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Full text of "La chasse royale, composée par le roy Charles IX et dédiée au roy trèschrestien de France et de Navarre Louys XIII. Tres utile aux curieux et amateurs du chasse. Nouv. ed., précédée d'une introd. par Henri Chevreul"

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1, \ 



HA^SE HOYALK 

1 OMl'OSKK 

l'Ai; LE ROY GllÂliLKS IX 

ET DKDIEK AV ROY TRK8- CHRKSTIKN 
PB FRANCE KT I)K NAVAHRK 

LOYYS XIII 

in-^-uttlc aux riiru^tu: cl aiitaii' ' 

NOUVELLE EDITION PRECEDEE D'UNE IN I KODUC 1 1- )S 

PAR HEMRi CHEVREUL. 




lin:/ I. POTIKH, I.l UU AI KK 



MDirfLVlI 



LA 



CHASSE HOYALK, 



PAPIS. — IMPRIMÉ CHEZ BONiVKNTDRE ET DCCESSOIS, 
Ô5, QCAl DES GRANns-ADGDSTINS. 



I,.\ 



3HASSE ROYALE 



< OMl'OSKK 



l'Ai; LE lUlY CHARLES IX 

ET DÉDIKK AV R(lY TKÈS- CHRBSriKN 
I)K FRANCK LT DK NACàUHK 

LOVYS XIII 

l'res-utile aux curieux et amateurs de Cliassc. 



NOUVELLE EDITION PRECEDEE D"UNE INTRODUCTION 

PAR HENRI CHEUREUL. 




*».-vl*i»* 



CHKZ L* POT 1ER, T. I HK A I K E 
MOI rri.vii 



CS3 







A MONSIEUR ALBERT DE LOIS Y 
Mon cher ami, 

Je ne pouvais publier un livre sur la chasse sans 
me rappeler la cordiale et gracieuse hospitalité du 
château d'Arceau, sans penser à vous, qui serez 
toujours cité dans notre Bourgogne comme le type 
du veneur accompli. 

Recevez ici, mon cher ami, l'assurance de ma 
reconnaissance et de mes sentiments les plus dé- 
voués. 

Henri Chevreul. 



INTRODUCTION 




'histoire générale de France ne nous 
enlrelient onJinairement que des actes 
politiques des rois et surtout de leurs 
guerres, de leurs traités de paix ou d'alliance. 
Un prince dont la carrière a été courte et le 
règne signalé par quelque grand événement 
n'est , pour ainsi dire, connu que par cet évé- 
nement même ; s'il émane de sa personne, ou si 
c'est un acte de sa toute- puissance, suivant !e 
jugement qu'en porte l'historien, le prince est 
honoré, exalté, ou hien il est hlàmé, flétri, et 
même voué à l'exécration. C'est ainsi que le 
nom de Charles IX, depuis deux siècles, ne 
rappelle plus que les massacres de la Saint - 
Barthélémy; l'histoire se tait sur l'homme 
privé, et bien des gens ignorent encore que 
Charles IX fut poète, et qu'il composa un Traite 
de la chasse au cerf. Le goût si répandu de nos 
jours [nmv l'histoire de notre ancienne litléra 



VIII LA CHASSE ROYALE. 

ture, m'a fait penser qu'un recueil des œuvres 
littéraires de ce souverain ' ne serait point in- 
digne d'être offert au public, et qu'il y aurait 
convenance à réunir le plus possible de rensei- 
gnements, non sur le monarque, mais sur 
l'homme privé, le poëte, le veneur. 

Les rares détails que je vais exposer sont ti- 
rés d'un grand nombre d'ouvrages du temps, 
histoires, mémoires, panégyriques, où ils sont 
disséminés ; car si au xvf siècle on a beaucoup 
écrit, c'était principalement sur les matières po- 
litiques et religieuses, les affaires d'un intérêt 
général; Brantôme lui-même, auteur de tant 
de portraits et de biographies, est très-sobre de 
détails, si on compare ses mémoires à ceux du 
xviie siècle. Le xvi« siècle a commencé, à vrai 
dire, cette littérature de mémoires qui nous 
permet de pénétrer dans l'intérieur des rois et 
dans la vie intime des personnages historiques ; 
mais il fallait à la fois le despotisme et la durée 
du règne de Louis XIY et les loisirs d'ime cour 
élégante et polie pour que le Journal de Dan- 
geau fût possible. Si un écrivain contemporain 
des Valois nous eût initié avec autant de détails 
aux secrets de la vie privée de ces princes, en 

' Les poésies connues de Charles IX sont insérées 
dans cette Introduction. 



INTHOULCTION. IX 

nous iustruisant de leai*s goûts, de leurs jeux, 
ainsi (jue Dangeau Ta fait pour Louis XIV. il 
eût satisfait uotie curiosité; et l'intérêt de cette 
époque de notre histoire serait bien plus vif en- 
core, si un lionmie d"uii esprit aussi pénétrant, 
d'un jugement aussi ferme que le duc de Saint- 
Simon, en en retraçant les détails, nous eut 
dévoilé les secrets de la cour et fait connaîtro 
les passions et les ambitions qui animaient les 
princes et leurs courtisans. 

Chiu-les IX était né avec l'amour de la gloire 
et avec les qualités qui font les rois distingués ; 
doué d'un esprit ouvert et droit, il donna les 
plus belles espérances. A peine sorti de l'en- 
fance, il désira prendre le commimdement de 
ses années et l'exercer en personne. H s'exposa 
souvent, aux sièges de Bourges, de Rouen et 
du Havre. Le 29 septembre 1567, à l'âge de dix- 
sept ans, lorsque les huguenots voulurent l'enle- 
ver au milieu de sa corn-, a Meaux, il quitta cette 
ville, fut quinze heures à cheval et fit preuve 
d'une grande résolution et d'une rare vigueur' 
a la tête des Suisses, qui protégeaient sa marche 
sur Paris. Quand le connétable Anne de Mont- 
morency mourut de ses blessiu-es, après la ba- 



' Voy. Mémoires de Bouillon, peige 378. Edition du 
Panthéon littéraire. 



X LA CHASSE ROYALE. 

taille de Saint-Denis qu'il venait de gagner sur 
les protestants (le 10 novembre 1567), Charles 
fit cette fière réponse à un seigneur qui lui 
demandait la charge de connétable de France : 
Je suis assez fort et assez puissant pour porter 
mon épée, « d'autant, dit Brantôme, que Testât 
« de Connestable est de porter l'espée devant 
« le roy * » . Après les batailles de Jarnac et de 
Moncontour, où il ne put assister, à son grand 
regret, en étant empêché par sa mère , il dit au 
poète Daurat, qui lui présentait des vers com- 
posés à sa louange : « N'escrivez désormais rien 
« pour moy qui n'en ay donné encore nul sujet 
« d'en bien dire ; mais reservez tous ces beaux 
« escrits pour mon frère qui vous fait tous les 
« jours tailler de bonne besoigne ^ » Son empire 
sm' lui-même était tel que s'étant aperçu un 
jour que le vin avait altéré sa raison, il jura de 
s'en abstenir à l'avenir, et tint parole. 

Comment cette heureuse nature fut-elle si 
profondément modifiée? 

C'est que sa mère, Catherine de Médicis, qui, 
à l'astuce et à la corruption italiennes joignait 
une ambition de femme et de reine, trouva tous 
les moyens bons pour éloigner son fils des études 



' Brantôme, tome IV, page 2. Edition de 1722. 
2 Brantôme, Ibid., page 3. Id. 



INTRODl r.TION. XI 

sérieusos; cil»' no favorisa que ses penchants au 
plaisir, l'entoura de courtisans tjiii, méprisables 
flatteurs du jeune roi, ne cherchaient qu'à le 
détourner des atlaires d'Etal. Connue il était 
grand, fort et actif, la reine lui persuada de 
s'adonner aux exercices les plus violents, à la 
chasse à courre principalement, à laipielle elle 
prenait part le plus souvent, ainsi qne ses au- 
tres enfants, les ducs d'Anjou et d'Alençon, et 
la future reine de Navarre, la charmante Mar- 
guerite. Nul ne maniait l'arquebuse avec plus 
d'adresse que Catherine, et nul ne la surpassait 
pour forcer un cerf ' . 
Charles IX finit par s'abandonner à ses pas- 



• Le Roy Françoys se delectoit à luy faire donner 
plaisirà la chasse, en laquelle elle n'abandonnoit jamais 
le roy, et lesuivoit tousjours à courir, car elle estoit 
fort bien à cheval et hardie et s'y tenoit de fort bonne 
grâce, ayant esté la première qui avoit mis la jambe 
sur l'arçon, d'autant que la grâce y estoit bien plus 
belle et apparoissante que sur la planchette et a tous- 
jours fort aymé à aller à cheval jusqu'à l'aage de 

60 ans Quand le roy son mari vivoit elle alloit quasi 

ordinairement avec luy à l'assemblée du cerf et autres 

chasses Elle aymoit aussi fort à tirer l'arbaleste à 

jalet, et en tiroit fort bien et tousjours quand elle s'al- 
loit pourmener, faisoit porter son arbaleste , et quand 
elle voyoit quelque beau coupelle tiroit. Brantôme, 
tome V de l'édition de 1823, in-S", pag. 34, 35 et 36. (Le 



XII LA CHASSE ROYALE. 

sions, et se reposa sur sa mère des soins du gou- 
vernement; aussi sa vie se passait-elle dans 
l'exercice des armes, au jeu de la paume, à 
dompter des chevaux, à fabriquer lui-même 
leurs fers ; et chose singulière, l'homme que l'on 
cite pour le plus cruel des rois aimait, ainsi que 
l'infortuné Louis XVI, à travailler les métaux ; 
il avait une forge au palais du Louvre, et une 
autre au cMteau d'Amboise '. Le soir, après ses 
rudes labeurs du jour, il s'entourait des plus 
beaux esprits de son temps, parmi lesquels 
brillaient Ronsard, Amadis Jamin, Jodelle, Dau- 
rat et Baïf, à qui il avait accordé, en 1570, des 
lettres-patentes pour l'établissement d'une Aca- 
démie de poésie et de musique ^ Ayant la ré- 
partie prompte et fine , il se plaisait à lutter 



jalet était une balle de terre cuite qu'on lançait avec 
l'arbalète.) 

* Sorbin, Histoire contenant abbrégé de la vie, mœurs et 
vertus du Roy très chrestien et débonnaire Charles IX, 
Lyon. 1574, 2^ édition, page .58. 

2 Cette première société littéraire, fondée en France, 
ne put se soutenir au milieu des gueires civiles. 

Le roi Charles IX récompensait les poètes, non 
pas tout à coup, mais peu à peu, afin qu'ils fussent con- 
traints toujours de bien faire; disant que les poètes 
ressemblaient les chevaux, qu'il fallait nourrir et pas 
trop engraisser, car, après, ils ne valent plus rien. 
Brantôme, tome IV, page 32. 



INTROIH'fiTION. XIII 

(l'esprilavt'c eux : on lui attriliiu' ici im]ir()iii|»tu 
rontiv les Guises, devenu rclèlire : 

François /•"■ prédit ce point. 
Que ceux de la maison de Guise 
Mettraient ses enfans en pourpoint. 
Et son pauvre peuple en chemise '. 

Il passait quelquefois des nuits entières à 
écouter Ronsard déclamer ses vers ou les chan- 
ter avec expression, car (Uiarles aimait beau- 
coup la musique, il chantait au lutrin comme 
son père et composa quehpies fanfares de chasse; 
un de ses plus «rrands plaisirs était d'entendre 
la voix dEstienne Le Roy, maître de musique 
de sa chambre et principalement, dit Sorbin, 
« celle d'un des plus rares musiciens de ce 
" temps, nommé Orlande, serviteur au duc de 
« Bavières*. » 



'Biographie univers., Article Charles IX, par Fiévée. 

* Sorbin, Histoire de Charles IX, page 60. Sorbin dé- 
signe, sous le nom d'Orlande, Roland de Lattre, célèbre 
musicien belge, appelé par les Français Rolland de 
Lassus ou Rolland Lassé, et par les Italiens, Orlando 
di Lasso. Il était spirituel, érudit ; ses bons mots et 
sa gaieté le faisaient rechercher. Après la Saint-Bar- 
thélémy, lorsque les remords s'emparèrent de son es- 
prit, Charles désira que Lassus lui fît entendre les 
Psaumes de la pénitence qu'il avait composés, et lui fit 
offrir la maîtrise de sa chapelle. Voy. Fétis , Biogra- 
phie universelle des musiciens, tome VI, 54 et 56. 

6 



XIV LA CHASSE ROYALE. 

Charles IX ne pouvait se séparer de son 
cher Ronsard, son maître en poésie, qu'il avait 
comblé de biens en le nommant aux prieurés de 
CroLx-Val et de Saint-Cosme-les-Tours, et à Tab- 
baye de Bellozane ; aussi l'emmenait-il dans les 
fréquents voyages qu'il faisait avec sa mère ; et 
sur son ordre exprès, le poëte logeait dans la 
même maison ou le même palais que le roi ; 
avant de partir, il lui adressait ordinairement 
une in\4tation en vers, telle que celle-ci qui est 
parvenue jusqu'à nous : 

Ronsard, je cognoy bien que si tu ne me vois, 
Tu oublies soudain de ton grand Roy la vois : 
Mais pour t'en souvenir, pense que je n'oublie 
Continuer tousiours d'apprendre en Poésie : 
Et pour ce j'ay voulu l'envoyer cet cscrit 
Poiir enthousiaser ton phantastique esprit. 
Donc ne t'amuse plus à faire ton mesnage : 
Maintenant n'est plus temps de faire jardinage : 
H faut suivre ton Roy, qui t'aime par sus tous 
Pour les vers qui de toy coulent braves et doux : 
Et croy, si tu ne viens me trouver à Amhoise 
Qu'entre nous adviendra une bien gravide noise. 

Et Ronsard répondait par ime Epitre qui 
commence ainsi : 

Charles en qui le ciel toutes grâces inspire, 

Qui as le cœur plus grand que n'est grana ton empire . 



INTRODUCTION. XV 

l'ne âme prompte et vice, un esprit généreux, 
De vertus, de science, et d'honneur amoureux , 
Qui passes tes ayeux d'un aussi long espace 
Que l'Aigle, les Autours, dont l'aile ne se lasse 
Ffj volant outre l'air d'approcher le Soleil: 
\insin entre les rois tu n'as point de pareil^. 



Dans les voya^^es duiit uous venons de par- 
ler, Cliai'les se livrait avec une telle véhémence, 
un tel entraînement à sa passion de chasseui". 
que sa mère conçut des craintes pour sa santé, 
ainsi qu'il ressort de ce passage de Sorbin : « El 
" me Aient en mémoire qu'un certain jour à 

• Chasteaubriant. en Bretaifme, je fus com- 
» mandé par la Koine. sa mère, de luy remons- 
'• trer les inconvénients qui luy pouvoient ad- 

• venir pour s'addonner par trop à tel exercice. 
" Ce que je feis très volontiers en son cabinet, 

• Monsieur le comte de Rets, actuellement ma- 
« reschal de France, seul témoin de mes remons- 

• Irances. Mais je n'ouys jamais homme mieux 
« discourir de la distribution et déportenienl 

• de ses actions, pour me pei"suader et faire 
rroire que le plaisir qu'il prenoit à lâchasse 

" ne portoit préjudice en façon du monde, ny 
" à la santé de son corps, ny au devoir de sa 

' Voir la n'ponse, à la suite Je l'Introduction. 



^Vl LA CHASSE ROYALE. 

« charge ; où il me feist paroistre combien il 
" étoit éloquent et facond, comme de vray il 
" estoit'. 

Bien différent des autres Valois, dont l'his- 
toire a flétri les mœurs corrompues, il n'eut 
qu'une seule maîtresse, Marie Touchet, dont 
l'attachement, commencé avant son mariage, 
dura jusqu'à sa mort. Il en eut deux fils; l'un, 
mourut en bas âge, et l'autre reçut le titre de 
duc d'Angoulême. 

Simple dans ses vêtements, il méprisait le luxe 
et rendit, en 1567 et 1573, plusieurs édits pour 
l'arrêter, mais en vain : « Sobre estoit-il en son 
manger et boire, peu curieux de sa nourri- 
ture, moins superbe en habits cpi'autre de sa 
cour et se déplaisoit infiniment à voir la cu- 
riosité d'aucuns, vrais singes de cour, se pei- 
gnans , coëfFans et habillans à toutes les mo - 
des qui se présentoient devant leurs yeux, 
tantost à l'Italienne, tantOst àlaPollaque, peu 
à peu à l'Allemande et autres telles manières 
d'ornements... extrêmement haïssoit fard et 
l'ornement des Ratte penades ^ « 
Lorsqu'il mourut, le 31 mai 1574, Ambroise 
Paré, son premier chirurgien, dit à Strozzi et à 



' Sorbin, page 58. 
^ Ibidem. 



INTRODUCTION. XVII 

Uraulome, • ([uil étoit mort poiu- s'être trop fa- 

• tigiié à sonner de la trompe à la chasse du 
" aM-f, qui luy avoit trop pité son pauvre corps, 

- sui- quoy aucuns prirent sujet, dit Brantôme, 

• de fidre pour sou tombeau ces deux vers ' : 

Pour aymer fort Diane, et Cythérée aussi. 
L'une et l'autre m'ont mis en ce tombeau icy *. 

• Je ne puis pas bien croire que Vénus soit 

• tant la cause que Diane l'a été 

• Pour quant à Texercice de Diane, je le croy 
Itien, car il y estoit fort \'iolemment adonné, 
fut à courir et à pirpier après le cerf, fut à 
lieau pied et à le destourner avec le limier, et 

•■ y estoit si affectionné qu'il en perdoit de dor- 
■ mir, estant à cheval avant le jour pour y aller, 
et se peinoit aussi fort à appeller les chiens, 
" fut de la voix fut de la trompette ; il aymoit 
" aussi fort l'exercice des chevaux et à les pi- 

- quer, et ceux qui alloient le plus haut c'es- 
toient ses favorys*. » 

Brantôme parle d'un feu follet qu'il vit quel- 
ques jours après son mariage, en chassant dans 



' Les Calvinistes ont attribué à tort la fin préma- 
turée de Charles IX aux remords de la St-Bàrthélemy. 
- Voy. Brantôme, tome IV, pages 20 et 23. 
' Id., papes 25 ei -26. 

b. 



XVIII LA CHASSE ROYALE. 

la forêt de Lions, prés de Rouen. Ce feu follet de 
la hauteur d'ime lance s'éleva devant lui; les 
veneurs et les piqueurs effrayés prirent la fuite, 
mais le roi, sans ressentir le moindre trouille , 
mit la main sur la garde de son épée et pom'- 
suivit le feu jusqu'à ce qu'il s'évanouît '. 

Les historiens rapportent que, pour montrer 
sa force, il abattait d'un seul coup de son cou- 
teau de chasse la tête du cerf aux abois; un 
jour il accomplit un exploit cynégétique peut- 
être unique dans les fastes de la vénerie : il 
força un cerf à lui seul , sans chiens , exploit 
célébré par Baïf et François d'Amboise (voir les 
vers de ces poètes à la suite de l'Introduc- 
tion). 

Ronsard pleura Charles IX toute sa vie ; il ne 
voulut pas achever le poëme de la Franciade^ 
qu'il avait entrepris à la demande de son maî- 
tre bien-aimé, et à la suite du IV^ chant il écri- 
vit ces vers : 

Si le Roy Charles eust vescu, 
J'eusse achevé ce long ouvrage : 
Si tost que la mort l'eust vaincu,. 
Sa mort me vainquit le courage. 

Et à la suite de ce quatrain, Ronsard publia 

' Voy. Brantôme, tome IV. 



INTHODICTION. XIX 

les vei-s ({uil avait reçus de Charles IX, la pièce 
(jiio nous avons citée précédemment et celle-ci : 

Ronsard, si tnri rieil corps ressemblott ton esprit. 
Je serois bien content d'avouer par escrit 
(^'il sympathiserait en mal avec le mien. 
Et qu'il serait malade aussi bien que le tien. 
Mats lors que ta rieillesse en comparaison ose 
Regarder ma jeunesse, en vain elle propose 
De se rendre pareille à mon Jeune Printemps : 
Car en ton froid Hyver rien de verd n'est dedans : 
Il ne te reste rien qu'un esprit grand et haut, 
Lequel comme immartel jamais ne te défaut. 

Or donc Je te diroy que bien heureux serais 
Si de ton bon esprit un rayon Je tirais, 
Ou bien que sans t'aster rien du tien si exquis, 
Par estude et labeur un tel m'estait acquis. 
Ton esprit est, Ronsard, plus gaillard que le mien . 
Mais mon cotps est plus Jeune et plus fort que le tien. 
Par ainsi Je conclu, qu'en sçavair tu me passe, 
D'autantque mon Printemps tes cheveux gris efface* . 

Ayant donné , dans cette Introduction , les 
vers connus de Charles IX, nous pensons devoir 
citer la pièce suivante, qu'à tort on lui attribue : 

L'art de faire des vers, dut-on s'en indigner. 
Doit être à plus haut prix que celui de régner. 
Tous deux également nous portons des couronnes 

' \'oir la réponse à la suite do l'Introduction. 



XX LA CHASSE ROYALE. 

Mais roi, je les reçois, poète tu les donnes. 
Toi esprit enflammé d'une céleste ardeur, 
Eclate par soi même, et moi par ma grandeur. 

Si du côté des dieux je cherche l'avantage. 
Ronsard est leur mignon, et je suis leur image. 
Ta lyre qui ravit par de si doux accords 
T'asservit les esprits dont je n'ai que les corps ; 
Elle te rend le maitre, et te sait introduire 
Ou le plus fier tyran ne peut avoir d'empire. 

A juger cette pièce d'après le style et le choix 
des expressions , elle ne parait pas remonter au 
delà du xvne siècle, et semble se ressentir de 
l'influence de Malherbe et de Corneille. En effet, 
la publication de ces vers ne date que de 1 65 1 5. 
on les trouve, pour la première fois, dans le 
Sommaire de l'histoire de France, de Jean le 
Royer, sieur de Prades, page 548 ; puis , en 
1 668 , dans le Discours historique sur le rétablis- 
sement de la bibliothèque de Fontainebleau, d'Abel 
de Sainte-Marthe, page 17 '. 

Ronsard regretta d'autant plus le roi Charles^ 
cfu'Henri Illle traita assez froidement. Pour se 
consoler « il alloit, dit Claude Binet dans sa Vie 
» de Ronsard, à Bourgueil, à cause du déduit 
« de la chasse , auquel il s'exerçoit volontiers, 



* Voy. Valéry, Curiosités et anecdotes italiennes, et 
Fournier, L'esprit dans rhistoire. 



INTRODUCTION. XXI 

■ OÙ pour cet exercice, il faisoit nouirir des 
• chiens ipie le feu roy Charles luy avoit dou- 
" nez, ensemble un faulcon et un tiercelet 

•l'autour, comme aussi à Croix-^'al, recher- 
« chant la solitude de la forest de Gastine '. » 

Dans les dernières années de sa Aie, Char- 
les IX composa son Traité de la chasse au cerf. 
Nicolas de Neufville, sieur de A'illeroy, son se- 
crétaire, l'écrivait sous sa dictée : l'ouvrage pa- 
rut en 16"2n, mais la preuve qu'il était achevé 
au moment de la mort de Charles, c'est que les 
écrivains du temps en ont parlé comme d'une 
chose accomplie, et Amadis Jamin adressait ces 
vere au roi : 

Diane qui aux bois son meslier rous aprit. 
Comme à son Orion vous a fait de l'esprit 
Enfanter «« beau livre, escrit en tel langage, 
Que les plus éloquents et sçavans de notre dgi\ 
Confessent rougissans que vous les surpassez. 
Ainsi par vos escrits les ans vous devancez. 

Amyot, dans son Kpitre dédicatoire à Char- 
les IX, àesUEuvres morales de Plutarque, parle de 
la Chasse royale en ces termes : « Nous pouvons 
" raisonnablement avec le temps espérer et 



' Voy. ces «Euvres de Ronsard, tome II, page 1665. 
Edition, 162o. in-fol. 



