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Full text of "Les Poésies Chinoises De Bouilhet"

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LES POÉSIES CHINOISES DE BOUILHET 

Des romantiques, Th. Gautier ne fut pas le seul qui emprunta à 
la littérature chinoise. Un autre poète, Louis Bouilhet, y discema 
une veine nouvelle que son souple talent pourrait exploiter. Dans la 
préface aux cBuvres posthumes de son ami et compatriote, Dernières 
Chansons, Gustave Flaubert déclare que ce fut après le coup d'Etat 
que Bouilhet se tourna vers la Chine. Non content, comme Gautier, 
des traductions, il se mit "à l'apprentissage du chinois qu'il étudia 
pendant dix ans de suite, uniquement pour se pénétrer du genie de la 
race, voulant faire un grand poème sur le Celeste Empire dont le 
scénario est complètement écrit." N'ayant pas ce scénario sous les 
yeux, nous n'examinerons que les poésies chinoises des deux recueils: 
Festons et Astragales et Dernières Chansons (édition Lemerre). Nous 
apprendront-elles comment cet esprit si latin interpreta l'Extréme 
Orient ? 

Ces pièces sont peu nombreuses. Festons et Astragales (1859) en 
ont trois: Tou-Tsong, le Barhier de Pékin, le Dieu de la Porcelaine. 
Les Dernières Chansons (1872) sont moins avares; sur leurs cinquante- 
cinq pièces, huit se rattachent à la Chine. Ce sont : Imité du Chinois, 
la Chanson des Rames, la Paix des Neiges, le Tung-whang-fung, Vers 
Paì-lui-chi, l'Héritier de Yang-ti, le Vieillard libre, la Pluie venne du 
mont Ki-chan. 

Il n'est pas nécessaire de faire un examen minutieux de ces mor- 
ceaux pour découvrir que sept sur les onze ne s'inspirent pas de pièces 
chinoises, ils n'ont que l'air chinois, et nul besoin d'étre au courant 
des choses de la Chine pour les composer. C'est la Chine convention- 
nelle, banale des magasins de curiosités, celle des cabinets de laque, 
des paravents et des bibelots, faite d'une douzaine de traits, prétendus 
caractéristiques, faux parce qu'ils sont outrés, isolés et limités. Bref, 
ce n'est que du toc. 

Dans un article de ce journal (nov. 1915 et mars 1916, Th. 
Gautier: le Pavillon sur l'eau), nous avons signalé un certain nombre 
de ces heux communs chinois que l'auteur s'était cru tenu d'intro- 
duire, cangue, petits pieds des Chinoises, grande muraille, opium, etc. 
Bouilhet fait de méme: c'est le fieuve Jaune, le soulier à pointe 

663] 159 [MODEEN Philology, March, 1918 



160 Henri David 

retroussée, le mandarin à bonnet pointu et son parasol, les pavillons 
à jour ornés de clochettes, les buffets sculptés remplis de porcelaine, 
les cloisons transparentes, la jonque, les bonzes, la queue et la téte 
rasée, les pagodes, magots ou poussahs, le thè, le riz et les nids 
d'hirondelles, etc. . . . Donc, chez les deux romantiques, méme illu- 
sion dans la touche de couleur locale. Tous deux affectent de croire 
par exemple, que l'opium se fumé comme le tabac dans la pipe. Le 
mandarin Tou-Tsong "fumé l'opium, au coucher du soleil, | Sur sa 
porte en treillis, dans sa pipe à fleurs bleues." 

Certes, Gautier a bien soin d'indiquer en détail la fagon dont se 
prend ce narcotique, mais, chose étrange, lui aussi perd de vue les 
circonstances extérieures de lieu et de conditions. N'écrit-il pas des 
deux amis Tou et Kouan, dans son Pavillon sur l'eauf "C'était un 
plaisir pour eux de s'envoyer du haut du balcon des salutations 
familières et de fumer la goutte d'opium enflammée sur le champignon 
de porcelaine en échangeant des bouffées bienveillantes." Or, le 
spectacle que présente un éthéromane ou morphinomane se livrant à 
sa passion se rapproche bien plus de celui du misérable inhalant sa 
funeste fumèe que ce dernier ne rappelle le fumeur de pipe le plus 
endurci. 

