore, et à bon droit, un pays tout à fait siii geneiis ot de caractère 
étranger. Enfin, dans l'immense matière qu'il abordait, il s'est borné 
à étudier les institutions monarchiques locales , en particulier celle des 
bailliages et des sénéchaussées, laissant de côté les fonctions et les or- 
ganes des différents corps qui constituaient le pouvoir central de la 
royauté. La raison de ce choix est facile à justifier. Personne n'ignore 
que la foule des fonctionnaires royaux établis dans toutes les provinces 
a, plus sûrement et plus efîicacement encore que les grands corps de 
l'Etat capétien et les conseillers de l'entourage du prince, conduit la 
France à l'unité dans l'absolutisme. L'œuvre de centralisation monar- 
chique est surtout celle des agents de l'administration locale. Ils ont 
i< royalisé M le pays juscpie dans ses profondeurs, avec une persévérance 
et une fougue qui dépassaient souvent la volonté même des rois. 

I 

Avant de chercher à connaître le personnel administratif des bailliages 
et sénéchaussées , il était de première nécessité de déterminer les circon- 
scriptions géographiques dans lesquelles s'exerçait l'action de ce personnel. 
Pour imaginer la difficulté d'une semblable détermination, il suffît d'ob- 
server qu'en matière de groupements administratifs , le point de vue au- 
quel se plaçaient les gens du moyen âge était radicalement le contraire 
du nôtre. Aujourd'hui nous ne comprenons pas qu'on puisse gouverner 
un pays où ne serait pas appliqué dans sa rigueur le principe de, la fixité 
et de Yuniforniité des circonscriptions. A la fin du xv" siècle, c'était le 
principe opposé de la diversité et de la mobilité qui prévalait , si l'on peut 
dire avec l'auteur que les perpétuels changements, le chevauchement 
et l'enchevêtrement des divisions géographiques étaient la conséquence 
d'un principe. A tout le moins, ce chaos administratif était un fait dont 
il fallait bien s'accommoder. Les contemporains de Charles VII et de 
Louis XI n'en étaient ni surpris , ni gênés. L'embarras et la peine sont 
pour l'érudit moderne , s'il entreprend de se retrouver dans ce labyrinthe 
de circonscriptions mouvantes, qui, souvent, différaient par le nom et 
par l'étendue dans une même province et dans un même temps. 



88 ACHILLE LUCHAIRE. 

C'était déjà beaucoup de nous faire voir et comprendre (tel est l'objet 
des deux chapitres du livre I) la flottante complexité de ces cadres. 
M. Dupont-F'errier l'a rendue plus sensible et plus intelligible encore en 
joignant à sa démonstration deux cartes, disposées avec une ingéniosité 
remarquable^ L'une est destinée à nous donner une idée générale de la 
répartition, sur toute l'étendue du territoire capétien, des différents 
fonctionnaires locaux, baillis, sénéchaux, prévôts, vicomtes, viguiers et 
juges. L'autre nous apprend quelles localités relevaient de chacun des 
bailliages et de chacune des sénéchaussées, et comment étaient subor- 
données les unes aux autres les différentes divisions administratives. Le 
système graphique adopté permet de se rendre compte, au premier 
coup d'œil , des irrégularités et des enchevêtrements ; il met , autant qu'il 
était possible , de la clarté et un ordre relatif dans ce qui était la confu- 
sion même. La vue seule de cette dernière carte suffit à nous faire juger 
du travail énorme de lecture d'imprimés et de dépouillement d'archives 
que sa préparation a exigé. Une critique minutieuse pourra y découvrir 
des lacunes et d'inévitables erreurs de détail. Elles n'empêcheront pas 
que les deux premiers chapitres du livre et les deux cartes qui l'accom- 
pagnent ne constituent une contribution des plus importantes et des 
plus nouvelles à la géographie historique de l'ancienne France. Jamais 
on ne nous a mieux fait sentir l'irrégularité et l'incohérence monstrueuses 
de ce milieu administratif, résultante des annexions progressives réali- 
sées aux siècles passés et aussi des caprices d'un gouvernement central 
qui avait fort peu le sens de l'ordre et n'avait pas du tout celui de la 
symétrie. 

L'étude du personnel des bailliages et des sénéchaussées , qui embrasse 
les quatre chapitres du livre II, nous laisse exactement sous la même 
impression. Nous voyons passer d'abord sous nos yeux les supérieurs 
hiérarchiques des baillis , les gouverneurs des provinces , nommés , payés , 
révocables par le roi , en général seigneurs de grande noblesse ou princes 
de la famille royale. Leur pouvoir est effectif et utile surtout dans les 
provinces frontières , au voisinage de l'étranger et de l'ennemi , mais leur 
fonction n'est pas héréditaire, bien que la royauté en tolère parfois la 
survivance dans certaines familles. Seulement, à la fm du xv* siècle, elle 
a beaucoup gagné en stabilité. Il en est de même des charges de baillis 
et de sénéchaux, entre lesquelles il n'y a presque plus de différences. 
La noblesse n'est pas même exigée de ces fonctionnaires : on les recrute 
maintenant très souvent parmi les simples écuyers et les roturiers pour- 
vus de grades. Ils sont exclusivement k la nomination du roi, qui ne se 
fait pas faute, en plus d'un cas, de créer plusieurs titulaires pour un 



LES INSTITUTIONS MONARCHIQUES LOCALES EN FRANCE. 89 

même bailliage. Les concmTents se débrouillent entre eux, comme ils 
peuvent, à l'amiable ou par un procès. 

Les baillis et les sénéchaux sont entourés d'auxiliaires, juges, lieute- 
nants, assesseurs, procureurs, avocats, receveurs, qui tantôt remplacent 
leur chef absent , tantôt le déchargent de la partie de ses attributions qu'il 
serait incapable de remplir. Enfin ils ont pour subordonnés la foule des 
prévôts , des vicomtes , des viguiers , des bailes , des châtelains , sergents 
et notaires. Grâce à M. Dupont-Ferrier, nous savons maintenant avec 
précision et dans le détail comment ces divers agents de la royauté étaient 
recnités , nommés et installés , de quoi se composaient leurs gages ordi- 
naires et extraordinaires, si leurs carrières étaient stables et leurs fonc- 
tions transmissibles , toutes choses sur lesquels les historiens ne possédaient 
jusqu'ici que des données vagues ou incomplètes. Pour obtenir sur ces 
différents points des clartés suffisantes et des certitudes, il a fallu que 
l'auteur dressât au préalable une statistique, des listes aussi complètes 
que possible de tous ces fonctionnaires , une sorte d'almanach royal des 
offices locaux , qui a demandé , comme on le pense bien , un effort con- 
sidérable de recherches minutieuses dans les archives. Ce travail préli- 
minaire, dont les résultats formeront la matière d'une publication im- 
portante destinée à la collection des Documents inédits, est la base solide 
sur laquelle s'appuient beaucoup de conclusions du livre. 

Ce cpii ressort principalement de cette étude très détaillée du per- 
sonnel administratif, c'est, en haut, l'arbitraire et le désordre qui pré- 
sidaient aux nominations et aux créations, et c'est, en bas, les abus de 
toute espèce que fautorité royale ne savait ou ne pouvait ni réprimer ni 
punir. La vénalité des charges s'implantait de plus en plus dans les 
mœurs. Le cumul des offices, pratiqué dans une mesure inimaginable, 
surtout par les gouverneurs et les baillis , entraînait la non-résidence de 
ces officiers. Conséquence directe : finstitution des lieatenances , c'est-à- 
dire une floraison touffue de nouveaux fonctionnaires , uniquement créés 
pour faire la besogne de ceux qui ne remplissaient pas leurs fonctions. 
Lieutenants des gouverneurs, lieutenants clercs et lais des baillis, lieu- 
tenants civils et criminels, lieutenants généraux, avaient fini par devenir, 
au lieu de simples remplaçants provisoires et temporaires , des fonction- 
naires en titre et complets, nommés par le roi et dépendant directement 
du pouvoir central. Et tout ce monde d'agents royaux ne vivait pas seu- 
lement des gages réguliers , mais fort maigres , qui leur étaient servis plus 
ou moins mal, mais encore des profits que leur rapportait le fonc- 
tionnement même de leur office. Ils étaient intéressés à faire du zèle , à 
«administrer» d'une manière intensive, aux dépens des contribuables. 



lUPIIIHEniE NATIOKALI!. 



m ACHILLE LUCHAIRE. 

Ainsi, multiplication presque indéfinie des fonctionnaires, exploitation 
du peuple par des administrateurs toujours «n quête d'opérations lucra- 
tives , tel était l'étrange spectacle qu'offraient tous les bailliages et toutes 
les sénéchaussées de la France au moment où le moyen âge touchait 
à sa fin. 

Cette partie de fouvrage de M. Dupont-Ferrier contient (p. i83) une 
assertion dont f exactitude nous paraît très discutable. L'auteur semble 
croire qu'au xii" et au xin* siècle chaque prévôt du domaine royal avait , 
pour l'assister dans sa tâche , un conseil de prud'hommes ou de notables 
de la prévôté. Cette opinion n'est appuyée que sur deux textes : farticle 
du testament de Philippe- Auguste , de 1 1 90, d'après lequel le prévôt ne 
pourra traiter les affaires de la ville , siège de sa juridiction , qu'avec ie 
concours de quatre bourgeois (six à Paris) ou au moins de deux, et le 
passage du Livre de Jostice et de Plet où il est dit que baillis et prévôts 
« ne doivent pas juger seuls, mais avec de sages gens ». Or la mesure prise 
par Philippe-Auguste n'était qu'un acte de précaution essentiellement tem- 
poraire, valable seulement pour le temps de son absence en Terre- 
Sainte ; de retour en France , il reprit fintégralité de ses pouvoirs , et ses 
prévôts redevinrent, eux aussi (sauf f adjonction des grands haillis), ce 
qu'ils étaient auparavant. Dans les textes du xiii^ siècle, au moins en 
ce qui concerne le domaine capétien proprement dit , il n'est pas question 
de Conseils prévôtaux. Tout au plus peut-on affirmer que dans l'exercice 
de sa fonction judiciaire, ie prévôt jugeait assisté de notables de la 
localité, ou de légistes de profession. 

A la fin du XV' siècle , ce qui est la règle , au contraire , c'est que le re- 
présentant du roi , le bailli ou le sénéchal , gouverne avec l'assistance d'un 
Conseil de bailliage ou de sénéchaussée. Le chapitre consacré par M. Dupont- 
Ferrier à l'étude de cette institution est, sans contredit, fun des plus 
intéressants et des plus neufs du livre. 11 semble bien qu avant lui per- 
sonne n'avait mis en lumière cet organe important de f administration 
locale , cette assemblée qui se composait des fonctionnaires du ressort et 
d'un groupe de conseillers pourvus de grades universitaires et recrutés 
dans le monde des hommes de loi. La compétence de ce Conseil n'était 
pas limitée aux affaires de justice : elle s'appliquait à toute matière admi- 
nistrative; elle était universelle, comme le pouvoir même du bailli. Le 
poste de conseiller de bailhage devenait , à la longue , un office comme 
les autres, très recherché et très envié. Les désordres et les abus qui se 
produisaient dans l'administration locale , l'insuffisance du gouvernement 
par le bailli ou le sénéchal , occupé à d'autres fonctions, presque toujours 
absent, convaincu maintes fois d'incompétence ou d'ignorance, tout 



LES INSTITUTIONS MONARCHIQUES LOCALES EN FRANCE. 91 

fait comprendre l'utilité, et presque la nécessité du Conseil. C'est lui qui 
représentait dans le bailliage la permanence des traditions , la pratique 
suivie des alTaires , la continuité de l'action , la connaissance des coutumes 
régionales et du droit. En un mot, comme le dit très justement l'auteur, 
il constituait le «véritable cadre administratil" » , dont le royaume avait 
besoin. 

Il était présidé, naturellement, par le bailli ou le sénéchal. Mais est-on 
autorisé à croire , comme l'indiqueraient certaines conclusions de M. Du- 
pont-Ferrier '^\ que, par l'existence même de cette assemblée, le pré- 
sident avait cessé d'être un despote au petit pied pour devenir simplement 
une sorte de monarque constitutionnel? Sans doute, le roi avait fini par 
interdire à son représentant « d'accomplir aucun acte qu'il n'eût soumis 
auparavant à l'examen du Conseil ». Mais les détails mêmes que donne 
l'auteur montrent très bien que le Conseil n'avait que voix consultative 
et délibérative ; qu'il ne pouvait se réunir que sur la convocation du pré- 
sident; que seul le président pouvait conclure et donner des ordres. Le 
bailli n'était pas plus gêné sans doute, quand il voulait agir à sa tête, 
par son entourage de conseillers que le roi lui-même, au centre de la 
monarchie, par sa Chambre des Comptes ou son Grand Conseil. C'est 
à lui que restait , en définitive , le dernier mot , le droit de décision , car il 
n'était tenu de suivre , selon la formule bien connue du moyen âge , que 
« la meilleure et la plus saine partie » du Conseil ; or la détermination de 
cette fraction de l'assemblée était laissée à son jugement. M. Dupont- 
Ferrier a donc eu raison de dire qu'il pouvait, à la rigueur, gouverner 
avec la minorité. 11 n'en est pas moins vrai que la présence continue de 
ces collaborateurs était, la plupart du temps, un frein mis aux caprices 
autocratiques des chefs des bailliages et une garantie contre leurs négli- 
gences ou leurs erreurs. 

Pour en finir avec cette excellente étude sur le Conseil de bailliage, on 
aurait peut-être désiré que, selon la bonne ordonnance des matières, 
elle terminât le livre II (sur le Personnel) au lieu de commencer ie 
livre III (sur les Institutions monarchiques dans les bailliages). Elle 
appartient en effet, logiquement, à la catégorie des descriptions d'or- 
ganes, qui constitue le hvre II, et non au sujet du livre III, qui est le 
fonctionnement de ces organes dans l'ordre administratif, judiciaire , mi- 
litaire et financier. 



<*' P. 267 : «Le véritable gouver- ment local ne pouvait plus être le règne 
neur du bailliage et de la sénéchaussée , du bon plaisir. » 



c était le Conseil. » — « Le gouverne- 



92 ACHILLE T.UCHATRlv 



[| 



Ce dernier livre forme la partie la plus considérable (près de 35o pages) 
et comme le noyau de l'ouvrage de M. Dupont-Ferrier. Il est destiné à 
nous faire connaître les pouvoirs divers et la multiple activité des fonc- 
tionnaires bailliagers. 

Au point de vue administratif, ces officiers, qu'ils soient réunis ou non 
en conseil , représentent le roi et personnifient son autorité permanente 
dans la localité. Ils sont chargés de transmettre, de publier et d'enre- 
gistrer les lettres et ordonnances émanées du pouvoir central. A ce pro- 
pos, l'auteur nous donne de curieux détails tant sur la poste royale, in- 
stituée par Louis XI exclusivement pour le service de ses courriers , que 
sur la façon dont les « lettres royaux » étaient adressées au bailli, et par- 
venaient à la connaissance des populations du ressort. On allait jusqu'à 
en faire des lectures publiques, ou même, comme le demandait l'ordon- 
nance cabochienne de i 4 1 3 , jusqu'à les afficher « en un tableau ». Mais , 
en dépit des précautions prises , les volontés du roi et ses actes législatifs 
n'étaient pas très bien connus des sujets. 

Baillis et sénéchaux exerçaient d'ailleurs aussi, dans une mesure res- 
treinte, le pouvoir législatif; ils avaient le droit de rendre, en matière 
de police, de finances, de convocation militaire, des ordonnances d'in- 
térêt local. Comme officiers de police, ils devaient veiller à la sûreté de 
leurs administrés, tâche fort lourde à cette époque, car, ainsi que 
l'observe M. Dupont-Ferrier, « n'être ni pillé, ni battu, ni tué, était un 
bienfait peu banal, et dont on prisait fort la valeur au xv" siècle». La 
remarque pourrait s'appliquer à toutes les époques du moyen âge. Il faut 
noter qu'après Louis XI la royauté fit l'essai d'une sorte de gendarmerie 
attachée à chaque bailliage (déclaration de i/jgS), et qu'elle avait même 
eu, bien avant, l'idée de donner au prévôt de Paris (qui était en réalité un 
bailli) un pouvoir général de police sur toute fétendue du royaume. 

La protection baillivale s'appliquait , en particulier, à la classe agricole , 
qu'elle devait sauvegarder contre les excès des féodaux et des gens de 
guerre, et moraliser en la maintenant dans ses occupations rurales. 
On se plaignait déjà, au début du xv^ siècle, du dépeuplement des cam- 
pagnes , désertées au profit de Paris et des grandes villes ! Dans les centres 
urbains du bailliage, les fonctionnaires locaux avaient la charge de la 
protection, de finspection et du contrôle des corporations d'arts et mé- 
tiers. Ils surveillaient également l'exploitation des mines et les travaux 
publics. A la vérité, en i5o8, la royauté centralisa ce dernier service 



LES INSTITUTIONS MONARCHIQUES LOCALES EN FRANCE. 93 

entre les mains des trésoriers de France , siégeant à Paris. La circulation 
sur les routes et les rivières était soumise également au contrôle du bailli 
et de ses auxiliaires : ils devaient surtout, besogne ingrate, s'opposer à 
l'aggravation et à la multiplication des péages seigneuriaux, veiller au 
bon ordre des marchés, à la loyauté des transactions, et prendre les 
mesures nécessaires pour que le peuple ne souffrît pas des accaparements 
de vivres et de la famine, mal endémique, toujours trop justement 
redouté. 

Même la vie intellectuelle des sujets n'échappait pas à l'action des offi- 
ciers de bailliage , puisqu'ils étaient chargés , en général , de conserver et 
de faire appliquer les privilèges dont les rois avaient comblé les univer- 
sités françaises. Défenseurs légaux des grandes Ecoles , ils n'en étaient 
pas moins , pour le corps des professeurs et des étudiants , l'autorité qu'on 
n'aime pas et qu'on est volontiers tenté de braver. M. Dupont-Ferrier dit 
avec raison que ces fonctionnaires voyaient généralement d'un mauvais 
œil les corporations scolaires, placées en dehors du droit commun. Il 
aurait pu rappeler (et peut-être aurait-il dû le faire pour donner quelque 
couleur à cette description un peu sèche des pouvoirs bailliagers) les 
principaux incidents qui mirent aux prises , à cette époque , les écoliers 
et leurs maîtres avec le bailli ou le prévôt du roi , la guerre vive et con- 
tinue entre le protecteur et les protégés. 

L'auteur a placé sous la rubrique « Vie morale » le développement très 
instructif qui a pour objet la part prise par les baillis et les sénéchaux à 
la grande œuvre de la rédaction des coutumes. L'expression est peut-être 
discutable. Ce qu'il importe de constater, c'est que les fonctionnaires 
locaux ont aidé fort activement le gouvernement central dans cette tâche 
longue , complexe et délicate. Il n'était pas commode de réunir les éléments 
d'une pareille enquête , d'obtenir des assemblées locales et des commis- 
sions de gens de loi et d'experts judiciaires les déclarations précises né- 
cessaires à la rédaction des cahiers et des projets de coutumes, enfin de 
régler la collaboration de l'administration locale avec les commissaires 
spéciaux envoyés de Paris. L'énorme travail n'en fut pas moins mené ac- 
tivement. Il eut pour résultat de donner aux bailliages et aux sénéchaus- 
sées leur loi écrite , publiée et fixée , progrès considérable , puisqu'un peu 
de lumière et d'ordre s'introduisit ainsi dans le chaos des usages et des 
législations régionales — et que , par ce côté , se fit un pas décisif vers 
l'unité de la patrie commune. 

' Le chapitre consacré par M. Dupont-Ferrier aux institutions judiciaires 
est peut-être celui qui nous apporte le moins de données vraiment nou- 
velles , parce que l'organisation de ki justice sous l'ancien régime a déjà 



m ACHILLE LUCHAIRE. 

suscité, chez nous, beaucoup d'études approfondies. 11 n'en contient pas 
moins, avec un grand nombre de détails précis sur la vie des juges et ie 
fonctionnement des différentes juridictions du bailliage , — juridiction 
contentieuse et non contentieuse , juridiction de première instance et 
d'appel, — des observations et des conclusions pleines d'intérêt. 11 est 
certain que les affaires de police, les tribunaux et les procès tenaient une 
plus grande place dans l'existence des honmies du xv* siècle que dans 
la nôtre. Du haut en bas de l'échelle sociale, ils étaient essentiellement 
chicaniers et processifs, et telles de nos provinces, qu'on regarde en- 
core aujourd'hui comme marquées du même caractère, n'ont fait que 
conserver mieux que d'autres l'esprit et les habitudes du vieux temps. 

Certains des faits démontrés par M. Dupont-Ferrier méritent une atten- 
tion particulière. L'habitude des assises, c'est-à-dire du tribunal ambulant , 
qui se déplaçait pour aller trouver les justiciables sur les points importants 
de la circonscription, commençait à devenir moins régulière et moins 
générale. On lui substituait peu à peu l'usage des plaids, c'est-à-dire des 
sessions judiciaires fixes par la date et par le lieu. Les fonctionnaires pré- 
féraient cette façon de procéder qui leur épargnait les fatigues perpé- 
tuelles du déplacement, et ce changement eut d'ailleurs pour résultat la 
création d'olTiciers nouveaux. Aux pages 335 et 336, l'auteur essaye de 
définir ce qu'on appelait , dès le xiv^ siècle , la Cour présidiale et de la dis- 
tinguer des autres tribunaux; mais il a beaucoup de peine à nous en 
donner une idée précise. Ce qui paraît certain, c'est que le nom s'appli- 
quait aux tribunaux les plus importants du bailliage , notamment à la cour 
particulière du sénéchal ou du bailli, et que le juge présidial siégeait 
presque exclusivement au chef-lieu , ou dans les grands centres du ressort. 
La distinction entre les tribunaux d'ordre secondaire , ceux qui étaient 
au-dessous de la cour du chef du bailliage , est peut-être encore moins 
commode à établir. Ici la complexité de i'oi^anisme judiciaire était telle 
que le caractère chaotique des institutions se reflète un peu dans l'ex- 
posé. On voit très bien que les juges inférieurs, notamment le prévôt, 
entraient souvent en concurrence avec le juge supérieur, et que les con- 
flits de compétence tournaient parfois à la bataille; mais ce qu'il est 
moins facile d'apercevoir, malgré les efforts très louables de l'auteur, 
c'est la différence de compétence et de conditions d'exercice qui existait 
entre les juridictions du prévôt, du châtelain, du baile, du juge pro- 
prement dit et du viguier. 

Les rense^nements qu'on trouve ici sur la compétence civile et crimi- 
nelle des baillis , sur la procédure de première instance et d'appel , sur la 
multiplication des cas royaux , que le roi , dit M. Dupont-Fenier, « n'aurait 



LES INSTITUTIONS MONARCHfQUES LOGA.LES EN FRANGE. 95 

pu énumérer et fixer sans assigner par avance des bornes à l'action monar- 
ctiique » , sur ie développement de la torture , à laquelle nobles et clercs 
étaient soumis comme les autres, sur les rapports judiciaires des baillis 
avec les parlements , enlin sur l'exercice par les officiers et le conseil du 
bailliage de la juridiction gracieuse, tous ces développements, appuyés 
sur une documentation toujours abondante et précise, ont lem^ impor- 
tance historique et mériteraient un examen attentif que nous ne pouvons 
leur accorder. Ce qui est prouvé , en somme , par cette étude des insti- 
tutions judiciaires , c'est forganisation défectueuse de la justice. Les juges 
de la fin du xv* siècle étaient peut-être plus éclairés que leurs prédéces- 
seurs, en ce sens que l'élément noble avait été peu à peu éliminé des 
cours et que l'élément praticien et légiste y prévalait. La justice avait pris 
aussi un caractère de permanence qu'elle n'avait pas auparavant. Mais il 
y avait trop de tribunaux , trop de juges , et , pour fappel , un nombre 
vraiment excessif de degrés de juridiction ( sept degrés d'appel depuis la 
cour du châtelain féodal jusqu'au Grand Conseil du roi!). La facilité 
qu'avait le plaideur d'appeler des moindres incidents de la procédure 
rendait l'abus encore plus fâcheux. Ajoutons, — mais cela nest pas 
propre à fancien régime , — qu'on remarque dans l'esprit des juges une 
tendance fâcheuse, celle qui consiste à voir un coupable dans tout accusé. 
La question des institutions militaires considérées dans leurs rapports 
avec l'administration locale occupe à bon droit une place assez impor- 
tante dans le livre de M. Ehipont-Ferrier, car c'est du milieu du xv* siècle 
que date précisément la tentative faite par le gouvernement capétien pour 
substituer à l'armée féodale l'armée monarchique. La création delà cava- 
lerie des compagnies d'ordonnances et celle de finfanterie des francs- 
archers sont les deux innovations les plus saillantes ; mais on peut y joindre 
l'institution de plus en plus développée des capitaineries , c'est-à-dire for- 
ganisation du commandement des places fortes destinées à la défense du 
royaume comme au maintien de f ordre intérieur. L'office de capitaine a 
pris , il est vrai , peu à peu les caractères communs aux autres fonctions 
locales et donné lieu aux mêmes abus : le cumul , la vénahté , l'absen- 
téisme de l'officier, les lieutenances. Le pouvoir central gardait la haute 
main sur les compagnies d'ordonnances , et par suite les baillis et les séné- 
chaux n'avaient pas beaucoup à s'en occuper. Au contraire la levée du 
ban et de farrière-ban, reste de l'organisation militaire du passé, était tout 
à fait de leur compétence ; mais souvent cette obligation , devenue très 
lourde pour le roturier possesseur de fiefs , se résolvait alors en un service 
financier que la royauté, particulièrement sous Louis XI, ne manquait 
pas d'exploiter jusqu'à l'abus. Il fallait surtout que les administrateurs des 



96 ACHILLE LUCHAIRE. 

bailliages veillassent au recrutement, à l'équipement, à l'entretien, au 
logement des francs-archers , car le bailliage était précisément le cadre 
de recrutement de ces nouveaux fantassins. A cet égard, bailliages et 
sénéchaussées avaient été répartis , depuis Louis XI , entre quatre grands 
commandements militaires ou capitaineries, dont M. Dupont-Ferrier 
retrace avec précision les limites. 

Enfin un des principaux devoirs des baillis était de réprimer ce terrible 
fléau de l'ancienne France , le brigandage des gens de guerre , des troupes 
de passage ou de casernement ; mais il est presque inutile de dire qu'ils y 
réussissaient fort mal , et qu'ils donnaient eux-mêmes , quelquefois , comme 
conducteurs des forces royales , l'exemple le plus scandaleux. 

Pour le chapitre d'histoire financière qui clôt le livre III , M. Dupont- 
Ferrier doit beaucoup aux excellents travaux de Jacqueton et de Spont ; 
maist là comme ailleurs , il a puisé lui-même aux sources. Les détails qu'il 
nous donne ont trait surtout à l'organisation financière ancienne, celle 
qui était fondée sur les revenus domaniaux ou « ordinaires » de la cou- 
ronne. Il distingue avec soin les trois catégories de ressources domaniales : 
les droits de propriété directe, les droits féodaux, les droits régaliens, 
qui appartenaient au roi en sa triple qualité de propriétaire , de suzerain 
et de souverain. Les uns et les autres étaient perçus par les officiers du 
bailliage , et la question des rapports de ces officiers avec les grands organes 
financiers du centre, la Trésorerie de France et la Chambre des Comptes , 
est suffisamment élucidée. Nous pouvons aisément nous rendre compte 
aussi de l'incurie et du laisser-aller extraordinaires avec lesquels le gou- 
vernement des Valois usait de l'expédient des aliénations domaniales, 
contre lequel protestaient vainement les hauts fonctionnaires de l'ordre 
judiciaire et financier, plus royalistes que le roi. Gomme le dit très 
bien l'auteur, « chaque prince se rassurait par la pensée que son succes- 
seur révoquerait, en montant sur le trône, toutes les aliénations et do- 
nations qu'il s'était permises , comme il avait lui-même , lors de son avè- 
nement, révoqué celles de son prédécesseur. » Et il constate encore que, 
faute d'un cadastre général, la royauté de ce temps ne put jamais arriver 
à connaître exactement l'étendue du domaine qu'elle avait pris l'habitude 
de dilapider. — Notons pour cette partie de l'exposé une assez grave la- 
cune : dans l'analyse des droits régaliens , nous n'avons nulle part trouvé 
mention des profits que le souverain retirait de la régale ecclésiastique , 
c'est-à-dire de ses pouvoirs d'usufruitier des évêchés et des abbayes pen- 
dant la vacance des sièges ou la saisie du temporel des prélats. 

On s'étonnera peut-être que M. Dupont-Ferrier n'ait consacré que 
quatre pages (6 1 1-6 1 4) à la question des finances extraordinaires, aides. 



LES INSTITUTIONS MONARCHIQUES LOCALES EN FRANCE. 97 

tailles, gabelles, c'est-à-dire à la partie la plus nouvelle de l'organisation 
financière, celle qui caractérise justement la période même dont il s'oc- 
cupe. 11 observe pourtant avec raison que ces ressources « extraordi- 
naires » tendaient alors à devenir la source principale des revenus gou- 
vernementaux. Comment ne dit-il rien, sinon des généraux des finances, 
qui appartiennent au pouvoir central, au moins des élas et des grène- 
tiers, qui sont des administrateurs locaux P II répondra sans doute que le 
titre de son livre ne comporte que l'étude des institutions du bailliage , 
et que cette nouvelle organisation financière restait en dehors de l'action 
baillivale , appliquée seulement aux finances de fancien régime , à l'admi- 
nistration du patrimoine royal. Mais le sous-titre du livre porte « Institu- 
tions monarchiques locales », et il paraît singulier que des fonctionnaires 
locaux comme les élus soient précisément les seuls, sur fensemble de 
l'administration provinciale, dont les pouvoirs n'aient pas été décrits et 
analysés. 

Avec le livre IV, qui traite surtout de la Provence et du Dauphiné, 
nous quittons le domaine général des institutions bailliagères communes 
à presque toutes les régions françaises pour étudier l'organisation spé- 
ciale de deux grandes provinces. C'est qu'elles avaient pu conserver sous 
le nivellement monarchique un certain degré d'autonomie et une admi- 
nistration de caractère en partie original. 

En Provence, f autorité centrale appartenait de droit à un gouver- 
neur, à un grand sénéchal et à un Conseil éminent investi de pouvoirs 
considérables. Les fonctionnaires locaux, viguiers, bailes, clavaires, diffé- 
raient des agents similaires du reste de la France surtout en ce que 
leurs charges étaient annuelles. Il y avait, dans cette région, une inten- 
sité de vie et de liberté municipales qui continuait la tradition du moyen 
âge. M. Dupont-Ferrier nous fait très bien comprendre comment les rois 
de la fin du xv^ siècle, tout en maintenant extérieurement forganisation 
politique, judiciaire et administrative chère aux Provençaux et en évitant 
de rompre brusquement avec le passé, ont entrepris de la ruiner en détail 
et de fassimiler peu à peu à l'organisation commune du pays. C'est ainsi 
qu'ils ont unifié les deux hautes charges du sénéchal et du gouverneur, 
confié le commandement suprême de la province à des étrangers dociles , 
affaibli fautorité du Conseil éminent en détachant de cette assemblée le 
Parlement d'Aix, et soumis les fonctions locales aux conditions et aux 
règles qui prévalaient dans l'ancien domaine. Ce qu'il y avait d'intéres- 
sant à mettre en relief, et fauteur n'y a pas manqué, c'est la tendance 
des Provençaux eux-mêmes à solliciter leur assimilation avec les autres 
sujets du royaume : « Sire , écrivait-on d'Aix au roi de France , nous trou- 

SAVANTS. 1 3 



96 



'\:)/t ^■ 



^ f î/ ACHILLE LUGHAIRE. 



vons bien étrange que ne montrez votre dit pays de Provence être vôtre 
«omnie vos autres pays* »^ 1 : i n .j,! , . . • >.î'H/f»i'ï u^ -i 

C'est ie même spectacle qui nous est offert en Dauphiné , apanage d«s 
hériti^'s présomptife de la couronne- Avec son gouvernem% véritable 
vice-roi, son chancelier, son ju^e des appeHatioaas , son maré^^ai , ses baiiUs 
tiisannuels , cette province ne ressemblait guère auK autres. Mais Louis XI 
et ses successeurs se sont efforcés d'efiacer ces traits particuliers, soit en 
dénaturant les institutions dauphinoises, soit en implantant celles qui 
assuraient partout ailleurs l'exercice de leur autorité absolue. j 

Ht "' 

1) 

E«î somme , l'œuvre de M. Dupont-Ferrier comprend deux parties bien 
distinctes : la première , celle dont nous avons parlé jusqu'ici , est consa- 
crée à la description des organes et des fonctions administratives. Mais 
l'auteur n'avait pas pour unique objectif d'analyser le mécanisme de 
l'administration locale de la France à la lin du xv" siècle, il ne voulait pas 
sieolenient distinguer les organes et fiaàre connaître leur «iode d'action. Il 
tiMiait aussi à définir le caractère général , l'esprit de cet organisme , et à 
montrer qu'il fonctionnait pour ruiner les pouvoirs ennemis et les forces 
rivales de la royauté, pour aniener, par un processus irrésistible, la 
subordination des clercs, d;es nobles et des communes à l'autorité despo- 
tique d'un Louis XI ou d'un François t\ La seconde partie du livre a 
donc pour objet de mettre eaa lumière la ^naUté de l'organi^ne adim- 
nistratif. 

Eile est d'étendue beaucoup moins considérable que l'autre, puis- 
qu'elle ne comprend que le dernier chapitre du livre IV '^^ et les trois 
-chapitres du iivre V, c'est-à-dire un sixième seulement de l'ouvrage en- 
ti»\ C'est en cent vingt pages que M. Dupont-Ferrier nous fait savoir 
dans quel sens étaient orientées les institutions monarchiques locales, 
quelle en était la portée politique , et comment les fonctionnaires régio- 
naux travaillaient au triomphe de la monarchie. Pourquoi cette dispro- 



f^^ On pourrait demander h l'auleur 
pourquoi le chapiti'e qui est mlîtulé 
« ïje progrès des InstiMtions monar- 
clùques locakis vers l'uniié » (p. 74^9-7^7) 
se tr©uve dans le livre IV consacré aux 
institutions du Dauphiné et de la Pro- 
vence , et non dans le livre V qui a pour 
titre : « Esprit général et portée politique 



des institutions monarchiques dans les 
haîffiages et les sénéchaussées du toîi>. 
Il nous sembie qu'il aurait été beancMip 
mieux à sa place dans ce dernier livr*. 
Daus le court préambule (p. 6i5), où 
est annoncée l'économie du livre IV, au- 
cune raison n'est donnée pour justifier 
la disposition que nous incriminons. 