XXII LA CHASSE ROYALE 

« nous promettre de vous, sur les arres de la 

« cognoissance de plusieurs belles choses que 

« vous avez jà acquises et mesmement sur le 

« livre que vous mettez présentement par es- 

« cript en beaux et bons termes touchant l'art 

" de la vénerie. » 

Belleforest écrit à la fin de ses grandes An- 
nales : « Charles IX étoit si bien versé en la 
vénerie, qu'il en a escrit un livre, lequel sur- 
monte tout le sçavoir de ceux qui onc devant 
luy se meslèrent de cet exercice, lequel a été 
plus qu'autre chose le sujet de la brièveté de 
sa vie. » 

Brantôme s'exprime ainsi : « Je m'estonne 
bien que mondit sieur de Rets ou ]\Ionsieur 
de Villeroy n'oit fait imprimer et mis en lu- 
mière ce beau livre de la Chasse et Vénerie 
qu'il a composé, dans lequel il y a des avis et 
secrets que jamais veneur ne sçeut ny ne peut 
atteindre, ainsi que j'en ouïs discourir quel- 
quefois audit Mareschal de Rets, de quelques 
très-rares traits qui sont là dedans descrits 
avec un très ample et beau langage. 
« Pour le moins, ce livre serviroit et donne- 
roit à la postérité admiration de ce Roy fort 
parfait et imiversel, et les grands qui fussent 
venus après luy, eussent trouvé ce livre 



INTRODlinriON. XXI M 

plus rare l't plus excellent pctur avoir esté 
'. composé cl fait du sens et de la main de ce 

prand Roy, et n'eust demeuré sans grande 

louange à luy pour jamais; car, comme luy 

(lit Monsieur do Ronsard , les beaux palais et 
" bastimonts sont sujets à ruine et ne durentque 
• quelque temps, voire les généreux actes et 
« beaux faits, mais les escrits durent éternelle- 
" ment ' . » 

Ronsard adressa une Élégie à Yilleroy pour 
l'engager à publier l'œuvTe de son maître. 
(Voir cette pièce à la suite de cette Introduc- 
tion.) 

MM. de Sainte-Marthe, dans l'Histoire généa- 
logique (le la maison de France, à l'article Char- 
les IX, disent que la Chasse royale, publiée par 
Yilleroy, est de ce prince et mettent ce traité à 
côté de ceux de l'empereur Frédéric II et de 
Phœbus, comte de Foix. Gabriel Xaudé, dans 
son Addition à l'histoire de Louis XI , page 374, 
et Matthieu dans ses Remarques d' Estai sur M. de 
Villeroy, disent positivement que Charles est 
bien l'auteur de la Chasse royale. 

Je me suis étendu sur ces citations , parce 
<|ue certains autours ont donné à entendre que 
Yilleroy avait composé l'ouvrage publié sous le 



1 Voy. Brantôme, tome IV. page 37. Édit. 1722. 



XXIV i'\ CHASSE hovalf:. 

nom de r^harfes IX. Quant au motif donné de 
l'opinion que je combats , c'est qu'au cha- 
pitre VI, Charles dit avoir fait faire des recher- 
ches par les savants de son royaume sur tout 
ce que les auteurs de Tantiquité ont écrit des 
habitudes et nature des Cerfs ; mais ce motif 
n'est pas une raison, puisque des écrivains 
célèbres ont eu recours à des étrangers pour 
rassembler les documents nécessaires à leurs 
travaux; et d'ailleurs n'est-il pas naturel de pen- 
ser que Charles, doué d'un esprit si distingué, 
et dont le goût pour les lettres est incontestable, 
avait assez profité des leçons d'Amyot, son pré- 
cepteur , pour accomplir son œuvre sans le se- 
cours d' autrui ? 

La Chasse royale, comme je l'ai dit, fut pu- 
bliée en 1625, par Yilleroy, en un volume in-8", 
de 138 pages, non compris le titre, l'Épitre dé- 
dicatoire à Louis XIII, et la Table; elle parut 
chez les libraires Alliot et Rousse t. 

Le Traité se compose de vingt-neuf chapitres ; 
le premier traite de la manière de peupler une 
forêt; dans le second, le troisième, le quatrième 
et le cinquième inclusivement, il est question 
du Rut, de la Retraite, de la Mue et des Fumées 
du cerf. Le sixième est un exposé de toutes les 
opinions des anciens sur les habitudes des cerfs, 
Charles y révoque en doute ce fait, avancé par 



INTHODL'CTKi.N. XXV 

Aristole, Tlieophraste et Pline, que l'on a vu du 
lierre s'attacher et croilre sur le bois des cerfs 
lorsqu'il est encore tendre. Cette croyani-e exis- 
tait encore au xviii'- siècle; car Leverrier de la 
Coraterie dans la fiibliolhi'fjue historique cl criti- 
que (les Thérciiticographes ^ placée eu tête de 
VÉcolc des chicDs courcnUs, dit : « Cette décou- 

• verte vérillée prouverait en faveur des nalu- 
'■ ralistes qui croient que le Lois du cerf est une 
" lignification plutôt qu'une cornification ou 
" une ossitiration. Cela ajouteroit encore un 

• degré d'analogie entre ce bois et le bois des 
« arbres. » Cependant , la chose lui semble bien 
extraordinaire, parct qu'aucun chasseur n'en 
a fait la remarque. Du septième chapitre jus- 
qu'au dix-neuvième inclusivement l'auteur parle 
des chiens, de leur éducation et de leurs mala- 
dies. Les chapitres suivants sont consacrés 
à la science du veneur. 

Ce livre curieux n"a été imprimé qu'une fois; 
certains exemplaires ont une gravure sur le 
titre, représentant la chasse du cerf. La Chasse 
royale devenue très-rare. Elzéar Blaze comptait 
en donner une nouvelle édition ; nous possédons 
la copie qu'il avait destinée à l'impression, ainsi 
qu'un spécimen du premier feuillet. 

J'ai, dans cette réimpression, reproduit les 
lettres capitales, la ponctuation et l'orthographe 



XXVI LA CHASSE ROYALE. 

de l'édition originale ' ; cependant, lorsqu'un 
mot est écrit de diverses manières, j'ai préféré 
celle qui se rapproche le plus de l'orthographe 
actuelle. Enfin, la gravure de certains exem- 
plaires de 1625 se trouve, réduite d'un hui- 
tième, sur le titre de la nouvelle édition. 

H. G. 



* Notre réimpression était déjà composée lorsque 
M. L. Bouchard-Huzard a donné une nouvelle édition 
de la Chasse royale, dans le format de l'ancien in-S", et 
il a placé au frontispice de l'ouvrage un fac-similé de 
la gravure qui se trouve au titre de quelques exem- 
plaires de l'édition originale. 





liAlF AI Hny CHARIJJS I\\ 



Ce n'e^t pas d'aujourd huy , 6 grand Roy de laFrance, 
Que vous prouvez d'avoir en voz faits ressemblance 
A ce grand Hercules qui la terre purgea 
De monstres et de vice, et an bien la rangea. 
Une fois recherchant quelque divin présage. 
Comme souvent je sen mépoindre le courage 
Repensant à mon Roy, quand Jeu bien retourné 
Vostre beau nom Royal de nos Muses orné, 
Les lettres rassemblant d'une vraye rencontre 
Un tiltreà vos honneurs je trouvoy, qui démontre 
L'enclin qu'avez du ciel heureusement fatal 
Conforme à Hercules surnommé Chassemal , 
Dict Aleiicacos par l'ancienne Grèce, 
Qui de ce beau surnom honora sa prouesse : 
Dénotant qu'il avoit hors du monde chassé 
Le mal, le repurgeant, et le bien avancé. 
Ainsi que vous ferez, quand par d roi c te justice 

' Nous avons conservé, dans ces pièces de vers, l'or- 
thographe et la ponctuation des éditions du xviesiècle. 



XXVIII LA CHASSE RUYALE. 

Et vraye piété vous banirez le vice, 
Osterez l'ignorance, et du bien guerdonneur 
Remettrez gentillesse en son entier honneur. 
Chassant la barbarie, avançant la science. 
Repolissant les arts, et prenant la défence 
Des bons contre l'envie, et par honneur et pris 
hicitant à vertu les plus mornes esprits. 

Mais voicy de nouveau l'adventure admirable, 
Qui mesme en vous jouant vous fait estre semblable 
A ce grand Hercules . Car entre ses labeurs 
Celle prise d'un cerf, n'est pas de ses honneurs 
Conté pour le dernier : sa ramure dorée 
Luit encores aux vers des poètes honorée, 
Qui chantent Hercules, et nous viennent conter 
Comme c'est que ce monstr' il alla surmonter. 
Au mont Ménalien Hercules si bien guette 
Comme dehors du fort l'estrange cerf se jette. 
Cherchant son viandis, que d'un traict non fautif 
Il traverse le flanc de ce monstre fuitif : 
Mais vous non pas d'aguet, combien que d'embuscade 
Vouspeussiez le tirer de seure arquebuzade. 
Trop plus juste tireur que ce vaillant archer. 
Mais tout ouvertement vous aimastes plus cher 
A course de cheval le poursuivant à veue, 
Une chasse achever non encore cogiieuë 
Ny faicte d'aucun Roy. Sans lévriers , sans clabauts^ 

' Le nom de cJahaut a (Hé donné à une espèce de 
chiens à longues oreilles qui chassent et rebattent des 
voies dans un court espace de bois ; c'est ce qu'on ap- 
pelle cJabauder. 



INTRODUCTION. WIN 

Arez forcé le cerf, et par monts et par vaux 
Maumené de vous seul, tnonstranl que la vitesse 
Ne sauve le rouart quand le guerrier le presse. 
C'est le cheval guerrier, qui sous un Roy vaillant 
Magnanime guerrier non vaincu bataillant, 
Orgueilleus de sa charge, et de course non lente 
Acconsuivit la beste en ses membres tremblante. 
Et sous rostre esperon légier obéissant. 
De la prise espérée vous rendit jouissant. 

Que ne suy-je Conon, tnaistre en la cognoissance 
Des astres du haut ciel ! Là haut vostre semblance 
En veneur estoilé. la trompe sous le bras, 
L'épieu dedans le poing, vostre cheval plus bas 
D'estoiles flamboyroit. Orion qui menace 
La tempeste et l éclair vous quicteroit sa place, 
Non pour donner l'orage aux humains malheureux. 
Mais pour favoriser les veneurs bien heureux. 

Moy donc (ce que Je puis] vous mon grand Roy je 
Avecque le cheval, la beste tréhuschante [chante 

Au coup de vostre main : sttr un chesne branchu, 
Vouant du chef du cerf le branchage fourchu. 
Le Roy Charles netifvième, et premier qui a vue 
Sans meute, sans relais à la beste recrue 
Piquant et parcourant fait rendre les abbois. 
En consacre la teste à la dame des bois. 



XXX LA CHASSE ROYALE, 

VERS DE FRANÇOIS D'AMBOISE 

sur le même sujet. 

C'estoit bien peu après que la Cythère-née, 

Et le Dionéan ^, et le doux Hyme'ne'e, 

Avoyent ployé le neu, qui sous ses sainctes loir 

Etraint l'Aigle Homaiyie avec les lis Gaulois, 

C'estoit au même temps que le vent de Sythie 

Dépouille de ses fleurs la terre refroidie, 

Et que l'astre doré le compasseur des jours 

Pour mains se travailler nous les tranche plus cours. 

Ce neuf-foys très grand Roy en la côte fertile 

Qui enceint le pourpris de sa première ville 

Dressa une partie et s'en vint élancer 

Les bétes au poil roux et entre autres un cerf 

Tel que part Apollon de Xante, alors qu'en Dele ^ 

Il s'en vient pour revoir sa terre maternelle 

Sur le coupeau de Cynthe à pas contés marchant. 

S'encourtinant le front d'un rameau verdissant, 

Et armé des traits d'or qu'en visant il débande : 

Tel, tel était ce Roy, qu'une Majesté grande 

Digne d'un tel Monarque écortoit en tout lieu 

Et le faisait paroistre entre nous un grand Dieu. 

Il vit du plus couvert de la forest cornée 

Saillir un cerf rusé à la teste bien née, 

^ Le Dionéan, l'Amour, fils de Vénus, et petit-fils do 
la Néréide Dioné. 
2 lie de Délos, où naquit Apollon- 



INTHOUl'CTIO.N . \XX 1 

g«i seitoit dêfjitépmir retnr viander ' : 

Son marrin chevillé, xon fourchu anJotiiller. 

Sa hampe rehotuiie, et son emprintc trassc. 

D'autant le faisoyent beau ijue plaisante sa chasse, 

Car aussi-tost qu'il vit le Roy, qui poursuivant 

Jà piquait son cheval, aussi léger que vent 

A qui le tempéteur a relâché la bride. 

Il se mit à fuir (jaloppant par le vuyde 

Il ne touchait foulant tant il allait soudain 

La poussière volante entour sonpié d'ayrain 

Voire et s'il eust erré dessus une fonteine 

La sole de son pie il n'eut mouillé qu'à peine : 

Tant mol estait son pas qu'il ne frayait lea eaux. 

Si fut-il pris pourtant à course de chevaux, 

Sans chiens et sans limier : Vêle de son pié vite, 

Sy son heurt, ny ses sauts, ny sa rusée fuite 

Ne le sauvèrent pas. Car estant éfrayé 

Et ayant son poil roux sur l'échigne ployé 

Chancelant il borna les erres de sa course, 

Et mourant enfer-é il versa une source 

De larmes de ses yeux, et une autre de sang 

Qui a bouillons vermeils s'épanchait de son flang. 

Le Roy vinceur commande estre astez de la teste 

Les cars qu'il emporta en signe de conqueste. 

Ainsi le Tue Serpent vray fils de Jupiter 

Se se contenta pas seulement de douter 

Les Monstres monstrueux soubz le fais de sa masse 

Pesamment assemez ains il vint à la chasse 

\ r>V/Fu/.'r, paître. 



-^^^I' ■ LA CHASSE ROYALE. 

OÙ il prit un grand cerf à lapaumure d'or. 
Ainsi le jeune Bue i quisagmenta 2 Hector. 
Trempoit sa main au sang dégoûtant de saproyc. 
Ce Roy vrayment neveu de l'héritier de Troye, 
A surpassé AchiV qui n'eut pas le bon heur : 
Après avoir vaincu de survivre vinceur 
D'Alcide il a éteinct la louënge plus clère, 
Ne se laissant plus rien pour sa gloire dernière. 
Sinon que bien que tard il devienne immortel, 

Extrait d'une pièce intitulée : Au Ror, sur son 
entrée, son mariage et sa chasse, Théralogue ou 
Eglogue Forêtiere, faite par son commandement, 
et présentée à Sa Majesté. — Extrait du sizièmè 
livre de Clion , de François d'Amboise. Parisien 
1571,in-12. 



RESPONCE DE RONSARD 

mix premiers vers de Charles IX. 

Charles en qui le Ciel toutes grâces inspire, 

Qui as le cœur plus grand que n'est grand ton empire, 

'Achille. 

« Sagmenta de sagmcnter, tuer à coups de flèches de 
sagette (Sagitta), et par extension, tuer k coups' de 
javelot, à coups de lance. 



INTRODl'CTION. XXXlll 

Une ame prompte et vive, un cxprit généreux. 

De vertris, lic science, et <rh->nneur am<)ureux : 

Qui passet tes ayeiix d'un aussi lon<j espace 

0«« l'Aigle les Autours, dont l'aile ne se lasse 

En volant outre l'air d'approcher le Soleil : 

Ainsin entre les Rois tu n'as point de pareil 

Que FltANÇOISton grand p^rc : et si l'honneste limite 

Le vouloit, je dtrois que CHARLES le surmonte. 

D'autant quenostrc siècle est meilleur que le sien. 

Et que le temps présent vaut mieux que l'ancivn. 

Et d'autant qu'il fut docte au déclin de vieillesse, 

Et tu es tout sçavant en la fleur de jeunesse. 

Car si ta MAJESTÉ (après le soin commun 

Qu'elle prend du public, et d'escouter chacun, 

Permettant à ton peuple une facile entrée) 

Soit en prose ou en vers pour plaisir se recrée, 

Donnant quelque retasche à ton divin esprit 

Qui se monstre soy mesme en monstrant son escrit. 

Et rien s'il n'est parfait ne médite ou compose, 

ROS'SARD te cède en vers, et AMYOT en prose 

Et suis marry d'avoir si longuement vescu 

Au giron des neuf Saurs pour estre ainsi vaincu. 

N'esloit-ce pas assez de m'avoir en cent sortes 

Monstre l'affection que Maistre tu me portes. 

Sans encor me vouloir défier en mon art. 

Et en vers appeller au combat ton ROXSARD, 

Descouvrant contre moy la fureur de ton stile l 

Ainsi le grand Auguste escriroit à Virgile : 

Virgile qui l'esprit de son Maistre suivott, 

Pour luy donner plaisir luy contre-rcscrivoit. 

Tu m'as donné des vers très magnanime Prince, 



XXXIV LA CHASSE ROYALE. 

Afin qu'en imitant ton exemple, j'apprinse 
Que peut un cœur superbe, et pour avoir ausst 
Tousiours l'esprit touché d'un vertueux souci. 
Toutes fois te Jouant, grand Monarque de France, 
Tu as plus avancé que ta plume ne pense : 
Car tes faits quelque jour par le temps périront : 
En mon livre à jamais tes beaux vers se liront, 
Que je veux engraver environnez de gloire, 
Sur l'autel le plus sainct du temple de Mémoire, 
Pour mieux faire cognoistre à la postérité 
Qu'en France j'ay vescu régnant ta Majesté^ 
Et que ta Majesté dessous elle a veu naistre 
Ma Muse qui se plaist de servir un tel Maistre. 



RESPONCE DE RONSARD 

aux seconds vers de Charles IX. 

CHARLES, tel que je suis vous serez quelque jour 
L'âge vole tousiours sans espoir de retour. 
Et comme hors des dents la parole sortie 
Ne retourne jamais après qu'elle est partie : 
Ainsi l'dge qui fuit par les siècles cassé, 
Ne retourne jamais quand il nous a laissé. 
Voyez au mois de May sur l'espine la Rose, 
Au matin un bouton, à vespre elle est esclose. 
Sur le soir elle meurt : o belle fleur, ainsi 
Un jour est ta naissance et ton trespas aussi. 
Si chasteaux, si citez de marbres estofées : 



I.NTHODIT.TION. W.VV 

.Sf tant de vaillans rois anoblis de trofées 

Vieillissent, je puis bien en imitant le cours 

De nature décroistre , et voir vieillir mes jours. 

Je vous passe, mon ROY, de vingt et deux années : 

Mais les vostres seront si soudain retournées. 

Qu'au prix du long séjour que fait l'éternité. 

Qui les siècles dévore en son ittfinité. 

Vingt, trente, quarante ans, voire cent mille semblent 

Un grain près d'un monceau où tant de grains s'assemblent 

Et qui meurt cejourd'huy. soit riche ou souffreteux. 

Quant à l'Eternité, meurt à l'égal de ceux 

Qu'engloutit le Déluge en Feau démesurée. 

« Tout terme qui finit, n'a pas longue durée, » 

Et soit tost ou soit tard il faut voir le trespas, 

Et descendre au parquet des Juges de là bas. 

Heureux trois fois heureux, si vous aviez mon âge. 

Vous seriez délivré de l'importune rage 

Des chaudes passions, dont l'homme ne vit franc 

Quand son gaillard Printemps luy eschauffc le sang. 

De là l'ambition, de là la convoitise. 

De là vient la chaleur que Vénus nous attise, 

Et l'Ire qui abbat le fort de la Raison. 

Ennemis incognus du bon père grisou. 

Vous verriez, mon grand Prince, en barbe vénérable 

Vostre race Royale autour de vostre table. 

Comme jeunes lauriers : et Monarque puissant, 

Vous verriez dessous vous le peuple obéissant, 

Vostre Espargne fournie, et vos villes Françaises, 

Marchez, haures, et ports, loin de civiles noises, 

Riche d'honneur, de paix, et de biens plantureux 

El vieillard vous seriez plus qu'en jeunesse heureux. 



X.WVI LA CHASSE ROYALE. 

Il ne faut estimer que la mère Nature 

Les saisons des humains ordonne à l'avanture, 

Comme un meschant Comique en son théâtre fait 

Le premier acte bon, le dernier imparfait : 

Elle compose tout d'une meure sagesse : 

Si la jeunesse est bonne, aussi est la vieillesse. 

La jeunesse est gaillarde et disco^irt librement, 

Vieillesse a la raison, esprit et jugement : 

L'une a l'opinion et l'autre la prudence : 

L'une aime oiseaux, et chiens , amour , chevaux et dance: 

L'autre aime le bon vin, le bon lict, le bon feu : 

Ainsi toute saison diffère de bien peu, 

Et presque l'une à l'autre à l'égal se r'apporte : 

Chacune a son plaisir, mais de diverse sorte. 

Pour quoy en vous moquant me faictes vo7is ce tort 

De m'appeller Squelete et larve de la mort, 

Et de me peindre aux yeux une fin si prochaine, 

Quand de mon chaud esté je ne sors qu'à grand peine? 

Je n'entre qu'en Automne, et ne peux arriver 

De vingt ans pour le moins aux jours démon Hyver : 

Et vous puis [si le ciel à ma vie est propice) 

Faire encore long temps agréable service : 

Et quand le corps serait de trop d'âge donté. 

L'âge ne peut forcer la bonne volonté. 

De force et de vigueur malgré moy je vous cède : 

Vous possédez la fleur, Vescorce je possède : 

Et je vous cède encore en généreux esprit 

Qui m'appelle au combat par un Royal escrit. 

Et bref, s'il vous plaisoit un peu prendre la peine 

De courtiser la Muse, et boire en la fontaine 



INTROOrCTION. XXXVIl 

Qui baigne d'Hélicon les vergers et le mont. 
Tout seul vous porteriez les lauriers sur le front 
Vn second Roy FRANÇOIS : de la viendrait ma gloire. 
Estre vaincu d'un Roy, c'est gaigner la victoire. 



ELEGIE DE RONSARD 

Sur le livre de la chasse du feu roy Charles IX, recueilly 
et ramassé par la diligence de Monsieur de Villeroy. 

Soit que ce livre icy ne vive qu'un Printemps, 
Soit qu'il force la Parqua et vive plus long temps, 
Par maint siècle endurcy contre la faux dentée 
Des ans, dont toute chose à la fin est domtée , 
Jamais on ne pourrait [sans jetter larmes d'oeil] 
Le lire en le voyant ainsi vestu de deuil, 
Non comme un orphelin qui a perdu son père, 
Mais comme un avorton, à qui la main contraire 
De Lucine a tranché le fil sans avoir sceu 
Ny cognoistre ny voir celuy qui l'a conçeu. 

Tel enfant et ce livre ont pareille naissance, 
Qui n'eurent de leur père oncques la cognoissance. 
Toutefois un chacun en contemplant le traict 
De son corps imparfaict, voit bien qu'il est extraict 
De Royale lignée et de haut parentage, 
Rapportant de sa race au front le tesmoignage. 

Or son père ne fut de ceux qui par les champs 
Renversent les sillons de leurs contres trenchans, 
Ny de ceux qui cardans la troupe camusette 

d 



XXXVIII LA CHASSE ROYALE. 

Des brebis, ont es mains la fluste et la houlette : 
Mais Seigneur des François, en vertus non pareil, 
En la terre aussi grand qu'au Ciel est le Soleil, 
Qui pour n'empoisonner les ans de sa jeunesse 
D'amours, ny de festins, de jeux, ny de paresse, 
Et pour tromper l'ennuy des civiles fureurs. 
Aima chiens et chevaux, cognoisseurs, et coureurs, 
Et de meute et d'abois par brusque violence. 
Des forests et des cerfs résueiller le silence. 

Il se fit si pratique en l'art de bien chasser. 
Qu'aux heures de loisir il en voulût tracer 
Le projet de ce livre, aimant la renommée 
Qui s'acquiert par la plume et par l'encre animée. 
Mieux que le vain honneur de hastir des chasteaux. 
Ouvrage de sablon, de chaux et de marteaux, 
Qui tonfibent pièce à pièce, et leurs testes superbes 
Se couvrent en cent ans de lambrunsches et d'herbes. 

Mais la jalouse Mort despite d'un tel faict, 
Ne luy permit de voir son ouvrage parfaict. 
Ainsi par la tempeste à terre on voit flestrie 
La Rose Adonienne avant qu'estre fleurie. 

Charles, dont le front estvestu de laurier. 
Tu te peux bien vanter que tu es le premier 
Des Monarques François qui rompant la coustume 
Des Princes, t'es acquis louange par la plume. 
Allongeant au tombeau d'un renom esclarcy 
Les ans victorieux de ton âge accourcy. 