Au sujet de la troisième pièce, nous ferons seulement remarquer 
qu'il n'y a pas de dieu de la porcelaine dans l'Olympe chinois, bien que 
celle-ci doive son invention et quelques-uns de ses plus beaux produits 
à la Chine. Mais la porcelaine étant chose assez merveilleuse pour 
avoir son dieu, Bouilhet le lui créa à Faide d'une note de Rémusat 
sur un certain tempie de Kouanym (Deux Cousines, II, 49). "Kou- 
anym est le nom d'un Phousa ou Fune des plus grandes divinités de la 
religion indienne importée à la Chine. Quelques mythologues peu 
instruits en ont fait la déesse de la porcelaine. Mais c'est en réalité un 
dieu, qui n'a rien de commun avec la porcelaine. C'est à lui que se 
rapportent la plupart de ces figures appelées Magots de la Chine qui 
étaient autrefois en possession de toutes les cheminées." Donc, 
bien que ce poussah ne soit pas le dieu de la porcelaine, il pourra 
Tètre et c'est lui qui est décrit dans la première strophe : " Il est, en 
Chine, un petit dieu bizarre, | Dieu sans pagode, et qu'on appelle 
Pu; I J'ai pris son nom dans un livre assez rare, | Qui le dit frais, 
souriant et trapu." 

664 



Les Poésies Chinoises de Botjilhet 161 

Quatre des huit pièces des Dernières Chansons sont d'une saveur 
bien differente. Versions en vers de poésies chinoises, elles sont 
exemptes de tonte couleur locale, vraie ou fausse, à un mot près, 
bonze, dans la dernière. A chacune la probité de l'auteur a laissé une 
étiquette qui en indique la provenance. 

La première, Imité du chinois, porte en sous-titre lu-kiao-lì, nom 
en transcription frangaise du roman des Deux Cousines auquel 
Gautier a emprunté tant de détails. Cet ouvrage du XVème siècle 
est regardé comme un des chefs-d'ceuvre de la littérature populaire 
chinoise et fut traduit pour la première fois par Abel-Rémusat en 
1826. Ce sont huit vers placés en téte du chap. VI du tome II qui 
ont séduit le poète, et on comprend pourquoi, si l'on sait combien il 
était fier de son art. Et c'est bien cette traduction qui est la source 
de la poesie de Bouilhet. 

Il suffira pour s'en convaincre de comparer les deux textes. Si 
l'on objecte que l'écrivain frangais étudiant le chinois a pu s'inspirer 
directement de l'originai, nous répondrons que la ressemblance ver- 
bale evidente des deux morceaux s'oppose absolument à cette sup- 
position. Une telle coincidence peut s'expliquer à la rigueur dans 
des traductions indépendantes en une méme langue d'oeuvres appar- 
tenant à d'autres langues indo-européennes où les mots correspondent 
plus ou moins. La chose est impossible dans une traduction du 
chinois en frangais. Nous nous en rapportons à ce que dit sur ce 
sujet le marquis d'Hervey-Saint-Denys (étude sur l'Art poétique et 
la Prosodie chez les Chinois, en téte de sa traduction des Poésies de 
l'Epoque des Thang, Paris, 1862) : "La traduction littérale est le plus 
souvent impossible en chinois. Certains caractères exigent absolu- 
ment une phrase tout entière pour étre interprétés valablement. Il 
faut lire un vers chinois, se pénétrer de l'image ou de la pensée qu'il 
renferme, s'efforcer d'en saisir le trait principal et de lui conserver sa 
force et sa couleur" (p. ciii). Abel-Rémusat ne déclare-t-il pas aussi 
qu'il est loin d'afììrmer "que le sens de ces morceaux poétiques soit 
toujours rendu et à l'exception de quelques phrases qui ne paraissent 
pas susceptibles de deux interprétations qu'il se pourrait bien que la 
traduction qu'il en donne n'eùt rien de commun avec l'originai" 
(Deux Cousines, préface, p. 67, et t. II, p. 137). Dans la préface de 
la seconde traduction frangaise de ce méme roman par Stanislas 

