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Full text of "La chanson de Roland, poëme de Theroulde, texte critique, accompagné d'une tr., d'une intr. et ..."

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SE TROUVE A PAHIS 

CHEZ POTIER, LIBRAIRE, QUAI VOLTAIRE, \ 0. 



LA CHANSOIS 

DE ROLAND 

POËMË l)E THEROULDE 

TEXTK CRITIQIIF. . ' 



D'IJNK rKAI)M.TUI>. UVSL I.VIRnDI <j1l()N Kl l>h MtU.s 

P\R F. CÉMN 




PARIS 

IMPRIMERIE NATIONALE 



INTRODUCTION 



CHAPITRE I". 

Aperça du poème. — Que renfenne-t-îl dliistorique? 

Combien de fois n a-t-on pas répété : a Les Français n*ont 
pas la tête épique ! » Voltaire a trouvé cette formule dans le 
temps juste qu*il composait la Henriade^. Le poème a servi 
de pièce justificative à la sentence. 

Mais aussi, à qui demandait- on une épopée? Au xviii' 
siècle, au xvii* ou au xvf ; au delà c'était la nuit, le chaos; 
on n avait garde d*y plonger; et parce que la Franciade de 
Ronsard, le Clovis de Desmarets, et quantité d*aptres sem- 
blables ne valaient rien, on se hâtait de conclure, et fon 
faisait galamment les honneurs de la France aux nations 
étrangères. 

Le caractère essentiel de l'épopée, c'est la grandeur jointe 
à la naïveté ; la virilité , l'énergie de l'homme fait unies à la 
simplicité , à la grâce ingénue de l'enfant : c'est Homère. 
Comment cette production essentiellement primitive aurait- 
elle pu éclore à des époques pédantes ou d'une civilisation 
corrompue comme le xvf, le xvn* et le xvin* siècle? Le 

' A ia fiD de VEssai sur la poésie épique^ Voltaire attribue le mot àfsa 
M. de Malézieux, On sait ce que cela veut dire. 



n INTRODUCTION. 

poëte épique vit dans les siècles épiques ; et de même que 
l'âge dor était l'âge où l'or ne régnait pas, les temps épiques 
sont les temps aussi où le nom de l'épopée était inconnu. 
Achille et Âgamemnon, comme Roland et Chariemagne, 
ne soupçonnaient pas qu'ils fussent des héros épiques, 
non plus qu'Homère ni Theroulde ne poursuivaient la gloire 
de bâtir une épopée. Guerriers comme poètes, ils obéis- 
saient à un instinct, et c'est ce qui a fait leur grandeur. 
Ce n'est pas que le poëte épique ne puisse songer à la pos- 
térité , mais il y songe moins dans un intérêt de gloire per- 
sonnelle ou littéraire que dans l'intérêt du sujet qui le rem- 
plit, l'échauffé et le passionne. Il ne se dit pas : ici je serai 
simple, là je serai sublime; ici religieux, là spirituel, et 
l'on m'admirera. Non; il est ce qu'il peut; il sent profon- 
dément; il peint ce qu'il sent et ce qu'il voit; et sa pein- 
ture sincère , considérée à la distance des âges (car le temps 
est un puissant collaborateur des poètes épiques), saisit 
d'étonhement et d'admiration. Quant au poète lui-même, 
tout au plus a-t-il signé. On demande : Homère a-t-il vécu ? 
qu'était-ce que Theroulde ? 

« Il faut avouer, dit Voltaire , qu'il est plus difficile à un 
Français qu'à un autre de faire un poème épique; mais ce 
n'est ni à cause de la rime, ni à cause de la sécheresse de 
notre langue. Oserai-je le dire ? C'est que de toutes les na» 
tions polies la nôtre est la moins poétique ^ » 

Oserai-je à mon tour contredire Voltaire? Il n'est pas 
plus difficile à un Français qu'à un autre de faire un poème 
épique , et la nation française n'est pas la moins poétique 

> Essai sur le poème épique, chap. ix. 



CHAPITRE I'. m 

de toutes les nations polies. La di£Bculté n^est pas celle 
qu mdique Voltaire ; la voici : c'est qu*un siècle raisonneur 
n est pas plus capable de produire une épopée qu*un enfant 
de produire un traité de philosophie. Voltaire, dans son 
Essai sur le poème épique , critiquant certains détails mer- 
veilleux, demande comment on peut les offiîr à des gens 
raisonnables, à des lecteurs sensés. Eh bien, tout est là: 
vous êtes sensés et raisonnables, et même très-raisonneurs; 
faites l'Encyclopédie, et ne vous mêlez point de poésie 
épique. 

L'esprit de critique et d'analyse est essentiellement opposé 
k l'instinct épique : ils s'excluent réciproquement ; et l'esprit 
de critique fut au plus haut degré cdui de la renaissance, 
et surtout celui du xvm* siède ; et dans le xviii* siècle , nul 
ne le poussa plus loin que Voltaire. 

Hélas, oui, c'est le malheur de votre Henriade, de ne 
renfermer rien qu'on ne puisse présenter à des lecteurs sen- 
sés et raisonnables ! 

Que devient l'épopée sans merveilleux? et que devient 
le merveilleux à la Imnière de la raison ? 

n y a pourtant du merveilleux dans la Henriade ? Mais 
(}uel merveilleux ! celui que le raisonnement a conseillé d'y 
mettre, merveilleux à la glace, objet du mépris tacite de 
Fauteur. 

Il faut donc distinguer deux sortes d'épopées : l'épopée 
sincère, naïve, et l'épopée artificielle ou d'imitation. V Iliade 
et YOdyssée sont le type de l'une, Y Enéide est le type de 
lautre. A la première classe appartiennent les Nibelangen , 
le poème du Cid, le Roland de Theroulde,la Divine Comédie; 
i la seconde, la Jérusalem délivrée, la Messiade, le Paradis 



a. 



IV INTRODUCTION. 

perda, la Henriade et le Roland farieux , puisqu'on est accou- 
tumé à le compter pour une épopée ^ 

Le vice radical de toutes ces compositions laborieusement 
imitées et calculées, cest que Tart y étouffe la nature, que 
tout y est factice, dès lors sans véritable intérêt. 

Dans répopée sincère, il a fallu que le génie suppléât à 
Tabsence de Tart; dans l'épopée artificielle, c'est à l'art à 
suppléer le génie. 

Les visions terribles ou consolantes de l'enfer, du purga- 
toire et du paradis, sauront toujours attacher des esprits 
imbus d'une foi vive et sombre , conune Dante , qui réelle- 
ment y a mis son cœur; mais quel chrétien, fanatique 
même et superstitieux au plus haut degré, s'intéressera 
jamais aux anges qui tirent le canon, ou bien à l'allégorie 
de la mort mariée au péché ? Je suis cent fob plus ému de 
Peau-d'Âne ou de la Barbe-Bleue ! 

Voltaire, l'Arioste, Milton, Rlopstock, et Virgile à leur 
tête, inventaient de sang-froid, et ne croyaient pas un mot 
de leurs inventions. Ils sont bien au-dessus de cela ! Toute- 
fois, ils tâchent de paraître dupes de leur imagination, mais 
je ne le serai pas de leur ruse : ils n'ont pas la bonne foi, 
ils ne me persuaderont point Je me borne à reconnaître et 



' La première, la plus indispensable qualité d*un poète épique, c*est la sin- 
cérité et la bonne foi. Je ne puis me décider k donner ce titre À TArioste, qui 
n*a qu*un but et qu*un souci, railler perpétuellement ses béros, ses lecteurs et 
lui-même. Un fragment de VlUade ferait encore reconnaître une épopée; le 
Roland furieux réduit à un seul chant, s'appellerait un conte : il en a qua- 
rante-six; c*est un conte en quarante-six chants : la dimension de Touvrage 
n*en change pas la nature. 

Le Roland furieux est une épopée comme Don Quichotte est un roman de 
chevalerie, comme la parodie appartient au genre dont elle se moque. 



CHAPITRE I'. V 

admirer de sang-firoid comme eux lem* patience et le bon- 
hew* de iem* artifice. - 

Mais Homère! quelle honnêteté, quelle crédulité à sa 
propre parole ! Ty crois donc aussi : il me touche et m'en- 
traîne. 

Le Roland de Theroulde appartient, comme Y Iliade, à la 
première catégorie : c*est une épopée sincère. Le sujet tient 
au cœur même de la patrie : il est national pour les Fran- 
çais autant que Tétaient pour les Grecs les événements de 
la guerre de Troie. Quel nom dans notre histoire plus grand 
que celui de Charlemagne? Charlemagne tient dans le 
monde moderne la place que, dans le monde ancien, tenait 
Agamenmon» Roland et Olivier peuvent être mis en regard 
d* Achille et de Patrocle ; Calchas lui-même trouvera son re- 
présentant dans l'archevêque Turpin. Toutes ces figures, 
bien que certainement historiques, sont placées sur les li- 
mites de l'histoire et de la légende; elles apparaissent, dans le 
lointain des siècles passés , voilées de ce mystérieux crépus- 
cule qui les élève et grandit leur proportions; elles sont dans 
les meilleures conditions de l'épopée : les siècles accumulés, 
les ruines d'im empire, d'im peuple, d'une civilisation, voilà 
le véritable piédestal des héros épiques. C'est tout ce qui 
manque encore à Napoléon. Supposez huit ou dix siècles 
écoulés, et les révolutions accomplies qu'amène nécessaire- 
ment un pareil intervalle ; supposez réalisé le rêve du bon 
abbé de Saint-Pierre : la paix universelle et toutes les na- 
tions amies; la guerre est oubliée; on n'en connaît plus que 
le nom, comme celui d'ime ancienne et terrible maladie de 
l'humanité, conune nous connaissons le nom de la lèpre. 
Qu'alors on découvre tout à coup une histoire des batailles 



VI INTRODUCTION. 

de la république , du considat et de l'empire ; une relation 
de la grande armée , de l'expédition d'Egypte , de la retraite 
de Moscou ! . . . Napoléon sera-t-il moins épique qu'Âgamem- 
non ou Gharlemagne ? 

Désormais on ne reprochera plus à la littérature fran- 
çaise de manquer d'ime épopée : voilà le Roland de The- 
roulde. Et si la France a si longtemps attendu à la montrer 
aux autres nations, c'est qu'il a fallu pour la retrouver 
fouiller plus profondément. J'avoue que cette épopée du 
XI* siècle ne paraîtra pas brillante et polie comme celle du 
Tasse ou de l'Ârioste ; mais la rouille vénérable dont elle 
est couverte n'empêchera pas d'en apprécier toute la valeur. 
Cette rouille sied bien aux médailles antiques. Une de nos 
pièces d'un franc toute neuve est absolument parlant plus 
belle qu'une monnaie phénicienne ou babylonienne, mais 
ce n'est point cette beauté qui détermine le prix. 

Cependant la vétusté n'est pas aussi une reconmiandation 
qui puisse tenir lieu de toutes les autres : ce serait pousser 
trop loin la révérence de l'antiquaille , comme dit Rabelais. 
On a exhumé de la poudre des bibliothèques des composi- 
tions du XII* ou du XIII* siècle, très-considérables par leur 
volume, qui, annoncées pompeusement sous le titre de 
grandes épopées, n'ont point justifié par leur mérite l'enthou- 
siasme de leurs parrains. L'illusion qu'on avait voulu pro- 
dmre n'a pas duré longtemps, et l'intelligence du pubUc a 
bien vite sondé la véritable valeur de l'œuvre sous la couche 
d'archaïsme qui semblait la protéger. C'est cette perspica- 
cité qui me rassure pour la fortune du poëme de The- 
roulde. 

En effet, le Roland diffère essentiellement de tous les 



CHAPITRE !•. VII 

poèmes du moyen âge publiés jusqu'à ce jour. Ces compo- 
sîtions ont toutes le même vice radical : l'absence de plan. 
L'auteur avance au hasard, exclusivement préoccupé du ca- 
rillon de ses rimes, et si peu pressé d'arriver, qu'on dirait 
que lui-même ne sait pas où il va. Dans les parties de ces 
récits immenses, aucun ordre, aucune lumière. C'est un 
entassement, une monotonie d'expression; un vide de pen- 
sées qui dès la seconde page assouvissent le lecteur fatigué. 

Le plan du Roland, au contraire, est nettement tracé; 
toutes les parties en ont été mesurées d'avance , combinées 
avec industrie et limitées dans de justes proportions. L'in- 
térêt ne s'égare pas au milieu d'une cohue de personnages 
qui se ressemblent tous dans leur pâleur. Il y a dans Roland 
quatre acteurs principaux : Roland , qui l'emporte sur tous ; 
Olivier, un peu au-dessous de lui ; l'archevêque Turpin , et 
enfin Chariemagne. J'allais oublier Ganeion, dont le rôle 
est si important et le caractère tracé d'une main si ferme 
et si délicate à la fois. Dans le camp opposé , le roi Marsille 
est à peu près le seul personnage saillant, à moins qu'on n'y 
joigne l'émir Baligant , qui ne parait que dans la seconde 
partie du poème , pour porter secours à Marsille et périr de 
la main de Chariemagne en un combat singulier. 

Le cœur du sujet, c'est la bataille de Roncevaux. Le 
pocte expose d'abord les causes qui ont brouillé Roland 
avec son beau-père Ganeion, et qui ont fait de ce dernier 
un traître à jamais exécrable aux Français. Vient ensuite la 
bataille et la défaite glorieuse des nôtres, où le poète dé- 
ploie toutes les ressources de son génie. Chariemagne, 
averti par le son du cor de son neveu, retourne sur ses 
pas; il arrive, hélas! trop tard pour sauver les vingt raille 



vin INTRODUCTION. 

Français et les douze pairs victimes d un infôme guet-apens , 
mais non trop tard pour les venger. H défait les Sarrasins, 
renforcés de Tannée auxiliaire de Baligant. A cette nouvelle , 
le roi Marsille, déjà mutilé par Tépée de Roland, couché 
sur son lit de douleur, se tourne vers la muraille, et rend 
le dernier soupir. Charlemagne, rentré en France, fait juger 
Ganelon au champ de mai; Ganelon demande le jugement 
de Dieu : son champion est vaincu par celui de Roland; 
le traître est écartelé et toute sa famille pendue sur la 
place. 

La nuit suivante, un ange vient de la part de Dieu ap- 
porter en songe à Charlemagne Tordre d^aller en pèlei^nage 
à la terre sainte , et le rideau tombe sur cette scène mysté- 
rieuse. 

Tout cela, je le répète, est dessiné d'une main ferme, 
avec un choix et une sobriété de détails qui décèlent un 
sentiment d'artiste dont on chercherait vainement la plus 
légère trace dans cette foule de compositions d'une date 
beaucoup plus récente. 

Deux passions remplissent le poème : la valeur et Ta- 
mour de la patrie. Nulle part ailleiu^s on ne retrouve cette 
tendresse émue , ce dévouement sans bornés pour la terre 
de France. Ce feu suffit à échaulFer l'œuvre d'un bout à 
l'autre. Â peine si le poète laisse parmi cette noble flamme 
se glisser un rayon de Tautre amour. C'est la fiancée de 
Roland , la belle Aude , qui vient redemander à Charlemagne 
son fiancé. Charlemagne, les larmes aux yeux, lui apprend 
la catastrophe du héros, et, pour le remplacer, lui ofifre son 
propre fds, Louis, son successeur futur. La belle Aude ne 
répond que deux mots : (c Sire , cette parole m'est étrange ! 



CHAPITRE I-. u 

ne plaise à Dieu que je survive à Roland! » et elle tombe 
morte aux pieds de Fempereur. 

Cet épisode de vingt-huit vers est place là avec un art 
infini pour préparer le dénouement Cette dernière victime 
réveille et redouble la pitié de toutes les autres; il nen 
peut rester aucune pour le scélérat auteur de tant de dé- 
sastres. 

Et cependant, au début, que Ganelon s était montré 
beau, courageux et fierl A la cour de Marsille, seul au mi- 
lieu de tous ces Sarrasins, en danger de mort, avec quelle 
dignité, quelle intrépidité il soutient llionneur de la France! 
D semblait impossible qu elle fût plus dignement représen- 
tée. Mais c est ce même orgueil indomptable qui va préci- 
piter Ganelon dans fabime. Il n*y a pas au théâtre de scène 
plus habilement filée que celle de la séduction. Lie vieux 
corrupteur Marsille fait agir tour à tour sur l'âme du mal- 
heureux ambassadeur la flatterie , la cupidité , surtout la soif 
de la vengeance; et l'entretien, commencé par féloge de 
Charlemagne, finit par la promesse de livrer Roland etl'ar- 
rière-garde. L'arrière-garde est sacrifiée à cause de Roland; 
aussi à la fin Ganelon s'indigne-t-il du nom de traître : je 
me suis vengé de Roland, il m'en avait donné le droit; mais 
de la trahison, je n'en reconnais point dans tout ce que j'ai 
£ut ! La haine contre Roland est le ressort principal de la 
machine, comme dans YlUade la colère d'Achille. L*idée de 
montrer Ganelon intéressant avant de le montrer perfide, de 
conserver par la passion un reste de grandeur à ce personnage 
déchu , cette idée , surtout mise en œuvre comme elle ïeM ici , 
révèle un artiste consonuné. Que pourrait-on demander da- 
vantage à un élève d'Aristote , nourri de l'étude des classiques? 



X INTRODUCTION. 

Il m*est difficile de croire que ces modèles aient été com- 
plètement inconnus à Theroulde. Il nomme quelque part 
Virgile et Homère ; à la vérité cela ne conclut pas à l'étude 
de leiu^s ouvrages. Les dénombrements de guerriers à la 
manière de ÏUiade poiuraient n*être qu'une rencontre du 
hasard; mais le tableau des présages de la mort de Roland, 
à la fin du chant second , ne parait-il pas une imitation des 
présages de la mort de César, au premier livre des Géor- 
^î^oes? Quelques traits sont commims; par exemple, Vir- 
gile pariant du soleil : 

Cum caput obscura nitidum ferrugîne texit , 
Impiaque œtemam timuenint sscula noctem ; 

est ainsi rendu par Theroulde : 

Contre midi t^ebres y a grans 1 
N'y a clarté se le ciel ne 8*y fend. 
Disent aucuns : c'est le definement; 
La fin du siècle qui nous est en présent. 

L'idée du jugement dernier est plus terrible à Timagina- 
tion des chrétiens qu'à celle des païens les comètes et les 
étoiles tombantes par où Virgile achève sa description. 
Theroulde termine la sienne par le trait le plus pathétique : 
ceux qui expliquent ces prodiges par la fin du monde n'en 
savent pas la vérité , ils se trompent : 

C*est le grand deuil pour la mort de Roland! — 

Le poète latin porte plus loin sans doute l'art d'agencer 
les mots et de créer des figures de rhétorique; mais l'en- 
semble du poète finançais ne produit pas un effet moins 
sinistre; et justement parce que Theroulde ne fait pas tant 
songer à soi, parce qu'il est plus naïf et plus simple, l'im- 



CHAPITRE I-. XI 

pression est plus sentie et plus profonde. Theroulde a des 
traits de sensibiL'të qui ne sont pas dans Vii^e : « Les Fran- 
çais ne reverront plus leurs pères , ni leur famille , ni Char- 
lemagne, qui les attend à fextrémitë des défilés!.... » C*est 
encore une inspiration très-poétique d*avoir fait paraître les 
présages du malheur, non sur les lieux où il doit s*accom* 
I^, mais bien loin de là, dans le pays que la nouvelle doit 
le plus accabler, dans la patrie de Roland. Cette condo* 
léance mystérieuse de la nature , cette compassion anticipée 
i une calamité inévitable émeut Timagination , la trouble 
et la remplit de mélancolie. 

Mais où notre poète s*est surpassé, cest dans la peinture 
de la bataille de Roncevaui : toute cette seconde moitié du 
troisième chant est admirable ! Nous allons voir tomber lun 
après Tautre les trois plus illustres pairs, unis par la vail- 
lance et f amitié , inséparables dans la mort. Olivier est le 
premier frappé : atteint à la tète, le sang qui remplit ses 
yeux lui obscurcit la vue; il rencontre Roland, et, le 
prenant pour un païen, lui assène un coup terrible 1 Le 
preux étonné ne se filche point : a Sire compagnon, le 
faites-vous exprès? Vous ne m aviez défié en nulle guise : 
cest moi, Roland, votre ami.» Olivier lui répond : uJe 
vous reconnais au parier, car je ny vois plus. Pardonnez- 
moi de vous avoir frappé, n Roland répond : a Je n ai point 
de mal; je vous pardonne ici et devant Dieu. » A ces mots 
ils se saluent, et se séparent pour aller mourir chacun de 
son côté. 

Que manqne-t-il à cela que d*ètre écrit en grec? 

L*archevêque Turpin, prévoyant Tissue du combat, avait 
poussé son cheval blanc sur une éminence, et là, devant 



xii INTRODUCTION. 

qu'on en vint aux mains, il avait harangué les soldats : 
u Voici la «bataille. Battez votre coulpe, et je vous donnerai 
Tabsolution pour sauver vos âmes. Si vous mourez, vous 
serez tous saints martyrs. » Toute Tarmée met pied à terre : 
Tarchevêque les bénit, les absout, et pour pénitence leur 
enjoint de frapper ferme! 

Il prêchait d'exemple : Roland, blessé lui-même, ren- 
contre Turpin à Tagonie : il lembrasse, essaye de panser 
ses plaies; ensuite il va reconnaître parmi les morts les ca- 
davres de leurs amis qu'il apporte Tun après l'autre et 
range aux pieds de l'archevêque. Olivier se trouve dans le 
nombre : Roland le pose à part sur un bouclier, et pro- 
nonce son oraison funèbre. Turpin, par un effort suprême, 
interrompt son agonie : il se soulève, bénit les morts, et 
puis achève de mourir. Roland lui rend le même |)ieux 
office qu'il vient de rendre à Olivier, et il demeure le der- 
nier de vingt mille hommes. 

Il se prépare à la mort. Quelle scène! Le preux essaye 
d'abord de rompre son épée , afin qu'elle ne tombe pas aux 
mains d'im indigne ennemi. Il fait voler en éclats les rocs 
les plus durs; il abat des quartiers de granit : Durandal 
n'est pas même émoussée! Son maître alors, comme si elle 
pouvait l'entendre et s'associer à sa douleur, lui adresse les 
adieux les plus tendres et les plus touchants : il lui rappelle 
les hauts faits qu'ils ont accomplis ensemble au service de 
Charlemagne; il lui parle avec respect, car Durandal ren- 
ferme dans sa poignée les plus précieuses reliques dont il 
fait rénumération. Il suppfie le ciel de ne pas laisser honnir 
la France en I>urandal : 

Pour cette espee ai douleur et pesance ! 



CHAPITRE I-. XIII 

dit-il à Dieu; après quoi il se couche au sommet des Py- 
rénées, sous un pin, couvrant de son corps cette chère 
épée, et son olifant placé devant lui. Il agonise entre les deux 
instruments de sa gloire. Surtout il a bien soin de se tour- 
ner le visage vers l*Espagne , afin que son oncle , au retour, 
puisse dire qu*il est mort conquérant! 

Eln attendant fheure suprême, Roland repasse dans sa 
mémoire les souvenirs de sa jeunesse et de la patrie : 

De plusieurs choses a remembrer lui prit : 
De douce France, des hommes de son lign ', 
De Cariemaigne son seigneur qui Tiiourrit . . . etc. 

On a tant admiré dans Virgile le dalces moriens renunû- 
citar Aryos, cest ici le même mouvement, le même élan 
de cœur; ladmirera-t-on moins pour venir d*un poète fran- 
çais? 

Après avoir songé aux autres , il ne se met pas soi-même 
en oubli, dit ingénuement le bon Theroulde : il bat sa 
coulpe , fait sa prière , et la termine en tendant au ciel le 
gant de sa main droite en signe dliommage et de réconci- 
liation. Dieu envoie saint Gabriel prendre le gant; Roland 
les mains jointes, pose sa tête sur son bras, son âme s'en- 
vole de son corps : fange Gabriel, assisté de saint Michel 
et d'un chérubin, emportent cette âme en paradb, où elle 
est avec Dieu. ' 

Si ce n est point là de la grandeur épique , où faut-il la 
chercher? Si, pour les sentiments, les images, pour l'expres- 
sion même , toute cette partie du troisième chant n'est pas 

» Lignage. 



XIV INTRODUCTION. 

sublime, je renonce à jamais comprendre ce qu'on entend 
par ce mot. 

On a vu par cette faible analyse comment le poète em- 
ploie le merveilleux chrétien sur lequel on a tant disserté 
à vide , et dont Voltaire a fait un si piètre usage. Mais The- 
roulde était de bonne foi, cest ce qui le rend éloquent. 
On en verra un autre exemple au chant suivant, lorsque 
Charlemagne arrive avec toute son armée sur le champ de 
bataille jonché de morts. La désolation de cette scène, 
éclairée par la pleine lune , est encore un des tableaux les 
plus saisissants du poème. Charlemagne , au désespoir, ap- 
pelle par leurs noms tous ses preux : «Mon beau neveu, 
où ètes-vous? où est Tarchevêque Turpin? où est Gérard de 
Roussillon? le comte Olivier, le duc Sanche, Béranger, 
Othon, mes douze pairs, où sont-ils tous? » Morne silence! . . . 
L*armée, épuisée de douleur et de la fatigue dune marche 
forcée, se jette contre terre, et, pour peindre Tépuisement 
général , le poète emploie un trait d*une naïveté homérique : 
pas un cheval, dit-il, ne se peut tenir debout : celui qui 
veut de llierbe, il la prend en gisant 

Ce cheval mérite une place à côté du chien d*Eumée. 

Charlemagne étendu sur le pré , son épée à côté de lui , 
ne pouvait fermer les yeux, de lexcès de sa douleur; mais 
Dieu envoie un ange qui veille toute la nuit au chevet de 
lempereur, en même temps que deux visions symboliques 
lui annonçaient son triomphe prochain et le châtiment de 
Ganelon. 

Vous observerez que dans tout cela Ganelon n a plus 
même été nommé. Il ne parait que dans lexposition, pour 
former le nœud, et au dénouement, pour satisfaire à la jus- 



CHAPITRE I". tv 

tice et à la morale. D eut été impossible de le montrer 
dans I action sans le rendre par trop odieux. Le poète, sans 
sen douter, reproduit rartificc de Timanthe : il a jeté sur son 
personnage un voile qui ne se relèvera que |)Our mettre le 
coupable devant ses juges et le bourreau. C est ce que Boi- 
leau appelle un art judicieux. 

Après la lecture de cette narration merveilleuse, une 
question se présente naturellement : quelle part de ce récit 
revient à Thistoire, quelle part à Timagination ? 1^ part de 
Ihistoire, de l'histoire autlientique, sinon complète, sera 
bientôt déterminée. Sur cette affaire de Roncevaux, si cé- 
lèbre, si retentissante, nous ne possédons quun seul témoi- 
gnage contemporain , celui d*fcginard : mais il est aussi fort 
important. Cest pounpioi Ion me permettra de transcrire 
ici les deux passages de cet historien, relatifs h cette mémo- 
rable journée : 

« Charles marche contre TEspagne avec toutes les forces 
qu'il peut rassembler, franchit les gorges des Pyrénées, reçoit 
la soumission de toutes les villes et de tous les châteaux 
devant lesquels il se présente, et ramène son armée sans 
avoir éprouvé aucune perte , sinon qu'au sommet des Pyré- 
nées il eut un peu à souffirir de la perfidie des Gascons. Car 
tandis que larmée française engagée dans un étroit défilé 
était obligée , par la nature du terrain , de marcher sur une 
ligne longue et resserrée, les Gascons qui sétiient embus- 
qués sur la crête de la montagne (â quoi se pn*te admi- 
rablement Icpaisseur et l'étendue de la foret), descendent 
et se précipitent soudain sur la queue des bagages et sur 
farrière-garde chargée de couvrir tout ce qui allait devant. 



XVI INTRODUCTION. 

et les culbutent au fond de la vallée. Là s* engagea un com- 
bat opiniâtre, 06, jusquau dernier Français, tout périt! 

((Les Gascons ayant pillé les bagages, profitèrent de la 
nuit qui était survenue poiu* se disperser rapidement. Ds 
diu*ent , en cette rencontre , tout leur succès à la légèreté de 
leurs armes, et à la disposition des lieux. Les Français au 
contraire pesamment armés, et placés dans une situation 
défavorable, luttèrent avec trop de désavantage. Dans ce 
combat périssent Éggihard , maitre dliôtel du roi , Anselme, 
comte du palais, et Roland, préfet des marches de Bre- 
tagne. 

«n ny eut pas moyen de se venger pour le moment, 
car après ce. coup de main , lennemi se dispersa si bien , 
qu*on ne put même se renseigner sur les lieux où il aurait 
fallu le chercher. » 

( Vie de Charlemagne, chap. IX.) 

Le second passage se trouve dans les Annales, à la date 
de l'an 778. 

(( Cette année , le roi persuadé par le sarrazin Ibn-al-Âra- 
bi, rassembla ses troupes et se mit en marche. Il franchit 
dans le pays des Gascons la cime des Pyrénées, attaqua 
d'abord Pampelune, dans la Navarre, et reçut la soumission 
de cette ville. Ensuite il passa TÈbre à gué, s'approcha de 
Sarragosse, la principale ville de cette contrée, et, après 
avoir accepté les otages dlbn-el-Arabi , Abithener, et autres 
chefs Sarrasins, il revint à Pampelune, résolu de se retirer 
dans ses états, et s'engagea dans les gorges des Pyrénées. 
Les Gascons qui s'étaient embusqués sur le point le plus 



CHAPITRR ?- iTti 

élevé de la mool^ne. attaquèrent l'arri^re-garde , tri jel^ 
rent la plus grande ronfusion dans totitv ramii^e. Les Fran- 
çais, tout en ayant sur les Gascotw la suprriorité Hp« anncs 
El du courage, furent défaits à rame du d(-savant.igc des 
lienx, et du genre de conibat qu'ils furent ol>)i^i>s de sou- 
tenir. La plupart dea onirier» du p.ilnis, à qui le roi avait 
dann^ le romniandemcnt de ses troupe», périrent dans cette 
action; les bagages furent pillés, et l'ennemi, làvoris^ par 
U connaissance des lieux, se dispersa et disparut Ce re- 
vers effaça presque entièrement [ma^itam partcrn o(>nahiUtvit) 
ians le rceur du roi la joie des «accès qu'il avait obteaa« 
en Espagne. ■■ 



\^s termes de ce r^it examinas et pes^j atteotnemanl, 
w paraissent pas bien d'areord entre eux. Il semble qu'Egi- 
tard évite les d4^tails. et qu'il veuille atténuer par rexpiTa> 
sîon une a&ire où la gloire de Cbnrlemagne sounrit quel- 
que échec-, mais sa pensée se fait jour malgré lui. ;Vinsi 
Ciiiirlemngne . dit-il . souiïrit an peu de la perfidie des Gas- 
rons , Il perfidiani paruniper rontigit experiri ; " et plu» bas 
il avoue que tous les FrançaÎA y périrent janfa'aa dernier . 
« Wa.scones. . . omnes usque ad ununi interficiunL n Enfin , 
([uoi qu'il fasse pour sauver l'bonneur des troupeji françaises, 
il est contraint d'avouer que la honte de cette déroute effaça 
dans le canir du rai presque toute la joie de ses triompbes 
en Espagne, umagnani partent obiiiibilavil. » L'affaire a 
donc été plus grave qu'Eginai-d ne voudnit le faire croire i> 
Je ne veux pas torturer le texte pour lui arracher le secret 
de son auteur: il me sufllt de constater la réticence. I.e dé- 
sastre de Itoncevaux devait i^lre bien considérable et bien 



xvîîi INTUODUGTION. 

célèbre, puisque l'astronome biographe de Louis le Débon- 
naire en le mentionnant ajoute: vJe n'ai pas besoin de 
mettre ici les noms des martyrs, tout le monde les connaît 
de reste. i> 

Mais il faut remarquer une particularité curieuse, c'est 
qu'à quarante-six ans d'intervalle le même fait s'est exacte- 
ment reproduit. Les défilés de Roncevaux témoins de la 
défaite de Charlemagne, en 778', virent, en Silx, ia dé- 
route aussi complète de son fils Louis. C'est encore Eginard 
qui l'atteste : u Les comtes Eble et Asinaire retournant de 
Pampelune avec leurs troupes , Jes montagnards perfides 
s'embusquèrent dans la montagne : ies deux généraux furent 
cernés, pris, et leurs soldats exterminés (copim usque ad 
internecionem delctœ ) . » (Ap- D. Bouq. VI, i85 c.) 

Et l'Astronome : «En cette année ies comtes Eble et Asi- 
naire, avec de nombreuses troupes, furent envoyés jusqu'à 
Pampelune. Il fallait traverser les Pyrénées : au retour, ils 
expérimentèrent ies dangers trop connus de ces solitudes, 
et la traîtrise naturelle des paysans : ils se virent cernés, et 
après avoir perdu toutes leurs troupes, ils demeurèrent au 
pouvoir de leurs ennemis. » (Ap. D. Bouq. VII, 106.) 

Il y avait eu donc deux batailles de Roncevaux comme 
deux guerres de Troie, et sans doute les souvenirs de l'une 
et de l'autre furent confondus dans une seule légende qui 
fut consacrée pour l'Asie par Homère , pour la France par 
Theroulde. 

Comment démêler et classer les éléments historiques em- 
portés pèle-mële dans le courant de l'imagination des peuples 

' Le 3 mai , selon If Miirryrologf' Gallican ; le 1 â juin , telon le faui Turpin. 



CHAPITRE I-. m 

et des poètes? C*est impossible : il faut se borner à signa- 
ler quelques points que le hasard nous permet encore 
de distinguer à travers la brume de tant de si^les accu- 
mulés. 

D*oii vient, par exemple, quaux Gascons accuses par 
lliistoire, la légende substitue les Sarrasins? Je crois en saisir 
ia raison dans cet autre passage d'Éginard : u Cette année- 
là (806), les habitants, non-seulement de Pampehme, mais 
de toute la Navarre , f dî t'étaient dormes aax Mores queUfoei 
années aaparavant, se remirent d'eux-mêmes sous lobéissance 
de lempereur {infdem recepti sunt). » 

Par conséquent , les Gascons qui attaquèrent Charlemagne , 
en 778, pouvaient bien être appelés des Sarrasins, et la lé- 
gende qui adoptait cette dénomination accordait la rigueur 
de la vérité historique avec les ménagements dus à des frè- 
res réconciliés. Cest une délicatesse peut-être un peu subtile , 
mais enfin ce n est point un mensonge. 

La poésie d'ailleurs gagnait à cette substitution , qui satis- 
faisait en même temps Fantique inimitié des chrétiens contre 
les païens de fOrient. 

L'existence de Roland ne peut être révoquée en doute , 
le témoignage d'Éginard est formel : « Roland , préfet des 
Marches de Bretagne. » Mais toute son histoire se réduit «^ ce 
peu de mots; ce n'est pas que les poètes nous aient laissé 
manquer de détails, mais l'inexactitude en est manifeste. 
Les poètes sont unanimes i présenter Roland comme le ne- 
veu de Chariemagne ; s'il était vrai , peut-on croire qu*Rgi< 
Dard eût omis cette circonstance? Roland , disent-ils , était fils 
deBerthe, sœur de l'empereur : Charies neut jamais qu'une 
sœur, laquelle ne s'appelait pas Berthe, mais Gisèle, et fut 

h. 



XX INTRODUCTION. 

toute sa vie religieuse à Ghelles , dont elle mourut abbesse , 
en 810 ^ 

Enfin la chronologie vient à son tour apporter contre 
cette prétendue parenté un argument irrécusable. 

Partcgut Gharlemagne est représenté comme un vieiUard , 
et Roland comme un jeune homme. Theroulde met ce vers 
dans la bouche de lempereur pleurant sur le cadavre de 
son neveu ^ : 

Ami RoUans, prozdoem, juYente belel 

(IV, 5ai.) 

L*épitaphe de Roland , composée en deux distiques latins 
par Chaiiemagne , à ce qu*on prétend , fait mourir Roland à 
rage de quarante-deux ans : 

Tu patriam repetis • tristi nos orbe relinquis ; 

Te tenet aula nitens , nos lacrymosa dies. 
Sed qui lustra tenes octo et hinos super aimas 

Ereptus terris justus ad astra redis '. 

Le désastre de Roncevaux étant de Tannée 778 , cette date 
reporte la naissance de Roland à fan 786. Or Gharlemagne, 
qui mourut, en janvier 81 &, âgé de 7a ans, était né en 
avril 743 ; par conséquent Toncle eût été plus jeune que son 
neveu : Roland aurait eu six ans de plus que Gharlemagne^. 

* Eginard, HisU Kar, cap. xtiii. 

* Je ferai remarquer en passant que cette qualification d*eiiipereur dont se 
servent tous les poètes est un anachronisme, puisque Charies ne fut sacré em- 
pereur qu*en 800, c'est-À-dire vingt-deux ans après la bataille de Roncevaux. 

' Ces vers paraissent avoir été faits par Gharlemagne sur la mort de son fils 
premier-né; le troisième aurait été idtéré par le faux Turpin pour les accom- 
moder à Roland. 

^ Charies n*avait à Roncevaux que trente-six ans. Mais les poètes n apercevant 



CHAPITRE P. XXI 

. Au surplus ces qualifications d oncle , neveu , cousin , ont 
été de temps immémorial employées comme simple témoi- 
gnage d*affection. L'étiquette même des cours en avait con- 
sacré Tusage. La légende a pris dans le sens rigoureux et 
littéral ce qui n était qu'une forme convenue. 

Le passage n'est pas moins facile de l'idée de bravoure et 
d'exploits multipliés à l'idée d'une force et d'ime taille ex- 
traordinaires. Ce qui était arrivé pour l'Hercule antique s'est 
renouvelé pour Roland : la tradition en fit un géant A Spello , 
petite ville de l'État romain , l'on voit sur le mur d'une an- 
cienne porte de rempart un énorme phallus de pierre, et 
au-dessus ce distique : 

Orlandi hic Caroli magni metire nepods 
Ingénies artus ; caetera (acta docent. 

• Sur cet échantillon mesure, voyageur, 
La taille de Roland, nereu de Cfaariemagne; 
Ses exploits en tous lieux et sa mort en Espagne 
Te diront assez sa valeur K » 

Dans plusieurs villes d'Allemagne , au xvii* siècle, on voyait 
encore sur la place principale un colosse de pierre tenant 

plus cette figure qu*à travers le prestige de la légende, en font un vieillard à 
harbe et chevdure blanche. Cette préoccupation , du reste , est assez naturelle : 
nous avons vu de nos jours des biographes de Molière peindre à c6té de lui le 
Louis XrV de madame de Maintenon; ils oublient qu*à la mort de Molière 
Louis XIV avait trente-quatre ans. 

> A Nepi, aussi dans les États de TÉglise , on voit encastrée dans le mur de 
la cathédrale, près la porte latérale, cette inscription en latin : fL^an du Sei- 
gneur 1 1 3 1 les soldats et consuls de Nepi se sont liés par serment : si l*un 

d'entre nous veut rompre notre association , qu il soit avec ses adhérents ex- 
pulsé de tout honneur et dignité; qu*il partage le sort de Judas, Caîphe et 
Pilate; qu*il meure de la mort infime de Ganelon , et que sa mémoire même 
•oit anéantie.* (Libas, R^. dinscripL 5* cahier, p. 191.) 



un INTRODUCTION. 

un glaive. Le peuple nommait ces statues des Rolands. Quel- 
ques ërudits ont longuement disserté pour rechercher lori- 
gine de cette appellation et en démontrer la justesse ou la 
fausseté. En deux mots, c étaient d antiques emblèmes de 
franchises communales, constatant un droit de marché, le 
droit de haute et basse justice, etc. 

Le peuple , sans égard à la pensée de Tinstitution , nomma 
ces Bgures des Rolands, parce quelles étaient gigantesques. 
((En effet, nous autres Allemands, dit Gryphiander, quand 
(( nous voyons un homme de taiUe ample et haute , un co- 
« losse quelconque, nous disons : c'est un Roland ^ » 

Cette tradition au surplus paraît assez moderne relative- 
ment; elle doit être postérieure au xin* siècle, car non-seu- 
lement dans Theroulde, mais même dans les rajeunisseiu^ 
on n en rencontre aucune trace. Roland gardant les propor- 
tions ordinaires de lliumanité nen est que plus admirable; 
en plus dun endroit d*Homère, laide surnaturelle des dieux 
diminue la grandeur d*Âchille. 

L opinion que Roland avait été dune taille surhumaine 
était encore en vigueur du temps de François I* ; car ce prince, 
à son retour d*Espagne, passant par Blaye, où était le tom- 
beau de Roland, voulut vérifier la tradition. Je crois que le 
lecteur ne sera pas fâché d*entendre cette anecdote de la 
bouche même d*un témoin oculaire. 

((Les chroniques françaises nous content que Charle- 
magne et ses douze pairs étaient des géants. Afin d en savoir 
la vérité , et d'ailleurs grand amateiu* de ces antiquailles , le 

' Ita enim Germani vastum et prooerum hominem conspicientes, etiam 
quemlibet colossum magnum Rolandum dicimus. (De Rolandis sea fVeich- 



CHAPITRE !•. xxiii 

roi François I*', iorsquii passa par Biaye , â son retour de 
sa captivité d*Espagne, descendit dans ie souterrain où Ro- 
lapd, Olivier et S. Romain sont ensevelis dans des sépulcres 
de marbre, de dimensions ordinaires. Le roi fit rompre 
un morceau du marbre qui recouvrait Roland , et tout de 
suite, après avoir plongé un regard dans Tintérieur, il fit 
raccommoder le marbre avec de la chaux et du ciment, sans 
un mot de démenti contre l'opinion reçue. Apparemment il 
ne voulait point paraître avoir perdu ses peines. 

« Quelques jours après, le prince palatin Frédéric, qui allait 
rejoindre Charles-Quint en Espagne , ayant , en passant , salué 
François I*, â Cc^nac, vint â son tour loger à Blaye, et 
voulut voir aussi ces tombeaux. J v étais , avec l'illustre mé- 
dedn du prince, le docteur Lange; et comme nous étions 
Fun et Tautre i la piste de toutes les curiosités, nous ques- 
tionnânfes le religieux qui avait tout montré au prince : si 
les os de Roland étaient encore entiers dans le sépulcre , et 
sîis étaient aussi grands qu'on le disait Assurément, la re* 
nommée n'avait point menti d'une syllabe, et il ne fallait 
pas s'arrêter aux dimensions du sépulcre : c'est que depuis 
que ces reliques avaient été apportées du champ de bataille 
de Roncevaux, les muscles avaient eu temps de se consumer, 
et le squelette ne tenait plus; mais les os avaient été déposés 
liés en fagot, i telles enseignes qu'il avait fallu creuser le 
marbre pour pouvoir loger les tibias, qui étaient encore 
entiers. Nous admirâmes beaucoup la taille de Roland , dont, 
supposé que le moine dit vrai , les tibias calculés sur la lon- 
gueur du marbre , avaient trois pieds de long pour le moins. 

«Pendant que nous raisonnions là-dessus, le prince em- 
mena le moine d'un autre côté, et nous restâmes tout seuls. 



XXIV INTRODUCTION. 

Le mortier n était pas encore repris : si nous ôtions le mor- 
ceau de marbre? Aussitôt nous voilà i l'ouvrage ; la pierre 
céda sans difficulté , et tout Tintérieur du tombeau nous fut 

découvert Il n* y avait absolument rien qu'un tas d*osselets 

à peu près gros deux fois comme le poing, lequel étant re- 
mué nous offrit à peine un os de la longueur de mon doigt ! 

«Nous rajustâmes le fragment du marbre, en riant de 
bon cœur de la duperie de ce moine ou de son impudence 
à mentira» 

Parmi les personnages de l'épopée carlovingienne , Ro- 
land est demeuré le type populaire de la valeur, et Ganelon 
celui de la trahison personnifiée. Les traîtres étaient appelés 
au moyen âge race de Ganelon, comme on a dit plus tard les 
hoirs de défunt Patelin, la famille du bon monsieur Tar- 
tufe, les disciples d'Escobar, etc. Il serait curieux de savoir 
quel est l'original de cette figure depuis si longtem{)s passée 
i l'état mythologique. 

Si l'on se reporte aux textes historiques, il est hors de 
doute que le traître envers Charlemagne dans cette affaire 
de Roncevaux ce fut le duc de Gascogne , Lope , « un vrai 
hup de fait comme de nom , » dit une charte de Charles le 
Chauve, datée des calendes de février 845. Le petit-fds de 
Chariemagne faisant mention de ce désastre de son aïeul, 
ajoute un détail qu'Éginard nous laissait ignorer, i savoir 
que (( Lope , fait prisonnier, finit misérablement ses jours au 
bout d'une corde. » La trahison ne resta donc pas complè- 
tement impunie. Au lieu de cette potence qui apparemment 
ne satisfaisait pas encore l'indignation populaire , la légende 
fait périr Ganelon écartelé. 

' liuBERxrs Thomas Leooius, De vita Priderici II, palatini, lib. I , p. 5. 



CHAPITRE r. XXV 

Mais pourquoi ce nom de Ganelon substitué à celui du 
vrai coupable? Qui était Ganelon? 

Ce nom de Ganelon, Ganilon, tVenilon ou fVenelon^, 
appartient à un archevêque de Sens, coupable envers Charles 
le Chauve, son bienfaiteur, de l'ingratitude la plus noire et la 
plus cynique. 

D*abord simple clerc de la chapelle royale , Ganelon , par 
la faveur de son maître, est élevé à Fépiscopat. Ce fut même 
lui qui , le siège étant vacant , sacra Charles le Chauve dans 
la cathédrale de Reims. Nous voyons Ganelon tout-puissant 
dans les conseils du roi, comblé de richesses et dlionneurs. 
En 853 , Charles le Chauve nomme trois missi dominici pour 
le pays de Sens : Odon , Donat et Ganelon ; la même année , 
Ganelon assiste au concile de Verberie; en 845, il avait fait 
nommer Hincmar & Reims. Tout à coup, en 859, Ganelon 
se sépare de Charles le Chauve , et embrasse ouvertement le 
parti de Louis le Germanique. Un concile est assemblé à 
Savonnières, près de Toul, auquel l'empereur adresse une 
dénonciation contre l'évêque de Sens. Il joint à sa lettre un 
acte officiel où ses griefs sont formulés en seize articles : 

1 . tt Ganelon me servait comme clerc de ma chapelle : il 
m'avait juré fidélité; je l'ai fait archevêque de Sens. 

2 . a Lors du partage du royaume (8A2 ) , Ganelon a signé 
le contrat entre mes frères et moi. 

3. «Ganelon m'a sacré dans la cathédrale de Reims. 

6. u Lorsque la sédition commença de lever la tête dans 
mon royaume, je fis une proclamation; Ganelon la signa. 

' Le même que Fénelon, Les notations te et gu sont équivalentes; de même 
Té et Ti se mettaient Tun pour Taulre : Pampilo et Pampelo (Pampelune). 



XXVI INTRODUCTION. 

5. ((Quand j'ai marché contre les païens retranchés dans 
File d*Oissel, Ganelon, sous prétexte de ses infirmités, est 
resté chez lui. Mon frère Louis , profitant de mon absence , 
fit irruption dans mon royaume ; seul de tous mes évêques , 
Ganelon eut avec lui des conférences que je n avais point 
autorisées et dont le but était de me renverser. 

6. (( Quand j*ai marché contre mondit frère et les ennemis 
tant de Téglise que du royaume , Ganelon ma refusé Tassis- 
tance qu*il me devait, et cela malgré mes prières instantes. 

(( Lorsque mondit frère m*eut pris mon neveu, mes sujets, 
eut opprimé mon royaume , Ganelon passa de son côté pour 
faire à lui tout le bien , i moi tout le mal en son pouvoir ; 
dans mon palais d'Âttigny, dans la paroisse et la province 
d*un autre archevêque resté fidèle à mes intérêts, Ganelon 
célébra la messe aux séditieux excommuniés. Il assistait au 
conseil où, par artifice et mensonges, Ion détacha de moi 
mon neveu Lothaire. 

8. (( Ganelon prit part à tous les conseils, soit publics, soit 
privés , où mon frère cherchait les moyens de me ravir ma 
part du royaume dont lui-même , Ganelon , m avait sacré roi. » 

Les autres articles parlent des récompenses dont Louis 
le Germanique avait payé la trahison de Ganelon. Ainsi, 
Ganelon avait obtenu Tévêché de Bayeux pour un sien pa- 
rent, nommé Tortolde, si mauvais sujet que le concile fut 
obligé de le chasser de son siège. 

Nous avons la lettre par laquelle le concile de Savon- 
nières transmet à Ganelon les plaintes de Tempereur, et 
Imvite à venir se justifier : autrement il subira les consé- 
quences de son refius. 






CHAPITRE K XXVII 

Id faflaire s'arrête, les pièces manquent, et nous n ap- 
prenons le dénouement que par ces quatre lignes de l'anna- 
liste de S. Bertin : oSSg. L'évêque de Sens, Ganelon, sans 
aroir comparu devant les évêques du synode, se réconcilie 
ayec le roi Charles ^ » 

Ainsi , la même année vit naître et se terminer la que- 
relle. Comment se fit ce raccommodement , c'est ce qu'il 
nous est impossible de savoir. La chronique de S. Pierre- 
le- Vif dit de Ganelon qu'il était de naissance très-noble et 
cTeqirit très-fin : u Wenilo nobilitate praecipuus , ingenio acu- 
tus. ■ D existe dans notre histoire contemporaine tel person- 
nage qui aiderait beaucoup à faire comprendre le caractère 
et la conduite de Ganelon. L'archevêque de Sens mourut 
en mai 865, et fut enterré dans un des monastères qu'il 
avait fondés. Il devait être assez avancé en âge , ayant vécu 
sous Louis le Débonnaire^. Ce fut un personnage des plus 
considérables de son temps ; plusieurs lettres de la corres- 
pondance de Loup de Ferrières lui sont adressées, dans les- 
quelles il est toujours nommé Gaenibn ou Ganilon. 

Tel est l'homme qu'ime tradition vague, venue jusqu'à 
nous, désigne comme l'original du Ganelon des légendes 
carlovingiennes, et l'examen des faits ne fournit rien qui ne 
vienne à l'appui. Le prince trahi par Ganelon, soit clémence 
ou faiblesse, lui pardonna; mais le peuple fit justice de 
Févéque de Sens, en attachant aux souvenirs les plus dou- 

* Goanilo, q>iscopo9 Senonam , absque audientia q>i8Coporani, Kario régi 
raeoodiiatiir. (Ap. D. BocQ. VII, 76.) 

' Tanc domnus rex interrogando adjuravit Wenilonem Senonensem , et 
Hdmeradafn Ambianensem , et Herpinum Silvanectensem episcopum , qui 
tempwibms pussimi Hludovici fuerant. {Chron, 5. Pétri rivi. Ap. 0. B. VII, 365.) 



XXVIII INTRODUCTION. 

loureux pour la France son nom désormais synonyme de 
traître envers son prince et envers son pays. 

Cette identité est un point très-important, car elle ser- 
virait à démontrer que la légende de Roncevaux s'est for- 
mée , au plus tôt , vers la fin du ix* siècle ou au commen- 
cement du X*. 

Chacun des acteurs de Tépopée carlovingienne , Turpin , 
Ogier, Olivier, le duc Nayme , Baligant , Marsille , donnerait 
matière à des recherches pareilles. Il serait intéressant au 
plus haut degré de découvrir les personnages réels cachés 
sous ces figures épiques. Je ne dis pas qu'un jour je ne l'es- 
saye : pour aujourd'hui, cette entreprise nous mènerait trop 
loin, et je dois me borner à ce que j en ai dit. 



CHAPITRE II. 

De la chronique de Turpin. — Qui en est lauteur? 

La catastrophe de Roncevaux retentit dans le monde du 
moyen âge, avec autant ou même plus d'éclat que dans 
l'ancien monde la défaite des Thermopyles. Le nom et la 
gloire de Roland furent célèbres dans des contrées où n'a- 
vaient jamais pénétré le nom et la gloire de Léonidas. Léo- 
nidas ne garda pas même l'avantage que semblait lui assu- 
rer sa patrie, d'être immortalisé dans l'idiome du chantre 
d'Achille, car l'infortune de Roland est aussi conservée dans 
la chronique d*un historien grec, né dans Athènes. Il est 



CHAPITRE n. XXIX 

vrai que cest un Athénien du xv* siècle ^ Nlmporte : déjà 
auparavant un poète de la même nation avait mis en vers 
grecs lliistoire de Tristan de Léonais^. Cette vieille langue 
d'Homère s*est trouvée si merveilleusement douée et pré- 
destinée, que tous les sujets épiques lui semblaient dévolus 
de droit. Sortant du berceau , elle avait créé Tépopée an- 
tique ; dans les dernières heures de son agonie , elle eut en- 
core des accents pour l'épopée moderne ; i deux mille ans 
d^intervalle, elle inaugura lune, et laissa son empreinte sur 
Tautre, après quoi elle céda la place à Tidiome qui devait 
devenir la langue de Corneille et de Molière. 

Tous les pays ont i Tenvi consacré la gloire et le mal- 
heur de Roland. Le nom de Roland est gravé sur les 
rocs de marbre , au sommet des Pyrénées , et sur le granit 
des bords du Rhin : ici, cest la brèche de Roland; là, cest 
le coin de Roland; vous trouverez au fond de l'Angleterre le 
marais de Roland. Lltalie vous offire à chaque pas les sou- 
venirs de Roland et d'Olivier'; l'Espagne, importunée de 
cette renommée, dans sa jalousie a été obligée d'inventer son 
fabuleux Bernard de Carpio, pour l'opposer au paladin 
français. Allez en Suède, en Danemarck, en Hongrie, con- 
sultez les chroniques de ces pays reculés, toutes vous par- 

* AaoptMov XaXxoM&vioô'Xou k&uptdov dwéêttSit lfopiù)p èéxa, Parisiis, etc. 
i6So, p. 45. 

' A la suite do Tristan publié par M. F. Michel, on trouve ce poème grec 
lor Tristan , en vers politiques. 

' On conserve à Florence une inscription gravée sur le plomb et le marbre 
attestant que Téglise di S. Apostolo a été consacrée par Turpin , en présence 
de Roland et d'Olivier. A Vérone, on voit sculptées sur la porte de la cathé- 
drale les Ggures d*Ogier et de Roland, ouvrage du i\* siècle, dit S. d'Agin- 
fourt. Enfin de Gane il reste ingannare, comme de PateUn,pateliner. 



i 



XXX INTRODUCTION. 

lent de Roland, de Charlemagne et de Roncevaux : cette 
histoire est aussi répandue que le christianisme ; elle a 
comme lui ému le cœur de toutes les nations. 

Un des ouvrages qui ont contribué le plus à ce vaste ré- 
sultat, est sans contredit la chronique de Tiupin, document 
apocryphe et mystérieux, dont Tauteur s'est dérobé jusqu'ici 
à toutes les recherches de l'érudition. La critique moderne , 
au premier coup d'oeil, a reconnu que cette chronique ne 
pouvait pas être du véritable Turpin, archevêque de Reims, 
mort en 800. Trop d'anachronismes et trop grossiers dépo- 
saient contre cette fourberie ; ces anachronismes mêmes 
pouvaient révéler la date, au moins approximative, de la 
composition, mais le faussaire échappait toujours. On en 
était réduit aux conjectures. Je réunis ici quelques observa- 
tions qui n'avaient jamais été faites, que je sache, et qui 
me paraissent résoudre enfin ce problème d'histoire litté- 
raire. 

n n'est pas besoin d*un examen très-approfondi pour re- 
connaître que l'auteur de la chronique était Français : son 
style est & chaque page semé de galUcismes évidents, par 
exemple , celai qui est continuellement rendu par» ille qai : 

Charles pria Dieu de lui faire connaître ceux qui devaient 
mourir : u ut ostenderet ei illos qui morituri erant. n 

Ils firent deux bataillons : un de vingt mille, et un de 
trente mille hommes ; celai qai était de vingt mille — « illa 
vero (turma) qaœ erat viginti. . . » 

Saint Denis apparaît la nuit à Charlemagne, et lui annonce 
qu'il a obtenu de Dieu l'absolution pour ceux qui donnent 
de l'argent à l'Église : « illis qai dant nummos ecdesise. » 
p. 85. (éd. Ciampi.) 



CHAPITRE II. XXXI 

Courir après quelqu'un , carrere post aliquem , ne peut être 
qu*un gallicisme : « Juravit rex quod post paganos carrere non 
cessaret » p. 78. 

Chercher si , quœrere si : a cœpit inquirere Carolus si verum 
esset an non...» p. y 8. 

Croire en Dieu, credere Deam, parce que la locution alors 
en usage était croira Dieu. Maudire quelqu'un, maledicere 
alùiuem : a hae sunt urbes qaas ille maledixit » p. 9. 

L'auteur anonyme donne plusieurs étymologies qui tra- 
hissent encore plus clairement sa nationalité. Voici son expli- 
cation du nom de Darandal, Tépée de Roland: aDarenda in- 
terpretantur daram ictam dans cam ea. » On voit qu'il avait 
en la pensée dur en da, dur en donne. Il n'y avait qu'un 
Français à qui cette espèce de calembour pût venir i l'es- 
prit 

L'ëtymologie même du nom des Français est une nouvelle 
preuve : « on les appelle Francs , c'est-à-dire quittes de toute 
servitude. » Un étranger n'eût point trouvé cela , et surtout il 
n'eût pas ajouté : Le Français est appelé libre (Franc) , parce 
que la prééminence et la domination lui appartiennent sur 
tous les peuples du monde ^. 

Le mot oriental aumacor des chroniques et des poèmes 
est latinisé sous cette forme altamajor : aUamajor Cordahœ, 
l'aumacor ou le roi de Cordoue. Évidemment la première 
syllabe du mot aamacor a été traduite comme s'il s'agissait 
de l'adjectif français haut : haat-macor, altamajor. 

On trouverait certainement d'autres indices de même na- 

' Quapropter Francas liber dicitur quia super omnes alias gentes domina- 
lio et décos illi debetor. p. 85. 
O passage avait déjà suggéré à M. Ciampi Tidée que l'auteur était Français. 



XXXII INTRODUCTION. 

ture à lappui de Topinion que j'émets : ceux-là me paraissent 
suffire, et je regarde ce point comme acquis, que la chro- 
nique de Turpin a été fabriquée en France. Â quelle époque? 

La plus ancienne mention de cette œuvre pseudonyme 
se trouve dans ime lettre datée des dernières années du 
XI' siècle. En l'an loga, Geofiroy, prieur de S. André de 
Vienne en Dauphiné , écrit aux moines de S. Martial et au 
clergé de Limoges, en leur envoyant un exemplaire de la 
chronique' : 

« Les magnifiques triomphes de l'invincible Gharlemagne 
et les combats rendus en Espagne par l'illustre comte Ro- 
land , nous arrivent de l'Hespérie ; j'ai reçu ce manuscrit 
avec une vive reconnaissance, je l'ai rectifié avec un soin 
extrême et j'en ai fait faire une copie, d'autant que jus- 
qu'ici tous ces détails nous étaient inconnus , hormis ce qu'en 
disaient les jongleurs dans leurs chansons, etc. » 

Qu'entend-il par cette dénomination antique VHespérie? 
Est-ce l'Italie ou l'Espagne ? quoi qu'il en soit, l'importation 
du texte de cette Hespérie en France me paraît un men- 
songe avéré. Et dans quel but? Apparemment pour détour- 
ner les soupçons, endormir la confiance et faire perdre la 
trace de l'origine de ce manuscrit. Mais quel intérêt pouvait 
suggérer cette manœuvre au prieur de S. André ? 

11 faut observer que la chronique du faux Turpin est 
forgée manifestement pour accréditer la dévotion à saint 
Jacques de Compostelle. L'affaire de Roncevaux et la tra- 
hison de Ganelon ne sont là qu'un épisode et un moyen. 



' Cette lettre est rapportée dans Bayle et dans Oienhart : Notit, atriusque 
Vasconitt. 



CHAPITRE IL XXXIII 

n en est question pour la première fois au chapitre XXII. 
L*idée fixe du faussaire est tout ecclésiastique : c'est de 
constituer saint Jacques pour TOccident, ce qu'était saint 
Jean pour fOrient; de faire correspondre Téglise de Gom- 
posteile i celle d'Éphèse, attendu que Jacques et Jean 
étaient firères et avaient demandé à Jésus-Christ de siéger Tun 
i sa droite, Tautre à sa gauche. De là une longue disserta- 
tion pour établir qu'il existe trois apôtres : Pierre , Jean et 
Jacques, fondateurs de trois églises : Rome, Ephèse et Com- 
posteile. 

La même idée a été suivie et prêchée obstinément par le 
pape Calixte II , dont il nous reste quatre sermons en l'hon- 
neur de saint Jacques de Compostelle. Dans ces homélies» 
Calixte élève au-dessus de tout la puissance de saint Jacques 
et l'efficacité du pèlerinage de Compostelle. Il fit mieux : il 
consacra solennellement l'autorité de la chronique de Tur- 
pin en la plaçant au rang des livres canoniques. Il poussa 
même la précaution, pour assurer le triomphe de son livre 
favori, jusqu'à damner ceux qui écouteraient ou répéte- 
raient les chansons menteuses des jongleurs. Dès lors la chro- 
nique de Turpin restait seule digne de foi, seule connue, 
seule transmise, et il ne faut plus s'étonner que sa vogue 
prodigieuse ait rempU le moyen âge , du xii* siècle au xvi*. 

Or, à l'époque où nous voyons la chronique de Turpin 
apparaître pour la première fois, il se trouve que le siège 
archiépiscopal de Vienne était occupé par Guy de Bour- 
gogne, frère cadet de Raymond de Bourgogne, à qui sa 
femme Urraque, fille d'Alphonse VI, avait apporté en dot 
la comté de Galice, dont la capitale est Compostelle. 

Lorsque ce mariage se fit (en 1090), Guy de Bourgogne 



XXXIV INTRODUCTION. 

était depuis deux ans archevêque de Vienne ; deux ans plus 
tard parait la chronique du faux Turpin, et quelques an- 
nées encore après , Guy de Bourgogne est élevé à la papauté 
sous le nom de Galixte II. 

Ainsi tout concorde pour désigner Guy de Boulogne 
conune l'auteur de la chronique mise sous le nom de Tar- 
chevêque Turpin. Eln la fabriquant Farchevêque de Vienne 
servait à la fois un intérêt clérical et un intérêt de famille ; 
il ouvrait une abondante source de revenus à FEglise et à 
son frère, à ce Raymond de Bourgogne qui devint la tige 
de la seconde branche des rois de Castille. Certes, si fon 
veut appliquer ici le célèbre axiome i$ fecit cai prodest, la 
question ne sera pas un seul instant douteuse ^ 

Une observation qui nest pas inutile, c'est que, dans la 
plupart des nombreux manuscrits où elle est contenue, la 
chronique de Turpin accompagne le traité des miracles de 
saint Jacques , œuvre authentique du pape Galixte. 

Voici donc en résumé, et en tenant compte des dates, 
comment les choses se seraient passées : 

Guy de Bourgogne, cinquième fils de Guillaume le 
Hardi, comte de Bourgogne, naquit à Quingey, vers Tan 
io5o. En 1088, il est élu archevêque de Vienne en Dau- 
phiné, c'est-à-dire à l'âge d'environ trente-huit ans. 

* J*ai laissé de côté, comme trop ^éciai, un argument qoi n^est eependant 
pas sans Yalenr : ce sont les rapports qui existent entre le stjle de la chro- 
nique et celui des quatre homélies de Calrxte II sur saint Jacques. ( J*omets le 
rapport des idées, qui sont de part et d*antre absoioment les mêmes.) Pkr. 
eierople, on remarquera le mot treba (trêve) commun aux deux ouvrages, el 
qui est assea rare pour avoir échappé à Ducange et à ses continuateurs. La 
forme ordinaire treaga est dans les titres , ce qui indiquerait qu'ils sont d*une 
autre main que le texte. (Voy. la note qui suit Tintroction.) 



CHAPITRE II. ixiv 

En 1090, son frère aine Raymond épouse une fille du 
roi de Castille ; il 6*s^t de préparer ce fils de la maison de 
Bourgogne à la haute fortune que semble lui réserver cette 
alliance. Cest alors que Guy compose, au bénéfice de son 
fipère , son roman , pour lequel il met à contribution toutes 
les vieâles poésies nationales et les traditions populaires ; il 
y mêle des histoires empruntées & la Bible, des traits dlio- 
mélie, des préceptes de morale, etc. : tout cela, coloré dun 
remis religieux, forme un ensemble éminemment propre 
à fi^pper l'imagination du peuple. 

En 1092, le prieur de S. André se charge de lancer 
dans le monde Foeuvre de son évèque : il la donne comme 
un manuscrit venu des pays du couchai)t, de THespérie. 
Cela, de nos jours, eut paru un peu vague; mais alors on 
ny regardait pas de si près. Et puis comment soupçon- 
ner Tauthenticité d'un livre venu de si bonne source? La 
chronique de Turpin fit donc son chemin rapidement; Com» 
postelle devient un des points les plus importants du monde 
chrétien : les pèlerins y affluent autant qu*Â Rome , ou même 
davantage , au grand profit du comte de Galice. Pour comble 
de bonheur, Guy de Bourgogne devient pape ( 1 1 1 9); il ne 
doute pas que son infaillibilité , par un effet rétroactif, ne 
s étende à ses œuvres passées, et il met hardiment sa com- 
pilation romanesque au rang des livres canoniques ( 1 1 aa). 
U meurt enfin deux ans après, avec la satisfaction d avoir 
joui pleinement du succès de sa fi*aude pieuse , et la léguant 
à la postérité scellée de lanneau de saint Pierre. 

Aussi , à partir du xii* siècle , tous les écrivains qui ont 
parié de faflaire de Roncevaux s*appuient-ils sur la chro- 
nique dé Torpin. Aucun d'eux ne s'est jamais avisé d'en 



c. 



XXXVI INTRODUCTION. 

contester 1 autorité ou iautbenticité ; d*a£Bnner, par exemple , 
que Turpin avait péri avec les douze pairs dans le désastre de 
Roncevaux, et qu'ainsi il n avait pu rédiger la chronique 
publiée sous son nom. Une telle assertion eût été accueillie 
comme une véritable hérésie, un sacrilège. Donner im dé- 
menti à un pape ! . . . . Qui pouvait y songer? personne. 

Cependant ce démenti eût été conforme à la tradition 
primitive, dont il existait des monuments écrits non-seu- 
lement en français, mais dans des traductions ou imitations 
en langues étrangères. Mais comment ces témoignages eus- 
sent-ils prévalu contre le témoignage du souverain pontife, 
qui d ailleurs avait commencé par les frapper danathème? 
Guy de Bourgogne absorba dans sa fausse chronique toutes 
les traditions qui lavaient précédé, et après les avoir mo- 
difiées à sa guise , il ruina d un coup de son pouvoir l'écha- 
faudage qui lui avait servi à construire son édifice. 

L'antiquité même de ces vénérables monuments devint 
contre eux une cause d'abandon et de mépris, et l'on verra 
par la suite de ce discours que , sous le règne de saint Louis , 
le progrès du langage ne permettait plus de comprendre 
couramment lo poème de Theroulde. Ainsi allait s'épaissis- 
sant le voile qui couvrait la tradition originale, immobile 
dans son vieux texte, tandis que la menteuse chronique 
compilée en latin par Guy de Bourgogne se rajeimissait in- 
cessamment dans des traductions en langue, vulgaire. 

Maintenant, l'excommunication lancée par Calixte II 
contre tous les récits antérieiu^s à la chronique de Turpin 
aura-t-elle eu pour effet inévitable de les anéantir, en sorte 
que pas un seul exemplaire n'ait pu échapper? cela ne peut 
se soutenir à priori. Et si par hasard un de ces textes était 



CHAPITRE U. XXXVII 

Tenu jusquà nous, ne serait-ce pas le premier indice de son 
antiquité non-seuleuient d*y voir invoquées d'autres auto- 
rités que la fameuse chronique de Turpin, sans aucune 
mention de celle-ci , mais encore d*^ trouver cette chronique 
essentiellement contredite , arguée de faux d*un bout â fautre 
par une relation des faits qui la convainc d'imposture ? Qr, 
tel est précisément le poème de Theroulde, oii Turpin 
meurt i coté de Roland et dXHivier, victime de la félonie de 
Ganelon. Si Turpin a été enveloppé dans le désastre de Far- 
rière-garde de Charlemagne , où , quand , comment a-t-il pu 
écrire la chronique mise sous son nom? Calixte II avait 
bien ses raisons pour défendre, sous peine de péché mor- 
tel, de prêter Toreille aux chants des jongleurs. 

Dire que Theroulde serait venu après la chronique pro- 
duire un récit contradictoire à la version accréditée par le 
chef de la chrétienté, sans que cette hérésie eût été remar- 
quée par aucun des nombreux écrivains qui nous restent de 
ce temps-li, cela n'est pas défendable une minute. 

D'ailleurs, combien d'autres indices viennent fortifier ce 
conunencement de preuve et donner à la conjecture tous 
les caractères de la certitude! 

Il en est un dont, à la simple inspection des textes, il est 
imposable de rie pas être frappé : c'est la parfaite confor- 
mité de langage et d'orthc^raphe entre le Roland et la ver- 
sion des quatre livres des iloû, jusqu'ici le plus ancien mo- 
nument connu de la langue française ^ 

* Je me bornerai à en signaler les poinU principaui. Dam fun et Tautre 
teite te retrouvent ces formes primitives et non syncopées .jmagtnu (inin- 
gines), jirfcf (idola), etc. 

Ces terminaisons mouillées en ie, reproduction fidèle des terminaisons la- 
tines en ta, iam : glane, memof%e,JHir, milit, mmrijrif, etc.; la syncope de IV 



CHAPITRE m. 

Recherche des commencements de la langue française pour en inKrer 

l*âge du Roland. 

La traduction des Bois paraît avoir été faite en exécution 
d'un canon du concile de Tours (81 3) qui précéda d'un 
an la mort de Charlemagne , et qui prescrivait de mettre les 
Écritures en langue vulgaire. Les Bénédictins auteurs de 
l'Histoire littéraire de France , placent la version des Rois 
a au onzième et peat-étre aa dixième siècle : » le manuscrit 
conservé jusqu*à nous est contemporain de la traduction. 
Un passage auquel les Bénédictins ne paraissent pas avoir 
pris garde permet de fixer plus précisément la date de ce 
travail. 

D'abord, si cette version des Rois est, comme tout l'an- 
nonce, la première qui ait été entreprise en langue vul- 
gaire, il n'est guère probable qu*un intervalle de plus d'un 
siècle se soit écoulé entre le concile de Tours, en 81 3, et 
le travail provoqué par le dix-septième canon de ce concile. 

Ensuite le traducteur, qui très-souvent glisse dans son 

muet, restée en usage chez le peuple : il ne Tpeut souffrir; — ils ne F savent; — 
il n'est droit qu*il s vante ; — il m' dit. — Mais le caractère essentiel et particu- 
lier des deux manuscrits, c*est la notation permanente et souvent même su- 
«perflue des consonnes finales euphoniques destinées à prévenir Thiatas et 
rélision. Dans les manifscrits d'un âge moins éloigné de nous, cette notation 
des euphoniques est aussi bien moins exacte, et plus on se rapproche, plus 
les euphoniques deviennent rares, marquées ou omises au hasard, jusque 
ce qu'elles finissent par disparaître complètement. 



CHAPITRE III. XXXIX 

texte ses propres réfleiions en manière de glose, a écrit A 
la page iSà (éd. de iSSy) : «L*an daprès, en cel cun- 
« temple (en la saison) que les Reis se soient emuveir a osl 
«et bataille, çoesten mai, 11 Reis David, etc....» 

Dans le poème de Theroulde, le roi sarrasin Marsille 
rassemble son armée, la passe en renie et lance sa flotte 
en mer. Le poète a soin de marquer la date de cette céré- 
monie : 

Ço est en nuû , al premer jur d*ested. 

Est-ce li on rapprochement fortuit et un détail insignifiant? 
Je ne le pense pas ^. 

On sait que les rois des deux premières races tenaient 
leur conseil , décidaient les expéditions militaires et passaient 
la revue de leurs troupes au champ de mai. Or, ces espèces 
d^Etats généraux avaient cessé à lavénement de Hugues 
Capet, au X* siècle (987)- Mably, qui remarque ce fait, en 
donne aussi la raison : «Ces assemblées du peuple, déji 
fort rares sous les fils de Louis le Débonnaire, étaient im- 
praticables depuis que les comtes s^étaient rendus souverains 
dans leurs gouvernements et seigneurs dans leurs terres. » 

^ Ce ¥ers n*est pas i*uiiiqoe alloiion au champ de mai ({ni se rencontre 
dans le poème de Theroulde : c*esl au champ de mai que Gandon est traduit; 
c*est defant rassemblée du champ de mai que se passe le duel entre Pioabel 
et Thierry, le premier, champion de Ganelon , lautre , de Roland défont. Cest 
à cette occasion que Theroulde se sert du mot maiHé, c est4-dire cité au mail 
on au mai, mot que je n*aî jamais rencontré ailleurs sous la forme française 
(le latin dit wmUmrt, aui21(U«j), parce qu'en effet nous n*avons pas d*autre dmk 
munent voisin des assemblées du champ de mai. Les versificateurs du temps 
de saint Louis qui ont voulu rajeunir et accommoder à leur guise le vieui 
texte se sont bien gardés de conserver une eipression que personne ne com- 
prenait plus ; le mol , depuis longtemps , était mort avec la chose. 



XL INTRODUCTION. 

Le traducteur du livre des Rois , mentionnant lusage du 
champ de mai comme actuellement en vigueur, écrivait 
donc nécessairement avant 987, c est-à-dire en plein x* siècle , 
si ce nest plus tôt. 

Et je ne puis m'empêcher de regarder le poème de The- 
roulde comme contemporain, ou à peu près, de la traduc- 
tion du livre des Rois. 

Je sais qu en parlant ainsi je me rends suspect de la pré- 
occupation reprochée à la plupart des éditeurs archéologues 
(préoccupation qui d*ailleurs se concilie très-bien avec la 
sincérité), de chercher toujours à reculer f antiquité du 
morceau qu*ils présentent, afin de relever d autant le mé- 
rite de leur découverte et Importance de leur travail. Je 
ne crois pas être sous Tinfluence de cette idée, ou, si Ton 
veut, de cet instinct; au moins ai -je fait tous mes efforts 
pour m y dérober. Mais tous les témoignages que je consulte 
me semblent concorder et aboutir à la même conclusion. 

Elxaminez le texte de Theroulde, voyez ce système d'as- 
sonances taillées à coups de hache dans une langue informe , 
où la phrase est à peine faite; ces vers où la mesure n existe 
que pour ToreiUe et à condition d*étrangler çà et là une syl- 
labe muette; comparez cette rudesse, cette sauvagerie, à la 
langue telle que nous la voyons dans les écrivains authen- 
tiques du xu* siècle, dans Wace, dans Jordan Fantosme et 
surtout dans Chrestien de Troyes. Quelle différence ! Ici la 
langue est non-seulement faite, mais déjà souple et polie; la 
mesure est régulière , la rime très-exacte lorsqu'elle n est pas 
riche, ici enfin Fart se révèle de tous côtés aux yeux les 
moins attentifs. Entre cette nature brute et cette nature cul- 
tivée ne mettre quun siècle d'intervalle, c'est assurément le 



CHAPITRE IIL XL! 

moins qui se puisse. Or, Ghrestien de Troyes est mort en 
1191 : il écrivait donc au milieu du xii* siècle. Il m*e$t im- 
possible d'admettre Tberoulde pour son contemporain. 

Evidenunent Tberoulde et le traducteur des Rois écri- 
raient à une époque où la langue française se dégageait à 
peine du sein de sa mère, la langue latine. Cette époque 
doit être beaucoup plus ancienne que le xii* siècle. On n a 
jamais, que je sacbe, signalé les premières traces du fran- 
çais; on n*a pas essayé de surprendre les premiers balbu- 
tiements de notre idiome. Quelle rechercbe pourtant plus 
intéressante pour nous? Il s'est trouvé des savants pour 
discuter cette tbèse, que l'italien de nos jours existait comme 
patois populaire à côté du latin de Cicéron ; mais personne 
ne s'est enc<M*e présenté pour examiner si dans les ténèbres 
du moyen âge , lorsque les classes lettrées se servaient encore 
d'un latin tel quel , le peuple à côté d'elles ne parlait pas 
déjà français. 

La naissance de la langue firançaise est encore une désigna- 
tion chronologique des plus vagues : on ne s'est jamais occupé 
d en préciser la date , et de la rattacher au quantième d'un 
siècle. Les érudits nous parlent sans hésiter d'ouvrages com- 
posés notoirement au xii* siècle; mais les moniunents écrits 
du XI* sont, disent-ils, très-rares; de ceux du x*, pas un mot. 
Sont-ils ou ne sont-ils pas? et s'ils ne sont pas, est-ce à dire 
que la langue elle-même n'existât pas encore à cette époque? 
Sur ces questions et bien d'autres on garde un silence pru- 
dent. Les plus hardis s'aventurent jusqu'à cette assertion, 
que les langues modernes sont nées pendant le cours du 
X* siècle. Le champ passablement restreint de la philologie 
française aboutit à cette espèce de sable mouvant. 



xLii INTRODUCTION. 

Eh bien, j*ai étë plus curieux que mes devanciers : j'ai 
hasardé quelques pas dans le désert pour tâcher de sur- 
prendre les premiers vagissements de notre idiome, et je me 
suis convaincu que son berceau est placé bien plus avant 
qu on ne le suppose d'ordinaire. 

Pour parler sans %ure, je me suis mis à cherdierla 
langue française dans les chartes et diplômes latins du 
X* siècle, du ix*; et en remontant toujours, j'en ai trouvé des 
traces dès le vm* siècle , dès le vu* peut-être. Par quel pro- 
cédé? Cest en m'attadiant aux noms propres de lieux, les- 
quels, dans l'origine, sont toujours tirés de la langue vulgaire 
et portent en soi une signification comme noms communs. 

Les notaires rédacteurs des diplômes royaux usent de la 
langue latine, qui demeura la langue officielle des actes 
jusqu'à l'ordonnance de ViUers-Cotterets. Souvent l'offider 
public , pour plus de clarté ou par embarras de latiniser un 
nom de lieu , le met tout uniment en vulgaire. Quelquefois 
il pousse la précaution jusqu'à réunir les deux formes , la 
forme latine et la vulgaire à côté : a Venit ad villam cujus 
vocabulum est Restis, vulgô Reste, ri (D. Bouq. VI, 3 16.) 
Enfin il y a une multitude d'appellations latines qui seules 
démontreraient l'existence d'un fi'ançais latent sur lequel 
évidemment elles sont calquées. 

Voyons d*abord des exemples de mots finançais ou à forme 
française. Je m'enferme dans le ix* siècle : 

Ann. 836. a Tradidit supradictus Nominoe quartam par- 

tem plebis Bain insuper etiam totam plebem Bain.n — 

838. uAb hinc usque ad fontem AlUer.n (D. Bouq. VI, 
676.) — 843. «Capella in honore S** Martini supra fluvium 
Cort, )) (D. B. Vin, 627.) — 8&A.«In pago Gerundensi me- 



CHAPITRE III. xLiii 

cbelatem villie AfoUf t » (D. B. Vm, Âa6.) — 8^5. «Juxta- 
que donavit eodesiam castri nomine Vandres. » (D. B. VIII, 
&7 1 . ) — 890. Donation du roi Arnoul : « In duobus locis 
GroMtmUart et Rosières, n (D. Calmbt, Hist de Lorr. IV, Sas.) 
— 89g. Donation du même : a Gomitatu Moselant nuncu- 
pato. » (D. Galmst, IV, 3a 1.) — 827. «In pago Parisiaco, 
io villa quae didtur VaU.vi (D. B. VI, 55â.) C'est Vaux, 
selon Tordiographe du temps. — e 859. Acte de Louis le 
Débonnaire : «Ecdesiae quœ dicitur Belmont. » {Abatia di- 
pfo ma tfctt, ex tabulario Rappolstein, p. 89.) — 817. (Trois 
ans après la mort de Charlemagne) : « Villa quœ dicitur 

Lertkmx.. ^ villam de Romans. n [Hist de S. Mihiel, 

preures, p. 4^8.) — 811. a De traditione villas Calmont 

Karolus (cest Charlemagne lui-même) huic cœnobio villam 
Calmont Deo sanctoque Bertino tradidit. » {CartaL de S. Ber- 
tin, p. 73.) 

En 880 , lUcharde accorde la charte du prieuré d'Estival. 



' Je dob placer ici une remarque en faveur de ceux qui voudraient pour- 
toirre de leiiiblables recherches : c*e8t que tous les mots de ce français primi- 
tif ne se sont pas maintenus jusqu*à nous. On ne sera donc pas surpris de ren- 
contrer nne foule de noms propres dont le sens, comme noms communs, est 
aDJoanniui perdu. Par exemple, quatorze ans avant la mort de Charlemagne, 
dca cbemisea d*une certaine étoffe venue d'outre-mer ou destinées à Tusage des 
s'appelaient en langue vulgaire, en français, Bemicrist. Pourquoi? le 
qui pourra , mais le fait est assuré : • Drappos ad kamisias ultramarinas, 
qus vulgô Bemicrist vocitantur.» (CartuL de S. Berlin» p. 66, lar Tan 800,) 

La langue française ne possède pas aujourd*hui de terme qui exprime en un 
seul mol faction d*un huissier qui signifie un eiploit parlant à la personne. La 
langue do n* siècle était plus riche i cet égard que celle du xix* : elle avait 
mfktoimie, formé du latin ajffari. Ce terme technique de jurisprudence est ex- 
pliqué dans un capitulaire de Louis le Débonnaire , de Tan 817 : • De affatomie 
dixenmt quod traditîo fuisset (scilicet citationis). t (D. B. VI, 4 a 4.) 



xLiv INTRODUCTION. 

J y vois figurer une multitude de mots français : u Videlicet 
Beimonf ;—capella de Nohennes; — ecclesiam de Doncerres; 
viam de testeqe qua itur ad Manîl; — inde alacroé (à la 
croix?); — fontem de Hadenoville; — viam ad Haomont, 
indè dÀ fosse; de fosse ad Maurville; — rivulos d'Asperiole;* 
— quinque jugera ad la Rochère; — ab arbore quœ didtur 
Cirises^; — per declivmn ad Albe espine; — de chemùel ad 
Granra. (Dom Calmet, Hist de Lorr. IV, p. 3 1 6.) n 

Dans un diplôme de Charles le Chauve, de fan 85o : 
(c Cum viilulis quse genitor noster delegavit , hoc est Bains et 
Rannatf Landegon et Plaz et Ardon. » 

Dans un autre diplôme du x* siècle : a Loco qui dicitur 

Brehemont ^. . . . Strailes. . . . Grandra Espasses — » [Hist. de 

S. Mihiel, preuves, p. &a8.) 

Voilà des noms très-intelligibles mêles à d'autres noms 
qui le sont moins ou ne le sont plus; mais il est positif 
que ce sont là toutes formes françaises, et que le notaire, 
pour ôter Féquivoque ou lobscuritë , s'est cru obligé de dé- 
signer ces localités par leur nom en langue vulgaire. 

La présence de mots de la langue vulgaire dans des actes 
rédigés du reste en latin s'expliquerait encore bien mieux, si 
l'on avait la preuve que les chartes étaient parfois traduites 
du vulgaire en latin. Or, ce fait est constaté par un pas- 
sage très-remarquable du roman d'ÂgoIant. L'auteur ex- 



^ Nouvel exemple i Tappui d'une proposition émise ailleurs, qu'originaire- 
ment le même mot servait, pour certaines espèces, i désigner Farbre et le 
fruit, et qu'ainsi s'expliquent ces locutions vulgaires de lafieur d^orange, U Jar^ 
din des oUves. Cest qu'on disait : nne olive, une orange, ane cerise, pour un o/i- 
rierj an oranger, un cerisier, 

' Brémont, hrttis mons. 



CHAPITRE III. xLv 

pose comment Girard d*Euphrate fit sa soumission à Cbar- 
lemagne en personne , dans la ville de Vienne , d où il retint 
depuis le nom de Girard de Viane. Girard mit pied à terre 
de son cheval, et alla remettre son manteau entre les mains 
de Charies; de quoi farchevêque Turpin dressa une sorte 
de procès-verbal : 

n a pris pane et anque et parchemin , 
Si fiât la cbartre de romanz en latin 
Sioom Girard deMendi ou chemin 
Et rendi Karie son mantel sebelin. 

(Ms. la ValUère, ia3, fol. aS verso.) 

Voilà donc la langue firançaise déclarée usuelle du temps 
de Charlemagne ; et la traduction des chartes positivement 
énoncée. Mais d ailleurs , à défaut de ce témoignage , le sim- 
ple hon sens y suppléerait et nous indiquerait qu*il en de- 
vait être ainsi. Le notaire appelé au chevet d*un mourant 
pour recueillir ses dernières volontés prenait ses notes dans 
Tidiome du testateur; puis, de retour chez lui, il faisait 
conune Turpin , il rédigeait à loisir d après cette minute en 
roman une belle charte en latin officiel, à laquelle bien 
souvent, selon toute apparence, le premier auteur de lacté 
n aurait pas compris un mot, hormis les noms de lieux que 
le notaire n était point parvenu à travestir. 

Quelquefois pourtant ce notaire réussit à donner à son 
thème une couleur latine uniforme. Mais quel latin I II 
suffit d*y regarder un peu de près pour apercevoir le fi*an- 
çais qui se cache dessous. Il faut se défier de Textérieur des 
mots, car il arrive souvent quune dénomination, même 



xLvi INTRODUCTION. 

énoncée en latin parfaitement pur et correct, a pour but de 
reporter la pensée à la forme vulgaire. 

Quand Charles le Chauve , en 856 , donne au Moustier du 
Ders ttvillam quae nuncupatur viïla» (D. B. VŒ, Ssg s), 
nest-i] pas évident que cela signifie hIsl ferme appelée ville? tu 
Le premier villa est vraiment du latin; le second est du 
vulgaire : la ville l*Évêque. 

« In loco qui rustico vocabulo ViUa lapœ nuncupatur. » 
(Acte de 85o, D. B. Vm, 5 1 1.) ViUa lapœ est de très-bon 
latin; ce nest pas cette d<énomination qui peut être qualifiée 
rasticam vocahalam, mais c'est que par ViUa lapœ il faut en- 
tendre Villehin. Voilà le mot rustique; on vous le dit en 
latin pour que vous le compreniez en firançais. C'est à quoi 
tend cette indication : rastico vocahab. 

oQuod nuncupatur.... cujus vocabulum est rustico 

vocabulo. . . . vulgô. . . . nisticè. ...» Toutes ces formules me 
j)araissent indiquer une dénomination prise de la langue vul- 
gaire, d'autant, je le répète, qu'elles se rencontrent aussi 
bien devant les formes du plus pur latin que devant les 
formes barbares. 

Dans un acte de 8 1 & (l'année même de la mort de Char- 
lemagne) : u in villa quœ vocatur Rosarias. » — De 8a8 : « vil- 

lam quae didtur Fontçofias. . . . quœ didtur Fontenellas quœ 

dicitur Asinarias. ...» Il est bien clair qu'on veut ici indiquer 
les mots finançais Rosières, Fontanes, Fontenelles, Asnières. Ces 
substantifs féminins, comme je l'ai dit ailleurs ^ étaient for- 
més non pas du nominatif latin , mais de l'accusatif; et ici le 
latin les reprenant du firançais» leur laisse leur forme d'ac- 

* For. da Um^, fr. p. 9^. 



xLviii INTRODUCTION. 

Aubain. Les paysans de Louis le Débonnaire connaissaient 
les Aabains, mais ils n avaient jamab ouï parler de 

Albanique patres atque altœ mœnia Romœ. 

Les notaires latinisent tant qu'ils peuvent et comme ils 
peuvent , mais leur maladresse les découvre quand ce n est 
pas Timpossibilité de faire mieux. Acte de 852 : a In ipso 
loco, in villa quae dicitur /rocto genua, unimi mansum.» 
Croirez-vous là-dessus que le peuple parlât latin et appdât 
ce Ueufracia genua ? nullement. Cefracia genua est la version 
dun nom vulgaire composé comme senit freinis-genoax ou 
frigenoaxK 

Tous ces mots cependant conservent , avec la forme exté- 
rieiure , un fond réellement latin , dont on peut encore ar- 
gumenter contre ma thèse. Soit; mais comment expliquer 
cette multitude de noms hybrides composés d'une racine 
latine et d'une vulgaire ? La dénomination longua aqua n'im- 
pUque pas rigoureusement , je le veux, l'existence des mots 
français longue eau; mais , pour que Poteau fut latinisé en 
Aquaputta, il fallait bien que l'adjectif put, pute existât en 
vulgaire. Or Aquapuita se trouve dans un titre de l'an 63/i ; 
le bon roi Dagobert fait donation à l'église de S. Denis de 
plusieurs boiurgs et villages : «Necnon et de Salice, seu 
Aquaputia, quse constant in agro Parisiaco. » (D. B.II, 890 a.) 
Ce village portait donc alors deux noms : Salix en latin , et 
en vulgaire Pute-eau, dont le notaire fait Aquapuita. 

Ouvrez le cartulaire de S. Bertin à l'année 877 : «Et in 
Behinio bunaria xv. Belrinium signifie bel-raim ou beau- 

> Frachu se traduit yrt>. Petrt fracta, Piem-Jntte, plos lard Pierre fue. 



L INTRODUCTION. 

iabo. )) (Capitalaire de Charlem. de 853). Le radical mad, en 
celtique , signifie bon : le nom de Bonneval se traduisait par 
quelque historien bas-breton, madvalUs: «In villam mad- 
vallis nuncupatam devenit. n [Vie de S. Carilef.) — « Madval- 
lis ergo , id est bona yailis fundus vocatus est. » {Vie de S. 
Médard. ) On suivait le même procédé à Tégard du firançais : 
«Duos acros cum ipso pomerio, id est gardigno.n (Cartal. 
de la Trinité, p. 43i.) On forgeait les noms hybrides SoUe" 
villa, FhmenvïHa, SecheviUa, Chevrevilla ou QuevrevUla , €[ae 
d autres textes de la même époque présentent sous la forme 
plus correcte et plus décevante CapriviUa. 

Tous les chroniqueurs du temps de Gharlemagne, Egi- 
nard , la chronique de Moissac , les annales Pétaviennes , etc. 
.appellent le mont Genis, montem Cenisiam. Or Cenis, qui est 
la prononciation de S. Nis, abrégé lui-même de saint Denis , 
ne saurait venir immédiatement du latin ; le latin sanctas n* au- 
rait jamais conduit à cette syncope ce. Uhbtorien qui, pour 
mons sancti Dionysii, écrivait mons Cenisius, ne fait donc que 
latiniser la forme vulgaire mont Cenis. 

Jetons seidement un regard dans le viii* et dans le vu* siècle : 
j y crois apercevoir des traces incontestables de la langue 
française. 

Dans la Vie de saint Pardulfe, œuvre anonyme que les 
Bénédictins mettent à la date de yA i , je vois qu*un berceau 
d*enfant s appelait berciolam , et fauteur a bien soin d avertir 
que c'est en vulgaire le meuble appelé par les philosophes 
bien parlants canabulam : « Berciolum quod honesto sermone 
philosophi canabulam vocant. » Et dans un autre endroit : 
a In agitatorio, quod vulgo berciolum vocant ^ » 

» Dom Bouquet, IV, 65A. 



CHAPITRE III. Li 

D'où peut Tenir le hm latin cuniada sinon du mot vulgaire 
cognée? Je trouve caniada firëquemmeni employé dans des 
actes de Charlemagne, par exemple dans le capitulaire de 
vQUs sais^ antérieur à Tan 800. Le roi (car il nétait pas 
encore empereur) veut que chacune de ses métairies sœt 
pourvue de cognées : « ut unaquseque habeat secures, id est 
cmdada$:n donc seeuris nétait pas le mot vulgaire, et cwdada 
travestissement de cognée servait i expliquer seeuris. 

Le mot nomudns est clairement indiqué dans un capitu- 
laire de 789 : «De monasteriis minutis ubi nonnanes sine 
régula sedent, volumus, etc. ' n 

Le mot barbare meziban pour exprimer un banni, si fré- 
quent dans les actes du vni* et du n* siècle, parait être du 
français : un mis in biuif ou aa ban. «De meziban, id est 

latrone forbanito ut nullus eum réopère audeat '. •> 

(Capitulaire de 809.) 

Brai , qui subsiste encore dans les noms propres Debray , 
Polembray^ Mibray, nest certes pas un mot latin. Marculfe, 
dans ses formules , nous avertit que c est un mot vulgaire qui 
signifie boue : mBraiam, gallicè laium \ » 

Fortunat, évéque de P<Htiers, mort vers 609, dans la Vie 
de sainte Radegonde , dit que cette reine donna à lautel ses 
coiffes, ses chemises, ses manches et son escofiion, le tout 
en or : «Regina, sermone ut loquar barbaro, scafionem, 
camisas, manicas, cofeas, cuncta auro, sancto tradidit altari. n 
Ainsi ces appellations cofea, scafio, camùta, manica, sont des 



' Dom Bouquet. V, 649. 
> nid. V, 680. 
/M. III, «So.n. 



LU INTRODUCTION. 

mots de la langue vulgaire auxquels Fortunat donne la forme 
latine : « Sermone ut loquar barbaro. » 

Une des circonstances les plus significatives, cest le soin 
qu*on prend de mettre en regard le mot latin et le terme 
vulgaire. C*est là ce qui marque la transition : l'auteur veut 
s assurer la chance d'être compris en tout cas. Ainsi, nous 
venons de voir usecuris, id est caniada; — meziban, id est 
forbannitus; — braiam, gallicè lutum, etc... » Rien n'est plus 
curieux que ces deux langues en présence , la langue qui s'en 
va et celle qui arrive. L'auteur de la Vie de saint Remy em- 
ploie concurremment exercitas et hosiis [ïost): — «super 
quem Chludowicus cum hoste advenit et devicit. . . . civitates 
cum suo francico exerciiu occupavit. » Cet auteur est Hinc- 
mar, mort en 882, dans une extrême vieiUesse; mais il faut 
observer que Hincmar déclare lui-même avoir compilé cet 
ouvrage sur une biographie beaucoup plus ancienne, citée 
par Grégoire de Tours. 

JTai signalé plus haut Belriniam, c'est-à-dire Beanrain, dans 
dés actes du vin* siècle, et Aquapatta, Puteau, dans un acte 
du commencement du vn*; cela suffit à faire entrevoir où 
ces recherches pourraient conduire. Les poursuivre nous en- 
traînerait trop loin quant à présent; je reviens sur mes pas 
et rentre dans le ix* siècle, que je regarde comme une étape 
déjà suffisamment avancée et que je ne veux point dépasser. 

Tandis que je ramassais laborieusement ces miettes de 
français dans les chartes latines, pour en conclure l'exis- 
tence de notre langue à cette époque, comme langue vul- 
gaire et usuelle, le hasard me préparait de cette proposi- 
tion une preuve bien autrement décisive. Une brochure 
intitulée Voyage historique dans le nord de la France, me fit 



CHAPITRE III. LUI 

connaître le fac-similé d*un lambeau de parchemin servant 
de feuille de garde à un manuscrit du x* siècle. Sur ce yôc- 
simile je lus sans peine des mots et des phrases entières 
dun finançais assez conforme à celui du livre des Rois, mé- 
langé de mots latins et surtout de notes tironiennes fort 
abondantes. Cette dernière circonstance datait le firagment : 
en eflèt, les notes tironiennes, au témoignage des Béné- 
dictins, cessèrent d*être employées à la fin du ix* siècle. 
«Cette écriture, dit M. de Wailly, cessa d*étre employée en 
France vers la fin du ix* siècle, et en Allemagne vers la fin 
du siècle suivant'. » 

L original de ce précieux firagment appartenait i la biblio- 
thèque de Valenciennes. Dans Fespoir d*en faire sortir quel- 
que chose de plus que du fac-similé, je demandai conmiu- 
nication du volume de Valenciennes, et je fus assez heureux 
pour f obtenir. Lorsque j*eus sous les yeux, entre les mains 
la relique karlovingienne, je pensai qu*il était possible d*en 
tirer un grand secours pour la philologie française , encore 
qu'elle fût dans im pitoyable état ! le couteau d*un relieur 
barbare a fait tomber la tète du feuillet, et, ce qui est bien 
pis, retranché une bande sur toute la hauteur du côté 
gauche, en sorte que les lignes ne s'attachent plus lune à 
fautre ; la colle forte avait appUqué le recto contre le bois 
du plat avec une telle adhérence, que pour Ten arracher, 
une main violemment curieuse avait fait périr lepiderme 
du vélin. Ce recto était à peu près tout blanc, et le verso 
avait été incomplètement ravivé. Heureusement la chimie , 

> Élém. de paJUo^. I, 4)3. Il parait constant, malgré Tastertion des Béné- 
dictins , qu'on trouTe encore des notes tironiennes dans quelques manuscrits 
sathentiques du x* siide. 



Liv INTRODUCTION. 

complice ingénieuse des archéologues et des paléographes, 
nous fournit des secrets pour contraindre le parchemin k 
restituer tout ce qu'il peut cacher dun te^te dans son épais- 
seur. Ces moyens réussirent ici admirablement : le recto 
lui-même rendit assez de mots pour permettre de recon- 
naître le sujet traité dans cette page : c'est le premier et le 
second chapitre du prophète Jonas, dont le revers présente 
le quatrième chapitre. Un artiste habile transporta sur le 
papier, avec la dernière exactitude, ces deux pages désor- 
mais sauvées de l'anéantissement. Mais il fallait les lire en 
entier, il fallait débrouiller ce mystère des notes tironiennes 
dont quelques lambeaux de latin et de français permettaient 
bien d'entrevoir le sens par intervalles, mais par cela même 
ne faisaient qu'irriter le désir de pénétrer le reste. Je fus 
encore assez heureux pour rencontrer dans un jeune homme, 
élève de l'école des chaînes, ce que j'aurais en vain demandé 
k toute l'Europe savante, un paléographe qui fût parvenu à 
dérober aux notes tironiennes leur secret si longtemps 
impénétrable, et à se l'approprier. Ce qu'il a fallu de pa- 
tience, de pénétration et de sagacité à M. Jules Tardif pour 
en arriver là, est chose merveilleuse. Enfin, M. Jules Tardif 
est parvenu à lire ces hiéroglyphes du moyen âge; et en 
attendant que sa découverte livre à l'érudition tous les fruits 
dont elle est grosse, j'en manifeste ici le premier résultat, 
charmé que ce résultat dû à un Français, se révèle à l'occa- 
sion d'une étude sur la philologie française. 

Cet inestimable document mérite d'être soumis tout en- 
tier au lecteur : ce sera l'objet d'un excarsas à la fin de ce 
volume; pour le moment, je me contente d'en extraire 
quelques-uns des passages qui viennent à l'appui de ma thèse. 



CHAPITRE III. LV 

Xai montré, toat à llieure, comment un notaire da 
IX* siède , assb au chevet d*un mourant recueillait ses der« 
ni^res volontés, et, de ces notes prises en vulgaire, de la 
bouche du testateur, composait ensuite à loisir un acte offi- 
ciel rédigé en latin. Ici nous avons un bon prêtre ou moine, 
contemporain de Louis le Débonnaire , qui veut instruire 
ses ouailles par une homélie sur Thistoire de Jonas. Nous 
assistons i la naissance du 6rançais; nous allons le surprendre 
se produisant au milieu du latin , dans des phrases construites 
selon la syntaxe latine , en sorte que ce mélange tombant sur 
un auditoire mêlé lui-même , composé d'intelligences inégde- 
ment avancées, lun des deux éléments s'éclaire par l'autre. 
Chacun saura toujours ou assez de latin pour saisir le sens 
des mots vulgaires, ou assez de vulgaire pour saisir le sens 
des mots latins. C'est par feffSet de cette combinaison, que la 
cérémonie du Malade imaginaire est intelligible même aux 
femmes et aux enfants. Peu à peu lldiome vulgaire prédomi- 
nera et gagnera du terrain , jusqu'à ce qu'il ait usiu*pé toute 
la place et chassé la langue latine. La réflexion pouvait bien à 
priori suggérer ce mode de formation et d'accroissement du 
firançais, mais ce n'eût jamais été qu'une théorie : il nous est 
infiniment précieux devoir cette théorie confirmée par la pra- 
tique, sur un témoignage irrécusable, exprès sorti de i'ablme du 
temps. Écoutons donc cette voix qui prêche au fond du ix* ou 
du X* siècle, et dont quelques éclats parviennent jusqu'à nous: 

« [ [Deus] me rogavit aler ad Niniven ... — Ha- 

buit misericordiam si ccm il semper soit haveir de peccatori- 

bus — Et sic libérât de cel péril [quod habebat decre- 

tum] qae super eh metreieL 

nDanc, fodixit, 51/iif Jonas propheta multcorrecioas e malt 



Lvi INTRODUCTION. 

ireist, [quia Deus de Ninivitis] misericordiam habuit, e lor 

peccatum lor dimisit — Jonas escitfoers de la civitate, 

e si sist contra orientem civitatis 

« Jonas propheta habebat malt laboret e malt penet a cel 
populum et faciebat grantjholt, e eret mult las 

« [Et Deùs prœparavit] an edre sor sen cheve, qaant ambre li 
fesist e repaaser s podist n 

Observez que le firançais , lorsqu'il se montre par phrases 
aussi longues, n est que la traduction un peu paraphrasée du 
texte de la Bible que Torateur a eu le soin de citer, par 
exemple : 

« Et LiETATUS EST JoNAS SUPER EDBRAIf » MoU IstatUS 

por (jae Deus cel edre li donat a sun soaeir e a san repaasement. 

U Et PRiECEPIT DOMINUS [VERMI QUI PERCUSSIT EDERAll] ET EX- 

aruit; et paravit Deus ventum calidum super caput Jonb, 

ET DIXIT : MELIUS EST MIHI MORI QUAM YIVERB. » DoRC si rOgavit 

Deus ad an verme qae percassist cel edre sost qae cil sedebat, e 
cilg eedrefa sèche; si vint grant jhoU super caput Jone, et 
dixit, etc » 

Un fait aussi très-remarquable, c'est qu'un même mot se 
montre successivement sous la forme française et sous la 
forme latine; exemple : 

c( Faites vost almosnes nessi cam faire debetis , e faites vost 
ELEEMOSYNAS ccrt ço sapitis. » 

Du latin inteUigere le vulgaire avait fait entelgir. Les deux 
formes sont en présence : « per cel edre, 5Î debetis intelligere 
Judaeos — Cam potestis ore videre et entelgir. » 

« — Ils erent convers de via sua m al a. 

« — Ne aiet niais mâle volimtatem contra san peer. » 

Voici un passage où l'idiome vulgaire paraît presque seul : 



CHAPITRE III. Lvii 

— « per Judaeos, por (jaant il en celé daretie e en celé en- 

credalitei permessient; etiam plora si cam dist e le evangelio, 
Uea de avant dût. » 

Mais ce qui domine incontestablement, cest le mélange, 
et un mélange si intime, qull ne permet pas à Fintelligence 
de s*^arer. Par exemple , Timparfait de Tindicatif, que le latin 
exprime d'un seul mot , grâce au jeu des terminaisons mobiles , 
le finançais est obligé d*en faire un temps composé avec le 
participe passé et l'auxiliaire avoir ifeceram, j'avais fait. Notre 
auteur alors ne manque jamais, en prenant la forme fran- 
çaise , d*en exprimer la moitié en latin , en sorte quon peut 
dire que son expression est à cbeval, jambe deçà, jambe de- 
là , sur les deux idiomes et les deux syntaxes. — « Tanta niala 
nos habemusfait. — E si s* penteient de cel mal que fait ha- 
hebant. — Cel péril quant il habd>at decretum *» L'intel- 
ligence la plus obtuse , la volonté la plus rebelle ne pourrait 
s'empêcher de comprendre. 

Ce texte doit nous porter bien près de l'époque où les 
conciles d'Arles, de Tours et de Mayence prescrivaient de 
traduire les homélies en vulgaire , pour s'accommoder aux 
besoins de l'auditoire : c'était en 8 1 3 , du vivant encore de 
Charlemagne. Si le firagment que je viens d'extraire n'est 
pas d'une homélie composée en conformité de ces canons, 
que peut-il être ? Comment peut-on se figurer la langue fran- 
çaise sous une forme moins développée , et s'avançant dans 
le monde officiel d'une façon plus discrète et plus timide ? 

Nous avons vu plus haut combien le langage était semé de 
mots hybrides; ici c'est le langage même que nous voyons 
hybride au plus haut degré. Cet hybrisme parait avoir été 
i instrument de la transition. 



Lviii INTRODUCTION. 

Uhomëlie sur Jonas nous laisserait au ix* siède; descen- 
dons et suivons les traces de la langue française dans le x*. 

Le concile de S. Bâle, à trois lieues de Reims, s*assembla 
en 991 ; nous en avons les actes rédigés par Gerbert, alors 
archevêque de Reims, plus tard pape sous le nom de Syl- 
vestre IL Gerbert , dans sa courte préface , réclame l'indul- 
gence pour les inexactitudes qui pourraient lui être échap- 
pées; son excuse, cest que presque toujours il a dû faire 
une traduction triple : traduire la pensée de Torateur, traduire 
son éloquence, enfin son idiome vulgaire; d'où Ton peut 
conclure , observent les Bénédictins , que le français , sous le 
nom de langue romane, était dès lors en usage. (D. Bouq. 
X, 5i3, en note.) 

Dans les actes du concile de Mouzon, en 998, il est dit 
nettement qu'Aymon de Verdun prit la parole en finançais : 
f( Facto itaque silentio Aymo surrexit et gallice concionatas 
estn (D. B. X, 53a.) 

L'usage du finançais comme langue vulgaire était déjà si 
répandu que les prédicateurs prêchaient en deux langues : 
en latin pour les ecclésiastiques, et pour le peuple en finan- 
çais, Albéric de Trois-Fontaines rapporte ces vers de Tépi- 
taphe de fabbé Notger, mort en 998 : 

Vulgari plebem, dertun sermone latino 
Enidit et satiat magni dulcedine verbi. 

(D. Bouquet, X, a86.) 

Le pape Grégoire V, le prédécesseur immédiat de Syl- 
vestre II, prêchait, lui. en trois langues; son épitaphe le 
dit : 



CHAPITRE III. Lix 

Ante tamen Bmno, Francorum regia proies, 
UsQS Frandca Yulgari, et voce latina 
Institait populos. eloquio triplici. 

Brunon, de l'illustre famille des rois de Germanie (il 
était nereu d*Othon III) « enseigna le peuple en allemand, 
en français et en latin. Il avait été élu en 996; il mourut 
en 999. 

Observez cette expression vulgaris vox, ou sermo, poiu* dé- 
s^er le français. Le français , au x* siède , s'élevait déjà sur 
tous les idiomes modernes au milieu desquels il était né. 
Après av<nr soutenu leur concurrencé , il prédominait : c'é- 
tait, par excellence, la langue vulgaire. 

Je fermerai cette série de témoignages sur le français au 
X* siècle par celui des Bénédictins auteurs du Recueil des 
historiens des Gaules : « Les laïcs au x* siècle étaient dans 
une très-grande ignorance de la langue latine, et même, 
dès le IX* siècle , l'usage de parier latin se perdait insensible- 
ment parmi eux , tellement qu'on prétend que Louis d'Ou- 
tremer ignorait cette langue.» (T. X, p. 63 de Tintrod.) 

Indépendamment de toutes les preuves que j'ai essayé 
d'en rassembler et auxquelles on pourrait enjoindre de pa- 
reilles par centaines, le 17* canon du concile de Tours en 
81 3, suffirait seul pour démontrer l'établissement du fran- 
çais comme langue usuelle dès le ix* siècle. Les Pères du 
concile de Tours eussent-ils ordonné la traduction des Ecri- 
tures en langue vulgaire, si cette traduction n'eût été un 
besoin réel, une nécessité? Pour qui? Pour la cour, les 
riches, les lettrés? Non, mais pour le peuple qui vivait et 
pensait au-dessous d'eux, tout en bas. C'est par le peuple, 
par lui seul , que notre langue s'est faite ; c est pourquoi le 



Lx INTRODUCTION. 

peuple en possède si bien le génie et en conserve si bien la 
tradition sans y penser. Ceux qui veulent trop y raffiner 
nont jamais su que la déformer et la détruire. 

Et comme une langue ne pousse pas tout d'un coup de 
si profondes racines, en voyant ce qu'était le français au 
IX* siècle, je ne doute pas qu'il n'existât au vni'. Je crois per- 
mis d'affirmer que Gharlemagne avait eptendu parier fran- 
çais. D'un autre côté ce prince étant amateur de légendes et 
chants populaires au point d'en avoir fait compiler im re- 
cueil, je ne vois nulle témérité à supposer que Charie- 
magne s'est essayé à parier français. Peut-être son génie avait-il 
deviné tout ce que renfermait d'avenir cet idiome des pauvres 
et des faibles : on ne peut guère douter que les canons des 
conciles d'Arles et de Tours relatifs aux versions en langue 
vulgaire n'aient été suggérés par l'empereur. Ce serait donc 
Gharlemagne qui, sur le point de descendre au tombeau, 
aurait imprimé au français l'impulsion qui le lança jusqu'à 
nous à travers dix siècles d'espace, et l'un des premiers ré- 
sidtats de ce bienfait aurait été un poème consacré à la gloire 
de Gharlemagne et de son neveu Roland. 

L'écrivain anonyme qu'on appelle l'Astronome, et qui 
nous a laissé une Vie de Louis le Pieux rédigée sous le règne 
de ce fils de Gharlemagne, parlant de la journée de Ron- 
cevaux et des guerriers qui y périrent, s'exprime ainsi : 
tt Quorum quia vulgata sunt nomina supersedi. » Gomment 
les noms de ces preux étaient-ils devenus si populaires que 
ce ne fut pas la peine de les rapporter? Ge ne peut être 
que par les chants des jongleiu*s. Or Louis le Pieux est mort 
en SliO. U existait donc quelque poème sur Roncevaux 
avant la première moitié du ix" siècle. 



CHAPITRE III. Lxi 

Où la langue française nous apparait-elle plus primitive, 
plus informe, si Ton veut, que dans le Roland de Theroulde? 
SU en existe un monument, qu*on le produise, sinon Tépo- 
pée de Theroulde demeure , avec le livre des Rois , la plus 
ancienne composition en français proprement dit. 

Enfin voici un argument moral qui vient fortifier les 
ai^guments en quelque sorte matériels que j*ai fait valoir 
jusqu*ici : c est la manière dont le poète a conçu et repré- 
sente le personnage de Charlemagne. 

Lorsquaprès bien des luttes et des vicissitudes la chute 
des successeurs de Charlemagne fut enfin consommée, les 
débris de lempire tombé furent au pillage , et la féodalité 
s*éleva. triomphante sur ces ruines. Â partir de ce moment, 
la couronne est asservie par ses grands vassaux; les seigneurs 
sont les tyrans du roi; et comme ils inspirent les poètes, 
tous les poèmes sont consacrés à retracer cette lutte du vas- 
sal contre le suzerain. Dans cette peinture, nous voyons 
aussi le monarque sacrifié complètement, et tout fintérèt 
porté sur le vassal révolté. C*est la réaction de lesprit féo- 
dal contre le pouvoir absolu. Lisez Gérard de Viane, les 
Quatre JUs Ajmon, le roman de Gaydon, celui d'Aiol, tous 
les poèmes du xii* siècle , vous retrouvez partout le même 
dénigrement systématique : Charlemagne y joue le rôle d*un 
sot, ou peu -s en faut. Dépourvu de toute valeui' person- 
nelle, Charlemagne doit son lustre, tout Téclat de sa re- 
nommée, au mérite des seigneurs qui lentourent. Le duc 
Naymes de Bavière, son fidèle conseiller, est occupé sans 
relâche à prévenir ou corriger les fautes de son maître. 
Charies sans lui ne saurait que blesser et révolter ses meil- 
leurs barons à force d'orgueil et d'injustices. Â eux toutes 



Lxii INTRODUCTION. 

les vertus : à Tempereur toutes les faiblesses et tous les ridi- 
cules. 

Cette opposition féodale au pouvoir monarchique , com- 
mencée avant le xii* siècle , continue sans se ralentir jus- 
qu au xv% jusqu'à ce que le terrible Loub XI vienne enfin 
briser Torgueil des grands vassaux et mettre les rois hors de 
pcye. 

Ouvrez maintenant le poème de Theroulde: quelle diffé- 
rence! ici chaque vers respire le respect, lamour, Tadoration 
de Charlemagne; en Chariemagne se résume toute lagran- 
deur, la force, la justice et la majesté humaines. Tandis que 
dans les poèmes de Tâge suivant Tempereur ne vaut que 
par son entourage, ici, au contraire, la cour na de relief 
que par lempereur. Charlemagne possède toutes les qualités 
physiques conune il possède toutes les vertus morales; sa 
taille imposante, sa longue barbe, la gravité de son main- 
tien éveillent autour de lui le même respect mêlé de terreur 
que faisait naître dans TOlympe le noir sourcil du souverain 
des dieux; on se sent voisin des temps kariovingiens. Dans 
la composition de Theroulde , la foi est vive , la piété sincère , 
Timagination ardente, et cependant le détail est toujours 
grave et sobre. La précision continuelle du Roland fait un 
singulier contraste avec la verbosité diffuse des poèmes des 
xu\ XIII* et XIV* siècles. Il semble que le seul nom du puis- 
sant empereur établisse encore autour de lui la discipline , 
et contienne dans les limites de la sagesse et de la décence 
les sentiments même le plus légitimement passionnés. 

Comparez ce personnage de Charlemagne avec le Char- 
lemagne que les Quatre fils Aymon nous montrent victime 
des espiègleries insolentes d un sorcier, ce Charlemagne que 



CHAPITRE III. Lxiii 

Maugis endort sur son trône , et qui se réveille aux éclats 
de rire de sa cour, la tête couronnée d*un torchon à ré(*u- 
rer la vaisselle, et tenant en main, au lieu de sa redoutable 
épée, un tison éteint : 

Et quand Roland le vist en tel eslablison , 
Ne se tenist de rire pour tout for d*Aragon , 
A Ogier le montra et au bon duc Naymon 
Et aux barons aussi qui là aont environ : 
Regardes, dist Roland, par le corps S. Simon, 
Vistes vous oncques Roy en UA condition ? 

Voilà comment, dès le xii* siècle, lesjongleurs s étudiaient 
â d^rader ce nom héroïque et cette imposante mémoire, 
dont Tinfluence pouvait protéger la royauté au détriment 
des tyranneaux qui s'étaient partagé ses dépouilles. 

Mais dans Theroulde Charlemagne est le favori du riel, 
et si digne de Tétre , qu*on ne peut être surpris de voir Dieu 
tantôt conunettre ses anges au soin de veiller à son chevet, 
tantôt suspendre à sa prière les lois étemelles de la nature. 

Aux yeux de ceux qui ont approfondi Tétude du moyen 
âge, ce dernier argument sera peut-être la preuve la plus 
concluante de l'antiquité très-reculée du poème. 



CHAPITRE IV. 

De la bataille d'Hastings, et de Theroulde, auteur de ce poème. 

Les historiens de rAngieterre les plus dignes de foi, Guil- 
laume de Malmesbury , Mathieu Paris , Mathieu de Westmins- 
ter, Albëric de Trois-Fontaines, etc., certifient qu'en 1066, 
à la journée d*Hastings, des vers dun poème sur Roland et 
Roncevaux furent chantés à la tête des troupes normandes 
pour enflammer le courage des soldats. Celui qui les chan- 
tait était un hardi jongleur, nommé Taillefer, qui en même 
temps exécutait sur son cheval, avec sa lance et son épée, 
cent tours d'adresse dont il étonnait et efirayait les Anglais. 
Écoutons Robert Wace : . 

Taillefer qui moult bien cantoit 
Sur un roncin qui tost aloit 
Devant eux s*en aloit cantant 
, De Cariemaigne et de Rolant 
Et d*01ivier et des vassaus 
Qui morurent en Rainscevaus.^ 
Quant il orent chevalcé tant 
K*a8 Engleis vindrent aprismant , 
Sire, dit Taillefer, merchil 
Jo vus ai lungement servi. 
Tut mun servise me devez , 
Hui, se vos plest, me le rendrez : 
Por tut guerredun vus requier 
Et si vos voil forment preier 
Otriei me , ke jeo n y faille , 
Le primier cop de la bataille. 



CHAPITRE IV. Liv 

Et 11 dus retpunt : Jeo Totrei. 
Et TaiUefier point a desrei ; 
Derant loz les altres m mist , 
Un Engleb feri , si Toocit : 
De SOI le pb« panni la pance 
Li fist passer oltre la lance , 
A terre estendu Tabati ; 
Poix trest Tespee, altre feri; 
Poix a crié : Venex, venex! 
Ke fêtes vos? Ferex, ferex! 
Donc Tunt Engleix avironné 
Al second colp kil a doné. 
Ex Yos noise levée e cri , 
D*anibedui part pople estonni. 

(R. de Rou, V. iSig.) 

tt Taillefer, bon chanteur, monté sur un bidet agile , les 
précédait chantant des vers sur Chariemagne , Olivier, Ro- 
land et les braves qui moururent à Roncevaux. 

« Quand ils eurent tant chevauché qu'ils se furent appro- 
diés des An^^ais : Sire, dit Taillefer, une grâce : je vous sers 
depuis longtemps; vous m*en devez If salaire, et sil vous 
plaît, vous allez vous acquitter aujourdliui. Pour toute 
récompense, je vous demande le premier coup de la ba 
taille, et vous supplie que je n*en sois pas refusé. Et le dur 
répond : Je te Taccorde. 

o Taillefer aussitôt pique des deux et prend le front de 
Tannée. Il frappe un Anglais sous la poitrine, et le fer de 
sa lance ressort de Tautre côté. L'Anglais tombe étendu 
mort. Taillefer tire son épée , en frappe un autre en criant : 
Venez! venez! que faites-vous? Frappez! frappez! Donc au 
second coup quil porte , les Anglais Tenveloppent. La noise 
et le cri s élèvent : les deux peuples sentre-choquent, etc. » 



Lxvi INTRODUCTION. 

Un autre chroniqueur, Geofiroy Gaimar, décrit plus 
longuement les tours que faisait Taillefer et lattitude de 
Tarmëe anglaise. G*est un détail peu connu de cette mémo- 
rable joiunée, et qui n*a point d analogue dans les mœurs 
guerrières des temps modernes : 

Un des François donc se hasta , 
Devant les altres chevaucha; 
Taillefer ert cil appelez; 
Jouglere hardiz esteit asez : 
Armes aveit et bon cheval, 
Ce ert hardiz et noble vassal. 
Devant les altres cil se mist. 
Devant Engleis merveilles fist : 
Sa lance prist par le tuet, 
Si com ce fust ung bastonnet. 
En contre mont haut la geta 
Et par le fer reçue fa. 
Trois fois issi geta sa lance , 
La quarte fois moult près s*avance , 
Entre les Engleis la launça , 
Parmi le cors un en navra ; 
Puis tret l'espee, arere vint 
Et jeta Tespee qu*il tint, 
En contre mont hait la receit. 
L*un dit à Tautre ki ce veit 
Que ce esteit enchantement. 
Cil se fiert de devant la gent ; 
Quant trois fois ot jeté Tespee , 
Le cheval , la goule baee. 
Vers les Elngleis vint eslessé : 
Auquanz cuident estre mangé 
Par le cheval qu issi baout; 
Li jongleour après venout : 



CHAPITRE IV. Lxvii 

De Tespee fiert un Engleis, 
Le poing loi fist voler maneis; 
Un altre fiert tant corne il pont, 
Mau guerredon le jour en oui! 
Qir li Engleis de toutes parts 
Si launcenl javelocs et dards 
Si Toccistrent et son destrier; 
Mau demanda le cop premier! 

(Chroîdq, anglo-normandes, I, p. 7.) 



a Donc un des Français se bâta et sortit des rangs à cheval; 
on l'appelait Taillefer : c'était un hardi jongjieur. D avait 
armes et bon cheval. S'étant placé en avant des autres , il , 
se mit à faire merveille devant les Anglais : -il prit sa lance 
par le gros bout, et aussi facilement que si c'eût été un petit 
bâton , il la jette en l'air bien haut et la reçoit par le fer. 
Trois fois ainsi il la jeta ; la quatrième fois il s'avance tout 
contre, envoie sa lance au milieu des Angolais, dont il en 
blessa im parmi le corps. Après il tire son épée , recule et 
la jette aussi bien haut, et la reçoit tout de même par la 
pointe. Les spectateurs se disent l'un à l'autre que c'est en- 
chantement, et lui, quand il eut trois fois lancé son épée, 
se pousse en avant; son cheval la bouche béante fit un élan 
vers les Anglais, dont beaucoup s'imaginent être avalés par 
le cheval qui bayait de la sorte. Le brave jongleur porté 
dessus firappe un Anglais de son épée, et lui fait incontinent 
voler le poing. Il en frappe un second de toute sa force, 
mais il en eut tout aussitôt mauvais guerdon , car de toutes 
parts les Anglais lui lancent dards et javelots, si bien que 
son cheval et lui, ils les tuèrent. Mal lui en prit d'avoir ré- 
clamé l'honneur du premier coup ! » 

e. 



rxviii INTRODUCTION. 

Le poème latin de Guy sur la bataille d*Hastings n oublie 
pas TaiUefer : 

Histrio cor audax nimium , quem nobilitabat 

Ag^ina prscedens innumerosa ducis, 
Hortatur Gallos verbis et territat Ang^os ; 

Alte projiciens ludit et ense suo 

Incisor-feni mimus cognomine dictus. 

Il n est pas oublié non plus dans la tapisserie de la reine 
Mathilde , où il est représenté dans le moment décrit par les 
historiens et les poètes. «Tai cru devoir exhumer ces glorieux 
témoignages en Thonneur dune mémoire depuis si long- 
temps perdue , comme celle de tant de héros ensevelis dans 
un oubli séculaire, carent quia vote sacro. 

On ne s étonnerait donc pas de trouver les souvenirs de 
Roncevaux et de Roland fixés en Angleterre à partir de 
Imvasion normande; mais ce qui surprendra davantage, cest 
de les y voir établis avant cette époque. C est cependant un 
fait incontestable que les soldats de Guillaume trouvèrent 
dans le pays de Galles un lieu appelé Roland , auquel se rat- 
tachait la tradition d'une épouvantable déroute : 

«Hugues le Loup et ses lieutenants bâtirent un fort à 
« Raddlan ^ et Tun de ces lieutenants changea son nom en 

a celui de Robert de Raddlan Ils livrèrent un combat 

(tmeiu^trier près des marais de Ruddlan, lieu déjà noté 
«comme funeste dans la mémoire du peuple cambrien à 
«cause d'une grande bataille perdue contre les Saxons, vers 
« la fin du vin* siècle. Un singulier monument de ces deux 



Hutlattilus, Botlandus, Hollanias, formes équivalentes dn nom de Roland. 



CHAPITRE IV. Lxix 

« désastres nationaux subsistait encore il y a peu d années 
«dans le pays de Galles : c était un air triste, sans paroles, 
(t mais qu on avait coutume d'appliquer à beaucoup de sujets 
tt mélancoliques. On lappelait Tair des marais de Raddlan. » 

(Hist de la Conquête des Normands, I, Aa5.] 

Si Ton voulait nier que ce fussent là des souvenirs de 
notre Roland, il faudrait admettre des coïncidences et des 
hasards bien plus extraordinaires : un Roland dans le pays de 
Galles; une grande bataille perdue aussi à la fin du vin* siècle; 
perdue contre les Saxons, disent les Gallois, mais qui ne 
sait comment la légende s*acconmiode au pays qui Tadopte? 
Les trouvères auteurs des romans sur Charlemagne ont 
changé tant de fois les Saxons en Sarrasins, qu'il n'est pas 
surprenant de trouver une fois les Sarrasin^ changés en 
Saxons par les Anglais. Le nom de Roland s est substitué à 
celui de Roncevaux. Et cet air de Roland, cet air dont les 
paroles avaient disparu au xvni' siècle, mais que la tradition 
appliquait encore à tous les sujets mélancoliques, ne serait-ce 
pas la mélopée sur laquelle Taillefer avait, à la joimiée 
d'Hastings , chanté les vers de Theroulde? 

Mais conunent les aventures de Roland auraient- elles 
pénétré en Angleterre avant la conquête , et y seraient-elles 
devenues populaires? L'histoire n'of&e pas de problème plus 
facile à résoudre. Le dernier roi de race saxonne , Edouard 
le Confesseiu*, avait été élevé à Rouen chez son oncle, le 
duc Richard. Le témoignage contemporain d'Ingulphe n'est 
point équivoque : Edouard était revenu de Normandie un 
véritable Français, ou peu s'en faut [penè in GalUcum trans- 
iet^t). I! monta sur le trône en io/i3, traînant à sa suite, 
dit f ngulpbe , une foule de Normands qu'il promut à tous 



Lxx INTRODUCTION. 

les emplois élevés. Selon toute apparence, ce grand ama- 
teur de notre langue ne se borna pas à transporter des 
hommes; il exporta aussi des livres français : le Roland aura. 
passé le détroit dans les bagages d*Édouard, d*où il ne tarda 
pas à s échapper et à courir de main en main par le pays; 
car la cour, toujours empressée de se modeler sur le sou- 
verain, ne s'occupait que de langue et de modes françaises, 
et chacun, manant ou boui^eois, pour se donner le bel air 
aristocratique , se mit à parier français ( Gallicam iàioma tan- 
** quam magnum gentiUtium loqui). Enfin Tinfluence de nos 
mœurs en vint à ce point qu'on rougissait du nom d'Anglais 
et des mœiu^s anglaises [etpropriam consaetadinem inhis et in 
alUs maltis erabescere). Guillaume, comme on voit, trouva 
l'Angleterre bien préparée : Edouard y avait installé Roland; 
Roland servit d'introducteur à Guillaume, et aujourd'hui le 
nom du Rutlandshire témoigne encore de l'ancienne influence 
française dans la Grande-Bretagne. 

De tout ce qui précède il résulte positivement qu'il exis- 
tait, au commencement du xi* siècle, un poème sur Roland 
et Roncevaux. Ce poème, chanté à Hastings, est- il celui 
qui fait l'objet de ce travail? Il me parait du moins assuré 
par tous les indices tirés du texte que ce pourrait être lui, 
puisque ce texte est au moins du xi* siècle, et qu'on n'en con- 
naît pas de plus ancien sur le même sujet. 

• Peut-être serait-il possible de tirer de la personne de l'au- 
teur quelque supplément de lumière qui viendrait bien à 
point dans une matière si remplie d'obscurité; mais de cet 
auteur nous ne savons que ce que lui-même nous en ap- 
prend , son nom : il s'appelait Theroulde. Ce nom est un 
des plus communs dans les Annales normandes du ix* au 



CHAPITRE IV. Lxxi 

xui* siècde. Chercher à démêler un Theroulde dans la foule 
de ses homonymes, cest à peu de chose près comme si Ton 
voulait aujourd'hui retrouver la trace d un individu et cons- 
tater son identité avec ce seul renseignement qu*il s'appe- 
lait DuYai ou Duhois; et l'intervalle de huit siècles n'ag- 
grave pas médiocrement la difficulté de l'entreprise . 

Toutefois je me suis obstiné à suivre ce problème, et 
void, après de longues recherches, ce qui me parait le plus 
voisin de la probabilité. 

Robert le Diable avait nommé gouverneur de son petit bâ- 
tard Guillaume, Gilbert, comte d'Exmes; et sous les ordres 
de Gilbert il y avait un précepteur nommé Theroulde. En 
io3â , f abbaye des bénédictins des Préaux est fondée à un 
mille de Pont-Audemer par Onfroy de Vieilles , fils d'un The- 
roulde ^ A cette solennité le duc de Normandie se fit repré- 
senter par son fils , enfant de six ans , qui déposa siur l'autel la 
donation faite par son père à l'abbaye naissante de la ferme 
de Toiistainville. Je laisse parler la charte de fondation : 

«Robert de Normandie donna à S. Pierre des Préaux 
« une ferme de son domaine appelée en vtdgaire Toustain- 
« ville ; en reconnaissance de laquelle le fondateur des Préaux 
« donna à Robert douze livres d'or, deux vêtements de soie 
« et deux chevaux du plus grand prix. Le tout fiit porté à Fé- 
u camp et accepté. Le fils de Robert, Guillaume , n'était alors 
«qu'un petit enfant; mais comme il devait succéder à son 
«père, son père l'envoya aux Préaux poiu* déposer de sa 
« main sur l'autel l'acte de donation de Toustainville. A cette 
«cérémonie assistèrent le vieux Nigel Theroulde, à qui le 

* (Jmfndiis de Vetulis, Turoidi fiiias, duo cœnobia Prateliis incboavit 
(Oboebjc Vital, Hisîor. de Fr. XI, aaS.) 



Lxxii INTRODUCTION. 

a comte Robert fit présent d*un des chevaux susdits ; Raoul le 

«camërier, filsdeGërald; Goszlin le Roux, de Fonneville; 

«Onfroy, le fondateiu* du couvent, avec ses deux fils Roger 

u et Robert Guillaume , à qui son père donna un soufflet 

« pour lui graver le fait dans la mémoire. Un autre soufflet 

((fut donné à Richard de LiUebonne, qui portait l'outre de 

(( vin du comte Robert. Cet enfant demanda pourquoi il avait 

« reçu cet énorme soufflet : C'est, lui répondit Onfiroy , parce 

u que tu es beaucoup plus jeune que moi : selon toute appa- 

« rencetu me siurivras, et, dans l'occasion, tu rendras témoi- 

ugnage de tout ceci. Il y eut un troisième en&nt souf- 

«fleté, Hugues, fils du comte Waleran. » 

(D. Bouquet, XI, p. 387.) 

Le vieux Nigel Theroulde, cité dans le corps de cette 
charte , et qui figure aussi parmi les signataires , est-il The- 
roulde le précepteur du petit Guillaume , ou Theroulde le 
père du fondateiu* de l'abbaye? Il est bien vraisemblable que 
les deux n'en faisaient qu'un, et que Theroulde, père d'On- 
froy de Vieilles, conduisait en même temps son petit élève 
Guillaïune à cette solennité. 

L'année suivante, en 1 o35, la Normandie étant, par suite 
de la mort de Robert, livrée à toutes les calamités de la 
guerre civile, le comte Gilbert fut assassiné dans un guet- 
apens. U était sorti le matin pour se promener à cheval, et 
causait tranquillement, dit Guillaume de Jumiéges, avec son 
compère Gascelin de Pont-Erchenfroy, lorsque le crime fut 
commis , par les ordres de Raoul de Gaçay. Theroulde le pré- 
cepteur, qui se trouvait en leur compagnie, périt avec eux^ 

* Deinde Turoldus teneri ducis paedagogus perimitur. (Willblmus Gemet. 
I. VII.) 



CHAPITRE IV. Lxxm 

Benoit de Sainte-More donne à Theroulde la qualifica- 
tion du plus intime chambellan du jeune prince. 

Sis plus demaines chambrdens 
Âins que passast gaîres de tens, 
(Toroude aveit nom, ce m'est vis. 
Sages, corteis e bien apris) 
Li r* odstrent a grant ddei : 
Onques ne sut U dus por quei. 

Mais cela n importe : si Theroulde peut être soupçonné 
d*ètre fauteur du Roland, cest en sa qualité de précepteur, 
et non à cause de sa dignité de chatnbellan , encore que Fau- 
teur de la Henriade ait été chambellan du roi de Prusse. 

Ici le fil se brise : on verra plus loin pourquoi je le rat- 
tache à un Theroulde, bénédictin de la célèbre abbaye de 
Fécamp. 

Celui-ci, homme de tête et de cœiu*, suivit Guillaume à la 
conquête; et inmiédiatement après la victoire d*Hastings, 
Guiliaiune lui donna labbaye de Malmesbury en reconnais- 
sance des grandes obligations qu'il lui avait. Quelles obliga- 
tions et de quelle nature ? L'histoire ne le dit pas. On peut 
supposer que cette nomination récompensait l'auteur des 
vers sur Roland et Charlemagne qui, chantés par Taillefer, 
animèrent si bien la valeur des soldats français. 

Je trouve aussi un moine de Fécamp mêlé dans une 
anecdote qui précéda de quelques semaines la journée 
d'Hastings. Guillaume de Malmesbury se contente de men- 
tionner le fait sommairement; le biographe de Guillaume 
est beaucoup plus explicite. 

Un jour, dit-il, le dur de Normandie se promenait au 



Lxxiv INTRODUCTION. 

bord de la mer, inspectant ses forces navales. On lui vient 
annoncer l'arrivée d un religieux porteur de paroles d'Harold. 
Sur-le-champ Guillaume laborde : Je suis parent et officier 
du duc de Normandie : vous ne pourrez lui parier sans ma 
permission. Dites-moi votre message : il lentendra avec 
plaisir de ma bouche , car je suis lliomme du monde qu'il 
aime le mieux : plus tard , vous le lui répéterez en ma pré- 
sence. Le religieux de bonne foi récite son discours. C'était 
une sommation à Guillaume de retirer ses troupes du sol 
anglais, appartenant à Harold. Le lendemain Guillaume 
fait appeler l'envoyé, et le reçoit au milieu de sa cour : Répète- 
moi devant eux ce que tù m'as dit hier. Le moine répète; 
Guillaume avait eu le temps de préparer sa réponse : Si j'en- 
voyais à ton maître, te charges-tu de garantir la vie de mon 
messager? — Comme la mienne propre. Guillaume alors fait 
venir un moine de Fécamp , et l'instruit en particulier. Le 
bénédictin de Fécamp part en compagnie de son guide, et 
porte à Harold trois propositions que lui faisait Guillaume : 
ou quitter le trône au duc de Normandie, sous certaines 
conditions dont on conviendrait; ou régner sous l'autorité de 
Guillaume, et en lui faisant hommage; ou vider le différend 
sans compromettre personne qu'eux-mêmes dans un combat 
singulier. 

Harold, à ce discours, pâlit, resta longtemps muet. B 
répondit enfin : Nous verrons cela; et une seconde fois : 
Nous verrons. Le moine de Fécamp insistant pour avoir 
quelque chose de plus net, et que le duc de Normandie ne 
voulait pas le choc de deux armées, mais un simple duel, 
Harold, les yeux levés au ciel, dit : Que le Seigneur juge 
entre lui et moi. 



CHAPITRE IV. Lwv 

Guillaume de Malmesbury raconte la fin un peu diffé- 
remment : Harold, dit-il, eut Timpudence, ou, pour user 
d*un terme plus doux, fimprudence de faire très-mauvais 
accueil au moine envoyé par Guillaume : il le chassa vio- 
lenunent. 

D autres chroniqueurs encore mentionnent ce fait, mab 
nulle part je nai pu découvrir le nom du moine de Fécamp. 
S'q>pelait-il Theroulde? Est-ce lui qui fut, après Hastings, 
nommé à f ahbaye de Malmesbury ? Cette nomination était- 
eHe le prix de ses services diplomatiques ou de ses vers pa- 
triotiques, ou de tous deux à la fois ? Je ne décide rien. Je 
i)ome mon rôle à rechercher les faits, à les présenter dans 
leur exactitude et leur simplicité, laissant aux lecteurs le 
soin d'en tirer telles inductions qu*il appartiendra. 

Suivons le récit dans mon hypothèse. 

A Malmesbury, Theroulde, un étranger, un intrus, qui 
dépossédait un indigène, (ut mal accueilli des moines. Leur 
ressentiment se montre à nu dans ce passage de leur chro- 
niqueur : 

u L*abbé Bithric (ut nommé par le roi (Edouard le Confes- 
seur), et gouverna glorieusement durant sept années. Mais 
Guillaume devenu de comte de Normandie roi d'Angleterre, 
poussa dehors labbc Bithric pour mettre à sa place un cer- 
tain Theroulde, un Normand, auquel il avait do grandes 
obligations [qai eam magnis demcrnerat obsequiis). Toutefois 
Guillaume ne tarda pas à reconnaître son tort, et (âché 
d'avoir été circonvenu par une ambition impatiente, il in- 
denmisa l'exilé par le don de l'abbaye de Burthuna. Ce 
Theroulde, qui traitait ses moines en vrai tyran , fut ensuite 
transféré par le roi à Péterborough , riche abbaye . mais 



Lxxvi INTRODUCTION. 

située au sein de marais, et, comme telle, exposée au pillage 
de la bande d*Hereward. Par la gloire-Dieu, dit le roi, puis- 
qu'il fait mieux le soldat que labbé , je lui trouverai un 
compère qui lui prêtera le collet : qu'il s*en aille là-bas 
montrer ses talents militaires et préluder aux combats ! » 

La passion du moine anglais ne prend pas la peine de se 
dissimuler ^ ; sans nous arrêter à discuter les paroles qu il 
met dans la bouche de Guillaume le Conquérant, suivons 
Theroulde à Péterborough. 

Ici nous avons encore affaire à des mécontents, rien n'est 
plus naturel : Guillaume , occupant l'Angleterre , introduisit 
partout le clergé normand , aux dépens des Anglais. Pour les 
Normands étaient tous les opulents bénéfices, et Guillaume, 
en cela, satisfaisait à la fois sa politique et la justice, car le 
clergé normand, de l'aveu même des historiens anglais, était 
bien supérieur par les lumières et la capacité au clergé de la 
Grande-Bretagne^. Mais les Anglais étaient jaloux, on le 
conçoit, et n'épargnaient pas leurs rivaux. 

* La Chronique anglo-saxonne est moins partiale : « Alors les moines de 
Pëterborough apprirent que le roi avait donné Tabbaye à un abbé français 
nommé Theroulde, et que ce Theroulde était i un Lomme très-sévère t [virum 
valdè rigidam). Cette rigidité n était pas pour plaire au clergé fainéant et 
dissolu d* Angleterre. • Observez que la Chronique anglo-saxonne est Pouvrage 
d*un contemporain de Guillaume le Conquérant. 

* Je m'en rapporte à Guillaume de Maimesbury lui-même : • Longtemp 
avant la descente des Normands, les études, par rapport aux lettres comme 
par rapport à la religion, étaient absolument tombées. Les clercs, se conten- 
tant d'une apparence de littérature, étaient à peine capables de balbutier les 
|>nroles des sacrements. Un clerc connaissant la grammaire était pour les 

autres un phénomène , un prodige ! ( Clerici vix sacramentorum rerha 

balbuliebant, Stupori et miraculo eral cœterU qui gramniaûccun nosset, ) • ( Ap. 
D. Bouquet, XI , i84.) 

Tous les témoignages sont unanimes k cet égard. 



CHAPITRE IV, Lixvii 

La chronique de Jean de Péterborougb mentionne à son 
rang fabbé Theroulde : il arriva en 1 069 , à la place de feu 
Fabbé Brandon, de race saxonne, et onde, notez ce point, 
de cet Hereward, surnommé t Éveillé, qui, à la tète d*une 
troupe de Danob, faisait aux conquérants étrangers une 
gaerre de partisans terrible, implacable, dont les détails 
remplissent les chroniques contemporaines. 

Jean de Péterborougb est assez bref sur le compte de 
fabbé Theroulde : il noublie pas cependant de lui reprocher 
avec amertume soixante-deux fiefs militaires créés aux dé- 
pens de la fortune de Tabbaye, et cela pour se donner des 
défenseurs contre les attaques d*Hereward et de ses bandits; 
mesure odieuse aux yeux des moines, et qui nempécha pas 
leur abbé de tomber, lui et les siens, aux mains de son en- 
nemi, doù il ne put se tirer que par une rançon de trente 
mille marcs d*argent. 