Ta peine toutesfois par ton livre semée 
Se fust en V air perdue ainsi qu'une fumée. 
Si le tien Villeroy, des Muses le support, 
N'eust arraché ton fils des griffes de la Mort, 



INTRODUCTION. XXXIX 

Et ravy de la cendre. Ainsi la main fidèle 
De Stlene sauva du ventre de Semele 
Bacchus genne iviparfaict, par la foudre avorté. 
Et 4» le sentiment là bas ne t'est osté. 
Aggravé de la tombe et de la froide cendre, 
Tu dois pour récompense un grand merci hiy rendre 
D'avoir forcé ta mort, ainsi qu'Hercule fit 
Jadis celle d'Alceste : et cela nous suffit 
A tous deux, Villeroy, pour donner à cognoistre 
Que les bons serviteurs aiment tousiours leur maistre 
Nicolas de Neufville, sieur de Villeroy. 




AV 1U)V. 



SlRE, 




iE j)rese]ir discours, vi-aymeiit 
, Royal , dicté de la bouche du ^y 
Charles IX, vostre deuancier, n'a peu pa- 
roistre en public que soubs vostre nom et 
authorité. Car puisque les grandes forests 
de vostre Royaume vous appartiennent, la 
Chasse des Cerfs, qui s'y faict, et la direc- 
tion d'icelle despend de vous : Afin que 
(lassé des grandes afiaires, qui suruiennent 
journellement à Vostre Majesté) vous ayez 
moyen de vous recréer et diuertir, ])ar vn 
exercice vertueux : Qui par mesme moyen 



fortifie vostre corps, et le rend plus fort, 
vigoureux et dressé à supporter la fatigue 
de la guerre. La Chasse des Cerfs est 
comme vue espèce de guerre : qui dresse les 
Cheualiers au maniement des Cheuaux, et 
aux rencontres périlleuses qui y suruien- 
nent. Ce Grand Roy Autheur de ce petit 
traicté, y a excellé ses prédécesseurs, qui 
l'occasionna de le faire : Et maintenant il 
sert pour vous deffendre des calomnies de 
ceux, qui mal à propos, et sans raison, 
vous ont voulu blasmer d'un si généreux 
exercice. Lequel destourne les Veneurs de 
l'oisiueté mère des vices, des mauuais dis- 
cours et rencontres, que la multitude des 
compagnies peut appoiter en vne Cour 
Royale, remplie de toutes sortes et condi- 
tions de personnes, et contrariété d'hu- 
meurs. Ce Censeur des Roy s disciple de 



riiiloii, ne mérite plus «l'honneur que celuy 
qui luy fut rendu par le grand Capitaine 
Annibal de Carthage. Puisque cet exercice 
que vous aymez a esté tant recommandé et 
suiuy par vos deuanciers, à l'exemple et 
vertu desquels vous dirigez toutes vos ac- 
tions, le vous supplie donc, Sire, deVauoir 
pour agréable, et vouloir receuoir en 
bonne part, Delà purt, 



SlKE, 



De vostre très humble, 
très affectionné seniiteur 
et sujet , 

Alliot. 





Extraict du Priuilege du Roy. 



»g«^AH grâce el Priuilege du Koy , il 



^ ^^"""' P^^™'^ •* Nicolas Kousset, mar- 
^«S^Vhand Libraire à Paris, de faire 
iniprimer, vendre et distribuer vu liure inti- 
tulé La Chasse Royale, du Roy Charles neu- 
fissme, pendant le temps et espace de six ans, 
finis et accomplis, à compter du jour qu'il 
sera acheué d'imprimer : Auec deffenses à 
tous Imprimeui-s, Libraires estrangers, et 
autres de quelque qualité et condition qu'ils 
soient, d'imprimer ou faire imprimer, vendi-e 
ny distribuer ledit liure durant ledit temps 
sans le consentement dudit Bousset, à peine 
de confisquation desdits liures, cinq cenis 
liures d'amende, et de tous despens, dommages 
et interests enuers luy, ainsi (ju'il est plus am- 
lilement conteim es lettres du Pi-iuilege. Don- 



nées à Paris , le premier iour de May , l'an de 
grâce 1625, 

Signé, Par le Roy en son Conseil, 
Renovard. 

Et scellées du grand seau de cire iaune sur 
simple queue: 

Ledit Nicolas Rousset consent et accorde que 
Geruais Alliot, marchand Libraire à Paris, 
iouysse dudit Priuilege tout ainsi que ledit 
Rousset pourroit faire, suiuant Taccord fait 
entre eux. 




TABLE DES CHAPITRKS 

contenus en la Cliasse Royale. 



Pages. 
Comme il faut peupler les forests où il 

n'y a point de b estes. Chap. I, 1 

Du Rut des Cerfs. Chap. II, 3 

Delà retraitte des Cerfs Chap. III, 5 

Comme les Cerfs muent et renouueHent 

leurs testes. Chap. IV, 7 

Des fumées dti Cerf. Chap. V, 10 

Ce que les anciens ont escrit de la nature 

des Cerfs. Chap. VI, 12 

/^es Chiens courans. Chap. VII, 26 

Des Chiens courans, noirs. Chap. VIII, 27 

Du naturel des Chiens gris. Chap. IX, 28 

Des Chiens blancs greffiers. Chap. X, 29 

De toutes autres sortes depoil de Chiens 

(•'•urans. Chap. XI, 21 

Comme il faut faire entrer les Lices en 

chaleur, et les traitter quand elles sont 

pleines. Chap. XII, .32 

Comme il faut esleuer les petits Chiens, 

et nourrir la mère. Chap. XIII, 35 

Comme il faut nourrir les petits Chiens 

({uand ils sont hors de dessous la 

mère. Chap. XIV. 38 



Pages . 
Comme il faut mettre les Chiens chez 
le Gentil-homme pour les apprendre 
à chasser. Chap. XV, 41 

Comme doit estre faict et situé le Chetiil. Chap. XVI, 43 
De la rage des Chiens. Chap. XVII, 44 

De la caquesangue et ronyne des Chiens. Chap. XVIII, 53 
Comme il faut dresser vn valet de 

Chiens. Chap. XIX, 56 

Des Veneurs. Chap. XX, 59 

Du iicgement que l'on a d'vn Cerf par le 

pied. Chap. XXI, 62 

Du iugement du Cerf parles alleures. Chap. XXII, 66 
Du iugement par les portées frayées. Chap. XXIII, 68 
Du iugement par les fumées. Chap. XXIV, 71 

De diuerses autres sortes de iugemens 

que l'on a d'vn Cerf. Chap. XXV. 76 

Comme le ieune Veneur doit aller au 
bois vn an durant auec vn expéri- 
menté Veneur. Chap. XXVI, 79 
Comme il faut commencer à dresser vn 

Limier. Chap. XXVII, 80 

Comme il faut apprendre au Limier à 

se rabattre d'vn Cerf, et faire suite. Chap. XXVIII, 83 
Comme il faut hausser le nez à son 

Chien. Chap. XXIX, 90 

Fin de la Table des Chapitres. 




■:'^^ 




LA 

CHASSE ROYALE 




CHAPITRE PREMIER. 

Comme il faut peupler les forests où il n'y a point 
(k testes. 

[vis qiie j'ay entreprins d'escrire par 
menu les façons et manières comme 
liil faut chasser et prendre les Cerfs à 
force, de leur condition et nature : le veux 
commencer, par ce qu'il me semble qu'ont 
obmis tous ceux qui ont escript par çy-deuant 
de telle matière, c'est à sçauoir, de la façon 
qu'il faut peupler vne forest où il n'y a point 
de Cerfs : car s'il n'y au oit des Cerfs, pour 
néant l'on apprendroit à estre Veneur. Donc 
qui la veut peupler, faut selon la grandeur d'i- 
celle, faire vne quantité de parcs de ijaillis de 

1 



2 LA CHASSE ROYALE. 

15. 20. et 25 arpens le plus grand : et mettre 
dans içeux la plus grande quantité des Biches 
que l'on peut trouuer. Et encores qu'il n'y ait 
gueres de Cerfs, il n'y a pas danger : toutes- 
fois il faut y en mettre quelques vns : car ce 
qui rend les forests peuplées, est quand les Cerfs 
entrent en rut, ils vont chercher les pays où 
ils ont le sentiment des Biches. A ceste cause, 
comme se vient le temps du rut, faut faire 
des ouuertures et brèches ausdits parcs : par 
lesquelles les bestes puissent sortir et commen- 
cer à hanter la forest, les Cerfs ayans le vent 
des bestes ne faillent d'y venir. Il est bien 
vray qu'après le rut ils s'en retournent aux 
buissons dont ils sont partis : mais pour le 
moins ils laissent les bestes pleines, et les 
faons qui en sortent ne connoissent que les 
forests où ils sont nez et nourris, par ainsi 
lesdites forests demeurent peuplées. le ne dis 
cecy sans exemple : car les bois de Merlou qui 
sont à Monsieur le j\Iareschal Danuille, ceux 
du bois Malsherbes qui sont aux Antragues, de 
Chancheurié qui appartiennent à Monsieur du 
Lude, et de ma forest de Lyons n'ont esté peu- 
plez d'autre façon. Il est vray que l'on tient 
pour chose seure en Allemagne, y auoir vne 
sorte d'vngueut, duquel quand on frotte les 
arbres d'vne forest, vingt lieues à l'entour, les 



L.\ CHASSE noYALi: 



In'stes y accourent. Mais parce (jne c'est chose 
que je n'ay veuë n'y expérimentée, je n'en 
parlerai plus auant. 



CHAPITRE II. 

Du liut <les Cerfs. 

Poi H descrire par le menu comme il appcir- 
lient, de la nature du Cerf, il faut conunou- 
çer par où il se lait et crée : Comme se vient 
sur lamy-Septembre,mesmement si les brouil- 
lars s'aduaucent, les Cerfs commencent à rire 
après les Biches, c'est à dire, font un cry et 
hurlement, qui rend tesmoignage qu'ils en- 
trent en chaleur, ne plus ne moins que les 
chenaux font à ia saison de leur monte. Ils de- 
meurent enuiron sept ou huict iours auant 
que les bestes les veuillent endurer, car ils sont 
plustosl eu rut que les Biches, et à force de 
les suiure les y mettent; les sept ou huict 
jours passez, ils entrent dans le fort de leur 
rut, et ne demeurent en aucune place, ains 
ne font que cheminer et musser, c'est à dire, 
mettre le nez en terre, et sentent par où les 
Biches ont passé, et les poussent et chassent 
de celte manière deuant eux. Ils tiennent du 



4 LA CHASSE ROYALE. 

natiu'el des hommes, car pom- lamom' ils se 
battent, dont il adulent souuent qu'il s'en tuë 
quelques vns, et sont alors si transportez 
qu'ils laissent approcher les hommes d'eux, 
sans monstrer d'en auoir peur. Ils tiennent 
leur rut communément au soir, et diriez que 
c'est vn tournoy. Car les Biches s'assemblent 
à la plus belle et plus spacieuse place de la 
forest, et le plus souuent où il y a des mares, 
esquelles les Cerfs se souillent pour se rafrais- 
chir après auoir combattu. Le plus grand Cerf 
est celuy qui tient le camp comme vn tenant. 
Il est auec toutes ses Biches, et les tient toutes 
en vn troupeau, tout ainsi qu'vn Berger fait 
ses moutons : Si quelqu'vne s'escarte il la va 
chercher comme s'il en auoit la charge. Si 
quelqu'aulre Cerf se présente pour rutter, il 
ne faut point de l'attaquer et assaillir de si 
grande furie et roideur, qu'ils se prennent et 
meslent bien souuent les testes si fort qu'ils 
ne les peuuent desfaire, et meurent ainsi. 
Qu'ainsi ne soil, j'ay des testes dans mon ca- 
binet de Fontainebleau qui sont si meslées de 
cette façon qu'à présent elles ne peuuent en- 
cor estre detfaictes. Si durant ce combat il 
arriue eu ladite place quelque jeune Cerf qui 
par crainte des plus vieux n'aye osé appro- 
cher desdites bestes, il ne laisse perdre cette 



LA CHASSE HOVALK. D 

occasion : et voyant que les autres se battent 
et sont occuiiez, ne faut à jouyr de ses amours, 
ce qu'il fait comme à la desrobée. Or comme 
jay dicl lesdits Cerfs commencent leur rut à la 
my-Septembre, et le finissent en la my-Octobre. 
toutesfois selon que Tlhuer est. Car s'il ad- 
uance ils s'en retirent plustost, du contraire, 
s'il retarde, et que l'année soit fructueuse de 
glands, ils y demeurent dauaiitage, car le gland 
qui les eschaufle les y entretient : Mais quoi 
(ju'il eu soit, ils ne passent la fin d'Octobre, 
(ju'ils n'en soient du tout bors : les ieuues Cerfs 
s'y tiennent liuicl iours après les autres, pour 
ce que n'ayans la force pour résister aux plus 
vieux ils entrent en leur rut quand les autres en 
sont hors et ne leur donnent aucun empes- 
chement. 



CHAPITRE III. 

De la Relraille des Cerfs. 

APRÈS que les Cerfs ont tenu leur rut comme 
i'ay dictcy-deuant, et qu'ils ont perdu ceste 
grande chaleur qui les y meine, commencent à 
se reconnoistre : ayans perdu cette furie qui 
les transporte, chasque Cerf se retire d'auec 

1. 



6 LA CHASSE ROYALE. 

les bestes. Ils demeurent volontiers en ceste 
saison, deux, trois ou quatre ensemble, et 
cherchent le profond des forests, sentant 
THyuer approcher, et la nécessité où ils vont 
entrer, car véritablement ils souffrent plus 
en cette dicte saison qu'en tout le reste de 
Tannée, à cause qu'ils ne trouuent de quoy 
viander*, d'autant que la terre est couuerte de 
neiges, ou si fort endurcie de la gelée que les 
herbes qui ont accoustumé les alimenter n'ont 
force ny vigueur, aussi qu'il n'y a nul bourgeon 
au bois : de sorte qu'ils vont chercher pour vian- 
der si peu d'herbes qui demeurent sur la terre, 
où il y a quelque vertu, et les brandes s'il y en 
a aux forests où ils demeurent, aussi le gland 
ce peu qui en reste. Et ce qui est cause qu'ils 
se tiennent tout l'Hyuer, ainsi que i'ay dict, 
deux, trois, ou quatre ensemble : C'est à mon 
aduis pour se garentir du froid, car quand on 
les voit à la reposée ^ ils se tiennent le plus 
près l'vn de l'autre qu'ils peuuent : Ceste fan- 
taisie de demeurer ensemble, et nécessité de 
viure leur dure depuis la fin d'Octobre iusques 
au commencement de Mars. 

' Viander, paître, se nourrir. 

2 Reposée, lieu où se couche le cerf. 



LA CHASSE ROYALE. 



CHAPITRE IV. 

Comme les Cerfs muent et rcnouucUenl leurs 
testes. 

QVAND les Cerfs sentent le renoiuieau venir, 
ils se séparent d'ensemble, et chasque Cerf va 
choisir et eslire vn buisson pour y faire sa teste : 
mesmement les grands vieux Cerfs cherchent 
plus leurs commoditez que ne font les ieuues, 
Comme donc ils cherchent à se donner du bon 
temps pour se refaire du mauuais qu'ils ont eu 
durant l'Hyuer, la première chose qu'ils font, 
c'est de muer leui- teste : et nature a si bien 
pourueu à cela, tant pour muer que pour se 
purger des mauuaises humeurs qu'ils ont peu 
accueillir durant l'Hyuer, pour le mauuais 
traittement qu'ils ont reçeu, qu'il s'assemble 
entre cuir et chair vue quantité de petites 
bestes comme vers, qui ne sont pas plus longs 
que la moictié du doigt, blancs, et la peau 
fort lisse et coulante : ces bestes vont cou- 
i-ant par tout le corps du Cerf iusques à ce 
qu'ils treuuent yssuë. N'en trouuans point, 
estans enfermez dans la peau, font tant qu'ils 
viennent à trouuer les joinctures où les meul- 
les sont attachées au test du Cerf, et A ceste 
heure commencent à ronger la racine de la 



8 LA CHASSE ROYALE. 

teste dudit Cerf qui tient au lest. Cela luy donne 
vn prome et démangeaison qui le contrainct de 
frotter la teste contre des arbres : laquelle 
n'ayant point de racine, se sépare du test et 
tombe en teiTe. Les vers Irouuans yssuë ne fail- 
lent de sortir par ces deux trous, et tout aussi 
tost qu'ils sont sortis, et que le sang est purifié, 
il se commence à faire comme vne petite taye, 
qui couuvre tout le tour des meulles, et est de 
couleur grise, velue et douce ainsi que la peau 
d'vne souriz : Le Cerf se sent alors fort allégé, 
tant pour n'auoir plus cette charge sur la teste, 
que à cause du bon viandiz \ Et tout ainsi que 
par cette bonne nourriture il se renouuelle le 
corps, aussi fait il la teste : Car à mesure qu'il 
croist de la venaison *, sa rameure augmente, 
toutesfois elle aduance vn peu plus que ne fait 
• sa venaison. Par ainsi faut sçauoir que depuis le 
commencement de Mars iusques à la my -Juillet, 
et vn peu après, ils demeurent à faire leurs testes 
et leur venaison. Et comme ils ont mué leiu- 
teste à bout, et qu'ils la sentent seiche : pour 
oster la peau qui est dessus ils vont chercher 
des balliueaux selon la force du Cerf, contre les- 
quels ils se frottent la teste iusques à ce qu'ils 
se la soient toute pelée et nettoyée de la peau 

* Viande, viandiz, nourriture. 
2 Venaison, graisse du cerf. 



L.V CHASSE HOYALE. » 

iiui estoit dessus : et demeurent quatre ou cinq 
ioureiusques à ce ([uelle soit toute nette, et cela 
est ce que on appelle frayer. Après qu'elle est 
toute frayée, elle demeure blanche, et pour la 
rendre du tout nette et la brunir, ils la frottent 
contre terre, de mode qu'ils la colorent selon le 
lerrouer où ils se trouuent. Comme si c'est en 
pays de charbonnière, ils la noircissent : si 
c'est en terre glaise, elle deuient ou rouge ou 
jaune de la couleur de la terre. A'oila la façon 
que les Cerfs muent , et renouuellent leur 
teste, les ieunes qui ne portent que les fuseaux 
et dagues ; au lieu que les autres cherchent 
les. arbres pour muer, les fourrent en terre 
iusques aiLX meulles, et s'en desfont ainsi. C'est 
pourquoy l'on recouure bien malaisément leur 
première teste, laquelle on connoist par expé- 
rience estre fort exquise contre toutes sortes de 
venins, parce qu'elle est créée et composée du 
sang le plus subtil qui soit en tout le corps du 
Cerf : d'autant qu'il faut qu'il passe comme par 
vn alembic par tous les conduicts et veynes 
d'iceluy, premier que de venir au test. Aucuns 
disent qu'il n'y a que la première teste qui soit 
bonne, mais ie suis de contraire opinion : Car ie 
tiens que les autres ont la vertu mesme, mais 
non de telle efficace et force que les premières, 
et s'en peut-on seruir en deUaut d'autres. 



10 LA CHASSE ROYALE. 



CHAPITRE V. 

Des fumées du Cerf. 

LE Cerf ne jette ses fumées qu'en trois diuer- 
ses sortes. Car Ton ne conte point celles cxu'il 
fait durant le rut etl'Hyuer, à cause qu'elles sont 
desfaictes, la première est eu plateau, c'est à 
dire, que Texcrement qui sort de son corps est 
de la mesme forme d'vne bouse de vache, mais 
non de la couleur : car elle est vn peu plus verte, 
et selon la peinture qui est icy représentée *. 
Trois semaines après que le Cerf est remply de 
viandes qu'il prend, et que son boyau est plus 
estressy à cause de la graisse : selon la forme 
dudit boyau il jette ses fumées qui sont en 
torche. Apres comme il a la chaleur plus grande 
dedans le corps, à cause de la venaison, elles se 
séparent d'ensemble, et sortent formées et en 
crottes: comme sont celles d'une Cheure, mais 
plus grosses, il faut noter qu'au temps qu'ils 
frayent leurs testes, les fumées se desfont, mais 
aussitost elles se refont, et durent iusques à ce 
qu'ils entrent au rut : le diray par cy après 
quelles sont les meilleures ou pires fumées que 

* Cette phrase annonce une figure qui n'existe pas 
dans l'édition originale, 



LA C.MASSK nOYALK. 11 

jette le Cerf, et le ingénient que l'on y a de ieune 
Cerf à vieux Cerf. Or doncques il faut bien re- 
tenir, suyuant ce qu'est escrit au chapitre pré- 
cèdent, qu'vn p«'u douant la fin de luillet les 
Cerfs sont du tout frayez et bruniz, et eu leur 
pleine venaison, ils demeurent en cette haute 
graisse et à leur donner du bon temps dedans 
les buissons qu'ils ont choisis pour faire leiu-s 
testes et leur dicte venaison, iusques à ce que 
l'amour commence à les resueiller, comme il est 
dict au deuxiesme chapitre. Voila tout ce que ie 
puis escrire de la nature du Cerf, et me semble 
qu'il ne s'en peut apprendre dauantage en la 
Vénerie. Toutesfois auaut que de passer aux 
autres parties que i'ay délibéré d'escrire, i'ay 
vouhi discourir au premier chapitre suiuant 
tout ce que i'ay peu lire et oiiy dire de la nature 
et condition du Cerf. Puis après je traitteray de 
la nature et condition des Chiens, et de la façon 
du Veneur, (pielles mœurs il doit auoir. Comme 
il faut à l'estre, el pour le comble de mon œuure, 
la façon et manière de trouuer le Cerf, le des- 
tourner, le laisser courre et pourchasser, ques- 
ter et requester iusques à la mort. Puis donner 
le droict à ses limiers, et faire la curée ' à ses 
Chiens. 

' Curée, repas des chiens composé de tout ou partie 
de l'animal qu'ils ont pris. 



12 LA CHASSE ROYALE. 



CHAPITRE VI. 

Ce que les anciens ont escrit de la nature des 
Cerfs. 