LES INSTITUTIONS MONARCHIQUES LOCALES EN FRANCE. 9» 

portioni^ Rien n'eût empêché l'auteur de donner aus&i un ^and déve- 
loppement à la seconde partie et de montrer, par un choix intéressant 
d'exemples concrets portant sur les diverses régions du royaume, les ré- 
sultats , politiques et autres , obtenus grâce aux entreprises incessantes des 
agents du roi. S'il ne fa pas fait^ c'est qu'il a craint peut-être d'augmenter 
démesurément un volume déjà énorme , ou plus probablem^ent , que son 
but essentiel était l'analyse générale des institutions,, et non pas l'exposi- 
tion des faits particuliers issus du fonctionnentent même des organes 
administratifs. M. Dupont-Ferrier était libre de comprendre et de limiter 
son sujet à sa guise. Le service qu'il a rendu à l'histoire de France est 
assez grand et assez incontestable pour quon ait mauvaise grâce, en face 
d'un tel labeur et d'un tel résultat, à lui demander autre chose que ce 
qu'îi a voulu nous donner. 

Il a essayé pourtant d'indiquer les tendances et les faits généraux qui 
allaient aboutir à l'assujettissement de la France entière sous la main du 
roi et de ses agents. D'après lui , l'esprit séparatiste ouparticulariste, sur- 
vi^aace du régime de la féodalité , se décèle encore par certains traits , tels 
que la persistance et la fixation par écrit des coutumes locales ^ le maintien 
de quelques Etats provinciaux et de certaines libertés municipales , les ca- 
ractères spéciaux de l'adnîinistration , non seulement en Dauphiné et en 
Provence, mais en Bourgogne, en Languedoc et en Normandie. Mais ces 
particularités s'effacent devant le développement victorieux de la ten- 
dance contraire qui portait à Tunilication et au nivellement. L'uniformité 
s'établit en tout et par tous les moyens : publication d'ordonnances géné- 
rales, mesures propres k affaiblir et à mettre au même plan les foncticms 
de gouverneur de province , réduction des chancelleries et des parlements 
provinciaux à l'unité, assimilation des pouvoirs des agents locaux, uni- 
fication des statuts corporatifs, des privilè^s commerciaux, des privi- 
lèges universitaires, opposition du droit romain à la coutume locale, 
identification progressive des institiitions militaires, financières et judi 
ciaires. Et ce n'est pas seulen>ent le roi qui veut et fait l'unité. La ten- 
dance à la centrsdSsation et à l'absolutisme ne règne pas seulement dans 
l<'s sphères du pouvoir central. Elle se trouve aussi en bas : il existe dans 
les provinces un indéniable instincft d'imitation de ce qui se fait au centre 
et comme une poussée générale vers l'unité et la soumissicŒi. L'œuvre 
monarchique a été le résultat du concours de la dynastie et des sujets. 

C'est de cette époque que date le phénomène social qui inquiète 
encore aujourd'hui tant de bons esprits : le goût exagéré des Français 
pour les charges publiques, l'extension du « fonctionnarbnie ». L'analyse 
raisonnée de ce phénomène occupe les trois chafHtrj's «hi livre V et 

i3. 



100 ACHILLE LUCHAIRE. 

dernier, qui ne sont guère, à vrai dire, que des chapitres de récapitulation 
et de conclusion. <i ')t? i i'^icq' 

Le trait le plus caractéristique, dans cet ordre de faits, est la multipli- 
cation énorme et prescpie indéfinie des offices royaux. On l'explique par 
le désir qu'avait la royauté d'éviter à ses sujets des déplacements longs et 
dispendieux et « de serrer de plus en plus les mailles du filet dans lequel 
on emprisonnait le royaume». Elle provient aussi du cumul et de la 
non-résidence tolérée pour les hauts fonctionnaires, à qui il fallut bien 
donner des remplaçants. Toutes les classes sociales pouvaient fournir et 
fournissaient en fait les éléments de l'administration bailliagère. On 
aimait à être pourvu d'un office , parce que la carrière administrative 
était de plus en plus sûre et stable, parce qu'on était nommé, payé par 
le roi , dépendant directement du pouvoir central , parce que la fonction 
donnait le pouvoir, l'honneur et l'argent. Les gages ordinaires étaient 
fiiibles, mais on avait la ressource de cumuler et celle d'augmenter ses 
appointements par le casuel provenant de l'exercice même de la charge. 
Une magistrature, à cette époque, n'était pas seulement une occupation 
appointée , mais encore un placement avantageux. D'ailleurs , cet esprit 
de lucre des fonctionnaires était plus ou moins corrigé par la permanence 
des fonctions dans un certain nombre de familles où se transmettaient 
les traditions de fidélité monarchique et d'habitudes laborieuses. 

Certes, les inconvénients et même les vices de ce «fonctionnarisme» 
local étaient évidents et criants. Le fait qu'on ne connaissait pour ainsi 
dire pas la séparation des pouvoirs et que chaque officier, investi des 
attributions les plus différentes, devait faire preuve d'une compétence 
qiiasi universelle n'était pas très favorable à la bonne expédition des 
affaires publiques. M. Dupont-Ferrier (p. ySy] semble considérer comme 
un avantage cette nécessité pour les fonctionnaires « d'avoir des horizons 
plus ou moins nets sur toutes choses, et la hardiesse qui permet 
d'aborder les questions les plus dissemblables ». Mais la spécialisation des 
compétences et la division du travail, qui sont le principe d'aujourd'hui, 
n'offrent-elles pas pour l'Etat une garantie bien meilleure ? Un autre 
désavantage était que les officiers du xv^ siècle ne connaissaient pas suffi- 
samment les ordonnances du roi, les appliquaient mal et ne tenaient 
pas le compte qu'il aurait fallu des volontés du gouvernement. Au 
manque d'harmonie entre les fonctionnaires d'en bas et la direction d'en 
haut venait s'ajouter enfin le désaccord qui régnait entre les agents 
locaux eux-mêmes. Leurs pouvoirs et leurs attributions restaient très 
mal délimités, et cette confusion était une source intarissable de conflits. 

Malgré tout, cette armée innombrable de serviteurs militants et zélés 



LES INSTITUTIONS MONARCHIQUES LOCALES EN FRANCE. 101 

constituait une force incoercible , dirigée tout entière vers une même fin , 
c'est-à-dire vers 1 anéantissement des puissances et des libertés féodales et 
municipales. Au début de son dernier chapitre (p. 793), constatant 
que la forme générale de la société du moyen âge, le féodalisme, était 
essentiellement contradictoire avec la forme monarchique , M. Dupont- 
Ferrier se demande comment un k royaume féodal » avait pu se fonder, 
vivre et se développer. On peut faire la réponse suivante : c'est que le 
roi exerçait , en même temps que tous les droits des suzerains féodaux , 
tous les pouvoirs du souverain absolu et de droit divin. 11 était entré 
lui aussi dans la féodalité sans perdre aucun de ses caractères , aucune de 
ses prérogatives de monarque. Il se plaçait à la tête de la hiérarchie 
féodale, tout en restant le roi héréditaire, ecclésiastique, biblique et 
sacré, qui relevait de Dieu seul. En lui se confondaient les deux tra- 
ditions ; il bénéficiait des deux systèmes ; de là , la puissance et le prestige 
qui lui ont permis de vaincre la féodalité. A la fm du xv* siècle, les 
pouvoirs purement monarchiques effaçaient peu à peu, dans sa personne , 
les pouvoirs d'ordre féodal. L'autocrate de droit divin et de droit romain, 
tel que l'avait toujours rêvé TEglise et tel que le concevaient les légistes, 
tendait à faire complètement disparaître le suzerain. 

L'ouvrage se termine par le tableau assez animé des efforts que fai- 
saient partout les baillis et leurs auxiliaires pour s'introduire dans les 
domaines des nobles, des clercs et des communes et leur enlever pro- 
gressivement ce qui leur restait d'indépendance. Empiétements et con- 
quêtes monarchiques s'opéraient avec d'autant plus de facilité que les 
fonctionnaires du roi trouvaient souvent le moyen d'exercer des charges 
lucratives dans les Etats féodaux et dans les villes libres , et que les sei- 
gneuries se livraient ainsi , consciemment ou non , à leurs ennemis dé- 
clarés. La surveillance exercée par les baillis sur les grands fiefs et les 
apanages, leur action sur les assemblées des trois ordres, réunies dans 
chaque bailliage pour aider le roi de leur argent et de leur appui 
moral, le rôle qu'ils jouaient dans la préparation des Etats provin- 
ciaux et des Etats généraux, la guerre perpétuelle qu'ils faisaient aux 
justices d'Eglise , aux privilèges de la noblesse et des communes , tout 
explique le grand fait qui domine l'histoire de France au moment où se 
termine le moyen âge : la victoire du principe centralisateur, fabsorp- 
tion des seigneuries et de la société française tout entière dans l'unité de 
la monarchie. 

Le livre de M. Dupont-Ferrier aura beaucoup contribué à mettre ce 
fait en lumière : c'est ce qui en fait le principal intérêt. Il comble véri- 
tablement une lacune considérable de l'histoire de nos institutions , et 



102 JULES GUIFFREY.: 

seira entre les mains «les énidits un instruinaent précieux.. Peut-être repco- 
chera-t-mi à t'autenr une certaine prolixité et l'étîdage parfois surabonidant 
(les réterences. Mais commeratl ne pas pardonner ee dlébordoment d'érur 
(lition au patient travaitieur qui nous apporte une telle quantité de dé- 
laits précis et nouveaux sur un sujet aussi yaste et auissi conapiexe? 
Par rampleuDf même de ce ccompte rendu , on peut juger et de l'impor- 
tafice- que nous attachons à son œuvre et du succès exceptionnellenaMit 
nïériloire avec iequei il a su l'estécuftcr. 

î^i'^t^ji AcHiLLir LUCHAIRE.i éu^^t 

\,\ 

HlSTOiRE DE LA GRAVURE SUR GEMMES EM FrANCE dùpuis leS OTI- 

girtes jusqu'à l'époque contemporaine, par M. Emest Babelon^ 
ouvrage illustré de gravures dans le texte ef de xxii planches 
en phototypie. Paris, Lahure, 1903, rn-8°. — La GRAVvnE 
DES PIERRES FiWES, camées et intailles, par le même, Paris, 
Quantin, 189/i. — Catalogue des camées antiques et mo- 
dernes DE la Birliothèque NATIONALE, avcc- une introduction 
et un atlas, par le même^ 1 S97, gr. în-S". — Collection Pau- 
vert DE la Chapelle^ intailles et camées donnés au Département 
des médailles et antiques de lu Mihliothèque nalianale, par le même, 
gr. uiMti**, id^^i. '! liV;ntiM J{i'^»i/ij(ni 101 itl. sî'jntfi 

La hste des nombreux anvrages. pabiiés en peu d'anmées^ par M- Ba- 
heion indique assez: la coBorp^nee toute spé<àale du savant sur le si^et 
qwiJ vient de traiter dans son Histoire de la ^ravwre sur gemmes en Franee. 
Il n'existait pas de livre spécial sur cette question : lacune re^rettaWe 
dans l'histoire de l'art français. Mieux que personne , M. Babelon possé- 
dait les qualités requises poïtr ta combler. S'il n'a pu donner à son ouvrage 
toos les développements qu'exigerait la matière, il en a très suffisamment 
signalé et étudié les points essentiels et a formnidé des conclusions dont 
il est impossible dorénavant de ne pas tenir oampt«- D-'autres faits vien- 
dront s'ajouter à ceux qu'il ai exposés ici; niai& nul auteur ne pouarra 
désormais s'occuper de la gravure sur pierres en France sans ccamaitre, 
tout d'abord , le travail que nous allons rapideranent exanïiner. . l ! • - J 

En poussant son étude jnsqtu'à nos jours ^ M. Babelon reBaet en hdo- 
lieur un art qui compte aujoard'hui des représerataets distingiaés» mais 



LA GRAVURE SUR GEMMES EN FRANCE. vm 

«lont le public des amaateurs s'est, depuis un certain temps, et pour dos 
raisons diverses, à peu près compiètement «désint^essé. Sans -donie, 
l'examen de ces œuvres récentes prêterait à discnssioo , et des critiquies 
bien informés ne partageront peut-être pas toutes les opinions de i'histo- 
rien. Il restera néanmoins un certain nonabre d' observations judicieuses 
sur l'exagération des proportions, «ur la mauvaise qualité des pierres 
mises en œuvre par nos graveurs du nm.^ siècle. Mais nous n'insisterons 
pas sur ces derniers diapitres, non plus que sur ceux où se trouvent 
réunis tous les documents qu'on possède sur la biographie et l'œuvre 
<de Jacques Guay, le protégé et le professeur de la marquise de Ponapa- 
dour. M. Babelon n'hésite pas à ie traiter d'artiste de génie, à le mettre 
sur ia même ligne que les xnaitres les plus vantés de l'antiquité^ les 
Dioscoride, les Pyrgotèle. C'est placer par suite ses intaiiles et ses ca- 
mées au rang des chefs-d'œuvre. 

Le chapitre ix de l'ouvrage, intitulé : «Jacques Guay et Madame 
de Pompadour » contient un catalogue descriptif et critique des pierres de 
Guay. Accompagné de trois plaiiches exceMeutes , une de camées , deux 
d'intailles (pi. XIII, XIV et XV), reproduisant y a pierres, ce catalogue 
fait bien connaître sous tous ses aspects ie talent souple, ingénieux, exquis 
de l'éfïïinent artiste. Ainsi se trouvent signalées, -décrites, commentées 
à fond, et pour uoe bornée partie Êdèlenaent reproduites, i35 œuvres 
de Jacques Guay, la plupart signées , et dont une quarantaine appartien- 
nent aujourd'hui à notre Cabinet des médailles. Des autres camées ou 
intaiiles de Guay un certain nombre sont conservés dans des collections 
publiques ou des cabinets particuliers difiicdlemeait accessibles; usais 
beaucoup ne sont connus que par d^ empreintes en soufre provenant de 
la collection Letoitxj , par la mentioQ d'anciens catalogues , par les livrets 
des salons. Nul doute que le catalogue dressé par M. Babelon ne fasse 
sortir de leur obscurité certains de ces minuscules chefs-d'œurre , Toé- 
connus par leurs possesseurs ou cachés à tous les yeux par des amateurs 
trop jaloux de leurs trésors. Désormais, ie nom de Jacques Guay devra 
figurer parmi les plus illustres de la brillante phalange des artistes du 
wiu* siède^^l 

^^^ Les dernières saaftées de la vie de avec les dinecÉotirs des ftàthneBts «ib 

ce ^rand artiste sont restées dans une Roi , dont la publication se poursnit 

profonde obscurité. On perd sa trace dès depuis une dizaine d'armées, pourrait 

le début d« règne de Louis XVI; long- bien -expliquer ce silence des contempo- 

temps même on a ignoré la date de sa rains. Lagrenée l'ainé , alot^ directeur 

mort. tJn passage de la correspondance de l'Académie de Rome , dans «ne iettre 

des directeurs de l'Académie de Rome du •s 8 avril 1784, signale au oamte 



104 



JULES GUJFFREY. 



Mais, si l'attention de l'auteur a été particulièrement attirée par ce 
maître insigne, jusqu'ici trop ignoré, elle s'est attachée aussi à des pro- 
blèmes qui nous font remonter à une époque bien antérieure. Une ques- 
tion surtout se trouve étudiée ici avec un grand luxe de développements 
et de preuves, à savoir la persistance des procédés et de l'art de la gra- 
vure en pierre dure pendant l'époque barbare, sous la dynastie carolin- 
gienne et à travers le moyen âge jusqu'à la renaissance du xvi" siècle. 

Une opinion déjà ancienne, énergiquement soutenue par son promo- 
teur, M. Jules Labarte, attribuait indistinctement toutes les gemmes 
gravées , contemporaines des premières dynasties françaises , à des artistes 
byzantins. Dans la deuxième édition de \ Histoire des arts industriels au 
moyen âge^^\ M. Labarte confirme ainsi se? précédentes déclarations : 
« Les Byzantins, qui avaient conservé la technique de la glyptique, furent 
les seuls, durant le moyen âge, qui gravèrent des camées. » Suit une dis- 
sertation cherchant à démontrer que les arguments invoqués par les 
contradicteurs de cette thèse ne sauraient résister à un examen appro- 
fondi. Car, dès la publica,tion de la première édition de ï Histoire des 
arts industriels , sa théorie trop absolue sur féclipse complète de la glyp- 
tique en Occident pendant le moyen âge avait rencontré des contra- 
dicteurs très décidés. Les preuves qu'Alfred Darcel invoquait, dès 1860, 
pour démontrer que ce genre de gravure n'avait jamais cessé complè- 
tement d'être pratiqué, soit à la cour de nos souverains, soit dans les 
monastères, sont reprises et développées par M. Babelon avec une autorité 
toute particulière. Sans doute, les relations continuelles de Charlemagne 
et de ses successeurs avec les souverains orientaux ont permis à ces princes , 
grands amateurs de pierres antiques , de satisfaire leur passion pour les 
camées et les intailles. «Mais, ajoute M. Babelon, cette recherche des 
gemmes antiques ou orientales n'est pas , à notre point de vue , la seule 
caractéristique de la période carolingienne. Au milieu du ix* siècle , sous 
les successeurs de Charlemagne, nous assistons soudain à une véritable 
renaissance de la glyptique , ou plus précisément de la gravure en creux 
sur le cristal de roche et sur le jaspe, car nous ne connaissons pas d'autres 



d'Angiviller, directeur des Bâtiments, 
un graveur en pierre, de nationalité 
anglaise, nommé Merchem, fort en ré- 
putation en Italie et « capable par ses 
talents de succéder à M. Guay». A ces 
ouvertures M. d'Angiviller répond, le 
ig mai suivant : «Je ne vois plus en 
France que M. Guay, et même, vu son 
âge et ses occupations champêtres , c'est 



à peu de chose près comme s'il n'existait 
pas. » Qu'entend le directeur par ces 
« occupations champêtres » ? L'hypothèse 
la plus plausible est que Guay, retire à 
la campagne, ne se montrait plus que 
très rarement à Paris et avait complète- 
ment cessé de travailler. 

''' Parue en 1872. Voir t. I, p. 197 : 
(ilyptique. 



LA GRAVURE SUR GEMMES EN FRANCE. 105 

variétés du quartz hyaiin ou opaque qui aient été gravées à cette 
époque. » 

Voilà la question nettement posée et soigneusement circonscrite. Jus- 
qu'à nouvel ordre, il faudrait admettre, avec M. Babelon, que les 
procédés de la sculpture en relief sur une pierre à plusieurs couches 
restèrent ignorés dans les pays occidentaux pendant plusieurs siècles, 
tandis que la gravure en creux sur cristal de roche et sur jaspe n'aurait 
cessé d'être pratiquée dans l'empire des successeurs de Charlemagne. Et 
à l'appui de cette opinion , M. Babelon énumère un certain nombre de 
monuments , les uns déjà connus , les autres mentionnés par lui pour la 
première fois , auxquels il conteste absolument une origine orientale. 

C'est d'abord le fameux disque en cristal de roche , de i 1 3 millimè- 
tres de diamètre, sur lequel se déroule, en sept scènes superposées ne 
comptant pas moins de quarante personnages, l'histoire de Suzanne 
et des vieillards. Ce précieux monument appartient aux collections du 
British Muséum. Les inscriptions expliquant chaque sujet sont rédigées 
en latin , aussi bien que la légende entourant le motif central , dont voici le 
texte : Lotharias rex Franc. Jierij assit, et ces deux particularités si caracté- 
ristiques semblent à M. Babelon absolument péremptoires en faveur de 
l'origine occidentale du travail. 

La comparaison de fhistoire de Suzanne avec d'autres ouvrages de la 
même époque, c'est-à-dire du ix* siècle , nous paraît un argument des plus 
catégoriques. L'analogie de style et de travail entre les figures du disque 
du British Muséum et les personnages gravés sur la plaque de cristal 
du musée de Rouen représentant le baptême du Christ, comme avec 
ceux qui figurent sur trois autres intailles en même matière, montrant 
toutes trois la scène de la Crucifixion, et conservées au Cabinet des mé- 
dailles , au Musée britannique et dans le trésor de Conques , tend bien à 
prouver qu'il existait en Occident des ateliers en pleine activité où d'ha- 
biles artistes pratiquaient ce genre de gravure. Les textes positifs manquent , 
à vrai dire, à l'appui de cette opinion. Faut-il s'en étonner, quand nous 
possédons si peu de renseignements et de matériaux sur les artisans et 
les métiers de cette période? Y a-t-il si longtemps d'ailleurs qu'on étudie 
avec méthode cette civilisation byzantine', à peu près inconnue il y a 
quelque vingt ou trente années ? 

Aux spécimens énumérés ci-dessus de l'art carolingien il conviendrait 
de joindre , d'après M. Babelon , un certain nombre d'intailles dont fexis- 
tence n'a été révélée que par les empreintes en cire de sceaux du ix* et 
du x" siècle. Depuis un certain temps déjà ces empreintes ont été signa- 
lées par les érudits qui ont fait une étude approfondie de la glyptique. 

SAVANTS. l \ 



^AT10NALE. 



106 JULES GUIFFRKY. 

Beaucoup de ces gravures sur pierre dure remontent à Tanliquité. Des 
têtes de Bacchus, de Diane, d'Auguste se rencontrent au bas des actes 
publics de Pépin et de Carioman. Chariemagne emprunta les effigies de 
Marc Aurèle ou de Jupiter Sérapis pour sceller plusieurs de ses dipiômes. 
Cet usage se perpétua sous les successeurs de Chariemagne. 

Mais ces princes ne se contentèrent pas de prendre à l'antiquité les 
représentations des dieux ou des empereurs et de se les approprier; ils 
voulurent avoir des cachets gravés expressément pour leur usage , et les 
artistes auxquels ils eurent recours, incapables de copier directement 
la nature, se résignèrent à l'imitation des types consacrés qu'ils avaient 
sous les yeux. Ainsi, un sceau de Louis le Débonnaire, plaqué sur un 
diplôme de 816 et présentant un buste impérial lauré, la poitrine cou- 
verte du paludamentum , semble inspiré d'une tête d'empereur romain , 
probablement d'un Commode. M. Babelon n'hésite pas à faille homieur 
à l'époque carolingienne de l'exécution de cette pierre sigillaire, rem- 
placée, particularité bien significative, quelques années plus tard, par 
une autre pierre offrant de frappantes analogies avec la première, quoique 
différente par certains détails. Louis le Débonnaire aurait donc apposé 
à ses diplômes deux sceaux différents , dont les matrices consistaient en 
gemmes gravées par des artistes de son temps, qui avaient reçu pour 
programme d'imiter l'effigie de l'empereur Commode. 

D'autres empreintes sigillaires, dont le propriétaire se trouve nommé 
dans la légende inscrite sur le cadre métallique entourant la pierre, 
l'entrent dans la même catégorie que les deux sceaux successifs de Louis 
le Débonnaire; ces empreintes ont été relevées sur deux diplômes de 
Charles le Chauve, datés de 843 et de 8 7 y, sm^ un diplôme de Car- 
ioman, de 882, enfin sur un acte de Charles le Simple, donné en 96 1. 
H est permis de conclure de ces différents exemples que, pendant plus 
d'un siècle , les empereurs carolingiens se servirent de sceaux consistant 
en pierres gravées pour leur usage, à l'imitation des intailles antiques. 
N'avaient-ils pas la prétention d'être les successeurs des empereurs ro- 
mains? N'affectaient-ils pas dans leur costume, dans leurs monnaies, dans 
le cérémonial de leur cour, dans les titres qu'ils prenaient, de rappeler, le 
plus possible, les usages, les rites, les traditions de la Rome impériale? 

Le rapprochement de plusieurs autres monuments de la même période 
permettrait d'arriver à cette conclusion que la gravure sur pierres n'a 
jamais cessé d'être pratiquée en Occident. L'art, sans doute, était tombé 
au dernier degré de barbarie. N'en était-il pas de même pour les monnaies , 
pour les œuvres d'orfè>Terie et de statuaire? 

Ces exemples montrent tout le parti qu'il y aurait à tirer d'une étude 



LA GRAVURE SUR GEMMES EN FRANCE. 107 

attentive des sceaux. Dans cette voie, M. Babelon a eu un prédécesseur 
en Germain Demay. Les savantes dissertations placées en tête des inven- 
taires des sceaiit de Flandre, de Picardie et de Normandie font appré- 
cier tous les renseignements que peuvent fournir ces petits monuments 
du passé , non seulement pour l'histoire générale , ia science héraldique , 
la paléographie , mais aussi pour l'histoire de l'art. La multitude d'em- 
preintes encore existantes permet de suivre les phases que la gravure 
a traversées du nC au xiv^ siècle. Tandis que, dans les autres manifes- 
tations de l'art, — la peinture sur verre, la miniature, la sculpture en 
ivoire , la décoration des étoffes , — la perte des monuments originaux 
laisse des lacunes irréparables , les matrices originales des sceaux , aujour- 
d'hui disparues, peuvent facilement être suppléées par les empreintes 
attachées au bas des actes de toute nature soigneusement gardés dans 
les archives royales, municipales, seigneuriales ou religieuses. Peu de 
monuments anciens fournissent un aussi précieux appoint de détails 
précis et authentiques sur quantité de questions. Les études sur le cos- 
tume, le mobilier, l'architecture même y trouvent une abondante ma- 
tière à observations et à comparaisons- Le sujet est loin d'être épuisé, et 
si Germain Demay, dans les préfaces citées plus haut, comme dans son 
Iiistoii'e du costume d'après les sceaux, a montré le premier la voie et 
signalé, avant tout autre, le précieux concours que les études sigillo- 
graphiques pouvaient apporter aux diverses branches de l'archéologie 
nationale, il s'en faut de beaucoup qu'il ait épuisé les matières qu'em- 
brasse un sujet aussi complexe. 

Aussi ne saurait-on trop déplorer que le grand travail mis en train 
par Letronne, développé par le marquis de Laborde, pour former aux 
Archives nationales une collection générale des empreintes des sceaux de 
toutes les provinces françaises , depuis les débuts du moyen âge jusqu'au 
xvi' siècle, ait été abandonné par leurs successeurs. Plus de 4o,ooo em- 
preintes recueillies dans les provinces septentrionales offraient une 
variété de types du plus haut intérêt ; des moules exécutés avec soin per- 
mettaient de hvrer aux érudits toutes les épreuves utiles à leurs travaux. 
Un peu de persévérance eût suffi pour préserver d'une destruction fatale des 
monuments précieux . dont la perte est imminente. Et c'est précisément 
au moment où il convenait de hâter l'exécution de ces mesures conser- 
vatrices, en raison des dangers de plus en plus menaçants que ia diffusion 
des études historiques et la consultation directe des documents originaux 
faisaient courir à ces fragiles témoins du passé, qu'a été abandonnée 
l'uvre si bien commencée , quand il suffisait de quelque esprit de suite 
et d'insignifiantes dépenses pour la mener à terme. 

a. 



108 JULES GUIFFREY. 

Et il n'y a pas à ie dissimuler : beaucoup de sceaux ont disparu de- 
puis dix ou vingt ans , qui avaient bravé les siècles. On ne retrouve plus 
certains originaux dont les reproductions ont été sauvées par les soins 
de Demay, grâce à l'intelligente initiative du marquis de Laborde ; mais 
combien d'autres ont à jamais disparu depuis que les Archives sont 
ouvertes à tous ! Il importerait donc d'assurer, dans le plus bref délai , 
la durée et la diffusion de ces petits monuments si délicats et si précieux 
à tant de titres. 

Un exemple montrera combien les sceaux peuvent rendre de ser- 
vices pour les études rétrospectives. Au cours de ses missions dans les 
différentes archives du Nord de la France, Germain Demay ne ren- 
contra pas moins de 3 6 7 pierres gravées , soit antiques , soit modernes , 
employées comme sceaux. La proportion des intailles antiques est, 
il est vrai, bien plus considérable, et cela va de soi, que celle des 
pierres modernes. Encore parmi les monuments qu'il attribue à l'anti- 
quité s'en trouve-t-il plusieurs dont M. Babelon n'hésite pas à fixer 
f exécution au ix" siècle; le sceau de Louis le Débonnaire reproduisant 
une tête de l'empereur Commode est de ceux-là. Ainsi, un examen 
approfondi ajouterait certainement nombre de types aux pierres gravées 
que Demay déclarait, avec un excès de prudence, devoir être seules 
attribuées au moyen âge. Il ne rangeait dans cette catégorie que 2 6 em- 
preintes, appartenant pour la majeure partie au xiv' siècle, mais dont 
cependant quelques-unes accompagnaient des actes de 963, de 977, du 
xif et du xiif siècle. 

Quelle preuve plus catégorique peut-on demander de la persistance de 
la gravure sur gemmes pendant le moyen âge, quand on songe qu'il 
ne nous reste qu'une infime partie des sceaux anciens , et que , jusqu'à 
présent, ce sujet n'a guère été soigneusement étudié que par Demay, 
qui n'a pas encore trouvé de continuateur? 

La thèse soutenue avec de solides et nouveaux arguments par M. Ba- 
belon, thèse tendant à établir que fart de graver sur pierres dures n'a 
cessé d'être en honneur sous les dynasties carolingienne et capétienne , 
semble définitivement démontrée. 

Sur les époques dont nous n'avons pas parlé , M. Babelon résume tous 
les faits déjà connus et y ajoute des attributions très vraisemblables pour 
diverses pièces restées jusqu'ici anonymes. 

Sans trancher définitivement toutes les questions qu'il aborde tour à 
tour, ce livre apporte une vive lumière sur certains points fort négligés 
jusqu'ici de fhistoire de l'art dans notre pays , et donne aux travailleurs 
de favenir le dernier état de nos connaissances sur la matière. 



NIELS HENRIK ABEL. 109 

Les vingt-deux planches très nettes, exécutées en phototypie, qui ac- 
compagnent le volume ajoutent beaucoup de clarté aux explications 
de l'auteur en mettant les monuments eux-mêmes sous les yeux du 
lecteur. 

Jules GUfFFREY. 



NiELS Henrik Abel. Mémorial publié à l'occasion du centenaire 
de sa naissance. Krisliania, Jacob Dylward. Paris, Gauthier- 
Villars. 

L'Université et la Société royale des sciences de Christiania ont célébré 
les 5 , 6 'et y septembre derniers le centenaire de la naissance du mathé- 
maticien norvégien Niels Henrik Abel. Des invitations avaient été 
adressées aux Universités et Sociétés scientifiques étrangères , et de nom- 
breux délégués ont apporté à Christiania les témoignages de l'admiration 
des géomètres du monde entier pour le génie d'un des plus glorieux 
enfants de la Norvège. Dans le monde mathématique, il est peu de 
mathématiciens dont le nom soit aussi populaire que celui d'Abel ; l'adjectif 
abélien est courant en analyse et en algèbre , qu'il s'agisse de notions dues 
à Abel ou de conséquences plus ou moins lointaines de ses découvertes , 
et même beaucoup de personnes très étrangères au calcul intégral ont 
entendu dire qu'il existait des fonctions abéliennes. 

Le Comité des fêtes avait décidé de publier comme Mémorial du 
centenaire ce qui nous reste des lettres d'Abel, lettres souvent citées, 
mais qui n'avaient jamais été imprimées intégralement. Ce travail a été 
confié à deux professeurs de l'Université de Christiania, MM. EUing 
Host et Sylow. En outre, le premier s'est chargé d'écrire comme intro- 
duction une biographie d'Abel servant de commentaire à ses lettres , et 
le second d'exposer la marche des études et des travaux d'Abel en s'aidant 
de ses lettres et de ses manuscrits. On a de plus inséré dans le Mémorial 
une série de documents officiels rassemblés par M. Cari Stôrmer, ainsi 
que des fac-similés de quelques lettres et cahiers de notes d'Abel. Ce ma- 
gnifique volume, dont une excellente traduction française a été foite par 
M. G. La Chesnais, intéressera vivement les historiens de la science et 
sera aussi consulté par les historiens des pays Scandinaves. La vie si courte 
d'Abel n'a pas été heureuse, et on ne pourra lire sans émotion ses lettres 
donnant une saisissante image d'une misère qui contraste si vivement 
avec son incomparable génie. . 



iiO EMILE PICARD. 

Niels Henrik Abel naquit le 5 août 1802 dans la petite paroisse de 
Finnô, une des îles de la côte Sud-Ouest de la Norv^e, où soo pèdre 
était pasteur. Peu de temps api'ès, eelui-cifut envoyé à Gjerstadt, district 
plus rapproché de Christiania. C'est ià qu Abel passa son enfance, à une 
des époques les plus critiques de l'histoire de la Norvège, où un petit 
peuple qui ne comptait que 800,000 habitants eut à lutter contre l'An- 
gleterre et contre la Suède et , après maintes péripéties , trouva enfin , en 
conservant son indépendance, une position plus stable dans son union 
avec la Suède sous un môme souverain. En i8i5, Abel fut envoyé à 
récote cathédrale de Gliristiania ; il fut un élève médiocre pendant ses 
premières années d'études , mais en 1818, le professeur de mathé- 
matiques ayant été destitué pour avoir par une punition trop violente 
occasionné la mort d'un élève, Abel commença à se distinguer dans 
l'étude des mathématiques sous l'influence du nouveau professeui', 
B. Holmboe, qui le fit sortir de son inaction. Holmboe sut voir les dons 
merveilleux de son élève , et la postérité doit lui être reconnaissante pour 
la manière attentive et intcdligente dont il dirigea son développement; ij 
devait être plus tard le premier éditeur des œuvres d'Abel. Le maître 
et l'élève lurent ensemble les livres classiques d'Euler, et Abel put bientôt 
étudier seul les œuvres de Lagrange et les traités de Lacroix et de Fran- 
cowir. Ses lectures lui inspirèrent vite le désii^ de contribuer aux progrès 
de la science; déjà, pendant les derniers mois de son séjour à l'école 
cathédrale , il crut avoir trouvé la résolution de l'équation du cinquième 
degré, mais bientôt il découvrit le défaut de son raisonnement. Cet 
insuccès, loin de le décourager, excita son ardeur, et depuis il ne cessa 
de s'occuper de la théorie des équations , où il devait rencontrer tant de 
triomphes et qui a peut-être été son champ d'études de prédilection. 
; 'En 1820, Abel perdit son père; l'avenir devenait sombre pour lui, 
et, jusqu'à son demiei' jour, le malheureux jeune homme ne connut 
guère que la misère ,^ comptant seulement pour vivre sur des subventions 
d'école ou sur la bourse d'amis plus fortunés. Ce n'est pas que les diffi- 
cultés de la vie aient aigri son caractère, et, si parfois une profonde 
mélancolie et une inquiétude maladive se montrent dans sa correspon- 
dance, son âme naïve et bonne ne connut jamais l'envie. 
■i Les succès d'école d'Abel lui firent obtenir quelques subâdes pour 
continuer ses études, et il entra en 1821 à l'Université, où plusieurs 
professeurs se cotisèrent pour lui venir en aide. U avait, parmi eux, 
trouvé un protecteur ardent dans le professeur d'astronomie et de mathé^ 
matiques appliquées, Hansteen; une partie des lettres d'Abel est adressée 
à Hansteen et à M"^ Hansteen , qui avait accueilli le jeune étudiant aviec 



iMELS HENRIK ABEI.. 111 

la plus grande bonté et lut pour lui une véntaWe mère. Les étudiants de 
i'Université de Christiania avaient à cette époque uiie mauvaise réputation , 
que justifiaient leur turbulence et leurs plaisii^ grossiers. 11 semble 
qu'Abel ait vécu quelque temps de cette vie de bohème , où le jeu tenait 
une grande place. M""" Hansteen exerça sur lui une très heureuse in- 
fluence, et plusieurs lettres témoignent avec ingénuité de sa reconnaissance 
pour la délicatesse et la bonté avec laqueUe cette femme distinguée s'était 
occupée de son éducation. 

