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Full text of "L'administration anglaise et le mouvement communal dans le Bordelais. Les Anglais en Guyenne"

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LES 

ANGLAIS EN GUYENNE 



PARIS. — IMPRIMERIE PILLET FILS AIMÉ, 
aUB DES GRANDS-ADGDSTINS, 5. 



L'ADMINISTRATION ANGLAISE ET LE MOUVEMENT COMMUNAL 

DANS LE BORDELAIS 



LES 



ANGLAIS EN GUYENNE 



Sîsck 






D. BRISSAUD 

ASEÉOfi DB l'université 

paopisSBua d'b:stoieb ad ltcéb charlbmashs 




A PARIS 

CHEZ J.-B. DUMOULIN 

Lilbraire de la Société des Antiquaires ùa Franc« 
13, QDAl DES GRANDS-ADGUSTIN3 

1875 



AVERTISSEMENT 



Ce travail m'a été suggéré, il y a longtemps 
déjà, par l'étude de deux documents manuscrits 
appartenant aux archives de la mairie de Bor- 
deaux. Ce sont : le Livre des Bouillons et le Registre 
des délibérations de la Jurade, de 1414 à 1416. 
Je les avais consultés avant l'incendie du 13 juin 
1862, qui détruisit une si grande partie des 
richesses de ce dépôt; ils ont pu être- sauvés, 
et une commission s'est formée pour les publier. 
Chacun d'eux doit former un volume grand in-4° 
de 600 pages ^ Ils vont donc être garantis dé- 
sormais contre les effets d'un sinistre pareil à 
celui qui faillit les anéantir il y a treize ans. Ils 
seront plus faciles à consulter et à dépouiller. 
Je me propose de faire connaître ce qu'ils m'ont 
paru fournir pour l'histoire de Bordeaux et du 
Bordelais pendant la période de la domination 

1. Le Livre des Bouillons a été imprimé le premier en 1867. 
Bordeaux, Gounouilliou, 



2073946 



Il AVERTISSEMENT. 

anglaise. Ce sera un moyen de faire apprécier 
l'importance de ces recueils. 

Un fait incontestable, c'est qu'ils sont les 
pièces capitales à consulter pour Fhistoire de la 
commune de Bordeaux. L'origine, la formation, 
les développements de cette commune, depuis 
les premières années du xiii^ siècle jusqu'à la 
mort de Richard II, se trouvent surtout dans 
le Linre des Bouillons. Cette compilation * com- 
prend quantité d'actes authentiques^ envieux 
français, en gascon et en latin, qui établissent 
la juridiction du maire et des jurais, qui en 
déterminent la nature, en fixent les limites, 
les chartes émanées des souverains anglais et 
portant confirmation des franchises et privi- 
lèges dont jouissaient les habitants de Bordeaux 
de temps iuimémorial, ainsi que les règlements 
relatifs aux monnaies et à la police générale 
de la cité. 

Jusqu'à nos jours, c'est-à-dire jusqu'à la 
publication qui est en cours à l'heure qu'il est, 
il n'avait été fait qu'un recensement raisonné 
de ces vieux parchemins. C'est l'analyse qu'en 

1. Registre en vélin, relié avec un dos en cuir et des plats 
en bois. Ces plais sont munis de cinq gros ornements de cui- 
vre ou bouillons, disposés en croix de Saint-André. Voir, pour 
la descri])lion détaillée, la préface du texte imprimé. 

2. Au nombre de 173. 



AVERTISSEMENT. III 

donna, en 1760, le savant abbé Baurein, feu- 
diste de la ville, et qui est demeurée à Tétat de 
manuscrit. L'abbé Baurein pense que la com- 
pilation doit avoir été faite avant le milieu du 
XV® siècle, lorsque Bordeaux était encore sous 
la domination des rois d'Angleterre. C'est pro- 
bable. J'inclinerais de plus à croire qu'elle a 
été faite peu de temps avant la bataille de Gas- 
tillon, et pendant la crise suprême de 1430 à 
1453, lorsque le danger, de plus en plus immi- 
nent, de la conquête et de l'administration 
françaises, avertissait de multiplier les copies 
des chartes de libertés et des constitutions dé- 
mocratiques du vieux municipe aquitain. 

Ce qui est certain, c'est que le Livre des 
Bouillons fut rendu encore plus précieux par 
la destruction des chartes de la ville qu'or- 
donna, en 1548, le connétable de Montmo- 
rency. 

Parmi tant d'affreux épisodes de l'atroce ré- 
pression infligée alors aux Bordelais par l'im- 
pitoyable lieutenant d'Henri II, figure, en effet, 
l'auto-da-fé de tous les traités, chartes, lettres 
patentes, etc., qui établissaient les franchises 
municipales. Tout fut brûlé, en grande partie, 
devant Saint-Ylégi (l'hôtel de ville). Non pas 
tout, heureusement; quelque clerc de ville, 
patriote ingénieux autant que dévoué, réussit 



IV AVERTISSEMENT. 

à cacher le dernier palladium des libertés 
bordelaises, ce vieux Livre des Bouilloiu, "qui 
tenait lieu maintenant de tous les originaux 
détruits. La conservation en fut alors jugée si 
importante, qu'on crut devoir l'attacher à une 
table de la mairie avec une chaîne de fer. 

On n'en permettait l'accès que très-difficile- 
ment, et l'abbé Venuti, qui désirait le consulter 
pour son travail sur les monnaies, fut réduit à 
en citer un folio d'après ce qui lui en avait été 
rapporté de vive voix : « J'en parle, dit-il, avec 
cette incertitude, parce que la lecture m'en a 
été refusée par une méfiance malenlendue des 
magistrats municipaux ^ » Reste à savoir si cette 
méfiance était aussi malentendue que le sup- 
pose l'antiquaire italien. 

Si le Livre des Bouillons nous permet de suivre 
les différentes phases de formation par les- 
^ quelles passa la commune bordelaise, le Re- 
gistre des délibérations de la Jurade, de 1414 à 
- 1416, nous montre la plénitude de sa consti- 
tution, la puissance de son organisation démo- 
cratique et l'espèce de souveraineté protectrice 
qu'elle exerçait, au début du xv^ siècle, sur le 
pays aquitain. 

L'abbé Baurein, qui Ta également analysé 

\. Dissertation sur les mo7inay es, i7o4, Bordeaux, p.lbi, 135. 



AVERTISSEMENT. V 

(1760), y constate tous les caractères d'authen- 
ticité dans récriture, le style, le langage. On 
voit, au bas de plusieurs décrets, la signature 
du clerc de ville, Raymond de Bernatet, qui 
avait présidé à sa rédaction ^ Commencé au 
26 mars 1414, il finit au 23 juin 1416. 

Le Registre des délibérations de la Jurade nous 
montre la part que prenaient les maires et 
jurats de Bordeaux dans tout ce qui concernait 
la paix et la guerre, à Tépoque où Henri Y 
préparait la conquête de la France entière; les 
ressources que ses lieutenants, le comte de 
Dorset et le duc de Clarence, trouvaient dans 
la bonne volonté du peuple bordelais; Tauto- 
rité considérable du maire et des jurats qui, 
non-seulement imposaient des subsides chaque 
fois que la situation l'exigeait, mais qui réu- 
nissaient encore en leurs personnes presque 
tous les pouvoirs répartis plus tard entre le 
gouverneur de la province, Tintendant, le par- 
lement, etc. 

On savait, sans doute, que l'Aquitaine s'était 
presque toujours félicitée d'appartenir à l'An- 
gleterre; que spécialement Bordeaux et les 
Bordelais avaient obstinément repoussé la 
conquête française, parce que le régime anglais 

1. Fol. 17, verso; IS, recto et verso. 



VI AVERTISSEMENT. 

leur assurait ce que Guillaume de Nangis ap- 
pelle domiaium suœ urbis \ Mais en quoi con- 
sistait ce dominium, quelle destinée la royauté 
des Plantagenets et des Lancastres fit-elle, 
pendant trois cents ans,, à la région qui répond 
aujourd'hui au département de la Gironde? 
Quelle espèce de ménagements imposèrent aux 
souverains anglais à Fégard de cette possession 
héréditaire, mais si constamment disputée, les 
conditions géographiques, le tempérament du 
pays, les vieilles traditions de liberté munici- 
pale? Ce sont là autant de questions sur les- 
quelles le Livre des BovÂllons et le Registre de la 
Jurade me paraissent fournir des réponses 
positives. Nous possédions la partie extérieure 
de cette histoire du Bordelais, les guerres, les 
traités, les changements de mouvance, les 
manifestations de la sympathie des Bordelais 
pour les suzerains d'outre-mer. Mais Farrière- 
plan, le pourquoi de cette histoire, avec les 
documents authentiques, les preuves certaines, 
il ne me semble pas que jusqu'ici on les eût mis 
suffisamment en lumière ^ Je ne parle que de 



1. T. I, p. 325-320, édition de la Société de l'Histoire de 
France. 

2. On ne peut considérer comme un travail sérieux l'His- 
toire de Bordeaux par Dom de Vienne. C'est un bénédictin du 
xvin* siècle, trop oublieux de la tradition du xvii«. 



AVERTISSEMENT. ~ VII 

la partie politique, cela va sans dire. Car toute 
la partie économique a été traitée avec l'éru- 
dition la plus étendue et dans le plus copieux 
détail par M. Francisque Michel, dans son 
Histoire du commerce et de la navigation à Bor- 
deaux, principalement sous la domination an- 
glaise. Mais ce qui concerne, d'une part, l'admi- 
nistration à proprement parler, c'est-à-dire la 
nature, les limites, les agents de la souveraineté 
exercée par les monarques anglais; de l'autre, 
le mouvement communal qui, sous le réseau 
administratif, se produit avec une généralité, 
une puissance extraordinaires, dans toute l'é- 
tendue du pays, à partir de la fin du xii° siècle, 
voilà ce qui ne me paraît avoir encore été traité 
nulle part et ce qui fait l'objet de cette étude. 
J'ai dû, pour la première partie surtout, 
compléter les données fournies par les docu- 
ments bordelais, avec les renseiguements con- 
tenus dans les collections de documents anglais, 
par exemple : les Actes de Rymer, la Collection 
Bréquigny, les Rôles gascons, les documents rap- 
portés soit de Wolfenbilltel, soit de Londres, par 
MM. Delpit, et analysés par eux. J'ai emprunté 
aussi quelques éclaircissements à la Chroni' 
que bordelaise, par De Lurbe(1574), et aux Va- 
riétés bordelaises de l'abbé Baurein, l'homme 
qui ait le mieux compris, au xviii^ siècle. 



yill AVERTISSEMENT. 

la forme et Fesprit de Fancien gouvernement 
de Bordeaux. Mais ce ne sont là que les auxi- 
liaires de mon travail; son véritable fonds 
réside dans la série des faits que j'ai essayé de 
dégager des deux documents de la mairie de 
Bordeaux. 

D. Brissaud. 



Juillet 1875. 



LES 

ANGLAIS EN GUYENNE 



LIVRE PREMIER 

ADMINISTRATION 



CHAPITRE PREMIER 

Deux ordres de faits constituent en se combinant la 
vie politique du Bordelais sous la domination anglaise : 
l'action des maîtres sur le pays^ et le mouvement du 
pays lui-même entre les mains de ces maîtres. Nous 
connaîtrons la première en étudiant les droits que les 
rois d'Angleterre s'étaient réservés sur leur duché de 
Guyenne, les différents pouvoirs qui les y représen- 
taient, les attributions de ces agents et leurs rapports 
légaux avrc les habitants de la province, en un mot, 
tout ce qui compose le mécanisme administratif de la 
domination anglaise en Guyenne. Nous pourrons ainsi 



2 LES ANGLAIS EN GUYENNE. 

mesurer le cercle dans lequel pouvait se mouvoir l'ac- 
tion des sujets et déterminer la véritable mesure de 
leur dépendance. 

SÉNÉCHAL DE GASCOGNE. -—CONSEIL ROYAL DE GASCOGNE 

Analogue à celle que les Capétiens avaient instituée 
dès le principe dans leurs domaines, la hiérarchie ad- 
ministrative des Anglais en Guyenne comprenait trois 
grands officiers : le Sénéchal de Gascogne, le Con- 
nétable (le Bordeaux et le Chancelier d'Aquitaine. A 
eux trois, ils exerçaient le pouvoir exécutif. Mais le chef 
de cette hiérarchie est le Sénéchal de Gascogne ; c'est 
le lieutenant ordinaire, le véritable représentant du roi 
d'Angleterre, et nous ne voyons pas que ce mandat 
privilégié ait été jamais partagé entre plusieurs *. 

La dignité de Sérféchal ne peut se confondre avec 
celle de lieutenant du roi en Gascogne. Celle-ci est 
un emploi de circonstance, un grand commandement 
militaire, créé pour les temps de guerre, lorsqu'il 
s'agit de protéger le pays contre les atteintes de la 
France. Les lieutenants du roi en Gascogne sont en 
quelque sorte permanents pendant la guerre de Cent 
Ans, et il arrive môme qu'il y en a plusieurs à la fois. 
Dès le début de cette guerre, en 1338, Edouard Ili 
nomme deux lieutenants du roi en Gascogne, Bernard 
d'Albret, vicomte de ïartas, et Olivier d'Ingham, déjà 

1. Baurein, Variùtés bordelaises, j). 3 il». 



SÉNÉCHAL DE GASCOGNE. 3 

Sénéchal de Gascogne. Ces deux chefs de guerre étaient 
chargés de repousser le Connétable de France, Raoul 
de Brienne, qui, l'année précédente, avait ravagé la 
province *. Ils avaient en même temps le soin de punir 
les rebelles et de recevoir la soumission de tous ceux 
qui voudraient revenir au parti anglais. Quelques an- 
nées plus tard, en 1357, la même mission est confiée 
à quatre barons de Gascogne, le sire d'Albret, le sire 
de Lesparre, le sire de Pommiers et le sire de Rosem ^. 
Jusqu'à la conquête française, la lieutenance du roi 
subsistera ainsi à côté de la sénéchaussée ^. Mais, mal- 
gré sa continuité, la lieutenance n'en est pas moins 
une fonction extraordinaire , sans rapport avec les 
attributions du Sénéchal. Le lieutenant fait la guerre, 
le Sénéchal administre. 

La première mention spéciale que nous trouvons de 
cette dignité est de l'année 1170 ■*, précisément l'époque 
où le roi Henri II, dans le court loisir que lui laissaient 
ses querelles avec l'Église d'Angleterre et avec ses 
propres enfants, travaillait à fixer son autorité dans ses 
domaines. 

On comprend que, dès cette époque, les attributions 

1. Rymer, 1338. 

2. Froissart, éd. Simôon Luce, t. V, p. 81. 

3. Pouvoirs de la lieutenance d'Aquitaine donnés à Jean, 
comte de Salop, 14o2. — Kymer, t. V, part. 2, p. 42. 

4. Raoul de la Fâje, sénéchal de Guyenne, est nommé parmi 
les seigneurs qui accompagnent Eléonore, fille d'Henri II, 
promise en mariage à Alphonse IX, l'oi de Castille (1170). (De- 
lurbe, Chron. bo)\l., p. 10.) 



4 LES ANGLAIS EN GUYENNE. 

de ce sénéchal ont bien dépassé le cercle où elles se 
renfermaient dans la cour des premiers rois barbares. 
Ce n'est plus l'officier chargé, selon la définition de Du 
Gange *, du soin de la maison du prince. C'est vrai- 
ment le gouverneur de la province de Guyenne, titre 
sous lequel est désigné en 1218 Savaryde Mauléon, 
ce sénéchal qui devait reculer devant les armes de 
Louis YIII -. Sur l'étendue de son pouvoir, on ne sau- 
rait être abusé par le terme de Balliva^ employé alors 
pour désigner son ressort administratif ^ Ce terme, on 
le sait, était générique, et ne s'appliquait pas seule- 
ment à la circonscription des bailliages ordinaires. 
L'ensemble des faits démontre que le Sénéchal de 
Gascogne était, par rapport au roi d'Angleterre, ce 
qu'étaient dans le même temps, par rapport aux rois de 
France, les lieutenants généraux et gouverneurs pour le 
roi de la Guyenne. On sait, en effet, que pendant une 
grande partie du xni® siècle, sous Louis VIII et sous 
Philippe le Bel, la province fut entre les deux nations 
un objet de saisies et de confiscations réciproques ; nos 
rois y avaient donc aussi un mandataire principal. 
Le Sénéchal de Gascogne était révocable, et il devait 

1. Senescallus, officialis régis, vel proccrum atque adeo 
privatorum, cui dotnus cura incumbebat. (Du Gange, Senes- 
callus.) 

2. Louvet, d'après Duchesne, p. 8-9. 

3. Ordres donnés par Henri III au sénéchal de Gascogne, 
Henri de Trublevillc, au sujet de la trêve à faire observer dans 
les pays soumis à son administration. (Rymer, t. I, part, i, 
p. 104.) 



SÉNÉCHAL DE GASCOGNE. S 

l'être plus que partout ailleurs, à cause même de l'é- 
loignement du pays que lui confiaient les rois d'An- 
gleterre *. 

11 représentait le roi non-seulement dans la Guyenne 
propre et la Gascogne, mais auprès des feudataires 
voisins qui reconnaissaient la suzeraineté du duc de 
Guyenne, comme le comte de Foix, le sire d'Albret, le 
vicomte de Béarn 2. Il était chargé de les défendre contre 
les entreprises des rois de France, il était leur arbitre 
en toute circonstance, et exigeait d'eux les services 
qu'ils devaient au roi. Le gouvernement de l'île d'Olé- 
ron faisait aussi partie de son ressort ^. 

Au dehors, le Sénéchal de Gascogne était l'intermé- 
diaire naturel du roi d'Angleterre et des autres souve- 
rains ^. C'est surtout dans les démêlés avec les rois de 
France qu'on le voit le plus ordinairement employé 
comme négociateur ^. 

Dans l'intérieur du duché, le Sénéchal avait plein 
pouvoir pour nommer ou révoquer à tous les emplois, 
sauf à ceux de Connétable de Bordeaux et de Chance- 
lier. Ainsi, il disposait des charges de sénéchaux or- 

1. Révocation par Henri III du sénéchal Geoffroy de Lézinan 
(Lusignan), son oncle. (Rymer, t. I, part. 2, p. 41, col. 1.) 

2. Rymer, t. Il, part. 1, p. 23, col. 1. 

3. W., ihid., p. 163. 

4. Rymer, passim. 

o. Par exemple, Jean de Grailly, baron de Castelnau, Séné- 
chal de Gascogne et à la fois ambassadeur auprès de Phi- 
lippe III, en 1277. (Baurein, Variétés bord., t. III, p. 4-5.) Cf. 
Rymer, 1277. 



6 LES ANGLAIS EN GUYENNE. 

dinaires, baillis, prévôts, commandants de place, juges, 
avocats du roi, etc. *. Il avait également le droit de fixer 
et d'augmenter, au besoin, les gages de tous ces fonc- 
tionnaires. 

Des attributions si larges eussent été dangereuses 
pour les intérêts de la province, si le Sénéchal eût en 
même temps possédé le maniement des revenus; mais 
il avait été pourvu de bonne heure à ce qu'il ne se 
payât pas lui-même. Ses gages, fixés par une ordon- 
nance de 1318 à deux mille livres petits tournois, lui 
sont servis par le Connétable de Bordeaux. Le roi 
Edouard II lui accorde, sur les revenus du duché, des 
indemnités pour les frais qu'il pourra faire lorsqu'il 
aura été en mission aux parlements ou à la cour du 
roi de France, ou partout ailleurs, pour les affaires de 
son maître. Mais, d'une part, tant qu'il est en dehors 
du duché, il est tenu de tenir compte de ses gages ordi- 
naires à ceux qui le remplaceront dans la sénéchaussée. 
De l'autre, les indemnités pour frais extraordinaires 
ne lui seront accordées qu'avec l'assentiment des grands 
et princes du royaume assemblés en parlement à 
York 2. 

Il y a ici, on le voit, une triple garantie contre les 
exactions d'un sénéchal. Il n'est pas chargé de la per- 

1. Rymer, t. II, part, i, p. 162-3. Attributions du Sénéchal 
Guillaume de Montaigu, 1318. Voir encore, au t. III, part. 3, 
p. 183, an. 138Î), le détail des pouvoirs donnés au Sénéchal 
Jean Ilarpendcn. 

2. Rymer, t. JI, part. 1, p. 163. 



SÉNÉCHAL DE GASCOGNE. 7 

ception de deniers ; il ne peut cumuler deux traite- 
ments sur les revenus de la province. Enfin, ses gages 
extraordinaires sont soumis à l'appréciation du parle- 
ment d'Angleterre. 

Une province de France, dès le commencement du 
XIV® siècle, recueillait ainsi, pour la restriction des pou- 
voirs de son gouverneur, le bénéfice du droit de con- 
trôle que les représentants de la nation anglaise exer- 
çaient sur leurs finances depuis les règnes d'Henri III 
et d'Edouard II. 

Une autre sûreté d'ailleurs est donnée dans le même 
temps au Bordelais, contre les empiétements du Séné- 
chal. A partir du règne d'Edouard II, apparaît fré- 
quemment la mention d'un conseil, dont le sénéchal 
est tenu de prendre l'avis pour toutes les mesures im- 
portantes. Sous l'habile administration d'Edouard ÏII, 
notamment, les mots per avisamentum consilii nostri, 
ou encore, per consilium dominorum et communita- 
tum ducatus^^ accompagnent sans cesse la désignation 
des pouvoirs que le Sénéchal exercera au nom du roi. 
Le conseil est appelé le Conseil roxj al de Gascogne, ou 
encore le Conseil royal de Bordeaux, parce que c'est 
dans cette ville qu'il siège le plus souvent ^ Ce conseil 
se partageait en plusieurs sections, suivant les divers 

\. Rymer, t. II, part. 1, p, 39, col. 1. — W., t. III, part. 3, 
p. 182. 

2. Las gens du conseilh du dit messire lo Ray existente a 
Bordeu. — Lim^e des Bouillons, fol. J02, recio. Cf. id., fol. 99, 
recto : Totius regalis consilu Vasconias. 



s LES ANGLAIS EN GUYENNE. 

ordres d'affaires qu'il y avait à traiter *. Le Sénéchal de 
Gascogne n'est donc, à partir du xiv° siècle, que le 
président d'un conseil de gouvernement, combinaison 
utile à la province en même temps qu'au roi, surtout 
si ce conseil était recruté, comme le ferait croire la 
composition d'un corps analogue dont nous parlerons 
bientôt, la Cour de Gascogne, parmi les notables du 
pays. Une fois même, c'est au Conseil tout seul, sans 
qu'il soit question du Sénéchal, que s'adresse le roi 
Richard II (1378)2. 

Quelle était maintenant la nature de l'autorité exer- 
cée au nom du roi, dans le Bordelais, par le Sénéchal 
de Gascogne, assisté du Conseil royal de Bordeaux? 
Dans quelle mesure ces agents devaient-ils faire sentir 
à la province qu'elle était une possession anglaise ? 

Jusqu'au règne d'Edouard II, on ne trouve rien de 
bien précis sur l'étendue légale des droits régaliens 
qu'exerçaient les agents du roi d'Angleterre dans le 
Bordelais. Tout était subordonné au caprice ou à l'in- 
térêt des princes. Nous verrons, d'ailleurs, que rare- 
ment le Bordelais eut à se plaindre de ses maîtres. 
Pour le moment, constatons que c'est sous les règnes 
organisateurs d'Edouard II, et surtout d'Edouard III, 



1 . Vocatis illis de consilio nostro parthim illarum et aliis quos 
duxeritis evocandos. — Rymer, t. II, part. 1, p. 39, lettre 
d'Edouard II au sénéchal de Gascogne relativement à la nomi- 
nation du maire de Rayonne, mai 1313. 

2. Livre des Bouillons, fol. 102, recto. 



SÉNÉCHAL DE GASCOGNE. 9 

que les attributions du Sénéchal sont plus nettement 
définies. 

Ces attributions s'appliquent alors plus spécialement 
à la garde du pays, à l'établissement et à la perception 
des taxes, et à l'exercice de la justice. 

Pourvoir à la défense des châteaux et des villes ; ré- 
voquer toute espèce de donations sur les revenus du 
roi qui ne sont pas confirmées par lettres-royaux ; sur- 
veiller la perception de ces revenus, et contrôler les 
comptables chargés de les percevoir ; permettre le 
transport des vins du haut pays dans la ville de Bor- 
deaux, à la condition que ces vins payent la taxe né- 
cessaire pour la défense de la province ; droit de haute 
et basse justice sur toute espèce de criminels ; droit de 
grâce, de pardon, d'acquittement pour toute espèce de 
crimes, lèse-majesté, vols, incendies, pillages, meur- 
tres et rapts, etc. ; tels sont les pouvoirs qu'attribue 
au Sénéchal et au Conseil de Gascogne une ordonnance 
de Richard II (28 avril 133o), d'après les règlements 
établis par son prédécesseur ^ Cette ordonnance était 
fort opportune. A la suite des guerres qui avaient 
rempli le règne de Charles V et les premières années 
de Charles VI, il s'était produit une grande perturba- 
tion dans les affaires de la province, et il était néces- 
saire, dans l'intérêt du fisc, de rappeler à tous l'étendue 
du privilège royal. 

i. Rymer, t. III, part. 3, p. 182. 



CHAPITRE II 



CONNETABLE DE BORDEAUX 



Les intérêts du fisc, telle devait être en effet la prin- 
cipale affaire pour le Sénéchal de Gascogne. Mais afin 
d'assurer la rentrée des^ revenus, et en même temps 
pour séparer des pouvoirs dont la réunion entre les 
mains du Sénéchal l'eût fait trop puissant, la royauté 
anglaise plaça à côté de lui un officier spécialement 
chargé du maniement des finances, le Connétable de 
Bordeaux : cette désignation de connétable pour un 
officier de finance paraît assez étrange; mais au moyen- 
âge, on le sait, l'anomalie des titres est aussi fréquente 
que l'était le cumul de fonctions qui nous semblent 
incompatibles aujourd'hui. Comme le Connétable de 
France, chef suprême de l'armée, possédait en même 
temps des privilèges pécuniaires considérables, la 
royauté anglo-normande aura désigné l'adminis- 
trateur des finances de la Guyenne d'un titre qui était 
à ses yeux le signe de la plus haute position financière. 
Sous le régime du fermage des impôts, alors en 
vigueur en Guyenne comme ailleurs, l'administration 



CONNÉTABLE DE BORDEAUX. H 

des revenus d'une province supposait une grande 
fortune. 

Ce qu'il y a de certain, c'est que le Connétable de 
Bordeaux a pour emploi spécial d'administrer les 
revenus de la province. C'est ce qu'on pourrait appeler 
un directeur du domaine et de la douane. Il remplis- 
sait en Guyenne les fonctions afférentes en Angleterre 
au grand trésorier. 

Le Sénéchal de Gascogne recevait les déclarations 
des contribuables *, ordonnait la levée des deniers et 
prêtait main-forte aux collecteurs. Le Connétable de 
Bordeaux dirigeait la perception et encaissait pour le 
compte du roi. 

Ses fonctions sont déterminées dès le commencement 
du xiv° siècle, à partir du règne d'Edouard IL Ainsi 
le roi, accordant au sire Amanieu d'Albret 2,000 
livres bordelaises de pension sur le péage de Saint- 
Macaire, confie l'exécution de cette ordonnance au 
Connétable de Bordeaux ^. Une ordonnance d'E- 
douard IIÎ est plus explicite : en 1356, au moment le 
plus critique de sa guerre contre le roi Jean, il recom- 
mande au Connétable de Bordeaux de veiller à ce 
qu'au"un revenu ne soit assigné à des nobles ou autres, 
mais à ce que tout l'argent levé dans la province soit 
employé aux affaires du roi ^ De nombreux textes du 

1. Voir plus bas. 

2. Rymer, t. I, pan. 4, p. 497. 

3. Rymer, t. III, part. 1, p. lii.—Id., t. II, part. 3, p. 138. 



12 LES ANGLAIS EN GUYENNE. 

livre des Bouillons et du registre de 1415 prouvent 
enfin que le Connétable de Bordeaux recevait les droits 
du roi sur les vins qu'on chargeait sur la Garonne. 
Les jurats de Bordeaux, voulant vérifier la gestion de 
cet officier, ordonnent qu'on ira consulter le registre 
du Connétable, au sujet de deux vaisseaux partis depuis 
peu, pour savoir le nombre de tonneaux de vin qui y 
étaient chargés ^ 

C'est donc par l'entremise du Connétable de Bor- 
deaux que le roi d'Angleterre, à partir d'Edouard II, 
connaît la valeur de tous les revenus de ?on duché 
d'Aquitaine. Il s'ensuit qu'à cet officier seulement 
appartiendra la nomination de tous les trésoriers et 
receveurs de la province ^. C'est là un des principaux 

1. « Et plus ordeneren en commissaris Arnaud fort et lo 
Tresauren que angan veder lo paper deu conestable de las 
doas naus qui son derreirament partidas et far relacion nom 
per nom quant de vin y an passât.» — Registre de 1414-1415, 
fol. 115, recto. Cf. Livre des Bouillons, fol. HO, verso. 

2. « Et pur escliuir les damages et dispens que vienent pur 
ceo que plusours sont a ore Trésoriers et Receivoirs de lad. 
Duchie, accordez est que desliore nul Tresoiùer ne Receivour 
ne soient en Agent, Peregortz ne aillours en la Duchie, fors 
ceux que le Constable de Burdeux voldra mettra à son péril ; 
ceux que ore sont, soient ostez, et per le dit constable tieux 
mis per queux il vodra respoundre a son péril. » — Rymer, 
t. II, part. 2, p. 61. 

Au xv^ siècle, cet officier est assisté d'un procureur fiscal 
royal. Dans une lettre de l'archevêque David de Montferrand 
à Henri V, il est question d'un Procurato)' fiscalis rcgius 
in civitate Burdegalensi. — J. Delpit, Doc, p. 227, d'après les 
archives de l'Échiquier. 



CONNÉTABLE DE BORDEAUX. 13 

objets de l'ordonnance rendue en 1323 par Edouard II 
pour la réformation du duché. Jusque-là la nomination 
des receveurs des taxes avait fait partie des attributions 
du Sénéchal. L'ordonnance d'Edouard II signale les 
dommages causés par cette confusion de pouvoirs, 
prescrit le remplacement des anciens trésoriers, et 
charge le Connétable d'en établir de nouveaux, ceux 
qu'il voudra, sous sa responsabilité. 

Ainsi dans le même temps, en Aquitaine comme 
dans les provinces soumises au roi de France^ se clas- 
saient plus régulièrement les services administratifs. 
Le progrès que Phihppe le Bel venait de réahser dans 
ses domaines par la séparation des pouvoirs politiques, 
judiciaires et financiers, s'accomplissait en Guyenne 
sous l'empire des doctrines que faisaient partout pré- 
valoir les écoles des légistes. 

S'il recueillait les profits du fermage *, le Conné- 
table de Bordeaux devait pourvoir à toutes les dépenses 
publiques de la province. 

D'abord il ne pouvait toucher aucun émolument 
avant d'avoir payé au Sénéchal et autres officiers royaux 
leurs gages, féodset assignations avec leurs arrérages. 
On ne trouve qu'une dérogation à cette règle : c'est en 
1409, sous le roi Henri lY de Lancastre. Les malheurs 



l . « Ita quod de exitibus indè medio tempore esit prove- 
nientibus nobis respondeat, et in ofûcio illo feodum percipial 
consuelum pro tempore quo in offlcio steteiùt supradicto.» — 
Rymer, t. II, part. 3, p. 158. 



14 LES ANGLAIS EN GUYENNE. 

causés par la guerre contre la France ont diminué 
considérablement les revenus de la connétablie, et aug- 
menté les charges de l'Angleterre. La nécessité de 
défendre avant tout l'honneur et les intérêts de la 
royauté Anglaise, contraint Henri IV à révoquer les 
anciennes ordonnances sur les obligations du Conné- 
table ; mais il met grand soin à s'excuser de cette 
mesure auprès du sénéchal de Guyenne, Gualliard de 
Durfort ^ 

Indépendamment des gages à servir, le Connétable 
de Bordeaux était donc encore responsable de tous les 
frais que nécessitait la garde du duché ; c'était le véri- 
table intendant de la province. Réparer les forteresses, 
payer la solde des troupes, acheter les services et le 
dévouement des seigneurs gascons, c'étaient là de fortes 
dépenses dans un pays toujours enclin à marchander 
sa fidélité. Enfin, si l'Aquitaine avait à fournir une 
flotte, c'étaient les revenus de la connétablie qui en 
faisaient les frais, et le Connétable qui la commandait. 
A cet effet, il changeait provisoirement de titre, le roi 
le nommait vice-amiral et désignait un lieutenant de la 
connétablie^. Un financier chargé d'un commandement 

1. « Per la garda et provision du castel royau de Fronssat, 
et autres evidentz et expédients despens necessaris i)er gardar 
la lionor et proffeit du Rey nostre senhor, et au proffeit et 
utilitat de la causa publiqua, videntz et regardans que les re- 
veunus de la dcita conestablaria eran mnlt petitas et no 
habondantz a las deytas carguas satisfar, tant per los guerras 
et esterilitaz susdit, etc. » — Rymer, ibid. 

2. Rymer, t. II, part. 3, p. 138. En 1337, le Connétable de 



CONNÉTABLE DE BORDEAUX. 15 

naval, voilà ce qui se produisait à la même époque et 
dans la même guerre chez les Anglais et chez les 
Français. Le connétable-amiral d'Aquitaine, Nicolas 
d'Usmer, chargé de combattre la flotte de Philippe de 
Valois en 1337, n'avait pas dû faire un meilleur 
apprentissage de marin que le trésorier Nicolas 
Béhuchet qui perdit la bataille navale de l'Écluse. Ce 
qu'on a reproché au roi de France comme une absur- 
dité ^ n'était pas moins absurde de la part d'E- 
douard III. De part et d'autre, il y avait même impru- 
dence, ou plutôt même ignorance des conditions du 
succès, même complication des services adminis- 
tratifs. 

Deux documents du xiv' siècle nous renseignent 
sur les sources des revenus que touchait le roi d'An- 
gleterre par l'intermédiaire du Connétable. Ces docu- 
ments^ sont deux tableaux dressés par un subordonné 
du Connétable, le trésorier Richal Filongley, qui par là 
méritent une place importante dans l'histoire financière 
de la Guyenne. Ils présentent le relevé des revenus et 
des dépenses de la principauté de Guyenne du jour où 
ces revenus avaient été abandonnés par Edouard III à 



Bordeaux, Nicolas d'Usmer, est nommé vice-amiral de la flotte 
d'Aquitaine ; son intérim de Connétable est rempli par un 
lieutenant, Antoine 

1. Henri Martin, t. V, p. 49. 

2. Nous en devons l'analyse à M. J. Delpit, dont l'excellent 
travail m'a beaucoup servi pour celte question. (J. Delpit, 
Introd., p. 121 et suiv.) 



J6 LES ANGLAIS EN GUYENNE. 

son fils, le Prince Noir, de 1362 à 1370. Mieux que 
tout autre texte, ils nous font connaître les différentes 
sortes de profits que le Bordelais pouvait procurer au 
duc de Guyenne. Ils se rapportent en effet à la période 
qui vit briller dans Bordeaux la cour princière la plus 
dispendieuse. « L'état du prince et de madame la prin- 
cesse était donc si grand et si étoffé que nul autre 
de prince ni de seigneur en chrétienté ne s'accom- 
parait au leur^ » On peut croire sans doute que l'ar- 
gent de France ne fut pas seul à défrayer l'existence 
belliqueuse et splendide du Prince Noir en Guyenne 
pendant ces huit années, et qu'il prenait aussi sur tous 
ses autres revenus accumulés dans le même temps en 
Angleterre et dans le pays de Galles. Mais dans cette 
période de faste, on dut demander à la province tout 
ce qu'elle était capable de donner, et frapper toutes 
les matières à impôts qui formaient en quelque sorte 
l'arsenal de la fiscalité du Prince Noir. En recueillant 
les innombrables désignations de revenus que men- 
tionnent les comptes de Filongley, nous trouvons 
qu'elles peuvent se ranger sous cinq chefs principaux ; 
impôts fonciers, impôts sur les produits du sol, revenus 
du monnayage, droits de justice et douanes. 

Impots fonciers. — Cette première catégorie com- 
prend un grand nombre d'articles qui peuvent se ré- 
duire à quatre espèces de taxes : les revenus féodaux, 
les loyers, les cens annuels et le fouage. 

d. Froissart, Éd. Buchon, 1. I, ch. ccxv. 



DROITS DU FISC. 17 

Revenus féodaux. — A cette désignation se ratta- 
chent d'abord tous les articles qui se rapportent au droit 
d'épave ou de confiscation, et qui sont indiqués par les 
mots escaeta, forisfactura, hona confiscata. Puis, les 
droits sur les objets abandonnés, de extrahuris, les 
dons ou secours volontaires accordés par les bonnes 
villes ; d'autres revenus qui varient suivant les localités, 
quoiqu'ils soient peut-être à peu près synonymes ; en 
Rouergue, par exemple, ce qu'on appelle /??2«?îcia feo- 
dorum; en Bigorre, affeude; dans le comté de Gaure, 
à Lectoure, jeudis et feude. Vient enfin Vesporle, 
synonyme d'investiture, et particulier au pays bor- 
delais. Nous devons nous arrêter un instant sur cette 
nature de taxe, parce qu'elle explique la destinée toute 
privilégiée de la propriété féodale dans les sénéchaussées 
qui nous occupent. 

Pour les charges qui grevaient cette propriété, il 
ne faudrait pas nous en rapporter exclusivement aux 
comptes de Filongley. Ces comptes sont le tableau de 
l'administration financière d'un prince exigeant et ty- 
rannique; ils pei^onent un temps d'exactions, et nous 
expliquent les plaintes véhémentes que les Gascons 
portèrent au roi de France Charles V, l'intervention 
française dont elles furent suivies et les succès de Du- 
guesclin. Nous y voyons figurer certaines taxes qui, 
de l'aveu même de Filongley, ne furent que des expé- 
dients passagers, comme la custuma compositionisj qui 
n'exista qu'une année, les capitagia, cens par tête, qui 

2 



18 LES ANGLAIS EN GUYENNE. 

ne furent payées que deux ans, et seulement dans le 
comté de Gaure*. On peut donc dire des comptes de 
Filongley que c'est le rôle de contributions le plus 
détaillé qui nous soit resté de l'administration anglaise 
en Guyenne, sans croire pour cela que tous les règnes 
aient inscrit un chiffre de taxe à toutes les colonnes de 
ce tableau. 

La situation ordinaire, légale, de la propriété féodale 
dans le Bordelais, nous est révélée sous un jour plus 
vrai par l'existence de Vesporle, et par les désignations 
différentes des terres que comprenait la province. On 
voit dans ces deux faits la preuve que les rois d'An- 
gleterre avaient su concilier de bonne heure les intérêts 
de leur fisc avec ceux d'un pays de possession précaire. 
Sans parler ici des tempéraments, des ménagements 
de circonstance par lesquels nous verrons certains rois 
modifier l'assiette ou la quotité de l'impôt, la propriété 
foncière du Bordelais payait peu de chose au conné- 
table. 

Ces avantages lui sont reconnus, dès le xm® siècle, 
par un acte du règne d'Edouard I", dressé pour la 
reconnaissance générale des fiefs, droits et redevances 
de Guyenne (1272)'-. Le sénéchal de Gascogne, Luc 
de Tany, siégeant dans l'église de Saint-André, avait 
reçu les déclarations des tenanciers de tout le Bordelais, 

\. J. Delpit, Introd., p. 138-139. 

2. Ms. Wolfenbuttel, par MM. Delpit; imp. royale, 1841, 
p. 15-17. 



DROITS DU~FISC. 19 

du Médoc, de l'Entre-Deux-Mers, de l'Entre-Dordogne, 
du Bazadais et de la partie de l'Agénois soumise au roi 
d'Angleterre*. 

Rien de moins uniforme que les obligations de ces 
tenanciers. Les uns ^ paieront une redevance, mais sans 
être tenus de prêter au roi l'hommage ou le serment 
de fidélité. Au contraire, le serment sera prêté par 
d'autres qui ne devront^ni aucune redevance ni le ser- 
vice militaire^. D'autres, enfin, font accepter la décla- 
ration qu'ils ne tiennent rien du roi et que, par con- 
séquent^ ils ne lui doivent rien *. 

Les propriétés que comprend la région bordelaise 
sont de deux sortes : le fief et \ alleu. Le premier, le 
fief, se trouve en Guyenne, dans des conditions bien 
plus avantageuses que partout ailleurs. Le genre de 
redevance auquel il est soumis s'appelle esporle ou 
acapte. Du Cange et, d'après lui, Laurière le définis- 
sent ainsi : C'est proprement ce que le vassal donne 
ou offre à son seigneur pour obtenir de lui l'investiture 
de quelque fief^ ou ce qu'il lui offre pour relief dans le 



\ . Les actes de ces déclarations sont signés par le notaire 
public de la ville de Bordeaux. Id., p. IS-19. 

2. Par exemple, Pierre Bacqu^, de Saint-Emilion. Id., 
p. 20-21. 

3. « Elyas di Castellione débet facere homagium et sacra- 
mentum Gdelitatis, (pod nibil aliud débet facere, item quod 
non débet facere exercitum domino Régi. » Ms. Wolfenbuttel, 
p. 20-21. 

4. L'évêque de Bazas et d'autres. Id., ihid. 



20 LES ANGLAIS EN GUYENNE. 

cas de mutation ^ Des exemples cités par Du Gange, 
prouvent que Yesporle existait hors de la Guyenne ; 
mais elle était spéciale pour cette province, et n'était 
ailleurs qu'une exception ^. 

Or, dans les autres provinces, les droits de relief et 
de mutation étaient généralement payés par les sous- 
feudataires, à chaque changement de seigneur et à 
chaque changement de tenancier. En Guyenne, au 
contraire, ils ne sont dus par le fief médiat qu'à chaque 
changement de seigneur. On ne trouve jamais dans les 
actesque nous a conservés le manuscrit de Wolfenbut- 
tel, que cette formule : in mutatione domini, qui 
s'applique au roi d'Angleterre comme duc d'Aquitains. 
Le mandataire d'une abbaye a même la précaution 
d'ajouter : in mutatione domini^ non prions, c'est-à. 
dire le seigneur le plus prochain, le tenancier direct. 

L'existence de Yesporle caractérisait donc et consti- 
tuait le fief dans le Bordelais. C'était un principe re- 
connu dans la province, qu'il fallait qu'il y eût esporle 
pour qu'il y eût fief. On employait même ces deux mots 
l'un pour l'autre. Dans le manuscrit précité, un tenan- 
cier, au Jieu de dire qu'il a reçu sa terre en fief, dit 
qu'il l'a reçue en esporle, c'est-à-dire à la charge de 
payer Yesporle ^. 

1 . Du Gange, Verho Esporle. — Laurière, Glossaire du droit 
français, t. I, p. 421. 

2. Cf. Delpit, ms. Wolfenbuttel, p. 25-26. 

3. « Secunduni nostram consuet.udinem non sit feudum nisi 



DROITS DU FISC. 21 

Ajoutons enfin que cette redevance était minime. 
On voit des fiefs considérables qui ne doivent que deux 
deniers de cens ou d'esporle*. 

Si le fisc du roi d'Angleterre exigeait si peu de chose 
de la terre féodale dans le Bordelais, il va de soi qu'il 
n'eût aucun droit sur la seconde espèce de propriétés, 
V alleu. L'alleu, en effet, est une terre libre de toute su- 
bordination, de toute inféodation, c'est l'ancienne pro- 
priété romaine, et elle apparaît dans la province par- 
tout où la jurisprudence de Rome a conservé son action. 
Ces propriétés allodiales étaient donc très-nombreuses 
dans tout le midi de la France, pays de droit écrit. 
Quelle fut leur destinée en Guyenne, sous la domina- 
tijn anglaise? On conçoit que les rois d'Angleterre 
n'aient pas favorisé leur extension. 