ENCORES que i'aye descrit de la nature du Cerf 
tout ce que l'en ay peu apprendre par expé- 
rience, si est-ce qu'estant jaloux de ne laisser rien 
sortir de mes mains qu il ne soit si parfaict qu'il 
contente tous ceux qui le liront, et y puissent 
apprendre tout ce qu'ils désirent sçauoir. T'ay 
regardé et fait chercher par aucuns des plus 
doctes personnages de mon Royaume ce que les 
anciens Philosophes en ont escrit, que i'ay voulu 
rédiger en ce chapitre à part, et sur chacune de 
leurs opinions, ie passeray ce que ie connois 
estre véritable, sans y rien respondre : mais sur 
ce que ie connoistray ne l'estre, ie dirai som- 
mairement mon opinion et ce que l'expérience 
m'en a apprins et tiens pour véritable, et si i'ay 
obmis aux chapitres precedens quelque chose 
que vous poiu-rez veoir icy, croyez qu'elle est de 
si peu de conséquence qu'elle n'importe au fait 
que ie veux escrire, car vous auez peu veoir par 
cy-deuant comme par ordre i'ay séparé toutes 
les saisons du Cerf, et ses conditions durant cha- 
cune d'icelles, qui est tout ce que i'estime qui 



l.A C.MASSK HOVAI.K. 13 

s'en peut «'t est necessain» d'esrrire à la vérité, 
si est ce que ie n'ay voulu faillir pour cela d'en 
mettre icy ce (jue plusieurs desdicts anciens on 
ont escrit. Aristote dict que les Cerfs montent 
les Biches presque tousiours auec impétuosité 
et fureur, d'autant que la Biche ne veut attendre 
le Cerf pour la roydeur et dureté du vit, néan- 
moins qu'elle attend quelquefois, et est saillie 
de la mesme façon (jue la Brebis. Oppian escrit 
que les Biches n'attendent iamais les Cerfs, mais 
que fuyans, lesdicts Cerfs les retiennent auec les 
pieds de deuant et les suiuans de ceux de der- 
rière sans les abandonner, malgré elles les cou- 
urent. Véritablement Aristote a eu quelque 
raison de dire ce que dessus, car iamais les Cerfs 
ne montent comme dict Oppian qu'en courant ; 
mais de dire que ce soit pour la roydeur et du- 
reté de leur memljre, il n'y a point d'apparence 
car ils ne l'ont plus dur que les autres. Ledit 
Aristote dict aussi chose qui est véritable, qu'en 
peu de temps vn Cerf couure plusieurs Biches, 
que le rut vient près du leuer de larcture entre 
Aoust etSepteml)re le 5. ou 15. selon Seruius, et 
est ce que i'ay dict par cy-deuant, que le rut se 
commence au mois de Septembre. Les Cerfs 
ruent plus gros que les Biches quand la saison 
du rut est venue, et les Biches quand elles ont 
peur : le ruëment de la Biche est plus court, et 



14 LA CHASSE ROYALE. 

celuy du Cerf plus long : Aristote escrit que l'on 
conie fabuleusement que les Cerfs viuent lon- 
gues années, mais que cela n'apparoist certain 
parce que le terme que les faons demeurent au 
ventre de la Biche, et leur manière de croistre 
ne sont comme d'animaux qui viuenl fort long- 
temps; toutes-fois Oppian dict qu'ils viuent qua- 
tre fois plus que la Corneille qui peut estre quatre 
cens ans , et Pline donnant vn exemple de leur 
longue vie, escrit que cent ans après Alexandre 
le Grand, on a pris des Cerfs auec des coliers 
au col qu'on leur auait attachez du temps dudit 
Alexandre, estans lesdits coliers cachez de leur 
peau tant ils auoient de venaison : Aristote dict 
aussi qu'il y a vue montagne nommée Elaphos 
en Asie près Arginaise où AlcODiades mourut, en 
laquelle tous les Cerfs et Biches ont l'oreille 
fendue : tellement qu'encores qu'ils changent 
de pays on les reconnoist par là, et que ceste 
marque vient au faon estant au ventre de la 
mère. « Quant à moy il me semble que l'aduis 
« d' Aristote qui dict que les Cerfs ne sont de si 
« longue vie, comme l'escriuent Oppian et Pline, 
« est le plus véritable, car outre toutes ces rai- 
« sons, ie n'ay oiiy dire n'y veu de nostre temps 
« que l'on ait pris Cerf si vieil qu'il peust auoir 
« atteint l'aage qu'ils allèguent, et quant aux 
« Cerfs qui ont les oreilles fendues, c'est chose 



LA CHASSE HOYALE. 15 

" qui s'est peu trouuer en Asie, mais par deçà 

• elle ne se voit jtoint. » Le niosme Aristote dict 
que les Cerfs se retirent à part aussi tost que les 
Biches sont pleines, et par ardeur et brulement 
de paillardise estans séparez fouillent des fosses 
où ils se rangent à rt'scart,et leur face demeure 
noyre comme ci.'lle des bœufs, à raison d'vne 
sueur et rosée qui couUe de leurs testes, et 
([u'ils viuent ainsi iusques à ce qu'il vienne vne 
pluye, et après retournent au viaudiz, e;?tant 
leur naturel de faire telles choses, pour ce qu'ils 
sont luxurieux et abondans en sperme, et qu'en 
telle saison ils sont fort chargez de graisse. « Il 

• est bien viay, comme i'ay descrit cy-deuant 
« parlant de la retraicte des Cerfs, sans nul 

• doute ils se retirent d'auec les Biches des que 

• le rut est acheué, mais de dire qu'ils façent des 
« trous en terre pour se mettre à la reposée. 
« C'est chose fauçe, car au contraire eu ce temps 
" là pour estre plus chaudement et se garenlir 
" de la froidure de la terre qui est gelée, ils font 

des lits de feuilles esquels ils se mettent à la 
reposée. Quand a ce qu'il dict que le mufle 
leur dénient noir, c'estchose qui ne leur dure 
si^ulement que tant qu'ils sont en rut, mais 
- quand ils entrent en rut le col leur enfle, le 

• poil leur hérisse , et la peau leur vient 
beaucoup plus dure qu'en vne autre saison : 



16 LA CHASSE ROYALE. 

« Quand ils fuyent ils font des reposées, et dé- 
fi meurent arrestez iusques à ce que ceux qui 
« les poursuiuent soient près d'eux , et lors ils 
" se remettent à fuir, ils font ces reposées parce 
" que leur intestin trauaille en courant, lequel 
«I ils ont si foible, que si quelqu'vn les frappe 
« tant soit peu, il se romp sans que la peau soit 
« offensée, et ont ledit intestin si amer que les 
" Chiens mesmes n'en veulent point manger, si 
« le Cerf n'est extrêmement gras. » Ledit Aristote 
escrit que leur chair est mauuaise et puante au 
temps du rut ainsi que celle des boucs, qu'en 
Hyuer ils sont maigres, sans force et vigueur, et 
au Printemps et Esté, ils sont gras et en force, 
lors ils ne se monstrent aucunement, ains se 
cachent en lieux forts à cause que l'on les peut 
prendre facilement pour leur pesanteur. Par- 
lant des mues des Cerfs il dict, qu'ils font leurs 
testes en lieux difficiles et malaisez à retrouuer, 
de là vient le prouerbe où les Cerfs perdent leurs 
cornes, que lors ils se donnent bien garde d'estre 
veuz, parce que se sentent et connoissent desar- 
mez, et sont ainsi que dict Oppian comme ver- 
gongneux et honteux de se monstrer aux autres 
bestes ayans leurs testes desarmées. Ledit Aris- 
tote dict que iamais homme ne veit leur bran- 
cheur senestre, d'autant qu'ils la cachent sça- 
chant qu'elle est profitable à quelque médecine, 



LA CHASSE ROYALE. 17 

cl mesiiu' Oj)pian escrit qu'ils fouillent eu terre 
vue fosse eu laquelle ils les cacheut, mais Pline 
ne s'aci'orde auec Aristote, car il diot que c'est 
la corne droicte qu'ils cachent, et qu'elle a plus 
de vertu que l'autre. « Nous voyons tous les 
« iours par expérience tout le contraire de ce 
" que dessus : car il se trouue fort commune- 
- ment et facilement des testes de Cerf, autant 
la droicte comme la gauche, et la mesme 
vertu qui est en l'vne se trouue aussi en 
<< l'autre sans aucune difficulté. » Sur ce qu'ils 
disent qu'ils se cachent dedans leurs forts, 
pour ce qu'ils ont honte que les autres bestes 
les voyent desarmez de leurs testes, « ils n'ont 
' tant de considération , mais ils choisissent 
ainsi les buissons escartez, pour ce qu'ils sont 
■I communément plus forts et peuplez de bois 
• que les autres, et qu'il y a plus de gaignage' 
' aux enuirons. » Lesdits authems escriuenl 
que les Cerfs d'vn an ne jettent des dagues, mais 
seulement quelque commencement d'enflure et 
bosse comme pour marque. Cela est court et 
gros, quand ils ont deux ans ils poussent leurs 
dagues droictes comme alaines, et pour ce alors 
on les appelle dagars ou brocards, à trois ans ils 



' Gaignagp, lurros oiiseiiiencéesj où le grand gibier va 
paître. 

•i 



18 LA CHASSE ROYALE. 

raaîquent deux dauantage comme en fourche, 
à quatre ans ils marquent plus espais, et ainsi 
augmentent d'an en an iusques à six ans, et 
après lesdits six ans ils jettent tousiours leurs 
testes semblables, si bien qu'on ne peut plus 
par icelles remarquer et reconnoistre leur aage; 
mais il y a deux signes principaux par lesquels 
on les peut connoistre vieils Cerfs, à sçauoir 
quand ils n'ont plus de dents ou qu'ils en ont 
bien peu, et qu'ils ne produisent plus de def- 
fence, on appelle deffence les andoûillers qui 
leur viennent en auant au dessus des autres près 
du front, desquels ils se deffendent. Les Cerfs ont 
quatre dents de chacun costé et deux autres gran- 
des. C'est chose véritable ce que dict Àristote, 
que par année la rameure des Cerfs augmente 
iusques à six ans, mais que ce soit de deux an- 
doûillers tous les ans,i'ay esprouvé le contraire, 
car i'ay veu Cerf qui de sa seconde année a porté 
douze, et autre de mesme aage qui n'a porté que 
les dagues: Quant à connoistre Fàge du Cerf par 
les dents, ie m'en rapporte à ce qui en est : « car 
« les veneurs n'en iugent par là, mais les con- 
« noissen l sans les veoir, et en iugent par le pied, 
« et autre connoissance que ie diray quand ie 
« traiteray de la Chasse. « Selon Aristote les Cerfs 
muent leurs testes tous les ans au mois d'Auril 
et se tiennent en lieiLx omljrageiLX et espais pour 



LA CHASSK nOYALK. 19 

cuiterles mouches, ils viandent lors la nuicl ius- 
ques à ce que leiu^ testes soient refaictes. Quand 
elles commencent à sortir, il se fait comme vne 
entlure espoisse qui est couuerte d'vne peau, 
puis quand elles sont grandes et hautes, ils les 
monstrent au Soleil afiu de les seicher du tout, 
et comme en frayant et grattant leurs testes 
contre les arbres ils ne sentent plus de douleur, 
alors ils abandonnent leurs forts, estans plus 
asseurez ayans recouuert leurs armes pour se 
dellendre : Autrefois a esté prins un Cerf qui 
portoit du lierre fort verden ses andouillers, qui 
sembloil estre nay dedans, comme en vn arbre 
verd : et cela estoit aduenu pour s'estre attaché 
par cas fortuit à la teste estant encore tendre. 
« Aristote s'abuse d'vn mois entier pour le 
« moins car la pluspart des Cerfs muent comme 
« i'ay dict es chapitres precedens sur la fin de 

B'eburier ou au commencement de Mars : et 
■■ mesmes y en a de si aduancez qu'ils se def- 
" font de leurs testes des la my-Feburier, mais 
" peu. Ouant a ce qu'il dict qu'ils viandent lors 
" la nuict, ce n'est seulement en ceste saison, 
<■ mais tout le long de l'année : et les veoit on 
" quelque-fois viander encnr que le Soleil soit 
« leué, toutesfois ils ne demeurent gueres hors 
« du couuert depuis qu'ils sentent la chaleur 

d'iceluv : au reste ce sont fables de dire 



20 LA CHASSE ROYALE. 

« qu'ils monstrent leur rameure au Soleil pour 
« la seicher. Et pour homme docte et sçauant 
« véritablement il fait tort à nature, comme 
« si elle n'auoit le moyen d'acheuer vne 
« œuure qu'elle a commencée, et qu'elle soit 
« contraincte de s'aider de ce dont elle n'a be- 
« soin : mais pour vérité, la rameure du Cerf 
" ne se seiche qu'à mesure que nature con- 
« noist qu'il n'est plus temps de la nourrir, et 
« qu'elle du tout alonge et nettoyé sa teste de 
« la peau qui est dessus , ainsi que i'ay descrit 
« au chapitre qui en parle. Et sur ce qu'il dict 
« qu'il s'est veu du lierre attaché à la teste d'vn 
« Cerf, c'est chose de laquelle ie ne veux rien 
« dire, pour ce que ie ne I'ay veu ny conneu, 
« mais i'estime que cela est très difficile. » Ledit 
Aristote dict que si les Cerfs sont chastrez auant 
qu'ils ayent des cornes, ils n'en portent iamais, 
et s'ils sont chastrez quand ils ont les andoiiil- 
1ers, leurs testes demeurent tousiours en mesme 
estât sans se renouueller d'an en an : entre tous 
les animaux qui ont des cornes, qu'il n'y a que 
les Cerfs qui les portent solides et en rameure, 
et à qui elles tombent tous les ans. Toutesfois 
nous voyons en France le Dain et le Cheureuil 
muer sa teste tous les ans aussi bien que les 
Cerfs : Aristote a opinion que leurs testes tien- 
nent plustost à la peau que au test, alléguant 



LA CHASSE ROYALK. '?1 

quil y a des Bœufs en Phrigie qui reuuiont les 
cornes comme les oreilles. Quand les Cerfs ont 
esté morduz des Fallanges ou d'autres bestes 
venimeuses, ils amassent des cancres de riuiere 
et les mangent : Ce qui fait estimer que leur 
remède est pareillement bon pour l'homme, 
estant pris en breuuage, mais il est mal plaisant. 
Le Poëte Nicandre dict que les Cerfs se cour- 
roucent à rencontre des Serpens iusques à les 
suiure à la trace par les bayes et lieux pierreux, 
les lirans de leure trous par la force et vapeur de 
leurs nazeaux : Escrit aussi Pbisiologre qu'ils 
emi»lissent leur boucbe d'eau, qu'ils la versent 
dedans le trou oii sont les Serpens afin de les 
faire plustost sortir, puis comme ils sont dehors, 
les foulent aux pieds tant qu'ils les font mourir, 
si l'on enueloppe (juelqu'vn de la peau d"vn Cerf, 
les Serpens ne lui peuuent nuire : Et est la 
j)resure d'un Faon, selon Solinus, prins et tué 
dedans le ventre de sa mère, vn singulier remède 
contre la moi'sure des Serpens. .-Vristote escrit 
qu'entre les animaux qui n'ont point de fiel, le 
Cerfest nommé, toutes-fois qu'en .4chaïe les Cerfs 
semblent lauoir à la queue : et ce qu'ils appel- 
lent fiel, est de coulem- semblable au fiel, non 
du tout si humide mais ressemblant au dedans 
de la ratte. « Véritablement les Cerfs n'ont point 
de fiel. » .Vrisloteiiict aussi que les Cerfs ont tous 



22 LA CHASSE ROYALE. 

en la teste des vers viuans qui s'engendrent en vne 
concauité qu ils ont sous la racine de la langue 
auprès de la vertèbre, en l'endroit où la teste tient 
au col, lesquels vers ne sont de moindre gran- 
deur que ceux qui naissent es chairs poui'ries et 
relantes, ils s'engendrent beaucoup ensemble, et 
se tiennent jusque s à vingt l'vn auec l'autre. « Ce 
« qu'il dict qu'ils ont tousiours des vers dedans 
« la teste est faux. Il est bien vray que quelque 
« temps deuant qu'ils veuillent faire leurs tes- 
« tes, les vers leur viennent, non seulement à 
« la teste, mais par tout le corps entre cuir et 
« chair, comme i'ay dict plus particulièrement 
'; cy-deuant. Les Cerfs n'ont point de fibres au 
<' sang, et pour ce, leur sang ne s'espoissit com- 
" me des autres animaux, mais ainsi que celuy 
« des lièvres, d'vn caillement liquide comme du 
" laict qui se lie de soy mesme sans présure ni 
<i tornure. » Aristote escrit que les Cerfs cheual- 
lez se laissent prendre par le chant et llustemeut 
du chasseur, car comme ils sont flattez par l'har- 
monie de l'vn des chasseurs qui chante ou fluste 
deuant luy, l'autre les blesse par derrière; s'ils 
ont les oreilles dressées ils oyent fort aigu et 
clair, et est malaisé de les surprendre, mais s'ils 
les ont baissées on les surprend aysemeut, et 
craignent fort le glatir du Renard. « Ceste façon 
<■ de prendre les Cerfs en flustant peut avoir esté 



I.V C.HASSK ROYALE. 23 

" viië du temps d'Aristote en ce pays là, mais 

• pour le prcseul c'est chose non vsitôe, et à la- 
« quelle il n'y a nulle apparence, non plus (ju'à 

(lire qu'ils n'oyent aussi clair en vne situation 
" qu'en vne autre. Quant est du glatir du Re- 
« nard il est vray semblable qu'ils le craignent 

• aussi bien comme celuy des Chiens et des 

• Loups. » Oppian escrit que les Cerfs ne cou- 
rent seulement sur la terre, mais aussi passent la 
mer d'vn long ordre comme une flotte de na- 
uires : Le premier (jui va deuant guide la troupe 
comme vn pilote de nauire qui conduictle gou- 
uernail, ils appuyonf leurs testes sur le dos l'un 
de l'autre, les tenans hautes sur l'eau comme les 
voyles d'vn vaisseau, et des deux pieds fendent 
la mer comme d'vn auiron , quand le premier 
est lassé il change de place, et celuy qui le suyt 
prend son lieu et conduict le nauigage, puis vn 
autre après, et ainsi se rafraichissans l'vn l'autre 
se conduisent par la mer, ce qui se veoit et 
obserue comme dict Solinus au bras de mer qui 
est entre la terre ferme de Cilicie et l'Isle de 
Cypre, adioustant qu'ils ne voyent les terres 
esquelles ils vont, mais nagent au sentiment 
d'icelles. Quand les Cerfs se sentent malades, 
Ambrosius dict qu'ils mangent de petits rejet- 
tons d'Oliuiers, et se guurissent ainsi : mais 
Pline escrit ({u'ils n'ont iamais fièvre, qui plus 



24 LA CHASSE ROYALE. 

est remédient à pareille maladie, et qu'il y a des 
Princesses qui ayans accoustumé de manger tous 
les matins vn peu de chair de Cerf, ont vescu 
fort longuement sans iamais auoir eu aucune 
fièvre , pourueu que les Cerfs ayent esté tuez 
d'vn seul coup ; non seulement les Cerfs cher- 
chent les bourgeons d'Oliuier pour se guarir du 
mal qu'ils ont, mais aussi par vn instinct naturel 
ont bien le iugement de connoistre plusieurs au- 
tres herbes et arbres, desquels ils vsentpour se 
garantir desdictes maladies : « Aussi faut il bien 
« en ces pays Septentrionnaux qu'ils s'aident 
« d'autres que d'Oliuiers, car il ne s'y en trouue 
« point. » Quant à ce que dict Pline de la chair 
du Cerf qui garantit des fièvres, ie l'en veux 
laisser discourir, mais l'on en croira ce que l'on 
voudra. Phisiologus dict que les larmes du Cerf 
recueillies, comme aussi l'os trouué dedans son 
cœur, sont très propres pour donner à boire à 
ceux qui ont battement de cœur, cet os se crée 
d'vne certaine superfluité qui sort d'vne con- 
cauité, qui est selon Platearius dedans le cœur 
du Cerf au costé gauche, laquelle est le souspi- 
rail de sa ratte, estant ainsi fait du sang du cœur 
il est un peu roux, et est très singulier contre 
la pasmoyson et les hemorrhoïdes, il a aussi 
propriété de purifier les femmes mélancoliques. 
Haly escrit que la présure du faon est bonne 



I, V CHASSE UDYAI.K. 



9r. 



contre le ius de laCif»uë. et contre les polirons 
(luand on en a troj» iiianj:i\ aussi prinse auec du 
vinaigre on dict qu'elle arreste le sang, l'vrine 
d'vn Cerf est bonne contre les douleurs de la 
ratte , elle sert aussi contre les colicjues ven- 
teuses de l'estomac et des boyaux : quand on en 
verse dans les oreilles, elle giiarit les vlceres 
d'icelles : Selon Pline le poulmon du Cerf soiché 
à la fumée puis puluerisé et prius auec du miel, 
guarit de la toux, la corne de Cerf bruslée des- 
couure ceux qui sont suiets au mal caduc, et 
la cendre d'icelle appliquée en du vinaigre sim- 
ple ou rozat appaise la douleur de teste, guarit 
les petits reumes, chasse les vers du corps qui 
la boit, et sert à rencontre de la iaunisse la pre- 
nant auec du vin, elle affermit aussi les dents 
qui tremblent en les frottant ou lauant d'icelle 
et en allège les douleurs : Le semblable fait la 
poudre de ladite corne non bruslée, selon Aui- 
cenne le bout de la queue d'vn Cerf est vn venin, 
qui en prend, tombe en angoisse véhémente, 
s'esuanoilit et finalement meurt ; le remède est 
de le faire vomir auec du beurre et de l'anis : 
Solinus dict que le Cerf oyant l'aboy des Chiens 
s'enfuit tousiours vers le Levant, alin que le 
sentiment de son pied se perde auec luy ; quand 
le Cerf est chassé il fuit aussi tost vers l'Occi- 
dent, et autre costé que vere le Leuant. 



26 LA CHASSE ROYALE. 



CHAPITRE VIL 

Des Chiens cour ans. 

APRES auoir escrit du naturel du Cerf ie veux 
parler de celuy des Chiens, il faut sçauoir 
qu'il n'y a que trois sortes de Chiens courans. 
Les premiers Chiens qui ont esté en nostre Eu- 
rope ont esté la race des Chiens noirs, et celle 
des Chiens blancs, mais celle des blancs a esté 
depuis confondue en celle des Chiens greffiers 
blancs comme ie descris cy après, toutes les 
deux sont venues de Monsieur S. Hubert. De- 
puis le Roy S. Louys, estant allé àlaconqueste 
de la terre saincte, fut fait prisonnier : et comme 
entr autres bonnes choses il aymoit le plaisir de 
la Chasse, estant sur le point de sa liberté, ayant 
sceu qu'il y auoit vue race de Chiens en Tarta- 
rie qui estoient fort excellents pour la chasse 
du Cerf, il feit tant qu'à son retour il en amena 
vue meutte en France. Ceste race de Chiens 
sont ceux que l'on appelle gris, la vieille et an- 
cienne race de cette couronne, et dict-ou que la 
rage ne les accueille iamais, voylà les trois et 
differens poils de Chiens dont ie veux escrire. 



LA CHASSE HUVALK. 27 

CHAPITRE VIII. 
Des Chiens coitram, uoirs. 

LES Cniens noirs sont de moyenne stature. 
La vrayerace d'iceux sont qualr' oeillers de 
rouge, c'est à dire ont des marques rouges ou 
faunes sur les yeux, et communément le poil de 
leurs jambes est de la mesme couleur, s'ils ont 
du blanc c'est peu, et sur la poitrine. Ce sont 
Chiens longs, peu rablez et qui n'ont grande 
force leui" façon de chasser est par le menu, et 
suyuent tousioiu-s la beste qu'ils chassent à 
l'endroit des voyes par où elle passe, ne four- 
boutent point, c'est à dire ne passent jamais 
plus auant que la beste a esté, et si d'auenture 
le Cerf qu'ils chassent fait vn retour, qui vaut 
autant à dire qu'en donnant dedans vn chemin, 
s'il renient sur les mesmes pas qu'il a faits, les 
dicts Chiens vont iusques au bout du retour, et 
retournent chasser iusques à ce qu'ils ne retrou- 
uentlebout delà ruse, et iamais ne font enceinte 
pour trouuer passer la beste qu'ils chassent, 
ains vont tousiours chassans parle menu conmie 
i'ay dict cy dessus, et si d'auenture le change 
bondit ils demeurent tous estonnez à la- queue 
des chevaux des piqueurs : si bien qu'ils ne 



28 LA CHASSE ROYALE. 

chassent, ny le change, ny leur droict : cesterace 
de Chiens est bonne pour gensqui ont les gouttes, 
et non pour ceux qui font mestier d'abréger la 
vie du Cerf, et quant à moy ie trouue qu'ils 
sont meilleurs à la main que hors du couple. 



CHAPITRE IX. 

Du naturel des Chiens gris. 

LES Chiens gris sont grands Chiens, hauts sur 
iambes et d'oreilles, ceux qui sont delà vraye 
race sont de couleur de poil de lièvre, ils ont 
l'eschine large et forte, le iarret droict, et le 
pied bien formé : mais ils n'ont pas le nez si bon 
que les noirs, cela est cause que leur façon de 
chasser est toute diflérente, car comme les au- 
tres chassent par le menu, ceuxcy estans extrê- 
mement vistes et ayans deffaut de sentiment 
chassent à grandes randonnées * loin des voyes, 
et à la veuë les vns des autres. Le plus souuent 
au partir de la couple ils s'en vont comme s'ils 
chassoient sans auoir rien deuant eux, et seule- 
ment leur furie les transporte. La cause de cela 
est qu'ils connoissent le deffaut qu'ils ont du sen- 

' Randonnées, circuit que fait un animai dans une 
même enceinte. 



LA CHASSE ROYALK. "29 

liment, et que si vne beste se forlongne deiiant 
eux, ils ne la scauroiont plus chasser. Voylà pour- 
quoy ils fourhoutent s'ils trouuent vn retour, ils 
s'en von t comme loups horsdes voy es sans don ner 
loysir au ^'eneur de les rappeler pour les faire 
retourner le bout de la ruse; si le change bondit 
si ce ne sont vieux Chiens tjui ayent accoustumé 
de chasser, et ipii par cela soient dtnienus sages, 
ils le chassent sans qu'il y ait ordre de les rom- 
pre, et pour dire vray ce sont Chiens enragez, 
car il se faut rompre le col et les jambes pour 
les tenir, si vn Cerf dresse ils le prendront et 
bien viste, mais s'il ruse on les peut bien cou- 
pler et ramener au chenil. 



CHAPITRE X. 
Des Chiens blancs greffiers. 

I'ay trouué tant de bonté es Chiens de ceste race 
qu'il me semble que, ie n'en puis dire assez 
de bien. Car à la vérité tout ce que les deux au- 
tres noirs et gris ont de bon est en eux, et ne 
tiennent rien de ce qu'ils ont de mauuais : ils ont 
le cliasser braue et en vrais Chiens courans; ils 
sont plus vastes que les gris et plus sages que les 
noirs, iamais n'appellent qu'ils n'ayent le nez 

H. 