En mathématiques , Abel n'avait rien à apprendre de ses onaîtres à 
l'Université; il se livra au travail personnel et à la réflexion solitaire. C'est 
au commencement de iSaS qu'il publia ses premiers travaux, d'im- 
portance d'ailleurs secondaire ; mais il avait composé un mémoire étiesodu 
M sur l'intégration des formules différentielles » , qui malheureusemeot a 
été perdu. Ce mémoire a joué un rôle important dans la carrière d'Abel, 
car, un peu plus tard, Hansteen et Holmboe , s'appuyant sui' la haute valeur 
cie ce travail , demandèrent et obtinrent poiir le jeune étudiant une bourse , 
qui lui permit d« continuer d'abord ses recherches à l'Université et ensuite 
de voyager à l'étranger. Abel passa les vacances de 182 3 à Copenhaguei. 
Les premières lettres que nous possédons de lui datent de cette époque 
et sont adressées à Holmboe ; elles sont d'un style enfantin , mais cependant 
charmîjntes dans leur naïveté. La premièi^e impression d'Abel surCc^en- 
Iftague n'est pas bonne : « Les savants danois, dit-il , croient que la Norvège 
est un pap barbare , et je fais tout mon possible pour les convaincre du 
contraire. » De plus « les dames y sont horriblement laides, mais gentilles 
to«t de même ». C'est à Copenhague qu'Abel fit la oonnaissemce d'une 
jeune fdle, Christine Ken>p, à laquelle il se fiança l'année suivante. Dans 
une des lettres, il est fait mention d'un travail composé antérieurement 
sur les fonctions inverses des transcendantes ellij^tiques , mention très 
intéressante au point de vue de l'histoire des travaux du graod géomètre. 
11 n'est pas douteux que , dès cette époque , son attention s'était portée sur 
les fonctions elliptiques et leur double périodicité; un point toutefois 
reste obscur dans cette lettre, où il parle d^une chose impossible, qu'il a 
démontrée, sans pouvoir comprendre où est la foute. 11 avait été probable- 
ment étonné de certaines conséquences qu'entraîne pour ime fonction la 
double périodicité. Le terrain sur lequ^ il avançait avec audace était 
encore bien mouvant , et ce fut une heureuse fortune pour Abel , que les 
fonctions inverses des transcendantes elliptiques soient unifonnes. 

Revenu à Christiania dans l'automne de 1 8 2 3 , et pendant près de deux 
ans boursier de fUnivexsité, Abel continue avec ardeur ses recherches; 
en 182 4, il prend sa reA^anche de son ancien insuccès dans l'étude de 



112 EMILE PICARD. 

l'équation générale du cinquième degré, et produit sa première grande 
découverte, l'impossibilité par radicaux de cette équation. Il la publia en 
français sous la forme d'une petite plaquette mal imprimée, dont il fit 
lui-même les frais. « C'est avec cette petite plaquette, dit M. Elling Host, 
qu'il franchit le seuil qui le fait passer de la période de tâtonnements et 
de recherches de débutant à la période du grand Abel; ce fut aussi sa 
lettre d'introduction auprès du grand public mathématique d'Europe. » 
En même temps ses idées mûrissent, et, d'après M. Bjerknes^^), les germes 
de ses plus grandes découvertes , y compris le théorème sur les sommes 
d'intégrales, datent de cette époque; il devait les développer dans les 
voyages des années qui vont suivre. 

Après avoir passé deux années comme boursier à l'Université , Abel 
reçoit une bourse de voyage et part pour l'étranger en septembre 1826. 
En même temps partaient quelques jeunes gens distingués, boursiers 
d'Etat comme lui. Un programme précis avait été fixé , mais il faut re- 
connaître qu'Abel ne le suivit que partiellement, ce qui fut peut-être la 
cause de quelques difficultés qu'il rencontra, à son retour en Norvège. 
Un des buts du voyage était Gôttingen, où il devait voir Gauss, dont la 
renommée scientifique était universelle, et que l'on appelait en Alle- 
magne le prince des mathématiciens. Abel n'est jamais allé à Gôttingen ; 
on a fait diverses conjectures sur fincontestable répulsion qui l'a em- 
pêché de rendre visite au célèbre mathématicien allemand. Dans une 
lettre d'Abel, nous lisons que Gauss est inabordable et aussi qu'il doit 
être d'un orgueil insupportable. En réalité Gauss ménageait son temps , 
et ne s'étonnait pas facilement; il semble à cette époque avoir parcouru 
avec méfiance le travail d'Abel sur l'équation du cinquième degré , mais 
plus tard il rendit pleine justice au géomètre norvégien. 

Les lettres d'Abel pendant son séjour à l'étranger, publiées dans le 
Mémorial , forment un ensemble du plus haut intérêt. Plusieurs de celles 
qui avaient été déjà imprimées étaient incomplètes , ou le texte en avait 
été altéré ; la revision a été faite ici soigneusement sur les originaux. Ces 
lettres sont précieuses pour l'histoire des découvertes d'Abel ; elles nous 
font connaître aussi le beau et noble caractère de cet enfant de génie. 
Sans doute , Abel n'est pas un observateur profond des milieux qu'il tra- 
verse ; il ne connaît guère l'art des nuances , et ses jugements sont parfois 

''' M. Bjerknes, aujourd'hui profes- en 188 5 un livre intitulé : «Niels Henrik 

seur honoraire à l'Universitë de Christia- Abel ; tableau de sa vie et de son action 

nia , et bien connu par ses beaux travaux scientifique. » Cet ouvrage , extrêmement 

d'hydrodynamique, s'est occupé depuis bien documenté, a été utilisé pour la 

longiemps de la vie d'Abel et a publié rédaction du Mémorial. 



NIELS HENRIK ABEL. 113 

un peu vifs. Mais i] est d'une touchante modestie, et c'est ;\ peine si lef 
sentiment de sa supériorité apparaît dans deux ou trois passages. 

Après avoir passé à Copenhague et à Hambourg, Abei est à Berlin en 
octobre 182 5 et y séjourne quelques mois. 11 fit à Berlin, comme il le 
dit, une merveilleuse connaissance dans la personne du conseiller privé 
Crelle : « C'est un homme excellent; justement ce qu'il me faut, préve- 
nant, sans être cuirassé de cette effroyable politesse dont se couvrent bien 
des gens d'ailleurs fort honnêtes. » 

Auguste-Léopold Crelle avait montré de bonne heure du goût pour 
les mathématiques, mais avait été distrait des recherches théoriques par 
des études d'architecte et d'ingénieur, qui lui avaient valu une grande 
réputation ; il s'intéressait cependant à la science , et avait précisément 
alors fintention de fonder un journal de mathématiques. La venue 
d'Abel l'encouragea dans ce dessein , qui fut mis à exécution au commen- 
cement de 1826; c'est 'dans le journal de Crelle que parurent presque 
tous les travaux d'Abel. En écoutant distraitement, le lundi soir, chez 
M. le conseiller privé la musique, à laquelle il ne comprenait pas 
grand chose, Abel fit la connaissance des mathématiciens de Berlin. Dans 
ce milieu sympathique , sa nature chaude et vive s'épanouit ; ce fut l'époque 
la plus heureuse de sa vie. La troupe des jeunes Norvégiens était joyeuse, 
et M. Bjerknes raconte à ce sujet une amusante anecdote. A Noël, Abel, 
qui venait de toucher quelques honoraires pour ses articles du journal 
de Crelle, donna un grand festin à ses compatriotes; or le philosophe 
Hegel habitait au-dessus. Le repas devint tellement bruyant, que le philo- 
sophe envoya demander cpielles gens logeaient au-dessous de lui. L'hô- 
tesse répondit que c'étaient « dànische Studenten ». « Nicht Dânen, répli- 
qua le sage hors de ses gonds : es sind russische Bàren. » 

Au milieu de ces distractions, Abel travaille avec une infatigable 
ardeur à la rédaction des admirables mémoires préparés par les longues 
méditations de Christiania et qui paraissent dans les premiers cahiers du 
journal de Crelle. Un rude coup le frappa cependant avant son départ 
de Beriin : la chaire de mathématiques de l'Université de Christiania se 
trouva vacante, et elle fut donnée à son ancien maître Holmboe. L'avenii' 
se fermait pour Abel, et il y avait peu d'espoir qu'il pût un jour trouver 
dans son pays une position lui laissant des loisirs pour ses travaux. Aussi 
voit-on , dès ce moment , Crelle engager Abei à s'établir définitivement à 
Berlin, et lui proposer même de prendre la direction du journal. 

\bel aurait dû aller à Paris en quittant Berlin; mais l'idée de voyagei- 
seul f épouvante: «Je suis ainsi fait, écrit-il à Hansteen, que je ne su]i- 
porte pas du tout d'être seul. Je deviens tout triste, et je ne suis pas alors 

SAVANTS. 1 5 



114 EMILE PICARD. 

dans ia meilleure disposition pour faire quelque chose. » Aussi fait-ii un 
grand détour avec ses amis norvégiens , visitant Dresde , Prague , Vienne , 
et descendant en Italie jusqu'à Venise. Durant ce voyage de trois mois , 
les mathématiques tiennent peu de place dans sa correspondance, li a 
peur qu'à Christiania on ne trouve qu'il perd bien du temps; aussi 
cherche-t-il à se disculper en disant à Holmboe : a Dans un pareil voyage , 
on apprend bien des choses curieuses, qui peuvent mètre plus utiles 
que si j'étudiais les mathématiques sans reprendre haleine. » Il veut sans 
doute se distraire aussi des préoccupations qui l'assiègent , tant pour son 
propre avenir que pour celui de ses frères. Les lettres de voyage d'Abel 
nous retracent ses impressions. Il ne paraît pas grand amateur d'art; le 
théâtre cependant le passionne , et déjà à Berlin il avait surtout appris 
l'allemand à la Comédie. Au milieu de ce voyage , la nostalgie du pays 
se fait quelquefois sentir, et il passe par des alternatives de gaieté et de 
tristesse qui dénotent une nature singulièrement'impressionnable. 

Au commencement de juillet 1826, Abel arrive enfin à Paris, qu'il 
appelle le « foyer de tous ses vœux mathématiques ». Ce devait être , avec 
Gôttingen où il n'alla jamais, le but principal de son voyage. Il n'y 
rencontra pas les satisfactions qu'il avait espérées. Cette partie de la 
correspondance laisse une impression de tristesse. La désillusion d'Abel 
est grande , et ses jugements sont sévères ; tel celui-ci : « Le Français , 
écrit-il, est extrêmement réservé à l'égard des étrangers. Jl est très diffi- 
cile d'arriver à des relations intimes avec lui , et je n'ose espérer y par- 
venir. Chacun travaille à part sans s'occuper des autres. Tous veulent 
instruire, et personne ne veut apprendre.» Peut-être un Norvégien fai- 
sait-il à cette époque la même impression sur les Parisiens que sur le 
philosophe Hegel. Malgré quelques lettres de recommandation , Abel ne 
put entrer en relations suivies avec les mathématiciens de Paris ; la fatalité 
voulut qu'il allât voir Legendre au moment où le vénérable mathéma- 
ticien, qu'Abel qualifie irrévérencieusement de steinalt, allait sortir; 
quelques mots seulement furent échangés, et on ne sait pourquoi Abel 
ne renouvela pas sa visite. Personne mieux que Legendre n'aurait pu 
comprendre et encourager le géomètre norvégien ; on en peut juger par 
la joie avec laquelle il accueillit ensuite les découvertes de Jacobi et celles 
d'Abel lui-même , un peu tard malheureusement pour ce dernier. Tout en 
admirant profondément Cauchy, et en disant qu'il est le mathématicien 
qui entend comment les mathématiques doivent être traitées , Abel parait 
avoir eu pour lui la même répulsion qui l'éloignait de Gauss. Il ne lui 
reproche pas un insupportable orgueil , mais il écrit que « Cauchy est 
fou ». Cauchy, on le sait, n'aimait pas à entrer dans la pensée des autres; 



MELS HENRIK ABEL. 115 

il dut écouter Abel d'une oreille distraite. Quant à Poisson , Fourier et 
Ampère , ils ne s'occupaient plus de mathématiques pures. Dans cet isole- 
ment au milieu de la grande ville, Abel continue ses travaux et rédige 
son mémoire sur les sommes d'intégrales, contenant la proposition cé- 
lèbre , qui est par excellence le théorème d'Abel , et que Legendre qualifiait 
plus tard de monumentani aère perennias. « J'ai achevé un grand mémoire 
sur une certaine classe de fonctions transcendantes , lisons-nous dans une 
lettre à Holmboe , pour le présenter à l'Institut. Cela aura lieu lundi ; je 
l'ai montré à Cauchy, mais c'est à peine s'il a voulu y jeter les yeux. Et 
j'ose dire, sans me vanter, qu'il est bon. Je suis curieux d'entendre le 
jugement de l'Institut. » La présentation du mémoire , signé : N.-H. Abel , 
Norvégien, eut lieu le 3o octobre. Cauchy et Legendre furent chargés de 
l'examiner ; mais aucun rapport ne fut fait , et Abel n'entendit plus parler 
de son mémoire , qui fut , plusieurs années après sa mort , retrouvé dans 
les papiers de Cauchy et publié dans les Mémoires des savants étrangers. 
Abel en avait d'ailleurs lui-même imprimé en 1828 et 1829 les parties 
essentielles dans le journal de Crelle. 

On peut voir dans une notice nécrologique d'Arago sur Abel qu'on 
reprocha vivement à l'Académie sa conduite en cette circonstance. 
Arago répond âprement à ces critiques et écrit même que « l'Académie 
serait bientôt déserte si les règlements exigeaient qu'à jour nommé 
chaque académicien abandonnât ses travaux pour discuter les idées de 
quiconque aurait jeté un chiffon de papier sur le bureau du président ». 
Ces polémiques rétrospectives sont de peu d'intérêt. 11 n'est pas douteux 
que Cauchy, absorbé par ses travaux, n'avait pas deviné à ce moment le 
génie d'Abel. Il faut avoir soi-même beaucoup réfléchi sur un sujet scienti- 
fique pour voir tout de suite l'importance d'une découverte nouvelle dans 
ce domaine et en pressentir les conséquences. Un géomètre allemand, 
plus jeune qu'Abel, et qui en plusieurs points était son émule, suivait de 
près le géomètre norvégien et appela l'année suivante sur le théorème 
d'Abel l'attention de Legendre , qui s'intéressa vivement ensuite aux dé- 
couvertes d'Abel. Si celui-ci avait pu rester quelques mois de plus à 
Paris, les géomètres français lui auraient certainement rendu justice. 
Regrettons que les Comptes rendus hebdomadaires des séances de l'Aca- 
démie n'aient pas existé à cette époque : la bienveillance des membres de 
l'Académie pour les présentations est inépuisable, quelquefois trop grande 
de l'avis des secrétaires perpétuels, mais au moins ils ne risquent pas de 
retarder la publicité d'une découverte importante. 

Le séjour d'Abel à Paris fut une époque de travail acharné. 8a prin- 
cipale distraction est d'aller à la comédie, et il ne connaît pas de plus 

i5. 



UC) EMILE PICARD. 

grand plaisir que de voir une pièce de Molière où joue M"* Mars. Il fré- 
quentait aussi quelques compatriotes, et parmi eux le peintre (iôrbitz. 
Cet artiste distingué fit à cette époque le portrait d'Abel. M. Bjerknes 
trouva en 18 y 5 cette peinture chez une nièce du célèbre mathématicien 
et arracha à l'oubli cette figure singulièrement attachante , dont une re- 
production a été placée en tête du Mémorial. 

Les ressources diminuant de plus en plus , le moment arrive où Abel 
doit quitter Paris , sans savoir ce que « les liommes lents de l'Institut » 
pensent de son mémoire. Le voyage de retour commence; Abel arrive à 
Berlin le 10 janvier 182 y avec cinquante francs dans sa poche. Grâce à 
plusieurs emprunts à Holmboe, et aussi en tirant du jeu quelques res- 
sources précaires , il peut rester jusqu'au mois de mai , terminant divers 
travaux pour le journal de Grelle, Mais ce second séjour à Berlin n'a 
plus la gaieté du premier, sa santé s'altère, et une préoccupation vrai- 
ment maladive de son avenir le trouble de plus en plus. Enfin il est de 
retour à Christiania le 20 mai. 

Le jeune étudiant rentrait dans son pays après avoir fait des travaux 
considérables, et bientôt les témoignages d'admiration n'allaient pas 
inanquer à son œuvre. Aussi lit-on avec tristesse les documents relatifs 
aux efforts d'Abel pour obtenir une position ; en 1828 seulement , il est 
choisi comme suppléant temporaire de Hansteen pour enseigner la ncié- 
canique et l'astronomie , pendant le voyage de celui-ci en Sibérie. Malgré 
toutes ces difficultés, il n'abandonne pas ses recherches. Legendre, avec 
qui il est enfin entré en relations, lui exprime ses sentiments de vive 
admiration et lui écrit : « Quelle tête que celle d'un jeune Norvégien ! » 
Gauss lui-même daigne louer la pénétration et félégance dont a fait 
preuve Abel dans la théorie des fonctions elliptiques, en ajoutant que les 
publications d'Abel le dispensent d'exposer les résultats auxquels il était 
arrivé en 1 y 98 dans cette théorie. 

Ces témoignages , venant de si haut, furent la dernière joie d'Abel. Il 
alla passer les vacances de Noël 1828 à Froland, dans une famille où 
sa fiancée était institutrice; il y arriva après un long voyage au cœur de 
l'hiver et se sentit indisposé dès son arrivée. Les progrès de la phtisie fu- 
rent rapides , et on ne put bientôt garder aucun espoir. Abel , malgré son 
état, ne cessait d'être préoccupé de son mémoire de Paris, dont Le- 
gendre ne lui donnait pas de nouvelles. Il eut assez de force pour en ré- 
crire les points essentiels, le 6 janvier 1829, et l'envoya à Crelle : ce fut 
son testament scientifique. En même temps, une lettre de Grelle lui 
donnait le meilleur espoir d'une position brillante à Berlin. L'avenir se 
présentait ainsi sous des couleurs plus riantes : il était trop tard, hélas! 



NIEI.S HENRlk ABEL. 117 

et , le 6 avrii , Abel rendait le dernier soupir, à l'âge de vingt-six ans et 
demi. Quelques jours après arrivait la nouvelle de sa nomination à 
rtniversité de Berlin. 

Telle fut la vie de Niels Henrik Abel , dont le centenaire vient d'être 
célébré avec éclat. Ces cérémonies ont été pour la Norvège une fête na- 
tionale et patriotique , et il semblait que les Norvégiens fussent recon- 
naissants à Abel de la gloire que son génie a jetée, au commencement du 
siècle dernier, sur leur pays, alors si pauvre et si inconnu. Les ignorants, 
comme les adeptes des sciences mathématiques , ont emporté un souvenir 
ému de cette solennité, et ce fut, pour l'esprit comme pour le cœur, 
un spectacle réconfortant que cette communion d'hommes d'origines si 
diverses dans un même idéal de science pure et désintéressée. Quel con- 
traste aussi entre cette apothéose et la vie courte et tourmentée dont 
nous venons d'esquisser l'histoire ! 

On trouvera dans le Mémorial un remarquable travail de M. Sylow 
sur les études d'Abel et ses découvertes. Ce ne serait pas ici le lieu 
de nous étendre sur ce sujet. Pour ne pas cependant être trop incom- 
plet, on nous permettra de terminer en reproduisant une partie du 
discours que nous avons fait sur l'œuvre d'Abel , comme délégué de l'Aca- 
démie des Sciences et de l'Université de Paris aux fêtes du Centenaire : 

« Le nom d'Abel est à jamais inscrit parmi les noms des mathémati- 
ciens les plus célèbres du xix" siècle , et la brièveté même de sa carrière 
si courte et si féconde a contribué encore à accroître sa renommée. On 
lui doit en algèbre la première démonstration rigoureuse de l'impossibi- 
lité de résoudre par radicaux les équations de degré supérieur au qua- 
triènae , et une classe remarquable d'équations résolubles est restée dans 
la science sous le nom d'équations abéliennes. Dans la théorie des fonc- 
tions elliptiques, Abel, s'élevant bien au-dessus des points de vue d'Euler 
et de Legendre, voit le premier l'importance capitale du problème de 
l'inversion et de la double périodicité; ses mémoires sur la multiplica- 
tion, la division et la transformation des fonctions elliptiques présentent 
une admirable unité , et il a fallu une incomparable pénétration pour ra- 
mener à leurs véritables principes les problèmes traités. 

« Abel avait été frappé de bonne heure du peu de rigueur que présen- 
taient certaines théories mathématiques, dont se contentaient alors les 
géomètres, à qui la mécanique céleste et la physique mathématique de- 
vaient pourtant de si grands progrès. Ses courtes notes sur les séries té- 
moignent d'une remarquable perspicacité ; par une merveilleuse divina- 
tion , il pressent l'importance que vont prendre dans la science les séries 
entières. Ses remarques sur la continuité des fonctions appelaient en 



118 EMILE PICARD. 

même temps , pour la première lois , l'attention sur les dangers de cer- 
tains mode^ de raisonnement. Abel est donc , après Gauchy et Gauss , un 
des maîtres de la première heure dans la révolution d'un caractère haute- 
ment philosophique qui devait rendre de nos jours la mathématique si 
précise dans ses concepts fondamentaux et si inflexible dans la rigueur 
logique de ses déductions. 

« Les intégrales et les fonctions elliptiques avaient occupé les premières 
années de Ja vie scientifique d'Abel ; mais ce sujet, si vaste qu'il fût, n'avait 
pas tardé à être trop étroit pour son génie. Le difficile problème de la 
réduction des intégrales hyperelliptiques à des logarithmes et à des inté- 
grales elliptiques l'occupe à plusieurs reprises , et il laisse sa maïque pro 
fonde sur cette question , qui sollicitera sans doute longtemps encore les 
efforts des géomètres. Entreprenant ensuite l'étude des intégrales de dif- 
férentielles algébriques , il découvre la proposition connue sous le nom 
de Théorème d'Abel. Cette générahsation merveilleuse de l'intégrale 
d'Euler devait avoir d'immenses conséquences. Elle permit à Abel lui- 
même de définir le nombre entier que l'on devait appeler plus tard le 
genre d'une courbe algébrique. Jacobi rendit un juste hommage à celui 
qui avait été son émule et, sur certains points, son devancier, en propo- 
sant pour les intégrales de différentielles algébriques le nom, resté dans 
la science, d'intégrales ahéiiennes. De même, le nom d'Abel est attaché 
aux fonctions périodiques de plusieurs variables , dont son céfèbre théo- 
rème établit l'existence et les propriétés fondamentales. 

« En apprenant la mort prématurée du jeune géomètre norvégien , 
l'excellent et vénéré Legendre écrivait qu'Abel avait élevé un monument 
suffisant à donner une idée de ce qu'on pouvait attendre de son génie , 
nifata obstetissent. Cet éloge nous paraît aujourd'hui bien faible. Tel qu'il 
est, Je monument inachevé place Abel parmi les plus grands. Qu'il me 
soit permis , en pensant à sa can'ière si courte et si tourmentée , d'évo- 
quer la mémoire d'un géomètre français qui devait être brusquement 
enlevé à la science peu de temps après la mort d'Abel , en laissant aussi 
derrière lui un glorieux souvenir. Evariste Gaiois avEiit fait une étude 
approfondie de quelques mémoires fondamentaux d'Abel, et ces deux 
grands inventeurs se ressemblent par leur étonnante puissance de géné- 
ralisation et l'ampleur des questions qu'ils soulèvent. Abel et Gaiois, 
quels rapprochements ces deux noms suggèrent I Si quelques années de 
plus leur avaient été données, le développement des mathématiques au 
\ix' siècle eût été complètement modifié. Peut-être vaut-il mieux cepen- 
dant, pour des génies de cet ordre, disparaître tout jeunes encore, en 
laissant derrière eux un sillage éclatant, et, en ce sens, les ai^iciens avaient 



NIELS HENRIK ABEf.. 119 

raison de dire que ceux qui meurent jeunes sont aimés des dieux. La 
postérité la plus reculée rattachera toujours au nom d'Abel le domaine 
immense concernant les intégrales de différentielles algébriques quelcon- 
ques , et dans les traités sur la théorie des équations algébriques on verra 
toujours presque à chaque page les mots d'équations abélieiines et groupes 
abéliens. v>a>!«v>*" 

« Je ne puis terminer sans associer à cette commémoration d'Abel le 
souvenir d'un mathématicien norvégien , dont la perte récente est encore 
ressentie par tous les géomètres. Sophus Lie illustra la science norvé- 
gienne pendant le dernier tiers du xix'' siècle , et sa théorie des groupes 
de transformations préservera à jamais son nom de l'oubli. Avec le grand 
Abel et l'illustre Sophus Lie , la Norvège est assurée d'occuper une place 
d'honneur dans l'histoire des mathématiques au xix" siècle. » 

Emile PICARD. 



LIVRES NOUVEAUX. 



Ernst von Dobschûtz. Die urchristUchen Gemelnden. ln-8°, xiv - 3oo p. Leipzig, 
Hinrichs, 190a. 

Bien que ce livre se présente sans appareil érudit, ie nom de rauteui% déjà connu 
par de bons travaux sur les antiquités chrétiennes, nous est un garant de sa valeur 
historique. Le sujet n'en avait pas encore été traité dans son ensemble : M. von 
Dobschûtz s'est proposé d'étudier, non pas le christianisme primitif en tant que 
doctrine , mais la manière de vivre , la condition sociale et la psychologie des pre- 
miers chrétiens. Comment les communautés étaient-elles organisées ? Quel était ie 
sort des femmes, des esclaves? Comment choisisâait-on les chefs spirituels et quelles 
ressources leur fournissaient les fidèles ? Ces questions , et bien d'autres du même 
ordre, ont été l'objet de recherches approfondies, dont les résultats sont exposés 
fort clairement. Bien entendu, M. von Dobschûtz n'a pas fait un bloc de tous les 
textes disponibles pour en tirer la description d'une communauté typique, qvà serait 
un être de raison. Il a étudié successivement les communautés pauliniennes (Co- 
rinthe, Thessalonique , Philippes, etc.), les communautés judéo-chrétiennes , celles 
où dominaient les influences de Pierre et de Jean, celles où se développa d'abord 
la gnose, enfin les communautés de «l'époque de transition au catliolicisme» , en 
particulier celle de Rome d'après le Pasteur d'Hermas. La conclusion de M. von Dob- 
chùtz rend pleine justice à l'état moral de ces hommes par lesquels le christianisme 
a poussé ses premières racines dans le monde gréco-romain. Si le christianisme a 
ren^rté la victoire, ce n'est pas, d'après l'auteur, grâce à la supériorité de son 
dogme, qualifié d'âXoyos -vslcrlis par les néoplatoniciens, ni par celle de sa morale 



120 LIVRKS NOUVKAUX. 

théorique , qui n'était pas supérieure à celle des platoniciens et des stoïciens , mais 
parce que, grâce à lui, «on vit des ouvriers et des vieilles femmes mener une vie 
de vrais philosophes, résultat que la sagesse antique n'avait pas obtenu». — L'ou- 
vrage se termine par six petites dissertations fort intéressantes et par deux index, 
l'un des matières, l'autre des textes bibliques et patristiques cités. S. R. 

The Western manuscripts in ihe Uhrary of Trinity Collège , Cambridge. A descriptive 
Catalogne by Montague Rhodes James. Voilame III , containing an account of the manu- 
scripts standing in classe O. Cambridge, at the University Press, igoa, grand In-S", 
xxxu et 532 p. 

J'ai eu l'occasion, à plusieurs reprises, de signaler aux lecteurs du Journal des 
Savants^^^ l'importance de la collection de manuscrits conservée au Collège de la 
Trinité de Cambridge, et l'intérêt que présentent les deux premiers volumes du 
catalogue rédigé par M. Montague Rhodes James. Le troisième volume, qui vient 
de paraître, n'est pas moins curieux que les deux précédents. Il contient la notice de 
4.82 manuscrits, aujourd'hui cotés 1 02 5- i5o6, et constituant la série de la biblio- 
thèque. C'est la collection qu'avaient formée Thomas et Roger Gale , et qui fut donnée 
au (Collège, en lySS, par le second de ces savants. Les seuls dommages que la col- 
lection ait subis depuis son ariùvée sont la destruction d'un manuscrit ^"^^ qui a péri 
en 1 880 dans l'incendie de la maison de M. Mommsen , et l'enlèvement d'un certain 
nombre de volumes, ou parties de volume, relatifs à l'astronomie ou aux mathé- 
matiques, qui, suivant l'expression édulcorée de M. James, came in the hands of 
J.-O. Halliwell, et furent vendus par celui-ci au libraire Rodd; plusieurs ont été re 
trouvés dans Je fonds Egerton du iVIusée britannique. 

On ne pourrait guère imaginer collection de manuscrits plus variée et plus mé- 
langée que celle des Gale : collection of a most pleasingly miscellaneous character. On 
y trouve pêle-mêle, dans un amusant désordre, des textes grecs, latins, anglais ot 
français. Cette grande variété rendait très difficile la tâche du savant chargé du 
dépouillement des manuscrits : M. James s'en est habilement acquitté. Le catalogue 
qu'il a dressé ménage d'agréables surprises aux travailleurs qui se délectent à lire 
des catalogues de manuscrits. 

Pour ma part, j'ai éprouvé un vif plaisir en rencontrant à la page ^92 du 
volume que j'annonce aujourd'hui la notice très exacte du manuscrit iliy. Je me 
permets de l'analyser en y joignant quelques lignes de commentaire : 

Volume (le i/ii feuillets de parchemin, copié en beaux caractères, avec d'élégants onu- 
ments. Sur la dernière page , la signature du roi Charles V a été efifacée. Le second feuillet 
commence par les mots le scorpion. 

I. F'ol. 1. Livre de Géomancie. En l'onor de Dieu Père, Filz et Saint Esperit, qui forma 
ciel, terre et toutes autres choses, et voult demonstrer a home par la science d'astrologie 
la vérité des choses passées, présentes et a venir,. , — Foi. 112. . . .Le livre de Géomancie 
est achevé , que frère Guillaume de Morboc , de l'ordre des Frères Prêcheurs , jadis penean- 
cier du saint Père, translata du grec en latin. Et Gautier Le Breton, clerc, né de Basque- 
ville le Martel, demeurant a Evreux en Normendie, le translata du latin en françois, et 
escripst u chaste! de Dangu , a la prière de noble et puissant baron monseignor de Preaus , et 
avec les autres choses ensieuantes, lesqueles escriptures, tant devant alantes comme apr»^s 
cnsieuans, furent escriptes u lieu dessus dit, l'an de grâce 1^47, dont Dieu soit loé. AniiMi. 

(*^ Année 1900, p. 625 et 7->2; année 1901, p. 393 et 5i6. — ^^' cyEthici Cosmo- 
graphia, Chronica Jordanis, Itinerarium Antonini.» 



LIVRES NOUVEAUX. 121 

II. Fol. 11 4. Ci après ensieuent les triplicites des figures de géomancie et la manière de 
leurs conjonctions d'iceles sus les choses mondaines. 

III. Fol. 127 v°. A l'ouvraigne de cest art qui ensieut, qui est dit l'art des pois, comment 
faire 4 de lignes de pois tout jjar avanture qui seront d'une longor si corne ci. . . 

IV. Fol. i33. Iclii commence le livre Eufrate. . . 

V. F'ol. i38. La raison de l'espère. . . 

Le deuxième feuillet commence par les mots le scorpion, de sorte que le manuscrit cor- 
respond à l'article 7/19 du Catalogue de la librairie du Louvre inséré au tome III du Cabinet 
des manuscrits. 

M. Montagne Rhodes James a ainsi parfaitement reconnu que le manuscrit i/i^y 
du Collège de la Trinité est bien celui qui est annoncé comme il suit à l'article 82 
de l'Inventaire de la librairie du Louvre, dressé en 1 4^1 1 : 

Item Geomencie , bien escripte et ])ien enluminée , couvert de soye tannée , ouvrée d'arbres 
vers et de roses blanches, a deux fermouers d'argent doré, escripte de lettre de forme, en 
françois, commençant ou 11° feuillet le scorpion, et ou derrenier se tu venlz savoir ^^K 

Voilà donc retrouvé, grâce à M. James, un des volumes de l'ancienne librairie 
du Louvre, et ce volume nous fait connaître le nom d'un écrivain français du mi- 
lieu du xiv" siècle, dont aucun historien de la littérature ne parait encore s'être 
occupé. 

Nous savions bien, par un article de Daunou, inséré au tome XXI de V Histoire 
litléraire de la France (p. i46), que la Géomancie de Guillaume de Meerbeke avait 
été traduite en français, et qu'il existait de cette traduction française une mauvaise 
copie du xvi' siècle dans le manuscrit français 2/188 de la Bibliothèque nationale ; 
mais nous ignorions quel en était l'auteur et à'quelle date elle avait été composée; 
l'exemplaire retrouvé , qui peut être considéré comme la reproduction lidèle de l'ori- 
ginal, nous apprend que la traduction est l'oeuvre d'un écrivain normand : Gautier 
Le Breton, clerc, originaire de Basqueville-le-Martel , au pays de Caux, et habitant 
la ville d'Evreux. Le travail fut exécuté en iS/iy dans le château de Dangu, pour 
un noble et puissant baron, le seigneur de Préaux. 

La Géomancie n'est pas le seul livre qui de la lijjrairie du sire de Préaux ait passé 
dans celle de Charles V. En i38i, Gilles Malet trouva dans l'étude du roi, au donjon 
de Vincennes, «ung livre ou sont les heures du Saint Esperit et de la Passion, très 
bien ystoriées de blanc et de noir, a deux aiz d'argent dorez, ou d'ung costé est 
saincte Katherine, et d'autre saincte Marguerite, aux armes de Preaulx et des 
Crespins » '^'. 

La baronnie de Dangu était passée de la famille des Crespin dans celle des 
Préaux. Le baron dont Charles V recueillit la Géomancie et les Heures ornées de 
belles grisailles était Pierre de Préaux, qui avait la charge de capitaine des fron- 
tières du pays de Caux en 1 347 '^'' 1 année même où il se faisait traduire la Géo- 
mancie de Guillaume de Meerbeke par Gautier Le Breton. 