A la date de 1 098 , Thistorien inscrit la mort de The- 
roulde, a abbé de Péterborougb, qui fieffa des militaires avec 
les terres de l*Eglise, et construisit un fort dans Tabbaye. Il 
nous avait fait bien d autres maux ! c^^tait un étranger. Hir 
irai alienigena. n 

Hugues Why te ou le Blanc , autre chroniqueur et moine 
de Péterborougb, nest pas si dédaigneusement laconique 
à f^ard de Fabbé Theroulde , mais il est loin de lui être 
[dus favorable. Son récit, intéressant comme tableau de 
mœurs, contient des particularités importantes pour la ques- 
tion qui nous occupe. C*est pourquoi je ne craindrai pas 
d*en présenter un extrait plus étendu. 

c(En ce temps-là, dit Hugues le Blanc, un comte danois 
appelé Osbeme , un évéque chrétien et d autres avec eux se 



Lxxvm INTRODUCTION. 

jetèrent dans Tile d*Ely. Hereward les rejoignit avec sa troupe, 
et ils faisaient ensemble tous les maux du monde. Hereward 
les engageait , les poussait à une incursion sur l'abbaye de Pé- 
terborough , dont ils pilleraient toutes les richesses en or, en 
argent et divers objets précieux. Il savait que notre abbé 
était mort, que le roi avait donné Tabbaye à un moine nor- 
mand appelé Theroulde, et que ce Theroulde, homme 
sévère à Texcès, était pour le moment à Stanford avec ses 
gardes : ils n'avaient donc qu'à y courir pour s'emparer de 
tout ce qu'ils y trouveraient. » 

Ce conseil est mis à exécution ; mais les moines s'enferment 
dans le monastère, et soutiennent le siège si vaillamment, 
que les Danois , pour dernière ressource , mettent le feu à 
l'abbaye. Hugues dépeint le sac du couvent et le pillage au 
milieu de l'incendie : 

a Ils se jetèrent dans l'église tout armés comme ils étaient, 
et tentèrent d'arracher la grande croix : mais ils n'en purent 
venir à bout. Il leur fallut se contenter d'enlever la couronne 
d'or et de pierreries du crucifix , avec l'escabeau de ses pieds, 
également d'or pur et enrichi de pierres précieuses. Ils prirent 
deux châsses d'or et neuf châsses d'argent richement garnies 
d'or et de diamants, et douze croix, les unes d'or, les 
autres d'argent, avec des diamants et de l'or. Cela ne leur 
suffit point : ils montèrent dans la tour, et s'emparèrent 
d'une grande table que les moines y avaient cachée, toute 
d'or, d'argent et de pierres précieuses, et qui d'ordinaire 
servait de devant d'autel. Enfin, ils prirent de l'or, de l'ar- 
gent, des objets divers, ornements et livres, pour une va- 
leur qu'il est impossible de dire ni d'apprécier. Il n'y avait 
rien de pareil dans toute TAngleterre. Encore prétendaient- 



V 



CHAPITRE IV. Lxxix 

ils que ce qu*ils en faisaient, cétait pour le bien de FLglise, 
attendu que ces trésors lui seraient mieux gardés par les 
Danois que par les Français. Il faut remarquer, en effet, 
que leur chef Hereward était sujet de Fabbaye, et que les 
moines se fiaient assez en lui. Et lui aussi jura plus tard 
D avoir rien fait qu*à bonne intention, dans fidée qu'ils 
renverseraient le roi Guillaume et seraient après lui les 
maîtres de la terre. » 

Rien n'avait fait connaître d'avance cette bonne intention 
des voleurs; aussi, à la première nouvelle de leur approche, 
le secrétaire de Tabbaye s était-il réfugié à Stanford , auprès 
de l'abbé, emportant dans sa fuite une quantité considérable 
de croix, calices, chasubles, etc. etc. On peut juger ce que 
l'abbaye en possédait. « Tout ce qui fut remis à l'abbé The- 
roulde fut sauvé; mais tout ce qu'ils avaient pris fut perdu 
sans remède ! » C'est Hugues lui-même qui fait cette ré- 
flexion mélancohque. Les bandits, craignant le retour des 
Normands, se rembarquèrent à la hâte, et allè!*ent cacher 
leur proie dans leiu* repaire d'Ely. Tout était brûlé, sac- 
cagé : les moines se dispersèrent comme des ouailles sans 
pasteur : il ne resta dans le couvent ruiné qu'un seul reli- 
gieux, qui était malade à Tinfirmerie. 

Les brigands avaient fait prudemment de se hâter : le 
jour même de leur départ, l'abbé Theroulde arrive avec 
cent quarante Normands bien armés... Trop tard! de toute 
fabbaye, l'église seule restait debout ! 

Les Danois avaient aussi emmené des prisonniers, et 
parmi eux le prieur du couvent, Adelwold, à qui ils pro- 
posèrent de le conduire en Danemarck et de l'y faire 
évèque, apparemment pour avoir l'absolution à portée et à 



Lxxx INTRODUCTION. 

souhait. Ce prieur était un homme rusé : il feignit d'ouvrir 
Toreille à la proposition, et se mit au mieux avec les pirates. 
Or, une nuit qu'ils faisaient la débauche, saidant de ferre- 
ments qu*il s'était procurés , le prieur ouvre adroitement 
les châsses, en extrait les saintes reliques, et les £adt passer 
en dépôt chez les moines de Ramsay. 

Cependant tout s'arrange : les Danois rentrent dans leur 
pays; les moines fugitifs reviennent se placer sous l'aile de 
leur abbé , et le service divin reprit sa marche après une 
interruption de sept jours : toute cette tragédie n'avait duré 
qu'une semaine. 

Mais , qui s'y fut attendu ? les moines de Ramsay refu- 
sèrent alors de rendre le sacré dépôt commis à leur garde 
par le prieur de Péterborough ! Ils voulaient retenir les 
saintes reliques, dit Hugues; «mais, de la grâce de Dieu, 
«leur dessein ne réussit pas*, l'abbé Theroulde les menaça 
« de brûler leur couvent, et ils restituèrent. » 

On voit' que l'abbé Theroulde était effectivement un 
homme d'énergie et fait pour tenir tête au saxon Hereward 
et à ses Danois. Ce fut sans doute afin de prévenir le retour 
d'une pareille catastrophe, qu'en relevant son abbaye, il 
fit construire attenant à l'é^e une forteresse, un véritable 
donjon qui se voit encore dans les plans conservés de l'ab- 
baye de Péterborough ^ , et qui reçut le nom de iflbnt The- 
roulde ou bourg Theroulde^, c'est-à-dire la forteresse de The- 
roulde. Mais tout devient crime de la part de celui qu'on 

' Apud GCNTON. 

' Le bourg Theroulde (burgus Turoldi) , près de Rouen, suivant Topinion 
de M. A. Le Prévost, fut fondé par un Theroulde, frère d^Achard de Bourg- 
Achard. Du moins, dans une charte de Robert I" en faveur de aainl Wtn- 



CHAPITRE IV. Lxxx! 

r^prde en ennemi : Hugues le Blanc ne pardonne pas cette 
forteresse à Tabbë normand ; il ne voit qu'une chose , la di- 
minution des trésors de f abbaye, et ne considère rien au 
delà de ce &it douloureux : a L'abbé Tberoulde non-seule- 
tment n'y ajouta point, mais encore des terres bien amas- 
« sées , il les dissipa entre ses parents et ses soldats qu'il avait 
t attirés à Péterborough. » Ici la liste des soixante-deux fiefs 
militaires avec la généalogie des tenants et de leur famille. 
On remarque dans le nombre un Tberoulde de Milton et 
un Tberoulde de Sutton. 

Ce que je vois de plus clair dans tout cela , c'est que notre 
Tberoulde , jpar le fait même qui lui est reprocbé , a été le 
fcmdateur de la ville de Péterborougb. 

«Mais, dit Hugues le Blanc, il aliéna les biens de l'Église 

• à ce point que l'abbaye qui valait à son arrivée i ,5oo livres, 

• n'en vdait plus que 5oo à sa morti » Aussi les moines s'em- 
pressèrent-ils de racbeter du roi le droit d'élire leur abbé. 
Ils en lurent quittes pour 3oo marcs d'argent. 

(Hugo Gandidus, p. 64.) 

Voici un autre grief 'qu'il ne faut pas omettre : i* A une 
t certaine époque l'abbé Tberoulde nomma secrétaires deux 
t moines de son pays , qui volèrent une excellente chasuble 
« provenant de l'archevêque El wric , laquelle reluisait comme 
« de l'or dans la maison du Seigneur. Avec cette chasuble ils 

• prirent encore beaucoup d'objets précieux qu'ils emportè- 

• rent outre-mer, et dont ils enrichirent le monastère des 

tirille, les tignatures de ces deux personnages se suivent-elles immëdiatc- 
neot. ( Voy. le Mëm. de M. A. Le Prévost, t. II des Archives normandes,) 
^ Hrco Camdtdvs, p. 63, ap. Sparke. 

/ 



Lxxxii INTRODUCTION. 

Que laccusation soit ou non fondée, peu nous importe; 
mais fabbé Theroulde avait donc des relations avec ie mo- 
nastère des Préaux? Il avait donc quelque motif de porter 
un intérêt particulier à ce monastère, fondé, nous l'avons vu, 
par Onfroy de Vieilles, fils d'un Theroulde? Peut-être fabbé 
Theroulde, de Fécamp, était-il uni par des liens de famille 
à Theroulde, précepteur de Guillaume le Bâtard; peut-être 
était-il un troisième fils de ce même Theroulde ? Parmi ces 
militaires fieffés des biens de fabbaye je remarque Roger de 
Beaumont, firère d'Onfit)y de Vieilles et fils de Theroulde le 
précepteur. 

Que ce fût à cause de son père ou par un autre motif, il 
est sûr que labbé Theroulde, de Péterboroug^, Ait constam- 
ment lié avec la famille de Guillaume le Conquérant Le Do- 
mesday-hook (ut rédigé durant sa prélature ^ , et , selon toute 
apparence, Theroulde fit partie dans sa province d'une de 
ces commissions chargées de surveiller le recensement et 
d'en assurer l'exécution fidèle. Lui-même figure au Dômes- 
day-book pour une dotation antérieure au recensement. On 
le voit également lié d'une étroite amitié avec le neveu de 
Guillaume, Yves Taillebois, qui l'aida à repousser vigoureu- 
sement les attaques d'Hereward. Yves Taillebois, probable- 
ment la souche des Talbot, en considération de l'abbé The- 
roulde, légua à l'abbaye de Péterborough une partie de ses 
vastes domaines d'Hoyland^, et sans doute que la protec- 
tion d'un ami de la famille royale eut encore d'autres bons 
effets pour le monastère. Hugues le Blanc n'est donc pas 

* During the time of this abbot the domesday regisier was compiled. 
(DoGDALB, I, Sdg.) 

* Ingdlphe, ap. Gale, p. 71. 



CHAPITRE IV. LXMin 

reœvable i prétendre c[ue pendant les vingt-huit années de 
son gouvernement Tabbé Theroulde « magîs obfuit abbatise 
«quam profuit» 

L*aninK)sité du chronicpieur de Péterborougfa ne se re- 
lâche jamais. Si Ton veut len croire , « Tabbé Theroulde , à 
done autre époque, avait acheté Tévéché de Beauvais, et il 
« y porta quantité des ornements de notre église , qui presque 
«tous furent perdus. Son séjour à Beauvais ne fut pas long : 
a 3 y resta trois jours , et le quatrième il fut chassé par les 
«dercs. H revint alors en Angleterre, et moyennant une 
a grosse somme donnée au roi, il put rentrer dans son ab- 
cbaye. n 

Ce récit est visiblement un conte inventé pour rendre 
Theroulde odieux et méprisable. Comment les clercs d un 
diocèse auraient-ib pu chasser leur évèque au bout de trois 
jours? D'ailleurs, le GaïUa christiana, dans la liste des évè- 
ques de Beauvais, ne porte pas le nom de Theroulde , et n*in- 
dique aucune vacance où il fût possible de l'introduire. 

Gunton, dans son Histoire du monastère de Péterbo- 
rougfa, défend fabbé Theroulde contre toutes ces imputa- 
tions calomnieuses. Sa mémoire, dit-il, était restée en hon- 
neur parmi les moines de Péterborough , et la preuve en 
est qu'on faisait sa commémoration annuelle. Le calendrier 
de Tabbaye , imprimé dans louvrage de Gunton , met cette 
commémoration à la date du 1 2 avril , qui est apparemment 
celle de la mort de l'abbé Theroulde. 

Hugues fait observer que l'abbé Theroulde mourut deux 
ans après que le pape Urbain eut prêché la première croi- 
sade ail concile de Clermont. Sans doute il y avait longtemps 
que cette pensée de soulèvement fermentait dans les neurs 



Lxxxiv INTRODUCTION. 

lorsque se (it l'explosion qui embrasa tout rOccident Aussi 
dans le poème de Roncevaux sent-on déjà le sou£3e de Tes- 
prit des croisades : les derniers vers indiquent le départ de 
Gharlemagne pour la Palestine , et c est Tange de Dieu lui- 
même qui transmet cet ordre à Ghariemagne, afin de mon- 
trer la France l'instrument direct du ciel, Gesta Dei per 
Francos , et de relier les succès de lavenir aux plus glo- 
rieuses traditions du passé. 

Voici maintenant une circonstance frappante, à mon avis, 
un véritable trait de lumière. Les premières traces dW poème 
français sur Roland et Roncevaux, où les découvre-t-on? 
En France? non; en Angleterre, sur ime liste de livres du 
XII* siècle. Et dans quelle partie de TAngleterre se trouvaient 
ces livres? dans Tarmoire aux manuscrits de la cathédrale de 
Péterborough. G est là qu'existaient deux exemplaires de la 
guerre de Roncevaux, en français, avec d'autres poésies]. Gom- 
ment ces manuscrits se trouvaient-ils là? Apparemment ce 
n'étaient pas les moines saxons qui les y avaient fait venir. 
N'est-il pas plus croyable qu'ils avaient été apportés et mis 
dans le dépôt par l'abbé Theroulde , comme son œuvre ou 
plutôt celle de son père, le précepteur de Guillaume le 
Conquérant? 

Et il ne parait pas improbable que le manuscrit d'Oxford, 
aujourd'hui unique , soit l'un des deux exemplaires de la 
cathédrale de Péterborough. En efifet, ce manuscrit est du 
XI* siècle, et contient d'autres poèmes français. G'est un petit 
in-Zi** exécuté rapidement avec bon nombre de fautes et d'o- 
missions. La lettre en çst toute semblable à l'exemple 3 de 

' De beUo vaUe Rnnciœ, cum aUis: Gallich. — Bellum contra Eanàm vaUem; 
GaUie^. (P. 2so de Gnnton, qui donne ce catalogue entier.) 



CHAPITRE IV. Lxxxv 

la plandie VI de la Paléographie de M. N. de Wailly, exem- 
ple qui est de l'année 1009. L'exclamation guerrière AOI 
(à voie, en route, allons I) est tracée à la marge de distance 
en distance ^. Il semble que ce manuscrit fût le vade mecam, 
f aide-mémoire de Taillefer lui-même. Et pourquoi non? la 
fortune a bien d'autres bizarreries I La tapisserie de la reine 
Mathilde , monument beaucoup plus fragile qu'un livre sur 
vélin , est bien venue jusqu'à nous. 



CHAPITRE V. 

réfuté. — D*où viennent les répétitions dans les romans 

karlovingîens. 



Apràs avoir parié du mérite de composition et de la forme 
du Roland, je ne puis passer sous silence l'opinion d'un 
homme dont le nom fait autorité dans ces matières, c'est 
M. Fauriel. 

M. Fauriel, dans son Histoire de la poésie provençale, a 
traité de l'épopée kariovingienne , et par occasion du Roland, 
qu*il parait avoir lu à la hâte et sans en avoir apprécié toute 
la valeur. On voit que M. Fauriel avait mieux étudié Gérard 
de Viane, Guillaame au court nez, le roman ^Aiol, etc. Il ne 
parle guère du Roland que pour y relever un détail dont 

' If. É<L du Méril observe que • toutes les tirades de la chanson de Roland 
«•ont tenaillées par des neumes. t (Mil. archéol. 364.) Jignore oà M. du Më- 
ril a paiaé ce renseignement , mais il est complètement inexact : le ms. n offre 
aacon vestige de neumes ni d*autre notation musicale. 



Lxxxvi INTRODUCTION. 

il est surtout frappé, ce sont les répétitions : on rencontre le 
même fait exposé deux ou même trois fois de suite, sans 
presque d autre changement essentiel que celui de la rime. 
11 cite pour exemple les adieux de Roland à son épée , au mo- 
ment où il s apprête à la briser, afin d'éviter quelle ne tombe 
après sa mort aux mains des Sarrasins. Roland , dans cette tou- 
chante apostrophe , rappelle à son épée tous les faits d*armes 
qu'ils ont accomplis ensemble : il termine en déchai^eant 
de toute la force de son bras un coup de Durandal sur un 
des rochers ou perrons de marbre placés è sa portée. Mais . 
la bonne lame n'en est pas même ébréchée. Roland recom- 
mence un second éloge de Durandal qui aboutit à im se- 
cond coup d'épée aussi inutile que le premier: l'acier grince 
sur le second perron , mais n'est pas émoussé. Que croyei- 
vous, dit M. Faiuriel, qui vienne après? Un troisième éloge 
de Diu*andal, aboutissant à un troisième coup sans autre 
résultat que les deux premiers! Et comme, selon les usages 
de la littérature du xix* siècle, il suffit de dire les choses une 
fois, M. Fauriel conclut que le texte que nous possédons 
du Roland est l'œuvre d'un copiste sans intelligence qui 
avait sous les yeux trois leçons diverses du même passage, 
et, au lieu de choisir entre elles la meilleure, les a trans- 
crites à la suite l'une de l'autre. Ainsi nous n'avons qu'une 
rédaction confuse et interpolée d'où la critique moderne 
doit s'eflbrcer de dégager la rédaction primitive. 

A la simple lecture d'une telle assertion, on se demande 
s'il est possible de supposer un copiste aussi profondément 
inepte: ce copiste aurait donc doublé, triplé sa besogne de 
gaieté de cœur? et s'il avait sous les yeux trois rédactions 
du même ouvrage , pourquoi a-t-il choisi de répéter tel dé- 



CHAPITRE V. Lxxxvii 

tail préférablement à tel autre? qu'est-ce qui le guidait? 
qu'est-ce qui le déterminait? Enfin, comment se fait-ii que 
dans ces leçons doubles et triples , provenant d'autant de ré- 
dflM^ons différentes, il soit impossible de saisir la moindre 
différence de style, la plus légère nuance? Ce sont des objec- 
tions auxquelles M. Fauriel n'a pas songé; que n*a-t-il au 
moins pris la peine de lire jusqu'au bout avec un peu d'at- 
tention : il eût clairement vu que la répétition dont son bon 
goût s'offense n est point le fait d'im copiste , qu'elle entrait 
dans le plan de l'auteur, puisque Ghariemagne arrivant sur 
h place où git le corps inanimé de son neveu , 

Les oolps RoUant connut en treis pemuu. 

Ainsi nntention du poète n'est pas douteuse. 

M. Fauriel aurait pu citer de même (endroit où Olivier, 
avant l'engagement, prévoyant la défaite des Chrétiens, ex- 
horte Roland à sonner de son cor pour rappeler Charie- 
magne et l'avant-gardel Au lieu de dire , avec la rapidité de 
fart moderne : a Trois fois il l'en pressa , trois fois Roland 
refijsa , n Theroulde a rapporté tout au long et les trois som- 
mations d'Olivier, et les trois refiis de Roland. Il ne fait que 
changer la rime de ses couplets, les mots d'ailleurs sont 
presque les mêmes : 

Gnnpains Rollans, sunez vostre olifant, etc. 

— « Je ne cornerai pas pour des payens ! 

Gompains Rollans, car sunez vostre cor, etc. 

— « A Dieu ne plaise qu'on puisse jamais dire que j'ai 
corné pour des payens ! 

Gompains Rollans, Tolifant car sunez, etc. 



Lxxxviii INTRODUCTION. 

— « Ce serait un reproche étemel à toute ma race si j'a- 
vais corné pour des payensi Frappons, moi de Durandal, 
et vous de Hauteclaire I » 

Theroulde s est imaginé que ce procédé ferait mieux res- 
sortir l'obstination des deux paladins. Il ajoute tristement 
cette réflexion : Roland est preux , mais Olivier est sage ! 
Aussi quel effet obtient le vieux poète, lorsque Roland 
voyant tout perdu , dit spontanément à son ami : a Je vais 
corner Tolifant. » — u Ah , lui répond Olivier avec une ironie 
tragique , n en faites rien ! votre race en serait à jamais dés- 
honorée I il est trop tard; à présent il faut mourir ! » 

Quel est donc le copiste inintelligent qui produit par 
hasard des beautés d'im ordre aussi élevé? 

C'est là ce que M. Fauriel appelle des tirades perlarbatrices 
qui interrompent faction. On peut en juger par les exemples 
ci-dessus. Mais ce qui achève de mettre en relief la témérité 
du système de M. Fauriel relativement à la rédaction du 
Roland, c'est que ces répétitions ne sont nullement im ca- 
ractère particulier à l'œuvre de Theroulde : elles se retrou- 
vent dans tous les romans kariovingiens, et M. Fauriel lui- 
même le reconnaît : u Dans tous les romans kariovingiens il y 
a de ces tirades qui ne sont que des variantes plus ou moins 
marquées les unes des autres. » Comment donc cela ne vous 
a-t-il suggéré aucune défiance de votre hypothèse ? Peut-on 
admettre que les romans kariovingiens ont tous été transcrits 
par des scribes inintelligents, et inintelligents de la même 
manière? «Il y en a toujours un grand nombre (de répéti- 
tions) ; il y a des romans où je crois en avoir compté jus- 
cpi'à cinq ou six. » Il fallait vous assurer du fait, et citer. 
((Ici, pour lordinaire, il n'y en a pas plus de deux à la 



CHAPITRE V. LJLxxix 

fois mais je nai ni la patience ni le loisir de vérifier 

dans ({uelle proportion elles se trouvent dans la totalité du 
roman.» (T. Il, p. 296.) Â la bonne heure; mais si vous 
D avez ni loisir ni patience , laissez là les problèmes d'érudi- 
tion , car fls ne peuvent se résoudre à la course. 

M. Fauriel use trop volontiers de ce procédé commode , 
<pii après avoir indiqué la di£Bculté , Tesquive en alléguant 
le défaut de loisir ou de patience pour en chercher la solu- 
tion. On la vu tout à l'heure accuser de ces tirades perturiba- 
trices Finintelligence des scribes; un peu plus loin, cette 
explication ne le satisfaisant plus apparemment, il s'exprime 
en ces termes : «Gomment, par quels motifs ces frag- 
ments ont-ils été intercalés dans ces romans, de manière à y 
faire doublure et à en interrompre la suite? (Os ne l'in- 
terrompent nullement.) C'est une question embarrassante, 
mais pour la solution de laquelle les données ne manquent 
cependant pas tout à fait » On s'attend ici à une révéla- 
tion; M. Fauriel continue : « Seulement ce serait une discus- 
sion minutieuse et compliquée , que je dob écarter pour le 
moment... ce doit être l'œuvre des copistes mais, en- 
core une fois, c'est une discussion que je ne puis suivre ici , 
et je reviens à mon sujet, n (T. D, p. 3oa.) A votre sujet? 
mais vous y étiez en plein ! c'est là le cœur de votre sujet. 
Je n'ai pas le temps ici, dit M. Fauriel; y revient -il du 
moins ailleurs? Nulle part. 

Xai quelque regret d'insister comme je le fais sur les er- 
reurs de critique d'un savant illustre dont la mémoire est 
chère à tant de titres à ses amis et à ceux-là même qui ne 
Font point connu personnellement; mais plus l'autorité du 
nom de M. Fauriel est légitime et respectée, plus il m'im- 



xc INTRODUCTION. 

porte de faire voir ce qu'il peut y avoir de hasardé, de 
tëmëraire, dans des pages écrites de sa main, il est vrai, 
mais écrites depuis longues années, non revues, et qu*il eût 
sans doute beaucoup modifiées, s*il les eût préparées lui- 
même pour l'impression. 

Au sujet de Topinion qui place dans la Bretagne armori- 
caine le foyer des traditions de la Table-Ronde et des romans 
d'Arthur, opinion aujourd'hui confirmée, pleinement dé- 
montrée parla publication des textes, M. Fauriel dit encore : 
uJe me dispenserai de réfuter ime assertion en faveur de 
laquelle personne jusqu'ici n a pu alléguer, je ne dis pas le 
moindre fait , mais le plus léger prétexte. Dans le peu que 
l'on sait de la culture poétique et sociale des Bretons armo- 
ricains au moyen âge et dans les temps plus modernes, il 
n'y a pas un trait qui ne pût au besoin servir à prouver que 
le genre de composition, telle que les romans épiques de la 
Table-Ronde, n a jamais existé ni pa exister en Bretagne. Mais 
ce serait abuser de l'attention du lecteur que de discuter des 
assertions, etc.» (T. H, p. 3 18.) 

C'est abuser de l'autorité, sous prétexte de ne pas abuser 
de l'attention du lectem*. Ce tranchant dogmatisme qui nie 
non-seulement le fait, mais jusqu'à la possibilité du fait, que 
devient-il en présence du recueil de textes originaux publié 
par M. de la Villemarqué ^ ? 

* Je suis fUché d'être obligé de le dire, mais M. Fauriel décide trop sou- 
vent de choses qu'à peine il a entrevues. Par exemple : c Adam-le-Roi a com- 
posé un roman sur les premiers exploits d'Ogier le Danois, (pi'U a intitulé 
Les enfances Ogier.t (T. H, p. 383.) Évidemment M. Fauriel n'a pas lu ce 
poème : il saurait qu'il n'y est pas question des premiers esiploits d'Ogier, non 
plus que dans Les enfances Vivien des premiers exploits de Vivien, mais de la vie 
entière de ces héros. Ce mot enfances, qui a égaré M. Fauriel (et bien d'antres 



CHAPITRE V- xa 

Malheureusement, dans son ouvrage, M. Fauriel a mis 
une lecture considérable au service d*un système préconçu, 
d*une idée fixe chez lui, à savoir que les trouvères fran- 
çais, ainsi que les poètes de toutes les nations les plus re- 
culées du Nord , nont été absolument que les plagiaires des 
troubadours provençaux. M. Fauriel courbe tous les faits 
pour les ajuster à cette rêverie , que toute son ingénieuse 
érudition fortifiant celle de M. Raynouard, nest point par- 
venue à £aure triompher. 

émdits), figBifie Us tndiiions, la légende: il vient d*M et fan. De même Us 
mfœes Jkésus, c*est U vie de Jéius, Teiitemble des traditiont , le rédi eom- 
plet des Évangiles : 

Lm m/Summ à» Uam Ckrirt 

El ^M 4'Mlnû oft w Mt : 
GoaraMBt 1m J«t« U liaSMOMatt 
To«l ûmai — w il fuÏMoit 
Lm MaJadM quaat il vo«loil{ 

Con faitoaiMil il PaclMlcrMl ; «le 

{U GrMi. ^U f, p. MicM, p, &5.) 



a composé un poème de la vie de lainl Edmond ; on lit sur la 
première page : La vu uint Edmond U rti, et dans le début : 

Les vcn q«« rat dirrai si sant 
Dm m/mmem <U Mtat Eémnt. 

(F. MicaiL, Bap f r U am miitigtrt, éU. s6o, s&s.) 

Dans Baudouin de Sebour^, le roi de France témoigne à Gaufer ton eflroi 
do bâtard : 

Sir». dM di«t Gaofitr, car Caiaosa boaoa tmftmekt. 

«Sire, faisons un entretien utile, parlons peu et bien. » 

Walter, dans son Dictionnaire gallois, rend le mot mahmogkion ^uftt^aucês; 
or le mabinoghion est un recueil de faits traditionnels destinés à servir 
d'exemple, à peu près comme notre Morole en action. 

Ce mot enfances se rattache au verbe yôirr, transformé de fan, tandis que 
le dérivé defacere % écrirait fere, par un e. Voltaire avait donc raison de vouloir 
qpkWk écivni je fesais» fesmni , et bienfuant, commt je ferai. 



xcii INTRODUCTION. . 

Aussi , toujours préoccupé de trouver à Tappui de sa thèse 
favorite des arguments plus ou moins spécieux, les questions 
les plus intéressantes , mais qui n'aboutissent pas directement 
au résultat qu'il poursuit, il les nég^ge, il les tranche en 
courant par des affirmations hasardées. Ces données, qui ne 
manquent pas pour expliquer autrement que par la sottise 
des copistes le fait très-singulier des répétitions , quelles sont- 
elles ? n ne les a pas même indiquées ; nous allons tâcher de 
suppléer à son silence. 

Je vois dans ces répétitions une forme de l'art primitif, 
laquelle se justifie par la destination des poèmes qui était 
d'être chantés , et non d'être lus. 

Ce point, du reste, a été signalé par M. Fauriel; seule- 
ment il a posé le fait sans en tirer les conséquences : « Les 
romans karlovingiens étaient faits pour être chantés , et ils l'étaient 
toujours. Il serait curieux de savoir conunent ib l'étaient, 
mais c'est sur quoi l'on ne peut avoir que des notions vagues 
et fort incomplètes.» (Il, p. a86.) 

Au revers de cette page, M. Fauriel se contredit; il vient 
d'affirmer que les romans étaient chantés, il a même dit 
l'espèce de violon dont le chanteur s'accompagnait. A pré- 
sent, le feuillet tourné, M. Fauriel penche pour l'opinion 
contraire ; cette fois il s'appuie sur la longueur de ces com- 
positions. «Les poèmes les plus courts, dit-il, n'ont guère 
moins de cinq ou six mille vers; la plupart en ont au delà 
de dix mille, et quelques-uns au delà de vingt et trente 
mille.» (II, p. a88.) 

M. Fauriel , partant de là , se demande d'abord comment 
les jongleurs, si exercée qu'on suppose leur mémoire, pou- 
vaient savoir par cœur un grand nombre de ces composi- 



CHAPITRE V. xciii 

tioDS énormes ; ensuite comment Ton aurait pu trouver 
l'occasion de réciter et d'entendre vingt mille vers de suite, 
ou seulement dix mille. 

M. Fauriel oublie ici la distinction que lui-même a faite 
ailleurs très-judicieusement, entre les poèmes primitifs et 
ces mêmes poèmes remaniés à une époque ultérieure. Les 
premiers sont relativement fort courts : le Roland a juste 
quatre mille vers ; Berthe aux grands pieds natteint pas ce 
dliffire; le Charroi de Nismes, branche primitive de Guil- 
laame au court nez, forme environ deux mille vers, et 
cette branche, à vrai dire, en réunit sous une seule ru- 
brique trois bien distinctes ; cest M. Fauriel qui en fait la 
remarque, en ajoutant que Ion possède «des chants ser- 
viens de cette étendue , et dont quelques-uns même la dé- 
passent» (n, p. 309.} 

L'usage de ces chants ou chansons épiques est attesté 
par les héros mêmes A\x Roland , qui s'exhortent à bien faire 
pour n'être pas déshonorés dans les chansons : 

Maie cancan de nus ne seît chantée, 

ou qui se rendent le témoignage d'avoir vaillamment com- 
battu : 

Maie cançun n*en deit estre cantée. 

Quant à ces formidables compositions de vingt et trente' 
mille vers, elles étaient faites pour être lues, comme par 
exemple les chroniques de Wace, ou bien elles se décom- 
posaient en branches, et les branches en épisodes. 

Nous avons tme pièce où deux jongleurs, faisant assaut 
de mérite, énumèrent par émulation les poèmes que cha- 



xciv INTRODUCTION. 

cun deux est en état de réciter : cela monte très-haut Bfais 
encore ne faut-il pas croire qu*une composition d une mé- 
diocre étendue, le Roland, par exemple, se récitât de suite 
d'un bout à lautre. Non : ces quatre mille vers peuvent se 
démonter en dix ou quinze morceaux ; le poète a pris soin 
lui-même de préparer les extraits, et de là vient que Ton 
trouve çà et là résumé en quelques vers ce qu*on a lu 
plus haut développé longuement, et indiqué aussi par anti- 
cipation et d'une façon sommaire, im dénouement qui est 
encore très-éloigné. La même chose existait sans doute dans 
les poèmes homériques : le rhapsode qui chantait la visite 
de Ghrysis au camp d'Âgamemnon, ou les adieux d'HectOr 
et d'Andromaque, ou les supplications de Priam aux pieds 
d'Achille , était bien obligé de faire entrevoir à ses auditeurs 
en plein vent le point de départ et le dénouement provi- 
soire ou définitif de l'épopée , autrement l'auditeur ne se fôt 
pas retiré satisfait. Cette nécessité devait avoir amené, dans 
l'œuvre primitive, une foule de redites, et je m'imagine que 
le travail des Alexandrins a consisté, pour la plus grande 
partie , à supprimer ces vei*s devenus inutiles et à raccorder 
convenablement les diverses parties de l'œuvre qu'ils trans- 
formaient, faisant de cette multitude de petits poèmes cy- 
cliques composés pour la récitation, une vaste épopée, une 
œuvre continue , destinée désormais à être lue d'ensemble. 
Afin de rendre la chose plus sensible pour le Roland, 
prenons les premiers vers du début : 

Charies li reî, nostre emperere magne, 
Set ans tuz pleins ad ested en Espaîgne, 
Tresqu*en la mer cunquist la tere alteigne, etc. 



CHAPITRE V. xcv 

Tran^portex-vous au IV* chant ; la défaite de rarrière- 
garde à Roncevaux est consommée : vous retrouvez brus- 
quement, et sans liaison visible, les mêmes vers, à peu près 
dans les mêmes termes : 

Li emperere par m grand poested 

Set ans tus pleinz ad en Espagne ested ; 

Prend i chaatd» e alquantes citei. .... etc. 

Mais observez qu'il y a dans ce poème deux grandes ba- 
tailles : la victoire des Sarrasins sur les Chrétiens, puis la 
revanche des Chrétiens sur les Sarrasins. Supposons que 
Fauditoire voulût entendre seulement la revanche de Charle- 
magne, le ménestrel, pour indiquer la situation, reprend les 
trois vers qui forment le début du poème , et tout de suite , 
sans continuer cette route qui le mènerait droit à Ronce- 
vaux, il se jette sur le côté : « le roi Marsille qui s'en préoc- 
cupe fort, écrit en Babylone à Tamiral Baligant, etc. » Les 
trois premiers vers représentent toute la première partie 
du poème ; la seconde se déroule à partir de la venue de 
Baligant. 

De même Tépisode de la beUe Aude précède l*histoire du 
procès de Ganelon. Voulez-vous donner cet épisode ? Allez 
tout droit devant vous : « Uempereur à son retour d*Espagne 
arrive dans Aix-la-Chapelle. Il monte à son palais de marbre, 
et voici venir Aude, la belle demoiselle, qai lui dit , etc. ... n Au 
contraire, voulez-vous supprimer la belle Aude et passer 
tout de suite au procès de Ganelon ? Nous partons toujours 
du même point : « L'empereur, à son retour d*Elspagne , 
arrive dans Aix-la-Chapelle. 11 monte i son palais de marbre, 
et le traître Ganelon chargé de chaînes est amené devant lai y etc, » 



xcvi INTRODUCTION. 

Avec notre système de versification moderne , où les vers 
riment par paires , on peut couper le récit à peu près conune 
on veut : tout au plus le premier vers pourra-t-il se trouver 
dépareillé. Mais dans le système ancien , qui procède par 
longs couplets monorimes, il nen va pas de même : les trois 
ou quatre vers que Ion serait obligé de reprendre ne s'accor- 
deraient plus avec la rime du couplet où ils devraient s adap- 
ter ; ainsi le poète est obligé de prévoir et de préparer la cou- 
pure en remaniant ces premiers vers sur la rime du nouveau 
couplet. Ces têtes de récit sont des corps de rechange. 

Le début du Roland est la première fois sur Tassonance 
en a avec finale . féminine , et la seconde fois sur Tasso- 
nance en é avec finale masculine. 

L'épisode de la belle Aude s'adapte à la première forme : 

Li emperere est repairet d^EspAigne. . . . 

Celui du procès Ganelon s'adapte à la seconde : 
Guenes 11 fel en caeines de fEr 

Sur la manière dont se chantaient les poèmes, on ne peut, 
dit M. Fauriel, avoir que des notions vagues et fort incom- 
plètes. 

Le hasard cependant m'en a fait rencontrer quelques-unes 
assez précises dans le très-amusant poème intitulé Baudouin 
de Sebourg, lequel, par parenthèse, me parait avoir servi 
de modèle à f Ârioste. Mais c'est là un thème que je compte 
développer ailleurs; pour le moment, je demande la per- 
mission d'emprunter l'excuse de M. Fauriel , Je n'ai pas le 
loisir , et je reviens à mon sujet. 

Je pense, avec M. Fauriel, que les trouvères s'accompa- 



CHAPITRE V. xcni 

gnaîent en chantant; mais je ne suis pas d*aocord avec lui 
sur Tinstniment dont ils se servaient : il croit (j*ignore sur 
quel fondement) que cétait ime sorte de violon i trois 
cordes, appelé reboy ou rebeb; je pense que c'était la vielle, 
et j appuie mon sentiment sur lautorité de Jean Bodel , 
qui se moque de ces jongleurs mal instruits de la vérité des 
iàiis , et de leurs vielles aax dépannés fourreaux. 

Un autre témoignage non moins positif, encore qp'il soit 
plus rapproché de nous, cest celui de Noël du Fail, dans les 
Contes JCEutrapel. Je pense qu on sera bien aise de trouver 
ici le passage entier , et d'apprendre par la même occasion 
quelle impression produisaient les jongleurs sur leur mobile 
auditoire. De pareilles scènes depuis longtemps n'avaient 
plus lieu au xvi* siècle; mais on remarquera que du Fail rap- 
porte ce qu'il a lu dans un vieux texte d'Ogier le Danois; 
ainsi son témoignage est doublement précieux. 

a Jai leu en bon autheur (ce n'est mie fabliau, c'est Ogier 
« le Danois) , qu'un vielleur, à Montpellier, chantant la vie de 
tce preux chevallier (on l'appeloit duc), menoit et rame- 
« noit les pensées du peuple qui l'escoutoit en telle fureur 
«ou amitié, qu'il forçoit les cœurs des jeunes hommes, rcn- 
aflammoit celui des vieux à courageusement entreprendre 
u tels erreurs et voyage que le bon Ogier avoit fait. » 

Nous lisons de pareils effets des poètes de lantiquité : 

Irritât, mulcet, falsis terroribus implet. 
Ut magus. 

Les auditeurs faisaient cercle autour du trouvère, et sou- 
vent le chanteur est obligé de prier la fouie de ne pas tant 
le serrer : «Messieurs, écartez-vous un peu, s'il vous plait. 



xcviii INTRODUCTION. 

et qui na point d*argent ne prenne point de siëge, car ceux 
qui nont point d*argent ne sont mie de mon écot. » 

Or traiez vous en cha , signour, je vous en prie , 
Et qui n*a point d*argent, si ne s*assieche mie. 
Car cil qui n*en ont point ne sont de ma partie. 

(Baudoin de Seboarc, début du V* ch.) 

On voit par ces vers qu'il y avait des places réservées pour 
des auditeurs assis, et que le trouvère faisait une collecte où 
Ton n'était pas forcé de contribuer. C'était absolument 
comme les chanteurs des rues de nos jours; le rhapsode du 
Baudouin appelle cela /aîre courtoisie : 

Bîau signour, cheste istoire doit bien estre prisie , 

Escouter le devez et fere courtoisie 

A chelui qui vous a le matière nonchie ; 

Or vous traîez en cha, pour Dieu le fil Marie ! 

(/6i(/. chant XI.) 

Les fins de chant ramènent la même pensée que les 
débuts. Le chanteur annonce les points sommaires de la 
suite de ses amusantes histoires; il séduit ses auditeurs à 
l'appât d'un programme si piquant, et tâche que leur cu- 
riosité stimule leur générosité : « On vous contera tout cela 
fait à fait, en son lieu , ma^s faites-moi courtoisie. » 



Ainsi com vous orrez quant H poins en sera, 
Trestout de chef en chef on le vous contera , 
Et se j*ai vôstre argent vous ne le plaindrez ja. 
Car sîtost que je Tai , le tavemier Tara. 

C'est par cette belle chute que l'efiGronté termine son 



CHAPITRE V. xcix 

XII' diant, l'un des plus récréatiis de ce curieux poème. Il y 
en a vingt-cinq, chacun de mille vers , en moyenne ^' La ma- 
tière en est exactement indiquée en ces termes : 

Veschi belle matière rimée et de biaus dis : 
Ch^est d^aimes et d'amours et de grans paletis , 
De prises de dtei, d'acquerre ftos et pris. 

(Baudoin de Sebourc, ch. II.) 

De saintes et de sains est ma chanson fnmic 
Et d armes et d*amours et de cheYalenc 
Et de griez trahisons et de grant estourmie. 

(ibid. ch. \'.; 

Ne semble-t-il pas entendre rAriostel* 

Le donne, i cavalier, Tarme, gli amori. 
Le cortesie, Taudaci imprese io canto V 

Le Baadoin de Seboarg est des premières années du 

* Cest à peine Ul moitié de l'œuvre; le reste est perdu. Le mot du cardi- 
nal d'Esté serait ici bien de mise. 

' « Arioste dès sa jeunesse éprouva un goût particulier pour les romans de 
chevalerie. Ces ouvrages n'avaient pas été inconnus à l'Italie antérieurement h 
cette époque, mais surtout vers la fin du xv* siècle, ils se répandirent et trou- 
Yèrent dans toutes les classes des lecteurs empressés*. Arioste apprit res|>a- 
gnol et le fronçait pour les lire tous, et il en lut autant qu'il put s'en procurer, 
n poussa le lèle jusqu'à traduire en italien les principaui , et, dans le nombre, 
le Godtfroy de Bouillon. 

cPour le choix d'un sujet, l' Arioste passa en revue tous les romans espa- 
gnols et français. Mais il reconnut bien vite qu'avec le sujet le plus iavorablt 
et la meilleure exécution, encore lui serait -il fort difliciie de faire pénétrer 
son œuvre dans la foule, si ses personnages et leurti aventures étaient étran- 
gers à ritalie et inconnus. » 

( Fesiiow , Liben Lodovico Ahotto's , etc.] 

BHtÏMlli , Ri»oryimenU d'IlûlU (lytS, t. II , p* 9> ). «tlrillM fi tfflt •» ffëiUMM d* \ér«H , 
qai ««ff» liSo p^Wtrirriii »■ Italit, ti famil ImbIM imiîim par lac iapfi»*«ra iuliMia. 

9' 



c INTRODUCTION. 

XIV* siècle, et Tauteur inconnu de cette vaste composition ne 
le cède à THomère ferrarois ni pour la variété des récits, ni 
pour la malice des réflexions, ni pour le talent de narrer. 
G*est dans notre littérature du moyen âge le seul poëme 
que je connaisse de ce caractère et de ce mérite, ce qui ne 
veut pas dire qu*il ny en ait pas d autres, mais du moins 
je ne les crois pas imprimés. 

n y aurait à tirer de celui-ci , outre le plaisir de la lec- 
ture , une multitude de renseignements sur les mœurs et les 
usages de Fépoque de Philippe le Bel , oii il fut composé. 
On a vu tout à l'heure quelques détails sur les rhapsodes 
de carrefour : en voici un quon n avait pas soupçonné jus- 
qu'ici, et qui répond k l'objection de M. Fauriel sur la pro- 
digieuse mémoire nécessaire aux jongleurs pour retenir des 
épopées de vingt mille vers ou davantage. Ce qui réduit 
beaucoup le miracle, c'est que ces jongleurs s'aidaient d'un 
livre, n n'y a pas moyen d'en douter, au moins pour le 
XIV* siècle : 

Ainsi com vous orrez, mais que je lise avant. 

(Baudoin de Sebourc, ch. XIX.) 

Ainsi com vous orrez au livre retraitier. 

(/6«. ch.XVII.) 

Or commenche matere et histoire de pris 
Oncques si royaus livres ne fu par homme dis. 
Seigneur, or escoutez glorieuse chanson. 

(/6ic/. ch.XVI.) 

Ainsi le poète lisait à son auditoire, et les mots {ivre et 
chanson lui servent indifféremment pour désigner son poëme. 
Peut-être faut-il entendre que sa déclamation était une 



CHAPITRE V. Cl 

sorte de mélopée; mais ce qui est hors de doute, cest qu*il 
avait en main ou à sa portée un manuscrit, véritable aide- 
mémoire. 

S'il m*est permis d*émettre mon opinion personnelle sur 
ces matières, la voici : 

A Tépoque primitive , dans les xi* et xn' siècles, les poèmes 
étaient courts (du moins relativement) et chantés; c'étaient 
des chansons dans le sens littéral du mol\ Au xiii* siècle , sous 
Imfluence favorable de Louis IX, la littérature se rafline, 
la riliétorique fleurit : les œuvres de cette époque , compo- 
sitions originales ou remaniements des compositions vieillies, 
oflBrent toutes le même caractère de diOusion et de verbo- 
sité : c'est le règne du détail et des versificateurs : la poésie 
disparait étoufiée sous l'amas des rimes et des paroles. Les 
trouvères du xiii* siècle ont bien conservé la dénomination 
traditionnelle de chanson, mais ce n'est plus guère qu'une 
expression vide de sens, car à coté de l'auditeur il y a déjà 
le lecteur. Aussi, quelle différence dans le procédé litté- 
raire ! f assonance a pour jamais disparu; la rime est exacte 
et souvent riche ; plus de ces soudures de mots par la 
fusion de deux voyelles en une syllabe ; plus de ces syn- 
copes de Ve muet, toutes allures familières à la langue parlée. 
On sent que ces gens-là n'écrivent plus seulement pour la 
rue et pour l'oreille , mais aussi pour le cabinet et pour les 
veux. En un mot, nous avons désormais affaire à de^ 
hommes de lettres; l'homme de lettres se multiplie, et le 
poète disparait. 

Mais on ne saurait rompre si vite avec toutes les vieilles 

' Ckaïuom , dïminuûS de ckani, par modestie, comme le* compotiieurs iu- 
liens appellent dmetto de grands duos à t roi 9 mouvements. 



cil INTRODUCTION. 

habitudes : on retrouve dans le Baudouin les répétitions du 
Roland f vestigia raris. Seulement ici elles ne portent pas 
sur la narration, mais sur les discours. Les discours impor- 
tants y sont presque toujoiu^ faits deux fois de suite et sur 
des rimes différentes : Tun est plus court, Tautre plus éten- 
du, sans que Fabrégé soit constamment placé le premier ou 
constamment le second ; l'ordre n y fait rien. 

On ne peut donc en douter : ces répétitions étaient une 
fonhe de Tart primitif; Tintention en était double : elles 
servaient d abord à insister sur une circonstance notable , 
ensuite à faire éclater Thabileté du versificateur; car Terreur 
serait grande de croire que le peuple ait jamais été insensible 
à ces finesses de la forme, à ce mérite de la difficulté vain- 
cue dont l'appréciation semblerait le privilège des artistes ^. 

Autre chose est d'être lu dans le recueillement du cabi- 
net, autre chose de lire ou chanter au milieu du tumulte 

* Scarron , dans le VI' livre de YEnéide travestie, fait une plaisanterie qui 
répond à cette intention des trouvères : il s'agit de traduire le sedet œlemumque 
sedebil in/elix Theseus : 

L4 Thi>»é« est sur une ehaUe 
Ainsi que moi fort mal k faise. 
Outre que son malheoreiu eu 
Faute de chair est fort pointu , 
La chaise mal faite et dorette 
De trois de ses pieds a disette. 
Pour vous montrer que je pois bien 
Changer un vers en moins de rien : 
La chaise aussi dure que roche 
N'a qu'un pied, et ce pied-li dochf . 
Le voici d'une autre façon , 
Tant je suis un joly garçon ï 
La chaise branlante et bien dure 
N'a qu'un pied pour tonte monture. 

Nos vieux poètes exécutaient sérieusement le même tour de force , et «n 
ressentaient aussi le naïf orgueil de se montrer jo/û garçons. 



CHAPITRE V. cm 

des places et des carrefours, à une assemblée debout, mo- 
bile et bruyante ^ Aux uns, il suffit de dire les choses une 
fois, le mieux possible; aux autres, les répétitions papalare$ 
vincenies strepitoB sont bonnes, sont cpielquefois indispen- 
sables. 

Pourquoi les répétitions si finéquentes dans les poèmes du 
cycle de Ghariemagne ne se font -elles point remarquer 
dans ceux du cycle d*Arthur ? Gela s explique aisément : 

C*est que les romans de la Table-Ronde sont des œuvres 
éminemment littéraires, composées, comme nos romans 
modernes, pour la lecture, et non pour le chant ou le dé- 
bit â haute voix. Vous reconnaissez tout de suite les conve- 
nances de chacune de ces destinations, car le lecteur ne 
tolérerait pas ce que Tauditeur admet sans difficulté , sans 
seulement y prendre garde : ceci est un livre, cela est un 
discours; ce qui serait un défaut dans le premier genre, 
devient une qualité essentielle au second. Et cette solution 
en amène une autre : on a beaucoup controversé aucpiel des 
deux cycles appartient le droit d*ainesse; je conclus sans 
hésiter en faveur du cycle carlovingien, car la parole a pré- 
cédé partout récriture , et Ion a débité des récits longtemps 
avant de songer à faire lire des livres. 

Je ne crois pas nécessaire de réfuter longuement une autre 
opinion <le M. Faune! , qui juge le Roland et la Chronique de 
Taq)in formée des débris rassemblés de vieux chants popu- 
laires. Ce système, inventé naguère en Allemagne, y a été 

* • Seigneur» , ëcartez-vous un peu ; — seigneurs , faites pnix ; — seigneurs , 
• or taisez-vous. — Vous saurez tout cela . pourvu que ma voix soit entendue ! » 
Ces formules reviennent à tous les débuts et conclusions de chants dans le 
Baudouin de Sehourg. 



civ INTRODUCTION. 

appliqué successivement à rhbtoire romaine, à la Bible, aux 
Nibelangen, à tout! M. Fauriel, à son tour, lappiique à nos 
poèmes du moyen âge. C'est Taxiome de Beaumarchais re- 
tourné : Tout commence par des chansons. Parce qu*il y a 
un romancero du Cid , on suppose que tous les héros possibles 
ont été célébrés d*abord en des romances pareilles , et l'on ne 
fait pas attention qu'il existe une véritable épopée du Cid 
fort antérieure au romancero. On pose en principe l'accrois- 
sement par une série de métamorphoses progressives; mais 
c'est là , j'ose le dire , une idée fausse : en quoi , je le demande, 
est-il plus naturel à l'esprit humain de produire un couplet 
qu'un poème P L'ordre opposé me semblerait plus soute- 
nable, car il faut un art très-mûri par l'expérience pour en- 
fermer en cinq ou six couplets l'histoire de Napoléon; il 
serait bien plus simple et facile de rimer cette matière 
en quinze ou vingt chants. Si Béranger (ùt venu au xii* siècle, 
il est très-probable qu'au lieu de Souvenirs da Peuple , il nous 
eût légué une épopée carlovingienne. 

On va toujours répétant que la marche de l'esprit humain 
est du simple au composé ; je crois que dans la plupart des 
cas c'est le contraire qui est vrai. L'esprit humain va plus 
volontiers du composé au simple , la simplicité étant le der- 
nier terme et le dernier effort de l'art. Le caractère de 
notre époque est précisément cet abus de l'analyse. C'est par 
l'analyse qu'on enseigne aux enfants les langues mortes; 
aussi, après des peines inouïes, ne les savent-ils jamais. Au 
contraire, par la seule pratique, un enfant apprend les 
langues vivantes très-vite , très-bien et sans qu'il lui en coûte 
d'application; et ii en apprend plusieurs simultanément sans 
les confondre. En présence de ce double fait dont nous 



CHAPITRE V. cv 

sommes témoins chaque jour, que devient le célèbre apho- 
risme sur la marche naturelle de Tesprit humain ? 

Les chansons ont précédé les poèmes: il serait aussi rai- 
sonnable de soutemr que , dans Tordre physique, les chevaux 
ont dû commencer par être des lapins, et les lapins des 
rats. 

Cette théorie des chansons primitives était commode aussi 
pour y puiser Torigine des répétitions dans les poèmes. Faites 
un pas de plus, admettez des copistes sans intelligence, et 
tout de suite vous arrivez à lopinion de M. Fauriel : les 
textes que nous avons sont le produit d*unc rédaction con- 
fuse et mêlée. 

Si l'esprit critique, au lieu de s*éveiller chez nous vers 
le XVII* siècle, se fût éveillé au xiii* ou au xiv*, nous pos- 
séderions sans doute un texte de Theroulde analogue au 
texte d*Homère revu et mis en ordre par les Alexandrins, 
où , conservant avec un soin religieux toutes les beautés et 
la couleur originale, Ion eût abrégé certains détails, sup- 
primé quelques répétitions et quelques défauts inséparables 
de Tenfance de Tart, ou résultant de la destination de Tœuvre. 
Aujourd'hui il est trop tard : les raccords seraient impossi- 
bles; le XIX* siècle manque d'autorité pour réparer ce véné- 
rable monument dans le style du premier architecte. Tout 
ce qu'il peut, c'est d'en étayer les ruines, et, en nettoyant 
le terrain des broussailles sous lesquelles le temps les allait 
ensevelir, d'en faciliter les abords à quiconque sera ciuîeux 
de les contempler dans leur isolement séculaire et leur sau- 
vage majesté. 



CHAPITRE IV. 

Des remaniements ou rajeunissements du Roland au xiii* tiède 

et au xivV 



Mais le caractère littéraire du xiif siècle, loin d*être ce 
sentiment de sobriété élégante qui tend incessanunent i 
resserrer le détail et à condenser les idées , est, au contraire, 
le goût immodéré de Texpansion , de Tétalage des mots , de 
lamplification à la manière des rhétoriciens de collège. 
Ainsi vit-on au xviii* siècle Taimable et charmante facilité de 
Gresset dégénérer trop souvent en une abondance stérile 
et fatigante : une maigre pensée étouffée sous une accu- 
mulation de rimes. Les meilleures productions du temps de 
S. Louis sont empreintes de ce vice. Il semble que tous 
les écrivains d alors fussent à la recherche dun motif à 
mettre en variations. 

Le poëme de Theroidde ne pouvait leur échapper : un 
sujet à la fois si poétique et si popidaire ! comment résister 
h la tentation de le reprendre en sous-œuvre, et de faire 
oublier la composition surannée du vieux trouvère en la 
reproduisant ornée de tous les brillants vrais ou faux de la 
rhétorique moderne? 

. Nous po;isédons plusieurs manuscrits de ces rajeunisse- 
nimilH; ils diiVèrent entre eux plus ou moins, selon les 
provinroH où ils ont été exécutés, mais ces différences au 
fon<l n'ont pas une valeur dont on doive ici tenir compte, et 
II* plus Mouvonl ils so reproduisent littéralement. La plus 
roinpl^ti' (lo vos ropios est contenue au manuscrit de Ver- 



CHAPITRE VI. cvii 

sailles , qui passa de la bibliothèque de Louis XVI dans celle 
du comte Gamier, et de celle du comte Gamier dans celle 
de M. Bourdillon de Genève, où il est aujoiu'dliui. Je ne 
parie pas de l'édition qu'en a donnée le dernier proprié- 
taire , édition où tout est renversé , transposé , mutilé , où il 
y a même des vers refaits , en sorte qu'il n'est pas une ligne 
qu'on en pût citer avec sécurité. Et pourtant l'éditeur se 
décerne à lui-même de grands éloges et de sincères remer- 
ciments sur son heureuse exactitude. Il avoue quelques 
légers remuements dans la disposition du texjte , « pour dé- 
«gager la statue du bloc de marbre et des haillons dont la 
K main des hommes l'avait affublée , » mais « il ne croit pas 
« avoir omis an seal vers appartenant à l'auteur. » Or, j'ai 
constaté les petites suppressions qu'il s'est permises, ici de 
dix vers , là de quinze , ailleurs de trente , plus loin de qua- 
rante, le tout formant un total de huit cent soixante vers, 
sur environ huit mille huit cents. Voilà ce que M. J. L. Bour- 
dillon , de Genève , appelle dégager la statue ; cela parait 
effectivement assez dégagée 

' Le procédé suivi par M. J. L. Bourdillon pour « mettre en lumière > une 
Imne édition de son manuscrit, est assez curieux pour mériter d'être si- 
piâié aux philologues : « J'ai commencé , dit-il , par apprendre à peu près par 
fcBor ie texte de mes manuscrits ; cela obtenu , une fois bien ferme sur ce ter- 
niu, j'ai pris tordre des idées, et foi appelé Us vers, qui alors sans peine, sans 
rffttri, sont venus comme d'eux-mêmes (on prétend que, dans la conversation, 
M. B. dit librement comme des petits poulets) se ranger sous ma plume, 

«Ce travail s*cst achevé de telle façon, qu'^n vérité je ne crois pas avoir 
OBIS dix vers appartenant à Tauteur. * (Préf. p. 88.) Voir, pour de plus amples 
détails, un article de la Nouvelle revue encyclopédique de MM. Firmin Didot, 
avril 1847. 

Si M. Jean-Louis Bourdillon se fût trouvé en la place d'Ari.starque, nous 
aurions une étrange édition des po«^mes d*Homrre! 



cviii INTRODUCTION. 

Heureusement, avant de tomber aux mains redoutables 
de cet amateur, le manuscrit de Versailles avait appartenu 
à M. Guyot des Herbiers , qui , dès 1818, avait offert à la 
Bibliothèque nationale une transcription scrupuleusement 
revue de ce précieux monument littéraire. C'est cette copie 
dont je me suis servi , et d'après laquelle je parlerai de ce 
remaniement le plus important, le seul important, à vrai 
dire, puisqu'il a servi de base à tous les autres. 

Le texte du manuscrit de Paris est, en général, calqué 
sur celui de Versailles; néanmoins il présente quelques dif- 
férences notables : non-seulement certains couplets y sont 
établis sur une autre rime que dans le premier, et, par con- 
séquent , les leçons alors sont modifiées, mais certains détaik 
qui n'existent pas dans l'un se retrouvent dans l'autre. Par 
exemple , le texte de Versailles n'a pas le couplet où Roland , 
près de mourir, fait l'énumération des pays conquis avec le 
secours de Durandal. Ce couplet est donné par le texte de 
Paris. Mais , au fond , l'on peut dire que c'est le même ou- 
vrage, puisque le plan, la marche, et très-souvent les vers, 
sont les mêmes. 

Il manque au manuscrit de Paris les huit premiers feuil- 
lets, qui représentent à peu près le tiers du poëme. Ce texte 
commence aujourd'hui au moment oii OUvier reproche à 
Roland son refus de sonner du cor pour rappeler Char- 
lemagne. u Vostre oUfant soimer vous ne daignastes ! » C'est 
le cœur de l'action. 

Le manuscrit de Lyon , par un singulier hasard , prend 
justement au même endroit; et l'on ne peut douter qu'il 
soit complet, puisque la page commence par le début du 
Chevalier au lion, de Chrcstien de Troycs, lequel n'offre 



CHAPITRE VI. cix 

aucun rapport avec le sujet de Roncevaux. Apparemment 
cest un caprice du copiste qui aura brusquement substitué 
un ouvrage à Tautre. Mais pourquoi commence-t-il au tiers 
du livre? 

Ce texte, au surplus, nest quun fragment de trois mille 
vers sw* huit mille au moins que devait avoir le poème en- 
tier, n a ëtë exécuté au xiv' siècle , et présente une multi- 
tude de mauvaises leçons. Les vers, en général, sont arra- 
diés i Tun ou à Tautre des deux textes précédents, mais la 
préoccupation visible du copiste est d abréger : il réduit vingt 
Ters à quatre , et souvent à rien du tout. Sa rédaction , qui 
Ta jusqu'au dénouement, ne contient guère qpe deux faits: 
la mort de Roland et Tépisode de la belle Aude. Tout le 
reste est supprimé : le supplice même de Ganelon est à peine 
indiqué en huit lignes. Le dernier quart de ce fragment est 
en mauvais vers de douze syllabes. 

Cependant la pénurie où nous sommes de textes du Ro- 
land ne permettait pas de négliger même celui-là. Je Tai 
donc étudié, grâce à Tobligeance de Tautorité municipale 
de Lyon, et j*en ai tiré quelques variantes. Je lai interrogé 
aussi curieusement que s il eût été meilleur, et comme Ton 
tàcbe de faire parier un sot qui a connu un grand homme. 

Je reviens au texte de Versailles qui mérite plus d atten- 
tion. 

L auteur inconnu est évidemment un littérateur très-raf- 
finé : son premier soin a été d*écarter les assonances bar- 
bares du vieux poète; c était bon dans lenfance de fart! il 
rime, lui, et richement et abondamment. Il conserve tant 
qu*il peut les vers de son prédécesseur, changeant au milieu 
quelque expression surannée devenue inintelligible, substi- 



ex INTRODUCTION. 

tuant à la fin un hémistiche qui fait rimer juste, glissant çâ 
et là quelques vers de développement; on est souvent obligé 
d admirer sa souplesse et sa subtilité dans cet exercice dif- 
ficile. 

Mais parvenu à la moitié de sa tâche environ, il se lasse, 
la contrainte lui pèse trop , il soulève le joug dont il s'était 
chargé, il finit par le rejeter tout à fait : il va libre et seul. 
Peut-être aussi n est-ce pas le même écrivain, et, comme il 
est arrivé pour le roman de la Rose, la tâche commencée 
par une plume a-t-elle été achevée par une autre. Quoi qu'il 
en soit, le traducteur suit bien encore de loin la marche et 
même les idées de son modèle, mais il est devenu para- 
phraste , il écrit pour son propre compte. C'est ici que va 
devenir sensible la différence des mœurs dans les deux épo- 
ques : l'amour chez Theroidde ne se laissait apercevoir 
qu'un moment, par un rayon furdf. L'épisode de la belle 
Aude se renfermait en vingt-huit vers : il s'étend ici délayé 
en un immense épisode de huit cents rimes! Par quel se- 
coiurs l'auteur parvient-il à cette dimension extraordinaire? 
A l'aide de tous les lieux communs dont peut abuser le 
métier : songes, descriptions de toilette, force discours, 
prières où Ton fait entrer d'immenses lambeaux arrachés de 
l'Histoire sainte, que sais-je? Pour faire juger le goût du pa- 
raphraste , il suffit de dire que la belle Aude , après avoir ap- 
pris la mort de Roland , loin de tomber morte suffoquée par 
sa douleiu*, comme dans Theroulde , prend encore le loisir 
de prononcer plusieurs harangues pleines de superbe rhéto- 
rique, de se confesser, de réciter ses prières très-prolixes, 
après quoi elle meurt tranquillement de chagrin. Un moment 
je l'ai cnie destinée à mourir de vieillesse. 



CHAPITRE VI. CXI 

Le procès de Ganelon n est pas moins sténlement allongé. 
La scène a été transportée d*Âix-la-Cbapelle à Laon; dans 
tout le poème il n'est pas fait mention d'Âix-la-Ghapelle : c«st 
Laon et Paris' qui sont devenus la résidence de Gbarle- 
magne. C'est une faute contre la vérité historique, contre 
le costame, mais cest la moindre. 

Xai remarqué plus haut l'habileté avec laquelle le poète 
primitif avait su conserver au caractère de Ganelon une sorte 
de grandeur. Amené devant la coiu* des pairs, Ganelon, 
s'entendant accuser de trahison, s écrie : Entre Roland et moi 
il y avait inimitié mortelle et déclarée , il avait cherché ma 
mort; je me suis vengé, mais je n'ai point trahi! Ce raison- 
nement, certes, n'abusera la conscience d'aucun lecteur de 
sang-froid; mais il peut être sincère dans la bouche d'un 
homme aveuglé par la passion ; c'est en cela même que con- 
sîsie la moralité de l'ouvrage. Mais ces combinaisons étaient 
trop délicates pour les rajeunisseurs; ils n'en ont rien en- 
trevu. Ils ont cru ne pouvoir accumuler jamais assez d'op- 
probre sur la tête de Ganelon ; et parce que c'était un traître , 
ils en ont fait un poltron et un lâche , de quoi le vieux The- 
roulde s'était bien gardé ! A cette défense devant la cour des 
pairs, qui leur a paru d'une simplicité fade, ils ont substitué 
une invention à leur avis bien autrement ingénieuse! c'est 
que Ganelon, après avoir fait l'insolent, confie tout à coup 
son salut aux jambes de son cheval, et s'enfuit au galop. 
Charlemagne, désolé , furieux, ne sait plus que faire. Mais 
par bonheur un certain Gondebœuf , roi de Frise , se lance à 
la poursuite du coquin , le rattrape et le ramène. On tient 

' Ed rcYancbe Paris nVst pas nommé une seule fois dans Therouide ; on y 
rencontre nne mention unique du hoarg de S, Denis. 



cxii INTRODUCTION, 

alors un grand conseil : quel supplice choiâira-t-on asseï 
cruel? Chacun dit son motet offre son projet. C'est un con- 
cours de propositions féroces , détaillées et recommandées 
par leurs auteurs avec un sang-froid qui les fait paraître en- 
core plus abominables, et c'est Cbarlemagne qui préside 
ce consistoire de bourreaux 1 Enfin on s'arrête à l'écartèle- 
ment: nous assistons au supplice, et après la cérémonie 
Cbarlemagne remercie les juges, les embrasse et les renvoie 
chacun chez soi. L'auteur se recommande k la miséricorde 
de Jésus-Christ. 

Mesurez la distance de tout ce bavardage , de ces horreurs 
et de ces platitudes à l'austérité, à l'énergie de Theroulde, 
âpre, sauvage, mais toujours noble et majestueuse. L'appa- 
rition de l'ange sur quoi Theroulde ferme la scène et dispa- 
raît lui-même brusquement en jetant son nom à l'auditeur, 
cette fin originale suffirait seule pour révéler un poêle initié 
par l'étude aux secrets les plus intimes de son art. 

On voit qu'emporté par sa manie d'amplification, le ra- 
jeunisseur n'a rien compris au plan si habilement agencé 
par Theroulde: il a rompu toutes les proportions de l'œu- 
vre sans plus de conscience des défauts que des mérites. U 
abaisse tout ce qu'il étend. La couleur religieuse si fortement 
empreinte dans le poème original , est ici très-afVaiblie : le 
merveilleux chrétien n'y a guère plus de force que dans la 
ffenriade : c'est une machine d'épopée, rien do plus. De 
prime abord on a peine à comprendre que ce soit lA une 
production du temps de S. Louis; mais quand on voit les 
innombrables écrits de cette époque farcis des plaisanteries, 
des satires les plus amèrcs, les plus cri'imont injurieuses 
contre leclei^c, les moines et les nOnnes, souvent même 



CHAPITRE VL cxm 

oonire le dogme; quand on oonsidère que toute cette licence, 
qui aii[oard1iui certes ne senut pm tolérée , demeurait alors 
parfaitement impunie , on se demande si le flambeau de la 
foi répfflidait beaucoup plus de cbaletir sous Louis IX que 
sous Lo«s XV. Rutebeof est aussi hardi que Voltaire» et le 
rOBBan de Renart , non plus queceiui de Rabelais , trois siècles 
plus tard , n'en doivent guère à TEncydopédie. Où donc est 
la dBffiérence? Cest que les uns font semblant de jouer et de 
rare, tandisque les autres professent Timpiété dogmatique , et 
des deux celle<â n est pas assurément la pliis contagieuse. 
puissance d'un nK>t ! Louis IX canonisé iUmnine de son 
auréole la France contemporaine : c'est saint Louis! ce mo- 
no^filabe, par tme illusion rétroactive , emplit le siède d'un 
parfum d'innocence et de piété. 

On ne retrouve pas non plus dans le Roland rajeuni, cer- 
tains détails historiques infiniment prédein qui datent et 
colorent l'œuvre originale; par exemple, ce fait singulier, 
dont la mention n'existe nulle part ailleurs, que l'oriflamme 
était dans le principe consacrée à S. Pierre , sous le nom de 
Romaine , et qae cesi précisément à Roncevaux qu'elle chan- 
gea ce nom en celui de Monjoie, Notez qu'il n'est pas ques- 
tion de S. Denis. U serait curieux de savoir ce qu'aurait dit 
là-dessus Ducange , qui dément deuxhistoriens du xiii* siècle, 
affirmant que l'oriflamme (ut jadis la bannière du roi Char- 
lemagne^ 

' « Je ne m^arreite pas à ce que quelques auteurs ont donné à roriflanune ie 
noiB ée btnnière de Charlemagne, parce que ça esté sur de fausses traditions et 
pour n afoir pas sçu son origine. Un auteur anglois *, en Tan 1 1 84, est en cesto 
errear, esorÎTant ainsi de ceste bannière : « Protulît hac vice re& Francoruui 



cm INTRODUCTION. 

Les rajeunisseurs ont supprimé pareillement la scène du 
champ de mai; la mention de la charte de S. Gille, au 
monastère de Laon^; celle du carroccio, usage du catholi- 
cisme italien prêté aux Sarrasins d'Espagne. Et Ton ne peut 
admettre la supposition que ces détails ne leur aient point 
passé sous les yeux : c est hien le texte de Theroulde dont 
ils se servaient, car ils le copient trop souvent mot à mot. 
Leur exemplaire était au moins aussi complet que le nôtre, 
car ils défigurent les passages qu'ils ne comprennent plus. 
Ainsi précisément dans lendroit où il s'agit du carroccio, ils 
nont pu deviner le sens du mot caneUas, qui signifie des 

Philippus signum régis KaroU, quod a tempore prefati principis usque in pne- 
sens signum eral in Francia mortis vel victoriaB. • Comme aussi lauteur de la 
chronique du monastère de Senones * : « Rex vero secum de Parisiis vexiUum 
Karoli magni, quod vulgb auriflamma vocatur, quod nunquam, nt fertur, à 
tempore ipsius Karoli pro aliqua necessitate a secretario régis eipositum fue- 
rat , in ipso beiio apparaverat • ( Dissert» sur f oriflamme, ) 

Voilà donc contre Tarrèt de Ducange trois témoignages : deux du xiii* siMe, 
et un plus positif encore du xi*. C*cst quelque chose pourtant! An reste, ces 
mêmes témoignages fournissent peut-être de quoi expliquer Topinion de Da- 
cange et la justifier jusqu à certain point. Il n a point trouvé Toriflamme dans 
nos armées avant Louis le Gros ; mais la chronique de Senones nous prévient 
que cet étendard n^avait plus paru depuis le temps de Charlemagne, lorsque Phi» 
lippe Auguste le remit en lumière. Les comtes du Vexin, dit Ducange, étaient 
les avoués de labbaye de S. Denis, et c^est seulement en cette qualité et 
comme leur successeur que Louis le Gros put faire porter Toriflamme. Mais, 
lui répond Theroulde, roridammc n'a pas toujours été la bannière spéciale 
de S. Denis; c'était, du temps de Charlemagne, celle de S. Pierre, et elle 
s'appelait Romaine, nom qu'elle changea à Ronccvaux en celui de Monjoie, 
Tout peut donc se concilier, et Ducange peut avoir raison, en tant que Ton- 
flamme sera considérée comme la bannière de S. Denis. Cette distinction des 
époques parait indispensable. 

' Voyez la noie sur III, 660. 

* Chron, SenoHêHiê, lib. III, c. \v. 



CHAPITRE VI. cxv 

parte-cierges [cannelarios pour candelarios) , des laminiers 
comme on les appelle dans des textes moins antiques : 

Des caneKas cherauchent environ. 

Que font alors les littérateurs du xin* siècle , embarrassés de 
leur ignorance ? Ils changent le mot qui les gêne , y substi- 
tuant quelque autre mot qui en approche pour la forme. 
Le manuscrit 7227-5 porte : 

XX chevalien cherauchent environ. 

Le manuscrit de Versailles remplace les canelias et les vingt 
éketoaliers d*une façon plus originale , par trente chameaux : 

XXX cainels chevauchent environ. 

Ainsi , dès le xiii' siècle , le texte du Roland était difficile 
k comprendre; on était obligé dy rajeunir, d*y changer cer- 
taines expressions, certaines tournures. Ceux qui s'étaient 
chargés de cette besogne étaient parfois réduits eux-mêmes 
i deviner le sens de leur auteur, et ny réussissaient pas 
toujours. A l'exemple tiré des canelias, combien en pour- 
rait-on ajouter d'autres ! dans Theroulde , l'oncle de M arsille 
est partout désigné par sa dignité de calife, on l'appelle 
Yalgalife, c'est-à-dire le caUfe, al étant l'article arabe soudé à 
son substantif, comme dans alcoran, algèbre , almanach, etc. 
. Mais l'usage finançais étant de ne jamais faire sentir deux 
consonnes consécutives , al sonnait au , et ïalgalife était pro- 
noncé Taugalife. Le rajeunisseur ne comprenant pas ce mot, 
fa pris pour un nom propre, Laugalie: Laugalie est l'oncle 
de Marsille. 

h. 



cxvi INTRODUCTION. 

Theroulde : 

Dist VAlgalifet : mai no* aYez bailli». 
Le rajeunisseur : 

Dist Laugalie : mal nos aYez baillis. 
Theroulde : 

Dune 11 enYeie mun unde YAlgalifo, 
Le rajeunisseur : 

Donc li envoie mon onde Langalie. 
Theroulde : 

De VAIgalife ne Ten devez blasmer. 
Le rajeunisseur: 

De Laugalie ne Ten devez blasmer. 

Cette méprise et cette substitution durent pendant tout 
l'ouvrage. 

Voici un échantillon plus curieux de l'érudition historique 
de ces rajeunisseurs. 

Ils font figurer parmi les Albanais Judas Iscariote; ils 
transforment ce Judas en un capitaine sarrasin , contempo- 
rain de Chariemagne, et, de peur qu'on ne s'y trompe, ils 
ont bien soin d'expliquer que c'est le même qui vendit Notre 
Sauveur. La première cohorte, dit le manuscrit de Ver- 
sailles , 

La première est de ceux de Boteroz \ 
Dont fu Judas, qui fel estoil et rox. 
Qui Deu vendit. 

* Soient, Bntantor, dans Theroulde Butinirot, paraît être Tancienne Bo* 
throte, en Kpire. 



CHAPITRE VI. cxvii 

La veraîon du manuicril de Paris dit la même chosa sur 
une autre rime : 

En la menor Aireiit quatre mîKer : 
De Bataator fîireat lui li premier ; 
Judas j fut, qui fist icenix goier. 
Qui traîst Dieu; ce ne pot il nier. 

L*un et l'autre texte mettent dans la bouche du Sarrasin 
Baiigant cette expression Yhêwre de compUes : 

L*orgueil Karlon à la barbe florie 
Amatissex ains Fore de ooinpiie. 

Apparemment les païens à qui il s'adresse, avaient cou- 
tume d'entendre la messe et les vêpres. 

Quand Chariemagne retrouve le corps de son neveu parmi 
les cadavres qui jonchent la vallée de Roncevaux, Theroulde 
peint le vieil empereur livré à une douleur profonde, mais 
toujours pleine de noblesse. Chariemagne éclate en regrets 
amers, plaintes touchantes contre la destinée et sombres 
pressentiments de l'avenir : Je n'ai plus un ami sous le ciel ! 
que dirai-je à ceux qui viendront me demander des nou- 
velles du grand capitaine? Ah! je les leur donnerai bien 
cruelles! je leur dirai qu'il est mort en Espagne. Hélas , je 
ne passerai plus un jour sans pleurer! Que va devenir mon 
royaume? Ma grandeur, ma force, tout est tombé! Ah, 
pauvre France orpheline ! Je voudrais être mort comme toi , 
Roland ; comment puis-je te survivre ? Je prie Dieu de 
m'ôter de ce monde! Et en parlant de la sorte, il s'arra- 
chait la barbe et les cheveux. 

Ce tableau naïf n*a point semblé aux rajeunisseiu^ de 
Tœuvre suffisamment énergique ni pathétique ; ils ont voulu 



cxviii INTRODUCTION. 

compléter par la pantomime l'effet des paroles. Qu'est-ce en 
effet que « Zaïre vous pleurez I » si Orosmane ne se rouie par 
terre? Ib nous montrent donc Gharlemagne agenouillé de- 
vant ce corps inanimé , le prenant par les pieds , et mettant 
dans sa bouche un orteil du cadavre qu'il serre avec grande 
doaleur! C'est dans cette position tragique (et sans aban- 
donner Torteil) que le grand Empereur prononce fintermi- 
nable oraison funèbre du défunt : 

11 8*agenoille soef et bonemant. 
Devers les piez le priai premièrement, 
Ens en la boche H mist Torteil plus grant \ 
Per grant dulor la ii val estregnant : 
Beau nies dit Kaiies com mar vus aimai tant! 
La vostre mort me va si angoissant, etc. 

Vous observerez que ce joli morceau se retrouve dans les 
trois textes de Paris , de Versailles et de Lyon * ; Tunique dif- 
férence c'est que le texte de Lyon substitue le talon à l'or- 
teil : 

Dedans sa boche mit le talon Roilant. 
Tout dans ces textes rajeunis est de la même force et du 

^ Orteil était primitivement du féminin et désignait tous les doigts du pied. 
La version du livre des Rois dit, en pariant de Goliath : « La fud uns merveiOus 
vassal lu out duze deiz as mains e duze orteils as piez.» (p. aoA*) Le latin n*a 
qu un seul mot : «Qui senos in manihus pedibusque digitos habebat. • La dis- 
tinction entre orteils et doigts est donc essentielle au français; le peuple «pii 
dit U gros orteil, pour désigner le pouce du pied, parie donc très-correcte- 
ment, et ceui qui disent la grosse orteil parient encore mieux. 

Il est à remarquer que le texte P. se sert déjà du mot doigt : ■ Ens en b 
« boche li mist son doi plus grant. » 

' Mais on le chercherait vainement dans l'édition éclectique mise en lu- 
mière par M. Jean-Louis Bourdillon. 



cxx INTRODUCTION. 

Notre rajeunûseur n y sera point embarrassé : un peu avant 
de mentionner la cohorte normande , Therouide arait dit 
en termes généraux et sans désignation spéciale : 

Si chevauchez ai premer chef devant, 
Ensemble ad vos quinze mîlie de Francs , 
De baididers, de nos metllan vaîllani. 

Une très-légère modification va donner contentement au 
patriotbme de l'arrangeur : 

Ensemble od vos vingt mUk Panioa, 
Tuit bachder et noUe conquérant I 

Ce qui, par parenthèse, prouve que dès le xiii* siècle les 
enfants de Paris avaient leur réputation faite. 

En revanche, féloge des Normands perd beaucoup de son 
éclat : 

Vingt mille sont, hardiz et combatlant. 
Ja pur mûrir n'en ira uns fiiiant. 

Voilà ce que sont devenus, sous la plume apparenunent 
intéressée de larrangeur, ces premiers soldats du monde: 
la banalité de la louange les a fait rentrer dans la foule. 

Toutes les peuplades de la Grèce avaient lambition de 
montrer leur nom inscrit dans le dénombrement du second 
livre de ï Iliade; Therouide parait avoir eu au moyen âge 
la même fortune et la même autorité qu*Homère chez les 
anciens, et j ose dire qu'il ncn était pas indigne. Le rap- 
prochement est aussi légitime entre Homère et Therouide 
qu'entre Achille et Roland, et la nature en créant les deux 
héros prit soin de mettre k portée de fun et de l'autre le 
poète capable de le chanter. 



CHAPITRE VI. cxxi 

Cette an^lificatUMi dëcolorée d*aiUetm et noyée dans 
le Terbnge donnerait matière à une multitude de remarques 
semUabies, de nature à éclairer tes mœurs civiles et les doc- 
trines littéraires du xni* siècle. 

Le texte du manuscrit de Versailles me parait f aine des 
trois rajeunissements; en général, il suit de plus près le 
rieux texte d*Oxford. «Tobserve que partout où Theroulde 
avait mis les Frmneeis, les textes rajeunis, celui surtout du 
mamiscrit de Pftris, substituent les chrestiens: TaiTectation 
est firaf^nte. Dans Theroulde , le sentiment de la nationa- 
lité prédomine; dans ses paraphrastes, cest le sentiment 
de fanta^nisme religieux. De ce fait seul ne pourrait -on 
pas inférer que les dernières rédactions sont contempo- 
raines des croisades , tandis que la première leur est anté- 
rieure? 

Une autre indication peut se tirer aussi de f emploi du 
menreilleux. Dans Theroulde , cet emploi est franc et large, 
soit qu'il sagisse du merveilleux surnaturel , ou des prodiges 
de la force humaine. Le poète ne marchande à iauditeur 
ni rintervention divine, ni les coups d*épée qui fendent en 
deux moitiés un guerrier sur son cheval, en sorte que 
rhomme ne garantit pas même la bète, et que le cavalier 
et sa monture roulent morts sur le gazon. G est là quon 
?oit quatre Français soutenir à eux seuls le choc de qua- 
rante mille païens; il est vrai que ces quatre Français sont 
R<dand, CMivier, Gautier de Lux et larchevèque Turpin ! Il 
ne fidlait pas moins qu une armée pour blesser à mort de 
semblables héros, encore les infidèles sont-ils mis en faite. 
Combien donc avaient-ils perdu de soldats P On le siiit au 
juste, répond gravement Theroulde; le chiffre en est mar- 



cxxii INTRODUCTION. 

qaé dans les chartes : plus de quatre milliers. Turpin , avec 
quatre épieux dans le corps, se battait encore vaillamment! 

Tout est sur cette échelle grandiose, et le poète se pro- 
mène au milieu de ce merveilleux sans jamais perdre sa 
dignité, son calme, sans témoigner aucune surprise; cest 
le sang-froid de Thistoire, le naturel de la vérité. 

Mais dans ses imitateurs il n*en est plus de même : ceux- 
ci ont peur du merveilleux; on sent qu'ils l'emploient timi- 
dement, avec réserve, en Tatténuant tant qu'ils peuvent et 
le rapprochant des proportions du réel. C'est ainsi qu'en 
use Voltaire dans la Henriade, avec une discrétion pleine de 
respect pour la physique et la philosophie. Choisissons un 
exemple : Roland, pressé par le nombre des ennemis, se 
décide à sonner du cor pour rappeler Chariemagne et l'a- 
vant-garde. Il sonne avec tant d'effort que la veine de son 
front en éclate! aussi la voix du cor fut-elle entendue à 
trente lieues, et des grandes! 

Granz trente liwes i'oîrent il respondre. 

C'est Theroulde qui l'affirme; mais le premier rajeunis- 
seiu* recule devant cette assertion. Trente lieues! la moitié 
lui paraît déjà bien suffisante, il met donc : 

Grans quinze lieues en est la voix alec. 

C'est le texte de Versailles. L'auteur du texte de Paris a 
bien de la peine à admettre les quinze lieues; il les admet 
pourtant, mais non pas quinze grandes lieues : quinze lieues 
tout au plus : 

Bien quinze lieues li oie en ala. 



CHAPITRE VI. cxxiii 

Enfin, leur maigre abréviateur, le rédacteur du texte de 
Lyon, n accorde plus que six lieues! à la vérité il les met 
grandes : 

De six grans lieues la terre retenta. 

Six lieues ! quelle pauvreté ! im héros , un Roland , qui 
se rompt la tempe à corner, et pour quoi? Pour être en- 
tendu à MX lieues ! c'est bien la peine ! Ne voit-on pas que 
celui-ci écrivait dans un temps où Theroulde revenant au 
monde aurait eu le droit de s*écrier : 

Terra malos homines nunc edacat atque pusiUos I 

Nous sonmies arrivés à une époque dégénérée, où la foi 
n existe plus; nous sommes au xiv* siècle, où perce déjà 
f e^nrit sceptique de Montaigne , où lesprit ironique et rail- 
leur de Rabelais et de Voltaire commence à pétiller au mi- 
lieu des populations. Encore un peu de temps , et don Qui- 
chotte viendra exterminer les restes de la chevalerie; et 
Despréaux dressera le code de ïAii poétique au nom de la 
raison; et madame de Sévigné regrettera vainement ces 
grands coups d'épée et toutes ces merveilles qui r-épan- 
daient jadis un intérêt si puissant, un si vif éclat sur Tœuvre 
désormais incomprise du sage Theroulde. 



CHAPITRE VII. 

Imitations et traductions du Roland, soit en France, 

soit k Tétranger. 

Sur un tel sujet, un poème du mérite de cehii-ci ne put 
manquer d'être célèbre. La littérature française du moyen 
âge nous est encore mal connue^ : un petit nombre d*ou- 
vrages exhumés au gré du hasard plutôt qu*au choix du 
goût ne saurait nous fournir beaucoup de renseignement;^ sur 
les livres le plus en vogue aux xi* et xn* siècles , sans compter 
encore que ces monuments sont peu étudiés. Cependant 
il est sûr déjà que deux grandes compositions du xn* siède, 
Agolant et Gérard de Viane, présentent non-seulement des 
allusions au Roland, mais plusieurs passages visiblement 
imités du poème de Theroulde. 

L'action de Gérard de Viane se place chronologiquement 
avant celle du Roland; elle en est pour ainsi dire Tintroduc- 
tion immédiate ^ : Roland et Olivier ont fait connaissance 
au siège de Vienne par un duel terrible qui dure une jour- 
née entière et ne prend fin que par l'intervention d'un mes- 

* Il ne faut regarder qu'aux faits du récit, sans s\irrèter aux dates, que les 
poètes ne s'embarrassaient guère de calculer ni de faire concorder. 

L'action de Gérard de Viane se passerait en 801 , d'après les propres paroles 
de Charlemagne : 

Mi«n Mcienlre ix «ni at en mon nom 
Qnr je *n\n roit d« France le roîon. 

(Ap. BcBUEn, V. 1680.) 

Charlemagne est arrivé au tronc de France en 781; il y a vingt ans qu'il 
rst roi : cela nous met donc en 801. Et la bataille de Roncevaux est de 778. 



CHAPITRE VII. cxiT 

sager céleste. Un épais nuage descend les séparer, et du sein 
du nuage un ange leur adresse la parole : «Réserves vos 
coups pour les Sarrasins. Vous irez en Espagne combattre 
les troupes ^u roi Marsille, et Dieu vous récompensera ri- 
chement en mettant vos âmes avec lui dans sa gloire'.» 
Dès lors commence famitié des deux jeunes héros. 

Cest paiement au si^ de Vienne qae Roland aperçoit 
la soeur d*01ivier , la belle Aude , dont il tombe éperdument 
amoureux. Au dénouement. Chariemagne, enfin réconcilié 
avec Gérard , lui demande la main de sa nièce pour son ne- 
Tcu ; le duc de Vienne s empresse de Taccorder ; on célèbre 
les fiançailles, où l'archevêque Turpin dit la messe et prêche 
(le poète donne même un fi*agment du sermon); la noce 
avec le surplus est ajournée au retour de l'expédition d'Es- 
pagne que Charlemagne annonce solennellement à ses preux. 
Mais ce terme, ajoute le poète naïf, n'arriva jamais : 

Mais Sarrann ke li cors Deu crerance. 
Les départirent ke il ne la pot panre; 
Ce fil duel et damaiges ! 

Mats b diftractioo da poète est bien plus forte dans les fers qae ChaHe- 
■■gne ajoute immédiatemant : 

Il« troavai pnAc« tant fiut d« graat rraom 
Qtti BM fvriti §mr mon kiaaaM i lMn<loii , 
Se et m$ Jmê—mt U S^msim /êU». 

Cbariemagne, ici, parle de sa guerre contre les Sarrasins comme d'une 
affidre passée, et au dénouement il annoncera cette eipédition comme résolue 
et prochaine. 

Ces! que Fauteur de Gérard de Vitme, lorsqu'il écrivait, avait lu le RoUuuL 
Sa préoccu pat ion le trahit; il oublie les convenances du personnage qu'il met 
en scène, et le lait parler conune lui-même il parlerait. Cette étourderie du 
poète révèle Tantériorité de Touvrage de Theroiilde , et A*ajoute surabondam- 
ment aui autres preuves. 

■ Vers 3oAo et sqq. ap. Bbiker. 



cxxvi INTRODUCTION. 

u Les Sarrasins, que Dieu confonde, les séparèrent en sorte 
ttqu*il ne la put jamais posséder; dont ce (ut deuil et dom- 
tt mage I » 

Ici le poète résume en quelcpies vers lliistoirç déplorable 
de cette expédition : Vous en avez , dit-il, assez oui la chan- 
son : comment Ganelon les trahit et occasionna la mort de 
Roland, des autres pairs et des vingt mille honmies tués par 
Marsille à Roncevaux ( Dieu leur fasse paix ! ) : 

Molt bien avez oie la chanson 
G)mment il furent trahi par Guenelon ; 
Mors (îi RoQans et 11 autre bairon 
E li XX mille (ke Deus fisice pardon!) 
Ke en Roncevaux odst Marsilion. 

Ainsi lauteur de Gérard de Viane est venu combler une la- 
cune : lorsqu*il s*est mis à écrire , un poème de Roncevaux exis- 
tait; si ce poème nest celui de Theroulde, quel peut-il être? 

Le perfectionnement relatif du langage et de la forme lit- 
téraire ne permet pas une minute de renverser Tordre et de 
faire arriver le Roland après Gérard de Viane; si vous ne 
voulez pas que le texte désigné par Gérard de Viane soit 
le texte de Theroulde , il en faut trouver un autre d*égde 
antiquité ; cette hypothèse que rien n'appuie , il faut la faire 
prévaloir sur un fait. 

Mais voici autre chose. Le poème d'Agolani est du 
XII* siècle , comme Gérard de Viane. L'archaïsme toutefois y 
paraît beaucoup plus marqué, non-seulement dans le style, 
mais aussi dans les mœurs. Je n'hésiterais donc pas à le dé- 
clarer l'ainé des deux, l'un et l'autre fort postérieurs à 
Roland. En effet , on ne s'y contente plus de la simple as- 
sonance ; la rime y est cherchée, exacte; dans la mesure, 



CHAPITRE VIL cxxvii 

(dus de ces étranglements que la récitation produit et dis- 
simule, et dont le Roland foisonne {Ki's, je' s, ne' s, je fcom- 
mant, etc. pour qui les ,je les , ne les, je le commande) \ en un mot 
ce sont déjà dc;^ compositions écrites, destinées à être jugées 
par Tœil autant que par ForciUe , à être lues autant qu*à être 
chantées, tandis c[u*être chanté parait avoir été la destina- 
tion exclusive du Roland. Ce sont des œuvres rivales de ces 
longs romans de la Table-Ronde évidemment composés pour 
la lecture en commun ou le silence du cabinet. 

Or le poëme d'Agolant offire des imitations frappantes de 
celui de Theroulde, dans Tensemble comme dans les détails. 
Cest encore une guerre de Charlemagne contre les Sarra- 
sins d'Elspagne. Âgolant est un roi sarrasin comme Marsille , 
mais celui-ci est secondé par son fils Hiaumont. Les deux 
armées sont campées des deux côtés du redoutable Aspremont 
(ce sont les Pyrénées ^), dont le pocte fait une description 
Icmgue et terrible : Apremont est le séjour des glaces et des 
neiges étemelles ; nul chemin, nul sentier; partout des rocs 
et des précipices , des cavernes remplies de serpents , d ours 
blancs, de griffons ailés; je ne dis rien des aigles, des vau- 
tours et autres tels oiseaux de proie. Il s*agit de trouver un 
guerrier capable de gravir au sommet d*Apremont pour 
explorer et compter les bataillons de larmée païenne. Char- 
lemagne renouvelle ici la scène de la délibération sur le 
cboix d*un ambassadeur à Marsille; cest un calque fidèle : 
plusieurs chevaliers se présentent successivement -.chacun fait 
on petit discours que Charlemagne interrompt par un refiis 
sec: «Allez vous asseoir; — n'en parlez plus sans mon 

' If. de Roquefort se trompe en HImiiI qu'^fi/^rymonf ce Aont les Alpes ou 
TApennin. 



cxxviii INTRODUCTION. 

ordre ; — vous n*irez pas; — taisez-vous qoand vous nètes 
pas interrogé.)! A la fin, l'empereur accepte un chevidier 
obscur dune fortune aussi humble que sa naissance. Il ne 
voulait compromettre personne de sa noblesse. 

L auteiir avait sous les yeux la page de Tberoulde^. 

Dans un autre passage, le fib du roi sarrasin, Hiamnont, 
s'est imprudemment attaqué aux troupes de Chariemagne. 
Âgolant, avec ime partie de son armée, est loin de là ; il est 
à Rise , l'admirable cité. Rise parait être le même lieu qui 
dans Theroulde s'appelle Sizer, et où Ghaiiemagne passait 
les défilés avec son avant-garde quand Roland et l'arrière- 
garde furent surpris par les Sarrasins. Ici, au rebours, ce sont 
les chrétiens dont le nombre va écraser les paiens. En ce 
péril, im ami d'Hiaumont , jouant le personnage d'CMîvier , 
presse Hiaumont, comme im autre Roland, de sonner de 
son cor pour rappeler le roi à son secours. Les termes sont 
presque les mêmes : 

Et car soit or vostre olifant sonné ; 
Li Rois forrat à Rise la cité, 
Secorra vos, ja n*en ierl retorné; 
Ou se ce non, mal sommes atome*. 

Hiaumont , plus docile que Roland , se résigne à suivre ce 
conseil , mais la ville de Rise est trop éloignée : son père ne 
l'entend pas. 

U y a au troisième chant de Roland un très-bel endroit: 
c'est lorsqu'en face d'un désastre inévitable, l'archevêque 
Turpin siu* son cheval blanc harangue les soldats chrétiens 
du haut d'un tertre , leur annonce la bataille , la mort , et 

* Voyei la note sur 1 , 273. 
^ Voy. Roland, II, Aoi. 



CHAPITRE VII. cMix 

les absout de tous leurs péchés, leur enjoignant pour pé- 
nitence de fin^per vaillanunent. v Le paradis, leur dit-il , est 
ouvert; vos si^es y sont prêts : ce soir vous serez tous de 
saints martyrs ! » On croit entendre Poiyeucte : 

Mais déjà dans le ciel la palme est préparée! 

Ce passage se retrouve dans Agolant, mais comment ajusté ! 
Uarchevêque , après avoir déclaré qu*il sera bref, attendu 
Timminence du danger , se met à passer en revue les princi- 
pales circonstances de la vie de Jésus-Christ et les détails 
de sa passion; il y emploie trente vers, et poursuit pendant 
deux pages son interminable discours, où il paraphrase les 
paroles de Turpin : Celui qui frappera bien sur les Sarrasins 
et s*exposera au martyre, Dieu lui ouvrira le paradis, le 
fera couronner et servir, fasseoira à sa droite. Je veux au- 
jourd'hui vous remettre tous vos péchés sans qu'il vous 
&ille les confesser de bouche : 

La pénitence sera de bien ferir. 

Et encore une page plus loin : Bons chevaliers, chevau- 
chez en avant; combattez bien et en toute sécurité : le 
paradis est ouvert dès le point du jour, dès l'ajornanl : 

Là nos attendent li anges en chantant. 

Quelle gaucherie, quelle froideur dans cette amplifica- 
tion ! Turpin s exprime comme un brave dans le tumulte du 
diamp de bataille : il est ému, concis, éloquent. L'arche- 
vêque d Agolant n est quun prédicateur de village, débitant 
du haut de sa chaire un sermon appris par cœur, devant 
un auditoire qu'il endort ^ 

* Cf. Biaftsa, Fimhras,etc. p. iS5. 



cxxx INTRODUCTION. 

Mais le plagiat est manifeste. 

Il serait également fastidieux et inutile de poursuivre 
toutes les allusions au Roland répandues dans les poèmes 
français du moyen âge. Il suffit de dire en général que ces 
poèmes sont innombrables, et qu*il nen est peut-^tre pas 
un (du cycle carlovingien) qui ne parle de Roland. Ce 
serait un dénombrement bibliographique; laissons-le de 
éôté : Seitpardit, comme disait le bon évêque de Durbam^ 

Mais nous ne renonçons pas de même à jeter un coup 
d*œil sur les traductions ou imitations du Roland faites au 
moyen âge dans les langues étrangères. Notre orgueil na- 
tional doit éprouver une satisfaction légitime à voir couler 
de toutes parts chez les nations voisines ce grand fleuve de 
poésie épique dont la source jaillissait en France. 

Parmi les nations empressées à nous emprunter les récits 
de Charlemagne et de Roncevaux , la poétique Allemagne 
ne futx pas la dernière. Le P. Lelong indique une «his- 
toire des faits et gestes de Roland et de Charlemagne, en 
vers allemands, par Wolfram d^Eschembach. » — « Le même 
poème, ajoute-t-il, est dans la bibliothèque de FEmpereur 
sous ce titre : La vie et les actions de Charlemagne , en vers 
allemands. Celui qui la retouché s'appelle Stricker*, selon 
de Nessel. » Le P. Lelong ne fait pas autrement con- 
naître cet ouvrage, ni sur quel motif il le donne à Wolfiram 
d'Eschembach. 

Plus tard , Scherz publia dans les Antiquités teutonnes, de 



* Cf. Tyrwhitt, Introduction aux Contes de Canterhury. 

* Le texto porte Strickemer, sans doute par une faute d^impression. 



CHAPITRE VII. cixxi 

Schiller, un poëme allemand de la guerre de Charlemagne 
contre les Sarrasins, sans nom d auteur. Dans sa préface, 
Scherz conjecture que c'est louvrage attribué par le P. Le- 
long à Wolfiram d*Eschembach, et cette conjecture est 
d'autant plus vraisemblable, que ce texte est évidemment 
foriginal remanié par Stricker, dont la paraphrase est mise 
â la suite. 

Mais le manuscrit de Strasboui^ dont Scherz et Schilter 
sétaient servis était fort incomplet, et ils le croyaient 
unique. D s'en est retrouvé depuis un exemplaire entier 
dans la bibliothèque de Heidelbei^ , et celui-ci nous révèle 
i la fin le véritable nom de l'auteur, avec une autre cir- 
constance non moins importante : u Je m'appelle , dit le 
«poète, le curé Conrad. J'ai traduit ce livre du français, 
« d'abord en latin , ensuite en allemand. » Devant un texte 
aussi positif l'autorité du P. Lelong pâlit et s efface. 

Quel était ce curé Conrad? on ne sait de lui que ce que 
lui-même nous en apprend : qu'il était au service d'un duc 
Henry, dont la femme, fille d'un roi puissant, désira voir 
une traduction allemande du livre français. 

M. Gjuillaume Grimm fait voir que ces indications ne 
peuvent s'appliquer qu'à Henry le Lion , duc de Brunswick , 
époux de Matbilde Plantagenet, fille de Henrv II d'Angle- 
terre. On sait combien Henry II fut un chaud partisan de 
notre langue et de notre littérature; la ducliesso sa fille 
avait probablement appris à la cour de son père à sentir le 
mérite de Theroulde. Henry le Lion était lui-même grand 
amateur de ces vieux monuments : acrahlé des infinnités 
de lage, dit un historien, il alimentait noblement la vertu 
naturelle de son âme, faisant rechercher, transcrire et ré- 



I . 






XX IMRODICTI' 

Maïf \^ plairiat wt manifeste. 

li ferait également fastidieux 
tôiites l»*5 allusions au Roland 
TJinrais du moyen âge. D sufl'* 
rxm-^'f sont innombrables. 
A\\ ON de carlovingien' 
un dénombrement 
:•: >: JV'r : ur Ht, comme 

Mai? nous ne renonr* 
dail sur les traduction^ 
movon âce dans les I 
tional doil éprouver ♦ 
de toutes parts ch»^/ 
poésie épique don* 



. -.niques . et sou- 

-:outer^ 

1 1 1 8g , la nicme 
. mt sur des données 
•.:: de vraisemblance 
: :aite entre i i rS et 






Parmi le* n;i 
do Charlemac 
ne fut pas i 
toire des 1 
versallem:- 
poème, a; 
>ous ce < 
alleman 

de Nt 
naîtr»' 
d'Ks. 
I 



^'•utement mconnu; soa 
_: ontemporain de Wol- 
:-jire que Toriginal fran- 
^oême de Theroulde : ce» 
-.riT jrdre , les mêmes nom» 
■lî.ii' idltération résultant det 
\.:aant, Planscandies , pour 
-.. -* f.n Sibillie pour Margarûr 
.- "l'rr'julde est nommée Sebre, 
-.•-!. :e mot français olyfant est 
./ iH Roland, etc. etc. 

e oaraphraste de Conrad, a 

. ^r -oa Qom dès le début, et en 

:^*riii:e la matière de son livre à 

^.. /:-2C misi confirmer celui du ma- 

^:rȔ:i. -"^r. Brunsvic. p. 86- 

- - ? •. S:-ii:er, prévenus de l'opinion du 

'^».-: -*^-*. î'jutcur du texte anonyme de 

• . - -. >.*:: dans le sens propre d'une Mi- 

, ^. . • inteilectuelle de i'ouvragc. Selon 

-, .-'c.>:t'. ie scribe chargé de transcrin' 

^ ^ ^ ,;.-tte interprétation ne peut se sou- 



CHAPITRE VII. cxixiii 

nuscrit de Heideibei|;, et il ne peut plus être question de 
Wolfram d^Eschembach , à moins qu on ne veuille prétendre 
que le curé Conrad est un pseudonyme. Il faudrait savoir 
les raisons du P. Lelong. 

Quoi qu'il en soit, Stricker doit avoir vécu vers le xiv* 
siècle, car au poème de Conrad il a cousu une introduc- 
tion empruntée à la Berthe aax grands pieds d*Adenes; en- 
suite il s*esl visiblement servi des remaniements du Roland 
exécutés en France sous le règne de S. Louis, dont nous 
parierons tout à Theure. Sa paraphrase contient des détails 
importants qui ne se trouvent ni dans Conrad ni dans 
Theroulde, mais qui se trouvent dans les textes français ra- 
jeunis, par exemple, la fuite de Ganelon de la montagne 
de Laon, la poursuite d'Othon qui parvient à le rattraper, 
leur combat , etc. ^ 

Scherz, en lisant Texemplaire tronqué de Strasbourg, avait 
déjji conjecturé que le poème allemand découlait dune 
source française : lexemplaire complet de Heidelbei^ a 
changé cette conjecture en certitude. 

Mais ce poème du curé Conrad et la paraphrase rajeunie 
de Stricker ne sont pas les seules imitations allemandes de 
rœuvre de Theroulde. 

^ Il semble pourtant avoir eu sous ies yeui on même temps l'ancien teite 
de Theroulde. Voici, entre autres rapports sensibles, dcui vers dont les rimes 
M»ut les mêmes dans lallemand et dam le français : 

Fais apalat doM d« am ckcvaim 
L'sa CUrilan «i fastr» CUntm 
Vm mtm Um d ni MmitrwJtn 

(IV. 17».; 

Et ■pr%cfc : CUrio* md CUricM 
Ewr vttar ém dinaiclk iMttmê 



Os deui coupletisont sur d'autres rimes dan» ies textes Iron^ais rajeunis. 



„v 



cxxxiv INTRODUCTION. 

A une époque où Tétude des moniunents de notre moyen 
âge était à peine commencée , en 1 8o3 , un Bavarois, le ba- 
ron d*Arétin, publia une brochure^ destinée à faire con- 
naître un très-vieux manuscrit allemand , provenant de Fab- 
baye de S. Etienne près de Frisingue, actuellement dans 
la bibliothè({ue de Munich , où il doit encore exister à cette 
heure. 

Ce manuscrit, 'divisé en dix-huit chapitres, embrasse This- 
toire de Chariemagne depuis sa naissance juscju après Taflaire 
de Roncevaux. M. d*Arétin donne textuellement les six pre- 
miers chapitres; il se contente d analyser les douze autres. 

Il estime cet ouvrage du xni* siècle. Le style , rempli de 
mots et de tournures françaises, Imduit à croire que le 
moine de S. Etienne travaillait d'après \u\ texte français; 
et les rapports nombreux et frappants entre cette chronique 
et les poèmes publiés dans Schilter lui persuadent que les 
trois auteurs copiaient le même original , un original firan- 
çais. 

La sagacité du savant Bavarois ne le trompait pas; il suffit 
aujourd'hui de lire ses extraits et ses analyses pour recon- 
naître tout de suite que le moine de S. Etienne traduit 
dans la première partie de son travaU le roman de Berlhe 
aux grands pieds d'Adenes, et dans la seconde, le Romande 
Roncevaux de Theroulde^, si Ion n*aime mieux dire qu'il 
traduisait la chronique où Theroulde déclare avoir puisé. 



' Àelteste sage uher die Geburt und Juyend KarUs des Grossen. (Mûnchen, 
i8o3.) 

* M. d*Arétin s'est aperçu de la première moitié de cet emprunt : dans 
une note à la tuile de sa brochure, ii avertit qu*il a vu à la Bibliothèque na- 
tionale de Paris le roman de Berlhe copié par le moine de S. Etienne. 



CHAPITRE Vil. cxxxv 

et quil dé&igne sous ce titre : la Geste Francor. D'une ou 
d autre façon , Tintluence française en Allemagne , au moyen 
âge, est incontestable. 

Je ne m*arréterai pas longtemps à la rechercher en Ita- 
lie, où nos romans carlovingiens ont laissé les traces les plus 
apparentes; ce serait presque un soin superflu: les noms de 
Puld, de Boiardo, d*Ariostc, solTrent naturellement ici è 
toutes les mémoires. 

Je me bornerai donc â un petit nombre de remarques 
moins banales. 

Et d*abord, la fonne de Toctave n est-elle pas déjà une 
iaiitation du couplet monoriitie de nos romans épiques.^ 
Cette forme, qui parut pour la première fois dans la Teseide. 
et dont les Italiens attribuent Finvention à Boccace, est-elle 
autre chose que ce couplet régularisé , assujetti à une éten- 
due et des limites certaines ? La variation des deux rimes 
qui rompt Tuniformité, et sur lesquelles s appuie Toctave 
entière, parait Timitation dune forme employée dans Gérard 
de Viane, dans Jourdain de Blaye et plusieurs autres, où le 
couplet monorime se termine toujours par un petit verj 
i désinence féminine et non rimé, dette chute originale 
et piquante a bien pu suggérer la modification des deux 
derniers vers de foctave. En tout cas, il est hors de doute, 
et Bembo lui-même reconnaît que Toctave proprement dite 
existe dans les poésies de Thibault, comte de Champagne: 
Pasquier en avait fait la remarque avec raison. On sait avec 
quelle ardeur Boccace , durant ses années d apprentissage à 
Paris, étudiait notre littérature ; on a cent et cent fois mis 
en évidence le profit qu*il a tiré de nos fabliaux pour son 



cxxxvi INTRODUCTION. 

Décaméron. Il n est pas prësumable que cet esprit si vif et 
si curieux eût négligé nos épopées romanesques, ni que 
cette lecture fût demeiu*ée pour lui complètement infiruo- 
tueuse. Ainsi tout porte à croire que la forme de Tépopée 
italienne est un emprunt fait à notre vieille épopée natio- 
nale, une importation étrangère, accomplie par un homme 
de génie , qui serait lui-même Français , voire Parisien , si la 
nationalité se réglait exclusivement parle lieu de la naissance , 
et si la patrie était toujours la terre où Ion a conmiencé de 
respirer le jour^ 

Les historiens de la littérature italienne font connaître les 
épopées indigestes et ténébreuses qui précédèrent le rayon- 
nement de TAiûoste : / Reali di Francia; (en prose) Boùvo 
d'Antona; la Regina Ancroja, etc. etc. La première de ces 
compositions, dans Tordre chronologique, est la Spagna, en 
quarante chants, d'un Florentin appelé Sosthène ou Sostegno 
de' Zanobi. G est une assommante compilation de la chronique 
de Turpin mélangée avec d autres matériaux dont le rimeur 
n'indique pas lorigine. Je me sers ici des paroles de Gingue- 
né : « Le poète cite souvent le livre d'où il tire cette histoire 
fpiil a entrepris de raconter : si mon auteur ne me trompe pas, 
dit-il, ou bien : le livre me le dit ainsi ^ ou autre chose sem- 
blable. On voit presqu'à chaque instant que c'est la chro- 
nique attribuée à Turpin qu'il a sous les yeux, et il ne fait 
souvent que la mettre en vers ; cependant il ne nomme 
jamais Turpin conune auteur de ce livre ; bien plus, il met 
ce Turpin, qui était en même temps paladin et archevêque, 

^ Boccace naquit à Paris en i3i3, fruit d'une liaison d amour que son 
père y avait formée pendant un voyage d'affaires. Ainsi la mère de Boccace 
était une Française. 



CHAPITRE VII. cxxxvii 

au nombre des héros chrétiens qui périrent les armes à ia 
main à Roncevaux, avec Roland, n Ginguené ajoute : u N en 
pourrait-on pas conclure qu au xiv* siècle, où cette chronique 
était fort connue, on ne f attribuait point encore à Tarche- 
vêque Turpin ? » 

Cette conséquence est d'autant moins acceptable que dans 
le cours du rédt Turpin lui-même se déclare Tauteur, 
ego Turpinas, et se met continuellement en scène à côté de 
Cbarlemagne. Ginguené eût été conduit à une conclusion 
toute différente, s*il eût été plus familier avec notre vieille 
littérature, et surtout s*il eût coonu soit le poème de The- 
roulde, soit les remaniements de ce poème, où Ton voit 
Turpin succomber à côté de Roland. Je ne doute pas, 
pour moi, qu*un de ces textes ne fôt le livre, l'oateur, at- 
testé par Sostegno de* Zanobi , et lautorité sur la foi de la- 
quelle il s'est éloigné de son guide ordinaire. En beaucoup 
d'endroits on sent l'original finançais sous la paraphrase in- 
sipide du traducteur florentin ; par exemple , dans la scène 
où Chariemagne délibère sur le choix d'un ambassadeur k 
Marsille, et après avoir refusé les oflres d'Olivier, de Turpin , 
de Roland, finit par désigner Ganelon : Par cette barbe, 
dit l'empereur,* 

Par cette barbe que vecz blancheer 
Les duxe pairs mar i senint jtigei! 

[Roland, I, a6a.) 

Carlo rispose : « Tra quci Saracini 
Non Yo che vada niun dei Paladini ! » 

{La Spagna, cant. xxix.j 

• Francs chcYalers , dist l'empereres Caries , 
Car m* esiisez un barun de ma marche 



cxxxviii INTRODUCTION. 

Qu*a Marsiliun me portast iiiuii message. » 
Ço dist RoUans : « Ço ert Guenes mis parasite. » 
Dient Franceis : « Car il le poet bien faire. 
Se lui laissez n'i tramelrez plus saive. » 

[Rohmil, 1, 274.) 

« Mandare vi voglio un altro gran barone 
H quale sia savio e ben interpretato. » 
Rispose Orlando : « Mandavi Ganelonc , 
Ch* è tutto quello ch' avete contato ; 
Non è in tutto questo padiglione 
Migliore di lui a cotai trattato. • 
Quei del consiglio allhora piccoli e grandi 
Gridarono tutti : « Ganeione si mandi ! » 

{La Spagna, cant. xxix.) 

On retrouve aussi tous les détaib et presque les expres- 
sions de la scène où Blancandrin se présente devant Char- 
lemagne avec les présents et les promesses du roi Marsille. 

Quelles sûretés m'offre votre maître? demande Tempe 
reur : 

Voet par ostages , ço dist li Sarrazins , 
Dunt vus aurez u diz, u quinze, u vint. 
Quant vus serez el palais seignurill 
A la grant Teste seint Michel del Péril , 
MLs avoez la vus suivrai, ço dist, 
Enz en vos bains que Dieu pur vos y fist ; 
La vuldrat il clires tiens devenir. 

{liolandj, i46.) 

Rispose : « Quando sarete tornato 
In Franza bella con vostra compania 
Per lu festa di santo Michèle beato, 
Marsilio con gran seguîto di Spagna 
Verra in Franza, corne vlio conlato, 



CHAPITRE VII. <:xxMx 

A bailizarsi con »ua turba uiagna , 
AUhora in gran tribu to a recarti 
E anche per ostagi menarti. » 

{La Spagna, cnnt. \xt\., 

Il est évident pour moi que Sostegiio de* Zauobi tire 
toute la première partie de son ouvrage du roman de Fiera- 
bras et de la Chronùjoe de Turpin , et que le poëuie de The- 
roulde lui en a fourni la seconde moitié. 

Une proposition qu*affectionnait Voltaire et quil repro- 
duit en cinq ou six endroits de ses œuvres, cest que les 
Italiens ont été nos maîtres en tout. Cela peut paraître vrai 
lorsque la comparaison ne remonte pas au-dessus du xvi" 
siècle; mais si Voltaire, ne s arrêtant pas à la Renaissance, 
avait porté ses regards dans le moyen âge proprement dit, 
il eût vu avec admiration l'Italie prendre la France pour 
modèle , surtout en littérature : il eût constaté facilement 
que lltalie s empressait à traduire, analyser, copier, soit en 
vers, soit en prose, les vastes compositions épiques de la 
France, tellement que de ces compilations la plus volumi- 
neuse (/ reo/i di Francia) nous rend aujourd'hui le service 
de nous faire connaître en substance certaines parties de 
nos originaux perdus. Pendant plus de trois cents ans les 
chroniques poétiques de la France mirent en fermentation 
le génie italien ; et quand vint ensuite le ivi* siècle, com- 
ment l'Ârioste se préparait-il à illustrer son pays? par 
Tétude de nos livres français, quil lisait dans le texte, et 
que, non content de lire, il essayait, afin de s en pénétrer 
mieux, de transporter dans sa langue. Oui, fauteur du 
Roland furieux a commence par être le traducteur de Go- 
defroy de Bouillon ou du Chevalier au Cygne. Aussi lui en 



cxL INTRODUCTION. 

resle-t-il beaucoup; et ceux qui liront, par exemple, Bau- 
douin de Sebourg, y retrouveront à un degré surprenant la 
manière de l^Arioste : lesprit de mots , la verve caustique , 
le décousu capricieux de la narration , et surtout cette hu- 
meur «railleuse qui se moque perpétuellement du sujet, du 
lecteur et de l'auteur lui-même. L'influence et les allures du 
Baudouin sont aussi faciles à reconnaître dans ïOrlando, que 
dans Tom Jones l'imitation du style du Roman condciae. 

Le Roland furieux est éclos de cette longue iùcubation 
du génie italien sur les œuvres du génie français : cela est 
incontestable. Que le poëme de Theroulde ait couru ITtalie, 
c'est ce qui ne saurait non plus être un seul instant douteux. 
Il subsiste même encore de ce poëme, ainsi que de plusieurs 
autres, des copies rédigées en une sorte d'idiome mitoyen , 
en français italianisé ou italien francisé. Un de ces textes cu- 
rieux fait partie de la bibliothèque S. Marc à Venise; je 
me propose d'en faire l'objet d'une note particulière à la fin 
de ce volume. 

L'Espagne du moyen âge ne fournit qu'une seule épopée : 
c'est le poëme anonyme dont le Cid est le héros. Cette com- 
position, conservée dans un manuscrit du xiv* siècle, ne 
peut, suivant les critiques espagnols, être d'une date anté- 
rieure au milieu du xii* ^: de leur propre aveu, il n'y faut 
point chercher les brillants de l'imagination , ni la force ou 
l'élévation de la pensée, ni les délicatesses de l'art ; les mé- 

Lc Cid est mort en 1 099. « Todo esto me hace congeturar que el poema 
de! Cid se compuso à la mitad, o poco mas, de! siglo xii*, acaso medio sigio 
despues de la muerte de! heroe cuyas hazanas se celebran.t (Sanchkz, Poes, 
ciuuU. t. r, jj3.) 



CHAPITRE VII. cxLi 

» 

rites par où l'ouvrage se recommande sont un certain air 
de naturel et de vérité historique , la simplicité , et , ajoute 
Sanchez son éditeur, la rusticité vénérable du temps passé, 
n n y a donc, à cet égard, nul rapprochement à Cadre entre 
cette œuvre et celle de Theroulde; mais en revanche le 
côté matériel, le côté du style, présente continuellement les 
rapports les plus sennbles : ce sont les mêmes formules , 
les mêmes locutions , souvent les mêmes constructions gram- 
maticales. Par exemple Theroulde et ses rajeunisseurs aiment 
à procéder à Ténumération par cette formule : 

La yeissiez tous mainz yen iaumes luisant, 
Et ttni etcus d*or tut reflamboianz, 
Tanz bons osbercs noielez ad argent. 
Et tanz destriers lor resnes trainanz. 
Dont U yassal gisent morz par' les champs. 

La yeist on tante broigne faussée, 
Tanz piez, tanz poinz, tante teste copee 
Dont li yassal gisent morz par la pree. 

Cest aussi la manière constante de Tespagnoi : 

Veriedes armarse Moros .... 

(y. 'job.) 
Veriedes tantas lanzas premer e alzar, 
Tanta adarga foradar e pasar, 
Tanta ioriga (alsa desmanchar, 
Tantos pendones blancos salir bermiegos en sangrc , 
Tantos buenos cayallos sin duefio andarf 

(y. 734.) 

Cette tournure par laccusatif absolu : 

Las lorigas vestidas e cintas las espadas. 

(v. 586.) 



cxLii INTRODUCTION. 

n est-K^e pas l'expression qui revient si fréquemment dans 
Theroulde : 

Ceintes espees e lor bronies vestues. 

Dans Theroulde il est question à chaque instant de Ter, 
du cristal , c est-à-dire des pierreries , de lescarboucle d'un 
casque démolis par un coup de sabre : 

Martin Antolinez un colpe dio à Gaive, 
Las carbonclas dd yelmo echogelas a parte. 

|v. 773.) 

Cette autre expression : u j en demande le coup, » pour signifier 
je réclame Thonneur de le frapper le premier , est traduite 
dans l'espagnol n pedir feridas : n 

Dist Malprixnis : « Le colp vus en demant. » 

(IV, 80Q.) 
Miembrai* quando lidiamos ceTca Valenda la grand , 
Pedist' las feridas primeras al campeador leal. 

(v. 3328.) 

Le neveu de Marsille demande à son oncle un fief, c est- 
à-dire un don, c'est le coup de Roland : 

Dunez in'un feu, ço est le colp de Rollant. 

(n, 206.) 

L'évêque don Hieronymo, sorte de contrefaçon de l'arche- 
vêque Turpin , dit au Cid : Je vous ai ce matin chanté la 
messe; je vous demande pour ma peine un don, c'est de 
m'octroyer le premier coup : 

Hyo vos canté la misa por aquesla manana , 

Pido vos un don, e seam* presentado : 

La» feridas primeras que las liaya yo olorgadas. 

(v. i7ir>.) 



CHAPITRE VIL «un 

Dans le poème français, Tange Gabriel est plusieurs fois 
envoyé de Dieu vers Charlemagne , par exemple , la pre- 
mière nuit que passe lempereur de retour dans la vallée de 
Roncevaux jonchée de cadavres. Pendant cette nuit désolée, 
lange , par Tordre de Dieu , se tient au chevet de Charie- 
magne , et lui révèle Tavenir par deux songes prophétiques. 
Un peu auparavant , le même ange était venu annoncer à 
Charles que Dieu renouvelait en sa faveur le miracle de 
Josué : 

Charies, cheiraiche, car tei ne feudrat dartet 

Il est malaisé de croire que ces deux passages fussent in- 
connus à lauteur des vers suivants : 

Un sueno Y priso dulce , tan bien se adunnio. 
El angei Gabriel a d TÎno en sneno : 
Cavalgad, Cid el bnen campeador, 
Ca nunqua en tan buen panto caTalgo varon!... 

(y. 4o8.) 

Cest Timitation dun génie élevé par un chroniqueur 
inculte. 

Le romancero du Cid, dont on a fait un moment tant 
de bruit, a bien perdu dans l'estime des savants : non que 
ce recueil ne soit toujours très-remarquable au point de 
vue de lart , mais la merveille de cet art déchoit beaucoup 
par la date récente que la critique assigne aujourd'hui i 
cette composition plus artificielle que naïve. Je n'en parie 
que pour signaler un emprunt manifeste de l'auteur ano- 
nyme â répopée de Roncevaux. Roland au moment suprême 
de son agonie, sent une main qui se glisse |)our lui dérober 
Durandal ; c'était un Sarrasin qui espérait se faire un facile 



cxLiv INTRODUCTION. 

trophée de Tépée du héros. Roland se soulève des ombres 
de la mort, saisit son olifant, et d*un seul coup fait voler la 
cervelle et les yeux du païen; après quoi il se recouche et 
achève d*expirer tranquillement. 

Les rajeunisseurs du xin* siècle, toujours pressés de ren- 
chérir sur leur modèle , supposent que le Sarrasin voidut 
joindre loutrage au larcin , et s'avisa de tirer la barbe de 
Roland : 

Li Turs parole a loi d*oine mai saige : 
« Par Mahomet qui fait croistre Terbaige, 
Je TOUS trairai les grenons de la barbe ! > 
Gelé part va, moult parfist grant oultraige 
Quant par la barbe prist RoUant le très saige ! 

(Ms. de Paris, 7227-5.) 

Li Sarrasin qui tant estoit desvé 

Par tel vertu a le grenon tiré 

Li sanc li raie jusqu*al neu del baidré. 

(Ms. de Versailles, 25&-21.) 

Le châtiment ne se fait pas attendre; il est tel que dans le 
poème français. 

La dernière romance du recueil de don Juan Escobar 
nous montre le Cid^ embaumé dans Téglise de S. Pierre 
de Gardegna : il est assis, habillé comme s*il était vi- 
vant , sa bonne épée Tizona suspendue à son côté*. Un juif 
s*introduit dans Téglise (le juif est le Sarrasin des Elspagnols 
du XVI* siècle) et se tient à lui-même ce discours : a Voilà 
le corps de ce Cid dont Téloge est dans toutes les bouches! 
Ib disent que durant sa vie personne ne lui a touché la 
barbe : et moi, je veux la lui prendre de ma main, pour 
voir ce qu'il fera et s*il me fera peur. » Il exécute son 



CHAPITRE VIL cxlv 

projet; le cadavre porte la main à son ëpée, mais il n*en 
avait pas tiré du fomreau la largeur de ia main, que le juif 
gisait étendu sur le pavé , mort de frayeur. Cette historiette 
est délayée en soixante-dix vers. Les rajeunisseurs avaient 
développé Theroulde; Tespagnol développa nos rajeunis- 
seurs , et fut à son tour amplement développé par Herder. 
Lamplification est la ressource et le caractère des derniers 
venus. 

Quelle ile si perdue, quel coin de terre si reculé que 
l'histoire de Roncevaux n*y eût pénétré? Roland rappelle 
en mourant qu*il a conquis à Charlemagne « Elscosce , Galle , 
Islande ; » il dit vrai , car Olaùs Magnus témoigne que les 
bardes islandais mentionnent souvent dans leurs poésies le 
cor de Roland, dont le son portait à vingt milles. 

Les Turcs , chose étrange I les Turcs, que Roland avait 
combattus, réclamaient Roland pour leur compatriote. 
Écoutez plutôt Pierre Belon : u La grand* espée de Roland 
pend encore pour Theure présente à la porte du chasteau 
de Bource (Tancienne Pruse en Bithynie}. Les Turcs la 
gardent chère comme quelque reliquaire , car ib pensent 
que Roland estoit Turc^ » 

La même épée se conservait pareillement à S. Denis, à 
Blaye, au château de Roc-Amadour et ailleurs. Il parait en 
avoir été de Tépée de Roland un peu comme du chef de 
S. Jean-Baptiste et de Tume de Cana. 

Enfin la patrie de Médée , le pays de la toison d'or, l'anti- 
que Colchide connaissait Roland : Busbecq , dans ses lettres , 
en parie ainsi : n Ils tendent des cordes sur una planche 

' (MserratioHS , etc. liv. IJI, cii. xi.ii. 



cxivi INTRODUCTION. 

ou bien le long dune perche, et frappent dessus en me- 
sure. C est au son de cet accompagnement qu*iis chantent 
leurs maîtresses et leurs grands hommes, parmi lesquels le 
nom de Roland revient souvent. Gomment ce nom leur 
est arrive, je Tignore, à moins qu'il nait passé la mer avec 
les croisés de Godefroy de Bouillon.» Probablement la 
Colchide foiumirait aujourd'hui moins de renseignements 
sur Jason et Médée que sur Roland et la belle Aude. Lie 
chef des Ai^onautes a cédé la place au neveu de Charle- 
magne *. 



CHAPITRE VIII. 

De la versification du lloland. — Observations pour la lecture du texte. 
— Un mot sur la forme de cette traduction. 



Los règles de la versification de Theroulde ne sont pas 
compliquées; on peut les réduire à deux points principaux : 
la rime et riiémistiche. 

' M. F. Michel , à qui j'ai ompmaté quelques-unes de ces indications, cite, 
pour expliquer la diffusion des idées françaises au moyen ige par tout |uiys 
civilisé, les vers suivants, tirés d'un, poème du xiiT siMe : 

Tout droit k celui temps que ci je vous devis 
Avoit une coustuine ens et Tyois pais 
(^e'toul li grant seignor, ii conte et li lUArchi» 
Avoient eutour a us gent françoise tousdii 
Pour aprendre françois lor filles e lor fils. 

( Hetie nus gr.im pict . p. i<t. ) 

On voit par ce curieux témoignage jusqu'où remonte notre influence en 
Europe ; c'est une note essentielle à joindre au discours de Rivarol sur i*uni- 
versalité de la langue française. 



CHAPITRE VIII. cxLvii 

La rime est assonante, c est-à-dire fondée sur la parité 
des voyelles; on ne tient nul compte des consonnes. Cest 
tout ce qu'il faut pour loreille. Le peuple encore aujour- 
d'hui ne suit pas d'autre loi dans ses compositions poé- 
tiques : il fait sans scrupule rimer arbre et cadavre, un plu- 
riel avec un singulier; dès que Tassonance s'y trouve, il 
suffit ; le reste est un raffinement de littérateurs. 

Mais aussi tout est sacrifié à la satisfaction de l'oreille ; 
il n'y a point ici de rime pour les yeux : Theroulde n'écri- 
vait que pour ceux qui ne savent pas lire. 

Nos poètes d'académie tout au rebours, n'écrivant que 
pour être lus, s'occupent avant tout de contenter les yeux. 
Cela les conduit à faire rimer ensemble cher et chercher, 
Yhiver et troaver, les exploits et les Français. Ils appellent cela 
des rimes, voire riches! Le xi* siècle n'en eût pas voulu, 
mais le siècle de Louis XTV s'en est accommodé , en traitant 
l'autre de barbare et de grossier. 

L'emploi des rimes assonantes est un caractère de haute 
antiquité. Déjà du temps de S. Louis les règles modernes 
de la rime sont observées, non pas absolument aussi sé- 
vères qu'au XVII* siècle, mais peu s'en faut. Par exemple, 
on ne rencontre plus dès lors un singulier rimant avec un 
pluriel. 

Le vers de dix syllabes est l'ancien vers épique , le véri- 
table vers des chansons de geste; l'alexandrin n'y a été em- 
ployé qu'à la seconde époque, au commencement du xin" 
siècle : ce fut une innovation dont le premier exemple 
parait être le roman d'Alexandre, par Alexandre de Bemay 
ou de Paris. Les poèmes authentiques du xii' siècle , comme 
GaïUaume d'Orange et la Chanson d'Antioche, sont en vers 



cxLviii INTRODUCTION. 

de dix syllabes. S*il s*y rencontre çà et là un vers de douze , 
cest par inadvertance du copiste ou du poète. 

L*hémistiche est toujours très-marque, et, à cause de ce 
repos obligatoire, jouit du privilège dune véritable fin de 
vers, c est-à-dire qu'un e muet surabondant y est admis 
sans troubler la mesure, non plus qu*à lextrémité dun 
vers féminin , où Ion pa^e treize syllabes pour douze. 

Par exemple : 

Pleine sa hanste l*abat mort de la selle. 

Pur Kaiiemagne Deus fist vertuz mult granz ! 

Terre de France « mult estes dulz pais ! 

Quelquefois même cet e muet est suivi d'une consonne, 
une 5 ou un f , sans laquelle Télision aurait lieu et le vers 
serait juste selon nos règles modernes : 

Ja treis eschelef ad Tempereres Giiies. 
Caries chevalcef od sa grant ost, li ber! 
Li emperere5 ad fait suner ses coms. 

Il faut bien se garder de détacber cette 5 ni ce t sur b 
voyelle initiale suivante. Ce sont des lettres muettes : le 
repos de Thémistiche coupe le vers en deux parties qui ne 
se tiennent point par la prononciation. 

Qui sans être averti jetterait la vue sur une page du 
Roland, ny verrait quun amas de sons barbares et de vers 
faux, parce qu'il appliquerait à la notation du xn* siède 
les règles convenues de l'orthograpbe moderne. Cest 
vouloir ouvrir une serrure avec une fausse clef : on la 
force. Cependant personne, que je sache, ne s'est encore 
mis en peine de retrouver la véritable def depuis si 



CHAPITRE VIII. cxLix 

longtemps ^arëe, c est-à-dire, à parier sans figure, ne s*esl 
occupé d'assigner le rapport de la notation à la pronon- 
ciation. Sans cela pourtant, comment peut-on se croire en 
état de juger une langue, et surtout sa poésie? Cette objec- 
tion si simple n* est venue à l'esprit de personne , mais tout 
le monde décide hardiment : cest une versification rude, 
. inculte et barbare , telle qu on devait l'attendre de l'enfance 
de fart Jugement rempli d'ignorance et de fatuité, dont 
l'unique base est un ridicule anachronisme. Si l'on prononce 
de la sorte à l'inspection d'un texte du moyen âge , c'est que 
la langue et l'oreille sont dupes des yeux. 

Qui doute que les vers du Roland ne nous parussent 
tout autres récités par un contemporain de Tauteur que 
dans la bouche d'un membre de l'Académie des inscriptions , 
fût-ce un membre de la commission de l'histoire littéraire? 

Celui qui ne sachant l'allemand ni Tanglais se mettrait à 
épeler à la firançaise un livre anglais ou allemand , et se 
croirait ensuite fondé à prononcer sur l'euphonie de ces 
deux langues, quelle épithète mériterait-il? 

Mais ici, parce que le nom de la nation ne change pas, 
on est persuadé que le langage et le système d'écriture ont 
été paiement immuables, du x* siècle au xix*. 

Aujourd'hui que les codes de notre langue et de notre 
langage, grammaires, dictionnaires, etc., sont multipliés à 
satiété , c'est à peine si l'on parvient à l'unité d'orthographe 
et de prononciation. Qu'était-ce dans un temps où il n'exis- 
tait encore ni dictionnaire ni grammaire? On sortait de la 
langue latine : le latin était l'unique régulateur; mais c'é- 
tait un principe dont chacun tirait les conséquences et fai- 
sait les applications à sa guise : le scribe, selon qu'il était 



CL INTRODUCTION. 

plus ou moins instruit, gouvernait son orthographe tantôt 
sur Tëtymologie , tantôt sur la prononciation, qui variait de 
province à province. L*écriture peignait la parole d*une ma- 
nière approximative et très-diverse; les inconvénients de 
cette liberté étaient moindres qu*ils ne le seraient de, nos 
jours, car on lisait très-peu, et ceux qui savaient lire recti- 
fiaient sans peine lorthographe par la prononciation : il 
suffisait que les mots fussent reconnaissables, on ne cherchait 
pas au delà. Il s'ensuit que nous sommes obligés d'étudier 
dans chaque manuscrit un système nouveau, ou du moins 
variable sur quantité de points. Mais ces variations mêmes 
et ces discordances peuvent devenir des moyens de pour- 
suivre et d'atteindre la vérité. 

C'est ce que j'ai tenté de faire , et c'est le résultat som- 
maire de ce travail que je présente ici dans le but de venir 
en aide aux amis de notre vieille littérature, aux esprits sé- 
rieux et studieux , à qui la curiosité de voir enfin un véri- 
table poème épique en français, donnerait le courage de 
s'enfoncer dans le texte du Roland, 

Les doubles consonnes ne sont que pour l'œil : la langue 
n'en prononce qu'une. La consonne finale ne sonne jamais 
que sur une voyelle initiale du mot suivant. Ainsi tout mot 
isolé , ou suivi d'un mot commençant par une consonne , se 
termine par le son ferme d'une voyelle. 

Les consonnes euphoniques arment la fin des mots pour 
préserver la finale de l'élision ou pour prévenir l'hiatus. Il 
faut faire attention que les copistes étaient fort inexacts à 
les noter, tantôt les mettant où il n'en faut point, tantôt 
les omettant où elles sont indispensables. Il ne faut donc 



CHAPITRE VIII. eu 

pas s^en rapporter au témoignage dés yeux : c est à To- 
reîiie à guider la langue. 

Outre les euphoniques finales , il y avait des euphoniques 
mëdiantes, pour empêcher Thiatus dans le corps même de 
certains mots; par exemple, les participes passés féminins 
ajustées, croisées, gastées, étaient prononcés avec un cî in- 
tercalaire ajustedes, croisedes, gastedes. Cette extrême délica- 
tesse d*oreille de nos pères est un fait dont il n est pas pos- 
sible de douter : 

Dessus son pis entre les dous furceles 
Cruisiedes ad ses mains blanches e bêles. 

(m, 8a5.) 
Caries li magnes skd Espaigne gaastede. 

(11.43.) 

Li amirah dix escheles adjustedes. 

(IV. 854.) 

Par conséquent, dans des passages écrits comme ces deux 
vers : 

El cors vus est entrée mortel rage. 

(U.87.) 

L*arere guarde est jugée sur lui. 

(II, 118.) 

je n*hésiterais pas à prononcer entrede,jugede. 

Le subjonctif de cheoir (cadere) est (lue je chée. Ainsi 

est-il écrit dans ce passage où Roland s écrie : Ne plaise à 

Dieu que pour moi mes parents soient blâmés , 

Ne France dulce ja cheet en vilté! 

(11. 419.) 

Cheet en deux syllabes afflige loreille. Il faul ici restituer le 

d étymologique de cadere et lire : 

Ne France douce ja chetlet en ville! 



cLii INTRODUCTION. 

Et si le raisonnement nous avait laissé des scrupules , ils de- 
vraient se dissiper par les exemples que fournit le texte 
même : 

Men escientre ne 1* me reproverunt 
Que il me chedet cum fist a Ganelon. 

(Il, «09.) 

Chiedenl i fuldre e menut e su vent. 

(II. 780.) 

Ouïr, formé dtaudire, se conjugue, /0Î5, tu ois, il oit, 
nous ottons , vous oez , ils œnt 

Quand vous rencontrerez ces formes ainsi figurées, ne 
craignez pas de faire reparaître le d étymologique réclamé 
par leuphonie : Nous odom , vous odez, ils odent; d'autres pas- 
sages vous y autorisent : 

De ceis de France odwn les graisles ders. 

(III, 726.) 

Que si vous ne restituez ce d, Toreille exige une autre 
satisfaction, doù résulte cette seconde forme nous oyons, 
vous oyez, ils oyent. Et cette observation nous conduit à la 
règle de Yi intercalaire; mais avant de Texposer, voici encore 
quelques exemples du d facultatif dans Torthographe : 

VeBIR et VEDEin : 

Ne loinz ne près ne poei vedeir si cier. 

(lu, 554.) 

Si vunt veeir le merveillus domaige. 

(IV, 457.) 

De même sedeir et seir, cadeir et caeir. 



CHAPITRE VIII. cLlii 

QuiER et QVIDBR : 

Par qude gent quiet il espleiter tant ? 

(I, 3o5.) 
Qaias le guant me caîst de la main. 

(H, io4.) 
Si ad grand doel, sempres qtdad mûrir. 

{V, 242.) . 

De même gaier pour guider : 

Qui guierat mes oz a tel poeste ? 

(IV, 53o.) 
Si*8 guierat dam Richart, 11 Normant. 

{IV, 626.) 

(Il est superflu de donner des exemples de la forme régu- 
lière.) 

CaABL£S et CADABLBS : 

Od ses cadables les turs en abatied. 

(1. 980 

Od Tos caables ayez (ruisset ses murs. 

(I. a37.) 

Par conséquent, lorsque vous rencontrez un hémistiche 
qui semble choquer Toreille et blesser les lois de Tharmo- 
nie, comme: 

Isndement et yestue sa bronie , 

n'hésitez pas à prononcer otvestade sa bronie, d'autant quon 
lit au chant IV , vers 8 1 7 : 

One il n*en (ut ne veshU ne saisi. 

Et bien quon ne rencontre nulle part dans le manuscrit 
cette orthographe espede, je n'en suis pas moins convaincu 
que c'est la prononciation à'espée dans les vers suivants : 



cLiv INTRODUCTION. 

S'espee rent e sun helme e sa bronie. 

(IV. 176.) 

Li quens Rollans tint s'espee sanglante. 

(m, 18a.) 

11 est évident pour moi qu on prononçait s'espede rent — 
tint s'espede sanglante. Le latin spatha, qui a fait Titaiien 
spada et Tespagnol espada, a dû faire le français espede, dont 
espée n est que la contraction , amenée par Thabitude 
d'omettre le d en écrivant. 

Je prononcerais pareillement nndes dans ce vers : 

Cez lor espees tûtes nues ï mustrent. 

(V, 3i6.) 

Je m y crois autorisé par ce vers qu'on lit un peu plus bas : 

Puis fièrent il nvd ad nad sur lur bronies. 

(V,3ao.) 

Toutes les consonnes à peu près se rencontrent employées 
comme euphoniques intercalaires, les unes plus fréquem- 
ment, les autres moins; mais parmi les voyelles, une seule 
se glisse au sein des mots sans droit étymologique, appelée 
par le besoin de la prononciation : c'est la voyelle 1. 

Deux voyelles consécutives appartenant à deux syllabes 
ditTérentes, la prononciation introduisait un 1 intermédiaire 
pour les lier en les mouillant. 

C'est ainsi que le peuple persiste à prononcer, comme plus 
llatteur à l'oreille : agréiable, monsieur Léion, un Jléiau , etc. 
Ce sont autant d'archaïsmes. 

De diabolos^ deable ; on prononçait avec diérèse deiahle, 
puis enfin diable. Ce serait une erreur de croire que Yi 



CHAPITRE VIII. cLv 

du mot français est celui du mot latin : ïi bref du latin se 
changeait en f français, et réciproquement le en i. 

Néant est dans le même cas : neiant, niant, d*où le peuple 
prononce un fait-nient (un fa niente), et les lettrés un fait- 
néant; en quoi les lettrés se sont montrés, comme toujours, 
plus inconséquents que le peuplé , car pourquoi faire triom- 
pher Yi dans diable et 1*6 dans fainéant? 

FlageUum , flagel , flael , flay el. 

Jfea, taa, saa, mee, tue , sue , prononcez meie, tuye, suye, 
doù, par suite, mienne, tienne , sienne. 

Sagitia, saette; prononcez sayette, 

Veez, œz, effreé, prononcez veyez, oyez, effrayé. 

De ça et ens rapprochés, caiens, céans, quon prononçait 
céia npuis ciens; — la ens, laiens, léans. 

Du substantif gaé le verbe guéer; prononcez gayer : 

Tantost après Ion yeut tirer 

De Teau pour gayer ^ les chevaux. 

(COQUILLART.) 

Par ceste barbe que veez blancheer. 

(Roland,) 

Que veyez blanchéier, selon la prononciation normande; 
hlanchoier, selon celle de TIle-de-France. 

Gai(graculus): gaole, gaiole, geôle. Un geôlier, suivant 
le sens rigoureux de l'étymologie , serait celui qui garde des 
geais en geolc, gayole, ou cage: par extension , qui garde des 
oiseaux ; par métaphore , des prisonniers. 

Feste, {estéer ; festéier, festoyer. 

Defatam le bas latin /ato<ii5, en français faé. On pronon- 

' C'esl-à-dire baigner comme en un gné. 



cLvi INTRODUCTION. 

çait ftxyé , et c'est ainsi qu'il subsiste encore dans les Vosges : 
(( Vous êtes donc bien jayis pour me tourmenter I » c'est-à- 
dire , on vous a donc jeté un sort qui vous oblige à me 
tourmenter. 

Le nom propre F(jyti n'est que le participe /o^, muni 
du i euphonique et de l'i intercalaire. 

Le caprice inconséquent de l'orthographe et du langage 
modernes , tantôt a fixé cet i intercalaire , l'a rendu obli- 
gatoire sur le papier comme dans la prononciation , tantôt 
l'a proscrit et marqué de ridicule. Exemples contradictoires: 
àxMe etfainiant 

L'ancienne orthographe ordinairement ne le notait pas; 
mais on savait qu'il fallait l'introduire : c'était convenu. 

Ainsi le manuscrit du Roland écrit indifféremment les 
deyx formes paens, paennor, et païens, paiennor; un paile 
roé, prononcez an paille royé, c'est-à-dire rayé : palUam 
radiatam. 

Joâs, au chant IV, vers lxo6, prononcez Joyoas. 

Maheu (1, 67), c est Mayeax, le même que Mathieu. Malvais 
luer (IV, 187), cest mauvais loayer, mauvais loyer. 

Et prononcez de même le verbe laer, prendre à loyer, 
dans ce vers : 

Bien en pourra laer ses soldoiers. 

(I. a4.) 

Louyer ses soudoyés. 

Voilà encore un exemple de ces inconséquences du lan- 
gage moderne dont je pariais tout à l'heure : louer une mai- 
son , la prendre à loyer; et pourtant le verbe et le substantif 
dérivent l'un et l'autre du latin locare. 

La consonne 9 est caractéristique du subjonctif, qui en 



CHAPITRE VIII. cLvii 

latin , dans les verbes de la quatrième conjugaison , est en 
iam : veaiam.feriam , moriar, d où en français : que je venge , 
que lefiergCy que je meurge. Le g prend alors le son mouillé 
de lï, qu'il a en allemand dans morgen, et Ton pronon- 
çait : que je vagne, Jierie, mearie (cet i ne faisant avec IV 
muet quune syllabe). 