30 LA CHASSE ROYALE. 

dans les voyes, et quand le change bondit, c'est 

alors qu'ils se glorifient en leur chasser : Ton ne 

voit gueres de Chiens de cette race, quelques 

ieunes qu'ils soient, courre autre chose que le 

droict, et se saunent peu de Cerfs deuant eux, 

quelque ruse et retour qu'ils façent s'ils sont bien 

conduits, et à bien dire, ce sont vrays Chiens de 

Roy, ils sont grands comme lévriers, et ont la 

teste aussi belle que les braques, ils s'appellent 

greffiers, pour ceque du temps du Roy Louis XII, 

on print vn Chien de la race des Chiens blancs 

de S. Hubert, et en feil-on couurir vue braque 

d'Italie qui estoit à vn secrétaire du Roy, qu'en 

ce temps là on appeloit Greffier, et le premier 

Chien qui en sortit, fut tout blanc, horsmis vue 

tache fauue qu ilauoit sur l'espaule, comme en- 

cores à présent est la race. Le Chien estoit si bon 

qu'il se sauuoit peu de Cerfs deuant luy, il fut 

nommé Greffier à cause dudit Greffier qui auoit 

donné la Chienne, ledit Chien feit treize petits, 

tous aussi bons et escellens que luy, et peu à 

peu la race s'esleua : de sorte qu'à l'aduenement 

à la Couronne du feu Roy mon grand père, elle 

estoit tout en estre. le ne veux obmettre que la 

maison et le parc des Loges, près ma maison de 

S. Germain en Laye, n'a esté faicle pour autre 

occasion que pour nourrir et esleuer ceste race 

de Chiens blancs Greffiers. 



I.A CHASSK HOVAI.K. 31 

CHAPITRE XI 

De toiiks autres sortes de poil de Chiens courans. 

^^OLS Chiens courans d'autre poil et race que 
X des poils dont l'ay parlé, sont Chiens baslars, 
de l'vne et l'autre race, meslez ensemble, comme 
les Chiens fauues qui prouiennent des gris et des 
blaucs,quandvn Chien grisa couuertvneChienne 
blanche, ou quand vu Chien blanc a couuert vne 
Lice grise, et des Chiens de ce poil là sont venus 
les Chiens de laHunaudaye. Autres que Ton ap- 
peloit du Bois qu vn Gentil- homme du pays de 
Berr^' a donné aux Roys mes prédécesseurs, 
l'on peut faire estât desdits Chiens quant à la 
vistesse, mais ils ont faute de nez. Il y a d'autre 
race de Chiens blancs et noirs, qui prouiennent 
de Cliiens blancs, et des Chiens de Monsieur S. 
Hubert, mais ce sont communément gros Chiens 
pesans, qui ne sont à estimer, véritablement il 
y a vne autre race de Chiens que l'on appelle 
Chiens de la Loue ([ue i'eslime et prise beau- 
coup, ce sontpetits Chiens qui sont de poil blanc, 
qui chassent aussi joliment et bien, comme ils 
sont gentils et beaux, un les appelle Chiens de la 
Loue, pour ce que ce a esté vn Gentil-homme du 
pays de lierry qui porte ce nom là, qui du temps 



32 LA CHASSE ROYALE. 

du feu Roy mon grand père print la peine de les 
esleuer. Le Roy les voyant si beaux et si gentils, 
les donna au feu Roy mon père, son fils, qui 
pour lors estoit Dauphin. le ne veux prendre la 
peine d'escrire d'autre race de Chiens, comme 
barbets et toutes autres sortes de poil, car ce 
sontChiensqui tiennent du mastin. Quantàceux 
qui ont deux nez, ce sont Chiens courans sans 
courre, car ils sont de race de Chiens courans, 
mais toutefois iusques à présent on ne leur a 
fait faire autre mestier que de limier : et y sont 
fort bons et excellens, et afin que ie die que c'est 
que les deux nez qu'ils ont, ce n'est pas qu'ils 
ayent quatre nazeaux : mais c'est que le bout 
de leur nez et mufle est fendu, de façon qu'entre 
les deux narines il y a vne séparation iusques 
aux dents, et s'en troime de tous poils. 



CHAPITRE XII. 

Comme il faut faire entrer les Lices en chaleur, 
et les traitter quand elles sont pleines. 

PREMIEREMENT il faut estrc curieux de choisir 
vne Lice qui soit grande de corps, qui ait le 
colTre large et le iarret droict, le poil court et 
gros sans estre gras, et qui soit lierpée, et aye 



LA r.HAtJSK ROYALE. 33 

reschiiie large. Il favit que le Chien pour la cou- 
urir soit senililahle, d'autant que les petits tien- 
dront tousiours du père et de la mère, il faut 
aussi qu'ils ayent le nez bon et soient de grande 
vistesse : car les Chiens en qui detfaut l'vn ou 
l'autre, ne peuuentrien valoir. ApresauoirChien 
et (chienne de telle parfaite bonté et beauté : pour 
faire entrer la Lice en chaleur, afin d'en auoir 
plus proniptenient de la race, il la faut me lire 
et tenir auec d'autres Chiennes chaudes, et 
aucune fois l'enfenner dedans vn tonneau (jui 
soit barré si près qu'elle n'en puisse sortir, et 
au trauers des barreau.x luy monstrer petits 
Cheaux, les lui faire sentir et halener, et si pour 
tout cela elle ne veut entrer en ciialeur, faut 
faire couurir d'autres Chiennes deuant elle, et 
alors ne faudra aussi tost d'y entrer : après 
qu'elle est en chaleur, il faut attendre qu'elle 
commence à se refroidir pour luy bailler le 
Chien : car qui Itiy l)ailleroit en sa grande cha- 
leur, elle ne retiendroit pas, il ne la faut faire 
couurir que deux fois, et depuis qu'elle est cou- 
verte la faut laisser en liberté : car la nature ne 
luy a bien donné le iugement (jue pour conserucr 
ce qu'elle a de créé dedans le corps, elle se garde 
si soigneusement que vous diriez qu'elle est 
gouuernée par quelque raison, iamais ne s'a- 
longe et efforce, de peur de se blesser. Si elle 



34 LA CHASSE ROYALE. 

est contraincte de passer par quelque passage 
estroit et malaisé, elle se choyé et conserue fort 
curieusement. Pour la nourrir, si on luy baille 
son saoul à manger, elle ne s'en portera pas si 
bien, par ce que le bon traittement Fengraisse- 
roit de sorte qu'elle ne pourroit aysément faire 
ses petits, lesquels elle jetteroil morts ou si me- 
haignez qu'ils ne pourroient jamais rien valoir : 
au contraire, il n'y a point de danger de la tenir 
vn peu maigre, sur tout ne luy faut point donner 
de potage salé ny de chair crue., car cela la 
feroit auorter : c'est pourquoy on ne baille ia- 
maisla curée aux Lices pleines. L'on reconnoist 
que la Lice est pleine quand les tetins se nouent, 
le coffre s'eslargit et le ventre s'abaisse, cela ne 
s'aperçoit que quinze jours après qu'elle est cou- 
uerte, car plustost l'on n'en sçam-oit rien iuger. 



CHAPITRE XIII. 

Comme il faut esleuer les petits Cliiens 
et nourrir la mère. 

LES Chiennes portent neuf semaines et trois 
iom-s, et au bout de ce terme ne faillent de 
faire leurs petits. Comme l'on connoist que la 
Lice veut challer, faut que le valet de Chiens 



LA CHASSK HOYALK. 35 

(lui en a la charge soit soigneux, (ju'ainsi qu'elle 
se deliure ; les petits sortent les vns après les au- 
tres, sans se serrer iusques à ce que le dernier 
soit sorty. Or la Lice estant deliurée, est besoin 
luy changer de nourriture : car comme aupa- 
rauant il ne falloit la nourrir trop, pour les cau- 
ses que i'ay dictes en l'autre chapitre. Au con- 
traire ayant challé la faut nourrir de meilleurs 
viures que l'on peut trouuer, comme potages, 
chairs, et autres choses qui la peuuent engrais- 
ser; et la nature a si bien pourveu que tout ce 
qiie l'on luy peut bailler, au lieu de l'employer 
à sa nourriture, se conuertit enlaict, pour nour- 
rir et alimenter ses petits : Et si l'on voit que la 
quantité des Chiens soit si grande, que la force 
de la mère ne soit suffisante pour les nourrir, est 
besoin l'aider et secourir d'autres Chiennes qui 
ayent petits demesme aage que la Lice, mesmes 
si on peut recouurer des Levrieres, pour deux 
occasions elles y sont meilleures que les autres : 
L'vne à cause de leur grandeur et force elles ont 
plus de moyens de nourrir et plus à leur aise les 
petits que l'on leur baille : L'autre, les Chiens 
<iui en sont nourris retiennent de la vitesse du 
Lévrier. Or cecy n'est point nécessaire de faire, 
si les petits n'excèdent le nombre de trois : car il 
faudroit «[ue la Lice fust l>ien mauuaise nourrice 
si elle ne les pouuoit nourrir. Pour faire que 



36 LA CHASSE ROYALE. 

lesdicles Levretes ou autres Chiennes à qui l'on 
veut faire nourrir d'autres petits ne façent diffi- 
culté de les reçeuoir au lieu des leurs, il faut 
prendre vn des leurs, le tuer, puis du sang en 
frotter ceux que l'on leui* baille, les voyans 
couuerts de sang ne faillent aussi tost de les 
lécher, car c'est le naturel des Chiens de lécher 
les petits incontinent qu'ils sont nez pour les 
nettoyer de la peau qu'ils ont sur eux, et en les 
léchant, sentent et reconnoissent leur sang, et 
par ainsi les prennent poiu* les leurs. Les an- 
ciens ont voulu dire que la mère mangeoit le 
fardeau et la peau qui enveloppe les petits : 
mais par l'expérience on connoist le contraire, 
seulement elles ne font que les purger et net 
loyer auec la langue, il s'en trouue de si mau- 
vais naturel qu'incontinent qu'elles ont fait 
leurs petits elles les mangent; cela ne leurpro- 
uient que deux causes, l'vne, que ne se sentans 
pas la force de les nourrir par despit les tuent, 
l'autre, est qu'en les nettoyant elles les leichent 
tant qu elles leur font sortir le sang du corps, 
puis les mangent, à quoy il faut auoir l'œil et 
les tenir emmuselées depuis l'heure qu elles ont 
challé neuf iours après, et quand les neuf iours 
sont passez, pourueu qu'on ne leur en laisse que 
tel nombre qu'elles puissent nourrir, ils sont hors 
de danger. Voylà doncques comme la Lice jette 



L.V CHASSE KOYALE. 37 

ses petits, et le moyen de la noiinir (juand ils 
sont au laict ; il y en a d'autres cini ont voulu 
dire (jue le laict de vache estoit meilleur que 
celuy de Chienne pour allaicter les petits, mais 
ie suis d'opinion contraire, et tiens que celuy 
qui leur est naturel fait meilleure nourriture : 
Mais quand ils sont hors de dessous la mère, 
comme ie diray cy après, il est nécessaire de 
les nourrir de toutes choses 1}ui les peuuent 
croistre et renforcer, ils doiuent tetter deux 
mois ou deux mois et demy. Le lieu pour tenir 
la Lice pendant qu'elle a ses petits doit estre 
chaud, toutesfois sans feu : si l'on la peut mettre 
en quelque coing d'estahle où il y aye vne sépa- 
ration de claye ou d'autre chose, afin que les 
chenaux ne la puissent offençer, c'est le meil- 
leur : car la claye y est tempérée. le ne parle 
icy en quel temps les Chiennes entrent en cha- 
leur, et quand elles en sortent, comme i'ay dict 
des Cerfs, car elles n'ont saison certaine et 
ai-restée; ie diray bien que celles qui challent 
au mois de lanuier, communément les Ciiiens 
qui en sortent sont plus beaux que les autres, 
par ce que tandis qu'il fait froid ils demeurent 
tousiours sous la mère qui les en garantit, et 
comme ce vient le Printemps, ils sont assez forts 
pour se defFendre des pulces . 



3H LA CHASSE ROYALE. 



CHAPITRE XIV. 

Comme il faut nourrir les petits Chiens quand 
ils sont hors de dessous la mère. 

L'on dict communément qu'il faut nourrir les 
Chiens courans ensemble, et braques et epa- 
gneux séparez, ce n'est pas sans cause : car véri- 
tablement leur façon de chasser est différente, 
pour ce qu'il faut que les Chiens courans pour 
bien chasser se tiennent ensemble, et au con- 
traire les Chiens d'oyseaux, tant plus ils s'es- 
cartent pour battre le pays ils en sont estimez 
meilleurs. Doncques pour apprendre aux Chiens 
courans d'autre créance les vus aux autres, les 
faut nourrir ensemble, après qu'ils ont tetté 
deux mois et demy, et qu'il les faut tirer hors de 
dessous la mère. Si la maison du Gentil-homme 
où la Chienne aura challé est en Bourg ou Bour- 
gade, il les en doit oster pour deux raisons, F vue 
qu'il faut euiter que le Chien soit nourry de tri- 
pailles, chair, ny autres viandes semblables à 
celles là, car cela le rendroit trop mol : l'autre 
que si les Chiens trouuoient si souuent à man- 
ger, estant leur naturel de s'endormir aussi tost 
qu'ils sont saouls, ils ne feroient point d'exer- 
cice, dont il aduiendroit qu'ils ne s'endurci- 



LA CHASSE ROYALE. 39 

loieut le pied, et ne s'accouslumeroienl le corps 
au travail. Partant il est nécessaire les mettre 
et tenir en lieu où ils soient bien nourris de 
pain gruau, laict, et autres telles choses, sans 
(ju'ils en ayent faute et en liberté, coninie en la 
maison d'vn laboureur : Et afin que les petits 
Chieuss'accoustmnentauchaudet s'endurcissent 
le pied, il fautque le laboureur qui les a en garde 
les meine auec luy quand il va au.\ champs : 
iusques à l'aage de si.\ mois ils ne pensent qu'à 
se joiier, mais comme ils entrent au sepliesme, 
le laboureur ne les doit perdre de veué : Car le 
Chien qui est de bonne race, dès qu'il entre au 
septiesme mois, s'il rencontre du conin', lièvre, 
ou autre beste saunage, ne faudra de le chasser, 
cela ne luy peut de rien seruir : Au contraire luy 
nuist grandement, pour ce qu'il n'a pas le ingé- 
nient de connoistre ce qu'il chasse et se faire le 
sentiment, et n'ayant la forcede suyure ce qu'il 
a entrepris il seflile. Ouand le laboureur les a 
nourris iusques en l'aage de huict mois, faut 
([u'il leur change de façon de viure, et (ju'il leur 
baille du pain tout sec le meilleur qu'il peut 
trouver, et depuis l'aage de huict mois iusques au 
bout de l'an qu'ils doyuent demem-erchez luy, il 
est besoin qu'il leur attache des bastons au col 

' Conin, cunil, lapin. 



40 LA CHASSE ROYALE. 

pour les apprendre à aller au couple, et qu'il 
commence à les faire hanter le monde, afin 
qu'ils ne soient tant agars quand ils entreront 
au chenil. Du Fouilloux* et d'autres ont voulu 
dire qu'il y auoit connoissance de bonté en la 
ieunesse d'vn chien à certains signes qu'ils re- 
marquent, comme quand il est ergoté, qu'il a 
trois poils longs sous le menton et qu'il a le 
poil du ventre rude, mais quant à moy ie diray 
que la meilleure connoissance qui y soit c'est à 
la race. Car selon l'ancien prouerbe, il n'est 
chasse que Chiens de race, et pour vn bon Chien 
que trouuerez qui n'est point de race auec les 
signes que dict Du Fouilloux, il s'en trouuera 
dix qui donneront du déplaisir à leur maistre, 
et ici ie diray que i'en ay veu de bonne race 
auoir ces signes là ne chasser mieux que les 
autres : Et pour conclure auec vérité, si voulez 
très bien connoistre vn Chien, il le faut veoir 
chasser. 

' Dans l'édition originale, on lit Le Fouilloux. 



LA CHASSK UOVALE. 



41 



CHAPITRE XV. 

Comme il faut mettre les Chiens chez le Gentil- 
homme pour les apprendre à chasser. 

DES que les Chiens ont vn an accomply, il est 
nécessaire de les tirer d'auec le laboureui-, 
d'autant qu'il est temps de commencer à leur ap- 
prendre leiu- mestier.Pour ce faire s'il y a quelque 
Gentil-homme qui ait vne meutle dcChiens cou- 
ranspour lelieure, on lesluy doit bailler et laisser 
pom- quatre mois, car il n'y a rien qui leur face 
si tost le nez bon que chasser auec compagnie 
de bons Chiens, ils apprennent à requester : Et 
d'autant que le sentiment du lièvre n'est si 
grand (|ue celuy du Cerf, et qu'il ruse plus son- 
nent, cela est cause de leur faire le sentiment 
meilleur, plus délié et subtil, aussi leur apprend 
il à faii-e leurs raussins soudains, et prendre 
peine à trouuer le but de la ruse de la beste 
qu'ils chassent : il faut aussi que le Gentil- 
homme qui veut prendre la peine de mettre les 
ieunes Chiens à la voye, aille deux fois la se- 
maine aux champs pour les veoir chasser, cpi'il 
les tienne sujets, et que pour ce faire il ait 
quelque valet de Chiens à pied, qm auec la 
uaule les face tirer où il entend le son de la 



42 LA CHASSE ROYALE. 

trompe, pour leur y faire prendre créance : 
Aussi ne faut il qu'il sonne jamais à faute, c'est 
à dire que la beste ne soit passée, ou que ce ne 
soit pour leur faire auoir curée , car cela leur 
feroit perdre toute créance. Apres que le chien 
a demeuré quatre mois chez le Gentil-homme, 
qu'il a aprins à chasser et auoir créance à 
l'homme, il faut l'en tirer et le mettre au chenil, 
le ne veux obmettre à dire, que tandis qu'il est 
chez le Gentil-homme il faut qu'il soit nourry de 
pain sec, et Lien traité de la main : Car le bon 
traittemeut qu'on luy fait de la main luy profite 
autant que toute autre nourriture. Et aussi que 
l'estable où le tient le Gentil-homme soit renou- 
uelée souuentde paille fresche, et qu elle ne soit 
trop chaude. Je ne dy point chenil, à cause quil 
n'appartient à nul de nommer chenil le lieu où 
il met ses Chiens qu'à celuy qui a meutte de 
Chiens Royale, qui peuuent prendre le Cerf en 
tout temps sans autre ayde que de leurs Chiens : 
ie descriray cy après comme doit estre fait le 
chenil, et en quel lieu il doit estre situé. 



L.\ CHASSE 1U)YALE. 43 

CIIAPITllE XVI. 
Comme doit eslre fait et situé le Chenil. 

LE Chenil doit estre fait à cinq ou six cents 
pas de la maison du seigneur, il doit estre ac- 
compagné d'vn pré d'vn arpent ou arpent et de- 
my, dedans letpiel il y ait de l'eau viue et cou- 
rante, et le clorre de paillis ou de muraille : il 
faut prendre garde de situer et planter le lieu 
où les Chiens couchent, de façon ipje le midy et 
le couchant n'y donnent point afin de le rendre 
plus frais, il doit estre de sept toysesde long et 
cinq de large , on y doit faire vne cheminée de 
trois toyses, entourée de barreaux de bois pour 
garder les Chiens d'aprocher trop près du feu. 
Ledit lieu doit aussi auoir d'vn costé et d'autre 
la largeur d'vne toyse et demye, estre releué 
de la hauteur d'vn pied d'ais qui soient Iroiiez 
afin que le pissat, la sueur et puanteur du Chien 
i:oulle en bas, et qu'au milieu il demeure vne 
allée de deux toyses de large, plancheée conune 
le reste, où il y ait deux ou trois bastons fichez 
l'-ouuerts de paille, contre lesquels les Chiens 
[)uissent pisser : il le faut aussi lambrisser d'ais 
par le dedans, et qu'entre la première couuerture 
l't le lieu uu sont les Chiens il y ait vne sépara- 



44 LA CHASSE ROYALE. 

tion comme vn grenier, où les garçons des 
Chiens puissent coucher, que lesfenestres soient 
si hautes que les Chiens n'en puissent sortir. 
Derrière ledit parc et Chenil il faut qu'il y ait vne 
court, à l'vn des costez de laquelle il faut qu'il y 
ait vn logis pour les Venem-s et des estahles pour 
tenir leurs chenaux, et que de l'autre il y ait trois 
ou cinq petits Chenils particuliers de deux toyses 
en quarré, tant pour mettre les Chiennes chau- 
des que les Chiens malades, et ceux qu'on doute 
de la rage : à vn des coings de ladite court, il y 
doit auoir vn four et vne chambre pour le bou- 
langer. Voylà comme doit estre fait le Chenil et 
ce qu'il y faut obseruer. 



CHAPITRE XVII. 

De la rage des Chiens. 

