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Full text of "La agonía del cristianismo"

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I 



H /w ¿^0(0 Ti . 2- 



■ b -V r' 



CEÜYRES COMPLETES 



01 



M"« ÉMILE DÉ GIRARDIN 



NOUVELLES 



CALMANfí LÉVY, ÉDITEÜR 



M 



OBUVRES COMPLETES 

ÉMILE DE GIRARDIN 

Formal graod in-iS 

-* IBÜLX ÉDITION COMPLETE — 



LB TieoxTB DB LAüNAT (seiüe édition complete). • • • • 
MÁRaoERiTE ov Lil taVÉ Aileváfe. • « I . i •- • • . 

X. LB XARQDIS DB PONTAIfaBS 

C0NTB8 d'UNB TIBILLE PILLE A SBg MBYBüX 

HQÜYELLES. •••••••.. 

roÉsiES coxplítbs 

LA cRoti DB fcBRtnr (eti sódété ftt«o Tb* GinUér^ itéry ét 

Joles Sandean) 

LE LORftlCOir • 

LA CANirS DE V. DB BALZAC • 

IL NB PAUT PA8 JQUER AYEG LA DOULBÜR 



4toL 



mi *, 



THEATRE 

LtcoLB DBS louRifALisTBS, comédio OD cioq actes» en Ters. 

füDiTB, tiagddie en trois actes, en vera. 

CLtopATRBy tragedle en cinq aetes, en yers. 

c'bst la paute du xart» eomédie en nn acte» en yers. 

LADT TARTüPPBf comédie en dnq actes, en prose. 

|ji joiB PAiT PEOR, eomédie en un acte« en prose. 

LE CHAPEAU d'un borlooer, eomédio en un aete, en prose. 

VHB PBMXB ODI DETESTE SON MARI, COmédíO OD OD acte, OD prOSO, 



fumj. — Trp. S. Lejay el Qt, 






NOUVELLES 



PAR 



M" ÉMILE DE GIRARDIN 



LE LORGNON 
LA GANNE DE M. DE BALZAG 
IL KE FAUT PAS JOUER AVEG LA DOULEUR 



NOUVBJLLB BDITION 




parís 

calmánn léyy, éditeür 

ANGIBNNB MAISON MIGHEL hhYY FRÉRES 

S, RUI AUBER, S 

1885 






X 



<Sf 



"V, X 






vir?=CH 



LE LORGNON 



X 



r-f 



PREFACE 



Gette ^üMse afest ^oint á la mede, rantMir m se fMt point 
ifiorieR; d*alHNPd ^l« esl éciite paT Ivi-m^mey tort gratis dans Ieq«6l 
<m se tombe pkis ; ensoMe ^e a^Mt pag pl«n ton^ae qne l'oavrage : 
éOe n'est paa melISeiive non pl«6, et ne provTe pas (lail est excel- 
lent; elle n'est pokit menagante, et ii*aiino]iG6 pas une demi-dkm- 
stíne de Imes dans le méme geofe, que Ten se pvopose de pnblier 
noessiffiBMHil; ^e nlnsoUe aacan goaTemensiit, ni passé^ ai 
piáseat^mfetor; elleae elasse pas le mérifts des anteurs contem- 
pOTains, en uanvolasl tsaft ee q«i a ea da saooés iasqn*á nos jome. 
Va^km n'y psonYe pas foe ses amis senls sarent éoiTe, qn'enx 
seiils ont de L*origíaaül¿ et da féaie : ce a'est pas qa^l mahqae 
d-aaissplpltjiiels^ et ^llasseit fter de lews taleats^ mais aialhen- 
lenseaieat ila se sontiUnstPás eunnétties par leo» vers sobHmes, 
lenr prese éle<pie&te et poétíqae; et leor eélélntitó est si grande, 
<pi'oa ae satmút pas pías ptfáteadse ii établlr lew vépntation qa^k y 
ajoater. 

Ls gvaadebariaiBaíme des netas propves ae sera done pas 11a- 
lárét de cette pr^uM ; fl a'y aora pas sitos l'éloge de eeax qoi en 
doíTent veadare eompte dans ks jocupnaax ; nnlle vanité ii'y est im- 
pkMáe; oa a^ falte la haine d'anonn partid la malT^Uance d*an- 
cnne coterie : r^est assez diré qu'elle sera iasignifiante comme 
Fcaviage* 

Le hnt de oette préfáce n^est pas non pins de róT^kr nne grande 
et sublime arriére-pciísée philosophique qu'on a onblié de faite 
senlir dans ronvrage ; Tauteur n'a pas la prétention de faire école. 



4 PRSFAGE. 

d'inyenter un style, de dómontrer de grandes rérités morales, poli* 
tiques on Uttéraíres ; ü n*a ríen youIu pronTer, ü n'a ríen voulu 
peindre; sa maniere n*est pas un systéme^ ses personnages ne sont 
pas des portraits. 

ñ n'a pas prétendn corriger la société ; il serait au contraire de- 
solé qa'elle changeá.t^ car elle lui plait telíe qu*elle est^ elle Tamuse, 
elle rinspire; il chérít tons les rídicules qa*il déconvre en elle, parce 
qu*ils le rassurent et Fautonsent á garder ceux qu'il a; rídicules dont 
il rít lui-méme avec bonhomie quand il les aper^oit. 

Gomme il écrít sans prétention^ il veut qu'on le traite sans consé- 
quence. Le but de sa préface est done de déclarer qu*il a écrit ees 
pages pour lui-méme^ en s'amusant^ sans projet de les publier^ sans 
penser qu'on dút les liie ; qn'il n'y attache aucune importance : Yoilá 
tout son charlatanisme, voilá sa seule orígínalité. 

Ainsi donc^ que ees espríts séríeux qui ne Yoieut dans Tapparítion 
d*un livre qu*nn antenr á juger^ et qui tiennent gravement le cou- 
teau dlvoire suspendu sur son (Buvre comme un glaive sur la vic- 
time; que ceux-lá, dis-je^ n'entreprennent point la lecture de ce 
livre 1 il n'a point été écrít pour eux^ ils ne le comprendraient pas. II 
ne s'adresse qu'ái ees imaginations paresseuses qui suivent avec com- 
plaisancé les réveríes du poSte^ les merveilles d*un conté des fées ; 
qui n'analysent pas ce qui les fait rire ; qui ne se font pas un remords 
d'avoir compris un mot que le Dictionnaire de l'Académie n'a pas 
sanctionné ; qui nous savent bon gré de publier une Nouveüe sans 
prétention^ sans nous croire auteur pour cela, sans la corriger, 
comme on envoie á son ami une lettre écrite á la háte, et qu'on ne 
f^esl pas donné la peine de reUre, ni méme de signer ; enfln á ees 
lecteurs spirítuels et indulgents qui ont toigours un pea de recon* 
naissance pour le livre qui les a aidés h passer une heure d'al^nte 
entre une afCadre et un plaisir, entre un adieu et un retour. 

Gette catégorie comprend les hommes qui s'ennuient et les femmes 
q¡jú aiment, n'esVce pas á peu prés la moitié du monde I 



LE LORGNON 



I 



— As-lu vu Edgar depuis son retour? disait FrédéñcNarvaux 
á son ami M. de Fontvenel, en se promenaut avec lui dans la 
grande allée des Tuileríes. 

— Non; on m'a dit qu'il était bien changé. 

— Ah I mon cher, méconnaissable 

— Comment 1 il a done étó malade? 

— Non pas, il se porte á merveille, et personne ne prouve 
plus que lui á quel point notre visage, notre tournure, dépen- 
dent de notre bumeur. 

— J'en conclus qu*il est fort maussade, et, ce qui est pis 
encoré, qu'il est devenu fort laid. 

— Non, vraiment ; bien au contraire, les femmes le trouve- 
ront mille fois plus séduisant maintenant, car il a Fair sentí* 
mental, et c'est tout ce qu'elles aiment. 

•— Qu'est-ce que tu me dis la? Edgar de Lorville devenu 
sentímental ! Lui, ce bon enfant si frais, si réjoui, ne doutant 
de ríen , présomptueux comme un avocat et confíant comme 
un rnarí; qui voulait se battre pour une danseuse, qui me 
demandait conseii á Técarté quand je paríais centre lui, et 
qui reconduisit un soir son rival chez sa maitresse sans recen- 
naltre la maison? 

— Eh bien 1 oui, mon cher, cet ingénu n'est plus qu'un dipló- 
mate mélancolique. II n'y a ríen de tel que la diplomatie pour 
détruire un bon naturel. Imagine-toi un Werther fat; l'air 



• LK LORGNOIV. 

moqueur et découragé, le regard distrait, le sourire incrédule, 
n'écoutant pas ce qu'on lui dit; comprenaoí tgiut de travers, 
et répondant do méme; vous lorgoant d*uft abr dédaignenx, 
d*une maniere insupportable, et, par parenthése, avecle plus 
vilain lorgnon que perruquier de vaudeville, faraud de bou- 
!evard, calicot de province, aient jamáis porté de leur yie. 

— Tu m'élonnes. J*¿ii étá elevé avec Lorville, il avait une 
vue exceliente, et... 

— Justement, c'est une ruse diplomatique. La parole, dit- 
on, a été inventée pour cachar ce qu'on pense, et le lorgnon 
pour cacher que Ton y volt. 

— Tu te trompes. Edgar n*est pas si profond que cela, 
ilalgré ses succés á Yienne et ses yoyages merveilleux en 
Bohemo, je ne le croirai jamáis un réveur mélancoliqoe. Eht 
vraiment , j'ai raison . s'écria M. de Fontvenei, c^est bien lui 
que j'apercois sur la terrasse ; il rit tout seid córame uii ibu. 

— En effet, c*est lui-méme, reprít M. Narvaux; mais qu*a- 
t-il done á rire ainsi en lorgnant cette petite Uonde? II faut 
abfioiument savoir ce qu l'amuse tant. 

A ees mots, tous deux franchissent Tescalier de la terrasse, 
M. de Lorville les ayant aper^us , vini á eux avec empres- 
sement. Son visage gracieux parut rayonnant de plalsir en 
reconnsissant M. de Fontvenei , son ami d'enfance; mais qaelle 
que fút «a pdlitesse , il ne put dissimüler une impression dés- 
agréable en serrant la main que Prédéric luí tend^it aRéctueo- 
sement ; par un mouvement ÍRVolontaire, ii saisit vivemetitsoá 
lorgnon ^ le cacha dans sa poitrine , et bieniét sa physionomie 
reprit son expression babituelle de méiancolie. 

Ge rconvement n'échappa pomt aux deux amia, et aprés les 
premieres phrases du retour, les questíons míHe foisrépété^, 
les compliments, les reproches, les explications Inullles de 
lettres perdues ou restées sans réponse, de voyages proJetAl, 
d'événements imprévus, aprés toules ees inutilités du passé 
qui font ouUier les feits importante de la veille, M. de Font- 
venei dit á son ami : 

— Depuis quand ee4u aveugle? il n'eel bruit ^pM áé len 



19 LOAaifOH. y 

l<H^on et de Ui maniere dont tu en uses ; voyons un peu s'il 
mérite sa réputation? — Edgar rougit, et jeta un retgard dédai- 
goeux sur M. Narvaux , qui s^ócria : 

— Je devine ; c*est un souvenir de quelque bella ÁUemandeí 
puis, contrefaisant Faccent allemand, il ajouta : c*est un cache 
d'amour. un ton de la peauté. — Edgar ne put s'erapécher de 
soorire, et Frédério de a'écríer : 

— Plus de doute ! c'est un cache^ un cache t'amaur. 

— Va pour un cache^ reprit en riant Edgar un peu remig de 
son émotion; aussi bien c*est la demiére fois qu'on m'en par« 
lera ; puisquMl me rend rídicule, je ne le porterai plus. 

11. de Lorvüle n'était que depuis peu de temps posseieear 
de oe lorgnon mystérieux. L'histoire en paraitra surprenante; 
plusieurs méme douteront du fait, aussi me conUmterai-je de 
le rs^porter fidélement sans Texpliquer. 

Au moment de terminer ses voyages , Edgar av^it reneontré 
au fpnd d'une petite ville de la Bohéme, un savant inoonnu éi. 
monde, et d'autant plus instruit, car il avaít employé á seii 
inskructícm le temps qu'on use ordinairement á la faire valoir. 
A ia fois physicien, médecin, mécanicien, opticien, il étai!; 
tout, excepté Bohémien. Get hoitmie étonnant, á forcé d'étudier 
les diverses propriétés de la vue, les variantes qualités du cris- 
tal, les mystéres de la myopie et tous les secrete de la science 
oculaire , étajt parvenú, apréa bien des années , bran des tre- 
Yauz, bien des veilles, aprés oes longsjours de décourage- 
ment qui servent de repos á la science, et cea beures 
enivrantes oü Timagination s'enflamme aux premi^es lueurs 
d'une découverte... aprto avoir plus d'une fois consultó le 
célebre Gall et Lavater, aprés avoir endormi et réveillé plus 
d*une somnámbulo , il étaít parvenú, dís-je , á composer une 
sorte de verre si parfaitement harmonisé aux rayons visueís , 
qui reproduisait si fidélement les moindres expressioús de la 
physionomie, qui montrait d*une maniere si merveilleuMi ees 
détails imperceptibles, ees fugitivos contractions de nos traite 
causees par les divers mouvements de Táme, que l*oiil, aidé 
é ee flambeau, pénétrait la pensée la plus profonde, et traqui^ 



• LS LOBGIfOIf. 

■ait, pour ainsi diré , la fausseté la plus mtime. En un mot, 
le possesseur de cet antiprísme, de ce télescope moral , voyait 
aussi loin dans la pensée que Tastronome dans les cieux ; et 
quel que fÚt le masque qui recouvrít votre visage, vous n'aviez, 
á travers ce cristal délateur, que la physionomie de vos véri- 
tables sentiments. 

Yivant dans la retraite et avec de bonnes gens qui ne 
cachaient pas leurs penseos, ou qui peut-étre n*en avaient pas, 
n'ayant d'autre passion que la scienco , d'autre intérét que 
l'étude, le pauvre savant ne se doutait guére des inconvénients 
de sa découverte ; aussi , pour recomiaítre quelques services 
que M. de Lorville lui avait rendus, il lui revela son secret, et 
lui fit présent d'un lorgnon composé de ce cristal inappré- 
dable, peut-étre pour le remercier de tous les nobles senti- 
ments qu'il avait lus dans son coeur. Enfín , dans leur double 
simplidté, naiveté de jeunesse et candeur de science, Tun crut 
faire un don profítable, Tautre recevoir un talismán de bon- 
heur. 



II 



Plein d'idées merveilleuses , Edgar brúlait de revoir son 
pays. Un instinct de fínesselui disait qu'á París seul, ce talis- 
mán aurait tout son prix. Paris ! ville de prestige, oú le regard 
est juge; oú Tapparence est la reine ; oú la beauté est dans la 
toumure , la conduite dans les manieres , Tesprit dans le bon 
goút; oú les prétentions dénaturent; oú Thomme le plus dis- 
tingue rougit de ses qualités primitivos, et s'eíTorce d'en imiter 
d'impossibles á son naturel; oú la vie est un long combat 
«itre un caractére de naissance qu'on subit et un caractére 
d'adoptíon qu'on s'impose; oú chacun est en travail d'hypocrí- 
8ie, oú l'esprit profond se veut faire léger, oú Tesprit léger se 
fait pédant, oú chacun vit des autres avec de la fortune, imite 
celui qui le copie, et emprunte souvent le costume qu'on lui 



LB LORGNOR. t 

i volé. Yille de graves folies et d'iimocentes láussetés! Nul ne 
peut pénétrer dans ton enceinte sans partager ton delire , sans 
y subir une des métamorphoses de la vanité. 

Armé de son talismán , Edgar traversa rapidement TAUe- 
magne et la Franco, sans s'arréter dans aucune des villes prin- 
cipales qu'ü avait déjá visitées. Le lorgnon magique n'eut 
guére roccasion de s'exercer que sur les différentes espéces 
d'aubergistes avec lesquelles ü lui fellut communiquer pen- 
dant la route. C'étaít partout les mémes finesses, \%ss mémes 
ruses pour le reteñir ou le voler. Et le naif Edgar se disait ; 
c'est singulier, Allemands, Italiens , PranQais, tous les auber- 
gistes OBt la méme pensée ; le sage aurait dit : partout les 
hommes sont les mémes. 

Voilá done un jeune étourdi de vingt-trois «ns , plein dd 
droitore et de confíance , jeté au milieu de la société tortueusd 
de París avec le.secretde tous. Les parents d'Edga'*, attachés 
á Vancienne cour, s'étaient retires ¿üins une de leurs torres en 
province. Ses meilleurs amis étaient absents, et sa pénétration 
ne put d'abord s'exercer que sur des indifférents Aussi les 
premiers jours de son arrivée ¿ Paris, cette pénétration 
Tamusa-t-elle ¿ en perdre la tete. G'étaient des rires étouffés, 
des qiiiproquos, des explications á n'en plus finir ; car le jeune 
diploniate n'avaitpas encoré la présence d'esprit qú'un tel art 
exige, et comme il ne répondait jamáis ¿ la parole qui lui 
mentait, mais á la pensée que son lorgnon lui traduisait, il en 
résultait une suite de malentendus, de susceptibilités risibles, 
et quelquefois d'aveux si comiques, qu'Edgar ne voyait dans 
son fatal lorgnon qu'un trésor d'inépuisables amusements. 
C'est alors qu'il rencontra Frédéric Narvaux , son ancicn 
camarade de coUége. Sa joie de le revoir fut grande, il la 
témoigna cordialement ; mais M. Narvaux mit dans la sienne 
tant d'enthousiasme que le bon Edgar, ravi d'une telle amitié, 
voulut en jouir doublement, en pénétrant dans le cceur de son 
ami. Quelle fut sa surprise en lisant, au lieu de ees mots que 
M. Narvaux disait avec passion : « Cher ami, que je suis heu- 
reux de Ion retour i » etc. , ceux-ci : « Maudit retour, je parie 

1. 



10 BB LOEGNdlI. 

qu-fisther va reeeurir aprés lui. » Edgar resta confonáu, fl 
croyait Frédéric UQ modele de franchise, el beaucoup d^aulros 
s'y trompaient comme lui. 

C'étail UQ de ees hommes sur lesqaels tout le monde croit 
pouvoir compter. íl passait poar brave, parce qu^il était qae- 
relleur, pour franc , parce qu'il était eonlrariant, et peor ser- 
viable, parce qu'il était famüier. II est vrai qu'il n'attaquait que 
les geos timides, ne contrariait que les gens sans avis, et n'of- 
frait ses iáerviees qu'aux persounes qui, par leur positioD et la 
déUcatesse de leur caractére, le mettaient hors de danger de 
lesYoir accepter. Néanmoins s(»i air brusque en imposail^ et 
d'aülttirg commentsoup^nner qu'un homme si broys^l fiAt 
dissimuler? 

A peine M . de Lervilie eut-il W secret de ee caraet^, qu*il 
prit en horreur son ancien ami. Sa gaieté disparut, et fíl place 
á la plus pénible défiance, au phis sombre découragement; ites 
manieres avec lui changérent subitement, il ce^a de le totoyer ; 

11 ne l'écoutait pkts ; ear il ne pouvait se resondre á entendre 
ses protestations d'amitié auiquelles il ne pouvait plus et^ire, 
et qui, dénuées de gráce et de/oquetterie, n'avaient jamáis eu 
de prix á ses yeux que par la eonflance que leur rendeur inspi- 
rait. Les faussetés gracieuses et elegantes ont cela de pré- 
deux qu^eHes sóduisent encoré lorsque Tillusion esl passée. 
Les mensonges d'une voix douce sont eRCore de Tharmonie ; 
elle trottve, pour ainsi diré, dans le eharme que hii donnent 
les sentim^ts qu'elle affecte le droH de le» eiprimer; mais 
une parole d'^miitié grossiére et bruyante qui perd sa fran- 
chíse devient insupportable; c^est une inji»e éétouraée qui 
irrite, et avec kquolle il n*e^ poiiil d'accommodemeot. On se 
trouve entrahié ¿ dissimuler avec une persoime adroite et dou • 
oement pérfido ; mais avec un tartufo tapageur l^e6|Hit iátigué 
ne peut cachar ni son mépris ai son dégoAt. 

Des qu*il fut polim«it permia de quilter M. Narvaux, B^ar 
lui dit adieu. En pártante iqwés miHe réóts de plaislrs qu'Bdpur 
ii'availpaaéaottté8j P^Mérieigeiitas 

«-NowIMttiiMiieiseeaeirdieaSatliir^^rteMy d^ne^tu 



LÉ tOAQlVOlf. 11 

ñoas charmeras. Já, de Lorville, pénétrant sa pensée, ne ré- 
pondit qu'á elle, et refusa. 

•— Pourquoi non? reprit Prédéric ; je me fais une féte de t'y 
tamener. 
•^ Et mol, reprit sdcbement Edgar, un úBfoit de t*y lafaser. 
M. Hanraux n'ayait nulle entie de rameiier son aiiii ches 
cette petite danseuse qai aTaitaimé Edgar avatit hii, et qui, 
sans doute, le préférerait e&core ; 11 comprtt qo*!! était devine, 
et ne put pardonner á M. de Lorville Fadresse aveclaquelle ií 
avait penetré la fausseté de son invitation, et moins encoré 
t'msolente générosHé qoi la lui fáisait refnser. Cest pourquoi 11 
tragait d'Edgar un portrait si peu flatteur, lorsquMl le rencon- 
tra anx Tuileries. 

— Nous disions du mal de toi, mon cfaer, Idi avait-ñ crié en 
l^dnnrdant. Cétait encoré une de ses malices, fl disaft la véríté, 
sials én riant, de maniere á la rendre doutetise. Cette ruse ne 
óevraü étre permiso qti'aux femmas; car leur gaieté est 
présqud toujours de Tembafras, et lea rusés de rémotion ne 
sOüt-elIed pastoutedpardonnabtes? 

il. Narvaux était, selon rexpréssioil d'im trieuX phfloáophé 
de ines amis, un homme de la troisiémo finesse : la premíéfé 
finesse, disait-il, consiste á cachar scs projets, la secoiide á en 
feitídre d'imagiñaires pour dissimuler ceui qa'otí a, et la troi- 
siéme enfíh, e'est de les diré tout háüt dt 6ti plaisantant, 
oomme s'iis ne póüvaient entrér dafiá la péñsé€. Cetté feHUf- 
que m'a toujours poursuivfe depüis cé tCfiápS í fl nl'sttf ittr qtiél- 
quefois, malgré itioi, de clásser itios aittfs dáns tñie dé ees trofs 
catégorieS) et j'avoue que j'en ai raiigé bien peu dans U pr@- 
miére. ll y a tant d'activíté en Prancé, daná les esprits, que le 
ttiystére méme y veut agir ; peu de geñs se botnent á cacher 
simplement leur ambitíon et leur pensée, il leuf étí coate moins 
de íes démentir, ou, ce quí esl bien pís, d'eft dfféclef de con^ 
tr9ire$. 



11 LB LORGlfOH. 



III 



Edgar, qui coaunenQait á comprendre le danger de son fatal 
lorgnon, n'osait en faire Tóprenve sur son meilleur «ni. 11 était 
si heureux de revoir M. de Fontvenel, si touchó de sa cordiale 
amitíé, et il auraít tant souñért, s'il avait fallu douter d'elle ! 
Helas ! cette prudente précaution était déjá de la défíance. Une 
illusion que Ton ménage est comme une fortune qui se dó- 
dérange, le jour oü le mot économie a retenti dans un coBur 
conGant, il est á moitié ruiné. 

Edgar avait perdu cette fleur de bonhomie, cette virginité 
de Terreur qui rendait sa jeunesse si brillante et son caractére 
si aimable. Adieu douce et confiante amitíé, mille fois plus dan- 
gereuse que Tamour en tes égarements ; lui du moins sait 
qu'il est aveugle, il se défie et prend un guide ; mais toi» 
quinze-vingt sans le savoir, tu marches fiérement oü tu crois 
qu'on t'appelle ; ta te fies en ta froideur, tu te reposes en ta 
faiblesse, ¿i te nourris de conseils importuns, tu te berces de 
vérités déB^é2d)les qui te rassurent ; et, dans ton erreur rai- 
sonnée, tu penses que ta route sera sans abhnes parce que tu 
la sais sans prestiges. Pauvre amitíé, la plus amere des dé- 
ceptíons ! Edgar ne connaít déjá plus tes purés et entiéres 
jéaissances ; il transige avec sa foi, il économise les épreuves ; 
et tandis qu'il croit s'atMoidonner aux charmes d'un discours 
affectueux de son ami, une prudenee voilée veille á ses répon- 
ses; la défíance trayaiUe sourdement sa pensée, il met ¿ part 
les projets dont il ne lui parlera pas, les petites aventures qu'il 
se promet de lui cacher, et qu'autrefois il lui eút confié de 
plein CQBur. Enfin le doute, Taffreux doute, était venu se placer 
entre eux comme un espión implacable, et les deux amis, sans 
se rendre compte de leur malaise, ressemblaient ¿ ees prison- 
ttiers qui ne peuvent recevoir de visites qu'accompagnés 
d*un gendarme, et qui s'étonnent de ne pouvoir soutenir k 
eonversation avec leurs meilleurs amis. 



LI L0R6N0N. If 

—Que vois-je, il est six heures 1 s'écría M. Narvaux en pas- 
sant devant Thorloge des Tuileries. Je suis en retard, je dlne 
chez mon onde le ministre, et je vous quitte. 

^ Jete verrai demain, reprítM. de Fontvenei. 

— Oüdonc? 

— Au bal chez Tambassadrice de *•♦. 

— Quelle question I répond Frédéric d'un air important et 
presque indigné. Tu sais bien que je ne puis y aller. 

n donnait á entendre par ce ton decide que sa position poli- 
tique Tempéchait de se permettre un tel plaisir. 

Edgar, impatienté de cette grossiére minauderie, tira brus- 
quement son lorgnon, et vit clairement que cet obstacle poli- 
tique si grave, qui.forQait M. Narvaux á dédaigner ce grand 
bal, n*était autre chose qu'un billet d*invitation quémandé 
depuis quinze jours, et qu'on n'avait point encoré obtenu. Un 
sourire moqueur s^ivit cette déconverte. Frédéric s'éloigna. 

Resté seul avec M. de Fontvenei, et tenant entre ses mains 
ce miroir funeste oü la vérité se réflécbit, Edgar ne put résister 
á la tentation de regarder son ami. II ótait d'ailleurs excité par 
cette indignation vindicativo, ce mépris agitant qu'inspire la 
fausseté inutile, et qui donne une si grande impatience de la 
déconcerter. II sentait qu'un pas de plus fáit vers le désen- 
chantement lui donnait le droit d'entrer en guerre srvBc la so- 
ciété, et que, Jort des avantages de sa pénétration, il pouvait 
trouver dans le malin plaisir de son esprit une compensation 
au naif bonbeur qu'il avait perdu. Courage, se disait-il, je serai 
du moins délivré des tortures d'une demi-confiance; si celui-la 
me trompe aussi, je ne croirai plus á rien, je briserai mon 
G(Bur, je serai libre, et je m'amuserai en me vengeant. Decide 
i rompre le charme, M. de Lorville épiait le moment oú il 
pourrait lorgner son ami sans en étre regardé ; puis» conti- 
tinuant sa conversation : 

— Ta petite soeur doit étre bien bello maintenant. Te res- 
8emble-t-elle ? Et comme pour s'assurer si cette ressemblance 
pouvait étre un avantage, il fíxa sur son ami son lorgnon im- 
placable en écoutant sa réponse. 



U LE LQRGl^ON. 

— Qui, ^epritM. de Fo9tvenel, Stépbanie me resaomble im 
peu , mais eUe o'est pas aussi joUe qu'elle promettait devoir retro* 

Edgar savait par d'autre^ personueis que mademoiselle de 
Fontvenel était devenué ravissante, Caito modestie trompeuse 
Talarma ; mais qu*il fut beureusement soulagé en pénétraAt le 
généreux motif qui Tavait dictée I 

« Nqo, peosait M. de Foiitve«el, je ne veux pas qu'Edgar 
aime ma scBUf) elle ii*est pas assez riche pour lui, et je xm yeux 
pas que Ven puisse m'accuser de spéculer sur les boos sentí* 
ments de mon ami pour luí íáire faireune mauvaisA affaire á 
mon profit, » 

Quelle délicatesse ü y avait dans ceUe pensée, et combien 
Edgar y fut soqaible 1 Avec quels délices il contemplad ce coeur 
si noble oü l^s sentiments les plus dévoués et lea plus pur» sem* 
blaient g'étre refugies; que ^ jeune ame était doucement 
émue en passant si subitemenl; des angoisses de la déñance aux 
transports d*une foi renaissantet Dans le delire de sajoie, £d- 
gar, retrouvant sabonhomie naturelle, ne peutsecontenir, et, 
oubliant les Tuileries, les promeneurs, les elegantes, le« fac- 
tionnaires et tout cet attirail qui rappelie le monde et modere 
singuliérement les élans du oo^ur, il saute au cqu de son ami et 
l'embrasse avec transport en s'écriant ; 

— Abl cher Alphonse, que je Vaime, et queje auis heu- 
reuxl 

M. de Fontvenel le crut complétement fou» car, pour éviter 
de parler de sa soeur, ü s'était empressé de mettre la conversa- 
tion sur des cboses absolument indiferentes, sans s*aperce< 
voir qu'Edgar ne Técoutait point. II avait parlé des spectacles, 
des piéees jouées á París pendant stm absenee. II en ótait i 
raconter Monsieur Cagnard et les meiUeuresi^isanteries de 
cetto bonne satire, lorsque M. de LorviUa Tembrassa si pas&io&f 
nément, et il ne pouvait comprendre pourquoi le nom d'Odry , d« 
Yemet et de madama Vautrin luí inspiraient de tels transports. 
Ainsi ToB accuse souvent de folie Tbomme qu'une subite déeou» 
verte fait changer d'aví»^ et de caprice une íeauae que sa 
pénétration vient d'éclairer. 



Ll L0B«lfO«. 



IV 



Edgar, reconcilié avec son talismán, ne songeait pliu qa*k 
jouir du plaisir qu'il luí promettait dans le monde. U est cer* 
tain qu*il Tiddait á dávoiler dea cbosea bien amiiaantea. 

Personne plus que lui ne ae divertiasait au ^>ectade, bi salle 
et le tbéátre lui oíTrant un double plaisir. Cependant riUusion 
poor lui était difficile, e( lea pensées qu'il découvraii á Taide 
de son lorgnon dapa Táme de Tacteur le génaient bien souvent 
pour s'intéresser au béros qu*il représentait. Par exemple, lea 
boDS et honnétes sentimenls qu'il lisait dans le coaur du farou- 
che Marat au plus fort de sa colére \ les réveries de toilette 
qu'il surprenuit dans la pensée de Charlotte Corday au mo- 
ment de l'assassiner ^ le joli Siapeau qu'il lui voyait admirer 
aux secoQdes loges, en levant les yeux au ciel, pour mieus 
écouter sa sentence ; les réflexions burlesques de ees pauvres 
jeunes premieres, que leurs cqrsetslialeiué^ génent tant pour 
mourir avec gráce, á la SmUhso»^ les petites próoceupations 
du grand Napoleón, qui avait si afüreusement peur de se iaire 
une querelle avec les défenseurs áxkJuste-mUieu^ en représen- 
tant trop fídélement le pire dufik de Phomme; toua ce^ 
secrets enfin, connus de lui seul, le dérangeaient dans sa ter* 
reor ; aussi était-il«mauvais juge. La comedie, mime eelle d# 
Moliere, ne poav^t non pius lui laisser de grandes ülusiens. 
Lisette et Scapin, loin de l'amuaer par leur folie, lui faisaieKt 
pitió ; ils avaient l'áme bi triste au milieu de leqr gaieté, de voir 
la salle vide et de plaisanter dans le désert 

Personnel pas un chat dans toute la salle, peasait douloo* 
reusement la pauvre soubrette, en ódatant de ríre de ce rire 
de comedie si peu contagieux. 

< Sept Uvres dixsols de recette! sedisaH améreroent Scapia 
m guoiÜMidant autour de Gerente. » 

mUiaiift A<\iut;«min«i' ¿A {¡alAtier». se Aseíl i 



1» LI LORGNON. 

« Paire une toilette pour n'étre pas regardéel » 
£t Scapin, poursuivapt ses pirouettes, se disait : 
« Débiter dnq cents vers pour des gardes natiomaux qui 
viennent dormir gratis , étendus sur les banquettes du par- 
terre!... » et tout cela était d'un comique á fendre le coDur. 

L'opéra ne Tamusait pas moins á observer; les bruyants 
compagnons du comte Ory ne luí semblaient pas tous aussi 
joyeux et aiissi enivrés qu'ils voulaient bien le paraitre. La 
Somnamhule n*était pas non plus si malheureuse d'un soupQon 
qu*elle s'effor^t de le faire croire; enfin les habitud de 
rOpéra et des autres théátres s'étonnaient souvent de voir au 
balcón un jeune homme qui paraissait spirituel, rester seul 
sérieux quand toute la salle éclatait de ríre, tandis que, au 
contraire , il ríait parfois comme un fou aux moments les plus 
pathétíques des plus beaux dósespoirs de nos plus grandes 
actrices. Souvent aussi les spectateurs places auprés de lui 
s*éloignaient brusquement, ne se rendant pas compte de leur 
malaise , mais comme magnétisés par le regard de ce jeune 
homme qui souríait sans leur parler. II y avait un soir á 
ropera, aux troisiémes loges en face , une grosse dame paree 
qui devait avoir une idee bien singuliére , car M. de Lorville 
faillit mourir de ríre en la regardant. 

G*était le jour du grand bal dont il a déjá été question. M. de 
Lorville était depuis une heure chez l'ambassadríce, se prome- 
nant gá et lá, lorgnant, écoutant, et se cachant pour observer. 
II savait déjá Fhistoire de toutes les parares; il avait déjá 
penetré tous les petits secrets de la coquetteríe, les maigrcs 
efforts de l'avaríce, les prudentes ruses de Téconomie ; il savait 
le nom de tous les bouquets. Telle fenune respirant le parfum 
du siei en minaudant semblait craindre qu'on en devinát le 
mystére sentimental, l'avait tout simplement faitacheter le 
matin chez sa bouquetiére ; telle autre disait bonnement l'avoir 
acheté , qui l'avait bien regu. Presque toutes mentaient sans 
se douter que tant de ruses étaient inútiles, et qu'on n'avait 
pas méme besoin d'un lorgnon de Bohóme pour les deviner« 
Il «it ce n'était pdnt gur cei fodlei découverlM qu'Bdgar fon* 



IB LOB«lfOH. IT 

daH les plaisire de 8a flcnrée. Tcwte sa inaKc» 86 recoeíl]^ 
I joair de rapparitkm si impatíenunent attendne de M. Nar- 

' Son pére, le duc de Lorvflle, étant fort lié avec Tambesea- 

deur de ***, il lui avait oté fadle d'obtenir poor son anden 
and le billet d'invitation si hiimblement demandé nagnére, et 
doBt M. Narvaux avait probablement desesperé. Edgar imagí- 
nait d'avance les raisons que Frédéric allait inventor poor 
eicuser Tinconséquence de sa conduite, et ezpliqaer son appa- 
rition dans une féte dont il avait foit entendre que ses opinions 
politiqaes lui imposaient le devoír de ee priver. 

M. de Lorville épiait cette entrée avec anxiété , conune Ta- 
mant le plus passionné guette Tapparítion de la femme qu'il 
aíme. Bnfin le moment est venu. M. Frédéric Narvaux d'a- 
vance, l'air arrogant, la tete haute; mais avec cette préoccu- 
pation génante, cette politesse indédse, ce salut vague et 
tátonnant d'un convié qui ne connaít ni le maltre ni la maí- 
tresse de la maison. Frédéric joignait ¿ cet embarras connu 
des giens les plus répandus dans le monde, une autre perplexité 
que ceuz-d ne connaissent pas, celle d'ignorer complétement 
d*oá luí venait scm billet d'invitation. En le recevant, il s'était 
expliqué la vdUe avec son onde le ministre , qui lui avait dit 
firamchement avoir oublié d'inscrire son nom sur la áste des 
nouveaux admis. II ne pouvait deviner d'oú lui venait cette fa- 
veuri ni á qui s'adresser pour étre presenté aux maitres de la 
maison. M. de Lorville s'amusait trop de son étrange embarras 
pour le faire cesser tout de suite; il se plaisait á vdr M. Nar- 
vaux traíner de salón en salón, nageant, pour ainsi diré, dans 
un océan d'inconnus, et passant víngt fois dans ses promenades 
devant Tambassadrice qu'il cherchait. Enfín Edgar jugeant que 
oe suppUce avait assez duré , alia droit ¿ M. Narvaux , d'un air 
surprís , comme s'il venait seulement de l'apercevoir. 

Frédéric parut si soulagé en trouvant enGn une personne de 
aa oonnaissance, que M. de Lorville ne put voir sans sourire 
son empressement á lui parler. Ah! cette fds, pensa-t-il, la 
jde de me revoir est bien sincere! et feígnant d'étre étonné : 



^ Vou$ i6it 6'écna-m , je er^pis que vMc;» t)«pli^i<» 

o^ No m'mi parle pa$, jataf Fompiit M. Nar vaH^i U m>D ^físi» 
honteux, mais je ne me fais pas meilleur que je ne suis; ^^ 
quap4 uae jolie femma tm ^ : J» k veuw^ jarais au U|il eb^z 
i^n plus grao4 ennami pour Vy voir dft»t»er. £dgar fut én^^i^ 
vfiillé de i'audaoe de ce menseage» et se preoiit de le déceiir 
certer. Cependant, voyant que Frédérío s'obstinait a rosM 
préíi de luí , il comman^fc á se repeatir de ravoir fai( iaviter^ 
et, profitaut du pretexte qui s'offraitf il se p^fdit Ú9.M la {ouidí 
eí courut r«yomdre sa deaseu^i 

G'était uae bloade Favisaaate de beauló ^ d^ mótaaeeliO* fia 
grjuids yeus aoirs ¿ deoü voiléi( par de ioagoes paapiét 0s , «a 
Bourire iaaclievéi ua air de complatsaace a se pr^ter k dee pliip 
sii^ qui a'ea sont plua pour ^le; uae aUitude de Uitigfieuf 9k 
n^me de seuffraaoe doaaaieat k toute sa persimae en cbeftte 
iaexpriomble. Edg^r a'avait pu obteair que la quiMé^ie ctor 
tredaase» taal les merveUleux du jour s^empretsuiexit aatouÉ 
d'^le. Mademoiselle d'Armilly avait pría un petil air heudew 
lorsque Edgar était vean la prier á daoser. Peur ea eouiftitN 
la cause, il ravaift lorgnée ea s'élí^gaaBl. 

% G'esl biea eaauyeux» p«iaait»«lle, de deaser aree die gioft 
que l'oa ne e(»iaatt pea. » 

Cette réflexioa plut beauceep k M. de LorviUe^ II eonmiebfttl 
á se fatiguer des eoatiüuelles eoquetteriee que ke feaunes 1» 
adressaieat, séduitea par aoa joli visagetsa teuraure distbii» 
guée ei l'élégaace de see maaiéres. Clétte jeune pm-seaae^ ee 
disait-U, préfére sea andeas anú^ á sea aouvelles eoatpiéteii 
j'aime ce caraeiéreí et je lui ^rdoaae le pea d'emfHreaattxwiit 
qu'elle a mis á aceepter ínoa iavitatíea. 

La ritouraelle de la quatriéme eofitredanse étaai déjá jOttétli 
Edgar viat preadre la maia de aa jolie danseuse } el eomme il 
a*aurait pas oté poli de la lorgaer en eausáiit avee elle^ li M 
livra tout au plaisir de Téoeuter et de Tadmirefi Ifadeiiioteehe 
d'Amilly avait quittó sea petit air aiibuasadet M Jolie Udlie 
s*était redreaeée » aoa Tíaage a'était raaimé ^ la démarelie tvafl 
plus d'assunuioe t eafiñ eüe tYaift cel etuenipie satMdl (pH 



)rahit fpuyent le^ fenqmes quanjd elle^ <toii8eatav«cuB«{ttr' 
BOüne qui leur plait; cett^ confían,ce de plaisir d'une valsAUM 
qui rencpntre un bon valseur ou d*im savant joueu^ de whist 
á qui le sort a donné un par^ej^aire dlgo^ d^ Ipi, 

M. d|9 Lorville remarqua op chgQgej^e^^ «t FatUibua d*a* 
bdrd á reffet que produisait la beauté de madiemoiseUe d'Ar- 
milly et a sqií dé¡^ir d^ p^rpUr^ b^il^ «tu c»Fcie nembreux 
d'admirateurs qui rentoi^r^ie^^; inaia bjientd^ il vit que cette 
métamori)hose de maniere^ j^'éjteodait jusqu'á luí. Mademoiseile 
d'Armilly semblait ado^qr en^Q ^9 r«g9rds pour les »ttacber 
sur les siens , et chpisir le$ plus teB(}re$ accenU dn sa voix pour 
kd repondré. II 7 avjait dans tcus s^ disjcours une intention do 
plairé qu'ii étaii imppssibíjB de ne pai^ remarquer. Touta cetto 
coquetterie sansfaste et pi@ine dji^ bon goAt enchantait U. de 
Lorville. 

— Vous arrivez <ji'All^fíQ^gn9y dit mademdselle d'ArmiUy; 
étes-vou9 resté longtemps á Vipnne? 

£dgar comprit algí^ que madequoiselle d'ármiUy savait qui 
Ü étdt, et il se rappela avolr reioarqué qu'elle demandait son 
nom á une perspnnp placee prés d*elle au moment oü ü était 
yenu la chercher pour danser. 

— Oui, répondit-il, j'y ^ passó plu9 d'un ao. 

— S'y amuse-t-qn ^eapcoup? 

— C'est selon ; il y a des gens qui ne a*aa)iwnt nulle part : 
je connais un Anglais qui prét^nd que Paris est la viUe du 
monde la plus enni^yeu^e, e( je vous assure que pour sa pait 
il a raison ; il n*y est resta q\\m niois avec la 64vre tíarce. 
Aussi, il ne veut p^ croire qi^e p^rsonne ^'y amuse. 

Uaden^oísellg d'Al^í^iUy nt d§ c^tte plaisanterie avec tant de 
oomplaisance, que M. de Lorville se plut á excitar i^ gaieté, et 
lui sut bongr^ (jp rendre a|n3i 1^ ppuversation facile, en lui 
parlant de cq qii*e}lp ^yfát» 4e íui. 

tlpmme il ^nsait, uii ól^an( 4'UP 4ge raisonnable, avec qui 
mademoiselle d'Ariínilly ^w\( cam^ une psirtíe de la seirée, 
viñt se placer dern^re ^lie; v^m ü u'y ves^^ paa longtfUQp; 
eite le re^t si froidement et avec tant de sécher^^fie que le 



ti LS LOAOltON. 

— On va souper tout á l'heure, Bt le moiMileMr de reeuttr 
d'étonnement, puis de so rássurer et de diré : 

— Voilá un jeune homroe aussi gourmand que moi. 

Plus tard il faillit se íair^ une q.uerelle avec un de ees ^aves 
politiques qui mentent hardiineiit par nature et par prii(}enee; 
et qui croient ne faire que dissiipuler par devoir. Leur eoBr 
versatíon était vraimeat risible ^ entendre. M. de Lorvilte, 
qui ne s*attachait qu*4 la penséo, semblait pour chacuu qp 
esprit de travers qui coniprend tout á rebours,et, pour $cm 
interlocuteur, m borame taquin et d'un commerce infiuppor- 
table. 

— Le ministére durera plus qu'on ne rimagine, disai^ le 
politique ; j'ai de fortes raisons pour le supposer. 

— Vraiment? reprenait Edgar, en souriant, voa3 croyez 
qu'il sera cbangé demain ! 

— Je n*ai pas dit cela, Monsieur, s*écríait Tautre, in^)atíentó; 
au surplus, a|outait-il , je ne me soucie gaére d'efi^rer dfina 
cette boutique, et puisqu'en ne pense pas á moi... 

— Ah ! Ton vous fait des pcopositioas 1 

— Vous ne m'entende» pas, ^onsieur. 

— Si vraiment, on vous ofTre un portefeuille que vous aceep- 
tez á telle condition, ríen de si simple. 

L'homme d'État rougissant d'étre devine , feignit de croire 
qu*Edgar plaisantait, etcUacge^brusquementla conversation : 

— Je viens de cbez le ministre des affaires étrangéres, dit-it; 
on n*a point de nouvelles dltalie. 

— Ah! ahí rq^t Bdgar en toi^aiit le diplamato : un 
courrier est arrívé ce soir. 

-— Monsieur, j'ai eu Thoirneur de vous diré qu'il n<ótoit p« 
arrivó de nouvelles. 

— Oui , j'entecdfl bien; et vxwe savez méme qaa lae Aulii^ 
ohiens ^nt á Bologne. 

— Moi, Monsieur je ne ayis rían du tout. 

£t le diplómate restait coBfixidu. Cette nourelie étnlt eneore 
secrete, et ü ewt {»romii au miiuatre de la eadrar. ImpttíeDté 
d*un dialogue si smgulier, il s'éloigna en se disant qu'il n'y 



11 lOlItlIM. II 

«9«ilrlMi«li M qiitl*igaofaiw(i el la soHIse fmr MooüoBrter 
vm kcmaiB d*«spril; «ar, n'afMit pas ]» aeeret de M. ée Lon 
ville, il appelait hasard et incoherente d^Máee la juBleaae de sa 

— Cea leuii» gane da fasfeew^ 8e ii i Ukr inai»i pinaaH-U, 
aoBft d^iuie a^fiaanea... 

— Gsttx étt faubourg Saffil4ae<faea ne ve«a plnaent gvére 
datantage, düfidgar, saebaat qoe te aeni mol d'étudlairt fai- 
aaít irevibte le poliliqíie. Gelai-ei ae peteanm viferaent, 
^Boavaaié d* caifi» v«x qiií répendait á aa peaaée; H Féra 
longtemps á cette circonstance extraordinaire, et ne potHPflfit 
la ooo^HreiidFa, il VexpUqoa par «i phénenstoe plue snrpre- 
wbka pattt^ae, et aml av^r penaé taat hánt povr ia ppetmére 
fois de sa vie. 

Sdgaa , en vestnsit daM k aalle de bal^ aper^t son ami 
NsffVftfflL, emmxA matérieeaement dang «n trñgle de porte, 
avec quelqve éhoae qtú resaemblait de loin á ui^ anbassadeur 
tora eu k ttiie TieHte Ánglalse. En efitet, c'était une de ees 
miUas Ani^iaeg knoiitaMeB qeí, apré» svoíf en qtidtorze ou 
quinze enfants daña laur paya, TÍennent á Parts peur apprendre 
k fran^. Büa porteit sar la (éte un de ees tavbatfs & trois 
étagea^ (pie TAngleleFre sealeprodait; des pt«iniesi de§ fleurs, 
dea diamanta , de Vasme^ de» glande de jais , des rubans , des 
blondos, des clefs d'or, omaient cette Imposante eaupofe, sous 
laqueHe ratnaudatl une figore longne et déehamée qni en fai- 
aml enoere reasertit réDormlié. Edgar n'avaifc jamáis tq, dans 
aaa.iFOfagaa ni daña seaeauohemafs, un étre plus íkntastíqtie 
wae ianmie pío» feslueasement laido. M. Narvaux, qni, Tan- 
náe práeédante, vra^ découvert aus eanx de Plombiéres cette 
«apéoe áe momie ^rétentíense, parat embarrassé d'étre strr- 
pna eawasl ai ooquettement avec eüe, par le plus ntoquenr de 
■es aniB. B détouma la tete, feignant de nla^off psrs aper^ 
11. da Lendlle, maia eeIuÍH;i hit implacable. Késolo de punir 
M» NaPvamB de son raensonge , il 8*approcha de hii d'un air 
diaerat , et dérignanl lá vieillé Anglaise , il dfc tout bas , d'un 
raitleup : 



ü LS L0B6N01I. 

— G'est elle ! n'est-ce pas? Ah ! que ta as raison, mon cher; 
je sois bi^ comme toi , J'iraU au bal chez mon plus grand 
ennemi pour Im voir danser. 

Les hommes fiíis, et qui se rappellent leurs mensonges, en 
ont toujours un de reserve en cas de surprise ou de malheur. 
lis s'attendent á étre déconcertés, et ils ne lancent jamáis une 
chose fausse sans prévoir tous les dangers qu'elle ya courir. 

M. Narvaux, au seul aspect de M. de LorviUe, avait prévu 
cette malice; et loin de 8*en formaliser, il sourít avec com- 
plaisance, puis levant les yeux au del , et prenant un acoent 
douloureuz : 

— Ah 1 ne plaisante pas , dit-it , je suis d'une inquiótude 
affireuse : elle n'eet point yenue ce soir, et je ne puis sayoir 
pourquoi. 

— Je le sais bien , moi, pensa Edgar, étourdi de cette faus- 
seté imperturbable; etil s'éloigna, penetré d*une espéce d'ad- 
miration pour tant d'audace et de présence d*esprít. 

U sentait que sans le pouvoir magique de son lorgnon , il 
aurait été complétementdupe de M. Narvaux, tantil mettait 
de candeur et de naiveté dans ses mensonges. 

Attristé par toutes les déceptionsde U soirée, Edgar allait 
se retirer du bal, lorsqu*un jeune homme attira son attentíon 
par un air de préoccupation et d'angoisse dont il eut la curio- 
sité de pénétrer la cause. - 

Ge jeune homme était un de ees Pylades d'élégants, con- 
stantes yictimes d'un brillant Oreste, dont ils subissent ^le- 
ment les destms et les capríces. Leur vie est une étemelle 
abnégation d'eux-mémes ; ils ne sont ríen par eux, n'ont rien 
á eux, ne font rien pour eux ; ils attendent pour agir qu'Oreste 
ait decide, ils n*ont íaim qu'á ses heures, ne voyagent que 
pour le suiyre, et ne se permettent d'aimer que lá oú ü ya le 
phis souyent. On ya méme jusqu'á retrancher leur nom ; on 
ne les appelle plus que Tami d'un tel, et leur paresse 8*ar- 
range ¿ merveille de cette yie de reflet, qui ne les rend res- 
ponsables d*aucune de leurs actíons. Pylade loge ayec Oreste, 
et quoiqu'ils paient tous deux la mema sommé de leur commun 



LB LORGNOH. 15 

loyer, et qu'en conséquence ils soient égaux aux yeux de Tim- 
partial propriétaire, l'im dit fiérement chez moi^ Tautre pro- 
nonce timidement chez notts. 

L'élégante planéte dont le jeune homme qu'observait M. de 
Lorville était le satellite , avait quitté le bal , depuis plus de 
deox heures. Un dépit éclatant, sur l'effét duquel ii comptait 
pour assurer le suo^ d'une intrigue amoureuse commencée 
au bal, avait motivé cette prompte disparition; et, dans sa 
foreur calculée, le noble dandy avait oublié d'avertir de sa 
fiüte son compagnon de plaisir , son assodé de voiture qu'il 
devait ramener. 

Uombre errante se tralnait gá et lá , cherchant un objet 
aoquel elle pút se rattacher. Edgar, devinant ce trouble, s'ap- 
im)cha de Tinfortuné jeune homme ; et sachant que prononóer 
le nom de son ami était un droit de lui parler : 

— M. de Guercey est partí ce soir de bien bonne heure, 
dit-ü feignant d'étre lié aveccelui-ci; est-ce qu'il étaitsouífrant? 

— Je lecroirais, répondit Pylade, car il m'a oublié; nous 
devions nous en aller ensemble : il pleut á verse, et... 

— Je suis á vos ordres, reprit Edgar avec empressement; 
trop heureux d'obliger un ami de M. de Guercey. 

Tous les deux sortirent du bal, on appela les gens de 
M. de Lorville, et ils montérent en voiture. Pendantla route, 
Edgar scuríait en songeant á l'étonnement qu'éprouverait son 
Toisin en apprenant que M. de Guercey et lui ne se connais- 
saient pas. 11 s'amusa des conjectures que les deux amis 
aUaient faire. Puis , de retour chez lui, il se dit tristement : 
voilá done le seul atantage que l'art de deviner m'ait procuré 
dans cette brillante fóte; le plaisir d'obliger un inconnu. 



?I 



Le lendemain, oomme Edgar se mettait á table pour d^eu- 
per avec deux de ses cousins, (nluiannon^ M. de Fontvenel ; 

2 



qju'uad ¿^ tríate Ae dojnaúiait. Ay>4^t ^n ^rvioe Moporteot ¿ 
demander á M. de Lorville, il é^ yeou le voir de bonoe 
b^re, e^^éi^ ie :UmY,er.3eMl. 

— QnUli^^iebie&venu ! s'^cdafidgwrAJij^pteceevaDtsanaQaL. 
Yiei^, iiobte.fi(m.tien 4e Ja wgi^ltedAiice, Xfoitrejáes j»qu4ta, 
pi^átoÁdMit au x:<m€iil d^État, pcMr Ae& fiersúc^.eKtraQcdHiaijQas, 
aousAe vQtan^4Q«xx^letiU^^t jupe ilaase 4e Abó ; ;«iens áoiic 
9ié^ pan»! m\m «it parljiger gj^oe itravftux. 

déconcerté par cette mauvaise plaisanterie ; m^ joe YOue,^ 
ua^g^z.pas, lí<Hlta-t-^^n.r)Bg^()aQ|t to WtJmfimvisfí^. Caite 
pqUte^deiáiait fcyrt iwüle, c«r ^k^ qqh»íb3 ^'so^ks^ «ttUe;an3iie 
4e ^iácfiDger .: M. de fotí^nmfi m ^owr ^ilaisaH ,pa6. h^ 
petits párente d'im jeone homi&e noh« ji'aUneiit jamáis 'fion 
ana. |í'igiMffiant,pa8 leur malTeillaiioe, M. de i!;Qatveiiel ii*4tait 
peiAt i iMmaise. aúpete d'eux, fit£dgar.pas 4ttJfcQut ¿ jEjonaxasr- 
tage. 

— Eh bieu! ^aifiB penaeur, ioi éittU axec «e .toa éüvonifi 
qui^oigiie, ittt jie im^osíUs ríen : quel «travail 'impúsüiBt neos 
a done privé de «^(a .pcésence au bal.d'hierf 

.— i^esKme impróvue jn'a retenu cbae vm. 

mrAe*yQaBjfims^ en Yórtté, ditrun^das caii6ÍiiA.;<ie¿ialótaiC 
adoikftUeMet je BiLYm¡BÍQtí.jmmé. 

^Qusirctts^ jnicentiakttgii ^mler de laáéte, ^ns^soagsr 
fue üá. jde *FoQtvaMl Q»y jé(a\t |ias ^allé, ^ Jie pouvait .^ mMer 

JtfaisjilótaittDop fvóoccapé, ^ppánquiat pour étce aenaiUe 
á cettoiBapatifceB8ei4eiamille. 

M. de Fontvenel se trouvait daos une situation d'affaires 
alarmante qui pouvait compromettre son honneur et sa répu- 
tation. La failUte d*un banq\i^ vcnait de lui enlever une 
somme considerable sur laquelle il comptait pour acquitter 
une dette importante. II fallait payer cinquante mille francs le 
jOHr4Héne, ü4ieileB'aiitttpa&;fit,xoraunssantila>9foáiü6iláde 
M.ide¿aD«IUey ü .^tgiaitihii amprtfiiter^«fiatle.aaiaaie,.pe»8ttad¿ 



qjS&y ái eVé étM á sá díápoáítiotí, it n'hásiteráft pas ál'obíiger. 

Quel fut son découragement, lorsqu*au lieü de trouver son 
átaf áetíí, coínme íí l'était of dííñaírement áé sí boñ matín,, il le 
surprk avec deux pefáotiííes áóuí tt có'nnáíssaít lá mátvéiltanoe 
et la cupidité ! " 

A peine fut-il entré, il Tit que l'atmosptíéfe no fui ¿faitpas 
favorable, et il renon^ au projet de sa demande. Étre refusé 
par un indiffére&t lui jasnÁssiKá tífber elio99 tovto naturelle ; 
mais se voir repoossé per tta atiM! ti^W pe«lsée lui déchirait 
lecGBur. Une grande triste^ á'éktpétá de ftí?. fiélas ! n'est-ce 
pas déjá nous repotísséf , ¿(uéf ftcnS Ótóf tidée de la priére ! 
N'y a-t-il pas de Tinspiration dans cette timidité? Et Thomme 
á qui Ton n'a jamáis osé demsuidar ub servioe, rauraitril 
rendu? Peut-étrel... car tout dépend du momeAt^ en Frmee 
surtout oú Tesprít et le e^Bor sont si mobileai 

Áprés le déjeuner, les deasx cousins, loin de songer a se reti- 
rar, allérent s'établir sur deux bons canapés dans la chainkAre 
á coucher de M. de Lorville, en prenant cbacun un joumal. 
Edgar, de son cdté, alia s'asseoir devant son secrétaire, rangea 
plusieurs objets, et fínit par se mettre á écrire, sans s'inquié- 
ter de ce qu'on £aísait autour de lui. M. de Fontvenel était si 
mécontent de cette visite, qu'il n'osait la terminer ; il atten- 
dait qu'on se füt assez occupé de lui pour s'éloigner sans paral- 
tre trop susceptible, et sans affecter de rhumeur. II prit la 
Revue de París, qui était sur la table, et feignit de la par- 
^ourir poiu* se donner une contenance. De temps en tempe, 
Edgar souriait en le regardant, le lorgnait, puis se mettait á 
écrire sans lui adresser la parole. Enfm, ennuyé de ce malaise, 
et révant au moyen de trouver ailleurs un secours qu'il n'espé^ 
rait plus de son ami, M, de Fontvenel se dirigea vers la porte, 
et se disposait á sortir lorsque Edgar lui cria : . 

— Attends done, étourdi; tu ouÍ>lies de prendre ce que tu 
es venu chercher. 

— Que veux-tu diré ? reprit M. de Fontvenel. 

, 7- Gomment! tu oseras me seut^nir qjoe tu a'avaía ¡ma une 
idee en venant ici? 



i8 LE LORGNOll. 

— Je ne di8 pas cela, mais jesaissúr den'enavoir parlé á 
personne; et.... 

— Qu'importe! interrompit Edgar ; á quoi sert la parole en 
amitíé. As-tu lu le Monomotapa de La Fontaine? 

— Oui, mais,... 

— Ne sais-tu pas 

Qii*im and Tóritable est ane doace chose ! 
n cherche tos besoins an fond de Yotre coenr; 

Ü Tons ópargne la podeur 

De les Ini dócouTrír yons-méme... 



— Je sais par ooBur cette fable, reprend M. de Fontvenel, 
mais qui peut... 

— Une fable, biasphémateur ! s'écrie Edgar en riant; tiens, 
prends cette lettre, et ne traite plus de fable ce qu'il y a de 
plus vrai au monde. 

Alors, lui remettant la lettre qu*il venait d'écrire, et qui 
était un bon de cinquaote mille francs sur son agent de 
chango, 

— Incrédulo, ajouta-t-il, que cela t'apprenno á no plus dou- 
ter de tes amis. 

M. do FontYonol lut le billet á trois reprises, et son étonno- 
ment fut tol, qu*il Tomporta sur tout autre sontiment. La joie 
de trouvor la somme qui lo délivrait d*uno si grande inquié- 
tude, son honneur sauvé, Témotion de la reconnaissance, tout 
fit place á l'impatience d'apprendre comment Edgar avait péné> 
tré son secret. II regardait autour de lui, cbercbant dans sa 
.pensée á deviner qui avail pu le trahir ; mais personne ne con- 
naissait encoré Faffaire qui Tavait mis dans co subít embarras; 
personne n*avait pu en parler á M. de Lorvillo. Comment le 
savait-il? Ce mystére le tourmentait comme un supplíce, et il 
résolut de Texpliquer. Cependant il était touché de tant de gé- 
nérositc, et plus encoré de tant de délicatesse. Des larmes 
d'attendríssement roulaient dans ses yeux ; il aurait voulu á 



LS LORONON. II 

8on tour deviner ce que son ami désirait poor le luí acquérir 
au príx de sa vie. Edgar jouissait de son étonnement et de sa 
joie ; mais pour empécher ses deux cousins de l'observer, il 
fít signe á M. de Fontvenel de ne ríen diré devant eux, et 
le reconduisant jusque sur l'escalier : 

— A ce soir, dit M. de LorviUe, j*irai un moment chez ta 
mere, et j*espére que, malgré trois ans d'absence, la bells Sté- 
pbanie me reconnaítra. A ce soír. 

— A toujours, reprit M. de Fontvenel avec émotion. Que 
j'ai besoin de te revoir 1 Ah ! ma vie ne sera pas assez longue 
pour te témoigner tout ce que j'éprouve en ce moment. A ees 
mots ils s*embrassérent avec une tendresse de fréres, et M. de 
Fontvenel s*éloigna penetré de reconnaissance, le plus heureux 
des hommes, mais aussi le plus tourmenté. 



VII 



n était dix heures du soir lorsque M. de Lorville se rendit 
chez madame de Fontvenel. II s'aper^ut bientót que son ami 
avaittrahi son obligeance. Madame de Fontvenel, dominée par 
un attendrissement qu'elie ne pouvait cacher, vint á lui les 
larmes aux yeux, et bien qu*olle no lui parlát pas du service 
qu'il venait de rendre á son fíls, tout on elle prouvait á quel 
pointelle y était sensible. Stéphanie, quoiqueavec plus de rete- 
nue, témoigna aussi les mémes sentiments. Son frére somblait 
fier et joyeux, et M. de Lorville ressentait tout le plaisír d'uno 
bonne action, celui d'en voir profondément heureuses de* 
ames qui en sont dignes. Ah I que de doux moments il pou 
vaitpasser dans cette famille si bienveillante pour lui, aupréi 
de cette ancienne amie de sa mere, qui Tavait elevé comme 
un fíls; il s'étonnait de Tavoir ainsi négligée depuis son retour. 
Mais á París les gens qu'on aime le plus sont ceux que Ton 
^it le moins « sHls ne sont pas autant que nous lances dans c« 



80* LE LÓRGMON. 

tourbillon de plaísírs mondains qui nous entrame, on les perd 
de vue, et ils nous devienncnt bientót tout á fait élrangers, á 
moíris qu'íi ne leur án ive, do temps en témps, quelquo grand 
malhcur qiií lioiis ráméno a eux. 

CV.st une chose singuliero, mais incontcstabío,. qi», dans lo 
graníi monde, pour se voir tous lesjours qiiand on se convicnt, 
il faiit avoír, non pa5 íes iiiemcs amis, mais les raémes indiffó- 
rents. L*imporlant est do no pas se géiicr ; eii amitié, commc 
en loiit, on ne fait qué ce qul est commode ; aussi Foccasion 
l'eiriporlc-t-ellé sur tous les projets, ct souvent ríiomme qui 
négligo son meilleur arai parce qti'íl demetire loin de íui, passe 
sa vie cliez un voisin qu'il deteste. 

Ed^^ar ful frappé de la beauté de raademoisoUe de Fpntve- 
nel. Quclle différence entre celte pétite filie espléglé qü'il avait 
qnillée il y a Irois ans, et celte grande et bolle femmo qu'il 
rctrouvait pareo do toutes les séductions que donne á une 
naturo élevéo uno éducation distir^uée. II ne se rappolait plus, 
en voyant Stéphanie si bolle et si imposante, que peu d*années 
auparavant ¡1 la tutoyait comme une sojur, et ce fut avcc une 
émotion presque timide qu'il baisa la jolie main qa'elle luí ten- 
dáit afieclueuscmeñt. BientóS, en la voyánt rire córame autre- 
fois, il sé rassura. Ses rcgards attendris se portércnl altcrna- 
tivement áur madame do Fonlvenel, sur Stcphanio, sur son 
frére, et il sentit que, malgré lui, depuiá qu'il élait revenu 
dans cetté maison, toutes ses ponsóes avaient un avenir. 

Plüsiours visites étant survenues, M. de Lorville ceda la 
place qu'il occupait auprés de la maítresso de la maison, et alia 
rejoindre Stéphanie á l'autre bout du salón. Ello était assise 
devant une táble couverto d'album, de journaux, de carica- 
tures ; une áulre jeune personne brodait auprés d'eÜe ; un 
artisto célebre s'amusait á dossiner des ¡figures grotesques 
qu'un jeuhé oíficier imilait scrupuleusement ; l'un copiait une 
romance, un autre cherchait a transcrire mystéiieusement 
une chanson poétique et toujours séditieuse de Béranger. Cha- 
cun enün páráíssait occupé, ce qui n'ompéchait )>a< la conver- 
iaiioñ d^étré añimé^i 



Lorsqüe niadémoiselle de Forilveiiel vil Edgar s*approcíier : 

— Voici monsieur de Lorville, dit-ellé; prerioñs gardé á 
noüs, ihalHeúr á qiii cache un sccrct ; il va bieií vito dcviñér 
ce que chdc'uh de lioiis désiré, c'esl rhonime Üu moiido ío plds 
périétrant. 

— Rassurez-vous, reprit Edgar, ce soir jé né veux rieñ 
deviner. 

— Commeut ! vous étes bien dédaignoux, vouá n'avez doric 
nuUe envié de coanaltre notre pensée? 

— Pas encoré, elle ne peut ih*étre favorable : j'anive. Les 
oubliés oiít toujours tort, ii*est-cé pas, Stéphanie? Ahí páf- 
don, mademoisellej mais je ué púis m'accoutumer á étro trailá 
ici en élranger, á y passer pour lin noüvedü presentó. II ráül 
absolument que je me troúvé un droit á votré préféreiicé. Ne 
sommes-nous pas üh peü cousins? 

— Pas du tout, reprit en riant Stéphanie, et je ne péux pás 
lá-dessas me faire la moindré illusioii. 

— N'importe, je vous appellerai ma cousíné ; ceia ótera cbt 
aír de cérémonie dont un ami d'enfance ne peul s'arraiiger. 
Aiusi c'estconvenu, vous m'appellerez votré cousin. II n'y á 
pas bien longtemps, ajouta-t-il avec malice, que voiis rae don- 
mez un nom plus doux ; mais malheureusement je ine siiis 
déjá apergu que ees beaux jours sont loin de noiis. 

A ees mots, mademoiselle de Fontvenel rougü, et celüi 
qu'elle nommait dans son enfance son petU viari s'amüsa 
beaucoup de cet embarras. La moindí'e émotion , dans une 
personne qui parait froide, a un charme auqücl on r¿siste 
rarement; elle nous prend par Taniour-propre. C'est un Irióm- 
pbe obtenu, un destín áccompli, car noüs nous figurons qué 
cet étre jusqu^alors insensible nous áttendait pour s'ahimer. 
Edgar aurait biéh voulü prendre Son lorgnon , el áéviner la 
pensée de Stéphanie; mais l^alai'me était donnéé, et il ñ'ósail 
attirer Tattention sur ce talismán , dans lá crainte qü'on eá 
découVrit lá mé^rveille. ft*áflleúrs il Síail sans ¿éfiancé, il sávait 
qué la sdeur de son ami, ta nllé ¿k maááme ele Fónlveñél , ng 
pouváilt ¿prouVer qu¿ ae ¿oblé» 8ÓnÍimeñt0« u aurait Tállu un 



Si LE LORGIIOII. 

bien grand changement pour altérer ce corar qu'il avait connu 
daos son enfance si bon, si généreux. 

S'abandonnant tout au plaisir dune aífectíon naissante, 
fondee sur de doux souyenirs, Edgar üe quitta plus Stéphanie. 
EUe-méme semblait trouver le plus grand charme á se rap- 
peler avec lui les jeux de son enfance ; et mademoiselle de 
Fontyenel, ordinairement si calme et si également gracieuse 
pooír tout le monde, parut ce soir-lá ce qu*on ne Tavait jamáis 
Yue, pleine de gaietó et de coquetterie. II est vrai que M. de 
Lorville ótait un de ees hommes avec lesquels les femmes sont 
toujours coquettes, sans projet, saos amour, et quelquefois 
méme malgré elles. Le désir de plaire est contagieux dans un 
honmie aimable, soit qu*on le croie dédaigneux ou difQcile, 
soit qu'on le regarde comme une autorité. La femme la plus 
honnéte ne resiste pas á la tentation dé lui paraltre sédui- 
santo, et, sans songer á lui donner une esperance, elle n'est 
pas fáchée de lui laisser un regret. 

En yain plusieurs femmes ylnrent-elles interrompre la con- 
yersation d'Edgar et de Stéphanie ; il trouyait toujours un 
moyen de se rapprocher d*elle. En yain les discussions ora- 
geuses de la politique attiraient-elles son attention dans lo 
salón yoisin , il ne s*y mélait point. Depuis longtemps , d*a¡l- 
leiirs, la politique lui ótait devenue indifférentc. II s*in(éres- 
sait viyement aux affaires de son pays , mais á condition de 
ne pas écouter ce qu'on en disait; et comment, en effct, se 
resondre á parler politique, lorsqu'on a le secret de toutes les 
opinions , lorsqu'on a découvert que l'íntérét personnel &cul 
les inspire et les soutient, que chacun choisít dans ses prin- 
cipes de morale ou de gouyemement, celui quí doit le plus 
lui rapporter ; qu*il y a dans tontos les opinions yiolentes un 
fond de souyenirs ou de projets, une arriére-pensée de place 
perdue, obtenue ou á obtenir? Lorsqu'on sait enfín que chacun 
juge Tintérét general de sa position particaliére, toute discus- 
sion deyient inutile. Ce n*est pas que les opinions manquent 
de bonne foi, oh 1 chacón est de bonne foi dans son intérét| 
mats ellM manqtiMt de itabilité; et, toat $n contrartaat t« 



LK LORGNON. St 

plus exag^rée, on prévoit les chances qa'elle a de se modifier, 
le danger qu*elle court de changer. Aussi M. de Lorville , qui 
connaissait toutes les arobitions, disait en plaisantant qu*avant 
de combattre un principe politique, il attendait que le succés 
OH le désespoír Teút fixé défínitivoment. 

M. de Lorville n*était alié qu'une seule fois á la chambre 
des députés; certes, son talismán eút ce jour-lá une belle 
occasion d*exercer son pouvoir. Si Edgar eút été Alleroand ou 
Anglais, il se serait fort divertí de cette fourmiliére de vanités 
declamantes et de ees nobles désintéressements de comedie 
dont il savait l'histoire et les conditions ; mais il aimait trop 
son pays pour rire des ridiculos qui le perdent, et il conserva 
de cette séance un souvenir triste et décourageant. H so rcfusa 
ainsí le plus grand amusement que son lorgnon lui eút offert. 
II aurait pu se dédommager de cette privation en allant obser- 
ver dans les bríllants salons du Palais-Royal , oü les plaisirs 
cachent tant de tristesse , les nouvelles vanités , les nouvelles 
prélentions des nouveaux courlisans de la nouvelle cour; 
malheureusement pour sa gaieté , l'ancienno position de son 
pére lui imposait des devoirs auxquels il restait fídéle. Les 
derniers iroubles de cette année lui auraient aussi fourni des 
observations non moins piquanles ; il aurait pu s*amuser beau- 
coup en lorgnant Vémeute á son passage , mais le roéme sen- 
timent qui lui faisait fuir les séances de la chambre des dépu' 
tés , lui faisait détourner les yeux d'un spectacle si aílligeanf 
pour un véritable ami de son pays. 

Cependant chacun s'étonnait de sa tolérance et de sa mer- 
veilleuse sympathie avec toutes les différentes exagérations. 
A ses yeux , quand il avait son lorgnon , les deux partís qui 
divisent en ce moment la Franco élaient ainsi designes : les 
regrettants et les prétendants; et pour causer a Tunisson 
avec son interlocuteur, il lui sufñsait de savoir auquel des 
deux partís il appartenait. Alors, seion son observation, il 
approuvait ou blámait au hasard, sur de tomber toujours juste, 
sans prendre la peine d'écouter. M. de Lorville pardonnait ¿ 
chacun de choisír, poup g'y dévouer, Tordre de choses qui lui 



84 LB LORGNOM. 

oíTrait le plus d'avantages. 11 comprenait á merveüle Vaa^our 
des bons bourgeois pour Louis-Philígpe , les regretsdes.I^iis 
dóvots peur Charles X , et l^ réves de la jeunesse pour Booa^ 
parte. 11 trou\ait tout simple d^entcndre Icsr íllkds de ducs et 
pairs regretter raacieane cour, et les femmes de banquiers 
vanter avec.enthousiasme la uouvello; cliacun de nous, disait- 
il, préfére le gouvernemeat qui lu^ sied; et comme il sentait 
que lui-méme n'était pas exempt d'intérót personnel dans ees 
questioQS universelles , et que cbacun ¿uge Tenseiablo de son 
point de vue, il c^geait de place en idee, et se trouvait aiosi 
de Tavis de tout le monde, saos faussetó et sar^s eíTorts. 



VIH. 

tino visite pompeuse vínt ínterrompre ía douce causerie de 
Stéphaníe. Madame de Qairange n*était pas fetnme á passer 
ínapergue dans un salón, et mademoiselle de ("onlvenel , quoi- 
qu'uu peu contraríée , fut obligée de se lever peur allor s'in- 
former des nouveiles de sa santé. Edgar resta scuí ; un scnti- 
ment plein de charme venaít de s'emparer de lui ; étonné 
qu*un amour si prompt eút deja pris sur lui iant d'empiré, il 
cherchait á se Texpliquer par ses souvenirs. II y a si long- 
temps, se disaiUl, que je la connais, que je Taime ; tovites les 
impressions douces de mon enfance se rattachent á elle. Que 
de fois elle m*a consolé quand j'étais triste ; qu*eiíe était bonne I 
et maintenant qu*elle est adorable 1 II la contcmplait avec 
attendrissement, presque avec religión. 11 admirait ce froat 
pur dont un bandean de cheveux noirs relevail la blancheur, 
ce regard plein do noblesse et de loyauté , celte taille si bien 
proportiomiée dont une mise simple et de bpn goát faisait va- 
loir toute réíégance. Ravi de trouver tant d'esprit et de doa- 
ceur dans une personne d'une bc^uté romarquabíe, ct fíer 
d'ea étre favorablement accu^iíli^ Edgar réváit au bonheur^ díe 
passer sa vie auprés de Stéphanie, et, sé flattant d'ea étre 



mé w iWi ##^^4Íítt»i«SftM>^P» de #»J(iífty, par ce 
mJ^i^^^i bnlWt i^HT olW^ /'h^oQide.i^éUcj^ttes&e .desprojets 
de son anii« 

jllaie # >[oulait savcór JQ$(p'á ^^ j^t jdle pouvait partager 
sa peo^, Ai lice ce /loí se p9^t ¡^^ sciP Gijeor. L'arrívée 
4eipaduDe c^eX^rai^e.occupait tqut le^ooi^e- M. de Jiorville, 
voyant que pergofoie ne Tol^fierya^, .<i|^isit .oe moznent pour 
S9l|tisfa¡rB aa curíoaité, ,C|t ^ qqaQipfr j^gíns $9^ ^espoir. 9 était 
^ 4epui3 loDgtemp^ de TdÍTcK^úpn.^ Sj^phai^^ ^t il sayait 
««fi^i.qae nul,c£y|Qttl fi'iv^^ixiu á'imtúúqp. ^ jiQuyait e^trer 
daii^ une Ame ai puré, ni.yenir le/diéaenobfi^iier. JSofín, plein 
de confíance et saisi d*une joyeuse émotion, il la regarde... 
O sargme , .^ .décQtt:^^Qi{(e»pliis v^tíí^ffí/^ fp^ les dósenchan- 
tement^l^i^difu^ ^peo^j^.^ilml... $t^haiue aimei le 
am» de {gt^axúe olest plus ubre... Seta gccc^ aSectueux 
n'est que de Tamitíé, sa coquetteríe n'est qu!v^\e j^etite yen- 
^oai»QeiiO||(c0.c^lHÍ.qu'e|leaime, yulgaire p\i^¡tion d'^u l^er 
ML. D(. ^ljmj!í\ejo!tímK^ au^urde luí, il cjii^c^e sqü n[i(f|l; 
Ip jQune ofllder qu'il a!a .p$l^ i^^^q^é ju^ii'alqí^s, ^ t¿s^i 
par son air de dépit et son jsile^Qi^. X^aayre ^^ffíf ! G'en ^ 
lút, sonJbel «venir s'évs^qre. Jjí éprqviye ^us le^ ^urments 
deia jalousje , iteut ie découragement é*nn deq^ <a^u....... 

Jlólasl ienoore un amouréteiiiten^nw^ant, eniQQre jitn t(^j^ 



Sástt desoló, tle coBur de¥Q]:é.de cegceto, j^li^^d^p'^- 
gner ; mais avant il se promet de punir .g(é{topie de i'^espoir 
UQBipe«r.qtt*elle A &it Aattre; flifent se consQler^iu «tQii\^ du 
4¿agrin d'avoir (gavillé jon ^ecret, jon Jaí ptquvjant qu'jl ^ 
posfiédeat qu'elle se4nmi».dfais sadépeodanoe. SU^ WÍQ^ 
anprds^e lui, plus graoieuse et plasxoquette ^eUe Jd^MíAlt 
4ié jusqu'alors. 

— Je You&próviens, ^t^eUe(en.9tot, quüUeitcame unjpMd 
^Nxnplot conti» vous, 4m :va vops puáienter ü jBaadttPe ¿de 
C!l»raiige;ainai prépeffw*yous4^étc84Úaud>le. 

— lidlHoe que c'est un destín <}ue d^étre piéaenté á mmIs f»e 
^e-ClaiNkDfBY fepiHfidgw «¥ec4rett¡e. 



ie LE LORGNOH. 

— Non, mais une présentation est une solennité á laqaelle 
on ne saurait trop se préparer. Que diré á quelqu'un qu'on ne 
connaít pas ! 

— EIH mais ce que l'on dit aux autres ; cela est si indifférent! 
Edgar pronon^a ees derniers mots avec un dépit visible. 

— Gomme vous étes devenu sombre; reprit Stéphanie, 
qu'avez-vous done? Qui a pu vous attrister si subitement ? 

«—La vue.d*un supplice inutile, je deteste á voir soufTrír. 
Oui, vraiment, et je suis capable d'aller diré á ce pauvre 
jaloux, ajouta-t-il en désignant le jeune offícier qui est en face 
d'elle , que vous n'aimez que lui , et que je ne mérite pas sa 
colére. 

L'embarras de mademoiselle de Fontvenel ñit extreme; elle 
rougit, baissa les yeux, et^prés unmoment de silence : 

— Mon frére a raison , dit-elle , vous étes un observateur 
bien redoutable! 

— Oui, si j'étais méchant, reprit Edgar; mais rassurez- 
vous, je n'ai pas de vanité, et, si modeste que soit la place 
que Ton m'accorde, je sais m'y résigner ; mais, ujouta-t-il, je 
veux qu'on me la laisse toujours... 

Le tonaffectueux dont il pronon^a ees paroles émut visible- 
ment Stéphanie; et M. de Lorville devinant qu'elle allait 
éprouver quelques regrets , et que le jeune offícier venait de 
perdre de sos avantages, s'éloigna, consolé par sa supériorité, 
comme un grand general se consolé d'une déiaite en calculant 
les portes de Tenneaii. 

Edgar ñit bientót presenté á madame de Clairange, ainsi 
qu'on l'en avait menacé. D vit une femme, jeune encoré, mise 
avec rech.erche, et dont la figure aurait paru complétement 
insignifiaifie sans une grimace bienveillante et continuelle qui 
lui oomposait une espéce de physionomie. Madame de Clai- 
range n'avait ni ame, ni esprit, ni qualités, ni défauts ; et n'é- 
tant entrahiée bu retenue par aucun sentiment primitíf, bon 
ou mauvais, elle avait pu se choisir tous ceux qui embellissent, 
et cela avec un goút exquis, c'est une justice ¿ lui rendre. Les 
émotioDs les plus naturelles n'étaient pour elle que des paru- 



LE L0R6N0N. |T 

res ; elle préférait la bonté á la malice, oomme on préfére le 
bleu au rose, selon qu'ii sied mieux. Rien ne lui coútait pour 
acquérir une yertu séduisante. Chez elle, la pudeur était une 
étude, la sensibilité un ornement, et la douceur un gystéme. 
A forcé de la modérer, elle rendait sa toíx si faible qu'on Ae 
Tentendait pas. Gette préoccupation de toilette morale se tra- 
bissait dans ses discours ; toutes ses phrases commen^ient 
par : « Rien ne sied mieux, ríen n'embellit autant. » On 
croyait qu'elle allait parler d'un béret ou d'une étofle á la 
mode, point du tout, c'était de la piété ou de la bienfaisance. 
Décidée á la générosité, dans son zéle charítable, elle faisait, 
en eflet, beaucoup de bien, mais tout cela sans channe, sans 
se faire aimer. Sa bonté était, pour aínsi diré, sans vie, ses 
consolations n'arrivaient pas jusqu'á vous ; tout ce qu'elle disait 
pour calmer votre douleur prouvait qu'elle ne la comprenait 
point, et ceux-lá mémes qu'elle accablait de ses bienfaits, tout 
en la remerciant avec reconnaissance, la traitaient comme une 
étrangére. C'est que, pour étre parent des malheureux, il faut 
avoir beaucoup souíTert ou bien beaucoup revé. 

II n*était pas une seule personne dans la société de madame 
de Clairaoge á qui elle n*eút rendu service. Aussi, des qu'elle 
arrivait, on s'empressait autour d'eHe ; car chacun voulait la 
dédominager,'par une préférence apparente, des sentiments 
qu'elle n'inspirait pas ; sans se rendre compte du peu de sym- 
pathie qu'on ressentait pour elle, on se reprochait de rester 
indiffórent pour une personne si obligeante, et Ton se soula- 
geait de ce remords en faisant d'elle des éloges démesurés. 
Aussi elle avait une réputation de dévouement, de bonté angé- 
lique que sa nature ne méritait pas, mais que ses actions jus- 
tifiaient. 

Les ¿mes mediocres et les petits esprits se passionnaient 
pour elle, et citaient volontiers sa conduite pour humilier le^ 
autres femmes. Les gens distingues, les ames d'élite, au con- 
traire, s^ fatiguaient de tant de vertus étudiées, et de méme 
que les continuelles bergéres et les perpetuéis moutons de 
M. de Florian font désirer un loup feroce, les constantes per- 



tedáoM ád uaduM da Glalrange feiMÜmit Mplrer apiét «i 

Ifi. áé Glftirange «Tait «n, d'un premier mariage, tme filie 
que táiaídame de Gairange trattait eomme la fllemie ; et méme, 
foof ' échapper aux torto ^Vm reproche (Nrdmairaaaeiit aax 
belies^néres, elle affedait de préférer Valentlne, filie de son 
mari, á ses propres enfonts. Les émotiene de nalore revien- 
nent rarement dans un earactére íaussé par dea sentíments de 
convention ; et d'ailleors TliéreYsaie eat íacile aux personnes 
índHiérentes. 

une dea c(msídérations qul ataient eiigagé madame de Glai- 
range á adopter ce systéme de bonté imperturbable, était la 
dif&celté qu'elle trouyait de succéder avec avantage á la pre- 
raiére femme de M. de Qairange, une des célébrilés les plus 
remarquables du siéele, et doat la brillante répotatioii d'esprít 
était un fardeau pénible pour une femme qui portait le méme 
nom. 

liadame de Oaírange de irendait juatíce; et, sachaat qae 
son esprit n'était pas de Ibfoe á lutter contre le sourenir qo'on 
gsHPdait encoré de oelui de sa riy^de, ell6 clle^chait á eombattre 
cetto mémoíre génante par ^es contrastes, et en s'étudiant á 
des quelites opposées. Me se ftásaH loedeilé et toule faonnO) 
parce que la mere de Val^tkie élSit brlllalile, el que la viva- 
dté de son esprit l'ayait fóit passer loiigCraipa pojif mechante. 

Talentine, élefée jusqu*á l'ége de quince ans par sa mere, 
savait á quel point cette réputation était peu méritée, et s'ap- 
pliquaxt chaqee Jour á la détruire; elle Toyait dans ce deveir 
de sa tendresse filíale une mission fneose qui lai était ocmfiée. 

Sa mere, comme toutes les femttif&d 6u{)érieure8, a?ait des 
ennemis et de plus des amis qui redoutaient son regard d'ai- 
gle. Hs savaíent ne pouvoir lui cacfaer leur íaiblesse, 2eur in- 
grafitode, et ils se vaigealent, en médisant d*elle, de Tempire 
qu'elle exer^it sur eux, et auquel, par entrakíement et par 
aíTection, ils ne pouvaient se soustraire. Le principal traü da 
aon earactére était une loyauté d'impression qui lui fais^it sou- 
ireM tort. ERe n'avait pas cette indulgente bypocrlte deaptr- 



aouMS ¿ qui toul oai iaéiííérmt I^ fega^et^i le calQfil, h tm- 
mse ká mipkmmii une ««hta ísdigitMioJi, qu^ello no pqMvaik 
disgiBuitor. Sqa ^aprH patsmoéM révoU^it, 6( á^m «on ju$te 
mépriSy to mota les ¿los sptrítttatoi 1^ plaifl^t^iea l^ plus 
piqaanias áchappaient á son étoqüesc». Lea sota Dfi (&aii- 
qoaicint pas aotour d'ella pour ramusfif r ie» sú^^fV qwi tom- 
baíenl de sa üMd^ tíí bidatót sm kna mota éMiifvdk colporú» 
(te aalona en sak>itf , ^ráa, dánaturés ¡Mur Ip malipa, at aMr- 
tout dépouillés du senliment génér aii}( qoi le» avail iaspiréia ; 
car, loraqu'elle employaii sea ariBO^, c'éiait laujwr« pour dé- 
feadre ua ami, pour lavar ufie persa«QO ¡Anoi^^^te d'ua soup- 
m (|tt*im wtU« aaérltait ; jaaaif na aaatimfAt paraownal n'é- 
veillait sa malignité ; mais par malheur ses plaisantarias étaieiit 

booaaa, dea íaiaaiaai imaga ; ellas ótai^at am^piraiatasf pour 

ainsi diré, de cette poésie de la gaieté qui la colora at ^ read 
Ytvaata; ^ea restaian^; cauxqu'elle frappait oa s'aarale- 
vaieal paiat, et 4ai lá vesait (ffn^ madanna 4^ Clairange passait 
pow una ^»riaaa laécb^^ , qu'U ipiUaU oraiadra. Eh! sans 
doato^ íl laUail to oraiadra al la f^ir rnto^Qt lorsqu'on vivait 
d'aiie lurp^ud» ou lar^qa'w éUdail i)Q vice. 

Yaieatina gáxaisiait de catta iajualioa du monde envera sa 
mera, et fkm «noara <|e la réputali«ia d'anp¡óUque bonté que ce 
laéme monde, toujours dupa at toujours amant de la médio- 
crilé, acofivd«li & ¿ aoavaUa avidaiiia d^ ClHiranga. 

Qaa da km Yal^Uoa coiopara C9Ua bonté fáctíca at stárila 
«vQola aoUa ^t sia^ra géaérosité da sa mera ; ayac ca dévoua- 
nei^ ssaa baroe» oa zéla éalai?é d'une ^tíé vivaos qui p'aat 
viMi didis aas ébma ni par te earUUida da se nuíra ni par 
la crainte de déplaire 1 Valaati^a sa rs^RP^^ ^y^ qmeiúe cba- 
Inr sa méi^ bmii vato^ Tasprit et las avantages da ses 
uúi^qiMit QBii^raaseBeaQl alia matt^it á les servir; que de 
^úeax ittfaoia vivaianl do «as daaai qua <]^ smlt^vrs alie ayait 
prevalía pdr son haMalé bianyelUaote ; qua da {amiUes elle 
tvaii niaonaiU6aa ; (p»a d'e9naaaia all9 «vait rapprocbés ; que 
<h oosaaíla hknhisinta alie avait dannés á son pr^udice ; que 
^ fBMiai ampidiiiito rOabiUt^ j^ alie i que d'^w^ta 



40 Ll LORGNON. 

repoussés Im devaient lew brillante existence ; que de tadents 
méconnus tenaient leor prompte réputation de ses éloges. Yalen- 
tine se rappelait aussi combien cette femme, d'une gaieté sí 
Tiye, savait Iroayer de paroles consolantes pour la douleur, et 
elle se demandait si cette bonté active et spirituellement düri- 
góe, cette générositó de tóate la vie, ne valaient pas la bien- 
veíllance étudióe de sa belle-mére, ses consolations inútiles et 
ennuyeuses, et les mauvais bouillons qu'elle envoyait á jour 
fixe á des indigents inconnus. 

Hádame de Qairange s'était fait un état dans le monde <le 
sa tendresse pom* sa belle-fílle. Elle parlait d'eile sans cesse, 
Taccablait de soins, de prévenanoes qui fínissaient toujours 
par ees mots : 

— N'estroe pas, Yalentine, pour une marátre je ne suis pas 
bien sévk'e? 

Malgré tout l'éclat de cette tendresse, il était évident que 
Yalentine ne la partageait point. Et comment pouvait-elle 
aimer une femme qui se faisait la satire vivante de sa mere? 
Jamáis elle n'avait pu lui pardonner de Tavoir osé remplacer. 
Chaqué fois que Ton pronongait devant elle le nom de madame 
de Clairange qui ne disait plus celui de sa mere, on voyait 
Valentino tressaillir, et souvent alors des larmes de regrets 
et de dépit s'échappaient de ses yeux. 

Le monde lui reprochait généralement sa froideur pour sa 
belle-mére et Tempressement qu'elle avait mis á se séparer 
d'elle, en épousant, á l'áge de dix-sept ans, le marquis de 
Champléry, déjá vieux, n'ayant qu*une fortune mediocre, et 
ne lui offrant d'autre avenir qu*une vio monótono et retirée au 
fond des montagnes de l'Auvergne. 

Madame de Clairange employa tous les moyens en son pou- 
voir pour empécher ce mariage, qui lui enlevait son plus bel 
omement, son attitude la plus avantageuse, cette preuve éda- 
tante des vertus qu'elle avait tant travaillé á s'acquérir, et 
qui, par son importance méme, la dispensait d'en montrer de 
moins extraordinaires. Mais elle n'avait aucun empire sur 
Valentino; ce mariage s'accomoUt. Bientót toutes ses espé* 



LI L0E6N0N. M 

ranees se réveillérent : M. de Champléry mourut. Elle partít 
aussitót pour rejoindre sa jeune veuve, et la conjurer de reve- 
nir auprés d'eUe. Yalentine resista longtemps; mais enfin, 
vaincue par ses instances, elle promit de venir chaqae hiver 
passor á París trois mois aupr^ de madame de Glairange, á 
condition qa*on la laisseraít libre de rester en Auvergne tout 
le reste de Tannée. 

C'était l'époque fixée pour le retour de madame de Cham- 
pléry, et sa belle-mére venait tout empressée faire part de 
son bonheur á madame de Fontvenel, et surtout á Stéphanie* 
que cette nouvelle intéressait vivement. 

— Quand j'ai de la joie, il €aut que mes amis la partagent, 
disait madame de Clairange; je les fatigue si souvent de mes 
inquietudes que cela est bien juste ; mais aujourd'hui, je.veux 
que vous soyez toutes deux aussi heureuses que moi. 

— Quoi 1 dit Stóphanie qui savait oü menait ce préambule, 
e&trise qu'elle arríve bientdt? 

— Gomme nous nous entendons I s'écria madame de Clai- 
range, qu'elle est gentille I comme elle me devine ! Tous ceux 
qui me connaissent savent qu*il n'y a que le retour de ma 
pauvre petite inconsolable qui puisse me réjouir ainsi. 

— Qui est sa pauvre petite inconsolable? demanda toutbas 
Edgar á M. de Fontvenel. 

— C'est sa belle-fíUe. 

— Et de quoi est-elle inconsolable? 

— De la mort de son mari. 

— Quel jour attendez-vous Yalentine? madame, reprit Sté- 
phanie. 

— Demain, oui, demain, jugez de ma joie ! répondit ma- 
dame de Qairange. 

— Demain I ah I quel bonheur ! 

Et tous les traits de Stéphanie s'animérent de Témotion la 
plus gracieuse. 

— Regardez-la, s'écria madame de Clairange, voyez comme 
Famitié luí sied bien, qu'elle est charmante! Ah! si ma 
petite ríeuse élail lá, elle se moquerait bien de nous, de 



4» LS LORGHOlf. 

notre impatience, car elle n'entend ríen au aentíment, #Ue! 

— Qui appelle*l-elle sa petite rieuse? damanáa eiieere 
Edgar. 

— G'est toujonrs sa belle-fílle, répondit )!. d^ Fonivenel en 
souriant, la petite inconsolable. 

— Quoi I c'est la méme? Est-elle, en eíTet, si rieusQ ei 91 
inconsolable ? 

— Mais c'est une personne singuliéreí quys, malg;ré toutf» ta 
pénétration, tu ne comprendras pas. 

— De qui parle-t-on? interrompit l^* N^fvaui^ qni ^emá 
d'entrer. 

— De madame de Clii;»inpléry. 

— Ahí qu'elle me déflait^ feprit41 \o^t hau^ eU^ M m 
prude et si moqueuse« 

— Prude! mais ^u contraire, ró|^qu$k U. 4e F^tv^M, 
elle dit souvent des mots fortplaisantSf et*«. 

— Je ne lui refuse pas de Tesprit) mais ee o'eaA pa» im 
e^rit qui m^ plaise ; j'aiqíe bien súeu^ sa beUe-ipér^; qui est 
un ange de bonté^ et ja ne lui pard^ne pa^ d'^re iq^rale 
pour elle. 

Tandis qu'il parlait» Stéf^nie^ aprés avoir ofiSeft du tdé á 
tout le monde, en alia porter une tarae k sa mere, préparée 
pour elle avec soin et selon son goút* 

— Que cette attention est touchantQ 1 fíéer\9^ n9#49ine de 
Clairange en la regardautt ríen n^embellit autiHit uni9 jeune 
personne que les soíns qu'elle donne á sa m^e ^ c'^st la plus 
súre des coqaet(eries»VoiU ce queje n'ai jamáis pu per^uader 
á Yalentine. Elle n'a pour moi nuUe prévenance, et le pie} aiiit 
combien je suis malheureuse de sa freideur \ 

— Yous m'étonnez, dít madame de Fq^tvenel. II y a ua 
an, lorsqae Stéphanie était souffr^te, j'ai été t^o^n des 
soins de Yalentiae pour son asúev ®^ j^ aeráis uf^a mfere 
ingrato si je la laissais accuser de négligence. 

Edgar éeouta avec le ¡d^ gr^ intórét toute oetie oenver- 
sation en appareoce fort insignifiante; el^ lorsqu'il s'élcái^, 
U s'étenna áe tant rdver á cette Yalentine, jt la fei^ «^ irial» ti 



X.1 iii^maifoii. m 

seotít que see deuz plus grands titret k ^ pr^f^ir en it 
Ibveur ótaieat d^ayoir <i^u á M. Nafy«Mix; et í!Mk^ mmát di 
Stéphanie. 



IX 



L'im[»'e88Í0D qoib loi «tú^ laiMét oeU9 soís^ IM «aptaáuil 

bientóteftacéeí Ed^iar, tiop^ 4eia fois daw te ánuÉinii 
de son coBur, reprít I» coura da aa TÍa i^ai^^fúinai OMía» toiN 
joars désenchaaté dttna aea iUuaíoiiai toi^^ur» pimí tes aas 
esperances, il finit par conaeyoir uaalalltríaMiina aoBlreflitt 
fatal iorgnon, qu*il résolut da ae plaa a'« awtr. B 1» Mv^ 
ferma dans un tíroir de son secrétaire, ^ I9 jQUjr ai fil aoitit 
sans le portar sur toi, il aeaeatitfi^ndagó^omaaa'il Mi Ubre 
et débairassé d'un ami iBkpcvtuQt 

Dans sea déeouvertea dapuia qu^quaa jours twü rataü ná» 
contenté ; il avaii apprís ¿ aa méfíer (}§ tou(« véme dea caresüa 
d'un enfant. Car rintérét» catto i^pre da üitel^ nana attsM 
des renfance, at Ton esi affi»yó de ^w de polHaa létaa aaln 
eider avant de pensar» 

La veille, M. da LorviUe alia voir loadania dia^^* Sa pot^ 
filie, sitót qu'^e Iti reconnut, yiul ^ luí» saulaaiir aaa gaaotat^ 
et lui dit miue gentillesses. Edgar, surpris et touchó de cofc 
accuQíl empresié, voidut ^aitpír poorfuoi oaita joUa «nfiíat 
était si teodra pour liú 1 H la lorg;Da. « Gar«iMna»ie too, 
pensait-dte, il a apporti d'Allemagwa 4a ü batux jiMíow á 
ma cousinei 9 Edgar, malero Íui| raiNmsia )*W&Bi ^*ü cana* 
8^^ st) dégpúté de trQuvef d«in# Wi^ te iftdgi^ i tatas te 
Ages, la mema ptaaaée d'inté^ <W dQ v#wt4 ilfocmaiept^iel 
de renoncer i une seianea w 49¥«iWtH 4i awart te a» ét #^ 
vosa que 1/^ talevt de páa^trer tí9i^te te idMs m Halait pás 
le piaisir d'étre trompé. 

O^terraasé dAson taUamaia, il m n^oMísaailde damnir hb* 



41 Ls lorghoh. 

bonne dnpe, et pensait qa*il allait retroaver tout á ooup sa 
crédulité d'autrefois. Mais il est des secrete qu'on ne posséde 
pas impunément, et des iguorances qo'on ne trouve plus. 

SoD esprít accoutumé á deviner faisait á son insu des obser- 
yatíons, expliquait ses défiances, traduisait ce qu'on disait, 
rétablissait des vérités altérées,; enfín M. de Lorviile était 
sans son lorgnon comme nous sommes en Tabsence d'ün ami 
qui a de Tempire sur nous. Nous agissons par souvenír ; á 
diaque événement, á chaqué objet, nous nous demandons : 
« Que ferait-il, que penserait-il, que dirait-il de cela? Ei nous 
sommes encoré sous le joug de ce caractére despotíque, alors 
méme que nous croyons en étre aífranchis par Tabsence. 

En revenant de l*Opéra, M. de Lorviile passa devant la 
porte de madame de Fontvenel ; il y vit plusieurs voitures 
arrótóes; et Tidée luí vint de monter chez elle un moment, 
quoiqu*il fút déjá tard. 

II y trouva encoré beaucoup de monde. Comme il entrait, 
il entendit ees mots que pronongait madame de Glairange 
avec sollicitude : « Yalentine, ne preñez pas d*oi^eat, vous 
Yous rendrez malade. » Elle est ici, pensa Edgar, se rappe- 
lant tout ce qu'on lui avait dit de madame de Champléry ; et 
curieux de la voir, il porta ses regards du cóté de la tabla 
ronde autour de laquelle se réunissaient ordinairement Sté- 
phanieet ses jeunes amies ; mais il en était trop éloigné pour 
qu'il lui fút possible de distinguer aucune femme particu- 
liérement 

Forcé de rester auprés de la maítresse de la maison pour 
éoouter lesobligeante reproches qu elle lui faisait sur sa négli- 
gence, Edgar s'impatientait de ne pouvoir rejoindre Stéphanie. 
n ne doutait pas que Yalentine ne füt auprés d'elle, et son- 
geant á ce que lui avait dit M. de Fontvenel sur Timpossibilité 
de deviner le caractére de madame de Champléry, il com- 
menga á se repentír d'avoir abandonhé son lorgnon. 

Enfin, il lui ñit permis de s'approcher de cette terrible 
table ronde, á laquelle il en voulait déjá, en se rappelant tout 
ce qa'á oelte méme place il avait éprouvé pour Stéphanie. 



LE LOXGHOIt. U 

HademoÍBelle de Fontvenel le re(ut arec n UenveiHanc* 
ordinaire, elle le St asseoir auprés d'elle, et it vit bientút qu« 
M préaence avait fait une grande sensation dans le groupe de 
jeunea femmes qui l'entouraient. 