Sur ce modèle de la quatrième conjugaison latine, on 
bâtissait par analogie tous les autres subjonctifs, encore que 
leurs verbes n appartinssent pas à cette quatrième conjugai- 
son. Aprendre, donner, paroler, aller, tenir, demeurer, etc. , fai- 
saient : que j*aprenge , je donge , je parolge , j*alge , je tenge, 
je demeurge , etc. Il faut bien se garder de les prononcer 
d*après la convention de lortbographe moderne; cest : que 
japragne, je dogne,je paroille, j aille, je tagne,^e demearie^. 

Le groupe ie terminant un nom de nombre ou un sub- 
sUntif, comme miUe, maHirie, ne sonne pas en deux syl- 
labes, mais en une seule ,yeu, très-bref. Cette orthographe, 
commune à la version des Rois et au Roland, serrait de très- 
près Torthographe latine : millia, milie, prononcez comme 
l'italien miglia;jiUa,JiUe, prononcez j!/{e. £t en effet n est-il pas 
ridiculement inconséquent, lorsque nous écrivons mille et 
fille, de prononcer mile par une seule / et fille avec deux U 
mouillées? Nos pères ne connaissaient pas ces inconsé- 
quences : le latin dont ils ne faisaient que de sortir guidait 
sûrement leur main et leur langue. Ils écrivaient glorie, vie- 
tone,Jluvie, marlirie, memorie, à cause de gloria, Victoria, flu- 
tias, martyrium, memoria, et prononçaient à peu près comme 

^ On remarquera que Torthographe moderne est obligée d'employer plu- 
sieurs formes pour noter Teflet de prononciation obtenu dans l'ortbograpbe 
ancienne par f emploi uniforme du g. 



cLviii INTRODUCTION. 

glorieu, viciorieu,Jluvieu, martirieUf memoriea, en ayant soin 
d'éteindre et d exténuer la dernière syllabe , mais on y sen- 
tait rî étymologique. 

Cest par suite d'une transposition dans l'écriture que 
nous en sommes venus à prononcer gloire, victoire, mémoire. 
Ainsi^ quand vous rencontrez dans le Roland ces mots 
munie, brunie, Bramidonie, Carcassonie, canonie, souvenez- 
vous d'absorber Vi, bien loin de le faire ressortir : mogne, 
brogne, Bramidogne, Carcassogne, canogne. — ie dans le 
corps d'un mot ou final, mais suivi d'une consonne, s, z, r, t, 
représente le son de 1'^ fermé. Ainsi nies (neveu, d'où le fé- 
minin nièce), doit sonner comme nez ou né; piet (de pedem) 
est pé sans i, non plus qu'aujourd'hui dans pédale ni pédestre; 
ïi ne servait qu'à aiguiser Ye. Les substantifs ou infinitifs en ier 
ne sonnaient que comme é fermé : rochier, vergier, couchier, 
bouclier, sanglier, ont toujours été : rocher, verger, coucher, bou- 
cler, sangler. Boacli-er, san-gU-er, sont des monstres modernes. 
I à la fin des mots, le suivant commençant par une 
voyelle , devient consonne : c'est notre j. Dans le livre des 
Rois : a Deus est ma force , il me eslieved e il est mun refui 
e de tute iniquited mè garrad» (p. ao5), prononcez : il est 
mon refuge, et de toute iniquité, etc. De même, oi ou hoi 
se prononce oje, comme l'oggi des Italiens, dans le vers 
suivant : 

La tue a mors me seit ^i en présent. 

(IV, 710.) 

Mais oi reste diphthongue dans ce vers : 

E, France douer, corne ^01 remaindras guasie! 
Cette remarque est importante surtout pour les verbes. 



CHAPITRE VIII. eux 

en ce quelle restitue le pronom de la première personne 
en beaucoup de places, où, sur la foi des yeux, on lo croirait 
supprimé. Par exemple: 

Sire parastre, moult yus dei aveir cher. 

(11,93.) 

Demi mun hotl vus /errai en présent 

(H, i!i5.) 

DeuA ! se je i' pert ja n*en aoTtii escange I 

( H. 180.) 

H faut restituer le pronom j^ à la suite du verbe dans 
tous ces exemples et dans les suivants : 

Message yài al rei Marsiiiiin. 

(V, 5o8.) 

Fas'je, 

En Saraguce en irai à Marsilte, 
Eins i ferai un poi delegerie. 

(1. 399.) 

En irai'je, — y ferai-je. 

Ço est Loevis , mielz ne sai a parler. 

(V. 4r)o.) 

Ne sais'je. 

Ces formes serveie , vuldieie, saleie, elc, se doivent pro- 
noncer servais'je , voudrai-je , soulais-je. 

Pur mun neven que vuUreie truvcr. 

(IV. 16a.) 

Serveiê le par feid e par amur. 

(V. 5o4.) 

Pur vasselage suleie estre tun drud. 

(Ul. 621.) 



cLx INTRODUCTION. 

Et cela est d*autant moins douteux que cette construc- 
tion du pronom de la première personne se voit écrite en 
toutes lettres quand il n y a pas lieu à élision : 

Mais d*une chose vos soi-jo bien g;uarant. 

(m, 84.) 

Ço dist li quens : Or sai-jo veirement. 

(m, 497.) 

Dist Olivier : Or vos oi-jo parier. 

(UI. 575.) 

Ainsi, en résumé, 17 peut remplir à la fois, dans f oc- 
currence , la fonction de voyelle sur une voyelle précé- 
dente , et de consonne sur la voyelle qui suit : i égale y. 

L*élision joue un rôle important dans notre vieille poésie, 
d*autant plus que les cinq voyelles (excepté IV accentué) s'y 
pouvaient élider: 

Ja est ço Rollans qui vos soeh tant amer. 

{III. 573.) 

La de ja s élide , à moins qu'on ne veuille faire tomber 
rélision sur le initial suivant et dire : ja *st ce Roland. Et 
dans ce cas le verbe entier disparaîtrait sans laisser à f 0- 
reille d autre trace que le sifllement de 15 , comme il arrive 
dans oà 'si ce que, forme populaire infiniment plus douce 
que la forme régulière oà est-ce que. C'est ici le bien par- 
lant qui semble un barbare. 

La diphtbongue ei s'élide dans mei, tei, sei^ pourm^, te, 
se, h la mode normande : 

Culchet sei a terre si 'n a Deu graciet 

(IV, 83.) 



CHAPITRE VIII. cLKi 

Prenent sei a bras ambesdous por luitier. 

{IV, i55.) 

Liisez : couche s à terre ; prennent s' à bras. 
Exemple de Télision de 17 ; 

Issi est neirs cume peiz ki est démise. 

(III. 37.) 
Tiret sa barbe cume hume ^i est irez. 

{IV. »7-) 
Li emperere ad prise sa herberge. 

{IV, 9..) 
De Yo : 

Livrei le mei , jo en ferai la justise. 

(I. 497-) 
Li Angles Deu ço ad mustret al barun. 

•' _ _ (IV. 17.-) 

Par mun saveir en vins-jo a guarisun *. 

(V, 509.) 

Je dois pourtant mettre ici un correctif faute duquel 
je risquerais d'induire en erreur : lliiatus, qui souvent est 
fort doux, n était pas systématiquement exclu de lancienne 
versification, etfélision dans nombre de cas était facultative. 
Par exemple, K tantôt s'élide , et tantôt non : li empereres , li 
amirals nest pas plus choquant que Vempereres, Vamirab, 

De même pour : 

Dîst farcevesques : Jo irrai, par mun chef. 
— E jo od vos. 

(II. .39.) 

' Le Roland D*oflre pas d'exemple de Télision de Vu. On en trouve ailleurs, 
et le peuple ne manque jamais de la faire à la seconde personne de l'indicatif 
présent Savoir : t'as pour ta as : 

Il 'mI pêê mwvtilU se t'a* mi ! 

( La ehact don cerf. ) 

k 



cLxii INTRODUCTION. 

Jo dans ce passage n'est pas simplement la marque de la 
première personne; il répond à moi dans ces locutions : 
«J'irai, moi! — et moi, j'irai avec vous! » Cette espèce de 
pléonasme et d'emphase est représentée par la non-élision 
du pronom personnel; et pareillement dans les vers où jo 
est opposé à vos : 

Bel sire nies, e. jo e vos imim. 

(11,221.) 

Jo i ferrai de Durandal m*espec, 

E vos, curnpaînz, ferrez de Halteclere. 

(III, 25.) 

Quand la même voyelle se rencontre finissant un mot et 
commençant le suivant, très-souvent il y a fusion, et l'oreille 
ne compte qu'une syllabe où Tceil en voit deux : 

E l'arcevesques les ad asoh e seîg;nez. 

(111,781.) 
L*altre meitet durra/ a RoUant sis nies. 

(I, /173.) 
E lui aider e pur seignnr le (enez. 

(I, 3184.) 
Le duc Oger e i'arcevesques Turpîn. 

(I, 170.) 
E Oliver € Tarcevesques Turpin. 

(IV, 566.) 

On ne doit prononcer aux endroits soulignés qu'un seul 
a et un seul é (la consonne intermédiaire non avenue). 

C'est encore là un des abus que , dans les remaniements 
du xiii' siècle, œuvres à grandes prétentions littéraires, on 
s'est appliqué à faire disparaître : la mesure y est exacte , et 
l'on ne rencontre plus de ces fusions de voyelles témoi- 
gnage des habitudes populaires. 



CHAPITRE VIII. cLxiii 

Le Roland présente de nombreux exemples d*mie syncope 
qui étrangle Ye muet entre deux consonnes, soit à la fin, 
soit au milieu dun mot, et même la de Tartide féminin : 

Caries respunt : Tort fait qui me /' demande. 
Sa grant valor qui T pourreit acunter ? 
Ne m'feBÏB mal ne jo ne f* te forsfis. 

Mais le copiste n.est pas toujours exact à figurer cette 
spcope : il lui arrive très-souvent de laisser subsister sur 
son f>arcbemin IV muet que la prononciation doit suppri- 
mer, par exemple : 

S*altre le desist, jà semblast grant mençunge. 

Cuntre U soleil reluisent cil adub. 

Si se Tant ferir, grans colps 8*entredunerent. 

Les mots guerdon, Uvre, lèvre (lièvre), avril, guivre, re- 
couvrcmcCf vespre, etc. etc., sont écrits avec un e de trop 
pour la mesure, guerr^don, livere, averil, guiv«re,.recuvtf- 
rance, vespere. Cela produit autant de vers faux, du moins 
pour 1 œil : 

Ben le cunois que guerredun vus en dei. 

(IV. 146.; 
Plus en vaut Tor que ne funt cinc cenz iiveres. 

{1.517.) 

Pur un sui levere vat tute jur cornant. 

(IIL 342.) 

Que mort Tabat senz nule recuverance. 

(V. 354.) 

Blance a la barbe cume dur en averill. 

(iV, a38.) 
Serpens e guiveres , dragun c averser. 

(IV, i46.) 

k. 



,cLxiv INTRODUCTION. 

Dans ces mots et dans une foule d'autres pareils, le 
copiste conserve Ye du mot latin; il tient compte de Vé- 
tymologie et la représente aux yeux\ tandis que le poète 
n*a tenu compte que de la prononciation. Cet e, que lor^ 
thographe moderne a décidément éliminé, Tétait déjà de 
fait à Tépoque où sa place lui était encore maintenue dans 
l'écriture ^. 

Ces procédés naïfs d'étranglement de Ye muet et de fu- 
sion des sons identiques, sont une nouvelle preuve que 
Theroulde destinait ses vers non pas à être lus , mais à être 
chantés. L oreille a des indulgences ou même des besoins 
que nont pas les yeux, et ces indulgences et ces besoins sont 
des lois naturelles qui nont point varié du x* siècle au xn*. 

Supposez qu'un maître d'école dévoué aux lois de l'or- 
thographe académique eût à mettre sur le papier certains 
couplets de M. Scribe, vous liriez ces étranges lignes ri- 
mées : 

Et je me souviens que souvent à Tambulance 
Pour nous panser quand arrivait le flacon , 
En dedans, morbleu I je prenais Tordonnance, 
Et la victoire achevait la guérison. 

OU bien celles-ci : 

Mais je serai pour vous une société fidèle , 
Nous causerons; je ne suis pas forte, hélas! 
Mais nous allons parler de mademoiselle, 
Cda me tiendra lieu de Tesprit que je n*ai pas. 

' Weredunum, Uporem, aperire, vipera, recuperare, vtspera, etc. 

* Un fait absolument analogue s'est passé par rapport aux contonnes : le 
XVI* siècle écrivait : nopces, nepveu, mesme, tempesie, en mémoire de nsptmt 
nepos, medesimo, tempestas, et ne sonnait dans ces mots ni le/)« ni Ys» On i 
toujours prononcé le temps (tempus) comme le tan des tanneurs. 



CHAPITRE VIII. cLxv 

Quel embarras pour les scholiastes à venir! Mais assistei 
ii une représentation du Mariage de raison ou du Confident; 
TOUS entendrei chanter ces vers irréprochables de mesure : 

« Et je m* souTiens qu* souvent à Tambulance 
« Pour nous panser quand arrivait Y flacon , 
« En d*dans, morbleu! je prenais Fordonnance, 

• Et la victoire ach*vait la goérison ! • 

• Mais j* s*rai pour vous un* société fidèle, 

• Nous causerons; je n* suis pas forte, hélas! 
« Hais nous allons parler de niad*moiselle, 

• Ça m* tiendra lieu de Tesprit que j* n*ai pas. ■ 

Les vers de Theroulde sont écrits comme la première 
leçon, et doivent se réciter comme la seconde. 

Cette faculté d'étouffer une voyelle muette, et de la né- 
gliger dans la mesure , n*est point spéciale à la langue fran- 
çaise : elle a été commune à toutes les langues , et pratiquée 
dans toutes les poésies destinées d*abord à Toreille. Ce fut 
partout, on peut TaiErmer, un caractère natif de la poésie 
lyrique et de la poésie dramatique, à quoi il faut ajouter la 
poésie épique, au moins celle des peuples modernes, qui a 
commencé par être chantée dans les rues et sur les grands 
chemins. Celle d*Homère nous ayant été transmise par Tin- 
termédiaire de la civilisation alexandrine , nous ne pouvons 
plus juger de son état primitif. On ne sait en quoi consiste 
la versification des Psaïunes; on désespère de la métrique de 
Pindare; on dispute sur celle de telle scène de Plante ou 
d'Aristophane; la solution de la difliculté est peut-être bien 
simple : ne serait-ce pas que David , Pindare , Aristophane 
et Plaute auraient pris dans leurs vers les mêmes libertés que 



cLxvi INTRODUCTION. 

M. Scribe , et que leurs manuscrits auraient ëté tracés par 
des puristes scrupuleux à ressusciter pour Tœil toutes ces 
syllabes étouffées dans le gosier et dans loreille? 

Mais où trouver aujourdliui la règle pour rétablir cette 
musique évanouie? 

Heiu*eusement en ce qui toucbe le français, nous avons 
la prononciation populaire , qui maintient le génie de la 
langue et proteste contre la loi des grammairiens procla- 
mant 1 égalité absolue des syllabes devant le versificateur 
académique. Cest cette prononciation qui doit servir de 
guide au lecteur, et qui fera évanouir les irrégularités ap- 
parentes de la versification de Theroulde. 

n me reste à indiquer une façon particidière de pronon- 
cer la troisième personne du pluriel de Timparfait. 

Dans notre langage moderne nous ne distinguons que 
par Torthographe ils disaient, au pluriel, de il disait, au sin- 
gulier; ils feraient et il ferait présentent un égal nombre de 
syllabes. Mais primitivement il n en était pas ainsi : le plu- 
riel pouvait compter une syllabe de plus, et la finale ent, 
aujourd'hui muette, sonner comme à la fin des adverbes en 
ment 

Aussi la plupart des vers où se rencontrent de ces impar- 
faits paraissent-ils avoir une syllabe de moins que la me- 
sure, selon notre système moderne : 

Diseient li ; Sire , rendez le nus. 

(IV, i63:) 

Sis unt laisez ; que fereient il d P 

{IV, 56/i.) 

Qu'il qucrrcient que RoUans fust ocis. 

(I. ioà.) 



CHAPITRE VllI. CLxvii 

li faut prononcer en trois syllabes distant li — • queferiant il 
— qail qaerricuit. 

Cette observation nous fournit la def dune forme 
rustique qui, longtemps persistante parmi le peuple, com- 
mence aujourdliui à s*y effacer. C'est cette forme : ils di- 
siont, — ils vouUont, — ils faisiont, dont bientôt peut-être 
il ny aura plus de témoignage que les rôles de paysans, 
dans les comédies du vieux répertoire. 

Cela vient de la promiscuité jadis établie par Tusage 
entre ces deux articulations nasales : en et on. Tous les 
écrivains du xv* siècle, ou même des commencements du 
XVI*, les confondent: l'en dit, l'en croit, pour ton dit, l'on 
croit; de là ils tenant, boatont, pendant, pour ils tiennent, 
boatentf pendent Le seul rôle de Pierrot, de Don Juan, en 
fournira quantité d exemples aux curieux de cette recherche. 

Mais il est très-essentiel de remarquer que cette pronon- 
ciation n'était pas constante ni obligée , et qu'il y avait à 
côté la prononciation muette en usage aujourd'hui. Le 
poète avait la faculté d'employer* Tune ou l'autre, suivant le 
besoin de sa versification. Prenons pour exemple ces deux 
vers : 

Disêient ii : Sire, rendez le nus. 

(1V\ i64.) 
Quant Franceis veient que paiens i ad tanz. 

(lli. 73 ) 

Dans le premier il faut prononcer dmant li , et dans le 
second , veyent, avec la finale muette . comme nous disons 
ils voyent. 

Dans l'ancienne langue, presque toutes les finales étaient 
susceptibles de deux prononciations diverses, selon l'occiir- 



cLxviii INTRODUCTION. 

rence. Cette proposition choque nos habitudes modernes; 
elle n en est pas moins une de celles que Texamen démontre 
le plus incontestables , comme le vérifieront aisément ceux 
qui se donneront la peine dy regarder sans parti pris 
d avance. 



Ce qui ma conduit à adopter pour ma traduction une 
langue chargée d*archaïsme, ce n est point un caprice puéril 
ni une fantaisie d'artiste : cest la nécessité. Je nai pas 
trouvé possible de traduire fidèlement une composition du 
XI* siècle dans la langue académique du XTX^ 

Puis m*étant fait ce plan qui sera, j'espère, approuvé, de 
traduire aussi peu que possible , tout en fuyant la contrainte 
et l'obscurité, beaucoup de tours et de mots de l'original 
devenaient transportables dans la version, lesquels, s'ils 
fussent tombés au milieu de la langue moderne , y produi- 
saient des disparates choquantes. Ces motifs qu'il su£Bt d'in- 
diquer m'ont déterminé à employer la langue si riche, 
flexible et colorée du xvi* siècle. Je me suis interdit de 
chercher mes modèles au delà de l'époque d'Âmyot, et, 
dans mon désir de rester clair, je suis bien loin d'avoir usé 
de toutes les ressources que cette date et ce nom auraient 
pu autoriser. 

L'emploi d'une prose cadencée et rhythmée, du vers 
bUmc, n'est pas nouveau dans notre langue : Molière en a 
usé dans quelques-unes de ses comédies, de dessein évi- 
demment prémédité ' ; Marmontel en a abusé dans tes 

* L'Avare, le Sicilien. Voy. l'art. Vers blancs du Lexique de Moliire. 



CHAPITRE VIII. QLxix 

Incas. Je ne veux pas examiner ici théoriquement sii n'y 
aurait pas quelque parti à tirer de ce genre intermédiaire ; 
mais je ferai observer qu'on l'appliquait aux traductions dès 
l'origine de notre littérature, je pourrais dire de notre 
langue , puisque le plus ancien monument que nous en 
connaissions, la version des Aoû, est écrite dans ce système. 
Le fait est si frappant, qu'il est impossible de le mécon- 
naître ^ La prose, telle qu'on la parie dans les relations 
les plus communes de la vie, la vile prose ne paraissait 
point dors un asses digne instrument littéraire ; d'une autre 
part la difficulté d'un mètre constant et d'une rime obligée 
faisait obstacle à la fidélité et à l'exactitude du traducteur: 
on avait donc trouvé ce moyen terme. Le traducteur cher- 
chait d'abord la cadence, ensuite l'assonance ou la rime, 
«Hiiement accessoire, qu'il suffisait de montrer de loin en 
loin; et lorsque tout lui manquait, il fléchissait à la con- 
trainte du texte, sans violer aucune loi, puisqu'il ne s'en 
était imposé aucune , sans encourir aucun reproche , puisqu'il 
n'avait pris aucun engagement. Il donnait ce qu'il pouvait. 
La version des Rois oflre des rimes très-fréquentes, aussi 
Barbazan l'a-t-il crue un ouvrage versifié ; à l'appui de son 
opinion, il transcrit le cantique de Ste. Anne (préface des 

^ Il me semble même apercevoir cette intention de rhythmc dans le frag- 
ment mutilé de l'homélie sur Jonas : 

Dvac, ^ di«il, si rogavil D»u« 

Ad uu «craie qvc p«rcaMitt 

C«l tdn MMt q«c ctJ M<Ub«i. 

R eilg Erdf* Su •fthi 
S( viol grand chaat tuptf capul Joa«. 



(.hiv euai g«atM «tnirvnt ad fidriu . 
Si astrvicBl h Judai 
Fardai •! ronini* il or» •■■1. 



cLxx INTRODUCTION. 

fabliaux). On pourrait citer de même une foule d*autres pas- 
sages, soit pour, soit contre ; mais toutes ces preuves seraient 
décevantes, et Téditeur de ce texte ne paraît pas avoir ren- 
contré plus juste quand il soutient que l'ouvrage est en 
prose : la version des Rois est généralement en vers blancs 
inégaux parsemés de rimes. 

L'absence de traités dogmatiques sur l'art d'écrire dans 
cet âge reculé nous prive de renseignements positifs sur des 
règles qui peut-être n'ont jamais été formulées ni transmises 
que par tradition orale. Mais, en dehors même de faits tou- 
jours discutables, il est possible de constater entre la prose et 
la poésie l'existence d'un troisième genre participant de l'une 
et de l'autre , sans être ni l'une ni l'autre : régulier comme 
les vers, libre comme la prose. 

Cette preuve, nous serons obligés de l'aller chercher au 
delà de la Manche ; mais le français ayant été la langue offi- 
cielle de l'Angleterre pendant plus de quatre cents ans, la 
solidité de l'argument n'en recevra point d'atteinte ^. 

Dans les premières années qui suivirent la conquête , un 
certain Orm ou Ormin fit en anglais une paraphrase des his- 
toires de l'Écriture sainte, qu'il intitula de son nom OrmaUmi. 
Deux savants qui ont imprimé des extraits considérables de 

' L'établissement officierduTrançais en Angleterre date de la conquête, en 
1066 ; mais on peut hardiment ajouter les vingt-({uatre ans du règne d*Edouard 
le Gonre8seur,;et reculer cette date jusqu*en io4i. 

L'anglais ne parvint à se rétablir d'une façon définitive qu à l'avénemeut 
de Richard III, en i483. 

Si Ton compense les deux périodes l'une par l'autre, on trouvera que l'an- 
glais, comme langue nationale, n'a pas aujourd'hui sur le français un avan- 
tage de possession de plus de 36o ans. (Voyez TvnwHiTT, Essay on langaaffe 
and versification of Ckaacer : first part. ) 



CHAPITRE VllI. cLxii 

cet Ormalam, ie croyaient écrit en prose; mais Tyrwhitt a 
fait voir que c était une espèce de vers blanc de quinze syl- 
labes, très-exactement mesurées, à Timitation de Hambique 
tétramètre des Latins. Il est bien surprenant, dit Tyrwhitt, 
que ni Hickes, ni Wanley , n aient reconnu la mesure dans ie 
style d'Ormin, quand lauteur lui-même déclare avoir été 
forcé dajouter çà et là quelque mot pour parfaire son vers. 

Avec rOrmabm, Tyrwhitt cite une autre pièce, une espèce 
de poème sur le bon vieux temps (on parlait déjà du bon 
vieux temps au xn* siècle), rédigé dans un mètre pareil au 
premier, sauf que les vers sont coupés en deux, le premier 
de huit syllabes, le second de sept. 

Deux passages de Chaucer, assez obscurs l'un et l'autre, 
ne peuvent s'expliquer que par la supposition de ce style 
intermédiaire. Chaucer parlant de lui-même , dit qu'il com- 
pose des ouvrages, chansons dites, etc 

En ryme ou plutôt en cadence. 

— Bokes, songes, ditees. 
En ryme, or elles in cadence \ 

( Ifouse oj fume. ) 

Sur quoi le docte commentateur fait cette note : « Cadence 
uici doit désigner une sorte de style poétique diflcrent du 
«vers rimé. Ce nom conviendrait assez bien au mètre em- 
« ployé dans ïOrmalum, mais je ne connais aucun morceau 
«de Chaucer écrit dans ce style. » 

Peu importe pour notre objet, qui ne va quà constater 
Texistence du genre. 

' Rjrme n'est pas là dans le sens moderne, la rime, mais au sens du grec 
jni6fi6€, ordre, mesure, arrangement, cadence, comme il dit en corrigeant sa 
propre expression. 



cLxxii INTRODUCTION. 

Voici lautre passage : 

Le curé des Contes de Cantorhéry déclare , dam son pro- 
logue , qu'il ne saurait rimer plus longtemps , étant complè- 
tement dépoiuvu du talent de trouver des allitérations, de 
faire rom , ram , raf. Qu à cela ne tienne ^ répond Thôte ; ne 
vous gênez pas : laissez de côté la rime , a et voyons si vous 
c( saurez nous dire quelque chose en geste ou en prose. » 

Let see wher thou canst tellen ought in geste 
Or tellen in prose somc what at the leste. 

(ProL ofthe persones taie.) 

Je laisse toujours parler Tyrwhitt : a Ge^^e semble ici mis 
(( pour un genre de composition qui n*était ni rime ni prose. 
« Quel était ce genre ? Je ne puis le deviner *. » 

C'était, sauf meilleure explication, le genre intermédiaire 
dont je parie, et dont je trouve le modèle dans la version 
des Rois. 

Je me crois donc suffisanmient justifié d avoir employé à 
la traduction du Roland une forme de style inventée avant 
le XII* siècle , et que le moyen âge semble avoir consacrée 
plus particulièrement pour traduire. 

J'essaye aujourd'hui une double restauration : l'une du 
fond, lautre de la forme; la première au profit de Thc- 
roulde , la seconde à mes risque et péril. Et j'estimerai ma 
peine trop payée si la critique me permet d'inscrire à la fin 

' Tyrwliitt ajoute : A moins que ce ne soit le mètre allitëralif : « And wbat 
« tliat could be, excofU alliterativc , mètre I cannot guess.» Il oublie ce que le 
cun* vient de dire tout à Theurc de l'allitt^ration : 

] raariot gf»if rom, ram, ruf, by my l«Ufr. 

desif »c réduit donc A ime prose mesurée el cadencée, sans rime. 



NOTE. cLxxiii 

de mon travail ce vers par lequel un copiste du moyen âgt* 
terminait le sien : 

Finito libro laus detur maf^na Hoiando. 



NOTE 

RELATIVE AU CHAPITRE II. 

En relisant la Chronique de Twrpin, je remarque un pas- 
sage qui peut s'ajouter aux inductions par où j ai tâché d e- 
tablir que Fauteur de cette pièce était Guy de Bourgogne , 
adors archevêque de Vienne en Dauphiné, bientôt pape 
sous le nom de Calixte II. 

Je me sers de la traduction qui fait partie des Chroniques 
de Si Denis. L expédition d'Espagne vient d'être terminée : 

« Après ces choses faites nous en aiasmes tuit ensemble à 
i la cité de Vianne, et je Turpins demourai en la cité, moult 
« traveilliez et moult afebloiez des grans travaus et des colps 
M et Aes plaies que je avoie souffert en Elspaigne. » (D. Bor- 

QOET, V, 3o9 B.) 

Il paraît que le rétablissement fut long; car, venu k 
Vienne après Roncevaux, f archevêque Turpin n'en était 
pas encore reparti à la mort de Charlemagne. 

« Avant qu'il (Charlemagne) se departist de moi en la cité 
«de Vianne où je demouroie, me promist que se il moroit 
«avant de moi il le me feroit savoir par certain message; et 
«je li promis aussi que se je moroie avant de li , je le li feroie 



cLxxiv INTRODUCTION. 

uasavoir. Un iour avint en la cité de Vianne qà je demoroie, 
«que je avoie chanté messe de requiem pour les féaux 
«Dieu, etc.» L'auteur raconte comment il fut averti par 
une vision de la mort de lempereur. Au milieu du psaume 
Domine in adjutoriam m^am intende, il voit passer une lé- 
gion de diables noirs. Il interroge le dernier de la troupe : 
Où allez-vous comme cela? — Chercher Tâme de Charie- 
magne qui se meurt. Peu d'instants après, la sinistre bande 
repasse les mains vides. — Eh bien, quavez-vous fait? — 
Rien du tout! Nous allions saisir notre proie; mais un Gali- 
cien sans tête (S. Jacques de Compostelle) est venu, qui 
a jeté dans la balance tant de bois, de pierre, de mortier, 
tant de fondations de couvents et d'églises, que ie plateau 
du bien a emporté celui du mal, et les anges nous ont en- 
levé l'âme de Chariemagne. (Chap. xxxi et dernier du texte 
latin.) 

La date de cette historiette , dont l'afTabulation se dégage 
toute seule, est nécessairement le 28 janvier 816; en sorte 
que les deux faits qui dans le récit se tiennent sans in- 
terruption nulle , sont séparés dans l'histoire par un inter- 
valle de trente-six ans (de 778 à 81 4). 

Je ne demande pas comment l'auteur ose mettre un ré- 
cit de la mort de Chariemagne dans la bouche de Turpin, 
qui était mort quatorze ans avant Chariemagne. Il a compté 
sur l'ignorance et la crédulité du peuple : c'est bien. Mais 
je demande comment, dans une époque où les moeurs et 
les lois ecclésiastiques étaient connues de tout le monde, 
il suppose qu'un archevêque de Reims fixe son séjour à 
Vienne et s'absente de son siège durant au moins trente- 
six ans. L anecdote de l'extase pouvait tout aussi bien être 



NOTE. cLxw 

arrivée à Reims. Pourquoi faire intervenir ici le nom de 
Vienne? Cest pure maladresse, si ce nest un dessein par- 
ticulier. 

A ces diverses questions une seule réponse peut satisfaire. 
Le rédacteur, sans doute las d accumuler tant de fables, a 
eu la fantaisie d*y mêler un grain de vérité; il a voulu ca- 
cher dans ses dernières lignes une indication révélatrice du 
véritable auteur de cette chronique. C'est comme s il eût 
dit : J*ai emprunté le nom et lautorité de larchevèque de 
Reims; je me suis identifié à Turpin tant qu*a duré Texpé- 
dition d*Elspagne; aujourd'hui quelle est finie, je redeviens 
moi-même; je rentre dans la ville où j occupe la dignité que 
Turpin occupait à Reims; cest à Vienne que je prends 
congé de mon livre, de mon rôle et de Charlemagne. Tur- 
pin ne sortira plus de Vienne du reste de ses jours. Me 
demandez-vous ce qui m'arrête si loin de ma résidence 
épiscopale? Hélas! ce sont les coups et les blessures que 
j ai attrapés en Elspagne ! 

Cette dernière phrase extraite mot mot de la Chronique 
de Turpin ne semble-t-elle pas avoir été tracée avec la plume 
de Fauteur de Don Quichotte? En récrivant, Guy de Bour- 
gogne dut sourire. Il suivit la mode des romanciers de son 
temps, qui à la fin de leur ouvrage léguaient à la posté- 
rité leur nom enveloppé dans une énigme. L archevêque de 
Vienne a voulu se faire deviner derrière larchevèque de 
Reims, comme Cervantes s est laissé apercevoir derrière Cid 
Hamet-ben-Engeli . 



CHANT r. 



ARGUMENT. 

Ifinâle, roi de Sangosae, consulte ses douze pairs sur la politique à suivre 
envers Chariemagne; il se résout d*envoyer à l'empereur des ambassa- 
deurs de paix. Réception de cette ambassade et discours de Blancandrin. 
Chariemagne à son tour tient un conseil , dont le résultat est d'envoyer 
Ganeloo en ambassade chex Marsille, pour accepter les offres du Sarrasin. 
Chemin faisant, Blancandrin essaye de séduire Ganelon. Réception de Ga- 
ndon i la cour de Marsille, lequel achève ce qu avait ébauché Blancan- 
drin. Le pacte de trahison est conclu. Ganelon se voit comblé de caresses 
et de présents par tous les seigneurs de la cour de Marsille et par la reine 
nie-oiême. 



CLEF DES VARIANTES. 

O : le mairaacrit d'Ozfinrd (texte original et unique). 

P : le mamucrit de Paris, Bibliothèqae nationale, Colbert, yaay-S- (texte rajeuni 
et |»rmphf«9é). 

V : le manoicrit de Venaillet, Bibliothèque nationale , suppl. fr. a 5 A'* (texte rajeuni 
ctpafupkrué). 

L : le ingBMnt de Lyon. 

F. If . : Tédition de M. Francisque Michel. 

Les variantes sans indication représentent ce même texte imprimé dans les endroits 
oà je M*en sépare sans autre autorité que mes conjectures. 



ROLAND. 



Caries li reis nostre emperere magne 
Set ans tuz pleins ad ested en Espaigne, 
Tresqu*en la mer conquist la tere altaigne ; 
N*i ad castel ki devant lui remaigne; 
5 Mur ne citet n'i est remés a firaindre , 
Fors Sarraguce^ ki est en une muntaigne. 
Li reis Marsilie la tient, ki Deu nenaimet, 
Mahummet sert e Âppoilin recleimet : 
Ne s* poet guarder que mais ne li ateignet. Aoi. 

CHANT V\' 

Le roi Charles nostre grand empereur sept ans tous 
pleins en Espagne est resté; conquit ce noble pays jus- 
qu'en la mer. N'y a chasteau qui devant lui tienne de- 
bout; ville ni mur à briser n'y demeure, hormis Sar- 
ragosse assise au coupeau d'une montagne. Le roi 
Marsilie la possède, qui n'adore pas Dieu, mais sert 
Mahomet et réclame Apollon ; aussi ne se peut-il gar- 
der que malheur ne l'atteigne. 

VARIANTES. 

7. N*en aimet 

^ Il doit être bien entendu qu^aucone division n existe dans le manuscrit 
Le tradocteor a divisé en cinq chants pour soulager l'attention et rendre plus 
sensiMes le plan et la marche de Tonvrage. La plupart des éditeurs de Plante 
et de Térence ont usé d*un procédé analogue en divisant par actes et scènes. 



4 ROLAND. 

10 Li reis Marsilie esteit en Sarraguce. 
Alez en est en verger suz l*umbre, 
Sur un perrun de marbre bloi se culche , 
Envirun lui [ot] plus.de vint milie humes. 
Il enapelet e ses dux e ses cuntes : 

15 uOez, seignurs, quel pecchet nus encuinbret : 
Li empereres Caries de France dulce 
En cest pais nos est venuz cunfîmdre. 
Jo nen ai ost qui bataille li dunne, 
Ne n ai tel gent ki la sue derumpet. 

20 Cunseilez mei , [seignurs ,] cume mi saive hume , 
Si me guarisez e de mort e de hunte. » 
N'i ad paien ki un sul mot respundet, 
Fors Blancandrins del castel de Val Funde. 

Le roi Marsilie estoit à Sarragosse. En son verger s^est 
rendu sous Tombrage, sur un perron de marbre bleu 
s'y couche, plus de vingt mille hommes autour de lui. 
Parlant alors à ses ducs et ses comtes : « Seigneurs, 
entendez Tencombre dont nous sommes empesché : 
Tempereur Charles, du doux pays de France, nous 
est venu confondre en celui-ci. Je n ai armée suffisante 
de lui livrer bataille , ni telle gent qui puisse la sienne 
surmonter. Conseillez-moi donc, comme habiles que 
vous estes, me préservant et de mort et d'affiront. » Il 
n-est payen qui lui responde un mot , hors Blancaindrin 
du castel de Val-Fonde. 

VARIANTES. 
1 3. Envinm lai plus. — 1 4 . H en apelet. — 1 8. Jo n'en ai.— lo. mei cmne. 



CHANT I«. 5 

Blancandrins fut des plus salves païens , 
)6 De vasselage fut asez chevaler, 

Prozdom i out pur sun selgnur aider, 

E dist al rel : aOn né" vus esmaler; 

Mandez Cariun , al oi^uUlus , al fier, 

Deuz servlses e mult granz amistez ; 
30 Vos ii durrez urs e leuns e chens, 

Set cenz camelz e mil hosturs mués, 

D*or e d'argent .1111. c. mulz cai^ez, 

Cinquante carre qu'en ferat carier : 

Bien en purrat luer ses soldelers; 
35 En ceste tere ad asez ostelet : 

En France ad Âls s'en delt ben repalrer. 

Biancandrln estoit des plus sages payons, chevalier 
rempli de bravoure et conseiller subtil pour bien aider 
à son maistre. Et dit au roi : « Ne vous efiroyez on^es. 
Envoyez à Charles, à ce fier oi^eilleux; assurez-le de 
vos services, comme il se doit, et de vos grandes ami- 
tiés : que vous lui donnerez ours et lions et chiens; sept 
cents chameaux et mille autours mués; plus, quatre 
cents mulets chaînés d^or et d^argent; aussi cinquante 
charriots comblés de mesme, dont il pourra soudoyer 
sa troupe; qu'en ce pays c'est assez guerroyé; qu'il est 
bien temps qu'il s'en retourne en France, à Aix, où 

VARIANTES. 

i3. de Cattel. — 17. O. sic; F. M. Orc ne vus. — 28. 0. sic; F. M. ai or- 
guillut e al. — 39. Pron. devus, dissyil. comme eus, evtu. — 3i. hosturs 
mucn. 



6 ROLAND. 

Vos le suirez a ï feste seint Michel , 

Si receverez la leî des Chrestiens , 

Serez ses hom par honur e par ben. 
'iO S'en volt ostages , e vos l'en enveiez 

U dis u vint; pur Fi afiancer, 

Enveiuns i les fils de nos muillers; 

Par num d'ocire i enveierrai le men. 

Asez est melz qu'il i perdent les chefs 
45 Que nus perduns l'onur ne la deintet, 

Ne nus seiuns conduiz a raendeier. » Aoi. 

Dist Blancandrins : « Pa ceste meie destrc 
E par la barbe ki al piz me ventelet, 

vous le rejoindrez devers la saint Michel, pour recevoir 
sa loi chrestienne et devenir son homme lige et de biens 
et d^lionneurs. Veut-il ostages P or bien, vous lui en en- 
verrez dix ou vingt; pour le mieux endormir, envoyons- 
lui les enfans de nos fenames? Au péril de sa vie jy 
enverrai le mien. U vaut certes bien mieux qu'ils y per- 
dent leurs testes , que perdre , nous , nos biens et nostre 
honneur, et estre réduits à Taumosne ! » 

Il continue : « Par ceste mienne dextre et ceste barbe 
que le vent fait trembler sur ma poitrine, vous allez 

VARIANTES. 

37. à la feste. — 4*. O. sic; F. M. pur lui. — A a. O. sic; F. M. «E iiueius 
c u les filz.» Et dans le glossaire le mot nueias est expliqué neveax, — 43. 0. 
sic; F. M. i cnvercrai. — 47. O. sic; F. M. par. (I, 82.) 



CHANT !•. 

L'ost des Franceis verrez sempres desfere ; 

50 Francs s'en inint en France la liir tere ; 
Quant cascuns ert a sun meiUor repaire , 
Caries serat ad Âis , a sa capele , 
 seint Michel tendrat mult halte feste ; 
Vendrat li jurz, si passerat li termes, 

S5 N orrat de nos paroles ne nuveles* 
Li reis est fiers e sis curages pesmes : 
De nos ostages ferat trencher les testes ; 
Âsez est mielz qu il i perdent les testes 
Que nus perduns clere Espaigne la bêle 

60 Ne nus aiuns les mais ne les suffraites. » 
Dient paien : a Issi poet il ben estre. )> 



incontinent voir se desfaire Test des François : ils s'en 
iront en leur terre de France. Chacun rentré dans son 
meilleur domaine, Charles sera dans son Aix-la-Cha- 
pelle, où se tiendra la saint Michel, feste solemnelle. Le 
jom* arrivera, le terme passera; il n entendra de nous 
paroles ni nouvelles. Le prince est fier et de cruel cou- 
rage : si fera-t-il trancher la teste à nos ostages ; mais il 
vaut mieux qu'ils y perdent la teste que nous perdions 
claire Espagne la belle , et supportions tant de maux et 
souflrances. » 

Et les payens : « 11 peut bien avoir raison ! » 

VARIANTES. 
5o. 0. sic; F. M. imint 



8 ROLAND. 

Li reis Marsilie out sun cunseili finet , 

Si *napelat Clarun de Balaguet, 

Estamarin e Eudropin sun per, 
65 E Priamum e Guaiian le barbet, 

£ Machiner e sun uncle Maheu , 

E Joimer e Malbien d'ultre mer, 

E Blancandrins , por la raisun cunter ; 

Des plus feluns dis en ad apelez : 
70 (( Seignurs baruns,, a Carlemagne irez ; 

Il est al siège a Cordres la citet : 

Branches d* olive en voz mains porterez : 

Ço senefiet pais e humilitet. 

Par vos saveirs se mVpuez acorder, 
75 Jo vus durrai or e argent asez , 

Le roi Marsilie ayant son conseil fini, mande à soi 
Claron de Balaguer, Estamarin et Eudropin son com- 
pagnon, et Priamus et Garlan le barbu, et Machiner et 
son oncle Mahieu, et Joymer et Maubien d'outre-mer, 
et Blancandrin, pour lem^ conter ses raisons; des plus 
félons il en fait avancer dix : « Seigneurs barons, vous 
irez trouver Charlemagne au siège devant la cité de 
Cordoue. En vos mains porterez des branches d'olive, 
signifiance de paix et soumission. Si vostre savoir-faire 
ensemble nous rajuste, je vous donnerai beaucoup d'or, 
beaucoup d'or et d'argent, et terres et fiefs autant 

VARIANTES. 

67. O. sic; F. M. Jofiner. — 74. Par vos saveirs s*em paes acorder. 



CHANT I". 9 

Teres e fiez tant cum vos en vuldrez. » 
Dient paien : a De ço avum nus asez. )> Aoi. 

li reis Marsilie out finet sun cunseill , 
Dist a ses humes : «Seignurs, vos en ireiz; 

so Branches d olive en voz mains portereiz , 
Si me direz a Cariemagne le rei 
Pur le soen Deu qu'il ait mercit de mei ; 
Ja ne verrat passer cest premer meis 
Que jo f suirai od mil de mes fedeilz, 

85 Si receverai la Ghrestiene lei, 

Serai ses hom par amur et par feid ; 

S*il voelt ostages, il en auerat par veir. » 

Dist Blancandrins : v Mult bon plait en auereiz. » Agi. 

conmie vous en voudrez. » Et les payens : « Sire, nous 
n en manquons desjà point. » 

Le roi Marsilie ay ant son conseil fini , ditàsesgens : « Sei- 
gneurs , vous partirez en vos mains portant des branches 
d*olive, et direz au roi Chailes de ma part, pour l'amour 
de son Dieu qu'il ait de moi merci. Il ne verra tantost 
s^escouler un mois que je le rejoindrai avec mille de mes 
fidèles; je recevrai sa loi chrestienne et serai son homme 
lige par amour et par foi. Veut-il ostages? il en aura de 
vrai. »— « Je, ditBlancandrin, vous enrendraibon compte. » 

yARIAlfTES. 

81. O. sic; F. Il Par. — 83. • Ja eioz me verrat. • Le mè. a ne, — 84. Que 
je r taiYTai.— 87. Avérât. — - 88. Avereiz. 



10 ROLAND. 

Dis blanches mules fist amener Marsilies , 
90 Que li tramist li reis de Suatilie. 

Li frein sunt d*or, les seles d*argent mises; 

Cil sunt mimtez ki le message firent; 

Enz en lur mains portent branches d*olive ; 

Vindrent a Charles ki France ad en baillie ; 
05 Ne s* poet guarder que alques ne ï engignent. Aor. 

Lii empereres se fait e balz e liez, 
Gordres ad prise e les murs peceiez , 
Od ses cadables les turs en abatied. 
M ult grant eschech en imt si chevaler 
100 Dor e d*argent e de guarnemenz chers. 
En la citet nen ad remés paien 
Ne seit ocis u devient Chrestien. 

Marsiile fit amener dix blanches mules, présent du 
roi de Suatilie ; leurs freins sont d'or et leurs selles d'ar- 
gent. Les messagers y sont montés, en leurs mains des 
branches d'olive; vinrent à Charles qui tient France en 
gouverne. U ne se pourra garder qu'un petit ne l'en- 
gignent. 

Nostre empereur se fait gorgias et bien joyeux, ayant 
pris Cordoue et mis ses murs à bas et renversé ses 
tours à grand renfort de pierriers : dont les chevaliers 
françois ont tiré moult grand butin d'or et d'ai^ent et 
de riches vestures. En la cité n'est demeuré payen qui 
ne soit occis ou baptisé. 



CHANT I". Il 

l empereres est en un grant veiner, 

Ensembr od lui Rollans e Oliver, 
105 Sansun li dux e Anseis li fiers, 

Gefreid d*Anjou, le rei gunfanuner; 

E si i furent e Gerin e Gerers. 

La u dst furent des altres i out bien ; 

De dulce France i ad quinze milliers. 
110 Sur pâlies blancs siedent cil cevalers. 

As tables juent pur els esbaneier, 

E as eschecs li plus saive e li veill, 

E escremissent cil bacheler léger. 

Desuz un pin , delez un eglenter, 
115 Un faldestoed i unt fait tut d*or mer : 

La siet li reis qui dulce France tient, 

Blanche ad la barbe e tut flurit le chef, 

Gent ad lé cors, la cimtenance fier. 

S'est ki r demandet, ne ï estoet enseigner; 

Voici Tempereur en im grand verger; avec lui Ro- 
land et Olivier, le duc Sanche et le fier Anséis; 
Geof&oy d'Anjou , gonfalonier du roi ; et Gerin et 
Gérer, et tant d'autres 1 Des fils de douce France , ils sont 
bien là quinze milliers. Ces chevaliers assis sur poêles 
de satin blanc se divertissent au jeu de dames, et les 
plus vieux et sages aux eschecs, cependant que les 
bacheliers légers s'exercent à Tescrime. Dessous un 
pin, à Tombre d'im églantier, se voit im fauteuil 
tout d'or pur : là sied le roi Charlemagne , le maistre 
de douce France. Il a barbe de neige et le chef tout 



12 ROLAND. 

120 Ë li message descendirent a pied, 
Si r saluèrent par amur e par bien. 

Blancandrins ad tut premereins parled , 

Et dist al rei : n Salvet seiez de Deu 

Le g^orius que devum aurer ! 
)25 Iço vus mandet reis Marsilies li bers : 

Enquis ad mult la lei de salvetez : 

De sun aveir vos voelt asez duner : 

Urs e leuns e veltres enchaignez , 

Set cenz çameilz e mil hosturs muez , 
130 Dor e d*argent .iiii. cenz muls trussez, 

fleuri, le corps noble et bien taillé, la contenance 
pleine de majesté. A qui le chercbe, il n'est besoin de 
renseigner. 

Les messagers payens descendus de leurs montures, 
ayant salué l'empereur avec politesse et de bonne affec- 
tion, Blancandrin parla le premier, et dit au roi : « Béni 
soyez-vous de Dieu le glorieux, que nous devons tous 
adorer I Voici ce que vous mande le brave roi Marsille : 
qu'ayant avisé longuement à quelque moyen de salut, il 
veut de ses trésors vous faire bonne part : ours et lions et 
lévriers en laisse ; sept cents chameaux et mille autours 
mués; quatre cents mulets chargés d'or et d'ai^ent; 

VARIANTES. 

i2h* Que deus aurez. (I, 429.) 



CHANT K 13 

Cinquante care que caijer en ferez : 
Tant i auerat de besanz esmerez 
Dunt bien purrez vuz soldeiers luer. 
En cest pa!s avez estet asez , 
135 En France ad Ais devez bien repairer; 
La vos suirat, ço dit, mis avoez. » 
Li empereres tent ses mains envers Deu , 
Baisset sun chef, si cumencet a penser. Aoi. 

Li empereres en tint sim chef enclin ; 
uo De sa parole ne fut mie hastifs, 
Sa custume est qu*il parolet a leisir; 
Avant s' redrecet, mult par out fier lu vis, 
Dist as messages : « Vus avez mult ben dit. 

cinquante charriots que vous ferez combler de besans 
de fin or, dont vous pourrez vos troupes soudoyer. Qu en 
ce pays vous avez assez demeuré : qu'il est temps de vous 
en retourner en France, à Aix-la-Chapelle, où le roi 
mon seigneur promet de vous suivre. » 

L'empereur lève ses mains vers le ciel, puis le chef 
mcUné commence à réfléchir. 

L'empereur demeiu'oit teste baissée; de sa parole 
onques ne fut hastif , mais sa coustume est qu'il parle à 
loisir, n se redresse enfin, et d'un ton de majesté dit aux 
ambassadeurs du payen : « Voilà moult bien parlé ; mais 

VARIANTES. 
i3s. Taot iavenit. — 187. vers Deu. 



14 ROLAND. 

Li reis Marsilies est mult mis enemis. 

145 De cez paroles que vos avez ci dit 
En quel mesure en purrai estre fu? » 
— c( Voet par hostages , ço dist li Sarrazins , 
Dunt vos aurez u dis u quinze a vint. 
Pa num de ocire i métrai un mien filz, 

150 E si n auerez, ço quid, de plus gentilz. 
Quant vus serez el palais seignurill 
 la grant feste seint Michel del péril, 
Mis avoez la vos suirat, ço dit, 
Enz en voz bains que Deus pur vos i fist ; 

155 La vuldrat il Chrestiens devenir. » 

Charies respimt : a Uncore purrat guarir. » Aoi. 

le roi Marsille est fort mon ennemi , et de ces discours 
qu'ici vous venez de me tenir, par quel moyen reflTet me 
sera-t-il assuré? » — « Par des ostages, ce dit le Sarrazin, 
dont vous aurez ou dix , ou quinze » ou vingt. Au péril 
de sa vie j'y veux mettre un mien fils , et n'en aurez , je 
crois, de plus noble. Quand vous serez en vostre palais 
impérial, à la feste solemnelle de saint Michel-du-Péril, 
là mon maistre promet de vous rejoindre à vos bains 
d'Aix que Dieu y fit pour vous exprès; c'est là qu'il 
se veut faire baptiser. » — « Il pourra donc, dit Char- 
lemagne, encore se sauver. » 

VARIANTES. 

1 5o. E si 'n avérez. — 1 52. O. et F. M. « Seint Martin ; » c'est une distraction 
manifeste du copiste. — i56. Sur cette forme uncore qui reparaît au vers 38s, 
voyez ia note. 



CHANT R 15 

Bels fut li vespres e li soleiz fut cler. 

Les dis muiez fait Charles establer. 

El grant yerger fait li reis tendre un tref , 
160 Les dis messages ad fait enz hosteler ; 

Xii. serjanz les unt ben cunreez. 

La noit demurent tresque vint al jur cler. 
Li empereres est par matin levet; 

Messe e matines ad li reis escultet. 
165 Desuz un pin en est li reis alez, 

Ses baruns mandet pur sim cunseill finer : 

Par cels de France voelt il del tut errer. Aoi. 

Li empereres s'en vait desuz un pin , 
Ses baruns mandet pur son cunseill fenir : 

Le soir fat beau, le soleil luisoit clair. Charles fait 
establer les dix mulets , et tendre dans le grand veiner 
un pavillon pour les dix ambassadeurs : douze varlets ne 
les laissent manquer de rien ; ils y passent la nuit jus< 
qu'à Tendemain au point du jour. 

De bon matin se lève Tempereur ; ayant ouï messe et 
matines, se va rendre sous im grand pin, et fait appeler 
ses barons pour deslibérer d'tm parti , car il veut du tout 
se conduire par le sentiment des François. 

L^empereur se rend donc sous le pin; a mandé ses 
barons pour arrester un parti. Là se trouvèrent le duc 

VARIANTES. 
169. Pcr son cnnseii fenîr. 



16 ROLAND. 

170 Le duc Oger e l'arcevesque Turpin, 

Richard li velz e sun nevuld Henri, 

E de Gascuigne li proz quens Acelin, 

Tedbald de Reins e Milun sun cusin; 

E si i furent e Gerers e Gerin, 
175 Ensembr od els li quens Rollans i vint 

E Oliver li proz e li gentilz ; 

Des Francs de France en i ad plus de mil. 

Guenes i vint, ki la traisim fist; 

Des ore cumencet le cunseill que mal prist. Aoi. 

180 «Seignurs baruns, dist li empereres Caries, 
Li reis Marsilies m*ad tramis ses messages ; 
De sun aveir me voelt dimer grant masse , 
Urs e leuns e veltres caeignables, 

Oger, Tarchevesque Turpin, Richard le vieux et son 
neveu Henri; le vaillant comte Acelin de Gascogne; 
Thibaidt de Reims et Milon son cousin, et Gérer et 
Gerin. Aussi y vint le comte Roland en compagnie du 
noble et preux Olivier. Des François de Fisle de France 
on y en voit plus de mille, sans oublier Ganelon qui 
depuis les trahit tous. Alors s'ouvre le conseil, duquel, 
ainsi que vous le pourrez entendre , Tissue et fin ne fut 
point advantageuse. 

« Seigneurs barons , dit Charlemagne , le roi M arsille 
m'a envoyé une ambassade. De ses trésors il me veut 
faire part : ours et lions et lévriers en laisse; sept cents 



CHANT I". 17 

Set cens cameilz e mil hosturs muables, 
185 Quatre cenz mulz cai^és de Tor d*Ârabe, 

Âvoec iço plus de cinquante care; 

Mais il me mandet que [jo] en France m'en alge : 

n me suirat ad Âis, a mim estage, 

Si receverat la nostre lei plus salve : 
100 Chrestiens ert, de mei tendrat ses marches; 

Mais jo ne sai quels en est sis curages. » 

Dient Franceis : « Il nus i cuvent guarde! » Aoi. 

Li empereres out sa raisim fenie; 
Li quens RoUans ki ne ï otriet mie, 
195 En piez se drecet, si li vint cimtredire, 
E dist al rei : u Ja mar crerez Marsiiie. 

chameaux et mille autours mués; des mulets plus de 
quatre cents « et cinquante chars par-dessus, tous 
chargés de l'or d* Arabie ; mais par tel accord, et condi- 
tion que je retourne en France, Là me suivra-t-il dans 
ma résidence d'Aix, et y prendra nostre loi meilleure que 
la sienne; et puis, rendu Chrestien , tiendra de moi ses 
marchea. Mais je ne sais au vrai quel en est son courage. » 
Alors les François : « Il s'y faut donner de garde ! » 

L'empereur ayant sa raison déduite , le preux Roland , 
qui point ne s'y accorde, se dresse en pieds et le vient 
contredire. Et dit au roi : « Ne croyez à Marsiiie ! Voilà 

YARIANTES. 
187. Qa*en France m en aige. 



18 ROLAND. 

■ 

Set anz ad pleins que en Espaigne venimes ; 

Jo vos conquis e Noples et Coinmibles , 

Pris ai Vaiteme e la terre de Pine 
200 E Balasgued e Tuele e Sezilie. 

Li reis Marsiiie i fist mult que traîtres : 

De ses paiens [en]veiat quinze milles; 

Ghancuns portout ime branche d*olive; 

Nuncerent vos ces paroles meismes; 
205 A vos Franceis im cunseill en presistes; 

Loerent vos alques delegerie. 

Dous de voz cuntes al paien tramesistes : 

L*un fut Basan et li altres Basilics; 

Les chefs en prist es puis desuz Haltilie! 
210 Faites la guerre cum vos lavez enprise : 

sept ans que nous sommes entrés en Espagne; je vous 
conquis et Constantinople etCommible ; j'ai pris Vauteme 
et la terre de Pine, et Balaguer et Tudèle et Sicile. Le 
roi Marsiiie, il s'est conduit en traistre : de ses payens 
envoya quinze mille, chacun portant une branche d'olive ; 
leur discours fut le mesme d'aujourd'hui; de vos Fran- 
çois aussi vous pristes le conseil , qui vous persuadèrent 
d'accorder quelque tresve. Deux de vos comtes aupayen 
envoyés , assavoir Basan et Basille , Marsiiie les fit des- 
capiter sur la montagne de Hautille ! Poursuivez donc la 
guerre encommencée ; menez vostre grande ost aux murs 

VARIANTES. 

197. Set ans pleins que. — 20». De ses paien veiat. — 2o3. O. sic; F. M. 
Cliaucun. — ao6. de legerie. (I, 3oo.) — 210. Faites la guer. 



CHANT ir 19 

En Samguce mene^c vostre ost baoie , 

Metez le siège a tnte vostre vie, 

Si vei^^ez ceis que li fels fist odrel » Âoi. 

l emperere en tint sun chef enbrunc , 
ii5 Si duist sa barbe, a&itad son gemun. 

Ne ben ne mal ne respunt sun nevuld. 

Franceis se taisent, ne mais que Guendun; 

En piez se dreoet, si vint devant Garlun, 

Mult fièrement eumencet sa raisun 
320 Et dist al rei : u Ja mar crerez bricun, 

Ne mei ne altre, se de vostre prod nun. 

Quant ço vos mandet li reis Marsiliun 

Qu*il devendrat jointes ses mains tis hom , 



de Sarragosse , et l'assiégeant plustost à toute vostre vie , 
Yengez ceui qu'autrefois le félon fit occire I » 

L'empereur à ce discours rembrunit son visage , se 
caresse la barbe , rajuste sa moustacbe , et ne respond 
k son neveu ni peu ni prou. Cbacun se tait, hormis 
Ganelon, lequel à son toiu* se lève, s'avance au pied 
du tfarone, et d'un visage arrogant commence ses rai- 
sons : «Jamais 9 dit-il au roi, n'escoutez nul vaurien, 
à peine qu'il vous en repente ! n'escoutez ni moi ni per- 
sonne, hormis que poiu* vostre advantage. Quand le roi 
MarsiUe vous mande qu'il se veut rendre à mains 
jointes vostre homme lige et vous devoir son royaume 



3. 



20 ROLAND. 

Ë tute Espaigne tendrat par vostre dun , 
325 Puis receverat la lei que nus tenum , 
Ki ço vos lodet que cest plait degetuns, 
Ne li chalt, sire , de quel mort nous muriims. 
Cunseill d'orguill [n en] est dreiz que a plus munt 
Laissum les fols, as sages nus tenuns. » Aoi. 

330 Après iço i est Neimes venud , 
Meiller vassal n*aveit en la curt nul; 
E dist al rei : tt Ben l'avez entendud, 
Guenes li quens ço vus ad respondud? 
Saveir i ad, mais qu'il seit entendud. 

235 Lii reis Marsilie est de guère vencud , 



d'Espagne , et puis se soiunettre à nostre sainte loi , qui 
vous induit à rejeter ces ofires, il ne lui chaut, sire, 
de quelle mort nous mourrions. Mais Tavis de For- 
gueil ne doit pas prévaloir : laissons les fous, et nous 
tenons aux sages. » 

Après Ganelon s'avance le duc Nayme, le meilleur 
guerrier de la cour de Charlemagne, lequel dit au 
roi : « Sire , vous Tavez entendu Tavis du comte Gane- 
lon? n est plein de sagesse, ^ bien Texaminer. Le roi 
Marsilie est battu par vos armes : tous ses chasteaux 

VARIANTES. 

a 38. nestdreist. — s3i. 0. sic; F. M. Meillor. — s34. O. sic; F. M. Se 
veir i ad. — V. savoir i a se bien est entendus. 



CHANT ^. 21 

Vus li avez tuz ses castels toluz, 
Od voz caables avez firuiset ses murs, 
Ses citez arses e ses humes vencuz . 
Quant il vos mandet qu'aiez mercit de lui , 
340 U par ostage vos en voelt faire seurs, 
Pecchet fereit ki dune li fesist plus ; 
Geste grant guerre ne deit munter a plus! » 
ENent Franceis : a Ben ad parlet li dux! » Âoi. 

« Seignurs baruns , qui i enveieruns , 
345 En Sarraguce, al rei Marsiliim?» 

Respunt dux Neimes : a Jo irai par vostre dun ; 
Liverez m'en ore le guant e le bastun. » 
Respunt li reis : u Vos estes saives hom ; 

vous les avez rasés; vos pierriers ont brisé ses rem- 
parts; ses villes sont en cendre et ses troupes des- 
faites. Quand il vous implore à merci et vous oSre des 
ostages pour garantie, laccabler seroit un péché. Geste 
terrible guerre est assez prolongée ! » Tous les François 
disent : « Le duc a bien parlé. » 

— « Seigneurs barons, qui donc enverrons-nous au 
roi MarsiUe à Sarragosse? » Naymes respond : « JTirai, 
par vostre grâce ; donnez-m'en tost le gant et le baston. » 
Le roi reprend : « Vous estes homme sage ; non , par ma 

VARIANTES. 

137. «CadaUet,* plus haut, vers 98. — 2ào et a4i. Ces Heiu vers sont 
inlerrertiB 



22 ROLAND. 

Par ceste barbe e par cest men gemun , 
250 Vos nuirez pas uan de mei si luign! 
Alez sedeir quant nuls ne vos sumunt ! 

« Seignurs baruns, qui i pumins enveier. 
Al Sarrazin ki Sarraguce tient? n 
Respunt RoUans : a Jo i puis aler mult ben. » 

255 — «Nu ferez, certes! dist li quens CHiver; 
Vostre curages est mult pesmes e fiers : 
Jo me crendreie que vos vos meslisiez. 
Se li reis voelt, jo i puis aler [mult] ben. n 
Respunt li reis : u Ambdui vos en taisez ; 

260 Ne vos nen il ni porterez les piez. 
Par ceste barbe que veez blancheer, 

barbe et ma moustache , vous n'irez pas cest an si loin 
de moi I Allez vous seoir quand nul ne vous semond I 

• Seigneurs barons , qui pourrons-nous bien envoyer 
à ce payen qui destient Sarragosse ? » Roland respond : 
« J'y puis aller moult bien. » — « Non ferez, certes! dit 
le comte Olivier. Vostre courage est trop fier et fa- 
rouche : vous vous feriez , j'en ai peur, quelque affaire. 
Si le roi veut , j'y puis très-bien aller. » Le roî res- 
pond : t Taisez-vous-en tous deux! ni vous ni iui n'y 
porterez les pieds. Par cette barbe que vous voyez blan- 



VARIANTES. 



267. que vos vos m* eslisez. — 358. iJo i puis aler ben.» Vers firai,/o 
sélidant. (l, aA6.) — a6i. Veei btarclier. 



CHANT I-. 23 

Là duze per mar i seront jugez. » 
Franceis se taisent, as les vus aquisez. 

Turpins de Reins en est levet del renc 
365 E dist al rei : a Laisez ester vos Francs. 

En cest pais avez estet set ans; 

Muit ont oûd e peines e ahans. 

Dunez m'en, sire, le bastun e le guant, 

Et jo [en] irai al Sarazin Espan ; 
370 Si *n vois vedeir alques de sun semblant. » 

Li empereres respunt par maltalant : 

«Âlez sedeir desur cel paUe blanc; 

N*en parlez mais, se jo ne ï vos cumant! » Âoi. 

choier^ les douze pairs y seront mal venus I » A ces mots 
de Tempereur, tout le monde se tient coi et silencieux. 

L*archevesque de Reims, Turpin, s'est levé de son 
rang et dit au roi : i Laissez en repos vos François ; 
depuis sept ans quen ce pays vous estes, ils ont assez 
porté de peines et d'ahani Donnez à moi le gant et le 
baston : j'irai trouver ce Sarrazin espagnol, et voir un 
peu comment sa mine est faite. » 

Charlemagne respond d'un air fasché : « Allez vous 
asseoir sur ce satin blanc, sans plus parler, sauf que je 
vous f ordonne I » 

VARIANTES. 

S69. «E jo irai.» Vers faui, parce qaejo s^éiide. «Al Saraiin en Espatgne. » 
(1. 79, 36o,«lIV,43i.) 



24 ROLAND. 

(( Francs chevalers , dist le empereres Caries, 
375 Car m^eslisez un barun de ma marche 
Qu*a Marsilimi me portast mmi message. » 
Go dist RoUans' : « Ço ert Guenes mis parastre. n 
Dient Franceis : « Car il le poet bien fSaôre ! 
Se lui lessez, ni trametrez plus salve. » 
U80 E li quens Guenes en fut mult anguisables; 
De sun col getet ses grandes pels de martre , 
En est remés en sun blialt de pâlie. 
Vairs out [les iex] e mult fier lu visage, 
Gent out le cors, e les costez out laides; 
385 Tant par fut bels tuit si per f en esguardent. 
Dist a RoUant : uTut fol, pur quel fesrages? 

« Francs chevaliers, dit FempereurCharies, cônnois- 
se£-voii$ un baron de ma terre bon pour porter mon 
niessaj^^ à Marsille.^» — «Cest» dit Roland « Ganeion 
mon biMu-père. » Et les François : t Oui bien; cest 
rhonuue qu'il y faut. Lui restant ici, vous n y pourrez 
onvoyor un plus habile. » 

1 A^ propos jeta le comte Ganeion en terrible angoisse. 
H l.iisso ooider bas 5on grand manteau de martre, et se 
fait voir ou sa blaude de soie. Gane avoit les veux vairs, 
los trait:^ pleins do iîortè,*!e corps moulé, les flancs 
puissans et largos. Tous ses pairs admirent sa beauté 
|VtrlaiU\ i^ Fou. dit-il a Roland, d^où te vient ceste 



I -X I e iwMm>>3<^.t XlVim |«>r*f 1 6t mmsimW. • — >Si. E «i 



CHANT V. 25 

• 

Ço set hom ben que jo sui tis parastres. 

Si as juget qu'a Marsiliun en alge? 

Se Oeus ço dunet que jo de la repaire , 
)90 Jo t*en muverai un si grant contraire 

K*il durerat a trestut ton edage I » 

Respunt RoUans : « Orgoill oi jo e folage ! 

Ço set hom ben, n'ai cure de manace; 

Mais saives hom il deit faire message : 
^5 Se li reis voelt , prez sui por vus le face. » 

Guenes respunt : a Pur mei n'iras tu mie : Aoi. 
Tu n'ies mes hom, ne jo ne sui tis sire. 



rage? On le sait bien que je suis ion beau-père! Tu 
in*as jugé pour aller chez Marsille? la merci Dieu! s^il 
faut que j'en revienne , je t'en conserve une reconnois- 
sance qui durera le reste de ta vie ! » Roland respond : 
• Fol oi^eil et démence I on le sait bien si j'arreste aux 
menaces ! L'affaire exige un messager prudent : si le 
roi le veut, je pars à vostre place. » 

Gane respond : « Pour moi n'iras-tu mie : tu n'es pas 

VARIANTES. 

190. Vers faox, à moins de lire une; mais je ne connais pas d*ezemple de 
f9^train, sohet. féminin. V. refait ainsi ce passage : 

S« j'en r«pair« , grant claumag* i aurn 
Qni dwtra tn tmtol vMlre aet. 

391. Ki durerat. 



26 ROLAND. 

Caries commandet que face sun servise? 
En Sarraguce en irai a Marsilie; 
300 Einz i ferai un poi delegerie 

Que jo n esclair ceste meie grant ire. » 
Quant Tôt RoUans, si cumençat a rire! Aoi. 

Qant ço veit Guenes que ore s*en rit RoUans , 
Dune ad tel doel pour poi d*ire ne fent : 
30^ A ben petit que il ne pert le sens. 

E dit al cunte : « Jo ne vu3 aim nient! 
Sur mei avez turnet fais jugement. 
Dreiz emperere, veiz me ci en présent; 
Ademplir voeill vostre comandement. 

mon vassal, ni je ne suis ton maistre! Charles me com- 
mande pour son service ? j'irai trouver Marsilie en Sar- 
ragosse; mais je veux au départ mettre quelque délai, 
seidement le loisir de reposer mon ressentiment. » Ro- 
land, à ce mot, se met à rire! 

Quand Gane voit que Roland se rit de lui, il sent 
au cœur tel coiuroux , qu'il s'esclate , peu s'en faut. D est 
au point d'en perdre le sens, et dit au comte : « Je ne 
vous aime pas, vous qui sur moi fistes tourner la 
chance de ce choix! Droit empereur, me voici devant 
vous prest à remplir vostre commandement! 



VARIANTES. 



3oo. de legcrie. (I, 3o6.) — 3oi. Que jo nesdair. 



CHANT ir 27 

310 a En Sarraguce sai ben aler m'estoet. Aoi. 
Hom ki la vait repairer ne s en poet. 
Ensurquetut ri ai jo voatre soer, 
Si 'n ai un filz, ja plus bels nen estoet : 
Ço est Baldewin, ço dit, ki ert prozdoem. 

315 A lui lais jo mes honurs et mes fieus. 
Guardez-ie bien, ja ne V verrai des oilz! » 
Caries respunt : a Trop avez tendre coer. 
Puis que ï comant , aler vus en estoet. » Aoi . 

Ço dist li reis : a Guenes , venez avant ; 
^0 Si recevez le bastun et lu guant. 
Oît l'avez, sur vos le jugent Franc. » 

• Je sais bien qu^ii me faut aller à Sarragosse , et que 
qui va là n'en revient point. Après tout suis-je le mari 
de vostre sceur; j'ai d'elle un fils, le plus beau qu'on 
poisse voir : c'est Baudouin, qui promet de faire un 
braye honune. Je laisse à lui mes fiefs et mes domaines; 
Tcillez sur lui , je ne le verrai plus ! » 

Charles respond : • Vous avez le cœiu* trop tendre ; 
({uand je l'ordonne, il faut vous en aller ! » 

• Ganelon , dit le roi , approchez : recevez le baston 
et le gant. Vous l'avez ouï : ce sont les François qui 

VARIANTBS. 



hi. 0. tic; F. M. repairier. — 3i3. Si n ai un fîix n'en estoet. 

^«7 TroaYei. 



28 ROLAND. 

— «Sire, dist Guenes, [i] ço ad tut fait RoUans; 
Ne r amerai a trestut mun vivant! 

Nen Oliver por ço quest sis cumpaun; 
3*25 Li duze per, por [ço] qu'il Taiment tant; 
Desfi les en , sire , vostre oil veiant. » 
Go dist li reis : « Trop avez mal talant. 
Or irez vos, certes, quant jo ï cumantl » 

— u Jo i puis aler, mais ni aurai guarant : Aoi. 
330 Nul out Basilies ne sis frères Basant I » 

Li empereres li tent sun guant, le destre, 
Mais li quens Guenes iloec ne volsist estre : 

vous désignent. » — « Sire , tout cela est l'œuvre de Ro- 
land, pour quoi le reste de mes jours je le haïrai, lui 
et son compagnon Olivier, aussi les douze pairs pour 
ce qu'ils l'aiment tant. Je les mets à desfi tous, sire, som 
vos yeux !» — « Ah I dit le roi , c'est par trop de ran- 
cune; or irez- vous, certes, quand je l'ordonne! » — 
« J'irai , mais sans protection , non plus qu'autrefois en 
trouvèrent Basin et son frère Basille ! » 

Charlemagne lui tend le gant de sa main droite; le 
comte Ganelon voudroit estre bien loin! Le gant qu'il 

VARIANTES. 

32 2. « Sire, dit Guenes, ço ad tut. > Vers faux : ço doit s^élider. V. qui n*em- 
pioie jamais iço, corrige ainsi : «tex est Torguel Roliant.1 — 3 a 4. porço qail 
est sis cumpainz. O. cumpaun, — 325. por qu^il. — 3a6. Yostre Yciant. V. vos 
ois veant. 



CHANT I*. 29 

Quant le dut prendre , si li caît a tere. 

Dient Franceis : o [E] Deus ! que purrat ço estre ? 
3S5 De cest message nos avendrat grant perte! » 

— «Seignurs, dist Guenes, vos en orrez nuveles. 

Sire, dist Guenes, dunez mei le cungied; 

Quant aler dei , ni ai plus que targer. » 

Co dist li reis : u Âl Jhesu e al mien I » 
340 De sa main destre lad asols e seignet , 

Puis li liverat le bastun e le bref. 

Guenes li quens s*en vait a sun ostel , 
De guamemenz se prent a cunreer 

cuidoit prendre eschappe et tombe à terre : « Dieu! di- 
sent les François, que présage cela? De ce message 
nous adviendra grand dommage. » — « Seigneurs, dit 
Ganelon, vous en saurez des nouvelles. Sire, dit -il, 
donnez-moi le congé; devant partir, je nai plus à re- 
mettre. ■ — « Pour la gloire de Dieu, dit Chaiies, et pour 
la mienne ! ... » Pariant ainsi , de sa main droite il l'ab- 
sout et lui donne sa bénédiction , puis lui livra le baston 
et la lettre. 

Le comte Ganelon rentré dans son hostel va disposer 
toutes ses bardes et son meilleur esquipement : s'attache 

VARIANTES. 

334. «FnDceis : Deus.» Le vers est faux : ço s'éiide. (I, 3i4i 277* 77 
et pantin.) — ^ 339. Je conjecture qu'il faut lire : « Al oes Jhesu. > £ ai ne 
feruent alors qu'une syllabe. Voyez la note. 



30 ROLAND. 

De ses meillors que il [i] pout recuverer : 
345 Ësperuns d*or ad en ses pied fermez , 

Ceinte Murgleis s*espee a sun costed, 

En Tachebrun sun destrer est mimted; 

L*8streu li tint sun uncle Guinemer. 

La veissiez tanz chevaler plorer, 
350 Ki tuit [li] dient : «Tant mare fiistes, ber! 

En r cort al rei mult i avez ested; 

Nohle vassal vos i soit hom damer! 

Ki ço jugat que doûsez aler, 

Par Gharlemagne nert guariz ne tensez. 
355 Li quens Rollans ne i* se doûst penser, 

Qu estes estrait de mult grant parented ! » 

Enpres li dient : «Sire, car nos menez! » 

aux pieds ses beaux espérons d'or, ceint à son flanc 
Mur^eis sa bonne espée , puis est monté sur son destrier 
Tachebrun, son oncle Guinemer lui tenant Testrier. Là 
vissiez-vous cent chevaliers pleurer, lui disant tous : 
• A vostre dam si brave ! La cour du roi vous Tavez 
moidt hantée , où vous aviez renom de grand guerrier. 
Qui mit sur vous ceste laide ambassade, l'empereur 
mesme le couvrant suffira mal à le défendre ! Jamais Ro- 
land n eust deu s'en aviser vers vous issu de si haut pa- 

VARIANTES. 

34Â> que il pout. — 346. « Ceint Murglies. a Ceinte Murgleis, forme d'ablatif 
absolu. « Ceinte Joyuse. » (IV, loh.) « Ceintes espëcs. » (IV, 692.) — 35o. O. 
sic; F. M. Ki tuit dient. — 352. O. sic; F. M. vos soit hom clamer. — 356. 
«Que estrait [est] de. » O. très-lisiblement : «Que estrait estes. • Je crois qu'il y 
a transposition de mots. 



CHANT îr 31 

Ço respunt Guenes : u Ne placet damne Deu ! 

Mielz est sul moei^ que tant bon chevaler. 
3^ En dulce France, seignurs, vos en irez; 

De meie part ma muiller saluez 

E Pinabel mun ami et mun per, 

E Baldewin, mun filz que vos savez, 

E lui aidez , e pur seignur 1* tenez ! » 
365 Entre en sa veie, si s est achiminez. Aoi. 

Guenes chevalchet; suz une olive halte 
Asemblet s*est as Sarrazins messages , 
C*est Blancandrins, ki envers lu satarget. 
Par grant saveir parolet li uns al altre. 

rentage. Hé bien, sire, ont-ils ajouté, emmenez-nous! » 
— « A Dieu ne plaise I respond Gane ; je ferai mieux de 
mourir seul que d'entraisner tant de bons chevaliers. Al- 
lez-vous-en , seigneurs , en douce France ; saluez de ma 
part ma femme et Pinabel mon pair et mon ami , et Bau- 
douin mon fils, que bien vous connoissez. Aidez à lui, 
tenez-le pour seigneur ! » A ces mots il se met en route. 

Gane chevauche, il rejoint Tambassade des Sarrazins 
sous un haut olivier; c'est Blancandrins qui pour Tat- 
tendre a ralenti le pas. Alors commence entre eux un 
entretien plein de cautèle. 

VARIANTES. 

359. Midz est que wl. — 366. CheYalchet siii une olive halte. — 368. 
Mais Blaacandrins. 



32 ROLAND. 

370 Dist Blancandrins : « Merveilus hom est Charles , 
Ki cunquist Pulie e trestute Calabrel 
Vers Eng^etere passât il la mer salse , 
Ad oes seint Père en cunquist le chevage. 
Que nus requert ça en la nostre marche? » 

375 Guenes respunt : « Itels est sis curage ; 

Jamais n ert hume ki encimtre lui valge! » Aoi. 

Dist Blancandrins : « Franc sunt mult gentil home ! 
Mult grant mal funt e cil duc e cil cunte 
A lur seignur, ki tel cunseill li dunent : 
380 Lui e altrui travaillent e cunfundenti » 

Guenes respunt : « Jo ne sai veirs nul hume 

Dit Blancandrins : « Merveilleux homme est Chaiies, 
qui conquit Fouille et toute la Calabre! Vers Angle- 
terre passant la mer salée , il en conquit le tribut i 
saint Pierre. Mais que vient-il chercher ici chez nous? » 
Gane respond : « C'est son courage ainsi , et jamais 
homme ne sera qui puisse durer à Tencontre. ■ 

L'autre reprent : « Les François sont moidt gentils 
honunes; mais ils font grand tort à leur seigneur, ces 
ducs et ces comtes qui tel conseil lui donnent , par où 
ils vont travaillant , désolant les autres et lui ! » — « En 
vérité, lui respond Gane, je n'en sache nul en ce cas, 

VARIANTES. 

376. vaille. Forme moderne; j'ai restitué la forme habituelle. (1 , 187, 18S; 
III, 59 et passim.) 



CHANT r. 33 

Ne mes RoUant, ki uncôre en aurat hunte. 

Elr main sedeit li emperere suz lumbre 

Ens ou preet dejuste Garcasonie , 
3«5 Vint i ses nies , out vestue sa brunie , 

En sa main tint une vermeUie pume : 

Tenez, bel sire, dist Rollans a sun uncie, 

De trestuz reis vos présent les curunes! 

Li soens orgoilz le devereit ben^cunfundre, 
390 Kar chascun jur de [sa] mort s'abandunet. 

Seit ki r ociet, tute pais puis auriumes. » Aoi. 

Dist Blancandrins : « Mult est pesmes Rollans 
Ki tute gent voelt faire recréant 

sinon Roland , qui tantost s'en repentira! Hier matin 
Tempereur estoit assis à l'ombre en un pré devant Car- 
cassomie ; arrive son neveu , vestu de sa cuirasse et tenant 
à la main une pomme vermeille : Tenez, beau sire, dit 
Roland à son oncle, je vous oflre ici les couronnes de 
tous les rois de l'univers ! Mais son orgueil finira par le 
perdre, car chaque jour il l'expose à la mort! Vienne qui 
nous en débarrasse, nous serions après bien tranquilles ! » 

Biancandrin reprit : < Roland est moult cruel , qui 
veut mettre à merci toutes les nations et leur disputer 

VARIANTES. 

383. eo avérât hunte. — 383. Er matin. — 384> «E out preet. f Ce ver» et 
le taJTant sont intervertis dans O. et dans F. M. — 388. O. sic; F. M. vus. — 
390. de mort s^abandunet — 391 . averiumes. 



34 ROLAND. 

E tûtes teres met en cbalengement! 
395 Par quele gent quiet il espleiter tant? 

Guenes respunt : «Par la Franceise gent; 

Il Tament tant ne li faldrunt nient! 

Or e argent lur met tant en présent, 

Muls e destrers e pâlies e guarnemenz! 
Aoo Uemperere meisme ad tut a sun talent, 

Cunquerrat fi les teres d'ici qu'en Orient! » Aoi. 

Tant chevalcherent Guenes e Blancandrins 
Que l'un a l'altre la sue feit plevit 
Que il querreient que Rollans fust ods. 
405 Tant chevalcherent e veies e chemins 

leurs contrées! Avec quelle aide . espère-t-il mener i 
fin ces hauts exploits? » — « Avecque Taide des Fran- 
çois, respond Ganes; ils Taiment tant qu'ils ne lui feront 
jamais faute ! Aussi ont-ils par lui tant d'or et tant d'ar- 
gent! mulets, destriers, tant d'estoffes de soie, et cent 
sortes d'esquipements ! tous , jusqu'à l'empereur, mar- 
chent à son caprice ! Il lui conquestera le monde d'ici 
jusques en Orient! » 

Tant chevauchèrent Gane et Blancandrin ensemble, 
qu'ils s'entre-donnèrent leur foi de poursuivre la mort 
de Roland. Tant chevauchèrent par voie et par chemin, 

VARIANTES. 

395. pour quidet il. — Aoo. L emperJîre» meismes. V. Li empereres fah 
tôt le ses cornant. 



CHANT ir 35 

Que en Sarraguce descendent suz un if. 
Un faldestoel out suz Tumbre d un pin ; 
Envolupet (ut d*un pâlie Alexandrin; 
La fut li reis ki tute Espaigne tint, 
410 Tut entur lui vint mille Sarrazins; 
N'i ad celoi ki mot sunt ne mot tint 
Pur les nuveles qu il vuldreient oïr. 
Atant as vos Guenes e Blanchandrins. 

Blancandrins vint devant Tempereur; 
k\b Par le puing tint le cunte Guenelun , 
E dist al rei : « Salvez seiez de Mahum 
E d*ApoUin, cui seintes leis tenuns! 

qu enfin à Sarragosse, sous un if, ils mirent pied à 

terre, 

A Tombre d'un pin se voyoit un fauteuil habillé d'un 
satin d'Alexandrie ; là siégeoit le roi de toute l'Espagne, au- 
tour de lui vingt mille Sarrazins. N'y a celui qui sonne ou 
dote un mot, tant sont en mal d'apprendre les nouvelles ! 

Alors paroist Blancandrin; s'avance aux pieds de l'em- 
pereur tenant par le poing le comte Ganelon, lequel 
dit au roi Marsille : « M ahom vous sauve et Apollon , 
dont nous tenons les saintes lois ! Nous avons fait vostre 
message à Charles; il en leva ses deux mains contre- 

VARIANTES. 

4oS. Pron. ewlopé. — 4 12. O. sic; F. M. qu'il vuldreint. — A 16. Pro». 
umré stitt iMûkon, — 417* qui seintes ieis. 

3. 



36 ROLAND. 

Vostre message fesimes a Charlun : 
Âmbes ses mains en levât cuntremunt, 
h^o Loat sun Deu, ne fist altre respuns; 
Ci vos enveiet un sun noble banin 
Ki est de France , si est mult riches hom ; 
Par lui orrez si aurez pais u nun. » 
Respunt Marsilie : « Or diet, [e] nus rorrum. » Aoi. 

425 Mais li quens Guenes se fut ben purpenset : 

Par grant saveir ciunencet a parler 

Gume celui ki ben faire le set, 

E dist al rei : a Salvez seiez de Deu 

Li glorius que devum aurer! 
430 Iço vus mandet Carlemagnes li ber : 

Que recevez seinte Chrestientet, 

mont, louant son Dieu, sans faire autre response. Mais 
vous envoie ici un sien noble baron, Tun des phis suf- 
fîsans de France, dont vous saturez ou la paix ou la 
guerre. » 

— « Qu'il parle, dit Marsilie , et nous l'escouterons. » 

Le comte Gane ayant son propos bien réfléchi, com- 
mence de parler subtilement, comme celui qui bien le 
sait faire. Et dit au roi : « Dieu vous protège, le glorieiu 
que nous devons tous adorer! Voici ce que vous mande 
le puissant Charlemagne : d'abord vous recevrez la sainte 

VARIANTES. 
Sili. (Or fliet, mis. » V>rs faux. V. or die et nos i'orom. 



CHANT K 37 

Demi Espaigne vos voelt en fiu duner. 

Se cest acorde ne vulez otrîer, 

Pris e liez serez par poested , 
U5 Al siège ad Ais en serez amenet. 

Par jugement serez iloec ùneU 

La mmrez vus a hunte et a viltet. » 

Li reis Marsilies en fut mult esfreed , 

Un algier tint ki d*or (ut enpenet, 
440 Ferir l'en volt se nen fust desturnet! Aoi. 

Li reis Marsilies ad la culur muée , 
De Sun algeir ad la hanste croUee. 
Quant le vit Guenes, mist la main a lespee; 
Cuntre dous deiz lad del furrer getee , 

loi chrestienne, puis il vous donne en lief la moitié de 
l'Espagne. Si vous refusez cest accord, vous serez pris 
de force et garrotté ; ainsi vous serez conduit au siège de 
Tempire , c'est Aix-la-Chapelle , où un jugement finira 
vostre sort, et vous mourrez de mort honteuse et vile! » 
Le roi Marsille à ce discours fut troublé de fasche- 
rie; il tenoit à la main un dard empenné d'or, et, sans 
qu'il en fut retenu , vouloit transpercer Ganelon ! 

Le roi Marsille a changé de couleur; la tige de son 
javelot lui tremble dans la main; ce que voyant, Ga- 
nelon porte la main à son espée, en tire deux doigts du 

VARIANTES. 
433. en fin duner. — h\h. douz deie. V. d'une moitié Ta dou f. g. 



38 ROLAND. 

làkb Si 11 ad dit : uMult estes bêle e clere; 
Tant vus aurai jo en curt al rei portée, 
Ja ne T dirat de France li emperere 
Que jo suis moerge en lestrange cuntree : 
Einz vos aurunt li meillor cumparee!» 

A50 Dient paien : «Desfaimes la meslee! » 

Tant li prièrent li meillor Sarrazin 
Qu el faldestoed s est Marsilies asis. 
Dist lalgalifes : uMal nos avez baillit, 
Que le Franceis asmastes a ferir! 
/i55 Vos le doussez esculter e oïr. » 

— «Sire, dbt Guenes, mei Tavent a suffirir. 

fourreau : « Espée, lui dit-il, vous estes moult belle et 
claire 1 à la cour de ce roi tant que vous serez à mon 
flanc , nostre empereur François jamais ne pourra dire 
qu'en estrange contrée j'aie péri tout seul , car auparar 
vant le sang des meilleurs vous aura payée 1 » Les Sar- 
razins s'escrient : « Empeschons leur rencontre. » 

Tant le prièrent les princes des Sarrazins, qu'en 
son fauteuil Marsille s'est rassis. Alors son oncle le ca- 
life : « Vous avez gasté nos aflaires en voulant frapper le 
François; vous le deviez escouter et ouïr! » — « Sire, dit 
Ganelon, je veux souffrir cela ; mais pour tout l'or que 

VARIANTES. 
Xhç). avenmt. — 456. mei In vent. 



CHANT I*. 39 

Jo ne lerreie por tut lor que Deus fist, 

Ne tut Taveir ki seit en cest pais, 

Que jo ne 11 die, se tant ai de leisir, 
4M) Que Chariemagnes li reis poesteifs 

Par mei li mandet, sun mortel enemi. » 

Âfublez ert d un mantel sabelin 

Ki fut cuvert d'un paiie Alexandrin , 

Getet le a terre, si Y receit Blancandrin; 
W5 Mais de s'espee ne volt mie guerpir, 

En son puign destre par lorie punt la tint. 

Dient paien : a Noble baron ad ci ! » Aoi. 

Elnvers le rei s est Guenes deprismet, 

Dieu créa, ni pour tous les thrésors de ceste contrée, je 
ne veux point laisser, si tant ai de loisir, 4^^ j^ ^^ ^^ 
à vostre majesté ce que par moi lui mande le puissant 
roi Charlemagne, son mortel ennemi. » Le comte estoit 
enveloppé d*un beau mantel de soie Alexandrine , fourré 
de martre; il rejette son manteau que reçoit Blancan- 
drin , mais de sa bonne espée il ne s'en voulut séparer : 
sa main droite ia tient par la poignée dorée ; les 
payens disent : « Voici un noble baron! » 

Gane devers le roi s'est approché et lui dit : « Vous 

VARIANTES. 

iS8. Ne por lut Taveir. — d6o. «Que Cbaries li mandct, li reis poesteifs, 
• par mei li mandet. » Il y a dans le premier vers une distraction manifeste du 
copiste. — 463 . Âfublez est. — 468. 0. sic ; F. M. « aprismet, f leçon que justifie 
fusage et le premier vers du ch. II. Cependant j*ai cru devoir retenir la leçon d'O. 



40 ROLAND. 

Si li ad dit : u A tort vos curuciez 
470 Quant ço vos mandet Caries ki France tient. 

Que recevez la lei des Chrestiens : 

Demi Espaigne vus durât il en fiet, 

L'altre meitet diurat Rollant sis nies; 

Mult orguillus parçuner i aurez ! 
475 Se ceste acorde ne volez otrier, 

En Sarraguce vus vendrat aseger. 

Par poestet serez pris e liez , 

Menet serez en France, ad Ais le siet; 

Vus n*i auerez palefreid ne destrer 
480 Ne mul ne mule que puissez chevalcher, 

Getet serez sur un malvais sumer, 

Par jugement iloec perdrez le chef. 

vous faschez à tort quand Charles , le maistre de France , 
vous mande de recevoir la loi des Chrestiens. Il vous 
accorde en fief une moitié de l'Espagne; l'autre moitié 
sera pour son neveu Roland, (un fier insolent d'associé 
que vous aurez là ! ) A cest arrangement ne voulez-vous 
entendre ? Dans Sarragosse on vous assiégera ; vous serez 
pris de force, garrotté et conduit en France, à la rési- 
dence d'Aix-la-Chapelle. On ne vous laissera palefroi ni 
destrier, ni mule ni mulet que puissiez chevaucher hon- 
nestement; mais on vous jettera sur un meschant som- 
mier; au terme, vostre jugement et puis la décollation. 

VAnU^iTES. 

474. O. sic; F. M. «orguillus, parçuiicr c avérez.» Voyci la note. — 478. 
Menet sercx droit a Ais io. sict. (F , 36.) — 479. nvcrci. 



CHANT ir 41 

Nostre emperere vus enveiet cest bref. »> 
El destre poign al paien lad liveret. 

485 Marsilies fut esculurez de V ire, 
Freint le seel , getet en ad la cire , 
Guardet al bref tuit la raisun escrite : 
((Carie me mandet, ki France ad en baillie. 
Que me remembre de la dolur e de ï ire -, 

490 Ço est de Basan e de sun frère Basilie 
Dunt pris les chefs as puis de Haltoïe. 
Se de mun cors voeil aquiter la vie , 
Dune li enveie mun uncle Talgalife, 
[Kar] altrement ne mamerat il mie. » 

Au demeurant, voilà Tépistre que nostre empereur vous 
envoie. > Parlant ainsi il la mettoit dans la main droite 
du payen. 

Marsille , blesme de courroux , brise le sceau dont il fait 
choir à terre la cire, et ayant regardé les raisons conte- 
nues au dedans : « Charles me mande, qui tient France 
en gouverne , de me remémorer son ire et sa douleur. 
parle de Basin et son frère Basilie , dont je lis voler les 
testes au mont de Hautouïe. Que si je veux sauver mon 
corps avec ma vie, je lui dois envoyer mon oncle le 
calife; sinon, son amitié me sera retirée. » Le fils du 

VARIANTES. 
493. li envei. — h^à- ■Altrement, » sans kar. 



42 ROLAND. 

.'i95 Apres parlât ses filz envers Marsilies, 
E dist al rei : u Guenes ad dit folie ! 
Liverez le mei, jo en ferai la justise. » 
Quant Toit Guenes, Tespee en ad branlie; 
Vait s apuier suz le pin a la tige. 



500 Enz el verçer s en est aiez ii reis , 

Ses meillors humes enmeine ensembf od sel; 

E Blancandrins i vint al canud peil , 

E Jurfalet Ici est ses fdz e ses heirs, 

E Talgalifes sun uncle e sis fedeilz. 
505 Dist Blancandrins : « Apelez le Franceis ; 

roi MarsiUe alors dit à son père : a Ganes a parlé comme 
un foui livrez-le-moi, j'en ferai la justice. «Ganeion, à 
ce mot, fait luire son espée ; va s'adosser à la tige du pin. 



Dans le jardin le roi MarsiUe est descendu suivi de 
tous ses grands vassaux ; là se rend aussi Blancandrin 
à la. teste chenue, et Jurfalet le fils et l'héritier de 
Marsille, et le calife son oncle et son fidèle. « Appelez 



VARIANTES. 



496. Apre» ce vers on lit ceiui-ci : «Tant ad crret nen est drcii que plus 
« muet. » Ce vers est égaré ici : ni la pensée ni la rime ne rattachent à ce 
couplet 



CHANT I*. 43 

De nostre prod m ad plevie sa feid. » 
Ço dist li reis : « E vos Ti ameneiz. » 
E Guene ad pris par la main destre al deiz , 
Enz el verger f enmeinet josq'al rei, 
510 La purparolent la traïsun seinz dreit. Âoi. 

a Bel sire Guenes, co li ad dit Marsilie, 
Jo vos ai fait alques de iegerie 
Quant por ferir vus demustrai grant ire : 
Guaz vos en dei par cez pels sabelines : 
515 Melz en valt Tor que ne funt cinc cenz iiveres; 
Einz demain noit en iert bêle amendise. » 

le François, dit Blancandrin; il m^a donné sa foi de 
travailler pour nous. » — « Amenez-le vous-mesme, » dit 
Marsille. Blancandrin prend Ganelon par un doigt de la 
aiain droite, le mène au roi dans le jardin, où i^t le 
pourparler de la trahison noire. 

« Beau sire Ganes, ce lui a dit Marsille, je vous ai 
fait un accueil un peu leste quand j^ai paru vouloir 
vous Irapper en courroux : pour amende , acceptez ces 
fourrures de martre; c'est la valeur en or de plus de 
cinq cents livres; et devant quil soit demain soir, j'au- 
rai fini de racheter ma faute. » Ganes respond : « Ce 

VARIANTES. 

So8. ■ E Guenes l*ad pris par la main destre ad deii ; » ce qui n'est pas un 
vers. D est clair que Guenc doit être à Taccusatir, complément de prendre, par 
oootéqoent tant s. — 5 1 4. Guaz vos endreit. — 5 1 6. bêle Tamendise. 



44 ROLAND. 

Guenes respunt : « Jo ne ï desotrei mie. 
Deus, se lui piaist, a ben le vos mercie! » Aoi. 

Ço dist Marsilies : u Guenes , par veir sacez , 
520 En talent ai que mult vos voeill amer, 

De Carlemagne vos voeill oïr parler : 

Il est mult vielz ! si ad sun tens uset ; 

Men escient dous cenz anz ad passet? 

Par tantes teres ad sun cors demened ! 
5:25 Tanz colps ad pris sur sun escut bucler ! 

Tanz riches reis cunduit a mendisted!... 

Quant ert il mais recreanz d'osteier? » 

Guenes respunt : « Caries n est mie tels ! 

N est hom ki Y veit e conuistre le set, 
530 Que ço ne diet que lemperere est ber! 

uest pas de refus; Dieu, s'il lui plaist, vous en doint 
récompense ! » 

Marsille reprit : « Ganelon, sachez une chose très- 
vraie : j'ai grand désir que nous soyons bons amis; je 
vous veux ouïr parler de Charlemagne; il est mouh 
vieux! il a son temps usé. Je m'assiu^e qu'il passe 
deux cents ans ? A démené son corps par tant et tant 
de pavs! a tant paré de coups sur son escu! tant de 
sjrands ix>is qu'il a mis à Taumosne I De guerroyer 
([uand donc sera-t-il las? » Ganes respond : • Il n'est pas 
ce que vous pensez ! on ne le peut voir ni connoistre sans 
déclaivr que Tempereur est brave ! Je ne vous le saiurois 



.3^5 



CHANT I^ 45 

Tant ne 1' vos sai ne preiser ne locr 

Que plus ni ad d oniu* e de bontet. 

Sa grant valor ki Y purreit acunter? 

De tel bamage lad Deus enluminet, 

Meilz voelt mimr que guerpir sun bametz ! » 

Dist li paiens : a Mult me puis merveiller 
De Cariemagne ki est canuz e vielz ! 
Men escientre, dous cenz anz ad e mielz? 
Par tantes teres ad sun cors traveillet ! 
Tanz colps ad pris de lances e d espiez ! 
Tanz riches reis cunduiz à mendistiet!... 
Quant ert il mais recreanz d osteier? » 
— «Co n'est, dist Guenes, tant cum vivet ses nies: 



^nt priser ni louer, qu'il n'y ait en lui encore plus 
^honneur et de vertu. Sa grand' valeur qui la pourroit 
^nter? Dieu de telle noblesse illumina sa cour, qu'il 
vaudroît mieux mourir que de l'abandonner! » 

— « Je , dit le payen, suis moult esmerveillé de l'empe- 
reur si très-vieux et chenu ! Je m'assure qu'il a deux cents 
ans, et mieux? Par tant de lieux a son corps travaillé I 
tant pris de coups et de lance et d'espieux! tant de 
grands rois réduits à mendier! Ne sera-t-il jamais lassé 
de guerres? » — « Jamais! dit Ganelon, tant comme il 

VARIANTES. 
bh^' O. sic; F. M. Cornent? dist Guene». 



46 ROLAND. 

N at tel vassal suz la cape del ciel ! 
545 Mult par est proz sis cumpainz Oliver; 
Les .xii. pers, que Caries ad tant chers, 
Funt les enguardes a .xx. mil chevalers. 
Soûrs est Caries, que nul home ne crent ! » Aoi. 

Dist li paiens : a Merveille en ai jo grant 
550 De Carlemagne ki est canuz e blancs ! 

Mien escientre, plus ad de .ix.c. anz? 

Par tantes teres est alet cunquerant ! 

Tanz colps ad pris de bons espiez trenchanz ! 

Tanz riches reis morz e yencuz en champ ! 
555 Quant iert il mais d'osteier recréant? n 

aura son neveu vivant! n'est tel vaillant sous la cape du 
ciell Moult preux aussi est le compagnon de Roland, 
Olivier; et les douze pairs, si chers à Charlemagne^ font 
Favant-garde à vingt mille chevaliers! Telle est la seu- 
reté de Charles, qu'il ne craint nul homme ici-bas! ■ 

Le Sarrazin continue : « J'ai grand'merveille de Char- 
lemagne au chef blanc et chenu! j'en suis certain, qu'il 
passe deux cents ans ? Par tant de terres est allé conqué- 
rant! tant a reçu de coups de bons espieux tranchans! 
tant et si puissans rois fait venir à merci ou mis à 
mort sur les champs de bataille I De guerroyer quand 
donc sera-t-il las?. « — « Ce ne sera, dit Ganelon, pas 

VARIANTES. 
547. a XX milie. — 548. que nul» bom ne crent. — 5^9. Dist li Sarraiins. 



CHANT P. 47 

— h Ço niert, dist Guenes, tant cum vivet RoUans: 
Nad tel vassal d'ici qu'en Orient! 
Mult par est proz Oliver sis cumpainz ; 
Li .xii. per, que Caries aimet tant, 
560 Funt les enguardes a .xx. milie de Francs. 
Soûrs est Caries : ne crent hume vivant! w Aoi. 

« Bel sire Guenes, dist Marsilies li reis , 
Jo ai tel gent, plus bêle ne verreiz! 
Quatre cenz milie chevalers puis aveir ; 
^ Puis m'en cumbatre a Carie et as Franceis. » 
Guenes respunt : « Ne vus a ceste feiz ! 
De voz paiens mult grant perte i auereiz. 
Lessez la folie, tenez vos al saveir: 

du vivant de son neveu ! Roland n a son pareil d'ici jus- 
qu'en Orient, et son camarade Olivier est moult cheva- 
lereux aussi ! les douze pairs, si chers à Charlemagne, 
font lavant-garde à vingt mille François I L'empereur est 
bien asseuré : Charles ne craint homme qui vive I » 

— « Beau sire Ganes , reprend le roi Marsille , j'ai telle 
gcnt, plus belle n'en verrez! je puis avoir quatre cent 
mille chevaliers pour combattre Charies et les Fran- 
çois. » — « Ne vous y fiez mie! réplique Ganelon : de vos 
payens vous y feriez grand'pertel Laissez la témérité 
folle, tenez-vous-en à l'industrie : à l'empereur donnez 

VARIANTES. 
563. O. sic; F. M. plus M, — 568. Pron. Ifsxex V folie; ut supr. 37. 



48 ROLAND. 

L empereur, tant li dunez aveir 
570 N'i ait Franceis ki tôt ne s'en merveilt. 

Pur .XX. hostages que li enveiereiz, 

En diilce France s en repairrat li reîs ; 

Sa rere guarde lerrat derere sei , 

lert i sis nies li quens Rollans, ço crei, 
575 E Oliver li proz e li ciuleis : 

Mort sunt li cunte, se est [ja] ki mei en creit. 

Caries verrat sun grant orguill cadeir, 

N aurat talent que jamais vus guerreit. » Âoi. 

« Bel sire Guenes, se Deus vus beneie, 
tm Con faitement purrai Rollant ocire ? m 

tant de richesses, que tout François en soit esmerveiilé. ^ 
Envoyez là-bas vingt ostages; le roi s'en retournant en ^ 
France, lairra après soi Tarri ère-garde; son neveu le 
comte Roland, sV trouvera, j'espère; Olivier avec lui, 
le preux et le courtois. Si l'on veut m'escouter, je les 
çarantis morts I Charles verra soudain tout son oi^eil 
;\ terre , et de vous guerroyer onques n aura Tenvie. » 

« Beau sire Ganes, ainsi Dieu vous bénisse! par 
quel moven puls-je occire Roland?» Ganes respond : 



\ MiU\TF5. 



>•» r*v. \ piMxr. — ^-^ V fM l: me:. — ^-S. niJ5 picrreit. — 579.^ - 
M<'i K M <w «n* wu^r • çnf . Rr: *iTY Gurnr*, con faitement purrai Ro^" 
• Uni vvirr * • 



CHANT I*. 49 

Guenes respont : n Ço vos sai jo ben dire : 
Li reis serat as meillors porz de Sizer, 
Sa rere guarde auerat detres sei mise; 
lert i sis nies li quens Roilans li riches , 
^ ^ E Oliver en qui tant il se fiet ; 

.Xx. mille Francs unt en Inr cmnpaignie. 
De voz paiens lur enveiez .c. mille ; 
Une bataille lur i rendent cil primes : 
La gent de France i ert blecee e blesmie; 
.^^ Ne r di por ço des voz iert la martirie. 
Altre bataille lur liverrez de meisme; 
De quel que seit Roilans n'estoestrat mie. 
Dimc aurez faite gente chevalerie, 
N'aurez mais guère en tute vostre vie. Aoi. 

* "I e m'en vais vous le dire : le roi sera dans les grands 
^^sfilés de Sizaire; aura derrière soi laissé Farrière- 
S^rde, où sera son neveu le fier Roland, avec son Olî- 
^^«r en qui tant il se fie; ils guident vingt mille Fran- 
^^is. De vos payens envoyez -leur cent mille; une 
''^^taille est tout d'abord livrée , dont ceux de France en 
^^ront affligés. Je ne prétends pas pour cela qu'il n'y ait 
^^lassacre des vostres! mais un second combat sera li- 
Vré de mesme; n'importe dans lequel, Roland y res- 
tera! Vous aurez donc l'honneur d'un glorieux fait 
^^armes, et n'aurez plus de guerre du restant de vos 

VAlUABrTES. 

àSa. pors de Fixer. — 583. S'arère-guarde averit detrës sei. — 584. 0* aie ; 
F. M. lia niés Roilans. — 589. iert blecée. — 59$. averei. — 594. N^averei. 



50 ROLAND. 

595 u Ghi purreit faire que Rollans i fust mort» 
Dune perdreit Caries le destre braz del cors. 
Si remeindreient les merveilluses pz, 
N asemblereit ja mais Caries si grant esforz : 
Tere Major remeindreit en repos ! » 

C(K) Quant lot Marsilie , si ï ad baiset el col ; 
Puis si cumencet a venir ses trésors. Aoi. 

• 

Ço dist Marsilies : (qu'en parlereient il plus?) 
u Cunseill n est proz dimt hume n est seurs : 
La traisun me jurez s*il i est?» 
(H^5 Ço respunt Guenes : a Issi seit cum vos plaist. » 

jours ; car qui procureroit que Roland y fust tué, 
Charles auroit perdu le bras droit de son corps. Adieu 
sa merveilleuse armée! il n^assembleroit plus jamais 
do telles forces : France le grand pays se tiendroit en 
ropos! » 

Marsilie « à ce discours^ le baise sur le cou; en ce 
moment parotst son thrésorier. 

Marsilie dit : ^car à qiioi bon tant de langage?) • D 
nVst bon conseiller dont on nest asseuré; jurez-moi, 
5*il V e5t » que vous le trahirei ?» — « De tout mon cœur! • 

T \MAVrFS. 



^oi, IV *^fcî^p f. 9i.v,< f>tnf atNr*e. — ^o^ô F M. a f« Ktnu. O. porte : « se- 
* nùft. » — fo t. I L» tr^^5«tm »e ««irrex i<r Ro&nC v :t N est. • fV fUflatf est 



CHANT l\ 51 

Sur les reliques de s'espee Miu^eis 
La traisim jurât, si s* est forsfait. Âor. 

Un faldestoed i out d*un olifant. 

Marsilies fait porter un livre avant , 
610 La lei i fut Mahum e Tervagan. 

Iço ad juret li Sarrazins Ëspans 

Se en rere guarde troevet le cors RoUant , 

Gumbatrat sei a trestute sa gent, 

E, se il poet, murrat i veirement! 
615 Guenes respimt : « Ben seit vostre cornant! » Âoi. 

A tant i vint uns païens, Valdabruns; 
Icil levât le rei Marsiliun , 

respond Ganes. Sur les reliques de son espée Murg^eis 
il jure la trahison et consomme son forfait détestable ! 

De fortune un throne d'ivoire se trouvoit là. Marsille 
y fait porter un livre , le livre de la loi Mahom et Ter- 
vagant, sur lequel jura le Sarrazin d'Espagne, s'il peut 
trouver Roland à l'arrière-garde, de le combattre avecque 
tout son monde, et, s'il le faut, jusqu'à la morti Ganes 
respond : « Tout heur vous accompagne ! » 

Après s'avance un payen , Valdabron , l'ancien gouver- 

VARIANTES. 

607. jurrat e si s'en est. — 610. Ço ad. (T, 43o et passim.) — 617, Icil 
<B vait al rei. (III, 196.) V. Cil adoba le rei. 

4. 



52 ROLAND. 

Cler en riant 1 ad dit a Guenelun : 

(( Tenez m'espee , meiliur n*en at nuls hom! 

620 Entre les helz ad plus de mil manguns : 
Par amlstiez, bel sire, la vos duins. 
Que nos aidez de RoUant le barun, 
Qu en rere guarde trouver le poûsum. » 
— (( Ben serat fait , » li quens Guenes respunt ; 

625 Puis se baisèrent es vis e es mentuns. 

Âpres i vint un paien, Climorins; 
Cler en riant a Guenelun 1 ad dit : 
u Tenez mun helme, unches meillor ne vi! 
Si nos aidez de RoUant li marchis , 

neur du roi Marsille : « Tenez , dit-il à Ganelon d'un visage 
clair et riant , tenez ce fer : personne au monde ne pos- 
sède une arme meilleure ! la garde en vaut plus de mille 

II 

mangons. Par amitié, beau sire, je vous la donne pour 
nous aider au fait de Roland, que nous le puissions trou- 
ver parmi Farrière-garde ! » — «Et comptez-y 1 » lui res- 
pondGanes; puis s'embrassèrent à la joue, au menton. 

Après s'avance un autre payen , Climboris , qui riant 
d'im visage ouvert, dit à Ganes : « Tenez mon heaume; 
je n'en vis oncques de meilleur! et nous aidez contre 
le marquis Roland, par quel moyen nous le puissions 

VARIANTES. 

6i8. l'ad dit. — 62 1. O. sic; F. M. U vos duuns. — 6 a 2. Que tos aidez» 

(I. 639.) — 627. l'ad dit. 



CHANT I*'. 53 

630 Par quel mesure le poûssum hunir. » 

— a Ben serat £adt,» Guenes [li] respundit; 
Puis se baisèrent es bûches e es vis. Aoi. 

A tant i vint la reine Bramimunde : 
« Jo vos aim mult, sire, dist ele al cunte, 

635 Car mult vos priset* mi sire e tuit si hume ! 
A vostre femme enveierai dous nusches , 
Bien i ad or, matices e jacunces : 
Eles valent mielz que tut laveir de Rume : 
Vostre empereres si bones nen out uncfaes! » 

640 II les ad prises , en sa hoese les butet. Aoi . 

Li reis apelet Malduiz sun tresorer : 

honnir. » — « Et comptez-y I » lui respond Ganes; puis 
s'embrassèrent à la joue, au menton. 

Après s'avance la reine Bramimonde ; « Sire , dit-elle au 
comte, je vous aime bien fort, car bien fort vous prisent 
mon Seigneur et tous ses sujets! Je veux à vostre femme 
envoyer ces deux bracelets ; voyez combien il y a d'or, 
d'améthystes et d'hyacinthes! Ils passent de valeur tous 
lesthrésors de Rome! vostre empereur jamais n'en eut 
de si précieux! > Gaqelon a pris , les serre dans sa botte. 

Marsille s'adressant à son thrésorier M auduit : « Et les 

VARIANTES. 
63 1. Guenes respundit.— 633. AUnl. — 638. Pron. r valmtmiéfux. 



CHANT II. 



ARGUMENT. 

^'^'^^OD, de retour au camp français, rend compte à Charlemagne de son 

^^'T'ige* L*empereur, trompe, prend la résolution de rentrer en France; il 

^ deoz songes allégoriques, mais dont il ne pénètre pas le sens. Roland , par 

^^ oonseil de son perfide beau-père, est préposé à Tarrière-garde, et Tavant- 

OHe se met en marche. Sinistres pressentiments de Charlemagne. 

^^i^e, de son o6té, assemble des troupes pour écraser Tarrière-garde où 

^^i les douze pairs de France. Olivier grimpé sur un pin découvre au 

lob l'armée païenne; il avertit les Français, et par trois fois engage Roland 

^ sonner de son cor. Roland refuse obstinément. A Tapproche du danger 

f irchevéque Turpin bénit les Français , et leur donne l'absolution. La ba- 

ttiUe s'engage , terrible I Présages de la mort de Roland : la nature prend le 

deuil sur la terre et dans le ciel. 



CHANT II. 



Li empereres aproismet sun repaire , 
Venuz en est a la citet de Gaine; 
Li quens Rollans il lad e prise e fraite : 
Puis icel jur en fut cent anz déserte. 
5 De Guenelun atent li reis nuveles 
E le tréud d*Elspaigne la grant tere. 
Par main en Talbe, si ciun li jurz esclairet, 
Guenes li quens est venuz as herberges. Aoi. 

Li empereres est par matin levet, 
10 Messe e matines ad li reis escultet ; 



Nostre empereur approche de ses quartiers ; met pied 
à terre à la cité de Gaune, laquelle le preux Roland jadis 
a prise et rasée, dont elle fut depuis cent ans déserte. 
Charle y attend nouvelles de Ganelon et le tribut d'Es- 
pagne la grand'terre. 

Au petit point du jour, que Faube esclaire à peine, 
Gane arrive aux quartiers du roi. 

L'empereur s'est de bon matin levé ; ayant ouï messe 

VARIANTES. 
1. V. droit à Valence «e prist h repairier. 



60 ROLAND. 

Sur lerbe verte estut devant sun tref. 

Rollans i fut e Oliver li ber, 

Neimes li dux e des altres asez. 

Guenes i vint, li fels, li parjurez! 
15 Par grant veisdie cumencet a parler, 

E dist al rei : tt Salvez seiez de Deu ! 

De Sarraguce ci vos aport les clefs , 

Mult grant aveir voz en faz amener 

E .XX. hostages , faites les ben guarder. 
20 E si vos mandet reis Marsilies li ber. 

De Talgalife ne ï devez pas blasmer, 

Kar a mes oilz vi .iii.c. milie armez , 

Halbers vestuz, alquanz healmes fermez, 

Ceintes espees as punz d'or neielez , 

et matines, devant son pavillon se tient sur Fherbe 
verte ; là fut Roland et le brave Olivier, et le duc Naime 
et beaucoup d autres. Aussi y vint Ganelon, le faux, le 
parjuré! il commence à parler par grande hypocrisie, 
et dit au roi : « Sire, Dieu vous bénisse! Je vous ap- 
porte ici les clefs de Sarragosse ; moult grands thrésors 
vous enfais-je amener, et vingt ostages : faites-les bien 
garder! C'est ce que vous envoie le brave roi Marsille. 
Au regard du calife, il n'est point à blasmer, car de 
mes yeux j'ai vu trois cent mille honunes armés , hau- 
berts vestus , aucuns le pot en teste , au flanc l'espée à la 

VARIANTES. 
1 7. 0. »ic ; F. M. voH «porte. — 3 s. • .1111. c. milit*. » 1^ mesure veut trois cmlx. 



CHANT IL 61 

m 

25 Ki rencunduistrent entresques en la mer. 

De Marsilie s*en fuient por la Chrestientet , 

Que il ne ï voelent ne tenir ne guarder. 

Einz qu*il oûssent .iiii. liues siglet, 

Si*s aquillit e tempeste e ored; 
30 La sunt neiez, jamais ne*s en verrez! 

Se il fiist vi[Yant] , jo ï oûsse amenet. 

Del rei paien, sire, par veir créez 

Ja ne verrez cest premer meis passet 

Qu'il vos suirat en France Je regnet, 
35 Si receverat la lei que vos tenez, 

Jointes ses mains iertvostre comandet, 

De vos tendrat Elspaigne le regnet. » 

garde d'or niellé , qui se sont embarqués sur la mer avec 
ledit calife. Ne voulant plus rester sous la loi de Fin- 
fidèle Marsilie , ils venoieni; vivre au milieu des Chres- 
tiens. Ils navoientpas cinglé tout au plus quatre lieues, 
qaune fière tempeste soudain les accueillit : tous, ils 
sont tous noyés! vous n'en verrez pas un! Si le ca- 
life en eust reschappé, je Teusse à vos pieds amené. 
« Et quant au roi payen , sire , soyez-en seur, vous 
ne verrez sitost passer un mois qu il ne vous suive au 
royaume de France , et recevra la loi que vous tenez. 
Honmiage il vous rendra ses deux mains dans les 
vostres, et veut tenir de vous le royaume d'Espagne. » 

VARIANTES. 

sS. Ki Ten conduisirent tresqu en la mer. — 36. O. sic; F. M. « s*en furent. » 
Voy. U noie. — 3i . Se il fust vif. (1 , 663.) — 34. 0. sic; F. M. nous suirat. 



62 ROLAND. 

Ço dist il reb : a Graciet en seit Deus ! 
Ben Tavez fait : mult grant pi*od i aurez. » 
^0 Par mi celé ost funt mil grailes suner; 

Franc desherbergent , funt lur sumers trosser; 
Vers dulce France tuit sunt achiminez. Âoi. 

Caries li magnes ad Espaigne guastede, 
Les castels pris , les citez violées. 
45 Ço dit li reis que sa guère out finee. 
Vers dulce France a sa grant ost tournée. 
Li qluens Rolans ad f enseigne fermée 
En sum un tertre cuntre le ciel levée. 

— « Le ciel , ce dit le roi , en soit Confié ! Vous avez 
fait bonne ambassade , dont vous viendra moult grand 
profit. » 

Mille clairons sonnent parmi Tannée. Le soldat des- 
ménage, on charge les sommiers, vers douce France 
on se met en chemin. 

Charles le grand TEspagne a dévastée , les chasteaux 
pris et les villes forcées; il desclare la guerre finie, et 
tourne sa grande ost vers le doux pays de France. 

Le preux Roland au front d'une montagne plante son 
estendart, qui flotte sur le ciel. Les François respandus 



VARIANTES. 



39. i avérez. — 46. V. sic; O. et F. M. cchevalchet Temperère.* Rine 
fauise. — 48. O. porte : « En sur un tertre; » c*esl un lapsus évident. 



CHANT II. 63 

Franc se herbergent par tute la cuntree. 
50 Païen chevalchent par ces greignurs valees , 

Halbercs vestuz, [enseignes] bien fermées, 

Heabnes lacez e ceintes lur espees , 

Escuz as colz e lances adubees ; 

[Ens] en un bruiil par sum les puis remestrent : 
55 .liii.c. mille atendent l'ajumee. 

Deus! quel dulur que li Franceis ne ï sevent! Aoi. 

Tresvait le jur, la noit est aserie ; 
Caries se dort, li empereres riches : 
Sunjat qu'il ert al greignurs porz de Sizer, 

par toute la contrée se gistent.au moins mal qu'ils 
peuvent. 

Cependant au profond de ces longues vallées les 
Strrazins vont chevauchant, hauberts vestus, enseignes 
desployées, heaumes lacés, Fespée au flanc, Fescu au 
col et les lances adoubées; en im bois tout là-haut le 
soir ils s'embuschèrent. Quatre cent mille hommes 
attendent là le retour de Taurore. Dieul quel malheur 
que les François nen savent rien! 

Le jour tombe, la nuit est noire. Charles s'endort, le 
puissant emperetu*. Se vit en songe aux desfilés de Cisaire, 

VARIANTES. 

Si . c très bien fermeex. — 54* « En un bniill. • Bmil ^tant monosyllabe , le 
vcn ternit fiinx. (I, gS et iSA.) — Sg. O. sic ; F. M. Fixer, comme tonjoors. 



64 ROLAND. 

M Entre ses poinz teneit sa hanste findsnine; 
Guenes li quens [il] lad sur lui saisie. 
Par tel air 1 at estrussee e brandie 
Qu envers le cel en volent les escides! 
Caries se dort qu*il ne s*esveillet mie. 

65 Apres iceste, altre avisium sunjat: 

Qu*il en France ert, a sa capele, ad Ais. 

EU destre braz li morst uns vers si mais; 

De vers Ardene vit venir un leupart , 

Sun cors demenie mult fièrement asalt 
70 ^D* enz de [la] sale uns veltres avalât 

Que vint a Caries le galops e les sak, 

tenant entre ses mains sa lance de bois de finesne; ^^ 
comte Ganelon la saisissant sur lui , Ta brandie et s ^^^ 
couée dWe force que jusqu^au ciel en volent les esdat:^ 
Charles dort sans se resveiller. 

Ensuite il songe une autre vision : qu^il est en France ^ 
à. son Aix-la-Chapelle; un fier verrat lui mordoit le bra^ 
droit; du costé des Ardennes accourt im léopard, qu^ 
Tassaille lui-mesme rudement. Alors de Tintérieur àxM^ 
palais s^eslance un lévrier, qui vient à l'empereur sautant 

TARUICTES. 



6i. li quens Tad sar lui. — 69. cSon cors démenie, malt fièrement asalt;» 
«M^mme si Tadjectif èimnàit était le verbe te démemo'. — 70. « Dens de sale. * 
M, h\ Michel indique ailleurs la le^n ici adoptée. 



CHANT II. 65 

La destre oreille al premer ver trenchat, 
Ireement se cumbat al leupart. 
Dient Franceis que grant bataille i ad, 
75 [Mais] il ne sevent li quels d'els la yeintrat. 
Caries se dort, mie ne sesveillat. Âoi. 

Tresvait la noit e apert la clere albe. 
Li empereres mult fièrement chevalchet, 
Par mi cel host suyent e menu reguarded : 
80 «Seigneurs barons, dist li empereres Caries, 
Veez les porz e les destreiz passages , 
Kar me jugez ki ert en la rere guarde. » 
Guenes respimt : u [RoUans,] cist miens fillastre; 

c^ l)ondi8sant« et d^abord tranche audit verrat Foreille 
4ïX)ite, puis furieux se prend au léopard. Les François 
^^nt : Quelle horrible bataille ! mais on ne sait lequel 
la gagnera. 
Charles dort sans se resveiller. 

L ombre s'enfuit, apparoist la claire aube. Charle- 
magne chevauche moult fièrement, Tœil attaché sur json 
armée : •« Seigneurs barons, ditrempereur, voici lesports, 
les estroits desfilés; or décidez qui mènera l'arrière- 
garde. » Ganes respond : « Luil mon beau-fils Roland. 

VARIANTES. 

73. V. al feloD ors. — 75. « Il ne sevent,» sans mais. — 78 et 79. L'ordre 

de ces deui vers est interverti : « Parmi cel host Là emperbres. » — 83. res- 

pont : Cist miens fîilasUre. 



66 ROLAND. 

N avez baron de si grant vasselage. » 
85 Quant l'ot li reis , fièrement le reguardet , 

Si 11 ad dit : a Vos estes vifs deables! 

El cors vos est entrée mortel rage! 

E ki serat devant mei en Tans guarde?» 

Guenes respunt : « Oger de Denemarche ; 
90 N avez barun ki mielz de lui la facet. » 

U quens RoUans. quant il soït juger, Aoi. 
Dune ad parled a lei de chevaler : 
(( Sire parastre , mult vos dei jo aveir cher -. 
La rere guarde avez sur mei jugiet ; 
95 N'i perdrat Caries li reis ki France tient , 
Men escientre , palefreid ne destrer. 
Ne mul ne mule que deiet chevalcher. 

Vous n avez nul baron de si rare vaillance. » L'empe- 
reur, sur ce mot, de travers le régarde : « Vous estes 
bien le diable ! lui dit-il ; au corps vous est entrée une 
mortelle rage! Et qui fera devant moi Tavant-garde .»^ » 
Ganesrespond : « Ogier de Danemarck; vous n'avez che- 
valier pour y convenir mieux. » 

Le comte Roland ^ entendant qu'on le dévoue à Far- 
rière-garde , prend la parole en hardi chevalier : « Sire 
beau-père, certes je vous dois trop, qui m'avez fait 
donner l'arrière -garde! Or bien, Charles le roi de 
France n'y perdra rien, je m'asseure : ni palefroi ni 
destrier, ni mule ni mulet chevauchable ; il n'y perdra 



68 ROLAND. 

Men escientre , ne Y me reproverunt 

Que il me chedet cum fist a Guenelmi 
1 10 De sa main désire que reçut le bastun. n 

Li empereres en tint sun chef enbrunc ! 

Si duist sa barbe e detoerst sun gemun , 

Ne poet muer que de [ses] oilz ne plurt. 

Auprès iço i est Neimes venud ; 
115 Meiilor vassal nout en la curt de lui, 

Ë dist al rei : (( Ben lavez entendut? 

Li quens Rollans il est midt irascut! 

La rere guarde est jugée sur lui ; 

N avez baron ki ja mielz la remut; 
120 Dunez li Tare que vos avez tendut , 

Si li truvez ki très bien li aiust. » 

d'eschapper à raffront de le laisser tomber, conune fiC^ 
Ganelon quand sa main a reçu le baston de la vostre ! » 

L'empereur rembrunit son visage , manie sa barbe 
et détord sa moustache , et ne peut empescher ses yeux 
de jeter des larmes. 

Après cela le duc Naime est venu, homme d'autant 
de cœiu* qu'il en feust à la coiu* : « Vous avez, dit-il, en- 
tendu ? Le preux Roland est moult irrité ! L'arrière- 
garde est mise dessus lui ; et vous n'avez baron pom* la 
diriger mieux : donnez-lui donc l'arc que vous avez 
tendu, et lui trouvez qui très-bien le seconde. » 

VARIANTES. 
Il 3. que <le5 oilz. — 119. ki jamais. 



CHANT II. 69 

Li reis li dune, e Rollans la reçut 

Li empereres apelet ses nies Rollant : 

uBel sire nies, or savez veirement? 
i'i5 Demi mun host vos lerrai en présent : 

Retenez les, ço est vostre salvement! » 

Ço dist li quens : u Jo n en ferai nient ! 

Deus me cunfunde se la geste en desment! 

.Xx. milie Francs retendrai ben vaillanz. 
130 Passez les porz trestut soûrement : 

Ja mar crendrez nul hume a mun vivant ! » 

Li quens Rollans est muntet el destrer; 
Guntre lui vient sis ciunpainz Oliver, 
Vint i Gerins e li proz quens Gerers, 

Le roi lui donne Farc^ et Roland le reçoit. 

L'empereur appela son beau neveu Roland : « Or 
escouteZf mon beau neveu : savez-vous quoi? je m'en 
vais vous laisser la moitié de mon ost; et la prenez, car 
c'est vostre salut! » — « Non, dit Roland, non, je n'en 
ferai rien. Dieu me confonde si je déments ma race! je 
retiens avec moi vingt mille vaillans François; et puis 
passez les ports en toute sem*eté, et, moi vivant, ne 
redoutez personne! » 

Le preux Roland à cheval est monté; à lui se joint 
son compagnon Olivier, avec Gerin et le comte Gérer, 



70 ROLAND. 

135 E vint [i] Joces, si i vint Berengers, 

E vint Jastors e Anseis li veillz; 

Vint i Gerart de Rossillon li fiers; 

Venuz i est li riches dux Gaifiers. 

Pist Tarcevesque : « Jo irai par mun chef! » 
uo — « E jo od vos , ço dist li quens Gualters ; 

Hom sui Roiiant, jo ne li dei faillir!» 

Entre s'eslîsent .xx. milie chevalers. Aor. 

Li quens Rollans Gnalter del Hum apelet : 
«Pemez mil Francs de France nostre tere, 
145 Si purpemez les destreiz e les tertres, 

Que lemperere nisùn des soens ni perdet. » Aoi. 
Respunt Gualters : « Pur vos le dei ben faire ! » 

et Josse et Bérenger ; avec Jastor et le vieil Anséis ; aussi le 
fier Gérard de Roussillon; aussi le riche duc Gaifîer. 
« Par mon chef, dit FarchevesqueTurpin, j'irai aussi ! » — 
« Et moi je vous suis , dit le comte Gautier : Roland est 
mon seigneur, je ne lui dois faillir! » Ils se sont entre 
eux eslu ainsi vingt mille chevaliers. 

Le preux Roland dit à Gautier de Luz : « Prenez 
mille François de France nostre terre ; occupez-moi les 
monts avec les desfilés, si bien que Fempereur n y perde 
pas un homme. » Gautier respond: « Pour vous me faut 



VARIANTES. 



i35. Ë vint Joces. — iSq. Voyez la note. — i43. Gualter del luin. (III, 
1 1 , 638. ) V. et P. de Lm. — 1 4 5. « le» desera. » J*ai lu destràg. ( I , i hg.) 



CHANT IL 71 

Od mil Franceis de France la lur tere 
Gualters desreoget les destreiz e les tertres ; 
150 N'en descendrat pur malvaises nuveles, 
Elnceis qu'en seient .vii.c. espees traites. 
Reis Âlmaris del règne de Belfeme 
Une bataille lur liverat le jur, pesme ! 

Hait sunt li pui , [e] li val tenebrus , 
155 Les roches bises , les destreiz merveillûs. 
Le jur passèrent Franceis od grant dulur : 
De .XV. liues en ot hom la rimur! 
Puis que il aprochent a la Tere Majur, 



bien faire I » Avec mille François de leur terre de France , 
Gautier parcourt à bride abattue les desfilés et les mon- 
tagnes; pour mauvaises nouvelles qui viennent, il n'en 
descendra pas avant d'avoir tiré sept cents espées. Al- 
maris, roi du pays de Belfeme , leur livra ce jour mesme 
une aifireuse bataille I 

Hauts sont les puys et ténébreuses les vallées; 
les rochers noirs; les desfilés sinistres! L'avant-garde 
passa ceste joxunée en grand'douleur ; la rumeur de 
leur passage s'entendoit de quinze lieues I 

A l'approcher de la douce patrie, ils voient Gascogne 



VARIANTES. 



iSa. V. deBiierne. — i54* Hait sunt li pui, ii val. — 167. De xv lius. 
i58. V. sic; F. M. pais que il vencntà tere inajur. 



72 ROLAND. 

Virent Guascuigne, la tere lur seignur; 
1^ Dune lor remembret des fins e des honurs, 

E des pulcele e des gentilz oixurs : 

Gel n'en i ad ki de pitet ne plurt. 

Sur tuz les altres est Garles anguissus, 

As porz d*Espaigne ad lesset sun nevuld : 
165 Pitet l'en prent, ne poet muer n'en plurt! Aoi. 

Li .xii. per sunt remés en Espaigne, 
.Xx. milie Francs [i] unt en lur cumpaigne, 
Ne n unt pour ne de mûrir dutance. 
Li emperere s'en repairet en France, 



la terre à leur seigneur; alors leur souvient de leurs 
fiefs, de leurs domaines, et de leurs tendres pu- 
celles, et de leurs nobles espouses. Il nest celui qui 
de pitié ne pleure; mais sur tous les autres est pressé 
d'angoisse le cœur de Charles , qui aux ports d'Espagne 
a laissé son neveu; pitié Ten prend, il ne peut qu'il 
n'en pleure ! 

Les douze pairs sont restés en Espagne , ayant avec- 
ques eux vingt mille bons François qui n'ont pas peur, 
ni la mort ne redoutent. 

I ^'empereur s'achemine vers la France; sous son 

VARIANTES. 
I r»(». Diinr le rrnioniluT!. — 167. xx inilic Francs uni. — 168. N'en ont. 



CHANT II. 73 

170 Suz Sun mantel enfuit sa cuntenance; 
Dejuste lui ii dux Neimes chevalchet, 
E dit al rei : « De quei avez pesance? » 
Gaiies respunt : a Tort fait ki Y me demandet! 
Si grant doel ai ne puis muer ne 1* plangne : 

175 Par Guenelun serat destruite France : 
Enoit m avint un avisiun d'angele 
Que entre mes puinz me depeçout ma hanste. 
Gin ad juget mis nies a rere guarde; 
Jo r ai lesset en une estrange marche ! 

180 Deusl se jo V pert, ja n en aurai escange! n Âoi. 

Caries li magnes ne poet muer n'en plurt. 

mantel desguise son maintien ; le vieux duc Naimes che- 
Tauchant coste à coste de Charlemagne : « Qu'est-ce, 
dit-il, qui vous ag^ave? » et Charlemagne lui respond : 
t n me fait tort qui le demande I Navré de si grand deuil, 
conmient n'en pas gémir? Par Ganelon sera France 
destruite ! Un ange , ceste nuit , me Ta fait voir en songe 
qui me brisoit entre mes mains ma lance. Pour lui j'ai 
mis Roland parmi Tarriëre-garde ; j'ai laissé mon neveu 
dans un pays estrange. Mon Dieu, si je le perds, nul ne 
tiendra sa place ! » 

Chariemagne ne peut s'empescher d'en pleurer. Ce 

VARIANTES. 

170. en fait la cuiilcnancp. V. sa conoi!«ancc. — 178. mis nës k l'arère- 
i;iiar<lr 



74 ROLAND. 

.C. milie Francs pur lui unt grant tendrur, 
E de Rollant merveilluse pour : 
Guenes li fels en ad fait traîsun, 
185 Del rei paien en ad oùd granz duns, 
Or e argent, pâlies e ciclatuns, 
Muls e chevals, e cameilz e leuns. 



Marsîlies mandet d*Espaigne les baruns , 
Guntes, vezcuntes e dux e almacurs, 
190 Les amirafles e les fdz as cunturs; 
.liii. c. milie en ajustet en .iii. jurz; 
En Sarraguce fait suner ses taburs, 
Mahumet levé en la plus halte tur, 

que voyant, cent mille François s'attendrissent avec lui, 
ayant tous pour Roland merveilleuse frayeur I Ganes 
( félon I ) au pay en Ta vendu pom- des présens considé- 
rables : or et argent, draps de soie et belles robes; 
mulets, chevaux, et chameaux et lions. 



Marsille mande tous les barons d'Espagne, comtes, 
vicomtes et ducs et auniacoiurs, les émirs et les fils 
des sénateurs : en trois jours il en rassemble quatre 
cent mille ! Le tambour bat dans Sarragosse ; Marsille 



VARIANTES. 
iv)3 {««vent. 



CHANT II. 75 

N^i ad païen ne ï prit e ne V aort. 
195 Puis si chevalchent par mult grant cuntençun 
La tere Gerteine e les vais e les munz; 
De cels de France virent les giinfanuns , 
La rere guarde des .xii. cumpaignuns ; 
Ne lesserat bataille ne lur dunt. 

^00 Li nies Marsilie il est venuz avant 

Sur un mulet od un bastun tuchant; 

Dist a sun unde bêlement en riant : 

a Bel sire reis, jo vos ai servit tant! 

Si'n ai j' oût e peines e ahans , 
205 Faites batailles e vencues en champ. 

Dunez m*un feu : ço est le colp de RoUant ; 

£ût exposer sur la plus haute tour Timage de Maho* 
met que tout Sarrazin adore ; puis il chevauche à grand 
efforcement, avec son ost, par la Cerdagne et les vaux 
et les monts , tant qu'ils ont vu les gonfanons de France , 
et Tarrière-garde où sont les douze pairs I Marsilie est 
déterminé de leur livrer bataille. 

Le neveu de Marsilie arrive sur un mulet qu'il 
touche d'un baston; lequel d'un visage joyeux dit à 
son oncle : « Beau sire roi, je vous ai tant servi! pour 
vous j'ai bien porté de labeur et d'ahan ! rendu bien des 
combats et gagné des victoires! Or donnez-m'en la ré- 

VARIANTBS. 
}o6. Dunei mun feu. 



76 ROLAND. 

Jo r ocirai a mun espiet trenchant , 
Se Mahumet me voelt estre guarant , 
De tute Espaigne aquiterai les pans 
310 Des porz d*Espaigne entresqua Durestant. 
Losserat Caries , si recrerrunt si Franc : 
Ja nauerez mais guère en tut vostre vivant! » 
Li reis Marsilie Ten ad dunet le guant. Âoi. 

Li nies Marsilies tient le guant en sun poign , 
215 Sun uncle apelet de mult fiere raisun : 
a Bel sire reis, fait m'avez un grant dun; 



compense : c'est Thonneur du coup de Roland ; je Tocci- 
rai de mon tranchant espieu , si Mahomet me veut tant 
protéger, et délivrerai nos provinces depuis les ports 
d'Espagne jusques à Durestant. Charles se lassera, les 
François se rendront; du reste de vos jours jamais plus 
n aurez guerre I » Le roi Marsilie lui en accorde le gant. 

Le neveu de Marsilie, la main revestue de ce gant, 
dit à son oncle d'un ton fier : « Beau sire roi , vous 
m'avez fait un grand don ; à ceste heure choisissez-moi 

VARIANTES. 

2 lo. V. Des les pors cl*Aspre de ci qu'à. — a i 2. « Jà n avérez. • Ce vers csl 
encore trop long à l'œil ; mai» je suppose que la pronouciation r<^tal)lissait la 
mesure ainsi : 

Ja n'aiiir» nipi.^ gnrrrc rn (ul voul' \ivanl. 



CHANT II. 77 

Elslisez mei .xi. de voz baruns, 
Si m* cumbatrai as .xii. cumpaignuns ! » 
Tut premerein Ten respunt Falsaron : 
3:20 (Icil ert firere al rei Marsiliun) 
a Bel sire nies , e jo e vos irum, 
Geste bataille veirement la ferum; 
La rere guarde de la grant host Garlun, 
Il est juget que nus les odrum! » Âoi. 

335 Reis Gorsalis il est de l'altre part ; 
Barbarins est e mult de maies arz. 
Cil ad parlet a lei de bon vassal , 
Pur tut Tor Deu ne volt estre cuard. 



onze de vos barons : je combattrai les douze pairs de 
France I » 

Tput le premier lui respond Fauseron le frère au 
roi Marsille : «Mon beau neveu, vous et moi nous 
irons; ceste bataille nous la rendrons ensemble. L'ar- 
rière-garde de la grande ost de Charles, il est jugé que 
nous les occirons! » 

D'une autre part est le roi Gorsalis, un estranger 
rempli d'astuce , lequel parla comme un brave soldat , car 
pour tout Tor du bon Dieu il ne feroit onc couardise. 

VARIANTES. 
917. Efiiseï mei .xii. — 337. V. a loi de fol Musart. 






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CHANT II. 79 

Franceis murrunt a doel e a viltiet ! 
^itô Caries li magnes velz est e redotez, 
Recreanz ert de sa guerre mener. 
Si nus remeindrat Espaigne en qultedet. » 
Li reis Marsilie muit Ten ad merciet. Aoi. 

Un almacur i ad de Moriane, 
3M) N'ad plus feiun en la tere d*Espaigne ; 

Devant Marsilie ad faite sa vantance : 

a En Rencesvals guierai ma cumpaigne , 

Xv. milie humes ad escuz e a lances. 

Se truis RoUant, de mort lui duins fiance : 
355 Jamais n*ert jor que Caries ne s en plengnet! » Aoi. 

François périront tous à grand deuil et grand'honte! 
Chariemagne est vieux, il radote I il sera dégousté de 
guerre « et si nous laissera nostre Espagne en repos. » 
Le roi Marsilie Ten a très-fort remercié. 

Un aumacour de Maurienne , le plus félon de la terre 
espagnole , vient à son tour fanfaronner devant Marsilie : 
« En Roncevaux je guiderai ma compagnie : quinze mille 
hommes armés d'escus et lances. Si je trouve Koland, 
je ie garantis mortl Chariemagne ne passera plus un 
jour aans le pleurer! » 

VARIANTES. 

s4S. O. sic; F. M. Ten td mult — a53. • \x milie ad escuz. • Le mot kamet 
est Tisiblement oublié an manuscrit, et vingt est trop court pour la mesure. 
— 955. • lie te^ieignet » J'ai suivi V. 



80 ROLAND. 

D altre part est Tnrgis de Turteluse ; 

Cil ert uns quens , si est la citet sue ; 

De Chrestiens voelt faire maie vode ; 

Devant Marsilie as altres si s*ajust; 
360 Ço dist ai rei : « Ne vos esmaiez unclies. 

Pius valt Maiium que seint Père de Rume ; 

Se lui servez, l'onur del camp ert nostre. 

En Rencesvals a Roiiant irai juindre, 

De mort n aurat guarantisun pur liume. 
265 Veez m*espee ki est e bone e iunge : 

A Durendal jo ia métrai encuntre, 

Asez orrez ia queie irat desure ! 

Franceis miirnmt, si a nus s'abandunent; 

Caries li veiz auerat e doei e liunte : 

D*autre part est Turgis , comte et seigneur de Tour^ 
telouse , iequei prétend des Clirestiens faire un piteux 
carnage. li vient devant Marsiiie aux autres s'ajouster, 
et dit au roi : « Ne vous alarmez point! Mahomet est 
pius fort que saint Pierre de Rome; si le servez, 
rhonnem* du champ est nostre. En Roncevaux je vais 
joindre Roland ; homme vivant ne peut le sauver de 
la mort! Voyez ma lame : elle est bonne et longue : 
avecques Durandal je la mesiu'erai, et vous entendrez 
assez dire quelle des deux ira dessus ! Mort aux François 
s'ils s'exposent à nous! dont le vieux Charies en aura 

VARIANTES. 
2 58. « roalc uode. • V. substitue « maie vode, tel dévore. * 



CHANT II. 81 

970 Jamais en tere ne portera curone ! » 

D'dtre part est Escremiz de Valterne; 
Sarrazins est, si est sue la tere; 
Devant Marsilie s escriet en la presse : 
c( Eln Rencesvals irai Torgoil desfaire ! 
375 Se trois Rollant, nenporterat la teste, 
Nen CHiver, ki les altres cadelet! 
Li .xii. per tuit sunt jugez a perdre ! 
Franceis mummt, e France en ert déserte! 
De bons vassals aurat Caries suffraitel » Aoi. 

9S0 D*altre part est uns paiens , Elsturganz. 
Estramariz i est, un soens compainz; 

deuil et honte : plus ici -bas ne portera couronne! >» 

D*autre part est Ecremis de Vauteme , un Sarrazin 
possesseur de sa terre. Devant Marsilie il s^escrie en la 
presse : « En Roncevaux j'irai Forgueil défaire! Si je puis 
rencontrer Roland , il n emportera point sa teste ! ni le 
preux Olivier qui les autres commande I les douze pairs 
sont tous jugés à mort! Mort aux François! France en 
sera déserte I De bons soldats aura Charles disette I » 

D^autre part est un payen, Estui^[anz; Estramarii 

VARIAlfTBS. 
S79. aYertt — aSo. Del aitre part est. 