L. Delisle. 

(^^ Les inventaires de la librairie du conservé à Cambridge ne fut estimé qiu; 

Louvre indiquent de nombreux livres de 20 sous en i/iad. 

géomancie. Outre celui dont il s'agit ici, W Inventaire du mobilier de Cliarles V, ùd. 

on y remarque deux volumes intitulés Labarte, p. 817, n" 3o/|5, 

«Géomancie de Morbec», l'un en latin, t-^) Demav, Inventaire des sccau-v de la 

l'autre en français. Le volume actuellement collection CJairambault. 1. 11, p. 84, n" 7/105. 

SAVANTS. , 16 



122 LIVRES NOUVEAUX. 

Studien zar Erzàhlungsliteratur des Mittelalters , von Anton E. Schônbach. Fûnfter 
Theil. Die Geschichtc des Rudolf von Scklûsselberg. Vienne, Gerold, 1902 , in-8°, 92 p. 
(Extrait des Sitzungsberichle der Kaiserlichen Akademie der Wissenschaften zu Wien, 
philosophisch-historische Classe, t, GXLV). 

Sous le titre général qu'on vient de lire, M. Schônbach, professeur à l'Université 
de Gratz, nous a déjà donné de fort précieuses études (notamment sur le célèbre 
conte de VAnge et l'Ermite et sur la légende de l'archevêque Udo de Magdebourg). 
Celle-ci est particulièrement intéressante. Sous le titre de Historîa injidelis mulieris , 
un manuscrit de Vienne du xv* siècle (celui-là même où M. Mussafia a jadis re- 
trouvé le Dolopatlios de Jean de ITaute-Seille ) contient un curieux petit roman 
latin, qui rentre dans le cycle qu'on désigne d'ordinaire eous le nom de «cycle de 
Raso» {\oir Journal des Savants^ 1902, p. 65 1), mais avec un début qui semble appar- 
tenir à un autre cycle, celui de «la Femme ingrate» (voir ibid., p. 65 1, n. 8). Un 
mari dont la femme est devenue lépreuse , et que ses parents et amis veulent obli- 
ger à la répudier, s'expatrie avec elle. 11 la guérit en lui ouvrant, au péril de sa vie, 
l'accès d'une source merveilleuse où elle se baigne. Elle ne l'en quitte pas moins 
pour aller, emmenant ses enfants, trouver, au delà des mers, un roi sarrasin dont 
elle a entendu parler, et qui l'épouse. Le mari la rejoint, mais elle le livre à son 
nouvel époux et l'oblige à assister, lié et les pieds sur des charbons ardents, aux 
plaisirs qu'elle prend avec celui-ci. Le fds du héros, qui est aussi, avec sa sœur, 
spectateur de cette affreuse scène, tranche, malgré sa sœur, les liens de son père; 
celui-ci met à mort sa femme et sa fille ainsi que son rival , et revient avec son fils 
dans sa seconde patrie (le Portugal), où il s'était acquis auparavant, par de grands 
exploits, l'affection de tous et particulièrement de la reine (on s'attendrait à ce qu'il 
l'éjwusàt au dénouement). 

Ce roman remonte à la fin du xii" ou au commencement du xiii" siècle. 11 est 
écrit dans un style extrêmement affecté, avec un emploi très régulier, à la fin des 
phrases, du cursus tel qu'il se pratiquait alors en France (terminaison par un dac- 
tyle et deux trochées rythmiques)^''. M. Schônbach conjecture, en s'appuyant sur 
des rapprochements frappants, que VHistoria injidelis mulieris est du même auteur 
qu'une Vila sancti Albani que M. C. Kravis a attribuée, d'une iaçon à peu près sûre, 
à Transmundus, le célèbre dictator devenu vice-chancelier de l'Eglise de Rome. 11 
étudie ensuite une partie du roman , — exploits du héros en Portugal contre les 
Sarrasins, — qui n'a aucun rapport avec l'histoire de la femme Infidèle. 11 a fait 
des recherches approfondies qui lui ont pennls de rendre très vraisemblable l'exis- 
tence d'une tradition ancienne, ayant peut-être quelque fondement réel, relative 
à un membre de la famille de Schlùsselberg. Sur le thème essentiel du roman il 
s'en tient à quelques indications, le sujet étant très vaste et tr^ complexe, mais il 
insiste avec raison sur l'importance , au point de vue de la propagation des contes , 
que la date ancienne de VHistoria donne à cette version. On peut trouver qu'il juge 
avec une indulgence un ])eu excessive ce roman mal construit, écrit avec mauvais 
goût, où on relève, outre beaucoup d'invraisemblances, nombre de traits saugrenus 
et choquants. G. P. 

('' Lemaniiscrit ne l'observe pas toujours, perernpti; la leçon du manuscrit est bonne : 

et en cela, comme pour le texte en général , proh dolor était regardé comme un seul mot, 

l'éditeur l'a souvent et très lieureusement qui avait l'accent sur la première syllabe 

corrigé. P. 1 3, 1. 35, ^)rf>/( <io/o;-, sii/it /jcrem- (cf. sur des cas semblables Thurot, La 

pti est cliangé à tort en snnt , proli dolor, qrammmre au moyen à(ji' , p. /|02 et suiv.). 



LIVRES NOUVEAUX. 123 

Sohrab and Rastem. The epic thème of a combat between father and son; a study 
of its genesis ancl use in literatm'e and popular ti'adition, by Murray Anthony 
PoTTEB. London, Niitt, 1902, in-i2, xn-234 p. (Grimm Library, n" i4). 

Le thème du combat , — à issue souvent tragique , parfois heureuse , — entre un 
père et un fils qui ne se connaissent pas se trouve dans un grand nombre de contes 
populaires ou d'œuvres littéraires appartenant aux temps et aux pays les plus divers 
(notamment dans plusieurs romans français du moyen âge). M. Potter a donné des 
versions qu'on en connaît, depuis le Mahâbhârata jusqu'à des contes polynésiens, 
une liste et une analyse bien plus complètes que celles qu'on avait dressées avant 
lui (bien qu'il ne prétende pas avoir épuisé la matière). Mais il ne s'est pas contenté 
de cette œuvre de compilateur intelligent : il a essayé , non d'établir l'origine et le 
rapport de ces variantes, car il les croit, sinon toutes, au moins en majeure partie, 
indépendantes (il est clair que celles du Bel Inconnu, à'Ider, de Richard le Beau, 
de Sir Degare , et sans doute aussi de Milon et de Doon, remontent à une même 
source ), mais d'expliquer la «genèse» de ce thème, c'est-à-dire les conditions so- 
ciales qui lui ont donné naissance. Il croit les trouver dans un état de transition 
entre le «matriarchat», — oîi le fds ne connaissait pas ou connaissait à peine son 
père, d'ordinaire étranger (l'exogamie accompagnant souvent le matriarchat), — 
et la constitution de la famille sur la base de la paternité. Il reconnaît lui-même 
que la situation dramatique que présente notre thème a pu naître dans diverses 
conditions sociales et notamment dans l'état de la famille où nous vivons; mais il 
a relevé dans un grand nombre de variantes des traits qui semblent bien, en effet, 
indiquer une conception de la famille telle que celle qu'il suppose (à noter à ce 
propos l'importance qui, dans beaucovqi de ces variantes, est donnée à l'oncle ma- 
ternel du héros). Le livre de M. Potter est fort intéressant et suggestif; l'auteur s'est 
procuré une information étendue dans des directions très différentes, et, même si 
on ne se rallie pas aux conclusions qu'il présente d'ailleurs avec modestie, on trou- 
vera de quoi s'instruire dans les faits cpi'il a rassemblés et de quoi réfléchir dans 
les remarques dont il les accompagne. Les commentateurs des nombreux contes 
ou poèmes où reparait le thème en question n'auront guère , désormais , qu'à ren- 
voyer, pour ce thème, au répertoire du jeune philologue américain. Celui-ci leur 
aurait encore facilité la tâche en joignant à ses deux tables bibliographiques l'index 
des pages où il traite de chacun de ces contes ou poèmes. G. P. 

Lelteratiira ronmna, di Felice Ramori.nq. Sesta edizione corretta. Milan, Hœpli, 
1903, in-12. 

Cet excellent petit livre, dont six éditions attestent le succès, fait partie de la col- 
lection bien connue de Manuels publiés par la maison Hœpli. 11 peut servir d'utile 
introduction aux commençants , mais aussi de répertoire commode à ceux qui savent. 
La langue et la versification y sont étudiées avec une grande compétence. Un avan- 
tage de ce manuel sur d'autres est que l'histoire de la littérature latine y est poussée 
jusqu'au viii* siècle. 

Emile Eude, Histoire documentaire de la mécanique française (Jragments) , d'après 
le musée centennal de la mécanique à l'Eœposition universelle de 1900; un volume de 
32 X 23 centimètres; x 4- 324 p^ges, avec nombreuses illustrations; Paris, V"" Ch. 
Dunod, 1902. 

Une des plus intéressantes collections qui aient été réunies à l'Exposition univer- 
selle de 1900, en ce qui concerae les arts mécaniques, était le Musée centennal, 

16. 



124 CHRONIQUE LE L'INSTITUT. 

consacré aux inventeurs français depuis un siècie, et où (Iguraient des spécimens 
originaux de modèles et une très riche série de reproductions photographiques, 
photographies qui ont été transportées au Conservatoire des Arts et Métiers. 
M. Eude, qui avait été cliargé de l'installation de ce musée, en a donné une des- 
cription dans un ouvrage des plus intéressants. 

Le musée était consacré aux appareils de la mécanique générale, qui trouvent 
leur application à la fois dans plusieurs industries, tels que les chaudières et ma- 
chines à vapeur, les turbines, les presses hydrauliques. Mais il ne comprenait pas 
les machines affectées à une industrie particulière, et, par suite, laissait de côté les 
chemins de fer et les tramways, les automobiles et les bicyclettes, la navigation à 
vapeur, l'aérostation , les pompes à vapeur, les machines de mines, les machines 
agricoles. Mais telle est l'importance des applications mécaniques que , malgré ces 
exclusions, le musée centennal était encoi'e d'une extrême richesse. 

La description qu'en a donnée M. Eude est d'un puissant intérêt même pour les 
personnes qui ne s'occupent pas spécialement des applications de la mécanique ; 
elle est complétée par de nombreuses citations empruntées aux documents origi- 
naux. La biographie des inventeurs célèbres, leuy portrait, qu'il a été souvent bien 
difEcile de retrouver, s'ajoutent utilement aux descriptions. 

L'auteur aurait voulu reproduire la collection complète des photographies du 
musée, mais cela eût démesurément allongé la publication ; bien que Ibrcément 
réduite, l'illustration du livre est encore très développée et fort intéressante. 

Il est fort désirable que l'ouvrage de M. Eude ne reste pas confiné dans le cercle 
des spécialistes qui s'occupent des applications de la mécanique. 

Edouard Sauvage. 



CHRONIQUE DE L'INSTITUT^'. 



Le président de l'Association internationale des Académies a demandé à l'Acadé- 
mie des Inscriptions, à l'Académie des Sciences et à l'Académie des Sciences morales 
et politiques de se prononcer sur l'admission de la British Academy for the promotion 
of historical, philosophical and philological Studies dans l'Association internationale. 
Les trois Académies ont donné un avis favorable. 

D'après la Charte sur laquelle le roi Edouard VII a apposé son sceau le 8 août 
1 C)02 , cette nouvelle Académie aura pour objet l'étude des sciences morales et po- 
litiques, l'histoire, la philosophie, le droit, l'économie politique, l'archéologie et la 
philologie. 

Les membres de l'Académie sont désignés par le titre de fellows. L'Académie 
comprendra aussi des Jionorary fellows et des correspondimj fellows , mais seuls les 

''5 Conformément au projjramme déve- tionncr ici , parmi les communications faites 

loppé dans le premier article du caliier de devant les Académies , celles qui iprésente- 

janvier (voir p. 29), on se bornera à men- ront un caractère liistorique. 



CHRONIQUE DE L'INSTITUT. 125 

titulaires auront le droit de participer à son administration intérieure. Le président 
actuel est lord Reay. 

Parmi les quarante-neuf fellows fondateurs de la Britisk Academy, l'Institut 
compte un membre , M. William Ed. Hartpole Lecky, associé étranger de l'Académie 
des Sciences morales, et cinq correspondants, un de l'Académie des Inscriptions, 
sir Edward-Maunde Thompson , directeur du British Muséum, quatre de l'Académie 
des Sciences morales, lord Reay, président de la Royal Asiatic Society, sir Frederick 
Pollock, professevir de droit à l'Université d'Oxford, MM. James Bryce et Robert 
Flint , professeur de théologie à l'Université d'Edimbolirg. 



M. le Ministre de l'Instruction publique et des Beaux-Arts a transmis aux Acadé- 
mies des Inscriptions, des Beaux-Arts et des Sciences morales et politiques une invi- 
tation du Gouvernement italien à se faire représenter officiellement au Congrès des 
sciences historiques qui se tiendra à Rome du ?. au 9 avril igo3. 

SÉANCE TRIMESTRIELLE DU 7 JANVIER 1903. 

M. Perrot, président, donne connaissance de la composition du bureau de l'In- 
stitut pour 1903 (voir Journal des Savants, 1903, p. 72), et des changemenis sur- 
venus paniii les membres de l'Institut pendant l'année 1902. 

M. Aucoc rend compte de la situation financière de l'administration du domaine 
de Chantilly. 

M. Mézières fait un rapport sur le musée Condé. 

Le prix Osiris, prix triennal de 100,000 francs, destiné à récompenser la décou- 
verte ou l'œuvre la plus remarquable dans les sciences, dans les lettres, dans les 
arts, dans l'industrie et généralement dans tout ce qui touche à l'intérêt public, 
sera décerné pour la première fois en 1903. Une commission de dix membres, élus 
<à raison de deux par Académie , présentera à l'Institut \m rapport sur ce sujet. 

ACADÉMIE FRANÇAISE. 

La municipalité de Prague a fait hommage à l'Académie d'un ouvrage du 
chevalier Emmanuel de Cenkov, relatif aux «Fêtes célébrées en l'honneur de Victor 
Hugo à Paris en 1902». 

M"" Dosne a fait hommage à l'Académie d'un ouvrage intitulé : Occupation et 
libération du territoire, 1871-1873. Correspondances. 2 vol. in-8°de/i82 et 47^ pages, 
Paris, 1900, qui a été tiré à un petit nombre d'exemplaires et n'a pas été mis dans 
le commerce. 

Dictionnaire. L'Académie, continuant le travail de préparation de la huitième 
édition du Dictionnaire de l'usage, a étudié les mots compris entre cohabitation 
et collectivité. Elle a supprimé, avec quelques proverbes vieillis, et certaines significa- 
tions qui ne sont plus usitées, le mot coîon, «poltron, lâche, qui aie cœur bas», 
ainsi que ses dérivés. Elle a ajouté les mots coincer, «fixer avec des coins, coincer des 
rails » ; colin, nom donné à plusieurs oiseaux d'Amérique et à un poisson; collutionne- 
ment, « action de coUationner » ; collectivisme, « théorie sociale qui tend à supprimer la 
propriété individuelle » , collectiviste et collectivité. 



126 CHRONIQUE DE L'INSTITUT. 

ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS ET BELLES-LETTRES. 

Nécrologie. L'Académie a épi'ouvé la perte de M. Joseph-Alexandre Poulle, cor- 
respondant depuis le 23 décembre 1898. 11 était né à Montauroux (Var), le 8 jan- 
vier 1834. Arrivé à Sétif le 28 juillet i85i comme receveur des Domaines, il fit 
toute sa can'ière dans cette administration et en Algérie. Tout en se livrant à ses 
occupations professionnelles, il s'adonna à l'étude de l'antiquité. Membre de la So- 
ciété archéologique du département de Gonstantine à partir de 1862, il en devint 
le pi'ésident en 1876 et contribua beaucoup à la développer. 

11 publia toutes ses recherches dans le Recueil de cette société , notamment une 
suite d'articles intitulés : Inscriptions diverses de la Numidie et de la Mauritanie séti- 
fienne. 

Nommé directeur des Domaines le 18 septembre 1880, il fut mis à la retraite le 
1*' janvier 1890. Il se retira alors dans son village natal, et c'est là qu'il mourut 
le 28 décembre 1902. 

Election. L'Académie a procédé dans sa séance du 28 janvier à l'élection d'un 
membre titulaire, en remplacement de M. Eugène Mûntz, décédé. 

Le nombre des votants était de 36, la majoi'ité absolue de 19. Au premier tour de 
scrutin, MM. Châtelain et Chavannes ont obtenu chacun 12 sulFrages, M. Maurice 
Croiset 7, M. Élie Berger 5. Au second tour de scrutin , M. Châtelain a été élu par 
19 suffrages. M. Chavannes en a obtenu i5 et M. Maurice Croiset 2. 

M. Emile Châtelain, ancien élève de l'Ecole des hautes études et ancien membre 
de l'Ecole française de Rome , est conservateur adjoint à la Bibliothèque de l'Uni- 
versité , directeur adjoint à l'Ecole des hautes études (conférence de philologie latine) 
et chargé d'un cours complémentaire à l'Université de Paris. 

Ses recherches ont principalement porté sur la paléographie latine et sur l'histoire 
de l'Université de Paris au moyen âge. i . - 

Communications. 2 janvier. M. Héron de Villefosse donne lecture de deux rapports 
du R. P. Delattre sur ses dernières fouilles à Carthage. 

9 janvier. M. Heuzey donne lectui'e d'un mémoire intitulé : « Le sceau de Goudéa, 
ou nouvelles recherches sur quelques symboles chaldéens. » Sur ce sceau ou cachet , 
dont les empreintes sur argile proviennent des dernières fouilles de M. de Sarzec, 
Goudéa est figiu'é rendant hommage à une divinité, qui paraît être le dieu Ea, 
considéré comme le maître des eaux. 

23 janvier. M. Philippe Berger annonce que M. Jean Copart, directeur adjoint 
du Musée royal des arts industriels à Bruxelles, a trouvé sur une momie des pa- 
pyrus portant des caractères d'une écriture cursive avec des lettres par groupes, 
reliées par des ligatures , et paraissant dérivées de l'alphabet phénicien. ' 

M. CleiTnont-Ganneau communique une inscription grecque provenant du sanc- 
tuaire du dieu du mont Hermon. 

30 janviei-. M. le Président annonce que M. le duc de Loubat a mis à la disposi- 
tion du directeur de l'Ecole française d'Athènes la somme de 10,000 francs pour 
entreprendre des fouilles à Corfou. M. HomoHe exprime ses vifs remerciements à 
M. le duc de Loubat, et à M. Perrot, qui a provoqué cette libéralité. 

M. Schlumberger donne lecture d'un mémoire dans lequel M. Bréhier, professeur 
à la Faculté des lettres de Clermont , étudie l'histoire de l'introduction du crucifix 
en Gaule. 



CHRONIQUE DE L'INSTITlTr. 127 

M. Ph. Berger résume un mémoire de M. Perdrizet sur une inscription grecque 
trouvée à Antioche. 

ACADÉMIE DES SCIENCES. 

Nécrologie. L'Académie a éprouvé la perte de M. Simon Sirodot, correspondant , 
dans la section de botanique, décédé à Rennes, le 1 1 janvier igoS. 

M. Sirodot était né à Longeau (Haute-Marne), le lo janvier 1826. Il entra à 
l'Ecole normale supérieure en 1849, et, à sa sortie, enseigna les sciences physiques 
et naturelles dans les lycées de Toulouse , de StrasJjourg et du Mans. Il fut reçu 
agrégé des sciences en iSS'j. Ses Recherches sur les sécrétions chez les insectes coai- 
luencèrent à le faire remarquer. L'Académie lui décerna le prix Trémont, et il devint 
préparateur de physique à l'Ecole normale. Docteur en 1859, il fut nommé en i86o 
professeur de zoologie et de botanique à la Faculté des sciences de Rennes , et doyen 
en 1869. 

M. Sirodot a surtout étudié les organismes inférieurs qui vivent dans les eaux 
douces. De 1872 à 1875, il explora un gisement préhistorique contemporain de 
¥ Elephas primigenius ^ situé au pied dvi Mont Dol, dans l'arrondissement de Saint- 
Malo. Il avait été élu correspondant le 16 février i885. 

M. Bornet a donné une notice biographique détaillée sur M. Sirodot, dans les 
Comptes rendus, t. CXXXVI, p. ia6. 

Présentations. L'Académie présente à M. le Ministre de l'Instruction pulilique, 
pour la chaire de paléontologie du Muséum d'histoire naturelle , vacante par l'ad- 
mission de M. Albert Gaudry à la retraite : en première ligne, M. Marcelin Boule; 
en seconde ligne, M. Charles Depéret. 

L'Académie présente à M. le Ministre de l'Insti'uction publique , pour la chaire 
d'anatomie comparée au Musévun d'histoire naturelle, vacante par le décès de 
M. Filhol : en première ligne, M. Edmond Perrier; en deuxième ligne, M. Henri- 
Paul Gervais. 

L'Académie présente à M. le Ministre de l'Instruction publique , pour la place de 
directeur de l'Observatoire de Besançon, vacante par le décès de M. Gruey : en 
première ligne, M. Lebeuf; en deuxième ligne, M. Féraud. 

Dans la séance du 17 janvier, M. Albert Gaudry, président, a rappelé la céré- 
monie qui a eu lieu le 16 janvier à la Faculté de médecine, en l'honneur de 
M. Brouardel, auquel ses amis et ses élèves ont offert une médaille. 

ACADÉMIE DES BEAUX-ARTS. 

M. Larroumet, secrétaire perpétuel , sollicitant un congé en raison de son état de 
santé , sera , conformément aux tenues du règlement , suppléé pendant son absence 
par M. Pascal, vice-président. D'après le précédent établi au mois de déceaibre 
1861, au moment où M. Halévy, secrétaire perpétuel, fut de même obligé d'inter- 
rompre ses fonctions, l'Académie désigne M. Nénot, qui a obtenu le plus grand 
nombre de voix après le vice-pixisident élu dans la dernière élection, pour assister, 
le cas échéant, M. Pascal , vice-président chargé des fonctions de secrétaire perpétuel. 

L'Académie témoigne à M. le Secrétaire perpétuel ses sympathies, ses regrets de 
le voir momentanément s'éloigner, et ses souhaits de prompt rétablissement. 

Elections. Dans sa séance du 24. janvier, l'Académie a élu correspondants : 

1° Dans la section de peinture, en remplacement de M. Israels, chi associé 
étranger, M. Lorimer, peintre écossais. M. Lorimer a envoyé à nos Salons annuels 



128 CHIIOINIQUE DE L'JISSTITUT. 

des œuvres remarquées et obtenu en 1896 une médaille de deuxième classe pour 
ses deux tableaux : Mariage de raison et Portrait du colonel Anstràhter-Thomson. Une 
médaille d'or lui a été décernée par le jury de l'Exposition universelle de 1900; 

2° Dans la section de sculpture, en remplacement de M. Ford Ouslow, décédé, 
M. William Goscombe John, qui, entre autres œuvres, a envoyé au Salon de 1901 
une statue du duc de Devonshire. 

Dictionnaire des heaax-arls. Le texte du mot grajjîte a été adopté en seconde 
lecture. 

ACADÉMIE DES SCIENCES MORALES ET POLITIQUES. 

Election. M. Harald Hôffdixg a été élu correspondant de la section de philosophie 
le 17 janvier. 

Né le 11 mars i843 à Copenhague, M. HôlTding étudia d'abord la théologie, 
puis la quitta pour la philosophie. En 1870, il présenta à l'Université de Copenhague 
une thèse sur La conception de la volonté dans la philosophie grecque et obtint le grade 
de docteur. En î883, il fut nommé à la même université professeur titulaire de 
philosophie et , l'année suivante , admis à la Société royale danoise des sciences et 
des lettres. 

L'un de ses ouvrages, Esquisse d'une psychologie fondée sur l'expérience , a été tra- 
duit du danois en français par M. Léon Poitevin (1 vol. in-8°, Paris, Alcan, 1898). 

Parmi ses travavix relatifs à l'histoire de la philosophie, il faut particulièrement 
citer : Histoire de la philosophie moderne depuis la fin de la Renaissance jusqu'à nos 
jours. (Trad. allemande, 2 vol. in-8°, Leipzig, Reisland, 1896.) — Le philosophe 
Sœren Kierkegaard. — J.-J. Rousseau et sa philosophie. (Trad. allemande, fasc. 3 et A 
des Frommanns Klassiher der Philosophie , in-8'', Stuttgart, Frommann, 1896-1897.) 

Communications. 10 janvier. M. Luchaire donne lecture d'un mémoire de M. Henri 
Carré, professeur à l'Université de Boi'deaux, sur «la revision du procès de Lally- 
Tollendal ». 

31 janvier. M. Albert Babeau donne lecture d'une notice sur la vie et les travaux 
de M. Perrens, son prédécesseur. 



PUBLICATIONS DE L'INSTITUT. 

Académie française. Discours prononcé par M. Heni-y Houssaye, directem* de 
l'Académie française, dans la séance publique du 20 novembre 1902, sur les prix 
de vertu. 1 broch. in- 12 de i/i6 p. — Paris, Fimiin Didot et C", 1902.' 

Académie des sciences morales et politiques. Ordonnances des rois de France. Règne 
de François F'. Tome premier : i5i5-i5i6. 1 vol. in-4.'' de CGLX-576 p. Paris, 
Imprimerie nationale, 1902. — h' Avant-propos (p. i-ix) expose les conditions et la 
manière dans lesquelles l'Académie a entrepris et poursuivi cet important travail, 
il est suivi d'un Mémoire sur les monnaies du règne de François I" (p. xi-gclx), dont 
l'auteur est M. Levasseur, et dont il a été pulilié un tirage à part. 



n'fiii 



JOURNAL 

DES SAVANTS. 



10 , AUuifl'H 

MARS 1903. 



Musée national du Louvre. — Catalogue des Antiquités chal- 
DÉENNES [Sculpture et gravure à la pointe), par LÉON Heuzey, 
Membre de l'Institut, Conservateur des Antiquités orientaies 
et de la Céramique antique. — Paris, Librairies-Imprimeries- 
Réunies, iVJottero/, 1902, in-16, hob pages, 68 figures et 
1 héliotypie. 

PREMIER ARTICLE. 

C'est un petit volume, et c'est en même temps un des ouvrages les 
plus importants qui aient paru sur l'art de la haute antiquité asiatique. 
Les personnes qui ont peine à comprendre que les conservateurs de 
musées mettent beaucoup de temps à faire leurs catalogues prendront 
une juste idée de ce que représente un travail de ce genre , sérieuse- 
ment conduit, en lisant ce résumé des conquêtes faites par le Louvre 
dans le domaine de la Chaldée. C'est le résultat de plus de vingt années 
laborieusement employées à faire venir les monuments à Paris , à les 
étudier, à les classer, à les décrire, à les interpréter, enfin à en tirer des 
renseignements historiques. Vingt ans , c'est un laps de temps appré- 
ciable dans la carrière d'un savant et d'un fonctionnaire. C'est pourtant 
peu de chose en comparaison de ce que cette besogne représente de 
pas et de démarches, de voyages en Orient, de négociations diploma- 
tiques, d'espoirs et de déceptions, de succès très vivement désirés et 
péniblement conquis, enfin d'études patientes, de déchiffrements, de 
réunions de morceaux dispersés, d'installations d'objets, de notices 
préparatoires, de lectures de livres, etc. 

Nous n'avons pas ici à rappeler les travaux antérieurs et les services 
bien connus de l'auteur. Mais n'eût-il écrit que ce catalogue et le 
grand ouvrage sur les Découvertes en Chaldée fait en collaboration 



JE NATIONALE. 



130 EDMOND POTÏIER. 

avec M. de Sarzec, qu'il aurait déjà amplement mérité de la science. 
Ceux qui ont pu autrefois regretter que M. Heuzey ne se consacrât plus 
tout entier aux études sur l'art grec pour lesquelles il semblait si bien 
fait, con^prendront qOe cette nouvelle orientation de sa vie scientifique 
n'a pas été moins féconde. Dans fanalyse et l'interprétation des monu- 
ments orientaux , ordinairement réservés aux seuls linguistes , il a laissé 
l'empreinte de son originalité personnelle. En appliquant à cette série la 
méthode qui lui avait si bien réussi dans son Catalogue des figurines de 
terre cuite, il a démontré que i'Ttrchéologie peut, aussi bien et parfois 
mieux que l'épigraphie , apporter des arguments précieux pour dater et 
classer des œuvres très anciennes, dont la chronologie restait profon- 
dément obscure et soumise h toutes sortes de vues contradictoires. En 
s'appuyant sur le principe des groupements par style et par région, 
il a pu introduire l'ordre et la clarté dans la masse encore un peu chao- 
tique des nombreux objets de tout genre, révélés par les fouilles de Tello. 

On ne trouvera pas dans ce petit livre les études de détail sur le cli- 
mat, les mœurs, la religion et la suite des événements politiques, qu'on 
peut aller chercher dans de grands ouvrages comme YHistoire des peuples 
de l'Orient classique, écrite par M. Maspero. Le but en est tout autre et 
soigneusement délimité. Les monuments de l'art chaldéen exposés au 
Louvre, et principalement ceux qui proviennent de la mission de Sarzec, 
sont l'unique matière à descriptions et à commentaires ; encore s'agit-il 
seulement des sculptures et des gravures sur métal ou sur nacre , car ni 
les pierres ou briques à inscriptions , ni les cylindres gravés qui constituent 
des parties très importantes de ces découvertes n'ont pris place ici. Mais 
l'Introduction et les notices suffisent à l'exposé d'idées générales dont nous 
chercherons à mettre en lumière l'importance, non seulement pour 
l'histoire de l'art, mais pour la connaissance de la vie sociale et politique 
pendant la haute antiquité chaldéenne. ' " ' '* •• /î"--"! » < : i .' ibo' 

L'auleur prévient, trop modestement, ses lecteurs (Jue Son Catalogué 
est un abrégé du grand ouvrage sur les Découvertes en Chaldée^^K II est cer- 
tain qu'en maints endroits les notices ont reproduit ou condensé le texte 
des Découvertes, et il ne pouvait pas en être autrement. Mais le nouveau 
livre n'a pas le seul mérite de résumer l'ancien. Beaucoup de passages 
ont été revisés , pour en mettre les conclusions d'accord avec les résultats 
les plus récents. Bon nombre de monuments, arrivés en derni^^r lieu 



''' Découvertes en Ckaldée, par E. de fascicules parus de i884. à igoo, chez 
Sarzec. Ouvrage publié par les soins Leroux. L'ouvrage n'est pas encore com- 
de L. Heuzey. Quatre livraisons en huit plètement achevé. 



LES ANTIQUITÉS CHALDÉENNES DU LOUVRE. 131 

ou acquis dans le commerce, y ont pris place. Enfin la composition y 
apparaît plus logique et plus serrée , car il avait été nécessaire , au fur 
et à mesure des trouvailles, d'introduire dans les fascicules du grand 
ouvrage des descriptions nouvelles, des morceaux complétant un en- 
semble, de revenir sur des théories ou des interprétations reconnues 
insuffisantes. Ici rien n'interrompt plus la trame de l'exposition : 
tout concourt à une impression d'ensemble plus ramassée et plus 
forte. 

Enfin ce Catalogue est illustré. Il dispense de recourir à des plan- 
ches qu'on n'a pas toujours sous la main. Il permet une revue rapide 
des pièces les plus intéressantes. On peut être reconnaissant aux dessi- 
nateurs d'avoir su rendre avec adresse le style puissant et rude, parfois 
délicat, de ces très vieilles sculptures, dont l'archaïsme est souvent 
fait pour dérouler le crayon d'un arliste moderne. Rien n'est plus 
difficile que de traduire fidèlement ces physionomies où l'intelligence et 
l'énergie transparaissent sous un air de naïveté un peu bonasse. Les 
vignettes ne sont d'ailleurs qu'un aide-mémoire, qui ne dispense pas de 
recourir, pour une étude attentive, aux grandes planches en héliogra' 
vure des Découvertes. 'iifK.itMjofjf/' h:-..:hui\ à 

Les fouilles faites à Tollo, sur l'emplacement de îa localité ap- 
pelée Sirpourla et parfois Lagash dans les inscriptions cunéiformes, 
qui se trouvait au milieu d'une sorte de grande île formée par les allu- 
vions du Tigre et de l'Euphrate, à peu de distance du golfe Per^ique, 
ont absorbé, avec quelques inten'uptions , mais pendant près de vingt- 
quatre ans, de 18 y 7 à 1901 , la vie de l'homme énergique et actif 
qu'était Ernest de Sarzec. D'abord vice-consul de France à Bassorah, 
puis consul à Bagdad, il est mort ministre plénipotentiaire le 3i mai 
1901, après une maladie causée par les fatigues incessantes au milieu 
desquelles il avait vécu et par les atteintes meurtrières des climats 
chauds ^^'. Il a fini sur la brèche, après sa onzième campagne, pendant 
qu'il en préparait une douzième avec un indomptable courage. Quelques 
mois plus tard, M'"' de Sarzec, qui avait accompagné son mari dans 
tous ses voyages avec cet héroïsme modeste dont les femmes françaises 
ont donné d'autres exemples, succombait à son tour. Nous devons les 
réunir tous deux dans une même pensée de reconnaissance. Le public 
qui promène ses pas nonchalants dans les galeries de nos musées et qui 



^'^ M. G. Perrot a raconté dans un remplie de l'explorateur et ses début» 
article de la Revue des Deux-Mondes dans les découvertes de Telio qui de- 
(i" octobre 1882) ia carrière déjà bien vaient l'iUusti'en; '> "i i; . 



132 EDMOND POTÏIER. 

lit distraitement les noms inscrits sur les pancartes des murs, ne se doute 
pas qu'il a souvent sous les yeux un martyrologe. 

Il y a cinquante ans, tout ce que l'on connaissait de l'art asiatique 
ancien était représenté , à peu de choses près , par les bas-reliefs assyriens 
de Londres et de Paris , par les découvertes de Botta et de Layard dans 
les palais de Khorsabad, de Nimroud et de Kouïoundjik. En remontant 
jusqu'au règne du roi Assour-nazir-pal (ix* siècle avant notre ère), on 
croyait avoir atteint, de ce côté, les bornes de l'antiquité. Au delà du 
X* siècle , on retombait dans la nuit noire des temps ou dans les récits 
plus ou moins légendaires des historiens anciens. Actuellement, grâce à 
M. de Sarzec, on s'élance hardiment jusqu'aux xl* et xlv" siècles pour les 
périodes écoulées depuis les plus vieux rois chaldéens, et cette évaluation 
est elle-même jugée trop modeste par certains orientalistes. L'Egypte ne 
reste plus dans le hautain isolement de ses sept mille ans écoulés. Voici 
qu'à côté d'elle se dresse une rivale, prête à lui disputer la vénération du 
monde. Voici même que se lève une école d'explorateurs et d'archéologues 
qui cherchent en Asie le berceau de la race égyptienne et qui font de la 
civilisation développée sur les bords du Nil comme une descendance de 
la lointaine Mésopotamie'^'. On invoque le témoignage de la Bible et 
les souvenirs des Egyptiens eux-mêmes pour faire venir des plateaux de 
l'Asie ceux qui apportèrent aux indigènes d'une Afrique barbare les 
semences de la vraie civilisation '2'. 

