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Full text of "L’avant-guerre; études et documents sur l’espionnage juif-allemand en France depuis l’affaire Dreyfus"

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j,.,v't:RSiTY LIBRARY 



LÉON DAUDET 



L'AYANT-GUERRE 



i 



ÉTUDES ET DOCUMENTS 



SUR 



1 /RSPIONNAOE JUIF- AT ,l,EMAND 

EN FRANCE 

DEPUIS L'AFFAIRE DREYFUS 



I 



Deuxième lirac/c 
SEPTIÈME MILLE 



NOUVELLE LIBRAIRIE NATIONALE 

11, RUE DE MÉDICIS - PARIS 

MCMXIII 




BRANDEIS UNIVERSITY 
LIBRARY 




given by 

BRANDEIS UNIVERSITY 

NATIONAL WOMEN'S COMMITTEE 



Dedicated to the support of the University Libraries 




L'AVANT-GUERRE 



DU MÊME AUTEUR 



A LA NOUVELLE LIBRAIRIE NATIONALE 

Une campagne d'Action Française^ 1 vol 3.50 

CHEZ A. FAYARD 

Le Bonheur d'être riche y 1 vol 0. 95 

Les Deux étreintes^ 1 vol 0-95 

Ceux qui montent, 1 vol 3.50 

CHEZ E. FASQUELLE 

BIBLIOTHÈQUE CHARPENTIER 

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L Astre noir 1 vol. 

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Les Kamtchatka 1vol. 

Les Idées en Marche 1 vol. 

Le Voyage de Shakespeare 1 vol. 

Suzanne * ^ "^'^^* 

La Flamme et l Ombre 1 vol. 

Alphonse Daudet 1 vol. 

Sébastien Gouvès • 1 vol. 

La Romance du temps présent 1 vol. 

La Déchéance 1 vol. 

Le Partage de l'Enfant 1 vol. 

Les Primaires 1 vol. 

La Lutte ^ ^'oj- 

M Mésentente 1 vol. 

.e Lit de Procuste 1 vol. 

CHEZ E. FLAMMARION 

,a France en alarme 1 vol. 

,e pays des Parlemenieurs 1 vol. 



LÉON DAUDET 



LAVANT-GUE 




ÉTUDES ET DOCUMENTS 

SUR 

L'ESPIONNAGE JUIF-ALLEMAND 

EN FRANCE 
DEPUIS L'AFFAIRE DREYFUS 



Deuxième tirage 

SEPTIÈME MILLE 



NOUVELLE LIBRAIRIE^ NATIONALE 

11, RUE DE MÉDICIS — PARIS 



MCMXIIÏ 



// a été tiré de cet ouvrage un exemplaire sur 
Japon et vingt-quatre exemplaires sur vergé d'Arches 
numérotés. 



"uws drotts de traduclion, de repro- 
'iiction et d'adaptation réservés. 



CHARLES MAURRAS 



SUN AMI 



LÉON DAUDET 



0^ Ci 1 B o 



AVANT-PROPOS 



Quarante -deux ans ont passé depuis Vheure funeste 
où Bismarck, à la suite d'une guerre tnalheureuse et 
grâce à l'intervention du niétèciue génois Gambetta^ 
sut nous imposer ce régime républicain que nous 
subissons; quarante-deux ans pendant lesquels le Juif 
et VAllemand ont pu accomplir patiemment, silen- 
cieusement, sans être inquiétés, leur travail de 
pénétration chez nous. Il a fallu les humiliations sans 
précédent de Tanger et d^Agadir, la campagne 
acharnée meyiée par TAction Française depuis dix- 
huit mois — début : le 2i Septembre 1910 — pour que 
nos compatriotes prissent enfin conscience du danger. 

A Vheure actuelle, le péril est devenu pour tous si 
évident cpie certains quotidiens, plus particulièrement 
dévoués aux intérêts de la République, ont cru oppor- 
tun d'amorcer une campagne de diversion contre 
l'envahissement des produits '* Made in Germany ". 

Le but manifeste de cette contrefaçon est de dé- 
tourner Vattention du point de vue exclusivemem 



VIII AVANT -PROPOS 

national, qui est le nôtre, pour la fixer, Vkypnotiser 
sur la concurrence comynerciale. 

Les dangers que présente la concurrence commerciale 
allemande ne nous échappent pas, mais il est évident 
qu'il faut aller d'abord au plus pressé, àVesseyitiel. Or 
une campagne dirigée uniquement contre les perturba- 
tions économiques que la concurrence étrangère doit 
apporter sur notre marché ne s'appuie pas sur un 
terraiyi aussi solide que celle que nous entreprenons 
ici. On peut lui objecter, en effet, qu'il est impossible 
d'empêcher nos prolifiques voisins de chercher des 
débouchés pour leurs produits et de remplir les cadres 
laissés vides par la diminution progressive de la na- 
talité française. Aussi ne nous attaquerons-nous à 
l'envahissement commercial qu'au seul point de vue 
de sa répercussion sur la Défense nationale. Cet 
intérêt supérieur doit rallier autour de nous tous ceux 
qui ont à cœur de conserver intact notre patrimoine 
national : la France. Sur ce terrain-là, nous so7nmes 
inébranlables et résolus à aller jusqu'au bout. 

Nous allons montrer comment, sous le couvert du 
régime républicain, V Allemand, guidé par son fourrier 
le Juif, qu'il s'appelle Weyl, Dreyfus, Ullmo ou 
Jacques Grumbach, a su trouver en France toutes les 
facilités, toutes les complicités, toutes les trahisons 
même, qui lui ontperm,is de supplanter yio s natioyiaux 
dans les diverses branches du commerce et de Vin- 
dusirie intéressant la défense nationale ; comment il 
a pu se rendre ainsi maître de notre blé, de notre fer, 
de notre or et occuper, sous le couvert d'opérations en 
apparence légales, les points stratégiques les plus 
importants du pays, ses centres ou ganglions ner-, 
)eux, ses nœuds vitaux. 
De telle sorte qu'au ynoïnent d'une déclaration de 



AVANT-PROPOS IX 

guerre, à Vheure grave et peut-être prochaine où il 
nous faudra tout abandonner et courir à la frontière 
pour faire face aux armées du roi de Prusse, ses 
fidèles sujets, nos hôtes de la veille, iyistallés en nom- 
bre imposant dans nos villes, dans nos cainpagnes, 
dans nos ateliers, dans nos usiyies, dans nos adjni- 
nistrations, pourront en toute tranquillité, à Vabri de 
nos lignes de combat, saboter ici même nos travaux 
de défense et paralyser ou retarder nos efforts. 

La docwtnentation irréfutable, les faits précis que 
nous produisons prouveront aux esprits les plus 
sceptiques, qu'aurait dû pourtant rendre clairvoyants 
la cruelle expérience de 1870y la nécessité de notre cri 
d'alarme. 

La responsabilité du désastre qui nous menace 
incombe uniquement aux institutions démocratiques. 
Elles nous ont livrés au Juif. Elles ont arraché toutes 
les barrières qui pouvaient s'opposer à ses progrès. 
Elles ont désorganisé la famille, la magistrature, 
Varmée, en im mot ce qui constituait Vossature mé/7ie 
de notre pays. 

Connaissant la cause de nos m,aux, il faudra bien 
conclure à sa destruction et au rétablissement du 
gouvernement national, traditionnel, héréditaire, au- 
dessus des partis, seul capable de rendre la France 
aux Français. 

Le principe même d^ un gouvernement démocratique 
et parlementaire lui interdit d'apporter un remède 
à Vespionenvahissement juif -allemand, à VAvant- 
Guerre. 

Ce n'est pas avec une simple digue, comme disent 
yios libéraux, qu'on pourra désormais arrêter le flot 
irrésistible. 

Limiter le nombre des étrangers, les mettre sous la 



X AVANT- PROPOS 

surveillance de la iwlice? Impossible. Il faudrait 
appliquer cette mesure à des gens comme le m^inistre 
de V Intérieur du cabinet précédent, à ce Steeg, fils d'un 
pasteur allemand qui n'a jamais pu faire la preuve de 
sa naturalisation française. 

Celui-ci ne pousserait sans doute pas Vaudace 
jusqu'à réclamer ouvertement la protection du Kaiser ; 
mais il n'en serait pas de même des milliers de 
nationaux allemands qu'une telle loi gênerait aux 
entouymures, et qui auraient vite obtenu de leur 
empereur l'envoi de quelque nouvelle " Panther " 
dans les eaux de nos ports devenus à m^oitié alle- 
mands. ' 

La situation actuellef si elle se prolonge, est donc 
sans issue. 

De deux choses l'une : ou yious laisserons l'Allemand 
et son compère le Juif continuer à nous traiter en 
pays conquis, à nous m,enacer daris notre héritage 
moral, dans nos biens, dans nos vies même, et nous 
serons absorbés, dévorés en pleine paix, sans com- 
battre ou nous nous révolterons contre tant 

d'humiliations accumulées et rejetterons l'étranger 
hors des frontières, mais alors ce sera la guerre. 

Sommes-nous donc un peuple fini, et devons-7ious 
nous laisser mourir ? 

En dehors des nombreux clients du régime alimen- 
taire dont ils vivent parfois grassement, et qui 
constituent le gros de l'armée républicaine, il y a des 
Français qui considèrent la situation dans laquelle 
nous nous débattons comme la conséquence fatale de 
notre ancienneté dans le Monde. Nous devons, selon 
eux, céder la place aux peuples jeunes jjIus énergiciues, 
mieux armés pour la lutte. 

Les faits donnent heureusement chaque jour un 



AVANT -PROPOS XI 

démenti formel à ce poncif funeste, à ces affirmations 
mal fondées. 

L'ardeur, le courage, Vinitiative, Vingéniosité dont 
témoignent nos aviateurs sont une preuve, entre maille 
autres, que notre race n'a perdu aucune de ses qualités 
traditionnelles. 

D'autres veulent bien reconnaître que nous ne 
sommes inférieurs que par le nom.hr e. Certes, on ne 
peut nier cette crise fatale de la natalité française. 
Mais on doit en faire remonter la responsabilité aux 
institutions démocratiques. 

Bien loin d^enrayer le nrial, ces institutions l'ag- 
gravent en détruisant peu à peu toutes les garanties 
tutélaires à Vabri desquelles la famille française a jadis 
prospéré. Elles tendent systématiquement, autom^a- 
tiquement, à isoler Vindividu de tout groupement, de 
ses soutiens naturels, pour en faire l'esclave, la chose 
du premier acheteur de bulletins de vote venu. 

Ces institutions antiphysiques encouragent le divor- 
ce en faisant voter la loi du juif Naquet. Elles 
s'ingénient à rendre chaque jour plus lourdes les 
obligations et les charges du chef de famille^ accablé 
d'impôts, de vexations, et dont Vautorité est battue en 
brèche. On lui conteste même le droit priynordial de 
donner à ses enfants une éducation de son choix ! 

Les théories malthusiennes sont enseignées ouverte- 
ment et le gouvernement le tolère. Il protège les 
faiseuses d'anges. 

Son origine élective le contraignant à centraliser 
pour pouvoir vivre, il attire dans les centres urbains, 
dans les usines, toutes les forces vives des campagnes. 

Loin de la vie au grand air, où la collaboration 
contiiiuelle unit les membres d'une même famille, oit 
les enfants sont une source de richesse, ces énergies 



XII AVANT- PROPOS 

se brisent au contact de Vexistence déprimante des 
villes, existence étroite, malsaine, qui enlève tout son 
charme au foyer, où Vhomme, et bien souvent, la 
femme ne rentrent que le soir énervés par la fatigue 
ou Valcool, hargneux, hostiles. L" agriculteur , aban- 
donné à ses seules forces, se désespère dans cette 
alternative de faire appel à la naiyi-d' œuvre que lui 
offre l'étranger ou d\ib amidonner sa terre, bien souvent 
guettée par celui-ci. 

Aces inaux, le gouvernement républicain croit avoir 
trouvé un remède souverain : la naturalisation à jet 
continu. Il fabrique des faux Français à coups de 
décrets. Mais une décision administrative peut-elle 
donner à tétranger ainsi étiqueté Français, un sang 
e un esprit de chez nous?... L'État républicain 
réserve même U7i traitement de faveur à ces faux 
Français, aiuiom de V Humanité et de la Fraternité des 
peuples. 

D\in sectarisme farouche à Végard des Français de 
race, cet Etat se montre d'une tolérance sans bornes 
pour les métèques et, en particulier, pour les Allemands. 
Ce n'est pas sans une certaine stupéfaction qu 
M. Schoeji, docteur es lettres, professeur de VU- 
niversité, constate dans la Revue Alsacienne quel 
accueil chaleureux nous faisons à nos vainqueurs 
de 1870. 

Cette tolérance le stupéfie, et il lui rend un hommage 
ironique : 

« Je ne crois pas, dit-il, qu'il y ait au 7nonde une autre 
« cité {Paris) de kvigue non allema^ide qui offre autant 
« de ressources aux Allemands que la capitale de la 
« France. » 

« La presse allemande jouit, en France, de la même 
liberté que la presse française. Or, le but avoué de cette 



AVANT- PROPOS XIII 

presse est de défendre les droits et la politique des 
Allemcnids installés en France. » 

Les Sociétés allemandes laïques et religieuses sont 
nombreuses et florissantes ; « il faudrait plusieurs pages, 
« dit M. Schoen, rien que pour énumérer toutes celles 
« qui existent actuellement en France ». 

Ces lignes ont été écrites en 1909. Mais, depuis 
quatre ans, il serait intéressant de savoir dans quelle 
proportion le nombre desdites sociétés s'est accru chez 
nous. C'est une invasion faite avec méthode, diaprés 
un plan nettement défini. Ceux qui Vont conçu savaient 
parfaitement c[ue rien ne devait plus contribuer que 
ces sociétés à resserrer les liens des Allemands entre 
eux, sur tout le territoire de la France. Par leur 
attachement et leur fidélité à la pjcUrie allemande, ces 
sociétés sont toutes, à des degrés divers, les c/iam- 
pions du germanisme en France. Cela, on le sait, on 
le compre7id chez nous et même {je cite textuellemeyit 
fauteur, qui ne peut manquer de m^anif ester sa stupé- 
faction, en écrivant cette phrase en caractères spéciaux) 
« et même le gouvernement de la République va 
« jusqu'à l'approuver, tant il sait se placer au point 
« de vue des étrangers qui viennent lui demander 
« l'hospitalité ». 

Mais où la « tolérance » du Gouvernement français 
est encore plus re7narc[uable, c^est dans le domaine de 
l'enseignement, car ici, elle vajusquà créer, en faveur 
de la colonie allemande, des exceptions aux lois généra- 
les qui régissent V enseigneme^it en France. 

Le fait le plus frappant est Vexistence, en plein 
Paris, d'une école allemande, gratuite, ouverte à tous 
les enfants qui veulerit faire leurs études élémentaires 
en allemand. Peu importe c^ue leurs parents soient 
d'origine française ou allemande. « L'histoire de cette 



XIV AVANT-PROPOS 

a école, dit M. Schoeiiy est extrêmement intéy^essante 
« et prouve que, même après V envahissement du 
« territoire, la France ne s'est pas départie de sa 
« tolérance traditionnelle. Cette école est mieux ins- 
ictallée que la plupart des écoles françaises ». Les 
bancs viennent d'Allemagne et les professeurs aussi, 
naturellement. 

Uallemand est enseigné comme langue fondamen- 
tale, comme langue maternelle. Le français g devient 
la langue étrangère. Lliistoire est enseignée au point 
de vue allemand. Ce qu'on apprend à aimer aux jeunes 
élèves, c'est V Allemagne, la patrie allemande, Vempe- 
reur allemand. 

« Malgré la loi française qui interdit absolument 
« tout châtiment corporel in fligé aux élèves , la discipline 
« de l'école est la discipline allemande. 

« Même exception aux lois générales pour cec^uiest 
m delà direction et des professeurs de Vécole allemande. 
« Les lois françaises veulent que, pour avoir le droit 
« d'ouvrir une école dans notre pays, on soit Français 
« et qu'on ait passé des examens français, plus ou moins 
(! élevés selon le but de Vécole. Or, voici U7X grand 
« établissement scolaire, qui est dirigé uniquement par 
« des Allemands et dont les professeurs n'ont que des 
ft grades étrangers et éprouvent des difficultés 
« sérieuses à s'exprimer en français. Par respect pour 
« l'âme allemande, par déférence pour la colonie gér- 
ai manique, on permet à un comité allemand, à des 
« maîtres allemands, ce qu'on ne permettrait pas à 
« un prêtre français qui voudrait ouvrir une école à 
« Paris. » 

Ce n'est pas tout. Non seulement le gouvernem^eni 
de la Réfjubliciue accorde, en dépit de nos règlements 
scolaires, une entière liberté d'action à la direction et 



AVANT -PROPOS XV 

aux professeurs de Vécole allemande en question, mais 
encore il encourage et récompense ceux qui sojit à la 
tête de cet établissement. 

A Voccasion du jubilé de l'école, en 1908 {1858-1908), 
le ministère des Affaires étrangères a nommé M. A... 
chevalier de la Légion d'honneur. Le conseil de Vordre 
n'ayant pu être réuni à temps pour confirmer la 
nom,ination avant la fête, on n'attendit pas la réunion 
suivante f conformément aux règlements, pour pouvoir 
remettre les insignes au nouveau chevalier, le jour 
mênne. 

Voilà donc un cas où Vun de nos m,i7iistres, pour 
témoigner sa sympathie à une colonie étrangère, va 
jusqu'à créer une exception aux usages les mieux 
établis et aux règlements les plus formels ! 

Mais il est une association dont l'existence à Paris 
surprendra encore davantage. 

On connaît la célèbre Société allemande appelée 
ce Flottenverein », et chacun sait qu'elle a pour but 
d'assurer la prépondérance de la marine allemande 
sur toutes les mers du globe et d'employer tous les 
moyens pour faire uyie concurrence acharnée à la 
flotte anglaise et à la flotte française. 

Eh bien, cette association, qui est dans le domaine 
des choses maritimes Véquivalent d'une « Kriegerve- 
rein » dans le domaine de la guerre continentale^ cette 
gigantesque ligue de combat a une fdiale en France. 
Créée en 1902, cette fdiale n'a pas tardé à gagner de 
nombreux partisans et a déjà reçu les félicitations 
officielles de personnages politiques très en vue dans 
la mère patrie. Son titre est : « Flottenverein Paris 
Zweigverband des Hauptverbandes Deutscher Flotten- 
vereine im Auslayide ». Ce n'est donc cp.Cune branche de 
la grande société allemande. Et cette société ne se 



XVI AVANT- PROPOS 

cache pas ? — Non, « forte de son droit sur une terre 
de liberté », elle se montre au grand jour. 

« Est-il possible de pousser plus loin la toléraîice ?» 
— dit M. Schoen. — Évidemment non, mais pratiquée 
jusqu'à ce point, cette prétendue tolérance s'appelle 
trahison. Et 7iul ne s'en étonnera, du reste, quand nous 
aurons expliqué comment le gouvernement de la 
République a confié la surveillance et le contrôle des 
étrangers au juif Jacques Grumbach. 



PREMIERE PARTIE 

LES AUXILIAIRES 

DE L'AVANT-GUERRE 



CHAPITRE PREMIER 



UN AUXILIAIRE DE L'AVANT-GUERRE 



LE JUIF JACQUES GRUMBACH 

Fonctionnaire du gouvernement allemand au ministère 
de l'Intérieur Jrançais. 



Il est évident que, sans la complicité ouverte ou 
tacite des autorités chargées de la surveillance des 
étrangers en France, il serait matériellement impos- 
sible à ceux-ci de pénétrer et de s'installer en maîtres 
chez nous. 

L'accroissement effrayant et continuel de leur 
nombre, le sans-gêne avec lequel ils s'imposent car- 
rément, sans dissimuler leur nationalité, ne sauraient 
échapper à Jacques Grumbach, sous-directeur au 
Ministère de l'Intérieur, chef du deuxième bureau de 
la direction générale (police générale et contrôle des 
étrangers), dont Alphonse Humbert eut déjà l'occa- 
sion d'entretenir la Chambre dans la séance du 
28 mai 1900. Ce Jacques Grumbach est juif, bien 
entendu, il est même cousin par alliance de Mathieu 



l'avant- GUERRE 



Dreyfus, frère de l'incontestable traître juif x\lfred 
Dreyfus, auteur du Bordereau, lequel, selon son propre 
aveu, (( livrait des documents à l'Allemagne pour en 
avoir d'autres en échange ». Il est le neveu d'un 
autre juif d'espionnage, Emile Weyl, chassé jadis du 
Ministère de la Marine par M. de Mahy. Ce Weyl 
eut l'audace de faire à la grande Française M""^ Edmond 
Adam un procès, lequel tourna à sa confusion et fut 
du plus saisissant intérêt, car il contenait en germe 
bien des événements. Ces titres devaient offrir toutes 
garanties, non pas à la France, mais à tous les 
Baumann, Himmelsbach, etc.. et autres champions 
de l'Allemagne dont Jacques Grumbach est le meil- 
leur introducteur et protecteur. 

Les attributions du bureau de ce juif comprennent 
en particulier : le contrôle et la police des étrangers 
(déclarations de résidence des étrangers ; arrêtés 
d'expulsion ; permis de séjour ; avis sur les demandes 
d'admission à domicile, de naturalisation et de réin- 
tégration dans la qualité de Français) ; 

La Sûreté nationale (surveillance des frontières, du 
littoral, des arsenaux, des établissements militaires 
et maritimes, des voies de communication, des ca- 
naux et voies navigables, des places fortes et camps 
retranchés, des postes de la télégraphie sans fil. 
Rapports avec le Ministère de la Guerre et le Minis- 
tère de la Marine, pour les questions intéressant la 
défense nationale). 

Cette énumération officielle semble vraiment un 
défi porté au pays. Il n'y a pas, en effet, un des 
objets de la surveillance éventuelle de Jacques 
Grumbach qui n'abrite un ou plusieurs agents de 
l'espionnage allemand. Quelques-uns de ceux-ci sont 
décorés de la Légion d'honneur. D'autres sont con- 



UN AUXILIAIRE DE l' AVANT-GUERRE 5 

seillers au commerce extérieur. Presque tous sont 
bien en cour, ont obtenu les sourires, les faveurs, 
les prébendes et des postes importants du gouverne- 
ment de la République. Tranquillement installés sur 
notre territoire, exerçant cyniquement, ouverte- 
ment, ou sous un masque branlant, leur métier d'en- 
nemis dans la place, ces juifs allemands occupent 
avec la complicité souriante de Jacques Grumbach, 
chargé de les surveiller, les points stratégiques de la 
frontière. Ils encombrent le littoral. Ils ont un port 
en eau profonde, sous prétexte de mines souterraines, 
à Diélette, à deux pas de Cherbourg. Ils ont un 
centre d'espionnage à Monaco, avec ramifications à 
Toulon. Ils ont installé ici et là des postes de télé- 
graphie sans fil, destinés à capter et embrouiller les 
communications de la défense nationale aux arse- 
naux et aux navires. 

C'est à la faveur de cette fiction légale qu'on 
appelle naturalisation que le juif Jacques Grumbach, 
souverain en la matière, a pu installer sur notre sol 
une nuée de pirates et d'espions, réclamant même et 
obtenant un privilège sur les nationaux. 

Le nombre des naturalisations a augmenté d'une 
manière saisissante, surtout depuis 1896. Alors, en 
effet qu'elles s'élevaient à 38M00, en 1896 (chiffres 
officiels), on en comptait 65.000 en 1901, 90.000 en 
IdOQ etIW.OOO en 1911. C'est-à-dire que de 1896 à 
1911 le nombre des étrangers (principalement Juifs 
et Allemands) campés chez nous à la faveur de cette 
fiction légale a augmenté de quatre-vingt-deux mille. 

Cette augmentation s'explique par l'affaire Dreyfus 
qui commence à exercer ses ravages en 1897 et les 
poursuit jusqu'en 1912. La statistique officielle ne 
donne pas — et pour cause — le pourcentage des 



6 l'avant-guerre 

Juifs et des Allemands, mais il est formidable. Il faut 
qu'on le dise : l'affaire du traître Alfred Dreyfus a eu 
comme premier résultat une véritable invasion, la 
formation chez nous d'une Anti-France. 

C'est de là que date l'accaparement juif dans toutes 
les branches commerciales, théâtrales, journalis- 
tiques, artistiques... 

C'est de là que date l'espionenvahissement métho- 
dique des Allemands et juifs allemands préparant 
ce que j'appelle : U Avant-Guerre^. 

Sur tout le réseau économique, industriel, financier, 
une expropriation lente s'opère peu à peu, qui éli- 
mine l'élément français au bénéfice de l'élément 
pseudo-français ou anti-français. Il n'y a presque 
plus aucune avenue dans aucun métier, aucune pro- 
fession qui ne soit occupée, commandée, souvent bou- 
chée par un ou plusieurs naturalisés. 

Cette invasion a profondément modifié déjà les 
conditions de la vie en société dans une grande ville 
comme Paris. Elle a avili la presse, tenue par sa 
publicité au respect des envahisseurs, avili égale- 
ment les transactions commerciales et industrielles, 
jadis conduites en France avec une droiture et une 
probité qui ne se retrouvent plus que dans les rares 
maisons ayant échappé au joug étranger. Elle a 
même avili les foules, moins spontanément vibrantes 
et communicatives, quand elles ne sont pas enca- 
drées et conduites, qu'il y a seulement une quinzaine 
d'années. 

Quant à ceux de ces métèques qui ont dû, à leur 
corps défendant, participer dans une mesure déri- 
soire au service militaire, souvent interrompu d'ail- 

1. La presse allemande m'a fait l'honneur de traduire ce 
mot nouveau par Vorkriég. 



UN AUXILIAIRE DE l'aVANT-GUERRE 7 

leurs par une désertion ou une maladie opportune, 
ils ont apporté au régiment leur état d'esprit, leur 
sourde révolte, leur naturelle « anti-France ». Ils ont 
certainement contribué pour une grande part à la 
poussée antimilitariste, si contraire à notre tempéra- 
ment national, qui a sévi de 1897 à 1910 et de haut 
en bas, des seigneurs juifs aux milieux ouvriers. 

L'envahissement allemand ne laisse rien au hasard. 
Il n'agit que d'après un plan scientifiquement étudié. 
Nous avons vu comment il s'assurait près du pouvoir 
un appui, une complicité. Les nationaux allemands 
ne s'installent en France qu'en connaissance de 
cause, après s'être assuré des ressources offertes par 
le territoire envahi. Le grand organe de renseigne- 
ments Schimmelpfeng vient à point pour rendre un 
si précieux service à l'espionenvahissement. 

C'est donc la maison d'espionnage allemand 
Schimmelpfeng — sous le couvert de renseignements 
industriels et commerciaux — que nous allons main- 
tenant étudier. 



CHAPITRE II 



L'AGENCE SCHIMMELPFENG 



M. Henri Schoen, de la Revue Alsacienne, à 
qui nous avons emprunté quelques passages caracté- 
ristiques de son intéressant ouvrage sur « les Ins- 
titutions allemandes en France », n'avait point cité 
l'agence Schimmelpfeng au nombre de celles dont 
le gouvernement républicain encourageait le déve- 
loppement par sa coupable... tolérance. 

En 1909, en effet, l'existence de cette agence devait 
lui être inconnue. Au cas contraire, il n'eût certes 
pas manqué de manifester une fois de plus quelque 
étonnement de voir opérer en plein Paris un institut 
de ce genre. Comme nous le verrons au cours de 
cette étude, la « Schimmelpfeng » centralise tous les 
renseignements commerciaux, industriels, financiers, 
géographiques et militaires qui permettent aux Alle- 
mands et aux juifs allemands de s'aboucher entre 
eux, de s'entr'aider et aussi de s'installer là où il y a 
quelque chose de français à défaire, quelque chose 
d'allemand à faire. 

Ce n'est qu'en 1910 que l'existence d'une organi- 



l'agence schimmelpfeng 



sation de ce genre fat révélée au public français par 
M. Pierre Mareuilles. A cette époque parurent en 
effet, sous sa signature, dans le Gil Blas d'Henri de 
Noussanne, trois articles des plus précis mais où 
l'institut n'était toutefois pas désigné par son nom, 
ce qui enlevait une grande partie de son intérêt à 
cette révélation. 

Or à cette date l'agence avait déjà plus de vingt 
ans d'existence. 

D'aucuns s'étonneront qu'elle ait pu vivre ainsi 
pendant tant d'années à peu près ignorée, sauf des 
commerçants et industriels qui avaient affaire à elle. 
Il n'y a là pourtant rien de très surprenant. Pour 
des esprits non avertis et que n'avait pas encore 
mis en éveil la connaissance des faits indéniables 
d' « espionenvahissement » dévoilés par la suite, son 
fonctionnement, la nature même de ses opérations 
ne devaient pas particulièrement attirer l'attention. 
Mais tout change à la lumière des faits et, en cette 
année 1913, la lecture du rapport de janvier 1901 pu- 
blié à cette date par l'agence Schimmelpfeng, et dont 
le contenu devait sembler alors assez terne, prend 
une saveur extraordinaire. 

C'est en quelque sorte un plaidoyer pro dorao où 
sont entassés, non sans habileté, tous les arguments 
jugés susceptibles d'attirer à la boîte allemande les 
sympathies françaises. 

Il importe d'en étudier les grandes lignes, d'en 
dégager les idées directrices avant d'exposer le rôle 
réel de cette agence qui dissimule, sous le masque 
ingénieux du renseignement commercial, de savants 
travaux d'espionnage. 

Lorsque l'agence Schimmelpfeng s'est installée en 
France, elle ne possédait aucun document sur les 



10 l'avant-guerre 

commerçants français. Que fit-elle? Elle confec- 
tionna un questionnaire extrêmement complet qu'elle 
remit aux intéressés en les invitant à y répondre (un 
Qui êtes-vous ?...). C'est la méthode habituelle aux Al- 
lemands. Plusieurs de nos industriels et commer- 
çants se soumirent bénévolement à ce procédé et 
fournirent sur leur compte personnel des détails qui, 
bien entendu, furent enregistrés sans aucun contrôle. 

Cette méthode permit à Schimmelpfeng de donner 
l'impression d'une organisation très importante et de 
s'imposer comme agence de renseignements com- 
merciaux. 

Ce sont ainsi des commerçants français, des indus- 
triels français qui ont, sans le vouloir, aidé l'agence 
allemande à s'implanter en France. 

Une fois installée, elle s'y maintint et consolida sa 
situation encore peu définie. Elle adressa aux patrons 
et directeurs d'établissements, de comptoirs, de mai- 
sons de commerce, de bureaux de mines, de forges, 
le questionnaire suivant qui fait de chaque maison 
française l'espionne, la dénonciatrice de ses concur- 
rentes : 

Messieurs, 

<( Il résulte de nos recherches que la situation de la 
maison sus-indiquée vous est connue. — [Une fiche 
portant le nom et Vadresse de cette maison est jointe 
au questionnaire.] — Nous prenons donc la liberté de 
vous questionner à ce sujet. 

« Notre loyauté nous imposant le devoir de sauve- 
garder scrupuleusement les intérêts de ceux sur les- 
quels nous devons renseigner, — en effet, l'agence 
Schimmelpfeng a une peur terrible des procès, comme 
nous le verrons par la suite, — nous espérons que vous 
voudrez bien nous aider, en nous éclaircissant dans la 
mesure qui vous paraîtra convenable. 



l'agence schimmelpfeng 11 

« En vous assurant de notre entière discrétion, nous 
vous remercions d'avance de tout ce que vous voudrez 
bien nous communiquer, et vous présentons, mes- 
sieurs, nos salutations distinguées. 

(( Institut W. Scliimmelpfeng. 

« (Dép*...) 

« Prière de répondre, au verso de ce formulaire, ou 
sinon de rappeler dans les lettres la maison sus- 
nommée et son adresse exacte. » 

Et voici, maintenant, le verso de ce « formulaire » : 

« 1° Que savez-vous sur les antécédents, la carrière 
commerciale et les qualités personnelles? 

« 2'' Quel est votre avis sur la situation de fortune 
actuelle et les résultats qu'obtient la maison? 

« 3'' Pouvez-vous nous dire, d'après votre propre ex- 
périence, comment les paiements sont effectués? 

« 4° Lorsqu'il s'agit d'un agent : 

« Est-il apte et prudent dans le choix de la clientèle*? 

« Est-il chargé de vos encaissements? » 

Certains commerçants s'étonnèrent bien de la 
« hardiesse de ces enquêtes sur leur propre situa- 
tion ». Chez les uns cela provoqua une colère vio- 
lente, chez les autres un certain ébaliissement qui se 
traduisait par la phrase typique : « Alors, vous en- 
verrez à vos abonnés ce que nous vous dicterons? » 
Mais peu à peu ces difficultés s'aplanirent et c'est 
avec satisfaction que notre agence constatait, dans 
son rapport de 1901, que ces deux catégories dimi- 
nuaient « dans une très heureuse mesure ». « Nous 
pouvons dire, aujourd'hui, » s'écriait-t-elle, « que 
nous avons réussi à nous assurer la sympathie de 
tous les milieux sérieux et vraiment éclairés du 
commerce français. » 



12 l'avant-guerre 

Et pourtant, dès cette époque, les commerçants 
auraient dû trouver fort suspecte cette énergie avec 
laquelle l'agence repoussait une responsabilité maté- 
rielle « qu'il serait insensé d'exiger de nous », osait- 
elle écrire sérieusement dans son rapport. Et qu'y 
aurait-il là de si extraordinaire? Le gouvernement 
républicain a toujours, il est vrai, montré une sur- 
prenante indulgence en faveur des étrangers ; mais 
il semblerait, pour le moment du moins, prématuré 
de vouloir les soustraire à toutes les conséquences 
de leurs actes. 

L'institut Schimmelpfeng n'est pas de cet avis 
et se demande avec une certaine indignation « com- 
ment il se fait qu'il ne se soit pas encore produit un 
mouvement réformateur dans la jurisprudence fran- 
çaise en ce qui concerne le renseignement commer- 
cial honnête, dont le libre fonctionnement devrait 
jouir de la protection légale ». 

Tout porte à croire que cette protection lui a été 
largement accordée depuis 1901, car l'institut 
Schimmelpfeng a pris aujourd'hui une extension co- 
lossale et il a maintenant en France des succursales 
à Bordeaux, Lyon, Marseille, etc. 

A propos de « cette question si grave de la respon- 
sabilité » le rapport de 1901 précise, d'après l'exposé 
remis à la Chambre de commerce de Vienne (Au- 
triche), les rapports essentiels sur lesquels doit por- 
ter l'activité de l'agence. Nous verrons par la suite 
avec quelle fantaisie ce programme est appliqué : 

« 1° Le renseignement est fourni en vertu d'un 
contrat qui contient la condition expresse que l'ins- 
titut n'est pas responsable des conséquences d'une 
disposition quelconque prise par l'abonné, et que ce 
dernier renonce à tout recours contre l'institut en 



l'agence schimmelpfeng 13 

cas de dommage provenant, selon lui, d'erreurs ou 
de fautes d'auxiliaires {clause de non garantie) ; 

2° Le renseignement n'est pas fourni publique- 
ment ni dans le but d'être répandu au gré de celui 
qui le reçoit, mais est uniquement destiné à l'usage 
personnel de ce dernier et communiqué sous la con- 
dition expresse d'une discrétion absolue {clause de 
confidence) ; 

3<* Nous fournissons seulement des renseigyiements 
sur la situation des personnes qui usent du crédit 
commercial et qui, par ce fait même, incitent à ce 
qu'on se renseigne sur elles; 

4° Nous ne fournissons des renseignements que 
sur demande et contre la promesse que la cause et le 
but de la demande ont un intérêt purement commer- 
cial; 

5° Nous fournissons des renseignements en vertu 
d'un contrat dans lequel il est entendu que, pour des 
honoraires modérés payés par l'abonné, nous ne pre- 
nons nullement rengagement de lui fournir une infor- 
mation complète et encore moiyis que cette informa- 
tion soit composée de faits certains. 

Nous ne faisons que transmettre ce que nous avons 
pu apprendre par nos recherches, forcément limitées, 
dans les milieux commerciaux. » 

Il ressort donc de cet exposé que l'activité de 
l'agence devait se porter exclusivement sur le rensei- 
gnement COMMERCIAL hounêtc. De l'étude de son fonc- 
tionnement il ressort, au contraire, que le renseigne- 
ment commercial (quand il ne porte que sur des 
questions qui n'ont rien à voir avec un commerce 
quel qu'il soit), que le renseignement commercial, 
dis-je, soi-disant ho7inête est tout bonnement un pré- 
texte malhoyinête. 



14 l'ava-nt-guerre 

Le rôle de l'institut Schimmelpfeng est double : 

Le rôle avoué consiste à fournir au premier de- 
mandant, pour une somme assez modique, des ren- 
seignements commerciaux; mais l'autre, le rôle 
caché, consiste à fournir au peuple allemand deux 
ordres de renseis'nements : 

1^ Industriels et commerciaux; 

2"" D'État, ou plus exactement d'éventualité de 
guerre. 

Il semble bien du reste que quelques commerçants 
soupçonneux aient entrevu vaguement ce que dissi- 
mulait le renseignement commercial. On pourrait du 
moins le supposer si l'on en juge par l'âpreté avec 
laquelle le rapport de 1901 s'élève contre ceux qui 
s'entêtent à qualifier ses travaux « d'occultes, de té- 
nébreux ». N'accuse- t-on pas l'institut d'avoir 
presque des affinités plus ou moins avouées avec la 
police? Le monde est si méchant. 

Aussi, pour se défendre contre tous les pièges que 
l'on veut lui tendre, l'agence Schimmelpfeng a-t-elle 
cherché des appuis solides, des garants et elle les a 
trouvés, semble-t-il, à en juger par les remerciements 
qu'elle adresse aux Chambres de Commerce, aux 
corporations industrielles et commerciales, à des 
commerçants et des industriels « dont le précieux 
concours ne lui a pas fait défaut ». Fort de ces 
appuis, l'institut allemand déclare « continuer son 
« œuvre, convaincu qu'il est de servir loyalement les 
« intérêts du commerce intérieur et extérieur de la 
« France ». 

Voilà, n'est-ce pas, un noble désintéressement. 
Faut-il que nous ayons l'esprit mal fait pour ne pas 
nous sentir émus à la lecture de cette patriotique 
tirade! C'est que nous avons aujourd'hui le sentiment 



l'agence schimmelpfeng 15 

très net, la certitude que tout ceci n'était que men- 
songe, et, patriotes avertis, nous voulons jeter bas le 
masque de cette agence allemande dangereuse. 

Située boulevard Montmartre, à Paris, l'agence 
Schimmelpfeng est en relations constantes, d'une 
part, avec ses succursales des principales villes de 
France, de l'autre, avec son siège central à Berlin. 
Si M. Van der Donk, — auquel on prête une origine 
hollandaise — est directeur du bureau de Paris, le 
directeur général pour la France est M. Bosschaertz *. 
D'ailleurs tout passe sous le contrôle directorial de 
MM. Hans et Richard Schimmelpfeng, seuls maîtres 
en droit et fait. Il y a quelques années, un M. Karl 
Klee était directeur du bureau de Paris. En 1907, il 
fut nommé, par le Ministère du Commerce français, 
conseiller du commerce extérieur de la France ! C'est 
ainsi que l'agence berlinoise Schimmelpfeng entra 
ouvertement dans les conseils du gouvernement de 
la République. 

Comme nous le voyons, elle est solidement instal- 
lée dans la place, et à l'ombre du pavillon français 
elle va pouvoir opérer en toute tranquillité. 

De quelle valeur est donc le renseignement com- 
mercial fourni par cette maison ainsi privilégiée? 

De toute évidence ce ne peuvent être que de vagues 
ragots et des racontars de quartier, de fournisseurs, 
de domestiques ou de concierges. S'ils étaient sérieux 
et détaillés, ces renseignements « difficiles à se pro- 
curer )), comme dit le traître Dreyfus dans le Borde- 

1. M. Bosschaertz est lui aussi conseiller du commerce 
extérieur de notre pays. De sorte qa'il semble que ce titre soit 
attaché à la fonction même de directeur de l'Institut Schim- 
melpfeng. Il serait intéressant de savoir comment et par 
quelles relations, à la suite de quelles démarches on obtient 
ce titre si envié. 



16 l'avant- GUERRE 

reau, coûteraient fort cher et le prix modeste de l'a- 
bonnement deviendrait aussitôt suspect. En outre, de 
semblables enquêtes, capables de nuire extrêmement 
si leur résultat était nettement défavorable à des 
firmes commerciales et industrielles, exposeraient à 
des réclamations, à des poursuites en dommages et 
intérêts parfois formidables et nous avons vu avec 
quel soin cette prudente agence tient à dégager com- 
plètement sa responsabilité matérielle. D'où néces- 
sité de ne fournir à la clientèle que des espèces de 
devinettes, d'approximations qu'on aura ensuite à 
vérifier, parmi lesquelles on devra se reconnaître 
tant bien que mal. 

Cette sorte de renseignement ne justifierait pas un 
pareil déploiement de comptoirs, de personnel très 
coûteux. Aussi est-il bien entendu que la Schimmel- 
pfeng ne fait pas ses frais et que, limitée à ses seules 
ressources et à ses seuls bénéfices, elle ne tiendrait 
pas longtemps. En effet, chaque renseignement ordi- 
naire obtenu coûte en moyenne à l'agence 1,50 à 
2 fr. Je ne parle pas ici des renseignements importants 
et (c difficiles à se procurer » qui peuvent être payés 
des 20, 30, et 100 francs et davantage. Le même 
renseignement ordinaire est vendu, aux abonnés, de 
1 fr. 10 à 1 fr. 25, exception faite pour certains 
d'entre eux. On aura une idée de l'importance de 
l'agence Schimmelpfeng quand on saura qu'un éta- 
blissement de crédit comme la Société Générale lui 
demande des renseignements par paquets de dix 
mille à la fois. 

Comme nul n'ignore les facilités qu'ont les établis- 
sements de crédit pour se documenter directement 
sur la solvabilité de leur clientèle, on est en droit de 
se demander si de telles commandes ne constituent 



l'agence schimmelpfeng 17 

pas une espèce de subvention à Schimmelpfeng, ou, 
si vous préférez, une sorte d'assurance, de garantie 
contre les risques de mauvais renseignements, con- 
cernant cette fois les établissements de crédit eux- 
mêmes. 

Mais la vérité est que la maison Schimmelpfeng 
est, au vu et au su de tout son personnel, subven- 
tionnée par les chambres de commerce allemandes, 
sinon par le gouvernement allemand. Il n'est rien de 
plus naturel. Les services qu'elle peut rendre, tant au 
point do vue commercial et industriel allemand qu'à 
un autre point de vue, sont certainement considé- 
rables. 

Et c'est là, nul ne peut plus le nier, sa véritable 
raison d'être. 

Nous venons de montrer, en effet, que le rensei- 
gnement commercial n'est qu'un prétexte et l'on 
voudra bien nous accorder que ce n'est évidemment 
pas pour rendre service au commerce français que la 
Schimmelpfeng est ainsi subventionnée par une 
nation rivale et ennemie. 

Son but réel et caché est de fournir aux maisons 
commerciales et industrielles allemandes le moyen 
d'envahir à bon escient et avec le moindre risque 
d'insuccès le marché français. C'est ici qu'intervient 
l'esprit méthodique et patient, le sens du développe- 
ment particulier au Germain. 

Chaque branche du commerce, de l'industrie, de 
la production agricole, des extractions minières, de la 
prospection du sous-sol, a fait l'objet d'une enquête 
approfondie et exacte portant sur : ^ 

l'' Le lieu ; la description exacte de la région, de 
son climat, de ses moyens de communication, de sa 
population, de ses ressources pécuniaires, de sa 



18 l'avant-guerre 

teneur en éléments autochtones et étrangers, de ses 
représentants au Parlement, de leur situation de for- 
tune et de leur entourage ; 

2° Le nombre d'ouvriers et d'employés, que com- 
porte le commerce ou l'industrie en question ; leurs 
aptitudes; leurs salaires; 

3° Les frais généraux ; 

4** Le mode de fabrication, d'extraction, les pro- 
cédés nouveaux mis à l'étude, etc. ; 

5° La production journalière, mensuelle et an- 
nuelle; les hauts et les bas, la courbe en un mot de 
cette production; 

6° Les matières premières; 

7° Les marques de fabrique; 

8° Le prix de revient; 

9" Le prix de vente, etc. 

Un ancien employé de l'agence Schimmelpfeng 
i.ous a écrit à ce sujet : « Les fiches de renseignements 
sont collationnées dans des cartons, groupées par 
villes, et le simple dépouillement d'un de ces cartons, 
gros comme un petit Larousse, vous donnera 'en une 
heure plus de renseignements qu'il ne vous en faut 
pour évaluer les ressources détaillées d'une ville de 
20.000 habitants. Or, notez bien ceci, les doubles de 
tous les renseignements établis sur des maisons de 
quelque importance sont expédiés immédiatement à 
Berlin oit ils sont groupés, » 11 y a là en somme un ser- 
vice de fiches ethnographiques, régionales, commer- 
ciales et industrielles des plus ingénieux, qui corres- 
pond par certains points à l'admirable système de 
fiches anthropométriques inventé par le grand Ber- 
tillon. On peut s'imaginer facilement de quelle utilité 
seraient des renseignements si précis au cas où les 



l'agence schimmelpfeng 19 

armées allemandes pénétreraient à nouveau sur le 
territoire français. 

Ainsi savamment documenté sur les ressources de 
toute nature du pays occupé par ses armées, l'enva- 
hisseur saurait où s'approvisionner de tous les pro- 
duits convoités : grains, bétail, chevaux, four- 
rages, etc. 

Et si par une fatalité que nous ne saurions envisager 
sans une profonde horreur, nous étions encore une 
fois vaincus, notre ennemi, exactement renseigné sur 
les ressources de l'épargne française, désormais n'hé- 
siterait pas à nous imposer une indemnité de guerre 
formidable et cette fois savamment calculée, qui 
viderait dans ses fourgons tous les pauvres bas de 
laine de nos populations françaises si laborieuses et 
si économes. On sait quels regrets Bismarck ressentit 
de n'avoir, en 1871, exigé de la France qu'une indem- 
nité dé 5 milliards, qui lui semblait pourtant colos- 
sale au moment de la signature du traité de Franc- 
fort, et quelle fut sa stupéfaction de la voir si rapi- 
dement payée, tant nous avions hâte de voir notre 
territoire enfin délivré. 

Grâce à la Schimmelpfeng, les Allemands pourraient 
hausser à coup sûr leurs exigences. On pouvait lire, 
en effet, le 16 septembre dernier, dans le Figaro 
(enquête Bourdon) ces paroles sincères de l'Allemand 
Alfred Kerr, directeur de la revue Pan, un des polé- 
mistes les plus considérables d'Outre-Rhin : 

« La perspective d'une nouvelle campagne ne 
« rebute personne. On s'en entretient sans émoi, on 
« suppute le profit : l'anéantissement de la France, 
« une indemnité de guerre de vingt-cinq milliards, 
(( car on se rappelle que la dernière fois, vous avez 
« vraiment payé trop facilement. Et l'on se frotte les 



20 l'avant-guerre 

« mains. Vous souriez? C'est que vous ne connaissez 
« pas l'Allemagne d'aujourd'hui. C'est un pays de 
« marchands; ce qui y domine, c'est l'amour du 
« gain; gagner de l'argent, être riche, on n'y a pas 
« d'autre idéal. » 

Malheur au peuple qui ne comprendrait pas de 
tels avertissements. Je dis cv au peuple», car le gou- 
vernement de la République, uniquement occupé de 
l'électoral et de ses dépendances, est incapable de 
les comprendre. 

Pour en revenir à la Schimmelpfeng, nous dirons 
que le bureau des renseignements n'a pas disparu en 
France, bien qu'il ait été supprimé officiellement au 
ministère de la Guerre par les amis et protecteurs 
du traître Alfred Dreyfus. Il est tenu par Schim- 
melpfeng, voilà tout, et il fonctionne contrôles Fran- 
çais. 

En effet, il débarque chaque jour à Paris des repré- 
sentants de maisons allemandes qui vont tout droit à 
l'institut Schimmelpfeng et se font remettre immé- 
diatement contre un bon prix — ils ne lésinent 
point — chacun selon sa spécialité, la liste de tous 
les clients de la concurrence française et la liste de 
ces concurrents français eux-mêmes. Fort de ces 
excellents tuyaux, le représentant allemand, très 
souvent juif, se présente à la clientèle avec une 
tranquille assurance, l'entortille et enlève l'affaire à 
moins de frais. Ainsi se trouvent supplantées et 
ruinées, sans même avoir eu le temps de faire « ouf ! », 
des maisons françaises, naguère prospères, et qui 
faisaient vivre un grand nombre d'ouvriers et d'em- 
ployés français. 

Voici un exemple emprunté aux articles de Pierre 
Mareuilles. 



l'agence schimmelpfeng 21 

« Il y a quelques années, il y avait à Troyes une 
industrie très prospère, celle des fabricants de mé- 
tiers pour la bonneterie; de, l'aveu des gens de la 
partie, la concurrence étrangère ne pouvait lutter 
avec la production de ces fabriques. Un jour, deux 
ingénieurs allemands, agents d'une firme de Dussel- 
dorf, s'engagèrent comme simples ouvriers chez l'un 
de ces fabricants de métiers, puis passèrent chez un 
autre, enfin firent un stage chez chacun des fabri- 
cants de la région. Un jour ils disparurent, mais 
alors, chacun de ces fabricants s'aperçut que ses 
modèles, ses dessins avaient été copiés et l'on apprit 
alors la qualité de ces deux ouvriers si habiles. Bien- 
tôt la firme allemande pour laquelle ils avaient agi 
présenta dans la région troyenne, où l'industrie delà 
bonneterie est très répandue, des modèles de métiers 
copiés sur les modèles français, en un mot des con- 
trefaçons habiles que la loi ne pouvait atteindre. 
Après cette firme, ce fut le tour d'autres maisons 
allemandes, en sorte qu'aujourd'hui, la presque 
totalité des métiers de bonneterie est fournie, dans 
la région troyenne, par les Allemands, et lés fabri- 
cants français doivent se contenter des réparations. » 

Voici donc dans une région bien déterminée, une 
industrie jadis très prospère et faisant vivre un bon 
nombre d'ouvriers qui, aujourd'hui, est en complet 
marasme. 

Mais comment la Schimmelpfeng obtient-elle en 
France des renseignements si précieux? 

A l'aide d'une armée de démarcheurs habiles, éprou- 
vés, attachés les uns à la maison de Paris, les autres 
aux succursales des provinces, qui procèdent tantôt 
en démontrant aux enquêtes que c'est leur avantage 
de se soumettre à l'enquête, tantôt, suivant les têtes, 



22 lVvant-guerre 

par une demi-intimidation ; et très rares sont les mai- 
sons de commerce qui osent envoyer promener les 
agents de la maison Schimmelpfeng. La terreur 
d'une mauvaise fiche est pour elles le commencement 
de la sagesse. Mais la Schimmelpfeng ne se contente 
pas de cela. Elle centralise tous les documents que 
lui fournissent en France, avec l'évidente complai- 
sance de l'État français : 

1« Certains greffiers des tribunaux de commerce ; 

2"* Certains greffes des justices de paix ; 

3"" Certains huissiers; 

4° Certains commerçants, espérant ainsi — par 
l'espionnage de leurs concurrents — s'immuniser 
contre les mauvais renseignements de Schimmel- 
pfeng; 

5*» Certains instituteurs et secrétaires de mairie. 

C'est ainsi que les plus récentes enquêtes de l'a- 
gence Schimmelpfeng portèrent sur la production du 
blé en France, l'industrie des machines d'imprimerie 
françaises et, enfin, la soie et les tissages lyonnais. 

Or, il est clair, qu'avec ces renseignements indus- 
triels et commerciaux, d'autres renseignements d'un 
autre ordre sont obtenus. 

Il est avéré, en effet, qu'il existe à l'agence trois 
ou quatre employés allemands ou juifs qui surveillent 
le travail de coUationnement et de classement de 
leurs camarades et qui sont chargés de recueillir et 
de soustraire à la curiosité de ceux-ci les pièces 
particulièrement intéressantes, notamment celles 
qui concernent les officiers de l'armée française, 
surtout dans les garnisons de l'Est. Ces pièces, et en 
général tout ce qui a un caractère d'intérêt poli- 
tique, sont immédiatement soumises à la direc- 
tion de Paris, laquelle les transmet à la direction 



l'agence schimmelpfeng 23 

de Berlin. Ce qu'elles deviennent une fois à Berlin, 
il n'est pas nécessaire d'être grand clerc pour le 
deviner. 

Nous n'étonnerons personne en disant que l'agence 
Schimmelpfeng s'honore d'avoir ici même, à Paris, la 
clientèle allemande la plus sérieuse, la plus haut pla- 
cée. 

Comme, dans tous les sujets les plus graves, il 
faut toujours une note ironique, la voici : 

On sait aujourd'hui, de source certaine, que, dans 
le même temps que l'agence Schimmelpfeng pro- 
cédait à cette quête secrète de renseignements 
commerciaux, « militaires et sentimentaires », — 
comme eût dit le prince de Ligne, — auprès de 
complaisants dresseurs de fiches, notre délicieux 
Vadécard recueillait, pour le ministre mouchard 
André et pour les Percin de son entourage, des 
renseignements analogues auprès des mêmes indi- 
vidus. Que ce soit pour le compte de l'Allemagne^ 
que ce soit pour le compte du Grand-Orient, ce sont 
toujours les mêmes, en effet, qui ont le goût et 
les aptitudes pour ce genre de travail occulte et 
discrédité. Le pire châtiment du mouchard, c'est 
qu'il est exposé à servir d'espion. Il lui est difficile 
de prévoir l'utilisation ultérieure de son mouchardage. 
C'est ainsi que, des mêmes officines radicales etjudéo- 
m,açonniques — de 1900 jusqu'à aujourd'hui — s'en- 
volèrent des fiches de délation militaire, établies en 
double, qui prenaient aussitôt deux directions : 
Vune, par Schimtnelpfeng, vers Berlin; Vautre, par 
le Grand-Orient, vers le ministère de la Guerre 
françaiSy rue Saint- Dominique y à Paris. Le «. Co- 
rinthe et Carthage » d'André avait ainsi sa réplique 
au cabinet prussien. 



24 l'avant- GUERRE 

Il est impossible crimaginer rien de i')lus atroce, ni 
de plus complet. Cette collaboration de Schimmel- 
pfeng et de Vadécard dans la même besogne, — 
patriotique quant à Schimmelpfeng, anti-patriotique 
quant à Vadécard, — collaboration voulue de toute 
éternité par les affinités de la maçonnerie pour le 
juif et du juif pour l'Allemand, cette collaboration 
de l'espion et du mouchard définit et symbolise à 
jamais l'œuvre de la République contre la Patrie. 

Il est très intéressant de se rendre compte de la 
façon dont les délateurs des loges devenaient, plus 
ou moins sciemment, des espions au service de l'Alle- 
magne. Les officiers français, leurs camarades, qu'ils 
mouchardaient ainsi sont bien vengés par cette cons- 
tatation. 

Au moment où fut dévoilé le scandale des fiches 
— grâce à l'énergie et à la ténacité de Gabriel Syve- 
ton — le personnel de l'Institut Schimmelpfeng ne 
fut qu'à moitié surpris de constater que les princi- 
paux informateurs de Vadécard étaient en même 
temps les plus zélés correspondants de Schimmel- 
pfeng. Un grand nombre de ceux-ci, pris d'une frousse 
intense et prévoyant l'indignation de leurs compatrio- 
tes, le jour où le pot-aux-roses complet serait décou- 
vert, se hâtèrent d'adresser leur démission à l'a- 
gence du boulevard Montmartre, ce qui n'alla pas 
sans causer une perturbation profonde dans tous les 
services. Le directeur du bureau de Paris à cette 
époque, M. Karl Klee, depuis conseiller du commerce 
extérieur en France, n'était pas, lui non plus, très 
rassuré. On ne savait pas comment les choses allaient 
tourner. Si l'opposition prenait le pouvoir... Si on 
ordonnait des perquisitions chez les fichards et les 
francs-mouchards... Si l'on trouvait chez eux la preuve 



l'agence schimmelpfeng 25 

de leurs relations avec l'agence Schimmelpfeng... 
C'eût été le désastre. Pendant deux mois, ce furent 
des alertes continuelles dans les bureaux du boule- 
vard Montmartre. On saisit le prétexte d'un agran- 
dissement pour entasser les archives — comprenant 
déjà plus de six cent mille dossiers (!) — dans de 
vastes caisses. Il n'y avait plus qu'à clouer et à 
mettre en lieu sûr. 

De plus, il fut défendu expressément aux rédacteurs 
chargés du service de la province, et jusqu'à nouvel 
ordre, de continuer à demander leurs renseignements 
aux fonctionnaires, greffiers de justice de paix, secré- 
taires de mairie, huissiers, etc.. On ne devait plus 
s'adresser momentanément qu'à des commerçants 
choisis, de préférence abonnés de la maison. 

Enlin, une circulaire confidentielle de 1905 inter- 
dit de répondre aux demandes de renseignements 
concernant : 

1* Les officiers, même en congé ; 

2° Les fonctionnaires ; 

3° Les journaux et les journalistes. 

La circulaire spécifiait que les rédacteurs de l'a- 
gence ne devraient dorénavant tenir aucun compte 
des opinions politiques prêtées par les correspondants 
aux personnes sur lesquelles des renseignements se- 
raient demandés. Un pareil luxe de recommanda- 
tions et de précautions, à la suite du scandale des 
Fiches, prouve surabondamment qu'avant ledit scan- 
dale, les renseignements fournis par l'Institut Schim- 
melpfeng n'étaient pas exclusivement industriels et 
commerciaux. 

L'eussent-ils été, le seraient-ils demeurés que leur 
nocivité, au point de vue français, n'en demeurerait 
pas moins redoutable. Témoin cette maison allemande 



26 l'avant- GUERRE 

de la région lyonnaise avec qui on eut une petite dif- 
ficulté et à qui la Schimmelpfeng écrivit : « J'espère 
« que nous marchons d'accord, sinon je serai forcé de 
« communiquer votre procédé aux bureaux de ren- 
« seignements belges et allemands qui me sont 
« connus. » 

Un ex-abonné de Schimmelpfeng eut les yeux 
ouverts sur les agissements du fameux Institut par 
une campagne de discrédit, fort habile et sournoise, 
contre deux banques d'ailleurs très honorables qui 
avaient le tort de soutenir le commerce d'exportation 
locale. « On était en droit de se demander s'il n'y 
« avait pas, dans ces menées, une tactique voulue dont 
« les résultats, désastreux pour nos maisons d'expor- 
(( tation, eussent largement profité aux maisons 
« d'exportation allemandes. » 

Un autre m'exposa comment Schimmelpfeng invite 
ses abonnés à jouer le rôle de guillotinés par persua- 
sion : « J'étais abonné, comme beaucoup de mes 
« confrères, depuis plusieurs années, quand je reçus 
« une circulaire m'invitant, dans mon intérêt, à 
« envoyer moi-même ma propre fiche boulevard 
« Montmartre, avec détails sur ma personne, ma 
« situation de fortune, mon industrie, ses résultats, 
o: les capitaux dont je disposais, le nombre de mes 
(( ouvriers... Naturellement je n'ai rien envoyé du 
« tout et je n'ai pas tardé à cesser mon abonnement. » 

Quelques commerçants et industriels, ainsi amorcés, 
puis traqués, cèdent à la crainte, soient qu'ils aient 
un naturel enclin à la timidité, soit qu'ils aient 
entendu parler des représailles et vengeances possi- 
bles de l'institut Schimmelpfeng. 

Je connais l'histoire d'un fabricant que de mauvais 
renseignements avaient presque acculé à la ruine, 



l'agence schimmelpfeng 27 

qui, d'abord, s'était fâché, puis composa et préféra, 
en fin décompte, devenir l'abonné de sespersécuteurs. 

Dans une autre occasion — il s'agissait, cette fois, 
d'un commerçant des environs de Paris, — comme 
celui-ci exigeait une forte indemnité, on lui dépêcha 
un concurrent allemand qui s'installa à côté de lui et 
lui copia ses modèles. Les histoires comiques ou 
dramatiques, de soumission ou de révolte des indus- 
triels et commerçants français sont si nombreuses, que 
le chapitre Curiosités du rapport annuel de l'Institut, 
eût-il cinq cents pages de petit texte, ne suffirait pas 
à les contenir. Ajoutez à ceci que les dossiers concer- 
nant les personnes — et même leur vie privée — en 
dépit de la circulaire de 1905, ne manquent pas à 
l'agence et qu'un de ses directeurs, il y a une dizaine 
d'années, pouvait se targuer publiquement d'être 
mieux documenté sur la plupart de nos hommes 
politiques que le Préfet de Police lui-même . Ce n'est 
pas beaucoup dire, il est vrai. 

Cependantqu'elleprocède ainsi vis-à-vis des commer- 
çants et industriels français, l'agence Schimmelpfeng 
a un questionnaire encore plus précis, qu'elle met à 
la disposition des commerçants et industriels allemands 
installés en France et notamment du juif allemand, 
décoré de la Légion d'honneur, Lucien Baumann, 
directeur des Grands Moulins de Corbeil. Ce Baumann 
est, bien entendu, un des principaux clients de 
l'agence Schimmelpfeng. 

Chaque fois qu'un employé de l'agence Schimmel- 
pfeng prend un renseignement pour Lucien Baumann, 
il pose les questions suivantes sur chacun des bou- 
langers que ses moulins fournisseîit 

1° Combien occupe-t-il d'ouvriers ? 

2° Travaille-t-il lui-même au fournil ? 



28 l'avant-guerre 

3"* Combien emploie-t-il de sacs de farine par jour? 

Il est bien entendu que les Grands Moulins de 
Corbeil ne sont pas les seuls à recevoir des rensei- 
gnements de la Schimmelpfeng. Les moulins Vilgrain 
et Simon, de Nancy, sont également ses clients. Ceux- 
ci, demeurés français, n'ont toutefois rien de com- 
mun avec les sociétés judéo-allemandes que nous 
poursuivons par mesure de salubrité nationale. Il im- 
porte de ne pas confondre. Nous extrayons du numéro 
de V Action Française du mardi 19 novembre 1912 les 
lignes parues sous la signature de notre collaborateur 
F... et qui corroborent ce que nous avons essayé de 
dégager ici, à savoir qu'en dehors de l'intérêt commer- 
cial il est un motif plus puissant qui pousse Schim- 
melpfeng à se faire le fournisseur de certaines maisons 
de commerce et en particulier des grands moulins de 
Nancy. 

Nous venons de voir que Lucien Baumann, de 
Corbeil, recevait des fiches de renseignements de 
Schimmelpfeng. Il les payait à raison de 3 fr. 50 
l'une. 

« Eh bien, les moulins de Nancy, également abon- 
nés de l'agence Schimmelpfeng, reçoivent des ren- 
seignements établis exactement comme ceux adressés 
à Lucien Baumann, mais eux, ne les paient que un 
franc dix. 

c( C'est cette différence de prix qui nous a donné 
l'éveil, car si, des deux clients de Schimmelpfeng, 
l'un devait être privilégié, c'était évidemment Lucien 
Baumann, compatriote de Schimmelpfeng, et non la 
maison française n'ayant aucune attache avec la 
clique juive-allemande. 

« Comment expliquer cela? 

(( On ne peut l'expliquer que d'une seule façon : 



l'agence schimmelpfeng 29 

c'estque Schimmelpfeng, ayant un intérêt puissant 

A SE renseigner SUR LA SITUATION DE TOUS LES BOU- 
LANGERS DE LA RÉGION FRONTIERE, c'eST-A-DIRE DES 
DÉPARTEMENTS DE LA MeURTHE-ET-MoSELLE, DES 

Vosges et de la Meuse, devait, pour justifier ses 

RECHERCHES ET SES ENQUÊTES, s'aSSURER, n'iMPORTE 
A QUEL PRIX, LA CLIENTELE DE LA SEULE MAISON SE 
TROUVANT EN RELATIONS d'aFFAIRES AVEC TOUS CES 
BOULANGERS. 

« Cette exp] ication est la seule logique et acceptable ; 
nous avons tenu, cependant, à nous procurer des 
preuves indéniables de son exactitude. D'abord, il 
sera très facile de montrer qu'en fournissant au 
prix de 1 fr. 10 l'un ses renseignements, Schimmel- 
pfeng fait, au point de vue commercial, une affaire 
désastreuse. 

« Premièrement, cette somme minime de 1 fr. 10 
n'entre pas tout entière dans son coffre-fort, puisqu'il 
accorde au courtier qui a traité avec la maison Vil- 
grain et Simon, une commission de dix pour cent ; 
ce courtier reçoit en outre un traitement fixe de 
200 francs par mois. 

« D'autre part, nous avons démontré naguère que 
chacun des renseignements établis par Schim- 
melpfeng, lui revient, l'un dans l'autre, à 1 fr. 75 ou 
2 francs. 

« Comment, dans ces conditions, peut-il s'en tirer ? 

« Pour résoudre ce problème, il n'y avait guère 
qu'un moyen : pénétrer dans l'antre de Schim- 
melpfeng et étudier, dans ses archives mêmes, quel- 
ques-uns des dossiers qui y sont sévèrement gardés 
et surveillés. Nous avons pu accomplir cette tâche et 
nous venons aujourd'hui mettre sous les yeux de nos 
lecteurs un des renseignements types de l'agence 



30 l'avant -GUERRE 

Schimmelpfeng. Ce sont les copies de ces renseigne- 
ments qui sont adressées aux clients. 

« Voici, à titre d'échantillon, un des nombreux ren- 
seignements adressés aux moulins Vilgrain et Simon : 

« X..., boulanger à S... {Vosges) 

« X... a repris de son père, il y a une dizaine d'an- 
nées, cette bonne petite boulangerie de campagne 
qui, depuis plus de cinquante ans, a toujours été 
tenue par des membres de la famille. 

« Il est honnête, intelligent et travailleur ; il est 
bien secondé par son fils, qui travaille avec lui au 
fournil; sa femme, aidée par un domestique, s'occupe 
des livraisons. 

« La maison possède une bonne clientèle rurale ; 
elle emploie environ dix gros sacs de farine par 
semaine. 

« X... passe pour posséder une bonne aisance en 
dehors de son commerce et ses paiements s'effectuent 
correctement. 

« R. 868, 22.5.12. 

1. Vilgrain et Simon 

2. Berlin. » 

« Quelques mots d'explication au sujet des anno- 
tations qui suivent le texte du renseignement. 868, 
c'est le numéro du rédacteur qui, d'après les textes 
des correspondants, a établi le renseignement; suit 
la date à laquelle le renseignement a été rédigé *. 
Au-dessous, les noms des clients à qui le renseigne- 
ment a été transmis. Or, nous avons pu constater 

1. Numéro et date ont été modifiés par notre collaborateur. 

[Note de V auteur.) 



l'agence schimmelpfeng 31 

que tous les renseignements fournis à la maison 
Vilgrain et Simon, tous, sans exception, ont été, 
comme celui qui précède, envoyés également à 
Berlin. 