665 



162 



Henri David 



Julien, pour mettre hors de doute la grande difficulté d'interprétation 
d'une poesie chinoise, le traducteur place en regard les traductions 
d'une chanson faites par son devancier et par lui-méme. Si Bouilhet 
avàit donc traduit directement et indépendamment de Rémusat, sa 
poesie n'aurait pas présente une telle ressemblance de mots avec celle 
du savant sinologue. Il faudrait aussi admettre, si Fon veut soutenir 
la proposition de la traduction directe, que le poète fùt devenu assez 
fort en chinois pour se mesurer avec un tei maitre. Or, aucun de ses 
autres emprunts n'en fournit la preuve et tous démontrent le con- 
traire. Si Bouilhet a appris le chinois "pour se pénétrer du genie de 
la race," il ne nous a laissé aucune poesie qui soit la version directe 
en vers frangais de ce genie. 



Sous des déguisements divers, 
Plàtre ou fard, selon ton envie, 
Masque tes moeurs, cache ta vie; 
Sois honnéte homme, en fait de vers! 

Un Seul beau vers est une source 
Qui, dans les siècles, coulera. 
Dix ans peut-étre on pleurera 
Quelques mots trop prompts à la 
course. 

La strophe aux gracieux dessins, 
Où l'ceil en vain cherche une faute, 
N'est pas d'une valeur moins haute 
Que la relique de nos saints. 

Mais aussi point de flatteries 
Pour l'inepte ou le maladroit! 
Le pur lettre seul a le droit 
D'en arranger les broderies. 

Tout poème perd ses appas 
Dans les bassesses du parlage. 
Si nous traversons un village, 
Causons-y, — ^mais n'y chantons pas! 



Qu'on plàtre sa réputation, qu'on 
farde sa conduite, qu'on séme l'or, 

Mais qu'en littérature, au moins, on 
ne se permette pas de larcins! 

Une seule expression poétique est une 
source qui coulera pendant des 
siècles; 

Dix années de chagrin peuvent étre 
la suite de quelques lignes. 

De beaux vers 

sont aussi précieux 
que les reliques d'un saint. 



L'homme de genie confìera-t-il à 
d'autres la broderie de la poesie ? 

Si vous vous livrez au plaisir d'une 
conversation de village, 

Gardez de vous laisser aller à la ten- 
tation d'y chanter pour passer le 
temps. 

La Chanson des rames a sa source dans la traduction frangaise du 
marquis d'Hervey-Saint-Denys (Poésies de l'epoque des Thang, 
p. Ixix). Le poète a indiqué l'auteur, l'empereur Vou-ti. Ce nom 
fut porte par plusieurs empereurs de la Chine. Celui-ci est Hiao-vou- 
ti, de la dynastie des Han; il regna de 140 à 86 av. J.-C. et fut comme 
beaucoup d'autres empereurs chinois l'un des poètes les plus féconds 
de sa cour. "Un jour, ajoute le traducteur, qu'il traversait le fleuve 



Les Poésies Chinoises de Boxjilhet 163 

Hoèn, entouré de ses ofBciers et de ses ministres, il sentit naìtre en 
lui la verve, et composa la chanson connue sous le nom de la Chanson 
des rames." 

Le vent d'automne s'élève, ha! de blancs nuages volent; 

L'herbe jaunit et les feuilles tombent, ha! Les oies sauvages vers le midi 

s'en retournent. 
Déjà fleurit la piante Làn, ha! déjà se répand le parfum des chrysanthèmes. 
Moi, je pense à la belle jeune fìlle, ha! que je ne saurais oublier. 

Mon bateau flotte doucement, ha! traversant le fleuve de Hoèn; 
Au milieu de ses rapides eaux, ha! qui jaillissent en vagues écumantes, 
Au bruit des flots et des tambours, ha! j'improvise la Chanson des rames. 
Plus vif a été le plaisir, ha! plus profonde est la tristesse qui lui succède. 
La force et la jeunesse, combien durent-elles, ha! et contre la vieillesse que 
fai re! 