82 ROLAND. 

Cil sunt felun , traïtur suduiant. 

Ço dist Marsilie : «Seignurs, venez avant : 

En Rencesvals irez as porz passant, 
285 Si [m*]aiderez a cunduire ma gent. n 

E cil respundent : u A vostre commandement! 

Nus asaldrum Oliver e Rollant; 

Li .xii. per n auront de mort guarant, 

[Kar] nos espees simt bones e trenchantl 
200 Nus les feruns vermeilles de chald sanc! 

Franceis murrunt, Caries en ert dolent; 

Tere Majur vos metrum en présent. 

Venez i, reis, si 1* verrez veirement: 

L*empereor vos metrum en présent ! » 

le suit , son camarade ; tous deux félons et traistres im- 
posteurs : « Seigneurs , dit Marsilie , approchez : vous eo 
irez à Ronce vaux , au passage des ports ; si m'aiderez à 
conduire ma troupe. » — « Sire, dirent-ils, ordonnez: 
nous irons assaillir Olivier et Roland; les douze pairs 
sont voués au trespas; nos lames sont moult bonnes 
et tranchantes : nous les ferons chaudes et vermeilles 
de leur sang I Mort aux François ! dolent en sera 
Charles ! de leur pays nous vous ferons présent. Venez-y, 
roi , vous en verrez raffaire : nous prendrons Charle , et 
vous le donnerons ! » 

VARIANTES. 

385. Si aiderez. — 386. «Sire, à vostre commandement. • Mais dansO. sirr 
est rn surcharge et d'une autre main. — 388. O. sic; F. M. de mori [n*i uni] 
guarant. — 389. N05 espées sunt bones. 



CHANT IL 83 

295 Curant i vint Margariz de Sibilie ; 

Cil tient la tere entresqua Scazmarine. 

Pur sa beltet dames lui sunt amies; 

Celé ne Y veit vers lui ne sesclargisset, 

Voeillet o nun, ne poet muer ne riet! 
300 N'i ad païen de tel chevalerie; 

Vint en la presse, sur les altres s'escriet, 

E dist al rei : u Ne vos esmaiez mie : 

En Rencesvals irai RoUant ocire, 

Nen Oliver nemporterat la vie; 
305 Li .xii. pers sunt remës a martirie! 

Veez m*espee ki d*or est enheldie, 

Si la transmist li amiralz de Primes : 

Margariz de Sibilie accourt, qui possède jusqu'à Sca- 
marine. Pour sa beauté dames lui sont amies, et n est 
celle à son aspect qui ne s'espanouisse ; bon gré , mal 
gré, ne peut qu^elle ne sourie. Bref n'y a payen de telle 
vaillance. Il vint en la presse s'escriant au roi par-dessus 
tous les autres : t Sire , ne vous efiroyez mie I En Ron- 
ce vaux j'irai Roland occire ; Olivier plus que lui ne sau- 
vera sa vie; les douze pairs sont voués au martyre ! Voyez 
ma lame : elle est d'or enunanchée ; je la reçus de Té- 
mir de Primes. Comptez qu'en sang vermeil elle se bai- 

VARIANTES. 

396. entre qu Ascaz marine. V. de ciqu* a Samarie. — 398. O. sic; F. 
M. vers lui n'etclargiftset. — 399. O. sic; F. M. • Quant ele le veit.» V. rec- 
tifiant la rime, substitue: «li oil ne li clarie. t — 3o4- n*en portent — 
3o5. O. sic; F. M. remis. — 3o6. V. pour mieua rimer: « ii amirtix d*Ongrie. ■ 

6. 



84 ROLAND. 

Jo vis plevis qu en vermeili sanc eit mise I 

Franceis mumint, e France en ert huniet 
310 Caries li velz, a la barbe flurie, 

Jamais nert jum qu*il n'en ait doel e ire ! 

Josqu*a mi an aumm France saisie, 
• Gésir porrum el bure de seint Denise! » 

Li reis paiens parfundement lenclinet. Âor. 

315 D'altre part est Ghemubles de Mmiigre; 

Josqua la tere si chevoel li balient; 

Greignor fais portet par giu quant il s*enveiset. 

Que .iiii. mulz ne funt quant il sumeient. 

Icele tere, ço dit, dunt il esteit, 
390 Soleill ni luist, ne blet ni poet pas creistre, 

gneral Mort aux François 1 France en sera honnie! 
Charies le vieux , à la barbe fleurie , ne verra jour qu ii 
n en ait deuil et ire! Avant un an la France sera nostre, 
et coucherons au bourg de Saint-Denis I » 
Le roi payen lui fait un profond salut. 

D'autre part est Ghemubles de Mont-Nigre » auquel 
vont ses cheveux balayant les talons; et porte-t-il un 
faix plus lourd quand il s'amuse , que ne font quatre mu- 
lets ensemble travaillant. En son pays on dit que le 
soleil ne luit jamais, ni le bled n'y peut croistre; ja- 

VARIANTES. 
3i 3. avenim. — 3i5. Del altre part. — 3 18. Que .iiii. muiez. 




^ : Il Ma bone espee ai ceinte , 
' la teindrai venneille! 
li proz en mi ma veie, 
(lune ne faz jo que creire! 
: Durendal od la meie; 
■ irnint, e France en ert déserte !n 
Mioz li .xii. [per] s'alient, 
iiiilies Sarrazins od els meinent, 
bataille 8*arguent e hastient; 
d saduber desuz une sapide. 



IL' 



'}\ 



pluie, jamais de rosée; pierre n*y a qui ne 
ute noire ; aucuns disent que c est Thabitacle des 

uies d^enfer. 

Chemuble dit : « Tai ceint ma bonne espée ; en Ron- 
cevaiu je la teindrai vermeille ! Si je trouve Roland le 
preux sur uMm chemin « et si je manque à Tassaillir, que 
jamais jdus on ne m'ajoute foi! Ma Durandal con- 
quenra Tâutrel Mort aux François! France en sera dé* 
sériel* 

Les douze pairs de Marsille se sont réunis ; ils mènent 
avec eux cent mille Sarrazins, qui s'entr excitent au 
eonobat» et se vont adouber dans une sapinière. 

VARIAHTBS. 
33o. ii .111. saiifnt. 



86 ROLAND. 

Paieo sadubent (Tosbefcs Sarudneis, 
335 Tuit li plusur en siint dnblei en treiz; 

Lacent lor elmes mult bons Sarraguzeis, 

Ceignent espees del acer Vianeis, 

Escuz unt genz, espiez Valentineis, 

E gunfanuns blancs e blob e venneilx; 
34U) Laissent les muls e tuz les palefireix. 

Es destrers muntent, si chevalchent estreiz. 

Clers fut li jurz, e beb (îit li soleilz; 

Vunt garnement que tut ne reflambeit; 

Sunent mil grailles por ço que plus bel seit : 
345 Granz est la noise, si 1* oirent Franceis. 

Dist CHiver : a Sire cumpainz, ço crei. 

Les payens s'adoubent de hauberts Sarrazinois, la 
pluspart à triple maille ; lacent leurs bons heaumes de 
Sairagosse, ceignent espées de bon acier Viennois; ont 
bons escus , bons espieux de Valence, et gonfanons blancs 
et bleus et vermeils. Desdaignant palefrois et mules, ils 
montent sur leurs destriers, et chevauchent serrés. 

Clair est le jour, et brillant le soleil. Les payens 
n ont vestement qui tout ne reflamboie ! et pour le faire 
encore plus beau , font retentir mille clairons. Telle en 
est la noise que les François Touïrent, et dit Olivier : 
- Monsieur mon compagnon, nous aurons, que je crois, 

TABIANTES. 

334. des osbcrcs. — 335. V. sic; F. M. Saraguzcis. — 336. «Dublez en Ireis 
• lacent ior cimes mult bons Sarraguzeis; • en une seule ligne. Il est clair que 
dublez en trris doit remplacer dans le vers précédent Sarraguzeis. 



CHANT II. 87 

De Sarraiiiis punim bataille areir? » 

Respunt Rolians : u E Deus la nus otreitl 

Ben denins ci estre pur nostre rei. 
350 Pur sun seignor deit hom suf&rir destreis, 

E endurer e granz chalz e granx fireiz : 

Sin deit hom perdre e del quir e del peil. 

Qr guart chascuns que [tanz] granz colps *1 empleit , 

Maie cançim de nus chantet ne seit! 
355 Paien unt tort, e chrestiens unt dreit. 

Malyaise essample ne serat ja de meil n Aoi. 

Oiiver est sur un pin haut muntez, 

des Sairazins bataille I » — « Et Dieu le nous octroyé I 
dît Roland. Il faut ici nous bien montrer pour nostre 
nn. Pour son seigneur doit- on souffrir destresse, et 
endurer et grand chaud et grand froid; si doit- on 
perdre et du cuir et du poil. Or que chacun regarde 
à son devoir; maie chanson de nous ne soit chantée I 
Le tort est aux payens, aux Chrestiens le bon droit. 
Jâ ne viendra de moi mauvais exemple I • 

Olivier, monté sur un grand pin, regarde à droite 

VARIANTES. 

3iS. O. sic; F. M. RespoDt le nus. — 353. que granz colps Templeit. 

— 354. V. sic; F. M. Que milvaise ctnçun. (III, 99.) — 356. nen serat. 

— 357. «desur un pin.» Dans O. haut montez est (Tune autre main et plus 
récente. La fin du vers primitif étant eOacée , on y aura suppléé , comme 
en i^osieurs endroits, d*après le teite rajeuni du xnrsîëcle. Eflcctivement 
V. met : • Olivier est sor un pin haut montet » 



88 ROLAND. 

Guardet suz destre par mi un val herbus, 

Si veit venir celé gent paienur, 
360 Si napelat Rollant sun cumpaignun : 

« Devers Espaigne vei venir tel bruur, 

Tanz blancs osbercs, tanz elmes flambius! 

Icist ferunt nos Franceis grant iruri 

Guenes le sout, li fel, li traitur, 
365 Ki nus jugat devant l'empereur ! » 

— «Tais, Oliver, li quens Rollans respunt; 

Mis parastre est, ne voeill que mot en suns. » 

Oliver est desur un pin muntet; 
Or veit il ben d'Espaigne le regnet, 

parmi le val herbu, voit s'approcher la gent Sarrazine, 
si récria Roland : « Compagnon , du costé d'Espagne 
je vois se lever grand tumulte 1 Combien de blancs 
hauberts I combien de heaumes flamboyans!.... Pour 
nos François voici rude rencontre ! Ganes le savoitbien, 
le traistre, le félon, qui devant Temperexu* mit sur 
nous ceste chance ! » 

— « Paix, Olivier! respond le preux Roland; c'est 
mon beau-père, ne sonne mot de lui. » 

Olivier, toujours au coupeau de son arbre, découvre 
loin, bien loin le royaume d'Espagne, et l'Innumérable 

VARIANTES. 
363. V. as Crisliens dolor. 



CHANT II. 89 

370 E Sarrazins ki tant sunt asemblez. 

Luisent cil elme ki ad or sunt gemmez , 
E dl escuz e cil osbercs safirez , 
E cil espiez, cil gunfanum fermez. 
Sul les escheles ne poet il acunter : 
375 Tant en i ad que mesure nen set! 
En lui meisme en est mult esguaret; 
Gum il einz pout del pin est avalet , 
Vint as Franceis , tut lur ad acuntet. 

Dist Oliver : « Jo ai [tanz] païens veuz, 
^ Une mais nuls hom en tere n en vit plus ! 
Cil devant sunt p^en] .c. milie ad escuz, 
Helmes laciez e blancs osbercs vestuz, 

troupe des Sarrazins , avec leurs casques reluisans d'or, 
et leurs escus, et leurs hauberts frangés, et ces espieux, 
ces gonfanons au vent! Seulement ne peut-il compter les 
bataillons ; tant y en a qu'il n en peut savoir la mesure , 
dont il demeiu^e en soi-mesme esgaré. Il descend du 
pin conune il peut, vient aux François et leiu* rend 
compte. 

t Combien j'ai vu , dit-il , de Sarrazins ! Jamais nul 
honune en terre n'en vit plus! Ceux de l'avant-garde 
sont bien cent mille , avecque des escus , beaumes lacés 

VARIANTES. 

37 1 . O. sic ; F. M. cis elmc. — 376. E lui méisme. — 379. Jo ai [Mien». ( II , 
36». ) — 38 1. Sont .c. milie. V. el premer chief a ben cent mille escus. 



90 ROLAND. 

Dreites ces hanstes, luisant cil espiet brun. 
Bataille aurez , unches mais tel ne fut ! 
385 Seigneurs Franceis , de Dieu aiez vertut : 
EU camp estez, que ne seium vencuz ! » 
Dient Franceis : « Dehet ait ki s en fuit 1 
Ja pur mûrir ne vus en faldrat uns! n Aoi. 

m 

Dist Oliver : « Paien unt grant esforz , 
300 De nos Franceis m*i semble aveir mult poi ! 
Cumpaign RoUans, kar sunez vostre corn; 
Si Torrat Caries , si returnerat Tost. n 
Respunt RoUans : a Ja ferei jo que fols ! 
En dulce France en perdrei jo mun los! 

et blancs hauberts vestus , les lances droites , luisans les 
espieux bruns. Une bataille vient comme il n en fut 
jamais I Seigneurs barons , ayez de Dieu vertu : tenez au 
champ, que ne soyons vaincus! » Et les François : 
« M alheiu* à qui s'enfuit I vienne la mort , pas un seul 
ne vous fera défaut! » 

Dit Olivier : « Payens ont le grand nombre , et de 
nos Francs me semble avoir moult peu.»^ Camarade 
Roland , sonnez donc vostre cor ; Charlemagne à Fouir 
retournera son ost. » Roland respond : « Je ferois bien 
que fou ! en douce France en perdrois-je mon los! Non , 

VARIANTES. 

384. Huches mais (elle ne fui. — 385. O. sic; F. M. Seignurs barons. --- 
390. mi semblet. 



CHANT II. 91 

395 Sempres ferrai de Durendal granz colps; 
Sanglant en ert li branz entresqu'al or! 
Felun paien mar i vindrent as porz : 
Jo vos plevis tuz sunt jugez a mort ! n Aoi. 

ttCumpainz RoUant, lolifan car sunez. 

400 Si lorrat Caries , ferat lost retumer, 
Succurrat nos li reis od sun bamet. n 
Respunt RoUans : u Ne placet damne Deu 
Que mi parent pur mei seient blasmet. 
Ne France dulce ja chedet en viltet ! 

405 Einz i ferrai de Durendal asez , 

Ma bone espee que [j*]ai ceint[e] al costet; 

mais de Durandai je frapperai grands coups; Tacier sera 
sanglant jusqu'à For de la garde! Félons payens sont 
mal venus aux ports: tous, je vous garantis, tous sont 
jugé. 4 mort! . 

— « Roland , mon camarade , sonnez vostre olifant! 
Charles qui l'entendra fera Tost retourner; viendra 
nous secourir avecques sa noblesse. » Roland respond : 
« Ne plaise au seigneur Dieu voir mes parens blasmés 
poiur moi, ni France douce abaissée à ce point! Avant, 
je frapperai de Durandai assez , ma bonne espée à mon 



VARIANTES. 



4oi. «od lut sun barnet. • Tut dans O. est en surcharge et d'une autre 
main. — 4o4' cheet en viltet. (II, 109.) — /io6. Que ai ceint. 



92 ROLAND. 

Tut en verrez le brant ensanglentet! 

Felun paien mar i sunt asemblez : 

Jo vos plevis, tuz sunt a mort livrez! o Aoi. 

4)0 «Cumpainz RoUant, sunez vostre olifan. 
Si lorrat Caries qui est as porz passant; 
Je vos plevis ja retumerunt Franc! » 
— « Ne placet Deu , ço li respunt RoUant , 
Que ço seit dit de nul hume vivant 

<ii5 Ne pur paien que ja sei jo cornant! 
Ja n'en aurunt reproece mi parent. 
Quant jo serai en la bataille grant, 
E jo ferrai e mil colps e .vii. cenz, 
De Durandal verrez Tacer sanglent! 

kio Franceis sunt bon, si ferrant vassalment! 



flanc suspendue; vous en verrez l'acier ensanglanté! 
Félons payens y sont assemblés à leiu* dam ; car, sur 
ma foi, tous sont à mort livrés! » 

— t Camarade Roland , sonnez votre olifant ! Charles 
vous entendra, qui passe aux desfilés : ils reviendront, 
je vous en suis garanti » — «Ne plaise à Dieu, ce lui 
respond Roland , que nul ici-bas puisse dire que j^ai 
corné pour des payens! Certes pareil reproche ne sera 
fait à ma race! Mais quand je serai dans la chaude 
meslée, je frapperai mille coups et sept cents de Du- 
randal; vous en verrez Tacier sanglant! Ils sont bons 



CHANT II. 93 

Ja cil d'EspaJgne n'auerunt de mort guarant ! » 

Dist Oiiver : c(D*iço ne sai jo blasme! 

Jo ai veut les Sarrazins d*Espaigne : 

Guverz en siint li val e les muntaignes , 
U5 E li lariz e trestutes les plaignes. 

Granz sunt les oz de celé gent estrangne ! 

Nus i avum mult petite cumpaigne ! » 

Respunt RoUans : u Mis talenz en est graigne. 

Ne placet [Deu ne ses sains] ne ses angles 
430 Que ja pur mei perdet sa valur France 1 

Melz voeill mûrir que huntage me venget! 

Pur bien ferir Tempereres plus nos aimet ! » 

les François I si frapperont-ils vertueusement. Les Espa- 
gnols n'eschapperont de mort! » 

— « Quoi ! quel reproche? dit Olivier. Je n'y en vois 
point ! Jai vu là-bas les Sarrazins d'Espagne , si drus que 
les vaux, les montagnes, aussi les landes et les plaines, 
en sont toutes revestues. Grande est l'armée de ceste 
gent estrange , et nous avons moult foible compagnie ! » 
Roland respond : « Mon ardeur s'en accroist ! Ne plaise 
ii Dieu, n'a ses saints, nà ses anges, que jà pour moi 
perde sa valeur France! Plustost mourir que de sup- 
porter honte! Pour bien férir l'empereur plus nous 
aime ! >• 

VARIANTES. 
4a I . n'ayeruDl. — 4s9- Ne placet danne Deu ne ses angies. 



94 ROLAND. 

Rollans est proz , e Oliver est sage : 

Ambedui unt merveillus vasselage! 
435 Puis que il [i] sunt as cheval e as armes, 

Ja pur mûrir n eschiverunt bataiUe. 

Bon sunt li cunte , e lur paroles haltes ! 
Felun paien par grant irur chevalchent. 

Dist Oliver : « Reliant, veez en alques : 
kko Gist nus sunt près, mais trop nus est loini Caries! 

Vostre olifan suner vos ne 1* deignastes; 

Fust i li reis, ni oûssoum damage! 

Guardez amunt devers les porz d*Espaigne : 

Veeir poez dolente arere guarde! 
kkb Ki ceste fait ja mais n'en ferat altre! » 

Roland est preux, mais Olivier est sage, et sont tous 
deux de merveilleux courage! Suffit qu^ils sont à che- 
val, sous les armes; jà pour mourir n'esquiveront 
bataille. Les deux comtes sont bons, et leurs paroles 
fières ! 

Les félons payens chevauchent par grant despit. 
« Roland, dit Olivier, considérez im peu : ceux-là sont 
près, mais trop loin nous est Chaiies! Vostre olifant 
sonner vous ne daignastes. Que Charlemagne y ftist, et 
nous n'eussions dommage! Voyez, voyez là-haut, devers 
les ports d'Espagne : vous y verrez dolente arrière- 
garde! tel qui la fait n'en fera jamais d'autre! » — 

VARIANTES. 
àZb. Puis que il ftunt. — lihi- Veeir poey.; dolente est rarëre-giiarde. 



CHANT IL 95 

Respunt Rollant : a Ne dites tel ultrage ! 
Mal seit del coer ki el piz se cuardet! 
Nus remeindrum en estai en la place; 
Par nos i ert e li colps e li caplesl » Aoi. 

450 Quant Rollans veit que la bataille serat, 

I^us se fait fiers que leun ne leupart, 

Franceis escriet, Oliver apelat : 

«Sire cumpainz, amis, ne V dire jal 

Li emperere ki Franceis nos laissât, 
455 Itels .XX. milie en mist a une part; 

Sun escientre, [n] en i out un cuardi 

Par sun seignur deit hom susfrir granz mais, 

E endurer e forz fi*eiz e granz chalz; 

• Paixl respond Roland; c^est nous faire outrage. Maudit 
le cœur qui au sein s^acouardel Nous tiendrons pied 
sur place inébranlables; par nous seront les coups et 
le combat ! b 

Quand Roland voit Tattaque inévitable, se montre plus 
hardi que lion ni léopard : il récrie aux François , apos- 
trophe Olivier : « Monsieiu* mon compagnon, mon ami, 
ne me parlez pas de la sorte I Nostre empereur qui ses 
troupes nous fie, mit à part vingt mille soldats; pas un 
couard à son advis I Poiu* son seigneur doit-on souflrir 
grands maux, porteries firoids et les chaleurs extresmes, 

VABIABITES. 
hk^. Parnoêiert. — 4 56.0. sic; F. M. «en i out, «ce qui forme un contre-sens. 



96 ROLAND. 

Sf n deit hom perdre del sanc e de la char. 
460 Fier de [ta] lance, e jo de Durandal, 
Ma bone espee que li reis me dunati 
[E] se jo i moerc, dire poet ki 1* auerat : 
Iceste espee fut a noble vassal I» 

D'altre part est li arcevesques Turpin, 
A65 Sun cheval broche, e muntet un lariz; 

Franceis apelet, un sermun lur ad dit : 

uSeignurs baruns, Caries nus laissât d. 

Pur nostre rei devum nus ben mûrir; 

Chrestientet aidez a sustenir. 
kio Bataille aurez, voz en estes tuz fiz! 

perdre du sang et de la chair. Frappe donc de ta lance, 
et moi de Durandal; et si je meurs , qui Faura pourra 
dire : Ce fut Farme d'un bon soldat! » 

D'autre part est Farchevesque Turpin. Il pique son 
cheval, gravit une éminence, et s'adressant aux Fran- 
çois, leur tient ce discours: t Seignem^s barons, ici nous 
laissa nostre roi Charles , pour lequel nous devons bien 
mourir. Aidez à soutenir Chrestienté. Vous aiurez ba- 
taille, vous en estes bien asseurés, car sous vos yeux 

VARIANTES. 

/i6o. Ger de lance. — 46a. lu Taverat. — 463. «E purrunt dire que de 
« fiit a noble vassal. > O. sic; mais le texte a beaucoup souffert : dire est écrit 
dans Toriginal après grattage et d'une autre main. Voyez la note sur ce vers. 
— 464. V. Turpis, commandé par la rime. — 470. avérez. 



CHANT II. 97 

Kar a vos oiiz veez les Sarrazins. 
Gamez voz culpes, si preiez Deu mercit; 
Âsoldrai vos pur voz anmes guarir. 
Se vus murez, esterez seinz martirs, 
475 Sièges aurez el greignor pareis ! n 

Franceis descendent, a tere se sunt mis, 
E Tarcevesque de Deu les beneist. 
Par pénitence les cumandet a ferir. 

Franceis se drecent, si se mettent sur piez, 
480 Ben sunt asols e quites de lur pecchez, 
E Tarcevesque de Deu les ad seignez, 
Puis sunt muntez sur lur curanz destrers; 



voilà les Sarrazins. Or doncques battez vos coulpes, 
criez à Dieu merci, et je vous absoudrai pour vos âmes 
guérir. Si vous moiu^ez, serez tous saints martyrs, 
dont les sièges sont prests au plus haut paradis! » Les 
François descendus , agenouillés en terre , le bon pré- 
lat de par Dieu les bénit; pour pénitence enjoint de 
bien frapper. 

Après quoi les soldats se relèvent en pieds , bien allé- 
gés et quittes de leurs péchés. L^archevesque au nom 
de Dieu les a bénis, et sans perdre temps ils montent 



VARIANTES. 



h'jS. avérez. 



98 ROLAND. 

Adobez sunt a lei de chevalers, 

E de bataille sunt tuit apareiliez. 
485 Li quéns Rollans apeiet Oliver : 

« Sire cumpainz , [vus] muit ben le saivez 

Que Guenelun nos ad tuz espiez; 

Pris en ad or e aveir e deners. 

Li emperere nos devreit ben venger! 
400 Li reis Marsilie de nos ad fait marchet, 

Mais as espees Testuverat esleger ! » Aoi. 

As porz d'Espaigne en est passet Rollans 
Sur Veillantif, sun bon cheval curant; 
Portet ses armes : mult li sunt avenanz; 
495 Sun [fort] espiet vait li bers palmeiant, 

sur leurs destriers agiles, adoubés comme chevaliers, 
tous en appareil de bataille. 

Le preux Roland apostrophe Olivier : .« Monsieur 
mon compagnon, vous le voyez de reste, comment 
Ganes nous a trahis , vendus à beaux deniers com- 
ptans 1 Nostre empereur nous devroit bien venger 1 Le 
roi Marsilie a fait de nous marché, mais c^est le fer 
qui soldera le compte I » 

Voici Roland aux desfilés d'Espagne, sur Veillantif, 
son bon cheval , revestu de ses armes qui lui siéent à 
merveille. Il chevauche , le brave , païunoiant son espieti, 

VARIANTES. 
486. Sire cumpainz, mult ben. — igb. Mais sun espiet. (Il, 6/^6.) V. balliant 



CHANT II. 99 

Contre le ciel vait Tamure turnant, 
Laciet en sum un gunfanun tut blanc; 
Les renges [d*or] li bâtent josqu*as mains; 
Cors ad mult gent, le vis cler e riant. 

500 Sun cumpaignun après le vait suiant, 
E cil de France le cleiment a guarant; 
Vers Sarrazin reguardet fièrement, 
E vers Franceis humeles e duicement; 
Si lur ad dit un mot curteisement : 

M)5 ttSeigniu^ barons, suef pas alez tenant; 
Cist paien vont grant martirie querant : 
Encoi auerum un eschec bel e gent : 
Nuls reis de France nout unkes si vaillant! » 
A cez paroles vunt les oz ajustant. Aoi. 

dont le fer regarde le ciel; au sommet est lacé son 
gonfanon tout blanc; les resnes d'or lui battent jus- 
qu'aux mains; il va majestueux, Tair calme et souriant. 
Son compagnon marche après lui, et à leur suite les 
soldats dont il est le rempart. Roland voit les payens 
d'un regard intrépide, et ramène sur les François im 
œil doux et modeste : «Seigneurs, leur dit-il cour- 
toisement, seigneiu^s barons, marchez au petit pas. 
Ces payens-ci vont quérant grand martyre : nous fe- 
rons aujourd'hui de bel et bon butin; onques roi de 
France n'en fit de meilleur I > 
Conune il disoit, les deux partis s'abordent : 

VARIANTES. 
498. Les renget li bâtent. V. et L. les langues d'or en sont as peins balanx 



100 ROLAND. 

sio Dist Oliver : uN^ai ctdre de parier! 

Vostre olifan ne deignastes suner. 

Ne de Cariun mie vos nen aurez; 

Il nen set mot, ni ad culpe, li bers! 

Cil ki la sunt ne funt mie a blasmer. 
51 5 Kar chevalchez a quanque vos puei, 

Seignors baruns, el camp vos retenei; 

Pur Deu vos pri, en seiei purpensez 

De colps ferir, de receîvere e duner. 

L enseigne Carie n*i devum ublier! n 
5)0 Â icest mot sunt Franceis escriet. 

Ki dune oîst Munjoie demander. 

De vasselage li poùst remembrer. 

Puis si cbevalchent, Deus! par si grand fiertet! 

« Je, dit Olivier, nai cure de parier! Vostre olifant, 
vous ne daignastes le sonner; aussi, rien & espérer de 
Charlemagne : de nostre destresse il n en sait mot ! Ce 
n est pas sa faute « le brave ! ceux d^en a^-ant ne sont pas 
à bbsnier. Chevauchez donc à toute vigueur, seigneurs 
lvirons« et tenez pied au champ! Au nom de Dieu, 
tombez im bon propos de bien férir, bien recevoir el 
ivndrt* ! N oublions pas la devise de Charies ! » Tous 
leii FrancvMS soudain jettent leur cri : Monjoie! Qui les 
eusi ulors entendus « jamais de telle ardeur il ne perdist 
luenuMiY. Puis ils chevauchent. Dieu! de si bonne 



CHANT II. 101 

Brochent ad ait pur ie plus tost aier, 
525 Si vunt ferir; que fereient il el? 
E Sarrazins n es unt mie dutez. 
Francs e paiens as les vus ajustez ! 

Li nies Marsilie, ad a num Aelroth; 

Tut primereins chevalchet devant lost, 
530 De noz Franceis vait disant si mais moz : 

«Feluns Franceis, hoi justerez as noz! 

Trait vos ad ki a guarder vos out : 

Fols est li reis ki vos laissât as porz! 

Enquoi perdra t France [dulce] sun los, 
535 Charles li magnes ie destre braz del cors. » 

fierté ! piquent des deux pour couper au plus court ; 
vont attaquer, car quoi de mieux à faire? Mais les 
payens n en ont pas peur. François et Sarrazins les 
voilà face à face! 

Le neveu de Marsilie, nommé Aelroth, chevauche 
en teste des troupes, tenant mauvais propos de nos 
François : « Félons François, vous jousterez aujourd'hui 
contre nous! Celui-là mesme vous a livrés qui vous de- 
voit défendre. Charlemagne estoit fou de vous laisser 
aux ports ! dont aujourd'hui perdra vostre douce France 
son los, et Charlemagne son bras droit! » 

VARIAMTBS. 

5 28. O. sic; F. M. il ad num. — Sag. O. »ic; F. M. premereins. — 534. 
France sonlos. (Il, 55oM563.) 



102 ROLAND. 

Quant Tôt RoUans, Deus! si grant doel en out! 

Sun cheval brochet laiset curre a esfon; 

Vait le ferir li quens quanque[s] il pout , 

Lescut 11 freint e losberc li desdot, 
540 Trenchet le pîz , si li briset les os ; 

Tute Teschine li deseveret del dos, 

Od sun espiet lanme li getet fors, 

Enpeint le ben, fait li brandir le cors. 

Pleine sa hanste del cheval Tabat mort; 
545 En dous meiticz li ad briset le col. 

Ne lesserat, ço dit, que ni parolt : 

«Ultré culvert, Caries n'est mie fol! 

Ne traïsun unkes amer ne volt. 

Il fist que proz qu'il nus laisad as porz; 

Roland Tenlend , avec quel ressentiment, mon Dieu! 
Il broche son cheval et le lance bride abattue. Le comte 
va férir le payen tant qu il peut; Tescu lui rompt, fra- 
casse le haubert, lui fend la poitrine et lui brise les os; 
lui partage l'eschine , et de son espieu lui arrache 
Famé du corps , choquant si dur qu'il le fait chanceler 
sur son cheval et à pleine lance à terre l'abat mort, le 
col en deux moitiés rompu. Il ne laissera pour autant 
de lui parler : « Outré maraud , non , Charlemagne n'est 
point fou, ni jamais ne livra les siens! Il fît que brave 
en nous laissant ici. En ce jour ne perdra France douce 

VARIANTES. 
538. quanque il pout. — 547- Ultrc, culvert. Caries n. m. f. 



CHANT II. 103 

5&0 Oi D*en perdrat France dulce sun los ! 

Ferez i, Francs! nostre est li premers colps! 
Nos avum dreit, mais dst glutun unt tort! » Aoi. 

Un dux i est, si ad num Falsaron; 

Idl ert frère al rei Marsiliun , 
555 n tint la tere Dathan ed Abirun; 

Suz cel nen at plus encrismé felun : 

Entre les oilz mult out large le front : 

Grant demi pied mesurer i pout hom ; 

Asez ad doel quant vit mort sun nevold ! 
560 Ist de la presse, si se met en bandun 

E ses escriet fenseigne paienor; 

Envers Franceis est mult cuntrarius : 

son los! Frappez, François; c'est à nous Tavantage! A 
nous le droit , à ces gloutons le tort I • 

Un certain prince estoit là , appelé Fauseron , frère au 
roi Marsille , et seigneur du pays de Dathan et Abiron : 
plus odieux félon n'est sous le ciel : entre ses yeux 
l'espace estoit si large , qu'on eust pu y mesurer au 
moins un bon demi -pied! Ce Fauseron, enragé de 
la mort de son neveu, sort de la presse, s'expose 
devant les rangs, et poussant le cri des payens, com- 
mence à provoquer nos François : «Ce jour, dit-il, 

VARIANTES. 

555. V. sic; O. et F. M. d'Atliun e Baibiun. — 56i. O. sic, F. M. E sV» 
met. 



104 ROLAND. 

u Ëiiquoi perdrai France dulce sonur! » 
Ot le Oliver, si*n ad mult grant inir ! 

565 Le cheval brochet des oriez espenins, 
Vait le ferir en guise de baron; 
L*escut li freint e Tosberc li denimpt, 
Eli cors li met le$ pans del gunfiuiun. 
Pleine sa hanste Tabat mort des arçuns; 

570 Guardet a tere , veit gésir le g^utiin , 
Si li ad dit par mult fiere raison : 
u De voz manaces, culvert, jo n ai essoign! 
Ferez i, Francs, kar très ben les veintrum! » 
Munjoie escriet, ço est Tenseigne Carlun. Âoi. 

575 Uns reis i est, si ad num Corsablix, 
Barbarins est d*un estrange paîs, 

perdra rhonneur de vostre France ! » Olivier, qui Fen- 
tend, espris de fascherie, broche des espérons dorés, et 
atteint le payen d'un vrai coup de baron : Tescu lui firt- 
casse , lui dêronipt son haubert ; lui plante au corps sa 
banderole flottante; a pleine lance Tabat mort des ar- 
çons. Puis, voyant le glouton gésir dans la poussière, 
lui dit d\ui langage moult fier : « De vos menaces, 
maraud, mVn voilà quitte! Frappez, François, car très- 
bien les vaincrons! » Et puis : Monjoie! cesX la devise 
à Charles. 

In roi paroist, Corsablix appelé; im barbarin, d'un 
eMrange pays ; lequel s'adressant aux autres Sarrazins : 



CHANT II. 105 

Si [njapeiad les altres Sarrazins : 
u Geste bataille ben la puum tenir, 
Kar de Franceis i ad asez petit. 
580 Ceb ki ci sunt devum aveir mult vil; 
Ja pur Charl[iin] ni ert un sul guarit; 
Or est le jur que Ts estuvrat mûrir! » 

Bien Tentendit li arcevesques Turpin; 
Suz ciel nat hume que [plus] voeillet haïr; 
5S5 Sun cheval brochet des esperuns dor fin. 
Par grant vertut si 1* est alet ferir; 
L*escut li freinst, losberc li descumfist, 
Sun grant çspiet par mi le corps li mist; 
Empeint le ben que le corps fait brandir : 

«Nous pouvons bien, dit-il, ce combat soutenir, car 
des François le nombre est misérable ! ceux que voilà 
sont dignes de mespris, et le nom de leur Charlemagne 
nen protégera pas un seul : voici le jour qu'il leiu* 
convient mourir ! » 

Bien Fentendit Tarchevesque Turpin. Homme n'est 
sous le ciel pour lui plus haïssable que ce vilain payen ; 
donc, il broche son cheval des espérons d'or, et lui va 
distribuer un horion de telle vertu que l'escu lui fra- 
casse , lui desconGt son haubert; son grand espieu parmi 
le corps lui plante, choquant si dur qu'il le faitchance- 

VARIANTKS. 

S77. Si apelad le altres. — 58 1. pur Charles. — 584- C[iie voeillet haïr. 
— S89. que mort le fait brandir. (Il, 543.) 



106 ROLAND. 

590 Heine sa hanste Tabat mort el chemin. 

Guardet arere , veit le glutun gésir, 

Ne laisserai que ni parolt, ço dit : 

« Culvert paien , vos i avez mentit ! 

Caries mi $ire nus est guarant tuz dis : 
595 Nostre Franceis nunt talent de [s*en] fîiir, 

Yoz cumpaignuns ferunt trestuz restifs! 

Nuveles vos di : mort vos estoet sufTrir! 

Ferez Franceis, nul de vus ne s*ublit! 

Cist premier colp est nostre, Deu merciti» 
000 Munjoie escriet por le camp retenir. 

Elngelers fiert Malprimis de Brigal , 
Sis bons escuz un dener ne li valt : 

1er: à pleine lance Tabat moH au chemin. Puis, voyant le 
glouton gisant dans la poussière , ne laissera pour autant 
de lui dire un mot : ■ Vilain payen, vous en avez menti! 
monsoi^^neur Charles est toujours nostre rempart, el 
nos François ne songent point à fuir : c'est vos soldats 
auo nous clouerons sur place ! Sachez de moi que 
Yostre heure est venue! Frappez, François; nul de 
\0U5 «0 s^oublie! Ce premier avantage est nostre, Dieu 
iwervi' » Et il crie Monjoie! pour retenir le champ. 

^jwj^lior lier! Mauprimes de Brigaut , à qui son bon 

VARIANTES. 
^v uWtU Jk «'«ir- - ^99 O »»^' ï"' ^* ^'* premier. 



CHANT II. 107 

Tute li freint la bude de cristal, 
L*une meitiet li tumet cuntreval; 
605 L osberc li rumpt entresque[s] a la cham , 
Sun bon espiet enz el cors li enbat. 
Li paiens chet cuntreval a un quat; 
L'anme de lui emporte Sathanas. Aoi. 

E siz cumpainz Gerers fiert Tamurafle , 
610 Lescut li freint e losberc li desmailet, 
Sun bon espiet li met en la curaille, 
Empeint le bien, par mi le cors li passet, 
Que mort labat el camp, pleine sa hanste! 
Dist Oliver : a G ente est nostre bataille ! n 

escu ne valut un denier : Angelier lui fend sa boucle 
de pierreries, dont une moitié tombe à terre; rompt 
le haubert jusqu'à la peau, et lui plante au corps 
son bon espieu. Le Sarrazin roule à bas tout d^une 
pièce : Sathanas emporte son ame. 

Et le camarade d'Angelier, Gérer atteint l'émir de 
Balaguer : l'escu lui rompt, le haubert lui desmaille; 
son bon espieu lui chasse dans le ventre, l'ajustant si 
droit et si diu* qu'il lui traverse le corps, et à pleine 
lance l'abat mort sur le pré. « Ahl lui crie Olivier; ça 
va bien , la bataille ! » 

VARIANTES. 
6o5. entresque à la cbarn. — 6i i. ■ ii ment en la curaille. t Et dans son 
glossaire, M. F. Michel explique •ment, pousse, mène. • Ce vers revient sou- 
vent, el toujours avec met. (II, 6a5, 6ii.) 



108 ROLAND. 

615 Sansun li dux vait ferir ralmacur, 
L*escut li freinst ki est a flurs e ad or; 
Li bons osbercs ne li est guarant prod; 
Trenchet li le coer, le fine e le pulmun , 
Que [mort] labat, cui qu*en peist u cui nun; 

620 Dist Tarcevesques : « Cist colp est de baron I » 

E Anseis laisset le cheval curre , 
Si vait ferir Turgis de Turtelnse; 
Lescut li fi'eint desus loree bude, 
De sun osberc li derumpit les dubles, 
625 Del bon espiet el cors li met Tamure , 
Empeinst le ben , tut le fer li mist ultre , 

Le duc Sanche assaillant Taumacour, lui firacasse 
son escu ciselé de fleurs et d'or; le bon haubert ne 
lui est prou garant : Sanche lui transperçant le cœur, 
le foie et le poumon, Tabat mort, qui qu'en pleure ou 
qu'en rie : « Ah ! dit Tarchevesque , im vrai coup de 
baron ! » 

Anséis rend la main à son cheval et va férir Turgis 
de Tourtelouse , Tescu lui rompt au-dessus de la boucle 
dorée, lui traverse les doubles du haubert, et de son 
bon espieu lui met la pointe dans le corps, l'ajustant si 
droit et si dur que le fer ressort par le dos, et qu'il vous 

VARIANTES. 
6i5. li dux il vait férir. — 619. Que Tabat. (II, 642 etpaMim.) 



CHANT II. 109 

Pleine sa hanste el camp mort la-trestumet. 
Ço dist RoUans : u Cist colp est de prodmne ! » 

E Engelers, li Guascuinz de Burdele, 
630 San cheval brochet, si li laschet la resne; 
Si vait ferir Escremiz de Vaiteme , 
Uescut del col li freint e escantelet, 
L*osberc lui fausse de dessus la gonelle, 
Si ffiert el piz entre les dous furceles, 
655 Heine sa hanste labat mort de la sele. 

Apres li dist : «Tumet estes a perdre! » Aoi. 

E Gualter fiert un paien, Elstorgant, 
Sur sun escut, en la pêne devant, 

le renverse, à pleine lance, mort. « Voilà, dit Roland, 
le coup d'un brave homme ! » 

Angelier, le gascon de Bordeaux, pique son cheval et 
lui lasche la resne ; si va férir Escremiz de Vauteme , lui 
firoisse et laidement escome Tescu qu'il portoit en son cou ; 
lui fausse le haubert par-dessus la gonelle ; l'atteint à la 
poitrine , entre les deux fourchelles ; à pleine lance le ren- 
verse mort, et lui dit après : « Vous n avez pas la chance I » 

Gautier de Luz atteint le payen Estorgan, dans le 

VARIANTES. 

633. V. sic; F. M. iDe sun osberc li rumpit la ventaille. » L'assonance rst 
fausse, et le vers suivant justifie la leçon de V. L : de desos I. g. 



110 ROLAND. 

Que tut li ^enchet le vermeil e le blanc; 
OAO De sun osberc li ad rumput les pans; 
El cors li met sim bon espiet trenchant 
Que mort Tabat de sun cheval curant; 
Apres li dist : « Ja n*i aurez guarant ! » 

E Berenger! il fiert Astramariz, 
645 Lescut li freinst, Tosberc li decumfist, 

Sun fort espiet par mi le cors li mist 

Que mort l'abat entre mil Sarrazins. 

Des .xii. pers li .x. en sunt ocis, 

Ne mes que dous n en i ad remës vifs : 
650 Ço est [rei] Chernuble e li quens Margariz. 

premier cuir de Tescu, dont il supprime les couleurs, 
blanc et vermeil; de son haubert lui sépare les pans 
et lui plante au corps son bon espieu pointu, si bien 
que mort l'abat de son cheval rapide; après lui dit : 
« Le mal est sans remède I » 

Et Berenger! 11 blesse Astramariz; Tescu lui rompt, 
le haubert lui desconfit , son fort espieu lui plante dan^ 
le ventre, si bien que mort l'abat entre mille payensl 
Des douze pairs du roi Marsille , en voilà desjà dix de 
moins; il n'en reste que deux vivants, savoir : Cher- 
nuble et le preux Margariz. 

VARIANTES. 
646. Sun fort cscut. — 65o. Ço est Chernubles. (Il, asS, et V, 167.) 



CHANT II. 111 

Margariz est mult vaillant chevalers, 
£ bels e forz e isnels e légers; 
Le cheval brochet, vait ferir Oliver, 
L'escut li frekit suz la bucle d or mer, 
655 Lez le costet li cunduist sun espiet; 

Deus le guarit que el cors ne Y ad tuchet : 
La hanste fruisset, mie nen abatiet, 
Ultre s'en vait, qu'il ny ad desturber; 
Sunet sun gresle pur les soens ralier. 

550 La bataille est merveilleuse e cumune. 
Li quens Rollans mie ne s'aspoûret. 
Fier del espiet tant cume hanste li diu*et, 
A .XV. cob [il] Fa fraite e perdue; 
Trait Durendal sa bone espee nue , 

Margariz,moultvaillantchevalier,beau,robuste9 alerte 
et léger, pique des deux , va férir Olivier, l'escu lui rompt 
sur sa boucle d*or pur, et lui dirige son espieu le long du 
flanc; Dieu le garda d'estre touché : la lance le froissa 
sans en abattre miette, et Margariz ne trouvant point 
d'arrest, passe en sonnant du cor pour ses gens rallier. 

Dans la meslée confuse et merveilleuse , le preux Ro- 
land ne s'espouvante mie; fiert de Tespieu tant que le 
bois lui dure; au quinzième coup tout fut diti Sa bonne 
espée alors Durandal il dégaine, son cheval broche, 

VARIANTES. 

563. A IV cols fa Traite. 



112 ROLAND. 

665 Son cheval brochet, si vait ferir Ghemuble, 
L elme li freint ù 11 carbuncle luisent, 
Trenchet le quir e la cheveleure , 
E si li trenchet les oilz e la faiture. 
Le blanc osberc dunt la maile est menue , 

670 Et tut le cors tresqu'en la furcheure 
Enz en la sele, ki est ad or batue; 
El cheval est Tespee aresteue, 
Trenchet Teschine, une ni out quis [jointure], 
Tut abat mort el pred sur ferbe drue , 

675 Apres li dist : uGulvert, mar i moûstes! 
De Mahmnet ja ni aurez ajude : 
Par tel glutim n ert bataille oi vencue! » 



et va férir Ghemuble : lui rompt le heaume où luit maint 
escarboucle, lui découpe le cuir avec la chevelure, 
et les yeux avecque les joues, et son haubert à fines 
mailles, le pourfend jusqu'à Tenfourchure sur la selle 
incrustée en or : l'acier descend jusque sur le dos du 
cheval dont il partage Teschine sans y chercher le joint; 
monture et cavalier roulent sur l'herbe drue. Après lui 
dit Roland : « Goquin, à la maie heure I de Mahomet 
jà n'aurez -vous secours : pareil ^outon ne gagnera 
ceste bataille I » 



VARIANTES. 



667. le cors. — 668. Si li trenchet. — 673. «n'i out quis » Voy. la note. 

G77. O. sic; F. M. bataille vencue. 



CHANT II. 113 

Li quens Rollans par mi le champ chévalchet, 
Tient Dm^ndal ki ben trenchet e tailiet 

680 Des Sarrazins : lur fait mult grant damage! 
Ki lui veist lun geler mort sul' altre, 
Li sancs tuz clers gésir par celé place!... 
Sanglant en ad e losberc e [la] brace, 
Sun bon cheval le col e les espalles; 

6S5 E Oliver de ferir ne sentarget; 

Li .xii* per nen deivent aveir blasme, 
E lï Franceis i fièrent e si caplent, 
Moerent paien , e alquant en i pasment. 
Dist larcevesque : u Ben ait nostre barnage ! » 

690 Munjoie escriet, [i]ço est lenseigne Carie. Aoi. 



Le preux Roland parmi le camp chevauche , Durandal 
à la main, qui si bien tranche et taille les Sarrazins: 
leur fait moult grand dommage! Vous Teussiez vu jeter 
Tun mort sur l'autre , le sang tout clair espandu sur la 
place, dont son haubert, ses bras sont tout vermeils, 
et dé son bon cheval le col et les espaules! Olivier auési 
ne se met pas en retard de frapper; les douze pairs 
n^ont de reproche à craindre; les François frappant 
d^estoc et de taille, renversent les payens ici morts, 
là pasmés. Turpin alors : « Bon pom* nostre noblesse I » 
efcrîe Monjoie! c'est la devise à Charles. 

VARIANTES. 

679. O. sic; F. M. tint. — 683. c brace. — 685. ne se Urget. (II, 764.) 
— 690. ço est l'enseigne. 

8 



114 ROLAND. 

Ë Oliver chevalcbet par Testor; 

Sa hanste est frait[e] , n en ad [mais] que un tninçun , 

En vait ferir un paien , Fauseron , 

L escut li freint ki est ad or e à flur, 
695 Fors de la teste li met les oilz andous, 

E la cervele li chet as piez [ça jus] , 

Mort le trestumet od tut .vii.c. des lur! 

Pois ad ocis Turgis e Estragus; 

La hanste briset e esclicet josqu*as poinz. 
700 Go dist Rollans : «Cimipainz, que faites vos? 

En tel bataille n*ai cure de bastun : 

Fers e acers i deit aveir valor! 

U est vostre espee ki Halteclere ad num? 

D'or est li helz e de cristâd li punz. » 

Olivier chevauche parmi la meslée , tenant le tronçon 
de sa lance dont va férir le payen Fauseron : Tescu 
lui fracasse, ciselé de fleurs et d'or; lui fait jaillir les 
deux yeux de la teste , et fait couler à ses pieds la cer- 
velle : mort le renverse avec sept cents des leurs ! occit 
après Turgis et Estragus , et puis son ftist se brise et 
s'esclate jusqu'à la poignée. « Compagnon, dit Roland, 
que faites-vous ainsi ? En tel estrif de quoi sert un bas- 
ton? L'acier, le fer, parlez-moi de ces armes! . . . Où est 
votre espée Hauteclaire , d'or emmanchée , à la poignée 

VARIANTES. 

69a. Sa hanste est frait, n'en a que un. — ôgS. V. sic; F. M. Malnn. — 

696. li chet as piez (III, 871.) — 699. briset e eschoet. — 703. O. tir: 

F. M. e deit. 



CHANT II. 115 

705 — « Ne la poi traire, Oliver li respunt, 

Kar de ferir oi jo si grant bosoign! n Aoi. 
Danz Oliver traite ad sa bone espee 

Que ses cumpainz Rollans ad tant demandée, 

E il li ad cum chevaler mustree : 
710 Fiert un paien, Justin de Val Ferrée, 

Tute la teste li ad par mi sevrée , 

Trenchet le cors e [la] bronie safree, 

La bone sele ki ad or est gemmée , 

E al ceval a Teschine trenchee; 
715 Tut abat mort devant soi en la pree. 

Ço dist Rollans : «[Ore] vos receif jo frère! 

Por itels colps nos eimet li emperere ! » 

De tûtes parz est Munjoie escriee. Aoi. 

de diamant?» — «Je, respond Olivier, ne la saurois 
tirer, car de coigner j'ai trop affaire 1 » 

n a tiré pourtant sa bonne espée tant réclamée de 
son compagnon Roland, et la lui montre en digne che- 
valier : c'est en frappant un payen , Justin de Val Ferrée , 
 qui la teste il partage, tranche le corps, avec la cui- 
rasse à franges; la bonne selle aussi, d'or esmaillée, et 
du cheval a pourfendu l'eschine ; tout ahat mort devant 
soi sur le pré! ■ De ceste heure , lui dit Roland, je vous 
appellerai mon frère I Voilà les coups pour quoi Charies 
nous aimel • De toutes parts Monjoie est rescriée. 

VARIANTES. . 

709. E il i ad. — 713. e bronie. — 715. devant loi. — 716. «Rollans: 
« Vm receif jo , frëre. > La virgule fait un non-sens. 

8. 



116 ROLAND. 

Li quens Gerins set el ceval sorel, 
7Î0 E sis cumpainz Gerers en Passe-cerf; 

Laschent lor resnes, amdui brocbent ad ait, 

E vunt ferir un paien , Timozel , 

Lun en lescut, e li altre en Tosberc; 

Lur dons espiez enz el cors li unt frait, 
725 Mort le trestument très enmi un guaret ! 

Ne r oï dire ne jo mie ne Y sai , 

Li quels d*els dous en fut li plus isnels. 

Esprevaris i fut, li filz Abel; 

Celui ocist Engelers de Burdel. 
730 E larcevesque lor ocist Siglorel 

L encanteiu* ki ja fut en enfer : 

Par artimal T i cundoist Jupiter. 

Le preux Gérin sied sur son cheval Roux, et soie 
ami Gérer siur Passe-Cerf; ils leur rendent la main^ 
brochent tous deux à Tenvi, et vont férir im payen, 
Timozel, celui-ci dansfescu, l'autre sur son haubert; lui 
ont rompu leurs deux espieux au corps, et mort le ren- 
versent au beau milieu d'im bledl Je nouïs dire et 
je n ai jamais sçu lequel des deux y fut le plus alerte. 

Esprevariz y fut, le fds d'Abel, que tua de sa main 
Angelier de Bordeaux. 

Et Tarchevesque leur tua Siglorel Tenchanteur, qui 
l'enfer a desjà visité : par maies arts Ty mena Jupiter. 

VARIAJïTES. 

7^8 el 729. P et V. sic; au lieu de ces deux vers, F. M. met : tEspuesicil 
t fut filx Burdel , » conformément d*ailleurs au teite d'O. — 73a. li condoist 



CHANT II. 117 

Ço dist Turpin : « Icist nos ert forsfait! » 
Respunt Rollans : « Vencul est le culvert ! 
735 Oliver frère, itels colps me sunl beb! >» 

La bataille est aduree endementres ! 
Franc e paien merveillus çolps i rendent; 
Fièrent li un, li altre se défendent; 
Tant [bone] hanste i ad fraite e sangiente ! 
iko Tant gunfanun nunpu e tante ensengne! 
Tant bon Franceis i perdent lor juvente ! 
Ne reverrunt lor mères ne lor femmes, 
Ne cels de France ki as porz les atendent! Agi. 



«Cettui, disoit Turpin, nous fera moult de mauxl » — 
• Non, lui respond Roland; le glouton est vaincu! Frère 
Olivier, que j'aime de tels coups ! • 

Cependant Ja bataille est devenue affreuse I François 
et Sarrazins merveilleux coups y rendent ; les uns frap- 
pent, les autres se défendent. Ah! combien de bonnes 
lances rompues et ensanglantées! Ah! combien degon- 
fanons, combien d'enseignes en lambeaux! Ah! que de 
bons François y laissent leur jeunesse! Ne reverront ja- 
mais leurs mères, ni leurs femmes, ni leurs amis qui 
sont aux ports à les attendre! 

VARIANTKS. 
73s. O. fie; F. M. «me sunl bel,* san% s. — 739. Tant liannte i ad. 



118 ROLAND. 

Kaiies li magnes en plurt e si s démente; 
ik5 De ço qui calt? n*en aurunt sucm'ance ! 

Malvais servis[e] le jur li rendit Guenes 

Qu en Sarraguce sa maisnee alat vendre ! 

Puis en perdit e sa vie e ses membres, 

El plait ad Âis en fut juget a pendre , 
750 De ses parenz ensembr od lui tels trente, 

Ki de mûrir nen ourent espérance. Âoi. 

La bataillB est merveilluse e pesant, 
Midt ben i fiert Oliver e Rollant! 
Li arpevesques plus de mil colps i renti 
755 Li .xii. pers ne sentargent nient. 

L'empereur Charles en pleurant se désole. Las! à 
quoi bon? ce ne leur est secours I Ganeion lui rendit 
tm bien meschant office , le jour qu'il partit pour Sar- 
ragosse où il vendit la royale maison I dont il perdit 
depuis et sa vie et ses membres, quand la sentence 
d'Aix l'envoya à la potence, avec quelque trente des 
siens qui ne s'attendoient à moiuîr. 

La bataille est merveilleuse et griève : moult bien 
y fiert Olivier et Roland I l'archevesque Turpin rend les 
coups par milliers! les douze pairs ne sont point en re- 

VARIANTES. 

74 i- «en plurant si se.» Plurant nVsl pas dansO. ; Ton voit en pi et un 
trou qui ne laisserait pas de place pour mettre plurant. J'ai donné ma conjec- 
ture. — 745. O. sic; F. M. spcurance. —'j.\i\. Malvais servis. (III, 589.) — 
-Si. n'en ourent. 



CHANT IL 119 

Franceis i fièrent trestuz cumunement; 

Moerent paien a millers e a cent! 

Ki ne s en fuit de mort n*i ad guarent ! 

Voeillet o nun, tut i laisset sun tens! 
760 Franceis i perdent lor meiilors guamemenz , 

Ne reverrunt lor pères ne lor parenz, 

Ne Carlemagne ki as porz les atent! 

En France en ad mult merveillus turment : 

Orez i ad de tuneire e de vent , 
765 Pluies et gresilz demesureement ; 

Chiedent i fuildres e menut e suvent, 

E terremoete ço i ad veirement 

De seint Michel de Paris josqu*as Seinz, 

De Besentun tresqu^as port de Guitsand ! 

tard, et les François frappent d'un bel accord! Tombent 
les Sarrazins par cents et par milliers! qui ne s'enhiit, il 
n'eschappe au trespas : bon gré, malgré, chacun y laisse 
ses années I Nos François y perdent tout leur meilleur bu- 
tin; ne re verront ni pères, ni parens, ni Charlemagne 
qui les attend à Tissue des desfilés ! En France en est 
moult merveilleux tourment : grands tourbillons de ton- 
nerre et de vent; pluies et grésils à démesure; foudres 
qui tombent et souvent et menu; et la terre, en vérité, 
tremble de Saint-Michel de Paris jusqu'à Sens, de 
Besançon jusqu'au port de Wissant ! Il n'est logis dont 

VARIANTES. 

756. E li Franceis. — 766. O. sic; F. M. fuldrrs. — 767. Leçon suspecte, 
ço i ad; je proposerais 1 ad il. 



120 ROLAND. 

770 Nen ad recel dunt li mur ne cravent! 
Cuntre midi ténèbres i ad granz! 
N*i ad clartet se li cels nen i fenti 
Hume ne V veit ki mult ne s*espavent! 
Dient plusor : uÇo est li definement, 

775 La fin del secle ki nus est en présent! » 
Il ne r sevent ne dient veir nient : 
Ço est li granz doel por la mort de RoUant! 

les murs ne se crèvent I vers le niidi sont de grandes 
ténèbres, et ny fait clair que quand le ciel se fendi 
Nul ne le voit qui moult s^espouvante ; disent plusieurs: 
«C'est le définiment, c'est la fin du siècle présent!» 
Us ne le savent et se trompent : c'est le grand deuil pour 
la mort de RolandI . . . . 

VARIANTBS. 

7-70. N'en ad recel dunt del mur. — 7 7 2 . ne ni fent. — 7 7 3 . # Ne s*espa[e]ot. • 
O. porte sesspant, ce que je serais porté à lire ses espant, comme ses escriet 
(II, 56i ). Sespanter serait alors le même mot que l'espagnol espantarse, et 
ritalien spaventarsi. Néanmoins j'ai préféré me rapprocher de V. et de P., qui 
mettent : « il n'y a borne qi mot ne s'espovent. * — 777. c Ço est li granz dulors. • 
Vers faux : trop long pour un vers dissyllabe , trop court pour un hexamètre. 
V. ains est dolor por amor de Rollant. P. por la mort de R. 



CHANT III. 



ARGUMENT. 

La bataille continue. Exploits prodigieux de Roland , de Turpin et d*01ivier, 
des Français et des Sarrasins; Roland se décide enfin i soiuier de son cor; 
Chariemagne Tentend avec effroi , et voudrait retourner; Ganeloo s y oppose ; 
le duc Naime insiste dans le sens de Tempereur; Chariemagne fait arrêter 
et garder i vue Ganelon, et Tavant-garde revient au galop sur ses pas, mais 
ils sont A trente lieues de distance ! 

La plupart des Français sont tombés sur le champ de bataille ; Roland se bat 
encore eo désespéré. Il rencontre Olivier blessé i mort : leurs adieux ; Oli- 
vier expire, et Roland lui fait une oraison funèbre. Au trépas d'Olivier 
succède celui du vaillant archevêque Turpin , à qui Roland rend aussi les 
derniers devoirs. Enfin Roland lui-même voit son heure arrivée ; détail de 
ses derniers moments sur le champ de bataille désert : ses adieux i son 
épée; sa confession à Dieu. L archange Michel et Tarchange Gabriel des- 
cendent pour recueillir son âme, quils emportent en paradis. 



CHANT III 



Franceis i ont ferut de coer e de vigur ! 

Paien sunt morz a millers e a fulz : 

De cent millers nen poent guarir dous! 

[Ço] dist Rollans : a Nostre hume sunt midt proz ! 
5 Suz ciel nad home plus en ait de meillors! 

n est escrit en la geste francor 

Que vassals a li nostre empereur! » 

Vunt par le camp, si requerent les lur; 

Pliu'ent des oilz de doel e de tendrur 
10 For lor parenz par coer e par amor. 

Li reis Marsilie od sa grant ost lor surt. Aoi. 

Les François ont féru de cœur et de vigueur 1 les 
payens gisent morts par milliers , par troupeaux : de 
cent milliers, ils n'en sauvent pas deux! « Nos soldats, 
dit Roland, sont moult preux I homme nest sous le 
ciel qui plus ait de vaillans : il est escrit au Gesta Fran- 
coram que nostre emperem* a les braves I » 

[Roland et Olivier] s'en vont parmi le camp, requérant 
les leurs de bien faire. Chacun verse des pleurs de deuil 
et de tendresse, songeant à leurs parens d'un cœur 
rempli d'amour. Le roi MarsiUe avecque sa grande ost 
soudain leur tombe siu* les bras. 

VARIANTES. 

I . Heiamètrc. On pourrait lire : » Franc unt férut. ■ — 4. Roians dist. — 7. 
Que vassals est. P. que vassal soient avec Teropereor. V. * que prox vassal [sont] 
i a Temperaor. • Ce sens est d^ailleurs évidemment préférable à Tautre. 



124 ROLAND. 

Marsilie vient par mi une valee 

Od sa grant ost que il out asemblee. 

[Granz] .xxx. escheles ad li reis anumbrees. 
15 Lucent cil elme as perres dor gemmées, 

Ë cil escuz, e ces bronies safrees; 

.Vii. milie graisles i sunent la menée : 

Grant est la noise par tute la cuntree. 

Ço dist RoUans :. «Oliver, compaign, frère, 
20 Guenes li fels ad nostre mort jurée ; 

La traîsun ne poet estre celée : 

Mtilt grant venjance en prendrat lemperere! 

Bataille auerum e forte e aduree; 

Unches mais hom tel ne vit ajustée! 

Marsilie avecque sa grande ost s'en vient le long 
de la vallée : a partagé son monde en trente batailionSt 
dont on voit luire au soleil les heamnes esmaillés dV 
et de pierreries, et les escus avec les cuirasses frangées. 
Sept mille hautbois y sonnent la fanfare, dont grande 
noise se lève par toute la contrée. 

Roland dit : « Olivier, mon compagnon, mon frère, 
Ganelon , le félon , a juré nostre mort : sa trahison mes- 
huy ne peut estre celée; moult terrible vengeance en 
prendra l'empereur! Nous aurons la bataille et forte et 
bien cruelle! Onques mais nen vit-on la pareille as- 

VARIANTES. 

là. \x eschclcs. (III, 358; IV, 819.) — i5. Lacent cil cime. - a3. Ate- 
nim. 



CHANT m. 125 

î5 Jo i ferrai de Duréndal mespee, 

Ë vos , compainz , ferrez de Halteclere. 
En tanz bons lius les avum nos portées, 
Tantes batailles en avum afinees 
Maie chançun nen deit estre cantéel» Âoi. 

30 Marsilies veit de sa gent le martirie, 

Si fait suner ses cors e ses buisines, 

Puis si chevalche od sa grant ost banie; 

Devant chevalchet un Sarrazin , Abisme ; 

Plus fel de lui nout en sa cumpagnie! 
35 Teches ad maies e mult granz félonies. 



semblée! J'y frapperai de Durandal, et vous, ami, de 
Hauteclaire. En combien de bons lieux les avons-nous 
portées ! Que de combats en avons mis à fin I Aussi 
maie cbanson n'en doit estre cbantée ! » 

Marsille voit de sa gent le martyre; donc fait somier 
ses cors et ses trompettes, et puis chevauche avec sa 
grande ost attroupée. Au premier rang, un Sarrazin^ 
Abysme, le plus meschant de ceste bande, souillé 
d'ordure et tout noir de félonies : ne croit en Jésus, 

VilRIANTBS. 



25. Voy. la noie sur II, iSg. — 34- O. sic; F. M. de li. — 35. tTctches,* 
que donne M. F. M. , est dans 1*0., mais le second t est en surcharge et d'une 
autre main. 



126 ROLAND. 

Ne creit en Deu le filz sancte Marie ; 
Issi est neirs cume peiz ki est démise! 
Plus aimet il traisun e murdrie 
Que il ne fesist trestut lor de Galice ! 

ko Unches nuis hom ne Y vit juer ne rire ! 
Vasselage ad e mult grant estultie, 
Por ço est [il] drud al felun rei Marsilie : 
Sun dragun portet a qui sa gent s*alient. 
Li arcevesque ne Y amerat ja mie ! 

45 Cum il le vit, a ferir le desiret, 
Mult quiement le dit a sei meisme : 
uCel Sarrazins me semble mult hérite! 
Asez est mielz que jo Y[ï\ alge ocire : 
Unches n amai cuard ne cuardie ! » Aoi. 

fils de la sainte vierge; cest Abysme au teint de poix 
fondue, aimant la trahison et le sang plus que tout Tor 
de Galice , nul ne le vit onques jouer ni rire ! au demeu- 
rant courageux et téméraire jusqu'à la folie. Aussi du 
félon roi Marsilie est-il le favori , et porte le dragon 
où sa gent se rallie. Tel payen n'est pas pour estre des 
amis de Turpin, lequel sitost qu'il le vist brusla de le 
férir, et se dit tranquillement en soi-mesme : « Ce payen- 
ci me semble moult hérétique! ce sera le mieux que 
je l'aille occire, car ni couard ni couardise ne furent 
oncques de mon goust! » 

VARIANTES. 
♦ ^3. pur ço est drud. — 48. Mieli est muh que jo l'alge ocire. (I, 4A.) 



CHANT m. 127 

50 Li arcevesque cumencet la bataille, 

Siet ei cheval qu*il tolit à Grossaille : 

Çil ert uns reis qu* ocist en Danemarche. 

Li destrers est e curanz e aates : 

Piez ad copiez e les gambes ad plates , 
55 Cuite la quisse e la crupe ben large, 

Lungs les costez e Tescbine ad ben halte, 

Blanche la eue e la crignete jalne , 

Petite oreille, la teste tute &lve; 

Beste nen est ki encontre lui alge. 
60 Li arcevesque brochet par vasselage , 

Ne laisserat qu'Abisme nen asaillet; 

Vait le ferir en Fescut amiracle : 

Pierres i ad, ametistes e topazes, 

L^archevesque ouvre la bataille sur le cheval qu'il ra- 
vit à un roi de Danemarck , Tayant occis de sa main ; et 
avoit nom ledit roi Grossaille. Le destrier est agile et 
rapide : les pieds moulés , les jambes plates , courte la 
cuisse et la croupe large, les flancs longs et Teschine 
haute, blanche la queue et la crinière jaune, petite 
oreille avec la teste fauve ; et n'estoit beste au monde à 
mettre en parangon. Turpin si bravement le pique I car 
il ne veut laisser d'assaillir Abysme : va le frapper sur 
son escu d'émir, semé de diamans, améthystes, topazes « 

VARIANTBS. 

5 S. co ert u. r. (II, 167, 996.) — 69. Beste n'en est nule. (III, 161.) — 
60. brochet par tant grant vaMelage. — 61. n*en assaille. 



128 ROLAND. 

Ësterminals e carbuncles ki ardent; 
65 Si 11 tramist li amiralt Galafes : 

En Val Metas li dunat uns diables. 

Turpins i fiert, ki nient ne ï esparignet; 

Enpres sun colp ne quid que un dener vaillet! 

Le cors li trenchet très lun costet qu*al altre 
70 Que mort Tabat en une voide place. 

Dient Franceis : a Ci ad grant vasselage ! 

En larcevesque est ben la croce salve ! » 

[Quant] Franceis vêlent que païens i ad tant, 
De tûtes parz en sunt cuvert li camp, 
75 Suvent regretent Oliver e RoUant, 
Les .xii. pers qu*il lor seient guarant; 

esterminaux (?), ardentes escarboucles. Cest escu vient 
de Tamiral Galafre, qui le reçut d'un diable au val 
Métas. Mais après le coup de Turpin, je n'en eusse 
mie offert un denier! Ce coup traverse le payen de l'un 
à l'autre flanc, si bien que mort l'abat en belle place. 
Et les François de crier : « Bien frappé! de l'archevesque 
est la croix bien gardée! » 

Les François voyant déborder les payens dont de tous 
costés les champs sont couverts , chacun réclame Olivier, 
Roland et les douze pairs, qu'ils soient leur rempart. 

VARIANTES. 

65. V. en Val^Mortal. — 65 et 66. Ces deux vers sont intervertis : «En Vil 
c Metas Si li tramist. » — 73. Franceis veient. ( III , 5o 1 . ) 



CHANT III. 129 

Ë Tarcevesque lur àist de sun semblant : 

aSeignors barons, nen alez mespensant! 

Pur Deu vos pri que ne seiez fuiant, 
do Que nuls prozdom malvaisement nen chant! 

Asez est mielz que moerium cumbatant! 

Pramis nus est : fin prendrum a itant : 

Ultre cest jum ne sérum plus vivant, 

Mais d une chose vos soi jo ben guarant : 
^5 Seint pareis vos est abandunant, 

As innocenz vos en serez séant! » 

A icest mot si s esbaldissent Franc 

Cel nen i ad Munjoie ne demant. Aoi. 

Un Sarrazin i out de Sarraguce; 

Turpin alors leur parle à cœur ouvert : « Seigneurs 
barons, ne cédez pointa quelque meschante pensée! Au 
nom de Dieu , siurtout , ne fuyez pas ! que nul bonune 
de bien maie chanson n en chante I II vaut bien mieux 
mourir en combattant! Nostre compte est réglé : nous 
finirons ici; ce joiu* est nostre dernier jour! Mais d'un 
point seul vous suis-je bien garant : c est que le saint 
paradis est à vous, où vous siégerez parmi les bien^ 
heureux! » Sur ce mot, telle ardeur s'allume aux Fran- 
çois , qu'il n'est celui qui n appelle Monjoie ! 

Là fut un Sarrazin de Sarragosse, maistre et sei- 

TARIANTBS. 
78. n en aiex mèà pensant. — 83. ûo prendram aîtant. — 88. Cei n'en i td. 

9 



130 ROLAND. 

90 De la dtet Tune meitet est sue , 

Ço est Climborins, ki pas ne fut produme! 

Fiance prist de Guenelun le cunte, 

Par amistiet Tembaisat en la budie. 

Si Tendunat sespee e s^escarbunde. 
95 Tere Major, ço dit, metrat a hunte, 

A lemperere si toldrat la curone. 

Siet el ceval qu*il cleimet Barbamusche : 

Plus est isnels que esprever ne[n] arunde; 

Brochet le bien, le frein li abandunet, 
100 Si vait ferir Elngeler de Guascoigne; 

Ne r poet guarir sun escut ne sa bronie : 

De sun espiet el cors li met Tamure, 

Empeint le ben , tut le fer li mist ultre ; 

gneiu* d'une moitié de la cité : cest Climborin, qui 
pas n'estoit prud'homme I le mesme qui tantost reçut 
la foi du comte Ganelon, par amitié le baisa sur la 
bouche t et lui donna son espée et son escarboude. D 
honnira , dit-il , le Grand pays , et ostera sa couronne à 
Fempereur. Sur son cheval qu'il nomme Barbamouche, 
plus léger qu'espervier ni qu'aronde, il pique des deux, 
rend la main, et va férir Angelier de Gascogne. Ni son 
escu ni sa cuirasse ne garantissent le François; Tinfr- 
dèle lui met au corps la pointe de son espieu , le heurte 
dur, et le traversant de son fer, à pleine lance le retourne 

VARIANTES. 
93. Ten baisai. — 94. Ten dunat. — 98. ne arunde. 



CHANT III. 131 

Heine sa banste el camp mort le trestumet , 
105 Apres escriet : ttCist smi bon a cmifundre! 
Ferez, paien, pur la presse demmpre!» 
Dient Franceis : u Deus ! quel doel de prodome ! » Aoi. 

Lii quens RoUans enapelet Oliver : 
ce Sire Gumpainz, ja est mort Engeler; 

110 [Dont] nus navium plus vaillant cbevalerl» 

Respunt li quens : «Deus le me doinst venger! » 
Sun cheval brocbet des esperuns d*or mier, 
Tient Haltedere, sanglent en est Tacer, 
Par grant vertut vait ferir le paien, 

115 Brandist son colp, e li Sarrazins chiet: 
L anme de lui enportent aversers. 

à bas, mort. Après s'escrie : « Ils sont bons à confondre! 
Payens , frappez pour esclaircir la presse ! » Et les Fran- 
çois : «Dieu, quel donunagel un si valeureux guer^ 
nerl ...» 

Le preux Roland apostrophe Olivier ; « Monsieur mon 
compagnon, voilà mort Angelier, le chevalier le plus 
vaillant de Fostl » — t Dieu, respond Olivier, Dieu me 
doint le venger! » Et broche son cheval des espérons 
d'orpiur, agitant Hauteclaire dont sanglant estTacier; de 
grand'vertu va férir le payen, brandit son coup, et le 
Sarrazin tombe ; sa vilaine ame emportent les démons. 

VARIANTES. 
io8. enapele^ — iio. Nus n'aviam. 



132 ROLAND, 

Puis ad ocis le duc Alphaien; 
Escababiz i ad le chef tranchet; 
.Vii. Arrabiz i ad deschevalcet, 
VIO Cil ne sunt proz jamais pur gueireier. 
Ço dist Bollans : « Mis cumpainz est irez l 
Encuntre mei fait asez a preiser; 
Pur itels colps nos ad Charies plus cher, n 
A voiz escriet : «Ferez i, chevaler! » Aoi. 

1:25 D*altre part est un paien, Valdabrun; 
Celoi levât le rei Marsiliun, 
Sire est par mer de .iiii.c. drodmunz; 
N*i ad eschipre qui cleimt se par loi nun; 
Jérusalem prist ja par traîsun. 

Puis Olivier occit le duc Alphaien; puis décapite 
Escababis ; puis' sept Arabes désarçonne > qui jamais 
plus n'iront en guerre : « Nostre ami, dit Roland, m'en 
veut! c'est contre moi qu'il fait tous ces beaux coups 
pour qui Charles nous tient plus chers. » Puis il s'es- 
crie à pleins poumons : « Hardi! bons chevaliers! » 

D'autre part est le payen Valdabron , ancien gouver- 
neur de Marsille , seigneur en mer de quatre cents dro- 
mons. N'est matelot qui réclame un autre nom que le 
sien. C'est lui qui ayant pris par trahison Jérusaleni, 

VARIANTES. 

lia' F. M. « Aucaz escriet. ■ O. porte nettement À voiz, expression qui re- 
vient souvent dans le cours du poème. — 1 38. qu il cleimt. 



CHANT III. 133 

130 Si viobt le temple Salomun, 

Le patriarche ocist devant les funz. 

Cil ot fiance del cunte Gueneiun , 

H ii dunat sespee e mil manguns; 

Siet el cheval qu*il cleimet Gramimund , 
135 IMus est isnels que nen est uns falcuns; 

Brochet le bien des aguz esperuns, 

Si vait ferir le riche duc Sansun , 

L'escut li freint e i*osberc li derumpt, 

El cors li met les pans del gunfanun , 
140 Pleine sa hanste Tabat mort des arçuns : 

« Ferez, paien, car très ben les veintrum ! n 

Dient Franceb : uDeus! quel doel de baron! » Agi. 

Li quens Rollans, quant il veit Samsun mort, 

viola le temple de Salonion , et massacra le patriarche 
devant les fonts de baptesme. Il reçut tantost la foi du 
comte Ganelon^ lui donnant son espée avec mille mangons 
d^or. Valdabron monte un cheval appelé Gramimond , 
plus léger qaun oiseau de proie ; le broche bien des 
espérons aigus, et va férir le puissant duc Sanche, au- 
quel il rompt son escu, déchire son haubert, et lui 
fourrant au corps sa longue banderole , lui fait vider 
les arçons et Tabat mort à pleine lance : « Frappez , 
payens, car très-bien les vaincrons! • — « Dieu! disent 
les François, c'est grand deuil du baron! » 

Le preux Roland voyant Sanche expiré , vous pensez 



^ I 



134 ROLAND. 

Poez saveir que mult grant doel en outi 
U5 Sun ceval brochet, si II cuit ad esforz, 
Tient Durendal qui plus valt que fin or; 
Vait le ferir 11 bers quanque[s] il pout 
Desur sun elme ki gemmet fut ad or; 
Trenchet la teste et la bronie et le cors , 
150 La bone selle ki est gemmet ad or, 
E al cheval parfundement le dos; 
Ambiu*e ocit, ki qui 1* blasme ne qui 1* lot 
Dient paien : uCist coip nus est mult fort! » 
Respunt RoUans : « Ne pois amer les voz : 
155 Devers vos est li orguilz e 11 torz! » Agi. 

DAfifrike i ad un ASrican venut, 

bien le grand deuil qu il en eut I Durandal au poing qui 
vaut plus que fin or, il va firapper tant qu^il peut le glou- 
ton sur son heaume d'or esmaiilé ; poiurfend teste , cui- 
rasse et corps, la bonne seUe d'or ouvragée, et plantant 
son fer dans le dos du cheval, l'homme et la beste 
occit, qui l'en blasme ou le loue : «Voilà, crient les 
payens , im trop doidoiureux coup 1 » Et Roland respond : 
« Je ne puis aimer les vostres : avecques vous est l'or- 
gueil et le tort! » 

En voici un arrivé d'Afrique ; c'est Maucuidant , le 

VARIANTES. 
147. quanque il pout. — 162. ki quel blasme ne qu*il loi. 



CHANT III 135 

Ço est Malquidant, le iili al rei Malcud; 

Si guamement sunt tut a or batud , 

Cuntre le ciel sur tus les altres luist, 
lao Siet el ceval quil ckimet Sait Perdut, 

Beste nen est ki poisset curre a lui. 

Il vait ferir Anseb en Tescut» 

Tut li trenchat le vermeill e lazur, 

De sun oaberc 11 ad les pans rumput, 
165 El cors li met e le fer e le (ust : 

Mon est li quens, de sun tens ni ad plus! 

Dient Franceis : « Barun , tant mare fus ! » 

Par le camp vait Turpin li arcevesque; 
Tel coronet ne chantât unches messe, 

ùis au roi Malcus : tout son hamois est revestu de feuilles 
d'or qui le font rehiire au soleil sur tous ses compa- 
gncms ; il monte un cheval qu'il nonune Saut-Perdu , 
contre lequel nidle beste ne peut lutter de vistesse. Ce 
Maucuidant va choquer Tescu d'Anséis de telle roideur 
que Tazur et le vermeil en furent du tout gastés, et 
lui crevant son haubert, lui plante au corps sa lance, 
fer et fîist. Mort est le comte et son temps fini ! et les 
François : « Baron , c'est jouer de malheiu* ! » 

Parmi le champ de bataille va Tarchevesque Turpin : 
tel tonsuré jamais ne chanta messe , ni qui de son corps 

VARUNTBS. 
157. Malqaiant. V. et P. Malcuiclans. — i6i. Beste n'en est 



136 ROLAND. 

170 Ki de son cors feist tantes proecces; 

Dist al paien : «Deus tut mal te tramettel 

Tel ad ocis dunt al coer me regrette 1 » 

Sun bon ceval i ad fait esdemettre. 

Si lad ferut sur f escut de Tulete 
175 Que mort Tabat [de] desur l'herbe verte- 

De Tahre part est un paien, Grandonies, 
Filz Gapuel , le rei de Gapadoce ; 
Siet el cheval que il deimet Marinorie, 
Plus est isnels que nest oisel ki volet; 
180 Laschet la resne, des esperuns le brochet. 
Si vait ferir Gerin par sa grant force; 

fist telles vaillantises. Turpin poussant son bon che- 
val, crie au payen : «Dieu te donne du pire! tel as 
occis dont le cœiu* me souspire ! » Pariant ainsi , pousse 
son bon cheval et frappe un coup sur Tescu de Tolède, 
dont le Sarrazin roule mort sur le pré verdoyant. 

D'une autre part, voici Grandogne, un payen, fils i 
Capuel , roi de Cappadoce; sur son cheval qu^il nomme 
Marinore, est plus léger que Toiseau dans les airs. H 
rend la main, broche des espérons, et va choquer Gérin 
de telle violence que son escu vermeil lui rompt et de 

VARIANTES. 

175. Tabai de^ur le herbe. —176. Del al tre part. — 177. « de Cappadoce 
- neez. » "S'en est dans O., mais ajoulé nprès coup el d'une autre main. 



CHANT III. 137 

Uescut venneiil ii freint, dei col li portet; 

Apres ii ad sa bronie [tut] desclose , 

El cors ii met tute 1 enseigne bloie 
1S5 Que mort Tabat en une halte roche. 

Sun cumpaignon Gérer ocit uncore , 

E Berenger, e Guiun de seint Antonie; 

Puis vait ferir un riche duc, Austorie, 

Ki tint Valence e Envers sur le Rosne; 
190 II Tabat mort, paien en unt grant joie! 

Dient Franceis : a Mult decheent li nostre ! •> 

Li quens Roiians tint sespee sanglente. 
Bien ad oit que Franceis se démentent; 

son coi arrache; après lui a sa cuirasse entrouverte, 
lui plonge au corps sa banderole bleue , et mort Tabat 
au pied d'un roc sourcilleux. Il tue pareillement Gérer, 
compagnon de Gérin, et Berenger, et Guy de Saint- 
Antoine; puis va férir un puissant duc, Austore, qui 
tint Valence et Envers sur le Rhosne : il fabat mort, les 
payens en triomphent , et les François: « Ah, quel déchet 
des nostresl » 

Le preux Roland, son espée sanglante au poing, 
entend ce cri désespéré des François; de la douleur qu'il 

VARUNTES. 

iSa. de col. — i83. bronie dcsclose. — 186. Gères. — 189. V. sic; F. M. 
Valeri. — 191. Pron. avec le (' intercalaire déchideni. [Il, 109; I, 9a6.) 



138 ROLAND. 

Si grant doei ad que par mi quiet fendre; 
195 Dist ai paien : «Deus tut mal te cunsente! 
Tel as ocis que mult cher te quid vendre! » 
Sun cevai brochet ki del curre cuntence; 
Ki que Y cumpert, venuz en sunt ensemble. 

Grandonie (u e prozdom e vaillant 

200 Ë vertuus fi vassal cumbatant ; 

Enmi en sa veie ad encuntret Rollant, 
Enceis ne Y vit, si Y recunut veirement 
Al fier visage e al cors qu'il out gent, 
E al reguart e al contenement; 

t205 Ne poet muer quil ne s en espaent, 
Fuir s*en voleit , mais ne li valt nient : 

en a son cœur est prest à fendre , et dit au Sarrasin : 
• Dieu t^envoye du pire ! tel as occis que moijdt cher te 
veulx vendre ! » Puis, broche son cheval qui de courir 
fait rage. Qui des deux le paiera, car ils sont en présence? 

Grandogne estoit homme de bien, vaillant et brave 
en la bataille. Rencontrant sur son chemin Roland qu'il 
n'avoit jamais aperçu, le reconnut d'abord à son fier 
visage, à sa taille moulée, à son regard et à sa conte- 
nance , dont il ne se put empescher de ressentir quelque 
frayeur; il veut fuir, mais la fuite est défendue : le comte 

VARIANTES. 

19-1. Pron. quidf. — 197. « ki orl del cunlcncc. « Ort, dans O., est d'une 
autre main. V. Point le destrier ki del corre valente. — ao6. Fuir s'en Yoell. 



CHANT III. I3Q 

Li quens le fiert tant Tertuusement 

Tresqu*ai nasel tut le helme li fent , 

Trenchet le nez e la bûche e les deni , 
•210 Trestut le cors e Tosberc jazerenc, 

De r orée sele les dous alves d'argent 

E al ceval le dos parfundement : 

Âmbure ocist seinz nul recoeverement; 

E cil d*Elspaigne s*en cleiment tuit dolent. 
'^15 Dient Franceis : a Ben fiert nostre guarent! n 
La bataille est e merveillose e grant! 

Franceis i ferent des espiez brunisant. 

La veissez si grant dulor de gent ! 

Tant hume mort e naffret e sanglent! 
MO L'un gist sur Taltre , e envers e adenz î 

la frappé si vertueusement qu'il lui partage le heaume 
jusqu'au naseau; Facier tranche le nez, la bouche et les 
dents; ensuite le corps, nonobstant les mailles du hau- 
bert, puis de la selle d'argent les deux aubes dorées, 
et s^enfonce dedans feschine du cheval ; monture et ca- 
valier sont tués sans remède , et cependant que ceux 
d^Espagne s'en désolent, entre eux les François vont 
disant : « 0, le bon bras de nostre capitaine ! » 

La bataille sévit terrible, impétueuse! nos François 
y font miracle de lem^ espieux d'acier bruni. Là vissiez- 
vous si grand'doiileur du monde I tant d'hommes morts 
et navrés, et sanglans! l'un gist sur l'autre, qui à l'en- 

VARIANTES. 
3 11. Del orée tele se dous alues. 



140 ROLAND. 

Li Sairazin ne Y poent susfrir tant : 
Voelent u nun , si guerpissent le camp , 
Par vive force les encacerent Franc. Aoi. 

La bataille est merveilluse e hastive ! 

2*25 Franceis i ferent par vigur e par ire , 

Trenchent cez poinz, cez costez, cez eschines, 
Gez vestemenz entresque[s] as chars vives : 
Sur Terbe verte H cler sancs s*en afilet : 
Tere Major, Mahumet te maldie! 

230 Sur tute gent est la tue bardie ! 

Gel nen i ad ki ne criet : «Marsilie, , 
Cevalcbe, rei; bosuign avum d*aie! » 

vers, qui sur la face 1 . . . Les Sarrazins n y peuvent plus 
diu'er : bon gré, mal gré, il leur faut déguerpir; de 
vive force on leul* baille la chasse. 

La bataille sévit, terrible et fougueuse à merveilles! 
nos gens combattent , pleins d'ire et de vigueur : tran- 
chent ces poings , ces costes , ces eschines , ces vestemens 
de fer jusques à la chair vive ; sur Therbe verte décou- 
lent des ruisseaux de sang! Grand pays, Mahomet te 
maudie ! sur toute race est la tienne hardie ! Il n'est Sar- 
razin qui ne crie à Marsilie : « Chevauche , roi ; nous 
avons besoin d'aide ! » 

VARIANTES. 

23 1. O. sic; F. M. ne I' poeit. - a 27. Entrcsquc as chars. — s 28. 0. sic; 
F, M. I[ij clcr sancs. 



CHANT III. Ul 

Li quens Roilans apeiet Oliver : 

« Sire cumpaign , se 1* volez otrier, 
^35 Li arcevesque est mult bon chevaler ! 

Nen ad meillor en tere ne suz cel; 

Ben set ferir e de lance e d*espiet! » 

Respunt li quens : u Car li aluns aider! » 

A icest mot Tunt Franc recumencet. 
'2ko Dur sunt li colps e li caples est grefs; 

Mult grant dulor i ad de Chrestiens ! 

Ki puis veist RoUant e Oliver 

De lur espees e ferir e capler, 

[De bon vassal li poùst remembrer!] 
345 Li arcevesque i fiert de sun espiet; 

Cels qu*il unt mort ben les poet hom preiser : 

Roland apostrophe Olivier : « Monsieur mon compa- 
gnon , sauf vostre avis « nostre archevesque est moult bon 
chevalier! meilleur n'existe en terre ni sous le ciel, car 
il sait bien férir et de lance et d'espieu !» — « Or bien , 
respond OUvier, allons doncques lui aider ! • Sur ceste 
parole, les François y revont de plus belle. 

Durs sont les coups, sans pitié le combat; moult 
grand carnage y a des Chrestiens I Qui donc eust v u 
Roland et Olivier alloi^er leurs grands coups d'espée , 
il eust compris que c'est de la valeur! 

Le bon archevesque Tiupin s'escrime aussi de son 
espieu. De leurs victimes, on en sait bien le c<9mpte; 

VARIANTES. 

34 i. Je restitue ce vert manifestement omis dans 0. et dans F. M. ( III , 533. ) 



142 ROLAND. 

Il est escrit es cartres e es brefs, 
Ço dist la geste , plus de .iiii. milliers. 
As quatre curs lor est avenut ben ; 
'250 Li quint après ^or est pesant e gref ! 
Tuz sunt ocis dst Franceis chevalers, 
Ne mes seisante que Deus i ad espamiez: 
Einz que il moergent il se vendront [muit] cher ! 

Li quens Rollans des soens i veit grant perte; Aoi. 
255 Sun cumpaignun Oliver enapelet : 

t( Bel chers ciunpainz , pur Deu qui vos enhaitet , 
Tanz bons vassals veez gésir par tere ! 

il est escrit aux chartres et dans les brefs : la geste en 
met plus de quatre milliers. 

Aux quatre premiers chocs, tout heur les accom- 
pagne ; mais le cinquième après leur (ut cruel et désas- 
treux! tous les chevaliers François sont occis, hormis 
soixante, espargnés du bon Dieu, lesquels avant que 
de moiurir se vendront cher! 

Le preux Roland voyant des siens le piteux désastre, 
il interpelle son camarade Olivier : «Beau sire, cher 
compagnon , par Dieu qui vous protège , voyez combien 
de braves gisans par terre ! Hélas , nostre douce et belle 

VARIANTES. 

5 49. O. sic; F. M. « tiirs, » dont je ne connais pas d'exemple dans cette accep- 
lion. V. as quatre esturs. — 253. il moergent se vendnint. — 255. CMiverfn 
apelet. — 3 56. Bel sire, chers compains. .. que vos en haitet! 



CHANT III. 143 

Pleindre povum France dulce, la bêle, 
De tels barons cum or remeint déserte ! 
360 E, reis amis, que vos ici nen estes! 
Oliver frère, cum le purrum nus faire P 
Cum faitement li manderum nuveles?» 
Dist Oliver : « Jo ne 1* sai cument quere; 
Mielz voeill mûrir que hunte nus seit retraite! » Aoi. 

305 Ço dist RoUans : « Cornerai lolifant ; 
Si r orrat Caries ki est as porz passant : 
Jo vos plevis ja retumerunt Franc. » 
Dist Oliver : « Vei^oigne sereit grant, 
E reprover a tr^tuz voz paranz ! 

France! nous la pouvons bien plaindre, quand de pa- 
reils barons elle demeure veuve ! Hélas , nostre bon roi , 
que n*este»-vous ici ! Olivier, mon frère , qu'est-il de 
faire à ceste heure ! Comment lui ferons-nous parvenir 
des nouvelles? » Olivier dit : « Je n*en vois nul moyen; 
mais la mort vaut mieux que la honte ! » 



Hé bien, dit Roland, je cornerai Tolifant; Charles 



l'entendra qui passe aux desfdés : les François, je vous 
garantis, tourneront bride tout à Theure. « — «Ah, dit 
(Mivier, ce seroit trop grande vergogne à tous vos pa- 



VARIANTES. 



358. Pleindre poums. — 369. cum orre meiot. - - 260. ici n*en estes! — 
261. «CummcDt le. « Mais O. portait neitemml cum , une main plus récente 
a ajouté en surcharge , à peine lisible , ment. 



144 ROLAND. 

270 Iceste hunte durreit al lur vivant.. 

Quant je Y vos dis nen feistes nient; 

Mais ne ï ferez par le men loement : 

Se vos cornez, nert mie hardement, 

Ja avez vos amsdous.les braz sanglanz. d 
275 Respont li quens : « Golps j*[i] ai fait mult genz ! n Aoi. 

Ço dit Rollans : a Forz est nostre bataille ! 
Jo cornerai, si ï orrat li reis Karles. » 
Dist Oliver : « Ne sereit vasselage ! 
Quant je ï vos dis, cumpainz, vos ne deignastes. 
280 Si fust li reis, ni oûsum damage; 

Cil ki la sunt n en deivent aveir blasme ! » 

rens qui en porteroient Taffront toute leur vie! Quand 
j'en parlai , vous n'en voulustes rien faire ; vous ne le fe- 
rez plus, du moins par mon conseil; car si vous cornez, 
ce ne sera point hardiment : desjà avez-vous les deux 
bras tout ouverts 1 » — « Voire ! dit Roland , mais j'ai 
baillé de fiers coups! » 

« Non! reprit-il, la partie est trop forte! je cornerai, 
seur d'estre ouï de Charlemagne. » — «Ah! reprit 
Olivier, ce ne seroit pas brave! tantost, lorsque je vous 
le dis , vous ne daignastes m'escouter ! Que Gharic- 
magne y fust, nous n'eussions ce dommage! mais ceux 
qui sont là-bas n'en porteront nul blasme ! » 11 ajouta : 

VARIANTES. 
27A. ams dous les bra». — 276. Colps j'ai fait. 



CHANT III. 145 

Dist Oliver : « Par ceste meie barbe , 
Se puis vedeir ma gente sorur Aide, 
Ne jeireiez jamais entre sa brace! n Aoi. 

285 Ço dist Roiians : u Porquei me portez ire?» 

E dl respunt : «Cumpainz, vos le feistes; 

Kar vasseiage par sens nen est folie ; 

Mielz valt mesure que ne fait estultie; 

Franceis sunt morz par vostre legerie : 
990 Ja mais Karlon de nus n*aurat servise. 

Se me creisez, venuz i fust mi[s] sire: 

Geste bataille oûsum faite u prise, 

U pris u mors i fiist ii reis Marsiiie : 

« Par ceste mienne barbe, si Dieu permet que je revoie 
ma sœur, la belle Aude, vous ne serez jamais entre 
ses bras couché 1 • 

Roland lui dist : « Pourquoi ceste rancune ? » et 
Olivier respond : • Camarade , c'est vostre faute : autre 
chose est le courage sensé, autre chose Textrava- 
gance; retenue vaut mieux que témérité. Si nos Fran- 
çois sont morts, c'est par vostre imprudence, et de nous 
Charies ne tirera jamais plus de service. Au reboiu^s, 
si vous m'eussiez cru, le roi nostre sire y venoit, alors 
le gain de ceste bataille nous estoit asseuré : ou pris 

VARIANTES. 

389. meie darbe! — a85. me porlet ire. V. vos me portes rancune et 
félonie. — 387. n*en est folie. — 391. mi sire. 



10 



146 ROLAND. 

Vostre proecce, Rollant, mar la veismesl 
295 Karles 11 magnes de nos n auerat aie ; 

N'ert mais tel home desqu[es] a Deu juise! 

Vos i murrez, e France en ert hunie; 

Oi nus défait la leial cumpaignie ; 

Mult einz le vespere ert gref la départie! » Aoi. 

300 Li arcevesques les ot contrarier, 

Le cheval brochet des esperuns d*or mer. 
Vint tresquad els, si*s prist a castier : 



ou mort y fîist le roi Marsille. Roland , vostre vaillance 
a fait nostre malheur ! Non , nous n'aiderons plus jamais 
aux desseins de Charlemagne , le plus grand des héros 
qu'on verra sur terre d'ici au jour du jugement! Vous 
périrez ici à la honte de la France ; et puisqu'aujourd'hui 
nous avons faute de ceste loyale compaignie , avant le 
soir sera la despartie extresme et moult sévère I » 

L'archevesque Turpin entend leur desbat; il pique 
son cheval des espérons d'or pur, et s'arrestant près 
d'eux , les reprend en ceste manière : « Sire Roland et 

VARIANTES. 

a 94. O. proecce. F. M. parecce. . . mar là uemes. L. Vostre proece sera hui 
cher merie! 

V. Diont François : Diez p«rc, que feron? 
Si mal veiamea la conte Ganelon I 

— J95. n'averat. — 296. desqu'à Deu juise. — 399. «Einx le vespere mult.» 
Vers faux , parce que le copiste d'O. a transposé les mots, à quoi il est sujet 



CHANT III. 147 

a Sire Rollant , e vos sire Oliver, 

Pur Deu vos pri , ne vos cuntraliez ! 
305 Ja li corners ne nos aureit mester. 

Mais nepurquant si est il asez melz 

Venget ii reis, si nus purrat venger. 

Ja di d*Espaigne ne sen deivent tumerï 

Nostre Franceis i descendrunt a pied, 
310 Tnivenint nos e morz e detrenchez, 

Lèveront nos en bières, sur sumers, 

Si nus plurnmt de doei e de pitet, 

Enfuerunt en aitres de musters, 

N*en mangerunt ne lu, ne por, ne chen. » 
315 Respunt Rollans : uSire, mult dites ben! » Aoi. 

vous sire Olivier, au nom de Dieu, ne vous disputez 
mie I Sonner du cor ne nous peut plus servir; ce nonobs- 
tant ii sera beaucoup mieux que le roi vienne : il pourra 
nous venger. Les Espagnols ne doivent pas rentrer! Quant 
à nous, nos braves François en desbouchant dans la val- 
lée, nous trouveront morts et taillés en pièces; alors ils 
nous enlèveront en des cercueils à dos de sommiers , 
et s^en iront avec larmes de deuil et de compassion, 
ensépulturer nos reliques aux cimetières bénis des 
moustiers, à Fabri de la dent des loups, sangliers et 
chiens. • Roland respond : « Cest moult bien parlé, sire I » 

VARIANTES. 

3oS. • ne t'en deitent torner liex. » Liet est ajonté en marge et cTune autre 
nain. 

lO. 



148 ROLAND. 

Rollans ad mis lolifan a sa bûche, 
Empeint le ben, par grant vertu! le sunet. 
Hait sunt ii pui e la voiz est mult lunge ! 
Granz .xxx. iiwes Toirent il respundre! 
:wo Karles Toit e ses cumpaignes tûtes; 

Ço dit li reis : « Bataille fiint nostre hume ! 

E Guenelun li respundit encuntre : 

« Saltre Y desist, ja semblast grant mençunge! » Aoi- 

Li quens Rollans par peine et par ahans, 
325 Par grant dulor, sunet sun olifan; 

Par mi la bûche en sait fors li cler sancs, 
De sun cervel le temple en est rumpant; 
Del corn quil tient loïe en est mult grant! 
Karles Tentent, ki est as porz passant; 

Donc Roland approche Tolifant de ses lèvres, Tem- 
bouche bien, et sonne d'un puissant eflFort. A travers les 
profonds desfilés , l'écho prolonge la voix du cor, si bien 
qu'on l'entend respondre à plus de trente lieues ! Charles 
l'entendit avec toute sa compaignie , et dit le roi : « Nos 
gens livrent bataille 1 » Mais Ganelon lui respondit:» Tel 
propos dans une autre bouche on l'appelleroit fausseté ! • 

Le preux Roland continue à sonner avec tel effort, 
ahan et douleur immense que le sang vermeil jaillit de 
sa bouche, et que la tempe de son front en esciata. 
La voix du cor aussi porta bien loin! Charlemagnc l'en- 
tend du bout des desfilés; le vieux duc Naisme et les 



CHANT III. 149 

330 Naimes Toîd, si lescultent li Franc. 

Ço dist li reis : u Jo oi le corn RoUant! 

Une ne 1* sunast se ne fust en cumbatant. » 

Guenes respunt : u De bataille est nient ; 

Ja estes [vus] veilz e fluriz e blancs; 
335 Par teb paroles vos resemblez enfant! 

Asez savez le grant orgoill RoUant : 

Ço est [grant] merveille que Deus le soefret tant ! 

Ja prist il Noples sanz le vostre cornant; 

Fors s en eissirent li Sarrazins de denz; 
340 Sis cuens i vinrent al bon vassal RoUant, 



François Tescoutent , et dit le roi : • Cest le cor de Ro- 
land! oncque il ne le sonnast qu^au cœur d'une ba- 
taille! » — « De bataiUe il ne s'agit point, répliqua Ga- 
nelon; vous estes vieux, desjà tout blanc fleuri : avec de 
pareils discours vous ressemblei un enfant! Voiis savez 
de reste l'orgueil àe vostre neveu ; c'est grand'merveiUe 
comment Dieu le souffre si longtemps! Sans vos 
ordres desjà il a pris Constantinople ; les Sarrazins qui 
rhabitoient en sortirent; six de leurs chefs vinrent 
trouver le preux Roland 

VARIANTES. 

33o. Naimes li duc Toît. — 333. • Est il nient, i II est en surcharge d'une 
antre main, et nient compte partout pour deux syllabes. — 334. Jâ estes vielx. 
— 337. Ço est merveille . V. Grant merveille est — 34o. Après ce vers, il 
doit y avoir dans O. une omission involontaire d*un ou plusieurs vers, où sans 
doute il était dit que Roland fit massacrer les six kans qui s'étaient rendus à 
lui. Voy. U pote sur le vers 337. 



150 ROLAND. 

Puis od les ewes lavât les prei dd 
Pur cel n fist ne (ust aparissant. 
Pur un seul lèvre vat tute jur 
Devant ses pers vait il ore gabanL 
Mi5 Suz cel n ad gent ki [l'josast qnerre < 
Car chevalcez : pur qa alez arestaot? 
Terc Major mult est loinz ça devant!» J 



Li quens Rollans a la bûche sanglente, 
i)e sun cervel rumput en est li temples; 
350 li*olifan sunet a dulor e a peine; 

Karles Toit, e ses Franceb l'entendent. 

ensuite il fit laver le sol à grande eau pour effacer 
le sang. Pour un seul lièvre, il va cornant toute une 
journée 1 A ceste heure est-il à rire et gaber devant ses 
pairs, car il n est homme au monde qui Tosast a[^er. 
chevauchez donc; pourquoi vous arrester? Le Grand 
pays est moult loin devant nous! > 

I A) preux Roland a la bouche sanglante ; la tempe de 
son Iront est rompue , et toujours sonne l'olifant à grantf- 
ilouIcMir et grand peine I L'empereiu* et ses François 

VARIANTES. 

343. V. »ic;K. M. «Inrissant. » 0. porte simplement: farissant.» — Sés-O. 
pur celii. F. M. pur col le. — 345. • Ki osast rcquerre;» et levers Giiit U^sans 
rime. (). porto nettement à la fm du vers en champ, et Ton a mis en sorcharge 
re (levant yiirrrr. Voy. la note. — 346. Car chevalerz. — 349. «li temple,» 
sans 5. (). <*crit temples. 



CHANT III. 151 

Ço dist li reis : o Cel corn ad lunge aleine! » 
Respont dux Naimes : « Baron i fait la peine I 
Bataille i ad! Par le men escientre, 
355 Cil r at traî ki vos en voevet feindre ; 
Adubez vos, si criez vostre enseigne, 
Si sucurez vostre maisnee gente : 
Asez oez que RoUans se dementet! » 

Li empereres ad fait suner ses^coms; 
560 Franceis descendent, si adubent lor cors 
D'osbercs e d* elmes e d'espees ad or: 
Escuz unt genz e espiez grandz e forz, 

f entendent, et dit le roi : « Ce cor a longue haleine ! • 
Naime respond : « Cest im brave qui sonne ! on se bat 
autour de Roland I sur ma conscience , celui-là la trahi 
qui vouloit vous donner le change. Doncques adou- 
bez-vous, criez vostre devise, et secourez vostre noble 
mesnie : vous entendez assez si Roland désespère ! > 

Aussitost Tempereur fait sonner ses hautbois ; les Fran- 
çois arrestent, descendent et s'adoubent de hauberts, 
dekeaumes et d'espées à poignées d'or; ils ont de beaux 
escus, et au bout de leurs lances longues et solides des 

ViUlIANTBS. 

355. M. F. M. a sauté ce vers tràs-essentiel , car c'est le premier irait de 
hunière jeté dans rame de Cbariemagne , et par U s'explique larreitation du 
traître Gandon , que sans cela rien ne préparc. 



152 ROLAND. 

Ë gunfanuns blancs e vermeilz e blois. 
Es -destrers muntrent tuit li barun de F ost, 
365 Brochent ad ait; tant cum durent li port 
N*i ad celoi al altre ne parolt : 
(iSe veissum Rollant einz qu'il (îist mort, 
Ensembr od lu j*i durriums granz colps! n 
De ço qui caltP demuret i unt trop! 

370 Esclargiz est li vespres e li jurz; 
Guntre le soleil reluisent cil adub , 
Osbercs e helmes i getent g[rant fi]a[m]bur,- 
E cil escuz ki ben sunt peinz a flurs, 
E cil espiez, cil oret gunfanun. 

gonfanons blancs et bleus et vermeils. Tous les barons 
de Tost remontent sur leurs destriers et piquent des 
deux. Tant comme les desfilés durent, il n'est celui 
qui ne dise à son voisin : « Si nous vissions Roland 
auparavant sa mort, ensemble avecques lui frappe- 
rions de bons coups! » Hélas, que sert? ils sont trop en 
retard ! 

L'ombre est esclaircie, il fait jour: le soleil rayonne 
aux armm'cs; les heaumes, les hauberts s'allument et 
flaniboîenl, et les escus bien peints à fleurs, et les es- 
pieux, les gonfanons dorés. Nostre empereur chevauche 

VARIANTES. 

364. ciel osl. — 365. M. F. M. ponctue: «Brochent ad ait tant cuni durent 
« li port.» — 368. od lui i durriums. — 369. car demuret. 



CHANT III. 153 

375 Li empereres cevaichet par irur, 

E li Franceb dolenz e curius, 

N*i ad celoi ki durement ne plurt, 

E de RoUant sunt en [muit] grant pour! 

La reis fait prendre le cunte Guenelun , 
380 Si 1* cumandat as cous de sa maisun , 

Tut li plus maistre enapelet Besgun : 

u Ben le me guarde , sicume tel félon 

De ma maisnee ad faite traïsun ! n 

Cil le receit, si met .c. compaignons 
3S5 De la quisine, des mieb et des pejurs; 

Icil li peilent la barbe e les gemuns; 

Cascun le fiert .iiii. colps de sun puign; 

avec emportement, et les François dolens et sou- 
cieux : il n est celui qui rudement ne plem*e , et (ous 
sont en moult grande alarme pour Roland I L'empereur 
fait saisir le comte Ganelon par les souillars de sa cui- 
sine; et dit à Besgue, leur maistre-queux : « Bien me 
le garde ainsi comme un félon qui a trahi ma mesnie! • 
Besgue s'en charge , et met après lui cent compaignons 
de la cuisine, des meilleurs et des pires, (|ui lui arra- 
chent poil à poil la barbe et la moustache ; chacun le 
fiert quatre coups de son poing; l'ont bien rossé de 

VARIANTES. 

38i. en apclet. — 382. O. sic; F. M. si cumc. — 386. Apr^s ce vers on 
litceluî-ci, qui est évidemment égaré de sa place: 

Mon «M Torpin , le gverreifr Cbarlan. 

Je Pai reporté plot bas , vers Soh. 



154 ROLAND. 

Ben le bâtirent a fuz e a bastuns, 
E si li metent el col un caeignun, 
300 Si f encaeinent altresi cum un urs; 
Syr un sumer Tunt mis a deshonor; 
Tant r guarderunt que 1* rendent a Charlun. 

Hait sunt li pui e tenebrus e grant; Aoi. 

Li val parfunt e les ewes curant; 
395 Sunent cil graisle e derere e devant, 

E tuit rachatent encuntre l'olifant. 

Li empereres chevalchet ireement, 

E li Franceis curius e dolent; 

N*i ad celoi ni plurt e sei lament, 
Aoo E prient Deu que guarisset Rollant 

bons coups de baston, ensuite au cou lui passent une 
chaîne , dont on le lie ainsi qu'on fait un ours. Sur un 
sommier, par grande ignominie , Tont-ils jeté , tant qu'on 
le rende à Charles. 

Hauts sont les puys , et longs et ténébreux ; les vaux 
profonds et les gaves rapides. Le clairon sonne et de- 
vant et derrière, dont les voix accueilloient la voix de 
Tolifant; Fempereur chevauche d'emportement, et nos 
François soucieux , teste basse. Il n'est celui qui ne pleure 
et lamente, et prie à Dieu de garantir Roland jusqu'à 

VARIANTES. 

593. Tant le guardent. — 399. sei lemeni. 



CHANT III. 155 

Josque il vendront el camp cumunement; 
Ensembi*od lui femint i veirement. 
De ço qui calt? ço ne lur valt nient; 
Demurent trop, ni poedent estre a tens ! Âor. 

405 Par grant irur chevalchet ii reis Charles; 

Desur sa brunie li gist sa blanche barbe. 

Puignent ad ait tuit li barun de France; 

N*i ad icel ne demeinet irance 

Que il ne sunt a Rollant le cataigne 
410 Ki se cumbat as Sarrazins d^Espaigne; 

S*il est blecet, ne quit que anme i remaigne ! 

Deus! teb seisante i ad en sa cumpaigne 

Unches meillurs nen out reis ne cataignes ! Aoi. 

leur assembler sur le champ de bataille , qu^ils pourront 
frapper tous ensemble. Las I à quoi bon? Ce ne leur sert 
de rien : ils ont trop de retard , n y peuvent estre à temps ! 

De grand courroux chevauche le roi Charles , sa 
barbe blanche sur sa cuirasse estalée ; piquent des deux 
tous les barons de France , et n est celui qui son despît 
n'exprime, de n'estre avec Roland le capitaine, qui se 
combat aux Sarrazins d^Espagne. S^il est blessé , lui , leur 
rempart, je ne crois pas quame en reschappe! Il en a 
soixante avec lui, mon Dieu! ni roi, ni capitaine nen 
eurent oncques de meilleurs I 

VARIANTES. 
Ao I . Josqu'il vengent. — hoS. nedéméint. — 4 1 a. Deus! quels seisante humes. 



156 ROLAND. 

Roiians reguardet es munz e es lam, 
^15 De cels de France i veit tanz morz gésir ! 

E il les pluret cum chevalier gentill : 

uSeignors barons, de vos ait Deus mercit! 

Tûtes vos anmes il otreit pareis. 

En seintes flurs il les facet gésir! 
420 MeiUors vassals de vos unkes ne vi; 

Si lungement tuz tens m avez servit! 

Ad oes Carlon si granz paiz conquis! 

Li empereres tant mare vos nurrit! 

Tere de France, mult estes dulz pais! 
425 Oi desertet a tant rubost exill ! 

Barons Franceis, pur mei voà vei mûrir. 

Roland lève les yeux vers les montagnes; combien 
de cadavres françois il voit gisans sur les landes ! Il les 
plaint en noble chevalier : « Seigneurs barons. Dieu 
vous ait en sa grâce ! Puisse-t-il à toutes vos amas oc- 
troyer paradis; en saintes fleurs les fasse-t-il gésir! 
Meilleurs guerriers que vous, je n^en vis oncques, vous 
qui si longtemps m'avez aidé à conquérir pays pour le 
roi Gharlemagne ! Pour ceste dure fin TempereuF vous 
nourrit! Terre de France, estes si doux pays! Veuve 
ce jour de tant d'hommes de prix! Barons françois, 

VARIANTES. 

/|2 2. A oés Carlon. — 435. «dëscrlcla tant rubofll cxill.» O. porte bie 
lisiblement ruhostl. (Voy. la note.) V. Hui es déserte de tant d'bomes f 
prix. 



CHANT lil. 157 

Jo ne nos pois tenser ne guarantir; 
Ait vos Deus ki unkes ne mentit! 
Oliver, frère, vos ne dei jo faillir; 
(i3o De doel murrai se altre ne m^i ocit. 

Sire cumpainz , alum i referir ! » 

< 

Lii quens RoUans el champ est repairet. 
Tient Durendal, cume vassal i fiert; 
Faldrun de Pin i ad par mi trenchet 
435 E .xxiiii. de tuz les melz preisez; 

Jamais niert home plus se voeillet venger. 
Si cum li cerfs s*en vait devant les chiens. 
Devant Rollant ^i s*en fuient paiens. 
Dist Tarcevesque : u Asez le faites ben ! 

c|ui mourez par ma faute, je ne vous puis sauver ni 
garantir! Que Dieu vous aide, qui jamais ne trompai... 
Olivier, mon frère, je ne vous dois faillir en ce péril; 
mais je mourrai de chagrin, sinon d'un coup d^espée. 
Allons, Monsieur mon compagnon, retournons daid^er 
les payens! > 

Alors le preux Roland rentre dans la niesléc, Duran- 
dal au poing, dont il s'escrime comme il fauti II 
tranche et partage en deux Faudron de Pin, et avec lui 
vingt-quatre infidèles des mieux prisez. Jamais homme 
ne fut plus aspre à se venger. Comme le cerf s'enfuit 
devant les chiens, ainsi devant Roland s'enfuient les 
infidèles. Turpin lui dit : • Vous n allez pas trop mal I 



158 ROLAND. 

<i4o Itel valor deit aveir chevaler 

Ki armes portet e en bon cheval set: 

En [la] bataille deit estre forz e fiers, 

U altrement ne valt .iiii. deners, 

Einz deit moine estre en un de cez mustiers, 

<i45 Si prierat tuz jurz por noz peccez. » 

Respunt Rollant : a Ferez , ne*s espargnez ! » 
A icest mot Tunt Francs recumencet : 
Mult grant damage i out de Chrestiens ! 

Hom ki ço set que ja naurat prisun , 
450 En tel bataille fait grant defension ; 
Pur ço sunt Francs si fiers cume leuns. 

Telle valeur convient à chevalier bien esquipé sur im 
bon destrier : il doit dans le combat estre fort et fa- 
rouche, ou autrement ne vaut quatre deniers , maïs se 
doit rendre moine en Fun de ces moustiers , où priera 
nuit et jour le ciel poiu» nos péchés. » — « Ferme! res- 
pond Roland; hardi! point de quartier! » Là-Dessus les 
François y revont de plus belle ; moult grand dom- 
mage y eut de nos Chrestiens! 

Soldat certain qu'il ne sera point fait de prisonniers , 
en pareille bataille il se défend à mort. Aussi les Fran- 
çois sont-ils intrépides conmie lions! 



VARIANTES. 



hh%. En bataille. — 445. Peut-être faut-il lire « prierat Deu , » en ne comp- 
tant prienU que pour deai syllabes? 



CHANT III. 159 

As vus Marsilie en guise de barun; 

Siet el cheval qu*ii apelet Gaignun, 

Brochet le ben , si vait ferir Bevon : 
455 Icil ert sire de Belne e de Digun ; 

L*escut li (reint et Tosberc ii derumpt, 

Que mort Tabat seinz altre descunfisun. 

Puis ad ocis Yvoeries e Ivon, 

Ensembrod eis Gérard de Russillun. 
kào Li quens Rollans ne li est guaires loign , 

Dist al paien : u Dannes Deus mal te duinst ! 

A si grant tort m*ociz mes ciunpaignuns! 

Colp en auras einz que nos departum , 

E de m* espee enquoi sauras le nom ! » 
465 Vait le ferir en guise de baron , 

Voici Marsilie ; il arrive en guerrier, sur son cheval 
quMl appelle Gaignon ; pique des deux, et s'en va choquer 
Beuve, sire de Beaune et de Dijon; Tescu lui froisse, 
lui desrompt le haubert, et Tabat mort sans plus d'amu- 
sement. Ensuite il occit Yve et Yvoire ; ensemble avec 
eux Gérard de Roussillon. Le preux Roland , qui n'est 
point loin de là, crie au payen : « Le bon Dieu te con- 
fonde, qui m'as fait ce tort d'occire mes compagnons! 
Je t'en payerai le loyer devant que de nous séparer : 
ce jour t'apprendra le nom de mon espée I » Il accom- 
pagne ce mot d'un si vaillant revers, qu'il lui tranche 

VARIANTES, 
à 63. en aYerms. — 464 • saveras. L. Car ja sauras cornant mespeea non. 



160 ROLAND. 

Trenchet li ad li quens le destre poign , 
Puis prent la teste de Jurfaleu le blund : 
Icil ert fdz al rei Marsiliun; 
Païen escrient : <( Aïe nos , Mahum ! 

kio Li nostre deu, vengez nos de Garlun! 
En ceste tere nus ad mis tels feluns 
Ja pur mûrir le camp ne guerpirunt ! » 
Dist Tun al altre : a E ! car nos enfuiums ! n 
A icest mot teb .c. milie s'en vunt; 

^75 Ki que s rapelt ja nen retumerunt. Agi. 

De ço qui calt? se fuit s'en est Marsilies , 



net le poing de la main droite ; ensuite il prend la tesl^^ 
à Jurfaleu le Blond, le fils au roi Marsille. Lors le9 
payens de s'escrier :.« Mahomet, au secom*s! Vous tous». 
nos dieux, vengez-nous du roi Charles! Il a conduit 
chez nous de tels félons qui poxu* mourir ne quitte- 
ront le champ! Hélas, hélas! s'enlredisent-ils , sauve 
qui peut! » Sur ce mot, cent mille hommes laschent 
pied. Les rappelle qui voudra: il ny a pas de danger 
qu'ils retournent! 

Mais qu'importe? Si Marsille s'est enfui, il laisse 

VARIANTES. 

473. L. fuions a garison. — 476. «qui calt se? fuit.» Ce qui fait /ai( dis- 
syllabe, contrairement à l'usage de l'auteur (II, 387); en outre, la forme 
constante est qui calt et non qui calt se. 



CHANT m. 161 

Remés i est sis uncles Margaiiices 

Ki tint Kartagene al [soen] frère Garmalie 

E Ethiope , une tere maldite , 
^so La neire gent en ad en sa baillie; 

Granz unt les nez e lees les orilles, 

E sunt ensemble plus de cinquante milie; 

Icil chevalchent fièrement e a ire. 

Âpres escrient Tenseigne paenime. 
485 Ço dîst RoUans : « Ci receverums marlyrie ; 

E or sai ben n avons guaires a vivere , 

Mais tut seit fel cher ne se vende primes ! 

Ferez» seignurs, des espees furbies! 

Si calengez e vos mors e voz vies 

sur le terrain son oncle Marganice, qui occupe Car- 
thage pour son frère Garmaille , avec Ethiopie, une ten*e 
maudite. La noire gent qu'il tient en gouverne, avec 
leurs grands nez et leurs laides oreilles, ensemble font 
plus de cinquante mille hommes, lesquels chevauchent 
pleins d'ire et de fierté, criant la devise payenne. 

Et dit Roland : « Ici s'appreste nostre martyre ; or 
sais-je bien que n'avons guère à vivre; mais félon qui 
ne vendra cher sa vie ! Seigneurs , vos espées sont-elles 
pas bien fourbies? Frappez donc, et leur disputez et 
vostre trespas et vos vies! mais ne laissons pas honnir 

VARIANTES. 

478. tal frère Margalie. • 0. a bien lisiblement GcLmudie. Le vers, toi qui* 
Je donne F. M., est trop court d'une syllabe. ( V, 688.) — ;8i. les oreilles. — 
484. Puis escrient. (III, 517.) — Peut-être faut-il lire : iPois ses escrient» 
(II, 576] ou ts'en escrient» {passim). 



1 1 



162 ROLAND. 

(i90 Que dulce France par nus ne seit hiinie : 
Quant en cest camp vendrai Caiies mis sire , 
De Sarrazins verrat tel discipline, 
Cuntre un des noz en truverat morz jlv., 
Ne lesserat que nos ne beneisse ! n Âoi. 

<i95 Quant Rollans veit la contredite gent 
Ki plus sunt neirs que nen est arrement. 
Ne nunt de blanc ne mais que sul les denz, 
Ço dist li quens : u Or sai jo veirement 
Que hoi murrum, par le mien escient! 

500 Ferez, Vranceis! car jo V vos recumant! m 
Dist Oliver : o Débet ait li plus lenz 1 » 

de nostre fait nostre chère France : Lorsqu^en ce champ 
descendra monseigneur Charles , il verra comment nous 
aurons mené les Sarrazins, et trouvant pour un cadavre 
françois quinze cadavres d^infidèles, ne repartira pas 
sans nous avoir bénis! » 

Quand Roland voit la gent maudite , qui sont plus 
barbouillés que d'encre, et non:t de blanc dans le 
visage que les dents : « A ceste heure , dit-il » suis-je 
en ma conscience bien asseuré qu'aujourd'hui nous 
mourrons! Frappez ferme, François, je vous le recom- 
mande! » — « Malheur, crie Olivier, malheur sur les 



VARIANTES. 



496. que n*en est. L. pius noirs que poix ne arre mant. — 497* L. que les 
cuts et les dens. 



CHANT III. 163 

A icest mot Franceis se fièrent enz. 

Quant paien virent que Franceis i out poi, 

Entrels en unt e orgoil e cunfort; 
505 Dist Tun al altre : a L*empereor ad torti » 

Li Marganices sist sur un ceval sor, 

Brochet le ben des esperuns a or, 

Fiert Oliver derere en mi le dos, 

Le blanc osberc li ad descust el cors, 
510 Par mi le piz sun espiet li mist fors , 

E dit après : u Un col avez pris fort ! 

Caries li magnes mar vos laissât as porz! 

Tort nos ad fait, ne nest dreiz qu'il s*en lot, 

Kar de vos sul ai ben venget les noz ! *> 

faitards! » A ce mot le soldat se rue en la meslée. 

Les Sarrazins voyant diminuer les François, leur inso- 
lence s^en accroist et reconforte ; ils vont s'entredisant : 
« Charles a du dessous ! » Le M arganice , sur son bon 
cheval soret , broche des espérons d'or, choque Olivier 
par derrière, au milieu du dos, lui crève son blanc 
haubert, et en pleine poitrine lui traverse son espieu. 

• 

Ensuite : « Ce coup , dit-il , est un peu fort pour vous ! 
à vostre dam vous laissa Charlemagne à l'arrière- 
garde I S'il nous a fait du mal, il na pas à s'en vanter : 
rien que sur vous j'ai bien vengé les nostres ! " 

VARUNTES. 
Si 3. O. sic, F. M. n>n est dreii. 

1 1 . 



164 ROLAND. 

515 Oliver sent que a mort est ferut, 
Tient Halteclere dunt li acer lut bruns, 
Fiert Marganices sur ï elme a or agut, . 
Flurs e cristaus en acraventet jus, 
Trenchet la teste d*ici qu'as denz menuz; 

520 Brandist sun colp, si Tad mort abatut, 
E dist après : u Paien , mal aies tu ! 
Iço ne di que Karles ni ait perdut; 
Nen a muiler ne a dame qu*aies vend 
Nen vanteras el règne dunt tu fus 

525 VaiUant a un dener que m'i aies tolut. 
Ne fait damage ne de mei ne d*altrui! » 
Âpres escriet Rollant qu*il li aiut. Aoi. 



Olivier, tout subit , se sent frappé à mort : lacie^^ 
bruni de Hauteclaire s'abat sur le cimier d*or d 
Marganice, en démolit les fleurs avec les pierreries» 
partage la teste jusqu'aux dents, et vous l'abat mort 
tout brandi I « Maudit payen , lui dit lors Olivier, je 
ne dis pas que Charles n'ait trop perdu ! mais ni à ta 
femme , ni à dame de ton pays , tu n'iras te vanter de 
m'a voir enlevé pomr un denier vaillant, ni plus fait tort 
à moi n'a d'autres I » Puis rescrie à Roland pour en avoir 
secours. 

VARIANTES. 

52 1 . V. et L. donnent également ce texte ; il faut donc compter tues poardcm 
syllabes. Au vers 5a 2 il semble d*abord qu'on doive le compter pour monosyllabef 
mais c'est le dernier e de dame qui disparait. Au vers $2 5 (qui est hexamètre) 
aies revient encore et compte deux syllabes. 



CHANT III. 165 

Oliver sent qu*il est a mort nafiret, 

De lui venger ja mais ne li ert lez ; 
530 En la grant presse or i fiert cume ber : 

Trenchet cez hanstes e cez escuz buclers, 

E piez e poinz e seles e costez. 
' Ki lui veist Sarrazins desmembrer. 

Un mort sur altre [a la tere] geter, 
535 De bon vassal li poûst remembrer! 

L*enseigne Carie ni volt mie ublier, 

Munjoie escriet e haltement e cler; 

R(^ant apelet sun ami e sun per : 

« Sire cumpaign, a mei car vus justez : 
540 A grant dulor ermes hoi deseverez! » Aoi. 



Olivier se sentant à mort navré , profite du dernier 
moment de vengeance ; en la grand'presse il se démène 
en brave, tranchant au hasard lances, escus, pieds et 
poings , et les selles des chevaux avec les costes des ca- 
valiers. Qui Tauroit vu les payens démembrer, jeter par 
terre un cadavre sur Tautre, d'un bon guerrier il eust eu 
la remembrancel Cependant Olivier ne voulant oul)lier 
la devise de Charlemagne, crioit Monjoiel de toutes 
ses forces. Ensuite il s'adresse à Roland, son ami et son 
pair : « Monsieur mon compagnon , joignez-vous donc à 
moi : car ce jour à grand'douleur serons-nous séparés! » 



VARIANTRS. 



534* sur altre getcr. L. Irabiichrr et versor. V. Un mort sur l'aitrc a la tcrr 
estandti5. 



166 ROLAND. 

Rollans reguardet Oliver al visage : 

Teint lut e pers, descuiuret e pale! 

Li sancs tuz clers par mi le cors li raiet , 

Encuntfe tere en chedent les esclaces : 
545 ttDeus ! dist li quens, or ne sai jo que face! 

Sire cumpaiiKK, mar fut vostre bamage ! 

Jamais niert hiune ki tun cors cuntrevaiJlet! 

E , France dulce, cum hoi remendras guaste 

De bons vassals, cuniundue e diaiete! 
550 Li emperere en auerat grant damage ! » 

A icest mot sur sun cheval se pasmet. Aoi. 

As vus RoUant sur sun cheval pasmet 
E Oliver ki est a mort nafiret ; 

Roland regarde Olivier au visage : le voit livide, 
et pale et sans couleiur! Le sang vermeil parmi le corps 
lui cotde , dont les ruisseaux descendent jusqu'à terre : 
« Mon Dieu, dit Roland, que faire à ceste heure! Sire 
compagnon, quel prix de ta vaillance! nid jamais ne 
sera qu'on puisse parangonner à toi. Hélas ! France ché- 
rie, hélas! ce jomr te rendra veuve de bons soldats, 
confondue et chétive! dont l'empereur en aura grand 
dommage! » Disant ce mot, sur son cheval se pasme. 

Voici Roland sur son cheval pasmé, et Olivier navré 

VARIANTES. 

548. M. P. Michel ponctue différemment : • remeindras guaste , de bon» 
• vassals cunfundue e chaiete. » 



CHANT III. 167 

Tant ad seinet li oil li sunt trublet , 
S55 Ne loinc ne près ne poet vedeir si cler 

Que reconoistre poisset nul hom mortel; 

Sun cumpaignun, cum il lat encuntret, 

Si r fiert amunt sur lelme ad or gemet; 

D*une meitiet le fend très qu*al nasel , 
5M Mais en la teste ne T ad mie adeset. 

A icel colp r ad RoUans reguardet. 

Si li demandet dulcement e suef : 

a Sire cumpain , faites le vos de gred ? 

Ja est ço RoUans ki tant vos soelt amer ! 
565 Par nule guise ne m'aviez desfiet! n 

Dist Oliver : a Or vos oi jo parler, 

à mort. Tant a saigné que sa vue en est trouble; de 
loin ni de près il ne voit plus assez clair pour reconnoistre 
persomie. Son compagnon Roland, comme il Ta rencon- 
tré, il lui assène sur son cimier incrusté d^or un coup 
efiroyabie , qui fend le heaume jusqu^au nasal , mais de 
fortune ne pénétra point en la teste I Roland le regarde, 
et lui demande paisiblement et avec douceur : « Mon- 
sieur mon compagnon, Tavez-vous fait exprès? Cest 
moi, Roland, vostre ami le plus cher! vous en nulle 
guise ne m'aviez desfié! » Olivier respond: « Je vous en- 

VARIANTE^. 

554. Tant ad sdnet ki ii oil.— 559. V. sic; F. M. Tut li detrenchet (Tici 
qu*al. — 566. V. • Or vos oi-je d parier. ■ Peut-être en effet faudraii-îl corri- 
ger ici « voa oî-jo al parier : • je voua reconnais à la voix. 



168 ROLAND. 

Jo ne vos vei : veied vus danne Deu! 
Ferut vos ai : car le me pardunez. » 
Rollans respunt: «Ne sui point empiré; 
570 Jo r vus parduins ici e devant Deu. » 
A icel mot Tun a Taltre adclinet ; 
Par tel amur as les vus desevered. 

Oliver sedt que la mort mult rangoisset: 
Ansdous les oilz en la teste li turnent, 
57f) L'oïe pert e la veue tute ; 

Descent a piet, a [la] tere se culchet, 
Durement en hait si recleimet sa culpe; 
Cuntre le ciel ambesdous ses mains juintes , 

tends, mais je ne vous vois pas! Ami, Dieu vous p 
tége ! Je vous ai frappé , pardonnez-le-moi ! > Roland lu - 
respond : « Je n ai pas le moindre mal; je vous le par---' 
donne ici et devant Dieu I » Parlant ainsi , ils s'inclinenr^ 
Tun devant l'autre, et sur ce tendre adieu les voilà 
séparés. 

Olivier sent l'angoisse de la mort : ses deux veux lui 
tournent dans la leste ; après la vue , il a perdu l'ouïe ; 
descend à pied, sur la terre se couche, à haute voix 
confesse et bat sa coulpe; puis ses deux mains jointes, 

VARIANTES. 

569. J'ai adopté la leçon de V. pour obtenir une rime. O. met : « Jo n'ai nient 
' de mal. • M. F. M. Va suivi. Il doit y avoir dans loriginal une erreur de copiste. 
— 57 1 . O.sic. F. M : « I altreclinet. » Ailleurs Tlierouldc emploie la forme f«tJi- 
ncr: «li messager ambedui IViiclincrenl. • (IV, 367.) — 676. al tere. 



CHANT III. 169 

• 

Si priet Deu que pareis li dunget 
580 E beneist Karlun e France dulce , 

Sun cumpaignun Rollant [dejsur tuz humes ; 

Fait li le coer, le helme li embrunchet, 

Trestut le cors a la tere li justet.... 

Mors est li quens, que plus ne se demuret! 
5S5 Rollans li ber le pluret, si Y duluset 

Jamais en tere n orrez plus dolent hume.* 

Or veit Rollans que mort est sun ami , 
Gésir adenz, a la tere sun vis, 
Mult dulcement a regreter le prit : 
590 « Sire cumpaign , tant mar fîistes hardiz ! 
Ensemble avum estet c anz e dis ; 

levées au ciel, il demande à Dieu de lui octroyer place 
en paradis , et de bénir Charlemagne , la France et son 
compagnon Roland sur tous les hommes. Le cœur lui 
faut, son casque se penche sur sa poitrine, il choit par 
terre estendu de son long.... le preux est mort, c'en est 
fait! Le bon Roland le pleure et se lamente , que vous 
n'entendrez jamais çà-bas plus dolent homme ! 

Roland voyant son ami estendu mort, la face contre 
terre, moult doucement se prit à le regretter : « Hélas! 
sire compaignon, à vostre dam si hardi! tant de jours, 
lanl d'années que nous avons été ensemble, tu no me 

VAniAMES. 
58 1. Hollaiil .^ur (uz liiuilcs. - 584* V. plus ne vous eu iliromcs. 



170 ROLAND. 

• 

Ne in fesis mal, ne jo ne f te forsfis! 
Quanl tu es mort, dulur est que jo vifs! » 
A icest mot se pasmet li marchis 
595 Sur son ceval que cleimet Veillantif; 
Âfermet est a ses estreus d*or fin , 
Quel part qu'il ait, ne poet mie chair. 

Âinz que RoUans se seit aperceut. 
De pasmeisuns guariz ne revenuz, 
ôoo Mult grant domage li est apareut : 

Morz sunt Franceis : tu z les i ad perdut , 
Senz Tarcevesque e senz Gualter del Hum. 
Repairez est des muntaignes [ça] jus, 
A cels d'Espaigne mult si est cumbatuz; 

donnas jamais lieu de plainte , ni moi à toi I Quand tu es 
mort, ce m'est douleur de vivre 1 » A ce mot le pauvre 
marquis se pasme sur son cheval Veillantif. Mais il esl 
pris aux estriers d'or fin : quelle part qu'il aille , il ûe 
sauroit tomber. 

Avant qu'il ait pu se reconnoistre ni se ravoir de sa 
pasmoison, moult grant dommage s'est fait autour de lui. 
Les François sont morts , Roland a perdu tout son monde 
hormis l'archevesque Turpin et Gautier de Ltiz, lequel 
descend des sommets de là-haut, où si très bien a com- 



VARIANTES. 



6o2. V. et P. * Gualter de Luz. » J'ai conservé dans le texte Tortliographequi 
reparaît encore au vers 639. — 6o3. des muntaignes jus. (III, 858.) 



CHANT III. 171 

Ô05 Mort sunt si hume , sfs unt paiens vencut ; 

Voeiilet o nun, desuz cez vais sen fîiit ; 

Si recleimat Rolland qu*il li aiut : 

« E! gentilz quens, vaillanz hom, u ies tu;> 

Unkes nen oi pour la u tu fus! 
610 Ja est ço Gualters ki conquist Maelgut, 

Li nies Droun, al vieill e al canut; 

Pur vasselage sulei jo estre tun drut. 

Ma hanste est firaite e percet mun escut, 

E mis osbercs desmailet e rumput! 
615 Parmi le cors [mat un espiet] fenit, 

Sempres murrai, mais cher me sui vendut! » 

A icel mot Tat RoUans entendut, 

battu les Espagnols. Ses soldats vaincus des payens 
ont succombé tousl Bon gréf, mal gré , Gautier s'enfuit 
le long de la vallée , réclamant à grands cris le secours 
de Roland : « Las ! noble comte , vaillant homme, où e&-tu? 
onc je n'eus peur aux lieux où tu estoisi Cest moi, 
Gautier, qui vainquis Maêlgut, moi , le neveu du vieux 
Droon à la teste chenue! Pour ma valeur j'estois ton 
favori. Ma lance est en morceaux , mon escu percé , et 
mon haubert desmaillé tout rompu ! Un fer de lance a 
traversé mon corps ; il me faut donc mourir, mais j'au- 
rai vendu cher ma vie! • Comme il disoit, Roland l'en- 

VARIANTES. 

6o6. Voeiilet ilii o nun. — 607. Si redeimet. — 609. n'en oi. — 610. 
(llf , 564. ) V. Je suis Gautien. F. M. Ço est Guaiter. — 6 1 5. Parmi le cors hot 
une lance férot. V. parmi le cors o lances mes cossus. L. de .iv. espiet femt. 



172 ROLAND. 

Le cheval brochet, si vient poignant vers lui. Agi. 

RoUans ad doel , si fut maltalentifs : 
630 En la grant* presse cumencet a ferir, 

De cels d*E^paigne en ad'getet mort .xx., 

E Gualter .vi. , e Tarcevesque .v. 

Dient paien : « Feluns humes ad ci ! 

Guardez, seigneurs, que il n'en algent vif! 
635 Tut par seit fel ki ne *s vait envaïr, 

E recréant ki les lerrat guarir ! )) 

Dune recumencent e le hue e le cri ; 

De tûtes parz le revunt envaîr. Aoi. 

Li quens RoUans fut [mult] noble guerrer ! 

tendit; il piique des deux et accourt à Taide de Gautier. 

Roland outré de doideur estoit en disposition dange- 
reuse ; en la grand^presse il commence à férir : renverse 
morts vingt Sarrazins espagnols, et Gautier six, et Tarche- 
vesque cinq. Et lespayens de s'escrier : « Voici bien de ter- 
ribles hommes! gardez, seigneurs, qu'ils n'en aillent vi- 
vans ! Félon , félon , qui ne leur courra sus ! lasche prouvé 
qui les lairra sauver! • Lors la huée recommence et le 
cri : A l'envahie! De toutes parts on se jette sur eux. 

Le comte Roland est un héros, Gautier de Luz un 

VARIANTKS. 
<iiç). malutcnlifs. — (n3. Dient paien frliin :f<^liin» humes. — r>7<). fiiInoMc. 



CHANT III. • 173 

630 Gualters del Hum est bien bon chevaler! 

Li arcevesque prozdom e essaiel : 

Li uns ne volt laltre nient laisser : 

En la grant presse i fièrent as païens. 

Mil Sarrazins i descendent a piet, 
635 E a cheval sunt .xl. millers ; 

Men escientre , ne s osent aproismer ! 

Lancent, lor lances e lor tranchanz espiez , 

£ wigres e darz, e matras e agiez; 

As premers colps i unt ocis Gualter, 
640 Turpins de Reins tut sun escut percet, 

Quasset sun elme, si F unt nalTret el chef, 

E sun osberc rumput e desmailet, 

Par mi le cors naflret de .iiii. espiez; 

très-excellent chevalier, et Tarchevesque un vaillant 
esprouvé. Donc, nul des trois ne veut laisser rien aux 
autres à faire. En la grand'presse ils daubent lespayens. 
Mais voici dévaler mille Sarrazins à pied et quarante 
mille à cheval, lesquels (et croyez-moi, car je le sais,) 
n osent les approcher, mais de loin font pleuvoir sur les 
trois François, lances, espieux, wigres et dards, ma- 
tras et javelots. Les premiers coups ont achevé Gautier; 
Turpin de Reims a son escu percé, son casque rompu, 
avec une blessure à la teste , et son haubert deschiré , 
desmaillé; de plus, il a dans le corps quatre espieux et 

VARIANTES. 

63o. Guaitcr de Hums. — 637. V. sic; F. M. li lor Unceot e lances e 
espiez. — 638. e darz e museras e agiez e gicser. 



174 • ROLAND. 

De desuz lui ocient sun destrer; 
645 Or est grant doel quant Tarcevesque chiet! Aoi. 

Turpins de Reins quant se sent abatut, 
De .iiii. espiez par mi le cors ferut, 
Isnelement 11 ber resailit sus, 
RoUant reguardet, puis si 11 est curut, 

650 E dist un mot : u Ne suis mie vencut ! 
Ja bon vassal nen ert vif recreuti » 
U trait Almace , sespee de acer brun , 
En la grant presse mil colps i fiert e plus ! 
Puis le dist Caries qu*il nen espargniat nul*, 

655 Tels .iiii. cenz i troevet entur lui, 

son cheval tué sous lui. Ah, quel malheur quand 
Tarchevesque tombe ! 

Turpin de Reims quand il se voit par terre avec 
quatre espieux dans le corps , allègrement ressaute en 
pieds, cherche des yeux Roland, et court le joindre avec 
ce mot : « Non, je ne suis pas vaincu! Un bon soldat 
n'est jamais pris vivant! » Puis tire Almace, son espée 
d^acier bruni, dont parmi Tespaisse meslée il fiert mille 
coups et plus, sans espaipier un seul payen, comme on 
Ta su depuis de Chariemagne lui-mesme , lequel trouva 
gisans à Tentour de Turpin quelque quatre cents infi- 

VARIANTRS. 

648. O. sic; F. M. !e ber. — 65 1. n*en est. 



CHANT III. 175 

Aiquans nafrez, alquanz par mi ferut; 
Si out dUceh kl les chefs unt perdut; 
Ço dis! la geste e cil ki el camp lut, 
Li ber [saint] Gilie por qui Deus fait vertuz, 
660 E fist la chartre el muster de Loùm; 
Ki tant ne set ne V ad prod entendut. 

Li quens Rollans gentement se cumbat, 
Mais le cors ad tressuet e mult chalt! 
En la teste ad e dulor e grant mal! 
665 Rumput [li] est li temples por ço que il comat, 
Mais saveir voelt se Charles i vendrat : 
Trait Tolifan , fieblement le sunat ; 

dèles, les uns blessés, d^autres coupés en deux , et d'au- 
tres encor sans leur teste. Aussi le tesmoigne la chro- 
nique et celui qui assistoit là, sur le champ de bataille, 
le brave saint Gille, pour qui Dieu fait miracles, lequel 
en rédigea la charte au moustier de Laon; et qui très- 
bien ne la connoist, il n'en sait pas au vrai Thistoire. 

Roland se bat en gentilhomme, mais tout le corps 
lui tressue de la chaleur, et il sent grand mal et dou- 
leur de teste. D'avoir corné sa tempe en est rompue ! 
ce nonobstant, et pour voir si Chaiiemagne revien- 
dra, il saisit de rechef son olifant, et en tira une note 

VARIANTES. 

659. P. sic; f Li ber Gilic por qui. > Voy. la note. — 665. Rain|Nit est li t. 
— 666. O. sic; F. M. volt. 



176 ROLAND. 

Li emperere sestut, si ï escultat : 

«Seignurs, dist-il, mult nialement nos vait! 
C70 RoUans mis nies hoi cest jur nus défait : 

Jo ci al corner que guaires ne vivrai; 

Ki estre i volt isnelement chevalzt! 

Sunez vos graisies tant que en cest ost [en] ad ! » 

Seisante milie en i cornent si hait, 
675 Sunent 11 munt e respondent 11 val. 

Paien Tentendent, ne T tindrent mje en gab; 

Dit lun al altre : « Karlun auerum nus ja ! » 

Dient paien : ttL*empereres repairet! Aoi. 



si mélancholique ! L'empereur s'arresta en sursaut pour 
escouter : « Seigneurs, dit-il, nos affaires vont mal, et 
très-mal! Mon neveu Roland cejourd'huy nous va quit- 
ter : j'entends à son corner qu'il ne vivra guèresl donc, 
qui veut le revoir allègrement chevauche ! Sonnez haut- 
bois, sonnez tout ce que l'ost en a! » Sitost, soixante 
mille hautbois se mettent à sonner d'une force que de 
toutes parts les vaux et les monts y respondent. Les 
payens qui l'entendent de rire n'ont envie ; se disent l'un 
à l'autre : « Ha , voici revenir Charles ! » 

Les payens s'entredisent : « L'empereur revient sur 

VARIANTES. 
673. en cest ost ad. — 677. avcnim-nus |à. 