« Nous avons donc le droit de dire que l'opération 
commerciale réalisée avec la maison Vilgrain n'est 
qu'un prétexte, une simple précaution destinée à justi- 
fier les agissements de Schimmelpfeng. Il doit fournir 
à l'état-major allemand et à Vintendance des rensei- 
gyiements précis; il faut que les Allemands sachent 
exactement sur quelle qua^itité de farine et de pain 
pourra compter V armée d'iywasion lors de la prochaine 
guerre. Rien déplus simple : on se fait demander ces 
renseignements par la maison Vilgrain et Siinon qui y 
précisément, en a besoin ; on les lui cède, non pas à 
prix coûtant, mais à perte ; à la rigueur on les lui 
donnerait même gratuitement ; le principal^ c'est que 
Vopération d'espionnage soit couverte, masquée par 
uyie opération comm,erciale en apparence licite. » 

Voilà avec quelle habileté procèdent les tenanciers 
de l'agence Schimmelpfeng. 

Pour terminer, un simple détail. 

Nous avons appris que, depuis moins de six mois, 
Lucien Baumann a demandé à Schimmelpfeng trois 
renseignements sur la maison Vilgrain et Simon. 

Des enquêtes ont été faites simultanément à Paris 
et à Nancy. Dans cette dernière ville, les correspon- 
dants chargés par Schimmelpfeng de l'enquête con- 
cernant les moulins Vilgrain et Simon, ont reçu 
un « formulaire » contenant les instructions sui- 
vantes : 

« La situation financière de la maison ci-dessus 
indiquée est connue de nous ; nous désirons simple- 
ment savoir si, à votre connaissance, un changement 



32 l'avant-guerre 

important ne s'est pas récemment produit ou n'est 
pas sur le point de se produire dans cette maison. » 

Les personnes qui nous ont communiqué ces ren- 
seignements se demandent si Lucien Baumann ne 
songerait pas à mettre la main sur les moulins de 
Nancy. Déjà maître des approvisionnements de la 
capitale, qu'il peut affamer à son gré, il lui serait 
tout aussi facile de jouer, à Nancy, le même rôle 
qu'à Corbeil. Là-bas comme ici, il peut compter sur 
le concours des capitalistes juifs et sur la monstrueuse 
inertie de notre gouvernement. 

Et pourtant, Lucien Baumann, c'est l'approvision- 
nement de Paris. C'est de lui, nous allons le voir, 
que dépendra, au moment de la mobilisation, la solu- 
tion de la si grave question de l'alimentation de la 
capitale. C'est donc un assez puissant seigneur juif 
allemand pour que l'on étudie de près son intéres- 
fjante personnalité et le rôle prépondérant et fatal 
qu'il pourrait être appelé à jouer, le cas échéant, 
dans notre pays. 



CHAPITRE III 



LUCIEN BAUMANN 



LES GRANDS MOULINS DE CORBEIL DITS " PETITE PRUSSE " 
ET LE JUIF-ALLEMAND LUCIEN BAUMANN 



La question du ravitaillement de Paris en temps 
de guerre est une de celles qui devraient préoccu- 
per au premier chef un gouvernement national. 

Il est de toute évidence qu'un aliment de première 
nécessité, tel que le pain, ne doit jamais faire défaut 
dans une agglomération d'habitants aussi considérable 
que Paris. 

Paris affamé, on l'a déjà malheureusement vu, c'est 
l'émeute à coup sûr et à bref délai. Or, au moment où 
toutes les forces devraient être tendues vers les fron- 
tières envahies, les discordes civiles ne seraient pas 
faites pour faciliter la tâche des arptiées en contact 
avec l'ennemi . 

Il faut donc multiplier les garanties nécessaires au 
J?on fonctionnement du service, si compliqué même 

% 



34 L*AVANT-GUERRE 

en temps de paix, du ravitaillement de la capitale. 
La première garantie que l'on doive exiger, c'est 
que ses rouages ne soient pas faussés par des mains 
étrangères, c'est que les produits de première né- 
cessité soient entre les mains de vrais Français de 
France. Même si les directeurs de ces services 
d'approvisionnement étaient les plus braves gens du 
monde, recommandés et appuyés par des person- 
nages importants, le fait qu'ils seraient de nationa- 
lité allemande, devrait, surtout dans les circons- 
tances critiques actuelles, les amener à se retirer 
immédiatement. 

Vis-à-vis de ceux qui occupent de tels postes, le 
moindre soupçon est encore de trop. 

Nul n'ignore, à l'heure actuelle, l'importance des 
Grands Moulins de Oorbeil. Considérable, en effet, 
en temps de paix, elle le serait bien davantage en 
temjos de guerre, car c'est d'eux que dépend en 
majeure partie l'approvisionnement de Paris. 

Si nous ouvrons V Annuaire des Sociétés par actionSy 
nous y voyons que la Société des Grands Moulins de 
Corbeil a pour objet : le commerce et l'industrie de 
la minoterie en général; l'établissement des Grands 
Moulins établis à Corbeil et connus sous le nom 
d'Anciens établissements Darblay et Déranger, la 
création, l'achat, la vente, l'exploitation de tous autres 
établissements et usines de même nature et toutes 
opérations et participations de commerce ou d'indus- 
trie se rattachant aux grains, fécules et autres 
produits analogues. 

Les Grands Moulins de Corbeil sont les plus 
importants de France. Leur production quotidienne 
est de 6.500 quintaux. La farine fabriquée en une 
journée suffit à produire 610.000 kilogs de pain, ce 



LUCIEN BAUMANN 35 

qui représente la nourriture journalière d'un million 
de personnes. 

Ils rayonnent sur toute la France. Ils ont des 
agences dans toutes les villes, des agents un peu 
partout. C'est donc là une véritable puissance dans 
l'industrie de la meunerie et, étant donné l'aliment 
de première nécessité que ces moulins fabriquent, 
il serait du devoir du gouvernement de s'opposer à 
ce que, à la tête de la société qui les dirige, se trouvât 
un Lucien Baumann, administrateur-délégué. 

Mentionnons, tout de suite, que Lucien Baumann, 
avant d'occuper ce poste aux Grands Moulins de Cor- 
beil, s'occupait avec son frère des Illkirche Mûhlen- 
werke, moulins situés àlllkirch, bourgade à sept kilo- 
mètres de Strasbourg. 

Or Lucien Baumann est juif et juif allemand. 

La question de sa nationalité fut posée dès le début 
de la nouvelle société à l'assemblée des actionnaires. 
On lit en effet dans la Vie financière du samedi 4 
mars 1905 : 

4 mars 1905 : 

Compte-rendu de rassemblée générale ordinaire et 
extraordinaire des Grands Moulins de Corbeil. 



{Discussion sur les frais trop considérables occasion- 
nés par les directeurs et administrateurs) 

Un Actionnaire. — Vous avez présenté tout à l'heure 
un nouveau candidat, M. Baumann. On vous a demandé 
quelques renseignements sur lui ; je vous prierai d'en 
donner. Veuillez me dire qui il est et ce qu'il a fait. 

M. Wallut (administrateur). — C'est bien simple : M. 
Baumann est Alsacien. 



36 l'avant-guerre 

Le même actionnaire. — Allemand ou Français '? 
(Bruit.) 

M. Wallut. — M. Baumann est né dans un moulin, 
car son père était meunier à Strasbourg. 

Il a été élevé dans le moulin de son père. M. Bau- 
mann a donc acquis, en matière de meunerie, une com- 
pétence tout à fait spéciale. 

Ensuite, il est devenu associé de son oncle, puis 
directeur de la Société Baumann frères. Cette Société 
possède à l'heure actuelle à Strasbourg un moulin tout 
à fait remarquable à tous les points de vue. Ce moulin 
est excessivement important, puisqu'il broie actuelle- 
ment 2,400 quintaux de blé en 24 heures. C'est, à mon 
avis, le moulin le mieux monté d'Europe. Vous voyez 
que M. Baumann nous est précieux à tous égards. 

Le même actionnaire. — Je retiens ceci, que M. 
Baumann est un meunier, qu'il a un ou des moulins 
très importants en Allemagne, et qu'il est notre con- 
current. 

On voit qu'à cette époque, l'honorable M. Wallut 
était un chaud partisan de M. Lucien Baumann. Il 
serait intéressant de savoir si, depuis lors, son juge- 
ment ne s'est pas modifié. Mais ce qui est encore plus 
curieux, c'est le débat suivant, tel qu'il nous est 
rapporté dans La Vie Financière du 17 avril 1905 : 

Séance du 16 avril. 

Un actionnaire. - On nous a demandé pourquoi 
M. Baumann était à la tête de l'administration des 
Grands Moulins de Corbeil, et comment il se faisait 
qu'il pût y avoir ici un Allemand, ex-soldat allemand^ 
dit-on, membre de la municipalité de Strasbourg, et 
propriétaire de moulins allemands. 

M. Baumann ne joue évidemment pas ici le rôle de 
terre-neuve, venu pour sauver une société qui tombe. 
C'est un intérêt de spéculation qui le guide. 

Mais il y a un fait beaucoup plus grave. Si, malheu- 



LUCIEN BAUMANN 37 

reusement, une guerre éclatait entre la France et 
l'Allemagne, que deviendrait M. Baumann ? 

Vous savez que les Grands Moulins de Corbeil appro- 
visionnent une partie de Paris. Il est facile de faire des 
provisions de grains et de farine. Que ferait M. Bau- 
mann ? Resterait-il Français pour servir les intérêts 
des actionnaires ? 

Un autre actionnaire. — En matière d'industrie, il 
n'y a pas de nationalisme. Amenez-nous des Russes et 
des Japonais, pourvu qu'ils nous donnent des dividendes. 

Il est dommage que le nom de cet actionnaire si 
patriote n'ait point passé à la postérité. Certainement, 
en prononçant ces paroles, il a dû se croire un homme 
très fort. Le jour où, la guerre étant déclarée, les 
Grands Moulins passeraient instantanément aux 
mains de l'autorité militaire allemande, — les colla- 
borateurs de M. Lucien Baumann ayant aussitôt 
revêtu leurs uniformes — ou bien, paralysés, cesse- 
raient de moudre, cet homme très fort s'apercevrait 
qu'il a proféré une énorme bêtise... Mais écoutez la 
fin ; 

M. Wallut. — M. Baumann est Alsacien. 11 est né 

Français. Ses parents avaient des établissements en 

Lorraine et il est resté, comme beaucoup d'autres, en 

Alsace. 

Un actionnaire. — Il n'a pas opté. 

M. Wallut. — Il avait trois ans. 

L actionnaire. — Depuis, il a eu vingt ans et il aurait 
pu devenir Français. 

Quelque temps après l'installation définitive de 
M. Lucien Baumann, il y eut des tiraillements au sein 
des actionnaires des Grands Moulins de Corbeil, 
certains se plaignant d'être frustrés au bénéfice du 
fonds de réserve. Au cours de la séance agitée de 



38 l'avant- GUERRE 

l'assemblée générale du 13 avril 1908, un des plus 
anciens membres du conseil d'administration, l'hono- 
rable M. J..., fit les intéressantes déclarations sui- 
vantes : 

Enfin, ne me sentant pas capable de donner aux 
Moulins de Corbeil l'impulsion nouvelle qu'il leur fallait, 
je suis allé demander à des gens, de mes amis, M. V..., 
ici présent, votre vice-président, M. B..., qui est empêché 
d'assister aujourd'hui à l'assemblée pour raison de santé, 
d'entrer au conseil d'administration. Je vous rappellerai 
que ces messieurs sont, en Belgique, synonymes de 
probité et d'honneur. C'est moi qui les ai introduits au 
conseil d'administration, et j'espère que les actionnaires 
ne me paieront pas d'ingratitude. 

MM. V.... et B...., qui sont gens d'honneur et de pro- 
bité, sont allés trouver un de leurs amis, particulière- 
ment compétent en matière de meunerie, M. Baumann, 
votre directeur actuel etc.. 

Ainsi donc, d'après Monsieur J..., c'est à la Bel- 
gique que nous sommes redevables de l'introduction 
de la juiverie allemande dans les Grands Moulins de 
Corbeil dont dépend l'approvisionnement de Paris. 
Ce processus n'est pas unique. 

A la suite de la campagne que nous avions entre- 
prise depuis plusieurs mois contre le formidable 
danger de confier la direction des Grands Moulins 
de Corbeil à un étranger, M. le sénateur Le Breton 
intervint au Sénat, le mardi 25 juin 1912. Cette in- 
tervention amena de la part de M. Fernand David, 
alors Ministre du Commerce, l'affirmation que M. Lu- 
cien Baumann n'était pas étranger : « Le Directeur 
de la société dont vous parlez est Français », dit-il. 

Il fallait au ministre Fernand David une stupé- 
fiante audace pour qu'il osât faire une semblable 
réponse. 



LUCIEN BAUMANN 39 

Lucien Baumann appartient à une famille juive 
allemande, quelques-uns disent d'origine badoise, 
campée en Alsace depuis plusieurs générations. 

La réponse faite par l'actionnaire en 1905 à l'as- 
semblée générale du 16 avril et la prévision des diffi- 
cultés à venir incitèrent Lucien Baumann à « devenir 
Français ». Il alla trouver son compatriote Jacques 
Grumbach, allié du traître juif Alfred Dreyfus, neveu 
de l'espion juif Emile Weyl et chargé par le gouver- 
nement de la République du contrôle et de la police 
des étrangers, de la sûreté nationale, au deuxième 
bureau de la direction générale au ministère de l'In- 
térieur. A la suite de démarches sans doute compli- 
quées, car elles demandèrent un certain temps*, 
l'acte de dénationalisation attestant que Lucien Bau- 
mann avait cessé de posséder la nationalité d'Alsa- 

1. Ces formalités ont été simplifiées par la création des 

bureaux de naturalisation. Le nombre des étrangers qui vivent 

liez nous et les facilités qu'ils ont à revêtir la nationalité 

française devaient faire naître ces fabriques de « citoyens deux 

fois français ». 

On relève que, de 1867 à 1889, la moyenne annuelle des 
naturalisations était de 458 ; depuis 1889, elle est de 5,968 
Pour la seule période 1910-1911, on en a compté 13,430. 

Un dernier convoi de plus de treize mille étrangers a donc 
porté, l'année dernière, le nombre total de ceux-ci en France 
à cent vingt mille. Et ce nombre n'est plus exact, à l'heure 
actuelle, car la période 1911-1912 nous aura valu, sans aucun 
doute, un contingent i^lus considérable encore que la précé- 
dente. 

On sait que le gouvernement a ordonné une plus grande 
sévérité dans la surveillance des étrangers. Cette mesure, de 
l'application de laquelle nous avons quelques raisons de 
douter, concerne naturellement les étrangers non naturalisés. 
Mais croit-on que ces derniers soient les seuls dangereux? Et 
n'y aurait-il pas une lourde erreur à s'hypnotiser sur la vertu 
de cet acte administratif qui s'appelle la natm^alisation. 

Mais revenons à ces fameux bureaux de naturalisation dont 
nous avons signalé plus haut la création. Naturellement les 



40 lAvANT-GUERRE 

cien lui fut délivré par la préfecture de Strasbourg 
en date du 15 juin 1907, à l'effet de sa réintégration 
dans la qualité de Français en vertu de la loi du 
26 juin 1889 et par application de l'article 18 du 
Code civil. 

Cette formalité, réclamée par le rôle d'adminis- 
trateur des Grands Moulins de Corbeil, n'empêchait 
nullement Lucien Baumann de demeurer Allemand 
comme devant. En effet, d'après la loi allemande, la 
qualité d'Allemand ne se perd jamais, d'où l'adage 
« Semel Germanus semper germanus. » Le projet de 
loi Delbruck, du nom du secrétaire d'État allemand 

tenanciers de ces officines font une abondante réclame. Voici 
la reproduction d'une affiche apposée, par les soins de l'un 
d'eux, sur les murs de Lj'^on : 

AVIS AUX ÉTRANGERS 

NATURALISATION 

MM. les Étrangers qui désireraient devenir Citoyens Fran- 
çais, feront bien de profiter des facilités accordées par les Loîs 
sur la Nationalité de 1889 et 1893, et de s'adresser au 

BUREAU DES NATURALISATIONS 
DIRIGÉ par J.- Alfred CHILD 

Expert-traducteur juré près les tribunaux, auteur du « Manuel 
de Naturalisation française «, 1, rue Constantine (au premier), 
LYON, de 1 heure à 4 heures ou de 6 heures à 7 heures du 

soir. 

(Si Von écrit, Indiquer la profession, Vârje et depuis com- 
bien de temps on habite la France sans interruption et si 
on est marié ou non.) 

Prompte exécution de toutes les formalités exigées pour la 
naturalisation des Etrangers. 

On fait venir, légaliser et timbrer les Actes de l'Etat Civil 
français et étrangers. — Lettres de Commerce (Abonnements). 
— Traduction officielle de tous actes, pièces, jugements, pro- 
têts, etc. — Formalités pour la constitution de Sociétés « Li- 
mited ». 



LUCIEN BAUMANN 41 

qui l'a présenté au Reichstag, le 23 février 1912, dit 
formellement à ce sujet : 

Il est vrai que nous reconnaissons qu'il y a des 

CAS où UN CITOYEN ALLEMAND SE TROUVANT A l'ÉTRAN 
GER POURRAIT AVOIR UN INTÉRÊT A ACQUERIR, A COTÉ 

DE LA VIEILLE NATIONALITÉ, une ^nouvelle 

NATIONALITÉ, ET QUE, TOUT EN POSSÉDANT CETTE DER- 
NIERE, IL POURRAIT EN MÊME TEMPS REPRÉSENTER 

UTILEMENT LES INTÉRÊTS DE SA VIEILLE 
PATRIE. Pour faire face a cette éventualité, 

NOUS AVONS, DANS LA NOUVELLE LOI, UNE DISPOSITION 
DÉCLARANT QUE CEUX QUI AURONT DEMANDÉ ET OBTENU 
LA NATIONALITÉ DANS UN PAYS ÉTRANGER, MAIS EN ONT 
PRÉALABLEMENT AVERTI LES AUTORITÉS COMPÉTENTES 
DE LEUR PAYS ET EN ONT OBTENU l' AUTORISATION, 

NE PERDENT PAS LA NATIONALITÉ ALLE- 
MANDE. 

Voilà qui est carré. Voilà qui est net. Soyez 
certains que Lucien Baumann avait préalablement 
averti les autorités compétentes de son pays, ou 
mieux que les autorités compétentes de son pays lui 
avaient elles-mêmes donné le conseil de se « faire 
Français », de « devenir Français ». M. Fernand 
David, ex-ministre du Commerce, est un bien grand 
ignorant, s'il ne connaît pas la loi Delbruck. Il est 
un bien grand coupable, si, la connaissant, il ose faire 
la réponse qu'il a faite à M. le sénateur Le Breton. 

M. Fernand David n'avait qu'à demander à son 
collègue du Ministère de la Guerre, si Lucien Bau- 
mann, « devenu Français » dans une intention très 
DÉTERMINÉE, uc figurait pas sur une certaine liste de 
personnages à surveiller et à arrêter dès la première 
heure de la mobilisation, liste qui aurait survécu à 
la destruction, par les amis du traître Dreyfus, du 



42 l'avant-guerre 

Bureau des Renseignements. Payant d'audace et 
sentant la situation intenable, le juif allemand Lu- 
cien Baumann écrivit à M. le sénateur Le Breton la 
lettre suivante : 

Corbeil, le 26 juin 1912. 
Monsieur le Sénateur, 

Je lis dans le Journal Officiel d'aujourd'hui que, 
dans la séance d'hier, vous avez déclaré à la tribune du 
Sénat que la Société des Grands Moulins de Corbeil 
était placée sous la direction d'un étranger, on dit 
même d'un officier de la Land\Yehr allemande. 

Comme cette allégation me vise personnellement, la 
vérité m'oblige à la rectifier d'une façon très nette. 

Né à Strasbourg en 1867, de parents français, j'ai dû, 
après 1870, rester avec ma famille dans mon pays 
natal; mais, sur ma demande, j'ai obtenu, en 1907, ma 
réintégration dans la nationalité française. 

Je suis donc Français, et, non seulement je n'ai jamais 
été officier allemand, mais encore je suis, depuis ma 
réintégration, soumis aux lois militaires françaises, fai- 
sant partie de la classe 1907. 

Veuillez agréer, Monsieur le Sénateur, l'expression 
de mes sentiments distingués. 

Signé : Lucien Baumann. 

Je faisais remarquer le lendemain que Lucien 
Baumann, étant juif, né de parents juifs, n'avait 
aucun droit, en aucune circonstance, au titre de 
Français. 

Mais j'entrai dans sa fiction de « juif égale fran- 
çais », et je posai à ce juif les questions que voici : 

1° Si Lucien Baumann est si Français que ça, 
comment a-t-il attendu de 1870 à 1907 — c est-à-dire 
trente-sept ans — pour demander sa réintégration? 
N 'a-t-il pas précisément attendu d'être délié de toute 
obligation militaire réelle en France? 



LUCIEN BAUMANN 43 

2° Comment peut-il se faire que, sujet allemand 
de 1870 à 1907, il ait échappé à la conscription alle- 
mande? IL EST IMPOSSIBLE QU'iL n'aIT PAS ACCOMPLI 
SON SERVICE MILITAIRE EN ALLEMAGNE ; 

S"" Sa réintégration dans l'armée française en 1907, 
à Vâge de quarante ans — c'est-à-dire dans la réserve 
de la territoriale^ — est une mauvaise plaisanterie. 
Dans quel corps français, en effet, satisfait-il à cette 
illusoire obligation militaire? 

Je concluais : 

« On saisit ici sur le vif l'aplomb phénoménal de 
« cet agent juif-allemand qui combine toutes choses 
« pour « se faire Français », de façon que cette na- 
« turalisation à la Grumbach ne comporte pour lui 
if. aucune obligation militaire en France, alors que 
« forcément il avait dû remplir son obligation mili- 
« taire en Allemagne ! Juif de naissance, Allemand 
« de choix, puis « Français » par nécessité, soldat 
« allemand, réserviste de la territoriale française, 
« cet agent de l'étranger qui nous affame, nous me- 
« nace et essaie de nous jeter de la poudre aux 
« yeux, en attendant de nous tirer du plomb dans 
R le corps, est complet. » 

Ces considérations étaient exposées et ces ques- 
tions étaient posées dans le numéro de VAction 
Française du 28 juin 1912. Il n'y fut fait aucune es- 
pèce de réponse par le principal intéressé. Or, peu 
de temps après, nous recevions la lettre suivante que 
nous adressait quelqu'un de très compétent : 

Monsieur le rédacteur en chef, 

Dans le numéro de ï Action Française du 28 juin 1912, 
vous avez reproduit une lettre du sieur Lucien Baumann 
adressée à M. le sénateur Le Breton. M. Baumann y 



44 l'avant-guerre 

déclare que, né à Strasbourg en 1867, il a obtenu en 1907 
sa réintégration dans la nationalité française et que, 
depuis lors, il est soumis aux lois militaires françaises, 
faisant partie de la classe 1907. 

Dans les commentaires dont vous faisiez suivre cette 
lettre, vous observiez que M. Baumann, réintégré dans 
l'armée française en 1907, à l'âge de quarante ans, était 
classé dans la réserve de l'armée territoriale. 

Voulez-vous me permettre de vous signaler qu'il y a 
là, de votre part, une légère erreur? Ce que vous dites 
serait vrai si nous étions encore sous l'empire de la loi 
de recrutement du 15 juillet 1889, laquelle disposait, dans 
son article 12, que « les individus devenus Français par 
voie de naturalisation, réintégration ou déclaration faite 
conformément aux lois, sont portés sur les tableaux de 
recensement de la première classe formée après leur 
changement de nationalité », mais (< ne sont assujettis 
qu'aux obligations de service de la classe à laquelle ils 
appartiennent par leur âge » . 

Mais la loi du 21 mars 1905 a modifié ces dispositions. 
Son article 12, après avoir ordonné, comme celui de la 
loi de 1889, l'inscription des naturalisés ou réintégrés 
sur les tableaux de recensement de la première classe 
formée après leur cliangement de nationalité, ajoute, en 
effet : 

•< Les individus inscrits sur les tableaux de recense- 
ment en vertu du présent article... sont incorporés en 
même temps que la classe avec laquelle ils ont pris part 
aux opérations du recrutement. Ils sont tenus d'accom- 
plir le même temps de service actif, sans que toutefois 
cette obligation ait pour effet de les maintenir sous les 
drapeaux... au delà de leur vingt-septième année révolue. 
Ils suivent ensuite le sort de la classe avec laquelle ils 
ont été incorporés. Toutefois, ils sont libérés à titre défi- 
nitif à l'âge de cinquante ans au plus tard. •> 

Il suit de là que le sieur Lucien Baumann, réintégré 
dans la nationalité de Français en 1907, à l'âge de qua- 
rante ans, a été incorporé en même temps que la classe 
1907, mais dispensé de service actif. 11 suit le sort de 
cette classe, laquelle, incorporée en 1908, a été libérée 
en 191U et versée dans la réserve de l'armée active. 



LUCIEN BAUMANN 45 

M. Baumann fait donc partie de la réserve de l'armée 
active, et y restera jusqu'à sa libération définitive, en 
1917, car à cette époque la classe 1907 sera encore dans 
la réserve de l'armée active. 

Cette classe 1907 doit faire cette année même sa pre- 
mière période de 23 jours. M. Baumann va donc revêtir, 
s'il ne l'a déjà fait, l'uniforme français. 

Veuillez agréer, Monsieur le rédacteur en chef, l'ex- 
pression de mes sentiments les plus dévoués. 

Un, commandant de reeruiemeni 
en retraite. 



D'après ceci, le juif-allemand, délégué aux Grands 
Moulins de Corbeil, à l'approvisionnement de Paris 
par le gouvernement allemand, a dû revêtir l'uniforme 
français pour une période de 23 jours. Voici Lucien 
Baumann à cheval sur deux devoirs militaires, puis- 
que, comme nous l'avons expliqué, sa naturalisation 
française et même sa parodie de service militaire 
français à l'âge de quarante ans ne Verupêchent nulle- 
tnentj aux termes de la loi allemande, de denfieurer 
un bon et fidèle sujet allemand. Ainsi donc, dès la 
première heure de la mobilisation, habillé d'un uni- 
forme mi-parti, français à droite, allemand à gauche, 
un casque à pointe négligemment fiché sur son képi 
de soldat de deuxième classe, M. Landwehr-Réserve 
Lucien Baumann aurait toute facilité de saboter, 
d'une main solide, « zum befehl », la première mino- 
terie de France, de façon à affamer Paris. 

Non content d'avoir fait marcher pour sa défense 
le ministre du Commerce Fernand David, le juif-alle- 
mand Lucien Baumann fit encore donner en son hon- 
neur le président du Conseil d'administration des 
Grands Moulins de Corbeil, M. Benjamin Rossier, 
qui tint le discours suivant à l'assemblée générale 



46 l'avant-guerre 

d'octobre 1912 {L'Information du dimanche 27 octo- 
bre 1912). 

Messieurs, 

Permettez-moi d'ajouter quelques paroles au rapport 
de votre conseil d'administration. 

Nous désirons en effet adresser aujourd'hui, devant 
tous, un témoignage reconnaissant à M. Lucien Bau- 
mann, pour la façon intelligente et expérimentée dont il 
a su prendre en mains la défense de vos intérêts, depuis 
le jour où il a été appelé à rénover les Moulins de 

Corbeil. 

La situation prospère qu'il a réussi à leur reconquérir 
lui a attiré des attaques aussi violentes qu'injustifiées. 
On l'a traité d'étranger, et on a, par déduction, présenté 
votre Société comme une minoterie à la solde de l'Alle- 
magne. 11 est nécessaire de protester hautement contre 
de pareilles allégations. M. Baumann, né à Strasbourg 
en 1867, a réclamé sa réintégration de Français, quand, 
après avoir réorganisé votre entreprise, il consentit à 
quitter sa ville natale et la haute situation qu'il y occu- 
pait, pour se consacrer à la direction des Grands Mou- 
lins de Corbeil, affirmant ainsi qu'il était Français par 
le cœur autant que par la naissance. 

Quant à votre Société, ce n'est pas à vous. Messieurs, 
que nous aurions à déclarer qu'elle est une Société émi- 
nemment française; française par ses origines, française 
par ses actionnaires, française par son conseil d'admi- 
nistration, française par son personnel, française par 
toutes les ressources qu'elle est prête à mettre au ser- 
vice du pays à son premier appel. 

Mais nous avons tenu à proclamer ici ces vérités que 
vous connaissez tous, afin que vous soyez assurés que, 
sans nous laisser émouvoir par d'injustes polémiques, 
M. Baumann et nous, nous continuerons à remplir, 
comme par le passé, notre devoir de mandataires, sou- 
cieux de contribuer à la prospérité de votre Société, et 
certains de justifier ainsi la confiance que vous voulez 
bien nous témoigner. 

Cette apologie du juif allemand Lucien Baumann 



LUCIEN BAUMANN 47 

est d'une bouffonnerie cynique. Si quelqu'un, en effet, 
était peu qualifié pour délivrer un pareil certificat 
de civisme français, c'était certainement M. Benjamin 
Rossier. 

Premièrement, M. Rossier n'est pas Français mais 
Suisse. De plus, en tant qu'émanant du président du 
Conseil d'administration des Grands Moulins de Cor- 
beil, son attestation forcément intéressée n'a aucune 
espèce de valeur. M. Rossier est également adminis- 
trateur délégué de la Banque suisse et française et 
chacun connaît les attaches allemandes de ladite 
Banque suisse et française, laquelle fait les affaires 
des Grands Moulins de Corheil et est en étroites et 
constantes relations d'affaires avec elle. Il suffit de 
consulter la liste des personnalités composant le Con- 
seil d'administration de l'une et l'autre Société pour 
s'en convaincre. 

Enfin ce n'est pas devant une assemblée d'action- 
naires et par la voix d'un président du Conseil d'ad- 
ministration que Lucien Baumann eût dû répondre 
indirectement à nos accusations. C'est devant l'opi- 
nion publique. 

Lucien Baumann, malgré ses défenseurs mala- 
droits, eût dû être deux fois suspect au gouvernement 
français en sa double qualité de juif et d'Allemand. 

Or il n'est pas le seul de sa race aux Moulins de 
Corbeil et, malgré les affirmations, sans valeur du 
reste, de M. Rossier, nous persistons à affirmer que 
le haut personnel de ces moulins était tout récem- 
ment encore peuplé de juifs et de sujets allemands 
ou suisses allemands. Les créatures de Lucien Bau- 
mann y foisonnent. 

Mais, dira-t-on, s'il est en effet déplorable qu'un 
établissement de cette importance soit entre les 



48 l'avant-guerre 

mains d'un Allemand en temps de paix *, il n'est 
pas douteux qu'en temps de guerre ses services 
seraient réquisitionnés par l'autorité militaire. Telle 

1. Dans une seule journée Lucien Baumann a pu provoquer 
impunément une hausse de trois francs par quintal de blé. Le 
résultat a été de faire monter immédiatement le prix du pain 
de 5 centimes le demi-kilogramme. 

Décidé à provoquer une crise sur le blé au début de l'été 1912, 
mais devinant que son rôle serait dénoncé et flairant que des 
questions lui seraient posées par des actionnaires récalcitrants, 
il racheta à tour de bras ses propres actions des Moulins de 
Corbeil comme un homme qui aura besoin à un moment donné 
de tenir complètement la Société dont il est ladministrateur- 
délégué. 

Le 14 février 1912, Lucien Baumann faisait acheter 35 ac- 
tions ; 
Le 15, il en faisait acheter 84; 
Le 17, il en faisait acheter 20 ; 
Le 20, il en faisait acheter 13 ; 
Le 21, il en faisait acheter 41 ; 
Le 22, il en faisait acheter 4 ; 
Le 23, il en faisait acheter 34 ; 
Le 26, il en faisait acheter 45 ; 
Le 27, il en faisait acheter 35; 
Le 28, il en faisait acheter 21; 
Le 29, il en faisait acheter 2. 

Ces achats se poursuivaient pendant tout le mois de mars. 
Le 16 mars, Lucien Baumann faisait acheter 100 actions d'un 
coup et, le 19, il en faisait acheter 51. Dans l'intervalle, il ne 
vendait pas un seul titre. 

Cependant les Journaux qui se disent patriotes taisaient le 
nom et le cas de Baumann. 

Seul, à la Chambre, le socialiste Lauche a osé tenir le dis- 
cours suivant : « Ce sont les grands meuniers qui ont spéculé 
à la hausse, en accaparant le blé, et vous ne les frappez pas. 
Vous les connaissez pourtant bien. Il y a le directeur des 
Moulins de Corbeil. C'est ce meunier, un Allemand, qui 
détient le blé. Que feriez-vous en cas de conflit international, 
vous qui vous dites patriotes? Les Moulins de Corbeil ont joué 
à la hausse et ont étranglé le marché. En même temps ils 
vendent la farine à un prix qu'aucun petit meunier ne peut 
offrir. Il y a là une manœuvre abominable qui consiste à faire 
monter le prix du blé et à ruiner le petit commerce. » 



LUCIEN BAUMANN 49 

est sans doute l'intention du gouvernement. C'est 
alors aussi que risque d'intervenir le sabotage pa- 
triotique allemand, dès que sera apposé sur les 
murs le décret de mobilisation. L'envahissement 
allemand en temps de paix permet ce sabotage sys- 
tématique en temps de guerre, facilite la destruction 
des magasins d'approvisionnement et des travaux 
d'art, lignes de chemins de fer, communications télé- 
graphiques, aqueducs, viaducs, ponts et forteresses. 
L'armature industrielle de notre pays a fait d'im- 
menses progrès depuis 1870-1871. Ces progrès eux- 
mêmes nous exposent davantage aux entreprises de 
l'envahisseur, soit qu'il anéantisse et disloque nos 
ouvrages, soit qu'il se contente d'éteindre les feux, 
de pervertir ou de supprimer le combustible. On 
conçoit ainsi l'intérêt qu'a l'Allemand à se glisser, 
dès à présent, dans ce que j'appellerai nos œuvres 
vives, à se faire notre fournisseur en pain blanc d'ali- 
mentation humaine ou en pain noir d'alimentation 
industrielle, — c'est-à-dire en charbon — de façon à 
pouvoir, au moment voulu, et sur un simple signal 
de Berlin, nous affamer de toutes les manières. 

Cependant une note publiée par V Intransigeant ouvre un 
jour singulier sur les procédés employés par le juif allemand 
Lucien Baumann « pour neutraliser d'avance la grande 
presse ». 

« Il a fait fabriquer par sa minoterie un produit quelconque, 
« une farine semblable à toutes les farines, mais qu'il a ma- 
« nufacturée sous forme de petites boîtes destinées à être ven- 
« dues au détail. Et sous prétexte d'annoncer ce produit, les 
« représentants de M. Baumann vont se présenter dans les 
« grands journaux, offrant des budgets importants de publi- 
« cité aux rédacteurs pour ce produit à tancer. 

« On comprend bien qu'il n'y a Jà qu'un prétexte. Mais dès 
« que les Moulins de Corbeil auront ainsi mis le pied dans les 
« divers organes de la grande presse, ils estiment qu'ils s'en 
« seront faits des amis. » 



50 l'avant-guerre 

Je suppose qu'à l'instant où l'autorité militaire 
française réquisitionnera les Grands Moulins de Cor- 
beil, ceux-ci explosent pour une cause inconnue — 
à la façon d'un simple cuirassé de Toulon — ou, par 
une intervention également inconnue, se trouvent dé- 
traqués et incapables de moudre avant deux ou trois 
mois, une des pièces détachées allemandes essen- 
tielles à leur fonctionnement manquant comme par 
hasard. Il sera trop tard alors pour maudire le mé- 
chant destin et réunir une commission d'enquête. Dût 
Lucien Baumann s'arracher les cheveux de déses- 
poir, le mal sera fait et irréparable. La ville de Paris 
sera affamée. Je sais bien que Lucien Baumann cher- 
chait récemment à acquérir des moulins de la région 
du Nord très connus. Mais ceux-ci ne suppléeraient 
point en ces heures critiques, à la paralysie acciden- 
telle, si inopportune ou si opportune — selon qu'on 
l'envisage de l'un ou de l'autre côté de la frontière — 
des Grands Moulins de Corbeil. 

Ces moulins sont outillés et organisés de telle 
façon qu'en un quart d'heure ils puissent devenir inu- 
tilisables. Cette constatation, au dire des techniciens, 
serait extrêmement facile à faire, si on pouvait les 
visiter. Mais depuis quelques mois surtout, ces éta- 
blissements d'utilité publique, et que chacun a inté- 
rêt à contrôler, sont préservés « à l'allemande », 
c'est-à-dire comme une forteresse, contre la curiosité 
des visiteurs français ^ . 

Néanmoins nous savons que l'outillage est alle- 
mand. Il est identique à celui des Grands Moulins 
de Strasbourg installés d'une façon grandiose et stra- 
tégique à Sporeninsel. Il en est de même, assure-t-on, 

1. L'huile des machines provient également de la m on 



LUCIEN BAUMANN 51 

du comité technique. Au jour de la mobilisation, 
si une pièce de rechange manquait, et si Ton s'adres- 
sait au fournisseur d'Outre-Rhin, il est bien évident 
que la réponse serait : « Mille regrets. Nous ne pou- 
vons vous fournir cette pièce. Le gouvernement de 
notre pays l'interdit absolument. » 

Donc le gouvernement serait dans l'impossibilité 
de faire fonctionner les Moulins de Corbeil faute de 
pièces de rechange. Que deviendrait alors cette fa- 
meuse réquisition? 

En attendant, M. l'administrateur-délégué des 

allemande Stern-Sonneborn comme en témoigne la commande 
suivante passée par Lucien Baumann : 

GRANDS MOULINS DE GORBEIL 

Anciens établissements Darblay et Déranger 

Fondés en 1830. 

Société anonyme au capital de douze millions entièrement 

versé. 

Siège social 

A 

Corbeil (S.-et-O.) 

Adr. Télég. : Corbellum-Corbeil. 
Téléphones : 74-82-83-84-85. 

Corbeil, 4 juillet 1912. 

Société anonyme Stern-Sonneborn. 

Rue Victor-Hugo 
Pantin (Seine). 

Nous avons bien reçu votre honorée du 3 courant. Nous 
avons remplacé l'huile Titania de la turbine à vapeur par de 
l'huile Gloria, le 30 juin, et avons immédiatement remarqué 
une différence de température. 

Au palier de butée comme au palier de côté régulateur, la 
température de sortie de l'huile était 65° centigrades avec 
l'huile Tilania; elle est actuellement à 55°. 

Il est vrai qu'il faut tenir compte de l'état de propreté du 



52 l'avant-guerrb 

Grands Moulins de Corbeil s'entraîne en temps de 
paix à ruiner les meuniers français. 

Le procédé habituel consiste à forcer la main aux 
acheteurs pour des quantités de farine supérieures à 
leurs besoins, en leur laissant espérer un crédit pro- 
portionné à l'importance de l'achat. Puis, quelque 

réfrigérant qui vient d'être nettoyé, mais il est toutefois cer- 
tain que, môme avec un réfrigérant envasé, la température ne 
dépassera pas 57 à 58' centigrades. 

En ce qui concerne l'huile blanche pour transmissions, nous 
avons remarqué encore un abaissement de température, mais 
n'avons encore rien pu noter comme consommation. 

A vous hre, veuillez agréer, Messieurs, nos salutations 
empressées. 

Le chet du service technique. 

Illisible. 

Grands Moulins de Corbeil. 
P. P»" de l'administrateur-délégué, 

Illisible. 

En s'adressant ainsi à un compatriote, notre homme a toutes 
chances pour être bien servi. Mais rien ne prouve, par contre, 
que la Société allemande Stern-Sonneborn apporte le même 
soin dans la fourniture de l'huile destinée au scmce des 
automobiles de l'armée française. C'est elle en effet qui a été 
choisie par le Ministère de la Guerre, comme en témoigne cet 
extrait du prospectus de la Société : 

MINISTÈRE 
DE LA GUERRE 

Après un concours sécère, tant technique que pratique, 
32 concurrents ont été éliminés et 

l'Huile Sternoline-Ossag 

a été SEULE retenue comme remplissant toutes les condi- 
tions requises : elle est donc adoptée exclusivement pour le 

SERVICE DES AUTOMOBILES DE l'aRMÉE FRANÇAISE 

Ajoutons qu'en Allemagne le gouvernement vient de décré- 
ter que les carburants des automobiles militaires seraient 
dorénavant un monopole d'Etat ! 



LUCIEN BAUMANN 53 

temps après, Lucien Baumann et ses agents refusent 
ou restreignent le crédit et attaquent les boulangers 
et les courtiers qui ont donné dans leur panneau. 
D'où une série de litiges qui représentent, pour les 
petits boulangers, la lutte du pot de terre contre le 
pot de fer. Les Grands Moulins de Corbeil font par 
ailleurs une concurrence acharnée aux meuniers 
français. Ils vendent leur farine a des prix très 

RÉDUITS, CHOSE ÉTONNANTE, CAR ILS ONT DES FRAIS 
DOUBLES : TRANSPORT DU BLÉ AUX MOULINS ; TRANSPORT 
DE LA FARINE SUR LES MARCHES. 

Lors des inondations de 1910, Lucien Baumann 
augmenta sa farine de six ou sept francs par gros 
sac (150 kilogs), au moment précis où les boulangers 
consentaient d'énormes sacrifices pour venir en aide 
aux populations. Voilà, pour un « Français de la 
quarantaine en 1907 », du patriotisme bien entendu. 
Jugez un peu de ce que Lucien Baumann eût fait 
s'il était demeuré sujet et soldat allemand ! 

Le 2 octobre 1912, ÏHuniimiité signalait un nou- 
veau coup de Bourse de Lucien Baumann qui se 
serait livré, d'après elle, à une opération singulière : 

« L'opérateur principal — je n'hésite pas à le nom- 
mer — est un personnage que ses précédents exploits 
en Bourse ont déjà rendu notoire : c'est M. Bau- 
mann, directeur des Grands Moulins de Corbeil. Un 
peu avant trois heures, un de ses représentants à la 
Bourse a déclaré : « Je prends et je donne à 30,65. » 
C'était là l'étranglement classique du découvert, qui, 
la base de liquidation étant 27,90, devra donc payer 
une prime de 2,75 par quintal. Le bénéfice réalisé 
par les haussiers serait, dit-on, considérable. » 

Le fait qu'une minoterie joue à la hausse n'est 
évidemment pas banal, mais il s'agissait là d'une 



54 L*AVANT-GUERRE 

spéculation à laquelle aurait été mêlée la Banque 
Suisse et Française, autrement dit la banque des 
Grands Moulins de Corbeil. 

Il était naturel que les deux sociétés, ayant des 
administrateurs communs, eussent partie liée dans 
un coup de ce genre. Or il est de notoriété publique 
que, selon l'expression de la Revue Financière des 
Deux Mondes, la Banque Suisse et Française est 
<( une caudataire de la Deutsche Bank », 

Il y aurait une étude des plus curieuses à faire sur 
les procédés masqués d'intermédiaire et de substitu- 
tion qu'emploie ainsi la finance allemande pour 
capter et malaxer et faire servir aux visées alle- 
mandes l'or français. Certaines maisons, d'apparence 
française, ne sont que des agences allemandes qui 
drainent impudemment nos capitaux. Tout cela, en 
attendant le grand projet d'introduction des valeurs 
allemandes à la Bourse de Paris, desideratum non 
seulement de toute la finance juive, mais encore de 
tous les parlementaires français du clan des Ya, 
éminents jetons de présence dont quelques-uns se 
donnent comme de fougueux patriotes. 

Pour en revenir à la Banque Suisse et Française 
des Grands Moulins de Corbeil et de Lucien Bau- 
mann, apprenez que : 

Sous l'inspiration de la finance teutonne, cette Gret- 
chen hybride a constitué un organisme bizarre qui vient 
d'être baptisé sous le nom de Société Financière Fran- 
çaise. Cette Société a été créée, le 13 juin dernier, au 
capital de six millions de francs, divisé en 1.200 actions 
de 5.(^00 francs. On notera, en passant, le chiffre parti- 
culièrement élevé du pair. C'est la méthode allemande. 

Inutile de dire que la nouvelle entreprise n'a de fran- 
çais que le nom. Il suffît de lire attentivement ses sta- 
tuts pour voir que le mot « étranger » y figure aussi 



LUCIEN BAUMANN 55 

souvent que le mot n français », la dernière signification 
ne servant que de paravent. 

Or, cette Société, qui ne compte pas encore trois 
semaines d'existence, vient d'avoir l'aplomb de deman- 
der l'appui de capitaux français en vue d'un grand 
emprunt de cinq millions de francs, en 10.000 obliga- 
tions de 500 francs 4 1/2 0/0 qui seraient émises au prix 
de 470 francs. 

Que valent de pareils titres? 

Pour s'en rendre compte, il suffit de méditer sur les 
observations suivantes : 

1° L'objet de la Société Financière Française est 
extrêmement vague, et cela à dessein, parce que son 
véritable but, qui est de venir en aide à des industriels 
ou à des commerçants allemands gênés dans leurs 
ati'aires, ne pouvait être avoué publiquement; 

2° Le Conseil d'administration ne renferme aucune 
personnalité de marque ; 

3*^ Les formalités exigées pour un appel au crédit en 
France n'ont pas été, en réalité, observées. La loi 
exige, en effet, la publication d'un premier bilan. Or, 
celui-ci ne paraîtra que le 30 juin 1913, donc un an 
après la tentative d'émission à laquelle on procède 
actuellement ; 

4° Les obligations ne reposent sur aucune garantie, 
car c^est un leurre de proclamer gravement que ces 
titres ont comme garanties le capital et les prêts con- 
sentis par la Société. 

On se garderait bien de déclarer que les prêts en 
question seraient garantis par une hypothèque au profit 
des obligataires. Dès lors, ils n'ont comme sûreté que 
les brouillards de la Sprée ou du Neckar ; 

5° Fait significatif : ni la Banque de Paris, ni le Cré- 
dit Lyonnais, ni la Société Générale, ni aucun de nos 
grands Etablissements de crédit n'ont ouvert leurs gui- 
chets à la souscription. Ce silence équivaut à une con- 
damnation. 



Conclusion : Les Grands Moulins de Corbeil, 
Lucien Baumann, la Banque Suisse et Française, la 



56 l'avant-guerre 

Société Financière Française, tout cela n'est qu'une 
même pompe allemande à plusieurs pistons qui 
aspire l'or et fait monter le cours du blé. Ces sociétés 
allemandes arborent le titre de « françaises », simple 
mesure de prudence pour écarter les soupçons des 
patriotes peu clairvoyants, et agitent avec frénésie 
sur leur tête notre pavillon national afin de couvrir 
leurs menées diverses. 

Dans quelle autre nation civilisée une telle situa- 
tion serait-elle tolérée? 

Imagine-t-on un minotier français installé aux 
portes de Berlin, susceptible d'affamer Berlin en 
vingt-quatre heures en cas de guerre et s'amusant, 
en temps de paix, à faire la disette par l'agio- 
tage? 

C'est cependant ce qui se passe chez nous trait 
pour trait. Le gouvernement de la République nous 
impose une servitude sans exemple. 



DEUXIEME PARTIE 

LA DÉFENSE NATIONALE 

TRIBUTAIRE DE L'INDUSTRIE 

ALLEMANDE 



LA DEFENSE NATIONALE TRIBUTAIRE 
DE L'INDUSTRIE ALLEMANDE 



Ce qui se passe pour le pain à Corbeil se passe 
également pour le charbon, ce pain noir de l'indus- 
trie, dans nos forts de l'Est. Avant d'exposer l'extra- 
ordinaire situation qu'a faite de ce chef, à ces forts, 
le gouvernement de la République, je tiens à rappe- 
ler encore que, de 1899 à 1905, le grand État-Major 
allemand ne fut plus considéré par nos gouvernants 
que comme une réserve de témoins éventuels à la 
décharge et en faveur de Dreyfus. Il importait donc 
de mécontenter le moins possible ces témoins, de 
faire tomber une à une devant eux toutes les barrières 
de la Défense Nationale. On verrait après... On a vu. 



CHAPITRE PREMIER 

DANS NOS FORTS DE L'EST 

LE CHARBON ET L'OUTILLAGE SONT 

FOURNIS PAR DES ALLEMANDS 



LE CHARBON 



Nous venons de voir qu'un Lucien Baumann, juif- 
allemand « naturalisé » à 40 ans, aurait toutes facili- 
tés pour affamer la capitale et désorganiser une 
grande partie du marché français, au moment d'une 
déclaration de guerre. De même les compagnies alle- 
mandes qui fournissent de charbon allemand nos forts 
de l'Est, pourraient à ce moment critique, soit en 
cessant leurs approvisionnements, soit en pratiquant 
un sabotage méthodique du produit livré, contraindre 
ces forts à une inaction dont les conséquences 
seraient désastreuses. 

Si incroyable que le fait puisse paraître aux 
aveugles, qui ont encore conservé quelques doutes 
sur la malf aisance du régime, la situation est la sui- 
vante : Nos forts de l'Est reçoivent leur charbon de 



62 LAVANT-GUERRE 

fournisseurs allemands, auxquels le gouvernement 
français accorde même des facilités qu'il refuse à 
nos nationaux. L'outillage de ces mêmes forts est 
également allemand. 

Nul n'ignore quel rôle capital joue la question du 
charbon dans l'industrie moderne. Le charbon est 
aussi utile que le fer et il est actuellement hors de 
doute que si nous voulions interdire à l'Allemagne de 
continuer à s'approvisionner chez nous de minerai de 
fer nous irions rapidement à un conflit armé avec 
notre voisine. Sans charbon, sans fer, l'industrie ne 
peut vivre et sa ruine entraînerait fatalement et à 
bref délai celle d'un État aussi essentiellement 
industriel que l'État allemand. 

Mais si cette question du charbon est appelée à 
jouer un rôle vital dans l'industrie en temps de paix, 
ce rôle n'est pas moindre dans l'industrie de la guerre. 

Si le charbon donne la vie à toutes ces puissantes 
machines qui distribuent la chaleur, la force, la 
lumière, c'est aussi grâce à lui que nos arsenaux 
s'emplissent. Sans lui nos vaisseaux seraient des 
corps sans vie. Sans lui nos forts de l'Est ne pour- 
raient plus faire entendre les puissantes voix dont 
retentiront un jour peut-être proche, les échos de 
nos frontières. Il faut donc que ces sentinelles vigi- 
lantes soient largement approvisionnées. 

C'est le premier devoir d'un gouvernement d'y 
tenir la main et aussi d'exercer sans relâche une 
surveillance continuelle sur la qualité du charbon 
livré. Cette fourniture doit être entourée de toutes les 
garanties possibles. 

La première devra être demandée à la nationalité 
du fournisseur. Il faudra s'adresser avant tout à un 
fournisseur français. L'État pour son industrie mili- 



DANS NOS FORTS DE l'eST 63 

taire ne peut agir comme un simple particulier qui, 
lui, a toujours le droit de rechercher les conditions 
financières les plus avantageuses. 

Même si ses nationaux demandaient pour leur four- 
niture un prix plus élevé que celui offert par la con- 
currence étrangère, l'Etat ne devrait pas hésiter à 
l'acceptt^r. C'est son intérêt certain. 

En s'adressant à son ennemi, dont le devoir 
patriotique est l'opposé du sien, l'Etat commet un 
véritable crime contre la Patrie. 

C'est de ce crime que se rend coupable notre gou- 
vernement quand il approvisionne nos forts les plus 
importants, les plus menacés, à l'aide d'un combus- 
tible fourni par notre ennemi éventuel. Il les expose 
ainsi, pour le jour de la déclaration de guerre, soit à 
la paralysie, soit au sabotage. Car le charbon fait 
partie de l'outillage du fort et de son approvisionne- 
ment au même titre que le pain est la base de l'ali- 
mentation. Le charbon est indispensable aux dyna- 
mos actionnant les grosses pièces de siège. Il est 
indispensable à la forge, à l'atelier de réparations. Il 
est indispensable au chauffage. Le fort sans charbon 
est frappé d'inanition. Il n'a pas d'autre alternative 
que de se faire sauter lui-même ou de se rendre à 
l'adversaire. 

Parmi les principaux fournisseurs du charbon uti- 
lisé dans nos forts de l'Est, se trouvent deux firmes 
allemandes : 

1*" La maison Hansen et Neuerburg de Sarrebrûck* 
dont l'agent à Nancy serait un juif du nom de P... ; 

1. Dès l'apparition dans VAetion Française de nos pre- 
mières notes sur la germanisation par le combustible des 
forts français dans la région de l'Est, c'est-à-dire au mois de 
décembre 1911, alors que les principaux journaux de Paris, 



64 l'avant-guerre 

2® La compagnie des mines de la Houve, dont le 
siège est à Strasbourg, 1, rue du Faisan, qui compte 



même patriotes, jugeaient inutile de signaler à leurs lecteurs 
que la plupart de nos forts de l'Est étaient approvisionnés de 
charbon allemand, notre confrère Hubert Baill}' nous apportait 
sa contribution dans les lignes suivantes : 

« La maison allemande Hansen et Neuerburg a son siège à 
Paris, 3, rue de La Boëtie, et des succursales, notamment à 
Sarrebrûck et à Nancy. 

« Le directeur de la succursale de Nancy se nomme Mau- 
rice Madère. 

« Indépendamment de la maison Hansen et Neuerburg, les 
forts et camps retranchés du 7* corps, tels que Belfort, Lan- 
gres, Epinal, sont alimentés en charbon par MM. Chatel et 
Dollfus, de Belfort, et ceux-ci fournissent exclusivement du 
charbon allemand. 

« Ajoutons que Chatel et Dollfus fournissent aussi, toujours 
exclusivement de charbons de provenance allemande, un 
grand nombre d'administrations publiques de la région, le 
lycée de Vesoul, pour nous borner à un seul exemple. 

« Nous nous bornons pour aujourd'hui à ces indications 
précises, que le Ministère de la Guerre ne démentira pas. « 

On m'affirme — de source sérieuse — que l'un des deux 
propriétaires de la maison allemande Hansen et Neuerburg, 
laquelle approvisionne en charbon allemand plusieurs de nos 
forts de l'Est, serait consul d'Allemagne à Charleroi. Le 
renseignement est à vérifier sur place. S'il était exact, il en 
résulterait que ce personnage officiel allemand aurait accès, 
comme fournisseur de l'État français, dans nos forts français! 

On m'assure aussi que la maison allemande Hansen et 
Neuerburg, de Sarrebriick, aurait, avec la Compagnie du 
Gaz à Paris, un contrat qui lui assurerait le monopole de la 
vente du coke aux industriels abonnés de ladite Compagnie. 
Quand une autre maison se présenterait chez ces industriels 
pour leur proposer du coke, il serait répondu : « Impossible. 
Nous devons nous fournir chez Hansen et Neuerburg. « 

On raconte encore que pendant la crise franco-allemande de 
l'été de 1911 on pouvait voir, dans la gare de Neufchâtcau, 
des soldats français en unijorme, déchargeant du charbon 
d'un wagon tout Jîambant neuf portant les aigles alle- 
mandes. Ce charbon était destiné aux ouvrages français, 
tf Spectacle honteux » et symbolique. Venez donc nier, après 
cela, que le gouvernement de la République soit bien celui de 
l'étranger ! 



DANS NOS FORTS DE l'eST 65 

dans son conseil de surveillance M. H. d'Olsinger 
et le baron de Stûcklé, et qui a pour directeur 
M. Uhry. 

Ceci n'est d'ailleurs qu'un point secondaire. Ce qui 
est inouï, invraisemblable et scandaleux, &est que 
ces fournitures de charbon allemand, livré par des 
maisons allemandes à nos forts de VEst, aient été 
ohteriues par adjudication. 

Si nous ouvrons le cahier des clauses et conditions 
générales imposées aux titulaires de tous les marchés 
relatifs au département de la Guerre (du 16 février 
1903) à la page 9, article 25 : « Provenance des four- 
nitures » , on lit ceci ; 

Sauf exceptions prévues dans le cahier des charges 
spéciales, les matières et denrées livrées doivent être 
d'origine française, ou provenir des colonies françaises 
ou des pays de protectorat. Les effets et objets doivent 
être de confection ou de fabrication française, ou avoir 
été confectionnés ou fabriqués soit dans les colonies 
françaises, soit dans les pays de protectorat. Le titulaire 
du marché aura à justifier de l'origine, toutes les fois 
qu'il en sera requis. 

Je n'ai pas besoin de m'étendre longuement sur la 
nécessité absolue d'une telle précaution, dont on re- 
trouve la trace dans tous les cahiers des charges 
spéciales. En voici un exemple pris au hasard, dans 
le cahier des charges des ateliers de construction de 
Lyon : 

Article 12. — Les charbons doivent- provenir exclu- 
sivement des mines françaises. Les briquettes peuvent 
être obtenues avec des matières de provenance étran- 
gère, pourvu qu'elles aient été fabriquées dans des 
usines françaises. 



6Ç l'avant-guerre 

Mais depuis quelques années, les cahiers de 
charges spéciales laissent là-dessus une étrange lati- 
tude. J'ai, par exemple, sous les yeux celui du 20^ 
corps d'armée, du i®"" avril 1911 au 31 mars 1912. 
J'y lis à l'article 3 : Coyiditions de provenance : 

Par exception, les combustibles de provenance étran- 
gère seront admis dans les livraisons à faire dans les 
places ci-après, pourvu qu'ils remplissent les condi- 
tions de qualité énumérées à l'annexe 1 du cahier des 
charges communes et du présent cahier des charges 
spéciales... Toutefois, les adjudicataires ne pourront 
livrer des combustibles de provenance étrangère qu'au- 
tant que cette provenance aura été nettement spécifiée 
dans leur soumission. 



Suit une énumération des places ainsi consacrées 
au combustible allemand et à des adjudicataires qui 
ne sont autres, évidemment, que les agents des mai- 
sons allemandes : Baccarat, Bourlémont, Frouard, 
Lunéville, Manonviller, Nancy, Neufchâteau, Pagny- 
la-Blanche-Côte, Pont-à-Mousson, Pont- Saint- Vin- 
cent, Rambervillers, Saint-Nicolas-du-Port et Toul... 
C'est, comme on le voit, assez coquet. 

Il serait fort intéressant de savoir quelle influence 
est intervenue au ministère de la Guerre, pour 
annihiler une clause et condition essentielle, et même 
nationale, au bénéfice des mines allemandes de la 
Houve et de la firme allemande Hansen et Neuer- 
burg. Le bon marché relatif des charbons allemands 
ne saurait être une explication. En effet, en admet- 
tant que les mines et houillères françaises du Nord 
et du Pas-de-Calais fassent des prix plus élevés que 
les compagnies allemandes, il existe une multitude 
de firmes françaises ayant en mains, par marchés 



DANS NOS FORTS DE l'eST 67 

réguliers, des charbons allemands susceptibles d'être 
livrés, même par adjudication, à de bons prix pour 
les intérêts de nos forts. Ces maisons, au point de 
vue de la défense nationale, offriraient toutes les 
garanties. En cas de guerre, elles pourraient très 
bien prévoir, dans leurs contrats, des remplacements 
de charbons allemands par des charbons de mines 
françaises, avec lesquelles elles travaillent égale- 
ment. 

En d'autres termes, il y a deux choses dans un 
contrat : la livraison et le livreur. Non seulement, le 
gouvernement français, quand il s'agit des forts de 
l'est, accepte, au mépris du cahier des charges 
générales, la livraison allemande ; mais il accepte 
encore, sans nécessité, le livreur allemand. 

Demandons-nous maintenant ce qui se passerait au 
moment de la déclaration de guerre : à la page 14, 
article 38 de la même brochure bleue du ministère 
de la Guerre, on lit ceci : 

Sauf indications contraires, contenues dans les cahiers 
des charges spéciales, le cas de guerre ne dégage pas 
l'entrepreneur des obligations qu'il a contractées. Tou- 
tefois, si les conditions du marché ont été profondé- 
ment modifiées du fait de la guerre, l'entrepreneur est 
admis à réclamer au ministre, sauf recours au Conseil 
d'Etat, soit la résiliation pure et simple du traité, soit 
le paiement d'une indemnité équitable. 

De deux choses l'une : ou la firme Hansen et 
Neuerburg et la compagnie des mines de la Houve 
continueraient, en cas de guerre franco-allemande, 
d'approvisionner de charbon nos forts de l'Est. Ou 
elles rompraient le contrat et cesseraient leurs livrai- 
sons. 



68 L*AVANT-GUERRE 

Dans le premier cas, je n'ai pas à insister sur le 
danger de confier à l'adversaire en armes l'approvi- 
sionnement en charbon de nos forts. C'est comme si 
un particulier confiait les clés de sa maison à son 
pire ennemi et le chargeait d'aller faire ses provisions 
de bouche. On voit d'ici les conséquences. La firme 
Hansen et Neuerburg, les mines de la Houve se trou- 
veraient dans la cruelle nécessité ou bien de trahir 
l'Allemagne, en livrant de l'excellent combustible 
aux forts français de l'Est, ou bien de tromper la 
France en lui livrant, pour sa défense immédiate, un 
mauvais charbon i. Dans la crise de tension politique 
et économique précédant la déclaration de guerre, la 
même redoutable alternative se poserait quant au 
stock de réserve. J'imagine les angoisses par les- 
quelles ont dû passer MM. Hansen et Neuerburg et 
les mines de la Houve, pris entre leurs obligations 
professionnelles et leur devoir national, pendant 
la récente période d'alarme juillet-août-septembre 
1911 2. 

1. Comme illustration aux risques que fait courir l'emploi 
du charbon étranger, un correspondant me communiquait la 
note suivante : « Vers la fin de la guerre de Sécession, les 
Confédérés aux abois, bloqués de toutes parts par les escadres 
fédérales, s'avisèrent de laisser capturer par l'ennemi un 
navire chargé de briquettes de charbon. Naturellement les 
fédéraux s'en servir pour chauffer leurs navires de guerre. 
Or, certaines de ces briquettes étaient bourrées de poudre. 
Des explosions se produisirent dans les chaufferies, et certains 
navires furent immobilisés pour longtemps. » 

Ceci, c'est le péril n" 2, par sabotage direct. Le péril n' 1, 
par refus de livraison du combustible, par la faim noire, est 
à la fois plus banal et plus menaçant. 

2. Ecoutez ceci, qui est d'hier et que m'affirment des per- 
sonnes bien renseignées. Dès le début de la dernière tension 
diplomatique au sujet du Maroc-Congo, le gouvernement 
français demanda à la maison Clément-Bayard un dirigeable 
neuf. D'autre part, comme il y en avait en service plusieurs 



DANS NOS FORTS DE l'eST 69 

Dans le second cas, — rupture brusque du contrat, 
— je laisse à penser le désarroi que causerait dans 
l'approvisionnement en combustible de nos forts, sur 
la zone la plus menacée, ce changement soudain de 
fournisseurs, au moment de la mobilisation ! Une 
pareille mesure équivaudrait au désarmement de 
plusieurs de nos forts de l'Est, dès le début des hos- 
tilités. 

Pendant qu'on chercherait, au milieu du trouble 
général, à s'approvisionner ailleurs, en toute hâte, 
les colonnes allemandes passeraient tranquillement 
sous des forts français aux feux éteints. 

La raison se refuse vraiment à admettre que les 

de son système, on lui donna l'ordre de mettre, le plus tôt 
possible, des pièces de rechange à la disposition de l'autorité 
militaire. 

Parmi les organes essentiels du dirigeable sont les radia- 
teurs. Ceux qu'on utilise sur les Bayard sont de fabrication 
allemande. Clément avisa le fournisseur. La réponse aurait 
été : « Le gouvernement allemand nous interdit absolument 
de vous faire la livraison. » C'est alors qu'on aurait eu 
recours aux services de la maison française Grouvclle- 
Arquimbourg. 

De toutes façons, le gouvernement allemand serait dans son 
rôle en faisant cette réponse, car c'est être dupe que de 
donner, de ses propres mains, fût-ce sous forme de pièces 
détachées, des avantages à son ennemi éventuel. 

Mais vous conviendrez que ce qui s'est produit pour des 
radiateurs pourrait très bien se produire pour le charbon de 
nos forts de l'Est. Que deviendraient ceux de ces forts qu 
sont les clients de la maison Hansen et Neuerburg ou de la 
Compagnie de la Houve, le jour où la tension s'accentuant 
entre la France et l'Allemagne, ces firmes allemandes leur 
déclareraient : « Le gouvernement allemand nous interdit 
absolument de vous faire la livraison. » Il est bien probable 
que les intendants militaires des régions menacées regrette- 
raient amèrement alors leur folle confiance et les exceptions 
« en faveur du combustible de provenance étrangère « de 
leurs cahiers des charges spéciales. Mais hélas! il serait trop 
tard. 



70 l'avant-guerre 

pouvoirs publics, qui devraient être compétents en la 
matière, n'aient pas entrevu et même violemment 
pressenti les inconvénients si graves que présente- 
rait en temps de paix la fourniture, par des maisons 
allemandes, du charbon de nos forts et ses dangers 
terribles en cas de guerre. 

On ne voit guère qu'une raison possible : l'éco- 
nomie *. Il résulte de mon enquête qu'en effet, les 
maisons allemandes livrent leur charbon allemand à 
des prix plus ba-s que ne le livrent les maisons 
françaises, auxquelles l'autorité militaire aurait un 
intérêt national à s'adresser. Il s'agit précisément 
de savoir si, dans ce cas, cet intérêt national ne 
prime pas, et de beaucoup, l'intérêt tout court. Il 
s'agit aussi d'envisager si ces bas prix, ces « jorix de 
sacrifice », consentis par les maisons allemandes, en 
cas de fourniture aux forts français de l'Est, ne sont 
pas suspects, s'ils ne sont point recommandés ou 
commandés par le gouvernement allemand, désireux 
d'avoir ainsi la main sur nos défenses de frontière et 
de pouvoir, à la mobilisation, les paralyser instan- 
tanément. Le fait qu'une pareille question peut s'im- 
poser au patriotisme justement vigilant et inquiet 
est de trop, P^emarquez bien ceci : quand la maison 
Fried Krupp a besoin pour ses canons de minerai 
français, elle s'adresse à M. Thyssen, conseiller 
privé de l'empereur Guillaume II, possesseur et ex- 
ploiteur des mines du Calvados et de la Manche. 
Quand nos forts de l'Est ont besoin de combustible, 
non seulement celui-ci est allemand, mais encore il 
est livré à nos forts par des firmes allemandes. Du 

1. Nous avons vu que celte raison ne .saurait être prise au 
sérieux. Quand l'intérêt national est en jeu il est de bonne 
politique de ne pas lésiner sur les prix. 



DANS NOS FORTS DE L*EST 71 

côté allemand, on est garanti. Du côté français, on 
ne l'est pas. 

J'arrive à la question d'intérêt matériel, de prix 
de transport, qui sert d'excuse à l'intendance mili- 
taire française, — de mauvaise excuse, — pour ger 
maniser en combustible nos forts de l'Est et risquer 
ainsi, soit le sabotage, soit l'extinction des feux au 
moment de la mobilisation. L'un de mes correspon- 
dants explique la chose avec beaucoup de clarté. 
Je lui cède ici la parole : « Par exemple, pour la 
« place de Neufcliàteau, le transport de dix tonnes 
« venant du Nord français est environ de 100 francs, 
« tandis que celui de dix tonnes de la vSarre est d'en- 
« viron 89 francs. Pour Nancy, la différence est 
a encore plus forte en faveur des houilles alleman- 
(( des. Comme prix d'achat, les houilles du Nord 
c( sont plus chères que celles de la Sarre. Seulement, 
a la qualité des ciiarbons français est bien supé- 
« rieure. Ils sont moins flambants et donnent plus 
« de chaleur. 