Il est souvent aussi oiseux que présomptueux de rechercher les 

motifs qui déterminent les poètes dans le choix de leurs sujets et de 

leurs rythmes. Il ne sera pas toutefois téméraire d'avancer que, si 

c'est le fond qui attira le poète vers le poème inséré dans lu-kiao-li, 

c'est certainement la forme qui séduisit ici l'écrivain romantique. 

En effet, il voulut faire passer le petit poème chinois dans le frangais 

tei quel, il en fit pour ainsi dire un calque. Afin de faire voir jusqu'où 

il poussa l'imitation nous mettrons l'originai et la copie en regard sans 

nous astreindre pourtant à reproduire tous les mots de la transcrip- 

tion; des tirets remplaceront les mots (monosyllabiques, comme on 

sait), exception faite pour les rimes. 

Tsieou fong ki, hy! pe yun feì; Bois chenus! ah! vent d'automne! 

L'oiseau fuit! ah! l'herbe estjaune! 
Le soleil, ah! s'est pàli! 
J'ai le coeur, ah! bien rempli! 

Sous ma nef, ah! l'eau moutonne, 
Et répond, ah! monotone, 
A mon chant, ah! si joli. 

Quels regrets, ah! l'amour donne! 
L'àge arrive, ah! puis l'oubli! 

Meme vers, l'heptasyllabe, divise en deux hémistiches de trois 
syllabes par l'exclamation; méme division en trois strophes de quatre, 
trois et deux vers; méme ordre des rimes, excepté que le tercet et les 
deux vers de la dernière strophe, au lieu de porter la méme rime 
roulent sur deux. A remarquer aussi que la poesie frangaise n'a que 
ces deux rimes au lieu de trois, ce qui donne aabb-aab-ab. 

667 



- hy! - 

- hy! - 


- kouei. 

- fang. 


- hy! - 


- ouang. 


- hy! - 

- hy! - 

- hy! - 


- ho; 

- pò, 

- ko. 


- hy! - 

- hy! - 


- to. 

- ho! 



164 Henbi David 

Cette rigueur de forme a astreint Bouilhet à simplifier extréme- 
ment l'originai. Son imitation concerne donc la forme plus que le 
fond, elle est plus apparente que réelle. En effet, si l'heptasyllabe 
est en frangala un vers court, en chinois il est loin d'en étre de méme. 
Un lettre du XVIIème siècle, Han-yu-ling, s'exprime ainsi sur les 
vers de différentes mesures: "Les vers de quatre mots sont les plus 
simples, mais ils sont trop serrés; ceux de sept mots sont trop làches 
et trop délayés; la confusion y est facile et le pléonasme à redouter. 
Les vers de cinq mots sont les meilleurs; aussi depuis les Han jusqu'à 
nos jours ont-ils toujours été préférés." L'heptasyllabe chinois cor- 
respond donc à notre alexandrin. Si le poète frangais s'était servi du 
vers de onze ou de treize syllabes, il s'y serait senti aussi à l'aise que 
l'empereur-poète dans son vers de sept et l'imitation en aurait été 
plus réelle. 

Il s'en rendit compte, car il choisit le méme arrangement stro- 
phique, mais cette fois d'alexandrins sans exclamation pour la pièce 
l'Héritier de Yang-ti. Il employa cette forme, sorte de sonnet 
écourté, avec assez de bonheur. 

La pièce suivante le Vieillard libre a aussi sa source parmi les 
poèmes cités dans la méme étude (p. Ixiii). "L'empereur Yao, dit 
le Sse-ki (recueil de chansons), se promenant un jour dans la cam- 
pagne, apergut des vieillards qui langaient le jang (sorte de jeu de 
palet) et qui chantaient joyeusement ce qui suit": 

Prét, dès l'aube, à déloger, Quand le soleil se lève, je me mets au 

tra vali; 

Je rentre avec la nuit noire; Quand le soleil se couche, je me livre 

au repos. 

J'ai dans mon puits de quoi boire, En creusant un puits, je me suis pro- 

cure de quoi boire; 

Dans mon champ de quoi manger ... En labourant mon champ, je me pro- 
cure de quoi manger. 