CHANT III. 177 

De ces de France odum suner les graisles. 

6S0 Se Caries vient, Deus! i auerat [grant] perte! 
Perdud avuns Espaigne nostre terre; 
Se RoUans vit, nostre guerre novelet! » 
Tels .iiii. cenz s* en asemblent a helmes 
E des meillors ki el camp quient estre, 

SS5 A Rollant rendent un estur fort e pesme : 
Qr ad li quens endreit sei asez que faire I Aoi. 

Li quens Rollans, quant il les veit venir. 
Tant se fait fort e fiers e maneviz 
Ne lur lerrat tant cum il sera vif; 

ses pas; entendez-vous sonneries hautbois des François? 
Si Charlemagne nous rejoint, Dieu! quel désastre! Si 
Roland vit, la guerre reconunence, et nostre cher pays 
d^pagne est àjamais perdu pour nous! ■ Là-dessus, en- 
viron quatre cents payens se rassemblent, tous solide- 
ment armés et des plus renommés de Fost, lesquels 
fondent sur Roland d^un élan effroyable ! A ceste heure 
le brave comte a par devers soi fort à faire. 

Le preux Roland les voyant se ruer ainsi tous en- 
semble , se rend d'autant plus ferme , gaillard et intré- 
pide : ne leur quittera la place tant comme il sera vivant. 

VARIANTES. 

679. «oeat tuner. ■ (fil, 71 3.) M. F. M. met ce vers entre parenthèses; 
j*ignore poarqnoi. De plus, il omet absolument le vers suivant, lequel, à vrai 
dire, eat caché le long d*une couture, mais n*en est pas moins trèa-lisibie en 
j regardant de prêt. — 684. (I, SgS; III, 194, 157.) 



1 3 



178 ROLAND. 

690 Siet el cheval qu om cleimet Veillantii, 
Brochet le bien des esperuns d or fin , 
En la grant presse les vait tuz envaïr, 
Ensemble od lui larcevesque Turpin. 
Dist Tun al altre : u Ça vus traiez , ami ! 

695 De cels de France les coms avuns oit : 
Caries repairet, li reis poesteîfs! » 

Li quens Rolans unkes namat cuard, 
Nen orguillos, ne hume de maie part, 
Ne chevaler se il ne fust bon vassal ; 
700 Li arcevesque Turpin enapelat : 
((Sire, a pied estes, e jo sui a ceval; 
Pur vostre amur ici prendrai estai , 

Monté sur son cheval VeiUantif , il broche des espérons 
d'or fin y et les va tous affronter dans la meslée ; Far- 
chevesque Turpin se met avecque lui. « Amis, disent 
les pay ens entre eux , tirez par ici , car des François nous 
avons ouï les hautbois : cest Charles qui revient, le 
puissant empereur! » 

Le preux Roland oncques naima les couards, ni les 
orgueilleux, ni les meschans, ni chevalier qui ne feust 
brave. Il apostrophe Tarchevesque Turpin : « Sire, vous 
voilà donc à pied, et moi je suis à cheval ; pour Tamour 

VARIANTES. 

693. Enseni[b]ro<l lui arcevesques. — 698. Ne orguillos nr malvais ham« 
de maie part. — 700. Turpin en apelat. 



CHANT III. 179 

Ensemble aunins e le ben e le maU 
Ne vos lerrai pur nul hume de car; 
705 Encui rendruns a païens cest asalt: 

Les colps des mielz cels sunt de Durendal ! » 
Dist larcevesque : « Fel ki ben ben ni ferra 1 
Caries repairet ki ben nus vengerai! » 

Dient païens : uSi mare fumes nei! 
710 Cum pesmes jurz nus est hoj ajumez! 
Perdut avum noz seignurs e nos pers ! 
Caries repeiret od sa grant ost, li ber! 
De cels de France odum les graisles clers : 
Grant est la noise de Munjoie escrier! 

de vous je prends ici ma place, afin de partager en- 
semble la bonne comme la mauvaise fortune; je ne vous 
abandonnerai pour nui mortel , et cejourd^hui rendrom- 
nouâ aux payens leiu* assaut. Les meilleurs coups sont 
ceux de Durandal ! » Turpin respond : « Félon qui s'es- 
pai^era de férir! Charles revient, qui saura bien nous 
venger! » 

« Hélas, disoient les infidèles, combien fascheuse est 
nostre estoile! ce jour ici s'est mal leVé pour nous, car 
nous avons perdu nos seigneurs et nos pairs , et le terrible 
Charies nous revient avec sa grande armée 1 desjà s*en- 
tend la icmpeste des clairons et des clameurs de Mon- 

VAKIANTKS. 
707. Fel sei ki. -- 709. Paieii dient. — 710. hoi ajtirnei! 

I 7 . 



180 ROLAND. 

715 Li quens Rollans est de tant grant fiertet 
Ja nert venait pur nul hume camel; 
Lançuns a lui, puis si f laissums ester! » 
E il si fièrent darz e wigres asez, 
Espiez e lances e matraz enpennez; 

730 L*escut Rollant unt firait e estroet, 
E Sun osberc rumput e desmailet; 
Mais enz el cors lie T unt mie adeset. 
Mais Veillantif un[t] en .xx. lius nafi*et 
Desuz le cunte, si Ti unt mort laisset; 

725 Paien s en fuient puis, si ï laisent ester. 
Li quens Rollans i est remés a pied. Aoi. 

Paien s*en fuient curuçus e irez, 

joie! Le comte Roland est d'une fierté qu^il ne sera vaincu 
par nul homme de chair. Or lançons tous à lui, quil 
reste sur la place ! » Et tout soudain ils font pleuvoir dards 
et vigres, lances, espieux et matras empennés. Roland 
voit son escu traversé, fracassé, et son haubert rompu, 
tout desmaillé. Son corps du moins demeure intact, 
mais Veillantif en vingt endroits blessé reste mort sous 
son maistre. Ayant fait ce coup, le payen fuit et aban- 
donne Roland, qui demeure là en ce point et desmonté. 

Les payens, le cœur gonflé d'ire et de coiu*roux, ga- 

VARIANTES. 

718. E il si ûrent. — 719. e museras. — 730. Le Tescut Rollant. — 
7S3. ne Tad mie. — 7s3. un en .ixx. lius. 



CHANT III. 181 

Envers Espaigne tendent del espleiter, 

Li quens Roilans ne *s ad dune encaicez, 
"790 Perdut i ad Veillantif sun destrer, 

Voeilet nun, remés i est a piet; 

Al arcevesque Turpin alat aider, 

Sun elme ad or li deslaçat del chef. 

Si li tolit le blanc osberc léger 
755 E sun blialt li ad tut detrenchet, 

Eln ses granz plaies les pans li ad butet, 

Cuntre sun piz puis si 1* ad enbracet, 

Sur Terbe verte puis l'at suef culchet, 

Mult dulcement li ad RoUans preiet : 
740 ttE! gentilz hom, car me dunez cunget : 

Noz compaignons que tant oùmes chers, 

loppent du costé d^Espagne. A ceste heure le preux 
Roland nest en estât de les poursuivre, ayant perdu 
ton cheval Veillantif : par quoi bon gré , mal gré , lui 
&ut rester à pied. U se porte au secours de Tarche- 
vesque Turpin, lui délaqe son heaume d^or, le désha- 
bille de son blanc haubert léger, puis après de sa blaude 
qu'il met toute en pièces pour bander les plaies béantes 
du vaillant prélat. Ce fait, il Tembrasse estroitement 
contre son cœur, et l'ayant estendu bien doux sur le 
gazon mollet et verdoyant, lui va faire humblement 
une requeste : « LasI gentilhomme, donnez-moi un peu 
congé; nos compagnons que tant nous eusmes chers, à 

VARIANTES. 
799. G. sic; F. M. dune encalcer. — 741- (|uc oâmcs taiiz cher». 



182 ROLAND. 

Or sunt il mon; ne*s i devuos laiser! 
Jo es vœll aler [porjquerre e entercer. 
De devant vos jiister e enrenger. » 
765 Dist Tarcevesque : « Alez e repairez. 

Cist camp est vostre, mercit Deu, e le mien ! » 

Rollans s en tumet, par le camp vait tut suis, 
Cercet les vais e si cércet les munz , 
Truvat Gérer e Gerin sun cumpaignun , 
750 E si truvat Berenger e Otun , 
Uoec truvat Anseis e Sansun , 
Truvat Gérard , te veiU de Russillun ; 
Par uns e uns les ad pris le barun , 

cesfe heiure sont morts « mais nous ne les devons aban- 
domier. Je veux aller rechercher lem^s corps, et, les ayant 
desmeslés, les aporter ici près de vous à la rengette. » 
L'archevesque lui respond : « Allez et revenez ; le 
champ (Dieu soit béni I ) nous reste à tous les deux ! > 

Roland le quitte et s'avance tout seul parmi le champ 
de bataille, fouillant la vallée, fouillant la montagne; 
trouva Gérer et son compagnon Gérin; trouva Berenger 
et Othon; illec trouva Anséis et le duc Sanche; trouva 
Gérard, le vieux de Roussiilon. Un à un le baron les a 

ViUilANTBS. 

743. V. sic; F. M. Jo es vooll aler qucrrr. — 749. Horr truvat Gcriii r 
Gérer s. c. — -jbo. Berenger ei Atuiii. 



CHANT III. 183 

Ai arcevesque en est venuz atut, 
755 Si s mist en reng de devant ses genuilz. 

lÀ arcevesque ne poet muer nen plurt, 

Lievet sa main , fait sa beneiçun , 

Apres ad dit : ci Mare fustes, seignurs! 

Tûtes voz anmes ait Deus li glorius! 
760 En pareis les metet en seintes durs! 

La meie mort me rent si anguissus 

Ja ne verrai le riche empereur! » 

RoUans s*en turnet, le camp vait recercer, 
Sun cumpaignun ad truvet Oliver, 
765 Guntre sun piz estreit Tad enbracet, 
Si cum il poet al arcevesque en vent, 

pris, aportés à Tarchevesque , et déposés en rang à ses 
genoux. Turpin ne peut se tenir d^en pleurer, lève sa 
main et bénit les cadavres. Après a dit : « Seigneurs, 
mal vous alla! toutes vos âmes ait Dieu le glorieux! 
au paradis les mette en saintes fleurs ! ma propre mort 
me rend trop angoisseux : plus jamais ne verrai le puis- 
sant empereur! » 

Roland s'en retourne fouiller ie camp; ayant trouvé 
le corps de son camarade Olivier, il le serre estroite- 
ment contre son cœur, et comme il peut revient à 
Farchevesque, et couche Olivier sur un escu, auprès des 

VAIUANTES. 
7()5. Ëiinintre sun piz. — 766. al arcevesque.^. 



184 ROLAND. 

Sur un esçut fad as altres culchet, 

E Tarcevesques les a asols e seignet; 

Idunc agreget le doel e la pitet. 
770 Ço dit Rollans : a Bels cumpainx Oliver, 

Vos fustes filz al [vaillant] duc Reiner 

Ki tint la marche [dusqu*]al val de Runers; 

Pur hanste ireindre , pur escuz peceier. 

Pur orgoillos [e] veintre e esmaier, 
775 E pur prozdomes loiaument cunseiller 

En nule tere not meillor chevaler ! » 

Li quens Rollans, quant il veit mort ses pers 

autres, et Farchevesque les absout et bénit. Alors se 
rengrége le deuil et la pitié: « Olivier, dit Roland, Oli- 
vier, mon cher compaignon, vous fustes fils au bcm 
comte Régnier, qui tenoit la marche jusqu'au val Runers. 
Pour rompre une lance, pour mettre en pièces im escu, 
pour l'insolence effroyer et mater, et desfrayer d'un 
bon conseil les braves, en nul pays du monde ne fut 
onc meilleur chevalier! » 

Le preux Roland voyant morts ses pairs et Olivier 

VARIANTES. 

768. les ad asols. — 771. al duc Rcincr. V. al bon conte Rainier. " 
77 î. la marche del val. — 773. c pur escuz. — 774. per orzuillos reintr». 
— 776. V. sic ; F. M. t prozdomes tenir e cunseiller.» Ap^^» ce vers 00 lit 
celui-ci : 

V, par glulan veintre e etmaier 

qui est une répétition fautive. — 776. n'ad meillor. 



CHANT III. 185 

E Oliver qu'il tant poeit amer, 
Tendrur en out, cumencet a piurer, 
780 En Sun visage fut mult desculuret ! 

Si grant doel out que mais ne pout ester : 

Voeillet o nun, a tere chet pasmet. 

Dist farcevesques : «Tant mare fustes ber! » 

Li arcevesques , quant vit pasmer RoUant , 
7S5 Dune out tel doel, unkes mais nout si grant; 
Tendit sa main, si ad pris l'olifan; 
En Rencesvals ad un ewe curant : 
Âler i volt, sin durrat a Rollant; 
Sun petit pas $*en tumet cancelant ; 

ju'ii aimoit d*amour si forte , la tendresse Taccueille et 
le prit à pleurer. Son visage perd toute sa couleur, tel 
deuil Tespoinçonne quil ne peut tenir debout; mais 
bon gré, mal gré, lui faut choir par terre évanoui. 
■ Eh, souspire Tarchevesque, mon brave, quel mal- 
heurl » 

L'archevesque quand il vit pasmer Roland, il en conçut 
on chagrin le plus grand quil eut oncquesl estend la 
main et saisit Tolifant. 

En Roncevaux il est une eau courante , Turpin y veut 
aller pour en donner à Roland; il s'en retourne chance- 

VARIANTES. 
78). O. tic; F. M. u nun. 



186 ROLAND. 

790 II est si fieble quil ne poet en avant : 
N*en ad vertut, trop ad perdut del sanc; 
Einz que om alast un sul arpent de camp» 
Fait li le coer, si est chaeit avant ; 
La sue mort le vait mult angoissant! 

795 Li quens Rollans revient de pasmeisuns. 
Sur piez se drecet, mais il ad grant dulur! 
Guardet aval e si guardet amunt, 
Sur lerbe verte , ultre ses cumpaignuns , 
La veit gésir le nobilie barun, 

^^00 Ço est Tarcevesques que Deus mist en sun nuin ; 
Cleimet sa cuipe, si reguardet amunt, 
Guntre le ciel amsdous ses mains ad juinz , 
Si priet Deu que pareis li duinst 

tant, son petit pas; il est si foible qu il ne peut avancer; 
la puissance lui manque, a perdu trop de sang! Avant 
d'avoir cheminé la longueur d\m arpent, le cœur lui 
faut, il tombe face contre terre dans Tangoisse et les 
affres de la mort. 

Le preux Roland se resveille de pasmoison : se dresse 
en pieds, mais il sent moult grand'doideur! Regarde en 
aval et puis en amont, et voit gisant sur le pré par 
delà ses camarades, le très-noble baron, je veux dire 
Tarchevesque , le substitut de Dieu en terre. Roland ré- 
cite son confitéor a mains jointes et les yeux levés au 
ciel, et supplie Dieu d'ortroyor à Turpin son paradis. 



CHANT III. 187 

Morz est Turpins le guereier Karlun! 
^05 Par granz bataUies e par mult bels sermons 
Guntre paiens fut tuz tens campiuns; 
Deus li otreit sein te beneiçun! Aoi. 

Li quens Rollans veit larcevesque a 1ère . 
Defors sun cors veit gésir la buele , 
310 Desuz le irunt li buillit la cervele; 
Desiir sun piz, entre les dous furceles, 
Cruisiedes ad ses blanches mains, les bêles; 
Forment le pleignet a la lei de sa tere : 
«E! gentilz hom, chevaler de bone aire, 

Turpin, le bon soldat de Charlemagne, lequel eu tout 
temps, par ses exploits et par moult beaux sermons, 
guerroya les payens, Turpîn est expiré! Pour ce, Dieu 
le veuille avoir en sa sainte grâce ! . . . . 

Le preux Roland voit Tarchevesque à terre, les en- 
trailles hors de son corps pendantes, et la cervelle sui* 
son front escarbouillée. Sur la poitrine, entre les deux 
fou rebelles , Roland lui a croisé ses belles mains blan- 
ches, puis commença à le regretter selon la mode de 
leur pays : « Las ! gentilhomme , chevalier de bonne 

VARIANTES. 

Hoà. Ce vers c«t rapporté ici de plus haut où il nVtait égaré. (111, 386. 
— 8o6. O. sic. ; F. M. sur tuz Icns. 807. ■ li otreit la suc s. l». » La suf osl 
m surcharge et d'une autre main. - 81^. de lM>n aire. 



188 ROLAND. 

815 Hoi te cumant al gloriiis céleste; 

Jamais n*ert hume plus volenters le serve; 

Des les Apostles ne fut on tel prophète 

Pur lei tenir e pur humes atraire. 

Ja la vostre anme nen ait [mal ne] sufiraite! 
890 De pareis H seit la porte uverte ! » 

Ço sent RoUans que la mort li est près, 
Par les oreilles fors s*en ist la cervel ; 
[Dune] de ses pers priet [a] Deu que *s apelt, 
E pois de lui al angle Gabriel. 
835 Prist Tolifan, que reproce nen ait, 
E Durendal sespee en Taltre main; 

aire, je He recommande aujourd'hui au glorieux père 
céleste; jamais honune ne sera pour le servir d'un meil- 
leur courage ; oncques puis le temps des apostres tel 
prophète ne fut pour la loi maintenir et les âmes at- 
traire : pour ce la vostre soit exempte de géhenne ! du 
paradis lui soit la porte ouverte 1 •» 

Roland sent bien que la mort lui est proche ; sa cer- 
velle s'espand et coule des oreilles. Il prie pour ses pairs, 
que Dieu les appelle à soi, et puis se recommande lui- 
mesme à Tange Gabriel. D'ime main prist Tolifant (que 
reproche n'en ait), de l'autre Diurandal son espée; il 

VARIANTES. 

$17. «lie futhom tel. ■ On pour onc (I, S7.) — 819. nen ait sul'raite! (I, 
60.) — 8s3. fors seist. — 8s3. «De ses pers priet Deu. » Voy. la note. 



CHANT III. 189 

Dun arbaleste ne poet traire un quarrel! 
Devers Elspaigne envait en un guaret, 
Muntet un tertre ; desuz un arbre bel 
830 Quatre perruns i ad de marbre faits; 
Sur lerbe verte si est caeit envers, 
La s est pasmet, kar la mort li est près. 

Hait sunt 11 pui e mult hait [sunt] les arbres! 
Quatre perruns i ad luisant de marbre ; 
S35 Sur Terbe verte li quens RoUans se pasmet; 
Uns Sarrazins tute veie Tesguardet, 
Si se feinst mort, si gist entre les altres; 
Del sanc luat sun cors e sun visage; 
Met sei en piez e de curre s'[a]astet, 

n'eust pu traire un carreau d'arbaleste! Tournant de- 
vers TEspagne, gravit une éminence, entre en un bled 
verd; sous un bel arbre, on y voit quatre perrons àe 
marbre : illec tombe à Tenvers Roland sur Therbe es- 
paisse, et s'est pasmé, car la mort lui est proche. 

Hauts sont les puys et moult hauts sont les arbres! 
quatre perrons sont là de marbre reluisant. Le preux 
Roland pasmé sur Fherbe verte, un Sarrazin Tespioit et 
guettoit, contrefaisant le mort, et conune tel gisant 
parmi les autres, le corps et le visage pollués de sang. 



VARIANTES. 



827. Ce pasMge semble altéré; voyez la note. — 83o. de marbre ûûte. 
833. e mult hait les arbres. — 839. e de curre s'astct 



190 ROLAND. 

sao Bels fut e forz e de grant vasselage, 
Par sun orgoill cumencet mortel rage : 
Rollant saisit, e sun cors e ses armes, 
E dist un mot : u Vencut est li nies Caries! 
Iceste espee porterai jo en Arabe! » 

8/15 En cel tirer li quens s'aperçut alques. 

Ço sent Roilans que s espee li toit, 
Uvertt les oilz si li ad dit un mot : 
« Men escientre tu n ies mie des noz ? » 
Tient lolifan que unkes perdre ne volt, 
H5(i Si r fiert en lelme ki gemmet fut ad or, 
Fruîsset lacer e la teste e les os, 

Ccstui soudain se dresse en pied, et de courir! (Ber^ 
homme au demeurant , et fort et de grande bravoure. ^ 
Cest insolent, plein de rage mortelle, saisit Roland* 
corps et armes, et se met à crier: « Vaincu, le neveu de 
Charles! En Arabie j'en porterai Tespée! ■ Il la tiroit; 
Roland ressentit quelque chose. 

U s'aperçoit qu'on lui oste son espée, ouvre les yeux, 
et ne dit qu'un mot: «Tu nés mie des nostres, je 
m'asseure ? » Ce disant , il tenoit l'olifant que pour rien 
au monde il n'eust voulu lascher. Du coup qu'il en 
asseoit sur le casque ciselé d'or, il enfondre l'acier dans 

VMUANTES. 



CHANT III. 191 

Amsdous les oilz del chef li ad mis fors , 
Jus a ses piez si i* ad tresturnet mort. 
Après li dit: «Culvert! cum fîis si os 
8^b Que me saisis, nen a dreit nen a tort? 
Ne r orrat hume ne t'en tienget por fol ! 
Fenduz en mis olifans el gros : 
Ça juz en est li cristals e li ors ! n 

Ço sent Rollans la veue ad perdue; 
860 Met sei sur piez, quanqu'il poet sesvertuet; 
En sun visage sa culur ad perdue. 
De devant lui ot une perre brune : 
.X. colps i fiert par doel e par rancune; 

la teste, fait jaillir les deux yeux loin du chef, et abat 
à ses pieds le payen mort. « Vilain glouton, dit-ii en- 
suite , qui t'avoit rendu si hardi que de mettre la main 
sur moi , à droit ou à tort ? Or bien nul ne lapprendra 
qui ne f en estime fou ! . . . Ten ai fendu le pavillon de mon 
olifant , et tout For et les pierreries en sont tombés ! • 

Roland s'aperçoit qu'il n'y voit plus; se lève sur ses 
pieds, tant qu'il peut s'esvertue, mais son visage est 
blesme et sans couleur. Devant lui se dressoitune roche 
brune ; de grand despitetfascherie ily destache dix coups; 

VARIANTES. 

85^. Apres li dit : «Culvert paicD, cum fus unkcs si os. — 856. O. sic; 
F. M. pur fol. - - 86a. ■ od une perre byse. • Byiv est une distraction du co- 
piste. V. et P. brune. 



102 ROLAND. 

Gruist li acers, [mais] ne freint ne nesgniignet; 
865 E dist li quens : u Sancte Marie , aiue ! 

E , Durendal bone , si mare fîistes I 

Quant jo nai prod de vos n en ai mescnire! 

Tantes batailles en camp en ai vencues, 

E tantes teres larges escumbatues 
870 Que Caries tient, ki la barbe ad canue! 

Ne vos ait hume ki pur altre [se] fuiet! 

Mult bon vassal vos ad lung tens tenue : 

Jamais n ert tel en France la solue ! » 

Rollans ferit el perrun de sardonie; 

Tacier grince, mais sans rompre ni s'esbrescher. « Âbl dit 
le preux, sainte Vierge , aidez-moi I Ah! ma Durandal, 
vostre heur est inégal à vostre bonté I vous m'estes inu- 
tile à ceste heure; indifférente, jamais! «Tai par vous 
gagné tant de batailles, tant de pays, tant de terres con- 
quises, qu'aujourd'hui possède Charles à la barbe 
chenue ! Jamais homme ne soit vostre maistre à qui un 
autre homme fera peiurl longtemps vous feustes aux 
mains d un vaillant capitaine , dont jamais le pareil ne 
sera vu en France , la terre de la liberté ! » 

Après, Roland férit au perron de sardoine; Facier 

VARIANTES. 

864. li acers, ne freint nVsgruignet. — 867. Quant jo mei prod devM 
in*en ai mes cure. ■ Mei fait un non-sens, et mh cure un contre-sens. Voy. h 
noie. — 871. ki pur altre fuirt. V. ki pur altre se mue. 



CHANT III. 193 

S75 Gruist li acer, ne bmet ne n esgrunie. 

Quant il ço vit que n*en pout mie freindre , 

A sei meisme la cumencet a pleindre : 

ttE, Durendal, cum es e clere e blanche! 

Cuntre soleill si luises e reflambes ! 
880 Caries esteit es vais de Moriane 

Quant Deus del cel li mandat par sun angle 

Qu*il te dunast a un cunte cataigne ; 

Dune la me ceinst li gentilz reis, li magnes; 

Jo Fen cunquis Normandie e Bretaigne, 
885 Si fen cunquis e Peitou e le Maine, 

Jo Ten cimquis Burguigne e Loheraigne, 

Si Ten cunquis Provence e Equitaigne 

E Lumbardie e trestute Romaine ; 

grince , mais sans la moindre bresche. Voyant alors im- 
possible d'en rompre miette, il la commence à plaindre 
à par soi : « Hélas ! ma Durandal , que tu es claire et 
blanche! comme au soleil tu luis et reflamboies! Charles 
estoit aux vallons de Maurienne, quand du haut du ciel 
Dieu, par son ange, lui commanda de te donner à un 
franc capitaine : doncques me la ceignît le noble Charle- 
magne. Je lui conquis avec Normandie et Bretagne, 
je lui conquis le Poitou et le Maine, je lui conquis la 
Boui^ogne et la Lorraine, je lui conquis Provence et 
Aquitaine, et Lombardie, et toute la Romagne; je lui 

TARIANTBS. 

S84« cunquis Ntmon e B. — 886. • NormaDdie la franche. • Voy. la note. -— 
888. ■ trestute Rormaine. » La seconde r est en surcharge etd*one autre main. 

i3 



194 ROLAND. 

Jo l*eii cunquis Baivere e tute Flandres, 
890 E Alemaigne e trestute Puillanie, 

Costentinoble , dunt il out la fiance , 

E en Saisonie fait il ço qu*il demandet ; 

Jo l'en cunquis Elscoce, Guale, Islande, 

E Engleterre que il teneit sa cambre ; 
895 Cunquis l'en ai pais e teres tantes 

Que Caries tient, ki ad la barbe blanche. 

Pur ceste espee ai dulor e pesance ! 

Mielz voeill mûrir qu'entre paiens remaigne ! 

[Damnes] Deus père n'en laiseit hunir France ! » 

900 Rollans ferit en une perre bise, 

conquis la Bavière et toute la Flandre , et l'Allemagne 
et la Pologne entière ; Constantinople , dont il reçut la 
foi; le pays des Saxons, soumis à son plaisir; je lui 
conquis avec Escosse , Galle , Islande et An^eterre , qu'l 
estimoit sa chambre. En ai-je assez conquis des pays et 
des terres, où règne Charlemagne à la barbe fleurie! 
Aussi pour cette espée ai-je deuil et grevance ; plutost 
mourir qu'aux payens la laisser 1 Dieu veuiUe espalier 
ceste honte à la France ! » 

Roland férit en une pierre bise ; plus en abat que je 

VARIANTES. 

889. Baiver. (IV, 632.) — 890. •£ Burguigne c t. P.» Voy. la note. — 
893. e Escoce, Guaies, Islonde. — 899. •Deus père, n'en laiseit h. F.» Un* 
faut pas de virgule, attendu que laiseit est la 3* et non la a' pcrs. de fimpé- 
ntif. (IV, 39 et 90.) 



CHANT III. 195 

Plus en abat que jo ne vos sai dire. 

L*espee cruist, ne fruisset ne ne brise, 

Cuntre le ciel amunt est resortie. 

Quant veit li quens que ne la freindrat mie, 
905 Mult dulcement la pleinst a sei meisme : 

u E, Durendal, cum es bêle e seintisme! 

En Toriet punt asez i ad reliques : 

La dent seint Père e del sanc seint Basilie, 

E des chevels mun seignor seint Denise; 
910 Del vestement i ad seinte Marie; 

Il nen est dreit que paiens te baillisent : 

De Chrestiens devez estre servie; 

Ne vos ait hume ki facet cuardie ! 

Mult larges teres de vus auerai cunquises 

ne vous sais dire. Grince Tacier, ne se tord ni ne brise; 
contre le ciel Tespée est rassortie. Quand voit le preux 
qu'il n'en peut rompre miette, moult doucement la 
plaignit en soi-mesme : « Hé , Durandal , si belle et sanc- 
tissimel dans ta garde dorée assez y a reliques : une 
dent de saint Pierre et du sang de saint Basle, et des 
cheveux à monsieur saint Denis; du vestement de la 
vierge Marie. Ce n'est le droit que payens te possèdent : 
des seuls Chrestiens devez eslre servie. Ne vous ait honmie 
à faire couardise ! Combien de terres j'aurai par vous 

VABIANTBS. 

911. U n*en est dreiz. — 913. O. sic; F. M. deverei ettre. -^91 4* aY«ret 
cunquite!». 

j3. 



196 ROLAND. 

015 Que Caries tient, ki la barbe ad flurie; 
E li empereres en est [e] ber e riches ! » 

Ço sent RoUans que la mort le tresprent, 

De vers la teste sur le quer li descent; 

Desuz un pin i est alet curant, 
020 Sur Terbe verte si est culchet adenz ; 

Desuz lui met s*espee e Tolifan; 

Turnat sa teste vers la paiene gent: 

Pur ço lat fait que il voelt veirement 

Que Caries diet e trestute sa gent, 
025 Li gentilz quens, qu*il fut mort cunquerant! 

Cleimet sa culpe e menut e suvent, 

conquises, que Charles tient à la barbe fleurie, et dont 
Fempereur est brave et riche! » 

Roland s'aperçoit que la mort Tentreprend, et du 
haut du front lui descend sur le cœiu*. Dessous un pin 
s'en est allé courant : sur l'herbe verte il se couche, la 
face en terre , sous lui son espée et son cher olifant, 
le visage tourné vers la gent Sarrazine. Poiu* ce le fait, 
qu'il veut absolument, le noble comte, faire dire à 
Charles et à tout son monde avec lui qu'il est mort en 
conquérant 1 Puis bat sa coulpe , à Dieu recommandant 



VARIANTES. 



916. en esibcr. — 918. Devers la teste. — 931. t s*esp<^e c rolifaii en sumft. • 
En sumet, surcharge d'une autre main. — 92a. O. sic; F. M. la teste. — 91^- 
Ce vers semble faux; V. et P. le donnent de même. 



CHANT III. 197 

Pur ses pecchez en puroffrid lo guant. Aoi. 

Ço sent Rollans de sun tens ni ad plus ! 
Devers Elspaigne est en un pui agut, 

930 A r une main si ad sun piz batud : 
« Deus ! meie culpe vers les tues vertuz , 
De mes pecchez, des ganz e des menuz, 
Que jo ai fait des Ture que nez fui 
Tresqu*a cest jur que ci sui consoiît 1 » 

935 Sun destre guant en ad vers Deu tendut ; 
Angles del ciel i descendent a lui. Aoi. 

Li quens Rollans se jut desuz lin pin , 
Envers Espaigne en ad tumet sun vis; 

son ame; pour ses péchés au ciel tendit son gant. 

Roland sent bien que son temps est fini I Estendu sur 
un pic qui regarde TEspagne , de la main droite il frappe 
sa poitrine : « Meà culpd! Seigneur, à tes vertus, poiur 
mes péchés, les gros et les menus , que j'ai conmiis dès 
rheure de ma naissance jusqu'à ce jour où je suis par- 
venu I » Son dextrç gant en a vers Dieu tendu ; anges 
du ciel descendent près de lui. 

Le preux Roland gisoit sous un grand pin, le visage 

VARIANTES. 
937. ■ Pur ses péchez Deu redeimct en puroffrid lo guant. • Dea reckimet est 
en surcharge et d*une autre main. (III, 969.) — 933. P. «Que je ai fais puis 
• que je fus nascus. • L. de même. 



198 ROLAND. 

De plusurs choses a remembrer li prist: 
940 De tantes teres cmne li bers cmiquist, 

De dulce France > des humes de sun lign , 

De Carlemagne sun seignor id f nurrit; 

Ne poet muer n en plurt e ne suspirt ! 

Mais lui meisme ne volt mettre en ubli , 
9k5 Gleimet sa culpe, si priet Deu mercit : 

((Veire paterne, ki unkes ne mentis, 

Seint Lazaron de mort resurrexis, 

E Daniel des lions guaresis, 

Guaris de mei Tanme de tuz perilz 
950 Pur les pecchez que^ eil ma vie fis ! » 

Sun destre guant a Deu en puroQrit, 

Seint Gabriel de sa main [il] Tad prb. 

tourné vers l'Espagne. Alors de mainte chose à remem- 
brer lui prit : de tant de terres conquises par sa valeur, 
de douce France , des gens de son lignage , de Charle- 
magne , son seigneur qui le nourrit. Il ne se peut tenir 
d'en pleurer et soupirer! Mais ne se veut pas mettre en 
oubli soi-mesme : clame sacoulpe et prie à Dieu merci: 
« Nostre vrai père , qui ne mentis oncques , qui retiras 
d'entre les morts Lazare, et Daniel des lions défendis, 
sauve mon ame et Tarrache au péril de ces péchés que 
j'ai faits en ma vie! » Son dextre gant au bon Dieu en 
oifrit, saint Gabriel de sa propre main le prit. Roland, 

VARIANTES. 

94o. cum li bers -946. Veire patène. (IV, 704.) P. Ahi, voira pcres. -^ 
9^. de mu l'anmc. — gSa. de sa main lad pris. (II, îoo, 543.) 



CHANT III. 199 

Desur sun braz teneit le chef enclin , 
Juntes ses mains est alet a sa fin. 
955 Deus [i] tranodst sun angle cherubm 

E seint Michel [qu'on cleimet] del péril, 
Ensemble od els seint Gabriel i vint, 
L'anme del cunte portent en pareis. 

le chef incliné sur son bras, s'en est allé mains jointes à 
sa fin. Dieu envoya son ange Chérubin et saint Michel , 
surnommé du Péril; saint Gabriel avec eux se joignit : 
Tame du comte emportent en paradis I 

VARIANTES. 
9S5. Deus tramist. — 966. E seint Michel del péril. 

P. D«x li Umist m« angrM Mn^û, 

Saint Gabritl tt bien àm snlrM .x. 
L'armt d» lui poriCDt tn pandù. 

V. Lon s' «dîna sor ton mcd vaillant; 

H joint ■•• nuins , l'arnit a'tn va cantaat , 

Ân^« cnpcD^ 1« porttmt a tant , 

En paradis It poaer wn t riant 

Devant Jhwu , on a (!• joint tant 

N«l vna pot dir« noa d«rc , tant foat lisant. 

L. Sas dntrss gana an fu a Dian oSris ; 
Dcaos son bras fn s«s yanmas mis ; 
Jointas s«s naains l'a la mort antrspri» ; 
L'arma da lai portent an paradin. 



CHANT IV. 



ARGUMENT. 

Hentrée de CharlemagDe et des Français dans la vallée de Roncevaui. Lieur 
oonatemation à faspect du cliamp de bataille jonché de cadavres. Nuit 
agitée et double vision de Charlemagne. 

Dkom Saragoase , Marsille et les Sarrasins ne sont guère plus joyeux. Manille 
i^ipdle à son secours Témir de Babylone, Baligant, qui arrive par mer avec 
des forces considérables, et reçoit rbommage de TEspagne. 

Charles retrouve le corps de son neveu Roland : son discours pathétique; 
obsèques et cérémonies funèbres. Charles se prépare à venger la mort de 
ses soldats; dénombrement de ses dix cohortes. L*émir Baligant prend des 
dispositions pareilles; portrait de Témir en tenue de combat; dénombre- 
ment des dix cohortes païennes. 



CHANT IV. 



Morz est RoUans : Deus en ad 1 anme es cels ! 

Là emperere en Renceval parvient; 

Il nen i ad ne veie, ne senter, 

De voide tere nen aine ne plein pied 
5 Que il n'i ait o Franceis o paien. 

Caries escriet : « U estes vos , bels nies ? 

U est Tarcevesque e li quens Oliver? 

U est Gerins e sis cumpainz Gerers? 

U est [dux] Otes e li quens Berengers? 
10 Ive e Ivorie, que jo aveie tant cher? 

Que est devenuz li gascuinz Engeler, 

Sansun li dux e Anseis li bers? 

Mort est Roland; son ame est devant Dieu! 

L'empereur rentre en ceste douloureuse vallée de 
Roncevaux. U n'est chemin ni sentier, il n est pas une 
aune, pas un pied de terrain que ne recouvre le ca- 
davre de quelque payen ou François. Chariemagne 
s'escrie : « Où estes-vous, beau neveu? Où est Tarche- 
vesque et le comte Olivier? Où est Gérin et Gérer, son 
compagnon ? Où est Othon , le comte Bérenger, Ive et 
Ivore, que je tenois si chers? Et le gascon Angelier, 
qu'est-il devenu? Et le duc Sanche? et le brave Anséîs? 

VARIANTES. 
3. Il n'en i ad. — h- Ne voide tere. — 9. U est Otes. 



204 ROLAND. 

U est Gérard de RussiUun li veilz? 

Li .xii. per que jo aveie laiset?» 
15 De ço qui calt, quant nul n'en respundiet? 

«Deus, dist li reis, tant me pois esmaer 

Que jo ne fui al estur cumencer ! » 

Tiret sa barbe cum home ki est iret ; 

Plurent des oilz si baron chevaler, 
20 Encuntre tere se pasment .xx. millers, 

Naimes li dux en ad mult grant pitet ! 

Il nen i ad chevaler ne barun 
Que de pitet mult durement ne plurt ; 
Plurent lur filz, lur frères, lur nevolz 
25 E lur amis e lur lige seignurs ; 

Où est Gérard de Roussillon, le vieux? Mes douze pairs 
que j'avois laissés après moi, où sont-ils?» Las! qae 
servent ce deuil et ces cris? nul d'entre eux ne respond! 
« Dieu! dit le roi, je me puis bien désoler que je nes- 
tois au choc de ce combat! » Il s'arrache la barbe en 
homme au désespoir ; avec lui tous ses braves chevaliers 
pleurent , desquels vingt milliers tombent pasmés à terre ; 
dont le duc Nalme en sent moult grand'pitié! 

Il n est chevalier ni baron qui de pitié moult ten- 
drement ne pleure. Pleurent leurs fils, leurs frères, 
leurs neveux , et leuj s amis et leurs liges-seigneurs ; la 

VARIANTES. 
i5. De ço qui chek (II, 769; IIÏ, A02, AyS.) — aa. H n'en i ad. 



CHANT IV. 205 

Encuntre tere se pasment li plusur! 

Naimes li dux d'iço [i] ad fait que proz , 

Tuz premereins 1 ad dit lempereur : 

« Veez avant de dous liwes de nus : 
30 Veder puez les granz chemins puldrus, 

Que asez i ad de la gent paienur! 

Car chevalchez, vengez ceste dulor! n 

— «E Deus, dist Caries, ja sunt il ja si luinz!... 

Cunseilez mei e [[e] dreit et [rjhonur; 
35 De France dulce m*unt tolute la flur ! » 

Là reis cumandet Gebuin e Otun, 

Tedbalt de Reins e le cunte Milun : 

tt Guardez le champ e les vais e les munz , 

pluspart gisent pasmés contre terre. Alors le duc Naimes 
a £ût en honmie sage ; tout de prinsaut a dit à l'empe- 
reur : « Regardez en avant de nous jusqu'à deux lieues ; 
vous pouvez voir les grands chemins poudreux, car 
assez y a de la race payenne! chevauchez donc, vengez 
ceste douleur I » 

— « Hé Dieul dit Charles, ils sont déjà si loin, si 
loin ! . . . Conseillez-moi selon le droit et Thonneur : ils 
m'ont tollu la fleur de nostre douce France I » 

Le roi donne Tordre à Othon et Gébuin, à Thibaut 
de Reims et au comte Milon : « Gardez le champ , les 
monts et les vallées; laissez gésir les morts tout ainsi 

VARIANTES. 
17. d'iço ad fait q. p. P. a parié par amor. — a 8. Tad dit — 3o. Que 
((u'aiexi ad. — 3A. e dreit f honur. — 35. m unt tolud la flur. (IV, 94.) — 36. 
GelauD t Otuii. 



206 ROLAND. 

Lessez gésir les mon tut cum il sunt : 

ko Que n'i adeist ne beste ne lion, 
Ne ni adeist esquier ne garçun; 
Jo vus défend que n*i adebt nuls hom 
Josque Deus voeile que en cest camp revengum. » 
E cil respundent dulcement par amur : 

kb ((Dreiz empereres, cher sire, si ferum. » 
Mil chevaler i retiennent des lur. Aoi. 

Li empereres fait ses graisles suner. 
Puis si chevalchet od sa grant ost li ber. 
De cels d*Ëspaigne , [ki] unt lur les dos tumez , 
50 Tenent Tenchalz: tuit en sunt cumunel. 

comme ils sont : que n'y viennent toucher hons ni 
d'autres bestes ; que n'y touchent non plus escuyers ni 
varlets; je vous défends que personne n'y touche!.... 
qu'à l'heure où Dieu voudra qu'en ce lieu revenions. » 
Les nobles barons respondent avec docilité : « Droit 
empereur, cher sire, ainsi ferons-nous. » Et y retien- 
nent mille chevaliers de leur suite. 

Ensuite l'empereur fait sonner ses hautbois , puis 
bravement chevauche avecque sa grande ost; des Sarra- 
zins d'Espagne qui leur tournent le dos, ils tiennent le 
pourchas d'une commune ardeur. 

VARIANTES. 

39. lut issi cun ii sunt. — 46. 0. sic; F. M. rctenent. — 49. d'Espaigne 
uiit sur les dos. 



CHANT IV. 207 

Quant veit li reis le vespres décliner, 

Sur l'erbe verte descent [il] en un pred ; 

Guichet sei a tere, si priet damne Deu 

Que le soleil pur lui face arester, 
55 La nuit targer e le jur demurer. 

Ez viiz un angle ki od lui soelt parler, 

Isnelement si li ad commandet : 

« Charles , chevalche , car tei ne fait clartet ! 

La dur de France as perdut , ço set Deus ; 
60 Venger te poez de la gent criminel ! n 

A icel mot Temperere est muntet. Aoi. 

Pur Karlemagne fist Deus vertuz mult granz 

Mais lorsque l'empereur vit descendre le soir, il met 
pied à terre en un pré , s'agenouille , et , le front pros- 
terné dans rherbe verte , il demande au seigneur Dieu 
de faire pour lui arrester le soleil, retarder la nuit et 
durer la lumière. Or voici descendre un ange bien connu 
de Tempereur, qui lui dit en paroles rapides : « Che- 
vauche, roi; la clarté ne te manque I Tu as perdu la 
fleur de la France , Dieu le sait : va te venger de la gent 
criminelle I • Charlemagne remonte aussitost à cheval. 

Pour Charlemagne Dieu fit moult beau miracle, car 

V/UIIANTBS. 

Sa. descend li reis en un pred. — bh. Que li soleilz facet pur lui arrester. 
— 58. ccar tei ne faodrad. ■ O. porte seulement /a ; une autre main a mis en 
surcharge niircui. — 6i. k icd mot est Tempererfit muntet. 



208 ROLAND. 

Car li soleilz est remés en estant ! 

Paien s enfuient, ben les enchalcent Franc; 
65 El Val Ténèbres, la, les vunt ateignant; 

Vers Sarraguce les enchalcent li Franc, 

A colps pleners les en vunt ociant, 

Tolent lur veies e les chemins plus granz ; 

L'ewe de Sebre el lur est de devant, 
70 Mult est parfunde , merveiUuse e curant ! 

Il n'i ad barge ne drodmund ne caland; 

Paiens recleiment un lur deu Tervagant, 

Puis saillent enz ; mais il ni unt guarant : 

Li adubez en sunt li plus pesant; 
75 Envers les funz s'en tumerent alquanz , 

Li altre en vunt [en] cuntreval flotant. 

le soleil s'est arresté immobile ! Les payens s'enfuient, 
les François les vont poursuivant; les ont rejoints dans 
le val ténébreux; vers Sarragosse on les pousse, on les 
chasse; à coups pleniers les va-t-on massacrant. Les 
fuyards se voient la retraite coupée ; ils ont devant eux 
l'eau de TEbre , rapide à merveille et profonde , et rien 
pour la passer, ni barge, ni dromon, ni chalan. Les 
payens alors réclament un de leurs dieux, Tervagant, 
puis sautent dans le fleuve , où ne trouvent guères de 
refuge, car les adoubés, qui sont les plus pesans, 
coulent à fond pour la pluspart ; les autres vont flottant 

> VARIANTES. 

65. El Val T^nëbrus. V. Val Tcnebre». — 71. H n'en i ad. — 76. enmnl 
cuntreval. 



CHANT IV. 209 

Li miez guariz en unt boùd itant, 
Tuz sunt neiez par merveiUus ahan; 
Franceis escrient : « Mar veistes Rollant ! » Aoi. 

80 Quant Caries veit que tuit sunt mort paien , 

Âlquanz ocis e li plusur neiet, 

Mult grant eschec en unt si chevaler , 

Li gentilz reis descendut est a piet, 

Guichet sei a tere, sin ad Deu graciet; 
35 Quant il se drecet, li soleilz est culchet. 

Dist Temperere : uTens est del herberger; 

En Rencesvals est tart del repairer: 

Noz chevals sunt e las e ennuiez; 

au (il de Teau; les plus heureux ont bu d autant; enfin, 
tous sont noyés avé(c angoisses infinies : ce que voyant 
les nostres , crioient : « Roland I à la maie heure I » 

Quand Charles voit destruite toute l'ost Sarrasine , 
aucuns occis et la pluspart noyés ( dont moidt grand 
butin en ont ses chevaliers), le sage empereur a mis 
pied à terre et s'est prosterné pour rendre grâce à Dieu. 
Quand il se relève, le soleil est couché. Alors il dit : 
« C'est l'heure d'héberger; il est aujourd'hui trop tard 
pour retourner à Roncevaux; puis nos chevaux sont las 

VARIANTES. 

7g. L. sic; F. M. Mare fustes, Rollans! V. iMare veistes le conte Gane- 
clonit Voyez la même locution, 111, 29^. 

là 



210 ROLAND. 

Tolez lur seles, les freins qu'il unt es che&, 
90 E par cez prez les laisez refireider. » 

Respundent Franc: uSire, vos dites bien.» Aoi< 

Li emperere ad prise sa herberge : 
Franceis descendent en la tere déserte, 
A lur chevals luit tolutes les seles, 
95 Les freins ad or, e metent jus les testes; 
Liverent lur prez, asez i ad fresche herbe; 
0*altre cunreid ne lur poent plus faire. 
Ki mult est las il se dort cuntre tere; 
Icele noit n unt unkes escalguaite. 



et ennuyés : estez-leur donc la selle et le (rein de leur 
bouche , et par ces prés les laissez rafraischir. » — 
Respondent les François : t Sire , vous dites bien. > 

L'empereiu: a pris ses quartiers. Les François des- 
cendent en la terre déserte, desbarrassent les chevaui 
de leurs selles, de leurs freins d'or et de leurs testières, 
puis leur livrent les prés à souhait d'herbe fraische; on 
n'eust sceu leur en faire davantage. Le soldat trop fati- 
gué s'endort contre terre ; et l'on oublia ppur ceste nuit 
de poser un guet. 

VARIANTES. 

89. Tolez-lur les seles. (IV, 68.) V. Oslei le* sieles, muh en ont grant 
inestier. — 9A. uni loleitcs. (IV, 35.) 



CHANT IV. 211 

100 Lii emperere sest culcet en un prêt; 

Sun grant espiet met a sun chef li ber : 

Icele noit ne s voit il desarmer, 

Si ad vestut sun blanc osberc saOret, 

Laciet sun heime ki est ad or gemmet, 
105 Ceinte Joiuse , unches ne fut sa per, 

Ki cascun jur muet .xxx. clartez. 

Asez avum de Y lance [oit] parler 

Dunt Nostre Sire fîit en la cruiz naflret : 

Caries en ad lamure, mercit Deu! 
110 En l'oret punt Tad faite manuverer. 

Pur ceste honur e pur ceste bontet, 

Li nums Joiuse [a] lespee fut dunet : 

Baruns firanceis ne 1* deivent ublier : 

L^empereiu* s'est couché sur le pré, son grand espieu 
à son chevet , le brave , car ceste nuit ne se veut-il dé- 
sarmer. Doncques s'endort avec son blanc haubert à 
firanges, son heaiune en teste , où luit For ciselé ; Joyeuse 
au flanc qui n'eut onc son égale, et fait par jour briller 
trente reflets. Nous avons souvent ouï parler de la lance 
dcmt Jésus nostre seigneur fut navré sur la croix ; Char- 
lemagne en possède le fer, grâce à Dieu! lequel il a 
&it enfermer dans la poignée en or de son espée; et 
pour cest honneur et ceste bonté , l'espée reçut le nom 
de Joyeuse. Les barons françois ne doivent l'oublier, 

VARIANTES. 

107. Asex savum de U lance parler. — 109. V. Karle» rn ol la pointe fait 
gnarder. — 111. Li noms Joiuse Tespée l\ d. 

i4. 



212 ROLAND. 

Enseigne en unt de Munjoie [esjcrier; 
115 Pur ço ne s poet nnle gent cuntrester. 

Clere est la noit e la lune luisante; 
Caries se gist, mais doel ad de Roilant, 
E de Oliver li peiset mult forment. 
Des .xii. pers, e de la Franceise gent. 

120 En Rencesvals ad laiset morz tanz genzl 
Ne poet muer nen plurt e ne s' desment, 
E priet Deu qu*as anmes seit guarent. 
Las est li reis, kar la peine est mult grant! 
Endormiz est , ne pout mais en avant. 

125 Par tuz les prez or se dorment li Franc. 



car ils en ont retenu leur cri de guerre : Monjoie! cpii 
fait que nidle gent ne peut tenir contre eux. 

Claire est la nuit et la lune luisante : Charles est 
couché, mais son cœiu: est en deuil de Roland! Le 
regret d'Olivier, des douze pairs et des soldats firan- 
çois rudement lui pèse I en Roncevaux a laissé tant 
de morts I il ne se peut tenir d'en pleurer et s'agiter, 
et recommande à Dieu leiu:s âmes. Charlemagne suc- 
combe, car trop loiu:de est la peine; s'est endormi, 
n'en pouvant plus porter. Tout parmi les prés dorment 

VARIANTES. 
1 i4- Munjoie crier. — 120. morz san genz. 



CHANT IV. 213 

N*i ad cheval lu puiaset estre en estant : 
Ki herbe voelt, il la prent en gisant; 
Muit ad apris ki bien conuist ahan ! 

Karles se dort cum hume traveillet; 
130 Seint Gabriel li ad Deus enveiet, 

Cempereur li cumandet a guarder;] 

Li angles est tute noit a sun chef, 

Par avisiun li ad anunciet 

D'une bataille ki encuntre lui ert; 
135 Senefiance len demustrat mult gref : 

Caries guardat amunt envers le ciel, 

Veit les tuneïres e les venz e les giek 



aussi les François; ny a cheval qui puisse se tenir de- 
bout : celui qui a faim d'herbe , il la prend estendu. Le 
plus dur au labeur s'y rend encore savant I 

Charles repose en homme travaillé de souci : Tange 
Gabriel fut envoyé d'en haut, à qui Dieu commet la 
garde de l'empereur. L'ange se tient toute la nuit au 
chevet, et par ime vision fait connoistre à Charlemagne 
une bataille à quoi se doit attendre ; l'ange en donna 
sombre signifiance : Charles, regardant là-haut au fond 
du ciel, voyoit les tonnerres et les vents et les gelées; 

VARIANTES. 
1 36. V. sic; F. M. ester en estant. 



214 ROLAND. 

E les orez, les merveillus tempez, 

E fous e flambes i est apareiUez : 
\ko Isnelement sur tute sa gent chet! 

Ardent cez hanstes de fraisne e de pumer, 

E cez escuz jesqu*as bucles d*or mier; 

Fruisent cez hanstes de cez trenchanz espiez; 

Cruissent osbercs e cez helmes d*acer. 
1^5 En grant dulor i veit ses chevalers : 

Urs e leuparz les voelent puis manger, 

Serpenz e guiveres, dragun e averser, 

Grifuns i ad plus de trente millers ! 

Nen i ad cel as Franceis ne s*agiet , 
150 E Franceis crient : u Gaiiemagne , aidez! » 

Li reis en ad e dulur e pitet; 

orages noirs, merveilleuses tempestes, flanmies et fe*-* 
en terrible appareil. 

Soudainement tout pleut sur son armée 1 ardent ces 
lances de fresne et de pommier, et ces escus jusqu'aux 
boucles d'or pur; le fust se rompt à ces tranchans 
espieux; Facier gémit des hauberts et des heaumes. En 
grand'douleur il voit ses chevaliers : ours, léopards les 
voulant dévorer! guivres, serpens, dragons, monstres 
affreux I et des griffons, plus de trente milliers ! il n est 
celui qui n'attaque un François, et les François : « Char- 
lemagne , au secours ! » Dont sent le roi deuil et coni- 

VARIANTES. 

i4i. O. met fraisne, au singulier. F. M, fraisnes. — i43. Fruiseï cfs 
lianstcs. — 1 ig. N'en i ad cel. 



CHANT IV. 215 

Aler i volt , mais il ad desturber : 
De vers un gualt uns granz leons li vient, 
Mult par ert pesmes e orguillus e fiers! 
155 Sun cors meismes i asalt e requert; 

Prenent sei a braz ambesdous por loitîer, 
Mais ço ne set quels abat ne quels chiet ! 
Li emperere ne s' est mie esveiliet. 

Apres ieeie li vient altre avisiun : 
160 Qu'il ert en France, ad Ais, a im perrun. 
En dous chaeines si teneit un brohun; 
De vers Ardene veeit venir .xxx. urs , 
Gascun parotet altresi cume [uns] hum; 

passion; veut y courir, mais il est empesché : d'une fo- 
rest s'eslance un grand lion, le plus cruel, orgueilleux 
et féroce; attaque, assaut Charlemagne lui-mesmel 
Tous deux à bras se prennent pour lutter ; mais on ne 
sait lequel terrasse l'autre! 

Et l'empereur ne se resveiUe pas. 

A ceste vision une autre succède. Charlemagne se 
voit en France, sur un perron d'Aix-la-Chapelle, où 
d'une double chaine il tenoit un oiurson. Du costé des 
Ardennes voit accourir trente ours, chacun parlant 

VARIANTES. 

i56. V. A bras se prenent. — 167. li quels abat ne quels chiet — 169. 
• li vient un altre avisiun. » Vers faux, qui ne serait même pas un hexamètre, car 
axfisittn nVst que de trois syllabes. ( II , 65 ; IV, 1 33. ) — 1 63. altresi came hum. 



216 ROLAND. 

Diseient li : uSire, rendez le nus! 

165 II nen est dreit qap il seit mais od vos. 
Nostre parent devum estre a sueurs. » 
De Sun paleis ez uns veltres acurt. 
Entre les altres asaillit le greignur 
Sur lerbe verte , ultre ses cumpaignuns. 

170 La vit li reis si merveiUus estur ! 

Mais ço ne set li quels veint ne quels nuni 
Li angles Deu ço ad mustret al barun. 
Caries se dort tresqu^al demain cler jur. 



Li reis Marsilie s enfuit en Sarraguce, 

ainsi qu'une personne; et lui disoient ces ours : « Sire, 
rendez-le-nous ! ce n'est le droit que vous nous le ga^ 
diez ! Nous devons secoiu*ir un parent ! » Mais du palais 
un jeune lévrier lancé contre les oiu:s, assaillit le plus 
grand de la troupe sur Therbe verte, près de ses com- 
pagnons. Là le roi vit un merveilleux combat ! mais il 
ne sait lequel triomphe ou non. 

Ainsi l'ange de Dieu descouvroit l'avenir au héros. 
Et Charlemagne dort jusqu'à l'endemain grand jour.... 



Le roi Marsilie s'enfuit en Sarragosse ; met pied à 

VARIANTES. 
167. vers les allies. (11, 70.) — 173. al demain al cler jur. 



CHANT IV. 217 

175 Suz un olive est descendut en Tumbre, 
S*espee rent e sun elme e sa bronie, 
Sur la verte herbe mult laidement se culcet; 
La destre main ad perdue trestute, 
Del sanc quen ist se pasmet e angoisset; 

180 De devant lui sa muiller Bramimunde 
Pluret e criet, mult forment se doluset 
Ensemblod li plus de .xx[x]. mil humes 
[Kl] si maldient Carlun e France dulce; 
Ad Apolin encurent en une crute, 

185 Tencent a lui, laidement le despersiment : 

uE, mal vais Deus! por quei nus fais tel hunte? 
C'est nostre rei : por quei Y lessas cunfundre? 



terre à Fombre d'un olivier; rend aux servi teiurs son 
e^ée, son heaiune, sa cuirasse, et sur le vert gazon pi- 
teusement se couche : il a perdu sa main droite coupée ; 
à voir son sang qui coule, il se pasme d'angoisse, et 
devant lui sa femme Bramimonde , qui pleure et crie , et 
se désole! Là sont aussi plus de trente mille hommes, 
tous maudissant Charlemagne et nostre chère France. 
Us s'en courent vers une grotte, où loge leur Apollon, 
et le criant à qui mieux mieux, Toutragent de vilains 
propos : « Ah! mauvais Dieu, qui nous fais telle honte ! 
c'est nostre roi, pourquoi l'as-tu laissé confondre? Qui 



VARIANTES. 



183. plus de .XX. mii humes. — i83. Si maldient Cariun. [IV, 308.) 



zlis 30L-t3D. 



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r K:i7n«:iiHni: hl puLsr. *A pm» T^Fiani foulé, trespigiié, 

*r«5u:rim»» . nn 2aifl»înt ^igrtaiçasenitînt les estrrrières? 
A T-^r'Tzin TîîCtsrc mn ^«carfcoticie . -ft boutent \labo- 
m»^r i-: rji l'itni l:iii x*5*?. oa la •:hi'?imlie et les co- 
^nr.rj» i .-^Tir cLii^ir :•» d'ini-înt «ît salissent! 

r>îr pii-^m*::.**:?! \fir?iii-î »?5t revenu: se fail porter en 

«^ rh-îrnhr'^ v:-ii:ri?. eahimiiiee de peintures et d'ins- 
^ f itptiOn* de ^OLTtrs coideurs. Là pleure sur son espoux 



Tuïrim*. 



t'<'f. h f/.i^nt vî v,eptr«:. — i<jo. Par !« ïe pendent sar one cnlumbe. 
^f • J'*r 1*-* rn4in.n \ p. Us en «urcharze. (Tune antre main. 



CHANT IV. 219 

200 Trait ses chevels , si se cleimet caitive , 

Plore e gaimente, mult haltement sescriet : 

M E , Sarraguce ! cum ies oi desguarnie 

Del gentil rei ki t aveit en baillie ! 

Li nostre Deu i unt fait félonie, 
^05 Ki en bataille ui matin le faillirent! 

Li amiralz i ferat cuardie 

S*il ne cumbat a celé gent hardie 

Ki si sunt fiers nunt cure de lur vies! 

Li emperere od la barbe flurie 
210 Vasselage ad e mult grant estultie; 

S'il ad bataille il ne s enfuirat mie ! 

Mult est grant doel que nen est ki Y ociet! » 



la reine Bramimonde , s'arrachant les cheveux et criant : 
« Malheureuse que je suis! 

« Ah ! Sarragosse, aujourd'hui despourvue du noble 
roi qui t'a voit en gouverne ! nos mauvais dieux lui ont 
fait félonie, qui ce matin au combat lui faillirent! Mais 
l'émir fera bien couardise s'il ne combat cette race 
intrépide et fière, où l'on n'a ciu:e de sa vie ni de sa 
mort ! Leur empereur à la barbe fleurie , il est moult 
preux et téméraire I s'il a bataille, il ne s'enfuira miel 
Ah ! c'est grand deuil que n'est qui nous l'occie ! » 



VARIANTES. 



301. V. sic; F. M. • Al altre molt mult. '^ ETt ccsi aussi la leçon de P. 
3 13. que n*en est ki. 



220 ROLAND. 

Li emperere par sa grant poestet 
.Vii. anz tuz pleins ad en Espaigne estet, 

315 Prent i chastels e alquantes citez; 
Li reis Marsilie s'en purcacet asez : 
Ai premer an fist ses brefs seidw. 
En Babilonie Baiigant ad mandet 
(Ço est lamiraili, ie viel d'antiquitet; 

220 Tut survesquiet e Vii^;ilie e Orner!) 
En Sarraguce ait sucurre, li ber; 
E s'il ne 1' fait , il guerpirat ses deus 
E tuz ses ydeles que il soelt adorer. 
Si receverat sancte Chrestientet, 

225 A Charlemagne se vuldrat acorder! 
E cil est loinz; si ad mult demuret. 
Mandet sa gent de .xl. régnez, 



L'empereur Chaiiemagne , par sa grande puissance, 
s'est maintenu en Espagne sept années pleines, prenant 
castels et nombre de cités. Le roi Marsilie s^en tient fort en 
cervelle. Au bout du premier an, fait sceller une épistre 
qu'il envoie en Babylone à Baiigant, le vieil émir, qui 
passe d'antiquité Virgile et Homère , lui mandant de lui 
venir aider en Sarragosse; et s'il n'y vient, que lui Mar- 
silie quittera ses dieux et ses idoles qu'il souloit adorer, 
et recevra la sainte loi chrestienne, et se mettra d'ac- 
cord à Charlemagne. Mais Babylone est loin, et c'est un 
long retard! Au reçu des lettres, Témir appelle les 
gouverneurs de quarante de ses royaumes; ses grands 



CHANT IV. 221 

Ses granz drodmunz en ad fait aprester, 
Elschiez e barges e galies e nefs. 
950 Suz Âlixandre ad un port juste mer : 
Tut Sun navilie i ad fait aprester. 
Ço fut en mai, al premer jur d'ested , 
Tûtes ses oz ad empeintes en mer. 

Granz sunt les oz de celé gent averse; 
335 Siglent a fort e nagent e guvement. 
En sum ces maz e en cez altes vemes 
- Asez i ad carbuncles e lanternes; ^ 
La sus amunt pargetent tel luiseme , 
Par la noit [neire] la mer en est plus bêle. 
3^0 E cum il vienent en Elspaigne la tere , 

dromonds, barges, esquifs, galères et nefs, il fait tout 
apprester. Alexandrie possède un port sur la mer : là 
Baligant fait assembler sa flotte. Ce fut en mai , le pre- 
mier jour d'esté, qu'il lança toutes ses forces en mer. 

Grande est Tescadre de cette race ennemie; ils cin- 
glent fort et nagent et gouvernent. Au sommet de ces 
masts et de ces hautes vergues brillent tant de liùnignons 
et lanternes, que la lueur sur les eaux espandue dans 
la profonde nuit fait voir la mer plus belle. Quand ils 
approchent du rivage d'Espagne, tout le pays en re- 



VARIANTES. 



s33. V. sic; F.'M. Ço est en mai. — adg. Par la noit la mer. 






222 ROLAND. 

Tut li pais en reluist e esclairet! 

Josqu*à Marsilie en parvunt les noveles. Aoi. 

Gent paienor ne voelent cesser unkes : 
Issent de mer, venent as ewes dulces; 
nb Laisent Marbrise e si laisent Marbmse , 
Par Sebre amunt tut lur naviries tument. 
Asez i ad lanternes e carbuncles, 
Tute la noit mult grant clartet lur dunent; 
A icel jur venent a Sarraguce. Aoi. 

Clers est li jurz e li soleilz luisant. 
250 Li amiralz est issut del calan , 
Elspaneliz fors le vait adestrant, 



luit et s'esclaire ! Les nouvelles en courent jusqu'à Mar- 
silie. 

La gent pay enne , sans prendre aucun repos , quitte la 
mer pour entrer en eau douce ; ils laissent derrière eux 
Marbrise et Marbrouse, et tournent leurs navires en 
amont dans Tembouchure de TEbre. Assez y a de lan- 
ternes, de feux et de flammes, pour illuminer la nuit; 
tant et si bien que ce mesme jour ils entrent dedans 
Sarragosse. 

Le jour est clair et le soleil luisant; l'émir est des- 
cendu de son navire: Espaneliz l'escorte, marchant à 



CHANT IV. 223 

.Xvii. reis après le vunt siwant; 

Cuntes e dux i ad ben ne sai quanz ! 
255 Suz un lorer ki est en mi un camp, 

Sur 1 erbe verte getent im pâlie blanc : 

Un faldestoed i unt mis doUfan; 

Desuz sasiet li paien Baligant, 

[E] tuit li altre sunt remés en estant. 
260 Li sire d els premer parlât avant : 

u Oiez [tuz] ore , franc chevaler vaillant ; 

Caries li reis, lemperere des Francs, 

Ne deit manger se jo ne li cumant! 

Par tute Espaigne m*at fait guère mult grant! 
265 En France dulce le voeil aler querant. 

Ne finerai jo en trestut mim vivant 

sa droite et dix-sept rois les suivant. Des comtes et 
des ducs, je n'en sais pas le nombre. Sous un laurier, 
au milieu d'un pré, on jette un satin blanc siu* l'herbe 
verte ; on y pose ensuite un fauteuil d'ivoire , où s'est 
assis le sarrazin Baligant. Tout le surplus est demeiu*é 
debout. Leur maistre parla le premier : t Or enten- 
dez, francs chevaliers vaillans, Charles le roi, l'empe- 
reur des François, ne doit manger si je ne le permets 1 
Par toute Espagne il m'a fait moult grand'guerre : en 
France douce aussi Tirai -je quérir, sans arrester ja- 

VARUNTBS. 

s5a. Lisez dix et sept, — 369. «Tut li allre,» sans e, O. ^crit Tnif. — 
a6i. Oiez ore. 



224 ROLAND. 

Josqu*il seit mort u tut vif recréant 1 » 
Sur Sun genoill en fiert sun destre guant. 

Puis qu*il Tad dit mult sen est afichet 
370 Que ne lairat pur tut Tor desuz ciel 

Que il alge ad Âis, o Caries soelt plaider. 

Si hume li loent , si li unt cunseillet. 

Puis apelat dous de ses chevalers , 

L*un Clarifan e Tautre Clarien : 
275 « Vos estes filz al rei Maltraien, 

Ki [tels] messages feseit mult volenters : 

Jo vos cumant qu'en Sarraguce algez; 

mais jour de ma vie qu'il ne soit mort ou se rende à 
merci I » Et pour confirmer ceste parole , Fémir sur son 
genouil frappe le gant de sa main droite. 

Ce mot une fois prononcé , Baligant s'y obstinera : tout 
Tor d'ici-bas ne le feroit pas se déprendre d'aller voir 
Aix, où Charles tient ses plaids. Tout son monde l'en- 
com*age et l'affermit en ce dessein. L'émir appelle deux 
de ses chevaliers, l'un Clarifan et l'autre Clarien : « Vous 
estes fils au bon roi M autray en , qui tels messages fai- 
soit moult volontiers : Je vous commande aller en Sar- 

VARUNTBS. 

371. Qae ilainz ad Ais. — 274 et 376. V. rectifie ainsi la rime de ces 
deux vers : 

L'u Claml, l'altr* fa Effragin : 
Vm «ttM fi)« •! ni MalngiM. 

— 376. Ki messages soleit faire volenters. 



CHANT IV. 225 

Marsiliun de meie part nunciez 

Cuntre Franceis ii sui venut aider; 
280 Se jo truis o, mult grant bataille i ert! 

Si len dunez cest guant ad or pleiet, 

El destre poign si li faites chalcer; 

Si li portez [ijcest uncel dor mer, 

E a mei venget reconoistre sun feu. 
285 En France irai pur Carie guerreier; 

S'en ma mercit ne se culzt a mes piez 

E ne guerpist la lei de Chrestiens, 

Jo li toidrai la corune del chef. » 

Paien respundent : «Sire, mult dites bien!» 

290 Dist Baligant : « Car chevalchez , barun ; 

ragosse , au roi Marsille annoncez de ma part que je lui 
viens aider contre les François. Si je les joins, y aura 
grand'bataille ! assurez-l'en par ce gant brodé d'or, que 
lui ferez en sa dextre chausser ; ajoutez-y ceste once 
d'or pur, et qu'il me vienne faire hommage poiu* son fief. 
J'irai en France guerroyer Charles; et s'il en ma merci 
ne se couche à mes pieds, et n'abandonne pas la loi 
de ses Chrestiens, je lui retirerai la couronne du chef. » 
Tous lespayens ont respondu : « Sire, c'est très-bien dit! » 

Après dit Baligant: «Or chevauchez, barons! Que 

VARIANTES. 

378. H nunciei. — 38 1 . « ad or pleiet, » Je proposerais de lire pleieet. (V. la n.) 
— 989. portez cest ancel. — 98 e. venget pur reconoistre. — 287. Enegoerpiaaet. 

i5 



226 ROLAND. 

Lun port le guant, li altre le bastun. » 
E cil respundent : « Cher sire , si ferum. » 

Tant chevalcherent que en Sarraguce sunt, 
Passent .x. portes, traversent .iiii. punz, 

295 Tûtes les rues u li burgeis estunt. 
Gum il aproisment en la citet amunt, 
Vers le paleis oïrent grant fremur; 
Âsez i ad de celé gent paienur, 
Plurent e crient, demeinent grant dolor, 

300 Pleignent lur deus Tervagan e Mahum 
E Apollin , dunt il mie nen unt. 
Dit lun al altre : «Caitifs! que devendrum? 



Tun porte le gant, et l'autre le baston. » — « Nous vous 
obéissons, cher sire, » ont-ils respondu. 

A force de chevaucher, les voilà devant Sarragosse ; 
ils passent dix portes, traversent quatre ponts, et toutes 
les rues où l«s bourgeois habitent. En approchant le 
haut de la cité, vers le palais, ils ouïrent grand tumulte: 
c'estoit une tourbe innumérable de ceste payenne gent , 
pleurant, criant, démenant grand'doideur : ils plaignent 
leurs dieux Tervagant et Mahomet, aussi leur Apollon, 
dont il ne reste miette. Chacun dit à l'autre : « Ah, 
malheureux! que deviendrons-nous? Voici que nous 



VARIANTES. 



3oi. V. remplace le second hémistiche par celui-ci : «el Jupin rt Noiron. 
- 3o3. Dit cascun k Taltre. 



CHANT IV. 227 

Sur nos cors chiet maie confusiun : 
Perdut avum le rei Marsiliun, 
305 Li quens RoUans li trenchat ier le poign; 
Nus navum mie de Jurfaleu le Blunt; 
Trestute Espaigne iert hoj en lur bandun! >» 

Li dui message descendent al perrun, 
Lur chevals laissent de desuz une olive; 
310 Dui Sarrazin par les resnes les pristrent, 
E li message par les mantels se tindrent, 
Puis sunt mimtez sus el paleis altisme. 
Cum il entrèrent en la cambre voltice, 



advient maie confusion, car nous avons perdu le 4*oi 
Marsille : le preux Roland, hier, lui trancha le poing 
droit; il ne reste plus rien de Jurfaleu le Blond; toute 
TEspagne leur est aujoiu*d'hui abandonnée I » 

Alors les deux messagers descendent au perron. Sous 
une olive ils laissent leiu*s chevaux, lesquels deux Sar- 
razins prirent par les resnes. Les envoyés, se tenant par 
leiu*s manteaux, sont montés au plus haut du palais. 
En entrant dans la chamhre voultée, ils saluent d'im 

VARIANTES. 

3o3. V. sic ; F. M. sur nus est venue malc. — 3o5. Li trenchit ier le destre 
poign. V. ajoute ici : 

Et Laagalic, qui tient Cafamaon , 
Toic la tn-c Dathan tt d'Akiron ; 
Ma» n'avMi» mi* et Virftilt le bloo. 

♦ i5. 



228 ROLAND. 

Par bele amur soef salut i firent : 
315 «Cil Mahumet ki nus ad en baillie, 

E Tervagan e ÂpoUin nostre sire 

Salvent le rei e guardent la reine ! » 

Dist Bramimunde : « Or oi mult grant folie ! 

Cist nostre Deu sunt en recreantise : 
320 En Rencesvals muav[l]es vertuz firent, 

Nos chevalers i unt lesset odre, 

Cest mien seignur en bataille faillirent -. 

Le destre poign ad pèrdut, nen ad mie; 

Si li trenchat li quens Rollans li riches! 
335 Trestute Espaigne auerat Caries en baillie ! 

Que deviendrai, duluruse caitive? 

E, lasse! que n* ai jo un hume ki mociet! » Aoi. 

visage plein d'affection : « Que Mahomet qui nous tient 
en gouverne, et Tervagant et Apollon nostre sire, 
sauvent le roi et protègent la reine ! » La reine dit : « Ce 
sont tous vains discours 1 ces dieux que vous nommez 
sont lasches, sans vertu; en Ronce vaux ont changé leur 
courage : nos chevaliers y ont laissé périr; ils ont failli 
dans la bataille au roi mon seigneur que voici. 11 a 
perdu le poing de la main droite, que lui trancha le 
fier comte Roland. Toute l'Espagne sera la proie de 
Charles; quedeviendrai-je, hélas, douloureuse chétivel 
Hélas, que nai-je un homme qui m'occie! » 

VARIANTES. 

3i/i. Par bel amur malvais salut li firent. V. soef salut. — 3ao. muaves 
vertuz. Voy. l'Index , au mot Muaves. — 327. E lasse! que n'en ai un humf. 



CHANT IV. 229 

Dist Clarien : a Dame , ne pariez tant ! 

Messages sûmes al paien Baligant ; 
990 Marsiliun, ço dit, serat guarant, 

Si Ten enveiet sun bastun e sun guant. 

En Sebre avum .iiii. milie calant, 

Elschiez e barges e galees curant; 

Dnidmunz i ad ne vos sai dire quanz ! 
395 Li amiralz est riches e puissant : 

En France irat Cariemagne querant , 

Rendre le quidet u mort o recréant. » 

Dist Bramimunde : u Mar en irat itant ! 

Plus près d*ici purrez truver les Francs ; 
340 En ceste tere ad estet ja .vii. anz; 

Li emperere est ber e cumbatant, 

Mielz voelt mûrir que ja fuiet del camp ; 

— t Madame , lui dit Clarien , ne parlez mie ainsi . Nous 
sommes messagers du sarrazin Baligant, qui défendra, 
dit-il, le roi Marsille; et pour gage, voici son baston et 
son gant. Dans TEbre nous avons quatre mille chalans, 
barges, esquifs et galères rapides, et des dromonds, je 
ne sais pas combien I Nostre émir est riche et puissant : 
en France ira poursuivre Charlemagne pour le tuer ou 
ramener à grâce. » La reine dit : • Il n'ira pas si loin : 
plus près d'ici vous pourrez trouver les François en 
ceste terre ils ont passé sept ans; leur empereur est 
brave et grand guerrier, prest à mourir plutost qu'à fuir 

VARIANTES. 
3a8. V. sic; P. M. ne parlez mie itant. — 362. Meilt voel mûrir. 



230 ROLAND. 

Suz ciel nad rei qu*il priset a un enfant; 
Caries ne creint nuls hom ki sett vivant. » 



3A5 — ((Laissez ço ester, » dist Marsilies li reis; 

Dist as messages : « Seignurs , parlez a mei. 

Ja veez vos que a mort sui destreit ; 

Jo si nen ai filz ne fille ne heir; 

Un en aveie , cil fut ocis her seir ! 
350 Mun seignur dites qu*il me vienge veeir; 

Li amiraill ad en Espaigne dreit; 

Quite li cleim, se il la voelt aveir; 

Puis la defendet encuntre li Franceis. 

Vers Carlemagne li durrai bon conseilla 
355 Cunquis lauerat doi cest jur en un meis. 

du champ; roi nest çà-bas qu'il prise au-dessus d'un 
enfant; Charles ne craint ame qui vive. » 

— « Laissez tout cela , » dit le roi M arsille ; ensuite 
aux messagers : «Seigneurs, parlez à moi. Vous me 
voyez en destresse de mort: je nai ni fils, ni fille, ni 
héritier; j'en avais un, hier soir il fut tué! Dites à mon 
seigneur qu'il me vienne ici voir. L'émir a des droits 
sur l'Espagne; veut-il l'avoir.^ Or bien, je la lui quitte. 
Qu'il la défende ensuite des François. Je lui dirai sm^ 
Charles un bon conseil, par où il l'aura dompté de ce 

VARIANTES. 

Sà'S. qu il priai à. — 3^8. Jo si n'en ai. — 355. 1 avérât. 



CHANT IV. 231 

De Sarraguce les clefs li portereiz, 

Pui [si] li dites il nen irat, s'il m* creit. » • 

Et cil respundent : «Sire, vus dites veir. » Aoi. 

Ço dist Marsilie : n Oiez raison membree : 
360 Kaiies de France a mult sa gent menée ! 

Mort m ad mes homes, ma tere deguastee, 

E mes citez firaites e violées. 

Il jut anuit sur cei ewe de Sebre; 

Jo ai cunté ni ad mais que .vii. liwes. 
365 L amirail dites que sun host i ametn ; 

Par vos li mand bataille i seit justee. » 

De Sarraguce les clefs lur ad liverees. 

Li messager ambedui Tenclinerent, 

jour en un mois. Reportez-lui les clefs de Sarragosse , 
et lui direz de ma part, s'il veut m'en croire, de ne 
s'éloigner point. • — « Vous avez raison , sire. » 



«Charles, continua Marsilie, qui m'a tué tous 



mes soldats, dévasté mon royaume et violé mes villes, 
Charles ceste nuit a campé sur les rives de l'Ebre : j'ai 
calculé qu'il n'y a que sept heues. Dites à l'émir d'y 
conduire son ost : je lui mande par vous qu'il y donne 
bataille. » Ayant ainsi parlé, le roi payen leur livre les 



VARIANTES. 



357. Pui lui dites i. n. i. si V me creit. — SSg, 36o. V. P. et L. sic; au lieu 
fie ces deux vers, F. M. ne donne que cette ligne : «Çodist Marsilie : Caries Tem- 
• perère. • — 364. Peut-être faut-il lire : « Joai [bcn] cunté. • — 3C7. iiad litcrées. 



232 ROLAND. 

Prenent cunget, a cel mot s*en turnerent. 

370 Li dui message es chevals sunt muntet, 

Isnelement issent de la citet, 

Al amiraill en vunt tôt esfreez, 

De Sarraguce li présentent les clefs. 

Dist Baligaiit : « Que avez vos tnivet ? 
375 U est Marsilie que jo aveie mandet?» 

Dist Glarien : a II est a mort naifret. 

Li empereres fut ier as porz passer, 

Si s'en voleit en dulce France aler; 

Par grant honur se fist rereguarder : 
380 Li quens Rollans i fut remés sis nies, 

clefs de Sarragosse. Les deux envoyés le saluent^ 
prennent congé, et retournent vers Fémir Baiigant. 

Les deux envoyés s'estant remis en selle, sortent 
promptement de la ville , vont , pleins de trouble , re- 
joindre Témir, et lui présentent les clefs de Sarragosse. 
a Et qu'avez-vous trouvé ? leiu* demande Baligant ; où 
est le roi qu'ici j'avois mandé? » — « Il est, respond Qa- 
rien, blessé mortellement. Hier Tempereur gagnoit 
les deslilés pour s'en retourner dans sa chère France; 
par grand honneur il se fît suivre d'une arrière-garde 
où resta le comte Roland son neveu , et Olivier, et tous 

VARIANTES. 

369. Prennent cingct. — 37a. V. sic; F. M. en vunt esfreedcment — 
374. V. données vers absolument de même. — 378. P. sic; F. M. Si s*en vuolt- 



CHANT IV. 233 

E Oliver e tuil li .xii. per, 

De cels de France [ad] .xx. mille adubez. 

Li reis Marsilie s*i cumbadt, li bers; 

Il e Rollans el camp furent remés : 
385 De Dm*endal li dunat un colp tel 

Le destre poign li ad del cors severet , 

Sun filz ad mort, qu*il tant suleit amer, 

E li baron qu*il i oùt amenet. 

Fuiant s'en vint , qu'il ni pout mes ester ; 
390 Li emperere lad enchacet asez. 

Li reis vos mandet que vos lo sucurez, 

Quite vus cleimet d'Espaigne le regnet. » 

E Baligant cumencet a penser, 

Si grant doel ad, por poi qu'il nest desvet. Âoi. 

les douze pairs, et vingt mille François adoubés de 
leurs armes. Le brave Marsilie les attaqua de sa per- 
sonne : lui et Roland s'abordant sur le champ de ba- 
taille , de Durandal Roland frappa tel coup , qu il abattit 
la main droite à Marsilie. De plus, lui a tué son fib 
tant chéri, et les barons qu'il avoit amenés. Le roi 
s'enfuit , ne pouvant plus tenir, et l'empereur Ta pour- 
chassé bien loin. Le roi vous mande que vous le se- 
couriez : il vous quitte hautement le royaiune d'Es- 
pagne. » 

Baligant alors demeiu*e pensif : du deuil qu'il a peu 
s'en faut qu'il n'endève. 

VARIANTES. 
38a. de France .xx. milie. — 383. si cumbatit. 



234 ROLAND. 

395 ((Sire amiralz, ço li dist Clariens, 

En Rencesvals une bataille out ier : 

Morz est Rollans e li quens Oliver, 

Li .xii. per que Caries aveit tant chers ; 

De lur Franceis i ad mort .xx. millers! 
400 Li reis Marsilie le destre poign i pert, 

E Temperere asez lad enchalcet. 

En cest tere n est remés chevaler 

Ne seit ocis o en Sebre neiet; 

Desur la rive sunt Franceis herbergiez, 
405 En cest païs nus sunt tant aprociez 

Se vos volez , li repaires ert grefe ! )> 

E Baligant le reguart en ad fiers , 

En sun curage en est joûs e liet; 

« Seigneur émir, reprend Clarien , en Roncevaux 
hier fut une bataille; mort est Roland et le comte Oli- 
vier, et les douze pairs tant chéris de l'empereur; de 
leurs François y sont morts vingt milliers! Le roi Mar- 
silie y perdit sa main droite, et l'empereur Ta pour- 
chassé bien loin. En ce pays n'est resté chevalier qui 
ne soit occis ou dans l'Èbre noyé. Dessus la rive hé- 
bergent les François, si près de nous que, s'il vous 
plaist, vous leur rendrez le départ bien cruel I » 

A ce mot, le regard de Baligant s'allume : il sent au 
fond du cœur une secrète joie; de son fauteuil il se 

VARIANTES. 
3c)5. V. sic; F. M. Sire aminils, dist. — /^oo. poign i perdit. 



CHANT IV. 235 

Del faldestoei se redrecet en piez, 
k\o Puis [ses] escriet : uBaruns, ne vos targez : 
Eissez des nerfs , muntez , si chevalciez. 
S*or ne s'en fuit Kaiiemagne li veiiz , 
Lt reis Marsilie enqui serat venget : 
Pur sun poign destre l'en liverrai le chef! » 

kï5 Paien d*Ârabe des nefs se sunt eissut, 
Puis sunt muntet es chevals e es muls. 
Si chevalcerent : que fereient ii plus? 
Li amiraiz ki trestuz les esmut 
' Si napelat Gemalfin , un sun drut : 

kw « Jo te cumant de tûtes mes oz iaûn. » 

redresse en pieds, s'escriant : « Barons, ne tardez plusl 
sortez des nefs; en selle 1 chevauchez! S'il ne s'enfuit, 
le vieux Charlemagne, le roi Marsilie ce jour sera 
vengé : je lui payerai poiu* sa main une teste ! » 

Les payens d'Arabie sont sortis des nefs ; puis , mon- 
tés sur mulets et chevaux , ils cheminent sans retard. 
L^émir de qui la voix les a tous excités, parle à un sien 
favori appelé Gémaufm : • Je te fie en mon absence le 
soin de toutes mes armées. ■ Ce disant, il monte sur 

VARIANTES. 



iog. Del fiddestod. — 4io. Puis cscrict. (I\\ 576.) — 417. V. change 
ainsi le second hémistiche : «n*i ont plus attendu. • — 4 19* Si*n apelet. — 
430. de tute mes oz laùnade. 



236 ROLAND. 

Puis est muntet en sun destrer Bestbrun , 

Ensemblod lui emmeinet .iiii. dux. 

Tant chevalchat qu'en Sarraguce fut ; 

A un perron de marbre est descendut, 
(i!25 E quatre cuntes Testreu li unt tenut; 

Par les degrez el paleis muntet sus, 

E Bramidonie vient curant cuntre lui , 

Si li ad dit : «Dolente! si mar fui! 

Sire , a tel hunte mun seignor ai perdut ! » 
k50 Chet li as piez, li amiralz la reçut; 

Sus en la chambre ad doel en sunt venut. Aoi. 

Li reis Marsilie cum il veit Baligant, 

son cheval Baibnm, emmenant avec soi quatre de ses 
généraux. 

Tant chevaucha qu'il arrive en Sarragosse; mit pied 
à terre au grand perron de marbre, où quatre comtes 
lui tinrent Festrier; par les degrés il monte au palais, et 
la reine Bramidone accourt à leiu* rencontre, s'escriant: 
« Hélas, malheur à moi! Sire, à grand'honte ai-je perdu 
mon seigneur ! oEttombeauxpiedsderémirqui la relève. 
En la chambre d'en haut sont venus tristes et dolens. 

Lorsque le roi Marsilie vit entrer Baligant, il appela 

VARIANTES. 

4a 1 • « Puis en sun destrer munie Bestrun. > M. F. Michel avertit que le ms. 

est 
porte iiB » (jic). Le B sert donc deux fois et pour chaque moitié du mot 

V. Baligant monte sor un destrer crenu. — 4 29. A itel hunte, sire.m-'- 
V. Gentix hou, sire, m. s. 



CHANT IV. 237 

Dune apelat dui Sarrazin Espans : 
« Pernez mas braz, si m' drecez en séant. » 
^35 Al puign senestre ad pris un de ses guanz ; 

Co dist Marsilie : n Sire reis amiralz , 

> 

Tûtes ici mes teres je vos rcnt, 

Ë Sarraguce e lonur qui [i] apent. 

Mei ai perdut e trestute ma gent!» 
kko Ë cil respunt : «Tant sy jo plus dolent! 

Ne pois a vos tenir lung pariement : 

Jo sai asez que Caries ne matent, 

Ë nepurquant de vos receif le guant. » 

Al doel qu'il ad s en est tumet plurant, Aoi. 
kkb Par les degrez jus del paleis descent , 

Munte el ceval , vient a sa gent puignant , 

deux Sarrazins Espagnols : « Prenez-moi à bras et me dres- 
sez en séant. ^ Alors de sa main gauche prenant un de 
ses gants : « Prince émir, dit Marsilie , mon seigneur, je 
vous remets ici toutes mes terres , et Sarragosse et son 
domaine entier. Je me suis perdu, et tout mon peuple 
avec moi. » L'émir respond : « Tant suis-je plus dolent! 
Je ne puis long tems avec vous parler : Charles s*en va 
son chemin sans m'attendre ; ce néantmoins je reçois 
vostre gant. > Sur ceste parole il sort de la chambre , et 
redescend le degré du palais, pleurant de pitié; monte 
à cheval et pique vers son camp. Tant il estrive qu'il 

VARIANTES. 

h^h. ma5 bras. — 437. TereAtutes ici rengnes vos rendemas. V. Amirai, 
sirf, tule Espagne vos rent. — 4 38. qui apent 



238 ROLAND. 

Tant chevalchat qu'il est premers devant. 
Des uns ad altres si se vait escriant : 
«Venez, paien, car ja s enfuient Franc!» Aoi. 

450 Al matin[et] , quant primes pert li albe , 
Esveillez est li empereres Caries. 
Seins Gabriel , ki de part Deu le guarde , 
Levet sa main, sur lui fait sun signacle. 
Li reis descent, si ad rendut ses armes. 

455 Si se desarment par tute Tost li altre. 

Puis simt muntet, par grant vertut chevalchent 
Cez veies lunges e cez chemins mult larges; 
Si vunt veeir le merveillus damage 
En Rencesvals la o fut la bataille. Aoi. 

passe le premier de sa bande , et des uns aux aultres 
galope , criant : « Alerte , Sarrazins ! les François nous 
eschappent ! » 

De bon matin, à la petite pointe de l'aube, l'empe- 
reur Charlemagne s'est resveillé. L'ange Gabriel, qui de 
part Dieu le garde , lève la main et fait sur sa teste le 
saint signe de la croix. L'empereur se lève, despouille 
ses armes , toute l'ost suit son exemple , puis on monte 
à cheval et l'on chevauche hastivement par ces longs 
détours et ces larges chemins; ils s'en vont voir le mer- 
veilleux dommage de Roncevaux, là où fut la bataille. 

VARIANTES, 
4^8. De uns. — ^bo. Al matin, quant 



CHANT IV. 239 

460 En Rencesvals est Caries repairez ; 

Des morz qu*il troevet cumencet a plurer, 
Dist a[s] Franceis : « Segnurs , le pas tenez , 
Kjàv mei meisme estoet avant aler 
Pur mun nevuld que vuldreie tniver. 

k6b  Eis esteie a une feste anoel ; 

Si se vanteient mi vaillant chevaler 
De granz batailles, de forz esturs pleners; 
D une raisun oi RoUant parler : 
Ja ne murreit en estrange regnet 

470 Ne trespassast ses hume e ses pers; 
Vers lur païs auereit sun chef turnet , 
Cunquerrantment si.finereit, li bers! » 
Plus quen ne poet un bastuncel jeter, 

Charlemagne est rentré dans Roncevaux ; des morts 
quil treuve, il commence à pleurer:» Seigneurs, dit-il 
aux François, ralentissez un peu le pas, car il convient 
que seul j'aille en avant pour chercher mon neveu. Un 
jour, dans Aix, à une feste annuelle, mesvaillans cheva- 
liers racontoient leurs batailles, leurs forts combats ple- 
niers : là j'ouïs Roland tenir ce propos, que s'il mouroit 
en pays estrange , son corps gésiroit en avant de ses sol- 
dats et de ses pairs, le front tourné vers la terre enne- 
mie; qu'ainsi conquerramment il finiroit, le brave I » 

Parlant ainsi , Charlemagne seul de sa troupe s'avance 

VARIANTES. 

46o. V. sic; F. M. En RencevaU en est Caries venuz. — 4^9. a Franceis. 
— A64> mun neud q. v. — 17 1 . avereit sun chef. 



240 ROLAND. 

Devant les altres est en un pui muntet. 

475 Quant Tempereres vait guerre son nevold , 
De tantes herbes el pré truvat les flors 
Ki sunt vermeilz del sanc de noz barons , 
Pitet en ad, ne *poet muer n'en plurt. 
Desuz dous arbres est li reis parvenus , 

kso Les colps Reliant conut en treis perruns, 
Sur Terbe verte veit gésir sun nevuld ; 
Nen est merveille se Karles ad irur; 
Descent a pied , aled i est pleins curs , 
Entre ses mains ambedous le prist sus, 

<ï85 Sur lui se pasmet , tant par est anguissus ! 

l'intervalle , ou im peu plus , que vous poiuriez lanwr 
un bastonnet, et gravit un pic: 

Quand l'empereur en cherchant son neveu trouva le 
pré couvert d'herbe et de fleurs envermeillées du sang 
de nos barons , il n'en peut retenir des larmes de ten- 
dresse. Charles arrive sous deux arbres, et là parvenu, 
reconnut les coups de Durandal marqués sur les trois 
perrons ; sur l'herbe verte vit gésir son neveu. Ce n'est 
merveille s'il en a grand'douleur; descend à pied, s'y 
rend à pleine course, de ses deux mains soulève le 
cadavre , et "sur lui se pasme d'angoisse extresme. 

VARIANTES. 

^79. «Parvenus est li reis.» Transposition de mots (évidente. — 48j. N'en 
rsl nierveiHo. — 484. ansdous le* priest suiis. 



CHANT IV. 241 

Li empereres de pasmeisuns revint; 

Naimes li dux e li quens Acelin, 

Gefirei d'Anjou e sun frère Henri 

Prenent le rei , si 1* drecent suz un pin. 
MO Guardet a la tere , veit sun nevold gésir, 

Tant dulcement a regreter le prist : 

«Amis Rollans, de tei ait Deus mercit! 

Unques nuls hom tel chevaler ne vit 

Por granz batailles juster e defenir; 
495 La meie honor est tumet en déclin ! » 

Caries se pasmet, ne s en pout astenir. Aoi. 

Caries li reis revint de pasmeisuns, 
Par les mains le tienent .iiii. de ses barons, 

L'empereur de sa pasmoison resveillé, le ducNaymes 
et le comte Acelin, Geoffroy d'Anjou et son frère Henri 
le prennent, le dressent sous un pin; Charies jetant les 
yeux contre bas , voit son neveu tout du long estendu , 
et doucement se prit à le regretter en ceste manière : 

« Ami Roland, Dieu t'ait en sa merci! oncques nul 
ici-bas ne vit tel chevalier pour les grandes batailles 
assembler et gagner. Ores s'est donc tourné mon hon- 
neur à déclin! » Ayant dit, Charles ne se peut empes- 
cher de retomber pasmé. 

Le roi Charies se resveillé de pasmoison ; quatre de 

VARIANTES. 
497. Caries li reis se vint d. p. 



242 ROLAND. 

Guardet a tere, veit gésir siin nevuld: 
500 Cors ad gaillard, perdue ad sa culur, 

Turnez ses oilz, mult li sunt tenebros! 

Caries le pleint par feid e par amiir : 

« Âmi Rollans, Deus metet t*anme en flors 

En pareis entre les glorius. 
505 Cum en Espaigne mare venis, seignur! 

Ja mais nert jur de tei naie dulur! 

Cum decarrat ma force e ma baldur 1 

Nen aurai ja ki sustienget m*onur ! 

Suz ciel ne quid aveir ami un sull 
510 Se jo ai parenz, nen i ad nul si proz! » 

Trait ses crignels pleines ses mains amsdous; 

ses barons le tiennent par les mains ; met Toeil à terre, 
y voit Roland gésir, entier de corps, mais la couleur 
pecdue , les yeux tournés et remplis de ténèbres. Chaileft 
le plaint d'une fidèle amour : « Âmi Roland , Dieu mette 
ton ame dans les fleurs de son paradis , avec celles des 
glorieux saints I Comme en Espagne, hélas , tu vins à 
la maie heure I pour moi , jamais im jour n'ira sans te 
pleurer 1 Ah ! comme va déchoir ma force et mon audace! 
Et qui meshui soustiendra mon empire? Je ne cuide 
avoir un ami sous le ciel, pas un seuil si j'ai parens 
encore*, aucun de ta valeur! » Charlemagne à pleines 

VARIANTES. 

499. Guarde à tere, ves gésir. — 5o5. venis mal, seignur! — 5o6. 0. 
sic; F. M. Jamais n*ert .i. jur. (IV, 5so.) 



CHANT IV. 243 

Cent mille Franc en unt si grant dulur, 
N*en i ad cel ki durement ne plurt. Aoi. 

«Ami Rollans, jo m*en irai en France; 
515 Cum jo serai a Loùn, en ma chambre, 

De plusurs règnes vendrunt li hume estrange , 

Demanderunt : U est li quens cataignes? 

Jo lur dirrai qu*U est morz en Espaigne; 

A grant dulur tendrai puis mun reialme! 
530 Jamais nert jur que ne plur ne nen plengne! 

u Ami Rollans, prozdoem, juvente beie, 
Cum jo serai ad Elis, en ma chapele, 
Vendrunt li hume, demanderunt noveles; 

mains arrache ses cheveux, et cent mille assistons en 
ont douleur si poignante, qu'il n'est celui qui ne se 
fonde en larmes. 

« Ami Roland, je vais rentrer en France. Quand 
nous serons à Laon , ma bonne ville , les gens viendront 
de maint pays estrange me demander : Où est le capi- 
taine ? Je leur dirai qu'il est mort en Espagne. En cha- 
grin désormais tiendrai*je mon royaume; jamais ne 
sera jour que je n'en pleure et plaigne I 

• Ami Roland, brave et belle jeimesse, quand je serai 
dans Ail, à ma chapelle, viendront les gens, deman- 
deront nouvelles; je les dirai cruelles à merveille I il 

i6. 



244 ROLAND. 

Je s lur dirrai merveilluses e pesmes : 
535 Morz est mis nies ki tant me fist cmiquere! 

Encimtre mei revelerunt li Seisne , 

E Hungre , e Bugre , e tante gent diverse , 

Romain, Puillain e tuit cil de Paleme, 

Et cil d'Âf&rike, e cil de Califeme; 
530 Puis encreiTunt mes peines e mes sufifraites; 

Ki guierat mes oz a tel poeste, 

Quant cil est morz ki tuz jurz nos cadelet? 

E, France [dulce], cum remeines déserte! 

Si grant doel ai que jo ne viddreie estre ! » 
535 Sa barbe blanche cumencet a detraire. 

Ad ambes mains les chevels de sa teste; 

Cent milie Francs s*en pasment cuntre tere. 

est mort , mon cher neveu , qui m'a tant gagné de terres! 
ores se vont rebeller contre moi tant de peuples divers: 
Saxons, Bougres, Hongrois, Romagnols, Polonois et 
tous ceux de Palerme; et ceux d'Afrique, et ceux de 
Califeme ; ils accroistront ma peine et ma soufirance. 
Qui guidera maintenant mes armées d'ime égale aucto- 
rite, quand est mort celui-là qui tous nous comman- 
dolt ? Ah I France , doux pays , tu restes orpheline ! Jai 
si grand deuil que je ne voudrois estre! » 

Charlemagne , sur ce mot , arrache sa barbe blanche, 
puis à deux mains les cheveux de sa teste; ce que 
voyant, cent mille François se pasment contre terre. 

VARIANTES. 
533. E France! cum remeines. 



CHANT IV. 245 

a Ami Rollans , de tel ait Deus mercit ! 
L anme de tei seit mise en pareb ! 

540 Ki tei ad mort, France ad mis en exiil; 
Si grant doel ai que n*i voldereie vivere 
De ma maisnee ki pur mei est ocise ! 
Ço duinset Deus, le filz sancte Marie, 
Eanz que jo vienge as maistres porz de Sizer, 

545 L*anme del cors me seit oi départie , 
Entre les lur [seit] aluee e mise, 
E ma car fust delez els enfuie! » 
Pluret des oilz, sa blanche barbe tiret; 
E dist dux Naimes : a Or ad Caries grant ire ! » Aoi: 

« Ami Roland, Dieu merci te fasse , et soit ton ame 
en son saint paradis! qui t'a tué, il a blessé la France 
mortellement. Ah ! quand je vois pour moi périr ma 
race, tel est mon deuil que je n*y veux survivre ! Ac- 
cordez-moi , Jésus , fils de sainte Marie , que devant ma 
venue aux derniers desfilés, mon ame soit de mon 
corps despartie et mise avec les leurs, et soit ma chair 
auprès d'eux enterrée! • Ce disant, il pleuroit, tirant 
sa blanche barbe. « Ah, dit le vieux duc Nayme, Char- 
lemagne est en grand'douleur I » 

VARIANTES. 

549* semble qa*i] manque un vers avant celui-ci; on pourrait insérer le 
suivant que je prends dans V. • Tant sui dolent et plein de desverie. t A la 
rigneor aussi Ton peut s*en passer et construire : « Si grand doel ai de ma 
• maisnée. • — 544* O. sic; F. M. Sirie. — 546. Entre les lur aluée. — 
548. F. M. bar[b]e. O. porte hare. 



246 ROLAND. 

550 «Sire emperere, ço dist Gefirei d* Anjou, 
Ceste'dolor ne démenez tant fort ; 
Par tut le camp faites querre les noz 
Que cil d'Espaigne en la bataille unt mort : 
En im camel cumandez que hom les port. « 

555 Ço dist li reis : n Sunez en vostre corn. » Agi. 

Gefireid d*Anjou ad sun greisle sunet : 
Franceis descendent, Caries Tad ciunandet. 
Tuz iur amis qu'il i imt morz truvet. 
Ad un camer sempres les unt portet. 
560 Asez i ad evesques e abez, 

Munies, canonies, proveires coronez; 
Si s unt asols e seignez de part Deu ; 

— « Sire empereur, ce dit GeoflBroy d'Anjou, cestc 
douleur ne la menez si fort. Par tout le champ laitw 
quérir les nostres que ceux d'Espagne en bataille ont 
tués; en un charnier commandez qu'on les porte. » — 
« Soit fait, respond le roi; sonnez en vostre cor. » 

Geoffroy d'Anjou son clairon a sonné ; les Fran- 
çois se rassemblent , et Charles leur a donné ses ordres: 
tous leurs amis qu'ils ont rencontrés morts, en im char- 
nier d'abord les ont portés. Assez y a d'évesques et 
d'abbés, moines, chanoines, prouvaires à tonsure, les- 
quels les ont absous et bénis de part Dieu; on brusle 

VARIANTES. 
56 1. O. sic, et l'on prononçait moagnes. F. M. Muines. 



CHANT IV. 247 

Mirre e timoine i firent alumer, 
Gaillardement tuz les unt encensez, 
565 A grant honor pois les unt enterrez , 
Si s unt laisez : qu*en fereient il el ? Aoi. 

Li emperere fait Rollant costeir 
E Oliver e Tarcevesque Turpin , 
[De] devant sei les ad fait tuz uverir 
570 E tuz les quers en paile recuillir. 

Un blanc sairau de marbre *s imt enz mis, 
E puis les cors des barons si unt pris, 



de la myrrhe et toute sorte de parfums; on encense 
bravement les morts , on les enterre en grande pompe , 
et puis on les abandonne. Hélas I qu'en eussent-ils fait 
aultre? 

Mais Tempereur fait mettre à part Roland, Olivier et 
Tarchevesque Tiupin ; en sa présence il les a fait ouvrir, 
et leurs cœurs recueillir en un beau drap de soie ; et 
dépose-t-on leurs reliques en un cercueil de marbre 
blanc. On vient ensuite aux corps des barons , lesquels, 

VARIANTES. 



669. Devant sei. — 071. An lien de sairau, que je n*ai jamais rencontré, 
je proposerais de lire sarcoa, comme au ch. V, v. 497. Sarcou, saixfaeu, cer- 
cueil. — 671. «sunt en mis. t Je lis 's unt, les ont. Ces détails ne se retrouvent 
dans aucun des textes rajeunis. 



246 ROLAND. 

En quirs de cerf les seignurs [les] unt mis; 
Ben sunt laves de piment e de vin. 
STS Li reis cumandet Tedbalt e Gebuin , 
Milun le cunte e Otun le marchis; 
En .iii. carettes très ben les unt carg;uiz. 
Bien sunt cuven d*un pâlie galazin. Aoi. 

Venir s*en volt li empereres Caries, 
^80 Quant des paiens li surdent les enguardes; 
De cels devant i vindrent dui messages, 
Del amiraill i nuncent la bataille : 
u Reis orguillos , nen est dreit que t en alges ; 
Veiz Balîgant ki après tei chevalchet ; 

lavés de piment et de vin, sont par les seigneurs mis 
et renfermés en des cuirs de cerf. Le roi commande 
Thibaut , Gébuin , le comte Milon et le marquis Othon : 
sur trois charrettes les trois corps sont chargés, bien 
abrités d\m riche drap de soie. 

L'empereur Charlemagne estoit sur le point de son 
despart , quand des payens il voit sourdre Tavant-garde. 
Deux messagers se destachant du front, annoncent que 
Téniir apporte la bataille : « Prince orgueilleux, ce nest 
droit que tu eschappes. Voici Balîgant qui chevauche 

VARIAXTBS. 

573. les scignun unt mis. — 676. e Otes 1. m. — 677. très ben les [ont] 
};uiez. O. porte : «les guiex très ben. * — S80. Quant de paiens. — 0. sic; 
F. M. les enguarvlent. — S83. n'en est 6ns. P. Reis orguillos, nest pis 
droit que t'en alge«. 



CHANT IV. 249 

5d5 Granz sunt les oz qu*il ameinet d*Ârabe : 
Encoi vemim se tu as vasselage! » Âoi. 

Caries li reis en ad prise sa barbe, 
Si li remembret del doel e del damage , 
Mult fièrement tute sa gent reguardet, 
590 Puis si sescriet a sa voiz grand e halte : 

« Barons fi'anceis, as chevak e as armes ! » Âoi. 

Li empereres tuz premereins s adubet , 
Isnelement ad vestue sa brunie , 
Lacet sun helme, si ad ceinte Joiuse, 
505 Ki pur soleill [ja] sa clartet nenmuet, 

après toi; grande est son ost qu'il amène d'Arabie! 
Nous verrons aujourd'hui quel est ton grand courage I » 

Le roi Charles , au souvenir du désastre et de son 
malheur, s'arrachoit sa barbe blanche; soudain il jette 
sur tout son monde un regard de fierté, et s'escrie 
d^une voix terrible : « Barons firançois , aux armes ! à 
cheval! » 

L'empereur est le premier à s'adouber : allègrement 
a vestu sa cuirasse , lacé son heaume , à son flanc met 
Joyeuse , dont mesme le soleil n'esteint pas les reflets , 

VARIANTES. 
&9S. Ki por soleil sa clartet n'en maet. 



250 ROLAND. 

Pent a sun col un escut de Biteme , 
Tient sun espiet, si n fait brandir la hanste, 
En Tencendur sun bon ceval puis muntet ; 
Il ie cunquist es guez desus Marsune, 
600 Si n getat mort Malpalin de Nerbone ; 
Laschet la resne, mult suvent Tesperonet, 
Fait sun eslais veant [dous] cens mil humes, Aoi. 
Recleimet Deu e f aposde de Rome. 

Par tut le champ cil de France descendent, 
605 Plus de cent milie s'enadubent ensemble , 
Guamemenz unt ki ben lor atalentent, 
Cevals curanz e lur armes mult gentes; 
Puis sunt muntez e unt grante science ; 

pend à son col im escu de Biteme, tient son espieu 
dont il brandit la hampe , et monte sur son bon cheval 
Tencedor, qu'il conquit aux gués sous Marsone, en 
ayant jeté mort Maupalin de Narbonne. Il rend la 
main, broche des espérons, et prend son élan devant 
deux cent mille honimes , réclamant Dieu et le pape. 

Par tout le camp les François se répandent : cent mille 
et plus en mesme temps s^adoubent : ont foumimens 
au gré de leurs souhaits : chevaux légers, nobles ar- 
mures; puis sont en selle et s'y montrent habiles. Vienne 

VARIANTES. 
596. Prentà son col. (IV, 769; V, 601.) — 698. Entencendur. (V, 357.) 
— O02. véant cent mil humes. — 6o5. s'en adubent. — 608. O. sic; F. ît 
grant science. 



CHANT IV. 251 

S*il troevent o, bataille guident rendre; 

610 Cil gunfanun sur les helmes lur pendent. 
Quant Caries veit si bêles cuntenances, 
Si napelat Jozeran de Provence, 
Naimon li duc, Ântelme de Maience: 
a En tels yassals deit hom aveir fiance ; 

615 Asez est fols ki entr*els se desmente; 
Si Arrabiz de venir ne se repentent , 
La mort Rollant lur quid chèrement vendre ! » 
Respunt dux Neimes : u Ë Deus le nos cimsente ! » Aoi. 

Caries apelet Rabel e Guineman ; 

à présent roccasion, ils sont prests à rendre bataille. 
Leurs gonfanons sur les heaumes descendent. Charles, 
à Faspect de si belles contenances, interpellant Jozeran 
de Provence, le vieux duc Nayme et Anthelme le 
Mayençois : «En tels guerriers, dit-il, on se peut 
confier. Désespérer au milieu d'eux, il faudroit 
doncques estre fou! Si les payens ne changent de cou- 
rage, s'ils viennent, la mort de Roland, je cuide la 
leur vendre cher ! » Nayme respond : « Dieu nous en 
doint la grâce ! » 

S'adressant ensuite à Rabel et Guinemant , le roi leur 

VARIANTES. 

609. si r trovent oi. — 613. Si *n apeiat. — 61 5. Asez est fels q. e. e. 
•e démet. ( IV, lai.) P. Asez est fox qui i a despoirement. — 617. chère- 
ment rendre. — 619. Rabe e Guineman. P. Sanson et Gnineman. 



252 ROLAND. 

620 Ço dist 11 reis : « Seignurs, jo vos cumant 

Seiez es lius Oliver e RoUant : 

Lun port Tespee e Taltre Tolifant, 

Si chevalcez el premer chef devant, 

Ensembrod vos .xv. milies de Francs , 
<(25 Tuit bachelers de noz meillors vaillanz; 

Âpres icels en auerat altretant. 

Si *s guierat dam Richart, li Normant, 

Naimes 11 dux e 11 quens Jozerans. n 

Icez eschieles ben les vunt ajustant; 
630 S'il troevent o, bataille i ert mult grantl Âoi. 

De Franceis sunt les primeres escheles. 

dit : « Seigneurs, voici mon ordre : vous remplacez Oli- 
vier et Roland: que Tun porte Tespée, et Tautre Tolifant, 
et chevauchez ensemble au premier front de Tannée ; 
avecque vous seront quinze mille François, tous jeunes 
et des plus vaillans; quinze mille autres soldats vien- 
dront ensuite , guidés par Richard de Normandie , le duc 
Nayme et le preux Josseran. » On establit aussitost ces 
cohortes, et puis vienne Tinstant, le combat sera rude! 

De François sont les premières cohortes; après les 

VARIANTES. 

694* • àe Franceis. > Ei, dans O. , est en surcharge , d*une autre main. V. xt 
mil Parisant. — 626. De bachelers. V. Tuit bachelers et noble conquérant 

— 636. en avérât. — 637. «Gibuins e Guinemans. > Mais Guineman a déjà été 
placé, IV, 619. J*ai suivi V. et P. Richard est nommé, I, 171, et V, 307. 

— 63o. Si r troevent oi, bataille iert. — 63 1. 0. sic; F. M. premeres. 



CHANT IV. 253 

Apres les dous establisent la terce : 
En celé sunt li vassal de Baivere, 
A .xx[x]. mille chevalers la preiserent ; 
635 Ja devers els bataille n*ert lessee; 

Suz cel n*ad gent que Caries ait plus chère , 
Fors cels de France ki les règnes cunquerent. 
Li quens Oger li Daneis, li puinneres, 
Les guierat, kar la cumpaigne est fiere. Aof. 

6fto [Ja] treis escheles ad Temperere Caries, 
Naimes li dux puis establist la quarte 
De tels barons qu*asez uni vasselàge : 
Alemans sunt e si sunt d'Alemaigne ; 
Vint milie sunt , ço dient tuit li altre ; 

deux, on establit la tierce : dans celle-là les braves de 
Bavière; on Testime à vingt mille chevaliers. La bataille 
desjà ne manquera point par leur faute ! Race n'est sous 
le ciel que Charles ait plus chère, hors les François, 
conquérans des royaumes. Le comte Ogier le Danois, 
ce héros, les guidera, car la compagnie est superbe! 

Nostre empereur a desjà trois cohortes : le vieux 
duc Nayme establit la suivante de tels barons dont on 
sait la bravoure : sont Allemands , du vrai cœur d'Alle- 
magne, en tout vingt mille hommes, très-bien garnis et 

VARIANTES. 
634. A .u. milies. — 64o. Treis eschdes. 



254 ROLAND. 

ôds Ben sunt guamiz e de chevals e d'armes, 
Ja por mûrir ne guerpinmt bataille. 
Si *s guierat Hermans, 11 dux de Trace ; 
Einz i murrat que cuardise faceL Âoi. 

Naimes 11 dux e 11 quens Jozerans 
C50 La quinte eschele unt faite de Normans: 

.Xx. milie sunt, ço dienttuit 11 Franc; 

Armes unt bêles e bons cevals curanz, 

Ja pur mûrir cil nerent recreanz; 

Suz ciel n' ad gent kl plus poissent en camp. 
055 Richard li velz les guierat el camp, 

Il i ferrât de sun espiet trenchant. Aoi. 

La siste eschele unt faite de Bretuns, 

de chevaux et d'armes ; devant la mort ils ne lascheront 
pied. Leur capitaine , Hermann, le duc de Thrace, plu» 
dispos à mourir qu'à faire couardise. 

Nayme le duc et le preux Josseran la cinquième 
cohorte ont faite de Normands ; ils sont vingt mille au 
compte des François, bel et bien armés et montés 
pareillement; jà pour mourir ceux-là ne se rendront; 
rien d'égal aux Normands sur un champ de bataille! 
Le vieux Richard sera leur capitaine, et fera bien de 
son espieu tranchant. 

La sixième cohorte est faite de Bretons: ils sont 



CHANT IV. 255 

[Ben] .XXX. milies chevalers od els uni. 
Icil chevalchent en guise de baron , 
660 Peintes lur hanstes , fermez lur gunfanun ; 
Le seignur d*els est apelet Oedun ; 
Icil cumandet le cunte Nevelun, 
Tedbald de Reins e le marchis Otun : 
u Guiez ma gent, jo vos en faz le dmi. » Âoi. 

065 Li empereres ad .vi. escheles faites. 

Naimes li dux puis estabb'st la sedme 

De Peitevins e des barons d'Alveme. 

[Ben] .XXX. milie chevalers poeent estre, 

Chevals unt bons e les armes mult bêles. 
670 Cil sunt par els , en un val , suz un tertre , 

Si s beneist Caries de sa mein destre. 

bien trente mille chevaliers qui bravement chevauchent, 
avec leurs lances peintes et leurs banderoUes flottantes. 
Leur seigneur s'appelle Eudes ; mais il choisit le comte 
Nevelon , Thibaut de Reims et le marquis Othon : 
• Guidez ma troupe, je vous en fais le don. » 

Nostre empereur a six cohortes faites. Nayme le duc 
establit la septième de Poitevins et des barons d'Au- 
vergne : ils peuvent estre quarante mille chevaliers, ont 
bons chevaux et les armes moult belles I se tiennent à 
par eux, en un val, sur un tertre. Charlemagne les a 

VARIANTES. 
6.S8. .Xii. milies chevalers. V. Trente mil sunt. — 66A. 0. sic; F. M. je. 



256 ROLAND. 

Els guierat Jozerans e Godselmes. Aoi. 

E roidme eschele ad Naimes establie, 
De Flamengs est e des barons de Frise; 
675 Ghevalers unt plus de .xl. mille : 
Ja devers els n*ert bataille guerpie. 
Co dist li reis : « Cîst ferunt mun servise; 
Entre Rembalt e Hamon de Galice 
Les guierunt tut par chevalerie. » 

680 Entre Naimon e Jozeran le cunte 

La noefme eschele unt faite de prozdomes. 
De Loherens e de cels de Boi^oigne ; 

bénis de sa main droite : Josseran et Gauseime les g;ui* 
deront. 

Nayme establit la huitième cohorte : c'est des Fla- 
mands et des barons de Frise; ont chevaliers plus de 
quarante mille, par qui le champ ne sera déserté. «Je 
suis seur, dit le roi, d'en estre bien servi! Raimbault 
et Hamon de Galice se partageront le soin de les guider 
en dignes chevaliers. » 

Entre le vieux duc Nayme et le comte Josseran, la 
neuvième cohorte est faite de vaillans : c'est de Lor- 
rains et de ceux de Bourgogne. On y compte cinquante 

VARIANTES. 
672. O. sic; F. M.Godescline». — 677. CiM fereint. — 682.de cels Borgoigiw- 



CHANT IV. 257 

.L. mille chevalers unt par cunte, 
Helmes laciez e vestues lor bronies; 
665 Espiez unt forz, e les hanstes sunt cuites; 
Li Arrabiz de venir ne demurent; 
Gis les fenrunt, s* il a els sabandunent; 
Si *s guierat Tierris, li dux d*Argone. Aoi. 

La disme eschele est des baruns de France, 
690 Cent milie sunt de noz meillors cataignes; 
Cors untgaillarz e fiercs cimtenances, 
Les chefs fluriz e les barbes unt blanches, 
Osbercs vestuz e lur brunies dubleines, 
Ceintes espees Franceises e d*Elspaigne , 
695 Escuz unt genz de multes cunoisances, 
Puis sunt muntez, la bataille demandent. 



mille chevaliers, heaumes lacés et cuirasses vestues, ont 
forts espieux dont courtes sont les hampes. Les Sarra- 
sins ne tardent à venir : s'ils s'exposent aux coups , ceux-ci 
ne les manqueront pasi Pour guide ils ont Thierry, le 
duc d^Argonne. 

La dixième cohorte est des barons de France : cent 
mille y sont de nos bons capitaines, grands corps gail- 
lards et fiëres contenances , la barbe blanche et la teste 
fleurie , hauberts vestus , les cuirasses doublées , au flanc 
Tespée Françoise ou Espagnole , nobles escus peints de 
divers symboles; ils montent à cheval, demandant la 



258 ROLAND.- 

Muiijoie escrient; od els est Cariemagne. 
Gefreid d*Ânjou [lor] portet Torie flambe, 
Seint Piere (ut, si aveit nipi Romaine, 
700 Mais de Munjoie iloec out pris eschange. Âoi. 

Li empereres de sun cheval descent, 
Sur 1 erbe verte [il] se est culchet adenz , 
Tumet sun vis vers le soleill levant, 
Recleimet Deu midlf escordusement : 
705 « Veire paterne, hoi cest jor me défend, 
Ki guaresis Jonas tut veirement 
De la baleine ki en sun cors f avent , 
E espai^as le rei de Niniven , 

bataille et criant Monjoie! Avec eux est Charlemag»^ 
Geoffroy d'Anjou leur porte Toriflanmie : c'estoit cf^ 
tems passé Festendart de saint Pierre, qui pour lor^ 
avoit nom Romaine ; mais illec le changea pour celui i^ 
Monjoie. 

L'empereur Charlemagne ayant mis pied à terre, s est 
prosterné sur l'herbe verte , le visage tourné vers le so- 
leil levant, du fond du cœur fait à Dieu sa prière: 
« Nostre vrai père, aujourd'hui défends-moi, qui pro- 
tégeas Jonas dans la baleine , et sauvas le roi de Ninive, 

VARIANTES. 

698. G. d'Anjou portet I. f. — 70a. Sur Terbe verte se est coicbet P. *f 
couclia mainten.mt. V. s'est couchet crranment. — 704. V. escordaUemcirt- 
— 707. « en sun cors l'aveit. • Ce second hémistiche est changé dans V. •<"• 
"del. mortel torment. • P. ou pris! hebergement< 



CHANT IV. 259 

E Daniel del merveillus turment 
710 Enz [en] la fosse des leons o fut eut; 
Les .iii. enfanz tut en un fou ardant, 
La tue amurs me seit hoj en présent : 
Par ta mercit, se tei plaist, me cunsent 
Que mun nevold pois venger RoUant ! » 

715 Cum ad oret si se drecet en estant, 
Seignant sun chef de la vertut poisant; 
Muntet li reis en sun cheval curant , 
Lestreu 11 tindent Neimes e Jocerans, 
Prent sun escut e sun espiet trenchant; 

720 Gent ad le cors, gaillart e ben séant, 
Cler le visage et de bon cuntenant; 

et Daniel dans la fosse aux lions, les trois enfans dans 
la fournaise ardente. Que ton amour aujourd'hui m'ac- 
compagne; accorde-moi, s'il te plaist, par ta grâce, que 
je puisse venger mon cher neveu Roland I » 

Ayant fini , l'empereur se relève , signant son chef 
des vertus de la croix, et se remet sur son coursier 
rapide, Naymes et Josseranlui tenant l'estrier. 11 saisit 
son escu, son espieu bien tranchant; son noble corps, 
gaillard et bien séant, le visage serein et de bonne 

VARIANTES. 

710. Ens la fosse. — 711. F.^. fo[r]n ardant. 0. porte: «fou ardant.i — 
719. F. M. me seit hoi en présent. — 716. O. sic; F. M. Seignat. 

»7- 



260 ROLAND. 

Puis si chevalchet mult aficheement. 
Sunent cil greisle e derere e devant; 
Sur tuz les altres bundist li olifant ; 
725 Plurent Franceis pur pitet de RoUant. 

Mult gentement 11 emperere chevalchet , 
Desur sa bronie fors ad mise sa barbe; 
Pur sue amor altretel funt li altre : 
Cent mille Francs en sunt reconoisable ; 
730 Passent cez puis e cez roches plus haltes, 
Cez valz parfunz , ces destreiz anguisables ; 
Issent des porz e de la tere guaste, 
• Devers Espaigne sunt alez en la marche , 

En un emplein unt prise lur estage. 

apparence, il chevauche de grande ardeur. Le clairon 
sonne et derrière et devant; par-dessus tout rebondit 
Tolifant; le soldat pleure en pitié de Roland. 

Moult noblement nostre empereur chevauche; sur 
sa cuirasse il a sorti sa barbe ; Tarmée entière a suivi 
son exemple, dont cent mille François en sont reconnois- 
sables. Ils franchissent ces pics et ces rochers terribles, 
ces profondes vallées, ces desfilés sinistres. Les voilà 
hors des ports et de la solitude ; ils s'avancent devers 
TEspagne; dans une plaine ont pris leur campement. 

VARIANTES. 

781. E ces parfuDz valées , ces d. a. 



CHANT IV. 261 

735 A Baiigant repairent ses enguardes , 

Uns Sulians li ad dit sun message : 

« Veud aviun li orguillus rei Carie : 

Fiers sunt si hume, nunt talent qu*il li faillent! 

Adubez vus : sempres auerez bataille. » 
7 M Dist Baiigant : a Or oi grant vasselage ! 

Sunez voz graisles que mi paien le sacent. >» 

Par tute Tost funt lur taburs suner, 
E ces buisines e cez greisles mult cler. 
Paien descendent pur lur cors aduber. 
745 Li amiralz ne se voelt demurer : 

Vest une bronie dunt li pan sunt saffret , 

A Baiigant ses esclaireurs reviennent; son messager 
Syrien lui rend compte : • Nous avons vu ces! oi^eilleui 
roi Charles : intrépides sont ses soldats, et de lui faillir 
n'ont envie 1 Tenez-vous prest, car vous aurez tout 
maintenant bataille. » — « Voici, dit Baiigant, Theiu^e 
de la vaillance ! Sonnez clairons , avertissez mes braves 
Sarrazins! » 

Par toute Fost les tambours retentissent, et la trom- 
pette et ces hautbois moult clairs. Payens pour s'adou- 
ber ont posé pied à terre; leur émir ne s'amuse pas: 
sa cuirasse il revest tout alentour frangée , lace son 

VARIANTES. 
736. ki ad dit. — 739. avérez. — 74a. P. lor tymiures. V. lor graisles. 



262 ROLAND. 

Lacet sunt elme ki ad or est gemmet , 
Puis ceint s*espee al senestre costet. 
Par SUD oi^oill li ad un num truvet : 

750 Pur la Cariun dunt il oit parler, 
[La sue fist Preciosb apeler] 
[IJço ert s'enseigne en bataille campel. 
Ses dievalers en ad fait escrier, 
Pent a sun col un sœn grant escut let, 

"55 Dor est la bucle e de cristal listet, 
La guige en est d*un bon pâlie roet; 
Tient sun espiet, si ï apelet Maltet : 
La hanste fut grosse cume uns tinel. 
De sul le fer fust uiis muiez tnisset! 
En sun destrer Baligant est muntet; 



.o\' 



heaume luisant d'or, au flanc senestre attache son espée, 
à qui son arrogance a descouvert un nom. Par envie de la 
Joyeuse de Charlemagne dont il ouït parler si souvent, 
il a fait appeler la sienne Précieuse. Précieuse est son 
cri sur le champ de bataille ; il fait pousser ce cri par 
tous ses chevaliers. Pend à son col son escu grand et 
large ; fonibihc est en or, et le liteau formé de pierre- 
ries; la guiche en est d\m bon satin rayé. 11 tient son 
espieu qu'il a baptisé Mautet, dont le manche est une 
\raie massue, et le fer feroit seul la charge d'un mulet! 
Sur son destrier Baligant est monté, Marculfe d'outre- 

VAl'.IANTES. 
7 jo. * Pur la spoo Carlun. » Sp<r est une glose introduite dans le leile. P. V. 
ci L. (lisonl toujours la dnlun. — 749. Ce vers est omis dans O. , et F. M- 
ui- >ignR}o point de iacuoo; je \c prends dans V. — 733. Ço ert s. e. b. c. 



CHANT IV. 263 

L'estreu li tint Marcules dultre mer; 

La forcheure ad asez grant li ber, 

Graisles les flancs e larges les costez. 

Gros ad le piz, bêlement est mollet, 
765 Lees les espalles e le vis ad midt cler, 

Fier le visage, le chef recercelet. 

Tant par ert blancs cmne flur en estet; 

De vasselage est suvent esprovet; 

Deus! quel baron, s oust chrestientet ! 
770 Le cheval brochet, li sancs en ist tuz clers; 

Fait Sun eslais, si tressait un fosset; 

Cinquante pez i poet hom mesurer; 

Paien escrient: «Cist deit marches tenser! 

N'i ad Franceis, s il a lui vent juster, 
775 Voeillet o nun ni perdet sun edet; 

mer lui tenant Testrier. Ce vaillant chef a Tenfourchure 
grande, les flancs minces, les reins solides, vaste poi- 
trine : un homme bien moulé ! Large d'espaule, avec le 
teint moult clair; fier le visage et la teste annelée; aussi 
blanc comme fleur d^esté, et de valeur mainte fois esprou- 
vée. Dieul quel baron, s'il fust chrestienné! Il pique 
son cheval dont le sang jaillit clair ; prend son élan et 
franchit un fossé de cinquante pieds de largeur I Les 
payens s'escrient : « Un bon défenseur de nos marches ! 
n n*est François venant à lui jouster, bon gré, mal gré» 

VARIANTES. 
763. Grailes ^flancs. — 76 i. ad w pii. — 77a. si à lui. 



iôi ROLAND. 

CaHes est fols que ne s'en est alet! » Aoi. 

Li amirals ben resemblet barun , 

Blanche ad la barbe ensement cume flur, 

E de sa lei mult par est sahres hom, 
"?<:• E en bataiDe est fiers e oi^illus. 

Ses filz Malprimes mult est cfaevalerus, 

Granz est e forz e trait as anceîsurs; 

Dis! a sun père: «Sire, car cevalchum. 

Mult me merveill se ja verrum Carlun. n 
TïS Dbt Baligant: «CKl, car mult est proz! 

En plusurs gestes de lui sunt granz honurs; 

D nen at mie de Rollant sun nevold , 

qui n y laisse sa vie ; Charles est fou de n estre point 
parti! « 

L*émir a bien la mine d'un baron : la barbe blanche, 
on diroit une fleur! Il est le plus savant dans sa loi Sar- 
razine , et sur le champ de bataille intrépide et fier. Son 
fils Mauprime est moult chevalereux et grand et fort, 
retirant à ses pères. 11 dit à l'émir : « Seigneur, chevau- 
chons; niais je m'esmerveille fort si nous voyons 
Charles. » — «Si, respond Baligant, si, car il est mouh 
preux! en plus d'une chronique il en est fait grand 
cas; mais comme il a perdu son bon neveu Roland, 

VARIANTES. 
781. Matpramis. — 7^3. trait as cei anceîsurs. — 787. Yen at mie. 



CHANT IV. 265 

Nauerat vertut que s* tienget cuntre nus. Aoi. 

uBels filz Malprimes, ço li dist Baligant, 

790 Her fut ocis le bon vassal Rollans 
E Oliver li proz e li vaillant, 
Li .xii. per que Caries amat tant, 
De cels de France .xx. milie cumbatanz : 
Trestuz les altres ne pris jo mie un guant! 

795 Li empereres repairet veirement. 
Si r m at nunciet mes mes li Sulians : 
.X. granz escheles a faites de sa gent; 
Il est mult proz lu sunet lolifant, 
Dun graisle cler racatet ses cumpaignz , 

possible naura-t-il la force de tenir contre nous. 

«Beau fils Mauprime, poursuit -il, Tautre jour fiit 
occis le bon guerrier Roland, et Olivier le preux et le 
vaillant, et les douze pairs si chers à Charlemagne, et 
vingt mille soldats ^François; tout le surplus, je ne le 
prise un gant ! L'empereur revient sur nous , j^en suis 
certain : mon espion Syrien vient de me Fannoncer. 
Charles a partagé son monde en dix grandes cohortes ; 
il est moult preux, celui qui sonne Tolifantl son cama- 
rade lui respond d'un clair hautbois ; et en ceste guise 

VARIANTES. 

7S8. N*averat vertut — 789. Malpramis. — 790. Li allr' cr f. o. (IV, 3d9.) 
— 796. F. M. aie; 0. •mi» nies,» par erreur. (IV, 736.) — 797. V. sic; F. M. 
.X. eaebelet en vunt mult granz. 



266 ROLAND. 

800 E si cevalcet el premer chef devant , 

Ensemblod els .xv. milie de Francs, 

De bachelers que Caries cleimet enfans ; 

Âpres icels en i ad ben altretanz ; 

Cil i ferrunt mult ôrgoillusement ! » 
805 Dist Malpramis : u Le colp vos en demant! » Aoi. 

<( Filz Malpramis , Bsdigant li ad dit , 
Jo vos otri quanque m avez ci quis : 
Contre Franceis sempres irez ferir, 
Si i merrez Torleu, le rei Persis, 
810 E Dapainort, un altre rei Leutis. 
Le grant orgoill se ja puez matir, 

chevauchent -ils en teste d'un corps de quinze mille 
jeunes François, que Charlemagne appelle ses enfans. 
Après ceux-là, il en vient bien autant, et tous ensemble 
frapperont en désespérés ! » Mauprime dit : « Ten de- 
mande le coup ! » 

— « Mpn fils, lui respond Baligant, je vous octroyé 
vostre requeste : vous irez doncques le premier férir sur 
les François; avecques vous ira Torleu, le roi de Perse, 
et Dapamort, roi de Lithuanie. Si vous pouvez mater 
ceste insolence cxtresme, je vous promets un pan de 

VARIANTES. 



8oo. O. sic; F. M. premier. — 809. Je proposerais de lire: ■ [E] si i merrex;» 
SI i ne comptani qu'une syllabe. —810. d'Apamort. P. Dapamort. V. Capamort 



CHANT IV. 267 

Jo vos durrai un pan de mun pais , 
Des Gheriant entresqu*en Val Marchis. »> 
Cil [li] respunt : o Sire, vostre mercit! » 
815 Passe! ayant, le dun en requeillit; 
Co est de la tere ki fut al rei Flurit. 
 itel ore unches puis ne ia vit, 
Nen il n en fut ne vestut ne saisit. 

Li amiraill chevalchet par cez oz ; 
820 Sis fiz le suit, ki mult ad grant le cors, 
Li reis Torleiis e li reis Dapamort; 
[Granz] .xxx. escheles establissent mult tost, 
Chevalers luit a merveillus esforz ; 
En la menur .xv. milie [i] en eut; 

ïïk^s estats : de Chériant jusques au Val-Marquis. ■ — 
i^Aerci, mon seigneur, » dit Mauprime; il passe avant, 
le don en recueillit; c'estoit Fancien domaine au roi 
Fl^iuî; mais de ceste heiu'e Mauprime ne le revit 
oii.oques;Tinvestiture et la saisine nen piu*ent jamais 
avoir lieu. 

Li'émir chevauche parmi Tost; son fils le suit, un 

g^ant par la taille; ensuite les deux rois Torleus et 

Daipamort. On establit tantost trente cohortes, car ils 

avoient force bons chevaliers. La moindre bande estoit 

VARIANTES. 

Si4. Cil respunt. (V, 690 eipassin,) — 818. Ne ii. — 822. .Xxx. escheles. 
^ 8s4. c. milie en out. V. xv mille par mos. 



268 ROLAND. 

835 La premere est de cels de Butentrot, 
E Taltre après de Micenes as chefs gros 
Sur les eschines qu*ii unt en mi les dos; 
Cil siint seiet ensement cume porc. Aoi. 

E la terce est de Nubles e de Bios, 
830 E la quarte est de Bruns e d*Esclayoz, 

E la quinte est de Sorbres e de Sorz, 

E la siste est d*Ermines e de Mors, 

E la sedme est de cels de Jéricho, 

L*oitme est de Nigres , e la noefme de Gros , 
835 E la disme est de Balide la fort : 

Ço est une gent ki unches ben ne volt. Agi. 

de quinze mille. En la première sont les gens de Bu- 
tentrot; la seconde a ceux de Micène, aux testes énor- 
mes plantées sur leur eschine au milieu du dos ; comme 
pourceaux ils sont couverts de soies. 

La troisième cohorte est de Nubles et de Bios; la qua- 
trième de Bruns et d'Esclavons; la cinquième de Sorbres 
et de Sors ; la sixième de Mores et d'Arméniens; la 
septième est de ceux de Jéricho; la huitième de Nègres: 
la neuvième de Gros, et la dixième de Balide la forte; 
c'est une race qui oncques ne voulut le bien. 

VARIANTES. 

8a8. O. sic; F. M. sercl. — 83^- «E roilme. » P. ne poursuit pas le dé- 
nombrement au (Iel(^ de la dixième cohorte, encore qu'il en annonce trente. 
L. ne fait aucune mention de cette bataille. 



CHANT IV. 269 

Li amiralz enjuret quanqu*il poet 
De Mahumet les vertuz e le cors : 
tt Karies de France chevalchet cume fols ! 
840 Bataille i ert! se il ne s en destolt, 
Jamais n*auerat el chef corone d or ! » 

Granz dis escheles establisent après : 
La premere est des canelius, les laiz; 
De Val Fpjurit sunt venuz en travers ; 
845 L'altre est des Turcs, e la terce de Pers, 
E la ({uarte est de Pinceneis et de Pers, 
E la quinte est de Solteras e d*Avers, 
E la siste est d^Ormaleus e d*Eugiez, 

Uémir tant qu il peut adjiu*e Mahomet et sa puis- 
sance : « Charles de France, dit-il, chevauche conune 
un insensé I la bataille s'approche, et s'il ne s'en despart, 
il ne portera plus au front couronne d'or ! » 

On establit ensuite dix cohortes : la première est de 
luminiers (laïques, s'entend] : ils sont venus traversant 
Vaufleury; l'autre est de Tiu'cs; la troisième de Perses; 
la quatrième de Perses et de Pinceneis; la cinquième de 
Solteras et d'Avares; la sixième d'Ormaleus et d'Eugiez; 

VARIANTES. 

837. Li amirals en juret. V. Li amiras en ajure ses sors. — 84 1' n'averat. 
— 849. V. sic; F. M. Dis escheles. — 84o. « Caneiius, ■ comme un nom propre. 
V. des orqnenois irez. P.na point ces vers. Les canelius sont encore mentionnés 
plus bas (V, 7), où ce nom parait désigner clairement une classe d^hommes, et 
non pas on peuple. Voy. la noie. — 844. De Val Fuit sont venus. 



270 ROLAND. 

E la sedme est de la gent Samuel , 
850 L'oidme est de Bniise, la noefine d^Esdauers, 

E la disme est d'Occiant la désert : 

Ço est une gent ki danne Deu ne sert, 

Eté plus felims n orrez parler jamais ! 

Durs unt les quirs ensement cume fer : 
855 Pur ço nunt soign [ne] de elme ne d'osberc; 

En la bataille sunt felun et engrez. Aoi. 

Li amiralz .x. escheles ad justedes : 
La premere est des Jaianz de Malperse, 
Laltre est de Hums e la terce de Hungres, 
860 E la quarte est de Bsddise la lunge, 
E la quinte est de cels de Val Penuse, 

la septième de la gent Samuel; la huitième deBruise; la 
neuvième d'E^clavers , et la dixième d^Ociant-la-Déserte. 
C'est ime gent qui ne sert le bon Dieu; de plus félons 
onc n'entendrez parler. Ils ont le cuir aussi dur que du 
fer, partant nont ciu'e de hauberts ni de heaumes; 
dans le combat traistres et furieux. 

L'émir, lui-mesme, en compose dix autres : la pre- 
mière est des géans de M auperse ; l'autre est de Huns ; 
la troisième de Hongres; la quatrième vient de Baudise 
la longue; la cinquième est de ceux de Vaupeneuse; 

VARIANTES. 

85o. V. (l'Orbrise et la noefme de Clavers .V. d'Esclavers. — 855. n'unt 
soign de elme. 



CHANT IV. 271 

Ë la siste est de [Marise e] Maruse, 
E la sedme est de leudes d'Astrimonies, 
L'oidme est d'Argoiiies, e la noeftne de Clarbone, 
865 E la disme est des Barbez de [Val] Fonde : 
Ço est une gent ki Deu n*enamat nnkes. 
Geste Francor .xxx. escheles i numbrent. 

la sixième vient de Marise et de Maruse ; la septième 
est des leudes d'Estrymogne ; la huitième d'Argouille , 
et la neuf de Clarbone, et la dixième est des Barbus 
de Fronde ; c'est ime gent qui jamais n aima Dieu. Le 
Gesta Francorum compte trente cohortes. 

VARIANTES. 

863. I Entre de et Maruse il y a dans le ms. un espace blanc où Ton parait 
avoir gratté un mot on deux.» (F. M. Ohserv. sur le texte,) M. F. Michel a 
suppléé I [la gent de]. ■ Il m'a paru que Maruse était le même nom que Mar- 
hnue (IV, 2^5 ) ; ce qui m'a conduit à conjecturer pour le mbt effacé Marhrise, 
ou, en laltérant comme Tautre, Marise, Ce sont, je crois, les Baléares. — 
863. de Icuse d'Astrimonies. O. porte 1 leude d*Astrimonies ; ■ leude au sin- 
gulier. J'avais pensé d abord , tenté par la leçon de M. F. M., qu*on pouvait lire 
cde Jeus e d'Astrimonies,» et traduire ide Juifs et de Strymoniens;» mais 
j'ai préféré demeurer Gdële au texte malgré son obscurité. — 864* O. sic; 
F. M. la noef — 865. des Barbez de Fronde. — 866. n en amat unkes. 



CHANT V. 



ARGUMENT. 

^%lileau de l*année païenne marchant è la rencontre de Cbarlemagne. Les 
deux années en viennent aux mains; carnage de part et d*autre. A la fin 
de cette journée Charlemagnc et Baligant se rencontrent; leur duel; in- 
tervention de Tarchange Gabriel. Charles fend la tète à Témir; Tannée 
païenne s*enfuît en pleine déroute ; Charlemagne est maître de Saragoaie. 
n y laisse une garnison de mille chevaliers, et rentre en France. 

La bdle Aude se présente à Charlemagne, et apprenant de lui le sort àe 
Roland son fiancé, tombe morte aux pieds de Tempereur. 

Proe^ de Ganelon , cpii plaide sa cause devant les barons assemblés. La cour 
demande grftce pour le traître; mais Thierry, écuyer de feu Roland, de- 
mande le jugement de Dieu. Pinabd , champion de Ganelon. Description 
de ce combat singulier, qui se termine par la victoire solennelle de Thierry 
et la mort de Pinabel ; Ganelon est écartelé , et trente de ses parents qui 
a*étaient constitués otages pour lui sont pendus. 
Condnsion du poème : apparition de Tange Gabriel à Charlemagne. 



i8 



CHANT V. 



Granz sunt les oz u ces buisines sunent. 
Paien chevaichent en guise de produme. Aoi. 

Li amiralz mult par est riches hoem, 

De devant sei fait porter sun dragon 
5 E 1 estandart Tervagan e Mahum 

E un ymagene Âpolin le felun; 

Des canelius chevaichent envinin, 

Mult haltement escrient un sermun : 

<( Ki par noz deus voelt aveir guarison , 
10 Si s prit e servet par grant ailKctiun ! » 

Grands sont les bataillons où ces trompettes sonnent ; 
le Sarrazin chevauche à la mode des braves. 

L'émir Baligant est un très-grand personnage I II fait 
porter devant soi son dragon , et Testendart de Terva- 
gant et Mahomet, et le portrait de Tidole Apollon; des 
luminiers chevauchent à Fentour, qui vont preschant à 
grandVoix ce sermon : « Qui par nos dieux veut avoir 
garantie, les prie et serve en grande himiilitél » Et les 

VARIANTES. 



4. De davant sei. — 7. ■Canelius, • comme un nom propre. — V. ist cba- 
mets. P. .XI. chevaliers. 

18. 



276 ROLAND. 

é 

Païen i bassent lur chefs e lur mentun , 
Lor helmes ders i suzdinent enbninc. 
Dient Franceis : aSempres murrez, glutun; 
De vos seit hoi maie confusiun ! 
15 LinostreDeu,guarantisezCariun: 

Geste bataille seit juiget en sun hum! » Aoi. 