« Le plus surprenant, c'est que nous avons, en 
« Lorraine française, des gisements de houille très 
(f importants et que l'on ne peut exploiter, en raison 
« des difficultés que soulève l'État français. On dirait 
« que le gouvernement français favorise Ventrée des 
« houilles allemandes^ en imposant des charges exa- 
« gérées aux Français qui voudraient exploiter les 
« gisements de la Lorraine française. » 

C'est ici le moment de faire remarquer que le kar- 
tel allemand, — institution d'État, sous le contrôle 
du gouvernement de l'Empire, — favorise, par tous 
les moyens, l'exportation du combustible allemand. 
Notamment, il majore le prix de vente au consom- 
mateur allemand, ce qui lui permet de livrer à très 



72 l'avant-guerre 

bas prix à la clientèle étrangère. Ce procédé, com- 
mun à beaucoup de kartels allemands, est d'ailleurs 
emprunté aux trusts américains. D'autre part, les 
tarifs des chemins de fer allemands sont sensible- 
ment inférieurs aux nôtres. Enfin, tout combustible 
destiné à l'exportation bénéficie encore d'une forte 
réduction sur ces tarifs. Or, en vertu des fameuses 
« conventions scélérates » établies en 1884, par le 
juif Raynal, les charbons étrangers introduits en 
France sont admis à voyager sur tous nos réseaux, 
aux tarifs de leurs pays d'origine. C'est ainsi qu'un 
wagon de charbon du bassin de la Ruhr, expédié à 
Paris, paie moins de transport qu'un wagon expédié 
de Lens ou d'Anzin. 

Nous retrouvons ici le processus habituel : d'un 
côté, — du côté gouvernemental français, — aban- 
don, négligence, trahison des intérêts les plus évi- 
dents du pays et de l'industrie nationale. De l'autre, 

— du côté gouvernemental allemand, — effort d'ex- 
pansion et de pénétration nationales sur toute la 
ligne. 

Non contente de ces avantages, l'Allemagne n'hésite 
pas à se servir de la fraude, — vraisemblablement 
de complicité avec l'Etat français qui ferme les yeux, 

— pour faciUter encore ce qu'on appelle « l'invasion 
noire », l'invasion du pain noir de l'industrie. J'ai 
sous les yeux une lettre de voiture ayant servi au 
transport d'un wagon de charbon allemand. L'expé- 
diteur est le directeur d'une mine appartenant à un 
très haut personnage de l'Etat allemand. Ce wagon 
de charbon a profité d'un tarif de faveur dit « pour 
la troupe ». L'expression « pour la troupe » est por- 
tée, en toutes lettres, sur la feuille de routage. Or, 
il y a fraude, car la station destinataire, — Four- 



DANS NOS FORTS DE l'eST 73 

mies-Nord, — ne possède pas de troupes, et le wa- 
gon était tout bonnement destiné à un marchand qui 
en a pris livraison. Il parait que ce procédé est cou- 
rant. Il montre, en tout cas, à quel point les Alle- 
mands se gênent peu chez nous. 

Le correspondant que je citais tout à l'heure ajou- 
tait : « En réalité, l'économie faite par l'État fran- 
A çais, en acceptant les houilles allemandes pour les 
« besoins de notre défense nationale, n'est pas con- 
« sidérable. Il serait même difficile de soutenir qu'il 
« y ait intérêt matériel à accepter ces houilles sou- 
« vent pierreuses, qui demanderaient tout au moins 
« une surveillance constante et des analyses. Car il 
« n'est pas du tout certain qu'elles répondent aux 
« conditions des cahiers des charges. » 

Si, maintenant, élargissant la question, nous nous 
plaçons au point de vue de l'avenir des mines et des 
charbonnages français, nous y trouvons un autre 
sujet d'inquiétude. L'invasion méthodique, continue 
et favorisée du combustible allemand, en s'accen- 
tuant, amènera bientôt une paralysie de toute la 
production houillère française. Le fléau du chômage, 
qui commence à se manifester sur maint carreau de 
mine, ira s'aggravant, avec son cortège d'émeutes et 
de troubles économiques. Ici, comme en d'autres cir- 
constances^ c'est à la guerre civile entre Français 
qu'aboutit l'envahissement allemand. 

Il est bien entendu que le gouvernement français 
serait armé pour résister à cet envahissement, s'il le 
voulait. Il n'aurait — comme la loi l'y autorise — 
qu'à frapper le charbon allemand d'un droit com- 
pensateur au montant des primes dont il bénéficie 
dans son pays d'origine. Mais il y a quelque ironie à 
parler de ce moyen, alors que le gouvernement 



74 l'avant-guerre 

républicain donne précisément une prime au char- 
bon allemand, quand il s'agit des forts de la fron- 
tière. 

La vérité est que, pour avoir la paix, et aussi par 
cupidité, le gouvernement de la République n'a 
cessé, surtout depuis l'affaire Dreyfus et la sup- 
pression du bureau des renseignements, de concéder 
à l'Allemagne tous les avantages qu'elle a voulus, 
en fournitures d'Etat industrielles et commerciales, 
même et surtout intéressant la défense nationale, en 
concessions minières, en privilèges aux compagnies 
maritimes, etc., etc.. C'est ainsi que l'appétit de 
notre puissante voisine s'est encore accru en man- 
geant. 

Hier, c'était le Congo, qu'elle engloutissait. De- 
main, ce sera l'introduction des valeurs d'Etat alle- 
mandes sur le marché de Paris qu'elle exigera d'un 
ton belliqueux. Après -demain, ce sera l'établisse- 
ment d'un véritable Gibraltar, sinon à Cherbourg, au 
moins aux environs, à Diélette, par exemple. Nous 
en arriverons ainsi à payer rançon, à être démem- 
brés, dépecés en pleine paix apparente, comme après 
une guerre désastreuse. 

Voilà donc nos forts approvisionnés en charbon 
allemand par Hansen et Neuerburg et les mines de 
la Houve, autrement dit à la merci du combustible 
allemand. Mais ce n'est pas tout. Ils sont encore à 
la merci de V outillage de transport allemand. Vienne 
la guerre ils pourront tout comme les Grands Moulins 
de Corbeil, être frappés en quelques heures de para- 
lysie. 

C'est en effet à la firme allemande Orenstein et 
Koppel (Arthur Koppel de Berlin) que nos forts de 
l'Est, notamment Belfort, Toul, Saint-Mihiel et Ver- 



DANS NOS FORTS DE l'eST 75 

dun, demandent la fourniture d'un type de locomotives 
chargées de faire le service, au dire de Koppel lui- 
même, sur le tracé de nos forts. Ces locomotives à 
essieu breveté permettent aux roues motrices de s'ins- 
crire dans de très fortes courbes, à cause du nombre 
de ces roues, malgré la puissance relative que ce bre- 
vet permet de leur réserver. La principale référence 
allemande de ces locomotives Koppel est l'adminis- 
tration de la Guerre pour les forts de la Lorraine an- 
nexée. Leur principale référence française est la 
clientèle de nos forts de l'Esté. La mise en route et 
les essais de ces machines sont effectués par les re- 
présentants et mécaniciens de Koppel, lesquels ont 
ainsi toutes facilités pour l'inspection périodique de 
nos forts de l'Est. Il est superflu d'ajouter que toutes 

1. La Société Orenstein et Koppel affectionne d'une manière 
toute spéciale les terrains militaires. Ne lisait-on pas, en effet, 
dans le Matin du 5 juin 1912, les lignes suivantes : 

« Sur le plateau de Satory, à Versailles, au centre de l'or- 
ganisation défensive et des approvisionnements de guerre 
d'une partie importante du camp retranché de Paris, la cons- 
truction d'une voie ferrée militaire a été depuis peu commen- 
cée pour desservir les ouvrages fortifiés et les magasins. Tout 
le travail de la voie, en partie en déblai, est effectué par une 
puissante machine excavatrice à vapeur, véritable monument, 
provenant de la maison A. Koppel, de Spandau. Les diffé- 
rentes parties de cette machine ont été un beau jour déposées 
sur le plateau, dans un très grand nombre de caisses volumi- 
neuses venant directement de Prusse. Des Allemands sont 
venus ensuite procéder au montage et à la mise en marche, 
toujours en plein milieu d'un terrain militaire, où opèrent à la 
fois, chaque jour, une commission des poudres, une commis- 
sion de réception de mitrailleuses, de cartouches, etc., etc., 
sans parler de tous les divers établissements militaires qui 
sont situés sur le même terrain. » 

Le plus fort c'est que la machine en question portait en 
grosses lettres l'indication de sa provenance allemande. Mais 
nous n'en sommes plus à nous étonner du sans-gêne alle- 
mand sous l'œil bienveillant de nos gouvernants. 



76 l'avant-guerre 

les pièces de rechange nécessaires aux réparations 
viennent, comme pour les Grands Moulins de Corbeil, 
directement d'Allemagne. 

Mais qu'est-ce donc que cette fameuse Société 
Orenstein et Koppel à laquelle nous sommes rede- 
vables de ces magnifiques locomotives si complai- 
santes, si roulantes en temps de paix mais qui le 
seraient sans doute moins si l'empereur Guillaume 
nous déclarait la iruerre? 

Cette société allemande, comme son nom l'indique 
assez clairement, a fusionné en 1911 avec la société 
des chemins de fer à voie étroite Decau ville. 

Les personnalités compétentes en la matière s'ac- 
cordent à reconnaître que, en temps de guerre ces 
très ingénieux petits chemins de fer Decauville, que 
tout le monde connaît, auraient une importance con- 
sidérable. On les installe avec facilité. On les trans- 
porte aisément d'un point à l'autre. Pour toutes les 
besognes de transport, ds suppléeraient avec avan- 
tage la traction par chevaux, et chacun sait que la 
raréfaction de notre cavalerie, — raréfaction augmen- 
tée par les récents achats en chevaux de l'Allemagne, 
— est une des préoccupations du ministère de la 
Guerre. Au jour de la mobilisation, les Decauville 
auraient en particulier ce double rôle : 

i° Transporter les matériaux de défense dans les 
places; 

2*" Alléger les convois et transports de l'ar- 
rière. 

C'est à ce titre que nous nous occupons de la 
nouvelle firme allemande qui a fusionné avec Tan- 
cienne société Decauville, car, nous n'envisageons 
dans ces études, que les compromis, industriels ou 
autres, qui ont un intérêt quant à la Défense Natio- 



DANS NOS FORTS DE l'eST 77 

nale. Même ainsi délimité, le champ demeure assez 
vaste et menaçant . 

Voici d'abord, d'après V Annuaire des Sociétés par 
actions en quoi consistait la Société Nouvelle des Eta- 
blissements Decauville aîné : 

Capital: 4 millions de francs divisés en 40,000 actions 
de 100 francs entièrement libérées. — Obligations : 
5,000 de 50O fr., 4 0/0 remboursables de 1898 à 1942. 

Durée : 50 ans, du 31 décembre 1894. 

Objets : Exploiter les établissements industriels de 
Corbeil (Seine-et-Oise) connus sous le nom de « Etablis- 
sements Decauville aîné », ceux du Val-Saint-Lambert, 
commune de Seraing (Belgique) et ceux de Petite- 
Synthe, près Dunkerque (Nord), avec la clientèle et 
l'achalandage y attachés, ainsi que tous brevets, 
marques de fabrique, immeubles, matériel, marchan- 
dises, droits de toute nature, etc., en dépendant, le tout 
provenant de la liquidation de la Société des Établisse- 
ments Decauville aine; construire du matériel de che- 
min de fer, dit a chemin de fer Decauville » ou autre; 
construire tous objets et machines se rattachant au ma- 
tériel de chemin de fer fixe ou roulant à voie étroite ou 
normale; construire et vendre rails, locomotives, chau- 
dières, machines à vapeur, excavateurs. 

Voici maintenant un extrait de rapport qui de- 
mande à être lu avec soin. 

Orenstein und Koppel- Arthur Koppe] 
Aktiengesellschaft, Berlin 



Résultats de l'exercice ayant pris Jîn 
le 31 décembre 1910. 



RAPPORT DU CONSEIL D ADMINISTRATION 

Les statuts de notre Société devront être modifiés en 



78 L* AVANT-GUERRE 

vue de la communauté d'intérêts avec la Lûbecker 
Maschinenbau Gesellschaft, de Lûbeck, et la Société 
Nouvelle des Etablissements Decauville aîné de Paris, 
ainsi que de notre participation éventuelle à d'antres 
entreprises. 

Ce qui a donné naissance à cette communauté d'inté- 
rêts, c'est que les trois établissements se complètent 
d'une façon tout à fait rationnelle; chacun d'eux aura 
donc avantage à ce que la concurrence avec les deux 
autres soit évitée dans la mesure du possible et que 
tous trois adoptent la même ligne de conduite. Nous 
vous indiquons ci-après, dans la mesure compatible 
avec les intérêts de notre Société, les points principaux 
des accords que nous avons conclus, accords dont la 
mise à exécution est subordonnée à votre approbation. 

L'accord passé avec la Lûbecker Maschinenbau 
Gesellschaft, etc.. 

Uaecord que nous avons conclu pour une durée de 
vingt ans avec la Société Nouvelle des Établissements 
Decauville aîné doit être soumis à l'assemblée géné- 
rale de cette Société qui se tient au mois de juin; la con- 
currence très vive qui régnait entre nous-mêmes et cette 
firme, qui existe depuis 1853, dans les pays latins et aussi 
hors d'Europe, devait naturellement, à la longue faire 
naître le besoin d'un accord entre les deux parties. Par 
une répartition rationnelle des débouchés, nous avons 
supprimé les inconvénients de cette concurrence ; en 
outre, les commandes que la Société Decauville s est 
engagée à nous faire assurent à nos ateliers une grande 
activité d'une façon permanente. 

Comme le précédent, cet accord n'a pas pour but la 
hausse des prix de vente; il tend surtout à augmenter 
la capacité productive des deux contractants et à réduire 
sensiblement leurs frais généraux. 

Pour rendre plus étroite la communauté d'intérêts 
existant entre les deux Sociétés et pour donner plus de 
force aux bonnes relations qui les unissent, il a été 
convenu qu'elles participeraient à tour de rôle aux 
bénéfices; d'autre part, il sera procédé à un échange 
d'actions et les deux Sociétés auront des administrateurs 
communs. 



DANS NOS PORTS DE l'eST 79 

Société nouvelle des Établissemeuts Decauville aîné. 



Assemblée générale extraordinaire 
du 24 juin 1911 



RESOLUTIONS 

1" RÉSOLUTION. — L'assemblée générale extraordinaire, 
après avoir entendu les explications du conseil d'admi- 
nistration relatives au projet d'un accord à conclure 
avec Orenstein und Koppel-Arthur Koppel A. -G., 
approuve les bases dudit projet etdécide en conséquence 
que, etc.. 

Si Ton veut connaître les sentiments francophiles 
de cette société Koppel, avec laquelle ont fusionné 
les établissements Decauville, on peut savourer ces 
quelques lignes extraites du numéro du 4 février 1910, 
du Berliner Morgen Post alors que la France était 
dévastée par les inondations et que les témoignages 
de sympathie lui venaient de partout : 

Orenstein und Koppel-Arthur Koppel, Berlin. 

Nous apprenons, de source bien informée, que la 
Société Orenstein und Koppel de Paris tirera profit des 
inondations en France, dont les dégâts s'élèvent à plu- 
sieurs centaines de millions, parce qu'il y aura un 
besoin considérable de chemins de fer portatifs et exca- 
vateurs, pour la restauration des chemins de fer, canaux. 

Mais le plus étrange c'est ceci : d'après un rensei- 
gnement puisé à bonne source, la société Koppel aurait 
été exclue des fournisseurs de la Marine française à 
la date du 23 mars 1910*. Charbon allemand, outil- 

1. D'un article paru dans V Action Française, le 17 juin 



80 l'avant-guerre 

lage allemand, c'est complet. Si la guerre éclatait 
demain entre la France et l'Allemagne, on se demande 
avec angoisse ce qui se passerait dans des forts 

FRANÇAIS DE LA FRONTIERE, ALIMENTÉS EN COMBUSTIBLE 

1912, SOUS la signature de notre collaborateur Pierre Dumou- 
lin, nous extrayons les lignes suivantes : 

« Léon Daudet rappelait que cette Société aurait été exclue 
en 1910 des fournisseurs de la marine. Des renseignements, 
qui nous parviennent, nous affirment que cette mesure, si elle 
a été prise, n'était point la première dont ait été frappée la 
firme Orenstein et Koppel. 

En effet, dès 1903, la Société Orenstein et Koppel étant 
chargée d'importants travaux pour le compte du ministère de 
la Marine ; on aurait découvert que deux ingénieurs de cette 
maison étaient des officiers allemands qui mettaient à profit 
leur présence à Cherbourg et les facilités que leur donnait la 
conduite des travaux pour se livrer à l'espionnage. On n'au- 
rait pas ébruité l'affaire, et l'on se serait contenté de recon- 
duire à la frontière les deux officiers. A la suite de ces faits, 
le ministre de la Marine, bientôt imité par son collègue de la 
guerre, aurait exclu de ses soumissions la maison Orenstein 
et Koppel. 

Que firent alors ces industriels? — toujours d'après nos 
renseignements — une manœuvre pourtant assez grosse 
pour qu'un gouvernement vigilant ne s'y trompât point. L'un 
des associés, M. Arthur Koppel, se retira de la maison 
Orenstein et Koppel, et s'installa, sous son nom, rue de 
Londres. Un an s'était à peine écoulé que M. Koppel avait 
retrouvé les faveurs des ministres de la Guerre et de la Marine 
et leurs plus importantes commandes. 

Cela dura jusqu'en 1908, date à laquelle l'interdiction qui 
pesait sur la maison Orenstein et Koppel fut levée. Arthur 
Koppel ferma aussitôt ses bureaux de la rue de Londres et 
reprit sa place dans l'ancienne firme qui fut, de nouveau 
admise à soumissionner pour les travaux du gouvernement. 

Le tour était joué, mais il n'est personne qui ne trouvera 
étrange le système bénin d'exclusions momentanées dont le 
gouvernement se sert vis-à-vis d'un groupe reconnu aussi 
dangereux pour les secrets de notre défense nationale. Et il 
apparaît bien, d'ailleurs, qu'Orenstein et Koppel utilisent 
cette mansuétude. Ils ne négligent rien pour s'assurer l'exclu- 
sivité des constructions de chemins de fer à voie étroite et des 
travaux s'y rattachant. Ils ont réussi à faire servir à leurs 
fins la Société Decauville. On dit, maintenant qu'ils tentent 



DANS NOS FORTS DE l'eST 81 

ALLEMAND PAR DES MARCHANDS DE CHARBON ALLEMANDS 
ET MUNIS EXCLUSIVEMENT DE LOCOMOTIVES DE TYPE 
ALLEMAND, EXÉCUTÉES, LIVRÉES, REPAREES PAR DES 
CONSTRUCTEURS ALLEMANDS. 

d'acquérir une des rares compagnies qui puissent leur faire 
concurrence et dont le siège est en Bourgogne. 

Cette dernière opération, si elle réussit, nous met, pour les 
travaux ci-dessus indiqués, comme pour les travaux de ter- 
rassement, dans les ports et près des forts, à la merci d'une 
compagnie allemande déjà soupçonnée — pour ne pas dire 
plus, — de faits d'espionnage. » 



CHAPITRE II 



NOTRE AÉRONAUTIQUE 

EST TRIBUTAIRE DE L'ALLEMAGNE POUR 

LA FOURNITURE DE L'HYDROGÈNE 

DE NOS DIRIGEABLES ET CELLE DES APPAREILS 

DE TÉLÉGRAPHIE SANS FIL 

DE NOS AÉROPLANES 



DIRIGEABLES 



La tactique de l'air est à Tordre du jour. Il semble 
prématuré de discuter les avantages respectifs des 
dirigeables et des aéroplanes en temps de guerre. 
Dans le doute, qui tient au manque de preuves directes, 
il est clair que le gouvernement allemand a intérêt à 
suivre de très près nos progrès dans Tune et l'autre 
fabrication et à se ménager — du côté des dirigea- 
bles, comme du côté des aéroplanes — des possibilités 
d'intervention, de mainmise, soit par sabotage n" 1, 
soit par sabotage direct. 

Il existe, à quelques kilomètres de Compiègne, une 
usine allemande de produits chimiques, qui prend en 



NOTRE AÉRONAUTIQUE 83 

ce moment, comme d'ailleurs la plupart de ses simi- 
laires, un développement considérable. L'Allemagne 
a, depuis quelques années, monopolisé, en quelque 
sorte, le commerce de la droguerie et des spécialités 
pharmaceutiques à la mode. Elle inonde le monde de 
ses poisons. La liste complète de ceux-ci tiendrait des 
pages et des pages. L'Allemagne est, d'ailleurs, le 
pays par excellence de l'intoxication chronique, et 
l'on ne connaît pas encore en France, Dieu merci, 
comme au delà du Rhin, des villages entiers de mor- 
phinomanes ! L'intoxication chronique offre cet avan- 
tage — purement commercial — de faire à la fois 
la fortune des droguistes, qui vendent le poison, 
et des sanatoria, où on en déshabitue les malades. 
Mais ceci est un autre sujet qui mériterait une étude 
de fond. 

Donc, et pour en revenir aux environs de Compiè- 
gne, cette usine allemande emploie un personnel de 
fabrication entièrement allemand. Seuls, les manœu- 
vres sont du pays. Elle est dirigée par un Hollandais 
M. Vis. Elle est la propriété d'une Société anonyme 
dite Société industrielle des Produits chimiques, dont 
le siège social est 10, rue de Vienne, à Paris. 

Si j'ouvre V Annuaire des Sociétés par Actions, je 
vois que cette Société industrielle des Produits chi- 
miques a été fondée au capital social de deux mil- 
lions cinq cent mille francs, divisés en 2.5U0 actions 
de 1.000 francs, entièrement libérées. Les titres 
sont au porteur et non cotés. La durée est de 50 ans, 
depuis 1896. Elle a pour objet : 

La création d'une ou de plusieurs fabriques de produits 
chimiques, soit en France, soit à l'étranger ; prise ou 
cession d'intérêt dans d'autres sociétés ; l'acquisition, 
l'exploitation de tous procédés de fabrication, brevets 



84 l'avant-guerre 

et licences ; l'acquisition de tous terrains et immeubles ; 
le commerce, la vente et l'achat de tous produits et 
tous brevets, procédés et appareils relatifs à leur 
fabrication et à leur emploi. 

Le conseil d'administration était récemment en- 
core ainsi composé : Mem^bres : MM. H. de Glenck, 
J. Stroof, E. de Bondelli, J.-C. Ertel, Ch. Kœchlin, 
H. Oswald, Th. Plieninger, Ch. Schlumberger, Vis- 
cher. 

L'usine fabrique, entre autres, énormément de 
dérivés chlorés. Dernièrement, elle s'est mise à la 
fabrication du chloroforme et elle approvisionne ac- 
tuellement de ce produit les principales drogueries 
parisiennes. Elle est située dans la commune de La 
Motte-Breuil, dans une position stratégique, à l'en- 
trée de la forêt de Compiègne et presque au 
confluent de l'Oise et de l'Aisne. Elle est gardée 
comme une forteresse. Personne ne peut y pénétrer, 
et on ne délivre même jamais aucune autorisation aux 
personnes étrangères aux services. Nous avons déjà 
eu l'occasion de remarquer, à propos des Grands 
Moulins de Corbeil, dits « Petite Prusse », que c'est 
là une coutume constante des installations allemandes 
en territoire français. Alors que nos administrations, 
usines, maisons de commerce sont ouvertes à tout 
venant, les Allemands campés en France, avec l'auto- 
risation et la protection du gouvernement français, 
verrouillent jalousement portes et fenêtres. Ils se bar- 
ricadent. 

Sachez maintenant qu'à La Motte-Breuil, plusieurs 
de nos dirigeables sont construits et font leurs essais. 
Le parc aérostatique est contigu à l'usine allemande. 
Celle-ci produit, comme déchet, d'immenses quanti- 
tés d'hydrogène. Elle avait fait récemment, soit à 



NOTRE AÉRONAUTIQUE 85 

Clément-Bayard, soit à l'Etat, des offres exceptionnel- 
lement avantageuses pour la fourniture de l'hydro- 
gène destiné au gonflement de nos dirigeables. Ces 
OFFRES ONT ÉTÉ ACCEPTÉES. Quoi de plus tentant, en 
effet, que de s'approvisionner à bon marché et à sa 
porte même ? Vous retrouverez ici l'ingéniosité, la 
présence perpétuelle et l'opportunité du fournisseur 
allemand..., qualités réelles, mais auxquelles il est 
imprudent de se livrer. 

Quand nos dirigeables rentrent au parc, après une 
sortie, et quand l'opération est un peu difficile, on 
voit, spectacle touchant, les ouvriers allemands de 
l'usine allemande prêter leur concours à nos sapeurs 
du génie, pour la réintégration des ballons au bercail ! 
La situation est donc la suivante : Nos dirigeables 

MILITAIRES SONT CONSTRUITS A La MoTTE-BrEUIL, A 
DEUX PAS d'une fabrique DE PRODUITS CHIMIQUES ALLE- 
MANDE. C'est elle qui les fournit d'hydro(}ène. Les 
Allemands connaissent a fond toutes les instal- 
lations DU parc aérostatique *. 

Je laisse à mon lecteur le soin de tirer de cette 
constatation les conséquences qu'elle comporté, non 
seulement en temps de mobilisation, mais encore en 

1. Cette usine ne fournit pas seulement d'hydrogène le 
parc aérostatique de La Motte-Breuil. 

Exemple : Maubeuge est devenu, depuis quelques mois, un 
centre très important d'aéronautique. Un dirigeable, leDupuy- 
de-Lôme, et huit aéroplanes garnissent son parc aérostatique. 
Or, le Dupuy-de-Lôme est alimenté en hydrogène par nos vieilles 
connaissances de l'usine de La Motte-Breuil, succursale de 
rElektron-Chemische de Griesheim-Bitterfeld. Cet hydrogène 
arrive ici en tubes et il est incontestable que l'usine de La 
Motte-Breuil, chargée officiellement de cette fourniture, 
demeure en mesure de saboter, à distance et a son heure, le 
dirigeable de Maubeuge, comme il lui serait facile, au mo- 
ment de la mobilisation, de saboter ceux de La Motte-Breuil. 
(Pierre Dumoulin, Action Française du 8 février 1913.) 



86 l'avant-guerre 

cas de simple crise diplomatique. En outre, le risque 
d'incendie des hangars et des ballons — même avec 
les meilleures intentions du monde — n'est pas petit 
dans le voisinage d'une fabrique de produits chimi- 
ques. Sans compter le sabotage possible de la fabri- 
cation de l'hydrogène et de la canalisation qui la 
complète. 

Une fourniture d'hydrogène impur peut en effet 
détruire complètement un dirigeable. Or la chose se 
serait produite à La Motte-Breuil où une enveloppe 
de dirigeable aurait été mise hors d'usage par la 
faute de l'hydrogène *. 

Remarquez que ce scandale de la livraison des 
dirigeables français à une usine allemande, — sous 
prétexte d'hydrogène — peut avoir des conséquences 
désastreuses. Je lis, dans la Technique moderne, 
une conférence, d'ailleurs fort claire et très bien faite, 
de M. Camille Matignon, professeur au Collège de 
France, sous la présidence de M. le général Roques, 
inspecteur permanent de l'aéronautique militaire. 
Cette conférence du mercredi 27 décembre 1911 
traite De la préparation de Vhydrogène pour les be- 
soins de Vaéronautique militaire. On y trouve une 
description des divers procédés, deux cartes de la 
répartition des usines à hydrogène en France et dans 
la région parisienne. On y lit les lignes suivantes : 

La Société des usines de Giiesheim, près de Franc- 

fort-sur-le-Mein, qui, la première, a mis au point un 

procédé fonctionnant régulièrement par la préparation 

électrolytique de la soude, a commencé, dès 1899, à 

I recueillir une partie de son hydrogène. 

I 1. M. Vis, directeur de l'usine allemande ne nous a rien 
répondu quand nous avons publié ce renseignement dans 
V Action Française. 



NOTRE AÉRONAUTIQUE 87 

D'après le rapport du professeur Graebe, les usines 
de Griesheira ont livré aux consommateurs les cubes 
d'hydrogène suivants : 

1899 12.200 met. c. 

1900 50.000 -- 

1901 70.000 — 

1902 100.000 — 

1903 125.200 — 

1904 145.800 — 

1905 185.200 — 

1906 157.200 — 

1907 242.400 — 

1908 311.000 — 

1909 610.000 — 

Et un peu plus loin : 

En France, la Société industrielle des produits chi- 
miques, qui exploite, depuis longtemps, à La Motte- 
Breuil, dans TOise, les procédés de Griesheim, s'est 
préoccupée, en 1910, de faire les installations néces- 
saires pour recueillir tout ou partie du million de mètres 
cubes d'hydrogène qu'elle produit annuellement. 

L'hydrogène, capté dans un réseau de tuyauterie, 
subit une épuration avant de se rendre au gazomètre de 
1.500 mètres cubes. Un ventilateur chasse l'hydrogène 
du gazomètre et le conduit dii-ectement dans la manche 
du ballon. 

Une autre partie de l'hydrogène est comprimée à 
150 atmosphères, dans des tubes contenant 7 mètres 
cubes. Par son usine génératrice de gaz léger, La 
Motte-Breuil est appelé à devenir un véritable port 
aéronautique où pourront se faire au robinet des gon- 
flements faciles et rapides et où des wagons, chargés de 
bouteilles d'hydrogène comprimé, attendront l'ordre de 
départ pour s'en aller assurer le ravitaillement. M. Clé- 
ment a déjà fait construire, à 700 mètres de l'usine, un 
liangar aux dimensions imposantes, qui peut abriter 
deux de ses grands dirigeables de 7.000 à 8.000 mètres 
cubes et qui est alimenté en hydrogène par une con-^ 
duite souterraine venant directement de l'usine. 



88 l'avant-guerre 

Voilà qui est gai ! Pour que la fête fût complète, il 
faudrait que les wagons chargés de bouteilles d'hy- 
drogène fussent fournis par la société allemande 
Orenstein et Koppel (ex-société Decauville). 

Si, au jour de la mobilisation, ces chemins de fer 
ne fonctionnaient pas, si la conduite souterraine 
était bouchée, si l'hydrogène impur détruisait les 
enveloppes des dirigeables, M. Clément et le général 
Roques s'arracheraient les cheveux. Mais il serait 
trop tard. 

Je répète : pourquoi l'aéronautique militaire ne 
demande-t-elle pas son hydrogène, soit à des sociétés 
de construction aéronautique sévèrement contrôlées, 
soit à des usines militaires? Il est fou de mettre une 
force nouvelle comme celle-là aux mains de l'en- 
nemi, à la disposition de l'ennemi. Cela est aussi fou 
que d'accepter comme combustible, dans les forts de 
la frontière, du charbon allemand livré par des firmes 
allemandes * . 

1. Pendant ce temps, on lit dans le Matin, à propos de la 
première sortie du dirigeable monstre L-/, à Friedrichshafen : 

L'ÉQUIPAGE EST COMPOSÉ DE MARINS FORMÉS AU SERVICE 
DES DIRIGEABLES. 

Le SECRET LE PLUS ABSOLU EST GARDÉ AU SUJET DE l'aR- 
MEMENT DU BALLON. On SAIT SEULEMENT QU'iL POSSÈDE UNE 
MITRAILLEUSE. 

Le secret de nos dirigeables, hélas ! est certainement moins 
bien gardé au parc de La Motte-Breuil, où l'hydrogène de nos 
ballons est fourni par la Société Industrielle des Produits 
Chimiques, simple succursale de la Griesheim-Elektron. 

D'un CÔTÉ, DU côté allemand, secret absolu. 

De l'autre, du côté français, proximité du parc de 

DIRIGEABLES ET DK l'USINE ALLEMANDE. CANALISATION d'hY- 
DROGÈNE ALLEMAND. PROMISCUITÉ DU PERSONNEL ALLEMAND 

DE LA Société Industrielle et du personnel français 
d'aérostation militaire. 

Quel contraste, quel scandale ! Quel Français patriote ne 
serait frappé de stupeur et d'indignation! 



NOTRE AÉRONAUTIQUE 89 



LA PRESSE REPUBLICAINE 
AU SECOURS DE L*USINE ALLEMANDE DE LA MOTTE-BREUIL 



Les révélations précédentes sur le parc aérosta- 
tique de La Motte-Breuil et l'usine de produits chi- 
miques allemande, sa voisine, qui fournit nos diri- 
geables d'hydrogène, ont paru dans plusieurs numé- 
ros de V Action Française quotidienne du mois de 
janvier 1912. 

Elles ont ému la presse républicaine de l'Oise, 
moins prudente que celle de Corbeil qui n'a pas osé 
souffler mot, à ma connaissance, de notre étude sur 
Lucien Baumann et ses Grands Moulins de Corbeil 
dits « Petite Prusse ». 

Les principaux journaux de la région dont dépend 
La Motte-Breuil sont : notre excellent et vaillant con- 
frère le Réveil de VOise, organe royaliste, donc natio- 
naliste intégral, et qui combat avec nous l'espion- 
nage juif-allemand; la Dépêche de VOisCy organe 
de l'ex-député Butin, lequel défend éperdument la 
très suspecte installation de La Motte-Breuil et le 
Hollandais Vis, directeur de la Société chimique 
Elektron de Griesheim Bitterfeld ; la Gazette de 
l'Oise, organe républicain, lequel, plus habilement, 
d'un ton quasi officieux et en prétextant l'intérêt 
régional (!), se porte aussi au secours des fournis- 
seurs allemands d'un hydrogène destiné à des diri- 
geables français; enfin, le Progrès de l'Oise ^, 

1. 11 convient de citer ici une note comique du Progrès de 
l'Oise (numéro du dimanche 24 novembre 1912). Ce journal est 
de ceux qui prirent, au début, contre moi la défense de la 
maison allemande, jusqu'au moment où les preuves accumu- 



90 l'avanï-guerre 

organe libéral. Il est intéressant de voir l'intérêt 
allemand ainsi soutenu et représenté par deux 
journaux du régime que Bismarck implanta chez 
nous. 

La Dépêche de VOise déclare qu'elle a pour M. Vis, 
directeur de cette usine, « une particulière estime », 
ce qui n'a rien à voir avec la question. Elle ajoute 
que les habitants de La Motte-Breuil sont très con- 
tents de cette usine, point de vue électoral qui prouve 
simplement leur manque de renseignements ou de 
clairvoyance. Nous sommes là pour leur ouvrir les 
yeux. Elle conclut : 

Tout cela ce n'est que propos enfantins. L'Usine de 
La Motte-Breuil n'est pas plus allemande que bien 

lées du péril qu'elle faisait courir à nos dirigeables fermèrent 
la bouche à ce bon républicain. Savourez-moi ça : 

« Trosly-Breuil. — Une nouvelle école. — M. Vis, direc- 
« teur de l'usine de produits chimiques de La Motte, vient de 
« mettre gracieusement à la disposition de la commune de 
« Trosly-Breuil, pour y installer une nouvelle école de gar- 
ce çons, un local spacieux qu'il a fait aménager et (^ui com- 
« prend un beau matériel scolaire. 

« M. Vis a, en outre, pris à sa charge le traitement du 
« maître que l'administration académique a désigné. 

« De son côté, M""" Vis a tenu à offrir un mobilier personnel 
« pour l'instituteur. 

« Cette nouvelle école a été inaugurée lundi dernier, dans 
« l'intimité, par M. Deciry, maire de Trosly-Breuil, et M. Co- 
« chet, le sympathique inspecteur primaire de Compiègne. » 

Non seulement l'usine de La Motte-Breuil fournit de l'hy- 
drogène à nos dirigeables. Elle fournit encore du mobilier à 
nos instituteurs 1 Timeo Germanos et doua fer entes. Si le 
Progrès de VOise m'objecte que M. Vis est Hollandais, je lui 
réphquerai tout aussitôt qu'il agit pour le compte des Alle- 
mands et que son usine n'est qu'une succursale de I'Elektron 
de Griesheim Bitterfeld^ en relations étroites avec l'usine 
Merck, installée comme par hasard au Pont de Moscou à 
Montereau.. Qu'est-ce que M. Merck et madame vont bien 
offrir aux instituteurs de Montereau ?J 



NOTRE AÉRONAUTIQUE 91 

d'autres et elle a fait entrer dans la région de jolies 
sommes dont les Français profitent. 

A cette affirmation d'un patriotisme bien républi- 
cain, nous répondrons simplement ceci ; l'usine alle- 
mande DE La Motte-Breuil n'est qu'une succursale 
DE l'usine Elektron a Griesheim-Bitterfeld, la- 
quelle APPROVISIONNE EN HYDROGENE LES DIRIGEABLES 

allemands. Le chef de l'usine de Griesheim-Bitterfeld 
est membre lui-même du conseil d'administration de 
l'usine de La Motte-Breuil, laquelle se trouve ainsi 
— n'en déplaise à la Dépêche de VOise — « plus 
allemande que beaucoup d'autres ». Quant à M. Vis, 
directeur de l'usine de La Motte-Breuil, il est en effet, 
Hollandais, mais son entourage immédiat est alle- 
mand. On m'affirme — je n'en ai pas confirmation — 
qu'il a été longtemps professeur en Allemagne. Le 
directeur qui a précédé M. Vis se nommait Pistor et 
était Allemand. Il est fréquent que l'Allemand em- 
ploie comme pionniers, à la tête de ses succursales 
en pays étrangers, en France notamment, des Hol- 
landais ou des Belges. 

Mais la note rectificative ou prétendue telle la plus 
importante, et d'un tour quasi officieux, a paru dans 
la républicaine Gazette de VOise — propriétaire-direc- 
teur G. Bourson. M. G. Bourson serait en même 
temps imprimeur et aurait comme client M. Vis, 
directeur de l'usine allemande, ce qui expliquerait 
l'abondance et la rapidité de sa défense de ladite 
usine. Voici donc le morceau qui a paru dans la 
Gazette de VOise du 18 janvier, le lendemain même 
de mon article et à la suite de sa reproduction : 

Cet article appelle plusieurs rectifications. Tout 
d'abord, M. Vis, l'honorable directeur de l'usine, n'est 



92 l'avant-guerre 

pas allemand, mais hollandais, et il professe pour notre 
pays la sympathie la plus vive. 

Parmi les ingénieurs, il est évidemment des Alle- 
mands, mais il est aussi et surtout des Suisses. 

Si l'élément français n'est pas représenté comme il 
le devrait dans cet état-major, la faute n'en est nulle- 
ment à la société, mais bien à l'insuffisance de nos 
écoles de chimie industrielle. La chimie, il ne faut pas 
l'oublier en effet, est surtout une science allemande et 
en fait les ingénieurs de La Motte-Breuil sont de véri- 
tables savants, des chercheurs, tels qu'on en trouve en 
France, seulement dans nos laboratoires de Faculté. 
Les savants chez nous dédaigneraient d'ailleurs de 
faire de l'industrie. Bien à tort, du reste. 

M. Bourson me permettra de lui faire remarquer 
que ce ton dédaigneux à l'endroit de la science chi- 
mique française et des chimistes français est, dans 
un journal français, tout à fait extravagant. La note 
serait rédigée par un chauvin allemand, ignorant les 
noms de Lavoisier, Berthelot et autres, qu'elle ne 
serait pas différente, ni plus comiquement inexacte 
et hautaine. Mais continuons : 

Pour ne citer qu'un exemple, l'actuel directeur, 
M. Vis, a fait notamment de véritables découvertes eu 
ce qui concerne la production des rubis artificiels et 
c'est lui également qui a trouvé le moyen de capter 
l'hydrogène entièrement et gratuitement perdu jus- 
qu'alors. 

La Gazette de VOise n'a évidemment jamais en- 
tendu parler du Français Moisan, qui s'est occupé, 
lui aussi^ quelque peu du rubis artificiel. 

Cet hydrogène, ainsi récupéré, peut évidemment être 
livré à très bas pris, puisque auparavant il était absolu- 
ment inutilisé. Voilà toute l'explication des offres de la 
société. Il n'y a là aucun machiavélisme. 



NOTRE AÉRONAUTIQUE 93 

Qui a parlé jamais de machiavélisme? J'ai dit et je 
répète que le voisinage immédiat d'une usine de 
produits chimiques et d'un parc d'aérostation est un 
danger permanent d'incendie, que la connaissance, 
par les Allemands, de toutes les installations d'un 
parc aérostatique français est un danger d'autre 
sorte, que l'approvisionnement de ballons français 
en hydrogène fourni par des Allemands, par une 
usine allemande, expose la Défense Nationale aux 
pires sabotages. La question d'économie, quand il y 
va du salut du pays, est dérisoire. C'est ce même 
prétexte d'économie qui fait approvisionner en char- 
bon allemand nos forts de la région de l'Est, qui 
les expose ainsi au désarmement par l'extinction des 
feux, dès les premières heures de la mobilisation. Je 
comprends fort bien que les Allemands l'allèguent, 
ce prétexte d'économie, car il fait partie de leur sys- 
tème d'invasion industrielle, commerciale et d'espion- 
nage. Mais que des Français s'y laissent prendre, 
voilà ce qui me demeure incompréhensible. 

D'ailleurs, si les chimistes sont étrangers pour la 
plupart, il n'en est pas de même des autres employés 
et l'on y compte notamment un certain nombre d'an- 
ciens fonctionnaires des contributions indirectes. 

Quant au Conseil d'administration, que M. Daudet 
ne se trompe pas aux sonorités étrangères, il comprend 
d'excellents Français incapables de prêter la main à 
une œuvre antipatriotique. Certes, il est en majorité 
cosmopolite, mais dans des consortiums semblables 
n'est-ce pas la régie? N'est-ce pas l'internationale des 
capitaux qui ne voit que des affaires et se préoccupe 
peu des frontières? 

]J Action Française a trop souvent mené campagne 
contre les capitaux français qui font vivre les Alle- 
mands pour ne pas se louer de voir des capitaux alle- 
mands faire vivre des Français. 



94 l'avant-guerre 

Car les Français sont extrêmement nombreux à La 
Motte-Breuil, Loin de faire venir de la main-d'œuvre 
étrangère, on emploie tous les ouvriers disponibles du 
pays et même, à ce point de vue, l'usine est un élé- 
ment très appréciable de la prospérité de la région. 
Ajoutons que les ouvriers de l'usine sont fort bien 
traités et que M. Vis et ses collaborateurs ont pour 
eux les plus grands égards. 

M. Vis et ses collaborateurs sont en vérité bien 
bons. Il ne leur manquerait plus que d'empoisonner 
ou de manœuvrer à l'allemande leurs ouvriers fran- 
çais I Maintenant la Gazette de VOise pourrait-elle 
m'affirmer que l'Etat-Major scientifique de La 
Motte-Breuil ne compte pas d'officiers de réserve 
de l'armée allemande? Puisqu'elle veut bien servir 
d'intermédiaire entre moi et l'usine allemande, ce 
point serait intéressant à élucider. Par ailleurs, je 
poserai à mon confrère de l'Oise cette simple ques- 
tion : une usine française pourrait-elle obtenir en 
Allemagne une situation semblable à celle de La 
Motte-Breuil? L'Allemagne permettrait-elle une pa- 
reille installation française à cent mètres des han- 
gars de ses Zeppelin et en contact avec les soldats 
allemands chargés de la manœuvre? 

Enfin la question de la difficulté des visites à 
l'usine allemande — comme aux Grands Moulins de 
Corbeil — et du secret allemand bien gardé, a visi- 
blement ennuyé et embarrassé l'auteur de la note de 
la Gazette de VOise. Écoutez-le plutôt: 

Quant aux visites, il n'y a rien là que de très naturel. 
Toutes les maisons semblables en font autant. Il y a des 
secrets de fabrication qu'on ne livre pas aux premiers 
venus. D'ailleurs, en fait, l'usine est beaucoup moins 
défendue que ne le prétend notre confrère et, à notre 
connaissance, un certain nombre de personnalités, dont 



NOTRE AÉRONAUTIQUE 95 

l'une au moins très compétente, y ont été admises. 
Nous nous en tiendrons là, ne connaissant ni le direct- 
teur, ni les administrateurs de la société, nous n'avons 
pas qualité pour présenter leur défense. Nous avons 
simplement voulu mettre les choses au point et rassurer 
le public que le pessimisme de M. Léon Daudet pour- 
rait à bon droit effrayer. 

Tout cela est très gentil, très bien intentionné à 
l'égard des Allemands, bien qu'un peu faible comme 
argumentation. Il est seulement fâcheux que le parc 
d'aérostation ne soit pas aussi bien gardé vis-à-vis du 
personnel de l'usine allemande, que celle-ci est bien 
gardée vis-à-vis des visiteurs indiscrets. 

La Gazette de VOise admettra, sans doute, que le 
secret de l'aérostation militaire française vaut le se- 
cret de la chimie allemande I 

Autre point de vue, moins important, mais qui 
démontre, une fois de plus, les complaisances de la 
République pour l'Étranger campé chez nous : fré- 
quemment, depuis plusieurs années, on eut l'occa- 
sion de constater que la rivière d'Aisne, dans la vallée 
de laquelle est située l'usine allemande, était infectée 
par les déversements résiduaires des produits chimi- 
ques. Les poissons empoisonnés flottaient et flottent 
ventre en l'air. La Société des pêcheurs à la ligne de 
Compiègne fit faire des prélèvements et procéda à des 
analyses. La ville de Compiègne elle-même — qui 
s'alimente, en aval du confluent de l'Aisne et de l'Oise, 
en eau de consommation — s'émut et intervint auprès 
de l'administration compétente, Ponts et Chaussées, 
Ministère de l'Agriculture. Ces plaintes légitimes n'eu- 
rent aucun résultat. Cela, alors que des sucreries sont 
inquiétées à tout bout de champ dès que les circons- 
tances les obligent, contre leur volonté, à envoyer 



96 l'avant-ouerre 

parfois des eaux résiduaires beaucoup moins nocives 
dans des cours d'eau sans importance , tels que 
TAronde, le Matz ou le Marquais. 

Des influences discrètes, mais certaines, veille- 
raient-elles donc sur l'usine allemande de La Motte- 
Breuil et sur son directeur? 

La Dépêche de l'Oise et la Gazette de VOise étaient 
réellement bien imprudentes de se porter ainsi au 
secours de l'usine allemande. En effet, lors des pre- 
miers essais des dirigeables, à La Motte-Breuil, 
l'entrée du hangar fut sévèrement refusée à deux 
officiers de dragons d'un régiment voisin. Le même 
jour, le Hollandais Vis, pouvait, avec des amis 
étrangers, visiter le hangar à sa convenance et étu- 
dier le navire aérien dans lequel il est d'ailleurs 
monté plus tard. 

Qu'en pense l'ex-député radical Butin, lequel 
est, m'affirme-t-on, dans les meilleurs termes avec 
cette usine de La Motte-Breuil que la Dépêche de VOise 
déclarait a n'être pas plus allemande que beaucoup 
d'autres »? 

Edifions maintenant l'ex-député Butin sur ses amis 
de La Motte-Breuil. 

J'ai dit qu'elle n'était, cette usine destinée au gon- 
flement des dirigeables français, qu'une succursale 
de la Che'Ufiische Fabrik Elektron, laquelle a dans ses 
attributions, à Bitterfeld, le gonflement des diri- 
geables allemands. On sait que, dans l'éventualité 
de la guerre prochaine, l'Allemagne attache plus d'im- 
portance aux dirigeables qu'aux aéroplanes. Elle les 
assimile volontiers aux cuirassés et compare les 
aéroplanes aux torpilleurs ce qui semble, d'ailleurs, 
une image inexacte et forcée. 

Quoi qu'il en soit, je vous présente Herr Doctor 



NOTRE AÉRONAUTIQUE 97 

Ignatz Stroof, vice-président de la Société de pro- 
duits chimiques de La Motte-Breuil, dont le siège 
social est 10, rue de Vienne, à Paris. Ledoctor Ignatz 
Stroof est également vice-président de la Chemische 
Fabrik Griesheim Elektron et de plusieurs autres 
sociétés à Duisbourg et à Berlin, dont l'énumération 
serait fastidieuse. 

M. J.-C- Ertel, de l'usine de La Motte-Breuil, est 
lui aussi, un gros personnage industriel allemand, 
propriétaire-gérant de la firme Ertel Bieber und C^ des 
usines de cuivre de Hambourg, de la Vereinsbank de 
Hambourg, vice-président de la Metallurgische Ge- 
sellschaft de Francfort, etc., etc., et, enfin, admi- 
nistrateur de notre Chemische Fabrik Griesheùn Elek- 
tron. 

M. Th. Plieniger, de l'usine de La Motte-Breuil, est 
vice-président des Duisbûrger Kupferhûtte de Duis- 
bourg, administrateur de la Société électrochimique 
de Flix, et enfin, directeur général de la Griesheim 
Elektron. 

Vous me direz que les résidus d'hydrogène de si 
importants personnages ne sont pas à dédaigner et 
que nos dirigeables français ont de la veine d'être 
gonflés par eux. Je vous répondrai qu'en cas de mo- 
bilisation, la garantie n'en serait pas moins des plus 
médiocres, et je rappelle ici la phrase prodigieuse de 
la Gazette de VOise (propriétaire-directeur, G. Bour- 
son), qui écrit froidement: 

« Quant au conseil d'administration, que M. Daudet 
« ne se trompe pas aux sonorités étrangères, il 
« comprend d'excellents Français incapables de prê- 
« ter la main à une œuvre antipatriotique. » 

Si ces lignes tombent sous les yeux de MM. Ignatz 
Stroof, J.-C. Ertel, Th. Plieninger, H. Oswald, ou 

4 



98 l'avant-ouerre 

Schlumberger Viescher, je crains positivement qu'ils 

ne crèvent de rire , tout comme un dirigeable 

français gonflé d'hydrogène allemand, le jour de la 
déclaration de guerre. 

Les fameuses rectifications de M. G. B ourson, de la 
Gazette de VOise étaient donc ainsi réfutées une 
première fois dans l'Achon Française du 31 janvier 
1912. 

M. G. Bourson ne se tint pourtant pas pour battu 
et voici l'apologie de La Motte-Breuil telle qu'elle fut 
présentée alors par le germanophile directeur de la 
Gazette de VOise : 

M. Léon Daudet, rédacteur en chef de VAction 
Française, revient aujourd'hui dans son journal sur la 
question de l'usine de La Motte-Breuil et consacre la 
majeure partie de son leader article à la réfutation de 
nos arguments. 

M. Léon Daudet nous accuse notamment d'avoir 
calomnié la science française en prétendant que l'Alle- 
magne nous est malheureusement supérieure dans le 
domaine pratique de la chimie industrielle. 

Cela n'est, hélas! que trop exact. En chimie comme 
dans trop de sciences, d'ailleurs, les découvertes initiales 
sont généralement dues aux Français mais l'application 
en est, non moins généralement, laissée aux étrangers. 
Ce n'est pas manquer de patriotisme que de constater 
ce défaut, exagération d'une belle qualité de désinté- 
ressement, et il vaudrait mieux tâcher d'y remédier 
que de le nier, puérilement. 

La Gazette de VOise ne disait plus que « la chimie, 
il ne faut pas l'oubher, en effet, est surtout une science 
allemande. » Elle s'était, sans doute, mieux 
renseignée sur le rôle plus que modeste de M. Vis 
en ce qui concerne la production du rubis artificiel 
et la captation de l'hydrogène. M. Bourson n'a qu'à 



NOTRE AÉRONAUTIQUE 99 

aller faire un tour dans le laboratoire du professeur 
Verneuil, savant français, aux Arts et Métiers. Il 
sera édifié sur le véritable auteur des découvertes 
quant aux pierres de synthèse. Il verra ensuite où 
est la « puérilité » des arguments. 
La Gazette de VOise continuait : 

Ceci dit et une fois réglé, nous ferons remarquer à 
M. Léon Daudet que la fabrique de produits chimiques 
n'est pas venue se placer près du parc aérostatique. 
C'est le parc qui s'est installé auprès de l'usine, et 
celle-ci ne saurait évidemment être rendue responsable 
d'un état de choses qu'elle n'a pas créé. 

Ce parc n'est pas surveillé ! s'écrie notre confrère. 
En admettant même la vérité de cette assertion, il 
faudrait s'en prendre à la station aérostatique, l'usine 
n'a rien à voir là-dedans. 

En une phrase toute fleurie de conditionnels, M. Daudet 
insinue ensuite, sans l'affirmer d'ailleurs, que l'usine 
est une filiale de celle qui en Allemagne fournit d'hydro- 
gène les ballons allemands. 

Nous ne renseignerons pas M, Daudet sur ce point, 
que nous ignorons autant que lui, mais nous pouvons 
affirmer en tout cas, que la liste des chimistes et 
ouvriers qui seraient, en cas de guerre, « utilisés » a 
La Motte-Breuil, a la fabrication de l'hydrogène est 

DÉPOSÉE au ministère DE LA GUERRE ET QUE CETTE LISTE 
NE COMPREND PAS d'AlLEMANDS^. 



1. A propos de cette déclaration si curieuse de la Gazette de 
l'Oise, nous avons reçu la lettre suivante qui émane de quel- 
qu'un de bien renseigné : 

« Votre adversaire a répondu une sottise. Toutes les usines 
françaises dont les produits intéressent la défense nationale 
doivent remettre chaque année, au ministère de la Guerre, 
une liste de la partie de leur personnel français qui serait 
nécessaire en temps de guerre pour la fabrication, et qui, 
comme telle, doit être soustraite à la mobilisation. Cette liste, 
étant donné son but, ne doit donc contenir que des noms de 
Français. Si l'usine, en cas de guerre, doit marcher avec dix 



100 l'avant-guerre 

Sur le premier point, priorité de l'installation, je 
réponds qu'une enquête serait nécessaire, — à vous, 
Jacques Grumbach ! — afin de déterminer dans quelles 
conditions s'est produite la remarquable coïncidence 
de La Motte-Breuil, — parc aérostatique contigu à 
l'usine de produits chimiques, — coïncidence calquée 
sur celle de Griesheim Bitterfeld. Avec cette différence 
toutefois qu'à Bitterfeld, l'hydrogène allemand gonfle 
des ballons allemands, au lieu qu'à La Motte-Breuil, 
l'hydrogène allemand gonfle les ballons français. Il 
y a là un de ces hasards, heureux pour l'Allemagne, 
malheureux pour la France, dont une recherche 
approfondie dans les dossiers du ministère de la Guerre 
donnerait, sans doute, la clé . Si nous avions encore 
un Bureau des Renseignements, j'aurais plus de con- 
fiance dans son activité, je l'avoue, que dans celle du 
juif qui a nom Jacques Grumbach. 

A défaut de ce bureau de renseignements qui n'au- 
rait du reste peut-être pas toute liberté de la Répu- 
blique pour pousser par trop loin ses investigations, 
nous poserons la grave question suivante : 

Qui donc s'est entremis pour préconiser et favoriser 
cette installation du parc aérostatique, si préjudiciable 

Français et trois cents Allemands, les noms des dix Français 
à ne pas mobiliser doivent être remis au ministère de la 
Guerre; mais cela n'empêchera aucunement les trois cents 
Allemands d'être employés à l'usine pendant la guerre. « 

La Gazette de VOise nous faisait donc une objection 
absurde, soit que celle-ci vînt de son cru, soit qu'elle lui 
eût été soufflée par un des étrangers de l'usine, M. Vis ou un 
autre, ainsi que la faute de français grossière utilisés au 
lieu d'EMPLOYÉs semble l'indiquer. 

Il est admirable que cette formalité administrattve serve 
d'argument aux Allemands et aux défenseurs des Allemands. 
On peut apprécier ainsi le degré de cynisme des uns et des 
autres. 



NOTRE AÉRONAUTIQUE 101 

aux intérêts de notre défense nationale ? Qui donc a 
fait les démarches ? Qui donc a poursuivi de sollici- 
tations, au ministère de la Guerre et ailleurs, ceux 
dont dépendait une aussi criminelle décision ? En 
d'autres termes, quels sont, dans cette région, les 
mystérieux protecteurs de M. Vis et de ses Allemands, 
qui donc écarte soigneusement les cailloux, les pannes 
et les accidents d'automobile sur la voie triomphale 
qui mène la firme Griesheim Elektron de Bitterfeld 
à La Motte- Breuil, en passant par notre Défense 
Nationale ? 

Quant à mes insinuations et à mes conditionnels, 
la Gazette de VOise doit être fixée aujourd'hui. A 
moins de publier les portraits et biographies com- 
plètes des Allemands qui administrent conjointe-, 
ment La Motte-Breuil et Griesheim Bitterfeld, je ne 
sais pas quelles précisions de plus j'aurais bien pu lui 
offrir. 

Résumons-nous : il y a, à La Motte-Breuil près 
Compiègne, une fabrique allemande de produits 
chimiques, dirigée par un Hollandais du nom de Vis, 
laquelle n'est que la succursale de la Chemische 
Fabrik Elektron de Griesheim Bitterfeld. 

L'usine de Bitterfeld a dans ses attributions le 
gonflement des dirigeables allemands, à l'aide du 
gaz hydrogène résiduaire. 

L'usine de La Motte-Breuil a dans ses attributions 
le gonflement des dirigeables français, à l'aide du gaz 
hydrogène résiduaire. 

En cas de guerre, plusieurs de nos dirigeables 
seraient à la merci de l'Allemagne, g;râce à cette com- 
binaison très simple qui remet à nos ennemis alle- 
mands le soin de les gonfler. Je dis à leur merci : 
soit par privation d'hydrogène {sabotage n° ^), soit 



102 l'avant-guerre 

par corruption du même hydrogène {sabotage n" !<?). 
Il ne faudrait peut-être pas trop compter sur le petit 
personnel italien de cette fabrique allemande pour 
contrecarrer les volontés et les ordres d'en haut. 

Qu'en pense M. Edouard Herriot, maire de Lyon, 
qui écrivait il y a quelque temps, dans le Journal des 
Letellier, un pressant article sur « notre flotte 
aérienne » ? 

Mais on m'affirme que les mêmes mystérieux pro- 
tecteurs solliciteraient actuellement sur les instances 
du Hollandais M. ViSy pour la prochaine adjonction 
au parc des ballons d'une station d'aéroplanes ! Ainsi, 
quand le savant chimiste, le Doctor W..., officier de 
réserve, m'assure-t-on, dans l'armée allemande, vien- 
drait à La Motte-Breuil, il aurait le plaisir d'assister 
à la fois à des expériences de dirigeables et à de 
expériences d'aéroplanes. 

Je demanderai à M. Edouard Herriot, maire de 
Lyon, auteur de l'article précité, si c'est ça qu'il 
appelle placer les centres d'instruction aéronautique à 
proximité des grands centres mi/i^aiVes ? L'installa- 
tion, à La Motte-Breuil de la Griesheim Elektron de 
MM. Stroof, J.-C. Ertel, Plieninger et Cie peut être, 
en effet, considérée comme un grand centre chimico- 
militaire allemand. 



AEROPLANES 

Nos aéroplanes du moins échappent-ils à l'ingé- 
rence étrangère? 

S'ils y ont échappé au début, il semble bien que 
cette situation soit appelée sous peu à se modifier. 

Par des moyens détournés, l'Allemagne s'efforce 



NOTRE AÉRONAUTIQUE 103 

de prendre position dans cette nouvelle et importante 
branche de notre industrie militaire. 

Cette question a fait l'objet d'un article de notre col- 
laborateur Pierre Dumoulin, dans V Action Française 
du 30 septembre 1912. 

On sait quelles espérances on fonde, en France, 
d'une manière peut-être exagérée, dans l'état actuel 
de la science, sur le rôle que nos aéroplanes seraient 
appelés à jouer en cas de guerre. 

Il n'est pas contestable que cette nouvelle arme 
doive donner le maximum de résultats pratiques 
que l'on peut attendre d'un outil encore fort impar- 
fait surtout grâce à la surprenante habileté profes- 
sionnelle de nos aviateurs tant civils que militaires. 

Telle quelle, cette arme est appelée à rendre de 
grands services. 

Le principal rôle qui lui est attribué semble être 
de renseigner les armées sur l'importance, la situa- 
tion, les mouvements des troupes adverses, rensei- 
gnements d'autant plus précieux qu'ils seront trans- 
mis plus rapidement et avec plus de précision par 
l'officier observateur. Or, si les aéroplanes doivent 
interrompre leurs randonnées aériennes pour atterrir, 
ils perdent alors un temps précieux, les conditions 
atmosphériques n'étant pas toujours favorables ; de 
plus le mouvement des armées leur échappe momen- 
tanément. Ainsi apportés dans des conditions défec- 
tueuses, les résultats de leurs explorations risquent 
de perdre une grande partie de leur valeur d'utilisa- 
tion. 

En somme nos aviateurs doivent remplir, à l'égard 
de nos armées un rôle analogue à celui du périscope 
de nos sous-marins. 

On a donc été amené tout naturellement à recourir 



104 l'avant-guerre 

à cette admirable invention qu'est la télégraphie sans 
fil et on a cherché à munir nos avions d'appareils 
facilement trans portables, pouvant se tenir en commu- 
nication constante avec des postes de T. S. F. situés 
à terre. C'est à la Compagnie Générale radio-télégra- 
phique (brevet Lepel) que l'Administration a com- 
mandé les appareils de nos postes de T. S. F. les plus 
importants. Or, l'administrateur de la Compagnie 
Générale radio-télégraphique fait partie du Conseil 
d'administration de la Compagnie Universelle de télé- 
phonie sans fil, et l'on raconte qu'il ne cache pas, mais 
annonce, au contraire, ouvertement son intention de 
faire absorber la petite compagnie par la grande 
Compagnie Universelle. De sorte, qu'à la place d'une 
société en grande partie française, nous allons avoir 
une société surtout allemande et que c'est elle qui, 
vraisemblablement, va fournir d'appareils de T. S. F. 
nos aéroplanes militaires. 

Qu'est-ce donc que la Compagnie Générale radio- 
télégraphique? 

C'est un société anonyme à capital assez faible. 

Le brevet de télégraphie sans fil qu'elle exploite vient 
d'Allemagne. L'inventeur est un nomme Lepel. 

On a prétendu que cet appareil était assez perfec- 
tionné pour donner une direction aux ondes liertziennes 
et, par conséquent, pour empêcher celles-ci d'être captées 
par un poste voisin ou ennemi. 

Prétention erronée, puisque des expériences faites 
sur les côtes de la Manche ont démontré que cette direc- 
tion des ondes n'est possible qu'à de petites distances. 
Et c'est cependant à l'invention de TAllemand Lepel que 
le gouvernement de la République a donné la préfé- 
rence et ce sont ses appareils dont on a muni nos postes 
de la Tour Eiffel, de Bordeaux, d'Ajaccio, de Dakar et 
de Tanger. Cette préférence est d'autant plus étrange 
qu'au point de vue de la télégraphie sans fil, la France, 



NOTRE AÉRONAUTIQUE 105 

patrie du grand Branly, n'est aucunement en retard 
sur l'Allemagne. 

Mais ce n'est pas tout. La Compagnie générale radio- 
télégraphique possède à Paris, rue des Plantes, un labo- 
ratoire. La chose, en elle-même, n'est pas extraordi- 
naire :1a société du Télégraphe Multiplex, possède aussi 
le sien, rue Henri-Monnier. Seulement, de ce côté, nous 
sommes bien tranquilles, puisque le chef de laboratoire 
est un officier français, le même précisément qui com- 
mande le poste de la Tour Eiffel. 

11 n'en est pas de même rue des Plantes. II s'agit là 
d'un appareil allemand, dont le maniement ou les répa- 
rations peuvent exiger la présence d'un ingénieur alle- 
mand. Nous avons vu le cas se produire pour des 
appareils infiniment moins délicats. Or ce poste, comme 
tous les postes et, sans aller plus loin, comme ceux 
que tout ingénieur peut créer dans son grenier, ce poste 
peut capter des ondes et, par conséquent, saisir des 
communications. 

Voyons maintenant ce qu'est la Compagnie Uni- 
verselle qui doit — affirme-t-on — absorber la Com- 
pagnie Générale. 

La Compagnie Univer^selle de télégraphie et de té- 
léphonie sans fil est une société anonyme française 
au capital de dix millions. Nous allons voir à l'instant 
de quelle manière imparfaite cette nouvelle compa- 
gnie est « française ». 

Elle a pour but : l'organisation et l'exploitation 
commerciale de communications radiotélégraphiques 
à grande distance et notamment des communications 
transatlantiques par l'emploi de la machine à haute 
fréquence du système du professeur. Rudolf Gold- 
schmidt. 

Arrivons maintenant au Conseil d'administration 
de la Compagnie Universelle. 

Voici d'abord un technicien, M. Bordelongue, ancien 



106 l'avant-guerre 

directeur des services télégraphiques au ministère des 
Postes et Télégraphes, puis M. Paul Dislère, président 
de section honoraire au Conseil d'État; un savant très 
honorablement connu, M. d'Arsonval, du Collège de 
France; M. E.-G. Suis, administrateur en chef des 
Postes et Télégraphes. Puis trois gros juifs, Lazare Weil- 
ler, MareelBloehydirecteuvàe la Banque transatlantique, 
et M. Emile Cohn, de Berlin. Puis, M. Juiius Drueker, 
industriel à Brûnn (Autriche-Hongrie) ; Robert Held, 
directeur de la Compagnie Lorenz, de Berlin; et enfin, 
M. Curt Sobernheim, directeur de la Commerz und 
Disconto Bank de Berlin. Ce dernier nom est signifi- 
catif. 

La Compagnie Universelle est fondée au capital de 
dix millions. Or, la Commerz und Disconto Bank de 
Berlin a souscrit plus de la moitié de ce capital, c'est- 
à-dire cinq millions et quelques centaines de mille 
francs. En d'autres termes, elle s'est assuré la haute 
main sur la Compagnie et c'est ainsi que nous voyons 
son directeur occuper, dans le conseil d'administration, 
le fauteuil de vice-président. 

Or, pourquoi la Disconto Bank s'est-elle assuré une 
aussi grande part d'intérêts dans la nouvelle société? 
Pour les beaux yeux des Français? Je ne le pense pas. 
Pour gagner de l'argent? Il semble bien qu'une science 
telle que la télégraphie et la téléphonie sans fil, à Tâge 
où elle est, soit plutôt utilisée par les gouvernements 
pour la défense de leur pays, que par les hommes d'af- 
faires à des fins commerciales. 

Me trompé-je beaucoup en affirmant que la Disconto 
Bank poursuit plutôt une œuvre patriotique qu'une 
affaire — et, après tout, pourquoi les deux intérêts ne 
marcheraient-ils pas de pair? 



CHAPITRE III 

NOS COTONS-POUDRES ET L'ALLEMAGNE 

LE MINISTÈRE DE LA GUERRE FRANÇAIS 

A ADOPTÉ EXCLUSIVEMENT 

UNE HUILE DE GRAISSAGE ALLEMANDE 

POUR LE SERVICE AUTOMOBILE 

DE L'ARMÉE FRANÇAISE 



NOS COTONS-POUDRES ET LES « GEBRUDER MARTIN » 

Cette question a fait l'objet d'un article paru dans 
Y Action Française du 25 décembre 1912 sous la si- 
gnature de notre collaborateur Alain Mellet. 

A la suite des nombreuses déflagrations spontanées 
qui se produisirent dans nos poudres de guerre on 
s'est préoccupé de chercher le véritable secret des 
poudres stables. 

Or, il y a quelques mois, un émlnent industriel qui 
est un remarquable savant et dont le patriotisme est 
notoire, M. de X..., offrit à notre ministre de la Ma- 
rine de lui révéler ce secret et de doter notre flotte 
d'un explosif offrant toutes garanties. 