II est cerlain que son talent de pénétration fiüsait da bruit 
dans le monde, et que tontea lea femmes avaieat peur de lui. 
Une fort jolie personne était á cóté da Stéphanie, Edgar pré- 
Buoia que c'était Valentine, et Be mit á l'observer. II la trouva 
rieuse, moqueuse, commé on le luí avaít annoncé. Ia conver- 
sation a'étant facitement engagée, et voyant que Ton mettait 
idre, il ae livra au plaisir d'étre 
;, y méla des anecdotes piquantes, 
]hampléry aimaitla légérelé daña 
avoir prouTé qu'il n'en manquait 
) sentit satisfaisait. 
'enivrement d'un homme heureux 
le de Clairange retentit : Aliona, 
i, Tous ¿tes Boudhinte, ¡1 faut ren- 
re si tót separé de sa jolie voisine ; 
it en voyant se lever á la voix de 
■nádame de Clairange, vera l'autre bout dn salón , une jeune 
feEome grande, belle, fi-oide et seríense, toute difftoent« enfin 
de l'idée qu'il s'élait fkite de madame de Cbampléry. Cepen* 
dant c'était bien elle. 11 ne l'avaít pas vue, parce que jus- 
qu'alora plusieurs peraonnes placees devant elle la lui ca- 
chaient; ilse levapourlamieuxr garder, mats elle s'éloigna. 
Impatientá de sa mépríse, Bdgar ne trouva plus ancun plai- 
sir ácauser aveclajeunefemme qu'il avaít crue étre madaine 
de Cbampléry. 11 lui en voulait de l'avoir trompé , et se disait 
avec bumeur : J'aurais dft deviner que ce n'était pas elle, 
■nádame de Cbampl^ doit avoir plus d'esprit que cela. En 
van madame de Cilleray, ignonutt qu'elle avait dú á une 
erreur les soins de H. de Lorville , centinuait-elle sea gra- 
óensee coquetteríee, Bdgar ne l'éconta pas, et s'éloigna d'elle 
d'un air maussade en la laisaant tóate découcertée de ce CB- 
príca. 

3. 



46 I.E LORGNOM. 

Le nom de Yalentine qu'il entendit prononc^ avec une 
sorte d'índignaíiooi, Tattira dans le saíon voism, et n'apnt pu 
causer avec madame de Champléry comme il Taurait tspEit 
désiré, il espera s'en dédiomma^er en entendant parler d*elie. 

— Yalentine prude et prétentieusel Ah! monsieur, vous ne 
la connaissez pasl s'écñait un víeux general avec cbaleur, je 
vous assuré qu'il y a, au contraire , peu de femmes plus sim- 
ples et qui songent moins á produire de Teffet. 

— YoHS m'accorderez au moins qa*élle est capricieuse, 
reprit M. Ñarvaux. Quelle affectation de causer á Véeart toute 
la soirée avec un vieux diplómate allemand, au íieu de se mé- 
1er á la conversation des persoones de son age et méme de son 
pays! Pourquei cette subite attitude de mélancolie qu'elle 
avaitadoptée ce soir , tandis qu'bier elle est restée ici jusqu*á 
deux heures du loatin á nous faire mourir de rirof en disant 
toutes les folies qui luí paasaient par la tete ! 

— MaiS) r^ndit le general, cela est tout simple, aujour- 
d'bui elle est souffrante. 

— Gen*estpas une raison, ¡e Tai vue cent fois ainsi. C'est 
une femme inexplicable ; elle n'est jamáis deux jours de suite 
la méme. Demandez á Fontvenel , ^outa M. Narvaux, il la jugp 
comme moi^ 

— Je ne suis pas aussi sévére, répondit H. de Foutv^iel; 
j'avoue que madame de Champléry m'a toujours paru avoir un 
caractéra incomprehensible ; mais je la connais trop pour Tac- 
cuser d*étre affectée ou capricieuse, elle me í^it plutót TeSet 
d'une personne dominée par une arriére-pénsée qui Ui trouble, 
et qu'elle oraint de laisser deviner^ d'une personne qii&n qui a 
un secret. 

— Je serais assez de votre avis, dit une femme douée d'un 
espnt d'observation redoutabla; sa gaieté est de Tagitation, 
son silence de la contrainte, et ce sont lá des symptómes de... 

— Quelle idee I . . . reprit le general avec humeur . 

— Non, |e vous jure, ce n'^st point une folie; cette jeune 
fenune a quelque arríér^^pensée ^ui la tourmente« 

— Elle a peut-étre un anévrísme au coaur, dii un ¿euae 



LK LOMKOll. 47 

honme cpii étwKml la «¿ctowe; eebespliqíMii'ak cette«iibíu 
xnéiaBeolie. 

-^ SUd B'a den d« imt, Noaiieur^ repril to boa general 
impAliettté de cea eei^ectorea ; ou plutól si Youa vouiez abso- 
lumenl saveir úb q\ú la fcaurmante, j» VQva le dirai moi, eh 
bien I oe qu'eU» a... e'eal... o'est aa beUe*m4re qiú ert , sáUMi 
moi^ le plus affireox Idumant el la pina eiUMiyensa maladm 
qtt'cm pmsse tnpporter* 

— QeeUe i^ualáeel &*éonai(-on de ioiia eótés, Biadame da 
Clairange qui e^ si bonne, qm aeeable sa belia^Ue de Boioa 
el ée fteadressel.,. 

•^ Coi, elle Taccable ; c*eat biea le mol* 

-^ Mon general i dit M. Nartaux, je ae reconnais paa Iji votm 
bienveillance habituelle. Une femme $i parfaite> si généreusfit 
ne peulfiúre le malfteur de eeux qui dépendent d'alle^ et je 
Gms á la préoeeapalíoB de aa balle-fiUa iwe oauae beauceiip 
plus Yulgaire. 

— G*eat-á-dire, Monsieur, que youb cro]rea que oe qi|*ene a.. . 
c'est un amant, reprit le general avec colére; youa (Hw^vleft- 
drez alors qu'elle le cache bien ; car aucun homme á Paria ne 
peut, je pensei bb Yaeter de la eompromioltjre. 

— A Pana, nea..* mala.». 

-^ J'eateeda ce que voua voule!: dire> elle airae en previnoa 1 
iClermoni, un jéuvergtmt sana doute. 

A ees mots ebaoun aa eiil á rire. La oalér e d'un hcuaMne tréfr- 
bee a presqUe tonaura qaiBlíque ahonde de eeiniqHe, d'^iaord 
paree qu'oo ne la radaate paa, enauila parce qu'elle e«l aaa* 
gérée ; il n'y a que la méchanceté qui sacha s'^Sí^aL^r avee 
BMStfre^ el oonsarvar asaei de aang^froid pour ehoisir la place 
oü dle doil frifiper : riadi^^nalion íHippe ae haaavd , au míf^ 
fliéme ée ne paa bleaser¿ 

M. de Fonlvenel ^ Toyaat que le viaü ani die Valentiae eom* 
BüBfail á se ílcber áéríDueameel de la maniera doel cm pwriail 
d*elle, Youlut mettre fin á cette conversation qu'il a^ repeaMl 
#aToir amenée. 

— Prenoi» patienee, dit4, bous aTOia id quelqtt'uii ^ 



49 LE LORO 

peut facilement nous éclairer; si madame de Champléry a an 
secret, comme nous le pensons, voilá un homme dont le r^ard 
per^nt saura bientót le découvrir. Tous les yeux se fíxérent 
alors sur Edgard, que M. de Fontvenel désignait; et í1 luí fallut 
subir le récit des merveilleuses découvertes qu'on attribuait á 
sa pénétration. II feignit de ne voir dans ees récits vérítables 
qu'un conté, qu'une plaisanterie, s'engagea, en riant, á mettre 
en oeuvre toutes les ruses de sa science pour deviner le secret 
de madame de Champléry, et promit de reudre incessamment 
un compte exact de ses observations. 

Quoiqu'il n'eút point son lorgnon ce soir-lá, M. de Lorville 
devina sans peine Tintérét que le vieux general portait á Valen- 
tine, et par un motif qu'il ne s'expliquait pas, ii sentit le besoin 
de le provenir en sa faveur : 

— A vant de m'engager dans cette grande entreprise , dit 
il, je dois vous avouer queje suis déjá un juge suspect, et que 
j'ai perdu un peu de mon impartialité. 

— Ck)mment cela? dit M. Karvaux , tu ne connais pas 
madame de Champléry; qui -te donne done si bonne idee 
d'elle? 

— Précisément le mal que vous en dites. Elle vous a fait 
rire hier jusqu'á deux heures du matin ; done elle est spirí- 
tuelle et amusante. Ce soir, son crime est d'avoir causé long- 
temps avec un vieux savant, et de n'avoir pu cacher sa tris- 
tesse ; done elle a Tesprit solide et le coeur faiblé. Voilá, il me 
semble de quoi composer un caractére de femme fort aimable* 
Vous voyez que je serais un mauvais juge, et que, sans le vou- 
ioir, vous m'avez gagné. 

Le vieux general quittason air de mauvaise humeur; il &• 
rapprocha de M. de Lorville, lui parla de son pére, de sa 
famille , qull connaissait , le questionna smt ses projets avec 
bienveillance, et Edgar, en Técoutant , se demandait pourquoi 
fl était si heureux d'avoir mis dans son partí un ami de madame 
de Champléry. 

II attribua cette préoccupation á la curiosité. La puissanoe 
^e lui seul possédait de pénétrer le secret d'une femme si 



LI L0R6N0N. 4f 

fflstingaee, ezpiiquait assez seloj lui Timpatienoe qa*il éprou- 
vait de se trouver auprés d'elle. Madame de Fontvenel Vavait 
prié á diner pour le jeudi suivant ; Edgar savaii que madame 
de Ciairange et sa belIe-fíUe seraient de ce diner, et il se pro- 
mettait bien ce jour-lá de sortir le talismán de sa cachette. 
Déjá il lui pardonnait tous les tourments qu'il lui avait cau 
sés, tant il était fier de le posséder dans une occasion si im- 
portante. 

En effét, le mystére qui entourait madame de Champléry, la 
bizarreríe de son caractére, joints aux avantages de son esprit, 
devaient inspirer de Tintérét M. de Lorville faiaait déjá mille 
conjectures sur le secret qu*il allait deviner, en se proposant 
d'avance de ne pas le trahir. Un secret qui donne des défauts 
á une personnesi parfaite ne doit pas 6trevulgaire, pensait-il; 
il n'y a, dans ce mystére, nicalcul , ni intérét, puisqu'il ii*y a 
pashypocrisie. 

Edgar songeait á cette grande entregue ayec une joie d'en- 
fant, et se félicitait d'y étre preparé d'avance, se rappelant sa 
derniére maladresse, mais le destín lui réservait d'autres 
épreuves. 



X. 



Le lundi soir Edgar rencontra M. de FontveneL 

— Ah ! c est toi, s'écrik celui-ci ; tu ne m'échapperas pas; je 
t'emméne. 

— Oü done? 

— A rOdéoiL 

— Ah ! mon ami , que t*ai-je fait? et que veux-tu que j'aiile 
voirsi loin? 

— D'abord la Maréchale cT venere qu'il faut voir absolu-* 
ment, ensuite la marquise de Champléry. 

— Ah I elle y est? 

— Oui, avec sa belle-mére et Stéphanie , elles n'ont que 



M LE LORGNOM. 

Nárvaux et moi pour les áceótn)[)ágtier, ét cela ne suífít pas ; tu 
8a» q^ tos femiaes ne s'amusent au s|^otaei» qi^ loKk 
qu'eilés oni daos leur loge un bomme á la mode. D'ailleuca 
tu a'as pa3 aubiió jxos eo^figevmt^ et i^ secret que tu doig 
nous révóler. 

— Mais , dit Edgar, j9 n'ai piv»»*.^ il aU«íit diro ; nnon k»* 
gnon I heureusemtnt il s'arr^ta. 

— Tu n'as pas de place, reprit M. de Fo&tveAel) je. t'oa 
oífre deux. M. de S*** nous a donné sa loga ou plulét oa 
chambre ; e'est itae lege d*aYtiit'-90^e) ^ie est immeiise i Mi 
pettx aeoepter sa»» aorupvW; tu ne naiis géi»er«9 p9$- 

Edgar cede aux inatanoeg dé son emi ; il méate daos m 
Yoiture peur km aveo luí eeUe reiito éterneU^, et Ha repr^- 
nent leur conversatien sur madama dQ Ghampléry. 

Edgar étaito^nmeees gens qni ont uansi par&it^ conaajy^ 
sanee des lieux qu'ils habiteat, qu'ils peuvent las pareourir 
sans lumiére. A forcé de lire la pensée á Taide da son tergaoa 
magique , il avait finí psur s'étüdier á la déchiffrer sao,s san 
secours. II vit bientét que son snü parlait de Valmtine avec 
une serte de d^t ; et song^ant á Textréme intimité de naadame 
de Ghampléry et de sa soeur, qui leur donnaittant d'occasiona 
de se rencontrer, il pensa que M. de Fontvenel avait dú cher- 
cber á lui plaire, et qu'il ne se montrait pour elle si peu bien- 
veillant , quoiqu'il n'en dit jamáis de mal , que parce qu'il 
n'avait pas réussi. Edgar se rappela encoré que son ami était 
le premier qui eút supposé un secret á Yalentine. Or oette idee 
ne vientjamaisqu'áuli prétendantmai éoeuté» qui, aaoroyaat 
assez séduisant pour étre aimé , attribue sa défaite á quelque 
obstada mystérieux, á quelque pensée rivale, qui Toaspécbe 
de réussir malgré ses avantages. Edgar regarda oette observa- 
tion de M. de Fontvenel comme Tingéniense QXf^ieatioix que 
donnait á ses revers un amour-prqpre Me$sé; et il résolut de 
ne jugar madama de Ghampléry que par lui-méme ^ et de m 
partager en ríen les préventions de son aQÚ. 

Arrivé á TOdéon, M. de Lorville se sentit ému en songeani 
qu'il allait passer la soirée auprés de cette femme qui le pré- 



í 



occupait d'une maniere si étran^e, et pour la premiére ibis 
peut-étre , depuis son retour á Paris . 11 éprouva de Tem* 
barras. 

La science qu*il avait rapportée de ses voyages lui avak 
donné tant d'assurance! toute sa personne était changée depuis 
cette apoque. Ses manieres avalent acquis un aplomb etonnant 
pour son age. Dana Tattitude d'un homme qui sait et qui 
devine, il y a quelque chose de calme, une securité qui im- 
pose ; on sent qu*íl a sur nous ün aVantage, et qUelle que soit 
sa jeunesse, comme cet aplomb n*est pas celui de ngnorance 
ni celui de la sottise, on est forcé áe lui reconnaítre une serte 
de puissance ; d^ailleurs, quand on a le secret de chacun, on 
devient si indulgent, et Tindulgence dans la jeunesse est déjá 
de la supériorité : aussi U, de Lorvüle passait-il pour Tun des 
jeunes gens les plus spirituels de Paris, réputation qu'il devait 
en partie á son talismán, máis qu'il n*était cependant pas 
incapabie de soutenir. 

Au moínenl oü les deux amis entrérenl dans la loge, made- 
moiselle Georges était en scéne ; madame de Clairahge et Sté- 
phanie se conteñtérent de les áaluer sans ríen diré pour ne 
pas exclter les chut ofTensants dü parterre orageux de l'O- 
déon. Madame de Champléry, abimée dans ses réflexions, ne 
touma pas la tete pour vt)ir qui venait d'entrer; et Edgar, ne 
pouvant regarder ses traits, fut réduil á admirer ses beaux 
cbeveux blonds arrangés avec arl, et ¿ étudier tous les détails 
de sa mise elegante. Lorsqu'íl eut contemplé t)endant un mo- 
ment le léger fichú de tulle brodé qui entourait un cou gra- 
cieux, la jolie ceinture bleue qui dessinait une taille svelte et 
elegante, cette robe de moüsáeline blanche si bien faite, si 
bien attachée, il commen^ á s'ennuyer ; alors, pour forcer 
Yalentine á regarder de son cóté, 11 imagina de lancer, de 
mahiére á ce qii'élle püt Tentendré, une de ees bétises révol- 
tantes qui font scandale, et qui forcent la personne la plus 
distraite á lever la tele jpour regarder quel est Timbéeile qui 
a pu la diré. 

— En vérité, s'écria Edgar en regardató máí'^moisellé 



M Ll L0E6N0V. 

Georges et feignant de se tromper, mademoiselle Mars est 
admirable avec ce costume I 

— Mademoiselle Mars! mademoiselle Mars I que dites-vous? 
s'écria chacun aussitót en se moquant de cette niaise móprise. 

La nise eut tous les succés qu'il en attendait ; Yalentine se 
retourna yivement du cóté de M. de Lorville. Elle le reconnut 
et rougit. Sachant bien qu'il avait trop d'esprít, trop Thabi- 
tude de París pour se tromper si grossiérement, et d'ailleurs 
prévenue par Stéphanie sur sa résolution de Tobserver, elle 
devina que cette balourdise avait étó dite volontairement, et 
le regard dédaigneux qu'^lle jeta sur M. de Lorville le punit 
bientót de sa malice. 

Pendant Tentr'acte, M. de Fontvenel presenta son ami á 
madame de Ghampléry ; elle le salua froidement, et aprés lear 
avoir adressé á tous deux, sur la piéce que Ton jouait, quel- 
ques paroles insignifiantes, elle se mit á regarder de cóté et 
d'autre dans la salle, de Tair d'une personne qui ne se soucie 
pas d'engager la conversation. 

Bfadame de Clairange ne ñit pas si dédaigneuse pour Edgar ; 
elle s'empara de luí, Taccabla de fiatteries sur sa fínesse. et 
fínít par lui dire qu'elle était bien heureuse de n'avoir dans le 
ccBur rien á cacher, car ii lui serait bien pénible d'étre obligée de 
ñiir rhomme le plus aimable qu'elle eút jamáis rencontré. Je 
crois, en venté, poursuivit-elle, que Valentino n'est si maus- 
sade ce soir que parce qu'elle a quelque maligne pensée qu'elle 
craint de vous voir deviner. 

— Ce queje pense, interrompit Valentino avec unpeu d*im- 
patience, intéresse tout au plus Tauteur de cette piéce, et je 
ne le lui cacherais méme pas. 

— Vous auriez raison, Madame, car il a bien assez de taleot. 
et d'esprit pour rentendre,répondit Edgar étonné de cette mal* 
Telllance. 

Madame de Clairange avait beau faire des signes et employer 
ce langage des yeux, des sourcils et des épaules, cette pantos- 
mime des tantes et des méres qui grondent leurs filies dans 
le monde, pour reprocher ¿ Valentino d*étre si peu gracieu^e 






Ll LORGlffOll. U 

enversM. de Lorvilie, elle persista dans sa mauvaise hameur, 
et Edg^ ne put s'empécher de rire du désespoir qu*en éprou- 
vait madame de Glairange. II la soup^nna d'avoir trop parlé 
en sa faveiir ; et il connaissait déjá assez Yalentioe pour savoir 
qu*un éloge de sa belle-mére devait le perdre dans son esprit. 

Madame de Ghampléry ne lui apparut pas ce soir-lá á son 
avantage ; elle lui sembla mqins belle que le joor oü il Tavait 
apergue pour la premiére fois ; ses manieres étaient sans grácoi 
sa voix avait quelque chose de dur qui déplaisait ; la noble 
regalante de ses traits n'étant adonde par aucune expression 
de gaieté ou de mélancolie, donnait á son visage un air de 
sévérité qui manquait de charme ; et M. de Lorvilie, la voyant 
ainsi, se demandait comment madame de Glairange avait 
jamáis pu étre entrahiée á nommer sa petite rieuse une per- 
sonne si grave et si imposante. 

Tandis qu'il causait avec madame da Glairange, M- de Foni- 
venel dit á Valentino : 

— Ne vois-je pas en face de nous votre merveilleuz cousin, 
Ádolphe de diampléry? 

— Oui, c*est lui, reprít Valentino, il est sans doute id avec 
sa belle prétendue, mademoiselle d*Armilly. 

A ce nom, Edgar tressaillit ; il lui rappelait sa premiére 
épreuve et son premier désenchantement. 

— Elle va se maríer? demanda-t-il avec curiosité. 

— Oui, répondit Valentino, elle doit épouser mon cousin, 
M. de Ghampléry. 

— On prétend qu'elle Taime ¿ la folie, dit alora M. Nar- 
vaux, il n'est pourtant guére séduisant. G'est une vérité 
cruelle á s'avouer. contínua-t-il, les ennuyeux plaisent aux 
jolies femmes. 

— Pas tous, reprít Edgar avec insolenoe, mais il est certain 
qu'elled prennent souvent Tobsession pour Tassiduité; d'ail- 
leurs Tennui est un magnetismo qui ote la raison, engourdit la 
volonté, c*est le philtre des importuns. 

En ce moment, madame de Ghampléry s'étant avancée pour 
regarder quelqu'un dans la salle. 



54 Ll LORGNOn. 

— Qui saluez-vous, ma chére? dit sa belle-mére. 

— ¿adamé d'Áríüiliy et &l ñlé(5e, répondit Vafentiié. 

— Oü esi-ellet deíñáüdá ViVómfett»; Stót)harifó ; on lá dtt ú 
bellel je Voudrái^ biéh ta volr. 

— Ahí elle ést ravissaiíte, d'écHa if. Nar'vdux; ü'eát-ce 
pas, mon chér, c*ést tá plus jolie femmé dé t'aris ? 

£dgar ne voulañt póiat louer madéitioiseÚe d'ÁrmiDy ni 
parler d'elle ávéc mátTéíllánce, tróüva plus coñvenablé de diré 
qu*il ne la connaissait pas. 

— Regardez-la done, mon cber, elle esi adorable ! 

— II faut bfeii qu^elle sóit jÓlie, dit á son tour M. de ^oni- 
yenel, pouf ósér $e nommer madaiñe de Champléiy. 

— On vóu$ confondra toujours ensemble, dit Stéptianié á 
Valentino. 

— Ñon, reprít-élté, pournous diJstingueir, on appeliera ma 
cousine madame de Champléiy la bello. 

— Et Ton dirá de vóüs la Í)oniié, cela vaiidrá bien mieux. 
On devine que cette pensée touchante el nouvelle était due 

i madame dé Gláirañjgé ; ráVié de rávoiir trouvée, elle syouta : 

— Je vois, ma chére en£aint, que Vous serez obligéé de 
vous remaríer pour éviter un quiproquo, 

— Le motíf est entráínaht, dit Edgar voyant Tembarras oá 
oette plálsáhteríe de sa belle-mére avait ieté Valentine; cela 
me rappelle une jeune personne qui se decida k cet acto si 
grave du mariage poúr avoir le droit de porter un béret qui 
lui allait á merveille, et qu'on avait eu Tidée ingénieusfi de luí 
faire essayer comme f» hasard. 

— Comment, s'écrie Bt. Ñarvaux, est-ce qu4l tui fallait 
absolument un mari pour oser mettre un chapean? 

— Sans doute, dit madame de Ctau*ange ; ne savez-vous pas 
qu'en France les jeunes personne^ ne portent ni toques^ ni 
bonnets, ni iurbans? 

— Fort beureuseínent, reprit ^g^r ; sai^ cela» dans nos 
éálons, á quoi les recohnaiti*ait-on, depuis que les méres de 
famille persistent dans ringénuité? Cette coutume est trés- 
biéh imagiñée ; de plus elle est un langage, car le jour oü une 



&B L0B6N0N. ti 

Tieille filie rejonee i sjb maríer, elle arbore le panache blanc 
sor )a toque noirid, et cfest comme lorsque le ñrésident de la 
dtífflobre se courré, la discussion est leñniñée. 

Gbadun rít de cette foBe. Lá conVersátioñ ayán't conlináé snr 
le maríage dé madeihóiselle d'Ánnilly, fidgar aortit de la loge 
pour aller Tadmirej^, et on le rit bientdt ae placer au balcón 
en face d*eUe, de maniere á pouvoir ausái co'ntekhpler Valen- 
tine. 

n éprouva un sentiment de tristesse en revoyant mademoi« 
selle d'Ármilly, cette belle pérsonne qui Tavait si cruellement 
puni de sa préaomption de plaire ; et 11 se sentit une sorte 
d'aversion pour elle en remarquant íes regards tendres et lea 
eoquetteríes qu*eUe adresaait á ce méme H. de Champléry, 
dont elle lui avait parlé avéc tant de dédain, tandis qu'eile 
eñ^plóyait toute son adrésse á se íaiire ápouser de lui. Énsuite 
sés yeux tombéreht sur Stéphanie, puis sur Valentino, et il 
penda qu'i) était singulier dé voir ainsi reunios dahs le méme 
liéu ees tróis íemmes, les seules qui depuis son séjour á Paria 
eussent préoccüpé sótt coBur. Les autres n'avaient été pour luí 
que des caprices, et nulle idee d'avenir n'était venue troubler 
lesplaiáirs du présént. lüais Stéphanie i mais Valentino !..• 
elle qu'il no connaissait pas, de quel droit avait-elle si vive- 
ment occupé sa pensée? 

Gependant ce soir-lá elle avaít perdü de sa puissance, et 
Edgar éprottfa un plaisir auquél le dépit n*était pas étranger 
en s'avóüant qu'eile semblait la moins belle des trois. Bientót 
ce dépit augmenta, car il la yit tout k coup &*animér et causer 
avec M. Narvaux d'un air de bienveiílance et presque dé 
coquetterie qui acheva de iMrriler. U croyalt entendre encoré 
tout le mal que M. Karvaux avait dit d'elle, et la fausseté de 
Tun, la duperíe de Tautre le révoltaient également. Cela est 
cependant fortcommun dans le monde; l^homme qui médit le 
plus d*une femme parce que la süpériorité de son ésprit Thu- 
milie est souvent celui qui apprécie le plus son sufTrage, et 
qui fait le plus de frais pour Tobtenir; et cela il le fait sana 
trop de fausseté. 



M LB LORGNON. 

Si Edgar avait eu son talismán, il eút été moins sóvére pour 
Valentino ; il aurait vu qu'elle ne s'était animée ainsi en par- 
lant á un autre que parce qu'elle s'était aperné qu'il la 
regardait ; de pros, ce regard Tembarrassait ; de loin, il lui 
donnait la vie ; c'est pour lui qu'elle s'ótait ranimée, et toutes 
ses paroles, qu'il ne pouvait entendre, s'adressaient á lui. 

II y a des femmes que Tembarras embellit, et d'autres' qu'il 
neutralise ou qu'il métamorpbose entiérement. Valentino était 
de ce nombre, l'embarras était pour elle un supplice ; elle aimait 
míeux nier ses bons sentiments, cacber ses puros émotions, 
que de risquer le trouble de les exprímer. II n'était pas de 
faux-fuyant auquel elle n'eút recours pour sortir de peine. La 
plaisanterie la plus glaciale, la politesse la plus désenchan- 
tante valaient mieux pour ello qu'un remerciement qu'elle 
n'aurait pu prononcer sans en étre attendrio. Aussi elle redou- 
tait l'amour, ses craintes, ses pudeurs et ses troubles, comme 
le plus grand des tourments, et celui qui devait lui en inspi- 
rer pouvait s'attendre d'avance á étre regardé par elle comme 
un ennemi. 

A la sortie du spectacle, au bas du grand escalier, cnadame 
do Ghampléry se trouva auprés de sa futuro cousine, et Tair 
troublé avec lequel mademoiselle d'Armilly salua M. de Lor- 
ville, qui disait ne la pas connaitre, inspira quelque défíance 
á Valentino. Edgar lui-méme parut déconcerté en voyant son 
mensonge découvert. En résultat, cette soirée n'eut pas tout 
lo succés qu'en espérait madame de Ciairange, dont M. de 
Lorville avait devine sans peine les projets. 

Valentino lui avait paru sans gráce, et digne de trouver 
M. Narvaux aimable. Quant á madame de Ghampléry, elU 
jugeait Edgar faux et suffisant, et madame de Ciairange, 
voyant ses plans hábiles déjoués, se disait trístement : « Ma 
beiie-fíUe ne sera jamáis duchesse de Lorville. 



4. 



tlL LORGNON. 



XI 



On était au milieu de Teté, daos cette saison insupportable 
i París, oü, sans nous rendre compte d'un instinct sanitaire 
qui nous guide, nous allons voir de préférence ceux de nos 
amis qui ont des jardins ; de méme qu'en hiver les plus frí- 
leux sont ceux que nous soignons davantage. 

— On ótouíTe ce soir, disons-nous, comment n'y a-t-il pas 
á París des squares oü Ton puisse respirer á son aise, sans 
éfare fouló oomme aux Tuileríes. Les gens qui ont un jardín 
dans leur maison sont bien heureux par ce temps-ci. 

— Gelui de madame une teüe doit étre channant, dit un 
autre. 

— Estalle á Paris? 

~ Oui, elle y reste encoré quelquee jours avec sa mere, qui 
est souñrante. 

— Ab I pauvre femme, allons savoir de ses nouvelles. 

— Et nous voilá bientót dans un jardin superbe , entourés 
de fleurs, respirant un air pur, sans avoir fait d'autres frais 
que de demander á une de nos amies des nouvelles de sa 
santa. 

C*est ainsi qu'Edgar se trouva diei une de ses parentes qui 
possédait, rué de^Varenne, un des plus beaux jardins de 
París. La solitude de ce quartier était si grande cette année, 
qu*on s'y croyait presque á la campagne. U était déjá nuit 
lorsqu'il arriva cbez madame de Montbert; les salons étaient 
éclairés, maistout le monde était encoré dans le jardin; Edgar 
s'avanca dans Tombre, yers la maítresse de la maison, causa 
on moment avec plusieurs de ses amis qu'il reconnut au son 
de leur voix; puis, se rapprochant d'un cercle de femmes 
assises sous de hauts orangers, il se méla á leur conver- 
sation. 

De temps en tempe il découvrait une |>er8onne de sa con- 



S6 It L0R6N0N. 

naissance dans Tobscurité, aux lueurs incertaines que répan- 
daient sur les gazons et á tray^ le feuillage, les lampes étin- 
celantes du salón. 

— Ah ! c'est vous 1 8*écriait-il, et chacun riait de cette 
tjspéce de colin-iii||il^9]rd. p'^illom^ pet^ <¥>Dy^s^UQii ^ns 
Tombre) ees malices jetéis dans {91 ^^it, et que la pbysioiai^i^ 
ne confírmait point, ce$ plai3^terj6$ gnppypQ^, p^s ipystérfis 
de Tesprit avaient queque p^(\sg úq pí(]U9J^t g^i a(^u9ait l>ea^ 
coup M. de Lorvill^. 

Une femme surtout avait at^iré ^n ^^t^iof^ fi^r plusifiürs 
mots spirituels, dit§ ay^p gráce, pfjr á^^, (¿^^^m» fiaf» ^ 
pleines' de cette ^ípté bie^veiiliiatfi qpi ^s¿gi^ r^pjgrWQffi^ 
que nourrit une imagiiiatio.n f^^v^r^i^g^, %l qui x\'^ pas he^f^ 
des ^illies de 1» m^ce pour i^riller» % Ym V^ivút ¿ pjsrler de 
choses sérieuses, cette personne, qui paraissaít pourtaa^ f^^ 
jeune, langait sans prétention des idees ^0í 1^ jlM^g^se ot la 
profondeur étpnnaie^t, c^t |;pyj; pel^ avec 11Q6 yc4^ ^i douce et 
d'un accent de bonbomie qui encbantaient. 

Cette femme, qu*£dgar ne pquyait vp^r* devait étre iolie; 
d*abord elle avait les attiti;d6$ á la fQÍ3 9ol>bs et paresseuscs 
d'une personne qui se sait agré4|)le, et qui n'a pas b^spji» d|r 
s'observer ppur étre bipuf ; et de p)u9, ^Ue parlait de la i^e^jiA 
des autres femmes avec justice, sans envié, et comme ^ywS' 
une part dont elle se contentait. Sa mise était celle ffwoñ ale- 
gante : la Jolie petite capote de moir^ blancbe, gui ^ute ^ 
distinguait dans Tob^urité, caphait entiéreqaeQt qpd vi^ag^; 
mais ses mouvements gracieux, la maniere indolente dP^t elle 
s'enveloppait dans 3pn grapd chale» sans égard pour ses m^- 
ches garnies de dentelles qu'elle chiffonnait impitoyablement, 
toute cette noncbalance lui donnait un air de petite^mattre$39 
parraitement en barmonip avec ia gráce et le (^isser-aller d# 
son esprit. 

Edgar attai^dait ^vep iq^patieupe que Ton rimtr^t daos I9 
salón pour voir cette beaulé mystérieuse qui piquait si viv^ 
ment sa curiogitj^* II j|f^r^ ^^ vairfi^ ^ai^er $0» 9001, 
mais il ne Tosait déjá plus; car cette femme, qu'il ¿tait sur de 



LI lOBGNOH. 59 

n'avolr jamáis rencontrée, lui parlait comme á i}qp ai^pjenne 
connaissance, 0t Ton se s^rait moqué de lui b'í) fiygit DQyru ino- 
rar qui elle était. 

Enfin, la maítresse de la maison eut froid ;; el)^ pr^t^^flit 
que le brouillarfi tombait et qu*il fallait reto^rner dans le 
sakm. Chacun se leva, les femmes p^ssérent l^s premier^, 
M* áe Lorville les suivit ayec empresseme^it ; n^ lorsqulí 
diercha parmi elles la petite capote blanche g^i seule roccu- 
padt, fl se trouva qu'ene avait disparu. On entendit le bruit 
d^une voiture qui sortait de la cour de Thótel, et la paaltresse 
de la maison revint en disant : 

— BDe nouS a ouittées ce soir de bien honpe beure. 

— Qu'elle est aimable, dit un homme qui se trouy^}^ 1^ ; 
U est impossible d'avoir plus d'esprit. 

Ensuite oü parla d'autre chose ; et Edgar, plein de dépit, 
m'osant, par orgueil, paraítre ignorer lenom d'un^ femme dout 
la réputalion d'esprít pa^aissait si bien établie, se retira cb^z 
\iú encoré plus irrité que la veille, et convaincu que le des^n 
le condamnait ¿ ne jams^is aim^r, puisqu'il pa pl^i^t ainsi 
á déooncerter toutes ses esperances a amour. 



XII 



La l«Bdemaiii, á s^ heures da soSr, fMresqne toutes les per- 
touMf qaí éeltient diner ehez maéame de Fontvenel étaient 
auné u » ; on n'atleiidait pkis que le vieux general et If . de 
Lorville* 

— Amne^vons bton rappéM ft Edgar que nous eompttons sur 
ku aiijoufd*hui? dit madame de FonWenel á son flls; il est 
aupaLlP de bous avdr oabüés; fl a toujours tant d'invitations. 

— Qnúi M . de LofviSé? demanda le jeune offider qui derait 
épouser Stépba&ie; je réponds qu'il va venir ; je Vai tu hier, 
et je FaÉtosdi id peor llii diré qu'il a gagné son pari. 

•-» QM parit d»mittla M. de FeaiiftMiél. 



M LE LORGlfOH. 

— Ohl c'est la cbose du monde la plus étrange! ce LonriUe 
egt uni sorcier. 

Ghacun se rapprocha du jeune officier, et il fui accablé de 
questions : Yalentine seule ne disait ríen, mais ce n'était pas 
la moins attentíve. 

— Noos étions tous deux bier au café de París, assis á table 
prés d*une fenétre, attendant qu'on apportát notre díner; 
moi, je lisais le Journal des Débats, Candis que M. de Lor- 
Yille s'amusait á lorgner les passants sur le boulevard. De temps 
en temps je le voyais se cacber pour ríre ; d*autres fois rire 
francbement et de si bon eceur, que sa gaieté me gagnait sans 
que j'y pusse ríen comprendre. A la fin, impatienté, je le príai 
de me faire part de son bilaríté en lui demandant ce qui Fex- 
citait. 

— Ríen... ditril, c'est que je vois passer des figures si plai- 
santes; et puis, je me demande oú vont tous ees gens-lá, je 
cbercbe á le deviner á leur allure, et il me passe par la tete 
des idees si singuliéres que...; et alors 11 recommen^a á rire 
de nouveau. 

— Ge travail ne me paratt pas bien difficile, répondis-je ; 
par exemple, il est aisé de deviner que ees deux femmes qui 
courent si vite avec une lorgnette á la main vont á TOpéra, 
anx quatriémes loges méme, et que ce monsieur, qui marcbe 
le nez et la canne en Tair, n'est attendu nulle part, qu'il sa 
proméne pour se promener. 

— £h bien ! voyons, dit M. de Lorville, puisque vous étes si 
fin, dites-moi ce que pense ce petit bomme gras qui sort 
d'id avec Tair content, et qui secoue la tete comme un penseur. 

— C'est, dis-je, un spéculateur qui a gagné á la bourse, et 
qui calcule les chances favorables pour y jouer demain. 

-^ Erreur I s'écría-t-il avec assurance, ce n'est point im 
agioteur, c'est un simple gourmand qui repasse son dtn^ 
dans sa mémoire ; regardez-le bien, dans ce moment-d, il se 
ditmot pour mot : Ce petit melón était exquis I 

En cet instant, le gargon de café apporta notre potage. 

— Gonnaissez-Yous, lui dis-je, ce petit monsíour qui a dliié 



I.I L0R6N0N. ti 

id, ei je lui montrai par la fenétre l'homme en question qoi 
passait devant nous. 

— Oh 1 oui, monsieur, répondit le gar^n, c'est un de nos 
habitúes, un grand amateur de melons; il nous en fait souvent 
entamer cinq ou g¡x avant d'en trouver un á son goút. 

M. de Lorville me regarda d'un air tríomphant, et je restai 
ébahi. Gomme ce jeu me divertíssait, je le prolongeai ; je com« 
mentís á ayoir confíance dans les jugements de M. de Lor- 
ville, qui, yrais ou imaginaires, étaient quelquefois si comí- 
ques, que je me plaisais á les exciter. Je ne lui laissais pas le 
temps de se préparer, et toujours ses réponses étaient prétes. 

— - Que^pense ce grand blond, lui dis-je, qui a Tair de mau- 
Yaise humeur, et qui marche encadré par ees deux petites 
femmes si bien mises? 

— II se dit : Soixante francs pour une loge á f Opera ! 
e*est Tuineux! 

— Et ce joli jeune homme qui donne le bras á cette femme 
maigre et fanée ? 

— EUe iCest vraimentplus folie du tout; ahí si eon 
mari n'était pas moncoUmelt,.. 

Je me mis á ríre. 

— Yoyons, continuai-je en lui montrant un gros cocher de 
fiacre qui faisait semblant de fouetter ses chevaux, tandis que 
863 clients agites passaient la tete par la portiére. 

M. de Lorville le regarda attentivement, et sourit db ¿k pen- 
sée de ce brave homme qui se disait dans son langage : « SorU' 
ils hétesl ils sont pressés, et il$ meprennent á Vheure! » 

— Vraiment ! m*écríai-je en ríant, il est bien possible qu*il 
pense cela. 

Cependant M. de Lorville paraissait si sur de sa pénétra- 
lion, que j'avais háte de le confondre. Je cherchai une occa- 
sien de lui prouver qu'il se trompait, et je me promtCtais de 
choisir une personne d^une condition assez commune pour que 
j'osasse l'aborder hardiment, et qui marchát d'un pas assez 
calme pour que j'eusse le temps de la rattraper. Comme j'y 
songeais, nous vimes passer une petite couturiére, qui portait 

4 



«• LE LORONOÜ. 

ift]i$ mi morceftu de taffetas, dont elle teiiait les qnatre bouts, 
plusieurs étoffes de robes qu'on apercevait entre les puver- 
tores évL paquet mal fermé. 

— Qae pense cette petíte personne? dis*je á M. de LorviUe ; 
songe-t-elle á la maniere dont elle taflfera ees étofPes ? 

— Coi sans dente, reprít4l en riant, et voltá lettre pou;* 
lettre ee qu'efle se dit * a Jamáis ja n*txufai assez úe iaj- 
fétm poúr ía robe de maéame CharHer; Etnest qni vej^t 
qne fe lui létfe un güet dessus! » 

J'a^fDoe qne je ris de cette supposition ; mais comme il sou- 
ienaH que c'était la vérité, 11 s^étflMit un parí entre nous. Je ie 
quitldi bien ^te pour rejmndre lá pe^ite ouvríére que je 
retrouvai au coin de la rué de Grammotit; et Tayant suivie 
presque chez elle, je lui demandai, non sans avoir beaucoup 
de peine á garder mon sérieux, si elle n'avait pas une foí^ k 
taire pour madame Cbarlier. Elle me répondit : 

— Oui, Monsieur, une robe de gros de Napl^ ñoif . 

Je me mourais d'envie de ríre á cette réponse ; cepepdant 
j*insistai et la priai de me dif^ ^i, par hasard, M. Emest ne 
devait pas venir la voir le jour méihe. Elle parut un peu ^m- 
barrassée á ce nom. Enfín elle me répondit qu'en eñet M. Er- 
nest deyait yenir la voir, le jour n^éme, chez sa m^re ; mais 
que, si j'étais un de ses amis, elle me priait bi^n de n'en rien 
diré, parce que son maftre le grondQrait de qüi^ter spn paga- 
sin á cette beure-lá. 

Jé ne samds vous peñidre quel fut mon étpnpiement ei| 
Yoyant les prévisions de M . de LorviUe se réali^^r de la sorte. 
Jé fis toütes les süppositions imaginables pour expliquer cp 
qu*il y avait d'extraprdinaire dans cette aventure^ et je finís 
par me diré (jne celiBi était peut-étre plti^ paturel que je ne 
lesupposais, et que la petíte étant fort jolie... 
• A cés mots, on annon^ H. de LorviHe; chacun sourít et S9 
regarda en sílence; mais, comme le vieux general venait aus^ 
d'orrrver, aprés quelques mots de poHtesse^ on passa dans ^ 
salle á manger, et Ton se mit á table. 



tt ióAtííib'h. 



XIII. 



Bdgar étáft píéSí ekhtSUS mddáMé (fé Éhiimpíéry, ét ((adi' 
qu'ii ii'éút jpliw gíátód ^küiít & f DbServér, fl ftit frappó de 
Tétm áe 86a mk. 9 ñ'á*i^t^it énéM VúYálentfn^ ^e te ^ír. 
L^téMiés flSf ñiStíHis, ^ ^tl á^é6 dé'd^y áyant éíí general 
^tt dé p\iy§idMiM,^ m sM ^ittiiQiii joKés qm \é iñ^tM. 
A la lumiére. la moindre figure piquáAité letré eét c^t fois pfé- 
«^«lé. B9^* hnÉáíf^ífá átfá^ ^ f ¿Aeñtfne avait tesí máins 
blááicfiéá et bien ftffes, léfaü féif hHi rótí^es ^ et cette beauté 
Áé jédneá fiRevné hñ ](»lift ^ás fférh^ ún^ féái^é. 

E^íjí^iüf (frái j6Wb; fiítf UfíiSmáii «^ Ic^ ^í^táít pM : il ávait 
oté trop puní de s'en étre separé ; mais il n'osait en feiré úsage 
qué fáren^^. 

TetíáñSí ^ muer, Ui |eMé ot&M; fflélcé « ^éHitie distance 
dé M; flé bóffme , lai tép^ W ^slrf (jfttMI a^^ gágüé, en 
SQOutant qu*il était prét á* hñ iiMlité ^ éM miú. 

— GfSM^lés, f éprit Btfgaí, je iie pW* férf préiidi^é, ce gérait 
les yOMtííipG^t^íemp ^. 

— Áhl je le disais bien; Vóus hkMHiméi:. 

— Non... pas elle... dit Edgar, iht pér^décMcélrté' áékeUer 
m^^réimfH ¿t^ll ff»ñi j^}3tÉ p^év\i¿>. 

— Alo^,' em ^6 itAáme GVafHer ? 

— Jtis(eil^t,> féfk>í»it 11. m LoíVfite «íí riáhl, <f ^ Ünéí de 
mes meilleures amies. 

m th&stí»; ^^mántíáf <£^ Mf9 fépoMe ; W^* ¿dn^ncu 
qa'Ed^ avait été Tbeureux ríy£ll ñef S . Wif&si: 

^m aiást ^¿^ ñSíim% mibtit§ ^ <^^i^, d'iíne ma- 
niére asscné tiht^mH , léá imñ^m e9fAe#éíináíf ^ ¿ítid Msait 
ÉttfCre le tmi^mit iíáÉmái 

yammi <saiMf(e ateb W ^éima ftí¡fá& ia^ ^eá^;éiát 

Éíáti páir m éi^fMikmi t«i ffitítSimm fééiStiMé^i M auen- 
tioDs toormentantes de madame de Qairai^ 



U I.I L0B61I0N. 

— Valentiiie, je voos enyoie des olives ; je sais que vous les 
aimez. Yalentine, ne buyez pas de vin de Madére , cela vous 
fera mal ; 

Et Yalentine, qui n'aimait pas les oliyes , et qui ne buvait 
jamáis de vin , répondait á toates oes prévenances d*un air 
d'impatíence et de sécheresse qui ne Tembellissait point. 

G'est dommage, pensait Edgar, que oette belle personne n'ait 
pas le désir de plaire : elle a vraiment des traits admirables; 
mais tout cela est gátó par on air boadeor, qui n'a méme pas 
la gráce de la gaucherie. 

Apeinefutronsorti de table que madame deQairangese dÍA- 
posaá partir, et traversa le salón pour direadieuáValentineYeii 
promettant de revenir la chercher, si cela lui était possible. 

— Oú aUez-vous done si tót, ma ch^? lui demanda maiiaiiH^ 
de Fontvenel? 

— Eb I mon Diea ! cbez des malheureux , comme toujours, 
reprit madame de Qairange. J'ai de pauvres amis en deuil , il 
íaut bien que j'aille les oonsoler ; et puis j'ai une petite malade 
á qui j'ai promis d*aller teñir compagnie. 

— Toujours lá méme , dit M. de Fontvenel en offirant son 
bras á madame de Glairange pour la reconduire jusqu'á sa voi- 
ture; toujours le modele des amies. 

Tandis qu*elle s*éloignait : 

— EstH» qu'elle va au spectade? s'écria le general ótonné. 

— Non, pasee soir, dit madame de Fontvenel; mais elle y 
est allée il y a trois jours, pour la prenüére fois depuis bien 
longtemps. 

— Abl reprit le general, elle n'est done plus ú dóvote? 
depuis quand, s'il vous plait? 

— Probablement depuis la demiére révolution, dit Edgar. 
Le general lui sut bon gré decette malice,et syouta : 

— C*est toujours la vertu á la mode qu'elle cboisit. L'année 
demiére , elle ne s'occupait que de petits sémínaristes ; je 
gage que maintenant elle quéte pour les blessés de JuiUet. 

Valentino s'étant i^prochée , on interrompit la oonversatíon 
par égard pour elle. 



LB LOReNON. 61 

Plusieiirs personnesarriyérent. On apporta les Joarnaui du 
soir ; les hommes se mirent á les parcourir et á discuter sur la 
politíque ; les femmes , aprés avoir causé entre alies quelques 
moments, se retirérent dans le salón de musique, et prié- 
rent Stépbanie de chanter. Edgar reconnut cette voix fraíche 
et légére qu'il avait entendue bien souvent , et il se plaisait 
á i'écouter tout en continuant sa lecture. Bientdt la voix 
changea : une des plus mélodieuses romances de madame Du- 
chambge succóda á une jolie cbansonnette de M. de Beau- 
plan ; et M. de Lorville, ému des accents pleins de charme 
qo'il entendait, et saisi de la profonde mélancolie de cette voix 
si belle, Youlut voir quelle femme avait remplacé Stépbanie. U 
attendft la fin d'un couplet pour s*approcber; et, étant parvenú 
jusqu'aüprés du piano, il vitque c'était madame de Champléry ; 
Edgar s'étonna qu'une personne si froide en apparence, et qui 
parlait d'une maniere breve , eút en cbantant une voix si douce 
et m pleine d'áme. 11 fut frappé en méme temps de Texpres- 
siOi^ gradeuse qu'avait pris le visage de Valentine , et il cber- 
cha d*oü pouvait venir ce cbangement; il prit son lorgnon, et 
la regarda; il vit alors que cette émotion qui la rendait si belie 
venait d'un souvenir de sa mere. Jamáis Valentine ne pouvait 
chanter saos se rappeler le plaisir que cette mere cbérie éprou- 
vait á entendre sa voix , et sans se troubler du regret de n'étre 
plus écoutée par elle. Comme Edgar la contemplait dans cette 
toucbante émotion, Valentine Tapergut, et quitta subitement le 
piano. • 

— II y a encoré un couplet, s*écria-t-on. 

— Oui , dilrelle ; maís j'en ai oublié les paroles. 

Alors, trouvant dans l«xcés méme de sop embarras une 
serte de courage pour lecacber, elle s'approcba bravement de 
M. de Lorville , á qui , jusqu'alors elle avait toujours evité de 
parler, et lui demanda s'il était resté longtemps la veille cbez 
madame de MonUsert. 

— Quoi I vous étiez cbez ma tanto? reprít^il avec étonne- 
ment; je n'ai pas euFhonneur de vous y voir. 

-^ Cela e^t assez simple, dit^lle, il faisait complétemen^ 



— » - 



iÉ^ÉlflttHliteÜI 



aarrívée. 

cbe2 eKe? dH Edgar ün pBuiróiáblé'; 

oeítl6 ohannÉftlé^ péCitti fenAiio tftfífilé^ áKipfte déf Aia? tínñffi^, eí 
qui áffSil imr joH cMp^aM blsñae, tts^ gr«ftd éÜílálA^. . . 

— Cettep^fónmní»! iftta4rroiíi^tya¿e«tMíéÍí#iaiil, lisk 
c'était fnor. 

-^ CTétaitvottf^f s'écfi^ V)véidfei#Bdga^. AK! éfué^K^heurí 
li ^ repeatít dé cMte eAdsUkafion de joié qü? téo^ir de hñ 
éefta]!>per; poid il ajoertá : 
— GottMtoiétA m lút-ü ^ne je ne vomt aie pas feoonfAne? 

— Ne vá^9 ea éloimev pas , ^poii^ ValeMía^, é'est msr 
faiute ; je »¿« qftfricftiefels si dIfféreDtef de DM-fnéoíié. II m^est 
arriyé de if*étf e pas recottoÉe le sol^ au t>al par dcss gene <|u? 
m'y dierehaieiil, et qui mVaieDí^ é(é presentes te Dá»6iá. Lar 
séCttrM otor rei!á)eírra9 fottt de meí dettí peráeníÉéd' aíbséfáMébt^ 
eoBtraJre!^,*^ «tísi je M Mú» jafKúáá^ ajttalilé areéí-oé^ qei ttt 
déplaí^nl' 

A la piaéé d'Edgar, éeut hottof^ eüH^ répMdíi á^cetttf jpMér 
par tti éeti^lHttient, mens» 6e if ét8# péf$ dái tfia^^f e. 

— Yráimeiifr, álft^if , je vaos al mtt YA&tt &i^ ÍMté^ soff 
att" sp^tacie' ? 

Yalentíne sourít de cette conclusión un peu insolente, éf Mf 
Butbon gré de lui avd^ éjpefipgné le^ €0&)pRítteft€ BaMf qu'etle 
prévoyait. 

— T9Ñ<mi*é^fL^SI>^^ , cfue éef soir-lé je ¿Tá? pite prl^ de 
vena üi^e t^éd*-b<^<ilDe diée'... et que dr je Ütn^ ^ d^ Vm^ 
revoit... 

— Je le ei<ei9 ft^h, interroDapíV ídgafr; eommei^tl Ae ^ ^tiSt 
juger un homme qui confond mademoisellé'Georges^ a^éé^ nnr- 
denaecdelle M ar<r. 

— Áh ! dit Valentííie sveó anease , é^est encorio pfoS füüpdAMk^ 
üd^le que de prendaré matheaoie^ de Gifiláray jMr dSói.- 



J 



Bdláf Íj6' f9p^^SA is9 prtfttáéffí noíépfiBO- , éont tt ne i^'élaál 
vanté á personne ; il ñit trés-étomié d6 voir qat Y adeotine en 
étaüinst^mlé. 

— £¿^ véa^ifé, (üt-il/ j*tfi da tiudhour^ )6 sui» d'ttfie nial- 
sHlcesdef ^ it'á pas d*03tcus6 ; je filare totite unífr M#é» 
auprés á'insB f6mm0efoyáiÁ({Ci0e'6divot«;, él |)'tfidy lC)T¿qaé 
jesctift as0eíbéarei£É pütir ^oKtt reaícoMtfMíj }«í fié ^ous lecon- 
nasépásr. 

áb Cifám^y d'iHl á^ ^6ré ^hr»' áiaim ^ étlésf sont cOYnl^nh 
sées par ia gHfeé svéi^ I»l|ííen6 toii» ís^írm tes fefñtfre^ «filo 
vGi» dMés^íif'aVoff jffiíMs vuei. A« #e9te, sjctítahi-ftlter,' (m ft'ést 
pas olslígé dé c(mvéttfr ^ )*o(ti cottiatt míe femnie lotsq^on 
d'« dífflsé (fBLimé M§ d^tí(f éÜB. 
Bdgap né révenait polÉt dé Mr §tiTpT^¿ 

— B8e deviníe Id^,- pcMsi-t-it : e^t-te^ <j(íé ,- pst ii^sxtá , elle 
auraitaussi un lorgnon commele mieá*? 

Eb! nGftt iPfSiffiféÉrt, éllé «í'tfvaíH dé t«llsim»i (ftfé stf fínesse; 
mais cfiiél lalÜíDntt peiit ^alék' Is ftéBél^atkw d urio fentoia qor 
ahreéjpéeádíH^íier? 

Ifaigré soff étonnécíiécit, Bdgar étaü fiatté á*3ttoJt élé atteii- 
tivemeiit obisérré inar la ad ai B e déi Champléry, él pénsaH avee 
phksit qBé, ^tir étre di MéÉt íMtnitte de s^ meii<»3^es démaN 
cbés, i^MaHqflféne eút (p^dStioftuir Scéf»h«euvé. J>^ á»\'ai% d^á^ 
leors que Fironie est souvent la coquetterie des femme&^tt^ 
toéKesr ^ Émi9¡tíim^ év MélUe efntí }á Itío^étif éÉí ¿éKé des 
feítatoié» cflÁ fi'aiMÉi f i^. Fiel* d# cé0 ^eóriérés avasiee^, íl 
véiBddt en ptofiMÉ-, él feijjf^i de fifébdrc^ a» déríéss cetté mif' 
liMv ü gfiRied9éqtt'élt(^^éMeíiÉAíi»ár une j^éléi^éBee. 

— Youfi^ éVé» MéH 6é¥éFé ^é«f áiéí ^ ftfiíÉftli^e, »épi^i«-it d'úto 
a# ffísté, et pbitftdíM^ráKHiñe «Tá^Mt 1^i|ié» de< ^étéfllioM ^ú» 
iHét é MMfe' bM^i^ifiñíloé,' pém^^lté ftéáüé fH^éHe áa^eyfii» 

— Comment cela? 

-^ mm ^é, £idl99kmtf 9. m h&h^m (ftñ^ aeéenl péhéM, 



•8 Ll L0R6N0N. 

rappelle Tayoir va soavent chez eUe dans mon enfáace ; mais 
j'ignorais qa*U eút un fíls. 

— Elle le savait bien, elle, reprit Edgar, ei plus d'une fois... 

II s'arréta, comme sil craignait d'en trop diré, mais le son de 
sa Yoiz, ses regards , et tout dans Texpression de son visage, 
acbevérent d'insinuer une idee qu'il n'osait articuler. 

n était probable que la mere de Yalentine, liée depuis long- 
temps avec le duc de Lorville , ayait revé entre leurs enfants 
un maria^e qui devait resserrer leur amitié ; mais Edgar n*en 
savait ríen, et s*il le iaissait croire á Valentino, c'est qu*il savait 
á quel point cette croyance devait agir en sa £siveur. 

Personne n'excellait autant que lui dans ce charlatanisma 
délicat des gens hábiles, qui consiste k insinuer une idee qui 
leur est avantageuse, sans se compromettre en Texprimant ; ils 
seraient incapables d'un mensonge, mais ils savent profiter 
d'une erreur. Et comment aurions-nous le courage de détruire 
une illusion qui nous sert. 

Edgar n'avait pas encoré le secret de madame de Cham- 
pié)*)-; mais il connaissait déjá les faiblesses de son coeur. 
Cette jeune femme, si maussade auprés de sa belle-mére, loin 
d*elle retrouvait toute la gráce de son esprít. Le souvenir de sa 
mere Tagitait encoré au sein des plaisirs du monde : done pour 
lui plaire, il fallait mediré de Tune etregretter l'autre ; et M. de 
Lorville , armé de ce moyen si simple , se croyait assuré du 
succés. 

Edgar et Valentíne avaient déjá ressenti plus d'émotion dans 
4sette soirée que Stéphanie et son jeune prétendu n'en avaient 
éprouvé depuis deux ans qu*ils s'aimaient. Quelle différence 
entre ees agitations d'un amour naissant , irríté par Tesprit 
aUumé par une imagination bríOante, et ce sentiment doux et 
sans tcouble , cet espoir patient d*un bonheur certain, cette 
tendresse insouciante d'un amour qui n'est éprouvé par aucun 
obstado? 

Depuis (^u'Edgar avait déoouvert que madame de Champléry 
était cettd méme femme qui l'avait charmé quelques jours au- 
paravant , 6II0 «vait recouvré toul son empire sqr lui ; et sa 



LX LORONOlf. «• 

joie fot bien grande loraqu'en le reconduisant M. de Fontvenol, 
qui les avait observes tous deux pendan! la soirée, luí ditavec 
dépit: 

— Je ne sais , mon cher, si elle avait un secret; mais je 
crains que bientót elle n'en ait deux. 

— De la jalousie déjá 1 pensa Edgar. 

Bt il avait raison de se réjouir : il n'est rien de plus encou- 
rageant pour plaire que la prompte jalousie qu*on inspire. 



XIY 



Le duc de Lorville pressait vivement son fíls unique de se 
marier. Edgar, désenchanté du monde qu'il connaissait trop 
bien, éprouvait lui-méme le désir d'une vie d'intérieur et d*af- 
íéction, le besoin d'avoir un chez lui oü il fút certain d*étre 
aitendu avec impatience et toujours re^ avec plaisir : pré- 
occupé de ce vague projet et d*un choiz encoré plus vague, il 
désirait faire Tacquisition d'une maison á Paris, et s'y éta- 
blissait d*avance en idee avec la femme qu*il révait. Un rna* 
tan, il se rendit me du Bac pour voir, dans tous ses détails, 
une grande et belle maison qui était á vendré, et dont il con- 
naissait le propriétaire. Ce n*était pas Thótel qu'il voulait, 
mais avant de se dédder, il ótudiait les avantages du quartier 
et les prix du terrain. B était onze honres , et á cette heure 
intime de la matinée, pour de paisibles locataires, rien n'est 
plus génant que la visite inattendue d'un acquéreur préten* 
dant, qui, sous pretexte d'acheter une maison qu'il n'a pas 
toujours de quoi payer, vient les déranger dans leurs occupa- 
tions de ménage ou d'aífaires, vient observer leurs moeurs, 
leurs habitudes, et quelquefois surprendre leurs secrets. 
Heure propice aux querelles de £amille, oü la mere gronde ses 
enfants et ses domestiques, oü le mari gronde sa femme, son 
sacrétaire ou son commis; heure fatale oü se vérifíent les mé- 



moíres, oh gé dífbtárént \éi fírojfetó df éto^óM, ¿ífc fé' aífiíeiot 
tes visitéá efíñtfyéitóeá" (ttToflf fferá le ^oif, ofr íáccomptfssenfí 
eufín les devoirs les plus fatigants, méme pour une coqUetttí^ : 
éfesa/éf xM tM k tépbiiiTé á M bilféf f 

A peine M. de LorviUe ' ácáMp^í da í)'fóptíétáfré, feÍ-á 
ectré dans rantichambre áo fé^ó^atxs§ée, íá füínéur causee 
(/^ scAí áfrívéé ¿é tíC sentir, A'óí^-áeúleAi'etit ififáns r'appáfle- 
ment ttÜ h pró^iétáf^é- ffhtíSt M áifñoifbér, fíCSífs encoré ^h¿ 
tous les étages supérieurs. Ce mot magique, « Voilá un mon- 
sieur qui vientvoir la maison, » suffít pour jeter Talarme dans 
tous les ménages; ce cri d'effijroi js'éleya répidement du rez-de- 
chaussée au premier, du premier au second, du second aa 
troisiéme, du troisiéme au quatriéme ; lá, il se perdit dans un 
réduit modeste et laborieux, oü la vie commencp ajvec le jour, 
éi ofí cette iéiife efiíayante, ceíte 6eure si ¿oaíínalé pour tput 
te ¿'esté dé lá ¿oiaísoá, ésí rfieüré convenable p{mf les vísítea 
á'áffaires'. 

Les habiiánts du rez-cfe-cháüssée éítáiení a ¿^eunef lora- 

Sü'on les prévint de f arnváé áé BÍ. áe Lórviíie. lis paftaient 
)ué trés-6áüt eHik íóís, coínme des geás qpí se querétlént, 
mais sóucíahi iik voix s'adóucírent, éi íe ptus grs^ sflenoi 
sücóédaá cesclaméurs déramiñé. 

Edgar et té propnéCatre {¿assiréní dans le salón, ó£ on Ss 
pria d^atíéndré un inóméní: 



ít ne véuí ptus ^onner ¿e batsf sous pretexte que. les gío^ 
rtéúses Tont riuné. ñ tíiéi ¿es ííts daná iáüS mesí sálons poür 
cóuclief ses énfants qo^u i retires du coUége. C est lin cár-> 
lisié ; voyez píutÓt, ón fe recQÓnaít á sónjouniál. ^ 

£t íI moñtraii la tíáíétté ele Fráhce óü^efte sur ti táble. 

— ¿n efíeí, reprít jt. dé LórviUe, voící sur cette ooosóíe un 
buste bien courageux. 



fti o» manent, le aiaiquis entra ; ii étaü pele comoie un 
boaune qui vieat ée se mettre en col^pe, mais gmcieux el 
poti comne un hoiame qui eait se coatraindfe* 

<^ Puréen miUe foís, mesaíeara, dit-il, de rom recevoir 
(lans une chanlH^ en désíváre. 

C*est á moi á voiia Isiíie éea excuaet, dit le propríétaire ; je 
enana dé voos déi|ingar; mais M. de Lorrille, ijoata4-H en 
déa^aaftBdgar, dénie adnter céUe aaaíaon, j*aí piia ia Inserté 

de yaBDflDflr Feul«étre aonaioea^oiia veiraa de trep bonne 

heiire^ 

•^Non Tnknent, reprít le marqiria saM regwder le pro- 
priitfflre. 

Pina, s^adreeaaal á M. de LorviUe, il lui dit quelquea mota 
vree eet air bienveiHant d'un homme de boime eompagnie qui 
paria á un de aes égaux, tandia qu'il vmt avec le propriétaire 
eattepeMteaae affectéeetsépafaiile qui aendirfedm : 

^ VeuB a'étea pas deaBÓlrea. 

On visita aaocesaívemeBt toutealeaoban^rea du vaaleappar- 
temeait. Ra traifaraant la ebnalMre á eouélier de la inarquíiae, 
M. de Lorvtte aperfut nm feasme aflaSae devs&t un aecrétaÉpe 
et occupée á tere attenÜTeiBent une lettre áent lel»reuifioB 
álffit defaait efta. Curieux de scvwf ce qu'cjRe éerívait, et d'oú 
▼eatit le iroaMe qu'ü ayait remarqué dañe eette fn^e, 
ligar kff^ML h narquiae sana qu^eñe a'en aper^t, et lut 
daña aa penaée ees nota qu'efie allait tracer : 

i NoM aeriei» forC konorés, men mari et moi, d'svok' peur 
gendre tan faomme tel que yous; moia d'andens engage- 
ments..... » 

Bdgar i^en put lire daivanti^, la marquiae s'étant levée 
piar teartoer; méSi ^ dontantbiett que eette léttre avidt dé 
éCveeoiiGMtée ar«ee le mairq^^is, 11 se miti á le lorgner á son 
teor : 

c Nea, en vMié, pensaitü, aaa filie ne sefra pohit la femme 
d'un nttoyais pafrenu. Tai beaucoup perdu á k réyo^otion, Ü 
«t wii ; fluás, tant que je yiyra!, jamáis une Gliáteaulancy ne 
i^appéüera la Gestease Chapotier! 



TI LS LOEGROlf. 

Un momeDt aprés, une jeime fiUe traversa le 8ak)n en pleu- 
rant, et M. de LorviUe sat alore tous les secrets de oette 
f amule, et méme tous les inoony^ents de cet appartement; 
car, s'il avait été mieoL distríbué, la pauvre enfant ne se serait 
pas vue forcee de passer par le salón pour rentrer chez eUOf 
et de montrer ses larmes á des inconnus. 

Au promier étage demeandt un anden préfet de TEmpiref 
{Nrédsément ce méme oomte Chapotier, dont le fils a!né, jeune 
homme spirítuel et distingue, avait su plaire á mademoiseUe 
de Cháteanlancy, et yenait d'étre si cruellement écondoit. 

Le oomte Chapotier, qui ne savait ríen des amours de son 
fils ainé, s*inquiétait beaucoup de cellos de son second fils, 
jeune homme vif et decide, qui paraissait difficile á conduire. 
Lorsque M. de Lorville et le propríétaire entrérent daos le 
cabinet du comte, le jeune officier, assis dans un bon fauteuii, 
üsait tranquiUement son jonrnal (c'était le Temps), sans 
paraltre écouter le sermón que son pero luí foisait avec gra- 
vité, débout devant la ch^oainée, dans une attitude á la fois 
^^melle et préfectorale, tout á fait convenable á la circon- 
Ci^ce. Au moment oú la porte s'ouvrít, il pronon^t ees mots : 

— Vous n*y pensezpas, mon fils; cela est impossible. 
Yoyant entrer quelqu'un, il s'arréta; puis, aprds avoir 

adrede au propríétaire une phrase insignifiante d'un ton pro- 
tecteur et insolent, il allait reprendre son sermón oü il Tavait 
laissé, lorsque le nom de M. de Lorville attíra son attentioB ; 
alors ses manieres changérent, et il fit voir lui-méme toutes 
les piéces de son appartement au fils du duc de Lorville avec 
une politesse pleine d'empressement et de douceur. 

— Getle maison est forl belle, et nous seríons bien heureux 
de vous avoir pour propríétaire, disait-il sans s'inquiéter da 
vrai propríétaire qui était lá, et á qui ce souhait devait paraltre 
peu aimable. Les appartements sont superbes, les salons vas- 
tes; rantichambre peut contenir un grand nombre de laquais, 
tout y est grandioso, mais il faut étre ríche pour l'habiter. 

Le comte parlait depuis un quart d'heure ; Edgar, étonné 
d'un rapprochement singulier, ne l'écoutait point; il était tout 



LE LORGNON. ft 

occupé de la découverte qu'il venait de faire. Pendant le dis- 
cours du pére, il avait lorgné le fíls. 

— Mon pére est fou, pensait le jeune homme rebelle ; m*eBi- 
pécher d'épouser Angeline, et cela parce qu*elle est la filie d'in 
avocátl Me soutenir qu'an avocat n'est qu'un bavard qui 
vend ses paroles, qui ment pour de Targent ; un marchand de 
phrases, un fabricant de paradoxes ; que tous les avocats sont 
des brouillons qui ont perdu la France avec leur jargon poli- 
tique, et miUe extravagances de ce genre, conune sí nos plus 
célebres msgistrats et la plupart de nos grands hommes n'a- 
vaient pas tous commencé par étre avocats; comme sí les 
avocats ne s'étaient pas montrés, á toutes les apoques de notre 
histoire, les plus redoutables ennemis de rarbitraire et des 
abus; enfin conune si Téloquence n'était pas le premier pou- 
voir d'un gouvemement parlementaire ! 

— - Fort bien, se dit Edgar, le marquis refuse sa filie au pré- 
fet ; le préfet refuse son fils á Tavocat ; voyons un peu jusqu'oú 
oela ira, et a qui Tavocat va refuser sa fiUe. 



XV 



L'avocat demeurait au second ; car, on trouvera sans doute 
la chose surprenante, tous ees projets de mariage se tramaient 
dans la méme maison. L'avocat re^ut lo propriétajre comme 
un ami ; mais au nom de M. de Lorville , si connu á Tandenne 
cour, il fít une grimace méprisante , qu'Edgar comprit á mer- 
veiUe. 

— Je vous atteuds avec impatience , mon cher, dit Tavocat 
au propriétaire ; je suis malbeureusement obligó de quitter 
votre appartement; je n'y saurais demeurer davantage. 

— Est-il bien vrai? demanda le propriétaire, alarmé de cette 
déclaration , quoiqu*elle eút plutdt Taccent d*un dépit que Fair 
d'une résolution positivo. Quel motif peut vous decidor á me 
quitter avant la fm de votre bail? 

5 



n LE L0R6N0N. 

— Je vais yous conier cela , reprit Thomme de loi ; puis 
i^adiredsaftt & Edgar : « Pardon, monsieur Lorvüle^ si je vous 
laisse; mais j*ai qúelques mots á diré á monsieur. » 

%loi^ !! emmena le propriétaire dans la chambre voisine, et 
luí paKaquelqties instants á voix basse , t&ndis qa*Bdgar par- 
courait les jonmaux qui étaient sur la cheminée, le Sténo- 
gmphe el la Gazette des Tribunavx. Les discours de la 
(ríbune, les plaidoyers du barreaul pensait-il, véritable lec- 
tore d'arocat. 

Une conTersaüon á Toix basse ne ponvait étre longtemps 
soutenable pour Thomme de Téloquence , et bientdt ce long 
disGours, dicté par llndignatton paternelle, retentit aux órenles 
de M. de Loniftc, et luí prouva que son talismán serait inutile 
en <!ette occttsien . 

^-lé ne erains pastie tous le répéter, mon am!, il ne m'est 
plus possible d'habiter tette maison. Tons connaissez mon 
Atgcttne^ tendré flettf que j'ai Tne grandir á Tombre , que je 
«altí¥Éí avectottie la tofUHeitnde d*un pére! fisprii, talent, 
gráce, beauté, jeunesse, que rous dirai-je? elle róunit tout; la 
nature semblait Tavoir paree elle-méme des sa naissance pour 
les fétes de Tavenir , pour les destíneos les plus brillantes; 
moi-méme, par mes soins asaldús, par mes nombreux travaux, 
j'avais su joindre les dons de la fortune á ees prodigalités de 
la nature; j'avais su choisir pour elle un époux digne d*as- 
surer son bonheur. Charmé de tant de vertus , séduit peut- 
étre aussi par Tidéo de s*allier á une Tamille honórablo dont 
le cfiefexercavingt ansia plus noble des professions, consa- 
era son existence et ses talénts á la défense de ropprimé, aux 
réparalions des injuslices, aux réconciliations des fanoilles, 
enfm á ce qu*il y a de plus saints devoirs dans la \lel hea- 
reux et fiet á la fois, ce jeune bomme, dis-je, pressait de ses 
\CB\Ya répoque fixée pour cclte unión ; il ne manquait pour la 
voir s*accomplir que le consenlement de son pére, digne ma- 
gislrat, quij Vous le savez, habite sous le méme toit que nous. 
( Alors, élevant la voix comme sil plaidait) : Ce cousontement, 
Messteurs , ótait indubitable ; mes souhaits les plus ardents 



LE LORGNON. 75 

ailaient étre comblés; le bonheur m'environnait déjá de ses 
prestiges; mon Angeline! ... » ftiis tout á coup le pére indigné, 
renda par la cdfere á la réáfitó dn langage, sTécria avec véhé- 
mence : — ffli bien! mon ami, imagineriez-vous ce que fait 
cette péroB»eHeí elle refuse un mariage si brJliant, un parli si 
avantageox: ($Hes*avfse d'aimer sans meconsnlter, sans Taveu 
de ses parentsl eRe idme, eQe aimel et devtnez quot, s'il 
Tous pftalt!... 

Le propriétaire , ne devinant pas da tont et paraiss^nt 
B'ayoir afüCttse esperance d'yparvenir, 

— Que di8-je, s'écria le pére, transporté de colére; qui 
poorralt d^ner une sembls^le turpftude! elle ^me... , je ne 
puis prononcer ce mot, tm joumaüstel... mon cher, un jour- 
nefiste ! un miserable petH joumaliste , un foltiliculaire^ un 
HMllHste ! ^vez-rmis ce qtre c'est qu'un joumaliste , moa 
aim? c'68t tra itomme qd tft dHnjures, de caricatures et de 
eálomnies , ponr qoi ríen ti'^aft sacre , tfai se moque de votre 
feBnne, de votre nez , de Totre perraque , de yos discours, de 
vos actions, de vos infírmités, qui ne voit dans un événement 
que le bon mot qa'il inspire , qoi dévoile les secrets de votre 
ménage ponr s'en moqner , qui fait des pointes sur les desas- 
tres , des caiemboors sur tes fléaux , des quolibets sar votre 
mort , et des poehades sur votre enterrement; an monstre, 
enfín, qu'on devrait bannir de Fordre social; et j*aimerai8 
míeixx donner ma filie á un galérien, oul, Monsiear, á un galé- 
rien, que de luí voir éponser un joumaliste I 

— De mieux en mieux, pensa M. de LorviHe; mdntenant 
fl me faut savoir qoi va dédaigner le joumaliste ; et quoiqu'ii 
fñt bien déddé k ne pBA aéfafetwr cette maison , il témoigna an 
propriétalrele désir ^éto vii^r les autres appartements. 

Le propríétaire parut alors embarrassé : 

— (Test ábsolament la mÉme «Ustríbutaon partout, dit-il d'uü 
air contraint. 

Mais voyant M. de Lorville decide á monter jusqu'au comble: 

— Farden, i\jouta-t-il , je vais diré au portier de vous accom- 

pagner U-haut^ si vous voulez bien le permettre... G*est qu'aa 



76 LE LOBGNOM. 

troisiéme... oemeure une personne... avec laquelle je suis un 
peu en délicatesse , et que je ne me soucie pas de voir en ce 
moment ; mais je puis vous diré cela , continua-t-il d'un ton 
confídentiel , c'est la veuve d*un maitre ma^n, qui voudrait 
se remarier, vous comprenez; et elle est assez belle en vérité, 
et ne manque pas de fortune ; mais vous conoevez qu*un hon- 
néte avoué , qu*un homme dans les affaires oonmie moi , ne 
peut succéder á un maítre-ma^n. 

Étourdi de ce quatriéme dédain si inattendu, M. de Lorville 
sentit-son sérieux rabandonner, et pour dissimuler sa gaieté, 
il franchit rapidement Tescalier du troisiéme étage, sans écou- 
ter le propriétaire) qui lui críait d*attendre son conducteur. 

Edgar ne s*arréta que peu d'instants chez la veuve du ma- 
^n. Cette visite ne lui offrít ríen de remarquable, si ce n'est 
un berret de velours bleu de ciel et un collier de corail , que la 
veuve coquette avait mis á la háte pour le recevoir, et le soin 
qu'elle prít de Tappeler sept fois monsieur le duc , pendant 
Tespace de dix minutes. 

U arriva bientót au quatriéme , devant la porte du jouma- 
liste, et resta un moment á réCléchir avant d'entrer, cherchanl 
une maniere facile d'engager la conversation et de prolonger 
sa visite. Comme il était la immobile et hésitant, la porte s'ou- 
vrit ) un enfant de dix ans , coiffé d*un bonnet de papier et 
tenant un paquet de livres sous le bras , sortit alors brusque- 
ment; M. de Lorville Tarrétant, lui demanda si le journaÜste 
était chez lui : yes^ répondit l'enfant d'un air effronté, charmé 
de savoir un mot d'une langue étrangére; puis, sautant sur la 
rampe de . l'escalier, le petit garlón imprímeur le descendit 
quatre ¿ quatre en chantant la Parisienne^ et en faisant le 
plus de bruit qu'il lui fut possible. 

L'enfant ayant laissé toutes les portes ouvertes en 8*en 
allant, M. de Lorville entra sans crainte d*étre remarqué, et 
jeta un coup d'osil sur une suite d*appartements dont U com- 
men^ait á connaltre parfaitement la disposition. La salle á 
manger était tapissée de gravures et de lithographies ; le salón, 
qui servait de bibliothéque , était encombré de livres; la table 



LE LORttNON. 97 

était inondée de jouraaux ; on y voyait un buste de Tempereur, 
plusieurs portraits d'auteurs illustres : ceux de M. de Chateau- 
briand, de madame de Sta^ , de M. de Lamartine, de M. Víctor 
Hugo. On remarquait Qá et lá des tableaux précieux, cpii 
auraient été admires dans la plus belle galerie , et qui prou- 
vaient que Thabitant de ce modeste réduit avait pour amis nos 
arüstes les plus célebres. 

En s'approchant, Edgar aper^ut dans la chambre á coucher 
deuxépées suspendues au mur, des poignards, des fleches, 
des armes de différents pays , 11 s*approcha encoré et vit , assis 
devant un bureau, un jeune homme qui paraissait plongé dans 
nne profonde méditation ou dans un grand désespoir. Plusieurs 
dictionnaires, plusieurs livres d^histoire, que Ton reconnaissait 
i leur pesante forme, étaient ouverts sur la table autour de 
luí, et annon^ient qu*il travaillait á un de ees longs ouvrages 
qui eiigent des recherches. Le jeune écrívain se frappait le 
frontde temps en temps avec impatience, et M. de Lorville 
s'amuaail k contempler cet homme d'esprít en travail d'une 
phrase et aux prises avec sa pensée. 

Si Edgar avait pu voir les traits du jeune auteur, il aurait 
prís plaisir á suivre sur sa physionomie , á Taide de son talis- 
nian , toutes les aventures de son idee ; á la voir grandir et 
retomber, reparaitre, pour étre encoré repoussée; puis se sou- 
teñir á la suríace comme un nageur sur Teau, s'avancer auda- 
cieusement, se debatiré avec les objectíons comme lui avec les 
^gues, s*agiter, lutter avec courage, puis enfín arriver au 
bordjlá se bien secouer, se bien sécher, et découvrír... une íle 
deserte I 

M. de Lorville se serait complu dans cette observation, mais 
6lie était en ce moment impossible , il lui faUut e^avancer 
davantage vers le jeune écrívain pour lire dans ses yeux s'tt 
mérítait qu*on s*inquiétát de sa pensée. 



n LE L0R6^01f. 



xVi 



— Je crains de vous déranger, Monstétír, dit Éflgáf Sti jotrfí^ 
ííáliste, qüi s© fetoutilá bruícjtíéttetit; je rois (Jüé iroüá étes 
otcupé. 

■— Non, Monsiéur, je íié feílááis riéti; jé peiisa». 

II dppelait eela lien. Edgar, totañt qae goH tiétél éisdi de 
Müváise hüMétír, cotfititétí^i á ^ ti^pétstlt de t&tíJé visité, 
ét sótigeait á l*ábréger. 

— Je dééife, MoUáéitf , diWl, Sáx^oir qdél est... 

— L'áuteür de l'árticle centre la pléce nótivéllé? Gtá md. 
ttonsieur, je m'atteñdáis fl yt>tfe yisiie ; élte hé pm^it ^etik 
{jlus á propos. 

fidgár sbtirit de l'inteipfétátion qu'otí doilííátt á sa ^^tÉi, éi 
répondit : 

— Je ne vieñs {JÓStii toüs eberchei' quereifé, tfdtisieur, je 
lie éiils poiiit: lití offensé qui deittándé i^sdñ ; j§ feñdii áéttle- 
ñaent Iróilh óéite íbálsoñ, dailg le deáséiñ dé t'abtíeter ; taziÉ hi 
V6tís feñéz ab'sóltitnént á ftvbtr tide áfüedré && Mtiii, Jé puis 
i^Oüs rehdré fcé óéfvice. 

Le jdüfñatiste sourlt á édñ tour de cetté rét>6íisé. ÍA gáié(¿ 
de it, dé LofVille lüi ayant inspiré de la confiante, il le pfia 
de á'dsseóir tiií moMeút pfrés de luí; et la cbnvéi^átibñ s'éií- 
gagea. 

— Voü§ avéz poüi' Vdáift títí ávocát distitígué, dbtít k 6lle 
lñ*a paíu bien jolié, dit ik, dé LtJlrlllé (Jüi n*dvált ¡íáá vü lá 
ñlle de ráVdcát, máiá qttl éáváit sé feiré écoíiier düjdiifndlláte 
en la vantant. 

— N'estrce pas? reprít celui-ci en díssimulant mal un air 
flatté ; elle est charmante, mais son pére n'a pas autant d'esprit 
qju'on luí en croit. 

— fin effet, il m'a paru avoir des préjugés qui 



lí LdttcrffoH; 7f 

•^ LtílT iH>n. Oh ! ü n'a pos dé pf^ugés, tfsptík lé J(Mr- 
sáltete. 

Et M. de Lorville dotirít. 

-^ Vods croyez, dit-il ; cepeñdant fl m*á páni plUS qiíé ittát- 
v^hüt pour toüt ce qtii iendit á rdncieniie aottt^ en géttéfd! 
pddt ttmte la noblesse. 

— Ab! quant á cela il a raison; ees gena-lá nous ont Mt 
BiSBfát de mal poür qü'oñ att lé droit d*eii ioédii^. 

A ees mots, M. de Lonrille ne pouvañt répHítiel* ttix mcmVtr^ 
metii d*ot^eil et sdigissant róccasion d'üné pétite tengdance : 

— Je i*ai trouré aussi, teprit-il avec ÉíláHce, Wen sétéW 
pooí* led gend de votre professíon , fbrt injuste enrers les 
jotirnaHátes. ' 

— Efa mon Dieu! ]e ne le sais qoe trdp, a'écfia le jeuné 
écrítain, ttessaillánt comme un blesdé doñt on Yietit de tou 
cber lá ptaie ; tous ees beaox parleurs, qui ne noiis Yaieni 
pas, boud dédáigñént; je suid le parid de cette maison. Maiá 
il n*en a páá toujours été anidi ; lis se indiitraieni úioins fíers 
au jóui* dtí dángei* ! yoülézptroue áatDír oü étaitot tcm leis bhaves 
pdSti^ue^ dé tette malsoii f^ndant les 0tórieu$es Jóurfíéeé .- 
ce tnarquis, au bea de secdorii' sotí rol ; ee dépüté-préfet, aü 
lien d'étre á lá chambre; c^ avotat, au Heu d'étte ¿ seb 
peste, ils étaiebt eaehés, lloiisieü]^, oui, caches daüs cetto 
chainbfe ; üs s'étaleiit réftigl6s Idi sbüS pretexte d'avoir plus 
tAt des nouvtélles, ibais, dans le fait, pour y etre en súreté. lis 
étaiebt lá tous trüis réums par lá peur pendabt que Je signáis 
dea ptotestatíOii^, que }b receváts deS coüps dé ñisfl, qu'ob 
mlmprbVlsait Táidé dé cámp d*üñ general bien cdiitiu, pdur 
rétabür l'ordre dans París, et ils m'áppelalent leuí* libérateur, 
brave jeuné Hdibnie, ét Us eríáieñt bonneuí* aui journalistés; 
les jburtiálistds áváietít sáuvé lá Vi-ánce, depuis qulbíe ans ils 
éclairaiéñt le páVs ; bú deVáli tOut á leui> zéle, á léur éOorágé ; 
et aujoui*d'buÍ lis M. inépriÉtentl car étti tould ont gág^é á 
cette révülütton qdi bl*á rüibé : rán^iett pt^fbt tiefit d'éti^ 
nominé á l'ubé de nos preibiért)S préMbtüt^é ; TaVütát ést 6ón- 
seiller, et lá 6out' á di^á f&it dés áyáfidéá áü ma^iifá ) ob Itü 



M LS LORGNON. 

propase uneambassade que bientót il acceptera; jeoonnais 
fortuoei il n'a de quoi étre fídéle qu*un an. Et moi, Monsieor, 
je ii*ai ríen obtenu ; et ils me traitent de petit journaliste ; et 
ils m'ea veulent de les avoir caches, et s*ils me saluent eDcore 
poliment quand je les rencontre sur Tescalier, c*est qu'ils ont 
peur de mon joumal, et craignent d'y lire un matin leur his- 
toire. 

Le jeune écrívain s'animait de plus en plus en voyant qu*il 
était écouté avec intórét. 

— Ehl sana doute, poursuivit-il, c'est une miserable con- 
dition que d*étre obligó de barbouiller du papierpour se faire 
connaitre) et de mediré, tous les matins, d*un gouvernement 
pour qu'il fasse attention á vous, et décóuvre enfín ce que 
vous valez. Mais, que voulez-vous, il faut bien se faire jour- 
naliste, puisque la seule puissance actuelle est dans la presse. 
Sous un Bonaparte, Monsieur, je me serais foit militaire ; j'ai 
vingUquatre ans, je serais déjá couvert de blessures, et peut- 
étre colonel; mais, aujourd'hui que toutes les carneros sont 
obstrnées, qu*on n'arrive á la réputation que par le scandale, 
il faut bien se faire mettre en príson, attaquer les ministres, 
dévoiler les abus, dénoncer de prétendues injustices, críer 
enfin, pour se faire entendre. La liberté de la presse, Mon- 
sieur, c'est le soleil, c'est le jour ; elle éclaire tout également, 
siins choix : tant pis pour ceux qui ont des taches, qu'ils res- 
tent á Tombre; elle les montre, j'en conviens, mais aussi elle 
preserve des embuches, et, si elle fait ressortir les défauts, 
elle fait souvent valoir les qualités. Le feit est qu'elle régne, 
^'elle seule est toute-puissante, et qu'il faut bien avoir 
recours á elle pour parvenir. 

Ah I Monsieur, continua-t-il toujours plus animé, si nous 
avions un Bonaparte, un homme au regard d'aigle, poor nous 
distinguer, nous choisir, pour deviner nos facultes, les exal- 
ter, pour nous distribuer les affaires á chacun selon nos 
talents, pour comprendre nos idees, pour concevoir nos plans 
et les exécuter ; un homme habile, qui sút faire comme lui un 
grand general d'un paysan qui ne sait pas lire, et reconnaitre 



LS L0B6N0N. 0t 

un sage administrateur dans un homrae d6 vii^t-cinq ans, 
nous ne seríons pas réduits, nous autres do la jeune France^ 
á vi^re detaquineries et d'injures, á risquer chaqué jour, sans 
gLoire, notre liberté et notre vie, á nous faire enfermer pour 
nos opinions, á nous batiré pour nos écrits, á traíner enfío 
une existence miserable entre le bois de Boulogne et Saínte- 
Pélagiel Vous ne savez pas, Monsieur^ quel supplice c'est 
pour un jeune homme sans protecteur et sans fortune que 
d'avoir des idees abondantes, fértiles, ingénieuses; de les 
sentir fadles, de les voir lumineuses, et de ne pouvoir les 
faire comprendre á ceux qui auraient la puissance de les exé- 
cuterl Les moyens qu*on sent en soi sont des remords quand 
on ne peut les employer; la capacité de Tesprít esi un tour- 
menty un poison, un feu qui devore quand elle est inactive. 
Helas I j'en conviens, Monsieur, cette jeunesse oisive et tur- 
bulente sera funeste au pays. Mais á qui la faute ? N'estrolle 
pas á ceux qui deyraient la diriger ? On nous calomnie parce 
qu'on ne sait pas nous conduire ; on nous appelle révolution- 
naires, buveurs de sang, petits Robespierre, et nous ne 
sommes qué des ambitieux 1 Si nous révons la république, 
c'est qu'avec elle on a la guerre, avec la guerre on a la 
gloire, avec la gloire la fortune. Au lieu de s'épouvanter de 
nos réves, qu'on nous donne des esperances ; au lieu d'irríter 
notre ardeur, de la tourner en démence dangereuse, qu'on en 
Dasse de lliéroismel ríen n'est { lus facile. La jeune Franco est 
comme cesjeunes coursiers, fatigues d'un long repos, qui 
mordent le frein, écument, bondissent, renversent le cavalier 
inhabile, le foulent aux pieds, Téorasent, mais qui, dirígés par 
une main súre, arriveraient a* Dut les premiers, et gagne- 
raient le príx á la course. Oh ! si j'avais seulement un peu de 
gloire, un peu de fortune ; si je pouvais diré : Faites cela, au 
lieu de diré : Vapprouvez^<msf rien ne m'arréterait dans ma 
earriére, je braverais tous les obstados, je franchirais tous 
les degrés, je serais bientót préfet, député, pair de Franco, 
ambassadeur, ministre... président... roi ! 
— Bn véríté, Monsieur, je crois que vous deviendrez tout 

5. 



cela, dit Bdgár fráppá á& Vúih impérieui dü jéune homihe 6t 
de son regard plfeiti d*inspÍrátion et de géiiié, et je veüx d*a- 
vance me meltíe fefi favedt áupt-és de vóüs. Mol aüá§i je pré- 
tends étre des vólres, et s'il se troüvalt par hdsard quelqües 
adions de volrfe joürnál á vendlro, soyez ássez boti t)OU^ tné lé 
faire diré ; vdíci morí adresse. 

Le jourfíl^Iiste pñí lá carte de M. de Lürvllle ; inais, hptés 
avoir iu sói^ hdtn, il párüt étiibai'MSsé et §6 ré^&Üiit d'áVóík' 
été si coiiñáñt. L^ düc dé Lórville étáit cótíñu dé tdütó lá 
trance coíhme üñ últtá itñbu d^ phéjiígi^ tós plüS gbthíquéá. 
Áprés uñ móhiéht dé Siléhcé : 

-^ I'ardoníiéz ihoñ étotineineíii;, littíñ^ietii', dti á tidgáf íé 
jeiihe écrivain, íiiáis je ne iti'attendais jpáá á tfoütei' coéz ie 
Úls de ilL. íe düc dé Lórvilíe tant de sympatbié |)bur léá idSes 
nouvelles, et... 

— Je sais, interrotnpit Edgar, qué les préjugés bóürgeois 
centre la noblesse sont aussi ridiculés qué les nótres. 

— Vous conVenez done que vos préjiígés sOnt ridlcules, et 
qu*on peut étre un homme distingué, un lidinnió cémmé il 
faut sans avoir cinq cents ans d'a'íeux? 

— Oui, reprit üt. de Lórville ; mais vous m*accórderez á 
votre toiir ^u'on n'est pas toujours forcé d'élre un imbécite 
parce qu'on les a. 

— J*en conviens de bon cceur, reprit le journáUste, ei j V 
voue que vous m'avez entíérement guérí de mes préventlons 
centre les ñls de ducs. » 

— Gomme vous avez détniit les miennes centre les journa- 
listes, reprit M. de Lórville avec cordialité. 

Alors Edgar engagea le jeune publiciste á venir déjeaner 
cbez luí le lendemain, avec plusieurs de ses amis, et fljouta 
de la maniere la plus gracíeuse : 

— ^Un homme tel que tous, Monsieur» ne pe«t rester long- 
iempB incíHmu ; j'aime Umtes les cél^itéft bonorables, ei 
V0U8 voyez que je aais lee reeherch^ d'avano». 

Itoae qtiíttkwft channíft l'w de r«itr«| et c^fat «Hachóse 
digne de remarque que eette désharmonie entre trois hommes 



LE LORGNOM. 83 

d*ijn &g;e raisonnable habitatit la méme maison, et qui tous 
aVáieñt exercé des emplois honorables, comparée i ce subit 
accord de deux jeunes gens que la diffárence de leur fortune 
et de leur condition semblait devoir séparer. 

M. de Loryille , qui sentait ce jeune homme au méme rang 
que lui, commen^t á croire que rógalíté ótait ebose possible, 
et révait aux moyens, aux chances de la voir s'établir un 
jour partout. Áyant retrouvé le propriétaire au bas de Tesca- 
lier, il le suivit dans le jardin; et, aprés s*étre promené un 
moment, ils sortirént tous deux par une petite porte qui don- 
nait sur une me paisible. Edgar s'apprétait á a'éloigner, 
croyant les observations de la joumée terminées, lorsqu'il 
apergut, á quelque distance de lá, un savetíer dont Tóchoppe 
modeste s'abrítait et s'appuyait sur le mur épais du jardín. 
L'air de mauvaise humeur du bravo homme attira son atten- 
tion, et il voulut savoir pourquoi cet ounier d'un état si casa- 
nier, si tranquille, paraissait alors si vivement irrité) et mena- 
^t du poing une grosse et bello filie , qu'on reconnaissait 
pour une marchando de fruit á son éventaire chargé de peches 
et de poíres. S'étant approché d'eux, il entendit ees mots : 

— Je te le dis, moi, Fergéfúe^ que tu ne seras pas sa 
femme; que je ne yeux pas pour gendre d'un joueux d'or- 
gues, d*un yagabond qui n'a pas de domicile ! que la íiUe d*un 
homme qui estén boutique ne peus étre Tépouse d'un ixtriofif 
d'un paladín qui montre la lanterne ms^íque, á qui veut, qui 
Youdra! je te le jure, moi, vrai comme je m'appelle Grichard, 
vrai comme voilá une botte ! tu ne Tépouseras pas. Et le aave- 
tier, enflammé d'une juste colero, et penetré de la dignité de 
son état, élevait au ciel son noble ouvrage, cette bolle ruine 
qu'il réparait, comme un augusto témoignage du serment qull 
venait de proférer. 

— Ahí ceci est par trop fort, dit M. de Lorville, en ocla- 
tant de rire, adieu mes beaux révos d'égalitél qu*est-ce done 
que nosgrandsphilosophes entendentper ce mot? comment lo 
definir? ne serait-cepas ainsi : mépriser tout ce qui est au-des- 
soiis de soi , et ne reconnattre d'égaux que sos supéríeurs? 



84 LE LORGNON. 

Depuis ce joor, Edgar ne passa point devant cette maison 
sans se rappeler les diverses observations qu'il y avait faites. 
En effet, cette maison á tant d'étages était lembléme de la 
sodétó, seulement le dédain s'y distribuait au rebours ; dang 
le monde ü va en descendant , dans cette maison il allait en 
montant, pois ii redescendait aussi ; car le jeune journaliste, 
du haut de sa mansarde et de sa philosophie, le rendait á 
chacun avec usure, et méprisait impartialement, dans Torgueil 
de son géuie, et le vieux marquis et le nouveau comte, et 
Tavocat et le ma^n , et le savetier, et tout ce qui habitait 
au-dessous de lui. 



XVII 



M. de Lorville cherchait avec soin les occasions de rencon- 
trer Yalentine; elles étaient fréquentes, madame de Clairange 
Tayant engagé á venir souvent la voir, et de plus , Yalentine 
allant presque tous les soirs chez madame de Fontvenel , á 
qui sa santé délicate permettait rarement de sortir. 

Edgar ne manquait pas non plus les jours oú sa tante rece- 
vait, et madame de Montbert, étonnée de voir son neveu tout 
á coup devenu si soigneux, et ne s'attribuant pas Thonneur de 
l'attirer chez elle , chercha á deviner pour quelle femme il y 
yenaitsi souvent. 

— Elle n*esc pas encoré ici , se dit-elle un soir en voyant 
Tair ennuyé de M. de Lorville, espérons qu'elle va venir, sans 
cela il m'en voudrait, et je ne le reverrais plus. 

Madame de Montbert eút étó fáchée de cet abandon^ 
d*abord parce que son neveu Tamusait , ensuite parce qu'ello 
était fíére de lui. 

Tout á coup les deux battants de la porte s'ouvrírent , et 
Ton annonga madame la marquise de Champléry. Le visage 
d*Edgar parut rayonnant de plaisir. 

— G'est elle, pensa madame de Montbert. 



LE LORGNON. tS 

M. de Lorville s'éloigna aussitót , et alia se méler au groupe 
d'hommes qui causaient á Técart, pour ne pas intimider 
Valentine par sa vue, dont il savait deja toute la puissance , 
et pour ne pas la troubler dans ce rooment si terrible pour 
une jeune femme , celui oü eHe entre seule dans un salón 
brillant, aprés y avoir été pompeusement annoncée. Madame 
de Champléry s'avan^ gracieusement et avec un air d'assu- 
ranee qui surprít M. de Lorville. 

— Comment , se disait-il , avec tant d'aplomb dans les ma- 
nieres, avec une si grande habitude du monde, une femme 
peut-eile étre quelquefois si facile á erobarrasser? 

C*est que Valentine, sans arme centre Tembarras inatr 
tendu, était pleine de courage pour surmonter une difGculté 
prévue. 

N*osant s'approcber d*elle , Edgar l'admirait en silence ; 
jamáis elle ne lui avait paru plus belle que ce soir-lá. Une 
femme est toujours á son avantage chez une maitresse de mai- 
son qui la protege. Madame de Montbert était pleine de bien- 
veillance pour Valentino, et, ce qui était encoré mieux, elle 
ne recevait pas sa belle-mére. 

Mais une confíance plus douce encoré embeliissait aussi Va- 
lentine, une émotion joyeuso la rendaitravissante, méme pour 
ceux qui en ignoraient la cause. Qu*était-ce done pour celui 
qui lisait dans son coeur ? 

M . de Fontvenel aimait Edgar comme un frére, et se rappe- 
lant la gráce toucbante avec laquelle il avait prévenu ses 
désirs dans une afíaire importante, il révait sans cesse aux 
moyens de le servir dans ses projets, et de reconnaítre la 
délicatesse de ses procedes en les imitant. 

II avait vunaitreTamour d'Edgar pour madame de Champ- 
léry, et, comme il savait Valentine défiante et facile á dócou- 
rager dans son espoir de plaire; il s'était appliqué á la rassu- 
rer sur les sentiments d'Edgar pour elle, et á l'exalter dans sa 
tendresse naissante par tous les éloges d'une amitié pas- 
sionnée. 

«— U vous aime, croyez-moi , disait-il , je ne Tai jamáis vu 



U LB LOHGNON. 

8í limasiiiieBt attaché* D'aillettrs Je le connais, wm seule 
ponvez lui convenir. 

Cea ATeux, faite ponr un autre, iid ooútaient dans doute, 
mai8 M. de Pontvenel , dans son déToaement , n'oBait f\úa 
aim«r la femme que son ami avait choisie, et ii de plaisail á lui 
faire un sacriflce digne de tous deux , en faisant taire le re»> 
sentiment de son amour propre et les regrets de son coBUr. 

^'est quelques instants aprés cette couTersation que Yaleti- 
tine était venue ches madame de Mdntlsert , brillante de la 
plus belle des parares , Tespoir d'étre aimée. 

Edgar parut bient6t aussi heureux qu'elle en devinaftt aa 
pensée. Etn*est-ce pas étre deux fois heurelit que de dtovoir 
á son ami la tendresse de la femme qu'on aimet 

— Vousvenez de chez madame de Fontvenel, dit Edgares 
s'approchant de Valentino. Elle parut treublée á ce nem, 
commo s'il avait dgnifíó : Je sais ce qu*en vient de vettt 
diré. 

En effet, c'était un peu cela. 

— Oui , je l'ai vu ce soir, répondit madame de Ghampléry. 
Etfuyant Tembarras d'une émotion, elle s'éloigna précipi- 

tamment; et daña son trouble^ elle alia s'asseoir auprés d'une 
de ees femmes ennnyeuses, toujooirs aelitaires ou erraniea, 
auzquelles on ne parle que rhiver^ lersqu*elles voftl dunner 
un bal , et qui toute Tannée restent dans ttU ababdeh désespé- 
rant. 

L'amour a de singuli^s terreurs , de pénibléS td^iricee ; 
lui seul , dans sed bizarreríes , pouvait inspirar ft Valentilie 
Tidée de préférer la conversation de cette fémme sáns edpríi 
qu'elle connaissait á peine, qu'elle évitait toujours, á celle 
d'un homme charmant et qu'elle aimait. Qu'elle est étrange 
cette passion dont le premier mouvement est de (Üir ce qu'elle 
cherche, et le second de regretter ce qu'elle a fui I 

A peine Valentino eut-elie reconnu aüpréS de qui elle élait 
venue se placer dans sa distraetion , qu'elle comprH toute 
l'étendue de son imprudence. Rester toule une soirée , eenfi- 
née dans un ooin du ealoa avee une yareonM désa^éábte , 



L£ L0A6M0M. 87 

c'étáit tin AVenir eflráyaiit; die craigtiii aus&i d^aToit* offensi 
M. de Lorvillb eü le quittaút di brusquement , et elle leva led 
yeux sur lui pour voir d*il était fáché ; mais la joie qui brillait 
dans les traitsd'Édgar la rássüra bientdt, et méme elle Tifríta : 

— Tous les hommes sont fats, pensa-t-elle ; il croit, j*en 
suis súre, que j6 Tévite parce que j*ai peur de Taimer ; ét puis 
elle se mit á rire de son orgueil , eh disant : 

— £h bien! s'il croit cela, n'a t-il pas raison? 