Ces graves problèmes ne sont pas près de recevoir une solution défi- 
nitive , et M. Heuzey, qui a été un des premiers à poser la question des 
rapports entre l'Egypte et la Chaldée , à signaler les monuments qui aide- 
ront à la résoudre'^', n'avait pas, dans son Catalogae , à s'en occuper. 
Mais il est certain que , par cet apport considérable de très anciens docu- 
ments asiatiques, il jette dans la circulation une quantité de faits, d'idées, 
de comparaisons , qui serviront puissamment l'enquête déjà commencée. 
On puisera à pleines mains dans son petit livre pour y trouver des ren- 
seignements et des arguments. 

La base de la chronologie adoptée pour l'étude des objets de Tello est 
fournie par une inscription babylonienne qui , d'après la supputation des 
années assyriennes, fait remonter vers l'an 3 y 5 8 avant notre ère les 

''' Voir iesdeuxlivresdeM.de Morgan, de M. de Morgan, 1897, pages aaS- 

parus en 1896 et 1897, Recherches sur 227. 

les origines de l'Egypte, et les Mémoires ''^' Egypte ouChaldée^danslei Comptes 

publiés par la Délégation en Perse,hero\ix, rendus de l'Académie des Inscriptions, 

1900-1902. 20 janvier 1899; cf. aussi Une villa 

'*' Wiedemann, dans le livre cité royale chaldéenne . 1900, p. 65-68. 



LES ANTIQUITÉS CHALDÉENNES DU LOUVRE. 133 

règnes de Sargon l'Ancien etdeNaram-Sin, souverains de la ville d'Agadé 
et fondateurs de la première unité chaldéenne. Or les premiers monu- 
ments de Tello et les plus anciens princes de Sirpourla sont certainement 
antérieurs à cette date. Nous nous acheminons ainsi vers le quatrième 
millénaire av. J.-C. pour l'époque où la Ghaldée était encore divisée 
en petits Etats rivaux. Le nom de Babylone n'est même pas prononcé, et 
pourtant l'art national se développe avec intensité; le système d'écriture, 
assez compliqué , garde les traces d'un idiome plus ancien. Nous sommes 
déjà loin de la barbarie. Pour atteindre les couches profondes de cette 
civilisation naissante, nul doute qu'on ne doive remonter jusqu'à /i5oo 
et même beaucoup plus haut*'^^ 

La masse d'armes(n° U], en pierre calcaire, de Mésilim, roi du pays de 
Rish, qui compte parmi les plus anciens documents recueillis, prouve 
qu'antérieurement à l'affranchissement de Sirpourla comme principauté 
autonome, c'est-à-dire avant Our-Nina et le xl* siècle, les chefs de la loca- 
lité n'aA'aient que le titre de patési, dont le sens n'est pas encore déter- 
miné nettement, et obéissaient sans doute à un suzerain résidant à l'étran- 
ger. Or cette masse , malgré farchaïsme encore barbare de l'exécution , 
révèle une science de composition , une entente du décor, une ingénio- 
sité dans le groupement des éléments héraldiques dont seule est capable 
une civilisation avancée. Le sommet de l'arme porte un relief représen- 
tant un aigle à tête de lionne, aux ailes déployées, les griffes étendues; sur 
le pourtour sont sculptés six lions , à demi dressés , qui semblent se mordre 
en se poursuivant et qui forment une chaîne ininterrompue autour du 
bloc de calcaire; leurs yeux évidés devaient être incrustés de matières 
colorées. Une inscription d'un caractère linéaire fort ancien, déchiffrée 
par M. Thureau-Dangin , explique que fobjet a été consacré dans le 
temple du dieu Nin-ghir-sou par le roi Mésilim , sous le gouvernement 
d'un patési de Sirpourla. 

Ainsi , plus de quarante siècles avant notre ère , les rouages de l'admi- 
nistration politique nous apparaissent en Ghaldée aussi fortement con- 
stitués qu'au temps de Nabuchodonosor ou de Darius. La science héral- 
dique y use déjà du symbolisme animal que lui ont conservé le moyen 
âge et les temps modernes. L'écriture, qui ne peut manquer, aux origines, 
d'être un pur dessin et de reproduire les objets par un procédé hiéro- 
glyphique , est déjà remplacée par des signes linéaires et conventionnels. 
La sculpture rend l'animal dans la vérité de ses attitudes ; elle invente 

''^ Voir l'article de M. J. Oppert dans les Comptes rendus de l'Académie des In- 
scriptions, 1902, p. 363-365. 



134 :i ; EDMOND POTTIER. 

même des combinaisons fantastiques de formes pour mieux exprimer 
la puissance divine ou royale. L'art industriel, qui suppose un grand 
art, trouve des artifices de composition que ne désavouerait pas un mo- 
derne. Sa technique admet des raffinements, comme l'incrustation des 
yeux, que la Grèce pratiquera et croira peut-être inventer quatre mille 
ans plus tard! Que veut-on de plus pour établir sur des bases solides la 
très haute antiquité de la culture chaldéenne? N'est-il pas é\ddent qu'une 
société en possession de formules si savantes présuppose de longs siècles 
de formation antérieure P ^liuîivH' imjH ■^lij.flH 

Avec Our-Nina et ses successeurs la puissance deSirpouria se développe 
et s'étend. Our-Psina prend le titre de roi, fortifie la ville, y établit un 
grenier d'abondance, une « Maison des Fruits » que M. Heuzey a étudiée 
en détail dans un autre ouvrage '^^ et dont la structure originale devance et 
rappelle les grands horrea des empereurs romains. Cette dynastie se 
maintient avec des fortunes diverses pendant six générations. Our-Nina 
a fait dresser des sortes d'arbres généalogiques , sous forme de tablettes 
sculptées, où nous le voyons figurer, entouré de sa famille (n" 8); ici il 
est debout, portant sur sa tête, comme un modeste manœuvre, la couffe 
des terrassiers et des maçons , symbole de la construction qu'il entreprend 
pour son dieu; là, assis sur un trône, en face de ses enfants debout et 
hiérarchiquement groupés, il fait une libation en l'honneur de son 
patron divin. La figure humaine est traitée naïvement, d'une façon* 
qu'on trouvera peut-être enfantine , mais avec un sens de la réalité et en 
même temps une préoccupation de ïhisioire, un besoin de consigner les 
faits de la vie monarchique, dont l'art assyrien tout entier sera le déve- 
loppement logique. On notera aussi le contraste avec l'art égyptien , où le 
roi incarne Dieu sur la terre et vit de fait avec lui. LeChaldéen, comme 
l'Hébreu, est plus simple et plus humble : sa foi touchante s'humilie 
devant la divinité , dont il se fait le serviteur et l'ouvrier. 

Le petit-fils d'Our-Nina, Eannadou. fut le grand guerrier de la 
dynastie. Les inscriptions de son règne nous le montrent étendant la 
domination de Sirpourla jusque sur les hauts plateaux de fElam. Un des 
monuments les plus précieux de la collection de Sarzec nous fait assister 
à son triomphe sur le roi de Kish. La Stèle des Vautours, dont le nom est 
déjà célèbre dans le monde archéologique , est une grande dalle plate et 
épaisse, haute d'environ 2 mètres, arrondie par le haut, dont les deux 
faces et même les tranches sont couvertes de figures et d'inscriptions 
(n" 1 o). C'est le plus ancien trophée de victoire que nous connaissions. On 

''' Une villa royale chaldéenne, vers l'an âOOO avant notre ère, Lerouï, 1900, 



LES ANTIQUITÉS CHALDÉP:NNES DU LOUVRE. 135 

y remarque encore ce caractère de symbolisme religieux et de réalité 
très précise qui fait l'originalité de l'art chaldéen; c'est un ex-voto aux 
dieux et c'est une page d'histoire militaire. L'artiste s'est efforcé, avec 
tme admirable conscience , de nous faire assister aux épisodes principaux 
de la campagne. C'est , en raccourci et avec des formes plastiques très 
inexpérimentées, le même effort que sur la colonne Trajane ou sur 
notre colonne Vendôme. Dans quatre registres supei^osés on voyait le 
roi perçant de sa lance l'ennemi vaincu, le sacrifice pour célébrer la vic- 
toire, l'enterrement des morts, puis l'armée en marche ayant à sa tête 
le roi sur son char de guerre, le défilé triomphal des troupes foulant 
aux pieds des cadavres ennemis jetés en litière , enfin , planant au-dessus 
de l'ensemble et symbolisant les fureurs de la guerre , une troupe de vau- 
tours qui volent dans les airs , emportant dans leurs becs ou leurs griffes 
des débris humains, des têtes coupées, des bras, des mains arrachés des 
corps. 

Sous cette enveloppe naïve, sous ces bonshommes découpés par un 
ciseau encore inhabile, on sent l'imagination puissante de f artiste qui a vu 
ces scènes de carnage et qui s'elVorce d'en rendre les joies cruelles : le 
piétinement des cadavres , les supplices des vaincus , la folie du sang et 
du meurtre. C'est fOrient déchaîné , non pas avec cette attitude de mol- 
lesse proverbiale qui fait illusion dans une société corrompue et vieillie , 
mais rOrient guerrier et conquérant , qui sera celui des grands monarques 
assyriens, et plus tard celui de Mahomet et de Tamerian. C'est la pre- 
mière apothéose de la guerre, dont la lignée descend jusqu'à nous et dont 
le souffle inspire encore la figure que Rude a montrée hurlant la Mar- 
seillaise dans le beau bas-relief de notre Arc de Triomphe. 

L'autre face contraste avec la précédente : ce n'est plus de ia réalité 
ni de l'histoire; c'est f hommage rendu à ce Dieu des armées que les 
hommes n'ont pas cessé d'invoquer depuis tant de siècles et que chaque 
vainqueur enrôle avec une joie naïve dans ses rangs. Il est de taille colos- 
sale; sa grande barbe, pendant jusqu'à la ceinture, lui donne un air ma- 
jestueux; de la main gauche il élève femblème héraldique de la cité, 
l'aigle à tête de lion élevée sur deux lion.s couchés ; de l'autre , il tient la 
masse d'armes et devant lui est posée une sorte de grande cage ou 
de filet, où se débattent confusément des victimes humaines. Ce sont 
des prisonniers vivants : fun d'eux passe sa tête par une des mailles ou- 
vertes , comme un poulet qui cherche à se sauver. Toute la composition 
est d'une poésie étrange et pittoresque, où se reconnaît l'imagination 
hardie de l'Orient. M. Heuzey en rapproche heureusement le passage de 
la Bible où le prophète Habacuc compare aussi les vaincus aux poissons 



136 EDMOND POTTIER. 

de la mer, pris avec 1 hameçon , ramenés avec le filet et entassés dans la 
nasse. 

Le sens du monument tout entier est précisé par une longue inscrip- 
tion qui couvre les parties libres de la pierre , entre les personnages , et 
dont l'interprétation est due à M. Thureau-Dangin^'l 11 s'agit d'une guerre 
de revanche. Rien de nouveau sous le soleil. Du pays appelé Ghisbân , 
l'ennemi était venu arracher violemment une province à l'Etat de Sir- 
pourla. Dans une campagne victorieuse, Eannadou a repris possession 
du pays conquis ; il le restitue à son dieu Nin-ghir-sou et il fait dresser 
une stèle commémora tive , en forme de borne, pour être plantée sur 
la frontière, devant le fossé de délimitation'^^. Des formules d'impré- 
cations violentes sont dirigées contre ceux qui oseraient franchir le fossé 
et déplacer la borne. 

Sur un grand cône creux d'argile , que le Louvre doit à la générosité 
de M. Noël Bardac, on lit un double plus détaillé, une sorte de copie 
protocolaire du même document'^'. 

11 est aisé de comprendre la haute importance de ces monuments. 
Nous sommes en plein courant chaldéen. L'histoire militaire, l'organi- 
sation sociale, la religion de ces Asiatiques, qui ont vécu environ qua- 
rante siècles avant notre ère , nous apparaissent presque dans la même 
lumière que l'ancienne Egypte. Nous connaissons aussi leur physique, 
leur type au nez busqué , leur taille courte et trapue , leurs armes , leur 
vêtement et en particulier cet ample manteau à longues franges dont 
s'enveloppent les chefs et qui, sous le nom de kaanakès, s'est conservé 
jusqu'à l'époque grecque, peut-être même jusqu'à nos jours dans la 
phlocata des bergers albanais et valaques '*l C'est une brusque et inatten- 
due résurrection de tout un monde disparu. Nous pouvons dire que 
nous pénétrons même leur caractère : c'est une àme farouche , mais pleine 
de sensibilité poétique. Les textes déchiffrés par M. Oppert, par Arthur 
Amiaud ou M. F. Thureau-Dangin , célèbrent le souverain dieu, chantent 
les vainqueurs et maudissent les ennemis avec des accents qui résonnent 

<"' Comptes rendus de l'Académie des ^'' Voir l'article de M. Thureau- 

Inscriptions, 1897, p. 24^0 et siiiv. Dangin dans la Revue d'assyriologie et 

^'' M. Heuzey avait fait exécuter, pour d'archéologie orientale, IV, 1897, p. 87 

l'Exposition de 1900, une restitution et suivantes. 

complète, en plâtre, du monument, qui '*^ Voir l'article de M. Heuzey sur 

permettait d'en comprendre l'ensemble, Une étoffe chaldéenne dans la Revue 

la disposition en registres et les dimen- archéologique, IX, 1887, p. 267, et 

sions. Il y avait fait insérer un fragment dans les Origines orientales, p. 120, 

nouveau qpii appartient au Musée Bri- pi. VII. i t .i' . 
tannique. ' -il'! , 1 



LES ANTIQUITÉS CHALDÉENNES DU LOUVRE. 137 

comme un écho des poésies bibliques. C'est la même exaltation , la même 
fierté , souvent les mêmes ardeurs de vengeance. 

Si nous avons analysé un peu longuement cette composition , c'est que 
la Stèle des Vautours reste dans l'ensemble des découvertes de Tello le 
monument capital, la première et la plus grande page d'histoire que 
nous ait encore léguée l'art oriental primitif. A côté de la Stèle de Na- 
ram-Sin, rapportée de Suse par M. de Morgan ^^^ à côté des reliefs retra- 
çant les campagnes de Sargon et d'Assour-bani-pal , à côté de la frise 
émaillée où M. et M'"" Dieulafoy ont reconnu les Immortels du roi 
Darius, elle prend place au Louvre parmi les représentations les plus 
expressives et les plus pittoresques de la sculpture historique. 

C'est une autre face de l'art chaldéen primitif que nous fait connaître 
un beau monument de la même époque : le vase d'argent ciselé offert 
par le patési Entémèna au dieu Nin-ghir-sou (n" 2 1 8). M. Heuzey a eu non 
seulement le mérite de découvrir sur ce vase les traces de la gravure , qui 
était cachée sous une gangue épaisse , mais il a eu la patience de le net- 
toyer lui-même pendant de longs mois, avec des précautions infinies. Il 
nous a ainsi rendu un objet d'art de grande beauté et il nous a révélé 
en même temps combien le travail au burin sur le métal avait , dès cette 
haute antiquité, atteint une étonnante perfection. 

On observera d'abord que la forme de cette espèce de potiche sans 
anses, montée sur un pied de cuivre à quatres griffes, évoque le sou- 
venir de la céramique chinoise ou japonaise. Des amateurs comme Phi- 
lippe Burty, très versé dans les choses d'Extrême-Orient, en avaient été 
vivement frappés. Est-il permis de rêver une union , à travers le temps 
et fespace, entre les œuvres chaldéennes et celles de la Chine? C'est une 
hypothèse que nul n'oserait, à l'heure actuelle, considérer comme soli- 
dement établie. Mais, par contre, ou peut dire qu'elle n'appartient ni au 
domaine de la pure fantaisie ni à celui du paradoxe. Ce n'est pas la 
première fois qu'on a l'occasion de constater ces affinités entre deux civi- 
lisations qui toutes deux sont orientales et qui ont pu avoir, dans la 
longue suite des siècles, plus d'une occasion de se connaître et de se pé- 
nétrera^'. Les contacts que l'on a constatés entre la sculpture hindoue et 
celle de la Grèce ne sont pas moins curieux ni inattendus t^^. 

•■!;- 

(*) Je renvoie à mon article de la iSgcII, p. i26-i32 , et où j'ai touclié, 

Gazette des beaux-arts, t. XXVIII, 3' pé- avec précautions, à ce délicat problème, 

riode, 1902, p. 22. f^> Voir l'article de M. A. Foucher, 

'''' Je me permets de renvoyer le lec- Sculptures gréco-houddhiques , dans les 

teur à mon article Grèce et Japon qui a Monuments et Mémoires de la Fondation 

paru dans la Gazette des heaux-arts , Pi'ot, VII, 1900, p. 39, pi. V et VI. 

SAVANTS. 18 



158 Mi- I EDMOND POTÏIEH. '"^'^ ' ' 

Mais laissons ià ces vues lointaines pour n'envisager que i'art local, 
dont ce beau vase est l'expression si originale. Le groupement des sujets 
héraldiques y est plus savant encore que sur la masse d'armes de Mésilim. 
Tout autour de la panse du vase, quatre motifs distincts s'enchaînent et 
s'équilibrent, correspondant à l'axe de chacun des quatre pieds donnés 
à la monture; chacun de ces groupes se compose d'un aigle à tête de 
lionne , aux ailes déployées , vu de face , qui , de ses sentes étendues à droite 
et à gauche, saisit la croupe de deux animaux marchant en sens con- 
traire. Deux de ces motifs , identiques , marquent les deux côtés opposés 
du vase : l'aigle lie de ses serres deux lions. Les deux autres compositions 
varient : à gauche, l'aigle lie deux cerfs; à droite, deux bouquetins. 
Pour marquer l'union ininterrompue des figures et les enchaîner dans 
un seul et même rythme, chacun des lions marchant mord à la tête un 
des animaux, cerf ou bouquetin, que cette sorte de ronde circulaire 
amène en face de lui. Sur l'épaule du vase , une autre scène développe 
un système de décor analogue : ce sont sept génisses couchées , tournées 
dans le même sens, de droite à gauche, une patte antérieure repliée sous 
le corps. On croirait voir une de ces zones d'animaux qui , environ trente 
siècles plus tard, se dérouleront sur les parois des cratères corinthiens. 
Le trait est exécuté d'une main très sûre , avec un instrument qui devait 
ressembler à Véchoppe de nos graveurs. L'aigle fantastique est dessiné de 
face , avec une hardiesse que n'imiteront ni les Egyptiens ni les Grecs de 
l'âge archaïque, chez qui la figure de profil est une règle presque sans 
exception. La dédicace, qui est gravée en caractères très soignés autour 
du col , ajoute encore à la valeur de ce précieux monument, en le datant 
et en le rangeant parmi les œuvres les plus anciennes de la Mésopo- 
tamie. 

Chi est surpris de trouver*à cette époque tant de raffinements subtils 
et savants dans la décoration d'une œuvre que nous rattacherions , nous 
modernes, à l'art industriel plutôt qu'au grand art. Un symbolisme 
compliqué, politique autant que religieux, s'y fait jour, et nous ne pou- 
vons guère douter que le langage artistique des Clialdéens n'ait été , à cette 
date reculée, aussi développé que celui des Egyptiens. Le nombre des 
sept génisses couchées se rattache au chiflVe qui est demeuré sacré dans 
toute la civilisation assyrienne et hébraïque. L'antagonisme de l'aigle 
avec les autres animaux caractérise assez clairement la puissance de Sir- 
pourfa s'étendant sur les régions voisines; dans d'autres monuments ce 
groupe revient fréquemment comme le blason de la cité elle-même : tel 
le fameux panneau de pierre qui, sur la porte de My cènes, présente deux 
lionnes dressées. 11 est permis de se demander, à ce sujet, si tout fart 



LES ANTIQUITÉS CHALDËENNES DU LOUVRE. 139 

héraldique , toute la science du blason , dont on a souvent recherché les 
origines en Orient, n'a pas ici sa source primitive. Dans un pénétrant 
article sur les Armoiries chaldéennes de Sirpoarla, M. Heuzey a mis en 
lumière l'importance de cette observation ; il a montré , par exemple , la 
longue descendance de l'aigle à deux têtes qxii, après avoir figuré sur les 
cachets chaldéens, les reliefs de la Ptérie, les suaires arabes et les mon- 
naies tm^ques, flotte encore aujourd'hui sur les étendards russes ^^l J'ai 
pu, de mon côté, faire une démonstration analogue à f Ecole du Louvre 
et prouver que la lionne ou la panthère est souvent représentée avec la 
tête de face ou de trois quarts, par une tradition qui, venue de la 
Ghaldée, traverse l'art de Mycènes, celui de la Grèce ionienne et corin- 
thienne , celui de Byzance et du moyen âge et aboutit même aux temps 
modernes. Ce sont là des survivances où s'affirme la force de ces mille 
liens invisibles qui nous nittachent au passé le plus lointain. 

En somme , toutes les observations que suggère cette partie du Cata- 
logue — et que nous pourrions multiplier — se résument en cette double 
formule : i" recul considérable, dans le lointain des âges, de f époque 
où s'est formée la civilisation asiatique ; parallélisme de cette haute anti- 
quité avec celle de fh^gypte; 2" influence à longue portée, à travers le 
monde connu des anciens et jusque sur le monde moderne, des idées 
religieuses, politiques, artistiques, qui ont pris corps dans cette civilisa- 
tion, iri «; U) 

Après cet archaïsme fécond , reste à examiner la période de complet 
développement et d'apogée, que représentent en particulier les monu- 
ments placés sous le nom de Goudéa. 

; E. POTTIER. 

[Lafin aa prochain cahier.) 



Carl Robert. Studien zar Ilias. Mit Beitrâgen 
von Friedrich Bechtel. Berlin, Weidmann, J901. 

Les lecteurs du Journal Ses Savants sont au courant de îa nouvelle 
phase où est entrée la question homérique depuis les fouilles de Troie , 
de Tirynthe , de Mycènes , de Gnossos. L'idée s'est présentée simultané- 

''^ Monuments et Mémoires de la Fon- rier. Œuvres, édit. Schlumberger, I, 
dation Piot , I, î8g4, p. 7 et suiv. ; P- 9^ [Ohset^ations sur l'aigle à double 
l, iSq5, p. 19 et 38; cf. de Longpé- tête des armes de l'Enpire). 



140 MICHEL BREAL. 

ment à différents savants de contrôler et de commenter l'épopée au 
moyen des données nouvelles fournies par l'archéologie mycénienne. 
L'important ouvrage dont nous donnons le titre en tête de cet article 
appartient au même ordre de recherches. Il vient d'un archéologue hono- 
rablement connu pour d'autres publications relatives au passé héroïque 
de la Grèce. Le livre est dédié à Théodore Mommsen. Pour la partie lin- 
guistique , l'auteur s'est assuré ja collaboration du professeur Frédéric 
Bechtel. 

M. Cari Robert, reprenant une hypothèse de feu W. Reichel, s'est 
demandé si les spécimens d'armes que les fouilles ont mis à découvert 
ne fournissent pas un moyen de dater les différentes parties dont se com- 
pose Y Iliade. En effet, il croit pouvoir établir qu'on distingue chez les 
guerriers homériques deux sortes d'armement : d'une part, le bouclier 
énorme couvrant tout le corps , fait de peaux de bœuf : c'est à ce bouclier 
que se rapportent les expressions é'jt1aÇ,6etov , ravpetrf, ^&v à^ctkériv, 
TvxTai ^6es, etc.; d'autre part, un bouclier en métal, d'un maniement 
beaucoup plus facile et destiné à accompagner la cuirasse et les cné- 
mides, lesquelles n'existaient pas encore dans la première époque. Cet ar- 
mement, M. Robert rappelle ionien, par opposition à l'armement plus 
ancien , qui est dit mycénien. 

A ces deux sortes d'armement correspondraient des différences dans 
les idées, dans les croyances, dans le caractère des dieux et des héros, et 
jusque dans le dialecte. Les notions géographiques , selon M. Robert, ne 
sont pas les mêmes. Le poète prend parti pour d'autres personnages. 
Les épithètes données aux dieux changent. Certaines divinités ont reçu 
de l'avancement. Certains personnages, qui étaient d'abord au second 
plan, passent subitement en première ligne. La généalogie de l'Olympe 
se précise et se complète. Les attributs divins se modifient. Des épisodes 
sont mentionnés qui étaient inconnus à la rédaction primitive. Il y a des 
retours en arrière qui constituent un passé à quelques-uns des person- 
nages. Le poète a connaissance d'autres compositions épiques , auxquelles 
il fait allusion et qu'il résume. 

Bref, une fois qu'on a pour se guider dans la question homérique 
cette distinction des armes , le reste devient plus clair ; on a les éléments 
d'un classement qui permet de distinguer ce qui est ancien (mycénien) 
de ce qui est moderne (ionien). On a enfin ce qu'il faut pour reconstruire 
la Urilias ou Iliade primitive. Cette Iliade primitive était en dialecte éolien , 
à la différence de l'Iliade moderne , qui est en ionien , sauf un petit 
nombre de formes provenant encore de la première rédaction. 

Mais là ne s'arrête point encore notre auteur. Poussant plus Ipin ses re- 



L'ILIADE PRIMITIVE. 141 

cherches, M. Garl Robert arrive à distinguer jusqu'à six Iliades d'époques 
différentes, plus ou moins rajustées et emboîtées l'une dans l'autre. C'est 
donc tout un travail de dissolution et de reconstitution qu'on fait subir ici à 
la vieille épopée ; quelquefois la dissociation va jusqu'à faire des morceaux 
de trois ou quatre vers, qui auraient été tirés de leur place et qu'il s'agi- 
rait de replacer ailleurs. Pour aider le lecteur à se retrouver, M. Robert 
donne à la fin de son volume une concordance où , en regard de l'ancienne 
numérotation des chants et des vers, il place la nouvelle. En étudiant 
cette concordance, on peut constater que l'épopée a été soumise à une 
vivisection sérieuse. 

Il y a évidemment ici un grand effort auquel il faut en tout cas rendre 
hommage; mais les objections se présentent en grand nombre. Sans 
descendre au dernier détail, voici quelques-unes des réflexions cju'on 
peut faire à ce sujet. 

En premier lieu, le point de départ est sujet à contestation. S'il y a 
deux sortes d'armement , cette différence peut-elle servir de base à un 
classement chronologique? Pense-t-on que l'armement ionien fut un tel 
progrès que l'ancien outillage ne put se maintenir? Les changements 
dans l'antiquité ne se faisaient pas avec une telle promptitude : le texte 
parle tour à tour, et sans avoir l'air d'y mettre une différence , des ^aX- 
xrfpea rev^ea et des TffévTe tg1v)(es. On devrait croire, par exemple, 
qu'Achille , le héros par excellence , était à la mode mycénienne ; et , en 
effet, il dit quelque part qu'à défaut de son bouclier, un seul — celui 
d'Ajax (l'homme des sept peaux de bœuf) — pourrait lui convenir. Néan- 
moins nous apprenons plus loin qu'en prêtant à Patrocle sa propre ar- 
mure , il lui avait prêté une armure très ajustée , laissant à la mort un seul 
passage, à l'endroit où la clavicule part de l'épaulerai 

Cependant M. Cari Robert est si sûr de ces questions, il est si fami- 
lier avec la manœuvre des deux boucliers , qu'il remarque quelque part 
qu'Ajax, un certain jour, met trop de temps à revêtir son armure, que 
par conséquent il ne peut être parlé de la vieille targe , qui s'attachait 
par une simple boucle, et que nous avons affaire cette fois à l'armement 
nouveau, plus agencé et plus compliqué. Ailleurs, où les faits ne con- 
cordent point parfaitement avec son hypothèse, il admet que les vers 
ont été « ionisés ». Au besoin , il corrige lui-même le texte : les expres- 
sions bien connues evxvrffxtSes , )(aXxo)(^tTûfvss sont remplacées par d'autres. 
Au chant 1 , dans l'allocution de Chrysès , au lieu du vers 

krpeîiai re xai iXXoi èijxvijfithes kx^atol, 

'') Iliade, XXII, 324. > 



142 MICHEL BRÉAL. 

il corrige : ' > - rio 

correction, ajoute M. Robert, d'autant meilleure que c'est ^.yaj^t, ^ut 
aux princes que le discours s'adresse. ., ,,.. ,,. ; ,..» ...i. 

Il est une auti^e correction qui s'impose souvent dans le cours de ces 
vingt-quatre chants. C'est celle du verbe B^cjptj'aarcj. En effet, ^-o^ptfaasaOou 
signifie « se couvrir la poitrine » , puisque ^éptj^ est la poitrine. Le verbe 
a pris l'acception générale « s'armer », à peu près comme il est arrivé en 
latin pour armare , lequel est un dérivé de armas « épaule ». Mais cette 
acception ne peut convenir que pour la cuirasse , non pour une protec- 
tion telle que l'ancien bouclier. En conséquence, s'il est dit d'Achille 
qu'il a armé ses Myrmidons : ;,,,,> i>. 

Mvpnihôvcts S'àp' èTTOixôfxsvos Q-<i>pr}^ev k^iXXeis, 

M. Robert aura soin de corriger cet ionisme et de dire, par exemple, 
xéarfiïia-sv. 

J'ai dit ailleurs les graves objections , les objections de principe que 
j'aurais à présenter '*'. L'Iliade est une œuvre d'imagination qui ne décrit 
pas les mœurs et les usages du temps présent , mais ceux d'une époque 
lointaine et d'une civilisation idéale dont les.éléments sont fournis au 
chanteur par une longue tradition poétique. En supposant même que le 
poète mêle des souvenirs de difierentes époques , il le fait sans ordre. On 
se trompe pareillement en supposant que la composition de ïlUade se ré- 
partit sur un si long espace de temps qu'on peut, rien qu'à f étudier, 
suivre les transformations survenues dans l'histoire de la culture grecque. 
Une œuvre pour laquelle il aurait fallu des siècles présenterait de tout 
autres discrépances. Ceci me rappelle qu'un autre savant, cherchant de 
son côté à dater les chants de ï Iliade, croit en avoir trouvé le moyen 
dans la façon dont sont traités les morts. Comme dans les premiers vers il 
est parlé de cadavres devenus la proie des oiseaux et des chiens , il pro- 
pose d'écarter dans la suite du poème , comme suspects d'interpolation , 
tous les passages où il est paiié d'enterrement et de bûcher ! 

Laissons maintenant la question d'armement, et passons à un objet 
plus familier à de simples philologues. Voyons en quoi fétude de ia 
langue peut aider à distinguer différentes couches dans l'ihade. 

M. Robert croit que le plus ou moins de facilité qu'il éprouve à trans- 
porter les vers du dialecte ionien au [dialecte éolien peut servir de ren- 



''^ Voir la Revue de Paris du 1 5 lévrier i goS. 



L'ILIADE PRIMITIVE. 143 

seignement. S'il n'a aucune peine à faire cette transposition , c'est qu'il 
tient le texte originai ; nous sommes alors sur le sol de l' Vrillas. Si , au 
contraire , il y a des vers qui résistent à la transposition , c'est que nous 
avons affaire à une partie moderne, composée en dialecte ionien. Tel 
est le critérium qui nous est proposé. 

L'idée que les poèmes homériques auraient été composés en éolien n'a 
rien d'inadmissible. Elle n'est d'ailleurs pas nouvelle; la première sug- 
gestion vient de Ritschl et de Sayce. La même idée a été ensuite reprise 
et développée par Fick , qui l'a longuement soutenue , et qui y est encore 
revenu tout récemment. Idée plausible, je le répète, qui peut s'autoriser 
de ce qui s'est passé au moyen âge , où trouvères et copistes n'hésitent 
pas à transporter d'un dialecte dans un autre les chants qu'ils imitent 
ou les documents qu'ils copient. Mais c'est sur le plus ou moins de dif- 
ficulté à faire la transposition qu'on peut éprouver des scrupules. Nous 
sommes évidemment en présence d'une expérience très personnelle , et qui 
peut varier d'un savant à un autre. Il serait un peu téméraire d'en 
exagérer la valeur. 

D'autant plus qu'il s'agit de menus changements qui ne présentent 
jamais de sérieuses dilïicultés. Cela se réduit, au fond, à trois points : 
1* le rétablissement en éolien du digamma; i° la particule xé ou név 
substituée à av, eîs substitué à ès\ 3" la guen^e faite aux verbes en aKco, 
comme ^evyéa-xco, àita.yysk\éaK(0. 

Sur ces verbes, considérés bien gratuitement comme des ionismes, je 
me suis expliqué ailleurs '^', et j'ai montré qu'il y faut voir tout autre chose 
qu'une particularité dialectale. En ce qui concerne la présence ou 
l'absence du digamma , l'on fera peut-être bien de ne pas fonder là-des- 
sus un système. Nous voyons que dans une seule et même inscription le F 
est tantôt marqué, tantôt omis. On sait que dans son édition d'Homère, 
le philologue Immanuel Bekker a rétabli cette articulation partout où 
le vers le permettait. Or il a rencontré deux cent soixante-dix endroits 
ne se laissant pas corriger, mais non pas plus à proportion dans ï Odyssée 
que dans Y Iliade , ni dans un chant plus que dans un autre. On en peut 
conclure qu'à l'époque homérique le F est déjà en voie d'affaiblissement, 
et qu'au moins en certains mots il ne s'imposait pas nécessairement. 

11 reste la particule âv, qu'avec la fluidité de la rédaction homérique, 
avec la richesse et la variété des désinences grammaticales, il est toujours 
possible de remplacer. 

Pour fixer les idées du lecteur à ce sujet, et pour lui permettre de 

\ . À} iilMM m .l'.-y—.r'f ■ !.■<<!■,»■■.;.,. 



144 MICHEL BREAL. 

juger par lui-même cet essai de restitution, je transcris les vers 226-232 
du premier chant de Y Iliade, selon le texte de M. Robert-Bechtel , en 
priant le lecteur d'en rapprocher le texte habituel. 

FotvôSapss, xvvos ÔTnrar' éx^œv, xpahlav S' èXâ(poto, 
OÔTS -otot' eis TSÔXefxov ifxa Xàois' oppiâdrj{iev 
Oixe ï.à'xpvh' i(teva,t trilv àptcr1ijs(T<Tiv A;^a/&)v 
TérXaxas Q-vfXMi • tô hé toi xàp feiherai éftp.ev. 
H tsôXv Xuiôv èali xarà crlpàTOv elpvv k/^adûv 
Awp' àifvàypYiadai , 6s tis (réOev ivTia feiTrrjt. 
* ^' AapiôSopos paaiXevs , èiiel oÙTihivoiai Favéuraeis' 

H yâp X, Arpetha , vvv it/iata "kta^àtraio. 