108 l'avant-guerre 

Le Laboratoire Central ainsi que tous les appareils 
qu'il demanda furent mis à sa disposition. Tous les 
produits indiqués par lui et, notamment, le coton qu'il 
déclarait nécessaire à ses essais lui furent fournis. 
M. de X... eut besoin d'un coton déterminé : celui de 
la société anonyme de blanchiment de Montferrand 
(Doubs). 

Qu'est-ce que la société de Montferrand ? 

Nous allons trouver de précieuses indications dans 
les minutes du greffe du tribunal de commerce de 
Besançon. En voici un extrait : 

RÉPUBLIQUE FRANÇAISE l 

N° 343 du Répertoire. 

Dépôt du six mai mille neuf cent cinq. 

Société anonyme pour le blanchiment du coton, dont 
le siège est à Montferrand, canton de Boussières 
(Doubs), au capital de six cent mille francs, divisé en 
douze cents actions de cinq cents francs chacune, 
dont neuf cents à souscrire en numéraire et à libérer 
du quart au moins lors de la souscription. 

Liste des souscripteurs et état des versements 

effectués. 

M. Martin (H.), industriel à Mûlheim-sur-le-Rhin 
(Allemagne); nombre d'actions souscrites: 250; mon- 
tant nominal des actions : 125.000 francs; versements 
effectués : 31.250 francs. 

M. Martin (P.), industriel à Mùlheim-sur-le-Rhin 
(Allemagne); nombre d'actions souscrites : 200; mon- 
tant nominal des actions : 100.000 francs; versements 
effectués : 25.000 francs. 

M. Martin (G.), industriel à Mûlheim-sur-le-Rhin 
(Allemagne); nombre d'actions souscrites : 200; mon- 
tant nominal des actions : 100.000 francs: versements 
effectués : 25.000 francs. 



NOS COTONS-POUDRES ET l'aLLEMAGNE 109 

{Ici un certain nombre de souscripteurs français in- 
dustriels et négociants de la région). 

Totaux. — Nombre d'actions souscrites : 900; mon- 
tant nominal des actions : 450.000 francs; versements 
effectués : 112.500 francs. 

Le présent état est certifié exact et véritable par 
M. H. Martin, soussigné, fondateur de la Société ano- 
nyme pour le blanchiment du coton dont le siège est 
à Montferrand (Doubs). 

Besançon, le cinq avril mil neuf cent cinq. 

Lu et approuvé : 

Signé : H. Martin Pour expédition : 

Le Greffier : Guillemard. 

Qu'est-ce que ces frères Martin qui figurent pour 
325.000 francs sur 450.000 francs dans la liste des 
souscripteurs? 

Leur nom, commun en France, l'est non moins en 
Allemagne, et, il ne faut pas qu'on s'y trompe : nous 
avons les preuves absolues que les Martin, les Ge- 
brûder Martin, de Mill/ieim-sur-Rhin, sont allemands. 

Ce sont ces Allemands qui, depuis plusieurs mois, 
avec la ténacité propre à leur peuple, intriguent sous 
le couvert d'un nom français pour se rendre indispen- 
sables dans la fourniture de la matière première de nos 
poudres. Ce sont ces Allemands qui, installés en pleine 
France, ont cherché à développer à leur aise une in- 
dustrie allemande sur un point que sa situation géogra- 
phique sur le canal du Rhône au Rhin, rend précieux 
pour eux en cas de guerre, puisqu'il leur serait aussi 
facile d'approvisionner de là leurs compatriotes alle- 
mands que l'État français. 

Les « Gebrûder Martin » n'en sont d ailleurs pas à 
leur coup d'essai. Ils reçoivent depuis plusieurs années 
d'importantes commandes du ministère de la Guerre, 
puisqu'ils prennent part régulièrement aux adjudica- 
tions. Mais ils reçoivent aussi les commandes de l'État 
allemand. Si scandaleux que le fait puisse paraître, il 



110 l'avant-guerre 

est certain. Il existe, en effet, à Mùlheim une seconde 

usine dirigée par les Gebrûder Martin Or, l'usine 

allemande soumissionne aux adjudications du minis- 
tère de la Guerre allemand. 

A la suite de ces révélations, M. de X nous 

adressa une lettre rectificative dans laquelle il nous 
déclarait : 

1* Qu'il n'avait jamais eu aucun intérêt dans la 
Société de Montferrand et qu'il n'en avait plus dans 
la Société de Besançon ; il avait demandé des cotons 
de Montferrand parce qu'il les connaissait pour en 
avoir employé en Hongrie. « Il avait, au contraire 
constamment demandé que le gouvernement français 
achetât ses cotons en balles d'origine et les blanchît 
lui-même. » 

2® Que les échantillons de pyroxyles de guerre par 
lui préparées aux Poudres et Salpêtres avaient ré- 
pondu exactement aux conditions requises, comme en 
faisait foi le procès-verbal officiel. 

S*» Que les expériences de purification et de stabi- 
lisation ne pouvaient être entreprises à Paris, parce 
que le Laboratoire Central des Poudres et Salpêtres 
ne possédait aucun des appareils nécessaires. 

Qu'il soit bien entendu que l'éminent chercheur 

qu'est M. de X n'est nullement en cause dans 

cette affaire. L'essentiel de notre renseignement con- 
siste en ceci : qu'une Société allemande prend part 
indirectement — par ses trois membres les plus im- 
portants — aux adjudications du ministère de la Guerre 
pour la fourniture du coton-poudre. C'est là le point 
capital, le seul qui nous intéresse, car il met en péril 
une fois de plus, les intérêts de la Défense Nationale.,;^ 



NOS COTONS-POUDRES ET l'aLLEMAGNE 111 



HUILE DE GRAISSAGE ALLEMANDE ET AUTOMOBILES 
DE l'armée FRANÇAISE 

Nous avons déjà eu roccasion de nous occuper 
incidemment, au cours de ces études, de la Société 
Stern-Sonneborn et du produit qu'elle fabrique sous 
le nom d'Huile Sternoline-Ossag. 

Lucien Baumann est, nous l'avons vu, fort satis- 
fait des résultats obtenus dans ses Moulins de Corbeil 
par l'emploi de cette huile. Qu'il se fournisse chez 
ses compatriotes, c'est son intérêt. Mais où la chose 
devient inexplicable, c'est quand on voit notre minis- 
tère de la Guerre français s'adresser à une société 
allemande pour lui demander de lui fournir son 
huile de graissage pour ses automobiles ! 

Tel est pourtant le cas. 

Notre confrère le Mois Automobile a signalé ce 
fait scandaleux. Il ne faudra donc pas trop s'étonner 
si, au moment de la mobilisation, un certain nombre 
de ces automobiles restent en panne, soit que l'huile 
de la société « française » Stern-Sonneborn vienne à 
manquer, la maison- mère de Hambourg (21-26, 
Werfstrasse) n'en envoyant plus à Pantin, soit que 
cette huile, comme par hasard, devienne d'une qua- 
lité détestable et, en l'occurrence, dangereuse. C'est 
à se demander si les services responsables du minis- 
tère de la Guerre n'ont pas perdu la tête. Il ne 
manque pas de maisons françaises qui fourniraient 
de l'huile de graissage. Cette préférence exclusive 
accordée à l'ennemi éventuel ne s'explique pas. 
^ J'ai là, sur ma table, à la disposition des incré- 



112 l'avant-guerre 

dules le prospectus suivant imprimé en caractères 
rouges : 

Ministère de la Guerre. 

Après un concours sévère, tant technique que pra- 
tique, 32 concurrents ont été éliminés et l'Huile Ster- 
noline-Ossag a été seule retenue comme remplissant 
toutes les conditions requises; elle est donc adoptée 
exclusivement pour le service des automobiles de Var- 
m.ée française. 

C'est formidable, n'est-ce pas?... surtout quand 
on sait que les administrateurs de la société ano- 
nyme « française » Stern-Sonneborn s'appellent 
Maurice Baer, Isidore Braun, Paul Berliner, Jo- 
seph Stern et J. SoNNEBORN ! Jugez un peu ce que 
ce serait si la société n'était pas « française ». 

Les administrateurs de la Société Stern-Sonne- 
born sont domiciliés légalement en Allemagne, et 
ceci constitue un manquement à la loi qui veut que 
les administrateurs de sociétés fournissant l'Etat 
aient au moins leur domicile légal en France. 

Stern et Sonneborn fournissent en particulier 
l'arsenal de Tulle. Ils fournissent aussi et exclu- 
sivement la Préfecture de la Seirie (usines des 
Eaux, etc.). Le 21 septembre 1912, la concession 
leur fut adjugée d'un premier lot de fourniture (huiles 
et graisses), atteignant le chiffre de 176.000 francs. 
Il serait intéressant, entre parenthèses, de connaître 
les noms des agents de cette firme allemande qui 
sont chargés de visiter les arsenaux se fournissant 
chez elle. 

Enfin, on m'affirme que Stern et Sonneborn font 
des rabais énormes et complètement inexplicables. 



NOS COTONS-POUDRES ET l'aLLEMAGNE 113 

Le cas a déjà été signalé dans diverses branches 
d'industrie et notamment quant aux locomotives 
allemandes fournies à nos compagnies de chemins 
de fer... ce qui constitue aussi, de la part de ces 
compagnies, une grave imprudence. Comment, en 
temps de guerre, procéderait-on aux réparations 
qui exigent soit un personnel allemand, soit des 
pièces de rechange allemandes ? 

Pendant ce temps, l'Etat allemand, comme le 
constate notre confrère Georges Prade, du Journal, 
décide que, vu l'importance nationale des services 
automobiles et de dirigeables et des moteurs à explo- 
sion, il fabriquera lui-même le carburant des mo- 
teurs de son armée : 

Le gouvernement allemand vient de prendre une 
décision plus hardie : il vient de passer commande 
d'un matériel d'usine qui sera sa propriété et qui, ali- 
menté par le charbon fourni par le gouvernement lui- 
même, doit fournir un minimum de trois cent mille 
hectolitres de benzol par an. 

Le carburant destiné à l'armée allemande sera désor- 
mais fabriqué en Allemagne, par l'État allemand. 

Que va-t-on faire en France ? 

En France, mon cher confrère? Oh! c'est bien 
simple : on va s'adresser à une société allemande et 
lui accorder le privilège exclusif de fourniture de 
carburant aux moteurs de l'armée française... 



CHAPITRE IV 

LES MESSAGERIES DÉPARTEMENTALES 
PAR AUTOMOBILES 



Il est inutile d'insister longuement sur ce fait que 
les transports par automobiles — qu'il s'agisse de 
troupes, ou d'approvisionnements, ou de munitions, 
ou de combustible, ou de chevaux — joueront un rôle 
considérable dans la guerre future. Ces chariots que 
Napoléon réquisitionnait pour les derniers combats 
de la Campagne de France seront remplacés par des 
camions couverts à traction automobile. Il serait 
donc prudent, dès maintenant, de n'accorder de con- 
cessions de ce genre qu'à des messageries absolu- 
ment françaises, administrées par des Français au- 
thentiques, je veux dire qui ne soient ni Allemands, 
naturalisés ou non, ni Juifs d'origine allemande, ni 
Juifs tout court, ni métèques. L'autorisation serait 
encore aggravée dans le cas où elle s'accompagnerait 
d'une subvention du ministère de la guerre fran- 
çais octroyée sans de sérieuses garanties de nationa- 
lité et même, en ce cas, de patriotisme. 

Or, je vous présente la Société des Messageries 



MESSAGERIES DEPARTEMENTALES PAR AUTOMOBILES 115 

départementales 2Mr automobiles, telle que nous la 
peint la Cote Des fossés — organe financier des plus 
connus — dans son numéro du 16 février 1912. Je 
vous dirai tout de suite que le conseil d'administra- 
tion de cette société se compose de MM. Blumenthal 
[président, domicilié à Paris), Zouckermann (admi- 
nistrateur-délégué, à Coulommiers), Bauml et R. 
Gabriel. Voici maintenant quel est l'objectif de cette 
société que je mets ici en cause comme faisant appel 
au crédit public français : 

La Société des Messageries Départementales par 
yla^omo6ï7es, dont les actions figurent dans nos tableaux 
de Bourse du marché en Banque, au comptant, a 
été constituée le 28 janvier 1908. 

Elle a pour objet toutes opérations de transports par 
automobiles en commun, en France et à l'étranger^ 
tous camionnages automobiles, l'obtention, l'acquisition 
et l'exploitation de toutes concessions et de contrats de 
transports en commun par voitures automobiles, l'étu- 
de, la création et l'organisation de toutes entreprises 
de transports en automobiles ; enfin l'acquisition ou la 
location de tous meubles servant à l'exploitation de 
cette industrie. 

Elle peut également prendre des participations dans 
toutes opérations industrielles ou commerciales pou- 
vant se rattacher en tout ou partie à V objet social, par 
voie de création de Sociétés nouvelles, d'apports, de 
souscription ou achats de titres ou droits sociaux^ 
fusion^ association, participation ou autrement. 

Vous remarquerez ce « en France et à l'étranger » 
qui internationalise la société de MM. Blumenthal, 
Zouckermann et Bauml. Vous remarquerez égale- 
ment la latitude qu'elle se réserve, latitude de rat- 
tachement à l'industrie et au commerce. Tous les 
détails ici ont leur valeur. 



116 l'avant-guerre 

Au début, il lui a été accordé la concession d'un 
service de transports en commun par automobiles entre 
Coulommiers et Melun d'une part, et La Ferté-sous- 
Jouarre et Coulommiers d'autre part. La première 
comportait une longueur de 49 kilomètres; elle était 
dotée d'une subvention du département de 19.600 frs.; 
la seconde (La Ferté-sous-Jouarre-Coulommiers), d'une 
longueur de 23 kilomètres. A ces deux lignes furent 
ajoutées successivement celles de Coulommiers à 
Meaux, de 25 kilomètres et Melun à Nangis, de 33 kilo- 
mètres. 

Jusqu'en mai 1909, seule la ligne principale Melun- 
Coulommiers fonctionna; à cette date, celle de Meaux- 
Coulommiers entra en activité, puis en août 1910 celle 
de Coulommiers à La Ferté-sous-Jouarre. La dernière 
n'a été concédée qu'en septembre 1911. La longueur 
totale du réseau atteint, dans ces conditions, 130 kilo- 
mètres. 

La première subvention de 19.600 francs a été élevée 
progressivement : en avril 1911, elle a été portée à 
59.200 francs par an; puis en septembre 1911, le Conseil 
général l'a augmentée de 44.800 francs, dont moitié à 
la charge de l'État, l'autre moitié au département; 
enfin, quelques communes desservies ont alloué 
1.125 francs, de sorte qu'au total, les sommes accordées 
à la Compagnie s'élevaient à 105.125 francs par an. 

J'ai à peine besoin de faire remarquer l'importance 
stratégique de la région choisie, pour ses premiers 
essais, par cette société de messageries automobiles. 

Pour augmenter encore ses profits, la Compagnie 
va organiser en Seine-et-Marne, à partir du mois pro- 
chain, un service de gros camionnage pour relier direc- 
tement les centres principaux du département avec 
Paris. Cette nouvelle installation exigera 250.000 francs 
de dépenses de matériel et d'organisation qu'elle prélè- 
vera sur les sommes dont elle dispose. 

Elle estime que cette nouvelle branche commerciale 
lui procurera une recette annuelle de 556.400 francs et 
n'exigera que 393.800 francs de dépenses, de telle 



MESSAGERIES DÉPARTEMENTALES PAR AUTOMOBILES 117 

sorte qu'il lui resterait 162.000 francs de bénéfices nets- 
En outre, comme ses disponibilités seront encore plus 
que suffisantes pour ses besoins, elle a sollicité dans 
un département de l'Ouest de la France, une conces- 
sion d'un réseau de 133 kilomètres pour le service de 
transports en commun par automobiles. Le conseil 
général de ce département aurait accordé en principe 
la, concession et voté une subvention de 106.400 francs 
par an à la charge de l'Etat et du Département, chacun 
par moitié. Cette nouvelle ligne n'exigerait que 
250.000 francs de dépenses. 

Lors de la session d'août 1911, messieurs Blumen- 
thal, Zouckermann et Bauml demandaient au dépar- 
tement et aux conseillers généraux de la Charente - 
Inférieure la concession de ciyiq lignes (rien que ça !) 
dont « Rochefort à Royan », « Rochefort à Port-des- 
Barques », « La Rochelle à Charron ». Un des con- 
seillers généraux ainsi sollicités, m'a fait remarquer, 
fort justement, que deux de ces lignes partent d'un 
port de guerre, Rochefort; que toutes deux abou- 
tissent au littoral, l'une à l'embouchure de la Gironde 
(fort de Royan), l'autre à la rade de Rochefort, à 
l'embouchure même de la Charente. La troisième 
ligne suit la côte, de La Rochelle à l'embouchure de 
la Sèvre-Niortaise, passant à côté du port de la 
Palliée, bassin en eau profonde, station de sous- 
marins, longeant la rade où mouille souvent l'escadre 
du Nord. On voit que MM. Blumenthal, Zoucker- 
mann et Bauml, dans leurs tracés de plans, ont une 
dilection spéciale pour la marine de guerre française. 
Cette remarque émut sans doute les conseillers géné- 
raux de la Charente-Inférieure, mais pas au point 
de leur faire accepter les conditions, par ailleurs fort 
onéreuses pour le département et l'Etat, de MM. Blu- 
menthal, Zouckermann et Bauml. Avec la ténacité 



118 l'avant- GUERRE 

juive, ces intrépides camionneurs renouvelèrent leur 
demande en avril 1912, sans plus de succès. 

Il n'échappera à personne que l'extension d'un 
semblable service de transport acquiert au point 
de vue des opérations de guerre une réelle impor- 
tance. 

Il semble donc, en conséquence, que les pouvoirs 
publics devraient tenir la main à ce que les per- 
sonnes à la tête de cette entreprise fussent de natio- 
nalité française. Mais pas plus ici que pour les cas 
précédents, le gouvernement républicain n'a pu ou 
voulu exiger cette garantie élémentaire. 

Admettre des étrangers et spécialement des juifs 
allemands ou polonais à la direction d'une entreprise 
comme celle des Messageries Départementales, c'est 
leur donner toutes facilités pour étudier le pays, 
ses routes, ses ressources. On peut craindre qu'en 
temps de guerre ils ne laissent saboter leurs voi- 
tures, mettant ainsi le service des transports dans 
l'impossibilité de les utiliser pour les approvision- 
nements et la troupe. 

Le ministère de la Guerre devrait, semble t-il, 
exiger d'autant plus de garanties spéciales de ces 
compagnies que, pour justifier son droit de réquisi- 
tion, il leur attribue une prime une fois versée de 
5.600 francs par voiture automobile et de 6.800 francs 
par camion automobile. 

Cette prime représente à peu près la moitié dn 
prix d'acquisition. 

En vertu de larticle 103 de la loi de finances du 
8 avril 1910, ces primes sont accordées sous diverses 
obligations. La première c'est que les véhicules pri- 
més doivent {article 4) : 



MESSAGERIES DEPARTEMENTALES PAR AUTOMOBILES 119 

Etre neufs, avoir été complètement construits en 
France avec des matières premières usinées entière- 
ment en territoire national, dans des établissements 
employant un personnel dirigeant et ouvrier dont les 
trois cinquièmes au moins soient d'origine française ou 
naturalisés français, et possédant une installation et un 
matériel suffisant pour assurer la continuation de la 
fabrication et de la fourniture des pièces de rechange 
en temps de guerre. 

Le règlement a donc presque tout prévu, sauf la 
nationalité des administrateurs de sociétés fournis- 
sant ces véhicules^ les entretenant et réglant leurs 
parcours. Ces primes du ministère sont accordées en 
vue des services éventuels que doivent rendre en 
temps de manœuvres, que devraient rendre en temps 
de guerre les camions et transports automobiles. Il 
est clair que si l'administrateur de la société desdits 
camions est un Alfred Dreyfus, un UUmo, un 
Emile Weyl, un Jacques Grumbach, par exemple, 
un traître ou un déserteur juif, ou juif allemand ou 
juif polonais, il y a de grandes chances pour qu'en 
temps de guerre : 

1* Certains camions automobiles, primés par le 
ministère de la Guerre français, ne fonctionnent plus 
et qu^un immeyise truquage de fausses bandes et de 
moteurs fourbus soit découvert tout à coup; 

2° Les camions automobiles, par hasard en bon 
état^ servent au transport des approvisionnements 
et des soldats allemands. 

En d'autres termes, ce qu'il y a de plus important 
dans ces entreprises, au point de vue des primes 
comme au point de vue national, cest la personna- 
lité et la natior\alité de ceux qui les dirigent. 

Les noms de ceux-ci auraient dû mettre les pou- 



120 l'avant- GUERRE 

voirs publics en méfiance. Leur consonance est si 
peu française que l'on est tout naturellement porté à 
poser les questions suivantes : 

1° MM. Blumenthal, Zouckermann et Bauml sont- 
ils Français, je veux dire nés en France de parents 
français? 

2° MM. Blumenthal, Zouckebmann et Bauml ne 

SONT-ILS PAS d'origine ALLEMANDE, OU JUIVE ALLEMANDE ? 

3** MM. Blumenthal, Zouckermann et Bauml ont-ils 

FAIT LEUR SERVICE MILITAIRE EN FrANGE OU EN ALLE- 
MAGNE, ET DANS QUELS CORPS? 

Au cours de notre campagne dans l'Action Fran- 
çaise, nous ne nous sommes pas fait faute de répéter 
inlassablement ces questions précises. Elles n'ont 
encore reçu aucune réponse au moment où nous 
mettons sous presse. 

Nous avons tenu toutefois à nous documenter 
complètement, tout au moins sur la personnalité 
d'un des administrateurs-délégués des Messageries 
Départementales et voici les renseignements que 
nous avons recueillis. 

Ce M. Zouckermann serait un juif de Varsovie. 
Ce qui vérifie une fois de plus ce fait curieux qu'on 
ne peut pénétrer dans une affaire louche, sans y 
rencontrer un juif ou une collection de juifs ! 

Or, Zouckermann, que ses employés appelaient 
Zouc, a toujours eu du goût pour les aiïaires. Mais les 
affaires qu'il a entreprises n'ont jamais été d'une longue 
durée ni d'une extrême clarté. 

Il a été imprimeur. Pas bien longtemps. Puis bijou- 
tier, faubourg du Temple. Un incendie dont les jour- 
naux ont parlé, à l'époque, détruisit son magasin et le 
força à transporter son commerce à Coulommiers. 



MESSAGERIES DÉPARTEMENTALES PAR AUTOMOBILES 12i 

D'ailleurs, Zouckermann a abandonné assez promp- 
tement la bijouterie pour lancer son idée de Message- 
ries automobiles. 

Ce lancement nécessitait de l'argent et des appuis de 
toutes sortes. 

Zouckermann chercha à se procurer l'un et les au- 
tres. Rochette, le fameux Rochette, se chargea de 
l'émission de ses actions, en reconnaissance de quoi 
le frère dudit Rochette fut pris par la société naissante, 
comme directeur. Lorsqu'il voulut obtenir l'autorisation 
du conseil général de la Charente-Inférieure pour le 
réseau qu'il projetait d'établir dans ce département, 
Zouckermann, en vue de s'assurer au moins un avis 
favorable, accepta comme employé M. X., frère d'un 
chef de division à la préfecture de la Charente-Infé- 
rieure. Probablement parce que sa requête demeura 
sans succès, Zouckermann congédia brusquement i 
M. X... qui n'en pouvait mais. 

Les projets de Zouckermann dépassaient, d'ailleurs, le 
cadre d'un département et se souciaient même assez 
peu des frontières, puisque, il n'y a pas très longtemps, 
il partait pour la Ville éternelle et causait longuement 
avec un autre juif — et lequel! — Nathan, maire de 
Rome, en vue d'établir dans cette ville un service de 
transports automobiles. 

Ayant serré d'assez prés sa personnalité, voyons main- 
tenant aveo quelle désinvolture Zouckermann agit vis-à- 
vis des lois françaises, lesquelles montrent d'ailleurs 
à son endroit une indulgence qui resterait inexplicable 
si nous ignorions le 445. Cela nous conduira ensuite à 
parler de certaines manœuvres qui sont autrement 
graves. 

Le 15 juin dernier, le bureau de l'enregistrement de 
Coulommiers écrivait à ZouL'kermann, pour lui récla- 
mer le paiement : l** des droits sur des obligations 
émises; 2** d'une amende â laquelle il avait été con- 
damné pour n'avoir pas déposé un extrait de la délibé- 
ration de son conseil d'administration, en date du 

1. Action Française du 19 septembre 1912, Pierre Dumou- 
lin. 



122 l'avant-guerre 

11 novembre 1911, et qui fixait le dividende de la société 
pour l'exercice de 1910. Cette amende a été réduite à 
vingt-cinq francs. 

Zouckermann ne fut pas corrigé par cette punition et, 
au mois de juin dernier, une négligence du même 
ordre lui valait une amende nouvelle. 

Mais voici qui est plus sérieux, parce qu'ici c'est 
l'intérêt direct des ouvriers français qui est ouvertement, 
cyniquement méprisé par ce juif. 

On affirme qu'il n'existe pas, dans les ateliers des 
Messageries départementales de repos hebdomadaire, ni 
de cahiers de roulement. Et l'inspecteur du travail 
aurait fait récemment, à Zouckermann, des observations 
restées vaines. 

Zouckermann emploie, pour ses transports, des 
camions primés par le ministère de la Guerre et qui 
devraient, nous l'avons vu, en cas de guerre, être réqui- 
sitionnés par l'autorité militaire 

Or on nous assure enfin qu'au mois de Juin dernier, 
il aurait soustrait au recensement des véhicules auto- 
mobiles huit camions sur les vingt-deux qu'il possède à 
Coulommiers. Il aurait, à cette occasion, été frappé 
d'une amende qui lui aurait été enlevée par l'effet de 
quelque mystérieuse protection. 

On dit encore que ces voitures sont déjà en fort mau- 
vais état et qu'au moment de l'examen annuel de ces 
camions par l'autorité militaire, Zouckerjiiann use d'un 
stratagème pour cacher cet état et emploie notamment 
des pneumatiques de pacotille, mais qui paraissent 
solides et neufs i. 

On le voit, il n'y a rien dans tout ceci qui permette 
de justifier cette bienveillance toute particulière des 
pouvoirs publics dont bénéficie, une fois de plus, une 

1. Extrait d'un article paru dans un numéro de VAction 
Française du 19 septembre 1912, sous la signature de notre 
collaborateur Pierre Dumoulin, et qui n'amena aucune pro- 
testation ai rectification de la part des intéressc.s. 



MESSAGERIES DEPARTEMENTALES PAR AUTOMOBILES 123 

société étrangère, la société des Messageries Dépar- 
tementales. 

Et l'on est en droit de demander avec une nouvelle 
insistance quelles influences sont intervenues en 
faveur de cette compagnie, à l'encontre des intérêts 
de la Défense Nationale? 



TROISIÈME PARTIE 



LA NORMANDIE ENVAHIE 



CHAPITRE I 



GENERALITES 



La formidable expansion industrielle qu'a prise 
l'Allemagne depuis sa victoire de 1870, Fa mise dans 
la nécessité absolue de se procurer les matières pre- 
mières indispensables à la vie industrielle : le char- 
bon, le fer. 

Pour ce qui est du charbon, la Westphalie lui en 
fournit en quantité plus que suffisante ; mais le fer 
va lui manquer. Le maximun de son exploitation 
sera atteint dans dix ans, et dans quarante ans toutes 
ses ressources en fer seront épuisées. Il faut donc 
qu'elle en trouve à tout prix. Or par suite du procédé 
Thomas, qui a permis l'exploitation des gisements 
phosphoreux, sans valeur jusque-là, la France est en 
train de devenir la première puissance métallurgique 
du monde. 

L'importance de la question n'échappe à personne 
et elle est un peu partout à l'ordre du jour. La 
Gazette des Tribunaux elle-même s'en occupe. On 
lisait, en effet, dans son numéro du 26 octobre der- 
nier, à propos du cinquième congrès de la Propriété 
minière, récemment tenu à Liège : 



128 l'avant-guerre 

M. Pawloski a présenté un rapport sur la situation 
générale des ressources en minerai de fer. Pendant 
longtemps, l'Espagne, avec la région de Bilbao, a été 
le principal producteur. Mais les gisements s'épuisent, 
et d'après les derniers rapports du gouvernement 
espagnol, ils auront disparu dans trois ou quatre ans. 
L'Allemagne et quelques autres pays ont recours à la 
Suède, mais l'exploitation d'État y réduit l'extraction, 
de façon à réserver les gisements. Cette exploitation 
sera donc toujours limitée. Restent l'Allemagne, le 
Luxembourg, l'Alsace-Lorraine et la France. Le fer 
Luxembourgeois durera cent ans, si l'on n'exagère 
})as Pextraction. 11 en sera de même des gisements 
d'Alsace-Lorraine. C'est la France qui contient le grand 
centre sidérifère à sa région frontière, au prolonge- 
ment du morceau que les Allemands ont eu soin d'an- 
nexer en 1870, croyant absorber ainsi toutes nos 
mines de fer. On ne se figurait pas, alor.=;, que le 
bassin de Briey pût s'étendre à l'ouest. On le reconnut 
en 1880. Aujourd'hui, il y a dans le bassin do Briey 
soixante-dix concessions, dont vingt-cinq en exploi- 
tation. La production s'accroît sans cesse. Elle a atteint 
quatorze millions détonnes en IDIL Même avec toutes 
les augmentations prévues, il y a là du minerai de fer 
pour plus d'un siècle. Les Allemands y développent 
celles des concessions qui leur appartiennent ou dans 
lesquelles ils ont des participations. 

Il y a trois ans et demi, le gouvernement français 
chargeait le conseil des mines d'élucider la question 
consistant à savoir s'il y a du fer en Normandie. Déjà 
dix-sept concessions avaient été octroyées et l'on crai- 
gnait la mainmise allemande. Le conseil des mines 
déclara qu'il n'y avait pas de fer. 

Or, c'est le contraire qui était exact, conformément 
à l'opinion déjà exprimée par Elie de Beaumont. La 
Normandie est un immense champ de fei% dix fois plus 
riche que celui de Briey. Aujourd'hui., ce bassin est 
la propriété d'Allemands. Une première bande con- 
tient quatre mines, dont trois appartiennent à la 
Gutehoffnungshutte et la quatrième à des Français 
qui ont un contrat de dix-neuf ans avec des Aile- 



GÉNÉRALITÉS 129 

mands. Une deuxième bande contient cinq concessions, 
appartenant aux firmes allemandes Thyssen, Gute- 
hoffnungshutte et Phœnix. Une troisième bande con- 
tient une concession appartenant à des Allemands. 
Enfin, une quatrième bande contient une concession 
appartenant à un Hollandais. 

Dans la zone sud de la Normandie, les sociétés fran- 
çaises sont enfin intervenues, grâce à l'active propa- 
gande de M. Métayer, professeur à l'Ecole centrale, et 
sur dix-huit concessions deux appartienent à des so- 
ciétés françaises, les autres à des Allemands. 

On n'a pas fait la même erreur en Anjou, où d'im- 
portants gisements de fer se sont révélés. La grande 
métallurgie française y a fait un effort extraordinaire 
et sollicite de toutes parts des concessions. 

La France est donc un vaste champ de fer, minerai 
qu'elle est appelée à fournir au monde entier. Dans les 
Pyrénées, dont les gisements, riches en qualité comme 
en quantité, s'étendent de la. Garonne à Port-Vendres, 
plus de cent millions de francs ont été dépensés en 
recherches par des demandeurs en concession. Actuel- 
lement, 360 postulants attendent qu'il soit statué sur 
leurs demandes. Le gouvernement prétend que, pour 
statuer, il lui faut attendre le vote delà nouvelle loi sur 
les mines. 

Le dénombrement Je ces 360 postulants serait 
intéressant à connaître. Il doit y avoir parmi eux un 
certain nombre de prête-nom de Thyssen. Par ail- 
leurs, une récente communication à l'Académie des 
Sciences montre une fois de plus l'importance des 
gisements de Normandie. Cette note a pour objet : 
« La structure du bassin d'Urville {Calvados) et ses 
conséquences au point de vue de Vexploitabilité du 
minerai de fer. » Cette structure, telle qu'elle vient 
d'être dévoilée, assure à l'industrie une réserve 
de minerai de beaucoup supérieure au tonnage 
prévu. 

Cette situation prépondérante ne va pas sans sus- 

5 



J30 l'avant-guerre 

citer Tenvie de notre voisine de l'Est et allumer ses 
convoitises. Elle cherche à les satisfaire en se pro- 
curant chez nous ce qui lui fait défaut chez elle. Pour 
arriver à ses fins, tous les moyens lui seront bons : la 
corruption, l'intimidation, la violence même. Elle les 
emploiera avec succès, car elle ne trouvera pas en 
face d'elle, en France, un gouvernement national 
capable de s'opposer à la mainmise de notre ennemi 
sur les richesses de notre sous-sol. 

Toute la question est de savoir si la France conti- 
nuera à se suicider en alimentant en minerai de fer 
le dieu Arminius et les usines Krupp, si elle conti- 
nuera à abandonner à son ennemi (' ventuel des en- 
claves en plein territoire français. 

Si nous avions un gouvernement soucieux de l'in- 
térêt national, il aurait depuis longtemps pris ses 
précautions, soit en modifiant les tarifs de douane, 
soit en réservant à ses nationaux seuls les conces- 
sions de mines. Mais la France, étant en république, 
est privée de cet organe indispensable de résistance, 
de continuité et de responsabilité politique que pos- 
sède l'Allemagne monarchique. Celle-ci, depuis la 
guerre, et notamment depuis l'Affaire Dreyfus, use 
et abuse de la situation. Les divers cabinets qui se 
sont succédé dans cet intervalle ont continuellement 
et invariablement cédé aux exigences progressives 
de l'Allemagne, soit par cupidité, soit par peur. De 
concession en concession, nous en sommes arrivés à 
ce point que nous ne pouvons plus résister aux dites 
exigences sans courir les risques d'une guerre. Il 
semble à l'heure actuelle complètement impossible, 
non seulement d'interdire, mais même de limiter 
l'exploitation par notre encombrante voisine des 
mines de fer de Normandie. Elle en tire, en effet, le 



GÉNÉRALITÉS 131 

fer qui lui est indispensable à son industrie. Or, l'Al- 
lemagne est, nous l'avons dit, une puissance essen- 
tiellement industrielle et une telle interdiction ris- 
querait de la plonger avec son armée formidable et 
sa population de 66.000.000 d'habitants dans la 
misère. vSoyons bien assurés qu'elle ne se résoudrait 
pas à mourir de consomption, quand^elle sent, à portée 
de sa main, de quoi continuer une vie intense. 

Est-ce à In peur d'un conflit ou à un mobile moins 
désintéressé qu'il faut attribuer la clause dite « Au- 
gagneur » du projet du ministre des Travaux Publics 
de 1911, clause grâce à laquelle, en Normandie 
comme en Lorraine et partout ailleurs, notre sous- 
sol minier courra le risque d'être entièrement livré à 
l'Allemagne? 

Avant d'étudier ce fameux projet Augagneur, chef- 
d'œuvre du genre, il faut savoir comment s'obtient, 
le plus souvent, une concession, en République, avec 
la loi de 1810. 

C'est bien simple. Un individu se présente chez un 
propriétaire et lui demande d'effectuer des fouilles 
sur son domaine, en vue de découvrir des minerais, 
généralement des minerais de fer. Si le propriétaire 
veut éconduire le visiteur, celui-ci lui explique que 
son intérêt serait, au contraire, de signer un arran- 
gement, afin de participer aux bénéfices éventuels de 
l'exploitation. Il insiste. Il fait luire des chiffres. Le 
propriétaire est ébranlé, puis finalement se laisse 
convaincre et finit par signer chez le notaire une 
convention en bonne et due forme. L'individu opère 
les fouilles, demande la concession, l'obtient et l'ex- 
ploite. Quand le propriétaire s'adresse alors à lui, 
afin de réclamer la part convenue, l'autre lui rit au 
nez et lui exhibe l'article suivant de la loi de 1810 : 



132 l'avant-guerre 

« Lorsque VEtat accorde une concession, cette conces- 
sion se trouvey par le fait même, libérée de toutes 
charges et de tous engagements anténeurs. » Le tour 
est joué. 

Cela se passe ainsi dix fois sur douze. On m'af- 
firme qu'en ce moment même, dans beaucoup de 
sites normands et bretons, notamment dans l'arron- 
dissement d'Argentan (Orne) et de Segré (Maine-et- 
Loire), des centaines d'engagements semblables se- 
raient signés par des propriétaires trop confiants. 

D'après le projet Augagneur, l'Etat rompant avec 
tous les principes de droit civil, et ceux de la loi de 
1810 sur les mines, se déclarerait carrément pro- 
priétaire du sous-sol. Il n'y aurait plus aucun privi- 
lège ni pour l'inventeur ni pour ceux qui ont fait des 
recherches. Par conséquent, l'Etat serait maître d'ac- 
corder une concession à qui lui plairait et sans que 
les étrangers en soient exclus. Vous voyez d'ici la 
belle source de pots-de-vin et la porte ouverte à 
toutes les sociétés étrangères. 

Sans doute le retour à l'Etat apparaît comme plus 
juste en principe que ce qui se passe actuellement, 
vu que, sous un régime normal, la collectivité fran- 
çaise profiterait du marché. Je me hâte d'ajouter 
qu'avec la République, régime de l'étranger, le retour 
de la mine à TEtat continuera à favoriser les Krupp, 
les Thyssen et les de Poorter, protecteurs naturels 
et bienfaiteurs des Fernand David. 

L'industrie du fer est montée sur un tel pied qu'un 
particulier ne peut se lancer dans cette exploitation. 
Il faut un capital de 15 à 30 millions pour créer une 
usine et creuser des puits de mines. Il n'y a donc que 
des sociétés anonymes par actions qui puissent 
tenter le coup. L'Allemagne manquant de minerai, 



GÉNÉRALITÉS 133 

l'État français accordera des concessions à des 
sociétés allemandes qui se constitueront avec des 
capitaux français *. C'est ainsi que procèdent en 
effet nos habiles voisins qui ne veulent pas compro- 
mettre leurs capitaux et cherchent à dissimuler la 
vraie nationalité de leur entreprise derrière les capi- 
taux français. 

Une fois bien installés si l'affaire est avantageuse, 
les capitaux allemands afflueront et remplaceront 
les capitaux français avec la même élégance que le 
personnel allemand se substituera de plus en plus 
au personnel français... comme nous le verrons par 
la suite chez les Thvssen et autres. 

Il est un axiome que ne devait pourtant pas ignorer 

1. Les lignes suivantes, parues dans V Action Française, 
reproduisent fidèlement la pensée de M. Weiss, directeur des 
mines : 

« Interrogé au sujet d'une demande de concession minière 
dans le Calvados, formée par une entreprise germano-belge et 
plus germanique encore que belge M. Weiss, directeur des 
mines, a répondu qu'il ne savait rien à ce sujet. Mais il s'est 
empressé d'ajouter que le gouvernement examinerait « avec la 
plus grande impartialité » les deux cents demandes de con- 
cession qui sont en ce moment en souffrance au ministère des 
Travaux publics, qu'elles émanent d'étrangers ou de nationaux. 
Et M. Weiss a dit encore : « Naturellement, à égalité de 
titres, le gouvernement donnera toujours la préférence à une 
société française, mais j'estime qu'il ne doit pas rejeter d'emblée 
les demandes émanant de sociétés étrangères, qu'il doit même 
y faire droit quand ces sociétés offrent toutes les garanties 
désirables. » 

En somme, M. Weiss, directeur des mines, trouve tout 
naturel que nous apportions notre contribution — et dans des 
proportions formidables — à l'armement de l'Allemagne. Les 
affaires sont les affaires. Krupp ou Thvssen ou d'Ougrée 
Marihaye de Rodingen, — c'est tout un, — ont besoin de mi- 
nerai et offrent les « garanties désirables m à Augagneur. Il 
n'y a qu'à s'incliner et à leur livrer le Calvados et la Manche •' 
« Entrez, messieurs, ne vous gênez pas. Installez -vous. La 
maison vous appartient. C'est à nous d'en sortir. » 



134 l'avant-guerre 

le parlementaire Augagneur et qui est le suivant : 
Quiconque livre le sous-sol, livre le sol. 

On peut chaque jour en contrôler la justesse en 
Normandie, dans l'Orne, dans le Calvados, voire 
même en Bretagne, sur laquelle l'Allemagne a des 
vues certaines et où des sociétés allemandes plus ou 
moins bien grimées accaparent nos minerais. 

Et ce n'est là que l'exécution d'un plan métho- 
dique, à la fois industriel et militaire, poursuivi avec 
une grande ténacité et une hâte significative, abou- 
tissant à la germanisation du pays occupé. Ce n'est 
pas à un pur liasard qu'il faut attribuer, en effet, la 
coïncidence de cette exploitation intensive des 
mines de fer normandes avec la germanisation de 
Caen (Hauts-Fourneaux) et de Cherbourg (compa- 
gnies du Norddeutscher Lloyd et de la Hamhurg 
Amerika); l'établissement de personnages suspects 
au voisinage des postes de télégraphie sans fil 
comme celui des Rouges- Terres; les créations de 
lignes de chemin de fer Thyssen, actuellement des- 
tinées au transport du minerai, mais qui, à l'occa- 
sion, serviront aussi bien au transport des che- 
vaux et de la troupe; les acquisitions de lignes élec- 
triques fournissant la force motrice; le projet d'amo- 
diation du port de Gran ville (de Poorter-Krupp)... 

Le but est double : alimentation de la métallur- 
gie allemande, et principalement des usines Krupp 
d'Essen-Ruhr, en minerai de fer; germanisation pro- 
gressive de la côte normande et de l'hinterland nor- 
mand. La conquête en temps de paix pose ainsi les 
jalons de l'action guerrière. 

De deux choses l'une : ou le gouvernement de la 
République ne voit pas cela, ou le voyant, il le tolère 



GÉNÉRALITÉS 135 

et cette tolérance est criminelle. Dans l'une etTautre 
hypothèse, il n'y a qu'un mot pour qualifier cette 
attitude : trahison. Cela est tellement vrai que, de- 
vant nos accusations précises et répétées, les organes 
du régime, depuis le Temps et les Débats jusqu'au 
Petit Parisien, n'ont eu qu'un seul moyen de s'en 
tirer : le silence. 

Nous allons voir comment les Allemands ont com- 
mencé par exploiter le sous-sol minier en y puisant 
du fer pour leur métallurgie militaire, pour les 
usines Krupp. 

Puis comment, possédant le sous-sol, ils y ont 
adjoint un port tel que Diélelte, non loin de notre 
port de guerre Cherbourg, déjà menacé par les Com- 
pagnies de navigation allemandes et cela avec la 
complicité officielle du ministre du Commerce d'alors 
Fernand David, qui est venu dans Tété de 1912 
inaugurer le port de Diélette. 

Puis comment se sont installés à Caen des Hauts- 
Fourneaux sous le couvert de l'Association Thyssen- 
I^e Chatelier. 

Enfin comment les envahisseurs ont pu établir un 
chemin de fer, minier au début. 

Chacune des étapes de cet envahissement scienti- 
fiquement conduit mérite une mention à part. 



CHAPITRE II 



EXPLOITATION DES MINES 
DE FER DE NORMANDIE PAR L'INDUSTRIE 

ALLEMANDE 



L'exploitation du sous- sol minier normand est 
entre les mains de plusieurs sociétés allemandes dont 
les trois plus importantes sont : 

La Société Minière et Métallurgique du Calvados* ; 

La Société Française des Mines de fer ; 

La Société des Mines et Carrières de Flamanville 
(Manche). 

1. A Saint-Germain-le-Vasson [Caloados], la concession 
des mines de fer appartient à une société, qui se dit franco- 
allemande, Xq. Société des mines de Bar^bery, mais qui est bel 
et bien allemande. Son directeur français, bien entendu, est 
l'ancien directeur de Diélette. Le directeur actuel de Diélette 
était lui-même directeur à Saint-Germain-le-Vasson. Ils ont 
permuté. Les machines sont de marque allemande ilocomo- 
biles Wolf, wagonnets Orenstein et Koppel, marteaux West- 
phalia, etc.). Le monteur mécanicien est Allemand. L'ex- 
ploitation, encore à ses débuts, va prendre une extension con- 
sidérable. Un important centre d'extraction sera installé d'ici 
peu sur les bords de la Laize. Un embranchement avec les 
chemins de fer départementaux est actuellement en cons- 
truction. 



EXPLOITATION DES MINES DE FER 137 

§ 1- 
LA SOCIÉTÉ MINIÈRE ET METALLURGIQUE DU CALVADOS 

Si nous ouvrons V Annuaire des Sociétés par ac- 
tions, répertoire admirable quand on sait le lire et 
qui vaut avec ses sèches nomenclatures les plus 
grands romans de Balzac, nous y voyons que la 
Société Minière et Métallurgique du Calvados a son 
siège social, 6, rue Blanche à Paris. 

Cette société a été fondée au capital de un million 
deux cent mille francs. Sa durée est de cinquante ans, 
du 5 décembre 1901. Elle a pour objet : 

La mise en valeur et Texploitation du gisement de 
minerai de fer, dont la concession, dite de Perrières, a 
été apportée par M. Masse; l'obtention éventuelle, 
soit directement, à la suite de recherches et formalités 
nécessaires, soit par suite d'achat ou autrement, d'au- 
tres concessions de minerai de fer et métaux connexes, 
soit en France, soit à l'étranger; tous achats et ventes 
de minerais provenant, soit des concessions de la 
société, soit d'autres; l'acquisition de tous ateliers et de 
toute usine nécessités par le but sus-indiqué, ou des- 
tinés à traiter ou transformer les produits de la Société, 
notamment à l'élaboration de produits métallurgiques, 
fer, fonte, acier et autres; toutes prises d'intérêt dans 
des établissements de cette nature, et généralement 
toutes opérations industrielles, commerciales, finan- 
cières, même immobilières, se rapportant à l'exploita- 
tion des minerais de fer, au traitement, à la transforma- 
tion, au commerce et au transport des produits des 
exploitations de la Société et de tous autres simi- 
laires. 

Je recopie ces documents, malgré leur aridité appa- 



138 l'avant-guerre 

rente, parce qu'ils s'animeront de vives couleurs, 
comme vous le verrez par la suite. 

Le conseil d'administration est ainsi composé : Pré- 
sident: M. Ch.-E. Solacroup ; membre : M. Horten; 
comm,issaire : M. Rabes. 

Cette exploitation a prospéré et s'est étendue sin- 
gulièrement depuis 1901. Elle rayonne, aujourd'hui, 
sur Potigny, Perrières, Saint-Germain-le-Vassou et 
les environs. Elle a acheté du terrain et fait bâtir 
de nombreuses maisons, dont une école; ce qui fait 
dire aux habitants français que, si cela continue, dans 
quelques années, la langue allemande sera celle de 
toute la région ; attendu que tout le personnel des 
mines et extractions de minerai est allemand ou ita- 
lien. 

Il est avéré que les mines en question sont partiel- 
lement ou en totalité dans la dépendance de la maison 
Krupp et qu'elles servent à alimenter ses usines et 
fonderies en minerai de fer. 



§2 

SOCIÉTÉ FRANÇAISE (?) DES MINES DE FER 

UAnnuaire des Sociétés par actions nous fournit 
sur le capital et l'objet de cette importante entreprise 
les renseignements suivants : 

SOCIÉTÉ FRANÇAISE DES MINES DE FER 

Siège social : 9, Square Moncey, Paris. 

Capital : 5 miUions de francs divisés en 50.000 actions 
de 100 francs chacune, dont 10.000 entièrement libé- 



EXPLOITATION DES MINES DE FER 139 

rées, attribuées à M. de Poorter en représentation de 
ses apports : Parts bénéficiaires, 4.000, attribuées à 
M. de Poorter. 

Durée : 50 ans. Objet : l'exploitation en France et à 
l'étranger de tous gisements de minerai, notamment 
le minerai de fer et toutes opérations commerciales, 
industrielles ou financières se rattachant à cet objet; la 
création, l'acquisition de tous établissements quelcon- 
ques se rattacliant à ladite industrie ou pouvant en faci- 
liter l'extension et le développement, notaniment toutes 
opérations de transport de minerais ou autres mar- 
chandises, ainsi que T acquisition de la /lotte nécessaire 
à ces transports ; la participation directe ou indirecte 
dans toutes opérations industrielles ou commerciales 
pouvant se rattacher à l'un des objets précités soit par 
voie de création de Sociétés nouvelles françaises ou 
étrangères, d'apport, de fusion ou autrement avec toutes 
Sociétés françaises ou étrangères. 

Sans qu'il soit besoin d'un examen approfondi, on 
reconnaît immédiatement, dans la latitude et l'esprit 
de conquête de ces statuts, en quelque sorte la mar- 
queallemande, l'estampille d'AugusteThyssen, maître 
de forges, conseiller privé de l'empereur Guillaume II, 
personnage dans son genre aussi caractérisé que le 
juif Lucien Baumann. Cette phrase « l'acquisition de 
la flotte nécessaire à ces transports » vous donne 
déjà froid dans le dos s'il est bien vi^ai que ladite 
société française soit au fond une société au service 
des intérêts allemands. 

D'ailleurs, un article très documenté de V Informa- 
tion du 19 mars 1912 va nous permettre de préciser. 
Nous apprenons que la Société des Mines de fer 
s'est assuré, dans le bassin normand, l'exploitation 
de quatre concessions s'étendant sur une superficie 
de 0.711 hectares. Ces quatre concessions sont celles 
de Jurques, Bourberouge, Mortain et Ondefontain^. 



140 l'avant-guerre 

Pour Ondefontainc, Tachât a été effectué, mais on 
attend la ratification du Conseil d'État. Nul doute que 
cette ratification ne fasse pas un pli. Bourré de juifs, 
notre Conseil d'État n'a rien à refuser ni aux Alle- 
mands, ni aux piête-nom des Allemands. 

Voici ce que V Information dit de la concession de 
Jurques : 

« La concession de Jurques a une étendue de 580 hec- 
tares et est aujourd'hui en exploitation normale. Sa 
production est d'environ 100.000 tonnes par an. Ces 
100.000 tonnes sont achetées par avance^ pour une 
période de 10 ans^ par le groupe Thyssen. Les mine- 
rais de Jurques sont donc dirigés sur le port de Caen, 
Cette concession est d'ailleurs susceptible de faire face 
à une production supérieure à 100.000 tonnes par an, 
mais ce sont ses moyens d'exportation qui sont un peu 
limités^ car le port le plus proche, celui de Pont-à-Bes- 
sin, n'est pas aménagé pour faire face à des exporta- 
tions de quelque importance ; il est fort possible que, 
par la suite, ce port soit amélioré, à moins que la So- 
ciété n'ait intérêt à diriger ses minerais sur quelque 
autre point de la côte normande. Ajoutons que le 
contrat passé avec le groupe Thyssen assure à la So- 
ciété française des Mines de fer un bénéfice minimum 
de 2 francs par tonne. » 

Quant aux mines de Bourberouge, elles étaient ex- 
ploitées de longue date, ainsi que l'indique leur nom 
fort sisrnificatif. Aux dix-huitième et au dix-neuvième 
siècles, les paysans extrayaient le minerai dans une 
partie de la propriété dénommée « minières ». Ils 
formaient entre eux de petites associations, procé- 
dant à l'extraction et à la fonte par des procédés 
rudimentaires. La fonte était vendue à la forge de 
Bourberouge, qui la transformait en fer. A partir de 
1840, sous l'habile impulsion de M. de F..., père du 
concessionnaire actuel, ces travaux prirent une 



EXPLOITATION DES MINES DE FER 141 

grande importance. Les ouvriers transportaient le 
minerai à dos de cheval et le maître de forges le leur 
payait à raison de fr. 25 le demi-hectolitre. Leur 
situation, on le voit, était un peu meilleure qu'au- 
jourd'hui. C'est ainsi que, jusqu'en 1860, l'usine de 

BOURBEROUGE FUT LE FOURNISSEUR ATTITRÉ EN BOU- 
LETS DE CANON DES ARMEES DE TERRE ET DE MER. Main- 
tenant, en 1912, ce minerai normand va alimenter 
l'usine Krupp. Ne trouvez-vous pas le rapprochement 
instructif? En 1861, l'Empire signa avec l'Angle- 
terre un traité libre-échangiste qui ruina complète- 
ment les forges de Normandie. Déjà, depuis quel- 
ques années, la plupart des autres forges de l'Orne 
et des environs avaient éteint leurs fours les uns 
après les autres. M. de F... lutta jusqu'à la dernière 
extrémité et fut finalement acculé à prendre la même 
détermination que ses confrères. Ce bon Français, 
afin de conserver du travail à ses ouvriers, trans- 
forma alors son usine en fonderie de deuxième fu- 
sion, recevant lui-même d'Angleterre les gueuses de 
fonte et la houille. 

Voici, d'autre part, ce que dit V Information de la 
concession de Bourberouge. 

La concession de Bourberouge est entrée récem- 
ment en exploitation et sa production qui s'est éle- 
vée à 70.000 tonnes l'an dernier atteindra cette an- 
née aux environs de 75.000 tonnes. 

Cette concession est susceptible de faire face un 
jour à un très gros tonnage et on estime normale- 
ment qu'elle pourra produire 400.000 tonnes par 
an*. Le seul obstacle qui s'oppose actuellement à 

1. La concession amodiataire de Bourberouge octroyée à 

J, de Poorter le 8 mars 1906 extrait au maximum 200 tonnes 

e minerai par 24 heures alors qu'elle pourrait fournir norma- 



142 l'avant-guerre 

son extension réside dans les difficultés d'exploita- 
tion du minerai. Le port le plus proche est en effet 
celui de Granville, qui n'est situé qu'à 94 kilomè- 
tres, mais le port de Granville n'est point actuelle- 
ment aménagé pour permettre l'embarquement de 
grosses quantités de minerai. 

Comme il y a là une question primordiale pour la 
Société des Mines de fer, M. de Poorter i a offert à la 

lement de 900 à 1.000 tonnes. Du simple point de vue industriel 
cela, au dire des gens compétents, apparaît comme un lamen- 
table gâchis. 

1. Mis en cause dans ces termes par un article paru sous 
ma signature dans l'Action Française du 14 avril 191E, Mon- 
sieur Jos. de Poorter, administrateur de la Société Française 
des mines de fer m'adressa le 17 avril suivant la lettre de rec- 
tification que nous reproduisons ici : 

JOS. DE POORTER 

Sl^EAMSHIP AND IRON ORE MINE OWNERS 
IRON ORE AND GOAL MERCHANTS 

REGULAR STE.\MERS TO IvING's LYNN 

AGENT TO THE MIDLAND RAILWAY 

Codes : Scotts, Watkins, A. Z. Lieber and A. B.C. 
TELEPHONE No. 7327 and 7328 
After Six p. m. 3422 and 6076 
AT Paris, 9 Square Moncev 

TELEPHONE 231-77 
» Algiers, Quai d'Agra 

» BONA 

Télégraphie Address : 
Poorter Rotterdam. 
Retroop paris. 
Poorter algiers. 
Poorter bona. 

Rotterdam, le 17 avril 1912. 
Veerkade No. S. 
Postbox 576. 



EXPLOITATION DES MINES DE FER 143 

municipalité de Granville de se charger de l'établisse- 
ment d'un port, moyennant qu'on lui assure l'amodia- 

Monsieur le Rédacteur en Chef de VActio}i Française, 
3, chaussée d'Antin, Paris. 

« Monsieur le Rédacteur, 

« Je proteste contre votre article du 14 courant, et je vous 
prie de prendre bonne note de ma protestation et de la publier. 
« Il serait inutile d'énumérer toutes les inexactitudes sur 
lesquelles les conclusions de cet article sont basées. 

« Je tiens seulement à déclarer formellement que : ni 
M. Thyssen, ni M. Krupp, ni quelque autre Allemand quel- 
conque se trouve sous mes espèces, comme l'imagination de 
l'écrivain de votre article semble le croire. Je tiens à déclarer 
que les actions de la Société française des Mines de fer appar- 
tiennent 'exclusivement à des Français et à des Hollandais, 
sans exception, et que je travaille pour mon compte personnel, 
sans que personne, Allemand ou autre y soit intéressé. Je ne 
sais où les journaux que vous citez dans votre article puisent 
leurs informations, mais elles sont souvent inexactes. De tout 
ce qui est dit dans votre article, il ne reste de vrai que ce qui 
suit : « Les minerais de fer de la Bretagne et de la Normandie, 
exploités soit par la Société Française des Mines de fer, soit 
par tout autre exploitant quelconque, sont vendus pour la plus 
grande partie en Allemagne. » La seule conclusion à tirer de 
cet état de choses est « que les Allemands donnent pour ce 
minerai le meilleur prix », c'est tout. 
« La politique que vous y cherchez n'y est pour rien! 
c< Et surtout dans la Société Française des Mines de fer, 
dont je suis l'administrateur-délégué, il n'y a aucun Allemand, 
ni personne quelconque [sic] étrangère, à part de Hollandais 
susnommés, qui y aurait la moindre influence ni directe, ni 
indirecte. 
« Je n'ai cherché que des concours français. 
« Et la dite Société se trouve exactement dans la même 
situation que, par exemple, les marchands de vins de Bor- 
deaux ou de Champagne, de modes de Paris, etc., etc., c'est- 
à-dire qui dirigent leurs produits ou leurs articles sur l'Alle- 
magne, sans que, pour cela, vous puissiez conclure que les 
villes de Bordeaux, de Reims ou de I^aris soient sous l'in- 
fluence allemande. 

« Veuillez agréer, monsieur le Rédacteur en chef, l'assu- 
rance de ma haute considération. 

« JOS. DE POORTER. » 

Tout ceci est fort bien, mais en somme secondaire. AL de 



144 l'avant-guerre 

tion des services de ce port. Cette opération est pos- 
sible, puisque la loi sur Tautonomie des ports a été 
récemment promulguée, mais le décret d'administra- 
tion publique n'a pas encore été rendu et sa promulga- 
tion est nécessaire pour que la municipalité de Gran- 
ville puisse traiter avec M. de Poorter. Il faut bien 

Poorter ne souffle pas mot de l'essentiel à savoir de l'amodia- 
tion du port de Gr-anville qu'il sollicite et qu'il espère bien 
arracher à la complaisance du Gouvernement français. Or, 
c'est précisément cette concession, grave entre toutes, d'un 
port français à un étranger qui m'a fait écrire l'article du 
14 avril 1912. 

M. Jos. de Poorter me dit en gros que « ni M. Thyssen, ni 
M. Krupp, ni quelque autre Allemand quelconque se trouve 
sous ses espèces «. Mais il ne souffle pas mot de l'ajourne- 
ment de l'ofl're Krupp jusqu'à ce que la concession du port de 
Granville à M. Jos. de Poorter soit accordée. 

Par cette condition sine qua non la maison Krupp tient 
M. Jos. Poorter, lequel aspire lui-même à tenir le port de 
Granville. 

Je lui ferai observer aussi qu'il a eu tort d'appeler sa société, 
Société Française des Mines de fer, attendu qu'il n'est pas 
français et qu'il est à la tête de la combinaison. Cette façon 
de franciser une entreprise hollandaise, suspendue pour une 
part au bon vouloir de Krupp, apparaîtra comme un peu 
sommaire et même audacieuse. 

Tous les Français penseront, comme nous, qu'il faut à 
M. Jos. de Poorter du toupet pour oser formuler l'assimila- 
tion entre sa Société des Mines de fer, dite française, admi- 
nistrée par un Hollandais et des marchands de vins français 
écoulant leurs produits au dehors. M. de Poorter oublie deux 
choses ; la première, qu'il n'est pas français. La seconde, 
qu'on ne saurait confondre un canon de vin et un canon 
Krupp. 

La lettre de M. de Poorter, extrêmement prudente et flot- 
tante sous son aspect de dénégation générale, ne modifie en 
rien les réflexions que ses prétentions sur le port de Gi^nville 
m'avaient suggérées. M. Jos. de Poorter n'est peut-être pas 
« sous les espèces « de Thyssen et de Krupp, mais la qualité 
du contrat passé par lui avec Thyssen pour la concession de 
Jurques, par exemple, — 100.0000 tonnes par an achetées 
d'avance pour 10 ans par le groupement Thyssen, — fait de 
lui, Hollandais, l'associé et le féal du métallurgiste allemand 
en Normandie. 



EXPLOITATION DES MINES DE FER 145 

remarquer que, d'ores et déjà, une grosse partie de la 
prcduction de Bourberouge trouvera un placement 
imnédiat, car la maison Krupp a offert à M. de Poorter 
de traiter pour 200.000 tonnes par an. Cette offre a été 
ajournée jusqu'à ce que la question du port de Gran- 
ville soit résolue. 

La concession de Bourberouge a donné lieu à des 
expertises d'ingénieurs allemands et, à la suite de leurs 
rapports, le groupe Stinnes avait demandé à M. de 
Poorter de prendre la direction de cette mine, 
moyennant la remise d'une somme de 1.500.000 fr. 
En outre le rainerai extrait eût été partagé par moitié 
entre le groupe Stinnes et la Société française des 
mines de fer et enfin le groupe Stinnes aurait con- 
sacré une sorr^me de un million cinq cent mille francs 
au développement de la mine. L'intention de ce groupe 
était de cr^éer une usine métallurgique, avec un ca- 
pital de 40 millions de francs. 

On a estimé à 50 millions de tonnes le minerai pro- 
bable de la concession de Bourberouge et on constate 
un enrichissement en profondeur. 

Ainsi cette loi sur l'autonomie des ports français 
va avoir comme premier résultat la germanisation 
du port de Granville, condition sine qua non d*un 
contrat en bonne et due forme du Hollandais J. de 
Poorter avec la maison Krupp d'Essen Ruhr. 

C'est de cette façon que la richesse métallurgique 
de la Normandie qui devrait être, sous un régime 
normal et national, une condition de prospérité pour 
notre pays, est devenue, de par la trahison de la 
République, un moyen de réalisation pour les visées 
allemandes, un moyen de pénétration pour l'indus- 
trie allemande. 

A Bourberouge, comme à Jurques, chez de Poorter 
comme chez Lucien Baumann des Moulins de Cor- 
beil, ne pénètre pas qui veut. Ces précautions ont 
leur raison d'être. Mais il n'est pas de porte si her. 



146 l'avant-guerre 

métiquement close que ne puisse forcer un patriote 
vigilant, malgré les cerbères étrangers. 

On sait que l'aménagement d'une mine comporte 
un certain nombre de précautions et de travaux préa- 
lables, puits de sondage, constructions et autres, que 
règlent avec soin les ingénieurs, car c'est de cette 
vigilance initiale que dépendra, par la suite, la sécu- 
rité des travailleurs. A l'exploitatien ce Jurques, 
rien de semblable. Il n'y eut là aucun u^avail préa- 
lable, et tout y indique encore aujourd'hui la ferme 
volonté, chez l'exploitant, d'obtenir le plus de mine- 
rai, dans le plus bref délai possible, avec le minimum 
de moyens. Pour l'installation et la mise en œuvre, 
M. de Poorter a fait appel non à des ingénieurs, mais 
ù un certain nombre de maîtres mineurs qu'il tenait 
ainsi plus étroitement dans sa dépendance. Il est 
entendu que le salaire des ouvriers — français, espa- 
gnols ou italiens — ne doit jamais dépasser six francs 
par jour. Il n'y a ici ni cité ouvrière, ni jardin, ni 
coopérative. Bien mieux, la société de secours 

MUTUELS, LÉGALEMENT OBLIGATOIRE, NEXISTE PAS. Amo- 
diataire de Jurques, alors qu'il est propriétaire d"On- 
defontaine, M. Jos. de Poorter considère évidemment 
que les lois françaises ne sont pas faites pour les 
étrangers et qu'il est au-dessus de leur observance. 
Ceci donne un avant-goût de ce qu'il fera du port de 
Granville, le jour où le gouvernement de la Répu- 
blique et la municipalité lui en auront accordé la 
concession. 

Par ailleurs, la désobéissance aux règlements con- 
cernant les mines serait flagrante à Jurques. C'est 
ainsi que l'absence des manœuvres de sécurité y est 
absolue. Les machines ont leurs soupapes calées, 

DE façon a marcher A PLUS HAUTE PRESSION, ÉCONO- 



EXPLOITATION DES MINES DE FER 147 

AnE QUI EXPOSE A DE GRAVES DANGERS ET QL'I EST FOR- 
MELLEMENT INTERDITE PARTOUT AILLEURS. Co dernier 
fait prouverait que les visites d'inspection ne sont 
pas fréquentes dans les mines de M. de Poorter ou 
qu'elles sont conduites de façon plutôt sommaire. 
Ajoutons que M. de Poorter, tout à fait incompétent 
dans les questions minières — puisqu'il est, de son 
métier, armateur — emploie, bien entendu, des ma- 
chines étrangères, lesquelles, au dire de personnes 
compétentes, ne seraient pas de première qualité. Si, 
dans ces conditions, la mine de .Turques fonctionne 
longtemps sans aléa et sans accident, c'est que 
M. Jos. de Poorter aura pour lui une heureuse étoile. 

On se soucie aussi peu à Bourberouge qu'à Jurque.s 
de se conformer aux règlements concernant les 
mines. 

Pas plus qu'à Jurques, il n'y a ici de société de 
secours mutuels réellement en vigueur, ni de cités 
ouvrières, ni d'écoles, ni de coopératives d'aucun 
genre. La mine, éloignée pourtant de tout centre 
industriel, ne possède même pas un atelier de répa- 
rations mécaniques, absolument nécessaire, quoique 
le directeur, le maître-mineur et les ouvriers ne ces- 
sent, depuis le début, d'en réclamer un. Les mar- 
teaux pneumatiques — outils indispensables au mi- 
neur — sont ici en nombre insuffisant. Dans toute 
exploitation bien conduite, on possède non seulement 
les outils immédiats, mais encore des outils de re- 
change, afin de parer à toute éventualité et d'éviter 
le chômage inutile. 

Chose plus forte, Bourbeeouge ne possède même 

PAS DE tuyaux de RECHANGE POUR LES CANALISATIONS 
d'eau, de telle sorte que SI l'un de CEUX-CI VENAIT 
A SE ROMPUE, LA MINE COURRAIT LL RISQUE d'ÊTRE . 



148 l'avant-guerre 

INONDÉE. Les ouvriers se sont plaints maintes fois de 
ces dangereuses conditions de leur travail. Il y a eu 
des grèves, des renvois et il y a toujours de nom- 
breux mécontents. Je demande ici, comme pour 
Jurques, à quoi pensent les inspecteurs des mines 
quand ils font leurs visites réglementaires à Bourbe- 
rouge. Je le demande aussi au ministre des Travaux 
publics, auquel il est évidemment très facile de véri- 
fier les détails ci-dessus, et aussi de savoir si, à 
Jurques, les soupapes des machines sont calées ou 
NON. Jean Dupuy me répondra peut-être qu'en sa 
qualité de membre d'un cabinet « national » , il est 
d'avis, comme son compère Fernand David, que le 
service de l'AllemaÊrne et les intérêts de la maison 
Krupp passent avant tout. Je lui objecterai aussitôt 
qu'il ne devrait pas s'étonner le jour prochain où 
un épouvantable accident viendrait le rappeler au 
sentiment des réalités et à l'observation des règle- 
ments, même quand il s'agit de l'envahisseur étran- 
ger. En tout cas, il ne pourra pas alléguer l'igno- 
rance. Le voilà prévenu. 