Tandis qu'elle se livLait á ses réflexions, un fashitmable^ 
M. de Salins vint á elle. 

— Quelle coquetterie, dit-il, de se retirer á Técart , quand 
OQ est súre d'étre cherchée! pourquoi se mettre ainsi á 
Fombre qu&nd le grand jour sied bien? 

Saiisfoit de cette image poétíque^ le jeune homme pronon^ 
ees mots de maniere á étre entendu de tout le monde, et 
Vattention se porta sur madame de Ghampléry. Plusieurs per* 
sonnes tinrent s'asseoir auprés d^eile, il se forma un groupe 
d'^égants el de jeunes fémmes, et la conversaiion lanftdt par- 
ticoliére, tañtótgén^le, deTinttrés-animée. 

Malgró sa beauté et son esprit , les femmes aimaienlValen- 
tine, parce qu'elie sa^ail mienx qu'une aiitve fiare valotr ieurs 
aTanlag!98, et élles Itti pardonnaient son amabilité^ paree 
qu'elle ajoutait á la leur. 

Bdgar, Toyant madame de Ghampléry si entourée, ne voulut 
polnt s'approcfaelr d'elle. Feignant d'éto dominó par un Sujet 
politique que Toa discutait avec chaleur^ il s'9q[>pliquút á 
l'observer, en se rappelant les diflférentes impreesions qu'elle 
lui ayait fait éproüver avant de la connaítre, c*est-á-dire avant 
de Tavoir lorgnée avec attention. Quant á ce secret , dont on 
parle tant , se disait-il , je ne Tai point encere découvert , 
peut-étre n'en a-t-elle pas, ou du meins si elle en a un, il ne 
l'occüpe guére, car je ne Tai pas encere surpris dans sa 
pensée. 

En cet instant de grands éclalá) dé rife pUrtireAl d«i «roupi 
oú était Talehtine , Bdgar jeU \^ yeul »ür 9llé : Mi ediMtti 
et sa rougeur faisaient pitié. 



.. \. 



IC L0R6N0N. 

Elle yenait éte diré sans le savoir un de ees mots^ une de 
ees plaisanteríes á deux signifícations; Tune simplement spi» 
rituelle, et l'autre plus que légére. Les honimes ne s'atta- 
chant qu'á celle-ci en riaient d'une maniere embarrassante. 
Valentine^ s'efTorQant de faire bonne contenance^ contínuaii 
á parler^ et cherchait k réparer sa maladresse ; mais tout ce 
qu'elie disait y ajoutait^ ce qui arrive souvent en pareil cas; 
et les rires augmentaient encoré. Plusieurs femmes se regar- 
daient avec étonnement^ tandis que d'autres baissaient les 
yeux d'un air de modestie savante et indígnée. 

Edgar saisit son lorgnon^ et bientdt il sut la cause de tout 
ce trouble. Oh! que de bonheur il y avait pour luí dans cette 
déconverte ! elle acheva de l'eniyrer. Le Yoilá dcnc, se dit-il 
en souriant^cet étrange secret! Jamáis madamede Cham- 
pléry ne luí avait pam plus séduisante qu'en ce momento 
paree de sa gaucherie^ de son trouble, de son impatience et 
de sa rougeur. 

Aussitót que cette premiére émotion fut calmee, il s'ap- 
procha de Valentine, résolu de venir á son secours, et de la 
tirer de Tembarras oü son ignorance et sa naiveté l'avaient 
mise. 

— Je reconnais bien lá le pénélrant Lorville, dit M. de Sa- 
lins, il n'a pas entendu ce qu*a dit madame, et je gage qu'il 
Pa compris. 

— Sans doute mieux que vous, reprit Edgar avec une sorte 
de roideur, car, lorsqu'une femme me fait Thonneur de me 
parler, je ne comprends jamáis que ce qu'elie a voulu diré. 

-— II est certain, reprit Valentine avec empressement, que 
ees messieurs m'ont prété plus d*esprit queje n'en vouiaís 
avoir. 

La maniere digne dont elle prono n^ ees mots fít cesser 
toutes les plaisanteries ; et la conversalion, gráce aux soins 
de M. de Lorville, ayant pris un autre couis, Valentine 
chercha á s'expliquer comment Edgar, place si loin d'e]le> 
avait pu comprendre le trouble qui Tagitait, et la secourir 
avectant d'á-propos. Cette bonté^ dans uuhomme si malin. 



Ll LORGirON. •• 

luí inspira une vive recoimaissance. Elle sai^ait que M. de 
Lorville ne pouvaít étre si charítable que pour elle; il se mon- 
trait toujours impitoyable pour Tembarras des fenunes qu*íl 
n'aimait pas. 

Yers la fin de la soirée, Edgar vint s'asseoir auprés de 
Valentine , de Tair d'une personne décidée á causer longtemps. 

— Permettez-vous á vos amis de vous donner des conseils? 
dit-il avec un sourire involontaire. 

— Oui, répondit Valentine; mais je ne permets pas á 
tous ceux qui ont envié de faire de la morale , de se croire de 
«nes amis. 

— N'importe , c*est un droit que j'usurpe , et je vous con- 
seille, entre nous, de ne jamáis causer avec M. de Salina. 

— Pourquoi? 

— Parce qu'íl a plus d'esprit que vous sur certaíns sujets , 
ou du moins parce qu*il a un genre d'esprit que vous n'avez 
pas. Yrai , vous pouvez m'en croire , sa conversation ne vous 
convient nullement ; il n*y a pas d'homme plus dangereux 
pour vous, si ce n'est moi pourtant. 

— Vous? dit Valentino en souríant; et pourquoi cela? 

-— Un homme qui devine est toujours génant ; mais rassu- 
rez-vous, les secrets que je surprends me sont aussi sacres 
que ceux que Ton me confie. 

— Mais encoré , reprit Valentine d'une voix émue , faut-il 
avoir un secretpour vous craindre, et... 

— De gráce , pas de fausseté vulgaire , interrompit Edgar, 
ne cberchez pas á me tromper, cela serait inutile , et ne com- 
battez pas ce pouvoir de pénétration que vous m'avez rendu 
si cher. Si vous saviez comme toutes vos pensées vous embel* 
lissent, combien elles dódonunagent quelquefois de vos pa- 
roles et vous rendent aimable , vous pardonneriez á celui qui 
les devine. 

— Ainsi , reprit Valentine cherchant á vaincre son agita- 
tion , Yous croyez que j'ai un secret. 

— Oui , répondit Edgar avec une sorte d'embarras. 

— Bl TOUS o^yez Tavoir devine ? 



^Odi... aii I n*eü rougidsez pas. 

Les regardá de M. de Lorville étaiéñi tí. pleins de teñtltésse 
eti diáañt ees fixots , qtie Yailentitlé fot trompee suí* lear sigüi- 
fícation. 

— II á deriné que je Taime, se dit-elle, et ii pensé c{ue 
c'est lá mon secfet. 

lis canséreüt afnsi, pendant quelqties instants, éb poüfsui- 
vant chacun une idee diferente; mais comme , dañs le fohd, 
teuf* émdtíon était la tnéme, ilá s'ent^ndaient sans 6e com- 
prendre. Yalentine aurait bien voulu punir Édgál* dé (a tro^ 
prompte confíance qu'il avait de lui plaire ; mais il páraíssáit 
si heureux de cette assurance, qa'ii n'y avait pas moyBn de 
la lui reprocher. 

Cette soiróe decida du sort de M. de Lorvitíe. Ydlehtine 
yenait d'acquéfir en un moment plus dé díDifs á áá tendfesse, 
que ne lui en auraient assuré des dnnées dé dé^üémeht éí 
de sacnfíces. 

Les imaginations poétiques trouvent des tf ésors dáñs tUié 
idee ; les coBurs exaltes ne sont quelquefois épíls qué d^ cir- 
üonstances , et une femme laide , dan^ üíié sttttatfotí róma- 
nesque, leur inspire souvent plus d'amoür qü*üiie bebíate ¿i^Oñi- 
rabie , dañs une situation vulgaire. 



XVIII 

Edgar, préoccupé, ravi, né songealt plus qti'á ¿e l'á(it>éle^ 
les événements qu'expliquaít lá sttuatioñ dé íñádame de 
Champléry. Il compretiait alorS la cause dé 6e sübit embarras 
qu*on remarquait dans ses manieren, et qüi sOUveñt lili áVáit 
paru suspect. II sut pourquoi la conversation de Valéfítine 
était si vive, si enjouée avéc les persóñfies dont le bOfi goút 
la rassurait, et devenait aü Cbfttrairé Si fH)!dé' ét si güindéé 
avec celles dont le mauváis ton étáit redouláblé. 11 6é áéüve- 
nait de plusieurs mots equivoques dlts f^ éUé , ^ l'áVsúént 



choqaé, et qa'aiijoardliiti 11 jdstífiail bí IbcHiSfiíetit. A éto 
yeüx mahitenaiit tous tos défitote (S» mádAme de Champléry 
dtaie&t des gráces nourelles ffá'W chéiissait oomme des 
preuves de sa candeur. 

(Mtb ibis , se disait-U , je itiie réoempeiisé de ma lendre^sii; 
je n*ai pas été puní d*oser deviner. Je méiitais fl la fin tttti) 
déccmvdrte henreuse , fártíñ josqa'alors si mal choisi : le 
«eeret de madetnoiselle d'Af milly étaii son ambltiofl ; <;eftii 
de StéphaAiej son ameut ponr nii aiiti«, iñdlé eélttl de Yalen- 
tinell! O mystére charmalit!... CoBsfinent se átñtet anssi 
q8*ttne iémine m dense tant dé peiüe potrr cachet* don inno- 
cence. 

Valelttíiie ii'áTait que dk-«épt ans lors de son máriage , qui 
se decida proinpteteMt et d'üüe maniere slnguliére. 

Un ínatiti Yalefltíae était seüle et pleurait dand rancieh 
ápparlethent de sa mere. Od tint Tavertír que M. de Champa 
Úfj désiratt lul parler, el Tattendait daná le salón pour luí 
dlre adiett. Blle eottrtit á Hii avee mtipressefnetit. 

— Yoüs partes , dil-^lle d*ane yoíx émue; que yais-]e deve- 
nir? Peráomie Id lie m'airae eC ne itie compréttd qtie vous. 

— Vraiment? dit M. de Champléry, qu'elle eát genlille! 
pérsonne ne yoüs aidiOi diies^-tous^ est-ce possiblé? Je 
croyais votre belle-^mére si bonñe et ii blén pottr votls. 

•— Ohl elle est trte-betine , repril Yalentíne ayec trlstesiie, 
je ne me plains pas d'elle) mais vóud devines... Ge ft'est plus 
la méme chose... 

— Sans dotítOj j'entends, interrompit M. de Gkaiíiplélti 
Toyanl les Jarmes de Valentine prétes á eouler ; mais votrU 
pére? 

-- Oh 1 depuis qtt*ii s'est remaría , mon pére ne ine voii 
plus avec plaisir; il m'en veut de pleerer ma mere si lotí^ 
tempe , mes regréts Voffenseiit, il «i*éirite pareé qne je stiis 
triste , et je toís bien qu'il ne ifi'aime plus* 8i vóus savies 
comlnen je sDuffre dans eette maistfl , dáns eette chambre m 
mourul má mere, et que je veift habitée par une aütre ; dan» 
rte lieoí nmplis pour méi d» MUfenini doui et déebirafits !..• 



m Ll LORGNON. 

Ah I je le seos , si je reste id plus longtemps , j'y meurrai. 
M. de Champléry regardant Yalentine , fut frappó de Tal- 
tération de ses traits. Depuis quelque temps sa langueor aug- 
mentait d*uae maniere inquietante , et il craignait pour ceUe 
jenne filie Teffet d'une si longue douleur. Gomme il la oontem- 
plait avec tristesse : 

— Vous le voyez, dl^^lle , c'est á vous seul que j*ose me 
plaindre , á vous seul que je puisse parler de ma mere que 
Yous aimiez tant , et vous me quittez! Oú dono allez-vous? 

— En ItaUe , /es médei ins m'y envoient. 

— Comment, reprit Yalentine, vous seriez malade, vous 
qui étes toujours si joyeux? 

— Enfant , dit M. de Champléry avec un sourire triste , Tin- 
eouciance est une vertu quand il n'y a plus d'espoir , c'est ce 
que j'appelle la vraie philosophie ; mais il ne s*agit pas de moi, 
pauvre Valentino I Est-il vrai que vous soyez si malheureuse? 

— Oh 1 oui , dit-elle en sanglotant , je suis bien malheu- 
reuse! tout vaudrait mieux pour moi que cette vie de regrets 
et d'isolement, que cette demeure de ma mere d'oü Ton veut 
chasser son souvenir, que ce tombeau oú Ton m*enferme en 
me disant : Oubliez-la! 

£mu du désespoir de Yalentine , M. de Champléry réflá- 
chissait au moyen de Tarracher á cette ezistence si aflfreuse 
pour elle ; il resta quelques moments immobile , et comme 
dominé par une idee dont il combinait toutes les chances. 

Tout á coup son visage s^anima, sa résolution était prise, 
une pensée dont il semblait fíer venait de se fíxer dans son 
esprit. L*espoir d'une noble action qui réparerait les folies de 
sa jeunesse souríait á son imagination. La certitude d*inspirer 
i Yalentine une reconnaissance et une estime sans ¿ornes , le 
bonheur d'usurper, par Télévation de son sacrifico , la pre- 
miére exaltation de ce jeune coeur avant Famour; Forgueil 
enfin d'étre la providence d'une femme distinguée , dont ii 
pressentait la brillante destinée , le décidérent á lui consacrer 
sa vie, ou du moins le peu de temps qu'il lui restait á vivre. 

y. de Champléry, qui avait fait toutes les campagnes de 



IK LORGMOll. 9S 

l'Empire , par suíte de ses blessures était atteint d*une maladie 
mortelle qui ne luí laissait aucane esperance de gaérír. La 
mort qii'il avait tant de fois bravee comme soldat, but le cbamp 
de bataille , ne TelTrayait pas plus alors qu*aotrefois ; et la 
connaissance de son état desesperé n'avait rien changé á 
son humeur; il avait peut-étre méme un peu plus de gaieté, 
car Tavenir ne Tinquiétait plus. La certitude d'une mort pro- 
chaine lui paraissait presque douce en ce moment , oú elle lui 
offrait la chance d'un sacrifico généreux qui assurait le bonheur 
d*une autre ; le souvenir de la mere de Valentíne Tencoura- 
g0ait encoré dans un projet que sa tendresse eút approuvé , 
et M. de Ghampléry sentait qu'en les dévouant au bonheur k 
venir de la filie de sa meilleure amie , ses demiers moments 
seraient sans amertume. 

« En épousant Valentino , se disait-il , je la rendral indé- 
pendante de sa belle-mére, et bieutdt ma mort la laissera 
tottt á fait libre d'aimer et de choisir. Je la chérirai comme un 
pére ; je n'irai pas, vieillard égoYste et ridicule, parler d'amour 
á une jeune filie, dont les beaux réves sont si respectables , les 
chimares si imposantes; je la laisserai puro á celui qu'elle 
doít aimer un jour, et lorsque aprés ma mort, un amour digne 
d'elle assurera son bonheur, elle me nommera avec respect á 
son jeune époux ; alors elle comprendra la noblesse de mon 
sacrifíce, et elle bénira dans sa reconnaissance la mémoire de 
son vieil ami. Ge sera la premiére fois, pensaitril en souriant, 
qu'une jeune veuve se remariera sans chasser Timportun 
souvenir de son premier rnarí. » 

Valentino consentit sans peine á ce projet qui la délivrait 
de ses chagrins présents , et elle accepta avec reconnaissance 
un sacrifíce dont elle ne comprenait pas toute l'étendue , et 
qu'elle seule«avait pu inspirer. 

Les personnes douées d'un esprít elevé exercent á leur insu 
«ne influence mystéríeuse sur ce qui les entoure. Elles jet- 
tent, pour ainsi diré, un parfum de poésie dans Tatmosphére 
qu*eiles respirent, et dont on s'enivre avec elles. Il est des 
g^ntimentsmesquins qu'on n'ose pas leur exprimer ; des actíons 



Viágtítm qiu'il ira vfent jamáis á Tidée de teur proposer. ün 
caradére noble Mt v&e dig;iiité <9tt*on^ acense malgré sol. 
Pour les Amas d'^HO) on dioisit ce qn*il Y a de plus grande 
de pluB beau, oomme on préMUte anx prínces les mets les 
plus déücats ; on se dian^ pour elles , on revét les qualltés 
qu'eltos esliment , on ee grandit pour les atteíndre ; et Ton est 
surprís de ooneevoir auprés d'*¿les des idees et des projets 
entiérement opposés á m 6ttnre. 

Le monde s'étenoa de ee «ariage ; mafs , iroyant H. de 
Champléry joyenx , piein de soins pour sa Jeune fémnie , on 
ne devtna pas le peu de bonheor qull en attendsot. Vafenthíe 
et toa mari pasBérent une année en Italie ; aprés quoi M. de 
Cüíampiéry aentani son beure approdier, désira retonmer 
dans ses chéres montagnes de rAuvergne, pour y mourir. 

Ce fttt une posHion d^ffidie pour une yenve de dix*neuf áns 
%ue de se trou?er laneée dflffis le grand monde avec tottté la 
libertó d'une ftAome et toute Tignerenee d'une jeune ñi!d. 
Avec son esprit «C son bon go^ , Yalenline s*en serait tiréa 
lácilemeiil, sans la craintie oA elle étáit de yolr son secret 
p^étré par sa belle-mére. ffile redoutatt le partí romanesque 
ifue la minauderíe de nádame de Glaírange tirerait d*uñé 
situation ti singuliére, «t pour éviter lo rídicule ^e ees €té^ 
gies j^teraiei^ sur sen itmooMce , elle tombait daos le déMt 
ocHitraire, et aíiectait (futlqueíbiB 4» parnftre comprendre ee 
qu'eÜB ignorait oomplétemenit. • 

Atnií tous les défáutsde YatentlHe venMent de cetto f&tñtím 
prétentieuse et agitante , dont la vue eevde sufflsaR pour dé^ 
natarer son earaotére. La douoeur nonotone de madattte de 
dainnige tai étaftei kisupportable, qu'dle se faisait bnisqtte 
et impatiente pon* evitar de luf ressembler ; Taspeot coñlIniH)! 
d'une sensibilité de comedie M ü^ÉMitaffeoterune ílhÜS^ 
rence «oupabie pour lont ee qu! aurait dé rémouvOir. ffile 
devenait ainsi faypoeritQ é Tenvers, et elle s'étücfiait á eacñéf 
sea bons sentiments avec la métte iáusseté que Ton met á ñiíh 
simuler ceux dont íl faut reugir. 

Cooibien w «él earaeldre dvn^ fAifire ü M. de LorrlM; 



Sdgar le aentit «tos» nHUa miti^ {mmm «• pottv«ift luí Atn- 
v^oir davantage. 

La» homaies 4*1» espril bi «t éólioai abiil pk» difficikft á 
fixer que lea «vlrta. Lea iMaaaaa fauasea l«a déaoBohanlanC , 
lea femmea naives al qui ae caobanl rían da ae qv'^lisa éprou- 
yeat» les enimíaiii. 11 fiwt i hnr páaétaliatt qvelqBa chaaa á 
4avÍB8r« «a caraetére loyai qua dea ciroenstanoea ottt oom- 
pliquó , un mystére sans cesae renaissant , maia qu'on 
«enl p«r (9i généraux explique toiíjoiiit. 



XIX. 



Edgar, enivié d'eapoir at ptoín de reconnaiwango ponr son 
Ulisman , Teiaployait ¿ devner lea v<mix» lea déaün» da Valaa- 
tíi^ , et í les accoB^plk «yai>k qu*elle eiH pesa^ á lea eg^irtecr . 

Si Von proposait une partíe de plaisir, q«11 aavait dwvoir 
Y^tmnyerf et qu'elle aurait ae^eptóe par recaiaMísaaoee, il en 
r^jeUut i'idée avec eia p roaae m eiU, La apeelaole <^ «He ámét 
s'amuser était toujours celui oú il offrait d'aller, el nyidaiwe 
de Cbawpléiy a'étonaaít 4 tona les inalwila de la «o«Cwinité 
de laura go6Ís. , 

II arrivait souvent á Yalentine de refuser par dtiiealiail in 
pldiaír ^u'on luí aík^^^ et do»t eUe eraigaait de privar quel- 
qu*uo. Un jour qu'elle peraiatoü i aafaser aae plaoe i rOpéra 
dans la loge de madame de Pontvenel, Gdgar Vaniiaft A Veb- 
fierver pour coonaUre la cause^do aon Abalwatío» ; 

— Non, merci milla foia» dteaiVelie, vena aavea que je de- 
teste lea premieres r^rfeeatatioaa ; la miiaíqye eei m gén^l 
mal exócutóe, lea acteiura ne aavent ¡^ lema roles» ei fim ü 
ya Uuyours deux intóréts, cehúdeki piéee eike^iH dusueaé^, 
et noi, je n'ea aaia auivre ^u*ua i la ibia : j'ai t'eí^l (rte- 
exdusif. 

-^ C'eat toi^iHirs e0ia, dü Edgai% «t ü m siUé rm de la 



M IB LORGNON. 

pensóe de Yalentine , qui était : — Je ne veux pas acoepter 
cette place : on me forcerait á me mettre sur le devant de la 
loge, madame de Fontvenel ne verrait ríen , et se génerait 
pour moi; c*est dommage pourtant, j'aurais aimé á voir le 
Philtre et á entendre cette musique que Fon dit si jolie. 

Edgar sortit aussitót; il courutá TOpéra, á forcé d*intrígae 
il parvint á se taire iouer une loge déjá promise, et le lende- 
main Yalentine re^t de madame de Montbert le billet sui- 
iFant : 

< Mon neveu m'apporte une ioge á TOpéra , pour la pre- 
miére représentation du Philtre , en me disant que vous avez 
'envié d'y aller. II sait me flatter en me donnant Toccasion de 
vous faire plaisir. Cependant croyez , chére Yalentine , que je 
ne suis pas aussi vieille tante queje veux bien le pairaitre, 
ou plutót je trouve que je ne le suis pas encoré assez. » 

Ce billet embrouillé á dessein fít rever Yalentine. Le soir, 
en voyant Edgar a TOpéra , elle éprouva un de oes accés 
¿'embarras qui la rendaient si malheureuse. M. de Lorville se 
piut á y ajouter. 

— > Yous voyez, dit-il, que j'aime á punir la mauvaise foii 
méme quand un bcn sentiment Tinspire : ainsi preñez garde á 
yous. 

Madame de Champléry déconcertée ne lui répondit que par 
un souríre : le moyen de se fácher centre la malice qui cherche 
áplaire? 

Une autre fois M. de Lorville exau^it les vobux de Yalen- 
tine , sans qu'eile les eút indiques par ríen , pas méme ea 
exprimant le contraire. 

. Elle venait d'admirer les nouveaux tableaux qui oment le 
Musée cette année , et se rappelant une des charmantes vues 
de Naples , peintes par Smargiassi , elle se promettait d'ao 
quérir ce tablean , dont le prix encoré modeste Tautorísait 
dans ce capríce. Les tableaux de Smargiassi , pensait-elle, 
vaudront le double dans deux ans , et les acheter dans ce mo- 
mento c'est, en vérité , faire une bonne affaire. 

G'est ainsi qu'une femme raisonnable trouve touyours on 



ti lOBGlfON. ff 

(Hrétezte sensé pour se permettre «ne fantaisie. Comme elle 
songeait á ce projet, sa caléche fat arrétée au coin d*une rué 
par un embarras de yoitures ; elle leva la tete et aper^ut á 
quelque distance un jeune homme qui la lorgnait : c'était 
M. de LorvUle; et le lendemain, quand Yalentine revint de It 
mease, elle fut bien surprise de trouyer, en rentrant chez elle, 
letableau qu'elle avaitlant admiré la veille et dont elle révait 
l'acquisition. 

— Qui done a envoyó ce tablean? demanda-t-elle aus- 
átót. 

— Madame, c'est un oommissionnaire qui Ta apportó, sans 
diré de quelle part. 

— II n'avait point de lettre? 

— Non, Ma(¿me; seulement il m'a remis ce papier oú se 
trouve l'adresse de madame, pour prouyer qu*il ne se trom- 
paitpas. 

Valentino lut cette adresse; Fécriture en était elegante, 
mais elle lui était inconnue. Elle resta longtemps immobile 
devant ce beau paysage, qui lui rappelait un des sites de l'Ita- 
lie qu*el!e préfórait ; puis elle se mit á réfléchir, á rever, et á 
se demauder comment il était lá. M. de Fontvenel la surprit 
dans cette contemplation. 

— Que vous avez eu raison d*acheter ce paysage, dit-il ; je 
Tai remarqué comme vous, il est enchanteur 1 

— N'est-ce pas? reprit Yalentine avec distraction; mais, 
faisant un effort sur elle-méme et lui montrant l'adresse 
qu*elle tenait : — Dites-moi, connaissez-vous cette écriture? 

— Oui, sans doute : c'est celle d*Edgar. Pourquoi rougir 
ainsi? C*est done lui qui vous a envoyé ce tablean? 

— Je ne sais, reprit Valentino avec embarras : ce tablean 
me plaisait; j'avais le projet de Tacheter, mais je n'en ai en- 
cere parlé á personne, et je ne puis concevoir... 

— Ah ! vous connaissez bien Edgar, interrompit M. de 
Fontvenel, il aura devine tout cela; c'est un homme éton« 
oantl Savez-vous ce qu'il a fait pour moi? 

— Non. 



m II líOMiroiii 

Mm Mi di fMttinot' nwiiti mhmm M|if Itif VfMf 

ctDWié H» etttqwmte miiie fr^MS q«1( veMl tu) érit plWHgf/ 
8?8ñfl ijii'X dát en I0 t0m^ d'011 fiiif# te d(All¿iiHlé*.- 

>-^ J'ffváM tttpli(fQé''O6tl0 diii||iiH#fO' sMnMfH fféi pittÉBM 
(pi*Bdgáf tfVttH été fM^Mtt ^ üMA iÉicf9retÉéll |flÉ^ flKlri froidr 
vatol do dkflnilifo (ftti) 1A6 t^óytfbf áM ^MOHfMr, ÉéMt dll§ IF 
moii instt détttiHi^f mmuts ft fiMrt^ áttSf éMf S6 pl^M'dí^ ¿iíéjIMT 
cette démarche. Toul cela me paraissait naturel, ÉtíSé fb i^lhf 
depttis ((nelcpie IM!]^ ééi j^AéttbiAfoé^ ^^ndtrdCMI sO reiRiii* 
yeler si souvent, que je me perds dans mes conjecture^. 9 
fMii, eii ^éritéj <)^ G^ rasá^ lidF^llld tft ISf lalMffiítU' mi dos 
espions dans tout París, pour savoir ainsi ce^éfo'ofi y p^ñkfí f 
a-tril longtemps que vous ne VBiifet Vu'? 

ótaüH oemmé «ios M M¿W/ H «^ i^milhJtttqM fimiP.* 
rais ce tableau. 

^-^ N'hniiMKAi fépHI M. && TúñliffM^ l^Mfll M'ui'dféí'éíf j^as 
dé fidée que eool ttA^htf qtt^iqM dWMF d^ifl/MMilíáü^. 

— Maásfaí dM sóro^ttles, j«ir«T<)ll», mtínmsm ééfS^mp^ 
léry; biett que iP. de ÍK)fyilié dM l!) il& d'iífr ami d« nAI' 
iMi<6, Je Aé te cdfiíiais paá asdez pmitrétt^ pmt aócepler... 

— Ah I gardez-YOus d'attacher de rimporfarooé á uíie choié 
slsidipto, et ne l^afUigec pas par un i^fíis, il m seraítsr nnl- 
heureuxl 

-^ VouB eroyeü? &á ¥ak»titíne eá stniffant 



1t% 



^)Uc1iéé de oette aiiíiirtMd attdiitíoni ttifldiffiM d^ (SítíiÉi^Stf 
presuma que M. de LofHllé rtetidraU' le ¡mt ífiMe cfie^ m- 
belle-méi^ pcntf Mr oir cómment elte avflit été aecd^illié.- 

HMsMM dé Glalraiig0 attetfdalt eér ítoiiMá Mauft»^ d^ 
monde, et Yalentiné to rMM éftiíta? eHé" dé borne WM, láU» 
avec recherche, gracieuse cemme une femme satisfaW te sa 



U liOAtlfOlf, H 

puwe, #1 «QimáA de eetta ooqaeH«iie ooniante qid rend tou* 
JQun háenvesUante ^t joiie. B¿^ de peraonnes étaient arrívées 
lorsqu'elle entra chez sa belie*mére, qui s'écrle aussitót 
quTeUe rapergut ; 

-i- Ab! Yaientíne, que je voub attends a^ec impatience I 
Je compte sur vous, ma chére, pour fetire les honneurs 
de num saloB, oar il faiít absolameiit que je veus quitte. 
Je cours á i'instant chez oe pauvre II. Laréal qui s'est 
cassó la jambe oe matín ; sen 'cabríblet a étó accrochó par 
un omnÁiM d'une si aflk^éqse BMUMére quUl a failli étre tué 
•veo flOB cbeiral et soá demestíque; tous direz cela, ma 
petite, á tous ceuz qui remarqueront mon absence. 

r* Mala {(rat la monde la remarquera chez vous, Hádame 1 
dit Yalentíne en s'eñbrQant de ne pas souríre et sttrprise de 
Fempoeasemenl de aa Mle-mére á iSler donner des soins á 
une personne qu'elle oonnaissait á peine. Elle voulut luí en 
íaire Tobservattea et dice c^elques mots pour la reteñir, mais 
voyanique madama de CUdrange, déddée á sa bonne action, 
s'éioignait sans l'óooutep, eHé se resigna á jouer le role de 
mal{r^|ae de maison, et se preparé patieüiment á Tennui d'ex- 
ptíqW á deuz oeiits personiae&, Tune aprés Tautre, pourquoi 
madame de CUirange, qui Íes ávait invitáes, n'était pas chez 
alié 06 jouB-lft. 

Yalentine siantait d^ailieurs que sa belle-mére devait regar- 
der oomme une boBne fiortune oette occasion éclatante de íkire 
bnUer aa charité. Bn eífet, n'éiaíi-ce pas une merveüleuse idee 
de poadfune de Qurange d'avoir réuiíi chez elle les gens lea 
|ihi8 diattngués de París pour leur appfendre á tous, d^m seul 
eoup, qu'elle était dévouée et bienfaisante, et qu'elle sacrí- 
fiaillaa plaisirs du monde á k douceur de souláger les mal- 
heiireoz. 

Áu commenoement de la seirée, madame de Ghamplérr 
taconta ávec assez d^xaetitude, áüx dix premias pérsíornnes 
qui la questionnérent, comment madame de Céuirám^ avsdt 
étéi forcee de se repidbpe ehez un de 'ses amts qui's'étáit cássé 
la jambe» et lliistdre du cabriolet, dú cbeval,'^ Se fdmniSáS^ 



100 LB X0E6N0H. 

enfín tout ce qn^elle était conyeaue de diré. Mais elle n'avait 
pas préva les nombreuses qaestioiis qu'un tel óvénement 
devait luí attirer. 

— Et quel est done ce malheureiix ami ? loi demandait-on 
avee inquiétude. 

— Cest M. Laréal. 

— M. Laréal, dites-YOos? Ahí... Je ne le comíais pas. 
Cest un de ses p^rents peut-étre?... 

— Non, répondait Valentino avec embarras, c*est... c'est 
un monsieur... qui 8*est cássó la jambe ; puis elle passait vite 
á une autre personne pour ne pas ódater de rire ; celle-ci lui 
disait aussitót : 

— Madame de Clairange serait-elle souífrante? je ne l'aper- 
^is pas ici. 

— Non, Bladame, eié se porto bien; mais elle est en ce 
moment chez un de ses amia malade. 

— Ah 1 mon Dieu ! malade dangereusement? 

— Non pas, j'espére ; mais c'esl un aoddent... une chute; 
son cabriolet a vené, et... il s'est cassé la jambe. 

— Qui s'est cassé la jambe? cet étourdi de Guersey, je le 
parie, s'écrie M. de Fontvenel; il a la manie d'avoir des che- 
vaux si vifs, indomptables, cela ne m'étonne pas. 

Et M. de Guersey, qui était dans Tautre ssdon, vint im- 
méme rassurer ceux qui déploraient son imprudence. 

Tout le monde voulut savoir pour qui madame de Clairango 
s'était si généreusement dévouée, et la pauvre Valentino ñit 
encoré obligée d'articuler le nom de ce M. Laréal que per- 
sonne ne connaissait. Enfín, lasse de répéter sans cesse Ta- 
venture de Tinconnu qui s'était cassé la jambe, elle se deter- 
mina á repondré que sa belle-mére allait rentrer ; quant ¿ 
ceux qui ne s'adressaient point á elle, persuades qu'iis allaient 
trouver la maítresse de la maison dans la chambre voisine, 
elle les laissait errer de salón en salón sans les troubler dans 
leurs recherches. 

Mais bientót chacun, ayant acoompli sa politesse en s'inlor- 
mant des nouvelles de madame de Clairange, oublia qu'il ne 



LS LORGNON. 101 

l'avait point vue ; Valentíne elle-méme perdit le souvenir de 
cet accident, et se livra entiérement au devoir gracieux d'ao 
cueillir tout le monde avec bienveillance, de parler á chacun 
de 8es intéréts, et d'animer, par son esprít et la próvenance 
de ses manieres; une reunión de jolies femmes et d'hommes 
remarquables par leurs talents et leur célébrité. Les conversa- 
tions étaient' brillantes; on s'amusait. Valentíne, qui n'était 
jamáis aimable en présence de sa belle-mére, ne la regrettait 
nullement pour sa part. Elle sentait tous les avantages que 
lui donnait cette liberté; et, fíére de la bonne gráce avec 
laquelle elle s'acquittait de son role, elle attendait avec impa- 
tience Tarrivée de M. de Lorville pour paraitre á ses yeux 
dans toute sa valeur. 

Elle était bien un peu confuso d'avoir á lui parler de Tenvoi 
de ce charmant tablean ; mais elle avait tant de choses a lui 
diré , tant de questions á lui adresser pour tácher d'apprendre 
comment 11 était parvenú á découvrir qu'elie le désirait , que 
dans sa joie et sa curíosité elle espérait se tirer facilement 
d'une diíficulté si grande. 

Si M. de Lorville fút arrivé en ce moment, ii aurait été 
ravi de tout ce qu'elle lui eút dit d'affectueux dans sa recon- 
naissance. Malheureusement pour Valentino il vint trop tard ; 
et, drconstance encoré plus fácheuse, ce fut madame de 
Qairange qui Tamena ; elle Tavait rencontré aa moment oü 
elle rentrait. 

— Le voilál le voilál s'écria-treUe en s'adressant á sa 
belle -filie; dites-lui combien vous étes heureuse de son 
aimable souvenir. Que ce tablean est enchanteur, et que c'est 
gracieux á vous d'avoir devino que Valentino Tavait choisi ; 
vous ne sauriez vous imaginer tout le plaisir qu*il lui a fait. 
Elle en pleurait de joie quand je suis arrivée chez elle ; je 
Tai trouvée en contemplation devant ce souvenir. En vérité, 
ajouta-t-elle en regardant Edgar d'un air fin , vous étes un 
homme bien séduisant, et je ne m'étonne plus si Ton pense á 
vous... 

Pette dédaration, faite tout haut par la belle-mére, déplut 



í 
^ 



tellement á Valentine qu'elle rinterrqmpit séchemepj , Qt ^ 
dii ton ie pius dédaigneux ; 

— Ce paysage est charmant , je Tai beaucoup admiré ; mai^ 
je ne croyais pas que ce fút monsieur.... et elle (j^igna|^ 
Edgar:' ' . . 

— Qui ^eút choisi, acheva I^f . de Lorville-, vivement impa- 
tíenté á son tour, de voir cette attention ipys^érieuse devenid 
une chose publique ; et vous aviez raíson, Madame, ajouta-t-il, 
je ne méritaís pas Thonn^úr (^'élre soupQonné. 

Malgró Taccent de dépi^ avec íegueí il prononga ees moV^, ^ 
avait si bien l*air (^e djre ía yénjé que yalentine fjnif p^j 
croire que M. c|o Fontvenel s*étai^ trompó en reconjiáis^^^íil 
récriture d'Edgar sur Tadresse qui accompa^nait le tal)|eau ; 
et qu*epfin un autre qtje M. de Lory|% \^ ^^i avait envoyé. Le 
désappointement aue lui causait cette i^ee I^ |Qta ^^^s qp^ 
trislcsse qu'elle ne put cacher. Edgar, lui-méme, était ipécoi^- 
tent do voir que maíjame de Champléry ne le §oup^i>na¡t plij^a 
d'avoir pensé á elle, ^t de s'étre vu contraint , par |e bavac- 
dage de sa belle-mére , á la tromper. Quo.iqu'ils fu^sent ^q|^^ 
innocents de cet ennui, tous deu^ s'en punirent ^utyje]^ 
aiént. Edgar devint inausaadé , et yalentine prit aygq Vui ^ 
ton d'ironíe froide dont il fut blessé. Ainsi ce tableau p.Se^t 
avec tant d^ gr4c¿, cette ^ttei^^icn ingénieu^e qiii fjufí^i^ cl4 Í¿^ 
rapprocher, servit au con tr aire ^ \es brouiller. 

M. Narvaux, toujours empressé de desservir Edgay^ ^e pluf 
á augmenter le dépit de Yalentine. 

— Vous yoilá bien cjésappóintée, dit-i\ avec malicQ; voj^ 
espériez que cette galanterie était ^e M. de torvil^^. ^ 9^1 
naturel d*attribuer ce qui nous cause tant de plaisir á qui ^ú 
nous plairel Et voyant que madame de Champléry ^^ft^ü 
de ne pas entendre : Áu surplus , ajouta-t-il , quand o^ C^t 
aussi bien les honneurs d'une féte , on se (}oit d*avoir ^'i^t 
mille livres de rentes ; et puis vous sériez i^no s\ jolij^ qú- 
chesse ! C'est ^ommagei qi]|'Edgar ait ^e mariage en ||ef i^jir- 

— Pas plus que mol, reprit Yalentine, forcee k h ^n da 
landre á cette lour<^ ifftee^- 



Lf ^Q99«0|i. IOS 

— Qui páfje paari^ge? íema\ida qu^íqu^iin. 

— Nous QD médiison^ , rópondjt M. Nan^a^x. UadaiAQ ae 
compreod pa^ qu'un^ yeuye se remario. 

— ]tfais 3i elle aime? dit á son tour M* de Lorville en se 
rapproebant d*eux. 

— II faudrait aimer íl en perdre la tete, répondit madamo 
de C}iampléry, et encoré rieii ii'e^cu&erait le sacriAce. 

Yalentine dit ees mots d'^n toii si cfilipe et avec upe ponvic* 
úon §i profonde , que U, (}e (•orville prut si^rieu^ement á sa 
répugnance pour un secon^ liep; il s'étonnait 4e retendré 
causer d'une niai|i^e i^ {^aturelle ^x un 9ujet qui aurait dú 
Tembarrasser. Edgar ne savait pas encoré jusqu*á qupl point 
Torgueil peut paralysep le oo^ur le plus sen3i|)le. Yalentine 
ótait sincere alors da^i l*élQÍgneinen| qu'elle ténioignait pour 
un second mariage, d^QS )a froid^ur qu'elle montrait i M. de 
Lorville ; il n'était plus pour elle cet hoi^gie aimahie , em- 
pressé d^ lui plaire . dopt la ^pye^atioQ aygit pour elle tant 
de channes, et qi|*eUe próférai^ á tQUü, p^rce qu'il répondait á 
sa pensée, sans qu'elle f|út Tembarra^ 4q Texprinier ; ce n*était 
plus qu'un héritier qu'on la soupgcmnait de yo.uloir séduire 
par ambitíon , et pour étre un jour 4uchea$e. Sa coquetterie 
pour lui éWut déflpcée ; ce n'ótait plus coiQsnft autrefois par 
crainte de Taiiner qu'elle le fuyait, c'ótait aveo sincár^tó, 
comme on evite un entretien péniblQ , un %m qu'on neyoit 
píos qa'avec contrainte, et dont (a pr^noft cause plus de 
gene que de plaisir. 

Edgar remarq^a bienidt ce changement, et comm^ la venté 
aune puissance á laq^elle on a'écbappe point, ü sentittout 
ce qu'il ayait perdu daní le eceur de madame de CbamplóFy 
et s'en alfligea pirofon(iáme9t. Triste et découragó, il compa- 
r^t^es n^píéres frcúdes et aimplement poUes , l'air cabne et 
sáfíéin^ ()e ya)epti|[ie %\^ cette yoix ivme, cfiltei gaieté pleine 
d%gítatíon , cctte coquetteríe pleine de tendresse, qu'autreftds 
ti j|;^i]¡^u*qnail ^ e\f^\ «t ^^9 V^SfiJISi de «a IrisMae, il oufaia 
le ^||sp$in q^i fipi^vi^t tai ^y^ ta «auge á% oatt^ cmiette 



104 LB L0R6N0N. 

Áinsi Edgar ne songeait plus au merveilleux de sa vie ; la 
réalitó dans tóate son amertume le dominait. Yalentíne 
n'éprouvait plus aucun plaisir á étre prés de lui , cela était 
visible , 11 le sentait, il ea souffrait ; et comment pouvait-il 
imaginer que ce changement, qui le rendait si malheureux, 
pút s'expliquer d'une maniere favorable? 

M. Narvaux , le voyant sombre et révant á Técart, le faisait 
remarquer ¿ madame de Champléry. 

— Savez-vous bien, disait-il, qu'il joue á merveille le sentí- 
ment? En véríté, cela íerait illusion. 

Alors Valentino jeta les yeux sur Edgar, et fut frappée de sa 
tristesse. 

— N*est-ce pas, continua M. Narvaux, si je ne le connaissais 
pas si bien, je pourrais m'y tromper? Au reste, cette attitude 
de désespoir est fort convenable aprés la maniere dont vous 
Tavez traite aujourd'hui. 

A ees mots, Valentino sourit de dédaín, et M. de Lorville, 
ayant observó de loin ce sourire , voulut savoir ce qu'avait 
dit M. Narvaux pour Texciter. Enfín il se ressouvint de son 
loi^on, et Tappela á son aide. 

Voilá ce que se disait Valentino : 

— Quel dommage que M. de Lorville soit si riche et qu'on 
ne puisse Taimer sans paraítre ambitieuse...; il serait si doax 
de passer sa vie auprés de lui dans la retraite ! 

Toute la conduite de madame de Champléry pendant cette 
soirée, fut alors expliquée. Edgar devina ce que son perfíde 
ami avait pu diré pour révolter la fierté de Valentino et glacer 
son cQBur ; et subitement soulagé de sa peine , il reprit un air 
joyeux dont chacun s'étonna. Madame de Champléry surtout 
en ñit blessée; elle n*avait ríen dit pour faire naítre cette 
gaieté soudaine ; elle avait droit de s'en ofienser. Une femme 
ne pardonne jamáis á celui qu'elle aime la joie qu'elle ne 
cause pas. 

Ayant penetré le sentíment d'oi^ueil qui éloignait de lui 
Yalentíne, Edgar comprit que ses soins pour elle seraient 
inútiles, que le^ témoigna^es de sa ten^kesse 



ft 



LE L0B6K0N. lü 

fleraient mal re^os; et il forma l*étrange projet d'engager 
madame de Champléry malgró elle , de la contraindre á un 
mariage que sa fíerté lui feisait refuser, mais que dans le fond 
de son coeur elle dósirait, sana se ravouer á elle-méme. 

— Elle deteste Tembarras , pensait-il : eh bien 1 je lui épar- 
gnerai celui d'un aveu pénible. Aquoi me servirait ce talismán 
si ce n'était á prouver á une femme qu'on ne croit pas tout oe 
qu*elle dit, et á faire son bonheur malgró elle? 

Tout occupó de son nouveau projet, il s'éloigna en souríant^ 
sans parler á madame de Champléry, et la laissa indignée de 
cette bonne homeur subite qui succédait á une tristesse si 
íastueuse. 

Cette soirée, commencée d'une maniere brillante, fínit lan- 
guissamment pour Yalentine : elle ne se croyait plus aimée, 
tout Tennuyait. Mais de retour chez elle, en retrouvant le 
tableau qui lui rappelait toutes ses esperances, les impres* 
sions de la matinée se réveillérent, ses croyances reparurent; 
elle examina de nouveau l'adresse, et Témotion qu'elle éprouva 
á la Yue de cette écriture lui prouva que c'était celle de M. de 
Lorville. 

— Ha bien fait de nier qu'il me l'eút envoyé, pensa Irelloi 
devant tout ce monde que les exdamations de ma belle-mére 
avaient attiré. Mais c'était lui, je n'en doute plus! 

Le souríre méme qui l'ayait offensée lui parut alors tout 
naturel. 

— Peut-étre, se disait-elle, il presume que M. NarvauK 
s'est attríbué l'honneur de cette prévenance qu'il appelle si 
élégamment une galanterie. 

Et riant á son tour de cette idee, elle se promit d'en parler 
le lendemain ¿ Edgar, et de lui prouver qu'elle n'avait pas étó 
dupe de son mensonge. 

Seule avec son amour, elle ne songea plus á l'interprétation 
d'intérét que le monde pouvait lui donner ; car le coeur, livró 
¿ lui-méme, a bien vite oubllé toutes ees ambitions, toutes 
ees vanitós de la yie, inútiles dans un beau réye. 



IM iS liOftASPÜ 



XXI 



l«e JMua 0uivimte* il QP D^t^I PfíPt c^^ (9^d^e 4fi Fontro» 
nel, et l'on íresU mQ «emiiif^ m^^ m^ ^fit^dre ppler 4 
lui. Madama d^ Qbdinpl^ f^ar9i4p c^ g^Hl étai^ ftphé 
opntre elle, et «9 déei^ A fÚr^ uuq v||it§ ^ M^9^ de Mont^ 
bfiít, ospér^nt qu'dte tai di]^eri^ def nouyeUes ¡49 ^ 
neveu. 

EUq oa (üt veouft si froidomml m'$|U^ rffi^ décpncertée. 

Hádame ^e Montbert, remplie de ae^ile ppur le^ úitér^ta 4$ 
ses amia> reprdait eosuae wAmi d'^^^osea le^ g^^ ^t I99 
seDümfiDta qi^'oa ne li}i ecmfiai( pQÍpt, jem^fi ^i^^r^, e( d'ugí» 
oonduite Icrépsodk^Ue, «Uq g!étaU rdMgl^^ 9iU rft)e d§ copS- 
dente; mais el^e y tanáit, d*attl«nt plvi qu€! p'^Mt me cooh 
pensation ; et, vonlant ¡uiw ¥alpiitíiV9 d# luí c^Ab^r 19 tf^L? 
dresse pour son nevea, elle se plut ¿ lui répéter une njimyelld 

qa*QQ déhitfitt ponmo eenlaip^, ^ w'qHa W^ <¿lpic ^ 
desesperar. 

— Avez-youfl vu noA aweu, <5fti joittfríáS dfiíOMUb-tifJlfl 4 
Vatentine da maniéore i la tauUer' 

— Non, Hádame; fl y a bien longtemps que je ne l'ai min 
ocmtré. ' 

— ^ Qlioii T0i}8 ne L^avez pas vu dq>uia amTVtwrt 

— J'ignorais qu'il fút partí. 

— Ah 1 il n*est restó qu^ huii jooim abacmk Uaia je tous 
eroyai^ mieux inlórm^, ajout^ inadame da Vanthaií en fixaat 
ses yeuxsur Yalentine; comment, vau^ ne saves paa qp-ü 
asi alié 4 Lorville c^f od^^r. le aonáeqtameat dn afiP pteef 

— Le consenteipent dé son pepe) cépóta Yala^tine dw 
use anxiété visible. ' 

•— Sans doute, pour son pMchdn manage. 

Á ees mots, Valentino se sentit pálír; cependant elle 



-^ J6 ne saváls( pas ^il dút tó ttáú^ífit gf i6t... Ét qni va- 
t-il épouser? 

^ tademof^érré dé Sifíéllf , fliUlá ; clli^ ^uf mol je n'af- 
tmé tíeú pbm^kmnt, ájdílfá rtíiñkihé dé' ilóhtbert ayant 
phié dü ti^te dé tátéúiiné ; f ayot)é iñéñié qiré j'avafs ane 
autre idee... et que, lorsqu'on m'í pltflé dé Mú pi^ücbaín ma- 
ffogé, fé ékcháfit fek ócctípíéí de i'otlg, f Si era d*abord que 

— Hói, Sadamé^iiiíérfoínptt Viveíóaétó ttádfaAe de Chariip- 
léry, je úé soiige nültéméñt k iüe féíñdi^ér, ét lákdetííofsellé 
de Siñmi, qtñ égt ht Mk ét f(frt Acfié, lái ¿bfivíént bedu- 
éoup iniéíat ^e Mí. 

" TisiMtéi'Vdiís, M cftéí^é, féprit inádaikié dé IflbiCben 
ma íf ofife üí tiéMe dé 6^ féíñte iñdi^'retféé ; ^tí» íf á- 
VM i^^ á crsíTMe ce dangef , Mú Üevétí no^ a declaré 
f aífatré jdur ^*it ^áit tifi préjilgé iiivhlcíble ccfhité tés veuvé^; 

táieniHií^ í¿é téti^dtgñ» alróuá dépK de cét avfs dontté pbtit 
la fácher, et madame de Montbert, s'étonnant de yoir sa péúte 
mate péMué, ilj&útá : 

— Je ne ^is páá cé qu*il fá'út crofre dé ce brüit ; cé qüH f 
a de certain, c'é^t qtCñ y a deul añs mon frére désirait ett^é- 
mem'eiit te mestligé ^6uf dOn fild, et quefá! fe(u ¿é mátin 
une lettf e de luí daWá taquelle il sé felicite da bonheur d'Éd- 
gár et du pláfsir qífit ée próíóet lui-iñéme de voir dbh ^íéiíi 
¿lidteáiinQetmi par tá ^l^és^néé' d*úné beUé^fnié aimáíble. Cetté 
fettté est dtíi^ íñá táíble, ét jé ^uTs ioúá lá íñ'óhtrér ; mafs etié 
ne nomme personne, et peut-étre n'est-ce pas madelftió%élté 

dé Srieía c^'Edgár tfoit ébbüséf Petií-étre ñ'éfaíl-ce 

qVtin dépít, ét f a-í-ori fáít ébangér íaviá íífótóptéiffteiít. 

— l^Óíírqúoí célaí réprit mádáíáé dé Chamí)íér^ ávéé 
dignité, ét fépondaút á toút cé' qué cé p'éü dé iñots vóaldient 
diré. Si ce máriágé convient á sft fámiile, Ü ií*^ & pas de 
^soh poüf l*en détoúmer. 

Síéúlfóuáéméi^t póúr YáTenfíne c^ itíH tíMltbmpíé «8tÉ 



108 LE LORGNON. 

conversation pénible, qu*elle ne se sentait plus la forcé de 
continuer. Elle sortit de chez madame de Montbert en affec- 
tant un air gracieux et indifférent ; mais des qu'elle fut daos 
sa voiture, ses larmee coulérent en abondance. 

La nouvelle de ce prompt maríage lui semblait devoir étre 
certaine; Tavereion qu'elle avait témoignée pourun second 
lien suffísait á ses yeux pour avoir découragé Edgar, et Favoir 
decide en faveur d*une autre. 

Elle savait que le duc de Lorvüle souhaitait vivement de 
fliarier son fils pour le garder auprés de lui, se trouvant fort 
isolé depuis la perte de ses places á la cour, de ses intéréts 
de vanités qui lui tenaient lieu d'aíTection. Elle savait aussi 
que M. de Siríeux était son ancien ami, que cette alliance leur 
convenait á tous ; et elle trouvait tout simple que, desesperé 
dans son amour, Edgar cherchát ¿ faire le bonheur de sa 
famille par une unión qu'elle désirait. D'ailleurs ce voyage 
d'Edgar pour aller chercher le consentement de son pére 
prouvait que la cérémonie était prochaine, et Yalentine 
s'avouait avec douleur qu'elle n'avait plus d'espoir á con- 
server. 

Sachant qu'il était de retour, elle pensa qu'il viendrait peut- 
étre le soir méme chez madame de Fontvenel ; mais toute la 
soirée se passa sans qu'il y parút; chaqué fois que la porte 
s'ouvrait, la pauvre Valentino tressaillait, une lueur d'espé- 
rance se réveillait dans son coeur. Puis un indifférent entrait, 
et elle retombait dans son accablement. Stéphanie n'osait lui 
parler, de peur d'ajouter á son inquiétude ; car elle-méme 
commen^ait á s'inquiéter de la conduite capricieuse de M. de 
Lorville. 

— ^Voilá comme vous étes toutes, vous autres jeunes veuves» 
lui dit en rentrant chez elle madame de Glaírange : vous 
dédaígnez les hommes qui s'occupent de vous, et puis lors- 
qu'ils se décident pour une autre, vous les regrettez. 

— Eh ! qui done regretté-je? dit Yalentine avec fíerté. 

^ M. de Lorville, reprit madame de Glairange d'un ton 
d*hum^ur; jamáis je ne me consolerai de vos dédains pour 



IB L0R6N01I. tO» 

luí. Ge n'est pas ma faute, j'ai fait tout ce que j'ai pu ponr 
Toos engager á le bien traiter ; mais vous n'avez pas youIu 
m'entendre ; je suppose que c*est á cause de vous qu jl n'est 
|ias venu feire part de son maríage á madame de Fontvenel. 

— • Hais p^t-étre ce maríage n'est-il pas encoré entíérement 
déddé. 

— Si vraiment ; ü en parle luinnéme comme d'une affaire 
oondue; personne n'en doute, et vous étes la seule qui n'en 
soyez pas convaincoe. Ahí vous pouvez vous vanter d*avoir 
manqué lá une bien belle destinée ! 

A ees mots, elles se séparérent. 

Valentine, restée seule, réfléchit sur la conduite d'Edgv 
envers elle. Tantdt elle le haissait et l'accusait de la plus 
cnieDe íaussetá, tantót elle le justifíait par la froideur appa- 
rente qu'elle avait toujours mise dans sea manieres avec lui. 

— Helas ! disait-elle en pleurant, comment pouvait-U devi- 
ner que je Taimáis I je lui cacháis toutes mes émotíons, je 
l'évitais sans cesse, et je répondaís en ríant et avec légéreté á 
tout ce qu'il me disait d'aíTectueux 1 Ah I s'il pouvait savoir ce 
que je souffre en ce moment, sans doute il aurait pitié de ma 
douleur ; peut-étre méme en serait-il heureux ! 

Gette pensée la plongea dans un chagrin qu'elle n'avait pas 
encoré éprouyé ; combien elle se trouyait punie alers de cette 
dissimulation qui lui faisait cacher les sentiments qui peuvent 
seuls rassurer et séduire! Gombien elle détestait alors son 
caractére orgueilleux et timide, qui lui coútalt l'amour du sqiA 
bomme qu'elle pút jamáis aimer ! 

EUe se fígurait Edgar auprés de sa nouveUe épouse, em- 
¡M'essé, spirituel, ému comme elle Tavait vu tant de fois. II 
la choisit maintenant par dépit, disait-elle, mais bientdt il 
Faímera tendrement.... Helas i comme il m'aurait aimée ! 
. Perdre le bonheur par sa faute est la peine la plus amere 
pour lespersonnes qui ont de Timagination. Un óvénement 
que le sort leur envoie, si aífreux qu'il soit, leur semble moins 
douloureux ; un malheur desesperé a, par son excés méme, 
fuelqoe cbose qui les calme; mais un bien perdiiy perdu par 

7 



It# üi LOItftlIM. 

tar finta, |«nr «^mMI km ccm paré ée» iplte brHlAam 
ims^es; «Uas ím reKiKoHMit á titminé tetsnl pow^ |é péfélfé 
mÉori tveo plis d'«mriutM, «I réefiUttfUMeftt léttríi fMi 
poiip iet iroit s'étwoiár encrn. 

AÍB8i ValoitíM M (»tíí^láetá^ úma rilÉMtg« d'an aTenir 
aviquel elle ne devait plus prétendre ; elle repassait dtfMS iá 
néMwirft lét mote qa'elte n'Mi^aü p9s #ft áM) ou tpÁ áOvaient 
avoir été lori cetnfpá, kn sMitíiÉMIs, IM éttotiotti qsf'éte ft 
repoAtaü do n'vroir poi MbsA úéUñér; «I fotiM se« p OM i fti 
g'abtmaient daña ce travail kfmilé el déímp#flnt. 



XXII. 



Yaliütiiio pofiM fat Boit anu dormir, á Toraor dM larmes 
de reirete, d'^aoor el qiMkftoefoit de poléro* Lb tondemaift, 
ello ét^ 8t seufirasle qv'ellé Todat rwtor an lil ph» tor4 
qa'á Fordmüro; ttaiá on Im ^ ftt'im tíoux m«Me» éM 
voDtt pMr hii fMufler d*a£yre, el qs'aymkt apfirio qu*ille 
n'était pas encoré niíblé, ü arait pronúi de r o ftl hif van midl. 

lladamo de Gbflmplárf soleva, et pam inás «ott oaloiipour 
loiooovoir. 

^ Jo donuuido Mm párdoii á madamo 1a mflr«)tiÍM do k 
déraager do ai grand malá$ mu», dit^aveottnOQQrife,oÉM 
«aapatieiil; otjeüotti áeo qi|e toiil ooit tomiué pmir té iofir. 

En disant cela , M. Tomaslemí^ nokaáro , posa jplmteifW p#- 
piors 9I1P la taMo» tandia que Vaitíi^no «MrlMt á s'OKplü|taer 
le bul do oettoviaiCe« 

-^ J*ai paasé cliia lo soCain <Ib IMamo, coiiliiiia If. Tth 
masaoau ob fottiUetaat ooa papiofd; il m*a dít q«o l'Mlo db 
naiasanco dopl nona avona botohi étmt efaoa oHé; et |é tlana 
la prior de votloír bioii me te confiar ayaiit éou*». 

-*- Pardea, Honatoufi iotorrottpit midane dif Qmq^liff, 
mrá je no comprendo paa^.» 

^ Hádame poul éiro parMonmtt tra*<|iiülo; tMi ^mm 



11 MMNOi. ttt 

toiit prlpuré pwr M 4pargi»r l'emuii ii0 eet feraUMés; Lm 
IkmmeB oiit rdiaoB de teisMr oette peinería ai» bolftnie8> 
Aussi jen'en dirai que ce qui est indispensable. Le contrui á 
été dresfió mIchi qoe noHis «n aomom oovfBboi. P'cprés les 
ordres que luí a donnés madame la narquin, *>Q iiotaire 
nowafoiirDiUmtws lea piécesnérniarires» txtraítemortiiaires, 
étatdasucceaiktt, riaDaeaous amanqué; noiaáttfcmnm 
depuis hier le consentement de M« is duc ; mmá anadaina dott 
savmroela. 

^Comment? ditYalentíne, (fM eonaentanieHt? qoel dae? 

U notaire la ragurda avüc éboiiñeiBent, ai répoodit : 

•^Eh naisi oalui da M; hidnc de LotrBle. 

A ce nomiValaBtmetraii&ülíti el rápete d'oaa tmx tras* 

— Le OQnsaBlenéiil de M. le ¿no da LonriUaY... 

M. Tanaattau^ aonl(Éid« 4a Taír aarpria da Valeiitiiié , eral 
í'étre trompé. 

^ N'et^trce pas á madtttte la attrqsíia da Chdm^éiy €pie 
j'aiFhanaavpdaparler? 

— Oui , MoDsieur. 

-* Akvf ,«'ail UeB oala, aiitííin»^il. IMas» na lavait 
doncp9qaei|(maykMteceaatoté|ia»DtdupinB901if ttna 
se Ta»! pa« jhit demaader daux fim, je fwia Tasinrar; car le 
JMae hcNnma dígdt «a matia devaaft moi á un da aas aniis 
combien son pére était heureux de ce mariage, qai depoia 
iM^Ni^ 4teH feljtft de aat vemí . 

Tak^ifíaa eroylíi rever; aana énmtar te bavardase du 
Botaira, eUe |iar€Oiir«t lea dívera pa|nari qni éiaient «nr ia 
table, et k chaqué instan! son nom et oaloi d'Ed^ de Lorrille 
franpaiaat aaa yaux eattme une inooDoeTahle réaüté. 

Le notaire, tenace dans son devoir, interrompit cette Té9^ 
liBa^i réHéraat sa demandKi, al en prtaat BMKteme de Cbam- 
piéiydehii raraatirasmiaetade ^óssaiioe: 

— lfalbattrettsaBient« ^nJtnH, oÉtte pitee est eabre lea 
mains de madame; sana o^, ja n'auraia pas M oblígé de 
nmportoner, car nona étíoiia ooB Yatt o s , le jeune dueetmeí, de 



flt LB L0R6N0N. 

Indter toot cela entre noiis deux, ajouta-t-il en souríant. 

» Ifais il me semble que c*est bien ce qa'on a fait , dit 
Valentine. 

^-Yous plaindríeK-YOus, madame, du soin qu'on a pris de 
voos épargner cet ennuiT 

— Non, sana doute, Monsieor... Je suis méme fort recen- 
naissante de la peine que voos avez príse... je vous en remar- 
de, mais je déiárerais savoir... 

Puis cherchant un pretexte pour se donner le tempe d'ez- 
pliquer une aventure si singuliére : 

— Je ne me rappelle pas bien , iqouta-i-elle , oü j'ai serré 
l'acte que vous demandez. Je crois ravoir confié á ma belle- 
mére avant mon départ, et des qu'elle sera rentrée. . . 

*- Je vous laisserai, Madame, le tempe de le retrouver, mais 
Je tiendrais á Tavoir aiyourd'hui; car, la signature du oontrat 
étant fixée á jeudi, nous n'ayons plus que demaiii poor 
rédiger.... 

*- D^á ! s'écría Valentino malgró elle. 

-— Quoi ! madame Tavait done oublié; cependantM. doLtn^ 
Tule m'a bien assuré... 

— Non, vraiment , reprít-elle , sentant combien elle devait 
paraltre ridiculo... mais J'ai oté si troublée ees jours-d... 

— Cela se comprend á merveiUe , dit le notaire , d'un toa 
grave; on ne se dédde pas sans beaucoup d'émotion á un aete 
si solennel. 

Gette reflexión fit sourire Valentino, en lü rappelant oombien 
peu sa decisión l'avait embarrassée ; puis elle retomba dans sa 
revene, et se livra á millo comectures pour exphquer l'étrango 
situatíon oü elle se trouvait. 

Alors M. Tomasseau s'apercevant qu'elle ne Técoutait plus, 
ie leva en disant : 

— J'aurai Thonneur de revenir ce soir cbercher Tade 
indispensable; cependant si madame le retrouvait plus tót, je 
la prie de vouloir bien le remettre á M. de Lorville lui-méme| 
qui doit passer ici dans la matinée. 

Ces demiers mota réveiUérent Valentina. 



LX LORGÜOlf. ttt 

— n doit venir id ce matin? demanda-t^lie Tivement. Vouf 
en étes bien sur ? U vous Ta dit ? 

Puis elle s*arréta en songeant combien cette qnestíon devait 
paraitre singuliére, et se rappelant l'étrange maniere dont elle 
avait re^ M. Tomasseau, elle sentát qu'il failait redonbler de 
pofítesse énvers lui , pour Tempécber de prendre d'elle une 
trop mauvaise opinión. 

Elle le reconduisit jusqu'á la porte , en lui adressant une 
foule de choses bienveillantes ; mais tous ses soins ñirent mu- 
tiles ; et elle le vit s'éloigner en hochant la tete d*un air de 
méprís notarial , qui voulait diré : 

c Cette femme-Ük n*entend ríen aux affáirea. » 



XXIII 



Valentino n'eut pas le temps de se livrer á ses reflexiona. 

— Madame , venez vite , accourut lui diré sa femme de 
cbambre avec inquíétude, madame votre belle-mére se trouve 
mal ; elle pleure, elle a des attaques de nerfs , elle se désele, 
il íaut qu*elle ait appris un bien grand malbeur. 

Valentino se rendit aussitót cbez madame de Qairange , 
qu'elle trouva en efTet au désespoir. 

— C'est une indignité, s'écriait-elle , c*est un monstre ^'in- 
gratitudel moi qui Taime tant, moi qui ai toujours eu pour elle 
la soUicitude d'une mere, moi qui Tai préférée á mes propres 
enfants, moi qui aurais sacrífíé ma fortune et ma vie pour lui 
épargner un cbagrin ! me traíter comme une étrangére ! ine 
laisser apprendre son bonbeur par un indifTérent que j'ai ren- 
contré par basard ; me prou^er que je ne suis pour rien dans 
ce qui rintéresse , et que je ne compte pas méme dans sa vie 1 
>b ! c'est affreux ! c'est impardonnable! 

— Tout ce courroux est centre moi, pensa Valentina; ebt 
mon Dieu ! que diré pour me iuatífierl 



MataM de (3airange «peroevant ea belle-iBe , prit tmit i 
ooup im air de dignité convenable á sen ottmae. 

— VoiiB eaez eneore ^eos présenter devant mol , dit^Ue ; 
vous ne roQg^asez pea de vetre fcosaeté! Quol I Iwsque hier jo 
voosparlttsdttprocbaiBniarlagedeM. de Lorvüte, vous avéz 
Mnt de FigiMwep, et yooa B'avez paa m détromper mea regrets 
en me confíant que c*était vous-méme qu'il avait chtífeie? 
Sana oe notaire cpie j'ai rencontié toat á fheure en aHant 
aaToir de yoanoiiveUea, je IMgnorerais encoré. 

— Je n*ai paa vii M . de LenrUle d^ois dea alMes, dteiez- 
voos, je ne saia ce qn'ü devient. 

— Et tous ees menaon^ n'étaieiit hrrentéa que ponr Caire 
diré au monde : 

< Gette belle-mére qui prótend l'aimer ai passionnément ne 
a'est paa aeulement inqui^fj^ d^ aon avenir 1 elle n'est pour 
rien daña ce beau mariage ; elle ne i'a appria que la veille ! » 

— Ah 1 Valentine , je ne voua croyaia paa si ingrato, et je 
pensáis, au moins, par mea aoina et ma tendrás^, avoir n^té 
plus d'égards. 

Valentine aurait youla pouvoir répondbre á ees ólé^ies ea 
imne de reproche, et cahner le ressentiment de sa belle-mére, 
auquel elle n'était paa inaenaftie ; mala chaqué chose au'elle 
eeeayait de diré pour ae jusUfier était si peu probable, si poi- 
eoie, qu^Ue aimait mieux paaaer pour coupable de mensonee 
que de révéler une vérité qá- ette-méme ne pouvait comyrendre. 

Gomment diré, en eüfet, qu'elle ignoráit son mariage, que 
M. de Lervflle ne luS avait jámala rien dit de ce projjet , (^*il 
ne ravait point priée d*]r cónaentir, et qui! ayait fidt dt^féet 
lui-méme toua ees actea si graves et c[ui inspirent sí peu la 
plaisanterie, aans Ten avoir prévenue, sana savoir enfln si eQe 
ne s'y opposerait poInt? Personne n'aurait voulu la croire, 
éOe aurait passé pour une fémmedont onse moquait,et M. de 
Lorvflle pour un fou ; elle qui connaisaait le penchant d'Bdgar 
pour lea actions extraordinairea avait oonfiance en fui , mala 
eonment fidre partager á une autre cette confiance, et tenter 
d'aaq)liquer une aventure aana pareifiet 



4 c(uum9 Iftplapt Valeatiae Gonnikw^ une {duraM poar m 
défeii^ pyyf eH^B'a|qrii|(ii^»]i9»tAt, daos rímpoesMité da k 
^nmauper, l^ i^kB bii ^e^aUait ridicula, fout á coup eette 
agrande uu^gi^tjoD de m b^a^tea, catta aitualioB si íimm»í* 
l^éheoaiblp, cejla appariUon de nolaira * toas las éféaameMto 
^ paite ii^tiii^ l9^ wolrf^^t si aoiai^ias qu'alia se ppft á 
rira maígrifi ^, a( s'aafiíit oonune un antel da ches sa liaKe- 
iy}l^^ fiaitt 1^^ pn tionv^ un oiot pcmv la (KSMalar. 

En rentrant dans son appartement, elle trouva sa taUe eau- 
l^tíf^ ád ^^ot4¡k^% 4an¿iuiSy^l)i¿QHX,daiears,da€MIes 
el de tóus les trésors d'une corbeille de mariée.... VklantBie 
ayant r^ardó un des écrins, reconnut les annes de |a dueliesse 
de Lorvüle , et comprit qu'Edgar luí feisait prósent des dia- 
manta de sa mere. 

— C'est bien lui , pensa-t-eUe^ et c'est bien pour moi I Quel 
homme étrange ! 

A tout moment elle était interrompue dans ses róflexions par 
les exclamations de sa femme de chambre, qui nepouvait se 
laaaer d*adm¡iar tant da bellas <^oses. 

íSf áM aux gjémissaiaeBts de madama de Glairange et k la 
-mite du notttTB, teus las gana de la maison étaient déjá 
íMftrttifta du mariaga de V^Mtina. 

TTsr Que madama sera baile avec ees <Mamants! s'écriait 
eette bonne filie qui chérissait sa jeune maltresse; comrae ils 
teíHMitl LaafMaux diMesI lesjdysbracelats! AblmonDieul 
<|ilft toul ceki asi baau et btaii eboísi i... 

Puis elle s^anéU subHemeot dans son adnriff ation en ouyrant 
ua des «urton^ qui se treuvaiattt sur la table ; elle ne put reteñir 
US sourín dottt eHe se rep^til aussitdt, et ees mots lui écfaap- 

péienft: 

f-- ▲ une veuve 1 

MfldaTBP da Oíamplérf » ouvieuse de savoir la cause de ce 
sourire, doDMi un oadre á sa femme de diambre pour l'élqi- 

gpef. 

Bée ^u'ette ftit saide, eMe prít le cartón : it lui parat plu| 
élégani que ne le sont erdinairement les cartons de fleuristes, 



Hé LI LORGlfOlf. 

méme ceux des corbeiUes de mariage. Elle rouvrít, et rougit 
Gomme une coupable devinée en voyant ce qu'il renfermait. 

G'était un bouquet de mariée, et le chaperon de fleurs 
d*orange que les jeonea filies ont seules le droit de porter le 
jour de leurs noces. Lee fleurs étaient si belles, le cartón dou- 
bló de satín blanc était si soigné, qu'on ne pouvait croire á une 
mépríse, et d*ailleurs, M. de Lorville avait trop de tact et d'es- 
prít pour étre soup^nnó de mauvais goút dans une semblable 
occasion. 

Yalentíne, tremblante, aper^t un billet parmi les fleurs ; il 
contenait ce peu de mots : 

« N'ai-je pas devine? » 



XXIV 



Valentíne sentait alors si vivement son bonheor qu'elle ne 
songeait plus á Texpliquer. Malgré ce qu*il avait de merveil- 
leux, sa jde excessive, les battements de son coBur, ce feu qoi 
colorait son visage, cette émotion si naturelle, étaient pour elle 
des preuves irrecusables d'un bonheiu* réel dont elle ne pou- 
vait douter. 

Pour les CQBurs qui sentent vivement , tout ce quilos émeut 
est probable ; de lá vient qu'ils croient aux songos , et pleurent 
encoré á leur réveil Tami dont ils ont revé la mortl 

Madame de Champléry, livrée aux penseos les plus enivran- 
tes, fut rappelée á elle-méme par la voix de éa femme de 
chambre, qui luidemandait si elle ne voulait pas s'habiller, en 
disant que tout était preparé pour sa toilette. Valentíne se sou- 
vint alors que M. de Lorville devait venir, et se háta de passer 
dans sa chambre pour étre plus tót préte á le recevoír. 

Le matín, en s'éveillant, triste, soufi^nte, découragée, 
quand mademoiselle Adríenne était venue prendre ses ordres, 
•Ue lui avait dit d'appréter une de ees robes sans conséquenoe. 



LS LOBGNOIf. IIT 

bien larges, bien vite attachées, et que Ton choisit de préfé- 
renca les jours de piule, de migraine cu de chagrín, enGn 
lorsque Ton yeut étre á son aise pour s'ennuyer ; mais un tel 
costume n*était plus á la hauteur des circonstances : mademoi- 
selle Adrienne Tavait sentí avec cet instínct des femmes de 
chambre qui n'est comparable qu*á celui du castor ou de Télé- 
phant ; elle avait devine que cetWdouillette, apprétée pour le 
désespoir, ne pouvait plus convenir dans Tattente d'une m 
grande joie , et déjá une robe elegante et d*une blancheur 
óblouissante, un canezou tout neuf apportó de chez made" 
fnoiselle Delatouehe , une ceinture nouvelle et du meilleur 
goút, un de ees rubans séduisants que la femme la plus ecó- 
nomo ne peut se refuser, furent, par mademoiselle Adrienne, 
étalés en silence, sans qu'aucun ordre de sa maítresse les eút 
evoques. 

Yalentine apergut tout ce changement , et oomme elle ne se 
soudait plus elle-méme de mettre la petite douillette qu'elle 
avait commandée, elle n'eut pas la mauvaise foi de la récla- 
Taer ; elle sut bon gré á mademoiselle Adrienne de lui sauver 
Tapparence d'un caprice, et d'ailleurs , il y avait dans l'air 
joyeux de cette bonne filie quelque chose de touchaut qui 
plaisait á Yalentíne en lui conflrmant son bonheur. 

L'avenir de ce bríllant mariage rendait mademoiselle 
Adrienne pour sa part presque aussi heureuse que sa maí- 
tresse. Elle se réjouissait dans le fond de son ame de lui voir 
acquérirassez de fortune pour n'étre plus cbligée depasser une 
partíe de Tannée dans cette ennuyeuse Auvergne oú elle avait 
si souvent gémi de la suivre , et se fígurait d'avance le beau 
role qu'elle allait jouer au cháteau du duc de Lorville, fétée, 
eourtisée, adulée par le valet de chaímbre, le maítre dlidtel . le 
cbasseur, enfin par tous les dignitaires de Tantichambre. Aussi 
dans son enivrement , jamáis elle n'avait habillé sa maítresse 
avec plus de recberche et de coquetteríe* Valentino , charmée 
de ees soins qu'elle n*aurait peut-étre pas osé prendre , se 
kdssa parer dodlement, car elle était si émue, sa main tremblait 
ii forty qa'elle ne pouvait attacher une épingle sane se piquer* 

7* 



ÍÍ9 I.B fcOROMOll. 

O petit mpplíeeteraiíné, Valentíne resta soule, seolie avee 
n pensée I 

Oh ! qa^eHe éiait douoe «•ttepraséet Bagar devait venir á 
quair^ heares, elle Patteadait! une áltente doutease est d^ 
un si i4f piaisir! qn'est-ee done quand on est súre qu^A ta 
yenir, quand fl l*a promis? 

Madñne deGbamplérf passa dans son salón, fe tabiean de 
Smargiasri frappa ses regards, elle se mppela soadain fadresse 
qm Taeoompagnait et eompara oette éentare avee cette da 
bfflet jolntaubouqnetde fkmr d'orange; eHe vHqne (fétait la 
méme, et porta lebületá seslévres ens'écriant : 
. — Qtt'if íánt m'aimer, poor devmer alnsi tont ce qae je 
pense! 

País rangeant dirers oljets snr les étagéres de son éiégant 
et modeste salón, elle songea qae M. de LorviUe n'y ótait jamáis 
venu , et elle se demanda comment ü se pouvait qu*elle n'eút 
jamáis re^ diez elle eelui qn'elle atlait épouser. 

Alors toute rinyraisemblanoe de sa sltüatíon lui apparut; le 
donte oommenga á la tourmenter, mais bientót il füt dissipé : 
Edgar ne ponvait se jouer d'elle. Malgré l'orígínaiité, la galeté 
de son esprít, sa conduite et ses manieres ne permettaient pas 
da le soup^nner d'une étourderie offensante. 

A vingt-quatre ans, M. de LorviUe joúissait déjá de la oonsi- 
dération d'ttn bomme múr ; personne n'avait l'idée de le trai- 
ter légérement: c'était une chose remarquable que oette 
expression de sévéilté sur ce visage si jéüne, si ^cfeux : 
c'était un problema menreiUeusement résoln que (Fáre iisipe- 
sant á son age , avec un frac á la mode, avec un gtlet de chez 
MlaUi ét une canne de diez Verdier. Ntoimóinsles hommes 
les plus distingues lui parlaient ayec délérence. Sous cetle 
enveloppe d'élé^apt , ils devjnaient un juge , un critique ím- 
partial, ^et VimpartiaÚté est si imposante! ' 

L'heure s'aVan^ , et madama de Chainplórf senlait ses 
émotioñs se presser eji foule daps son coeur. JiU niofndre bmit 
éñé frissonnait; Hdée'de le revóiTf lui (ni*éne áimaft, (bi 
qu'élle iarváft "tañt crdnt de perdró, lid quf diddidt ée son sort 



L« LORAHON. llf 

satts la cemuiter; oeCte idee, pourtaai si douee, la jetait éum 
un trouble impossible á dépeindre. 

Tóale aulre femme, á la place de ¥aientÍDe, se serait tirée 
de rembarras de cette premiére enlrevue en féignani le dépii 
d'oQ petít orgueil étonnó, en demandan! si Ton avait le droit 
de disposer ainsi de son avenir et de son eooar avant á'j avoir 
été autorisé par son consentement. Mais Valentino était de 
trop bonne M pour se plaindre d'une présomption dont elle 
étsdt si heoreuse, et pour minauder sur une unión qu'oHe dé- 
sirait. Enfin Edgar ne pouvait étre dupe de cette finesse; 
comment Valentino aurait^Ue cni pouvoir abuser celui qui 
amt penetré son secret d'un maniere si inconcevable? 

Quaire heures sonnérentl... Valentino agitée sentít sa pen- 
sée 86 troubler; toutes sos idees se brouillérent ; cherchimtA 
se remettre, oHe prít un Mvre, et essaya de le parcourir pour 
relomber ainsi dans la réalité par Timagination d'un autre. 

Elle croyait avoir choisi un recueil de poésies ; mais, aprés 
ayoir lu un quari d'heure, elle découvrit que l'ouyrage qu'eHe 
tenait était une brochure sur lliérédité de la pairie. EÚe la 
jeta aussitót sur la table, car elle yenait d'entendre un tilburr 
s'arréter brusquement á sa porte. L'oreille d'une femme qüi 
altend reconnaít aussi yite le pas du cbevai aimé <me la voiz 
qiú ioi est chére, et Valentlne, <]ui avait tant de K)i§ guetté 
rarrivée de M. de Lorville choz sa belle-mére et chez m^damp 
de Fontvenel; ne put douter que ce ne fút fui. gon .amété 
redoubla ; l'émotíon de la jóle a ses angoissQs, sos étojaffe- 
ments comme cello de la douleur. 

Elle entendit ouvrir la porte dQ Tantíchambre, et la voix 
d'Bdgar qui demandait si madame de Lorvíllo était visíbl^B; 11 
se reprit aussitót : 

— Madame de Ghampléry, veux-je diré. 

II voulait demander si madame de Champlérv était chez elle, 
et diré son nom pour qu'on Fannon^t ; mais, d^ns sa préoo 
cupation, il avait confondu la questíon et ]^ réponse, et 
Vsdentine ne put s'empécher de sóuríre de sa ipéprig^. 

Ge soarire la soulagea. Bientót tout le sérieüx de son bon- 



lit Ll L0R6N0R. 

heur lui revint ; M. de LorviUe fui annoncé, il entra, et la 
porte fle referma sur lui. 

Oh! qui pourra se fignrer le charme répandu sur toute la 
personne de oet aimable jeune homme, paré de l'émotion la 
plus touchante, ennobli des sentiments les plus généreux! 
Que d'édat íl y avait alors sur ce visage si gracieux, triste á 
forcé de bonheur, calme á forcé d'agitations, mais qu'un 
regard passioané enflammait! Quelle douceur, quelle dignité 
dans son maintien, quel air de protection caressante, de ten- 
dré supériorité I D'oü lui venait tant d'assurance? de Tassu- 
rance avec Tamour! Elle lui venait d'une conduite puré 
et sans calcul, d'un dévouement dont il était fíer : une action 
noble nous donne tant d*aplomb, tant d'autorité et tant de 
gráce! 

Yalentine avait essayé de se lever pour recevoir M. de Lor- 
vHle, mais elle était si tremblante qu'elle fut contrainte de 
rester assise sur son canapé. Edgar vint s'asseoir auprés 
d'elle, et resta quelques moments immobile á la oontempler 
en silence. Magnétisée par ce regard, elle leva les yeux, 
jamáis elle n'avait para plus belle qu'en cet instant. Son 
teint, éblouissant de fraicheur, était encoré animé par cette 
agitation fiévreuse, ses yeux inspires étaient á la fois doux et 
brillants; il y a toujoors tant de charmes dans le visage 
Joyeux d'une femme qui a pleurél Edgar la contemplait avec 
adoration. 

— Yalentine, 8*écría4-il d'une voix émue, que je suis heu- 
reux I vous m'aimezl 

Au son de cette voix si chére, que depuis longtemps elle 
ji*avait pas entendue, et qui disait son nom pour la premiére 
í ji3, rémotion de Yalentine fiít si subite qu*elle ne put reteñir 
ses larmes; pour les cachar, elle poncha son front sur le bras 
d*Edgar, qui la serra tendrement sur son coeur. 

Ahí comme il battait vivement c^ jeune ccBur oú la joie 
étdt sans mélange : extase, sympathie, enchantements, dé- 
lices inoonnus des réves I Un pareil moment vaut toute une vi» I 

Alora ils parlérent de leur amour, comme tous ceux qui 



LS LORGlfOIf. fll 

aiment, comme tous ceux qoi ont aimé; ila parlérent avee 
confiance comme d'anciens amis, comme de noaveaux amanta, 
ce qoi se ressemble; et Valentíne s'étonna de se sentir si par« 
faitementá son aise auprés de M. de Lorville qui loi faisait si 
grand peur ; car peu á peu elle s'étaii rassurée, peut-étre en 
Yoyant que Tattendrissement d'Bdgar était encoré plus vif que 
le sien ; et puis, les ames les plus craintives Tont éprouyó, 
une émotíon profonde tríomphe aussi promptement de Tem- 
barras qu'un grand péríl de la timidité. 

Quel plaisir, disait Edgar, de passer notre vie ensemble! 
Quelle douce harmonio existera entre nous, qui nous enten- 
dons sí bien, qui avons les mémes idees, les mémes senti- 
ments, les mémes goúts! je sais tout cela, moi. Me pardon- 
nez-Yous d'avoir eu tant de présomption, d'avoir osé deviner 
mon bonheur? 

Ges mots rappelérent á Valentíne tout le merveilleox de la 
condoite d'Edgar, et réveillérent sa curiosité : 

— II faut bien que je vous pardonne, dit^e; mais expli- 
quez-moi ce mystére, je vous en conjive. 

Edgar sourit et voiüut lui repondré ; mais comment trou- 
ver des mots pour raconter froidement le passé, quand elle 
était la si belle, si prés de lui ! enfín quel homme serait jamáis 
assez imprudent pour distraire de sa tendresse la femme qu*il 
aime par des récits merveilleux ? 

Cependant les yeux de Valentino le questionnaient. 

— Que vous importe? dit-il, avouez que je ne me suis pas 
trompé, que vous m'aimez; que je Tentende de votre bouche I 
et un jour.... 

— Oh! dites-moi, interrompit Valentino, par quel prodigo 
voQS devinez ainsi tontos mes penseos, méme celle que je 
Youlais me cacher ; ce mystére a quelque chose d*eífrayant 
qoi m'inquiéte; je vous en supplie, parlez; dites la vérité, de 
grftce, ou j'en perdrai Tesprítl 

*— Je ne le puis, j'ai promis le secret ; mais n'avez-vous pas 
ecmfiaiteeenmoi? 

— ÑoDi reprít Valentino avec vivacité; depuis quelque 



teo^ volM nv^flttl^qi» pénüralí^ fmUmme^; ü y a dft 
la magpa dase oetta péaélrafu», á toquaUa i^firaojiad ft'é.- 
cha]^. 

Me riea pas da man taquíétiide, ajouAa^eUe d'im Um mp 
pliant, je eenviang avae joia de tout ea que ¥au8 aves lu dws 
moa cCBor ; je veua aima, je suía heiveiifie, je l^ayetta» ja la 
répéta avec déüce; naía, á iral^ra tovF, ayea pitié jda loa ni- 
son, róvéiez-moi oe myatécal 

Edgar était, pour ainai dina, jalou de fon taiiamMi el da 
TeffBl qtM produiraU aur liaipgiaatiojí^ esallée de Va^üka ; 
il yealttt distraira sa euríoskéeii padaat da ae prodiga ooBuae 
d'uBe diOBe iadü^ente. 

— Ce mystére, dH4i, ast beanoaiip aMÓAa actaecdiiuiFa 
que voua ne Tkaagiinez. i^ntM ja yohs raxpliquarai, ai wwa 
yerrez qa'il ne méritait pas de vous occuper si longtampa. 

M . de LorviHe proaoa^ oaa aoote de ce tao doux ai déeídé 
qui ne laisse auciina eapáraaca, ai Fatenüne, ^ étaH daas 
une de oes disposMaos ai l'esprü épuiqé p^ to couip, kiea- 
pable d'analyser et de contrariar, adopta ayau^jéanaat tootas 
les croyances, se eontaoCa da celta réponse, qai na ki aurait 
pas suÉ dans toute aatre dreonstanee. 

De désespoir, elle queationiia alore M . da LornHa sur soa 
prétendtt mariage avec madamoiselle da Siriaipí. 

— II en a été question, répondü-il; mais moa pera Igaa- 
rait.... notre amour; il aétóravi de ^appF^Bdre, el aous 
attend avec impafience & LorviHe. Vous sayea que nom 
partons samedi, aprés la messe. 

— Je ne sais ríen de cela, reprit Yalentine en rougisguit; 
quoi! c'estsame(&? 

-^ Oui, samedi ; noua anríyereBS á Lorville le jour mema. 
Oh ! que mon pére sera faeareux de yous revoir! II sa ftül «»a 
féte de yous nommer sa üe. 

— Ma pauyre mere I s'écria alore Yalentine, qu^elle senái 
heureuse aujourdlim ; Edgar, eemme elle vous alménate 

Et Yalentine se mit encoré á pleurer, et Edgar t'endNvan 
da nouyaau pour 8as4arme6« 



Ls LoáeifOR. tu 

— Chére Valentine, dit-il, ne troobles pas moB bonheur par 
ees regrets si amers. 

— J*ai perdu si jeune, répondit-eüe, eettx qui m'aimaiMtl 

— Helas I oui, mais songez que mof aussi Je vous aime, el 
qae je suis ialoux de tovs vos soavenirs. 

— n en ést un pourtant que je dóis rappeler a« Jour de 
non bonheur, dit Valentine en rougissant; il est un nom que 
je ne prononée jamáis qíi'avec respect, el que J*ai premis de 
vous faire chérir... 

— Je devine, interrompit Edgar voyant le trouble de Valen- 
tine, celui de % de Ghampléry. Ah ! croyez que personne 
plus que moi ne bénit el révére sa mémoire. 

— Mpn viefl ami, s'écria Valentine, vous aviez reison de 
compter pur m^ r^nnaíssance ; je sais aujourd'hui corabien 
YOusmVmiez! 

Et elle se remit á pleurer pour la troisiéme fois. 

La p^uyre Valeijóne n'avait peut-étre pas versé tanl de 
larjQies j^ndant toute ^ vie que dañs ce seul jour de boa- 
heurl 



XXV 



M. de Lorviffle était parvenú á ealmer le iéimpm el Fiftdi- 
gnation de madame de Glalrange en M pereuadant qu'eHe 
seule avail, pandes insinuations Ingéafeuses, decide Valentiai 
é se remaríer, el que c'était á son adresse matenMÜa qu^ilf 
devaienllous deux leur bonheur ! 

— Le monde sait cela, avail-ñ dil poi» Tenlnáiier, el efaa- 
cun a rendu justice á votre zéle el surtoul á votre hfihflet^ 
dans toule cette aílhire. Quanl á md, avail-íl ^qséá M¡ee ce 
Ion doux el faux qui séduil loutes les femmes qiédíecine^, el 
qu'il savail étre loul-puissanl sur efle, veos ne deata t^ 4e 
mft reconnaissance ! 

€ette nue^TBdgar «vril rée e a s tü é Vdeaüt mm eRbailü 



IM 1*1 LORGHON. 

mere, qui, ne laissant jamáis échapper une occasion de bríller 
d'une maniere sentimentale, voyait dans la cérémonie de son 
mariage un avenir d'émotíons convenables á fígurer, d'attítades 
nobles et qui embellissent á imiter, de sentiments touchants á 
parodier, enfín un beau role de mere qui devait faire valdr, 
devant un public digne d'elle, les eminentes qualités de son 
cceur. 

Les instances d'Edgar et de Valentine n'avaient pu empé- 
cher madame de Glairange d*évoquer á la háte ses párente, 
amia et indifférents pour le jour de la signature du contrat ; 
solennité inconvenante que les veuyes savent ordinairement 
evitar. Cétait le surlendemain, et cortes il fallait une grande 
diligence pour ameuter tant de monde en si peu de temps. 

n n'y a que la vanité qui sache étre si active. Valentine 
avait beau rappeler á sa belle-mére que M. Laréal n'était 
point guéri, qu'il était méme plus mal que le soir oü elle avait 
tout sacrifíé pour lui, madame de Glairange ne Técoutait point. 
Que lui importait alors M. Laréal et sa jambe cassée? Ge mal- 
heur lui était inutile, aujourd'hui qu'elle pouvait paraitre sen- 
sible at home, et faire de Tefifet sans se déranger. 

M. Laréal, sa maladie et les soins charítables fiírent done 
mis de cóté ce soir-lá ; madame de Giíampléry fut condamnée 
au supplice de voir son bonheur observé, pesé, commenté, et, 
ce qu'il y a de pis, dérangé par cent personnes que son ma- 
riage n'intéressait pas, ou qui peut-étre en étaient contraríeos. 

Edgar cherchait á la consoler de cet ennui par les mots les 
plus aimables ; étant seul avec elle dans le salen en attendant 
que sa belle-mére fút préte et que les invites fussent arrívés, 
il lui adressait les flatteríes les plus gracieuses sur sa beauté 
et sur sa parare; mais Valentino ne se montrait pas rési- 
gnée. 

— Gomme je vais m'ennuyer pendant cette soirée! disait- 
elle ; que repondré á tous ees compliments qu'on se croira 
obligé de m'adresser? quelle contenance avoir pour ne pas 
paraitre trop embarrassée ou ridiculo? Quand j*aurai regardé 
jdeoí <m trds fols moa évent^dl en faisant une révéreocei je 



LK lORGHOll. 

ne saurai plus qnelle attitude prendre, ce moyen de conte- 
nance déjá un peu usé ne pourra plus servir. Si j'avais au 
moins un lorgnon comme celui-ci, ajouta-t-elle en designan! 
celui d'Edgar, je m'amuserais á regarder ^ et lá, et j'aurais 
plus d'assurance. 

L'faabitude de lorgner, continua-trelle en souriant, donne 
un air malveillant qui ote l'air gauche, et c'est pour cela, je 
crois, qu'avec des yeux excellents vous portez toigours ce lor- 
gnon. 

— * Youle^vous que je voiís le préte ce soir? dit Edgar; je 
pensáis justement á vous Tofirir. 

— Non, merci, reprit-elle ; j*y vois plus dairavec mes yeux. 

— Vous croyez, dit Edgar , dissimulant mal un sourire; je 
Yous affirme que si vous aviez ce lorgnon pour observer tout 
oe monde, vous ne vous ennuyeriez pas un instant. 

— Gommentl reprít Valentine étonnée ^ il est done bien 
ezfraordinaire? 

Puis tout á coup, saisie d'une idee : 

— En efiét, je me rappelle... M. de Fontvenel et M. Nar- 
yanx m'ont souvent fait remarquer ce lorgnon comme une 
síngularíté dont ils voulaient pénétrer le mystére , et qui... 

— Yraiment? interrompit Edgar , inquiet. 

— Otti , reprít Valentine, nous avions méme formé le projet 
d'en eziger le sacrífíce , et de vous en donner un autre plus 
joli ; je ne me souviens plus trop des détails de ce grand com- 
plot, je sais seulement que j'en étais. 

— Si cela est ainsi, dit Edgar un peu troublé, il faut, pour 
d^ouer leur complot, que vous soyez du mien , et que vous 
me promettiez toute la discrétion que reclame un secret im- 
portant. 

— Oh! je vous jure d'étre discreto, s'écría Valentine en 
iroyant que M. de Lorville parlait sérieusement. 

— Je puis me fier á vous? reprít-il en hésitant encoré. 

— Je pournds m'oflenser de cette question , mais j*aime 
Bíeoz repondré tout simplement , oui. 

— - Eh bien 1 dit Edgar, aiqourd'hui que nos intéréts sontlee 



tai 1.1 i.e««iioii« 

inteMS, U OBI Iw^ps de fooft révélep la SMNl q^ 
quera touie na oonáuita* 

<rr- Pitee, fepf it avee úi^aiieBae Valentíne, qoi, enienáua 
d^ l^usieiire wiiirea eatrar deas la eour d^ Vk^M^ pié- 
iroyait qu'Bdgar n'auraitpas le temps d'achever SttivéÁ; n 
yi9R&... diteetoioí.... 

T— n esl déjá liopiBrd pour veus es¡iliq))^r eette ixutt>v«iUo, 
táAez qu-en ne la raowqve lAa, e^fiortai^ cafibe» bkn vtín 
étonnement, lorsque... 

9(igar n^n put diré dav«|tage; en fuwpnoa laadave de 
Fontvenel , son fíls et sa filie ; ei Valenftioe aé Uia de ^nriinr 
le ta^ea da^s ea eeíataupe, se r^a^waot 4'i»ii bm r¿pMuve 
dé9 q^elle le pouprait sana paraltre eitroordipam* 

Madane 4e Qaíraiige tacbaoft f^ pluaienr^ petaanea 
étaient déjá róimieB daña acm eakm» a*y leodit anaaitAl^ alia 
étail p^ , n'aiiñant pokft mía de reoie, eeiilre ei» Mdmaira, 
non pas par oubli, car elle avait pensé á n'eo paa iMlte* 
L'air triste d'une femme seasábleBiaBl éq^a hii paraíanit 
inéispenaal^ oe jenr4i. 

VeJantíne aurait bien voulii eaiayar en la tegaeda»! k kiai 
gnon qui la préoeeupail; si vivspant; maiail «^ aml ppa 
encoré assez de monde dan^ U^ salón, pmif fa'un éa aaa bumi- 
vomeats passát inaparQu. D'aiUaiirs, ebaein luí garlail, a'oo- 
ciq>ait d'elle, al kuraqu^oa esl eoi^mtoip Tobjai da l/^aam»- 
lien de tona, on est mal plaeó piaír abs^rsor. 

Les membres des deux famiUefl a|^mi^ á en fa M uteo la lea^uM 
dii eeptrsl arriy^r^nl. Madama de |f entberl, qui ^Mnaü pai» la 
premiére ibis cbes madamd de CtaiFaiígQy fiíjt xe^aa pat ai)^ 
avee une politesaa emprasaíe, düBcSeá aoneiberaiMa Vm da 
langueur affectueose qu'elle avait combiné pour toute lasmaiSf 

-7- le veaa ai feü Is^ejí de la peine Tanlfe jaur , xm abére 
Yalentiner dit madaasa de Heatbarl á aa lutnM nUN^ mmffi 
Tai fait eapeés, al e^'esl toen e^ae; tfaMlewra Bd|wd a été 
si benreux du cbagm qua ja ynus ai eansé, qm soqs aaa le 
pardonnerez, n'est^» pas9 

fioama ValenliBa s^Bpfélail áfépoBdea, madeuM daClai- 



raofe ytnt leur |;)ar|er, ^ 4ds lori 1^3yn#<i» ^ m<ima de 
Champlóry commen^ : 1^ q^ntít^i ^q í^fís^ mmmmfm 
q«e sa J)ene-aiére p9uyft}t (iir« t^j^ p^pij^ ()« ^ fmnioeilpouT 
l'embarrasser, était un véríta^te prQl>l^ ; J^ U^ ^*m^^mt 
mojns (|ue Cj^ pnanq^e slI^^o]]^ d^ ^ct , 4q im SQ^ dfflWi une 
personne (jue nul s^ntiment n'eBli^tQ^U i ^ qu) f v^U Thabir 
tude de cboisir toujours cq gu*il y ^ de pftieq^ i dif ^ ca) i fom; 
m ne concev^it point commei^t, étaií)t parY,(^)j§ Á f-'awiéfir 
les vertus les plus difficil^s ^ pfjjtiquer, 0)é »*wíút pii Atteisdre 
á cette gualitó ; c'e^t que le Í>o^ gp?)); ^t pow mH 4iw h 
pudeur ^e Tesprit : voiíá p9Wrq[VQÍ ij nfi ^^X f 'íiV^Uof »i »*ím^ 
quérir. 

— Seriez-vous spufraptq? di^^O^^lto «lA4we ite fmAyfMi 
k madame de ClairaiigQ, qyji par^^t att^fi4Tj» g^tt» quMioii. 

— Üñ ¿Qur, >)i»¡p0 celui-pí ^ \m9m í» ftíwW© pour 
ious I répopdíi-ell^ ^ feigj^t ^ r^iwefp m^ imAm W'rile 
ñ'éproüvajt pa§. Je ^^ puf^ q^ feire 4 Vld^ da pM^ sépar er 
de l^alentme. U pf §i^éf ^ fpi§ fp^ |e T^ mrí4e , jW bíw 
souffert ; mais j'éprouve encere plus de t^islke^f^ MttPPVd'bui. 
Depuis ja mqrt j}e sp» mn ? «Up »'P^ ^té r^Wi *ti'««>é- 
rais íá g^d^r pré^ ie mpi piíf^ lo«^i^ps^ 

Valentiiie a^i^tpt (p^ibi^ Ip fK>HYg»iF <te sf» prmw »•' 
ríage était ri4icul§ á r^ppej^jr m); ^. fPO^Pti fel^Vt lona flM 
•ffórts p9ur l^terroiiapirQ i^e élé^i^ ^ DP^r9itam«9l eom- 
mencée | m^ ü ^'^t^i^ pi|s &cy§ ^'gf r^ter m^afloe dp Pai* 
range lor§fp'eJ)s ^{ ia¿cé§ 4^ ut ^fHiHmimt ípj'ejte eroyaü 
convenabíe; et le paralléle entre l^i 4evi» mmages tme feii 

P9r ^ gi^tiPif .a»W%^ I Y9ti»^ ^^rwyatt alo» trnuí 

et f^ípterw (í'vm vff»^ft fW » ?fl»»ró* towaiiaflwaBt, 

M- de jl^inriJJ!íp4<#toFéWW5§W 

ep e^i glfíé, ejt mtt ^ á <:pt(« flon^Pflatiw m ú mu é fi^t k 

Ufadas fip Ci^f aQg§ ^ le Q^^§ étiit mwi' 

— llestyi, líil^f, IP IRl^Km» li paito * MO üowid 



m II LORGNOIf. 

Álorg on passa daos le salón voisin , et chacun prit place 
golennellement poor écouter la- lecture du contrat. 

Au moment oü le notaire commenQait á lire, rarrivée pom- 
feuse d'une párente vint Tinterrompre. 