APRES auoir escrit de la Nature des Chiens 
courans, ie veux parler des maladies aus- 
quelles ils sont sujets, et sur chacune d'icelles le 
moyen qu'il faut tenir pour les guarir, le Chien 
est vne beste fort seiche, elle l'est tant qu'elle 
n'a nulle humidité en soy : Cela est cause que 
les maladies qu'il a prouiennent de chaleur. Et 
tout ainsi que l'homme sec et chaud a commu- 



LA CHASSE ROYALE. 15 

nement pour maladies ticvres fort ardentes et 
aigiies : ainsi le Chien tenant de ce naturel, n*â 
autre maladie que fièvre, mais la fièvre du(<liien 
est ce que l'on appelle rage, parce qu'il est en- 
cores plus chaud que l'homme. Et comme on 
voit ([uand vne himieur mélancolique saisit les 
esprits, faire dillereuts elfects en ceux qui eu 
sont transportez selon le sujet qu'ils trouuent : 
Amsi la rage est ditrerente et plus dangereuse 
aux vus qu'aux autres Chiens, selon leur aage, 
l'exercice qu'ils font, le temps et saison de 
l'année, et leur nourriture et traitement : Car la 
rage est plus cruelle à vn Chien de moyen aage 
qu'elle n'est a vn ieune, plus dangereuse à vn 
Chien qui court souuent qu'à celuy qui n'est en 
aage de courre. Celuy qui enrage aux iours cani- 
culaires est plu» à craindre que celuy qui tombe 
malade au Printenqjs ou autre saison : Le Chien 
mal nourry sera plustost touché de la rage que 
celuy qui l'est bien, d'autant qu'il a le sang plus 
facile à corrompre. Le vieil Chien s'il enrage ne 
peut estre trop furieux, ou meurt incontinent : 
car la chaleur et le venin qui cause la rage, a 
aucunement perdu sa force et malice pour la 
vieillesse. Et partant nous dirons qu'il y a six 
espèces de rage. La première et pire de toutes, 
s'appelle rage enragée : I^es Chiens qui en sont 
touchez crient et hurlent a voix cassée et en- 



46 LA CHASSE ROYALE. 

roilee, pour la seiclieresse grande (p'ils ont au 
gosier, quand ils vont partout mordans hom- 
mes, bestes et tout ce qu'ils rencontrent, car le 
venin de la rage leur a tellement troublé les 
sens, qu'ils ont perdu toute connoissance, leur 
morsure est très dangereuse, et à grand peine 
en peut eschapper celuy qui en est atteint, d'où 
sort le sang, car le venin pénètre si soudaine- 
ment iusques au dedans, et saisit les parties 
nobles, que la vertu d'icelles est incontinent ab- 
battuë, et voit-on plustost les signes de la mort 
que les remèdes n'y peuuent estre appliquez. 
L'autre rage est approchante de la première, 
et toutes-fois différente en vne cliose, c'est que le 
Chien enragé ne s'attache point aux hommes, 
ains seulement aux bestes, sa morsure est autant 
périlleuse cjue l'autre : Et parce que le Chien 
ne s'arreste en aucun lieu, courant ça et là, elle 
s'appelle rage courante. Il ne se faut esbaliir si 
tel Chien ne mord les hommes : car le venin 
de la rage n'a encore acquis telle mauuaistié, 
qu'il luy face du tout perdre le sens : mais luy 
demeure quelque petite scintille de iugement 
et discrétion dont il reconnoist l'homme, duquel 
il est naturellement amy : on lient ces deux 
rages estre fort contagieuses pour les autres 
Chiens, encores qu'ils ne soient mordus : c'est 
par ce que l'haleine qui leur sort des nazeaux 



I.A CJIASSE H(JYALK. 47 

se communique à l'air qui les euuinninc, lequel 
estant infecté et corrompu, est attiré par les 
autres Chiens : puis estant paruenu au cœur, les 
esprits et les sens rn ii-cuivent la contagion. Ce 
qu'il ne faut Irouuer estianpe, car l'on voit le 
semblable tous les ioin-s entre ceux qui hantent 
les ladres et pesliferez. L'autre et Iroisiesme 
rage se nomme tombante, pour autant que 
comme ils cuident cheminer ils vont chancelant 
sans se pouuoir soustenir. ainsi tombent et 
meurent : La cause de cela, est ipie le venin n'en 
estant si violent et pernitieux, elle n'est si dan- 
gereuse et contagieuse que les deux autres. La 
quatriesme rage s'appelle rage eflanquée, car 
ils sont cousus par les flancs, basteut grief, et 
ne veulent manger, tiennent la teste et le regard 
bas. et quand ils vont leuent haut les pieds et 
chancelenl : Ceste rage vient aux vieux Chiens, et 
autres qui sont rompus et vsez d'auoir trop 
courru, et principalement quand ils sont mal 
couchez, traitez et nourris : car il faut que l'em- 
maigrissement soit commencé longtemps de- 
uant que la rage soit venue. Tels Chiens enragez 
ne sont dangereux, parce qu'ils sont sans vi- 
gueur, et n'ont force de mal faire, ils meurent 
comme en langueur et faute de nature. L'autre 
rage se nomme endormie, parce que les Chiens 
sont tousiours couchez, et faisans semblant de 



48 LA CHASSE ROYALE. 

doiinir, meurent ainsi sans manger, cela pro- 
nient quand rimmeur froide et chaude se ren- 
contrent dans le cerueau : Si la chaude surmonte 
la froide, il tombe en vne dormeuille, que l'on 
dict communément: mais si l'humeur froide 
abonde plus que la chaude, le Chien dort plus 
qu'il ne vueille, et ne s'amuse cependant à mal 
faire. Parquoy telle rage n'est dangereuse, et 
n'est sans cause qu'on appelle vn Chien enragé, 
fol, et dict-on communément qu'il folie, par ce 
que le cerueau est la partie qui soulîre le 
plus en toutes sortes de rages. Toutes-fois il y 
en a vne entre les autres, qui s'appelle rage de 
teste, parce que la teste leur deuient grosse et 
enflée, que les yeux pareillement se monstrent 
si gros qu'ils semblent sortir de la teste, ce qui 
procède de la grande abondance de sang chaud 
et ardent, lequel estant renuoyé du cœur au 
cerueau s'espand çà et là, et cause telles enflures. 
Tel Chien ne fait aucun mal, car l'aflluence du 
sang luy en oste toute enuie. le n'ay iamais veu 
guarir Chien du tout enragé, de l'vne de ces 
manières de rage : mais beaucoup de gens esti- 
ment vn Chien enragé, lequel quelquefois ne 
l'est pas. Quand vn chien voyant l'eau tremble 
et dresse le poil, c'est mauuais signe, qu'il a les 
yeux rouges et chancelans, le regard de trauers, 
la veuë immobile, comme fichée en vn mesme 



I.A C.HASSK UOYALE. 49 

lifMi : il ptMirlu' la teste contre bas, il court la 
jnunile ouuerle, il fire la langue, jette de l'es- 
cume des nazeaux, il pousse bien fort du nez, 
mord les autres Chiens en l'estoyant de la queue, 
les fleurant premièrement, et a les babines d'en 
haut (jui couurent les dents si retirées, que l'on 
peut aisément aperceuoir par au dessous : il 
chancelle ça et là, et s'aheurte à toute chose qu'il 
rencontre, et ne reconnoist le plus souuent 
inaislre ny maison où il a prins sa nourriture, 
ce sont toiu* signes de rage : mais la plus as- 
seurée preuue qu'on y puisse auoir, est le sépa- 
rer des autres trois iours naturels, pendant les- 
(juels s'il ne veut manger chair ny autre chose, 
il le faut tenir pour enragé, et qu'il ne viui-a (jue 
neuf iom-s pour le plus. Pour guarir vn Chien 
mordu d'vn autre enragé, il luy faut appliquer 
les remèdes le plus tost qu'on peut, après sa 
morsure : Car peu eu eschappent, quand la ma- 
ladie a saisi le corps : Car s'il passe vn iour natu- 
rel, ie n'oserois entreprendre le guarir des deux 
premières rages que i'ay dictes, mais il le peut 
estre des autres, parce que non contagieuses, 
il n'y a péril pour ceux qui les pansent. Toutes- 
fois il ne faut s'endormir à \ pourueoir, quand 
bien le Chien enragé n'anroit fait qu'vne petite 
impression de la dent à celuy qu'il a mordu : 
car vn petit et moi ns que rien d'escume de laissée 



50 LA CHASSE HOYALK. 

à la playe après la morsure engendre vne va- 
peur qui est si pernilieuse cju'elle pourrit le 
sang, et corrompt toute sa substance; et se de- 
couure plustost la rage aux Chiens après la mor- 
sure, qu'aux honmies. Parce que leur naturel 
est préparé pour receuoir vne telle contagion, 
ainsi que i'ay cy dessus dict : il ne faut donc 
négliger la morsure d'vn Chien, ains y appliquer 
promptemeut les remèdes, dont il y a de plu- 
sieurs manières. Premièrement faut auoir esgard 
à la playe, si elle est grande, il faut laisser fluer 
le sang plus longuement qu'on pourra, afin 
qu'auec iceluy vne partie du venin se puisse 
euacuer, et quand le sang sera arresté, appliquer 
dessus la playe vne grande ventouse, auec grand 
feu pour attirer dauantage le venin qui sera 
délaissé en la playe : Sera bon la leuer par deux 
ou trois fois, et quand la remettre. Apres q\ie la 
ventouse aura fait son effect, faut mettre par 
dessus vn poulet fendu par le milieu, et l'y 
laisser l'espace de six heures : car il n'a pas 
seulement l'efficace d'attirer à soy le venin, 
mais appaise la douleur et l'inflammation, si 
aucune en y a : Si la playe de la morsure est 
petite, il la faut scarifier et agrandir, puis y 
mettre et appliquer les ventouses et autres re- 
mèdes comme dict est : il les faut seigner des 
veines qui sont au dedans des quatre jambes, 



LA CHASSE hOYALE. 51 

(le doux autres veines qui sont a coslé du gros 
nerf, qiii est dessous la langue, et de deux au- 
ires (jui sont sur les deux yeux. VA parce (jue le 
l»lus souuenl ou n'aiioint de ventouse, prompte- 
nient faut auoir recours aux remèdes qui ont la 
vertu d'attirer du corps le venin, et le garder de 
passer outre. Le premier et plus facile à recou- 
urer est de lauer les playesauec du fort vinaigre 
tout chaud, ou qui mieux est d'vne eau bouillie, 
auec racine d"vne herbe qu'on appelle patience, 
ou parelle : et quand la playe sera bien frottée 
et lavée, y mettre vn cataplasme fait d'oignons 
et ails cuits, ensemble y adioustant du gros sel 
puluerisé, et un peu de miel, les autres y appli- 
quent ce (]ui en suit, qui est fort expérimente : 
vn gros oignon lequel il faut cuire entre deux 
braises, puis le piler dans vn morlier auec bon 
leriac et metridat, autant de l'vn (]ue de l'autre, 
siboules, de la rue, et orties, en y adioustant 
sur la fin vn petit d'eau de vie. Et encores que 
les remèdes qu'on applique par dehors attirent 
la maladie qui est dedans, si est ce que pour la 
mieux guarir, il est nécessaire y remédier par 
dedans, et leur faire aualer (juehiues breuuages , 
qui aydent à nature a pousser dehors ce qui est 
dedans le corps, et partant faut prencb-e de la 
pimpernelle auec sa racine, la faire piller ius- 
ques à ce qu'il en sorte du ius, mesler ce ius 



52 LA CHASSE ROYALE. 

aaec de l'huyle d'olif vierge, et la mettant dans 
vn cornet la leur faire, aualer comme font les 
mareschaux, quand ils veulent bailler quelque 
médecine aux cheuaux, on leur en doit bailler 
à chacune fois vne chopine tous les matins, par 
l'espace de quarante iours : Du suc qui reste de 
ladite pimpernelle eu faire vne aumelette auec 
des œufs et du beurre frais, sur tout qu'il n y ait 
point de sel, car il y est contraire : Puis leur en 
faire manger pai- autant de iours que Ton leur 
fait boire de ce dit breuuage. Communément 
aussi on leur brusle la playe auec vn fer chaud : 
après qu'elle aura esté lauée par plusieurs fois 
auec de l'vrine, c'est pourueu que la partie où 
est la playe ne soit nerueuse, il est nécessaire 
de continuer les remèdes cy-dessusdicts; prin- 
cipalement ceux qui sont faits en forme de ca- 
taplasme Tesjjace de cinq ou six iours, puis en- 
tretenir la playe ouuerte, auec autres remèdes 
communs aux autres playes, le plus longuement 
que Ton pourra : car il y a danger de la fermer 
plustost que l'on ne deuroit. On pourroit des- 
crire plusieurs autres remèdes, mais ceux cy 
sont les principaux : Et s'ils ne guarissent de la 
rage, à grand peine le pourront faire les autres, 
le ne veux obmettre aussi à dire que les en- 
uoyer a la Mer, à Monsieur S. Hubert, ou à l'E- 
glise de Monsieur S. Denis en France , ce sont 



LA CHASSE ROYALE. oJ 

remèdes vsilez, desquels ie me suis bien trouué. 
Uuaiid ou les euuoye à la Mer les faut plonger 
en itelle sans qu'ils y pensent par deux ou trois 
fois, et les laisser boii'e tout leui- saoul : afin que 
par ce moyen ils perdent la soif et la crainte 
de l'eau, qui sont les accidens qu'ils craignent le 
plus : Si vous estes trop loiug de la Mer il les 
faut plonger eu quehjue estang ou riuiere, ne 
plus ne moins qu'en la Mer. 



CHAPITRE XVIII. 

De la caquesangue et rongne des Chiens. 

LES Chiens ont aussi vne autre sorte de ma- 
ladie que l'on appelle caquesangue, qui leur 
vient (|uand ils ont fait grand etl'ort, et qu'ils ont 
esté mouillez et en grand froid : ceste maladie 
est dangereuse, parquoy les faut séparer tout 
aussi tust d'auec les autres. Le remède est pre- 
mièrement les tenir bien chaudement, et ne lem- 
bailler rien de sale. Au commencement les nour- 
rir d"vn potage fort espais, dedans lequel faut 
mettre de la terre sigillée, qui en pourra recou- 
urer promptement : Si pour cela ils ne peuueut 
gijarir, faut prendre de la bouillie de farine de 
iebues aussi espaisse que colle et leui* en faire 



54 LA CHASSE ROYALE. 

manger : Si c'est vn ieune Chien il ne faut d'en 
giiarir. Mais si ceste maladie accueille vn vieil 
Chien on le peut bien enuoyer à la riuiere : cai' 
des meshuy il ne seruira plus qu'à donner la 
contagion aux autres. Aussi sont ils suiets à vne 
autre sorte de maladie qu'on appelle galle, qui 
n'est moins contagieuse que les auti'es, pour- 
quoy les faut aussi séparer, il y en a de quatre 
sortes. La première est la rogne qui tient de 
lèpre, ie dis de lèpre, pource qu'elle fait des 
mesmes accidens aux Chiens que la ladrerie fait 
aux hommes : Le Chien qui en est malade a le 
cuir enflé, tout le corps en crouste, et la peau 
fendue par plusieurs creuaces, cette galle est la 
pire de toutes, et ne vient communément à 
beaucoup de Chiens, mais quand ils l'ont on les 
peut bien tenir pour perdus, et encores qu'ils en 
guarissent ils perdent du tout leur vitesse, à 
cause que les vnguens dont il faut vser sont si 
corrosifs qu'ils leur corrompent les nerfs. Or 
pour en guarir faut nourrir le Chien de toutes les 
choses les plus froides que l'on peut trouuer, et 
faire vn vnguent pour le frotter de verd-de-gris, 
ius de genêt, de vieil oing et de chaux amortie, ©t 
tout cela meslé ensemble l'en frotter. Il se peut 
encores guarir d'vne autre sorte, prendre du su- 
blimé, du miel, de l'huyle de noix, et de l'herbe 
qu'on appelle ellébore, et tout cela meslé en- 



LA chassp: royalk. 55 

.soiiilile loninu' i ay cy-dessus dicl, en faire vu 
vu{j:uent pour le froller. L'autre rogne qui s'ap- 
pelle volante est aussi contagieuse (jue l'autre, 
mais non si dangereuse pour le Chien : Et pour 
connoistre cette sorte de galle, il faut sçauoir 
que au commencement qu'elle vient elle prend 
en vn endroict, puis en vn autre : Et comme 
elle est amortie en vn lieu, soudain elle renaist 
en vn autre. Pour en guarii* il y a plusieurs re- 
mèdes, desquels ie diray les deux principaux, 
l'vn est, comme vous verrez le Chien altainct 
de ceste maladie, en tous les endruicts où il eu 
aura des taches, faut auec de l'huyle de vitriol 
y faire vn cerne par cinq fois différentes, de 
trois en trois iom"s, et si cela ne le guarit, il faut 
faire l'autre, à sçauoir : prendre du vif argent 
amorty auec de la saline d'homme à ieun, du 
souffre et de la graisse de Pourceau qui ne soit 
salée, et de tout cela faire vn vnguent pour le 
frotter, et certainement il guarira. Les deux au- 
tres sortes des galles, sont celles desquelles les 
Chiens sont communément attaincts, et quasi 
semblahles, aussi se guarissent presque d'vne 
mesme façon : Il faut prendre d'vne racine 
d'herbe nommée luyne, et l'ayant coupée me- 
nue la faire bouillir auec de l'huyle de noix, 
[luis en froller le (Milieu. (Jr il y a vue autre 
recepte meilleure (jue toutes, et encures (|ue les 



56 LA CHASSE ROYALE. 

de^ix premières rognes soient mal-aysées à 
guarir, si est-ce que si vn Chien ne fait que 
commencer d'en estre attainct, i'entreprendray 
de le guarir : et ce remède ie l'estime plus que 
les autres, pource que quand vn Chien en a esté 
pansé, il ne perd rien de sa vitesse non plus 
qu'il faisait aujjarauant : Cet vnguent se fait 
d'huyle de noix et de nauette, de soufre et de 
vieux-oing bien consommez ensemble. le ne 
veux obmettre qu'à chacune sorte de galle il est 
nécessaire de soigner le Chien des deux jarrets 
de derrière, des veines qui sont au dedans, et 
des arcs. Voylà toutes les maladies des Chiens, 
et les remèdes qu'il y faut faire, il est vray 
qu'aucunefois ils ont quelques degoustemens, 
mais c'est peu de chose, car d'eux mesmes ils se 
guarissent en mangeant quelques herbes quand 
on les meine à l'esbat. 



CHAPITRE XIX. 

Comme il faut dresser vn valet de Chiens. 

APRES auoir descrit de la nature de la beste 
que ie veux chasser, et des Chiens dont ie me 
veux aider pour ce faire : le veux déduire par 
le menu la façon et condition qu'il faut qu'aye 



LA CHASSE HOYALK. 57 

Vil Valet de Chiens, et aussi vn Veueur. Première- 
ment pom* mieux façonner vn Valet de Chiens, 
on le doit prendre le plus ieune (fue l'on peut, 
comme dix à onze ans, aussi tost qu'il est dans 
le Chenil, faut luy faire apprendre le nom de 
tous les Chiens, et le faire connoistre à eux, à 
faire la jtailie, c'est a dire, la reuouueler vne 
fois le iour, et mettre tousinurs la vieille dessous, 
le tenir sujet à estre derrière les Chiens avec la 
gaulle poiu- les faire tirer après le maistre^'alet 
quand on les meine promener, qu'il rafrais- 
chisse deux fois le iour d'eau fraische dedans le 
Chenil, sur tout est nécessaire qu'il y demeure 
et couche iour et nuict, qu'il apprenne à faire 
la martjiie aux Chiens, tant en escusson qu'au- 
trement, qu'il sçache comme il les faut seigner 
et panser des maladies qui leur suruiennent, 
comme i'ay esciit au chapitre qui eu parle. Il 
ne peut apprendre tout ce que dessus qu'il n'y 
aille du temps, dedans lequel la force luy uient, 
l'entendement luy croist, et le iugement luy 
augmente : et selon que l'on connoist qu'il est 
gentil garçon, l'on le croist d" estât, comme de 
simplejiarçondeChiens, l'on le faitmaislre Valet, 
puis communément on ne le change plus : car ie 
diray auec vérité (|u"vn bon Valet de Chiens sert 
autant à les rendre sages comme font les Veneurs. 
Le ^'alet de Chiens bien instruict pour rendre ses 



58 LA CHASSE ROYALE. 

Chiens auec bonne créance, les doit mener ordi- 
nairement deux fois le ioiir à l'esbat dedans le 
parc du Chenil, et les faire sortir du Chenil tous 
descouplez, et les accoustumer auec la crainte à 
demeurer tousiours derrière luy, si d'auenture 
il y a de ieunes Chiens que l'on ait de nouueau 
mis au Chenil, faut qu'il les couple auec les 
vieux, pour leur oster cette peur et frayeur 
qu'ils ont quand ils sortent d'auec le Gentil- 
homme qu'ils n'ont accoustumé d'estre auec 
tant de Chiens ensemble, car si du commence- 
ment vn ieune Cliien prend vu effroy, l'on est 
longtemps auant que de le rasseurer, aussi au 
contraire si de ce commencement le Valet de 
Chiens auec douceur le rend familier à l'homme, 
il ne peut qu'il n'en soit beaucoup meilleur, tant 
pour auoir créance quand on le veut rompre, 
comme aussi pour estre plus aisé à reprendre 
quand on le veut faire. Puis quand ils ont esté 
quelque temps ainsi menez et couplez auec les 
autres, il les doit faire sortir découpiez comme 
les autres : Le Chien sage et obéissant à l'homme 
ne peut qu'il ne face bonne fin , ou il tiendra à 
celuy qui le dresse. Apres que le Valet de Chiens 
a fait faire cinq ou six tours à ses Chiens à son 
cul, comme i'ay dict cy-dessus, il les doit mener 
au ruisseau et fontaine, qui est dedans le pré ; 
puis comme ils ont prins de l'eau, beu et lapé ce 



I.V CHASSK ROYALE. 59 

qu'ils ont voulu, il les doit laisser eu liberté, 
faire ce qu'ils veulent : et aloi-s le bon Valet de 
Chiens doit auoir l'œil sur tous ses Chiens, l'vn 
après l'autre, pour veoir qu'elle contenance ils 
font, de quelle alleure ils marchent : VA selon ce 
qu'il connoist et voit, iuger des maladies qu'ils 
ont, par les signes que i'ay deduicts cy-dessus, 
les panser d'icelles auec les remèdes que i'ay 
pareillement escrits. le ne veux obmettre à dire 
qu'au sortir et entrer du Chenil, il faut que les 
garçons Valets de Chiens et le Maistre ayent 
le soin de peigner et bouchonner chacun des 
Chiens l'vn après l'autre; car mener le Chien à 
l'esbat àson heure, le nourrir de bon pain et eau 
fraische, et le panser soigneusement de la main, 
est ce qui l'entretient en beauté, bonté et vi- 
gueur. Voilà ce qui me semble qu'il faut qu'vn 
Valet de Chiens sçache pour estre digne de de- 
meurer auprès des Chiens. 



CHAPITRE XX. 

Des Veneurs. 



AVANT que de parler des parties que doit auoir 
leVeneur pour eslre parfait,ie veux dire qu'au 
temps passé il y auoit de deux sortes de Veneurs, 



60 LA CHASSE ROYALE. 

au lieu qu'il n'y en a maintenant que d'vne : 
car les vns et principaux estoient connoisseurs, 
qui alloient au bois, et laissoient courre les 
Cerfs, et les autres se nommoient Piqueurs, de 
façon que le connoisseor ne se disoit piqueur, et 
le Piqueur n'estoit connoisseur. En sorte que les 
Piqueurs estans à la queue des Chiens, s'ils 
voyoient bondir le change, ou bien qu'ils recon- 
neussent quelque changement de chasser à leurs 
Chiens, estoient contraincts, et l'art le vouloit, 
qu'ils les rompissent en brisant aux dernières 
voyes qu'ils auoient chassé, et n'osoient passer 
outre que les connoisseurs ne feussent arriuez : 
Eux venus falloit qu'ils meissent pied à terre, 
et qu'auec grand iugement deraeslassent le Cerf 
d'auec leur change, et ainsi le remissent deuant 
les Chiens. Tout aussi tost qu'il estoit relancé, 
les Piqueurs faisans leur estât suyuoient les 
Chiens, et les connoisseurs montans surtraque- 
narts suyuoient la Chasse de loing, iusques à ce 
qu'vn autre deffaut vint : ce qui causoit que les 
Cerfs duroient beaucoup d'auantage qu'ils ne 
font à présent, pour la longueur qu'il y auoit à 
releuer les deffauts. Mais comme en toutes cho- 
ses les hommes auec le temps et l'aage se sub- 
tilisent, et que ceux qui ont du iugement tirent 
profit de l'expérience des choses, les Veneurs 
ont appris à faire l'vn et l'autre, de mode qu'il 



LA CHASSB KOYALK. 61 

faut eslre Piqueur, ensemble connoisseur pour 
estre bon Veneur, c'est à dire ne perdre iamais 
ses Chiens 'le veuë quand ils chassent, et bien 
connoistre d'vu C.vvï par les signes et iugements 
que ie descriray par cy après. Et pour ce que en 
cela il y a beaucoup de peine et trauail, il faut 
que le ieune Gentil-bouime que Ton veut rendre 
bon Veneur, soit bien sain, dispos et de belle 
taille, qu'il ait l'esprit bon, notamment le iuge- 
meut prompt et vif, d'autant que la principalle 
partie de l'art consiste en la promptitude du 
iugement, et cpie le proiierbe dict que l'aage 
d'vn homme n'est suflisant pour bien et par- 
faictement apprendi-e vn art : Le plus ieune que 
l'on y peut entrer est le meilleur, et singulière- 
ment en celuy de la Vénerie, aucpiel on voit et 
connoist chacun iour choses nouuellcs, que la 
nature des bestes apprend aux hommes. Le point 
principal est de considérer que la force y soit 
pour porter la peine, il me semble que celuy 
qui est sain et bien composé peut commencer à 
douze ans, ayant en cet aage iugement pour 
apprendre et retenir ce que l'on luy peut mons- 
Irer par la veuë, et enseigner pai- l'ouye. 



62 LA CHASSE ROYALE. 



CHAPITRE XXL 

Du iugement que l'on a d'vn Cerf par le pied. 