Cette situation tranche avec celle des exploitations 
vraiment françaises en ces mêmes régions, chez les- 
quelles tout se passe de la façon la plus correcte, la 
plus normale et la plus humaine. 

Il est bon de faire remarquer, enfin, qu'en dehors 
des actionnaires français éventuels — car M. Jos. de 
Poorter daigne faire appel, dans les journaux spé- 
ciaux, à notre crédit public, et c'est même à ce titre 
que je le mets en cause — tout est étranger dans 
l'entreprise de la Société Française des Mines de fer^ 
et pas un sou ne peut en revenir à notre pays. En 
effet, j'ai dit que M. de Poorter était armateur. Ce 
sont ses bateaux qui emportent de Caen notre mine- 



EXPLOITATION DES MINES DE FER 149 

rai de fer, pour le livrer à l'excellent Krupp. Ce sont 
ses bateaux qui apportent à Caen le charbon de 
grillage nécessaire à son exploitation. La municipa- 
lité de Granville est ainsi prévenue de ce qui l'attend, le 
jour où M. de Poorteraura obtenu d'elle l'amodiation 
du port, et ce serait une illusion de croire que la vieille 
cité maritime retirera de cette opération le moindre 
profit. J'insiste sur ces points qui paraissent secon- 
daires, afin de bien montrer la fausseté de l'arâru- 
ment d'après le({uel l'exploitation intensive par 
l'étranger serait une source de richesses pour les 
régions ainsi exploitées. Des magistrats ou fonction- 
naires locaux malhonnêtes peuvent, à l'occasion, tirer 
profit de cet envahissement, si dangereux au point 
de vue national. Mais les habitants eux-mêmes, les 
autochtones n'ont à en attendre que des déboires et 
de graves déceptions. On l'a déjà vu, on le verra 
encore de plus en plus. Les Thyssen, les de Poorier, 
les Lucien Baumann traitent la France — sol et 
habitants — comme le chercheur d'or traite la région 
sur laquelle il s'est abattu, plein de convoitise et de 
hâte. Leurs entreprises peuvent avoir, derrière la 
visée financière, une seconde visée métallurgique, 
politique ou militaire. Elles sont exhaustives et 
gaspilleuses. Elles ne comportent point ce caractère 
de modération, de solidité, de précision et de durée 
qui n'appartient, dans chaque pays, qu'aux natifs 
de ce pays, auxquels sont permis les longs desseins 
et la longue sécurité, qui n'ont rien à dissimuler ni 
à taire. 



loO l'avant-gubrre 



§3 

société des mines de diélette et de flamanville 

(Manche) 

L'exploitation dos Mines de Diélette et de Fla- 
manville appartient au chef d'industrie allemand 
Thyssen, lequel figure en nom propre au conseil 
d'administration et alimente en minerai la maison 
Krupp, avec laquelle Auguste Thyssen a passé toute 
une série de contrats. 

De VAnnuaire des Sociétés par actions nous ex- 
trayons ce qui suit : 

SOCIÉTÉ des mines ET CARRIÈRES DE FLAMANVILLE (maNCHE) 

Société anonyme. 
Siège social : 6, rue Blanche. 

NOTICE. 

Capital. — Neuf cent mille francs, divisés en 1.800 
actions de 500 francs, dont 620 d'apport, entièrement 
libérées, à yi. Casel et 1.180 souscrites et entièrement 
libérées. 

Durée. — 99 ans, du 6 avril 1907. 

Objet. — L'exploitation de mines et carrières dans 
le département de la Manche et les départements cir- 
convoisins, et, notamment l'exploitation des mines de 
fer dites de Diélette et des biens et droits apportés par 
M. Casel; l'obtention, l'acquisition et l'exploitation de 
diverses autres mines et carrières ou concessions de 
mines et carrières dans le département de Ja Manche et 
les départements circonvoisins; la vente des produits 
et toutes opérations se rapportant à ces objets. 



EXPLOITATION DES MINES DE FER 



151 



Acte constitutif, reçu par M« Kasller, notaire à 
Paris. 

Conseil d'administration. 

Membres. — MM. E. Castel, A. Horten, C. E. Sola- 
croup, E. Thyssen. 

Commissaire : M. Rabes ^ 

C'est en soniine une fois de plus la mainmise sys- 
tématique de r Allemand sur la Normandie. 

xAprès l'organisation de l'exploitation métallur- 
gique dans l'Orne et le Calvados, Auguste Thyssen 
s'est en effet rendu acquéreur de vastes terrains 
situés dans la commune de Diélette, proche de Cher- 
bourg, en face du raz Blanchard, tombeau du Ven- 
démiaire ^. 



1. On remarquera la fraternité de cette Société avec la 
Société Minière et Métallurgique du Calvados. Même siège 
social. Même conseil d'administration, à peu de chose près. 
La note que voici vous donnera une bonne idée de la façon de 
procéder de la maison Krupp. Je Textrai.s du Bulletin de 
renseignements coloniaux (29» année, n° 352i. Elle a pour 
titre la Maison Krupp en Noucelle-Calédonie : 

La maison Krupp, d'Essen, sous le coucert d'une Société 
belge, son intime associée, vient de se rendre maîtresse 
d'une importante mine de nickel en Nouvelle-Calédonie. 
Mais pour se conformer au décret minier en vigueur dans 
la colonie, la société belge constitue une Jîlicde française. 

Remplacez nickel par Jer, Nouvelle-Calédonie par Calva-' 
dos, et vous aurez une bonne image de la manière dont se 
trouve peu à peu livré notre sous-sol à Krupp, sans calem- 
bour. La seule petite chose un peu ennuyeuse, c'est qu'avec 
ce minerai français, l'Allemagne fond des canons qui, un 
jour prochain peut-être, tireront sur les soldats français. 

2. Du Journal de Valognes, sous ce titre : « Le Cotentin 
allemand ». 

« Le Cotentin deviendra- t-il allemand? Voilà une question qui 
intéresse au plus haut point les habitants de la Manche car, 
cette fois, ce n'est plus le Congo ou les frontières de Lorraine 



152 l'avant-guerre 

La Mine de Diélette-Flamanville est à un kilomètre 
environ du port de Diélette, au pied de roches sau- 
vages fort pittoresques. 

La concession comprend quatre couches de mine- 
rai parallèles à la côte. C'est vous donner une idée 
de l'importance du rapt que vont exécuter chez nous 
les Allemands et de l'aubaine qui attend l'usine 
Krupp, 

On aurait même récemment constaté à Diélette la 
présence de minerais d'or et d'argent. Mis au cou- 
rant du fait, le vieux Thyssen aurait recommandé là- 
dessus le plus complet silence. Je l'étonnerais beau- 
coup en disant qu'en effet la présence de galène dans 
sa mine est certaine. Or la galène est un minerai de 
plomb presque toujours argentifère. 

L'installation actuelle est provisoire. On commence 
les travaux d'aménagement. L'extraction sérieuse de 

que les Teutons rêvent de s'approprier, mais c'est Cherbourg 
et le Cotentin, c'est notre département. 

a Les Allemands ont remarqué que le Cotentin, isolé de la 
France par les marais de Carentan, forme en réalité une lie 
qu'il serait facile de rendre inexpugnable. Le Cotentin s'avance 
dans la Manche comme un môle naturel; il est la sentinelle 
avancée de l'Europe en face de l'Amérique, c'est pour cela que 
tant de transatlantiques partent aujourd'hui de Cherbourg. Le 
Cotentin par lui-même est un beau pays; au bout de vingt 
ans, il pourra nourrir une nombreuse population allemande 
après que les premiers possesseurs du sol auront été progres- 
sivement évincés. En outre et surtout, Cherbourg situé en face 
des côtes anglaisées, à quelques heures de Portsmouth, est une 
admirable position stratégique qui domine la Manche et tient 
en respect l'Angleterre. Lorsque le drapeau des Hohenzollern 
flottera sur la digue et sur le fort du Roule, Cherbourg 
jouera, à l'entrée de l'Atlantique, le rôle que joue Gibraltar, à 
l'entrée de la Méditerranée, comme lui en terre étrangère, 
comme lui inexpugnable, comme lui commandant le chemin 
des mers. Aussi les pangernianistes, dans leurs articles et 
eoticersations, appellent-ils Cherbourg le Gibraltar alle- 
mand. » 



EXPLOITATION DES MINES DE FER 153 

minerai ne sera entreprise en grand que dans quel- 
ques semaines. Au dire des gens compétents, ce mi- 
nerai est de qualité supérieure. Krupp en sera content. 
J'en ai là un morceau sur ma talbe, qui me sert de 
presse-papier. Je ne songe pas sans mélancolie que 
ce fer français va être fondu, travaillé, façonné 
contre nous, nous reviendra quelque jour sous forme 
d'obus allemands, de matériel d'artillerie allemand, 
de bateaux cuirassés allemands crachant le feu par 
tous leurs sabords. C'est ainsi que la République 
Bismarck-Gambetta paie sa dette au vainqueur qui 
l'installa chez nous sous le couvert de « la Revan- 
che » ! 

Les machines employées sont les locomohiles Wolff 
de Magdebourg et les Lanz de Mannheim. 

Le matériel utilisé est en effet exclusivement alle- 
mand : seuls quelques rails employés à l'établissement 
du chemin de fer à voie étroite de la mine du port pro- 
viennent d'un lot de Micheville 1912 : tout ce qui cir- 
cule sur ces rails est allemand : wagonnets d'Orenstein 
et Koppel, machines des mômes... etc.. Jusqu'au char- 
bon biûlé à la mine, tout est allemand : ce charbon 
vient de Westphalie par la voie du Rhin jusqu'à Rot- 
terdam, où il est chargé sous forme de briquettes à 
bord de navires qui le transportent à Diélette; jusqu'à 
présent ces navires battent pavillon hollandais : ce 
sont le San Antonio et le Syra, appartenant tous deux 
à la firme Hammerstein de Rotterdam (encore un nom 
germanique), qui perçoivent par contrat un fret de 
10 francs par tonne rendue à Diélette : lorsque le con- 
trat de ces navires sera terminé (ce qui ne tardera 
guère), nous verrons si les navires qui apporteront le 
cliarbon allemand à rétablissement allemand de Guerfa 
ne seront pas, eux aussi, allemands. 

Est-ce que Diélette profite au moins de cette coloni- 
sation allemande? Un fait certain est que le prix de 
l'existence a notablement renchéri dans la région 



154 l'avant-guerre 

depuis que les travaux ont été repris à la mine. Les 
producteurs de denrées, dira-t-on, en profitent; peut- 
être. Mais ce renchérissement de l'existence n'a-t-il 
pas, par ailleurs, de répercussions fâcheuses pour la 
généralité des habitants? 



CHAPITRE III 



LE PORT DE DIELETTE 



Le port de Diélette de peu d'iiiiportaiice par lui- 
même, mais d'un intérêt capital, comme nous allons 
pouvoir le constater, depuis que les Allemands s'y 
sont installés en maître, est situé sur la côte, dans 
l'anse de Vauville, à l'Ouest de Gherbom-g, dont il 
n'est distant que par un ruban de route de 28 kilo- 
mètres. 

Le sous-sol des terrains environnants et de la grève 
renferme une quantité considérable de minerai de 
fer. 

Voilà longtemps déjà que l'extracKon en fut tentée. 
Des puits ont été creusés et des galeries souterraines, 
à cent mètres de profondeur, sillonnent le dessous de 
la mer jusqu'à plusieurs centaines de mètres du ri- 
vage. 

La première compagnie qui amorça ces travaux, 
abandonna après quelques années, -devant les frais 
énormes nécessités pour le transport par voie de terre, 
jusqu'à Cherbourg, du minerai extrait. Ceite contrée 
déserte n'était, en elîet, desservie par aucune voie ferrée, 
et le primitif tombereau devait être employé. Or, de 



i56 l'avant-querre 

Diélette à Cherbourg, il y a un ruban de route de 28 kilo- 
mètres. 

Depuis deux ans, une compagnie nouvelle exploite la 
mine, et ses actionnaires ont consenti les sacrifices 
pour obvier à ces inconvénients. Le transport du mine- 
rai se fera désormais par voie de mer; la compagnie a 
creusé un port en eau profonde à 800 mètres du ri- 
vage, relié à la terre par un chemin de fer aérien. Ce 
port sera accessible à toutes les marées aux navires 
venant prendre leur chargement de minerai. 

Le chemin de fer aérien a nécessité, lui aussi, des 
travaux fort importants. On a lancé, dans l'avant-port 
du commerce de Cherbourg, un énorme caisson-wharf, 
dans lequel ont été coulés 12.000 mètres cubes de ci- 
ment armé et de maçonnerie, et qui formera l'extré- 
mité de la voie en mer. Quatre autres caissons, im- 
mergés à 180 mètres de distance l'un de l'autre, 
supporteront les pylônes sur lesquels courra le chemin 
de fer. 

L'ensemble des travaux s'élèvera à plusieurs millions. 
Des milliers de tonnes de minerai sont déjà extraites. 
Sitôt que la ligne aérienne sera terminée, les transports 
commenceront à destination de Caen. C'est là, en effet, 
sur le territoire de la commune d'Hérouville, que la 
société a installé quatre hauts fourneaux, qui produi- 
ront 250 tonnes de fonte par jour i. 

Mais bien des indices permettent de prévoir que 
cette installation d'un chemin de fer aérien sera sui- 
vie de la construction d'une digue. Ce gigantesque 
travail causera sans doute d'amères désillusions. 

11 sera foncé sur du sable et il devra tenir à l'endroit 
voulu de par son propre poids : est-ce suffisant ? On en 
peut douter, étant donnée la violence des courants dans 
ces parages qui comptent, sans contredit, parmi les 
plus mauvais des côtes de France. Alors, qu'adviendra- 
t-il de ce chemin de fer aérien? Le moins qu'on en 

1. Ces renseignements sont extraits de la Dépêche de Brest 
des premiers jours de juillet 1912. 



LE PORT DE DIÉLETTE 157 

puisse dire, c'est que sa durée apparaît comme des plus 
problématoires. 

C'est à ce moment que se posera la question 
de la digue, déjà envisagée par les ingénieurs de 
Thyssen. 

Quant à ceux qui s'imaginent que le personnel 
allemand diminue à Diélette*, parce qu'il se cache 
et fait le mort, je leur apprendrai que le contremaître 
R..., de Dresde, sous-officier de réserve de l'armée 
allemande, habite à Diclette même et surveille les 
opérations. 

Mais j'arrive au grand projet, assez limpide celui- 
là, pour quiconque réfléchit, grand projet qui terrifie 
à bon droit les malheureux Normands demeurés dans 
la région Diélette-Flamanville, et sur lequel se pour- 
suit actuellement, pour la frime, une enquête « de 
commodo et incowmodo ». Car il est à peine besoin 
dédire qu'Auguste Thyssen et ses agents ont déjà 
partie gagnée : la Compagnie Allemande des Mines 
DE Diélette — n'oublions pas, je vous prie, qu'Au- 
guste Thyssen est conseiller privé de l'empereur 
Guillaume II — a la prétention d'installer la, a 
quelques pas de l'arsenal de Cherbourg, un dépôt 

DE DEUX mille KILOS DE DYNAMITE ! . . . 

Ce dépôt sera censé sous la surveillance du commis- 
saire central de Cherbourg. En réalité, il sera sous 
la garde du sous-officier allemand R... ou d'un de 
ses camarades et d'un ingénieur allemand. Dans ces 

1. Dans les mines de Normandie comme aux Grands Mou- 
lins de Corbeil, tout ce qui n'est pas allemand ou juif est sus- 
pect, surveillé de près et finalement mis en demeure de céder 
la place au conquérant. Mais les agents de Thyssen ne pro- 
cèdent que peu à peu et par étapes à l'élimination du person- 
sonnel français. 



158 l'avant-guerre 

conditions, s'il se produit, un jour ou l'autre, à l'arse- 
nal de Cherbourg, une catastrophe comparable à 
celle de Lagoubran, il ne faudra pas trop s'en éton- 
ner; et il faudrait encore moins s'étonner si, au len- 
demain de la déclaration de guerre, ledit arsenal sau- 
tait d'un seul coup. 

Cette installation du port de Diélette en eau pro- 
fonde, à côté d'un de nos ports militaires, n'est certai- 
nement pas le pur effet d'un hasard ^ Les inconvé- 
nients multiples qui doivent en résulter fatalement 
pour nous, et, par contre les avantages innombrables 

1. Le 3 septembre 1912, je publiais dans V Action Française 
les lignes suivantes jsous ce titre : 

Comment Caillaux liera Diélette aux Allemands. 

« J'apprends de très bonne source comment le Gouverne- 
ment allemand a obtenu du gouvernement de la République, 
de Caillaux, pour préciser, l'autorisation de construire à 
Diélette un havre qui fait de cette partie du Cotentin un 
véritable Gibraltar prussien. 

y C'était au moment des tractations du Maroc-Congo. Le 
traité du 4 novembre par lequel nous cédions le Congo à 
l'Allemagne était signé et cependant la « Pantlier » restait 
toujours devant Agadir. Caillaux voulait à tout prix devant 
l'opinion française soulevée obtenir le retrait du bateau alle- 
mand. 11 sollicita à ce sujet l'ambassadeur d'Allemagne qui 
répondit en substance : u Soit, mais à une condition: l'octroi 
du port de Diélette. Thyssen en a besoin pour son minerai et 
l'Empereur serait heureux qu'on lui donnât satisfaction. » Ça 
ne traîna pas. Caillaux ignorant d'ailleurs profondément de 
quoi et de qui il s'agissait, accorda aussitôt ce qu'on lui 
demandait. C'est ainsi que la mine de Diélette, le port de 
Diélette et les travaux connexes se trouvent aujourd'hui 
constituer une enclave des plus dangereuses pour notre pays. 
Plus tard, afin de pallier autant que possible cette monstruo- 
sité, le gouvernement incita le candide M. Le Chatelier à 
contracter alliance avec Thyssen, à servir de paravent au 
conseiller privé de l'Empereur et à ses prises sur le sol fran- 
çais. » 

Notre excellent confrère, le NouDelliste de la Sartlie, ayant 



LE PORT DE DIÉLETTË 159 

que ne manquera pas d'en retirer la nation allemande, 
constituent la meilleure preuve que cette installa- 

reproduit cette information, reçut de Caillaux la lettre sui- 
vante : 

CHAMBRE Mamers, 5 septembre 1912. 

DES DÉPUTÉS 

Monsieur le Rédacteur en chef, 

J'apprends par le Nouvelliste du mercredi 4 septembre, qui 
me parvient ce matin même, l'attaque dirigée contre moi par 
M. Léon Daudet dans V Action Française au sujet d'un certain 
port de Diélette. 

La réponse que, las de certaines calomnies, je jug'e, cette 
fois, à propos de faire sera simple : c'est la première fois que 
j'entends le nom de Diélette ; personne ne m'a jamais sollicité 
à cet égard. L'îiistoire que vous rapportez est inventée de toutes 
pièces. Je défle qu'on apporte pour la justifier l'ombre d'une 
preuve, l'apparence d'une présomption. 

Je vous prie, ISîonsieur le Rédacteur en chef, de vouloir bien 
publier ma lettre à la place même où a paru l'article lu ce 
matin, et je vous adresse les assurances de mes distingués sen- 
timents. 

J. Caillaux, député de la Sarthe, 
ancien président du Conseil. 

A M. le Rédacteur en chef du Nouvelliste, au Mans. 

Nous faisions suivre cette lettre, publiée dans l'Action Fran- 
çaise, des commentaires suivants : 

Nous ferons remarquer ici que, pour la première fois, 
M. Caillaux se donne la peine de démentir publiquement ses 
complaisances envers l'Allemagne. Il le fait dans un journal 
où son silence serait capable de nuire à ses intérêts électoraux, 
qu'il préfère, évidemment, comme tout bon parlementaire, à 
l'intérêt du pays. 

Ceci établi, je réponds à M. Caillaux : 

1" Qu'il est extravagant qu'un président du conseil avoue 
publiquement sa complète ignorance de travaux aussi colos- 
saux que ceux de Diélette et de l'établissement d'un port alle- 
mand sur la côte normande ! Il ne reste- plus qu'à traduire 
devant une Haute Cour les ministres des Travaux publics et 
du Commerce du cabinet Caillaux, en l'occurrence Augagneur 
et Couyba — mon pauvre vieux camarade de Louis-le-Grand 
— coupables d'avoir caché à leur chef direct des tractations 
et un événement de cette importance. 



160 l'avant-guerre 

tion de Diélette est l'aboutissement d'un projet sava- 
ment étudié par nos voisins. 

Le personnel allemand * des mines n'est-il pas, 

2° Qu'à l'époque où M. Caillaux ignorait Diélette, il était de 
notoriété publique qu'il ne jouissait pas de la vigilance de 
toutes ses facultés mentales. Il a donc parfaitement pu, sans 
s'en apercevoir, livrer le port de Diélette à Thyssen, de 
même qu'il ne s'est peut-être pas aperçu qu'il livrait le Congo 
aux Allemands. 

Moralité : les démentis de M. Caillaux ne prouvent pas 
grand'chose, et il les a peut-être déjà oubliés à l'heure 
actuelle. 

1. De l'aveu des habitants du pajs, nombreux sont les ouvriers 
allemands et italiens qui sont employés à Diélette et qui vien- 
nent chercher de l'embauche à la Pierre-Butée : « Voyez-vous, 
me disait un officier, tous ces gens-là nous espionnent main- 
tenant et demain ils prendraient tous le fusil pour nous tirer 
dans le dos ! 

« Certes, dans les terrains vagues qui entourent le poste de 
T. S. F. des Rouges-Terres, il est bien défendu aux proprié- 
taires de posséder des récepteurs qui pourraient leur permettre 
d'intercepter les messages. De plus, les communications se 
font presque habituellement à l'aide de messages chiffrés dont 
les commandants de navires possèdent seuls le code. Mais 
l'espionnage n'est-il pas défendu plus que tout autre crime? 
Non seulement il est difficile de se garder contre des étrangers 
qui, établis en maîtres dans leurs propriétés, cherchent par 
tous les moyens possibles à servir leur pays, mais encore ne 
faut-il pas compter avec les consciences trop faibles? 

u Hélas! l'argent est tout-puissant, et on m'a certifié que 
déjà rien n'est négligé pour ménager des intelligences utiles. 

« A supposer que, pour une raison ou pour une autre, le 
code chiffré de T. S. F. tombe aux mains d'un espion, la 
défense de nos côtes peut être rendue momentanément impos- 
sible, l'ennemi pouvant dévoiler les moindres mouvements de 
nos vaisseaux. » 

On a pu lire également dans V Action Française : 

« Il y a, aux mines de Diélette, un ingénieur allemand en 
permanence. En outre, d'autres ingénieurs viennent fréquem- 
ment visiter par groupes ces puits et ce port déjà fameux. 
Enfin, la construction d'un des caissons du warff « Kolossal », 
que Thyssen projette de construire pour le transport de son 
minerai — et probablement aussi des canons prussiens, en cas 
de guerre — la construction de ce caisson, dis-je, bien que 



LE PORT DE DIÉLETTE 161 

en effet, tout porté pour pratiquer l'espionnage en 
toute sécurité dans les parages du port de Cher- 
bourg et provoquer ainsi au moment opportun une 
catastrophe irréparable? 

C'est là un premier avantage dont ne manquera 
pas de tirer parti le patriotisme allemand. Par ail- 
leurs, cette invasion cosmopolite sera la source de 
conflits multiples dont les conséquences risqueraient 
d'être fort graves. Il semble, du reste, qu'elles n'ont 
pas échappé aux autorités et que l'on cherche, 
sinon à les éviter, du moins à en restreindre l'impor- 
tance. 

On pouvait lire, en effet, dans le Joiiymal de la 
Manche et de la Basse-Normandie , — numéro du 
14 septembre 1912, — sous le titre « gendarmerie » 
et à propos du Conseil Général de la Manche les 
lignes suivantes : 

« En raison des troubles qui s'élèvent fréquem- 
« ment dans la région de Flamanville, on demande 
« qu'il soit créé un jDOste de gendarmerie à Flaman- 
« ville. 

<.' La commission est do cet avis et demande que 
<f des mesures soient prises et que des instructions 
« formelles soient données à la gendarmerie pour 
(t réprimer les troubles qui se produisent au pays. 
« Les conclusions du rapport sont adoptées. » 
La gendarmerie fera bien d'être prudente et 
d'avoir l'œil ouvert, car il peut éclater au moment le 

confiée à un entrepreneur français, légitime, autorise la pré- 
sence incessante desdits ingénieurs alleman'ds, officiers de la 
Landvvehr, naturellement, au cœur du port de Cherbourg. 

Ce serait vraiment de la candeur que de s'étonner des faits 
d'espionnage qui se commettent à Cherbourg, puisque les es- 
pions y pullulent. Mais c'est de la trahison tout simplement que 
de tolérer plus longtemps ces espions dans notre grand port. « 



162 l'avant- GUERRE 

2)ius inattendu, et comme par hasard, le plus favo- 
rable pour les intérêts de nos voisins, tel incident de 
grève, d'émeute, de tuerie qui fera fort bien les 
affaires des sujets du Kaiser. 

Qu'à l'occasion d'un conflit toujours possible entre 
ouvriers français et allemands, un de ceux-ci soit 
blessé, qu'à Toccasion d'un conflit entre ouvriers et 
patrons les établissements de MM. Auguste Thyssen 
et Krupp aient à souffrir quelque dommage, on verra 
immédiatement intervenir un nouveau Kiderlen 
Waechter. « Là où il y a un seul commerçant aile- 
'inand — dit le menaçant axiome — toute la patrie 
allemande est engagée. » A plus forte raison quand 
ce commerçant unique dispose de centaines de mil- 
lions de marks, de milliers de travailleurs et occupe 
une situation quasi officielle dans son pays. 

Il suffit de faire le voyage de Cherbourg pour se 
rendre compte du sans-gêne avec lequel les Alle- 
mands s'installent à Diélette. 

Un de nos ligueurs nous écrivait l'an dernier : 

« Deux de mes amis étant à Diélette, il y a une 
quinzaine de jours, apprirent que les Allemands s'y 
considéraient si bien comme chez eux, que le seul 
fait de ramasser une pierre sur la chaussée, c'est 
s'exposer, pour un Français, à être molesté. 

Étant entrés dans un restaurant, l'un d'eux dit à 
voix haute à son compagnon : (c C'est tout de même 
vexant pour des Français d'être ainsi traités dans 
leur propre pays par des Allemands ! » 

Immédiatement, la patronne de l'établissement — 
une Française — lui imposa silence, en lui disant 
qu'il l'exposait à des ennuis en parlant ainsi des Al- 
lemands. Mes amis ne voulurent pas rester un ins- 
tant de plus à Diélette et quittèrent indignés et 



LE PORT DE DIÉLÉTTE 163 

écœurés cette localité livrée en pleine paix, par la 
République, au joug allemand... » 

Que les sceptiques prennent donc un train et y 
aillent voir. Ils seront rapidement édifiés. J'affirme 

qu'avant deux ans, s'il n'y a pas la GUERRE, LE JOUG 
ALLEMAND SERA DEVENU SI DUR ET SI INTOLERABLE 

DANS LA Normandie qu'il y aura des soulèvements 

GRAVES. 

L'utilité pour l'Allemagne du port de Diélette, ne 
saurait être un seul instant en doute. Elle va 
avoir, en effet, sous la main, un véritable ponton de 
débarquement où ses plus grands cuirassés pourront 
venir opérer comme à quai. L'endroit serait certes 
bien choisi pour une surprise à la japonaise, dans le 
voisinage du port et de l'arsenal de Cherbourg. 

La côte en ces parages est très découpée. Une 
tentative de débarquement serait donc très difficile. 
Aussi ce point est-il dégarni et le front de défense 
de la ville n'a pas été étendu jusque-là. 

Cherbourg est très bien défendu du côté de la mer. 
A quoi bon se livrer de front à l'attaque de cette 
place imprenable? 

Du côté de l'Ouest, au contraire, pas un canon, 
pas une garnison. Rien de plus simple, en consé- 
quence, que le débarquement d'un corps d'armée à 
Diélette. Cherbourg ainsi coupé pourra utiliser ses 
munitions contre les vagues de la Manche. C'est par 
le sud et non par le nord, par la terre et non par la 
mer que l'ennemi occupera Cherbourg. Et c'est ainsi 
que nous retrouvons ici cette adaptation éventuelle 
des travaux de la paix et de l'industrie aux entre- 
prises de la guerre qui est éminemment la marque 
allemande. La prévision germanique sait conjoindre 



164 l'avant-guerre 

ses intérêts commerciaux à ses intérêts militaires, 
de telle sorte qu'au moment voulu, la combinaison 
des uns et des autres s'opère automatiquement. Cette 
énergie tenace et rusée ne rencontre chez nous, qui 
serons ses premières victimes, aucune opposition. 
Dans les grandes choses comme dans le menu détail, 
la République se fait, contre la France, l'auxiliaire et 

r 

la complice de l'Etranger. 

Cette complicité, peut-on encore la nier après la 
visite en juin 1912, du ministre du Commerce fran- 
çais d'alors, Fernand David, membre du fameux 
« ministère national », au port de Diélette? 

Le port de Cherbourg prête aux Allemands — 
m'affîrme-t-on — le matériel dont ils ont besoin 
pour la construction de la digue destinée à protéger 
et fermer le port de Diélette, à en faire une rade et, 
comme je l'ai dit, un Gibraltar allemand. 

Est-ce pour négocier ce prêt de matériel que Fer- 
nand David a fait tout exprès le voyage de Cherbourg 
et Diélette? 

Notre ministre se déclara fort satisfait de cette 
visite. 

Sans doute il y apprit que lorsque la mine de 
Diélette serait en pleine exploitation on pourrait 
charger tous les jours un navire de 6.000 tonnes de 
minerai 1? Mais il ne pouvait ignorer que ce minerai 

1. A'oici des extraits du Pliure de la Manche (numéro du 
samedi 6 juillet 1912) ; et d'abord la visite à Diélette, posses- 
sion du métallurgiste allemand Auguste Thyssen, conseiller 
privé de l'empereur : 

« Tout près du puits de la Cabotière, au jour, le ministre 
visita une importante construction en cours d'exécution, dans 
laquelle sera déposé le minerai sortant de la mine. Des con- 
casseurs y seront installés et le minerai sera ensuite chargé 
dans les wagons aériens qui partiront de cet endroit â une 
altitude de 14 mètres, pour aller se déverser sur le navire qui 



LE PORT DE DIÉLETTE 165 

était destiné aux usines Krupp qui nous le retourne- 
ront, par la gueule des canons allemands, sous la 
forme d'obus. 

Alors son premier devoir n'était-il pas d'arracher 
Diélette à Auguste Thysssen et à l'impérialisme alle- 
mand... de faire interrompre immédiatement ces 
travaux monstrueux ? 

Si erronés qu'aient pu être les renseignements 
recueillis par Fernand David près du maire de Cher- 
bourg, le sieur Mahieu', que sa goujaterie lors des 

sera accosté le long du wharf du large. Ce travail est d'autant 
plus intéressant qu'il faut attaquer le granit à l'aide de perfo- 
reuses électriques. Le ministre du Commerce a mis lui-même 
un outil eu main pour percer un trou. M. Fernand David a 
parfaitement pu se rendre compte du mouillage des premiers 
caissons supportant les pylônes destines à supporter la ligne 
aérienne. Cette visite au puits de la Cabotière a été très inté- 
ressante, et M. Brischoux a fait connaître que lorsque l'ex- 
ploitation fonctionnera, on pourra charger cinq cents tonnes 
de minerai à l'heure, c'est-à-dire qu'en douze heures, un navire 
de 6.000 tonnes pourra faire son chargement. 

« On compte actuellement à la mine, tant au jour que dans 
les galeries, environ 200 ouvriers, pour lesquels la direction 
a fait commencer In construction d'un réfectoire et d'un 
dortoir. 

« Le ministre a pu se rendre compte que, contrairement à 
certains bruits pessimistes, la mine de Diélette était bien ex- 
ploitée par des Français, et non par des Allemands. » 

L'aveuglement à ce point-là est-il encore involontaire ? Pour 
ma part je ne le crois pas. 

1. Le passage suivant du scandaleux discours du député- 
maire Mahieu prononcé à l'occasion de cette visite est à citer. 

« Notre port est le plus merveilleux point d'escale do la côte 
française, pour les grands paquebots cosmopolites qui sillon- 
nent l'Atlantique et viennent déverser ces pléiades d'étrangers 
qui sont, pour notre pays, une source inépuisable de prospé- 
rité. Et l'on coudrait, dans une certaine presse, mener une 
caîiipagne contre ce moucement étranger, pour des raisons 
d'un vague patriotisme? Mais nous le sommes, patriotes, 
autant que qui que ce soit, et dans la pleine acception du mot, 
nous, les habitants de cette ville-frontière où nous avon^ 



166 l'avant-guerre 

funérailles du Veyidémiaire a si tristement illustré, 
un ministre du Commerce français ne pouvait igno- 
rer la situation critique dans laquelle se débat la 
Normandie envahie. Il a des secrétaires dont le 

tous les jours sous les yeux l'exemple de notre marine, de son 
(îéYOuement, de ses sacrifices. [Applaudissements.) 

« Mais nous sommes aussi sans haines, et nous pensons 
que c'est grandir son pays que vouloir le dresser noblement, 
vis-à-vis des autres dans une rivalité d'intelligence, de volonté 
travailleuse, de grandeur matérielle et morale, exempte de 
jalousies. 

« Et c'est pourquoi nous souffrons, mon cher ministre — 
nous souffrons dans notre amour-propre de Cherbourgeois et 
de Français, d'être obligés de recevoir les hôtes que nous 
envoie le monde entier en, si piteux endroit. » 

Ce n'était déjà pas mal, mais il y a mieux et il serait cri- 
minel de ne pas citer cette conclusion du discours prononcé 
par M. Hattemer, agent de la Hamburg-Amerika, parlant à 
David et à Mahieu, ainsi qu'un maître à ses domestiques : 

« A l'époque lointaine dont je vous parle, disait-il, c'est des 
paquebots de 9.000 tonnes que nous amenions à Cherbourg, 
puis successivement nous avons vu leur tonnage monter à 
15.000 tonnes, 25.000 tonnes, 45.000 tonnes et, au printemps 
j)roc/iain, vous verrez sur votre belle rade le paquebot de 
ma Compagnie, Imperator, première unité de la série des 
50.000 tonnes. 

« Ces constatations, ces prévisions me conduisent à vous 
exprimer un vœu, je pense que vous voudrez bien me per- 
mettre de le faire en ami, titre auquel je crois avoir droit en 
raison des relations très amicales que j'entretiens depuis si 
longtemps avec vous, messieurs, et qui me sont chères. Ce 
vœu, c'est que les améliora,tions de votre port de commerce 
soient effectuées sur un plan prévoyant les exigences de la 
navigation de demain ; l'établissement maritime, c'est-à-dire le 
port, doit être fait pour recevoir le plus parfaitement possible 
son client, qui est le navire, et il n'est pas douteux que celui- 
ci s'acroîtra encore en dimensions. Si nous pouvions en dou- 
ter, l'accroissement des bassins, des cales sèches, l'approfon- 
dissement des rades et des passes, qui sont les travaux 
qu'entreprennent tous les pays, nous convaincraient que la 
victoire dans la lutte des ports est à ce prix. >' 

Quand on sait que des officiers de la marine de guerre 
allemande font des stages réguliers sur ces paquebots, afin 
d'apprendre les passes et les écueils de la Manche, quand on 



LE PORT DE DIÉLETTE 167 

métier est de lui mettre sous les yeux des docmnents» 
des avertissements couime celui-ci que publiait en 
juin (1912) un vieux journal libéral de Pont-l'Évêque, 
le Pays d'Auge, sous ce titre « les Allemands chez 
nous ». 

Nous avons déjà signalé, disait-il, que trois membres 
de la famille Thyssen font partie de la Société des Hauts- 
P'ourneaux qui doit s'établir à Caen. Cette famille de 
grands industriels allemands a déjà la haute main sur 
les mines de fer de Sousmont-Saint-Quentin, près de 
Falaise et de Diélette, dans la Manche. 

Or, on annonce que les Thyssen viennent d'acheter, 
dans la commune de la Glacerie, à six ou sept kilo- 
mètres de Cherbourg, des terrains qui entourent com- 
plètement le poste de télégraphie sans 111 de la marine 

sait aussi qu'en temps de guerre, ces paquebots seraient uti- 
lisés comme éclaireurs et transbordeurs, on accueille avec 
moins d'enthousiasme que David et Mahieu l'annonce de la 
venue de ÏImperator. C'est cà croire que tous ces gens-là sont 
devenus fous, les Allemands d'orgueil et d'audace, les politi- 
ciens français d'abrutissement, de vénalité, de servilité. 

L'émotion provoquée dans les milieux maritimes par les 
incroyables détails de cette visite à Cherbourg fut grande et 
justifiée. D'autres politiciens et des armateurs du Havre 
notamment s'en firent les échos. On s'est demandé quels 

INTÉRÊTS sordides — €71 Ict cil'COnStCUlCe, DE TRAHISON — 

liaient ainsi le ministre David à la J 'or tune des Compagnies 
transatlantiques et minières allemandes. 

Mais Fernand David a pour lui un journal important à 
cause de sa gallophobie et de son impudence bien connues : 
la Strassbûrger Post où l'on peut lire ceci : 

« La défense de M. Fernand David est facile. Les minerais 
de Diélette sont tombés aux mains allemandes pour la seule 
raison que la France en possède trop et que V Allemagne 
n'en a pas assez. D'autre part, les sociétés maritimes étran- 
gères ont gagné en importance à Cherbourg parce que les 
Compagnies françaises sont plus chères et plus mal orga- 
nisées que n'impoîHe lesquelles. Les acquisitions de terrains 
par ^î. Thyssen contribueront à la prospérité de la Norman- 
die et il est tout naturel qu'en retour de cet enrichissement 
d'une région le gouvernement français fasse montre de quel- 
que politesse. » i* 



168 l'avant-ouerre 

française, qui a le premier reçu la nouvelle de la catas. 
trophe du Vendémiaire. 

Notre pays est ainsi livré à l" Allemagne, et le gou- 
vernement laisse faire. 

Encore une fois, est-ce de tout cela que s'est mon- 
tré fort satisfait le ministre Fernand David? 

Bien plus, non content d'aller donner, par sa pré- 
sence, une consécration officielle à rinstallation de nos 
bons voisins à Diélette, il a tenu également à porter 
l'amical encouragement du gouvernement de la Répu- 
blique aux Compagnies transatlantiques de Cher- 
bourg : La Hainhurg-Amerika et la Norddeutscher 
Lloyd. 

Ce fut, un moment, le projet de Bismarck, en 1871 , 
de nous arracher la cession de Cherbourg. Tout au 
moins l'Allemagne a-t-elle obtenu, dans notre se- 
cond port de guerre, une escale pour ses transa- 
tlantiques du Norddeutscher Lloyd et de la Hamburg- 
Ameriki. Le président de la Hamburg-Amerikay 
M. Ballin, — est-ce un cousin éloigné du Ballin- 
Grûnebaum, dit le Francfortois de la Séparation? 
— est, entre parenthèses, un des conseillers les plus 
écoutés de l'empereur Guillaume II. On lui prête 
actuellement le désir de remplacer, pour ses transa- 
tlantiques, l'escale de Cherbourg par celle de Brest. 
Le rêve de l'Allemagne, Cherbourg port franc, ville 
de la Hanse comme Hambourg et Brème, serait 
remplacé par celui-ci : Brest port franc. Un journal 
technique, VÉconomiste Indépendant, donnait, ré- 
cemment, à ce sujet, les intéressants renseignements 
que voici : 

Chaque semaine, la Hamburg-Amerika paie 10.000 frs. 
pour ses deux trains spéciaux Paris-Cherbourg et 
Cherbourg-Paris. Or, elle trouve, avec raison, que le 



LE PORT DE DIÉLETTE 169 

matériel mis à sa disposition est misérable, que les 
trains marchent trop lentement et que les horaires ne 
sont pas respectés. Il n'y a d'ailleurs pas que les Alle- 
mands qui pâtissent de Tétat d'anarchie du réseau mo- 
dèle. En transportant à Brest son escale, la Hamburg- 
Amerika veut remédier à cette situation. Elle veut des 
moyens modernes et confortables et des trains ultra- 
rapides allant de Cologne à Brest par Jeumont, Saint- 
Quentin, Amiens et Rouen. 

Et savez-vous comment elle pense arriver à ses fins? 
Tout simplement en établissant en territoire français 
une ligne électrique à son usage personnel. Si vous 
rattachez ces visées à la mainmise des gros industriels 
d'Outre-Rhin sur nos mines de fer normandes, il vous 
apparaîtra que le plan ne manque ni d'habileté, ni 
d'audace. Daiis quelques années^ notre région Nord- 
Ouest serait une véritable colonie allemande. Le gou- 
vernement ne peut vraiment pas aller jusque-là dans la 
voie des concessions! 



Les navires de la Hamhurg-Amerika et de la Nord- 
deutscher Lloyd, non seulement luxueux et confor- 
tables, mais solides et faciles à armer, — tout y étant 
disposé à cet effet, — deviendront instantanément 
en temps de guerre des croiseurs. Les officiers de la 
marine régulière allemande font déjà un stage sur 
eux, afin de connaître à fond les passes, — qu'ils 
possèdent, en effet, aussi bien que nos meilleurs pi- 
lotes. Il y a bien à bord un pilote français, mais il 
n'est là que pour la parade et pour donner des ren- 
seignements supplémentaires, demandés incidem- 
ment au cours des conversations de fumoir. Les of- 
ficiers de ces navires connaissent minutieusement le 
littoral. Ils ne se gênent pas, dans les causeries con- 
fidentielles, pour exposer à leur interlocuteur, même 
français, le rêve de Cherbourg ou de Brest, villes de 
la Hanse, ou duCotentin coupé à Carentan et devenu 



170 l'avant-suerre 

allemand. Cette nouvelle coupure les passionne 
beaucoup plus que celle du Congo. 

Mais il y a mieux : partout où touchent les paque- 
bots de la Hamburg-Amerika ou du Lloyd, quel que 
soit le pays, quelle que soit la ville (Southampton, 
Gênes, etc.), l'autorité locale exige, sur ordre de son 
gouvernement, que l'agent de ces Compagnies soit un 
national, anglais pour l'Angleterre, italien pour l'Ita- 
lie..., etc.. C'est là une précaution élémentaire, sur 
la nécessité de laquelle il n'est pas besoin d'insister, 
en même temps qu'un droit et un devoir strict. 
Encore faut-il que cet agent national, qui prête son 
nom à ces Compagnies étrangères, soit agréé par 
les Chambres de commerce et les municipabtés. 
Étant tenu pour responsable, il exerce naturelle- 
ment une surveillance proportionnelle à sa responsa- 
bilité. 

Or, il n'en va pas ainsi, pour les Compagnies alle- 
mandes * de transatlantiques, à Cherbourg, port de 

1. Conformément à l'usage international, l'agent de ces 
transatlantiques à Cherbourg fut, pour commencer, un Fran- 
çais : M. Emile Le Pont, Conseiller municipal, vénérable de 
la loge maçonnique « la Solidarité «, licencié en droit, par- 
lant couramment l'anglais et l'allemand. M. Emile Le Pont 
appartenait, en outre, à une des familles les plus connues de la 
ville. Son père était membre de la Chambre de commerce et 
commissionnaire à la marine, comme tel, en relations cons- 
tantes avec les principales usines et fonderies de France. Il 
avait ainsi toutes facilités et tout accès auprès des pouvoirs 
publics, civils ou militaires. Enfin, il avait" comme ami 
intime le député socialiste et actuel maire de Cherbourg, 
M. Mahieu. Si je donne tous ces détails, c'est afin de bi&n 
montrer, sur le vif, le procédé allemand qui consiste à. s'im- 
^planter chez nous, en utilisant, au début, des personnalités à 
la fois compétentes et importantes. Avant d'agir, l'Allemand 
se renseigne bien, beaucoup mieux même que l'Anglais, son 
concurrent. Comment cela ? Par un système perfectionné 
d'agences et de fiches. 



I.E PORT DE DIÉLETTE 171 

guerre français. Après avoir pris, pour faire les dé- 
marches au ministère de la Marine, près de la Cham- 
bre de commerce, près de l'Amirauté et des diverses 
autorités, mi notoire Cherbourgeois. ~- de la noto- 

Une fois bien et dûment installées à Cherbourg par les soins 
et l'activité de M. Emile Le Pont, leur agent, les Compagnies 
allemandes le remercièrent, pour recourir aux offices de leurs 
nationaux. C'est dans l'ordre. C'est la deuxième phase de 
l'occupation. Mais on raconte, à Cherbourg, que la Nord- 
deutscher Lloyd et la Hambarg-AmeHka demeurèrent en 
fort bons termes avec le citoyen député Mahieu, maire de 
Cherbourg. Quoi de plus naturel? Le parlementaire socia- 
liste est, par définition, ami de l'humanité. 11 importe au 
bonheur de l'humanité qu'il soit élu et réélu. Si donc, pour 
assurer cette élection ou cette réélection, il devait recourir à 
la sympathie active et manifeste d'étrangers, il serait bien sot 
d'hésiter une minute. C'est ainsi que le citoyen député Mahieu, 
maire de Cherbourg, est ouvertement dans les meilleurs 
termes avec les Compagnies allemandes susnommées et qu'il 
ne leur tient pas rigueur d'avoir éliminé son ex-camarade 
M. Emile Le Pont. 

Le zèle transatlantique pro-allemand du citoyen député et 
maire de Cherbourg, M. Mahieu, est tel qu'il a mené en per- 
sonne, comme député et comme maire, dans l'exercice de ses 
fonctions, une campagne acharnée, pour faire réduire les 
frais de pilotage des compagnies. Sans doute, les droits de 
pilotage, proportionnels au tonnage des bâtiments, étaient-ils 
parfois excessifs. Mais chacun se demanda, à cette occasion, 
s'il était dans le rôle du maire de Cherbourg de prendre le 
parti des étrangers contre ses concitoyens ; et au cours d'une 
réunion tenue à l'Hôtel de Ville, les pilotes cherbourgeois, 
firent une scène des plus vives à leur maire comme trop éco- 
nome des deniers teutons. 

Il faut avouer que l'étrange sollicitude de M. Mahieu 
dépassait les bornes. Que les compagnies étrangères bénéfi- 
cient des avantages de nos nationaux, cela est déjà excessif, 
mais qu'elles jouissent d'un régime de faveur, c'est tout sim- 
plement exorbitant ! Et nous trouvons encore la confirmation 
de ce que nous venons d'écrire au sujet des droits de pilotage 
dans les lignes suivantes extraites d'une brochure de M. Bos- 
sière sur la prospérité des ports français. 

« ... Sait-on que le transatlantique allemand du Norddeut- 
scher Lloyd, qui touclie chaque semaine à Cherbourg pour 
enlever aux lignes françaises le meilleur de leurs passagers, a 



172 l'avant-guerre 

riété duquel ils ont largement usé, — les Allemands, 
une fois solidement implantés, ont rejeté, sous un 
prétexte quelconque, notre compatriote. C'est là leur 
tactique invariable. Ils se servent d'un national 
comme moyen de fixation et de pénétration, ils uti. 
lisent son influence locale, sa bonne situation, puis, 
quand ils ont ce qu'ils veulent, au premier tournant, 
ils se débarrassent de lui et le remplacent par un 
Allemand. C'est ainsi qu'à Cherbourg, les deux agen- 
ces du Lloyd et des Hamhourgeois fonctionnent, — 
contrairement à tous les usages, contrairement à ce 
qui se passe partout ailleurs, — avec un personnel 
entièrement allemand, sans aucun agent français. 
Les Allemands, ici, agissent en maîtres. 

Faut-il insister sur les facilités que leur donne une 
situation aussi privilégiée et paradoxale quant à la 
connaissance des parties vives de notre défense 
côtière, quant aux arsenaux, quant aux sous-marins? 
Le péril a été signalé maintes fois et dans maint rap- 
port confidentiel, dont il n'a été tenu aucun compte 
en haut lieu. On aurait même été jusqu'à interdire 
aux autorités maritimes d'intervenir, dans la crainte, 
sans doute, de tomber sur un second UUmo. Vous 
me direz que, d'un certain côté, cette mainmise de 
l'Allemagne sur Cherbourg est pour nous une garan- 
tie que nos cuirassés y sauteront moins aisément qu'à 

obtenu une réduction considérable sur le tarif de pilotage et 
ne paie aucun droit de quai..., tandis que son concurrent 
direct, le transatlantique français qui, chaque samedi, lors- 
qu'il sort des jetées du Havre, laisse derrière lui, aux dix mille 
personnes qui ont travaillé à son armement, une somme qui 
voisine le demi-million, se voit imposer à chaque voyage, les 
droits de quai à l'entrée et à la sortie, c'est-à-dire doubles, et 
le plein tarif de pilotage, augmenté même d'une surtaxe s'il 
veut choisir ses pilotes? « 
Il faut avouer en effet que c'est un peu raide ! 



LE PORT DE DIÉLETTE 173 

Toulon ; la poudre B lear sera moins nocive, attendu 
que l'explosion risquerait d'endommager les transa- 
tlantiques allemands, ce qui n'est pas le cas pour 
Toulon, où les Allemands ne font pas escale. L'ar- 
gument a du poids, je n'en disconviens pas. 



CHAPITRE IV 



LES HAUTS FOURNEAUX ET ACIÉRIES 

DE CAEN. 
(ASSOCIATION THYSSEN-LE CHATELIER ) 



La création des hauts fourneaux de Caen était 
indispensable pour permettre la mise en valeur des 
gisements de minerais normands. 

Le transport en Allemagne du minerai brut, tel 
qu'il était sorti de la mine aurait été trop dispendieux. 
Il ne fallait apporter aux usines Krupp que des 
produits achevés et prêts à être travaillés. 

Mais cette installation n'allait pas sans rencontrer 
de nombreuses difficultés et c'est alors que Thyssen 
n'hésita pas à avoir recours aux capitaux d'un puissant 
groupe français. 

Sur cette opération la Gazette de Cologne a publié 
les renseignements suivants, reproduits par une 
foule d'organes financiers, notamment le Moniteur 
des Intérêts Matériels, journal belge (numéro du 
9 août 1912). Ce morceau est particulièrement ins- 
tructif. 

On sait que la Gewerksdiaft Deutscher Kaiaer, 



LES HAUTS FOURNEAUX ET ACIERIES DE CAEN 175 

IDropriélé delà famille Thyssen, s'occupe depuis plusieurs 
années de minières de fer en Normandie. La société en 
question a acquis, en effet, il y a environ cinq ans, les 
concessions de Soumont et Perrières. Pour mettre ces 
gisements en valeur, elle décida de construire un chemin 
de fer minier reliant les minières au canal de Caen à 
la mer et d'établir des hauts-fourneaux. Toutefois, l'exé- 
cution de ce programme n'était possible qu'avec 
l'intervention d'un groupe français puissant, qui fat 
la Société des établissements Cail. La société Deutscher 
Kaiser donna donc option au groupe français, et ce au 
prix de revient, sur une part importante de ses propriétés 
en Normandie. Les concessions nécessaires avant été 
accordées par le gouvernement français, les intéressés 
fondèrent la Société des hauts-fourneaux et aciéries de 
Caen, au capital de trente millions de francs; le groupe 
français participa à la création pour 19/30, la société 
Deutscher Kaiser pour 11 /'30. Cette nouvelle entreprise 
construira et exploitera les usines ; celles-ci compren- 
dront trois hauts-fourneaux, une aciérie, un train de 
laminoirs et une batterie de fours à coke. En outre, les 
Hauts-Fourneaux, les Aciéries de Caen ont acheté à la 
société Deutscher Kaiser une part des 11/30 dans une 
concession charbonnière en Westphalie en vue de s'as- 
surer les combustibles nécessaires à l'exploitation. Enfin, 
la société Deutscher Kaiser a fondé; de commun accord 
avec les Hauts-Fourneaux et Aciéries de Caen, la Société 
des mines de Soumont, au capital de douze millions de 
francs, dont 60 p. c. appartiennent à la Société de Caen 
et 40 p. c. à la Deutscher Kaiser. La Société des mines 
de Soumont construira et exploitera les minières et le 
chemin de fer des mines aux ports. On projette également 
la création d'une compagnie spéciale pour l'aménage- 
ment des installations maritimes. Le tout réalisera donc 
une nouvelle et vaste entreprise sidérurgique en 
Norm.andie. L'usine pourrait fabriquer environ 250.000 
tonnes de produits finis par an. Pour faire face à cette 
participation, la Société Cail doit procéder à une 
augmentation de son capital, opération qui serait réalisée 
avec le concours du Comptoir national d'escompte de 
Paris. 



176 l'avant-guerre 

Pourquoi l'exécution de ce programme n'était-elle 
possible que grâce à l'intervention d'un groupe fran- 
çais puissant ? C'est que ledit groupe français paraissait 
plus commode pour obtenir les concessions nécessaires, 
pour servir de paravent à Auguste Thyssen. On 
comptait que la chose se ferait à la muette et que 
quand les patriotes protesteraient, s'indigneraient de 
voir concéder à un Allemayid, conseiller privé de 
V empereur Guillaume II, un chemin de fer et un port 
français, onlesrenverrait à l'excellent M. LeCbatelier, 
Français authentique, personnalité très honorable, 
mais qui eut le tort, en toute cette affaire, de tirer les 
marrons du feu pour Thyssen et pour Krupp. 

M. Le Châtelier est président du Conseil d'adminis- 
tration de la Société française des Constructions 
mécaniques (anciens établissements Cail). 

Frappé de l'extension colossale que prenaient les 
opérations d'Auguste Thyssen, M. Le Chateher 
imagina de devenir machiavéliquement le maître de 
la situation en francisant les mines allemandes de la 
Normandie. Naïvement il crut facile d'y parvenir en 
prenant des actions de ces mines. "Au lieu de protes- 
ter contre l'envahisseur, envahissons-le à notre tour." 
Tactique merveilleuse qui fut jadis celle de Gribouille. 
On n'humanise pas le loup en lui portant ses bras et 
ses jambes à manger. On aiguise sa voracité, voilà 
tout. 

Les sociétés allemandes de M. Thyssen accepteront 
toujours avec plaisir l'argent français et même l'argent 
des bons Français. Elles s'arrangeront toujours pour 
que cet argent demeure le très humble serviteur de la 
volonté allemande et de l'intérêt allemand. D'autre 
part, M. Thyssen se rend parfaitement compte, comme 
le gouvernement français, des complications qui résul- 



LES HAUTS FOURNEAUX ET ACIERIES DE CAEN 177 

teront fatalement un jour de la "germanisation inten- 
sive de la Normandie. Il ne demande pas mieux que 
de laisser, en apparence, le champ libre à un simu- 
lacre d'initiative, de concurrence française. Rien ne 
lui sera plus facile ensuite que de racheter ou de faire 
racheter, en sous-main, fût-ce au double, au triple de 
leur valeur, les actions des sociétés rivales et d'en 
redevenir ainsi le possesseur. 

Auguste Thyssen est un vieux renard qui a plus 
d'un tour dans son sac. On prétend qu'il excelle à 
accepter en pays étranger des collaborations rendues 
nécessaires à un moment donné par l'excès même de 
ses empiétements, puis à secouer et éliminer lesdites 
collaborations aussitôt qu'elles contrecarrent ses pro- 
jets. 

Il faut vraiment que M. Le Chatelier soit d'une 
candeur sans bornes pour supposer qu'un homme 
rompu aux affaires comme Thyssen consente à se 
laisser débarquer d'une entreprise aussi avantageuse 
par des moyens aussi rudimentaires que ceux préco- 
nisés par le président du conseil d'administration de 
la Société Française des Constructions mécaniques. 

Quoi qu'il en soit, voici d'après les journaux finan- 
ciers le schéma général de l'entreprise métallurgique 
franco- allemande qui s'établit en Normandie : 

Le cadre de cette entreprise comprend : 

1° Une société minière, au capital de 12 millions, 
qui aura, sans doute, sous son contrôle les trois sociétés 
déjà existantes : 

Société minière et métallurgique du Calvados (con- 
cession de Perrières, 1.460 Ha, inexploitée jusqu'ici). 

Société des mines de Soumont (concession de Sou- 
mont, 777 Ha, avec une demande d'extension). Cette 
Société, qui extrait depuis 1908, a produit en 1910 
40.000 t. de minerai, paitie hématite à 48,5 0/0 de fer 



178 l'avant-ouerre 

et pai'tie carbonate à 38,40 de fer. C'est le substratum 
de l'affaire. 

Et la Société des mines de Flamanville, qui a repris 
l'exploitation de la concession de Dielette. Cette con- 
cession, qui produit de l'oxyde de fer à 50,55 0/0, offre 
celte particularité d'exploiter sous la mer, d'où de 
grandes difficultés qui ne paraissent pas avoir été sur- 
montées jusqu'ici; 

2« Une Société métallurgique au capital de 30 mil- 
lions d'obligations. 

Cette Société établira non loin de Caen, en faced'Hé- 
rouville, sur la rive droite du canal de Caen à la mer, 
une usine qui comprendra fours à coke, hauts foui- 
neaux, aciéries Martin et laminoirs, usine du modôle- 
type français, c'est-à-dire d'une capacité de 300.000 
tonnes de fonte ; 

3» Une Société de transports au capital de 3 millions 
pour construire le chemin de fer destiné à relier la 
mine de Soumont à l'usine d'Hérouville, et aménagei' 
le port de réception et d'expédition. 

Les parts respectives des capitaux et des influences 
dans cette entreprise seront de 60 0/0 pour les Français 
et 40 0/0 pour les Allemands. 

On sait que les deux chefs de .Ile sont : colonne 
française, M. le Chatelier, président de la Société Fran- 
çaise do Constructions Mécaniques (anciens Etablisse- 
ments Cail), et colonne allemande, M. Aug. Tliyssen, le 
grand industriel de Westphalie. 

Tout l'essai de « francisation » repose, en cette 
affaire, sur la prépondérance des capitaux français 
ainsi qu'il ressort du compte rendu de l'assemblée 
extraordinaire de la Société Française des Cons- 
tructions Mécaniques. M. Le ('batelier après diverses 
considérations tecbniques d'un intérêt moindre y 
tenait en elïet le langage suivant : 

Mais il ne suffisait pas que l'affaire parût avantageuse 
comme nous venons de vous l'exposer; nous nous trou- 
vons en face de la situation très nette que voici : en 



LES HAUTS FOURNEAUX ET ACIERIES DE CAEN 179 

totalité pour l'une, en presque totalité pour l'autre, les 
sociétés déjà constituées pour l'exploitation des conces- 
sions de mines de Soumont et de Perrières sont la 
propriété d'une firme allemande. Cette situation exis- 
tait avant le moment où nous avons été appelés à 
examiner l'affaire; résolus dès l'origine à la modifier 
dans le sens d'une prépondérance française, nous 
avons poursuivi ce but par de longs et laborieux pour- 
parlers, et ce n'est qu'une fois parvenus à faire admettre 
contractuellement le principe de cette francisation, 
que nous avons envisagé la réalisation du programme 
industriel ci-dessus exposé. 

Il n'est pas inutile de souligner ici cette considéra- 
tion, que le but et l'intérêt des possesseurs des mines 
de Soumont et de Perrières étaient bien moins de 
constituer une entreprise métallurgique à Caen que 
d'alimenter en minerai les usines allemandes. La 
portée pratique de nos conventions peut se résumer 
dans cette indication que, d'une part, l'objet principal 
devient l'établissement de hauts fourneaux près de 
Caen, pour le grand profit du développement industriel 
et économique de cette région et, d'autre part, que sur 
la production des mines un minimum de 60 0/0 restera 
pour les besoin» de ces hauts fourneaux, c'est-à-dire 
en France. 

Votre conseil d'administration a été heureux de pou- 
voir régler financièrement la question soumise à vos 
délibérations par un accord conclu avec un groupe 
financier de premier ordre. 

Il est peu vraisemblable que M. Auguste Thyssen 
ait admis sans arrière-pensée la francisation des 
affaires importantes germanisées par lui en notre 
pays *. Un homme d'une grande compétence en la 

1. L'admirable, c'est que celte association a permis à 
Auguste Thyssen, le sompteux châtelain de Landsberg, et à 
la Geœerkschaft Deutscher Kaiser, de faire appel aux capi- 
taux français. Cet appel, d'un étonnant cynisme, est distribué 
dans plusieurs de nos établissements de crédit. Je l'ai eu entre 
les mains. Il m'a semblé qu'il était couvert de taches de sang 
et, bien qu'on prétende que l'argent n'a pas d'odeur, ces taches 



180 l'avant-guerre 

matière, M. J. Bertal, a vu clair dans le jeu des in- 

avaient l'odeur du sang français. Vous me direz que j'anticipe. 
On disait cela, en 1869, aux patriotes de l'époque qui avertis- 
saient leur paj's comme je le fais en ce moment. 

Le directeur de Diélette — tout au moins en apparence — 
est, bien entendu, Français. On me le peint comme un homme 
aimable et courtois. Mais c'est un directeur qui ne dirige 
RIEN. Alors que, dans toute industrie, le directeur technique 
étudie à fond les projets, fait et discute les marchés, transmet 
ses ordres et demeure indépendant, celui de Diélette est un 
simple paravent. Il a derrière lui des ingénieurs allemands, 
envoyés par Auguste Thyssen, dont quelques-uns ne savent 
MKME PAS un mot DE FRANÇAIS. Ce sont CCS derniers qui diri- 
gent et exécutent tous les travaux. Tous les dessins, tous 

LES PLANS, tous LES « BLEUS » SONT FAITS EN ALLEMAGNE et 

expédiés à Diélette. 

Le projet monstre de l'installation future comporte des géné- 
rateurs Babcock et Wilcox, lesquels entretiennent des tur- 
bines à vapeur distribuant la force motrice à l'exploitation. 
Vous vous figurez peut-être qu'au moins ces turbines seront 
françaises? Pas le moins du monde. Ce seront des turbines 
Thyssen. Partout se distingue la volonté évidente de germa- 
niser l'entreprise, dans le moindre détail, afin qu'en cas d'a- 
lerte, LE HAVRE et LES TRAVAUX DE DiÉLETTE PUISSENT DE- 
VENIR en QUELQUES HEURES UNE ENCLAVE ENTIÈREMENT ALLE- 
MANDE ET DONT l'outillage NE SOIT, EN AUCUNE CIRCONS- 
TANCE, TRIBUTAIRE DE l'iNDUSTRIE FRANÇAISE. Au point dc 

vue strictement économique, il ressort de là que notre pays 
ne saurait retirer aucun profit, d'aucun genre, des travaux en 
cours. 

A qui fera-t-on croire qu'une pareille entreprise se monte 
à l'allemande, a quelques kilomètres de Cherbourg, port 
FRANÇAIS, sans que l'amirauté allemande et l'état-major de 
Berlin s'en occupent ! 

On ine signale aussi que les ouvriers sont de nationalité 
mêlée et qu'un grand nombre sont des repris de justice. 
Leur recrutement se fait par des affiches apposées dans les 
gares italiennes et allemandes et, bien entendu, l'on n'est pas 
très difficile quant au choix du personnel. C'est trop souvent 
le rebut de la civilisation, la pire racaille qui se rend à l'invi- 
tation. Ceci explique les rixes, assassinats, petites émeutes 
qui se produisent journellement et nécessitent la présence cons- 
tante de la gendarmerie. Les Nonnands du voisinage, peu 
rassurés, commencent à émigrer, s'éloignent de ce foyer 
dégoûtant d'anarchie et de crimes, et laissent les Allemands 
complètement maîtres du pays. 



LES HAUTS FOURNEAUX ET ACIERIES DE CAEN 181 

dustriels allemands. Dans un article remarquable 
intitulé « Les Allemands et la Métallurgie Fran- 
çaise » on lit ceci : 

Il ne faut pas compter sur des textes légaux pour 
que soient écartés de piano les demandes émanant de 
groupes étrangers. Il serait toujours facile à ceux-ci 
de tourner la difficulté en passant par l'intermédiaire 
de Sociétés françaises dont ils posséderaient, sinon en 
apparence, du moins en fait, le capital et le contrôle 
technique. C'est en vain que l'on chercherait à dégui- 
ser la vérité et à tromper Popinion publique en exi- 
geant que les souscripteurs du capital, le Conseil d'ad- 
ministration et le personnel dirigeant fussent, en ma- 
jorité, composés de Français. La francisation ne 
serait toujours qu apparente. 

Et un peu plus loin : 

De même que nos métallurgistes français, les Alle- 
mands ne se font pas d'illusions sur les résultats à 
obtenir du traitement de minerais défectueux ou de 
qualité secondaire. Si donc ils viennent en prendre 
possession, s'ils constituent quelque jour des Sociétés 
à gros capital, s'ils construisent des usines à côté de 
ces mines pauvres pour y fabriquer des tôles ou d'autres 
produits, ce ne sera certainement pas avec l'espoir de 
retirer des bénéfices de cette exploitation. Leur but 
réel serait de venir troubler le marché métallurgique 
français en avilissant les prix et en faisant ainsi subir 
des pertes sérieuses aux usines françaises. Celles-ci 
se voyant concurrencées sur leur propre domaine com- 
mercial se trouveraient obligées, soit d'abaisser leurs 
prix de vente, soit de restreindre leur production, si- 
tuation dont les producteurs allemands s'empresse- 
raient de profiter pour développer leur exportation. 

On comprend facilement que, pour atteindre ce ré- 
sultat, la métallurgie allemande serait toute disposée à 
soutenir de ses capitaux les Allemands désorganisa- 
teurs qu'elle aurait ainsi placés en France i. 

1. Dans la Liberté du lundi 4 mars 1912 notre confrère 



182 l'avant-guerre 

// se pourrait même qu'on assistât au curieux spec- 
tacle d'une Société « brûlot » de ce genre au capital de 
laquelle les Allemands n'auraient souscrit que pour' 

M. J. Bertal, a encore publié sous ce titre « L'Invasion éco- 
nomique allemande » un excellent article. 

Je le soumets aux méditations des administrateurs français 
que les Allemands installés en France appellent à collaborer 
avec eux et qui se flattent de mettre dans leur poche, de 
« franciser », — comme ils disent, — lesdits industriels alle- 
mands et lesdites industries allemandes. Voilà ce qu'écrit 
M. Bertal : 

« Il sera toujours possible à des financiers ou à des indus- 
triels étrangers de détenir en fait le contrôle d'une société 
française et de s'assurer la plus belle part des profits que celle- 
ci est appelée à réaliser. 

« En ce qui concerne le contrôle administratif de la société, 
c'est un jeu pour des gens rompus aux affaires que de la con- 
server quand bien même, à l'origine, la majorité absolue des 
actions auraient été souscrites par des banques ou par dos 
individualités françaises. Il n'est même pas besoin poui' cela 
d'acheter sur le marché les titres que les souscripteurs fran- 
çais viennent offrir tôt ou tard. Les firmes allemandes procè- 
dent d'une façon beaucoup plii.s simple. Sachant avec quelle 
facilité s'effectue l'éparpillement des titres dans les portefeuilles 
français, il suffît de conserver en tous temps un lot souvent 
peu important d'actions pour se trouver, au moment de l'as- 
semblée générale annuelle, détenteur de la majorité des actions 
déposées. 

« On sait, en effet, que plus une affaire est prospère, plus 
ses titres sont classés dans le public et moins le nombre des 
actions présentes ou représentées aux assemblées générales 
est considérable. Le souscripteur d'origine qui conserve un 
paquet bien groupé a, par conséquent, de nombreuses chances 
de pouvoir faire la pluie et le beau temps dans toutes les 
réunions d'actionnaires. 