Li amiralz est mult de grand saveir. 
A sei apelet sis fiz e les dous reis : 
. «Seignurs barons, devant chevalchereiz , 
30 Mes [xxx] escheles tûtes les guiereiz, 
Mais des meiiloi^ voeill jo retenir treis : 
L*une ert de Turcs e laltre d'Ormaleis, 
E la terce est des Jaianz de Malpreis. 

payens de baisser le menton; leurs heaumes clairs dé- 
votement s'inclinent. Et les François : • Voici la mort, 
gloutons I de vous soit aujourd'hui maie confusion 1 
Vous, nostreDieu, protégez Charlemagne : adjugez-lui 
le gain de la bataille ! - 

L'émir, homme de sapience, appelle à lui ses fils 
et les deux rois: • Seigneiu's barons, vous marcherez 
en teste pour guider mes trente cohortes ; mais j'en pré- 
tends garder trois des meilleiu'es: Time de Turcs, et 
Tautre d'Ormaleis, et la dernière des géans de Mau- 

VARIANTES. 

i6. seiijuicget. — so. Mes escheles. 



CHANT V. 277 

Cil dOciant ierent ensemble od mei, 
95 Si justerunt a Cbaries e as Franceis. 
Li emperere , s il se cumbal od mei , 
Desur le bue la teste perdre en deit : 
Trestut seit fiz ni auerat altre dreit. n Aoi. 

Granz sunt les oz et les escheles bêles! 

30 Entr*els nen at ne pui ne val ne tertre , 
Selve ne bois, asconse ni poet estre : 
Ben s*entre veient en mi la pleine tere. 
Dist Baligant : «La meie gent averse, 
Car cbevalcbez pur la bataiUc quere ! » 

35 L enseigne portet Amboires d'Olufeme : 
Paien escrient, Preciuse lapelent. 

prix. Ceux d^Ociant , ils seront à ma suite pour attaquer 
Charles et ses François. Pour Fempereur, s'il se bat 
avec moi , son chef sera mis à part de son buste ! il 
peut compter sans autre bénéfice. » 

Grandes sont les armées et les cohortes belles I Ni pic , 
ni mont, ni val ne les séparent; ni bois ni forest; pas 
la moindre cachette : parmi la plaine descouverte cha- 
que parti voit l'autre en plein. Dit Baligant: « Çà, mes 
troupes vaillantes, chevauchez donc pour quérir la ba- 
taille ! » L'enseigne porte Amboires d'Olufeme ; payens 
poussent leur cri , réclament Précieuse! et les François: 

VARIAMTIS. 
38. n'i avent. — 3o. n'en at. 



278 ROLAND. 

Dient Franceis : «De yos seit hoi grant perte! » 
Mult baltement Munjoie reDUvelent. 
Li emperere i fait suner ses greisles 
4u E Tolifan ki trestuz les esdairet. 

Dient paien : «La gent Cariun est belel 
Bataille auenim e aduree e pesmel n Aoi. 

Grant est la plaigne e lai^e la cuntree. 
Luisent cil elme as perres d*or gemmées 
45 E cez esciu e cez bronies safrees 
Et cez espiez, cez enseignes fermées; 
Sunent ces greisles , les Yoiz en sunt mult cleres ! 
Del olifan haltes sunt les menées. 
Li amiralz enapelet sun frère : 

« De vous soit aujourd'hui grand perte ! » Et haut et clair 
ils respondent Monjoie! Nostre empereur fait sonner ses 
hautbois et l'olifant qui les surmonte tous. Les payens 
vont disant : « La gent de Charle est belle ! bataille au- 
rons sans trêve ni pitié I » 

Grande est la plaine et large la contrée ; les heaumes 
luisent incrustés d'or et de pierreries; aussi les escus, 
les cuirasses à franges, et les espieux surmontés des 
enseignes. Le hautbois sonne à voix perçante et claire; 
de Toiifant retentit la fanfare. Ici l'émir apostrophe son 



VARIANTES. 



hi. averum. — -49. enapelet. 



CHANT V. 279 

w Co est Ganabeus li reis de Floredee, 

Cil tint la tere entresquen Val Severee; 

Les [x] eschelcs Charlun li ad mustrees : 

« Veez Torgoil de France la loee! 

Mult fièrement cbevaichet li emperere ! 
•"^5 II est darere od celé gent barbée; 

Desur lur bronies lur barbes unt getees 

Altresi blanches ciime neif surgelée. 

Cil i femint de lances e d*espees : 

BataiUe auerum e forte e aduree! 
00 Unkes nuls hom ne vit tel ajustée! » 

Plus qu'on ne lancet une verge pelée 

Baligant ad ses cumpaignes passées, 

Une raisun lur a dite e mustree : 

frère Ganabeus, roi de Florédée, qui possédoit jus- 
qu'à la Val Sevrée. Le Sarrazin lui montrant nos dix 
cohortes : « Voyez l'orgueil de la fameuse France ! Que 
fièrement leur empereur chevauche! Il est au bout, 
parmi ces gens barbus. Voyez , sur leur cuirasse ils ont 
sorti leur barbe blanche à l'égal de la neige glacée. Ils 
frapperont de lances et d'espieux; bataille aurons et forte 
et redoutable ! oncques mortel n'en vit telle assemblée I » 
Pariant ainsi , Baligant prend la teste de son armée : 
il les précède d'un peu plus loin que d'un jet de ba- 
guette, et leur a dit preschant d'exemple : «Suivez, 

VARIANTES. 

5i. Les escbeles. — ô6. 0. sic; F. M. Desux. — 67. cume neif sur gelde. 
— 59. avenim. — 6s. cumpaignes trespasséet. V. ses cnmptignet sevrées. 

* iS. . . 



280 ROLAND. 

(( Venez , paien , kar jo suis en Testree ! •> 
05 De sun espiet la hanste en ad branlee, 
Envers Karlun Tamure en ad turnee. Aoi. 

Caries li magnes, cum il vit ramiraîll 
Et le dragon, l'enseigne e Testandart, 

70 De cels d'Arabe si grant force i parad 
De la cuntree unt purprises les parz. 
Ne mes que tant com lempereres en ad. 
Li reis de France sen escriet mult hait : 
(( Barons Franceis , vos estes bons vassals ; 

75 Tantes batailles avez faites en camp! 
Veez paien : felun sunt e cuart; 



payons : je vous montre la route 1 •* Et agite la hampe de 
son espieu, dont le fer de loin menace Charlemagne. 

Sitost que Charlemagne aperçoit l'émir et le dragon 
qui lui sert d'enseigne et d'estendart, les forces des 
payens sont si considérables que la contrée en est toute 
couverte, hormis la place où se tient l'empereur. Il crie 
alors de sa voix redoutable : « Barons François, vous 
estes bons guerriers! souvienne-vous de toutes nos ba- 
tailles! voici les Sarrazins, des félons, des couards! 

VARIANTES. 

64. V. sic; F. M. kar jo *n irai en I. — 68. O. sic; F. M. E de dragon. — 
68. Voyei la note. — 70. « i par ad. » Parad est du verbe paravoir, • perhaberr • 
— 7a. que tant scire Teniperères. O. porte plutftt : scuf. — 73. s'en escriel. 



CHANT V. 281 

Tute lor leis un dener ne leur valt; 
S'il unt grant gent, d'iço, seignurs, qui calt? 
Ki errer voelt, a mei venir s*en altl n 
80 Des espérons puis brochet le cheval , 
E Tencendor li ad fait .iiii. salz; 
Dient Franceis : a Icist reis est vassals! 
Chevalchez , bers : nul de nus ne vus fait ! » 

Clers fut li jurz e li soleil^ luisanz, 
85 Les 0£ sunt bêles e les cumpaignes granz. 
Justees sunt les escheles devant. 
Li quens Rabels e li quens Guinemans 
Lascent les renés a ior cevals curanz , 
Brochent a eit; dune laisent curre Francs, 

toute leur foi ne leur vaut un denier I S'ils sont beau- 
coup, seigneurs, qui s'en soucie! Qui veut bien faire, 
il s'en vienne avec moi. » Des espérons puis broche son 
cheval, et Tencendor a bondi quatre sauts. « Cest, 
disent les François , c'est un roi valeureux I Chevauchez , 
brave I nul de nous ne vous manque ! » 

Clair fut le jour et le soleil luisant. Belles armées 
et grandes compagnies I Les premiers bataillons sont en 
présence. Le preux Babel et le preux Guinemant las- 
chent la resne à leurs chevaux rapides, piquent des 

VARIANTES. 

77. Tates, comme si Uis était un pluriel. — 78. qui cak? — 79. O. aie; 
F. M. venir s en vaJt. — 86. prononcez juiCei^. (IV, 867.) 



282 ROLAND. 

90 Si vunt ferir de lur espiez trenchanz. Aoi. 

Li quens Rabels est chevaier hardiz , 
Le cheval brochet des esperuns d'or fin > 
Si vait ferir Torieu, le rei Persis : 
Nescut ne bronie ne pout sun colp tenir; 
05 Cespiet ad or li ad enz el cors mis 
Que mort labat sur un boissun petit. 
Dient Franceis j «Dannes Deus nos ait! 
Caries ad dreit, ne li devom faillir! » Aoi. 

E Guinemans justet ad un rei de Lerie, 
100 Tute li freint la targe ki est flurie, 

deux ; les François les imitent : si vont férir de leurs 
tranchans espieux. 

Le preux Rabel est chevalier hardi ! Il broche son 
cheval des espérons d'or fin, et va choquer Torieu, le 
roi de Perse. Cuirasse, escu, rien ne soutient le heurt : 
Tespieu doré lui pénètre le corps, et le renverse mort 
dans les broussailles. « Dieu, s'escrient les François, 
nous soit en aide I Charles a droit : ne Tabandonnons 
pas! » 

Guinemant jouste au prince de Lerie , lui met en 
pièces sa targe ciselée, lui desconfit après sa cuirasse; 

VARIANTES. 
99. E. Guineman j. a. .1. rei Tcntrée. V. de Leurie. P. de Lerie. 



CHANT V. 283 

Âpres ii ad la bronie descunfite , 
Tute s enseigne li ad enz el cors mise 
Que mort iabat, ki quen piurt u ki *n net. 
A icest coip cist de France s escrient : 
105 u Ferez, baron, ne vos [ajtargez mie! 
Caries ad dreit [enjvers la gent resnie! 
Deus nus ad mis al plus yerai juisel » Aoi. 

Malpramis siet sur un cheval tut blanc , 
Cunduit sun cors en la presse des Francs , 
110 Devant les altres granz colps i vait ferant, 
Lun mort sur Taltre suvent vait trescevant. 
Tut premereins s escriet Baligant : 

lui plante au corps la flamme de sa lance, etFabat mort 
qui qu'en pleure ou qu'en rie. 

Sur cet exploit s'élève le cri des Françoiîs : «« Frap- 
pez « barons; ne vous attardez mie I Charles a droit con- 
tre ces renégats I Dieu fait sur nous son jugement pa- 
roistre I • 

Mauprimis sied sur un cheval tout blanc ; conduit sa 
bande au plus fourré de l'armée Françoise, et donne 
l'exemple des grands coups : souvent il jette à bas deux 
guerriers l'un sur l'autre. Au front de l'ost, son père 

VARIANTES. 

los. renseigne li ad. — io5. ne vos targez mie. — i o6. dreit vers la gent. 
— 1 1 o. DeTn[t]. — 111. V. vait trestornant. 



284 ROLAND. 

« Li mien baron , nurrit vos ai lung tens : 

Veez mun filz! Caiiun vait il querant, 
115 A [tut] ses armes tanz barons calunjant! 

Meiilor vassal de lui ja ne demant; 

Succurez le a vos espiez trenchanz ! » 

A icest most paien venent avant, 

Durs colps i fièrent : midt est li caples granz ! 
120 La bataille est merveilluse e pesant! 

Ne fîit si fort enceis ne puis cel tens! Aoi. 

Granz sunt les oz e les cumpaignes fieres . 
Justees sunt trestutes les escbeles, 

Baligant : « Mes preux barons, que j'ai long tems noiu:- 
ris, voyez mon fils, voyez, comme il est brave! il va 
querant Charles dans la meslée ; combien de héros at- 
taqués par ses armes I Je ne demande un plus vaillant 
soldat ! Secourez-le de vos tranchans espleux. • Sitosl 
les Sarrazins se sont rués en avant, frappant d'estoc et 
de taille, et mettent le tumulte au comble; la bataille 
est effroyable à merveilles! ni devant, ni depuis, pa- 
reille ne fut vue ! 

Grandes armées, intrépides cohortes! tous les ba- 
taillons sont aux prises, et les payens merveilleusement 

VARIANTES. 
wh. Vëcz mun fiis, Carlun le vail querant. 

V. Ve«i mun fils a i'orguillos talent : 
II VH Carlun par U presse querant. 

— M 5. A SCS armes. (III, 754) 



CHANT V. 285 

E li paien merveillusement fièrent. 

115 Deusl tantes hanstes i ad par mi brisées, 
Elscuz fruisez e bronies desmailees ! 
La veisez la tere si junchee 
Lerbe del camp ki ert verte e delgee, 
[Del sanc des cors est tute envermellee.] 

130 Li amiralz recleimet sa maisnée: 

« Ferez, baron, sur la gent chrestiene ! » 
La bataille est mult dure e afichee! 
Une einz ne puis ne fut si fort justee : 
Josqu*à la [mort] n en ert fins o triée. Aoi. 

135 Li amiralz la sue gent apelet : 

ce Ferez , paien , por el venud ni estes ! 

firappent. Dieul que de lances tronçonnées, d'escus 
faussés, de cottes desmaillées! Là vissiez-vous le sol 
jonché de guerriers au point que Therbe ce matin encore 
tendre et verte , de sang humain estoit envermeillée ! Le 
Baligant réclame sa mesnie : « Frappez, barons, frappez 
sur la race chrestienne ! » La bataille est moult dure et 
obstinée ! onc avant ni depuis la pareille ne fut : la seule 
mort y pourra mettre un terme. 

L'émir s'adressant à son monde : « Frappez ferme , 
mes Sarrazins; pour autre n estes-vous ici! Je vous don- 

VARIANTES. 

1 ag. Ce vers est omis dans O.; je le prends dans P. — V. met : • Del sanc des 
■ Turs; » mais le carnage , d'après le texte même, était commun. — 1 33. ajustée. 



286 ROLAND. 

Jo vos diirrai muillers génies e bêles. 
Si vos durrai feus e honors e teres! » 
Paien respundent :. «Nus le devuns ben fere! » 
uo A colps pleners de lor espiez i fièrent. 
Plus de cent mille espees i unt traites. 
Ais vos le caple e dulurus e pesmes; 
Bataillé veit cil ki entr*eb volt estre ! Aoi. 

Li emperere recleimet ses Franceis : 
U5 u Seignors barons, jo vos aim, si vos crei ; 
Tantes batailles avez faites pur mei , 
Règnes cunquis e desordenet reis I 
Ben le conuis que gueredun vos en dei 

nerai femmes nobles et belles; je vous donnerai fiefs, 
domaines et terres ! • — « Cest nostre devoir de bien 
faire I » respondent les payens. A coups pleniers de 
leurs espieux ils frappent ; ils ont tiré plus de cent mille 
espées. Voici l'engagement douloureux et cruel : qui 
s'en mesla, il vit ime bataille! 

Nostre empereur réclame ses François : « Seigneurs 
barons, je vous aime, et partant crois en vostre va- 
leur. Tant de combats que vous avez rendus pour moi ! 
tant de pays conquis! tant de rois déposés! Je le sais 
bien que guerdon vous en dois; doncques je suis à 

VARIANTES. 

137. O. sic; F. M. Jo vus. — ■ i4o. de lor espiez i perdent. — i4S- P- 
Rien recongnois que guerredon vous doi. 



CHANT V. 287 

E de mun cors, de teres e daveir; 
150 Vengez vos £2, voz fireres e voz heirs 

Qu*en Rencesvals furent morz Taltre seir ! 

Ja savez vos cuntre païens ai dreit! n 

Respondent Franc : «Sire, vos dites veir ! » 

Itels .XX. milie en ad [evud] od sei, 
155 Cumunement lenprametent lor feiz, 

Ne li faldrunt pur mort ne pur destreit ; 

Nen i ad cel sa lance ni empleit ; 

De lur espees i fièrent demaneis; 

La bataille est de merveillus destreit I Âoi. 



160 



E Malpramis par mi le camp chevalchet, 



vous, à vous mes biens, mes terres 1 Vengez vos fils, 
vos firères et vos boirs en Roncevaux l'autre soir mas- 
sacrés I Vous le savez si j'ai droit contre cespayensi » — 
«Sire, c'est vérité!» respondent les François. Lors 
vingt milliers autour de lui se serrent : à l'empereur 
ont engagé leur foi : ne lui faudront pour mort ni pour 
destresse. Il nest celui dont la lance ne joue; leurs 
bons espieux frappent incessanmient. Âhl la bataille 
est de merveilleuse angoisse ! 

Et Mauprime parmi le camp chevauche , faisant de 

VARIANTES. 

i54> •». miliera en ad od sei. — i55. l'en prametent. — 167. Ne n i 
od cel. 



288 ROLAND. 

De cels de France i fait mult grant damage ! 
Naimes li dux fièrement le reguardet, 
Vait le ferir cmn hmne vertudable : 
De sim escut li fireint la. pêne halte , 
165 De sun osberc les dous pans li desaffiret, 
El cors li met tute f enseigne ralve 
Que mort l'abat entre .vii.c. des.altres. 

Reis Canabeus, le fi*ere al amiraill, 
Des esporuns ben brochet sun cheval; 
170 Traite ad lespee, (le pimt est de cristal) 
Si fiert Naimun en Telme principal, 
L*une meitiet len firiissed d*une part, 

François un affreux dommage! le vieux duc Naymes 
fièrement le regarde, le va férir en homme redou- 
table; de son escu lui démolit le bord, lui desgamit 
les pans de son haubert, lui cache dans le corps sa 
banderoile entière, si bien que Tabat mort parmi sept 
cents des autres. 

Le roi Canabeus, le frère de l'émir, des espérons 
broche bien son cheval, et tirant son espée à la poignée 
de pierreries, en frappe le duc Nayme sur la creste du 
heaume, dont il lui fracasse un costé; de sa lame dV 

VARIANTKÎJ. 

i66. raiuc— 167. Que morl il Tad. (V, 96, io3 cl 189.) — 168. 0. met 
ici (jonabeus, partout aiileui^ Canabeus. 



CHANT V. 289 

Al brant dacer lentrenchet .v. des laz. 

Li capelers un dener ne li valt; 
175 Trenchet la coife entresques a la char, 

Jus à la tere une pièce en abat. 

Granz fut li colps; li dux en estonat, 

Sempres caist se Deus ne li aidast , 

De sun destrer le col en enbraçat; 
180 Se li paiens une feiz recuverast, 

Sempres fust mort li nobilies vassal ! 

Caries de France i vient Ici ï succurrat, Aoi. 

Naimes li dux tant par est anguissables, 
E li paiens de ferir mult le hastet, 
185 Caries li dist : « Culvert, mar le baillastes ! » 

cier il lui rompt cinq attaches ; le couvre-chef du vieux 
duc ne lui vaut un denier : Tacier lui fend la coiffe, 
entre jusqu à la chair, et jette à bas une bonne pièce du 
heaume. Grand fut le coup : Nayme en reste estourdi; il 
tomboit net, sans Taide du bon Dieu; il embrassa la 
crinière de son cheval. Laisser au payen le loisir d'un 
seul coup, Nayme estoit mort, le très-noble guerrier î 
par bonheur voici Charles qui vient à son secoiurs. 

Le duc Nayme est en fière destresse: les coups du 
payen ne lui laissent point de relascbe : « Maraut, s^es- 
crie Charle, à vostre maie heure! - et le va férir d'une 



VARIWTKS 

« 



178. entresque a. — iSa. i vint. 

>9 



290 ROLAND. 

Vait le ferir par sun grant yasselage , 
Lescut li freint, cuntre le coer ii quasset. 
De sun osberc li desrumpt la ventaille 
Que mort Tabat; la sele en remeint guaste. 

190 Mult ad grant doel Carlemagnes li reis 
Quant Naimim veit nafret [de] devant sei. 
Sur Terbe verte le sanc tut cler caeir. 
Li empereres li ad dit a cunseill : 
((Bel sire Naimes, kar chevalces od mei; 
105 Morz est li ^uz ki en destreit vus teneit: 
El cors li mis mun espiet une feiz. » 
Respunt li dux : uSire, jo vos en crei; 
Se jo vif alques, mult grant prod i aureiz! » 

vigueur estrange, Tescu lui rompt et lui firacasse contre 
le cœur; de son haubert lui desrompt la ventaille, enfin 
il Tabat mort : la selle en reste vide. 

Le roi Charlemagne sent moult grant deuilquandil voit 
devant sol le duc Nayme blessé de qui le sang tout chdf 
coule sur Therbe verte. L'empereur lui donne un con- 
seil : «Beau sire Nayme, chevauchez avec moi; il est 
mort, le glouton qui vous tenoit en destresse : je lui ai 
mis au corps mon espée une fois! - — « Sire, je m'en 
rapporte à vous; si je vis quelque tems, il vous fera 

VARIANTES. 
I 
191. nafret devant sei. 



CHANT V. 291 

Puis sunt justei par amur e par feid , 
300 Ensembrod els tels .xx. milie Franceis : 
N*i ad celoi que ni fierge o capleit. Aoi. 

Li amiralz chevalchet par le camp , 

Si vait ferir le cunte Guineman, 

Cuntre le coer li finisse! Tescut blanc, 
^5 De sim osberc li desnimpit les pans, 

Les dous costez li deseiveret des flancs 

Que mort Tabat de sun cheval curant ; 

Puis ad ods Gebuin e Lorain, 

Richart le veill, le sire des Normans. 
210 Paien escrient: uPreciuse est vaillant! 

Ferez, baron I nus i avom guarant! » Aoi. 

profit! » Puis se sont réunis par amour et par foi; ils 
rassemblent autour d'eux quelque vingt mille François, 
et n'est celui qui ne besogne dru ! 

L'émir parmi le camp chevauche ; il va férir le comte 
Guinemant, contre le cœur lui escrase son escu, de 
son haubert lui desrompt les pans, lui partage les costes, 
bref, l'abat mort de son cheval rapide. Puis a tué Ge- 
buin et Laurent, le vieux Richard, le sire des Nor- 
mands. Les Sarrazins s'escrient : « Précieuse vaut trop 1 
frappez, barons : nous avons bon garant! » 

VARIANTEvS. 
aoi. o ni capleit. 



292 ROLAND. 

Ki puis veist li chevaler d* Arabe , 
Gels d*Occiant e d*Argoillie e de Bascle, 
De lur espiez ben i fièrent e caplent; 
215 E li Franceis niint talent que s'en algent. 
Asez i moerent e des uns e des altres. 
Entresqu*al vespre est mult fort la bataille ! 
Des francs barons i ad mult grant damage! 
Doel i auerat enceis qu ele departed. Agi. 

220 Mult ben i fièrent Franceis e Arrabit! 
Fruissent cil hanste e ciel espiez furbit 
Ki dune veist cez escuz si malmis, 
Ces blancs osbercs ki dune oist firemir, 
E ces escuz sur cez helmes cruisir; 

Qui donc eust vu les chevaliers Arabes, ceux d'Oc- 
ciant et d'Argouiile et de Bascle, de leurs espieui 
tous frappent fort et ferme. Les François n'en sont pas 
à quitter la partie. On meurt assez d'un et d'autre costé; 
jusques au soir moult forte est la bataille! des francs 
barons y a moult grand dommage, et le deuil sera grand 
avant le despartir! 

Arabes et François , c'est à qui mieux fera : tout y 
rompt, lance, espieu fourbi. Qui lors eust vu ces es- 
eus maltraités, ces blancs hauberts qui les ouîst frémir, 
et ces escus sur ces heaumes grincer; qui lors eust vu 

VARIANTRS. 
2 19. i avenu. 



CHANT V. 293 

2W Cez chevalers ki dune veist caïr, 

E humes braire , contre tere mûrir, 

De grant dulor li poùst suvenir. 

Geste bataille est mult fort a sullrir ! 

Li amiralz recleimet Apolin 
MO E Tervagan e Mahum altresi : 

uMi damne Deu, jo vos ai mult servit! 

Tûtes tes ymagenes [jo les] ferai dor fin! » Aoi. 

As li devant un soen drut, Gemaifin, 

Maies nuveles ii aportet e dit : 
^35 uBaliganz, sire, mal estes oi bailiit: 

Perdut avez Malpramis vostre (ilz, 

E Ganabeus vostre frère est ocis : 

tomber ces chevaliers, gémir tant d'hommes expirans 
contre terre , de grand'douleur il eiist la remembrance ! 
Geste bataille est moult forte à souffrir! L'émir réclame 
Apollon, et Tervagant, et Mahomet : «Mes seigneurs 
Dieux, je vous ai moult servis! toutes vos images, je les 
ferai de fin or! » A ce moment s'offre à ses yeux un 
sien favori, Gémaufin, lequel portoit de piteuses nou- 
velles : « Ah, sire ! ah, Baligant, ce jour vous en va mal, 
car vous avez perdu Mauprimis vostre fils, et Gana- 
beus vostre frère est pareillement tué ! A deux Fran- 

VARIANTES. 

s3o. e Mahomet altresi. — 333. «Tûtes tes y. ferai d. f. • La césure tombe 
apr^ jmagenes, qui ne compte que trois syllabes , comme Kartagene (lll, ^^S) : 
«Tous tes images. » ou peut-être mieux : • Tout*n vos images. » Voyez un vers 
conatmit de même, V, doi, et V, 6. 



294 ROLAND. 

A dous Franceis Felement enavint , 

Li empereres en est Tiins , ço m^est vis : 
240 Grant ad le cors, ben resenblet marchis, 

Blatice ad la barbe cum flur en averill. n 

Li amiralz en ad le helme endin, 

E enapres si n enbrunket sun vis ; 

Si grand doel ad, sempre quiad mcirir; 
245 Si 'napelat Jangleu Tultre marin. 

Dist l'amiraill : « Jangleu , venez avant ; 
Vos estes proz e vostre saveir est grant; 
Vostre cunseill ai jo s evud tuz tens : 
Que vos en semblet d*Arrabiz e de Francs? 

çois ceste fortune advint , dont Tun , je pense , est leur 
empereur Charles : de taille haute « il ressemble ud 
marquis : blanche a la barbe ainsi que fleur d'avril. • 
Le cascjue de Témir à ce discours s'incline, et son vi- 
sage s'obscurcit; il a tel deuil qu'il en cui de mourir; 
doncques il dit à Jangleu d'outre-mer : 

«Jangleu, ce dit l'émir, approchez-vous d'ici; vous 
estes brave et de rare prudence; vos bons conseils en 
tout tems je les ai pris. Que vous semble des François et 

VARIANTES. 



•j 4 1 . Blanc ad la barbe. — 24 4. « sempre qui[d]ad mûrir. » Il n y a pas lieu 
de suppléer ce d; on disait (fuxer, (juier, pour qaider, guider, — i45. Si « 
apclat. — a 48. « v. c. ai oc. » Voyei la note. 



CHANT V. 295 

350 Âverum nos la victorie del champ? » 

Et cil respunt : « Morz estes , Baligant ! 

Ja Yostre deu ne vos erent guarani ; 

Caries est fiers , et si hume vaillant ; 

Une ne vi gent ki si fust cumbatant ! 
^^55 Mais reclamez les barons d'Occiant, 

Turcs e Enfiruns, Arabiz e Jaians; 

Ço ([ue estre en deit ne Y alez demurant. n 

Li amiraill ad sa barbe fors mise 
Altresi blanche cume flur en espine; 
'260 Cument qu*il seit ne si voelt celer mie : 
Met a sa huche une clere buisine, 
Sunet la cler que si paien loïrent : 
Par tut le camp ses cumpaignes ralient; 

des Arabes? gagnerons-nous la victoire du champ? » 
L^autre respond : «Sire, vous estes mort! non, tous 
vos dieux ne vous pourront défendre : Charles est in- 
trépide et ses soldats vailians; je ne vis onc race si va- 
leureuse ! Mais réclamez les barons d'Occiant , Enfrons 
et Turcs, Arabes et géans. Ce qu'en doit advenir, ne 
le retardez mie. » 

L*émir alors hors du harnois tire sa barbe blanche 
conmae fleur d'aubépine : comment qu'il aille , il ne se 
veut celer; porte à sa bouche une trompette, et la sonne 
si clair que tous ses payens l'ouïrent ; par tout le camp 
ses troupes se rallient : ceux d'Occlant y braient et 



296 ROLAND. 

Cil d*Ociant i braient e henisssent; 
365 Arguille si cume chen i glatissent; 

Requerent Franc[s] par si grant estultie , 
El plus espes ses rumpent et partissent, 
A icost colp en jetent mort .viî. mille ! 

Li quens Oger cuardise nout unkes, 
370 Meillor vassal de lui ne vestit bronie. 

Quant des Franceis les escheles vit rumpre. 

Si [njapelat Tierri , le duc d'Argone , 

Gefrei d* Anjou et Jozeran le cunte, 

Mult fièrement Cariun enaraisunet : 
275 (( Veez paien, cum ocient vos humes! 

Ja Deu ne placet quel chef portez corone, 

hennissent ; et ceux d'Argouille ainsi que chiens glatis- 
sent. Provoquant les François de témérité folle, tom- 
bent au plus fourré , les rompent , les séparent , et de 
ce coup en jettent mort sept mille ! 

Le comte Ogier couardise n'eut oncques; melHeui 
guerrier jamais n'endossa la cuirasse. Quand il vit àeb 
François rompre les bataillons, il rescria Thierry, le 
duc d'Argonc, Geoffroy d'Anjou et le preux Josseran. 
et dit à Charlemagne en paroles moult fières : « Voyez 
donc ces payons, comme ils occisent vos hommes! Ne 
plaise à Dieu que la couronne demeure sur vostre teste, 

VARIANTES. 
2 06. Franr. — 271 . Quant de F. — 272.Siape!a(. — 374. Carie enaraisunet- 



CHANT V. 297 

S or n*i ferez pur venger vostre hunte! » 
N'i ad icel ki un sul mot respundet. 
Brochent ad eit, lors cevals laissent cure, 
*i80 Vunt les ferir la o il les encuntrent. 

Mult ben i fiert Carlemagnes li reis, Aoi. 
Naimes li dux e Oger li Daneis, 
Geifreid d'Anjou, ki lenseigne teneit; 
Mult par est proz danz Ogers li Daneis! 
285 Puint le ceval, laisset curre ad espleit. 
Si fiert celui ki le dragun teneit 
Qu ambure cravente en la place devant sei 
E le dragun e lenseigne le rei. 

si vous ne vengez tout à l'heure vostre affront! » Il n'est 
celui qui d'un seul mot responde : tous ils piquent des 
deux , laissent leurs chevaux courre , et vont férir sur 
tout ce qu'ils rencontrent. 

Le roi Charlemagne , le duc Naymes, Ogier le Danois , 
font merveilles; aussi fait Geoffroy d'Anjou qui l'ensei- 
gne tenoit. Ah ! qu'il est donc moult preux, damp Ogier 
le Danois! Poindson cheval, le lance à toute bride, et 
choque le porte-dragon d'une vigueur qu'il abat percés 
à ses pieds et le dragon et l'estendart du roi. Baligant 

VARIANTES. 

sS6. Si vait férir celui. — 287. Pron. en t place. Ce moi ambure devient 
danâ V. le nom propre Alborion . t Alborion gete mort de son dois. • Et tout à 
i*heore il a nommé le porte^enseigne Auberis (COUfeme. 



298 ROLAND. 

Baligant veit sun gunfanun cadeir 
390 E lestandart Mahumet remaneir : 

Li amiratz alques s en aperceit 

Que il ad tort e Garlemagnes dreit. 

Paien d'Arabe s en tument plus [de] .c. 

Li emperere recleimet ses parenz : 
295 «Dites, baron, por Deu, si m*aidereiz?i> 

Respundent Francs : a Mar le demandereiz : 

Trestut seit fel ki ni fierget a espleit ! » Agi. 

Passet li jurz» si tume a lavespree. 
Franc e paien i fièrent des espees. 

voit son gonfanon à bas , et de Mahonn Tenseigne aban- 
donnée; c'est alors que l'émir commence à soupçonner 
qu'il a le tort et Charlemagne droit. Les Sarrazins se 
sauvent plus de cent! Nostre empereur réclame sa 
famille : 

«Pour Dieu, barons, dites, m'aiderez-vous?» — 
« Le faut-il demander? respondent les François. Félon, 
félon , qui ne frappe d'outrance 1 » 

Le jour s'en va, se tourne au crépuscide; François 
et Sarrazins s'escriment de l'espée ; ils n'ont pas mis en 
oubli leurs devises : le Baligant a crié Précieuse! 

VARIANTES. 

393. plus .c. — 299. Après ce vers on lit celui-ci, qui choque également 
dans cet endroit le sens et la rime : f Cil sunt vassal ki les oz ajustèrent v Je 
Tai supprimé sans scrupule, d'autant qu'il ne se trouve point dans P., qui 
donne ce couplet. Ccst un vers o^aré de sa place. 



CHANT V. 299 

900 Lor [dous] emeignes ni unt mie ubiiees : 

Li amiralz Preciuse ad criée, 

Carie Munjoie, Tenseigne renumee. 

L*un conuist Taltre as haltes vois e cleres. 

Emmi le camp amdui sentrencuntrerent, 
305 Si se vunt ferir, granz colps sentredunereiit 

De lor espiez en lor targes roees, 

Fraites les unt desuz cez bucles lees, 

De lor osbercs les pans en desevererent , 

Dedenz cez cors mie ne 8*adescrent; 
910 Rumpent cez cengles, e cez seles versèrent : 

Cheent li rei, a tere se trabecherent, 

Isnelement siy* lor piez relevèrent, 

Mult vassalment unt traites les espees. 

Charles, Monjoie! l'enseigne renommée. L'im connut 
Tautre à la voix haute et claire; emmi le camp tous 
deux ils se rencontrent , s'abordent et conimencent d'es- 
changer de terribles coups de leurs espieux sur leurs 
targes rayées, si bien qu il n'en demeure tantostplus que 
l'ombilic; de leurs hauberts les pans sont en lambeaux, 
mais nul mal au corps ne se firent; soudain les sangles 
rompent, les selles tournent, les deux rois sont à bas, 
tresbuschés l'un sur l'autre! mais allègrement se sont 
remis en pieds, et pleins de rage ont tiré leiu^s espées. 

VARIANTES. 

3oo. Lot enseignes. — 3o3. e as clercs. — 3i i. t Chcenl ii rci, se trabc- 
c chèrent > Les mots à tert onl été oubliés par F. M. ; O. les donne. Tra6f- 
ckmtU est altéré et surchargé. 



300 ROLAND. 

Geste bataille nen ert mais destomee, 

319 Seinz hume mort ne poet estre achevée. Âoi. 

Mult est vassal Caries de France dulce ! 
Li amiralz il ne ï crent ne ne dute. 
Cez lor espees tûtes nues i mustrent, 
Sur ces escuz mult granz colps sentredunent, 

320 Trenchent les quirs e ces fuz ki sunt dubles ; 
Cheent li clou, se peceient les bucles ; 

Puis fièrent il nud a nud sur lur bronies : 
Des helmes clers li fus en escarbunet ; 
Geste bataille ne poet remaneir unkes 
325 Josque li uns sun tort i reconiusset. Âoi. 

Le duel en ce point ne peut estre arresté : ne peut finir 
que par mort d'homme. 

Il est moult preux , Charles de France douce ! Témir 
aussi ne le craint ni redoute. Ils ont dégainé leurs 
espées, dont ils eschangent des coups prodigieux sur 
leurs escus : tranchent les cuirs et les bois qui sont 
doubles; les clous jonchent le sol; Tombilic vole en 
pièces; puis, tous deux à descouvert frappent sur leurs 
cuirasses; des heaumes clairs Testincelle jaillit; oncques 
ne peut s'arresler ce duel , tant qu'un des deux ne con- 
fesse son tort. 

VAHIANTES. 

•> 1 4. n'en ert. — 3 1 8. Je proposerais de lire : « cestes lor cspeea, » — 3i3. I> 
hm». — 32 5. O. sic; F. M. sun tort reconuisset. 



CHANT V. 301 

Dist l'amiraill : a Caries, kar te purpenses : 
Si pren cunseill que vers mei te repentes. 
Mort as mun filz, par le men cscientre; 
A mult grant tort mun pais me calenges : 

330 Deven mes hom : enfedel tei voeill rendre; 
Ven mei servir d'ici quen Oriente?» 
Caries respunt : «Mult grant viltet me semblet! 
Pais ne amor ne dei a paien rendre; 
Receif la lei que Deus nos apresentet, 

335 Chrestientet , e pui te amerai sempres; 
Puis serf e crei le rei omnipotente. » 
Dist Baligant : « Malvais sermun cumences!)) 
Puis vunt ferir des espees qu'unt ceintes. Aoi. 

« Charles, lui dit l'émir, rentre en ta conscience, et tu 
prendras dessein de te repentir envers moi. N'est-ce pas 
toi qui m'as tué mon fils.^ A moult grand tort tu me dis- 
putes ma terre; sois mon vassal, je te veux convertir : 
viens me servir au pays d'Orient.»^ » Charles respond : 
« Ce seroit par trop de bassesse 1 Je ne dois ni paix ni 
amour à un payen; mais prends la loi que nous te- 
nons de Dieu, nostre loi chrestienne, crois désormais, 
sers le roi tout-puissant et je t'aime à toujours. • Dit 
Bahgant : « Mauvais sermon commences I » Doncques se 
sont remis à croiser leurs espées. 

VARIANTES. 

33o. en fedeltei v. r. — 33 1 . 1 1} en mei servir. • La première lettre du vers , 
dans le ms., est toujours séparée ; Terreur de M. F. M. vient d avoir ici maintenu 
cette séparation qu'il supprime ordinairement. — 334. nosa présentet. 



{ 



302 ROLAND. 

Li amirals est mult de grant veitut! 
340 Fiert Caiiemagne «ur l'elme d'acer brun , 

Desur la teste li ad frait e fendut, 

Met li lespee sur les chevels menuz, 

Prent de la cam grant pleine palme , e plus : 

Iloec endreit remeint li os tut nut! 
345 Caries cancelet, por poi qu'il nest caût, 

Mais Deus ne volt qu'il seit mort ne vencut : 

Seint Gabriel est repairet a lui , 

Si li demandet : «Reis magnes, que fais tu?» 

Quant Carie oït la sainte voiz de Tan^e , 
350 Nen .ad poîir ne de mûrir dutance; 
Repairet loi vîgur e remembrance; 
Fiert Tamiraill de ï espee de France , 

L'émir, homme de grand'vigueur, atteint Charlemagne 
sm» le heaume d'acîer bruni, et Ta partagé sur sa teste. 
Le fer pénètre à travers les cheveux, prend de la chair au 
moins une grand palme ; en cet endroit on vit Tos tout à 
nu 1 Charles chancelle, à peu qu'il n'est tombé ; mais Dieu 
ne veut qu'il soit mort ni vaincu : saint Gabriel est descendu 
vers lui , qui lui demande : « Oh 1 grand roi , que fais-tu ? » 

Quand Charles ouït la sainte voix de Tange , il n a de 
mort ni crainte ni soupçon; en lui renaist vigueur et 
remembrance : atteint Témir avec l'espée de France , lui 

VARIANTES. 
35:/. de! espée. 



CHANT V. 303 

L*elme li freint o li gemme reflambent, 

Trenchet la teste pur la cervele espandre, 
355 Trestut le vis tresqu en la barbe blanche , 

Que mort Tabat senz nule recuverance; 

Munjoie escriet pur la reconuisance. 

A icest mot venuz i est dux Neimes , 

Prent Tencendur, muntet i li reis magnes ; 
360 Paien s'en tument, ne volt Deus qu'il i remainent; 

Or unt Franceis tut iço qu'il demandent. 

Paien s'enfuient cum damnes Deus le voelt; 
Encalcent Franc e i'emperere avoec. <- 



rompt le heaume où les joyaux flamboient, lui fend ie 
crâne, d'où s'espand la cervelle, et ie visage après, jus- 
qu'en la barbe blanche; bref, l'abat mort, sans remède 
possible. Alors il crie^ Monjoie! à la reconnoissance ; 
sur ce mot le duc Nayme accourt, saisit la bride de 
Tencendor, et Charlemagne y remonte. L'ost des payens 
s'enfuit à la volonté de Dieu; à ceste heure les Fran- 
çois ont-ils tout ce qu'ils désirent. 

L'ost des payens s'enfuit donc à la volonté de Dieu, 
mais nos François les poiurchassent, et l'empereur en 

VARIANTES. 



353. O. iic; F. M. reflamblent. — Sôg. munt«t i est I. r. m. — 36 1. P. 
sic; F. M. Or sunt Franceis à icels qu'il demandeDi. 



304 ROLAND. 

Ço dist li reis : «Seignurs, vengez voz doels, 
365 Si esdargîez voz taienz e voz coers, 
Kar hoi matin vos vi plurer des oilz. »> 
Respondent Franc: «Sire, ço nus estoetl» 
Cascuns i fiert tanz granz colps cum il poet; 
Poi s en estoerstrent d*icels ki sunt iloec. 

370 Granz est li calz, si se levet la puldre; 
Paien s en fuient, e Franceis les anguissent; 
Li enchalz duret d*ici qu'en Sarraguce. 

En sum sa tur muntee est Bramidonie , 
Ensembf od li si clerc e si canonie 

teste. Ce dit le roi : « Seigneurs, vengez vos deuils, es- 
claircissez vostre ire et vos cœurs satisfaites , car ce nnia- 
tin j'ai vu pleurer vos yeux 1 » Les François respondent : 
«I Oui, sire, il nous va bien ainsi. » Puis chacun fiert aussi 
grands coups comme il peut; des gens d'iliec il ne s'en 
sauva guères I 

Grande chaleur, tourbillons de poussière, payens 
fuyans et François qui les pressent. Le pourchas dure 
jusques en Sarragosse. 

Tout en haut de sa tour Bramidone est montée, en- 
semble avccque son clergé et les chanoines de sa loi fausse 

VARIANTES. 

369. M. F. M. met cstoertrent , oubliant 1*5 avant le t, qui est le caractère 
du prétérit. O. a cette s. — 873. O. sic; F. M. tia tur.» I^ vraie leçon rap- 
pelle : t Madame à sa tour monte. » 



CHANT V. 305 

375 De false lei que Deus ii*enaniat unkes ; 
Ordres nen unt nen en lor chefs corones. 
Quant ele vit Arrabiz si cunfundre, 
A voiz s*escriet : « Aiez nos , Mahume ! 
E, gentilz reis, ja sunt vencuz noz humes! 

3«o U amiralz ocis a si grant hunte ! » 

Quant Tôt Marsiiie , vers sa pareil se tumet , 
Pluret des oilz, tute sa chère enbrunchet, 
Morz est de doel. Si cum pecchet lencumbret, 
Lanme de lui as vifs diables dunet. 

3S5 Paien sunt morz [e lur ost] cunfundue, 
E Caries ad sa bataille vencue. 

au bon Dieu desplaisante. (C'est un clergé sans ordres 
ni tonsures.) Quand elle vit confondus ses Arabes, elle 
s^escrie: « Au secours, Mahomet! ah, mon cher roi, nos 
troupes sont vaincues et Témir honteusement occis I » 
Marsiiie oyant ces mots, vers sa paroi se tourne et 
pleure amèrement. L'ombre a couvert toute sa face: est 
mort de deuil; le péché qui la souille livre son ame aux 
grands diables d'enfer. 

Les payens sont finis et leiu* ost confondue , et Char- 
lemagne a gagné sa bataille. De Sarragosse est la porte 

VARIAIITBS. 

376. qu6 Deus n'en amat — 378. A halte voii sescrie.... Mahum.—- 
385. sont mort alqnaot cunfuodue. 



90 



306 ROLAND. 

De Sarraguce ad la porte abatue; 
Or set il ben que elle n est mais défendue : 
Prent la citet , sa gent i est venue ; 
390 Par poestet icele noit i jurent. 
Fiers est li reis a la barbe canue, 
E Bramidonie les turs li ad rendues ; 
Les dis sunt grandes, les cinquantes menues. 
Mult ben espleitet oui dannçs Deus aiuet ! 

395 Passet li jurz, la noit est aserie, 

Clere est la lune , les esteiles flambient. 

Li emperere ad Sarraguce prise : 

A mil Franceis funt ben cercer la vile , 



abattue. L'empereur est bien seur qu'elle n^est défen- 
due : prend la cité ; tout son monde y pénètre : comme 
vainqueurs ceste nuit y couchèrent. Fier est le prince 
à la barbe chenue ; par Bramidone les tours lui sont re- 
mises : dix grosses et cinquante moindres. On fait de 
bonne besogne avec Taide du bon Dieu I 

Le jour tombe, il fait nuit serrée; la lune est claire 
et les astres flamboient. Nostre empereur a Sarragosse 
prise : mille François lui vont fouiller la ville , les syna- 

VARIANTES. 

38q. od sa gent i est venue. — 3gh. V. et P. ne donnent pas le dernier vers 
de ce conplet. F. M. qui danncs Deus ajnet. 



CHANT V. 307 

Les sinag(^es e les mahumeries ; 
MO A mailz de fer e a cuignees qu*il tindrcnt 

Fniissent les ymagenes e trestutes les ydeles : 

N'i remeindrat ne sorz ne falserie. 

Li reis creit Deu, faire voelt sun servise, 

E si Evesque les eves beneissent, 
405 Meinent paien entresqu*al baptisterie. 

S*or i ad cel qui Carie cuntredie, 

U le fait pendre o ardeir ou ocire. 

Baptizet sunt asez plus de .c. mille 

Veir Chrestien , ne mais sul la reine ; 
410 En France dulce iert menée caitive : 

Ço voelt li reis par amur cunvertisset. 

gogues et les mahomeries; armés de mails de fer et 
de bonnes coignées, ils rompent tous les faux dieux et 
leurs idoles; rien des sorciers n'y reste, ni des fourbes. 
Ghaiies croit le vrai Dieu et veut servir son culte; ses 
évesques bénissent Teau, et amènent les Sarrazins de- 
vant les fonts de baptesme. En est-il un qui veuille y 
contredire? Charles le fait pendre, occire ou brusler. 
On en baptise au delà de cent mille qui se rendent 
bons Chrestiens. La seule reine est exceptée : en France 
douce on l'emmène captive ; le roi la veut convertir par 
douceur. 

VARIANTES, 

4oi. Froissent, mouosyllabe. (V, aai.) — 4o3. crciten Deu. (V, 336, 714.) 
— do6. • qui Carie voeillei cuntredire. » La leçon que je donne est la leçon pri- 
mitive d*0. Une main plus récente a mis un r en surcharge k die, tien marge , 
vpeilUt. C*ett celte leçon que M. F. M. a tiiîne. — ^07. prendre. 



ao. 



308 ROLAND. 

Passet la noit, si apert le cler jor. 

De Sarraguce Caries guamist les turs , 

Mil chevalers i laissât puigneurs; 
4J5 Guardent la vile ad oes lempereor. 

Muntet li reis e si hume trestuz , 

E Bramidonie qu'il meinet en sa prisun , 

Mais n a talent que li facet se ben nun. 

Repairez sunt a joie e a baldur, 
420 Passent Nerbone par force e par vigur; 

Vint a Burdele, la citet de valur; 

Desur Talter seint Severin le baron 

Met Toliphan plein dor e de manguns; 

Li pèlerin le veient ki la vunt. 
435 Passet Girunde a mult granz nefs qui [i] sunt , 

La nuit s'éloigne et la clarté renaist. De Sarragosse 
Charies garnit les tours ; il y laissa mille bons cheva- 
liers qui garderont la ville à Tempereur. Charles monte 
à cheval avec tous ses soldats et Bramidone qu il mène 
prisonnière, mais na dessein sinon de lui faire du bien. 
On s'en retourne en grand'joie et santé. Ayant passé 
Narbonne à marches forcées, Charles vint à Bordeaux, 
cité de grand' valeur. Dessus l'autel du baron saint 
Severin , dépose l'ohfant plein d'or et de mangons ; les 
pèlerins illec le voient encor. Il traverse Gironde dans 
les grandes nefs qui là sont, et conduit jusqu'à Blaye 

VARIANTES. 

àib. àoés. — 4i6. Mandet li reis. V. monte. — 4i8. talent que li facet. 
— 4 35. nefs qui sunt; ^ui i ne fait qu'une syilabe. 



CHANT V. 309 

Elntresque à Blaiue ad cunduit sun nevoid 

E Oliver sun nobilie cumpaignun 

E Tarcevesque , lu fut sages e proz ; 

En blancs sarcous fait mètre les seignurs; 
430 A seint Romain la gisent li baron ; 

Franc les cumandent a Deu e a ses nuns. 
Caries cevalchet e les vais et les munz, 

Entresqu*ad Ais ne volt prendre sujum; 

Tant chevalchat qii*il descent al perrun. 
U5 Cume est venud en sun paleis haltur, 

Par ses messages mandet ses jugeors, 

Baivers e Saisnes, Loherencs e Frisuns; 

Alemans mandet, si mandet Borguignuns 

E Peitevins e Normans e Bretuns, 

son neveu Roland, avec Olivier, son noble compagnon, 
et Farchevesque en son tems sage et brave. En blancs 
cercueils fait mettre les trois héros qui gisent à saint 
Romain, dedans leur sépulture, et les François les ont 
recommandés à Dieu et à son saint nom. 

Charles chevauche et par monts et par vaux ; devant 
qu^estre dans Aix ne veut prendre séjour. Tant che- 
vaucha qu'il descend au perron. Sitost venu dans son 
palais superbe, manda par messagers les pairs de sa 
cour de justice : Saxons et Bavarois, et Lorrains et 
Frisons; ceux d'Allemagne et ceux de Bourgogne, et 
ceux du Poitou , et de la Normandie , et de la Bretagne , 

VARIANTES. 
i35. Cume il est en sun paleis. 



310 ROLAND. 

kko De cels de France des plus salves que sunt. 
'Des or cumencet le plait de Guenelun. 



Li empereres est repairet d*£spaigne 
E vient ad Âis al meillor sied de France, 
Munte el palais, est venut en la sale. 

445 As li Aide venue, une bêle damisele; 
Ço dist al rei : « O est Rollans le catanie 
Ki me jurât cume sa per a prendre?» 
Caries en ad e dulor e pesance, 
Pluret des oilz , tiret sa barbe blance : 

450 uSoer, chère amie, de hume mort me demandes! 

enfin les honunes les plus sages de France ; alors coai- 
mence le procès Ganelon. 



L'empereiu* à son retour d'Espagne s'en vient en 
Aix, le premier siège de France; monte au palais, entre 
en la salle. Voici venir à lui Aude la demoiselle, qui dit 
au roi : « Où est Roland le capitaine, qui me jura qu il 
me prendroit à femme ? » Charles alors sent douleur et 
grevance , pleure à chaudes larmes, tire sa barbe blanche : 
« Hélas, ma sœur, ma chère amie, tu t'informes d'un 



VARIANTES. 



445. Cet hexamètre suspect pourrait être ramené à la mesure régulière, si 
on lisait : « \s li venue Aide la damisele. • — 446. est en une syllabe . 



comme ouais! 



CHANT V. 311 

Jo t*en durrai mult esforcet eschange , 
Ço est [de] Loewis, mielz ne sai a parler: 
n est mes filz e si tendrat mes marches. » 
Aide respunt : « [I]cest mot mei est estrange ! 
455 Ne place Deu ne ses seinz ne ses angles, 
Apres Rollant que jo vive remaigne ! » 
Pert la culor, chet as piez Carlemagne, 
Sempres est morte ; Deus ait mercit de i*anme ! 
Franceis barons en plurent e si la pleignent 

<i<M) Aide la bêle est a sa fin alee; 

Quidet li reis que ele se seit pasmee. 
Pitet en ad , si n pluret Temperere ; 

honune mort I mais je saurai f en rendre un bon eschange 
avec Louis; je ne te puis mieux dire : ii est mon fils, et 
si tiendra mes marches. » Aude respond : « Ce discours 
m*est estrange I ne plaise à Dieu , n'a ses saints , n'a ses 
anges, après Roland que je reste vivante! » Disant, elle 
blesmit et tombe aux pieds de Charles, morte à jamais : 
Dieu veuille avoir son ame ! Barons François la plaignent 
et la pleurent. 

Aude la belle est allée à trespas; l'empereur croit 
qu'elle se soit pasmée, en sa pitié verse des pleurs sur 

VARIANTES. 

453. Ço est Loewis. (IV^ 700.) — 454. « respunt : Cest mot.» Mei est n^est 
quane syllabe, m'est Voyes passim, les exemples de mei, tei, set, éltdés. — 
458. de! anmo. — 46 1. que el se .seit. 



312 ROLAND. 

La prent as mains, si f en ad relevée ; 
Sur les espailes ad la teste ciinee. 

465 Quant Caries veit que morte lad truvee. 
Quatre cuntesses sempres i ad mandées : 
 un muster de nuneins est portée ; 
La noit la guaitent entresqu*a Tajumee, 
Lune un alter bêlement lenterrerent ; 

470 Mult grant honur i ad li reis dunee. Aoi. 



Li emperere est repairet ad Ab. 
Guenes li fels en caeines de fer 

elle, lui prend les mains, Ta de terre levée : hélas 1 la 
teste choit sur Tespaule inclinée. Charles la 'voyant 
bien défuncte, a tout d'abord mandé quatre comtesses, 
qui Tont portée en un moustier de nonnains. Là , d'elles 
fut la belle Aude veillée toute la nuit jusques au point 
du jour, qu au long d'un autel bellement Tenterrèrent; 
moult grand honneur y rendit Charlemagne. 



L'empereur rentré dans Aix : Gane le faux, bien en- 
chainé de fer, est en la ville, en face du palais; contre 



VARIANTES. 



.'i(r)3. l'rcnt la as m. — i64. Deaur le» espailes. 



CHANT V. 313 

En la citet est devant le paleis ; 

A une estache lunt atachet cil serf, 
475 Les mains li lient a cunreies de cerf. 

Très ben le bâtent a (uz e a jamelz : 

Nad deservit que [il] altre ben i ait; 

A grant dulur iloec atent sun plait. 
Il est escrit en lanciene geste 
480 Que Caries mandet humes de plusurs teres ; 

Asemblez sunt ad Ais a la capele. 

Halz est li jurz, mult par est grant la feste, 

Dient alquanz del baron seint Silvestre. 

Des or cumencet le plait e les novelles 
485 De Guenelun ki traisun ad faite. 

Li empereres devant sei lad fait traire. Agi. 

un poteau les serfs Tout attaché , les mains liées de la- 
nières de cuir de cerf; vous le battent très-bien à coups 
de baston et de jougs à bœufs. 

Le Ganelon qui n a mérité mieux , en grandMouleur 
attend là son affaire. Il est escrit dans les anciens re- 
gistres que Charles mande hommes de plusieurs terres, 
qui se sont assemblés en Aix-la-Chapelle; c^estoit un 
jour de feste solemnelle , selon plusieurs, le propre joiur 
du baron saint Sylvestre. Ici commence le procès et les 
nouvelles du traistre Ganelon : Charies Ta fait traisner 
en sa présence. 



VARIANTES. 



Â77. que altre b. i. a. 



314 ROLAND. 

((Seignors barons, dist Gaiiemagnes li reis, 

De Guenelun car me jugez le dreit * 

Il fut en lost tresque en Espagne od mei, 
490 Si me tolit .xx. mil de mes Franceis, 

E mun nevold que jamais ne verreiz, 

E Olivier li proz e 11 curteis; 

Les .xii. pers ad trait por aveir. » 

Dist Guenelun : « Fel seie se jo 1* ceil [ 
495 Rollans me forfist en or e en aveir, 

Pur que[i] jo quis sa mort e sim destreit; 

Mais traîsun nule nen i otrei ! n 

Respundent Franc : « Ore entendrum cunseill. » 

Devant le rei la s*estut Guenelun : 

« Seigneurs barons , dit le roi Chariemagne , de 
Ganelon jugez -moi donc le droit. Il fut en rost en 
Espagne avec moi ; si me ravit de mes François vingt 
mille , et mon neveu que jamais ne reverrez , et Olivier 
le preux et le courtois, et les douze pairs; il les trahit 
pour de l'argent. » Ganes alors : « Félon si je le nie! Oui, 
Roland m'avoit fait préjudice en mes biens et thrésors ; 
je pourchassai sa perte et son trespas; mais trahison, 
je n'en reconnois nulle ! » 

Les François respondent: • Nous en allons délibérer. » 

Devant le roi comparut Ganelon, gaillard de corps, 

VARIANTES. 
/190. xx. milied. m. — '1.96. Pur que. (1(1,285; V, 716). — 497. n'eni otrci. 



CHANT V. 315 

500 Cors ad gaillard , el vis gente color ; 

S* il fust leials ben resemblast barun. 

Veit cels de France e tuz les jugeurs. 

De ses parens .xxx. ki od lui sunt, 

Puis s*escriat haltement a grant son : 
M» tt Pur amor Deu , car m entendez , barons ! 

Jo fui en lost avoec Tempereur : 

Serveie le par feid e par amur ; 

RoUans sis nies me coillit en haûr. 

Si me jugat a mort e a dulur. 
510 Message fui al rei Marsiliun; 

Par mun saveir en vinc jo a guarisun. 

Jo desfiai Rollant le poigneor 

E Oliver e tuz lur ciunpaignun ; 

face bien colorée; s'il fîist loyal , ressemblast un baron. 
n voit autour de soi les François, tous ses juges, et ses . 
parens, dont trente raccompagnent. Lors s'escria d^une 
voix ferme et haute : « Pour l'amoiu* du bon Dieu, sei- 
gneurs, entendez-moi I Je fus en Tost avecque Tempereiur; 
je le servois d^amour bonne et féale ; mais son neveu 
Roland me prit en haine , si dans son cœiur à mort me 
condamna. Je m'en allai messager vers Marsille; de ce 
péril me tira mon adresse ; je desfiai Roland le valeureux, 
et Olivier, et tous leurs compagnons : Charles et ses 

VARIANTES. 

Soi. Si fust leial. — So4- à grant voeii. — 5o6. Seignors, jo fui en Tost. 
— 5 11. saveir vinc jo. 



316 ROLAND. 

Caries loïd e si nobilie baron ; 
515 Venget m en sui, mais ni ad traîsun ! » 

Respundent Francs : a A conseill en irums. » 

Quant Guenes veit que ses granz plaiz cumencet. 
De ses parenz asemblet i out trente. 
Un en i ad a qui li altre entendent : 
520 Ço est Pinabels del castel de Sorence : 
Ben set parler e dreite raisun rendre, 
Vassals est bons pour ses armes défendre. Aoi. 

Ço li dist Guenes : «En vos, ami, [me fie :] 



nobles barons Font tous bien entendu; je me suis 
donc vengé, mais je n'ai point trahi! » — « Nous nous 
, ^ conseillerons, « respondent les François. 

Quand Ganes voit que son procès commence , de ses 
parens en a rassemblé trente. Il en est un qui mène 
tous les autres : c'est Pinabel, du castel de Sorence; 
bien sait parler et conter ses raisons, brave d'ailleurs 
pour défendre ses armes. 

Ce lui ditGane : « En vous, ami, me fie : défendez- 

VARIANTES. 



5i8. parenz ensemble i oui. — - bio. V. C'est Pinabei de Florence au ^i* 
fier. 



CHANT V. 317 

Getez mei hoi de mort et de calunie. » 
5)5 Dist Pinabels : u Vos serez guarit sempres : 
N*i ad Franceis ki vos jujet a pendre, 
U lemperere nos dous cors enasemblet. 
Al brant dacer que jo ne 1* en desmente. » 
Guenes li quens a ses piez se présente. 

530 Bavier et Saisne sunt alet a cunseill. 

E Peitevin e Norman e Franceis; 

Asez i ad Alemans e Tiedeis. 

Icels d*Alverne i sunt li plus curteis , 

Pur Pinabel se cuntienent plus quei. 
535 Dist Tun al altre : u Bien fait a remaneir. 

moi cejourd'hui de mort et de calomnie. «• — • Vous 
serez défendu, lui respond Pinabel; il n'est François 
vous condamnant à la potence, si Charlemagne en duel 
nou3 assemble , que ma lame d'acier sur le champ ne 
démente ! » 

Aux pieds du roi Gane alors se présente. Saxons 
et Bavarois sont entrés en conseil, et Poitevins » et Nor- 
mands, et François; assez y sont Allemands et Tbiois. 
Les Auvei^ats sont les plus indulgens , et Pinabel les 
tient plus en respect. Disent entre eux : « Il fait bon 

VARIANTES. 

SsA. Peut-être faut-il lire tcle mort e calunie. ■ — 537. les nos doui eors 
en asemblent. 



318 ROLAND. 

Laisum le plait, e si preium le rei 
Que Guenelun cleimt quite ceste feiz. 
Puis si li servet par amur et par feid. 
Morz est RoUans, jamais ne Y reverreiz, 
540 N'ert recuveret por or ne por aveîr. 
Mult sereit fols ki a [li] se cumbatreit! » 
N' i ad celoi ne V graant e [1*] otreit. 
Fors sid Tierri, le frère dam Geifreit. Aoi. 

A Charlemagne repairent si barun, 
5(i5 Dient al rei : «Sire, nus vos priiun 
Que clamez quite le cunte Guenelim , 
Puis si vos ser\ret par feid e par amor; 
Vivre le laisez , car mult est gentilz hom. 

s'abstenir : laissons Tafiaire, et si prions le roi pour ceste 
fois de tenir Gane quitte ; et puis qu'il serve avec amour 
et foi. Roland est mort : vous ne le re verrez jamais; or 
ni tbrésors ne le ressusciteront. De se battre avec celui- 
ci , il faudroit donc estre insensé? » A ce discours tout le 
monde s'accorde, hors Thierry seul, le frère à danip 
Geoffroy. 

Les barons retournent vers Charlemagne. • Sire, 
disent-ils au roi , nous vous prions que vous quittiez le 
comte Ganelon , par tel si que d'ores en avant il vous 
serve d'amour fidèle ; laissez-le vivre : il est moult gen- 

VARIANTRS. 
54 I. Tols ki aa se.- — ôia. N'en i ad celoi n. I. g. e otreit. 



CHANT V. 319 

[Mors est Rollans, jamais ne Y revernun.] 
550 Ja por mûrir n en ert veud genin , 
Ne por aveir ja ne 1' recuverum. » 
Ço dist li reis : « Vos estes mi felun ! » Aoi. 

Quant Caries veit que tiiz li sunt faillid , 
Mult lenbrunchit e la chère e le vis; ' 

555 Al doel qu'il ad si se cleimet caitifs. 
Ais li devant uns chevalers, [Tierris,] 
Frère Gefrei a un duc Angevin; 
Heingre oui le cors e graisle et eschewid , 
Neirs les chevels, [les oils] alques brun[is]; 

560 N'est gueres granz ne trop nen est petiz; 

tilhommel Sa mort desjà ne rendroit pas Roland, qu'or 
ni thrésors ne ressusciteront. > Le roi leur dit : « Vous 
me trahissez tous I > 

Quand Charles voit que tous lui font desfaut, un noir 
chagrin s^espand sur son visage ; du deuil qu'il a se dé- 
clare chétif, quand à lui s'offre un chevalier, Thierry, 
firère à Geoffroy, le brave duc d'Anjou : maigre de 
corps , taille gresle , esvidée , noirs les cheveux , avecque 
les yeux bruns; il n'est pas grand, ni trop petit non 

VABIANTBS. 

549. Ce vers n est pas dans O. ni dans F. M. Voy. la note. — 55o. « Gerun , > 
comme un nom propre. O. porte un^ minuscule. — 556. luns chevalers [gen- 
ttili].f (V,543.] O. laisse en blanc le dernier mot. J'aime mieux conjecturer 
Tienis qut gentilt. — 559. Neirs les chevelse alques bruns. — 56o. trop n*en est. 



320 ROLAND. 

Curteisement al emperere a dit : 

«Bels sire reis, ne vos démentez si. 

Ja savez vos que mult vos ai servit : 

Par anceisurs dei jo tel plait tenir. 
565 Que[i] que RoUans a Guene forfesist, 

Vostre servise l'en doiîst bien guarir; 

Guenes est fels d*iço qu'il le trait, 

Vers vos s'en est parjurez e malmis : 

Pur ço le juz jo a pendre e a mûrir 
570 E sun cors mettre [en un feu e bniir]. 

Si cume fel ki félonie fist. 

Se or ad parent ki m'en voeille desmentir, 

A ceste espee que jo ai ceinte ici 

plus. Courtoisement à Tempereur a dit : « Beau sire roi, 
ne vous troublez ainsi. Jà, savez-vous, je vous ai moult 
servi I Mon sang m^oblige à tenir ceste cause. Quel tort 
que fîsl Roland à Ganelon, Tintérest de votre service» 
de tout ressentiment le deust mettre à couvert. Gane est 
félon de ce qu'il le trahit : il a commis envers vous un 
parjure , pourquoi je le condamne à mort : qu'il soit 
pendu et son corps soit bruslé, comme félon atteint 
de félonie. S'il a parent prest à me démentir, à mon 
flanc voici mon espée qui jusqu'au bout défendra 

VARIANTES. 

564. O. sic; F. M. dei jà. — 665. Queque R. à Gueneliin. — 568. mal mît. 
— 569. le juzjo à prendre. — 570. «E 8un corps mettre si cume fel k. f. f.» 
Les premiers mots de cette ligne appartenaient sans doute à un vers dont \t 
copiste a sauté la fin , que j*ai rétablie par conjecture. 



CHANT V. 321 

Mun jugement voel sempres giiarantir. » 
575 Respundent FVanc : « Or avez vo» ben dit. » 

Devant lu rei est venuz Pinabels; 

Granz est e forz e vassals e isnels : 

Qu'il fiert a colp de sun tens ni ad mais; 

E dist al rei : «Sire, vostre est li plaiz; 
580 Car eumandez que tel noise ni ait. 

Ci vei Tierri ki jugement ad fait; 

Jo si li fais , od lui m en cumbatrai. » 

Met li el poign de cerf le destre guant. 

Dist li empereres : « Bons pièges en demant. » 
585 .Xxx. paienz li plevissent leial; 

Ço dist li reis : « E jo le vos recrei. « 

mon avis. > Et les François: « C^est bien parlé, cela! » 

Devant le roi Pinabel est venu , grand , vigoureux , 
alerte et brave; celui qu'il fiert d'aplomb, il a fini 
son tems. « Sire, dit-il au roi, c'est ici vostre cause; 
ordonnez donc qu'on fasse moins de bruit. Voici 
Thierry qui forme un jugement sur moi : je le dé- 
ments et me bats avec lui^ » Ce disant , il lui met au 
poing le gant de cerf de sa main droite. L'empereur 
dit : « J'en demande bons pièges. » Trente de ses parens 
ont pleigé Pinabel. Le roi leur dit : « Soit, vous 

VARIANTES. 

676 el 577. « Pinabel ianel , » sans j. ( V, 6 i 9. ) — 586. • E jo P vos re- 

< er[e]rai. • 

31 



322 ROLAND. 

Fait cels guarder tresque en serat li dreiz. Aoi. 

Quant veit Tierri qu'or en ert la bataille, 
Sun destre guant en ad présente! Carie. 

590 Li emperere le recreit par hostage, 
Puis fait porter .iiii. bancs en la place; 
La vunt sedeir cil ki s deivent cumbatre , 
Ben sunt mallez par jugement des altres ; 
Si ï purpariat Oger de Denemarche. 

595 E puis demandent lur chevals e lur armes. 

Puis que il sunt a bataille justes, Aot. 
Ben sunt cunfes e asols et seignez; 
Oent lur messes e sunt acuminiez , 

en respondez ; » et fait veiller sur eux jusqu^à la iin. 

Quand voit Thierry s'apprester le duel , présente au 
roi le gant de sa main droite ; Charles lui donne aussi 
des respondaus, puis fait porter quatre bancs sui* la 
place; c'est le siège des deux champions. De Tavis una- 
nime du conseil, la citation est en règle. Oger de Da- 
nemarck ainsi le proclama, et puis ont demandé leurs 
chevaux et leurs armes. 

Après qu'ils sont pour le duel couplés, bien confes- 
sés, bien absous et bénis, leur messe ouïe et biencom- 

VARIANTES. 
J87. tres({uc ii dreiz en serai. — SqS. malez. 



CHANT V. 323 

Mult graiu offirendes metent par cex musters ; 

<voo Devant Gariun andui «uni repaires , 
Lut esperuns uni en lor piei calcez , 
Vestent osbercs blancs et (cm e légers, 
Lut helmes clers unt fermez en lor chefs , 
Geinent espees enheldees d*or mier, 

<K» En lur cols pendent lur escuz de quarters, 
En lur puinz destres unt lur trendianz espiez , 
Puis sunt muntez en lur curanz destrers. 
Idunc plurerent .c. milie chevalers, 
Qui pur RoUant de Tierri unt pitiet. 

610 Deus set asez cument la fins en ert! 

De desuz Ais est la pree mult large. 
Des dous baruns justee est la bataille ; 

munies, riches offrandes laissent par les moustiers, puis 
devant Charles tous deux sont revenus ; leurs espérons 
ont en leurs pieds chaussés, vestent hauberts blancs et 
forts et légers; leurs heaumes clairs sur la teste affer- 
missent, ceignent espée à manche d'or pur, pendent 
au col leurs escus blasonnés, en leur poing droit ont 
leurs tranchans espieux, et sont montés sur leurs cour- 
siers rapides. Pour lors pleurèrent cent mille chevaliers 
qui de Thierry pour Roland ont pitié; Dieu lui seul 
peut savoir quelle en sera la fm ! 

Aux portes d'Aix moult large est la prairie; des 
deux barons li se fait la bataille. Tous deux sont gens 



21 . 



324 ROLAND. 

Cil sunt produme e de grant vasselage, 
E lur chevalâ sunt curanz e aates; 

Cl 5 Brochent les bien, tûtes les resnes lasquent. 
Par grant vertut vait ferir li uns l'altre. 
Tuz lur escuz i finissent e esquassent, 
Lur osbercs rumpent e lur cengles depiecent; 
Les alves turnent, les seles chedent a terre; 

6Q0 .Ce. mil humes i plurent ki *s esguardent. 

A tere sunt ambdui li chevaler; Aoi. 
Isnelement se drecent sur lur piez ; \ 
Pinabels est forz, isnels e légers; 
Li uns requiert Taltre , n* imt mie des destrers. 



de cœur et de rare vaillance , et leurs chevaux sont vifs 
et bien dressés ; les brochent bien , leur laschent toutes 
resnes; de grandVigueur se vont entre-choquer ; leurs 
escus s'escrasent, se rompent; leurs hauberts déchirés 
et leurs sangles en pièces; les aubes tournent, et les 
selles tombent parterre; deux cent mille hommes en les 
regardant pleurent. 

Les chevaliers sont tous les deux à bas ; allègrement 
se redressent en pieds. Pinabel est fort, alerte et léger; 
Tun cherche l'autre ; ils n'ont plus de chevaux : de ces 

V\I\IANTES. 
G 1 5. V. f. l'uns li allre. v. 62/1. — 620. .c. mil h. — 6i3. fon e isnels f 1. 



CHANT V. 325 

«S5 De cex espees enheldees d or mer 

Fièrent e caplent sur ces helmes dacer; 
Granz sunt les colps as helmes detrencher; 
Mult se démentent cil Franceis chevaler : 
a E Deus ! le dreit Carlun en esclargiez ! » 

«50 Dist Pinabels : « Tierri , car te recreiz : 

Tes hom serai par amur et par feid , 

A tim plaisir te durrai mun aveir; 

Mais Guenelun fai accorder al rei. » 

Respont Tierri : « Ja n*en tendrai cunseill : 
W5 Tut seie fel se jo mie lotrei ! 

Deus facet hoj entre nus dous le dreit! » Aoi. 

espées à la poignée d^or pur, frappent, refrappent sur 
ces heaumes d'acier; les coups sont forts à parta- 
ger les heaumes! Moult s'inquiètent les chevaliers 
François : « Dieu , tesmoignez pour le bon droit de 
Charles 1 » 

« Thierry, rends-toi , dit Pinabel, et je t'appartiendrai 
par amour et par foi; à ton plaisir je te donnerai de mes 
biens, mais fais rentrer en grâce Ganelon. n Thierry 
respond : « Besoin n'est que j'y pense : sois-jc félon si 
jamais j'y consens I Dieu fasse droit ce joiu* entre nous 
deux ! » 

VARIANTRS. 

6S9. E Deus! Caries, le dreit. — (î36. hoi entre nous dous le droit. 



326 ROLAND. 

Ço dis! Tierris : uPinabels, mult ies ber; 

Granz ies e forz e tis cors ben moUez; 

De vasselage te conoissent ti per, 
040 Geste bataille car la laisses ester : 

A Garlemagne te ferai acorder. 

De Guenelun justise ert faite tel 

Jamais n'ert jur que il n'en seit paHetIn 

Dist Pinabels: «Ne placet danne Deu! 
6(i5 Sustenir voeill trestut mun parentet, 

Nen recrerrai pur nul hume mortel; 

Mielz Toeill mûrir que il me seit reprovet! n 

De lur espees cumencent a capler 

Desur cez helmes ki sunt ad or gemm^ ; 
wo Guntre le ciel en volet li fous clers : 

Il poursuivit : « Pinabel , tu es moult brave, et grand 
et fort, et ton corps bien moulé; tes pairs connoissent 
ta vaillance; renonce à ce combat, et je te remets en 
grâce avecque Charlemagne : de Ganelon sera telle jus- 
tice faite que jamais jour ne sera quil n'en soit paiié! » 
Dit Pinabel : « Au seigneur Dieu ne plaise ! je soutien- 
drai toute ma parenté ; aucun mortel ne m'en fera dé- 
mordre ; plutost mourir qu*il me soit reproché ! » 

L'acier pour lors recommence à frapper dessus ces 
heaumes tout incrustés en or: au ciel en volent les claires 

VARIANTES. 



6^3. «que il eu seit. » L'cmission de ne que porte G. fait uo contre-sens. 
C^^C^. N'en recrerrai. — 65o. li fouz tuz clers. 



CHANT V. 327 

Il ne poet estre qu^il seient desevrez; 
Seinz hume mort ne poet estre afinet. Agi. 

Mult par est proz Pinabels de Sorence, 
Si fiert Tierri sur Telme de Provence : 
055 Sait en li fous que lerbe en fait esprendre; 
Del brant dacer Famure li presentet. 
En mi le vis li ad faite descendre : 
La destre joe en ad tute sanglente , 

[•^ ] 

««0 L'osberc del dos josque par sum le ventre; 
Deus le guarit que mort ne Y acraventet. Aoi. 

estincelles. Les séparer, il seroit impossible ; sans homme 
mort la fin n'en sauroit estre. 

Il est moult preux Pinabel de Sorrencel frappe 
Thierry sur le heaume de Provence de telle sorte que 
le feu jaillit et Therbe s'en allume ; de son acier la pointe 
il lui présente , et lui en effleure la face de manière que 
Thierry en a la joue droite toute sanglante! 

[Il lui déchire après] le haubert sur le dos, jusqu'à 
la naissance du ventre. Dieu protégea Thierry, qu'il 
ne fut jeté mort. 



VAiUANTE5. 



656. Entre ce vers et le suivant on lit celui-ci : " Desur le frunt li ad faite 
«descendre. • Cesi ëvidemnn'nt une répétition. — G58. Apr6s ce ver», nollr 
indication de lacune dan» O. ni dan» F. M. 



328 ROLAND. 

Ço veit Tierris que el vis est ferut; 

Li sancs tuz clers en cfaiet el pred herbus; 

Fiert Pinabel sur Telme d acer brun , 
665 Jusqu*al nasel 11 ad firait e fendut; 

Del chef 11 ad le cervel espandut. 

Brandit sun colp, si ï ad mort abatut. 

A icest colp est li esturs vencut. 

Escrient Franc : « Deus i ad fait vertut ! 
675 Asez est dreiz que Guenes seit pendut 

E si parent ki plaidet unt pur lui ! » Aoi. 

Quant Tierris ad vencue sa bataille , 
Venuz i est li empereres Caries , 
Ensembrod lui de ses baruns quarante , 
675 Naimes li dux, Oger de Danemarche, 



Thierry se voit blessé au visage; le sang tout clair 
rougit l'herbe du pré. Il frappe à son tour Pinabel siu- 
le heaume d'acier bruni : jusqu'au nasal il Ta freint et 
fendu , dont la cervelle en est toute espandue ; du coup 
brandi l'a-t-il abattu mort. Ce coup asseure à Thierry la 
victoire ; l'assistance a crié : « Dieu y a fait miracle ! assez 
est droit que Ganes soit pendu, et ses parens qui pour 
lui respondoienti » 

Dès que Thierry sa bataille a gagnée, descend à lui 
l'empereur Charlemagne, suivi de quarante barons : 
le vieux duc Nayme, Ogier de^Danemarck, Geoffroy 



CHANT V. 329 

Geifrei d'Anjou e Willalme de Blaiue. 
Li reis ad pris Tierri entre sa brace, 
Tert lui le vis od ses granz pels de martre; 
Celés met jus , puis li afublent altres ; 
6M Mult suavet le chevaler desarment, 

[Munter Tunt] fait en une mule d* Arabe; 
Repairent s'en a joie e a bamage; 
Viennent ad Ais, descendent en la place; 
Des ore cumencet Tocisiun des altres. 

M5 Caries apelet ses cuntes e ses dux : 
((Que me loez de cels qu*ai retenuz? 
Pur Guenelun erent a plait venuz , 
Pur Pinabel en ostage renduz. ». 

d^ Anjou et Guillaume de Blaye. Le roi prend Thierry 
dans ses bras, et le visage lui essuie de ses superbes 
fourrures de martre; ensuite il les met bas pour en 
revestir d^autres. Cependant on désarme doucement le 
chevalier; on le fait monter sur une mule Arabe, et 
tout le monde s*en revient joyeux à grand cortège; on 
rentre en Aix , on descend sur la place ; à ceste heure 
commence Toccision des autres. 

. Charles interroge et ses ducs et ses comtes : « Que 
me conseillez-vous de ceux que j'ai gardés ? Pour Ga- 
nelon ils sont au plaid venus; pour Pinabel se sont 

VARIANTES. 

676. Willalme de Blaivc. — 681. Repaire! t'en. 



330 ROLAND. 

Respundent Franc : « Ja mar en vîverat uns l » 
(>M) Li reis cumandet un soen veier Basbnin : 
u Va, si *s pent tuz al arbre de mal îosU 
Par ceste barbe dunt li peil sunt canut , 
S* uns [en] escapet, morz ies e cunfunduz!» 
Cil ii respunt : « [E] qu en ferei jo plus? n 
'^'Jô Od .c. serjanz par force les cunduit; 
.Xxx. en i ad dlceb ki sunt penduL 
Hum ki traîst seit odt e destrut! Aoi. 

Puis sunt turnet Baiver e Aleman 
E Peitevin e Bretun e Norman. 
7(H) Sor tuit li altre Tunt otriet li Franc 

rendus ostages. » Les François respondent : « N'en faut 
sauver un seul 1 » Le roi commande à son vîguier Bas- 
brun : « Va donc et I^s pends tous à Tarbre de bois 
maudit! Par cette barbe, dont les poîls sont chenus, 
s'il en eschape un seul, toi-mesme tu es mortl » L'autre 
respond : «Et puis, qu'y gagnerois-je ? » Prend cent 
archers, les condamnés entraine : trente ils estoient, 
les trente sont pendus. De tels félons soit l'engeance 
destruite ! 

Puis rentrent au conseil Bavarois, .\llemands, et 
Poitevins, et Bretons, et Normands. Les François sur 

VARIANTES. 

693. O. [ïorlc : » Sùns cscapet. » — 69a. C. i. r. •Qu'en fercic-jo e\. • (IV, 

^ '7) -■ ''97- iv.i tiiimc traïsl sei oeil c altroi. 



CHANT V. 331 

Que Guenes inoerget par merveillus ahan. 

Quatre destrers funt amener avant, 

Puis si li lient e les piez e les mains; 

Li cheval sunt orgoillus e curant, 
705 Quatre seijanz les acoeillent devant 

Devers une egue ki est en mi un camp ; 

Trestuit si nerf mult li sunt estendant , 

E tuit li membre de sun cors derumpant ; 

Sur Terbe verte en espant li cler sanc. 
710 Guenes est mort cume fel recréant. 

Ri traîst altre, nen est dr^s qu*il s'en vant. 

Quant li empereres ad faite sa venjance, 

tous les autres sont d*accord que Gane doit mourir en 
un supplice estrange. Partant Ton fait avancer quatre 
destriers, puis on lie Ganelon et des pieds et des mains; 
les coursiers sont farouches, pleins de feu; quatre va- 
lets les chassent devers une cavale attachée au milieu 
d'un cÏÏamp. Les nerfs du martyre d'abord se vont 
tous allongeant , puis de son corps les membres se des- 
chirent : sur Therbe verte en rayonne le sang. Ganes 
est mort en félon avéré. Qui trahit son prochain, c'est 
droit qu il ne s'en vante. 

Quand l'empereur a fini sa vengeance, il dit, pariant 

VARIANTES. 

706. I Devers un ewc;* et O. porte ainsi. Voyei h la note les raisons ((ui 
m'ont induit à corriger une egae. — 711. Hom ki Iraiat altère , n'en est dreis. 



332 ROLAND. 

Si napelat les evesques de France, 

Gels de Bavière e iceb d*Alemaigne : 
715 «En ma maisun une caitive frandie 

Tant ad oît e sermuns e essamples , 

Creire voelt Deu , Ghrestientet demande! : 

Baptisez la pur quel Deus en ait lanme. » 

Cil li respundent : u Or seit fait par marrenes ; 
720 Asez avez ben enlinees dames : 

As bainz ad Ais midt sunt granz les c[umpaignes]!» 

Iloec baptizent la reine d^Espaigne, 

Truvet li unt le num de Juliane : 

Chrestiene est par veire conoisance. 

aux evesques de France, à ceux de Bavière et à ceux 
d'Allemagne : « En ma maison une noble captive a tant 
appris par sermons, par exemples, qu'elle veut croire 
Dieu, se rendre Chrestienne; baptisez-la, quun jour 
Dieu ait son ame. » Ceux-ci respondent; « Ayez-lui des 
marraines; assez avez dames de haut lignage : les bains 
en Aix attirent si grand'foule ! » C'est là qu'on a baptisé 
la reine d'Espagne : ils lui ont mis le nom de Julienne; 
elle est Chrestienne et d'un cœur convaincu. 

VARIANTES. 

7 13. Si 'n apelat. — 715. En ma maisun ad une caitive rranchc. — 719- 
Or scit faite par. — 720. t Asex cruii e linées dames. ■ Sur ces mots dépounos de 
son» ot de mesure, voy. la note. — 72a. Là baptisent. — 728. Travée li unt. — 
7 24 . A près ce vers on lit les trois suivants, qui sont une superfétation manifeste 

OuBiit l'empcrcrc ad faite sa ju8ti»i- , 
E riirlar^çiea est la sue graot ire . 
En Uidiiiidoiiiv ad Cltrenlienlet mise. 



CHANT V. 333 

715 Passet li jurz, la nuit est aserie; 

Culcez est il reis en sa cambre voltice. 

Seint Gabriel de part Deu li vint dire : 
. u Caries, semun les oz de tun empire : 

Par force iras en la tere de Sirie, 
730 Reis Vivien si sucurras en Imphe ; 

A la citet que paien unt asise 

Li Chrestien te recleiment e crient. » 

Li emperere n*i volsist aler mie : 

(f Deus ! dist li reis , si penuse est ma vie ! » 
735 Pluret des oilz, sa barbe blanche tiret. 

Le jour s'en va, la nuit couvre la terre; Charlemagne 
est couché dans sa chambre voultée. Saint Gabriel de 
la part de Dieu lui vient dire : « Charles, semonds les 
osts de ton empire. En conquérant marche vers la 
Syrie : tu secourras le roi Vivien en Imphe; dans la 
cité que les payens assiègent, les Chrestiens à grands 
cris te réclament. • 

Mais Fempereur n'y voudroit point aller. « Ah ! Dieu , 
dit-il, que peneuse est ma vie! » Pleure des yeux, sa 
blanche barbe tire. 



VARIANTES. 

736. «Culcei 8*691 li reis.' îl est évident, par la mesure, qu'il faut lire 
culehêz est, qui se contracte eo deux syllabes (couch* est), tandis que culchez 
s'est eo fait nécessairement trois. — 739. len tere d'Ebre. * O. porte : • en la 
« tere. * J'ai conjecturé Sirie. — 730. Peut-être faut-il lire : • en Nymphe. * Voyez 
la note sur ce vers. — 73». le recliment. 



334 ROLAND. 



Ci fait la geste que Turoldus declinet. 



Ici s'arreste la chronique que Theroulde vous ex- 
pose. 



FINITO LIBRO I.AUS DETDR MAGNA ROLANDO. 



TABLE ANALYTIQUE. 



CHANT 1". Manille, roi de Saragoste, consulte ses douze pairs sur la po- 
litiqae à suivre envers Cliarlemagne ; il se résout d'envoyer à Tempereur des 
ambassadeurs de paii , vers i à gS. — Réception de cette ambassade et discours 
deBlaocandrin, gS à 163. — Charlemagne, à son tour, tient un conseil dont 
le résultat est d'envoyer Ganelon en ambassade chez Marsille pour accepter 
les offres du Sarrasin, i63 à 3Ai. — Départ de Ganelon; entretien de Blan- 
candrin et de Ganelon pendant la route, 34 1 à 4oi. — Ganelon à la cour de 
Marsille ; le pacte de trahison est conclu ; Ganelon , comblé de caresses et de 
présents, reprend le chemin du camp de Charlemagne, hoi k 65g. 

CHANT II. Ganelon rend compte de son ambassade à Charlemagne, qui 
prend la résolution de rentrer en France, 1 à 56. — Double vision de Charle- 
magne, 57 à 76. — Roland préposé à rarrière-garde ; sinistres pressentiments 
de Chariemagne, 77 à 187. 

Marsille , de son c6té , assemble des troopes afin d*écraser Tarri^re-gardc , 
oà sont les doute pairs de France , et fait défiler devant lui ses douze pairs , 
188 à 33o. — Olivier, grimpé sur un pin, découvre au loin Tannée païenne; 
il engage Roland à sonner du cor; Roland refuse obstinément, 336 à M'j. 
— A rapproche du daflgcr, Tarchevéque Turpin bénit les Français et leur 
doone Tabsolution , 438 à hSh, — La bataille s'engage ; description du carnage ; 
exploits de Roland et d'Olivier, 485 à 735. — Réflexions douloureuses; pré- 
qui annoncent h mort de Roland, 736 à 777. 



CHANT III. L41 bataille continue ; exploits prodigieux de Turpin, de Roland 
et d'Olivier, 1 k ihS. — La chance tourne contre les Français; Roland se dé- 
cidée sonner son cor; réponse ironique d'Olivier et ses reproches à Roland, 
9^9 k sgg. — Turpin intervient; Roland sonne; Charlemagne l'entend et 
voudrait retourner, mais Ganelon s'y oppose, 3oo à 347. — Le duc Naime 
dénonce Ganelon; Charles fait arrêter le traître, et l'armée revient au galop 
sur ses pas, 348 à 4i3. — Douleur de Roland; il se bat en désespéré, 4i4 k 
5 1 4 . — Olivier blessé k mort , 5 1 5 à 55 1 . — Rencontre de Roland et d*01ivier ; 
mort d'Olivier; Roland fait son oraison funèbre, 553 à 597. — Exploits de 



336 TABLE ANALYTIQUE. 

Gautier de Luz ; Turpin blessé, 698 à 601 . — Roland sonne de noaveto; effirai 
des païens, qui fuient après avoir frappé Turpin morteUement, 60s à 716. 
— Derniers moments de Turpin, 747 à 8so. — Agonie de Roland; ses adieox 
à Durandai; il expire, 8a 1 à 968. 

CHANT IV. Rentrée de Gharlemagne et des Français dans la vallée k 
Roncevaux ; leur consternation à Taspect du champ de bataille jonché de et- 
davres; nuit agitée et double vision de Gharlemagne, 1 à 173. 

Désespoir de Marsille dans Saragosse; il appelle à son secours Fémir de 
Babylone, Baligant, l'jh k 333. — Voyage et arrivée de Baligant, s34 à So^. 
— Visite des envoyés de Témir à Marsille, 3o8 à iià» — Entrevue de Baligint 
et de Marsille , 4 1 5 à 45o. 

Gharies retrouve le corps de Roland; sa douleur; oraison funèbre de Ro- 
land, hbo à 55o. — Derniers devoirs rendus aux morts, 55 1 à 579. — Ghar- 
lemagne s*apprète à poursuivre les païens; dénombrement de ses dix cohortes, 
5 80 à 700. — Prière de Ghariemagnc à Dieu, afin d'obtenir vengeance; prépa- 
ratifs de Baligant; portrait de l'émir en tenue de combat; dénombrement de 
ses dix cohortes, 701 à 867. 

GHANT V. Rencontre des deux années; description du choc général et des 
exploits particuliers, 1 à 299. — Dael de Ghariemagne et de Baligant, terminé 
par la mort de Baligant, 3oo à 36 1. — Fuite des païens ; Saragosse ouvre ses 
portes à GhaHcs; la reine Bramimonde emmenée en France, 36) à 43i. 

Gharlemagne rentré dans Aix; la belle Aude, 43s à ^70. — Gonseil assembla 
pour juger Ganclon; discours de Ganelon pour se justifier; indulgence dn 
conseil dont Gharies s'indigne, 471 à 552. — Thierry s'ofire pour combattre 
Pinabel, champion de Ganelon; préparatifs du jagement de Dieu; Thierry vain- 
queur, 553 à 667. — Supplice de Ganelon; baptême de la reine, veuve de 
Marsille ; vision de Gharlemagne , 668 à 736. 



NOTES 



11 



NOTES Dli CHANT I 



BR 



Veb5 2. 

Set aii5 tiiz pleins at eslcd on Kspaigno. 

Ce début est répété sur une autre rime, IV, ai a. 
Dans Gérard de Viane , (Iharlemagnc fait aussi !c siège de Vienne 
pendant sept ans : 

Grani est li siège devant ceste cité, 
Jai at duré plus de vu ans passé; 
Rarion i est, li fon Reis coroneii.... etc. 

(Ap. Beieer , V. 3373.) 

Ce nombre de sept ans en Espagne était bien consacré par la tra- 
dition , car il y est fait allusion dans la Farce de Pathelin. Maître 
Pierre, se vantant à sa femme de son habileté, fait valoir qu'il s*est 
formé tout seul ou à peu près, et cependant il est aussi savant que 
s*il eut été à Técole sept ans entiers : 

Et si n'apprins oncques k lettre 
Qu*ung peu , mais je n ose vanter 
Que je sais aussy bien chanter 
Ou livre avecques nostre prestre 
Que si j*avois esté à ina*stre 
Autant que CkarUs en Espaignc. 

Cette périphrase n'était obscure pour aucun des auditeurs. 

Vers 7. 
Li reis Marsilie la tient ki Dieu nenaimet. 
De même au vers 1^ : 

Il enappellel et ses dus et ses cuntes. 

as. 



340 NOTES. 

Beaucoup de verbes prenaient cette forme comme s^ils lussent ve- 
nus d*un verbe latin commençant par in. Comme on disait enamer, on 
disait aussi enhaîr : 

Hœdes ot nom de Langres fu saisi , 
Le duc Baxin durement enhaî, 

(AuBBT LE Bourguignon.) 

Cette forme supposait le latin inamare, inappellare, inodisse. hes 
exemples en sont fréquents dans ce toxle. 

Il est essentiel d'observer que enappeler n*a pas le sens de vocare, 
mais celui d'affari, comme dans Virgile qffatur arnicas. 

Vers 9. 

AOL Cette exdamation était jetée comme un cri de guerre par le 
ménestrel qui chantait les vers de Theroulde. L*orl)iographe exacte 
serait avoi (à voie, allons! en route!]. 11 est aujourd'hui encore force 
gens qui, s*ils notaient leur prononciation à la rigueur, écriraient : 
voui, et par compensation, une oiiure, et ous pour vous : av' ous? sav' 
ous? 

Avoi, sire, che dist Gerars, 

Puisque mes sires Lisiars 

Velt gagier, por moi ne remaigne. 

(H. de la Violette, p. i8.) 

Avoi, dits. Pierres, avoi! 

(De S, Pierre et du Jongleur.) 

Avoi! cbascuns me trompera, 
Mesouen se je ny pourvoye! 

(Pathelin.) 

Avoi! est devenu dans l'anglais moderne away! {Des variations du 
langage français , p. 3a 4-) 

Vers 12. 
Sur un perron de marbre bloi se culche. 

Il parait indubitable que ce mot bJoi a été plus tard employé pour 
signifier blond; mais dans le Roland les deux mots sont bien dis- 
tincts : 



CHANT l". 341 

Puis preni U leste de Jurfaleu U blum. 

(III, 166.) 

Nus u'avum mie de Jurfaleu U bluni. 

(IV,3o:>.î 

et bhi siguilie bku, oonfonnément k Tétymologie du bas latin hUnre, 
cToù le firançais Mouir, Bloi est le participe passé bhuî; Tœil ébloui 
voit Ueu. C*est sans doute par un abus né de la ressemblance de 
forme que Ton aura confondu ensuite bloi et blond. 

L'interprétation de bloi par blond me paraît se fonder exclusive- 
ment sur les passages très-nombreux où il est paiié de crins blois, 
de poil bloi^ de chevelure hloie. On s'est dit sans hésiter : il ne peut 
s*agir là que de cheveux blonds; et avec la même sagacité intrépide 
Ton a conclu que la couleur blonde était pour les cheveux la couleur 
préférée de nos pères. Mais est-ce un raisonnement bien sûr? Je 
pense, au contraire, que des cheveux blois étaient des cheveux éblouis- 
sants, c'est-à-dire d*un noir luisant et lustré, d*un noir-jais. 

Je ne me rappelle pas avoir jamais rencontré cette expression che- 
veux noirs. Or, quelle que fut la passion de nos aïeux pour les che- 
veux blonds , encore y avait-il au moyen âge des cheveux noirs , et il 
serait bien étrange qu*il ne se fût jamais rencontré un poète qui aimât 
cette couleur de cheveux et en fit mention chei sa maîtresse. 

Si 6^1 signifiait blond, en vertu de quelle étymologie? car ce ne 
pourra plus être bloire, blouir, bleuir. 

Pourquoi aussi rencontre-t-on dans un même texte, dans le Roland, 
par eieniple, Temploi simultané des deux mots blond et 62bi? 11 est 
siîr que Jurfaleu le blunt était blond; mais le perron où se couche 
Marsille (1, la), mais les étendards des Sarrasins (11, SSg), ceux des 
Français (IIl, 36 1) étaient blois. Et comment des étendards blonds se 
seraient-ils distingués panni des étendards blancs? Cest qu'ils étaient 
réellement bleus. 

Dans tous les poèmes où Ton nomme la belle Ysoult , c'est toujours 
Yseull la blonde, et jamais Yscult la bloic : 

Tristans tant com fu en cest monde 
N^aina autant Tsout lu blonde, 

(M^;o^, FabUaujf, III, p. .'^90.) 



342 NOTES. 

Si fu de s'amour si esprise 
Conques Tristam Yseut la blonde 
Ne nule famé de ce monde 
N*ama onques si fort nului 
Corne ele fist tantost celui. 

[lâion^ Fabliaux, IV, p. 277.) 

I^us vous aime, dame, et plus bel 
Que per amur n*ama Tybé , 
Ne que Tristan Yseult la blonde. 

[NouMomrecttàldtMion^ H, p. 11.) 

Antique n* Iscus la blondi 
Galienoe ne Claremonde, 
N^oreot pas la disme beauté. 

(R.dêlaVioktU,p, a8.) 

ChrcsUen de Troyes , qui écrivait au xii* siècle : 

Cil qui fist d*Erec et d*Eoide , 
Et les comandemens d^Oride 
Et Tart d*amours en roman mist 
Et le mors de Tespaule fist 

Dou roi Marc et d*Yseut la blonde 

[Débat da R. de ClighA 

Par ces raisons, je me crois fondé à soutenir contre tous les inter- 
prètes, et même contre Ducange (au mot Bloius)^ que, dans le fran- 
çais originel, hloi signifie proprement bleu; par extension, d'un noir 
qui éblouit, et jamais blond. 

Vers 20. 
Cunseilez mei, [seignurs,] cume mi saive hume. 

Le vers tel que le donne M. F. M., d'après le manuscrit d'Oxford, 
est faux. J'ai rétabli la mesure par la restitution du mot tcignurs, qui 
se trouve dans le manuscrit de Venise : 

Consia me, segnor, com saces home. 

Came ne compte en ce cas que pour une syllabe : on écrivait indifft- 
rcnnnenl cume ou eu m. 



CHANT I^ 343 

Vers 27. 

Ë dist al rei : On ne yus esmaier. 

M. Fr. Michel met or9, et dit dans les variantes : « On Ut on plutôt 
« que orê dans le manuscrit. » Pourquoi donc a-t-ii substitué ore ? On 
est le mot onc figuré selon la prononciation qui abattait la consonne 
Bnale. Les exemples de cette orthographe ne sont pas rares : 

Naymon paria , le cuer ot iraseti : 
Morel, dist-il, mestier m'avei eu; 
Ne fu 01 beste de la vostre vertu. 

(Aplani, v. 3ik5.) 

Si bers retome , ou il vousist ou uoo; 
Or n*arre8ta de ci qu*aa tref Naymon. 

(/(ic2.v. s65.) 

Se j*ai moiilier ce maves demandé; 
Nenil voir, dame ; on ne Tai empensë. 

(Ibid, V. i3io.) 

11 faut entendre : ne fut onc beste, oitc n'arresta, onc ne Tai-je eni- 
pensé ; et dans le Roland : onc ne vus esmaier. 

Eêmaiez par un z, comme porte le texte de M. F. Michel, doit être 
une foute : c*est esmaier à Tinfinitif qu*il but lire, et non à Timpé- 
ratif , comme dans ce vers du Castoiement : 

Dis li : Ne f'efmoier de rien. (v. 67.) 

(Voyez, sur Temploi de cette forme, la note suri, 196, et II, 468.) 

Vers 31. 
Set cenz camelz e mil osturs muez. 

Maés, dans tous les poèmes du moyen âge, c*est Tépithète ordi- 
naire des autours , éperviers , faucons que Ton veut louer, parce qu'a- 
prés la mue la plume et la couleur de Toiseau étant assurées, lui 
donnent plus de valeur. L'empereur Frédéric II, dans son Art de la 
chasse, le dit formellement : t Plumagium autem saurum seu non 
• mutatum difiert a mutato in eo quod generaliter plume et penn«p 
«• post mutam sint meliorcs et alterius coloris. » (Ap. Gang, in Saarus.) 



344 NOTES. 

« Le plumage »aur ou non mué diffère du plumage mué en ce que 

• généralement, après la mue, les plumes et pennes sont meilleares 

• et d\mc autre couleur. » 

Vers 36. 
En France, ad Ais, s*en deit ben repaîrer. 

il s*ugit d* Aix-la-Chapelle, comme on le voit un peu plus loin 
(v. 52). Aix-la-Chapelle, dans ce poème, est toujours désignée comme 
le siège du royaume de Charlemagne, la capitale de la France. Aix- 
la-Chapelle est le théâtre des grandes scènes, comme la mort de la 
belle Aude, le jugement de Ganeloh, rassemblée du champ de mai 
et le duel entre Pinabel et Thierry. Dans les textes remaniés et pa- 
raphrasés sous S. Louis, je pense, il n*est plus question d'Aix-la- 
Chapelle; la résidence de Charlemagne est transportée à Laon, parce 
que Laon joue le rôle de capitale de la France dans toutes les com- 
positions du xii* et du xiii* siècle. 

Vers 42. 

ËnTeiuns i les ûis de nos muiOers. 

L*édition de M. F. Michel porte : « E nueius u les fils de nos moil- 
« 1ers. » Dans ses Observations sur le texte, M. Michel dit : • Dansleina- 
« nuscrit il ne reste qu*un jambage de Yu du mot u. » Et .son Glossaire 
traduit nueitis par neveux. Mais nueius est un barbarisme, et ce qu'il 
prend pour la moitié d'un u est un i. Il y a ici une faute de lecture 
manifeste dont voici la cause : La lettre initiale de chaque vers, dans 
le manuscrit, est séparée; M. Michel, qui fait partout le rapprodie- 
ment, ne Ta point fait ici : il a vu deux mots là où il n'y en avait qu'un 
seul, et compris et neveux là où il fallait lire envoyons. 

Pareille erreur a été commise sur le vers lag du V* chant. 

Vers 43. 
Par num d'ocire y enverrai le mien. 

J'ai vainement cherché des exemples de cette locution par nom de, 
rcproduilc nu vers 1^9. On n'en peut rendre compte qu'en la Ira 
^llli^anl ♦•n lalin mol à mol : « Par nom d'ocire, »» snh nomine occi^iendi . 



CHANT l\ 345 

avec le prétexte, le but, la chance quil succombera. Ocirt au sens 
ni à*occidere, avec Vi long. 

J*avais imaginé une correction dans le texte : pur 'n endncire, t pour 
en induire à m*imiter, pour prêcher d'exemple, jy enverrai mon 
propre fils. • Le sens était très-satisfaisant, et eniucir est la transfor- 
mation rigoureuse de inducere. D'ailleurs Ducange, au mot Induciœ, 
donne des exemples du substantif enduces; puis enfin il nous reste le 
verbe indaire, qui est évidemment de seconde formation : il dut y en 
avoir une première. Tout cela m*avait paru sudisamment plausible 
et m'avait séduit ; mais par réflexion j'ai préféré garder le texte comme 
il est, sauf à soumettre à la critique la leçon que je propose. 

On pourrait aussi écrire pur nen ducire, avec Yn redoublée devant 
en. Les exemples de cette locution sont très-fréquents dans la bouche 
du peuple : Nen veux-tu ? Nen via. 

Vers 47. 
Dist Blancandrins : Pa ceste meie destre. 

Pa ceste meie destre. Et plus bas , v. i ^9 : Pa num d'ocire. M. F. 
filichel, dans les deux endroits, a restitué par; j'ai conservé l'ortho- 
graphe du manuscrit, la regardant comme un témoin précieux de la 
prononciation. 

De même on prononçait pou et non pour; cela est indubitable. 
Voyez, dans le Nouveau Bulletin du comité des arts et monuments (I, 
p. a4)t l'inscription de la clochette en bronze du clocheteor des 
trépassés de Poix : « Ceste clochette est faicte des biens de l'Hostel 
• Dieu pov les habitans de la ville de Poix, etc. • 

Voyez aussi dans les Bigarrures du sieur des Accords l'enseigne en 
rébus de ce cabaretier du parvis Notre-Dame : on y avait figuré un O, 
un tas de sous censés neufs et des poulets morts. Cela voulait dire : 
Aux souneux (sonneurs] pou les trespassez. 

J'apporte encore ce fait à l'appui de la règle générale qu'on m'a 
tant contestée et que je maintiens , savoir que les consonnes finales 
étaient eflacées , k moins de pouvoir se détacher en relief sur une 
voyelle initiale du mot suivant. (Voyez Des variations du langage fran- 
çais.) 



346 NOTES. 

Toujours par suite du même principe , on écrivait onc de an^iuim . 
cl Ton pronon<^ait on. Voyez le vers 27 et la note sur ce vers. 

Vers 99. 
Mult grant eschech en unt sis dbevaler. 

Eschec est une bonne aubaine qui arrive n^importe comment, par 
légitime héritage, par conGscation légale, par conquête sur le champ 
de bataille, même par le vol et brigandage. (Voy. Tlntrod. p. 49-) Cesi 
ici le butin fait sur Fennemi : 

H Ces de Ydumec vindrent en Juda , si *n occis trent muitz e prbtrent 
i: grant preie, e firent maint bon eschec. » (Rois, p. SgS.) 

Cis paien vont grant martirie querant : 
Encoi aunun un esckec bel et grant. 

{Roland, II, bii.) 

Dans Benoît de S*' More : 

La fm de la bataille que Rou veint par esfon , 
Veschec e le guaing e Tenterrer des mon. 

On a beaucoup disserté sur Torigine de cette appellation Védwjnkv 
de Normandie ; on en a été réduit k supposer que le pavé de la salle 
y était disposé en échiquier. Cest ingénieux assurément , mais n*est il 
pas bien plus simple de dériver ce nom d'échec, butin, argent, trésor? 
Dans la version des Rois : 

» Asiasar seneschal de la maison lu rei Âdoniram fut maistre del 
' eschekier, de receivre les treuz. » (p. 238.) 

Le texte dit : et Adonirani super tributa [prœpositus). 

La charge de maître de Téchiquier existait donc dès avant le 
XI i" siècle, et répondait à celle de receveur des impôts, trésorier. 

A la racine schach, d*où vient esckec et eschac, il faut ratUicher sac 
et saccager. 

Saccager une ville c'est la mettre à sac, eschac ou eschec. 

Vers 113. 
Va escremissent cil bachcler léger. 

Tous ces détails , à partir du vers 89 , paraissent un souvenir du 
seplièiïic livre de X Enéide et de Tambassade envoyée par Enéc au vieux 



CHANT I". 347 

roi Latinus. Les messagers d*Enée, comme ceux de Marsiile, allant 
demander la paix et offrir des présenta , se munissent aussi de branches 
d*olivier comme symbole : 

Tum satus Anchisa delectos online ab omni 
Centum oratorcs augusta ad momia régis 
Ire jubet, ramis velatos Palladis omnes, 
Donaqne ferre viro, pacemque exposcerc Teucris. 

Les envoyés troyens trouvent aussi Latinus au milieu d*une scène 
pareille à celle que décrit Theroulde : 

Alite urbeni pueri et primevo flore juveDtus 
Exercentur equis, domitantque in pulvere currus, 
Aut acres tendunt arcus, aut lenta lacertis 
Spicola contorquent, cursuque ictuque lacessunt. 

Il est difficile de croire cette rencontre toute fortuite. Tlieroulde , 
qui cite une fois les noms d*Homère et de Virgile, les avait-il donc 
lus? Etait-il d*une profession à comprendre leurs textes, au moins 
celui du poète latin ? 11 est vrai que beaucoup de monde alors com- 
prenait le latin , mais ce n*était pas celui de Cicéron ni de Virgile. 

Vers 115. 
Un faldestoel i nnt fait tut d*or mer. 

Nicod, en i6o6, donne encore faudeteuil, dont nous avons fait par 
syncofe fauteaU. Voici comment il s'exprime : 

• Faudeteuil est une espèce de chaire à dossiers et h accouldoir^, 
• ayant le siège de sangles entrelassées , couverte de telle estofTe qu*on 
< veut, laquelle se plie pour plus commodément la porter d*un lieu à 
«un autre, et est chaire de parade, laquelle on tenoil anciennement 
- auprès d*un lict de parade. 

« Le mot luy peut cstrc donné de cesiny-cy faulde , qui signifie giron , 
■ dont le Languedoc use encore, parce que telles chaires qui estoient 
« de bas siège et creux , avoicnt le .siège mol et aisé et im peu creux 
« en forme de giron. > 

Et il cite : « Le rov fut as.nis en un Taudeteuil tout doré , là où In 
« table estoil uiiso. •• (Joimhiin de Wayes.) 



348 NOTES. 

On voit par la déiinition de Nicod que le fauteuil était avant tout 
un siège pliant. Ducange, au mot Faldistorium , le définit aussi sdla 
pUcatilis, et il tire Télymologie du saxon falden, « plier, » source évi- 
dente du faulde languedocien. 

Muratori fait yenir faldistorium de falden, mot lombard , selon lui. 
et stoal. Cent toujours siège pliant. 

On remarquera que dans ce poème il est souvent question de fau- 
teuils qu on établit en plein air, sur un tapis, pour y asseoir un roi 
ou un grand personnage. Ce fauteuil était ce qu*on a depuis appelé un 
trône, mot où Yo devrait être bref, puisqu'il vient de Q-f^àpov. (Voyez 
Ducange, in Faldistoriam,) 

Vers 136. 
La vus suirat , ço dist mis avoez. 

Mon avoué est celui que j*avoue pour mon maitre et seigneur, dont 
je réclame en retour la protection , car avouer est protéger : 

« Li dit habitant ne porront ne ne devront avouher ne reclamer 
« leurs biens d'autre seigneur que de nous. » (Ordonn, des rois de France. 
Âp. Cang. in Advocamentum.) 

Advocamentum , advocatio, advoeria,enha5 latin; en français aieoaene, 
c'est-à-dire, tutelle, protection : 

« Onines homines de Nigravalie se miserunt in advoeria mea et tal- 
«vamento nieo. » [Acte de 1206 dans Ducange, in Advoeria.) tTou5 
« les gens de Noirval se sont mis sous ma tutelle et protection. » 

«Sans avoul ne reclaim d'autre seigneur.» {Ordonn, des rois de 
France. ) 

Ainsi un homme sans aveu est celui qui ne reconnaît pas de sei- 
gneur, et qui n*a pas non plus de protecteur, car il faut remarquer la 
réciprocité du lien : c'était l'essence de la féodalité. 

Vers 156. 
Charles respunl : Uncore purrat guarir. 

Hanc horam , accusatif absolu, avait produit le fran^*ais ancort; le- 
cliange continuel des syllabes nasales on, en, amena la prononciation 

niicorc pour encore. 



CHANT I". 349 

On avait (ait pareillement de kanc nactem • anquenuit, • par syncope 
tUÊtutit, ce soir. 

De kanc annum « uncan » (en provençal ongan), par syncope uan : 

Vus n irez pas uan de mei si iuin. 

[Roland, I, s5o.) 

De kanc diem « ancui , » par apocope huy, qui subsiste dans aujour- 
tthuy, mot qui renferme un pléonasme, puisque huy représente diem 
déjà traduit par jour. C'est mot à mot : au jour de ce jour. 

Vers 187. 
Mats il me mande que [jo] en France m en alge. 

J*ai exposé dans Tlntrcduction , p. clvii, comment le g était la 
caractéristique du subjonctif; j*y renvoie le lecteur. Je me contenterai 
d*ajouter ici une nouvelle preuve que le g produisait le son mouillé 
de 1*1. 

Dans la tapisserie de Bayeux , le nom de Guillaume est écrit par- 
tent WiLLiELMUS, hormis dans trois légendes séparées où il est figuré 
WiLUïiLMUS. Donc ces deux notations étaient équivalentes. L'ouvrière 
duurgée de broder ces trois légendes n'ignorait pas la prononciation 
àa nom de Guillaume en latin , mais elle a oublié de consulter l'or- 
tbographe adoptée dans les premières inscriptions : elle a bonnement 
suhri celle à laquelle apparemment elle était plus accoutumée. 

Vers 196. 
E dist al rei : Ja mar crerez Marsilie. 

Mar, malè, mal à propos. 

Mar pour mal est un exemple de cette fréquente substitution des 
liquides. M. P. Paris, dans une note sur un vers de Garin (t. II, 
p. a48)f propose une étymologie Scandinave: «J'ai déjà * plusieurs 
«fois exprimé mes incertitudes sur le sens de cette phrase remar- 
« quable (tant mar i fastes) , mais je n'ai pas encore dit que marr, mamr 
• et meiri, dans l'ancienne langue Scandinave, signifie constamment 

« iUustns, insignis, comme dans ce passage d'une saga, elc Or ne 

« serait-ce pas le sens de notre mar i, qu'alors il faudrait écrire mari? 



350 NOTES, 

1 Je donne celle curieuse question à résoudre aux savants. » Je ne crois 
pas que pour la résoudre il soit nécessaire d*ètre un savant ni d*ailer 
jusqu en Scandinavie. 

Mar, suivi d*un futur, répond à Timpératif latin : 

• Respundi Samuel : Mar aurez paour. » [Rois, p. &6.) Le texte lalin 
porte : • Nolite timere. » (Rois, p. 4i-) 

t Va-l*en d*ici, mar i arresteras.» (Rois, p. 53.) • Alnte, recedite.» 

» Dune redist Helyes : Mar aaeras pour. > (Rois, 3i i.) « Ad qaam 
« Helias ait : Noli timere. » 

Ainsi : « Ja mar crerez Marsille , • cesi : Vous ne croirez point Mar- 
sille à propos ; donc : ne croyez point Marsille. 

Celle locution est très-fréquente au xii* sîède. 

Il est à noter que les Latins avaient trois formes pour commander : 

L'impératif présent, qui était la plus absolue et la plus dure : kge, 
lis. 

Le futur de Fimpératif : legito, tu liras. C'était la formule des lois 
et des ordonnances de médecins. Elle était moins rude, mais elle obli- 
geait Tavenir. G*est la forme employée par le Décalogue. 

L*optatif ou conditionnel : legas, c*est-à-dire, opto, quœso , ffr$cat 
ui legas, c'est un conseil : ayez la bonté de lire, veuillez lire. 

Le français autrefois avait aussi trois formes représentant divers de- 
grés de politesse : l*impéralif, pour enjoindre absolument; le futur, 
comme dans cet exemple, et le présent de Tinfinitif, forme de ména- 
gement et de respect pour conseiller, quand on s'adressait à un supe 
rieur, à Dieu , etc. * 

Par suite du perfectionnement et du i*a(Hnement de notre langue, 
nous avons à peu près perdu les deux dernières formes et sommes 
réduits à l'impératif sec et dur. (Voyez sur II, 468.) 

' Cet emploi de rinfinitif n'existait pas en latin, mais il est fréquent dans le grec, 
avec lequel le français offre d'ailleurs tant d'analogies de syntaxe. Les préceptes sont 
volontiers construits par finfinitif : kné^eBat xvoftâH'. USp fiil aaivtiv ftaj^aip^. 
* S'abstenir des fèves. Ne point attiser le feu avec une épée. • Ce sont des conseik- 
De m^me dans Homère : 

Etnere, ^iv^è Q-eoïs iiepeatréfiev l^t fià)^eBat. 

[Iliad.X, 6o6.) 

• Cédoi ; ne vouloir pas lutter contre les dieux î » 



CHANT r. 351 

Vers 206. 
Loerent vos alques delegerie. 

Je lis en un seul mot delegerie, en italien dileguar, en français du 
XYi* siède âilayer, aujourd'hui délayer. 

Le g dans delegerie doit se prononcer j : deleyerie, comme delgé, 
délié. (Voyez suri, 1^7.) Ce mot n*est point dans les lexiques. 

Vers 208. 
L*un fn Ba.^an et li allres Basilies. 

Dans le Roman de Pampelane \ Charlemagne envoie à Marsille une 
lettre où il lui reproche ses méfaits, et le menace d*une ruine totale. 
L'empereur lui reproche, entre autres griefs, laventure de Basan et 
de Basile : 

Pour ce a vous, roi Marsiiions, 
Nostre mesace e brief mandons 
Sens nul salu , car nous i avon» 
Raison e dreit^ si 1* vous dirons : 

Vous savei bien che retenu 
Avez long temps nostre treu : 
Ond se sour vous avons coru , 
Droite ocheison e raison fu. 

E vous nous avez a grant tort 
Dous mesBciers conduit a mort , etc. 
(Extrait par Imm. Bekxer, Mém, de l'Acad. de Berlin, lëSg, p. i'ih') 

«C*est pourquoi, roi Marsille, nous vous envoyons nostre messager 

• et nostre lettre sans aucunement vous saluer, car nous en avons le 
« droit et nous vons en dirons la cause : 

«Vous savex bien que vous nous avez retenu longtemps le tribut 
«qoe ¥008 nous devez. Donc, si nous avons couru sur vous, c*était 
« raison , et Toccasion en était juste. 

• Et vous nous avez à grand tort fait mourir deux ambassa- 

• deurs. . . . etc. • 

' Le maniucnt n*t point de litre ; je lui donne son titre le plus probaUe d*«prèt le 



352 NOTES. 

C'est la peur de se voir traité comme Basin et Basile qui plus loin 
va saisir Ganelon , lorsqu*il se verra , sur Tavis de Rdand • désigné pour 
aller en ambassade auprès du roi MarsiUe. De là le ressentiment de 
Ganelon contre son beau -fils Roland, et sa trahison qui perdit ka 
Français à Roncevaux : c*était une vengeance. 

L*histoire du meurtre de Basin et Basile est racontée au chap. xlv 
de Guérin de Montglave (édit. de i5i8). 

Vebs 211. 
En Sarraguce menez vostre ost banie. 

Ost banie, armée levée par un ban. Bannir, publier un ban, ou cri 
public. Un banni est celui contre qui Ton a publié un ban; et comme 
c*était en général pour le chasser, bannir a pris dans Tusage moderne 
]a signification restreinte di exiler. 

Le ban de vendange , les bans de mariage n*emportent que Tidée 
d'une proclamation de par Tautorité, et n'ont rien de commun avec 
ridée d*exil. 

\}ii forban ayant été Tobjet d*un ban qui Ta enyoyé fors ou hors du 
pay.H , du royaume , n*a plus guère d*autre ressource que de vivre de 
brigandage. 

Vn bandit est la même chose étymoiogiquement : c'est un banni; k 
d y est venu par euphonie; on a dit de même cannela et candela» chan- 
delle. 

Bann est une racine celtique, la même quepen, qui signifie tête» 
et par extension chef, seigneur, autorité. Four banal, moulin banal, 
appartenant au seigneur, et où, moyennant un péage, chacun pouvait 
venir moudre son blé et cuire son pain. • ^ 

Aujourd'hui cette idée de coromunauté|||k vulgarité, reste .vule 
attachée au mot banal : un di8cp^K»4»iniai7 plein de banalités. 

r^a bannièr&fiB' l^'éMldardràu chef sous lequel se range Vost banie. 

Vers 223. 
Qu'il devcnra jointes ses mains tis hom. 

Lv sennenl de foi el fidélité se prétail le vassal ayant les mains i*n- 
<;ap(^os dans celles de son seigneur. C'est dans celte forme qu'en 



CHANT !•'. 353 

767 Tassilon rendit hommage k Ghariemagne pour la Bavière : • Se 
« oommendans per manus. • [Veterés Annales Francor.)\oj. sur 1 , 6a 5. 

Cette expression mis home, fis home, dans la version des Rois, sert 
toujours i traduire le latin servas. 

Adus dit à David : « Muli mais ad (ait David encuntre sa gent e 
« encuntre sun pople; pur ço iert tuz jurs mis hom, • (Rois, p. 108.) 

Le texte porte : Erit igitur mihi servus sempitemus, 

« Dût Saul à David : De quel lignage es tu , sire bachelers ? Res- 

• pundit David : Fiz sui Ysai de Bethléem , ki es ftr huem, > (Rois, p. 6g.] 

• Filius servi Isû Bethleemits. » 

On remarquera dans ce passage le tutoiement mêlé à le forme res- 
pectueuse du pluriel. Les exemples en sont fréquents dans tout le 
coan de ce poème. Le mélange bizarre de ces deux formes est conti* 
nnd aussi dans la version des Rois; Achimelech dit au roi Saûl : « Jo, 
« fis serfs , ne soi ne poi ne grant de ceo que est entre vus e David. » 
(p. 87.) « Moi, ton esclave, je ne sais ni peu ni prou ce qu*il y a entre 

• vous et David. » 

La pythonisse d*Endor dit à Saûl : tTute ai faite ta volenté; 8*il te 

• pUdst, refai la mienne : un poi mangiez devant que vus en algiez, » 
(p. 111.) 

• N'estez mais en ces guardes , mais va en la terre de Juda. » (p. 86.) 

• David vait et vient a rostre cumandement, e nobles est en ta 

«cnrt. • (p. 87.) 

« Ki entre tute ta gent est si fedeil cume David rostre gendre est ? • 
(Ihid.) 

Je ne remarque pas ce mélange dans les poèmes écrits certaine- 
ment au XIII* siècle ; j'en conclurais que ceux 011 il se rencontre sont 
antérieurs k cette date. Ainsi dans Agolant : 

Naymon, dist ele, je vos doins m* amisté : 
Pren cest anel de fin or esmcri^ ; 
Gardez le bien , car il a grand bonté ; 
Se le perdez, jamais n'iert recovré. 

(v. a3i6;8p. Bekkeh.) 

rignore si , dans les temps les plus voisins de sa naissance , la langue 
française, fid^e aux habitudes de sa mère, employait exclusivement 

a3 



354 NOTES. 

le singulier en parlant à une seule personne, qudle que fut d'ailleun 
la dignité de celte personne : mais à Tépoque où furent rédigés la ter- 
sion jdes Rois et le Roland, on la voit mêler à la forme logiquement 
exacte du singulier celle du pluriel , en témoignage de respect 

Plus tard encore, vers le règne de S. Louis, remjdoi du {Jurid 
prévalut pour s*adresser à un roi, à Dieu, etc. Le singulier disparut; 
et ce non-sens grammatical, inventé d*abord par Thumilité, a été 
depuis consacré par Tusage au point d*étre devenu obligatoire dans 
les formes de la politesse la plus vulgaire. 

Vers 247. 
Liverei m*en ore le gant et le baston. 

Formule qui revient très-souvent pour demander Finvestiture d'un 
pouvoir ou d*une dignité dont un gant et un bâton étaient le sym- 
bole : ils représentaient la main et le sceptre. La délivrance du ganl 
était une mise en possession. 

Par exemple, le vendeur d*une terre, à la signature du contrat, re- 
mettait à Tacquéreur un gant rempli de terre. 11 lui passait sa terre de 
la main à la main. On payait un droit pour ce gant : « Les gandi 
« doivent se payer dans huit jours après Tachapt au seigneur. > (ViaTb 
coaiame citée par Dugangb.) Ainsi, outre le prix d*acqui5ition, j 
avait un surcroît pour les gants , comme il y en eut ensuite pour les 
épices , qui sont aujourd'hui remplacées par les épingles et le pot de 
vin. 

Une locution familière témoigne encore de cet usage de l'investiture 
par le gant : se donner les gants de quelque chose, c*est s'attribuer 
un mérite auquel on n'a nul droit. En effet, il est clair qu'on ne pou- 
vait pas s'investir soi-même : il fallait recevoir les gants, et non les 
voler ou se les donner. 

Avoir les gants de quelque chose, c'est donc par métaphore en avoir 
la propriété, l'étrenne, comme le nouvel acquéreur. La Fontaine, par- 
lant du tour dont s'avisèrent les troqueurs, en admire l'invention : J'ai 
grand regret, dit-il, qu'elle ne m'appartienne pas! de n'en pas aYoir 
eu l'idée le premier : 

J*ai grand regret de n en avoir les gants. 



CHANT I". 355 

Consoltei, pour en savoir davantage sur les gants et sur ies divers 
modes d'investiture, Ducange, aux mots Chirothecm , Investitura, Infes- 
tucoFt, etc. 

Vers 257. 

Je me craindreie que vos vos meslissez. 

Que vous vous mélissiez, ou mêlassiez, selon la forme de conjugaison 
moderne. & mihr, cesi en venir aux mains. On disait aussi mêler; 
mêler quelqu'un à un autre, c'était les brouiller, les mettre aux prises. 

Olivier accuse ici Roland d'une impétuosité qui ne savait se conte- 
nir et cherchait querelle tout d'abord. Effectivement il en savait quel- 
que chose, lui, dont la première entrevue avec Roland avait produit 
wi duel. Ce fut au sujet d'un épervier fugitif appartenant à Olivier, et 
que Roland s'était approprié. Le récit de cette dispute et du combat 
qui s'ensuivit occupe une grande place dans Gérard de Viane, Dieu 
fut obligé d'envoyer un ange pour séparer les deux champions , qui 
dès ce moment restèrent jusqu'à la mort unis de la plus élroite 
amitié. 

M. F. Michel a imprimé avec une apostrophe nieêliseï, comme s'il 
s'agissait du verbe élire et qu'CNivier dit : J'aurais peur d'être choisi 
par vous. 

Vers 273. 

N'en parlez mais se je ne l'vos cumant. 

Celte scène de délibération est reproduite dans Agolani. Il s'agit de 
trouver un guerrier pour grarir le périlleux Aspremont (les Pyrénées) 
et explorer les forces de l'armée païenne campée de l'autre c^té : 

Baron, dis! Karic, nobile chevalier, 

Liqueus de vos s* ira apareillier 

Qui me peust en Aspremon puier 

E les compaignes de Sairaùns proisier. 

Qa*encontre eus (sic) nos puissions arengier? 

Ogîer le Danois se présente , et promet de s'acquitter bien de cette 
commission : 

Ogier, dist Karie, or vos traiez arier; 
N'en pariei plus se ne vos en requier. 



356 NOTES. 

Alors se lève Fagon, le sénédud, duc d*Orcanie el parent deTem- 
pereur; il est refusé de même : 

Fagon, dist Karies, bessiei vostre reaon; 
N'en pariex pins se ne tous en semon. 

Symon de Paris lui succède : 

Symon, dist Karies, ne soles si hastis; 
Vos n*irez mie : ita'nt vos en devis. 

Puis le duc Auboin de Beauvoisis : 

Vos n*irex mie , ce dist li fini Pépin ; 
N*i trametrai nul home de bian lin. 
Lors se dressa li bon vassal Richier. . . . 

Celui-là n*étant pas de biaa lin» n*ayant ni fortune ni puissante (s- 
mille, est agréé par Charlemagne. (Agoïant, ap. Bekkbr, vers 86- 
i5o.) 

Vers 277. 
Ço dist Rollans : Ço ert Guenes, mis parastre. 

Nous avons conservé marAtre; par qudle inconséquence a-t-on 
laissé perdre parâtre? 

Parâtre manque à la langue française, qui n'y peut suppléer que 
par une périphrase. 

Fillâtre, qui complétait cet ordre de mots et se trouve au chant II, 
vers 83 : Rollans cist miens Jillastre, n*a pas été remplacé non pins. 
Filleul est autre chose que Jillasire, c'est-à-dire, beaa-Jils. 

Vers 339. 
Ço dist ii reis : Al Jesu e al mien I 

Cette formule elliptique suppose un substantif sous-entendu, qui 
me paraît être oes (opus) , besoin , proût : « Al oes Jhesu e al mien : » Au 
profit de Jésus et au mien ; puisse votre entreprise tourner au proGt 
de Jésus et au mien. Je ne vois pas d'autre explication possible de cet 
hémistiche. 

Oes se construisait ainsi par juxtaposition au substantif. Charie- 



CHANT I". 357 

aiagne, dit notre poète, passa en Angleterre, et la soumit au proGtde 
S. Pierre : 

Àl Q€s saint Pierre en cunquist le chevage. 

(Voyei plut bas sur 1 , 373) 

Vers 362. 
E Pinabel, mun neveu e mun per. 

Pinabel était aussi le neveu de Ganelon. C'est lui qui , à la fin , sera 
le champion de son onde au jugement de Dieu. (Ch. V, v. 5i8 et 
auiv.) Le poète Tintroduit ici avec beaucoup d*art pour préparer son 
intervention au dénouement. Pinabel mourra pour soutenir Thonneur 
de Ganelon; aussi dès le début voyons-nous Ganelon placer Pinabel 
parmi ses affections les plus chères : sa femme et son fils. Cest k ces 
trois personnes (jue Ganelon, croyant aller à la mort, envoie sa der- 
nière pensée. 

Ces combinaisons délicates sont-elles d*un poète barbare ? 

Vers 373. 
Ad oes seint Père en cunquist le chevage. 

Oes (prononcez eu) est la traduction de opus, comme œuvre de 
cpera, œrfde ovum, bœuf de bovem, C*est un des mots les plus usuels 
de la langue du xu' siècle : à ton oes, ad oes, c'est-à-dire, à ton sou- 
bail, à ton service, à gré. On le rencontre parfois écrit oeps, par une 
orthographe plus rapprochée de Fétymologie. La plupart des éditeurs 
modernes récrivent avec un accent, oès, ou oés. 

Ad oes seint Père, c'est-à-dire, au profit, au bénéfice de S. Pierre, 
ou du pape son représentant. 

« Une dted, Sjio. . . . que Deu out a sun oes saisie et sacrée. • (Rois , 
p. a.) A son besoin. 

« Saul d*almaille e de ço que bel fud e bon a sei e a/ oei b pople 

• guardad. » {Rois, p. 54.) A son usage et à celui du peuple. 

Dans la version latine des lois de Guillaume le Conquérant, oes est 
partout traduit opus, ou bien usus. 

Dans le testament de lady Clare ( i355) : • Item, je devise pur un 
« perpétuel mémorial , àl œps de mes chapelains deux cbalix d'argent 

• surorez. • C'est : à l'usage de mes chapelains. 



358 NOTES. 

Je veux, dti-elle, que le suions ne soit appliqué a aotre tuage: 
« que la résidu susdite ne seît myse a autre oeps. » 

M. Fauriel ne manque pas de &ire venir oes du protençal ops : rt- 
tener algun asos ops. (Hist. de la poés. prov. III, p. 3o5.) U n'est point 
là besoin du provençal ; la Provence a fait sa transformation du latin 
optis, et la France a fait la sienne. Mais Tidée fixe de M. Faorid et de 
M. Raynouard était de tirer tout de la Provence. 

Vebs 577. 
Dist Blancandrins : Franc sunt midt gentil home! 

J*ai conservé exprés dans la version le mot du texte , qui a précisé- 
ment l'acception dans laqudle les Anglais usent encore du mot jendt- 
mon : « The French men are very gentlemen. > Ce n*est pas à dire qulb 
soient tous d'extraction noble matéridlement parlant; mais tous ont 
les qualités natives qu'on suppose le privilège de la noblesse de race 
complétées encore par l'éducation noble. 

Vers 393. 
Ki tute gent voelt faire recréant. 

Recréant, qui cède, qui pUe, se soumet, se rend à merci. 

« Recredere se dicebantur servi qui cum se serves denegarent , pen 
« pecta tandem veritate, ultro obnoxiœ conditionis se esse profitebantur. 

« Recredere se prsterea dicebatur qui in duello seu monomachia à 
« judice indicta victum se profitebatur et hosti sese reddehat. 

« Recrediti vel recreanti inter infâmes habebantur. t (Dugange in Re- 
credere, ) 

L'épithète recréant était une si grosse injure, que la loi la punissait 
d'une ferle amende : «Qui juratum suum recreditam, traditorem, 
« vaillot (i. e. coca) appellaverit , ao sol. persolvet. » [Charta commaniet 
Ambian, ann. laog.) 

Le champion qui demandait le jugement de Dieu par le dud disait 
au juge : «Je suis prest de le prouver de mon corps contre le sien, et 
M le rendrai mort ou recréant en une oure dou jour, et vecy mon gaige. » 
( .45515. de Juras. ) 

Esirc recréant , c'est donc se rendre à merci : « Li sires cui ses 



I 



CHANT 1". 359 

• campions ert recreanz pert respons en la court.» (Beaumanoir, 
di. XIII.) 

• Chevaux recréants, equi recreanti, recredati, et recrediti, débiles 
« senritioque inhabiles, chevaux de réforme. • (Ducange, loco citato,) 

Dans les Rois, recréant sert toujours k traduire ignavas : 

«Ah, fist li reis, Abner n*est pas mon si cume sudent mûrir li 
« malYais e li recréant, » (p. i33.) • Ut mon soient ignayi. • 

Joinville emploie dans ce sens le participe passé : chevalier recréa. 

M. P. Paris {Romancero Jrançais, p. 3i) explique k tort recroire par 
renier, Recredere se était si loin de renier, que c*était au contraire 
avouer, se reconnaître esclave ou vaincu. M. Paris s*appuie de ce qu'il 
a vu les renégats appelés recréants, mais il prend une épithéle pour 
m synonyme. 

Vers 395. 

Par quelle gent quiet il espleiter tant? 

Espleiter (explere)^ accomplir. Chaucer emploie to expleite, que 
Tyrwhitt interprète to perform. 

Par extension de sens , espleiter signifie se hâter, avancer la be- 
■ogne. Les paysans de quelques provinces de France, par exemple 
dans le pays Chartrain , dans le Gâtinais , se servent encore d'épleter 
dans cette acception. Un ouvrier dira à son camarade : épïette, éplette! 
besogne, besogne I Cest un terme d*encouragement. C'est ainsi qu'il 
fiiut l'entendre dans ce vers : 

Envers Espaigne tendent del espleiter, 

(Roland, m, -jii.) 

Cesfc-à-dire que les Sarrasins s'enfuient du côté de l'Espagne au galop ; 
de marque la manière, en espleitant, ou, comme on disait aussi, A 
etpleit. (Voyez sur cette dernière locution la note sur V, a8a.) 

Li reis tint sa came pur san jor espleiter. 

( Voyage de Charlemagne, p. 1 9. ) 

• Le roi Hugon tenait sa charrue pour avancer sa journée. • 
Espleiter est devenu dans la langue moderne exploiter. 



360 NOTES. 

Vers 439. 
Un algier tint ki d*or fîit enpenet. 

Al est Tarticle arabe comme dans algalife, almacat, etc. Gier parait 
tre la même arme qui s'appelait en latin gessum ou ge$$a, et était pa^ 
ticulière aux Gaulois : « Pilum proprie est hasta Romanorum , ut gem 
«Gallorum, sarissœ Macedonum. • (Servius sur Virgile.) 

Virgile, Ovide, Claudien attestent que les Gaulois portaient dans 
chaque main une de ces espèces de lances , ou plutôt de hallebardes. 
On les appelait au xv* siècle jusarme ou guisarme : « Il rit Taccusé Gilles 
« portant à la main unum gesum, vulgariter dictum jiuorme. » {Proca 
de Gilles Ra^s, en iââo; ap. Dugangb in Gesum.) 

■ Un baston k une grande alumelle Afféléjusanne. » {Lettr. de rém. 

de i^afi*) 

Empenet, armé d'une pointe; racines, in eipinna. Empenné d'or, c'est- 
i-dire, que la pointe de cette hallebarde royale était en or, au lieu 
de fer. 

Vers 454. 

Que le Franceis asmates a ferir. 

Asmer et esmer, syncope di œs[tî\mare, estimer, juger, viser : 

Esmer leur veuilent combien sont 

A trois mille les ont esmez, 

(Athiset ProphUias.) 

Tant en i a que nul n*est puest esmer. 

[Garin.) 

Le substantif de ce verbe est esme, syncope d*ff5[ti]ma[/io] : 

Loys et Glotaire ii tiers 
Tindrent ii roialme, à mon esme; 
Puis Chiideri vint ii deusiesme. 

(G. Gdtart, ad ann. 1213.] 

A mon esme, selon mon estime, je pense. Esme signifie aussi un 
poids à peser. (Voyez Ducange in Esmerare, Esmerum.) 

On prononçait eme, emer, d'où l'anglais retient encore io aim. 



CHANT I*. 361 

Vers 47 (l. 
Malt orguillos parçuner i aurei. 

M. Francisque Blichel, dérivant porpuiter de parcert, a interprété 
ce mot économe, et par suite de cette erreur il a modifié le texte de 
la manière suivante : 

Mult orguillos, parçuner e aven. 

Ce qui signifie, dans sa pensée : très-orgueilleux, économe et avare. 

Mais parçuner ou parsaner vient de parini, et signifie compagnon 
de, oopartageant, en latin du moyen âge partiarius. 

Le mot panonnière est encore en usage dans le peuple. Le soldat 
qui dit ma panonrdère, ne confond pas ce terme avec ma maîtresse : il 
attache à la première expression une idée de moquerie et presque 
de mépris, sans savoir toutefois que ma parsonnière signifie ma co- 
partagée, tant la tradition orale conserve admirablement les nuances 
les plus délicates de l'acception ! (Voyez Dugangb au mot Partiarius,) 

Le ms. de Versailles donne ainsi ce vers : 

Moult vertuous parsaner i aores. 
Ou vertuous, si ce n'est un contre-sens, ne peut être qu une ironie. 

Vers 486. 
Freint le seel , getet en ad la cire. 

C'est la colère qui inspire à Marsille ce mouvement irrespectueux 
envers Qiariemagne, car le sceau devait rester attaché k la lettre pour 
en constater au besoin l'authenticité. Marsille devait donc lever le 
sceau et le conserver intact ; au lieu de quoi il rompt le sceau et en 
jette la cire. (Voyez Ducange au mot Sigillam, ) 

Vers 499. 
Vait s'apuier sur le pin a la tige — 

Le poète s'interrompt ici brusquement et fait tomber la toile sur 
ce tableau, déployant au xi' siède toute l'habileté du plus raffiné fai- 
seur de mdodrames du xix*. 



362 NOTES. 

Lorsqu^il reprend sa narration , il s^esi passé dans cette espèce d*eD- 
tr*acte une scène indiquée par le vers 607 : Appelés le Français : il 
m*a engagé sa foi de servir nos intérêts. Blancandrin, dans Tinter- 
valle, a donc séduit Ganelon. Le poète a recidé de nos yeux ces dé- 
tails dont le résultat, énoncé dans les termes les plus simples, éveSe 
la curiosité sur la scène qui va s'ouvrir. D'ailleurs cette scène de oor 
ruption et de complot, il nous la réserve plus intéressante entre le roi 
Marsille et Ganelon ; la première eût fait double emploL 

Je ne puis me lasser de ùàre remarquer tout ce qu'il y a d'adresse, 
de sobriété et de combinaison judideuse dans cette oeuvre singulière, 
supérieure à toutes celles qui l'ont suivie autant que cellet-ci sont in- 
férieures aux poèmes d'Homère el de Virgile. 

Vers 523. 
Men escient dous cens ans ad passet. 

Et plus bas, vers 553 : 

Mien escientre plus ad de .ii. c. ans. 

Marsille estime l'âge de Gharlemagne en rapport avec la renommée 
de sagesse et les nombreux exploits attribués à ce prince. 

Dans le Baudouin de Sebourg, composé au xiv* siède, le poète 
donne aussi deux siècles d'âge au Vieux de la Montagne : 

Ens ou chastel estoit li rois vies et flouris : 
Pins ot de deux cenz ans passés et accomplis , 
Et si chevauchoit bien sour an destrier de prix 
Et aloit en bataille contre ses anemis. 

(Baadoutn de Sehowrc, ch. xiii, v. 73.) 

Vers 525. 
Tanz colps a pris sur sun escut buder. 

On voit ici paraître pour la première fois le mot bouclier, et il y vient 
comme une épithète du mot escu, formé du latin scutum. 

Bouclier vient de boucle, et boucle est la syncope de (nccala. finccais 
est en latin le milieu du bouclier, autrement appelé «11160. Celle par- 
tie , comme on sait, se relevait en cône terminé par une pointe aiguè. 



CHANT I^ 363 

On j peignait d'ordinaire une tète d*honmie ou de bêle dont la bou- 
ûne occupait le centre de Tarme. De là cette expression baccula, sou- 
real prise pour désigner Farme tout entière. Juvénal décrivant un 
tropliée: 

BelloruiD esufic , troncii affiia tropeis 
Lorica, et fracta de casside baccula pendens. 

(Sot, X, i33.) 

Un bouclier suspendu à un casque brisé. 
De baccula, le français hoacle : 

Desoi la hocle ii perça le biasoo. 

(Goriii.) 

Bhuon dans ce vers est synonyme d'^a. 

La Boaderie était la manufacture de boacles ou boacliers : rue de la 
VieUk-Boaclene. 

Et parce que Técu s*attachait au bras par une^dib placée à l'op- 
potHe de la bouclç, cette fibule prit elle-même le nom de boucle, ou, 
en transposant la liquide, (longue. (Voyez Dugangb aux mots Baccuia 
et Bauelarias,) 

Un éea-boucKer est donc un écu orné ou armé d*une boucle; Tépi- 
thite finit par se convertir en substantif, qui supplanta le substantif 
anqud dans Torigine il était attaché. 

Jobserverai, puisque Toccasion s*en présente, que sanglier est tout 
de même une ancienne épithète devenue substantif: Porcus tingularis, 
pore t^Uer, par opposition au porc domestique qui vit en troupeau. 
« Ecce de sylva egressus est singularis immanissimus. • ( VU. S. Odoms 
Claniac.) De singularis les Italiens ont fait cinghiale. 

On prononçait sans i, sangler, boucler, absolument comme l'infinitif 
des verbes modernes. C'est pourquoi ces mots étaient restés dissyllabes 
lors même qu'on prononça d'après l'écriture san-gli-er et bou-cU-er. 

Vers 5S8. 
Mien escientre dous cenz ans ad e mielz. 

Celte expression se retrouve dans le Voymge de Charlemagne, L'em- 
pereur se fait connaître au roi Hugon : 



364 NOTES. 

Jo rai de France nei , 
Jo ai nom Cariemaines, Rollaos ai esl mit nés; 
Venc de Jérusalem, si m*en voil retomer. 
E dist Hugon li forx : Ben ad set ans • mêU 
Qu'en ai oî parier estrange soldeer. 

( Voj. de Ckariem. p. 1 3. ) 

Vers 582. 
Li reis serai as meiUurs pors de Sizer. 

La mesure et I^assonance avertissent qu*il faut transposer IV et 
prononcer Sire; le ms. de Venise écrit Cesire et Cisre. 

11 ne s*agit pas ici de ports de mer, mais de porU {portas), déUés 
des Pyrénées. Les Grecs employaient de même laruXa/, comme Tatteste 
le nom des Thermopyles. Le mot porf^ si fréquent dans ce poème, sub- 
siste encore dans le nom propre 5. Jean-Pied-de-Pori. Cest S. Jeaa 
au pied de la montagne, à Tentrée du défilé. 