PHOEBus dict : pour dresser vn ieune homme 
à auoir connoissance d'vn Cerf par le pied, il 
faut que le Veneur qui le meine en aye vn 
dedans sa poche, et que comme il est au bois 
qu'il le pousse en terre si ferme que la marque 
en demeure empreinte : puis, qu'il appelle son 
disciple pour luy faire voir, et luy apprendre 
ainsi les connoissances qu'il y a : Mais ie ne suis 
de cet aduis d'autant qu'vn pied de Cerf s'es- 
treissit et seiche, quand il y a quelque temps 
qu'il a esté leué du corps du Cerf. Il faut seule- 
ment quand l'on vient à trouuer les voyes d'vne 
beste, luy monstrer les connoissances qu'il y a, 
et par icelles iuger s'il est Cerf ou Biche. Phœ- 
bus dict aussi que toutes voyes où l'on peut cou- 
cher dedans les quatre doigts sont d'vn Cerf, 
Cerf de dix cors : et où l'on ne peut coucher que 
les trois, il peut estre Cerf de dix cors. Or ie 
diray auec vérité que les voyes où l'on peut 
coucher quatre doigts, c'est d'vn Cerf : mais il 
ne s'ensuit qu'il soit grand vieux Cerf, et Cerf de 
dix cors. Tout Cerf qui a le pied grand et large 
ne l'ayant creux, n'est pas signe qu'il soit vieux : 



LA C.HASSK KOYALK. 6.{ 

Kt mesmemenl (|uand il n'a pas les costez gros 
et espais. Encoros «[ue ceste façon de pied se 
les monstre plus (jne non pas le creux, si auec 
le grand pied il a les pinces grosses et larges, 
qu'il ait les os longs et creux, la iambe large, et 
bas joiucte, c'est signe de vieillesse. Il y a vnc 
autre façon de pied que l'on appelle pied rond, 
si vous voyez d'vn Cerf (jui ait le jiied court, qui 
n'ait les pinces roides, ains au contraire qui les 
ait aiguës et lrenchantes,que les costez du pied 
soient de mesmes, ces Cerfs là ont communé- 
ment la iamlje estroitte et les os fort desliez, ce 
n'est pas signe de vieillesse : mais si vous voyez 
vn gros pied court, ijui ait les pinces rondes et 
mousses, les costez du pied gros et combles, la 
jambe large, et les os courts etespais, c'est signe 
de grande vieillesse : Ces sortes de pieds là, tant 
grands pieds comme courts, viennent commu- 
nément en lieux où n'y a point de marais. La 
première sorte de pied dont i'ay descrit. l'on 
l'appelle communément pied de veau, et la der- 
nière trace de Sanglier. Au contraire, au pays de 
marais, les Cerfs qui ordinairement s'y nour- 
rissent ont vne autre sorte de pied, car si vous 
voyez d'vn Cerf qui ait le pied plat et comble en 
tels lieux, vous poiuiez iuger qu'il est ieune Cerf, 
et si d'auenture vous voyez qu'il ait les os longs 
gros ou creux, «*t la jambe large, il faut pre- 



64 LA CHASSE ROYALE. 

suposer que c'est vn Cerf dépaysé, et qui vient 
d'vn pays sec : Car les Cerfs nourris en pays 
de marais sont tout ainsi que les cheuaux qui y 
sont nourris, d'autant que le pays est doux et 
mol, qui ne leur mange et ronge la corne : Le 
pied leur croist de telle façon qu'il dénient long 
et creux, encores qu'il n'aye les costez gros et 
espais, pourueu qu'il ait la pince ronde, c'est 
signe de vieillesse. Or en ceste façon de pied ils 
n'ont pas la fente si large que les autres : mais 
ils ont les os plus longs et plus creux, et ne faut 
trouuer estrange quand l'on voit les pieds de 
derrière de ces Cerfs là : car communément ils 
sont longs et si fort estroicts que l'on les cou- 
uriroit bien du poulce, ces Cerfs là sont Cerfs de 
repos. Au contraire les ieunes Cerfs en ce mesme 
pays ne laissent d'auoir le pied creux, mais ils 
ont les pinces aiguës, et les os plus courts, et 
moins creux, et communément le pied de der- 
rière meilleur, c'est à dire plus grand et plus 
large que les vieuxCerfs, ce n'est pas qu'ils ayent 
plus de corne au pied, mais comme ils vieillis- 
sentie pied se resserre, et se resserrant ne donne 
en terre sinon des deux costez du pied et de la 
pince, de sorte qu'il n'est si bon connoisseur qui 
n'y soit bien souuent trompé : ces pieds là com- 
munément s'appellent pieds de nasselle. Voila 
les trois sortes de pieds qu'ont les Cerfs : mais 



LA r.H.VSSE UOYALE. 05 

l.oarc* qu'il ue me suflil pas d'escrire seulement 
cea choses communes. le diray par le memi les 
connoissanc^s qu il y a d'eulre vn ieune Cerf et 
vne Biche : car iusiiaes à ceste heure ie n'ay 
parlé que de la comioissauce du vieux Cerf 
d'auec le iemie. Or tout Cerf qui porte six est 
counoissahle d'auec les Biches, et celuy qui ne 
le peut connoistre n'est digne d'estre appelle 
Veneur, ce n'est pas qu'il ait le pied plus grand 
d'ordinaire que les bestes : Mais il y a deux 
choses à quoy c'est que l'on ne se peut tromper. 
L'vne est que si voyez d'vne beste qui ait le 
pied (jui ressemble à celuy d'vn Cerf, et que 
vous en soyez en doute, considérez à la jambe 
quelle elle est, car iamais Biche pour \\ei\ïe 
(ju'elle fust n'eut la jambe si lai-ge qu'vn Cerf 
de six cors, et si d'auuenture vous luy trouuez 
plus large que l'ordinaire des Biches, considérez 
que les os en sont longs et creux, par cela vous 
poun-ez iuger que c'est une vieille beste, et 
(|u'estant vieille elle n'a pas assez de pied, ny 
les costez ny les pinces assez bonnes pour estre 
vieux Cerf, et aussi que les os en sont tousiours 
plus deUez, et communément sont plus hautes 
joinctes que les Cerfs : Au contraire vn ieune 
Cerf encores quil aye les costez du pied ti-an- 
chez et la pince aiguë, si est ce qu'il a tousiours 
l<^ pied de derrière meilleur, c'est à dire plus 



66 LA CHASSE ROYALE. 

grand, et la iambe plus large qu'vne vieille 
Biche. Les Cerfs qui ont la jambe large et neant- 
moings n'ont le pied bon, sont communément 
Cerfs de dix cors, sans estre grands vieux Cerfs, 
car c'est signe que la iambe et le pied de ces 
Cerfs là est en croissance, et que natui-e ne luy 
baille encores en cet endroict sa nourriture. 



CHAPITRE XXII. 

Du iugement du Cerf par les aUeures. 

APRES auoir descrit ce peu que ie sçay du 
iugement que Ton peut auoir d'vn Cerf de 
dix cors par le pied : Aussi il faut discerner vn 
ieune Cerf d'auec les Biches, ie veux dire la 
connoissance que Ton en a par les alleures : 
pour le tout mis ensemble, former vn iugement 
certain et asseuré. Or il y a de plusieurs sortes 
de Cerfs, les vns qui sont hauts sur jambes, et 
longs de corsage, les autres qui estans hauts 
siu' iambes ne sont pas si longs : Il y en a aussi 
qui sont bas, et ne laissent pas d'auoirles alleures 
longues, il y en a qui en tout et par tout sont 
petits, tant de hauteur que de longueur, et de 
toutes cesquatres sortes, il ne laisse d'y en auoir 
de grands vieux Cerfs, Cerfs de dix cors, et aussi 



LA C.HASSK hovam; 67 

de bien ieimes Cerfs, et chacune surto a sa façon 
d'alleure, et sur chacune on peut asseoir iu- 
genient certain, tout Cerf qui a le corsage grand 
a par conséquent les alleures longues, et toutes- 
fois il ne s'ensuit que pour cela il soit vieux 
Cerf. Mais faut considérer si en marchant il 
laisse le pied de derrière bien loing de celuy de 
deuant, et de quelle sorte il le délaisse : car si 
ordinairement vous voyez que le pied de derrière 
demeure loing de celuy de deuant et vn petit en 
dehors, vous le pouuez iuger Cerf de dix cors," 
et tant plus il demeure loing, plus en dehors, et 
qu'il continue à aller de ceste mesme façon vous 
le pouuez iuger grand vieiLx Cerf, vn des plus 
grands iugements qu'il y ait aussi de vieillesse; 
c'est quand il a tousiours le pied de deuant 
fermé, et que de la pince du pied il emporte la 
terre à luy et en arrière ; si au contraire vous 
voyez que du pied de derrière, il se mesmarche, 
c'est à dire qu'il donne dedans celuy de devant, 
et qu'il ait les pinces du pied ouuertes, et qu'il 
ne donne gueres souuent des os ny de la iambe 
à terre, ce n'est pas signe de grande vieillesse : 
Ce qui fait que les vieux Cerfs donnent ordi- 
nairement du pied de derrière en dehors de 
celuy de deuant, c'est que comme ils sont plus 
gras, les entrecuisses estans plus pleines, cela 
leur fait ouurir les ianiJ)es de derrière, et les fait 



DO LA CHASSE ROYALE. 

marcherainsi large. Geste mesme raison d'ouurir 
le derrière ainsi pesant, et le suraerchaige leur 
fait demeurer les alleures de derrière plus loing 
de celles de deuant, et tant plus vn Cerf est vieux 
plus est-il chargé de venaison. Et quant aux trois 
autres sortes de Cerfs dont i ay parlé, s'ils n'ont 
les alleures si longues que les premières, aussi 
le pied de derrière ne leur demeure si loing de 
celuyde deuant, mais tousiours faut-il qu'il jette 
en dehors, et qu'il ait la pince du pied fermée, 
qu'il donne souuent de la jambe en terre, et 
qu'il l'attire à soy de la pince du pied, comme 
i'ay dict cy-dessus, pour estre iugé vieux Cerf, 
et tant plus vn Cerf le fait plus est-il Cerf de dix 
cors : mais il faut noter que ces façons d'al- 
leures ne leur durent sinon depuis le commen- 
cement d'Auril iusques au commencement de 
Septembre, car au conunençement de Septem- 
bre la furie du rut qui les transporte les leur 
fait changer. 



A 



CHAPITIIE XXIII. 

Du iugement par les portées^ frayées. 

V temps passé les Veneurs appelloient ce que 
maintenant l'on dict portées frayées, à pre- 



LA (.HAS8E HOYALK. 69 

sent, nous vsonsde l'vnetde l'autre, par ce que 
vn Cerf enli-ant dedans le bois il le fraye et em- 
porte auec la teste : (î'est aussi la pi-incipalle con- 
uoissance que l'on a d'vu (ierf, après les autres 
deux que i'ay escrites : mais il faut iiuter qu'il y a 
des saisons ou les Cerfs ne font point de portées 
à cause qu'ils n'ont leur teste entière : Au moyen 
de quoy on ne commence à prendre iujzement 
du Cerf par ce signe que depuis la my-May,que 
sa teste est plus que my venue. Il faut aussi con- 
sidérer en (juel pays vn Cerf se rembusche, et par 
quel pays il passe : car si c'est en haute fustaye 
il ne fait point de portées, à cause que le bois 
est si fort, si clair semé, etloing à loing l'vn de 
l'autre, que quand bien les rencontreroit auec la 
teste, ne les pourroit ployer : Doncques le Cerf 
ne fait portées qu'en pays de tailles espoisses, et 
où le bois se peut ployer. Il y a plusieurs sortes 
de portées, caries Cerfs qui ont la teste haute, 
ouuerte et bien perlée, emportent le bois en 
de dans, et escorchent l'escorce iusques à la 
ipieuë : Et quand on voit que la branche est 
escorcliée depuis le haut iusques en bas, c'est 
signe que leur teste va tousiours en eslargissant 
contrairement, tels Cerfs n'ont la teste ronde, car 
ceu.\ ipii l'ont ne touchent que du milieu de leur 
marrin au bois, le bois ne laisse f>as d'en estre 
ployé et emporté au dedans, mais les frayeures 



70 LA CHASSE ROYALE. 

n'er. sont si longues, et si Ton voit qu'au haut 
des branches elles soient meslées ne demeurans 
en leur naturel, ployées et froissées les vues 
auec les autres, c'est signe de grande vieillesse. 
Et faut iuger que ces Cerfs là ont le chandelier 
en la paumure, ou que par nécessité ils ayent 
quelques audotiilliers renuersez, qui ameinent 
et attirent ainsi le bois après eux. Les ieunes 
Cerfs ne font telles portées, n'ayans la force 
d'emporter le bois qui est si fort, ains seulement 
ployent les petites-branches qui sortent, et n'ont 
encores force. Il est bien vray qu'il y en a de 
vieux si malicieux, mesmes ceux qui ont esté 
courus, qu'ils se ployent à l'entrée de leur rem- 
buschement', de telle sorte que l'on n'en peut 
auoir grand iugement : mais la recepte est entrer 
vn pas ou deux dedans le rembuschement , car 
s'il s'est feinct en entrant dedans le bois, comme 
il peut estre en liberté, il ne se contrainct plus : 
aussi faut-il prendre garde quand vous rembus- 
chez vn Cerf au trauers d'vu fossé, car s'il le 
saute tout franc, il fait les portées de l'estomac 
si hautes et ouuertes que vous diriez que c'est 
de sa teste : Et alors il faut faire le mesme que 
le viens de dire, en entrant vn peu plus auant 



* Rembuschement, c'est la rentrée d'un animal de la 
plaine au bois, comme on dit débucher lorsqu'un ani- 
mal quitte le bois pour la plaine. 



LA CHASSE HOYALE. 71 

•ledans le bois, ie n'escris point la diirereiice 
(lu'il y a (les Richos, parce iju'elles ne font point 
de portées. Il me reste à descrire le ingénient 
et conuoissance (pie l'on a d'vn Cerf par les 
fumées. 



CHAPITRE XXIV. 

Du iugement par les fumées. 

LES (piatre principaux iugementsqu'vnVenem" 
puisse auoir des connoissances d'vn Cerf: 
l'en ay descrit les trois, au moins mal (ju'il m'a 
esté possible, de sorte qu'il me reste seulement 
à dire celles que l'on a par les fumées. Or comme 
i'ay dict au cinquiesme chapitre, les Cerfs jettent 
leurs fumées en trois sortes selon les saisons, 
car ie ne parle point quand elles sont deffaictes, 
d'autant qu'il n'y a point de iugement depuis la 
my-Septembre que les Cerfs entrent au rut, ius- 
ques à ce qu'ils se renouuellent la teste, c'est à 
sçauoir, aux saisons qui sont aduancées iusques 
a la my-Auril : et en celles qui sont plus tar- 
diues à la fin du mesme mois. Comme ceste 
saison est venue, le Cerf commence à refaire ses 
fumées, et les jette en plateaux : Le iugement 
que l'on y peut auoir, c'est quand vous les voyez 



72 LA CHASSE ROYALE. 

larges, espoisses, et bien plombantes, et qu'elles 
ont leur tour et cerne si bien fait qu'il semble 
estre ordonné et fait auec vn compas, il faut 
aussi qu'elles soient gluantes et tenantes les vues 
aux autres : car cette glaire qui les conjoinct 
ensemble monstre et est vn signe certain de la 
pleine venaison où le Cerf veut entrer, et iamais 
ieune Cerf ne se charge de si bonne heure de 
venaison : car au contraire, tant plus un Cerf 
est ieune, tant plus il les jette petites, mal for- 
mées, c'est à dire n'ayans leur rondeur bien 
entière, sans auoir séparation gueres les vns 
auec les autres : Et tant plus vn Cerf les jette 
comme il est dict cy-dessus , et plus il est vieux 
Cerf: Aussi les jettant d'autre façon, l'art veut 
que l'on le mes-juge ieune Cerf. Or tout homme 
qui veut estre Veneur doit sçauoir qu'en ceste 
saison les Biches sont pleines, et à cause que 
leur faon leur retressit et eschauffe le boyau : 
elles jettent leurs fumées formées comme font 
les Cerfs quand ils sont en leur venaison, toutes- 
fois plus esguillonnées et plus entées, mais on 
n'y peut estre trompé, d'autant que les Cerfs les 
jettent alors en plateaux : trois semaines après 
le Cerf rend ses fumées d'autre façon, par ce que 
au pris qu'il prend sa graisse, son boyau res- 
tressit, et la chaleur qui se fait plus grande les 
desseiche, de manière qu'il les jette en torche, 



LA r.HASSK ROYALE. 73 

«•'est a diie que commençant ;i se fniint'r se 
tiennent encores ensemble, et sont de lamesrae 
façon d'vne pomme de pin, estant la torche vn 
peu plus longue : L'on les appelle torches parce 
qu'elles sont entorchées, entournées et amas- 
sées ensemble, tant plus la torche est grosse et 
jjlombaute. et cpie les fumées qui y sont, sont 
plus de couleur d'or, et aussi que celles qui sont 
au milieu, lesquelles n'ont la mesnie forme des 
autres, sont plus gluantes, c'est signe d'vn vieux 
Cerf : Comme aussi les torches estans aussi poin- 
tues par vn costé comme i)ar l'autre, el aiguil- 
lonnées par les deux bouts, c'est signe d'vn ieune 
Cerf. loiuct <iue ces torches là ne sont commu- 
nément gluautes ny si colorées que les autres, 
a cause que les grands vieux Cerfs ont tousiours 
plus de iugement de choisir et prendre le viandis 
où il y a plus de substance; communément les 
Biches ne les jettent en telle forme, et si de for- 
tune elles y jettent, se tiennent si mal ensemble, 
qu'il est aysé les iuger quelque temps après, 
comme les Cerfs sont en leur pleine venaison 
que l'on dict haute graisse, le boyau est d'au- 
l<'mt plus retressi qu'il est chargé d'vne peau de 
graisse, et d'auantage, à cause de la chaleur du 
temps, les herbes n'estans si humides c|u'au 
Printemps, cela fait que les Cerfs qui s'en nour- 
lissentlemonstrentparleui-sfuméesrCarn'ayant 



l'i LA CHASSE ROYALE. 

plus ceste liqueur qui les conglutine et assemble 
elles se séparent et tombent en terre, séparées 
et en forme qui est ce que Ton appelle fumées for- 
mées : Les grands vieux Cerfs en jettent peu bien 
colorées, c'est à dire de couleur d'or, s'ils ont 
fait leurnuict dedans les gaignages comme aussi 
s'ils l'ont passée dedans les tailles elles sont plus 
brunes, s'ils en jettent peu et peu souuent c'est 
vn bon signe : Quand vous les leuez les trouuans 
pesantes et plombantes, c'est signe de vieillesse. 
Si toutes les fumées sont d'vne mesme façon 
estans grosses et longues, n'ayant plus de piquon 
l'vne que l'autre : le tiens que c'est le meilleur 
signe que l'on y puisse veoir, et les rompant, 
quand on voit que la forme de l'herbe est chan- 
gée, estant bien moulue et digérée. Les fumées 
dures et selon le gaignage par le dedans de bonne 
couleur : ce sont les signes par lesquels l'on peut 
reconnoistre vn grand Cerf. Il y a des Cerfs de 
dix cors seulement qui jettent leurs fumées en 
plus grande quantité, et combien qu'il y en ait 
JDeaucoup de bonnes, si est ce qu'il y en a tous- 
iours parmy qui sont plus aiguillonnées et en- 
tées que les autres, ils ne laissent pas d'estre 
Cerfs de dix cors : mais de vieux Cerfs ne les peu- 
uent estre, ceux qui les jettent en plus grand 
nombre et plus souuent, et qui par le milieu 
.sont plus déliées que par les deux bouts aiguil- 



LA «.HASSK UUYALE. 75 

lounées, et en grande (luantité entées c'est signe 
de grande jeunesse, et que la chaleur naturelle 
n'est telle qu'elle puisse résoudre et former ses 
fumées telles cju'ii les doit auoir. Les Biches en 
ce tenqis là les jettent encore formées : mais à 
cause ([u'elles sont prestes de faire leur faon les 
font toutes glaireuses et pleines de sang et com- 
mencent à se deffaire. Parquoy il est bien aisi- 
de iuger, les fumées du Cerf durent de ceste 
façon ius^pies au rut : mais quand ils despouil- 
leul leur teste et la frayent ils se les detfont, 
c'est à dire les font plus aiguillonnées et plus 
mal formées tout ainsi qu'ils faisoient. Il faut 
noter que si vous trouuez en cette saison là des 
fumées deffaites c'est signe d'vn Cerf qui a eu 
peine et trauail , l'en diray dauantage quand îe 
parleray comme il faut requester vnCerf. Voilà 
doncques les (juatro principaux iugements que 
communément ont les Veneurs pour connoistre 
d'vn Cerf. Si est-ce , que pour me contenter ie 
désire eu descrire quelques vnes qui n'ont jjoint 
esté dictes lesquelles i'ay pratiquées, et les- 
quelles ie pense estre nécessaires qu'vn bon 
Veneur scache. 



76 LA CHASSE ROVALE. 



CHAPITRE XXV. 

De diuerses autres sortes de iugements que l'on 
a d'vn Cerf. 

LA pluspart de ceux qui font profession de la 
Vénerie ne prennent iugement que des qua- 
tre connoissances que i'ay descrites cy-dessus : 
Encores si mal qu'ils ne s'en acquittent comme 
il est nécessaire. Or ie diray qu'après qu'on a 
iugéd'vn Cerf par ces quatre connoissances, il 
y en a deux autres par lesquelles vn Veneur 
en peut bien iuger. La première, à la façon dont 
il se desbuche pour aller au viandis, et quand il 
y est la façon dont il viande. L'autre la manière 
dont il vse à son rembuscliement, vn grand Cerf 
qui n'a point eu effroy iamais ne se desbuche 
qu'au pas et à l'aise, et déliant que sortir en- 
tièrement du bois il s'arreste, regardant de toutes 
parts s'il y a chose qui luy puisse mal faire en 
son viandis, il choysit les herbes qui sont de 
meilleure nourriture, comme pois, febues, et 
toute autre sorte d'herbes ramées. Il passera tout 
autre sorte de viandis pour aller faire sa nuict 
en celle-cy quand bien il y auroit vn quart de 
lieuë et dauantage de sa demeure, et si d'auen- 
ture il n'en trouue ne faudra de se prendre au 



LA CHASSK UOYALi:. / / 

moi 1 leur Med lo plus doux, et à celuy ou il y a 
le plus de laicl : 11 va choisissant à l'eutour de 
luy les espis et herbes tpii luy semblent les 
meilleurs. De t^cn-te (jue si l'on veut prendre 
garde de près l'on verra que sans auoir bougé 
d'vne place il en aura choysi çà et là à sa 
fantaisie, vn ieune Cerf fait tout le contraire, 
car il sort de son rembuschement en fuyant, 
en allant à son vlandis, s'il ne fuit il va tous- 
iours trottant en broutant et mangeant tout 
ce (juil rencontre, sans considérer ce (jui luy 
est le plus propre. Il commence a viander s'il 
trouue de quoy des le sortir de son rembus- 
chement, et fait sa nuict beaucoup plus esten- 
duë que ne fait un vieu.x Cerf. Les Cerfs eu la 
mesme ceruaison sortent pour aller en leurs 
gaignages vn peu deuant soleil leué : Et si d'a- 
ueuture ils n'ont assez viande retournent en 
leur demeure par (juelques tailles moyennement 
basses, à ceste fin que l'on ne les puisse apper- 
ceuoir, et broutent le bourgeon et rejet de 
l'année iusques à ce qu'ils soient saouls. En 
Hyuer que les iours sont plus courts elles nuicts 
plus longues, les Ceifs commencent leur viandis 
des dedans la taille, ou quelque-fois ils sont 
contraincts y faire toute leur nuict, pour ce que 
les herbes qui sont aux champs ne sontencores 
en vigueur : mais ils vont aux bleds aussitost 

7. 



78 LA CHASSE ROYALE. 

quiJs commencent à sortir, ils vont aussi à la 
feuille de vigne quand elle tombe. Quant à la 
façon de laquelle ils se rembusclient, vn vieux 
Cerf qui n'a eu elfroy fait ordinairement son 
rembuschement au lieu mesme où il s'est des- 
buché, ou bien près de là : Et si tost qu'il est 
sorty au pas pour aller faire sa nuict, il se retire 
en ceste mesme sorte. 11 faut noter que si la 
taille est fossoyée il ira deux ou trois cents pas 
pour trouuer passage : Vn ieune Cerf fait tout 
au contraire, et la pluspart du temps ne va de- 
meurer au pays où il a esté le iour précèdent, s'il 
trouue quelque liaye ou fossé il la bondit si fran- 
chement quïl semble qu'il n'y ait passé : Mais 
si vn Cerf a eu etfroy ou vent de quelque per- 
sonne, mesmesd'vn traict de Limier ou Chien; 
s'il y passe, ne faudra deuant que faire son de- 
buschement faire cmq ou six ruses afin que l'on 
ne puisse trouuer sa sortie, et de mesmes en son 
rembuschement entrera cinq ou six fois dedans 
le bois, et en sortira autant, et cela est ce que 
l'on appelle des faux rembuschemens : Puis tout 
soudain demeure là se mettant à la reposée. Yn 
ieune Cerf ayant ce mesme effroy fait des ruses, 
mais non si longues, et tant de fois redoublées 
qu'vn vieux Cerf. le diray aussi que les Biches 
vont au viandis en horde toutes ensemble et est 
bien aisé de les iuger d'auec vn Cerf, car elles 



LA CHASSE HOYALt. 7!/ 

viandent plus gouluëment et sans choisir les 
meilleures herbes. 11 est bien vray qii'aucuno 
fois il y a des ieimes Cerfs etBrocards qui sortent 
auec elles : mais si l'on y veut auoir l'œil et y 
prendre garde de près, l'on trouuei-a (juau i-em- 
buschement ils se séparent. Quand les Biches 
ont leui-s faons elles demeurent seules, accom- 
pagnées seulement de leui-sdicts faons: parquoy 
(juand nous uoyez d'vu faon seul auec vne beste, 
vous pouuez iuger que c'est dvne Biche. 

CHAPITRE XXVI. 

Comme k ietnie Veneur doit aller au bois vn an 
diiranl auec vn expérimenté Veneur. 