Dans les villes nouvelles, dans les communes de fon- 
dation purement anglaise;, la propriété dominante est 
la propriété féodale, celle qui rapporte au fisc, si peu 
que ce soit. C'est le cas oià se trouve la commune de 
Libourne, création d'Edouard I" (1270). Lorsque le 
maire de cette ville comparaît au nom de ses conci- 
toyens devant le sénéchal, et que celui-ci lui demande 
si les Libournais possèdent des alleux, il répond néga- 
tivement -. 11 en est de même de la Sauve-Majeure, pe- 



sit ibi sporla. — L'Esporla emporta èenhoria. » Ane. Coutume 
de Bordeaux, n» 176. Cf. Delpit, ms. Wolfenbuttel, p. 25-26. 

1. Id., ihid. 

2. Manusc. Wolfenbuttel, MM. Delpit, p. 39. 



22 LES ANGLAIS EN GUYENNE. 

tite ville de l'Entre-Deux-Mers. Ses bourgeois répon- 
dent que, comme membres de la commune, ils n'ont 
pas d'alleux ^ 

Dans les villes anciennes, au contraire, la terre a 
conservé ses vieilles franchises, c'est-à-dire qu'elle est 
allodiale. A Bordeaux, par exemple, l'alleu est larègle^. 
Le fisc, par conséquent, n'a rien à prétendre sur toute 
terre de bourgeois bordelais. C'est un point que nous 
établirons avec plus de détails au chapitre de la Com- 
mune de Bordeaux. 

Les droits de forfaiture, de confiscation et l'esporle 
constituent la somme la plus importante des revenus 
que le roi d'Angleterre tirait de la propriété féodale 
dans le Bordelais. Les trois autres articles signalés 
dans les comptes de Filongley, relativement à la pro- 
priété foncière, y tiennent peu de place, et semblent 
n'avoir été qu'accidentels. Ils ne s'apphquent, en effet, 
qu'à la terre non féodale, et comme, en dehors de cette 
espèce de terre, il n'y avait dans le Bordelais que des 
alleux, on peut croire que ces articles n'indiquent que 
ces taxes arbitraires qui soulevèrent les réclamations 
des Bordelais devant le parlement de France. Les cens 
annuels^ par exemple, ne sont mentionnés que dans 
un petit nombre d'articles, par les mots census dena- 
rius, hlada censualia ^. C'était la condition de la vente 

1. « Dixerunt qiiod dicta villa Silve-Majoris, ut communitas, 
non habebat allodiora. » Id., ibid. 

2. Voir au chapitre Commune de Bordeaux. 

3. J. Delpit, Introd., p. 138-139. 



DROITS DU FISC. 23 

d'une terre, ou censivc, dans les arrière-fiefs de l'A- 
quitaine ; ce qui ferait croire que le Prince Noir pos- 
sédait quelques arrière-fiefs dans les trois sénéchaus- 
sées du Bordelais. Le fouage^, dont le Prince ordonna 
la perception pendant toute la durée de son adminis- 
tration, fut regardé par les Aquitains comme un 
acii^^minement vers l'impôt foncier, pour le payement 
régulier des gens de guerre, et l'on sait combien cette 
fantaisie lui coûta cher. Quant aux logres ^, c'était 
quelque chose de si peu régulier, que Du Gange n'en a 
pas connu la véritable signification. Il conjecture que 
ce terme désignait l'usufruit des terres pour les lods et 
ventes, un droit sur les loyers, ou sur 1^ vendeurs de 
mauvaise foi. Cet article n'est mentionné d'ailleurs 
que dans les sénéchaussées de Poitiers et d'Angou- 
lême ^ 

Revenus du monnayage. — Du jour oii les rois 
d'Angleterre furent ducs de Guyenne, ils frappèrent 
une monnaie appropriée aux usages et aux intérêts de 
la province, une monnaie giiyennoise^ comme on di- 
sait, facile à échanger contre les tournois de Fiance, 
comme contre les sterlings d'Angleterre. Bordeaux, 
à titre de capitale du duché, reçut, entre autres préro- 
gatives, celle du monnayage. Cette monnaie y était 
frappée au coin, aux armes et au nom de ses princes, 

1. Ici., ibicl., p. 139-140. 

2. Du Gange, v° Logres. Logra, vel logrum, ab Hispanico, 
ut videtur logro, fruitio^ possessio. Leurre, fraude, dol. 

3. J. Delpit, Introd., p. 138-139. 



24 LES ANGLAIS EN GUYENNE. 

souvent même au nom seul de la ville. Caria monnaie, 
qui est appelée dans les anciennes chartes solidi bur- 
degalenses, lui appartenait en propre, et cette monnaie 
avait cours dans toute la province, à l'exclusion de 
toute autre monnaie étrangère. 

La base du monnayage guyennois fut, dès le prin- 
cipe, celle du monnayage tournois ^ A partir duxiv'' siè- 
cle, les monnaies les plus usitées en Aquitaine, et 
principalement dans le Bordelais, étaient les guyen- 
nois noirs (monnaie de billon), et les guyennois ster- 
lings ^. Ceux-ci étaient de meilleur aloi que la monnaie 
de cuivre, ou nigra^ hruna^ contaminata ; ils formaient 
la monnaie alba, ou blanchie, pour qu'elle parût d'ar- 
gent aux yeux du peuple ^ Les guyennois sterHugs 
étaient, avec les guyennois noirs, dans le rapport de 
S à 1 *. Les Comptes de Filongley indiquent, non-seu- 
lement le rapport de ces monnaies entre elles, mais 

1. D'après les registres de la Chambre des comptes de Paris 
àl'an i313, les Sourde/rtis (Burdegalenses) valaient 4 deniers 
tournois. (L'abbé Venuti, Dissertation sur les monayes, 17o4, 
p. lo6-i57.) Cf. Rymer, 1. 1, part. 1. p. lOS, ord. d'Henri III, 
1228. 

2. J. Delpit, Comptes de Filongley, int., p. 240. 

3. D'oîi les Blancs tirèrent lem^ nom. Cf. l'abbé Venuti, 
p. lo6-lS7. 

4. « Est mémorandum quod summe sunt de moneta nigra, 
in dictis partibus currentibus, prœsertim Bui'digalensibus, 
Vasatensibus et I.andis, que summantur particulariter in 
sterlingis gyenensibus : Cujus monete quinque denarii gye- 
nenses nigri faciunt unum denarium sterlingum gynensem. » 
Préambule des Comples de Filongley, dans Delpit, p. î33. 



DROITS DU FISC. 25 

leur rapport avec le sterling anglais, le franc d'or, le 
marc d'argent, et le noble d'Angleterre '. 

Cette monnaie guyennoise eut toujours pour étalon 
la monnaie de Bordeaux. Que les rois d'Angleterre 
fissent frapper monnaie dans d'autres villes, comme 
Poitiers, Périgueux, Angoulême, Saintes, Agen, la 
Réole, ces villes étaient obligées de prendre pour leur 
monnaie le prix, Taloi et le poids de la monnaie de 
Bordeaux-, ad vitandam maliciam quorumdam, dit 
une ordonnance d'Edouard III, novembre 1351, et 
sous peine de la confiscation des espèces ^. Pour que la 
monnaie guyennoise ne perde jamais de son crédit, les 
rois ne concèdent à personne, fût-ce au plus grand 
personnage, le droit de la frapper. Richard II, par fa- 
veur spéciale, accorde bien à son oncle, le duc de Lan- 
castre, la permission de battre monnaie à Bayonne, 
Dax ou ailleurs pendant deux ans : toute espèce de 
monnaie, dit-il, de quelque métal et aloi que ce soit, 
mais excepté les monnaies d'Angleterre et de Guyenne ^ 



1. Ainsi, 17,467 1, 10 s, 8 deniers en sterl. anglais dépassent 
le même nombre de sterlings gwjoneis de 434 1. 12 d.. 
12,000 nobles d'Angleterre valent 6,0541., 6 s., 3 d. en sterlings 
anglais Un franc d'or vaut 4 sous sterling guyoneis. Le marc 
d'argent vaut 23 sous st. guyon. — Nota : Le noble d'Angle- 
terre, en 1374, valait 2 francs d'or. — Delpit, Comptes de 
Filongley, int., p. 240, et l'article intitulé: La Recepte foreyne 
des constables de Bourdeaux et trésoriers d'Aquitaine. 

2. Rymer, t. I, part, i, p. 103. 

3. L. des Bouillons, fol. 48, verso. 

4. D'après Delpit, Loc , p. 198. 



26 LES ANGLAIS EN GUYENNE. 

Les souverains anglais, il faut bien le reconnaître, 
donnaient ainsi au commerce bordelais l'une des 
meilleures garanties qu'il pût désirer. Cette monnaie 
guyennoise était une création toute locale ; fabriquée 
d'après les usages et sous la surveillance des négo- 
ciants de la province, elle était à la fois la sauvegarde 
de leurs bénéfices et le signe authentique de leur na- 
tionalité. Aussi ne rencontre-t-on aucune réclamation 
des habitants de la province contre le privilège assuré 
à la monnaie de Bordeaux. Il y eut un moment pen- 
dant la période anglaise oîi l'argent guyennois fut me- 
nacé de céder la place à une monnaie étrangère ; c'est 
à l'époque oîi Philippe le Bel, enhardi dans l'applica- 
tion de son régime d'unité absolue par sa victoire sur 
le Saint-Siège et par la destruction des TempUers, 
voulut imposer à toutes les provinces de France l'usage 
exclusif de la monnaie royale. La monnaie de Phi- 
lippe le Bel avait trop peu de crédit, pour que cette 
unité monétaire fût profitable aux Aquitains (1314). 
Ils la repoussèrent avec énergie, et dans les lettres 
qu'Edouard II lui adressa à cette occasion, le prince 
anglais ne fut que l'organe des plaintes unanimes de 
la province ^ Il y avait bien de quoi tenter la cupidité 
du roi faux-monnayeur dans la refonte des espèces 
guyennoises ; mais elles furent sauvées par sa mort. 

f. u Qaod in nostri prœjudicium et exhœrcdationem, ac 
dampnum omnium et singulorum hominum de ducatu prae- 
dicto cedere dinoscitur manifeste. » Rymer, t. II, part. 1, 
p. 60, col. 2 ; ibid , p. 68. 



DROITS DU FISC. 27 

Les bénéfices sur le monnayage et les produits du 
change étant proportionnés au titre de la monnaie, la 
fabrication et le change devaient constituer pour le duc 
de Guyenne une source précieuse de revenus. Les béné- 
fices sur le monnayage d'or s'élevaient en effet à quatre 
fois les frais de la fabrication, à trois fois sur le mon- 
nayage d'argent, bénéfices bien supérieurs à celui dont 
on suppose généralement que se contentaient les rois 
de France, et qui n'étaient que d'un seizième*. 

Quant au change, les souverains anglais s'en étaient 
attribué le monopole à Bordeaux comme à Londres. 
Nous voyons Henri V, en 1413, affermer la garde de 
l'office du change à un nommé Louis-Jean « pour y 
acheter et vendre l'or et l'argent, en lingots, monnaies 
ou bijoux, et pour y recevoir l'argent des voyageurs et 
pèlerins^. » 

Toutefois, il en était en Guyenne des revenus du 
monnayage comme des revenus féodaux ; les rois d'An- 
gleterre cédaient une partie de leurs avantages à la 
province. Nous les voyons partager les revenus du 
monnayage avec certains dignitaires ou certaines cor- 
porations. Edouard III abandonne à l'archevêque de 
Bordeaux le tiers des profits de la monnaie frappée ou 
à frapper dans cette ville ^. Une autre charte du même 
roi parle de cette portion de droits que le chapitre et 

i. J. Delpit, Introd., p. 240-241. 

2. Id., ibid. 

3. L'abbé Venuti, Dissertation sur les monnaies, p. 156. — 
Charte de 133S, juin. 



28 LES ANGLAIS EN GUYENNE. 

le doyen de Saint-André retiraient de la monnaie*. En- 
fin, en 1354, la ville de Bordeaux voulut s'assurer plus 
complètement cette rétribution, et fît un échange de 
son droit sur la monnaie avec plusieurs bénéfices que 
le roi unit à la manse capitulaire^. 

Sur le fait des monnaies comme sur l'exercice des 
autres pouvoirs du souverain, il y a donc pour les Bor- 
delais une sujétion adoucie par des faveurs ; le privi- 
lège ducal semble se déguiser sous les avantages qui 
sont faits à la province^ et, s'il est défendu contre les 
empiétements du suzerain suprême, le roi de France, 
c'est autant pour le bien des gouvernés qu'au profit du 
gouvernement. 

Droits de justice. — Pour cette troisième sorte des 
revenus perçus par le connétable de Bordeaux, le do- 
cument le plus détaillé que nous possédions est encore 
le tableau dressé par le trésorier Filongley. Il fournit 
un nombre incroyable d'articles. M. Delpit a calculé 
qu'en y comprenant les articles qui se rapportent à 
l'écriture des actes, tels que droits de greffe, de no- 
taire, etc., le chiffre de leurs divisions et subdivisions 
s'élève à plus de la moitié du nombre total des arti- 
cles qui composent ces comptes ^ 

Il y avait d'abord les droits ordinaires payés par les 
lusticiables aux différentes juridictions supérieures et 

1. Id. Charte de juin 1340. D'après le Catalogue des rôles 
gascons. 

2. Id. Charte de Westminster, 20 mai 1354. 

3. J. Delpit, I/z^rod , p. 223-224. 



DROITS DU FISC. 29 

inférieures, telles que la cour des appels de la province, 
la cour du juge ordinaire de Gascogne, celle des séné- 
chaux, des châtelains, des prévôts, des baillis, sans 
parler de la juridiction arbitrale qui s'était formée pour 
éviter le dédale des autres tribunaux. 

De plus^ à chacune de ces cours se rattachaient dif- 
férentes espèces de droits, tels que les droits de greffe, 
les droits de sceau, de contre-sceau. Chacun de ces 
droits se subdivise en une multitude de désignations 
dont la nomenclature serait ici superflue, mais qui 
toutes formaient des revenus distincts, exploités ou 
donnés par le duc de Guyenne ^ 

Il faut dire aussi que beaucoup de ces désignations 
se rapportent à des taxes arbitraires que les officiers 
royaux trouvaient moyen de prélever sur les adminis- 
trés, sous prétexte de droits de justice. 

Ce qu'il y avait de fâcheux en Guyenne comme dans 
les autres provinces de France à cette époque, c'est 
que ces impôts étaient perçus indépendamment des 
droits levés par les officiers royaux pour leurs gages. 
Les fonctions de sénéchaux, connétables, prévôts, 
n'étaient pas rétribuées ; elles se donnaient, se ven- 
daient ou s'affermaient. 

Il ne faut donc pas chercher à placer la Guyenne an- 
glaise bien au-dessus des autres provinces de France, 
sous le rapport de la taxation judiciaire. La fiscalité de 

1. J. Delpit, Mrod., p. 223-224. 



30 LES ANGLAIS EN GUYENNE. 

la procédure était le fléau du moyen âge. Deux res- 
trictions cependant peuvent être faites en faveur du 
Bordelais. II ne faut pas oublier d'abord l'observation 
que nous avons faite plus haut sur les comptes de Fi- 
longley : ils rappellent un temps mauvais pour les 
Aquitains, un temps d'extorsions. On ne peut étendre 
à toute la période anglaise les données qu'ils nous 
fournissent sur les droits de justice, plus que les 
chiffres qu'ils ahgnent pour les revenus fonciers ou 
autres. En second lieu, ce qui devait singulièrement 
diminuer les revenus judiciaires du duc de Guyenne, 
c'était la multiplicité des juridictions indépendantes 
de celle du suzerain ; l'argent payé à ces juridictions 
ne sortait au moins des mains des justiciables qu'au 
profit d'autres habitants de la province. Les juridic- 
tions ecclésiastiques et les juridictions municipales 
disputaient à la connétablie de Bordeaux une bonne 
partie des revenus judiciaires. Dans le Bordelais sur- 
tout, comme nous le verrons au chapitre du mouve- 
ment communal, tout justiciable membre d'une com- 
mune ne relevait que de la justice communale, et la 
qualité seule de propriétaire allodial affranchissait de 
la juridiction monarchique : « Quand je suis forcé, 
dit un tenancier de Barsac, de comparaître en justice 
devant le roi, c'est par violence et non par droite » 

{. « Dixit etiam quando stabit jure coram pra^posito de 
Barssiaco, hoc facit violentiam. » Ms. Wolfenbuttel, dans Del- 
pit, p. 20-21. 



DROITS DD FISC. Zi 

Impôts sur les produits du sol. — Pour cette nature 
de revenus, les Comptes de Filongley contiennent 
d'assez nombreuses désignations de taxes levées sur 
les blés^, les moulins et les fours, les vins, les prairies 
et pâturages, les forêts, les dégâts ruraux, la pêche, le 
sel, etc. Mais toutes ces taxes n'appartenaient pas au 
duc de Guyenne dans toutes les parties de la province. 
Ainsi, le Prince Noir lui-même ne possédait aucun 
droit de forêts dans le Bordelais et les Landes. Les 
droits de prairies et de pâturages ne sont signalés 
que pour la sénéchaussée des Landes ^. La taxe 
de taverne pour la vente des vins n'est mentionnée 
qu'à Bordeaux et à Poitiers ; le droit de jaugeage .ne 
se payait qu'à Libourne et à Bordeaux ^. 

Là oîi elle se payait, à Bordeaux par exemple, la 
taxe de taverne pouvait être d'un revenu considérable. 
Les sommes qu'elle rapporta sous le gouvernement du 
Prince Noir sont d'un chiffre relativement très-élevé *. 

i. « Blada, bladagium, blada censualia, hlada baillivia, 
frumentum, avene, minagium, cesteral, voata bladorum, cul- 
tura, quarta, quinta, agreriis. — Forestagium, emendationes, 
compositiones , redditus, venditiones forestarum, etc. — 
Nassa, paxeria, piscaria, fîrnia aquarum. » J. Delpit, Comptes 
de Filongley, 136-140. 

2. Guidonagium vnccarum. î)'a\:>rès un acte des Rôles gascons, 
c'était un impôt sur les vaches qui traversaient un pont. Id., 
ibid, 

3. Suivant une conjecture de M. Delpit, ce droit était prélevé 
sur les navires plutôt que sur les vins. Introd., p. 240. 

4. Une année, en 1365, elle s'éleva jusqu'à 5, 9001., 8s., 6d. 
guyennois. Comptes de Filongley. Delpit, p. 136-137. 



32 LES ANGLAIS EN GUYENNE. 

Mais ici, encore une fois, il s'agit d'une époque excep- 
tionnelle. 

Droits de douane, octrois — Compris sous le nom 
générique de coutumes, custuma, ces droits portaient 
sur l'entrée des légumes, du miel, des vins, de l'huile, 
sur le passage des étrangers. On peut y rattacher les 
droits sur les foires et les marchés * et la taxe appelée 
Recette foraine, c'est-à-dire les bénéfices sur la vente 
des vivres et équipements que le prince faisait apporter 
d'Angleterre^. Les chiffres de cette recette foraine, 
dans le temps auquel se rapportent les comptes de 
Filongiey, sont souvent très-élevés^. Nous n'en con- 
clurons rien encore sur les entraves que l'administra- 
tion anglaise a pu mettre au commerce des Aquitains, 
et spécialement des sénéchaussées bordelaises. 

Il faut, en effet, pour savoir jusqu'à quel point les 
Aquitains auraient eu le droit de se plaindre en com- 
parant leur situation à celle des autres provinces de 
France, suivre la série des lettres-patentes rendues par 
les rois d'Angleterre au sujet des deux dernières caté- 
gories d'impôts que nous venons d'indiquer, les impôts 
sur les produits du sol, et les droits dédouane. Comme 
ces impôts touchaient aux intérêts les plus étroits d'une 

1. « Nundinee, pars fori mercatorii, veaditio victualium. » 
Id., ihid. 

2. Morue, harengs, stockfisch. Delpit, Infroc?., p. 141-142. 

3. En 1367, ils montent à 66,504 1. Os., 19 d., st. guyenn.. 
îd., p. 136-137. Dans les autres années, de 1363 à 1370, ils os- 
cillent entre 3,000 et 13,000 livres. 



DROITS DU FISC. 33 

province riche et commerçante, nous en suivrons les 
variations sous les différents règnes. Ils sont ordinaire- 
ment l'objet d'importants privilèges concédés aux Aqui- 
tains par leurs ducs,, et ces privilèges contiennent toute 
l'histoire de l'industrie et du commerce bordelais. Dans 
le livre de M. Francisque Michel sur le commerce de 
Bordeaux, on voit que la souveraineté des ducs anglais 
capitula le plus souvent avec les prétentions des pro- 
vinciaux, et qu'en Guyenne l'immunité commerciale, 
comme l'autonomie politique, se fit place à côté de l'au- 
torité ducale. Cet antagonisme, ou plutôt cette conci- 
liation de deux intérêts opposés, est, ne l'oublions pas, 
le trait caractéristique de cette histoire. 



CHAPITRE III 



JUSTICE 

L'énumération des droits de justice payés au duc par 
les Aquitains, nous a donné une idée de la multipli- 
cité des juridictions qui se partageaient la province. 
En Guyenne comme ailleurs, le morcellement féodal et 
le groupement communal avaient couvert le pays 
d'une infinité de justices qui s'enchevêtraient et se dis- 
putaient les justiciables. La domination anglaise enve- 
loppa ces mille juridictions de certains tribunaux d'ins- 
tance, d'appel et d'arbitrage dont le lien hiérarchique 
n'est pas toujours facile à saisir. Il faut d'abord distin- 
guer deux époques dans l'histoire des institutions judi- 
ciaires delà Guyenne anglaise, le xm^ siècle ou époque 
féodale, et le xiv^ ou époque des légistes. 

Au xiif siècle, toute la justice ducale se réduit encore, 
pour l'ensemble de la province, à une cour de barons, 
la cour de Gascogne, bien plutôt chargée de juger les 
débats des seigneurs que de protéger les intérêts privés 
des provinciaux, et qui n'est pas permanente. Nous la 



JUSTICE. — COUR DE GASCOGNE. 3S 

voyons fonctionner pour la première fois sous Henri III, 
en 1262, à propos d'un procès survenu entre le roi 
d'Angleterre d'une part, et de l'autre Renaud de Pons 
et Marguerite de Turenne au sujet des terres de Gensac 
et de Bergerac. Déjà pourtant, l'élément bourgeois s'est 
introduit dans cette cour seigneuriale comme dans le 
p&rlement de Saint Louis. En tête de la sentence, on 
voit figurer, à côté des premiers barons de la province, 
les maires de quatre communes, Bordeaux, Bayonne, 
Dax et Bourg ^ Soùs le règne suivant, la cour de Gas- 
cogne n'est toujours qu'un instrument d'autorité entre 
les mains du roi, pour châtier les vassaux turbulents 
et rebelles, instrument peu efficace, comme le prouve 
le procès du vicomte de Bearn^ 

A son retour de Palestine, en 1272, Edouard l" 
s'achemine vers la Gascogne pour y apaiser les troubles 
que ce seigneur y avait excités contre son autorité, et 
Gaston de Béarn est assigné à la cour de Saint-Sever 
devant le sénéchal de Gascogne. Le vicomte ne s'ét^nt 
pas présenté, le sénéchal ordonne la saisie de ses terres. 
Mais Gaston résiste à main armée, et le chevalier de 
Lauro, commissaire du roi, envoyé à Orthez pour in- 
struire le procès, est arrêté et fait prisonnier par les 
habitants. Effrayé des suites de cet acte de violence 



1. Msc. Wolfenbuttel, p. 13S, dans Delpit. 

2. Montlezun, Hist. de Gascogne, t. II, p. 404, d'ap. Thomas 
Walsingham; cf. Guill. de Nangis, ann. 1272, édit. delà Société 
de l'Histoire de Franco, 1. 1, p. 243. 



36 LES ANGLAIS EN GUYENNE. 

commis pour sa cause, le vicomte se décide à se rendre 
devant le roi pour répondre sur les griefs. Edouard P' 
le fait d'abord prisonnier et ne le met en liberté qu'à 
des conditions très-rigoureuses et avec de grandes ga- 
ranties prises contre lui. 

Mais l'affaire est loin d'en rester là. Gaston de Béarn 
viole les conditions souscrites, court se fortifier dans le 
château d'Orthez, et, de là, envoie des commissaires 
faire des excuses devant le sénéchal et toute la cour de 
Gascogne siégeant à Saint -Sever. Le simulacre de sou- 
mission n'ayant pas satisfait les représentants du duc, 
les commissaires du vicomte de Béarn en appellent au 
roi de France. Mélange de bravades et de faux-fuyants 
qui sera, jusqu'à Louis XI, la tactique du baronnage 
gascon. 

Comme on n'avait pas épuisé toute procédure de- 
vant la cour de Gascogne, Edouard I" convoque de 
nouveau cette cour^ qui se trouve composée cette fois 
des cours particulières de Bordeaux, de Bazas et de 
Saint-Sever. C'était la troisième convocation depuis le 
début du procès. Seulement, on le voit, la composition 
de cette cour de Gascogne n'avait rien de fixe ; le 
nombre et l'importance de ses membres variaient sui- 
vant la gravité des conjonctures. 

Cette nouvelle cour trouve la procédure illégale, 
fait citer de nouveau le vicomte de Béarn, et l'abbé de 
Saint-Sever se transporte à Orthez, accompagné de 
plusieurs députés des trois cours et des maires de 



COUR DE GASCOGNE. 37 

Saint-Emilion, de Saint-Macaire et de Dax. A la som- 
mation des députés, Gaston répond, comme la pre- 
mière fois, par un refus. Nouveaux recours aux armes; 
Edouard P'" se met à la poursuite de Gaston, qui en 
appelle de nouveau à Philippe le Hardi, roi de France. 

De guerre lasse, £t contre l'avis de la plupart de ses 
conseillers, le roi d'Angleterre respecte cet appel que ne 
justifiait ni un faux jugement ni un déni de justice. Il 
leva le siège d'Orthez et se contenta de faire pour- 
suivre la cause à la cour de France. Après avoir essayé 
de se dérober à cette juridiction suprême qu'il avait 
invoquée le premier, le vicomte de Béarn se décide à 
se présenter en personne devant le parlement de 
France. Mais là il essaye d'en imposer ; il appelle le 
roi d'Angleterre traître, faux et injuste juge, et s'offre 
à le combattre en personne. Quelques barons acceptent 
le défi; le vicomte, pris au mot^ se retranche dans l'ac- 
ception la plus étroite du terme en 'personne ; il re- 
fuse le gage de bataille des champions d'Edouard I" et 
ne veut combattre qu'avec le roi lui-même *. 

Ce procès, on le voit, est un type expressif d'une 
cause féodale en Gascogne. Il n'est pas d'expédient que 
n'emploie le vicomte de Béarn pour échapper à la juri- 
diction de son suzerain. Tantôt les armes, tantôt les 
désaveux insuffisants, tantôt, enfin, l'appel au suzerain 
supérieur et, en dernier ressort^ la voie de bataille, tel 

\. Montlezun, id., ibid. 



38 LES ANGLAIS EN GUYENNE. 

est bien le cours de la justice comme l'avait trouvée 
Saint Louis au début de son règne, et comme elle de- 
vait durer longtemps encore dans les provinces qui 
n'étaient pas de son domaine. 

Edouard I" eut-il, enfin, devant le parlement, rai- 
son de ce vassal qui comptait pour si peu la cour de 
Gascogne ? On ne saurait le dire. D'après Guillaume 
de Nangis, l'affaire s'apaisa ; Philippe IIÏ ne voulut pas 
la laisser juger. Il ménagea une réconciliation, et le 
sénéchal de Gascogne, Jean de Grailly, rendit au 
vicomte les châteaux saisis *. 

D'après ïh. Walsingham, Gaston aurait été con- 
damné par Philippe III à se mettre à la discrétion 
d'Edouard. Il serait passé en Angleterre, en 1275, 
conduit, la corde au col, aux pieds du monarque an- 
glais. Mais celui-ci, après lui avoir fait grâce de la vie, 
l'aurait enfermé quelques années dans un château, 
puis il l'aurait relâché et renvoyé dans son pays. Quoi 
qu'il en soit, un tribunal si peu respecté et d'une for- 
mation si peu régulière que la cour de Gascogne de- 
vait laisser les justiciables à la merci de l'arbitraire 
sous la juridiction ordinaire des sénéchaux, -des baillis 

1. « Venit ad regem trepidus, et genu flexo junctisque ma- 
nibus ipsum suppliciter exoravit ne hujus facinoris, sine 
causa sibi impositi, suspectas haberetur ; promittens se pur- 
gaturum scuto et lancea, vel eo modo quo Palatinorum sen- 
teulia judicaret. Qui in tali statu diu crans regem, vix tan- 
dem obtinuit ut, suspicion e sopita, rex sibi veniam iudulge- 
ret. » Guill. de Nangis, t. I, p. 244. 



RÉFORME D'EDOUARD II. 39 

et des prévôts. Les sujets de Guyenne n'avaient à 
attendre le redressement de leurs griefs que du, carac- 
tère des princes qui comprenaient le mieux leur inté- 
rêt. Il fallait la présence de ces princes et la menace du 
châtiment pour empêcher leurs officiers de grever et 
défouler les Aquitains. A plusieurs reprises Edouard P'' 
vient les armes à la main réparer quelques-unes des 
injustices commises par ses sénéchaux ^ ; mais les ex- 
cès s'étant renouvelés, une réforme devint nécessaire ; 
elle fut l'œuvre d'Edouard II (7 août 1319). S'attachant 
surtout à protéger les classes inférieures, ce prince^ 
ordonna'une enquête sur les exactions des officiers de 
justice, et régla qu'à l'avenir la charge de bailli ou de 
juge ne serait donnée qu'à vie, que ces officiers ne 
pourraient exercer qu'une charge, qu'ils résideraient 
dans le lieu de leur juridiction, que l'emploi de gref- 
fier ne serait donné qu'à des hommes lettrés, et qu'on 
diminuerait le nombre excessif des sergents^. 

Il y a certainement dans cette réforme une imitation 
des sages règlements que la royauté française, depuis 
Saint Louis, avait appliqués à ses domaines, et surtout 
de la fameuse réforme de la prévôté de Paris *. Elle dut 

1. En 1274, à son retour de Paris où il avait été rendre 
hommage à Philippe' le Bel (Jouannet, Doc. hist de la Gi- 
ronde, t. {, p. 203) et en 1282 (L. des Bouillons, folio 51, 
verso, et 32, recto). 

2. Esclapot de Montségur, Cf. Jouannet, 16. 

3. L. des Bouillons, fol. 51-32 : La Ordenation que fettios- 
tre senhor lo Rey de sous officiers. 

4. Joinville, édit. de Wailly, p. 234. 



40 LES ANGLAIS EN GUYENNE. 

être au moins un soulagement passager pour toute la 
Guyenne. Si maintenant, entre les douze sénéchaus- 
sées qu'elle renfermait, nous considérons particulière- 
ment la situation de nos trois sénéchaussées de Bor- 
deaux, de Bazas et des Landes, pour le fait de la jus- 
tice, nous devrons faire de grandes réserves. Nous 
verrons bientôt combien de privilèges apportaient dans 
cette région de la Guyenne un précieux correctif à la 
justice seigneuriale ou à celle du duc représenté par 
ses sénéchaux. Dès le xui® siècle, la concurrence même 
des juridictions crée des garanties pour les bourgeois 
de certaines villes ; l'obligation de paraître en justice 
devant le roi ou ses officiers est restreinte à des cas 
plus rares. Nous trouvons même un exemple où le 
choix du tribunal est laissé aux justiciables ; c'est à la 
Sauve. Si l'abbé de cette ville ou tout autre intente un 
procès aux bourgeois de la Sauve, ceux-ci peuvent en 
appeler au duc ou à son bailli, à Bordeaux ou ailleurs, 
partout enfin oh ils croiront trouver un bailli meilleur 
et qui leur soit plus favorable ^ 

Du xiif au XIV® siècle, les développements de la 
science du droit amènent en Guyenne l'extension du 
personnel judiciaire et l'établissement de juridictions 
nouvelles. La législation anglaise semble se préoccuper 
davantage des relations civiles des provinciaux, et elle 
exige des titulaires des offices les grades de bacheliers 
ou de docteurs en droit civil et en décret. 

1. Msc. Wolfenbultel, ap. Delpit, p. 27. 



JUSTICE. — ORDONNANCE D'ÉDODARD II. 41 

L'effort des légistes pour multiplier les garanties 
que le droit écrit opposait à l'arbitraire se manifeste 
au début du xiv* siècle, dans cette ordonnance très- 
remarquable rendue par Edouard II, en 1323, pour la 
réformation de la province, et que nous avons déjà 
mentionnée à propos du connétable de Bordeaux. C'était 
un remaniement complet des différents ordres de fonc- 
tionnaires de la Guyenne, et des gages affectés à cha- 
cun d'eux ^ 

Il y est question de la création de notaires garde- 
sceaux dans plusieurs villes du Bordelais, comme 
Blaye, Libourne, Saint-Macaire, la Bastide de Croon, 
Bordeaux. A côté des sénéchaux particuliers d'Agé- 
nois, des Landes, de Périgord, de Saintonge, siègent 
un procureur général, un procureur ordinaire, un con- 
seiller ; les noms de ces magistrats n'ont, pour la plu- 
part, aucune physionomie nobiliaire, mais ils sont 
précédés de la désignation de maître, c'est-à-dire de 
docteur. Nous remarquons de plus que ce sont tous 
des noms de Gascons. 

Au-dessous des sénéchaux de chaque province, il y 
a pour les villes des magistrats inférieurs, dont le nom 
varie suivant les localités. A Bordeaux, le juge de la 
ville, pour les justiciables qui relèvent du duc de 
Guyenne, s'appelle le prévôt de l'Ombriôre'. A Aire, 
dans les Landes, c'est l'offîcial ; en Agénois, la séné- 

1. Rymer, t. II, pièce 2, p. 61-62. 

2. Du nom de l'hôtel où il siégeait, le palais de l'Ombrière. 



42 LES ANGLAIS EN GUYENNE. 

chaussée comprend deux subdivisions confiées à deux 
juges particuliers, le juge ordinaire de çd-Garonne, 
et le juge d'outre-Garonne ^ 

Nous manquons de documents qui déterminent l'é- 
tendue de la compétence de ces juges inférieurs ; on 
peut croire, d'après ce que nous savons des juridictions 
supérieures, que ces sénéchaux ordinaires connais- 
saient des affaires de police ou des causes civiles de peu 
d'importance. Rymer et le livre des Bouillons nous en 
apprennent un peu plus sur le Juge de Gascogne, la 
Cour de Gascogne, la Cour suprême d'Aquitaine et les 
tribunaux d'arbitrage. 

D'après la chronique de De Lurbe, le Juge de Gascogne 
était le lieutenant du sénéchal de Guyenne pour le 
fait de la justice^. Comme le sénéchal de Guyenne, il 
devait donc présider la Cour de Gascogne, qui paraît 
être devenue, au xiv® siècle, un tribunal permanent et 
un tribunal d'appel. Elle connaissait des appels des 
causes jugées par les maire et jurats de Bordeaux ^, et 
jugeait an contentieux pour les conflits survenus entre 
les tribunaux laïques et les tribunaux ecclésiastiques. 
Cette compétence de la Cour de Gascogne, dans les 
débats des tribunaux séculiers et religieux, lui fut attri- 
buée au milieu du xiv® siècle, en 1347, c'est-à-dire à 
l'épocjue oîi partout les juridictions spirituelles étaient 

i. Rymcr, t. II, part. 2, p. 62. 

2. Chron. bordel., p. 13, recto. 

3. Id., ibid. 



COUR DE GASCOGNE. . 43 

attaquées et vaincues par le pouvoir civil. Nous devons 
au livre des Bouillons la relation d^un curieux épisode 
de cette grande guerre. 

Les maire et jurats de Bordeaux disputaient au 
chapitre de Saint-Seurin-lez-Bordeaux la juridiction 
haute et basse dans les quartiers de Caudéran, Bouscat 
et Yillenave ; d'autres chefs faisaient le sujet de con- 
testations diverses qui duraient depuis très-longtemps. 
Le chapitre de Saint-Seurin, pour ne parler que du 
débat principal, prétendait que les habitants des trois 
quartiers de Caudéran, Bouscat et Yillenave étaient 
questaux^^ et que de temps immémorial il était en 
possession de les regarder et traiter comme tels ^. 

Pour le moment, et comme la compétence dans une 
cause de ce genre n'avait encore été attribuée à aucun 
tribunal, ce fut le conseil royal de Gascogne qui pro- 
nonça par voie d'arbitrage. Conformément à l'ordre 
d'enquête rendu, le 16 novembre 1346, par Henri de 
Lancastre, sénéchal d'Angleterre et lieutenant d'E- 
douard III en Guyenne et France, le sénéchal de 
Guyenne, Thomas l>ok, président du conseil, confia le 
soin de ménager une transaction à Pierre de Permet, 
abbé de Sainte-Croix^ et à Géraud du Puy, licencié es 

1. C'est-à-dire taillables à discrétion et attachés à la terre. 
Cf. Du Cange, V° Quœstales, 

2. « Cum plenissima potestate questandi eos ad volunta- 
tem et arbitrium suum, et quamplura alia servitia et deveria 
imponendi et recipiendi ab eisdem. » I. des Bouillons, folio 
96, verso, n° H5. 



44 LES ANGLAIS EN GUYENNE. 

lois, chanoine et sacriste de Saint -André, qui joignait 
à ces qualités celle de juge des appels dans la cour de 
Gascogne ^ La transaction fut examinée -par le séné- 
chal et par le conseil du roi en présence duquel elle fut 
conclue du consentement des parties. 

Les termes dans lesquels elle est conçue témoignent 
de l'antagonisme des deux juridictions séculière et re- 
ligieuse. Pour les mettre d'accord, le conseil royal dut 
leur partager le jugement des questaux ; mais il attri- 
bua au tribunal de la jurade la connaissance des cas 
les plus graves. Ainsi, il fut convenu que le chapitre 
de Saint-Seurin, remis en possession de ces serfs, du 
consentement des maire et jurats, aurait la juridiction 
civile sur tous les habitants de ses terres, qu'il aurait 
même la connaissance de toutes les injures, violences , 
batteries et plaies, .pourvu qu'il n'y eût aucune mutila- 
tion ou aucun coup mortel, ou que l'amende qui serait 
encourue n'excédât pas la somme de 65 sols^. On fixait 
avec soin les formes dans lesquelles devait s'exercer 
cette juridiction. Par contre, les maire et jurats au- 
raient la haute et basse justice, et toute juridiction 
dans les mêmes bornes, à l'exception du territoire ap- 
pelé la Sauveté de Saint-Seurin^ lorsqu''il serait ques- 
tion de mutilation des membres, du droit de pilori, et 

1. Il ne faut pas confondre cette charge avec celle de Juge 
de Gascogne. Le juge des appels dans la cour de Gascogne 
était le conseiller chargé d'instruire les appels portés devant la 
cour. Le Juge de Gascogne était le président de la cour. 

2, I. des Bouillons, folio 97, verso. 



JUSTICE. 4S 

de toutes les amendes qui excéderaient 65 sols. La ju- 
rade, néanmoins, ne devait pas exiger de pilori ni de 
fourches patibulaires dans l'étendue des trois quartiers ; 
elle ferait exécuter les criminels dans l'enceinte de Bor- 
deaux, au lieu ordinaire des exécutions. On ne lui per- 
mettait, dans les limites de ces quartiers, que de tenir 
des sergents, et à la condition que ceux-ci ne tracasse- 
raient pas les habitants. 

La transaction stipulait en même temps pour les 
habitants de Bordeaux qui possédaient des terres dans 
le fief du chapitre. Pourvu que ces terres ne fussent 
,pas questables, ces Bordelais restaient justiciables de 
la jurade, tant au civil qu'au criminel. Mais, ici encore, 
une exception était faite au sujet des questions féodales, 
dont la connaissance appartenait au seigneur du fief, 
quel qu'il fût, de même qu'au sujet, des droits parro- 
chiaux que le chapitre de Saint-Seurin gardait sur ces 
habitants de Bordeaux, propriétaires dans les limites 
de son fief ^ Le roi, le sénéchal ou ses officiers seraient 
juges civils et criminels entre les familles des chanoines 
et les habitants de la juridiction, ainsi qu'entre les 
étrangers seuls, sauf les cas déjà attribués au chapitre. 

Quatre sortes de juridictions difïérentes s'entremê- 
lent donc sur un espace de quelques kilomètres carres : 
le chapitre, les tribunaux de fiefs, la jurade et les offi- 
ciers royaux. Telles sont les complications qu'engen- 
drait nécessairement une sentence d'arbitrage sous le 

i. L. des Bouillons, folio 96, recto. 



46 LES ANGLAIS EN GUYENNE. 

régime du morcellement féodal. Cette sentence du 
conseil royal de Gascogne marque pourtant la transi-» 
tion entre l'indépendance des tribunaux ecclésiastiques 
et la suprématie des juges séculiers. Dans l'espèce, en 
effet, elle donne à ces derniers la part la plus impor- 
tante ; elle ne laisse au chapitre, dans la circonscription 
des trois quartiers, que les causes secondaires^ et ne 
lui réserve la juridiction absolue que sur le petit espace 
oij s'exerçait son antique droit d'asile. De plus, elle 
donne, pour l'avenir, la compétence en matière de cau- 
ses analogues au pouvoir temporel. Les démêlés qui 
surviendront entre les chanoines de Saint-Seurin et la 
jurade seront du ressort du sénéchal de Guyenne et 
des officiers du roi^ La cour de Gascogne, à partir de 
la date de 1347, se trouvait donc investie du conten- 
tieux entre les justices rivales, et les tribunaux ecclé- 
siastiques delà Guyenne lui étaient subordonnés comme 
ceux de l'autre ordre. 

De là l'importance que prend, dans la seconde moitié 
du XIV® siècle, son premier magistrat, le Juge de Gas- 
cogne. 

Les règlements rendus en 1378 par Jean de Nevill, 
lieutenant du roi, au nom du conseil royal de Bor- 
deaux, faisaient du Jugi3 de Gascogne le principal ins- 
trument de la justice dans la province^. Au civil, c'était 
lui qui faisait les citations pour dettes, qui rédigeait 

1. L. des Bouillons, folio 96, recto. 

2. L. des Bouillons, folio 102, verso. 



JUSTICE. 47 

les publications de ventes de biens, les publications de 
sauvegarde^ les lettres de grâce pour acquittement de 
dettes. Il rédigeait aussi les arrêts en police correction- 
nelle, les appels, les renvois et les sentences défini- 
tives ^ Enfin, il devait visiter une fois la semaine tous 
les prisonniers « pour leur rendre bonne et briève 
justice^. » 

La multiplication des appels portés à la cour de 
Gascogne força bientôt le roi d'Angleterre de dédoubler 
le service de l'instruction de ces appels. Jusqu'en 1387 
un seul conseiller était juge à la fois des appels civils 
et des appels criminels^. La première année de son 
règne, en 1399, Henri IV de Lancastre divise ces fonc- 
tions; il nomme juge des appels civils Bertrand de 
Asta, docteur en droit, et juge des appels criminels, 
maître Guillaume de Bouen*. 

Après le jugement rendu par la cour de Gascogne, 
il y avait encore un recours, c'était celui de la cour 
suprême à laquelle ressortissait le tribunal de tout 
grand fief, c'est-à-dire le parlement de Paris. Jusqu'à 
l'époque de la guerre de Cent Ans, c'était en effet devant 
le parlement de Paris qu'étaient portés en appel les 
procès des Aquitains contre les gens du roi d'Angle- 

i. Livre des Bouillons, folio 102 et 103. 

2. Id., folio 103. 

3. Rymer, t. III, part. 3, p. 37, nomination de maître 
Guillaume Bonewe ; et part. 4, p. 12, celle de Réginald An- 
dréa, bachelier utriusque juris, natif de la Réole. 