C'était une nouyelle mariée, éclatante d'or et de pierreríes; 
H. de Lorville, que rapparition de cette femme devait émou- 
voir dans une telle circonstance, ne la reconnut point. U ne 
ponvait deviner sous cette nuée de plumes blanches, á travers 
ees blondos étagées, sous ees lourdes parures , cette jeune et 
belle personne dont la mise si simple avait naguére séduit ses 
yeux ; enfin 11 ne pouvait reconnattre sous ce costume de grand- 
mére la sylphide mademoiselle d'Armilly. Póurtant c'était bien 
elle ; mais elle était tombée dans le tort commun aux nouvelles 
mariées, qui, dans leur empressementde porter lesparuresinter> 
ditesaux jeunespersonnes,8'afifiiblent comme de vieilles fenunes. 

Mademoiselle d'Ármilly ayant épousé un cousin de madame 
de Champléry, n'avait été invitée que pour signer le contrat 
de mariage; et 11 était évldent qu'elle avait háté son arrívée 
pour en entendre la lecture. 

Cette curiosité de parents soup^nneux ne surprit point 
M. de Lorville ; nul sentiment intéressé , nul étroit calcul ne 
pouvait rétonner de la part de cette jeune nymphe si langou- 
reuse dont il connaissait les sordides faiblesses. Malgré sa dis- 
áimulation, la premiére rivale de Valentino ne pouvait cacher 
eoa dépit ; 11 per^it á travers ses compliments et ses éloges 
oífensants, qui semblaient menacer le bonheur pour lequel 
elle exprímait tant de voeux. 

Valentino n'avait jamáis aimó mademoiselle d'Ármilly , 
peut-étre bien parce que madame de Glairange la citait tou- 
íours comme le modele des jounes personnes, en exagérant 
\& douceur et sa modestie ; aussi, par un instinct conservateur 
de ses illusions, Valentino, qui ne voulait point lenter Téprenve 
du lorgnon magique sur sa chére Stéphanie, en fit-elle Tossai 
sans crainte sur sa nouvelle cousino , dont la parare brillante 
et á refTot motivait assez une attention particuliére. 

Le notaire continua la lecture , et chacun écoutant avw 



LI LOBGlfOIl tt» 

racueillement les diíférentes dauses du contrat, Yalentíne 
jugea que le moment était favorable. Mademoiselle d'Anmlly 
prétaitune si grande attentíon á cette lecture qu'on pouvait la 
lorgner longtemps avant qu*elle s'en aper<^t. 

Tout á coup Yalentíne ád yit &ire un mouvement de sur- 
príse á un certain artíde du contrat qii'elle-mdme n'avait point 
écouté. EUe saisit le lorgnon et se mit á la rpgarder. 

D'aix>rd Valentino resta un moment stupéfaite et comme 
épouvantée de cette merveflle. Quoique M. de Lorville Teüt 
prévenue et qu'elle lui eút promis de ne donner aucun signe 
d'étonnement, il lui ñit impossible de cacher sa surpríse, elle 
porta subitement la main á ses yeux , comme une personne 
qui croit rever; et chacun la voyant ainsi émue imagina 
qu'elle essuyait des larmes d'attendrissement et de reconnais- 
sance, touchée des sacrifíces que M. de Lorville faisait en 
8a faveur, et que cet acte lui apprenait; mais Yalentme ne 
savait ríen de tout cela, et le talismán que venait de lui confier 
Edgar Toccupait bien plus que la fortune qu'il luí assurait. 
Elle n'apprít méme cette clause du contrat que par la pensée 
de sa cousine qui se disait : « II lui reconnaít cinq cent mille 
francs ! il est bien généreux ! si j'avais su cela... » Puis atta- 
chant sur son mari un regard plein de tendresse qui semblait 
diré : Je vous aime, elle pensait : « Jen'aurals pas été réduite 
á épouser cet homme si laid, pour si peul » 

11 y avait un contraste si comique entre ce regard tendré , et 
cette réñexion pleine de dégoút , que malgró la solennité d'un 
tel moment, Yalentíne se prít á ríre... Un coup d'oeil de M. de 
Lorville la ramena au séríeux convenable; alors elle essaya de 
se rappeler toute la conduite d'Edgar, et de se Texpliquer par 
ce talismán dont elle était confidente. 

A la place de Yalentíne, une autre femme aurait frémi de 
cette découverte, et aurait bien vite cherché dans samémoirOf 
•i , depuis qu'elle connaissait M. de Lorville , elle n'avait eu 
aucune pensée qu'elle eút désiré lui cacher; mais, madama de 
Champléry savait trop combien elle gagnait á étre devinée 
pour avoir ríen á craindre du passé. 



It LCfKtftfOlt. 

'^CéBt pour «elá <{u*fl iff a aftnM, (léVisalt elte ; té Ittgfith 
«índite mroif été ÜivéMé pdút UUe rábit inon eái^ctéri», tíHk 
mtn wmñt m&A , qui «ti déií ñtíéHM ái visibiék et qtít ñd d!^ 
mulé jamáis que Iñté bbD% Béiftilftétttá. 

Puü eüé m píMñ eh tioi^écmeá Étir rhiátólrb dé <^tte 
Dünr^Ud, ét M fie fot «(ifftp^ tm ééHáfki témps ^lí^etlé áb 
sentit aflsflÉ ^Mttto ^ dOñ müftlé t)óúi^ ^ááy$r idíé ^bó^de 
é|if9ii?e* 

Mad«ai« áe (Slai^í)^, (ilacéé érá liicé d*éTlé ^ ftyfttt íes ye^rx 
Inittiés, Itt iété ltíi^«teií&tneíit ptñi^jhéé, le t¡írtí áppüyé mol^ 
tomem flttf l^cOttsáá (f ún éanapé , él etté páráiásált déddée i 
reMr miiík(he tempá dáíÉ cétté áttitude ¿omíñáñdée par te 
fliAmifiblié. Téléftftoe pMtá dé e^ mométiit póur braquer le 

-^ Oied , e'é^ biéh coímúé cétá, se dlsait madamé de dai- 
ringé, qod seftdt aujot^litít lá méfé dé f sSentíbef Áinsí 
ftiadtldAfii^ ytm póttítaii se diré en éfaidiant un r&le nou- 
veau , t c'ébt bieh cbthmé cela (pie mádeinoiselíé Contat fau^ 

Malgré lé trUté touvénti' que cette peñsée réveillait ámi 
ritíie de Válenífüe, éllé eú seurit dédaignébsement, el pour S9 
díMMre, Me fita sés^eút Sttr madame de itonibert, doni 

r«# tíiécohteñoü lá ptécccúbait. 

— Je ne sais vraitíieát , pensait-eñe , ce qu*a iTalentíne ce 
¿bir; Míe té hH que riré de lá xñaniére la plus inconvenante. 

Oétté te^n rehdlt mad^iñe de Ghampléry a eÚe-méme; elle 
i^ob^ aú plaidir d'étudler aina ses amis , et elle redevin^ 
ausditdt gk*aVe et triste, comme il con^enait de Tétre pendaot 
cette ledure solennelle. 

Cependant cette lecture se termina; chacua vint á son tour 
Á^€t lé ctíñttiA de mariage, et les conversations s*engágérent. 
Cette softéé tant redoútée, Valentine la trouyaH fort amusante; 
ded 4^*oti la laissaít seüle tm instant, elle se mettaft á lorgner» 
r<m comprend Flntérét et le plaisir qu^elle y trQuvait. 

Led princípatiüs membree de la famdle ayant signé, vlnt le 
lour de M. de Fdbtvenel. Taléhtiíne remarqua que la plumé 



Iil IfOMNOV. tat 

penftfo l'tout pit^ondómeol ) « Du oMragD ^ te dinil**tt|' eQe 
Be m*a jamáis aíméi^t neaaii paH tembiett j<l k regreitA^ le 
nedeiapastoB trütei aumami aeraai kaorena:!» 

Tooohée de ce Mble aaolíiMDt, atte a^ápprooha de tai, et lui 
jondiatiaipaiiit 

— YoQa aerea ioiqouii Qótré rneütour aiaai , diM|e de ee 
toa tfeetaeux cpii «stérít toutaa laableanrea; M^ den^trenel 
lui baisa la maÉi a?ee recennaíaaanse, loache de veir qvfeMe 
Tayait comprís» H eat ai deas d*4lre ainaté daña um g iaa É c 
éBiptíeB{ttreelleipti lacauael 

Afféé 11. de FeütYenel y w jeuBé faomme que M. deiorvilie 
venait de présenter i Vaientíne) e'approoha de la table |KMr 
«ipmrie'étoltea ttéme puMiciate ^'Bdgar ataít rencontré 
dans Ja naiaea de ia rve ds Baai ei aTee leqoel fl a'était Mé 
depalamlHaeiMBi. iiedasM de Clnlapléiy, frajppée de H pbT- 
sionomie spirítueile du jeune ócrívain, le lorgna pendan! ftt- il 

«— Pa«n« Aagtftnel Mtre inaria^ eai bieto ínoeHaM, pm- 



Peal flédanl la pluoM é un áetre, ii a'ékngna m ee diíant : 

•^ Qae tottttt dea taunaa aont graníeaseal la dacfaease 
de ***^ eat raTOsante ; Asigeliae eat joiie^ naia ella ft'a pea 
aaMa lesnuirai catle aieanoB de maaiérea dM ferikflim ie 9ri^ 
ie(mde..k te léíM de ee mátín n'fi iaót liien 4e 4a peine , lAle 
pleupi ftirtt et jtfbf U«. pavhre enteit U«. lAaia it*iBapiine, je ae 
dois plus lui écríre, son pére s'opposant á cette unioav.i ee 
iMftil naaqner á l'Mmúévttnis et d'aileara, c'est une Mfe ¿ 
mm l|e ifiiede yeeloir ee nunUt.^^; danaqoalre ana, ai amé 
«ind ovnrace a da taCoée^ je eerai ae eonsett d'fital, et je 
jf^orm cbeieír* 

•^ V<M QP jéensaheaMee qm ne ■mque pae d^mMtiMí) 
penaa Yalentiaé^ Air \ e'fl ps^uédaft oft Mman.». 

Peadem oé teaapé, Ed^ío* ee plaiaait á ceMeniptef féieoM^ 
Mil dé madaan de Chaiaplérf, á eh«itíé mmyelie 4baerf«¿ 
tioQ que le lorgnon lui fourniBaill> «I Wtt^ü dé Ufém m 



Lt LORGNOH. 

qa^elleemployait pour regarder sans étre vue. Toutefois 
U éproayait un sentíment omñis de dépit , ü en voiüait á 
Yalentine de Toubli qu'elle semblait &ire de lui, et il se 
demandait pourquoi elle ne cherchait pas á deviner sa pensée. 

— Parce qae je la sais, dit^lle en passant rapidement 
devant lui, et M. de Lorville ñit saisí á son toiir d'entendre 
•insi repondré á une idee qu'il n'avait pas exprímée. 

— Ifille compliments, mille comptiments , cher Edgar, 
a'écrie alors une Toix bien connue de Yalentine ; recevez toas 
mes voBux sinceres , ah 1 bien sinceres , on n'en doute pas. Ge 
n'est pas Frédéric Narvauz qui ajamáis trompé personne ( sea 
amis du moins), car pour les femines, je n*en répondrais fias, 
je ne me £ads pas meílieur que je ne suis. 

— Des YOBux aussi sinceres sont sürs <f étre bien accueiDú, 
répondit M. de Lorville d'un ton railleur. Groyez que j*eii 
suis penetró, allez, mon cher, je vous doís plus que vous ne 
pensez. 

— Vous Tentendez, dit M. Narvaux á une personne avec 
laqueUe il venait d'arríver ; puís il se mit á causer avec elle 
d'un air de confidence qui excita la curiosité de Valentine ; 
elle préta Torellle et entendit M. Narvaux diré á voix basse : 

— Sans moi, ce mariagA était manqué ; Edgar était partí 
subitement, il ne voulait plus en entendre parler; j*ai coura 
aprés lui , je lui ai &it sentir que les choses étaient trop avan- 
cées, qu'il ne pouvait rompre, j*ai parlé du désespoir de la 
pauvre madame de Ghampléry ; enfín j'ai tant foit qu'il répooae 
aujourd'hui. 

Valentine, ignorant á quel point M. Narvaux était habile 
dans Tart de mentir, crutqu'en effet on i*avaitcalomniée prés 
d'Edgar; et que sans le talismán qui lui avait permis de Ure 
dans son coBur, il aurait peut^tre cessé de Taimer; alors elle 
aut bon gré ¿ M. Narvaux d'avoir cherché á la justifíer, et ae 
aftit á le lorgner, ne doutant pas que des penseos dont l'eave- 
loppe était si grossiére, ne gagnassent á étre pénétrées. Sqq 
regard tomba sur lui du moment oü, se vantantd'étrela 
da ion mariagOi ü peosail cala : 



IiB LORGHON. Itt 

— Haudit maríage 1 j'ai fait tout ce que j'ai pu pour i'em- 
pédier, neis.... 

Gette fois, Yálentíne ñit si surprise, si épouvantée d*un tel 
esoéB de fausseté, qu'elle chercha des yeux Edgar» pour trou- 
▼er, dans le ccéar oü elle était aimée, un refuge centre tant de 
malioe ; puis , comme haánée par le mal et la curiosité qu'il 
mspire, elle lorgna une seconde fois M. Narvaux : 

— Que Yoia-je, pensait-il , le lorgnon d*Edgar dans les mains 
de sa prétendue 1 il y a lá quelque mystére.. . si je pouvais lui 
dérober un moment ce lorgnon... oui, je veux savoir á quoí 
m'en teñir. 

Valentine tressaiUit; elle comprit alors tout le danger d*un 
pareil taliscuan dans les mains d*un homme méchant , et elle 
appréda plus que jamáis la noblesse du caractére de M. de 
Lorville, en se rappelant sa conduite depuis qu'íl en était pos- 
sesseur. Áh 1 combien cette idee le lui rendait cher ! Dominée 
par les doux sentiments que cette reflexión faisait naltre , 
Valentine répondit á peine aux compliments , aux adieux des 
parents et des amis qui se retiraient. 

Quand tout le monde fut partí , Edgar lui demanda la cause 
de sa profonde reverle. 

— Je pensáis á ce talismán , répondit^Ue, au noble usage 
que Yous en avez fait. 

— Je n'ai done pas eu tort de yous foire cette confídence, dit 
Edgar. 

— -Au contraire, comment ne pas vous auner davantage, en 
songeant que cette pénétration surnaturelle ne vous a serví 
qii*á deviner ma tendresse et le malheur de votre ami; que ce 
pouvoir si redoutable vous ne l'avez employé qu*á deux 
actions généreusesl 

— Puisque ce talismán me fidt aimer, gardez-le, je n'en ai 
plus besoin ; la pensée des indifférents commence á m*ennuyer, 
la vótre, vous me la direz. 

— Je l'accepte , dit Valentine avec tendresse, maís je vous 
le rendrai si jamáis vous doutez de moi. 

M* ét madame de Lorville sont encoré possesseurs ó» c^ 

8 



Iti LB LORGHON. 

lorgnon; lis le cachent avec Boin auktnéchanU et tus ambi- 
tíeax; prádenee inutíle, ee taUsnun i«rail «na polMMM» iians 
leurs mains ; car il fout avoir Tesprít libre et le coMW piv |iilf 
Jttgerle monde tal qu'il eat; il fistol ft^veítMi ádáeinarf^ur 
regarder lane iUualOBi fien á cadMr poiir ohaenwc satis tA 
TelBance. 



flR DU |.0RG?rD1«. 



LA CANNE 



DE 



M. DE BALZAC 



PRÉFACB 



n y arait dans oe román... 

— Mais ce n'est pas un román. 

— Dans cet omrrage... 

— Mais ce n'est pas nn oayrage. 

— Bans ce livre... 

— C'est encoré moins nn livre . 

— Dans ees pages enfin... il y avait on chapitre assez piq[nant 
intituló: 

LB C0N8EIL DBS MINI8TRB8. 

On a dit á l'antenr : 

— Preñez garde^ on fera des applications , on reconnaltra de 
personnages; ne publiez pas ce cbapitre. 

Et l'Áutenr docile a retranchó le chapitre. 

II y en arait nn antre intitulé : 

UH bAyb d'amour. 

G'étatt ime scéne d'amour assez tendré , eomme dolt Tétre un 
leéne de passion dans un i ornan. 

8, 



PRÉFÁGI. 

On a dit él rantenr : 

m 

— II n^est pas oonvenable pour vons de pnblier un une oú 1» 
passion jone un n grand xóle; ce chapitre n'esí pas néoessaire^ 
siipprimei-4e. 

Et rAnteor timide a retranché oe second chapitre. 

n y a^ait encoré daña oes pages denx pitees de ymn. 

L'nne était nne satíie. 

Uantre une élágie. 

On a tromró la satiie trop moldante. 

On a tronyó Télégie trop triste, trep intime. 

UAntenr les a saciiflées... mais fl est restó a^ec oette oon¥)o- 
tion : Q^ine femme qoi Yit dans le monde ne doit pas óciiie, 
piii8(|n'on ne hii permet de poblier ut llive qe.'ftafaait qoll est 
parf aitement insignifant 

Heuensemeat celni-ci oontient nne lettre de p|U de GUtsm- 
briand,— nnbillet de Bórangsr, — des vers de Lamartine^— U 
a ponr patrón M. de Balzac : tont cela peiit bien Ini serv^ ds 
piécM justi/teaiives. 



9* 



m. DE BALZAC 



"•1 — ^ ... -t ■_ ■ . - ■ .., ^ ^ 



pereoflfi^M crtml, «■ fléau qiitf fiefMliiiCi Ii'éfit9; to iéitij t 

— etenoor» É^ésMt <pi» d^ttaa ftie c igíilm i Metí ttiMIIftief,-^ 
n*iiiiporfe, cTest un fléau, une fátalité qui yous poursuil Wt^ 
jonrs, á tóate heure deiioM tf», tMb obáttM á IMtedtOfeé^ 
hm pÉ9 tn diMIfedtt <|^ ^6ii9 MMontrM ^^ l^Mf viétt yioSt 
CTest un obstacle que youb portez avec vous, tltt Bdtfhéilf ridi-* 
obIo« 4^6 Im iiUliMi ittfient ;- tffté ftttMíf dCIB ^ttt 4^i 

amplement — un don de la nature qui fait de VOUft ttti Krtí 
dSM i» sodMié. Bufti, M ttaflie^, «» <iaiig«r, ecf fliati , «et 
obMaciéi €0 fMIclile, <fé0L*¿ -^ Oflgéons \s¡¡Aé iftfoA Éé éM6St 
pü -¿ et cepenéMI, <tlittid teu9 le Mnret, i^íSé dlM : GTttst 

anrantage, vona direz : Je ne Tenvie phia. Ge malheur doB6; 
«reaile mallMiir d'étie baiv* 



lid LA CANIII 

>iiiarqutt bien ici la différence du genre. Nous disont : 

U BONHBDR d'ÉTBB BBLLB. 
IM HALHBUl d'^TEB BKÁÜ. 

Nons ráUoDB montrer toút á llieun. 

Qaelqa'un a dit quelque part : Qoelle est la chose désa- 
gréable que tout le mondo désire?... Ce quelqu*aii s'est ré- 
pondu á lui-méme : G*est la vieillbssb. Nous disons, nous : 
Qael eatlefléau que chacun envíe? — et nous nous repon- 
dons i noas-mémes : Cest la brauté. Mais par la beauté 
nous entendons la vérítable beauté, la beauté parfaite, la 
beauté antique, la beauté funeste. Ge qu*on appelle un bel 
bomme n*est pas un homme beau. Le premier échappe á la 
fatalité; il a mille conditions de bonheur. D*abord, il est pres- 
que toujours béte et content de lui; ensuite, on a creé des 
états exprés pour sa beauté. Étre bel bomme est un métier. 

Le bel homme proprement dit peut étre heureuz — oomme 
chasseur, avec un uniforme vert et un plumet sur la tete. 

n peut étre heureux — comme maitre d'armes, et trouver 
mille jouissances inefables d'orgueil dans la noblesse de ses 
poses. 

U peut étre hearenx — comme coiffeur . 

11 peut étre heureux — comme tambour-major. Oh ! alors, 
ü est fort heureux. 

11 peut encoré étre heureux — comme general de Pempire 
au théátre de Franconi, et représenter le roi Joachim Murat 
tvec délioes. 

II peut étre enfín heureux— ocmune modele dans les ate- 
líers les plus célebres, prendre sa part des succés que nos 
grands maitres lui doivent, et légitimer, pour ainsi diré, las 
dons qu'il a re^ de la naUíre en le^ oonsacrapt aux beaux- 



DB M. DI BAtZAG. 141 

Le bel homme peut supporter la vie, le bel homme peut 
rever le bonheur. 

Mais rhomme beau, rbomme AntinoUs, rAmour grec, 
lliomme ideal, rhomme au front pur, auz lignes corréeles, au 
profíl antique, lliomme jeone et parfaitement beau, angéli- 
quement beaa, fatalement beaa, doit trainer sur la terre une 
existence miserable, entre les peres prudents, les maris épou- 
yantes qui le proscrivent; et, ce qui est bien plus terrible 
encoré, les nobles et vieiíles Anglaises qui courent aprés lui. 

Car, c'est une vérité incontestable et malheureuse — un 
jeune homme trés-beau n'est pas toujours séduisant, et il est 
toujours compromettant. 

Peut-étre, dans un pays moins dvilisé que le nótre, la 
beauté est-elle une puissance ; mais ici, mais á Paris, oú les 
avantages sont de convention, une beauté réelle est inappré- 
ciée ; elle n'est pas en harmonio avec nos usages : c'est une 
splendeur qui fait trop d'effet, un avantage qui cause trop 
d'embarras ; les beaux hommes ont passé de mode avec les 
tableaux d'histoire. 

Nos appartements n'admettent plus que des tableaux de 
chevalet. 

Nos femmes ne révent plus que des amours de pages, et, de 
nos jours, la gentillesse a prís le pas sur la beauté. 

Malheur done á l'homme beau 1 

Or, il était une fois un jeune homme trés-beau, qui était 
triste, fl n'était nuUement fíer de sa beauté, et par malheur il 
avait assez d'esprit pour en sentir tout le danger. Quoique 
bien jeune, il avait déjá beaucoup réfléchi. 11 connaissait le 
monde; il l'avait jugé avec sagesse, etil éprouvaitce qu'ó- 
prouve tout homme qui connalt le monde : un amer dégoút, 
un proTond découragement. Dans l'áge múr, cela s'appelle 
repos, retour au port, douce philosophie; mais á vingt ans> 
lorsque la vie commence, savoir oú l'on va, c'est affreux ! 

Qu'importe au voyageur qui touche au terme de la route, 
que des voleurs le dépouillent au moment d'arríver? que lui 
importe', son bagage était inutile, sa bourse était épuisée, son 



U% Ik GANIIE 

manteau était troué, ses provisions touchaient á leur fin. CeUe 
perte est lógére, il en nt. D*aUleur»on Tattend á sa deméure, 
et le volase est (enniné. Sfais malheur á celui qu'on déppuiU» 
au mílieu ae la route^ qui sé voit a^s secoivg, sana manieau. 
sans b&ton» sans arseñt, qbligé de púursuivr^ sa ccMirso ! 5h| 
ceiui-iá est triste; it se décotirage< ij s'arréte, ii oubti^ lo tüt 
du voyagd, ct si \% Pr^videoce p.e vient pas k son aide, |l se 
laissera móurir de faim diaas xa^ de» (o$séa du Ohemm. 

II y a des jeunea gpns 4e vmgjLsu;]^ pi pntla goutte, íl y^en 
9 d'ftu^re^ qui oat d^ l'^périencei; cev^-lá sont íes plus mal- 
heureuz. 

D*o4k venaiV don« # oa ¡%vm t^onm^ ce^^ ^éva(ittn dar ía 
pensée, eelte M^istease de Tesprit? tout cels^ Iq^ venaü de f^i 
beauté. L'espril ¥eni? de la beauté! ahí cela ^st nouveaal — 
Pourtant cela est juste. Tout ca qui nous iscle noua |ran<Mli 
la beauté sublime es^ upci aupénorité comm» une íHMve, ^ 
toute supérioritó est un exil. 

Je vous le dis, ce pauvre jeune homme ae tro«v9¿t isolé 
parce qu'il étaili tr^ bea»; il m^ «eaUít triste parca qu1l était 
isolé; et, par degrés, il devint un homme spirítuel et disUih- 
gi|é parco qv^'il aviiit été triste et mécouiu. La douleur est la 
culture de r^fQ^i c'est elle qui la fertilise; ui^ cceur arroaé 4» 
laraies est fécond. Un chagrín gépéreux est VoviH pui^aaot; ii 
doime au génja la pat¡eiK»i a 1^ faiblesse le couraga, á la jea- 
nesse la raison; il peut au^i doanerr daofi aa mninficencar i 
un bel hooune de Vesprit. 

II 

II est encoré lu^e infortuna dont personñe he ^rt^» éi qoi 
cependant uá laisse pas que dé niure dañs le ínonde : d^eol 
d'étre aíufalé pour tou^ aa vié 4V PW 4é ^tiiña. j/^ 
ientieui* 



S^ P^^9 ^^^v^ QÍpciejr i ^eini-:sp)dd i^t Yfllt9ÍFÍ^ d# pr^ 
nuére foro0, luí avait doimé C9 b^u n^ipi ^9 llicmAtur di) 
son Dieu, et Tanique regret de cet homme i^^ i§ il'j^Yoir ^% 

T4litfMw QffifffiHiT) i»9*t«P i ia fei9 iiQ üom de liasédia at 
W ?m» mu d« ifiviMiQ» 0t á9 pliM étr# fak^Mumaon boros 
da unanl 

S«coilH9a«d|P ám» i B» binqiiiar* i «n Aotlirt , ji un dial 
dfi Iwaftu 4*110 nimaMra «¡oaiccñiiiia, im moaaíaur qni a 'ap* 
paUK TmcrAda IVNrimoiat aiiimaatbáaQCfimm^iin inga; ja 
vnng dtnmida im déii m Mía eal raianwiabiÉ. 

— Noas n'aYona que faire de ce bellátre iníúui de aa par^ 
saout, ^mpt aei bappétaa gasa; aar las Fungia oootra la 
basiit^ §t VtiégfUM aoBi aiisat farta aglnlaiiaBl que iea pié^» 
jagia MiUv la nohlaaaa, aft rfaMooia d'asprit aa Toit fiíraé de 
oaa joura i piwidre, poor ttdier aaa av«itaga«, tontea la» 
peines qa'tt prenait autrefois pour lea fura iraloir- 

fi TanoMa await eu de la i>rtiina, il na aa aerait point 
qtarfa da aaii maihaiir. Toiit aat pemia á Flioauíe liche. 
Buaplé d'étra iddia, <ni liii paideqn^ toat. liáis pour calui 
qaí ^t kina aa fatuaa InÍHaiéma, de certaisa rkBciiia$ aont 
das lu^hfiíira. CopaMBt paiaaader á im banaia malpropra, 
«d fttt, 4|BÍ aat ahwMW, cÍhI a da» loMltaa blattaaaC dea daBta 
noires, qa'iin jeune homme beaa comme ApolIoBi qui a*ap- 
palk Taaoréde, a'epl paa» fil> un impartkiant, loiMaa &, 
aa nikr^fian at na paaaai»mif -^ Bt aomaaant atora Mra te- 
tsaaipMaad OBaat {Maní onuna ApoBoB at ^'on a affaiaa toute 
aa vía i 41a» boauMa nial paopaaa, nial Éto, qid aoMt ehaoves, 
qai ani daa hiaaltaa blaaaa et daa daata aoiraa, ai, de plua «i- 
core, toates sortea de prévanlioaa oontpe voost 

fia iffffivant 4 taris, XeoMVéda tvidt remia ImHnéme ches le 
paNíer de If . Mfotna om lottre de recommandatkm qa'oii lai 
«vait éo—do igtii de ee iMie basqaier; il avait Jofnt & oette 
laitaa «a aarla d# idaüai aur laqaaHa dlait wm adrtaia* 



lU LA GAllllB 

Le lendemain, M. Nantua lui avait écrít de sa mam un billet 

fort aioiable, par lequel il i'engageait á passer chez lui dans la 
joomée. Les offres de service les plus obligeantes íaisaient de 
ce billet un gage de bonheur ; étre prot^ par M. Mantua, 
c*était déjá un succés. 

Tout adiait bien. Tancréde, rayonnant d*espérance, alia 
prendre un bain, se fít couper les cheveux, mit son plus bel 
habit, et se dirigea vers la demeure de oelui qu*U ncmunait 
déjá son bienfaiteur. L'imprudent comptait sur sa bdle figure 
pour capter la bienveillance du banquier , non pas parce 
qu'elle était bello, mais parce qu'elle rappelait le charmant 
yisage de sa mere, et Tancréde savait que cette ressemblance 
no serait pas indiflérente á M. Nantua, ancien admirateur de 
madame Dorimont 

M. Nantua venait de recevoir une nouvelle des plus impor- 
tantes qui dérangeait toutes ses combinaisons, lorsque Tan- 
créde entra chez lui ; mais M. Nantua, comme tons les hommes 
qui font de grandes affaires, n*aimaít pas á paraítre afiáiré; 
car c*est une chose á remarquer : 

Les gens inútiles, qui ne font que de mechantes petites 
afiTaires, ont la prétention de n'avoir pas un moment á eux , 
lis s'ablment dans des paperasses innombrables, ils ne dor- 
moDt pas, ils dinent en poste, ils embrassent leur fenmie eo 
SMttant leurs gants, ils ne font leur barbe qu*une fois par se* 
maine ; enfin ils s'épuisent á paraitre oocupés, afln de se don- 
ner du crédit. 

Les hommes trés-occupés, au oontraire, ont la prétention 
d^étre toujours libres; ils font les grands seigneurs oisifs; ils 
se posent conune de petits Césars et dictent plusieurs lettres á 
la fois^ d*an air nonchalant et distrait, en prenant une tasse de 
thé ou de chocolat. Leur manió, c'est de ne pas savoir com- 
ment ils sont devenus millionnaires. 

Nous ne parlons pas de ceux dont racUvité est in&tigable, 
qui entreprennent plus d'afEadres qu'ils n*en peuvent suivre. 
Ceux-lá n'ont pas méme le temps d'avoir des prétentíons. 

L'homme dont il s'agit étalt da ceux qui ne yeulent point 



DS H. DE BALZAG. fliS 

r 

parattre occuiiés. It cherchaít avec beaucoup d'attention un 
papier, une note, un rapport, que sais-je? ü feuiUetait avec 
inquiétude les paperasses d*un cartón, mais ü ne voulait 
pointparaitre attacher á cette recherche trop d'importance, — 
il ne voulait pas non plus FinteiTompre un moment. Cela était 
diífícile, et voilá ce qu*if Jaisait. 

Ses yeux poursuivaient avec aviditó, parmi toutes ees écrí- 
tures diferentes, le nom, la date, le chiffire qu'ii voulait trou- 
ver, tandis que son oreille á demi attentive s'eflbr^ait de 
suivre la conversation. 

On annon^ M. Dorimcmt. 

— Faites eatrer. 

— -Yous étes ezact, dit le banquier au jeune homme saos 
lever la tete; fort bien, c'est bon- signe. J*ai dit onze heures : 
onzeheures viennentde sonner et vous voilá. C'est bien, j'aime 
resactítude. Dans les afTaires, Tezactitude est une vertu. 

— Je ne me serais pas pardonné de faire attendre une mi- 
nute un homme dont les instants doivent étre si prédeux, 
répondit le na'íf Tancréde qui croyait diré quelque chose d'a- 
^réable. Pas du tout, c*était deux fois une bétíse 

4* De suppoeer qu'un millionnaire aurait daigné Tattendre; 
1^ D*avouer á M. Nantuaqu'il le croyait toujours trés-occupé. 

— En vérité, mes moments ne sont pas plus précieux que • 
lesvdtres. Je ne fais jamáis ríen... Mais chaufTez-vous, je 
Vous príe, je suis á vous dans l'instant. 

Tancréde s'approche de la cheminée et garde le silence : 
^ Madame votre mere est-elle encoré á Blois? demanda 
M. Nantua en lisant toujours ses papiers. 

— Oui, Monsieur. 

— Vous savez Tangíais? 

— Oui, Monsieur. 

— Elle ne s*est pas remariée? Yeuve á vingt-six ans t ! 

— Non, Monsieur. 

— Et Tallemand? savez-vous un peu d*allemand? 

— Oui, Monsieur. Je sais un peu d'espagnol aussi, je le 
parle assez bien pour voyagjsr agréablement en Espagne, dit 

9 



tu tk GáHNB 

JB fttíé JCVIM MIMÉ9 4{n SfffBft S C[ttC^ polRt vM HOfllWlM w9^ 

geni ont abnsé d6 la Pénhisiile. 

— Ah! vous savez aussi Tespagaelt que tous étes savaiit) 
Yous B'avec pas élé éleré á Parid 9 

Taneréde ne put s'empécfaer de amurire de la aaTreté de 
cette épigramme. 

— Non, Monsieur, reprít-il, J'ai é^ áleré á Geséve. Je no 
8uis resté au coilége Heñri IV que de«x ana. 

— Qw\ age avez-irtmaf 

— Yíngtet anana. 

Le banquier leva les yeux á cea tiíats, et jeta sinr Taneréde 
un coup d*(S¡l rapide; mais Taneréde toúmait la iéte en ce 
moment, et Ton ne póutaft Yofr Éoa vlsa^. 

— Yoi» étes grand poar vot^ ftge, dil H. Nantna Gñ ñtíá, 
Pilis il pensa : 

—'Ha Tair ibrt distingue ce Jetme bomme, ü me plaH; 
é'ailleurs j'ai le désir d*obllger sa iiére.>.. Oh! i'aimable 
fémme Si f avais été riche á eetto épeque-lál... 

— Bfa bien! c*est convenu, díMl, demam vous viendreska 
.comme de la malson. Ahí vous savez Tespagnol? e'est biea, 
trés-bien; précisémentje croispouvoir vous employer... C*est 
trés-bien... Áb!... 8*écr¡a-t*il tout i coup en s'interrompant. 

Puis 11 garda le «lence, et se mlt á parcourir d*un cbü 
Inquiet lepapier qu'il venaitde trouver. 
Pendant ce temps, le jeune bomme se disait : 

— Je m'étonne que M. Nantua, si grand admirateor de ma 
mere, ne soit pas saisi de ma ressemblanoe avec elle. 

Taneréde, dans la modestie de son attítude, ne s'éCaH pas 
apergu que le banquier ne Tavait point eneore regardé. 

Enfín M. Nantua se leva ; sa figure élait radlease, il avait 
trouvé le renseignement qu'il voulait, ettotft ee qu*fl méditait 
d*accomplir se trouvaitpossible avec ce decument. 

L'espérance produit la bienveillance el la générosHé chez 
les nobles natures ; ü n^ a que les cGeurs envieuic et medio- 
cres qui se resserrent et se ferment á l'approefae du bonheur. 

Bf. NaÉtua retrouvanl i6«t á «eüp la ebance d*exéeuter im 



PB M. DS BAlZáC. 147 

sm<)p]9>j9tt q^'uD pbftapi^ mm9 »^Mj^ mi w wmi^^ 

dérangé, ^ ^e^t^it 4a^$ yo^ 4e Qi^s bPAfigS ^í^PQ^itíoPd de 
Tesprit oú Too aime á foire te bj^jx, qqa pA? pp^r te pl^lsir de 
f^re le bien en lui-mdmQ, vm^ pour biÍTp parbi^j:¿ \)ii l^tre 
la joie que l*oa ressent. O f)*^ p^ W ^ípmd beurpyi ^e 
JTon veut, c'ost yn ^prit popi^ql que l'oo ítW^i aft^ (gi^ sa 
dispQ§itioii s'harmomse av^ h Ddtr#* C'Qftt |w jcpnviyp g^e 
nom iovitoQs im baojipiQi; ^ui ^ys 09^ offerl^ w co^viv^ qsk» 

8oit plus joyeux. 

— Ha folf yptts nYj» ^ biStobaur, dit tf . I^joa^to» 9P s'ap- 
prochant de la cheminée, car Yoilá justement ^19 affair^.M 

U. Ndoipa 9*in)ermmpit t<»»tit coap; son regard res^ fíxé, 
Gomme par enchantement, sur le visage de Tancréde. Lq ¿^p- 
quier garda jggelgues QioiOQi>ti9 le «l$iiC9 ; jfODP^hSe^ ü (pon- 
taQiplait 900 jeuQi9 prati^. 

— Yoilá la ressemblance qui f^% soq ^ífe^ peoM Tfacfi^e, 
c'est bon ; si cet homme-}^ 109 pre^d i^ooi sm 9ile, jQ jsuis 

M. Nantua examinait tbujours Tancrdde, et miU^ pmiéis 

JfábQTi yu^fimiiQn de ice im^ jeiun^ Imim i» ch^jrma 
lyunme Tj^specl d'uo Iwo toJi^l^j csfí^f»r^ beauté, dAOS 
loul réclat de la jeunesse^ avait qudlqp» diogp de JiyioaíssaAt 

qui flattait les regards; puis cette ro^emUi^Dipe á frailante 
syí^ une &moi0 aimable m% üvaít ,eu pew d*aiAMar, ta»tes 
cea ig^r^^íoos parléreat d^^bord en fyimNt d9 Xencréde -^ la 
sature noble etpuissante euto^s drcgits «nuMMuen^j naia mt 
ia ráaotjjpn xl^ la aoeiété, el la^ cQna¡d¿FfttiQ09 nMmdaiofls 
^urent leur lour. 

— JUable ! pnaa )I. Nantua^ je ne i^ip: pua d*UB Adonis 
comme celui-a daña ma inaiaon^.. et w Sito» qni ^ déjiü 
lamaneBquei ai elle le ypyait... Abl bpn Mea J il ne me man- 
4Piera;t JÜU3 que cela; il ealpeu^ conupe w rat d'église, oe 

n'est pas le gendre qu'fl me faut ; saos compter que gi^ bMPX 
bommes-lá sont toiqours bétes et paresseuz. 



148 LA GAHHS 

— V0Q8 me voyez stapéfáit, dit-il tout haut et pour ezpli- 
quer ce long BÜence; je ne puis me lasser de veas regarder, 
tant YOtre ressemblance avec votre mere me frappe. 

— On m*a souvent dit cela, répondit Tancréde. 

Et soudain ü se sentit attrísté; sa confiance s'évanoaissait, 
et il ne pcuvait se rendre compte da motif qui la lui dtait. 

Le fait est que M. Nantua n*avait pas mis, en pronon^nt 
ees mots, rinflexion qu*il aurait dú y mettre. Son accent était 
froid, son maintien embarrassé, en6n tout en lui trahissait le 
cbangement subit qui g*était operé dans ses projets á Tégard 
de son prot^é. 

— Déjá onze heures et demie ! s'écria M. Nantua en regar- 
dant la péndulo. 

-* Je vous laisse, dit Tancréde se dirígeant aussitót yers la 
porte. 
Alors il s'arréta indécis, car il n'osait plus diré : 

— J'aurai Thonneur de venir prendre vos ordres demain. 
M. Nantua devina sa pensée. 

— A demain, dit-il, á dix heures... 

Mais ees móts étaient mal dits; on sentait que c'était un 
mensonge. 

Tancréde s*éloigna découragé; pourquoi? n n*en savait 
ríen; mais il pressentait, il devinait que la protection du ríche 
banquier ne lui était plus acquise, qu'ü ne ferait point partie 
de sa maison, et qu'il fallait, malgré sa bienveillance, toumer 
ses idees d'un autre cóté. 

'Et le soúr du méme jour, Tancréde regut de M. Nantua nne 
lettre infíniment polio et grádense, dans laquelle M. Nantua 
exprímait tous ses regrets de ne pouvoir, par des raisons indó- 
pendantes de sa volonté, donner á M. Dorimont l'emploi qa'fl 
lui avait d*abord promis, ajoutant toutefois que, dans le désír 
de lui étre utile, il Tavait recommandé á im de ses amis qui 
ferait pour lui tout ce qu'il aurait désiré faire. 

Le lendemain, Tancréde fut introduit chez cet ami, M. Poir- 
ceau, directeur d'une nouvelle compagnie d'assurances contre 
l'incendie. 



DE M. DE BALZáa 14t 



111 



SBGOND OBSTAGUI. 



«-Monsieur Poirceau?... 

— Cest ici, donnez-vous la peine d'entrer. 

La peine! je vous jure que c'était bien le mot, car, pour 
passer cette porte, il fallait faire un véritable siége. 

Le palier de Tescalier, appelé vulgaírement le carré, était 
barrícadé de banquettes placees ^ et lá dans tous les sens, et 
barraní complétement le chemin. 

Tancréde, aprés bien des travaux, párvint dans ranticham- 
bre ; lá il lui fallut encere s'arréter. 

Un enorme tapis roulé obstruait le passage , derriére ce 
tapis se trouvait la grande table de la salle á manger, crénelée 
de toutes ses chaises ; cela formait un assez gracieux édifíce ; 
puis de cdté et d*autre encoré des banquettes, puis un mar^ 
chepied, un guérídon couvert de porcelaines, puis des jardi- 
niéres en bois de palissandre attendant des fleurs, puis des 
candelabros attendant des bougies, puis un dessus de table en 
marbre, puis des paillassons, des pelles, des pincettes, des 
tabourets, des soufflets et une cafetiére dite du Levant. 

Tancréde traversa ce chaos sans malheur, il parvint jusqu'i 
la salle á manger. 

Nouvelles diíBcultés. 

Dans la salle á manger — se débattaient les meubles da 
salón : consoles, canapés, causeuses, fauteuils, bergéres, 
divans; puis venaient les objets précieux : péndulo avec son 
yerre toujours menacé, vasos de fleurs si beaux qu'on n'y 
met point de fleurs, buste d'imcle general , toujours ressem- 
blant, table á ouvrages, coffres á ouvrages, et puis le piano. 
Toutes ees choses tenant avec peine dans la salle á manger, la 
désordre était á son comble. 



tSO LA GANHB 

Tancrdde croyait planer sur les débrís du monde comme un 
autre Áttila. Jamáis il n'était venu dans une administration de 
ce genre, il s'imagina que tous ees meubles avaient été sanvés 
de quelque incendie la veiUe; Ú qu'ils étaient lá déposés jus- 
qu*á ce que leur propriétaire se füt trouyé une autre demeure. 

II regardait, escaladait une rangée de chaises, tournait un 
enorme canapé commé 6n (óürne üné montagne, rencontrait 
sur sa route beaucoup de choses , mais il ne voyait per- 
sonne. 

— Monsieur Poirceau? demandá-i-il une seconde fois. 

— Par id, par ici ! cria une voii lointaine. 
Tancréde íífe voyait encere ríen. 

li parvint jusqu*á la plorte clu ^aldn. 

Dáns le sáloñ — se pavanáieñt les meubleÉÍ díe la chambre i 
ooacher, heureux de se sentir plus á Taise. 

íáais lá on né voyait éhcore pérsonne. 

Tancréde se dirigea vers la porte de la chambre á coucher, 
íi méine voix dít cé^ mots : 

— tieñs , CároUné qii'á pas pris les hoüsses ! 

Au méiné instani uñ gros paquet, lancé par une main invi- 
sible, viñt íra^per taiicréde aáns la figure , et il se sentit aussí- 
i&t &ouÉi, pérdü. ábimé áoüs un délugé de petites jupeá de 
ióüteá ooüíéürs , de toutes gfandeurs , dbnt il eüi tóutes les 
^iiéá du itionaé k sé débairfássér. Les unes aváient mille 
í)étité cordonlb qiii á^áccrbcliaient aüx í)oútons de 3oíi habii, 




un embarras á ne plus s*y reconnaítre. 
En sortant de tout cela . Tancréde se (roüvá tace á mee ávec 

lestique , arme d'un balai et d un piu- 




^ Párdcin , nbfasléiir , jé éroyáis que 'c*i\mi lé gár^n iapis^ 
qüi qoit venir démonter les lus , et je m amiisais pour 
ftt%... él j*á^8 sú... 

— n. FolrceauT oemanda Tancréde, mterrompant oes 
excuses ; pms voyant que la chambre était entiérement demeo- 



DE M. DE BALZAG, 151 

» 

blée : Mais je crains de le déranger daos son déménagement , 
ajóütá-t-il. 

•^ Noüs ne déménageons páá , répoüdit Ve 9t)íti6sliQüd , iáttt 
qm la Coin^agtiid resiera tci hoüd y (tetñeütel'ofis. i^ iái 
que monsieur trouve Tappartement un peu sens dessus déS- 
sottdf c*est le hú qut éú cause d6 ^ ; ei eé ttiáudlt gal^^n 
qaitieyietitpas... 

— ün bal , ce soir? je teirtfendtaí uñe aütre foife. 

— Oh I ce n'est pas le premier bal qu'tíñ doiíftó \tu ííoñ- 
«eür peut rec^voir Moñsiéur \ ki Mon&iéuir veut pa^sef dáns le 
<ssá)inet de ttbfasleür, Jó Váid aVertiir Bíotiáieür. 

n y a petí de tíuances dañd la gétit dóihéátique á t^áril. Oü 
oe sont des iüsoleñts qui vóus Hpoñdéht á peine btit él noü , 
ob bien ce éDiit ded amid pléthg de 6onfiancé (|m V6üá inéttent 
au courant de tóutés les affláireS dé lá Mátgbñ des )e préihiér 
jour. 

M. PDircéáü k^cUt tancféde avec cordtálitó. 

— M. Nkiitúá élMéressé vivemént Íl vóúéi, dtt-il; il voiis 
a láiaudéñiéñt rélsóttiiki^dé. 

En disant ees mots , M. Poirceau examináit TánCrédé de la 
tete aux pieds; il semblait ébloui d'admirSilicfti. 

^ t It-t-il loiigteibpá , ájouta-i-ñ, ^é vóüg étéá Íl París? 

— iDetix joúrá. 

— Cést lá pHfiÁéf^ fciá qué Vbtis f Vefiéí t 

— Nóñ , Mdñstéut. J*ái cdüdméñcé iñéé Mñe^ aü eolíégé 
Héhrt ÍY, ét jé ñ'u dUllté iPáHá (|üd d^ul's clnq ana. 

^ Voué étefe feslé én piroViiícé t 

— A Genéve , cbez un dé tñb§ óü^eá , It. Lótüdét. 

^ M. Loitiddt 'e§t Yotr» dñclé? Éh I máis ]e le cohhái^ heáü- 
coup ; il avait une soeuf bléh bélte : §ér^it-cé Vbtf é tn^ref 

-i Otil , MbbÜBUt. 

^ Ahí Sáná dóbté, jé tirbtíVé úfie ]^ésSembiánce... Jé Me 
dilÁi6 , áüsst , cmtó fi^i^é ñe Kñ*^ pá3 ificóñnüé. 

-^ Bien i t»)^l3á fábó^édé , V(Mk éb6oré !JÍá ftgüf é qUi tUl 
ioñ éflel. 

M. Vbtt«éM Hftitiñük : 



IM hk GÁNNK 

— Je Vú eonnue Iñen jeune , votre mere ; elle était si bette ! 
Ahí toot le monde Tadmiraitl etpaÍ8deresprit,dubonseiis, 
raiflonnable ! CeBt une femme de mérite. Oü estrelle mainte- 
nant? 

Tancrede répondit á toutes les questions que M. Poirceau 
lui adreasa sor le compte de sa mere , et il se réjouissait de la 
bienveillance , de rafTectioii méme que son nouveau protec- 
leur lili témoignait. 

— Gette bello Améliel elle no se souvient pas de moi ; 
nlmporte 1 je suis heureuz de pouvoir lui étre utile. Son fíls 
n'est pas un inconnu poor moi. J*espére que nous nous enten- 
drons. Mais je veux , avant tout, vous présenter á ma femme. 
Justement, ce soir, nous ayons un petit bal; 11 lui faut des 
danseurs, et je no saurais lui amener un plus beau cayalierl 

Tancrdde se confondit en politesses. 

— G'est cela , continua M. Poirceau , yenez d*abord ce soir, 
et demain nous parlerons afiEáires. J*a¡ ce qu'il vous fout. Á ce 
soir 1 si vous écriyez á Yotre m^ , parlez-lui de son vieil 
adorateur Poirceau 1 

Tancrede s'éloigna. 

-^ lia femme sera contente , j'espére, pensa M. Poirceau; 
elle tient tant á ce que ses danseurs aient bon w! Le beau 
gar^n! Je gage que , dans tous les bals de París, on ue trou- 
yerait pas un plus beau jeune homme 1 C'est sa mere, c'est 
tout á foit sa mere 1 Ge gar^n-lá me plaít. Je suis content de 
l'ayoir cfaez moi ; ce doit étre un bravo jeune homme ; et puis 
M, Nantoaparaít en faire grand cas. 

Ge disant , le dirécteur de la compagnie d'assurances contre 
rincendie rentra dans son appartement. 

Tancrede retouma choz lui , ravi , anchante de Taccueil quH 
avait T9^. — Ma lói, j'ai du bonheur ; tout le monde me veut 
du bien : voílá ce banquier qui me recommande ; ce dirécteur 
de la compagnie d'assurances á primes contre Tincendie — c'est 
na pea long — qui me protege; allons, je ferai mon chemin. 
n me platt, cevieox bonhomme; U esl franc, joyeux, tt donne 
te ÍNde : j'aime fit^ 



DE M. DB BALZAG. flftt 

Et Tancréde se mit doucement á écríre á sa mere pour liü 
faire partager sea espérancea. 

Le soir, il se rendit au bal. — Quelle difiérence 1 il ne recon- 
naissait pías la maison. 

» Oü est done la porte? ü me semble étre entré par lá 
oe matin. 

Point de portel une grande glaee Tai^ait remplacée; puis des 
caisses de fleurs, des tapis dans Tescalier. Tancréde ne pou* 
yait comprendre comment , du matin au soir , on avait pu pro- 
duire de si prompts embellissements. 

Gomme il entrait, M. Poirceau vint le prendre par le bras. 
Tancréde ne savait pourquoi ce monsienr venait le chercher; 
ii ne reconnaissait pas non plus M. Poirceau. 

Le bonhonune avait aussi subi quelques embellissements. 
Ce n'était plus le joyeuz compére qu'ü avait vu le matin, 
maitre chez lui , avec son bonnet de soie , sa robe de chambre 
et ses pantoufles de tapisseríe. -^ C'était un hóte affairé, perdu 
dans une cravate, triste dans un habit, géné dans un salón, 
tourmenté de mille niaiseríes, mais^, du reste, bon et bien- 
veillant. 

— Madama Poirceau est par ici , je vais vous présenter á elle. 
Tancréde s'avan^ vers la maitresse de la maison. 
Laprésentation s'opéra en silence. 

Madama Poirceau jeta á peine un coup d'ceil sur le beau 
danseur qu*on lui avait tant annonoé , toute préoccupée qu*elle 
était de Tarrivée d*une grosse AUemande couverte de bijoux 
et de fleors, qui paraissait un personnage d*importance. 

M. Poirceau ñit mécontent du peu d'effet que son protege 
fit sur sa femme. 

— Venez, dit-il, je vais vous présenter á ma niéce. 

La niéce de M. Poirceau était une trés-jolie personne que, 
par un de ees hasards qu*on met dans les romana, Tancréde 
avait déjá rencontrée á Genéve. Une reconnaissance s*ensui- 
vit ; madama Thélissier accueillit M. Dorimont fort gracieuse- 
ment. Elle était engagée pour plusieurs valses et contredanses; 
mais elle troova oioyen d'embroiiiUflr si bien sea engage- 

9« 



15i LA GANIIE 



.*. * . c i -• « • 



ments, qu'elle fiít libre, et put valser assez légalement avec 
iüi - i¿ ¡ílil ktfihi Vm ^m imwttaü d6 tetítSs m feá&es 
sur notre Apollon. 

— AVbe (iüt Wsfa BdHt: iftádatnii tueiiÜtiS^? 

— Connaissez-vous ce jeune homme t}M tttsb á^^ H MCi6 
de H. ^dlrtibaf 

— Demandez done k madame Poirceau le nom da fl d MI é M * 
qúiVatíeaWcll^Hfilia. 

^ ttonéiéüt HéaM , ifit fad6 Vietlffi féüfito , mütiSt ám M 

— Personne ne le confiiR; ^ÍVñ ite HÉ1i|Bl 

l^iá 9iíi& )Í iSlbfl mm -, díte jeiiUi ^rfibfiite qu ptgüfilt 
¿l'huile s'écriait: 

— QiilÜ^ tfi^ ddüfttfSble ! itUbllSI flgñK t refl Bód^Ion I 

Í\ éá r^rd¿ &'atta:ciiaréat á^éc J'dil Sttr le fiel tnfeonM. 
á i^itlturd 6^ m mkAdpáHofl ^ lea )éfi(^ tím-, 

d^ll ; i'admttátídh pdHñe tdut. - » j^tv^ ifflS im, iáte 

péii&dráii fó pa^ko. 
Plus loin, un groupe de vieiUes femmes a'exprimaient iíítíÁ • 
■^ií^á ti'n bálhéiir ireire diiMt 6^d «p Má: 
— Je 16 íM bié i Mügbr Bu iTóiñ. 

— Ah 1 T0U8 yoilá bien iWi v<» ^rip^, «k WM M^Unte' 
oBi'SihpirS. ué tnóKnid^ Wk lioini6ÍI éttKBIroitHin, 6t 
)é v^ mii^ q&'ili aVaiébt % l'epit. 

■^ Vbüs Vio\Íl^ (1&« P'm tedt itti iréfi^ait. 

üiKikifótai;!. 

Hádame Poirceau ne savait paa de qoi on ifiScKSA Ifl 3HIIF; 
elle n'avaÜ WoiAl i'^ái^ rAtíéMé, «t!k'«^ |wi «íalS oa 
P '6on MH l'dt iviit 'dit de Mt. 

■^ Coufheí^tl Vi& ttl ¿aM p )i\i« ?NI «ildil^a ^IKb 

meSe : (É tt¿ bárfó (rae de Im , V wi HVSSSá^ ttSft '?dBW 



DE H. DS BALZAG. 165 

Hádame Poiroeau se repentit alors d'avoir fait ai peu de cas 
d*im {tersonoage qui donnait á sa soirée taht d'éclat. Elle ée 
rapprocha de sa niéce et saisit roccasion d'adtesser quelques 
mots obligeants ¿ M. Dorímont. Tancréde saisit á son tour 
cette occasion de prier madama Poirceau de lui accorder une 
contredanse ; et k siiiéme lui fut promise comme une faveur. 

If adame Poirceau était dans l*áge oü Ton danse encoré^ car 
la vio des femmes se divise ainsi : 

L'áge oú Ton danse^ mais oü Ton n'ose pas yalser — c'est le 
príntemps. 

L'áge oü Ton dansoí oü Ton valse — < c*est Teté. 

L'áge oü Ton daase encoré^ mais oü Ton préfére valsar — 
c'est rautonme» 

Enfin, l'áge oü Ton cédanse plus — c'est rhiver... Tbiver 
teiyours rígour eux de la vie. 

Afodame Poirceau était belle selon les principes de Tart, 
laide s^on les lois de l'amour. 

Belle en ce que ses traits étaient d'une paríaite regulante; 
laide en ce qu'üs manquaient d'harmonie. 

Elle avait de ees visages superbes á raconter et point du 
tout á regarder ; oeUe beauté de passe-pori qui séduit le vul- 
gftire — yeux grandS) iiez aquilin , boudbe petite , front haut ^ 
visage ovale, mentón rond. — Pour se faire aimer par ambas- 
sSidew comme les princesses, msídame Poirceau aurait pu 
envoyer son sígnalement, mais pas son portrait. 

N'impojrte; c'est ce qu'on appelle une béA^ lemme > une 
pmipée parfaite, á resSortá invisibles, «ce figure de dre, im- 
pnsible, invulnerable^ jamáis déCrisée^ jamáis déshi^illée; — 
tonjours paree, s^rée, piacée, cersée, — pas un cheveu qui 
voltige, pas un ruban qui folátre — madama Poiroeau ne s'as- 
sied ^mm que sur unechaise; eUesemUe paree dans sa robe 
db chambre, cttirassée daña eaé9ttillette)EnBée dans sarobe 
debai,Elle suit toutes lesnodtes -^ avec geút^avecpfaiiaár? — 
ifon, m»s avec coBsctence. Son coifléttr est le premier ooif- 
feur de París, Charpentier, je crois, et quelle que soit la ctíO* 
ffttis qu'il zf^k Gharpenlíer dekiifMi^ ella 4a raspéete^ iN^ 



IM LA GAIIHS 

segarderaii Ineii d'y toncher. Gette ooiffíDreiai estdésayant»- 
geose? — qu'importe! cela ne la regarde pad; cette guirlandB 
eBt loorde? — qu'importe ! elle n'en est pas responsable ; une 
épin^e luí entre daña la peau? — qu'importel elle y reste, 
Tóter dérangerail la ootETure. 

Méme respect pour la couturíére. Je vous Tai dit , madame 
Poiroeau suit les lois de la mode aveu^ément, les lois du 
monde scmpuleusement, les lois de la nature raisonnablement 
Elle est sóvére, mais point mechante ; elle ne sourit que les 
jours oú elle donne un bal ; elle dit d'un air pédant que les 
lémmes ne doivent point 8*occuper de littérature ; elle parle 
ménage comme un professeur; elle a Tesprít lent, et r^arde 
comme un mot inconvenant toute plaisanterie qu'elle ne com- 
prend pas. Sa présence jette un grand firoid partout oü elle 
yíent; son arrivée fait reffet d'une porte qu'on ouyre dans 
une loge au spectade. Quand elle doit passer la soirée chei 
une amie, cette yunie en prévient ses habitúes ; üs ne viennent 
pes ce soir-lá. Les hommes la craignent comme Tennui , les 
fenunes Vappellent : la belle madame Poirceau. Elle fait valoir 
les plus laidos; pourtant on Tinvite rarement, non qu*elle soit 
importune; elle ne s'occupe jamáis des affidres. des autres; 
elle est discreto et immobile : c'est une statue — mais une 
Btatue á qui il faut faire des politesses ; c'est ennuyeux. 

Eh bien ! ees femmes-lá font les mémes folies que les autres ! 
c'est réyoltanti 

Madame Poirceau ne ñit frappée de la beautó de Tancréde 
que comme maítresse de maison. ün si beau jeune homme 
n'était nullement dangereux pour elle ; madame Poirceau ne 
se serait jamáis permis d'aimer, dans sa position , un homme 
aussí remarquable. 

Gachez done une intrigue avec un héros comme celui<-lá!— 
Les prudes savent s'imposer de grandes prívations ; ellos ont 
en cela plus de mérito que les fenunes yertueuses : celles-ci , 
du moins, ont pour elles la yertu , les autres n*ont pas mdme 
l'amour. 

Madame Poircesu ii'avait que fiure djes hommi^es de Tao» 



DE M. DE BALZAG. 117 

créde , elle ayait depuis Icmgtemps troiivé Thomme qa*il luí 
faUait, et elle s'en tenait lá. 

Or, Yoici rhomme qa*elle avait choisi. 

C'était un monsíeur ágé de trente-cinq ana , haat de quatre 
pieds huit pouces, employé daos rEnregistrement. Une position 
honorable dans le monde , une fortune aisée , des succés dans 
plusieurs genres, ríen n'avait pu le consoler du malheur d'étre 
petit. Depuis Táge oü il s'était avoué qu'il ne grandirait plus , 
oet bomme était malheureux. 

Tout ce qu*on imagine pour se hausser á Toeil des autres , 
il Tavait employé — il portait un chapean á forme haute, des 
bou es á hauts talons , et se tenait droit comme une giraíe ; il 
se levait continuellement sur la pointe des pieds , comme un 
homme qui veut voir défiler un cortége. Cette idee de segran- 
dir le préoccupait sans cesse ; il aurait donné la moitié de sa 
fortune et plusieurs années de sa vie pour étre un hommo 
ordinaire , pour atteindre cinq pieds deux pouces. 

Les petits hommes qui se résignent ont quelquefois beau- 
ooup de gráce : ils ont alors tous les avantages de leur taille, la 
souplesse, Tagilité, la légéreté; ils peuvent étre ce qu'on 
appelle gentils, Mais les petits hommes qui se révoltent contre 
la lésineríe de la nature enverseux, qui luttent follementavec 
elle, ne peuvent jamáis étre gentils; ils sont ridiculos, tou 
jours ridiculos, comme toutes prétentions frappées d'incapa 
cité; de plus, ils sont méchants, malveitk»ts, dénigrants et 
envieux. 

Quand on parle d'un homme qui dépialt en dit qu*il a Tair 
contení de luí ^ eh bien! je dis, moi , que je connais une 
chose plus déplaisante encoré : c'est un homme qui a Tair 
mécontent de luí. 

Celui-lá ne yous fera gráce de ríen; vous ne pourrez jamáis 
Tapaíser ; les flalteries mémes Tirrítent ; la politesse lui semble 
de la pitié, une prévenance, une charité : il est humble á 
désespérer, susceptible á faire mal aux nerfs; on ne sait par 
quel mol le prendre. — Si vous le priez á diner, il vous 
répond : Merci , non ; je me rends justice, je suis trop maus* 



158 LA GANNE 

sade pour un convive. — Si vous í'eiigagez á venir entendre 
del ieh, de lá iñtisiqüé : Hbñ » mm , dít^l ; je ídii Üh átíré 
trop obscur pour faire partie d'une réünldii di briUaótfe. >^ Si 
vous lui proposez une fiéñlh ñé éMñ^flgñ^ : Non^ Iberel, 
ré[)ohd41 1 il Mi d6 Hi gáiétlS dáhs ees mrVéü de j^áidifs ; iüvi- 
tez Tt)s Aifaiableá , itl valeht iñieüi (tüe moi peuf ceU. «-^ Gel 
hoinme tíe Jouit de H^n, h*est prdfi!^ á fíen ; il 6ÉI rongé de 
modeátie, ñiais d*tiiié álfreú&e nUydéálié, d'iin)e hümOité hoa- 
tile t^tti le mét M gáfdé bohtt^ tout le mondé : c^est \m lépre 
imaginaire qui lui fait fuir ses sembttbtod. €ette ittálftdi)» est 
heutséuééhient Mk taré eü dé payl , 161 hcmd h*ett ¡iá^l^ito 4Ue 
poüt laconstátét. 

Notre móhisiettr §t^t dé ced géiis-lft, nch paM ^*il se 
croyait «ans mérité , hiaid paite t[il1l áé tonUdt petü, M qne 
sans ceaise il ^ dnáit á lüi-méihe -¡- que plüá il vieilliHiít, 
plus il engraisserait ét plus il paraítrait pétft. 

Poüir lui tout ét^il géhe H soufflraA^*eá. Ge pétit cdrpá rehlbr- 
mait un grand cmit plém tie hainié, d*úí^ Mié m^ atlk ^h>- 
portiófas herbuléenñes , totüjbüirs vi^icé, lotüj^ü^s renoUi^téé , 
universelle , ét t^péttdaftl ^rtíaié ; dü!^, bII détestáit híM M 
homtófes éh é^éral, il abhoitait m |ftHictelieí' : 

<• l\)üt étfe doné d*üíie Müfcfe ^tákúrt ; W le regaWáft ^dlbih« 
8on ennemi , tóínmé Üh irtAen» i|ñl hil aváil déWbé ük píém. 
Une grande taille lüi sémblalt nne éj^dÍ6ti^ , doht tt áva!t 
drolt de tirer véngeance ; 

^^ tout écolier dé douze anÉ <}üt % ^^s6Sí Ób ^üt^lqitéi 
lignes et que Ton ne trouvait pas trop grand pour son ftgé; 

3* Tbut ^^£ant qu*ii vóyait gtéSím H ^itt itmb^it m h 
rallrapéir. 

Oans un salótt, 11 ft'éláit pooi^iim IfteÜlM ü^ : «6 )>lteee 
avantagéusement. 

n évitáü 1^ holttmél In^l^aAidd , fkm kjá'íltípffto éMt tt 
paraissait encoré ^úá mlhifté. !! él^ltall aussi fes bíXm 
femmés, ^t^ t^ue leur hiftj^té ll^f&niált ; miís dé 4n*fl 
dété^tait pMte ^e toüt au ttiói^, (sT^Ult ¿i ireto^éMrél^, ^ t)ttl 
IWI tíiñi «a )k<ÉiJfll de la ttffle I í 



DE M. DE BALZAG. 150 

Ohl alors il souíTrait le martyre, íl se seutaitappareillé; 
c*était áfTreüx. Son ridicule s'attelail á célui d'un autre et se 
Qompíétait; il n*y pouvait teñir. Que falsait-il alors? il prenait 
son cbapeau, le mettait sur sa tete, et il s'eh allait. 

Eh bien! tout cela n*était riéñ ; il y ávait uñ ioürment plus 
hórnblé que ious ees tourments, uhé nialédiclióh qui poursui- 
vait encoré cet homme, une fatalité qui metláil l'e sceau á séá 
miséres — c'était soíi ñom. Áh I ce nóm ¿tait üñ hásard bien 
cruel dañs sá ¡Sosiiion. Ouetté amere iroiiils! quel jeu dü sortl 
quelle épigramme de la natüte) qüellé maüvátse plaisanterié 
du destín II... Ce pi9Íil hoürime ^ hómmaii M. Legráhd. 

M. Legrand árríva ciiézmádame ^óirceau á minuit moins un 
qüart, en véritablb ámi 'Áe lá máisoh ; il étált encoré plná 
maussade qu'á Tordináil^e. ti n'aimait pas les bats, les soiréed 
d'apparat, parce que ees joüi'S-iá it lu¡ ikllait quttter Ses bodié^ 
á hauls talons, et qu'eh souliér^ VefhK \\ perdai t dotize Ughés. . . 

— toüjóu^d élégáñtl Ittl dii Wé i&Ire dotit l& Me dán^áit 
— el \'ón sált que téS jpáuvré^ mm, cohMihles á mM 
assises sur une banquette toute la soii^, sonl aleHél^ á lA 
converáátíón. Le ptettiieí- fíiüSfeuf qui ti*aver^ lá sálfé áe 
dáttl^é H bien Vité U&i áu paMgé, tíM mtrápéfit aú %1; 
elieá á'ennuiéñt táht\... 

— Gomme vous venez tardl dit celle-ci. 

% Legraád he tépóñ^it ik)ñit; 'déui hoitffifiSs |)lácéé dblniht 
luí, lui dérob&ient ei^tí6réméttt lá^ ttd bal. ^11 l»^it íúltmi] 
il éé sentáit'si {^étit, ii trístétiDétll fíMú d^nd h fon\%\ 

— Youd arrivézt '^bdlrgmit lá mtsñ l'A ^tím ; Wt^ WcM 
paá enóyré vü le p^énli ñoñi (Amífk sW^Tetitml iMt 

t^ius, s*étabirá^ht dliñk céWé pA§»n«^1b, %I«b^úIA : 

— Nous avions la compagnie du F^!t, ixriH^dht iMd 
16 phénix ú% la tíDnij^p'é. ^ 

tt. Legráiid né gb&% iiióSht «^ ]% 

— Je ne sais de quel pbéíiix 'iVnis ^oléK pMeír, KadÉtti, 
répondit-ll ílréidéme^. 

-- be Vipofion, 9& eé»a^, « VStí[6l«, «^ lá isi^^ 
áilMitfiMidAiniMii 



160 LÁ CÁNNB 

— Je ne sais oe qae vous voulez dire avec votre Apollon, 
YOtre Céladon, votre Adonis et votre coqaelacbe, Madame. 

La mere en turban fut blessée de raftectation que mettait 
M. Legrand á répéter ses paroles, et pour se venger : 

— Je pensáis, dit-elle, que vous le connaissiez, puisqu'il est 
auMH de la maison. 

jiuui était foudroyant. M. Legrand rougit. 

— Le void, poursuivit la mechante personne; quels beaux 
yeuxl quel air noble I Le voyez-vous? 

M. Legrand ne voyait ríen ; il avait toujours un monsieur 
devant lui qui lui cachait tout le bal. — EnGn, il se révolta, il 
franchit la foule, et, se faufílant ^ et la, il parvint jusqu'á la 
maftresse de la maison. Tancréde s'approchait d'elle dans le 
méme instant. M. Legrand Taper^ut — il resta médusé. Des 
ruisseaux de fiel lui parcounirent toutes les veines. La haine, 
2a rage la plus feroce étincelérent dans ses regards. II y a des 
romans oú Ton dépeint des nains furieux, des gnomos rageurs 
— eh bien! c'était cela. 

Tancréde s'avan^ d'un air serein et gradeux, sans se dou- 
ter que ses destins se décidaient dans oe petit corps inapergu; 
et pourtant, par cette sede présence, tout son avenir venait 
d'toe changé. 

En vain il se réjouissait depuis une heure de se voir si bien 
accueilli, d'avoir pour protecteur un homme qui pouvait, par 
ses relations, Taider daos sa fortune; — en vain il se prépa- 
rait une douce coquetteríe avec la niéoe de la maison, en vain 
il formaít les plus beaux projets — tout sera détruit, boule- 
versé par un petit étre inutile qu'il n'a pas méme vu entrer 
et qu'ü ne verra pas sortir. 

O fatalitél c'est la vie. — Une petite pierre roulante fera 
s'abattre un fíer coursier ; un sot indiscret ou méchant fait 
avorter les plans sublimes d'un héros. 

— Vous ne m'avez point oublié, n'est-ce pas, Madame? 
dtt Tancréde á madame Poiroeau.Yoici la sixiéme contredanseí 
celle que vous avez bien voulu m'acoorder. 

Le petit bomme enteodit cela et bondí t. 



BI M. D8 BALSAG. Iit 

— Vous n'étes point de ceux qu'on oublie, répond madaina 
Póirceau. 

A ees mots le petit homme rebondit. 

Madame Póirceau n'avait de sa vie prononcé une parole si 
gradease ; et ce devait étre alarmant, 

M. Póirceau vint alors chercher Tancréde pour le présenter 
á un de ses amis. 

— Yous ne danserez pas avec ce bellátre, dit aussitót M. Le- 
grand tremblant de colére. 

— Moi! et pourquoi, Monsieur? reprit madame Póirceau 
avec dignité. 

— Parce qu'il me déplali. 

— n faudni pourtant vous accoutumer á son visage, puisque 
M. Póirceau le prend chez lui, et qu'il vient ici á la place de 
M. Dupré. 

— Cela ne sera pas, Madame; ce fat ne remplacera pas 
Dupré, je ne le souíTrírai pas. 

— - Mais, Monsieur... 

— Prenez-y garde, Madame : il faut choisir, Madame, entre 
ce fat ou moi. Vous m'entendez? 

Il nrr. 

Et le lendemain — lorsque le pauvre Tancréde se presenta 
chez M. Póirceau pour s'emparer de son nouvel emploi, le 
respectable directeur de la compagnie d'assurances contre 
Tincendie le re^t avec mélancolie, et, Tayant regardé tríste- 
ment oomme un ami qu'il faut quitter j lui tint á peu prés ce 
langag^: 

— Mon cher monsieur Dorimont, vous voyez un homme 
desolé ; il m'est impossible, de toute impossibilité, de vous 
donner la place que je vous avais promise. J'en suis vraiment 
bien contrarié ; vous me plaisiez tant ! tout ce queje savais de 
YOus me parlait en votre faveur. Mais j'ai dú ceder, j.'ai dú 
m» rendre; ma femme est une femme raisonnable, trés-rai- 
sonnable, voyez-vous; elle n'est pas de ees evapóreos qui 
aiment á traíner á leur char de beaux élégants, des musca* 
áioSj áesgantsjaunesy comme on dit avúourd'hui. Non, c*est 



161 LÁ GANNE 

uftS íemme simple, qfií fití t^efthe poM á briller, et je ne 

VDiit i»efato«i pwA qm yotbe extremé beiiité Vtk &fiand6hée. 

Tancréde, á ees mots, fít un mouvement de surpriae ; il f 

pensait si peu á sa belNiiél et á mttdaolft Peinaesn enotfie 

moiitot 

— n n'est pas oonvenaM* «>» áiVt«élle dift ce matin «^ án" 
tíiiva oel etceUmit «ynctdur de iá oonipagine é*9maSmsÉSb& 
centre Tincendie, il n'est pas convenable qu'ua ñ bel faUmme 
estíe chÁt bous» c^ ftíndl jaaer; aYeo m man jimést et 
inñrme, une íemme ne doit point admettre éüii sa maiioii ea 
jeu&e homme d'ime bepité Bt reBMUtpiaMe^ oela sdraU aUer 
au-devant des propos, cela jetterait sur vous du ridicutey et je 
ne le souífrirai jamáis. — Que pottVaít*je répHhdre á ¿eb? 
rim; tout oelá élut juafea^ et ü a fisllu as aeumelMi Les 
femmea^ b1o& oher^ onl aoureoft plaa d6 tael fue luntat el 
toutes ees choses qui ne m'avaient point frappé, moi^ luí bal 
santo aut yeat toat de suHe. Qob ftAitexToea? ohaqMIe a^an- 
tage a son inconvénient ; c'est un aYiiila§8%Be la baanéé^ mali 
c'est un malheur quelquefois. 

Taocrédalie tépoMA má. Cemot iOnhlNnaier^ litf par- 
lait depuis un quart d'heure de aa beaeté^ eooUbdii^l k V^ 
nuyer-^ et puis toutes sos esperances renversées pour «na si 
miserable caudal il j aml de qttai se dépitart 

^ On est étaBé, oontiiiua M^ Poíteeaui da áóeeimir 91! 
les gens aoiit i pkibdrei préciaément pour ee qile Teti aenil 
testé de leiurenYier: ílfiíut enooreque jeYoua&BSéuttavett. 

«^ áilouai peaaa Tánerédei qu'as^^ qíú ya mítmwr^ i 
présent ? 

•» Mi Naotiia« ehea qui Tooa éM alié Tantre jeiir, ^ "wús 
a ai bieb vWUaiuM k md, a redoiieé A Tidée 4e tomad* 
HMttre ohea lui pdur le oAéme Baotil* 

^- Graimentl il me trourait..; 

«•- lYop beiu, moa cher^ trop bdaei fl a e« |ieiir peer aa 

«^^ MíÉi e'eal ábawde, tovl oeü, a'éocia Ta ncrtd> 
delwc 



DB U. DK B4LZÁG. 16$ 

— Kon pas, cela est fort pnident, et á sa place j'aurais fait 
BUkáS hiL Sais écoutez, Je m'intérésse á voüs. ÁchiJleLen- 
noix, ce jeune ingónieur qui víent d'otteníf la concession d*un 
(«éitiiñ dé tet de taris á Saiñt-Quentin, m'a demandé quel- 
^*üii ; éelttl-lft e^t jéüüe, il n'á point de femme, point de filie 
i ÜláHér, ét je crbid qfié tbuá téréz son affaire. Je lui ai écrít 
ciétte léítlfé tidtir toiíS, fdrtez-la-lui de ma part, et vous seré» 
YAM fegü. Ádieti, mon beáu jeune homme, ne perdez point 
cbürage, et dé vouá éti prétiez qu*á la nature des difficultés 
^e vOtri rencbhtréz, elle a ¿té trop prodigue envers vous ; 
toat se paie dans la vie. ÁÜ révoi^, j'espére, et mille regrets. 

Gé ñk áiñsi qué f ánerédé, reñisé pour ia seconde fois, se 
8ÍpáM dtí bbn tt. t^oircéaü, directeur de la compagnie d*a9« 
surances contre Tincendie. 



ít. 



tBtifsfMB MM&áÁNctt. 

M. AcBlUe Lenndii étáit uñ tioiüme plein d'imagiñatlon et 
d'ábtífiíe , ét toüjoürs ta prde de ^és ídées ; ií átráit un coup 
á*tíA ittíA^i ; il se décidsíi vite, et au risque de se Iromper ; 
eaf ti ^téteñdátt qü'Oh (^rd moíns dé temps & commettre et i 
fQiár^r Une erreiit qu^ft hkltbt éiitre^ déux cómbinaisons et á 
cfedisü* lé iíiéÜiétti' partí á preüdre. 11 atait tant iravaillé , tant 
sollidté, depuis un mois, pour obtStiir cetté concession d*uñ 
chéihin &é m dé Pañs áSMnt-Oüéntín, qüll était tombé 
malade — et, comme il étail hbrriblemént contrarié d^étre 
máladé quálid uñé si gráhdé dfalre le réclamait, á fbrce de 
tfe touHñétiter, 11 de métt^lt liorá d'état de guérir. 

taucrédé entra chez lüi. tt. Lénnoü lé fegárdá rápidemeñt 
iés piéds & lá iéte , causa qüéktutó úiinutes avec lui — et 
ptiis sa réétílttttDñ tUt plrisé. 

— b'éfet l%)^ñmé 4ü*il m ralit, pehflk-i-il. ti a bóiiñé filloa 



lei LA GANNB 

ce gargon-lá; il va nous faire bonceur : on verra que nolis 
n*employons pas que des ma^ns. 

Ensuite ils parlérent mathématiques , Tancréde étaic assez 
fort en mathématiques; on parla de TAngleteiTe, Tancréde 
s'oCTrít pour faire un voyage á Londres , sachant parfaitement 
Tangíais. II oífrít aussi de venir travailler le soir méme prés 
du malade, comprenant tout ce que M. Lennoix devait éprou- 
ver d'ennui par Toisiveté oü le condamnaient ses souffrances. 
M. Lennoix saisit cette idee avec empressement. Les deux 
jeunes gens s^entendirent á merveille. 

Aprés une heure de conversation , Tancréde se retira , et 
son subit ami lui donna rendez-vous pour le soir á sept heures 
aprés diner. 

En le voyant partir, M. Lennoix se frotta les mains ; 

— Ce jeune homme me convient , pensa-t-il. D'abord , U 
m'a comprís ; il a vu tout de suite que ce qui me rend malade , 
c'est de perdre mon temps. Je (íevinerais que c'est un homme 
d'esprít, rien qu*á cela. 

M. Lennoix était loin de s'alarmer de la beauté du nouvel 
employé ; au contraire , cet air noble et distingué le séduisait. 
Les gens de mérito sont possibles á séduire par ce qui est 
bien : il n'appartient qu'aux petits esprits de s'eíTrayer des 
avantages — et puis les hommes d'imagination ne sont jamáis 
envieux. Ils valent mieux que tout le monde dans leur avenir; 
personne ne marche oü ils vont , personne n'est jamáis arrivé 
oü ils prétendent : ils ne peuvent envier ce qu*ils voient , car 
ce qu'ils révent est au delá. 

Pendant que M. Lennoix se livrait á ses réflexions , Tan- 
créde se perdait dans un corrídor. 

G'était Theure fatale , l'heure de mélancolie et de mystére, 
oü le soleil , qui est encoré l'astre du jour pour Tliomme des 
champs , n'est plus , pour le triste habitant des villes , qu'un 
reverbere á moitié éteint , qu'une lanterne mourante et pér- 
fido qui, dans l'ombre, égare ses pas. Sur les grandes places, 
les quais, les boulevards, il fait encoré jour — dans les rues^ 
c*est un doux crepúsculo, un quasi clair de lune — dans Tin- 



DE M. DS BALZÁG. 165 

tóríeur des maisons, c'est la nuit — et daxis les corridors, 
qa*est-ce done? ténébres , profondes ténébresl 

G'est llieure de toutes les fautes , Theure des vols et des 
aveux; c'est rinstant oü la rougeur n*est pas visible, oú Ton 
peut diré : « Je vous aime , » effrontément , et malheureuse- 
ment on le dit — c'est Theure oü Touvriére trop laborieuse 
persiste á travailler et se trompe : cette lueur incertaine égare 
ses yeux ; elle passe un fíl dans le cánovas , une maille dans 
le filet, que sais-je? Elle commet une toute potito erreur 
qni cause par la suite do grands dérangements ; c'est enfín 
l'beure oú les antichambres sont desertes , oú les domestiques 
allument les lampes : il y en a memo de prudents qui ont déjá 
fermé les voléis avant que les lumiéres n'aient paru. 

Tancréde s'égarait dans une obscurité complete en sortant 
de l'appartement de M. Lennoix. U nagea quelques instants 
dans le sombre corrídor, comme sur un fleuve étroit, se rete- 
nant des deux cótés au rivage; il craignait un escalier inat- 
teiidu , sos pas étaient inquieta. En appuyant ses bras aux 
parois du mur, il rencontra une porte qui ceda aussitót , et il 
se trouva dans un petit salón fort élégant , que le reverbere de 
la rué óclairait suífisamment á travers la fenétre. 

une faible lueur fíltrait entre la fente d'une autre porte vers 
laquelle Tancréde se dirigea. II frappa légérement par pru 
dence. 

— Entrez , dit une assez douce voix. 
Tancréde ouvrit la porte. 

— Pardon, Madame, dit-il en voyant une potito femme 
assez jolie et assez jeune s'avancer vers lui. 

— Monsieur, dit-elle , puis elle s'arréta. 

L'aspect du beau jeune homme lui semblait ime apparition 
divine. 

— Monsieür désire parler á mon.i. 

Elle allait diré mon fíls, mais le mot expira sur ses lévres: 
elle aurait voulu n'avoir que seize ans. 

— Je vous íais mille excuses , Madame, dit Tancréde , mais 
S a*y a pas de lumiére daos le corrídor..* et..« 



tte LA GANNS 

— Vraiment, Jtoo^ieur, csk ^ mroftíai»^ 6dpt¡«te! ^tor 
mez done la lampe 1 Bapti&te, yenoí éclairer oum^i^iir* 

Baptiste allumait trap Je Idmpfis ^ pfi lAam&U pofir ^ 
avoir une seule á apporter. 

— II A0 vient pas. }e vai^ vous ¿ph^ir$x (Poi-Okfcn^^ 

En disant cela, xmásirae h&moii^ (car ¿éüfiti la mir$ 4§ 
M. Lenaoix) prit &oo bou^oir qu'dle av^it dllwé poiNP fi9r 
cbeler une lettf^ ; et» jna]gr¿ ]i^ ÍQ^Ian^ jju^ ^ TaDí#d$ii 
elle le conduisit Ju5iqu*á Tescalier. 

Et pui3 elle le reg^rda partir,., 

Celie circonstance n'est rien en 9ppar^a[^, ei ic$íi$mIm( 
qu'elle fut terrible I..- O rencontre feialeJ»-» 

Uadame Lennoi^ était jto$ ]*¿ge ^ Ton recojnmiwv á 
admira les heaux bommas. A quince ans« m Isi» ^dipir» pv 
instinct; ¿ quarante, jpar cgirntím- 

Ge q^í prouve que les av^tage^ 4e>i9i)il(íAjt 4^^^mi^iii^ 
inondaines aoat dea niaii^ieSf p'ieat qu'<av«c Tisge^s l^aét 
priae; c'^tqu'enviefllis^ant, Pe(pú«i|t¥|:9if P6ili|«s|iMb 
lement beaii , a plus d'aUraU |iour mm fp» ím Pjrügfffili 
imagínaires , cea qualUé^ f^ctk^ qu'on trai^vai^ j8dí# §f4f^ 
rable3¿ tout áinai, la&oune qui, 4 yingi^oa^ fMfiitun 
fat m^ (ouruéf pari^ qu'Ueil duc ou pajoce <iH'4}g dg tewi 
cbevaux — á quarante ana, si elle est veuve, épousejHi üH 
jeune homme qui n'autíi *i «étóhpilí ni iMvn^ ^ Aiosi , 
rbomme qui a passé sa jeunesse á Q^urir » pf # 4e fiwft |toi- 
sirsp i)e £im bonneuKv^ i tú^q^mt^ ana ««ijpatíre 4iw«i tarro 
pour y respirer unair pm, y^m dea fiüpw«( AiWflMC»; 
et la il se sent plus ha«irainu 

á aimer la nature? Si les jeunes gens savaient cela , quo 4tei 
n ais ils éviteraient ! que de 4(^A^ • dft JMkm aiVMM ato f>a«ir- 

qu'iis y seraient benreiJi^i CUi jqm rsü^pioHa Mi te» dbÉte 

en lui parlant d§»8 bor^twAf^Ub él iaÜMMl» i 



DS Bf. DE BALZAG. ItY 

Le bonhenr était 1^ snr ce mévae rodier 

ü'oú nous somines toas detix partís — pour le chercher 1 

Oes fttps devralenl 6tre graves en lettres d'or á Pentrée de 
lous les viUages. Qeelle douee morale ite renfermeiii f quelle 
le^nl 

Madame Lennoix était ainsi revenue , par les eífets de l'áge, 
CHX puree éméfimis dn eóeur. Elle ne put voir Táncréde sans 
«I trooble pkün de cliapmes , et sa donce image la poursuivait 
fflicore lorsqu'elle rentra dans son appartement. 'Désonñaia 
foor efié plus ée tepes. Les perfides iraits de Chipidon i'ont 
blessée, car le dieu malin s'occupe encere des méres de 
ieimille ft maríer. Elle aossi elle sent qu'elle aime... qni?... 
toute la questicn est lá. — Les passions de madame Lennoix 
ressemblent aux résolutíons de son fils : elles sont promptes. 
— MiHe pensées comiptricee et entratnantes viennent aussí- 
tót l'assaHlir : 

— Je suis riche , je suis libre , je suis encoré jolie et Jeune , 
pnlsqu'nn architecte m'a prise Tautre jour pour la femi^e de 
mon fiis ; qni m'empéche de me remarier? Mon fils me né- 
glige, ses afifoires l'absorbent; il peut s'éloigner d'un moment 
á Tautre , je resterais seule. Pourquoi ne pas profiter de n^s 
avantages pendant qu'fl en est temps encoré ? 

C'en est fait , elle est décidée : c*est une beauté qui n*4 pas 
de temps á perdre. 
Tremblante, eüe va chez son fils. 

— Quel est ce jenne homme , dit-elle , qui sort á l'iiisWAt de 
chez Yous? 

— G'est un ami de M. Polrceau; il m'est tr^s-recpgiqiaAdó 
par luí. 

— Bst-ce un jeune homme de bonne famille? 

— Oui, certainement : c'est le fils d'un offider distingue» 
11. Dorímont. 

— Dorimont! c'est un joli nom qui luí va bien. Yqus étes- 
Tous entendu avec hiit 



It6 LÁ GARIIS 

— Oui , ma mere, paríaitement ; il est plein d'esprit, et il 
m'a para fort instrait. 

— Avoir de Tesprít, et étre si beaul 

— Oui , en effet , il est bien. 

— Bien, bien ; mais il est admirable! je n'ai jamáis vu un 
aspect plus séduisant , d% traits plus distingues , une physio- 
nomie plus expressive : ^7;ráce , noblesse, fínesse, il réunit 
toutl 

— Ah! mon Dieul comme vous vous enflammez, ma mere, 
dit M. Lennoix en riant ; en vérító, je crds que vous ^oulec 
l'épouser. 

A oes mots, madame Lennoix devint rouge, rouge comme 
une jeune filie. 

Or, conDaissez-voús ríen de plus pénible, de plus triste 
pour une personne qui a de la délicatesse dans le oceur , que 
d'avoir fait rouf;ir sa mere? 

M. LomoiiL fut d'abord affligé d'avoir causé de Tembarras 
á une femme qu'il respectait ; mais ensuite cette rougeur 
singuliére Talarma. 

II avait fait une mauvaise plaisanteríe, sans nulle idee 
qu'elle pút s'appliquer aux pens^ de madame Lennoix ; mais 
cette rougeur, rémotion qu'il remarquait dans les yeux de sa 
mere, tout cela lui inspirait la crainte d'un événement auquel 
il n'avait jamáis songé. ün autre inddent vint encoré le 
decidor dans ses terreurs. 

La soeur de madame Lennoix entra. 

— Mon neveu, dit-elle, quel est ce jeune honmie qui sort 
de chez vous et que je viens de rencontrer dans la cour? 
Quelle toumure ! quel beau visagel jamáis je n'ai ríen vu de 
m admirable ! Champmartín doit venir dtner aprés-demain 
chez moi ; il faut absolument, ma soeur, que tu m'aménes ce 
jeune homme ; il y a de quoi touraer la tete á un peintre! 
c'est ¿ se mettre á genoux ! 

— AUons bien I voilá ma tante qui s'en méle, pensa M. Len- 
noix. 

^ BstK» que tu ne l'as pas vu» ma sosur? 



DB U, BE BALZAG. M9 

— Sí vraiment, répondit madame Lennoix tóate troublée... 
Mon fíls l'a á peine remarqué. 

— Mon neveu a la berlue, en ce casi s'écria la tanta qui 
avait aimé un artiste dans aa jeunesse ; — il faut étre privé 
de sena pour ne pas voir que c'est le plus bel homme de Pa- 
ría, du monde entierl Baphaél, Cario Dolci, Le Poussin, Mu- 
ríllo, n'ont pas, dans tous leurs chefs-d'oBuvre, un type comme 
celui-lá. Pour moi, je il'ai jamáis vu une plus belle tete! 

Hádame Lennoix ne disait rien. elle restait émue, elle était 
modeste : c'était son beau jeune homme, — á elle qui Tayait 
admiré la premiére. Ce n'était plus á elle qu*il appartenait de 
lelouer. Ne luí avait-elle pas oíTert dans sa pensée son coBur, 
sa fortune et sa main?«.Elle attendait qu*il voulút bien repon- 
dré ; maintenant la délicatesse exigeait qu'elle ne se mélát plus 
de ríen. 

Le fils, au regárd d*aigle, penetra dans Váme de sa mere. 
En un moment, tous ees fléaux lui apparurent : mariage 
absurdo, fortune partagée, tyrannie d*un beau-pére, procés, 
querelles, déménagement, séparation, enfants, peut-étrel 
petíts fréres trés-mal venus, larmes, ruine, drames intéríeurs, 
scénes de famille, ennuis de tous genres... 

Et sa résolution íut prise au méme instant. 

Et le soir méme, lorsque Tancréde rentra dans sa demeure 
pour faire sa toilette, on lui remit un billet de la part de 
M. Lennoix. 

La fiévre avait reprís au jeune malade, disait la pérfido 
lettre, et le médecin exigeait impérieusement le plus grand 
repos; il ne pouvait dono pas songer á reprendre ses travaux 
de fort longtemps. 

Quelques jours aprés, Tancréde alia s'informer des nouvelles 
deM. Lennoix. Le portier répondit que M. Lennoix allait 
beaucoup mieux, et qu'il était sorti. 

Tancréde aper^ut á la fenétre madame Lennoix , leurs yeux 
serencontrérent... 11 devina tout. 

La conduite da fíls lui ñit expliquée par jn seul regard d» 
lameré. 

iO 



[ 



w.lMliWf é mol I Noria TiMvMe { fo^}avl9 4^ 
•t il s*éloigna furieux, 

Pooomesundásespok éCaH a« eemble, il pr# I9 se»! parti 
HÓMif Qible daas sa posilkm. H aHa passer ki Mrée i POpán. 



V. 



LA CANNE VB M. DE ^[4!,^^, 

P9^V toR^l^ ^M^<m^ P^yp WK JNiS h.a«i^ 

ont paní inintelligibles : « II était une fois un Jeune Quimil 
tr^b^au (^ étniltriat», ^ ^y^ua <^)m$r|s^%uiiipiar^pio^ 
\\ se seAtait décou^^^, e( pqujp^ il n^^i^iiíl ¡ik a»twre. 

préí4^%9itt á G^u^de (^ ip(^e ]m^««í M (epoMlálHil 

désappointements et ^ 9lvi^Í9§. 
Que faire?... s'oj^ljr^ rr- QMfL^ftfl^ «A Wismk b Wi- 

la sagesse est de Toublier; quand on ignore la rouUigaHI laul 

S^vyr ri\op|[i§i <p 1^'^ r^n, ^^ ^%, ^( g^ « 1« 4cpíida 

cher des aventures , le hasard est toujours £ftYCI|iÍ^ 

Q» ^nm^ M^ k mfik ^ i^W^* 'SuKsrMb aHa 
pj%9^ ^ 1^ ^1)9 d^ Vo¥9b^fii§tf^ ttáteU aiíís, 

qu*un objet étrange attiVa s<^ ¥^9%!^d^ 

^W \^ ^^Wti ^'vm }fm 4*«¥i9NiPta« sft lamnil une 
CANXE. — Était-ce bien une Cfyiuel Qml\» éaofítA oaimat á 

Sans doute c'est la canne colossale d'une statue coloMtbte 



DE 1^ ^S iátZAG, m 

j)f4 4# ¥oM^#:' Quoi ^8|6»MK »'«0t mn^á Ü dMI de la 

Tancréde prit sa Ioi|üeU# p| m i»ii A áUidier oelie e«ii»le- 
mm^'e. rrrr Got^ #xiM;«6s«Qpi •«( re^w : fiBut «?íMis eu le 
cuncert-moi^^i fai pr9^r«i9B«tt», i» bndgelHiii^iAtf^. 

Taftof«d« a|p6iyit«toc8«ti<raiil49eettBaor(e de n^s&ue, 
4w iurqtt!e««93 , d^ fi^ri .4e« iráteni aarvsikéons^ et der- 
«ite ioui ceia 4eK¥ gcan^ f #iw nein , gini Mlláa«s que les 

U ioile «3 ldv»i la «6C|9i4 twto €e*)«tei»sii) M It^omme ^ 
fHí ft9|irM0jt A eeM caAM f>« s'avaii^ fraiü^ regarder !a 
8céne. 

^ Vtofoo » iWüfiiMií'v :iüt Taaeréée i sm tMfiftl ; t>íerats-je 
voas kkbüAéHr 1* npm kkce temuHear i|]ui pbrié cte si hmgs 

— C'est M. de Balzac. 

^ kttUidi? rauteütfr di ki M^cMn^ tAt MoHofef... 

— L'auteur de la iM» |df ¿^Aé^iriii, 

— Du Pí^ <»»rfbr^ 

— Ah ! Monsieitír^ j0 vous íwttkeme Énülelofo. 

Tancréde se mü lie MmvMH k letfffanr M . (te Msatc ét sa 



Mffis cfite caaiae le préoocu^. 

c Comment, se disaitril, un homme aussi spirítuel a-4-ü «He 
ü iríina^ «^LDtte? -^ peutétTe «Mtieot-slte w pan^e; il y 
t na i&fStére li^deflMiti. » 

L'iáfeQtetíM — «vé «/Biétf t TabcrAde & ne pftB i^gak-d^ 
jeépe^ é tom'euoi, tMioim iarfaer du méVM oélé, éomia le 
JNtBge á «ae «née-joUe femiaeiiootit tog^ élait voisineáé la 
•8»4e M. d0 Bakac. ía Jeiina feni&e aífia«te , eroyafitque 
c*éta¡t elle que ce beau jeune Imbum conil »l ii jp il >< ti> 
^ L'affKMiwn --* qtt» mtlail oitte ji»li« feMMM A t«garder 
AiaiftéiPeybceiM«8ro« cÍ B M(UB ^éMwate etittigft 
iHKyédB fui «• nút A kígner éKd«i?«^ 

itaaifas iqM laeiiVAnÉi «e «WMdüüéflíl A M. 



m LA GáHHK 

Enfín rafféctatíon de son yoisin á lorgner toajoors la mema 
femme attira rattenticn de Tancréde, qui devina alors daire- 
ment que ees ceillades étaient pour lui. 

La preuve, c'est que , des que ses yeux eurent rencontró 
ceux de la jeune fenune, elle cessa de le regarder. 

Mines — rougeur — petite toux — boa rejeté sur les épaules 
— petit gant oté pour laisser yoir une blanche main — casso- 
lette yingt fois ouverte et respirée — airs pencbés — demi- 
soupirs — regards obliques — souríres furtifis, toute cette pan- 
tpmime infaillible de la coquetteríe féminine fut au méme 
instant employée pour prevenir Tancréde qu'il attait étre 
aimé. 

II se le tint pour dit — et , lorsqu'un peu avant la fin da 
spectacle, il vit sa jolie conquéte se lever et quitter la loge oú 
elle était, il sortit de l'orchestre et alia guetter sa belle au bas 
du grand escalier. 

Elle le vil , et ne sembla pas étonnée ; elle oublia d'étre 
émue, mais elle parut méditer un projet. 

Sur ees entrefaites passa un députó qu*elle connaissait á 
peine ; il était pressé et marchait vite. Elle Tarréta. 

— Yous irez demain aux Italiens, dit^elle. 
En disant ees mots, elle regarda Tancréde. 

— Moi? répondit le député. Pourquoi cela? je n'y vais 
jamáis. La musique m'ennuie á mourir, je n'aime que les 
ballets. 

jA jeune femme s'inquiétait fort peu de ce qu*aimait le 
député. Elle Tavait fait servir á entendre ce qu*elle voulait 
diré á un autre. Son role était fíni, elle lui rendit la liberté. 

Pendant ce temps, le bel inconnu jouait aussi sa petite pan- 
tomimo. Son air parfaitement sérieux — son maintien ultra- 
respectueux — son regard particuliérement langoureux — exprí- 
maíent suffísamment sa pensée. 

La jeune femme ne pouvait plus douter de sa victoire ; alora 
elle fít ce que font toutes les coquettes — aprés avoir été scan- 
daleusement provoquantes, elles affectent tout á coup une 
superbe dij^nité; mais il iaut ;oour cela qu*elles soient biea 



DE IL DE BÁLZÁG. 179 

sAres qu'on ne puisse pas s*y méprendre; elles ne hasardent 
la dignitó que lorsqu'elle ne peut plus leur faire de tort. 

Or done , la fíére Céliméne de la rué de Provence, voyant 
que son esclave lui était soomis, s'éloigna noblement d*un pas 
d'impératrice, sans daigner jeter un regard sur lui , mais se 
disant toat bas, dans sa vanité satisfaite : 

— II a compris. 



VI 



PRlftOCIGUPATIONS. 

Tancréde rentra chez lui á moitíé consolé de ses malheurs. 
Les distractions ontcela d'agréable, si elles ne chassent pas le 
chagrín, elles le vieillissent , du moms ; les événements méme 
indifférents, que Ton met entre la mauvaíse nouvelle du matin 
et le soir, la reculent presque d*une année ; alors c*est un vieil 
ennui dont on ne daigne plus soufTrir. Notre imagination res- 
semble á nos domestiques , qui, pour nous apaiser quand nous 
leur montrons une chose cassée , nous répondent avec sang- 
froid — Ob ! il y a déjá bien longtemps! — Cest absurdo , el 
pourtantcela nous consolé aussitdt. 

Tancréde avait oublié madame Lennoix, son fils et tous les 
chemins de fer imaginables , préoccupé qu'il était de i*Opéra , 
de M, de Balzac, de sa canne , et puis de sa nouyelle con- 
quéte. 

— Ce n'est pas toujours un malheur d*étre beau, se disait-il, 

piusque car eníin cette femme neme connaít pas, et 

8i eh bien ! c*est sur ma bonne mine. 

n se concha et s'endormit. Au milieu de la nuit, il s'éveiHa. 
fi était agité ; il ne pouvait s*expliquer ce qui le tourmentaíl. 
U pensait, il pensait, il pensait vite et malgré lui. 

— A cette jolie femme qui voulait Taimer? 
Non, ce n'était pas un réye d*amour. 



— A n^dan^e ILeouü^ qui vDulait rjépou$er ? 

Non, ce n*était pas non plus un cauaieipar. 

)1 pensait, voug le dirai-je?... ^ }4 )C»iiiie 4e M. de Balzac 

^ad^nie ¿ennoá^ c'était u|i ^I^j^^ pas^» 

La jei^e cpq^i^tte, c'était u^ ^v^j^r/e dp^gijt le dé^ouezni^ 
était prévu : il n'y ava^t lá i^ my$jb^e pi ^ry.e|lie|[^; ]if^ 
cette canne , cette éaorme fc^i^i fafte monstrueuse canne, 
que de mystéres elle devait renfermer ! elle pouyait méme 
renfermer 1 ! 

'Quelle raiaon avait engagé M. de Balzac á se charger de 
cette massue? Pourqaoi la pofter toujours avec luí? Par élé- 
ganoe, par infinnitó , par manie , par nécessité? Gachait-elle 
un parapluie , une épée ^ va 9fá§BR9fé§ |ine carabine, un lit de 
fer? 