Quant à Tendroit désigné par ce nom de Sizer, on ne le oonnait 
pas. Le Boncisvaîs substitue au mot Sizer le mot Chypre, ce qui bk 
une absurdité manifeste. Les chroniques de S. Denis parient aussi des 
pors de Cisaire : « Karies crut le traîtour, dont ce fut grant douloon. 
« et ordena comment il passeroit tous les pors de Cisaire pour retourner 
« en France. » (Rec. des hist de Fr, V, p. 3oi.) 

Vers 592. 
Duquel que seit, Roland n*estoetrat mie. 

L'infinitif est estordre; racines, tollere [se) ex. 

Si avez fet honte a votre ordre 
Et a Dieu , dont pas vous estordre 
Ne povez sans grant honte avoir. 

(DeVaheesse (fui fa grosse.) 

• Vous ne pouvez sortir de là , vous en tirer sans grande honte > 

Vos vos repenlirei se Richart s'en estort. 

[R. de Rou,i. I, p. i52.) 

Savez pur coi nus n'en estorl? 

( Dou chevalier à ïespée. ) 



CHANT I-. 365 

Il n entrera par ceste porte 
Chevaliers qui vis en estorte, 

( Dou ckêvalur à Veipée,] 

Et Rome , qui as dons s'accorde , 
Qui veut que riens ne li esiordê, 
Conferme tous, et blans et noirs. 

( De tabeesM qai Ju grosu. ) 

Vers 598. 
N*aseinblereit ja mais Caries si grant esfon. 

Dans la yersion des Rois , esforz traduit le latin ro&nr : 
• La nnrde vint a Tou , le rei de Emath , ke David out descunfit 
■ toi ie esfijfrz Adadezer. • (p. 1 47.) « Omne robur Adadeier. • 

Vers 590. 
Tere Major remaindreit en repos! 

Cette singulière expression , que je n*ai rencontrée nulle autre part 
que dans ce poème où die revient à chaque instant , paraît Téquiva- 
leot du mot patrie chez les modernes. Et en effet, quelle terre {dus 
grande, plus importante que la patrie? Auprès de la patrie tout 
autre pays est minar. Quand Chariemagne ou ses chevaliers parlent 
de la France absente, ils se servent toujours de l*une de ces deux 
expressions : douce France, ou bien terre major. Cette appdlation tere 
major se trouve dans la bouche même des Sarrasins : il semble que ce 
fut alors une chose universellement convenue : la grand* terre, le grand 
pays, ne pouvait désigner que la France. 

Vers 601. 
Puis si cumencet a venir ses trésors. 

Ses trésors qui commence à venir ne peut signifier que son tréso- 
rier; car, 1* dans la scène suivante on ne voit point qu*il ait été ap- 
porté aucune richesse : tout se borne à des caresses, à des compli- 
ments et quelques dons improvisés comme souvenirs, a* Au vers 64 1 » 
le roi appelle Mauduit son trésorier, et lui demande si les présents 
et les ringt otages sont prêts pour Chariemagne : or, il n*a été tfoes- 



366 NOTES. 

lion de vingt otages que Unit à l*beore dans la conversation secrète 
de Ganelon et de Manille (v. 670 à 573). Ceal on conseil donné ptr 
Ganelon à Tinstant même qa*il nous trahit : conunent donc le trésorier 
pouvait-il en avoir connaissance et se trouver en menire, s*il n'assis- 
tait à la conversation, étant venu recevoir les ordres de son maître? 
Ses trésors, au nominatif (v. 601), et son tretorer, k raccufstîf 
(v. 64i)« favorisent le système que j*ai combattu des dédinaisoos 
françaises. J'ajouterai encore que , dans la version des Rois, la ferme 
sire est toujours pour le nominatif ou le vocatif, et seigneur toujoun 
aux autres cas. Cda est indubitaMe , et cela ne modifie point moo 
opinion. Je n ai jamais entendu nier que quelques mots (dont il bnt 
exdure les noms propres qui ne prouvent rien) n'euasent une doobk 
forme, Tune servant comme nominatif, l'autre comme accusatitCe 
sont des hasards tout a (ait isolés. U y a bien loin de là à un système 
complet, à ce vaste système de dédinaisons laborieusemoit écha&adé 
sur de prétendues terminaisons, qui, examinées même d*assei km, 
s'évaporent en fautes d'orthographe. Voy. sur V, 736. 

Vers 620. 
Entre les hdx a plus de mil manguns. 

Mangon, sorte de monnaie, mancusus ou mancosus, ou ràaïKV» 
mancusa, Manca, le point de départ de toutes ces formes, est pour 
marca, un marc, par la substitution des liquides n et r. C'est la même 
application de cette loi qui a fait de diaconas, d'abord diacne, ensuite 
diacre; de maria, d'abord marie, marier, ensuite marne, marner. Les 
iiom« propres Demarle et Demame témoignent encore de l'anden usage 
et de la synonymie. De circulam on tira d'abord cerne, dont on a fàil 
depuis cercle. Le xvii* siècle disait encore : il y a un cerne autour de 
la lune. Mais nous ririons de celui qui dirait : la lune est cerclée ; on 
cercla la maison : il faut absolument dire cernée, et csma. L'usage est 
un tyran dépourvu de logique. 

Mangon est donc un diminutif de marc, il y avait des mangons dv 
et des mangons ^argent. Dans un décret de Chariemagne pour on 
couvent : « Mille mancosos auri eidem monasterio persolvere culps* 
« bili5 ha beat 11 r. « {Spicileg. V, SqB.) « Dabimus vobis decem millia 



CHANT r\ 367 

• mMMiHQffum argenii. > (EpUt, Innooênùi IIL) Voyei Duc ange in 
Ifaicwo. 

Vers 625. 

Puis se baisèrent es vis e es menton. 

Cette cérémonie du baiser réciproque était une des formes de 
riionimage, et en même temps un serment de fidélité : 

Li dm Tenbese et ses home en devint. 

(Garifi.) 

On rendait hommage de mains et de bouche : ITiommage de mains 
m éÊé exjdîqué dans la note sur 1,333. Les vassaux noUes seuls étaient 
admis à lliommage de bouche : • Nobîlis homo flexis goubus coram 

• rege et immissis manibus junctis intra manus regias fidelitatem jurât 

• el homagium fàdi^ et rex iilum recipit ad oscuium : si vero sit igno- 

• bilis, Ucet habeat nobile feudum , non recipitur ad oscuium. • (Voyei 
DoCANGE au mot Homagium manuum et oêcali ans, et de Lauriére , 
Ghes. da droit Jr. au mot Bouche,) 

Les femmes étaient quelquefois dispensées de Thommage de bouche 
par un motif de décence naturdle. Voyei dans Ducange, au lieu cité, 
lliiatoire d*une dame d*Oisy, qui se réjouissait de rendre Thonmiage 
de bonche à Tévèque de Cambray, parce que cet évèque était le plus 
bel homme du pays; mais Vévéque, averti par son chapelain, délégua 
en son lieu une autre personne; la dame dépitée alla (aire hom- 
mage de sa terre au comte d*Ârtois , lequel profita du scrupule de 
Térèque. Le naïf chroniqueur termine son récit par cette réflexion : 

• Afsés ont esté de prelas et de preudhommes qui , pour sy peu de 

• chose, ne lairroient mie perdre un td hommaige ! • 

On remarquera que la reine Bramimonde , plus retenue que la chà- 
d*Oisy, se dispense d*embrasser Gandon. 

Vehs 636. 
 vostre femme enveirai deux «usches. 

Enveirai est de quatre syllabes : en-ve-i-rai, comme au vers a 44 : 

Seignors banins, qui i enveieruns? 
Nockê, nouche, un bracelet : 



368 NOTES. 

• Noos derâons «miiit a noUre cher nerea Humfiray de Brohun, 
« âne tiodte dW« cnnromié de grosses peries, ove un mby en mj 
« Ben. » ( Tettam. dm comte tHer^ari et tEttex.) 

NtuchÎM, en aUemand «jAcla^ nne bonde, une agrafe. Denasekhi 
le bas latin a fiûl mmsca, modûa (tojci Ducangb) , et le firançais aoocfe 
on noche. 

Xomeka, dans ImYentaire des effets de Henri V, roi d'Angleterre, 
sont des agrafes : § Item, 6 broches et womdies d or, gamiz de diren 
• gamades, pois 3i d. d*or, pris 358. > (Qté dans une note des Craler 
hmFj taks, t m, p. 1 14. Belts eUtion.) 

Duis Chaucer, momckes parait désigner des joyaux en général : 

Aad lettle hire lui of aoac&cf gret and smalL 

(7V clerft» loir, T. 8958.) 

Vers 637. 
Ben i ad or, matices et jacunces. 

ilatices, du bas latin amatixas, pour amathistas. Sigillus de amatijo, 
un sceau d^amatice. ( Ducangb in Amatixus. ) 

Le soin qu*on arait pris de ne sonner jamais deux consonnes cod- 
sécutires fiûsait prononcer, au lieu d^amathyste» amaihysse, comme 
le peuple, encore aujourdliui , prononce pour Baptiste, Bâtisse, H faut 
espérer que les gens qui parlent bien finiront par faire sentir aiu» 
le p, car c*est une inconséquence de le négliger, et par dire Bapefiste 
et bapeteme. 

Jacunces sont des jacinthes ou hyacinthes. 

Il faut rubis , saphirs , jaconces. 

(EusT. Descuamps.) 

Se dedens cherchié m'eussiez , 
Une jagonce i trovissiez. 

(Fabliaux, ap. S** Pal a y e.) 

Cest une pierre , en mon jugier, 
Jagonce , d'une once pesant 

(Ihid,) 

M. F. Michel , en son Glossaire , dit que jaconces sont des grenats. 
J'ignore sur quelle autorité. 



CHANT II. 369 

Vers MO. 
n les ad prises , en sa hoese les boate. 

L*usage était, à ce qu*il paraît, de mettre les petits objets et pré- 
cieax dans sa botte comme dans une poche : Naymes ayant tué le gri- 
pon (griffon) qui avait attaqué son cheval au passage du terrible 
' Atpreroont, lui coupe une patte : 

Naymes la prist, qui fut moult sages hom; 
Met Ten sa hoese, montrera 1* a Karlon. 

(Agolant, hhS.) 



NOTES DU CHANT II. 



Vers 15. 
Par grant veisdie cumencet a parler. 

Veiidie, forme normande ; la forme ordinaire est voisdie ou plutôt 
boUdie, en basse latinité baasia et baudia. Racine : l'allemand bas, mé- 
chant. 

Bdidie, méchanceté, félonie, hypocrisie. 

De là aussi le verbe boiser ou bosser, et le substantif boiseur, bosseur, 
que les Anglais nous ont pris et gardent comme un mot éminemment 
national , sous cette forme boxer, boxeur : 

Ancui auroit li dus Gerars paour 
Qui tient Viane a loi de boxeour. 

(Gérard de Viane, v. 2760.) 

« Aujourd'hui tremblerait le duc Gérard, qui tient Vienne comme 
f on trompeur qu'il est. • 

Une des deux mères, plaidant devant Salomon, se plaint d'avoir 
été boxée , c'est-à-dire trompée , surprise par l'autre : ■ L'andemain li 
« dis ke le suen fiz meissuns a quire, c ele si Tad musced, si me vait 
« boisant de notre cuvenance. • ( Bois, p. 369.) 

34 



370 NOTES. 

Boxer à l'angiaise n*est pas se battre simplement à coups de pmng : 
Tessence de l*art consiste à surprendre son antagoniste à Taide de 
la feinte combinée avec la force : c*est ce qu^exprime parfaitement Té- 
tymologie du mot et sa valeur dans la vieille langue firançaise. 

Vebs 26. 

De Marsilie s*en fuient por la chrestientet, 
Que il ne IVoelent ne tenir ne garder. 

Le sens de ces deux vers n*est pas dair : robscurité vient de ces 
mots : por la ckrestientet et il ne l'vœlent 

Dans la première locution , por ne peut signifier à caase : MarsOe 
n*est pas chrétien , ses sujets ne peuvent donc Tabandonner poar, à 
cause de son christianisme. C*est ce qui m*a &it choisir Tautre accep- 
tion en faveur cb : • A la fin j*ai quitté la robe pour Tépée. > Os 
ont quitté les infidèles pour les chrétiens; ils désertaient ouverte- 
ment. 

Dans la seconde, i7 ne Vvœlettt, l'article se rapporte-t-il à Marsiie 
ou à la chrétienté? Est-ce le ou la? Le copiste, qui presque jamais 
ne peint Félision, aurait bien dû s*en abstenir encore ici; il nous 
eût épargné une grande incertitude. J*ai supposé /e« et traduit dans 
ce sens. 

Le texte de Versailles ne fournit pas beaucoup de lumière : 

De Laugalie ne Yen devez blasmer 
Et mil paiens en vi o lui aler : 
Si lo lassèrent, ni vol plus sis ester, 
Se l'convoierent jusca Taigue del ^ner, 
Por ce lo firent , nel vos qier aceler. 
Ne se voust pas bauticer ne laver. 

Selon ce texte, Marsiie fut abandonné de mille de ses sujets, parce 
qu'il ne voulait pas se faire baptiser, ce qu'apparemment û& voulaient, 
eux. 

Mais les deux textes se contrarient par le dernier vers. Oxford : 

Que il ne /' voelent ne tenir ne garder. 

Versailles : 

Ne se x'oast pas bauticer ne laver. 



CHANT II. 371 

L*an parie des «ujeU, 1 autre du roi. 

Je crois que le paraphraste du xiii* siècle n*a pas été moins em- 
barrassé de ce passage que je le suis au xix*. 

Vers 28. 
Ains qu*il oûssent .iiii. lieues siglet. 

Il Csiut prononcer avec un u consonne lieuves, comme eane se pro- 
nonçait eaave, et Tadjectif eauveux que nous disons aqueux. 

Sigle ou single était une voile de vaisseau , d*oii le verbe sigUr, 
sbngler, c'est-à-dire naviguer à l*aide des voiles. Ainsi notre exprès- 
non cingler à toutes voiles cache une sorte de pléonasme, outre qu*on 
devrait écrire singler par une s. 

Aux maistres cordes se pendent 
Montent leur single, aval Testendent. 

(Atkis et Prophilias.) 

Et les singles empiist les vens. 

(Ihid.) 

Bon vent orent , par mer siglerent. 

(Pr. Mocsxrs.) 
Lors s*en retourna Roa siglant en Normandie. 

(Wace.) 

Eîn bas latin, sigla, siglare. La racine paraît être le saxon segl; en 
allemand, saegel; en an^is, sail. To sail, singler; sailor, celui qui 
single, un matelot. 

Vers 48. 
En sum un tertre cuntre le ciel levée. 

Le mot tertre, qui,|dans notre langue moderne, ne signifie plus 
qu'une petite éminence , tumulum , s'appliquait originairement aux plus 
hautes montagnes , comme les Alpes et TApennin. C'est la seconde de 
ces chaînes qui joue un si grand rôle dans Agolant, sous le nom de 
cet Aspremont terrible, où les gripons (griffons) , les lions, les ours 
et mille autres monstres , vivent au milieu des tempêtes, des ^ces et 
des rochers accumulés jusqu'aux nues. Or le poète , en parlant d'As- 
premont, l'appelle toujours un puy ou un tertre : 

ai. 



372 . NOTES. 

Dux Naymes puie le tertre d'Aspremont. 

[Allant, V. 4i3.) 

Rois Agolans, se vos le Tolisiei, 
De moi sera ja le tertre puiez. 

[Ibid. 790.) 

Naymon avale le tertre perillios. 

(Ibid, 8d7.) 

Vers 63. 
Envers le cel en volent les éscides. 

Peut-être faut-3 lirg esclices, comme dans ce passage du livre des 
itoû^p. 4o8: 

I As tu espérance en cds de Egypte ki sunt cume bastuns de ro- 
«sel pesceed sur qui se Tum se apuied, tost falsed e dispiesced, e 
« entrent les esclices en la cham et percent la main ? • 

Éclisse parait venir de éclater on^lacer. Au chant ni, v. 543, on 
trouve les éclaces, en parlant des jets de sang, et au vers 699 du 
second chant : 

La hanste brise e escUcet jusqu*as poinz. 

Vers 69. 
Sun cors demenie molt fièrement asalt. 

Demaine, demenie, traduction de dominicum, domanial, dans l'ac- 
ceplion de privé, propre, particulier, 

La version des Rois suit Torthographe du texte du Roland : • Cmne 
■ ii Reis vil David , muit Tenamad e a sun demenie servise Tatumad. > 
(Rois, p. 60.) 

« E Saùl de ses demenies vestemenz fist David revestir. » (p. 66.) 

« Ils feront alaitier leur enfant d*une altre femme et chelui nouni- 
t ronl comme leur fil demaine, « (Robert de Bodrron, Merlin,) 

« A force iy convint demorer en ses chastels demeine les lettres 

« par sa autorité demeine furent enseelees e donc retumat il en 

«sa terre demeine. » (Hist. du prieuré de Wigmore.) Voy. Duc ange in 
Domesticus, 

Ce mol se ronconlro dans Lyttleton, dans Villehardoin , et dansle^ 



CHANT II. 373 

Etablissements de S. Louis. On la écarté des textes remaniés du Roland. 
( Voyez DocANGE au mot Donânicas. ) 

Vers 75. 
Mais il ne sevent liquels d*els la veintrat. 

Le c étymologique était remplacé par un t : vincere, veintre. 

« n lur mustrad que lur enemis les Philistien les veintreient e ocie- 
«reient. • (Rois, p. i3.) 

Au contraire le t latin a quelquefois été changé en c français, par 
exemple, de tremere, «cremir, « aujourdliui craindre. 

Cette vision de Charlemagne est Tendroit de tout le poème où le 
texte est le plus malade; non-seulement il manque des vers, mais 
ceux qui restent portent des traces manifestes d*altération. On voit 
que le scribe n*a pas compris un mot, et ne s*en mettait guère en 
peine. Ce passage refait n*est pas plus clair chez le rajeunisseur de 
Versailles, qui, du moins dans cette première moitié de louvrage, 
suivait son modèle sans le quitter d*un pas ; en sorte qu*il semble avoir 
eu sous les yeux le même texte qui nous embarrasse aujourd'hui. Il Ta 
raccommodé à sa guise : fort mal. 

Le rédacteur du manuscrit 7227-6 a ùdi mieux: il a sauté à pieds 
joints par-dessus la di£Bculté : il a omis tout net la seconde vision. 

Quoi qu*il en soit, voici comment je pense pouvoir Texpliquer: 

Le verrat qui mord Charlemagne au bras droit, c*est Ganelon 
qui cause \e^ mort de Roland , surnommé , par Ganelon lui-même , le 
bras droit de Charies. (I, SgG.) 

Le léopard qui accourt du côté de T Espagne et s*attaque k la per- 
sonne même de Tempereur, figure la guerre contre les Sarrasins et 
le duel de Tamiral Baligant avec Charlemagne. (V, 3o2 et suiv.) 

Le lévrier qui s*élance de Fintérieur du palais et vient en bondis- 
sant au secours de Charlemagne, désigne Técuyer de Roland, Thierry, 
qui tue en champ clos Pinabel, le champion de Ganelon. (V, 660.) 

La destre oreille al premer ver tranchât. 

Pinabel serait figuré par Toreille droite de Ganelon , comme Roland 
par le bras droit de Charles ; mais le vers suivant 



374 NOTES. 

Ireement te cambat d lepui , 

ne s'applique {dus à Thierry, si le léopard désigne Baligant. 

Au chant IV Ghariemagne a encore deux visions consécatÎYes 
logues à cdle-ci; mais Tallégorie est plus &cile à saisir. 

Voici tout ce passage dans le texte de Venise : 

Giers Inist la lune et la stelles flamlne. 
Caries li roi, li emperer meime, 
Sonç un sonç : ({u*il est ad on port de Cisre , 
Tent son espleu a son ast[e] frasnliie. 
Gaines li oont Ta desor lui sasie, 
Por teipe] force Ta cndeit et brandie 
Ch* entro ses pong Vo irait e hriaee, 
Contra lo del ne fa Tder Tesdiçe. 
Caries se dorme (pi*i] ne s'esvelz mie. 

Apres de celé aitre vision de sonçie: 
Qu*il est in França, ad Âsia, o d stie; 
In does Caenes si tent un ors grandie 
Si durement [mors] lo destro braçie 
Que jusques Tos la came fa trencie. 

Devers Espagne vid venir un liopart 
' Son cors meesme el reqrent et aaalt; 
De son paleis un veltres li assit 
E veint al roi a trot et a sait; 

Pur son amor gentcment se combat , 
Ardiement asalu lo leopart, 
Mais [nul] ni seit quai de lors se vinçerat. 
Çario se dorme mie ne s* esveilat 

(Fol. 7» r', coi. a.) 

\ ERS 90. 

N*avez barun ki mielz de lui la lacet. 

Primitivement on mettait après le comparatif de , où nous me 
qae: « Kar plus fort furent dâ mei. » (Rois^ p. 207.) « Tous pnizdi 
«ocist, ki mielz valurent de lui. > (Rois, p. a3i.) «Scrat li hucm 
■ purs de sun faiteor?» (Joh , p. 488.) 

C'est une forme grecque : fieiiw» trê. Uôtrx^ yŒvporépa , — ^1 
ripa 6(ii^axoç é^fiàt. 



CHANT II. 375 

Je ferai observer que la forme latine destinée à prévaloir un jour, 
c'est-à-dire le comparatif construit avec que, se rencontre dès le xi' 
aiède, beaucoup plus rare, il est vrai : 

« E plus fîid saige (Salomon) (jne huem kivesquid. » (Bois, p. nào.) 

« Mus fud saige qae Ethan. > [Ihid,) 

Il reste encore dans notre langue moderne un vestige, un seul, je 
crois , de Temploi du comparatif construit avec de : c*est après plus : 

n j a plus de dix ans Je n*en connais pas plus d'un. On devrait 

dire, ce semble : plus que dix ans, plus qu un. Les grammairiens ne 
sauraient si bien balayer qu*ils ne laissent quelque grain de poussière 
du temps passé. 

Vers 128. 
Deus me cunfunde se la geste en dément ! 

Le mot geste a deux acceptions dont Tanaiogie est assez manifeste : 
race, famille, et chronique, annales. C*est dans le premier sens que 
Roland le prend ici : 

Seignor, vos qui estes de geste. 
Qui cuers avez legiers et fois — 

( De la bourse pleine de sens, ) 

« Seigneurs , vous qui êtes de race , d*antique famille. » 

Geste, chronique; le même que regeste et registre. 
Baligant dit à son fils, en pariant de Chariemagne : 

En pluseurs gestes de lui sunt granz honurs. 

(IV, 783.) 

Ço dit la ^ei te plus de .iiii. millier. 
Ço dist la geste e cil ki el camp fu. 
Geste Francor xxx escheles i numbrent 

II. P. Paris explique chanson de geste chanson d actions, d*exploits, 
de hauts faits, faisant venir geste du pluriel neutre gesta, gestorum. 

M. P. Paris suppose aussi que cette expression, chanson de geste, a 
pu être créée par Lambert le Court : « Pour le mot de geste ou de 
« chanson de geste, peut-être le doit-on à Lambert le G)rt , qui, s*étant 
« beaucoup servi de Qainte-Gurce , De rébus gestis ahAlexandro Magna, 



376 NOTES. 

« dont il devinait le latin plutôt qa*il ne Tentendait , aura cm pouYoir 
« appeler la geste d'Alexandre un poème destiné à retracer les actions 
« de ce conquérant. > ( Nouv, Revue encyelop, ) 

Je me contenterai d*opposer à cette hypothèse une seule difficulté : 
Lambert le G>urt est du xiii* siède, et Tezpression ge$te» ckanton de 
geste, se trouve dans tous les romans du xii*, notanmient dans Garin. 

La geste vient du bas latin gesta, gestœ, que sans doute Ton avait 
imaginé à force de voir des titres de cet^ forme : Gesta Franconm, 
Gesta Romanorum. On finit par en faire dans notre langue la geste, 
c'est-à-dire la chronique. 

Ainsi chanson de geste signifierait exactement poème tiré des an- 
nales, poème historique, et non poème héroïque; cette expression, 
enfin, n*est pas dans le sens de Clio gesta canens, mais de ceMfran 
domesticafacta. Ou bien encore chanson de geste signifie chanson ie 
race, parce que les héros sont répartis par groupes de famille, chaque 
poème se rattachant à telle ou telle race illustre. J*ai entendu soute- 
nir cette explication; pour moi, je m*en tiens à la première. En éBei, 
je ne vois pas comment la seconde pourrait rendre raison de ven 
pareils k celui-ci : 

Ci fait la geste cpie Toroldus deciinet 
Ou à cet autre qui termine le poème du Cid : 

Âqui s'compieza la gesta de mio Cid , el de Bivar. 

Il faudrait donc dans ces locutions la geste et chanson de geste, prê- 
ter au mot geste deux acceptions différentes ? Le Cid d'ailleurs est un 
personnage isolé, qui ne se rattache point à une famille épique, et 
pourtant le poème du Cid s'appelle chanson de geste. 

Vers 139. 
Dist Tarcevesques : Jo irai , par mun chef. 

Sur celle non-élision de To, voyez l'explication donnée p. clxi de 
l'Introduction. 

Vers 149. 

Gaulter dcsrenget l6s destreiz e les tertres. 
Desrenger, parcourir. Les Anglais disent encore to range : « She exa- 



CHANT II. 377 

• mined the cavem , rangea through every alley of the neigfabouring 
« wood. > — tThe spectre, as she rangea along the antique galleriea, 
« uttered an incohérent nûxture of prayers and hlasphemies. > (Lbwis, 
The Monk,) 

Desrenier est le même mot que desrenger; la racine est resne, et ce 
verbe se prenait au figuré , conmie nous y prenons aller à bride abattue. 

Vers 186. 
Or e argent, pailies e ciclatuns. 

t CicUUon, dit M. Fauriel, long manteau de soie ou de toute autre 

• riche étoffe. M. Reinaud le fait venir, avec raison, je crois, de sega- 

• laton, qui a la même signification en arabe.» (Gloisaire des Albi- 
geois,) 

J'admets la définition jusqu'à un certain point, mais je repousse 
Tétymologie. Je n'irai chercher les étymologies fi'ançaises dans l'arabe 
que lorsqu'elles me manqueront dans le latin. 

n ne suffit pas que segalaton soit arabe pour que ciclaton en vienne; 
pourquoi ne serait-ce pas lui qui viendrait de cjclaton ? Si nous avons 
rapporté des mots de l'Orient , nous y en avons porté aussi. 

Ciclaton me parait l'accusatif latin cyclatum ou cyclatem, de cjclas. 

Cjclas est, non pas un long manteau, mais une robe de soie ornée 
d'une bande de pourpre ou d'or tout autour : circulata palla, (R. xvxXof.) 

Juvénal parie de ce vêtement dans sa VI* satire : 

Hs'ftunt quae tenui sudant in cyclade. 

Sur quoi le commentateur Britannicus dit : « Cyclas est vestis mu- 
« liebris tenuissima et rotunda. «Il serait difficile qu'une robe fût car- 
rée, et Ducange, au mot Cyclas, prouve par des textes nombreux que 
la cyclade ou le cyclaton était à l'usage des hommes aussi bien que 
des femmes. 

Rien de plus fréquent que ce mot cyclaton dans les écrivains du 
moyen âge , où il est défiguré par cent orthographes bizarres. J'obser- 
verai seulement que cyclaton, après avoir désigné dans l'origine un 
vêtement, était devenu aussi le nom de l'étoffe dont on avait coutume 
de le tailler, ou du moins la bande circulaire qui le caractérisait. 



378 NOTES. 

• Capa Johannis Maunself de panno aureo qui Yocatur cidaAim. > [Mo- 
nastican AngL ) 

Vers 190. 

Les amirafles e les filx as cuntiirs. 

Le contoar est une assemblée de consefllers , un sénat. 

Cest aussi un membre de cette assemblée , conune en finançais !e 
mot conseil a les deux sens : on assemble le conseil; monsieur un td 
est son conseil dans cette affaire. 

Ce mot est de la famille du yerbe contourner, parce qu*on supposait 
tout sénat siégeant en rond. (Voyez Dugangb au mot Contomeriœ,] 

L auteur de la vie de Jésus-Christ : 

Lors Herodes a demandé 
Ses chevaliers ses vavassours 
Et ses princes et ses contonrs. 



Li autre prince et li contour 
Qui dou pople estoîent s^gnour 
Devant eux font venir Jhesn, 
Si li demandent : qui es ta? 



Les contours sont presque toujours cités dans les énumération» 
parmi les rois, ducs, princes et chevaliers : 

Atant (Yseult) est del mostier issue; 
Li rois , li prince , li contour 
L*enmeinent el paleis haltor. 

( Tristan.') 

Gif la doivent roi et duc et contor. 

[Auberi le Bourguignon.) 

Les contours sont aussi nommés dans Chaucer, dans le prologue 
du Conte du chevalier [Canterhury taies) ^ au vers 36 1. Le savant 
Tyrwhitt sur ce mot avoue son insuffisance et son embarras : il finit 
par supposer que contour est pour comptour, et signifie les intendants, 
stewards. 

M. F. Michel, dans son glossaire du Roland, interprète coAtoar par 
comte. 



• CHANT II. 379 

Vers 206. • 
Dunei m*uii feu, ço est le colp de RoUant. 

Douez m un feu, un fief, une grâce valant un fief. 

Notre langue n*ayant pas de mot terminé par un v « je n*ai point 
imprimé^; mais il doit être bien entendu que la final defea est 
ocmsonne, et ne fait point diphthongue comme dansyîra^ ignis. 11 faut 
prononcer ici an fi: 

E a mei venget reconoistre snn feu. 

(IV, ««4.) 

Ce vers est au milieu d*un couplet établi sur Tassonance é. 

Devant une voyelle , reparait le v ou 1/ étymologique : févé est le 
même nom ^i^Lefieffé, comme ^ est le même mot tpxejlrf, 

Ducange donne les formesy^iu^ fevam , et même fevis, qui se trouve 
dans un acte du xii* siècle. Fevones sont les févés ou fieffés. (In Fea* 
iunu) 

Vers 232. 
Jo cunduirai mun cors en Rencesvals. 

Et plus loin, v. 44 1 > 

En Rencesvals irai mun cors juer. 

Mon corps, périphrase pour moi On disait de même vastre corps, son 
corps, etc. 

Père, dist Yvorine, to cors si m^engenra. 

(Bomiotfi de Sebourg,) 

S*o8si grant peur aviez, pardieu,.que mes cors a. 

(Ihiâ.) 

Vous n'en istiiet de Torine 
Du père : vottre cors ne fine 
Toujours iousjours de besogner. 

( PatheUn. ) 

Cette périphrase est un vestige des habitudes latines. Les Latins em- 
ployaient corpus d*une façon analogue : 



380 NOTES. 

Hue deiecla virAm sortiti corpora furtim 

Includunt casco lateri 

{£neid.U, 18.) 

Et c'était un emprunt fait aux Grecs : 

(EuRipiD. M»2. sd.) 
• Livrant son corps, se livrant à la douleur. » 

L'espèce de juron ou plutôt d'exclamation cordieu devrait s'écrire 
corps Dieu! c'est-à-dire corps de Dieu! conmie les Italiens jurent coipo 
di Bacco ! C'est la même chose que Dieu! tout simplement. Baudoin dit 
a Élie> parlant de l'arbre de la science : 

Chieu arbres la endroit, voir, je ne Tainme mie, 
Car le fruit qui fut sus nous a mis en basquie , 
En paine et en labour : li corps Dieu le maudie ! 

. [Baudoin de Sebourg, cb. x?, p. 53.) 

Que Dieu le maudisse. 

Vers 2&5. 
Caries li magnes vielz est e redotez. 

Redoté, c'est-à-dire, tourné à redos, redorsatus, qui marche à reçu 
ions dans la vie, qui retourne à l'enfance : 

Sur li a redos se seoient 
Deus autres vieilles qui estoient 
Bien tant ou plus espoeniables 
Et horribles et redoutables. 

(Ddcange in Redorsare.) 

Nous avons très-mal fait le verbe actif radoter : 1 * parce que la ra- 
cine n'est pas re-adoter, mais re-doter pour re-dosser; 2' parce que le 
sens exige absolument la forme passive : être redoté ou redossé, redor- 
sari. L'étude de noire langue primitive découvre mille exemples de 
ces expressions refaites par notre langue moderne, au mépris de fé- 
lyniologie et à la honte de la logique. 

11 ne faut pas confondre être redoté, racine dorsum, avec être n- 
thabtc, racine duhitare. 



CHANT II. 381 

Vers 296. 
C3 tient la tere entresqu^a Scamarine. 

Les rajeunisseun ont substitué Samarie k Scamarine, qui ne leur 
représentait rien. Ib tâchent toujours, en. pareille occasion, de trou- 
ver on mot qui ait qudque peu la physionomie du mot qui les em- 
barrasse, et alors substituent sans hésiter le second au premier; par 
exeni{de, pour Vaateme ils mettent Valence; pour Fixer, Cjpre; pour 
des eaneUoM, des chevaUert, etc. etc. Cest là tout leur procédé : il 
n*esl pas bien ra£Bné. 

Le texte de Venise : 

H tent la terre entresqaes a la marine. 

Sxftfiipfif en grec, en bas latin scamaret ou scamaratores , signifie 
des pirates, des escameurt de mer. • Latrones insequitur quos vulgo 
« Mcamares appellabant ... et plerisque abactoribus , f camortique et latro- 
«nibus undique collectis... * (Jornandes, dereh. Get. 58.) Voy, Do- 
CANGE à Scamarts. 

Scamarie serait donc , d*après Tétymologie , la ville des pirates. 

Je trouve dans TAtlas catalan , publié par M. Buchon, une ville de 
Scamor en Suède. [Texte de Voilas, p. 44.) 

Vers 312. 
Josqu*a un an aurum France saisie. 

Jusqu'à est employé dans Tancienne langue comme aujourd'hui 
avant, ttici à, Lancelot, k la recherche de la reine Genièvre, en 
demande des nouvelles k un nain qu*il rencontre conduisant une char- 
rette ; le nain perfide répond : 

Se tu vielx monter 
Sur la charrete que je main 
Savoir porras jaf9a'À demain 
Que la reîne est devenue. 

(Rom. de la Charrette,) 



382 NOTES. 

Vers 317. 
Greignor fais portet par giu quant fl s'enveiset. 

Senvmer, fonne normande, pour s'en»oi$er. Racines in el où 
comme qui dirait inotiari, 

Otiam a dû former en français oUe, que je n*ai jamais renoo 
à Tétat simple (à moins que ce ne soit eise ou aise : être à son i 
egse in tuo otio) , mais qui subsiste dans oiseux, ois^. 

Je ferai tout de suite observer que la forme moderne oisir est \ 
mal écrite loisir; il faudrait écrire Voisir, Le loisir est un barbari 
par réduplication d*article, comme le lierre, le lendemain, le loi 
le landit, etc. C*est Vhierre (hedera), l'en demain (in dcmani) , T 
(oriolus), Vendit (indictus dies). 

Dans 9'envoiter, le v est une euphonique intercalaire. Semoc 
c*est se livrer à son loisir, s*amuser. Un poète, écrivant un trait 
Tamour, dit à qui il le destine : 

Uns jovencei nnmeement 
Recevra ce nostre présent 
Pur enveiser e pur aprendre. 

[Le Donnez des amans: intr. du Tristan, p. 65.) 

« Un jeune honmie recevra ce mien présent pour s*amuser et s 

• truire. » 

Envoisié, gai, Tair ouvert. 

Tristan , chez le roi Houel, était habituellement si mélancoliqu 
sombre que nul n^osait lui parler, non pas même pour lui demai 
son nom : t Ung jour advint que le roi Houel seoit au menger, si ^ 
« Tristan envoysié plus que il n'avoit oncques mais fait ; si luy dist : £ 
t s*il vous plaisoit , vous me diriez vostre nom , car tous ceulx de a 

• le désirent assavoir. » {Tristan, éd. de i532, in-folio, fol. i3 1 v' 

Vers 327. 
Se ne Tasaill, dune ne fazjo que creire. 

FaZ'jo est au présent indicatif défaire (fari) et non âefere ( fac< 
t non loquor quod credant. » 



CHANT II. 383 

Trop tsit fait dU, amon d«âbles. 

(Partonopettt, v. dod7.] 

Hà.fais'je, mon amy Golilaume, 



Vous estes tfais'je, du lignage 
lyicy entour plus à louer. 

[PatkeUn,) 

Helas! ce nest pas maintenant, 
Ferez^ous, ({a*il faut rigoller! 

(Ihid.) 

Ce yerbe faire ayait produit le substantif enfances, c'est-à-dire lé- 
gendes, tradition, comme infari, infantiœ, sans nul rapport au sens 
moderne de ce mot. (Voyez la note, p. xci de Tlntroduction. ) 

Je n*ai jamais rencontré le verbe faire construit après le pronom 
personnel : au contraire, c*est toujours le pronom qui suit le verbe. 
On ne trouve pas je fais , je. fis , je ferai , mais fais- je, fis-je , ferai je. 
C'est inquam, et non pas iieo. 

Vers 339. 
£ gunfanuns blancs e blois e vermeils. 

Sur le mot hloi voyei la note au vers 33g du chant II. 

S*agit-il ici de trois espèces de drapeaux, chacun d*une seule cou- 
leur, ou bien de drapeaux tricolores P 

La question parait décidée dans ce dernier sens par le vers 669, 
où Gautier de Lux frappe le drapeau d*Estorgant de manière 

Que tut li tranche le vermeil e^ le blanc. 

Il ne restait plus que le bleu ; donc le drapeau était tricolore. Mais 
d*un autre côté , le vers 1 8d du IIl' chant appuierait Tavis contraire : 

El cors li met tute Tenseigne bloie. 

Cette enseigne était exclusivement bleue; donc les trois couleurs n*é- 
taient pas réunies , au moins sur le drapeau de Grandogne. 

Au chant III, v. 36 1 , on voit que les Français avaient également 
dês gonfanons blancs et vermeib et hlois. D est clair que ces drapeaux 
n'avaient pas alors h vdenr d*un signe de ralliement; on ralliait les 



384 NOTES. 

siens par le son connu d*un cor; les gonfimons lacés à Textrémité de 
chaque lance ne servaient que d ornement militaire, comme encore 
aujourd'hui les flammes de nos lanciers. Il n*en est pas moins piquant 
de voir nos couleurs nationales assister, réunies ou séparées, k la 
bataille de Roncevaux. 

Vers AOl. 
Sucurrat nos li feis od son bamet 

Cette situation est manifestement imitée dans Agoïant * 

Par foi, Hiamont, trop par as mal erré 
Quand sans ton père t'es a Karion mellé; 
A moit grant blasme, voir, vos sera tome. 
Car ci François ne sont mie emprunté : 
Bien nos chalengent U lor grant berité. 
Ja ci damages nen iert mes restoré ; 
Perdu avez du mieux de vos bamé; 
Et car or soit vostre olifant soné : 
Li rois Torra a Rise la cité, 
Secorra vos , ja nen iert retomé, 
Ou se ce non, mal somes atome. 



Hiamont Tentent, si a fet un sospir, 
Prent Tolifant, ne puet mes consentir; 
Si la soné par merveillos aîr; 
Risc fut loing, ne le puet en oir! 

(Âgolant, ap. Bekker, p. 173.) 

Vers 409. 
Je vos plevis tuz sunt a mort livrez. 

La version des Rois s'exprime dans les mêmes termes précisément : 
il semble que Tun des deux textes soit la reproduction de Tautre : 

« Lores dist Jonathas a son esquier : Baldement alum : bien le sa- 
■ chiez que Deus les ad a mort liverez. ■ (p. 46.) 

Vers 453. 
Sire compains , amis , ne V dire ja. 

Remarquez dans ce vers l'emploi de rinfmitif, au lieu de Tiropéra- 



CHANT II. 385 

tid Cette fomie de commandement moins dure que 1 autre, était une 
dâicatesse de langue empruntée aux Grecs. Les exemples en sont fré- 
quents dans ce poëme et dans le livre des Rois, 

Jonathas dit à Saûl : « Nepechier pas, bel sire, en tun serf David, t 
[Rkm» p. 73.) • Ne pecces, rex. « 

« Respundi nostre Sire : N'esgarder pas a sa chiere ne a sun cor- 
• 89^, * (p* ^9-) * ^® respicias vultimi ejus. » 

« Ne fesmerveiller de ce que tu oz que la sorcière Samud suscitad. • 
(Aotf, m, glose.) 

« Ne quider pas , bd sire , que tuz vos fiz seient occis. » (p. 1 66. ) 
« Ne sstimet dominus rex meus quod » 

Toutes ces formes respectueuses conviennent d*un (ib a son père , 
de llionune à Dieu , de Tinférieur au supérieur. 

Cette finesse semble déjà perdue au xiii* siècle , le ms. 1 54 ^ n*a 
point conservé cette tournure ; au lieu de : 

Sire compains, smis, ne 1* dire jà. 
il met : 

Sire compains , et vos ne Y direx jà. 

Le ms. 7227* refait la fin du vers : 

Sire compains , tniei vont en ença. 

Notre langue moderne conserve encore un vestige de cet emploi 

de rimpératif dans ces formes de locutions : voir Touvrage de 

comparer cette méthode avec telle autre ; prendre tous les matins un 
paquet de rhubarbe ; etc. Ce sont des injonctions sous réserve du bon 
plaisir de celui à qui elles s*adressent, et d*une exécution facultative. 
(Voir la note sur 1,1 96. ) 

Veus ^63. 
Iceste espee Ait à noble vassal. 

Voici comment ce passage est donné par le manuscrit de Paris 
(fol. 3 r*, col. 1 ): 

Fier de tespee , et je de Durandart 
Ma bonne espee que KaHes me donna ; 
Se je i moir, dire puet qui Taura : 
Iceste espee vassaus hom la porta. 



f 



386 NOTES. 

On voil qu*en cet endroit le paraphraste a , contre son ordini 
suivi d*assex près le texte de Theroulde. Je ne lui ai emprunté qo 
deux premiers mots de son vers pour restituer le vers défiguré i 
le manuscrit d*Oxford. 

Dans le troisième chant, Roland à Tagonie s'exprime presque i 
les mêmes termes ; il dit à Durandal : 

Mult bon vassal vos a long tens tenue! 

Vers 478. 
Par pénitence les cumandet a ferir. 

Ce passage a été copié et maladroitement paraphrasé dans Agoi 

Dist TApostoile : Or me laisseï parler. 
Veci paien (jni nos voeient mater; 
Ne vos puis pas longuement sermoner : 
Dex vint en terre por son puepie saver 

(Ici trente vers de narration sur la vie et la mort de Jésus-Ch 
parce que le temps manque pour sermonner : ) 

Qui or ira sur Sarraxins lerir 

Et le martire voudra por Deu sofrir, 

Dex ii a fet paradis aovrir : 

La ie fera coroner et servir 

Et a sa destre le fera aseîr. 

Toz vos péchiez , sans bouche regehir, 

Voeil hui sur moi de part Deu desservir : 

La pénitence sera de bien ferir. 

On croit que Tauteur va s'arrêter, ayant dit Tessentiel. Poin 
discours continue pendant une page. L*évêque bénit les troupes 
e bras de S. George enveloppé dans une étoffe précieuse , et p\: 
leur répète , de peur qu'ils ne Taient déjà oublié : 

Bon chevalier, or chevauchez avant 
Et si soiez seur et combattant ; 
Paradis est overt des rajomunt : 
La nos attendent li anges en chantant , 
Contre vos âmes vont grant joie menani. 



I ■ 



CHANT II. 387 

Adonc s'en vunt François resbaudifaant, 
Et vont le pas fun à Tautre prenant. 

[Agolatu, ap. Bekkbr, p. i85.) 

Vers 515. 
Kar chevalcei a quant que vous puez. 

Quanque, syncope de quant[uincam]que. A désigne le mode d action : 
« Destrui Amaledi e guanquê a lui apent ; oci e tue quanquê i trou- 
«yeras. • {Rois, p. 53.) 

Vers 524. 
Brochent ad ait pur le plus tost aler. 

Ait ou eit, apocope de espleit à espleit, c*està-dire êniofè, k toute 
force, à outrance : 

Point le cheval , lesse curre ad espleit. 

(V. s8a.) 
Trestut seit fel ki n'i fierge ad espleit 

(V, 194-) 
Sur esplnt, espleiter, qui signifient diligence, se diligentÊr, voyei la 
note 1 , 395. 

Vers 525. 

Si vunt ferir, que ferient il el P 

El est la transformation de al, apocope d'aliad : 

Espee out a sun lei od un pont de cristal ; 
Unkes mielx ne trenchad Curtcin ^ ne Durendal , 
E chalces ont de fer. Pur quei en dirrei or al ? 
MeiHurs ne chalçot unkes RoUans Temperial. 

( Le Roman de Hom, cité dans le glossaire du CkoïïhmagM, par 
M. F. Michel, au mot RoUant) 

iTherouIde a employé el dans deux autres endroits : 

Ferex, païen, por el venud- n*i estes. 

(V, i34.) 

* L'épés (TOipw 1« Dmw». 

i5 



388 NOTES. 

Si *s unt laiseï : qu*eD ferient il el? 

(IV, 566.) 

Mais le poète voulant employer cette locution dans un couplet rimé 
en tt, k el substitue plas : 

Si chevalcerent : que ferient il plus? 

(IV. 417.) 

Voici quelques autres exemples de ce mot el, qui dénote un texte 
d une haute antiquité. Je ne crois pas qu*on le rencontre dans un 
texte du xiii* siècle. 

Charlemagne et les Français, saisis de firayeur de voir le palab où 
ils sont et dont ils ignoraient la merveilleuse structure, tourner au 
vent comme une aile de moulin , tombent par terre et se bouchent 
les yeux. Encore que toutes les portes soient ouvertes, ils ne peuvent 
s'enfuir. Alors s*avance le maître de cet étrange palais, le roi Hugon : 

E ad dit à François : Ne vus desconfortez. 
— Sire, dit Karlemaines, serrât ja maïs el? 

{Voyage de Chademagne, p. 16.) 

tSirei dit Qiarlemagne, y aura-t-il encore quelque autre chose, 
« quelque autre prodige P • 

Sire, dist Karlemaines, er seir nus hebergastcs -. 
Del vin e de el asez nus en donastes. 

(Ihid, p. 37.) 

« Vous nous avez donné beaucoup de vin et d*aulres choses. • 

Les rajeunisseurs de Roland n'ont eu garde de conserver el qui 
n'eut pas été compris , et qu'eux-mêmes sans doute ne comprenaient 
pas. Ils ont changé l'hémistiche. 

El subsiste encore dans l'anglais sous cette forme , else. 

Mais Cliaucer et Spencer disent toujours elles. 

Vers 595. 
Nostre Franceîs n*unt talent de [s en] fuir. 

Remarquez l'emploi de la forme nostre, au pluriel, pour nos. En 
revanche , rien n'est si fréquent que nos au singulier. Cela vient de ce 
que nos est par apocope ou abréviation de nostre, qui était la forme 



CHANT II. 389 

commune aux deux nombres , comme en latin , où noster et nostri dif- 
firent seulement par la terminaison. Le temps et Tusage ont fixé notre 
pour le smgulier et nos pour le pluriel , mais c'est par l'arbitraire plutôt 
que par Tétymologie. 

Vers 603. 
Tute li fireint la bode de cristal. 

C'est-à-dire la boucle (umbonem) ornée, couverte de pierres pré- 
cieuses. • Cristallum , lapis pretiosus de quo ignis est producendus. > 

(DUGANGE.) 

CristalUer, lapidaire , joaillier : « 11 puet estre cristallier k Paris qui 
« veult , c'est assavoir ouvriers de pierres de cristal et de toute autre 
• manière de pierres naturaux. » (Registres d» la ch. des compt ap. Gang. 
in Cristallum.) - 

Vers 619. 
Que [mort] Fabat, cui qu*en peist ou cui non. 

M. F. Micbel écrit par un f : « Qui qu'en peist ou qui non. • 
Cui ou qui, la prononciation était la même, d'où vient que l'écri- 
ture les confond souvent. Mais il est bon de maintenir la différence 
orthographique du nominatif et du datif, au moins sur le papier, si 
ailleurs ne se peut. On doit écrire qui qaen grogne, qui qu'en pleure 
oa qu'en rie, et coi qaen poise; parce qu'on dit : je pleure, je ris, je 
grogne, et par la tournure de l'impersonnel : i7 m'en pèse. 

Ces trois formules étaient fort usitées; les deux premières reviennent 
souvent dans le poème de Theroulde. La langue moderne ne saurait 
traduire la concision et l'énergie de ces façons de parier. 

En douce France esterez prisonnier, 
Audain aurai cui qaen doive anuitr. 

(Gérard de Viane^y, ss66.] 

VsMus fait il laissiez vostre penser : 
Porter Ten cuid , cai k'eu dohfe peser. 

(Ihid, V. 67J.)* 

Si ait Tonor cai I)ei Ta destiné. 

(Ibid. V. 1379.) 



390 NOTES. 

Vers 673. 
Trenchet Tescliûie, hune nî oui quis 

C'est ainsi que M. F. Michel donne ce vers, et il dit dans ses ob- 
servations sur le texte : « La fin de ce vers est entièrement illisible; â 
• faut suppléer, ce me semble, demare. • 

J*ai rétabli le demysr mot k Taide des deux manuscrits de Paris ei 
de Versailles qui s'accordent. 

Voici le texte de Paris : 

Tout le porfent jusqu*en la forcheure 
Et le cheval; onques n*i quist jointure : 
Tout abat mort d pré sur la verdure. 
Versailles : 

Tôt le porfent tresqu'eo la forcheure, 
E lo cheval de ci qu*a la jonture , 
Trestot Tabat el pré à la firoidure. 

Vbus 70s. 
U est vostre espee qui ifil||teclere a nom. 

Oà est, monosyllabe comme T ouest, 

L'ouvrier qui forgea Hautedaire se nommait Galas, firère de Muni- 
fican, qui fabriqua Durandal et Joyeuse. L'auteur de Gérard de Viane 
attribue Hautedaire à Munifican lui-même, en sorte que les trois épées 
de Roland , d'Œivier et de Charlemagne auraient été sœurs. 

Comment Hautedaire vint-elle en la possession d'Obvier ? Nous l'ap- 
prenons dans Gérard de Viane. Il iàut savoir d'abord que RcJand et 
Olivier, qui furent depuis si tendrement liés , firent connaissance par 
une querelle, sous les murs de Vienne, à propos d'un faucon. Peu 
de jours après, ils eurent un duel à mort, à l'occasion de la belle 
Aude, sœur d'Olivier, que Roland voulait épouser malgré tout le 
monde. En celte affaire, un bon vieux juif, nonuné Joachin, fournit à 
Olivier la meilleure armure possible, une armure dont les pierre- 
ries seules valaient plus que la ville de Mâcon! (Gérard de Viane. 
V. 2078.) Mais Roland brisa l'épée de son adversaire au-dessous de 
'J» poignée. A celle nouvelle, Joachin accourt avec une autre épée, 
ï-elel ri provenant rie la succession du fameux empereur romain 



CHANT II. 391 

MamoDt, inconnu à M; le Beau. Mais il faut laisser parler le poète : 

^ Quant li Jais entendit la criée 

Ke Olivier ot brisiee s'espee, 
A son ostel s'en va sans demoree, 
Une en aporte que nioit fut onoree , 
Plus de cent ans Tôt li Juis gardée ; 
Closamont fu , k*iest de grant renomee ! 
Li empereur de Rome la loee. 
Il la perdit el bruel , ses la ramee , 
En la bataille ke molt fu redotee , 
Lai ou l'ocist Maucon de Volfondee : 
Il cbaît jus quant la teste ot copee ; 
Fors de son fuere colat la bonne espee ; 
L*erbe (u drue ke dessus fu versée ; 
Âpres Ions tans Torent (auchebr trovee : 
Une des faus lor ot par mi copee. 
Kant il la virent, si Tout sus relevée, 
Si Tout a l'apostole de Rome présentée. 
II la vit bêle et de lettres dorée. 
Et le point d*or dont el fut enboudee ; 
En l'escriture ke il at regardée 
Trovat escrit (c'est venté provee) 
Ke Hautedaire avoit a nom l'espee 
Et dedans Rome fut &ite et compassée : 
Munificans Tavoit faite aduree 
Ce fut uns maistres de molt grant renommée. 
Li Apostoiles fist bien forbir Tespee , 
Enz ou trésor S. Piere fat gardée ; 
Pépins Ten traist, de France la loee, 
liant corone ot premieremant portée ; 
Au. duc Beuvon la donat en sodée , 
Et li dus lot a celi Juis donee , 
Car il en ot d'avoir une mule troussée. 
Des lor que ci l'ot li Juis gardée ; 
On puis n'oist nus parler de l'espee 
Jusqu'à celé oure ke il l'at présentée 
A Olivier, ou fut bien aloee, 
Li fil Renier de Gènes. 

(Gérard de Viane, v. 2671, ap. BassBR.) 



392 NOTES. 

• Quand le juif ouït la criée qu*01ivier avait briaée son épée , il court 
à son logis et en rapporte une bien illustre! Le juif Tayait gardée plus 
de cent ans; elle avait appartenu à Qosamont, le ctièbre empereor 
de Rome. Qosamont la perdit au bois, sous la ramée, dans cette ba- 
taille terrible où le tua Maucon de Valfondée. Qosamont quand il eut 
la tète coupée, tomba; la bonne épée coula de son fourreau, l*herbe 
épaisse la recouvrit. Longtemps après des faucheurs la trouTèrent, 
elle leur coupa même une faux en deux : ils la ramassèrent, et Tallèrent 
présenter au pape, qui la vit belle, avec des lettres d*or sur la lame, 
et emmanchée d*une poignée d or. Jetant les yeux sur TinscriptioD, fl 
y trouva (c*est vérité prouvée) que Tépée s*appelait Hautedaire, fiole 
et compassée à Rome, et trempée par Munificans, un maître de grande 
renommée. Le pape fit bien fourbir Fépée et la gar^a dans le trésor 
de S. Pierre. Pépin Ten fit sortir. Pépin de France la louée, pour 
le jour de son couronnement; puis il la donna au duc Beuves, et le 
duc la céda à ce juif qui lui en donna une mule chargée de ridiesaes. 
Depuis lors jusqu*à cette heure la garda le juif, et nul n'en avait ou 
parier, jusqu*au jour qu'il en fit présent à Olivier, le fils de Régnier 
de Gênes, qui la rendit glorieuse. » 

Vers 70/i. 
D*or est li hels e de cristal fi puiix. 

Le heut de Tépée est la même chose que la poignée : dans son duel 
avec Roland , Olivier brise son épée auprès du heut : 

De ieiz le heut brise la bonne espee. 

(Gerardde Viane,y. 2558.) 

Il envoie bien vite un messager en demander une autre à son 

oncle : 

Vai a Viane tost et isnelement 

Et di Gérard mon oncle le vaillant 

M'espce est Traite joste le heux devant. 

(Ibid. 2687.) 

Le messager s'acquitte de sa commission en ces termes : 

Par moi vos mande Olivier le vaillant 
S'espec est fraitc joste le poing d*argent. 

(Ibid, 2645.) 



CHANT II. 393 

UêtU avait foimé le verbe enhêuder ou enhouder, c*est-à-dire êmman- 



Veez in*e8pee k'i (for est enhêldiê, 

(Roland, ch. II , v. 3o6. ) 

De ces espees enkeldees (for mier. 

(/6ûf. V. 691.) 

Vers 712. 
Trenchet le con e [la] bronie safree. 

La brognê est la cuirasse. Bronn, en celtique, sein, mamdle, poi- 
trine; irofifia, donner à teter. 

De hronn, le bas latin branea, brunia (voyei Ducangb); et de irii- 
nia, le français brogne. 

Cette étymologie me parait préférable à celle qui tire brunia de 
kriMus. Le métal des cuirasses n'est pas brun ; il est blanc et brillant. 
Une bonne étymologie d'ailleurs est une définition : par conséquent 
die doit présenter la qualité constitutive, essentidle, de Tobjet défini. 
Or» le casque, le haubert, la cotte de mailles sont d'acier comme 
la* cuirassé, mais la cuirasse seule défend la poitrine : c'est pourquoi 
elle seule s'appdle brogne, 

Saffri :cei adjectif signifie orné d'orfirois. L'orfix>i (aurampKryginm, 
ambres) est du fil d'or, et, par extension , tout ouvrage qui en est 
fiût : des firanges , du galon , une certaine étoffe de soie brochée d'or 
et d'argent dont on fait la croix sur les chasubles des prêtres, etc., 
tout cela est de l'oriroi. • Item un chasuble blanc , a fleurs de lis , dont 
• l'oral est semé de perles.... • {Inv. de la Sainte-Chapelle, ann. iSyG.) 

• Saffnun, dit Ducange, idem cpod aurifres, • et il cite en preuve 
ce texte : «Floquetum cum sqffro, sive aanjres, ante et rétro deau- 
« ratum. • De là l'épithète t(^ffré, donnée à tout ce qui porte un orne- 
ment de ce genre. 

Cette épithète, dans le Roland, accompagne presque toujours les 
mots brogne et haubert : on ne peut l'entendre que d'une finnge d'or 
qui garnissait ces armes défensives, l'une enfermant la poitrine, 
l'autre protégeant la nuque par son voile de mailles, et revêtant, 
comme une pèlerine, partie des épaules (hals-bergen). Lorsque 



394 NOTES. 

M. Francisque Michel interprète m^« • cisdè , » il donne pour le sens 
vrai un sens vraisemblable. 

Vers 716. 
Ço dist Rollans : [Ore] vos receif jo frère. 

Roland et Olivier n*étaient jusqu'ici que compagnons; Gandoo le 
dit au vers 3a4 du I* chant. 

n n*est pas sans intérêt dobserver les qualifications mutudlemeit 
échangées par les héros de Theroulde. Dans toute la partie qui pré- 
cède, Olivier parlant à Roland emploie toujours cette formule de 
politesse, sire compains, Roland s*en sert aussi envers (Mivier» màs 
beaucoup plus rarement fpar exemple , II , 468) ; le plus souvent 3 
se dispense de toute formule , comme pourrait (aire un homme supé- 
rieur par le rang ou la renommée. C*est seulement ici que Roland, 
charmé des exploits d*01ivier, lui déclare qu'il le reçoit pour son 
frère, et désormais il lui en donne le nom, par exemple, au vers 19 
du III* chant : 

Ço dist Rollans : Oliver, compains, frère. 

Ainsi, le lecteur voit se serrer sous ses yeux le' lien d*amitié entre 
les deux héros , et Toccasion de cette amitié c'est la valeur. Ces nuanœi 
délicates qui nous échappent comme appartenant a une civilisatioD 
et à des mœurs qui ne sont plus les nôtres, devaient être au moyen âge 
sensibles pour tout le monde. A partir du moment où Roland a pro- 
noncé le vers qui donne lieu à cette note, Roland et Olivier jouent, 
dans le poème , le rôle de Nisus et Euryale dans Y Enéide, 

Ce titre de frère d'armes n'était point alors un vain mot , une for- 
mule sans effet : il étabhssait une parenté sérieuse « et souvent oii 
lien plus fort que celui de la parenté de la chair. 

La fraternité d'armes a de tout temps été en usage chez les peuple» 
les plus barbares conmie chez les plus civilisés. Chez les premiers, 
on consacrait cette alliance en buvant du sang l'un de l'autre; chez 
les seconds, par l'échange ou simplement par le contact des armes. 
Ici Roland n'en demande pas même tant : il déclare Olivier son 
Ircre d'armes parce qu'il le voit d'une bravoure égale à la sienne 
propre. (Voyez sur les frères d'armes la dissertation de Dltafjge à la 
xiite de Joinville. • 



CHANT II. 395 

Vers 732. 
Par artimal l*i cundoist Jupiter. 

Tont le moyen âge était persuadé que les dieux du paganiame 
étaient autant de démons qui pendant longtemps avaient trouTé Tart 
de surprendre Tadoration des hommes , et que le christianisme avait 
remis k leur place. Cette opinion remonte aux premiers sièdes de 
rE|^iae : die est formellement énoncée dans Origène , qui reconnaît 
même k Antinous la faculté d*opérer des mirades. Tatien nomme Ju- 
piter le chef des diables ; Minutius Félix dte les démons Saturne, Ju- 
piter, Sérapis; Saturne est le pire de tou8« selon Lactance. Jupiter, 
llercnre et certains autres diables tourmentèrent considérablement 
S. Martin , évèque de Tours , au rapport de son historien Sulpice- 
Sévère. Enfin tout le dergé tenait cette opinion. On peut lire dans 
rUatoire ecdésiastique d* Angleterre (Scriptares vêUres reram AngUca- 
rmm) Tanecdote efiBrayante de la diablesse Vénus , dont on a fidt ches 
noua, le dénouement de Zampa et la charmante nouvelle de la Vému 
JTIUe. Les chrétiens n'avaient pas oublié de ranger parmi la cohorte 
îaiBniale leur anden persécuteur Néron, métamorphosé en un dé- 
mon terrible sous le nom de Noiron. Rome , dans tous les romans 
daxii*etdu xin* siècle, n*est le plus souvent appdée que \e pré-Néron 
oa pré'Noiron, Theroulde, qui prend ApoUon et Jupiter pour des 
diables, ne parie pas de Néron : peut-être il était trop instruit pour 
accepter cette confusion de personnes, mais ses rajeunisseurs ne Tont 
pasmanquée : 

Lor Diex maudient Apolin et Mahom , 
Et Tervigan et Jupin et Noiron. 

(RoncevaU, ma. de Versailles.) 

Tervagant chiet aor lui a une hie : 
Parmi les els la cervelle est saillie, 
L*anne s*en va et Noiron fa saisie, 
El paits (Tenfer au piler la lie [sic]. 

(Ihid. V. 456o.) 

Cundoist, au prétérit. Voy. sur III, 883. 



396 NOTES. 

Vbbs 767. 
E terremoele ço i ad veirement. 

Ce mot, qui n*est que le latin ienra-mota, se retrouve dans la ver- 
sion des Rois : 

« Este vus le sires i passed, e un temmote merveillus vendrad d^ 
« vant lui ; mais ne vendrad pas li sires a cel terremote. • (p. 3a i.) 

Le texte dit : « Et spiritat grandis et fords subvertens rnooto 

• et coûterons petras ante Dominum; non in spiritu Dominus. • 

Vers 768. 
De seint Michel de Paris josqu*as Seîni. 

L*église ou la chapelle de S. Michel était dans la Cité, tout proche 
de la S^ Chapelle. « On ignore la date précise de la fondation de cette 
«chapelle : Philippe Auguste y fut baptisé en ii65. * (Paru m» 
Philippe le Bel, p. 4oa.) L*abl>é Lebœuf nie que cette é^se de S. Michel 
soit la même que celle où Philippe Auguste reçut le baptême. 

n faut remarquer le nom de la ville de Sens traité conune un plu- 
riel : « JosquW Sens, • jusqu*aux Sens. En effet. Sens n*est que la 
forme en vulgaire du latin Sen[one]s. On devrait donc dire les Sens, et 
il paraît qu on Ta dit ainsi dans Torigine. 

Vers 769. 
De Besentun tresqu*az pon de Guitsand. 

Le nom de Vesontio avait reçu la forme vulgaire dès le viii* siècle, 
puisque dans un capitulaire de 8oa on lit : « de Lingonis ad Bissen- 
« cion. » (Ap. D. BoDQ. V, 66i.) 

Wissant, petit port entre Boulogne et Calais. Les notations W,Gti, 
5ont équivalentes dans lorthographe du moyen âge. 

Wissant ou Guissant était sous les Romains une place d*importance : 
(]ésar s*y embarqua pour passer en Morinie. Wissant tirait son nom 
(l*un chef gaulois, Luttwic ou Ludwig ; César, suivant Tusagc constant 
des Romains d approprier les noms étrangers aux habitudes de leur 
langue, fit de la terminaison Witz ou Wiks le moi Iccias, et nomme 



CHANT III. 397 

ce liea Portus Iccius ou /Id'iu ^ Valois propose l*étymologic whitê- 
ioid. Les Anglais, vers i347. pillèrent Wissant et le réduisirent k 
réut oii nous le voyons. Béroi ( au m* siède ] mentionne Wissant : 

Tant coin lis venz les puet porter 
Eurent la longore de mer, 
La terre estrange conteriant 
Par devant le port de Wiuant, 
E par Buluingne e par Treixpors. 

(Tristan, i, II, p. 79.) 

Vebs 777. 
Ço est li granz doel pur la mort de Rollant. 

On sera probablement frappé de la ressemblance de ce morceau 
avec la (in du I" livre des Créargiqttts, (Voy. p. x de Tlntrod.) 



NOTES DU CHANT III. 



Vers 2. 
Paien sunt mors a millers e a fuis. 

Le livre des Rois écrit /b/c : ■ Nabal fisi tundre sunfalc. » (p. 96.) 
• E ore me vint la nuvele que tes pastures tunderoient les falcs, • 

(P-970 

Fuie, comme on voit, signifie troupeau. Racine: Tallemand volk, en 

vieux langage ^ur : 

Des qat le pasteur est férus. 
Le fouc des berbis est vaincus. 

{Vita Ckristi.) 

Ce TDOi fonc ne s*appliquait pas aux troupeaux de grandes bétes qu'on 

' Sur l'identité de H^ûsaiU et de Portus Iceii, voyes Ducange, iotrod. da glotiaire , 
p. 11, col. 1 (noav. édit.), et 38* dÎMertation tur JoioTSle. 



398 NOTES. 

dit en latin armemki : « On ne dît pas hoc de vaches ne fbac de die- 
« vaux, mes on dit bien foac de poorqhiaux et feue de brdbis. • (Glé 
dans Ducange au mot Fimcagiam;J6ueagium exprimait le droit de birt 
paître un fouc.) • Item, le foucq d*awes (d oues, d'oies), dont le fouoq 
« vault XXV awes. • [Ibid.) 

Fuie parait Tétymologie de fouU. Les païens meurent par milliers 
et par foules. 

Vbrs 11. 

Li reis Marsiiie od sa grant ost lor surt. 

Leur ' sourd, du verbe sourdre. Marsiiie et son armée sortent de 

terre , comme une source qui jaillirait sous les pieds des chrétiens. 

Il est impossible de rendre dans notre langue moderne l'énergie de 

cette métaphore. 

« Une bataille turst vers ces de kraêl.^* (Rois, p. 7^.) 

Surst est au prétérit, syncope de sursit, lequel est lui-mènie une 

syncope de surrexit; surt est au présent. (Voy. sur III, 883.) 

Vers 29. 
Maie cancuD n*en deit estre cantee. 

Cette préoccupation de la postérité, si naturelle à toutes les grandes 
âmes , est plusieurs fois exprimée dans ce poème. Ce vers fournit , en 
outre , un témoignage de la forme sous laqueUe la tradition circulait : 
c*était sous la forme de vers chantés , d*une chanson épique. De là cette 
expression qui ne trompe plus aujourd'hui personne, la Chanson de 
Roland, par laquelle on a longtemps entendu des couplets sur Ro- 
land. 

Veus 50. 

Li arcevesques cumencet la bataille. 

11 ne sera pas sans intérêt de comparer au portrait de Tarchevêque 
Turpin, par Theroulde, le portrait de Tévéque de Bayeux, Odon, 
firère de Guillaume le Conquérant, tel que Wacc nou.s le montre au 
milieu de la bataille d*Hastings. Les Normands hésitaient au bord d*un 
fessé : 



CHANT m. 39§ 

Quant Oedes, li boen corunei 

Ki de Baieucs ert sacrei, 

Poinsi; si lor dist : Estez, estei! 

Seiez en paix, ne vos movez; 

N*aiez poor de nule rien, 

Kar se Dex plest, nos veincron bien ! 

Issi forent asseorë : 

Ne se sunt mie remué. 

Odes revint puignant arrière 

L' ia bataille esteit plus fiere : 

Forment i a le jor valu! 

Un haubregeon aveit vestu 

De sor une chemise blanche; 

Ce fut li cors , juste la manche ; 

Sor un cheval tôt blanc seeit; 

Tote la gent le congnoisseit : 

Un baston teneit en son poing. 

La u veeit li grant besoing 

Faseit li chevalier tomcr. 

Et la les feseit arrcster; 

Sovent les faseit assailir. 

E sovent les faseit ferir. 

(Boman de Rou, v. i33 53.) 

Vers 82. 
Pramis nus est : fin prendrum a itant. 

A iiamt, à tant, ou à autant. La version des Rois emploie de même 
iuMC ou idanc construit avec à pour dire alort : « E sis pères fud à 
1 iiune en la plus luingtaine partie de Gabaa. » (p. 45.) « L'arche fud 
' à iiunc od eis. * (p. 47. ) 

Vers 128. 
N*i ad eschipre qui cleimt se par loi nun. 

Eichipre, un matelot, vir nauiicus, 

• E li reis Yram enveiad ses humes ki escUpre furent bon. • (Rois, 
p. 371.) «Misitquc Hiram in classe illi servos suos viros nauticos. » 

D*efcA^r0 vient ^aip«r,^a^a^e; on devrait dire, à la rigueur, étfai- 
prage, éqmprer. 



400 NOTES. 

Vins 211. 

* 

De Toree sdle les dont akes d*aigent. 

Les unves ou aubeg étaienl les dem éminenoes. de la eefl 
devant, Taiitre derriire. Madiiea Pftris dit d'un cavalier qpi*iii 
la doué k laube de sa selle. (Cl Cam. in Ahm, et illki.) 4 
doùne aussi ce mot aube. 

Vbbs 2S0. 
L*im gist sur Faltre e eafers e adeni. 

Enven, inversas, i renversé sur le dos.i ildms« mitmi an 
la (ace contre terre, anx dents, sur les dents. 

I E il (le sénéchal du roi Achab) corne il canut Hdie, Aâ 
« devant lai. • {Rois, p. 3i4.) « Geddit saper fiicieni suam. » 

Qiaent adeai, chaent enven. 

(fiwMDi é§ Bou, I, p. 348.) 

AémU avait produit aâmUer : 

Lors vient li borjob, si Tadenle 
Tôt estenda en co n ti e terre* 

(MàoK, FcUuuw» IV, p. i85.) 

Rien ne remplace dans la langue moderne ces deux mots ra 
énergiques : nous sommes obligés de recourir à des périphrai 
Je cherche toujours où sont les bénéfices de nos réformes , 
rent je ne trouve rien. 

Vers 300. 
Li arcevesques les ot cuntrarier. 

Quatre vers plus bas , « ne vos cuntraUez, » Cette forme ce 
est la plus usitée alors et la plus conforme à Tétymologie : conù 
(itare), mais les liquides let r se suppléent continuellement : L 
langue disait mérmchohe et mélancholie; Wandali, les Wandrt 
nous avons refait les Vandales; la première forme de matelas 
feras (Duc. in Materacium) ; lascinia a bit rossignol; de titulas, 
le livre des Rois dit atitelé (p. a ) ; il n'emploie aussi que^!>rfe/ej 
Jorteresse, etc. 



/ 



CHANT 111. 401 

Vers 312. 
Flnfuerunt en aitrea de musters. 

Ce mot, dérivé du latin atrium, signifiait parvis : le parvis intérieur 
H extérieur du temple des Juifs ; le parvis d*une église : • Les altds 
« que Manasses out fait faire as dous aitrei del temple. • — « Vaitre qui 
« fut plus prucein al temple fud li aitres as pruveires. » — « Dediad li 
« reis la meited de Yaitreki est devant le temple. • (Le livre des Rois.) 
— « Le roi Contran fist occir Amulphe en ïaitre S. Martin de Tours. * 
{Chroniq. de S. Denis, t.I, fol. 58.) On appeUe encore à Rouen Yattre 
Nostre-Dame le parvis qui est devant la grande porte de cette cathé- 
drale. 

« La place qui est ordinairement devant les églises servait autrefois 
« et sert encore aujourdliui de cimetière, particulièrement à la cam- 
« pagne. De là le mot atre signifie cimetière dans le Boulenois. A Metz, 
«le peuple dit atrie. » (SaintePalatb, Glass. t. 1.) 

Vers 318. 
Grans trente liwes Foirent il respundre ! 

Boland parait avoir été célèbre comme sonneur d'olifant par la vi- 
gueur de ses poumons et la longueur de son haleine; car dans le 
Voyage de Charlemagne à Jérusalem, invité de gaber k son tour, voici 
comme il s*exprime : 

Dites al rei Hugun qu*il m* prestet sud olifant. 

Puis in*en irai la fors en ce! emplain : 

Tant par ert fort m*alaine e li vent si bruant 

Qu*en tute la citet, que si est ample e grant. 

N*i remaindra ja porte ne postis en astant. 

Ne quivre ne acer, tant seit fort ne pesant, 

Ke l'un ne fierge f altre par le vent qa*ert broant. 

Mult ert fort reis Hugun, se il se met en avant, 

Ke il ne perde la barbe, les gemans en bmlant (de) 

Et les grans peaus de martre que il ad al ool entumant. 

Le pdiçnn d'ermin al dot en reversant 

( V&y. de CkarUmagne , p. 19.) 

36 



402 NOTES. 

« Dites au roi Hugon de me prêter sa trompe : je sortirai là 
sur ce terre-plein ; mon haleine sera si puissante et le vent si l 
que dans toute cette ville si ample, il ne restera ni porte ni 
debout. Il ny aura ni cuivre ni acier, tant fort et pesant soil 
ne s^entre-choque au vent de ma trompe. Le roi Hugon , s*il 8*y 
n*y saura si bien résister qu^il n y perde sa barbe , ses moui 
les fourrures de martre qui entourent son cou, et la pelisse 
mine qui lui couvre le dos. » 

Vers 336. 
Ço est [grant] merveille que Deus le soefre tant! 

J'ai restitué ce vers à Taide du manuscrit de Versailles. 

Ce passage (surtout les vers qui vont suivre) est très-déH 
dans le manuscrit d'Oxford ; il me parait impossible qu'il n*y ait 
lacune après le versSSg. Et, circonstance singulière, cet endrc 
pas plus clair dans les textes rajeunis. Les rajeunisseurs n^ai 
ils pas eu entre les mains un texte meilleur que le nôtre ? ci 
tenté de le croire. Quoi qu'il en soit, voici comment tout ce 
est donné par le manuscrit de VersaUles. 

Icex paroles resemblent bien d^enfans! 
Bien conoisscz Torgoil qu*i a RoHans : 
I ^ Il est moult baus, si est fous ses taiens; 

Grant merveille est qe Dex Tcn est sofrans! 
Ja prist il Nobles lot sans vostre comanz ; 
Fors s*en issirent li Sarrasins as champs; 
Tuit s'entroccissent a lor espiez trenchanz ; 
Rolans li fiers, li hardi comhatanz. 
Se Gst lever enz es prés verdoianz. 
Saisi les cors a toz les combatanz, 
Qu*il volt li sans en (? n'en) fust aparisnnz. 
^ Sor toz ses pers ejt il ore gabanz. 

Apres un lièvre est tôle jor comanz ! 

(P. I 4 1 du ms. ) 

■ I Voici le même passage dans rédition publiée par M. Bou 

de Genève : 

I 



I 



i < 



CHANT 111. 403 

Itex paroles reAcenibient ben d'enfaïu. 
Asez savez quez est li cuens RoUans : 
Por un seul lièvre va tote jor cornans. 

C'est s*en tirer cavalièrement. M. B. use volontiers de cette mé- 
diode pour éclaircir les passages obscurs. Le manuscrit de Venise est 
loin d'apporter aucune lumière sur cet endroit ^ afin qu'on en juge , 
le voici dans toute la pureté de son orthographe baroque : 

Ancbè merveille che Deo le soiris tant! 

Ça presel Noble sença noat (? voatre) cornant; 

Fora insi Saraçin ch*era davant; 

Si combate al bon conte RoUant. 

RoUant jacis cum Durindarda el brant ; 

Soto el cel no è cent cbi olsasse durer avant, 

Per una leverotta va tut li jor cornant. 

(Fol. 98 r^. col. 8.) 

Vers 344. 
Suz cel n ad gent ki Tosast querre en champ. 

Le manuscrit d*Oxford porte seulement ki osast J*ai essayé de res- 
titaer ce passage par Taddition de Tarticle omis sans doute; mais on 
obtient deux sens opposés selon qu on rattache cette / au premier mot 
ou au second ; Téquivoque , au surplus , subsiste dans le français mo- 
derne : I il n'est personne au monde qui l'osât appeler en duel , » ou 
bien : • il n'est personne au monde qu'il osât appeler en duel. ■ J'ai pré- 
féré le premier sens : il n'est pas vraisemblable que Gandon osât 
accuser Roland de poltronnerie devant Charlemagne ; mais bien plu- 
tôt l'accuse-t-il d'être un insolent et d'abuser de son renom de force 
et de vaillance , pour gaber ses pairs et les piquer impunément de ses 
railleries. 

Vers 396. 
K tuit rachètent encuntre rolifnnl. 

Et au chant IV, v. 796 : 

D*un graisle cler racatct ses cumpains. 
Virgile exprime cette idée.par rtsultare . « Colles clamore résultant. « 

3O. 



I 



404 NOTES. 

Racater, c*est-à-dire rechasser, comme si le son heurtant co 
autre son était repoussé et rebondissait. On dit en Picardie n 
racacher un volant. Au figuré : il m*a bien racaché. 

De cet ancien verbe le français conserve le substantif raqui 

Vers 424. 
Oi desertet a tant rubost exill ! 

Ce mot rubost manque dans tous les lexiques, çt je ne Tai 
tré dans aucun autre texte français; mais il me parait être h 
que ruhesto , « sauvage , cruel , » qui existe dans Titalien du x\ 
Pulci en fait Fépithète d*un tremblement de terre ; dans la se 
MarsiUe et Ganelon viennent de se mettre d*accord pour la | 
Roland, la nature fait éclater de funestes présages : 

Intanto venne un terremoto mhesto, 

(MorganU magg. XXV, st. 75.) 

Et au chant XXVII, stance i47« parlant de Charlemagne : 

Ghe si parti da San Gianni di Porto 
Corne ii suon tante rubtsto. ha sentito. 

Il retourna de S. Jean-Pied-de-Port 
Des qu'il ouït le son plaintif du cor. 

Ce mot descend vraisemblablement de rubus, buisson. Rtib 
bius, dans le bas latin, «sauvage: » rubiafera, bêle fauve. (C 
Rubia, Roffîa.) En espagnol, pareillement, rubio signifie fauve, 
sage étant continuel du sens propre au sens figuré, rnbeus a d 
ployer pour dire effrayant, terrible, immanis; et de rubeiis i 
former rubesto, et ruboste. Le texte porte très-bien écrit ruh 
finale peut être une faute de copiste ou une lettre euphonie 
suis pour la première hypothèse. 

Vers 528. 
De lui venger ja mais ne lui ert ler.. 

Le glossaire du Roland inteq)rète mal lez par le substanti 
lez est au participe passé de loire, forme de Ucere, d'où il no 
encore Tadjectif loisible. Au prétérit, i7 hit, licuit : 



J 





CHANT III. 405 

^^•Pv quei /tt( en la vielz lei que 11 ordenez ouMeni muillers. » {Rois, 
^^•) « Pur quei lur lut aveir plusurs femmes. » {Ibid, p. a.) 

•Qbjoncdf : qu'il leûst, liceret : « U me requist enientitement 

li Uust aler en Bethléem. » (Roû, p. 80.) 

liqprfidt de l*indicatif , il laUoit. Il s*agit de savoir si un chevalier 

li contre un simple écuyer a droit de garder un heaume 

garni de piquants par derrière : « Et messires Renaut disoit qu'il 

«iTattiHt présenté dedens hore et bien à tens , et disoit que bien /< 

ii avoir tel hiaume. » (Bbadhanoir, t. II, ch. lxi, p. âoo.) 

" Vers 548. 

i*' ' E , France dulce , cum hoi remaindras gnaste ! 

p ' Saint-Évremont a fait une dissertation sur le sens préds du mot 

tffgj qui passait alors pour nouveau et né d*hier du latin vastus. Nos 

pères s*en étaient avisés longtemps avant le xvii* siècle : v€Ute n'est 

attire que guaste; mais dans le Roland, comme dans la version des 

^ Mbù, il signiGe désert. 

De gaaste il s'est formé guasler, aujourd'hui refait sous cette forme 
iàmuter; gâter & été retenu pourtant, mais avec une acception diffé- 
tmle. 

Wastine ou guastine, dans les Rois, c'est le désert, la solitude : 

«Uns huem mest (mansit) en la guastine de Maon. • (Rois, p. 96.) 

«.... Ki est encuntre la Wastine. i^ (Ibid,) 

De la ces noms propres, de la Gastine, de la Woestine; c'est du Dé- 
êmi. Le guast ou dégât, c'est reflet d'avoir gasté, dévasté; le (ort qui 
«n résulte au propriétaire : 

Guaz vos en deiz par ces peU sabclines. 

[Boland» I, 5i5.) 

«Je vous en dois le tort, le dommage. » 

Vers 596. 
Quel part qu'il al^c ne poet mie chair. 

Quelque part que est un barbarisme moderne, un non -sens qui 
défie toute la subtilité des grammairiens les plus raffinés. 



406 NOTES. 

Quel que s*employait avec tmèse, cestà-dire, le substantif ou lad- 
jectif enchâssé entre quel et qae : 

« E quel part qae il (Saûl) se tumout, ses adversaries surmoatout. ■ 
[Rois, p. 5a.) 

• E £>eus guardad David quel part ^a'il idast. • (Ibid, p. i48.) 

« De quel forsfait que hume out lait en cd tens. • ( Lois de Guittiume 
le Conquérant) 

En quel onques lia que je soie. 

(R. de la Violette, p. 44.) 

Quel duel que j*en doie souffrir. 

[R. de Coucy, v. 6i53.) 

Ne lor nut tant non) est ne bise 
Qu*en Danemarche n arrivassent, 
Queu mer orrible que il trovassent 

(Chr, des ducs de Normandie, v. 37550.) 

Et encore , au xv* siècle , Froissart parlant de la cour du comte 
de Foix, dit : « Nouvelles de quel royaume ni de quel pays ^oece feost 
« là dedans on y apprenoit. ■ ( Liv. III. ) 

Mais on avait la facilité de construire aussi le que avant le substan- 
tif, par exemple , de dire : quel talent que vous ayez , ou bien : qmd qu 
talent «lyoz : 

l^a monterez , quel que talent ayez. 

(Honcevaux, ms. de Versailles.) 

De cette facilité naquit, Tignorance aidant, la locution barbare qui 
.souille notre langue depuis le xvi' siècle : le que fut soudé à quel. 
dont on lit un adverbe, d'adjectif qu'il était, et de Tautre côté du 
mot suivant on répéta le que: quelque talent que vous ayez, quelque 
grands que soient les rois. Corneille pouvait dire : * quels grands que 
« soient les rois , ils sont ce que nous sommes , » au lieu d'aller chercher 
un liispanisme, lequel, au surplus, n'est pas tant un hispanisme qu'on 
le pense, .l'espère montrer en son lieu que cet emploi de pour, pour 
tjraïuh que soient les rois, est un très-ancien gallicisme, et qu'en cette 
airain» les véritables emprunteurs sont les Espagnols. 

On avail oublié la règle des adjectifs invariables en genre venant 
<l(s mots latins en r^ et en ens : de sorte que voyant quel joint a des 



CHANT III. 407 

noans feuinins , on ne savait plus s* en rendre compte autrement qu'en 
supposant quelque adverbe. Cette bévue s*est religieusement transmise 
àt grammairien en grammairien jusqu a nous. 

Le premier écrit où je rencontre quelque que est la Farce de Paihe- 
(iii« de la fin du xv' siècle. Pathelin instruisant le berger: 

A moy mesme, pour quelque chose 
Que je te die ne propose .... 

Et le berger lui répond : 

Dites hardiment que j*afibie 

Se je dis huy aultre paroie 

A vous ne a quelque autre personne. 

Pour quelque mot que Yen me sonne, 

Fors bée, que vous m*avex aprin5. 

Et la première de toutes les grammaires françaises , celle de Pals- 
grave ( i53o}, consacre ce vice de langage. C*est au folio 1 1^ r** où 
i*auteur expose que Ton emploie indifféremment quelque et quel- 
conque ; voici sa rè^e : « Où nous employons le mot whatsoever, les 
• Français employenl quelconque ou quelzconques ou quelque, selon le 
« nombre du substantif, sans égard au genre \ 

« Exemples : quelconque ou quelque excusation que vous alleguex , 
« elle ne vous servira de rien ; 

« Quelque dieux , ou quelzconques dieux que ils soient; 

«O déesse spécieuse, quelque tu soies, si m*engarderay à faire à 
« aultruy mention quelconques. » 

Aujourd'hui Ton prescrirait, contrairement k la règle de Palsgrave, 
Tacoord de quel dans cette phrase : « déesse , quelle que tu sois. * Et 
sans Taccord , « déesse , quelque puissante que tu sois. » Car dans le 
premier cas, disent nos grammairiens, quel est adjectif et s*accorde ; 
dans le second, quelque est adverbe, par conséquent invariable. Ces 
règles sont arbitraires et chimériques. Rien ne peut enlever à quel sa 
qualité d'adjectif: il doit donc toujours s'accorder en genre et en 
nombre. Dites sensément avec le xiT siècle: « déesse, quelle que tu 



' «Whan we vue whaUoevtr, thcy lue qaelconqat or qmltconqnes , or «jttfl^M, after 
«the nombre of the subctanlire. whalsoevcr the gender the tubttantive be of.» 



408 NOTES. 

sois ; » mab dites aussi avec lui : « Quelle puissante que tu sois. * H ne (sut 
pas avoir peur de firapper sur les abus parce qu*ib sont yiem et probii- 
dément enracinés; au contraire, il faut en frapper plus fort pour les 
extirper avec leurs racines. Une sottise, qaelle ancienne fs'eBe soit, 
demeure toujours une sottise, et 3 est toujours temps de la refermer, 
a Tombre de quelle autorité qu'elle s*abrite, qaels qae soient les écri- 
vains qui Tavaient reçue. 

Quelque que doit disparaître de notre langue conune une locutioa 
absurde et sauvage, et rendre sa place à la locution [»imitiTe et 
logique quel que. 

Vers 611. 
Senz Tarcevesque e senz Gautier dd Hum. 

Sans était employé comme aujourd'hui hors, excepté: Termite , quand 
il venait à la ville. 

Moult i estoit bien receus 

Et d*uiis et d*aatre chiers tenus 

5aiu ce que mie n*i mangeoit 

(Nom>. recueil de Méon, II, p. i3i.) 

excepté qu*il n*y mangeait pas. 

Vers 647. 
E wigres e darz e malras e algiez. 

On lit dans l*édilion de M. Fr. Michel, conforme au manuscrit: 
E wigres e darz c museras e agiez e gieser. 

ce qui fait une ligne de quatorze syllabes. 

Il est clair d'abord qu'il faut retrancher e gieser; ces mots ne peu- 
vent être qu'une répétition due à l'étourderie du copiste. Pareille 
faute se retrouve ailleurs. 

Au lieu de museras je lis materas , c'est-à-dire matras en deux syl- 
labes : 

« On compte parmi les flèches une autre espèce de trait, quoiqu'il 
« n'ait pas de pointe : on l'appelait an malras. Il était beaucoup plus 
« long que les flè( hes, beaucoup plus gros et armé au bout d'une Ictf 



CHANT III. 409 

• «rrondie pour firacasser le bouclier, la c«iraMe el les os de celui 

• oootre qui on le tirait; mais on ne le tirait cpi'avec de très-grosses 
«ariialètes que Ton bandait avec des ressorts. » (Le P. Daniel, Hist de 
tm wdlice française, I , p. 44 1 . ) 

« Le suppliant benda une arbaleste et tira une materasse, » 

{LeH de renL 1478, ap. Cangium in Mataras,) 

César, de Belh Gallico, parle de cette arme comme particulière 
aux Gaulois, et Tappdle matera, œ, et materis ou mataris, d*où le bas 
latin matarus et le français matrat. Ce doit être un mot originairement 



Encore aujourd'hui Ton appelle matras, dans les laboratoires de 
diimie, un yase de verre, une espèce de bouteille, dont la forme 
répond exactement k la description du P. Danid : une boule surmon- 
tée d'un goulot excessivement long. 

Le mot muteraz se retrouve un peu plus loin : 

Epiez e lances e museras empennez. 

(III, 73>.) 

Je n*ai pu découvrir ce que c'était que les wigres. Le sens du 
passage montre que c'était aussi une arme de trait, une sorte de ja- 
velot. 

Algier est d'origine arabe , al gier, Gier est la traduction du bas 
latin gesittm, gœsum, une pique. (Voy. Ducange, à ces mots.) 

Vers 658. 
Li ber [saint] Gilie por qui Deu £Eiit vertu. 

M. F. Michel (qui ne donne pas le mot saint) : « Quel était ce GiUe ? 
• llalheureusement nos recherches ne nous ont rien appris sur lui. • 
(/jilr. p. VIII.) 

M. F. Michel prononçant Gilie, d'après les règles de l'orthographe 
moderne , ne s'est pas aperçu que ce vers était faux et que le copiste 
devait avoir sauté une syllabe : cette syllabe est le mot saint Je l'ai 
retrouvée d'abord par la traduction ou paraphrase allemande de 
Striker\ et ensuite j'ai eu le plaisir de voir ma conjecture démontrée 

' M. Mkkd a donné dans son édition une analyse et de nombreux extraits de 
5Criker; les vers où Gilles est qualifié saint , se trouvent p. agS. 



410 NOTES. 

par le texte d*un des remaniements du xiii' siècle, cdiii du manu»- 
crit de Paris. Voici ce Jpassage : 

Li ber saint Gilles qui par Deu fait vertus 
En fist Testoire, encore est bien creus; 
Ens el mostier de Loon est veux; 
Qui ce ne croit n*a les mos entenduz. 

Le voici dans le manuscrit de Versailles : 

Ço dist la geste et cil c{ui el camp fu. 
Et Karles maines quant il fu revenu. 
Conques tel clerc n ot oi ne veu. 
Por Karlon fist Deu tante de vertu. 
A Monloon est escrit cest salu; 
Qui ne ce croit ne Ta preu entendu. 

Cette dernière rédaction, plus rapprochée de celle de Theroulde, ne 
mentionne pas le nom de S. Gilles; mais il parait érident que le 
copiste a sauté un vers , et qu il faut lire : 

Ço dist la geste et cil qui el camp fu , 

[Li ber saint Gilles por qui Deu fait vertu] 

Et Kariemaine, etc. 

Voici maintenant les vers de Striker : 

Sont Egidie der raine, 
Der sas do alters aleine 
Ciu Proventie in eiuem hol. 

«L'immaculé S. Gilles, qui depuis longtemps vivait solitaire dans 
« une grotte , en Provence. » 

Je dois signaler ici la modification introduite dans le texte françaif 
par le traducteur allemand. Tlieroulde cite l'autorité d'un témoin 
oculaire, d'un ancien soldat de Roncevaux, retiré sur ses vieux joun 
dans le monastère de Laon , où il rédigea une charte de ses souvenirs 
et mourut ensuite en odeur de sainteté. Ce débris de Tarmee de 
Charlemagne s'appelait Gilles. 

Striker aime mieux appliquer ces indications à S. Gilles , l'ermite 
provençal; ce qui l'oblige à supprimer ces mots : «7 qui el camp fu. 11 
suppose que S. Gilles eut au fond de sa grotte une vision de ce qui 



CHANT m. 411 

se passait dans la vallée de Roncevaux, et put ainsi laisser une rela- 
tion détaillée d*un désastre dont personne n*échappa. Autrement, dit- 
il, la postérité n*en aurait pu connaître Thistoire. 

Siriker, comme Ton voit, a voulu enchérir sur Theroulde, et sans 
doute il a cru faire merveilles. Mais il ne prend pas garde i un point : 
S. Gilles , natif d^Athènes , qui vint se bâtir un ermitage sur la côte 
de ProYence, vivait au vu* siède, et mourut au commencement du 
vin% en yao ou 7a i . (Baronius, MartyroL i" septembre.) La bataille 
de Roncevaux étant de Tan 778, S. Gilles n*aurait pu assister à 
eette bataille que par une vision prophétique anticipée de cinquante 
ans au moins sur Tévénement. Sa relation eût été une espèce d'Apo- 
calypse. Cet anachronisme n*exisle pas dans les textes français. 

Le manuscrit de Venise suit pas à pas le texte d*Oxford, et non les 
textes rajeunis ; fait digne de remarque , et qui prouve que Tauteur de 
ce texte italianisé avait sous les yeux le texte français primitif. C*est 
pourquoi je transcris tout ce couplet : 

Trepins de Reine quant se sent chaus. 

De quatro espleç parme li cors férus, 

Isnellement li ber resalt sus, 

Roilant regarde , si li oit reconeus 

E diftt un mot : Ne sui mie vencus . 

Ja bon vasal ne deit eser recreus. 

Trait ait Dalmaçe sa spea d'acer brus , 

In la grant presse .M. coips feri plus , 

Ço dist Rollans nen vos espamieç nesus , 

Tel quatro cento in çeta mort intor lus , 

Alquant de cels qui nont li cef albus. 

(^ dist la geste e çil qui el camp fus 

Li ber San Guieimo per oui Deo fait vertu», 

Cil fist rcscrito in lo munister da Leuns, 

Qu*el contradist ni ait pros intendiis. 

(Fol. 5o r**; col. I.) 

Vfrs 686. 
Ki estrc i volt isnclemenl chevalit. 

Cette forme d'orthographe revient encore plus loin: 



&12 NOTES. 

S*ea ma merci ne te ewUt a mea pîei. 

(IV, s85.) 

Le z parait avoir été, surtoat en Italie, équivalent au eh moderne : 
dans les textes en firançais italianisé de S. Marc, i Veniae, le nom de 
Chmrbs est ordinairement figuré Zarhs. 

Le t find caractérise la troisième personne. 

L est muette par la règle qui défend de fimre sentir deux oonsonnes 
consécutives. 

àinticulzt, cAeiMifa^ représentent les formes ealdiêi, ekmmiekei, après 
la syncope de Te final; et Ton doit les prononcer chêvaachê et comdtt, 

Vbrs 743. 
J*es voell aler [por]quere e entercer. 

. Entercer, du bas latin intereiare» ou plus correctement, iniertimn. 
Racines : in, tertiat. 

Iniertiare, c*est confier à un tiers un olget v(dé; d*où le sens de 
séqnettrer, mettre à part, qui est cdui de ce passage : « Je renx , dit 
«Roland, les aller chercher et les démâer d*avec les cadavres des 
« Sarrasins. ■ (Voyez Ddgangb, Intertiare.) 

J*ai restitué porquerre k cause du latin perquirere. La version des 
Rois dit esquerre [exqairere) : « L*endemain vindrent li Philistien pur 
« cerchiere esquerre les morz. » (p. 1 19.) Il ne faut pas se méprendre 
au mot cerchier : il sigmûe fouiller. Theroulde remploie aussi dans ce 
même passage du Roland : 

Cercet les vaus c si cercet les munz. 

Les Philistins fouillaient les monts Gelboë, où s*était Hvrée la bataille. 

Vers 821. 

[Dune] de ses pers priet [a] Deu que's apelt. 

Partout ailleurs la construction est prier Dieu, et non prier à Dieu, 
locution d*ailleurs usitée dès cette époque , et dont ce passage nous 
offre un exemple que je crois unique dans le texte de Tlieroukle : 

E pois de lui al angle Gabriel. 
11 prie pour son compte à Vange Gabriel. C'est ce vers qui m'a con 
duit k restituer à dans le vers précédent; le même verbe servant |>our 
Tun et Tautre, il ne doit pas y avoir deux constructions. 



CHANT III. 413 

9 

Vers 827. 
D'un arbaleste ne poet traire un quarrel. 

On sent une incohérence dans les idées. Il ne me parait pas dou- 
teux que le texte a souffert en cet endroit, et que le copiste a sauté 
an ou plusieurs vers. Le sens devrait être celui-ci : Roland se traîne 
du côté de TEspagne de la longueur d*un trait d*arbalète. Cest ce 
ipie disent tant bien que mal les 'manuscrits de Paris et de Lyon : 

Paris : 

Devers Espaigne s en va tout un pendant 
Plus qu^arbaleste ne traist quarrel trenchant. 

Lyon : 

m 

Devers Espaigne s'en vait en .i. pendant 
Plus qu arbaleste ne vait quarrel girant. 

Le manuscrit de Venise, en son patois, y est conforme: 

Plu carbalieste non poit trair un carette 
Devers d'Espagne sen vait en un gariete. 

Le manuscrit de Versailles supprime ce détail. 

Voua remarquerez aussi que dans le texte d*Oxford Tassonance 
est irrégulière aux vers 8a 5 et 8a6, d*où il est permis de conclure 
que le couplet est altéré. 

Vers 828. 
Devers Espaigne en vat en un guaret. 

Un gaértt, goret ou caret est un champ revêtu de sa moisson. « L'un 

• des admiraulx d*un souldan estoit venu fauciller et degaster les blés 

• d*im karet estant illeques près.» (Joinvillb.) Voyei Docangb aux 
mots Gnraeîum et Ganiga. 

Gaéret s*est pris aussi par extension pour un champ moissonné, oii 
restent encore les chaumes, ce qu'on appdle en Lorraine les étroables 
{ttipttlm). Mais dans Theroulde gueret ne peut avoir que le premier 
sens, puisque, selon le Martyrologe gallican, la journée de Ronce- 
vaux fut le 3 mai , époque où \ei blés sont en herbe ; et cela se con- 
firme par le vers Su à '■ 

Sur rherhe verte si est caeit envers. 



414 NOTES. 

Vers 867. 
Quant je n*ai prod de vos n*en ai mescure. 

M. F. Michel donne ainsi ce vers : 

Quant jo mei prod de vos n en ai mes cure, 

c*est-à-dire (en lisant n'ai) : « du moment que vous ne m'ètea plus 
• utile, je n*ai plus souci de vous; ■ ce qui, outre la bassesse de la 
pensée, fait un contre-sens avec la conduite et les autres discours de 
Roland, qu'on voit uniquement occupé de sauver sa Durandal des 
mains des infidèles. Comment concilier ce mépris avec Téloge que 
Roland recommence trois fois , et surtout avec ces vers : 

Pur ceste espee ai dulor e pesance : 

Mielx voeill mûrir qu*entre paiens remaigue ! 

J*ai donc lu mescure, en un seul mot composé comme le latin incuria, 
conmie le français mescompte, mespris, meschance, etTang^is mistake, 
mirfall, etc. Au moyen de cette correction très-simple, Roland tient 
un langage tout à fait digne de son caractère et en harmonie avec ses 
actions et ses paroles : t Parce que vous ne pouvez plus m*étre utile , 
je n'en ai pas moins souci de vous. i> 

Vers 883. 
Dune me la ceinsl ii gentilz rois, ii magnes. 

Us suivie d*un / esl la figurative de la troisième personne du par- 
fait; ce groupe si représente la syncope de la terminaison latine jcit. 
Cette orthographe est rigoureusement observée dans le livre des Rots . 
« E cume il (Goliath) de près vit David en sun cuer le despist» (de- 
spexiteum) (p. 66). t Lores tendit Hieii sun arc e traist un dart • ;tra> 
xit jaculum) (p. 377). « Joiada mena Tenfant avant, si ii asUt une eu- 
«ronc sur le chief. » (p. 387.) «Giesi esmut e ateinst Naaman. » (p. 
364.) 11 semble que la forme non syncopée fût despisist, iraisit, nsisiV. 
ateinsit. Dans ces vers du Roland . 

Par artimal Ii cundoist Jupiter. 

Dune me la ceiiut ii gentils reis Ii magnes. 



CHANT III. 415 

cMmdoist,ceinst représentent cundoisist, ceinsist (conduxit, cinxit). Voua 
noierez dans les exemples ci-dessus vi( et tendit, parce qu'en latin 
ces prétérits ne se terminent pas en xit : vidit , tetendit. 

Si c[ui est final au singulier, se trouve médian au pluriel à cause 
de la finide ent. Je continue à citer le livre des Rois : « E li suen cun 

• daistrent le cors en Jérusalem.* (p. 378.) «E distrent entre sei. » 
(p.38o.) « Lur message li tramistrent e mandèrent. » (p.38o.) « A tant 
«la saisirent (Athalie) si Yempeinstrent aval par la veie e Yoccistrent. » 
(p. 387.) 

Ce ( était muet; on prononçait dirent, tramirent, empeinrent, occi- 
rmU. D ne servait qa*à Toeil. 

L^imagination des poètes du moyen âge s*est donné carrière sur 
Durandal, Hautedaire et Joyeuse, trois épées que Ton pouvait nom- 
mer sœurs , puisqu'elles sortaient des mains du même ouvrier, nommé 
Mmiificant. Durandal , des mains de son fabricateur, était venue dans 
eéHes d*un certain Floriville, sur lequel Giariemagne la conquit. 
Hkaniont, fils du roi païen Agolant, Tavait volée à Cbariemagne. 
Enfin Roland , jeune et non encore armé chevalier, lavait reconquise 
sor Hiaumont. Aussi , lorsqu'il s'agit de procéder à Vadoubement de son 
neveu, Chariemagne, entre les trois cents épées qu'on lui avait ap- 
perlées, choisit Durandal pour la ceindre à Roland, Durandal qui 

• valait tout un royaume , • au jugement de Chariemagne : 

Quant li rois tint Durtndart la trenchnnt, 

Tret la du fuerre, si essaya li brant , 

Apres Ta ceinte a son neveu Roi tant , 

Et Tapostoile le scigna maintenant. 

Li rois li dist maintenant en riant : 

Ge la te ceins par itel covenant 

Que Dex te doint proece et hardement. 

Force et vertu « et vasselage grant, 

Et grant victoire contre gent mescreant. 

Dist RoUans : Sire (qni le cuer ot joians), 

Dex le m'^otroit par son digne cornant! 

(Ayolant, ap. Rrkker, p. ibi.) 



416 NOTES. 

Vers 88â. 
Jo l*en cunquis Normandie e Bretaigne. 

Le manuscrit et M. F. Michel donnent ainsi le second hémistiche : 
« E Namon e Bretaigne. « 

Namon est évidemment un mot estropié. J*ai lu Normandie, parce 
que dans le poème les Normands et les Bretons sont toujours nom- 
més ensemble. Ainsi, dans Ténumération des cohortes, la cinquième 
est composée de Normands et la sixième de Bretons (IV, 6^9 et 656). 
Quand Chariemagne convoque sa cour de justice : 

Alemans mandet, si mande Borguignuns, 
E Peitevins e Normans e Bretuns. 

La Normandie , il est vrai , était citée dans le discours de Roland , 
deux vers plus bas : 

Jo Ten cunquis Normandie la franche. 

Et trois vers encore plus bas, la Bourgogne, dans un vers que ce 
ncmi rend boiteux : 

E Burguigne e trestute PaiUanie. 

L*œil du copiste très-étourdi parait avoir brouillé et transposé tous 
ces noms. La Lorraine, par son importance, ne pouvait être omise; je 
Tai rétablie à côté de la Bourgogne , parce que les Bourguignons et 
les Lorrains sont volontiers rapprochés par le poète, comme les Nor- 
mands et les Bretons : 

La noefme eschele unt faite de prozdomes 
De Loherengs et de cels de Borgoigne. 

(IV, 68o.) 

L*Âllemagne enfin , qui ne paraissait pas dans Ténuméralion , est 
donnée par les manuscrits de Paris et de Lyon (celui de Versailles 
na pas ce couplet), et les Allemands en d*autres endroits figurent 
aussi parmi les cohortes de Tempereur : 

Alemans sunt, e si sunt d'Alonmignc. 

(IV, 64a.) 



CHANT m. 417 

Ami i «d Aiemtns e Tideit. 

(V. 53i.) 
Voyei la note sur 890. 

Vers 890. 
E Allemaigne e tresiute Puillanie. 

Le manuscrit d^Oxford, visiblement altéré, porte ici : 

E Burguigne e trestute Puillanie. 

D*abord le premier hémistiche est trop court d*une syllabe, ensuite 
comment le poète rapprocherait-il la Bourgogne et la Pologne ? Bour- 
gogne est à coup sûr un mot substitué, mais k quel autre mot ? Le 
texte de Versailles n a pas conservé cette énumération de terres con- 
quises; le texte de Paris et celui de Lyon modifient la versification 
de ce couplet, par conséquent varient chacun à sa guise les noms 
de pays, mais Tun et Tautre font mention de TAllemagne : c*est ce 
qui, avec la convenance du sens, a pu m*autoriser k prendre ce nom 
pour restituer le passage. Le texte de Venise est muet. 

Vers 894. 
E Engleterre que il teneit sa cambre. 

On appelait les chambres du roi les villes ou provinces qui rele- 
vaient du roi immédiatement et étaient de son fisc particulier. Cette 
dénomination venait sans doute de ce que le roi était là le maître ab- 
solu, comme dans sa chambre. 

Rigord (sur Tannée 11 85) appelle le monastère de S. Denis pro- 
priam cameram régis Franciœ. 

« En ce temps-là le roi obtint de notre seigneur le pape que la Nor^ 
« wége fut confirmée en perpétuité à la couronne de Bretagne , en aug- 
«mentation de ce royaume, vocavitque iUam dictus Arturus cameram 
• Britanniœ. » ( Leges Edwardi Confus. ) 

Langres est chambre i^empereor Pépin. 

(Gartii.) 

Et Lonbardie que Ten cieime mt chambre. 

(Gérard de Viane.) 

27 



ftl8 NOTES. 

IHiu loin, au chant IV*, vers 5i5, Laon est appdé la chambre de 
Ghaiiemagne. 

Les rajeunisseurs du poème de Theroulde n*ont pas rqprodait ce 
vers ni cette expression. La conquête pour eux était accomplie depuis 
deux ou trois cents ans : ils ne s^embarrassaient guère si rAng^eienre 
avait ou non été soumise directement k Ghariemagne ; ils n*en savaient 
rien , et qud intérêt avait-on alors à le savoir ou k le rappder ? liais 
pour Theroulde, écrivant avMit la conquête, cette circonstance est 
importante; et son élève, Guillaume le Bâtard, qui fondait ses préten- 
tions sur le testament douteux d*Édôaard le Confesseur, n aura pas été 
ftché de pouvoir les colorer aussi d*une apparence de justice en com- 
battant pour recouvrer une ancienne propriété de Ghariemagne. Le 
vers était bon à faire chanter à Hastings. 

Vbiu911. 

n nen est dreit que paien ie bafflissent : 
De Ghrestiens devrez estre servie. 

Les exemples de tutoiement m&é k la forme respectueuse du plu- 
rid sont très-firéquents dans les premiers monuments de notre langue ; 
le livre des Rois en fiiit un usage continud : la sorcière dit à Saûl : 

« Tute ai faite ta volenté ; s*il te plaist, refai la mienne : un poi mon- 
• giez devant que vus en algiez. > ( Rois, p. 1 1 1 .) 

Saûl, épargné par David qui le pouvait tuer, lui dit : 

• Plus estes dreituriers que jo : tu m'as bien fait, e jo t'ai mal rendu. » 
(Ihid. p- 95.) 

« David vait e vient à vostre cumandement e nobles est en ta curl. » 
(Ibid. p. 87.) 

Naymon , dist eic , je vos doins m*tinisté : 
Preu cest tnel de fin or esmerë; 
Gardez ie bien, car ii t grtnt bonté; 
Se le perdez , jamais n*iert rccovrë. 

(Agolantfy, i3i6; ap. Beiicr.) 

Donc, à cette époque de la langue française, tutoyer que)qu*un 
n*était pas lui manquer de respect, non plus qu*cn latin, et pourtant 
nous voyons déjà le mélange de la forme du pluriel avec celle du sin- 



CHANT III. 419 

galîer. L*une est pour la rigoureuse exactitude, 1 autre est une con- 
cesaion de Texactitude à la politesse : cette dernière était destinée à 
triomplier à la fin ; nous surprenons ici Tinstant de la transition. Ce 
mâange de vous et de tu est un caractère de haute antiquité qui 
rattache encore le Roland à la version des Rois. 

Plusieurs textes du xiv* siède, cités par Ducange aux mots Tuissare 
et Tihùsare, font voir que tutoyer un homme marié passait alors pour 
une énorme injure. 

Mais les poètes, au témoignage du pape Pie II, avaient conservé le 
privilège de tutoyer tout le monde, même les princes: «Tibissando 

• poetfi scribunt etiam principibus. • (jEneas Sylvius, Epistol. io5.) 

Vers 927. 
Pur ses pecchez en puroffrit le guant. 

Ce mouvement admirable de naïveté chevaleresque par lequel Ro- 
land ofiire son gant k Dieu , en signe dliommage et pour le rachat de 
ses péchés, est en même temps un trait de mœurs qui témoigne 
de Fantiquité reculée de cette œuvre. On ne voit rien de pareil dans 
la chronique du faux Turpin. Ici lauteur n*est occupé que de faire 
réciter à Roland des orémus, des actes de contrition et de foi : je 
crois en Dieu, je crois la vie étemelle, la résurrection de la chair; je 
crois au salut de ceux qui meurent en combattant les infidèles, etc. 
Comme on sent que tout cela est composé en vue d*unc propagande I 
Par le même motif, Roland , dans ses adieux à Durandal « n*oublie 
pas d*insulter les Juifs et de les assimiler aux Sarrasins : « Quct Sar- 

• racenos per te trucidavi ! Quot Judœos perfidos pro Chrislianœ fidei 
« exaltatione trucidavi I Quotiens per te aut Judœum perfidum, aut 
« Sarracenum peremi ! » Les persécutions contre les Juifs , en vigueur 
dans le xii* siècle , n'avaient pas encore commencé à Tépoque où The- 
roulde écrivait son poème, sans préoccupation ni d*intérêts poli- 
tiques, ni d'intérêts religieux, mais exclusivement inspiré des sen- 
timents les plus sublimes de la bravoure et du patriotisme. Aussi 
Theroulde est-il un poète épique, tandis que le faux Turpin, Guy 
de Bourgogne, pour mieux dire, n*est qu*un insipide conteur de fa- 
bles intéressées. 

»7- 



420 NOTES. 

Vers 941. 
De dulce France, des humes de sun lign. 
Et dulces moriens reminiscitur Argos. 

Assurément Theroulde en ce passage ne sera pas trouvé inférieur 
à Virgile. Il est difficile de croire que le trouvère français ne connût 
pas le poète latin , qu'il a nommé plus haut à cdté d*Homère. S*fl le 
connaissait, s*il le sentait au point de s*en inspirer si heureusement, 
quel art présidait k la composition de ce poème qui nous parait bar- 
bare I 

Parmi les souvenirs qui, à cette heure solennelle de Fagonie, se 
pressent autour du cœur de Roland, on ne voit point paraitre cdoi 
de sa fiancée, cette belle Aude qui tout k l'heure va tomber morte 
de douleur pour lui. Est-ce un oubli du poète ? je ne le pense pas. D 
n*a pas voulu permettre à Tamour d'attendrir la sévérité de sa com- 
position , où deux sentiments régnent seuls : la vaillance et Famour 
de la patrie. Tout à l'heure il va laisser luire un rayon d'amour, 
mais ce rayon tombe sur deux cercueils, et le reflet, reportant sa 
lueur sinistre sur la trahison de Gandon , nous prépare à voir d'un 
œil sec et d'un cœur impitoyable le supplice du traître , rapproché de 
la mort de ses deux plus touchantes victimes. 



NOTES DU CHANT IV. 



Vers 43. 

Josque Deus voeile que en cest camp revengum. 

Notre jusqu'à ce que moderne est une expression barbare : barbare 
par la dureté, barbare par l'inutilité, le vide de cette accumulation de 
monosyllabes. Pourquoi cette répétition de que : 'jusque à ce çne...' 
La langue primitive ne l'exprimait qu'une fois , et la logique et l'ana- 
lyse ne le demandent pas davantage :jus que nous revenions. Que 



CHANT IV. 421 

sert li cet à ce que? Cette absurde locution joi^u'â ce que doit 8*étre 
glissée dans notre langue en même temps que cette autre non moins 
absurde quelqae que. Ni le livre des Rois, ni le Roland ne fournissent 
an seul exemple de quelque que ni de jusqaà ce que; cesi partout 
quel, . .que et jus que : 

« Des le jur que li reis s*en tomad de Ir cited jesque il repairad 
■ en pais. » (Roû> p. ig3.) 

• E par cel chemin tant errad jesque le cors et le adne e le leun tuz 
• ensemUe truvad. > (p. aSg.) 

Ne finerai je en trestut m un vivant 
JosquU seit mon u tut vif recréant 

(Roland, \V. s65.) 

Josque M uns le suen tort recunuisse. 

(/6i<lV. 3î3.) 

Retengam, frononcei revenions. Sur le g faisant Toffice de l'i, voyez 
la note sur I, 187. 

Vers 62. 
Pur Charlemagne Deus fist vertuz mult grani. 

Tout ce passage est imité du chapitre X de Josué; on verra au 
chant V, vers Syg, une autre imitation de la Bible. 

Vers lld. 
Enseigne en unt de Monjoie escrier. 

L'étymologie et le sens de ce mot Monjoie ont fourni matière aux 
dissertations des érudits. 

Pasquier veut que Monjoie soit dit pour ma joie. Il observe que 
la confusion des genres est familière aux étrangers ; mais il oublie que 
le cri Monjoie! n*a pas été inventé par des étrangers, ni à leur usage. 

Cependant un passage d*Orderic Vital traduit monjoie par meum 
gaudium : « Sed ingressi , meum gaudiam ! quod Francorum signum 
« est, versa vice clamaverunt. > 

Borel, dont k la vérité lopinion n^est guère considérable, explique 
monjoie, c*est-à-dire moult joie; et Sébastien Rouillard, dans la Vie de 
S" Isabel , reine de France , s\ accorde. Ainsi , selon Pasquier, te cri 



422 NOTES. 

Monjoie S. Denis signifie, «S. Denis est ma joie;» selon Bord et 
Séb. RoiiUlard , « S. Denis me donne beaucoup de joie. » Et Orderic 
Vital semble se joindre à eux pour attester tfae joie dans ce mot a le 
sens de îœtitia. 

Mais alors comment rendre raison des nombreux passages où mou- 
joie signifie une montagne, une colline, ou par métaphore une aboo- 
dance de qudque chose ? Ducange dans sa dissertation du cri d'armes 
y est assez embarrassé. Il cite les opinions que je viens de rapporter; 
il y ajoute force exemples en vers et en prose, en latin et en firançtb, 
mais il ne prend point parti, il ne condut pas. 

J^observe d*abord que Ton a toujours confondu mal à propos mon- 
joie, ainsi écrit, et montjoie avec un t au mOieu. Ducange parle bien 
de cette variante d*orthographe, mais il la croit sans importance. Avec 
tout le respect dû à cet illustre savant, j*oserd dire qu*il se trompe, 
et que là précisément se trouvent et le nœud et la solution du pro- 
blème. 

Dans les manuscrits du xii* siède, où monjoie est un cri d'armes, 
il est toujours écrit sans t Cesi le pronom possessif joint au substan- 
tif masculin joie « c'est-à-dire j'ojau. La forme primitive était joie{> oà 
VI finale n'est qu'une lettre euphonique. Les Italiens disent encore 
gioia dans ce sens. Mon joie est donc mon joyau, et ce nom se rap- 
porte à l'épée de Charlemagne, autrement appelée Joyeuse, non pas 
dans le sens de hilaris, mais dans le sens de jo^au précieux; et ce qui 
adiève de le prouver, c'est justement ce nom de Précieuse donné à 
son épée par ramiral Baligant, en rivalité de la Monjoie ou Joyeuse 
de Charlemagne. 

Pour la Carion dont il ouït parier. 
La sienne fist Précieuse appeler. 

[Roland, l\,^bo.) 

El les Sarrasins criaient dans la mêlée Précieuse! conmie les dire 
liens Monjoie! 

Et pourquoi celle épée s'appelait-elle mon joyau? Theroulde vous 
le dit : à cause de la relique enfermée dans la poignée : le fer de la 
lance qui perça le côté de Jésus-Christ sur le Calvaire. 

Plus tard ce mot Monjoie fut accolé au nom de S. Denis, et ce 



CHANT IV. 423 

rapprodiement a contribué à égarer les recherches; mais dans l'ori- 
gine, avant que la bannière de S. Denis figurât dans Tannée firan- 
çâiae, M<mjoie était toujours uni au nom de Charlemagne: 

Souvent eserient Monjoiê la Carlon. 

{R. d$ GuiUaume Jt Orange.) 

Vers païens brochent par fiere aatison , 
Ensemble eserient Monjùie la Carion. 

(JRoficfiMiiur, ms. de Lyon.) 

Ducange établit que Louis le Gros fiit le premier qui, recueil- 
lant le titre et les droits des comtes de Vexin , porta Toriflamme de 
S. Denis dans nos guerres. On cria dès lors Monjoie et S. Denis, c'est- 
à-dire Fépée de Chariemagne et la bannière de S. Denis : deux pro- 
tections pour une. ( Voyez la note, p. cxiii de Tlntroduction. ) 

. Venons maintenant à montjoie avec un L C'est le même mot que 
montjott, c'est4-dire montem Jovis. C'est une désignation originaire- 
ment spéciale, devenue conunune, conune les Latins appdaient Tempe 
toutes vallées fraîches et agréables : 

Sed frigida Tempe, 
Mugitusque boum, molieaque sub arbore somni. 

Comme on dirait an Montmartre pour une colline semblable a celle 
de Montmartre : 

Tant ont erré qu*à la Montjoie 
Vinrent de Toul en Loheraine. 

(R.de ÏEscoafie.) 

« A force d'aller ils parvinrent au Montmartre de Toul en Lorraine. > 

La tour de Conflans-Sainte-Honorine s'appelle la tour de Montjoie , 
parce qu'elle est sur une colline. 
Au sens figuré : 

C'estoit Monjoie de doulours. 

(Alain Chartier.) 
Un tas, une montagne de douleurs. 

Les copistes de la fin du moyen âge omettent qudquefois le ( de 
montjoie, pris en ce dernier sens : c'est une preuve, ajoutée à mille 
antres, de leur ignorance et de leur étourderie; mais dans det ma- 



«•"■ 



424 NOTES. 

nuscrits du bon temps on ne trouvera pas Monjoie la forJM écrit 
avec un i. 

Tout le mal est donc venu d*avoir confondu deux mots îdeDtiqiief 
à ToreiUe, mais sortis de .sources diverses. L^homonjfinie a deçà joi- 
qu a Ducange lui-même. 

Une dernière remarque : die sera sur le passage d*Orderic Vital 
d*oij Ton a tiré une autorité trompeuse , parce qu*on Ta mai entenda. 
Gaadiam n'y est pas synonyme de lœtitia, pas plus que le français 
joie nétait alors synonyme de léesce ou liesse, GoMtdium, qui s'esttrani^ 
formé en joie (c*est pourquoi joie est masculin), signifie là ijpi, 
parure, tVale, meum gaudium,» dans Fronton: adieu mon b^oi. 
« Gaudium arborum, > dans Pline : la parure des arbres , leurs jojanx. 

Orderic Vital était donc fort exact en traduisant par «nioii)oiei 
meum gaudium; et ceux-là ont commis un anachronisme de langage, 
un contre-sens, qui ont comprb par meum gaudium, « ma' liesse. • Cesk 
beaucoup plus tard que Ton a confondu ces mots joie et liesse, el 
qu*on a, par suite de cette concision, transporté au premier le genre 
du second. 

Vers 185. 
Tencent a lui , laidement le despersunent. 

« Persona, dignitas; qui dignitatem habet cum praerogativa in cfaoro 
• et capitulo. Personatas in monasteriL) dicuntur dignitates , decani sâ- 
M licet, thesaurarii , cantons , etc., quas alibi officia claustralia vocant • 

a II fist commandement à la personne ou curé d*icelle ville que il ûsl 
« assembler ses paroissiens. » (Lett, de rém. ann. iSSg.) D*oû les Anglais 
retiennent parson pour un curé. 

^ Dispersonare ou depersonare, injuria afficere, verbis- injuriosis des- 
« honestare : Si quis dispersonaverit baillivum in curia domini sui, seu 

I maiedixerit ei ibidem Non es depersonatus mihi ministrando cum 

«sis filius comitis, ego régis et reginx. > Math. Paris. (Cf. Ducange, 
in Personatas et Dispersonare. ) 

Dans la Chanson d'Antioche, Pierre TErmite conseille aux Tahirs 
mourant de faim de manger les prisonniers sarrasins, ce que les 
Tafurs exécutent. Les Turcs, à la nouvelle de cette atrocité, entrent 
dans une juste fureur et s*écrient : 



CHANT IV. 425 

Ahi, Mahomet sire, corn grande cruauté! 
Car pren de ceus venjance qui t^ont si vergondé : 
Quaot il nos gens menjuent moult sont despersoné: 
Ce ne sont pas François* ainchois sont vif maufë! 

(Ch. V, p. 4.) 

En mangeant nos firères , ils se sont dégradés , ils ont changé leur 
pènoone: cène sont plus des Français, mais de vrais démons I 

Vers 213. 
Li empereres par sa grand poestet. 
Ced est un véritable début. Voyez dans Tlntroduction , chap. V, 



de ce passage, et en général de ces| répétitions et de 
ees retours. 

Vers 220. 

Tut survesquit e Virgile e Omer. 

Survivre est demeuré verbe actif jusqu*au xviir siède. Saint-Simon, 
pour ne dter que lui, ne Temploie jamais autrement : « Louis XIV sur- 
« vécut toas sesfiU et petits-fiU, excepté son successeur, le roi d*Elspagne 
« et bv enfans de ce prince. • Cependant TAcadémie a fait prévaloir 
gwnmirt à> qui est un véritable non-sens par le conflit des deux prépo- 
sitkms à et sur, J^entends bien t vivre sur quelqu'un, • mais non « vivre 
■ $ur à qudqu'un. > Quel plaisir ou bénéfice trouve-t-on à introduire , 
aux dépens de la logique et du bon sens, des solécismes rétroactib dans 
les écrivains du xvii* siède, à qui nous devons notre gloire littéraire? 

Vers 232. 
Ço fut en mai , al premer jur d'ested. 
Voyez les remarques sur ces vers , p. xxxix de llntroduction. 

Vers 233. 

• 

Tûtes ses oz ad empeintes en mer. 

Empeintes, d^irnpingere, lancer avec roideur : « Dune cumandad (Jéhu) 
fl que il la ( Jézabel) empeinsissent aval de cest solier ; a tant la saisirent 
• dl, si Yempeinstrenl aval par la weie de Feutrée as chevals. » ( Rais, 
p. 387.) 



426 NOTES. 

Vm 245. 

Laisent Marbrise e â laisent MarbruM. 

U y a grande apparence que ces deux noms Martrue et Mmtnm 
désignent les tles Baléares. 

Vus 251. 

Espanelis fors le yait adextrant. 

Adextrer est ce quef les Latins appdaient iegere hhu : Uùm êêgÊm 
spurco Damœ latai? (HoR.) C*est marcher ou s'asseoir à la droite de 
quelqu'un par cérémonie d'honneur. 

« Eam (imperatricem) in processionem domnus episoopua addalra- 
■ vit • (Babricus, in Chron. Cameracensi,) 

Elles en ont le chevalier mené. 
Jusqu'à Tostd font toujours adextré. 

{Ànbfy U BoMurg.) 
(Voyei DuGANGB, in Addextrare,) 

Ce nom d*Espan$liz est un nom significatif composé de EipansEaftt- 
gnol» et éliz» dboisi. Dans la version des Rois, e$Un fait au prétérit 
feslis, au participe passé ei/i; jamais j'élus, ni élu, «Voetre reis 
«que vous requeistes e eleistes,^ (p. 4o.] tSaul estit treix milîe 
«champiuns de Israël.» (p. 4i.) «Veez qud barun nostre Sire ad 
• eslit* (p. 35.) 

Vers 281. 
Si l'en dunez ce gant ad or pleiet. 

Pleiet, qu'il faut peut-être lire pbicet ou pleissiet, c'est-à-dire entre» 
lacé , comme implexus dans ce vers de Virgile : 

Implexae crinibus angues 
Eumenides. 

Un pleuéis est un enclos fermé de haies ; plus tard on a dit pkssù. 
(Voyez Ducange aux mots Plectare et Plesseicium.) 

M. F. Michel explique pleiet dans son Glossaire par ployé; je crob 
qu'il se trompe ; il eût mieux traduit plissé, car plisser n'est que Tan- 
cien verbe pleissier, et signifie originairement implware. 



CHANT IV. /i27 

Vers 465. 
A Eis eaUsie a une feste anod. 

Charlemagne yisitant un doitre à Jérusalem , 

Vit de deres colurs li muster peinture! , 

De Martin et de Virgines e de grans majestei , 

E les curs de la lune, e les /estes anuels. 

(Vcy. de Chariem, p. 6, v. isS.) 

L'éditeur de ce poème, M. F. Michel, dte en note un texte latin 
d*oà il résulte que parfestes annitelles il faut entendre Noël , Pâques et 
la Pentecôte. Cétaient les époques de cours plénières ; le calendrier 
du XII* siècle appdait fêtes annuelles celles que notre calendrier mo- 
derne appdle fêtes mobiles. 

Vers 485. 
Sur lui se pasmet, tant par est angoisseuxl 

P4F doit se réunir à Tadjectif angoisseux pour lui donner la force 
du superiatif, comme per en latin: peraudax, peraltus, pergraniù, per- 
doetas. Per communiquait en composition la même vertu aux verbes 
el aux adverbes : peramare, perqairere; pernimis, persœpè, etc. 

Dans Tanden français, par a cda de bizarre qu*il se construit Uni- 
jours avec tmèse, quand il se construit avec un adjectif; d*où la lan- 
gue moderne a conservé une locution , une seule , mais bien fréquem- 
ment employée, c*est la forme par trop suivi d*un adjectif: Cela est 
par trop fort, c*est-à-dire nimis fortissimuni; par trop hardi, ninûs per- 
aadax, i. e. audacissimum. 

Tant par ert blancs cume flur en ested. 

(IV, 76a.) 
E de sa lei mult par est saives Lom. 

(IV, 776.) 

Hais il 8*unit directement au verbe : parfaire, parachever, et une 
multitude d*autres aujourd'hui tombés en désuétude : paroecire, par- 
nuandre, parparler, parclorre, pardire, etc. « Je n*oi pas pardit le siaume 
« que je avoie commencié * (Chron. de Tarpin dans D. BouQ.) 



428 NOTES. 

On reconnaît les mots de seconde formation à ce signe, ija^ils cal- 
quent servilement le latin, et gardent per au lieu du Grançais par. 
Exemples: permanent, perclus » perforer, etc. 

Vers 535. 

Sa barbe blanche cumencet a detraire. 

Tout ce passage du désespoir et des lamentations de ChariemagiM 
a visiblement servi de mod^e à un poète du xii* siècle, Graindor de 
Douay, lequel, dans la Chanson dtAntioche, introduit Soliman lamen 
tant la perte de ses fils Hideux et Richenez, tués par les Français: 

A grant dolor 8*ent va ii paiens Solimans, 
Coreços et plains d'ire, et maris e dolans : 
« Âhi ! tant mar i fustes, sire fieus Tumicans!... 
«Hisdeus et Richenés, moult soi por vous pensaas! 
«Quant venrai à Torsolt, ma fort cité vaiilans. 
« Demanderont où j*ai d^uerpi mes en&ns 
«Qui furent si cortois, qu*on tint a si vaUlans! 
« Je dirai : Mors les ont Ii bamage des Frans ; 
« El val de Gurhenie gist Oigais Ii sachans! . . . » 
Ja fust cheus pasmés del mul qui est emblant 
Quant par le bras le traist uns des Popelicans. 

(T. I, p. i6A.) 

Et je ferai observer que ce discours terminé recommence imm€ 
diatement sur la rime en is : 

Or s'en vat Soliman coreçous e maris, etc. 

Faut-il dire, avec M. Fauriel, que ces répétitions sont le résului 
de plusieurs rédactions mêlées par un copiste inintelligent ? 

Vers 563. 
Mirre e timoine i firent alumer. 

Timoine est le latin thymiama, parfums, aromates. Le livre desi^ou, 
serrant de plus près la forme latine, dit timiame : 

« E timiame i ardeit en Tonurance nostre Seignur. » (Rois, p. 270. 
« El adolebat thymiama coram Domino. » — « Il fist ses sacrefise 
«as munz ^ c timiame y fist ardeir. w (p. 234.) «Et accendebat ihv 
« iniaina. " 



CHANT IV. 429 

Le traducteur, dans une glose empruntée à Bède, explique ce que 
c*est que timiame : « Li altels u l'um soleit le timiame, ki plus fud rice 
«que encens, ardre e offrir. » (p. 34g.) 

n prenait ihymiama pour le nom particulier d*un parfum. 

Je n*ai pas rencontré le mot timoine ou thimiamê hors de ces deux 
textes. 

Vers 567. 
' Li empereres fait Rollant costeir. 

Coiteir (racine catté), mettre de cAté, mettre à part. On trouve aussi 
coiteer. 

Cosieir est ainsi paraphrasé dans le ms. de Paris : 

Quant Carie ot fait enterrer son bamage, 
(Fors que Rollans e Oliver le sage; 
Ceulx voloit il porter tresques à Blaiue») 
Venir 8*en volt li empereres Cbaries. 

(Fol. i8 r*.) 

Vers 578. 
Ben sunt eu vers d*un pâlie galazin. 

On trouve dans Garin la description d'une cérémonie funèbre sem* 
blable à celle-ci. Le rapprochement de ces deux passages est intéres- 
sant pour rhistoire des mœurs et coutumes du moyen âge. 

Le vieux Fromont 

Son chapelain appelle, si li dit. 

Si li fait mettre en brief et en escris 

Lor acordance et lor fais et lor dis. 

Puis fait le cors del chevalier ouvrir 

Et le dedans en paile recoillir ; 

Et puis le Gst richement sevelir 

Devant Tautel , au mostier S. Bertin. 

Le corps laveront et d'iaue e de vin; 

Li quens mcismes ses blanches mains i mist : 

D*un fil de soie le restrainst et cousist. 

Puis fenvolupe en un drap de samit *, 

' De vdouri. Cf. Dvcarge, in Examêtmm, 



de même palaxin, qui tient au pidait. Comte palosin, ea 
comte da palais, paladin. 

On disait aussi gaU» au lieu de gala, et le verbe jolti 
dressant i ses amis de g^a, amis de bouteille : 
,A votu pirie, compuni de galUt, " 
Mal des aniGi et bien dei eorps : 
Gsrdei vous bien de ce tau hadea 
Qui noircit gen» quand îb sont inorta! 

(L> grand TeaMM 
Pathbuk [à M. GntUiMiM.) 
Il y aura beu et galle 
Chei rooi tint que vous en alliei. 
Au figuré, gaUr qual^a'an, le faire danser, lui adni 

iUi, vous voilà, Phlipot la bouae bUe?... 
Ci, (i, galons le eu enfant de bon lien. 

[Lï FoNTÂiRE, le Kaile Se Papefy 

Vers 596. 
Pent a sun col un escu de Biteme. 
Bilerne parût être Kiierbe. Rutebœuf, dans \e Dit da l 
Si m'en reving par U Moree 
Ou j'ai fait moult granl demourec . 

Et par Saleme, 
Par Burîenne ' et par fiittrM; 



CHANT IV. 431 

Le roman à^Ogier tArdenois n'est pas moins précis : 

A ces paroles ez pogoant Alori , 

Qui de Biteme iert filz le grant marchis; 

Dux fut de Puiile, mais païen Tout mal mis. 

(T. I, p. i3.) 

Viterbe, d'ailleurs , était renommée au moyen âge pour ses fabriques 
d armures. 

D*un autre côté, il est certain que ce nom de Biteme désigne sou- 
vent d'autres villes que Viterbe. Dans le Moinage Renouarl, par 
exemple: 

Premièrement a mandé cels d'Arabe, 
Gels de Biteme et toz celz de Cartage. 

Dans les Enfances Vivien, ceux de Biteme figurent aussi dans une 
longue énumération de peuples orientaux. 

Un traducteur inédit du faux Turpin dit que Chariemagne • estora 
t la chapelle mon seigneur S. Jacques , i Biteme, • Le texte porte, « ad 
« urbem Buturensem. » 

Cest un petit détail du vaste problème des appellations géogra- 
phiques au moyen âge. 

Vers 602. 
Recleimet Deu e Tapostle de Rome. 

On ne verra pas sans intérêt un autre portrait de Chariemagne 
armé sur son cheval blanc. Celui-ci est plus détaillé : 

Karlon descent soz son arbre ramé , 
Isnelement a son cors adobé : 
Il vet Tauberc qui fut roi Macabre 
Que il conquit desoz Toloze , el pré ; 
Tôt ert la maille de fin acier trempé 
Qu'ele ne crient dart ne branc acerë ; 
Trestuit li pan en sunt sorargenté ; 
En son chef a un tel hiaume fermé, 
Pieres i a qui ont tel poesté 
Ja qui le porte en champ o lui malle 
Ne crient coup d'arme un denier moneé , 
N' eci n*a garde qifil soit en champ navré. 



432 NOTES. 

Puis ceint Joionse au senestre oosté : 
Li pont est d^or, si i out on seelé 
De SaintpDenis et de Saint-Honoré. 
Qui Ta sor lui ja mar ara douté 
Con Tait en champ honi ne viergondé. 
Et puis li ont son espiet apporté : 
La guige en fu d*un vert paile roé , 
Et Kariemaine Ta a son col geté. ' 
Le blanc destrier li a fen amené 
Que Balan ot par Nayme présenté; 
François li ont richement atome : 
Frein ot ad or richement tresgetté , 
Et li poitrax fu a or estelé 
E environ d*eschelettes ouvré. 
Quant li chevax a un petit aie , 
L*or retentist et a un son geté. 
Ne geu ne harpe n'i fussent escouté ; 
Et fu trestot de fer acoveté. 
Ainsi garni et ainsi apresté 
L*ont il Karlon baillé et présenté. 
Li roi i monte en «pii ot grant fierté ; 
A son estrier ot .v. rois encline. 
Et puis li ont son grant espié livré : 
Il fut de fresne, si ot fer acéré. 
Ezvos li rois richement atome ; 
Anges resemble du ciel jus dévalé ; 
Ne semble pas chevalier emprunté. 

(Agolant, p. i63, ap. Bekuer.) 

« Charles descend sous un arbre touffu et s^arme avec agilité, revél 
le haubert qui fut au roi Macabre, et qu*il conquit sur le pré, sous les 
murs de Toulouse. La maille en est d'acier fin si bien trempé qu*îl ne 
craint ni dard ni la meilleure lame. Tous les pans en sont surargentés. 
Il affermit sur sa tête son heaume orné de pierres précieuses d*une 
telle vertu que qui le porte en champ clos , il ne craint pas de mé- 
chant coup pour la valeur d'un denier et n'a garde d'être blessé. Puis 
ceint Joyeuse à son flanc gauche : la poignée en est d'or où l'on a 
scellé des reliques de S. Honoré et de S. Denis. Qui la porte, il ne 
craindra jamais de se voir honni dans un combat ni déshonoré. Et 



/^ 



CHANT IV. 433 

pois lui ont apporté son écu dont la guiche est d*un drap de soie verte 
à raies , et Charicmagne le jette à son cou. On lui amène son blanc 
destrier que Naymes lui a présenté de la part de Balan. Les Fran- 
çais le lui ont richement harnaché : son frein est tout bariolé d*or; 
son poitrail semé d*étoilcs d*or est tout autour garni de clochettes. 
Quand le cheval s'est mis en mouvement , Tor retentit et rend un son 
près de quoi Ton n'écouterait point celui d'aucun instrument , non 
pas même de la harpe. Et le cheval est tout acouverté de fer. Ainsi 
garni et apprêté , on le présente à Charles. Le roi monte d'un air plein 
de grandeur : cinq rois s'inclinant lui tiennent Tétrier. Ensuite on 
hd remet son épieu de frêne garni d'un fer acéré. Voilà le roi richement 
atoumé : il ressemble un ange descendu de là- haut, et n'a du tout 
l'air d'un chevalier emprunté ! » 

Vers 050. 

La quinte eschele unt faite de Normans. 

La cession de la Neustrie aux Normands est de 91a: par consér 
quent il ne pouvait y avoir de Normands à Roncevaux, en 778, sous 
la conduite d'un duc Richard. Tlieroulde fait ici pour ses compa- 
triotes, pour les Bretons, les Poitevins, etc., ce que Virgile avait fait 
pour les plus nobles familles de Rome, ce que sans doute Homère 
avait fait avant eux : il les met dans son poème pour leur donner 
l'immortalité. Theroulde, comme de raison, élève les Normands au- 
dessus de toutes les autres provinces : 

Sui ciel n ad gent qui plus poissent en camp. 

Celui qu'il désigne sous le nom de Richard le Vieux ne peut être 
que le duc Richard r% ou sans Peur, fds de Guillaume Longue-Épée 
et petit-fils de RoUon, premier duc de Normandie (943). 

Vers 670. 
Cil sunt par els en un val sur un tertre. 

Par els, c'est-à-dire tout seuls, à par eux. A par soi : en latin per 

se : 

Quamvis, Scaeva, satis per te tibi consulis et scis. 

(HOR.) 

a8 



434 



NOTES. 



D où il est clair qu il faut écrire à par sans t, car cette expression 
n*a rien de commun avec pars, partis. 

Et au contraire, avec an t, de pari le roi, attendu que cette locu- 
tion traduit ex parte régis. 

J*ai développé ce point dans les Variations du langage français , 
p. 4o8-Âio. 

Vers 687. 

La disme eschiele est des baruns de France. 

L'armée de Ghariemagne se composait de 4a 0,000 hommes répartis 
en dix cohortes, dont voici le dénombrement d'après le texte. 



dm 
cohorlM. 


DÉSIGNATION 

OB RATlOIAUTé. 


NOMS DES CHEFS. 


NOMBRE 
D*Bauu. 


1 
2 

8 

4 
5 
6 

7 

8 

9 

10 


Fnnçtîi ..... X . . . 


Rabd et Gaineman ( en pUc« de Roland 
•t d'OlÎTier) 


15.000 

15,000 
20,0001 
20,000 
20,000 

30,000 
40,000 
40,000 
50.000 

100,000 


Idtm 


Gibnin, GvÛMOumt, Naynm et Jo*o»- 


Bavanns. 


Offiar la Daaoia 


Allemand* 


IT«mi«nn . dne dm TkraeiL . 


Normanda 

Bretons 

Poitevins et Ânvergnata. . 

Flamands et Fritons 

Lorrains et Bourguignons. 
Barons français 


Richard le Vieux. 


Le comte Nerelon, Thiebaalt de Reima, 
le marquis Othon 

Joaceran et Gancelmea 

Rembault et Hamon de Galice 

Thierrv d'Anronne . 


CBAELBMAoaa. Porte^rapeau : GcorraoT 

d'Akjou 


Total 


420,000^ 


' Ce doit >tr« nnr eirrnr du copiste : la masure lia T«ra Trat qn'on lia» ZXl «a lira il« &x aille. 



A ces dix cohortes l'armée de Baligant en opposait trente, dont 
la moindre contenait quinze mille hommes : 

En ia menoiir ..\v. inilie i en oui. 



Vers 695. 
Escus uni genz de muites cunoissânces. 

On appelait les connaissances de Técu les figures symboliques ou 
autres qui y étaient peintes, et qui, servant à faire reconnaître les 
chevaliers masqués par la visière de leur heaume, devinrent plus 
tard les armoiries. (Voyez Ducange, au mot Cognitiones.) 

Connaissance est resté dans le vocabulaire des chasseurs : 

J*eus beau lui faire voir toutes les différences 

Des pinces de mon cerf et de ses cotmaittancis 

(MouiRE, les Fâcheux, Il , 4.) 

Remarquez moalt, momlte, adjectif, du latin multas, multa; la ver- 
sioQ des Rois remploie aussi : 

• Mulz mais ad fait David encuntre sa gent. ■ (p. 60.) 

■ David e tuz ces de Israël juerent devant nostre Seignur ad mn/- 
• tes manières d*estrumens. ■ (p. iSg.) 

Plus tard moalt ne sert plus que comme adverbe. 

Les rajeunisseurs , en copiant ce couplet, ont arrangé ce vers à 
leur mode : 

La disme eachelle est des barons de France; 
Dis mille sont à une connoissancc. 

Comment croire que dix mille hommes {)ortent sur leur écu le 
même emblème? en ce cas, au lieu de raj>peler une connaissance, il 
eâl été mieux nommé une confusion. Ce changement fait un sens 
absurde, un contre-sens; que coûtait-il de conserver Thémistiche pri- 
mitif? C*est que maltes connaissances au pluriel ne rimait plus avec 
Fmnce au singulier. Ainsi dès cette époque Tari du versificalpur était 
si perfectionné, que la rime remportait déjà sur la raison. 