4. Rymer, t. III, part. 4, p. 174. 



48 LES ANGLAIS EN GUYENNE, 

terre*. Mais lorsqu'après les victoires de Crécy*et de 
Poitiers le traité de Brétigny eut stipulé en faveur 
d'Edouard III la possession de la Guyenne en toute 
souveraineté, ce prince cessa de reconnaître la suze- 
raineté judiciaire du parlement de Paris, et, à titre de 
suzerain de l'Aquitaine, il institua, au-dessus de la cour 
de Gascogne, une cour ducale, une cour suprême, 
curia superioritatis Aquitanœ, cour de suzeraineté de 
l'Aquitaine. Le nom même de cette cour était bien, on 
le voit, l'affirmation de son nouveau titre de propriété. 
C'était en vertu de cette possession souveraine de 
l'Aquitaine qu'il avait transporté à son fils, dès 1360, 
le titre et les avantages de duc. 

Le grand procès porté, en 1370, par les Gascons 
devant Charles V, fut l'occasion de rétablissement de 
cette cour. Les seigneurs de Gascogne, accablés d'exac- 
tions par le Prince Noir, avaient réclamé auprès du roi 
de France, et celui-ci, en raison des infractions com- 
mises par le Prince Noir au traité de Brétigny^, n'avait 
pas tenu compte des termes de ce traité qui abolissaient 

{. V. par exemple le procès de i3I2, dans Rymer, t. II, 
part, d, p.21, col. 1. 

2. Notamment à l'article 22, concernant le maintien des li- 
bertés et franchises dont les pays, abandonnés de part et 
d'autre, jouissaient au moment de la conclusion du traité, et 
à l'article 40, concei-nant l'obligation pour les deux parties 
contractantes d'échanger à Bruges les renonciations mutuelles 
dans des actes spéciaux et sous forme définitive. V. Rymer, 
t. III, p. 519. Cf. Livre des Bouillons, texte imprimé, p. 48 
et 54. 



COUR SUPRÊME. 49 

sa suzeraineté en Guyenne; il avait accueilli les plaintes 
des Gascons, et cité son prétendu vassal Edouard III 
devant le parlement de Paris. 

On sait avec quelle colère hautaine Edouard III reçut 
cette citation. Mais, tout en s'apprêtant à repousser la 
conquête française par les armes, il repoussa l'ingé- 
rence de la justice de Charles V, en substituant au par- 
lement de France pour les appels portés de la cour du 
duc d'Aquitaine une cour de souverain ressort jugeant 
en son propre nom. Le préambule de l'ordonnance 
d'institution reconnaissait les torts et dommages faits 
par le Prince Noir aux Aquitains ; mais Edouard III j: 
proclamait que l'exercice de la justice suzeraine lui 
appartenait de plein droit, et il n'entendait pas que les 
Aquitains eussent d'autre recours que lui-même ^ 

Comme il eût été dangereux d'exiger des Aquitains 
qu'ils vinssent plaider leurs causes en Angleterre, 
Edouard III plaçait dans la province même le siège de 
ce souverain ressort, ayant bien soin de faire valoir 
aux yeux de ses justiciables de Guyenne le soin qu'il 
prenait de leur épargner les fatigues et les dépenses 
d'un voyage au delà de l'Océan^. Ainsi, en 1370, la 

i. « Desiderantes populum nostrum partium earumdein in 
pacis bono fovere, et a quibus cumque gravaminibus et noxis 
prout uobis possibile fuerit prœservare, ac volentes superiori 
tatem et rcsortum hiijus modi in terra nostra Aquitania, 
prout ad nos pleno jure pertinel superioritatis et resorti 
hujus modi exercitium, exercere, etc. » Rymer, t. III, p. 2, 
p. 167. 

2. « Ut subditorum nostrorum ipsarum parlium laboribus 

4 



50 LES ANGLAIS EN GUYENNE. 

cour suprême est convoquée à Saintes, « parce que 
cette ville renferme un grand nombre de personnages 
experts en jurisprudence et qu'on y trouve grande pro- 
vision de vivres. » Rien d'ailleurs n'est oublié dans le 
libellé de l'ordonnance pour rappeler aux Aquitains le 
plein droit du roi d'Angleterre : la ville de Saintes est 
appelée cité roijale, et Edouard III décrète, suivant la 
formule royale, en vertu de son bon plaisir. 

Une pensée sagement politique présidait au reste à 
la composition de la cour de souverain ressort. Les 
circonstances étaient critiques; il fallait retenir par des 
garanties efficaces la fidélité des Aquitains, presque 
ruinés par les exactions du Prince Noir, et leur faire 
oublier que leur dernier recours était celui d'un roi 
d'Angleterre, du père même de celui dont ils avaient 
tant à se plaindre. En conséquence, Edouard III s'atta- 
cha le plus possible à enlever à la cour suprême toute 
physionomie étrangère; il la composa presque exclu- 
sivement de notables de la province. Les Aquitains 
gagnaient en définitive à ce changement de suzeraineté 
judiciaire. Relevant de Charles V, du parlement de 
Paris, ils auraient été jugés par des Français, c'est-à- 
dire par des juges qu'ils considéraient comme des 
étrangers. Sous la souveraineté d'Edouard III, ils 



parcamus, dispendiis et expensis, apud regiam civitatem nos- 
tram Xantoneiisem ubi peritorum et victualiuni liabuudat co- 
pia, pro nostro beneplacito providimus statuendum. » Rymer, 
t. III, part. 2, p. i tJ7. 



COUR SUPRÊME. 51 

avaient pour juges leurs compatriotes. Ainsi, en 1372, 
les membres du ressort in partions Aquita?iiœ s'ont : 
l'archevêque de Bordeaux, l'évêque de Poitiers, les 
religieux de Saint-Seurin de Bordeaux et de Saint- 
Maxence du Poitou, le chancelier d'Aquitaine, les 
abbés des monastères, Florimond, sire de Lesparre, 
Bernard d'Albret, Guillaume l'archevêque, seigneur 
de Parthenay, Louis d'Harcourt, vicomte de Châtei- 
ryrand. Le tribunal devait se composer au moins de 
quatre des membres désignés, plus deux barons; l'ar- 
chevêque de Bordeaux, l'évêque de Poitiers et le chan- 
celier devaient toujours en faire partiel En 1373, sur 
les quatre membres désignés, il n'y a qu'un Anglais'-^, 
et les termes de l'ordonnance expriment le même zèle 
pour le repos et la sécurité des Aquitains^. En 1375, 
le nombre de ces juges d'appel est élevé à sept, et ce 
sont tous des Gascons*. 
La cour de souverain ressort fonctionne ainsi pendant 

i. Rymer, t. III, part. 2, p. 195. 

2. Id., t. III, part. 3, p. 5. 

3. « Ad majorem quictera ligeorum nostrorum in dominio 
nostro Aquitanise et partibiis illis, ne ipsos oporteat ad per- 
sonam nostram pronriam pro juribus causarum accedere, loci 
distantia ac periculis patsagiorum hue et illuc. Ici., ibid. 

4. Rymer, t. ÏII, part. 3, p. 27. Cf. année 1378, acte de 
Richard II sur le même sujet, t. III, part. 3, p. 78. Voir aussi 
le mandement de ce roi relatif aux exactions des seigneurs de 
Guyenne, 13'.t7 (13 mars). Il est adressé d'abord à son oncle, 
Jean, duc d'Aquitaine et de Lancastre, puis aux juges de la 
cour suprême d'Aquitaine qui est nommée à part, et avant le 
sénéchal de Gascogne. L. des Bouillons, texte imprimé, p. 214. 



52 LES ANGLAIS EN GUYENNE. 

toute la seconde période de la guerre de Cent Ans. Mais 
par l'effet de la suprématie' qu'affectaient en France 
les Lancastres, eUe acquiert au commencement du 
xv^ siècle une importance plus grande et de nouveaux 
développements. Sous Henri IV, qui prend le titre 
de regni Franciœ superior, suzerain du royaume de 
France % la cour suprême d'Aquitaine est investie 
d'une compétence générale, égale à celle du Parlement 
de Paris. Elle n'est plus seulement chargée, comme 
sous Edouard III, d'examiner les griefs des Aquitains 
contre leur duc ; ce n'est plus seulement une juridiction 
défensive au profit des arrière-vassaux contre le feu- 
dataire médiat. A titre de suzerain du royaume de 
France , Henri IV de Lancastres en fait une cour 
d'appel pour toute espèce de prrcès, un véritable com- 
plément jComrnQiX le dit lui-même, detoutejiisticedans 
les pays qu'il «occupe de fait, c'est-à-dire l'Aquitaine 
et les provinces adjacentes^. La cour de suzeraineté 
d'Aquitaine est ainsi promue au rang qu'occupait pour 
les Français restés fidèles aux Valois le parlement de 
Charles VI. Elle est appelée à centraliser toute justice 
dans le royaume de France au fur et à mesure que la 

b. Rymer, t. IV, part. 1, p. 137. 

^,^ « Sciatis quod nos juxta debilum suscepti regiminis om- 
'nibus et singulis ad nos, ut ad regni Franciae superiorem et 
dominii ducatus Aquilaniœ et partium adjacentium, quere- 
'lantibus, iirovocantihus et appellantibus desideranlcs fîeri 
plénum jusUtiœ coinplcmentum. » Rymer, t. IV, part. \, 
p. i37. 



LE CHANDELIER. o3 

conquête anglaise annexera de nouvelles provinces à 
l'Aquitaine. L'extension de sa compétence, d'après les 
termes mêmes de l'ordonnance de 1408, suit le progrès 
de la dnminîrtion des Lancastres dans notre pays. 

La cour de Gascogne ne disparaît pas pour cela. Elle 
avait, nous l'avons vu, sa juridiction spéciale, qui con- 
sistait à recevoir les appels portés devant le duc d'Aqui- 
taine. Elle subsiste si bien qu'en 1399, deux lettres- 
patentes, rendues le même jour, règlent la composition 
de la cour de Gascogne et celle de la Cwna siiperiorita- 
tisK Mais celle-ci constitue un deuxième degré d'appel, 
les appels du duc au roi, et c'est pourquoi elle reçoit 
une organisation analogue à celle de la cour de Gas- 
cogne. Les sept membres dont Henri IV la compose 
en 1408. sont institués juges au civil et au criminel. 
Deux de ces membres sont désignés pour porter les 
arrêts interlocutoires, et trois pour les arrêts déjQni- 
tifs ^. Comme l'exigeaient ces attributions nouvelles de 
la cour, tous ces membres sont gradués en lois et en 
décret, et tous appartiennent à la nation d'Aquitaine^. 

Le même mouvement qui avait fait naître et gran- 
dir la cour de souverain ressort augmenta l'impor- 
tance d'un magistrat que nous n'avons encore nommé 
qu'en passant, mais qui finit par être le plus haut di- 
gnitaire de la justice de Guyenne, c'est le Chancelier. 

{. Rymer, t. III, part, 4, p. 174. 24 décembre 1390. 

2. Rymer. t. IV, part. \, p. 137. 

3. Id. Ibid. 



Si LES ANGLAIS EN GUYENNE. 

Chargé de la garde du sceau ducal et de l'enregistre- 
ment des procès, le chancelier ne pouvait être nommé, 
comme le sénéchal de Gascogne et le connétable de 
Bordeaux, que par le roi d'Angleterre, sur l'avis de 
ces deux officiers et des membres du conseil royal de 
Gascogne*. 

Au commencement du xiv® siècle, la charge do 
Chancelier avait passé par la réforme générale accom- 
plie sous Edouard II, en 1323, à la faveur des vic- 
toires que remportait partout le droit écrit sur le droit 
féodal. Jugeant avec raison que les intérêts de ses 
peuples de Guyenne seraient mieux défendus si le pre- 
mier magistrat de la province appartenait à la classe 
des légisteSj il avait décrété que désormais le sceau ne 
serait confis qu'à un clerc, ou suffisant homme et 
sage en loi écrite"-. Lorsqu'au-dessus de la cour ducale 
eut été instituée la cour de souverain ressort, le Chan- 
celier fut le gardien du sceau de cette cour souve- 
raine ^, et son titre de chancelier de Gascogne fut rem- 
placé par celui de chancelier d'Aquitaine. 

Nous arrivons ainsi au couronnement de la justice 

1. Rymer, t. II, part. 2, p. G2. 

2. Per ceo que le jugement de la duchie et les besoignes 
touchant nous et notre poeple iliecs s'amendront molt, si un 
clerc suffisant fnst chancellier et gardein du scel de la duchie, 
accordez est que un suffisant home sages en loy escrit, soit 
chancellier et gardein dudit scel et que face register les pro- 
cès et les remambrantz que louchant cela gardez come nostre 
trésor per nos et per nostre poeple. Rymer, t. II, part. 2, p. 62. 

3. Rymer, t. IV, part. 2, p. 84. 



JUSTICE. o5 

ordinaire en Guyenne. Autant que les documents per- 
mettent de le constater, l'organisation de la justice 
ducale aurait donc été constituée dans la province de 
la manière suivante : au-dessus des prévôts, des baillis 
et des sénéchaux, le Sénéchal de Gascogne, président 
de la Cour de Gascogne, qui est une cour de barons 
jusqu'à la fin du xui® siècle, et une cour de légistes 
pendant la plus grande partie du xiv' siècle. A partir de 
la prépondérance du droit écrit, les pouvoirs du Séné- 
chal de Gascogne sont délégués à un juge de droit écrit, 
le Juge de Gascogne, auquel aboutit tout le service ju- 
diciaire du duché. La rupture d'Edouard III avec 
Charles V provoque la création d'un nouveau degré de 
juridiction approprié à la qualité nouvelle de proprié- 
taire souverain affectée en France par le roi d'Angle- 
terre, la cour de souverain ressort, remplaçant, eii 
Guyenne, le parlement de Paris pour les appels portés 
du duc au roi. Enfin, au-dessus de tous les officiers de 
justice, l'égal en dignité du Sénéchal de Gascogne et 
du Connétable de Bordeaux, le Chancelier ou gardien 
du grand sceau. 

Nous retrouvons, dans cette organisation judiciaire 
de la Guyenne^ les mômes cadres que dans les autres 
provinces de France, et il n'y a pas sans doute à s'en 
étonner beaucoup, puisque, dans cette période du 
moyen-âge, l'ordre de choses établi en x^ngleterre pour 
la justice différait peu de celui qui était en vigueur 
chez les Capétiens. Les Aquitains durent, toutefois, sa- 



56 LES ANGLAIS EN GUYENNE. 

voir gré au gouvernement anglais de ne pas les avoir 
traités en étrangers, en province conquise, comme il 
avait fait de l'Irlande par exemple, et de s'être borné à 
développer les institutions judiciaires que contenait en 
germe le système féodal de France. Il n'y a rien 
dans la nature des juridictions dont nous avons exposé 
la hiérarchie qui rappelle la défiance jalouse et la com- 
pression d'une domination étrangère. Non-seulement 
les rois d'Angleterre ne s'attaquèrent pas aux justices 
locales des arrière-fiefs ; mais nous les avons vus et 
nous les verrons, dans l'histoire du mouvement com- 
munal, favoriser l'extension de la juridiction des pairs 
par les privilèges judiciaires qu'ils octroyaient aux 
jurades. Dans un pays oiije droit écrit avait toujours 
été la base de la loi, ils s'attachèrent, dès le réveil de 
cette jurisprudence^ à en assurer partout la prépondé- 
rance, accommodant ainsi leur pratique administrative 
aux manifestations spontanées de l'opinion dans un 
pays continental. Ils évitèrent même, dans la composi- 
tion des tribunaux, de faire sentir aux Aquitains la su- 
prématie de l'étranger. Sauf de rares exceptions en 
effet, le personnel des cours de justice était recruté 
parmi les habitants de la province, précieux avantage 
à une époque où la prédominance de l'esprit provin- 
cial assimilait à des étrangers, à des ennemis, les ma- 
gistrats envoyés du nord de la France dans le midi par 
la royauté Capétienne. Il résultait de cette préférence 
donnée par l'Angleterre aux Aquitains sur les Anglais 



JUSTICE ARBITRALE. 57 

pour la composition des tribunaux que^ sous Philippe 
le Bel ou sous Philippe de Valois, la Guyenne pouvait 
se croire dotée d'une justice plus impartiale et plus 
douce que d'autres provinces du Midi déjà rattachées 
à la couronne de France, comme le Languedoc. C'était 
là certainement l'un des heureux résultats de la poli- 
tique anglaise, qui consistait à faire des avances au dé- 
vouement des Gascons ; quelle qu'en ait été la cause, 
l'Aquitaine recueillait le profit de ce système J)our son 
régime judiciaire aussi bien que pour l'administration 
financière. 

Pour épuiser ce que les documents contemporains 
de la période anglaise nous apprennent sur l'exercice 
de la justice en Guyenne, il nous reste à dire quelques 
mots de deux juridictions exceptionnelles, les tribu- 
naux d'arbitrage et la cour militaire de Bordeaux. 

La plupart du temps, la juridiction arbitrale appar- 
tenait au conseil royal de Gascogne. Les deux circons- 
tances les plus notables où nous le voyons remplir le 
rôle d'arbitre se rapportent aux règnes d'Edouard II et 
de Richard II. 

Sous Edouard II, en 1314, il s'agissait d'un conflit 
de pouvoir entre la jurade de Bordeaux et le prévôt de 
rOmbrière, le représentant du prince dans la circon- 
scription de la ville. Il paraît même, d'après les termes 
de la sentence, qu'il y avait eu entre ces deux autorités 
de vifs et fréquents débats, que cette guerre avait sou- 
vent troublé la tranquillité de la ville, et que vainement 



58 LES ANGLAIS EN GUYENNE. 

le roi ou ses agents s'étaient efforcés d'y mettre un 
terme*. Une transaction fut enfin ménagée par le con- 
seil royal de Gascogne, sous la présidence du sénéchal 
Amaury, seigneur de Créon, et ce qui est à remar- 
quer, c'est que, dans une cause oîi la jurade était par- 
tie, les maire et jurats de la commune étaient admis à 
prononcer. Membres titulaires du conseil royal de Gas- 
cogne, il semble qu'ils eussent dû abdiquer, dans une 
affaire de cette nature, leurs attributions judiciaires, 
descendre du tribunal et se ranger parmi les plai- 
gnants. Il n'en est rien, et ils figurent à la fois comme 
juges et assesseurs du sénéchal de Gascogne, dans le 
préambule de l'accord et dans ses clauses, comme 
adversaires du prévôt de l'Ombrière. Si une pareille 
anomalie prouve combien était grande encore à cette 
époque l'ignorance des règles juridiques ^ , elle 
témoigne en même temps du respect et de la confiance 
que le gouvernement anglais accordait aux magistra- 
tures municipales du Bordelais'. Par ce qu'on pourrait 

1. « Nos pleno desiderantes affectu nednm articulis supi'a- 
dictis, scd omnibus aliis quatenus esset nobis Dec prœstante 
possibile quieti et tranquillitati villœ et commmunitatis pros- 
picere.... viabiis repetitis par nos ei alios fîde dignes grandi 
labore faciamus ad rapiendum et extirpandum omnis dissen- 
tionis materiam » L. des Bouillons, folio 98, verso. 

2. « Universis.... Araalricus de Gredonio ducatus Aquitanise 
senescallus et maïoi' et jurati coramunitatis Burdegalensis sa- 
lutem.... noveritis quod cum inter Prœpositum de Umbre- 
ria ratione ofQcii domini nostri régis una parte et nos majo- 
rem et juratos ratione totiuscommuniiatis exaltera... » L. des 
Bouillons, ibid. 



JUSTICE ARBITRALE. 59 

appeler un scrupule d'impartialité politique, il violait en 
leur faveur les conditions de l'impartialité judiciaire. 
Sous Richard II, en 1386, ce fut dans une querelle 
toute féodale que le conseil royal de Gascogne s'inter- 
posa ; mais comme le débat s'était élevé entre deux sei- 
gneurs, le conseil royal respecta le principe du juge- 
ment par les pairs^ et il n'intervint que pour remettre 
l'arbitrage à des juges de l'ordre féodal. L'affaire, d'ail- 
leurs, était grave et, comme toutes les querelles de sei- 
gneurs, pouvait entraîner pour la province des dévas- 
tations indéfinies. 

Florimond de Lesparre, alors prisonnier en Espa- 
gne, disputait à Jean de Grailly, son sociiis armonim, 
la moitié de la rançon de trois prisonniers que celui-ci 
avait faits à Limoges. Il intenta une action à Archam- 
baud de Grailly, oncle du Captai, par-devant Jean de 
Harpdanne, sénéchal de Guyenne, et les seigneurs du 
conseil royal siégeant à Bordeai},x. 

Ceux-ci arrêtèrent que cette affaire serait décidée par 
quatre chevaliers, deux de chaque côté, et, en cas de par- 
tage, le comte de Foix était choisi pour vider le diffé- 
rend. Soit que la sentence des arbitres n'eût pas satis- 
fait les deux adversaires, soit qu'ils n'eussent rien 
décidé, la discussion recommença en 1387, et elle de- 
vint si sérieuse que les barons, les gens d'égUse, les 
maire et jurats de Bordeaux en donnèrent avis au roi 
d'Angleterre et au duc de Lancastre, lieutenant pour 
le roi en Guyenne ; on redoutait le danger d'une guerre 



60 LES ANGLAIS EN GUYENNE. 

qui eût mis toute la province en feu. L'intervention de 
Richard II suffit pour la conjurer. Il écrivit à Flori- 
mond de Lesparre et à Arcliambaud de Grailly, et il 
paraît que l'affaire se termina à l'amiable en 1393*. 

Enfin, nous voyons des tribunaux d'arbitrage cons- 
titués par le roi, en dehors même du conseil royal de 
Gascogne. En voici un exemple dans un procès oii l'on 
avait épuisé plusieurs juridictions. Comme en 1314, 
l'objet en litige était la propriété de cinq questaux de 
corps et de biens^ réclamés à la fois par l'abbé et le 
couvent de Sainte-Croix de Bordeaux et par un simple 
chevalier, Bertrand de Caillou. Les questaux se por- 
taient eux-mêmes défendeurs contre l'abbé et le che- 
valier (1390). 

Le procès fut plaidé d'abord devant le maire et le 
juge de Bordeaux, qui prononcèrent contre l'abbé et 
contre Bertrand, et les condamnèrent aux frais et dé- 
pens. 

Ceux-ci interjetèrent appel de ce premier jugement 
devant Jean de Lancastre, oncle de Richard II et son 
lieutenant en Aquitaine. Jean de Lancastre prononça 
sententialiter et deffmitive dans un sens tout opposé 
au premier arrêt. Il ordonna que les questaux fussent 
rendus à l'abbé, au couvent et à Bertrand de Caillou, 
et les condamna de plus aux dépens. Il les avait con- 
damnés indebite^ dit le rapport reproduit par Ryraer^. 

{ . Variétés bordelaises de Baurein, t. I. p. 228-230. 
2. Rymer, t. III part. 4, 51. 



JUSTICE. 61 

Les questaux appelèrent donc de cette sentence, 
comme injuste, et, cette ibis, devant le roi et son con- 
seil d'Angleterre. 

L'appel fut porté par un légiste, maître Arnaud Vi- 
tal, notaire public du duché d'Aquitaine, désigné par 
les questaux comme leur syndic et leur procureur*. 

Ce qui aggravait la situation de l'abbé et consorts, 
c'est qu'après la sentence rendue par le lieutenant 
d'Aquitaine, ils avaient fait briser et jeter les pen- 
nons royaux que Richard II avait fait planter sur les 
maisons des questaux en signe de protection et de 
sauvegarde^. Non contents de cette insulte à la pré- 
rogative royale, ils s'étaient mis tout de suite en pos- 
session des défendeurs comme hommes questaux, de 
leurs biens et de leurs cens, au mépris de l'appel porté 
devant le prince ^ 

Pour toutes ces violences, les ([uestaux firent uu 
nouvel appel, et le roi, pour leur faire droit, nomma 
un tribunal composé de trois personnes, l'archevêque 
de Bordeaux et deux hommes de loi, Jean de Yirida- 
riis (des Verdiers), docteur en décret, et Jean de Bur- 
dyn, docteur en lois. Ces arbitres devaient juger 
l'affaire suivant .le droit et les coutumes des parties ; 
Richard il leur recommandait, en outre, de faire en 

1. Rymer, t. III, part. 4, p. 5|. 

2. In nostri gravée offensam. Rymer, t. III, part. 4, p. 51. 

3. « Innovando et atlemptando contra dictam appellatio- 
nem in noslrî gravamen ac contemptum ac coutra volunta- 
tem ipsorm appellantium. » Id. ibid. 



631 LES ANGLAIS EN GUYENNE. 

sorte que les défendeurs ne courussent pas le risque 
d'être poursuivis de nouveau pour cette affaire. 

En définitive, les cas sont assez rares dans l'histoire 
de la Guyenne anglaise, oh Tinsuffisance des juridic- 
tions ordinaires nécessite l'intervention des tribunaux 
d'arbitrage, et lorsque cette intervention a lieu, elle 
parvient à garantir la paix publique, ou à faire triom- 
pher les droits de la bourgeoisie et des classes infé- 
rieures. Il n'y avait donc rien dans l'organisation et 
dans le cours de la justice en Guyenne qui pût faire 
désirer aux Aquitains le protectorat de la royauté Capé- 
tienne. Ils étaient jugés au contraire d'après les fors et 
coutumes de la province, c'est-à-dire, par une juris- 
prudence qui avait pour eux l'avantage de n'être ni 
anglaise ni française ; les sentences nous apparais- 
sent conformes la plupart du temps à la légalité et à 
l'impartialité relatives que comportaient l'état des 
mœurs et les premiers progrès de la science du droit. 
' Entre provinciaux, les procès, nous l'avons vu, se 
vident, sous le regard du gouvernement anglais, dans 
le sens le plus favorable soit au pouvoir séculier, soit à 
l'émancipation des communes, soit à celle des colons 
ou des serfs. <. 

Entre Aquitains et Anglais les procès sont rares, 
attendu que peu d'Anglais avaient fixé leur séjour dans 
la province. Nous rencontrons pourtant, au début du 
XV® siècle, deux procès de ce genre, et nous y voyons 
la preuve de l'impartialité observée par le gouverne- 



COUR MILITAIRE DE BORDEAUÏ. 63' 

ment anglais. Ces deux procès se plaidèrent devant la 
dernière juridiction dont nous ayons à parler, la cour 
militaire de Bordeaux. 

On en trouve une première mention à la date 
de 1400 ^ Le roi d'Angleterre y est représenté par un 
connétable et un maréchal spéciaux. Il semble qu'elle 
soit particulièrement chargée déjuger les causes quipeu- 
vent entraîner le combat judiciaire. Une dame de Bor- 
deaux^ Idoine Hert, exécutrice prétendue du testament 
de Robert Grenacre, Guillaume Hert (on ne dit pas que 
ce soit son mari), et un Anglais, Baker, de Londres, 
ont porté leur querelle devant le connétable de la curia 
militaris Burdegaliœ. Le connétable a rendu un arrêt 
en faveur d'Idoine. La chronique ajoute qu'appel a été 
porté devant le roi au nom de Guillaume Hert. 

Plus instructif est le document relatif au second pro- 
cès, celui de deux citoyens de Bordeaux, Jean Bo- 
lemere et Bertrand Usane (juin 1408). Le premier 
avait tenu devant le second des propos injurieux pour 
les Anglais et proféré des menaces contre leur domi- 
nation en Guyenne. Le second, « cousturiez et petit' 
burgeis de Burdeux, » comme il le dit lui-même dans 
son appel à la cour militaire, n'avait pu tolérer ces pa- 
roles, et les avait dénoncées à la curia militaris^ avec 
le serment qu'elles avaient été prononcées. Il s'enga- 
geait, en outre, à prouver, avec l'aide de Dieu et de 

1. Rymer, t. III, part. 4, p. 178-79. 



64 LES ANGLAIS EN GUYENNE. 

saint Georges, formule de la provocation en duel, la 
véracité de sa dénonciation. 

Le connétable et le sénéchal de la cour militaire dé- 
crétèrent que la preuve par le combat aurait lieu. Elle 
eut lieu, en effet, devant le roi, à Nottingbam, et au 
grand honneur des deux adversaires, qui se portèrent 
et soutinrent les plus beaux coups. Henri IV, par let- 
tres-patentes, rend compte du jugement et du duel, 
afin, dit-il, d'exciter l'émulation de ses soldats. 

Comme renseignement sur les dispositions des deux 
partis qui divisaient alors la Guyenne au sujet de la 
domination anglaise, il faut surtout remarquer l'appel 
énergique de Bertrand Usane, et la reproduction par 
lui faite de son dialogue avec Jean Bolemère^ 

4. Rymer, t. IV, part. 1, p. 135-136.— V. l'Appendice, I. 



LIVRE II 



MOUVEMENT COMMUNAL 



Le fait caractéristique de l'administration anglaise 
en Guyenne, c'est la tolérance pratiquée par les souve- 
rains étrangers en faveur du mouvement communal 
de la province. La multiplication des communes en 
Guyenne et notamment dans le Bordelais, l'extension 
toujours croissante, du xni= au xiv° siècle, des libertés 
municipales, tels sont les résultats qui apparaissent 
tout d'abord, quand on examine la destinée de ce pays 
sous les Plantagenets et les Lancastres. 

Au milieu d'un grand nombre de seigneuries laï- 
ques et ecclésiastiques se détachent, sur la carte géo- 
graphique du Bordelais au moyen-âge, dix-sept com- 
munes, chiffre remarquable, si l'on songe que ccîte 
prospérité communale se prolongea, dans le Bordelais, 
plus de deux siècles au delà de Féppque qui vit finir les 
communes dans les autres provinces de la France Ca- 
pétienne, et que le territoire où ces communes angio- 

5 



66 LES ANGLAIS EN GUYENNE. 

françaises étaient ramassées répond à la circonscription 
du département de la Gironde. 

Outre ces dix-sept communes, rentrent dans l'his- 
toire de l'émancipation des classes inférieures un 
grand nombre de villes appelées bastides. 

De là l'aspect tout particulier de la Guyenne anglaise, 
en opposition avec celui que présente le reste de la 
France pendant les derniers siècles du moyen-âge. 
Ailleurs, c'est la marche vers l'unité et la centralisa- 
tion monarchique; ici, c'est le règne durable des li- 
bertés locales. Dans le nord, dans le centre, et même 
en Languedoc, le développement des libertés commu- 
nales, hardi et retentissant aux xii'' et xni° siècles, s'ar- 
rêta, au xiv% sous la main de la monarchie Capétienne. 

En Guyenne, obscur à son origine, dépourvu de cet 
intérêt dramatique qu'offrent les communes du nord, 
telles que Laon et Amiens, ou celles du midi, comme 
Toulouse et Montpellier, il se poursuit- graduellement, 
sans péripéties violentes ; il se fortifie à chaque siècle, 
et^ au lieu d'être une exception et un accident, comme 
dans le reste de la France, il devient ici un fait géné- 
ral et persistant. 

Aussi dans le classement qu'il fait des villes libres 
de la France municipale au moyen âge *, Aug. Thierry 
donne-t-il aux communes de Guyenne un rang hono- 
rable. Mais, pour ne parler que de celle qui fut comme 

1. Essai sur l'histoire du Tiers-Etat, p. î;47. 



MOUVEMENT COMMUNAL. 67 

le modèle et le type des autres, la commune de Bor- 
deaux, il me semble qu'on pourrait la placer plus haut 
encore qu'il ne l'a fait ; car elle a le double avantage 
d'une prospérité ininterrompue jusqu'au xv*^ siècle, et 
d'une constitution aussi libre et aussi réglée à la fois 
que le fut jamais celle des plus puissantes communes 
de la France ou de la Flandre. 

Si la lutte des Plantagenets et des premiers Capé- 
tiens, et, plus tard, la guerre de Cent Ans, amenèrent 
pour la France monarchique tant d'humiliations et de 
catastrophes, on reconnaît, en suivant le mouvemen 
communal du Bordelais, que la Guyenne n'aurait pas 
eu de raisons pour épouser nos inimitiés nationales. 
On a vu, dans le livre précédent, que le système admi- 
nistratif appliqué par les rois d'Angleterre à la Guyenne 
était loin de ressembler à des entraves ; que, pour ce 
qui concerne notamment les droits du fisc et l'exercice 
de la justice, la souveraineté anglaise était moins 
lourde que ne l'était ailleurs celle des rois de France. 
Yoyons maintenant quelle part de libertés et de privi- 
lèges lui firent ses maîtres étrangers, et d'abord quelle 
existence fut faite à sa capitale. 



CHAPITRE PREMIER 



COMMUNE DE BORDEAUX — LE MAIRE LES BOURGEOIS 

1835 

Dès les premières années du xiii® siècle, l'importance 
commerciale rte Bordeaux lui valait de notables privi- 
lèges. En 1205, Jean-sans-Terre accordait aux Bor- 
delais l'exemption, à titre perpétuel, de toute maltôte 
ou coutume pour leurs marchandises, tant dans leur 
ville que sur toute la Gironde ^ L'année suivante, le 
même roi déclarait que tout étranger venu à Bordeaux, 
et qui, après avoir prêté serment de fidélité au roi et à 
la commune, séjournerait un mois dans la ville sans 
être poursuivie raison des services dus à son seigneur, 
demeurerait pleinement affranchi de ces devoirs, sans 
que sa liberté pût lui être contestée par qui que ce fût ^. 

C'étaient là des acheminements à l'émancipation 
municipale. Déjà même la charte de 1206 donne à 

1. L. des Bouillons, \exiG 'uaprimé, p. 156- — (Les citations 
d'après le texte imprimé appartiennent à l'époque où j'ai ré- 
visé mon travail sans avoir sous la main le manuscrit.) 

2. Id., p. 240. 



COMMUNE DE BORDEAUX. 69 

Bordeaux le titre de commune, et fait la distinction 
entre le serment de fidélité que les étrangers devaient 
prêter au roi et celui qu'ils devraient prêter à la com- 
mune de cette ville ^ Si cette commune toutefois avait 
un maire à sa tête, c'était un magistrat de nomination 
royale 2, et Bordeaux n'était encore qu'une ville de 
bourgeoisie, administrée par des fonctionnaires anglais. 
Ce n'est, en effet, qu'en 1233 que Bordeaux est 
élevée à la condition de commune véritable, avec toutes 
les libertés appartenant à ce mode de cité, et spéciale- 
ment le^ droit de nommer son maire. Cette impor- 
tante concession s'explique par la situation précaire 
d'Henri III. Le fils d'Isabelle de la Marche était en- 
guerre avec les barons anglais, méprisé pour son ineptie 
et sa lâcheté des populations de Guyenne, qui lui pré- 
féraient son frère, Richard de Cornouailles, menacé 
dans ses possessions françaises par la veuve de 
Louis YIII, Blanche de Castille. L'appui des Bordelais 
1 ui était indispensable; il crut l'acheter par Toctroi d'une 
charte de commune ^ 

{. « Quod omnes qui de forincecis partibus venerint ad ma- 
nendum in villa Burdegale, et nobis et communie illiiis ville fi- 
delitatem juraverînt... {Id., ihid.) 

2. D'après M. Rabanis (CommwsîO?i des documents historiques 
de la Gironde, 1831, p. 20), les registres Je l'ancienne muni- 
cipalité de Bordeaux donnaient la liste des maires de Bordeaux 
à paT.iir de 1218. 

3. « Sciatis nos concessisse et bac carta nostra conOrmasse, 
pro nobis et beredibus nostris, dilectis civibus nostri? Burdi- 
gale, quod ipsi et bei'edes sui inperpetuum habeant et faciant 



70 LES ANGLAIS EN GUYENNE. 

La concession était d'autant plus opportune qu'à 
cette époque la province était désolée par les brigan- 
dages des sénéchaux et des baillis. Ces officiers ne 
s'attaquaient pas seulement aux cultivateurs et aux 
habitants des bourgs ; ils pillaient les biens d'église et 
les domaines du roi. Toutes les paroisses d'Entre-deux- 
Mers, en partie ruinées et dépeuplées, jetèrent un cri de 
détresse et leurs plaintes furent transmises à Henri III 
par l'archevêque et le clergé de Bordeaux ^ 

Le roi chargea trois commissaires d'informer des 
griefs articulés, et de vérifier soigneusement la légalité 
des privilèges invoqués. Entre les accusations formulées 
contre Henri de Trepeville, sénéchal de Gascogne, fi- 
gurait celle de permettre les guerres privées, et de 
prendre parti pour un des adversaires. L'archevêque 
de Bordeaux, Géraud de Malemort, s'étant entremis 
pour arrêter la lutte entre les seigneurs de Blanquefort 
et de Lesparre, le sénéchal l'avait empêché de remplir 

de seipsis majorem.... et quod habeant similiter communiam 
in eadem civitate, cum ommibus libertatibus et liberis con- 
suetudinibus ad majoritatem et hujusmodi communiam per- 
tinentibus. Apud Westmohasterium, 13 juillet 1235. » — 
L. des Bouillons, texte imprimé, p. 241-242. 

i. Voir l'enquête ordonnée sur ces faits et qui eut lieu 
en 1236, dans Baurcin, Variétés bordelaises, t. I, p. 3H-31o. 
Cf. Statistique de la Gironde, t. I, p. 198 et suiv. pour la note 
de M. Jouannet sur cette enquête. M. Jouannet en a retrouvé 
deux copies, l'une en latin, l'autre en gascon. Celle-ci a pour 
titre : Lo libro deus iwivileyges de Entre dos Mars. (Cahier par- 
chemin ms. in-4°.) L'autre copie est conservée dans le petit 
Cartulaire de la Sauve^ p. 12G et suiv. 



SIMON DE LEICESTER. 71 

son office de paix; il s'était jeté avec sa troupe sur les 
hommes d'armes de Tarchevêque, et les uns avaient été 
tués, les autres enfermés dans le château de Blanhac. 
Les Bordelais avaient donc maintenant la faculté de 
se garantir eux-mêmes contre depireilles violence?, et 
la protection d'une charte. C'était le moyen d'obtenir 
du roi de nouvelles franchises. En 1242, Henri III 
reconnaissait aux membres de la commune le privilège 
de n'être point tenus au service militaire pour le roi 
en dehors du diocèse*. Mais c'est contre le roi lui-même 
qu'ils tournèrent d'abord leur force nouvelle. Henri III 
avait été encore amoindri à leurs yeux par ses défaites 
de Taillebourg et de Saintes. En 12S0, ils ne lui per- 
mirent pas de quitter leur ville avant de lui avoir ex- 
torqué un don de 40,000 marcs d'argent et une nou- 
velle charte. Henri III, de retour en Angleterre, exigea 
cette somme des prélats du royaume; de sorte, dit 
Mathieu Paris, qu'après avoir perdu le Poitou, il ap- 
pauvrit l'Angleterre ; aussi les Gascons lui devinrent 
odieux, et il épuisa son trésor pour se venger 2. Il leur 
envoya, en effet, comme gouverneur, Simon de 
Leicester, qui les traita fort durement. 

La tyrannie du prince et de Leicester fut telle qu'un 
complot se forma pour livrer la Guyenne à Alphonse X 

1. Lettres-patentes du 17 juin 1242; ce privilège fut con- 
firmé le 30 juin 1254. L. des Bouillons, texte imprimé, p. 243 
81239. 

2. Math. Paris, éd. de 16'tO, in-4o, p. 77o. — Ideoque Gas- 
cones exosos habens, suum thesaurum vendidit ut vendicaretur. 



72 LES ANGLAIS EN GUYENNE. 

de Castille, dont un ancêtre avait épousé Aliéner, 
fille d'Henri- II Plantagenet. Les Gascons pensaient 
qu'ils retrouveraient en Espagne toutes les facilités que 
leur offrait l'Angleterre pour la vente deleurs vins; Cor- 
doue, Séville, Valence, récemment conquises par les 
chrétiens, seraient pour leurs produits des débouchés 
lucratifs. A la date de 1252, Mathieu Paris exprime en 
termes affligés la crainte que les exactions du roi n'en- 
traînent pour l'Angleterre la perte de la Guyenne ^ ; les 
Gascons l'annoncent tout haut, et, si ce malheur ar- 
rivait, dit l'historien, jamais, dans les temps suivants, 
les ancres anglaises ne se fixeraient dans la terre 
d'Outre-Mer \ 

Le danger, cette fois, ne venait pas de la France. 
Saint Louis était encore en Palestine, « et, d'ailleurs, 
dit Mathieu Paris, le roi des Français dédaigne la 
Guyenne ^ » C'est au roi de Castille, Alphonse X, 
qu'un grand nombre de seigneurs -gascons allèrent 
porter leur fidéhté. C'étaient surtout des seigneurs 

1. « Quia ad Hispaniam modo liabent Gasconenses refu- 
gium ad vina sua vendenda, qiiibus solis subsidiis recreantur, 
videlicet ad Cordubam, Sybillam, Valenliam m.agnam, quse 
modo cultui subjacent christiano, Ibrmidatur ne relictis, par- 
tibus anglicanis, in quibus tôt vexantur angastiis et injuriis, 
maxime per regias exactiones, ad partes de cœtero se transfé- 
rant ultiores. » Id.,p. 833. 

2. Matb. Paris, id., p. 833. 

3. « Nunc per ignaviam et falsitatem regum Anglifp abbre- 
viatur mutilata vix Gasconia vacillaus, quam rex Francoruui 
contemnit. » Id.,ibid, 



BORDEAUX RESTE FIDÈLE A HENRI III. 73 

riches, qui avaient l'habitude d'envoyer leurs vins en 
Angleterre, et ils abandonnaient Henri HT, parce que 
ce prince « ne rougissait pas de détenir leurs denrées 
et d'en disposer à son gré *. » 

Le chef de la ligue gasconne était le vicomte Gaston 
de Béarn ; il faisait dans tout le pays d'affreux ravages, 
au point que la ville de Bordeaux elle-même^, qui était 
le centre d'approvisionnements de toute la Gascogne^, 
commençait à souffrir de la disette. 

Les Bordelais comprirent qu'ils n'avaient rien à 
gagner au triomphe de cette coalition féodale ; ils res- 
tèrent fidèles au roi et lui dénoncèrent les conspira- 
teurs, tout en l'avertissant qu'il devait réprimer les 
excès du comte de Leicester, principale cause de l'in- 
surrection'. Dans leurs avis officieux, ils grossirent 
même le mal, afin de presser l'arrivée d'Henri HL 

Ce prince descendit bientôt en Guyenne (1253). Il 
avait obtenu du pape un bref d'excommunication 
contre ses ennemis, sous le prétexte qu'il avait pris la 
croix. 

Le doyen du chapitre de Bordeaux, chargé des pou- 
voirs du Saint-Siège, somma les rebelles de déposer 

{. « Adha3serunt miilti de nobilibus Gasconio?, relicto rege 
Anglorum, i-egi Hispanifp, et maxime divites qui vina sua ve- 
nalia in Angliam mitlere consueverant, quœ rex Arigliœ pro 
libitu detinere et diripere non erubuit. » Id., p. 804. 

2. « Quœ toti Gasconiœ victualia consuevit ministrare, cœ- 
pit egere. » Id., p. 80 5. 

3. Id., p. 867 : Addentes quod per tyrannidcm comitis Simo- 
nis, multos subditos et amicos {quod falsum fuit) perdidisset. 



74 COMMUNE DE BORDEAUX. 

les armes, publia l'excommunication dans les diocèses 
de Bordeaux et deBazas, et ordonna à l'évêque d'Aire 
de la faire publier dans son diocèse * . Le roi de Castille 
ne vint pas soutenir ses partisans et, en 1254, Henri III, 
après avoir cruellement châtié les récalcitrants, s'en- 
gagea à indemniser les seigneurs gascons de toutes les 
pertes qu'il leur avait fait essuyer^. Il abandonna en- 
suite à son fils Edouard tous ses droits sur ses posses- 
sions continentales^. 