])f9Jflparél4g8Aoeo9xie|0di9P]^]^ jw ^i^f^^eil^pn 

eiic)u^i¿^deplu9sédiii«aftts.~P9rttéfí8^ sacb^ 

p^ gue AI. die Qabac soit )K)iteuX| m mal^ei d'^Ueuivipa 
i)9a^ qui peiit ^iner ay^c ceUa Cj^^er}^ jq^ s^pabU pen 
4Í0ie 4e i^« iQela j^'/ost poJAt natura, c^]^ pafií^e un uraad, 
U9 1^09% lu IjQpooc^vQble my3t^i^. Ud htmm 4*asj^ ]]# jmi 
4ff|W^ ¡m m f I4íicul^ grat)4teiy)ei»t. J'aqr^i {^ pM^ <j^ Mt« 
én^e; j9 n^'^)l^9p)iidá 1^. de iialzaB , 4^3«éi^ nUar dm )iii ki 

condamne á traíner avec luí partoi^t co^ 9PW^ v^lMa^e i^fimt 
fttí toWep||(pj||d0t^,etfi4i^ipeWf¿l»)^^ 

^afim la preuye q|i^ peU^ $»fm^ i»u\t8 ua i^^tár^i 9'^ 
i^'ieUe pA ¡^^íoq^aip^ ; P9r, «p f^^ 
ftmoi? 

AÍBíÍ fio «arlflü TaaílT ^^- CO raifiODIIABUAt* flui *>ai^<t d'a« 

bord ]«f^ fmj#eri% m iWWWai» {la? cep(9n4^itf de j mfc u m. 
Quand une cbose noi^ ^ 4í» M n^tpire ^r^Mn^iflKlWei iOt 

nous avertit, nolre ^»Ml$gmiCj9 im» «p qnit «tftfe niMMi pt 
yoit pas, car rinstjíQ^ f^'M to üáz A» Tíü^rtt**. Vüto ^ardoas 
de c«tte absordité, mal^püitunflUiPt aU# #l^rbM»« 



DE M. fi^ JAJL^AC. ffj^ 

dpnnít. 

pe í^atij^j eii ^'léyeillaíit, il se derhand^ (^ (fa!i\ ayait ^ 
üsiire : rien, absolument ríen. II n'avait aucun protecUur á 
aljer .^prQj^ver, aucune lettre de recommand^tion iqni }\ espé- 
r^t quélque bcto résj^ltaf, Cétaít ^e ñer áésceuvrement d^ 4^8- 
espbir; éj; copóme ?! iji'ayait aucun reproche ^ se faíre, <jvie 
íoutes ses démarc'b.es ayaient échpué sans quM y eút de &^ 
.ante, Tancr^de se naijt a savourer ce ^u'jj appelait sa liber^. 
fin eftet, cet .%t ser?i la liberté tanl que durerpnt le§ milfe 
écu6d.e#4^re. 

Panvre mere) ,eite i^yajt dij; : Il ^e í^.t pas.qu'il airrive b^^ 
argpnt á ParJi$ ; ^t .alpr$ pjile ^W^t í»isfi .4 ^^oavvre, et eljle était 
parvenue á cojoapo^er paiü^ .épi^s — elle ay^it trouvó ce q»© 
I^ alchimistes datercben^ depi^i^ ta^j; d'a^nées : le sepret de 
hir^ de Tor. 

Que de petUs diaijoants, q^e # ]>9W^^^ 4'orQiUes, d'étuis, 
de des en or, de bracelets, d*anneaux, de cj^^o^: méme i) 9 
Mi^ ^recfiercher, ri^^semt^le^i fit» jím^ Mf^ f^^Tf pouf a^ríver 
á Q^m^oaof w^ si g|ro$Sie fiQxpme, ^v^ id^^x ff^\^ ^ancs pour 

Gette bonne madame Dorímpnt, que de petijt^ # prpiels a^^ 
fi<^ ilii4 a Uüh^ íajrp ppnr parviBW ^ A9 )trés<]ürl .qjg« d'bésjla- 
*ÍW»«t gert-^Jr^de figyjretsl — Quoil q^tjt^ph^^e au^? j'y 
teñáis, elle me venait de... mais elle est bien iQii^dp, e^ y 
passera. Cette épingle, c'est mononcle qui me Fa donnée... je 
n'ai plus que cela de lui... Ge bracelet est redevenu á la mode, 
il était joli, c'est dommage ; cé lAllier, comme il m*allait bien I 
fli i'avais une filie, je le lui donnerais... Ges boucles d'oreilles, 
elles ont toujours été trop pesantes; ce cachet? pauyre 
Édouard... Gette bague? c&er Áf&edl... et la bague et le 
cachet vont rejoindre le reste, ayec un soupir, une larme, et 
piÉiiiA 14001 jQif «HjKffte «Mtt mli M» «ft itikigM liifen 
sale, n empoFM v»e paMé, MMMi>«étuM) íMMíU d» voíÉh 
Méy 4lvlgéé«ft l«tc0letl,|«fKrl<^ éH «ImIémíb> fu «neauK. 
Bt pour un si grand sacrifico, vous gardez, ygiü^ va fen t^ 



17« LA GANNE 

gent; joyeuse, yous le donnez á votre fils qui ne sait pas ce 
qu*il YOUS coúte, qui le prend comme si cela lui était dú, et 
qui, presque toujours, 8*en va le perdre daos une maison de 
/eu á París. 

Et YOUS aYez fait alore ce qu'il y a (Te plus pénible sur la 
t^flre, plus amer qu'un désenchantement, plus poignantqu'une 
humiliation, plus révoltant qu'une injustíce, plus accablant 
qu'un regret ; yous avez fedt un sacbificb imiTiLB ! 

^Oh ! connaissez-YOus ríen de plus déchirant que cette pen- 
sée : je pouvais ne pas faire ce qui m*a tant coúté? 

Un sacrífíce inutiie 1 comme mademoiselle -de Sombreuil : 
boire du sang pour sauYer son pére, et voir son pére monter 
á réchafaud. Sentir toute sa Yie le sang d'un autre, le sang 
qu'on a bu, courir dans yos i^ines, et n'aYoir point sauYé 
celui qu'on Youlait sauYor! ÁYoir fait un effort sublime de 
courage, avoir Yaincule dégoút, Thorreur... pour ríen!.. Oh! 
cela fait frémir! Un grand sacrifico inutiie... inutiie U. c'est 
presque un remords. 

Heureusement madame Dorímont ne connut point ce supn- 
plice. Son fils était un bon sujet, et lorsqu*il avait accepté les 
mille écus héroYques improvises par sa mere, il s'était bien 
promis de les lui rendre avec usure. 

Ayoc mille écus et une chambre louée cent francs par mois, 
on vit bien quinze jours á Paris ; et quinze jours, c'est un bel 
avenir á Yingt ans. 



VII 



FINB8SBS* 

Tancréde se souvint toutefois qu'il avait un devoir i 
plir; saYoir, d'aller au Théátre-Italien ce soir-l¿. 
La premiére personne qu'il aper(^( ^n arrívant oe lat su 

mqperbe oonquétOr 



DE M. DE BALZAG. ITT 

Elle semblait charcher quelqu*un; elle le vit... et ne cher- 
cha plus. 

Gette jeune femme faisait habituellement beaucoup plus de 
mines au Théátre-Italien qu*á TOpéra. Elle levait les yeux á 
chaqué note de Rubini ; elle secouait la tete en mesure pour 
prouver qu'elle était musícienne. La salle étant plus petite que 
celle de TOpéra permettait de mieux apprécier les détails de sa 
coquetterie, 3t lá elle se livrait á ses avantages avec un aban- 
don qui les faisait valoir. 

Tancréde vit bien qu*il ne pouvait faire autrement que d'en 
étre amoureux ; mais^ pour cela, il fallait aller aux renseigne- 
ments. 

U questionna poliment son voisin; et pour n'avoir pas Tair 
trop niais, il añecta Taccent anglais en demandant le nom da 
cette jolie femme. Par malheur, le voisin était Anglais, et ii 
répondít en anglais qu'il ne la connaissait pas, mais qu'il U 
rencontrait presque tous les jours aux Tuileries. Par bonheur, 
Tancréde savait trés-bien Tangíais, et il supporta la maniere 
dontrautre prononca le mot ThioulliourÜle. Cortes, il fallait 
bien savoir Tangíais pour comprendre cela. 

Aprés une soirée d'oeillades et de roulades, Tancréde re- 
tourna chez lui sans autre événement. 

Aux Tuileries, le lendemain, il rqtrouva sa belle. 

La dame était fort elegante; elle donnait le bras á sa mere, 
vieille femme assez mal mise qui promenait un chien. 

Elle apergut M. Dorimontet rougit. 

G*était dans Tordre. 

n y eut un quartd*heure de promenade intelligente. 

La jeune femme parut chercher son mouchoir dans son 
manchón, et laissa tomber un petit portefeuille qui renfermait 
des cartes de visites. 

La mere ne vit rien de cela, ou peut-étre était-elle accoutn- 
mée aux maladresses de sa filie. 

Tancréde vit tomber le petit portefeuille , et s*approcha 
pour le ramasser. 

La dame doubla le pas sans faire attention á luí. 



táttfcrWé ne domprit pas cttiié mtndBttvtt; il íftstA d'atttjM 
immobile, et réfléchit un moment. 

La beiié próttl'eheusé révint dé Soft «6té. 

Tantl-éáé Tátteháit ; puis, s'ávaflt^iM teté éHé dMn «Ir trtí»^ 
rcépectuBüx : 

-^ Ceci vcm appariiem, Je troi^, Ited^M^? *t41 eaftí 
présenláhl te pm'téreüitte. 

— Non, Mótiáieui*, téprít l*áti¿fe'de\l%e Ipteftoñne, t» tNnk 
pas á moi. 

La méré páHuft ft gotí chíéñ eli Cé itooftienl, fclfe n*íiVft!t pas 
entéftdü ; ell'e Vlt alóts tatttrétfó É^éW^ef . 

— Que nou^ veut co beau jeune homme? dit-elle. 

— Rien^ tíia mét'e, c'üst uñ bi^&élst tjtftt b Irottvié... tatís 
j*áí Fróid, notis allons rcñtruf. 

Ljbs déux femmés sonirent des túÁiéritíS. 

Tanci-éde resta á üonsMérer h portefetíiltó, ^ns cottk- 
prendre celle próíotidé rúse. II crút d^abord s'étr© trompé; fl 
<?raigQÍt d*avoiÍ' íáft uhé bévue. Cepcndánl il ouvtil !i& porte- 
feuille. 

— Peutrétre ced tábléttes iimféhntent>elles ua biUéi? pm- 
sa-l-it. 

Cette idéq le ^efroidit : c*étaitt íAíer hiypIPite. 

]Le pprteíeuille ne retiíérift^ poM (fe tóltól, ffctsi^ rtes tÁrtes 
de visites, beaucoup áe Cártes án viSlteá. 

M. et madame Mónlberl, tue déProvétité, ft* *♦*. 

Madame Virginia Monlb^rt, rué dé IñfóX^circo, ti* *^.. 

M. Isjiííore Sípptbert, rué de Provenco, h* *^*.- 

pt puis cela recommengait : M. él taadattie Montbérl, ttia- 
4a^ Vjrgi^ie ^Jontl^ert, tí. Jsidore Monlbeft. 

— Ati ! bienl jV suis, pensa Tancíédé, c'est poat qi* |b 

O Virginio ! s'écria-t-il éh naá4, nom cbarttianTtl Íl Ihb mnt 
m^^ f#e»í. p'est d'^ljer lui réj)9rter moi-tnéme te ^étít ptijtí^ 
feuille rué de tro vence, n* *■*. Je diral qtfen me piDiáWlant 
aux Tuiler^pe, jft Tj^i írouvé, et que ees caitísfe tíé vhftiB 
m'ayant indique á qui apparleñaU ce... líftblÉdtél íñ^ftrtfc-t-il 



ttíLá Í4UAG. m 

(iiiiiMMfrittBeiNqppair iiiifoiiVtMoila<|»^aliB wl,(ute| 
eih«ii*4tt« 1% Mí^é ^ ebiiMUBi, «I qM la M élé » teft9«^ 
temps á comprendre A moi qui croyais avoir trouvé m ru9i 
iMiy«i..« fpir'elfe-!nBi^4ft n'tml ánuiL. (^^ I (ea fwuBMft, les 
femmesl elles r'js sont supérieures en toaU Koua nau^ 
CNQKm i«9^ f9^ 1^ wgímkmsgy ^ mm b'cmm pm une 
Ihmm Mee 4QÍ M Bina ii«iM cb^ltoi. 



¥111 



— Le bel homme! ahí le bel hommel dit la femme de 
ctanbre de madame Montbert, aprés aveir feit efttrer Tan- 
créde dans le salen ; le beau gargon ! á la bonne honre , 
cehii-lál 

-'- Qa^est^oa qua vona avea done, Áééle? Y a-t-il du mende 
dMS ma iUet dit la mere de madame Montbert. 

— Om , Ibdame ; el je éisais qne jamáis de ma yie je 
n^ipaia tu un plus bal homme. 

IfadaBie Pavarl entra chei sa itte; elle n^ resta qu'un hi- 
stant, et ne voulut méme pas s'y asseoir. S'étant infofmée des 
projals de madame Monlberl peiu* la soiréOi eiBe sortit ; mais, 
in fermant la porte : 

— Prends ^irde, ma filie, prends garde, dit-elle. 
n y aTaH tout un passé dins ce peu de mots. 

Cela Yonlait diré : Tu ne seras pas toujours si heureupe ; 
eéM-lá sera plus diffidle á cachar. ' 

Taneréde voulnt reprendre sa conversatfon. Les prp^rés 
qn'il avait faits jusqu'alors dans le coBur de madame Montbert 
avejient été sensibles : on ne juge pas plus vite qu'elíe n'^vii^t 
«B&e* 

Mais les paroles prudentes de la mere avaient refroidi ^ 
pauTre jeune femme ; elle avait pressenti tout le danger. m 



180 LA GANNE 

grands embarras luí étaient appanis, des dif&cultés saos 
nombre, un bonheur plein de ronces et d*épines. Elle eut peur 
un instant. 

Tancréde s'aper^ut de ce refiroidissement ; il redoubla de 
gráce et d'amabilité. 

Gette séduction tríompha d'une crainte passagére, et madame 
Montbert alia méme jusqu'á engager M. Dorímont á revenir la 
Yoir bíentót. 

Tancréde s'éloigna trés-satisfait de cette premiére visite. 

Sous la porte-cochére, il aper^ut un homme qui le regardait 
attentivement. Cet homme semblait étre lá pour Tattendre. 

Pom^tant il n*y avait ríen d'étonnant á ce que cet homme fftt 
lá. Cétait le portier, que la femme de chambre avait pré- 
venu, et qui voulait voir si les éloges de mademoiselle Adéle 
était mérités. 

Tancréde se trouva done en face de lui , et le portier Tad- 
mira. 

Une semaine encoré se passa en rencontres, en promenades, 
en langage muet, en regards, et Tamour grandissait chaqué 
íour dans le coeur éprouvé de Virginio ; et collationnant tous 
808 souvenirs , elle sentait qu'elie n'avait jamáis aimé de la 
sorte. Tancréde pouvait se diré, dans toute la puissance de ce 
mot, qu'il était préféré á tous ; et cela était trés-flatteur, je 
vous assure! 

Tancréde jugea qu*il avait iangui un temps convenable , el 
qu'il pouvait hasarder une seconde visite á sa dame, n 
retouma done chez elle. Le portier, en le voyant, dit : 

— Tiens , v*iá encoré le beau jeune homme 1 il paralt qu'il 
vient souvent. 

Voyez un peu le malheur I Tancréde n'était venu que deux 
fois chez madame Montbert , et cela cx)mptait pour dix , tant 
on Tavait remarqué ! 

Madame Montbert était seule. Elle s'émut á Taspect dd 
M. Dorímont, et Tancréde la trouva encoré plus jolie. lis cait* 
sérent un moment. lis allaient s*entendre... quand M. MobS^ 
bertrentra» 



DE M. DE BALZÁG. ]i| 

M. Hontbert fronQ» le sourcil en reoonnaissant Tancréde. 
Get accueil glacé était peu enoourageant , Tancréde fit un pro- 
lond salut et se retira. 

Des qu'il fut sorti : 

— Que veut cebellátre? dit M. Montbert á sa femme ; il vous 
suitpartout comme une ombre : aux spectacles, anz Tuile- 
ríes ; quand nous sortons, je ne rencontre que lui 1 

Madame Montbert ne répondit rien. 

— Mon mari qui Tavait remarqué ! pensa-t-elle. 
Tancréde était mécontent. Cependant, comme M. Montbert 

n'était jamáis chez sa femme, il ne se découragea point, et 
peu de jours aprés, il retouma la voir. 

— Ah ! mon Dieu ! 8*écría-t-elle en le voyant, quelle impm* 
dence 1 Vous ne pouvez plus revenir ici , mon man a tdot 
découvert I 

— Déjá? pensa Tan(»^de. Mais il n'y a rien. 

— II m'est impossible de vous recevoir ouvertement , -^nntl- 
nua madame Montbert. 

Ges mots, qui étaient pleins de naYveté et d'avenir, rassuré- 
rent M. Dorímont. 

— Mon mari, ciontinua-t-elle, vous a remarqué á l'Opéra; 
Tautre soir, au Gymnase. II a des soup^ns ; je ne le recon- 
nais plus, en véritél C'est désolant! ajouta-t-elle avec ten- 
dresse; jamáis cela ne m'était arrivé. Jusqu'á présent j'avais 
été si tranquillo! J'ai d** malheurl car c'est la seaie f¿B ^aB 
j'aime, etjustement... 

Ges mots, qui étaient pleins de niaiserie et de passé, refroi* 
direntM. Dorímont. 

•— Et moi aussi, j'ai du malbeur, Bfadame, reprit-il avec 
une extreme politesse, puisque le sort veut que j'échoue oü 
lout le monde réussit. 

Tancréde prononga cet adieu d'un ton si parfaitement res- 
pectueux , que madame Montbert n'en sentit pas toute Tinso • 
lence ; elle prit cela pour un regret déchirant, et leva ses beaux 
yeux au ciel, en signe de sympáthie. Ge ne fut que plus lard^ 
par la suite — M. Dorímont ne demandant point á revenir — > 



jgf LA GANNK 

évítant de te t^áét fttt fJWWWte; « ^»i*ÍáSant áV8f ^ ^elWlc6 
á toute conclusión — qu'elle reconnül íju'tt Wé\Á\l lü&quó 

d'elle. « ^, . ^1 

Hile s'en cmidolft fiifellíímehtl H 8lin tffetí Béáti, (ffegl dom- 
niaget maifi t'eñt eté n^í^) ailBibire , pWi^4-%llé ;^ tíl fellé Tou- 
blia. Or, vOÜs «avttfc Ce (Jüé fefis ftitíéS-II ájJpMleiit 



OUBUBR I 



ñ 



... ; i * ' • 

GRANDE DECOUVERTB. 



. Cependant )e pauvre Tancréde étmi forieuxi boa pas des 
ribstacles qu*il venait de trouver, car oa peeit dtrc qu'il avait 
pi ofité de ees obetaoleS) maíB des difficultés que cette avéfnture 
íui présageait. 

Tancréde n'aTait pas été.longtempe á deviner á qMle caté- 
|orie de femmes ^ et> qnelle región d*eeprits eppartenáit Iha- 
dame Montbert. Cétait qne de c^ if Ifíhides, parfaitement 
jjo^eB ¿(.insigAifían^, 91*611 iJflM.ltftt q«e cela e^t commode, 
et que Ton quitle á la premiére difflcttlté. 

On yient á elles avec tant de confíalice , que la mdiriSre 
co|[itraríété décourage ; on be l'ayait pomt prévue, on n*^ était 
point preparé, elle dóroute. Les pauvres femmeál ón ite feur 
enyeut pas; la ooptraríété fte vient jamáis d'elles; iñaís elles 
n'ont pas cq qu'il faut^putir donner le génie de ht sormontcr. 

Ge n*était done pas á cause de madame MoAtbert que Tan- 
créde était si afüigé de la fataltté qui le poursuiváH ; il ñe Tai- 
mait pas et ne pouvait la regretter ; mais une autre pemsée, 
plus douce, plus profunde , plus chére , le préoccupait depuis 
quejque temR^. 

^j^ttp q^arm^nte Jeune femme qu'il áVait retroovée en bal 
chez madame Poirceaui cette séduisante Malvina, il l'avait 



DE M. DE BALZAG. Id3 

revue souvent dans le monde; ü avait été ré^a pins ú'ktík 
foischez elle^ chez sa mere; et le soiireiiir de HálTina (e diar- 
mait. Tancréde était en travail de lui plaire; et , ^r imft nnU- 
guliére CQincidence, son av^ture avec matfeme Montlsi^t le 
jj^rangeait dans ses projels de séductíoh auprés de madSme 
Tbélissier; car enfín , s*il irouvaít tant d'obstacles Bnpr^ M h 
pr^ére, quí paraissatt avoir tant d'expériericé |fbur les 
vaincre , combien n'en trouverait-il pas prés de la 8^c9t)d(; , 
jeune femme si candido^ si bien élevée ^ si entotttl^e^ etqui 
devait atoir tant de m éiia^m wits i gardeb. 

Ainsi , il arrive souvent qu'un événemeht sanS ¡ftfpWIJfete 
iious rend maUíenreex, parce qu'll éfst tm iÍY^rtfs§Wrcm pour 
un autre qoi nons iñtérésse davantage , et (}iti seifttAtí.lol é(fe 
étranger. Nos amia ne compreñiient tiéh ft nafré tHStSSS^I ils 
nons disent : En véritéj c'est uii enMtittáge qtm de «'9fflig@r 
ainsi pour rien... Rien! c'est quelquefois tout notre av^l^: 

Tanoréde étaát réyolté «pntre son áe^írt: C'^ uvp fdftí, se 
disait-il, c*est á en devenir fou, c'est á n'y pas teiiit: Lésffift- 
ris mé vment, leSpcnrtierB m'admireütj les l^mmes ónt {)etf^ de 
moi. Je suis un paria , un lépreux , un maüdit, on m'a ^^(ft- 
celé ; mais qu'y faire^ á iftri me plaindre? Pais-jé atler Sire 
que nen ne me téaeÉity qile ]1arU)«t oh riie r&frouske^ paitS ^ue 
je snis trop beaü? En vérité, je voudrais étre síffreux; oQi , én 
térité, ou... invisible. Oh! qué ce serait üharm^t á*Me 
invisible 1 de pénétrer partoaf ísans étrd vu j d'áiitrer ^ fle 
ne jamáis comproihettre cellé qu'otí stime^ d'étre frtk d'elte 
slitis qn^on le sacfape, aand qu'elte Bache iBifé-mémt)... Oh 1 qtfél 
béhheur 1... c*est le dtm qué je chofsil-aid 

Et voilá cette grande colére qui s'évapore en révetiB. 

Pois sa gaieté revient. 

— Je veux aller á FOpóra, dit Tancréde, exprés pour no pas 
lareg^rder, cette stupide Virginio ; nous vert'ons si son mari 
le rémarquera. 

Tancréde arrive á l'Opéra. 

— Monsieur dé Balzaic ii'est point tbi ce %oh >, sé dit-i1 ; tSht 
p¡S| cet homme eti^sa canne m'intéressent. 



m LA CANNE 

Táncréde s^aasied á Torchestre ; il leve les yenx. M. de 
Balxac est en face de lui avec sa canne. 

— Áh ! voilá monsíeiir de Balzac! je ne Tai pas vu entrea 
Ceet singulier. 

Ifademoiselle*** danse un pas avecM***. M.de Balzac se leve. 

Táncréde, voyant bien que ees deux danseurs ne sont pas 
trés-remarquabies, se remet ¿ regarder H. de Balzac. 

M. de Balzac a dispara , et cependant personne n'est sorti 
de sa loge. 

La porte n'a pas méme été ouverte. 

Mesdemoiselles Essler viennent danser ce joli pas fratemel, 
d élégant, si gracieux. 

Táncréde les admire d*abord, puis, préoccupé de la ñiife de 
M. de Balzac, il regarde de nouveau du cóté de sa loge. 

O surpríse I H. de Balzac est assis á sa place. . . il est lá avec 
sa canne, comme s'il y avait toujours été. Táncréde croit avoir 
le delire. 

Mesdemoiselles Essler dansent, puis elles s'envolent, lenr 
pas est fíni. 

O merveille 1 M. de Balzac n'est plus lá... 8*e8t-il done 
envelé avec elles? 

Táncréde est de plus en plus intrigué. 

D*abord il s'agite, il s*émeut, tout son étre fríssonne comme 
á l'approche d'un grand événement; ensuite il s*arme de réso- 
Intion, il se pose en fece de la loge oü était naguére M. de 
Balzac, et lá il reste immobüe, en arrét devant le mystére 
pour le forcer á se révéler. II regarde, il épie , il observe, fl 
fait passer toute la forcé de son ame en see regards. Aii! 
quand un homme s*acharne de la soiie á un secret, il fiíut 
bien qu*il fínisse par le posséder. 

— Oü est en ce moment monsieur de Balzac? il n'est point sorti 
de sa loge , il y est, je ne le vois pas. Qu'est-ce á diré? per- 
sonne n'est sorti de celte loge, la porte est, tout le temps, res- 
tée fermée, et pourtant un homme en a disparul... S*il est 
partí, par ou est-il sorti? Sil est lá, pourquoi ne le voii-oa 
plus? n est done invisible... Invisiblel... 



DI II. DK BALZÁG. 18» 

Ge mot replongea Tancréde daos ses revenes. 

Que je Youdrais étre invisible !... Áh! si j'étais invisible!... 

Gigés avait un anneau qui le rendait invisible... Robert-le- 
Diable a aussi un ramean qui le rend invisible. Ah ! si j*avais 
ce rameau!... Dans la fable, dans toutes les poésies, les 
anciens, les Árabes, ont imaginé des objets qui rendaient 
invisible... 

Et Tancréde , en révant , regardait toujours. Au méme in- 
stant, et subitement, M. de Balzac reparut — et la porte de la 
k)ge ne s'était point ouverte ! I ! n était certain que M. de Bal- 
zac n*avait pu quitter la loge. 

Bt M. de Balzac tenait en main sa grosse canne. 

Tancréde le voit, et voit cette canné... 

— Cette canne ! pense-t-il. Si cette canne était comme Tan- 
neau de Gigés, comme le rameau de Robert-le-Diable! si cette 
canne avait le don de rendre invisible ! . . . G'est cela. . . oui , c'est 
cela... s'écríe alors Tancréde, hors de lui; et U sort de la salle 
en répétant comme un fou : 

— Je le sais, je le sais; je le disais bien , qu*il y avait un 
mystére; je le connais, je n*en doute plus... 

n arríve dans le foyer oü M. de Balzac se promenait 
avec M**». 

Tancréde Táceoste hardiment. — Qu'importe ce qull va diré 
de moi! il me prendra pour un original, et il m*observera 
comme tel; les gens d'esprit sont accoutumés aux choses 
bizarros, il me comprendra. 

— Pardon , Monsieur, dit Tancréde en s'efforgant de vaincre 
son embarras, son émotion, vous pouvez me rendre un impor- 
tant service. 

— Moi? Monsieur ; mais je n'ai pas Thonneur de vous con- 
naítre, répond M. de Balzac; en quói puis-je vous obliger? 

— En voulant bien me préter votre canne pendant quelques 
minutes. 

A ees mots, M. de Balzac se trouble... 

— Ma canne? Monsieur ; et pourquoi?... 

— C'est im parí que j'ai fait avec quelques amis... Je toui 



la demande pour cinq minutes ^ulemQnt..., 9X2y<¥ fl^?— 

— Cela m'est impo§s¡^?le , Monaeur , reprpncl 1^. d© ^^^ 
^cbemeut. Cela m'e§t'im^ssibí^¡ j'§n |uis fjphé... Mpn- 
sieur. 

A ees mots M. de Balzac s'éloíp^; q| s*^essant i )| per- 
9onne á laquelle il donnait le hvf^ : 

— Que me veut ce fou? dit-il, comprends-tu ríen ácef^^ 

— Ce monsieur ^9^ ^y, régíjpd J'pj ^^ ^. ^e B^c, ea 
mtrefaisant Arnal da)^§ je n^ f gj3 {¡(üf qi^gl(^ piécf^.. 

^, de BaU^c gourit, m^i^ i) ^i MW4- 

Ouelle idee peutavoir ce jeung ^piQfne? pense-^l). 

Cependan^ nRifípiíiQ T^pcf^ílg ^8 4éie5P^re pa$ en(^i^d» 

réussir ; il revient á la chargP) 6t g'^PW^^^^ ^H cél^^. éfñ- 

7^B, il rtif tp^^t ba§ 4'rp Jjft A'praclp. í 

— Ce r^íu§ e4f ^^ ft^^^, -^P^ÍfW í rti ?Qtrft mS^'t OMI 
q-oyez que j^ ^\^v^ \e r^^ct^y . 

}í. de BaU^ pair^lt ^p'plq^ ^ (^{m t^H*!^. 

— Rassurez-vous, Monsieur, cont{mje('{s|(|(;ip^,jf|)i'a^p^ 
rai ppint d'^fi dópí)|tvfr|§ f}i^^ jiSS^r*... Je pqiPMpwiíspar- 
faitement que vous nj ^^Mf» wé^^f I ¥»»» ^¿^«iF ÜVfm 
G^e si précÍQ{|Si9, ^Hf tou^ e^ fo¥^ d'uA |{|gow>} i je pis 
cómbien j ai été indiscret de vous l'avoir demandée, •! j# liQOi 

ment for( 9gi{é , cet^ ^^nj^e ^*$ p^u f^g^Uér^; n^ , u 
je savaís le motif qui vous a fait m^ l*c^^^|||f , j^ Pft^¥lAÍi•t* 
•r- Jp ne TO flj'^^pljgijQir ¡q, ^^yW^\ \^\^ (p m(«i^, H wus 
ypttlq? ip>cpOFflpr un i9Pgiiw|M. 

— Demain, oui, demain, interrompit M. de Qibüiii VQMI 

Tanc^^e s'inplij^ «fficlft^^^ent f^ i'élqigw. 

— Conn^ia-^li 90 j^i^^Q boRUfiA? 4it ^um\^% M • ^ Mac á 
sonami* 

— Non, jene sais PM iqh iMm ; m«s je It yma mc^ á 
rOpéra, aux Italiens^ e^^ aH^ue. WMln de pnKWCft, 

-^M^^ im^t flW§ J9l« PI^OM iDtt; qU'^^ttft qu'il NIQWitT 



DE H. DE.BALZA.C. 18T 

— Bie[i,reprend l'ami; c'wl un itfétexte pour voir de plu» 

prés un ^nd homma. 1| est bien ^i^ ^e wjpgk fiisfi m 

reiournant dans sa pelite ville : ■ J'ai vu Ba^^, i'ai yu lany»;. 

tina, j'aiYuBerryer. Je tale <)ÍB,c'Qst fllieífll^ |HSig tfe {|^()- 

vinca qui t'admire. 
— Herci , reprit en ríant U . de Bqlz^C, fit il S'^kñma BOU 

sans inquiétude, car la péuétration du jeune HlHUH'ylfl bW* 



Bh Inenl oui, cela ^laít ainsi; cetle afTreuse capne élai^ 
Bemblable á l'aniíeau dé Gigés , aii nuneau d'ór dé Ro&rU& 
Diabla : ello rendait Invisible. "' ' ■"■'■*- 

Cela ae se peut p:S , iüra-t-oa. 

Et n'a-t-on pas dit cela de tóate diose? 

fonte inveiJbon n'a-t-elle pas é{¿ pí^ á ea naissanc^? tout 
probléme fralchom<nit résolu n*est-il pas meninge' jusay'^ 
jouroüilpasaaiil'étatde vúlgarité? ■'' ^^ il.-W 

X'industrie , ^o nos joars , eñfaóte (|i 
miraclesl ReÜsez, jeVous ^rla , les S 
YOUB verrez qae las cliimér^ las plus i 
jadis inventes pour séduira rima^nátii 
larisés de nos joura , san; que mSme oí 
aient até rÉvés comme impoasibles. Aii 
rhistoira du pf inca Abmod et da la f( 
que .--'■- 

Le prince Houssain, frére du prínce Ahmed. p()ssédait un 
tapis sur lequet il suf^sait d,e s'a^swir poi^ éUe' |rans[Kn1¿, 
presque deñs le giliiiia ujioment/ovl na sou^itaij á'aUér. 
sans que Í'oñ í^i ^réié par aucim ^to3e'',| ^^'«i'uayw 
payó ré tads QÜaranté bourses/ 



llt LA GÁNRE 

On fit dans le temps beaucoup de bruit de celte merveille. 
Bh bíenl aiqourd'hui , nous avons mieux que cela, oui, 
miem : lee chemins de fer I — lis sont cent fois préférables á 
oe tapia , par eax d*abord on va plus vite , on va plusieurs , el 
aasurément á bien meílleur marché. 

n eet dit encoré : 

Que le prínce Ali , frére puíné du prínce Houssain , avaít 
acheté trente bouraea un petit tuyau d*ivoíre avec lequel U 
Toyait tout oe qui ce passait chez les gens les plus éloignés. 

Eh bien! ce tuyau dont on faisait grand étalage n'était autre 
chose qu'une lunette d'approche , merveille á laquelle nous 
Taisons, nous autres, fort peu d'attention; et pourtant quoi 
de 'plus admirable que d*étre lá, iranquillement assis á sa 
lénétre , et de voir tout lá-bas, lá-bas, des vaisseaux qui arri- 
vent , des hommes qui se battent , et d'assister ainsi á toutes 
iortes de dangers qui ne peuvent nous atteindre? mais qui 
done a jamáis pensé á admirer une lunette d'approche? 

Bnfin , on rácente : 

Que le prínce Aii, frére du prince Houssain, avait , de aoii 
GÓté, fait emplette, dans le bezestein de Samarcande, d'une 
ponuneartifícielle qu'il paya trente-cinq bourses. Cette pomme 
avait la vertu de guérir toute espéce de maladies , et cehí par 
le moyen du monde le plus facüe , puisque c'éíait, simpie- 
ment en lafaüatUflairer á la persanne. 

Eh bien 1 je vous le demande , rhomoBopaihie n*en fiíit-elie 
pas bien d'autrea? 

Au lieu d'une pomme , c*est ur petit flacón ; vous le respires, 
et vous voilá guérí. 

Vous allez mourir... un peu de poudre sur la langue ; et 
Tous voilá sauvé... Avouons qu'il n'y a ríen de plus vulgaire 
que les pródigos. 

Dans les MiUe et une Muite , il est bien encere question 
d'un petit pavillon économique , qui, déployé d'une certaine ma« 
niére , abrítait une armée de deux cent mille hommes. Je ne 
sache pas qu'on ait imaginé encoré ríen de semblable ; peulr 
Üie n'ea a-l-en pas besoin. Bonaparte , lui , logeai chÍMiiie 



DE M. DE BÁLZÁG. 180 

8oir en idee ses soldats dans les villes qu'il comptait prendre 
dans la joumée; nous, nous les logeons chez nous pour Tm- 
stant; mais si nous faisions la guerre, je gage que nous rem- 
placeríoDS avec avantage le parasol de la fée Paribanou, et 
que , ce qui fut la merveille d*un conté árabe , ne sera pour 
nous qu*iui procede économique fort ingénieux. 

Tout cela yous explique comment un rival de Ferdiery donl 
nous ne vous donnerons pas Tadresse, par des raisons qui 
nous sont particuliéres , a trouvé le moyen de faire une canne 
merveilleuse , qui a la propriété de rendre invisible celui qui 
la porte. Invisible , invisible seulement -, non pas insensible , 
non pas impalpable : j'en conviens , Tinvention n'est pas encoré 
perfectionnée. 11 faut méme , pour que la canne ait toute sa 
puissance, qu'on la tienne de la main gauche. Dans la main 
droite , elle n'a aucune vertu ; on vous voit , on la volt , elle 
est fort laide , et voilá tout. Mais sitót que votre main g^che 
s'en empare, vous disparaissez aux yeux des humains; on 
vous cherche,... vainement.... vous étes lá et vous n'étes plua 
lá. . . . c'est admirable. . . . 

Dans un an, tout le monde aura de ees cannes-lá : cela 
deviendra commun et inutile ; car, si tout le monde est invi-. 
sible, á quoi servira-t-il de Tétre soi-méme? á quoi bon se 
cacher pour observer des étres qu'on ne verra pas. Cela serait 
une nuit universelle , sans intérét. Heureusement , le procede 
est jusqu'á présent inconnu. M. de Balzac est le seul qui en ait 
usé, peut-étre méme abusé; car, nous le disons á regret, peut- 
étre a-t-il manqué de délicatesse en dévoilant ainsi dans ses 
ouvrages les secrets qa'il avait surpris á Taide de son invisi- 
bilité. N'importe , voilá maintenant son talent expliqué ; nous 
savons comment 11 a fait pour lire dans Táme de ses héros : de 
lafemme de trente ans, á^Eugénie Grandety de Louis 
Lambert, de Madame JuleSy de Madama de Beaméant^ du 
Pére Goriotj et dans lant d'autres ames dont 11 a raconté les 
souffrances avec une vérité si palpitante. 

On se disait : comment se fait-il que M. de Balzac, qui 
■'est point avare , oonnaisse si bien tous les sentiments , toutes 

11. 



ItO LA GÁNNK 

les tortures , les jouissanoes de Tavare? Comment M. de Bal- 
sac, qui n*4 jamáis été ODuturiére,. sait-ü si bies toules los 
pensées, lea pelttes ambitioDS, les chimares mtimes d^uae 
jeune ouvriév^ de la rqe Ifoufletard? Gommeiit peui-tt si idé- 
lement représenter ses héroe , aoB-seiüement daos leurs rap- 
ports aVec lea autres , mais dans les détails les pl(J intiiBas 
de la solitude) QiiHl sache les aentíraeiitSi seii : l'art peut les 
iiver et penco&trer juste; buhs quHl eonnuese si papÉdte- 
ment les halntudes, les roulines, et jusqu'aux plus secréles 
minutíes d'un caractére, les maaies d'ua vice, les nuaBees im- 
perceptibles d'uBo passion, les fómiliaritéadu géníe... celaeet 
surprenant. La vie príyée, yoilá ce qu^tt dépeint avec tant de 
puissanee ; et comment esl-il parvenú á tout diré, á tout saToir, 
á tout montrer á Tosil étonné du lecteurf c'est au moyen de 
eette canne monstraeuse. 

M. de Balzac , comme les prinoes populaires qui se dégui- 
sent pour vistter la cabane du pauvre , et les palais du ríclie 
qu*ils veulent éprouver, II. de Balzac se cache pour obsenFer ; 
fl regarde, il regarde des gens qui se croient seuls, qui pen- 
sent comme jamáis on ne les a vus pensar; il observe des 
génies qu4l surprend au saul du lit, des sentíments en robe 
de chambre , des vanitás en bonnet de nuil , des passkms en 
pantoufies , des ñu-eurs en casquettes , des désespoiFS en ca- 
misoles, et puis il vous met tout cela dañs un llvre!... etle 
livre coürt la France; on le traduit en ÁHema^e, on le oon- 
trefait en Belgique , et M. de Balzac passe pour un homme de 
génie! O charlatanismo 1 c'est la canne quHl faut admirar, ei 
non rhonune qui la posséde ; 11 n'a tout au plus qu'un mé- 
rite: 

La maniere de s*en servir : 

pr, il arriva cela. Tancréde alia voir If. de Balzac , et hii 
conta comment il avait déceuvert la vertu singuHére de sa 
canne. 

— J'étais si préoccupé, hii dit-il , du besoin d*étre invisible, 
qu'il n'est pas étonnant quej'aie devine une merveille oue je 
i0va8i. 



f^' 



DE M. DE BALZAG. IM 

— Vous ? s'écria M. de Balzac, il me semble que yous ayez 
moins intérét qu'un autre á n'étre pas vu. 

Tancréde alors raconta naívement tous les écheos que sa 
irop grande beauté luí avait valus'^depuis son séjour á París. 

M. de Balzac Técouta avec curiosité. Cette situatíon nou- 
velle lui plut á observer ; \\ c)ierpl\9i ^ se lier plus intíme- 
ment avec un jeune homme qu'il trouvait distingue, spíñ- 
tu^, qui d'ailleurs posgédait soa s^cret : gráp^ ^ ^ ca^p^ 
M. de Q^lzac sait bien vite i q^qi §'eii teoir $ur le carácter^ 
de se^ qmis, Tai^ía:é4^ , 4e m cfité, m oégli^a fm ^^ 
c^iRt^ Ja cQftfi^wce d^ rmq^Jre éwvaia. l\ $e wppropb^ (J^ 
lui, loua un appartement dans son voisinage , et enfin t^QU^i 
le niQ^ei^ ^^ li|j f^nf^e un 4q Qü f^X^m ^^} M^Pt ui^e 
ai|^jtié pQm* l^ vie. 

^ous pe difons pQii^t q^^ f^t c% se^yi?^ r-r (|o^t le ^q 
méiW des <gard9 — 1^^ pe^fpnnes qyll pQ«n»i^^ compro- 
m^tf q jiQus saifrQQt gr^ 4^ (^U^ discrétion. 

íl sufñt de sayoir que Tancréde fít preuye en cette occasiqi 
de ^{it ^ (lélicate§sg, d^ présq^pie ^'mtí\, 4» fésgfye, q^e 
»!, (Je ?a!zac con§ei||it 4 i^j pr^fpif, p^píj^^^t íjHelquq^ joufs, 
sa c^nne précie>i8§ , m^ i^m\^ (^^ ^Q^Uimm ^Hí«r 4a 
^ pujgsance qw*ell§ Jui 4PIMi^Ít. 

Tft^^pr^e ét^( rqvi , trftn^portó , %^ cmüil^ d^ ^ joi^, i) 
pqgs^dait enfin ce qu'il pvail ^^t dé^jré ; i»ai§ \\ li^i ^rjv^ 

ce aiii irnv^ q^^lqu#)j^ aui^ ge{« (|ui ^m^i sm^m i^vi:« 
yfl^i}^ )9s plu9 ei^(r9Q(i dioftkf^ ac^^mpii^; il« ^ei tim^vent 4é- 

roi^, ce bonheur ii^ttepdu |fig dér^g^; Us 9'y pomB^i^^ 
pijg, ils s'amusaienl i r^ver upe qIiqsq, psi^ce qu'ils la croy^Qiit 
iiQPps$ible ; et puis, lor^qu'iS^ rpbtiennpnt , il$ n^ savent plua 
qu'ei) (aire. O humapitél 

Tancréde était toujours charmé de pouyQÍr ^^ ínvi^l^e ¿ 
v^d^tó, mais U se dema^daít 4 quoi <»Ue pui^ance lui ser- 
yíiait? -^ Comment , par exemple , se disaíMi) i ipoinia d'aller 
di^yaliscir lea maisons , ce don me in^Q^a-í^-il k fairQ fortuna Y 

fine <áraonatance vint baurausamant repondrá ¿ c^t^ qnaír 

tilHU 



It) hk GÁMKft 



XI 



df BBAU HASAED. 

Sor ees entrefaites, Tancréde re^ut une lettre de sa mere 
— qiii d'abord lui demandait pardon de Tavoir fait si beau — 
et qui ensuite le recommandait, en derniére esperance, á M*^, 
ministre de ***, auprés duquel elle avait un protecteur tout 
puissant. 

Tancréde alia se ñdre proteger chez le protecteur, qui le 
protégea, et qui ne fít en cela ríen d'extraordinaire , car 
il avait un burean de bienveillance établi chez lui, cer- 
tains jours, á de certaines heures : il protégeait réguliére- 
ment une douadne d'intrigpints tous les jeudis dans la ma- 
tinée. 

Tancréde, ainsi recommandé, s'en alia che'^ le ministre, 
dont il avait regu une lettre d'audience. M . le ministre, qui 
vmi été taquiné, tourmenté, épluché la veille par un député 
de l'opposition — cela s'appelle, je crois, interpellé — M. le 
ministre était de fort mauvaise humeur ; d'ailleurs il fallait 
qu*il parút indigné dans sa réponse á la chambre, et il se 
maintenait en courroux pour se préparer á un discours vio- 
lent ; il traitait son éloquence comme un cheval de course 
qu'on entraine avant le combat. M. le ministre bousculait 
tout le monde — terme de bureaux — il bouscula Tancréde, 
il ne récouta point, lui répondít mal ; en6n, il abuf^a de sa po- 
sition pour le blesser sans qu'il eüt le droit de so plaindre. 

Tancréde se révolta. 

— Áh I monsieur le ministre, pensa-t-il, vous me U^aitet 
alnsi parce que je suis un jeune homme inconnu dont vous 
n'avez ríen á craindre ; ah 1 vous m'écrasez de votre puis- 
sance, parce que vous me croyez sans crédit. Eh bien 1 moi 
aussi, j'ai une puissance; et puisque vous abusez de la vótreí 
j'userai de la mienne, et nous verrons. 



DE M. DE BALZAG. IM 

Tancréde traversa les salons, descendit Tescalier du minis- 
tre sans avoir encoré de projets arrétés. 

II rejoignit á la porte de Thótel le cabríolet qui Tavait 
amené, prít la canne qu'il avait laissée dans son manteau, 
congédia le cocher de cabríolet, et, bravant le suisse impla- 
cable, rentra invisible dans la vaste cour de Thótel. 

lí se promena quelque temps invisible fort en colére. 

Comme il marchait, la voiture de M. le ministre Vint s'arré- 
ter devant le perron. Un valet de pied bizarro, vétu d'une 
livrée non-seulement de fantaisie, mais je dirais méme fantas- 
tique, vint ouvrír la portiére. 

M. le ministre descendait lentement Tescalier, suivi d'un 
autre personnage qui lui parlait avec chaleur, et le domesti- 
que tenait toujours la portiére de la voiture, dont le marche- 
pied était baissé. 

Tancréde, comme un écolier, s'approche; puis une idee 
folie s*empare de lui. 

Yoyant ce carrosse béant depuis un quart d'heure, il veut 
s'y asseoir et s'y reposer. Soudain il s'élance invisible sur le 
marche-pied, et va se placer au fond de la voiture. 

Le mouvement qu'il imprime á la voiture fait avancer les 
chevaux, le cocher les retient facilement ; mais le bruit a 
réveillé M. le ministre de sa conversation. II se rappelle qu4I 
est en retard, il se háte et grímpe dans sa voiture. Tancréde 
veut sortir, et se leve aussitót; mais le ministre, qui vient de 
s'asseoir, se ponche en dehors de la portiére, il forme Tentrée 
de toute sa capacité. Tancréde espere encoré s*écbapper, 
mais M. le ministre étend ses jambes ofñciellement, donne ses 
ordres, la portiére de la voiture se reforme, et voilá les che- 
vaux partis. 

M. le ministre s'établit dans son carrosse, il s'étale, il se 
carre et prend autant de place qu*il en peut prendre. Tan- 
créde, au contraire, se presse, se blottit, se caché comme s*i. 
n'était pas invisible. II se sent indiscret, et il n'en veut plus 
tani au ministre. Les torts que nous nous trouvons avoir en- 
Yere une personne gui noua a offensés calment tout á coup nos 



m LÁ GÁNNK 

reiMiitiinents, surtout lonqu'ils soot inwlontaires, que nous 
ne les ^yqqb ^^ pbojsj^. Ua f^rapié^g np^l^ ^*'W^^fí V^W 
noble vengeance ; ü ne révíi ftue ^^ P^Uf tttéj ^ig;»^ 4ft fu*i 
Le9 torts de b^i^^i ^^ ^g^vs^ P^8^4p f^^ cii:pctA^(an()e 
qu'il a envers son íw^ l^ ^P^^^t ?^"-fe.Sí^^ ^^ §S ^^^^ 
il en est honleu?. pi|p? |? Wy^í^fe^dí^ ^ ^^kh ^^ p?W^* 
que son ennemi n'a p^ ^^i éi v¡^^ ^9 Ivu, ^1* CQÓ^m^ U flSt qé,^ 
enchanl^ de ^ prppw ^^if^n? U Wffdo.^^?i pir '^HIWU^. To^ 
cr^ se rep^ocl^aiii $a ppn^uítf ; (ib jQ^pí^tr^ ^v^i^ ^impl^mói^t 
manqué d'égarda en raccu^ills^n^ if^^eni; vs^ luí m^quaU 
de délicatesse en le suÍYaA( á ^i^ [n^\i aomm^ ^(^^(iiq<i« 
Tancréde se livrait ¿ ees réflexiqp^, iQrs^O tout ^ coup )g 

— Messieurs... 

Tancréde ne put 9'empéch@f de ^urire, il Sj^ pin^t l^ 
lévres, il faísait des grimaces pour garder son sérieuf, sang 
pcmser qu'on ^ pouv^it l^ vpir j |[^|| on a de la pein^ i ^'ap- 
coutumer á étre invisible. 

r- Messieur», cpnti|iua le minis|^, le ofünis^rQ n"^{ p^g 
eo^barrassé de repondré aq^ att^qnQS de ses en^epiiis. •• 

Ici Toratenr ^'arréta; puis il reprit '• 

— ^Qus sommes en mesure, jJe^^ieivS) de prouver & nos 
t(|ver$aire9-* 

L'ora^eur s'arréta de nouveau... ^ rfi|)rit ; 

— Ce n*est pa^ la premiére fois, Messieurs, que l'Qpposítioii 
nous... 

II s'arréta encorQ... 

— Bon, dit-il, je trouverai tout cpla lá-bas. 

M. le ministre avait raison, il ne retrouvait Umtes ^ i4év 
qu'á la tribwe, ce qui ótait fácl|^^. Cela iáisait diré qu'dloi 
y restaíent. 

— II paratt que 90US allon^ á 1^ {;h||iB&f9, wm Tíuwé*; 
je nV suis pa^ eneore alié, tant me\^ií ! 

V. le ministre se remit 4 ch)icboter entre i9|da9t|- 

— L§ \oil^ mint$n99( qw ^ p^rle i (ui^fn^bm, ^ ditTiH- 
crWe. 



DE M. DE BÁLZAG. M 

Mais le ministre élevant la voix... 

•^ Sire..* cel^ hq ^ peu|; pas. j'ai déjá eu riioQ^eur (|q 1q 
diré au roi, cela fera cjrier... on dirá encoré que.,. 

En ce momeiit la voiture s'arréta, non pas á 1^ Cha^))i:e d^ 
Députés, comme le pensait Tancré4e, o^ais ^\st Tuileries. 

te ministre dBS<:^ndit 4^ voitufi^, Tancréde le suivit ^u^^j- 
tót. Par bonheur, jfi v#let (j^ pied ótait un lourdai^d qui lu) 
laiasa le teii^ps <j§ de^pen^^^ ^va^it qu'il ei^t pensó á^^elever te 
marchepied. 

Entraíné par le hasard et la curíosité, Tancréde s'attac})a 
anx pp d|| mm^ \ íl f^'aygiit '^m^ yisité 1^$ T^il^riea : 
tout cela l'amusait. II fr|iáj^i( i^ ÍF^^d escalieír dont I9 ma- 
gnificence Tóblonit, tray^g \^ f^llf d^^ G?urde§, et pó?iétre, 
toiyguir» 4 \^ B]^i^ 4^ Pf • l9 Sli^Utre, dstns ufi grave salan 
tendu ^ ^ieu, au |&i)ie^ 4uau@l ^t yx^^ gr^nd^ table recp»- 
Yerte d'un tapis de velour^ Ü^»-^ {c;]|j^bre ||ii$torique, autre- 
fois le S£iIqa dQ l'Süpí^rQur, aujqyfj^'hui (p labor^toire 4iplo- 
matíque, qu*on fiepello i Parii W ^i^li^ifif^^ pimktérkilei^ 

Plusieurs hommes étaient déjá reunís dao^ c^ s^lon. h^ 
ministre, que Tancréde escortait comioe un i^o/cor^ invisiM^, 
était évidemment en retard; cbez lui c'était un systé^ie. 8i 
Texactitad^ est la soütease des rois, Tineiu^itud^ $st) au 
contraire, rbabíleté des ministres, de ceux du moins qui «put 
influents. D'abord elle ajoute á leqf impprtance ; f^suite yn 
homme i^génieiix, qoí a ta ídíto, ne rísque rien 4§ \ím^f l^s 
autfes épuiser le| mots, dísGutef longtepQips, retourn^p, eq»r 
brouiller les questions (pie lui sdul aait pouypir repudre. 
C'eet un ayan|age que d'armer dm et fir»is 4'^pnt au wilie^ 
de e»na fatiga, dógoütéa de ta» opioions par t9ut9s lea 
otjeetions qu'elles oal esauyées; Q*m^ ua \^n Mík f jouec; 
i] semble tAi4oiura qu^on rallie les campa diyers ; on ast tou** 
jours répée qui fait pencber ía balanCQ. Q'esl Ute^adroit, 
maift pour odla il luit étre hommA d'importance ; car U est 
furee geng que Tcm n^attendrait paa, des mattumreía qut Ton 
n'attend jamáis, <|ael*oan!a |tmaii attonána |iaur ri«i; <^l 



196 LÁ GÁNIIB 

ceux-lá, nous ieur conseillons d'étre exacta^ d'arríver méme 
tin pea avant Theure, s'ils veulent obtenir en Ieur vie une 
part de quoi que ce soit, et étre entres pour quelque chose 
dans une decisión quelconque. 

Le ministre de Tancréde ñit done accueilli comme un honune 
qu'on attendait, et dont on attendait une idee. 

Un personnage, qui paraissait avoir une sorte de prepon- 
dérance sur les autres, vint á lui en lui tendant cordialement 
la main. ^ 

— Mais, pensa Tancréde, j'ai vu oette figure-la quelque 
part, cet homme ne m'est pas inconnu... 

— Le roi sait-il? dit un des ministres... 

— Queje suis fou! pensa aussitót Tancréde, c'est le roí; 
comment n*ai-je pas devine cela tout de suite? je deyais pour- 
tant bien m'attendre á trouver le roi íci. 

Le roi, peu d'instants aprés, s'assit devant la table, et les 
ministres prirent chacun Ieur place au conseil. 

Tancréde était singuliérement embarrassé, combattu entre 
la curíosité d'écouter tout ce qu'on allait diré et la bonte de 
oommettre un espionnage indigne de lui. 

Enfín, il capitula avec sa conscience. 

— L'espionnage, se dit-il, consiste á répéter, et non pas á 
savoir. 

£t il se disposa á écouter. 

Par malheur, en se promenant dans Thótel du ministére, il 
avait eu froid. Ce froid avait réveillé un gros rbume qu'il 
combattait depuis huit jours, et qui semblait Tavoir oublié 
un moment. C'était un de ees beaux rhumes qui font sean- 
dale au spectacle et á TÁcadémie, une de ees touz opiniátres 
qu*on appelle quintes pendant toute la premiére jeunesse, 
mais qui, vers la fin de la yie^ sont respectées sous le nom 
plusimposant decatarrhes. 

Tancréde lutta d'abord avec la quinte ennemie ; il étoufiait 
et suífoquait, bientót le combat devint impossible, il toussa, 
il toussa bardiment, et se livra ¿ toute la írénésie de son 
rbume. 



Le roi ótait occupé á lire, il paroourait un trayail qu'un des 
nunistres venait de lui remettre ; il ne leva pas les yeux, máis 
il entendit cette toux effroyable et il ne douta pas qu'elle n'ap- 
partínt á un de ses ministres. Jugeant un homme de guerre, 
épuisé par de nombreuses campagnes, plus capable d'en étre 
le propriétaire que les autres ministres plus jeunes que lui| 
il s'adressa au ministre de la guerre, et lui dit avec bonté : 

— Vous étes bien enrhumé, monsieur le maréchal? 

Le maréchal n*était pas enrhumé; mais, trop bien éleyé 
pour contrarier son souverain et pour détourner une marque 
d'iniérét qui pouvait faire enyie á d'autres, il répondit en 
•'ioclinant respectueusement : 

— Oui, gire, oh ! trés-enrhumé ; Tautre jour á la reyue... 
Et il se nüt á tousser avec enthousiasme. 

Tancréde était sauyó. 

Une flatterie avait rendu probable ce rhume fantastiqne, 
dont le roi aurait pu s'étonner. 

11 toussa de concert avec le maréchal, qui bientót fínit par 
le surpasser. La toux de celui-ci, d'abord flatteuse, était de- 
venue sincere. Ce genre de ruse est facile á cet age ; il s'en 
acquittait méme si bien que Tancréde fut tenté de lui diré : 

-^ Merci, brave homme, assez, on n'a plus besoin de vous. 

En cet instant un huissier entra ; il remit au ministre des 
aífaires ótrangéres un paquet qui contenait des dépéches. 

— Un courrier de Londres, dit le roi. 
II rompit le cachet. 

Le mNIST^BB EST CHANCá. 

Lord *** a donné sa démission. 

Cette nouvelle fít sensation dans le conseil. On s'agita, on 
•'ahuma. Le roi prit la parole ; la discussion s*engagea vive- 
ment et devint des plus intéressantes... si intéressante enfín, 
qu'il nous est défendu de la rapporter. 

— Yoilá qui va faire baisser les fonds, dit un des ministres 
bas á un de ses collégues pendant que les autres discouraient. 

Ce ñit ce que Tancréde comprít le mieuz de toute la 
cvssion. 



m LÁ GANNK 

— Si J0 profitais de edito circosstaBoet pensait-il. 

dafts ^9 GQmbÍAa¡«)n«, médi^i viogt pFq)9ta, r^eU 1m uas, peaa 
leí au(r(K9, 91 fínil pac 89 decidir k smm cbm M. Nantua pour 
liú (ai(9 part d9 la npvveUa jlont ua ba^ard l-avait ínatmit. 

{Ja buisaiar r^ptra ^qu^ ja pe saia qual prétote. 

Des que la pof ta fai ouverto, Tancréde a'échappa. 

I) arriva biaptét cbei M. Naotua. C'ótait pridaémeni mm 
}oar d'audiauce, car le momdse miUioBiiaira a sea Joan de 
réo^ticma inafíQalQs. 

ll[. Manluai «a lappelaafc )a maniera dOQl U aYait tompá 
Ti9Qrikda 0apa ees e^¿ranoda> te reQul d*abaid avap embai- 
rás, mais Tancréde le mit bien vite i sop aiaa> 

-T. Moas^ur» 4iMl, ia viepa yaps faii» pac^ d'iu^ cfaoae 
trés-importanto, et yaua ponvai, da votra cAMi me rendid im 
grand service. Une ciroonstance, que das raisaos da diUcv- 

^^ 8^ PiU^sM 1^9 pecmattra ^q yap» ^iquar, me isasd* 

avant tout le monde, possesseur 4'uia HOjiy^Ufi WÁ ^¡S¡i Vf9k 

^ i^qf 8>^is4@ i!%p<)@ m \^ f9m^% ia suia v§pq vpua » 
vgMfiPíBPÍfiBíiS P88í c^r P°ft^?- 

sieur, |i je pojfygig nj^gípJiaBef 0§ÍFW»ff4i si fe pí»?W ¥«» 
diré la vérité, comme vop^ ¥?rfjpz p H g-y B fií? fe 4WÍP» J® 
vous tiendrais un autre íangage, je vous j^t^rai^ ^ pl|p 




d'gne idee; c ea^ da ne point papf ^ yos yeu^j pgipr ijg ^ 
et cependant uva de quQi perdrq 1^ ^ta. T¡^^ ^PS9 861 
mains sa fortune, et ne PQuyolr la |alre ! ^t ^ala p^r^ S^'ffi 
ostipcqnnu. proj^, Monsieur',' {luagVjiYa¡s^píápi|§(|cr6- 
dit, je ne viepdraij pá yqus tóunñenfer, j['|urí^ gej| sg ^ 
inon aflfaire á mol tout seuj, ^ you^ ej¡^ íél^íf^ 



DE M. D¿ BALZAG. Ifg 

— Vous oubliez, mon cker, repril M. Nantua avec malica, 
que votre intention était de me rof^df ^ ^ef vice. 

Tancréde se mit á rire á son tour. 

— S^Q$ 4ou(e, je vqu^f ai^ ^\í^i vQ^s rei^dr^ SQrvjc^, reprít- 
il, je voudrais surtout ppuvoir vous parler francbefueat ; mais 
/0|}s counaissez trop 1q pí^oude ppur Qe p49 cop:)pren4re qp^'ú 
ei\yin^ circousl^ncg^, (j^s ja yie ayoi^tuf^ifse d'uu jeune 
homme, qui ppuyfiüt le mettjre ea poss^^iq;) 4'ui) ^cret, bon- 
nétement, lég^e«if lit nf^jup, |^a gi;'ii p^i^ cpReadaíit p^pU- 
qu^ cpfpftent il en a ep cpni^^i^c^í p)^s tep^, jq m'en- 
gage, si je vous trompe^ ,. p^j, jq $iga^ i i'ii)$taat pfi^me ^n^ 
obligation de cinquante mille francs, avec }fiqu^Ue vou9 pour- 
rez me faire jeter en príson peQ4§^| Uf^^ ann^, ^\ la (louyelle 
que je vais vo}]g ^fQ)f^6 llt^i pas exaptp. 

— £b bien! cTit M. Nantua, j'ai confíapce ei^ yous; in^ÍB 
tyez aussi confíance en mol : d|^ fpqi KpU^^ npuvelle, c^ si je 

— ^U f^t, ^ Tpcrédi, 1$ jpm la 4w'ai touJQRW; wul, j« 
i« P*8"i PHli P^ %P» frt i'aw? §^IS»^ <IW ypus en proñlies. 

— Eh bienl je wjf^ístérg ^glai^ est cbaiigfi, lord f*» « 
donné sa démission. 

Cette nouvelle produisit sur le banquier encoré plus d'effet 
qa*elle n'en avait produit sur le oonseil des ministres. 

— Mais, étes-vous bien sur?... dit-il. 

— J'en suis aussi oertaip Qii'il est possible de l'étre, et je 
donnerais en ce moment tout Targent que je Youdrais gagner 
poiir pQuvpir vous inspirar ipa CQi)victioii, et vous caoonter les 
étranges éyénemepUi qui me Tout donoée. Je le sais, vous 
dis-je, j^ le m9 po|itiyefiient. 

— Cpnupent le télégraphe a*a-t-il paa déji... Ahí le brouU- 
laid eftt tel depuis trois jaurg, que ceda se comprend... AUonSy 
niais vQus me donnes vetee parole d'bQnneur... 

— I^a pairale d^boimaur, dit Tanecéd» aveo raopeat da la 
loyauté. 



Tancréde s'éloígiía fort agité. 
En le voyant partir, 

— G'est quelque histoire de femme, pensa M. Nantua; ce 
beau gargon était sans doute caché dans quelque boudoir lor&- 
que le ministre a lu ses dépécbes. H doit étre discret, c'est cela. 

La nottvelle était vraie, comme nous le savons. La baisse 
des fonds fui plus forte qu*on ne Tavait imaginé, et M. Nantua 
gagna une somme plus considerable qu*il ne Tosait espérer. 

Tancréde eut sa part dans ses benéficos, et cette fortune im- 
prévue suífít á son ambition du momenU 

Tancréde s'était dit : 

— Je ne puis yivre sans argent. 

Et 11 s'était mis en peine de trouver de l'ai^nt. 
Maintenant il se dit : 

— Je ne puisvivre sans amour. 

Et il se mit en peine de trouver de ramear. Cétait plus 
Caicile, dira-t-on ; je ne le crois pas, moi. Les pauvres de codur 
sont les plus nombreux á París ; et comme il n'y a pas dlios- 
pice pour ceux-lá, en risque de les rencontrer partout, et ce 
sont ceux qui yous attaquent et vous dévalisent. 



XII 



LA GiNNB EST BN DANGEl. 

Rien n'est si dangereux qu'un premier succés. Tout bon- 
heur est un piége que nous tend le destín. D'ailleurs, il resulte 
toujours de la grande application d'esprít qu'exige la réussite 
d*une entrepríse audacieuse, il resulte toujours une fatigue de 
la pensée, une detente de toutes les facultes, une courbature 
de nos sens, une négligence, suite de renivrement méme du 
triomphe, qui nous améne á compromettre le suecos que la 
veille nous avons acheté par tant d*efforts. En bataille, en 
amour, en toute chose, le (endemain est un grand jour; u 

LBNDElUIlf! 



DI M. D% Bñ.Aá»B.C. 101 

Et pourtant c*e8t oe jour-lá qu'on dédaígne; et c'est oe 
jour-lá qu'on s'endort. O dangerl 6 folie!... Lendemain, jour 
terrible, décisif et solennel, Tavenir dépend de toi, tu le fais, 
il t^appartíent. En gloire, qu'est-ce qu*une bataille gagnée, 
aans le lendemain qui la oonsacre? — En amour, qu'est-ce 
qu*un jour de bonheor, sans le lendemain qui le purífíe? Le 
lendemain, c'est la sagesse dans la gloire, c'est la oonscience 
dans l'amour. G'est du lendemain que lliistoire attend ees 
¡ugements; c'est du lendemain que le coeur date ses sou- 
yenirs. 

Et ce proverbe qui dit : « II n'est pas de féte sans lende- 
main» » ne veut pas diré qu*il faille s'amuser deox jours de 
suite ; il signifíe que c*est le lendemain seulement que nous 
aaurons si nous svons eu raison de nous réjouir de la veille. 

O sagesse des nations 1 

Tancréde devait á sa canne un grand succés qui Tétourdit, 
cela était tout simple^ 

Luí, quelques jours auparavant, sans ressouTce, repoussé de 
toutes les maisons oü d'abord on l'avait accueilli avec bien- 
yeillance, tourmenté de Tidée de ne pouvoir restituer á sa 
mere ees pauvres mille écus si chérement obtenus, lui mal- 
heureux, découragé, sans argent, sans amis, se trouvait tout 
á ooup en possession d*une somme fort considerable, et, ce 
qui était mieux encoré, en relation d'affaires avec un des 
banquiers les plus consideres de París. 

Son extreme beauté n'était plus un obstacle alors á ses 
rapports avec M. Nantua ; il ne s'agissait plus de faire partie 
de sa maison et d*étre commis dans ses bureaux; mademoisello 
Nantua n'avait aucune chance de le voir. Tancréde pouvait 
done rencontrer M. Nantua á la fiourse, á TOpéra, et faire de 
grandes affaires avec lui, sans aucun danger pour Timagination 
Bomanesque de sa jeune filie. 

D'ailleurs, le pére prudent avait moins de scrupules depuis 
que M. Dorímont servait si bien ses intéréts. Tancréde était 
done dans une bonne veine, et il éprouvait cette grande joie 
4'une ame soulagée, cet allégement d'un esprit délivré, ce 



I0« tu éklflIE 




^.^ qu -. ¿1 

pas, 'et puis SI quelquo imprudent ose aire : Que je sois neu- 
rebx! álóré le flestin se revoííe, je monae cr[e áü sca^aféjlt 

lir t^^üiliÍTe 




i * '? 

Tancréde était fatalement heureux : il venait d'écrire á sa 



mere te ctiangemení áfe sá posición, qiiMí ávall éxpij^úé par un 
mensonge : il luí renvoyait aussi, avcc une genercuse usureóla 
somme qu elle luí avait donnee en partant. Gette longuojettre, 
écnte avec plaisir, avail renouveíe saJoK^ II nogojiyaitlenir 
en placO) il se promenait dans sa enamoré, il se Daflait, se 

racontait a lui-meme sea projets; ®í^^» P.0H^.^®"?Pjí¡^^^4 §gP 
agitation, il prit sa canne et son chapeaü, et s*en alia lairp oes 
Visites, Sa canne et. son chapeaul remarquez bien cela^jpes 



tance. II prít sa cahñé et son d^ápeau, cbmmé \in áüUe aijgait 
pris sa canñe et son chapead. Malheúréij^x le tr^sor qui tornee 
aux mains d'un si ieune hommel íes trésors pe $Qntj>lís M^ 
pour ía jeunesse : a vingt ans bn ñe sait ni étre ñc^e ni etre 

aimé. ^ ^ ^ )> .. í . „^ , '. 

Tancréde s'eñ aílait done cómnie up, étourái, joijoui ©U^Jj 
trés-étonnó qu'on ne lui fit pas complímeñt d'ún boñhéur aont 
il n'avait fait part á personne. ,..» * 

Les vives émotions ont un instinct qui nous servirait <|e 
thermométre pour juger \e3 geps qui nous aiment si nous le 
consultions plus souvent. 11 est des ami$ que nous allons v(^ 
tout de suite quand il nous arrive queíqüe chpse d'heureux; 
notre bonheur n*est cqmplet que lor3qu*ils le connaissent, 
nous courons diez eux bien vite jpopr íeur en parler, et sUs 
son^ sortis nous disons notr^ bónHeuf A leur portier poiir 
qu'il ios en instruise a leur re&ur. 

Geux-lá sont les vrais amis. — il en est d*tatres auz4{iieii 



DK M. Itl BkLlAG. HS 

BiJiís tléhíefft Sfte éráinté, flóttS tiisánt * Comiheni vttÜi-ils 
t>retii]l-o celáT Ce sdnt tés táuj aitiis. ~Il elt ^ d'KtU-os 
ftiKÍÍibH note íiB ^fenfeijns jiáá dii Wüt. CE IdÜl íiÜÜlijlie- 
ftlt^ t6s tdeilfeiiti, ffiáls b'eit que noliS iik \éi áíihoiis {Hia ; 
(A tombl cIb Ü'üst pak ñé Itotr^ faütít, il h''^íi fáut ¡ioint 

patí». 

té íáil est qfie TiiÍBluíct dii coeur té giiioe verá, ceux qui 
les jouré oú U a be^oin d'étre com- 
du plaisír guicle le Parisién vera le 
clésireentendre de la niúsiciue,; vers 
lUt ae divertir, ou vera le Rocher do 
I dlner. ^ 

ée disait ¿ Tancréde quo la personne 

I de sa joie, aprés &a mere, étail la 

ler; íl seniait bien qu'ií ne ,liii ^talt 

déjá daus ses yeus.ijn tr'oublé dont 

iviner la cause. — Malvina, ne s'élait 

íes impressions; soi| ame était encare 

imenU^ ceux qu'etíe éprouvaitji'é- 

laiénípas. encoré nommés. Son cteur avait toi\jourg été,si 

oc'cii^,, ei tnj^airé,'q\i'\\ n'avait jamáis en le lemps d'anajy- 

SOT,,(le báptiser ses impressions. Sa mere, ioujoura sou^franle, 

á^i accáparé üiúlea ses pensé^ í"^'''^ ''^B. ^^ ^^'^.9 ^"^ 

gu'on l'avait mariée ¡ puis les enfants étaient venas si vite, si 

noín^reüx, qü'elle ¿'ávjiíi pas éu le ^temps de, s'apercevoir 

gu'elié ü'iumárt pas clu toiil son mari. Elle l'aimaitsans doute, 

rarcé quH ''^^ ^° cí *]"'■' ''aidait á soigner ea.mére, mais 

me ¿'í^uyait poíni S'amour ; et puis l'amour, elle n'y avait 

lamais songé. Elle ne pensaitpas — ollevivaitj son.cceurétait 

u'^s-señsmle, mais son i ma^ nailon était endoimle. Elle aimait 



863 éníápts,' parce ^u'elleStaJtJeur mere; mais elle ne s'él^it 
jamáis dit : L'amour matcmel est la passion de ma vie. De 
miiñi. Ifirsiiu'élle donnáit a 'sa inérá des_ sojns si éclairés, si 
tte ñe se^díá.aít Ñint : lü P>;4^t.'!!'''J? ^^^'^P '^^^ 
^ ne lai'salt ^tat de nén. Quand sa mere avait 



Lá gankb 

m mere aeportait bien, elle passait la nuit au bal, á s'amuer 
comme une jeune filie. Trop naive, trop naturelle pour n'étre 
pas ooquette, elle cherchait á plaire, mais malgró elle ; elle 
aimait les chapeauz, les robes, les fleors, les robans, sans 
prétendre étre une femme á la mode. Elle s'occupait de sa 
maison sans se croire une bonne ménagére; elle remplissail 
tous ses devoirs sans savoir que c'était cela qu'on appelait les 
deyoirs ; elle avait accepté tous les roles que luí avait offerts 
la vie, sans savoir á quel emploí ils appartenaient, avec inno- 
cence et bonne foi ; mais tout faisait craindre aussi qu'ellt 
n'en acceptát de plus pérílleux avec la méme innocence et la 
méme bonne foi. C'était enfín ce que les femmes froides el 
tomanesques appellent, avec dédain, une bonne petite femme. 
Malheureusement ees bonnes petites femmes ont plus d'ftmfl 
que les grandes femmes langoureuses, et Malvina était d'au- 
tant plus sensible, qu'elle n'était point romanesque. Elle n« 
croyait pas á tous les grands événements qu'on rácente dans 
les livres ; elle pensait qn'ils avaient dú se passer dans les 
temps fabuleux de Tbistoire, n'imaginant pas que, dans la me 
Saint-Honoré ou dans la me de Gaillon, il pút ríen arríver 
d'extraordinaire á une femme qui habitait chez son man avec 
ses enfents. D'ailleurs elle lisait fort peu, quelques pagos le 
soir pour s'endormir, comme elle le disait elle-méme; et ce 
qu'on lit dans ce but est rarement fait pour exalter les pen- 
seos et troubler rimagination. 

Elle n'était done gardée par rien, ni par des revenes foDes^ 
ni par des idees fausses, et un amour véritable, im événement 
singulier devaient la trouver sans défense. On críe beauoonp 
centre les imaginations romanesques; je les crds, aa oon- 
traire, ¿eaucoup moins fáciles á entralner que les aatreB. 
Lliabitude de vivre dans un monde imaginaire leor inspire 
des préventions centre tout ce qui se passe dans le monde 
réel. Les événements de la vie ne leur sembient jamáis dignes 
d'occuper leur ame, ce n'est jamáis cela qu'elles attendent 
pour éclater. Et j'ai toujours vu ees jeunes fiÜes au firont pile, 
au regard mélanooliquei aux plirases nébuleuses et aentimen- 



DB M. DB BALZAG. 90» 

tales — finir par épouser volontairement de vieuK maris pour 
de Tai^ent — tandis que les femmes raisonnables et rieuses 
risquaíent noblement leur avenir dans un mariage d'inclina- 
tion. Oui, les chiméres romanesques préservent de Tamour. Je 
connaisune femme qui» á Táge de seize ans, s'était dit qu*eUe 
aimerait un jeune Anglais qu*elle rencontrerait dans une 
prairíe. Voilá quarante ans de cela, et cette femme n*a jamáis 
aimé parce qu'elle n'a jamáis rencontré d' Anglais... dans une 
prairíe I... Sans ce réve, elle aurait peut-étre aimé un ou plu- 
sieurs Frenáis, rencontrés tout simplement sur les Boule- 
vards. Geci prouve encoré que les travers de Tesprit sauvent le 
ooeur. 

Tancréde trouva madame Thélissier entourée d'enfants, 
non-seulement des siens, mais de tous les enfants voisins el 
cousins. Cette troupe de démons toumait, sautait, galopait 
dans le salón pendant que Malvina lui jouait des contre- 
danses, des valses et des galops. 

En voyant entrer M. Dorimont, Malvina quitta le piano, á 
la grande consternation des danseurs. Les uns sVrétérent 
subítement n*entendant plus la musique, les autres conti- 
nuérent de toumer, et trouvant pour obstacle ceux quí étaient 
au repos, les heurtérent brusquement, et plusieurs d*entre 
eux tombérent sur le tapia. 

La petite íille de Malvina fut de ce nombre, elle avait á 
peine trois ans. C'était une de ees petites boules toutes rondes 
et toutes roses, que le moind^e choc fait rouler. Elle ne se fít 
aucun mal, mais elle pleura beaucoup. Tancréde, la voyant 
par terre á ses pieds, se háta de la relever avant que Malvina 
ait eu le temps de venir á elle. II prit la petite fílle dans ses 
bras, la mena vers sa mere, et tout le monde s'occupa de la 
Gonsoler. 

Pendant ce temps, un vilain enfant roux, enfant du voisi- 
naga, s'était emparé de la canne que Tancréde avait laissée 
par térro en relevant la petite fílle de madame Thélissier. 

U s'était emparé de la canne merveilleusel 

De cette canne qui... 

12 



Í8é tA CARNI 

De cette canne dont... 

pe cette canne par laqnelle... atec láqüéfié... enfiñ, dé la 
c^iine de M. de Balzac. L'afírenx enfknt Éé promenaft dans tá 
gallo & manger, autour de la tablp ronde, a cfaeval sor cette 
canne; et comme il la tensdt de ta main ganche entre é^ 
Jamben, il était invisible, l^aíTretn enfant ! Et Tancréde, ne fé 
vóyánt pas armé de sa canne, n'étit pas Ifdé^ je lá lui repfen* 
dré. Ófatalité! 

ítfalvina, heureuse de voif Tancréde cóüsoler $! ^entltnétst éi 
filié, ia laissa dans ses bras. C'était lá seate 6oque(teri0 votorí- 
taire dont elle fftt capablé, elle y ñit efitiatnéé paf te pláisir 
qu*elle trouvait á les regardec tous deux ; c*était un spect^cle 
^üi charmait íes yéuz, que cette belle tétd de Jeime hotiime 
^ pr^s de ce joíi visage d'enfant. 

Ct luí, de son cóté, employait Cea flattéries détóornéeS, ^ 
connues des jeunes gens — voire mémé des conscrits pour s4- 
duire les bonnes d'enfants, — cés compliments qui s*adresseni 
Íl la petite filie, et que la mere seule peut comprendre. 

Tancréde minaudait beaucuup, il faisait Taimable, c*éta¡t 
fort bien; mais quand on veut séduire, il faut tácher de n*avoir 
pas autre chose ¿ faire ; et quel que soit le bien que Fon envíe, 
il ne faut pas négliger le trésor qu*on posséde. 

Tancréde, aprés avoir joué longtemps avec I'enfant, alia 
^rendre son chapeau ; mais quel fut son el&oi, il ne retroava 
plussacamie. 

— C'est Amédée qui Ta priáe, dit un autre petit gar^n, 
jaloux de n'avoir pas eu le premier cette idee. 

Et cbacun se mit á appeler Amédée. 

— Amédée, voud avez prís la canne dii Monsieürt 

— Alnédée, le Monsieur demande sa canne. 

— Amédée 1 Amédée 1 

— Eh bien I quoi? dit Tenfant invisible, me voilá^ pourquoi 
done criez-vous comme 9a? 

— Tiens, il est lá... Oü done es-tu cacbét 

— Je ne me cacbe pas, je suis 1¿. 
On chercha sous la tabla. 



DE M. BS BiLZáC. Uft 

— Aliona» moQ8i«ur Amédée, dit une tante en ftirenr, c'est 
trés-mal d*avo¡r pris une canne qui ne voug appartient pea, 
c'est trte-indiscret ; pourquoi avex^voug pris cette canne? 

L'eñfant, voyant qu*on le grondait d*avoir pría eette canne, 
la cacha bien vite dans un coin, et, ae montrant tout á ooup, 
aiTíva les niains videa daña le salón. 

Tancréde, qui n'avait paa aaaísté á cette sctae, charebait m 
canne sous tous les meubles. 

— Eh bien ! la canne, dit quelqu*un á renfant, qu'en avez- 
Toua fait? 

— Mol, je n'ai pas prís dé cáñne. 

— Oh ! le menteur ! dit Tautre petit garlón. 

— €k)mmeat! vous n'ayez pos prís la canne de Monsieur? 

— Non, Madame. 

-» Que faittez«vou8 dans la salle á mangar? en vena a cher- 
¿ié, et Í*on na yous a pas Irouvé. 

** J*4tais cachó sous la taÚe pour faire paur i iulesi dit-U 
avac apdace *•- car cet affreui enfant mentait trés-bimi. 

La tante, qui avait été trés-maladroite dans sa sóvérító, la 
llit ancore plus daña son indulgenoe. 

'— Éa effeti di^la) je sais idlée moinnAma aharcher Amé- 
dóa dans la salla i maogerj at je puis dirá que je n'ai paa Tti 
la canne da Monsieur entra sas mains* 

-«N'importe» obetchona, a'écria Tanivéda daña la phiS 
Ttva inquietada* 

On aaprédpitadaaala SiUeámangBr,ondiercha derríérelaa 
buffatai rim ; ««prés da ^la, ríen 1— Bnfin , quelqu'un a'écria: 

-^ La Yoiiá^ je Tai troavóa derrito la porta. 

Tancréde s'approcha tout joyeux s 

^ Tanait lui dit la tanta. 

ft la tanta lui presenta una eanna* 

Odeolaur!.! ean'astpaalaaienBaiCaii'estpaalacaBnada 
Mi de Balzac. 

G'aal ane groeaa canne á parapluia. L'affraui aniint s'ap- 
proche, il examine la canne, et, niaia oomow na irvlaur, li 
a'éeria: 



M8 LA GANNK 

— Tiens, c'est drdle, c'est pas celle-lá avec quoi j*ai joué, 
je Tavais pourtant mise lá ; on Va changée. 

— Ahí malheureux I c'était done toi qiii Tavais prise, s*ó- 
cria Tancréde hors de luí. 

Pilis, craignant de se trahir : 

~ On s'est trompé, dit-il ; donnez-moi ce parapluie, táchons 
seulement de savoir á qui il appartient. 



XIII. 



gANS LB SATOIH. 

Le cabinet de M. Thélissier avait une porte qui donnait sur 
la salle á manger ; et comme M. Thélissier habitait le centre 
de París, le quartier des affaires, oü les maisons sont serrées 
Tune contre Tautre pour empécher le jour et Tair d'y péné- 
trer, la salle á manger de M. Thélissier était parfaítement 
obscuro á midi ; elle n*ayait qu'une seule fenétre posee de 
travers, et donnant sur un beau mur troné ^á et lá de petites 
lucarnes, jours de soufírance s'il en fut. II arríva qu*un gros 
monsieur, aprés une longue conférence, sortit de choz M. Thé- 
lissier , et s'en vint , dans cette salle á manger ténébreuse, 
reprendre sa canne á parapluie dans le coin oü il Tavait laia- 
sée. Comme il n'y voyait point, qu'il agissait á tátons, il se 
trompa, et prít la canne de M. de Balzac pour la sienne; et 
comme il ne pleuvait pas , il fut quelque temps avant de 
s'apercevoir de sa méprise. 

Ge gros monsieur , par une de ees fatalités dont la vie est 
semée, s*était foulé le poignet droit quelques jours auparavant 
— Yous devinez — et il avait le bras en echarpe. Le bras drotti 
— devinez-Yous? — II prit done la canne merveilleuse de la 
main gauche, et s'en alia tranquillement sans que personne le 
Til , invisible sans le savoir. 

II se promena quelques moments sur les boulevards «?ac 



BE II. DE BáLZáC. 109 

assez d*agrément. Tant qu*il marcha, tout alia bien; il évitait 
de lui-méme les gens qui venaient á luí, et íl cheminait sana 
obstacle. Mais la curíosité le fít s'arréter devant les afBches 
de spectacle, ü les parcourut avec atlention , le VaudevíUe , le 
Gymnase, la Porte Saint-Martín; 11 voulait tout lire pour 
roieux choisir ses plaisirs de la soirée; il en était au Cirque- 
Olympique , et lisait cette aífiche remarquable : 

ASCBNSION, GONTRE NATÜRE, DE LA JUMBNT 
NOMMÉB BlANGHB, 

lorsqu'un jeune homme , trés-pressó, rasa le trottoir d'un pas 
rapide, et vint se bríser avec violence contre le roe immobile 
et curieux qui lui barrait le chemin. 

L'homme curieux re^ut un coup terrible. — Preñez done 
garde , monsieur, cria-t-il, je ne suis pas un ciron impercep- 
tible , Yous pouviez bien me voir. — Lo jeune homme n'avait 
qu'une idee, éviter toute querelle qui le retarderait ; et comme 
il ne regardait ríen, tant il était préoccupé, il ne s*aperQut pas 
qu*il n'avait rien vu. 

Le merveilleux fut perdu pour celui-lá ; il lui passait devant 
les yeux tant de choses , il comptait si bien sur ses distrac- 
tions, que ríen , dans cette circonstance , ne lui sembla extraer- 
dinaire. On est toujoiu's invisible pour les espríts absorbes. 

Le gros monsieur se rangea de cóté , de maniere á ne 
plus fermer le passage ; il re^ut plusieurs coups de conde 
pendant un quart d'heure, il les attribua au peu d'étendue du 
trottoir , et continua sa route en faisant mille réflexions rai- 
sonnables sur cette manie d*imitation, qui nous faítétablir des 
trottoirs á París dans des mes trés-étroites , parce qu'il y en 
a a Londres dans des rúes trés-larges. 

A la bonne lieure ! pensa-t-il en rejoignant les boulevards, 
on peut marcher á l'aise ici. Au méme instani un commission- 
naire qui portait sur ses épaules un grand cheval de bois — 
le roí des joujoux ! invention sublime ! premiére émotíon de 
Venfance — aortit non sana peine du fameuj magasin de Tem- 



tlt L4 CAimi 

pier. U béflíta un momoit «Yant dé s'enditt'qanr wta to hmúñ^ 
f ftrd , puisi Yi^ant un espaoi Tide^ il s*avaii^ liArdimenté Oa 
eftt dit que ce chaval da boia qa'il soutMiait daña lea aira élait 
aalui dtt aiégO de Trde. Le groa monaieur fláilaift déüdeiiee- 
sie&l sana aavoir que derríére lui ia madiiBe des Greca le me- 
nacait. 6b paatanl devant Thoiiof^ dea Baiiu CMUiois^ le 
commissionnaire a'iqperftti qa'il Haift en retarda il doubia le 
pas. — Alora un choc terrible vint ébranler toutes les pensées 
du badaM ¿i^vMité. — C'éát ún ^á&d nmthéur d'Mre invi- 
sible sans étre insensible bñ tAéú\t tenips ; et cela est bien 
commun dans ce monde. II arrive souvent á des gens qui ne 
Mi nnlle átténtioü á hotis de diré tóUle choces ij[ui noü^ déchi- 
i^ttt te oietir. 

Le gros monsieur ayant re<^a uú coup violent dáns lá tete se 
rOtourñé ñirieux. -^ Monsieur 1 dit-il avec indignation — et il 
aé trouve nez á nez avec une grande tele dé chevaí en bois qül 
te regarde fítement. — Voyaht qu*il ne pouvait y avoír eu 
éküÁ cette attaque intention de Toffenser, 11 8*en pril au á)di- 
ftissionnááre. — tealadroll, s'écHa-t-ll, ñe toe voyáis-tü pítót 
et comme je le disais tout á Theure, suis-jé donc un ciróki fatt^ 
l^rcepliblé , que tü n'áies pu m'éviter ? LtJ cototoifesíonnáire , 
qtú ne voyait personne , ne ímvait á qtít cés juróles s*adres- 
sáfónt. il eoñtihúa sá route Mtiá toéhié §é fétournét', car fo 
cheVái nh \é íxA )^^nnettait pas. 

Le gh)d ttiobsieur se frotk la t^ , ramSis^á Sbh chapeau et 
tl^rersa le boulevárd. 

— L'autre cóté é^t plus trahquille , se dit-il , et I! s*avaii(á 
.%ers le Café de París. 

En effet, peu de persünnes sé promeháient sur ce boule- 
tárd ; ee n'était pas encoré la salson oü il est tmpraticable. 
Quelques femmes ^ et lá alláiént regarder lé^ étoffeá étaléeS 
atoo; Chináis et au Sauvage , élúdiaient les bijout nouveaux 
i^ez Bonlei. Deui ou tiróla députés , arteles j^álr \ine ren- 
dontre, échangéáient quelqu^ núüveUés. fiu irésté, ce bóufé- 
tiurd étáit presque désert. 

U|pn)éMtA8ieurÉ'J^^aVliáftlt; inai§ td^^ á ¿8üp sórtSI (teU 



DE M. D£ hkhZkC, Slt 

rué du üd^er une petite blanchisseuse tortue et boiteuse, 
portá'nt un enorme panier pendu á son bras , et Iraínant , 
d*un pas indécis, elle et sa chaige péniblement. Le roonsieur 
l^vit venir á luí» 

— Cest pltié, pensa-t-il , que de charger ainsi de ce far- 
deau cette chétive créature — et il sedétourna pour lui lais* 
8er plus d*espace; mais la petite blanchisseuse, vacillant dans 
sa marcho , ifatiguée de son fardeau, le changea de bras , et 
entrainée par sa pesanteur, s'en alia tomber, par un détour, 
sur le prudent promeneur, en frólant avec son panier, de touto 
la íorce Áe sa faiblesse , les jambes du monsieur , qui poussa 
un cri de surprise et de fureur. 

-j- Preñez done garde, mademoiselle ! ne pouvez-vous m'évi- 
ter? En vérité , vpus me feriez croire qué je suis un ciron 
imperceptible... 

— Ce panier est trop íourd ^ dít la petite blanchisseuse , sana 
voir le monsieur, et elle continua son cbemin, 

— Je ne suis pas cbanceux aiigourd'hui, pensa Thomme 
invisible. L'un me beurte au milieu du corps ; Tautre mo fend 
la tete ; celle-ci me prend aux jambes ; en vérité j'ai du mal* 
beur. Aussi quand on n*a pas Fusage de ses deux bras , on est 
tout désorganisé. 

U prít la rué du Helder, qu*il continua jusqu*á la rué des 
Trois-Fréres ; arrivé lá , il entendit une fenétre s*ouvrir au- 
dessus de sa tete — une jeune femme s'avan^ sur la baíus- 
trade tenant á la main un vase de fleurs: c*étaient des fleurs 
d*automne, des roses du Bengale , des rdnes-marguerites, des 
cbrysanthémum pourpres et blancs. Ges fleurs n*étaient plus 
fraíches, on allait les renouveler. 

La jeune femme regarde de tous cótés. 

— Personne! dit-elle — Personneü! 

Ét le monsieur invisible était sous la íenétre. 

— Personne! 

Bt puis elle jeta les fleurs dans la rúe. — Le monsieur 

re^t toutes les Ifleí^ et Teaú des fleurs — eaú véfdátré 
fi fétiáé, qui oie pa][%)ime pas aux tlabits, ét qpi lélgml 



Slt LA GANIIB 

avec une promptitude surprenante le gilet blasc du gros mon- 
síeur. 

Sa colérel... elle est impossible á décrire. 

Sa figure 1 elle était risible; heureusement on nelavoyait 
pas. Des larmes vertes coulaient sur ses joues , des margue- 
rites séparées du bouquet dans leur chute s'étaient arrétées 
sur le bord de son chapean, et luí donnaient Tair d'un bei^r; 
des chrysanthémum étaient restes sur ses larges épaules , des 
roses s'étaient fíxées par leurs épines sur ses bras , dans ses 
favoris, derriére le collet de son habit; c*était comme un 
buisson de fleurs, malheureusement de vieilles fleurs. 

Honteux, furieux, il secoua tous ees bouquets, et, ne pou- 
vant se montrer nulle part en cet état » il retouma cbez luí , 
— oü personne ne l'attendait! 

C'était un dimanche : ce jour-lá , il avait coutume d'aller 
dlner chez un de ses amis ; on était joyeux au logis , le maitre 
ne devait pas rentrer de toute la soirée. 

La cuisiniére qui était fort jolie , la cuisiniére d'un vieux 
gar^n est toujours jolie, devait aller au spectacle ; elle était 
belle et paree , et ne voyant pas revenir le domestique son 
confrére, qui devait lui donner le bras pour la conduire á la 
Gaité, elle était montee dans l'appartemení pour savoir ce 
qui retardait son chevalier. 

Celui-ci était occupé á choisir le gilet qu'il comptait em- 
prunter tacitement á son maitre pour ce jour-lá. 

Le choix fait, elle Taidait á le rétrédr : et Ton s'amusait, 
on plaisantait, on cherchait á remplir l'espace qui existait 
entre le dos et Tétoffe , vu la différence qui existait entre la 
taille du maitre et celle du valet. 

Le Frontín avait pris deux coussins : Tun figurait le dos de 
monsieur, et l'autre sa poitrine ; et puis Frontín singeait son 
mattre, et , ce qui était plus mal , se plaisait á le contrefaire. 

— Mets done l'habit de monsieur, dit la cuisiniére; tiens, 

comme ^ on croiraitque c'est lui. Oh! que fes laidl 

marche done! Oh I que c'est bien gal lenez en Fairl Oh! 
€*eat ^! t'as Tair béte comme iui. 



DB M. DS BALZáC. fft 

Or, monsieur était lá depuis un quart d'heure, i'mmobile, 
8tupéfoit et invisible. 
Enfin , il retrouva la voix. 

— Josepb ! s'écria-t-il. 

La ríeuse cuisiniére, ne voyaot personne, s*imagína que 
Josepb, pour compléter la ressemblance , imitait aussi la voix 
de son maltre. 

— G'est bien comme cela qu'il t'appelle , dit-elle. Ab 1 ab ! 
ab !... c'est bien comme lui. 

— Rosalie! cria de nouveau le mattre, de plus en plus 
irrité. — Et Rosalie , ne voyant personne et poursuivant son 
idee, répondait : — G'est cela... je croisl'entendre.... quoi! 

Enfin le maltre, bors de lui, jeta par terre la canne qui le 
rendait invisible, et s'en vint saisir au coUet son insolent 
valet de chambre , avec la seule main qui fút capable d'expri« 
mer sa colére. 

— Monsieur ! s'écrie la cuisiniére anéanlie. 

— Monsieur 1 dit le Frontín desarmé. 

— Je vous chasse tous deux. 

— Maís, monsieur» . . 

— Je vous cbasse, entendez-vous? silencel 
Donnez-moi ce qu'il me faut pour m'babiller ; demain vous 

sortirez d'id tous les deux. 

n s'babilla. 

Le valet, voyant la verdure qui recouvrait les vétements de 
son maltre, ne put s'empécber de diré : 

— Oü done monsieur a-t-il été? qu'est-il arrivé á mon- 
áeur? 

Le maltre ne répondit point, il ne dit que ees mots en par- 
tant : 

— Vous reporterez ce soir c^tte canne cbez M. Tbélissier, 
et vous demanderez mon parapluie que j*y ai laissé, 

— Oui, Monsieur. 

— Et la canne resta aux maina d'un domestique renvoyél 



114 tk GáMllB 



XIV. 



imprnkn ráftiLs. 

ÁI18SÍ courut-elle píos d*ttn danger. 

Rosalie, Irop tffligto pctnr aller «u iptctadei 
Joseph sa libertó. 

Josefa m prepara tristemoit á raporter la oiiuw i^iex 
U. Thétiaaiar. 

Haia chamin íaiaaiit) 11 rencoiiM ha alili« 

Olí caiwi; loaepb amfeaw qsa «dh mattn l'a rent^; 
i*Uif a'éUmaa, il oonnatt tme plica Yaeantti ; on hd a demaaM 
qmlqa'an ; 11 propoae d'enirar chas nú ntarchaná de tin pMf 
causar de l'af&ire plus á Taise. Joseph accepte , on boH beaa- 
coup. 

D'autres personnes viénaeiit cheK 16 ibéihd manitaand dé tin. 

Un plaisant désire la place de ciM tnciaMeiirai la {Aalaaftteríe 
eat mal príse. Joseph est querelleur ; il me&aoa , 11 ftni tahúr 
la canne. On mépHae lá eáúoñ» ; Ift Mfl&a s'lildlgileí elld ágH. 

Injun», conps de pied , emtps úé pirthgB) eoopa d« «Afilié; 
les combattants se poursuivent daili la tue. Iii qiliMi 
s'échauíTe á tel point qa'on sent le besom d'on CMttfMaÉe 
de p(Mm. On conrt cherchen le cdttilfiimire. 

Pendant ce temps, les denx chátt^Ht^fli «to dtllpotdnl la «MtaMH 
ran poúT Ifi gáMer, Tádlfe pónr lá l^i^HMdi^^ ^110 Aonti^ trop 
d'avantage á son ennemi. 

Bi^f , danalalüttéi tona déux lá HMirtlil di la ftáfúgCAdie. 

Le commissaire arrive. 

-^ Óá sonMU? 

Plus de combftltañls. 

— Vous m*aviez dit que deux honunes ié MHMÍentf ja M 
led mi pto, dit tf . le cónmttiáUift. 

— Ah! je les entends, reprend la servante; ils sont sana 
doute dans Tautre me. 



DE U. M BALZAG. fÜ 

O «lytfiére! im elitend des if^úteñ épootantables, cu M volt 
ftítsotíkB ; p^wmfie qtie des témolns hébétés qui regardent 
itB8 fieti cditipfendre. 

Bfifiíi les detti ennemto, épüMs de ftireür, láchent la 
tbumn leiid defR eft ttéme tetnps -^ et ylenüent tomber aux 
pieds de M. le commissaire que leur chote Mt recülef d^na 
pas. La canne est tombée avee eux. 

M. le commissaire d'im Ajr trés-majestueux la ramasse. 
Comme il a besoin de toute son éloquence, et qu'il parle plus 
íacilement de la main droite, il prend la canne de la maín 
gauche. 

Plus de commissaire ! ! ! 

Eclipse ^Qtale d*un commissaire de pólice! 

— Ah! ditle jhaifchand de tín atix deüx querelleurs, U. le 
dommissaire é^lá qui vá vous mettre á la raison. 

— Eh bien ! oü est-il done M. le commissaire? il était |i 11 
li*y a Gu'ún instant. 

— íérehtendá qui parlé, dli quelqu'un. 

En eíTet, M. le commissaire, quoique invisible, n'en était pas 
moins concilisint; son discours pacifiant allait toujours son 
petit train. Son attitude était trés-noble , son air trés-calme , 
malheureusement ce beau maintien était perdu. 

Enñn Joseph revenu á lui-méme demande sa canne , il crie 
qu'on lui a volé sa canne, et M. le commissaire , pour la luí 
rendre avec plus de dignité, la falt passer dans sji main 
droite. 

M. le cónitnissáire reparaít. 

Gompe il y avalt de chaqué cÓté du cabaret dem^ portes 
qui doüñáieñtsuír déui rúes différentes, ees disparitions peyr- 
veilleuses furent ezpliquées , et la querelle terminée , oa ne 
a'en inquieta plus* M* té conimissaire fit une allocutiop ptoíne 
de sagesse aux ¿oüx ennemis, qui s'humiliérent. 

Joseph sé íiáta de repórter la canne chez madame Tbélja- 
sier, qui s'empressa elle-méme de la renvoyer á H. Dorlmont, 
sans se douter, la páuyre femme , des tourmehts qM*e|l^ ti|i 
prSpáráit* 



Jft hk CARNB 

Que ceux qui ont retrouvé itn amoar qu- ils croyaíent perda, 
qui ont sauvé un ami en danger, qui ont obtenu la gráce d'un 
condamné, qui ont vu guérir un malade, qui ont refait leur 
fortune , se figurent ce qu'éprouva Tancréde en retrouvant 
son trésor égaré. Pour nous, nous reconnaisaons Timpossibi- 
lité de le décríre. 



XV 



sídüctions. 

une fois rentré en possession de son trésor, Tancréde ne 
songea plus qu'á ses amours, et la canne lui fut trés-utile pour 
Gontinuer ses assiduités. 

Tancréde allait presque tous les jours chez madame Théiis- 
sier; mais il se rendait chez elle si adroitement, qu'il ne pou- 
vait la eompromettre. 

Sitót qu'il arrivait dans la rué de Gaillon, il passait la canne 
•dans sa main gauche , et devenait invisible. II entrait ainsí 
dans la maison á Tinsu du portier; il montait rescalier, il 
sonnait, on faisait attendre un instant , puis le domestique 
venait ouvrir la porte : ne voyant personne, il s'avangait vera 
i*escalier pour savoir qui avait sonné , et s'écríait : — On est 
parti! 

Pendant ce temps, M. Dorimont entrait chez Malvina. 

— J'ai trouvó la porte ouverte, disait-il. 

— Ce sont mes enfants qui Fontlaissée ouverte sans doute; 
Paulino ne sait pas encoré la fermer. 

Et le merveilleux s*expliquait toujours. 

Tancréde restait avec Malvina tant qu'elle était seule ; s*¡l 
entendait venir quelqu'un , il se levait et s*en allait bien vite, 
en repassant la canne dans sa main gauche. 

De sorte que jamáis on ne le voyait chez madame Thélissier, 
oa dtt moins rarement , et pourtant il y venait tous les jours. 