Ai'E'wperewrsuis-jepasétranger! . . . Pourquoi l'empereur se préoccupe- 

rait-il de moi ? 

L'originai est un quatrain de vers de quatre syllabes suivi d'un 
de sept: En choisissant le vers de sept et de dix, pour en rendre 
l'effet, Bouilhet a donc encore imité, mais moins servilement. Cette 
chanson très ancienne a un ordre de rimes que n'a pas conserve le 
poète frangais. Sur les quatre vers, seulement le second et le qua- 
trième riment, et l'on n'est pas sur que le cinquième qui est détaché 
rime avec le dernier du quatrain. Ce quatrain avec son vers court 

668 



Les Poèsies Chinoises de Bouilhet 165 

de quatre syllabes et n'ayant de rime qu'aux deuxième et quatrième 
a une ressemblance aussi intéressante que frappante avec le quatrain 
du vers à quatre pieds des anciennes ballades d'Angleterre et d'Ecosse. 
La versification chinoise, en ce qui concerne la strophe et l'ordre 
des rimes, n'a donc pas été sans intérét pour Bouilhet. Il composa 
méme un poème de dix-huit strophes appelé du nom des vers qu'il a 
imités. Ce sont les Vers Paì-lu-chi. Voici ce que dit de ces vers le 
marquis d'Hervey-Saint-Denys (p. Ixxvii): "Bientót vinrent les paì- 
lu-chi, douze vers divisés en trois strophes (la strophe régulière est 
désormais de quatre vers) ; . . . Les vers de quatre pieds sont à peu 
près abandonnés; on ne compose plus guère que sur le rythme de cinq 
ou de sept mots, et l'on s'accorde généralement à ne vouloir qu'une 
seule rime pour chacun de ces petits poèmes, mais, à l'égard de la 
rime, on voit régner la plus grande liberté. Tout poète en renom 
croit devoir imaginér quelque combinaison plus ou moins ingénieuse, 
dont les subtiles exigences sont souvent difficiles à saisir." Et ici 
s'impose une nouvelle comparaison avec la poesie de l'occident. Ces 
inventions concernant la rime et le rythme ne rappellent-elles pas 
les savantes compositions de nos troubadours et des minnesingers et 
maltres chanteurs allemands? Le poète rouennais composa son 
poème de six sections de trois quatrains chacune, en vers de sept 
syllabes. Quant à l'ordre des rimes, il choisit celui qui est donne à la 
page Ixxxi dans lequel le premier vers rime avec le second et le quat- 
rième. La première section suffit comme exemple, puisque les mémes 
caractères se répètent dans les autres. 
L'écho douze fois frappé A tout poète trempé 

Par le vers sept fois coupé. D'une fagon peu commune; 

C'est la cadence opportune 
D'un couplet bien échappé. Et sur ce rythme escarpé 

L'oiseau d'ombre enveloppé. 
Ce galop sans halte aucune Recite au clair de la lune 

Semble une bonne fortune Les vers de Li-taì-pé. 

Et c'est la traduction du modèle offrant l'ordre des rimes qui a 
suggéré le clair de lune; mais d'oiseau, il n'y a nulle trace dans 
l'originai, qui est une des perles de Li-tai-pé. 

Le bouddhisme n'a pas laissé indifférent le poète frangais admira- 
teur du paganisme.^ Parlant de l'introduction en Chine de la religion 
venne de l'Inde, le marquis d'Hervey-Saint-Denys cite comme 

• L'Héritier de Yang-ti repose sur la croyance à la métempsychose, doctrine 
bouddblque. 



166 



Henri David 



exemple des idées bouddhiques reflétées dans la littérature deux 
strophes d'une poesie de Song-tchi-ouen (p. xxxvii), La pluie venite 
du mont Ki-chan (p. 185). Bouilhet a conserve le titre et indique 
l'auteur entra parenthèses. 



Le veni avait chassé 

la pluie aux larges gouttes, 
Le soleil s'étalait, 

radieux, dans les airs, 
Et les bois, secouant 

la fralcheur de leurs voùtes 
Semblaient, par les vallons, 

plus touffus et plus verts. 