Vers 698. 
Geifreid d* Anjou [lor] portet l'orio flambe. 

Ces détails historiques sur rnrinanunc no .se trouvent que dans le 
po^mc deTheroulde. Ce que j'en ai dit dan.n Tlntroduction, p. r.xiii, 
me dispense de faire ici unr note : j\ rcnvoir le lecteur. 

•.•8. 



436 x.oTES. 

Vers 727. 
Desur sa bronie fors ad mise sa barbe. 

Ce détail n*a pas été omis par Tauteur de la leçon du ma. a54''. 
Charlemagne, dit-il, 

Par la ventaile fait les cordais sachier 
De sa grant barbe que il a Fait trescîer; 
Autretel firent des aitres .vii. millier : 
Mielx 8*en conoissent Alemant et Bavier. 

Cette action de mettre la barbe au vent hors de la visière du casque, 
n*avait encore été signalée nulle part, que je sache. Cette démonstra- 
tion a certainement un sens, mais il parait diflBcile que ce soit le sens 
indiqué par les deux textes , afin de se mieux reconnaître entre soi , 
car les, Sarrasins de leur côté font la même chose : 

Desur lur bronies lur barbes unt getees 
Autresi blanches corne neif surgelée. 

[Roland, \,b6,) 
Et le rajeunisseur aussi : 

Fort des ventailles mainte barbe ' ont jetée 
Autresi blanche comme noif surgelée. 

(Ms. 254*'.) 

Ltait-ce le signe d*un combat à mort que Tennemi acceptait on 
Timitant? Theroulde n*a point mis ce détail dans la première ren- 
contre des païens et des chrétiens à Roncevaux. 

A rentrée de Téglise S. Martin de Laon, a droite, sous les or- 
gues, Ton Yi)it couchée sur un tombeau la statue d'un preux du xii' 
siècle. Cette figure que le P. le Long croit celle d'Enguerrand de 
Coucy, est armée de pied en cap, hormis le heaume; la tête est 
seulement enveloppée de la coiffe de mailles du haubert qui descend 
jusqu'aux yeux et monte jusque sous la lèvre inférieure; mais un 
bouquet de la barbe est mis en dehors et s'étend sur Tacier. 

* Remarquez mainte barbe sobslitué à leurs barbes , afin d'avoir jettée au sinenlirr. 
Nouvelle preuve que la règle défendait di-jè de rimer un pluriel avec un Mngulî«T. 
( Voycx sur le vert O95. ) 



CHANT IV. 437 

Je n*ai rencontré dans mes lectures qu*une seule mention de la 
bari>e mise dehors au milieu d*un combat : c*est dans le cartulaire 
de S. Bertin, sur Tan 898 : Charies le Simple passe TOise et marche 
contre Robert, qu*il joint près de Soissons. Grand carnage de Français : 
« Fdbertus autem quidam régis Antesignanus Robertum in praelio 

• requirebat attentius. Accidit autem ut occurreret ilii détecta iœrba , 

• quam prolixam lorica texerat superalligata ; moxque sine mora mu- 
« tuis se confodientes spiculis, terra tenus utrique ceciderunt, unaque 

• cum spiritu efOarunt vitam. » 

Si j*ai rencontré juste dans ma conjecture sur la signification de cet 
usage, la barbe mise dehors pourrait être dans une statue un em- 
Mème de vaillance. 

Vers 782. 
Grans est e fors e trait as anceissurs. 

Traire ou ^ircr à,. .. c'est-à-dire, à ressembler à. Gérard de Viane 
voit entrer son neveu Aymeri déguisé : 

Voit le Gerars, toz li mua li front, 
K*il traioii a la geste. 

(Gérard de Viane, p. 166; ap. Be&kbr.] 

« Gérard le voit et change de couleur, car Aymeri avait les traits 

• de famille. » 

Aussi lui dit-il plus loin , quand la reconnaissance est ùlie : 

Aymeri , nies , cueur de baron : 
Bien traiet a la geste. 

(Pag. 167.) 

Montaigne dit retirer à pour se rapprocher de : « Cette action que 

• le philosophe Cléanthes remarque parce qu*dle retire aux luutret. » 
{Essais, liv. 11, chap. xii.) 

Dans quelques provinces, en Lorraine par exemple, on dit encore 
retirer après : « cet enfant retire beaucoup après son père , • c'est-à- 
dire, tient beaucoup de son père, soit pour le caractère, soit pour les 
traits du visage. 



438 notes: 

Vbrs 802. 

De bftcbders que Cailei demie enfimi. 

Enfant, fib mineur d*uii grand personnage. On dianit, • ài 
tpuer Apulûet (Chronic. Smon.); Tenfant d*Aii|^elerre, Te 
Hainaut, de Warwick, de Champagne, de PouSle, etc. 

Car Yenfes JtÂngUttm estoH 
Ses home et la croîs pris avoH. 

(Paru Moosua.) 

Car tout li banm.qtti la erent 
Venftuu de PuUle ooronerent * 

[Ibid.) 

De là vient la dénomination d*irfantenê, c'est-à-dire origine 
un corps de jeunes nobles. 

ViBS 825. 
La premere est de cels de Butentrot 

Buientrot doit être Tancienne Buthrote, ville d*Épire, qii< 
liens appdlent encore Baiintro. L*Épire est aujourd'hui TAll: 

C*est parmi les Albanais que les rajeunisseurs font fîgui 
Iscariote au temps de Charlemagne. J*en ai parié dans Tlntrc 

Vers 838. 
E la quinte est de Sorbres et de Sors. 

Les Sors paraissent être la peuplade appelée Sordones dan 
roire d* Antonin , et qui avaient pour capitale Btucmo ou Rush 
gallo-romaine citée dans Tite-Live. ( Passage d* Annibal. ) 

Le nom de Ruscino est écrit Rascùum et Rmidbm dans TAnc 
Ravenne ; Rosciliona, dans un diplôme de Louis le Débon 
fiiveur des Espagnols réfugiés dans la Septimanie, désigne 
roussillonnaise : les Sors seraient donc les Roussillonnais. 

Dans les premières années du xi* siècle, les ruines de 
furent exploitées coQune une carrière pour bâtir Perpignan. 



CHANT IV. 439 

sur les fouilles de Ruscino, un Mémoire inséré au Bulletin du comité 
hittorûfttg, i845. t. m, p. 498.) 

Marca et dom Vaissette placent la ruine de Ruscino au ix* siècle ; 
llarca en 86a , Vaissette en 869. 

Vers 843. 
La premere est des canelius, les laiz. 
Et V, vers 7 : 

Des canelius chevauchent -environ. 

Ces canelius ont embarrassé tout le monde: M. Michel, dans son 
Glossaire, fait suivre leur nom d*un point d*interrogation désespéré; 
le premier traducteur du Roland, M. Delécluze, imite M. Michel; les 
rajeunisseurs du xiii* au xiv" siècle ne connaissant pas mieux que 
nous les canelius, les ont métamorphosés, pour sortir d*aflaire, qui 
en chevaliers, qui en chameaux. M. Bourdillon, le très-infidèle éditeur 
du Roncivab, a suivi la première leçon, encore que son manuscrit 
donnât Tautre; voici le vrai texte : 



E un image Apolin le félon. 

XXX chameb chevauclient envirun , 

Molt hautemant escrie en son sermon.... etc. 

(Ms. de Versailles.) 

M. Bourdillon , justement effrayé de trente chameaux à cheval et 
qui prêchent un sermon, est allé sans rien dire prendre dans le ma- 
nuscrit 7227' : 

Vint chevalier environ le roi vont. 

Le reste comme dans le manuscrit d*Oxford. 

Je soumets au lecteur une explication conjecturale de cette énigme : 
avant tout, il parait manifeste que ces canelius sont des ecclésiastiques 
païens , car ils chevauchent autour des idoles, et ils s*écrient : t Qui par 
« nos dieux veut avoir salut , etc. » Ils ont autour d*eux des laïques : ce 
sont en titre d*office les laïques des canelius. 

- Si Ton redouble la consonne n, on aura caimelius, le même mot 
que candeUus, car on écrivait indifféremment cannela ou casMa, 



440 NOTES. 

comme chacun peut le vérifier dans Ducange : par cooaéquen 
laritts ou candelarius. Ducange explique candebarii, « qui cas 
« ecdesia deferuni. • Les canneUus, k ce compte, seraiciit des 
lien, c'est-à-dire des porte-cierges, des mai^iiliers et des 1 
sarrasins, des espèces de moines mdiométans conduisant en 
leurs divinités. 

Il est impossible de ne pas reconnaître dans ce passage une 
au caroccio inventé, dit-on, vers la fin du x* siècle par Fard 
de Blilan Héribert, mort en io3g: Ce caroccio voiturait au ce 
Tannée milanaise un Christ de grandeur naturdle, autour 
des prêtres ( des canelius) câébraient loffice , tandis que des cli 
(les laïques des canelius) protégeaient cette espèce de palladiu 
tien. Theroulde a prêté aux Sarrasins les coutumes du christ 
méridional de son temps. Il est très-renSarquaUe que les r 
seurs du Roland, au-xiii* siècle, faute de pouvoir comprendre 
sage, aient été réduits à le mutiler* et à y changer le mot 
pal. 

Un passage d'Agolant, composition sinon contemporaine du . 
au moins postérieure de très-peu , et ou Ton rencontre des im 
manifestes du poème de Theroulde, reproduit Tallusion au car^ 
la complète. En effet, Tlieroulde ne dit pas expressément < 
statues païennes fussent portées sur un char: il le laisse ei 
lorsqu*il ajoute que rescorte des laïques les entoure à cheval, 
précise ce point : 

Naymon dévale ie grant tertre plenier. 
Voit les compaigpnes de la gent aversier 
Toi environ le plain et le rochier : 
Et voit le trcf Agolant le guerrier. 
Et Tegie d'or soz le pui flamboier 
Qui reluisoit come feu en celier. 
Et Mahomet qui font acharoier 
Tôt por la loi tenir et essaucier; 
Chascuns le vait aorcr et prier. 

(Agolant, v. 634; ap. Beeker.) 

Ces vers semblent le conmientaire de ceux oii Hierouldc p 
canelius. U faut y joindre encore les deux suivants : 



CHANT IV. 4/il 

Sor un engien font Mahomet portraire'. 
Dont tôt li ost resplendist et esclaire. 

(Agolant, v. 65o.) 

« Ils font tirer Mahomet sur une machine dont Téclat resplendit sur 
« toute Tannée. » 

Le caroccio est mentionné dans Baudouin de Sehourg ( xiv* siècle ) 
comme en usage parmi les croisés de la première croisade : 

Par .V. portes issirent li païen losengier : 
En .?. lius assaillirent nos gens au comenchier. 
Et puis a Testendart se vinrent raloier 
Que li roys devant lui faisoit acharoier. 

(Ch. XXII, p. 376.) 

Mais est- il bien avéré que ce caroccio, dont Héribert passe pour 
rinventeur, ne fut pas un emprunt, Timitation d*un usage pratiqué 
chez les infidèles ? Ce point vaudrait la peine d*étre examiné. 

Vers 850. 

Loidme est de Bruise, la noefine d*EscIavers. 

Les Esclavers ressemblent beaucoup aux Esclavons; quant à recon- 
naître les peuples cachés sous ces noms de Nuhles, Bios, Ormaleus, 
Pinceneis, Solteras, etc., j'y renonce et lègue ces problèmes à la Société 
de géographie et à T Académie des inscriptions. 

Vers 851. 
E la disme est d'Occiant la désert. 

Ce pays est encore cité dans les passages suivants : 

Ccls d'Occiant et d'Argoiiiie e de Bastcle. 

(IV, 211.) 
Mais reclamez les barons d'Occiant. 

(IV, 253.) 
Cil d'Occiant i braient e hennissent. 

(V, 262.) 

' Le texte porte : sor Mahomet font un engien portraire: il y a la une transpoatioo de 
nK>ts évidente. Ces erreurs de copbtes ne sont point rares. Portraire , r/est-à-dire prolru' 
ktn, et non peindre , faire un portrait. 



442 NOTES. 

Ce nom paraît désigner le Languedoc {Oeeiiania). On Yoit par 
un diplâme de Louis le Débonnaire que des odons eqpagnob aTiieot 
été autorisés par Charlemagne, en 809, à s*étaUir dans one partie 
déserte de cette province : c*étaient des émigrés qui se réfiigiaiait là, 
sous la protection de Tempereur, contre f envahissement de lenr pa- 
trie par les Sarrasins. Louis le Débonnaire les confiime dans la pos- 
session de leur terre, et les recommande aux fidèles établis dans h 
Septimanie, 1* Aquitaine, la Provence et TEspagne. Cedipldme, daté 
de 8i5, dit que le pays en question avait été dévasté, miné par les 
marquis mêmes de Tempereur : • In €& porCîone que a nostris mar- 
t chionibus in solitudinem redacta fiiit. » ( Ap. D. BouQ. VI« àjo. ) 

En 816, les colons rédament de nouveau contre la tyrannie des 
comtes,' qui veulent leur enlever le firuit de leurs travaux de défriche- 
ment : nouveau diplôme de Louis le Débonnaire fusant droit à ces 
plaintes. {Ibid, p. 486, 487. ) 

Une note des Bénédictins assigne la place de cette colonie entre les 
limites du comté de Barcelone, Gironne et le Lampourdan. 

Ainsi Theroulde est bien instruit des faits, et ses épithètes s^y rap- 
portent exactement. 



NOTES DU CHANT V. 



Vers 7. 
Des canelius chevauchent environ. 

J*ai précédemment exposé mes conjectures sur les canelius. (V*oy. 
la note sur IV , 84o.) 

Vers 35. 

L'enseigne portet Amboires d^Olufeme : 
Paien escrient, Preciuse Tapelent. 

Ihyfcieuse est le nom de Tépée de Baligant, comme Momjom cAui 



CHANT V. 443 

de l*épée de Chaiiemagne. Il est remarquable que le nom de l*épée 
du dief devient en même temps le nom propre de son étendard. 
Ainsi Toriflamme s*appellc Monjoie; son premier nom était Bomaine, 
mus à Roncevaux Tépée de Charlemagne Ton fit changer: 

Mais de Monjoie iioec out pris cschange. 
Monjoie escrient, cVst renseigne Carlun. 

Nous voyons pareillement ici le dragon qui sert d*enseigne à Bali- 
gant appelé Précieuse par les soldats sarrasins. 

Vers 48. 
De Tolifant haltes sont les menées. 

Les menées sont ici les fanfares , comme dans cette locution très-fré- 
quente sonner la menée, corner la menée. Mais à proprement parler, 
menée est le nom d*un instrument, espèce de cor en bois, qui rendait 
on son aigu et intense. La menée est presque toujours mentionnée 
parmi les grailes, olifants, cors, buisines, tambours, etc. Ce mot 
vient du latin minatam, la règle de transformation étant de chan- 
ger Yi en e, et réciproquement. Puis du français menée on a refait 
le bas latin menetum, cornare menetum. (\q^. Dugange, in Mené- 
tam.) «^ 

Ducange conjecture que la menée et le graisle étaient un seul et 
môme instrument : i Ulud forte quod gracilem appellabant, quod acu- 
« tum, tenuem et minutum ederet sonum. » Mais, comme j*ai dit, dans 
les énumérations d*instruments guerriers, la menée figure à côté du 
graile; ce devait donc ôtre deux instruments distincts. 

Vers 56. 
Desur ior bronies lor barbes unt getees. 

Voyez la note sur IV, yaS. 

Vers 57. 
Altresi blanches cume neif surgelée. 

Surgelée au participe passé, et non pas sur gelée en deux mots, 



444 NOTES. 

comme porte Tédkion de H. F. Michel; cest de la neige Mwarylaeéê, 
et non par-dessus de la gelée. La gdée sous la neige ne fait rien à 
son éclat. 

La reine de Navarre emploie le verbe sunemer, composé de même : 
« la parabole de Tivraie au champ sursemée, » c'est-à-dire semée par- 
dessus le bon grain. (Lettre à Briçonnet, ms.) Notre langue devrait re- 
prendre ces mots, qu'elle ne peut remplacer que par une périphrase. 

. Vins 67. 
Caries li magnes, cum il vit Tamiraill. 

« Gharlemagne comme il vit Témir » Ce comme reste sans oom- 

[dément, et la phrase commencée sdon cette construction se poursuit 
et se termine autrement tournée. C'est ce qu'en termes de gramimaire 
on appelle anacolathe^ manque de suite, interruption. Ce procédé 
abonde dans Hérodote et dans les écrivains primitifs, comme dans la 
conversation particulière : «Chariemagne, quand il vit Témir, les 

• troupes des payens sont si nombreuses que etc. » La liaison est 

dans la pensée, mais non dans la syntaxe. 

Tavais cru d'abord à l'exbtence d'une lacune après le vers 68 : 
« E le dragon , Tenscigne e l'estandart. » Lorsque je suis revenu de 
celle opinion , éclairé par la conformité du texte de Versailles et du 
texte lorrain avec celui d* Oxford , il était encore possible de supprimer 
la ligne de points que j'avais introduite dans mon texte, mais il ne 
l'était plus de remanier tous les chiffres et de les reporter un vers 
plus bas jusqu'à la iin du chant. £>e là une légère inexactitude dans 
le numérotage , dont ia faute doit être imputée à l'éditeur et non à la 
typographie. J'ai préféré cette faute matérielle à un contre-sens. 

Vers 72. 
Ne mes que tant com l'empereres en ad. 

O. donne celte ligne : « Ne mes que tant scue l'empereres en ad. » 
M. F. Michel lit scire, au lieu de scue, mais l'un n'a pas plus de sens 
que l'autre : c'est un mot estropié par une plume inatlcntive. On a pu 
reconnaître dans ce texte quantité de né^igences pareilles. 



CHANT V. 445 

Ne mais que ou simplement ne mais (le que sous -entendu) sienifie 
excepté, hormis. Au chant III, vers AqS, le poète parle des Ethio- 
piens noirs comme de Tencre, qui nont de, blanc que les dents : 

Ki plus sunt neirs que nen est airement. 
Ne n unt de blanc ne mais que sul les dents. 

Manille se plaint à Ganelon des courtisans qui donnent de mauvais 
conseils k Chaiiemagne : • Je ne connais dans ce cas , dit Ganelon , 
personne, excepté Roland. » 

Guenes respunt : Jo ne sai , veirs , nui hume 
Ne mes Rollant 

Les Sarrasins croyaient passer l*Ébre à la nage; tous furent noyés. 

Ne mes sei santé que Deus i ad espamicz. 

Ce serait, en mauvais latin, non magis quàm au sens de prœter : 
• Nec candidum habent non magis quàm solummodo dentés. * — « Ne- 
«minem novi, non magis (quàm) Rolandus. • — « Omnes sufibcati sunt 
«mm magis (quàm) sexaginta. » — «Omnes regionis partes occupant 
« non magis quàm (prster) tantùm quantum imperator habet. • 

Vers 158. 
De lur espees i fièrent demaneis. 

Demaneis, tout de suite, allègrement. 

La racine me parait ôtre de mane, comme qui dirait du matin, de 
bonne heure, c*est-à-dire en se hâtant. 

Demaneis est Tadjectif faisant fonction d*adverbe , conmie autrefois 
tous le pouvaient faire, et la plupart le font encore aujourd'hui. 

Cet adjectif demaneis avait donné lieu au verbe amanevir, d*où le 
participe passé amanevis. 

S'amanevir, formé comme s*alentir, s'agrandir, s'amaladir, et tant 
d*autres qui marquent une action en progrès, signifiait se disposer 

dès le matin, c'est-à-dire être prêt à Vn homme amanevis est un 

homme dispos, gaillard, alerte. 

Dom Carpentier se trompe certainement lorsqu'il dérive amanevis de 



446 NOTES. 

«jiuvRia. Anumems, qu^îl lit dans les chroniques de S. Denis, est on 
barbarisme : il a pris un a oonsonne pour une r. 

B se trmnpe également lorsqu'il dérive ignumms de iomanimUê. Autre 
chose est demeinê, autre chose demaneis, U a mal à propos confiMidu 
ces deux termes. 

La preuve que de indique la manière dans demaneii (ocmome de 
cAté, de près, de loin), c*est qu*U est séparaUe et qu*on trouTe aussi 
nuwsvtf pour amanems: 

Tant 86 fiiit fors e fiers e imuievif. 

[RùUmd, m, 6o3.) 

Vers 174. 
Li capders un dener ne li vdt. 

Par capelen û &ut entendre cette toile de mailles de fer qui enve- 
loppait la tète comme une doublure du casque. Cette tofle prenait 
ensuite le cou, les épaules et les bras, et descendait en forme de tu- 
nique, par-dessous la cuirasse, jusqu'à la naissance des genoux; en 
sorte que le guerrier y était comme ensevelL Le capelen est le capu- 
chon du haubert. 

Vers 213. 

Gels d'Occiant , cels d' Argoillie et de Bascle. 

Ceux de Bâcle sont les Gascons. Oihenhart traite de la différence 
des noms Vascons, Vacceons, Vaicalons et Bascles, employés pour dé- 
signer les Basques. (Notifia atriusque Vasconiœ.) 

Nous voyons du moins figurer ici, parmi les adversaires de Char- 
lemagne, le nom des véritables auteurs du désastre de Roncevaux. 
Ce furent, au témoignage d*Eginard, les Basques embusqués dans les 
défilés des Pyrénées. Ils étaient conduits par leur duc perfide, Loup, 
un vrai loup d^elfet comme de nom, «operibus et nomine Lupus, 
• Latro potius quam dax dicendus^ » Ce Loup avait des prétention!^ 
au trône comme descendant de Govis : il lui fÂchait de n*Atre que duc 
d'Aquitaine. 

' Charte Hc Cbarl«s le Cbanve du la des kal. de février 8AS. 



CHANT V. 447 

J*ai parlé d^Occiant sur IV, 85o. 

Quant au nom d'Argouille, je ne puis deviner quel pays il désigne; 
seniement je remarque qu*il esl joint aux Bascles en deux endroits: 
dans le vers objet de cette note, et plus loin, au vers a 6a : 

€il d'Occiant i braient e bennissent; 
Arguille sicume chen i glatissent 

ArgouiUe fait donc aussi partie du territoire gascon. 

Vers 248. 
Vostre cunseill ai jo*s evud tuz tens. 

M. F. Michel écrit, «ai oc evud,i et dans son Glossaire marque 
cet oc d'un point d^interrogation. Le c sur Ye suivant n est point dur, 
mais a le son de 1*5; et Ti de ai, tout en faisant diphthongue avec Ya, 
sonne j sur Yo. 

Cette forme d^orthographc, qui en étonnant Tœil donne le change 
k Fesprit, revient à ceci : «Vos conseils j'ei ai évus toujours.» Mais 
Tartide et le pronom sont transposés de lautrc côté du verbe : « Vos 
« conseils ai-je les eus toujours , » par syncope : ai-fes eus. Vs, ou le 
c qui la représente, est le débris de les. 

Que vostre cunseill soit un pluriel, c*est ce que les habitudes du 
texte ne laissent pas un moment douteux : 

Ço dist Roilans : Nostre hume sunt mult proi. 

(III, 4.) 

Les formes nostre, rostre, par apocope nos, vos, servent indifférem- 
ment pour le pluriel et pour le singulier. Elles représentent aussi 
bien noster, rester, que nostri, vestri. 

Vers 258. 

m 

Li amiraill a sa barbe fors mise. 

C*est la troisième fois que le poète mentionne cette circonstance: 
au IV* chant, Qiariemagne 

Desur sa bronie fors a mise sa barbe. 

(IV, 7a5.) 

Et ses barons Timitenl, pour l'amour de lui. 



A48 NOTES. 

De même au V* chant : 

Detux lur bronies lur l>ari>es ont geleet. 

(V. 56.) 
Voyei la note sur IV, 725. 

VzRs 381. 

. Quant lot Marsilie , vers sa pareit se tumet, 
Pluret des oils. 

« Et convertit Ezechias &ciem suam ad parielem , et oravit Domî* 
« num et flevit Ezechias fletu magno. » (liai. cap. 38.) 

On a déjà vu dans le chant précédent une imitation du livre de 
Jùiwi : Dieu arrêtant le soleil à la prière de Chariemagne, pour loi 
donner le temps de poursuivre et de vaincre ses ennemis. Ces sou- 
venirs de rÉcriture, et la couleur religieuse profondément empreinte 
dans toutes les parties de ce poème , semblent indiquer que Tauleur 
était un ecclésiastique. 

L*auteur du remaniement du xiii* siècle n*a pas su conserver cette 
couleur. Id, par exemple, il a fait disparaître la teinte biblique. La 
reine Bramimonde, apprenant la défaite de Baligant, court à la chanibre 
de son mari : 

Sire, fait ele, Espagne est désertée; 

Ja par paycns ne sera recovree : 

Baligant gist la sus en la valee 

Tôt destrenchez, scnglanz, gole baee. 

Marsilie fol, s'a la teste levée, m 

Li cuer H faut, s*a la bouche serrée, 

L^arme s*en part ni pot avoir durée : 

* Bien trente diables en enfer Tont portée. 

Devant lor mcstre font le jor présentée ; 

Mort fu de doel : Tarmc est a mort livrée. 

Vers 39^1, 

Mult bien espleitet qui damnes Deus aiuet. 

Cest ainsi que M. F. Michel a imprimé. Le sens de ce \er% est 
amphibologique. 

' M. Roardillon a sapprim^ les vers qni raivent. 



CHANT V. 449 

Si damnes Deus est au nominatif, comme l*indique l'i finale, il faut 
lire cui (les copistes confondent perpétuellement ces deux formes 
identiques à Toreille), et le sens est celui-ci : Oplimè operalur quem 
Dominas Deas adjavai, « On va bien vite avec Taidc de Dieu. » 

Au contraire, si qui est bien écrit ainsi « il est le nominatif de la 
phrase, et damne Deu, étant le complément du verbe aiue, ne doit 
p«8 prendre d*i. Le sens alors est celui-ci : Oplimè operatur qui Do- 
minum Deum adjuxaL « D gagne assez qui prête à Dieu secours. • 

La difficulté est de savoir des deux mots qui et Deas lequel est le 
sujet, lequel le complément. Une faute d'orthographe cause cette per- 
plexité. 

Le rédacteur du texte de Versailles a suivi le premier sens : 

Molt ovre ben cui dame Dex aiue. 
Gela m*a déterminé. 

Vers 42/^. 
Li pèlerin le veient ki la vunt 

L*idée et presque les termes de ce passage se retrouvent dans Ga- 
rin le Lorrain. D s*agit du duc Bègues de Belin que Ton va enterrer 
aussi non loin de Bordeaux : 

Passent Gironde au port saint Florentin, 
Bordeile laissent, a gauche sont guenchi 



A ces paroles vont ie duc cnfoîr 
A la cliapeiie, par de delà Belin; 
Encor le voient très bien 11 pèlerin 
Qui ont saint Jaque en Galice requis. 

(Gortn le Lokerain, t II, p. 369.] 

Vers 430. 
A seint Romain la gisent li baron. 

« Charles, honorant la mémoire de ceux qu'il avoit chéris pour leur 

• vertu durant leur vie , fit rechercher les corps des seigneurs de mar- 

• que occis par les Gascons, lesquels il fit porter à Bourdeaux, où par- 

• tie d*iceux furent inhumés, aucuns au bourg de Belin , k huict lieues 

29 



450 NOTES. 

t de la mesmc ville, et Roland en Teaglise de sainct Romain de Blaye, 
« ce qui donne lieu aux romans de chanter qu*il estoit comte de Blaye. 
■ L*on tient par tradition sur les lieux que Tespée de Roland fui 
« mise au-dessus de son chef et sa trompe d jvoire à ses pieds, laquelle 
« a esté depuis traduite en Tesgiise collégiale saint Severin-les-Bour- 
«deaux, et son espéeà Roquemadour en Quercy. • (Scipion Ddpleu. 
Hist, de France, t. I, p. Sai.) Voyez Tanecdote d*une visite de 
François I*' au tombeau de Roland, p. xxii de Flntroduction. 

Vbbs kkb. 
As li Aude venue , la bêle damiselle. 

La première fois que Roland vit la sœur d*01ivier, ce fut à Vienne, 
à l'occasion d*un duel entre Olivier et lui. Ces deux jeunes preu\. 
destinés à une amitié si étroite , ne se connaissaient pas encore : ils 
venaient d*étre armés chevaliers ; ils étaient impatients de faire leurs 
preuves. Toutes les dames de la ville sortirent pour voir la joule, ou 
Charlemagne assistait; la belle Aude y aUa conmic les autres. Voici 
son portrait: 

Ele ot le jor un mantel affublé , 

Un po fut cors, si li avint assez. 

Plaist vos oîr com grant fut sa biautëi'^ 

Un chapelet ot en son chief posé 

A riches picres ke jettent grant clarté ; 

Blonc a le, poil, menu recercelé, 

Les œils ot vairs come faucon mué. 

Et le viairo frès et encoloré, 

El les mains blanches come flors en esté, 

Les braces longes et les pieds bien moleiz, 

La char ot blanche come flors en esté. 

Li sang vermaus li est el vis monleiz; 

Kollans la prist molt bien a esgarder. 

Dedans son cuer forment a goulouscr. 

(Gérard de Viane,\. 635; ap. Bekxbr.) 

« Elle avait ce jour-là mis un manteau un peu court, qui pourtant 
lui seyait à merveille. Vous plail-il ouïr comme était grande sa beauté? 
Mlle avait posé sur sa tête une couronne de diamants étincelante; ses 



CHANT V. 451 

cheveux sont blonds, frisant natureUement à petites boucles ; les yeux 
d*azur pâle, comme ceux d*un faucon après la mue; le teint frais et 
coloré; les mains blanches comme fleur d*été; les bras longs, les 
pieds délicats , la peau blanche comme une fleur d*été. Le sang ver- 
meil lui est monté au visage. Roland se prit k la regarder attentive- 
ment et à la convoiter dans son cœur. » 

Cette vue trouble Rolan4 au point qu'il pousse son cheval, saisit 
sans plus de façon la belle Aude, et remportait dans sa tente parti- 
culière, à son demaine tref, sans Œivier, qui s*élance au secours de 
sa sœur et la rescoui, 

Chariemagne, étant réconcilié avec Gérard de Vienne, lève le siège 
de la ville, et tient une cour plénière en signe de réjouissance. Ce 
fut au mois de mai, le propre jour de la Saint-Maurice: 

Apres mangier, ains k*il fuissent parti. 
Dame Guibors fors d*une chambre issi, 
Par la main destre tient bêle Aude leiz li : 
El fut vcstue d*un paille signori; 
De sa biauté li palais resplandi. 

Dame Guibourg était fenmie du duc Gérard, par conséquent la 
tante d'Aude et d'Olivier. 

« Eh Dieu! dit Charies, voilà une bien belle dame! » — «C'est vrai, 
sire, répond Gérard; c'est ma nièce, la fdle du comte Régnier, la 
sceur du vaillant Olivier. » — «Donnez-la-moi, dit Charies, pour moh 
ami et neveu Roland. Et plaise k Dieu qu'ils puissent avoir un héri- 
tier; il pourrait valoir beaucoup I » — « Sire, dit Gérard, je vous re- 
mercie, ma nièce ne saurait avoir un plus noble mari que Roland, 
qui est de votre lignage. » 

Et si ont mis terme du noçoier. 

Chariemagne se lève, appelle Roland, et en présence de toute sa 
cour lui donne Aude pour fiancée ; on prend jour pour la noce. L'ar- 
chevêque Turpin célébra la messe des fiançailles et y prêcha; même, 
afin qu'on n*en doute, l'auteur donne des extraits du sermon. Puis 
Chariemagne déclare solennellement son projet ^'expédition loin- 
laine et périlleuse. Alors 

29- 



452 NOTES. 

Li dus Rollans est antreii en la chambre : 
Raisal Audain sa bêle amie gente, 
Et en après son anel li comande. 
Ële li a baillié enseigne blanche 
Dont il fist puis mainte reconoissance 
Kant il alat en la terre d*Espaigne 
A granz chastels et a fors citez panre. 
Mais Sarrazin, ke li cors Deu crevance, 
Les départirent , ke il ne la pot panre ; 
€e fut duel et damaigc! 

(Gérard de Viane, v. 4o33.] 

« Le duc Roland est entré dans la chambre , embrasse Aude sa belle 
et gracieuse amie, et après lui donne son anneau. Elle lui a donné une 
écharpe blanche, dont il fit maintes fois un sig^ne de ralliement, plus 
tard , quand il alla au pays d*Espagne forcer villes et châteaux forts. 
Mais les Sarrasins (le bon Dieu les maudisse!) les séparèrent, qo^îl 
ne put la prendre ; dont ce fut deuil et dommage ! » 

Telle est Thistoire des amours de la belle Aude et de Roland. Cette 
liisJbire est bien courte et bien simple : elle ne laissa pas- de faire dans 
Tunivers autant de bruit que celle de Paris etd*Hélène, de Tristan et 
d*Yseult, de Genièvre et de Lancelot. 

Vers 550. 
Ja pour mûrir n*en erl veud gerun. 

Le texte de M. F. Michel porte mal à propos Gerun, par un g ma- 
juscule, comme si c'était un nom propre, une autre forme du nom de 
Roland : Laissez vivre le comte Ganelon , car sa mort ne nous rendra 
pas Geron (c'est-à-dire Roland). 

Mais gerun ou giron est un nom commun qui signifie pièce, morceau. 
Celle acception primitive se conserve dans la langue du blason, oh 
le giron est une pièce triangulaire qui va du bord au cœur de l'écu. Un 
écu se divise en plusieurs girons : écu gironné de huit pièces. L'accep- 
tion moderne est aisée à comprendre : elle vient de ce qu'un vêtement 
long, robe ou lablier, et se rélrécissant par en haut, forme vers la 
ccinlure une espèce de gimn d'armoiries, à l'endroit appelé par les 
Latins gremiiim. 



CHANT V. /i53 

Roland n*ayant pas été nommé, il me parait évident quil uian(|uc 
un vers avant celui-ci. Je Tai suppléé d'après le vers 537 , en cotte 
manière: 

[Mon est Rollaiis , jamais ne 1* rcvcrrum ,] 
Ja pur mûrir n*cn crt veud gerun. 

Les conseillers avaient dit entre eux : 

Mon est Rollans , jamais ne 1* reverrcx. 

Et comme ils no font que répéter à Cliariemagne leurs réflexions de 
tout à rheure, il est clair que ce vers devait s*y trouver avec la modi- 
fication exigée par la rime. Le copiste Taura sauté : il est coutuniier 
du fait. 

Vers 582. 
Jo si li fais, od lui m*en cumbalrai. 

Faauer, arguer de faux , de mensonge. 

FaUare chartain, dans le 3* capitulaire de 819, ch. 10, c'est arguer 
une charte de faux , la démentir. 

■ Et si quis in posterum hoc refragari vcl falsare voluerit, a testi- 
« bus convincatur. » (Lois ripuaires, tit. 5g, S a.) « Et si quelqu^un plus 
« tard veut nier ou démentir le (ait, il sera convaincu par témoins. >• 

« Si accusatus se de hoc non idoneaverit , et nisi accusationem falsa- 

« verit » [Ifiis d'Edgar, art 9, dans Brompton.] « Et si Taccusé ne 

« se justifie pas du fait, et ne convainc pas de faux Taccusation • 

Dans ces exemples , yà^ors est construit avec Taccusatif; dans le 
français, yàiu5er est construit avec le datif. Jo si lifals, je lui démens 
son opinion, son jugement sur mon compte, si bien que je suis prêt 
à me battre contre lui. 

Fausser, dans cette acception, est demeuré dans le langage technique 
du palais : • Fausser la cour oa le jugement , ccsi soutenir l'iniquité du 
■jugement ou de la cour. > (Trévoux.) Voyez Dugange, au mot Fal- 
sare , fabare judicium. 

« Fausser une cour de justice ou Taccuser d*aYoir porté un juge- 
ment faux, c*était lui faire Tinjure la plus grave, l'interdire de toutes 
ses fonctions, et rendre tous ses membres incapables de faire aucun 
acte judiciaire. Un plaideur qui avait eu cette témérité était obligé , 



454 NOTES. 

sous peine d*aYoir la lèle coupée, de fe battre dans le même jour 
seidement contra tons les juges qoi araient assisté au jugement 
3 appdait, mais encore contre tous ceux qui aYaient droil de pn 
séance dans ce tribunal. S*il sortait vainqueur de tons cee ooml 
la sentence qu'il avait /um^ était r^tée busse et mil rend» 
son procès était gagné; si au contraire il était vainca dans un d 
coinbats, il était pendu. » (Mablt, Oi§erv. sur fUsL de Atoice.) 
Tdles étaient en ce temps-la les conséquences d'un démenti 
dud à mort, ou autant de duds qu*3 y avait d uisultéa. Ceet de t 
les coutumes du xi* siècle la [dus soigneusement oonaervée an xi 

Vebs 587. 
Fait cds garder tresqu'en serat li dreit 

Durant le combat des champions, leurs mandataires étaient re( 
prisonniers, en attendant Tissue d'où dépendait leur sort On ii 
gardait pas dans les prisons de la viDe, mais dans un espace di 
vert joignant le champ de bataille, où 3 ne leur était permis qi 
prier Dieu, de tdle sorte encore que leurs champions ne les pu 
ouïr, afin de n*étre dérangés. 

«U doibt estre en une part dou champ tout descouvert; et m 
« a home ou femme qui ait fait Tappeau par champion , il doit 
« delez le •coq)s en tel manière que 3 ne nuise ne aide a aucun< 
«deux parties, ne en dit, ne en fait, ne en contenance, fors de 
« proier, et en tcle manière que les champions ne les puissent o 
[Atsises de Jérusalem, chap. XCIV. Cf. Ddgangb, in Campio,) 

Vers 593. 
Ben sunt mallez par jugement des altres. 

11 faut prononcer les deux // mouillées comme étant entre 
voyeUes : maillés. 

On a dépensé, Je crois, trop d*érudition pour rétymologie de 
en le faisant venir tour à tour de Thébreu malal, du germar 
mael, du saxon, du danois, de Tisiandais, etc. Ducange n^osc 
décider : il offre le choix. 

Le mail était rassemblée du champ de mai. De mai, avec une 



CHANT V. /»55 

phonique à la tin , vient maiUer, traduire au champ de mai ; en latin 
du moyen âge , mallum et mallare. <« Mallavit quemdam Hildebran- 
• Dum. . . . » — > Abho mallavit supra dictum Cabilonem. » (Ckroniq. 
de SauU'Bénignê et charte citées par Ducange in Mallum.) 

Le mail, sous les deux premières races, était en quelque sorte les 
états généraux de la nation , avec un lit de justice présidé par le roi 
ou par son délégué. «Ubi quidam comes juxU morem sœculi con- 
«cioni prssidebat, quod rustici mâUam vocant. » (Vita S, Walarici , 
cap. V.) Notez ce fait, que mail est un mot rustique, un mot de langue 
vulgaire, c'est-a-dire du français. On passait au mail la revue des 
troupes, on y jugeait les grandes causes, le roi y recevait les présents 
de ses sujets. C'était Tancienne institution du champ de mars, qui 
remonte à Clovis. Sous Chariemagne, en 765, on transporta la réu- 
nion de mars en mai '. 

n était défendu de tenir le mail dans Té^ise, ni sous le porche, ni 
dans la maison du curé, ni même aux environs. (Capitalains de Char- 
iemagne, ch. XII, tit. 3g.) On s*assemblait à cîcl découvert. Le mail 
se tenait deux fois par an : ic mail d'été et le mail d'automne. • Ut ad 
t mallum venire nemo tardet, primùm circa aestalem, secundo circa 
«autunmum. • [Capitulaires de Chariemagne, de Fan 76g.) «Que nui 
« ne se mette en retard de venir au mail , d'abord à celui d'été , en- 
« suite à celui d'automne. • 

Outre le grand mail, il y avait de petits mails, tenus pour des cas 
exceptionnels, absolument conune aujourd'hui nous avons les assises 
ordinaires et les assises extraordinaires. Le mail tenu pour juger Ga- 
nelon était apparemment de ces derniers, car le jour de Saint-Syl- 
vestre, le 3i décembre, ne saurait passer pour une époque d'au- 
tomne. 

Ogier le Danois y remplit les fonctions de président , puisque c'est 
lui qui proclame qu*au jugement général, les deux champions sont 
bien maillés. 

Mailler, « traduire au mail, » et, par extension , • mettre aux prises. » 
La langue française ne peut plus rendre cette idée par un seul mot ; 

' Anno 766. Venit Tatsilo ad campum Marlis, ci mutavoninl Mart» campum in 
menkc Maio. (AnnaUt Franeor, vetertt : Docheshe, 1. 11 , p. 7. ) 



456 NOTES. 

les Lstint avaient eompoi m t. MmlU, dans le pàisage de TIm 
le aeni tiact de compofîtei dans cette phrase de Sénèque : • 
« fiffflWt dignum qnod Dens inUteat, mi finiiter misèri < 
«fiMrtona comjpoiîfî. ■ «Spectade digne de Fatiention de ] 
« honune de cœor aiaîlZ^ avec la nurarnse fbrtnnel » 

Et encore dans ce passage SÀfÀaat, oà fl s'agiit dn t 
Ghariemagne: 

Ja qui le porte en chanp o loi mM 
Ne crient coup d*aniie on denier menée. 

(Ap. Bauta, p. i63, ceL 

« Jam qui gerit hanc cassidem , in campo corn ipaa compoê^ 
I eam gerens), non habet qnod vereatnr, etc » 

La coutume des assemblées du clianq> de mai tomba en c 
presque aussitdt après la mort de Cbailemagne. La féodalité 
et le peuple n^intervint plus dans ses propres aflEures. Le < 
troisi&ne race, Hugues Qipel, parrinl an trâne (987) sans I 
pation du peuple : il n*y eut point de champ de maL 

Ce passage est un de ceux qui prouvent la haute nnti 
poème de Theroulde; les rajeunisseurs font supprimé, as 
comme trop éloigné des mœurs contemporaines. Sous le 
S. Louis ou de son fils , personne ne connaissait plus ni le c 
mai, ni par conséquent le mot mailler. 

Vers 598. 

Odent iur messe e sunt acuminiez. 

Une messe spéciale, comme on en célébrait un grand 
dans le moyen âge, et même beaucoup plus tard. Il y avait 
sèche, ou messe navale, ou messe des chasseurs; la messe i 
celle des p^erins; la messe du sabbat; la messe lunatique, i 
dont il s*agit ici s*appelait la messe du jugement de Dieu , m 
cii (Vay. Ducange, aux mots Missa et Juàkium.) 

Vers 640. 
Celte bataille car la laisses ester. 

On remarquera cette t à Timpératif. 



CHANT V. 457 

Les grammairiens modernes la proscrivent, au moins» pour tous les 
verbes qui ne l'ont pas déjà à la première personne du présent de 
Tindicatif, comme, par exemple, j0 rends , je Jinis , je reçois. 

Cependant ils veulent qu'on dise :. vas-y, songes-y, laisses-en, gardeS' 
en : pourquoi ? ils ne savent : c'est l'usage de mettre alors cette s, qu'ils 
nomment explétive. 

ElUe n'est point explétive : elle appartient au verbe. Vs est partout 
la caractéristique de la seconde personne, comme le t de la troi- 
sième : par conséquent la seconde personne, à l'impératif comme ail- 
leurs, prend de droit une s, 

Vebs 670. 



Asez est dreit que Canes seit pendut 
E si parent ki plaidet unt pur lui. 



Les Assises de Jérusalem établissent ce point de jurisprudence : 
• Si la bataille est de chose qu'on a mort deservie et le garant est 
« vaincu, il et celui pour qui il fait la bataille seront pendus. » {Assises 
de Jérusalem^ chap. XXXVII, et dans Ducange, in Campio.) 

Vers 689. 
Respondent Franc : Ja mar en vivrat uns. 

Les rajeunisseurs ne se sont pas accommodés de cette brièveté : ils 
ont brodé sur le texte. Ils font ici assembler un conseil , où chacun 
tour à tour donne son avis sur le choix du supplice par lequel doit 
périr Ganelon , et fait briller son imagination à inventer les tortures 
les plus cruelles. 

Cérard de Roussillon veut que l'on promène Ganelon à pied, comme 
un ours, d'un bout à l'autre de l'empire de Charlemagne, en le bat- 
tant de verges et de courroies ; et chaque matin, en quittant l'auberge 
où il aura couché, on lui coupera un membre qui restera pour payer 
l'écot*. «Baron, dit l'empereur, cet arrêt serait effectivement assez 
atroce , mais il a l'inconvénient de traîner les choses en longueur : je 
ne veux pas tant de délai. * 

' Supprimé dans rëditîon de M. BoordiUou. 



458 NOTES. 

Bone aa cœur vaillant propose alors un feu d*aubépine verte dans 
lequel on jettera le traitre. «Soit, dit négligemment Chaiiemagne; 
nous pourrons en user si nous ne trouvons pas mieux. > 

Cestui prendrons se ne trouvons plus grant. 

« Par ma foi , sire , dit le comte Salomon , je vous enseignerai quel- 
que chose de mieux : faites jeûner deux ours et trois lions , et leur 
livres ensuite Ganelon tout nu. » Là-dessus une description faite pour 
mettre en appétit de ce spectacle. Cependant ce jugement de Salomon 
ne satisfait pas encore Chariemagne, qui trouve toujours le supplice 
trop lent au gré de son impatience : 

Seignor, ce dist li rois, ce me semble raisons. 
Mais je n*ai pas corage que plus le respitons. 

Ogier le Danois veut enfermer le coupable dans une tour obscure, 
avec les reptiles et la vermine du sol. On Ty laissera trois jours sans 
boire ni manger, puis lorsqu*il sera exténué de besoin , Ganelon sera 
extrait de son cachot et conduit au palais de Tempereur, où Ton aura 
eu soin de dresser un superbe festin. Tous les mets auront été forte- 
ment salés et poivrés, et Ion ne mettra sur la table ni eau ni vin. 
Ganelon mangera goulûment, et finira par crever brûlé de soif, 
comme le fut Roland à Roncevaux^ 

Ce supplice savamment rafliné n*est pas encore Taflaire de Char- 
iemagne. 

Le duc Naymes est d*avis que Ganelon soit écorchc vif; ensuite il 
sera tout enduit de miel , que Ton fera lécher par sept chèvres. • Vous 
verrez alors, dit le bon vieux duc, vous verrez tout son corps frisson- 
ner d'angoisses, et ses dents grincer, et sa bouche rechigner. . . ! ^ — 
a Passons , passons , • dit Chariemagne avec le dédain d'un homme blase. 

En lin le comte Othon hasarde d'offrir l'écarlèlement par cpiatre 
chevaux, et l'empereur a la bonté de s'en conlenler, dcsespêranl sans 
doute de trouver ce mieux qu'il cherche, et se souvenant (|ue le 
mieux est l'ennenii du bien. 

Cet odieux sénat de bourreaux, composé des plus braves et des 
plus illustres capitaines de l'armée, et préside par Chariemagne, 

' .Siippn.uc dans Icdilioii de M. Bourclillon. 



CHANT V. 459 

est, ii faut Tavouer, une heureuse invention! L*idée n*en était pas 
venue au vieux Theroulde , lequel , dans son innocence , avait cru de- 
voir passer vite sur ces affreux détails et ne mettre que l'indispen- 
sable. Mais Theroulde était classique ; on le voit ici perfectionné par 
les romantiques du xiii' siècle. 

Vers 691. 
Va , si's peut tuz al arbre de mal fust ! 

11 semble que ce soit encore ici une réminiscence classique , et que 
le poète ait voulu traduire ces paroles de Tite-Live, dans le discours 
du vieil Horace : /, lictor, infelici arbori suspende. 

Vers 706. 
Devers une egue ki est en mi un camp. 

J'ai corrigé une egue^ (une cavale), au lieu de uneaigae (une eau] , 
que le scribe, à qui Ton dictait sans doute , trompé par son oreille, a 
écrit ewe. Que Ton chassât les chevaux vers une eau courante, c'est 
une circonstance qui ne signifie rien; mais vers une cavale, c'est 
autre chose : Tardeur de ces coursiers devait s'en accroître. Au sur- 
plus, je n'ai pas fait ce changement de ma seule autorité *• j*y ai été 
conduit par le texte du ms. 7a 27^ : Les bourgeois de Laon (où cette 
rédaction met la scène) 

Gane menarent de defors la cité; 
Fors de la ville sunt tuit aprez aie , 
Ne Aai quant bon cheval i ont mené : 
.Hii. yeuwcs granz, ce sachiez par verte, 
Qui sont sauvaigcs et de grant 'cruauté ; 
Et Karlemaine a dit et commandé 
Que sor chascune ait un garson monté : 
As .1111. coes ont piez et mains noé, 
Et pus a fait chascuns esperonner. 

Ainsi les spectateurs ont amené là je ne sais combien de chevaux 
entiers ; on attache Ganelon par les quatre membres , aux queues de 

' Voy. DvcAiiGE, in Equalia. 



460 NOTES. 

quatre juments, et celles-ci s*eniportant vers les chevaux, déchireront 
le criminel. 

Le rédacteur de cette leçon rajeunie, en avait sans doute soos les 
yeux une autre un peu différente, et ce devait être celle d*Oxford 
qu*il a si souvent copiée. Il aura trouvé que quatre chevaux courant 
vers le même point, ne devaient pas écartder assez vite le supplicié, 
et aura cru corriger merveilleusement cette bnie en mettant , au lieu 
de quatre étalons chassés vers une cavale , quatre cavales au centre 
d*un oerde d'étalons, et, selon lui, soUidtéefl vers tous les points de 
la circonférence. U n*y a qu*un inconvénient à cette ingénieuse dis- 
position, c*est que les étalons*-poursuivent bien les cavales, mais non 
pas les cavales les étalons. Il est contre les lois de la nature que k 
mâle soit recherché par la femde. 

Le vieux Theroulde n*avait pas commis, cette &ute d*observation 
Ceux qui ont voulu plus tard le redresser et Tembellir y ont réos» 
connue la Motte à refaire llUade. 

Vbrs 719. 
E cil respundent : Or seit feit par marrenes. 

Au moyen âge, quelques conciles et synodes ont prescrit d*avoii 
[X)ur un garçon deux parrains et une marraine ; pour une fiilo , deu^ 
marraines et un parrain : ■ In levatione sciiicet maris , duo mares o 
« una fcmina ; in feminae vero levatione , unus mas et duae femin^p. > 

C*est pourquoi il fallait deux marraines pour la veuve du roi Mar 
si lie. 

La discipline a varié sur ce point d*une église à Vautre ; par exemple 
les statuts de TégUse de Bourges, en i368, défendent d'avoir plu 
sieurs parrains ni marraines : ■ Item, praecipiuius plures ad suscipieii 
- dum infanteui de sacro fonte non accédant. » ( Voy. DucAXiiE , au uio 
Patrinus. ) 

De même , Daniel , évèquc de Nantes , fait un statut relatif à ce 
usage , mais il admet trois parrains : ■ Prohibemus ne baptizandis par 

• vulis plures personiE quam 1res ad palrinatum sive compatrinatuo 

• hujusniodi admittantur. » ( Preuves de Ihistoire de Bretagne, t. l 
<(»!. i.>^3. I>i(:AN(iE, au mol Compatrinatus ; mais il ne donne pas l 



CHANT V. 461 

date de cette pièce.) Vo^cz un exemple de la pluralité des parrains 
dans la note sur V, 730. 

Vers 720. 
Asez avez ben enlinees dames. 

■ 

M. F. Michel, d*après Oxford, donne au lieu de ce vers « asez cruiz 

« e linees dames, t Cruiz peut être avez défiguré; il arrive souvent au 

copiste de sauter le mot ben; Ve qui suit est rapproché de linées, en 

aorte qu*il semble n*y avoir qu*une lettre intermédiaire effacée par le 

. temps. 

On devait prononcer enlinedes, le même mot quenlignagé , comme 
jiuledes, cruisiedes. (Voy. Tlntroduction , p. cli.) 

Le sens obtenu par cette restitution fort simple me parait se lier 
parfaitement avec le vers qui suit : 

As bains ad Aix mult sunt grani les cumpaignes. 

« Parmi cette foule de hautes et puissantes dames qu*attirent les bains 
d*Aix, vous trouverez sans peine les deux marraines qu*il lui faut.* 

M. F. Michel arrête la réponse des évêques sur ces mots : «asez 
« cruiz e linees dames. » 

Vers 723. 
Truvet li unt le num de Juliane. 

Dans le roman de Baudouin de Sebourg, le roi sarrasin Briquedan 
àe fait aussi baptiser, et on lui donne également le nom de Juliert : 

Li fors rois Briquedans, dont j*ai fait parlement. 
Se baptisa le jour moult amistablement 
Et a nom Juliens, se Tistoirc ne ment. 

(Ch. V, v. 356.) 

Vers 730. 
Rei Vivien si sucurras en Imphe. 

Je n*ai pu découvrir la ville d'Imphe. Peut-être faut-il lire en 
Nymphe, c*est-à-dire dans Antioche, souvent désignée par le nom de 
son célèbre faubourg de Daphné, aUas Nymphœa. 



462 NOTES. 

Quant à un roi Vivien, le seul que j*aie jamais rencontré dans mes 
lectures, se trouve dans la première partie du roman des Quatre JUs 
Aymon, en prose. (Manuscrit de TArsenal.) 

Ce Vivien, dont les aventures remplissent tout an volume in-folio 
sur cinq \ est introduit d*abord comme un puissant aumacour ou sul- 
tan , guerroyé par Beuves d^Aigremont Ensuite, au dénouement, il se 
trouve que Taumacour Vivien est lui-même un fils de Beuves d* Aigre- 
mont, par conséquent frère de Maugis et cousin des quatre fib Ajmon. 
Il se convertit et reçoit le baptême, ayant pour parrains Chariemagne 
et le duc Naymes*. (Voyez sur V, 716.) H quitte sa femme Esdar- 
monde, mais il garde son nom de Vivien, Est-ce celui-là que Charie- 
magne a été plus tard dans la nécessité de secourir P 

Vers 732. 
Li Christien te redeiment e crient. 

L*auteur du Voyage de Chariemagne à Jérusalem semble avoir eu ce 
passage en vue, et y rattacher le commencement de son rédt. Char> 
lemagne assemble les grands de sa cour« et leur annonce qu*ils 
doivent se préparer à le suivre à Jérusalem , car il en a reçu Tordre 
en songe : 

Scignors, dist Temperere, un petit m'entendez: 
En un lointain reaume, se Deu pleist, en irrez 
Jérusalem requerre et la mere Dame-Deu. 
La crois e la sépulcre voil aler aurer: 
Jo Va tirez feiz sunged : moi i covent aler. 

L auteur écrivait sans doute dans la première ferveur des croisades. 

Vers 736. 
Ci fait ia geste que Turoldus declinet. 

C'était une bienséance consacrée par Tusage, qu'un auteur se nom- 
mant, soit au début, soit à ia fin de son livre, parlât toujours de 

' Le cinquième est à Municli , par suite d'un vol très-ancien. 

^ «Je renonce pleinement à la loi Sarrasinc. ... et vcuil le saint baptcsme rect- 
.voir, et faire d'oro en avant les œuvres que un bon et vray catholique doit faire.» 
Fol. liàg verso. ) Le manuscrit est du commencement du xv* .sîùcle. 



CHANT V. 463 

soi-même à la troisième personne. Nos pères apparemment estimaient 
comme Pascal que le moi était odieux. Les exemples tiendraient ici 
trop de place : je me contenterai d*indiquer Chrestien de Troyes , dans 
toutes ses œuvres; Lambert li Cort, dans la Geste d'Alexandre; Denis 
Pyram, dans Parionopeus; Jean Bodel, dans Guiteclin de Sassoigne; 
Wace, dans le Brut; Adam, dans Cleomades; Benoît de Sainte-More, 
dans le Roman de Troie; Hebers, dans le Dolopathos; Rutebœuf, Corte- 
barbe, Jean le Gallois d*Aubepierre , etc. 

n fout dire aussi quelque chose de cette forme latine Turoldus. 
Pourquoi pas Theroulde? 

Cesi que les noms propres , à cause de Tintérèt qu*on avait à les 
transmettre le moins altérés possible , furent naturellement la dernière 
espèce de mots à recevoir la forme vulgaire , sinon dans la pratique , 
au moins dans les écrits. Le latin était toujours la langue universelle ; 
Theroulde était une forme connue en France, ou même en Norman- 
die seulement; la forme Turoldus allait partout. 

Par le même motif, l'auteur de Parionopeus de Blois, qui vivait au 
xii* siècle et se nommait Pyram , dit en son début : 

Jo ai nom Denis Pyramas. 

Theroulde, Pyram étaient pour les contemporains et les compatriotes; 
Turoldus, Pyramus étaient pour le Ynonde entier et la postérité. 

Un effet de la même intention était de conserver à un nom propre 
dans la phrase vulgaire les terminaisons mobiles qu*il aurait eues dans 
la même phrase en latin, de le décliner \ La version des Rois ne 
manque jamais à cette règle : ■ Moyses pria Dieu. Deus appellad Moysen, 
• Il lîid cusin Moysi, Salomun edeCad Palmiram au désert. • 

ApoUo veut qu*ensi soit fait 

Le roi Priam qui fut ocis 
Devant l*autel ApolUnis, . . . 

* Noos en voyons de nos jonn an effet analc^e : c'est ie maintien de noms propres 
dont Tusage comme noms communs a tout à (kit disparu. Il n*est jamais venu dans 
ridée d*nn Astrue de se faire appeler Vhturtax ; ColUêr ou Caalier n*imagîne pas de se 
rajeunir en Portefaix; ceux qui s*appdlent fFikot, VuiUot ou GuiUoi reflueraient de 
s'appeler Coca ; Bukot reste Bahot et ne se traduit pas en Tuyau , etc. 

Gâtera de génère hoc , adeo tant mvlta , loquarem 
Delaeeare valent Fabivn. 



&64 NOTES. 

'Ecuha la roîne i vait : 
Por H abattre et alwisner 
Revdt as Diez nerefier, 
Meitmement Apidlim. 
Et Minerve tout autresi K 

[Romande Troie,] 

m 

M. F. Hichel, au mot Tqboldus de son Glossaire, a Fasflemblé 
beaucoup d*exemples pareils : j*y xenyoîe les curieux. 

Le même usage de dédiner latînement les noms propres s^est con- 
servé jusqu*à nous dans TaDemand. Exemple : « Otto IV nahm die 
cgrftfin von Artois Mathildin sûr gem&hlin und leugle Jckammm, 
• wddie ilirem.{;emahl dem Kônig von Franckreich PhiUppo Kema 
«iochter gebohr. Dieselbe beyrathete Èuâomm, etc....» (Isslin« voc 
BwrgunJrGnfich^.) 

Cet usage méconnu est pour beaucoup dttia TiHusîon des dédinaisons 
françaises défendues encore aujourd'hui par quelques savants. Je n "ai 
jamais prétendu nier Texistence de certaines formes doubles. Tune ti- 
rée du nominatif, Tautre d*un cas oblique : ieri et kirox ; <d« et «t^pMBr. 
Le livre des Bm ne les confond pas (je dte Tunique exemple à moi 
connu), mais la QuxMon. de RoUmd n*y. &it déji plus de dilTérenoe : 

Li emperere est hen e eumbatant. 
Par un e un les ad pris le haran. 

Segnnn harwu, qui i purrum enveier^ 
Respundent Franc : Sire, vus dites ben. 

D est tout simple qu*on ait transformé ego enjeo ou je, ei me en 
moi. Qu'est-ce que cda prouve? 'qu'il existait eh français des dédi- 
naisons ? non , mais qu'on a parlé latin avant de parier français. Nous 
le savions d'ailleurs. J'accepte ces doubles formes comme des cas 
isdés et sans conséquence ; mais sur le fait de dédinaisons françaises 
régulières, organisées systématiquement, mon incrédulité persiste, et 
il y a grande apparence que je mourrai dans l'impénitence finale. 

* On remarquera que le poète qui dédîae ApoUe , dit en même temps Primm et 
Mitmve, indédineUet. U fuit la règle ou •*en affranchit leloii let coavenaaoes de «• 
vernficatioD. Auin Waoe écnvatt-fl à la fin do xii* nède. 

FIN DES NOTES. 



FRAGMENT 



DE VALENCIEÎNNES.' 



Ce fragment contient une homélie sur la prophétie de Jonas : le 
recto , dont il ne reste que quelques mots , commence vers la fin du 
premier chapitre de cette prophétie, et va jusqu*au milieu du troisième ; 
le verso comprend la dernière partie du troisième et tout le quatrième. 
Le haut et le côté du feuillet ayant été coupés, il y a une lacune entre 
le recto et le verso et à Textrémité de chaque ligne. 

Cette paraphrase a été écrite sur un parchemin raclé , dont les an- 
ciens caractères subsistent encore dans plusieurs endroits , notamment 
lig. 5 et 7 du recto, lig. 9, 17, 18 du verso. 

On a employé les notes tironiennes pour écrire le texte de la pro- 
phétie, un certain nombre de mots latins de la paraphrase, et, ce qui 
est très-remarquable, des parties de mots et même quelques mots en- 
tiers appartenants à la langue vulgaire : 

Ligne la (du fac-similé), Bepàuicment. — Le commencement et la (in 
de ce mot sont écrits en notes tironienne». 

Ligne 17. Negantfi. — La dernière syllabe est figurée par la terminaison 
tironienne qui est aussi employée pour le mot (àitesp lig. 3o. 

Ligne 18. Astreigne. — Terminaison tironienne ent. On trouve encore cette 
terminaison dans les mots tisient, lig. s4 et 37, et fe^nf, lig. 37. 

Ligne 37. Almosn». — Terminaison tironienne nés. 

J*ai exposé , dans mon Introduction , lliistoire d*ailleurs fort simple 
do la découverte de ce fragment, et les considérations qui en déter- 
minent la date au ix' siècle, ou vers le x' au plus tard. J*ai dit aussi que 
j'étais redevable de la traduction des notes tironiennes à M. Jules Tardif, 
dont les travaux sur ce grand arcane de Tarchéologie viennent de rece- 
voir à rinstitut une récompense si honorable pour ce jeune savant. 

' Annoncé p. liv de Tlntroduction. 



466 FRAGMENT 

Ce texte est tracé sur un parchemin non rayé; récriture est rapide 
et peu soignée; on y remarque, outre les nombreuses abrériatioiis, 
des ratures, des surdiarges, des soulignements, des renvois. Tout in- 
dique que c*est un brouillon de la propre main du prédicateur. Le 
moine obscur qui préparait ainsi son homdie dans le secret de sa cel- 
* Inle, n*imaginait guère que la fortune, impitoyaUe pour les cfaeb- 

d*CBUtre de Tantiquité, s*amuserait à fidre Yoler ce grossier lambeau 
• de parchemin du xi* siède au xix*, et lui donnerait par rimprimerie 

immortalité refusée aux comédies de Ménandre et aux décades de 
Tite-Live f 

Le caractère firappant, essentid, de ce morceau, c'est un langage 
doublement hybride, dans les éléments de sa phrase et dans sa syntaxe. 
Nous ne serons donc pas surpris de rencontrer dans les textes latins 
de cet Age des mots hybrides aussi: lliybrinne parait avoir été le moyen 
préparatoire de la formation du firançais. Ce foit une fois bien acquis 
à la science, fl serait on ne peut plus intéressant de le vérifier par 
rapport aux autres langues; de constater si, comme le procédé de 
req>rit humain est invariable par tout temps et par tout pays, cet 
jk hybrisme ne se retrouverait pas jouant le même rôle k la naissance de 

^ i tous les jdiomes, puisqu*enfin nous ne connaissons point de langue 

sans mère, prolem sine matre creaiam. Pour moi, je suis porté à le 
croire; mais c*est aux savants à confirmer cette hypothèse ou en démon- 
trer Terreur. L'étude des faits particuliers n*a d'importance réelle que 
par l*espoir qu'un jour, ces faits réunis en faisceau , Tesprit philoso- 
phique en pourra tirer la formule d'une loi générale éclairant les 
phénomènes de Tordre physique ou de Tordre intellectuel. Le pro- 
blème dont la solution doit occuper sans cesse Thumanité entière 
comme l'individu, c'est celui qui était inscrit en deux mots sur la porte 
du temple de Delphes : Twû^i Scavrét^. 

N. B, Les italiques représentent toute la partie du texte figurée en nofei 
tironiennes. 

Les chiffres placés en tète de chaque ligne servent de moyen de repère pour 
les notes; 1rs chiffres plus petits disséminés dans le texte renvoient aux lignes 
correspondantes du fac-similé. Il n y a |)oint de chiffres de cette seconde esp^^v 
dans la traduction du recto : le déluhrement de cette page ne permettait pas 
de les y employer. 



E . 




1 



I 

I 



1 



DE VALENCIENNES. 407 

BECTO. 

I dùnt me rogavit aler in Niniven 

a est venu de ôsi très dies super. me et. . 

3 eisi dixit ore nos aire 

4. . . . end. , . me sit utme,.., vivamus Ucerent revenir il 

5 niul moud quia mare ibat et. . . . bat super eos. ...</... e jt distre[nt] 

6 des super nos. . . , innocentem cist n . . . . ir 

7 que par 1. . . or sav[ien]t il quant. . . . 

8 quant oire e por mare ne. . 

9 maisso 

lo t Ut lo Et de 

11. . . cel pescion ne fait .... et fu et 

Il eus noieds co dixit f 

i3 etexaud 

1 4 de ciosm el gent . . . cum 

i5 er. . . . eg car rea quant 

1 6 uers ei la mare e si . , cki. d. . 

17 Jonas propketa de. . , . et . . . Et precepit Dominus. . . Jonam super. . 

18. . . cel [petc]ion Deus •« 

1 9. taUm Ninivem ctvîfoKm eis sub pucatorum Et serr. . 

so. elama»it et dixit adhuc 

91. Postea Dewnne. . . 

sa Et usque ad minorts. . . . postea 

a3. peccator que cil ro« it eri 

94* vettirent bairet a majore usque 

95 sacco et sedii in eisiere 

96. . . . de nt a es périls 

97. au. . . raid e m toit «i est 

98. . .seit niulf dixit cbi et e «i . ni 

99. . .ude en mt tm diu dixii quant 

3o. vit . . ad . . . Dominum magna ril fiai[cnt] in 

3i nerd deu e sancd t si 

39. or . ent e «t fu ço frmctus vos deb .... 

33. Postea per mersionem Jone prophète, si dehetis inteUigere.. udwersus Dommum.. 

34 *'um mersionem Jone cilg 

35 magn. . Dominum 



3o. 



DE VALENCIENNES. 469 



SUITE DU VERSO. 

38. •nequefecUti ut crescertt, et ego non parcam Ninivc civitad magne in qua 

39. « sont plus quam [centum viginti millia hominum qui nesciunt quid] ** tit 

40. « inter dexteram et sinistram. « 

4 1. Dune si dixit Dens ad Jonam prophetam : Tu douls multad si 

h 7, por dixit, *' in qua non lahorasti neque fecisti ut cresceret, dixit; 

43. e io ne dolreie d* tantamUUa hominum si perdut erent? dixit '* Postea 

44* en cestc causa ore potesth videre quanta est misericordia et pietas Dei saper 

àb, peccatores homines : cil homines de celé civitate *' fendut que tost 

46. le rolebat delir, e tota la civitate volehat comburir et ad nikilam 

47. redigere. Postea per cel predictam '^ on &sient e si conterrement 

48. &sient iiache deberent veniam et remissionem peccatorum suonun Deus 

49. omnipotens qui pins et misericors et clemens est et qui '* mereantur 

50. et vivent, cum ço videtis quant t7 se erent convers de via sua mala, e sis 

01. penteiet de cel mel que fait habehant sic** Uberat de cd péril 

59. quant il hahebat decretum que super els mettreiet 

53. Cum potestis ore videre et entelgir *'' chi sil îeent comaie faire lo 

54. deent, c cum cil lo (îsieiUdunt ore aveist odit E poro si vos avient 

55. *' facicst cett predictam pœnitentiam . . . quant oi comenciest; ne aiet niuls 

56. maie voluntatem contra sem peer; ne kabeatis '* aiest cherté inter 

57. vos, quia contas operit mendam peccatorum, seietst unanimes in Dei ser- 

58. vicio, et en tôt ** sire remunerati, (uites vost alsmoenef, ne si cum 

59. faire debetis, e faites vost elemo^nas cert ço sapitis *' acheder ço 

60. que ii preirets ; preiets li que de cest periculo nos libérât chi tanta mala nos 

6 1 . kabemus fait ^* de paganis e de mais christianis, Poscite li que cest 

69. fructum, que mostret nos kabemas, que el nos conservet, et ad maturi 

63. ure ^* lo posciomes e cds demosynas ent possumus facere que lui ent 

64* possunuu proferre, 

65. Poscite li que remissionem owuûum peccatorum nostrorum nos '* /a- 

66. ciat nos ad gaudia œtema pervenire. Ibi vaJebimus gaudere et exsultare sine 

67. Jine cum omnibus sanctis per etema secula secuhnun, quando ipsi invisere di' 

68. gmrmur qum videre '* sanctis gloriosus Deus, Per œtema secula secat- 

69. lormn, 

70. ^*' Per Judrnos, porquant il en celé duretic c en celé encredulitet per- 

71. mcsjffnr; et etiam plorat, si cnm dist c le evangelio, '^ lieu de avant dis!. 



DE VALENCIENNES. 471 

Ligne 20. Clamavit et dixit : Adhuc. - - Ces nioU apparlieiinen( 
au verset 4. Complétez ainsi : « Quadragintadies, et Ninive 
■ subvertetur. » * 

Ligne aa. Usqdb ad minores. — Cet» mots sont apparemment de la 
glose du prédicateur , car le texte du verset 5 met le sin- 
gulier minorem. 

Ligne 34. Vestirent h aires a majore usque. — Ces mots appar- 
tiennent à la traduction du verset 5, qui porte : « Et 
• vestiti sunt saccis , a majore usque ad minorem. •• Saccis 
est rendu par haires. Notez vestirent, comme aujourdliui. 

Ligne 25. Sacco et sedit in cinere. (Verset 6.) — Le roi de Ninive, 
dit le texte, dépouilla ses habits , « et indutus est sacco, et 
« sedit in cinere. » 

Ligne 26. Notez le français, es périls. 

Ligne 27. E si tult si est. — Mots français. Tult prétérit de tolUr. 

C'est une syncope du latin tuUt, comme soU en est une 

de solet, et douls de doîes. 
Ligne 28. Seit niuls. — Nul ne soit. 

Ligne 3o. Fisient. — « Faisaient. » Ce mot reparaît plusieurs fois 
dans le verso, notamment a la ligne 54; le présent de 
Tindicatif/een/ se trouve a la ligne précédente. C*est le 
\aiin faciunt eifaciebant. (Voyez sur la ligne 53 du verso.) 

Lignes 3i à 35. L^orateur donnait une interprétation morale des 

faits exposés dans ce chapitre. On remarquera , lig. 3o , Cilg 

c*est le mot cil avec un g final euphonique, parce que sans doute le 
mot suivant commençait par une voyelle. Ainsi au verso, lig. 24* 
cilg eedre, tandis qu*on lit simplement cil aux lignes 23, 27, 37, 45. 



DE VALENCIENNES. 473 

mais la forme vulgaire existait dès lors, c'était sore. ( Voy. sur la ligne 
ai.) Metreiel, forme d*iiTi parfait qui est constamment celle des Rois, 
du Roland, et qui se trouve dans plusieurs autres monuments. Ainsi 
notre forme actuelle mettrait, ferait, n'est qu'une contraction de cette 
forme primitive, metreiet,fereiet. 

Que super els metreiet. Le que relatif a deux formes : i* la 
forme latine de Tadverbe quàm ainsi figuré d'après la prononciation, 
quant. Exemple : « Un edre quant umbre li fesist > (1. 2 1 ). « De cel péril 

• quant il habebat decretum» (1. 5a). •Quant il se erent convers» 
(1. 5o). 

a* La forme actuelle que. Exemples : « Cel edre sost que cil sedebat » 
(1. 29). «Cest fructum que mostret nos habemus» (1. 6a]. «Cel 

* eleemosynas que lui en possumus proferre > (1. 63). 

Parce que s'exprime tantôt por que, et tantôt por quant : « Por que 
« Deu cel edre li donat » (1. a 3). « Por quant il en celé duretie permes* 
sient» (L 70). 

Et à propos de ce dernier exemple, j'observe, dès l'origine de la 
langue, une règle que Théodore de Bèze formulait encore d'après 
l'usage en 1 bSU : c'est que Vs ne doit en aucun cas se foire sentir dans 
le pluriel de ils. Ainsi l'on écrira ils avaient, mais on prononcera, 
comme au singulier, i7 avaient: cela est tellement vrai, que dans la 
langue primitive cette s ne figurait pas même aux yeux ; et , en effet , 
i7// n'a pas plus iVs que ille. 

Ligne 6. 

DuNC, c'est lime adouci, qu'on avait prononcé sans doute tonc ou 
lounc ; ainsi l'usage de commencer une phrase de récit par donc re- 
vient à l'usage conservé par les conteurs rustiques , de commencer par 
alors : c'est le mot de début qui commande l'attention. 

Ço DixiT, autre formule narrative équivalente à celle-ci : qui dit 
(qu'il dit), dont certains conteurs populaires sèment leur narration, 
même lorsqu'ils ne font parier personne; c'est comme un temps de 
repos, une virgule articulée. Notre orateur aussi la ramène à chaque 
instant. 11 est vraiment curieux d'observer comme ces habitudes per- 
sistent et se transmettent d'âge en âge panui le peuple. 

L'a: équivalait à ss : on prononçait riifsit. Déjà, dans les Rois, la syn- 



DE VALENCIENNES. 475 

Ligne 9. 

CuM IL PACiEBAT. Cujn , avec Torthographe latine, est déjà le fran- 
çais comme, pour le son et pour le sens. 

On remarquera que dans les phrases en vulgaire Tartide français 
se joint avec le verbe latin; ainsi les désinences latines ont perdu 
leur valeur. Exemples : Ufaçiebat-; il habebat decretum (1. 53). D'au- 
tres fois leur valeur leur est maintenue. Exemple : « efaciebat grant 
«jholl» (I. ao) ; mais la différence vient peut-être de ce que il faisait, 
dans ce dernier cas, est un verbe impersonnel. 

Ligne 10. 

JVe si CUM LEGiiius. Ne- si, qu*il faut peut-être écrire en un seul 
mot nessi, parait encore une fois dans cette pièce pour ainsi : « Faites 
« vost almosnes ne si cum facere debitis • (1. 58). 

D*où peut venir cette syllabe ne? U faut noter que, dans les deux 
exemples où il se rencontre, ne si est inmiédiatement précédé d*un 
mol terminé par la même consonne nasale : « Judœoram , ne si cum • 
(on prononçait Judœoron). « Almosnes, ne si cum. .. • Dans les autres 
passages , on lit simplement cam ou si cum : « Lor salut cum il facie- 
«bal* (1. 9). « Perdut si cam il ore sunt» (1. 36). •Comme faire lo 
« deent, e cam cil lo fisient • (I. 53). t Plora, 51 cam dist e » (1. 71). 

Il me semble probable que dans ne si, ne est un écho noté de la 
syllabe précédente. C'est Vn finale de Judœoron et d' almosnes qui re- 
tentit sur Tinitiale du mol suivant. 

E LE EVANGELio. E parait être en ; le signe abréviatif de Vn sur ïe 
aura été omis ou s*esl effacé. Notez Tarticle le joint à Tablatif evon^e/io. 
La finale était sans doute muette (on a depuis employé ceto à peindre 
le son de Ve muet. Je ne citerai que Palsgrave , à la fin du xv* siècle) , 
et Ye de larticle s'élidant sur le suivant, loreille entendait à peu près 
comme aujourd'hui en lEvangile, 

Que Dominas nos ter. Ce que adverbe, quod en bas latin, existait déjà. 
Exemples : «car ço videbant que* (1. 34); « preiels H que* (1. 60 •; 
poscile li que» (1. Gi V 



476 FRAGMENT 

Ligne i i . 
Domnus Jlevit super Hierusalem. S. Luc, cap. xix, vers. 4i. 

Ligne 13. 

Paulus apastolus optubat esse anathema, Ëpist. ad Rom. cap. ix, 
vers. 3^. 

Ligne i5. 

Je signale pour la dernière fois, de la ligne i4 à la ligne 17, le 
mélange du latin et de la langue vulgaire. 

Habuit pretibt et gonvers. Pretiel signiûe-t-il apprécié? Dans la 
langue refaite à la Gn du xv* si«^de, sous Tinfluence du pédantismede 
la renaissance, convers est devenu converti; mais il est resté sous si 
forme première dans la langue des couvents. 

ËSGiT. De escir, plus tard issir, transformation éCexire , Yx valant Ji. 
comme j*ai dit sur la ligne 6. 

Ligne 16. 

FoERs. «Fors, foras , »/aero en espagnol. On prononçait sans doute 
Jear, Voe aérant la valeur qu*il garde en allemand dans Goethe, par 
exemple, et en français dans œuvre, œuf, qui se sont écrits sans a, 
oevre, oef. 

De la civiTATE. On lit de même, lig. ^5 : «Cil homines de cek 
« civitate. » (Voyez la note sur la ligne /16.) 

E SI AVARDEVET. n Yti elnsï (ig ardait , regardait.» La terminaison mo- 
derne de cet imparfait résulte aussi d'une syncope. (Voy. sur la lig. a 
La forme primitive calquait plus exactement la terminaison latim. 
aham, uhas, abat, par ove, eves, evet, pour les verbes formés de ii 
première conjugaison latine. Exemples : 

« Et quant li espirs, moi présent, irespassevet, • (Job, p. ^83.) *& 
*< ({uant lijorastoient entur passeit, si envoievet Job, e si les saintejà- 
« vct. » [Ibid. p. l\\)\.) « Quanl cil encore parlevet. >• (Ibid, p. r>oo.) *t 
^ pensone que je t'ociercie. » {Rois, p. 9/1.) 

Il fauf observer quo le v cl Vu n'avaient point de forme dislinclf. 



DE VALENCIENNES. Ml 

ainsi Ton écrivait .j'amoue, ta anieues, il amaaet , d'où est venue na- 
turellemenl la -syncope : j'ameue, tu ameus, il ameut, aut renient, 
famoue, tu amoues, il amont. La version des Rois suit cette dernière 
forme de conjugaison : « Jo duil sur tei , chier frère Jonathas , que jo 
« amoue si cume la mère sun filz, qui n a mais un. » (Rois, p. i33.) 

Mais conmie Ton rencontre dans ces mêmes textes des formes 
d^imparfail en eis, k la moderne, je vais mettre ici la règle que je 
pense avoir retrouvée. 

Règle, i" Les verbes réguliers qui ont TinHuitif en aire, er, fon^ 
rimparfait en oue. 

a* Les verbes réguliers ayant leur infinitif en re, ir, ire, oire, le 
font en eis. 

EXEMPLES. 

Verbes en er et aire «David guerriout ces de Moab. • (Rois, p. i46.) 

« Geste afaîre desplout mult a nostre Seignur. » 

(p. 157.) 
en oire et ir. « E beveit de sun boivre, e en sa culche se dor- 

« meit. » (p. i58.) 
en ire. « E lur eschieles descunfiseit. » (p. an.) « E for- 

« ment les destrueit. • (p. ià6.) 
en oir. « (Salomon) un charme truvad par uni il sa- 

« leit asuager les mais. • (p. 24 1.) 
en re. « Sur les grans guerres ki li surdeient de plusurs 

«parz. « (p. a4a.) 

Ligne 17. 

AsTREiET. Cest rimparfait du subjonctif du verbe estre. L*a et IV 
s*échangeaient sans difficulté : jusqu'au xvii* siècle on a dit larmes ou 
lermes, tache ou teche, etc. 

« Uns hom astoit en la tere Us , ki out num Job. « « Kar il soi as- 
« toient cntrafiet ke il ensemble venroient. » (Job.) 

Astreiet est donc pour estreiet, serait. Le verbe auxiliaire être a donc 
été formé dans le berceau même de la langue française. 

Il était donc dès lors irrégulier, puisqu'il faisait au présentée suis. 
En effet, on lit à la ligne 35 : « Si astreienl li Judsi perdut, cum il 



DE VALENCIENNES. 479 

se sont formés du participe passé de reponere. Ils devraient , pour suivre 
IVtvmologie, être écrits par un o; c*est Tinverse de jhoU, qui aurait dû 
être écrit par au. (Voy. lig. ao.) 

Ligne 33. 

A SUN souEiR. Le moi soueir, Vr finale étant muette, est notre mot 
moderne souhait. 

Quelles en sont les racines? Elles sont exclusivement françaises : 
le pronom possessif 5o/i et le substantif eit, ou hait suivant l'ortho- 
graphe de Fépoque. 

Hait donna naissance au verbe impersonnel haiter : cela me haite , 
c*est-à-dire m'agrée, me plaît, me séduit. 

Son est changé en sou par la promiscuité continuelle de Xn et de Tu. 
Il ne faut tenir aucun compte de \h, qui est tout à (ait de fantaisie 
dans la plupart des mots. A souhait, à son hait, à son gré, pro lubita 
ou ad libitum. 

Mais ce substantif eit lui-même, quel est- il? d*où vient-il? On le 
trouve à chaque page des Rois et du Roland. Le poème de Theroulde 
surtout nous livre son origine en employant indifféremment eit et 
espleit : • curre ad eit, curre ad espleit. • 

Brochent ad eit, lor cevals laisent curre. 
Trestut seit fcl ki n'i fierge ad espleit. 

Je ne doute pas que eit ne soit par apocope à* espleit , lequel est la 
traduction d'expletum. (Voyez Duc ange sur ce mot.) 

On voit combien, à travers toutes ces métamorphoses de forme , le 
sens a peu dévié , car celui d'expletum touche à celui de souhait. 

Ainsi le mot actuel souhait remonterait sans altération jusqu'au 
ix' siècle. 

Ligne 28. 

Cel eore sost que cil sedebat. Il ne sérail pas surprenant que, si 
près du latin, la langue vulgaire conservât quelque trace des cas : 
que, par exemple, cel fût pour l'accusatif, etci7 pour le nominatif. La 
distinction n'est pas causée par les genres , puisqu'à la ligne suivante 
on lit : « e ci 1(1 eedre fu séché. » 



DE VALENCIENNES. 481 

page : « Car les prophètes voyaient par esprit cela , que quand les na- 
« tions viendraient à la foi , alors les Juifs seraient perdus, comme ils le 
« sont aujourd'hui. > 

Vous remarquerez, dans la ligne 3^ , cum employé comme mot latin 
au sens de Icrsque, tandis que çà et là , dans ce qui précède et ce qui 
suit, c est le français comme. Il fallait donc que Tauditoire pût saisir le 
sens dans Tune et dans Tautre langue. 

Ligne 4 1 . 

Tu DOULS. Doles, Le verbe douloir s'employait comme le verbe 
neutre dolere, et sans Tadjonction du pronom réfléchi qu*on y a plus 
tard attaché : se doiiloir. 

Ligne 43. 

E 10 NE DOLREiE. La denûère syllabe de dolreie est le pronom j> uni 
au verbe : f ne doulrei-je , • dolerem ego. C'est la première apparition 
du pronom de la première personne. Ce que j'ai dit plus haut de l'em- 
ploi de l'o pour noter Ye muet final va se trouver ici confirmé. 

Je transcrirai d'abord une règle d'une grammaire française com- 
posée en latin vers la fin du xrv* siècle, dont je possède une copie, 
et dont le manuscrit existe à la Bodléienne : 

«Reg. VIII. Item, ilke syllabœ ie. ce. ibo. ceo. indifferenter pos- 
• sunt scribi geo ciun o, vel ce sine o. • 

Secondement, Jean Palsgrave voulant noter pour ses compatriotes 
la prononciation de quelques passages français, figure toujours Ve 
muet final par o. Il écrit pour songes, mensonges, nature, physionomie: 
soangos, mensoangos, nateuro , Jizionomio ^ . 

Enfin le provençal termine par o muet les substantifs féminins ter- 
minés par e muet en français. 

Par conséquent ces formes jeo, ceo dont sont remplis les textes an- 
glo-normands conune le Roland, le Rou, le Brut, la version des Rois, 
étaient pour l'oreille identiques a ce, je. 



' La grammaire de Palsgrave, dont il n'existait sur ie continent qu'on seul exem- 
plaire appartenant à la bibliothèque Mazarine , est réimprimée et paraîtra tons peu de 
temps parmi les documents inédits de Thistoire de France. 

3i 



DE VALENCIENNES. 483 

fonne réfléchie, je me repens, forme illogique et opposée au latin me 
pœniiet. On avait fait i7 m'en repent impersonnel, comme i7 me sou- 
vient, il me fâche, il m'ennuie. « Ore m'en repent que fait ai Saul rei sur 
« Israël. > ( Rois, p. 54.) Mais on lit dans le même texte : a Deus te re- 
• pentid que fait Taveit rei sur Israël» (p- ^y). «Il n'est pas huem ki 
« de sun fait se repente. < (Ibid,) 

Ligne 5 1 . 

De gel mel que fait habebant. Mel pour mal, par la substitu- 
tion de Va et deïe, qui a duré jusqu'au xvii' siècle. (Voy. sur 17.) 

Ligne 53. 

CuM POTESTis GRE VIOERE ET ENTELGIR. Cum est le français comme. 
Videre est pur latin; on en fera bientôt, s'il n'est déjà fait, veir, 
non par transposition, mais transformation des voyelles, après la 
syncope Ti latin devenant e français, et réciproquement. Entelgir est 
la transformation dUntelligere , lequel figure encore sous sa forme 
latine à la ligne 33 : « Si debetis intelligere per Judœos. » 

Theroulde emploie veir et vedeir, deux formes dont la seconde serre 
de bien plus près le latin : 

Si *n vois vedeir alques de sun semblant. 
Ne loini ne près ne poet vedeir si cler. 

De même de « sedere , •» sedeir : 

K\ei sedeir desus ce paile blanc. 

Ensuite , par syncope , séir, véir, seoir, veoir. 

Notre langue a perdu Tinfinitif entelgir; elle a , en revancbe , l'ad- 
jectif m^e//i^en^, formé sans intelligence des règles primitives, par les 
pédants de la renaissance qui moulaient servilement la forme latine; 
de là quantité de formes doubles en français. Tune primitive, l'autre 
née au xvi' siècle -.empreindre, imprimer; enluminer, illuminer; enduire, 
induire, etc. (Voy. sur 70 et 71.) 

Chi sil feent cum faire lo deent. Je propose de lire, chi si 

l'feent c'est-à-dire : ceux qui le font ainsi comme ils le doivent 

faire, ceux qui font leur devoir. 

Feent, a faciunt, > et deent, • debent, • étaient sans doute prononcés 



I . 



DE VALENCIENNES. 485 

iini d'exposer le texte et de le commenter : il conclut par des recom- 
mandations générales à son auditoire : Faites pénitence ; exercez mu- 
tuellement la charité; demandez à Dieu la rémission de tous vos pé- 
chés et qu'il veuille bien nous conduire à la ^oire étemelle, etc. 

Ligne 55. 

Faciest cel predigtaii pcenitentiam quant ci coiiENCiEST. « Faites 
« cette susdite pénitence qu'aujourdliui commencez. • C'est-à-dire sans 
doute, parfaites ou achevez-la, persistez-y. 

Faciest. Faisez; forme d'impératif dont il y a plusieurs exemple:^ 
dans ce morceau : aiest(\. 56), ayez; preiets (1.6oj, priez; seieU (1. Sy), 
soyez. Il parait que dans l'origine faire formait son impératif régà- 
lièrcment; cependant à la ligne 58 et à la ligne 59, on voit la forme 

actuelle faites : ^^ faites vost almosnes et faites vost clemosynas. • 

Ainsi les deux formes sont déjà en présence. 

Peut-être aussi faciets n'est-il pas l'impératif, mais le subjonctif^- 
ciatis que nous disons aujourd'hui fassiez. J'incline pour cette der- 
nière explication. 

Ne AiET. N'aie, avec le t final qui caractérise la troisième personne. 
— Nuls, nullus. — Mâle voluntatem. Le verbe actif conserve sa 
vertu de gouverner l'accusatif, et la forme de l'accusatif subsiste en- 
core pour voluntas quand elle a déjà péri pour civitas, (Voyez ci-dessus, 
lig. 38.) — Contra sem peer. «Contra suum parem,i contre son 
prochain. Les Anglais gardent encore cette orthographe de peer. 

Ligne 56. 

AiEST CHERTE. Aiest , forme primitive de l'impératif ou de l'optatif, 
comme seiest , faciest , comenciest. St tient la fonction de notre z mo- 
derne. 

« Ayez cherté inter vos , quia caritas » La forme vulgaire cou- 
doie la fonne latine d'où elle est dérivée. De « cari ta te » cherté, et non 
charité, comme le rcûrent les pédants de la renaissance. Notons en- 
core ici une règle de transformation : Après Téviscération , qui est 
toujours le premier procédé, l'a du latin devient e en françai.s. C€iri- 
tatc, cartalc , cari la^ ta (In syncope est double), enfin cherté. (Voy. 
sur /lU ol /|8. 1 



&86 FRAGMENT 

Ligne 58. 

Faites vost alsmosnes; et a la Ugne suivante : Faites vo$i ehmoty- 
nos. La forme latine elemotynas reparait k la ligne 69. 

Observons comment s*est formé le mot français par Tapplicalioa 
des règles générales de transformation.. D*abord réviscération do mot 
latin : ehmosynas, elemoimu, ebnonuu. Ensuite le remplacement de le 
latin par la firançais, qui est la réciproque de la règ^e citée sur la 
ligne 5i, et à la page ao8 des VanaiUms da langage framçaû: oe qui 
donne almoenei. 

Et en troisième lieu, appliquant la règle de ne point proDoooer 
Jhttx consonnes consécutives, nous arrivons k proférer au cette nota- 
tion' ai» d long cette notation os, et nous avons le français actnd aa- 
mânes, 

Vost, apocope de vesl[ras]^ Ye changé en é bref. 

Le t final étymologique ne sonnant point, est tombé promple- 
ment de Técriture, et il est arrivé que les lettrés ont dit et écrit, 
« laites vos aumônes. » Le peuple, au contraire, a banni 1*1 et maintenu 
le I étymologique : • (Sûtes vot aumônes, » 

On remarquera que nos, vos n*ont point le t final lorsqu'ils signi- 
fient nous, voas : « 8*i vos avient • (1. 54)- « Que cl nos conservet » (1. 6a ). 
Preuve que i*écrivain y faisait une difTérence diaprés rétyinologie. 

Ligne 62. 

Et ad maturi ure lo posgiomes. Le commencement de la 

ligne coupé met dans le sens une lacune qui me paraît facile à com- 
bler : • et ad maturi[tatcm condjure lo posciomes, > et que nous puis- 
sions amener ce fruit a maturité. 

Cette forme possiomes, Ircs-rapprochée de possimus, se retrouve 
dans les plus anciens textes. Ex. «Se nous demenomes cnsi li uns les 
« aultres e alomes rancunant, bien voi que reperdrons toute la tierc, o 
•• nous mcismes seromes pierdu. • (Villeharoouin.) 

Et vous Gt moi seromes compaignon. 

(Agolant.) 

l^c texte du Roland écrit poiissum par une m, puissions . 



De VALENCIENNES. 487 

Par quel mesure le poiusum hunir. 
Qu'en rere guarde trover le poûssum. 

Ligne 65. 

Reiiissionem pegcatorum nostborum nos faciat. Il faudrait nobis. 
Mais nobis avait déjà cédé la place à la forme immobile nos, achemi- 
nement à la forme française nous, laquelle confond le nominatif, le 
datif et Taccusatif : tQue el nos conservet» (1. 62). De même à la 
ligne bà : < S*i vos avient ; • vos représente également vobis. 

Sancta Maria , ora pro nos. 
Sancte Petre , ora pro nos. 

Lignes 70 et 71. 

Le sermon est terminé comme Tindique la formule finale per œterna 
sœcula sœculorum. Les deux lignes 70 et 7 1 sont un renvoi se ratta- 
chant à la ligne 33 et indiqué par la reprise des mots per Jadœos, Le 
prédicateur insiste sur la figure du lierre séché, où il voit le peuple 
juif: I Parce qu*ils étaient demeurés dans cet endurcissement et cette 
« incrédulité. > Le mot durecie est le latin duritie. Encredalitet est la 
forme primitive et plus logique d'incrédulité; en effet, puisque in est 
en français en, on devrait dire encrédulité, comme on dit empreindre, 
enflammer, enfler, et non pas impreindre, inflammer, infler, etc. Permet- 
sienl, « permansissent. > 

Ë Lo ËVANGELio. Ces mots ont déjà paru dans la ligne 10. (Voyez 
la note.) 

Lieu de avant dit. De avant s*est contracté en devant. 

On rencontre dans les litanies du moyen âge un curieux exemple 
de cette immobilisation de la forme latine : 



FRAGMENTS 



D'UW MANUSCRIT LORRAIN. 



11 y a plusieurs années, M. Micbelant, bien connu des curieux de 
noire vieille littérature, se trouvant aux environs de Metz chez un de 
ses amis, aperçut une feuille de parchemin enfumé qui servait d'enve- 
loppe à des papiers de famille. Il reconnut un texte en vers provenant 
d*un manuscrit de la chanson de Roncevaux; on lui permit d'empor- 
ter cette précieuse feuille, et à mon tour je dois à Tobligeance de 
M. Michelant Tautorisation d'en communiquer au public le contenu. 
Ce sont les deux fragments qu'on va lire. Comme la feuille en ques- 
tion n'occupait pas le milieu du cahier, il y a naturellement de la 
seconde page à la trobième solution de continuité. 

C'est encore un texte rajeuni , mais très-différent des deux rédactions 
des manuscrits de Paris et de Versailles. L'auteur de celle-ci suit pas 
à pas le texte d'Oxford en des endroits où les autres s'en écartent. 
D'où je crois pouvoir conclure que ce rajeunissement est le plus an- 
cien des trois, le plus voisin de l'original, celui peut-être d'après le- 
quel les deux autres ont été exécutés. On y remarque tous les carac- 
tères du français lorrain ou bourguignon : il se pourrait que ce lam- 
beau de parchemin fût un débris de la bibliothèque des ducs de 
Bourgogne. Le manuscrit d'une très-belle écriture doit avoir été fait 
dans les premières années du xiii* siècle. C'est l'opinion des juges les 
plus compétents, MM. Guérard et N. de Wailly. Il présente cette par- 
ticularité assez rare, que non-seulement les initiales, mais aussi les 
linales de chaque vers sont séparées de manière à former deux colonnes 
perpendiculaires encadrant le texte : 

\ ostre emperere.s se est mis el relou r 

P nr ia Gastine vers la terc inajou r 

E l Françoiii plourcnt le duel de lor signou r 

Il e Rollant sire, quel duel et quel tristou r 

Q ui donra mais ac cliastcl ne honou r 



490 FRAGMENTS 

Le parchemin étant troué ou déchiré en plusieurs endroits, i 
résulte des Ucunes que je n*ai pas toujours su remplir par mes 
jectures. 

La comparaison de ces textes divers ne manquera pas de sa 
rer des observations intéressantes; je ne veux pas les préjuger 
néanmoins je ne puis m*empècher de Cèdre une remarque sur le ver 
du second fragment : 

A ma soer GiUe o la dere fasson. 
Le texte de Versaifles porte : 

 ma suer Bera o la riche fasson. 

Ce nom de Berie est adopté par tous les rc»nan<riers pour eehu 
la sceur de Charlemagne, laquelle s*appelait de fait Gisla, an iéa 
gnage d*Éginhard et des meilleurs historiens. Notre fragment ot à 
en ce détail plus exact que le texte de Versailles, et cette eiaditi 
pourrait être un indice d*une antiquité plus grande. Au surplus 
Berte ni Gida ne fut mariée au duc Milon : la sœur unique de 
lemagne vécut et mourut dans un cloître. 



Un détail d'orthographe dont il peut être utile d'avertir le Iccti 
c'est la troisième personne du prétérit notée par ai, sans le t i 
caractéristique, absolument comme s'il s'agissait de la première 
sonne. Par exemple : 

De son espié ai la lame branleie. 
Karles ai droit, ja pour nous n*iert fallis. 
Si vai ferir Turien, un roi Persis. 
Si apelai Sanson et Ysorei. 

H faut lire a , va , apela. Celle habitude remarquable , particuhé 
ce lexlc'pouvciil èlre une cause d'équivoque et d'obscurité. 






D'UN MANUSCRIT LORRAÏN. 491 



PREMIER FRAGMENT. 



De son espié ai la lame branleie\ 
DeYcrs ICarlon a sa Yoie atomeie. 

Quant Kariemaine a veu Tamiraul 

Et le dragon et Tenseignc roiaul , 
5 Et cil d^Arrabe moinent teil batitaul 

Illuec conquirent la conjere de vaul , 

Ne mais que tant com nen ont le vassaul 

Qui venus est de France la roiaul. 

Dist Tempereres : tHui seront parigal (sic), 
lo Tante bataille aurai faite champaul; 
• Vesci paien que moult sont dcloiaul ; 

Cil ont grant gent, nous lor livrons etaul. 

Se vous Toleis, si commensons V asaul 

Vers Sarrasins cui Diex tremesse maul : 
i5 Ne laxerai ne fasce un due! mal. • 

A icest mot ai brocbié le cbevaul ; 

Tant com Val os sent Tesperon costaul , 

E li destrers se lance com grifaus [sic). 

Un saut li fist, onques bom ne vit taul. 
lo Fransob s*escrient : tPar Dieu Tesperitaul, 

Il n*ai en tere nessun millor cbevaul ! 

Bien doit porter la coronne a critaid!» 

' Ce |>reinier ver» correspond daiis le texte d*Ozford aa vers 65 du V* rhaiil. Voici 
f iit^^^alement la phrase du début : 

Balig»nt • «et cumpaignet pasM«9 , 
Une raiaon lar a dite «t muslree : 
«Venn, paÎMi, car jo rai en rattree. - 
De aon rspiat la hanate rn ad branler , 
Envers Karlon l'anure en ad t«mee. 

l-a facilité de comparer les deux tevlcs me dispense de donner, pour ce premier 
fragment, les variantes du Icxle d'Oxfonl. 



492 FRAGMENTS 

Clers est li jors et li solans luisans ; 
Les os sont belles et les cumpaîgnes grans. 

q3 Jostcies sont les eschielcs proisans. 

Li cuens Rabiaus et li quens Guinemans 
Laschent les resnes des lors destrcrs poiaaos. 
Brochent a hait, ex les vous derainant. 
Frans laisent corre les bons destrers ferrans , 

r»o Si vont ferir des bons espiés tranchans 
Sor Sarrasins, les envers Souduans. 
Lii cris enforce car fiers est li bobans : 
« Franc chevalers , dist li rois Galigans (sic) , 
Or del bien faire mar en iront li Franc ! 

3b Karles li magne est fiers et conquerans! -■* 

Li quens Rabiaus est chevalers hardis : 
Le chevaul broche des espérons massis. 
Si vai ferir Turlen, .i. roi Pcrsis; 
Tel cop li donne sor son escu voutis 

ho Delex la boucle li freint en mi le pis : 
Li haubers est rompus et desartis; 
El cors li baigne le pennon de Samis; 
Li bers Tempoint , qui fut amcnevis , 
Si roidemcnt Tabat ens el larris 

/jf) ambedous abalil 

. li vole li vers hiaumcs gemmis , 

rcmeil li destrers Arabis, 

Dol signer est ladcment dcsgamis. 
Fransois s'arguent, dont commence II cris . 

:>() Fièrent des lances el des bons brans forbis ; 
Fiers est el rustes el grans li [chapleis- ; 
Dienl Fransois : «Jhesus li [posteis^ 
Nos soit garans par la soie mcrcis! 
Karlos ai droit, ja pour nous n'iert fallis! - 



j.> 



A l'ajoster dv la Françoise genl ' 
Vj des paiens oui li cors Dieu craveii! , 



A |Mrlir de ce coii|>l(>l . \v fragment sr sv|Mro tlu trxlc d'0\for<l pour ^ > n- 

Mil in«)ini>nl ,iu >crs n,^ 



D'UN MANUSCRIT LORRAIN. 493 

De moult grant noise chacun ce souvent 

Or del ferir aleis sévèrement. 

Li brus des lances s*espessent durement, 
60 II se i^emuent mult aïreiemeent, 

As brans forbis font tel cclairemcnt 

Gom li solaus quant sa grant clartei rcnt. 

Moult reflamboient cil hiaumes o argent 

Li cmperere ou douce France apent 
65 Dist a ses homes : * Erreiz haitivement. 

Or sui je près de panre vengement, 

Se li miens peires dou ciel le me consent. 

Mort sont mi home a duel et a forment. * 

Et cil respondent : t A vo comandemcnt! 
70 Qui vous faura, li cors Diex le cravent! » 

Taot com quarrious d*aubelastre destent , 

Se fièrent Franc entre paiene gent. 

Bien fièrent Franc de la tere joie. 

Grant fu li os de la gent paenie-, 
7 S Elinans fut de moult grant signorie : 

Il laisse corre par la lande enhermie. 

De sor Fransois ai la lance brandie 

Et fiert .1. roi par moult grant baronie , 

Jentis ot nom , del règne de Glaudie ; 
80 Grant cop li donne sor la targe florie, 

D*une oure a autre li a fraitc et [croissie] , 

La vielle broigne déroute et desartie ; 

Parmi le cors son fort espié li guie, 

Mort li trébuche dou destrer de Surir ; 
85 La selle en est laidement dcsgamie. 

Adonc dérange la grant chevalerie : 

Moult durement fut Monjoic ebaudic : 

« Fereis , baron , sor la gent desertie 

[Jhesu] ne croient, le fil sainte [Marie]. 
90 [Karles ai] droit a la barbe florie. 

bien , car Jhesus li aïe. » 

Geste parole fut bien de Frans [oie]. 

Malprimes sist sor un destrer coranl. 



D'UN MANUSCRIT LORRAIN. 495 

Mais ni mies lot a lor voleniei 



^^:^ 



Gardent les contes, dont Karies est ireis; 
Païens lor viennent, chacuns bien abriveis« 
Et nos Fransois nés ont pas rcdouteis, 

i/io Vont les ferir des espiés noeleis; 

La fut li chaples mult fors et adureis! 
De nostre gent i out moult d*a(roleis. 
Car de païen fut mult grant la plenteis! 
Par droite force ont Fransois refusei 

I i .') Le trait d*un arc et arrière meneis. 
Lore a Malprimes ses paiens escrieis : 
«Vesci le comte, baron, or le preneis!» 
Et il ce fise[nt] par lor grant poestcim (sic). 
Lors fut Rollans sor .i. chevaul monteis 

ï'n) Et Oliviers "ct Torpins li mcmbreis; 

Les autres laissent ne n'ont nul remuei. 
Fransois le voient, les cuers en ont ireis; 
Dist Tuns a Tautre : • Or en ait maul deheit 
Qui ne ferra sor paien defaeisi» 

1.').) Lors laisent corre, les freins abandoneis. 
Eis vos Fransob as Sarrasins moleis; 
En petit d*oure les ont acravcnteis. 

Nostre Fransob fièrent communs umeni 

Sor Sarrasins mult aîreiement; 
> <>o Des brus des lances et del cri de la geni 

Fut grant la noise, si que Ogier rentenl. 

Dist a SCS homes : • Poigniés inellcment! 

En Rcncevaul oî grant criement : 

Ce sont paien , je Tsai a escient ! » 
H»;. Le cheval broche mult angousousemcnt; 

L*un avant Tautre des espérons tranchani; 

En Sarrasins cui Damedirx cravant 

Se sont féru tantost communaiimrnt. 



496 FRAGMENTS 

Li (lus Ogier ai Monjoie escrieie : 
1 70 « Fereis, barons, sor la gcnt defaeie ! • 

Et il ce firent sens nulle demorele. 

Apres les lances a pris chacuns s^espeie. 

Del sang as Turs est vermelle la preie : 

.X. M. en gisent tuit mort, goule baeie. 
175 Malprimes Yoit la chose agreteie; 

Que Sarrasin nai vers Fransois dureie. 



SECOND FRAGMENT 



« ceste dolour ccleir^ 

Tant que je pube au duc Girarl parleir 
Et belle Audain que vorrai confortcir, 
S*ansi li puis ceste dolour osteir, 
5 Ou se ce non , mieus ne puet tretomeir, 
Ains li verai le cucr el cors creveir. » 
Lors fist li rois reliques aporteir 
Quant ont juret si se vont conraier. 
As chevaus montent, si pensent a erreir, 
I o Et Karlemaines fist ses graiies sonneir : 
Deci a Blaives fist les bières porleir; 
Donc se repaire nostre empereres bers. 

(^lant rompereres revint de paniison, 

' Ce premiers vers correspond , dans le texte de Versailles, manuscrit jf»^'. au y 
de ia page 279. Voici en entier la phrase du dc^hut : 

Li roi revint, cela prist a regarder: 

■ Baron , ditt il , pais moi en voa firr ? • 

Il lor .1 fait a (oz sor sains jiir4>r 

Et a lot cris qi [i] dévoient dier 

Que il feront ccsle dolour celer. 

11 s'agit de barons que Cbarlemogne envoie chez Girard de Vienne cbcrdicr ia 
Aude. 11 faut remarquer que dans le texte de Versailles le discours de Charlemasrii 
rapporté en stvle indirect, tandis que le fragment lorrain le donne en stv1« direct. 



D'UN MANUSCRIT LORRAIN. 497 

De[l] conforter se poinent li baron 
1 5 Et duc et prince qui furent entiron. 

Karle enapelle Basin le Borguignon, 

Gui de Nivers et Richart d*Onon : 

« Frans chetalers entendez ma raison , 

De mon servise vous pris tous et semon» : 
ao Vous m'en ireiz a la oit de Mascon, 

A ma suer Gille a la clere fasson; 

Elle fut femme au riche duc Millon; 

Puis la donai au cuvert Guenelon; 

Rendu m'en at mult mauvais gueredon : 
3 5 Par lui sont morz mi nobile baron! » 

Et cil respondent : • Falir ne vous devons : 

Qui vous faudra ja n'ait confession 



'• 



— « Frans chevalers, encor vous dirai aul : 

De chevaucher ne vous soit mie maul; 
3o En chacun leu ou vous pranreiz ostaul 

Celeis moult bien le damage mortaul ! 

Dites ma suer la duchoise reaul. 

Qui est moult frenche, onques ne pensai maul : 

Je la donai au traitour Mortaul 
35 Qui m'a tolu meint nobile vasauK 

Et a bien prej ma coronne roiaul ; 

Jhesu l'en rende .i. si fier batitaul 

(juant toz li peuples l'en esgart comunaul ! » 

Li .V. baron quant aparilliés sont, 
4o Congié demandent puis montent, si s'en vont. 

Grant duel ot Karles que mot ne lor respont, 

ETt cil s'en toment quant de l'ost parti sunt. 

Il ne redoutent ne plein ne vaul ne mont; 

Prochainement ariere revanront, 
!ib La suer Karlon avec aus ramanront 

Hé Diex, quel duel qoant il asarableront! 

Quant Aude et Gille ensemble ajosteront! 

Tel duel manront ja .i. mois ne verront-; 

Nostre empereres se est mis cl [retour] 

32 



I 



498 FRAGMENTS 

5o Pta- la gutine ten la tere majoar. 

Et Fnnsois ploorent le duel de lor signour : 
Hé! Rollant, sire, <pid dnd et quel tritoor! 
Qui donna ma» ne diastd, ne honoor. 
Ne aimeore, ne destrer wmandoor? 

55 A Sorges vinrent, si hanbergent le jour; 

La cmt a Karle grant dnd et grant tritoor : 
Esdiapai li li fdkms traîtonr; 
Ce fut fel Gnenes qoà etmnt la tritonr 
Dont dooce France tomû a grant dolour. 

60 Gnenes s*adoobe eom libni de grant valoor. 
Monte d cheral Garin de Mont Jenflonr, 
Tomat en liiie, not cnre de s^onr. 
Quant la nonvdle tint a Tempereonr : 
«Hé Diez, dist Karles, se pers le traitour, 

65 Ja en ma vie n*averai mais honour! 
Or i parrai se j*ai nul poigneour : 
Qui le panrai, je li croistrai' s*onour, 
Toute sa vie iert saisb de m*amour.» 
Fransois entendent le dnd de lor signour, 

70 .M. s*en adoubent a force et a vigour, 

Avant font traire les destrers misaudours , 
Do cts a vespre ne priât nus d*aua séjour. 

Or se fuist Guenes sor .1. cheval Marous ; 
Aler s*en cuide en son règne espaignour, 

75 Ou a Touieie, ou a Sens en Morous. 
Par grant dolour i salirent francour : 
Plus de deux mil Ten cnchausent menour. 
Dans Otes sist sor .1. destrer marour, 
Toi elaisiés vai devant les Francours, 

80 Forment chevauche parmi les bois erbous. 
Que li esclos de son cheval sont frous. 

Par la gaudine s* en va Guenes fuiant 
Vers Sarragosse, la tere Tamirant: 
Passai .1. tetre et une iauvc coraut, 
85 Leix le chemin vit une gent errant, 

Marcheant erent , si vont foires queranl : 



D'UN MANUSCRIT LORRAIN. m) 

Il les salue tôt premercinement. 

Ical demandent : «De qnel part ies poignant? 

Et ii chemin con sunt il conquérant?» 
90 — « Par foi moult bien , ce dit li sauduans ; 

[Passeiz] les pors trestot seurement : 

N[c craigneis] home de cest siècle vivant 

[Qui pas vous toile un] denier vaillissant. 

Olivier et RoIIant 

95 Ne sai quel gent me voiit ci enchausant; 

[Je lor] ai mort .1. chevaler vaillant : 

Je nen pous mais, je Tfis moi défendant. 

Itant lor dites, por Dieu le roi amant. 

Que ja puis estre .v. leues [la] avant » 
1 00 Et cil respondent : • Tout a vostre cornant ! « 

Guenes s*en tome sor son cheval corant, 

Et cil en vont tout le chemin errant; 

Le port passèrent et Teve qui fut grant^ 

Oton encontrent sor son cheval errant. 
io5 II lor demande : «De quel port marchcanl? 

Por amor Deu, le peire roi amant, 

Veistes vous .1. chevaler errant?* 

Et cil respondent : «Folie alez querant! 

Passei ai Tiaugue , san mensonge contant. » 
110 — «Hë Diex! dist Otes, biaus peires rois aman/ 

Que porrai dire Tempereour vaillant?* 

Otes retome le chief de Tauferrant, 

Giaus oncontrai qui faloient suivant . 

Si lor contai le dit des marchcans , 
1 15 Et cil rctomcnt, Tenchaut lascnt a tant. 

Deci a Tost sunt Fransois repairié. 
karles le voit moult ot le cncr haitié; 
Il lor demande par moult grant amiti<^ : 
«Hé! Otes sire, oom aveis esploitié 
i?() Ameneis Guene ne saisi ne loié?» 

— « Sire, dist Otes, ne puet estrr baillé 
Ans marchcans de lim[o]ge la cié 
Que encontraimes m som cel pui plenier; 
Icil nous ont bien dit et acointiés 

3a. 



DUN MANUSCRIT LORRAIN. 501 

[.II. fauAJ larrons m'ont la sus derobei. 

Ne m'ont laisié .i. denier menoei! • 
i65 — «Amis, dist Otes, soies aseurei»; 

Mais d'une chose me dites veritei : 

Nul chevaler as tu huis encontrei?» 

— «Nannii, biaus sire, par sainte charitci, 

Mais d'une chose me suis je porpensei : 
170 Regardés, sire, vers cet atibre ramci; 

Illuec se dort uns chevalers armeis; 

Son bon escu ai a son coui tornei, 

El son cheval en son bras aresnei, 

La croupe fauve , si ai blans les costcis. » 
175 — «Ai Diex, dist Ote», qui on crois fus penei.s. 



VAKIANTES DU MANUSCRIT 254*». 

V. 17. « Gui de Never» et Girarl de Riom. » — ai. • Por ma suer 
« Berte o la riche façon; celé fu dame. ■ — 27. Ce vers, • Qui vous fau- 
• dra, etc.» n'est point dans a54**. — 37. «Un si fier batistal. » — 
3g. • Li .V. baron que rois Kaiies semont. » — 61. • Garin de Monta- 
« rior. » — 73. Ce couplet est rimé en ois, • Sor un destrier morois. • 
— 80. «Parmi les vais d'Orcois, o li esccios de son cheval sont 
« frois. » — 8a. « Va Gueneion fuiant. » — 89. « Et des chemins comme 
« il sont acquitant. > — gi . Ce vers, « Passiez les porz, etc. • n*est point 
dans a 54''- Voici le texte de cet endroit : 

N*a home en tere n'en cel siegle vivant 
Qi pas vos toile un seul denier vaillant. 
Ci vennent gent qi tos me vont chaçant : 
Ocis lor ai un lor ami vaillant, etc. 

io3. « L'aive passèrent et le tertre pendant. » — io4. « Desor un au- 
« ferrant. » — 106. Ce vers manque. — 1 15. «Si vont Tenchaz lais- 
« sant. » — 1 16. Le ms. donne un vers de plus : «Cil s'en rctornent 
« qi ont l'enchalz laisié, tôt droit a Tosl. » — lao. «Avez vos pris 



502 FRAGMENTS DUN MANUSCRIT LORRAIN. 

«Ganelon et lié?» — laa. «A marcheans de Limojes le fié. * — 
i a6. Le discours de Chaiiemagne a quelques vers de plus. — i3a. Ce 
couplet est sur la rime ez, — i36. «Tresc' a sa tente 8*en est m<dl 
« tosl aiez. » — i63. t De .11. larrons ai je esté dérobé. » — 175. « Eh 
« Dex, dîst Otes, par les toies bontez. « 

Voici la fin de ce couplet dans le manuscrit de Versailles : 

cCest li traîtres, je Tsai, cest veritez! • 
Il point Morel des espérons dorez ; 
N'est noie beste ne cerfs tant effreei 
Qi se tenbt deus arpens mesurez. 

(P. a86.) 



iNOTE SUR MLSAVDOVR (p. 498, ver» 54 et 71). 

Ce mot est le même que missoudor, c'est-à-dire ndl-sous'dtor, Y 
supprimée de Téprilure, parce que la règle des consonnes consécu 
lives la supprimait de la prononciation. 

Missoudor est tantôt adjectif comme ici : « un destrier missoudor, 
un cheval de la valeur de mille sous d*or; tantôt substantif: • un mis 
« souder, • comme on appellerait, je suppose, «un cinq-francs, » un< 
espèce de chapeau du prix de cinq francs. C'est ainsi que boucher 
sa/iglier ont fini j>ar supplanter dcu et porc donl ils n'étaient primiti 
vement que les épilhèles. 

Missoudor manque dans la plupart des lexiques ; la nouvelle édition 
de Ducange le donne, mais se borne à le traduire t cheval de bataille , • 
sans autrement l'expliquer. 

Il est essentiel d'observer que missoudor, si fréquent dans les nv 
mans épiques, ne se rencontre pas une seule fois dans le texte de 
Theroukle, où cependant l'occasion ne manquait pas de remployer. 
Il est dans les rajeunissements. 

On trouve ce mol eslropié de sept ou huit manières: nussoutlor, mil 
soulflor, nulsoldor, mnsador, etc. 



MANUSCRIT DE VENISE. 



Bibliothèque S. Marc, codex Tiepolo, n** d- — In-P maximo sur vélin, k deux 
colonnes, chacune de cinquante vers; initiales coloriées , trës-simpies. 



Ce volume x^ntient quatre-vingt-dix-huit feuillets, remplis par deux 
poèmes sans titres. Le premier se termine au feuillet 68 recto. On 
lit au bas de la seconde colonne : Explicit roman us Aspremontis. Deo 
GRACIAS ET TOTE CURIE CELESTi. Am. Il csl divisé par chapitres en gé- 
néral fort courts , dont chacun a son titre tracé à l'encre rouge. 

Le second poème commence au folio 6g ; même main , mêmes con- 
ditions et dispositions matérielles, hormis la division par chapitres 
qui n*existe pas ici. Au bas de la seconde colonne du folio 98 verso» 
on lit : Explicit liber tocius romani Roncivalis. Deo gracias. Am. 

Le roman d*Aspremont contient treize mille six cents vers. 

Le roman de Roncevaux six mille. 

n n'y a dans tout le volume que deux miniatures. Tune dans la 
première initiale d'Aspremont, l'autre dans la première initiale de 
Roncevaax. 

Dans la première, un vieillard couronné, vêtu d'un ample manteau 
rouge, impose les mains à un très-jeune homme également couronné 
et vêtu d*une cotte de mailles. Fond bleu ; figures à trois quarts de 
hauteur : les pieds sont cachés. 

Dans la seconde vignette, un vieillard couronné, en robe brune et 
manteau rouge étroit, une main levée, semble faire la leçon à un 
jeune homme vêtu militairement qui l'écoute la tête haute et les bras 
croisés sur la poitrine, dans l'attitude du respect et de l'attention. 

Très-bonne écriture , le manuscrit paraît avoir été fait au milieu du 
xiv' siècle. 



504 MANUSCRIT 

Lauteur du texte de Venise avait certainement sous 1< 
yeux la rédaction primitive de Therouide , car il suit pas 
pas le texte d*Oxford en des endroits où les textes rajeun 
s*en écartent. On y remarque des lacunes, mais pas de o 
digressions où s'égarent les rajeunisseurs. Cependant le texi 
de Venise compte six mille vers, tandis que celui d*Oxfoi 
ne dépasse pas quatre mille. H faut expliquer cette difii 
rence. 

La comparaison des deux textes m*a donné cette convi 
tion , que le traducteur italien n*avait entre les mains qu'u 
original incomplet et mutilé. Supposons le texte de \enh 
partagé comme celui de mon édition : je trouve dans j 
premier chant de Venise soixante-cinq vers de moins qi 
dans Oxford ; dans le second , six vers de plus ; dans le tro 
sième, un excédant de deux cents vers répartis sur un ei 
semble de plus de onze cents. 

Le quatrième chant est presque identique dans Jes dei 
manuscrits : celui de Venise ne présente qu*un excédant c 
onze vers sur un total de huit cent soixante-quatre. 

Cette identité se poursuit pendant les deux cents pr 
miers vers du dernier chant, mais ici on s aperçoit que 
terrain a manqué tout à coup. A l'endroit où Therould 
raconte la rentrée de Chariemagne en France et son arriva 
devant Narbonne , le manuscrit s arrêtait brusquement. Con 
ment sy est pris le traducteur pour achever son œuvre? 
va chercher dans un auti'e poème le siège et lassant ci 
Narbonne par Chariemagne. Chariemagne vainqueur ofii 
le fief de Narbonne successivement à plusieurs de ses preu 
lesquels le refusent, en sorte qu'il reste à Aimery : 

E Avmerîp remisi en la rite. 



DE VENISE. 505 

Or toute cette narration, avec les mêmes détails, forme 
précisément le début du roman à'Aimery de Narbonne. 
Mais le texte d'Aimery de Narbonne que nous possédons 
à coup sûr n est pas celui dont s est aidé le traducteur ita- 
lien. Existait-il alors une rédaction différente de la nôtre, 
ou bien ce récit a-t-il été puisé dune autre soiurce, par 
exemple dans le roman d'Arnaad de Beaulandey dont il ne 
nous reste aujourd'hui qu'une rédaction en prose? C'est 
une question que je ne suis pas en mesure de résoudre, 
mais j'ai pris soin de reproduire parmi les extraits un long 
fragment de cette partie du texte de Venise, afin de pré- 
parer aux savants un moyen d'investigation ou de recon- 
naissance, si le hasard faisait un jour passer sous leurs yeux 
l'original français égaré. 

Aprhs cet épisode, qui n'a guère moins de six cents vers 
et se termine au folio 91, première colonne du manuscrit, 
le traducteur demande le dénouement du poème aux textes 
remaniés et paraphrasés. Il adopte, faute de mieux, un nou- 
veau guidé, et l'on peut suivre sa piste dans le manuscrit 
de Versailles îi54^^ à partir de la page 377 de ce manuscrit 
et de la laisse qui commence : 

La nuit y fut noslre empereres ber. 

C'est l'épisode prodigieusement allongé de la belle Aude 
et le supplice de Ganelon, formant avec le siège de Nar- 
bonne un total de dix-huit cents vers. De là vient l'excédant 
du manuscrit de Venise sur celui d'Oxford. 

Ainsi , à l'époque où l'Italie s'efforce de transporter chez 
elle nos romans épiques , c'est-à-dire dans le courant du 
XIV* siècle, les rajeunissements français du Roland existent. 



506 MANUSCRIT 

sont connus , et Ton sait également combien le texte ai 
ginal est préférable à ces paraphrases modernes; mabe 
texte primitif est déjà très-rare : le traducteur s*en prooi 
un exemplaire défectueux, auquel il s*attacbe tant qulili 
est possible , et dont il comble les lacunes par une interp 
lation et par des emprunts aux versions rajeunies. Qoepoi 
vait-il de plus? Apparemment rien. Voilà pour la oontextni 
de louvrage. Quant à l'idiome employé à cette transiatîa 
je laisse aux successeurs de Muratori , s*il en est, à en redie 
cher la formation , les causes et les règles , supposé tpi 
eût des règles. C'est un patois, pour mieux dire un baragod 
moitié français, moitié italien, dont l'étrangeté se compliqa 
par celle d'une orthographe de cuisinière où chaque sylbh 
peu s'en faut , exigerait un commentaire et une restitiitioi 
L'ennui de ce travail serait immense à prendre et â donne 
et l'utilité en serait fort mince. Non pas que je ne r^an 
la version de Venise comme un moniunent très-cuneizx, si 
isolément pris , soil comparativement; mais j'estime que cet 
curiosité peut être satisfaite à moins de frais que par la p 
biication de six mille vers : les extraits que je donne y si 
firont , j'espère , surtout si l'on veut les réunir à un aut 
extrait d'environ quatre cents vers inséré par M. Relier da 
son Romvart On aura de cette façon plus du sixième < 
l'œuvre totale. 

La fidélité du traducteur vénitien au texte d'Oxford semh 
au premier coup d'oeil devoir offrir à la critique d'abondant 
ressources pour la restitution et Imterprétation des passag 
corroni|)us. 11 n'en est rien ; du moins faut-il rabattre boa 
coup sur cet espoir, à cause des lacunes très-fréquentes 
cause des changements suggérés par l'envie de rimer, et si 



DE VENISE. 507 

tout, il faut le dire, parce que bien souvent le traducteur 
parait n*avoir pas compris son original , et s'être borné à le 
calquer matériellement. J ai pu néanmoins quelquefois tirer 
parti du manuscrit de Venise pour améliorer mon texte et 
pour féclaircir; en voici un des exemples les plus notables. 
Le mot canelius, dans les textes rajeunis , est changé en 
chevaliers (manuscrit 72!! 7^) ou en charnels (manuscrit 
làSà^^). Le texte de Venise donne une leçon bien plus rap- 
prochée du texte primitif. Oxford : 

Des canetius chevalcent environ. 

Venise : 

Dis chanineis çivalçenl environ. 

Evidemnient le traducteur ne copiait pas cela sur les textes 
remaniés de Paris ni de Versailles. Comprenait-il encore , lui 
Vénitien , ce qu'évidemment ne comprenaient plus les ra- 
jeunisseurs français, le sens du mot canelias? a-t-il entendu 
le reproduire par cette forme chanineis? Pour ma part, je 
le crois, et puisque l'occasion s'en présente , je reviens sur les 
canelias, et je complète ma note sur V, 7. 

Il me parait hors de doute que canelias a deux sens : c'est 

un nom de peuple d'abord, ensuite c'est un nom commun. 

Dans le Jeu de S. Nicolas , les Canelius sont énumérés à coté 

des Achoparts. 

De le terre près Ire Jehan 
Ne remaigne jusques al Coine ; 
D'Alixandre, de Babiloine, 
Li Kenelieu, li Achopart, 
Tout vegnent garni ceste part. 

{Théâtre du moyen âge, p. 166.) 

Quel peuple sont les Canelius? Les sujets du Can , les Tar- 
tares ou les Perses. 



508 MANUSCRIT 

Ducangc , sur le mot Chant ou Can , dit : u Appeliatio per- 
ii quam usitata Persis et Tartans , apud quos reges et prin- 
u dpes etiam minorum gentium chanes dicuntur. Atque inde 
« filii principuin canoglani vocantur. » Pour peu que le mot 
canoglani soit prononcé comme Titaiien prononce oglio , se- 
raglio , vous arrivez tout de suite i canoliani et à canelias. Et 
ce nom qui désignait les enfants des princes , a pu naturelle- 
ment s appliquer à leurs sujets. 

Mais ce n est plus la même acception dans le? passages oii 
il s*agit de canelius laïques : «la première est de canelius, 
{(les lais,» de canelius prêchant ce sermon autour des 
images de leurs faux dieux : 

^ Qui par nos dieux velt aveir garison , 
Si *8 prie e serve par grant afeccion. 

Ici canelias me parait venir non plus de Can , Canoglani, 
mais de canela, canelarii, et je m en réfère à ma note sur V, 7. 

Canelias nest pas, il s*en faut, le seul exemple d^un mot 
sorti de deux origines très-diverses aboutissant à une fonnc 
unique. Discerner cette double origine, remonter les deux 
courants, cest une des difficultés les plus délicates de la 
science étymologique : elle désole 1 erudit qui s obstine à tirer 
tout dune même racine. Le mot Monjoie, par exemple, sur 
lequel on a dépensé tant d érudition en pure perte, nest 
obscur que parce qu'il peut se reporter à deux origines tout 
à fait distinctes. (Voyez ma note sur IV, 1 i5.) 

Le mot abandon est encore un de ceux qui déjouent de 
cette manière la sagacité de Finvestigateur. Il sort , selon 
l'occurrencp, de deux racines, d bandon, ou de trois, à ban don^ 
Dans le premier cas , c est lui adverbe qui veut dire avec effort. 



DE VENISE. 509 

et sa racine est le verbe bander; dans le second cas, c*est un 
substantif, don fait à ban, à cri public, par conséquent no- 
toire à tous, irrévocable, et cette acception nous reporte au 
verbe banir, le même que publier, 

M. P. Paris * a voulu faire descendre le substantif aban- 
don de lancien adverbe composé à bandon. Il s y est donné 
beaucoup de peine, a longuement disserté, et je ne crois 
qu'il soit parvenu à se convaincre lui-même. 

Dans les extraits suivants, je me suis attaché à reproduire 
le texte sans aucune tentative de restitution , soit du sens , 
soit de la mesure. Je ne me suis permis que dy introduire 
une ponctuation et quelques lettres capitales où la nécessité 
m'en paraissait évidente. Les érudits pourront donc s'exer- 
cer sur ces fragments avec la même sûreté que s'ils avaient 
sous les yeux le manuscrit Ticpolo en propre original. 

' Essai d'un dictionnaire. 



CHANT r. 



DÉBUT DU POEME. \ 

Chi voil oïr vere significance? 
A san Donis ert une geste in France, 
Cil ne sa ben qui parle lescrit in çante ; 
N'en deit aler a pei çubler que çante , 
5 Mais çivalçer mul e destreire de Rabie. 
Des or comença li traîment de Gayne 
E de Rollan , li nef de Çarle el mayne. 

Çarle li reis nostre imperer de France 

Set ans tut piens a estez in Spagne , 
10 Çusqu'à la mer conquis la tere altagne : 

Murs ne citez 11 ert remes in Spagne 

Sol Saragoça, qui est une montagne ; 

Marsilion la tent cui damne Deu no anie , ' 

Serve Apollin et a lui se, réclame : 
15 No po garir qui mal no li atagne. 

Marsilion estoit in Saragoçe , 

' Fol. 69 r^. Les sept premiers vers formant le préambule ne se trouvent 
pas dans Oxford, et paraissent Touvrage du traducteur italien. A cette époque, 
la mode était d*invoquer lautorité des chroniques de S. Denis. La comparaison 
avec le texte d*Oxford ne commence donc qn*au hniiième vers. 



512 MANUSCRIT DE VENISE. 

De sot une olive seit alaç airombre, 
Inviron lui plu de .c. m. home, 
Soura un peron de marmore si plure 

20 E si apella som dux et soi conte : 

u Oldi signor, quai peçe nos ingombre -. 
Limperer si nos ven per confundre ; 
Gonsia me , segnor, com saçes home , 
Garenta me da mort et da grante onte. » 

'i5 No li ert pain che niente li rcsponde , 
Ma tut lor teste verso la tere imbroçe. 

Blançardin est plus saçes çivaler , 
Blança oit la barbe et lo vis cler. 
De vassalaçe ert pro et hier, 
30j:Prodom est por son signor aider, 
E dist al rei : « Ne vos deit esmaier ; 
Manda a Karlle, li orgoilos el fier. 
Se de! servisio e molt grant aimister; 
Vu li donari ursi et lion et çincler, 
35 Poi li donari palafroi et deistrier, 
Sete cent kamul e mil astar priver; 
Tant li donari del fin or esmerer 
Ben en pora ses sol^aer loer. 
In cest pars ele set agni ester : 
^0 Ad Asia en France ben devra reparier; 
Seguiri lui a festa san Micher, 
Si receveri la Cristiana 1er, 
So bon seri per bem et per amer, 
Trestuta Spagna tegniri da lu in fer. 
u:^ S'el vole ostasi., e un le livra rer 



CHANT III. 513 

des o vinti, por lui afiancer, 
De nostri infanti, fiiz de nostre muier. 
Asa e meio chi perda lor cer 
Che nui siamo for de Spagna çeter, 
50 Ne nui siamo conduti a mendiger. » 
Pain responde : « Ben el da otrier ! »> 

(Voir la suite dans Romvarî, p. i3.) 



CHANT III. 



MORT DE ROLAND.' 

Rollant s*en tome par li camp tut sol ; 
Cerche li vales e si cerche li mon : 
Si oit trovë Yvoires e Yvon, 
Trovent Gerin , Gérer ses conpagnon , 

s Si ait trové Indler li gascon, 
Pob oit trovë Berençer e Astolf ; 
Si ait trové Anseis e Sanson, 
Insenble cels Girad da Rusiion ; 
Pois les enporta .iiij. e un baron, 

10 Jusques Trepin li est venu in conton. 
Li ardvesques nin poit muer non plor, 
Leveit sa man fait sa benedicion , 
Apres li dist : « Si mar fastes baron ! 
Totes vos arme abia Deo glorios , 

> Fol.S6v\ col. i.^Cf. BêUiii, m. 7A7. 

33 



514 MANUSCRIT DE VENISE. 

15 In paradis li mete in santos florsl 
La mia mort œoit m'est angosos : 
Çamai ne veera Caries imperaors I » 

Li cont Rollant vait li camp recercher : 
De sot un pin e foiuç e ramer 

20 Si oit trové ses compagnon (Miver, 
Alquant de ceb qui vont li cel albus, 
Ço dist la geste e ^i qui il camp fus, 
Li ber san Guielmo per cui Deo fait virtus. 
Intre ses braç soef foit imbracer, 

25 Avant chel poit jusques Turpin s en ve , 
Sor un escu près les sdtres f ot colçer, 
CK mais començe ii dol e li peçer. 
Ço dist Rollant : « Bel compagnon (Miver, 
Vos (listes filz al pro cont Rainer, 

30 Ghi tint la marche de Çenevra sor la mer. 
Per aste françer e per scu peçoier, 
E per uberg romper et desmaier, 
E per frans bon tenir e consciler 
In nulle terre ne fu tel çivaler! » 

35 Rollant veit mort ses compag e ses per; 
De dol qu'il oit si començe a plurer, 
In son visaçe il est discolorer, 
Non poit muer a terra caï pasmer. 
Dist Farcivesques : a Tan mar fustes vos ber! »> 

40 Li arcivesqucs quant vit pasmé Rollant . 
Donc oit tel dol unques ne noit si grantl 
n tent ses man si oit pris lolifant. 



CHANT III. jlb 

In Koncivals a une aiguë coranl, 

Âler li volt por doner hoir a Rollant, 
kb Tant sesforça qu'il se mist in estant, 

Molt petit pas se trainent per li camp , 

Ne oit vertu, tant oit perdu del sang! 

Ainz qu'il alast un arpant del çanpt, 

I fait li cors, si est çaiï avant; 
50 La sue mort li vait molt angosant ! 

L'arme s'en part que n'i oit plus del tamp ; 

Deus en la porte il sen sant Abraan. 

Li cont Rollant reveint de pasmeson , 

Sor l'erbe verde contra ses compagnon , 
55 La veit çasir li nobele baron , 

Jontes ses mais ambedos contre mon. 

Si preit Deus che paradis li don. 

Mort est Turpin in servixio de Çarlon , 

Per grant batailes e per gent sermon , 
60 Contra paiens tut temps fîi fer bon , 

Deus li otrio e saint benedicion ! 

Quando Rollant vid l'arcivesques mort, 
Senz Oliver, nue mais n'ot si grant dol , 
E dist un mot qui destrençe li cort : 
65 (( Carie de França çivala cum il pot : 
In Roncivals daumage i ait des not; 
Li reis Marsilio a sa iat perdu desot. 
Contra un des nos ben .xl. mort. » 

Quand vid Rollant l'arcivesques a la tere, 

33. 




16 MANUSCRIT DE 

70 Fors de son cors vid gessii 
E de sor la front vit bullir 
De sur ses piç entre lés de 
Vit tenir junt ambedos ses 
Si dolcemente le comencei 

7ï « Ai ! gentils hon , vasal de 
Umels et daulç ! glorios cei 
Jameis ne ert hon plus vol 
Dates apostolî ne fu mais t 
Pur lei tenir, pur Crestien: 

80 In la tue arme n'ai duel n( 
De paradis te seit le porte 

Quand Rollant vit che 1 
Per les aureilles li sait fors 
Sempres se comande a Dei 

85 E ses meessme a l'angle Gi 
Tint l'olifant , che reproçe 
E Durinda) sa spee in l'ait] 
Plu carhalleste non poit tr 
Devers de Spagne s'en vait 

90 Amont un poi desus dous ; 
Quatre perons i a de mabr 
Sor l'erha verde la est colc 
Si se pasmet, che sa fin li 

Alti son li poi e molt so 

95 Quatre peron i ait luxant d 

Sor l'erba verde li cons Ro 

Un Saracin tûtes or lu regs 



CHANT m, 517 

11 se fait mort, si cas intre li altre; 

Sanglent aveit son cors et son visaçe, 
100 Grant est e fort, si ait grant vasalaçe, 

Por son orgoil si pensoit mortel race: 

In peç se driçe, del corer si s*aaste, 

A Rollant sasist e son cors ses arme , 

E dist un mot : « Vencu est li nef Çarle ! 
105 E ceste spee la portarai en Rabie! » 

Prist ella in ses pung , a Rollant tira sa barbe. 

Da pasmason li cont Rollant reparie. 

Rollant sentint che sa spea li est toit, 

Avres les oilz si li a dit un mot : 
110 ((Men esiant, tu nés mie des not?» 

Tint Folifant, unques perder nel volt, 

Desor li elme li donet un tel colp , 

Froissez la teste , li cervel e les os, 

Ambedos les oilz del cef li bute fors , 
1 15 Devant ses peiz chi li stratome mors. 

Apres li dist : u Culver, cum (ustes si ois 

Qui me sasis a drit ne a tort? 

Ne r oldira bon dir no ne tegna per fol! 

Fendus en est li cristal et les os! » 

« 

120 Quand vit Rollant che la mort fort largue, 

Sor pieç se driçe , quant il poit se vertue , 

De son visaçe a la coUor perdue. 

Tint Durindarda sa spee tote nue. 

De davanti lui a une pire brune; 
125 Douls culs il fert per dol et per rancure : 



518 MANUSCRIT DE VENISE. 

uDeu5! dist li cont, sancte Marie, aiue! 

Ây, Durindar, de si bon açer fusse ! 

Quant me part de vost nen ais mais cure. 

Tantes batailes çampalles en ai vencue , 
150 E tantes teres par vos ai combatue, 

Ghe Caries tint a la barbe çanue! 

Hom chi te porti por altrés non fue 1 

A mon vivant no me fùstes tollue ; 

Taùt bon vasals tôt temp vos a tenue ! 
135 Ja n iert mais tel in France la selue ! » 

RoUant i fert al peron de Sardegne , 
E toleit lacer ne brisi ne no graine. 
Quand vid U cont ne la poit mie firandre . 
Si dolcement la començoit a plandre : 

160 tt Ay ! Durindar, cu[m] es clere et blance ! 
Contra sol cil si relust e reflambe ! 
Quant Kario stolit in la vais de Muraine , 
Deus dal ce! la tramist par un angle 
Donet la spea ad un cont catanie ; 

145 Donet la mei li bon roi Karie el maine, 
E o li conquis e Proençe e Geraine; 
Si li conquis Ponto e Alamaine , 
E Lombardie e trestote Romaine, 
Melf e Païennes, Obrie e Ormuraine; 

150 Si li conquis Ysorie e Iriande, 

E Ingeltere, Sinoples et Garmarse; 
Si li conquis Pallune e Navare, 
Pois li conquis la gran cite de Laçaro ; 
Si li conquis tôt Sansogne la larçe , 



CHANT IIL 519 

i 55 Constantinople qu*il tint en son damage , 

E Normandie e trestute Bulgraçe; 

Trebut li mande Babilonie e Alexandre ,- 

Tire e Sidonie, Indes e Damiaçe; 

Dal roi de Mèche H vient li travage , 
160 Conavis e Naypain par tere strançe. 

Por ceste spee ait grant dol e pesançe : 

Mielz yoil morir che tre pains remagne. 

Deus glorios, no lasser oni France! » 

RoUant en (iert a une piere bixe , 
165 Ços en abat quant il noit prise ; 

La spea ert bone ne fraite ne mal mise , 

Incontra lo cel a mont ert resallie. 

Quant li cons ne la pot françer mie, 

Molt doucement il dist a lu meisme : 
170 « Ay! Durindar, cum es bona e sanUsmr! 

In iorié pom aseç oit de reliquie, 

Un dent sant Père, del sant Bascillie, 

E des çavels mon signor saint Donixe, 

Des vestiment sancte Marie virgine. 
175 Is nest droit che paiens t'abie mie : 

De Cristiens deit estre in délivre. 

In dolce France en ait feit gran scrvise ! 

Tantes batailes çamples en ai finie, 

E tantes teres per força n'ai conquise 
180 Che Karle teita la barbe florie! 

Li empereur en este e ber e riçe ! 

Hom qui te porti non face coardie! 

Deus, no lasser che França seit onie! »» 



CHANT V. 521 

Santo Laçaro da mort resurexi , 

Li trois enfant qui el fog furent mi , 

Santé Marie «es pecie demeti , 
215 Enz en la croice por nos volis mori, 

Al terço jors resusitas tôt vi , 

Gardeç me Tanne, che non seit inpeie! » 

Por ses pecieç che en sa vie fi 

Son destre grant vers Deu enprist ofn ; 
^0 Desuç son bras el tint son élme enclin , 

Jontes ses mais est allé sa fin; 

Deus li tramistli angle chérubin, 

E santo Michael de la mère del perin; 

Insenble cels saint Gabriel li vin , 
225 L*arme del cont enport en paradis ! 



CHANT V.' 



Grant e Tost e le bosine sone, 
Pain civalce a guisa de prodome. 

Li amiré molt par saçes bon , 
Davant lui fa porter son dragon , 
5 E lo stendart e Trivigant e Machon , 
E li emage d*Apollin lo fellon. 
Dis chanineis çivalçent environ, 

Fol. 86 i^. Cf. Roland, V, i. 



522 MANUSCRIT DE VENISE. 

A molt grant voxe si escrie un sermon : 
« Chi per nostro Deo vol aver garixon , 

10 Si pregi e aduri per grant afflicion. » 
Pain abosa lur eef e lur menton , 
Soi elmi cler li geteirt grant flambon , 
Dis ii François : « Ttit li mureç , gluton ! 
De vos sera ancho mala confusion. 

15 Lo nostro Deô, garentis Çarion! 
Questa bataia trop ben la vinciron ! » 

Li amiré e de molt grant savi ! 
El s*inapella so fio e li dui ri : 
u Segnur baron , darvanti çivalçari , 

20 E me compagni tuti li guiari; 
Ma di miori voio retinir tri, 
Lune de Tuscli e Taltro d*Orchani, 
E la terça de Gaiçant e Clenti ; 
Qui de Ociant vegnera après mi : 

25 Si çostrarem a Çario e a Franchi ! 
Li enperer, sel se combat a mi. 
De souvra lo buste la testa perderi; 
Tut sie fello si altro drito ne avri ! » 



30 



Grant e li ost e le compagne belle ; 
Entre lur ne je ne poi ne val ne terre , 
Silve ne boscho, ascose ne po esser. 
Bien sentreven per une plane vie. 
Dis Ballugant