IisQLEs icy i'ay deduict par le menu le plus 
qu'il m"a esté possible ce qu'il faut qu'vn Gen- 
til-homme qui veut esti e bon Veneur sçache de 
la nature du Cerf, de ses conditions et manières, 
de celle des Chiens, de leurs maladies et cura- 
tions et des iugemens et connoissances que l'on 
peut auoir d'vn Cerf, (jui sont les principaux de 
la Vénerie, lesquels il ne suffit d'apprendre par 
liure : mais il faut les connoistre par expérience 
t,'t longue pratique. Pour ce faire il est néces- 
saire de s'accompagner de quelque expérimenté 
\ eneur et aller auecluv au bois vne année en- 



80 LA CHASSE ROYALE. 

tie'-e liour apprendre et connoistre au doigt ei à 
l'œil lesingemens du Cerf, selon ce qu'il en aura 
leu dedans ce liure. 



CHAPITRE XXVII. 

Comme il faut commencer à dresser vn Limier. 

LA plus propre saison de l'année pour dresser 
vn limier est depuis la fin du mois d'Aoust 
iusques à la fin de Novembre, pour deux raisons. 
L'vne que les chaleurs estans moindres n'ostent 
le sentiment des voyes par où vue beste a passé. 
L'autre que la terre estant plus molle, celuy qui 
meine le Chien a plus de iugement et connois- 
sance de ce qu'il suit : Celuy doncques qui a 
enuie de dresser vn Chien luy conseille en ceste 
saison de se loger en quelque pays de buissons 
où il n'y ait quantité de bestes. Car pour dresser 
vn Chien il faut deux choses : l'vne qu'il ne 
trouue grande variété et changement de voyes, 
l'autre que en faisant suitte il trauerse des cam- 
pagnes et des pelouses, cela fait au Chien le nez 
meilleur, el luy apprend à moins balancer de- 
dans les voyes, et en le tenant ferme dedans le 
trait à si bien pom'chasser ce que son maistre 
désire qu'il luy donne contentement. Le Veneur 



LA CHASSE ROYALK. M 

se doit leuer matin après qu'il a reconiieu le 
pays où les bestos se tiennent, ie dis reconneu, 
afin que menant son ieune r.liien qui n'a iamais 
de rien assenty il n'a l'enuie deuant qu'il ren- 
contre d'aucune chose, et que si possilije est peu 
de temps après ([u'il l'a mis deuuant il trouue 
voye dont il se puisse rabattre : (ïommunemont 
les ieunes Chiens auconunencement qu'on leur 
apprend lemestier ne veulent (jue se ioiieraleur 
maistre,et ne voudroient taire autre chose, mais 
le teneur qui le meine doit doucement sans le 
rudoyer en disant va outre, et le poussant de la 
main en aiiant le faire tousiours ciieminer de- 
uant soy , il ne doit aller que par dedans quelque 
chemin où ay sèment il puisse veoir ce qui passe : 
Quand le Veneur vient à rencontrer de beste al- 
lant de temps, dont son Chien se puisse rabattre, 
ce qu'il peut connoistre quand il voit que la terre 
est remuée et frayée, que larozée est abattue et 
que l'herbe est encores foulée dedans les voyes : 
A ceste heure là doit prendre son Cliien par la 
botte en disant, voyle cy aller là pare à toy, luy 
monstrant par signe et battant de la main de- 
dans les voyes tant qu'il en sente, et s'il voit 
(jue son l^hien se rabatte en jouant de la queue 
et hongnant dedans les voyes, le doit flatter en 
luy battant de la main sur le flanc disant: après 
compairnon. après là, après doncques, el le nom- 



82 LA CHASSE ROYALE. 

inanl par son nom, comme voyle-cy aller Rigaut, 
la voyle-cy aller Valet : Tantost lerabatrésurle 
flanc, puis luy cracher dans la gueulle , de 
façon qu'il puisse connoistre que vous auez 
agréable ce qu'il fait. Or pour ce commencement 
là n'est besoin de luy faire faire grandes suittes: 
mais en continuant tous les matins peu à peu 
l'accoustumer de dresser des voyes de plus haut 
temps. Il est bien vray que tous Chiens n'ayans 
iamais rien veu ne se rabattent pas de ceste 
façon : et à ceux qui ne se veulent rabattre d'eux 
mesmes est besoin de mener vn vieux Chien 
aueceux: et comme le vieux Chien se rabat, faut 
tenir le ieune derrière iusques à ce que la beste 
que l'on suit soit lancée. Les voyes estans renou- 
uelées, ayant trouué ressuées ou reposées de ce 
que vous suyuez : En retirant vostre vieux Chien 
faut pousser le -ieune deuant, en le rebaudissant 
des termes que i'ay dicts cy dessus. Fay veu un 
Chien si fort et obstiné qu'il a demeuré pkis de 
huict iours auant que de vouloir assentir de 
nulle beste, encores qu'il feust de bonne race : 
et à ceux là faut-il continuer iusques à ce que 
vous voyez que par les signes que i ay dicts cy- 
dessus, il veuille assentir de ce qu'on désire. 
Comme par le trauail vous avez apprins ces 
premiers principes à vostre Chien, et qu'il com- 
mence faut en le coi'rigeant doucement kiy 



LA r.HASSK IlOYALK. H'A 

apprendre ce qu'il doit sçauoir pour bien faire 
suit te et enceinte après vne beste. ainsi que ie 
(liray au chapitre qui s'ensuit. 



CHAPITRE XXVITI. 

Comme il faut apprendre au lAinier à se rabattre 
d'vn Cerf et faire suitle. 

APRES que le Veneur a accoustumé son Chien 
à suiiu-evne beste, il doit penser qu'il a plus 
d'enuie de retour au bois qu'il n'a volonté l'y 
mener, et comme vne ieunesse n'est que trop 
bouillante en toutes ses actions et mesmement 
aiLx exercices ausquels elle se délecte et prend 
plaisir, sans auoir considération que les choses 
modérées ont plus de durée que celles qui se 
font auec violence : Le ieune Chien qui tient de 
ce naturel ne désire rien tant que retourner ou 
son maistre luy a premièrement donné plaisir 
et contentement : de sorte que le Veneur ne doit 
plus mener auec luy vn autre Chien comme il 
a fait au commencement, tant pour ce que le 
ieune Chien voyant autre Limier ne fait que se 
débattre et mettre tousioui*s de plus en plus en 
furie : Que par ce qu'il quitte le plus souuent les 
voyes pour ueoir si l'autre les a deuant luy, d'au- 



84 LA CHASSE ROYALE. 

tant quil n'est pas seur et asseuré de ce qu'il 
fait. Doncques le Veneur en continuant de se 
leuer matin trois ou quatre fois la semaine, doit 
mener son Chien auant cjne de le mettre deuant, 
le prendre par la botte, luy cracher dans la 
gueulle, et le battant sur le flanc luy faire feste . 
Puis le laisser aller en disant va outre, et en- 
cores qu'n aille de grande roydeur et secousse 
qu'il se donne dedans le trait : pour cela ne le 
tancer ny le rabrouer, de sorte qu'il ait crainte 
de ce que l'on luy dict. Il est nécessaire que 
Tendroict par où vous mettez vostre Chien de- 
uant, soit quelque chemin dedans des tailles ou 
sur le bord d'icelles. La raison est que la prin- 
cipale chose que doit apprendre vu Chien pour 
bien se rabattre, c'est de ne laisser passer ny 
couler faux fuyantes, ny nulles sentes sans y 
mettre le nez : et pour ce faire, à toutes celles que 
le Veneur peut apperçeuoir il se doit arrester, et 
en tirant son Chien doucement sans le rudoyer, 
et en luy disant tien là gare à toy, faire tant 
auec tels propos ou semblables qu'il s'amuse à 
chasque faux fuyant et y mette le nez. Le Veneur 
expert désire que son Chien ne laisse passer nulle 
voye qu'il n'y mette le nez, et si l'on voit à la 
contenance du Chien que la beste n'y passe et 
qu'aussi l'œil le vous iuge ainsi, en marchant 
plus auant disant au Chien va outre sans se plus 



I.A CHASSK IIOVALK. 85 

amus(M- la {lasscr son clu'iniii auant. (Juand 
voslre ('liien se vient à rabattre du bois il 
luy faut apprendre a Taddresser, vous poiiuez 
connoistre s'il le fait quand il se rabat chau- 
dement niesmemont à vn ieune Chien, il luy 
faut donc'cjues apprendre à se rabattre d'vne part 
et d'autre du chemin : et comme il s'est rabattu 
et qu'il désire dresser les voyes d'vn costé en 
luy disant, tien voyle cy Reuary, le faire retour- 
ner de l'autre costé du chemin , et luy faire assen- 
tir les voyes autant d'vn costé que d'autre, cela 
sert à oster bien souuent les \'eneurs hors de 
peine : Car comme vu Chien est dressé de cette 
façon, il monstre à son maistre, quand il se 
rabat des deux costez du chemin que ce sont 
voyes de temps dont il peut aller après : et ne 
se rabattant que d'vn costé monstre quecesont 
hautes erres, qu'il aura grand peine à dresser, 
ou que c'est de peur de suraller selon ce que l'on 
luy a monstre de ieunesse comme i'ay dict cy- 
dessus. Il sert aussi en ce que pendant que le 
Chien passe d'vn costé et d'autre du chemin, le 
Veneur a loysir de regarder à terre dans le che- 
min où c'est que son Chien se rabat , si c'est de 
beste digne d'estre suiuic. Or après que le ieune 
Chien s'en est ainsi rabattu, si le Veneur voit que 
ce soit de beste qui luy plaise, encores que ce ne 
soit Cerfs, se doit mettre après en disant, après 

8 



86 - LA CHASSK HOYALE. 

Yoyle cy aller, voyle cy aller ^'alet, voyle cy aller 
là la Valet, là, et doit faire suiure son Chien ius- 
ques à ce qu'il trouue des tailles fort hautes et 
espoisses, et estant là arrivé doit racourcir le 
trait de son Chien, et en le prenant par la hotte 
luy faire feste comme i'ay dict cy-dessus : Puis 
luy rehaillant vn petit de trait le tenir dessus 
iusques à ce qu'il ait brisé tant haut que bas : 
et que les brisées qu'il fait il les face deuant son 
Chien, que celles qu'il iette il les j ette aussi deuant 
luy, celasert cpie le Chien connoistle lieu iusques 
où il a poussé les voyes de la beste qu'il a suiuie, 
afin qu'il en ait plus de souuenance et con- 
noissance : et comme vous auez brisé en faisant 
encor feste à vostre Chien, le faut retirer iusques 
au premier chemin ou sente battue que vous 
pourrez trouuer : Puis en luy faisant feste et le 
mettant deuant de la façon que i'ay cy dessus 
dict, tourner de chemm en chemin au lieu où 
vous pensez que la beste puisse demeurer, et 
faire en sorte que vostre Cliien se tienne tous- 
iours plustost du costé du chemin où c'est que 
demeure la beste en allant deuant, non qu'il 
n'eust sentiment aussitost d'vn costé que d'au- 
tre : mais c'est vue \ieille maxime qu'il faut ob- 
server, le diray que pour dresser vn ieune Chien 
il est bon et nécessaire de prendre son enceinte 
courte : Les raisons sont que la faisant petite le 



LA CHASSi; noVALE. 87 

ieune Chien a moins de loysir de perdre la sou- 
venance et sentiment des voyes qu'il a suiuies. 
et quand bien il trouueroit la beste passée c'est 
chose que tout\'eneur doit désirer, qu'vn leune 
Chien apprenne a faire enceinte et à se rabattre 
sonnent de la beste (ju'il a commencé à suiure, 
et si en prenant le deuaul il la trouue passée en 
rabattant, sonChien luy doit laii-e l'esté, et pour- 
suiure encore à faire nouvelle enceinte comme 
i'ay dict cy-dessus, quatre, cinq, et six fois au- 
tant comme il trouve la beste passée, faire faire 
souuenl enceinte a son (ihien c'est le rendre 
plus diligent. Apres quauez fait plusieurs en- 
ceintes, encores que leOrf ne demeure, pourutni 
tpi'il aille en beau pays de forts, l'on se doit 
contenter et faire festeà son Chien, le retirant de 
la façon que i'ay dict cy deuaut: s'il y a quelque 
maison près du lieu où auez jette vos brisées, 
pour ne faire trauailler vostre Chien, l'on s'y doit 
retirer pour luy donner quelque repos: après y 
auoir demeuré vue heure ou deiL\, en reprenant 
vostre Chien et luy faisant fesle faut le ramener 
a ses brisées, où estant arriué faut mettre son 
Chien deuant et disant va outre, luy bailler du 
Irait comme de trois ou quatre brasses : Puis le 
tenant ferme dessus, luy demander là va-il la, et 
et en hiy disant à route à route le suiure, puis 
n.'^rarder à terre si la besie va à biv et si elle v 



00 LA CHASSE ROYALE. 

va en disant voylecy va aiiant) voylecy va auanl 
Valet, là tu dis vray, là le suiure : puis le tenant 
court ayant tousiours le pied aux dernières voyes 
qu auez peu veoir, luy demander là va il là, et 
si vous voyez que en japant et par sa contenance 
il monstre qu'il aille à luy en racourcissant le 
trait, le rebaudissant tousiours s'approcher ius- 
ques tout contre luy, et en, luy battant de la 
main sur le flanc luy faire feste en disant voile cy 
aller valet, voyle cy aller là : Puis lui rebailler le 
traitpeu à peu car si tout à vn coup luy lascliiez, 
il y auroit danger que la force dont il iroit feust 
cause de le faire sortir des voyes, aucune fois il 
se retrouue des faux-fuyans ou sentiers dedans 
les forts, les bestes les trouuans estans chassées, 
le plus communément rusées dedans iceux et 
comme le plus parfait homme du monde en 
quelqu'art que ce soit, ne peut que quelquefois 
il ne se mesprenne, ainsi est-il difficile que le 
Veneur puisse tousiours veoir tous les retours 
qu'vne beste fait dedans tels pays et sentes, car 
s'il peut veoir le retour ne faut qu'il laisse aller 
son Chien iusques au bout de la ruse, ains en le 
retirant disant, tien voyle cy Reuarry, retourner 
tout du long de la voye ou sente, en faisant 
mettre par son Chien le nez en toutes les cou- 
lées qu'il peut veoir, faire tant que son Chien 
retrouue le retour, comme aussi le Veneur 



LA CHASSE KOYALK. 80 

n'ayant appeiçeu le retour, et estant allé iusques 
au bout de la ruse, voyant que son Chien de- 
meun» eshaliy et estonué ne srachant plus (jue 
(leuiennent les vuyes, alors il doit auant que re- 
tourner faire qu'au bout duchemin ou de lasente 
ou bien de la ruse, en baillant dauantajze de trait 
asonCliienen disant la gare àtoy,lamon ainylà 
Valet, faire que son Chien face comme vne petite 
enceinte au lieu où il a perdu les voyes, s'il 
trouue quelles passent les luy faire dresser 
comme i'ay dict cy deuant, si aussi il ne les trouue 
point passées il faut qu'il retourne et face comme 
i'ay dict, quand il commence à trouuer la ruse et 
entre dedans le chemin, et en faisant de cesle 
façon ne peut faillir qu'il ne trouue la beste 
passée, et que son Chien n'ait plaisir, doncques 
ayant retrouué les voyes, son Chien s'en rabat- 
tant luy doit de rechef encores faire feste et luy 
disant voyle cy vouant à route compagnon à 
route à luy. luy bailler du trait et le suiure : Et 
comme communément les bestes qui n'ont eu 
effroy au matin ne vont gueres auant dedans 
le fort, ny ne font ordinairement de grandes 
ruses, il est aisé les lancer. Doncques le Chien 
estant arriué à la reposée de la beste ne faut 
point de s'escrier. tant pour l'effroy qu'il a du 
Ijruil qu'il oit deuant soy, comme aussi de l'aise 
qu'il sent d'auoir renouuellé et raproché œ qu'il 



90 LA CHASSE ROYALE. 

suyuoit : Lors le Veneur luy doit faire leste, et 
luy faisant suiure seulement deux longueurs de 
trait le laisser en cest appétit, qui luy fait auoir 
souuenance et désir de retourner encores plus 
volontiers vne autre fois au bois pour donner 
plaisir à son maistre. le ne diray point en ce 
chapitre comme il faut apprendre aux ieunes 
Chiens à passer les plaines et à chasser les voyes 
d'vne beste qui se desbuche d'vn buisson à 
autre. Pource que ie désire qu'après les pre- 
miers quinze iours que Ton a apprins les pre- 
miers principes à vn Chien on demeure l'espace 
de trois semaines à le faire suiure dedans les 
tailles pource qu'il prend sentiment, tant parle 
pied comme par les portées, et s'affine le nez. 
Puis au chapitre qui s'ensuit ie diray comme il 
faut hausser le nez à vn Chien. 



CHAPITRE XXIX. 

Comme il faut hausser le nez à son Chien. 

yous auez veu par les deux derniers chapitres 
comme ie désire qpie par l'espace d'vn mois 
l'on commence à faire assentir au ieune Chien ce 
qu'il faut que tout le reste de sa vie il suiue. Or 
voyant qu'il a bon commencement, et pour le 



l.A CHASSE HOVALK. \>\ 

malin il a le nez si bon que Ton Iny pcul de- 
siivi-, se rabattant de toutes voyes, ne laissanl 
rieu passer iju'il n'eu face démonstration, il ne 
reste qu'à biy hausser le nez et luy apprendre à 
chasser voyes do haut temps. Pour ce faire faut 
estre en pays commode, et ([ue le^ eneur con- 
tinue a se leuer matin, il ne luy est plus besoin 
d'entrer dedans les tailles : mais seulement sur 
le bord, dedans (|uelqu(^ chemin cpii sépare les 
(hctes tailles dauec les landes. Puis en mettant 
son Chien deuant dedans le dit chemin de la 
façon ({ue i'ay descril cy-dessus, doit cheminer 
le long d'iceluy selon qu'il conuoist le pays, ius- 
(jues à ce que son Chien se vienne à rabattre. 
IJr son (Milieu se rabattant faut qu'il considère de 
quel temps sont les voyes dont son Chien se 
rabat, si ce sont voyes qui entrent dedans le fort 
faut qu'il ait le ingénient de connoistre que c'est 
comme la besle vient de faire sa nuict, ces voyes 
la comuumément ne sont pas de ha*it temps, si 
le Venem" faisoit suiure le droict à sou Chien il 
ne luy apprendroit par là à se liausser le nez, 
paripioy il est besoin luy faire suiure le contre- 
pied, cela sert ([ue le ieune Chien ayant senti- 
ment des voyes qui ne; font qu'aller, luy donne 
plus grande chaleur et courage d'ensuiure, et 
les voyes ne se haussent de temps que peu à 
peu: Il s'accoustume aussi peu à peu à se hausser 



92 LA CHASSE ROYALE. 

le nez, car à la fin de la suitle on trouiiera que 
les voyes sont haussées de beaucoup plus haut 
temps. Or si d'auenture la beste avoit fait sa 
nuict si longue et si difficile à defiaire que l'on 
demeurast si long temps après que le Chien ne 
peust plus dresser les voyes, faut alors comme 
on se trouue dedans les landes faire faire en- 
ceinte à son Chien non tpe par cela on ait espoir 
de pouuoir retrouuer le contrepied, et le pousser 
dauantage : mais en ramenant son Chien et le 
rapprochant du fort, et non pas tout contre, faire 
qu'il se puisse rabattre des voyes dont il aura 
des-ja suyuy : et s'en rabattant lors faut prendre 
le droict, et dressant les voyes dedans la brande, 
les pousser iusques dedans le fort, et estant là, 
à cause que lesdictes voyes sont haussées de 
temps : Cependant que l'on suit je trouue bon 
que le Veneur les pousse tousiours iusques à ce 
qu'il vienne à lancer la besle : Cela est cause que 
le ieune Chien ayant suiuy le contrepied et senty 
des voyes de haut temps de la bestequil suiuoit. 
et puis après qu'il a eu le plaisir, la lançant, 
n'ayant ingénient de connoistre que ce sont les 
mesmes voyes qu'il a poussé, sur lesquelles l'on 
l'a remis : il pense qu'ayant trouue quelque 
retour il l'a par ce moyen renouvelée. Yoylà la 
façon comme il me semble qu'il faut faire suiure 
le contrepied d'vne beste à un ieune Chien que 



LA CHASSE ROYALE. 93 

l'on veut dresser : cela n'est pas la seule façon 
de laquelle ie me voudrois ayder pour apprendre 
à mon Chien à suiure de haut temps, ains seule- 
ment pource que c'est chose qui arriue souuent, 
ie l'ay bien voulu descrire, si est-ce qu'elle sert 
et est nécessaire d'apprendre à son Chien. Pa- 
reillement l'on peut faire suiure le contrepied à 
son Chien, comme s'il vient à rabattre des voyes 
sortant du fort, le Veneur doit iuger que ce sont 
les voyes de la beste par lesquelles elle va au 
gaignage : Par là doit connoistre que le nez de 
son Chien va se haussant. Tout Chien qui se 
rabat de quelque voye que ce soit sans que l'on 
les luy monstre, la faute ^'ient du Veneur quand 
il ne les peut dresser : Doncqiies quand vostre 
Chien se rabat de quelque voye, il vous de- 
monstre qu'il les peut suiure, lors luy faut faire 
chère, en le rebaudissant de la manière que i'ay 
dict au chapitre précèdent. Puis le tenant de 
court le laisser suiure en parlant tousiours à 
luy et luy monstrant que vous auez contente- 
ment de ce qu'il fait en jettant l'œil souuent à 
terre, faut regarder s'il dresse iustement sur les 
voyes. n faut considérer aussi de la façon de 
quoi il suit, car les Limiers ont deujc façons 
de suiure, Vvne qui est la plus belle et la plus 
à louer est quand ils vont le nez haut en le 
mettant quelquefois en terre, la queue sur l'es- 



94 LA CHASSE ROYALE. 

chine : l'autre tenant plus du Renard, fourrent 
ordinairement le nez contre terre, et laissant 
pendre la queue sui- les jarrets vont japillant et 
grondant sur les voyes qu'ils suiuent : le dis 
cecy pource que selon que le Veneur voit que 
son Chien chasse, il est besoin qu'il luy apprenne 
le mestier qu'il veut qu'il sçache : Car si c'est 
vn Chien qui chasse brauement, il est nécessaire 
que le Veneur tienne son trait court, à cause 
qu'ayant le nez haut de terre, s'il luy bailloit 
beaucoup de trait il pourroit quelquefois sortir 
hors des voyes: Au contraire si c'est vn Chien 
qui prenne plaisir à assentir souuent la beste 
qu'il suit, faut qu'il luy baille d'auantage de 
trait pour luy donner moyen et loisir de ce 
faire. Or pour reueuir à mon premier propos, le 
Veneur doit regarder souuent si la beste va a 
luy, et voyant qu'il dresse le doit tousiours 
suiure en luy faisant feste, et souuent le tenir 
court, et en luy battant sur le flanc, luy mons- 
trer tousiours que l'on a agréable ce qu'il fait : 
Si le Veneur voit que son Chien dresse les voyes 
sans peine c'est chose bonne qu'il luy accous- 
tume à faire enceinte dedans les landes. Et par- 
tant ie désire que laissant les voyes et brisant 
où il en demeure, voyant où la beste a la teste 
dressée il face l'enceinte de ce costé là, pour 
accoustumer son Chien à s'en rabattre il est plus 



LA r.H.VSSK UOYALK. 



95 



diflicile à un Cliien de s'en rabattre de voyes 
dedans les landes, que quand il en a vn coup 
assenty le dresser. Partant ie dis qu'il luy faut 
apprendre de bonne heure à ce faire. Or (juand 
il s'en vient à rabattre de nouueau luy faire 
feste et poussant les voyes, faire tant par les 
moyens que i'ay dicts cy deuant, qu'il mette la 
beste que l'on suit à couuert, puis comme l'on 
uoit qu'elle est entrée dedans le fort. 



Fin de la Chasse Royale. 




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V.ï\ v&nle c\\ez \e même \.\bTa\ve. 



ETUDE SUR LE XVr SIÈCLE 



HUBERT LÂNGUET 

SECONDE ÉDITION REVUE ET A U O ir F. X T li 

PAR HENRI CHEVREUL. 



ESTAT DE L'EMPIRE DE RUS 

PAR LE CAPITAINE MARGERET 

NOUVELLE ÉDITION 

Précédée d'un,e Notiee biographique et biblio^raiihiqui? 

PAR HENRI CHEVREUL. 






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