Je montai jusqu'au tempie 

accroché sur l'abime; 
Un bonze m'accueillit, 

un bonze aux yeux baissés. 
Là, dans les profondeurs 

de la raison sublime, 
J'ai rompu le lien 

de mes désirs passés. 

Nos deux voix se taisaient, 

à tout rendre inhabiles; 
J'écoutais les oiseaux 

fuir dans l'itomensité, 
Je regardais les fleurs 

camme nous immobiles, 
Et mon coeur comprenait 

la grande vérité! 



La pluie, venue du mont Ki-chan, 
Avait passe rapidement avec le vent 

impétueux. 
Le soleil se montrait pur et radieux, 

au-dessus du pie occidental, 

Les arbres de la vallèe du Midi sem- 
blaient plus verdoyants et plus 
touffus. 

Je me dirigeai vers la demeure sainte, 

Où j 'eus le bonheur qu'un bonze véné- 
rable me fit un accueil bienveil- 
lant. Je suis entré profondément 
dans les principes de la raison su- 
blime. Et j 'ai brisé le lien des pré- 
occupations terrestres. 

Le religieux et moi nous nous sommes 
unis dans une méme pensée; 

Nous avions épuisé ce que la parole 
peut rendre, et nous demeurions 
silencieux. Je regardais les fleurs 
immobiles comme nous; 

J'écoutais les oiseaux suspendus dans 
l'espace, et je comprenais la grande 
vérité. 



Reste les deux pièces la Paix des Neiges et le Tung-whang-fung. 
Nous ne savons rien de la seconde. Elle rappelle la poesie de Victor 
Hugo (1835, n° XXVII des Chants du Crépuscule). Amours de fleur 
et d'oiseau, de fleur et de papillon! 

Quant à la première, en outre que maint vers chinois chante la 
neige, elle peut avoir été suggérée par la fameuse ehanson de la neige 
bianche (Pe-sioue-ko) à propos de laquelle S. Julien {Deux Cousines, II, 
189), rapporte ce qui suit: "Quand Seekouang, célèbre musicien de 
l'antiquité, jouait l'air de la neige bianche, les dieux descendaient pour 
l'entendre." La poesie de Bouilhet peint le calme de l'hiver à la 
campagne. Elle contieni quelques passages dont l'inspiration se 
retrouve dans l'ouvrage où l'apprenti sinologue a tant puisé, Poésies 
de l'epoque des Thang. Les onomatopées de la première strophe: 

670 



Les Poésies Chinoises de Bouilhet 167 

"Pi-po, pi-po! le feu flamboie; L'horloge dit: Ko-tang, ko-tang!" 
semblent étre de l'invention du poète qui a lu aux pp. xlii et 88: 
"Ling-ling, les chars crient, siao-siao, les chevaux soufElent." Trois 
oiseaux figurent dans ce morceau, des corbeaux, un loriot, de blanches 
hirondelles; on n'a qu'a lire les poésies choisies par le marquis 
d'Hervey-Saint-Denys et celles qui se trouvent intercalées dans la 
prose des romans des Deux Cousines (traduction Rémusat) ou des 
Deux jeunes filles lettrées (traduction S. Julien, 1845) pour constater 
que les noms de ces oiseaux viennent fréquemment sous le pinceau 
des poètes chinois. De méme que le premier, Bouilhet a aussi très 
probablement connu le second de ces romans, mis en frangais en vue 
d'aider spécialement à l'étude de la langue chinoise, car, en plus de 
l'intérét que cette CBUvre présente à qui veut s'initier aux mceurs et 
coutumes de la Chine, sa valeur comme instrument d'étude ne 
pouvait la laisser ignorer de l'aspirant sinologue. 