1 

Quelques changements à l'intérieur du mot, une autre désinence de 
l'infinitif, âv remplacé par xe, à cela se borne la transposition. Il y a là 
un exercice de linguistique plus que toute autre chose. Les dialectes 
populaires, tels qu'on les trouve dans la réalité, tels qu'on peut les 
étudier dans certaines inscriptions, sont bien autrement remplis d'ex- 
pressions sai generis , soit archaïsmes , soit néologismes. La transformation 
étant réduite à si peu de chose , il est difficile de croire qu'aucun passage 
de VIliade y opposerait une résistance sérieuse. 

Je viens maintenant à une critique plus grave, car elle touche au 
fond du poème. M. Cari Robert, après Lachmann, Niese, Schultz et 
beaucoup d'autres , prétend ramener ï Iliade à ses proportions primitives. 
Il veut en faire expressément le poème de la Colère d'Achille. En eftet, 
le premier vers de X Iliade nous dit : 

Mrjviv àsiZs, ©-sa. , , 

Il ne dit rien de plus. Tout ce qui n'est pas la Mênis, étant en dehors 
de cette annonce primordiale, doit donc paraître suspect. Disparaissent 
de cette façon environ vingt chants sur les vingt-quatre. Les scènes les 
plus importantes soit sur la terre , soit dans le ciel , sont coupées. Il n'est 
plus question ni d'Hélène montrant l'armée grecque à Priam, ni des 
querelles de Zeus et d'Héra, ni de l'intervention d'Athèna et d'Aphrodite, 
ni des exploits de Diomède, ni de quantité d'autres épisodes célèbres. 
On supprime en outre le dénouement : il n'est plus question de Priam 
allant demander à Achille le corps de son fils. Le poème doit finir avec 
la mort d'Hector, cette mort mettant fin à la Colère d'Achille. 

h' Iliade, chez M. Cari Robert, tient en douze jours et prend 
2,1 46 vers. Outre la scène du commencement, elle comprend le songe 
d'Agamemnon, la défaite des Grecs, la mort de Patrocle, le retour 
d'Achille au combat, la mort d'Hector. Si l'on demande les raisons de 



L'ILIADE PRIMITIVE. 145 

ce grand abatis, nous venons de les donner, elles sont dans le mot 
mênis. Ce qui n'est pas annoncé ne doit pas se trouver dans le texte. 

M. Cari Robert n'est pas le seul ni le premier qui ait pratiqué cette 
coupe sombre dans l'épopée. Pour M. Niese , qui est cependant un juge 
sagace quand il s'agit des théories d'autrui, il doit subsister seulement 
six personnages : Achille, Agamemnon, Ulysse, Ajax, Patrocle et Hector. 
Tout ce qui ne sert pas à la colère et à la vengeance est élagué. Il faut 
convenir que cela éclaircit beaucoup l'action. On a encore d'autres 
essais de simplification. Pour M. Schultz les seuls chants primitifs sont : 
1, IX, XI, XV et XVL Pour M. El. Hugo-Meyer ce sont: I, XI, XV et 
XVIII. Kammer relie immédiatement I à XVIII. On regrettera peut-être 
les adieux d'Hector et d'Andromaque , et quelques autres épisodes de 
même valeur, mais la logique exige ces sacrifices. On ne peut s'empêcher 
de se demander ce qu'eussent dit ces mêmes philologues, si ailleurs 
que parmi eux, par exemple en France, quelque critique s'était avisé 
d'arranger ainsi fépopée grecque . . . Ceci nous reporte à une autre 
époque. Il se trouve, en effet, qu'au xvii* siècle, lors de la célèbre 
querelle des anciens et des modernes , des essais analogues ont été pro- 
duits. Les mêmes discussions s'étaient élevées entre Lamotte, l'abbé 
Terrasson , Desmarets , le P. Le Bossu , avec cette différence que là où 
l'on retranche aujourd'hui au nom de l'archéologie, ces savants con- 
damnaient au nom du goût. L'abbé Terrasson trouvait que le style d'Ho- 
mère était « rempli de bourre ». Lamotte , en i 7 1 3 , avait bravement sabré 
« les longueurs ennuyeuses », et fait paraître une Iliade en douze chants. 
Ces tentatives ne purent alors convaincre la majorité du public éclairé. 
Il est à présumer qu'il en sera à peu près de même aujourd'hui. 

Pour revenir à M. Cari Robert, ce qui le distingue des critiques pré- 
cédents, c'est qu'il connaît les raisons et les habitudes des interpolateurs. 
Il sait, par exemple, que les morceaux X A3i et Z ^07 sont du même. 
Il sait que six poètes ont apporté leur œuvre et contribué à Y Iliade telle 
que nous l'avons. Ils ne sont pas du même caractère : l'auteur de « la 
seconde Iliade » a quelque chose de pathétique et de sentimental , celui 
de « la troisième » avait beaucoup voyagé et aimait à faire montre de son 
savoir. Parmi ces divers rédacteurs il s'en est trouvé « au moins un de 
grande capacité et d'un éminent talent de composition » (p. 373). 

Quand la critique en vient à ce point de pénétration et fait preuve 
d'organes d'une telle sensibilité , il ne reste plus qu'à la laisser faire , sans 
essayer de la suivre. Nous nous contenterons de faire observer que la 
plupart de ceux qui se sont attaqués à ce problème ont changé d'avis une 
ou deux fois dans le cours de leurs recherches. Nitzsch , qui avait dé- 



'9 

IMPHIUEItlE ICATIOKAl 



146 MICHEL BREAL. 

montré avec le plus d'apjiareil que Y Odyssée et Y Iliade ne pouvaient être 
du niénie auteur, ses* enstùte détaché de sa première opinion. Helbiig, 
sar piosieurs. peints,, a dmangé «Tavis é^ ia pFemière édition à la deu- 
xième. C'est sans doute la raison aiissi pour la^quieHe Wolf , après avoir 
lancé ses Proté(jomènes dans le monde, n'y est point revenu, (^loioiqu'il 
ait vécu emcore près de trente ans. 'ît? )>!'*( j /. 

Qu'il y ait des ntorc^aïax étrangers ayant priis place dans VlUade, per- 
sonne, je suppose, Be le mettra en doute. On peut, sans être taxé de 
témérité, sacrifier l'expé^dition deDoïon, d'ailleurs si pleine d'un driuna- 
tique intérêt. Tout le monde sera disposé à retrancher l'épisode des 
Fleuves, qui a déjà l'air d'un exercice d'école, et celui des Jettx en l'hon- 
neur de F^atrocte, dont l'origine récente saufte aux yeux. Mais, encore 
faut-iî , en ces suppressions , apporter quelque méthode. On admettra pèus 
Aod'ontiers l'interpolation d'un morceau entier que l'insertion de petits 
bouts de vers. Cesmorceaiix ajoutés se trouveront principalement, comme 
il est nattorel, vers la fin du poème. Mais admettre, convoie on ia fait^ 
qu-e le chant Xt se compose de dix-huit fragments, que le chant XIV 
en contient vingt-quatre , faire de la vieille épopée une OHivre de mar- 
cpieterie, c'est aller eorttre tourte vraisemblance. u. r'<u:'<iv J .^Jinh 

11 s'est pix)duit depuis trente ans comme une émulatiwfi éonts^iense' 
d'é»iondage , telle qu'il en prend quelquefois à des servileui^ trop zélés. 
Si un passftge ne se rattache à rien , il est suspect ; s'il se réfère à un passage 
précédent , c'est qia'il vient de ià , et est plus suspect encore. S'il y a con- 
tradiction, la fraude est manifeste; s'il y a accord, f imitation saute aux 
yeux, et f on reprend finterpolateur pour sa maladresse. Mais le morceau 
retranché entraînant quelquefois le départ d'autres msorceaux jugés néces- 
saires , le critique est obligé de rétablir un peu plus loin ce qu'il avait 
d' abords supprimé. «Jeu sans règle et sans joie, dit quelque part un autre 
savant moins porté pour ce genre d'exégèse, où Ton opère selon des prin- 
cipes que n'admet pas le voisin , pour aboutir à un résultat qui ne satis- 
fait personne ! » 

Nous arrêtons ici cette analyse de l'ouvrage , d'ailleurs considérable , de 
M. Garl Robert. Nous avons exposé réceinment l'idée totalenaent diffé- 
rente que nous nous faisons de la genèse de ïllktde. 11 n'est donc pas 
surprenant que sur les questions accessoires nous ne puissions être d'ac- 
cord. Mais nous dirons en terminant qu'on aura rarement recours à ce 
grand travail sans y prendre quelque renseignement utile, quelque intéres- 
sante suggestion. 

MicHiL BRKAL. 



HERON D'ALEXANDRIE. 147 

HElîoWrs''ALÈfÀ'NI)r{WTÛPTeêÀ QVAS SVPERSVNr OMNIA. VoL. îll. — 

Hérons von Alexanâiia Vermessumjslclire und Dioptra, griecliisch 
unddeutscli von Bermann Schône. — Leipzig, Teubner, igoS. 
(BiLliotheca scriptorum graecorum et romanoriim Teubne- 
riaiia.) ,:,,; 

PREMIER AllTliCl4£.- i' 

- 1. C^st sur le premiex des deu^ ouvra^ers 'contenins dans oe volume 
que je voudrais appeler l'att-ention ; car il iie s Agit de rien moins que 
de l'édition princeps d'un traité oo^ïiiplet en trois libres , les Msxpixoi de 
Héron , retix)uv« en 1896 par R. Schône dans un manuscrit du xi" siècle 
de la Bibliothèque du Sérail de Con-stantinople , et, en véa^ité, il y a 
plus de deuK siècles qu'il n'a jms été pwblié de document aussi important 
pour l'histoire de la mathématique grecque, - > 

Mxiis a\^nt d'en parler, je ^présenterai «ne remarque d'un ordre géni- 
tal. R. Schône ïiurait oertaioement pu s'acquitter, à la satisfacrtion de 
tous , de ia tâche d'éditer le texte qu'il avait découvert ; il a voulu eti 
iaissiw l'honneur à son fd s. Celui-ci, dans le prolégomène (p. xxi), se 
«qualifie de v hontio grammaticus iwathematices parwm peritus », et dit 
qwe la oorrection des écrits de ce genre est à la fois facile et difficile : 
facile, parce qwe le vocabulaire est très restreint et le langage technique 
soumis à des habitudes régulièiTs^ difficile, parce cjue le sujet en est 
étranger mix études de la plupart des philologues. Mais, quand il semfele 
prévoir que son travail donnera matière à de nombreuses observations 
critiques , Hermaon Schône est ceatainement trop modeste , et son exemple 
me paraît prou>^r précisément qu'une préparation mathématique so- 
ciale n'^st point rnécessaire pour publier des textes grecs inédits d'arith- 
métique ou de géométîie. 

Sans doute, il reste à glaner dans son apparat critique; mais on ne 
recueillera guère que des corrections ou des conjectures de pur détail 
philologique, rien qui soit véritablement importïmt pour le sens général , 
rien qui rétablisse une pensée obscure ou défigurée. Or de quelle édi- 
tion frinceps , pour un écrit non mathématique de cette étendue , peut-on 
porter un jugement aussi favorable ? Ajoutons que le manuscrit est de la 
main d'un copiste forant , ne comprenant pas ce qu'il écrivait , com- 
mettant , jKtr suite , de nombreuses erreurs et laisfsant , de place em ^aoe , 
à combler de petites lacunes, 

Sims doute encore , pour se proposer de donner un texte grec mathé- 



148 PAUL TANNERY. 

matique inédit , il faut avoir un peu de goût pour les mathématiques et , 
par conséquent , en avoir acquis une légère teinture. Mais , en général , il 
suffit de posséder les connaissances très élémentaires que devrait avoir en 
France tout bachelier es lettres, et pour les sujets plus difficiles, une fois 
le texte débrouillé et traduit, il sera toujours aisé de recourir à un mathé- 
maticien, même non helléniste, car alors il sera précisément intéressé 
par le sujet. D'un autre côté, il est naturellement essentiel de se familia- 
riser avec le langage technique des mathématiciens grecs, et il est très 
vrai que, faute d'études suffisantes dans ce sens, des philologues, d'ail- 
leurs illustres, ont fait jadis quelques travaux assez malheureux. Mais, 
aujourd'hui, les éditions critiques de Heiberg et de Hultsch ont singulière- 
ment facilité ce côté de la préparation ; en particulier, ï Index grœcitatis , 
dans le Pappns de ce dernier savant , est un véritable thésaurus qui suffit 
à tous les besoins pour la géométrie. 

En fait, je suis convaincu qu'actuellement pour un jeime helléniste, 
désireux à la fois de se former la main et d'entreprendre une œuvre utile , 
il n'y a point de tâche préférable à l'édition critique d'un texte mathéma- 
tique. C'est par là qu'il peut le mieux s'exercer à la pratique des règles de la 
philologie et de la paléographie , et qu'il a le plus de chance , s'il débute par 
étudier un manuscrit vicieux ou une édition défectueuse , d'éprouver la 
vive satisfaction que j'ai ressentie , pour ma part , plusieurs fois , en travail- 
lant à mon Diophante, de voir confirmer, par le manuscrit optimœ notœ, 
une correction grave ou la restitution littérale d'une lacune d'une ou deux 
lignes. C'est enfin de cette façon qu'il s'habituera le mieux à distinguer 
les bévues véritables des copistes, qu'il faut corriger en tout cas, des 
fautes de lecture qui exigent la restitution du texte de l'archétype; et 
ainsi il reconnaîtra, par sa propre expérience, la supériorité, en prin- 
cipe, de la critique conservatrice sur la critique conjecturale. 

Il y a encore aujourd'hui tant de textes mathématiques à faire con- 
naître ou à rééditer que ce sont les ouvriers qui manquent pour la 
besogne , et peut-être, à ce point de vue, les lignes qui précèdent ne seront- 
elles pas inutiles. Mais qu'il me soit permis de citer ici un exemple qui 
m'est personnel , pour bien montrer avec quel degré de sûreté on peut 
désormais établir un texte de ce genre. 

Mon premier travail d'helléniste, inséré dans la Revue de philologie 
de 1 885 , est un article : Notes criticiaes sur Domninos, où je proposais, à 
un texte édité par Boissonade, une série de corrections fondées soit sur 
f autorité des mianuscrits, soit sur des conjectures personnelles. En iBg-y, 
dans les Jahrbûcher fur Philologie (p. Soy-ô i i), Fr. Hultsch, qui n'avait 
pas connaissance de cet article, et ne disposait d'aucun manuscrit, refai- 



IlÉUON D'ALEXANDRIE. 149 

sait ie même travail de critique, et retrouvait identiquement toutes les 
corrections que j'avais proposées , et pas une de plus , si l'on en excepte 
trois ou quatre d'ordre purement grammatical , dont je m'étais volontai- 
rement abstenu, car j'estime que pour les auteurs dont la langue n'est pas 
parfaitement connue , il est préférable de laisser subsister certaines incor- 
rections de ce genre et de ne pas leur apj^liquer rigoureusement, en 
dehors des fautes évidentes, la norme de l'usage classique. En tout cas, 
je ne crois pas qu'on trouverait, sur un sujet non mathématique et sur 
un texte aussi étendu , un accord aussi complet que celui qui existe entre 
l'article de Hultsch et le mien. 

2. Mais s'il en est heureusement ainsi pour la philologie dans le do- 
maine des mathématiques, la haute critique n'y jouit certainement pas 
des mêmes avantages spéciaux, et, là comme ailleurs, en l'absence d'un 
document nécessaire, elle peut inutilement dépenser toutes les ressources 
de l'érudition et tous les efforts de la sagacité la plus hardie ou la plus 
prudente, sans arriver à soupçonner la vérité. La question héronienne 
demeurera sans doute, dans l'avenir, un remarquablB exemple, sinon une 
leçon à cet égard. 

Au commencement de ce siècle (voir Fabricius, éd. Harles, IV, p. 28/1 
et suiv. ) , on admettait l'existence de trois mathématiciens ayant porté le 
nom de Héron : le premier, Héron d'Alexandrie, qu'on plaçait vers 200 
avant Jésus-Christ (au temps d'Apollonius de Perge), était bien connu 
comme auteur des UvevfxaTixd, des ACTOixaroiroiririxoL , des BsXoTtotrt- 
Tixdi , etc. , édités notamment dans les Veteres mathematici de Thevenot. 
On savait qu'il avait écrit d'autres ouvrages considérés comme perdus, 
en particulier des Mjjp^ar/xa, dont Pappus avait conservé quelques frag- 
ments , et des Mexp^xa, mentionnés par Eutocius. Un de ses ouvrages 
enfin, le Ilepi SiSiripaSy était resté inédit ^^l 

Un second Héron avait professé les mathématiques à Alexandrie dans 
la première moitié du v' siècle de notre ère et était connu comme maître 
de Proclus. Fabricius lui attribuait un Commentaire sur l'Introduction 
arithmétique de Nicomaque, mentionné par Eutocius (mais sous le nom de 
Héronas, et non pas de Héron). 

Enfin ie troisième Héron, dont Barocius avait publié en latin une 
Geodœsia et un livre de Machinis bellicis , était reconnu comme ayant vécu 
au plus tôt au vu" siècle de notre ère. On lui attribuait de préférence 

^'' Ce traité a été d'abord traduit en p. lôy-SSy), en i858. H. Schône a 

italien par Venturi (Bologne, i8i4), utilisé pour sa réédition le célèbre ms. 

puis édité en grec par Vincent dans les suppl. gr. 607, entré à la Bibliothèque 

Notices et extraits (t. XIX, a' partie, nationale depuis i858. 



150 PAUL TANNER Y. 

divers autres opuscules, en général inédits et à peine examinés, qui por- 
taient aussi dans les manuscrits le nom de Héron et qui concernaient soit 
l'art militaire, soit la géométrie. Cependant Montfaaicon avait tiré de ces 
derniers des tables métrologiques , publiées dans le tome I des Anaiecta 
Grœca { 1 668 ) , et qui renfermaient des données paraissant bien remonter 
aux environs du commencement de l'ère chrétienne. J ■' ■>!> <'<<' 

Telle était la situation , lorsque la classe d'histoire et de tittéfature an- 
cienne de l'Institut proposa , pour l'année 1816, la question suivante : 
ExpHqner le système métrique d'Héron d'Alexandrie et en déterminer les 
rapports avec les autres mesures de longueur des anciens. 

Ainsi se posa sur le terrain métrologique (et, par suite, en rapport 
étroit , semblait-il , avec l'ouvrage perdu des Merp/xa') la question héro- 
nienne , dont je vais succinctement rappeler les principales évolutions. 

Le prix de l'Institut fut décerné à Letronne , qui cependant ne publia 
pas son mémoire. Il ne fut édité qu'en i85i, après sa mort, par Vin- 
cent^^^. Letronne avait particulièrement visé la reconstruction du système 
métrique des Egyptiens ; il attribuait au second Héron les opuscules géo- 
métriques dont provenaient les tables métrologiques. 

Trois ans après l'ouvrage de Letix)nne , paraissaient , dans les Mémoires 
de divers savants (t. IV, i854), les Recherches de Th.-H. Martin sur la 
vie et les écrits d'Héron d'Alexandrie et sur tous les ouvrages mathématiques 
grecs qui ont été attribués à un auteur nommé Héron, Martin éliminait dé- 
finitivement le second Héron, qui, très probablement, n'a jamais rien 
écrit; il déterminait la personnalité du troisième Héron, prouvait qu'il 
avait vécu à Constantinople et (après Ideler) qu'il n'était pas antérieur 
au \^ siècle. Toutefois il ne put établir solidement que cet auteur se soit 
réellement appelé Héron et , quoiqu'il l'ait su rendre vraisemblable pour 
un demi-siècle, ce point doit être aujourd'hui remis sérieusement en 
doute. 

Quant au premier Héron , Th.-H. Martin en rabaissa l'âge vers la pre- 
mière moitié du i*' siècle avant notre ère et le considéra comme l'auteur 
réel des divers écrits géométriques portant son nom et regardés jus- 
qu'alors comme byzantins ; il admit du moins que Héron aurait composé 
un ouvrage très considérable de géométrie, intitulé les Merptxa, et que 
les écrits en question en auraient été extraits plus ou moins fidèlement. 
Dès lors les tables métrologiques devaient de même remonter à Héron 

''^ Recherches critiques, historiques et égyptien, — Ouvrage posthume de M. Le- 
géotpraphiqaes sur les fragments d'Héron troime ,revu.pwr A.~J.-H. f^inoait. (Pari*, 
d'Alexandrie ou du système métrigae i85i.) 



HERON D'ALEXANDRIE. 15-1 

d'Alexandrie, sauf tes interpolations et tes remises à jour naturelles dans 
un ouvrage destiné à l'enseignement pratique. 

Les. conclusions du remarquable mémoire de Th.-H. Martin rencon- 
trèrent, sauf des divergences secondaires, l'assentiment unanime et 
furent considérées comme définitives. C'est ainsi qu'elles forment, en 
réalité , le point de départ des importants travaux de Friedrich Huksch , 
qui, en i864t éditait à la fois ses Heronis Alexandiini ^eometricorum et 
stereometricorum Reliqaiœ (Berlin, Weidmann), recueil des débris sup- 
posés du grand ouvrage dont Martin avait admis l'existence, et le pre- 
mier volume de ses Metrologicoram scriptoram Reliqaiœ (Leipzig , Teubner) , 
dans les prolégomènes duquel il traite de l'âge des tables métrologiques 
héroniennes et de l'origine des diverses données qu'elles renferment. 

Les résultats auxquels cette discussion l'a conduit ont été reproduits 
dans sa Griechiscke and rômische Metrolog,ie et sont ainsi devenus clas- 
siques. Tout compte fait, Hultsch, tout en complétant sur des points 
essentiels le travail de Martin, ne s'écarta guère de lui que pour re- 
monter d'un deoii-siècle environ l'âge où avait dû vivre Héron; pour 
soutenir que les Merpixai n'avaient dû former qu'une partie du grand 
ouvrage supposé, dont le titre aurait plutôt été TscofjLSTpoûfisva; pour 
affirmer ce dont Martin doutait encore passablement , à savoir l'authen- 
ticité originelle d^s tables métrologiques. 

En 1860, Miller [Moniteur du iS mars), qui, l'année précédente, 
avait pénétré au Vieux Sérail, signalait particulièrement trois manu- 
scrits grecs de la bibliothèque , dont un contenant des écrits de Héron 
d'Alexandrie. Mais il se contentait d'ajouter qu'il serait important de le 
comparer avec une édition de ce mathématicien et surtout avec le mé- 
moire de Th.-H. Martin. S'il eût seulement relevé les titres, débuts et 
fins des divers ouvrages et parties d'ouvrages , la comparaison avec f édi- 
tion de Hultsch aurait fait immédiatement reconnaître l'existence des 
Msrpixct dans ce miinuscrit. Mais la notice de Miller, quoique reproduite 
dans ses Mélanges de littérature ^ectf^e ( 1 86^ , préf. „ p. v) , ne provoqua 
aucune recherche immédiate. i,fii..n .'>oH <<, 1 

En 1.875, Moritz Gantor publiait ses R&mischen Agrimensoren , dont 
il a reproduit depuis la substance dans le premier volume de ses Vorle^ 
sangen. L'iMustre historien des mathématiques développe la conception 
suivante. Héïon a recueilli les diverses formules métriques en usage de 
temps immémorial sur les ïives du Nil; il a corrigé celles qui étaient 
fautives,, ainéiioi'é les a^praximations trop gros^ères,, introduit, en un 
mot , dans la géométrie pratique les résultats de la science d' Archimède., 
Des déeouvectes. importantes, notamoaaent celle de la formule dite hérOf. 



152 PAUL TANNERY. 

nienne, pour la mesure de Taire d'un triangle en fonction des trois côtés 
(S = \/p(j5 — a) [p — h] [p — c)), ne peuvent lui être contestées. Héron 
apparaît ainsi comme le dernier en date, mais au moins comme le 
digne héritier des grands géomètres de la première période alexandrine. 
Toutefois , de son œuvre , compilée pour l'enseignement pratique , on tira 
aussi bien les formules inexactes des anciens Egyptiens que les formules 
nouvelles de la science grecque , et c'est ainsi qu'on retrouve côte à côte 
les unes et les autres , soit dans les écrits des agrimenseurs romains , les- 
quels procèdent de Héron sans le citer, soit dans ceux des géodètes 
byzantins , qui ont conservé son nom en tête de leurs rédactions. Cantor 
se montre d'ailleurs convaincu de la fidélité relative de la tradition manu- 
scrite chez ces derniers à partir d'une date déjà ancienne; c'est ainsi 
qu'il fait remonter au iv* ou au v* siècle au moins les additions expressé- 
ment mises sous un autre nom que celui de Héron dans les écrits qui 
lui sont attribués. 

3. En 1894, dans la seconde édition du premier volume des Vorle- 
sungen ûher Geschichte der Mathematik, Cantor pouvait toujours main- 
tenir les mêmes conclusions. Cependant se dessinait déjà le contre-cou- 
rant qui, en huit ans, allait renverser tout l'échafaudage élevé sur les 
fondements jetés par Th.-H. Martin; en quorum pars minima fui! 

De tous les érudits ayant voix au chapitre, seul, à ma connaissance, 
Friedlein s'était franchement déclaré sceptique en face de l'opinion triom- 
phante. En particulier, il avait contesté l'authenticité de l'opuscule 
llpuvos opoi Twv y£ù)(jLeTpîa.s èvofxarcov, sur lequel reposait toute une partie 
capitale de l'argumentation de Th.-H. Martin. En 1887, dans mon livre 
La (jéométrie grecque, je combattais à mon tour cette authenticité pour 
attribuer cet opuscule des Dejinitiones à Anatolius, en identifiant, d'ail- 
leurs, le Dionysios à qui il est dédié avec l'évêque Denys d'Alexandrie, 
qui vivait au m* siècle de notre ère, et que je considère également 
comme le Dionysios auquel sont adressés les AptOfxtjTtxd de Diophante. 

D'un autre côté , je donnais dans le même ouvrage , grâce au concours 
de Léon Rodet , une notice sur un manuscrit arabe , le Codex Leidensis 
399.1, contenant de nombreux extraits de Héron, et j'établissais ainsi 
que ce géomètre avait écrit, à côté des Merptxd, un véritable Cominen- 
taire sur Eaclide, ce qui était déjà, il est vrai, l'opinion de Th.-H. Mar- 
tin , mais ce que Cantor n'admettait point , pour des motifs que j'avais 
jusqu'alors considérés comme à peu près décisifs. 

La traduction que j'avais donnée de divers extraits de Héron et les 
autres détails dans lesquels j'étais entré sur le Codex Leidensis n'étaient 
guère de nature, comme je le faisais remarquer, à rehausser l'idée que 



HERON D'ALEXANDRIE. 153 

l'on s'était faite jusqu'alors du maître alexandrin. Tout au contraire, du 
rang de géomètre original il paraissait descendre à celui de commen- 
tateur assez ordinaire. L'intérêt présenté par la question ainsi posée dé- 
cida Heiberg, qui depuis longtemps du reste s'était prononcé pour 
l'existence du commentaire héronien, à entreprendre avec Besthorn l'édi- 
tion du texte arabe et la traduction en latin du manuscrit de Leyde 
(sous le titre : EuclidU Elementa ex interpretatione Al-Hadschdschadschii 
cum commentariis al Narizii). Mais avant que cette intéressante publication, 
dont le premier fascicule a paru à Copenhague en i 898 , ait été achevée, 
une découverte inattendue permettait de la devancer et comblait heu- 
reusement une lacune considérable du manuscrit arabe. 

Maximilian Curtze^^^ trouvait en eifet, en 1 896 , dans le manuscrit 569 
de la Bibliothèque de Cracovie une version latine, due à Gérard de Cré- 
mone, de ce même ouvrage et la publiait en 1899 {Anaritii in decem 
libros priores Elementoriim Euclidis Commeniarii) comme volume de supplé- 
ment à fédition Teubner d'Euclide par Heiberg et Menge. Les travailleurs 
ont désormais dans ce volume un document des plus précieux à divers 
égards, et si, pour porter un jugement définitif sur Héron comme com- 
mentateur d'Euclide, il convient peut-être d'attendre, à titre de compa- 
raison, l'achèvement de la nouvelle traduction d'Heiberg, je crois cepen- 
dant pouvoir dire que mon impression de 1887 ne s'est pas modifiée, et 
que, d'autre part, la publication de Curtze permet d'apporter de nou- 
veaux arguments contre l'authenticité des Dejinitiones. 

k. Que, dès les environs de l'an 1 00 avant J.-C. un commentaire com- 
plet sur Euclide eût été écrit, cela ne laissait pas que d'être singulier; 
un autre fait, plus étrange encore, était fomission de Héron parmi les 
nombreux mécaniciens grecs que cite Vitruve. Désormais convaincu de 
la nécessité de la publication de nouveaux documents pour résoudre les 
difficultés qui surgissaient, j'avais indiqué à mon ami le baron Carra de 
Vaux, comme sujet digne d'utiliser ses connaissances spéciales, la tra- 
duction d'un manuscrit arabe de Leyde, connu depuis longtemps pour 
contenir les Mécaniques de Héron, d'après la version de Kostà-ibn-Loukâ , 
quand le 28 février 1898 [Sitzungsberichte d. K. P. Akademie), dans 
un travail Uchcr dos physïkalische System des Straton, Hermann Diels dé- 
clara, pour des motifs purement philologiques, qu'à ses yeux Héron 
d'Alexandrie était un écrivain du if siècle de notre ère. Depuis long- 

**' La mort subite de ce savant , sur- sèment nous priver de nouveaux travaux 
venue le 3 janvier 1908, à Thorn, où importants qu'il préparait sur la géo- 
il professait à l'Université, va malheureu- métrie du moyen âge. 

SWANTS. 20 



154 PAUL TANNEIIY. 

temps des mots latins avaient été signalés dans les écrits authentiques de 
Héron ; Thypothèse d'emprunts faits de très bonne heure en Egypte à la 
langue des Romains (Th. -H. Martin), ou celle d'interpolations de diverses 
dates (Hultsch) , avaient fait passer sur cette difficulté. L'opinion de Diels, 
résultant d'une élude approfondie de la langue et du style de Héron, ne 
permettait plus d'accueillir ces hypothèses aussi favorablement. 

Le texte arabe des Mécaniques et la traduction française parurent 
d'abord dans le Journal asiatique de 1898. Le li août, M. Glermont- 
Ganneau communiquait à f Académie des Inscriptions et Belles-Lettres 
la rectification d'une leçon douteuse, où il reconnaissait sûrement une 
citation de « Po si donius le Stoïcien ». Par là, Héron se trouvait définitive- 
ment descendu au moins au i*"" siècle de notre ère. D'autre part, 
M. Carra de Vaux avait découvert une preuve technique que Héron était 
postérieur à Pline f Ancien, f^'opinion de Diels était dès lors à très peu 
près exactement confirmée. D'un autre côté, si fouvrage tiré de farabe 
apparaissait comme d'une importance capitale pour l'histoire de la Mé- 
canique, la bonne renommée de Héron ne semblait pas davantage devoir 
gagner à cette publication. Son plan est défectueux et donne l'impression 
d'une compilation mal ordonnée. 

En 189/1 [Zeitschriftf. Math. a. Physik, Hist. litt. Abt., p. i3-i5), je. 
tirais d'une Introduction inédite à la Syntaxe de Ptolémée (introduction 
écrite vers 5oo après J.-C.) un fragment textuel des Merpixa, prouvant 
que, contrairement à l'habitude constante des écrits byzantins qui portent 
le nom de Héron , celui-ci exprimait ses données numériques en unités 
abstraites et non concrètes. Mais, dès la fin de 1896, la découverte du 
texte de Constantinople venait, pour ceux qui en eurent la primeur, 
bouleverser bien plus gravement les conceptions antérieures sur le rôle de 
Héron en géométrie. 

Cette découAerte, et d'autre part le désir de donner des Mécaniciues 
une traduction allemande, établie sur un texte arabe mieux assuré que 
celui de f édition française , grâce à la collation de nouveaux manuscrits , 
décidèrent la maison Teubner à élargir singulièrement le plan d'une édi- 
tion critique des Œuvres de Héron , à laquelle Wilhelm Schmidt se 
préparait depuis plusieurs années dé^a.. Dans ÏEinleitung du vol. 1 (Pneu- 
matiques et Automates), pani en 1899, ce dernier a repris en détail la 
discussion sur l'âge où vivait Héron. Après avoir fixé fan 55 après J.-C. 
comme le terminus post quem pour la rédaction des Mécaniques , il se re- 
fuse en tout cas à faire descendre Héron jusqu'au temps de Ptolémée et 
rejette en particulier un argument spécial que j'ai avancé en 1898 pour 
le placer après Ménélas (qui vivait vers 100 après J.-C). La question 



HERON D'AÏ.EXANDRIK. 155 

reste donc ouverte sur ce point qui, pour le moment, ne peut être histo- 
riquement décidé. Mais ii n'a plus qu'une importance secondaire. 

5. Enfin voici que paraissent les Métriques; les communications faites 
depuis 1896 sur leur contenu avaient excité un espoir de révélations 
inattendues qui , sur certains points , a pu être déçu , mais qui , pour mon 
compte, était resté très au-dessous de la réalité. 

Sur l'âge où vivait Héron, il n'y a aucune donnée nouvelle; en dehors 
d'Archimède, il ne mentionne que Dionysodore, auquel il attribue la 
cubature de la (rrzeîç>a (notre tore) : il y a eu deu\ géomètres de ce nom, 
l'un d'Ami se, l'autre de Mélos, et l'on en sait seulement que l'un et 
l'autre ont vécu entre Archimède et Strabon. Si Héron cite encore ta 
'Oept TÔJv èv jivxXm evBei&v , sans nom d'auteur, il a pu se servir aussi bien 
de l'ouvrage d'Hipparque que de celui de Ménélas , qui portait le même 
titre. 

Mais sur tout le reste nous sommes désormais bien fixés. Tout d'abord 
Héron remonte au rang dont menaçait de le faire descendre la connais- 
sance de ses travaux tirée des versions arabes. Sans doute il utilise les 
travaux de ses devanciers, mais il a une originalité propre (d'un genre 
qu'on ne pouvait guère soupçonner). Si ce n'est point un mathématicien 
impeccable, et si on ne peut plus décidément le placer à côté des génies 
créateurs de la première période alexandrine , il tient dignement son rang 
au milieu des maîtres delà seconde période, qu'il semble avoir ouverte, 
à côté de Ptolémée, de Diophante, de Pappus. 

Maintenant les Métriques sont décidément un ouvrage complet en lui- 
même, un tout bien à part'^^; il n'y a plus aucun lieu de supposer les 
développements admis par Th. -H. Martin ou Hultsch. 

Non seulement Héron n'emploie jamais, comme je l'ai déjà indiqué, 
aucune unité de mesure dénommée, mais son ouvrage ne comprend ni 
n« comporte aucune table niélrolocjiquc. 