Quant à la nouvelle commune, elle avait trouvé la 
politique qui devait désormais régler ses rapports avec 
les souverains anglais : exploiter leurs embarras en 
se faisant chèrement payer le mérite de ne pas s'unir 
à leurs ennemis. 

Vingt-six ans s'écoulèrent sous le régime d'une 
mairie élective. Mais des rivalités se produisirent entre 
plusieurs prétendants au titre de maire, et, par suite, 
des factions tumultueuses. En 1261, nous trouvons la 
commune partagée entre deux partis à la tête desquels 
figurent deux familles puissantes : les Capulet et les 
Montaigu de Bordeaux sont les Colomb et les Solers, 
Colembenses et Solerienses. La lutte fut assez vive 
pour fournir au prince Edouard un prétexte à inter- 
vention et le moyen de ressaisir les pouvoirs abandonnés 
aux Bordelais en 1235, spécialement la nomination 

1. Rymer, t. I, p. i70. 

2. ld.,ih., p. 181. 

3. Id., p. 296. 



STATUTS DE 1261. 75 

du maire. Le 19 octobre 1261 , à la suite d'un arbitrage 
qui rétablissait la paix entre les chefs des deux factions, 
Gailhard Colomb et Gailliard de Solers, Edouard im- 
posait à la ville des statuts de réformation, qui faisaient 
faire aux Bordelais un pas en arrière et maintenaient 
soigneusement la prérogative du prince au-dessus des 
pouvoirs de la commune. 

Les Bordelais auront toujours un maire *, mais il 
sera nommé par le prince. Le maire sera chargé des 
recettes et des dépenses afférentes à la mairie ; si les 
dépenses surpassent les recettes, il y sera pourvu par 
un impôt ; dans le cas contraire, l'excédant sera remis 
u prince. 

Si le maire fait tort à un Bordelais, celui-ci pourra 
en appeler au prince ou à son sénéchal pendant tout le 
temps que le maire sera en exercice et pendant toute 
l'année suivante; jusqu'au jugement de l'appel, le plai- 
gnant ne sera soumis à la juridiction du maire que s'il 
y consent. 

Le maire, en entrant en charge, jurera, sur les 
saints Evangiles et les reliques, dans l'église de Saint- 
André, de veiller au maintien des droits du prince ; 
les jurats, chaque année, prêteront le même serment. 

1. «In primis sciendum est quod jurati et probi liomines 
communie liurdegalensis concesscrunt nobis et quod nos con- 
cedamus eis majorem pro voluntate nostra. » L. des Bouillons, 
folio 101, verso. Cf. la copie du document original faite et si- 
gnée par Bréquigny, le 26 août 1765, Archives de la mairie 
de Bordeaux. 



76 COMMUNE DE BORDEAUX. 

Si un jurât détient un domaine du prince, il sera 
jugé à Bordeaux par le prince ou son délégué ; il en 
sera de môme pour les personnes accusl&es de contre- 
façon du sceau du prince ou de fabrication de fausse 
monnaie. 

Dans chaque paroisse, le prince établira, tous les ans, 
deux personnes pour veiller au maintien de ses droits 
sur les vins, et pour ju^er les difficultés qui s'élève- 
ront en cette matière, sauf au maire à faire réformer 
l3ur décision, si elle a été injuste. 

Un noble * ne pourra devenir citoyen de Bordeaux 
sans l'autorisation du prince. 

Si le prince ou le sénéchal veut construire un châ- 
teau dans Bordeaux, il devra payer les terrains et les 
édifices dont il aura besoin, d'après l'estimation faite 
par des prud'hommes, sous la direction des maire et 
jurats. 

Ces statuts, plus détaillés et plus précis que la charte 
de 1235, protégeaient les Bordelais contre l'arbitraire 
des agents royaux, tout en maintenant effective la su- 
zeraineté du duc de Guyenne : nec rationi dissona, 
nec domino contraria^ comme dit le prince Edouard 
dans l'article relatif à la révision des articles. On y 
sent la marque d'un esprit net et d'un caractère ferme. 

Il sut tirer parti de la rivalité des deux factions. 

1. « Si aliquis miles vel domicellas, auteorum heeredes, ci- 
ves Burdegalenses Geri voluerint, non poterunt cives fieri 
sine domini licentia speciali. » L. des Bouillons, texte im- 
primé, p. 380. 



LES COLOMB ET LES SOLERS. 77 

En 1273, douze des principaux des Colomb, avec leur 
chef Amanieu, se dérobèrent à la juridiction du maire 
qui appartenait sans doute à la faction opposée, et se 
placèrent sous la juridiction du sénéchal. Le prince 
Edouard n'était pas étranger à cette manœuvre ; ils 
dirent avoir agi du consentement exprès du roi, et 
pour le temps qu'il leur plaira ; ils déclarèrent en 
même temps ne renoncer à aucune des libertés ou 
franchises dont jouissaient les autres citoyens de Bor- 
deaux ^ Les souverains anglais avaient intérêt, en effet, 
à entretenir cette division. On les voit tantôt s'unir 
étroitement aux Colomb, et leur confier le soin de faire 
rentrer la ville sous leur obéissance, tantôt faire prêter 
aux Solers le serment de ne conclure aucune trêve avec 
la faction des Colomb ^ A ce double jeu, le prince 
Edouard gagnait une notable augmentation de reve- 
nus. Car c'était maintenant au nom du roi que le 
maire devait recevoir tout l'argent destiné aux dé- 
penses municipales. Ces fonds devaient être sans doute 
affectés au service ordinaire de la commune ; mais si 
les rentrées excédaient les dépenses, l'excédant devait 
appartenir an roP. 

i . MM. Delpit, Ms de \J'olfenbuttel, p. G6-67. 

2. A l'appui de ces faits, i\}M. Delpit invoquent plusieurs 
documents conservés dans le t 25 de la collection Bréquigny. 
On pourrait y joindre le texte de plusieurs serments prêtés à 
Heni'i III par un certain nombre de citoyens de Boi'deaus, 
entre autres Galhard de Solers, et que MM. Delpit ont trouvés 
dans le Msc. de Wolfenbuttel, p. 09-72. 

3. « Et quod Idem maior percipiat nomine nostro omncs 



78 COMMUNE DE BORDEAUX, 

Pour mieux assurer la dépendance du nouveau 
maire, une ordonnance fixait les termes du serment 
d'usage prêté par le maire et par les jurats, relative- 
ment aux droits du roi, dans les limites de la com- 
mune. Cette formule obligeait les magistrats non-seu- 
lement à faire payer pour le compte du monarque tous 
les droits qui lui étaient dus, mais encore à s'enquérir 
de tous ceux qui avaient pu être aliénés dès le temps 
le plus ancien, et à les restituer à Henri III. Les ma- 
gistrats municipaux retombaient ainsi au rang de con- 
trôleurs et d'officiers comptables du roi d'Angleterre*. 

Au-dessous du maire figurait un officier municipal, 
sur les fonctions duquel nous reviendrons plus tard, 

proventus, et exitus ad maioriam pertinentes tam de justitia- 
ria quam de aliis, et exinde faciat sumptus ad maioriam per- 
tinentes, et si quid defuerit quod ex proventibus expleri non 
possit, ad illud supplendum flet per maiorem et juratos tallia, 
ut fieri consuevit ', et quod superaverit de proventibus perti- 
nentibus ad maioriam predictam erit nostrum. » L. des Bouil- 
lons, folio 101, verso. 

2. «Item maior jurabit in preesentia populi, in creatione 
sua, super nostra Evangelia et Reliquias ut moris estmajorem 
jurare apud sanctum Andrœam quod omnia jura domini, 
quœcumque etubicumque sint, infra metas civitatis Burde- 
galaî vel ex tra, pro sais viribus conservabit illaesa; et omnia 
quœ alienata sciverit aut dicere potuerit, tam antiquo tem- 
pore quam novo, domino vel mandato suo denuntiabit et ma- 
nifestabit; et cuni do minus vel mandatum suum ei répétera 
voluerit; ipse domino consulet bona Cde, et eum diriget et ju- 
vabit utinde ptossit dominum, vel mandatum suum recuperare 
jus suum.... consimile juramentum jurabit, singulis annis, 
unusquisque juratorum, post hujusmodi juramentum majo- 
ris. » L. des Bouillons, l'olio 101, verso. 



LE CLERC DE VILLE. 79 

avec plus de détails, mais qui semble être dès cette 
époque une sorte de secrétaire général de l'hôtel de 
ville. C'est le clerc de ville ou clerc de la commune^ 
le principal collaborateur du maire pour l'administra- 
tion de la cité. L'ordonnance de 1261 le transforme 
également en fonctionnaire du roi. Il sera chargé de 
tenir registre de toutes les redevances qui reviennent 
au roi ; il sera nommé et révocable par le roi ou par 
son sénéchal, et ce qu'il y a de plus humiliant pour la 
commune, c'est que ce fonctionnaire royal, auquel on 
laisse le titre menteur de clericus communitatis, sera 
payé par la commune elle-même K 

Les maire et les jurats restent libres d'en nommer 
un ou plusieurs autres pour les affaires particulières de 
la cité. 

Enfin, pour contenir plus facilement la turbulence 
des bourgeois, et ménager à celui qui le représente 
dans Bordeaux un poste fLxe et sûr, le roi se réserve le 
droit de faire construire un château-fort dans la cité 
elle-même. Les frais de cette construction seront cou- 
verts par une taxe levée sur les maisons des citoyens, 
et dont la perception est confiée à la fîdéhté du maire 
et des jurats ^ 

{ . « Dominus vel senescallus suus ponant clericum communi- 
tatis pro se ad expensas ipsius communitatis, qui omnia jura 
domini conservet et scribat Eumdemvero dominus aut se- 
nescallus suus poterunt amovere et aliuni constituerez pro 
suœ voluntatis arbitrio. » Id. folio 102, recto. 

2. « Si dominus vel senescallus, autalterius eorum manda- 



80 COMMUNE DE BORDEAUX. 

Dans cette situation, la commune de Bordeaux doit 
sans doute nous paraître fort déchue de l'importance 
politique où l'avait élevée pour quelque temps l'acte 
de 123S. Henri III venait de resserrer le lien féodal 
qui la rattachait à l'Angleterre, et de lui faire mieux 
sentir qu'elle était sa sujette. On conçoit, d'ailleurs, 
que telle devait être la conséquence du traité de 1259 
avec Saint Louis. Au moment où cessait toute contes- 
tation sur la possession du duché de Guyenne, et où la 
suzeraineté du roi d'Angleterre ne paraissait plus ex- 
posée aux risques qui l'avaient menacée depuis Phi- 
lippe-Auguste^ le roi d'Angleterre voulait replacer sous 
sa suzeraineté les communes de Guyenne, et assurer 
de nouveau leur soumission. Mais, quoiqu'il fût main- 
tenant assez tranquille du côté de la France pour n'a- 
voir plus autant de ménagements à garder vis à vis des 
Bordelais, la sujétion de ceux-ci était encore fort limi- 
tée. Il y avait à Bordeaux un passé, des habitudes 
contre lesquels la prérogative royale n'aurait pu pré- 
valoir, de vieilles hbertés qu'il fallait se garder d'abo- 
lir, une coutume, enfin , héritage inaliénable du droit 
municipal, et qui n'avait cessé d'être une loi et une tu- 
telle pour les Bordelais, à travers les fluctuations, les 

tum, voluerit çonstruere caslruin aliquod in civitate Burde- 
galeiisi, dominus vel seaescallus, vcl oorum maudatum 
faciaat laxari domos, plateas, et edii'Iicia, ad opus dicli castri 
necessaria, per probos viros civitatis Burdegal, Et major et 
jurati dirigent ipsos in lioc, etc. » L. des Bouillons, folio 102, 
recto. 



LES STATUTS DE BORDEAUX. 81 

incertitudes et les violences des temps antérieurs à la 
domination anglaise. Cette coutume, dont les chartes 
anglaises ou les règlements municipaux ne seront ja- 
mais que le développement approprié aux progrès des 
temps, est toujours invoquée, dans les actes relatifs aux 
franchises bordelaises, comme une loi imprescriptible 
et aussi ancienne que la cité elle-même. Si nous n'en 
avons aucun texte remontant à l'époque qui nous oc- 
cupe, son existence çt son empire à ce moment sont du 
moins constatés par le décret même de 1261, qui en 
ordonne la révision, et la réforme, s'il y a lieu, au pro- 
fit du roi d'Angleterre*. La pensée d'autorité qui en 
commanda le remaniement eut, du moins, un bon effet 
pour la conservation de ces statuts. Henri lil voulut 
qu'on en rédigeât trois exemplaires : l'un pour le roi, 
l'autre pour la commune, l'autre pour être déposé dans 
une des principales églises de Bordeaux ; c'est à ce der- 
nier qu'on pourrait recourir en cas de difficulté ou de 
contestation. 

Ce que l'ordonnance réformatrice d'Henri HI, sous 
l'empire de ces statuts, laissait aux Bordelais de fran- 



i. « Rotulus et statuta civitatis Burdej;^. per discrètes viros 
clericos et laicos ad hoc ex parte domini deputatos dili!:,'enter 
investigentur, et si qua inveniantur ratione dissona aut do- 
mino contraria, deleantur, et que approbanda fuerint ajipro- 
bentur; et si qua deiïuerint, que pra-dictoruni virorum 
consideratione , domino et communiee utilia censeantur, 
addantur, et approbata addicta conOrnientur et permaneant 
in œternum. » L. des Bouillons, folio 102, recto. 

6 



82 COMMUNE DE BORDEAUX. 

chises et de privilèges suffisait encore pour faire de 
Bordeaux, sinon une commune dans toute la force du 
mot, puisqu'elle n'avait plus la nomination de son 
maire, au moins une bourgeoisie très-favorisée. 

Le service militaire que les citoyens de Bordeaux 
devaient au roi était restreint aux limites du diocèse *, 
et pour la sénéchaussée, à la durée de quarante jours ^. 

Le maire restait, en principe, le gardien de la sûreté 
et de la liberté personnelle des bourgeois contre les 
gens du duc. Si ceux-ci se rendaient coupables d'injure, 
de voie de fait ou de vol envers un membre de la 
commune, à la dequête du maire, le duc, son sénéchal, 
ou celui qui tenait sa place dans le château, devaient 
rendre pleine justice à l'offensé ^. Si, au contraire, l'of- 
fenseur était citoyen de Bordeaux et l'offensé membre 
de la maison du duc, la connaissance et la punition du 
fait appartenait au maire, qui jugeait en présence du 

i . Ce privilège est consigné dans deux chartes antérieures 
au décret de 1261 (1242, 1254). L, des Bouillons, folio 69, 
verso ; folio 70, recto. Mais nous ne voyons pas qu'il soit re- 
tiré par l'ordonnance réformatrice d'Henri III. 

2. L. des Bouillons, folio 101, verso. Cf. Delurbe, Chronic, 
p. H, verso. 

3. « Si aliquis de familia domini aut senescalli aut castellani 
ex parte domini, alicui de communia verba coutumeliosadixe- 
rit, vel manus in ipsum invexerit violentas, aut aliquid eidem 
injuriosus extiterit, et passus injuriam inde conquerivoluerit, 
dominus velscnescallus, vel qui major in Castro fuerit ex parte 
domini, ad rcquisitionem majoris Burdeg. vel injuriam passi, 
tenentur cidem justicie facere complementum. » fi. des Bouil- 
lons, folio 102, recto. 



LIMITES DE LA JURIDICTION ROYALE. 83 

duc OU du sénéchal, mais suivant les fors et coutumes 
de Bordeaux. Si le procès du bourgeois durait plu- 
sieurs jours, le coupable restait sous la garde du maire, 
qui l'amenait lui-même au château et le ramenait à la 
ville dans l'intervalle des audiences. 

Pour les étrangers, la connaissance du fait et la pu- 
nition immédiate appartenaient aux gens du roi *. 

L'exercice de la juridiction royale, chaque fois qu'un 
citoyen de Bordeaux se trouvait en cause, était res- 
treint aux murs mêmes de la cité. Le roi n'avait pas le 
droit de le citer ailleurs qu'à Bordeaux, si ce n'est 
dans les affaires qui concerneront un domaine 
tenu à bail ou à cens ; et encore, même dans ces 
cas-là, la cause ne pourra êtfe évoquée en dehors du 
diocèse de Bordeaux ^. 

Des garanties sont assurées contre les extorsions des 
officiers de finances, collecteurs ou inspecteurs : le 
citoyen qui aurait à s'en plaindre sera exempté de la 
coutume, c'est-à-dire de la taxe, et pour qu'il obtienne 



{. ld.,ibid. Cf. un article trouvé sur le registre noir du châ- 
teau de rOmbrière : »c Item pro excessu, violentiis et injuriis 
factis gentibus, ofûcialibus et ministris domini régis et fa- 
miliis eorum,cognitio et punitio pertinet ad dominum regem, 
senescallum ejus, vel ad illum qui major erit in Castro Bur- 
degal. ; ita tamen quod si excedens vel comittens sit Burgensis 
vel civis Burd.,maior, pendente causa coram prœdictis, habe- 
bit custodiam delinquentis et adducet ad castrum et reducet, 
causa pendente, donec judicium sit contra ipsum latum. » 
D'après le L. des Bouillons, folio 102, recto. 

2. L. des Bouillons, folio 102, recto. 



84 COMMUNE DE BORDEAUX. 

ce dédommagement, le témoignage du maire suffira : 
SIC decet, dit l'ordonnance *. 

Les empiétements politiques de la royauté n'ont pu, 
on le voit, priver la commune de ses droits essentiels. 
La prérogative d'Henri III, en matière de service mili- 
taire, de justice, de finances, n'est rétablie que dans 
des limites qui laissent intactes la sécurité et la dignité 
individuelle des communiers. On retrouve dans ce 
décret les principes essentiels de l'administration d'un 
municipe et les règles d'une équité tutélaire. 

Aussi la population bourgeoise de Bordeaux a-t-elle 
continué de s'accroître depuis et malgré sa déchéance 
politique. Sa vieille enceinte ne suffit plus : des mai- 
sons de bourgeois s'élèvent sur les murs mêmes de la 
ville, s'adossent par dehors à ces murs , comblent les 
fossés, et s'étendent jusque sur les bords de la rivière 
et sur les terrains restés vacants jusqu'ici^ et que nous 
voyons toujours désignés sous le nom de Padouens. 
En vain le prince Edouard^, lieutenani de son père en 
Guyenne, a-t-il i éclamé contre ces usurpations sur un 
sol qu'il prétendait devoir rester réservé, une décision 
du 29 octobre 1262 maintient les bourgeois en posses- 
sion de toutes les maisons nouvelles, tout en désignant 
les portions de la ville qui devront à l'avenir rester 
padouens, c'est-à-dire sans constructions ^. 

{. « Si gravare vellent, civis per testimonimn maioris po- 
terlL liberari a cusliiina : sic decet. » ld.,ihid. 
2. L. des BouillunSf folio dd, 100, recto et verso. La dési- 



ÉTAT CIVIL. 85 

Les avantages attachés, dès le xiii" siècle, à la con- 
dition de bourgeois bordelais ne sont pas seulement 
attestés par le progrès de la population et par l'exten- 
sion de la cité matérielle au moyen-âge; l'avènement 
d'une classe d'hommes au rang de citoyens s'annonce 
surtout par l'institution d'un état civil en faveur de 
cette classe, et c'est ce qui eut lieu pour les commu- 
niers de Bordeaux à cette même date de 1261. Quand 
l'homme cesse d'être un serf, un villain, un homme de 
poëste, on le compte pour une personne civile, on en- 
registre sa naissance et sa mort. A l'époque oii nous 
sommes (xni' siècle), ce n'est pas seulement la réhabi- 
litation du chrétien qui est inscrite sur les registres des 
paroisses : c'est l'émancipation de 1 homme civil. 
Henri III décrète que le recensement des citoyens de 
Bordeaux, fait préalablement dans chaque paroisse, 



gnation de ces Padoiiens offre un intt^rèt particulier pour 
riiistoire de la topographie de Bordeaux. Cf. lettres-patentes 
d'Edouard II (l:i24) ordonnant à la réquisition de la com- 
mune, de faire dc-molir les appentis que le connétable Richard 
de Havering avait fait construire sur les Padouens de la 
ville, près de la porte de l'Ombrière, pour y faire batire mon- 
naie; il leur promettait que cette construction ne tournerait 
point au préjudice de la ville, et qu'il la détruirait à leur vo- 
lonté dès qu'il en serait requis. — Dépôt Bréquign}', n» II, 
p. 12, 13. — Cf. lettres-patentes de 1342, pour le même objet, 
p. 15. — Dans le L. des Bouillons, Cf. l'acte signé par Jean de 
Haustède, sénéchal de Guyenne, relativement à la maison où 
l'oa battait monnaie à Bordeaux ; il reconnaît que cette mai- 
son et son emplacement appartiennent à la commune, 
4 cet. 1329. Folio 121, recto et verso. 



86 COMMUNE DE BORDEAUX. 

sera transcrit en double sur deux registres, dont l'un 
sera déposé chez le roi, et l'autre à l'hôtel de ville de la 
commune *. 

C'est bien là l'état civil dans le sens tout moderne 
du mot, et tel qu'il n'a été institué pour toute la 
France que par l'Assemblée Constituante. Ce recense- 
ment des bourgeois, fait au nom des pouvoirs publics, 
et indépendamment de toute prévoyance religieuse, 
marque d'une manière solennelle l'importance et le 
prix du titre de citoyen bordelais dès 1261, et l'on est 
forcé d'y voir à la fois le bienfait d'une tradition vivace 
et l'honneur d'un progrès très-précoce^ accéléré par 
cette tradition. 

Aussi ce titre était-il assez recherché, même par des 
membres de la féodahté, pour que le roi s'en alarmât 
dans l'intérêt de son propre pouvoir. Il essaya de mo- 
dérer l'empressement des Aquitains de toute classe à 
s'agréger à la commune. Nul ne put être citoyen de 
Bordeaux sans prendre l'engagement de tenir domicile 
perpétuel dans la ville même ^, et quant aux cheva- 

i. « Item omnes cives Burdeg. per singulas parochias des- 
cribantur, et ûant inde rotuli duplicati quorum una pars in- 
tégra pênes dominum remaneat, et alia pênes communiam. 
Ita si quis rcoriatur, caucelletur in rotulo parocliie sue; si 
quis vero novus civis efûciatur, subscribatur in rotulo ^jaro- 
chie in qua eligerit se mansurum. » L. des Bouillons, 
folio 101, verso. 

2. « NuUus Qat deinceps civis Burdeg. nisi ibidem tencat 
domum, focum et propriam fdmiliam continue, sicut et cae- 
teri cives. » L. des Bouillons, folio 101, verso. 



COMMUNE DE BORDEAUX. 87 

liers damoiseaux^ ou leurs héritiers, il leur faudra une 
permission spéciale du roi d'Angleterre ^ . 

1 . « Si aliquis miles vel domicellus, aut eoram hferedes, 
cives Burdeg. fieri voluerint, non poterunt cives Geri sine 
Domine licentia speciaii, » Id., folio i02, re'bto. 



CHAPITRE II 

LA TERRE LU BOURGEOIS BORDELAIS EST ALLEU 
flS93 

Tant vaut la terre, tant vaut l'homme. 

Cet adage du moyen âge se trouve parfaitement jus- 
tifié dans la commune de Bordeaux. La situation pri- 
vilégiée du citoyen bordelais tient, avant tout, à la 
nature de sa propriété. Protégée par la force du droit 
romain contre les atteintes de Vinféodation^ la terre 
du bourgeois de Bordeaux a traversé les temps bar- 
bares et celui de l'établissement du système féodal, 
sans subir la subordination et les redevances seigneu- 
riales qui pèsent sur le fief. Elle est restée l'ancienne 
propriété romaine, c'est-à-dire l'alleu, nom dont on 
désigne^ depuis l'invasion, toute terre sans seigneur, 
sans autre seigneur que le roi et l'Etat. 

Comme nous l'avons vu_, la commune de Bordeaux 
ne fait pas seule exception à cette règle universelle de 
la société féodale, que toute terre relève d'une autre 
terre. Dans le midi de la France, et notamment en 



L'ALLEU BORDELAIS. 89 

Guyenne^, on trouvait, encore au xiii* siècle, un assez 
grand nombre de propriétaires allodiaux, qui, à ce 
titre, ne prêtaient hommage et ne payaient de rede- 
vance à aucun autre propriétaire. Mais, s'il est permis 
de croire, d'après la supposition très-fondée de M. J, 
Delpit, que, dans les cités d'origine gallo-romaine, la 
forme allodiale de la propriété était la règle, rien n'est 
plus certain pour la commune de Bordeaux. Lors du 
recensement ordonné par Edouard I" (1273), des terres 
de toute espèce que comprenait le duché de Guyenne^, 
il fat constaté^ que la propriété de tout bourgeois bor- 
delais était alleu. Les Bordelais invoquèrent même, 
avec un remarquable orgueil municipal, leur titre de 
citoyens de Bordeaux, comme la preuve la plus authen- 
tique d'un droit ancien et sacré à la propriété allodiale. 
Jean de Lalande, invité à déclarer s'il a des alleux, se 
contente de répondre : P^^out civis burdigalensis. Les 
magistrats donnèrent à ce sujet une réponse géné- 
rale^ : (( Nos maisons, c'est-à-dire les maisons des ci- 
toyens de Bordeaux,, nos vignes, nos terres, sont allo- 
diales, pour la plupart, quel qu'en soit le possesseur. 
C'est pourquoi ces possesseurs ne doivent répondre à 
personne au sujet de ces propriétés, et c'est de là, 

1. V. p. 30, la fiére réponse du Bourgeois de Barsac, Delpit, 
ms. Wolfenbuttel, p. 20-21. 

2. Delpit, ms. Wolfenbuttel, p. 39-40. 

3. Id., ibid. D'après un acte conservé par les frères La- 
mothe, Coutumes du ressort du parlement de Bordeaux, i. II, 
p. 303-305. 



90 COMMUNE DE BORDEAUX. 

comme le rapportent nos anciens, qu'on a donné aux 
propriétés de cette nature le nom d'alleu, c'est-à-dire, 
sans discours, sine sermoneK Et notre cité a observé 
ces usages depuis sa première origine, et même du 
temps des Sarrasins, à ce que nous croyons. » 

Cette déclaration a cela de curieux, que les bour- 
geois, tout en proclamant bien haut le caractère allo- 
dial de leurs propriétés, s'efforcent avec beaucoup d'art 
de faire ressortir tous les avantages que le roi d'An- 
gleterre pouvait retirer de ces alleux. Les rois d'Angle- 
terre faisaient, en effet, à cette espèce de propriété, une 
guerre très-sérieuse, et, sans se faire illusion sur l'é- 
tendue et Tutilité des droits qu'ils pouvaient avoir sur 
les alleux, ils aimaient beaucoup mieux les convertir 
en fiefs ^ Aussi les bourgeois redoutent si fort cette 
transformation, qu'ils prennent le plus grand soin de 
démontrer au roi qu'il y a pour lui tout profit à leur 
laisser leurs alleux. « D'abord, disent-ils^ il exerce sur 
ces propriétés le droit de justice aussi bien que sur les 
fiefs. De plus, il a sur les alleux trois droits spéciaux. 
Le premier est celui-ci : Si quelqu'un comparaît de- 

1. Cette étymologie du mot alleu, donnée parles magistrats 
de 12T3, paraît très-contestable. On croit généralement au- 
jourd'hui que ce mot s'est formé des racines germaniques 
all-od, en toute propriété. 

2. On voit, en effet, beaucoup de comparants, soit que le roi 
les ait dédommagés d'avance, soit que les alleux ne soient pas 
encore suffisamment protégés, déclarer qu'ils les ont convertis 
en fiefs, ou qu'ils les convertissent par l'acte même de leur 
déclaration. — J. Delpit, ms. Wolfenbuttel, p. 44-46. 



COMMUNE DE BORDEAUX. 91 

vant le roi au sujet d'une propriété féodale, le procès 
est renvoyé au seigneur du fief; tandis que, s'il s'agit 
d'un alleu, le procès reste au roi, et il percevra les 
droits de jugement et d'exécution ; ce qui îi'est pas 
sans grand honneur et profit pour lui. Le second, c'est 
que, dans le cas où un possesseur d'alleux et de fiefs 
meurt sans testament et sans héritier légitime, les 
alleux appartiendront au roi, tandis que les fiefs seront 
dévolus à leurs seigneurs respectifs ; ce qui est un grand 
et évident profit pour le roi. Le troisième enfin, c'est 
que, s'il arrive que quelqu'un commette un crime qui 
entraîne la confiscation de ses biens, les alleux appar- 
tiendront au fisc royal ; les fiefs, au contraire, aux sei- 
gneurs de ces fiefs. Ce qui démontre de plus en plus que 
les 7'ois ont et peuvent avoir des droits sur les alleux *. » 
Mais après cette énumération complaisante, les ma- 
gistrats demandent instamment à garder leurs alleux, 
et ils le font dans un langage qui semble un anachro- 
nisme, et où respire un sentiment tout moderne du 
droit naturel : « Il ne nous reste qu'à ajouter que tous 
les hommes et toutes les terres sont libres de leur na- 
ture, que toute servitude est usurpée et contraire au 
droit commun ^ Et, puisqu'il en est ainsi, et que les 

1. Delpit, msc. WolfenbuUel, p. 44, 4o. D'après les coutumes 
citées tout à l'heure. 

2. « Mirum autem alias non restaret nisi quod diceremus 
quod oinnes homineset omnes terrée liberœ Suntdesui natura 
et omnis servitus est contra jus commune et ex impossessione, 
et sic cum in tali libertate. » Id., ibid., p. 303. 



92 COMMUNE DE BORDEAUX. 

citoyens de Bordeaux ont toujours été libres, eux et 
leurs terres, nous demandons à notre seigneur le roi, et 
le supplions de nous maintenir toujours dans cet état. » 

Cette attitude à la fois déférente et fière, etcetartde 
faire valoir ce qu'on donne, en dissimulant le prix de ce 
qu'on veut garder, caractérisent assez bien ce moment 
de l'existence d'une classe d'hommes oià elle acquiert 
une conscience plus nette de sa valeur et de ses droits. 
Les prétentions des bourgeois eurent le dessus dans la 
guerre sourde qu'il leur fallait soutenir contre le roi; car, 
deux siècles plus tard, au sujet des alleux ils faisaient 
toujours la même réponse : « Prout civis burdegalis *. » 

Pour le moment, les rois d'Angleterre eux-mêmes, 
dominés par la force des choses, consacrent cette dis- 
tinction de rang que revendiquaient avec tant d'énergie 
et d'habileté les citoyens de Bordeaux. Ainsi, en 1287, 
nous voyons ces bourgeois, dans une affaire politique 
de la plus grande conséquence, assimilés aux plus 
grands seigneurs de la Guyenne. Le roi d'Angleterre, 
Edouard I'"', avait été choisi comme médiateur entre 
le roi d'Aragon et son compétiteur, Charles le Boiteux, 
prince de Salerne, que l'amiral Roger de Loria avait 
fait prisonnier. 

Pour conduire cette négociation avec succès, 
Edouard Y' devait d'abord obtenir la délivrance du 

\. Voir l'hommage rendu le iS mars 1439 à Henri VI par 
un autre citoyen, du même nom de Jean de Lalande. — Cou- 
tume du ressort du parlement de Bordeaux, t. II, p. 298. 



LE BOURGEOIS BORDELAIS. 93 

prince de Salerne. Mais le roid'Aragon, dans une confé- 
rence tenue à Oloron, en Béarn (25 juillet 1287), n'ac- 
corda la délivrance de son captif qu'en échange d'un cer- 
tain nombre de personnages très-notables qui lui seraient 
remis par le roi d'Angleterre. Edouard 1" y consentit, 
et dans cette liste d'otages dressée par deux princes 
souverains pour la délivrance d'un roi, figurent, à côté 
du vicomte de Béarn, du comte d'Armagnac, du sire 
d'Albret, etc., trois citoyens de Bordeaux, Arnaud 
Monadey, Jean Colom et Arnaud Raimon Dusoley K 

Ce fait nous donne la mesure de l'importance qu'a- 
vait acquise déjà la bourgeoisie bordelaise. La faveur 
dont le roi d'Angleterre récompensa Tun de ces ci- 
toyens, Arnaud Monadey, prouve à la fois le prix qu'il 
attachait au service que lui avait rendu Arnaud, et la 
considération dans laquelle il tenait ce bourgeois. Il 
lui permit d'avoir une maison construite sur les murs 
de la ville, avec une porte privée à son usage, et prati- 
quée dans le mur même ^. 



i. Baurein, Variétés bord., p. 64-68 ; Cf. Rymer, t. I, p. 3, 
et 46, col. 2. — Cf. Rôles gascons, 1288. 

2. Rymer, t. I, p. i; p. 46, col. 2; 4 mai 1289. Cf. Rôles 
gascons, Ti.'^S, et Baurein, Var bord., t. IV, p. 65, 66. « Il 
parait que cette concession fut conûrmée sous Edouard II, car 
les Rôles gascons de l'an 131o, 1316, indiquent une charte ex- 
pédiée « pro Arnaldo Monetario, cive Burdegalensi, obsidepro 
liberatione Régis Siciliœ, liabendo doraum ilJam quœ sita est 
Burdegalœ apud Hosellam » Baurein, p. 67. Cette maison 
était située entre la porte de la Rousselle (près l'ancienne porte 
des Salinières) et la rivière. 



CHAPITRE UI 



JURATS. - — JURIDICTION DU MAIRE ET DES JURATS. 
SUZERAINETÉ FÉODALE DE LA COMMUNE 



Les privilèges commerciaux et les différents genres 
d'immunités conquises dès la fin du xiii* siècle par la 
bourgeoisie bordelaise expliquent suffisamment le haut 
rang qu'elle occupait dans la hiérarchie sociale. Ils pré- 
paraient aussi de nouveaux progrès sur le terrain des 
droits civils, de ce qu'on appelle Vautonomie de la 
cité. 

Deux ans après ce recensement, à l'occasion duquel 
les bourgeois ont fait reconnaître l'indépendance de 
leurs propriétés, le maire et les jurats engagent avec 
le connétable de Bordeaux une lutte pacifique, mais 
suivie, pour la défense de certains privilèges que 
ce représentant du roi d'Angleterre a essayé d'en- 
lever, soit à la commune, en matière commerciale, soit 
à la municipalité, en matière de juridiction. Ici, nous 
ne nous occupons que des attributions judiciaires re- 
vendiquées par la jurade. 



COMMUNE DE BORDEAUX. 9S 

Le conflit qui éclata en 1275 entre les magistrats de 
Bordeaux et le connétable Jean de la Vera marque le 
réveil de la justice municipale. Le maire et les jurats 
nous paraissent alors investis, pour certains cas assez 
graves du moins, de la double juridiction criminelle et 
civile, et, conformément à l'espritde toute corporation, 
cette autorité porte le caractère d'une protection assu- 
rée aux membres de la commune. Ils rappellent au sé- 
néchal de Gascogne, Luc de Tany, que de temps immé- 
morial, ils sont en possession du droit de faire exécuter 
les criminels de la ville ou de la banlieue qui ont mé- 
rité la perte d'un membre, la peine du pilori, ou celle 
de courir nus par la ville ; et que, si le coupable a mé- 
rité la peine de mort, c'est aux maire et jurats qu'il 
appartient de le juger et de le livrer au prévôt du roi, qui^ 
de concert avec eux, exécutera la sentence*. Le conné- 
table de Bordeaux les ayant troublés dans l'exercice de ce 
droit, ils s'en plaignent au sénéchal, et celui-ci les y 
maintient. Le point contesté de juridiction civile était le 
droit de garder en dépôt les biens des personnes mortes 
ah intestat^ ou sans héritiers légitimes qui fussent pré- 
sents lors du décès. Le connétable de Bordeaux s'était 
emparé d'un Ht et d'un coffre appartenant à un Irlan- 
dais qui était accusé d'avoir tué un de ses compa- 

!. « Item conquesti sunt eidem senescallo de preedicto con- 
s'abulario quodcumipsi sint et fuerint, a temporibus a quibus 
non exstat memoria, in possessions vel quasi qiiod, si aliquis 

crimeu aliquod vel flagitium, etc > Livre des Bouillons, 

fol. 110, verso. 



96 COMMUNE DE BORDEADX. 

triotes. Les maire et jurats avaient demandé la restitu- 
tion de ces objets : il était, disaient-ils, d'un grand in- 
térêt pour la ville qu'ils fussent remis à ceux auxquels 
ils devaient revenir, afin que les citoyens de Bordeaux 
ne fassent point inquiétés àce sujet dansles autres pays, 
et qu'on n'usât point de représailles à leur égard*. 
Telle était déjà la prévoyance tutélaire qu'inspirait à la 
législation communale la confraternité bourgeoise, 
que cette législation veillait sur le sort des bourgeois 
bien au delà des limites de la commune, et jusque 
dans les pays étrangers. 

Sur cette question, et sans doute parce . que les 
objets disputés à la jurade appartenaient à un étranger, 
le sénéchal ne voulut point statuer lui-même ; il 
ordonna que, par provision, ces objets fussent remis 
entre les mains du prieur des Frères prêcheurs de Bor- 
deaux, jusqu'à ce que le roi eût prononcé à cet 
égard ^. 

En dehors de leur juridiction personnelle, le maire 
et les jurats sont loin de rester indifférents à l'action 
judiciaire des autres pouvoirs sur les membres de la 
commune. Là oii ils ne sont pas eux-mêmes instru- 
ments de la loi, ils veillent à ce que la loi ne soit pas 
outrepassée. Sous ce rapport, on peut voir en eux les 
vrais successeurs des defensores des municipes ro- 

4. « Ne propter hoc cives alibi pignorentur, vel vexentur. » 
Id., Col. H I, recto. 
2. L. des Bouillons, fol. Hl, verso. 



LA JURADE ET SAINT-SEURIN. 97 

mains, cette magistrature d'indulgence et de charité 
qu'avaient fait naître au iv« siècle les excès du despo- 
tisme impérial. Quand la justice du roi ou celle de 
l'Eglise sévit avec rigueur ou cruauté, lajurade pro- 
teste. Des changeurs de Bordeaux ont été arrêtés par 
les gens du roi, et jetés au fond de la Tour de la 
Réelle, cil l'un d'entre eux, Hélie Descombes, a suc- 
combé. Les autres ont dû se racheter au prix de 2,000 
marcs. La jurade va aussitôt porter plainte au séné- 
chal au nom duquel les changeurs ont été si durement 
traités, et celui-ci leur promet d'intervenir pour les 
accusés auprès du roi, ou, s'il n'en peut rien obtenir, 
de leur rendre justice lui-même *. 

Le doyen et le chapitre de Saint-Seurin, dans le 
ressort de leur juridiction, c'est-à-dire la sauveté de 
Saint-Seurin, ont donné le scandale d'une punition 
criante (1277). Ils ont condamné deux frères à être mis 
sur l'échelle, peine aussi infâme à cette époque que le 
fut depuis celle du carcan ^. L'abus du droit de justice 
est si manifeste que les habitants sont sur le point de 
se soulever. Bien que cette violence ait été commise 
sur le terrain d'une juridiction particulière, le maire 
et les jurats, forts de leur autorité morale, entrent en 
délibération, décident que le cas exige qu'ils se trans- 
portent dans le faubourg et, avec toute la pompe de 

1. L. des Bouillons, fol. Hl, recto et verso. 

2. L. des Bouillons, note, fol. H 2, recto. — Note de Baurein, 
feudisîe de la ville. 

7^ 



98 COMMUNE DE BORDEAUX. 

leur cérémonial *, ils se présentent devant le chapitre, 
escortés d'une foule tumultueuse. On mande le doyen 
et ses collègues, et les jurats l'invitent à réparer l'af- 
front qu'ils ont fait aux deux frères. Le doyen leur 
promet alors de faire observer ce que le chancelier du 
château de Bordeaux et le maire lui-même régleront à 
cet égard. La proposition est acceptée, et le corps de 
ville se retire sans qu'aucun dommage ait été causé 
ce jour-là aux membres du chapitre. 

Mais à la nouvelle de leur démarche, le sénéchal de 
Gascogne trouva mauvais que la jurade eût accepté la 
proposition du doyen, au lieu de passer outre et de faire 
justice elle-même. Les officiers du roi d'Angleterre 
faisaient alors une guerre systématique et violente aux 
pouvoirs religieux ^ La jurade s'était liguée avec le 
sénéchal pour attaquer la juridiction et les droits finan- 
ciers de l'archevêque et du chapitre de Saint-Seurin, 
Aussi le lendemain, au signal du beffroi de la com- 
mune, la multitude revint en armes, pilla et incendia les 
demeures du doyen , de plusieurs chanoines et de 
divers habitants du bourg; toutes ces violences se 

\. « Brunus de Saya maior, jurati et communia Burdegalœ, 
consilio inito et concordato inter ipsos, vénérant com trumpis 
et bucinis ad salvitatem sive Burgum dictai Ecclesiaî. » L. des 
Bouillons, fol. 112, recto. 

2. Cf. Rjmer, t. I, part. 2, p. Io0-151, 177, les plaintes 
adressées à Philippe le Hardi jusqu'en 1279, par l'archevêque 
de Bordeaux, et les évêques de Lectoure, d'Oloron, de Bazas, 
d'Aix, etc., au sujet du pillage des biens d'église par le séné- 
chal et les baillis de Gascogne. 



LA JURADE ET SAINT-SEURIN. 99 

commirent avec Tassenti ment et même par les ordres 
du sénéchal. Les excès furent si graves que l'archevêque 
de Bordeaux, Simon de Rochechouart, et le doyen de 
Saint-Seurin portèrent plainte au roi de France, enve- 
loppant dans la même accusation la jurade et le sénéchal 
de Gascogne . Entre autres griefs, il en est un qui se rat- 
tache à l'antagonisme déjà très-vif dans toute la France 
entre les tribunaux civils et les juridictions ecclésiasti- 
ques. Le sénéchal s'était concerté avec les nobles et les 
maires des communes de la province pour empêcher 
tout laïque, sous peine de soixante-cinq sous d'amende, 
d'en citer un autre devant un tribunal ecclésiastique, 
sauf dans des cas exceptionnels. Cette ligue interdisait 
de même à toute perso ime, quelle qu'elle fût, de citer 
un laïque devant un tribunal ecclésiastique pour le 
jugement d'une action personnelle, et obligeait les 
avocats qui voulaient être admis à exercer auprès d'un 
tribunal séculier, à jurer de ne pas faire porter les 
procès de ce tribunal devant un tribunal ecclésiastique*. 
Pour examiner ces griefs, le roi de France délégua 
deux commissaires, et, en leur présence, intervint, le 
7 juillet 1277, une transacîion : des indemnités pécu- 
niaires devaient être payées àTarchevêque et au cha- 
pitre de Saint-Seurin par le sénéchal, le maire et les 



i. L. des Bouillons, fol. 113, recto. « Per hoc volens arcere 
cruce signatos et clericos actione laicoruni ad forum ecclosie, 
quamc|uam de jure et consuetudine suos adversarios ad fo- 
rum ecclesie trahere possint. » 



100 COMMUNE DE BORDEAUX. 

jurats, pour le dommage causé au chapitre par des 
inconnus, mais par la faute des magistrats. Quant à la 
juridiction ecclésiastique, le sénéchal consentit à ce 
que l'ancien état de choses fût rétabli ; on n'encourrait 
donc plus les peines nouvellement édictées pour n'avoir 
pas cité un laïque devant un tribunal séculier , et 
les avocats ne seraient plus astreints au serment de ne 
faire porter les procès devant les tribunaux ecclésias- 
tiques que dans des cas spécialement déterminés ^ Le 
parlement de Philippe le Hardi approuva cette trans- 
action, et la paix fut rétablie « à la charge que dé- 
sormais chacun se contenterait de ses droits sans 
usurper sur autrui ^. » 

Les tendances despotiques et conquérantes de Phi- 
lippe le Bel eurent pour effet de rapprocher les popu- 
lations de la Guyenne de leurs maîtres anglais. En 
1282, Edouard 1" avait demandé àla province un secours 
en hommes pour l'aider dans sa guerre d'Ecosse. 
Phihppe le Bel avait usé de son droit de suzerain pour 
interdire tout envoi de troupes ; mais les communes 
éludèrent cette défense en faisant à Edouard un don 
gratuit de sommes considérables^. 