DE M. DE BALZAG. BIT 

Malvina ne se doutait de ríen, et oomme elle évitait de pro- 
noncer le nom de M. Dorímont , parce que ce nom la fiíisait 
rougir, elle ne s*apercevait pas qu'on ne parlait jamáis de lui ; 
elle croyait que ce süence venait d*elle, et elle ne songeait pas 
á s'en étonner. 

Tancréde était heureux ; ü était aimé , on ne le lui cachait 
pas ; mais il y avait encere loin de Taven chaste qu'il avail 
obtenu, au bonheur cruel qu'il ambitionnait. 

— Cette petíte femme-lá qui paratt si naive, pensait^il, sera 
trés-diíGcile áentraíner... 

n avait raison. De nos jours, 11 n'y a plus que la candeur 
qui sdt farouche. 

Cette situation est insttpportable, se dit-il un jour; je ne 
puis pas vivre plus longtemps dans cette incertitude, et d'ail- 
leurs ma cannel il faut bien Femployer. 

U réfléchit beaucoup, et il alia voir une seconde fois Robert- 
k'Diahle pour s'inspirer. 

Madame Damoreau était encere á TOpéra, á cette époque; 
elle xhanta d'une maniere si admirable Tair du quatriéme 
acte : Gráee I gráce pour Ud-méme! et gráce four moi /••• 
et elle était si jolie á genoux, que Tancréde fut électrisé. 

n ne comprit ríen á la générosité de Robert ; la musique 
est si belle, qu'elle produit prédsément Teffet contraire á celui 
qu'elle doit produire dans Touvrage. C'est lá le méríte. Tan- 
créde sortit de TOpéra passionnément impitoyable , et il se 
dirígea vers la demeure de Malvina, armé de sa canne diabo- 
lique. 

Et la pauvre Malvina , á ce pouvoir magique , á ce prestige 

avait ríen á opposer, ni talismán, ni chaperon, pas méme ce 
edoutable défenseur des jeunes femmes, cette égide qui les 
preserve souvent dans de bien grands périls : la présence de 
ses enfants; car le protecteur naturel des femmes est moins 
un vieux pére, un grand frére, qu'un tout petit enfant — et 
Malvina, par un hasard fatal, n*avait prés d'elle ni ses fíls ni 
sa filie ce soir-lá ; depuis deux jours elle les avait confíes ¿ 
leur grand'mére, par crainte de la rougeole qui était dans sa 

43 



•18 KA CAHm 

Mitán. flTétÜI Un tm pnident; alais hétíksl ctHi {SOtW Wa- 
joiici nüübeiir á U119 jeQM mdf8i de 4ttitler led «sfants. 
UéUálmipttitl 



XVl 



^ Qilél, MeMtatif, t«ü« id?... á ^tfébettirel.. ttibCest 
affréuxl... 

•^G'eaimftmel 

— Estrce á moi qv» IMs (teVtil ^H^ áintf , Hálviitif Je 
litir^ que ¥diBS laoLtíMétT,., 

— Oui, je croyais... mais... maü ¿ómüléhl ^s-^Üe idt 
Q«l toas a ftiH elitr<á^l.. SI impüinis éteit cápabfe... 

^ Ne i'MftiiüliME pái * ^ ft^t ipaS éUé. 

^ fe la ehad^Mii ! 

— De gráee, ealmes-toiid ; |»^ilfté ne í&'á ^ iü^. 

— Une heüi'e titi Matíiü... YéáDr bhéz úaé Ibt&fiíe qd ne 
toils á jaittftia donhé lé droit d^agir ^hsii óhéi une fémtne 
qüt vond aitnait... qul aütait saCHfié éa vié j^f Tbos, qoi 
ivait eoiiflafice en Wns. Ah t c'eát tiorríblé ! ' 

•— Ras8urez-vóu8, madame; Je voud aimS, Vo6¿ étds libre 
auprés de moi. Je ne voulais que votre amour ; mon seiit iort 
eClld'yaVoiriSni. 

-« Qüi TOué a fidt entren iá^ &ipHt|ae)t4)id té myaíére. 
ttrancofe votíé e&i-il tendtt? 

— Je A'ai sédüil aucnn de vod doMestiques , lládanie , et si 
Illa présenoe tous irrtfé á ce point, je puis ni'élofgner sans 
qn'aui yéux de personné voUs áoyez bompronrise. 

"^ Je ne vous coníprends pas , c'est á devenir Iblto I ÍUbí , 
per oü étes-Yons venüt 

— Par la fenétre, réj^V^ndit tahcréde audacieuseiflénl. 



DE M. M BJU4AG. ule 

^ áii t OM Dimí 1 s«fifinM?ílki^ ü fn^^t Mf U9|:.a • . . 
— Et Tancróde iinpmirisft te ¡ponfHmii i 

prés de vous. Les fenétres de son atelier donnent sur votpi 
coQr. Je Tai quit^ ce aoir, á V^e^M firdinnm; Biai9 411 iieu 
de sortir par la porte , je ania HMmtó #uf la temifMW, 4f)Íi 9^ 
les toits... et j'ai pu pénétrer daña cette maisoa par |a fm^^9^ 
da grenier qq^en n iaiiáéo pu^nMe. 

Ge r^tétidt abaarde, at par cria mAa^aii #1 bou 0(ht. 
L'extravagant est le probaM», an aaiwiir. 

Malfma ftit ai ápaayatttáe da daager qua f fUHSi^Me #Wt 
ooura paar eila^ qa'oilB há paráonna sa téméritá. 

^ Moa Dim, cUl-aila, ifúello f)liel oetta mm^fk ^ m 



*•• 



Tañerle, voyant le coeur de la femme reparaitre, ^íoimi 
qaelqae hoote d*avolr par aa Bwiaoage usarpé (M» filié ( il 
perdit do aoa audaoe. 

— Puisque moa ioipradeBoe voaa oSéase» ditrU^ jp Yirn 
vaoB luHter, raais avaiit de me roavoyer ai araallenaot... 
Malvina, pardonnetmoi. 

— Yoqa aa poaveí fmrlir; redeeceadrp do fiOtte tefWae 
lerait plai ¿fucile qae d Y moatar. 11 iaat atteadra. 

— Atteadre qa'il fasae joar, poar qa*oa me yoie ? 

— Noa, il íaat veaé eaohor. 

— Oáfloeeadiert... 

Elle réfléphii aa aioaiaat, paia elle rapiit : 

— Dana la Ka^ríe... pái, peraoaae n'y vimdra* Voaa y roir 
lerezjnsqu'ap matin, et puis qUaad toat lo moado aoiw i«yé 
daas la maiaon, á Tfioare oiífia oA Youa poavrioz vqaa iBoatrer 
tx)nvenablemeat , veas partirea... 

— Noa, j'alme mieax Voaa quilter; J6 ano ropoaa déjá 
d'étre vena, dit-il avec tristesse. 

—Que "waB étes niédiaatt 
11 voulut s'éloigaer. 

Elle üréiait. — « Átteadez aa ipomapt eacoro, dit-olle » paat^ 
étre y a-t-il aa autre moyea... 



wm LA GÁmii 

— Si c'est pour m'épargner un danger que yoiis me reto- 
vez, Hádame, raBBurez-vous, je n'ai ríen á craindre. 

— Vous ne ¡Kmvez repartir par oette terrasse, je ne le yeoí 
pas. 

— Áh ! c'est justo , r^Nrit-fl avec ameriume, si l'on trouvait 
un homme tombé d'ane fentoe de votre maison, cela pourrait 
Toas compromettre. 

Elle fot si blessée de cetto idee, qu'elle n'y répondit point. 

Elle ótait agitée, elle tremblait ; enfín , elle prít an partí. 

Restez, Monsíeur, dit^elle froidement. 

Puis elle s'approcha de la dieminóe, ranima le fea , alluma 
d'autres bougies, ferma les rídeaux de son lit, et s'étant enve- 
loppée d'un grand chale, vint s*a8seoir dans un fauteuil , en 
fiüsant signe á son hoto importun de prendre une chaise en 
face d'elle. 

Tancréde s'établit alors comme une visite, elle comme une 
Toyageuse, résignée á passer la nuit dans le salón d'une 
auberge dont toutes les chambres sont occupées. 

Tancréde la regardait en silence ; tant de calme et de fór- 
mete le révoltait. 

Elle ne m'aimait point, pensait-il, je m'ótais trompé. 

Cette pensée le faisait souffrír; il voulut s'en venger. II 
affecta une grande indifférence, et joua le role d'un homme 
subitement guérí de son amour; il sentait sa situation rídicule. 
Malvina avait sur lui trop d'avantages par sa froideur et sa 
dignité ; il voulut la déconcerter en détruisant ce presüge , en 
ótant á cette scéne tonto la solennité que le maintien grave de 
madame Thólissier lui donnait. 

Alors il prít la parole, comme s'il causáit dans un salón , et 
dil d'un alr parfaitement sérieux : 

— Youssavez, Madame, queM. Guizot a offert sadénúa^ 
sion? 

Malvina, qui ne s'attendait nuUement á M. Guizot, á oetto 
heure, ne put s'empécher de sourire. 
»• II est un peu tard pour parler politi^ue, dit-eUe. 

— Oh 1 je n'y tiens pas... 



DI M. DI BALZAG. tlt 

n 86 tut encoré quelques instants ; puis il reprit avec le 
méme aplomb : 

— Scríbe se met, dit-on, sur les rangs, pour étre de TAca- 
démie ; on croit qu'íl sera nommé. 

Elle soorit encoré malgré elle. 

-- Quelle manie deconversatíon avez-vous done? dit-elle. 

»• Quoi 1 Yous voulez que je reste sans mot diré , sans dor- 
mir, sans aimer, depuis deux heures du matin jusqu'á deux 
heures de la joumée? car il ne sera pas convenable que je 
m'en aille avant Theure oú j'aurais pu venir. 

— Eh bien I causez, dites ce qu'il yous plaira. 

II resta quelques moments á chercher, aprés quoi il con- 
tinua : 

— Vous avez lá de jolis flambeaux , Madame, mais je 
remarque sur ees étagéres plusieurs choses du méme genre, 
ees vases, oes flacona; yous aimez done beaucoup les Chinéis, 
Madame? 

Ce mot de Chinois est en possession de faire rire depuis des 
siécles , on ne sait pourquoi ; mais prononcé d*une maniere sí 
pedante, á cette heure, et dans la situation romanesque oü se 
trouvait Malvina , ce mot était irresistible , elle ne put l'en- 
tendre sans rire. Tancréde, la voyant moins sévére, ajouta : 

— Yous n'avez jamáis réfléchi , Madame , á cette préférence 
qui vous entraíne, á votre insu, vers le Chinois? 

— Non, Monsieur, répondit-elle, il lállait qu'un homme vhit 
á cette heure, chez moi, malgré moi... 

Elle ne put achever, et se mit á rire franchement. 

— Ah ! vous vous nu>quez de moi, dit-il avec gráce, et vous 
avez raison. 

Mais en disant cela, il se rapprocha d*elle, et voulut lui 
prendre la main; elle la retira vivement. 

—Non, laissez-moi , dit^Ue, je vous en veux ; je ris, parce 
que cette situation est ridiculo, et que vous me ditos des folies; 
mais sérieusement votre conduite me. fáche , et je regrette la 
eonfiance que j'avais en vous. 

Pauvre femme ! ees paroles étaient une grande faute , car 



elles ramenaient l^ conyersatioQ ^t Um^ \m peeséas ter^ 
t*amour. Quaad on est fáchó contre un hon^e qo'oD «Éae, 
c'est une trés-^ande f^l;»l$i§0Q giie, 4o. fcii mx^^t 49 9^8 torts ; 
c'est rísquer qu'il se justifie } ^ q'^^í^ un? i|fati4» imprudeote 
pour une si jeune femme qu^ d<& a'^^Q^* 4 éc(»Ki(0r toa ex 
cuses d'uD si b^u jeunQ homn^ , ^ 4^i^ büfO^ «(I 4ejni» du 
matin. Un pardon accord^ i ceUe )if»ire ^( hiw vitfe u9 cnme 
pour tous deux. 

Helas! il se justm "<- par l)^ Sf^u)^ exei^SQ qui esplique db 
semblables imprudenqesi, p^ (r^p ¿'^Qi|f; €4i e*QSl Une bSon 
bonne excuse pfé^ (l'ui;^ fepaoAl II den^^n^íl p^N^dcfa A bum- 
blem^t» mi'Q)^ n'ósa plii^ luji ^ VQiiWir. 11 t(d|( ai mallieu- 
reuz d'avoir déplu, qu'il fallut bien le consoler. 

Que yo\i9 4i?24'je.? k RfPP qiK^lqu?» minuUtt »*¿ooul^ront 
<*- et un cbangement |^Q^b|p i'étldt op^ré dan» te diilH^iifi de 
ees gens naguére si |rrii^é|( V^i;^ pQ^^tfi^ Taiit^r^. Í^ co^xvecaatia» 
était devenue plus en harmonio avec 1 heure, le lieu Qi b ailttft- 
t|on des person^ajps; 0|| p/^xaij d1v^)^a, pomr la simUsiiir, 
de parlen mjiiist^re, jgfidénpijg, el Ú W í»* Pto qiw^aft uw 

Sule foís de T^le^^Uj^ 4$ W- S^i^ib^ e( 4^ tal 4é»i|tfHM 4f 
. Guizót. 

XVlí 



IQIB IIUKIIIIIVS. 

Q eil ppur }e» famsifia un imimeiit éa déMra^ que Ttoe le 
plus aimé ignore, et qui serait le plus beau secrel d» sa vki; 
4*il P90Y§Ít \^ 4^vip0r, Cr'eü Vheiue d^ tetuda qui seíí line 
présence adorée ; c'esj; TÍB^taAt ^i reüdií» ii dlanallnt» par 
la suspon^iqn ^'y^ félicUé tio^ 0HIII49 1 i*^iOM a'éptwlitti et 
savour^ (iyoq ^np^aoUime^t t|i\%ÍQÍfi Mptéie tiap pvlnaiite, 
l»re^i^e pénibta par 9/>ti «xcta; e'aal Tinstaat o& la peaaée 
dmide s'élance, s'abandonne, se liYfft» oíi la paaaion a'espriiMí 



DB M. DS BALZAG. UB 

Alors la vie s'illumine, notre cobut g'enflanuxie de mille 
ckotés, oomme un temple poíir un tíioS^é.ll se pare áe 
umtes sea gleires, !) bríUé tíájMé pbüir utib féte : d'^i un 
tríomphe que d'éfcre aimé , et dans les transpórts de sa récon- 
naissanoe, il élére yers rdbjet de sóh ciifle uh iñé Deuin d'aó- 
tíons de grácea , un hymne dé bonheur et d'aí^our. 

Rester seule áVec cette enlyrante péháée : 11 m*áltne!... Ce 



♦•• % « 



moment est peut-étre le plus ddux óiomeni pbür üiie femii^e, 
cliez qui la pas^ion la plus vivé é^t loujburá vbli¿é d'üp huaísQ 
de tínüdüá. C-ést aldrs qü'éllé áimé, átor^ 4^*611^ ose aimer! 
Elle est seule, sans témoín, car celül crü*on ch^rii le pí^s esi 
encoré un témoin. feb siá présenqe rámé eát lóngtemps g^née ; 
son aspect ifóu^ jelte dáns iiíi si grand tirouble, sá voiz noua 
ful tressaflllí'/ácmrégat'd lioiik éblouit, sá penséenóus absorbe: 
une édiotion si violente est pre^e uñ toüfmént. Ñous sommea 
alors la proié de isoÜ^ boüliéur, Hbüs lié sbngeons ^as á íe 
aávooreir. 

Mala ^t qti'iin Üdfóü pásságér hoüs déíiVre ^ hotre ame 
inagnétisée respire, elle s*exhale, elle retrouve sa volonté, elle 
sé cdihi^réíid , éllé sáit 4li elle aimé ; elle ne 8ÜÍ)it pliis son 
amouTj éllé l*accépté, jpoití* áinsi diré. Álbirs elle oie rappeler 
lemaltre qui viént de la qúlller, elle bsé Tévoquer, elle Iq 
raméne pá^ la penséé, éíle le retient, éltb luí páríe, elle lui 
confie toute sa folie , elle lüi raconlé íón Üon^eur: comme^ il 
n'eat plus lá qué par un f^e, éllf^ h*S plus peiir de íiiu ,^ ejle 
peut étre franche^ elle Ttíi dit toiit.l^ülé , éllé a plus d*amour 
qu'éii sa ptóséiiÜé ; iáetite, elle est plhs í lui que sur '^bn coeur. 

Bt «amhá Sé crUvall ^ule. ; 

Quhfad il ávalt fálni ée qulller, ÍrémÍ>Iánle el fí^un pa^ <ii|- 
cret , elle avait conduit Tancréde dans une especé d aiíti- 
chkittbre, oü Jí dévaif pásser le restÜ de íá nm'l. 

Tancréde y étaii réstS quélqués iiistanís. li!^is 7- il v f| tou- 
jonirs des ha^ards cbmiques dans 1^'á ptus románesqüIsVveaT 
tures. — U arriva qü tul cnien, un útaTheufeux cnigñ ^ui 
habitait üiie cbambre voisine . é^niit nblre'^'eroa^t s ala^^ia; 
il 88 prit á aboyér sous prSlBtle ({if it'^it Se Wnne gflúr<ie^'|| 



ÉU LA CAHHK 

aboya ú fori, si obatínóment, si fídélement, que Tancréde coin- 
pritqu'il ne pouvaifc séjourner plus longtemps dans cet endroit, 
sans attirer rattentíon de toute lamaison , car le don d'iavisi- 
bilité ne protege pas oontre la divination nasale du chien. 

Tancréde revint sur ses pas. Madame Thélissier n'avait pad 
encoré refermó les portes de Tappartement ; la bougie qu*elle 
portait s'ótait éteinte, et cela Tavait retardée. Tancréde voulut 
d*abord lui parler, lui expUquer son danger, mais il changea 
d*idée. Pourquoi l'inquiéler? pensa-t^il; etil rentra invisible 
dans la chambre de Malvina. 

Et Malvina se croyait seule, et il était lá ! 

Comme elle était émue I — á peine pouvaitrelle se soutenir. 
Elle s'appuya surune table, puis elle passa sa main sur son front 
pour recueillir ses idees ; elle croyait rever; — mais quand 
elle eut jeté les yeux autour d'elle , qu'elle eufc regardé la 
place oií il était, encoré paree de saprésence, elle comprít 
la vérité, elle comprít qu'elle aimait, qu'elle venaifc de donner 
sa vie par amour. 

Alors elle pensa a lui, ríen qu'á lui — elle ne pense pas á 
ses eníánts qu'elle adore, á son mari qu'elle respecte et qu'elle 
a trahi, á sa mere qui fut toujours irreprochable et qui la mau- 
dirait... elle ne sait plus ríen de sa vie passée; elle a oublié 
sa naissance , son nom , sa jeunesse — son existence ne date 
que d'une heure ; elle ne pourrait pas diré qui elle est, elle a 
tout oublié, vous dis-je, et c'est son excuse. 

Elle aime!... ce mot puissant remplit tout son coeur. 
Demain, elle se ressouviendra, demain elle retrouvera des 
remords et des larmes; ce soir elle est aimée, et toute sa pen- 
séeestamourl 

Helas I rien ne l'avait préparée á l'amour; il l'a frappée 
comme la foudre, sans qu'eüe pút songer á l'éviter. Une si 
violente passion dans un coeur si jeune est terrible; Malvina 
est trop faible pour avoir Tidée de combattre, trop franche 
poor n'étre pas heureuse; mais c^tte joie est mortelle, elle 
Tenivre, elle l'égare, pauvre femme ! dans sa joie dle tait 
pitié. 



DI M. DI BALZAG. MS 

Oui , mai8 á luí elle doit plaire ; pour lui elle est séduisante, 
ainsii 

Quel delire ! quelle fíévrel elle parle, il Técoute. 

~ Que je Taime! dit-elle d'une voix étouffée, qu'il est 
cfaarmantl qu'il estbeau! oh! mon Dieu! commeje Taime! 

Elle est folie... mais il la trouve sublime dans sa démence, 
lui ! — II la contemple, il Tadore. 

Tout á coup il la voit sourire; puis, gracieuse comme une 
enfant , rassembler dans ses mains ses longs et noirs cheveux; 
elle les reg^rde , elle se rappelle comme il les baisés ; et folie, 
«Ue les baise et les admire. £lle admire ses bras, ses bolles et 
Ulanches mains ; elle se souvient de ce qu'il a dit en les cares- 
éant ; elle se répéte ees paroles si tendres , ees voluptueuses 
flatteríes qui Tenivraient; elle se réjouit d'étre belle, elle 
s'enorgueillit d'elle-méme, elle s*aime comme un souvenir. 

Une pensée la fait rougir, une autre Tattendrit, elle pleure; 
puis la joie plus vive revient. Elle Tappelle, lui qu'elle aime , 
elle dit son nom avec ivresse, elle lui revele toute sa passion; 
etpále, tremblante, vaincue par une émotion si nonvelle, elle 
tombe á genoux, ópuisée, fondant en larmes et souríant 
d'amour. 

Et lui est lá... immobile... enivró; il est lá qui la regarde 
aimer ! 

Longtemps il a respecté son delire , pour mieux surprendre 
tant d*amour; mais bientót cet amour Tentraine ; Malvina est 
si belle á genoux 1 — Son courage Tabandonne;«il va s*élan- 
cer auprés d*elle, la soutenir dans ses bras, la serrer sur son 
coeur... — Adieu ses sermentsl adieu le mystére de la canne 
merveilleusel — Monsieur de Balzac, vous serez trahi ; Mal- 
vina va savoir par quel prodigo Tancréde Ta suivie, votre 
secret sera dévoiló... Monsiem* de Balzac, tremblezdonc!... 
— mais non, vous étes Tauteur de la Physiologle du Mariage, 
et vous conserverez tous vos droits. 

Comme Tancréde , emporlé par sa tendresse , allait revele! 
sa prósence, des pas traínants se firent entendre dans le cor* 
ridor. 

í3. 



Mt LA GANIll 



Malvina se leve... elle écoute, la clef tourne dm la serrare; 
la porte dé sa chambre 8*6071*0... fet. Thélíssier, vito' á*une 
robe de chambra ^ ramages^ coiffé d'un bonnet de soie nbiré, 
et teoant une veilleusé á lá máin, entre dans rapparteifiefitde 
safémme. 

Tancréde , (^doique invisible , recalé épouvaniH. — MaWini 
fréinit : maiá ce n'est pás le femords quf ^agile ; le remórds, 
c'est déjá la raison, c'est de la forcé ; ün remdrdé, c'<es{ d^4^9e 
distraction dans i'amour, et í*ámouf ¿íans son ceéuf e6t encoré 
iout puíssani; Theure des remords n*est pas encSfe venyS; 
Í*aspect de son épóui ne lüi eñ donne iüeme pás. Ce H'est 
póint do la bonte qú'elle éprouvé á sa vue, c^est de ia háine. 
Elié n'a pas peur de sa colere , eílé á Uorreur de sá tendres^ , 
elle ne son^é qu*á Tévitef . Elle sMiidigne , tqiite son amé |e 
révolte centre líu; elle ne luí apparlient piiis , Slle ést libce, 
elle s'est afTráncbíe par la irahiáon. -^ O miséi'e ! ses devoifs 
oiíi changé de maitre; sa fidi^lité est Á celiii qá*eilé aliñe ,- 
iliomme qü*éílé ti'áime pas est sóñ ennemi. 

H. ThéUssief était loln de dévíner ce qui ^ jpassait dáns 
Í*ámé dé sa femme; il la croyalt incapable Ü'Sprouver la 
molnSre passibii. n avait époüsé iKálviüi si jéiiné qtí'il la tr¿- 
tfidt toujours comme une enfant. Les g;ens qui nous ont vu 
nattfe ne ñbiis connaissent jamáis; ils ne vetieKt {iás com- 

Í)rendre que Ton grandisse, ils nous regardent toujours avéc 
eurs j)réyéntíons; et daíis leür étbíínémeni ¿tupí8e^ Ify appel- 
lent « étrange changement Üe caractéré » íbs d^véioppbments 
naturets que Táge améne dans nos idees, dans nos défáuts ét 
dans ños sentiments. -^ On ne peut pád lmá|;fíier qu'une 
femme qu*on a vue jouer á lá ppupée, á l'áj^e de six ana, 
puisse mourir d*un chágrin aámoür k vingt-cmq áns, el poúr- 
tantcelas'estvu. 

U. Thélissier, d*aillei^ ne comprensdt ríen aux délicatesses, 
disons mieux, aux corruptioñs du ápnr; c'éta^t cé qiTon 
appelle un bon man , facíié á vivre , génlSfeux: $áis profés- 
sant sur les femmes les idees les moms romanesques , r^r^ 
dant une ^poti^e enfin comme iine íeí^isSS l^Uüíe, tílk 



DE M. p^ 94L9;ílg. mí 

pQgf élever h» enfaats e( teñir te iné^yg»^ imíi indígiie d'oc- 
c\^r sérieusemeiit lets pei^sées d'Qn galant hiHnme ; ce qui ii« 
Tempéchaitpas toutefois de trofiYer Malvina forl jo))e. 

!r Tfi ^^11^ l^^^ ^^^^í 9 Mina? ^irü en Toyant aa feíQQie 
prés de la cheminée ; ce maudit cbien Va rév^ée comiOQ n^oi? 

— Je suis malade, reprít-elle d'une voix tremblante. 

— Malade , mon enfant ! QÜ'as-tu done? yeux-tu que j'aiile 
chercbey Vülenpay? 

— J'ai upe fíévre horrible, laissez-moi. 

— '(n faÍ9 la mechante, ce aoir. 

^ disant ees mots , M. Tbélissier posf(|( s^ veilleqse aojr 
une table, et se préparait á aller fejrm^r Itf porte qu'il ^va|t 
laiss^ ouyerte. 

•:— Ne fermez pas cette port^, dit-elle, j>i besoind'air^ 
j'é^uffe. 

'I'anpré^e était au 8i)pplipe, íl voi^lut §*ep all^r; opeáis ^i^ 
curiosité cruelle le retint. 

— fe suis trés-SDuffraute , dit Malv|na avat^ iinpatíqn(^ , 
Yoyanf que soq mari s'jétablis^t dans sa chafnbi:^ avec Tip- 
tention d'y rester. — J'ai bespi^ de iiq^ ^oigner, aííez, laiss^z- 
moi? 

— Personne ne te soignera mieux que pioi , l^inette ; n^ig 
tu u*^ pas faif malade flu tout, tu ets ro^e, et si..« 

— í'ai la tete en fev, je sou|íc:ci horriblement. 

-^ II faut te r^ucherí Ff^X^ ^^ Pt^eveu^ , e^ remet^^pi 
auUt. 

— Je ne veux pas , youp dis-je ; je me lev^M quand vo;|fi 
étesYeou« 

— I^ais, qH'aú^-tp ^gnct i^ i|^ te reconpais plus : tu me di^ 
< Yous, » comme á un monsieur ! $|liqjis, n^ fais pas la c^ipri- 
cieuse, yiens m'embrasser. 

Malvina tressaillit ; un fMd fáútM courut dans ses veines. 

— Tu q)e boudes, reprít M. Jhélissier, eh bien ! je ne suis 
pasSef, J'iraí mói-riiéme. 

M. Thélissier, á ees mots, s^avan^a vérs sá J^mitíe; elle voü- 
lut s'éloigner, 11 la retint. 



ím la gahhs 

— Voyons, dit41 en passant sa inain sur le front de Mal- 
vina, voyons sí cette peüte tete est bien brúlanle? — et puis 
il lui donna» sur le front, un affreux baiser... 

Ce baiser retentit, au ocaur de Tancréde, comme un coup de 
liisil; il s'élanga vers la porte et s'enfuit. 

o DÍSENCHANTEHBNTl 

Ce baiser avait róveilló Malvina de sa stupear ; un si grand 
danger la rendit perfide, elle se radoucit tout á coup, et d'un 
ton presque gracieux : Je fen prie , dit-elle, laisse-moi , ya, je 
t'appellerai si je suis plus souffrante ; mais va, si je peux ¿r- 
mir, demain je serai mieux. 

Le bon M. Thélissier coda aux instances de sa femme* ii 
avait un peu froid , et il ne fut pas fáchó d'aller se recoucher. 

Malvina, seule, pleura tout le reste de la nuit, la pauvre 
femme ! elle pleure encoré. . . car Tingra t Tancréde n'est jamáis 
revenu. 

Le coup qu'il avait re^u était si fort , qu'il avait tuó son 
amour. Malvina lui apparaissait toujours dans les bras de son 
mari ; il ne pouvait se dólivrer de cette image ; de tous ses 
souvenirs , celui-lá seul ótait restó. Quelquefois il se disait : 
D'oíi vient done ce dégoút?... Je le savais bien, pourtant.... 
oui , mais je ne Tavais pas vu. O maudite canne ! s'écriait^il 
dans sa fureur, est-ce lá le bonheur queje devais attendre de 
toi? c*était bien la peine de me faire invisible pour... Mal- 
heureux! je Taimáis lant! je Taimerais encoré sans ce don 
fatal. Quelle le^n ! 

Pourquoi s*étonnait-il? c'est la vie. — Entrevoir ce qu¡ 
charmait notre ame et nos yeux sous un jour défavorable, 
n'est^ce pas ce qu*on appelle 

GONNAITEB? 

Dócouvrir qu'on avait tort d'aimer, de croire et d'espérer, 
n'est-ce pas ce qu'on appelle 

SAvoia? 



DB M. DB BALZAC. 19» 

Et il y a des gens qui ge donnent beaucoup de peine pour 
vx arríver lá ! Si ron faisait une nouvelle mythologie , nous 
exigeríons que rAmour füt, non pas fila de la beauté, mais de 
rignorance... Et que dis-je? c'est la morale des malheurs de 
Psychó, tant punie pour avoir voulu savoir qui elle aimaft. 

Tancréde pritdésce jour une résolution terrible : 

— Je n'aimerai plus que des veuves ou des jeunes filies, se 
dit-il, c'est LA FEBOfB LiBRB quMl mo faut, 

Et comme un apotre de M. de Saint-Simon , "il se mit á la 
fecherche de la femmb luieb. 



XVIII 

UNB SOIRÉB POÉTIQUE. 

ün soir qu'il ne pleuvait pas, Tancréde errait dans les ruet 
de París, ne sachant á quel théátre se vouer. 

Au Yaudeville, on donnait : 

LA OROIX d'oR, 

Aux Varietés, on jouait : 

LA caoix d'ob. 
Au théátre du Palais-Royal , on représentait : 

LA GROIX d'oR. 

Toujours LA caoix d'oh ! Laquelle choisir? L'embarras ótait 
grand. 

Si chacun de ees thóátres avait donné une piéce différente, 
Tancréde aundtpu se decidor; mais le méme sujet partoutl ii 
aurait fallu éire un yieux coureur de spectacles pour savoir au 
juste oelui qu*on devait préfórer. 

Tancréde cheminant sur le boulevard , apergut, au coin de 
la roe Taitbout, uneespécede file de voitures. 



«20 ^^ GAMNB 

Est-ce qu'ily a un tbéitre par lá? se dit-il, et machinale- 
ment il dirígea aes pas du cóíé que siiivait tai ffle. 

Les Yoitures ávaient tputes cíes armes péiñtes sor léurs 
panneaux; les chevaúx étaienlméíancbliqües, les cÜdiérs üii- 
sérables \ mais, en reyaiiclie, iés valets dé pied étalStit bli^ 
tenus, et sentaienl la bonne máison. 

Pe temp^ ep temps des femiñés vieitlés cu jeunés móih 
traient un turban , uñ bonnet , et c'était plaisir que de voir 
leur mauvaise humeur. 

Tout á coup la glace d'une des voitures s*abaisse, un jéune 
homme passe sa tete blonde : 

— Qu'est-ce done? dit^il, pourquoi.n'avan^ons-nous past 

— Monsieur, c'est la file. 

— Gomment nous sommes á (a file? ah! c'est charmant, 
8*écria-t-il ; madame de D*** qui m*écrít : 

« Yenez, nous serosa entre nona; jQ i^*^ invité personne, 

c'est une petite soirée sans fa^on. » 
-*- Bt puia, voilá qu'elle a ra§sff|Q))lé tout Pfiri^l 
» Elle ne pouyait faire autren^nt , dit une ^m^^ Tob^ qq| 

sortait du fond de la méme yoitujre : ^ut le mobde voulait 

entendre les vers de Lamartine, et madame de b**^ se serait 

brouillée avec tous ses antia. 

— Ahí pensa Tancréde, il paraít gne ees messieurs yont á 
une soirée littéraire. Ehl mais, mói áussi, je séráis cui^eox 
d'entendre des vers de Lamartine. Pourquoi ne me donne- 
rais-je pas aussi ce plaisir-lá? La canne me doitune réparatíon 
— - et Tancréde fít passer la cauné dáná sa main gauche. 

La Yoiture des deux jeunea gasa g'arréta devant la porte 
d'un joli petit hotel de la rué Saint-Georges, et les deux 
superbes dandys eñtrérent dañs l'ántícháníbi'e, saiis se Soüter 
qu'ils étaient trois. 

lis quittérent leürs manteaux ; Tancréde, Siourdiiñént, allait 
faire comme eux ; mais tieureusemenl fl SS raS^la qué ce 
soin était inutile ; il garda sa gros§e i%9ingoié <ie Yoyáge , et 
l^emit sur sa tete son chapeaül que, par une {t>üiíné 8d |J^* 
tesse, il avait oté en entrant. 



DE M. P)E RAfif AG. 99t 

1^ daux battants 4^ la porte du saloQ s*ouvnrent » Jan- 
ta^e p^asa biep vite Í9 preipier pend^tjt qu'on ^unon^ait les 
nouveaux venup, occupéa ¿i rétablir ud aimt^le désordre d^ 
les boucles de levurs cDeve^i. 

Tanpr^e (ipmmengait ^ a'accputu^er á étre inyisibi^: 
cependantcejour-lá^ poar jui-ipéii^e , il se sei^tait géhé de 89 
trouver ainsi mal vétu, avec des bottes q^ottées, une re4iii-. 

Sote du matin ^ ds^s u^.aaloi; S^uH» aoré.^ parfumé, c|t pqré 
es femmes Iff plus éí^^^s (jé Pafis, Une ^ande c^ain^ 
s'empara de lui : 

— Si par mégarde, pensa-t-il, j'allais prendre ma canne de 
la main droite? si l'on dliüC m tdht iqüe deviendrais-je? 

•D en frémii; il éprouva tant de honte qu'il se háta de pas^er 
dans un aüiré sáíon, ihbihs fiche, moiíis éclairé qiié le pfécó- 
dent et qiii était plíis en harmonié avec son costume ét ses 
penseos. TaiicrSde était limldé et emfíárrassé de lui, comme 
8i on Faváit pu voir. 

n ne hit pas encoré á son aleé díiüs cé secoñd salón : il y 
avait trop de monde, il se refugia dans un troisiéme beaucoüp 
plus petH, ^(( i) n'y ^yait pe|W>&l»o , e^ i^ll^ $k*i$tabli^ df^v^nt 
une table coav^fte á^ livrcta, dQ joiinif^v^ , d'albums , poHf sq 
donner um cont^napce. •— Cofmoent t^uvez-vpos ce]^? ^i| 
liomme l&YÚibte m 9fi^^ \^ be^in de s^ doi^ier une ,009(0- 
mwoe? Celft proiiy^ qne l^ gapi^de agít toiyouf s ^^r mm fi¿Qr§ 
m(^ qpe AQDS movm 1^ pl^s i^dépen^auts de lui. — Gel§ 
HQlis f^S^Yf) auss) qw fil>a«Mn de np§ $iYptag^ est ^ne §ciei^ce, 
et q^% fout oncpr^ dQ Yé\\iá^ p^ur en tir^ pafti. U;i mrd- 
nweÉ gpéri lu» 9^\ vmi m^% U &l»^ fl«'!l m^M^ I pro^ 
uooe^ lef u^ pe9()aiit d(^$ a^i^ées. ([n bomme enricbi n^ 
aait pas dépQiIsgr; de 9^019, uo; bcniím^ ipvjsible a bespim 
d'expérieqi^ et d'óttt^^ fiPWP í<9RRWdf« <W*Oft ^e Ip. Yoit pas, 
et toumer á son profít cet incalculablQ ayai^l^, ^^9^9 ^ ^^ 
sera poar {^i 9)i'q9 pm^arras de plus. 

Tancréde s'amusa done á regarder les albums, sans songer 
que ^ fi*4MMl pas pour cela qp'i^ ^tait Yonu ^n fraude dftgs ce 
a^loB. Tou§ Igf gran4§ no^ig de la peinture légére rayonnaient 



m tk GAHNB 

parmi oes' dessins. n y ayait des fleurs de Redouté^ des dM» 
yaux de Carie Femet , des Bédouins á'Horace, de char- 
mantés aquarelles de Cicéri, ees petits peysages qui ont tant 
d'espaoe, qui foni voir si loin et rever si longtemps... de ravis- 
santes espagnoles de GénioU^ des caricatures de GrandvÜIe 
et á*Henri Mannier^ de beaux brígands de Schnetz^ tous 
chefs-d*oeuyre au petit-pied. 

En jouant avec les divers papiers qui étaienfc sur la table, 
Tancréde aper^t une lettre entr'oaverte dont la signatura le 
fit tressaillir : 

ChátbaubeundI 

Cette lettre, par laquelle M. de Chateaubriand s'excusait de 
Be pouvoir venir á cette soiróe, avait oté certainement oubliée 
lá exprés, et laissée sur la table avec intention. La maitresse 
de la maison comptait évidemment sur les indiscrets. 

Tancréde réalisa ses vues et lut avec curíosité la lettre sui- 
vante: 

« Je n'ai jamáis oté si tenté de ma vié. dmjurer d'une 
t maniere si aimable une vieille béte comme moi ! j'ai besoin 
ff de mes quarante ans de vertu pour résister á cette double 
« attaque de votre beauté et de votre esprit; encoré Dieu sait 
« comme je m'en tire 1 Helas 1 je ne sors point, je ne sors plus, 
ff je ne vis plus. Si je dure jusqu'á Thiver prochain, je compte 
« déposer mes trois cheveux gris sur l'autel des Parques, afin 
« qu'elles ne se donnent pas la peine de les couper, et je pren- 
« drai mon rang parmi les plus anciennes perruques de votre 
« connaissance. Que votre jeunesse ait pitié de mes catarrhes, 
« rhumes, rhumatismes, gouttes et autres. En me prívant du 
ff bonheur de vous voir et de vous entendre, je suis plus mal- 
ff heureux que coupable. 

« CHATIUüBBlAlfD. » 

Cette gaieté, cette coquetteríe, cette prétention á la vieil- 
dans un homme encoré si jeune, cette plaisanteríe encoré 



DI M. DB BALZAG. flSt 

poétíque dite par un génie 8i imposant, avaient quelqae chose 
d'original qui charma Tancréde. Qaoi de plus séduisant que la 
gráce uníe á la forcé? Gonnaissez-vous ríen de plus joli qu'un 
soldat jouant avec un enfant? 

Tancréde trouva ce billet si gracieux quMl s'amusa á le eo- 
pier au crayon. 

C'était une infidólité, c'étaitun críme ; mais á quoi bon Aire 
invisible si ce n'est pour étre indiscret. 

Comme M. Dorímont était occupé a Texécution de son 
críme, plusieurs personnes entrérent dans le salen. 

— A qui ce chapean? dit une jeune filie ríeuse. 
Tancréde retouma la tete vivement, et il aper^ut alors son 

chapeau sur une chaise á cóté de luí. II voulut le reprendre, 
mais Tattention était fíxée sur ce malheureux chapean. Ó 
n'osa le faire disparaítre en le remettant sur sa tete, car le 
chapean était invisible lorsque Tancréde le portait; mais, loin 
de luí, le chapeau cessait de participer au merveilleux ; cha- 
cun alors pouvait Tadmirer. 

— A qui le chapeau ! cría un jeune étranger. 

— A personne, il n'y a personne ici. 

— C'est Taccordeur de piano qui Faura laissé id ce matin, 
dit quelqu'un en ríant. 

— C'est le chapeau du coiffeur de madame de D*** ; cachez- 
le done, monsieur de Bonnard. 

Bt soudain un élégant coup de pied fit tomber le chapeau 
sous la table. 

— n est sauvé 1 pensa Tancréde. 

Une nimeur se fit entendre dans le salón. 

— YoiláM. de Lamartine 1 s'érria quelqu'un. 

— - Non, reprit une autre p^^rsonne ; Lamartine est alié oe 
soir chez son président. M. de *** l'a vu chez Dupin; fl vien- 
dra tout á Fheure. 

— Qn'est-ce qui arríve? 

— C'est la duchesse de ***. 

— La belle duchesse de ^***? je ne la oonnais pas. Alione It 
voír. 



C^^clí8i w^í^w^ ^ te gp«w* wHwh 

Et il se remit au pillage. 

Bérenger — lequel? Il y a plusieurs Bérenger. 

i^ IRftt »rft<ÍP* a» 8ft MWY# 4wsi^^ IHWeres lyj;n^d6 
la lettre, ne laissait plus cU^ 4fnrt^* Q^ YPyait c]<^r^,xpf^i que 9f» 

tíon qui ravrtfttó é^rjt^ 
Ce billet ét^t.jy^ 119 tH^feit 4'^Q«wai. 

lí vcftnSL l^t(6# ji^íi^ i»pi, c'e^ ^^ te feoñ^i vq\w^ fpVyeí % 

i( ftHMoi^ F^98s^r d^ ^^^^m cQjiSf)M(^ ^ tr^^víTs 1^ ^ 

« vre reclus volontaire, et vous voul^ te T^^^Pb^F k ^ W9^4f 
« qui doit vous i^ji:^4!f^ gi pteig (^ ÍWhW?^ cwr i YOjis §st 
« reconnaissant. Malheqr^u^f^gt^^t, Mgdi^^i^, l^ f,f^cJmes)80uf- 
« fimb ^ 8!W »MP4ft Ifti i^^ i? WOfiíJe ^ 9^ laietioDS. 
ff Daignez agréer mes excuses, et me fdi^4|^ ^ ^fffl ^9 hl 

U y ftYAit d«M Qd bMiQt w Ipií (te 9a4^s^9 m ftU^f 

Tancréde. n sourít d'nn rapprochement dont il eu| \!i4^, 

— G'est un singulierhasair^y P^^V'^> 9^ V^ í%li ^TPVIX^ 
une lettre si gaie du po^fce (X4^¿Pki ^ m ¥¡^S » KMffiP^ 
ment triste du ohantre de íAfietie. 

St PHÍ&8 n^fléchit, et, Q§ c§{i^ls^| te ^m^W^ ^^^Vf^^ 
Ms d^ eií4te?wl)riaBd, i>i4>tiée e» 4 8?(4 , ^t I9. ij^fle i^mm %> 
Béranger : Dis-moi, soldat^ dis-moi fen s<^^^¿^'ft§ t ji fM} 
répondit que les génies bien organi^ ^yj^Vif ^^^Vf^ ^ 4^^ 
genres : la profondeur dans le sestíigiuj;, ^\ 1^ í^fd?^ ^P^ 

Tout en réfléchissant ainsi , il copiait la lettre de Béren^. 



1\i&mW^ A fieipe cet^Q popie, une graij^e {igitaMon SQ nui- 
nifesta dans les salons de madame de D^****. 

y. de Lanutrtioe, ^rivé ^v^ iQng^^^nps, i^vail cop^ti á 
dir^ quelque^ v^s. 

Taítcr^^ se precipua d^i^ 1^ salo» poijjr }' w,t^?tól?pT 

Tancréde n'avait jamáis vü M. de Lamartine; il ie reppj^oiit 
eptre tpus ; c'e^t 9im qw'H Tavi^it ríiiíé. 

M. dQ Líffimrtíi^Q Itt^ crt í^do^irable ^a«í 4e /p<^¿<ii) o» plu- 
tót la scéne de la copfosii^on 4§ l*évé(|^e d;|i^ I9 prígQA <ie 
Q^enoble; cgr ^^t ce ób^ipt ^V i)||«i »céne <(e (irw9i 9t serait 
d'un effet aup^j^^i 1^^ }b4tep- lA You^ 4^ M- 4«^ IswiKinaest 
puré et sonore; il dit les vers ()'p)Q midiere ^r^n-simpie, mais 
avec inspiratíon et digpité, ^¥$iq ^t(e ómotíon pro£(^[ide et 
voilée, d'autant plus ptii^^atQ gu'elle «st eombaitue, cette 
¿fliQljoQ coptrainte 9» Goimoüiiiqfttiye qui meiti^ se réfiíf ier 
dgn^ l'agdit^re, paree que \» po^te la repousse. 

Chacun était ravi, transporté ; Tancréde, enivré d'admira- 
tíon, avait oublió oü il était, qui il était. et la canne de M. de 
Balzac, et tetitt^ teis inérvétnte iniágínabíes ; la nécéssité d'étre 
invisible était bien loin de sa pensée. II criait avec tout le 
monde : 

— Cest sublime, c'est k plus belle poésie qui ait jamáis 
existe, c'est une inspitfttioil drVitit^ I 

Et toutes sortes iíe choses fort justes que nóus sommes loin 

de contester ; mais e|i, ^Í^^V^H^ ^^? 4 W^^^ ^^^ ^^^> '^ 
gesticulait, il applau4iia0it» et \a eanaa devenait ce qu'elle 
voulait. ' 
Bnfín, quand M. de Laiñái'Mg fiíHvá á cé§ fiíots : 

Un cbangemeor tfMli m tt léiit tMt mm Üre . 
Qoand je me Mtevaf d« «mis, f éttis ptétrcU.. 

Tancréde s'étant avancé pour mieux foir le pe^te, que chacun 
allait remercier, s'apergut que plusieurs personnes l'obser- 
vaient lui-méme, et frémit 

Une femme d'un agq rQapectal>le demanJAi^ son nom d*an 
air scandalisé ; le pauvre Jetuie étOQrdi m háta de redevenir 



nñ LA GANNB 

invisible, mais il ñit longtemps avant de se remettre de son 
trouble. 

Avoir oté Yu si mal veta dans un monde si élégant, étre 
resté dans un salón toute une soirée en redingote du matini 
avec son chapean sur la tete, Ó honte ! c'était un honune des- 
honoré. 

L'admiratíon rend indiscret, on se croit des droits sur oe 
qu*on apprécie. Áprés ees beaux vers, on en désira d'autres, 
on tourmenta longtemps M. de Lamartine. 

— Vous avez Mi de nouveaux vers? demanda quelqu*un. 

— Oui, adressés á moi, dit un jeune poéfte avec fierté. 
-^ Oh! dites-les, s'écría-t-on. 

— J'ai peur de ne pas me lesrappeler .. 

— Commencez toujours, vous les cherdierez. 

M. de Lamartine, qiii était d'une complaisance extraordi- 
Baire ce soir-lá, dit les vers suivants qu'il avait foits la veilla : 



A HONSIEUR LÉON BRUYS D*OUILLT. 



Enfants de la méme colUne, 
Abrenvés aa méme riiisseaa , 
Gomme deax nids sur Taabépine, 
Prés da míen Diea mil ton beroeaa. 

De nos toits voisins, les famées 
Se fondalentdaDS le méme ciel; 
Et de tes herbes parfluDées 
Mes abeilles voliieiit le miel. 

Son^ent je vis ta doace mere. 
De mes prés fonlaot le chemin* 
Te mener, comme on jeone frére, 
A mol, toat petit, par la main. 

Et te soolerant vers ma lyre, 
Sur ses bras qoi tremblaieot an peí» 
Dans mes vers t'enseigner k lire i 
Bnfant qni jone avec le lénl 



DI M. DE BALZÁG. 

Bt je pensáis, par aventare. 
En contempbnt eet or moatant 
De ta soyease chevelore , 
Oü ses baisers pleonient sonveiit : 

« Charmant vlsage, eníanee heorenael 

• Sans préToyanee et sans oobU, 

• Qoe jamáis la gloire ne crease, 

• Sar ce front blane, le moindre pH. 

« Qoe jamáis son flaml»eaa n*aUome 

• D^OB feo sombre ees yeox si beau , 

• Ainsl qn'ane icretie qal Aune 

• Et se réfléchit dans les eau I 

• Qoe jamáis ses serres de proie 

• N'éclaireissent avant le temps 

• Ges cheTenx oü ma maiu se noie, 
« FeoiUage épais de tes printempsi 

« Qoe jamáis cette main qni yibre, 
« Dans ma poitrine \ tont moment, 

• Ifarracbe i ton eoear une Abre , 

« Comme one corde ii rinstroment ! 



« Si qnelqne yo\x chante en son 

• Qae son echo mélodieax 

• Soit dans l*oreiIle d'ane femme , 

a Et sa gloire dans deax beanx yeox!. 

le parlis : j'errai des années ; 
Qoand je retins aa vert tallón , 
Gberciier nos jennesses fanées , 
le ne trootai píos qoe ton nook 

Le fea i^vi m'avait fait potte , 
lalonx á% tes jonrs de repos, 
S'était abatta sor ta tete 
Gomme on aiglon sar deox troapeauL 

L'astre naissant de ta carril 
Snr ton front venait ondoyer, 
Dirdant des reflets de lamiere 
W te présageaient son foyer. 



Í3t LA GANNK 



En écoaiant granáir U wlx» 

Jé rep«DN k la Mttiwlt, 

A ton enúmee aa fond des bolL 

Pleure toiAli» é m vaHétl 
II saara ca 4m imt iro(i tard 
Une Uare ft ttm ombrt ^MaMe , 
Un réve qa*oa beree k Téeart, 

UfóláelaMnéfüéfll**^ 
Aa bnüt de i'ende ua par miÍmMI * 
Et ees voix da aen* etda aiM, 
Qoi wu appelaient aa r¿teUl... 



XIX 

II y avait dans le ^on de madamp. d^, {)^^, une Jeune per- 
sonne qae Tancréde avait remarquée, d*abord parce qu'eUe 
étaitfortjotie, enflato pai«e qse ('«slftee aimplicité de sa 
toilette faisait contraste avdc le laié élégálil des femmes quí 
Tentouraient. 

Cette jeune fiUe se nommait Glaríssé Bíandais; elle avait 
dix-sept ans, elle avait qajUá Uiftpg^t ^ P9itrHb ^ ^^^ veme 
k París pour étre poete, eotsme Mit-^oan élail venu d'Amiens 
pour étre suisse. 

Sa mere, femme raísonnabté et pbilosoplie, i^était dit : 

— Par le temps qui cou^t^ le Jjf^i}^ áp ]^^ est un fort bon 
métier pour les femmes : Budame Valmare ot madame Tastu 
onit uno célóbrité qui ne ntiK piiñi á letf I* bonbeur ; elles 
trouvent dans leur talent de nobles jouissáíiÍ%s et de purés 
consolations ; mademoiselle Q***i qui fM^I 4P^ ^^rs comme 
ma filie, jouit dans le monde d'iM^ posiMon fe¿t agréable. Ma* 
demoiselle Mercodur, qa'en plaigilit bea«ooüb, recevait da 
gouvemement une pensioB de^Uiílite iítíBXá (^dlíés, qui suIBrtit 



DI M. DE BÁLZÁG. t9t 

I ma filie ei ^ moi... Je iie voi§ pas ppifrguoi Clariss^, gui f^i 
ni(X)nt0stablem^nt poé*^, ne trouverait pa» les méme^ ay^« 
l^gés : elleí n'§ point de fpftUQei jp la iqi^arierai (iü^pi^flip^^t; 
láchons áé lui ís^ire un sort ^ar son talen|;. 

ia lá saga mere ayait í^ii se^ papets, ayait (}í^ adiej) |i)x 
liviees áe Va VieiiQe, avait retpnu troJ3 places deifi^ le cqcip^ ^e 
lá^ui^eóicé^ et les m^ssa^^ries de Limoges ayfd^fif IfD^i 
aans la capítaíe, une ioi^use de plus. 

La soixantíéme je crois. 

Mada|np Bj^ndais pe cpfii^^t f^po^^(^ ^ P^y is, ^\ ¿(lyfois 

€?.5S.S§°í?íÍ..8f?y^® ^?,^* h?rdipspp de spn yoyftgft, j^r.tqpt 
lorsqué ses cómpagnohs de voitpr^ )ui faisa^^nt 4'^d|spr^8 
questions ; elle s'en tiraít par des mensonges. C|q;{y]ff|i|t§fpuer 
qu'elle allait dans ce chaos pour se faire connaítre, et cher- 
cher des 9^|«tfiq{'«.<lail^.fl tWrbUl<^ d'Í9^(HlAII«oü elle ne 
comptaitpas un ami? Madame Blandais, pour tout introduc- 
tewr €aB» te mande «mvwu, n'avait qu^une sé^ l^ttre de 
leoommaiiáatkNi «[ne le député de son arraiidiMeeMiil taf tiVfiit 
ásanée ¡pour «n ée fies ooltégues ; iMtis od eoUége» étiUv.. 
M. de Lamartine 1 C'était beaucoup. M. de Lamartine «^it 
ÉcottiiHi ift ieuira ik]m «odune «ne espérasco, élto Uii uvait 
confié quelques vers qu'il avait yantes ; enfín, MBiiámotdii BMi*, 
andenne amie du grand poé'te, fl-étoh ehargóe 4e ftúre ton- 
«atft^fti dans le monde ttUéoaúrei la CorMne á^ LUkiouaiá. 

Qaftflwi étatt encoré touto tremhlantb de i'eftteBdrnHmafat 
tH|) W aysfttfDt paoáé les veto da ion pi«lect»it#,"loni^ la 
ÉMÜnasede la mÚBtia s'approchii d'elle^ el viiít ivi dÍFB^Hin 
désirait Fentendre. 

-— Aprés lui 1 dit Glarisse ayec une douee indígaatióD, 

«; ¥i|i« m» V%ym fímm t» ttatín, reiMI iMdaaiie de l)^*, 
(^j^ilfia prit U «iráA fPi9 Iw t«D<kit! «adtfne de 0*^^ et 

la regardait ; tf piy§ cj^p fbmt MíItpM^i p^urfiO qu'aUe él«it 
émuei car cequ'eUe éprouyait était plutdt de Fémotionque de 



flIO LA GANNK 

la timidité. La timidité déguise toujours une espéce de misera ; 
une timiditó invindble na!t d'un défaut; on ne se cache jamáis 
síncérement que lorsqu^on n*a pas intérét á étre vu. Hádame 
de Lavalliére aurait peut-étre été madame de Montespan si 
elle n'avait pas oté boiteuse. L'orgueil de la beauté est dans la 
nature : le chevai se pose des qu'il sent qu'on l'admire; Télé- 
phant lui-méme n'est pas indifférent au succés, et je ne vois 
pas pourquoi nous ne conviendríons pas franchement de ce 
petít sentiment de vaiíité que nous avons de commun avec 
réléphant. 

Qarísse tremblait, mais elle était brave; elle n'avait pas 
d'assurance, mais elle avait du courage, et puis la conadence 
de ce qu'elle valait, peut-étre. 

Elle commenga : 

Povrqool trooMer mw Jovn dins lenr pli» belle uiiée... 

— Attends done, ma filie, dit une voix sortant d*un chapeau 
de proyince, couleur tourterelle, pavoisé de noBuds de rubans 
rouges et verts ; dis done le sujet, ees dames ne comprendront 

pas. 

— La mere n'a pas une haute idee de notre intelligeace, dit 

une jeune femme. 

Madame Blandais continua : 

— Yoici le sujet : U y avait, aux environs de Umoges, on 
homme tréft-respectable qui venait nous voir souvent á Chan- 
teloube. n était oousin du président, et il avait épousé en pre- 
mieres noces la mece d'un procureur general ; lui-méme enfln 
était directeur des contributíons. 

Hilarité mystérieuse. 

^ BfafíUelui plut, il me la fít demander en mariage par la 
sous-préfet lui-méme; je fís part de cette proposition á ma 
filie; mais cette unión disproportionnée l'effiraya (lejH^ten- 
dant avait soixante-quatre ans). La petíte me demanda trois 
jours pour réfléchir, et au lieu de réfljéchir, mademoiselle fii 
les vers qu'elle va avoir l'honneur de vous diré. 



• • 



DB IL DE BALZAG. 141 

— - Cette femme parle fort bien en public, dit fun de nos 
grands orateurs. 

— Je n'ai pas écoutó, dit un autre ; quel est le sujet? 

— Uner jeune filie qui refuse en mariage un directeur dea 
oontributions. 

— - G'est tréa-poétique. Et pourquoi ? Ge reñís est-il motivé ? 

— Nous aUons le savoir. Quelques défóiuts, quelques vices» 
quelques infirmités peut-étre? 

— AD i t'uOrreur 1 s'écríérent plusíeura femmes en riant. 

— Elle eat fort joÜe^ la petite, dit un jeune homme; elle a 
dea yeux charmanta. 

— Chut! écoutez. 

» Elle est ravissante ! pensait Tancréde. 
La jeune filie, qui avait souri gracieusement pendant le di»» 
coura de sa mere, reprit alora d*une voix trés-douce : 

Ponrqnoi tronbler mes joars dans iear plus belle aniiét. 
Ha mere, en m'imposant an donloareax lien : 
Union de hasard , d'avance profanée , 
Oü le coeor n'est poar rien? 

La fortune, k votre ftge, est un bonbcur pcut-étre ; 
Vaia'ao mien, ses favenrs sont des biens saperflos : 
Dans nos jenx innocents ses dons feraient-ils nallrc 
Un soorire de plns? 

• 

Vonlea-vons done eacher ma Monde chevelnre 
Sons des plis de Telonrs, sons des bijoux pesantsT ^ 

Ma mere, vous Toyex cette blanche pamre 
Snfflt k mes qninie ans. 

Je ne vais pas an bal povr étre regardée ; 
Dea fétea de Torgneil mon e<Bor n'est pointjalons. 
Je mettrais en plearant nne robe brodée, 
Présent d'nn vieil éponx. 

La ralson, dites-vons, vent qie Pon me marie. 
Mals, aijeone, fant-il m'immoler k sa loi? 
Dien me dit d'espérer.. . Ab I ponr Vim qnl prie, 
LaraiBoa,e'eatla«Dlt 

14 



M U CAftftt 

Moa ¿rant eomme anirefols est tlmlds ti teroiQ. 
le mis Itesreose Ici , ma mere ; «talud' je plepu^ 
Ce u*est pas (te ebagrin 

Loln d'an monde agUé mes joars béDis s^éeonlent; 
Sar ttfl swi qai ék ^litt il*eft tonsVIeiit mi ¿'«Rnlt 
Veos dUes (t^(Ml se bat « w les trAnes s'éeroalent : 
Je De le sais pas , moi. 

U dDúVeñr p¿o^ M I M^ tít éitM a !bMÍA 
Wéi Ifefres 96 ilaf^bél ít'QdliiMIl ^e lé M^l: ' 
Je D6 vois que les flears et les fraits sor U IMi», 
Que Tazar daos le del. 

Tai p!acé ma deméáre aa-áessús di l'drage; 

Je tt*ii lifee la f^éítímr^ iUMm^ímm 
Les plaines d'ici-bas. 

La rosé des glaeiérs, qíi'an noir rocher prot^e , 
Aiusi flearli sans crainle ^ l'abri des aolans^^^ ^^^ ^ 
Et dans ees champs rnaadíis, daos ees déiseris (íe Deqn« 
Troave seole an priñtémps. 

Ainsi , dans ees tallons^ de mi^ére profonde, 
Dans ees champs d'égolsme oíi rién iie 6éul gerná, 
Dans ee pays d'lngrats, dans cé désert da monde. 
Je fléoris poar aimer. 

Je ne »^}§ yu^l inslinct me fált cíiérlr Ip vie , 
Qnel parfum d^avenir if^e nrésage un beiia soü. 
Me dii: Ta connaitras la glolfe sans d'nvie, 
Et ramear sans re'móriS. 

Ooi , je crois aú bonliear, 1. ma (ri\lanW Sioft; 
Un ange proteclenr me ^aide par la mala , 
Et j*irai josqa'á í)íeú sans (iéciilrer moi Vtffll 
Aax ronces üá chémin. 

Gomme on efdlt Id ^rtM^mps iae riiiver neas mnélm 
Comme ftt «IM d6 M nait mftmeon att^id ie Jeóib 
Triste... je sens venir aiilsibdicyu^ j0te..« 
Seale.*... je vis d'amourl 



•*k» 



* 



íx^J 



CeTni qn! doit m'aimer, celai q\\e i'pime existe: 
Invisible T»ó«f WriT i? eií¿fta Ae'ikleííx . '^ 
ü «i^lparait dnniihnt, á iritf Vte if^s^sfe, ' 
Gojnme «n «^^ 8e$ cieQXt 

Et Je roogis de cralnte ^ sj| ^j^Ip p§ns^. 
El , córame en sa présence, ofc me yoíi Iressaillír; 
Gomme s'il étaitliV éiHími foleysehsée, '^ ' 
J'ai peor de me trlíÁ'. 

Ce r^vc ófi mon c(|gr p'^fl ^^ i)pe cl|Unlire; 
11 vieiidr ^... Io)n de lai n'eniralnez noint mes pas. 
Cramez-moi pres devoos Oh! TaTsse-moi, ma mere, 



to ^8 %Í?HF íl^ *P.íite ^9^ i"^' <1^^ détpwroftit Ja critique 

^9!^$ WpSí^^ tofewí» 9^^^ m^^ mmmfi <^m ^ y<* 

diré les versT--Eh bien! c'est elle qui peut qgu]§ ^i^ 
ridée de Clarisse. Comme elle, Clarisse était grande et svelte ; 
elle avait les mémes yeux bleM, les mémes cheveux blonds, 
le méme doux sourire, le méme gracieux maintien, et dans les 
manieres ce inélan|j (]g 9^£?^®: ^^ jpodestie que donne 
Tunion d'une extreme jeunesse et d un grand talent. 

Celai qoi 4oU m'aimer, ^iiimi'^i|Gpj {^(f ; 




tM LÁ GANNS 

n y avait totito une destinée aans ce hasard. 

li passa le reste de la soirée á observer GlarísM, et cette 
observation était dangereuse. On ne pouvait la connaítre sai» 
Faimer. Clarisse avait beaucoup d'esprít, de fínesse et de oaY- 
veté ; on s'ótonnait de sa simplicitó. 

— Elle n'est point pedante, disait-on. 

El pourquoi Taurait^Ue été? 

La pédanterie suppose un travail pénible; elle sert á feire 
remarquer un talent qui a coútó ; un pédant est un huraine 
qui a páU sur une idee qui n'était méme pas la sienne; il veot 
qu'on lui sache gré de la peine qu'il s'est donnée. Le savant 
se souvient toujours de lasdence, mais le poete nes'aper^t 
pas de la poésie, il ne cherche pas ses idees, elles viennent 
d'elles-mémes le trouver, et il les exprime pour se soulager. 
On foit des vers comme on aime, sans le savoir, sans le voo- 
loir. Le polfte rime ses réves pour épancher son ame, sans 
prétentions, sans demander qu'on l'admire, comme rhomme 
qui aime fait un aven pour exprimer ce qu'il éprouve, et 
jamáis il n'est venu á l'idée de celui-ci de diré : J*ai trés-bien 
áii je' faime\ aujourd'hui ; je devais étre bien séduisant! 

Oui, le véritable poífte est simple comme la vérité, il ne 
peut avoir de pédanterie; le pedantismo vit de prétentions, et 
les prétentions sont incompatibles avec un talent involontaire. 
D'ailleurs les poetes sont les grands seigneurs de rintelligence; 
pourquoi veutron qu'ils aient, comme les pédants, des manieres 
de parvenus? 

XX 

L^AffTRB DB LA 8IBTLLB. 

Madame Blandais et sa filie, voyant qu'il était déjá une 
keure du maitin, se regardérent avec anxiété. 

— II faut songer á nous en aller, mon enfant, dit la mera. 

— Marguerite va nous croire mortes, dit Clarisse. 
Et elles se dirigérent vers la porte. ^ 



DI IL DS BALZÁG. I4i 

Un valet de chambre vint ¿ elles. 

— Qui faut-íl appeler? demanda-t-il. 

II s'imaginait qu'on aUait lut repondré : Michel, Louis, Si- 
món, un nom de domestique quelconque. 

— Je désirerais une voíture de place, dit madame Blandais 
avec satísfoction. 

Car c'était pour elle un grand luxe que de s'en aller en voi- 
ture. Elle était bien aise de le faire valoir. 

Tancréde, qui avait suivi Qarisse, entendant ees mots, s'ef- 
fraya de l'idée que ees pauvres femmes allaient se trouver á 
deux heures du matín, sana protecteur, exposées á toutes les 
intemperies d'un cocher de fiacre : guidó par un zéle déjá 
quelque peu tendré, il résolut de les escorter invisible jusqu'á 
leur demeure. 

— Je saurai leur adresse, pensa-t-il ; c'est toujours cela. 
Le fiacre arriva. 

Madame Blandais monta la premiére ; quand ce ful le tour 
de Clarisse, Tancréde invisible, se pla^nt entre elle et le co- 
cher, l'aida á franchir le marche-pied, et ce fut sur SQp bras 
qu'eüe s'appuya. U eut soin aussi de préserver la blanche pa- 
rare du contact de la roue, et fut recompensé de ses soins es 
entendant la jeune filie diré ees mots en s'asseyant dans ^* 
voiture : 

— Comme ils sont polis, les cochers de fiacre! 

La voiture partit. Tancréde la suivit d'abord des yeux, puis^ 
l'ardeur des coursiers s'étant ralentie, il se mit á leur pas ; et 
aprés un assez long voyage, arriva en méme temps que le fia- 
cre et la muse rué de la Bienfaisance, oü elle demeurait. 

— AUons, pensa Tancréde, du courage 1 mieux vaut me 
désenchanter tout de suite. 

Et il penetra avec les deux femmes dans leur appartement. 

— Ah ! vous voilá ! mamzelle, cria une vieille servante. Ah I 
mon Dieu ! que j'ai eu peur! Ah! Mamzelle, laissei-moi que jo 
vousembrasse!... 

— Qu'est-ce que tu as done, Marguerite? qu'es^cc done qui 
t'^ fmrivé? 



-Rien, madame, mais á y^u»^ 9miÍ'4ílÍ8 W^' 
Tous T0U8 étes done perd]^| 

aoirée qui a fim tara. 
~ C'étai^ ^ u^ n^í 

— Je te (xmterai cela. Dis-moi, y a-t^l eneo^^ (la lút? 4'<^ 

- Quoil voos n'ave^f^^ mí4':' ^^ WS.^W^'^ 
-. Si TWraent, i| x íyait de| fciand\|es Mcel|Mit^, ^ n^ 

^mq^ llímdai? ; mais Clayiss? a tou^ r?M. C étatt auwr^ : 

bi|. 

'l^^jaine B^ndais pommencait ^ se ^és^iUer. 

Tancréde, par discrétion, sortii dore avec Harg^eri^ qú 
allait ot\ercfeeí 4^ U patito ^in^ c§ ^'il ^ ¿uyait 'gestor 




*Mt m^m * *<?Hf«. Vaíseíiteq« "ó, fe °mff^> m S?5ISr 

tait ea siz couTorta, use casserole et sa üauMie de pensicm. 




Tancréde al^ ^my^ 4 f>S^% ^ ^% ^81^. * 



" Vn Bt ^Míit. ^í»-jew«i»,. 8¡ ron pmt ^, 
«l8 r¡d«|w t>Ui^58, ^tí^lí ^^u^ Ifl fqiil «fe ^ m^S%: , . ,, ... 
lit étai^ qn iqU gu^d^m m W%'> % WHIí W- ^ l^^ 
nouveau, sa ríchesse contrastait aveg^ rt||te m l^^^jí^r- 

une botte de bonbons. Au mor etait attachee uqe P|9te "''^ 

tliéque: Tancréde l'^Jfp» ra»¡d'»MRt •. '^'M^^^^^^ 
d^jnreillés; U ne put aempéoier de rire. sur ^ (^^gwgé¡( 



• ••« 



DE M. DE BALZAG. t47 

était une petite montre, un chapelet, une bourse légére et un 
flacón. Tancréde ohservait (óuf afvec plaisir, ét cepeiídánt avec 
ane matVcAamce Yolontaire. ^ ^ « ^* 

— Je venx la oonnailre, se disait-ii, je veux me désenchan- 
ter loüt de suite, Gtarissé me plaít titp, je ne la qukterai 
point que je nie Taime plus. 

Et le soQvenir de Malvina le fit amérement soupirer. 

Ifargttérfte, ayátit fórbmé sés recherchés datis Tarmoire, 
retouma dans la chambre dé ihadame Blandais. 

Bfadame Blandais était occüpée á relever le feu; Glarísse 
préparaít uñe petíte place sur lá ebeminée poür posér son 
frugal scmper. La mere avail pas^ une robe de chambre 'de 
couleur sotnlure ; la jeune filie ^Váit changa sa robé dé mous^ 
seline oontre on long peignoir de percatine Meue: Elle était 
diarmante ainsi. 

Hancréde la tcouvaü bien plus j(^ dans ce néglígé toul á 
fiúl en harmonfe avec son coiitume á luí, qui n'était nullemenf 
cérémonieux. 

— V'ká du lait, MamzeHe, dit Ifargueríte, et puis du 
pam. 

~ Ah 1 c'est bien, mets ^a lá. En veux-tu, maman? 

— Non, vratment, je ne bóis de laH, á Parta, que lorsque j'y 
suis forcee. Quelle différence avec lé láit dé ndis pralriesrÁ 
Paria, Id lait est detestable, il est falsifíé. ' ^' 

*--lNk>n> maman, celui-ci est excellent, d'ebord j'ai fiaiim. 

Glarísse goúta le lait, puid elle sé Veva pouráler chéreber 
da sucre. * y " ■ 

Fendant ce temps, Tinvisible amoureux, tombant dans ce 
Ueo commun des' amours, voulút touchér de sés lévres la 
coape qu'Une bonche adoréé venaít de presseí^ ; ñ prít lá tasse 
deClarisse; mais, soitdistraction, soitréel appétit, il but beaü- 
ooup plus de lait qüll Vavait inténtién á*eú boire ; il rériitrla 
tasse en tremblant'. .-.».., 

XÜIarfsse revint, et voyant sa coupe á moitié vide : 

— Qu'est-cequi a bu mon lait? cria-t-elle oomme une pen« 



t48 LA GAlfMS 

— C'est toi, répondit sa mere en ríant. 

— Moi ? j'y ai á peine goúté ; j'en sois súre, quelqa'un a ba 
mon lait, c'est un mystére ; il y a peut-étre iin chat ici. 

— Non, dit madame Blandais, c'est ton étre invisible, tu 

tais? 
-i- Sérieusement on a bu mon lait. 

— G*est toi-méme, étourdie, je t'ai vue; tu es foUe, tu ne 
penses jamáis ¿ ce que tu fais. Allons, dépéche-toi de souper, 
il est tard, Marguerite a sommeil. 

— Marguerite dort déjá ; je Tai envoyée se coucher. 
Alors Clarisse s'assit auprés du feu, etso mit á tremper da 

pain dans le peu de lait que Tancréde lui avait laíssé. 

— G*est trés-amusant le grand monde, disait madame Blan- 
dais ; moi j'aime París, le séjour de París me convient, c*est 
dommage que touty coúte si cher! Sais-tu que depuis troís 
mois que nous sommes ici, nous avons déjá dépensé quatre 
cents francs? 

— Quatre cents francs 1 répéta Clarisse avec étonnement, 
c'est beaucoup. 

— C'est enorme! c'est la ran^n d'un roi! mais cet argent 
ne sera point perdu, si tu as des suooés , et si tu te fais oon- 
naltre; cette soiréea déjá réussi. 

— Ai-je bien dit mes yers, maman ? demanda Clarisse. 

— Oui, trés-bien, seulement tu ne parles pas assez fort| 
dans l'autre salón on ne t'entendait pas. 

— Ah ! tant pis pour ceux qui y étaient I Je ne veux pas críer, 
moi ; et puis j'avais peur ; il y avait lá des petiles femmes tres- 
mechantes, l'une d'elles s'est moquee de mes souliers noirs, 
j*ai entendtt ce qu'elle disait; uneautre a reprís, pourm'ex- 
cuser : 

— Elle est depuis si peu de temps á París! 

— Elle doit étre bonne celle qui a dit cela. 

— Le comte de D*** est un bien bel homme , dit madame 
Blandais. 

— Oui, mais U ne me plaít pas, j'aime mieux M. de Lamar- 
tine. Oh! quelle joilie figure! 



.f- 



BE If. DB BALEAC. S4§ 

Tmcréde allait étre jaloux quand elle ajouta : 

— Ah 1 mais il y avait lá un beau jeune homme; ra84u vu? 

— Non.... 
— 'Tu ne Tas pas vu? íl ótait bien remarquable cependant, 

car il avait son chapean sur sa tete, ce qui m'a paru singulier. 

— Tu es folie, ma filie, un jeune homme ne se serait pas 
permis de garder son chapean dans le salón de madame 
de D***. 

— Je Tai vu! pea de moments á la vérité; mais je Tai \u 
avec son chapean sur sa tete. Peut-étre avait-ü demandó. la 
permissíon de le garder dit Clarísse en riant, comme ce vieux 
M. deLivray, qui avait toujours tropchaud, et qui entrait en 
disant: « Vous permettez, Madame? cela voulait diré qu'il 
n'óterait point sa casquette* 

— Enfant! dit madame Biandaís. 

— Je t'assure, maman, quej'ai vu, chez madame de D*^, 
un jeune homme qui avait son chapean sur sa tete , que ce 
jeune homme m*a beaucoup regardée , et que jamáis de ma 
vie je n'ai vu de si beaux yeux ; il avait un regard , un regard 
qu*on retient, qu'on emporte, jamáis je n'oublierai ees yeux- 
lá.... je les vois toujours. 

Tancréde ne put resistor á une invincible tentation; il était 
en face deClarisse, derriére le fauteuil de madame filandais, 
il prit rapidement sa canne dans sa main droite, il fut visible. 

Clarisse jeta un cri ; mais déjá la canne était revenue dans la 
main gauche, et Tancréde avait disparu. 

— Qu*est-ce que tu as done, ma filie? 

— Rien, maman, dit la jeune filie toute tremblante. 
^ Mais, tu es pále... 

-» 11 m'a semblé queje voyais encoré 

— Qui? 

— Ce jeune homme. 

— Tu as des visions aujourd'hui, te voilá comme lorsque tu 
étais petite ; tu nous parláis toujours d'apparitions , de reli- 
gieuses qui venaient s'asseoir auprés de ton lit. Tu es encoré 
la méme : tout á Theure tu disais qu'on avait bu ton lait , et 



m 1^4 íkw^ 

c'est tói qul Vt» (qt , et i»«tBl^aiit tu ^ gg iggi^ ^ 
dans ma cb^mbre I 
Et madame Blandais leva les yf-ux au ciel en souriaj^. 

— Eh bietit spit, íep;-^ fil^ffiS®. 6«ÍPWaSÍ' W^l f^j-í»" 
dea... Connn6()t iJihSl "^ ' 

— Bea vi»(K\s, de^ 9P[^¡lipn|. 

— Hon, ce n:fs( pas l^ ¡o fflftt i V ffiñ^S- il fi^í plifi lí^ 
que cela..... úeshallucmations. Done, ilest decide qiioJ4Í(^ 
halluciníititiM- ppusoir, (nanHsB- 

— BtñisotTi ma filie, í^BiJit ?"^íte™? PiawW 
Et, poursuivi&t la plaigantoriE!, 

— Si t« trouyqs (m bea[i ipip? I\agtí99 ^^, ft íli^n^i ft 
m'appelleras. 

— Oai, maman. 
»Clwi§pea!feBf|CWcJ)9r, 



— Vott4 deni (^ac5^j« ii 

fait, qui n'écouto rien, qui ne 
croit elle-méme étouri^ei' et 
joiirs;mi8ffi^,gi(S8|5"f;r0 
de sa 611b, qui est méme flattj 
considere comme autas^ de dt 
filie dirá de ehoses éitravaga 
OH la croira poé'le ; c'est au poi 
fie i'^fi ^ercev^it lias. 

ICancréde n osa sii^y» Clarisse ^ns sa chambre, un eeo&- 
mentderespéctterétjnt: un'autreserAiiñeii^ (uil^pírámBR 
(;ett§ ^oljcaUsse : il ae iroaváit trop mal V|^ vaat im nn' 



Bl M. 01 B4ilAa. til 

t6i9fli.U n*oadlt.fj$qu«f uno «{tpailUc^ 09 rodlsigota, 11 n'éUiil 
réellement pas assez éléjgafit pour im idéají. p*ailleurgt Ü aimail 
d^á trop pour ne pas teñir á luí ; on acquiert, ¿ ses propres 
yeux, uiie grande imporUnoe missitdt qu'on aime, on ne se 
rísque plus légérement. 

Des q^'H fut.poflsible de aoriir d^ la ^maieon oú darneurut 
madameBlandaisitancr^áo r^vinl chez^uL Le londemaip, en 
e'éveiilapt^ il se souviAt de Clarj8ae,,et il s'anuia (itt'4 s'éUít 
attaché á el}e| en oa jour, eomme s'il la connaúsaii ái^ de- 
puis fOQ enfimce» 

ñ l*ayait treuvéesi gffnlHle, si simploi qu'il áveit Ottblié 
4u*elle ÜBÓsail dei vera* Ce fui per vanité qu*il ae le raíala. Ce 
rOle d'idéai qu'ü se próparait ¿ joiier flaUak singidiérement een 
qrgaeil^ et le récondUait arec sa trop grande beaaléi avwitage 
dont ii avait tant soufTert. Bn eSét« e'était une noble ambitieA 
que de se faire rApollen d'«ne m ehamante «byiie, que de 
r^ser de at poétiques chiméres} des'approprier de ai beaux 
r^ves, de dominer une ims^nation ai puré; enfin, de se diré 
adorer coQune ange — quand on possédait toutes lea quelites 
d*un mauvais SHJet. 

Cependant, comme Tapcr^e était an fond «a tréa-heraéle 
bomme» il ne voulut pas risquer d'étre aimé atanl de savoír si 
Qariese lui plairait ^isaez pour qull consentit ¿ enchalder aa 
Yie á la siegnoi et> U s'^^Uqua d'abord ¿ Tobserver Offiti* 
rieusement. Cette observation ne le laissa pas longSemps daña 
rincertitude. Chaqué fois qu'il voyait Clarlsse, M l'aimfttt da- 
vantage; tout ce qu*il déoouvfait dans son ame de candeur et 
de poésie le channait; c*était Tinspiration ^urprj^ df&s ce 
qu'elle a de plus sublime { c*étail Tamour observé á ai nais- 
sance, dans sa pureté premieres up amour vague «t frria 
comme un fouillage de príntemps; e'ótaiteafia le mélanga le 
' plus gracieux, unréve passionaé dans ua £9ur plein d'inno- 
cence, un regard de génie avec un sourire d*en&nt» 

Xette situaüon d*observateur invisible avait tant de diarmes 
que Tancréde se plaisait á la prolonger, et pourtant il étaü 
déjá bien amoureux; mais la tendresse qu'inspire une jeune 



9M ti CANNB 

filie est píos patíente ; on regrette pour elle cette sainte igno- 
ranee qu'un jour d'amour doit luí ravir : un adieu est toujours 
triste, méme lonsqa*il oonduit au bonheur. 

Clarisse était joyeuse sacs savoir pourquoi; elle vivait daos 
une atmosphére d'amour qui renivrait. Tancréde invisible 
était souyent prés d'elle ; cette présence voilée agíssait sur son 
Ame á son insu. Parfois une rapide apparition luí feisait entre- 
voir le. gracíeux fantóme ; elle souriait, elle s'était accoutumée 
á ees visions, elle 8*y attendait, elle y comptait; si elies luí 
avaient manqué plusieurs jours , elle aurait été malheureuse! 

Sa vie se passait doucement, tantót á faire des vers brillants 
de jeunesse et d'espérance, tantót á courir dans le jardín 
assez grand de la maison qu'elle habitait ; elle cbantait sou- 
vent, pendant des beures entiéres, des airs oonnus, et pais 
d'autres qu*elle improvisait dans sa joie. Sa mere, qui entendait 
ses folies roulades, lui demandait alors : 

— Qui te rend si contente?... Qu'as-tu done? 

Elle n*avait ríen ; elle avait seize ans et il faisait beau ; cela 
suffisait bien pour expliquer ce bonheur. Le séduisant fantóme 
était aussi pour quelque chose dans cette joie ; mais Garisse ne 
pouvait le savoir, puisqu*elle croyait que ees apparilions extra- 
ordinaires étaient un effet de son imagination. 

Quelquefois elle en parlait á sa mere en riant : 

— Oh ! maman, disait-elle, 11 m*est arrivé hier une chose 
alnguliére : comme j*arrangeais mes cheveuz devant la glace... 
tu vas te moquer de moi. 

— Eb bien? 

— J'ai vu mon beau jeune homme!... 

— Dans la glace?... ^ 

— Oui , je me suis retoumée tout de suite, croyant qa'il 
était derriére moi; mais ñ n'y avait personne, et pourtant je 
crois bien avoir entendu rire. 

— Aliona, dit madame Blandais, voilá maintenant queta 
veux Tentendre; autrefois tu te contentáis de le voir. 

Clarisse raconta cette apparition á sa mere ; mais en void 
«ne autre qu'elle ne raconta pas. 



DB U. DE BALEAG. 

fluitiréde avait regu une lettre de M. de Balzac, qui aimon- 
fait son prochain retour á Paris. Le moment de rendre it 
canne était veno, il fallait se háter de profiter de sa puissanoe. 
Un maün que Tancréde était venn Yoír Clarisse, il ravait 
trouvée tout en larmes ; c'était bien triste aiors d*étre invi- 
sible; de YOÍr pleurer la femme qu'on aime, et de ne pouvoír 
lui demander ce qui l'afQlge, de ne pouvoir la consoler. La 
pauvre enfant pleura longtemps ; puis 7int madame Blandais, 
qui lui dit, d*un ton sévére, de mettre son chapeau, et de ve- 
nir avec elle se promener au Jardin des Plantes. La course 
était longue, et cette promenade ressemblait assez á une puni- 
tion. Madame Blandais comptait sur les marches forcees pour 
calmer rimagination trop exaltée de Clarisse. II était évidei^ 
que madame Blandais avait grondé sa filie. Pourquoi? Yoilá 
oe que Tancréde voulait savoir. II suivit Clarisse et sa mere; 
il écoutait ; mais d'abord elles cheminérent en silence ; enfin 
madame Blandais prít la parole. 

— Tu t*en repentiras plus tard, ma fille^ toutes tes réveries 
ne te méneront á ríen; d*ailleurs, ce jeune bomme est trés- 
aimable ; et puisqua madame de D*** s'intéresse á lui, certai- 
nement ce doit étre un homme distingué. Si tu repousses toutes 
les occasions, tu ne te marieras jamáis ; ton invisible ne t'é- 
pousera pas, et tu resteras vieille filie. Yrai, mon enfant, tor 
n'es pas raisonnable de refuser la chance d*un bon mariage 
pour des réveries folies. II est de mon devoir de t'éclairer ; 
je Vai pardonnée quand tu as refusé un homme plus ágé que 
toi ; má^ cette fois je serai plus sévére. 

-^ Ah! c'est cela, pensa Tancréde; pauvre petite! on la 
tourmente, il faut lui donner raison. 

Tancréde accompagna Clarisse jusqu'au Jardin des Plantes, 
puis, la livrant aux animaux férocps, il revint chez lui écrire 
a sa mere ses doux projets de mariage. Le soir, il retouma 
auprés de Clarisse; elle s'était retirée de bonne heure; fati- 
guée de sa longue promenade, elle dormait profondément. 
Tancréde penetra dans sa chambre en ouvrant la porte le plus 
doucement possible. 

1» 



Há Ik GilINS 

GtariiM n'eolMdit ríen : k oat tge, Id igoiiDoU eH foe 
léttyu-gie. 

*! aocréde fut éu>fuié de irouTer Glarisse déji couchée et eo- 
dormie ; il s'approcha de son lit douceme^t , ii entendit cette 
lespiration ógale, qui prouve un sommeil réel, si profond} 
|u*il oe pennet pas á un réve de voltiger, á un souvenir de 
jurvivre. 

"- Qu'elle dort bien! p^nsa Tancréde. 

Et ce sommeil, qui lui faisait envié, lui inspira beaucoup de 
respect. 

— Cest bien lá le sommeil d'une pauvre jeune filie qui a 
pleura, se disait-il ; elle doit toe bien lasse, une si longue 
course dans Paris 1 Eiles n'ont p«is 91^ aller en voiture par éoe> 
nomie, et Clarísse a prófóré revenir á pied plutót que de 90 
basarder dans une voiture publique; j'aime ga, et lui sais bon 
gré de ce petit orgueil. Qarisse eat d'une nature trop elegante 
pour sa condition. Quel bonheur d'étre ricbe , et de pouvoir 
lui donner, dans le monde, la position q.u*elle mérite. O ma 
jolie Glarisse, que je t'aime ! 

Én disant ees mote, Tancréde se pencba vers le lit^ et im- 
prima sur les ¡oues roses de Qarisse un cbaste baiser. — Ga- 
rísse ne s'éveilla point. Tancréde, que ce baiser avait troublé 
en risqua un plus tendré. 

Glarisse ne s'éveilla point. Alors Tancréde se prit á rire^ ét 
ii s'assit sur un fauteuil au pied du lit, et il la regarda dormir, 

11 resta quelques momento en contemplation devant cette 
douce image, et tout son avenir lui apparut : il se figura les 
jours beureux qu'il passerait auprés de Qarisse, le píaisir 
qu'ií aurait á I'emmener avec lui, á la présenter á sa mere; 
Ü était bien certain que madame Dorimont aimerait Qarisse : 
cette jeune fíUe devait lui plaire par son esprit, la délicatesse 
de ses sentimente. 

Il songea á ce prétendu dont on menagait Glarisse; il ae 
demanda pourquoi madame de D*** voulait ,Ía marier; il ¿t 
d*ameres réflexions sur la manie des grandes dames, qui veu- 
lent loujours ^votéger, sans se rappeler, Tingrat! qu*il devait 



k cette maníQ le plaisir d'avoir .yu ClarisM ; ü í|*mw do 
Tidée que cette jeune filie refusait un vrai luariage ppur luí 
qu'eüe ne connsassait pas, qu*eUe aimait en réve i ii trouva ce 
succés Irés-flatteur. 

II pensa que c'était pour lui un bien heureux hasard que 
cetté rencontre avec M. de Baízac, á laquelle il devait aa 
fortune et son bonheur; il remercia dans son ame M. de 
Balzác, qui tui avait pr¿t¿ sa canne. II acheta en idee une 
jolie maison Üe campagné prés de Blois, et y fít préparer, pour 
son illiistre ami, un bel appartement que lui seul aurait le 
droit d*habiter. í\ se ^uvint aussi de M. Nantua, des seoours 
avait trouvés en lui, de la brillante fortune qu'il lui devait ; 
il prepara aussi en iáée un petit appartement, dans sa maison 
de campagné, pour M. Nantua. Ét puis il pensa au pl^isírd'a- 
voir une jolié feínme á lui tout seul, une jeune Glle bien igno- 
rante éi bien ña'ívé, que Tamour enarouche et qu*uQ inot fait 
rougir ; une jeune coeur tout trais qui n*a jamáis aimé, dont 
YOtts avez la premiére émotion, la premiére joie... 

bI comme toules ees idees soñt fort douces, elles le bercérent 
mollement... Par dbgrés, sa promenade du matin — le silence 
—le deml-jour — la sympatble du sommeil— la puretó de ses 
sentiments, peut-étre, aglrent sur ses sens, et, malgré lui, 
dntráiné par rexemple, il ñnil par s'endormir á son tour. 

Sa tete se pencha lentement sur le lit, elle y resta ap- 
puyée; et la canne, qu*une maiu endormie ne soutenail plus, 
glissá bientdt sur le tapis. 

Quand le jour parut, Clarisse entr'ouvrit les yeux... 

Quel fut son étonnement, son effroi, en apercevant en face 
d'elle un bomme endormi au pied de son Utl... Elle eut tel- 
tement peur qu*elle ne put crier; elle resta un moment saisie 
et stqpéfaité ; enfin, retrouvant la voix : 

— Maman 1 s'écria-t-elle. 

Tancréde se réveilla en sursaut. II fut quelques instants lui- 
teéme ávant de se rappeler oü il était; il regardait la jeune 
filie; et les yeux de Clarisse, fixés sur lui avec effroi, lo dÁon 
certaient... Je ne suis done plus invisible? ponáa¡( ít. 



IM LA GAHNB 

Alora il 80 ressouvint de la canne, et la voyant tombée á 
808 píeds, il oomprít comment il s'était trahi. 

II en éprouva d'abord un vif chagrín, songeant á M. de Bal- 
zac et au secret qu'il avait promis de garder ; mais blentót, se 
rappelant le caractére «védule de Clarisse, il se rassura. H 
ramassa la canne adroitement, et cessa d'étre visible. 

Les yeux de Clarisse étaient toujours attachés sur lui ; mais, 
comme elle ne le voyait plus, son regard n^tait plus le méme : 
chose étrange I ello avait peur quand il était lá — et Quinte- 
nant elle était triste parce qu*il n*y était plus. 

Elle resta longtemps á réfléchir, et, no voyant personne 
dans sa chambre, remarquant que la porte était bien fermée, 
elle se persuada qu'elle n'avait ríen vu. 

— Quel singulier réve ! dit-elle tout haut en soupirant. 

Et puis elle se remit de nouveau sur son oreiller, peut-étre 
dans Tespoir de continuer ce réve. 

Tancréde Taima de cette crédulité. 

--> Elle va trottver cette apparítion toute naturelle, se disait- 
il ; elle aime bien mieux croire qu'elle perd Tesprít que d'i- 
maginer qu'un homme amoureux d'elle veuille la séduire. 

Et voilá pourquoi les ames supérieures sont si fadles á 
tromper, c'est que les choses les plus extraordinaires, les fas- 
cinations, les phénoménes, les miicades, toul enfín leur parait 
plus probable qu'une mechante action. 

Tancréde retourna chez lui en ríant de cette nuit d'amour 
passée si paisiblement; d'abord il se regarda comme un niais 
qui n'avait pas su profíter d'une aussi bonne occasion ; ensuite 
il se jugea comme un honnéte homme qui aurait rougi d*abuser 
de rinnocence d'une jeune filie; mais enfín, cpnune il avait 
l'esprit juste, il s'avoua qu'il n'élait qu'un égoiste, qui respec- 
tait déjá, dans la pureté de Clarisse, la répulationdesafemme. 

Clarisse passa la joumée assez gaiement, mais avec une 
grande émotion au fond du cceur, cetle agitation vague et 
brOlante qui a tant de charmesl Elle se dit qu'elle avait ea 
une Vision^ u^i sommeil agité, suite de la fatigue qu*une course 
trop longue lui avait causee* 



BI M. D£ BALZAG. Wt 

•- J'avaÍB la fiévre, sans doute, une fíévre de courbature. 
Elle n*y pensa plus. 

Maís quand le soir vint, elle se sentit plus craintive : un 
instinct l'avertissait de se défier. Elle n*osa se mettre au lit. 

— Je n'ai pas sommeil, je vais lire... non, je vais copíer ees 
vers de madama Valmore, VAnge gardlen^ que j'aime tant. 

Elle s'asait devant sa table, mais au moindre bruit ello levait 
lesyeuz, elle tremblait. 

— S'il allait venir? pensait-elle. 

Tout á coup elle s'imagina qu*il y avait une porte secrete 
dans sa chambre ; elle prit un fiambeau et se mit á faire des 
perquisitíons; sa chambre étaít si petite qu'elle Feut bientót 
passée en revue — ni porte secrete — ni trappe — il n'y avait 
pas moyen de placer la moindre aventure fantastique dans 
cette bpurgeoise demeure. Clarisse fut honteusedeses recher- 
ches; elle pensa á toutes les plaisanteries que ferait sa mere 
si elle la surprenait ainsi courant, au milieu de la nuit, aprés 
un fantdme. Elle se remit á écrire, et elle resta toute la nuit 
sans se déshabiller, sans dormir ; elle se disait toujours qu'elle 
n'avait ríen a craindre, mais elle agissait comme si elle était 
en danger. 

Tancréde vint la voír le matin ; il la trouva trés-pále, et, 
s'apercevant qu'elle ne s'était point couchée de toute la nuit, 
il se reprocha de lui avoir causé tant d'inquiétude ; il cher- 
chait un moyen de la rassurer. 

— Pauvre petite I est-ce qu'elle va passer toutes les nuits 
ainsi? elle se rendra malade, pensa Tancréde. 

Alors ridée la plus étrange lui tomba dans Tesprit : pendant 
que Clarisse était auprés de sa mere, Tancréde prit la plume 
qu'elle venait de quitter, et, á la suite du paragraphe á demi 
copié... il écrivit ees mots : 

Ib nb yibnprai pas osiiAm. 

TAifcatrt. 



SS8 I.A CANNI 



xxn 



ülf 4pup p, INSPIRATIpJÍ. 



JE NE VIENDRAI PA8 DBMAUT. 



y ais il est done venu tous les jours ! il doit dono revep|c 
^core! Quel roystére! Jíon Dieuf que dois-je penser? 

Cterisse resta des heures entiéres á regarder cette écriture ; 
8a tete s§! perdaít en auppositjons ; ses idees se brouillaient, 
c'était un dédale de cqpj^ctures á q'en plus finir. 

P'abqrcl cp pom de Tancréde rinquiáía. 

— On yeut se moquer de moi^ de mon caractére rom^pes- 
(|ue, pensa-trelle, et Yoi^ a choisi ce nom de tragédie pouf me» 
faire sentir que c'est un ridicule que de faire des vers. 

Ensuite elle s^accoutuma á c§ nom, elle fifíit méme p^ Tai- 
mer ; elle se rappela Tair noble, les doux regards de celui quí 
le portait ; elle se dit (ju'un étre si parfaiteroent beau ne ppa- 
vait étre mécbant, et se jpuer lácbement d'ui^e ¡euae filie inno- 
cente et sans protecteur. 

Elle se rassura ; et des qu'elle fut rassuf^e... elle gima p|i9: 
sionnéinent. Le doqte efTacé, il y ^ut une réaction de confiancé; 
elle s'y abandonna avec naiveté. 

— Qui, (ji§sii-elle, j¿ crojs e^i jiii, c*est quelqu'wii qui 
Xf^'mi^^ il n? veut point me trowper ; i j YÍen(|r?i, jg }i}( áo^p 
ipi^ yie, jamáis je n*fi¡(nera¡ c^^q luj. Tant* f^i^ux s'il me yp¡(, 
tant mieux s'íl m'entend, il saura ^^(p ma pensé^, il saurji 
queje n'espére qu'en lui, queje Taime comme Tange gardicu 

qui veille sur me§ jp^f^; íjé&9nftfli| ÍP ^8 BpT^^''^^ J® «'agira* 
que pour lui plaire, je ne ferai liea qai puisse TaíHiger. Ah ! 

quelbonheiir S'ü m'accompagne toujoursi il yerra comme je 

Taime, il n-'umwax.,. Je savais bien que mes réves s'accom- 

pliraient ! 



DE M. DB lALKAC. 

Tout en pensant ainsi, Glarisse s'enflammait des sentiments 
les plus poétiques; malgré elle s^ ^f{IQtÍQns ^ formulaient en 
vers harmonieux ; ce sduvenir dé l'arigé garoien qui présidait 
á ses beaux jours Tinspira ; elle passa toute la nuit á travaü- 
ler, c'est-á-dire á SQulager son ta^ pao r«aiti!e8Mtti iwiVe de 
ses sentiments. — Et le lendemam, lorsque Tancréde, invi- 
sible, FAvint prés d*el1e, il la trouva aux prises avec ia Muse; 
ü vit que le moyen qu*il avait employé pour calmer son ima- 
gination n'avait servi qu'á TeíaHer eneore. Cela d«vaít étre, 
aussi ne fut*il pas trés-étonné ; n-importé, li se íélicits^ de cette 
folie idee : ragitation de la craiñt^ av^jl f^jt place a celle de 
l*inspiration, et cela valait beaucoup mieux. 

On a fabriqué des ruches en cristal, á travers lesoüelies on 
voit les abeilles travaillet* : on devrait faire les chaim)res des 
poé'tes transparentes pour ]^ p^s^y^f ^^ Tinspiration. 
Quel beau spectade que celui d'uneriche pensée qui s'éveille! 
Tancréde, grAce á son invisibilité, avait été á méiiie d'obser- 
ver la femme aux prises avec la passion, en proie ^ f^ souve- 
nirs d*amour ; et maintenant il p^t^^rve l§ j^u^e &lle aux prises 
avec son génie, en proie á ses involontaires désirs, á ses purés 
esperances d'amour. 

Que Glarisse luj j^f^nit charmant^ aii|8i | (ji}g gps yg^ étaient 
beaux, pares de leur génie! Ses bícmdft G))ft¥9V|x descendaient 
en vagues d'or sur ses blanches épaules; son teint était 
éblouissant d'éclat ; sa bouche était in¡pirée ; son sourire était 
rayonnant. Tancré^p |a contpmplait fivec rf)YÍsse][|ipgt. Alors 
ils avaient changé de role : ce xC^\ plus lui» a*est elle mainte- 
nant qui semble un étre ideal ; c'est elle qui etl l'apparition 
celeste, Timage divine qui fascine les regards. 

Tancréde, ébloHJ, transporté, croy^j^ vo|f I ai|gQ ()S ^ V^ 
sie; il cherchait déjá ses blanches alies; Glarisse lui panil 
idéale, sublime, si beUe, qu*il cessa de Taimer uú moment.... 
ilTadmiral 

Mais elle dit oes vers qu'^lo «eaait i» 9mt. Ces vers étaienl 
pour lui , et quand il comprit que son ameup les avait InspiráB^ 
U lui pardonna d'avoir eu le talent de les faire.' 



••• • 0*» 



&Á cárub 



MOM ANGE GARDIEN.« 



rétre tamortd que ebante XareettiM *\ 
Son front n'est point orné de rayons éclaiants; 
11 n*a point la fralcbeor et la grice enfantine 
Des roses do printemps. 

Son Tofle n'eat pas d'or, aa robe n'est paa blancht 
Gomme le oénoptaar» aoii des flota deserta; 
Sv BBOD coBor, toot k lili, jamáis il ne se penebe 
En répétant mea yera. 

Jámala Je n'entendia sa volx leote et aonore. 
Ve marmorer bien bis ees mots donx et confuí , 
Langage faannonienx que Ton éeonte encoré 
Qoand oa ne l'entend pina. 

Jámala, jamáis aa mala n'a trenUé daña la sriennef... 
Un seol joar ses yenx nolrs ont rencoutré mer vcux... 
D tient poortant ma Tie encbalnée i la sienne, 
Gomme la ierre aax cieox ! 

A rbeve poétiqoe oü le joor qni decline 
Étend un Toile rouge aax bords de rhoriion « 
Quand roisein qui cbaotait joyeax sur la coIUm 
S'endort daña le buisson , 

Mon Ange m'apparalt!... Mais , comme dans un rti% 
Ses traite sont recouTerts d'nne blancheTapenr; 
n me semble qu^alora dans ses bras il m'enléTe, 

Et quelquefois j'ai peur. 
# 
Bt Je passe ma main sur ma tete brftlantel 
Ha foix d'émotion deyiait toule tremblante, 
Bt je dis a mon Ange : ■ Obi parie ! parte-molí^. 
• 8*11 ne Cint que monrir pour élre ton amie , 
« Va I in peuz k ton gré disposer de ma fie, 

« Car ma Tie est k toi !... 

* Cm Ten soni de nudiirtwne ÍUm Um—u, «ni a bton VMhi y ian M w f«tb 
publiés daas M 



DB M. DE BÁLZAG. Itl 

« Hais, helas! je ne sois qa'an enfant de la terral 
« £t toi, doBt rexisience est nn diviii mystére, 
■ Tol, qae la brise endort dans «u palais d*azar, 

• Ponrras-ta bien m'aimer?... Obi j'en ai Vespéranee - 
« Fila des cieax, mon amoar parfumé d'innocence 

« Doit plaire ^ ton cour par!... 