Il n'y a absolument rien d'égyptien ni dans les formules ni dans les 
calculs de Héron; en particulier le calcul des fractions avec l'emploi 
exclusif de quantièmes (fractions ayant f unité pour numérateur) lui est, 
sinon inconnu, au moins étranger. H se sert couramment des fractions 
ordinaires , qu'on ne retrouve guère que pour des transformations dans 
les écrits que nous pouvons désormais sûrement qualifier de pseudo- 
héroniens. ^i.'m '•!■'■■'■■ '-;/m!'>j 

Les auteurs de ces écrits ont certainement puisé dans les Métriques, 
directement ou par intermédiaire ; mais , comme formules , ils n'ont pas 

('^ J'excepte îa possibilité d'une légère mutilation à la fin du dernier livre. 



156 PAUL TANNERY. 

tout pris et , d'autre part , ils en ont bon nombre , et plusieurs réellement 
intéressantes, qui ne se trouvent point dans l'ouvrage authentique. Dans 
le détail, le degré d'indépendance des écrits pseudo-héroniens par rap- 
port aux Métriques reste à étudier et à déterminer pour chacun d'eux; 
mais, dans l'ensemble, la question est tranchée. 

Quant aux agrimenseurs romains, aucun rapprochement n'est plus 
possible avec Héron , non seulement parce que leur tradition est évi- 
demment antérieure à lui, mais parce qu'elle est nettement différente des 
Métriques. L'ingénieuse conjecture de Cantor va donc rejoindre la sin- 
gulière leçon auctor Héron metricus '^^ introduite par Mommsen dans 
Cassiodore ( Variarum , III , Sa). 

6. En commençant cet historique de la qiestion liéronienne pendant 
le XIX* siècle, j'ai parlé de tant d'érudition, de tant de sagacité inutilement 
dépensées pendant si longtemps ! Je n'ai plus, je crois, à justifier davan- 
tage ces expressions; cependant elles ont en fait été au delà de ma pensée, 
car, à mon sens, les mémoires de Letronne et de Th.-H. Martin, les 
discussions de Hultsch , les études de Cantor, si leurs conclusions ne sont 
plus défendables en présence des faits qu'ils ignoraient, n'en méritent 
pas moins toujours d'être lus et médités. D'abord on peut encore y puiser 
beaucoup de connaissances positives; en second lieu, pour exercer le 
sens historique, qu'y a-t-il de meilleur que de se rendre compte en détail 
comment les plus savants se sont trompés sur un point déterminé ? 

Or il me semble qu'il y a au moins un enseignement général à tirer de 
fhistorique que j'ai essaye de retracer. Au bout d'un siècle nous nous 
retrouvons au point de départ : les écrits pseudo-héroniens sont des œuvres 
byzantines. Qu'est-ce qui a fait abandonner cette opinion , en faveur de 
laquelle les arguments n'auraient pas manqué, si Ton avait sérieusement 
voulu les chercher.»^ C'est évidemment le mirage delà science égyptienne, 
que fon a espéré retrouver dans ces écrits; il fallait naturellement pour 
cela dénier toute originalité aux Byzantins qui les avaient transcrits, et 
faire de Héron fintermédiaire de la tradition. L'idée perce déjà chez 
Letronne , elle se précise chez Th.-H. Martin , prend corps avec Hultsch , 
s'épanouit avec Cantor. Or c'est cette idée même qui est fausse. 

Elle ne fest point, à vrai dire, en ce qui concerne la possibilité d'une 
tradition de calculs métriques remontant etîectivement aux anciens 
Egyptiens. L'emploi des quantièmes, dont j'ai parlé plus haut, constaté 
au temps de la XIl" dynastie par le papyrus de Rhind, se retrouve dans 
le papyrus grec d'Akhmîm (vif siècle de notre ère?) et se perpétue 

^'' La leçon la plus probable est aMcfor 9rom«<ic«5. 



HERON D'ALEXANDRIE. 157 

ensuite chez les Byzantins jusqu'au xiv" siècle au moins (Rhabdas, Podia- 
simos). Mais précisément Héron est resté étranger à cette transmission 
(ainsi que tous les anciens Grecs connus), et d'un autre côté les formules 
métriques qui sont vraiment caractéristiques dans le papyrus de Rhind 
ne se retrouvent plus nulle part ailleurs. Dès lors il faut s'en tenir à la 
bonne règle, que la possibilité ne doit pas faire présumer la réalité; si 
quelque chose, dans la littérature grecque ou byzantine mathématique, 
n'appartient pas à la tradition classique authentique, il n'y a pas là de 
raison suffisante pour le déclarer égyptien. 

Mais l'erreur est surtout dans le préjugé que , pour les mathématiques , 
les Byzantins se soient purement et simplement bornés à copier les 
ouvrages de l'antiquité, ou à en commenter servilement quelques-uns. 
Heiberg et moi réunissons depuis longtemps les faits positifs qui peuvent 
être opposés à ce préjugé , et quoique leur ensemble soit encore loin de 
donner lieu à un exposé satisfaisant de l'activité mathématique des By- 
zantins, nous sommes également, je crois bien, convaincus fun et f autre 
que cette activité a été au moins comparable à celle de fOccident latin 
pendant la même période. Le renouveau des études byzantines à la fin du 
xix^ siècle a dissipé à bien des égards finjuste mépris où l'on tenait un 
peuple dont le plus grand tort a été de succomber dans la lutte contre 
l'étranger, mais dont la vitalité propre, au point de vue artistique, intel- 
lectuel et littéraire , n'a jamais cessé de s'affirmer. Il n'est pas inutile de 
dire que , pour le domaine des mathématiques , la conclusion semble bien 
devoir être la même et que les inédits des bibliothèques renferment une 
riche moisson pour quiconque voudra la cueillir. 

Paul ïANNER\i. 

[La suite au. prochain cahier. ) 



De HIBERNICIS VOCABULISQUAE A LATIN A LINGUA ORIGINEM DUXERUNT 
DISSERTATION EM SCRIPSIT ATQUE INDICES CONSTRUXIT J. VeN- 

DRYES. Paris, Klincksieck, 1902, grand in-8°, 200 pages. 

Vingt ans avant la date du livre de M. Vendryes, les mots irlandais 
d'origine latine ont été le sujet d'une thèse soutenue devant la Faculté de 
philosophie de l'Université de Rœnigsberg par M. Bruno G. Gùterbock : 
Bemerkangen iiber die lateiiiischeii Lehawôrter im Irischen , erster Theil zur 



158 11. IVARnOIS DE JUBAINVILLE. 

Lautlehre, petit in-8°, i o5 pages '^l Ce travail de M. Gûterbock traite exclu- 
sivement de la phonétique, et il est divisé en quatre chapitres consacrés, 
le premier à l'accent, le second aux voyelles, le troisième aux consonnes, 
le quatrième à l'influence exercée par le gallois sur les mots latins qui ont 
pénétré en irlandais, car c'est par l'entremise des populations celtiques 
de la Grande-Bretagne qu'une partie importante des mots latins em- 
pruntés par l'irlandais est parvenue en Irlande. 

Le plan de M. Vendryes est tout différent du plan de M. Gûterbock, 
bien qu'il comporte aussi quatre chapitres ; le premier chapitre de M. Ven- 
dryes expose les faits historiques par lesquels s'explique la présence de 
mots latins en irlandais; le second chapitre a pour objet la phonétique, 
le troisième la morphologie , le quatrième le sens des mots ou la séman- 
tique; le sujet de ces deux derniers chapitres n'avait pas été traité par 
M. Gûterbock; enfm d'amples index, l'un des mots irlandais, l'autre des 
mots latins, terminent le volume de M. Vendryes, tandis que celui de 
M. Gûterbock est dépourvu d'index. L'index des mots latins dressé par 
M. Vendryes renvoie à l'index des mots irlandais composé par le même 
auteur; l'index des mots irlandais donne avec grand soin le renvoi aux 
textes ou aux glossaires dans lesquels ces mots se rencontrent , et aux mé- 
moires où ils sont étudiés, notamment aux pages de la thèse de M. Gûter- 
bock; mais malheureusement il ne renvoie pas aux pages du livre de 
M. Vendryes. 

Un des grands intérêts qu'offre cet ouvrage, c'est de nous donner un 
certain nombre d'exemples d'une langue romane padée en Grande- 
Bretagne au v' siècle de notre ère. Une expression de cette langue nous 
est conservée dans la Vie de saint Patrice, rédigée au vu* siècle par 
Muirchu macu (ou mac hui) Machtheni, et insérée au ix* siècle dans le 
manuscrit connu sous le nom de Livre d'Armagh : il s'agit d'une fonnule 
de remerciement empruntée par le pieux apôtre au texte liturgique : 
Gratias agamas domino dco nostro^'^K Dans le récit composé par Muirchu, 
ce n'est pas à Dieu que saint Patrice adresse des remerciements ; c'est à 
un Irlandais nommé Daire qui lui a donné un vase de cuivre très beau 
contenant trois mesures et venant des régions transmarines : gratz-acham, 

'*' Il ne faut pas oublier que, sur ce les pages xx-xxvii. A comparer : J. Loth, 

point comme sur tant d'autres, l'initia- Les mots latins dans les langues britan- 

tive appartient à M. Whitley Stokes, qui, niques [gallois, armoricain, comique), 

en 1862, dans la préface de ses Tkree Paris, Bouillon, 1892. 
irisk Glossaries, a consacré à la nomen- ^'^ Warren, The Litargy andRitaalof 

clôture des mots irlandais tirés du latin the Celtic Charch, p. 333. 



J.i:S MOTS IRLANDAIS D'ORIGINE LATINK. 159 

lui dit saint Patrice. Le donateur ne comprend pas ce remerciement et 
le prend pour une sotte impertinence; il se fait rendre le vase que Patrice 
restitue en répétant gratz-acham , et le donateur, tout étonné, finit par 
rapporter le vase au patient évêque. L'expression ^ro/z-ac/ia/n est répétée 
sept fois, c'est-à-dire deux fois avec l'orthographe que nous donnons, cinq 
fois avec une lettre de moins, tfraz-acham , c'est-à-dire que cinq fois la 
paresse du scribe lui a fait laisser un t dans l'écritoire ^^^ : il faut lire 
grâtz-àchâm en donnant aux deux a longs un son presque identique à 
celui de l'ô long ^^\ c'est-à-dire en prononçant à peu près grôtz-âchôm; 
grâtias est devenu grâtz ou mieux grôtz , avec maintien du t que le français 
a transformé en sifflante et avec chute des deux voyelles finales; enfin 
dans àclidm, la finale us à'àgàmàs est tombée et le g s'est changé en une 
spirante cli; c'est la transition à la chute du g médial qu'on observe chez 
Grégoire de Tours dans le nom de lieu Mantoloinaus pour Mantolomagus^^^ ; 
ch exprime le son représenté par h dans les deux manuscrits de Gratius 
Faliscus qui nous ont donné la leçon iiertraham pour uertragani , nom de 
la femelle du lévrier C'*. Ces manuscrits, ix% x" siècle, reproduisent pro- 
bablement sur ce point la leçon d'un manuscrit de l'époque mérovin- 
gienne. 



Parmi les mots étudiés par M. Vendryes, un certain nombre sont évi- 
demment tirés immédiatement du latin , sans l'intermédiaire d'une langue 
romane : quelques-uns peuvent remonter au temps de la domination 
romaine en Grande-Bretagne , d'autres avoir été apportés , plus tard , par 
des missionnaires qui savaient le latin. 

De ces mots venant immédiatement du latin , une catégorie mérite d'at- 
tirer l'attention; ce sont les substantifs formés à l'aide du suffixe— ïio—. 



''' WhilleyStokes, The tripartite Life 
of Patrick, p. 291; Hogan, Documenta 
de sancio Patricia , p. /i6 ; Analecta BoUan- 
diana, 1. 1, p. 572. 

'*' Saint Patrice, comme tous les Gal- 
lois de son temps, prononçait ô l'a. 
Quand il n'était pas content, il jurait 
en gallois : Mu dé brôt «Mon dieu de 
jugement » , disait-il. Brôt est , au v' siè- 
cle, la prononciation brittonique d'un 
primitif brâtu— «jugement»; cf. Rhys 
dans la Revue celtique, t. I, p. 358; Li- 
vre d'Arma^, f° 6 fc 1 ; Whitley Stokes, 
The tripartite Life of Patrick, p. 289; 
Hogan, Documenta de Sancto Patricia, 



p. M; Analecta bollandiana , 1. 1, p. 57a; 
Whitley Stokes, Three irisk glossaries, 
p. 28; Sanas Cormaic, p. 106; Zimmer, 
Glossœ hihernicee , p. 277. 

^^^ Mantolomaus , Ilisloria Francorum, 
1. X, édition Arndt, p. M6, 1. 5-6; cf 
Mantoiomagensem vicum, ibid., 1. Vil, 
c. 4^7, même édition, p. 32 2, 1. 27-28; 
édition Colon, p. 4/4, 1. 3o. 

'** Cynegetica, 202. Le masculin ver- 
tragus se lit chez Martial, XIV, 200. H 
n'y a aucun compte à tenir de la leçon 
vertagus , à laquelle trop d'inij)ortance 
est donnée par Forcellini, édition De-Vit, 
t. VI, p. 299. 



160 H. IVARBOJS DE JUBAl^VJLLE. 

Ce suffixe était atone en latin; il tombe en français; en irlandais ïï, 
voyelle initiale de ce suffixe, est frappé d'un accent secondaire, il se 
change en e par faction rétrograde de ïo de la seconde syllabe de ce suf- 
fixe ; Il consonne tombe, et la voyelle finale o disparaît également. Donnons 
comme exemple un mot irlandais d'origine celtique: le substantif neutre 
irlandais eirge , « acte de se lever » s'explique par un primitif * èx-rëcjiiôn 
avec accent principal sur la voyelle initiale et avec accent secondaire sur 
Vi voyelle bref de la syllabe pénultième. Passons aux mots d'origine 
latine. 

C'est immédiatement sur le latin qu'ont été formés f irlandais muide= 
môduus, en français «muids», Y irlandais caise = càsnùs = câsêûs, en 
espagnol queso, en allemand kâse, en anglais cheese; f irlandais caille = 
pâliaini, en français « paile » puis « poêle »; l'irlandais caithe = pûtijàs = 
pâtèas, en français «puits»; ces deux derniers mots sont évidemment 
contemporains de case = pascha «pâques», de cruinither = presbyter 
« prêtre », et datent de l'époque oi'i les Irlandais ne pouvaient encore pro- 
noncer la labiale sourde p. 

Le suffixe lia peut donner lieu à des observations analogues : exemple 
l'irlandais /ai7fe «joie » = *Urt/eRù'Va ou uàlettia, de la même racine que 
le latin vole « portez-vous bien » ; failte est un mot d'origine celtique. 

Du latin viennent immédiatement firlandais caimmse ==câmîsîia, en 
latin càmisia, en français « chemise »; l'irlandais pairc/ie = parôcf/a, en fran- 
çais « paroisse », d'un bas-latin* paroda, ordinairement écrit parochia pour 
paroecia. 

Mais d'autres mots supposent un emprunt à une langue romane ; tels 
sont, parmi les thèmes en —io-: l'irlandais enair ==janaârius , en gallois 
ionawr, en breton genver, en français « janvier » ; l'irlandais mainistir, en 
bas-latin monasttrium , ou mainisler, en latin classique monasteriam , en 
français « monastère », en breton de Vannes moaster ; firlandais saltir, en 
latin psaltérium , en gallois sallivyr, pour saltwyr en français « psautier » ; 
l'irlandais jcilic, en latin ciltciam, en français «cilice»; l'irlandais sacar- 
baic = socrificiam , en français « sacrifice » ^^\ 

On remarquera que dans ces deux derniers mots le c suivi de io n'est 
pas assibilé. 

^'' L'irlandais sacnrbaic (prononcez le second introduit conformément aux 

sacarvaic) suppose un primitif roman lois de la langue irlandaise, et placé 

sacrvic avec en irlandais deux a hysté- avant Vi de la dernière syllabe, grâce à 

rogènes, le premier destiné à faciliter la l'influence de Va précédent déterminé 

prononciation des trois consonnes crv , par l'a de la première syllabe. 



LES MOTS IRLANDAIS D'ORIGINE LATINE. 161 

Passons au sufFixe îia. Nous citerons comme exemples : 
L'irlandais eclais, « église », en latin d' Mande ecclessia, gallois eglwys, 
breton ilis; l'irlandaisy^iï, « fête» du latin vigilia^^\ gallois gwyl, breton 
goel [gw, go britannique égale / irlandais et u indo-européen), fran- 
çais « veille » , parce que dans la liturgie chaque fête commence la veille 
du jour où elle est indiquée dans le calendrier ; l'irlandais béist « bête » , en 
latin héstia; l'irlandais abstanit, en latin abstinentia : Va de la seconde 
syllabe à'absianit est une voyelle hystérogène substituée à Vi posttonique 
et prétonique de la seconde syllabe qui devait tomber; cet a, qui doit sa 
couleur à l'a de la première syllabe , est venu faciliter la prononciation 
des consonnes b, s, t, n, qui se suivraient immédiatement si cette voyelle 
n'était pas intervenue; d' abstinentia le second n est tombé suivant la 
règle qui veut la chute en irlandais de tout n suivi d'une sourde ; abstanit 
suppose un mot roman abstnénti dont Ve est devenu i en irlandais par 
l'action rétrograde de ïi final; le t ne s'est pas assimilé comme dans le 
français « abstinence ». Un mot irlandais qu'on peut comparer est 
pennit = poeniténtia , en français « -pentance » dans re-pentance; pennit = 
pendint=pententi. 

Un exemple intéressant des deux systèmes est fourni par le double 
nom de saint Patrice : Cothraige, Patraicc; Gothraige avec c = jo comme 
dans caithe=putîias^=pateas, caille = palliium , et avec e final =io, tio, 
comme dans ces deux mots et dans maide == niodiius , caise = castias = 
caseiis. Patraicc, relativement récent, est Ija prononciation irlandaise d'un 
roman Patrie. 

Un des mots les plus curieux est pôc , « baiser » , qui existe à la fois en 
irlandais , en gallois et en breton. Il tire son origine de l'usage liturgique 
du baiser de paix. On lit dans le sacramentaire de Saint Gall : 

Mittit sacerdos sancta m calicem et dat sibi populas pacem '*'. 

La paix se donnait sous forme de baiser. Aujourd'hui, en France, 
c'est dans le clergé seulement que se donne le baiser de paix. Autrefois 
tous les assistants se le donnaient ; aussi les hommes occupaient-ils un 
côté de l'église, et les femmes l'autre côté. Aujourd'hui l'usage liturgique 
du baiser de paix a disparu parmi les fidèles ; mais dans bien des églises 
de village on voit persister l'habitude de la séparation des hommes et 
des femmes, qui n'a pour motif autre chose que l'ancienne coutume du 

'"' Avec chute du g. Pour comprendre la formation du mot irlandais, il faut 
supposer que vigilia était devenu vinilia, puis vîilia. — '^^ Warren, The Liturgy and 
Ritual ofthe Celtic Church, p. 177. 



Q 1 

IHPIIIIIEME NATI0N1I.E. 



162 II. D'ARBOIS DE JUB AIN VILLE. 

baiser de paix avant la communion et l'inconvenance du baiser qu'entre 
hommes et femmes on se donnerait à l'église. Pôc « baiser »= pâcem , 
avec chute de la finale ~em, et prononciation ô de l'a; c'est un mot ro- 
man de Grande-l^retagne. 

Il y a quelques points de détail sur lesquels je ne partage pas les doc- 
trines du savant auteur : suivant lui, page 112, anam-chara, littéralement 
« ami de l'âme » c'est-à-dire « directeur de conscience » ne serait autre 
chose qu'une déformation populaire du latin continental anachoreta, en 
Irlande anacliorita^^\ 

Cette doctrine est inconciliable avec le passage suivant de la collection 
canonique irlandaise, livre XXXIX, c. d , De variis (jeneribus monacho- 
rani : 

Tertium genus est anachoretarum , qui, jam coenobiali conversatione 
perfecti , semetipsos includunt in cellulis procul a conspectu hominum 
remoti, nemini ad se praebentes accessum '^l 

Quelqu'un qui ne se laisse approcher de personne , nemini ad se prae- 
bens accessam, ne peut diriger la conscience de qui que ce soit. 

M. Vandryes met dans sa liste de mots d'origine latine avec un point 
d'interrogation l'irlandais anim, datif singulier anmain, accusatif singulier 
anmain n-, datif pluriel amnannaib, en breton au singulier c/ie/", au pluriel 
anaoïin, toutes formes qui supposent un thème animon-, étranger à la 
langue latine. L'idée celtique est que les défunts , laissant leur corps 
mortel dans le tombeau, vont au delà de l'Océan, à l'extrême Ouest, 
trouver un corps nouveau, accompagné d'un double des esclaves, des 
chevaux, des armes, de tous les objets quelconques déposés avec les restes 
du mort dans la fosse funèbre. Lé lien entre le corps mortel du défunt 
et le corps immortel que revêt dans l'autre monde le Celte ressuscité , c'est 
l'âme , animon- ; et la ressemblance de ce mot avec le mot latin corres- 
pondant n'est pas plus extraordinaire que celle du gaulois rix « roi » avec 
le latin rex, ou de l'irlandais /chï/i « poète »= uâtis avec le latin uâtes, ou 
enfin du latin dhiiis avec le celtique deuos, en irlandais dia, en breton 
.doaé, en gallois daa. 

Dans l'antiquité païenne , une idée généralement répandue est qu'avec 
le dernier souffle le principe de la vie s'échappe et qu'il survit au corps; 

^'' WhiÛey Stokes , The tripartile Life '*' Wasserschleben , D/e iriscfee Àano- 

of Patrick, p. SSy, 1. 26; p. 354, 1. 10. nensammhmg, u° édition, p. l/i8. 



LES MOTS IRLANDAIS D'ORIGINE LATINE. 163 

en latin ce principe s'appelle anima, féminin à' animas, el A' anima vient 
le verbe animo « je souffle » ; le nom grec correspondant est "^vyri , de ^/up^w 
«je souffle », et dès le début de l'Iliade, les âmes, c'est-à-dire les souffles 
des héros , leur survivent ; 

OoAAàs S' i<^dî(JiOvs ip^x.'^s AiSt ^ispoiaipev 
Upcbcov, dvTorJs Se éXcbpict reûp^e KVve(7(Ttv 
otcovoUri re Zaîroi. "^ 

Croire que la conception d'un principe vital, survivant au corps et 
distinct de lui, serait une innovation chrétienne, est une erreur évidente. 
Ce qu'il y a de spécial aux Celtes sur ce point, c'est la croyance que les 
âmes des morts allaient dans un autre monde animer un corps nouveau 
et y mener une vie semblable à celle de ce monde-ci. On trouve en 
Egypte une doctrine semblable. 

Ainsi je ne crois pas que le nom celtique de l'àme soit emprunté à la 
langue latine. 

Je n'admets pas d'avantage que le substantif féminin irlandais montar, 
muinter « famille », au génitif mu»i/ire, vienne du latin monasterùim; montar, 
muinter provient d'un primitif* mÔnûtera, mônôtêra, monàléra; ce mot, 
comme l'institution de la famille , est évidemment bien anténeur à l'in- 
troduction des moines en Irlande. Cét-muinter, «femme légitime», celle 
des femmes qui a la primauté dans la famille , celle qui a le pas sur les 
concubines, ne peut pas avoir eu le sens littéral et primitif de « premier 
•monastère », c'est-à-dire « premier des bâtiments habités par les moines ». 
De monasterium vient en irlandais mainislcr et non montar dont l'a serait 
inexplicable avec cette étymologie. Du reste M. Vendryes ne présente 
que comme hypothétique l'origine latine de montar, et on ne peut lui re- 
procher d'avoir inventé cette doctrine qu'il a empnjiitée à M. 11. Zinmier. 

Ces quelques critiques ne m'empêchent ptis de considérer la publi- 
cation de M. Vendryes comme une œuvre de grande valeur, ni de 
faire grand cas des travaux de M. Zimmer, sans me croire cependant 
obligé d'accepter sur tous les points les doctrines de cet éminent érudit. 

H. D'ARBOIS DE JUBAINVILLE. 



<'^ Aarra et non -syâtcr*. nStrt est une est responsable Arîstarque , grand gram- 
correction inepte dont probablement mairîen, mais petit esprit. 



164 HENHI J3EÏÏERA1N. 



W. Edmond Oswell. — William Cotton Oswell, hunter and explo- 
rer; ihe story of is life; with an introduction by Francis G Alton. 
2 vol. in-8°. Londres, William H einemann. 1900. 

Que le nom et les travaux d'un explorateur inconnu, ayant vécu au 
xvi" ou au xvn" siècle, soient découverts dans des archives coloniales 
ou maritimes et remis en honneur, c'est un fait assez fréquent et tou- 
jours explicable; mais que pareille aventure arrive à un de nos con- 
temporains, à un personnage disparu il n'y a même pas dix ans, c'est un 
cas singulier; c'est pourtant celui de William Cotton Oswell, dont le 
fils aîné, M. William Edward Oswell, vient de publier la correspon- 
dance. 

On savait déjà vaguement qu'Oswell avait, au milieu du xix" siècle, 
voyagé en compagnie de Livingstone. Mais ses lettres et les pièces diverses 
que l'éditeur y a jointes prouvent qu'il a pris à deux découvertes capitales 
dans la géographie de l'Afrique une part bien plus importante qu'on ne 
le supposait jusqu'à présent. 

Né le 2 y avril 1818, élevé à Rugby dans la public school, alors très en 
laveur, du docteur Arnold, Oswell entra en janvier i836 au service de 
ia Compagnie des Indes. 11 passa une année au collège de Haileybury, où 
les futurs civilians faisaient leur apprentissage administratif, et partit en 
iS'àj pour l'Inde. Très affaibli par un séjour consécutif de sept années,, 
passées surtout dans les districts d'Arcot et de Cuddapah, il espéra, et 
avec raison, que le climat salubre de la colonie du Cap rétablirait sa 
santé. 11 s'embarqua à Madras le 2 septembre 1844, et arriva sept se- 
maines plus tard à Capetown. 

Tout en s'acquittant des devoirs de sa charge , Oswell avait contracté 
dans l'Inde une véritable passion pour la chasse. Or l'Afrique australe 
était à cette époque un véritable paradis pour les chasseurs : herbivores, 
pachydermes, grands fauves y abondaient. Pour se livrer plus librement 
à son f'\ercice favori, Oswell s'avança progressivement dans l'intérieur 
du ])ays, pénétra dans des régions que jamais (européen n'avait abordées 
avant lui, et devint ainsi explorateur sans en avoir, pour ainsi dire, 
formé au préalable le dessein. 

Jusqu'à la fin du xviu* siècle, le fleuve Orange avait marqué la limite 
septentrionale des connaissances des géographes sur l'Afrique australe. 
Mais , depuis le commencement du dix-neuvième , un effort contiim avait 
été fait du Cap par des fonctionnaires ^ des explorateurs bénévoles et des 



LES DÉCOUVERTES GÉOGRAPHIQUES D'OSWELL. 165 

missionnaires protestants, anglais et français, pour découvrir les ca- 
ractères de la région qui s'étend au delà. 

En 1801 , la sécheresse ayant fait périr une partie du bétail de la co- 
lonie, le gouverneur envoya deux commissaires, Truter, membre de la 
cour de justice , et Somerviile , chirurgien militaire , en acheter aux indi- 
gènes Betchouanas ; ils s'avancèrent jusqu'au village de Lattakou. 

Pendant une simple excursion de trois semaines , accomplie en janvier 
et en février 1809 le long de la rive gauche de l'Orange, le colonel Col- 
lins distingua, sur la rive opposée, l'embouchure d'un cours d'eau im- 
portant venant du nord-est, et qu'il nomma la Caledon river, en l'honneur 
du comte Caledon, alors gouverneur du Cap. En même temps, de di- 
verses notions recueillies oralement il conclut , avec sagacité , à l'impor- 
tance de la chaîne du Drakensberg et à fexistence d'une grande rivière, 
qui se confondait avec l'Orange, et qui n'était autre que le Vaal. 

De ces deux cours d'eau, lequel était le fleuve et lequel l'affluent P 
A cette question William Burchell répondit en novembre 1 8 1 1 , en prou- 
vant par des mesures précises que le débit de l'Orange surpassant de 
beaucoup celui du Vaal, c'était le premier qui devait être considéré 
comme le fleuve , opinion qui n'a j^lus , depuis cette époque , été remise 
en discussion. 11 traça aussi sur sa carte l'amorce de deux affluents du 
Vaal, YIJart et la Modder. 11 est remarquable, on peut le faire observer 
incidemment, que vingt-cinq ans avant la grande émigration des Boers, 
des termes hollandais apparaissent déjà dans la toponymie transoran- 
gienne : le Vaal, c'est la rivière jaunâtre; la Modder, c'est la rivière 
boueuse. Ces noms avaient été donnés aux accidents du sol par des 
métis de colons européens et de femmes hottentotes, appelés dédai- 
gneusement au Cap des hastaards ^^\ qui vivaient en petits groupes sur 
les rives de l'Orange et, comme leurs pères, parlaient un hollandais 
corrompu. 

De novembre 1829 à janvier i83o, le missionnaire Robert Molfat 
entreprit, non sans courage, un voyage vers le nord : il visita les Mata- 
bélés, peuplade guerrière, issue des Zoulous, et qui faisait la terreur des 
tribus envirormantes. Malheureusement les renseignements qu'il rapporta 
manquaient de piécision et de critique. 

De ces diverses expéditions, la plus importante, sans contredit, fut 
celle qui fut organisée en i83/i et défrayée par un comité d'habitants 
du Cap qui s'intéressaient aux questions géographiques, dans lequel 

^'^ Les missionnaires anglais, que ce désignait une tribu indigène dont beau- 
lerme choquait dans leur respectability, coup d'individus s'étaient mêlés aux 
firent prévaloir le nom de Griquas , qui hastaards. 



166 HENRI DEHERAIN. 

figurait sir John Herschell. La direction en fut confiée à un chirurgien 
militaire nommé Andrew Smith, auquel plusieurs mémoires d'histoire 
naturelle et une exploration au Natal avaient déjà valu une certaine no- 
toriété. Andrew Smith partit du Cap en juin i83/i , remonta le Galedon 
jusqu'à sa source , et visita les diverses tribus dispersées sur ses rives , 
Basoutos, Corannas, Mantatis. Revenu au confluent de l'Orange et du 
Vaal, il se rendit en i835 chez les Matabélés, et en étudia les mœurs. 
Ayant obtenu des guides du chef Mosilikatse , il explora la section supé- 
rieure d'un grand cours d'eau, coulant vers le nord, dans une direction 
opposée à celle suivie par le Vaal, et que dans son Report il nomme 
YOori : c'est le Limpopo des cartes actuelles. 

L'année suivante, en i836, le capitaine William Gornwallis Harris, 
tout en chassant les hippopotames , alors très nombreux dans le Limpopo, 
fit quelques observations nouvelles sur ce système fluvial. 

A la même époque , deux missionnaires français , Arbousset et Dau- 
mas, explorèrent le Drakensberg et firent l'ascension d'une montagne 
qu'ils nommèrent le Mont aux sources, en raison de trois grandes rivières, 
le Galedon, l'Orange et la Tugela, qu'ils voyaient se former sur ses 
pentes. 

Un premier fleuve , l'Orange , grossi d'un grand affluent , le Vaal , et 
aboutissant à l'Océan Atlantique; au nord, un autre fleuve, l'Oori ou 
Limpopo , qu'on supposait , d'après plusieurs indices , se jeter dans l'Océan 
Indien; à l'est, une longue chaîne de montagnes, le Drakensberg; à 
l'ouest, une région aride et inhabitable, le Kalahari, telles étaient, en 
iShk, à l'époque où William Gotton Oswell débarqua pour la première 
fois à Gapetown , les principaux points acquis de la géographie de l'Afrique 
australe. 

De i8/i5 à i852, Oswell accomplit cinq voyages. Le premier dura 
de juin à novembre i845. Accompagné d'un certain Murray, qui parta- 
geait sa passion pour la chasse, il suivit la lisière qm sépare le Kalahari 
de la contrée , plus arrosée et herbeuse , où f Etat libre d'Orange et la 
République Sud-Africaine devaient se fonder quelques années plus tard. 
Il dépassa de beaucoup le tropique , visita les tribus des Bamangouatos 
et des Bakaas, et revint le long de la rive gauche du Limpopo. Il s'était 
avancé, ainsi qu'il l'écrivait le 29 avril 18 4 5, «loin, bien loin, au delà 
de ce qu'indiquaient les cartes de l'Afrique australe ». 

L'année suivante, en i8/i6, Oswell fit un nouveau voyage dans la 
même contrée en compagnie du capitaine Frank Vardon. Ils longèrent la 
rive gauche du Limpopo , jusqu'au point où le fleuve est coupé par le 
3 1 ° long. Est Greenwich , et revinrent en suivant la rive droite. Ils décou- 



LES DÉCOUVERTES GÉOGRAPHIQUES D'OSWELL. 167 

vrirent un affluent de droite qu'ils nommèrent le Mokolwe et qui est très 
probablemient le Magalaqiieen des cartes actuelles. 

Pendant ces deux, voyages, non seulement Oswell n'entretint que 
d'excellents rapports avec les indigènes qu'il rencontra, mais il devint 
fortuitement le bienfaiteur des Bakaas. La récolte avait manqué entière- 
ment et ils périssaient de faim; Oswell se fait délibérément leur pour- 
voyeur : il emmène avec lui une troupe de six cents hommes et enfants, 
si maigres , que leur squelette se dessinait sous leur peau ; il tue des élé- 
phants, des rhinocéros, des girafes, des hippopotames, et au bout de 
six semaines renvoie ses protégés en bon point et chargés de paquets de 
lanières de viande séchée , qu'ils portaient sur leur dos comme des fagots 
de bois. 

Toutefois, si Oswell avait seulement complété les renseignements 
rapportés par Andrew Smith et W. G. Harris, si son œuvre s'était réduite 
à une simple contribution à la géographie du Limpopo , il n'y aurait pas 
lieu de le distinguer du commun des explorateurs. Mais ces voyages de 
1845 et de 1846 ne lui servirent, pour ainsi dire, que d'exercices pré- 
paratoires à d'autres expéditions plus importantes. 

En 1845, il s'était arrêté à la mission de Kolobeng, la plus éloignée 
de la côte, de toutes celles que la London missionary Society entretenait 
dans l'Afrique australe, et dont le chef était David Livingstone. Oswell 
avait aussitôt éprouvé pour Livingstone une amitié qui ne prit fin qu'à 
la mort du célèbre explorateur, et, dans la première lettre qu'il écrivit 
après leur entrevue, il l'appelait « le meilleur, le plus intelligent et le 
plus modeste des missionnaires ». 