Aussi, en 1293, lorsqu'à propos du conflit des galères 

i. L. des Bouillons, fol. 115-H6. 

2. Delurbe^ Chr. bord., p. ii, recto. 

3. Rymer, t. I. part 2, p. 21 9, 1283 : Lettre de remerGiement 
adressée par Edouard aux villes de Bordeaux, Bazas, Bourg, 
Libourne, Saint-Érailion, Saint-Macdre, Langon, La Réelle, 
Saint -Sever, Auch. 



LA JURADE ET PHILIPPE LE BEL. ^0^ 

gasconnes et des bâtiments normands, Philippe le Bel 
feignit une violente colère contre son vassal, parce qu'il 
n'avait pas comparu en personne devant son parlement, 
et qu'Edouard I", toujours occupé en Ecosse, autorisa 
son frère Edmond à remettre au roi de France le duché 
de Guyenne avec sa capitale, ce ne fut pas sans difficulté 
que la commune de Bordeaux subit cette dangereuse 
mouvance. Le connétable de France, Raoul de Cler- 
mont, après avoir pris possession, dans l'église de 
Saint-André, du château et de la ville, somma Jean 
de Havering, sénéchal de Guyenne pour le roi d'Angle- 
terre, d'ordonner aux jurats de prêter serment de 
fidélité au roi de France. Le sénéchal obéit; mais les 
jurats demandèrent à réfléchir avant de se conformer 
à cet ordre ; ils déclarèrent, après s'être entendus entre 
eux, qu'ils n'obéiraient que sur un ordre du roi 
d'Angleterre lui-même ^ 

Jean de Havering répondit qu'il n'agissait que d'après 
les instructions de son souverain, telles qu'elles lui 
avaient été transmises par le frère de ce prince ; il 
montra une copie authentique de ces instructions, et 
promit d'en remettre une semblable aux jurats. C'est 
seulement alors que ceux-ci promirent de prêter ser- 
ment au roi de France ^ 

A cette occasion apparaît une mention plus solennelle 
des jurats comme assesseurs du maire, et des attribu- 

1. L. des Bouillons, fol. 107, recto, 

2. L. des Bouillons, fol. 107, recto. 



102 COMMUNE DE BORDEAUX. 

tions qui leur appartiennent. Dans la formule du ser- 
ment qui fut prêté le 2 mars i293 à Philippe le Bel, 
en présence de Raoul de Clerraont, figurent nommé- 
ment trente-cinq jurats, et le nombre réel devait être 
plus considérable, car ces jurats déclarent qu'ils prêtent 
serment non-seulement pour eux-mêmes, m-ais pour 
leurs collègues absents*, pro se et aliis absentihus. 

Le caractère de ce serment, qui oblige en même 
temps tous les membres de la commune^, mérite d'être 
signalé. Loin d'être un acte d'obéissance et de sou- 
mission pure et simple, sans condition;, tel que pour- 
raient le prêter de véritables sujets, c'est un engage- 
ment réciproque entouré pour les jurats et la commune 
de solides garanties. Ainsi, non-seulement ils stipulent 
qu'en retour de ce serment, le connétable de France 
s'engage, pour le roi et pour ses successeurs, à respecter 
tous les privilèges, libertés, droits, us et coutumes et 
statuts de la commune^, et à la protéger et défendre 
fidèlement contre toute injustice et toute violence ; mais 
ils constatent avec soin que leur serment n'est prêté 
qu'à la suite de celui du connétable. C'est leur nouveau 

1. L. des Bouillons, fol. 107, recto et verso. 

2. « Jurati juraverunt pro se et suis successoribus et etiam 
pro totâ communia et universitate et nomine universitatis... » 
Id., ibid. 

3. « Protcstato tum in primis per dictes juratos, et nomine 
pra3dicte communie, quod ea qua; ipsi dixerant et responde- 
rant, ipsi dicebant salvis eis et dicte communie omnibus et 
singulis eorum privilegiis, libertatibus, foris, usibus et con- 
suetudinibus et statutis... » L. des Bouillons, fol. 107, verso. 



JURIDICTION DE LA JURADE. l03 

maître qui, dans cette sorte de contrat, se lie le pre- 
mier ; la commune ne s'engage qu'après le suze- 
rain *. 

On peut croire que cette fois l'appui du roi d'Angle- 
terre, dépossédé du duché de Guyenne par suite des 
manœuvres déloyales que l'on connaît, ne manqua pas 
à la commune ; il était intéressé à lui faire prendre 
vis à vis de Philippe le Bel une position plus forte que 
celle qu'il lui avait laissé prendre vis-à-vis de lui-même. 
Toutefois, comme les choses étaient réglées ainsi du 
consentement d'Edouard I", c'était une conquête défini- 
tive pour la commune ; le précédent serait aussi valable 
plus tard devant le roi d'Angleterre, si celui-ci rentrait 
un jour en possession du duché. 

En attendant, la municipalité, devenue plus hardie 
entre ces deux souverains rivaux, commence à défendre 
sa vieille juridiction contre les usurpations qui l'avaient 
restreinte dans les années précédentes. Faisant droit à 
ses réclamations, le sénéchal de Guyenne pour le roi 
de France, Jean de Burlac, lui restitue (10 sept. 1294) 
les haute, moyenne et basse justices qu'elle avait 
exercées, dit-il, de toute ancienneté, ab antiquo^ dans 
les limites de la banlieue de Bordeaux, et ces limites 



{. « Prsefatus dominus conestablus nomine et vice domini 
régis Franciœ, primo juravit prœdictis juratis quod. . . etc. . 
quo facto jnrati juraverunt. , . etc.. Salvo etiam eis et re- 
tento expresse quod, antequam ipsi jurent domino, dominus 
in primis haberet jurare eisdem. » M , ibid. 



104 COMMUNE DE BORDEAUX. 

sont exactement désignées dans la charte*. On abolit 
notamment la prévôté de Bar et de Comparriau qui 
avait été créée depuis peu au préjudice de la justice 
bordelaise. Philippe le Bel ne se réserve que la juri- 
diction du château de l'Ombrière qui avait appartenu 
au roi d'Angleterre^ et en vertu de laquelle son droit 
de justice ne s'exerçait que sur les gens de sa maison 
et sur les étrangers venant de plus loin que la banlieue 
de Bordeaux. 

Lorsque la Guyenne eut été rendue à Edouard I", 
les rois d'Angleterre durent à leur tour accepter la si- 
tuation qu'ils avaient faite eux-mêmes au roi de France. 
Mais, cette fois, la commune se retrouvant en face du 
prévôt de l'Ombrière, avec des pouvoirs que celui-ci ne 
lui avait pas reconnus auparavant, il en résulta des 
difficultés et des conflits. 

Les premières années du règne d'Edouard II sont 
remplies, pour l'histoire de Bordeaux, par de longs dé- 
mêlés entre la municipalité et le prévôt de l'Ombrière ^. 

1. Livre des Bouillons, fol. i 6, recto et verso. Cf. Philippine, 
d'ap. Delurbe, Chron. bord., p. 13 et 14. 

2. Rymer, Acta,i. I, part. 4, p. 157, aM 309; t. II. part. 1, p. 3, 
p. Hj col. I, 1312. « Cum super quibusdam libertatibus et 
juridictionibus quas major, jurati et communia civitatis 
nostrae Burdigalœ, in eadem civitate, ad se vindicent perlinere, 
inter ipsos majorerai, juratos et communitatem pro parte sua 
et xninistros nostros ducatus prœdicti pro nobis, dissensiones 
a tempore non modico, hue usque, ut intelleximus, exstiterint 
et adliuc existant in noslri et confluentium ad eamdem civi- 
tatem damnum non modicum et gravamen. » 



COMMUNE DE BORDEAUX. 105 

Le sénéchal de Gascogne reçoit les plaintes, tantôt 
de l'un, tantôt de l'autre ; il en réfère au roi, et 
celui-ci nomme une commission qui, d'après les termes 
des traités antérieurs, doit fixer de nouveau les attri- 
butions des autorités rivales, et rétablir entre elles le 
bon accord. Cette commission, en 1312, fut composée 
du sénéchal de Gascogne, Jean de Ferraris, de son 
parent Amanieu d'Albret, et du connétable de Bor- 
deaux, Jourdain Moraunt. On lui adjoignit deux doc- 
teurs en droit civil, le prieur du Mans, Bernard Prat, 
et Guillaume ; et ainsi constituée, elle travailla, de con- 
cert avec le conseil royal de Gascogne ^, à opérer une 
transaction. 

Le procès ne fut terminé qu'en 1314, et l'accord 
passé entre le prévôt et la municipalité ne fît que con- 
firmer cette dernière dans les avantages qu'on lui avait 
fait prendre vis-à-vis du roi de France ^. Les stipula- 
tions de 1293 furent renouvelées, soit pour ce qui con- 
cerne le droit de haute, moyenne et basse justice ac- 
cordé alors à la commune, soit pour les limites de la 
banlieue. Seulement, le pacte de 1314 fait connaître 
incidemment certains privilèges municipaux dont il 
n'avait pas été question jusqu'ici. Ainsi, l'on rappelle 
que, bien que le domaine et la garde du fleuve appar- 
tiennent au duc de Guyenne, môme dans la banlieue, 



1 . Rymer, Acta, t. IL p. 3. 

2. L. des Bouillons, fol. 16, verso, 17, recto, 98, verso. 



1Ô« COMMUNE DE BORDEAUX. 

le maire et les jurats gardent toujours la faculté dé 
faire des règlements dans l'intérêt public, sous l'appro- 
bation du roi ou du sénéchal *. 

Il est aussi fait mention, pour la première fois, du 
pouvoir militaire de la jurade. On reconnaît aux maire 
et jurats le droit de faire prendre les armes aux bour- 
geois, mais avec prudence, ajoute l'accord, et sans qu'il 
arrive aucune émotion parmi le peuple^. 

La question des statuts de la ville, dont on décida 
la révision, amena aussi les commissaires à reconnaître 
à la jurade l'autorité législative. Ces vieux statuts, d'oii 
on avait déjà tiré de si précieuses garanties, étaient 
probablement l'œuvre accumulée des magistrats qui 
s'étaient succédé dans les premier3*:temps. Aussi, le 
roi ne peut procéder seul à leur réformation : il faut 
l'avis commun des conseillers de la ville et de ceux du 
roi^. Ce qui prouverait encore que ces statuts sont 
l'héritage d'une municipalité séculaire, c'est que, d'a- 
près les termes de cette transaction, il est admis que 
les maire et jurats pourront en faire de nouveaux. On 
semble prévoir, comme un fait habituel et résultant 
d'un droit tout naturel de la jurade, que les muni- 



i. L. des Bouillons, fol. 98, verso. 

2. Id., ibid. 

3. « Si sint bene, remanebunt ; si emendatione indigeant, 
de communi consilio consiliariorum villœ et consiliariorinm 
domini nostri régis et ducis emendabuntur ad utilitatem 
domini nostri régis et ducis et villfp. et totius reipublicœ. » 
L. desBouillonS) fol. 99, recto. 



POUVOIR LÉGISLATIF DE LA JURADE. 107 

cîpalités à venir augmenteront le recueil des statuts*. 

Les maire et jurats sont donc maintenant plus que 
les gardiens de la coutume : ils en sont les auteurs, 
ils la font, ils la réduisent en loi. 

Remarquons toutefois que, même pour les affaires 
particulières de la cité, la jurade ne possède pas la 
plénitude de l'autorité législative. Elle est encore sou- 
mise au contrôle du suzerain, du duc : si les nouveaux 
statuts soulèvent quelque plainte, ils pourront être ré- 
formés par le roi ou par son sénéchal ^ 

Sur plusieurs points, on le voit, l'association des 
citoyens bordelais est encore loin de constituer une 
commune dans le sens absolu, bien que, dans tous les 
actes de cette époque, elle soit désignée par les noms 
de : communitas, U7iwersitas, respiiblica. Ces mots- 
là, au moyen âge, spécialement pour les communes de 
la Guyenne et pour le temps oîi nous sommes, ont un 
sens relatif et restreint. Quoique les liens de subordi- 
nation qui rattachent la bourgeoisie bordelaise au duc 
de Guyenne paraissent se détendre de plus en plus, 
ils sont encore trop nombreux et trop bien fixés pour 
qu'on puisse assimiler Bordeaux à une véritable répu- 
blique. 

D'après la condition générale des villes de France, 
appelées vulgairement communes^ et quelque privi- 

1. (( Et si in posterum fièrent nova statuta per naajorem et 
juratos. . . » L. des Bouillons, fol. 99, recto. 

2. « Si sit inde querela, poterunt examinari et corrigi per 
dominum regem et ducem et ejus senescallum. » Id.,ibid. 



108 COMMUNE DE BORDEAUX. 

légiée qu'elle ait pu être au plus beau temps du mou- 
vement communal, on peut dire qu'il n'en est pas qui 
vive complètement dégagée d'une suzeraineté féodale, 
qui ne relève en tout et pour tout que d'elle-même. 
Loin de là : nous ne voyons dans la commune qu'une 
nouvelle espèce de fief, une sorte de fief collectif, formé 
de ceux qui ont secoué la dure poésie, et qui, sous un 
nom générique, prennent placeàleur tour dans la hié- 
rarchie féodale. C'est une nouvelle classe de vassaux, 
décorés d'un titre particulier ; ils ne sont ni comtes, ni 
ducs, ni barons ; ils sont bourgeois, désignation qui, 
nous le verrons bientôt, a bien aussi, dans le langage 
féodal, sa valeur aristocratique. 

Comme les barons, ces bourgeois ont leurs privilèges 
et libertés ; mais Y autonomie complète, ils ne l'auront 
jamais entière et absolue comme les républiques an- 
ciennes. Ils en approcheront sans doute ; mais il y 
manquera toujours quelque chose, parce qu'ils seront 
toujours sous une mouvance féodale quelconque. Et, à 
cette date de 1314, on voit combien de droits réels 
possédait encore sur la bourgeoisie de Bordeaux le 
pouvoir suzerain de l'Angleterre. Arbitrage féodal, 
redevances particulières, nomination du maire, par- 
tage de la juridiction, partage du pouvoir législatif, ce 
sont encore là bien des entraves à la liberté d'action 
de la commune. 

L'intérêt de son histoire réside précisément dans la 
continuité de ses efforts pour élever sa condition, dans 



COMMUNE DE BORDEAUX. 109 

la lenteur laborieuse de ses conquêtes sur l'autorité 
suzeraine. C'est, malgré bien des différences, un spec- 
tacle analogue à celui que présente, dans l'histoire de 
la formation de la République romaine, cette série non 
interrompue de victoires remportées par la constance 
opiniâtre des tribuns sur les privilèges du patriciat. 
Dans plusieurs communes du moyen âge, et notam- 
ment à Bordeaux, le travail d'émancipation, sans avoir 
le même éclat que les luttes du Forum romain, s'ac- 
complit avec une persistance aussi honorable de la part 
des bourgeois, et une conscience aussi ferme de leurs 
droits et de leur dignité. 

Avec les progrès de la corporation se développera 
chez elle le sentiment jaloux de sa force; à mesure 
qu'elle se dégage des liens de l'autorité ducale, elle trace 
soigneusement la ligne de séparation des droits res- 
pectifs. Elle défend contre tout empiétement jusqu'aux 
symboles de son autorité, le cérémonial de la jurade et 
l'instrument de sa justice. Ainsi, dans l'accord de 1314, 
il est expressément stipulé que le roi aurait ses trom- 
pettes particulières; mais que si, par hasard, par né- 
cessité ou autrement, il se servait de celles de la ville, 
ce serait sans aucun préjudice pour le droit de la com- 
mune *. Il sera permis également au roi et au duc de se 
servir, pour les exécutions qu'ils auront ordonnées, des 
fourches de la ville (carcan), et de réclamer le ministère 

1. L. des Bouillons, fol. 99, versu. 



no COMMUNE DE BORDEAUX. 

du roi des ribauds de Bordeaux. Mais ils seront 
tenus de payer à celui-ci le droit ancien et accoutumé *. 
On leur signale ainsi le terrain sur lequel ils ne sont 
pas les maîtres. 

Nous avons dit qu'une commune était une seigneu- 
rie collective, et que celle de Bordeaux , notamment, 
répondait beaucoup plus à cette idée qu'à celle d'une 
republique indépendante et isolée. Si, en effet, la su- 
zeraineté qu'elle ne cesse pas de subir lui donne la 
condition et la forme d'un fief, celle qu'elle exerce elle- 
même achève de la constituer en seigneurie féodale. 
Elle a le droit de disposer des terrains qui lui appar- 
tiennent en toute propriété, c'est-à-dire des Padouens, 
en faveur des citoyens de la ville. Elle les leur con- 
cède h titre de fiefs héréditaires, et reçoit d'eux, en 
retour, le droit féodal à'esporle, qui se payait à chaque 
changement de seigneur, plus un cens annueP. Si, 

f. « De furchis villaî et rege Ribaldorum licebit régi et 
duci uti in exceptionibus, salvo dicto régi Ribaldorum redditu 
et deverio solito et antique. » L. des Bouillons, fol. 99, verso. 

2. L. patentes d'Edouard II, 1320 : «> Sciatis quod illam 
domura, etc.. Ad requisitionem nostrani major et jurati 
dicte civitatis nostre pro se et suis successoribus ac tota com- 
munia ejusd. civitatis dederint et concesserint, tradiderint et 
liberaverint dictam domum cum suis pertinentibus universis, 
prQut est infra confrontationes praedictas eidem Lupo h^ben- 
dam et tenendam in feodum pro se et suis beredibus in per- 
petuum, secundum foros et consuetudines civitatis nostre 
praedicte, jiro quinque solidis monete Burdeg. spoi'le in mu- 
tatione domini, et pro quinque solidis dicte monete annui 
census reddendis singulis annis. » Dépôt Bréquigny, n° 1. 
Biblioth. municip. Cf. 1. pat. d'Edouard III, 1337, confirmant 



SUZERAINETÉ DE LA JURADE. Hl 

pour les concessions que nous rapportons, la confirma- 
tion est nécessaire, c'est sans doute par cette circons- 
tance que les maisons inféodées par la coraratme sont 
situées près des murailles de la ville et contiguës à une 
des portes. Il n'en est pas moins certain que ces con- 
cessions soni faites par la commune elle-même, que les 
rois d'Angleterre les reconnaissent/ws^es et régulières : 
« Quatenus juste et rite facta fuerint^ ^ » et que' si la 
commune n'avait pas eu ce droit d'inféodation sur ses 
Padouens, ils n'auraient pas pris la peine de solliciter 
de la jurade celles dont il s'agit dans les lettres patentes 
que nous citons. 

Au-dessous des bourgeois devenus feudataires de 
la commune, une série de chartes de l'année 1322 
nous signale, non plus comme vassaux, mais bien 
comme sujets , ou plutôt comme lés administrés de la 
jurade, les habitants de onze paroisses. Ces paroisses 
font partie de la banlieue de Bordeaux; ce sont : 
Bruges, Mérignac, Pessac, Aysines, Saint-Médard en 
Jales, Sestas, Canejan, Bègle, Léognan, Yillenave, 
Gradignan. Nous voyons qu'elles sont tenues de payer 
à la jurade un droit de bian pour la réparation des 
portes et des ponts de la ville '\ et, dès lors, figure à 

une donation analogue faite au bourgeois Seguin par la com- 
mune, et celles de 1340 en faveur d'Amaurin Dalliau. Id, 
Dépôt Bréquigny, n»* 7, 9. 

\. Bréquigny, p. 10, id., ibid. 

2. Ce droit de Bian varie entre 22 livres iO sous et 8 livres 
10 sous. L. des Bouillons, fol. liS-121 , recto et verso. — Pour 



112 LES ANGLAIS EN GUYENNE. 

l'hôtel de ville de la commune un trésorier spécial 
chargé de recevoir les sommes dues par les paroisses 
circonvoisines *. C'est bien là une prérogative toute 
seigneuriale, et si les bourgeois de Bordeaux l'exer- 
cent à l'égard de populations placées au-dessous d'eux 
dans la hiérarchie sociale, ce n'est certes pas en qualité 
de membres d'une république souveraine; c'est comme 
suzerains et seigneurs. Car, au moyen âge, le droit de 
lever des impôts n'appartient qu'à ceux qui font partie 
de la féodalité. La commune est pour ces paroisses ce 
que le duc de Guyenne est pour la commune. 

l'étymologie, v. Du Gange : Biennum, corvée, tant d'hommes 
que de bêtes. 

1. Martin de Saint-Julian est qualiOé Bossey, c'est-à-dire 
Boursier, du trésorier de la ville de Bordeaux, dans diverses 
quittances par lui données. Id., fol. 118, recto et verso. 



CHAPITRE IV 



ÉPOQUE DE DÉVELOPPEMENT 

Édonard III, 199'S-t3'31 
Bichard II, 139Ï-1399 



Les jarats premiers juges en toute matière. — Bordeaux annexé à per- 
pétuité à la couroune d'Angleterre. — La mairie et la jurade électives. 
— Le serment. — Gouvernement et police. — Les nobles admis à la 
jurade. 



Avec Edouard III, le plus heureux conquérant et le 
souverain le plus habile de l'Angleterre au xiv® siècle, 
nous entrons dans la période du développement le plus 
large et le plus complet de la commune de Bordeaux. 

Jusqu'ici et depuis Henri III, la commune, dans 
son travail de reconstitution, avait rencontré plus d'un 
obstacle. Indépendamment de la suzeraineté très-éten- 
due et déjà ancienne des ducs de Guyenne, elle avait 
été fort gênée par la tyrannie ombrageuse et fantasque 
des premiers Plantogenets. Suivant, en partie, la des- 
tinée de la province tout entière, elle n'avait pu pren- 
dre son essor que par soubresauts, h la faveur des 
luttes partielles et des guerres féodales de l'Angleterre 
et de la France. Dans ces intervalles de combats entre 



114 COMMUNE DE BORDEAUX. 

le suzerain et le vassal, et lorsque le despotisme des 
rois d'Angleterre devait nécessairement se plier à des 
ménagements passagers à l'égard d'un pays d'une pos- 
session précaire, elle avait bien réussi, àforce de cons- 
tance, à ressaisir son existence municipale; mais elle 
n'était encore qu'imparfaitement constituée. La jurade 
pouvait encore réclamer l'octroi d'un grand nombre de 
garanties et de pouvoirs sur le domaine de la justice 
et de la police urbaine; les bourgeois, de nouveaux 
privilèges pour la sûreté de leur ville, les facilités de 
leur commerce et l'emploi de leurs finances ; la com- 
mune tout entière, des chartes plus explicites, pour 
pouvoir s'administrer elle-même et s'administrer avec 
équité, mùthode et conformément au plus grand bien 
de tous. 

Ce fut là pour Bordeaux le bénéfice delà guerre de 
Cent Ans. Edouard III et son fils comprirent que, dans 
une province de France qui devait être, pendant cette 
lutte des deux nations, le quartier général des Anglais 
et le rendez-vous des sympathies qu'ils voulaient con- 
quérir, il fallait entrer franchement dans la voie des 
concessions. Le développement des libertés commu- 
nales, non-seulement à Bordeaux, mais dans toute la 
Guyenne, fut dès lors un des principes de leur poli- 
tique, et il est incontestable que c'était la plus habile 
tactique qu'on pût adopter contre l'invasion du sys- 
tème français. Tandis que la royauté française, depuis 
Philippe le Bel surtout et sous les premiers Valois, 



COMMUNE DE BORDEAUX. 115 

installait partout, aussi bien dans le Languedoc que 
dans le centre et le nord de la France, sa fiscalité, sa 
justice, et tout l'appareil de l'unité administrative, les 
rois d'Angleterre la combattaient en Guyenne, en in- 
téressant la fidélité de la province à leur administration 
par des privilèges de plus en plus étendus. Nous avons 
vu et nous verrons encore qu'ils n'amvèrent jamais à 
y faire naître un véritable patriotisme anglais ; nous 
en savons les raisons. Mais ils réussirent, du moins, à 
se l'attacher par des liens d'intérêt assez solides pour 
qu'elle confondît sa cause avec celle de l'Angleterre. 
De là le contraste si marqué que présente la destinée 
des communes de Guyenne, au xiv" siècle, avec celle 
de leurs pareilles dans les autres parties de la France. 
On sait que, partout ailleurs, lexiv^ siècle est un temps 
de décadenee pour les communes. Leurs droits politi- 
ques disparaissent devant l'invasion de l'autorité mo- 
narchique ; elles ne garderont tout au plus qu'une ju- 
ridiction de police, et, dans le Languedoc même, les 
deux plus puissantes, Toulouse et Montpellier, seront 
frappées mortellement sous Charles YL 

En Guyenne, et notamment à Bordeaux, ce qui se 
remarque dans la destinée des communes au xiv^ 
siècle, c'est un mouvement en sens inverse. Jamais le 
progrès ne fut plus général ni plus suivi ; jamais la po- 
litique des rois anglais ne sutmieux entrelenirl'antago- 
nisme des privilèges Aquitains et de la monarchie Capé- 
tienne. On ne s'étonne plus devant la série et l'étendue 



116 COMMUNE DE BORDEAUX. 

des chartes octroyées aux communes de Guyenne pen- 
dant les règnes d'Edouard III et de Richard II, de voir 
cesser toute incertitude dans les sentiments de la pro- 
vince * en faveur des Anglais. Pendant plus d'un demi- 
siècle, à l'exception de la grande émeute provoquée en 
1365 par les taxes arbitraires du Prince Noir, nous 
n'apercevons aucun signe marqué de rébellion contre 
la domination anglaise, aucune de ces menaces ou de 
ces tentatives de retour sous la suprématie des rois de 
France, commes celles qui s'étaient produites pendant 
la période précédente et surtout pendant le règne 
d'Edouard IL Loin de là, les villes de Guyenne, et sur- 
tout Bordeaux, tiennent à rester anglaises, c'est-à- 
dire, libres et opulentes ; elles s'efforcent à plusieurs 
reprises de resserrer les liens qui les rattachent à l'An- 
gleterre, et de s'incorporer en quelque sorte à cette 
nation. Ces dispositions de la Guyenne ne sont pas le 
fait le moins instructif pour l'appréciation du régime 
politique et de la liberté commerciale qu'elle dut à 
l'Angleterre pendant la guerre de Cent Ans, et on 
en trouve le secret dans les documenta administratifs 
que nous analysons. Si les chroniques ne racontent 
plus maintenant de combats sérieux entre les Aquitains 

1. Sous les trois fils de Philippe le Bel, on avait sourdement, 
mais activement travaillé auprès des Bordelais pour les déta«- 
clicr de l'Angleterre, et la cour de France essayait par mille 
moyens d'entamer la juridiction d'Edouard II. Rymer, t. II, 
part. 1, p. 129, col. 1, p. o3, 4o, 111, 120 j et part. 2, p. 67 
68, 92-93. 



INCURIE D'EDOUARD II. H7 

et les Anglais, ce silence s'explique par le langage 
des chartes. Il y a, entre les deux peuples, fusion 
d'intérêts et concorde durable ; c'est à peine si les 
triomphes de la France, après les miracles de Jeanne 
Darc, suffiront pour briser l'alliance et pour étouffer 
dans le cœur des Aquitains le regret de la domination 
étrangère. 

La première condition à remplir pour cimenter 
cette alliance, c'était de mettre la province en état de 
défense, et de protéger surtout sa capitale contre un 
coup de main des Français. Sur ce point, l'adminis- 
tration d'Edouard II avait laissé beaucoup à dé:4rer. 
Dans les dernières années de son règne, de 1325 à 
1327, des partis français avaient occupé plusieurs 
points de la Guyenne ; Bordeaux n'était plus en sûreté : 
ses remparts étaient insuffisants, et, dans l'inté- 
rieur même de la vill^ l'ennemi pratiquait des intel- 
ligences. Plusieurs fois, les habitants avaient fait con- 
naître leur situation critique au roi d'Angleterre. 
Mais ce malheureux prince ne s'appartenait pas. Ses 
favoris, les Hugues Spenser, dont le pouvoir scanda- 
leux devait bientôt s'écrouler sous le poids de la colère 
de tous les sujets anglais, n'avaient tenu aucun compte 
des avis répétés du connétable de Bordeaux, Jean de 
Tavers. L'invasion française avait continué de faire les 
progrès les plus menaçants, et Bordeaux, toujours 
laissée à découvert, avait réclamé inutilement des 
fortifications nouvelles et des administrateurs plus zélés 



118 COMMUNE DE BORDEAUX. 

pour la défense ^ La coupable incdrie des ministres 
d'Edouard II et l'anxiété des Bordelais n'eurent un 
terme qu'en 1327. La ville étant aux abois, on donna 
enfin des ordres pour relever ses murailles. Mais le roi 
ne put faire lui-même les frais du travail. Il les laissa à 

1. 1325. Février. « Il n'y a ni troupes, ni vaisseaux, ni 
argent ; la quele terre est du tôt dégarnie de quant que li est 
besoigne. . . . Notre seigneur le Roy ad moUbesoign à Bordea 
un bon raeyre qui conoyssc les gens et soyt diligent por li et 
por ses lionur et profit garder ; et aussint un bon provost à 
Lombreyre, et jeo croy, verayment à ceo que jeo vebu avant 
ces bores, que en temps de guerre, il ne poet avoyr nulb 
melbor do Ernaud Cailbau ; quar celi est sages et ayme le dit 
notre seigneur le Roy et son bonur et profit, et si ad la con- 
noyssence de les gens par de cea et aussint, sire, messire 
Simon de Montbreton sera molt aprofeitable en la provoste de 
Lombreyre, ou en la meyrete de Rordeu, si le dit nostre 
senbor le Roy ne y met Ernaud Cailbau ; . . . et la vile de 
Bordeu ad molt besoign de estre bien efforcée et douze, et que 
les ovres se fassent mieux, et de plus, grant volunté que ne 
ont eslées faites avant ces bores, ni ancores ne se font, et il i 
soyt un tiel mère qui les fasse le plus baster et mieus ovrer 
de cuer, et que cil face vuyder la dite vile de Bordeu de tous 
les sospicions qui i sont, por quoy nule faussine ou traytion 
ue i puisse estre fête, et est bien besoign, sire, que le dit 
nostre senbor le Roy mande toz les sospices et qui sont de la 
nation du terreour des Franceys ou du royaume de France 
estre bostez et gitez bors de la dite vile de Bordeu, et aussint 
de tôt le demorant de votre ducbé...» {Archives de l'Échi- 
quier, Cbapter-House, d'après le Mémoire de J. Delpit, p. 54.) 
— 16 octobre, nouvelle lettre de Jean de Tavers, connétable 
de Bordeaux, à Hugues le Dépensier, pour lui rendre un 
compte plus détaillé de la situation du ducbé. avec un mémoire 
sur les moyens à employer pour mettre la province en état de 
défense, et la maintenir dans de bonnes dispositions en faveur 
des Anglais. Id., ihid., p. 55, ti8. 



EDOUARD III. 119 

la charge de la commune * à titre d'avance faite par les 
Bordelais à la couronne, et l'affreuse catastrophe qui 
mît fin à son règne ne lui laissa pas le temps d'acquitter 
sa dette (1327). 

Les choses changèrent vite avec Edouard III. On 
reconnaît, au nombre et à la substance des lettres pa- 
tentes que ce prince rendit en faveur des Bordelais, 
une administration active, habile et ferme, un pouvoir 
éclairé qui ne néglige aucune mesure utile, aucun sa- 
crifice, pour conquérir la fidélité de ses sujets du con- 
tinent. 

Les fortifications de Bordeaux furent achevées dès 
1328, et, dans les années suivantes, Edouard III écri- 
vit plusieurs fois au sénéchal de Gascogne pour qu'elles 
fussent très-soigneusement entretenues ^. Quant aux 
sommes que la commune avait dépensées pour ces tra- 
vaux, et qui se montaient à plus de 500 livres sterl., 
il les fit acquitter par le sénéchal de Gascogne, et, sur 
la requête du maire et des jurats, il fit cesser toutes 
lé^ poursuites commencées contre les bourgeois qui 
n'avaient pas encore fourni leur contingent. 

Bordeaux avait donc recouvré sa sécurité ; sous 
l'égide d'Edouard III, elle pouvait reprendre son titre 
de ville anglaise. Ce prince allait s'appliquer à la 
rendre plus prospère et plus libre. Tandis qu'il lui 

!'. Lettres patentes du 4 avril 1327. Archives municipales, 
Dépi^t Bréquigny, n" 2, p. \. 

2. Archives municipales. Dépôt Bréquigny, n°^ 3, .t, 6. — 
Lettres patentes de 1328, 133i, 1333. 



120 COMMUNE DE BORDEAUX. 

donnait deux grandes foires franches, de seize jours 
chacune *, qu'il construisait un phare à l'embouchure 
de la Gironde^, et ordonnait les premiers travaux pour 
rendre risle navigable^, il était singulièrement atten- 
tif à maintenir les droits de la jurade, trop souvent 
contestés ou violés par les pouvoirs séculiers ou ecclé- 
siastiques dont la juridiction s'entremêlait avec celle 
de la commune. A cette époque de légalité mal défi- 
nie et confuse, oii plusieurs justices locales s'enchevê- 
traient sur un étroit espace, les co:iflits étaient fré- 
quents. Mais grâce à la vigilance d'Edouard III et à 
son arbitrage équitable, nous ne voyons pas que, sous 
son règne, ils aient été suivis d'agitations fâcheuses, et 
chaque fois qu'ils se renouvellent, le conseil de 
Guyenne, convoqué par le prince, invoque les anciens 
droits ou ménage des transactions. En tout cas, les pri- 
vilèges de la jurade restent intacts. Ainsi^ dans les 
années 1337, 1342, 1344, 1334, à la suite d'instruc- 
tions dirigées par le conseil de Guyenne, le roi con- 
damne ses officiers, le sénéchal et le connétable, qui 
ont usurpé les droits du maire et des juratsdansla 
banlieue de Bordeaux *, à restituer à ceux-ci la haute et 

1. 14 juin 1341. — Livre des Bouillons, texte imprimé, p. 1 iO. 
(rPendantsept ans, les marchands qui vendront à ces foires se- 
ront quittes de tous droits sur leurs mai'chandises, et, après 
ce terme, il ne sera levé au proQt du Roi que quatre deniers 
par livre sur le vendeur, et autant sur l'acheteur. » 

2. Banrein, Variâtes bordelaises. 

3. Antiquités de Vésone, t. 11^ an. I'i28. 

4. Archives municipales, Dépôt Bréquigny, p. I^-IS. j,^ 



LA JURADE ET SAINT-SEURIN. 121 

la basse justice. De même que les chartes antérieures, 
celle du 1" juillet 1342 signale ces droits de la jurade 
sur la banlieue comme existant antiquitus. 

De 1346 à 1347, autre démêlé : Qette fois c'est avec 
le chapitre de Saint-Seurin que la municipalité est en 
procès. Il s'agit de la juridiction sur les villages de Cau- 
deran, Bouscat et Yillenave. Le chapitre prétend 
que les habitants de ces paroisses sont ses questaux ou 
serfs, et qu'il a toujours été en possession de les regar- 
der et traiter comme tels : Cum plenissima potestate 
questandi eos ad voluntatem et arbitrium suum^. Les 
trois paroisses ont secoué le joug du chapitre, suivant 
l'expression du sénéchal, comte de Derby : rebellionis 
cornua erigentesj ; elles se sont placées sous l'autorité 
protectrice de la jurade. De là, de très- longues con- 
testations qu'Edouard III sut terminer par un sage 
compromis. Cette transaction réservait les droits du 
chapitre, tout en accordant à la jurade, magistrature 
maintenant plus respectée que les autres justices 
locales, la connaissance des cas les plus graves. Il fut 
convenu que le chapitre aurait la juridiction civile sur 
tous lés habitants questaux de ces trois paroisses, qu'il 

Lwre des Bouillons, fol, 42, recto, i9, recto, lOS, recto, et 
suivants. 

1. L. des Bouillons, fol. 9G, verso. Pour \e sens de qusestales, 
V. Du Cange : « Los questaus no poden lexa la terra de la 
questalitat per ana Iiabitar en autre part » D'après le registre 
de la connétablie do Bordeaux, notatura A, fol, 9. 

2. Louvet, 2-^ partie, p. Cll-72. 



12? COMMUNE DE BORDEAUX. 

aurait même la connaissance de toutes les injures, vio- 
lences, batteries et blessures, mais que les maire et 
jurats posséderaient la même juridiction sur les habi- 
tants de Bordeaux qui auraient des biens dans les 
limites du fief ecclésiastique, et sur toute personne 
questale ou non, lorsqu'il serait question de mutilation 
des membres, du droit de pilori et d'amendes excédant 
60 sols. Seulement la jurade ne pourrait dresser pilori 
ni fourches patibulaires dans l'éiendue du domaine de 
Saint-Seurin ; elle ne pourrait faire exécuter ses cri- 
minels que dans Bordeaux, aux lieux désignés à cet 
effet. Il ne lui était permis, dans les limites de ce fief, 
que d'y tenir des sergents, et sans grever les habitants. 
Pour tout démêlé qui surviendrait entre les chanoines 
et les jurats, le jugement appartiendrait au sénéchal 
de Guyenne ou à ses lieutenants*. 

Sans sortir des bornes de l'équité, cet arrêt annon- 
çait une faveur marquée pour la jurade. Edouard III 
manifesta plus librement son bon vouloir, lorsque ce fut 
une portion d'autorité qu'on lui demanda de sacrifier. 
En 1343, il se dessaisit d'une partie de sa juridiction 
Criminelle pour la transporter aux jurats. Ce n'était, 
il est vrai, qu'une concession à terme, pour quinze 
années. Mais elle pouvait devenir irrévocable, si les 
Bordelais continuaient de la mériter. S'il leur aban- 
donne, en eff3t, ses droits de justice pour une période 
limitée, c'est, comme il le dit dans le préambule de 

1. L. des Bouillons, fol. 06,97, recto et verso, 23 août d347 



LES JURATS PREMIERS JUGES AU CIVIL. 123 

ses lettres patentes, afin de reconnaître les bons et 
loyaux services de la commune, et la récompenser des 
lourds travaux et des dépenses multipliées qu'elle a 
supportés pour sa cause '. Il ajoute que le présent lui 
répond de l'avenir. 

Edouard III ne pouvait plus clairement indiquer le 
système libéral qu'il voulait mettre en pratique, et 
rarement ses successeurs s'en écarteront. 

De nouvelles difflcultés ayant été soulevées en 1366 
par le sénéchal de Guyenne à propos d'un procès de 
succession entre deux dames anglaises, citoyennes de 
Bordeaux , Alice de Groston , veuve de Richard de 
Groston, et Marie de Lugbon, sœur du même Richard, 
le roi débouta le sénéchal de sa prétention à juger le 
litige, et renvoya les parties devant la jurade. A cette 
occasion, il fut solennellement proclamé que les maire 
et jurats étaient les premiers jup:es en toutes causes 
civiles des bourgeois, sans que le privilège de bour- 
geoisie pût être annulé par la qualité d'étranger ^ 

Remarquons, en passant, que ce n'était pas seule- 
ment ici une victoire pour la jurade; c'était aussi le 
triomphe de la législation territoriale, conforme au 

1. « Nos ad grata et utilia obsequia nobis per prœdictos 
majorem, juratos et communitatem civitalis pncdictef^, non 
sine laboribns îndefessis et sumptubus onerosis multiplicatis 
impensa et in fosterum impedeiida consideralionem condignam 
habentes. » Archives municipales, copies Bréquigny, 43 i3, 

1er juin. 

2. I. f% Bouillons, fol. 44, recto et verso. 1366, 7 juillet. 



124 COMMUNE DE BORDEAUX. 

droit romain, que représentait la jurade, sur la législa- 
tion personnelle, imposée si longtemps par les cou- 
tumes barbares. 

La complaisance d'Edouard III étendit la juridiction 
de la jurade aux procès dans lesquels le roi lui-même 
ou son sénéchal serait la partie plaignante *. L'accusé, 
pourvu qu'il fût bourgeois, serait toujours jugé par le 
maire. 

Edouard III reconnaissait ainsi l'utile assistance que 
lui prêtaient les Bordelais dans sa lutte contre les 
Français ou contre quelques seigneurs de Gascogne ^ 
qui avaient pris parti pour la France. En 1345, Bor- 
deaux avait envoyé plus de 40 bâtiments au comte de 
Derby pour l'aider à prendre Auberoche et à battre le 
comte de l'isle Jourdain^. Pendant tout le cours de la 
guerre, c'est Bordeaux qui est le quartier général du 
Prince Noir, et, en 1336, pour la campagne qui se ter- 
mina par Maupertuis, il avait pris l'épée et l'étendard 
de la main de l'arclievêque de Bordeaux sur l'autel de 
Saint-Seurin. 

i . « Establit es que si nostre senhor le Rey o son senescaus, 
sons baylles se corellan d'aucun homme de la communia, lo 
mager fera dreyt de l'homme de la communia, segont los 
establissement de la communia. » Cité par Baurein, Bulletin 
polymathiqiie, t. X, p. 364. 

2, Froissartj 1, I, part. 1, p. 185, éd. Buchon. « Et ne sa- 
vaient les Bordelais comment bien fester le comte de Derby et 
messire Gautier de Mauny ; car la renommée courait que par 
leur emprise avaient été devant Auberoche les Gascons des- 
confits, et pris le comte de l'isle, et plus de 200 chevaliers; si 
leur faisait grant joie et haute honneur. . . » Id., p. 194. 



JURADE EST NOBLESSE. 125 

C'est pourquoi le moment où la lutte est le plus 
acharnée coïncide avec celui oii la commune arrive à 
la plénitude du pouvoir judiciaire à l'égard des bour- 
geois, et plus nous avancerons dans la guerre de Cent 
Ans, plus nous verrons les bourgeois eux-mêmes ap- 
procher de la plénitude de l'état républicain. 

Sans qu'il fût besoin de la suivre dans de nouvelles 
conquête^, pourrions-nous déjà placer la commune de 
Bordeaux au même rang que les communes du Lan- 
guedoc, bien qu'Augustin Thierry place ces dernières 
avant celles de toutes les autres provinces * ? Nous 
aurons l'occasion de revenir sur cette comparaison ; 
mais quant aux communes de Provence, il est bien 
évident qu'elles n'ont pas, comme celle de Bordeaux, 
le mérite de ne devoir leur illustration qu'à l'élément 
bourgeois. Augustin Thierry nous montre dans les 
cités provençales l'action de la noblesse combinée avec 
celle de la bourgeoisie, et l'importance de ces com- 
munes résultant du rôle d'un antique patriciat autant 
que des privilèges conquis récemment par les roturiers. 
A Bordeaux, nous ne voyons aucune trace de cette 
distinction entre la noblesse et la bourgeoisie : celle-ci 
tire tout son éclat d'elle-même. Elle ne doit son impor- 
tance qu'aux pouvoirs qu'elle exerce. Loin que l'aristo- 
cratie ennoblisse ici la jurade, c'est la jurade qui donne 
la noblesse. Les grands seigneurs du Bordelais et du 
reste de la Guyenne épousent en effet des filles des 

i . Aug. Thierry, Histoire du Tiers-Etat, p. 243-244. 