« Le but principal du fabricant de matériel étranger qui 
souscrit une part du capital d'une société industrielle française 
est d'être le fournisseur obligatoire de la société. Les bénéfices 
qu'il réalise, soit sur les fournitures directes de matériel, soit 
sur les redevances perçues pour l'exploitation de la licence de 
fabrication, sont suffisamment élevés pour lui permettre 
d'amortir rapidement les actions qu'il conserve en portefeuille 
afin d'avoir la majorité aux assemblées. Il peut même, si les 
circonstances l'exigent, s'offrir le luxe d'en augmenter le 
nombre temporairement pour avoir cette majorité. » 



LES H\UTS FOURNEAUX ET ACIERIES DE CAEN 183 

une part infime, le reste étant bel et bien souscrit par 
des actionnaires français. Bien plus il ne faudrait pas 
s'étonner si ce plan fnagnijiquement machiavélique se 
trouvait assuré du concours de personnalités fran- 
çaises qui, avec la meilleure foi du monde, se feraient 
ainsi les auxiliaires inconscients des adversaires de 
la France, 



En tous cas ces personnalités françaises ne pour- 
raient plus, à partir de maintenant, arguer de l'igno- 
rance où elles seraient de ces stratagèmes grossiers 
des industriels allemands. Elles sont dûment aver- 
ties et ne tomberaient plus dans de semblables 
pièges sans y mettre une complaisance qui pourrait 
s'appeler cette fois de la complicité. 

Le centre métallurgique de la nouvelle entreprise 
Thyssen sera à Colombelles, entre l'Orne et le canal 
de Caen à la mer, à quelques kilomètres (4 ou 5) de 
Caen. Or, c'est à cet endroit que l'Orne se rapproche 
le plus du canal. Cinq cents mètres à peine l'en sé- 
parent. Les terrains achetés par la Société des Hauts 
Fourneaux et Aciéries de Caen commandent l'Orne 
et le canal, chose très importante à noter, car, en 

CAS DE GUERRE, CaEN SE TROUVERAIT AINSI TRES FACI- 
LEMENT SÉPARÉ DE SON PORT VERITABLE QUI EST OuiS- 

TREHAM. Ce port vient d'être modifié : deux grands 
bassins ont été construits, et il n'y a, pour défendre 
ce point de relai occasionnel de notre flottille de tor- 
pilleurs de la Manche, que quelques batteries vo- 
lantes (Merville, Amfreville, Colleville), jamais ar- 
mées ni occupées en temps ordinaire. Les ingénieurs 
allemands auront donc beau jeu, surtout quand l'on 
constate que la ligne électrique fournissant la 

FORCE motrice NÉCESSAIRE AU PORT DE OUISTREHAM, 
AINSI qu'a la MANŒUVRE DES PONTS TOURNANTS SUR 



184 l'avant-guerre 

le canal, est aerienne et passe sur les terrains 

ACHETÉS PAR ThYSSEN !... 

Rien ne sera plus facile que de transformer cette 
énorme usine en une véritable petite garnison 
allemande, entourée de murs géants, où personne 
n'aura le droit de pénétrer..., si ce n'est avec une 
autorisation signée en partie double par Auguste 
Thyssen, et par quelqu'un du grand état-major, à 
Berlin. 

En ce moment même, on creuse le canal pour per- 
mettre à des navires de 4.<,H)0 et 4.500 tonnes de par- 
venir jusqu'à Caen, d'où ils emporteront le minerai 
français vers les usines Krupp, qui le transformeront 
aussitôt en matériel de guerre, à destination du 
peuple français. C'est ce qu'on appelle un circuit 
fermé ou je ne m'y connais pas. 

Le minerai de fer des Mines de Diélette, c'est-à- 
dire de la Manche, sera donc traité par ces Hauts 
Fourneaux. Mais ils traiteront également le mi- 
nerai de fer des mines de la Société des mines 
de Soumont, de la Société minière et métallur- 
gique du Calvados, détentrice de la concession de 
Perrières. 

Pour obtenir plus facilement les concessions de 
chemin de fer nécessaires à l'exploitation de ces 
mines * Auguste Thyssen mit en avant le candide 
Louis Le Ghatelier. 

1. Nous avons déjà eu au cours de cette étude roccasion de 
parler des complaisances du Ministre du Commerce Fernand 
David, pour les envahisseurs allemands tels qu'Auguste 
Theyssen à Diélette et Lucien Baumann aux Grands Mou- 
lins de Corbeil. Or, on a pu lire dans le Bonhomme Nor- 
mand : 

« Aujourd'hui, je me permets une question indiscrète. Elle 
vise le chemin de fer minier destiné à apporter, au port de 



LES HAUTS FOURNEAUX ET ACIÉRIES DE CAEN 185 

La Société Française de Constructions Mécani- 
ques (Anciens Établissements Cail) dont l'attention 
avait été attirée par les richesses minérales de la 

Caen, les richesses minières extraites des flancs de notre dépar- 
tement. On se le rappelle, à un moment donné, tout faisait 
supposer que le Conseil général en refuserait la concession à 
une société franco-allemande. De son côté, la société des 
Tramwaj's départementaux y mettait une vive opposition et 
proposait soit de tenir le chemin de fer actuel en état de trans- 
porter tous les produits miniers de Soumont-Saint- Quentin, 
soit au besoin de « construire à ses frais, un chemin de fer à 
voie normale ». — Le Conseil général et le préfet paraissaient 
partisans de cetle combinaison, lorsqu'on un clin d'œil tout 
changea. Les difficultés disparurent, les formalités furent rem- 
plies et la compagnie des Tramways ne fit plus d'objections, 
comme si Thyssen, le grand distributeur de la « galette » alle- 
mande, avait passé par là. Et le c/temm de fer fut autoi'ise' 
au profit d'une société dont la façade est française, mais 
dont le fond est bien allemand. 

« C'est alors qu'un conseiller général put s'écrier, dans un 
déjeuner donné à la préfecture : « Monsieur le préfet, nous 
sommes roulés ! Il y en a qui ont touche la grosse somme ! « 
Ce hors-d'œuvrc était dur à digérer ; cependant, il le fut, car 
le propos ne fut pas relevé. Je me demande si, dans son 
exclamation indignée, cet enfant terrible de notre Conseil 
général faisait allusion aux .50.000 francs cerscs, comme 
honoraires, à un membre du Gouvernement, pour son. arbi- 
trage, ou cà des pots de vin du Khin, apportés par l'Allemand 
Thyssen lorsqu'il vint, au moment de la délibération, faire un 
petit voyage à Paris et à Cacn. 

« Jacques Bonhomme. » 

Dans son numéro du 30 novembre 1912, le Moniteur du 
Calvados réclamait une énergique protestation « des diverses 
personnes mêlées aux négociations », et il ajoutait; 

« Il n'est pas douteux, en effet, qu'au début de la discussion 
relative au chemin de fer minier, le préfet, le Conseil général 
et la Compagnie des Tramways semblaient unanimes pour re- 
fuser la création d'un chemin de fer allemand. C'était l'intérêt 
du département et de la compagnie. Tout à coup le choix 
changea. 

« Dans un de nos précédents articles, nous avons attribué 
ce changement d'attitude à V intervention officielle motivée 



186 l'avant-gueree 

Normandie et les avantages de la création d'une 
grande industrie sidérurgique à proximité de la mer 
et des mines, était donc entrée en pourparlers avec 
la Société des Mines de Soumont et la Société Mi- 
nière et Métallurgique du Calvados, détentrice de 
la concession de Perrières. Elle fut charo^ée de 
faire les diligences nécessaires en vue d'obtenir 
la concession d'un chemin de fer reliant les mines à 
l'emplacement de l'usine, ainsi qu'à la gare et au 
port de Caen. 

Voici maintenant la composition du conseil d'ad- 
ministration de cette affaire franco-allemande, où 
l'élément français tire innocemment du feu les mar- 
rons de la guerre de demain, qui nous reviendront 
sous la forme que Ton sait : 

MxM. 

Louis le Chatelier, ingénieur en chef des Ponts et 
Chaussées, président delà Société française de Cons- 

pav une démarche de l'ambassadeur d'Allemagne, démarche 
dont nous croyons poucoir affirmer la réalité. A-t-elle été 
réellement suivie d'une visite de M. Thyssen à Caen et cette 
visite a-t-elle laissé des ti-cxces? C'est ce qu'il serait bon 
d'cclaircir. » 

Le ministre compétent n'éprouvera-t-il pas le besoin de 
fournir ces éclaircissements nécessaires? Le Président de la 
République, Raymond Poincaré, ne saura-t-il pas l'y con- 
traindre ? La chose en vaut la peine, si l'on réfléchit aux ter- 
ribles dangers que présenterait, en cas de guerre, ce chemin 
de fer minier franco-allemand — et plus allemand que fran- 
çais — dont le réseau, une fois amorcé, ne cessera de rami- 
fier à travers la Normandie. 

Toutes ces acquisitions étrangères ne vont évidemment pas 
sans pots-de-vin. 

Combien de temps laisserons-nous les ministres et les parle- 
mentaires de la République s'enrichir aux dépens de la Défense 
Nationale? Car, au bout de tous ces pots-de-vin, il y aurait, 
au moment d'une guerre, des pots de sang. 



LES HAUTS FOURNEAUX ET ACIÉRIES DE CAEN 187 

tractions mécaniques (anciens établissements Cail), 
président. 

J. Barois, inspecteur des Ponts et Chaussées, 
administrateur de la Société française de Construc- 
tions mécaniques, vice-président. 

H. Lartigue, administrateur de la Société française 
de Constructions mécaniques. 

H. Legru, banquier à Paris. 

Ch. Rabes. 

Jules Ptostand, administrateur du Comptoir Na- 
tional d'Escompte de Paris. 

Ch.-E. Solacroup, administrateur de la Société 
des mines de Soumont. 

A. Thyssen. 

F. Thyssen. 

M. A. Bougault, administrateur délégué de la So- 
ciété française de Constructions mécaniques, secré- 
taire du conseil. 

Ces messieurs feront bien de méditer les lignes 
suivantes de notre confrère J. Bertal publiées dans 
La Liberté du 4 mars 1912 et qu'a illustrées d'une 
façon si saisissante le coup de force du lende- 
main 5 mars, de la Compagnie Générale cVElec- 
iricité de Creil (élimination des administrateurs 
français). 

Peut-être s'imagine-t-on que la présence d'un conseil 
d'administration composé en totalité ou en majorité de 
personnalités françaises est appelée à assurer à la So- 
ciété une indépendance administrative capable de 
contrebalancer, dans une mesure efficace, l'influence 
de l'élément étranger dans une affaire? 

On commettrait, en raisonnant ainsi, une très grave 
erreur. 

Que le président du conseil, l'administrateur-délégué, 
directeur de la Société soient Français, cela ne gêne 



188 l'avant-guerre 

que médiocrement le groupe étranger qui possède une 
part du capital. Il sait qu'on lui demandera, surtout 
dans les débuts et dans toutes les circonstances déli- 
cates, le concours technique d'un codirecteur, d'un ou 
plusieurs ingénieurs, de contremaîtres, voire même de 
simples ouvriers destinés à mettre au courant des pro- 
cédés qu'il s'agit d'exploiter en France. Ce personnel 
auxiliaire, bien que placé sous l'autorité d'administra- 
teurs français, reste, par la force même des choses, 
sous la direction réelle de la firme étrangère. 

Une correspondance, qui est tout d'abord d'ordre 
technique et consultatif, s'établit directement entre lui 
et ses anciens patrons. Elle dégénère peu à peu en 
rapports périodiques par lesquels le groupe étran- 
ger se trouve tenu au courant de tout ce qui se 
passe, et cela complètement à l'insu de la direction 
française. 

Si des divergences de vues viennent à se produire 
entre les administrateurs français et étrangers, ceux- 
ci ont ainsi la faculté de pouvoir envoyer, s'ils le jugent 
nécessaire, à leurs représentants dans l'affaire, des 
instructions contraires à celles qui leur seraient 
données par le siège social. C'est donc, en réalité, de 
l'étranger que vient le mot d'ordre. 

Lorsque les administrateurs et directeurs français 
s'aperçoivent quils ont joué le rôle de simples para- 
vents, il est généralement trop tard pour qu'ils puis- 
sent prendre des décisions. Cest alors la rupture et le 
remplacement des administrateurs gênants par d'au- 
tres personnes de moindre valeur peut-être, mais plus 
aptes à se soumettre, en toutes circonstances, aux vo- 
lontés des actionnaires étrangers. 

La francisation pratique et durable d'une entreprise 
industrielle est, comme on le voit, un problème très 
difficile à résoudre. 

En revanche et malheureusement, la germanisa- 
tion du sous-sol et même du sol français a fait un 
grand pas de plus depuis ce fameux essai de franci- 



LES HAUTS FOURNEAUX ET ACIERIES DE CAEN 189 

sation tenté si malencontreusement par M. Le Cha- 
telier. 

Notre compatriote a été roulé, comme il était fa- 
cile de le prévoir, par ce vieux méphisto d'Auguste 
Thyssen. 

Dans le Moniteur du Calvados qui a toujours 
dénoncé très courageusement et patriotiquement la 
mainmise des Allemands en Normandie, on a pu 
lire ces lignes suivantes : 

Quand nous avons montré le danger patriotique de 
l'invasion industrielle allemande dans le Calvados — 
comme d'ailleurs dans une foule de départements, — 
on nous a répondu par deux arguments : 

1'' Le péril allemand, a-t-on dit, est conjuré; l'élé- 
ment français domine dans la constitution de la Société 
des hauts fourneaux; 

2^ L'intérêt commercial de la ville de Caen est une 
ample compensation au péril chimérique. 

Or, le Journal de Caen a publié l'acte de la Société 
nouvelle des hauts fourneaux. Loin de calmer nos 
craintes légitimes, les termes du contrat ne peuvent 
que les justifier et les augmenter. 

Nous n'avions jamais cru à l'abandon volontaire, par 
la maison Thyssen, de la majeure partie des conces- 
sions qui lui furent livrées, au profit de Sociétés fran- 
çaises. Et nous avions raison. 

Aujourd'hui, comme liier, dan^ la réalité, la maison 
allemande conserve bien la majorité dans la Société 
des hauts fourneaux. Les noms de la plupart des Fran- 
çais qui figurent parmi les actionnaires sont les noms 
allemands de banquiers établis à Paris ou d'ingénieurs 
parisiens aux noms d'outre-Rhin. 

Le fait étant indiscutable, nous réservons la publica- 
tion de la liste au cas où il serait contesté. 

Le Moniteur du Calvados ajoute impitoyablement : 

Ce n'est pas d'ailleurs sur ce point, depuis longtemps 
connu, que nous voulons attirer l'attention, mais sur 



190 l'avant-guerre 

le but poursuivi par la Société des hauts l'ourneaux. 

On a mis l'intérêt commercial caennais en jeu. Il 
est efl'ectivement complètement en question. 

On a cru jusqu'ici que la Société des hauts fourneaux 
se bornerait à l'exploitation du minerai. Or, elle vise 
une véritable mainmise sur les plus grosses industries 
de la région. 

L'article 3 des statuts de la Société des hauts four- 
naux définit l'objet de la Société « tant en France 
qu'à V étranger », ce qui veut dire tant en France 
qu'en Allemagne. 

Outre l'exploitation métallurgique, le but de la 
Société est : 

La construction et l'exploitation de voies ferrées et 
de transports, ainsi que de tous poris destinés à des- 
servir ou faciliter' l'écoulement des produits, non seu- 
lement des usines de la Société, mais aussi de « toutes 
autres usines ». 

La conception est donc vaste : construire des voies 
ferrées, percer des routes, créer des ports partout où 
cela leur conviendra. 

Voilà notre région en bonnes mains allemandes... 

D'autant que la Société des hauts fourneaux entend 
traiter « toutes opérations connexes à l'industrie métal- 
lurgique " et, de ce nombre : la fabrication des engrais 
minéraux, la fal)rication du gaz, de l'électricité, les 
tramways, chemins de fer électriques ou à vapeur, la 
lumière, etc., etc. 

S'il n'y a pas là une véritable mainmise sur le com- 
merce local, je ne m'y connais guère. 

Je suis seulement surpris que des protestations ne se 
soient pas encore produites de la part de ceux qui, 
par une étrange aberration, approuvent avec désinvol- 
ture des projets d'accaparement du commerce local. 

Ce mal ne serait d'ailleurs que secondaire s'il n'était 
accompli par une maison allemande. 

Mais se Jiguve~t-on ce que serait notre département 
au cas cVune déclaration de guerre f La Prusse serait 



LES HAUTS FOURNEAUX ET ACIERIES DE CAEN 191 

chejs elle ; sur un simple mot d'ordre^ la conquête se- 
rait faite ! 
C'est là le vrai danger. 

Elle est vraiment peu banale la « francisation » 
de la Normandie, et je maintiens que tout Français 
vraiment digne de ce nom, en présence de l'opéra- 
tion des Hauts Fourneaux de Caen, pourra difficile- 
ment cacher son indignation et sa stupeur. Cette 
aventure associe devant l'histoire, le dupeur et la 
dupe, Auguste Thyssen, maître de forges allemand, 
et le Français Le Chatelier. 

La cause est d'ailleurs tellement exécrable que 
M. Le Chatelier semble avoir absolument renoncé à 
la défendre. De temps en temps, ici ou là, il essaie, 
d'une façon plus ou moins détournée, une vague 
publicité en faveur de son affaire franco-allemande, 
beaucoup plus allemande que française. Mais il 
n'insiste guère et il a l'air gêné de sa propre ré- 
clame. Il est impossible que quand il se trouve seul 
devant son contrat avec Thyssen-Krupp et ces plans, 
qui peuvent devenir d'une minute à l'autre si funestes 
à son pays, il est impossible, dis-je, qu'il ne sente pas 
entre les épaules un léger frisson : « Si pourtant 
Thyssen projetait réellement de faire de la Normandie 
une province allemande. » 

Ce n'est plus, hélas! un projet, c'est un fait: toute 
une province française, côtes et sous-sol, tombe aux 
mains de l'étranger, de l'ennemi éventuel, sans que 
les autorités locales ni le pouvoir central élèvent la 
moindre protestation. 

La Manche, le Calvados, l'Orne, appartiendront 
bientôt à Thyssen, Krupp et de Poorter. 

Citons éffalement dans la Seine- Inférieure l'usine 



192 l'avant-guerre 

d'électricité du Grand- Quévilly, près de Rouen, qui 
est une entreprise entièrement allemande. 

Elle a été construite sous la direction d'ingénieurs 
et d'administrateurs allemands. Toutes les machines 
sont allemandes. Tous les matériaux, sauf la maçon- 
nerie, sont venus d'Allemagne, par des douze et 
quatorze wagons à la fois. Tous les contremaîtres, le 
concierge lui-même, sont Allemands. « Que sera-ce 
quand l'usine sera en pleine exploitation ! » m'écrivait 
le ligueur qui me donne ces détails et qui compte 
en fournir d'autres à V Avant-Garde de Normandie. 

Notez que cette usine allemande est destinée à 
éclairer plusieurs communes suburbaines des plus 
importantes : le petit et le grand Quévilly, Sotteville, 
etc. Elle fournira, au moins en partie, la force 
motrice à la Compagnie des tramways de Rouen . Le 

BUT ACTUEL DE l' ALLEMAGNE EST DE GERMANISER 

l'Électricité en France, de telle façon qu'au 

MOMENT de LA PROCHAINE GUERRE, LES MOYENS DE 
TRANSPORT ET DE COMMUNICATION, Y COMPRIS LES SER- 
VICES DE TÉLÉGRAPHIE SANS FIL, SOIENT AUX MAINS DE 

l'envahisseur. Que tous les patriotes retiennent soi- 
gneusement le nom de l'A. E. G, c'est-à-dire de 
VAllgemeine Electricitàts Gesellschaft^. 

1. La Société française d'Électricité A. E. G. [AUge- 
nieine Electricitàts Gesellschaft), dont il est question ci-des- 
sus, a le conseil d'administration suivant : 

Président : M. Deutsch ; 

Membres : MM. P. Mamroth, Thurnauer, Barrell, Roos 
Koch; 

Administr ateur- directeur : M. Koch; 
Commissaires : MM. Neumann et Pfeffer. 

Jugez un peu ce que ce serait si l'A. E. G. n'était pas 
française !... 



LES HAUTS FOURNEAUX ET ACIERIES DE CAEN 193 

Nous connaissons les exploitations de Jos de Poor- 
ter en Normandie (Mortain-Bourberouge-Jurques, 
etc.). Nous savons comment elles fonctionnent. 

Grand acquéreur de concessions de mines en 
France, grand fournisseur des usines Krupp, M. 
Jos de Poorter a récemment acquis des minières à 
ciel ouvert en Bretagne. Ce sera, n'en doutez pas, le 
point de départ d'opérations d'avant-guerre, car notre 
belle province de l'Ouest excite déplus en plus vive- 
ment les convoitises de nos entreprenants voisins de 
l'Est. 



CHAPITRE V 

L'ENVAHISSEMENT COMMENCE 

EN BRETAGNE, 

DANS LA. LOIRE-INFÉRIEURE 

ET SUR CERTAINS POINTS DE LA COTE 

(manche et Méditerranée) 



§1 

premières manifestations de l'espion, 
envahissement 

en BRETAGNE ET DANS LA LOIRE-INFÉRIEURE 

Ce n'est encore qu'un essai d'envahissement du 
sous-sol breton qui se dessine dans la Loire-Inférieure 
(arrondissement de Châteaubriant). 

Les concessions minières que nous allons rapide- 
ment énumérer sont en effet loin d'avoir encore l'am- 
pleur de celles que nous avons relevées en Normandie. 

M. Jos de Poorter, associé et féal de Krupp, a donc 
affermé dans cette région l'exploitation des minières 
suivantes : 



l'envahissement en BRETAGNE 195 

1** La grande minière de Rougé. Cette exploitation 
est reliée à la ligne de Ploërmel à Châteaubriant par 
une voie Decauville, c'est-à-dire, ne l'oublions pas, 
Orenstein et Koppel. Le bail a été fait pour douze ans. 
L'exploitation dure depuis huit ans. C'est la minière 
la plus importante de la région et peut-être de toute 
la Bretagne. Les quantités de minerai enlevé sont 

TELLES QUE CERTAINS MOIS ONT DONNÉ AUX PROPRIÉ- 
TAIRES UNE REDEVANCE DE 600 FRANCS, ALORS QUE LA 
REDEVANCE PAR TONNE n'EST QUE DE 0,40 CENTIMES ! 

C'est que, depuis quelque temps déjà, il règne une acti- 
vité fébrile dans les usines Krupp . Arminius a besoin 
de beaucoup de minerai français pour fondre beau- 
coup de canons et d'obus allemands. 

2" La Minière de la forêt de Teillay, reliée à la 
gare de Teillay (ligne de Ploërmel à Châteaubriant) 
par un embranchement. Ce qui permet de charger 
directement les wagons dans la minière. 

3"* La Minière de la Haute-Noë {commune de Sion). 
Celle-ci est reliée à la gare de Lusanger {ligne de 
Redon à Châteauhria^it) , distante de 12 kilomètres, 
par une voie Orenstein et Koppel, dite Decauville. 
Elle est moins importante que les deux précédentes . 

Ce n'est qu'un commencement, mais si les pouvoirs 
publics laissent faire, la situation deviendra bien vite 
aussi précaire qu'en Normandie. Fort heureusement 
les patriotes, mis en éveil par notre campagne, com- 
mencent à faire leur police eux-mêmes et leur vigi- 
lance semble avoir déjà eu à Brest, notamment, un 
résultat en rendant impossible l'installation d'un in- 
dustriel allemand aux portes du Conquet. 

La presqu'île bretonne est certainement un objet 
de convoitise pour l'Allemagne qui n'ignore pas qu'à 
son extrémité se trouve le plus beau port du monde, 



196 l'avant-guerre 

capable d'abriter toutes les escadres européennes. 

La situation exceptionnelle du port de Brest aurait 
dû le désigner depuis déjà fort longtemps comme le 
plus apte à servir de point de départ et d'arrivée 
pour les paquebots qui mettent en relations, de plus 
en plus étroites chaque jour, la vieille Europe et la 
jeune Amérique. 

La question de Brest-Transatlantique a fait couler 
beaucoup d'encre, mais elle n'est pas encore entrée 
dans la voie des réalisations. Ici comme partout 
ailleurs en République, les intérêts particuliers ont 
prévalu contre l'intérêt national. Seul un gouver- 
nement national, indépendant de l'élection, situé au- 
dessus des partis, pourrait faire aboutir cette question 
capitale. 

Un des plus grands griefs que l'on ait élevés contre 
le projet, c'est l'insécurité, les dangers de la naviga- 
tion dans riroise où la brume serait plus fréquente 
que partout ailleurs et rendrait l'entrée du goulet im- 
possible à certains moments. « L'entrée du goulet de 
Brest est impossible par temps de brume. » Tel était 
du moins l'avis du commandant chargé, il y a cinq 
ans, par la Compagnie Générale Transatlantique de 
faire un rapport sur la question de Brest. 

Citons à ce sujet les lignes suivantes de M. Claude 
Casimir- Périer dans le Breton de Paris du 8 dé- 
cembre 1912 : 

« Contre l'affirmation d'un commandant de paquebot, 
nous n'invoquerons ni l'opinion du pilote-major 
Renouard qui, en 1893, ramena de Quiberon, par temps 
bouché, les quatorze navires de l'escadre du Nord et les 
ancra, sans une avarie, à leurs corps morts de la rade- 
abri de Brest; ni l'autorité du vice-amiral de Cuverville 
qui, par tous les temps, est entré dans la rade de Brest 



l'envahissement en BRETAGNE 197 

et en est sorti, avec des frégates à voiles et des croi- 
seurs à vapeur, et qui se faisait fort d'y entrer n'importe 
quel navire, par n'importe quel temps, à n'importe 
quelle vitesse. Nous ne discuterons pas l'objection du 
commandant Poirot, parce qu'un paquebot transatlan- 
tique ne peut pas couramment se permettre de marcher 
à la sonde comme fait un cuirassé en manœuvres. 

Le rapport de la Compagnie Générale Transatlantique 
avait toute sa valeur en 1907. Mais il ne vaut plus rien 
aujourd'hui. Une découverte récente a révolutionné la 
navigation en donnant aux navires perdus dans le 
brouillard la même sécurité que leur apportent, par 
temps clair, les éclats lumineux, d'un phare. Deux 
ingénieurs italiens, MM. Tosi et Bellini, ont perfectionné 
l'émission des ondes hertziennes et créé des « phares 
sensibles »> aussi puissants, aussi pratiquement appli- 
cables que les « phares lumineux. »> Entre deux postes 
hertziens qui croiseront leurs ondes, tout navire muni 
d'un poste sympathique « sentira » sa route sans y 
voir et ne pourra pas s'en écarter sans en être instanta- 
nément averti. 

Il est permis d'admettre que les extrémités nord et 
sud de riroise sont dangereuses; on peut laisser dire 
que la brume couvre toute l'année les côtes de Bretagne. 
Un seul fait est à retenir : « Brest est le seul port de 
France où les paquebots les plus rapides puissent 
aujourd'hui entrer par temps de brume, sans avoir un 
seul instant quelque hésitation sur la route à suivre ou 
la crainte de dangers invisibles. » 

Nous extrayons encore les lignes suivantes du 
Breton de Paris du 19 Janvier 1913, sous la signature 
du même auteur : 

(( Les principaux ports par où se fait le commerce tran- 
satlantique de l'Europe ont été fondés à une époque où 
la rareté et la difficulté des communications artificielles 
avec l'intérieur donnaient une supériorité marquée 
aux ports situés à l'embouchure d'un grand fleuve, et 
où l'insuffisance des moyens de dragage ne laissait au 
problème de la profondeur d'autre solution que celle 



198 l'avant-guerre 

du bassin des écluses. D'ailleurs, les dimensions des 
navires, il y a seulement vingt-cinq ans, n'exigeaient 
pas des écluses maritimes très différentes de celles 
que nous voyons aujourd'hui dans les ports fluviaux de 
la Seine et du Rhin, et la valeur de la vitesse et du 
temps gagné était encore assez minime pour qu'un 
paquebot pût — sans infériorité — attendre au large 
l'heure de la pleine mer et l'ouverture du port. 

(I C'est ainsi que les grands ports de l'Europe occiden- 
tale — qui sont en même temps les plus anciens — ont 
été, d'emblée, voués aux différentes servitudes qui grè- 
vent les ports d" estuaires : barre à franchir, danger 
d'ensablement, rade peu sûre, bassins à écluses ou 
d'une profondeur insuffisante, faible superficie et exten- 
sion difficile. 

« Pas un seul n'y échappe entièrement. 

« La Mersey, à Liverpool; VElbe, à Cuxhaven; la 
Weser, à Bremerhaven ; l'Escaut, à Anvers; la Seine, 
au Havre ; la Loire, à Saint-Nazaire ; la Gironde, à 
Pauillac, forment des barres dont le seuil à marée 
basse, ne descend pas au-dessous de 9 mètres 72 
(Liverpool. Queen's Channel) et atteint jusqu'à 7 mè- 
tres au-dessous du zéro des cartes marines (Saint- 
Nazaire, barre des Charpentiers). 

« Aucun de ces ports na de rade où les navires puis- 
sent s'ancrer en eau calme en attendant l'ouverture du 
port, parce que les courants d'estuaire y entretiennent 
un perpétuel ressac, et que ces estuaires sont eux- 
mêmes grande ouverts à tous les vents du large. Dans 
tous ces ports, les paquebots qui ne peuvent pas fran- 
chir la barre par gros temps n'ont d'autre ressource 
que d'aller chercher un refuge ailleurs. 

« Ces ports, en outre, sont des ports à écluses, c'est-à- 
dire des ports fermés, ou des ports peu profonds, 
c'est-à-dire ouverts par intermittence. 

« Enfin, ces ports d'estuaire ont une surface d'eau 
qui répond à peine aux besoins actuels de leur trafic ; 
qu'il est extrêmement coûteux d'augmenter, parce qu'il 
faut conquérir les nouveaux bassins sur la terre ferme, 



l'envahissement en BRETAGNE 199 

et qui est même limitée par définition, parce qu'il est 
impossible de découper artificiellement des bassins 
dans l'eau toujours agitée d'un estuaire. 

« Brest est le meilleur' port de V Europe, parce quil 
est le seul port européen en rade abritée^ sans barre^ 
sans risques d'ensablement, sans écluses, profond de 
17 à 40 mètres, et indéfiniment extensible jusqu'à pou- 
voir offrir au commerce une surface d'eau de quinze 
mille hectares. 

<t Le seul port européen où l'on puisse, à peu de frais, 
réaliser un programme de constructions modernes et 
définitives, sans avoir, auparavant, à se protéger contre 
la mer (comme à Clierbourg ou au Havre;, et sans 
avoir, après, à lutter contre l'apport des courants 
(comme au Havre, à Saint-Nazaire, à Liverpool et An- 
vers). Le seul port qui soit assuré de pouvoir croître 
avec sécurité, parce que les bassins de Liverpool, de 
Hambourg, d'Anvers, de Londres, de Rotterdam, de 
Marseille et du Havre réunis n'occuperaient pas encore 
les quatre dixièmes de la rade de Brest.. 

(• Le seul port, enfin, que tout désigne — situation, 
facilité d'accès, profondeur, étendue — pour être défi- 
nitivement le siège européen des échanges transatlan- 
tiques. 

Cette question du port de Brest, on le voit, est 
capitale et devrait passionner l'opinion publique. Et 
pourtant celle-ci semble s'en désintéresser. 

Mais si l'on néglige en France le problème bres- 
tois, il n'en est certes pas de même en Allemagne. 
L'attention de Guillaume II a été depuis longtemps 
attirée par la position exceptionnelle de l'Armorique 
au double point de vue militaire et commercial. 
L'annexion du Finistère fait, — avec celle de la Cham- 
pagne et de la Normandie — partie du programme 
germanique. Le futur gouverneur, le second fils du 
Kaiser, en est déjà choisi, et il y a plusieurs années 



200 l'avant-guerre 

qu'en manière de plaisanterie on l'appelle à la cour 
de Berlin « Le duc de Bretagne ». 

« L'accaparement de Diélette n'est-il, comme on 
l'affirme, que le préambule d'un investissement plus 
complet, une façon d'expérimenter la force de résis- 
tance française avant d'attaquer ce morceau d'enver- 
gure : la germanisation du premier port de l'Europe 
Occidentale! * » 

C'est notre conviction absolue, les menées de cer- 
tains industriels étrangers dans les parages du port de 
Brest ont déjà attiré l'attention. Les propositions 
d'achat de terrains par des pseudo- fabricants de 
soude aux environs du Conquet n'ont pas jusqu'ici 
été acceptées. Mais l'Allemand est tenace... 

§2 

LES ALLEMANDS A BRÉHAT ET LA QUESTION DES ILES 

Le fils d'un banquier de Francfort, le juif allemand 
Kahn, est en train d'acquérir la totalité des terrains 
à vendre dans l'île de Bréhat (Côtes-du-Nord). 

Située dans le canton de Paimpol, devant la petite 
baie de Trieux, au fond de laquelle est Lézardrieu, où 
se trouve une station de torpilleurs, entre la Grande 
Passe et le Fehrless, l'île Bréhat est, au dire de tous 
les marins, un point stratégique des plus importants. 
La flotte allemande a toujours étudié ces parages en 
vue d'un débarquement éventuel. Des essais de 
« phares hertziens » ont été effectués en divers empla- 
cements de l'île. 

1. Ces lignes sont extraites d'un article paru dans V Action 
Française du 26 septembre 1012 sous la signature de notre 
collaborateur Kerannoz . 



l'envahissement en BRETAGNE 201 

Il y a plusieurs années déjà que le docteur V..., 
propriétaire en cette île, connïiençait à s'effrayer de 
ces acquisitions germaniques, selon un plan qui sem- 
blait méthodique. Il faut croire qu'elles n'effrayèrent 
pas Jacques Grumbach, car elles continuèrent. Vers 
1.908, M. le sénateur Riou, dans sa vigilance patrio- 
tique, crut devoir présenter à ce sujet une motion 
devant le Conseil général du Morbihan. Il demandait 
au Gouvernement de s'opposer au déclassement des 
fortins, dont l'achat, par des étrangers, pouvait com- 
promettre la sécurité nationale. Cette motion fut 
votée à l'unanimité. L'extension prise par les postes 
de télégraphie sans fil et la nécessité de surveiller ces 
installations, — dont le rôle serait capital en temps de 
guerre, — démontrent, à l'heure actuelle, plus encore 
qu'en 1908, l'opportunité de l'intervention de M. Riou. 
Le sénateur du Morbihan ne s'en tint pas là. En 1909, 
une proposition, tendant à prévenir ces dangers, fut 
déposée par lui et deux de ses collègues. Elle fut 
renvoyée, par le Sénat, à la commission compétente, 
laquelle, bien entendu, l'enterra. 

Nous verrons tout à l'heure avec quelle obstination 
digne d'éloges M. Riou revint encore sur cette ques- 
tion, au Sénat, le 14 février 1912. 

Par ailleurs, j'ai posé quatre ou cinq fois à M. le 
député Long ^, rapporteur du projet de loi sur la 
cession du Coyigo à V Allemagne, la question suivante : 
« Est-il vrai que vous ayez été l'hôte du juif allemand 
Kahn, à Bréhat, l'été dernier? » M. Long ne m'a pas 

1. On lit dans la Franc-Maçonnerie démasquée : 
La loge Alsace-Lorraine Écossaise avait organisé le 28 no- 
vembre dernier, une tenue qui portait à son ordre du jour la 
mention suivante : 

VŒucre Française dans l'Afrir;ue du Nord. Causerie par 
notre F .-.M. Long, député de la Drôme, rapporteur de la 



202 l'avant-guerre 

répondu et pour cause ; car il a séjourné en effet pen- 
dant plusieurs semaines chez le juif allemand Kahn, 
à Bréhat, à la grande stupeur de Français du voisi- 
nage qu'étonnait une pareille promiscuité en un tel 
moment. 

Le juif allemand Kahn poursuit ses achats de ter- 
rain à Bréhat. C'est ainsi qu'il a acquis cette année 
une ferme voisine du sémaphore ; le Moulin du Nord 
(vieux moulin à vent démantelé) situé en un lieu 
élevé. 

Il est en pourparlers pour plusieurs îlots qui 
seraient, le cas échéant, des postes tout indiqués de 
télégraphie sans fil. Sans doute, Kahn compte-t-il sur 
ses amitiés et relations politiques pour devenir peu à 
peu et sans difficultés seigneur juif allemand de Bré- 
hat. Je signale cette situation étrange à tous les 
patriotes de la région et aussi au Lorrain Poincaré, 
pour qu'il en fasse part au juif Jacques Grumbach, 
chargé de la surveillance des étrangers au ministère 
de l'Intérieur. 

C'est à propos de la vente de l'île de Porquerolles, 
située, on le sait, à côté de Toulon, qu'eut lieu la 
patriotique intervention de M. Riou. 

L'attitude de la presse parisienne, dans cette occa- 
sion comme dans beaucoup d'autres, a été du reste 
peu brillante. Elle est demeurée absolument muette 
et n'a fait aux paroles de M. Charles Riou qu'une 
allusion vague et peu distincte. Voici donc in-extenso^ 
et d'après le Journal Officiel, — que veut bien ne pas 

Comm.". desAff.'. Ext.-, delà Chambre, membre actif de l'At.-. 

Le F.". Long trouve sans doute dangereux d'appartenir à 
une loge de la région qu'il représente. 

Est-ce à la loge Alsace-Lorraine Ecossaise que M. le dé- 
puté Long a fait la connaissance du juif Kahn, de Francfort, 
grand acquéreur de terrains à l'île Bréhat? 



l'envahissement en BRETAGNE 203 

expurger encore M. Jean Dupuy, — le compte-rendu 
de ce mémorable épisode. Mémorable, car le jour où 
les choses s'aggraveront brusquement, il restera à 
M. Charles Riou l'honneur de ne pas s'être tu sur 
l'essentiel, je veux dire sur la livraison, en pleine 
paix, de territoires stratégiques français, — sol et 
sous-sol, — à l'Allemand. 

On fera bien de lire avec soin et de méditer ces 
paroles éloquentes. 

M. Charles Riou. — Messieurs, il y a quelques 
années, en Bretagne, nous avons été très émus par des 
achats prémédités, faits surtout par des Allemands, sur 
notre littoral, et notamment par l'achat de fortins 
déclassés; à tel point que je traduisais alors la pensée 
et les craintes de mes concitoyens devant le conseil 
général du Morbihan. 

Un vœu fut adressé au Gouvernement et j'ajoute qu'il 
fut pris à l'unanimité de l'assemblée départementale, 
sans distinction d'opinion politique. 

A ce moment, nous fûmes saisis au Sénat, non pas 
en séance publique, mais dans une séance des bureaux, 
d'une demande formée par un homme que vous con- 
naissez bien, un éminent docteur de Paris, patriote 
avant tout, M. le docteur Variot. Nous fûmes saisis par 
lui d'une demande de convocation, dont je me char- 
geai, de tous mes collègues de Bretagne et de Norman- 
die, qu'intéressaient les questions du littoral. Il nous 
révéla quelle était la situation d'une île de notre Bre- 
tagne, l'île Bréhat, où il est propriétaire et où, depuis 
un certain nom.bre d'années, le fils d'un banquier alle- 
mand de Francfort se rend, à vrai dire, maitre du pays 
tout entier. 

A la suite de ces constatations et de ces révélations, 
M. l'amiral de Cuverville, que nous regrettons toujours, 
M. Cabart-Danneville et moi, saisîmes le Sénat d'une 
proposition de loi qui fut renvoyée à la commission de 
la marine. L'autre jour, lorsque le bureau dont j'ai 
l'honneur de faire partie désigna deux de .ses membres 
pour le représenter à la commission de la marine, je 



204 l'avant-guerre 

me suis adressé à eux et plus particulièrement — il me 
permettra de le nommer — à M. Peytral, pour les 
prier de hâter le plus possible le moment où cette pro- 
position pourra être discutée en séance publique. 
M. Peytral m'a répondu qu'il s'en occuperait, ainsi qu'il 
l'avait, au reste, déjà fait, et que bientôt, la commission 
ferait connaître au ministère et au Sénat son avis sur 
notre proposition de loi qui est due, je dois le dire, à 
l'honorable M. Cabart-Danneville. 

M. Gandin de Villaine. — Elle est urgente. 

M. Charles Riou. — Sans entrer dans d'autres détails 
qui ne pourraient que fatiguer le Sénat à l'heure ou 
j'ai l'honneur de parler, je me borne à ajouter que, 
dimanche dernier, je dus adresser à M. le ministre de 
la guerre une lettre dont je demande au Sénat la per- 
mission de donner lecture. Mieux que n'importe quel 
développement, elle fera connaître la nature de la ques- 
tion dont je désire aujourd'hui saisir le Sénat et M. le 
ministre de la guerre : 

« Paris, le 11 février 1912. 

« Monsieur le Ministre, 

« Le journal V Action Française qui a entrepris une 
campagne courageuse et très documentée sur l'invasion 
de la France par des industriels allemands, reproduit 
aujourd'hui une lettre adressée, le 4 février, au Petit 
Marseillais^ de laquelle il résulte que l'île de Porque- 
rolles qui importe, paraît-il, à la défense de Toulon, 
doit être mise en adjudication publique, le 22 février 
prochain. 

« Le Petit Marseillais ajoute que des pourparlers sé- 
rieux sont engagés pour l'achat, avec des étrangers 
qui se trouvent, en ce moment, sur notre littoral. 

« Cette acquisition par un étranger, quelle que soit sa 
nationalité, pouvant porter une atteinte regrettable à la 
défense de notre côte méditerranéenne; j'ai l'honneur 
de vous prier de vouloir bien accepter, à ce sujet, une 
question à l'une des premières séances du Sénat où se 
discutera le ministère de la guerre. 

« Bien des fois, j'ai dû, avec quelques-uns de mes col- 



l'envahissement en BRETAGNE 205 

lègues du Sénat, me préoccuper de ce qui se passe sur 
nos côtes, notamment en Bretagne... 

M. Gandin de Villaine. — Et en Normandie. 

M. Charles Riou. — « ... en janvier 1909, MM. l'ami- 
ral de Cuverville, Cabart-Danneville et moi, nous avons 
déposé, sur le bureau du Sénat, une proposition de loi 
qui a été renvoyée à la commission de la marine. 

« Depuis^ rien n'a été fait d'utile, et il me parait né- 
cessaire, plus que jamais, que des dispositions soient 
prises sans tarder, pour que l'État mette fin à des em- 
piétements sur notre territoire national, d'autant plus 
dangereux qu'ils se produisent depuis trop d'années, 
sans éveiller l'attention publique, avec une prudence et 
une préméditation calculées. 

« Veuillez agréer... »> 

M. Cabart-Danneville. — Voulez-vous me permettre 
une courte interruption, mon cher collègue ? 

M. Charles Riou. — Parfaitement, avec le plus grand 
plaisir. 

M. Cabart-Danneville. — La commission de la marine 
dont je faisais partie l'année dernière et les années pré- 
cédentes, n'a pas examiné la proposition, et voici pour- 
quoi : c'est qu'on a constaté que non seulement Hle de 
Bréhat était occupée, comme je l'ai indiqué dans ma 
proposition que vous avez bien voulu signer d'accord 
avec l'honorable amiral de Cuverville, mais qu'une 
partie du littoral était aussi occupée par des Alle- 
mands, en Normandie surtout et ailleurs. 

M. Charles Riou. — A plus forte raison. 

M. Cabart-Danneville. — Et la commission de la ma- 
rine avait justement demandé, a cause de la rédaction 
qui était extrêmement délicate, qu'une commission 
interministérielle fût nommée... 

M. Peytral. — C'est moi qui avais fait cette propo- 
sition. 

M. Cabart-Danneville. — J'allais le dire... qu'une 
commission interministérielle fût nommée, comprenant 
un représentant de chacun des ministères de la justice 
des affaires étrangères, de la guerre et de la marine. 



206 l'avant-guerre 

M. Charles Riou. — Et rien n'a été fait. 

M. Cahart-Dannemlle. — Rien n'a été fait. 

M. Charles Riou. — Par conséquent, M. le ministre 
de la guerre voudra bien s'entendre à ce sujet avec son 
collègue de la marine. 

M. Peytral. — J'ajoute que, dès la première séance 
de la commission de la marine, j'ai saisi celle-ci de la 
question que vous avez vous-même posée devant le bu- 
reau, et que le président de cette commission, M. Cuvi- 
not, m'a dit personnellement qu'elle ne tarderait pas à 
reprendre l'affaire au point où elle l'avait laissée. (Très 
bien !) 

M. Gaudin de Villaine. — Et les Allemands conti- 
nuent ! 

M. Charles Riou. — Un de nos collègues, M. l'ami- 
ral de la Jaille, qui est une autorité en pareille ma- 
tière, s'il n'eût été retenu chez lui par une indisposition 
heureusement sans gravité, aurait pu donner ici son 
avis sur la question do l'ile de PorqueroUes. Vous savez 
que l'amiral de la Jaille a été pendant très longtemps 
préfet maritime de Toulon. Or il m'a dit en propres 
termes : « L'île de PorqueroUes ne peut pas ne pas 
appartenir à la France, PorqueroUes commande la dé- 
fense de la rade d'Hyères et, par conséquent, doit 
appartenir et rester à la France. »> 

Qu'en pense M. le ministre de la guerre ? C'est la 
question que je lui pose au nom de mon collègue et au 
mien, et je la pose au Sénat tout entier. {Très bien! 
très bien!) 

M. le ministre de la guerre. — Je demande la pa- 
role. 

M. le président. — La parole est à M. le ministre de 
la guerre. 

M. le ministre. — Je n'ai pas à m'expliquer sur la 
question générale, après ce qu'a dit tout à l'heure 
rhonorable M. Cabart-Danneville. 

En ce qui touche PorqueroUes, voici quelle est exac- 
tement la situation. 

Le département de la guerre a, dans l'ile de Por- 
queroUes, des batteries de côte; en dehors des terrains 



l'envahissement en BRETAGNE 207 

militaires, il y a un certain nombre de terrains qui 
appartiennent, à l'heure actuelle, à une société dont le 
président est, d'ailleurs, un étranger, et dont beaucoup 
de membres sont également des étrangers. 

La situation n'est pas nouvelle, et, à plusieurs re- 
prises, mes honorables prédécesseurs, notamment V ho- 
norable M. Berteaux et Vhonorable M. Messimy, ont 
reçu des propositions de vente quils ont dû décliner. 
J'ajoute que le Sénat n'a pas à s inquiéter, et voici 
pourquoi : cesi que le jour où le ministère de la guerre 
estimera que tels ou tels terrains sont nécessaires à 
la défense nationale, il aurala faculté d'user du droit 
d'expropriation et il ny manquera pas (Très bien! 
très bien!) 

Je crois donc que les craintes qui se sont fait jour, 
et dont je comprends très bien l'expression, doivent se 
rassurer, et j'estime que, à l'heure actuelle, il n'y a 
pas lieu de s'inquiéter {Très bien! très bien!) 

M. Charles Riou. — Je remercie M. le ministre de 
la guerre des paroles qu'il vient de prononcer et je lui 
demande en même temps de s'occuper de la question 
plus générale dont M. Cabart-Danneville, l'amiral de 
Cuverville et moi, avons saisi le Parlement tout entier. 

M. le président. — Il n'y a pas d'autre observation 
sur le chapitre 102 ?... 
Je le mets aux voix. 

(Le chapitre 102 est adopté). 

Le 22 février 1912, l'île de Porqiierolles citée plus 
haut fat adjugée au prix d'un million cent francs à 
M. Audibert, pour le compte de M. François-Joseph 
Fournier, rentier à Paris. 

Ainsi échouait le coup de l'expropriation qui au- 
rait très bien pu faire les affaires d'un certain cou- 
lissier juif-allemand, fort connu^ sur le marché de 
Paris, lequel avait amorcé et combiné l'opération de 
longue date par des achats préalables du terrain à 
exproprier. Si le coup avait réussi, on estime qu'il 



208 l'avant-guerre 

eût rapporté à son auteur quelque chose comme 
deux millions et demi. 

Grâce à la campagne menée en province par cer- 
tains journaux locaux, tels que le Petit May^seillais et 
à Paris par ï Action Française, l'île de Porquerolles 
n'a pas été adjugée à un propriétaire étranger qui 
eût agi, très probablement, pour le compte d'une 
compagnie étrangère ; c'est ce que redoutait le 
Petit Marseillais lequel, au moment de la mise en 
adjudication de l'île de Porquerolles, avait mani- 
festé ses craintes avec une franchise d'allure et de 
langage que ne saurait avoir une grande partie de la 
presse parisienne. La presse des provinces est beau- 
coup plus libre que celle de Paris. Sans la presse 
des provinces, la presse française, à quelques rares 
exceptions près, serait une simple domestique du 
pouvoir et des lancements financiers. 

Sa prétendue liberté, pour laquelle on a tant 
combattu, n'a abouti qu'à une ignoble dépendance 
d'argent, qu'à une servitude à peine déguisée. 

Donc le Petit Marseillais ajoutait ceci : 

Nous tenons de source certaine qu'une société alle- 
mande a été en pourparlers pour l'achat de l'île voi- 
sine de la terre française... Le gouvernement s'est 
préoccupé de cela; il s'en est même inquiété. Et la 
société a retiré sa candidature. Mais, demain, la même 
société ou d'autres sociétés similaires peuvent con- 
courir à l'adjudication, sous le couvert d'un manda- 
taire moins apparent ^. 

1. Le Petit Marseillais publia en outre à ce moment la lettre 
suivante envoyée par un correspondant particulièrement auto- 
risé. 

« Ce 4 février 1912. 

« Vous ne m'en voudrez pas, je l'espère, de vous renseigner 



l'envahissement en BRETAGNE 209 

Par la situation de PorqueroUes, si proche de notre 
grand port militaire de Toulon, cette occupation étran- 
gère eût présenté de graves inconvénients. 

L'État se trompe fort, en effet, quand il dit qu'il 
n'a besoin de rien sur l'île. C'est ce que démontre fa- 
cilement le Petit Marseillais dans les lignes sui- 
vantes : 

sur un point qui a son importance. Les cartes disent que 
l'État possède 150 hectares sur l'île de PorqueroUes. Les cartes 
se trompent. L'État ne possède pas 150 hectares, mais à peine 
75. La pointe Est (Les Mèdes) est insuffisante pour les tirs des 
navn^es de guerre puisque, au moment des tirs de l'/ena, la 
marine avait dû emprunter la moitié de l'île à la Compagnie 
Foncière, dirigée par M. Orengo. 

« A certaine époque, l'État eut le projet de construire un 
vaste sanatorium sur l'île. Et des demandes d'achat de terrains 
furent adressées au liquidateur de la Compagnie Foncière. 
Jamais ces demandes n'ont été solutionnées. Jamais aucune 
vente n'a été faite. 

« Avant de licrer l'île de PorqueroUes aux enchères pu- 
bliques, je puis dire que tout a été fait, tout a été tenté soit 
auprès du ministre de la guerre, soit auprès du ministre de 
la marine pour les engager à acquérir, au nom de VÉtat, 
Vîle de PorqueroUes. Les lenteurs administratives sont 
sans doute cause de Véchec de ces démarches, car, au point 
de vue stratégique, PorqueroUes a son importance. Certain 
dossier déposé au ministère de la marine en témoignerait 
si on avait pris la peine de l'ouvrir!... 

« La situation de la Compagnie Foncière n'a pas permis au 
liquidateur de différer plus longtemps la vente. Quels seront 
donc les futurs propriétaires de l'île? On n'en sait rien à 
l'heure actuelle. Tout ce qu'on peut dire, c'est que des pour- 
parlers sérieux sont engagés avec des étrangers qui se trou- 
vent en ce moment sur le littoral. Avouez que la chose serait 
pénible si, dans moins d'un mois, nous étions réduits à voir 
flotter sur tous les coins de l'île le drapeau allemand, espagnol 
ou italien. Tout a été tenté auprès du gouvernement pour 
éviter pareille éventualité, il a toujours "fait la sourde oreille 
et, sur l'île de PorqueroUes, l'État, nous le répétons, possède 
juste 75 hectares, dont 50 pour la pointe des Mèdes et 25 pour 
les forts de la Repentance et de Sainte-Agathe. Les autres 
fortins sont déclassés et loués au liquidateur pour une durée 
de neuf années. » 



210 l'avant-guerre 

Les militaires casernes à PorqueroUes n'ont pas d'eau 
potable à boire. Pour leur en procurer, l'Etat doit 
s'adresser aune compagnie privée qui, si elle était alle- 
mande, par exemple, pourrait répondre par un refus. 
A part cela, l'Etat n'a besoin de rien sur Pile. 

Et à propos de la télégraphie sans fil : 

Le 12 juillet 1911, l'administration des Postes et Télé- 
graphes passait à l'administration de la Marine le poste 
de T. S. F. de PorqueroUes. Et, par lettre en date des 
16 septembre, 31 octobre, 15 décembre 1911, 3 janvier 
et 12 janvier 1912, le service des travaux hydrauliques 
du port de Toulon demandait le renouvellement du bail 
consenti aux Postes et Télégraphes, bail qui expirait 
le 16 janvier dernier. La dernière lettre, celle du 12 fé- 
vrier, est à citer. Elle est adressée par l'ingénieur des 
Ponts et Chaussées, M. Delauche, au liquidateur de la 
compagnie : 

(. Monsieur, j'ai Phonneur de vous demander de vou- 
loir bien me faire connaître quelle suite peut être don- 
née à la proposition que nous avons faite dernièrement 
de louer la parcelle de terrain occupée par la station 
de T. S. F. de PorqueroUes et une autre parcelle con- 
tiguë, de dimention figurée sur un plan joint à ma 
lettre du 16 décembre 1911, » 

Le liquidateur a répondu : « Avant de renouveler le 
bail, nous devons attendre la désignation du nouveau 
propriétaire. •> 

Admettons que ce nouveau propriétaire soit un étran- 
ger, il pourra dire à l'État : « Je ne renouvelle pas Je 
bail. » Et l'Etat devra déménager et se résoudre à 
n'avoir plus de poste de T. S. F. à PorqueroUes. 

Nous l'avons dit, ces craintes ont heureusement 
disparu quant à l'île de PorqueroUes. Mais que va-t-on 
faire pour l'île de Bréhat, aujourd'hui propriété pres- 
que exclusive du juif allemand Kahn, de Francfort? 

Enfin, on affirme qu'en Corse, les Allemands ont 



l'envahissement en BRETAGNE 211 

fait récemment leur apparition sous la forme indus- 
trielle. Rien de plus innocent, en apparence, que l'ex- 
ploitation des admirables forêts de châtaigniers qui 
sont une des parures de l'île incomparable. Mais 
derrière cette exploitation pourraient en même temps 
s'abriter des opérations moins innocentes. 

Cette affinité des juifs allemands pour les îles s'ex- 
plique : celles-ci constituent des emplacements de 
choix quant aux installations do télégraphie sans fil 
en même temps que des points stratégiques impor- 
tants. 

Ceux qui ont étudié l' Avant-Guerre savent com- 
bien l'Allemand est expert à greffer, sur une entre- 
prise en apparence pacifique, une surveillance, puis 
une occupation du sous-sol, du sol, de l'air et de 
l'eau, puis un litige diplomatique ou économique à 
propos de cette occupation. Inlassablement, la race 
germanique poursuit ses projets à double fm : expan- 
sion, éhmination d'autrui. Pour ne pas voir, il faut, 
ou se boucher les yeux, ou avoir reçu un bouche-œil. 
L'inertie de la République en face de ces initiatives 
impudentes n'a que deux explications qui se mêlent 
et se complètent : la pleutrerie et la cupidité. 



QUATRIEME PARTIE 

LES POINTS STRATÉGIQUES 

LEUR OCCUPATION 
PAR LES SUJETS DE GUILLAUME U 



CHAPITRE I 



GENERALITES 



Cette étude sur « l'Avant Guerre » pourrait avoir 
comme sous-titre immédiat : les Allemands aux 
points stratégiques. 

Point stratégique^ en effet, au sens large du mot, 
le bureau des naturalisations au Ministère de l'Inté- 
rieur qu'occupe le juif Jacques Grumbach. 

Points stratégiques également, les Moulins de Cor- 
heil, qu'occcupe le juif allemand Lucien Baumann, 
ainsi que les mines de fer de Normandie avec Jos de 
Poorter et Thyssen à Diélette et dans les Hauts 
Fourneaux de Caen. 

Point stragégique, La-Motte-Breuil, avec les Ignace 
Strauf, M. J. C. Ertel, M. Ch. Plieninger. 

N'avons-nous pas dénoncé, dans tous ces points 
occupés par le juif ou l'allemand, de redoutables for- 
teresses dont la destination n'échappe qu'aux yeux 
mal excercés? N'avons-nous pas arraché à l'ombre où 
il se dissimulaient, fort mal du reste, ces ennemis 
installés en silence, abrités derrière une fonction 
officielle ou sous le couvert d'opérations commer- 



216 L*AVANT-GUERRE 

ciales ? Nous les avons vus pénétrer au cœur du 
pays, s'immiscer dans nos affaires, se documenter, 
explorer, poster un peu partout des agents qui n'hé- 
siteront pas à faire, le cas échant, leur devoir patrio- 
tique. Ce devoir consistera à trahir notre hospitalité 
trop généreuse. Et l'on entendra résonner dans nos 
villes, plus justifié encore qu'il y a 43 ans, ce cri 
sinistre : « Nous sommes trahis. » 

Mais il est d'autres points stratégiques qui corres- 
pondent mieux encore au sens étymologique du mot, 
c'est-à-dire ceux que Von détermine sur un plan de 
campagne pour les opérations d'une armée. 

La situation exceptionnelle choisie par nos voisins 
dans certaines régions ne saurait être le pur etïet du 
hasard. C'est bel et bien là l'exécution d'un pro- 
gramme topographique et militaire savamment éla- 
boré. 

Ces lieux stratégiques sont situés dans le voisinage 
des forts et des défenses naturelles ; des garages et en- 
branchements et principalement des voies de chemin 
de fer qui seraient utilisées, au moment de la m,ohili- 
sation, pour la coyicentration et le transport des 
troupes; des ports, des grands dépôts de charbon et 
d'outillage militaire, des arsenaux, de certains ca- 
naux, des postes de télégraphie sans fil, des aque- 
ducs et des viaducs. Ces emplacements sont, en 
quelque sorte, les ganglions nerveux de ce grand 
corps armé qu'est la Défense Nationale. Sabotés ou 
détruits par l'ennemi, il en résulterait une forte per- 
turbation et parfois de véritables catastrophes. 

Comment, me direz- vous, de telles choses sont- 
elles possibles? Comment les autorités locales, com- 
ment les autorités supérieures laissent-elles des Alle- 
mands procéder à ces installations si menaçantes 



GÉNÉRALITÉS 217 

pour la Défense Nationale? Comment personne ne 
proteste-t-il? A quoi servent les députés, les séna- 
teurs, les inspecteurs techniques? Ma réponse sera 
bien simple : à boucher les yeux du pays. Les Alle- 
mands ont le maniement du parlementarisme fran- 
çais. Ils ont le maniement, par intimidation, du gou- 
vernement français. A Cherbourg, ils ont mis le 
député-maire Mahieu, socialiste, dans leur poche. 
A La Motte-Breuil, les journaux républicains ont 
pris, comme un seul homme, la défense de l'usine 
allemande qui fournit l'hydrogène à nos dirigeables. 
Partout en France il y a, embusqué, un agent électif 
français ou juif du clan des Ya, que manœuvre l'Al- 
lemand, qui vend à l'Allemand la clé de son patelin, 
avec la manière de s'en servir. C'est fou, c'est mons- 
trueux, mais c'est ainsi, c'est la République. 

Nous avons exposé, à différentes reprises, le plan 
général de sabotage industriel et économique soit 
direct et actif, soit par abstention et passif, qui est 
certainement dans les vues du grand État-Major de 
nos voisins et que nous dénonçons sous toutes ses 
formes. Gêner les transports et les approvisionne- 
ments, affamer Paris, détruire les travaux d'art, 
éteindre les forts de l'Est par manque de combus- 
tible, rendre les dirigeables inutilisables, éclairer la 
route des troupes allemandes vers la Capitale, à l'aide 
de relais d'apparence inoffensive, commerciale et 
même alimentaire, utiliser les fermes de la vallée de 
la Woëvre, certains dépôts, les chemins de fer à voie 
étroite, les canaux, les postes secrets de télégraphie 
sans fil et tout l'outillage de la paix, — soigneuse- 
ment germanisé, — en vue des opérations de la 
guerre, tel est le but de cet immense réseau étendu 
sur notre pays depuis l'Affaire du traître Alfred 



218 l'avant-guerre 

Dreyfus et la suppression du Bureau des Rensei- 
gnements. 

Le schéma général de cet envahissement progressif 
en vue de l'invasion m'apparaît net et clair. Je me 
hâte d'ajouter qu'en pareilles matières, ce qui est 
révélé perd la moitié de son péril et de sa nocivité, 
si, du moins, le ministère de la Guerre français veut 
bien tenir compte de nos révélations. Il est très facile 
de contrôler les documents que j'étale ici et, une fois 
la certitude acquise, de prendre des mesures en con- 
séquence. Ce qui serait criminel, ce serait de fermer 
les yeux et de se boucher les oreilles, afin de per- 
sister à ignorer la vérité. Mais ce serait alors aux 
patriotes à forcer la main au gouvernement. 

Dans une série d'articles très remarqués, publiés 
au Correspondant par le général Maitrot, le danger 
que présente pour la défense nationale l'installation 
soit d'usines, soit de fermiers allemands à proximité 
de voies ferrées et de travaux d'art, ponts, viaducs, 
aqueducs, etc., est exposé d'une manière impres- 
sionnante. 

Cédons la parole au général Maitrot dont la grande 
compétence en ces matières est reconnue de tous : 

Les deux nations sont à égalité, au point de vue 
transports stratégiques et rapidité de concentration : 
c'est cette égalité que nos adversaires chercheront à 
rompre en leur faveur. 

Mais comment? Pas en augmentant le nombre de 
voies de concentration déjà existantes en Alsace-Lor- 
raine; il semble bien qu'il y ait saturation sur le front 
considéré, mais en ralentissant par des destructions 
méthodiques le rendement du réseau français. Et c'est 
ici que nous entrons dans le vif du sujet. 

Toutefois, nous demandons tout d'abord au lecteur de 
vouloir bien se figurer, en pensée, le spectacle ofl'ert 



GÉNÉRALITÉS 219 

par nos voies ferrées au début d'une guerre ; tout le 
trafic arrêté, le réseau national est requis par Parmée, 
1.800 trains de troupes vont rouler vers la frontière de 
l'Est, 100 trains par corps d'armée, la plupart de 
50 wagons et longs de 350 mètres. Si on forme 5 trains 
d'éléments d'armée soitl.OOO trains, en tout 2.800 trains. 
Et il n'y a pas que ces trains qui suivent les lignes de 
transport aboutissant à la zone de concentration, il y a 
des trains d'approvisionnement de toutes sortes pour 
les places fortes, pour les grands centres de population. 

Le ravitaillement de Paris, en dehors du ravitaille- 
ment journalier, exigerait 8.000 trains de 500 tonnes, 
aussi confiera-t-on les deux tiers des transports aux 
canaux; il n'en restera pas moins 2.600 trains à destina- 
tion de Paris. 

Pendant tout le temps que dure la concentration, ces 
énormes trains, avons-nous dit plus haut, se suc- 
cèdent de vingt en vingt minutes, sur les lignes à double 
voie, à la vitesse de trente kilomètres à l'heure. C'est 
un mouvement ininterrompu, une lente montée vers 
l'Est, de toutes les forces vives de la nation; un million 
d'hommes, que d'autres qui attendent dans les dépôts 
s'apprêtent à suivre. 

S'imagine-t-on l'effet que produirait dans cette masse 
de trains un accident quelconque, déraillement, rup- 
ture de pont, éboulement dans un tunnel, etc., etc. 
C'est l'arrêt immédiat sur une bonne partie de la ligne. 
Nous savons que tous les cas qui pouvaient être pré- 
vus l'ont été, que dans le plan de transport on a étudié 
des « variantes •> dans l'hypothèse où tel ou tel ouvrage 
serait détruit : on détournera les trains par la ligne de 
X, qui n'est pas, ou est peu utilisée, et on rejoindra la 
voie initiale de la station de Z, etc., etc. 

Le voilà, le danger réel, terrible et soyons bien con- 
vaincus que les Allemands mettront tout en œuvre pour 
le faire naître et pour provoquer un. désastre irrépa- 
rable. 

N'en doutons pas, les ouvrages à détruire, les por- 
tions de voies à faire sauter ou àsaboter sont déjà repé- 
rés, reconnus, et les moyens d'exécution arrêtés dans 
tous leurs détails. 



220 l'avant-guerre 

C'est l'évidence même, et les Allemands seraient 
bien sots s'ils n'adaptaient pas à ce travail de repé- 
rage les multiples prises qu'ils ont su se ménager sur 
notre territoire, les innombrables facilités que leur 
donnent les points de contact d'usines, d'agences, de 
mines, de quais d'embarquement et de débarquement, 
de lignes transatlantiques, etc., etc. Ce qui est abo- 
minable, ce qui demeurera devant l'histoire le crime 
du régime, c'est que, sachant cela, il ait levé, de ses 
propres mains, les barrières, facihté le plan alle- 
mand. 



Mais, dira-t-on, il y a un service de protection des 
voies ferrées prévu pour tout le réseau; de plus, cer- 
tains ouvrages d'art à proximité des villes de garnison 
seront gardés par des postes de l'armée active que 
viennent relever des postes de territoriaux. 

Voici un bateau qui, au pas lent de ses deux chevaux 
de remorque, s'avance sur le canal de la Marne au 
Rhin. Il est monté par un honnête équipage, il va à 
Toulon à Bar-le-Duc porter un convoi de bois ou quel- 
ques tonnes de farine. Il est accompagné d'un con- 
voyeur militaire qui se tient en tenue près du patron. 
Les papiers sont en règle. Rien de suspect, rien d'anor- 
mal. Soudain, en passant sous le pont du chemin de fer, 
à Sermaize, ce paisible bateau se transforme en un 
volcan. Sous son bois, sous ses sacs de farine, il y 
avait cinq cents kilos de dynamite. Tout a sauté : 
bateau, attelage et pont du chemin de fer. Voilà la voie 
coupée sérieusement, il s'agit d'une grosse réparation. 
Détourner les trains sur des voies latérales, il n'y faut 
pas songer, on est au deuxième jour de la mobilisation, 
tout marche à plein. C'est l'arrêt pour combien de 
jours ! 

Nous avons cité un moyen pour « réussir un acci- 
dent »; nous en citons dix contre lesquels seront désar- 
més les gardes de la voie. 

Qu'on ne crie pas au roman, à l'invraisemblance, tout 



GÉNÉRALITÉS 221 

ceci n'est que trop réel, les événements le prouve- 
ront. 

Quant aux hommes nécessaires pour faire ces coups 
d'audace, les Allemands n'en manquent pas, ils n'au- 
ront que l'embarras du choix. Il y a leurs officiers 
d'abord, qui circulent comme ils l'entendent dans toute 
la région frontière, qui peuvent faire à loisir des recon- 
naisances et qui, lorsque l'heure aura sonné, seront 
heureux de risquer leur vie dans une entreprise qui 
doit tourner au profit de la patrie. Il y a ensuite les 
trop nombreux Allemands, qui se sont tixés dans les 
6® et 20^ corps, et dont la plupart ont des missions se- 
crètes qu'ils sauront accomplir le moment venu. 