La Paix des neiges, en outre de ce qui précède, ne renferme que 
trois allusions dénotant une connaissance un peu intime des choses 
de la Chine. Deux d'entre elles ont leur source dans ces mémes, 
Poésies de l'epoque des Thang. 1° "J'ai dans ma maison deux 
épouses, I L'une assise, l'autre debout"; rappelle la polygamie; ce 
sont les épouses du premier et du second rang. 2° "Très fort en 
littérature, | J'ai gagné . . . | Quatre rubis à ma ceinture," Dans 
la poesie intitulée le Pavillon du roi de Teng, on Ut: "A la ceinture 
du roi dansaient de belles pièees de jade." Et en note: "C'est ce 
qu'on nomme hoan pei. Les princes et les hauts mandarins les sus- 
pendent à leur ceinture; la couleur et la forme en varient selon le 
rang de celui qui les porte. Reliées entre elles par de petites chaines, 
elles sont souvent enrichies de pierres précieuses." 3° "Pour voir ce 
pays des sages | Je suis, sur le courant des àges, | La feuille rose des 
péchers." Il s'agit ici de l'expression chercher la source des péchers, 
c'est-à-dire chercher ce qui est introuvable (p. xeiii). 

Les vers pai-lu-chi^ présentent aussi deux passages qui s'éelairent 
par certains rapprochements. 1° La IVème section débute par une 
interi ection : ' ' Youg-hao ! plus de tristesse !" A la page 70 des Poésies 
se trouve la Chanson du chagrin et cette note : " Les strophes de cette 
pièce sont entrecoupées, dans le texte originai, par les mots répétés. 
Pei lai ho! (le chagrin arrive !) qui en f orment comme le refrain, et qui 
sont aussi le titre de la chanson. En chinois, l'intention de ces trois 

671 



168 Henbi David 

mots réunis est de produire une imitation des sanglots. La chanson 
du chagrin est précédée de la chanson du rire, où le rire est imité 
d'une manière analogue, par le refrain siao hy hou, compose du mot 
rire, suivi de deux onomatopées sans autre valeur que leur son. 
2° Le second passage est la dernière strophe: "0 lecteur de race 
élue! I O sapience absolue! | char à quatre chevaux | Le tout petit 
te salue!" Or, à la page 36, on lit: "Appelé à de hautes fonctions, 
Siang-ju a quitte sa province, | Monte sur un char rouge, que trainent 
quatre chevaux brillants." Et en note: " Le char rouge et les quatre 
chevaux sont les attributs des hautes fonctions auxquelles l'empereur 
l'avait appelé. Pour atteler quatre chevaux à son char il faut étre 
d'un rang élevé." 

Ces diverses touches ne sont ni claires ni très exactes, mais elles 
font leur effet sur le lecteur toujours dispose à se laisser éblouir par 
le miroir aux alouettes de l'exotisme. 

Si les poésies de fantaisie qui sont en majorité donnent, dans leur 
fausseté, une nouvelle preuve de la souplesse et de l'ingéniosité du 
poète, celles où il a imité ne donnent qu'une bien faible idée du genie 
poétique des Chinois. Pour s'en convaincre, on n'a qu'a parcourir 
les Poésies de l'epoque des Thang. D'une part, l'imitation de la 
forme, bornée à trois rythmes, ne s'est exercée que sur des sujets sans 
caractère ni couleur. Si l'on en excepte l'Héritier de Yang-fi, qui 
repose sur un fait historique et paralt originai, ces essais sont restés 
stériles puisqu'ils sont uniques dans l'oeuvre du poète. D'autre part, 
l'imitation du fond s'est arrétée à deux pièces: Imité du chinois (lu- 
kiao-Uy et la Pluie venne du moni Ki-chan. 

On ne saurait trop regretter que la virtuosité et les dons poétiques 
dont l'ami de Gautier et de Flaubert a laissé des exemples convain- 
cants, hautement admirés de ceux-ci, ne se soient pas appliqués à 
traduire dans des formes nouvelles des thèmes et des images, qui pour 
sembler parfois bizarres a des esprits d'occident, n'en sont ni moins 
frappants ni moins séduisants. Le Normand aventureux qui som- 
meillait dans le robuste Louis Bouilhet s'est contente de faire en 
amateur quelques incursions sur les confins du royaume du Milieu; 
il n'a pas ouvert une large brèche dans la grande muraille de la Chine. 

University op Chicago Henbi David 

1 Dans l'éditlon Lemerre, il y a vers Pai-lui-chi et In-kiao-li, fautes de rélmpres- 
sion ( ?). 

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