126 COMMUNE DE BORDEAUX. 

jurats; et les exemples de ces mariages sont assez nom- 
breux pour prouver que, dès le milieu du xiv* siècle, 
une famille de bourgeois n'avait rien à envier à celles 
de la première noblesse, pourvu qu'elle eût fourni à la 
commune des maires ou des jurats ^ Il y a plus : à Bor- 
deaux comme à Florence et dans toutes les républiques 
oij l'élément démocratique forme seul la société com- 
munale, l'aristocratie féodale est frappée de^défaveur. 
Dans l'opinion des communiers, c'est un démérite que 
de sortir d'une souche seigneuriale, et le préjugé anti- 
nobiliaire sera bientôt assez fort pour exclure de là 
jurade les personnes nobles, comme indignes. En 
1375, un édit municipal défendra qu'aucun jurât soit 

1. Arnaud de Caupène, chevalier et seigneur de Parram- 
puyre, épousa en 1318 Jeanne de Magessan, fille d'un citoyen 
de Bordeaux. — La dame Miramonde de Calhau, fille d'un 
simple citoyen de Bordeaux, Pierre Calhau, mais d'une mai- 
son qui avait fourni plusieurs maires à la ville, avait épousé un 
des puissants barons du pays, le seigneur de Langoyran. 
Quoique d'origine bourgeoise, elle possède de son chef la sei- 
gneurie de Podensac, et elle prend la qualité de noble dame, 
« nobla dona. » Baurein, Variétés bordelaises, t. III, p. 170, 
176, 198. — Le second exemple est emprunté à une charte de 
1335, en langage gascon. En 1363, lorsque le Prince Noir, 
prenant possession de son nouveau domaine, convoqua, pour 
l'ecevoir leur hommage, tous ses vassaux d'Aquitaine, sei- 
gneurs et villes, un citoyen de Bordeaux porta fièrement devant 
lui son titre de bourgeois : « Picrs Caillau de Ryahao, borgeys 
de Bordeu, protestant qu'il ne déportait de sa borgessie de 
Bordeux, et dissoit qu'il devoit faire un chevalier de l'ost, 
quant le Roi ou le Prince noz très sovereins seignours man- 
dant lours ost.» D'après les Archives de l'Échiquier, J. Delpit, 
Doc, p. 90. 



COMMUNE DE BORDEAUX. iZl 

noble ou chevalier, miles^. L'orgueil de la roture était 
aussi accentué à Bordeaux que, dans le même temps, 
chez les ciompi de Florence. 

Arrivée à cette situation de ville à la fois libre et 
protégée, la commune apprécia les avantages du ré- 
gime anglais. Cette domination à l'ombre de laquelle 
elle grandissait et florissait, valait mieux pour elle que 
l'agitation tumultueuse d'une cité complètement aban- 
donnée à elle-même, et, dès 1342^ nous voyons que les 
Bordelais n'ont rien tant à cœur que d'enchaîner leur 
destinée à celle de l'Angleterre. Ils ne demandent pas 
seulement à n'être jamais gouvernés que par des rois 
anglais. Ils se prémunissent contre les effets que pour- 
rait produire sur leur régime municipal la conquête de 
la France entière par Edouard III. Celui-ci, remplaçant 
les Valois, roi de France à son tour, ne pourrait-il pas 
les annexer à sa nouvelle couronne? C'est ce qu'ils ne 
veulent pas. Car que deviendront leurs libertés et leurs 
richesses, quand ils seront incorporés à ce royaume 
que des rois de race anglaise devront gouverner en dé- 

{. Delurbe, Chronique, p. 21. Delurbe ajoute: «De même 
qu'anciennement, à Rome, parla loi sacrée de Brutus, l'entrte 
était close aux patriciens pour être tribuns du peuple. « 
L'assimilation est tout à fait inexacte. Les Bordelais, pour 
exclure les nobles de la Jurade. n'avaient pas les mêmes rai- 
sons que la plèbe de Rome pour exclure les patriciens du Tri- 
bunal. Nous aurons plus lard la preuve qu'à Bordeaux cette 
exclusion était l'effet du préjugé démocratique. Cf. Livre des 
Bouillons, fol. iJ.J, recto= « Que nul gentil dassi en avant ao 
passa estre jurât de la dey ta vila. » 



12S COMMUNE DE BORDEAUX. 

finitive d'après les principes monarchiques appliqués 
parles Capétiens? Ce qu'ils redoutent avant tout, c'est 
l'existence faite aux provinces françaises par le gouver- 
nement de Philippe le Bel et de ses héritiers quels 
qu'ils soient. Voilà les conséquences de la conquête 
anglaise auxquelles ils veulent échapper. Aussi obtien- 
nent-ils d'Edouard III, en 1342, la promesse que, s'il 
parvient à la couronne de France, il gardera toujours 
sous sa main la ville de Bordeaux, en lui laissant tous 
ses droits; qu'il ne l'aliénera en aucune façon, et qu'il 
ne la transmettra qu'à son héritier futur pour le royaume 
d'Angleterre, Bordeaux devant rester à perpétuité 
annexée à la couronne anglaise*. Précieuse annexion 
en effet : car l'Angleterre a déjà contracté envers la 
commune des engagements qui promettent aux Borde- 

1 . « Sciatis quod nos grata memoria ûdelitatem et constan- 
tiam et dilectionem quas dilecti et fidèles nostri, maior, jurati 
et communitas civiiatis nostrse. Burdeg. corcne Angliœ sem- 
per magnanimiter ostenderant et proinde volentes ipsos co- 
rone predicte annectere.... concesbimus eis pro nobis et hœ- 
redibus nostris et etiamsi possessionem regni nostri Francise 
ad nos jure successorio jam delati adipisci nos contingat, fidè- 
les nostros preclictos, dictam civitatem, altam et bassara jus- 
tiliam, etc.... per venditionem, donationem, permutationem, 
seu alio titulo extra manum nostram 7}isi futuro hœrecli An- 
gliœ no7i ponemus, nec a corona Anglie, nisi futuro hœredi An- 
gliœ, ut est dictum segregare vel transferre quomodolibet fa- 
ciemus, nec libertates, privilégia, consuetudines, ressortum, 
appellationes, seu alla jura vel deveriaeis competentia quibns 
usi sunt liactenus ralionabiliter et gavisi, ab eis aliqualiter 
auferemus. » 4 juin 1342. Westminslei'. L. des Bouillons, 
folio 90, verso. 



ORDONNANCE DE 1376. 129 

lais l'avenir le plus prospère. Les règlements rendus 
en 1376 vont encore étendre leurs privilèges, au profit 
de leur sécurité, de leur fortune et de la police inté- 
rieure de la cité. 

Nous devons nous arrêter un instant à cette date de 
1376, parce qu'elle est signalée par une sorte de re- 
maniement de la législation municipale de Bordeaux à 
l'occasion duquel ses franchises furent élargies et son 
mécanisme administratif complété. La volumineuse 
ordonnance qui fut alors élaborée dans le palais de 
Westminster paraît être le testament politique laissé à 
la commune par le prince auquel elle devait tout, et 
qui, disons-le aussi, avait bien mérité de lui. Bordeaux, 
en effet, n'avait pris aucune part aux protestations 
portées devant Charles V par les seigneurs et les com- 
munes de la Haute-Gascogne contre le fouage de dix 
sous par feu qu'en 1368 le prince Noir avait imposé 
pour cinq ans à la province. Parmi ceux qui recoururent 
au souverain ressort du roi de France, nous voyons 
figurer « ceux du Poitou, de Saintonge, du Quercy, du 
Limousin, du Rouergue, de la Rochelle, les comtes 
d'Armagnac, de Périgord, de Comminges, le sire 
d'Albret, plusieurs hauts barons et grands chevaliers 
des hautes marches de Gascogne, et des cités et bonnes 
villes de leur ressort^, » mais il n'est pas question des 
Bordelais. Il paraît môme que dans la guerre qui fut la 

1. Froissart, 1. I, part, 2, p. o47-348, éd, Buclioa. Juin- 
octobre 136S. 

9 



136 COMMUNE DE BORDEAUX. 

conséquence de cet appel des Gascons au parlement de 
France, l'Angleterre reçut l'assistance de la com- 
mune, comme l'indique un mandement d'Edouard III 
(1373, 13 mars), oii les expressions de sa gratitude 
donnent la mesure de la fidélité des Bordelais : « Por 
les grantz et aggreables services que noz chers et fealx, 
les maire, juretz et comunaltée de nostre citée de Bor- 
deaux nous ont fait en les présentes guerres, et afin 
qu'ils soient le plus afforciez et encoragez a demorer 
tout dis en notre vraie obéissance, veuilliantz faire a 
eux grâce especiale de notre certaine science, etc., 
nous quitons, remettons et pardonons à les avantditz 
maire, juretz et comunaltée tous forfaitz et trespas, 
commis et perpétrez par eulx ou aulcun d'eulx avant 
le jour présent, en aulcuns temps passez, encontre les 
ordenances de nos monoies, en aulcun autre manière 
quelconque*. » Cette amnistie ne porte, on le voit, que 

i. Rymer, t. III, part. 3, p. 4. Les procédés d'Edouard III 
variaient, on le conçoit, à l'égard de ses sujets d'Aquitaine, sui- 
vant la façon dont ils s'étaient comportés pendant cette guerre 
si fatale à la domination anglaise. Froissart rapporte que 
Guillaume de Pommiers, seigneur de Fronsac, ayant été ac- 
cusé de suivre le parti français, fut décapité publiquement à 
Bordeaux, avec son secrétaire, Jean Colom, par l'ordre de 
Thomas de Felleton, grand sénéchal et lieutenant du roi, 
a de quoi on fut moult émerveillé, et tindrent ce fait à grant 
blâme ceux du lignage; et se partit de Bordeaux, ce gentil 
chevalier, oncle audessusdit, messire Aymonde Pommiers, et 
prit ce fait à grant vergogne... et deffla tantôt le seigneur de 
Lcsparre, Gascon, et lui fit grant grune, pour tant qu'il avait 
été au jugement. » L. II, ch. i et ii, éd. Buchon. 



MAGISTRATURES MUNICIPALES. 13l 

sur les infractions aux ordonnances relatives aux 
monnaies ; il n'y est pas fait la moindre allusion à des 
actes de rébellion et de guerre. Il était d'ailleurs d'autant 
plus politique de multiplier les faveurs aux sujets de 
France, que, depuis 1375, les Anglais ne possédaient 
plus en Guyenne que Bordeaux et son territoire. 

Il semble donc que, sur la fin de sa carrière (il meurt 
en 1377), Edouard III ait voulu fixer, d'une manière 
définitive, les institutions de liberté et de justice qui 
faisaient alors de cette ville l'une des cités les mieux 
ordonnées de l'ancienne France. Comme on va le voir, 
ce travail d'organisation ne faisait que sanctionner le 
droit de la jurade au gouverneineïit de la ville et les 
améliorations que le corps de ville avait réalisées dans 
toutes les parties de ce gouvernement. On verra en 
même temps de quelles conditions de moralité la sagesse 
des magistrats, ratifiée* par celle du prince, avait en- 
touré l'exercice du pouvoir muoicipal, et quelle austère 
préoccupation du bien commun ils apportaient dans 
les règlements imposés à leurs concitoyens. A l'époque 
011 nous sommes arrivés, le personnel municipal a pris 
une grande extension. L'ordonnance de 137 5 mentionne 
de nouvelles magistratures, ce qui atteste déjà une ad- 
ministration plus savante. Au-dessous du maire, des 
jurats, du clerc de ville et du trésorier, figurent le 

{. Cette ordonnance est rendue « à la requête des maire, 
jurats et habitants de Bordeaux j», L, des Bouillons, folio 133, 
recto. 



132 COMMUNE DE BORDEAUX. 

sous-maire, le procureur-syndic, le prévôt de la ville, 
le conseil des Trente, les trois cents prud'hommes, des 
notaires publics, des avocats et des officiers de police, 
tels que les courtiers et les visiteurs des marchandises. 
Avant d'entrer dans le détail de ces fonctions urbaines, 
une question sepiésente. Cette commune si privilégiée 
a-t-elle du moins reconquis sa mairie élective? 

Un siècle s'est écoulé, nous le voyons, depuis le jour 
où Henri Jll s'était réservé le droit de nommer le maire. 

Dans cet intervalle, aucun des documents relatifs à 
la commune de Bordeaux ne constate en termes expli- 
cites le rétabhssement d'une mairie élective. Mais à 
défaut de mention positive, plusieurs preuves indirectes 
nous paraissent lever tous les doutes sur cette question, 
et tout autorise à conclure que les Bordelais avaient 
recouvré le droit d'élire leur maire dès le début même 
du xiv^ siècle. On peut d'abord juger de ce qui se pas- 
sait à Bordeaux , par l'exemple des communes de 
Guyenne que nous verronsfiuahfîée du titre de filleules 
de Bordeaux. La constitution de ces communes est 
littéralement calquée sur celle de la commune-mère, 
et il est de toute invraisemblance qu'une filleule eût 
été en possession d'un droit aussi important, s'il n'était 
en même temps exercé par les Bordelais. Or, dèa l'année 
1312, la commune de Saint-Emilion, l'une des filleules 
les plus rapprochées de Bordeaux, élit elle-même son 
maire *. Edouard II confirme ce droit aux jurats et aux 

1, Voir commune de Saint-Egiilion. 



LA MAIRIE ÉLECTIVE. 133 

Cent Pairs de cette ville. Cette concession ne peut être 
ici que l'imitation des usages bordelais. 

A l'appui de cette induction, nous rapporterons un 
mandement d'Edouard II (20 février 1325), d'oîi il res- 
sort que, si les Bordelais se sont vu enlever la mairie 
élective par la fantaisie de ses prédécesseurs, ce prince 
est disposé, selon leurs vœux, à la leui* faire rendre. 
Il charge, en effet, le connétable de Bordeaux, Jean 
Travers, conjointement avec Robert de Corp, chevalier, 
et maître Albert Médici, de faire une enquête sur l'épo- 
que et les causes de la séquestration de la mairie par 
ses ancêtres ^ Avant cette date de 1323, les Bordelais 
avaient donc été déjà mis en possession du droit 
d'élire leur maire. Enfin, pour l'époque de 1376, le 
fait d'une m.airie élective est attesté par l'étroite soli- 
darité qu'établissent entre le maire d'un côté, les autres 
officiers municipaux et tous les bourgeois de l'autre, 
les serments mutuels rapportés par le document que 
nous analysons. Les graves devoirs imposés aux uns et 
autres par ces engagements réciproques, l'appel fait 
sans cesse à la loyauté et à la probité de l'un, à la fidé- 
lité et au concours des autres, l'appareil solennel et 
religieux qui entoure cette cérémonie du serment de 
la commune entière, en un mot, cette mutualité de 



1 , « Ad informandum vos omnibus viis et modis, quibiis 
melius exiiedire videritis super modo, causa et tempore cap- 
tionis officii majoritatis in manus progenitorum nostrorum. » 
L. des Bouillons, folio 49, recto. 



134 COMMUNE DE BORDEAUX. 

dévouement et d'honneur communal, sont la preuve 
manifeste que le maire est le représentant responsable 
de la commune, un mandataire librement élu par ses 
concitoyens. 

Rien ne proclame plus hautement l'origine et le 
caractère démocratique de cette magistrature que la 
formule du serment qu'il prête, à son entrée en fonc- 
tions, d'abord devant l'ancien maire, les anciens et 
nouveaux jurats^ et le conseil des Probes hommes, et 
ensuite devant le peuple entier sur le fort Saint-Seurin * 
et les Évangiles : Jejureque je remplirai bien et loyale- 
ment l'office de maire, que je défendrai et garderai 
tous et chacun contre tout tort et violence, que je ferai 
droit et raison à tous et chacun de la commune, aussi 
bien au pauvre qu'au riche, sans considération d'amis 
ni d'ennemis, et que je tiendrai à tous et chacun de la 
commune les fors, coutumes, statuts, privilèges et 
libertés de la ville et de la commune, sauve la fidélité 
due au roi^. 



1 . La châsse qui contenait les reliques du saint. 

2. « Jurera solire lo tort senl Seurin que ben et leyaument 
se portera en l'offici de la mayoria ; e totze sangles de la co- 
munia de la bila de Bordeu deffendra et gardera de tort et 
defforsa, de sined'autruy; efaradrcit e razon a tolz et sengles 
de la comuniatant ben au paubre cum au rie, no gardant 
amie ni enemic, et tendra a tolz et sengles de la comunia 
fors, costumas, usatges, estatutz, preuilegiselibexiatzde la bila 

e comunia, sauban la fideutat dcu Rey Mayor jurât coi^am 

toto populo su])ra sacro-sancta Dei Evangelia lacta idem sacra- 
mentum quod supra. » L. des Bouillons, folios 134-136. 



LES DOUZE JURAIS. 135 

Que l'élection du maiçe ne fût pas remise au peuple 
tout entier, mais seulement aux membres de la jurade, 
c'est ce que ferait croire le mode d'élection des jurats, 
qui se recrutaient eux-mêmes. Les jurats, d'ailleurs, 
étant depuis longtemps les élus des citoyens, l'origine 
de la mairie n'en émane pas moins do la volonté de la 
commune. On évite seulement par cette élection res- 
treinte le tumulte et les longueurs d'une élection par le 
peuple en masse, et le danger d'un choix malheureux. 

De vingt-quatre qu'ils étaient anciennement, les ju- 
rats sont réduits à douze, chiffre correspondant aux 
circonscriptions nouvelles de la ville. Ils sont nommés 
par les jurats sortants; chacun des anciens jurats 
nomme pour le remplacer un citoyen de sa jurade. Des 
garanties de civisme et de moralité sont rigoureuse- 
ment exigées des candidats. Il faut d'abord n'être pas 
gentilhomme^ : de plus, être natif de Bordeaux, avoir 
25 ans accompHs, être né de légitime mariage, être 
maître de ses droits et hors de la dépendance d'autrui, 
être chef de maison, avoir un domicile à Bordeaux^ y 
faire résidence et avoir mille livres de revenu ^. 

Il y a dans ce règlement sur les conditions d'éligibi- 
lité à la jurade le mélange d'une sévérité républicaine, 

\, L. des Bouillons, folio 133, recto. « Que nul gentil dassi 
en avant no pussa estre jurât de la deita bila. » 

2. Id., ibid. D'après Louvet (p. H I), les jurats étaient deux 
ans en charge. « Les jurats, dit-il encore, portent robe et cha- 
perons de damas bleu et rouge. Le maire porte robe de ve- 
lours blanc et bleu, avec un rebord de brocatel. » 



136 COMMUNE DE BORDEAUX. 

qui trahit le tempérament d'un vieux municipe, et 
d'une sagesse précoce, dont la trace ne reparaîtra que 
dans des constitutions plus modernes. Nous retrouvons 
ce double caractère dans les devoirs imposés aux élec- 
teurs. Avant d'entrer dans le conclave pour procéder 
à l'élection des nouveaux jurats, ils prêtent, dans l'é- 
glise de Saint-Eloy et sur le corps de Jésus- Christ, le 
serment de n'avoir égard à aucune considération de 
parenté, d'affection ou d'inimitié, de n'élire que ceux 
qui leur sembleront les plus sages et les plus capables 
de bien gouverner la ville, de n'écouter que la voix 
de leur conscience et de repousser la corruption et 
toute manœuvre déshonnête^ Les précautions les plus 
grandes sont prises pour assurer autant que possible la 
sincérité de l'élection. Les jurats ne pourront sortir du 
conclave que lorsqu'ils auront nommé leurs rempla- 
çants. S'il survient quelque débat pendant Télection, 
on pourra appeler le maire, et celui-ci, après avoir 
entendu ce qui faisait le sujet du différend, devra sortir 



1. «No auen affeccion ni regart meis ad una persona que 
adautra, ni per parentaige, amictat ni desenamictat, ni per 

amorny per affeccion ni per loguey de deguna persona e 

que nompneran e eslegiram aquet o aquetz qui plus proho- 
mes e plus sufficiens lor sembleran, a honor e profîeit deu 

Rey e au bon gobern e utilitat de la comuna e de la bila, 

e tans que, en lor bertadeira conscience, se penssen que, per 
favor, amor ni doptanssa de nulba persona, o per corrupcion 
o autra deshonesta pregaria, no foran, etc. » L. des Bouil- 
lons, folio 133, rectû. 



SERMENTS DES JDRATS ET DU PEUPLE. 137 

et se tenir à la porte du conclave, ainsi qu'il était an- 
ciennement pratiqué * . 

Après l'élection, le maire fera sortir les jurats de 
l'hôtel de ville, et tous, accompagnés des citoyens les 
plus considérables, se rendront dans la nef de Saint- 
André ; on y fera part de l'élection au peuple, qui aura 
été averti la veille au soir à son de trompe ^. Là, les 
nouveaux jurats prêtaient devant l'assemblée du peuple 
un serment analogue à celui du maire ; le maire et les 
jurats se juraient réciproquement confiance et discré- 
tion ; la même formule était prononcée par tous les 
autres officiers municipaux ; enfin le peuple lui-même, 
assemblé devant la porte de Saint-André, et les mains 
levées du côté de l'autel, prêtait serment, dans les 
termes les plus solennels, d'obéir au maire, et de lui 
porter à lui et aux autres officiers de la commune aide 
et assistance, de défendre le droit, et de révéler sans 
retard aux magistrats les faits qui pourraient tourner 
au préjudice du roi, de la jurade et de la commune ^. 



1. Id., ibid. « Lodeit magers'en salhira deffora, et estera a 
la porta, per la forma que es acostumat ancianemeat. » 

2. L. des Bouillons, folio 134, recto. 

3. « E si bine a lor notice et conoyssence aucune cose qui 
fos poscos redondar au prijudice deu Rex, nostre senhor, 
de mondeit senhor lo mage e de la deita bila, edz lo reueleran 
au plus breu que lor sera possible a mond. senhor lo 
mage, etc. » Id., folio 143, recto. Cf. folio 136, recto. « Totus 
populus loco nomine sui et trecentornm jurant manihus leva- 
tis versus altare et ecclesiam, et in exitu januarum ecclesiee. » 
Entre tous les torts auxquels la commune peut être exposée, 



i38 COMMUNE DE BORDEAUX. 

On pourrait, tans invraisemblance, rapporter à la 
même époque ce fragment de charte que cite Baurein 
sans indication de date, mais en l'attribuant au règne 
d'Edouard III, et d'après lequel les maire et jurats de 
Bordeaux auraient eu le droit de juger tout homme de 
la commune, dans le cas même oiî le roi ou son séné- 
chal serait la partie plaignante, et cela, dit la charte, 
« segont los establissementz de la comunia * » . 

Les formules des serments rapportés par le décret de 
1376 nous renseignent plus complètement sur les 
fonctions des divers officiers placés sous les ordres de 
la jurade. Le clerc de ville n'est pas seulement une 
sorte de secrétaire général de la mairie. Il a voix 
consultative au sein de la jurade, et comme celle-ci 
est le tribunal suprême de la commune, c'est le clerc 
de ville qui remplit auprès de cette cour judiciaire les 
fonctions cumulées de juge d'instruction et de gref- 
fier ^ 

le .serment cité au folio -1 37 signale en première ligne ceux 
qui peuvent lui être faits par les barons ou chevaliers. C'est 
toujours la vieille association populaire contre les seigneurs, 
toujours la pensée anti-féodale : « Jureran qui, si ave nulh 
baron, caualey ni autre, de quanque condicion e estât que 
sian, qui bolos far o fes mal ni daraptnage ad aucun officier, 
borgnes ni habitant de la dita bila, petit ni grant, que edz se- 
ran adjudantz, etc. » 

1. Baurein, Bulletin polymathique, t. X, p. 364. 

2. « Que sera résident continuadement ans mandemens deu 
mager et juratz per escriure ben e leyaument so qui s' fara 
en cort, o en jurada, o en autre loc, au proITeit deu mager e 
juratz e deu comun de la bila e que en les causas qui se 



PROCDREUR-SYNDIC. — SOUS-MAIRE. 139 

Le procureur-syndic est à la tête de l'administration 
financière de la cité. C'est lui qui est chargé de faire 
toutes les informations relatives aux droits pécuniaires 
de la commune, et de recouvrer toutes les créances 
arriérées ' . 

Le sous-maire remplace le maire absent. C'est 
un des jurats désigné à cet effet par le maire lui- 
même. 

Le prévôt de la ville, élu par le maire et les jurats, à 
la pluralité des voix, représente ce qu'on appelle ail- 
leurs le prévôt des marchands. 11 est chargé de la 
police du commerce, et exerce une juridiction subor- 
donnée à celle du maire, Il est assisté d'un clerc par- 
ticulier qui rédige ses sentences. C'est entre les mains 
du prévôt que sont déposés les étalons des mesures du 
blé, de l'avoine, de la chaux, du vin et de l'huile, et la 
marque de ces mesures ^. 

Quelques prévôts ayant abusé de leur autorité pour 
commettre des extorsions, la jurade fit les règlements 

raeneran en la cort, no aura major atfecciou a l'una part que 
a l'autra. Los actes per la forma que seran appunclatz entre 
los avoquatz escruira, e las scentencias per la fox'ma que seran 
deltas, etc. » 1. des Bouillons, folio 134, recto. 

1. L. des Bouillons, folios 138 et 165. Cf. Registre des Déli- 
bérations de la jurade, folio 40. — Dans le procès de succes- 
sion dont nous avons parlé p. 35, c'est le procureur-syndic qui 
défend contre le sénéchal de Guyenne les intérêts de la ville. 

2. Registre des Délibérations de la jurade, folios 19,24, 70. 
Les règlements relatifs aux fonctions du prévôt de la ville 
avaient été dressés par le maire Jean de Molton. L. des Bouil- 
lons, texte imprimé, p. 512. 



140 COMMUNE DE BORDEAUX. 

suivants qui furent publiés le 2 août 1376. Pour que 
ce magistrat rendît bonne et brève justice, il fut or- 
donné que les parties n'emploieraient ni avocats ni 
écritures, mais qu'elles diraient verbalement leurs rai- 
sons*. Curieux retour à la procédure de l'Aréopage 
athénien I On permettait seulement la rédaction des 
plaidoiries des parties par le greffier du prévôt. 

Le prévôt ne prendrait connaissance des causes 
entre créanciers et débiteurs que jusqu'à la somme de 
50 livres. Il ne pourrait infliger à la partie condamnée 
une amende supérieure à la somme de S sols, sauf dans 
le cas 011 les adversaires se diraient des injures en sa 
présence ; l'amende s'élèverait alors à 20 sols. Il au- 
rait le droit de faire arrêter par son sergent les au- 
teurs de contraventions aux règlements sur les me- 
sures; mais il ne pourrait rendre les effets saisis 
sans la permission de la jurade. * 

S'il permettait d'user de fausses mesures, il était 
regardé comme parjure, et privé à perpétuité de son 
office. 

Il ne pourrait exiger que 5 sols pour la vérification 
(appatronnement) des nouvelles mesures ^ 

C'était aussi au prévôt de la ville qu'appartenait le 
pouvoir de punir les fabricants de barriques qui em- 

•1. Que dassi en avant nulla causa en la cort deudeit prevost 
no sia pleiciada per avocat, ni nulha escriptura balhada, mas 
que l'actor fassa sa demanda de boqua. » L. des Bouillons, 
folio 135. 

2. Id., ibid. 



LE PRÉVÔT DE LA VILLE. 141 

ploieraient du merrain prohibé, et les marchands de 
vin qui vendraient en cabaret deux sortes de vins en- 
semble. Il devait infliger à ces derniers, au profit de 
la ville, une amende de 45 sols, et une autre de 20 sols 
qui lui revenait. Il avait aussi le droit de percevoir sur 
celui qui criait le prix du vin par la ville un pichey et 
un verre de vin. 

Quant à son costume, « ses robes, » et à tout ce qui 
lui était nécessaire pour l'exercice de ses fonctions, il 
devait se le procurer à ses frais ; la ville n'y contri- 
buerait en rien '. 

Pour toute infraction aux devoirs de sa charge, les 
statuts rappellent au prévôt de la ville qu'il est passible 
de la destitution, et qu'il sera flétri comme parjure. 
On a pris toutes les mesures pour que cette charge, si 
importante dans une commune de commerçants, ne 
pût être exploitée par la cupidité ou par la faveur^. 

Entre ces diverses magistratures et l'assemblée gé- 
nérale du peuple, ont pris place pendant le xiv' siècle 
deux assemblées qui, dans les circonstances graves, 
doivent assister et éclairer la jurade. Ce sont le conseil 

1. L. des Bouillons, ihid. » 

2. Quant au trésorier de la ville, qu'il ne faut pas confon- 
dre avec le procureur-syndic, indépendamment de la garde 
du trésor communal, il était chargé de garder les trompettes 
delà ville avec leurs panonceaux, la bannière communale, le 
cachet de la trésorerie, la clef des armoires des comptes, et 
celle de VEsquaquer (l'Echiquier, lieu où se tenaient certaines 
assemblées). Registre des Délibérations de la Jurade, folio 21, 
recto. 



142 COMMUNE DE BORDEAUX. 

des Trente et le conseil des Trois-Cents. Les membres 
de ces conseils sont nommés par la jurade elle-même 
et choisis parmi les « probes hommes » de la ville *. 

Pour s'assurer le concours de tous les hommes utiles 
et donner au pouvoir communal la base la plus large, 
la jurade adjoint à ces deux conseils un nombre indé- 
terminé de conseillers extraordinaires qui ^oni pen- 
sionnés à cet effet par la ville, et désignés sous ce nom 
particulier^. 

Il y a là, on le voit, tous les éléments d'une com- 
mune disciplinée et libre à la fois, un mécanisme com- 
plet et simple : la participation d'un très-grand nom- 
bre de citoyens à la direction de la commune, la 
concentration du pouvoir exécutif entre les mains du 
maire et des douze jurais, et comme lien de la disci- 
pline, le serment qui enchaîne tout membre de la com- 
mune, depuis le mairejusqu'au bourgeois. Celui-ci est 
lié par un double engagement : car, indépendamment 
du serment collectif qu'il prête dans l'assemblée du 
peuple après l'élection de la jurade, il a dû prêter un 
serment individuel à l'époque de sa réception dans la 
commune^, et se lier à elle sans condition, en dépit de 

1. L. des Bouillons, folios 134, recto; 136. 

2. Id., ihid. Cf. Délibérations de la Jurade, 1415, folio 107. 
Pierre Rivière et (iuillauaie Sarpot touchent, comme «pen- 
sionnés » de la ville, 20 livres par an. Il est à croire que ces 
conseillers sont les mêmes que ceux qu'on appelle encore les 
Cen^ Pa<>.s'. Baurein, Bulletin polymatlbique, t. X, p. 364. 

3. L. des Bouillons, folio 138, verso. « Sera obéissant à tous 



OFFICIERS DE POLICE. 143 

tout engagement contracté envers un prince ou un 
seigneur. La solidarité communale n'admetpas de par- 
tage. 

Au-dessous de ces magistrats qui constituent le 
gouvernement général de la cité, se rangent les offi- 
ciers publics institués pour Ja protection des intérêts 
matériels des citoyens, tous offices jurés. Ce sont les 
préposés à la garde des portes de la ville et au guet, 
les avocats à la cour de lajurade*, les notaires ^, les 
visiteurs de la ville pour l'inspection des différentes 
denrées apportées dans Bordeaux, les visiteurs du 
merrain, les estimateurs du poisson ^, les visiteurs de 
la pierre qu'on portait à Bordeaux pour y être ven- 
due *, les préposés pour le pied fourchu^, les receveurs 

mandements de messi. les maire, etc et à toutes heu- 
res que par eulx ou l'un d'iceulx sera mandé, quelque sere- 
ment qu'il eust à aultre prince ou seigneur, réservé le mande- 
ment du Roi notre senhor. » 

1. Saint-Yliége, Saint-EIoi, l'Hôtel de ville. 

2. Cartularii. Ils ne devront faire d'actes pour homme ou 
femme qui ne soit en son pouvoir ou qui soit mineur, que de- 
vant le juge de chacun et par son autorité, soit pour contrat 
de vente, soit pour testament ou mariage. Les registres de 
leurs actes seront déposés entre les mains de la jurade. Ils ne 
pourront faire le double d'un acte sans licence des magis- 
trats. » L. des Bouillons, folio 138, recto. 

3. « Devront au pauvre comme au riche, hien et loyaument 
le poisson estimer à droit prix, toute fraude et dol cessant. » 
M., ibid. 

4. « Ils sont appelés visiteurs des doublerons ou de la Cayria. » 
Il faut y joindre les visiteurs des paux, des lattes et de la bû- 
che. {Faux, pluriel de pal, échalas.) 

5. Ils recevaient deux deniers et maille par livre de bétail 



144 COMMUNE DE BORDEAUX. 

des coutumes (octroi) 1, les gardiens chargés de sur- 
veiller aux portes de la ville l'entrée et la sortie des 
marchandises, et les courtiers de la ville, c'est-à-dire 
ceux qui surveillaient la dégustation et la vente des 
vins^. 

Cette statistique, à elle seule, montre jusqu'à quel 
point ces édiles du xiv^ siècle possédaient le savoir 
administratif, les règles de la police commerciale, la 
prévoyance de détail, et quels enseignements ils ont 
légués à l'expérience des temps postérieurs. 

L'organisation intérieure de la commune devait au 
décret de 1376 ses plus importants développements ; 
le règne de Richard II ne fit que continuer sur ce 
point l'œuvre de son aïeul. 

Ce prince, Bordelais de naissance^ et auquel le sé- 
jour de la Guyenne et de sa ville natale fut toujours si 
cher, ne manqua jamais d'accéder aux réclamations et 

qu'on amenait à Bordeaux et en rendaient compte au tréso- 
rier de la ville. 

i. Ils percevaient sur les diverses marchandises qui en- 
traient dans Bordeaux, soit 12 deniers par livre, soit 2 de- 
niers et maille par livre, plus 2 deniers de droit d'Escarte. 
(Esgardium, visite des marchandises. Du Gange, V". Esgar- 
dium.) 

2. Il leur était défendu de conduire les étrangers hors de la 
ville pour y goûter d'autres vins que ceux des bourgeois. Ils 
devaient faire vendre ces vins à un prix raisonnable, sans 
qu'il leur fût permis de les décrier. Leur salaire était fixé par 
un règlement municipal. Pour tout ce qui pi'écède, voir 
L. des Bouillons, folios 139 et 142. 

3. Il était né à Lormont, à 4 kilomètres de Bordeaux. 



LE MAIRE EST IRRÉVOCABLE. 14S 

aux vœux que lui adressèrent plusieurs fois ses compa- 
triotes. Il serait superflu de rappeler ici les différentes 
chartes par lesquelles il confirma les privilèges an- 
ciens ou nouveaux de la jurade*. Nous ne rapporterons 
que ceux qui sont mentionnés pour la première fois 
sous son règne. L'un des plus importants est celui qui 
garantissait l'indépendance du maire vis à vis du séné- 
chal de Guyenne (28 avril 1385). Le roi, en détaillant 
les pouvoirs de Jean Harpenden, auquel il a donné 
pour deux ans cette sénéchaussée, lui spécifie que, par- 
miles officiers qu'il aura le droit de révoquer, ne figure 
pas le maire de Bordeaux^. La mairie bordelaise est 
donc revêtue d'un caractère d'inviolabihté. 

1. L. des Bouillons, folio 5.^, 58, 62. — En J382, Richard 
donna une sanction solennelle à l'autorité des archives borde- 
laises. C'était, il est vrai, dans une circonstance où il avait 
lui-même intérêt à l'invoquer. Plusieurs bourgeois de Bor- 
deaux, en vue de s'affranchir des redevances qu'ils avaient à 
payer au roi pour leurs fiefs ou tenures, s'étaient avisés de 
contester la valeur des chartes ou registres conservés dans le 
château de l'Ombrière. Le roi, à cette occasion, publia un 
mandement dans lequel il rappelait l'antiquité de ces ar- 
chives, « quœ ibidemper ducentos annos et amplius remanse- 
runt, » et interdisait à ses agents de n'admettre aucune con- 
testation à ce sujet : « Nos, libros et registra illa qua^ antiqui- 
tate hujusmodi fulciri dinoscuntur, de tanta ac tali auctoritale 
reputantes, quod alicui ligeo nostro ad allegandum contra ea- 
dem, seu eisdem in aliquo contrariandum, nobis inconsultis, 
absque specialitate primo optenta, in judicio vel extra, au- 
dientia aliqualis dari non debeat, etc. » Cette défense fut en- 
voyée à tous les magistrats et officiers du duché. Rymer, 
t. m, part. 3, p. 136. 

2. Rymer, t. III, part. 3, p. 183. A" 1385. 

10 



146 COMMUNE DE BORDEAUX. 

L'enceinte matérielle de la commune semble par- 
tager ce privilège avec son premier magistrat. Le re- 
présentant le plus accrédité de Richard II, Jean de 
Lancastre, son frère, qui a été investi du duché de 
Guyenne (2 mai 1389), demande aux maire et jurats 
la permission de traverser leur ville pour se rendre à 
Saint-Seurin, oii il veut établir pour quelque temps 
son séjour, tlette permission, il est vrai, lui est accor- 
dée (9 janvier 1394). Mais le duc doit promettre au 
préalable de n'exercer aucune juridiction dans la 
ville, et jurer que son passage ne portera aucun préju- 
dice aux bourgeoise Ce qui prouve que le duc de Lan- 
castre ne subit pas cette obligation comme une exi- 
gence tracassière de la commune, mais bien comme un 
devoir impérieux, c'est que nous le voyons, quelques 
jours après (20 mars), confirmer ou augmenter les pou- 
voirs de la jurade. Il défend aux officiers royaux 
de faire vendre dans la commune des effets mobiliers 
par des officiers de la sénéchaussée, la jurade ayant de 
tout temps procédé elle-même à cette vente par l'inter- 
médiaire de VEncanteur de la ville. Il interdit égale- 
ment au prévôt de l'Ombrière de s'arroger toute juri- 
diction sur les filles de joie, et réserve cette juridiction 
à la jurade avec les redevances exigées. Le droit d'in- 
spection sur les changeurs, avec le pouvoir de les insti- 
tuer et de les casser, est rendu aux magistrats. Les 

1. L. des Bouillons, folios 71, 72. 



POLITIQUE DE RICHARD II. 147 

habitants de la commune rentrent en possession du 
privilège ancien de faire passer le fleuve aux pèlerins 
(Roumins on Roumipètes), soit à l'aller, soit au retour, 
et de lever sur ces pèlerins les anciens péages*. Le 
dac de Lancastre abandonne pour dix ans à la jurade 
les 5 sols qui lui revenaient sur les 65 sols d'amende 
infligés à ceux qui se sont querellés ou battus dans 
l'enceinte de la commune ^. Le duc et ses gens n'habi- 
teront que dans des logements à eux ou loués par eux ; 
dans la ville et la juridiction de Bordeaux, ils devront 
obtenir le consentement des propriétaires des mai- 
sons^. Richard II prend un tel souci des intérêts pé- 
cuniaires des Bordelais, qu'il leur vient en aide pour 
recouvrer tous les péages qui leur appartiennent. Le 
sénéchal de Gascogne devra prêter main-forte à la 
jurade contre tous ceux qui se refuseraient h payer 
les taxes communales. C'était presque dénaturer en 
faveur de la jurade les attributions du sénéchal ^. 

Le onzième article de l'accord passé entre le duc de 
Lancastre et les trois Etats de Guyenne (22 mars 1394) 
est relatif aux habitants de la campagne bordelaise, 

1. Le droit de passage sur les pèlerins (^tait considérable, 
puisque l'exaction qu'on exerçait à leur égard attirait l'atten- 
tion des trois Etats de la province. En consentant à l'entrée 
du duc et à sa réception dans la ville, les jurafs exigent et ob- 
tiennent qu'il la leur abandonne. L. des Bouillons, folio 74. 
verso. 

2. Ici., folio 74, verso. 

3. Id., folio 73, recto et verso. 

4. Id., folio "0, verso. 



148 COMMUNE DE BORDEAUX. 

appelés vulgairement questaux, et, d'après le vieux 
droit aquitain, originaris ou ascriptiti. C'étaient des 
sujets seigneuriaux, sorte de colons ou serfs ; il y en 
avait qui vivaient sous la dépendance absolue des 
bourgeois, aussi bien que d'autres sous celle d^ 
nobles et des gens d'église. A l'égard de ces taillables, 
dont la condition, paraît-il, approchait fort de la ser- 
vitude romaine*, et quiformaient la plus grande partie 
de la population rurale dans le Bordelais, la classe 
bourgeoise prenait les mêmes sûretés que les deux 
autres ordres. Le duc de Lancastre s'engageait à ne 
pas accorder à ces questaux, à l'insu de leurs proprié- 
taires et sans connaissance de cause, des lettres de 
sauve-garde, en vertu desquelles les questaux pussent 
amener leurs maîtres devant les juges royaux pour 
obtenir leur franchise ^. 



1. Baurein, Var. bordelaises, t. V, p. 143-145, d'après A u- 
thomme, Comment, de la coutume de Bordeaux, art. 97, p. 556. 

2. « Comme aucuns de trois estais, gens de saincte-église, 
barons et nobles, bourgoys et habitantz d'icest pais aient plu- 
sieurs questalx et autres subgiz, que en droyt sent appelles 
originaris ou ascriptiti, voulens venir a franchise et liberté, 
afin qu'ilx puissent leurs seigneurs justement ou injustement 
mettre en plet avec les officiers royals, aient empêtre, ou par 
aventure douptent vraysemblablement que veuillent empê- 
trer aucunes sauvegardes^ en grant préjudice et grevance du 
seigneur de qui sont questals ou subgiz, nous aient supplie 
que, asdiz questals ne ascriptiti ne soit octroyé aucune sauve- 
garde, en préjudice de leurs seigneurs ou de leurs possessions, 
sanz appeller lesdiz seigneur et sanz cognissance de cause. » 
L. des Bouillons, folio 73, recto et verso. 



LA JURADE OUVERTE AUX GENTILSHOMMES. 149 

Reste à signaler pour ce règne une importante inno- 
vation dans la constitution de la jurade. On a vu que 
jusqu'à la fin du règne d'Edouard III les statuts de la 
cité imposaient rigoureusement aux jurats sortants de 
n'élire, parmi leurs successeurs, aucun gentilhomme. 
Cette loi d'exclusion avait pu avoir sa raison d'être à 
l'époque de la première formation de la commune, 
lorsque les violences féodales l'environnaient de périls 
et lui commandaient une prudence ombrageuse. Mais, 
à la fin du xiv^ siècle, la protection du gouvernement 
anglais était pour elle un sûr rempart. Avec la sécurité 
et la force, le caractère libéral du génie aquitain reprit 
le dessus sur les vieux préjugés démocratiques. La 
jurade bordelaise, plus éclairée sur les conditions de 
la vraie liberté, ressentit une sorte de honte devant 
cette interdiction imméritée dont la noblesse avait été 
frappée. Elle reconnut que l'exclusion des gentils- 
hommes ne lui faisait pas d'honneur, et elle prit l'ini- 
tiative* pour l'établissement d'une loi plus conforme 
au droit naturel. A sa prière, Jean de Lancastre sup- 
prima (28 octobre 1392) dans la formule du serment 
les termes relatifs à la noblesse. 

N'était-ce pas d'ailleurs, outre un honneur pour la 



i. « Les maire et jurats nous ont humblement suppliés que 
la dite coutume quant aux paroles : nul gentil, etc.. vousis- 

seons ouster et amouvoir du dit serement laquelle chose 

est en grand vitupère et mcspris des burgcoys et citeins de 
nostre citée. » L. des Bouillons, folio 79, recto. 



130 COMMUNE DE BORDEAUX. 

cité, une garantie contre les usurpations des nobles, 
que de les admettre à la bourgeoisie? Devenu membre 
de la commune, le seigneur ne peut se permettre à son 
^ard aucun genre d'injustice. Il est lié par son ser- 
ment*. A une époque et dans un pays oîi bourgeoisie 
vaut noblesse, ce serait une sorte de félonie que de 
manquer à ses devoirs de bourgeois, et une sorte de 
dégradation que d'être privé du droit de cité. Aussi 
voyons-nous que, depuis la fin du xiv° siècle, la com- 
mune s'associe les plus puissants et les plus redoutés 
de son voisinage, entre autres le sire de Lesparre et le 
sire de Montferrand. Et si ces bourgeois-nobles com- 
mettent quelque violence, ils sont requis sévèrement, à 
titre de bourgeois, de faire droit à la commune. Lors- 
qu'on 14io, le sire de Montferrand retiendra prison- 
niers des hommes de Pessac, justiciables des magis- 
trats de Bordeaux, la jurade rendra arrêt contre lui 
comme contre un simple bourgeois ^. Arrêt que le sei- 
gneur ne doit pas trop mépriser, car en 1420, à la 
suite de nouveaux empiétements sur les paroisses de 
Cauderan et de Mérignac, il se verra attaquer par 



1. Nous voyons même certains nobles-bourgeois assujettis, 
comme les autres bourgeois, à la résidence dans la ville : le 
sire de Lesparre et Gaillardde Jonqneyres. Rôles Gascons, 1. III, 
p. 201. Registre des délibérations de la Jurade, folio 18. 