Nous nous rappelons avoir eu entre les mains une 
fiche concernant un Allemand qui était arrivé, certain 
jour, dans un village deX., et y avait acheté une petite 
ferme toute proche d'un important ouvrage d'art de 
Nancy. Cet homme recevait un volumineux courrier et 
vivait sur un pied que ne justifiaient pas les maigres 
profits qu'il pouvait tirer de sa modeste ferme. C'était 
certainement suspect ; il ne faisait pas de doute pour 
nous qu'il avait une mission, celle de détruire le grand 
point de la voie avec quelques complices qui l'auraient 
rejoint à l'heure fixée. Le gouvernement français pré- 
venu aurait dû l'expulser; les Allemands, dans un cas 
analogue, n'hésitent pas une secotide. On s'est borné a 
l'inscrire sur le registre des suspects et en face de son 
nom, on a écrit gravement : « A arrêter en cas de mobi- 
bilisation générale 1 

L'iiomme est peut-être toujours là. Il y a longtemps 
qu'il aura disparu, et que le pont aura sauté quand on 
viendra pour l'arrêter. 

Nous sommes entourés d'espions et d'agents secrets, 
et nous ne faisons rien pour nous en débarrasser. Nous 
l'avons déjà dit, nous le répétons, et nous le redirons 
encore : Les Français sont incorrigil^les, la sévère leçon 
de 1870 ne leur profitera même pas. 

Il est aisé de faire observer au général Maitrot que 
le gouvernement de la République, étant celui des 
juifs, c'est-à-dire de la trahison, est dans sa fonction 



222 l'avant-guerre 

en tolérant et même encourageant les espions et les 
agents secrets. Mais encore une fois, en levant tous 
les masques, nous rendrons la tolérance et l'encoura- 
gement plus difficiles. 

L'occupation des points stratégiques est une des 
formes les plus habiles et les plus hardies de V Avant- 
Guerre. 

Comme on dit en escrime et en tactique, les Alle- 
mands se logent en attendant l'occasion de nous 
attaquer * . 

1. Rendons leur cette justice qu'ils le font avec une habileté 
remarquable. Ils savent revêtir les masques les plus inoffensifs. 
Voyez plutôt : 

Il s'agit du fameux trust de la colle forte Scheidemandel, 
auquel notre confrère Louis Bruneau a consacré un chapitre fort 
intéressant de son enquête de la Grande Reçue. Comme je l'ai 
maintes fois expliqué, ce trust commercial et industriel ne 
m'intéresse pas autrement en lui-même. En revanche, ses 
applications éventuelles à la Défense Nationale — situation 
des locaux par exemple — m'intéresse énormément. De même 
il est important de saisir sur le vif le « fregolisme » tudesque 
en matière de sociétés: 

On voit, dans les Affiches Parisiennes du 28 mai 1911, la 
création de la Société Française de l'Industrie chimique (An- 
ciens Établissements Tancrède et Collette). 

Parmi les administrateurs figurent les anciens proprié- 
taires, M. Willy Heilpern, avocat, demeurant à Bruxelles, rue 
Joseph II, numéro 60, et M. Roemer, ingénieur, demeurant à 
Paris, rue de Flandre, numéro 111. 

Voilà une façade irréprochable : quel est l'acheteur qui 
pourrait se douter qu'il traite avec le groupe allemand Schei- 
demandel? 

Néanmoins, si on va au greffe du Tribunal consulter la 
liste des premiers actionnaires, on voit qu'ils ne sont que sept 
ayant souscrit les 2,000 actions, et, sur les sept, il y a : 

Willy Heilpern 200 actions 

Roemer , 200 actions 

Société Scheidemandel 600 actions 

M. Heilpern a eu soin, pour la circonstance, de se déguiser 
en avocat belge, demeurant rue Joseph II, numéro 60. 
Le même Heilpern figurait dans l'annexe du Moniteur 



GÉNÉRALITÉS 223 

C'est ainsi que l'Allemagne s'est installée, sans 
coup férir : 

En Normandie, où, nous l'avons vu, elle menace 
Cherbourg où demain elle aura le port de Diélette 
et le port de Caen, où ses enclaves sont déjà nom- 
breuses. 

En Bretagne, où elle commence à exploiter les 
mines, à tenir les îles (Bréhat). 

Elle s'est également installée dans les environs im- 
médiats, dans la grande banlieue et la banlieue de 
Paris. 

Da7is la vallée de VOise et da7is le Nord, ce sont les 
forteresses chimiques et industrielles qui prédomi- 
nent, de préférence le long des voies de chemin de 
fer, aux embranchements, dans le voisinage des 
ponts, viaducs, canaux, parcs aérostatiques. Nous 

Officiel belge du 18 novembre 1910, comme représentant de la 
Société anonyme Centrale de Produits Chimiques, autre 
création, « anonyme » du groupe Scheidemandel. — 11 est 
indiqué dans l'acte comme « Willielm Heilpern, industriel, 
demeurant à Bruxelles, rue Joseph II, numéro 60 ». 

Quoique le prénom allemand Wilhelm n'ait pas encore été 
changé en Willy, on peut le supposer industriel belge. 

Si on remonte plus loin, à la création de la Société ano- 
nyme centrale de Produits chimiques (Annexe du Moniteur 
Officiel belge du 31 décembre 1908), on voit dans les fonda- 
teurs : « M. le docteur Wilhelm Heilpern, représentant la 
« Zentralgesellschaft fur chemische industrie, établie à Berlin, 
« Dorotheen Strasse, vl°^ 43-44. » 

Avec quelle habileté ce docteur berlinois s'est tout douce- 
ment transformé en industriel belge, puis en avocat, pour 
opérer en France... 

Pourquoi ces masques successifs si _ce n'est pour égarer 
l'opinion publique? 

Comment diable ces a herren » à transformations font-ils pour 
s'y reconnaître dans leurs personnalités successives? Com- 
ment le docteur-avocat allemand-franco-belge Wilhelm Heil- 
pern ne s'englue-t-il pas dans ces divers pots de colle vrai- 
ment forte? 



224 l'avant-guerre 

avons signalé les dangers de cette invasion dans 
l'Oise à La Motte-Breuil, à propos de la fourniture de 
l'hydrogène pour nos ballons; nous verrons d'autres 
cas aussi saisissants. 

Dans VEst, l'Avant-Guerre allemande a une prédi- 
lection pour les fermes, en raison des avantages que 
celles-ci présentent au point de vue du ravitaillement 
des armées en marche. 

Cette Avant-Guerre, dans la région du Centre de 
l'Est, du Nord-Est et du Nord de la France revêt 
ainsi, deux aspects distincts : 

Elle se manifeste : 

1° Sous la forme d'usines, d'entreprises, de forte- 
resses industrielles. 

2° Par l'accaparement progressif des fermes. 

Usines et fermes sont naturellement installées 
à proximité des voies ferrées et des travaux d'art. 



CHAPITRE II 



LES ALLEMANDS OCCUPENT DE VÉRITA- 
BLES FORTERESSES INDUSTRIELLES, 
DANS LE CENTRE, LE NORD, L'EST ET 
LE NORD-EST DE LA FRANCE. 



1° Dans les environs de paris, dans la grande 
banlieue et dans la banlieue 

Ce n'est pas la région la plus encombrée. Ce n'est 
pas non plus la plus exposée, du moins immédiate- 
ment, en cas de guerre. Par contre, les établisse- 
ment allemands de toute nature deviennent de plus 
en plus denses au fur et à mesure que Ton s'appro- 
che de la frontière de l'Est. 

Transportons-nous près de Paris à Puteaux, sur le 
quai National. 

La lampe Osrara. 

Il ne s'agit ici que d'un phénomène de contiguïté ; 
mais vous avouerez qu'il est inquiétant, quand vous 

8 



226 l'avant-guerre 

saurez qu'il concerne l'arsenal où se fabrique en 
secret le frein du 75, — et la société allemande dite 
v< la Lampe Osram » . 

Voici d'abord ce qu'est la Société anonyme de « la 
Lampe Osram » ; 

Capital. — Un million deux cent mille francs, divisés 
en 2.400 actions de cinq cents francs chacune, dont 
1.645 entièrement libérées, attribuées comme prix des 
apports. 

Durée. — Cinquante années. — Objet : l'obtention, 
l'acquisition et l'exploitation de tous brevets, procédés 
et secrets de fabrication, concernant l'électricité en gé- 
néral; l'acquisition et la concession des licences y rela- 
tives; la fabrication et le commerce de lampes électri- 
ques et de tous autres appareils et machines concer- 
nant l'industrie électrique, etc. 

Conseil d" Administi'ation : 

Président. — M. F. Kalhnann. 
Administrateur délégué. — ^I. Richard Heller. 
Membre. — M. Cahen. 

Quant à l'arsenal de Puteaux, il est de toute pre- 
mière importance au point de vue de notre artillerie. 
J'aime à croire que la surveillance y est étroite; 
mais vous trouverez, comme moi, extravagant qu'il 
ne soit séparé de la Lampe Osram que par la rue 
Parmentier, laquelle est une étroite petite ruelle, un 
simple boyau. 

J'ajoute que le haut personnel de la Lampe Osram 
(M. Arndt, directeur technique) est entièrement alle- 
mand; que certainsemployés principaux font, comme 
il est naturel, perpétuellement la navette entre Paris 
et Berlin; que toutes les relations verbales entre chefs 
ont lieu en allemand^ de sorte que les ouvriers 
français de l'établissement ne peuvent y comprendre 



ÉTABLISSEMENTS INDUSTRIELS ALLEMANDS 227 

un mot; que le personnel français est mené à la 
baguette; qu'il est strictement obligé d'adbérer à la 
loi des retraites ouvrières ; que toutes les matières 
premières viennent d'Allemagne, à l'exception des 
culots de lampe, importés de Hollande. 

Il est d'autant plus remarquable que la Lampe 
Osram se soit installée près de l'Arsenal, que sur 
d'autres points de Puteaux^ et non loin d'ailleurs 
de l'emplacement choisi, abondaient, au moment de 
l'installation, des terrains disponibles et d'un prix 
beaucoup moins élevé. 

La Lampe Osram, payant d'audace, tout comme 
la fabrique allemande de produits chimiques de La 
Motte-Breuil^ a demandé l'autorisation de construire 
un bâtiment de deux étages, en bordure et au coin 
de la rue Voltaire et de la rue Parmentier. Elle a 
fait acheter les terrains correspondants et entoure 
ainsi complètement l'annexe de l'arsenal. De plus, 
quand la construction sera effectuée, le personnel 
allemand de la Lam.pe Osrayn ne sera séparé des 
chambres des ordonnances et de l'atelier de gonflage 
et de réparation des freins du 75, situés au premier 
étage de l'arsenal, que par la largeur de la rue, ou 
plus exactement, de la ruelle Parmentier. 

Où l'affaire devient encore plus singulière, c'est 
qu'en fait, on ne fabrique pas de lampes Osram à 
Puteaux. Même, les lampes à réparer sont envoyées 
à Berlin. La nécessité d'une aussi vaste et coûteuse 
installation s'explique difficilement pour un simple 
entrepôt. 

Ma baguette magique m'a permis de pénétrer 
dans les conseils de la Lam,pe Osram. Je sais que le 
directeur allemand de la Lampe Osram, M. Arndt, 
a recommandé à ses employés, si l'on venait de- 



228 l'avant-guerre 

mander des renseignements de la part d'un journal 
quelconque, de parler français et de se dire 
FRANÇAIS. Consigne jdIus facile à imposer qu'à exé- 
cuter. Mais que M. Arndt se rassure. Aucun journal 
n'aura l'indiscrétion de lui poser la moindre question 
sur l'aimable voisinage qui le rapproche ainsi de 
notre arsenal. 

Un vol d'une caisse d'objets concernant l'artillerie, 
en gare de Surennes-Puteaux, dans la matinée du 
5 janvier 1912, est demeuré entouré de mystère. L'au- 
teur du vol, un nommé L..., qui demeurait à Su- 
resnes, en garni, déclara avoir agi sous l'empire de 
l'ivresse, sans savoir même ce que contenait la 
caisse. Il n'en fut pas moins condamné à plusieurs 
mois de prison, ce qui laisse supposer que son cas 
fut jugé grave et suspect. 

De l'enquête faite par quelques-uns de nos amis 
de Puteaux, il résulta que la gare de marchandises 
de Puteaux était mal éclairée et qu'elle n'était pas 
gardée. Tout y est laissé à l'abandon, même les wagons 
de poudre, si mal clos qu'on peut lire les indications 
de service placées à l'intérieur. Les envois impor- 
tants effectués par l'Arsenal sont généralement 
accompagnés jusqu'à la gare par un ou plusieurs 
factionnaires. Mais une fois là, personne ne s'en 
occupe plus. C'est l'incurie, d'autant plus coupable 
qu'il pourrait en résulter des catastrophes. 

L'Administration de la Guerre a esquissé une vague 
réponse quant au vol commis, sur le quai, de la 
caisse renfermant des pièces secrètes du nouveau 
canon. 11 y a bien eu « tentative de vol >>, mais il 
s'agissait de différents éléments du matériel d'ar- 
tillerie, qui ne seraient « ni secrets ni même confi- 
dentiels ». 



ÉTABLISSEMENTS INDUSTRIELS ALLEMANDS 229 

Simple amusette, sans doute pour passer le temps 
dans une gare que n'éclairaient pas les filaments 
électriques de la lampe Osram. 

Savourons maintenant les lignes suivantes du rè- 
glement de cette Lampe Osranij contiguë à notre 
arsenal, et dont les employés allemands frayent, — 
dans les cabarets du voisinage, — avec les ouvriers 
dudit arsenal *. 

« Le personnel est rendu attentif du fait qu'il lui est 
rigoureusement interdit de communiquer à des tiers 
des renseignements quelconques sur l'installation et 
les méthodes de fabrication de l'usine. Il ne devra être 
fait aucun dessin, croquis, ni aucune note relative à 
l'installation de l'usine ou à la fabrication. L'inobserva- 
tion de ces recommandations serait de nature à l'expo- 
ser à des poursuites judiciaires. •> 

Je prie l'administration de la Lampe Osram de 
vouloir bien remarquer la plaisante ironie du rè- 
glement. Je rends mes lecteurs & attentifs au fait » 
que cette méfiance serait encore bien plus légitime 
de la part de l'arsenal militaire, alors qu'à deux pas 
de cette boutique allemande, au premier étage des 
bâtiments de l'arsenal, dans une pièce donnant sur 
la rue Parmentier, se trouve l'atelier de gonflage et 
de préparation des freins du 75. J'ajoute, pour l'édi- 
fication de tous, que le directeur général de la 
Lampe Osram., M. Richard Heller, est allemand, que 

1. A l'angle de la rue Parmentier et du quai National, se 
trouve un petit restaurant, où se rencontrent, comme il est 
naturel, des ouvriers et employés allemands de la Lampe 
Osram et des ouvriers de l'arsenal. C'est ainsi qu'un de nos 
amis a vu un jour, de ses propres yeux, quelques employés de 
l'usine allemande cherchant à griser un ouvrier de l'arsenal, 
lequel, d'ailleurs, ne se laissa pas faire. Le fait peut être inn 
cent. Il peut ne pas l'être. 



230 l'avant-guerre 

le directeur commercial, M. Bruder, est allemand, 
que le directeur technique, M. Arndt, est allemand, 
que les principaux contremaîtres sont allemands, 
ont fait ou vont faire leur service militaire en Alle- 
magne, que toutes les relations verbales entre chefs 
se font en allemand, que les matériaux et outils 
viennent d'Allemagne..., et cela est tout naturel. 

Ce qui l'est moins, c'est ce voisinage immédiat 
d'un arsenal contenant d'importants secrets mili- 
taires et d'une usine allemande; c'est la promiscuité 
qui en résulte; c'est l'atmosphère étrange qui règne 
à Puteaux, et dont le vol de la nuit du 5 janvier 1912 
n'est pas le moins inquiétant symptôme. 



2*^ A CORBEIL 

J'ai insisté, dans le chapitre consacré à Lucien 
Baumann, sur l'importance que devaient avoir, au 
moment de la mobilisation, les Grands Moulins de 
Corbeil et sur les conséquences désastreuses, incal- 
culables, qu'entraînerait, à cette heure critique, un 
simple arrêt dans leur fonctionnement. 

J'ai également montré quel danger offrait la pré- 
sence d'un juif allemand à la tête de ces moulins. 

Parmi les bons Français qui ont tenu à m'apporter 
leur contribution, un homme des plus compétents 
m'a signalé qu'un poste allemand intallé à Corbeil 
peut paralyser, en une seule nuit, les gares sui- 
vantes : 

Juvisy (Jonction de l'Orléans, du P.-L.-M. et de la 
Grande-Ceinture) ; 

Villeneuve-Saint-Georges (Jonction du P.-L.-M. et de 
la Grande-Ceinture); 



ÉTABLISSEMENTS INDUSTRIELS ALLEMANDS 231 

Melun (avec ses voies de grande ligne, ses quatre 
voies entre Montereau et Paris); 

Moret (Isolant le Bourbonnais); 

Montereau (Détruisant la liaison P.-L.-M. et Est par 
la ligne Montereau-Flamboin). 

Au sujet de Melun, laissez-moi vous conter une 
histoire que je tiens d'un officier et dont l'exactitude 
est absolue. Il existait à Melun, avant 1870, une bras- 
serie du nom de Barthel, qui n'employait en majeure 
partie que des ouvriers et employés allemands. Sur- 
vint la guerre. Quand les uhlans arrivèrent en vue 
de la ville, quels étaient les éclaireurs des premiers 
escadrons qui dévalèrent les pentes de Melun?... Ce 

FURENT TOUS d'aNCIENS OUVRIERS ET EMPLOYÉS DE LA 
BRASSERIE BaRTHEL QUI CONNAISSAIENT ADMIRABLEMENT 
LE TERRAIN ET QUI FURENT RECONNUS PAR LES HABI- 
TANTS. 

Or, depuis cette époque, à la brasserie Barthel, a 
succédé dans la même ville, la brasserie Grûber, reliée 
à la voie ferrée du P.-L.-M. qu'elle domine comme 
une véritable forteresse et qui a sa maison mère à 
Strasbourg. Mon correspondant ajoute que cinquante 
pour cent des employés de cette brasserie Grùber 
sont des Allemands, se donnant plus ou moins pour 
des Alsaciens, et vont à tour de rôle accomplir leur 
période militaire en Allemagne. La proportion fût- 
elle beaucoup moindre que le danger n'en resterait 
pas moins grand. 

La brasserie Grùber pourrajt m'objecter qu'elle 
est alsacienne, ayant sa maison-mère à Strasbourg, 
que ses employés Allemands ou naturalisés Français, 
ce qui ne leur retire en rien leur qualité d'Allemands, 
sont d'excellents Français, capables au besoin, tout 
comme nos déserteurs juifs, « d'aller se faire trouer 



232 l'avant-guerre 

la peau à la frontière ». Je lui répliquerai que le pré- 
cédent de la brasserie Barthel est joliment fâcheux, et 
qu'une bonne surveillance administrative et militaire 
me rassurerait plus que les protestations trop inté- 
ressées des intéressés. 

Quant à la ligne de Montereau-Flamboin, c'est le 
type du chemin de fer stratégique. Quelques hommes 
décidés, munis des explosifs nécessaires — et ce 
n'est pas ce qui inanque dans les sociétés de produits 
chimiques allemandes — quelques « officiers-ingé- 
nieurs » de réserve ou d'activé allemande, en faisant 
sauter les aiguilles des gares ci-dessus désignées, en- 
traveraient gravement la mobilisation. Ne souriez 
pas, messieurs les Juifs et les dreyfusards. On sou- 
riait aussi, en 1869, quand quelques patriotes éclai- 
rés s'efforçaient de mettre en garde leurs concitoyens. 
C'est ainsi, pour rester dans ces mêmes régions, que 
la destruction des écluses, à Moyitereau et à Moret, 

SUPPRIMERAIT TOUTE COMMUNICATION FLUVIALE AVEC 
LE CENTRE ET ISOLERAIT NOTAMMENT l'aRSENAL DE 

Bourges des armées de l'Est, en coupant les 'rou- 
tes d'eau. 

Donc, on ne saurait trop insister sur l'importance 
de la ligne Montereau-Flamboin, qui met en commu- 
nication la ligne de Lyon et celle de l'Est et permet- 
trait, en cas de guerre, de diriger vers la frontière, 
par Troyes, des troupes venant de la région lyonnaise, 
du Dauphiné, ou de la Bourgogne, par exemple. Sur 
le plan de mobilisation qui est au ministère de la 
Guerre, ces itinéraires et ces transports sont, bien 
entendu, prévus d'avance. 

Or, en quittant Montereau, cette ligne stratégique 
vers Flamboin et Troyes franchit l'Yonne sur un 
pont connu sous le nom de Pont dé Moscou. Contigue 



ÉTABLISSEMENTS INDUSTRIELS ALLEMANDS 233 

AU PONT DE Moscou, INDISPENSABLE AU TRANSPORT DES 
1 ROUPÉS DANS LES CONDITIONS QUE JE VIENS d'iNDIQUER, 
SB TROUVE UNE USINE DE PRODUITS CHIMIQUES. CeTTE 
USINE, QUI APPARTENAIT JADIS A l'industrie FRANÇAISE, 
EST TOMBÉE, DEPUIS PLUSIEURS MOIS, AUX MAINS DE 
l'industrie ALLEMANDE, DES FRERES W.-E. MeRCK, 
MARQUE BIEN CONNUE ET DES PLUS IMPORTANTES *. 

Cette usine, qui est encore à la période d'installation 
et d'infiltration, n'emploie, jusqu'à présent, que quel- 
ques contremaîtres allemands. Néanmoins, les frères 
Merck font déjà venir d'Allemagne les ingénieurs, 
employés et ouvriers qui leur sont nécessaires pour 
la réparation de leurs machines allemandes. 

J'admets que les frères Merck aiment ardemment 
la France, qu'ils se fassent même naturaliser Fran- 
çais à quarante ans, comme Lucien Baumann; il 
n'en demeure pas moins à craindre qu'un de ces 
agents du patriotisme militaire allemand, comme il 
y en a des centaines et des centaines, qu'un sous- 
officier ou officier de l'armée allemande, grimé en 
ingénieur ou en employé pour la circonstance, ne 
s'occupe du pont de Moscou beaucoup plus que de 
produits chimiques. Si le pont de Moscou saute, 
deux heures après la déclaration de guerre, il ne 
faudra pas trop s'en étonner. Je répète que l'usine 
allemande est contiguë au pont. Le seul établisse- 
ment proche est en face, sur l'autre rive de l'Yonne, 

1. Le Pont de Moscou n'est séparé de ces dangereux éta- 
blissements que par un grillage en bois de 1 m. 80 de haut. Il 
est creusé de cavités destinées à l'écoulement des eaux de 
pluie, mais capables aussi de recevoir une forte quantité 
d'explosifs. Rien ne serait plus facile à une personne mal 
intentionnée que de faire sauter cet ouvrage indispensable. 
Rappelons ici qu'a l'alerte de 1905, il est passé sur ce 

PONT DE Moscou PLUS DE CEN'l' TRAINS DE MUNmONS. Ce 

chiffre démontre son utilité. 



234 l'avant-guerre 

un réduit appelé la Machiiie Fixe, donnant sur le 
chemin de halage. C'est dire que la surveillance est 
nulle et que l'usine Merck est en fait maîtresse du 
Pont de Moscou. 

De plus la maison Merck est en relations constan- 
tes d'affaires avec une autre usine de produits chi- 
miques allemande que nous connaissons bien : celle 
deLa Motte-Breuil, succursale elle-même de l'usine 
Elektron de Griesheim Bitterfeld. Ces deux maisons 
se tiennent comme les deux doigts de la main. 

N'est-ce pas une coïncidence saisissante que ces 
deux fabriques de produits chimiques, relevant de 
l'industrie allemande toutes deux, se trouvent comme 
par hasard installées, l'une à côté du parc d'aérosta- 
tion de La Motte-Breuil, fournissant l'hydrogène à 
nos dirigeables, l'autre à côté du Pont de Moscou et 
d'unede nos voies stratégiques les plus importantes? 

Il était à prévoir que les forteresses chimiques al- 
lemandes s'entr'aidaient. Mais je n'imaginais tout 
de même pas que leurs rapports fussent tellement 
étroits. La coïncidence de leur établissement simul- 
tané en de semblables endroits n'en est que plus 
saisissante. 

Par ailleurs, on m'a signalé la présence d'une usine 
allemande suspecte dans le voisinage du pont d'È- 
pinay. 

Des patriotes ont également déniché à Nanterre, 
— région infestée d'Allemands, — une usine alle- 
mande située sur les bords de la Seine, a deux cents 
MÈTRES A PEINE DU PONT DE BEZONS, voic principale 
des chemins de fer venant de Normandie à Paris 
Saint-Lazare. Cette maison fabrique du papier à 
musique et imprime des partitions musicales. Elle a 
un bureau à Paris, un autre à Berlin, un autre à 



ÉTABLISSEMENTS INDUSTRIELS ALLEMANDS 235 

Leipzig. Le directeur de l'usine de Nanterre serait un 
Allemand du nom de Ditzel. Le sous-directeur, un 
autre Allemand du nom de Friederich. Depuis que 
ces messieurs sont en fonctions, les ouvriers français 
sont éliminés un par un, sous des prétextes divers, — 
suivant la méthode allemande, — et remplacés par 
des Allemands. Sur la centaine d'ouvriers que compte 
l'usine, il n'y aurait plus qu'une quarantaine de Fran- 
çais. 

Voici plusieurs mois qu'à Gargan-Villemomble, on 
était fortement intrigué par une usine allemande, 
située sur la ligne {station avenue Magne) appartenant 
à la maison allemande Hélios, — Société anonym.e 
française de produits chimiques et photographiques, 
sise 22, rue de Bondy, à Paris. Au moment d'Aga- 
dir, tout le haut personnel de cette usine s'éclipsa, 
paraît-il. Elle avait adjoint une blanchisserie à ses 
produits photographiques, et cette installation oné- 
reuse surprenait fort les habitants, vu la concur- 
rence forcément victorieuse des blanchisseries voi- 
sines de Boulogne et de Billancourt. Celles-ci, en 
effet, ont à leur avantage la proximité du fleuve et 
les écoulements nécessaires. L'usine en question 
était située a 2 kilomètres environ de Noisy-le- 
Sec, embranchement des lignes d'Avricourt et de 
Strasbourg, la ligne de Gargan, sur laquelle se 
trouvait ce bâtiment, relie les lignes du Nord et 
de l'Est, elle était enfin a environ trois kilo- 
mètres du fort de Rosny-sous-Bois et a peu près a 

LA même distance DU FORT DE ROMAINVILLE. 

On relevait dans le conseil d'administration de la 
Helios, les noms du baron de Pflugk et de J. Weh- 
renpfennig, mort depuis. Le baron de Pflugk est 
une personnalité des plus entreprenantes et des plus 



236 l'avant-guerre 

importantes. Sa famille a une haute situation à la 
cour de Saxe. Ancien officier de l'armée allemande 
et des plus estimés, il dut quitter le service à la 
suite de nombreuses blessures reçues au cours de 
campagnes coloniales. Il n'en faisait pas moins, en 
raison de ses affaires, de nombreux voyages en Alle- 
magne, et il était bien connu et apprécié dans la 
région de Gargan, où il conversait volontiers avec 
l'habitant 1. 

J'ajoute que la maison Hélios n'eut pas à se plaindre 
de l'hospitalité française, si j'en crois son prospectas : 

« Méthode des formolateurs Hélios, expérimentée 
conformément au décret du 7 mars 1903, par le comité 
consultatif d'hygiène publique de France, et autorisée 
officiellement, sur le rapport favorable de ce comité, 
par décisions ministérielles des 9 février et 24 dé- 
cembre 1904, » 



VOise. 

L'Allemagne a en quelque sorte monopolisé, depuis 
vingt ans, l'industrie chimique industrielle et phar- 
maceutique. Il serait excessif sans doute de prétendre 

1. Le 24 octobre 1912, quelques jours après la publication dans 
VAction Française de ces renseignements, je reçus la visite, 
— la première de ce genre — du baron de Pflugk, ex-offîcier 
de l'armée allemande, que j'avais ainsi mis en cause. Fort cour- 
toisement, le baron de Pflugk m'assura que la Hélios était 
dissoute et que l'établissement n'existait plus. Il me donna 
aussi des explications satisfaisantes sur ses fréquents voyages 
en Allemagne pendant son séjour en France. Il voulut bien 
reconnaître que la situation actuelle était paradoxale et qu'il 
était fort légitime qu'un patriote français s'inquiétât d'un 
pareil état de choses. Par ailleurs, il n'eut à démentir aucun 
des renseignements que j'avais reproduits. 



ÉTABLISSEMENTS INDUSTRIELS ALLEMANDS 237 

qu'elle avait, dès le début de cette extension, ses 
visées sur nos travaux d'art et nos voies de mobilisa- 
tion. Mais il serait stupide de ne pas voir que, là 
comme ailleurs, l'Allemagne a fait servir son déve- 
loppement industriel à son plan militaire, a greffé 
sur l'envahissement économique un plan d'invasion 
par les armes. C'est exactement de la même façon 
que les entreprises minières en Normandie de 
Thyssen-Krupp permettent à l'empire allemand de 
créer chez nous des enclaves aussi périlleuses, aussi 
scandaleuses que le « Gibraltar allemand », par 
exemple, que le port de Diélette. 

Chose à remarquer, les fabriques de produits chi- 
miques allemandes foisonnent surtout dans la vallée 
de l'Oise dans les départements du Nord et de l'Aisne. 
La vallée de l'Oise, est infestée d'usines, de fabriques 
et d'installations allemandes. 

La Dépêche de VOise va me dire que cela fait la 
fortune de la région. Je lui demanderai si elle sait 
que le loyer des maisons ouvrières de l'usine alle- 
mande, à Trosly-Breuil, par exemple, est de 192 fr. 
par an. Ces maisons ne sont pas luxueuses, loin de 
là. Elles seraient exemptes d'impôts, grâce à de mys- 
térieux protecteurs. Cependant que dans d'autres 
cités ouvrières du voisinage, certainement plus con- 
fortables, le loyer de maisons appartenant, celles-là, 
à l'industrie française, ne serait que de 99 francs par 
an. En d'autres termes, les Allemands s'arrangent 
toujours, comme les Juifs leurs compères, pour faire 
d'excellentes affaires, même avec la « vilandrobie ». 

Je reviens à la vallée de l'Oise. Aux prévisions des 
meilleurs auteurs allemands, cette vallée sera, dans la 
prochaine guerre, une des voies de pénétration de leurs 
armées. Est-ce pour cela que les Allemands ont eu soin 



238 l'avant-guerre 

de la jalonner de points d'appui d'apparence inoffen- 
sive, tels que fabriques de pâte de paille, de pâte de 
bois, de couleurs d'aniline..., ou demi-inolïensive, 
tels que dépôts alimentaires d'un genre particulier, 
sociétés d'électricité, etc., etc.? Il ne faut pas oublier 
que Creil, par exemple, est sinon un point straté- 
gique au sens militaire du mot, du moins une des 
bifurcations les plus importantes de la ligne du Nord. 
Il y a là, non seulement au point de vue industriel et 
commercial, mais aussi au point de vue de la Défense 
Nationale, un foisonnement germanique préalable des 
plus inquiétants. Dans la région de l'Est, nous le ver- 
rons, nos ennemis occupent dès maintenant aux bons 
endroits, des fermes et établissements agricoles. 
Dans la vallée de l'Oise, leurs repères — ou, si vous 
préférez, leurs repaires — sont actuellement indus- 
triels. Les Aliemands se prémunissent non seulement 
en complicités patriotiques — par leurs compatriotes 
installés chez nous — mais encore en matériaux et 
en personnel de remplacement. Il saccageront l'in- 
dustrie française, l'approvisionnement français. Ils 
laisseront intacts l'industrie allemande, l'approvision- 
nement allemand en France, certains qu'à cette 
heure-là, leur industrie et leur approvisionnement 
nationaux ne fonctionneront plus que pour eux, qu'à 
leur profit exclusif. 

La gare de Creil est un véritable nœud du réseau 
du Nord, où s'opère une quadrifurcation des lignes 
ferrées. 

Quatre voies divergent, en effet, de Creil vers l'Ouest, 
le Nord et le Nord-Eàt. Elles atteignent respectivement 
Persan-Bpaumont, Beauvais, Saint-Just et Amiens, 
Compiègne et Ternier. Ces deux dernières commandent, 
à elles seules, presque tout le réseau du Nord. 



ÉTABLISSEMENTS INDUSTRIELS ALLEMANDS 239 

La voie de Saint-Just-Amiens se bifutque à Saint- 
Just, atteignant, à droite, par Monididier et Cljaulnes, 
le secteur Cambrai-Denain-Anzin-Valenciennes; à gau- 
che, par Amiens, les secteurs Boulogne-Calais, Arras- 
Lens-Bétliune-Dunkerque, Douai-Lille. 

La voie de Compiègne-Tergnier atteint, par Busigny, 
la région de Maubeuge, où elle se bifurque sur Bruxelles 
d'une part, sur Liège de l'autre. 

Beauvais et Persan-Beaumont ont, par la voie directe 
du Tréport, un dégagement sur Paris, qui ne dépend 
pas de la gare de Creil. De même les lignes de Pon- 
toise, à l'Ouest, et de Laon à l'Est sont indépendantes 
de Creil. Mais à part ces exceptions, peu importantes, 
tout le transit du réseau du Nord vers Paris se fait par 
Creil. 

Creil commande notamment, outre la route franco- 
anglaise la plus directe et la plus promptement par- 
courue, par Boulogne-Folkestone et Calais-Douvres, les 
communications de Paris : avec Dunkerque, premier 
port français exposé aux coups de la flotte allemande, 
et, qui sait? à un débarquement; avec la région de 
France la plus industrielle et la plus riche en mines 
(Béthune, Lens, Douai, Lille, Denain, Anzin, Valen- 
ciennes, Maubeuge); avec Bruxelles et la Belgique occi- 
dentale. Creil commande également une des voies d'in- 
vasion d'Allemagne en France par Liège. 

Creil est plein d'usines allemandes, d'ingénieurs alle- 
mands, de contremaîtres allemands, d'ouvriers alle- 
mands ^. 

Voici, par exemple, la Compagnie générale d'élec- 
tricité de Creil 2. 

Cette société est seule concessionnaire des brevets 

1. Ces lignes ont paru dans V Action Française quotidienne 
du 3 octobre 1912 sous la signature de notre collaborateur, 
J. Graveline, 

2. Au moment de mettre sous presse, nous avons publié, 
dans le numéro de V Action Française du 19 février 1913, les 
lignes suivantes qui complètent et corroborent nos renseigne- 
ments sur la Compagnie d'électricité de Creil : 

La « Compagnie générale d'électricité « de Creil vient 



240 l'avant-guerre 

et procédés allemands Siemens-Schuckert. M. Von 
Siemens lui-même, et M. Natalis, des établissements 
Siemens-Schuckert font partie de son conseil d'ad- 
ministration. Elle affirme qu'elle renferme très peu 
de personnel technique allemand. Son directeur a 
indiqué à un de nos amis une proportion très faible. 
N'y aurait-il qu'un Allemand sur cent ouvriers et 
employés que ce serait encore un de trop dans une 
telle région. Car les ouvriers de cette usine traver- 
sent quatre fois par jour la voie pour aller à Creil et 
rentrer à l'usine. 

Ici encore, comme dans tous les cas semblables, 
ce fut l'élimination de l'élément français et son rem- 
placement par une collaboration allemande ou juive 
(Assemblée extraordinaire du 5 mars 1912. Compa- 
gnie générale d'électricité de Creil). 

Le groupe allemand de ladite société avait, après 
plusieurs essais, reconnu l'utilité de nommer des 
administrateurs français. 11 possédait d'ailleurs, outre 
la qualité de créancier, la grande majorité du capital 
investi depuis l'origine. Ce qui fit que sur une ques- 

d'acquérir tout récemment des héritiers A..., pour ses agran- 
dissements, UN TERRAIN LONGEANT LA VOIE FERRÉE ET SITUÉ 

A l'entrée de la GARE DE Creil. Ce terrain est délimité d'un 
côté par les établissements Daydé et l'installation antérieure 
de la Siemens-Schuckert, de l'autre par la rue de Gournay, 
au lieu dit « la vallée de Montatairc ». Il est d'une contenance 
de 7.000 mètres environ. L'ancienne voie de raccordement le 
longe pour une part, et, pour une autre part, le traverse. 

Pendant ce temps, VÉc/w de Paris des frères Simond dé- 
couvre « l'invasion commerciale allemande en France )>, sans 
souffler mot, bien entendu, de l'Avant-Guerre. Quand on ne 
veut pas parler du poj-t de Diélette, on se rabat sur la « guerre 
aux poupées >i. On pousse des cris d'alarme en première 
page sur l'augmentation des effectifs allemands, mais on évite 
d'expliquer aux lecteurs à quelle fin tend cette augmentation : 

A LA COLONISATION DE LA FRANCE PAR l'AlLEMAGNE, ni pluS, 

ni moins. 



ÉTABLISSEMENTS INDUSTRIELS ALLEMANDS 241 

tion d'accord avec un autre établissement industriel, 
— dont le détail serait ici fastidieux, — l'intransi- 
geance hautaine des Allemands se donna libre cours 
et aboutit à la démission des quatre administrateurs 
français. M. de Marisy, président du conseil d'admi- 
nistration, donna lecture en son nom et en celui de 
ses collègues français, d'une déclaration des plus 
instructives, dont je détache et signale les passages 
suivants : 

Quoi qu'il en soit, dès que, grâce à nos efforts, les 
affaires de la Compagnie de Creil eurent pris une meil- 
leure tournure, l'ingérence allemande dans la direction 
prit un caractère de plus en plus accusé et dangereux. 

Des ingénieurs allemands furent envoyés à l'usine; 
ils correspondirent directement avec Berlin, et leurs 
rapports se traduisirent par des observations qui pla- 
çaient les chefs de service responsables dans une situa- 
tion pénible vis-à-vis des agents étrangers, leurs subor- 
donnés. Des comptables allemands venaient bouleverser 
notre comptabilité; des inspecteurs modifiaient nos 
inventaires, enfin, une puissance occulte paralysait 
constamment notre gestion; les bureaux de Berlin ont 
été jusqu'à dicter des ordres de service au personnel de 
l'usine de Creil ! 

Suit l'exposé du point litigieux, puis la finale qui 
ne manque pas de pathétique : 

Aussi, ce parti pris du groupe allemand, de réduire 
les administrateurs français à un rôle limité, consis- 
tant simplement à enregistrer les décisions prises à 
Berlin, sans que nous puissions accomplir librement 
noti'e mandat, qui est de veiller sur tous les intérêts 
sociaux, et non pas seulement sur ceux de la majorité, 
nous a amenés à résigner nos fonctions d'administra- 
trateurs. 

En outre, et puisque le groupe allemand prétend diri- 
ger seul et sans contrôle les affaires sociales, nous esti- 
mons qu'il est plus logique de conférer en droit à ce 



242 l'avant-guerre 

groupe, ce qu'il revendique en fait. En conséquence, et 
après que les droits de la minorité des actionnaires, et 
ceux des porteurs de parts bénéficiaires auront été une 
fois pour toutes liquidés par une personnalité indépen- 
dante, tel un mandataire de justice, nous estimons 
qu'il y a lieu de mettre ledit groupe définitivement et 
seul en possession de l'actif social. 

N'est-ce pas que cela est saisissant? Partout où 
l'Allemand s'installe en France, que ce soit dans une 
mine, dans un Grand Moulin, dans un commerce, 
dans un routage, dans une fabrique, il n'a plus qu'un 
but : dominer l'actionnaire français, éliminer le col- 
laborateur français, que celui-ci soit administrateur, 
employé, chef de bureau ou simple ouvrier, et il le 
brime et il l'humilie et il le combat jusqu'au moment 
où celui-ci, lassé, préfère donner sa démission, lais- 
sant le champ libre à l'envahisseur. Ainsi le tour est 
joué. Ainsi l'essai de « francisation » aboutit réguliè- 
rement, invariablement à une germanisation totale, 
à une mainmise définitive. L'Allemand n'admet en 
principe qu'un seul collaborateur, le juif, parce que 
celui-ci est, depuis quarante-deux ans, son fourrier 
en France et parce qu'il sait que le juif ne commen- 
cera à le trahir que le jour où la victoire, — j'entends 
la militaire, la seule qui compte, — aura passé du 
camp allemand au camp français. Jusque-là, le juif, 
surveillé par l'Allemand, sera l'auxiliaire fidèle de 
l'Allemand, que ce soit (tel le Kapitaine Dreyfus), 
dans les bureaux du ministère de la Guerre français, 
ou dans les conseils d'administration de sociétés de 
pénétration judéo-allemandes, au Congo, au Maroc, 
à Corbeil, à Paris. 

Citons encore à Creil l'usine du Tremblay. 

Cette usine se trouve située aux bords de l'Oise à 



ÉTABLISSEMENTS INDUSTRIELS ALLEMANDS 243 

deux kilomètres environ de Creil et sur des terrains 
qui occupent une superficie de deux hectares. Son 
directeur est M. Burckan, et son personnel comprend 
deux cent cinquante ouvriers, les ingé^iieurs et les 
chimistes étant pour la plupart de iiationalité alle- 
mande. 

Ce dernier fait a été signalé dans un des articles 
de M. Georges Bruneau, à la Grande Revue. M. Bru- 
neau, dans son étude, a été amené à s'occuper de la 
Compagnie parisienne des couleurs d'aniline, qui 
n'est qu'une filiale des anciens établissements Meister 
Lucius et Bruning. 

La Maison mère de Hoëchst garde aujourd'hui, 
comme par le passé, l'entière direction de l'entreprise 
française. Elle est également propriétaire de l'usine 
du Tremblay, à Creil. 

Dans V Aisne et dans le Nord. 

A trois kilomètres de la gare de Tergnier, sur le 
réseau du Nord, dont l'importance stratégique est 
de premier rang et à deux kilomètres de la ville for- 
tifiée de la Fère, existe une importante aciérie, ré- 
cemment créée par des Français au-dessus de tout 
soupçon et d'une parfaite honorabilité sous le nom 
d' « Aciérie et Laminoirs de Beautor. » Elle aurait 
pourtant comme directeur un allemand M. Christian, 
venu des usines Krupp et un sous-directeur égale- 
ment allemand : M. Schwartz. 

Bien entendu ces messieurs auraient amené avec 
eux un personnel technique, ingénieurs et contre- 
maîtres, en partie allemand. C'est leur droit. Mais 
c'est aussi le mien de remarquer que cette usine 



244 l'avant-guerre 

ainsi germanisée est malheureusement fort mal située 
au point de vue de notre intérêt national. 

Il est certain qu'en cas de mobilisation, la ten 
tation serait forte, pour un Allemand patriote et 
décidé, officier ou sous-ofticier de la landwehr, d'uti- 
liser au sabotage de la voie, des aiguilles, des com- 
munications télégraphiques et téléphoniques, les 
outils que la métallurgie met à sa disposition. Il est 
à craindre qu'à ce moment-là, MM. Christian et 
Schwartz, de si bons sentiments industriels et fran- 
cophiles qu'on les suppose animés, n'apportent un 
zèle fort modéré à empêcher des accidents aussi pré- 
judiciables à la mobilisation française, aussi favo- 
rables à l'invasion allemande. 

De tous côtés, depuis que l'attention du public 
patriote est éveillée sur ce point, on me dénonce de 
semblables voisinages, des juxtapositions, « travaux 
d'art français — usine allemande », « gare d'em- 
branchement français — usine allemande », qui 
provoquent les mêmes légitimes appréhensions. La 
chimie industrielle est une belle chose, mais quand 
c'est un adversaire qui l'exerce chez nous, elle de- 
vient vite une chose redoutable. Nous sommes, nous 
Français, grâce au gouvernement de la République 
Bismarck-Dreyfus, dans la situation d'un monsieur 
qui hébergerait chez lui, comme cuisinier ou phar- 
macien, son pire ennemi, qui l'entendrait, du matin 
au soir, piler ses drogues meurtrières, arsenic, aco- 
nitine, cyanure, etc., et songerait avec mélancolie : 
« Pourvu qu'il n'en mette pas dans mon potage! » 

Le Français est si peu méfiant! La région de Douai 
est infestée d'espions allemands. La raison en est, 
outre l'importance stratégique, qu'à Douai se trouve 
la brigade d'artillerie du premier corps, corps de 



ÉTABLISSEMENTS INDUSTRIELS ALLEMANDS 245 

couverture, un de ceux qui auraient à subir le pre- 
mier choc d'un ennemi arrivant par la Belgique. Il 
y a à Douai une quantité considérable de matériel 
d'artillerie, des quais d'embarquement et des papiers 
intéressant la mobilisation de toute cette artillerie. 

Or on m'écrit qu'à côté d'un quartier régimentaire 
— que je juge inutile de spécifier — se trouvent, vers 
l'extrémité de la ville, un terrain d'exercices et, au 
bout de ce terrain, loin des sentinelles, une masure. 
Cette masure isolée n'est gardée que par un homme 
QUI couche dans une chambrette, ayant a coté de 
LUI un mousqueton. Pourtant, elle renferme, 
mêlés a du petit matériel, plusieurs débouchoirs 

DE guerre. 

Mon correspondant ajoute : «; Rien ne serait plus 
facile que de pénétrer, la nuit, dans cette bicoque, 
sans que ni la sentinelle du parc, ni les sentinelles des 
poudrières, ni le personnel de V infirmerie s'aper- 
çoivent de quoi que ce soit, de bâillonner ou d'assom- 
mer le gardien, avant ciiCil ait pu pousser un cri, et 
d'eni'porter un de ces débouchoirs que V Allemagne 
recherche avec tant d'ardeur... Qu'on se rappelle 
V histoire du caporal Deschamps et de ses mitrail- 
leuses. » Il suffira évidemment de signaler ce fait 
aux autorités compétentes pour qu'il y soit porté 
remède aussitôt. Je le répète : l'espion allemand et 
JUIF- allemand fourmille dans la région DE DouAi. 



En Seine-et-Marne: 

Près de Coulommiers, à Chaufïry, s'élève une fa- 
Ijrique de celluloïd qui a des succursales à Viileta- 
neuse (Seine) et à Geilles {Ain). La manufacture 



246 L*AVANT-GUERRE 

générale est à Oyonnax {Ain). Cette société serait 
judéo-allemande. Elle aurait pour directeurs effectifs 
MM. Neumann et Marx. Comme par hasard, à Chauf- 
fry, l'usine se trouve proche de la ligne stratégique 
de Paris à Vitry-le-François par Coulommiers, Ferté- 
Gaucher et Sézanne. Pas plus que pour Siemens 
Schuckert, je ne dis que Neumann et Marx ont comme 
unique pensée la destruction de nos voies ferrées au 
jour de la mobilisation. Mais j'affirme, avec la der- 
nière vigueur, que des forteresses électro-chiniiques 
allemandes ou judéo-allemandes, dans des points vi- 
taux au point de vue de la Défense Nationale, font 
courir à notre pays un grave péril. 



Dans VEure. 

Tout près de la gare de Serquigny se serait ins- 
tallée récemment une fabrique allemande de nitrates 
de serium. 

En Champagne. 

Poursuivant, au cours de ces dernières années, 
leur envahissement méthodique et tenace de la 
France, les Allemands ont inondé la Champagne. 
Après avoir d'abord fabriqué chez eux, à l'aide de 
mixtures innommables, uneffroyablejus, élégamment 
baptisé par eux « Champagne allemand », ils ont 
compris que cette falsification trop sommaire n'aurait 
pas de succès, même auprès de leurs compatriotes. 
Et Dieu sait cependant si l'Allemand est ignorant en 
matière de vins ! C'est même lorsqu'il a la prétention 



ÉTABLISSEMENTS INDUSTRIELS ALLEMANDS 247 

de s'y connaître et de déguster, qu'il est de beaucoup 
le plus drôle... Aussi de grandes maisons allemandes 
se sont-elles, depuis plusieurs années, installées en 
Champagne même, pour y faire le commerce de ces 
crus célèbres, jadis richesse de la région. 

Il est bien clair que les maisons de Champagne 
allemandes songent surtout aux nécessités de leur 
commerce et que leur but ne saurait être l'espion- 
nage. Mais il est évident aussi qu'au moment d'une 
crise internationale et en cas de mobilisation, le 
gouvernement allemand utiliserait ces prises com- 
merciales et industrielles, qu'il possède en territoire 
français, comme centres de surveillance et d'espion- 
nage. C'est en ce sens que lesdites installations font 
partie du système de l' Avant-Guerre. 

Les très rares personnes qui m'ont écrit en faveur 
des forteresses industrielles allemandes campées 
chez nous, n'ont eu que ces deux pauvres argu- 
ments : 

1° La preuve que cette maison allemande n'est 
pas dangereuse, c'est que j'ai mis de l'argent dedans. 
Or, je suis aussi patriote, aussi bon Français que 
quiconque; 

2° En faisant travailler l'autochtone, cette maison 
allemande collabore à la richesse, au bien-être du 
pays. 

Le premier argument prouve seulement la légè- 
reté ou la cupidité de celui qui l'emploie. Le 
second est une mauvaise raison d'esclave qui pré- 
fère l'acceptation à la révolte. La^ rançon de cinq 
milliards en 71 — on exigerait le quadruple aujour- 
d'hui — a-t-elle collaboré aussi au bien-être du pays 
de France ? 

Ce sont là de misérables défaites. 



248 l'avant-guerre 

Donc, la maison allemande Henkell de Biebrich 
Wiesbaden, vient d'acquérir à Reims, pour son com- 
merce de Champagne, un terrain dont je dirai qu'il 
est trop bien placé. Il se trouve, en effet, à quelques 
mètres du point le plus important de la voie ferrée 
entre les ponts Huet et de la Hussette. Des fenêtres 
de l'entrepôt en voie d'achèvement, les employés 

HABITUELS OU OCCASIONNELS POURRONT SURVEILLER 
TOUS MOUVEMENTS DE TRAINS MILITAIRES SUR LES TROIS 
DIRECTIONS DE ReIMS A ChALONS, A ChARLEVILLE ET A 

Laon. C'est le professeur Paul Bonaltz, de Stuttgart, 
qui a fourni les plans de cette « kolossale » installa- 
tion. 

A quelques pas de là, se trouvent les Docks 
Rémois j où seraient, en cas de mobilisation, concen- 
trées les ressources et denrées de toute la ville. Un 
peu plus loin et en allant, sur la carte, circulairement 
de gauche à droite : le parc d'artillerie, les casernes 
Drouet d'Erlon et de Neufchâtel, le champ d'aviation 
m.ilitaire, les magasins de fourrages militaires, les lits 
m,ilitaires et enfin les docks de concentration militaire. 

En RÉSUMÉ, LES ENTREPOTS HeNKELL OCCUPENT LE NŒUD 
VITAL ET STRATÉGIQUE DE ReIMS. Si CCttC situatioU 

unique est l'effet du hasard, on peut dire que le 
hasard, en cette circonstance, a bien servi les intérêts 
allemands. Les docks Henkell vont constituer, en 
effet, le meilleur observatoire militaire de Reims. 

Je n'ai pas entendu dire que M. Henkell, de Bie- 
brich, soit en instance de naturalisation française; 
mais, au cas où cela serait, mes observations ne s'en 
trouveraient pas modifiées d'un iota. J'estime qu'il y 
a là une situation susceptible d'alarmer tous les pa- 
triotes, et je ne vois pas sans frémissement l'illustra- 
tion réclame de la maison allemande dans Das EchOy 



ÉTABLISSEMENTS INDUSTRIELS ALLEMANDS 249 

organe des Allemands en pays étranger. Cette vignette 
représente le cours du Rhin : sur une rive, les maga- 
sins Henkell, à Biehrich. Sur l'autre, les docks 
Henkeli, à Reims. Un gigantesque compas, sur 
lequel est écrit Henkell Trocken, rejoint, par ses deux 
branches chevauchant le fleuve, la maison-mère en 
terre allemande et la filiale en territoire français. 
J'ajoute que la fabrication du vin se fait à Rewis et 
la mise en bouteilles à Biehrich. D'où un va-et-vient 
perpétuel de matériel et de personnel. 

Toujours à JReims, près du canal, au sud de la 
ville, on me signale une autre installation allemande, 
dont le directeur. M, Max Haenlé, passe pour avoir 
le grade de lieutenant-colonel de uhlans. Je n'ai 
eu aucune confirmation directe de ce fait qui n'a pas 
non plus été démenti, malgré la vente intensive de 
ï Action Française à Reims. 

Passons maintenant de Reims à Châlons. 

Il y a deux ans, un Allemand du nom de Ullrich, 
demeurant à Annweiler (Palatiriat), a transporté de 
Nancy, 35, faubourg Stanislas, à Châlons, sa fabrique 
de mesures linéaires. Il a construit à Châlons, Chaus- 
sée du port, une usine où travaillent des Français, 
mais aussi des Allemands et que dirige un Allemand, 
M. Schulté. 

Cette usine est à deux kilomètres environ de trois 
ponts qui se touchent presque, sur la Marne, le canal 
et un autre petit cours d'eau. La ligne de chemin de 
fer de Châlons-Batilly-Metz, par Verdun, passe sur 
ces trois ponts. Cette usine est aussi a un kilomètre 
DU quai militaire d'embarquement. 

Je ne dis pas que MM. Ullrich et Schulté feront 
sauter eux-mêmes ces trois ponts ; mais la situation 
de leur usine allemande n'en serait pas moins une 



250 l'avant-guerre 

menace en temps de mobilisation. Car, l'un de ces 

PONTS DÉTRUIT, CE SERAIT l'lMPUSSIBILITÉ ABSuLUE DE 

diriger des troupes, par chemin de fer, sur 
Verdun et la frontière, vers JBriey, Tuionville 
ET Metz. 

En Franche-Comté 

Le long de la voie ferrée qui va de Montbéliard à 
Besançon, à Colombier-Fontaine, se trouvent les Fon- 
deries de VEst, autrement dit l'usine allemande 
Schwiedessen et Krebs. Il y a là, dans un site des 
plus importants au point de vue de la mobilisation, 
un certain nombre de cités ouvrières, construites 

PAR les fonderies, HABITÉES ET PEUPLÉES, EN PARTIE, 
PAR DES OUVRIERS ET DES CONTREMAITRES ALLEMANDS. 

Les personnes qui s'intéressent à ces études n'ont 
qu'à se procurer la carte 114 d'état-major (type 1889) 
pour Montbéliard. Elles y trouveront, en bas, à gau- 
che, la situation de Colombier-Fontaine. 

Peu de jours après que j'avais signalé dans V Action 
Française la redoutable installation allemande de 
Schwiedessen et Krebs à Colombier-Fontaine, je 
reçus deux lettres bien naïves et qui prouvent l'aveu- 
glement de très braves gens sur la question de l'es- 
pionnage. Ou m'y assurait que M. Schwiedessen 
était en instance de naturalisation et qu'il faisait beau- 
coup de bien dans le pays. Et puis après ? La natu- 
ralisation est le truc habituel des Allemands instal- 
lés en France et des juifs allemands ou polonais, qui 
ont besoin de ce papier, délivré par le juif Grum- 
bach, pour conduire en paix leurs manigances. 

La naturalisation laisse à l'Allemand ses droits 



ÉTABLISSEMENTS INDUSTRIELS ALLEMANDS 251 

allemands, son cœur allemand, son instinct allemand, 
et au juif étranger sa juiverie, sa propension ethnique 
à trahir. Que M. Schwiedessen soit un très bon Alle- 
mand, je n'en disconviens pas; qu'il adore la France, 
c'est encore possible. Maison quoi cela empêchera-t-il 
un contremaître allemand ou un officier allemand 
habillé en contremaître de l'usine de Colombier-Fon- 
taine d'être tout porté, le jour de la déclaration de 
guerre, grâce à la fonderie Schwiedessen, pour faire 
sauter une partie de la voie ferrée et paralyser le 
transport de nos troupes ? 

Le 17 janvier 1913, nous avons reçu de M. J. 
Maître, conseiller général de Morvillars et « principal 
intéressé dans l'usine de Colombier-Fontaine», la 
lettre suivante. 

Bien que M. J. Maître ne nous en eût point de- 
mandé l'insertion dans V Action Française, en raison 
de l'importante personnalité de son auteur nous avons 
tenu à la publier intégralement. 

Morvillars, 17 janvier 1913. 

Monsieur Léon Daudet, 
Action Française. 

Je suis informé que vous avez publié il y a quelque 
temps deux ou trois articles extrêmement violents con- 
tre une afr'aire industrielle de la région, la Société des 
Fonderies de l'Est, Schwiedessen Krebs et C'«, à Co- 
lombier-Fontaine. 

Je n'ai pas vu ces articles, mais il paraît que cette 
afï'aire e^t représentée comme une entreprise exclusive- 
ment allemande, ayant eu pour but d'installer au voisi- 
nage de points stratégiques des Allemands prêts à faire 
sauter nos ponts et nos voies ferrées. 

En qualité de principal intéressé et seul commandi- 
taire de cette affaire, je tiens à vous dire que vous avez 



252 l'avaint-guerrb 

été très mal renseigné et qu'un journal est coupable de 
foncer aveuglément^ sans savoir ce quil avance^ sur 
des travailleurs qui ont apporté l'activité et l'aisance 
dans un coin de France. 

MM. ScJiwiedessen et Krebs sont bien réellement 
sujets allemands, mais libérés de toute obligation mili- 
taire et depuis longtemps en instance de naturalisation 
française^ ayant aujourd'hui tous leurs intérêts en 
France. Ils y ont été amenés par une vieille maison 
française..., pour y exploiter des procédés spéciaux de 
fabrication de moulage d'acier. C'est cette maison qui a 
fourni tous les fonds et qui a créé l'usine. Je me suis 
trouvé amené par la suite à prendre sa place comme 
commanditaire, avec le concours d'une grande naison 
de banque française, et il ny a pas 10 OjO d'argent 
étranger dans l affaire. La proportion d'ouvriers étran- 
gers est à peine aussi forte, malgré le voisinage de la 
frontière. Toutes les affaires se font en France, et je me 
demande vraiment ce que la France a à perdre à voir 
cette industrie spécia'e vivre et prospérer sur son sol au 
profit de capitaux et d'ouvriers presque exclusivement 
français, au lieu de se développer à l'étranger comme 
tant d'autres. 

Je me crois aussi bon patriote et d'aussi bonne souche 
française que qui que ce soit, et je trouve absolument 
grotesque et déplacé que vous présentiez cette entre- 
prise purement industrielle comme une trahison natio- 
nale. 

J'ajoute que j'ai été pendant assez longtemps un lec- 
teur de r Action Française : je l'ai quittée à cause de 
la violence de ses polémiques personnelles inconsidé- 
rées. Je constate à regret, qu'elle a encore fait des pro- 
grès dans la voie du parti pris et des attaques injustes. 
C'est un étrange moyen de propagande pour ses idées. 

Veuillez agréez, Monsieur, mes sincères salutations. 

J. Maître, conseiller général. 

Je répondis à M. Maître, conseiller général de 
Morvillars : 

1° Qu'il eût bien fait de lire préalablement les ar- 



ÉTABLISSEMENTS INDUSTRIELS ALLEMANDS 253 

ticles au sujet desquels il emploie des épithètes 
« grotesques et déplacées ». Il faut une singulière 
légèreté d'esprit pour tenter de réfuter des critiques 
dont on n'a pas pris connaissance. C'est là « foncer 
aveuglément, sans savoir ce que l'on avance ». 

2'* Que l'instance de naturalisation de MM. Schwied- 
essen et Krebs, motivée si évidemment par l'intérêt 
de leur entreprise, comme celle de Lucien Baumann, 
des Grands Moulins de Corbeil, n'était pour moi 
qu'une raison de plus de me méfier. M. Maître, 
conseiller général, ne connaît certainement pas la 
loi allemande, en particulier Vamendemént Dêlbruck, 
qui fait de la naturalisation un simple artifice au bé- 
néfice de l'espion envahisseur, laissant à celui-ci tous 
les avantages de sa nationalité allemande. Qu'il lise 
à ce sujet ledit amendement dans le texte, et il sera 
édifié. 

o° Que la faible proportion d'ouvriers étrangers — 
proportion qui ne fera sans doute que croître et em- 
bellir — était encore beaucoup trop forte aujourd'hui, 
à Colombier- Fontaine, eu égard à la défense natio- 
nale. M. Maître serait sans doute bien embarrassé 
pour me citer, en Allemagne, le paradoxe équivalent 
d'une vSociété française de ce type, dirigée par des 
Français, avec une partie du personnel française, et 
occupant un emplacement important le long d'une 
voie de mobilisation. Le Grand État -Major allemand 
aurait tôt fait d'y mettre bon ordre. 

4** Que M. Maître, conseiller général, puisqu'il était 
dans ces sentiments, avait eu joliment raison de se 
séparer de V Action Française. 11 nous est tout à fait 
agréable de songer que nous n'avons plus parmi les 
nôtres quelqu'un qui met aussi manifestement son 
intérêt personnel, dans une affaire allemande, — dont 



254 l'avant-guerre 

il serait, d'après ses dires, le principal intéressé et le 
seul commanditaire, — au-dessus de Tintérêt national. 
M. Maître était fourvoyé parmi nous. Sa vraie place 
est chez Schwiedessen et Krebs. Qu'il y reste! 

Les commentaires qui accompagnaient la publica- 
tion dans notre journal de cette première lettre de 
M. Maître furent médiocrement appréciés par lui et 
le 24 janvier dernier je recevais cette nouvelle lettre 
de M. Maître, de Morvillars, « principal intéressé » 
des Fonderies Schwiedessen et Krebs et défenseur de 
ces Allemands. Cette lettre fut naturellement insérée 
dans V Action Française. J'en supprimai seulement, 
conformément à la loi, le passage final concernant un 
tiers. La voici : 

Morvillars, 24 janvier. 

Monsieur Léon Daudet, 

Action française. 

Vous avez jugé bon de publier sans prendre même 
la peine de m'en informer, ma lettre de renseigne- 
ments du 17 janvier : je vous prierai de publier égale- 
ment ma réponse à vos observations bienveillantes. Je 
vous serais même obligé de m'adresser le numéro cor- 
respondant de votre journal. 

Si je ne me suis pas préoccupé de me procurer vos 
premiers articles, cest simplement la preuve du peu 
d'importance que f attachais à vos critiques. J'ai tenu 
néanmoins à vous renseigner un peu mieux que vous ne 
semblez l'être dans toute cette campagne. Vous confon- 
dez en effet deux choses qui ne se ressemblent guère : 
d'un côté une maison fabriquant en France la totalité 
de ses produits, avec une main-d'œuvre presque exclu 
sioement française, et sans le moindre lien avec au- 
cune maison étrangère; de l'autre, les succursales fon- 
dées en France par nombre de maisons allemandes 
pour donner une étiquette française à des produits 



ÉTABLISSEMENTS INDUSTRIELS ALLEMANDS 255 

fabriqués en Allemagne au prolit des ouvriers et des 
capitaux étrangers. 

fai la prétention, en acclimatant^ en maintenant en 
France une industrie étrangère, de rendre service à 
mon pays et à la population ouvrière. 

Je sais bien qu'il est de bon ton, dans certains mi- 
lieux intellectuels et mondains, d'accabler de dédains 
les gens d'esprit assez vulgaire pour chercher à gagner 
de l'argent par le travail. Le malheur est que ceux qui 
méprisent le plus les moyens honorables de gagner cet 
argent sont généralement ceux qui tiennent le plus à 
en avoir pour le dépenser sans compter, vivant ainsi 
de la prospérité générale créée par les travailleurs. Les 
vertueux anathèmes qui sembleraient à leur place dans 
la bouche d'un chartreux détonnent légèrement dans 
celle d'un habitué du boulevard. 

J'ajoute, enfin, pour ce qui est de l'espionnage, que 
Colombier-Fontaine n'a pas plus le caractère d'un 
point stratégique que tout autre endroit situé prés 
d'une voie ferrée dans une zone de 100 kilomètres le 
long de la frontière. La même maison..., qui y a ins- 
talle MM. Srhwiedesseii et Kn-bs, a fondé à Moi:itreux, 
à 40 ou 50 mètres de la grande ligne de Mulhouse à 
Belfort, une petite succursale avec atelier de mon- 
tage, sans que les Allemands s'y soient aucunement 
opposes. 

C'est que l'état de guerre n'est pas l'état normal et 
que la première condition qui s'impose à une nation 
pour être en mesure de se défendre en cas de guerre, 
c'est de prospérer dans la paix. 

Vous m'engagez, en terminant, à rester en compa- 
gnie de ceux que vous avez si violemment pris à partie. 
Je me trouve en très bonne société avec tous ceux que 
vous avez attaqués et injuriés... 

Recevez, je vous prie, Monsieur, mes salutations. 

Maître. 

Je répondis à M. Maître, conseiller général de 
MorviUars : 

1" Que s'il n'attachait aucune importance à mes 



256 l'avant-guerre 

critiques, il était bien bon d'essayer de les ré- 
futer : 

2° Que la locution « presque exclusivement » ne 
signifie rien. Une main-d'œuvre est « exclusivement 
française » ou elle ne l'est pas. De l'aveu même du 
défenseur des Allemands, la proportion d'ouvriers 
étrangers dans la boîte Schweidessen et Krebs est 
d'environ 10 0/0. C'est 10 0/0 de trop ; 

3*^ Que je ne voyais pas du tout en quoi cette 
colonie allemande, le long d'une voie ferrée impor- 
tante, était capable de rendre service à la France. 
En revanche, je distingue très bien en quoi elle est 
capable de rendre service au « principal intéressé » ; 

4*^ Que l'allusion de l'honorable M. Maître aux 
« habitués du boulevard » qui méprisent les honnêtes 
travailleurs, ne saurait s'appliquer au rédacteur en 
chef de Action françaisey lequel travaille de son 
métier et n'est pas un habitué du boulevard ; 

S'' Que M. Maître n'était pas juge du plus ou moins 
d'importance des voies stratégiques, que j'avais fondé 
(( ma critique » sur des jugements plus autorisés et 
compétents que le sien, et n'envisageant, eux, que 
l'intérêt national ; 

6'' Qu'il n'est pas juge davantage de la façon dont 
je conduisais une polémique, et que je me moquais de 
ses avis, dont la niaiserie n'a d'égale que la débilité 
de ses raisonnements. 

J'ajoutai : 

Et maintenant, quelqu'un qui me paraît bien ren- 
seigné sur l'affaire de Colombier- Fontaine me prie 
de poser à mon tour à M. Maître les deux questions 
qu« voici, et auxquelles il aura certainement à cœur 
de répondre : 

Première question: quand MM. Schwiedessen et 



établissements industriels allemands 257 

Krebs sont venus s'installer a Colombier-Fontaine, 

étaient-ils libérés du service militaire allemand ? 

Deuxième question: MM. Schwiedessen et Krebs 

AYANT FAIT UNE DEMANDE, AFIN d'aVOIR DES FOURNI- 
TURES DE l'armée FRANÇAISE, POUR QUEL MOTIF LEUR 
demande n'a-T-ELLE PAS ÉTÉ AGRÉÉE ? n'eST-CE PAS A 
PARTIR DE CE REFUS, ET DE CELUI-LA SEULEMENT, QU'lLS 
ONT DEMANDÉ LEUR FAMEUSE NATURALISATION ? 