« Sans toi j'anrais paaaé soUtaIre , incomprise, 
« Dans ce Tallón de plenrs, oü le |K)éte brise 

• Son Ame ^ ebaqne pas ; yers rimmortel séjoor, 

• SoQTent j'anrais tonmé mes yenx pleius de iristesM, 

• Et j'anrais tu pálir les fleors de ma jennesse 

« ÁYant la fin dn jonr.... 

• Sois béni!... Mais ponr fnir anx sphéreséterneUet, 
« DéploieraÍ»-tn déjii tes transparentes alies? 

« Ton absence est nn mal qoi me fait tant sunffrir* 
« Obi donne-moi la main, montons andel ensenblel....^ 
Rapidc il disparalt... pnis, alors, 11 me semble 
Qne mon c<enr ya moarir!... 

Mais je sena tont i conp pénétrer dans mon ftme 
Un sonvenir plus donx qne la voix d'ane femme; 
Car mon Ange m*a dit : ■ Un jonr tn me verras ! 

• Qnand les nobles enfants de la sainte harmonie 
■ PoseroBt snr ion front les palmes du génie, 

■ Je t'onvrirai mes bras... > 

11 ne acabóse point? Non 1 je erois sa parole, 
Gomme je crois des cienx le snblime symbole! 
11 sait bien qn'id-bas il est mon seal appni. 
Dn livre de ma fie il a In cbaque page ; 
II sait qne mon ccenr, pur comme le lis sanvaft, 
N'a battn qne ponr Ini! 

Oh I Tons qni sonríes k ce mystére étrange , 
Ke me deoandex pas le donx nom de mon Angf . 
C'est nn secret... Hon ccenr, plns calme désorma'». 
Ne le dirá qn'á Dien... mais la fonle moquease, 
Li fonle qni se rit de tente ame réteiue 
Nt le savra jamáis 1 



II. 



LA GANIIB 



xxm 



Aprés les heures d'inspiration viennent Ips jours d*abatte- 
ment; la raison reparatt á mesure que les douces imag^ 
s'évanouissent. 

La pauvre Glaris^e recommenga á s'inquiéter. 

— Ou c'est <|uelqu'un qui a gagné Margnerite, et qui 
8*amuse á m'épouvanter póur se móquer de mol , se disait- 
elle, et cela p[)fi fait peur; ou c^^^ ii^qo imagiqation qui est 
malade, alors je deviens folie, etc'^stafjfrf>uxl 

Cette idee la tourmentait, elle n'osait diré tout ce qu'ello 
éprouvait á sa mere, dans la prainte de rin(|uiéter g son tour; 
maJs on ne la voyait plus rir(9, ^a p^^vre ^xs{e 4tai{ ^ute trou- 
blée; elle devenait pále, son beauteint s'attrifiUiU 

Madame Blandais , aitríbuant cette mélancolie Un projet de 
mariage qu*elle avait favorisé, n^osait plus e!i parler; mais 
Tancréde, qui en savait la cause, eutpitiéd*elle; lui-méme 
s'effraya de rexaltation qu'U avaü fait fiaitWi U 4P reprocha 
d'avoir jouó avec une imagination trop tréante , «A pour dé- 
truire TefTet trop dangereux d*un réve', il appelá ^ réalité á 
son secours. 

Un matin done il fít louee une logp au Tbéátre-FrangaiSf et 
envoya un coupon de cette loge á madame Blandais, de la part 
de madame la comtesse de D***.. 

Glarísse voulatquestiqnner le dom^stiquQ qui avait apporté 
cette loge , il était ú^k repartí. Elle s'étonna que madame de 
D*** ne lui eút pas écrít un mot, mais elle peósa qa'elle avait 
probablement chargé son domestique d'ttné explication qu'íl 
avait oubliée — et la mere et la filie se rendirent au Théátre- 
Fran^is, croyant qu'elles y allaient dans la loge de madame 
41 0^1 



DE M, DE BALZAC. Í6d 

— La eomtesse n'est pas encoré arrívée? demanda madame 
Biandais á Toavreuse. 

L'ouvreiise, qui ne savait de qui on voulait parler, répondit : 

— 11 n'est encoré venu personne. 

— 11 est de bonne heure , dit Clarisse , madame de D**» 
connatt sans áov^e cette piéce , elle viendra tard. 

On donnait Angelo — un drame de Victor Hugo ! jouÓ par 
mademoiselle MarsI et madame Dorval! 

G'était un choix merveilleux pour une jeune filie deprovince 
qui n'était jamáis allée au spect^cle. 

Eh bien I Clarisse n*écouta pas un mot de Touvrage. 

Elle oublia qu'il était de Victor Hugo. 

Blle ne vit ni mademoiselle Mars ni madame Donral. 

Elle ne vit ríen sur la scéne, elle ne vit rien dans la 
salle. 

Rien qu*un fantóme, un étre fantastique dont Taspect la 

saisit d'épouvante , un inconnu qu*elle reconnaissait, un grand 
jeune homme au front pále et mélancolique, aux yeux noirs et 
brillants, qui se tenait debout á Tentrée du balcón, et qui la 
regardait atlentivement. 

Le méme qu'elle avait apergu chez madame de D***. 

Le méme qu*elle avait vu un soir dans la chambre de fia 
mérel... 

Le méme qu*elle avait entrevu un jour dans sa glace!... 

Le méme qu'elle avait vu dormir au pied de son lit !... 

Le méme I ó surprise I ó bonheur 1 peut-étre. 

A cette vue, elle resta immobile, añéantie. Elle ñit si trou- 
Uée, qu'elle eut peur de se trouver mal. Les sentiments les 
plusdivers Tagitérent. D'abord, elle éprouva une grande joie 
de découvrír que celui qu*elle dimait en réve exiátait réelle- 
ment; et puis un sentiment de crainte Taitrísta : il y a toujours 
queique chose d'amer dans la vérité ; en voyant son étre ideal 
parlant, souriant comme un ínonsieur, elle se défía de luí. 

— Oui, c'est queique jeune fat qui «'est moqué de mol, 
pensa-t-elle. 

Bt un doute jiffreux luí saisit le coeur. Míe retomba ^t\m son 



SM LA CálfNl 

découragement, et des larmes coulérent sur sea joqm 
qu*elle songeát á les essuyer. 

Madame Blandais, tout occupée 6! Angelo^ ne remarqua 
point rémotion de sa filie, que d'ailleurs elle eút attribuée aux 
ttialheurs de Catarina, 

Clarisse resta quelques moments absorbée par la plus pe- 
sante revene. Lorsqu'elle releva les yeux , elle s*aper^ut qu*íl 
la lorgnait, lui, le bel inconnu, Tidéal défioré ; car elle éprou- 
vait le contraire de ce qui afQige ordinairement : c*est la réa- 
lité qu'on regrette; on dít : « Ce que je croyais exister n'était 
qu'une vaine illusion... » mais elle , c'est Tillusion qu'elle 
regrettait ; elle pleurait son fantóme si cher , elle craignait 
que la vérité ne luí ótát tout son prestige, elle avaitpeur 
de ne plus Taimer. 

Pendant l'entr^acte, cherchant á se calmer, elle voulut 
triompher de son émotion et fíxer ses yeux sur lüi á son tour, 
mais elle le vit quitter la place oü il était, et sortir de la salle. 

Un instinct inexplicable Taverlit qu*il allait venir lui parler, 
et lorsqu'elle entendit la porte de la loge s*ouvrir, elle éprouva 
un battement de cceur violent. 

Elle sentait que c'était lui I 

Cétait lui ! 

Clarisse n'osait le regarder; elle tremblait. 

— Pardon , mesdames , dit-il en entrant dans la loge» IBA- 
dame de D*** n'est pas encoré arrivée ? 

— Non, Monsieur, reprit madame Blandais , cela m*étonne. 

— Peut-étre ne viendra-t-elle pas , continua Tancréde de 
Taír le plus naturel. Je Tai vue ce matin, elle a plusieurs per- 
sonnes á díner chez elle aujourd'hui , elle ne sera sans doute 
libre que fort tard. 

Et Tancréde 8*établit dans la loge comme si madame de 
D*** lui avait dit de Ty atteudre ; et , pour mieux expliquer 
sa présence , il parla d'elle comme s*il la connaissait intime» 
ment. 

Madame Blandais soutenait la conversation. Clarisse ne 
disait ríen , elle écoutait parler Tancréde , sa voix kii plaistit 



DE M. DE BALZAG. 1«5 

tant ! son accent avait quelque chose de doux et de loyal qui 
la rassurait. 

— Madame de D*^ est une femme charmante ! disait ma- 
dame Blandais; si betle, si gradease I 

— Elle est ravissanle , reprenait Tancréde avec enthou- 
siasme, pleine d'esprit, d'instruction; c'est une personne trés- 
distinguée. 

Tout cela ne Tamusait á diré que parce qu'il n'en savait 
ríen; il n'avait jamáis yu madame de D*^ que le jour oú Jl 
était alié en fraude chez elle; il pouvait la trouver belle, 
puisqu'il Tavait vue, mais il ne pouvait louer son esprit qu'au 
hasard. 

II allait contínuer et inventor encoré d'autres qualités á 
madame de D*** , lorsqu'il jeta les yeux sur Clarisse ; Tex- 
pression pénible de son visageTarréta, il comprit le sentímeut 
de jalousie qui Tavait fait soudain pálir; et , pour détniire le 
fácheux eíTet des éloges qu'il prodiguait á madame de D*^, 
ü ajouta : 

— Malheureusement nous allons bientót la perdre , elle 
retoume en Italie dans huit jours. 

Ces mots furent magiques ; les joues de Clarisse devinrent 
roses de plaisir, un sourire involontaire éclaira ses traits. 

— C'est une mauvaise nouvelle que vous donnez á ma fíUe^ 
dit madame Blandais, qui n'avait pas suivi ce drame muet; 
madame de D*** est sa seule protectrice á París, son absence 
BOUS fera grand tort. 

— Mademoiselle votre filie peut se passer de protectríce 
maintenant , dit Tancréde d'un ton que Clarisse seule devait 
eomprendre. — Puis il ajouta pour madame Blandais : — Son 
talent est déjá célebre. 

•^ — N'importe , dit madame Blandais , je regrette madame 
de D***, il est bien malheureux pour nous qu'elle parte ! 

— Vous vous passerez d'elle, croyez-moi , reprit Tancréde; 
eia'adressant á Clarísse : 

— N'est-ce pas, Mademoiselle, que maintenant vous n'avea 
plus beeoin de personne? 



II dit ees mota ai (^ndremep^, que Clafisse rpu^^; §|]^ 
baissa les yeux , et ne répondit ríen. 

— Parle done , ma filie, djt p^danje Blaiic^^ ; tu e§ ^fant 
ce soir, on ne peut t*arracber un mpt. — Qarísse n'est jamáis 
allée au spectacle de sa vie, Monsieur, continua madame BLan- 
dais , il n'est pas étonnant qu'elle spit si troublée de f^p trouver 
ici ; ello n'est pourtant pas timide ; vous étiez peut-^tre ches 
madame de D***, le §oir pCl Clarisae y a dit des yers? 

— Sans dpute, j'y étais, répondit fanpréde, pt jafPfdsJQ 
n'pubiierai ce jour-lá ; ce futpour moí upe soiréq d^émQfipn^ et 
d^aventures; non-^eulem^Qt j'a| e|} le plaisir d'entendre les 
beaux vers de madmoiselle ét ceux de Lamartine, mais enporg 
j§ me suis biep ^i^usé. J/^yais parlé ayec un de m^ ami^, 
que je garderais moQ cbape^u fv^r ma tete tout }e temfii; q^fi 
Lamartine dirait des vers, et que perspnne ne s'eii Áperc^ 
vrait. 

6n écoutant ce jrépit, madame ^(findais et sa fil)e gp ^fSI^ 
dérent. 
•— Et j'ai gagné nion pan ! 

— Vous Tavez perdu, dit vivq^peo^ piarisse. 
JgX puis elle fut tfés-cpnfuse d'aypir dit cela. 

— Ma filie a raison, reprít fnsfdapip piandais; cstr je ^le n^ 
peUe que ce soir-lá , en rentranit, elle-mép[ie m*d¡ parj^, ayec 
étonnement, d'unjeune honune qu'ellp avait rpiqarqué, parcg 
qu*il avait gardé spn chapeau ; alo{^ je |ui ai dit que c'était 
impossible, et qu'elle déraisonnait. 

— Eb biei^ 1 c'était exact ; vous le vpyez, }es chos^ lespivs 
extraordinaires finissent toujoufa par a'pxpUquer. 

Ges mots, qui s*adressaient encprp 4 Qarisse , la fir^nt rov- 
gir une seconde fois. 

La toile se leva, le second acte pojoaipen^i ; ipaidame Bbn- 
dais se tourna du cóté du tbé^trp , ^\ ne so^igea plus qu'4 19 
piéce et'aux acteur^. 

Clarisse voulait écouter, elle ne le pp^vait pas ; )fii^^ ^ 
regardait san{| yqif , |g{||4| ^m)^§^ ^ tete, et reat^i^ plan- 
tee dans ses réveríeS) accablée par m^ (i^:^pnde éqio^ff' 



DE M. DI BALZÜlG. H7 

Tancréde remarquant sa préoocupation , luí dit en sonriani : 

— Vous n'aimez done pas le spectacle, Mademois^lle? c'est 
pourtant naademoiselie Mars qui jone lá. 

— Ah 1 c'e8t mademois^le liara, dii-elle. 

— Oui, c'est elle qui joue le r4)a de Thisbé. Voyez, je aa 
irous trompe pas. 

Et Tancréde montrait «n petít Journal qu'il tenait á la main, 
oü le nom des acteurs était indiqué. 

Glariase se retouma pour lire la paga qu'il lui présentait; 
mais elle se trouva si prés de lui, qu'elle hesita... 

Elle osa pourtant le rogárder. — Oh i comme alors elle fiit 
troublée!... elle le voyait, lui qu'elle n'avait jamáis aperan 
qu'en réve I ... II était 1¿, il lui parlait, il avouait sa próaence... 
que oe moment était pleín dt dálkps 1 

En la Yoyantsi belle etsi émue, il oui>lia le réle qu'il jouait. 

— Glarísse , dii-il avec k plus tendré émotlon, me recen- 
naiases-voue? 

Elle le regarda toutétonnée... 

— J'ai peur d'étre folie, ditr^. 

— G'est un hoinme affreuxl 9'éoria madame Blaadais, qu« 
laa procedes du tyran de CadouQ eny^rs sa femme févoltaient. 

Et Ton ne s'occupa plus que á! Angelo, 



XXIY 



Quand le apoctade íut terminé : 

— Puiaque madame de D^f* vous abaatdonne, dít Tancréde, 
permettezHQdoi , Ifesdames, de yous accompagiier. 

Madame Blandajs aocepta le braa de Tancréde, avec í^m- 
tant plus de confiance qu'elle le croylit W ami intú»e ()# «fitlf» 



M8 LA CáNIIK 

Tancréde reconduisit, dans sa voiture, madame Blandais et 
sa filie jusque chez elles. 

Arrivé lá, il fít semblant de les quitter; mais il prít sa canne 
de la main gauche, et rentra chez elles invisible , pour savoir 
oe qu*elles allaientdire de lui. 

— £h bien! tu avais raison, mon enfant, dit madame Blan- 
dais en entrant dans sa chambre , ce jeune homme étaii chez 
madame de D***. 

— Ah ! maman , si tu savais !... s*écria Clarisse ; mais elle 
n'acheva pas. 

En face d'elle , elle avait aper^ Tancréde , qui lui faisait 
signe de se taire. 

Elle fut déconcertée. 

Madame Blandais , remarquant son agitation , voulut la cal- 
mer, et dit adroitement : 

— n est fort beau , ce jeune homme , mais je le crois fort 
béte; jé ne serais pas étonnée qu'il ne fút aimableque comme 
fontóme. — Qu*en penses-tu , toi? 

— Je lui crois au contraire beaucoup d'esprit, lépondit Qa- 
risse, et puís elle se mit á ríre, parce qu*elle pensait que Tan- 
créde était peut-étre encoré lá, et qu*il pouvait ayoir entendo 
oe qu*avait dit sa mere. 

Gependant cette présenco mystéríeuse Tinquiétait. EDe 
n*osait s'éloigner, et ce ne fut que lorsque madame Blandais 
lui dit : 

— Ya te reposer, mon énfant , tu as l'air souffrant , le spec- 
tacle t*a fait mal — que Clarisse se dédda á se retirer chez 
elle. 

Elle embrassa sa mere plus tendrement que jamáis , el 
s'éloigna. 

Elle marchait pensive et lentement; mais, en entrant daos 
sa chambre, quelle fut sa suipríse , son effroi , en apercevant 
Tancréde assis devant son bureau 1 H avait Tair parfailement 
tranquillo ; il était établi lá comme un frére qui attend sa soeur 
im mari qui attend sa fenune* 

tt pretnler mottvtmeiii dt ClariiM fui di i'ioAlIr II <• 



DE M. DK BAiZAC. 

reCourneraoprés de sa mere; mais un regard de Tancréde la 
retínt. 

— Ne craignez ríen, dít-il d'un ton doucement respectueuz; 
venez, Qarísse , j*ai á vous parler. 

Qarisse restait immobiie. 

— Venez done, enfant, avez-vous peur de moi? depuis le 
temps queje viens ici tous les jours , vous devriez avoir plus 
de coafíance; pourquoi celte crainte? je ne la mente pas. 

L'accent de reproche donft Tancréde dit ees mots afHigea la 
jeune fíile. EUe fit quelques pas vers lui , puís elle s'arréta. 
Tancréde fut blessé de tant dedéfiance. 

— Vous ne me comprenez pas, dit-il avec trístesse. Adieuf 
Et il prít la canne de sa main gauche. 

Qarisse ne le voyant plus , enhardie par le regret et Fab- 
sence, s'élan^ vers la place qu*il était censé avoir quiltée, et 
eUe se trouva prés de lui. 

— Quel prodigo ! dit-elle... Oh ! que j'ai peur ! 

— Rassurez-vous , Glarísse , dit Tancréde redevenu visible , 
je TOUS expliquerai un jour ce mystére; maintenant, je ne veux 
m*occuper que de notre bonheur. Dites-moi , soyez franche : 
Voulez-Yous étre ma femme? 

— Moi? Monsieur. dit-elle avec embarras; mais... je ne 
▼ousconnaispas... 

— Glarísse , vous ne ditos pas vrai... c*est mal: me voyez- 
Yous done aujourd*hui pour la premiére fois? méconnaissez- 
vous votre ange gardien! ajouta-t-il en souriant. 

— Oh ! non, dit-elle, c'est bien vous ! 

— - N'estrce pas, c'est bien moi que vous aimez? 

— - Od, mais pourtant je ne vous connais pas ; dites-moi qui 
vous étes, par quel mystére?... 

— - Ne m'interrogez pas, je ne puis vous repondré encere ; 
demain, Glarísse, je viendrai parler á votre mere ; elle saura 
queje vous aime, que je veux vous épouser ; mais ne lui dites 
ríen de nous, tout ced est un secret qu'elle doit ignorer. 

-^ liáis si elle me demande oü je vous ai vu? 

— Dana vos reyes; d'ailleurs ne m'avez-vous pas dejé ren* 



Í71 LA GAIINS DB M. DE BÁI.Z4C 

Tancréde emmena 8a jeune femme á Blok, chez sa mere. 
Clarísse quitta París sans regrets; elle oublia les succés qu'dle 
y pouvait obtenir ; ses vobux avaient été comblés ao delá de 
ses esperances. A París , elle n'était venue diercher que la 
gloire... elle y avait trouvé le bonheur. 

Qa*est devenue la canne ? dira-tK>ii. 

V0U8 AIXEZ LB SÁVOIE : 

Elle est retoumée aux mains de M. de Balzac, et«. 

LES HÉRITIERS BOIROUGB 
vont parahre 1 1 



FIN DB LA CAIVNB DI H. DB BALEáft. 



H NE FAUT PAS /OUER 



AVEC LA POULKÜR 



»' • 



íl He íkV'i FAS JOU£S 

AVEC LA DOÜLEÜR 



II CtUt ÍiD6 (bis bA ^dticteur quí ctierctiaít de l'ouvi-ag^. 
L'UtVet 6\Míl pouir liií joyeusenient (tassé en brillante coá- 
tJtiM^ ; Mis \é ^itíítiaiápé élait arrivé, et si le printemí^ ést 
la sai^bh des aitlours, c¿ h'^t pas celle des séductioni. H. ak 
LíJSc&y Han reste seül éV ilésceuvré á París; 
?Í^tmg dútolgfl, toül^ Ms beureúses victimes í 
K^, ethporlañt le tt-áSt ^1 les avait ble^ées, < 
HMÍi% <]uá l'été, le Vdriiáble eté, rút venu 
T^iildk^ liil »Uk, j)it póUi- Itó iri^lér dans U 
^ i£t)M«3i)bAdánc«^ étáiéHl icÚvÚ ; lea petites 
fiíéM at'H'ráletit ciíai^tié fhSlih Séá provínces ii 
ffllé iollt fól joles íe la col'i'éspoáaance pour i 
Vn tililfaiMis Qatteür, el vóllá toiit. L^ennui ¿e ráhger par 
it^ at aStes ét He lioutSute ^fi. ¿& Lúalgiiy aVáit le tiróii- 
8¿B Rohdés ét l^rinoirft d^ ttrtiftéS; il prdtendait düé ^eá 
MdfidM S(ftt W géúérai thébhant^ 6t Cbquettbs, tandlá qü^ 
W Hkélte, MI cohtraM, á)út booneáét sensibles), l'éniíUi áii 
T«itf fiar bMt^ ttite <^ MOureUi fé^rodiés éuit k péihb 
mn^gm tan- ib pm^fr dti 1M Inérilei-. b'ailleura, Géá cceQl» 



IL NE WkVr PÁ8 lOÜKE 

qui lui appartenaient, ees órgueiis qu*il avait sonmift, 
Cllnatíons qu'il avait troublées, ne pouvaient plus rintéreaser. 
Tous les conquérants se ressemblent, le passé ne oompte pas 
pour eux. II leur faut chaqué jour des victoires nouvelles ; ilt 
ne sayent garder leur prestige qu'á ce prix. Attacher est plof 
dif&cile que séduire; tñompher est plus facile que r^ner; 
usurper n'est ríen, conserver est tout. L'empereur NapolécNi 
loi-méme nous a dévoilé la triste nécessité de ses bataiUes 
oontinuelles ; il serait plaisant qu'en nous donnant le secrat 
des conquérants, il nous eút aussi donnó oelui des sédoe- 
teurs. 

En fait d'hommes á bonnes fortunes , vous ne devineríeE 
jamáis quel modele M. de Lusigny s'était proposó. Le duc de 
Lauzun? direz-vous, qui, le premier, a fait de Tinsolence un 
mojen de plaire; le maréchal de Richelieu? qui professait 
pour les femmes tant de cuite et tant de mépris; le marqois 
de Létoríére? d*autant plus dangereux qu'il était sinoftre et 
qu'on pouvait Taimer, quand on cessait de l'adorer; le oomte 
de ***? célebre séducteur de TEmpire, qu'on n'ose nommer 
parce qu'il n*a pas encoré fíni de séduire? Non, non, non. 

Ce n'étalt aucun de ees grands maltres : c'était un person- 
nage beaucoup plus ancien, Deaucoup plus respectable, beau- 
coup plus habile que tout cela, auprés duquel ees héios 
n*étaient que des ingénus ; un professeur qui a fait de la sédno- 
tion un art immortel, une étude psychologique des plus pro- 
fondes; ceux-láséduisaient par instinct, mais lui séduisait par 
príncipe. Et il a laissó le plus beau code de séduction que la 
perfídie humaine puisse imaginer. G'est une coUection de r»- 
oettes infaillibles, c'est tout un systéme; mads il íaat avoír b 
def de ce systéme, il faut avolr le secret de ce langage. Heo- 
reusement> peu de trompeurs ont eu Tidée de l'étudier. Le 
personnage que M. de Lusigny s'était ofTert pour modele étail 
un séducteur de Tantiquité trés-céiébre par Thabileté, la t»-. 
ríété de ses moyens, tous plus ingénieux les uns que les autras. 
Un séducteur de Tantiquité? allez-yousóire encoré, c'esl saiM 
dottte Thésée, qui ne s'eflraya point d*one rívalité avec le dim 



4VSG LÁ DOÜLKUR. 377 

des enfers, Thésée qui séduisit Ariane et rabandonna pour 
fléduire sa soeur Phédre, qui du reste ne paraissait pas trés- 
diffidle á séduire? Non, ce n'est pas Thésée ; c'est un séduo 
teur bien plus terrible encoré ; c*est Júpiter enfín, puisqu'ü 
faut le diré... le doyen des séducteurs, lo pero de toute la 
race inganncUrice, Juprter, le Lovelace de Tantiquité, le doí. 
Juan olympien dont la science était si redoutable, et qui con- 
naissait si parfaitement le coeur des femmes qu'il savait pren- 
dre tour á tour la forme, la qualité, le défaut qui devaient 
plaire á chacune d*elles. 

M. de Lusigny avait étudié son Júpiter ¿ fond, ii Tavait suivi 
dans toutes ses entrepríses, et il s'était rendu ingénieusement 
compte de tous les secrets employés par le maitre du tonnerre 
dans Tart de se faire aimer. U savait le pourquoi de toutes ses 
métamorphoses, et il se les était expliquées, non pas comme 
tant de commentateurs Tont fait, en historiens et en natura- 
listes, mais en moraliste et en séducteur. II ne pensait point, 
par exemple, que Danaé fút une princesse prísonniére dont 
Júpiter avait corrompu les gedliers ; il pensait que la pluie 
éTor était un symbole, et que Danaé était le type de la femme 
cupido et vaine, qui ne comprend aucun des sacritíces du coeur. 
roais qui conuaít tous les calculs de Tintérét; qu'on ne peut 
toucher, mais qu'on peut éblouir; qui ne se laisse pas entraf- 
ner par de tendres serments, mais qui cede tout de suite á de 
brillantes promesses... Et quand M. de Lusigny rencontrait 
dans le monde une de ees femmes pour qui la jeunesse, la 
beauté, Tesprít ne sont ríen en amour, qui ne voient que la 
fortune, 11 se disait tout bas en lui-méme : Danaé ! Danaé I et 
la femme était aussitdt rangée, classée dans la catégorie des 
Danaé. Álors, pour cette conquéte, il ne déployait ni soins ni 
esprit ; il laissait reposer son imagination et son cceur ; il hy- 
pothéquait une de ses torres, empruntait une somme conside- 
rable, et déployait pendant quelques mois un luxe fabuleux ; 
on ne parlait plus á Paris que de ses chevaux pur sang, de sa 
table somptueusement servio, de ses laquais poudrés, de ses 
meubles, de ses tapis, de ses rideaux et da son argenteríe. 



Pour íes Danaó) une superbe «rfenterí^ eril «n 
irresistible ; c'est la plus baile gouUe de la pluie d'or. Qátíiá 
toutes ees merveilles avaient bien prodjyiit leur effelí quand i 
était bien avéré que M. de Lusigny était rhoffime le p¡iis na* 
gnifique de tout Paris, que personae ne p«livait luttor é\>p»* 
lence avec lui, quand Danaó était sédtfiAa^ M. ée Liaaig&y fed»- 
venait tout á coup un simple élégant, et il m disaít, qmditert 
ce g;enre de conquétes : Ge aont tes pluf fadlfii, «ttes ne oo(l^ 
tent que de Targent. 

Si, au contraire, il s'agissait de se faire allner d'ufie de MI 
femmes dont Texquise dóUcatesse e'effaroeobe de trop d*éc)et, 
romanesques beautés que la vanité na aaureít éblouir^ iwmi 
qíii'un sentiment généreux doit le^eri qi}i vif ee4 de lite ei 
d'harmonie, qui diérissent les arto et |$i gleire ; pear qiá )m 
heureux de ce monde, les riches^ les prineeS) les roiSi neeonl 
point des hommes dapgereuxi atáis qoi tremblent d*émolio» á 
la voix sonoro d'un Mluslre poiifl^, mais qui verséis de iMidne 
larmes aux accents d'im Mozart ín^é j qm le vue d*iiE bew 
tablean, que la lecture d*un b<m Uvre trwisportent d'iin brft* 
lant enthousiásm^i dont rexistence est leui idéale et que l'idéa' 
lité seule peut séduire... alora U. de Lusig&y appelail k mm 
aide toutes (es richesses de son imaginationt tóete la poésie de 
son coBur; U se faisait yapereu^ et (OBnuiesque, il reliseit lee 
Méditatiqn» de Lamartinei dont il cítaít des vers á prepee; fl 
se remettait á chantar Roesiei et BaUlni; toes. sea aeifáre 
étaient harmonieux. II était lout amour et raéliiieelíe; U te 
faisait plaintif pour étre écouté, et malheiiraux peer éire eiasA} 
et pendant quUl jouait ce róioi U invoqmdt 90^ mnSk^ Jepi» 
ter... Oui, Júpiter, qui s'était métamorplioeó ee cygpepoDr 
séduire Leda par sa candeur, par ses pbóetes mélodíeeses; el 
M. de Lusigny disait, á Thonneur das fammes^ que la calég^ 
ria des Leda était une das plus nombreusas ; íl ra^geeít deee 
oatte classa plusieurs héroines connoas par leur éévoaeoMlt 
á da grands artistas ; Marie St^art qvi soma rinfortuaéRiziio; 
Éléonore d'Est, qui eut pitié de la folia dtt Tasse; el de «ü 
jours mesdamas da ***, de ***, 4e **♦, qui pamelteiil^'^^ 



AVSC LA DOULEUR. 179 

hsñéax pefattres, i nos grands compositeurs^ á noa bhllants 
poMxs, de les oélébrer, de les ehanter, de les aimer. 

8i, au contraire encoré, ü fui fallait entraíner quelque beauté 
pOBÍtive« sans imaginatíon, sans esprit et sans cceur, une de 
ees créainres banales qai ne vivent point par la pensée, don 
l'existence est toute matéríelle, et qui n'entendent ríen aux 
délicates susceptibílHés de l*amour, U. de Lusigny se rappe- 
lait l'enléyement d'Europe. 

Était-ce une pmde qu'il faüait tentar? M. de Lusigny se 
faisait tout de snite humble et hypocrite ; il se rappelait que 
pour séduire Junon la prude, le maitre du tonnerre avait pris 
la forme du plus chétif et du plus triste des oiseaux, qu'il 
8*était changa en coucou ! Quelle legón ! quelle mordante épi- 
gramme il y avalt dans cette métamorphose ! En efTet, pour 
qu*une prude ose vous aimer, il faut que vous soyez laid, pau- 
rre et inconnu ; jamáis nne prude ne se permettrait de distin- 
guer (les gens communs qui ont des prétentions á la délica- 
tesse du langage emploient volontiers cette expression), de 
distingtier un beau jeune homme, riche et á la mode ; il leur 
Ikttt des amours subalternes et voilés, si improbables qu'ils ne 
pnissent jamáis étre soup^nnés ; un víeux médecin, un pré- 
cepteur tímido, un voísin de campagne obscur, voilá les séduc- 
teürs des prudest Áb! vous en conviendrez, Júpiter était un 
observatenr bien profond f 

Nous n'en voudrions pas d'autre preuve que cette autre mé- 
iaámorphose peut-étre encoré plus spirituellement moqueuse. 
La fable dit : Júpiter se cbangea en flamme pour séduire 

C^fne, princesse de Béotte Comprenez-vous t*ingéiiieuse 

íñéchanceté de cette allégorie? Que nous enseigne ce mythe? 
n signifie : avec les femmes sottes, avec tes princesses de 
Bfotie, 11 faui jouer la passíon. 

U. de Lusigny voyait aussi le type de la femme ambitfeúSA 
daná Timprudente Sémélé qui périt victime de son orgueíL 
Vft jour elle supplia lupiter d'apparattre á ses yeux daná tout 
Wcfet dé sa gloire, et lo feu du ciel, qü'eüe osa regarder, te 
^!¿tóülltt. Aitói périsdetit Tes femmes qái oñt la p&sSíOü dü 



180 IL NB FAUT PAS lOüKR 

pouvoir. EUes régnent un jour, mais dans les alarmes; dlei 
s'élévent par la faveur, mais pour retomber par la calomnie; 
elles arrívent jusqu^au maitre, elles touchent le sceptre, elles 
essaient la couronne, mais, dans le delire qui s'empare d'elles, 
elles ne voient pas au pied do trdne Tabíme oü elles doivent 
s'engloutir. Que de Sémélés dans notre histoire! Agnés Sorel 
morte de chagrin, Gabrielle d'Estrées morte empoisonnée, la 
duchesse de Cháteauroux indignement persécutée, la prín- 
cesse des Ursins cniellement exilée, et tant d'autres célebres 
ambitieuses, reines éphéméres, dont la fin tragique fait pitié, 
sans compter toutes les autres Sémélées bourgeoises de nos 
jours 1 

Enfín, dans la vertueuse Alcméne, que Júpiter ne peut 
séduire qu'en prenant les traits d'Amphitryon son époux, 
M. de Lusigny voyait le type de la femme honnéte, qu'on ne 
peut tromper qu'au nom du devoir; aussi, lorsqu'il voulait 
séduire une femme honnéte, il se dévouait généreusement ¿ 
son mari : c*est le devoir lui-méme qu'il rendait cómplice de 
ses projets. II connaissait á fond ees nobles coeurs pleins de 
courage et de loyauté qu'on ne captivo qu'á forcé de loyauté 
et de courage, chez qui Tamour commence par la reconnais- 
sance et Tadmiration, que Tidée d'un beau sacrífíce peut seule 
flatter, et qui trouvent dans leur besoin d'héroisme leur uni- 
que danger. II avait le secret de ees caracteres sublimes ; il 
savait qu'il est une circonstance oü ils peuvent étre entrainés 
a compromettre leur honneur... c'est poursauver celui d'on 
autre. 

M. de Lusigny, comme on le voit, a pris au séríeux Júpiter. 
Ces explications folies que nous vous donnons comme des 
plaisanteríes , sont pour luí choses trés-graves ; il a fait de ees 
métamorphoses un travail conscienaeux dont il parle méme 
avec un peu de pédanterie. II a, dit-il, des preuves de tout 
ce qu'il avance, et quand il est en confíance avec vous, ü 
vous montre ub tablean comparatif et ezplicatif qu'il a dressé 
á ce sujet, et qui nous a para fort amusant ; car la traductkm 
de ces aUégories ne s'anéte pas aux moyens de sóductíon 



ÁYBG LA DOULEÜB. MI 

employés par Júpiter, elle explique aussi les conséquences de 
ees séductions ; et c*est lá que M. de Lusigny devient pédant 
tout á fait. 

— Yoyez, 8*écrie-Ml, quel admirable enchaínement dans 
oes idees : 

Leda, séduite par Júpiter, métamorphosé en cygne, a pour 
enfants les deux celestes fréres, Castor et PoUux, et la plus 
belle des femmes, Héléne. Sens allégorique : De rharmonie 
naít Tunion et la beauté. 

Europe a pour fíls Minos, Éaque et Rhadamante , les trois 
jugesde Tenfer. Sens allégorique : La justice natt de la forcé. 

Sémélé donne le jour á Bacchus. Sens allégorique : De la 
puissance naít Tivresse. 

Junon, la prude, séduite par Júpiter, changé en coucou, a 
pour fils Yulcaiu : De la faiblesse et de Thypocrisie naissent 
la laideur et Tenvie. 

Alcméne a pour fíls Hercule : Le devoir enante le travaíl. 

Mais voici Texplication la plus étrange : Danaé, séduite par 
la pluie d'or, donne le jour á Persée, le paladiu par exceU 
lence, qui détruit les monstres, qui délívre les jeunes filies 
enchainées ; Persée, le don Quichotte de Tantiquité ! Qu'estpce 
que cela veut diré? Cela signifie que le désintéressement nalt 
de la cupidité ; que du trésor, amassé par l'avare, viennent 
les secours et les bienfaits. 

Tel est le systéme de M. de Lusigny, et ríen n'est plus diver- 
tissant que de Tentendre appliquer á chacune de nos elegantes 
ees mythologiques dénominations. 

— Auriez-vous jamáis cru cela, lui dit-on, la belle Qémen- 
tine de C***, si spirituelle et si riche, épouse ce vilain petit 
avocat R***, qui vient d'étre >mmó député?... 

— Cela ne m*étonne pas, répond M. de Lusigny; les avocats 
sont vite ministres, et mademoiselle de C*** est une Sémélé. 

— On dit que madame H*** a la tete toumée de ce bel Es- 
pagnol qui chante si bien. 

— Bon ! répond M. de Lusigny, encoré une Leda. 

'^ On prétend que le banquier D**** était au momenl 

16. 



iü IL KK FADT PA8 JOUSA 

df naoquor, mait que Frédérío ft. M vena á son sacotm. 

-^ Je liovnio poiurqooi» rófiond M« de Lusigiif ; II Yauk a^ 
duire Alcméne, mais il ne réussira pas. 

•r* V<w»Mte»c# qtt'úB ft décoarort dont la maim de Tor- 
gueilleuse baronne : dans sa maison, au cinquiéme étcge a»* 
dwMUft de Teatro, daneoretm jem» étudumi qui... 

•*- Süeocel i9 8|ds á qiigi m'«n tAnir tur la fierté de JimúB. 

Si quelqu'uA 9'écrie : 

— Gomprenez'vous qu'im grand imbédle comme Vidor da 
P*** pui86e étre aimé d'uüe femme? 

— Oui, sana doute, répood-il enfin, tona les benmei |iao* 
vent étre aiméa, puisque ce n'esl paa le coBiir qui ehcnait, 
puisqu'il est permis á Torgueil, á la cupidité, á TamlittíoB, 
qi^eQseiige da veoir ea aide á i'aoiour. 



II 



M. de Lusigny, outre ce systéme étrango, avait une manie 
plu8 étrange ancore, non-seulement il s'amüsait á se métamor- 
phoser pour plaire á une femme, mais il s*amusait aussi k la 
i&élamorphosér elle-méme aprés lui avoir plu. Et c'est pour cela 
que, malgré soq extreme discrétion , ses soins étaient si com- 
promettants. Les femmes qui Faimaient se trabissaient elles- 
mémes par leur subit cbangement. Obi M. de Lusigny n'avaít 
pas besbin de publier ses victoires j ñ n'avait pas ^and mérite 
á dédaigner le cbaríatanisme de la fátuité; on n* avait qu'¿ ob- 
servar un moment la femme dont il 3 occupait pour deviner le 
jour et Tbeure oú elle commengait á Taimcr. Quelle différence! 
¿omme toutes les paroles de cette femme, toutes ses manieres, 
toute sa personne étaient cbangées 1 Ce n'était plus la méme 
voix, plus le méme regard, le méme maintien. Naguére elle 
était noncbalante, son air était froid, tout l'ennuyait ; aijyour- 
d'bui elle esl vive, enjouée, presque folátre, tout la faii rirai 



iVSG hk DOULEUE. 

c'est xnerveiUeu^. Elle passait sa vie ét6ii4«M» «Mr un canapé, 
elle ne sortait jamáis que le dimanche pour aller á régliWt 
elle n*aimait ni la muaique ni la danae*.. maintenaxit elle caort 
toute la joumée á pied, ea voiture, á chaval, elle ne manque 
pas une féte, elle a une loge á TOp^a, et elle apprend á 
nager. Quelle activító 1 la métamorphose est complete ; e( ca 
qu'il y a de plus plaisant, c^est qu'elle ne a'apergoit pas da 
tout de la métamorphose; eUe s'imagine avoir toujoors été 
ainsi , quand on lui demontre ppurtant á quel point sea habí* 
ludes nouvellea aont différentea de cellos d'autrefois, elle ré* 
pond naívement : 

— Áuti*e£ois je ne pouvais jamaig aortir, j'étaia obligée de 
teñir compagnie á ma mere. 

On eát au moment de lui repondré : 

— Mais madame volre mere demeure toujours avec vous.*» 
£t puis on se rappelle qu*il faut respectar son erreur, el 

Ton dit : 

— C'est vrai, autrefois vous faisiez semblant d^étre pares* 
seuse pour rester toujours chez vous; cela devait bien vou» 
coúter. 

Quand la femme qui commence á aimcr M. de Lusigny, de 
coquette mondaine passe á Tétat de femme sensible, le chan- 
gement est beaucoup plus facile á motiver. Pour rester cbei 
80i, on a millo pretextes. On acquiert tout á coup une santé 
trés-délicate qui demande les plus grands soins ; on a une 
petite toux nerveuse, et Ton craint le froid ; on a mal aux 
yeux, et Ton redoute Téciat des lumiéres. D'ailleurs on n'a 
.jamáis, dit-on, beaucoup aimó le monde, on y allait par com- 
plaisance, cela se comprend. 

— Quand on a un mari dans les afiaires, il ne laut pas o^ 
gliger ses relations. 

Quelque amie perñde pourrait repondré : 

— Mais, ma chére, vous avez toujours un mari, et il est 
toujours dans les afi[aires, et il a toujours besoin de ses rela- 
tions. 

Mais elle se contente de diré : 



Mi IL NS TÁUT PÁS JOUBA 

— Vous avez raíson de íuir le monde, il devient bien en- 
nuyeux. 

Puis, comme elle tient á prouver qu'elle n*est pas dape de 
ees mensonges, et qu'elle connaít parfaitement la cause de 
cette reclusión yolontaire, Tamie perfíde se tourne vers H. de 
Lusigny, occupé á dessiner dans un coin du salón, et s'écrie, 
avec rétonnement le plus malin : 

— Ah ! vousYoilá, monsieur de Lusigny! Que devenez-vous 
done? On ne vous voit plus nulle part!... 

Cette aimable exclamation veut diré : « Je sais que vous 
passez la vie ici. » 

Mais ees deux métamorphoses n'ont ríen de triste. AUer 
tous les soirs dans le monde pour y rencontrer une personne 
qui vous plaít, ou rester tous les soirs chez sol pour y attendre 
une personne qu'on aime, cela n*a ríen de rigoureux ; changer 
ses goúts pendant quelque temps, c'est un bien faible sacrífíce 
en amour... Mais changer son caractére, changer son ccBur et 
tontos ses idees, et toutes ses croyances; vaincre ses antipa- 
thies, étouffer ses haines, dévorer ses craintes, se démentir 
soi-méme á tout moment, c'est un effort bien pénible, et c'est 
précisément le sacrífíce que M. de Lusigny trouvait le plus de 
plaisir á exíger. Vous souvient-il de cette baile comtesse de 
S***, si dédaigneuse» si caprícieuse, si impérieuse, et quel- 
quefois si furíeuse, devant la'quelle Charles de S*** tremblait 
comme un esclave tremble devant son maítre; cette impéra- 
trice manquee, qui se mourait de dépit de ne pouvoir régner 
que dans un salón, cette femme bel-esprít qui n'avait pas d'es- 
prítf dont la conversation était si fatigante, qui ne permettait 
aucune objection, et qui cessait de vous príer á díner chez 
elle quand par malheur, un jour á table, vous uviez eu Tau- 
dace de n*étre pas de son avis; cette protectrice oíBcieuse, qui 
vo«6 protégeait malgré vous, et pour vous humilier qui vous 
adressait tout haut, devant tout le monde, les questions les 
plus embarrassantes, que madame de Y*** appelait spirítuel- 
lement des questions de príncesse ; qui disait, par exemple, á 
une funme veuve : « Bfadame une telle, votre donaire est-il con- 



kytC t.A DOULEUR. 185 

sidérable? Oa bien demandait á une étrangére établie en France 
depuis longlemps : Madama B***, á quel age étes-vous venue á 
París? Ou bien encoré, interrogeant avec indiscrétion un jeune 
homme qui avait eu quelques diíférends avec sa famille , luí disai t : 
Monsieur T***, étes-vous bien avec votre pére maintenanl? » 
Toutes cpiestíons trés-pénibles á entendre, et que les rois ont 
seuls le droit de vous adresser, parce qu*eux seuls ont le pou- 
voir de vous les rendre agréables, car lis peuvent doubler le 
douaire des veuves, naturaliser les étrangers et réconcilier 
les familles. Gette orgueílleuse personne, vous vous la rappe- 
lez, nest-ce pasV eh bien ! M . de Lusigny, en moins de trois 
semaínes, l'avait changée complétement G'était une soumis- 
sion, une douceur, une complaisance, une humilité dont tout 
le monde ótait émerveiilé. Elle , auprés de qui ce pauvre 
Charles de S*** était si tremblant, devenait tremblante á son 
tour auprés de M. de Lusigny . A peine osaít-elle lever les yeux 
quand il était lá ; bien loin de chercher á le dominer dans ses 
opinions, elle attendait qu'il eút parlé pour avoir un avis elle- 
méme. La crainte de déplaire rend si timide, et Tamour guérit 
sivite de Torgueil! 

Par quelle ruse M. de Lusigny avait-il obtenu ce triomphe I 
Qu'avait-il su diré á cette impéríeuse beauté pour la rendre 
tout á coup docile? Eh ! mon Dieu! il avait employé une ruse 
bien simple, et qui ne manque jamáis son effet : il Tavait acca- 
blée de flatteries, et c'est dans Texcés méme de son orgueil 
qu*il avait trouvé le moyen de la corriger. S'il Tentendait dis- 
cuter avec trop de vívacité, et dédder une question d*une faQon 
par trop arbitraire : 

— En venté, Madame, luí disait-?! tout bas, j'admire avec 
quelle générosité vous dépensez votre esprít. Vous étes bien 
bonne de prendre la peine de persuader ees gens-lá ; est-ce 
qn*ils peuvent vous comprendre? Est-ce qu'un vieux sot comme 
Saint-A*** et une petite niaise comme madame de D*** sont 
en état de soutenir une conversation avec une femme supé- 
rieuré comme vous?... 

Ces mots étident magiques. A dater de ce jour, le vieux 80t 



98« IL NE FÁUT PAS JOUER 

de Saint- A*^ ei la petite niaue madame de D*^ poavaieiit 
contredire ta&t qu'ils voulaíent; on ne se donnait p(u$ íei 
peine de les persuader. 

M. de Lusigny avait aussi un mode d'admiratíoi» qui étaü 
tréft-habile ; il savait íaire éclore les qualitós qu*il vantait ei 
feignant de les reconnaltre. Ge qui me plait en vous, disait-il 
encoré á cette femme hautaine, c*est qu'avec beaucoup de no- 
blesse dans les traits vous avez parfois aussi une trés-grande 
douceur dans le regard. — Cela n'était pas vrai , mais cela 
me tardait pas á le devenir. La qualité naissait de Téloge. 

— Avant de vous connaítreí ajoutait VL. de Lusigny, je vooi 
croyais un caracti^re impérieux, une volonté de íer. 

— Ah 1 votts aviez cette idee? 

— Otti, pendant longtemps dle m'a éloigné de vous. 

Qu'ii y avait d'adresse dans ce mot ! quelle menace terrible 1 
Comment une femme pourrait-elle £;arder un dé£aut que Tboomie 
qu'elle aime n*a pas encoré remarqué, et qui Téloignerait 
d'eUe s*il venait á le dócouvrir* Ainsi le paon orgueilleuz se 
métamorpbosait en colombe. 

De toutes les métamorpboses opérées par Tamour de )t. de 
Lnsigny, la plus merveilleuse, sans contredit , est ceUe de )$ 
pauvre Stópbanie Meunier, qu'il avait rendue si triste et si 
mmuyeuse» sous pretexte de conversión, car M. de Lusigny 
mettait les conversions au nombre de ^ plus bellesmétamor^ 
pboses. La malbeureuse femme faísait pifié. Grice aux ser- 
mone de M. de Lusigny, sa vie était un loog «tipplice. Filie 
d'une portiére ambitieuse, et Ton sait jusqu'ojk Tambition peut 
entrainer une portiére sans principes^ Siéphame, des son 
enfance, avait été destioée é embellir de sa présence lee bal- 
lets et les coulisses de TOpéra. Blle était jj»li0 1 coquette, goo^' 
mande, et d'une vanité á toute épreifVí», p*est4<4ire qut ne 
résistait á aucune tentation. Elle ét^t celebre dpns k monde 
par ses succés inGoiment yari^ i on i'^ocusait d'avoir devoré 
plusieurs patrimoines et compromis plusi^nis q^úorats. EUe 
•imait lee diamante ayec pw>pn» í^wb^ PI^ AffiP )m N>r9 ^ 
les chales de l'Inde avec capríce, comme on aime lee rubans; 



elle aíBiait lee dentelles, eUe aimait les chapean á pliiiiies, 
elle aimait les ríches étoffes, les montres de Br^et, les l^oux 
daelés , les cbalnes d*or» les dtners fins , les brillantes fétes , 
elle aimait tout... excepté cepttidant ceux qui lui offraieat ees 
ríchesses et ees plaisirs pour étre aimés. Telle étaii cette heu* 
jreuse femnie. Mais il faot M re&dre justice : du jour oü M. de 
Lusigny s'est oocapó d'elle, elle n'a plus neo aimé que lui* 
C*est alors que le supplice de la conversioa a commencé. Un 
mot de lui a suífi pour changar cette ezistence folie en une 
austero yie. D'abord eUe s'est mise i pieurer tous sos peches 
en détail les uns aprés les autres, elle a longtemps pleura : 
ensuite elle a renoncé aux vanités du mondOi elle a vendu sos 
bijoux, sos chales et toutes ses parures, et elle en a doniié le 
prix au pauvres, c'est-á-dire á ses di^pses párente. Ge qui ne 
les en4)écbait pas de s*écrier avec amertiune, en parlant de 
Mt de Lusigny : Ahí cet homme-lá nous a ruines ! lis ig;DO- 
raient álors la généreuse donation qu*il avait faite á leur filie 
pour conaolider, disait-il , sa conversión. Aprés avoir ainsi 
coarageusement anéanti les preuves accusatrices d'un passé 
coupable, Stéphanie avait voulu éleyer son ame á la faauteu? 
des pensées de celui qu'elle aimait. Elle avait appris Tortho- 
graphe. Elle copiait des pages entiéres de MassiUon, pour se 
famillariser avec les secreCs d*un beau style. Les plaisirs de 
t^airis lui étaient devei^us odieux. Elle se plaisait á voir le 
coucber du soleil daiis la plaine de Saint-Denis, ou sur la moa* 
tagne du Calvaire ; elle nesavourait plus ni vin de Champagne, 
ni vin da Rhin, ni Uruffes, ni écrevisses, ni palés de foiegras. 
falle se nourrissait d*un lait pur et ()*un pain modeste ; sa teta 
bumiliée ne portait plus ni panaches, ni fleurs. Son frool 
coiÜé d'une simple capotte, enveloppé des voiles du repentir, 
s'abritait sous le parapluie de la pénitence... Aspasie s'était 
changas en Lavalliére. . 

ün seul mot avait suffí pour opérer ce prodiga, mais, il 
fauten convenir, il était admirable, ce mot4á I Un jour qu'il 
pleuvait horríblement , et qu'une charmante partie de camr 
pagne venait d*étre bouleversée , M. de Lusigny était vena 



IM IL ME FÁUt PAS JOVfeA 

voir Stéphanie; elle était alors daDS tout Téclat de son luxe éi 
de ses fautes. II la trouva de fort mauvaise humeur. U luí per- 
suada qu*elle était triste , que le role qu'elle jouait dans ce 
monde n'était pas celui qui luí conyenait. U la contempla long- 
temps en silence, puis 11 leva les yeux au ciel avec une exprés- 
sien de douleur indícible ; enfin , aprés un profond soupir, il 
laissa tombQr ce mot : Pauvre ange déchu ! et toüv Ait dit. 

II eut plus de peine á métamorphoser en perñde coquette la 
bonne et candide Molina de B***, cette gracieuse jeune femme 
si naive, si voilée, qu'elle avait l'air, disait-on, de poser pour 
la statue de la Modestie. Mélina était Tidéal de la femme 
aimante, celle que Ton réve á dix-huit ans , mais qu'on ne 
cherche qu'á cinquante. Pas trop vive , pas trop spirituelle, 
mais animée par la tendresse, mais intellígente par le coeur; 
point réveuse, mais recueillie; sensible et non passionnée; ne 
sachant r'en imaginer, mais sachant tout croire á propos; 
n'ayant aucune idee á elle , mais adoptant toutes les vótres 
avec amour ; n*ayant point de gaieté native , mais souríant 
quand vous riez ; n'ayant point de mélancolie personnelle, 
mais s'attristant avec complaisance quand vous avez des 
ennuis ; incapable de rien cacher, et d'avoir rien á cacher ; 
naive et imprévoyante comme un enfant , mais raisonnable et 
résignée comme une mere de famille , puré... non pas oomme 
le lis d'une pureté orgueilleuse , enivrante et royale; mais 
puré comme la marguerite , d'une pureté mystérieuse et mo- 
deste qui s'igiiore elle-méme, qui ne sait pas qu'on peut l'ad- 
mirer. Helas ! helas ! qui pourrait aujourd'hui la reconnaítre. 
Comme ce jeune coeur s'est vite corrompu. Quelle admirable 
íausseté I quelle piquante moquerie I comme elle ment bien 
aujourd'hui , cette voix si douce qui jusqu 'alors n'avait jamáis 
menti I Admirez avec quel aplomb la perfíde médit de ceux-lá 
mémes qu'elle préfére ; avec quelle franchise elle tend la main 
á la jeune femme dont elle captivo le man ; avez-vous vu le 
regard qu'elle ajete á l'heureux Emest en répondant á Jules : 
Non, ce soir je ne serai pas chez moi ; maniere ingeníense de 
diré á Emest : J'y serai. Savez-vous pourquoi elle a loué ¿ 



▲YSG LA DOULSUR. IW 

París rhdtel de ***, c*est pour demeurer en fieice de madame 
C..., qui est jalouse d'elle et qu'elle fait mourir de chagrín. 
II. de Lusigny est anchante de tous ees manéges. H appelle 
cela de l'esprít, il est tout fíer d*avoir métamorphosó Tinno- 
cente páquerette en jusquiame, et la pudique Vírginie en GóH- 
méne. 

Quoi! direz-vous, cet homme-lá existe? Ifais c'est un 
monstre affreux. Un don Juan, un Méphistophélés? Rassurez- 
^ous, ce n*est ni un don Juan, ni un Méphistophélés, ni un 
monstre affreux : c*est tout simplement un légitimUte qui 
s'ennuie et qui s'est fait séducteur, parce qu*il avait bien trop 
d'esprit pour se faire conspirateur. 

Maintenant que vous le connaissez , peut-étre vous intéres- 
serez-vous á sa demiére aventure arrivée il y a deux mois. 
Nous étions ensemble chez madame la duchesse de... II y avait* 
chez elle ce soir-lá presque tous les hommes aimables qui com- 
posent sa société habituelle : M. Berryer, M. de Salvandy, 
M. de Pastoret, M. Eugéne Sue, M. de Sainte-Beuve , le 
prínceG..., lordL..., le marquis de L... B... et le comte 
AlfreddeM... Les conversations étaient fort animées, et M. de 
Lusigny, pour sa part, était occupé á mediré fort gaiement 
lorsqu'on annon^a madame... 



III 



On annon^a madame la comtesse Albert de Yiremont et 
madame la comtesse Charles de Yiremont. Les deux bolles- 
BOBurs se faisaient appeler ainsi. C'est la modo aujourd'hui. 
Les titres ne sont plus partagés, comme autrefois, par droit 
d'ainesse. Les cadets de famille n'en sont plus réduits aux 
modestes titres de vicomtes et de barons. Si leur frcre aíné est 
comte, ils sont touscpmtes; s*il est marquis, ils sont tous 
niarquisi Aéme b'ú est prince, ils sont prínces. Ne somme»- 

47 



no IL N£ FáUT pas jouee 

/ 

lious pas S0U8 le régime de Tégalité? La loi d'atnesse n'a-t-eDe 
|N3íd été repO(i§dée avec horreur? Selon les príncipes de la po- 
Utiqíie nouvelle, toas les hommes sont fréres... et tous les 
frérMSOnt égaux... Done les fréres d*un comte doivent étre 
eoffites eomme hd... Yoilá du moins ce que la noblesse aura 
gagné á la révoltrtiott de luillet. 

La duchesse s'empressa d*aller recevoir les deux femmes 
qu'oB veiiai1^d*afmaticef, ef diacun se ffiit á les examiner 
avec ewiosité. 

Gette Tísite était un évétiement. II y avaft qnatre ans que 
la jetine venve de Charles de Yiremont n'avait paru dans le 
moDde ; sa belle-^OBtir semblait fíére et faenreüse de l*y tame- 
ner. Elle luí servait de cfaaperon de trés-bonne gfáce, bien 
qn'elle füt á peine plus ágée qn'eile. Mais madaíno Albert de 
Viremont est une de ees femmes froides, sérieuseíS, tristes, qui 
' «ment le monde passionnément, comme toutes les personnes 
inanimées; car les ennuyeüx se rendent justice, ilá s'ennnient 
&úm enx-mémes. lis sé fuient ; pour s'amuser, ib ont béSOin 
des autres, e'est-á-dire d'cnnuyer les autres. Ces e^ríts en- 
goiofdis aiment le bruit qui les réveille et le mouvement qai 
leur fait sentir Texísterrce. lis sonf bien autrement avides de 
iétes et de plaisirs que ne le sont les caracteres evapores. Mais 
comme lis rougissent un pea de ces goits Vivóles étf centfft- 
diction avec leur maintien, ils cherchent toutes sortesd'adroits 
pretextes pour s'y livrer sans remords ; et ils parviennent ingó- 
nieusement á décorer du nom de complaisance et de devoír 
leur sournoise futilité. 

Sans avoir les traits réguliers, madame Albert de A^remont 
parait belle* Une extreme páleur, des yeux et des cheveux 
noírs luí donnent une pbysionomie remarquable; et puis eUo a 
ce faux air sentimental et rObianesque qui doit naitré néceir 
sairement d'une grande tristesse, jointe a une grande paruro. 
N'oublioná pas de diré que madame de Yiremont, qui suit la 
mode avec conscience, et qui parle chififons en savant docteur, 
¿tait ce soir-lá fort bien mise. Sa robe de gros de Na{^esblanC| 
gamie de trois volants, était faite i merveille, et la petite cosp 



ÁYEG LÁ DOULfiUR. Mt 

roiine de lilas étótléé dé diftiñaúts qui dfttotirait ses cheveut 
MUéi étüi du iMíiieur goút. 

Quaiil k lüftdttn» GhtHw d« Ymneat, rile ótmt ai jolie, 
flOA l«ml était ti frais« sos jones étaimit si ratos, son sounn» 
était si &i, ses ftuiiiéres anrtieiri; (Aiit do grAce et do viYactté, 
qüo Mk do Losi^iy no tioslnt pus riMolumont rooounattro on 
ille ootlo ^auvtv jeüne Teufo doiit leo oíalbowrs ét^ioDi si celé* 
Itris, 01 á toqwUo, malgré lai, il o'était tatéressé Uat de Ibis* 
it tonáMi 4uis lo tort vulgairo do Jagor sur los apparenees. U 
sIrmm^ quo cello des doiil fommes qui étmi triste était cdlo 
qni avait oté mattieureose, el sor rilo se fiía d'obord toute Étm 
itcsoliott. Mais H vit bionlétoon orreur. Uo hommo tel que lui 
ne penVait lomglomps o- y tróiápeír» II ao tarda pas i devinor 
qoMl y avait entre nedaioo Aifaert et aiadaiso Charlas de Viroi> 
tOoit ttmte la différoaoo qoi existo eatre une yaguo languoor 
«t ua plraíiHid décoaragemont , entre uae inquietado sans oauso 
ri utt désesprif sans remede. 

En eflR)l, la iHsIssso oaktiede runa, cette trísiesso qui osait 
id timátrart ae protonait point d*un riiagria réri^ e*était la 
4oueé mélsÁüoriié d'une i«Migiaation réveuso qui aroit encere 
ím lK)filieur, mais qui est lasse do le eborriior ; tandis que la 
0M ftiatlGO ec nerrooBO de Taatro, e'élait ce douloureuz coa- 
ft^ d^iaa ftme brísée qui n*espére ríen, qui ne désire ríen, 
^i fte éberohe plus le taibeur p«»ce qu*riia l'a perdu, parea 
qu'rile srit qtt*oa ne roatMtoit sur la terre un jour^ une hoare, 
<tue peuir le perdre. G*éttttt la fórmete atoYque, la résriution 
Vielébto d>me IbauaedéOeachanlée, qui supperta la yie par 
det^, mato qai trouva la forcé de yivre dans une volontaire 
insensibilité, dans luie complete abnégatien» II n'y a que deux 
^ónni^re^ 4a tmiter la douleur t par Í*ig[bmiissmn9ñt oa par 
iémuMféiemisnit. U fiaut, si Tea est UlMredesoaffrirt se iivrer 
^ ^lé éeanüe une preie, cotmnela victime est llvrée aa bour- 
Mu, §b IftisfiéT par elle tournlenter, débhir^, torturar ; lui 
ibbn^ I la ññs tout son babg et toiites sos larmes. Álors en 
^MBbe devant elle épuiaé) anéanti, fabruti... iaais soulagé. 6i 



IM IL NS FÁUT PAS JOUKR 

Vcfü n'est pas libre de lui appartenir tout entier, (^est elle, a« 
oontraire, qu'il faut tourmenter, repousser, chassOT, étouffer, 
c'est elle qu'il faut vaincre á forcé d'occupations, de mouve- 
ment et de bruit. II faut alors ayoir recours á toutes les dis- 
tractions périlleuses, comme les luttes politiques, les aflEadres, 
les Yoyages; á tóutes les agitations indifiérentes, comme les 
plaísirs de la vanité, les obligations du monde, les travaux 
d'artistes, les études sdentifíques; enfín, á toutes ees occupa^ 
tions intéressantes oü le coeur n*entre pour ríen , mais qoí 
emploient les heures, qui nourríssentles yeux d'images vanees, 
qui captivent la mémoire par des mots nouveaux, qui entral- 
nent Tesprít observateur malgré lui, qui étourdissent les sou- 
venirs, qui vieillisent les impressions, qui ne consolent pas 
sans doute, mais qui du moins ne laissent pas le temps de 
penser et de souffrír. Ge rapide mouvement qui emporte votre 
existence semble en précipiter le cours ; on se fait illusion. On 
finit par croire qu'en yivant si vite on mourra plus tdt. 

M. de Lusigny observait depuis un instant madame Charles 
de Viremont, et déjá il pénétrait ses plus intimes penseos. D 
lisait dans ce gracieux sourire un affréux chagrín, un amer 
dépit, une secrete honted'avoir pu resistor á dotéis malheurs. 
II devinait que cette joune amo avait dit un adieu irrevocable 
á tonto émoítion douce, á tout sentiment affectueux. Elle ausaá» 
pénsait-il, a pris pour devise ce mot de Valentine de Milán : 
« Bien ne m*est plus, plus ne m'est ríen ; » mais elle ne le dit 
pas, comme la noble veuve, en habite de deuil, les yeux bai- 
gnés de larmes, le coeur navré d'amour ; elle le dit en robe de 
bal, le cGdur éteint et les yeuxsecs. 

Absorbe par ses réflexions, M. de Lusigny était devena 
muet. Cette préoccupation était sincere, etjl ne jouait aucuA 
role en ce moment. Mais le monde n'est pas si sot qae de 
croire á la sincérité; il est trop profond pour cela; fl a plus 
íAi fait de supposer millo rusos. Le monde est souvent cóm- 
plice des trompeurs ; il leur donne parfois d'excellentes idees, 
et plus d'iin séducteur dóroutó a trouvó daos un 80iip(oa 



ÁYSG Lk DOULSCB« 99S 

d'abord injuste Tinspiration d'un stratagéme qui plus tard Ta 
&it réussir. Bref , chacun imagina que ce silence et cet air 
pensif cachaient de graves et hostiles prqfets. 

n y avait ce soir-lá un petit bal cbez madame de M**^, oú 
mesdames de Viremont devaient aller, aprés avoir fait encoré 
une ou deux visites. On parla de cette féte et des beautés cé- 
lebres qu'on y verrait. Tout á coup, M . de Lusigny se rappela 
qu'il avait promis de conduire á ce méme bal un de ses amis 
et que cet ami Tattendait. U partit mystérieusement, comme 
c'est Tusage. 

A peine eut-il quitté le salón, que la duchesse demanda en 
riant á mesdames de Viremont si elles étaient en guerre avec 
M . de Lusigny. 

— Je ne l'ai jamáis vu ainsi, ayouta-t-elle. Avant que vous 
ne vinssiez, il était gai, brillant, il nous contait vingt folies ; 
áés que vous avez paru, il est devenu réveur, et il n'a plus 
dit un mot. 

— Quoil reprít vivement madame Charles, c*est lá M. de 
Lusigny!... 

— Sansdoute, c*est lui; vous ne le connaissiez done pas? 

— Non ; c*est la premiére fois que je le rencontre, répondit 
la jeune femme en s'attristant malgré elle. 

II y avait toute Thistoire de sa vie dans la maniere dont elle 
dit cela. Cétait rappeler que depuis quatre ans elle avait quitté 
le monde, et pour quel malheur elle Tavait quitté. 

— Mais j'ai bien souvent entendu parler de lui , continua- 
t^Ue en s'efforQant de vaincre une émotion passagére, et j'avoue 
que je me Tetáis figuré beaucoup moins sérieux. Je lui trouve 
un air respectable qui s'accorde peu avec sa réputation. 

— Ne vous y fíez pas, dit quelqu'un, les hommes si bril- 
knts dans le monde ne sont jamáis plus dangereux que lors- 
qu'ils sont maussades. 

— Gomment cela? 

— C'est que rendre insupportable un homme charmant, 
c'est trés-flatteur. 

A cette plaisanterie, madame Charles de Viremont rougit 



ÉH IL NE ÍAUT PÁS JOUSft 

tellemept, elle parut gí troublée, que cela aou9 domm \mv^ 
coup á réfléchir. 

Une beure aprée, elle retrouva M. de Lu9iguy au bal, diez 
madame de M***; car daña ce grand monde $i varié on reo- 
oontre toujours les méme9 per^onnea. On a beau traverser U» 
ponts, courir d'un quartier i l'autrCí la popuIaUon de9 aaloo^ 
ne changepoint. Au$3Í, quand vqus demandes : 

— - Était-il bien joli le bal de madame une talle? 

On votts répond dédaigneusement : 

— D n'y avait ríen d'extraordinaíro, on y voynit tes mémes 
figures qu*on voit partout* 

Ce qui n*empéche pas de crítiquer une autre féte par v$ 
reproche tout contraire ; 

-* II n'y avait per^onne de oonnai^sance, o*était «ffreuxl 

Yoilá done lo ptaisir qui vou3 attend daña un salón : ai Toa 
y connaít tout le monde, la curiosité n*y est pas exdtéo, et V(M 
Be a'amuse point; et ai Ton n*y oonnatt perenne, on a'y en- 
nuie* 

H. de Lusigny s'occupa de madame Cbarloa de Yiremont 
toute la soirée. La jeune femme no pouvait lovor ios yeuz aans 
rencontrer le regard mena9ant do cot ennomi qui robaenraift* 
Gependant il no ae &X point préaontar i ello ni i sa baUe- 
soeur; il evita méme plusiemra foia do prondro part j^ uno con^ 
versation genérale qui aurait pu lui servir de prétoste pour so 
rapprocber d'elles. D persista daña un ailenca oxproaiiif dont 
Tefiet lui semblait certain. La prineosse de **^ luí ayant 
demandé son bras pour l'aíder á traversor la foulot il o'omprewHi 
de se mettro i sea ordres ; mais biontót il rovint aupr^ do 
mesdames de Tiremont, Si eos deoí: daméa passaient dans un 
autre salón, il restait un momont opcoro áans colm qn'oUai 
venaient de quitter, leur laissant le tempg de pboisir oílloiva 
d'autres places; et puis il allait s'établir do nouvoau on &pe 
d'ellós avoc la plus 99itíÜ6 offectotion* Il étodiait attentí- 

vement les femmes avec lesquelles mesdam09 do Viromonl 

IKairaissaient liéoa lo plua intimomonti inwiy«it loor non dans 

8á mémoire, et se promettait d'aUer leur íaire sa dour des lo 



AVSG LA DOULEUft. ' «95 

kmdMiQifi. fifeftddmes deViremontpossédent, par malhenr, tin 
tieil onel6, bavard trés-ennuyeux. M. de Lu^gny éprouva la 
besoiñ d'écouter pendant une demi-beure les raisonnementó 
politiques de cet onde. Mesdames de Viremont possédeiit 
eoeore une grosse cousine qui éiouffe toujours, et qui avale 
quinze glaces et aatant de verres de sfrop dans les moindres 
fétes. M. de Lnsigny ne put résister au désir de luí ofTrir six 
glaees anx framboises et trois verres de punch. Mesdames de 
Viremont devaient savoir que M. de Lusigny avait naguére 
rendu des seins oompromettants á lady Emilia B*^ et á ma- 
dame de P***. M. de Lusigny s'empressa d'avoir la vue basse 
el de ae pas reeonnattre lady Emilia ni madame de P*** lors- 
qo'elles passérent devant lui. Le séducteur préparalt ses tra- 
mes, le péchenr tendait ses ñlets, Taraignée tissait sa toile, le 
oenquérant tra^ait son plan de campagne. Chaqué fois que 
madame Charles de Viremont apercevait M. de Lusigny, elle 
rougissait. 'Bien... La victime était déjá prévenue, inquiete, 
eíTrayée. C'était beaucoup pour un premier jour. On ne de- 
mandait ríen de plus. 

Vers la fin du bal, pendant que Ton dansait cette mazourka 
de fantaisie tant á la mode ce pnntemps, la jeune femme, que 
tout ce manége commengait á fatiguer, proposa á sa belle- 
sceur de s'en aller, ponsant gvec raigón que dan» un mometit 
cu chacun était occupó á regarder danser la mazourka, et oü 
personne ne «oogeait á quitter le bal, on pourrait avoir «a voi- 
ture plus promptement. Sa beile-soeur ayant paru préte i par-» 
tir, dle 9^ leva, et, se croyant auivie par elle, elle traversa 
/»lusieurs salons, et arriba dans celui qui prócédait Tanti* 
chambre ; lá alie vit qu'elle élait seula et attandit. On aait que 
cette anniée le» bals intimes étaient k la mode. On se doanail 
le luxe des salons étincelants et déserts. Madame de Viremont 
resta seule quelque temps, et comme la solitude e$t \m piég« 
que Ton n'e^t pa9 aocoutumé ¿redouter dans le monde»' «He y 
tomba cpmpl4teinefiit et s'^ndoana i sea sombres pencases 
Un voile fúnebre couvrit son visage, naguére si faussemenl 
joyeux, sa taille se poncha comme succombant sous un poid 



^ IL NX TÁUT PAS JOUI& 

iDBupportable ; et des iannes involontaires coulérent sur 
joues alors d*ane enrayante páleur. Elle revint á elle quand 
Torchestre cessa de jouer la mazourka. Elle ne se rappela 
qu'elle était au bal que lorsqu'elle n'entendit plus la musique 
du bal. Elle essuya ses yeux vivement, regarda avec inquió- 
tude si personne n*était lá, et elle apergut en face d*elle M. de 
Lusigny... Mais cette fois, á sa vue, elle ne rougit pas, elle 
ne détouma pas la tete avec dédain ; cette fois il n'y avait 
dans le regard de M . de Lusigny ríen qui dút Toffenser, ni 
coquetterie, ni fatuité , il n*y avait que ce qui devait en ce 
moment la toucher : de la pitié et du respect. 

Mais cette émotion délicate ne ñit pas de longue durée. Le 
séducteur était á peine rentré chez lui qu*il se livra de nouveau 
á ses combinaisons stratégiques. Aprés avoir múrement calculé 
les obstacles et les chances, les difficultés et les ressources, il 
conclut á son avantage en disant : 

— Elle a juré de ne plus aimer... elle m*aimera..« 



IV 



En arrívant á Thótel de Yiremont, les deux belles^sceurs 
^uvérent un magnifique garde natiónal qui les attendait sur 
le perron, et qui vint galamment leur offrir la mflin pour des- 
cendre de voiture. 

— Te voilá déjá, Héctor, dit madame Albert á son frére; 
par quel hasard es-tu libre de si bonne heure? 

— Parce que j'ai un amour de sergent-msgor qui , poor 
récompenser mon zéle , me dispense de faire mon service , 
c*e6t-á-dire qu'il m'a permis de m'en aller, á condition que je 
reviendrais á sept heures monter ma faction. 

Héctor fít cette réponse en riant ; mais il s'interrompit tont 
k coup en voyant Tair sombre de madame Charles de Vire> 
ffiont. 



AVEG LA DOUIíKüR. SOT 

•-- Voos paraissez bien fatiguée, madame, dit-il avec ín- 
^étude. 

— Je suis trés-soufiñrante, luí répondit-elle. Bonsoir, Héctor ; 
et sans le regarder elle rentra dans son appartement. 

La figure d'Hector était celle d'un homme affreusement dés- 
appointé. 

— Qa*est-ce qu'elle a done ce soir? demanda-Ml. 

— Je ne sais, reprit sa soeur; elle a été trés-gaie, tres- 
aimable toute la soirée , et puis á la fin du bal , á propos de 
rien, elle est devenue triste comme tu la vois. 

— Et mon pauvre souper? s'écria Héctor d'un air confos. 

— Quel souper? 

Héctor ouvrit alors la porte de la salle á manger. 

— Le voilá, dit-il, ce souper que j'ai fait préparer pour yous. 
C'était bien la peine d*inventer tant de mensonges pour 
séduire mon sergent-major, car cet amour est un tyran abo- 
minable : il ne voulait pas absolument me laisser partir, fl 
m'a fallu lui faire mille contes pour obtenir quelques heures; 
lui diré qu'il s'agissait d'empécher un duel , qu'il y allait de 
la vie de mon meilleur ami ; que mon absence pouvait cau- 

0er les plus grands malheurs et toutes ees ruses son! 

inútiles! 

— G'est pour souper avec nous que tu étais revenu si tót? 

— Sans doute ; j*ayais si bien arrangé cela ! Je sais qu'il 
n'y a jamáis de souper chez madame de M*** ; je sais qu*apré6 
une nuit passée au bal on a toujours faim , comme aprés une 
nuit passée au corps de garde, et je m'imaginais vous faire á 
toutes deux une charmante surprise; mais la tristesse de 
cette mechante Léontine a tout gáté. 

— Mon man est-il rentré de bonne heure ? 

— Albert? il n'est pas sorti ; il a fait comme toujours, il a 
dormi dans son fauteuil jusqu'á onze heures, et puis il est alié 
dormir dans son lit. Mais il devait étre des nótres ; il m'avait 
prié de le faire réveiller, et je Faurais fait sans scrupule ; ce 
h'est pas trop pour supporter les plaisirs de la gardo nationale 



ÍM IL RS FAUT PAS JOtiER 

En cet instant le maítre d^hdtel vint prendre led ordres t 
— Vous poovez vous coucber, Simón, dit H0ctori AOuS ne 
souperons pas ^ ees dames n'ont pas falm. 

G'est par les moto les plus simples de la vie habituelté ({ue 
se trahissent les caracteres, et le caráctére d'Hector était tout 
entier dang ce mot-lá : « Nous ne souperons pas ; ees dames 
n'ont pas íkim. » Ce pauvre Héctor, 11 se comptaü pour si peu 
de chose, qu*ft $*était accoutumé depuis qu'il avait quitté le 
collége, á mettre toute son exlstence dans les caprices de ees 
i»eux jeunes femmes , dont i) était l'unique protecteur. Cat 
M. de Viremont sortait fort rarement. Son temps se passaít i 
manger et á dormir. C'étaít un gastrónomo qui en était á si 
troisiéme gastriste ! Or, vous le comprenez, cette lutte d^une 
passion qu'il fallait satisfaire «t d*iine santé qu'ii fallait ména- 
ger suffísait pour occuper toutes les heures de sa vie. Héctor 
était done le trés-humble cat^aller servante de sa soBur et de 
la belle-soeur de sa so^ur. G'était mieut encoré, (f était Tídéai 
du Patito. Toujours grondé, toujours aceusé, toujottrs victime; 
il ne se plaignait jamáis. Pourvn qu'on lui permít d'étre lá, fl 
était content. l\ ne demandatfe pas qu'on Taimftt ; il ne tenait 
pas á paraitre aimable ; il demandait seulement qu'on Tauto- 
risát á se dévouer. Gomme il ne se plaisait pas á lui-méme, il 
$ivait besol]! de vivre par un autre pour trouver quelque bon- 
heur á vivre. Héctor n'était ni beau ni lad, ni sot, ni spirí- 
tuel, ni pauvre, ni riche, et cependant, 8*it avait voulu b'ooco- 
per un peu de lui , il aur^t pu deveptr riche et spirítuel, et 
méme paraitre beau. S'il avait consentí á se regarder dans une 
glaee, pour voir que son habit lui allait mal, 11 aurait pu en 
commander un inieux fait ; $'il avait songé á fáire vaioir sa 
fortune, il aurait pu Taugmenter considérablement ; enfin s'il 
avait voulu cultiver son intelligenee, 11 aurait pu aequérir beau- 
coup d'esprit, car il avait en réalité tout ce qui en donne : ád 
la raison, de í'instinct, une grande justesse d'observation, une 
imagination vive et cette hauteur de vue, cette supériorité da 
jugement que dopne une bonté sublime, une boñté royale. 
]{ai8, héjffil il avaft ausst tout ce qui fait qa*on n'ose pas avéir 



ATIQ tA DOULEUli. IM 

di reeprii : lá déllaiiGe et le dégoút de lu!-méme, t'ignoranoe 
d« Bes facultes, une trop grande naYveté d'impression , une 
philesophie trop sincere, un trop réel mépris des niaiseries 
indispensables dans le monde, un orgueil engourdi, et ce qui 
lui était encoré plus fatal due tout cela : une passion sans 
espoir. 

Madame de G. disait, en parlant de lui : G'est un homme 
mediocre ; mais avec un grain d'égoYsme , il aurait été un 
homme supéríeur . 

II aimait Léontine éperdument, foUement, et sa modestie 
était telle, que jamáis un seul Jour, un seul instant dans sos 
plus brillantes cfaiméres, l'idée d'étre aimé d'elle ne s'était 
offerte á sa pensée. Étre aimé de Léontine ! lui , Héctor de 
Bastan ! Fi done ! Ce n'est pas un homme vulgaire comme I/ 
qui mériterait cet honneur. Oh ! non , il révait pour elle tk 
étre si aimable^ si distingué, si parfait !... qu*il espérait bien 
qa'elle ne pourrait jamáis le rencontrer. 

La voir tous les jours, habiter avec elle sous le méme toit, 
avoir le droit de s'occuper d'elle á tous moments ; se lever de 
grand matin pour fatiguer le cheval qu'elle devait monter 
dans la joumée, courir chercher un médecin si elle était 
souffrante , aller vingt fds chez son homme d'affaires si elle 
avait á défendre quelques intéréts, lui procurer un plaisir, lui 
épargner un ennui, écouter patiemment ses longues plaintes 
quand elle racontait ses chagrins passés, rire aux éclats pour 
la remercier de sourire quand elle daignait se moquer de lui, 
telle était sa vie, c*était lá tout son bonheur, et ii n'en imag> 
nait point d'autre. 

Toutefds ce premier bal l'avait inquieté ; une crainte con- 
fuso Fagitait. n avait bien souffert pendant toute la soírée ; 
jamáis la tyrannie de la garde nationale ne lui avait semblé 
plus odieuse. Faut-il le diré ? il avait pensé un moment á se 
soustraire á ses devoirs de citoyen : Vkótel des haricots lui 
était apparu, et il avait nargué cette apparition mena^nte ; 
Tombre de ce garde municipal que les Guépes ont rendu 
cétél^e s'étaitdresséedevant lui, et il avait défié ce redoutiJ^le 



aOt IL NS FAÜT PA8 JOUKR 

fantóme. Un moment il avait voula sacrifier les plaíMrs dtt 
oorps-de-garde á ceux da bal ; mais il avait eu peur d'étre 
devino, n désirait bien trop aller á ce bal pour se permettre 
d'y aller. Cela nous arrive á toas trés-souvent, n'est-ce pas? de 
neos intéresser á une chose si vivement que nous n*osons pas 
méme avoir Tair de nous en occuper. 

G'était pour lui surtout que la rentrée de Léontine dans le 
monde parisién était un grand événement. 11 lui tardait d'en- 
tendré le rédt que les deux jeunes femmes feraient de leur 
sdrée, et c'est afín de Tentendre plus tót qu'il avait eu Tidée 
de ce malencontreux souper. Le plaisir de voir madame Charles 
4e Viremont en grande parure, elle qu*il avait vue si long- 
lemps en grand deuil , était bien aussi un des sérieux motiís 
¿e cet empressement. Mais tous ees plans si naivement inge- 
nien^, tous ees soins si puérilement tendres avaient été 
déjoués ! '^ 

Héctor retouma á son poste, Tesprít tourmenté et le cceur 
triste, et chemin faisant, il se disait : a Je ne veux plus qu'elles 
sortent sans moi ; ce soir, il s'est passé au bal quelque chose... 
je saurai ^ demain. » 

Mais Héctor le lendemain ne sut ríen du tout, car s*il avait 
apprís ce qui s'était passé au bal chez madame de M***, il se 
serait moins empressé de conduire madame de Viremont au 
théátre des Varietés, oá se trouvait M. de Lusigny. Cette par- 
tie de spectacle s'était arrangée si naturellement, qu'ellene 
pouvait, en vérité, donner le moindre ombrage. Madame de 
S.... Tavait improvisée ; M. de Lusigñy lui avait raconté des 
mots si plaisants de Levassor dans la piéce nouvelle, qu'elle 
avait vite envoyé reteñir deux loges : une pour elle , dans 
aquello mesdames de Viremont et Héctor étaient places, et 
puis une autre pour une de ses parentes avec qui était M. de 
Lusigny. 

Madame Charles de Viremont, en apercevant en face d'elle 
ce séducteur audacieux, devint tremblante de colére; elle 
trouvait une révoltante fatuité dans la promptitude de ees atta- 
ques. Je le devine, pensa-t-elle» il va venir ; madame deS. 



♦* 



ATSG LA DOÜLBDR. tOI 

nous le presentera ; mais Faccueil que je luí ferai lui ótera 
bientót toute idee de continuer ce man^e... Chaqué foís que 
la porte de la loge s'ouvrait, Léontine relevait fiérement la tete 
et se préparait au combat. Elle s'armait du regard le plus dé- 
daigneux... et ce regard terrible tombait sur un bon vieil ami 
qu'elle revoyait avec le plus grand plaisir, cu bien sur un 
diplómate allemand qui ne méritait en ríen son courroux. Ces 
superbes efforts de dignités furent perdus : M. de Lusigny ne 
vint pas ce soir-lá dans la loge de madame de S., qui dit avec 
un peu d'humeur en sortant du spectacle : 

— Yous étes cause, mesdames, que M. de Lusigny m'a 
abandonnée aujourd'hui ; il ne vous connait pas ; il a eu peur 
de votts. 

Deux jours aprés, mesdames de Viremont re^urent un petit 
billet con^ ainsi : 

« On m'améne ce soir un Italien qui a une voix superbe, et 
« qui chante comme Rubini. Voulez-vous venir Tentendre, 
« sans fa^n ; je n'aurai presque pas de monde. Nous pren- 
« drons des glaces en famille. » 

Ge billet était de cette grosse cou&ine qui avait toujours soif, 
et dont M. de Lusigny s'était si gracieusement occupé Tautre 
jour au bal. 

Mesdames de Viremont se rendirent á son invitation, et 
Léontine arriva chez elle sans défiance ; mais á peine était-elle 
assise que la maítresse de la maison s'écria : 

— C!omprenez-yous ce vilain M. de Lusigny qui ne vient 
pas? II m'avait pourtant bien promis qu*il serait ici á neuf 
heures avec son Italien. 

— Ah ! dit Léontine, c'est M. de Lusigny qui vous améne 
chanteur? 

— C'est lui ; et depuis trois jours il me tourmente pour 
que je fasse connaítre á mes amiee cette merveille... Mais le 
voilá. 

On vit alors s'avancer d'un air trés-grave, trop grave méme, 
M. de Lusigny, suivi d'un Italien, trop Italien aussi, person- 
««|e fantastique t'il en fat jamáis* Nous asaistions k cetu 



80t IL Ni VA.ÜT PÁ8 JOVIR 

préeeiitallOB, «I noos devons le diré á notre gldre, k Tiiistiiit 
méfloe, rien qu'en obsenrant !• soupíre eontrainl de M. de La- 
signy , nous avons devisé que eet Italiea était im faiu chantaqr 
qui allaít cfaanter ftiut. 

M. de Luiigny , aprés avoir déposé prés da piano ton Italin, 
paaia devant madama Charles de Viremonl, en lai adreaaank 
un vague salut qui semblaii lui diré : Voue aUez voir oe dont 
ie 8ui$ capable pour voua. 

Alore commen^ une étrange loéne que nous se pouvont 
nous rappeler de sang-froid. Un savant aceom|apAt)eur pré- 
luda, et apréa une ritournelle parfiíitement bien jouée, ritalien 
d9 M. de Lusigny se prit á cbanter. Jamáis, non jamáis, neus 
n'avons entendu ríen de semblabie. En écoutant cela un pape 
n'aurait pu garder son séríeux. D'une booche immeoae , avec 
des efforts inimaginables, sortaient des sons inouYs. O y ^^f^ 
de tout dans oe gosier sauvage e des diaCs, des rats, des sov- 
rís, des clés, des ealHoux, des sous, do la monnaie, de la ler- 
raille ; exceptó de la voix, il y avait de tout. Cet bomrop imitait 
involontairement tous les crís plaintífs de la nature , le crí da 
paon, eelui de la ehouette, celui de la girouette, le brnit da 
vent dans les eordag^s, les sifflements de la bise dans lesoor- 
rídors, les gémissements des portes aux gonds rouiüés, das 
charipts aux roues mal graissées; excepté le chant de Thomme, 
il imitait tous les chanta. Sous pretexte de cadenees, U bélait; 
sous pretexte de róulades^ il croasaait, et puis sana auonn 
pretexte, il miaulait, jappait, hurlait, beuglait dans tous les 
tona; o'était affreux. La maítresse de la maison était fort mé« 
contente, mais comme tout le monde riait, elle prenait aoa 
partí bravement. Ghacun observait M. de Lusigny, qui suppor- 
tait cette humiliation avec beaucoup de gráce ; 11 se tenait 
debout devant la cheminée ei baiseait les yeux d'uB air de 
modestie plein de charme. !1 paraissait joulr de oetta mélodis 
en connaisseur éclairé ; lui seul ne riait point ; lui et madama 
Charles de Viremont, qui était pele d'iBdignaiien; eUe avait 
le secret de oette comedie. Plus cet horrible virtuose diastail 
lanx et píos Léentine >taii réieltée ; ehaque acm olgB qa'il 



4VBC hk DOVIiBlIl. 

ptiMiait Im arríml au «siur oomme una iasull^; H était ai 
éWdflBt pour ttUe qiw M. d« Lusigay n'avait imagíoé cette 
floiréede musique, cet époQvaatabla coiifieH»qiwpQiir l'^ttirer 
ehez sa cousine, comme ii l'avait attirée au spoetaela quelques 
¡(Mira aupfvaYttil I étí» aenftait tout oo qu*il y »?9it de 6iie»se á 
avoir choisi ce mauyais obanteur, afiq qu'il lui füt imposijble 
á elle de ae tremper sur le but vérUftble de cette aoirée : cas 
chanta odieui áudent un langage d'amour qu'elle devaíi eom- 
prendre, ev qni devait la toucher. D'ailleuf» lea regards du 
fiéductauryenatenlde momoiti en momenll TimpUqner : aitM 
que le ehanlaiir ae poettait á gemir d'une fa<^n plus eitraordi* 
naire, M. de Losígny jetait sor Leontina nn doox regard qní 
Touiait diré s Ceafc pour voua veir une heuré que j'ai imaginé 
ce moyen. 

Qttand ritaliea asi tanwné aen air de braroure, on paaaa 
dans le salón voisin pour prendre des glaces et du thé. C'eat 
alors que M. de Lusigny ful aocaMé de reprocbei, d'outrages, 
d'épigrammes de toutes sortea. 

— Quoi ! disaient les düettanti , -^ o'aal pouf entandre ^ 
qn'ii noua a faii yenir? 

fft^ Oú done é-t41 ^ia que ce pauvre garajes avait une bella 
Toix? c'est une afifreuse guimbarda ; il n'a paa de móUiade,«<» 
11 n'a pas le moindre talent. 

— ! Ce n'est pas un musicien, — ce n'est pas un Italien. 

— Si, vraiment, reprenait M. de Lusigny, c'est un Italien. 

— Alors, ce n'est pas un cbanteur. 

— Non, dit en riant Alfred de ***, c'est un fumiste. 
Ghaonn alors de ae rácrier. 

*- Avones-nous cela firaachement, mon dier Luiigny, poiHw 
aoivit iüfred , n'estHse paa que o'eai votra funitata que youa 
BOUS ayeK amané oe soir pour nooa myetifier f 

— Non, je yous tejare, reprit M. de Lusigny, ce n'est pas 
un fumiste, o^eal... e'eü un avooat... el il regarda Léonliiieen 
disoatoela... 

— Un ayoeat qul plaide mai votre caoaa^ dit queiqu'un. 

•^ J'en Id i^r, al il ft^ft^da aMora iAmÜa»; anfla, c'aal 



104 IL RE FAÜT FAS JOUK& 

un jeune homme 4e Bologne qui se destínait au barreaa, ma» 
que sa vocation pour la musiqoe a entrainé. Je Tai eniendu i 
Ñaples, oü ii obtenait beaucoup de succés. 

— Quand il plaidait I 

— Quand il chantait; mais je dois en convenir, depuis son 
séjour á París il a perdu un peu de sa yoix. 

leí les ríres devinrent unánimes. Chacun s'écría : Mais fl 
n'a jamáis eu de y<nx ; et les épigrammes recommencérent de 
plus belle. Nous rendons justíce á M. de Lusigny, sa conte- 
nance était admirable. II opposa á cette émeute de salón le 
sang-froid le plus gracieux, la bonhomie la plus spirituelle ; il 
avait Tair si heureux d'étre maltraité par tout le monde, il 
páraissait si fier d'étre coupable, que Léontine elle-méme finit 
par se laisser toueber en sa faveur. Héctor vint lui diré : 

— Eh bien I madame, comment avez-vous trouvé ce dian- 
teur?... 

Elle eut rimprudence de repondré : 

— Je Tai trouvé trés-amusant. 
M. de Lusigny tríompbait. 

Berquin a dit : « Un bon coeur fait pardonner bien des 
étourderíes. » Nous disons : « Le bon goút fiedt pardonner 
méme une mauvaise plaisanteríe. » 



V. 



En fait de oommérages, il n'existe pas dans tout Tuniven 
une ville qui soit plus petUe viUe que París. Rome n*est ríen 
en comparaison, c'est une pAtite ville simple^ tandis que París 
est une coUection de petites villes qui luttent entre elles 
d'imagination et de curíosité. A Paris les commérages se com- 
plíquent et se multiplient á Tinfíni ; on devine ce que peut 
produire Tesprít de rivalité appliqué au commérage. Chaqué 
quartíer a la prétontion de connaltre i'aventure du jour mieux 
ipitf iotti IM «látrM quartiArst oi ehaittAi fiimttUTf pvur fftH* 



ATEO LA DOÜLBÜB. 

ytr qo'il en sait plus que personne, ajoute au rédt qoi «ouit 
un détail nouveau de son inventíon. L'histoire ainsi déñgurée 
íáit son chemin sans obstada. Le controle est impossible dans 
un sí vaste empíre. Le mensonge y circule libremente protege 
par rímmensité. 

Pendant huit jours il ne fut question dans les trois princi* 
pales petites villes de París : le faubourg Saint-Germain, le 
fauboui^ Saint-Honoré et la Ghaussée-d'Antin, que de ce con- 
cert manqué , que de ce faux chanteur, inventé par M. de 
Lusigny. Les uns s'indignaient de cette mystifícation , les 
autres la trouvaient fort plaisante ; mais tout le monde en par- 
lait, etc'étaitbien lá ce que voulait M. de Lusigny. Le séduc- 
teur pensait avec raison que les propos qu'on allait teñir sur 
son compte le serviraient dans ses amours. Elle ne me connaít 
poinl, se disait-il , bon , elle va entendre parler de moi ; je ne 
crains ríen, le mal qu'on dit de moi me fait aimer. 

Vous allez voir combien ses prévisions étaient fondees. 

— Quoi ! M. de Lusigny vous a joué ce tour abominable! 
disait une vieille prude, je ne puis le croire; c*est un homme 
sans principes, qui ne m*a jamáis plu , il est vrai , et dont je 
me suistoujours défíée; mais je dois reconnaítre que c'est un 
homme de fort bonne compagnie , et que ríen dans ses ma- 
nieres ne peut faire soupgonner qu'il soit capable d'une plai- 
santeríe de ce genre. 

— Non, sans doute ; mais que voulez-vous ? ses succés Tont 
gftté, reprenait un gros envieux. Quand on est pendant six 
ans la coqueluche de toutes les femmes, on perd la tete; quand 
on est le roi de la mode, on se croit tout permis. 

— Je sais bien, moi, disait á son tour un jeune collatéral 
devant une tante trés-ríche dont il espérait hériter, je sais 
bien, moi, que si M. de Lusigny s'était permis une pareille 
mystification chez ma tante , les choses ne se seraient point 
passées si doucement; j'aurais demandé á ce monsíeur raison 
d'une telle ofFense, et... 

— Et ce monsieur, interrompait la tante, ce monsieur, qui 
ett un fat, j'en oonviens, mais qui est aussi un adversaire tres- 



Jft IL Vt FAtJT PAS JOtJÉR 

bmve et tré^-adfoit, yons aurait desarmé sans yous blesser, 
mon cher neveu, et tout le motde $e serait moqué de yqus.** 
et de votre tante. 

— Quant á mol , repfenait une andenné amie de M. de Lusí* 
gny, je suis perguadée qu*il est ¡nnoceut de ce graud crime» il 
y a lá-dessous un quiproquo. Ce mauvais chanteur a un frere 
qui a beaucoup de talent, et que M. de Lusigny a eutendui 
Kaples comme nous : il aura amené le frére qui chante mal, 
croyant amener celui qui chante bien. G'est une erreur dont il 
a été le premier la dupe, je le parierais. 

^ — Ah! madame, disait-on, que vous étes une excellente amiel 

— Eh bien, oui , reprenait cette femme, j'ai pour M. de Lu- 
8Í^y une véritable affection ; on a beau mediré de luí, Je na 
luí connais pas un défaut. J'entend$ parler sans cesse de ea 
prófonde duplicité , et je Tai toujours trouvé d'une loyauté et 
d'une déjicatesse admirables. On Taccuse d'étre égo'úte, et je 
syis entourée de toutes sortes de gens qu*il a obUgés. On le 
cróit un monstre, un étre dénaturé , et je le yois prés d0 $a 
mere plein de tendresse et de respect. On Ta 90up(Qnaé de 
TOuloir se rattacher au gouvernement actuel , et vous $ave3s 
au contraire qu*il a refusé nettement tontas 1^ offre9 qui lui 
ont été faites. 

— Ah !<.. sa conduite politique est irreprochable, il n'jr i 
qu'un avis lá-dessys I — s'écnait chacuo ^ussitót. 

— Eh bien ! alors que lui reprochez-vous? 

— Sa légéreté auprés des femmes... 

— Ah! nous y vollá , vous voulez diré ses succé§. En cela 
je ne le défends plus ; j*en conviens, M. de Lusigny plalt aux 
femmes beaucoup trop facilement ; c*est un grand tort , et je 
comprends qu'on ne puisse le lui pardonner : toutefois, me»- 
síeurs, je vous souhaite d'étre coupable aussi souvet^t que lui. 

Madame Charles de Yiremont écputajt ce$ di^cQurs , et il en 
résultait pour elle cette opinión : M. de Lusigny e$t un bomme 
de trés-bonne compagnie, trte-br^ve, plein de délicateMe et 
de loyauté, trés-bpn légitimiste, mm t^é»'to{;W^llx, c'0 
á-dire trés-séduisant. 



AVlC! LA iioirLsvm. Wl 

Qne de ^8, doBt cm fidt de gmree éleges, paierafent cher 
médisaiiees-lá ! 

Quand une Jeune femme fi*a plus centre le sédueteur qui 
s'occupe deslíe que de sf douces préventions, elle commence é 
devenir plus indulgente. Ce qui lui serablait étre une audace 
inconcevable n'eat plus á sea yeux qu'une esperance assez jus- 
üñée; ce qui lui paraissait une offense ne lui paratt plus qu*un 
faommage; et comroe elle ne se croit plus la trictime d'une 
fatuité révoltante , elle finit par s'enorgueillir d'étre l'objet 
d'une préférence flatteuse. 

^ Ge personnage mystérieut qu*elle rencontrait chaqué jour, 
qui la sirivait, qui obsenrait toutes ses démarches , et qui 
cependant ne lui parlait jamáis, et qui ne cherchait point á la 
connaltre , intéressait Léontine malgré elle. Mesdames de 
Viremont étaient á la mode ; on courait aprés elles , c*est le 
mot. A Paris et partout, les effets de la mode sont les mémes ; 
cela part comme une traínée de poudre, mafs 11 faut y mettre 
te féu. ll y a des gens qui ont tout ce qu'il faut pour élre á la 
mode ; la poudre ne leur manque pas ; la traínée est faite , 
mais on n'y met point le feu, et ils restent ignores toute leur 
vie. Une féte n'était pas complete si mesdames de Viremont 
vlW paraissaient point. Aussi diacun les invitait avec empres- 
sement, non pas pour sol, non pas pour elles, mais dans Tin- 
térét du bal qu'on voulait donner , pour diré le lendemain : 
nous avions mademoiselle de G. , madama de M., mesdames de 
Viremont, etc., etc. lesnouvelles beautés de Tannée. Tous nos 
jeunes et vieux élégants veñaient á Tenvi faire leur cour aux 
deux belles-soeurs. M, de Lusigny, seul ^ ne demandait pas á 
leur étre presenté. Héctor s*en étonnait, et comme cet éloi- 
gnement le laissait en pleine ^curité sur les intentions de son 
rival, 11 parlait de lui sans se géner, c*est-á-dire qu*il en disait 
le plus grand biea, parce qu'il était trop généreux et trop sin- 
cere , pour ne pa$ admirer les qualités qu*il dédaignait pour 
lui-méme. Tout venait done adroitement conspírer en faveur 
de M. de Lusigny auprés de Léontine. Le séducteur pressentit 
ses dispositions bienveillantes, et avec une babileti prdbnas 



M8 IL RB 7AUT PÁ8 iOUSR 

il leur iaissa le temps de múrír. D avait eu d'abord recours i 
la crainte ; il usait maintenant de la sécurité ; c*était un de ses 
principes ; effrayer d*abord poor émouvoir, rassurer ensuite 
pour attirer. Il n'en était déjá plus aux coups de foudre, aux 
apparitions subites, aux rencontres inexplicables, aux regards 
incessants, aux allusions coquettes et tendres ; il en était á la 
seconde période de la séduction, á la période des soins dólicats, 
des souvenirs romanesques, que nous appellerons : les niai' 
series ingéniettses. Les fleurs jouent un grand role dans les 
finesses sentimentales. M. de Lusigny avait trouvé un moyen 
de rajeunir leur vieux langage. Jusqu'alors il avait toujours 
evité de porter la moindre fleur á sa boutonniére, et il avait 
souvent plaisanté ceux de nos jeunes dandys qui ont amené 
cette mode et qui se croiraient perdus si on les surprenait un 
soir á rOpéra sans un camelia cu sans une rose au cdté. M. de 
Lusigny se montrait pour eux impitoyable. Eh bien ! tout á 
coup, on le vit parattre lui-méme avec un petit bouquet de 
violettes á sa boutonniére. La fleur était modeste, mais le 
scandale n'en lut pas moins affreux. 

— Vous, porter des fleurs !... s*écria-t-on. 

— Sans doute, repnt M. de Lusigny, c'est un ridicule, mais 
puisqu'il vous réussit, je Tadopte. 