2. « Ordeneren que a ladite requeste à mossenhor de Mont- 
ferrand per les homes de Pessac, que las relaxe, et que, cum 
Borgues, sia requestat. » Registre des délibérations de la Jurade, 
fol. 112, recto. 



COMMUNE DE BORDEAUX. 151 

toute la milice communale de Bordeaux*, et donnera 
bientôt satisfaction ^. 

L'adjonction des gentilshommes à la bourgeoisie 
bordelaise n'était pas moins utile à cette époque au 
roi d'Angleterre lui-même qu'à la commune. Devant 
les progrès des armes françaises pendant les dernières 
années du règne de Charles V, la foi des seigneurs 
aquitains était souvent incertaine ; ils se faisaient tan- 
tôt Anglais, tantôt Français. En 1377, le duc d'Anjou 
avait fait une campagne brillante contre les sires de 
Duras, de Muciden, de Rosen et de Langoiran ; après 
les avoir faits prisonniers, il ne les laissa libres que sous 
le sermentqu'ils ne porteraient jamais les armes contre 
les Français. Des défections se produisirent alors dans 
la classe des gentilshommes. Le roi d'Angleterre 
n'avait pas à redouter ce danger de la part de ceux qui 
devenaient membres delà commune. Confondus parmi 
les bourgeois, ils restaient enchaînés à la fidélité que 
les Bordelais gardaient alors invinciblement à l'Angle- 
terre. Richard II eut, en 1379, la preuve que le dé- 
vouement des cités communales lui était assuré. 
Bordeaux était déjà bloquée par les Français du côté 
de la terre ; mais les Anglais avaient toujours la ri- 

1. Registre des délibérât, de la Juradc, fol. 16, verso. 

2. L'obligation, pour les nobles qui veulent entrer dans la 
commune, d'obtenir l'autorisation du roi d'Angleterre sub- 
sistera jusqu'à la fin. Rôles gasco7is, années 1431, 1432, 1433, 
1434, 1. 1, p, 213, cités par Baurein, Variétés bordelaises, t. IV, 
p. 86-89. 



152 COMMUNE DE BORDEAUX. 

vière libre, et pouvaient ravitailler la ville. Toutes les 
villes de commune, situées sur la Dordogne et sur la 
Garonne, Bourg, Blaye, Libourne, Saint-Émilion, 
Cadillac, Saint-Macaire, Castillon, Rions, formèrent 
alors une ligue avec Bordeaux pour résister aux Fran- 
çais, et cette curieuse association sauva Bordeaux de 
la conquête française. La situation de ces places sur 
les rives ou dans le voisinage des deux fleuves, en faci- 
litant leurs relations, facilitait aussi l'arrivage des trou- 
pes que pouvait leur envoyer l'Angleterre ; mais le 
succès de leur confédération montre aussi à quel degré 
de puissance elles étaient maintenant parvenues!. 
Quelques années plus tard (1392), les magistrats de 
Bordeaux étaient les premiers à signaler à Richard 11 
les faits de contrebande de guerre que commettaient des 
marchands dont les navires jetaient l'ancre hors de la 
ville. En conséquence, le roi autorisa le maire et les ju- 
rats cl contraindre ces marchands de mettre à terre les 
vivres qu'ils apportaient, dans la crainte qu'ils n'al- 
lassent approvisionner les ennemis et les rebelles ^. 

\ . De I.urbe, Chron. de Bordeaux, a" 1 379. 

2. Livre des Bouillons, fol. 70, verso. 24 juillet 1392. 



CHAPITRE V 

PRIVILÈGES COMMERCIAUX 

Sans vouloir refaire ici l'histoire du commerce Bor- 
delais, nous croyons utile d'analyser les principales 
chartes commerciales qui furent octroyées à cette par- 
tie delà Guyenne par les rois d'Angleterre. C'est aussi 
bien dans les conditions avantageuses de leur trafic 
que dans leurs libertés administratives qu'est le prin- 
cipe de la puissance des Bordelais et le motif de leur 
antipathie pour la domination française. A l'époque oii 
nous sommes arrivés dans l'histoire municipale de 
la commune, c'est-à-dire à la fin du règne de Ri- 
chard II, sa prospérité commerciale était déjà bien 
établie, et, par suite de concessions accumulées de 
siècle en siècle, elle constituait un centre de richesses 
dont le suzerain pouvait espérer l'assistance, à la con- 
dition delà solliciter et d'en user discrètement. Vendre 
leurs vins aux Anglais, acheter celles des marchandises 
d'outre-mer qui leur étaient utiles, le tout sans avoir à 
payer les aides et les traites foraines dont le système 



154 PRIVILEGES COMMERCIAUX. 

s'établissait en France dès la fin du xin° siècle, telle 
était la principale préoccupation des habitants du Bor- 
delais. Tout le secret de leur attachement au régime 
anglais est dans cette réponse expressive d^un bour- 
geois de Bordeaux à un de ses compagnons qui parlait 
mal de l'Angleterre : « Eh ! comment pourraient sub- 
sister les pauvres gens de la campagne et les sujets du 
roi, lorsqu'ils ne pourraient plus vendre leurs vins ni 
se procurer les marchandises d'Angleterre, ainsi qu'ils 
ont accoutumé ^ ? » 

Si, d'une part, on ne voit pas que les prédécesseurs 
d'Edouard III aient beaucoup encouragé les débuts de 
l'industrie commerciale en Guyenne, on peut dire de 
l'autre que l'absence de privilèges était moins sensible 
à une époque oîi le mouvement du trafic n'avait pas 
encore pour stimulants le progrès de la population, le 
développement des franchises administratives et la con- 
solidation de l'état poHtique. Nous pouvons suivre tou- 
tefois le travail de l'émancipation commerciale à partir 
des premiers temps de la domination anglaise. 

Le point de départ au xn° siècle est le recueil célèbre 
des Rôles dOléron'^'^ recueil d'usages anciens, sanction- 
nés par des arrêts authentiques à dater d'Eléonore de 
Guyenne. M. Pardessus, dont l'opinion peut être invo- 
quée en sûreté, pense que, d'après les manuscrits d'Ox- 
ford et de Londres, ces usages ont été fixés par écrit à la fin 

\. Voir l'Appendice, I. 

2. Pardessus, Lois maritimes, t. I, p. 283 et suiv. 



LES ROLES D'OLÉRON. 155 

du XI® siècle, que, par conséquent ils ont dû être connus 
et pratiqués en Aquitaine avant que cette province fût 
portée par Eléonore au roi Henri II. Il ajoute que les 
Rôles d'Oléron sont une loi d'origine française, et qu'ils 
n'appartiennent pas spécialement à l'île d'Oléron, 
mais à tout le commerce maritime qui se faisait le long 
du littoral de la France depuis Bordeaux jusqu'aux 
côtes de Flandre, d'Angleterre et d'Ecosse. Il est 
d'accord sur ce point avec Cleirac qui appelle les Rôles 
d'Oléron « une pièce française et native de Gas- 
cogne*. » 

Un grand nombre d'articles de ces rôles sont relatifs 
aux navires se rendant à Bordeaux ou partant de cette 
ville chargés de barriques de vin. C'est une preuve de 
l'ancienneté du commerce de Bordeaux, et de sa situa- 
tion déjà florissante avant l'occupation anglaise. On 
doit même penser que c'est l'importance de ce com- 
merce qui nécessita la rédaction des Rôles à partir du 
XI* siècle. Les contestations maritimes en effet n'avaient 
jamais cessé d'être jugées d'après des preuves écrites 
ou testimoniales et d'après les principes de l'équité 
naturelle ; on n'y connaissait pas les épreuves judi- 
ciaires ni le droit de bataille. De là la nécessité pour 



1. Cleirac, Us et coutumes de la mer, in-4°j Rouen, 1671. 
La discussion de M. Pardessus, relativement à la rédaction des 
Rôles d'Oléron, réfute l'opinion de Cleirac sur la prétendue 
composition de ces Rôles par Eléonore de Guyenne et par 
Richard. 



1S6 PRIVILÈGES COMMERCIAUX. 

les juges (comteS;, amiraux, consuls, prud'hommes, 
arbitres) de connaître les règles et les décisions ren- 
dues. M. Pardessus conjecture que la copie de ce ma- 
nuel a peut-être été rédigée ou certifiée par un greffier 
ou par un notaire de l'île d'Oléron. D'après l'analyse 
qu'il en a faite, trente-cinq articles concernent les pro- 
priétaires des navires, les patrons, les équipages, les ^ 
voyages, les marchandises, la police maritime, les char- 
geurs. Vingt articles portent spécialement sur les bris, 
naufrages et épaves maritimes. 

Des chartes confirmatives de la teneur des Rôles sont 
rendues dès la fin du xn^ siècle, sous le gouvernement 
intelligent d'Henri II. En 1174 ce prince rendit com- 
munes à l'Aquitaine certaines améliorations qu'il avait 
introduites dans la législation maritime de l'Angle- 
terre. On sait combien était odieux le droit d'avarech 
(Wrechum) que les seigneurs exerçaient avec une bar- 
barie révoltante. Tout navire naufragé sur leurs ri- 
vages était déclaré vacant et confisqué avec ses mar- 
chandises. C'était l'abus dont la restriction était la 
plus urgente. Henri II régla que le navire et sa charge 
ne seraient déclarés vacants qu'après un délai de trois 
mois, et qu'au cas où un seul homme du bord, voire 
un seul animal aurait survécu au désastre, il ne serait 
porté aucune atteinte aux droits des propriétaires ; les 
effets échoués leur seraient fidèlement rendus*. Par 

i. Rymer, H74, 1. 1, p. 42. 



ÉLÉONORE DE GUYENNE. 157 

malheur, cette loi devait rester longtemps lettre- morte. 
M. Francisque Michel donne plusieurs exemples de la 
persistance avec laquelle le droit d'avarech fut exercé 
jusqu'au xiv® et même jusqu^au xv" siècle. Il était en- 
raciné dans les habitudes du moyen-âge, et .Edouard III 
ne pouvant l'abolir, se résigna à le régler à son profit. 
Vingt ans plus tard, à l'époque oîi les démêlés 
d'Iïenri II avec l'Église et avec ses propres enfants 
avaient permis à la reine Eléonore d'exercer sa souve- 
raineté sur la Guyenne, elle ratifiait en faveur des 
habitants d'Oléron les privilèges inscrits dans les 
Rôles (1194). Oléron était son séjour préféré ; c'est elle 
qu'Eléonore gratifie la première. Le détail des avanta- 
ges qu'elle leur accorda* figure dans une charte confir- 
mative de celle d'Eléonore, et rendue en 1198 par 
Othon IV de Brunswick, que son oncle Jean sans 
Terre avait investi du duché d'Aquitaine lorsqu'il était 
en lutte contre Richard. Outre une liberté pleine et en- 
tière relativement au mariage des filles, des veuves et 
de leurs enfants mâles, comme au droit de tutelle, au 
droit de tester et de partager leurs biens, les habitants 
d'Oléron obtiennent une liberté absolue de commerce 
pour leurs vins, leur sel et leurs autres denrées. Sont 
abolies pour toujours toutes les mauvaises coutumes et 
droits de douane, qui ont pu être établis dans l'île de- 
puis le mariage d'Eléonore et d'Henri II. 

1 . Cleirac, Us et coutumes de la mer. 

2. Ryraer, t. 1, p. 34. 



Ib8 PRIVILÈGES COMMERCIAUX. 

Redevenue duchesse d'Aquitaine par la mort de son 
fils Richard (6 avril 1199), Eléonore confirme la même 
année les libertés antérieures ^ Elle rappelle que ces 
libertés sont anciennes, et là, comme ailleurs, la men- 
tion de l'ancienneté des privilèges accompagne celle 
d'une liberté nouvelle ; car, pour la première fois, il 
est question de la commune et des jurats d'Oléron 2. 

A mesure que nous avançons, les usages d'Oléron 
s'étendent aux ports du continent. Cleirac^ attribue 
déjà au règne de Richard Cœur-de-Lion un règlement 
favorable aux patrons de navires bordelais ou d'autres 
lieux, chargés de vin ; c'est une sorte de garantie contre 
les risques maritimes, et cette garantie réside tout 
entière dans un serment. Pour que le patron et ses 
mariniers, s'ils ont été surpris par le mauvais temps, 
ne soient pas responsables du vin perdu par la rupture 
des tonneaux, il suffît qu'ils consentent à jurer que la 
perte n'est pas le résultat de leur improbité ou de leur 
négligence 4. 



1. Rymer, t. I, p. 3S. 

2. « Carta Reginaî Alienora^ per quam confirmât commu- 
niai de Olerone lil^ertatcs suas et consuetudines antiquas. » 
Id., ihid. 

3. Us et coutumes de la mer, p. 44. 

4. « Si une nef est cliargée à Bordeaux ou en autre lieu et 
lève la voile jiour mener les vins, et n'officient point bien le 
maître et ses mariniers leurs voiles comme ils devraient, et le 
mauvais temps les surprend en la mer, par telle manière que 
la futaille crolle et défonce, soit pipe ou tonneau, et la nef 
arrive à sauveté à sa droite décharge : le marchand dit au 



JEAN SANS TERRE — HENRI III. 159 

Après la restriction des usages barbares ^, vint bientôt 
celle des entraves fiscales. Au moment oij. Jean sans 
Terre perdait ses provinces françaises du Nord, il crut 
utile de s'attacher plus sûrement celles du Midi." En 
1205 (février) il affranchit de tout taillage les bourgeois 
d'Oléron, et un mois plus tard il accorde aux habitants 
de Bordeaux l'exemption à perpétuité de toute maltôte 
et de toute autre coutume sur leurs marchandises, non- 
seulement dans l'enceinte de la ville, mais sur tout le 
parcours de la Garonne ^ 

Henri III alla plus loin. Les premières concessions 
avaient porté leur fruit. Comme il l'exprime dans le 
préambule de ses lettres patentes du lO février 1234, 
il n'avait eu qu'à se louer, pendant sa lutte contre 
Louis IX, de la fidélité et des services des Bordelais^. 

maître que par la futaille est perdu son vin. Le maître dit que 
non. Lors le maître doit jurer, lui et ses mariniers, soit 4 ou 6, 
ou ceux que les marchands voudront, que les vins ne sont 
perdus par eux, ni leur futaille, ni par leur défaut; comme 
les marchands leur mettent sus, ils doivent être quittes et 
délivrés ; mais si ainsi est qu'ils ne veuillent jurer, sont obligés 
à la payer. » Cleii'ac, p. 44. 

1. Pour le droit de Baleine, voir l'Appendice, IL 

2. Rymer, t. I, p, 44. — L. des Bouillons, fol. 49, recto. 

3. Quia decet majestatem regiam et ejus int«rèst dignitatis 
ejus gratia gratulari eos qui in suo fideli servitio diu labora- 
runt, et fidèles et dilecti civitatis nostra' Burdegake niultum 
laudabiles et lîdeliter nobis fecerunt, et pro defensione terne 
nostra} pluries magna sustinuerunt, multis se periculis expo- 
nentes, non sine magnis laboribus et expensis, noscant prse- 
sentes et futuri quod nos fldelitatis eorum constantiam semper 
integram et illaesam, laborem continuum et servitium in- 



160 PBIVILÉGES COMMERCIAUX. 

Il exempte donc les marchands de Bordeaux qui por- 
taient des vins en Angleterre, en Irlande et dans le 
pays de Galles, de toute redevance en nature à prendre 
sur les tonneaux de vin qui étaient déchargés dans ces 
contrées. Il excepte deux barriques sur chaque vaisseau; 
elles devaient être prises l'une à l'avant, l'autre à l'ar- 
rière du navire. Encore stipule-t-il que ces deux barri- 
ques devront être payées aux marchands suivant le 
tarif en usage dans chaque port. Il insiste en outre 
auprès de ses baillis et autres officiers pour que le dé- 
chargement des barriques ne soit pas différé de plus de 
huit jours après l'arrivée des navires : concessions 
garanties par le serment que Pierre de Montfort, man- 
dataire d'Henri III, est chargé de faire sur l'âme du 
roi, ainsi que par la signature de plusieurs témoins 
de marque et par le sceau royal. Le 21 mars 1254, le 
roi déclare que les marchands de Bordeaux, pour jouir 
du privilège précédent, n'ont qu'à présenter des lettres 
patentes, scellées du sceau de leur commune, et attes- 
tant que les vins qu'ils apportent appartiennent à des 
Bordelais. Ces lettres patentes furent renouvelées en 
1256*. 

Il paraît que, depuis cette époque jusqu'au règne d'E- 
douard I"", la connétabhe de Bordeaux, trop zélée pour 

tuentes, meritis suis exigentibus eis gratiam facere affectantes, 
pro nobis et htcredibus nostris damus et concedimas... » 
L. des Bouillons, fol. 02, verso. 
i. Id., fol. 69, recto. 



VINS DE CRU BORDELAIS. 161 

les intérêts du fisc, méconnut les droits des citoyens 
bordelais propriétaires de vignobles. En 1273, le maire 
et les jurats portèrent plainte au sénéchal de Gascogne 
contre le connétable Jean de la Véra, qui avait indûment 
exigé la taxe d'un citoyen bordelais, Guilhem-Arnaud 
de Conques*, pour les vins qu'il avait récoltés dans les 
vignes de La Réole. « Il est certain, disent les magis- 
trats, que les hommes de Bordeaux et les bourgeois 
qui y font leur habitation sont libres, et l'ont été 
de toate ancienneté, en sorte qu'ils ne paient aucun 
droit ou coutume provenant de leur cru. y) En consé- 
quence, les maire et jurais demandaient au sénéchal la 
restitution de ces droits. Le sénéchal, Luc de Tany, sur 
ce point, comme sur d'autres dont il a été déjà ques- 
tion, reconnut la légitimité de ces plaintes, et sur-le- 
champ il fit restituer par le connétable les droits qu'il 
avait indûment perçus, avec défense de récidiver^. 

On le voit, il s''agit ici des vins récoltés par un Bor- 
delais sur son propre vignoble; pour cette espèce de 
vin, il y a immunité entière, privilège attaché à la 
qualité de bourgeois de Bordeaux. Il en était de même 
pour les vins d'une provenance quelconque chargés par 
des citoyens bordelais au port de Lormont, placé sous 
la mouvance de l'archevêque ^. Quant à ceux qui, chargés 
ou déchargés à Bordeaux, n'étaient pas du cru d'un 

1. L. des Bouillons, fol. IIO-HI, verso. 

2. Id., ibid. 4 novembre 1275. 

3. L. des Bouillons, M. Il0,\evso. 

n 



162 PRIVILEGES COMMERCIAUX. 

citoyen ou ne rentraient pas dans la catégorie que nous 
venons d'indiquer, le roi avait droit sur eux à une 
taxe s'élevant au vingtième du prix d'estimation. Mais 
le connétable exigeait une somme bien supérieure. Les 
maire et jurats réclamèrent la restitution du sur- 
plus, « attendu que c'était au grand préjudice de la 
cité, des marchands et de tout le monde*. » 

Le commerce de vins avait pris dès cette époque 
assez d'importance pour que les marchands bordelais 
fissent enregistrer leurs créances dans les archives de 
la mairie de Londres, à Guild-HalP. Presque toutes ces 
créances proviennent des bons vins qu'ils ont vendus ; 
le qualificatif n'est jamais oublié. La plus importante 
de ces créances est celle d'Arnaud Chyket de Bordeaux : 
elle monte àla somme de 12^000 1. sterl. Dans le nombre 
des marchands aquitains désignés comme créanciers 
des citoyens de Londres, nous voyons figurer aussi 
(127o) des habitants de Saint-Macaire, de la Réole, de 
Saint-Emilion, de Libourne même, ville qui comptait 
à peine deux ou trois ans d'existence ^. 

Sous la domination passagère de Philippe le Bel, les 

{. « Idem constabularius longe plus reciperat et recipiebat, 
ia maximum prœjudicium civitatis et mercatorum aliurura; 
quod plus sibi seu mercatoribus restitui pétant, cum valde 
interesset ipsorum et totius communiœ Burdegaleasis. » L. des 
Bouillons, fol. 110, verso. 

2. J. Delpit, Docum. français, p. '6. Indieations éparses dans 
un registre de la fin du xiii'= siècle. 

3. Id., ibid. 



PHILIPPE LE BEL. 163 

privilèges commerciaux du Bordelais s'imposèrent à la 
politique de ce souverain fiscal aussi bien que la juri- 
diction communale du maire et des jurats. En 1295, 
il leur accorda l'exemption de toute maltôte et autre 
coutume tant sur les vins que sur toutes autres mar- 
chandises qui se transportaient par toute la rivière 
de Gironde. Exception n'était faite que pour les vins 
étrangers à destination de l'étranger, comme pour 
tomes les marchandises qui se transportaient par 
mer*. Encore l'estimation de ces vins devait-elle être 
faite, fûts déduits, parles maire et jurats, d'après le prix 
moyen des vins de Sainte-Croix, de Saint- André et de 
Saint-Seurin. Deux ans après, il leur reconnaissait le 
droit, dont ils étaient déjà en possession, de lever des 
taxes sur les blés, vins et marchandises qui entraient 
dans Bordeaux, lorsque les besoins de la ville l'exige- 
raient-. Les chartes accordées parles rois d'Angleterre, 
et dont celle de Philippe leBel n'était que la continuation, 
constituaient donc un précédent que le roi de France 
crut devoir respecter. Elles sauvèrent le Bordelais 
des lourdes exactions qu'à partir de 1297 Philippe le 
Bel fit peser sur ses nouveaux sujets de Flandre. 

Comme on pouvait le pressentir, les bourgeois de 
Londres ne tardèrent pas à, protester, dans l'intérêt de 

1. « Cum probi hoinines manentes apud Burdegalam a re- 
gibus olim Angliaî ducibus Aquitaniœ quiltanciam obtiaue- 
runt de omni malatolta et omni aha coasuetudine... » L. des 
Bouillons, fol. 17, etc. 

2. Id., verso. 



1C4 PRIVILÈGES COMMERCIAUX. 

leurs finances municipales, contre les immunités bor- 
delaises. Les chartes accordées jusqu'ici aux bourgeois 
de Bordeaux avaient été rédigées dans des termes trop 
absolus ; en étendant ces immunités à tout le terri- 
toire de la Grande-Bretagne, elles n'avaient pas ré- 
servé l'enclave de la cité de Londres. Le moment de- 
vait arriver oîj les deux privilèges se heurteraient. Ce 
fut en 1289 que le procès s'engagea entre les deux 
grandes communes. Les Bordelais se plaignirent à 
Edouard P"", alors en Guyenne, que la cité de Londres* 
entravât le commerce de leurs vins dans l'intérieur de 
cette ville, et ils invoquèrent avec raison les libertés 
accordées par Edouard I'^' et ses prédécesseurs. La 
commune de Londres répliquait avec non moins de 
justesse que, si les Bordelais avaient l'immunité pour 
vendre leurs vins ou pour les échanger contre des draps 
ou autres objets dans des localités autres que Londres, 
ce droit ne pouvait s'exercer dans l'enceinte même 
de la ville, en violation de ses propres privilèges, 
sous prétexte qu'ils la rencontraient sur leur route ^. 

^ 1. J. Delpit, Doc. français, p. 9, d'après les Archives de la 
Mairie de Londres. 

2. « Cum ex parte civium ipsorum Londiaensium nobis 
sit plenius intimatum quod in suum et civitatis ejusdem ac 
libertatum eis a nobis et progenitoribus nostris regibus Angliœ 
concessarum dampnum et maximum pra^judicium redun- 
daret, si dicti cives et mercatores Burdegal. vina sua ve- 
nienlia ad loca remotiora transferrent, seu ea ibidem pro 
pannis aut mercimoniis aliis permutarent. » J. Delpit^ Docum. 
français, p. 9, ibid. 



EDOUARD I". f6o 

En conséquence^ Edouard I" manda à son lieute- 
nant-général en Angleterre, Edmond, comte de Cor- 
nouailles, d'assembler son conseil et de faire examiner 
si, en effet, les privilèges des marchands bordelais, 
étaient contraires à ceux delà cité de Londres (28 jan - 
vier 1289). Il voulait bien, disait-il, départir aux 
premiers autant de facilités et d'avantages que pos - 
sible, mais il n'entendait pas leur sacrifier un droit 
opposé*. 

Le procès dura vingt-six ans. D'après les reproches 
qu'Edouard P"" adresse, en août 1291, aux maire et vi- 
comtes de Londres^, ceux-ci ne s'étaient pas pressés 
de lui envoyer une réponse catégorique sur les droits 
réels que les Bordelais avaient pu posséder antérieure- 
ment dans leur ville. Les marchands de Londres con- 
tinuaient de leur défendre de louer des maisons pour 
eux-mêmes et des celliers pour leurs vins, d'héber- 
ger d'autres étrangers, et de les recevoir à leur table. 
Ils exigeaient un droit de pontage ^ sur chaque navire, 
et deux deniers sur chaque tonneau. Le roi voulait 
savoir avec certitude si de tout temps les Bordelais 
avaient été soumis à toutes ces obligations. Il dut par- 
ler d'un ton très-ferme, et exiger qu'on lui répondît 

1. « Nos licet dictis civibus Burdeg. fîeri velimus et impar- 
tiri omnem gratiam et favorem quas potimus, absque offensa 
juris alieni nolentes sicut nec velle debemus. » Id., ibid. 

2. Id., ibid., p. 35. 

3. Droit de passage que paient les bateaux qui passent sous 
un pont. Du Gange. 



166 PRIVILEGES COMMERCIAUX. 

sur-le-champ, d'une manière claire et positive*. Il s'in- 
téressait à la question de droit plus vivement que la 
commune anglaise, et ne voulait pas mécontenter 
celle de Bordeaux sans y être contraint par la force des 
précédents. 

La réponse arriva enfin. Elle était défavorable aux 
Bordelais. Des magistrats anglais affirmaient que tout 
marchand étranger, bordelais ou autre, ne pouvait ha- 
biter dans Londres de maisons particulières, qu'il ne 
devait être reçu que dans celles des bourgeois de la cité, 
n'habiter que sous leur clef, et seulement pendant qua- 
rante jours, et que, par conséquent, ils devaient s'ar- 
ranger pour avoir vendu leurs marchandises dans ce 
délai ; réponse analogue sur le droit de pontage. Les 
faits, paraît-il, ne semblèrent pas à Edouard P' suffi- 
samment constatés, et pour le moment les bourgeois 
bordelais eurent gain de cause ^. Si quelque restric- 
tion fut apportée aux privilèges aquitains, ce ne fut 
pas au profit de la commune de Londres, mais seu- 

i . « Volentes inde per vos plenius certiores fieri, vobis man- 
damus, firmiter injungentes quod nos super prœmissis om- 
nibus distincte et aperte sub sigillis vestris reddatis plenius 
certiores, » J. Delpit, Doc. français, p. 33, d'après les Archives 
de la Mairie de Londres. 

2. On n'a pas trouvé l'arrêt même d'Edouard P"". Mais il 
ressort d'un mandement de son flis, à la date de 1309 (9 mai) 
et dans lequel Edouard II, pour accorder aux Bordelais les 
libertés qu'ils réclamaient, se réfère à une sentence de son 
père. J. Delpit, Doc. français, p. 42, Archives de la Mairie de 
Londres. 



EDOUARD I". 167 

leraent pour le compte du roi lui-même, comme le 
prouve l'accord qui fut passé le 13 août 1302. 

A côté des libertés que stipule cette charte, elle in- 
dique le prix que les souverains Anglais attachaient 
aux produits du Bordelais et les précautions qu'ils pre- 
naient pour que ces vins ne sortissent pas d'Angle- 
terre une fois qu'ils y étaient entrés ^ Les marchands 
de Guyenne, dit Edouard P', peuvent commercer 
librement dans tous les États du roi d'Angleterre et 
vendre leurs marchandises en gros et en détail, soit 
aux naturels du pays, soit aux étrangers, prendre en 
retour des marchandises, excepté riéanmoins les 
vins qu'ils ne peuvent faire sortir hors des Etats du 
roi d Angleterre sans son consentement et sans saper- 
mission. 

Ils sont quittes et exempts de payer l'ancien droit de 
prise, c'est-à-dire de deux barriques de vin sur chaque 
navire qui abordait en Angleterre. Il était convenu 
qu'on leur paierait ce qui se trouverait au-dessus de la 
jauge, comme eux-mêmes étaient tenus de parfaire ce 
qui y manquerait. 

Lorsque les navires chargés de vin nouveau aborde- 
raient en quelque lieu d'Angleterre, on ferait aussi- 



1. L. des Bouillons, fol. 50, recto et verso. La date de cette 
pièce que Baurein croit pouvoir attribuer à Edouard III aussi 
bien qu'à son grand-père, est déterminée par deux indica- 
tions : \° Hugues Spencer figure parmi les témoins; 2» elle 
est, dit le prince, de la 30«^ année de notre règne. 



168 PRIVILÈGES COMMERCIAUX. 

tôt la recherche des vins vieux qui se trouveraient 
gâtés en ce lieu, et, d'après le jugement tant desdits 
marchands que des gens de probité dudit lieu, on ren- 
drait la justice accoutumée*. On peut inférer de cet 
article que les marchands de vin étaient responsables 
envers leurs acheteurs de la façon dont les vins se com- 
portaient d'une année à l'autre. 

Il était enjoint aux baillis et aux commissaires des 
foires de rendre aux marchands aquitains bonne et 
briève justice et conformément aux lois. Les débats qui 
survenaient au sujet des marchandises devaient être 
jugés par des arbitres pris par moitié parmi les mar- 
chands de Guyenne et parmi les gens probes du pays. 

En retour de ces garanties, les marchands de vin 
étaient obligés de payer au roi d'Angleterre, outre les 
anciennes coutumes, deux sols, quarante jours après 
que les vins avaient été débarqués et déchargés. 

Les souverains anglais avaient un intérêt tout per- 
sonnel à régler le commerce des marchands bordelais. 
Ils étaient pour ceux-ci des clients importants et qu'il 
était utile de contenter. En septembre 1307, Edouard II, 
qui venait de succéder à son père, donna l'ordre exprès 
au sénéchal de Gascogne et au connétable de Bor- 
deaux de faire charger mille barriques de bon vin, des- 
tinées aux fêtes de son couronnement^. Il donna en 

1. L. des Bouillons, fol. 50. « Et de vinis corruptis justitiam 
faciant consuetam.» 

2. Rymer, t. I, part. 4, p. 92. 



EDOUARD II. 169 

même temps à la compagnie des Friscobaldi, mar- 
chands florentins auxquels étaient affermés les droits 
de sortie du duché, l'ordre de payer sans délai tous les 
frais relatifs à cet envoi, achats du vin, fret, garde des 
barriques, etc. Cette commande exceptionnelle n'a 
rien qui étonne d'ailleurs, quand on songe qu'elle 
inaugurait un règne de dépenses ruineuses, et qu'à ce 
moment le triste Edouard II était retombé sous la dé- 
pendance du Gascon Gaveston. 

En attendant, la commune de Londres se débattait 
toujours contre l'immunité des Bordelais. Ceux-ci 
étaient à chaque instant molestés et grevés en dépit de 
l'arrêt rendu par Edouard P''. Auprès d'Edouard II qui 
donnait à ses sujets tant de motifs de mécontentement, 
les bourgeois de la cité anglaise furent plus forts. Le 
roi dut mettre une double restriction aux exemptions 
qui leur portaient préjudice, et, en 1309, il imposa 
aux Bordelais les droits de murage ^ et de pontage dont 
les avait affranchis la charte d'Edouard P^ Il était re- 
connu qu'ils avaient toujours été soumis aux deux 
droits avant la confection de cette charte^. 

Ce compromis ne suffit pas à la ville de Londres. 
Elle souleva une nouvelle discussion (mars lâlo) à 



1. Droit qui se levait dans les villes pour la construction 
et la réparation des fortifications et des autres édifices publics. 
Du Gange. 

2. J. Delpit, Doc. français, p. 42. Archives de la Mairie de 
Londres. 



170 PRIVILÈGES COMMERCIAUX. 

propos des vins et autres denrées que les Bordelais 
vendaient dans la ville à des marchands étrangers qu i 
les revendaient en détail*. Elle ne cherchait par celte 
chicane que matière à contributions. 

Pendant que le conseil royal examinait la cause, les 
Anglais saisirent et imposèrent des vins de Gascogne. 
Le roi s'en plaignit amèrement. Comme toujours, la 
cité de Londres répondit en alléguant son privilège, 
et ne rendit pas le vin saisi. Nouveau mandement du 
roi (4 avril) en faveur des marchands gascons. Les 
Anglais ne l'observèrent pas mieux que le premier ; ils 
bravèrent les menaces du roi qui se trouvait ainsi per- 
sonnellement offensé, puisque les sévices contre les 
marchands bordelais suivaient leur cours pendant que 
le procès s'instruisait devant le conseil royal. 

En temps ordinaire, ce n'était pas chose facile pour 
un roi d'Angleterre que de mettre d'accord deux com- 
munes aussi fortes et aussi attentives à l'augmentation 
de leurs recettes. Mais Edouard II était moins fait que 
tout autre prince pour défendre la commune d'Aqui- 
taine contre ses sujets anglais. Chez ceux-ci l'âpreté 
fiscale était animée de toute l'irritation que leur cau- 
sait la scandaleuse faveur de Gaveston auprès du sou- 
verain. L'exécration qu'ils ressentaient contre ce mi- 

3. « Pro eo quod quidam Gerardus Dorgoil, mercator forin- 
secus, vendidit cuidam Willelmo de Elchin, forinseco rcgra- 
tatori, unum dolium vini ad revendendum, contra libertatem 
et consuetudinem dicte civitatis, arrestavimus dictum dolium 
vini tanquam foris factum. » Id,, pp. 48-49. 



ANTAGONISME DE LONDRES ET DE BORDEAUX. 171 

nistre corrompu et corrupteur s'étendait à tous les 
hommes de race gasconne. Depuis plusieurs années la 
ville de Londres était devenue inhabitable pour les 
Gascons ^ Les rixes se multipliaient entre les hommes 
des deux nations. Dans une de ces batailles plusieurs 
Anglais furent tués, et le roi dut faire crier dans les 
rues de la cité une ordonnance défendant les voies de 
fait aussi bien aux Gascons qu'aux Anglais^. Une trêve 
eut lieu enfin en 1313, mais ce fut le roi qui en fit les 
frais ; la commune de Londres paya aux marchands 
de Bordeaux la somme de six cents marcs, comme in- 
demnité des dégâts commis dans les derniers troubles, 
et le roi lui fit abandon de la taille qu'elle lui devait'. 
En somme, dans ce long démêlé, la faveur du gou- 
vernement anglais pour les marchands Aquitains s'était 
hautement déclarée. Edouard II n'avait cessé de prendre 
parti pour ses sujets de France contre ceux d'Angle- 
terre, et comme il lui était impossible d'anéantir les 
prétentions de la commune de Londres, il s'était résigné 

1. « Pur ceo qe nous avoms entendu que aukuns utrages et 
despitz uni este fetz en la dite cité à nos bone gentz de Gas- 
coigne, repeyrantz en mesure la cité... E ceo ne lessez, si com 
vous volez eschieure nostre indignation et la peyne qui y 
affert. » Mandement d'Edouard II aux magistrats de Londres 
(24 juin). J. Delpit, Mairie de Londres, p. 43. 

2. J. Delpit, Arch. de la Mairie de Londres, p. 43. 

3. « Per istud brève facta fuit solucio sexcentarum raarca- 
rum praidictis Vasconibus et ipsi liberarunt majori et alder- 
manis tallam de recepta régis dictam summaria continentem. » 
Id., p. 50-31. 



172 PRIVILÈGES COMMERCIAUX. 

à un sacrifice personnel pour faire droit à celles des 
Gascons. 

Il leur ménageait d'autres compensations. Attentif à 
saisir toutes les occasions d'augmenter la prospérité 
commerciale de l'Aquitaine, il accorda, en 1325, à tous 
les sujets du roi de Castille, nobles, marchands et autres 
personnes, la liberté de venir en Aquitaine avec leurs 
marchandises, biens et autres choses, d'y passer, d'y 
demeurer, de la quitter , partout et quand ils voudraient, 
à la condition d'y payer les coutumes et péages ordi- 
naires, et de se conformer à la loi du pays*. La con- 
cession s'étendait aux patrons de navires et mariniers. 

Le conflit des deux nations Anglaise et Gasconne 
avait porté peu de préjudice au commerce de la der- 
nière. L'activité de son trafic principal, dans les pre- 
mières années du xiv* siècle, nous est attestée par un 
document curieux, qui, bien que relatif à une seule 
ville, donne la mesure du mouvement commercial de 
tout le duché. L'exécuteur testamentaire de Jean de 
Grailly, vicomte de Ben auges et de Castillon, rendant 
ses comptes à Pierre de Grailly, fils et héritier de Jean, 
y fait mention d'une somme de 282 livres 12 sols et 
2 deniers bordelais qu'il avait reçue de Guillaume de 
Bazas, receveur à Langon, pour le péage qu'avait droit 
d'y recevoir Jean de Grailly. Or, ce péage était aussi 
modique que possible; il consistait en 3 oboles, plus 

1. Rymer, t. II, part. 2, p. 123. 



PRIVILÈGES COMMERCIAUX. 173 

la moitié d'une pite * par tonneau de vin. Pour avoir 
produit la somme de 282 livres, etc., il fallait que le 
chiffre des tonneaux arrivés à Langon dans l'année 
13 H -1312 s'élevât à 4 1,739 2. On a ici la base d'un 
calcul fort satisfaisant déjà pour toute la province. 

i. Menue monnaie de billon. Du Cange, Pogesia, poge. 

2. « Par quod tempus dominus Gailhardus computavit se 
récépissé de dicto pedagio pertinente ad dominum Petruin 
de Grely, videlicet de quadraginta uno milliarum septies cen- 
tum triginta novem tonellis vini, computatis pro quolibet 
tonello tribus obolis et média pogesa, qui valent ducentas 
quater viginti duas libras duodccim solidos et duos denarios 
burdegalenses. » Baurein, Variétés bordelaises, t. V, p. 15-16. 



CHAPITRE YI 

PRIVILÈGES COMMERCIAUX 

Après ce que nous avons dit dans les chapitres pré- 
cédents sur l'heureux concours de circonstances qui 
améliorèrent la situation de la Guyenne à partir d'E- 
douard IIIj il nous reste à préciser par l'analyse des 
chartes ce que les guerres de l'Angleterre sur le con- 
tinent rapportèrent aux Aquitains dans l'ordre des 
faits commerciaux. Sur cl' point le Livre des Bouillons 
fournit d'utiles compléments au Recueil des actes de 
Rymer. 

Avec le début de la guerre contre les Ecossais (1333) 
avait coïncédé une déclaration permettant à tous les 
marchands étrangers, de quelque pays qu'ils fussent, 
de venir dans les domaines du prince avec leurs navires 
et leurs biens, et d'y vendre leurs marchandises*. Ce 
n'était encore pour les étrangers que le libre accès des 
états d'Edouard III, mais sans aucune suppression de 
droits fiscaux ^. 

1. Rymer, t. II, part. 3, p. 99. 

2. « Solvendo costumas débitas et usitatas, 16 août 1333. 



EDOUARD III. 17S 

En i337j l'ouveTture des hostilités avec Philippe de 
Valois fut le signal de faveurs spéciales pour les habi- 
tants du duché de Guyenne. Le droit de pourvoirie 
était exercé en Guyenne, comme ailleurs, par les of- 
ficiers royaux lorsqu'ils passaient d'une partie du duché 
dans une autre. En France, c'est en 43S6 seulement 
qu'il fut question de l'abolir. Les États Généraux de 
cette époque révolutionnaire en demandèrent la sup- 
pression; mais il continua d'exister. Dès 1337^ le roi 
d'Angleterre lui-même prit l'initiative de cette réforme. 
Défense fut faite (14 septembre) au sénéchal de Gas- 
cogne, à ses connétables, officiers, baillis et leurs- 
subalternes, d'enlever, contre le consentement et au 
préjudice des propriétaires, des lits et autres effets mo- 
biliers lorsqu'ils se déplaçaient dans l'intérieur du 
duché. Les raisons que donne le prince de celte dé- 
fense, faite sous peine de punition exemplaire, méritent 
d'être rappelées. « C'est, dit-il, que non-seulement le 
peuple est foulé par ces sortes de vexations, ce qui 
tourne à notre honte, in nostri dedecus; c'est aussi 
que les officiers ont des salaires assez élevés pour que 
le peuple ne soit pas grevé à leur passage, ne populus 
per accessum vestrum gravetur^. 

Les ordonnances royales ne suffisaient pas sans doute 
pour mettre immédiatement un terme aux abus et aiix 

i. L. des Bouillons, fol. 43, verso, et 46, recto. Cette défense 
fut renouvelée dans des lettres patentes datées de Westminster, 
26 janvier 1344. Id., ibid. 



176 PRIVILÈGES COMMERCIAUX. 

vexations. Pour le droit de pourvoirie, comme pour 
d'autres violences féodales, le prince dut renouveler ses 
mandements. Mais ce qu'il est utile ici de constater, 
c'est sa bonne volonté de remédier au mal chaque fois 
qu'il se reproduit. Nous avons déjà signalé les statuts 
d'Henri II contre l'exercice du droit d'avarech. 
Edouard III, en 1341, en rappela l'observation au sire 
d'Albret, qui, de même que ses ancêtres du xn^ siècle, 
réduisait en servage tous ceux que la tempête jetait sur 
son littorale Edouard III supprima en même temps les 
péages arbitraires auxquels ce seigneur soumettait les 
marchands qui traversaient l'Adour; un autre seigneur, 
le vicomte d'Orthez, dut cesser de détrousser les voya- 
geurs sur la route de Bayonne à Bordeaux^. 

Il devenait urgent de se conciUer les bonnes disposi- 
tions de la grande commune d'Aquitaine. Depuis 1338, 
Edouard III avait pris le titre de roi de France, et le 
meilleur moyen de légitimer sa nouvelle royauté, c'é- 
tait de confirmer et d'étendre les privilèges des bour- 
geois marchands de vin, les vinetarii, comme les ap- 
pellent les documents. Aussi, à partir de cette époque 
les chartes de privilèges se multiplient, comme pour 

1. On lit dans VArt de vérifier les dates (Édit. de 1770, 
p. 734) : « que le sire d'Albret, Bernard Ezill, après avoir été 
grandement affectionné au service du roi d'Angleterre, passa 
ensuite à celui de Philippe de Valois, et qu'il prêta serment 
de fidélité au prince Jean, en la Sainte-Chapelle de Paris, sur 
les Reliques. « 

2, Rôles gascons, p. 104, n"* 3, 4 et 5. 



EDOUARD III. 177 

rassurer les Bordelais sur les effets de leur annexion à 
un pays oîi le régime absolu est déjà en ligueur. En 
1341 (15 juin), en reconnaissance, dit-il, des services 
importants que lui ont rendus et que lui rendent les . 
habitants de Bordeaux, le roi établit dans cette ville 
deux foires qui devaient durer, chaque année, pendant 
trente-deux jours. Pendant les sept premières années, 
les marchands qui s'y rendraient seraient exempts de 
tous droits de péage. Au delà de ce temps, ils paieraient 
4 deniers par livre ; les bourgeois de Bordeaux seuls 
seraient exempts de tout droit, « ainsi qu'ils l'étaient 
parle passé ^ ». 