Selon une tradition , vieille de plus de deux cents ans et reposant sans 
doute sur des rapports d'indigènes , il existait un grand lac au nord du 
désert de Kalahari. Tout récemment, Andrew Smith, plus affirmatif 
encore que ses devanciers, avait avancé que « ce lac intérieur était situé 
à trois semaines de marche au nord du tropique du Capricorne ». De 
même que la « question des sources du Nil » , la « question du Niger » , 
la « question du Congo » , la « question des monts de Kong » , se sont 
successivement ou simultanément posées devant les géographes, de 
même il existait vers 18 45 une « question du lac intérieur de l'Afrique 
australe ». Oswell et Livingstone résolurent de tenter ensemble de l'élu- 
cider. 

Parti de Colesberg en avril 18/19 , ^^^ compagnie de son fidèle Murray, 
Oswell prit Livingstone en passant à Kolobeng, et s'adjoignit plusieurs 
indigènes Baquainas, dont fun était déjà allé à la «grande eau». La 
traversée du désert fut très pénible. Les voyageurs avaient à abreuver 



168 HENRI DEHERAIN. 

quatre-vingts bœufs attelés aux chariots et vingt chevaux, H leur aurait 
fallu renoncer à leur entreprise s'ils n'avaient eu la chance de trouver 
de l'eau, une fois en creusant le sol, deux fois dans de petites mares 
superficielles. Le Ix juillet 18/19, ^^ atteignirent la rive d'un cours d'eau, 
qui se perdait dans le sable, mais qui, selon les dires des indigènes, 
sortait du lac, but de l'expédition. C'était la Zoaga. «Désormais, écrit 
Oswell , nos craintes ne furent plus qu'un souvenir. » Une distance de 
quatre cents kilomètres les séparait encore du lac, mais en suivant la 
rive de la Zouga, ils étaient certains de ne pas s'égarer. La brousse, en 
certains points très épaisse et formée de buissons épineux, constituait le 
seul obstacle à leurs progrès. 

Impatient d'arriver, Oswell laisse derrière lui le train très lent des 
chariots , part à cheval et atteint enfin la rive du lac. « Ma satisfaction 
fut entière, écrit-il, et ma peine largement payée. Une vaste surface 
d'eau s'étendait devant nous, au nord-ouest et à fouest, pas de rivage en 
vue : un horizon sans limites comme sur l'océan. » Les indigènes nom- 
maient ce lac : Noka a Batlatli, Noka a Manipoore, Inghabé, N garni. On 
sait que c'est cette dernière forme qui s'est imposée dans la nomenclature 
géographique, et que depuis l'expédition d'Oswell et de Livingstone un 
lac N garni figure sur les cartes d'Afrique. 

Oswell revint au Cap à la fin de 18/19, n^^is avec l'intention de se 
mettre bientôt de nouveau en route. Dans une lettre écrite le 1 6 janvier 
i85o à son oncle Benjamin Oswell, il expose son dessein « de repartir 
pour l'intérieur du continent et de tenter d'atteindre les postes portugais 
du Zambèze, par une route de terre ». Il avait été entendu aAec Living- 
stone qu'ils accompliraient ce voyage ensemble ; mais quand Oswell arriva 
à Kolobeng pour prendre son compagnon, il apprit cpie Livingstone, 
contrairement aux conventions, était, depuis un mois, parti seul pour 
le Zambèze , qu'il fut d'ailleurs incapable d'atteindre. Oswell se décida à 
retourner au lac Ngami , dont la route lui était maintenant bien connue ; 
alors qu'en 18/19 ^^ vivait seulement relevé la rive méridionale du lac, 
il en accomplit, cette fois, le tour complet, en se livrant à son exercice 
favori, la chasse. 

Ce quatrième voyage avait seulement confirmé les résultats du troi- 
sième. Le cinquième en eut de nouveaux et de fort intéressants. 

Voici, en avril 1 85 1, Oswell de nouveau à Kolobeng. Livingstone 
hésite beaucoup à l'accompagner : il ne possède ni chariot ni bœufs 
d'attelage; est-il prudent d'emmener sa famille, dont il ne veut pas se 
séparer, dans un voyage long , pénible , et pendant lequel , vu la rareté 
des points d'eau, on souffrira certainement de la soif? Mais Oswell lève 



LES DÉCOUVERTES GÉOGRAPHIQUES D'OSWELL. 169 

toutes les difficultés. Il avait déjà libéralement supporté les frais de 
l'expédition au lac Ngami ; aujourd'hui il office à Livingstone un chariot 
avec son attelage. En outre, il propose de servir d'éclaireur à la caravane 
et de s'assurer qu'elle trouvera de l'eau dans les puits. 

Livingstone cède à ces instances généreuses et, accompagné de sa 
famille, il se met en marche avec Oswell. De Kolobeng ils se dirigent 
vers le nord , découvrent et traversent la lagune salée du grand Maka- 
rikari, véritable chott, pareil à ceux qui parsèment les j^iateaux algériens 
et la terrasse de l'Atlas saharien. Inclinant ensuite légèrement vers l'ouest , 
ils arrivent le 18 juin i85i au Chobé, le grand affluent de droite du 
Zambèze. Ils laissent les chariots sur la rive droite et font passer leurs 
bœufs d'attelage sur la rive gauche , où la mouche tsetsé , si funeste au 
bétail , n'est pas à redouter. Puis Oswell et Livingstone partent à cheval , 
traversent la presqu'île formée par le Chobé et le Zambèze et, le li août 
i85i , atteignent la rive droite du grand fleuve de l'Afrique australe, en 
face du village de Secheké. Jamais avant eux explorateur européen, 
parti soit du Cap de Bonne-Espérance, soit de la côte de Mozambique, 
n'avait pénétré si loin dans l'intérieur du continent africain , ni con- 
templé les flots du Zambèze à une distance relativement si proche de son 
origine. 

Pendant ce voyage, Oswell et Livingstone furent puissamment aidés 
par un chef indigène nommé Sebitoane, dont la vie avait été semée 
d'aventures. En 1828, des Mantatis, bandes incohérentes d'indigènes 
fuyant affolées, au nord du fleuve Orange, devant le chef zoulou Chaka 
et son armée irrésistible, avaient failli envahir la colonie du Cap. Mais, 
le 2 5 juin 1823, elles avaient été arrêtées et repoussées, au village de 
Lattakou, par une petite armée de Bastaards ou Griquas. Sebitoane, chef 
de l'une de ces bandes, s'était alors dirigé vers le nord, avait traversé le 
désert, suivi la Zouga, contourné le lac Ngami, était arrivé sur les rives 
du Zambèze et y avait constitué une de ces dominations éphémères si 
nombreuses dans l'histoire de l'Afrique. 

Oswell eut un instant le projet de descendre le long de la rive du 
Zambèze jusqu'à l'embouchure, ou au moins jusqu'aux premiers postes 
portugais. Mais les renseignements des indigènes sur les difficultés que 
les marécages et la mouche tsetsé opposeraient à sa marche, le désir de 
revoir l'Angleterre, le décidèrent à reprendre la direction du Cap. Il y 
arriva en janvier 1 882 , et s'embarqua quelques semaines plus tard. 

Sa carrière d'explorateur était finie. Pendant la guerre de Crimée, il 
servit auprès de lord Raglan en qualité de secrétaire et de messager de 
confiance, employa les années i855 et i856 à voyager en Amérique et 



IMPRIHEBI 



170 ITEM\T DEHERAÏN. 

dans les AntiJles, ])uis, revenu en Angleterre, se maria et, dès lors, 
mena, entre sa femme, ses enfants et ses amis, une vie facile et oisive de 
gentilhomme campagnard. [1 mourut le i""" mai iSgS, sans être retourné 
en Afrique. 

L'introduction dans la science géographique de cette notion qu'entre 
le Limpopo, le Zambèze et le Cunene il existe dans l'Afrique australe 
un vaste bassin qui ne communique ni avec l'Atlantique ni avec l'Océan 
indien, puisque la Zouga, l'émissaire du Lie Ngami, s'évapore et se perd 
dans le sable, telle fut la première découverte d'Oswell. 

La seconde a consisté à prouver l'importance hydrographique du 
Zambèze. A la date de i85i, le Mger était encore imparfaitement 
connu; sur le Congo, personne n'avait dépassé le point atteint en 1816 
par Tuckey et qui correspond au poste actuel d'isangila ; on ne con- 
naissait encore bien qu'un seul des grands fleuves d'Afrique, le Nil , grâce 
aux trois expéditions équipées de 1 8i.^9 à 18/12 par Méhémet Ali , et qui , 
sous la direction scientifique de notre compatriote D'Arnaud bey, s'étaient 
avancées de Khartoum jusqu'au 4" A 2' de latitude nord. Osvvell rapporta 
cette notion nouvelle qu'à treize cents kilomètres de son embouchure le 
Zambèze était déjà un grand fleuve , profond , large de trois à quatre cents 
mètres et, par gros temps, agité comme un lac, puisque le canot dans 
lequel il l'avait traversé roulait et embarquait de l'eau. 

Sur la liste des grands fleuves du globe, le Zambèze figurait désormais 
à côté du Nil. 

Constatant l'intérêt de cette œuvre, on s'étonne que le nom de Wil- 
liam Cotton Oswell soit resté si obscur, tandis cpie celui de son compagnon 
DaAid Livingstone brillait soudain d'un éclat que les années n'ont pas 
affaibli. 

Plusieurs circonstances ex])liquent cette indifférence de l'opinion 
publique. Homme d'action avant tout, chasseur intrépide, se plaisant 
aux entreprises difficiles et périlleuses , dont il se tirait par son sang-froid 
et son courage , Oswell avait la plus grande répugnance pour tout travail 
d'écriture. Jamais il ne se résolut à entreprendre un récit complet et 
méthodique de ses voyages. 11 se vantait même de son indolence. « Si 
telle avait été ma destinée, écrivait-il le 26 octobre iSlià à sa mère, 
j'aurais pu être un véritable explorateur; j'aurais même possédé une qua- 
lité dont beaucoup de voyageurs sont privés , celle de ne pas griffonner 
de livre. Ma paresse foncière m'aurait protégé contre un pareil acte. » 

Tout au rebours , David Livingstone était un fort habile intendant de 
sa gloire. A peine est-ii revenu du lac Ngami qu'il envoie à Londres un 
récit de son voyage , et c'est par lui , et par lui seul , que le public lettré 



LES DÉCOUVERTES GÉOGRAPHIQUES D'OSWELL. 171 

est informé de la découverte'^'. L'effet est immédiat. «Les lettres de 
Livingstone, écrit son ami Frank Vardon à Oswell le 2 5 mars i85o, 
ont été lues à la R. Geographical Society devant une salle comble; il a 
acquis une immense réputation. J'étais présent quand on a lu sa très 
longue lettre à Steele^'-^'; il est déplorable, mille fois déplorable, que de 
vous on n'ait pas une seule ligne. » Plus tard Vardon reçut bien une 
lettre particulière d'Osvvell et s'empressa de la communiquer au secrétaire 
de la R. Geocjraphical Society, mais elle arrivait trop tard ; les noms de 
« lac Ngami » et de « Livingstone » étaient indissolublement unis dans 
l'esprit du public et celui d'Oswell resta ignoré. En attribuant un prix de 
vingt-cinq guinées à Livingstone, dans sa séance du 2-7 mai i85o, la 
R. Geographical Society accrédita encore l'opinion que c'était à lui seul 
que revenait le mérite de la découverte. En bonne justice , le prix aurait 
dû être partagé entre Livingstone et Oswell ^^\ 

Edward Waring Oswell, ministre de l'Evangile dans l'ile de Wight, 
exposait avec beaucoup de bon sens à son frère William les conséquences 
de son indifférence : « Si vous Aoulez obtenir quelque avantage de la 
découverte , et si vous en espérez une suite , il faut exposer de votre mieux 
la part que vous y avez prise, sans quoi, tout le monde ignorant ici vos 
travaux, vous n'avez aucune chance d'en bénéficier. Tous les articles que 
j'ai lus sur le sujet attribuent la plus grande part du mérite, sinon tout 
le mérite, à Livingstone , et tout naturellement, puisqu'il est le seul à faire 
des rapports'''. » 

En outre, Oswell n'avait en Angleterre aucun appui. L'influence de 
son oncle. Benjamin Oswell, celle de son ami, Frank Vardon, sur l'opi- 
nion publique étaient nulles. 11 n'avait même pas pris avant son départ 
la simple précaution de se faire admettre comme membre de la R. Geo- 
graphical Society, marque d'indifférence que le secrétaire de la Société 
ne laissa pas de relever. 

Livingstone, au contraire, appartenait à la London Missionary Society. 
En i85o, cette compagnie n'avait plus assurément sur le public anglais 
le crédit dont elle jouissait une quinzaine d'années auparavant, à f époque 

'"' Eœlracts of letters from the Rei\ graphie de Paris fut plus équitable cjue 

David Livingston (sic) dated from the celle de Londres et, en 1862, elle 

missionary station at Kolobeng , South décerna , sur le rnpport de Jomard , deux 

Africa. [Journal of the R. Geographical médailles d'argent semblables, l'une à 

Society, i85o, p. i38.) Osweli et l'autre à Livingstone. 

^^'^ Thomas Steele , capitaine avix '*' La lettre n'est pas datée , mais 

Coldstreum guards et ami dé Livingstone. elle doit avoir été écrite au commence- 

'•''^ Chose curieuse, la Société de géo- ment de l'année i852. 



172 HENRI DEHERAIN. 

où lord Glenelg, ministre des colonies, s'inspirant de ses conseils, pre- 
nait la très grave décision qui provoqua l'émigration des Boers hors de 
l'Empire britannique. Elle restait néanmoins puissante. A l'affût de tout 
ce qui pouvait servir ses intérêts, elle s'empressa de répandre par tous 
les moyens dont elle disposait la grande découverte géographique 
accomplie par l'un de ses membres , le révérend David Livingstone. 

Sans doute Livingstone a loyalement recormu et publiquement pro- 
clamé les services pécuniaires dont il était redevable à Oswell. Seulement 
il le représente, dans ses lettres et dans ses livres, comme un Mécène 
généreux, comme un amateur de sport par lequel il avait consenti à se 
laisser accompagner. En réalité c'est renverser les rôles. En 1849, 
Livingstone n'était encore qu'un modeste missionnaire fort inexpérimenté, 
ayant pour tout mérite de connaître la langue des Betchouanas et de 
jouir, grâce à sa bonté, d'une certaine popularité parmi les indigènes 
qui entouraient la mission de Kolobeng. Oswell , au contraire , avait acquis , 
par ses chasses dans l'Inde et par ses deux explorations sur le Limpopo , 
l'expérience des voyages difficiles. Bien loin de figurer dans la suite de 
Livingstone, ainsi qu'on le croyait jusqu'à présent, ce fut lui qui emmena 
Livingstone au lac Ngami. Et ce fut encore grâce à la présence et au 
concours d'Osvvell que Livingstone arriva en i85i jusqu'au Zambèze, 
qu'il avait en vain essayé d'atteindre seul en i85o. Sans Livijigstone, 
Oswell aurait certainement accompli ses deux découvertes ; on n'oserait 
pas aiBrmer la réciproque, 

Oswell avait voué à Livingstone une amitié si profonde ([ue, bien 
loin de se montrer jaloux de la gloire de son ami, il s'employa de son 
mieux à la servir; il se tint toujours volontairement dans son ombre. 
Mais les documents récemment publiés rendent à William Cotton Oswell 
le mérite dont sa modestie s'était toujours défendue ; ils permettent de 
préciser un point intéressant de l'histoire de la géographie africaine. En 
les donnant au public, M. William Edward Oswell a accompli un devoir 
filial et servi en même temps la cause de la vérité. 

Henr[ dehérain. 



Projet dune édition internationale des Œuvres de Leibniz. 

L'une des propositions qui furent soumises à la première assemblée 
générale de l'Association internationale des Académies, tenue le i6 
avril 1901, avait pour objet l'étude des moyens propres à préparer et à 



UNE EDITION INTERNATIONALE DE LEIBNIZ. 173 

publier une édition complète des œuvres de Leibniz. Ce projet, dont 
M. Lachelier avait eu l'initiative et qu'il avait fait adopter par l'Académie 
des Sciences morales, brillamment soutenu par M. Brocliard devant la 
Commission internationale et devant l'assemblée générale des Académies, 
reçut l'approbation chaleureuse de MM. Hermann Diels et Mommsen, 
délégués de l'Académie de Berlin ; et les conclusions suivantes , présen- 
tées par la Commission , furent votées à l'unanimité : 

En vue d'une publication projetée des œuvres de Leibniz, dont l'exécution sera 
soumise à la prochaine session de l'Association, la Commission propose de conQer à 
l'Académie des Sciences morales et politiques, à l'Académie des Sciences de Berlin et 
à l'Académie des Sciences de Paris le soin de déléguer chacune un directeur. Ces 
trois directeurs auront pour mission : 

1° De faire appel à toutes les bibliothèques et dépôts publics et privés, en leur 
demandant de signaler toutes les pièces utiles à la publication; 

2° De dresser un catalogue descriptif et raisonné de toutes les pièces; • 

3° De préparer le plan méthodique qu'on pourrait adopter pour l'édition pro- 
jetée. 

Les directeurs pourront s'adjoindre des auxiliaires, et d'ailleurs les Académies 
constituantes seront invitées à déléguer des savants chargés de correspondre avec 
les directeurs et de leur prêter tout l'appui qui sera nécessaire. 

Conformément à ces résolutions , l'Académie de Berlin nomma direc- 
teur, pour la préparation de l'édition de Leibniz , M. le conseiller privé , 
professeur Hermann Diels; l'Académie des Sciences de Paris nomma 
M. Henri Poincaré; l'Académie des Sciences morales et politiques, 
M. Emile Boutroux. 

Etant donné l'extrême variété , multiplicité et dispersion des écrits de 
Leibniz, des recherches préliminaires étaient indispensables avant que 
pût être déterminé le plan même du travail préparatoire que les délé 
gués des Académies devaient entreprendre en commun. Ces recherches 
furent faites, en Allemagne et en Autriche, par les soins des délégués 
allemands; en France, Belgique, Hollande et Angleterre, par les soins 
des délégués français. Il en résulta tout d'abord que l'immense majorité 
des manuscrits (6o,ooo dont 35,ooo lettres) se trouvaient à la Biblio- 
thèque royale de Hanovre , mais qu'il en existait aussi quelques-uns dans 
de nombreuses bibliothèques d'Allemagne et des autres pays : Autriche- 
Hongrie, Suisse, France, Angleterre, Belgique, Hollande, Italie, Pays 
du Nord de l'Europe, Russie, Amérique. 

Il fut, déplus, évident que la nature des manuscrits, brouillons en 
grande partie , surchargés de ratures et d'additions , que les nombreuses 
répliques, les dates, absentes ou douteuses, même quand elles sont de 
la main de Leibniz, etc., soulèvent un nombre énorme de difficiles pro- 



174 ÉMfLE BOUTROUX. 

blêmes , et que les catalogues existants , si soigneusement qu'ils aient été 
faits , sont loin de suffire même à orienter les travailleurs. 

Dès le mois de juin 1902 l'Académie de Berlin exprima le vœu que 
les délégués allemands et français se réunissent à Paris vers la fin de 
l'année, pour traiter ensemble les questions relatives aux premiers tra- 
vaux communs et à l'appel qui devait être adressé aux diverses biblio- 
thèques et archives. Cette conférence a eu lieu le 29 décembre dernier, 
à l'Institut. Etaient présents : pour l'Académie de Berlin, M. le conseiller 
privé, professeur H. Diels, et M. le docteur Ritter, en qualité de secré- 
taire du professeur Diels ; pour les Académies des Sciences et des Sciences 
morales et politiques, les membres de la Commission de Leibniz, à sa- 
voir : MM. Berthelot, Darboux, Poincaré, Gréard et Boutroux; M. G. 
Picot, retenu alors loin de Paris, n'a pu assister à la réunion. 

Les délégués allemands et français se sont appliqués à détei'miner 
l'objet précis des travaux préparatoires prévus par le vote de l'assemblée 
générale en 1 90 1 . En ce qui concerne le catalogue qu'ils ont tout d'abord 
mission de dresser, ils se sont rendu compte de l'impossibilité de consti- 
tuer un catalogue complet, achevé et définitif, de tant d'écrits si liti- 
gieux, dans le délai fixé par les Académies. Il leur a paru d'ailleurs que 
l'établissement préalable d'un catalogue sommaire descriptif et raisonné, 
donnant des indications sur le contenu des manuscrits, mais ajournant, 
d'une manière générale, les problèmes difficiles à résoudre, pourrait 
déjà rendre de grands services aux historiens et aux savants, et serait 
une préparation très efficace au travail de comparaison et d'approxima- 
tion successive qui peut seul conduire à dès résultats définitifs. Ils ont 
donc décidé de se borner, pour le moment, à l'établissement et à la pu- 
blication d'un catalogue provisoire. 

Ils ont arrêté, en ce sens, le texte de l'appel qui doit être adressé aux 
bibliothèques et dépôts publics et privés, ainsi que la répartition du 
travail et les principes qui doivent y présider. 

La formule d'appel est ainsi conçue : 

ASSOCIATION INTERNATIONALE DES ACADEMIES. 

ÉDITION INTERNATIONALE DES OEUVRES DE LEIBNIZ. 



Appel aux bibliothèques et dépôts d'archives, 

La première assemblée générale de l'Association internationale des Académies, 
tenue à Paris du 16 au 20 avril 1901,. a confié aux Académies des Sciences et 
des Sciences morales et politiques, de l'Institut de France, et à l'Académie Royale 



UNE EDITION INTERNATIONALE DE LEIBNIZ. 175 

des Sciences de Prusse, le soin de préparer une édition complète des œuvres de 
Leibniz. 

Considérant que beaucoup de manuscrits du philosophe ou d'éditions rares de 
ses ouvrages sont, aujourd'hui encore, insufïlsamment connus ou utilisés, les trois 
Académies ont l'honneur de s'adresser aux bibliothèques et aux dépôts d'archives 
publics ou privés, ainsi qu'aux propriétaires de collections de manuscrits, en les 
priant de leur indiquer tout ce qui, à leur connaissance, pourra servir à la 
publication, et de vouloir bien, en particulier, leur donner le signalement des 

fwèces qu'ils possèdent, d'après le questionnaire ci-joint. Quant à la mesure dans 
aquelle il devra être répondu aux différentes questions, elles s'en remettent à la 
bonne volonté des directeurs ou propriétaires : elles les remercient à l'avance de 
tous les renseignements qu'ils leur communiqueront, quelle qu'en soit l'importance. 
Les trois Académies, devant présenter le plan de l'édition projetée à l'assemblée 
générale de l'Association qui aura lieu à Londres en igO;4, prient leurs correspon- 
dants d'envoyer les réponses aussitôt qu'il leur sera possible. 
Paris, le 29 décembre i()02. 

Académie des Sciences, Académie des Sciences morales et politiques, 

Paris (Palais de l'Institut.) Paris (Palais de l'Institut.) 

KôNIGLICHE PrEOSSISCHB 

Akademie dei\ Wissenschaftex , 
Berlin. 

QUESTIONNAIRE. 

(Prière d'adresser les réponses à l'Institut de France, Comité de Leibniz. 
Palais de l'Institut, Paris.) 

1. L'établissement (ou le dépôt) possède-t-il , en original, brouillon ou copie . 

a. Des oeuvres iTianuscrites (traités, mémoires, essais, etc.) dont Leibniz est 

l'auteur certain ou probable ? 

b. Des lettres manuscrites dont Leibniz est l'auteur ou le destinataire certain 

ou probable? 

c. Des œuvres manuscrites (traités, mémoires, essais) attribuables , avec cer- 

titude ou probabilité, à des personnes ayant été, soit en commerce 
direct, .«-oit en relation de correspondance avec Leibniz? 

d. Des lettres manuscrites envoyées ou reçues , certainement ou probable- 

ment, par des personnes rentrant dans la catégorie c? 

2. L'établissement possède-t-il des recueils de manuscrits datant de i664 à 

1716, non encore dépouillés minutieusement, et susceptibles de renfermer 
des pièces telles que celles qui sont rangées sous le n" 1? 

3. L'établissement possède-t-il des imprimés portant, écrites, des dédicaces, notes 

marginales, additions, etc., attribuables à Leibniz? 

4. L'établissement possède-t-il des imprimés de i664 à 1716, savoir : 

a. Des ouvrages, mémoires, etc., dont Leibniz est l'auteur certain ou pro- 
bable ? 

b. Des lettres dont Leibniz est l'auleur ou le destinataire certain ou pro- 
bable? (Exemple : De la tolérance des religions. Lettres de M. Leilmis et 
réponses de M. Pelisson. Cologne, A. Pierrot, 1692, in-12, 128 pages.) 



170 



EMILE BOUTROUX. 



5. L'établissement possède-t-il des brochures de circonstance datant de i664 à 

1716, qiiel qu'en soit l'auteur? 

6. L'établissement a-t-il connaissance de dépôts d'archives, bibliothèques, collec- 

tions autres que ceux qui sont mentionnés dans la liste ci-jointe , et suscep- 
tibles de renfermer des documents rentrant dans les catégories ci-dessus 
désignées? 



LISTE DES BIBLIOTHEQUES ET DÉPOTS DÉJÀ CONNUS. 



I. Empirk allemand. 

Berlin : Kônigl. Geh. Staatsarchiv. 

Arcliiv der Kônigl. Akademie der Wissen- 
schaflen. 

Kônigl. Bibliothek. 

Bibliotliek des Joachimstharscîien Gymna- 
siums. 
BnESLATJ : Universitâtsbibliothek, 
Cassel : Kônigl. Landesbibliothek. 
Celle : Bibliothek des Kônigl. Oberappel- 

lations-Gerichts. 
CoBLENZ : Kônigl. Staatsarchiv. 
Dehutz : A. D. S. Grâfl. Schulenburg'sches 

Archiv. 
Donaueschingen : Fùrstl. Fûrstenbergisches 

Archiv. 
Dresde : Kônigl. Haupt-Staalsarchiv. 

Kônig!. Bibliothek. 
Emden : Grâll. Schulenburg'sches Archiv. 
Erfurt : Kônigl. Bibliothek. 
Erlangen : Kônigl. Universitâtsbibliothek. 
Eybach : Grâfl. Degenfeld'sches Archiv. 
Frankfdrt a. m. : Stadtbibliothek. 
Greifswald : Sammlung des Frl. Ulmann. 
GôTTiNGES : Kônigl. Universitâtsbibliothek. 
Halle a. S. : Kônigl. Universitâtsbibliothek. 
Hamburg : Stadtbibliothek. 
Hanovre : Kônigl. Slaatsarchiv. 

Sladt-Archiv. 
Hanovre : Kônigl. Bibliothek. 

Stâdtische Bibliothek. 

Bibliothek des histor. Vereins. 
Helmstedt : Ilerzogl. Bibliothek. 
IPi'ENBURG : Grâfl. Bussche'sches Archiv. 
Iena : Grossherzogl. und Herzjgl. Univer- 
sitâtsbibliothek. 
Karlsruhe : Grossherzogl. Hof- und Landes- 
bibliothek. 
Kiel : Kônigl. Universitâtsbibliothek. 
Leipzig : Kônigl. Universitâtsbibliothek. 

Stadtbibliothek. 
Lengsfeld : Freiherrl. Boineburg'sches Ar- 



MuMCH : Kônigl. Reichs-Archi/. 

Kônigl, Bibliothek. 
MûNSTER : Kônigl. Staatsarchiv. 
PosE.\ : Kônigl. Staatsarchiv. 
ScHWERiN : Grossherzogl. Staatsarchiv. 
Stuttgart : Kônigl. Geh. Haus- und Staits- 
archiv. 

Kônigl. ôlTentliche Bibliothek, 
Tûbtsgen : Kônigl. Universitâtsbibliotliek. 
WiESENTHEiD : Grâfl. Schônbornsches Archiv. 
Wolfexbûttel : Ilerzogl. Bibliothek. 

Herzogl. Landeshauptarchiv. 
Wurzuourg : Kônigl. Archiv-Conservato- 



II. AUTRICHE-HOXGRIE. 

Gôttweig : Stiftsbibliot'iiek. 
Vienne : K. und k. Haus-, Hof- und Staats- 
archiv. 
Vienne : K. und k. Reichs-Finanz-Archiv. 
K. k. Hofbibliothek, 

III. Suisse. 
Zurich : Bibliothèque de la ville. 

IV. France. 

Dijon : Bibliothèque municipale. 

Nantes : Bibliothèque municipale. 
Musée Dobrt'e (Autographes). 

Paris : Bibliothèque Nationale (Fonds fran- 
çais , Nouv. acquisitions ■ françaises , 
Fonds latin). 

Rouen : Bibliothèque municipale. 

V. Angleterre. 

Cheltenham : Bibliotheca Phillippica. 
LoNDUEi : British Muséum (Fonds ancien, 
Addit. MSS. , Bibl. Harieian, CoU. 
Egerton). 
Royal Society. 



UNE EDITION INTERNATIONALE DE LEIBNIZ. 177 



VI. Belgique. 

Bruxelles : Bibliothèque royale. 
Collège Saint-Michel. 

VII. Hollande. 

Amsterdam : Bibliothèque de l'Université 

(Coll. Diederichs). 
La Haye : Bibliothèque royale (MSS.). 
Leydb : Bibliothèque de l'Université (F^onds 

ancien, Libri recentiores, MSS.). 



VIII. Italie. 

Florence: Bii)lioteca Nazionale (Biblioteca 

Magliabechiana). 
MoDÈNE : Archivio di stato. 

Archivio Soli-Muratori. 

Biblioteca Estense. 



JX. Russie. 
Moscou : Archives impériales. 

Pour l'envoi de cet appel et les recherches que provoqueront les ré- 
ponses , les Académies se sont distribué les divers pays intéressés de la ma- 
nière suivante : à l'Académie de Berlin : l'Allemagne , l'Autriche , la Suisse 
allemande et le Nord de l'Europe ; aux Académies de Paris : la France , 
l'Italie, la Suisse française, la Belgique, la Hollande, l'Angleterre et 
l'Amérique. 

Mais la partie essentielle du travail devra être exécutée à Hanovre , où 
sont conservés le plus grand nombre des manuscrits. Pour en régler la 
distribution , on a admis une classification provisoire des écrits de Leib- 
niz. Cette classification est la suivante : 

1 . Ecrits logiques , au nombre de 3 , 5 o o environ (dont 2,000 lettres ) ; 

2. Ecrits historiques ou philologiques : i2,5oo (dont 9,000 lettres); 

3. Ecrits juridiques : 2,200 (dont i ,000 lettres); 

4. Mathématiques ou scientifiques : 1 i,5oo (dont 5,5oo lettres); 

5. Politiques: 21,000 (dont i2,5oo lettres); 

6. Théologiques ou métaphysiques : 9,800 (dont 5, 000 lettres). 

En tout 60,000 environ, dont 35, 000 lettres. 

Le dépouillement des écrits logiques, historiques, juridiques et ma- 
thématiques conservés à Hanovre a été attribué aux Français; celui des 
écrits théologiques ou métaphysiques et des écrits politiques, aux Alle- 
mands. 

Il est entendu que le plan de travail arrêté par la conférence du 
29 décembre se rapporte exclusivement à la publication du catalogue 
provisoire qui devra être soumis à l'assemblée générale de 190/1, toutes 
les questions relatives à l'édition elle-même devant être réservées : on 
considère d'ailleurs que ces questions ne sauraient être abordées utile- 
ment avant que soit aciievé , non f examen sommaire , mais fexamen appro- 
fondi et critique, ainsi que la collation scrupuleuse, de tous les textes. 

Le catalogue provisoire comprendra : 

i" Le signalement, externe et interne, et, autant que possible, la 
date de tous les manuscrits. 

savants. a'6 

mPItlHERIE NlTlONALt. 



178 Xl/aCIJ viîfKMIfcE BOUTRpUX. 

Ij'orclre des matièpeë, qui devra être arrêté par les collaborateurs quand 
ils auront a,chevéJ'examen sommaire des manuscxits, pourra être le sui- 
vant : 

lies lettres formeraient une première catégorie générade. On peut les 
classer d'après Tordre alphabétique des destinataires et, pour chaque 
destinataire, chronologiquement. Les ouvrages et opuscules formeraient 
la seconde catégorie générale. Ils seront d'ailleurs répartis entre les 
classes indiquées plus haut. 11 arrivera souvent que le contenu d'un texte 
se rapportera , à la fois , à plusieurs de ces classes. Dans ce cas , le texte 
sera décrit en détail à la place qui paraîtra le mieux lui convenir; mais il 
sera mentionné également dans les autres catégories, avec renvoi à cette 
description détaillée. 

ï>ans chaque catégorie , les écrits seront rangés , autant que possible » 
selon î'ordre chronologique. 

2° Trois index : 

a. Une table alphabétique des noms propres et des matières ; 

b. Une table chronologique de tous les écrits leibniziens, eids- 

tants ou mentionnés dans des documents existants ; 
. , :^ c; Une table chronologique de tous les faits, certains ou pro- 
bables, de la vie extérieure de Leibniz, ou ce qu'on peut 
appeler une biographie pragmatique de Leibniz. 

Le catalogue provisoire fera avant tout le départ de ce qui est , dès 
maintenant, certain ou facile à déterminer, et de ce qui appelle des re- 
cherches ultérieures. Pour ces recherches mêmes il visera à fournir des 
points d'appui , notamment par les indications qu'il donnera sur le con- 
tenu des pièces, et il facilitera la marche logique qui va du connu à 
l'inconnu. 

Le travail nécessaire à l'établissement de ce catalogue provisoire est 
confié à de jeunes savants que leurs études préalables désignaient pour 
cette besogne. Ce sont, jusqu'ici, pour l'Allemagne, MM. les docteurs 
Ritter et kabilz; pour la France, MM. Rivaud, Halbwachs et Davillé. 

Chacmi des collaborateurs est chargé de l'examen d'une classe de 
manuscrits. Mais cet examen et la confection des llobes qui en men- 
tionnent les résultats ont lieu suivant une métliode commune , arrêtée 
par écrit dans ses principes et dans ses détails. Et à mesure que les 
recherches avanceront, le travail deviendra, naturellement et nécessaire- 
ment, de plus en plus collectif. 

Chaque nation st? cliargera vraisemblablemient de l'impression de la 
partie du catalogue qui lui aura été confiée, et fera cette publication 



UNE ÉDITION INTERNATIONALE DE LEIBNIZ. :79 

dans sa propre langue. Mais les deux parties seront disposées de manière 
à être réunies, et formeront un seul ouvrage, précédé d'un avant-propos 
imprimé en allemand et en français. 

Même limitée ainsi , jusqu'à nouvel ordre, à f établissement d'un cata- 
logue provisoire, la tâche est considérable, tant par^fétendue que par 
la difficulté. On espère en venir à bout à force de jièle, de méthode et 
de bonne volonté mutuelle, grâce au commmi dévouement à l'intérêt 
de la science. 

Emile BOUTROUX. 



LIVRES NOUVEAUX. 



Herm. Dessal. Inscriptiones latinae selectae. Vol. 1 et II, pars. I. — Berlin, in-8". 
Librairie Weidman. 

Tous nos maîtres, tous nos prédécesseurs se sont servis du recueil d'inscriptions 
d'Orelli-Henzen, le seul où l'on p