Léontine entendit Texclamation et la réponse, et elle rougit, 
car elle tenait á la main un bouquet de violettes de Parme. Le 
lendemain, M. de Lusigny, au líeu de violettes, avait une rose; 
et pmr un hasard bien singulier, c'était encoré un bouquet de 
roses que Léontine tenait á la main. 

N'oublions pas de diré que cette année les bouquets d'ordre 
composite, formes de fleurs varíeos, les bouquets montes sont 
fbrt méprisés. Ces fleurs trompeuses et par cela méme plus 
durables, dont le feuillage emprunté est enlacé de cannetille, 
dont la tige robusto est un gros fíl de laiton , ces bouquets de 
bouquetiéres sont remplaces, dans le monde des merveilleuses, 
par les simples bouquets de jardiniers. L'élégance veut que 
?'on porte une botte de roses, ou bien une botte de muguet. 
"\*z^tt nsl de rigueur ; il y a bien encoré dans cette masse da 



AYEG LA DOULBUR. 809 

fleors quelque supercherie , mais il n'y a plus d'art ; c'est ce 
qu'il íáut. Madame Albert de Virexnont, toujours á raíTüt des 
modes nouvelles , avait vite comprís Timportance de ce chan- 
gement relie avait aussi promptement decide qu'elle aurait 
pour chaqué féte un bouquet de la saison ; mais comme un tel 
aoin lui paraissait trop futile, elle avait ingénieusement inspiré 
^ son frére le désir de s*en charger ; et le pauvre Héctor, cha- 
qué jour de bal ou de concert, s'empressait d'envoyer á sa 
soeur un bouquet pour avoir le droit d'en ofTrir un á Léontine. 
Madame Albert paraissait ainsi avoir été entraínée malgré elle 
dans un excés d*élégacce dont elle n'avait pas la responsabilité. 
Mais madame Charles, que pensait-elle en voyant M. de Lusi* 
gny toujours orgueilleusement paré d'une fleur qui semblait 
avoir été dérobée á son bouquet ? Et M. de Lusigny, lui aussi, 
que pensait-il ? II pensait que c'était une trés-bonne malice 
que de &ire servir au langage de sa passion le bouquet donné 
par un autre. Cependant il ne savait pas encoré que ce lan- 
gage avait été entendu. Léontine ne tarda pas á le lui prouver 
elle-méme sans le vouloir. Une femme ne lutte pas de rase 
impunément avec un pareil diplómate ; il peut tomber une fpis 
dans le piége qu'elle lui tend ; mais il n'y tombe pas seul. Un 
soir done, madame Charles de Viremont, apréss'étre fait long- 
temps attendre par sa belle-soeur, partit pour le bal en grande 
háte et en feignant d'oublier son bouquet. C*était une enorme 
touííe de muguet, elle la laissa sur sa cheminée. 

En arrívant au bal, la premiére personne qu'elle rencdhtre 
est M. de Lusigny ; fídéle á son devoir, un brin de muguet, ou 
plutdt comme dit Béranger : 

La flenr des champs brille & sa boutonniéie 

II voit'que madame Charles de Yiremont n*a point de bou- 
quet; il s'étonne, Léontine ne peut s'empécher de souríre de 
son étonnement ; mais ce sourire la trahit. Bien , se dit ]e 
séducteur, elle Ta oublié exprés, done elle m'a comprís, el fl 
jette aussitól les bríos de muguet loin de lui. 

Le croiriez-vous? la coquetteríe et le iñystére ont t8iil4li 



•19 Il< ni FAÜT Pal JOÜSR 

cliarmM, que ce jeu absurda» cette liitte tout á ttík tátíÉé de 
petates fleure et de groe bouquets^ était devemie poiít Lé<mfine 
ríAtórét de Umles ees eoiréee. Dans le monde c'éUit sdft tmi- 
que pettsée, elle ii*écoutaitrien, elle oe Toyeit tlen, elle Ae 
•'«iBuank de ríeo avaet d'aVoif regdfdé qirelle fletlf M. de Lti- 
eigny pertaii ee loir^á ; et pttis, quflad elle fatáit vtte, elle 
restait une keure á se dentiider eommetít 11 <ie se trompait 
jamáis. Cest lue indisorétioñ de boa^íusttdl#, iÉ dteiút-dle, 
mais je vais le ddooncerter. 

Pir^occDpée de ce graad projet^ elle iinagifiá d'alléf visiter 
avec sa beHe^saror le aosg^fiqué JaKditi de Tñptsí, ddttt lee 
nekea pkitg»*b8iideB de ttüipes étaieDl ñ)&tB Mtb tonte fenr 
splendeur. Aprde atvír longtedips admiré o«é ihétVtiiHes de la 
«litaret cea áeiiresl délitsates, eedtíged^ droiteá, ees tiuanoes 
si variées, LéoBtioe demanda dn Ixniquet an jafdifli^; ma- 
daraeAlbBrttoülQte!iftvoiranati6Si,éttotítesd6ilt, ¿Ifmées 
d'une toalFe de tnlipes, ñtétñ le sdr ínktñé leur totfée inútñ- 
pbde daae les salons de Tambassade dé Satdaigtié. Oil y ftd- 
a«t de la mesique ^ DoKbléO', venait de Jotief áti moment oü 
ees dames airlvftreat* Léoiitine eheréfaá des yetix M. de Lasi- 
gñy ; mais 11 n'Mit pas daos le salón. CkAmiie éBe Tattendait 
«vec iropatieiiee I omnüie elle Ée réjouissait de le toir Oétte fots 
déitmtét 

--- 11 est Ittpossible que M. de Lüsigtiy ait pü avoir aüeon 
renseigaement..^ ae dissAI-élle; floU... male peoi-étre fie va-t-il 
pa^venirY 

Gomme elle disait. eela^ elle aper^crt dans Pautfé salón IS. do 
Lasigny assis sur un canapé, et cáiisant ét Hdnt atrec pldSiduft 
femmes , établi lá comme arrivé depuis longtemps. Une tres* 
jolie petite tulipe hrülait á sa boutonniére. Madama Cbarld 
de Vjremont devint tremblante de frayeur. 

— II me fait espionner, il a des iütelligeAces dans ma inaÜMi, 
pensa-t-elle. 

iOepuiB le portier jusqu'á sa femme de chambre, elle 8oap> 
^nna tous ses gens. Blle redeMAen^t á slndignar, elle na 
f^Juvait s exphquer un tel bia«rd, et pomrtattt rleft n'éiwit ploi 



AYBG Ik POULSUa. $íí 

naturel et plus simple. En quittant le jardín de Trifiet, mes- 
dames de Vlfemont étaient allées voir une femme fort aimable 
et fort spirituélle qui demeure place Louis XV, au coin de la 
rae Royale. Pendant le temps de cette visite, leur voiture était 
nestée devant l'hótel de Crillon ; tl. de Lusigny qui revenait á 
chevúi du bois de Boulogne, en passant sur ía ^ace Louis XY, 
tecoiinut les chevaux et le cocber de mesdames de Viremont, 
et voyant sur le devant de la caléche une si grande provisión de 
tutipeáí, 11 pensá qu^elle devait servir aux pa,rures du soir et ü 
devina h ftouvelle épreu jb qu'on lui préparait. U ne íállait paa 
élre dOfóSer pour cela. 

Ces combinaisons de ti:oabad'>urs, ees rusos de bergers ne 
voiis Semblent-elles pas bien pueriles, bien indignes d'un siéele 
lüási Sérieux que le nótre? Voilá pourtant é quoi ceux qui 
s*amtiáent dans le monde passent leur temps... Que lont done 
céul qui ne s'y amusent point ? 

A dáter de ce moment, Léontine ne porta plus de bouquet ; 
eUe paraissait fáchée. M. de Lusigny respecta cette colérOf et 
ii resta huit jours sans se montrer nulle part. Alors raa4aDae 
Charles de Viremont commen^ á s'ennuyer. Et M. de Lusigny 
respecta aussi cet ennui. 

Énfiü, aprés un temps convenablo, quand il jugea qui» ma- 
dame de Viremont s'était assez ennuyée pour trouver un tres- 
grand plaisir á le revoir, Ti imagina une rencontro singuliére, 
fífipré^^üe, qui devait étre decisivo. 

O femmes ! vous ne savez pas tout ce qu'il y a pour vous de 
danger dans ce projet innocent, qu'on appeUe une psrtíe de 
campag^é ! 



VI 



Kous avons déjá dH eftie nMMdffiOiM 40 Vifeüftoftt ávaieñt un 
oBcle, ^luidc^aateup de pálittque, ^({ué It. de Lusigny ávait 
soir si parfaitement bien wappmté la t>ol!tiqaei de cet óftcie 



tli IL ME FAUT PÁS JOÜBR 

qull 8*était fait de lui un ami dévoué. Ce digne yieíllard se 
nommait Jean^ comme c'est le devoir de tout onde bon el 
loyal qui ne se nomme pas Fierre. M. de Lusigny lui persuada 
de se souhaiter sa féte á lui-méme en réunissant dans sa mai- 
son de campagne toute sa famille la veille ou le jour de la 
Saint-Jean. Le chemiiv de fer conduisait á cette charmante 
villa^ située aux environs de Saint-Germain. n fui oonvenu 
que le départ de la bande joyeuse aurait lieu le matín á díx 
heures, qu'on se proménerait dans le pare jusqu'au moment 
du déjeuner, lequel serait un véritable dlner, qu'aprés ce 
solide repas on irait courír á cheval et á áne dans la forét jusqu'á 
la nuit, et qu*ensuite on partirait pour venir souper á París. 
Mesdames de Yiremont avaient elles-mémes dressé ce plan de 
partíe de campagne avec leur oncle, et celui-ci n'avait point 
parlé de M. de Lusigny. Héctor s'était chargé de reteñir tout 
un wagón, et d'inviter deux ou trois jeunes gens aimables qui 
devaient animer le voyage par leur gaieté. Le choix des conviés 
dans une entreprise de ce genre n*est pas chose facile ; lee 
objectíons que tel ou tel nom fait nattre sont quelquefois bien 
amusantes á écouter. Quelles prétentions se révélent, quela 
secrets se trahissent dans ooa discussions souvent plus vÍYes 
qu'on ne le voudrait ! 
— - Proposerons-nous á Ravenay d*étre des nótres? 

— Oh! Dieunonl il est trop tapageur; il a de trop num- 
Yaises manieres ; U gáterait tout. 

— Voulez-vous inyiter Amédóe de Yalorbet 
«—Non. Quelle idee 1 il est horriblement ennuyeux! 

— - Ne dites pas cela ; c'est un si brave gar^n; il a une si 
belle ame! 

— Ah ! Yoilá une excellente raison 1 ... A quoi sert une belle 
ame dans une partíe de plaisir? Pour égayer un souper, une 
belle ftme, c'est charmant! 

— Si nous engagions madame de X***? 

— 11 íaudrait alors engager M. Z*^, et oe serait cmeL 

— Oh i c'est vrai ! j'y renonce. 



ATBG LA DOULBÜR. tlt 

-»Noapa9;elle.M 

— Pourquoi? elle est trés-bonne enfant. 

— Oui, mais elle est trés-moqueuse; elle irait ensuite rir« 
de nous avec ses beaux esprits. 

— Eh bien ! madame de C***? 

— Oh ! non, non! elle est trop prétentieuse et merveilleuse; 
elle ne serait jamáis préte; elle nous ferait toujours attendre; 
elle répandrait waflots de dentelles sur tous les buissons ; et 
puiselle est insupportable avec ses grands airs. 

Cest-á-dire qu'on ne veut pas de Tune parce qu'elle est 
trés-spirítuelle, et encoré moins de l'autre parce qu*elle est 
trds-coquette et trés-jolie. 

— Mais, Mesdames, si vous dites non á chaqué personne 
que je vous propose, vous fínirez par aller lá-bas toutes 
seules... Voulez-vous enfín la sensible madame deLorsac? 

— Oui, oui ! elle nous divertirá bien avec ses soupirs. 

— Et ses souvenirs ; il faut lui écrire tout de suite. 

Bien heureuses les femmes ridiculos ; elles sont de tous les 
plaisirs. On ne peut se passer d'elles. Plus elles sont laidos, 
sottes, désagréables, et plus elles sont indispensables dans une 
féte ; plus elles sont inconvenantes, et plus elles paraissent 
aimables. Leur niaiserie donne de Tesprit á tout le monde ; il 
faudrait étre bien niais soi-méme pour ne pas trouver á diré 
quelque bonne plaisanterie á propos d'elles. Leur tristesse est 
une joie universelle. On rít pendant des heures de la plainte 
qui leur est échappée, de Taccident qui leur est arrivé ; la 
moindre de leurs élégies est une source inépuisable de bouf- 
fonneries et de mystifícations. Plus ees femmes sont malheu- 
reuses, et plus elles sont amusantes ; mais tout en se moquant 
de leurs peines, comme on sait bien les en consoler I avec 
quelle attention on écoute leurs sentimentales confidences, 
leurs arooiu*euses confessions ! Comme on a soin d'elles 1 comme 
on sympathise avec elles I comme le monde, qui est tovjours 
juste^ ditron, les venge noblement de Tingrat qui ne veut pas 
les comprendre ou de l'infídéle qui ne les a que trop bien com- 
prisesvl comme on les dédommage du malheur de n'éire point 

18 



I ■ 



iU IL lit tití PJtis ioÜER 

rimées d'un seul en leur prouvant qu'ettes húíi ¿ím^és Üe 
tousl 

Ap^és ifiíe lóhgüe díscussion , lá pariié ^é caropagne fut 
enfín organisée; elle promettait d'étre cbafiñánte; élfé réií- 
nissait tous les ingrediente don¿ 8¿ bo&^óse une Donne' et 
Véritóbíé páíttedó cáiri{)ágrié; ií f áisii : cfé& fer/imes 5 la 




en apparence bléii tfáiCél; uní t)láisanC St ^Bn comiere; un 
ffé'M tfévó\ió; Í6 fclíárgeaní dé' toi/s les Sétfífá fonüyeuí ; une 
féfíii6é vértiíetíse, ^oüt HdHhétísér tóüte 6Íose; un enfaínt dé 
dix ans, bien elevé, fils de la femme vértuense, pour sefvif íé 
^étéité á tóWe jéux; un élégárif, hafs áTá'geJ uíe viellle 
féñime ^nsibíe ; u¿íe Jéuné iiiiss ámá¿ci]^é ; ^én ié maris, SI 
pas ¿é ^hiens. 

Pendañt lé' tráíél Se París S S2íñt-6éí'fiíá¡í,' les voyageúses 
eurent raisbnnabiemetít ííéiíf , juátó ce qíií fáfláít ^óur avoir 
Fair iíóVice. Lá" jeiíné' An^aisó séüíó ][)4r3issdJ6 acuerné. Les 
inconveniente éí lé^ ávánfa'¿és du' chéífiin de fér tírenijiáluret' 
léAient íes frais dó la conVersátiori ; íes féiíimes maniíésfíreníf 
pbur le gránd souterraSn une' líoi^réur có'iívenáSlé; ^s ¿oínme» 
lie inánqtfórent pás dé repondré í ce séñtiment par les deux 
ou troís ^brases de niauváis §[óííí qu*á propos de ce souter- 
s*éraín ñ est d'usagéáé diré. Lá víeílíé íémme sensible álorS 
s'écría qu'el!en'oseraitjáiñaiávójí|erér¡ wagón ávéc dfesíncon- 
nus ; elle prétendit que cfelá j^ourfaií ét^é tréá-rfáúgóreux. On 
lai laissa cétte crainté, oür j^lufdt céiíé íñusion; on sé plaígnit 
de Todeúr désagréable de la vá]j)eútf , óñ ^eñíaj¿ du hénnisse- 
ment étrange de la macbíne. Ce cri nous rappellé que derniié- 
rementnous avons voyagé avec un gros monsieür qui ñe dou- 
tait de ríen, et qui donnait á tort et á travers des expíications 
á tout le monde. C'étgiit M. Prudhonime au chemin de fer. 

— D'oü viennent ees cris horribles? demanda quelqu'un. 

— Ge sont les cris des conducteurs qui s*avertissent et se 
répondent, dit avec empréssement Tadorable Prúd'KómtÁe. 
Ne pourraieñl^iti choisír un plúá agréábfé íáhi¿^ Au áfilM 



1. 



e e^t ^¡f^j gp'j)^ s'apg^Uent en()[*e eu^ dan» les montagnes de 

inent éiomf^ j il ne luí yiQ| p^ á ri4ée que les douaniers 
espagnois deyaipnj;, en e%^, ayair ui^ cri bieo étfaage pour 

Sarveñfr ^ ^^ {^^|re ent^i^f^e {l^^s )e$ i)io{^ta^es de la Saroie. 
iai$ ici, ui^ sot qm pafle ayec a^surance ^u^ diré bien des 
feetises jmpun^ipgfjt; d}9|i 1^ ^ftyerwfoB^, daos les jour- 
naux, nous laissons passer les plus lourdes niaiseríes sans las 
comprendre; cela explique pourquoi ijp^ %V{]m OSé nopspro* 

S}^"}fJ !,^ pepple ?® lrf«is spifitHrt de ruwv^. 

pn aniva á Sai^^erip^ÍQ. })e lá |1 fi^llait aller pap un dio- 
min de trayer^§ chez Toncle de mesdame^ 4^ YiresDont. Qn áe 
mit en rouie gaiement. üi^ des deux jp^ne^ fats ^ háta d'of 
mr son bras ^ ^íéontme; l'ai^tfe 4dQdy s'eiQp^ra de nádame 
líbert qujVípmme tpiitp? jgs íemm^ trices, ¿(ail profondé- 
men^ co^u^t^; le^ feoipi^^ h I^ i^iod^ et \^ je^Res geas á la 
mode deyaieqji népp^^^jreiffpRji finiré I9 my^ ^swWe, et se 
cpi^cref mu^ugl|^p[ipi}|; jeiff jfiufp^e. I4 ^jfpinfi yfiftueuse 
prit le bras aun des m^i^\ 1^ f<^°^^ ricbp ÍU^ f^uite á ai^ 
cepter fes sping ^n plais^fit. f^p vieil é|égan{ ^_ py^^cipita vers 
la jeune Angle^js^... i) avaif; peur que la Yi^iUe feoise sen- 
sibie ne lui ^cb]^.t p^ parM^ge !.. ^^\§ il ayait tor( d9 s'eSipayeF } 
Héctor n'étaii-i) p^s lá pour §e chafger 4p ^^^ 1^9 paquetsé 
L'enfant coufait; d'un groupp á T^ptr^, adr§s$^); ^ diacun 4dS 
questions gei>tjH^s ef plai^^nte^j enfjji JJ. 4^ yir^^nopí fer- 
mait íe cortége, ^ f;opsoIant de m^rcber si vitp eyi p^nsaol 
que ce^te pr9men,^dé jiii ^onii^eraj^ de Tappétij;. 4ú^s| Tpii pai;? 
tit le matm ¡ mais |p soir tof^t étai); j)|pi^ cbai)g0 ^^ IPtomr. l^ 
joyeux propó^ (jiu ^i^i^ufler, les jnpéiíjeu)^ ^cpidepUi (ju ^pyage 
dáns ia foré{, \^ ^F^urs fayora|)Íe§, Ips bas§rf)$ t^Qureu^, l0$ 

iejií Ípp99?^!ís> les étpúf4erje? ypÍ9Pf?ír?9, !p§ fc^yeur» swht 
ees ^ille cbance^, rúse^, Pigi^^^i fl9Í 69^^IU9^^ uf>9 siocért 



tie IL NS FAÜT PÁS JOüSR 

roles. Les femmes á la mode avaient perdu daos la mélée 
leurs deux chevaliers. Les jeunes dandys, qui avaient trte- 
bien déjeuné, sacrifíant les amours élégants et factices, s*é- 
laient laissé complaisamment séduire par des sentiments vrais ; 
lajeime miss avait accaparé le plus beau; la femme ríche 
8*était emparée du plus béte. Tous les quatre ils marcbaient 
en tete du cortége en revenant á París ; on les entendait ríre 
auz éclats; la jeune miss venait de s'apercevoir qu'elle 
avait perdu sa montre dans la forét; mais elle s*était écríée 
aussitót : 

— (a m*est bien égall 

Et Ton trouvait le mot charmant. La femme vertueuse pa> 
raissait ennuyée et choquée; elle pressait le pas en tenant son 
fils par la main ; le yieil élégant, le plaisant et son oompére 
Tenaient aprés elle, riant avec mystére et se faisant part de 
leurs observations. M. de Yiremont donnait le bras á la vieille 
femme sensible; il comptait sur elle pour cheminer lentement, 
de maniere á ne point troubler sa digestión. Madame Albert, 
qui était de fort mauvaise humeur, donnait le bras á son 
frére. Quant á Léontine, elle avait pour compagnon M. de ***. 
Mais n*anticipons pas sur les événements!.. 

Yoid le calcul &it par M. de Lusigny : 11 s'était dit : les pr&- 
miers moments d'une partie de campagne sont assez agréables 
pour une femme malheureuse qui veut se distraire; le grand 
air la ranime, Taspect des champs, des eáux, des arbres» 
réjouit ses yeux ; tant que les plaisirs sont calmes , elle les 
comprend et s*en amuse ; mais vers le milieu du jour, quand 
tout le monde est bien en train, quand la joie est bruyante , 
quand elle menace d'étre folátre , quand les édats de rire 
éveillent les échos , quand les cris per^ants épouvantent les 
oreilles, quand les savantes plaisanteries commencent , quand 
rbeure du calembour á sonné , soudain la femm<) mélanoo- 
lique est saisie d'une indicible tristesse, d*une trístesse amere, 
poignante, fúnebre, comme jamáis ellen*en a ressenti aux plus 
affreux jours de ses chagrins. G'est alors qu*une voix affec- 
tueuse doit rémouvoir, et c*est quand madame de Yiremoni 



AVEG LA DOULEUR. 317 

éprouvera ees ímpressions pénibles, pensait M. de Lusigny» 
que je me trouverai par hasard prés d'elle pour l'en distraire 
doucement. II na voiüait faire son apparition dans la féte 
qu'aprés le repas joyeux , et presque vers la fin du jour ; mais 
il ne devait pas agir seul dans cette grave circonstance : pour 
étre plus certain du succés, il avait choisi un puissant auxi- 
liaire ; il avait appelé sa mere á son secours. Vous le savez , 
c'est un trés-grand moyen de séduction qu*une mere aimable, 
spirituelle, distinguée, á laquelle vous ressemblez trait pour 
trait, qui vous a elevé, qui fait valoir toutes vos qualités, qui 
les explique méme en les rappelant , en les possédaut. M. de 
Lusigny connaissait trop bien tous les moyens de plaire pour 
avoir négligé celui-ci ; souvent il avait utilisé sa mere avec 
bonheur; mais c'était á Tinsu d'elle-méme et sans la rendre 
jamáis cómplice de ses projets ; cette fois , comme il s'agissait 
de mariage, il la mettait franchement dans sa confídencé, et il 
se fíait á son instinct maternel. Madame de Lusigny habitait 
depuis quelque temps Saint-Germain, et le voisinage Tavait 
líée naturellement avec Toncle de Léontine. Elle se trouvait 
chez lui au moment oü les convives parisiens arrivérent. 
Léontine la reconnut aussitót á sa ressemblance avec son fíls : 
c*était le méme sourire, le méme regard, la méme voix. 
Madame Charles de Viremont étonnée , interrogea des yeux 
son onde, qui aussitót la conduisit vers madame de Lusigny 
en disant : 

— Venez, ma niéce, queje vous présente a Taimable voisine 
qui veut bien m'aider á faire les honneurs de la maison. 

Madame de Lusigny voulut diré quelques mots gracieux , 
mais elle était si émue qu'elle ne put prononcer une parole; 
elle cegarda Léontine, et ses yeux se^remplirent de larmes. 
Oh ! que cette émotion d'une mere était éloquente I n'était-ce 
pas lá le plus touchant des aveux! Quel séducteur saurait 
trouver jamáis un langage plus entrainant que cette émotion, 
que ce trouble impossible á feindre, cette tendresse involon- 
taire, cette curíosité affectueuse, cet empressement melé de 
<9r9int0 , ^tte adifíiration mélép de respect d'une mere past 

t3- 



Yoíl^ 1^ fpifppfl qiri p^í'aijfjég 4p {Rg? fils! 

jLéoptin^ copnt d^ c§ rí|bipegt gu? (I^mpur de ^f. de ^u- 
Signy ét^i s^fif uf, ef qB'pm nj devait plu^ ^'ei^ Plfep?©^- 
m s^ 1^]^ ^P^\m ^» Pl^íSr (j'eflten^re parler ^e pQt 
Í)0{;fm9 incpmpréhpn§j|>}e; Ql)e ^^U de bonn^ gráce tout ce 
qjie ga (piére se pl^t ^ facf^atgr ^ li^. C'étaii des fnots ir^ 
spiritueis q]i'|l ayaj| dits dans son eoJipiQ^, de^ coups 4e tete 
éOrayants qu'il ayait fai(§ daos son a^le&c^9<et, ^^s ay^tiu'ei 
inouies qu'il ay^it ^ff^ e|i Italie e^ 911 p@p£|gp^, deg supc^ 
izicrpyables qu'il ^yaif obtepu^ mi tQy$ P9iys; e| ptU|, des 
traite de générosit^ , de cour^ge , d?^ dctipns superbes e( des 
fai^lesses adjpral^te^, tPUt^s cbpse^ qui p'ayaient ps{9 le seos 
oo9U[nun, Wfi^ qui é(|fieiit racontées 9vec esprít, avec áQdoüon 
mfiout, et qui p^rai^^jept charms^pt^s. Uad^gne de Luágay 
^\ Léontine passéjjpent %\xi^\ |a journte daiis le jardín á causer 
t^anqu^lement... non pa^, ipais. agréablement, pendant que les 
^ttU^as convivo^ 8*am^saient á grauds ais dans la fbrét. Ce 
^P.8 9n|fe(iei|, #ds U SPUtude, ^yait fait d'eUes deux anciennes 
anfiies; et, vers la 0n du jour, lorsque V. de Lusigny , que Fon - 
n'at(en()ait pluSí SMrriya tout & coup de París etíut presenté á 
Leontina, ^le Taccueillit s^ns déGaace : 9 n'ótaitpius pour 
^ yn étrapgftr ; 9II9 Ip oonnaissait par sa mere, elle Taimait. 



n\ 



M. de Lusigny ^onnaii done )e bcas á Láontíne, lorsqu'onse 
QÜt en route pour rejoindre le débarcadére. G'ótaü un heureía 
hasard qui le fsdsait aínsi se trouver seul auprés d*elle, dans 
la campagne, á cefte beure poétique de )a nuit. M. de Lnsigny 
employa tout ce qu*il avait d*6sptít et de seiisibilitó k paraltré 
aímable pendant oe^ courts ipoments. H evita avec uñ^ grande 
adE^l^i disoné mifliD^, aveé uñé intell^nte cbarité, ee qui 



Arpe L4 pOPfElJB. 3t9 

quioni éprouvé dWreus chagrins, il faut parler ^^ ^pf^ 
chosesayec précaut jon ; un niot aitpp tl^puí leuf (fit g((>)v^flt plus 
de mal qu'une parole injuste et Cfuell^ , )^ plus y^gue esp^* 
ranee les fiche; la plus innocgp^ priÉre¡ )eg ejlFa^qucbe; leqf 
asar, tout brúlant enc<)rp áfi l'^OHf \¡e^a , ^ccueijíp ayec 
une froi^eur n^alveillatiUi )^ ^gj^g pré^omptiie^f ^'PD ny^uvel 
amour. 

H. de Li ta ni coquetterie ni (eii<)re^ , n^ais jl 

sut dije tou it pourplaire ot pour fajf e cqjpprpndfí 

qu'il raériu j. Lépotine ólaií triste ; les agit^tiofls 

decetteiou ív|si^!Qf;ientfatiguée- 1^. ^e f-usigny 

luí persuada gu'ei)|e éfait ^uíTranté et luí i^e^apila (a peripi^ 
síon d'^ler'savfir 'í^ ^ nouyelles le lendepiain. pt le leiid;- 
main', quanij j{ yint f))^ elí^, jl ^ niontra ^ lieureiuf ^'j ^ttf¡ 
enSo ré^ ; \\ r^ppe}^ ^'^9. !??^1Í^ ?' graf^ieus^ to^t )p o)^ 
qu'il a'élait c|onné' pour ep arrív^f 1^ ; j) g^t ei ^ecopnais^^(, 
qu'on lui perputt dp cjief cbef ep^pfs un pr^festp pour revenif 
le surleodemain ! pt b¡entú(> f^ pré^ex^ , ü eut le (Iroit dft 
venir tous les jours. 

Ifei; ui|6 fenim!) á {a moa? ?st rareqien^ seul? chez elle , et 
madame Charles de Vir^mopí, toujoura tfés-^l^mmeii^ es- 
lourée , élait aussi fr^prudemqeui gar^é^. Le ^atin el|^ 
recevait víngt visita , le soir son bcau-frére venait ^OfiQir 9^ 
coin dp son feti, sa belle-sc^iír yenait aug^ l§ire i^e \?, ipt;sique 
avec elle et fpí teñir coippa^ie; H^ctoc ne ja guiltajt j^als 
que pour s'occuper d'elle ; il était pegáis un in9|a ea Ño^^n- 
die, ocfiyié i¡ tf^piper une át|^ir^ <lH'gl)p, \'P^^ cbargé de 
léglef ^y^c un d^ se^ ^r(pigf8¡ (jgPÍjr p'était p:^ lá, jn^is en 
ratleni^it <Í'un jopr ^ ('aut^e, ^\ ^. de Lugtgp}; voitjaií prpGtff 
de cette ¡(bsepce si fayorab)e á g^ projpté- üi^ míitip qií'il ^ 
trouvait cti^ Léontipp gy^ p)u^ieurs personn^Si il saisit jq 
moment oii cbaci^tf ^^i( 0(ifu¿é 4 f^arde^ HP t?ll! W nouy^- 
lement apporté, pour diré tout bas ¿ madame dg Virwent 
qu'il iéspH |9 cftnfiilt^ sw¡ t|^ ^§1 )KEtt>El9Ql . ^ qu'il U 



190 IL NE FÁÜT PAS JOUEB 

Léontine ñit frappée de l'air solennel avec lequel cette príére 
était faite. 

— Eh bien , dit-elle, venez mercredi soir, nous devons tous 
aller á l'Opéra. Je céderai ma place dans notre loge á une de 
nos cousines, et je resterai seuleici... 

M. de Lusigny la remercia et sortit. 

Au méme instant, on entendit une voiture de poste entrer 
dans la oour. Héctor arrívait de Normandie ; M. de Lusigny et 
lui se renoontrérent dans Tescalier ; Tun rougit d'impatíence, 
Tautre pálit de jalousie ; M. de Lusigny avait malgré lui un 
air tríomphant qui devait alanner Héctor. Cependant le pan* 
▼re jeune homme était loin de soupQonner toute la vórité ; il 
ne voyait encoré dans M. de Lusigny qu'un prétendant redou- 
table ; il ne savait pas qu'un mois d'assiduités avait fait de lui 
un rival préféré. Helas! par cette rencontre toute la joie de 
son retour était gátée. Héctor apportait une bonne nouvelle, 
et déjá il ne s'en souvenait plus. Cette affaire importante, qui 
pendant trois.«emaines Tavait intéressé si vivement, pour lui 
n'était déjá plus ríen; il ne comprenait qu'une chose, c*est 
qu'il avait eu grand tort de partir. 

Le mercredi, le jour oü devait avoir lieu le secret entretíen, 
étant venu, Léontine attendit Theure du díner pour annoncer 
qu'elle n'irait pas á TOpéra. Héctor et sa soeur la regardérent 
avec surprise. 

— J'ai donné ma place a Emma, dit-elle ; cette chére en- 
fant mourait d'envie de voir mademoiselle Taglioni.... 

Madame Albert ne fít aucune observation. 

~ Quoi 1 vous allez rester seule ! s*écría Héctor; je veux.. 

— Non, interrompit aussitdt Léontine, j*ai des lettres á 
écrire. Vous viendrez me donner des nouvelles de TOpéra. 
Héctor n'osa pas insister, mais il vit que Léontine était fort 
troublée, et ce trouble, qu*il ne pouvait comprendre, Tin. 
quieta. On partit pour le spectacle, et Léontine rentra dans son 
appartement. 

Léontine ne se dissimulait point que refiiser d'accompagner 
H beIl0-Bqd\ir ^ rO|>éra pour recevoir cbez elle plus Ubremeiil 



AVEG LA BOVLKUR. MI 

M. de Lusigny, c*était fáire un coup d'£tat ; mais elle pensait 
que Tavenir expliquerait sa conduite. En eíTet, cet entretien 
devait décider de son sort. Elle ne se demandait pas ce que 
M. de Luáigny pouvait avoir á luí confíer; elle devinait seule^ 
ment que ceite confídence était un pretexte pour diré : « Nos 
intéréts sont oommuns; désormais je ne veux plus agir sans 
vos avis. B Et elle s'avouait que c'était tout promettre que de 
consentir á Técouter. Mais plus cet entretien avait d'impor- 
tance et plus eíle en voyait arriver Theure avec émotion. Elle 
éprouvaitcettefiévre de Tattente dont Tagitatíon est si diffícile 
á contraindre. Une femme peut cacher qu'elle souffre, qu*elle 
s'ennuie, qu'elle aime... mais elle ne peut cacber qu'elle 
attend. Elle ne peut empécher ses regards de se jeter sur la 
péndulo á tous moments ; elle ne peut empécher sa tete de se 
lever au moindre bruit ; elle ne peuts'empécher de pálir et de 
TOUgir chaqué foisque la porte s'ouvre; et puis quand Theure 
est passée, quand ses regards éteints se découragent, quand 
son front incliné se voile d'ennui, il est encoré un effort pour 
elle impossible : c'est de cacher qu'elle n'attend plus. 

Léontine employa la premiére heure de l'attente á £aiire ce 
que nous appellerons le ménage du salón ; á ranger les livres, 
les keepsaks, les albums, omements de la grande table ; á 
visiter ses elegantes /areftniéres, á relever les fleurs ponchees, 
á mettre en lumiére les plus bolles ; á faire remplacer la ríche 
corbeille qui fermait la cheminée par un bon feu, ce qui était 
une sanglante épigramme centre la saison ; mais les affreux 
beauxjours que nous avons eus cet été ne méritaient pas plus 
d'égards: á placer en évidenee les nouveautés de la veille; á 
pesor ayec intention sur une étagére favoríte, sorte de guéridon 
á tabieites, quelques hochets á la modo, des flacons anglais, 
une cassolette Louis XV, un talismán árabe, voire memo un 
|oli petit poignard d'un travail merveilleux. Ges ustensiles 
de fantaisie sont d'une grande utilité dans les conversations 
tmbarrassantes ; ils aménent d'heureuses transitions, d'in- 
lénieuses comparaisons jusqu'au jour oú ils deviennent 
lux-mémes d'agréables souvenirs. On se rappelle que telle per- 



m IL ME ff ADT PÁS JOUSR 

soAoe a di( telle cbose en tenant dans sa maiji c^ flaco», 
regardaiot c^ carnee, éd jouant avec ce poigi^4* ^^ <^^^ donc^ 
parole qusí pea objeta retracebf les rend aóuyent tiréa^pré- 
cieux. 

Quaod taut daps le saloA fut bteii en ordie, dea^ndire daos 
le 4ésordre copvenu, Léoi^tine prít son omta^^ un cbefd^ao- 
vre eif tapiaserie, maia áUe se gapdá biea d*y trav'áiUer. 

Elle aváit peur de se tronifief i toas moméüU en oomp- 
tant lea fils du canevá^; elle se d^fiait de sea yenx, ette 
se coiiten^ d*adauH|r t» ({u'eUe avait fiút la w'útoi ^ dfi P^ 
pareiT qpelquea a)KuiÍ)éea ée aoie ppur le fend^oaain. Suia, ella 
coBPíip^n^ i regarder rheñre qu*il ébiit... tiwd heoreal— 
C'étail le mpment fatal, ^le frémii. SUe ouvrit }a porte dagrand 
aalon pour écouter si persopoe ne venaít; maia elle n^entmi- 
dlt ríen que le rire lointain dep gena de la máison, qui jouaienl 
aux cartea daña rantichambre. Elle se promena de long en 
larga d^na )e grand salón oü U n*y avait pas de ^u, elle ^ait 
be(K)in de reapirer un air ¡du^ frais, elle ótoufikit ; mais, áprés 
une courte promenade, ^a sa sentit gelée, et eHe revint vite 
a'asséoir auprits dü &u. BUd lagarda quelqi^etemps la flamme 
^agiter, el aa pen^^ ae pect^t ^n miile revea. Quand alie lav^ 
tes yeuz, il étaij; néuf henraa at depaie, elle a'impatien^. 

— Qu-il yiendra tard, dit^e, á peine ^erona^ióua aeuia un 
inatant, il ne ponrra rito pie dice. 

EUé §e leva inquieta, ai, sd perauadant que cafcfe horloge 
avan^t, elle retonrna daña ie grand salón ¿pur vo&r ai lá du 
moipa Ifi pendüle marqueraic une bem» plua favprabla... raaié 
lá il était ilix beúrea... BUe revint éñcoise bien Tfite daña son 
cbármant rédúit, 4ont Thóriog^ gothique marquail décidémen) 
rhe^fe qu-elle préférait. Elle attendait, non plua avec plmsir, 
mais avec angoisseá; la fiáinre de Uatféifte étaít arrivée á aon 
redóublement Lóonfine en était déjá á rhorijtile pUaa^ del 
conjectnras.... Elle na disáil déjá ¡dq^ : 

-^ ü vieñdia tardt 

Blledisait: 

*r- Boürqqoi na i^ant41 paa f 



£t {mis; elle cherct)ait mille rslisoixs^ de cé^ rtá^áss^ tOüfeá 
folies, mais qui semblent toutes probables, et qui foiít ehácañe 
á leür tour (fae Ton s'écrie : G'est cela 1 .. 

Le supplice fut long : Leontina ne mitaucune philosophie k 
le.sápporter i nhenre passáit rapidef.et eradlle)' el te siléñce était 
profond, et nul pás. ne renait eií iiítérroiifpre kivtfistlssái^. Onie 
heures!... les voilá qui sonnent... II est trop ta(rd;dll6í n'ose 
mémb pldá désirer qii'il vienne. Mais iiíú te í^eht? K'a-t-il 
pás bien.cKtfnpris qn'elte a dérangé tpus ses projets pour le 
voir? Comment peut-il manquer á im xondez-vons qdüla sor- 
licité lui-méme avec tant d'instam^á? Xomíneíft jxtstrfifér un 
tel oubttí! BstrCB un jeu, est-ce nnegageure? Ah! cé* n'est 
point madame de Yiremont que Fóh jyeut traiter avec hi^Yt- 
genoe Oii légrete] gyBrait^e qúelquesrñnte jalousie?<... óh bien 
iui-méme serait-il poursuivi par les soupc^iis d'une aotre 
femitttf.? Si eela est^-.pourquoi m Sane attendre ihafifóment, 
pourquoi ne pas écrire un mot? Un homme si bten élévé né 
peut, sous aucuñ prétette, n^anquér áinsi á toutes les Ms du 
savpir-vtoei; 11 feut qit*ii Im s6|t.arrivé quelque événeíneht 
e;ictniof dináire f un: matheur peut-étre; ínaiá álots qdd ést ce 
nmlheur? . ^ . .- 

k 

.Tpulii cQup,cettepeñsée.lui tomb2rdaUsrés|>rit; ile^vfintf; 
onJhii a.dit.quo j!étaís súrtie; elle aonúa,* mais le rdet ás 
chambre interrogó rópondit qu'il n'était venu personné;.'; 
d'ailleurs; ajoútaí-t-íf , on éSiit bieiS áf M poító que rnátfStó^ la 
coifiteáSé HpoU. Céá tñóts ádrese á üni féBmd # ¿t¿\t s^OI? 
et <lúi íTáváif pa^ vú' uft chát ñé fotífÓ' fa á«íéó, éfcffént üi/S 
amóré ifóñtéí. Bí^ntOC iftí. 6t Aádatóé íe Vif étóbíií irévínréit SS 
l'Opérar/ tout éspdtt étáít doné í^érdu. téontíñS éMÍ SÍ ¿téoc- 
cupée qu'elle ne rómarqúá pás Té témp^í ínífüi qfüe s'ófi ¿éáW- 
ítété et éábelló-écéitf mírent á móníéi Féscáliérávant tfaíriver 
chcz elle. Elle ne vit ^as ñon |)lus letfótíble dé madame Albérí 
quand elle lúf demanda : 

— Qu'ést deventf Bécíoí? 

— R ^ alió sé cóucftef , il es< Aíáíiááé, rffiMdit fií. S& fívS^ 



afi IL lf£ FAUT PAS JOUEE 

le homard est trés-malsain dans ce temps-d ; fe n'en ai pas 
mangé, moi... 

— Bfais, dit Léontine , Héctor n'en a pas mangé non plus, 
je crois. 

— Si fait , si fait, 11 a voidu en goúter; 11 me l*a avoué llá- 
meme, et c'est pour cela qu'il 8*est trouvé mal. 

— A ropera? 

— Oui, daña le vestibvle , á la sortie ; 11 est tombé subite» 
ment sans connaissance; hem*eusement la voiture étalta¥anoée 
et nous Tavons vite ramené. 

— Pauvre Héctor, dit Léontine, allons le voir. 

— Non, ce ne sera ríen, reprit vivement madame Albert. O 
Ya bien dormir et demain il sera guérí. 

— Guéri , guérí ! mmmiira Tenvieux gourmand ; 11 en a 
poar deux bons jom^ au moins... 

— - Avez eu du monde ce soir? Interrompit madame Alberl 
pour changer la conversaUon. 

— Non, je suis restée toute seule, dit Léontine. 

Cette réponse parut faire le plus grand plaisír á sa bélle-scBíir. 

A la place ñe Léontine , une autre femme aurait ajouté : 

— Oh ! je n'aitendais personne ; tout le monde me croyalt 

au spectacle.. Bfais elle n*en eut pas le courage ; elle avait 

peur, moins encoré de mentir que de rougir en mentant fort 

mal. 
On causa quelques instants de choses indifiérentes, et vers 

minuit Ton se separa. Madame Albert monta furtivement dan» 

l'appartement de son frére pour parler au médedn qui était 

prés de lui ; et Léontine, livrée á elle-méme, recommen^a á se 

demander pourquoi M. de Lusigny n'était pas venu, sans cher- 

dier á deviner pourquoi Héctor était malade. 

Et cependant le malheureux Héctor méritait bien desa |>art 

quelqu'intérét. Le coup qui venait de le frapper Tavait anéanti. 

Cela nous arríve souvent , n'est-ce pas , d'apprendre par des 

étrangers ce qui se passe autour de nous. £n desoendanl 

Tescalier de TOpéra , 11 s*était trouvé auprés de deux jeonea 

gens qui causaient eosemble assez baut : 



AVSG LA DOULIUR. 

— Tu sais, disait Tun, que Tinconsolable veuve se reuoam. 
«^ Laquelle? 

«-Madame Charles de Yiremont. 
«- Bah ! Yraiment. Avec qui done? • 

— Avec le beau Lusigny. 

— Je n'en savais ríen. 

— Depuis trois mois ils 8*aiment en secret, c'est iout un 
román... 

Héctor n'en entenditpas davantage; un frísson mortel le 
saisit, sa Tue se troubla, son coBur battit violemment, il essaya 
de descendre Tescalier, mais vers les demiéres marches, 8d9 
forces Tabandonnérent et il tomba sans connaissance. 

Quand il revint á lui , sa premiére pensée fut la craínte 
qu'on ne devinftt la cause de ce subit évanouissement, qui 
rétonnait lui-méme; il ne s'expliquait pas comment lui qui 
ayait tant de courage, lui que les plus dures fatígues , les plus 
grandes privations, les plus réels dangers n'avaient jamáis 
ébranlé, se voyait tout á ooup vaincu par un mot. II ne com- 
prenait pas que Ton pút étre physiquement terrassé par une 
idee. Sa soBur étaitprés de lui ; elle le regardaitavec tristesse, 
mais ellen'osait rinterrogerdevantsonmarí. M. de Yiremont, 
malgré son bon coeur, éprouvait une sorte de plaisir á voir 
Héctor en cet état; les gourmands malingres sont implacables 
pour les gens qui se portent bien et qui peuvent manger de 
tout. 

— Mon cher Héctor, dit-il, qu'avez-vous mangó á díner? 

— Je n*en sais ríen. 

-r- Je le sais, moi , vous avez mangé du homard... 

Héctor sourit ; il allait repondré non ; mais comme cette 
cause peu romanesque pouvait servir á cacher le yéritable 
secret de sa souffrance, il se háta de diré : 

— Oui... c'est cela sans doute qui m*e feit mal; j'aurafs 
míeux fait d'étre raisonnable comme vous. 

M. de Yiremont, rassuré, se sentit recompensé de son 
«acrífíce. 
Madame Albert passa la nult prés de son frére dont la dott" 

19 



dM IL NE FATJT PAS JOUEE 

leur faisait pitié. Ce qu*il éprouvait est impossible á peiudre*, 
c*était ía plus poignante 4^ jaloi^BÍes; la jalousie bumble , le 
désespoir d'un pauvre cqéur qui ^uffre, qqi souffre l\oiTÍble- 
ment, et qui ne se reconnaít pas méme le droit de fiAuS^ir; 
l'agonie d'un miserable qui meurt, qui ^q meurt d'amour, et 
c^ui ne trouve pas m^m^ qu'il soit digne de mourir d'un si 
noble amour ; qui se fait un remords de sa douleur, et qui 
nomme son désespoir un égoíame honteux. 

— Elle Taime, s'écHait Héctor dans son delire, pUe Taime! 
eh bien, n*a-t-elie pas raison de Taimerl n'est-ce pas juste 
qu'elle choisisse cet bomme que tout le q^onde admire ! c^t 
homme jeune , spirituel , riche et di^e d'elle 1 Helas ! oui , 
digne d'elle. Est-ce á mol de m'en afüiger, puis^je prétendre i 
un tel bonheur, Tai-je revé jamáis? Ai-je done le droH d'eiiger 
qu'elle passe toute sa jeunesse dans Tisolement, dans la doo- 
leur, parce que, moi, je ne mérito pas son amour. 

Sa SGBur pleurait en le voyant se désoler ainsi ; alore il loi 
prenait les mains et la suppliait de se calmer ; ob ! je Ven piie, 
s'écriait-il avec de vives kistances, ne parle pad de moi á Lém- 
tine ; elle est si bonne, elle aurait tant de cbagrin ú elle me 
savait malbeureux. 

Mais Léontine , á cette beure, ne songeait p(8nt á lui; dto 
attendait avec impatience le moment oü elle espéraát avoir 
én6n des nouvelles de Tincomprébensible séducteur. 



VIH 



^^ T a-t-il des lettres pour moit demanda Léontine aua- 
sitót que sa femme de chambre entra cbez elle, le matin. 

— Oui, Madame ; voici une lettre qu'on vient d'apporter á 
Tínstant. 

Et madame de Yiremont, d*une main tremblante, prít un 
petit biliet coquettement plié et doucement parfumé, qui rea- 
eemblait fort á un message d'élégant. Léontine attendit qu'eUe 



▲VIG hk DOULSUR. «97 

« 

point l*écrituro de M. ^q tf^Mg^f i ÍW^. 9^ V^^ M ^^ 
(fae pettp lettre était de |ui : jüé c(£ur fi des instincU injgiÍH- 
bles! Btle rpmpit le p^chet fiyep luii^e yiy^ émotioQ, et Í;i| ^ 
qui suit : 

c Mwlttne, 

f Nops devons, deinaín 80ir, chez moi, tirer u^e pptite lote- 
ne en layeur d'une famiUe oc^alheureus^ si laquelleje m*|i^^ 
resse. Vous seriez bien aimable de venir, etc. » 

La lettre était signée : Baronne ^e Martillas. 

Léonüne, désappointée, jetj la lettre loin d*elle avep p^- 
tience; puis elle ^e dit : 

?- PfsX \TQf tót ; ¡1 n'enverra pas chez mol avant midj... 

A midi on luí apporta une autre lettre; récriturede Tj- 
dreese étail aaperbe; le bilíet était un peu grand pour un 
billet doux; cependant, sj, comme le pensait Léontiup, q.^- 
que accideñt étai^ arrivéi M. de Lu5ig9y, cette lettr^ ppijiy^t 
avoir été dictée par lui á un chirur^ien} ^ un secrétaire, ^ jap, 
ami, ou méme a un domeBtíque* Cet^ supposition s^o^tait 
encoré á son ¡i^guiétud^. 

Elle prit done ayec une épi^otion toiyottrs cr^issiMAt^ ^tífi 
leifcre qui cpnun^^t fdnflá : 

« Madame, 
« L^ip^j^ease $u^c^ qu*^.tíenn$«it 4an8 le mond^ ai|9to- 

Signé : OuDiNOT-LtJ^tii. • 

• XJejtte Iqí^, in^l^é $on dépit^ Léontine ne put s'empéc^er de 
rire, mais elle n*en trouva p?^s moias (jue le silence de M. de 
Lusigiiy était inexplicable. 

r- Sans doute il viendra lui-rnéiae §e iustift€[r, pen^a-t-elle. 

Í5t eüe 8e nxit á @a toilette. 

GomBpie sa femine de chambr? é^^ 9^^^ ^ te^^^ ^ 
beaux cheveux, on frappa á la porte. • 



IL NK FAUT VkB JOUEB 

— Qu*e8i-ceT 

— C*est une lettre qu*oii a laissée chez le portier, et dont 
^n Tiendra chercher la réponse dans un quart d'heure. 

líadame de Viremont décacheta la lettre promptement et 
sana la regarder... on demande une réponse... c'est de luí. 
< Madame la comtesse, 

c ün bon coeur est l'apanage des gráces et de la beauté. 
Preñez pitié d'un anden artiste dramatique, poursuiyi par le 
sort, et que de nombreuses infirmités ont forcé de quitter trop 
tdt la carriére du théátre; je serais alió moi-méme implorer 
TOtre bonté, mais... » 

Leontina n'acheva pas de lire cette étrange coniplainte, elle 
prít Tai^nt qui était dans sa bourse, elle le donna en disant : 

— Yoilá la réponse, c'est pour une quéte. 

Au méme instant, sa belle-scBur entra, tenant un biUet á b 
main ; elle le remit á Léontine : 

— J*ai manqué de le décacheter, dit-elle; cet étourdi de Fnn. 
^is me Ta apporté croyant qu'il était pour mol. Cependant 
votre nom est écrit bien lisiblement sur Tadresse : la comtesse 
Charles....; on ne peut s*y tromper. 

Enfín I . . . c'était une lettre de M. de Lusigny I . . . Mais qnelle 
lettre 1 tout ce qu'il y a de plus commun, de plus rebattu; 
c'étaient des phrases telles que celles-d : Un malheur arrívé 
A une personne de ma famille m'oblige de quitter París á 
l'ínstant méme; je crains d'étre absent plus longtemps que je 
ne le voudrais (il voulait done un peu étre absent); mais aus- 
sitét mon retóur, j*irai vous porter tous mes regrets; croyez, 
Hádame, qu'il m'est bien pénible de partir aujourdlud, et plai- 
gnez-moi. » 

Geite lettre était datée de mercredi soir. 

Bien n'y manquait : leje crains de^ le croye% que^ el Finé- 
vitable plaignez'mol, l'étemel refrain de tous les absents 
ooupables, qui sacrifíent le bonheur de voir la femme qn'ils 
adorent á une partie de chasse, á un díner de víveurs^ oa á 
tout autre plaisir. N*est-ce pas cela qiñls écrívent tous naYve- 
mentf — J'ayaia oublié de tous diré que c'est ai^oanfbui 



▲VSG LA DOULEUR. tf» 

notre ennuyeux dhier de bavards; je ne vous verrai done pas 
•ee soir. Plaignez-moi. — A cette menteuse élégie, nous propo- 
sons de substituer cet avia bienveillant et loyal : Je n'irai pas 
aujourd'hui chez vous, parce que je vais m'amuser ailleurs ; 

Lóontíne, en lisant cette charmante lettre, éprouva le plus 
Tiolent dépít. Pour cacher sa mauvaise humeur, elle demanda 
des nouvelles d'Hector. 

— n est beaucoup mieux, rópondit madame Albert en s'ef- 
forgant de souríre ; il espere descendre ici un moment ce soir. 

des mots devaient ras?urer Léontine et Tempécher de pen- 
ser á soigner Héctor. 

Léontine passa une joumóe mortellement triste. Toutes les 
personnes qui vinrent la voir lui déplurent. Elle n'écoutait pas 
ce qu'on lui disait, et si par basard elle Tavait entendu, elle 
comprenait le contraire et faisait des réponses folies. Vers la 
fin de la journée, on annonga M. T***, un jeune peintre fort 
distingué qui partait le soir méme pour la Russie, et qui yenait 
lui taire ses adieux. 

— J'ai plusieurs amies á Saint-Pétersbourg, dit Léontine, 
puis-je vous étre utile auprés d'elles^ 

M. T*** remercia respectueusement madame de Viremont. 
II était déjá, disait-il, vivement recommandé aux personnes 
les plus influentes de la cour par M. de Lusigny, qui avait eu 
la bonté.... 

— M. de..« Lusigny? interrompit Léontine. 

— Oui, Madame, il vient de me donner ses commissions 
pour la Russie, et il a bien voulu... 

— > Vous venez de chez lui ? 

— A l'instant méme. 

— Vous Tavez vu? 

*- Je n'ai pas osé le déranger, ne pouvant rester qu*un mo- 
ment, mais je Tai prié de me faire remettre le paquet que je 
dois porter de sa part á la princesse W***, et il me Ta tout 
de fiuite envoyé, ainsi que plusieurs lettres de recommanda« 
tion tréft-honorables et trés-flatteoses pour moi. 



— 11 Y a Ipngt^^p^ que vQtre voy^agp est déc^^ót 

— ^e yoyag;^ est proje^é depuii^ ^eux mojs, mais )e d^p^ 
i}*a été résolu que pe matia. 

i^ n'y av^lt plus moyen 4f> ^ ^e iUuaioa; le orea^^e 
ótait flagrant. Des que Léontine fut seule, elle 99^(lHa «dt 
pe|(te phrase : yn mal)iemf arnv^ ¿ vin?i p^rs^n^ de o^ £aiQ^ 
m'olilige de (^uitt^r Pari^ ^ TiP^tai)^- Q^i 4- de Lusági^y fi> 
vait point quitté París, et certainement aucun malt^eur iie luí 
ét^it arriv^j puisqu*il s|VC|H epiptoy^ ixanquilleimeQt ^^matinée 
á éprífe á (jes príncesses rqsaes.. Qos géaiisseoiopt^) <hi Ip^u) 
])a§lhe^ x^'ém^Pft done qu'iiQ mi^^lQ pré^qiteb w men- 
songe cruel qui cachait un tort plus cruel ^ppqre s^n^ dqnift; 
l\ y a^ai* dc^qére cq vp^e ui^e tr^im{ mfftme^ u? m^^^ do 
per^^!^ 9^'4 fallait ^laircir h l^nf {hth!. 

Malgré jp$ cpiiseils que lui dict^it son oig^dl, Uoiitnia 9$ 
¿écida á éprire á M. ()e (iUsigny. Le aiyle 4^ soii bUlel éliit 
(¿tr^ iacpujqup, et pqurtant il dis^t trop pQut-fttre ; 

fi Yq^s i^'étes poifit poürti) yeu3 m'avex trompee; pouffuaif 
Répondez. Quelle que soit la venté, je veux la Bavaiiu n 

jjf , 4e í-i|?rtgny r^pqadit : 

< La ventó? je ne pui$ tous la ém\ je votts ai tcmifi^ 
povir Yoys épargner un cbagri^i wm ne me eroyet pis eeu- 
pal:ilei ob ! ne m'acpu^e^ pa9. » 

Ce peu de mote QufQsaieixit pqur oietlrQ á la tortera l'^^t 
d*une pauvre femme; ils produisirent leur effet. Láontioé 
manqua en devenir folie d'^»quiétude; il f^ asrait \k dBé poi 
'dc^^fiar 4g n^n^ipatiPR ^ la famme la plus frúidb; tóales les 
catastrophes qui peuvent menacer TexisteBce d'iuL bomme 
d'bonneur lui vinrent á la pensée; elle rAva toes left teur- 
ments, toutes les bumiliations dont un noble eOMUr p^ut soof- 
frir. Pendant deux longs jours et deux éternellfS maté, elle 
V^cut fie ees boffibles supppsitiou^. |Ja mom^nt ^& Crut avoir 
Revino c^ f^tal secret; un f^bricant de faugg^ aoUvolies, «a 
l^yard parásito jeta 4ans la conyeE^U(9) i^ h voiUq} á «a 
i^pl? 9^ ^ ^ ^\^ Qu'il nogima^ m jíf uno bo^ttaa avatt tiaréi 
au jeu trois cent n|ill§ ff^m-^- (X^ lutl pM» UM éb Mtfe 



▲▼KG LA DOULETUR. S31 

Léontine, car pour une femme qui aime ou qui croit aimer, 
ee qui est tá ihéme chose, si ce n'est davanlágé, il ñ'existo 
qu'un seul éire sur la terre; tout le resie dé lá i'acb hütnaiñé 
estimmédiatementsupprimé; Thomihe adoré est seui charge 
de suppotter tous les óvénements qui arriv6nt. Quelqu'un a 
faii une chute de cheval... c*est luí I — Ún jeune hbmme s'eát 
battuen duel... c*est luí! — Le tonnerre est tombé sur un 
voyageur... c'est lai ! — Helas! oú a raison de craindre pour 
cé qú*ón aimé follement; toute personne trop aUnée est par 
cela méme en danger; Tidolátrie porté malhéur. 

Persuadée qué le sécret qui lá séparait de M. de Lusignjr 
était un desastre de fortune, Léontine se déóida de ñouveau á 
lüi écrire. Cette seconde épitre ne ressemblait en ríen á lá 
premiére. Elle était longue, entortüléé^ embrouillée, mais le 
8éns én était ibrt clair. Ge galimatías de délicatesse póuvait se 
Iraduire par ees simples mots : Ne vous aiñigez pas, je suis 
liche pour deux. 

M. de Lusi^y r^pondit couitier par courrier vingt phrases 
non moins délicates qui rassuraient Léontine á cé sujet et qui 
la remerciaient avec tendresse de ses sentíments généreux. 

il iiallait done chércher une autre explication á ce myslére, 
0t vivre au milieu du monde avec ees tourinents. Pour sup- 
pprter un malbeur dont on connait |^oute Tétendue, on a besoin 
de solitude et de siience ; mais pour lutter avec Tinquiétude, 
pour assouvir une curiosité devorante et douíoureuse , on a 
besoin de mouvement et de bruit. On accueille tous ceux que < 
d*prdinaire on fuit, ceux qui parlent, ceux qui savent, et 
méme ceux qui inventent; il n'est plus de bavards, plus d'im- 
posteurs. Bien Ipin de redouter ees impitoyables comméres 
dont les propos pmpoisonnés sont si dangereux, dont le bavar- 
dage ^nnocent distille a travers mille cbarmantes plaísanteries 
la ruine, le diéshonneur et la mort, on court au-deva^^ d'elles 
ajfec impatieaoe, on excite leur ing^énieuse méchancet^, on la 
b&^t pr^ue dans sa folie « tai^t oif ei^t c^vj^^ d*apj>reiidre le 
aecret qui dpit déciúrer le cceur. 

Madama de X*^ eat une de cas femmes-l¿, ^pQuvantableii 



88i IL HE FAUT PAS lOüSR 

execrables, mais on ne saurait plus amusantes. C'est une Go- 
%ette des Tribunaux en capote rose et en souliers de satin 
blanc. Elle excelle á traduire en crime tout événement extra* 
ordinaire; á sea yeux, un enfant posthume est toujours un 
en&nt supposé ; un veuvage opportun est un empoisonnement 
certain ; il n'est pas une de ses bistorieltes piquantes qui ne 
«oit une agacerie directe á M. le procureur du roí. 

Eh bienl Léontine, qui détestait cette femme, éprouvait 
alors le plus vif dósir de la voir ! Elle arriva précisément, 
mais cette visite n'était point Teffet du hasard. Madame de 
X*** savait que M. de Lusigny était trés-occupé de Léontine, 
elle savait aussi qu'avant de la connaitre, Fhiver demier, il 
avait rendu des soins empressés á une autre jeune femme qui 
passait pour Tavoir assez bien traite; et madame de X^^**, 
dans son zéle toujours cbaritable, accourait apprendre á Léon- 
tine que cette jeune femme, sa rívale, absenté depuis deux 
• mois, venait d'arriver á París. 

— Elle n'a pas pu y teñir, ajoutait-elle, elle alaissé dans son 
vieux cbáteau son vieux mari , et, sous pretexte de consultor 
toute la facultó pour un enfant malade, elle est venue ici ; mais 
Tous pensez bien que la maladie de Tenfant va tratner en lon- 
gueur ; on ne lui permettra pas de guérir avant l'automne. 

A cette nouvelle, qui expliquait tout, Léontine devint pále 
comme une statue. Elle voulut parler pour cacber son trouble, 
mais elle n'avait plus de voa. Madame de X*** la regardait 
ávec une joie infernale. Léontine, que cette joie révoltait, 
essaya encoré de se vaincre et de repousser, au moins avec 
dignité, le coup qu'on lui portait avec tant d'audace; mais 
elle pensa que le seul moyen d'apaiser ees sortes de vampires, 
c'est de leur laisser complaisammeni boire tout le sang de sa 
blessure; et elle se resigna, dédaignant toute hypocrisiei á 
souffrír devant son ennemi loyalement et bravement. 

Madame de X*** ayant dit ce qu'elle avait á diré, s*en aHa 
aemer ailleurs d*autres nouvelles agréables autant que ceUe4á. 

Léontine, passionnément aimée de son mari, n*avait jamáis 
été jalouse. Poor la premiére fois, elle éprouvait cette aflreois 



I 



ÁVSG LÁ DOULSÜR. 88» 

rage de coeur, ees convulsions d*amour-propc6, cette épilepsie 
morale dont les accés ont l'avantage de durer des jours en- 
tiers, cette démence pleine de raison qu*on appelle la jaiousie. 
Elle soiiffrait borríblement; elle ressentait á la fois toutes les 
amertumes de la haine et tous les chagrins de Tamour, et 
cependant sadouleurn'était rienauprés de la douleur d*Hector« 
La jaiousie de Forgueil, cette révolte superbe d*un étre doué 
qui se croit méconnu, est moins croelle, moins poignante que 
la jaiousie de rbumilité... L*une est pleine d'avenir; elle peut 
rever la veageance ; mais Tautre, qui naít d*un excés de mo- 
destie et du dégoút de soi-méme, n'a ni avenir ni espoir. Gom- 
ment celui qu'elle torture pourrait-il encoré espérer? Qu*oserait- 
il rever, lemalheureux? U se croit indigne de ce qu'ildésire! 

Voilá done pourquoi il n'est pas venu !..• pensait Léontine* 
et pendant que je l'attendais avec tant d'émotion, il était au- 
prés d*une autre femme, ríant peut-étre avec elle de Tinquié» 
tude qu'il me causait ; et il m'a sacrifíée, gaiement sacrifiée, 
á une ancienne intrigue !... II faut que cette femme ait sur lui 
bien de Tem/ire pour le contraindre á renoncer á un mariage 
qu*il paraissait vouloír si vivement. Elle aura sans doute appris 
ses projets par quelque cbaritable correspondancé, et c'est 
pour empécber ce mariage qu'elle est accourue á Paris ; et 
lui... il tremble devant elle... il n'ose plus venir cbez moi; 
il craint un esclandre. Cette femme s'amuse á le menacer de 
mille foUies; elle joue la passion pour le captiver... Et il la 
consolé, il la rassure en disant qu'ii ne m'aime pas ! 

Oh I comme alors elle se repentait de lui avoir écrít, comme 
elle se reprochait d*étre tombée dans le piége et d*avoir sí 
candidement avoué toutes les inquietudes, toutes les faiblesses 
de son coeur. Elle se rappelait une á une les phrases de sa 
lettre, ees détours de générosité qui lui semblent si ridiculos 
maintenant. Elle maudissait la noblesse incorrigible de son 
caractére qui l'entrainait toujours á étre dupe ; et puis elle 
pleurait amérement; rougir de ses penseos les plus nobles, 
c'est si triste; étre toujours puní de ses sacrifices les plus puré» 
'c'est ú révoltantl 

19. 



834 IL IIE fkVJ PiS I^PSÜ 

A forcé de 9? tounqfientjBP, de §*|fid|gRer, dg ge^ dé^líBr, 
Léontine se rendit malade ; elle fu^ fprcée de r^^er ju lit pe^- 
dant troU jours. Sa belle-soeur, inguiété, YO){l]it absolumeat 
luí aqiener ip médecin qui spignait H^ector. Mai§ ay^t de le 
concluiré chez Léontine, madame Albert rpcpiQnjanda biei^ aa 
médecin de ne pas refiTrayer en |^i par}^^t 4g \^^\ oü §e 
trpuvait Héctor, j^adame Albert espérait chaqué jour gue son 
frére ^erait moin$ spun^rant le iendéi)^ain, et qu'il rpj^gndr^t 
un peu de courage en s'^ccoutumant á son pbagrin. Poijr Iqí 
dpñnpr de l'espoir, elle irépétajt sans pj^sae qu(9 M. de |uU${gfiy 
n*était pas venu depuis trés-lpngjteDCps, que Léontii^e pe sem- 
plait pas d|i toiit s'pccuper 4e íui ; Héctor répond^it : 

— Tu dis cela ppur me cpn^plef , mais moi je seps ^ien 
.qu*elle aime. 

Quand Léontine demandait de s^ nquyeUes, on }ui Bfom^ 
tait qu'elle le yerrait le soir méme. Ét le soir, comme elle 
s*étonnait qu*il ne fút pas venu^ ofi prétendait qu'il n'avait p98 
vpulu descendre dans le salón p^ce qu'i) y ayai^ du monde, 
et qu'il lui aurait fallu s'habiller. 

Léonf;ine ne s'alap m^t (donp nuUement de cette mal^die qiá 
paraissait n*inquiéter persoI^I^, et dont la cause íui semblait 
^rt peu inté^resgante. 

Le mjédecin trouya Léontine ixiis-(tfffictéf^ ^ ^ f>rdopf)a 
pour cette affection ImproyiséQ qu'il reconnuj; saos hé$iter, et 
l^'il baptisa d*un npm scientifíque trés-élé^i|j^t, tp^f^es sortos 
de potions, de lotipns e^ de décoctjtojiis que Léontine se promít 
au^sitót de ne pas prei^dra. Quand ) j eut écrit, ^£^é et p$u^ 
phé son ordonnance, il se mit á exerc^r Sf^p 1#tier de doo- 
teur k la mode : 11 raconta de^ histoires charmantes, íl ae 
montra plein d'esprit e)i d'pnginalit|6, 11 fut briHant, ^émilldii), 
trés-sayafnment mondain et tfésrcpquettpi^ent órudit; 9^^^ 
yoyait-il ayec orjg;ueil, ayec pla^sir ^ beÜe mq^e $e ran|]ii#r 
jises ,4iscours. En elfet, depuis ii^^'i^pi^ept ^pi^e ^ait it- 
tf^.i^vé §e^ fratches couleurs, son ^pufire ^*.é)^ ^¡^ nefyeux 
^ triste ; 1^ pea d'espér^c§ vf»n^í d^ ^"oix^ dajai» was^ ocepir. 
Le secret de oe changemenl le voici : aprés ||i^já§96(i-<Í8iiilfflí» 



i 



AYSG LA DOULEUE. 835 

d'aiiecdotes plus piquantes les unes que les autres, Taimable 
4octear avait rácente une cure merveilleuse, opérée par t^é- 
tfoz sur un $í^et dont toute la faculté avait desesperé. Il s'á- 
gissait d'une petile fíile, belle comme un ange, déíigurée pa^ 
un mal affreux, et que le célebre docteur avait guéríe arec 
«es poudres, sans opération et par miracle; comme Léohtind 
et sa belle-s(Bulr «'étonnaient á ce récit, le bienfaisant conteur 
ajouka : 

— If ais vouB saur^ cela mieux que mol, Mesdames, vou's 
devez connaltre eet enfant, cu du moins sa mere... 

Et il nomma justement cette jeúne femme qu'on accusait 
d'étre venue á París pour voir M. de Lusigny 

^- Elle est repartie ce matin, continua le docteur, pour aller 
rejoindre son mari, toute fíére, toute joyeuse ; et les homcBO- 
patbes triomphent, et ils nous disent des injures pour nous 
convaincre de la snp^oríté de leur systéme. 

Léontin'e sondt. Son comr était soulagé d'un poids enorme. 

— Abl voufi triompbez au^si, Hádame, je sais que voui^ 
avez un faiblepour lea doctrines nouvelles; admirez-les, soit, 
mais quand vous vous portez bien ; nous n'avons pas de pré- 
tentions au miracles, nous autres ; nous guérissons, et voilá 

tOttt. 

La joie que ressentit Léontine en reconnaissanl que madame 
de %*** Tavait trompee, ne dura que peu dé temps. D'autres 
soup^ns vinrent bientdt Tagíter. Elle s'imagina que M. de 
hm^^ «'était battu en duel, qu'it était blessé, et que, pour 
se jaoustraire aux rigueurs de ^ nouVelle loi, il gardait sur 
cebto fiffaire un secret profond. CeU^ idee lui vint au mñieti 
de la nuit; aprés plusieurs jours d'une diéte absolue, c'est-á- 
diré dans la meilleure disposition pour imaginer un coup de 
tete ; eUe attendit le lever du jour Avec iin'palience pour exé- 
cúter le projet qu'elle médit§it. Le jour pariit *. avant de ricn 
entreprendre, elle envoya chez M. ée Lusigtiy demander de ses 
nouvelles; on fít diré que M. "de Lnsigny était á la campagoe 
depuis trois semaines. €ette répontíe, que Léontine savait étfe 
W meosoBíge) la cenfinna dans ees sOup^ns. « li se cache, il 



8M IL NE FAUT FAS JOUER 

est blessé ; ü íaut qu*il soit tréft-mal, puisqu'U ne m*écrít pas. 
Peut-étre a-t-il été obligé de quitter la Franco, pour n'étre pas 
arrété; peut-étre est-il partí mourant... Ah! cette idee est 
afEreuse ; je ne piiis vivre dans cette incertitude ; ce supplice 
est trop long ; je ne veux pas le subir une heure de plus... 
aujourd'huil... aujourd'bui méme je saurai la véríté. 

Léontine mit á la bate son chapean, son mantelet; et, püe 
de crainte, ivre d'inquiétude, elle sortit de Thótel de Yiremont 
gans donner d'ordre, sans diré á quelle heure elle rentieraiti 
et sans demander des nouvelles d'Hector, 



IX 



C'était la premiére fois que Léontine se trouvait seule dans 
la me; il lui semblait que tous les yeux étaient fixés sur elle 
et que chaqué passant disait : Oú va done cette jeune femme 
quiparait si agitée? On la regardait beaucoup, il estvrai; 
d'abord parce qu'elle était fort belle , ensuite parce que sa 
démarche incertaine trahissait le pas d*une femme qui n'a 
pas rhabitude de sortir á pied, et que le mouvement de París 
déconcerte; et puis enfin parce que son voile baissé et soi- 
gneusement retenu dans sa main lui donnait un air mystéríeuz 
fort suspech 

L'bótel de Yiremont est dans le faubourg SaintrHonoró , 
Léontine rejoignit facilement la rué de Londres, et aprés avoir 
gravi cette montagne ande, elle arriva au débarcadére du che- 
min de fer. Le convoí aliait partir pour Saint-Germain ; Léon- 
tine eut á peine le temps de prendre un billet ; on la plaga 
bien YÍte dans une diligence et ellb s'étonna d'avoir eu Tau- 
dace de traverser toute seule ce qu'elle appelaít la foule des 
voyageurs; et pourtant il n'y avaít que deux cents personnes 
ce jour-lá; le dimanche il y en a quelquefois deux mille : deux 
mílle compagnons de voyage , voUá une vérítable foule I 

Vous Tavez bien devine , Léontíne aliait á Saint-Germaift 
chez madame de Lusigny... Lá seuiement elle espérait 



J 



ÁVSG LA DOUiSUft. St7 

apprendre le secret qui la tourmentait. Madame de Lusigny ne 
saurait pas feindre avec elle; et si un malheur avait frappó son 
fíls, quelle que füt sa résolutíon de se contraindre, sa douleur 
allait se trabir auprés de la personne qui devait le mieux la 
partager. La tristesse d'une mere est indiscréte. Mais peut- 
étre madame de Lusigny était-elle á París. -^ N'importe, 
Léontine saurait du moins pour que! motif elle y est allée. 
Peut-étre aussi M. de Lusigny est-ii á SainUjermain? — Eh 
bien , ne sait-il pas dójá qu'elle Taime , et sa mere n*est-elle 
pas la confidente de ses (Nrojets? L'inquiétude et la curíositó 
n*admettent point d'obstacles, cela se comprend ; elles ne les 
voient pas, ce qui ne les empéche point de les éviter, il y a un 
dieu pour les aveugles. En arrivant á Saint-Germain, Léontine 
songeaqu'elle ne savait point l'adresse de madame de Lusigny. 
L*idée de courír la ville en la demandant de porte en porte 
répouvantait. Heureusement elle se rappela le nom de la vieille 
amie chez laquelle madame de Lusigny ótait venue passer 
Teté; ce nom était bien connu dans Saint-Grermain; á peine 
Teut-elle prononcé , qu'on s'empressa de la conduire devant 
une antique porte de sombre apparence dont elle francbit le 
seuil en tremblant. 

Madame de Lusigny était sortie depuis le matin , mais elle 
devait revenir bientót. On fit entrer Léontine dans le salón , et 
lá elle attendit. 

•— Elle est allée voir son fíls, pensa-t-elle ; sans doute il s'est 
refugié dans les environs. 

Elle écoutait chaqué bruit et regardait chaqué cVose avee 
intérét. Dans sa position , tout pouvait devenir un inCV^; les 
objets les plus indifférents pouvaient avoir un langage 61/ dé- 
noncer la vérité. Auprés de la fonétre qui donnait sur le jar- 
din il y avait un métier á broder et une table á ouvrage, cou- 
verte depelotons de laine et d'écbeveaux de soie. Léontine, 
jetant les yeux sur cette table, apergut une petit portefeuille 
en velours au milieu duquel était un portrait. Elle quitta la 
place oú elle s*était assise pour se reposer, et alia vers la 
fenétre; elle examina le portrait : c'était celui deM. de Lusi- 



S88 II' NE FAUT PÁS JOUER 

^y. II était representé en négligé , sans cravate , ce qui lui 
ijtonnait uñ tir sentiméntalet Colín fort |>laisánt. Léontiñe sou- 
pira en regardant ce portrtiit , qüi , du reste , était foft joR ; 
mtis elle rougit afflreti&ettient en découvrant á c$té de Ini, isur 
ia tabie u&e lettre... uM lettré de M. dé Lusigny. Aon Dieu! 
Dfton Dieu ! qü' elle auraii vúula lire celte lettré ! Ah ! que son* 
vent il est pénible d%riB tine JPenimé bien élevéei tJne bonne 
éducatíon est un tirésdr qui , coitan^ó tous les Irégors , ést üh 
igrand sajet á embarra jpcmr belm qtd le posséde. Que dé toa 
les gens bien eleven sonl tentés dé s'écrier, coniine le JfoicN 
geois ^eMilhámme, máis áans Un séhtimeht tout óppo^ : 
Mofípéréf má inéré^ queje vfous veux de tnat, iion pótúr 
m'avóir laissé Ignorer les betks ckoseiy mais áü contraire poür 
me les avéir t^p bien apprises , pour m'avoír e'nseigné á uie 
príver ibtíjottt^ de cé qui me plairait tant! 

Léontíné, en lisant cette tettré , pouvait á llnstant savoir 
tout ce qui rinléressait, et repartía aussitdt sans voir madame 
de Lusl^y, sáns se comprometeré aux yeux de personn& 
Sh bien I elle he Voulut pas lire cette lettre, et elle eut lé cou- 
page de rester lá, ^eute, pendant une faeure, oisive et curíense, 
Inquiete et igñ'orante... Ignorante á cÓté du secretl 

On entendit aliar et venir dans la maíson ; une petite diíenno 
'qui jótxait dans te jardín, s'élan^ rers la porte coch^ él una 
Vt)ix dit vivement : 

— Lisette, Lisette , allez-vous-en, petite, vous voyez bien 
q^e j*{d üné bellé robe et que je ne xevoL pás de vous. 

Léontiñe reconnut la voix de madame de Lusigny, bien que 
Ms-modulée par la circonstance, car pour parler á son áden^ 
)a femme la plus vehemente sait choísír les plus doux accents. 
Ce pBu de mots entendus par basará , expliquaient tout ; une 
mere affligée, dont le fils auraif- é'prouvó un grand inalheur, 
n*auraít pas tant de soin de sa parure, ni tant de coqúetteríe 
pour son chien. Léontiñe sentit auss¡l¿t Tédífice elevó par son 
imagihatioñ s'écrouler. ÍÍIadamede Lusigny entra dans le salón; 
ét ríen qu*á sa vue , Léontiñe comprit toui le ridiculo de )á 
•ituation que ^ fóllé Tnqúíétude lui avait faite, tkladame dé 



ÁYfiG LA DOULEUR. 939 

Lusigny s'avanga magnifiquement paree , aussi ¡yompeusement 
vétue qu*on peut Tétre des le matin. Elle aváit un superbe 
chapeau de paille de ríz orné de plumes blanches ; une char- 
manle robe de ^s de Naples gris perle , faite á la demíére 
mode, sur laquelle était négligemment jetó un riché ihantelet 
de dentelle d'Angleterré. Puis elle aváit des bracelete d'or, 
desépingles d*or, des chatnes d'or; elle était éblouissante ; 
en vérité, íl n*y avait pas móyen de s'alariñer poiir Théu- 
reux Gis d'une mere si gaíamment atUfée. 

— Yous ici , madame..., má chére, s^écria íbadame ¿e Ludi- 
foy en apercevant Léontine. Quelle áimable idee I Vou^ Venes 
de cbez votré onclef 

Léontine n'osa repondré. Madame de Lusigny continua': 

— Queje sais done fáchée de voüs avoir fait attendre! J*ai 
du malheur ; je ne sors jamáis ordinairement ; tnais aujour- 
d'hui nous avions ici une grande solennilé. Tellé que voiís me 
voyez, je viens d*une noice ; je suis allée voir comment on doit 
Be comporter le jour oü Ton inarie son Bis ; j*ai voulu prendre 
une le^A. 

Madame de Lusigny sourit gradeu9ement en disant cela , ét 
Léontine rougit. Gependant cette áUusion lui rendit un peu de 
courage : 

— Je suis bien charmée, madame, dit-elle,de voustrouversi 
joyeuse; jecraignais qu*il ne vous fút arrivé quelque. .. malheur. 

— 4 inpn... ^ráce au ciel, 11 ne m'est Hen arrivé ¿é 
fácheux. Qui vous a fait croire cela? 

— Monsieur votre'fils... 

— Mon fílsl... Mais il a dú avoir Thonneur de vous voir 
hierje pense? 

—r Je n^ Tai pas vu depuis huit jours ; lui-méme m^a écrit 
que la raison gui Tempéchait de venir était fort triste, et qu'il 
ne pouvait me la diré... 

A ees mots madame de Lusi^v partit d'un grand éclat de 
rire, et Léontine resta stupéifaito. 

— Ab ! ah] ab I le tour est pai^ait, dis^it madame de Lusi^ 
en rianf tQ^ours plus for^, j|e je jeconnais bien lá. 



i**« 



SM IL NE VkVr PAS JOUKR 

Elle se repentit d'avoir laissé échapper cette nai vetó. 

— Mon fíis n*a pas le sens commun, reprítrelle ; quel enfán- 
tiilagel... Mais il faut luí pardonner ses torts en faveur da 
motif qui les luí a fait commettre; c'est parce qu*U vous aime 
trop, qa*il vous aime á la folie, que... , par faiblesse, il n'a pa» 
voulu risquer de vous déplaire un seul jour. 

— Je ne vous comprends pas, madama, dit Léontine avec 
une extreme froideur; cette gaieté lui était insupportable* 
Veuillez m'expliquer pourquoi M. de Lusigny me laisse depuís 
buit jours m'inquiéter sur ses infortunes prétendues? 

— Parce qu*il préfére cent fois que vous le croyiez malheo- 
reux plutdt que de vous paraítre ridiculo. 

— G'est trés-charitable, et je le remerde. 

•» Ne vous fáchez pas ; il était bien contrarié, bien desolé, 
je vous jure ; avoir Tespérance d'une soirée sí cbarmante pas- 
sée prés de vous, et se voir tout ¿ coup forcé de renoncer á ce 
bonbeur par le plus ennuyeux, le plus impatientant et le moins 
romanesque de tous les obstados ; c'était affreux I fl y avait de 
quoi en perdre la tete. 

— Mais enfín, ce motif?... 

— II était absurdo. Mais mon fíls vous l'apprendra lui-méme 
demain... 

— Non, madame, je tiens á savoir cela aujourd'bui. Je veos 
prie, dites-le moi, que lui était-il arrivé? 

— Une cbose borrible et burlesque qui ne le rendait pas da 
tout intéressant et qui le rendait affreux. 

— Mais enfín? 

— Non, je n'ose, c'est trop ridiculo... 

— Ehbien! jerirai. 

•» Sachez done que le matin méme du jour oü fl se réjoois- 
sait tant de vous voir, il s'était réveillé avec une abominable 
fluxión sur la joue, une fluxión désastreuse qui Fempécbait de 
parler, qui le défígurait, qui le métamorpbosait en ange booffi, 
qui lui faisait de petits yeux froncés á la chinoise et une potito 
bouche pincée á la Watteaa , qui le cbangeait tellement eñfia 
que moi| ta mere , je ne poavais le reconnaltre ni le plaindréc 



▲VSG hk DOULEUE. Bit 

•tque malgré ses fureurs et ses doléances, chaqué fois qu'il 
me regardait, je lui riáis au nez comme une folie. Vous ne 
sauríez imaginer... Mais qu'est-ce que je fais? s'écría madame 
de Lusigny en s'interrompant tout ¿ coup. Comme il va m'en 
vottloir de l'avoir trahi ! 

«— Rassurez-vous , madame, reprit Léontine, je suis trop 
heureuse d*apprendre la vérító pour que vous puissiez vous 
reprocher de me l'avoir díte ; d'ailleurs n'oubliez pas que je 
suis moi-méme venue la chercher. 

Léontíne s'effor^ de sourire en pronon^ant ees mota 
d'adieux ; mais le tremblement de sa voix trahissait son agita- 
tion. Elle se leva , et faisant á madame de Lusigny un salut 
qu'elle tacha de rendre gracieux, elle se diiigea vers la porte 
pour sortir. 

— Vous me quittez déjá ! dit madame de Lusigny, un peu 
embarrassée de la froideur de Léontíne; vous étes fáchée; vous 
m*accusez... 

— Vous? non madame , je suis persuadée que vous n'étes 
pour ríen dans l'inquiétude dont on s*amuse á me tourmenter. 

— Ah I vous étes (^'uelle, je le voís , vous allez vous venger 
demonfíls... 

— Non pas , vraiment ; toute vengeance est une duperie, et 
je ne me vengerai pas. 

Madame de Lusigny se méprenant sur le sens de ses paroles 
prit affectueusement la main de Léontíne en disant : 

— Groyez-moi^ ma chére enfant, ce premier mouvement de 
Golére passé, vous pardonnerez á mon fils de vous avoir causé 
de la peine, et vous Ten aimerez davantage ; vous savez tout 
ce qu'il est pour vous ; qu'ímporte la nature de Tépreuve, si 
elle nous revele á nous-méme toute la profondeur de nos sen- 
timents ; mon fils me l'a dit bien souvent : les femmes s*at- 
tachent par la douleur, et peut-étre ne voub a-t-il ainsi tour- 
mentée un peu trop, j'en conviens, que pour vous éprouver. 

Aprés plusieurs phrases de politesse mutueUe, Léontíne re- 
prít le ch^Qoin de París, et madame de Lusigny rentra dans 
le salón, en se promettant d'aller le lendemain raconter á son 



S4S IL NE FÁUT PÁS JOUER 

fils la visite que luí avait faite madame de Yiremont et le pro- 
venid de sé iñeitre en garde coñtre le juste ressentiméní de 
cette jeune femme doni il áváit si foÜetneñt agité le ccéur et 
Tesprit. 

Léontine était revoltee; tout ce qu*elle avait éprouvé na- 
guére en inquiétude, elle réprouvait «lors en indighation : 

— Quoi ! se disait-elle, c'est pour une cause si miserable 
que moi, depuis huit Jours, je souffre toutes ees tortures ! c*est 
pour cette cause burlesque, poUr cette coquetterie puériléi 
pour cette vanité niaise que mol j'ai connu les angoisses de 
rañiour tráhi, les horrdurs de la jalousie, que j'ai revé affreu* 
sement pour lui les miile craintés de ta ruine, les milla ter- 
reurs de la mort I... Moi qui ai devoré de si nobles chagrins; 
moi qui ai versé de si saintes larmes, j'ai pu me íaisser entrat* 
ner á soufTrir, ¿ pleurer pour... rienl... C'est moi aui ai pleura 
pour ríen I fit péndant huií mortéls jours il a joui de mes tour- 
nents stupidés, et il n*a pas eu pour moi un seul instant de 
pitié 1 Et cette cruauté chez lui est un systéme de tendresse, 
une théorie de passion, une recette sentimentale! A tous les 
cris, á toutes les íarníes, il réppnd par cette máxime : Les 
fenimes s'attaclieñt par la douleur 1 Les femmes du monde 
peut-étre, cellos dont le cceur engourdi, blasé, né se rév^lle 
qué BOUS les coups I mais moi I 

Léontine, en ce seul instant, comprit tbüt ce qu'ií y aviit 
d'égoisme et de sécheresse dans ce ramnement de coquetterie. 
Un homme qui Taváit ainsi Üyrée aux plus affreuses supposi- 
tions pour évíter de paraítre un seul jour \ son désavantage, 
un homme qui aimait mieux se faire passer pour mourant q)i9 
de paraitre un seul jour ridiculo oii moins séduisant^ était hq 
homme jugé, car ceíui qui sacrifíe tañt au besoin de plaire ne 
sait pas aimer, et c*était deviner juste que de pressj&ntir qu'il 
n*y ávait pour une femme sincérement passionnée que déq^p- 
tión et chagrin dans Tavenir d'un si pafivre ^mour. 

Léontine revint k París sous le poids dé c^s tristes impre»- 
siohs ; chaqué jpas au'elle faisait, chaqué personn^ qu'elle rf^* 
fsardait, lui rappelaient le but de son voyage et ladémarcbe 



AVEG LA DOULEÜR. S49 

qu'elle venait de faire, i^ Tobjet de cette délharche ; et plus sa 
cp^duite éUiit ^i^traordinaireí ol plus la tíauao la^ndüe qui 
i'avait fait agir lu| semblaifc mi^cable et désencbántante. 

Ab! comme son coaiir ae trouváit subitement guéri, comme 
le sóducteur ótait bien alors dépouilló de son prestige, dóíbfoe 
elle trouváit se^ petites eoiÉibitiaísons mesqüindé) íl*didéá, et, 
peí qui était plus grave encere^ paa dq tout gpirítuelles. 

En descendant la rué de Londres, Léontine se disait : 

— Lá, tout á rheure encoré, je treinblais poür lui ; je la 
croyais endanger.i. ^oiirant... Que j'étais fbllel 

Elle arriy^ Dbes elle, et, sans parfór á pergonne^ eltó conrut 
e'enfermer QÍanaaon úppartetüpnt; Elle s'assit á la pluee (}u%lle 
occupait la veille, et elle se dit encoré : 

— C'est lá qu'bier j*ai tant t^leüré, isn pensaat qull ihe tra- 
hissait ; c*est lá que pour la premiére fois je me suis séñlié 
¿doiise 1 Afa t n'ónoquond jai&ais cb sduvenir. 

A r^pect de ees lieux, de cea objeta, témoins de son ibutiló 
douleui^ elle eut encoré une ccise d'indignatíon. Et püJs, elle 
prit une résolation calmea et tout ñit dit* 

Au bout d'une beure , elle sonna 9jbl femme de chambre. 
Cette boofie filld^ ordinairenlent vive, isaipresatfe, áfriya léíh- 
tement et d'un »r triste; elle avait lea yeufc tm^i élte 
pleurait. 

•^ Qi}*avez-y0us ? dit Léontibe eyee bonté ; a^(-ón W^M qüél- 
q^e mauvaise nouvelle? 

-r A présent, je tois bieá qu'en m^ peiit ^liis t^ cáebeír á 
Wadame... 

rrr Qtt'est-il doncamvé? 

— r jDepuis trois joura^ M; úéBásiaA eatl^eft rnM.u 

r— Héctor 1 s'éería Léootihé. 

— II a une fíévrt» céróbrale ; il ne veut pas qü'^Ü té dftigbé ; 
le médecin dit qu'il n*y a plus d*espoir. 

Avant que ees derniers mota fusséht aichdVéd, Lébhlihe 
était déjá auprée desa beile-giear. 

Hádame Aibert aimait tendremeM »)i Mire; i'idéé dé le 
perdre lui bri&ait le ooBur. 



Ul IL NB FÁUT PÁS JOUSB 

— Mon pauvre Héctor ! disaii-elle, que deviendrd-Je su» 
luit Si jeune ! á vÍDgt-deux ans 1 mourir ! G'est affreux ! 

— Mais de quoi meart*il done? s'ócría Léontine qui venait 
d'entrer. 

Bfadame Albert releva la tete á cette voíx ; puis, comme 
une personne qui n*a plus de ménagemeiits á garder, ella 
répondit : 

— n meurt de chagrín ; ne le savez-vous pas? 

— Héctor I... malheureux!... Etpourquoi? 

»- Que vous importe? Vous almez un autre, et... 

— J'aime uo autre I interrompit Léontine les yeux bríllants 
de colére. Ne croyez pas cela, je n'aime personne! 

— Oh t venez done le luí diré 1 venez le sauver I II vous aime 
tant! 

Et madame Albert entratna Léontine dans Tappartement 
d'Hector. Le pauvre malade était loin de s'attendre á une si 
douce visite; on lui avait dit, pour le rassurer, que madame 
Charles de Yiremont était absenté, car souvent ü s'écriait : 

•^ Je ne veux pas qu*elle me voie mourir! 

Son découragement était profond, et sans la fíévre qui Texal- 
lait, on aurait pu le croire insensible. Sa páleur était extreme, 
ses traits contractés étaient méconnaissables. 

Léontine, á sa vue, seut son ame bouleversée , elle s'arréte 
et s*appuie sur le marbre d*une consolé, elle a peine ¿ se sou- 
tenir. Madame Albert s'approche de son frére, elle lui parle 
avec vivacité ; á ses paroles, Héctor se ranime, il leve les 
yeux sur Léontine, et ce seul regard, un regard de joie dans 
ce visage mort, lui dit tout, et luí fait en un instant compren- 
dre cet amour sublime qui jusqu'alors avait su se rendro in- 
comprehensible ¿ forcé d'abnégation, ou plutót par sa grandeur 
méme, par son excés. '-• 

Ah! comprendre un tel amour, c*est presque le partager. 
Léontine s'éveille d*un songe; tout le passé luí apparaft sou- 
dainement illuminé par ce mot magique : U m'aimait! Ses 
souvenirs Téclairent; mille choses, naguére confuses, toutá 
coup s'expliquent délideusement : súbitos froideurs, préten* 



ílTSG U DOüLBQR. t45 

das caprioes, tristesses cachees, jalousies contraintes, modes- 
tie toudiante, sacrifices voilés, déyouements méconnus, tout 
86 revele I Ghacun de ses nobles sentíments déguisés par une 
fausse délicatesse vient de retrouveí- son beau nom. Léontine 
les reconnaít avec transport, et dans son enthousiasme elle 
Bent son coBur se perdre en une émotíon indicible; assemblage 
des émojtions les plus contraires, mélange de joie et de dou- 
leur, de remords et de tendresse, d*tdmiration et de pitié. 

— Héctor, dit-elle en fondant en larmes, pourquoi n'avez- 
Tous pas eu confíance en moi ? 

Héctor ne répondit pas. U n*osait croire á tant de bonheur. 

— Bfáis depuis quand done m'aimez-vous ainsi? 

— Depuis que je vous connais; vous étiez mon premier et 
mon seul amour. 

— II m'aime depuis quatre ans, s*écria Léontine, et il ne 
m*a jamáis ríen ditl... 

— Parce que je n*espérais ríen. 

— Et pourquoi ne pas espérer? 

— Je ne le devais pas, je ne le voulaís pas. 

— • Héctor, c'est bien mal d'avoir douté de moi. 

— Non, reprit-il avec amour et en essayant de sourire ; je 
ne suis pas Thomme que je réve pour vous. Je ne vous par- 
donnerais pas de m'aimer. 

— U faudra bien que vous me pardonniez ! 
Madame Albert inquiete et pourtant joyeuse pleurait. 

— Vous étes une mauvaise soBur, dit Léontine avec une 
afiectueuse brusqueríe, vous avez été cruellement discreto ; 
e'était á vous de me díre : Héctor vous aime, épousez-le ; mais 
je vous connais, vous étes si fíére, vous n*avez pensé qu'á ma 
fortune, et vous avez eu peur, n'est-ce pas, qu*on ne vous ac- 
cusát de vouloir faire faire ¿ un de vos parents ce qu*on ap- ^ 
pelle une excellente affaire, et c'est par délicatesse que vous 
le laissiez mourir; allez, vous étes de méchants orgueilleux 
qui m'avez eme une femme sans coeur. 

«— Ma chére Léontine, ne me grondez pas, dit madame 



8i6 IL ME FAUT FiS JOXIER 

■ 1 * - 

Albert en $e jet^t di^na les bras 4^ s^i inolto-ss^i je ereyvk 
que vous aimiez... 

— y. de Lusi^yl Áh! ieyoiis costíerai son kisloírd, # 
pous en rirpns bi^n ensi^ooible, je voti3 jure... Luí ausaí ü m'i 
jndignement Irompép; e^r e*e&( un ti^poerite oosiine vooi^ 
Héctor, geulemept, les £^ti]oaQiM« qu'il cacto soni nnriivaid^ 
Yoiiá toute Ifi diílér<sJ9ii(^. M9í^> »¥ec noe Cemiaí» de moa C9nft> 
tere, i'hypocrisie du bien est aussi cruelle que celle du mal ; 
et vous regrettprez spuvp^t \m hí^W ¥>im f&i» ¥Otfe lausse 
délicatesse vous a fait perdre. 

Héctor, readu ^ la vie par fe b^nhfiur» {tfit les áe«x Arijos 
de Léontine et les pressa ^^ndrem^t. yioBtíne attáchait^ur 
son front §i pjyie encoré des yi^n^f^ faaig^és de pleurs. £ite cem- 
parait Tamour de ce noble jeune homme, qui avaitaceeptó w» 
pop, ridiculo poyr ne pas Taf^iger par un trop vií re^el, i 
Tamour de cet homme léger qui, au contrairet rasnail fait ^lifr 
frír pour conserver son preslj^. Tool á eoitpi pédant á son 
émotion, et se rappelant un mtA jfui Tayatt biep foppée, elle 
s'écria : 

— Ah I mopsieur de lmi&KY\ vous aviez raison : les Ammes 
8*attapbe?^ par Ja flouleur, mais par la douleur qu^BHAs cau- 
sent, eit non par celle qu'on leur foíl éprouver iax^\ajMt^ 
ment! 

Héctor fut dangereusement malaiáB empre pen(tent qáelqaes 
jours ; mais deveau dociie, et 119 reteánt plus les soiaia ^tfon 
\\¿ prodiguait, ü ne tarda pas á se réÉaádir. 

M. de Lusigny était venu plu^eurs fois i TMtél di^ JÜr^ 
mont; mats on lui avait dit que M. de ^stan élall íbrt óá^ 
lade, que mesdasoes de yirraíK)nt ne recevaieikl |)erMínd; 
U. de iusigny savait que dans ees jours á'mqtiiétiidés, Mi 
femmes sont peu ooqueties, et que Íes attentions les pl^ tíaé- 
Mes produiseot médieerement d*^et. II s'abstM áobe ié 
toute démarche s^itámentaie qui, dans cea grifes drcoi« 
stances, aurait semblé de mauvais goút. Ikfeis ie bruSt s^étííA 
r^andu que M. de Baatap était kors ée daitger, If . de Usigny 
jugea le moment favorable pour écriro á Léontine. II íaut étro 



í 



AVEG LA DOI}L]^UB. 8i7 

Juste, cette fois son petit billel était chtrmant, c*était un «^f. 
$í*qNlYre d'esprit, de grice, d*éléganee. M . de Luglgny ayoilait 
toas ses torts avec une bonhomie adorable, et, diese étrange, 
i| (Mrouvait son innoeenoe en les aYouant. Goipme cette ibis ü 
^tait smcére, il redevenait spirituel, car les gens d'esprít isont 
ceux qui disent le plus de bétises quand ils mentént. En^, 
0!d biltot était si aimable qu*ü aorait pu ramener toute áutre 
femme que Léontine; mais avec le bonheur, elle avait retrouvé 
m gaieté malieíeuse, et elle ne répondit á eette lettre si tendió 
(¡ue par ce plaisant adieu : 

f[ En revenant Tautre jbur de Saint-Oermain, j*ai attra)^ 
in affreux coup de soleil qui m'a toute (^angée; á mon tbiir, 
je ne veux pas yous voir. 

ff Mille regreCs. > 

Peu de jours aprés, M. de Lusigny re^ut un billet qui Iñl 
fidsait part du maríage de madame Charles de Viremont avec 
M . Héctor de Bastan. 

En apprenant cette nouvelle, il se dit : 

— Je me suis trompé , je ne comprends ríen i oette 
femme-lá. 

Et comme en réalité il regrettait beaucoup madame de Vire- 
mont, il n'a pu rester á París, et il vient de partir pour un 
long voyage en Oríent. 

Ainsi, le séducteur manqua de séduire pour n*ayoir pas 
Toulu un moment cesser de paraitre séduisant. Ce terrible 
Tainqueur avait trouvé son maítre; une femme enfín s'était 
jouée de lui. D'oú venait done la puissance de cette femme? 
Qui lui avait donné la forcé de lutter avec un tel adversaire 
el de pénétrer d'un seul regard dans les profondeurs de cet 
égoisme? Qui avait donné á son esprit une si merveilleuse ex- 
périence? — Le malheur 1 — • Qui avait donné ¿ ses yeux cette 
perspicacité infaíUible? — Les larmes! — Un violent chagrín, 
pour une jeune femme, est une vieillesse anticipée, et, il faut 
le diré, une sorte de corruption. Oui, une douleur trop amere 
deprave le coeur, car on ne la supporte qu'en la profanant. Et 
puíSi il est de certains malbeurs qui grandissent le caractéro 



A 



8i8 IL NE FAbT FAS JOUER AYEG LA DOULETJR. 

des hommes en Taméliorant, et qui au contraire aigrissent le 
OQBur des femmes en le désenchantant, et cela doit étre : 
rhonneur des hommes est dans le courage de leurs actions; 
Thonneur des femmes est dans Tunité de leurs sentiments. 
Celui qui n'a pa$ souffert^ que sait-il?— Ríen, sans doute; 
mais celle qui a trop souffert sait trop !... Elle sait qu'on peut 
subir mille tourments sans mourír ; elle sait qu^on peut sup» 
porter une douleur insupportable, elle sait qu*on peut voir pé» 
rir ceux qu'on aime... et vivre! Voir partir ce qu*on regrette.*. 
et rester 1 Elle sait que ses yeux en pleurs qui aujoard'h«i 
cherchent Tombre demain chercheront la lumiére, que sa rckt 
aujourd'hui étouffée par les sanglots, demain éclatera de rír6; 
et que son front voilé de deuil demain se couvrira de fleon. 
Ah I cette sdence fatale du désespoir est plus profonde et j^ 
puissante que la science corrompue de régo'ísme et de la t»* 
Dité. 



FIN. f / 



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