Le bruit court, à Colonihier-Fontaine, que le terrain, 
sur lequel est bâtie l'usine, aurait été concédé par la 
municipalité aux Allemands pour une somme déri- 
soire. Pourrait-on connaître le chiffre d'achat ? 

Enfin, le 31 janvier dernier, je recevais encore de 
M. Maître, une lettre qui fut reproduite dans 
V Action Française du 6 février suivant, après que 
j'en eus supprimé encore, conformément à la loi deux 
passages concernant un tiers. 

Morvillars, 30 Janvier 1913. 

Monsieur Léon Daudet, 
Action française. 

Dans les commentaires dont vous faites suivre la 
publication de ma dernière lettre, vous protestez contre 
tout emploi d'étrangers dans une usine si elle veut 
garder le titre de française. 

Si vous habitiez le voisinage de la frontière, vous 
sauriez qu'il est matériellement impossible à une indus- 
trie, même aux plus anciennes, d'y vivre et de s'y déve- 
lopper sans avoir recours aux ouvriers étrangers. La 
proportion de 10 0/0 est très faible ; dans les profes- 
sions touchant aux industries du bâtiment, la propor- 
tion est considérablement plus forte. C'est tout naturel 
avec notre faible natalité : il faudrait arrêter à moitié 
toutes les mines de la zone frontière, supprimer toute 
entreprise de travaux publics et couper court à tout 

9 



258 l'avant-guerre 

essor industriel, si les Belges, les Allemands, les Polo- 
nais et les Wallons ne venaient pas faire les travaux 
pour lesquels il ne se présente plus de Français. 

Vous ne voyez pas le service rendu à la France par 
une industrie qui fait vivre 80 ou 100 familles françai- 
ses et apporte son contingent aux impôts et au com- 
merce français, par suite aussi aux professions libérales 
qui en vivent toutes, à commencer par le journalisme. 
Libre à vous de nier l'évidence ; on ne peut que plain- 
dre les aveugles. 

Quant aux considérations sur l'espionnage, il me suf- 
fît de constater qu'après m'avoir mis au déli de vous 
citer une usine française installée le long d'une voie 
ferrée, vous vous gardez bien de me répondre lorsque 
je vous cite une succursale française à Montreux, près 
de la plus importante des voies stratégiques alleman- 
des, et non pas, comme à Colombier, sous la surveil- 
lance directe de la gare et du village. 

Vous me demandez enfin si MM. Schwiedessen et 
Krebs étaient déjà libérés du service militaire allemand 
quand ils sont venus en France. Je n'ai pas eu à m'en 
inquiéter puisque la question n'avait plus d'intérêt 
quand je les ai connus... 

Je me suis simplement assuré... que mes futurs asso- 
ciés étaient non seulement libres de toute obligation en 
Allemagne, mais encore désireux d'acquérir au plus tôt 
la nationalité française. 

Recevez, je vous prie, Monsieur, mes salutations. 

Maître. 

P. S. — Malgré le peu d'intérêt de cette correspon- 
dance pour vos lecteurs, je suis obligé de réclamer de 
nouveau l'insertion de ma réponse à vos commentaires 
désobligeants. — M. » 

Je répondis derechef à M. Maître : 

l"" Sur la question de la main-d'oeuvre : qu'il y 
avait lieu de distinguer entre un personnel étranger 
occasionnel suppléant au manque de bras autochtones 



ÉTABLISSEMENTS INDUSTRIELS ALLEMANDS 259 

— cas des Belges aidant aux moissons en France, 
par exemple, — et un personnel étranger installé à 
demeure, constituant, comme à Colombier-Fontaine ^ 
une enclave allemande en terre française. Je sais 
parfaitement que la main-d'œuvre étrangère est 
moins exigeante quant au salaire. C'est qu'elle a 
moins de charges aussi ; 

2" Que M. Maître ne parlait plus du capital étran- 
ger, existant cependant dans l'affaire, si j'en croyait 
sa première lettre, et fructifiant avec le sien propre, 
ce qui empêchait, même au point de vue de l'argent 
engagé, ladite affaire d'être « exclusivement fran- 
çaise » ; 

3® Que le vieil argument de l'avantage de l'en- 
vahisseur étranger au point de vue de la prospérité 
nationale avait été réfuté mille fois et qu'il avait tout 
juste la valeur de la fine plaisanterie qui suivait, sur 
le journalisme tributaire de cet envahissement. L'es- 
prit étant un luxe qu'on ne peut guère s'offrir quand 
on manque de logique et de perspicacité ; 

4° Que le fait exceptionnel allégué par M. Maître 
d'une succursale française prèsd'une voie stratégique 
allemande — fait dont je n'ai pas vérifié les condi- 
tions — n'amoindrissait en rien la valeur de mes 
observations touchant le très réel danger des instal- 
lations allemandes à Colombier-Fontaine et ailleurs. 
Chacun sait, du reste, que la surveillance d'Etat alle- 
mande est mille fois plus rigoureuse que la française. 
J'en ai fourni d'innombrables exemples; 

5*^ Que je donnais acte à M. Maître de son assu- 
rance que Schwiedessen et Krebs étaient libres de 
toute obligation militaire en Allemagne, mais que ma 
deuxième question demeurait entière, à savoir : 

MM. Schwiedessen et Krebs ayant fait une de- 



260 L*AVANT-GUERRE 

MANDE, AFIN d'aVOIR DES FOURNITURES DE l'aRMÉË 
FRANÇAISE, POUR QUEL MOTIF LEUR DEMANDE n'a-T-ELLE 
PAS ÉTÉ AGRÉÉE? N'eST-CE PAS A PARTIR DE CE REFUS, 
ET DE CELUI-LA SEULEMENT, QU'iLS ONT DEMANDÉ LEUR 
FAMEUSE NATURALISATION? 

Quant à cette naturalisation elle-même, je ne puis 
que renouveler mon conseil à M. Maître, de se mettre 
au courant de la loi allemande {amendement Del- 
hruck) qui fait de la naturalisation des Allemands un 
simple artifice au bénéfice de l'espion envahisseur. 
L'instance en naturalisation des protégés de M. Maî- 
tre ne doit être pour nous Français qu'une raison de 
plus de nous méfier. L'Allemand m'inquiète beau- 
coup plus quand il est naturalisé que quand il ne 
l'est pas. 

Pour terminer, M. Maître me permettra de lui faire 
remarquer qu'il a mené cette longue et vaine contes- 
tation du point de vue de ses intérêts personnels et 
que, pas un instant, il n'a semblé envisager l'intérêt 
national, le seul qui fut en cause dans ces études. 

Dans la même région : 

Un ligueur me signala l'affluence insolite de 
wagons-citernes à pétrole allemands, garés à Besan- 
çon, sur la voie ferrée allant de Dijon à Belfort, en 
octobre dernier et jusqu'au milieu de novembre. La 
structure de ces wagons-citernes était telle qu'il eut 
été extrêmement aisé de les vider, en quelques mi- 
nutes, de leur liquide, lequel, enflammé à sa sortie, 
eut communiqué inmanquablement le feu à la voie 
et aux wagons ou ouvrages voisins. La gare de 
Viotte, où ceci se passait, est zone militaire, et c'est 
pourquoi la Compagnie du P. L. M. n'y a construit 
que des baraquements provisoires entièrement en 



ÉTABLISSEMENTS INDUSTRIELS ALLEMANDS 261 

bois. Si l'on rapproche ce fait de ce que nous 
allons raconter, il y a là matière, ce me semble, 
à sérieuses réflexion? et aussi à sérieuses précau- 
tions. 

En effet, transportons-nous à Délie, ville française 
frontière sur la ligne Belfort-Bâle, par Delémont. Il 
est inutile que j'insiste sur l'importance militaire de 
la gare de Délie. Elle est connue de tout le monde. 
Cette gare est construite au pied d'une colline. Sur 
les flancs de celle-ci s'est établie la société Oester- 
reisché Petroleuin Aktien-Gesellschaft. Elle vend énor- 
mément dans l'Est où elle fait une concurrence 
acharnée au Syndicat des pétroliers. Chose étrange j 
elle livre son pétrole trois, quatre et même six cen- 
times w^eilleur w^arché au litre que les m^aisons de 
ce syndicat, de sorte que Von se demande comment 
elle parvient à faire ses frais et même à réaliser des 
bénéfices. Mais le plus paradoxal demeure l'installa- 
tion de ses cuves. 

Un de mes correspondants m'a envoyé un schéma 
de cette entreprise que je regrette de ne pouvoir re- 
produire ici. Les trois immenses cuves de pétrole, 
reliées par des canalisations souterraines, aboutissent 
à une pompe aspirante et foulante, auprès de laquelle 
est le remplissage des fûts. De ce point part une 

NOUVELLE canalisation SOUTERRAINE QUI ABOUTIT AU 
QUAI DES VOIES DE GARAGE DE LA GARE DE DeLLE. 

La destruction de cette gare, au jour de la mobilisa- 
tion, par une coulée de pétrole en flammes suivant 
la pente de la colline, serait donc terriblement facile. 
Il n'y faudrait qu'une allumette. En supposant même 
le conseil d'administration de VOesterreische Petro- 
leum animé de sentiments très français, il suffirait 
d'un ouvrier ou d'un faux ouvrier de circonstance 



262 



LAVANT-GUERRE 



pour paralyser complètement le transit de la gare de 
Délie. 



La régioyi de Nancy. 

La région de Nancy * doit plus particulièrement 
attirer notre attention. 



1. Voici un exemple saisissant et sinistre de ]a pénétration 
allemande dans nos provinces de l'Est : c'est une affiche bilin- 
gue (français et allemand)^ concernant la vente d'un ter- 
rain SIS EN Meurthe-et-Moselle. Ladite affiche a été apposée 
on octobre 1912 sur les murs de Nancy, exactement comme si 
la grande ville lorraine était déjà annexée à V Allemagne : 



Etudes de M" Marc, notaire à 
Nancy, rue Saint-Dizier, 
n" 20, et de M^ Barthélémy, 
avoué près le Tribunal civil 
de Nancy, y demeurant, 
rue de la Monnaie, n'^ 5. 



Registraturen des Herrn 
Marc, Notar in Nancy, 20, 
Saint-Dizier- Str., und des 
Herrn Barthélémy, Rechts- 
auwalt am Civilgerichte von 
Nancy, 5, Munz-Strasse. 



VENTE par LICITATION 

Le jeudi 24 octobre 1912, à 
3 heures de l'après-midi, en la 
salle de la ]SIaison Commune 
de Moncel-sur-Seille, il sera 
procédé à la vente aux en- 
chères publiques, à l'extinc- 
tion des feux de : 

UNE prairie 
dite « Les Allieux » 

Sise ban de Moncel-s.-Seille 
[Meurthe-et-Moselle) , d'une 
contenance de 21 h. 27 a. 21 c. 
environ. 

Mise à prix : 25.000 francs. 
Les enchères s'ouvriront sur 



LICITATIONS-VERKAUF 

Am Donnerstag den 24 Ok- 
tober 1912, um 3 Uhr Nach- 
mittags, im Saale des Gemcin- 
dehauses von Moncel-sur- 
Seille wird durch œffentliche 
Versteigerung verkauf : 



EINE WIESE 

« Les Allieux » genannt 

welche sich auf dem Gebiete 
von Moncel-sur-Seille (M.-et- 
M.) befindet und 21 Hektar, 
27 Ar und 21 Centiar 
ist. 

Netto-Preis : 25.000 fr. 



gross 



Die Versteigerung wird von 



ETABLISSEMENTS INDUSTRIELS ALLEMANDS 



263 



Si dramatique qu'elle soit, en raison des circons- 
tances que nous traversons et des détails qu'elle 
donne, je veux vous citer ici les principaux passages 
de la lettre d'un « Toulois » bien renseigné et que sa 
profession met à même d'exposer nettement l'Avant- 
Guerre : 

« Nancy, ville ouverte, ne peut offrir de résistance 
à l'armée allemande. La « division de fer » se fera 
héroïquement hacher pour couvrir la mobilisation ; le 
fort de Frouard retardera quelque temps peut-être le 
flot ennemi, venu de Metz et de Château- Salins; 
puis, tout de suite, les Allemands se heurteront aux 
forts de Toul. Le Saint-Michel domine la ville, puis, 



la mise à prix ci-dessus fixée 
par le Tribunal, aux clauses 
et conditions du cahier des 
charges dressé par M" Marc, 
notaire, et déposé en son étude 
où toute personne peut en 
prendre connaissance sans 
frais . 

Les frais faits pour par- 
venir à la vente sont payables 
par V acquéreur en déduction 
de S071 pria? principal d'adju- 
dication. 

Pour tous renseignements, 
s'adresser : à M" Marc, notaire 
à Nancy, rue ïSaint-Dizier, 
20 ; à M° Barthélémy, avoué 
à Nancy, rue de la Monnaie, 
5, ou à M'' Jacops, avoué à 
Nancy, 7, rue Dom-Calmet. 

L'avoue' poursuivant^ 
H. Barthélémy. 



diesem Preise abgehen, wel- 
cher, vom Gerichte festgesetzt 
wurde und den Bedingungen 
des Submissions-Heftes ent- 
spricht. Letzteres ist inder Re- 
gistratur des Herrn Notars 
Marc ohne Kosten sichtbar. 



Die verursacliteh Kosten 
bis zurn Ver kauf stage icer- 
den vom Ankaeufer bezahlt, 
und, vom Versteigerungs- 
preise abgezogen. 

Auskunf t geben Herr Marc, 
Notar, 20,Saint-Dizier-Strasse, 
Herr Barthélémy, Rechtsan- 
walt in Nancy, 5 Munz- 
Strasse, oder Herr Jacops, 
Rcchtsanwalt, in Nancy, 7, 
Dom-Calmet-Strasse. 

Der verfolgende 

Rechtsanwalt. 
H. Barthélémy. 



Je tiens ce document écrasant à la disposition des incrédules, 
de ceux qui ne veulent pas croire que la République est le 
gouvernement de l'Étranger. 



264 l'avant-guerre 

tout à côté, la côte Barine. Ensuite, vers le sud, 
vers, Neufchâteau, ce sont les forts de Domgermain, 
d^Ecrouves, de Blénod, et, plus loin, Pagny -la-Blan- 
che-Côte, Bourlémont, etc. Sur les flancs des collines 
croissent des vignes qui donnent un petit vin au bou- 
quet discret et délicat. 

« Hélas! là-bas aussi, la terre se meurt. On déserte 
les vignes. Des usines établies depuis peu à Foug 
drainent les paysans jusqu'à Barisey et plus loin : ils 
abandonnent leurs terres, et déjà telle côte de vignes, 
jadis fameuse, celle du Saint-Michel par exemple, se 
transforme en friches. Mais cette terre qui meurt, 
comme une pauvre vieille mère qu'on abandonne, at- 
tire la convoitise des Juifs et des Allemands. Ils la 
possèdent; ils la violent, et demain ils la livreront, si 
j'ose dire, pieds et poings liés, aux armées teu- 
tonnes. 

« Parlons d'abord des Juifs. Les plus puissants de 
la contrée sont les Bernheim. Il y a cinquante ans, 
ils étaient sordides et misérables. Leur mère allait 
dans les villages du Toulois porter quelques livres de 
viande sur sa hotte, et les fils y allaient chercher les 
peaux de lapin. La guerre de 1870, qui ruina tant de 
Français, fut le point de départ de leur fortune. Au- 
jourd'hui, ils sont les rois du pays. L'un d'eux possède 
un ou même plusieurs hôtels au faubourg Saint- 
Germain! D'autres habitent à Toul, sur l'ancienne 
place Dauphine, — aujourd'hui place de la Répu- 
blique, — un véritable petit palais. Pendant trente 
ans, on peut dire que pas une vente d'immeubles ne 
s'est faite sans eux. Ils tiennent des villages entiers 
par les dettes. Grands électeurs à Toul, ils ont fait 
nommer dans ce pays patriote le F.-. Chapuis, aujour- 
d'hui sénateur, qui se prévalait de sa conduite en 1870, 



ÉTABLISSEMENTS INDUSTRIELS ALLEMANDS 265 

OÙ il fit le coup de feu (comme tout lé monde, d'ail- 
leurs), pour pouvoir sans trop de risques soutenir le 
« régime abject » des André et des Pelletan, et se 
faire l'apologiste de l'ignoble système des fiches. Ce 
F.\ s'est fait remplacer à la députation par un cer- 
tain Denis, anticlérical borné, maire de la ville, dont 
un fait vous montrera la mentalité. Aux inventaires, 
cet ex-enfant de chœur, cet ex-habitué des sacristies, 
se conduisit en goujat, entrant dans les églises cha- 
peau sur la tête et cigarette à la bouche, malgré les 
protestations des catholiques indignés. 

« Placée ainsi sous le joug des Juifs et des Francs- 
maçons, comment voulez-vous que cette malheureuse 
région puisse se défendre contre l'ennemi de l'exté- 
rieur ? Aussi, continuellement, des affaires d'espion- 
nage couvent dans le pays. L'an dernier, deux surtout 
firent du bruit : l'une se passa du côté de Trondes, 
l'autre à Toulmême, dans un hôtel. 

« L'audace des espions est extraordinaire. En voici 
un exemple. A Blénod-lès-Toul, il y a un fort très 
important, faisant partie du secteur sud de Toul : 
c'est la batterie de VEperon. L'accès, l'approche même 
du fort sont sévèrement interdits aux Français, aux 
gens du pays, mais la consigne n'existe pas pour les 
Prussiens. Je puis vous certifier que j)endant plusieurs 
mois, cette aruiée, un jeune hornme, 7'éserviste alle- 
mand, peut-être même gradé, pénétra dans le fort 
tous les jours sous prétexte d'y porter le pain. Ce 
scandale se poursuivit, encore une fois, une partie de 
cette année, jusqu'en juillet ou août, malgré les pro- 
testations des habitants. Le village est traversé par la 
route nationale qui va de Nancy à Orléans. Le long 
de la route s'échelonnent plusieurs moulins ou fer- 
mes. Parmi celles-ci, l'une, près des Quatre-Vaux, a 



236 l'avant-guerre 

été achetée il y a quelque temjDS par des Prussiens. 
Ils viennent de la quitter pour s'installer plus près 
de Pagny -la-Blanche- Côte, à Gibéaumeix. Une autre 
famille vient d'occuper non loin de là une laiterie à 
Ri g ny -la-Salle. Une famille d'anabaptistes habite la 
ferme de Saint-Fiacre, à proximité des forts de 
fîlénodetde Domgeiinain. Les environs de la redoute 
d'Uruffe, du fort de Pagny, de Vaucouleurs sont 
aussi occupés par les Allemands, qui ont acheté les 
grosses fermes de Gombervaux, de Septfonds et de 
la Biscotte. 

« Une route conduit du fort de Blénod à la redoute 
d'Uruffe. Elle traverse des forêts, dont l'une, la forêt 
de Dumast ou bois Duniast, a été achetée il y a quel- 
ques années par des Prussiens qui l'exploitèrent à 
blanc étoc. Ces barbares, dont presque aucun ne 
parlait notre langue, trouvèrent là le moyen de satis- 
faites leurs instincts anticatholiques et antifrançais. 
Au fond d'une vallée boisée, dans une clairière fort 
pittoresque, s'élevait une antique chapelle dédiée à 
sainte Menne, sœur de Charlemagne. De temps 
immémorial, les villages voisins : Blénod, Vannes- 
le-Châtel, Uruffe, BuUigny, Allamps, etc., y venaient 
en pèlerinage. Les lendemains de première commu- 
nion, les lundis de Pâques, de Pentecôte, on y chan- 
tait les vêpres, puis sous les yeux de leurs parents, 
les jeunes gens du pays dansaient sur le gazon. La 
Séparation et les Prussiens ont passé par là : la cha- 
pelle fut désaffectée, puis les Prussieyis en firent un 
abri pour leurs bûcherons. Et, après avoir tout le jour 
abattu les beaux arbres de la forêt de Menne, les van- 
dales, le soir venu pouvaient chanter leurs lieds et 
pousser leur « hoch » dans la chapelle, entre ces 
murs où des générations de paysans français étaient 



ÉTABLISSEMENTS INDUSTRIELS ALLEMANDS 267 

venues prier la Vierge au jour de leur première com- 
munion. Il y avait des bas-reliefs fort curieux qui 
représentaient la Nativité. Les Prussiens s'en empa- 
rèrent pour les vendre à vil prix. Le curé de Blénod, 
un artiste, put soustraire à leur fureur et à leur rapa- 
cité une Vierge de Pitié extrêmement ancienne et 
quelques ornements. Le reste, que la Révolution 
elle-même avait épargné, que l'invasion de 1870 avait 
respecté, a disparu dans l'invasion actuelle... 

« On dit que nous sommes envahis; on dirait 
plus justement que nous sommes déjà conquis. 
Ici, en Lorraine, nous avons Timpression d'être 
enfermés dans un immense réseau d'espionnage. » 

Quel plus terrible réquisitoire contre le régime cri- 
minel qui nous vaut, en pleine paix, les horreurs de 
l'invasion? 



A Saint-Mihiel. 

Dans la région de Saint-Mihiel, la question des 
fours à chaux de Dompcevrin et de Billemont préoc- 
cupe un grand nombre de nos compatriotes, car la 
région fourmille d'espions juifs et allemands. 

Cela s'explique si l'on envisage son importance 
militaire. En effet, la garnison de Saint-Mihiel 
compte environ de 12 à 15.000 hommes. A Sampigny 
se trouve le 10" chasseurs à cheval, venu récemment 
de Moulins ; à Lérouville se trouve le 154^ d'infan- 
terie. Lérouville est tête de ligne, vers Sedan, sur la 
ligne Paris-Avricourt. Toute la région est sillonnée 
par la Meuse, canalisée ou non, par la ligne de Ver- 
dun-Sedan. Elle est hérissée de forts {Les Paroches 
— Camp des Romains) et, plus à l'est, LiouvilUf 



268 l'avant-guerre 

avec la batterie de Saiyit-Agnantj Gironville. Ces 
forts rejoignent le système de Toul. 

Donc, les fours à chaux de Doynpcevrin sont situés 
au nord de ce village, à trois kilomètres environ du 
Fort des Paroches, c'est-à-dire aux portes de Saint- 
Mihiel. Les troupes manœuvrent constamment dans 
ces parages, puisque Chauvoncourt est le quartier gé- 
néral de l'infanterie {150^ et 161'' de ligne; 25^ et W^ 
bataillons de chasseurs à pieds). Ces fours à chaux, 
qui ont peut-être déjà huit ou dix ans d'existence, se 
sont agrandis dernièrement. Ils appartiennent actuel- 
lement à la Société Aumetz Fried ou Lapaix, montée 
par actions (valeurs en banque). Les terrains, où Ton 
a pratiqué des carrières, ont été vendus à vil prix. Un 
nouveau four a été bâti, il y a quelque temps. Les 

INGÉNIEURS ÉTAIENT DE MaYENCE ET LES MONTEURS DE 

Francfort. Les machines et les dynamos sortaient 
DE Mannheim {marque Heinrich Lanz). Les petites 
locomotives à essence vulgairement appelées « cou- 
cous » viennent également de Mannheim. Tout le 
matériel de traction, rails, wagonnets, épars dans 
les carrières et aux abords, sur un parcours de 3 à 
4 kilomètres, est originaire d'Allemagne. Toutes les 
poudres comprimées, destinées a faire exploser les 
blocs de pierre, viennent d'Allemagne. Toute la 
houille (briquettes comprimées) vient de Sarrebrûck 
ou d'Essen {Ruhr-Kohlen-Gebiet) . Enfin, quand il y a 
des réparations à faire aux fours à chaux, on n'em- 
ploie JAMAIS de maçons FRANÇAIS, mais des maçons, 
plus ou moins alsaciens-lorrains, de Moyeuvre. Des 
convois de wagons allemands se succèdent devant 
les fours à chaux. 

Le pont de Bislée fut saboté en août 1911, au 
moment de l'affaire d'x\gadir. L'importance strate- 



ÉTABLISSEMENTS INDUSTRIELS ALLEMANDS 269 

gique de ce pont sur la Meuse est considérable, et ce 
n'est certes pas M. le président de la République 
Raymond Poincaré, possesseur d'une propriété 
située tout près de là, vers Sampigny, qui me dé- 
mentira. Le pont met en communication Koeur-la- 
Grande et Bislée. Il est sur piles et culées en pierres. 
Parapets métalliques. Plancher en madriers. Dans 
son milieu, se dresse une pile en maçonnerie. A 
chaque extrémité de la pile se trouve une chambre 
de mine, où Ton peut descendre par une trappe fer- 
mée à cadenas. Un des cadenas avait été enlevé, 
au moment d'Agadir, si bien que les enfants jouaient 
à la cachette dans la cavité qui communique avec la 
chambre de mine. Bien mieux : les chambres de 
mines situées à hauteur du parapet avaient été dé- 
truites, commue les channbrés de mine situées au-des- 
sous du même parapet. Le génie, averti depuis 
quatre jours par le gardien du canal, fit enfin répa- 
rer le malheureux pont. 

Par ailleurs, une Compagnie belge-allemande 
aurait mis la main sur les fours à chaux de Bille- 
mont y situés entre Dugny et Verdun, toujours dans 
la région des forts et près de la voie Lérouville- Se- 
dan. Lesdits fours à chaux seraient prochainement 
transformés en hauts fourneaux pour l'exploitation 
du minerai (?). 

Le fort de Dugny aurait à ses pieds une usine alle- 
mande — à façade belge — traversée par la conduite 
d'eau qui alimente le fort. Si bien qu'en temps de 
guerre, il serait on ne peut plus aisé de crever cette 
conduite et de mettre ainsi la garnison à la merci de 
l'ennemi. Tout se passe comme si cette usine de 
fours à chaux de Billemont n'avait comme destination 
que de gêner le fort. De l'aveu même du directeur, 



270 l'avant-guerre 

l'entreprise ne rapporterait que du 2 0/0 à ses ac- 
tionnaires. En effet, il faut faire monter la chaux 
DANS LES FOURS, alors qu'il est reconnu qu'un four à 
chaux doit toujours être installé dans le bas du gise- 
ment exploité. 

On raconte qu'avant la guerre de 1870-71, les Al- 
lemands avaient ainsi envahi l'Alsace sous des pré- 
textes industriels ou même de plaisance. C'est ainsi 
qu'un Badois avait fait construire un magnifique 
château près de Strasbourg. La guerre déclarée, un 
quartier général allemand vint s'installer dans ce 
château, où tout avait été prévu pour lui, jusqu'à la 
guérite de la sentinelle. Les Allemands n'ont pas, à 
beaucoup près, les qualités guerrières des Français, 
mais ils ont au plus haut point le sens de l'Avant- 
Guerre. Depuis l'affaire du traître Dreyfus, grâce 
à la suppression du Bureau des Renseignements, 
ils ont tiré parti de toutes les ressources que leur 
offrait, quant à l'espionnage, le gouvernement de la 
République. 



Dans les Ardennes. 

La ligne de chemin de fer de Charleville à Reims 
doit servir, en temps de guerre, à transporter de 
Reims, Épernay, Châlons-sur-Marney Camp de Châ- 
lons, des troupes sur la frontière, depuis Mauheuge 
jusqu'à Longwy» Il était donc important pour les 
Allemands de s'en rendre maîtres. 

Aussi existe-t-il à RetJiel une usine allemande « La 
Textilose », dont les usines ne sont séparées de la 
voie ferrée que par un chemin départemental que bor- 



ÉTABLISSEMENTS INDUSTRIELS ALLEMANDS 271 

dent, de chaque côté, le chemin de fer et l'usine. Le 
chemin de fer passe, en cet endroit, à quinze mètres 
environ de l'usine. La gare de Rethel est à 200 ou 
300 mètres. Enfin, dans un rayon de moins de 500 mè- 
tres, se trouvent plusieurs ponts. 

Le directeur de l'usine est un juif venu d'Allema- 
gne. De nombreux contremaîtres et ouvriers sont 
allemands. Du fait de cette installation, les querelles 
et bagarres sont devenues quotidiennes à Rethel, 
comme dans tous les endroits envahis. Je n'insiste 
pas sur cette conséquence forcée de T Avant-Guerre, 
conséquence qui ne peut que s'aggraver de jour en 
jour. 

La ligne de chemin de fer de Charleville sur le 
Nord, par Hirson, doit servir à transporter vers la 
frontière du nord une grande partie des troupes des 
6^ et 20® corps, ou, inversement vers la frontière de 
l'est, les troupes venant du nord (1®'' corps, une partie 
du deuxième) et les vivres et munitions qui pour- 
raient nous venir par mer (port de Dunkerque). 

Or, il y avait autrefois à Charleville une usine 
d'agglomérés. Les bâtiments surplombent la ligne de 
chemin de fer Charleville-Hirson. Cette société fit de 
mauvaises affaires. L'usine fut rachetée par le Badois 
Himmelsbach, sous le prétexte d'installation d'une 
usine de créosotage. 

Au cours de notre campagne contre l'espion-enva- 
hisseur des renseignements fort intéressants ont 
été recueillis sur ce juif-allemand, marchand de bois, 
qui avait obtenu l'autorisation de déposer ses bois, 
comme par hasard, sur les quais militaires d'Andelot 
et de Riaucourt Haute-Marne) et qui, en temps de 



272 l'avant-guerre 

guerre, aurait entravé ainsi, toujours comme par 
hasard, les opérations de la mobilisation. 

Les Himmelsbach sont de Fribourg-en-Brisgau. 
Le père, grand négociant en bois, a six ou sept fils, 
dont l'un surveille à Andelot l'exploitation à blanc 
des vastes forêts de M. X... Ces forêts (deux mille 
hectares) ont été vendues, en premières mains, aux 
fameux dépeceurs de bois Nathan et Bernheim, juifs 
soi-disant français, dont il a été fortement question 
à la tribune de la Chambre au moment des inonda- 
tions. Nathan et Bernheim ont passé l'exploitation 
à un marchand de bois d'Épinal, qui aurait fait de 
mauvaises affaires, et ensuite, au Badois Himmels- 
bach ^ L'exploitation dure depuis trois ans, avec 
une équipe de 300 bûcherons allemands et italiens, 
sous la conduite d'un contremaître français nommé 
C... Aux dernières nouvelles, cette équipe allait 
se transporter dans un autre canton de la Haute- 
Marne, M. X... ne s'étant pas entendu avec Nathan 
pour la vente du dernier millier d'hectares qui lui 
restent. 

Parmi ces bûc/ierons, il y avait des topographes 
qui, sous prétexte d'estimer et d'arpenter les forêts à 
vendre, ont parcouru tout le pays, levant des playis 

1. Un de nos confrères a donné ces renseignements sur ce 
très bizarre Himmelsbach : 

a Ce M. Himmelsbach, qui paraît avoir le droit perpétuel 
d'encombrer les quais stratégiques de France, est un indus- 
triel singulier qui, il y a deux ans, fit brusquement son appa- 
]'ition dans la Haute-Marne, et se mit à couper à tour de bras 
bois et forêts. Il n'emploie que de la main-d'œuvre étrangère : 
l'an dernier, c'étaient des Allemands ; cette année, ce furent 
des Italiens. Cent dix ouvriers siciliens, qui ne savaient pas 
cent dix mots de français, arrivèrent cette année dans le pays. 
Ils débarquèrent le jour même de la fête d'Andelot ; c'était, 
sans doute, la participation qu'apportait aux réjouissances 
ocales la maison Himmelsbach. » 



1 



ÉTABLISSEMENTS INDUSTRIELS ALLEMANDS 273 

sans se gêner. Il ferait beau voir qu'une telle orga- 
nisation, composée de topographes et d'arpenteurs 
français, fonctionnât en Allemagne, sur les lignes 
de mobilisation qui font, comme on le sait, la préoc- 
cupation constante de nos voisins. 

Les Himmelsbach avaient, aux environs d'Ande- 
lot, une grande usine pour injecter au sulfate et à la 
créosote les traverses façonnées par eux. Le gouver- 
nement avait accepté ces étrangers comme fournis- 
seurs exclusifs de VOuest-Etat et mis à leur disposi- 
tion, par traité, les quais militaires d'Andelot et de 
Rimaucourt et les gares de Manois et de Saint-Bliyil... 
Il serait intéressant de connaître les termes de ce 
traité et les noms des personnages qui avaient appuyé 
les Himmelsbach auprès du gouvernement. Depuis 
le tapage fait autour de cette effarante et scandaleuse 
concession et de l'encombrement des quais militaires, 
Himmelsbach a loué des champs à côté des gares, 
ynais les quais étaient, il y a encore quelques mois, 
couverts de traverses et de hois en grume. Il faut 
donc que les protecteurs de Himmelsbach soient bien 
influents pour que ce Badois n'ait pas immédiatement 
débarrassé nos quais militaires. Ajoutons que les 
juifs pullulent dans la Haute-Marne et sont en train 
d'accaparer littéralement le département. 

Ces renseignements avaient été publiés dans 
V Action Française quotidienne du 14 octobre 1911, et 
quelque temps après on pouvait lire, dans le journal 
Le Bois, sous le titre « Avis au commerce », la note 
suivante : 

On annonce que la maison allemande Himmelsbach 
frères va vendre son usine de créosotage et d'impré- 
gnation des bois sise à Gudmont (Haute-Marne), à son 
représentant à Paris, M. Paradis, lequel forme à cet 



274 l'avant-guerre 

effet une société en commandite par actions sous la rai- 
son sociale « Société d'exploitation forestière et d'im- 
prégnation des bois Paradis et C'^ ». 



Les Badois Himmelsbach, sentant la situation inte- 
nable, passaient donc la main. Néanmoins, avant 
de se réjouir de cette victoire du nationalisme fran- 
çais sur l'espionnage juif-allemand, il importe de se 
méfier. S'agit-il d'une fin de système, d'un renonce- 
ment, ou d'une transformation pure et simple de 
Himmelsbach en Paradis ? 

Quant à Tancienne usine d'agglomérés de Charle- 
ville, qui, nous l'avons vu, surplombe la ligne Charle- 
ville-Hirson et que Himmelsbach devait transformer 
en usine de créosotage, elle n'a jamais fonctionné. 

Lorsque le Badois Himmelsbach eut a créosoter 

DES TRAVERSES POUR LES CHEMINS DE FER DE l'EsT 

ce qui d'ailleurs est un comble ! — il le fit non pas 
à son usine de Charleville, mais bien à celle de 
Nouzon, QUI COMMANDE LA LIGNE Chavleville-Givet , 
Cette usine de Nouzon est aujourd'hui transportée à 
Dijon. 

Nul ne refusera au Badois Himmelsbach le choix 
judicieux de ses emplacements. 

Himmelsbach continue d'ailleurs à s'oiïrir le luxe 
d'une usine inutilisée à Charleville. Il paie toujours 
ses contributions. On affirme même — mais ceci 
reste à vérifier — qu'il paye une redevance annuelle 
à l'octroi. Or, il ne peut pas prétendre que cette 
usine inutile en France lui serve à acquérir le droit 
de fournir une administration, puisqu'il possède déjà 
celle de Dijon (autrefois à Nouzon). Enfin, et 
j'appelle sur ce point l'attention des autorités compé- 
tentes, je veux dire des autorités militaires, l'usine 



ÉTABLISSEMENTS INDUSTRIELS ALLEMANDS 275 

HiMMELSBACH COMMANDANT LA LIGNE CharleVllle-Hir- 
SOn, COMPORTE CINQ OU SIX IMMENSES RESERVOIRS, NA- 
GUÈRE REMPLIS DE MATIÈRES INFLAMMABLES ET EXPLO- 
SIBLES ET QUI POURRAIENT BIEN l'ÊTRE ENCORE. Cette 

situation étrange rappelle ainsi celle de la gare de 
Délie, soumise à la fantaisie pétrolifère d'une compa- 
gnie autrichienne. Il y a quelques années, une péti- 
tion des habitants de ce quartier de Charlevillef si- 
gnalant le danger, fut déposée à la Préfecture. Inu- 
tile d'ajouter que la Préfecture la mit aussitôt au 
panier. 

La ligne de chemin de fer de Charleville-Longwy 
vers Nancy doit servir, en temps de mobilisation, 
dans un sens ou dans l'autre, à un transport intense 
de troupes, selon les nécessités et circonstances de la 
première attaque. 

Il y avait jadis à Douzy une sucrerie construite en 
1867, par un Belge, M. L..., excellent homme, très 
travailleur, qui, plus tard, se fît naturaliser. Parsuite 
du manque de main-d'œuvre, l'agriculture de la 
région se transforma; les pâturages et céréales suc- 
cédèrent à la betterave. La sucrerie dut liquider en 
1903. Le fils du fondateur racheta les terrains propres 
à la culture, tandis que les bâtiments nus de l'usine, 

AINSI QUE LE RACCORD A LA VOIE FERREE, FURENT 

vendus A MM. FiCHTEL ET Sachs, Kugellagerprœci- 
siONS fabrik, a Schweinfurt (Bavière). Ceci se 
passait au printemps de 1907. 

Notons immédiatement que les bâtiments de l'ex- 
sucrerie ne sont séparés de la voie ^ferrée que par la 
largeur de la route nationale (Paris-Metz), qu'ils sont 
à cent mètres de la gare et à proximité de nombreux 
petits ouvrages d'art (trois ponts à moins de 
200 mètres). 



276 l'avant-guerre 

En 1908, plusieurs caisses lourdes et demeurées 
mystérieuses arrivèrent à l'usine. Des charpentiers 
requis furent même obligés de construire des chariots 
ad hoc pour les amener dans les bâtiments. Un 
peintre fut chargé de les tapisser de papier, afm d'em- 
pêcher la poussière d'y pénétrer. 

En 1910, un ingénieur allemand vint, muni des 
plans d'une nouvelle usine, fit ostensiblement effectuer 
des sondages, sous prétexte de prospecter la nature 
du sol, encore qu'on la lui eût indiquée. Il avait an- 
noncé son retour comme imminent. Cependant, aucune 
suite ne fut donnée à ces travaux. 

Entre temps, l'école d'aviation de Sommer fonc- 
tionnait à Douzy; on y faisait l'essai de nouveaux 
aéroplanes militaires. L'ingénieur allemand utilisait 
ses nombreux loisirs à suivre ces essais et à excur- 
sionner soUtairement dans les environs. On le vit 
prendre des notes et de multiples photographies. 
Vers la même époque, une baronne (?) allemande, 
accompagnée d'une automobile, faisait aux offi- 
ciers aviateurs maintes avances, accueillies fraîche- 
ment. 

M. Fichtel, commanditaire de la société, est mort 
aujourd'hui, mais la raison sociale continue. II n'est 
jamais répondu aux lettres adressées à Schweinfurt. 
Vu la belle situation industrielle de Douzy, des ingé- 
nieurs français ont fait aux Allemands des proposi- 
tions de rachat très avantageuses. Les Allemands 
n'ont même pas daigné entrer en pourparlers. Ils ne 
consentent à louer leur usine à aucun prix. Les 
parties habitables sont concédées gratuitement ou à 
un prix dérisoire, à titre précaire avec clause d'éva- 
cuation immédiate sur la demande du propriétaire. 
Ils paient sans discuter et même avec gratification 



ÉTABLISSEMENTS INDUSTRIELS ALLEMANDS 277 

les rares ouvriers qu'ils emploient pour le transport 
de leurs lourdes caisses mystérieuses. Ils ont con- 
servé un abonnement téléphonique dont on ne voit 
pas bien l'utilité. Ils acquittent rubis sur Tongle leurs 
contributions. On en conclut qu'ils ont une raison de 
première importance pour conserver ces bâtiments et 
y immobiliser des capitaux improductifs. 

En dehors de son importance stratégique quant à 
la voie ferrée, l'usine en question commande deux 
routes vers Bouillon et la Belgique. 

Nous avons ainsi rapidement énuméré quelques- 
unes des principales forteresses industrielles alle- 
mandes installées sur notre sol et dont la position, au 
point de vue stratégique, présente incontestablement 
de très graves inconvénients pour la Défense Natio- 
nale. 

Il ne viendrait à l'esprit de personne qu'une situa- 
tion semblable pût exister chez nos susceptibles voi- 
sins ; ils auraient vite fait de faire déménager l'in- 
dustriel français assez hardi pour aller s'installer 
près d'une gare importante, d'un pont, etc 

Toutefois, si nous nous bornions à l'énumération 
précédente, on n'aurait qu'un aperçu fort incomplet 
de la situation qui nous est faite par les opérations 
allemandes d'Avant-Guerre. 

Aussi devons-nous maintenant relever certaines 
fermes allemandes qui nous ont été signalées dans 
cette région comme resserrant les mailles de l'immense 
filet jeté par l'ennemi sur notre frontière de l'Est. 
L'énumération de ces fermes n'a donné lieu à aucune 
protestation de la part des intéressés, lors de sa publi- 
cation réitérée dans V Action Française. Nous accueil- 
lerions néanmoins volontiers toute réclamation même 
tardive à ce sujet, à condition qu'elle fiit accom- 



278 l'avant-guerre 

pagnée de témoignages positifs. Car il est trop facile 
de se dire « annexé » alors qu'on est en réalité d'ori- 
gine et de sentiment allemands. Beaucoup des 
fermiers en question jouent volontiers de cette équi- 
voque. 



CHAPITRE III 



LES FERMES ALLEMANDES DANS L'EST 



Ces fermes seraient pour l'ennemi des centres de 
ravitaillement tout indiqués. Les Allemands — plus 
ou moins grimés en annexés — qui les occupent 
feraient dès la première alerte et à n'importe quel 
prix la razzia des bestiaux, fourrages, denrées, appro- 
visionnements de la contrée. De plus, les valets de 
ferme, à défaut des fermiers eux-mêmes, devien- 
draient d'admirables guides pour les éclaireurs prus- 
siens. Ils connaissent tous les petits chemins, les 
abris, les creux, les bois, les taillis, les haies, 
cachettes et obstacles précieux à repérer. 

Il n'y a pas que la nationalité de ces fermiers 
qui doive attirer l'attention des Français vigilants 
et nous avons des renseignements bien curieux 
sur certains d'entre eux qui occupent des fermes de 
l'Est, fermes bien situées, quoique d'ailleurs d'un 
pauvre rapport, les payant au quadruple de leur 
valeur et recevant à certaines dates, en cas de mau- 
vaises affaires, d'importants, de mystérieux subsides •. 

1. On m'a cité une ferme près de la frontière, arrivée à fin 



280 l'avant-guerre 

Les fermes allemandes se multiplient surtout, ce 
qui est très caractéristique, dans la région impor- 
tante appelée la Woëvre, entre la Meuse et la Mo- 
selle, jalonnant une route d'invasion qui va de Metz 
à Saint-Mihiel et Lérouville. 

Avant de dénombrer, d'une façon forcément incom- 
plète, ces fermes de la Woëvre, nous en citerons 
quelques-unes dans le Châlonnais, région également 
des plus exposées au point de vue militaire. 



1° Da?is le Châlonnais. 

A Coolus, à 4 kilomères de Châlons, siège du 
iîorps d'armée, en bordure de la ligne du chemin de 
fer Paris-Nancy- A vricourt, par Toul, située sur une 
hauteur qui domine la ligne, se trouve la ferme 
Beuzard, occupée par des Allemands. Ladite ferme 
est en outre à 100 mètres d'un petit pont (tablier mé- 
tallique) sur le ruisseau la CoolCy que franchit la voie 
ferrée. Si ce pont saute, la mobilisation est en- 
travée. 

Dans la région de Sainte-Menehould, le long de la 
ligne Châlons-Batilly-Metz par Verdun, plusieurs 

de bail, louée jusqu'alors trots mille fraiics, qui a été louée 
aussitôt par un Allemand, au prix de cinq mille francs. Le 
cas n'est pas isolé. Nos voisins attachent, en ce moment, une 
importance capitale à ces domaines, généralement bien placés, 
qui deviendront, au jour de la mobilisation, autant de fortins 
allemands en terre française, où s'instruisent, en attendant cette 
heure critique, des guides et des éclaireurs de premier choix. 
Certains de nos forts — très importants — ne sont occupés que 
par cinq ou six hommes ! Or l'envahissement allemand de 
fermes voisines permettrait en outre à l'ennemi d'occuper ces 
forts avant que la mobilisation ait pu renforcer leurs postes. 



LES FERMES ALLEMANDES DANS l'eST 281 

fermes sont occupées par des Allemands. A CernoUy 
à 15 kilomètres de Châlons, le château et la ferme, 
précédemment propriété de la famille de P..., sont 
aujourd'hui au pouvoir des Allemands. 

A propos da Châlonnais et de la région de Sainte- 
Menehould, on nous a écrit : 

« Ils sont légion maintenant, dans cette contrée, 
les villages où. lentement, systématiquement, patiem 
ment, s'installent de véritables colonies allemandes ; 
j'entends des familles d'Allemands qui savent à peine 
baragouiner trois ou quatre mots de notre langue, qui 
rachètent les fermes disponibles, qui vivent absolu- 
ment à part, forment un monde fermé, où aucun de 
nos paysans n'a le droit de pénétrer. Je ne parle pas 
de leur morgue et de leur insolence. Je suis persuadé 
que ces envahissements partiels ne sont que la réalisa- 
tion d'un vaste plan d'ensemble et, au surplus, que 
plusieurs de ces gens-là sont subventionnés. Ils arri- 
vent toujours à point, au moment précis, admirable- 
ment renseignés sur les avantages et les inconvénients 
des combinaisons qu'ils se font proposer. » 

Quant aux valets de ferme suspects : 

« Ils arrivent, parlant très durement, mais assez 
correctement le français. Ils paraissent même trop 
distingués. D'ailleurs, ce sont des modèles d'honnê- 
teté. Laborieux, toujours empressés, ils vivent à 
part, eux aussi, taciturnes, ne communiquant leurs 
observations à personne, paraissant étudier, exami- 
ner quelque chose. Les dimanches et jours fériés, 
ils vont seuls par monts et par vaux. On les surprend 
à recueillir des notes, faire de la photographie, aux 
alentours des ouvrages militaires, des travaux d'art. 
Quelquefois, quand l'attention est éveillée, l'homme 



282 l'avant-guerre 

disparaît par une nuit sombre, sans même avoir 
touché sa payeK » 



2° Fermes de la Woëvre. 

Nous avons dit que la Woëvre est une vaste plaine 
s'étendant entre la Meuse et la Moselle. C'est surtout 
un immense champ clos, bien connu de tous les mi- 
litaires, promis aux premiers grands combats de la 
guerre de demain. 

Cette région, admirablement pittoresque, acci- 
dentée, vallonnée, forestière, parcourue par des 
« rupts » ou ruisseaux d'un aspect riant, est désignée 
comme un des établissements principaux de notre 
couverture. Depuis quelques années une lente infiltra- 
tion allemande s'y produit. Les fermes tombent une 
à une aux mains de l'ennemi. Celui-ci ne les choisit 
pas au hasard. Il les lui faut spacieuses et bien 
situées. 

Nous ne pouvons mieux faire que reproduire les 
lignes suivantes, extraites encore d'un article du 
général Maitrot, publié par VÉcho de Paris sous ce 
titre « Questions de frontière ». 

Cet article a trait à l'occupation des fermes de la 
Woëvre par les Allemands: 

Les Allemands trouveront dans la Woëvre tous les 
guides dont ils auront besoin; ce sont leurs nationaux 
qui s'y sont fixés, avec le consentement des autorités 
locales. 

1. On me signale au dernier moment comme allemandes, 
dans la région de Sainte- M enehould, les fermes de Remicourt, 
de La Basse, de Vannoult-les-Dames et de Saint-Jean-decant- 
Possesse. 



LES FERMES ALLEMANDES DANS l'eST 283 

J'ai déjà signalé le fait à maintes reprises. Oui, la 
Woëvre est pleine d'espions, installés à demeure, et 
qui " attendent l'armée allemande ». Je pourrais citer 
plusieurs grandes fermes du pays occupées par des fa- 
milles allemandes qui n'ont de cultivateur que le nom. 
Par un hasard singulier, toutes ces fermes sont situées 
sur des points admirablement choisis ; plateaux élevés 
dominant la région, embranchements de routes, grande 
clairière dans une forêt. 

Certain jour de l'année 1910, je chassais dans les 
bois de... Le soir venu, je regagnais le rendez-vous 
avec mon porte-carnier, paysan des environs, et je lui 
parlais de la ferme de X..., située à l'extrême frontière 
et à proximité de laquelle j'étiis passé plusieurs fois 
dans le courant de la journée. Et comme je lui deman- 
dais quel en était le tenancier, il me répondit : « Un 
officier allemand ! » Je fis un haut-le-corps et il ajouta : 
« Oui, mon général, un officier allemand, pas de l'ac- 
tive, sans doute, mais un homme qui a servi, on le 
voit bien à sa tournure. D'ailleurs, regardez les champs, 
tous en friche; ça, un fermier, un cultivateur? Allons 
donc! Il est plus souvent à Metz qu'ici. » 

Je fis cette réflexion : « Pourquoi a-t-on laissé cet 
homme s'installer dans cette ferme? La mairie, la pré- 
fecture ne savent donc rien? » Alors une réponse 
conçue en termes énergiques que je me dispense de 
rapporter. 

Cette situation n'est pas particulière à la Woëvre : 
toute la région avoisinant nos frontières de l'Est et du 
Nord est infestée d'espions, et toujours on les trouve 
gités aux bons endroits près des places fortes, à proxi- 
mité des ponts, des tunnels, des ouvrages d'art impor- 
tants, qu'ils ont certainement pour mission de saboter 
quand ils en recevront l'ordre, de façon à ralentir notre 
concentration en arrêtant la marche de nos trains. 

Le ministère de la Guerre français a été cent fois 
prévenu de ce qui se tramait sur un des points les 
plus importants du territoire. N'ai-je pas eu roccasion 
de lire récemment un ouvrage fort intéressant, une 



284 l'avant-guerre 

de ces vues d'avenir comparables aux éclairs qui 
sillonnent la nue avant l'orage, intitulé La Bataille de 
la Woëvre. Mais le ministère de la Guerre français 
sous André, sous feu Berteaux, sous Messimy, s'occu- 
pait beaucoup moins des dangers qui menacent la 
Woëvre que des opinions politiques et des convictions 
religieuses du corps des officiers. Au lieu de dresser 
la liste des fermes allemandes de la frontière, ces 
messieurs mettaient à jour Corinthe et Carthage, les 

GRANDS LIVRES DE LA DELATION, AUSSITÔT TRANSMIS 
d'ailleurs au grand ÉTAT- MAJOR ALLEMAND, PAR LES 
SOINS DE l'agence ScHIMMELPFENG, 2, BOULEVARD 

Montmartre, a Paris. 

L'enquête que nous avons entreprise sur l'acquisi- 
tion des fermes dans la région de l'Est, au voisinage 
de la frontière, par notre ennemi, est difficile, car les 
Allemands — répétons-le — se donnent en général 
comme des annexés plus ou moins naturalisés. 

Un des nombreux patriotes qui m'a renseigné sur 
cette région m'écrivait : 

« Je suis ici à deux pas de la ligne de la Meuse, 
sous le canon du camp des Romains, près du pont de 
Bislée, qui fut saboté, l'an dernier, par des mains 

MANIFESTEMENT ALLEMANDES, AU MOMENT DE l'aFFAIRE 

d'Agadir. On peut voir encore aujourd'hui, à deux 
cents mètres de ce pont, un drapeau allemand des- 
siné sur une borne kilométrique du chemin dehalage. . . 
Nous sommes infestés de métèques, contrebandiers, 
marchands de peaux de biques, romanichels de toute 
couleur et de toute farine qui paraissent beaucoup 
plus soucieux d'examiner le terrain et de supputer 
nos ressources que de débiter leurs marchandises. 
Saint-Mihiel est enjuivé depuis longtemps... On 
m'assure que les fours à chaux de Dompcevrin, près 



LES FERMES ALLEMANDES DANS l'eST 285 

Saint-Mihiel, sont aux mains d'actionnaires alle- 
mands, dont le principal demeurerait à Knûttange- 
Hûtten. » 

Pour en revenir à ces fermes, quand l'officier ou 
le sous-officier qui les a acquises, quelquefois au triple 
de leur valeur, se sent signalé et brûlé, il les revend 
avec perte et transporte ailleurs son réduit. 

C'est ainsi que la ferme de Montplaisir, au-dessus 
de Thiaucourt {25 hectares), dont la masse sombre se 
voit à dix lieues à la ronde, appartenait, jusqu'à ces 
derniers temps, à un prétendu Luxembourgeois des 
plus suspects. Comme le scandale était un peu fort, il 
passa la main à un Français. Ce cas est malheureuse- 
ment isolé. 

Au sud de Gorze, sur le long plateau boisé qui 
longe la frontière, entre Arnaville et Chambley, on 
nous a signalé deux grosses fermes, des plus impor- 
tantes, entourées de maigres champs. Elles sont 
toutes deux aux mains d'Allemands qui ne vont à la 
poste qu'à Gorze en territoire annexé. 

Sur le plateau de la rive droite du rupt de Mad, 
entre Pagny-sur-Moselle et Thiaucourt, se trouvent 
les trois fermes bien connues de La Grange-en-Haije, 
de Bouleuvre et de Sainte- Marie. Elles sont tenues 
par des fermiers soit allemands, soit annexés, qui y 
emploient en tout cas la main-d'œuvre allemande. 
En temps de guerre, les troupes allemandes trouve- 
raient, dans ces manœuvres, des guides tout indiqués 
et sûrs pour les conduire la nuit, les- yeux fermés, à 
travers ces longs rideaux de bois, impénétrables et 
fangeux, qui barrent la mi-Woëvre du nord au sud. 

Sur la route de Chambley*, une belle ferme com- 

1. A Chambley, un sujet berlinois du nom de Kratz a 



286 l'avant-guerre 

mande une partie de la position du défilé de Saint- 
Benoit. Allez causer avec le propriétaire. Vous serez 
vite édifiés sur la nationalité des fermiers. 

Si vous continuez jusqu'à Vigneulles, où débouche 
la trouée de Spada, au pied des côtes, à un endroit 
où l'on peut atteindre à couvert les hauts de la Meuse, 
se trouve, à la lisière nord des bois de Creue, la 
ferme de Val-en-Bois. C'est encore une famille par- 
lant allemand qu'elle abrite. 

Plus au sud, à la lisière ouest des bois de la Belle- 
Ozière, une famille allemande possède la ferme très 
importante de Buxières-au-Bais. Cette ferme com- 
mande, outre un grand nombre de passages qu'il me 
semble inutile de spécifier, la route de Buxières à 
Heudicourt et la route d'Heudicourt à Nousard. Je 
donne ces détails précis pour les officiers en particu- 
lier qui voudront bien les vérifier, comme je l'ai fait 
moi-même, sur les quatre cartes d'état-major de la 
région de Commercy. Une de celles-ci manquait, il y 
a quelques mois, mais je pense qu'elle est aujourd'hui 
remplacée. 

Depuis plusieurs mois, la ferme du Griot, sur la 
route stratégique entre Chaillou et Heudicourt, est 
occupée par une famille que l'on dit allemande. Le 
pire, c'est que le réseau se resserre, et qu'on pourra 
bientôt dresser une carte des fermes allemandes de 
la Woëvre qui montrera aux plus aveugles le plan 
d'investissement de l'ennemi. 

loué la pèche des étangs de Saint-Benoît, do la Chaussée, de 
la Parroi, de Doncourt, et en général de tous les étangs de la 
région. Cela lui donnera toutes les facilités pour se documen- 
ter minutieusement sur les points intéressants de la topo,2:ra- 
phie régionale. Kratz a fait construire à Chambley de vastes 
réservoirs où le poisson attend son départ en wagons spé- 
ciaux pour l'Allemagne. 



LES FERMES ALLEMANDES DANS l'eST 287 

La ferme de Mévaucourt. 

En plein camp des forts de Verdun^ exactement au 
nord des forts de Douaumont et de Vaux, se trouve la 
ferme de Méraucourt que la rumeur publique préten- 
dit longtemps appartenir à l'empereur d'Allemagne 
sous le couvert d'une personne interposée. Depuis le 
fait a été formellement contesté et l'on conçoit com- 
bien il est difficile en pareille matière de se recon- 
naître au milieu des affirmations contradictoires qui 
parviennent à l'enquêteur de tous côtés. 

Ce qui est notoire c'est qu'à la suite d'une enquête 
tenue fort secrète, — mais pas si secrète que les con- 
clusions ne nous en soient parvenues — le fermier de 
Méraucourt fut l'objet d'un arrêté d'expulsion. La 
Sûreté générale avait eu la main forcée par l'autorité 
militaire française. 

Or, sur une simple démarche auprès du ministre 
de l'Intérieur, cet arrêté d'expulsion fut rapporté. 

Certains journaux de l'Est, et notamment le Petit 
Montmédie7i, ayant reproduit cette information, le 
Courrier de la Meuse ajoutait, sous la signature de 
son rédacteur en chef : 

Méraucourt est un écart de la commune de Bezon- 
vaux du canton de Charny. Cette ferme est située à 
proximité des forts de Tavannes, de Douaumont et des 
principaux ouvrages de la défense de Fleury et de Sou- 
ville. 

M. Bidon, qui l'habite avec son père, est, en effet, un 
Allemand très distingué et qui semble de pure race. Le 
service de la Sûreté me disait récemment que jamais 
ce monsieur n'écrit on Allemagne, ce sont ses sœurs 
qui font constamment le voyage entre Metz et Eix- 
Abaucourt et lui servent sans doute de facteurs. 



l'avant-guerre 

Au dernier banquet de la Société d'Agriculture à 
Verdun, je me trouvais à côté de ces deux messieurs 
Bidon qui échangèrent ensemble leurs impressions sur 
les convives, à plusieurs reprises en allemand, si bien 
que je jugeai utile moi-même d'ajouter au dessert quel- 
ques réflexions en la même langue à leur adresse, ce 
qui n'eût point l'air de leur plaire. 

Je me demande, sans pouvoir comprendre, pour 
quelles raisons secrètes la Société d Agriculture iu^Qa^ 
bon de donner, à ces MM. Bidon, son premier prix 
d'améliorations culturales, le 13 octobre dernier. Ces 
sujets de Guillaume sont depuis très peu de temps sur 
cette ferme. En tout cas, la mesure a été très commen- 
tée par tous les bons Français qui m'entouraient ce 
jour-là à Verdun. 

A quoi le mystérieux fermier de Méraucourt ré- 
pondit par la lettre suivante, qu'il importe de lire 
avec soin, elle en vaut la peine : 

Méraucourt^ le 5 novembre 1912. 

Monsieur Malou, 

directeur du Courrier de la Meuse, 
16, place Chevert, Verdun. 

Monsieur, 

Dans le numéro de votre journal du 2 novembre 1912, 
première page, 4^ et 5« colonnes, vous reproduisez un 
article de V Action Française et du Petit Montmédien, 
dans lequel vous prétendez que : 

1° La ferme de Méraucourt appartient à l'empereur 
Guillaume II ; 

2° Que cette ferme est gérée par un officier allemand 
en activité de service ; 

S** Que mes sœurs font constamment le voyage entre 
Eix-Abaucourt et Metz, et me servent de facteurs dans 
un service d'espionnage ; 

4° Que j'ai été l'objet d'un arrêté d'expulsion rapporté 
sur les instances de l'ambassade d'Allemagne ; 



LES FERMES ALLEMANDES DANS l'eST 289 

5° Que mon père et moi sommes des Allemands dis- 
tingués et de pure race. 

Je pourrais m'adresser à la justice française pour 
obtenir contre vous une condamnation à des dommages- 
intérêts pour votre article dilïamatoire. Mais cet article 
est rempli de telles erreurs et inexactitudes que sa por- 
tée en tombe d'elle-même. 

Que M. Léon Daudet, un polémiste ardent et pas- 
sionné, écrive de telles bêtises à mon sujet, cela m'im- 
porte peu ! Mais qu'un journaliste local, qui devrait 
connaître les gens et les choses de son pays, reproduise 
ces bêtises, sans les contrôler, cela dépasse les bornes 
de l'information sérieuse. 
Permettez-moi de vous dire que : 
!*• La ferme de Méraucourt n'appartient point à l'em- 
pereur d'Allemagne, mais à un citoyen français honora- 
blement connu à Verdun : M. Jules Sponville, proprié- 
taire à Vaux-devaut-Damloup, dont je ne suis que le 
fermier ; 

2° Je ne suis point oflîcier prussien et n'ai jamais servi 
dans l'armée allemande, même en qualité de simple 
soldat. Je vous mets au défi de prouver le contraire ; 

3'' Mon père et toute ma famille habitent Metz, et si 
mes sœurs viennent à tour de rôle à Méraucourt, c'est 
parce que je suis célibataire et qu'elles viennent faire 
mon ménage et m'aider dans la gestion d'une ferme de 
200 hectares comme celle de Méraucourt ; 

4° Si fai été V objet d'un arrêté d'expulsion, cest à 
la suite de renseignements erronés donnés sur mon 
compte à la Sûreté générale. Il m'a suffi d'une simple 
démarche personnelle, sans le secours de V ambassade 
d'Allemagne, au m,inistère de V Intérieur français, pour 
faire rapporter purement et simplement cet arrête 
d'expulsion. 

A V examen des renseignements et du dossier que Je 
lui ai transmis, le ministère de Vbitérieur a reconnu 
qu'il avait été trompé par des renseignements erronés 
et tendancieux sur mon compte provenant de concur- 
rents intéressés ; 

5** Si je ne suis point Français de nationalité, je le 
suis de cœur. Mon père est né à Sierck (Alsace-Lor- 

10 



290 l'avant-guerre 

raine) en 1850, et si, au lendemain de la guerre, il est 
resté en Lorraine annexée, c'est que des intérêts maté- 
riels et pécuniaires considérables ne lui ont point per- 
mis une émigration en France qu'il désirait vivement. 

Aujourd'hui, tous les Français intelligents, et avec 
eux Maurice Barrés, reconnaissent que les Alsaciens- 
Lorrains commirent une grosse faute, au lendemain de 
70, en éinigrant en France, et qu'il aurait mieux valu 
maintenir les traditions françaises et s'opposer à la 
germanisation à outrance dont la France est victime en 
Alsace-Lorraine. 

Alsacien-Lorrain ! voilà ce que je suis, avec toute ma 
famille, Monsieur! et il est profondément regrettable 
de voir un journaliste français traiter des Alsaciens- 
Lorrains d'Allemands distingués et de pure race. J'ai 
perdu la nationalité française à la suite de la guerre 
de 1870 et les Français devraient être les seuls à ne 
point le reprocher à leurs frères d'Alsace-Lorraine et 
à ne point leur adresser gratuitement de telles in- 
jures. 

Je suis venu à Méraucourt pour y gagner ma vie et 
non pour y faire de l'espionnage. 

Si, au lieu de ramasser dans votre journal des potins 
et des ragots, vous aviez pris la peine de faire sur mon 
compte une enquête sérieuse, vous sauriez que Je m'oc- 
cupe en ce moment de rassembler les papiers qui me 
sont nécessaires pour demander aux autorités compé- 
tentes ma réintégration dans la nationalité française. 

Mais il ne me plaît point, pour le moment, de me 
défendre plus avant contre des accusations aussi gros- 
sières et aussi injustifiées et je vous somme d'insérer, 
conformément à la loi, ma réponse dans le plus pro- 
chain numéro de votre journal aux lieu et place de 
l'article dans lequel vous m'avez si légèrement accusé. 

Veuillez agréer, Monsieur, mes salutations. 

Alphonse BmoN. 

Je ferai d'abord remarquer à M. Bidon qu'il est 
bien mal venu à invoquer la thèse de Barrés puis- 
qu'il fait précisément tout le contraire, puisqu'il 



LES FERMES ALLEMANDES DANS l'eST 291 

occupe une ferme en France au lieu de demeurer en 
Lorraine annexée. 

Mais, en outre, il est clair que, si Tempereur alle- 
mand avait acquis une ferme en France, c'eût été 
sous un prête-nom et qu'il ne serait pas venu en per- 
sonne à Verdun signer chez le notaire. 

Enfin, il reste acquis, de l'aveu même de M. Bidon : 

1« Qu'il n'est pas Français; 

2® Qu'il a été l'objet d'un arrêté d'expulsion; 

3® Que ledit arrêté a été rapporté. 

Les explications de M. Bidon au sujet de cet arrêté 
d'expulsion sont embarrassées, confuses et obscures. 
S'il s'était contenté de labourer son champ, la Sûreté 
générale n'aurait pas eu à s'occuper de lui. D'autre 
part, il fera difficilement croire qu'une mesure aussi 
grave qu'un arrêté d'expulsion ait été rapportée sur 
une simple démarche de sa part au ministère. Il s'est 
sûrement fait appuyer. Pourquoi ne donne-t-il pas 
les noms de ses protecteurs? 

Enfin, il est au moins singulier que M. Bidon 
éprouve tout à coup, après un si long temps écoulé, 
le besoin de demander aux autorités compétentes sa 
réintégration dans la nationalité française et que 
cette demande coïncide avec nos révélations concer- 
nant la ferme de Méraucourt. 

La lumière devra être faite sur tous ces points. 

Cette question de la ferme de Méraucourt a eu son 
écho à la Société d'Agriculture de- Verdun, ainsi 
qu'en fait foi l'entrefilet suivant paru dans le Courrier 
de la Meuse : 

Discussion très vive à la Société d'agriculture ce 
matin mardi à dix heures à propos d'une let*-re de 



292 l'avant-guerre 

M. Letrique, de Watronville, demandant à la Société 
d'exclure de son sein les étrangers. Cette motion vise 
évidemment le cas Bidon et passionne de suite les mem- 
bres présents. 

M. Lieutaud expose les avantages et les services 
rendus à l'agriculture par les cultivateurs belges dans 
notre région et, avec le jury mis en cause pour le prix 
des améliorations culturales attribué à M. Bidon, dé- 
fend les étrangers. 

M. Malou riposte aussitôt qu'il ne s'agit pas du tout 
d'exclure nos amis les Belges, mais les Allemands et 
que Ton peut très bien faire des catégories parmi les 
étrangers. M. Delandre, maire de Gincrey et M. Hen- 
nequin, l'aimable fermier de Renonvaux, près d'Etain, 
appuient énergiquement le dire de M. Malou. 

M. Lecourtier intervient avec plusieurs autres mem- 
bres en faveur de M. Bidon et dit quHlfaut s'en pren- 
dre aux parrains de ce membre. 

M. Lieutaud dit que l'on ne peut créer des règle- 
ments nouveaux sans modifier les statuts. 

Enfin tout le monde se met d'accord pour décider 
qu'au mois de mai, on proposera la modification du 
règlement, afin que les étrangers ne soient pas admis 
dans la Société avant un an de présence dans l'ar- 
rondissement, ajln qu'on les connaisse. On invite en- 
suite les parrains à être très circonspects dans le patro- 
nage qu'ils accordent quelquefois bien à la légère 
et on prie les membres de réclamer le scrutin secret 
quand ils le veulent, pour l'élection d'un candidat. 

De ce compte rendu on peut facilement conclure 
combien les déclarations de M. Bidon ont paru peu 
convaincantes à ses collègues de la Société d'Agricul- 
ture. 

Au dire d'un journal républicain local, à la date du 
1" décembre dernier, la police tolérait, à Verdun, 
165 sujets allemands des deux sexes établis en ville ! 
Sans préjudice des juifs, naturalisés et nomades qui 
fourmillent dans la région. 



LES FERMES ALLEMANDES DANS l'EST 293 

L'on m'écrit à ce sujet : 

« ... Quantité d'étrangers s'installent ainsi comme 
fermiers le long de la fronti