En 1342 (l®' juillet), sur la requête des bourgeois 
se plaignant de la violation d'un privilège déjà ancien, 
exemption leur est accordée de toute coutume sur les 
vins qui leur appartenaient, croissants et recueillis 
dans le duché de Guyenne, en quelque main qu'ils 
pussent passer, pour être transportés de Bordeaux à 
l'étranger ^. 

A cette date les progrès militaires des Français pou- 
vaient menacer la sécurité de la Guyenne. Il fallait 
donc que le roi réservât à ses lieutenants la libre dis- 
position de toutes les matières imposables sur lesquelles 
ils devaient trouver l'argent nécessaire à la défense du 
pays. Le 14 juillet 1342, il accorde à Pierre de Grailly, 
vicomte de Benauges, et à Jean de Grailly, captai de 

i. L. des Bouillons, fol. 46, recto et verso. 

2. Copie Bréquigny, Archives de la Ville, 1342, 

12 



178 PRIVILÈGES COMMERCIAUX. 

Buch, l'autorisation de lever une taxe sur les marchan- 
dises qui seraient apportées ou qui passeraient dans 
leur district. Cette taxe était de 6 deniers par livre sur 
l'acheteur et autant sur le vendeur ; elle devait servir à 
fortifier et réparer ceux de leurs châteaux-forts qui 
étaient situés sur la frontière et dans le voisinage des 
ennemis. Mais, malgré la gravité des circonstances, la 
taxe ne fut pas applicable aux marchandises apparte- 
nant aux membres de la commune ; le roi déclara qu'il 
n'entendait préjudicier en rien aux privilèges et fran- 
chises des habitants de Bordeaux ^ 

Les ménagements du prince envers la commune 
semblèrent au contraire augmenter avec les nécessités 
de la défense. D'anciens privilèges royaux exemptaient 
les clercs, fils de bourgeois, bénéfîciers et occupés au 
service ecclésiastique, de toute coutume sur leurs pro- 
pres vins, recueillis sur leurs propres vignes ^. Bien que 
cette concession ne s'étendît pas aux clercs, fils de 
bourgeois, non bénéfîciers, non occupés au service 
ecclésiastique, et vivant de leurs revenus, de leur 
commerce ou de leur métier, toutefois, avant même 
cette concession et de temps immémorial cette seconde 
catégorie de clercs avait participé à l'exemption de la 
coutume comme à tous les privilèges des bourgeois. 

Le connétable de Bordeaux, appliquant à la lettre le 

i. L. des Bouillons, fol, 46, verso. — Charte renouvelée en 
1358. — Id., fol. 45, recto. 
2. Id., a» 1289, 2 juin, charte d'Edouard I". 



LE JAD6EUR DES VINS. 179 

privilège royal, avait assimilé ces clercs, fils de bour- 
geois^ mais non bénéficiers et non occupés au service 
ecclésiastique, à des clercs étrangers et non bourgeois*. 
Edouard III reçut les plaintes du maire et des jurats, 
et, toujours en considération des services rendus à 
l'Angleterre par les Bordelais, il défendit au connétable 
de leur enlever les privilèges dont ils avaient joui jus- 
que-là; il alléguait pour tous l'usage antique, prout lo- 
tis temporibus retroactis fleri coiisuevit. Les lettres pa- 
tentes, rendues à ce sujet en 1343, furent renouvelées 
enl3S5etenl3652. 

La confiance mutuelle est si bien établie dès cette 
époque entre le prince et les bourgeois qu'Edouard III 
croit pouvoir leur demander la permission de nommer 
un titulaire à l'un des offices les plus importants, 
celui de jaugeur des vins dans Bordeaux et dans tout le 
duché de Guyenne. D'après la lettre qu'il adressa 
(1344) à cette occasion aux maire et jurats, aux Cent 
Pairs et à toute la commune, on peut croire que Bor- 
deaux avait jusque-là son jaugeur spécial, et que ce 
fonctionnaire avait été nommé par la jurade. Edouard III 
voulait récompenser les services signalés de Richard 
Sompter; il pria donc la commune d'autoriser cet of- 
ficier à cumuler l'office de jaugeur pour la ville avec 
celui de jaugeur pour le duché. Richard Sompter devait 

1. L, des Bouillons, fol. 47, recto. Cf. Rymer, t. III, part, i, 
p. 111-112. 

2. L. des Bouillons, fol. 48, verso. 



180 PRIVILÈGES COMMERCIAUX. 

percevoir pour son droit un sterling de la monnaie de 
Bordeaux par tonneau ou deux pipes de vin ; étaient 
exceptés de ce droit les vins que les bourgeois recueil- 
laient dans la banlieue*. 

Le mouvement commercial de Bordeaux , malgré cette 
exception, devait procurer un beau revenu au protégé 
du roi. On voit, en effet, dans un mémoire de Bré- 
quigny^, qu'il existait dans les archives de l'Échiquier 
un document d'après lequel^ pendant l'année 13o0, il 
était parti du port de Bordeaux seulement 141 navires 
d'un fort tonnage. 

En retour des restrictions maintenues par Edouard 
à propos de la nomination de Richard Sompter, la 
jurade rendait des statuts dans l'intérêt du fisc royal. 
En 13ol(14 novembre), elle défendit qu'on laissât sortir 
des barriques vides de la ville lorsqu'elles seraient en- 
tièrement cerclées ; on ne pourrait laisser sortir que 
celles qui ne seraient cerclées qu'à demi, afin que, lors- 
qu'elles seraient remplies on les rapportât à Bordeaux 
pour achever de les cercler ^. 11 était de plus défendu 

i. L. des Bouillons, fol. 43, verso. 

2. J. Delpit, Introd.. p. 141, d'après les Mémoires de VAcad. 
des inscri'ptions, t. XXXVII. 

3. L. des Bouillons, fol. 53, recto. « Quod nullus a civitate 
posset aliqua vacua dolia plene circulis cooperta, sed dun- 
taxat semicircultatii vel minus extradera ita quod oporteat 
dolia, cum vino fuerint adimpleta ad ripam civitatis reducere 
et ibidem plene circuletare. » — « Il fallait sans doute, dit à ce 
propos Baurein, qu'il n'y eût alors de tonneliers que dans 
Bordeaux j autrement il eût été aisé de faire la fraude eo 



DROIT DE CERCLAGE. 181 

de charger des vins pour l'étranger depuis l'Estey- 
Crebat (aujourd'hui les Chartrons) jusqu'à Castillon 
(en Médoc). 

La jurade voulait, par ce statut, empêcher qu'on ne 
fraudât les droits da roi, en faisant sortir de Bordeaux 
des barriques bien cerclées qu'on remplissait de vin 
dans la campagne, et qu'on chargeait ensuite sur des 
navires sans les faire transporter à Bordeaux. La dé- 
fense de charger des vins pour l'étranger depuis l'Estey- 
Crebat jusqu'à Castillon était un monopole exorbitant 
accordé aux marchands bordelais au détriment de tous 
les lieux de production intermédiaires. 

Comme le droit de cerclage, le droit de jauge était une 
concession que la commune permettait de faire à un 
vassal, sauf, bien entendu, le privilège des négociants 
bordelais. En 136o, le sire de Mussidan avait obtenu ce 
droit sur les vins de la Guyenne. Le chiffre de cette 
concession servit de règle pour le droit de jauge que le 
connétable de Bordeaux devait lever sur les bourgeois ; 
seulement les vins croissants dans la banlieue et ap- 
partenant à ces bourgeois devaient être exemptés *. 

Si les vins venant de la banheue n'ont pas été récol- 
tés sur la propriété même des bourgeois, ils peuvent 
être soumis à certains droits. Tel est, par exemple^ celui 

faisant fabriquer des barriques dans la campagne ou en ache- 
vant de les y faire cercler et de les mettre en état de résister 
à la mer. » 
1. L. des Bouillons, fol. 47, recto. 



182 PRIVILÈGES COMMERCIAUX. 

que le connétable levait sur cette catégorie de vins 
quand ils étaient vendus dans le château du prince, à 
Bordeaux. C'était une coutume de 13 sols 4 deniers. 
Le trésorier d'Aquitaine s'était permis de l'élever pen- 
dant cinq ans à 20 sols bordelais. Sur la plainte du 
maire et des jurats (1369), ordre lui fut donné de 
ne pas dépasser l'ancien chiffre *. 

Cette taxe devait être peu onéreuse pour les bour- 
geois, car nous les voyons protéger avec un soin jaloux 
leur droit de fournir le château de l'Ombrière contre 
toute concurrence, notamment contre les portiers du 
château. En 1373 (20 mars), Edouard III défendit à 
ces derniers de vendre des vins du haut pays, soit à 
broche ^, soit à taverne, dans l'enceinte de l'Ombrière, 
« comme chose, dit-il, qui n'est honorable pour nous 
ni profitable pour la sauvegarde du château. » On était 
alors en temps de guerre, et le roi avait assez de con- 
fiance dans la loyauté des bourgeois pour ne vouloir 
laisser entrer dans la forteresse que des hquides reçus 
de leurs m-ains. Les maire et jurats avaient invoqué le 
privilège en vertu duquel ces vins du haut pays ne 
pouvaient être vendus par d'autres que par eux, ni 
dans la ville, ni dans les faubourgs ; la défense royale 
fut conforme à cette réclamation ^ 



1. X. des Bouillons, fol. 47, verso, 

2. A même la barrique, de broca, cannelle qu'on met à un 
tonneau pour en tirer la liqueur. Du Gange. 

3. I. des Bouillons, fol. 44, recto. 



LES TAVERNIERS. 183 

Déjà les vins de crus de bourgeois, nous l'avons vu, 
avaient obtenu, eux aussi, de précieuses exemptions. 
En 1375, à l'immunité s'ajouta le monopole pour la 
vente en ville. Cette année 1373 devait être une date 
mémorable en tout point pour la commune ; car nous 
l'avons déjà signalée comme l'époque oîi fut complétée 
par Edouard III la constitution de sa jurade. Le mono- 
pole des vins de crus bourgeois fut constitué par un 
règlement sur les taverniers. Placé sous la sauvegarde 
de la jurade, ce règlement* imposait aux taverniers de 
ne vendre dans la ville aucune espèce de vin prohibée, 
c'est-à-dire d'autre vin que de cru de bourgeois, tant 
qu'il y en aurait. Si un bourgeois ouvrait lui-même ta- 
verne, un tavernier ne pouvait vendre au détail à côté 
de ce bourgeois qu'au bout de trois jours. Les taver- 
niers devaient s'engager aussi par serment à ne pas 
déprécier le vin des bourgeois, mais à les aider au con- 
traire à le vendre au meilleur compte que possible^. 
Les bourgeois obtenaient enfin pour cette vente au 
détail l'exemption du droit féodal d'escat ^, que le pro- 

1. « Jureran que edz no bendran a tauerne aucuns Lins 
quedz sapian estre prohibit, et^ tant corne y aura deu bin deu 
cru deus borgues, no bendran dautre bin. » L. des Bouillons, 
fol. 142, verso. 

2. « Jureran que edz no diffameran lo bin deus borgues, 
ny habitans de la deita bille et ciutat; aus ajuderan ausd. 
borgues et babitantz a bendre et despacbar losd. bins au me- 
Ibor que far poyran. » Id., f. 143, recto. 

3. « Tout bou rgeoys de la cytat est frant du droyt de l'eychat, 
et no doyt rien payer su le vin quil vant en taverne de ses 
propres vignes ou du vin dautres. » 



184 PRIVILÈGES COMMERCIAUX. 

duit eût été recueilli sur leurs propres vignes ou qu'il 
fût d'autre provenance ^ 

Quelques années auparavant (1358), une filleule 
de Bordeaux, Saint-Macaire, avait participé aux fa- 
veurs obtenues par la- commune-mère. Sur la demande 
des habitants, le grand sénéchal d^Aquitaine, Jean 
de Cheverston, au nom du prince de Galles, avait 
révoqué tout subside sur le vin qui s'y vendait en ta- 
verne 2. 

A côté des statuts relatifs aux vinetarii, le Livre des 
Bouillons en mentionne deux autres, concernant le tra- 
vail des orfèvres et l'aunage des draps d'Angleterre, 
tous deux également conçus dans l'intérêt de la com- 
mune. Par le premier (6 avril 13S8), défense est faite 
aux orfèvres de Bordeaux de vendre aucun ouvrage 
d'or ou d'argent que par-devant les changeurs et les 
maîtres de la corporation. Ils ne doivent vendre qu'en 
public, afin qu'on puisse juger si leur ouvrage est de 
bon aloi ; ils ne peuvent tenir boutique en ruelle ou 
venelle, mais seulement en rue publique. Tous les or- 
fèvres du duché de Guyenne sont soumis à la même 
loi et obligés de se présenter devant le connétable de 
Bordeaux pour venir chercher certaine touche d'or et 
le poinçon à tête de léopard pour marquer leurs ou- 

{. Escat, escacta, eychac, eycheuta, voyez Du Gange : toute 
redevance convenue dans une vente ou un marché. 

2. Charte datée de Bordeaux, et citée par Louvct, part. 2, 
p. 80-81. 



AUNAGE DES DRAPS ANGLAIS. 185 

vrages. Les orfèvres enfin étaient placés sous la juri- 
diction de lajurade*. 

Le second (31 janvier 1373) était un accord passé, 
sous la médiation du duc de Lancastre^, lieutenant 
d'Aquitaine pour Edouard III, entre le pays bordelais 
et les marchands de draps anglais. Il y avait eu un dé- 
bat au sujet du cordage et de l'aunage des draps que 
ces marchands apportaient et vendaient en Aquitaine. 
Les Anglais prétendaient que la mesure employée par 
les habitants du pays bordelais était plus longue que 
la mesure réglementaire d'Angleterre. A la prière du 
duc de Lancastre, il l'ut convenu que provisoirement 
la mesure en usage à Bordeaux serait remplacée jus- 
qu'à la Pentecôte prochaine par une autre mesure que 
fixait le duc. En attendant, celui-ci ferait venir d'An- 
gleterre une mesure authentique. Si elle n'arrivait pas 
avant la Pentecôte ou dans la quinzaine suivante, on 
reprendrait, jusqu'à ce qu'elle arrivât, celle qui était 
en usage à Bordeaux ; si elle arrivait auparavant, on 
cesserait sur-le-champ de se servir de la mesure fixée 
par le duc de Lancastre. Jusqu'au terme indiqué, les 
marchands anglais devaient donner des assurances à 
leurs acheteurs, ou des cautions, pour compenser la 
perte provenant de la différence ^, si la mesure fixée 

d. L. des Bouillons, fol. 43, recto. 

2. Jean de Gand, troisième fils d'Edouard III, et qui prend 
dans cet acte le titre de roi de Castille et de Léon. L'Angle- 
terre ne reconnaissait pas Henri de Transtamare. 

3. L. des Bouillons, fol. iOI, recto. « Pour ce que le dit 



186 PRIVILÈGES COMMERCIAUX. 

par le duc était plus courte que celle d'Angleterre. 

C'était là une transaction qui ne devait pas paraître 
onéreuse à des négociants de bonne foi. 

On ne voit pas qu'Edouard III ait jamais placé les 
intérêts de ses sujets naturels avant ceux de son duché 
de Guyenne. Il eut soin, pendant tout le cours de ses 
guerres, d'assurer une pleine liberté au commerce 
d'exportation, non-seulement de Bordeaux, mais de 
toute la province. Les marchands ou les officiers an- 
glais ont beau vouloir traiter les Aquitains comme des 
étrangers, le roi s'attache à pratiquer entre les deux 
nations le système de l'égalité. 

En 1 33 1, il fut interdit aux receveurs des impôts en 
Angleterre d'exiger des marchands du duché de 
Guyenne aucun droit pour les marchandises qui n'é- 
taient ni portées ni vendues à terre, dans le cas oîi les 
vaisseaux qui les transporteraient en Flandre seraient 
contraints par la tempête de relâcher dans les divers 
ports d'Angleterre, ou même de les y transborder dans 
d'autres navires. Ces marchands purent même y faire 
un séjour aussi long qu'ils jugeraient à propos, entrer 
et sortir librement *. Le roi leur permit de transporter 

corde qui est ore ordeigne ne feust si long ou non trast tant 
corne ycell que vendera dEngleterre... et lesd. pièges ne dépar- 
tiront de pays pardeca devant quils laisseront tant de leurs 
biens deins de la dite villa de Bordeulx corne pourroient mon- 
ter lesd. mointzvalance. » 

1. L. des Bouillons, fol. 45, recto. 14 novembre. Charte 
conQrtnée par Richard II, 2S septembre 1380. — Id., fol. GO, 



COMMERCE DES NEUTRES. 187 

des blés pris et achetés en Angleterre ou dans la prin- 
cipauté de Galles, pourvu qu'ils n'en fissent point part 
aux ennemis de l'État *. 

Relativeraent au commerce des neutres avec Bor- 
deaux, nous savions déjà, d'après Rymer, qu'en 1358, 
Edouard III statua que le port de Bordeaux serait ou- 
vert aux vaisseaux de commerce pendant les trêves. Le 
Livre des Bouillons nous apprend qu'il tenait à ce que, 
même pendant les hostilités, le commerce étranger 
avec Bordeaux ne souffrît aucune interruption. 

En novembre 1351, il défend au sénéchal de Gasco- 
gne et au connétable d'arrêter les vaisseaux chargés de 
marchandises que les étrangers amenaient à Bordeaux. 
« Ce serait, dit-il, obliger ces étrangers à ne plus venir 
dans ce port, oii, à raison des denrées qu'ils y appor- 
taient, ils payaient des droits considérables^. Cette 
cessation de commerce apporterait un préjudice nota-- 
ble à la ville et à tout le peuple, grave damnum et jac- 
turam. » 

Au lieu de saisir les marchandises de ces forains, lé 
roi veut qu'on leur fasse le meilleur accueil qu'il serait 
possible, afin de les attirer de plus en plus^ 

recto; en 1383 (!«■• juillet), id., fol. 65, recto; en 1388, 
13 juin, id., fol. 89, verso. 

1. L. des Bouillons, fol. 45, verso. — 14 novembre 1351. 

2. « Costumas non modicas solvere solebant. » L. des Bouil- 
lons, fol. 56, verso. 

3. « Sed mercatores et alios cum navibus et mercandisis 
suis ad eamdem civitalem confluentes amabiliter et civiliter 



188 PRIVILÈGES COMMERCIAUX. 

Quant aux denrées venant à Bordeaux, de pays en- 
nemi et rebelle, il est tout simple qu'elles subissent des 
droits ; mais ce n'est pas au profit du trésor royal ; 
Edouard III les abandonne à la commune. 

En 1373 (15 mars), il permet aux jurats d'imposer 
toute marchandise provenant du pays limité par la Dor- 
dogne et par la Garonne au-dessus de Saint-Macaire, , 
ainsi que celles de l'Agenais et du Bazadais. A cette 
date, ces contrées étaient au pouvoir des Français ; la 
domination anglaise allait entrer dans une phase de 
revers. 

Duguesclin, après sa victoire de Chizé et la prise de 
Poitiers^ refoulait les Anglais au-delà de la Garonne. 
Bordeaux était menacée ; Edouard III ne pouvait plus, 
comme en 1328, payer de ses propres deniers la répa- 
ration des remparts de la commune. Il lui fournissait 
du moins un expédient pour relever ses tours et ses 
créneaux sans qu^il en coiàtât rien aux bourgeois*. 

Edouard III avait, en définitive, constitué sur la base 
la plus large la législation commerciale de Bordeaux et 
du duché. Les marchands de Bordeaux lui devaient 
l'exemption de toute maltôte, la prohibition de la vente 
en cabaret, dans la ville même, de tout vin qui ne fût 
pas de cru de bourgeois, celle des vins appartenant 
aux marchands qui avaient pris parti contre le roi, la 

pertractetis ut libentiores animos exiude attrahat facultas dictse 
civitatis limina frequentandi. » Id., ibid. 
\. L. des Bouillons, fol. 48, recto. 



RICHARD II. 489 

défense faite aux barons et gens nobles de lever toute 
imposition insolite sur les marchandises de bourgeois, 
lorsque ces marchandises passaient dans leur district ; 
l'exemption de toute nouvelle taxe sur les denrées que 
des marchands de Bordeaux transportaient dans l'in- 
térieur da duché. Aux commerçants de tout le duché, 
il avait donné l'immunité pour tous les navires qui ne 
faisaient que relâcher en Angleterre, et leur avait as- 
suré le libre commerce avec les neutres. 

Ses successeurs restèrent fidèles à cette tradition 
libérale et sage. Richard II traita toujours avec faveur 
l'Aquifaine, et spécialement Bordeaux, sa ville natale. 
Dans les premiers temps de son règne, il donna des 
lettres patentes (10 avril 1382) très-explicites, oii il 
confirmait et ratifiait toutes les franchises accordées 
par son aïeul à Bordeaux et au duché ^ C'était comme 
le programme de son administration future. Lorsqu'il 
lui arriva plus tard d'accorder un privilège particulier 
à certaines personnes ou certaines villes, il ne man- 
quait pas de déclarer qu'il n'entendait préjudicier en 
rien à ceux de la ville de Bordeaux ^. 

Le droit de vente en taverne, octroyé précédem- 
ment aux bourgeois, était également recherché par le 
clergé bordelais. Richard II (1392, 24 janvier) permit 

i. L. des Bouillons, fol. 55-58. 

2. 1388, 24 octobre. L. des Bouillons, fol. 62, recto. — 1392, 
charte accordée à la jurade de Dax. — Id,, fol. 80, verso. 
Cf. fol. 81, recto. 



190 PRIVILÈGES COMMERCIAUX. 

à l'archevêque, aux chapitres de Saint-Seurin et de 
Saint- André, aux prêtres et à tous les ecclésiastiques 
qui desservaient ces églises, de vendre leur vin en ta- 
verne. De même que pour les bourgeois. L'exercice de 
ce droit était subordonné à trois conditions : les ecclé- 
siastiques devaient faire leur séjour dans Bordeaux ; 
les vins vendus par eux devaient provenir de leurs bé- 
néfices et de crus situés dans le diocèse de Bor- 
deaux *. 

Bientôt Richard II dut intervenir entre sa ville de 
prédilection et une cité voisine, de la domination 
française, la Rochelle. Celle-ci faisait aux Bordelais 
une concurrence opiniâtre, et leur disputait même 
pour les vins le marché anglais. Les marchands de 
Bordeaux ne manquaient jamais l'occasion de saisir 
les bâtiments rochelais, de les confisquer ou de les 
brûler. La Rochelle usait de représailles, et l'histoire 
des deux cités au moyen âge n'est qu'une suite de 
tracasseries et d'hostilités mutuehes. On aurait pu 
croire que, pour le temps des trêves conclues entre les 
deux villes, la Rochelle aurait obtenu de sa puissante 
rivale la liberté de son commerce. Il n'en était rien. 
Le monopole des Bordelais, même aux heures de paix, 
éiddt miYdiliB,h\e. Le Livre des Bouilio7is nous a conservé 
le souvenir d'une de ces nombreuses querelles qui 
n'ont leur vraie cause que dans une âpre jalousie de 
marchands. 

1. L. des Bouillons, fol. 79, verso. 



ANTAGONISME DE BORDEAUX ET DE LA ROCHELLE. 191 

En 1393, une trêve avait été passée entre les deux 
villes. Sur la foi de cette trêve *, un bâtiment appar- 
tenant à un bourgeois de la Rochelle, nommé Guiot 
Potard, s'aventura dans les parages bordelais avec des 
vins et autres marchandises. C'était une barque de 
cinquante tonneaux et que son propriétaire estimait 
3^000 francs. Sur l'ordre du maire et de la jurade de 
Bordeaux, cette barque fut prise et brûlée. Le con- 
servateur de la trêve pour la Rochelle, pour ceux de 
France, comme dit le document en question, Renaud 
de Pons, autorisa les Rochelais à user de représailles 
Gt à faire saisir un certain nombre de bourgeois bor- 
delais qui furent emprisonnés au château de Pons. Les 
magistrats de Bordeaux portèrent plainte devant le 
heutenant d'Aquitaine, Henry de Percy, conservateur 
des trêves pour le roi d'Angleterre et de France. In- 
voquant également les termes de la dernière trêve, ils 
réclamèrent la mise en liberté des bourgeois avec 
payement des dommages estimés deux mille francs 2. 
Les Rochelais y consentaient à la condition qu'au préa- 
lable la commune de Bordeaux leur payât pour leur 

d. L. des Bouillons, fol. 124, verso, et fol. 125, recto. « Une 
barche avec cinquante toneux de vin, laquielle était arsse par 
lesditz mère, jurez et commune de Bordeaux, laquielle chouse 
disoit estre faite contre le tenour des trJeves, conlenantez que 
les nas povent aler et converser envers les autrez avecque 
leurs merchandises vehues... » 

2. « Et requéroient que lesdits burgeys fussent relaxes, 
avecque lez domagez et despentz fetz, lesquiels estiment 
deux mile franc. » L. des Bouillons, fol. 124, verso. 



192 PRIVILÈGES COMMERCIAUX. 

barque brûlée une indemnité de trois mille francs. 
Sur ce point, les Bordelais se récrièrent ; ils répondi- 
rent qu'ils avaient été dans leur droit, et se retranchè- 
rent derrière leurs « privilèges, franchises et libertés, 
costumes, observances et estabhssements *.» 

Devant des prétentions aussi obstinées et aussi 
fondées en apparence de part et d'autre, les deux 
arbitres étaient fort embarrassés. Ils se contentè- 
rent de rendre un accord provisionnel en vertu du- 
quel Bordeaux et la Rochelle devaient, pour le mo- 
ment, se faire des réparations réciproques. Mais au 
mois de juillet de la même année, des lettres patentes 
de Richard II vinrent trancher la question du commerce 
Rochelais tout en faveur de Bordeaux ^ . 

Qu'on ne s'y trompe pa?, toutefois. Ces bons procé- 
dés à l'égard des Aquitains sont le fait du gouverne- 
ment royal, non pas celui de la nation anglaise. 
Comme ses prédécesseure, Richard II est à chaque ins- 
tant obligé de protéger ses sujets d'Aquitame contre 
les extorsions ou les fraudes des agents anglais. La 
multiplicité même des chartes que contient le Livre 
des Bouillons sur des objets identiques tient à ce que 
les Anglais méconnaissaient trop fréquemment les or- 
dres de leur souverain. La faveur royale sert de rem- 

1. « Ce ceux onnt ars barchez, ils ont fet bien et dehiiment, 
selonc droit et rason, et selonc leurs privilégez, franchisez, 
liberteez, costumez, observances et establissements. » Id.,ibid. 

2. L. des Bouillons, îoL 61, recto. 



ORDONNANCE DU 4 JUILLET 1392, J93 

part aux Aquitains aussi bien contre les ennemis de la 
France que contre les Français eux-mêmes. Le»s mar- 
chands anglais ne se faisaient pas faute de faire avec la 
Rochelle, ville de la domination française, un commerce 
illicite et fort nuisible aux négociants de Bordeaux. 
Us venaient dans cette dernière ville avec des cargai- 
sons de blé, et, au lieu d'y prendre des marchandises 
en retour, ils se faisaient payer en espèces qu'ils em- 
ployaient ensuite en achats de vins pris à la Rochelle. 
C'était une perte à la fois pour le commerce bordelais 
et pour le fisc du duché de Guyenne ; l'intérêt du roi, 
d'accord ici avec celui des négociants de Bordeaux *, 
explique l'ordonnance du 4 juillet 1392. Richard II 
y prescrit que tout marchand qui partira d'Angle- 
terre, donnera caution devant la chancellerie anglaise 
qu'il déchargera les blés de s:?, cargaison à Bordeaux, 
qu'il reviendra en Angleterre, soit avec des marchan- 
dises bordelaises, soit avec l'argent qu'il recevra en 
échange du blé vendu, et qu'il rapportera un certifi- 
cat scellé du sceau de la commune bordelaise *. 



i. « Unde non modica incommoda tam nobis qnam fide- 
libus nostris civitalis proedictée sfftpius eveniunt, et multo 
magis evenire formidantur, pro eo quod mercatores prœd, 
vina sua apud eamdem civitatem actenus emere, ac costumas 
et subsidia apud castrum Burdig. solvere consueverunt, qui 
jam aliqua vina in eadem civitate emere aut costumas seu 
subsidia solvere non intendunt... Nos dcsiderantes intime, pro 
comodo et stabilitate civitatis prsed. quœ varia discrimina et 
pericula per iniraicorum nostrornm et invasiones et aggressus 

13 



194 PRIVILÈGES COMMERCIAUX. 

Ce n'était pas seulement aux dépens des Rochelais 
que le commerce de Bordeaux savait tirer parti de 
l'état de guerre entre Richard II et Charles YI. Si 
quelques villes du duché étaient amenées, degré ou de 
force, à quitter le parti du roi d'Angleterre, les Bor- 
delais les traitaient aussitôt en pays ennemi ; ils se 
chargeaient de leur faire expier leur défection en frap- 
pant leurs marchandises de taxes arbitraires. Vaine- 
ment en 1396, à la requête de Maurelet de Montmer, 
sénéchal, pour le roi de France, du Bordelais, du Ba- 
zadais et des Landes, le sénéchal de Guyenne s'op- 
posa-t-il à ces exactions. Sur l'appel interjeté au nom 
du maire et des jurats par le procureur de la commune, 
Raymond de Bernatet, le duc de Guyenne, Jean de 
Lancastre, leva cette défense, en considération des 
services que la commune avait toujours rendus aux 
rois d'Angleterre*. 

fréquenter sustinuit, quatenus poterimus débite providere, 
etc. » L. des Bouillons, fol. 01, recto. 

i. 1 Pour ce est-il que nous, considérans les amours et ser- 
vices que nos av. dits maire, jurez et commune de notre avd. 
cité ont fait avant ces heures à noz progenitors et à nous, et 
font encores à présent, et avons espoir que feront dassi en 
avant. » L. des Bouillons, fol. 71, recto et verso. 



CHAPITRE VII 

LES LANCASTRES 
1399-1453 

Travaux et obligations de la jurade. — Elle est responsable devant le 
peuple. — Sentiment de l'honneur municipal. — Gouvernement dé- 
mocratique. — Haut patronage de Bardeaux sur la province. 

L'usurpation des Lancastres en Angleterre ne pou- 
vait rien ôter à la commune bordelaise. Loin de là : 
les deux premiers princes de cette famille, si avisés et 
si prudents, ne firent que reprendre en Guyenne le 
rôle de ceux qu'ils avaient renversés à Londres, et 
l'impulsion nouvelle qu'ils donnèrent à la conquête an- 
glaise sur le continent étendit et accéléra, encore plus 
que les règnes antérieurs ne l'avaient fait, le mouve- 
ment communal de Guyenne. Il y eut pourtant, au 
début du règne d'Henri IV, une crise qui eût pu de- 
venir sérieuse si le conseil de Charles VI avait su en 
profiter. A la nouvelle de la captivité de Richard H, les 
Bordelais, qui l'avaient toujours vivement affectionné, 
menacèrent de se donner à la France si on ne le tirait 
de sa prison de Pontefract, Le duc de Bourbon essaya 



196 COMMUNE DE BORDEAUX. 

un moment de tirer parti de ces dispositions ; mais il 
recula devant Robert Knolles *. 

Le chagrin et la colère furent plus vifs encore à Bor- 
deaux quand on apprit que Richard avait succombé à 
une mort peu naturelle. Un de ceux qui furent soup- 
çonnés d'avoir participé à ce meurtre étant venu par 
hasard à Bordeaux, le peuple le mit à mort, lui coupa 
le bras, le plaça au bout d'une pique et l'attacha au 
sommet du château de l'Ombrière ^. On parla en- 
core de se donner à la France. Le duc de Bourbon 
s'avança jusqu'à Agen, et envoya quelques agents pour 
entretenir cette fermentation; Bordeaux, Dax et 
Bayonne nommèrent même des députés pour conférer 
avec lui. Le duc leur remit un projet de traité par 
lequel le roi de France accordait à ces villes les privi- 
lèges les plus étendus si elles abandonnaient le parti 
de l'Angleterre. 

Mais des gens bien avisés firent remarquer qu'il, 
était à craindre que le conseil de Charles VI ne tînt 
pas ces promesses, que la France, d'ailleurs, était ac- 
cablée d'impôts, que les Aquitains seraient forcés de 
partager ces charges, et qu'en définitive, ils tiraient 
beaucoup plus de l'Angleterre qu'ils ne pouvaient es- 
pérer de la France '. Sur ces entrefaites, Thomas de 
Percy et l'évêque de Londres arrivèrent avec un corps 

1. Froissart, 1. IV, c. 20. 

2. De Lurbe, Chron. bord., p. 20-22. 

3. Id., ib. Cf. Froissart, id.,ibid. 



HENRI IV. 197 

de troupes, et toute négociation avec la France fut 
rompue (1401). 

Plus tard, de novembre 1406 à janvier 1407, les 
Bordelais, craignant une attaque des Français, renou- 
velèrent leur serment de fidélité au roi d'Angleterre 
devant le portail de Saint-André. Le connétable de 
France, Charles d'Albret, s'empara de Blaye par la 
trahison de l'abbé de Saint-Romain ; mais la place re- 
tomba bientôt au pouvoir des Anglais, et les jurats de 
Bordeaux requirent le sénéchal de s'y transporter pour 
détruire l'abbaye de fond en comble. 

Une expédition du duc d'Orléans contre Bourg-sur- 
Dordogne n'eut pas plus de succès ; à la première 
alarme, les jurats de Bordeaux ordonnèrent de murer 
toutes les portes de leur ville qui étaient sur la rivière ; 
puis les gens de la commune se portèrent sur leurs na- 
vires contre ceux du duc, et « les déconfîrent en Gi- 
ronde, au grand déshonneur du duc et de tout le 
royaume de France, » dit une chronique bordelaise ^ 

Les rapports se rétablirent donc bientôt dans les 
meilleurs termes entre le nouveau roi et la commune. 
Tous deux semblèrent comprendre que, devant la 
France, ils avaient la même cause à défendre. Si les 
Lancastres avaient besoin de l'appui des Bordelais, 
Bordeaux voyait son existence mise en question par 
les progrès des armes françaises. 

l. I. des Bouillons, texte imprimé, p. 538. 



198 COMMUNE DE BORDEAUX. 

D'ailleurs, la commune avait tellement grandi pen- 
dant le xiv^ siècle, le séjour de onze années qu'y avait 
fait le prince de Galles, l'éclat vraiment royal par le- 
quel sa présence avait rehaussé la dignité des bour- 
geois, et les faveurs tout exceptionnelles qu'ils avaient 
reçues de Richard II, commandaient si impérieuse- 
ment à l'usurpateur une politique de ménagements , 
que la commune dut prendre confiance. En effet, à 
la suite d'une amnistie générale accordée par le prince 
pour les auteurs des troubles de 1400 \ une longue 
série de chartes confirmatives des privilèges de la ju- 
rade ^ et de nouveaux avantages lui furent assurés à 
elle et aux bourgeois. La jurade (12 mai 1401) fut do- 
rénavant dispensée de toute reddition de compte au roi 
d'Angleterre pour les droits qu'elle avait touchés sur 
les biens de la ville, et ainsi fut rompu le dernier lien 
qui avait rattaché l'administration de la commune à 
l'action du suzerain^. 

Les menaces les plus sérieuses furent adressées soit 
au chapitre de Saint-Seurin, soit au comte d'Ornon et 
à d'autres seigneurs, au sujet des usurpations et des 
sévices qu'ils s'étaient permis contre des justiciables 
de la jurade*, et, en 1409, la vente faite par l'arche- 

1. V. Froissart, 1. IV, c. 20. 

2. L. des Bouillons, fol. 83-89. 

3. Id., ihid. 

4. « Scientes quod, si hujus modi excessus de cetera accop- 
tare presumpseritis, ad vos et vestra taliter cum rigore capic- 
mus, quod aliis cedet in exemplum talia prsejudicialia et 



HENRI IV. 199 

vêque d'York à la commune du comté d'Ornon la 
délivra pour toujours d'un dangereux voisinage*. 

Enfin, à la même époque, s'annonce l'avènement de 
la commune au plus haut rang qu'une bourgeoisie ait 
jamais atteint : à l'intérieur, la plénitude du gouverne- 
ment démocratique par la convocation fréquente d e l'as- 
semblée du peuple pour décider les affaires les plus gra- 
ves ; au dehors, le patronage de la commune bordelaise 
sur toute la province, et la reconnaissance la plus res- 
pectueuse par toute la Guyenne de son titre de capitale. 

Ce double fait prendra son plus grand développe- 
ment sous les règnes d'Henri V et d'Henri YI, et il 
s'expliquera dès lors par deux causes toutes naturelles : 
d'une part, la situation critique des Anglais dans la 
province, et la nécessité pour les rois d'Angleterre de 
demander toujours de nouveaux subsides à la com- 
mune; de l'autre, l'accroissement considérable de la 
population et des ressources des Bordelais, ce qui les 
mettait plus en état d'étendre leur protection à tout le 
voisinage. 

dampnosanobis et populo nostro facere evitandi. » — Les justi- 
ciables dont il s'agit étaient des habitants de Canderan, du 
Bouscat et de Villenave. La charte du H février 1401, confir- 
mative d'une charte d'Edouard III (20oct. 1354), interdisait au 
chapitre de Saint-Seurin de mettre aux fers {in ferris), dans 
des basses-fosses (tmssis), ou à la gêne (cippis aut aîiis tor- 
mentis), ceux de ces habitants qui, défendeurs eu matière ci- 
vile, offraient une garantie suffisante de se représenter en 
justice. Id., ibid., § 4. 

1. De Lurbe, Chron., p. 23. 



200 COMMUNE DE BORDEAUX. 

Sous Henri IV, le peuple s'assemble en masse à 
l'hôtel de ville, en 1408, à l'occasion du départ du 
maire pour l'Angleterre, départ qui cause beaucoup 
d'émoi; de concert avec les jurats et les Trente, le 
peuple procède à l'élection d'un lieutenant du maire *. 
En 1410, c'est simplement pour établir de nouveaux 
règlements municipaux. Un entre autres mérite d'être 
signalé; il témoigne de la rigidité des communiers 
dans la pratique des devoirs de bourgeois. Le peuple 
décrète que tout bourgeois qui, appelé au conseil de la 
ville, ne comparaîtra pas sans excuse légitime, sera 
non-seulement condamné à une amende, mais verra la 
porte de sa maison brisée par les sergents -. 

En dehors de la cité, dans l'Entre-deux-Mers, jla ju- 
rade prend la défense des populations rurales que mal- 
traitait la famille des seigneurs de Canteloup (1408). 
Ces seigneurs voulaient faire reconstruire la forteresse 
de Canarsac. La jurade voyait dans cet acte un danger 
pour les habitants du pays. La contrée étant pauvre, 

i. Registre des délibérations de la jurade, fol. 126, recto. 
L'ofûce de lieutenant du maire était distinct de celui de 
sous-maire; celui-ci n'exerçait, comme les jurats, que pendant 
deux années. Le lieutenant du maire reslait en fonctions 
pendant toute la durée de l'absence du maire, au delà même 
de l'expiration de l'année. 

2. Usage ancien d'ailleurs : « E si es lo cas que no benguan, 
que en contra los defalhentz sia procedet, si cum antiquement 
se sole far en cas semblant : soes assaver que lo sia piquada la 
porta per lo pendart. » Baurein, Bulletin polymathique, t. X, 
p. 365. Cf. De Lurbe, Chron., p. 23. 



HENRI V. 201 

les seigneurs de Canteloup pillaient les récoltes et les 
provisions des habitants, et les murs de Canarsac rele- 
vés assuraient l'impunité du brigandage. La jurade 
protesta d'abord devant le sénéchal. Mais celui-ci 
n'ayant pas répondu, elle menaça de convoquer le 
peuple. Le sénéchal et son conseil agirent alors : dé- 
fense fut faite aux Canteloup de relever leur forteresse, 
sous peine de SOO marcs d'argent, et le prévôt de l'Om- 
brière reçut ordre de veiller à l'exécution de l'arrêt *. 

A mesure que s'anime le grand combat entre la 
France et l'Angleterre, le frein moral se serre davan- 
tage dans la commune, pour les chefs comme pour les 
administrés. L'indépendance de la cité puise de nou- 
velles forces dans le caractère plus impérieux de la loi 
générale. On remet à la jurade une autorité plus 
étendue, c'est-à-dire qu'elle est astreinte à une plus 
grande vigilance. 

Sous Henri V, les Registres de ses délibérations ré- 
vèlent une remarquable activité de la part de cette ma- 
gistrature communale. Ils nous donnent l'idée de la 
multiplicité des affaires qu'elle avait à régler. Non- 
seulement les jurats administraient la justice, mais 
tout le travail intérieur de la commune était soumis à 
leur surveillance. C'est bien véritablement la concen- 
tration dans leurs mains de toute l'autorité politique et 
législative, et de la police la plus détaillée. Chefs d'une 

2. Registres de l'hôtel de ville, 1^08. 



202 COMMUNE DE BORDEAUX. 

commune, dont la richesse principale est le commerce 
des vins, ils sont appelés à régler tout le travail qui se 
rattache à cette industrie : le prix de la journée des 
tonneliers, des vignerons; le prix de la vente du vin; 
le chiffre des droits à lever sur les tavernes ; la police 
du port (juillet 1414) ^ 

A côté d'arrêtés qui intéressent l'approvisionnement 
de la cité ^ et garantissent même la bonne qualité des 
consommations, nous en trouvons dont la prévoyance 
ne s'arrête pas au bien-être matériel des citoyens, 
mais s'étend à la moral; fé de leur conduite, et frappe 
d'une sanction qui semblerait bien sévère aujourd'hui, 
«n délit devenu commun, le jeu. 11 y a une rigidité 
lacédémonienne dans cette ordonnance de la jurade 
(juillet 1414), qui défend de jouer de l'argent, « sous 
peine d'être attaché en chemise à un poteau pendant 



d. Pour les tonneliers, IB sterlins par jour; pour une 
douzaine de barriques neuves, 4 francs. Si pour éviter l'exé- 
cution de celle ordonnance, aucun tonnelier sortait de la ville, 
I en serait banni pendant un an. Registres, fol. 12, 8, 61, 
63, n, H7. 

2. Règlements sur le poids des blés et farines; vérification 
des poids de l'étain et autres marchandises; défense de ne pas 
vendre de poisson en cachette, tout doit être porté au marché; 
défense à qui que ce soit d'en recevoir dans sa maison, de 
vendre en gros les bouteilles de poisson. Dès que le poisson 
frais sera arrivé, il devra être porté au marché pour y être 
détaillé. Défense aux poissonniers de vendre le poisson dans 
leurs maisons, sous peine de perdre le droit de bourgeois et 
d'être bannis. On nommait chaque année deux priseurs de 
poisson. » Id., fol. 17, 43, 22. 



TRAVAIL DE LA JURADE. 203 

un jour, et d'avoir les doigts attachés et fermés avec 
une clef ^ » On doit croire sans doute qu'une pénalité 
si forte n'était motivée que par le goût d('jà trop ré- 
pandu pour les jeux d'argent; mais elle prouve aussi 
la force de discipline qui régissait jusqu'aux loisirs des 
bourgeois, et la rectitude morale au prix de laquelle 
on achetait l'honneur de la bourgeoisie. 

« Le bien public » étant la loi des jurats, comme le 
répètent à chaque page les décrets de l'hôtel de ville, 
leur labeur administratif ne se relâche jamais. Il est 
difficile de trouver une magistrature aussi constam- 
ment occupée. Lorsqu'ils sortent de charge, au dernier 
jour de leurs fonctions, ils doivent encore redoubler 
d'activité. Pendant la nuit qui précède le jour de leur 
remplacement, ils sont tenus de léguer à la cité de 
nouveaux décrets conformes à l'utilité commune, et, 
pour ceux de 1414, les Registres des délibérations 
mentionnent jusqu'à soixante-sept ordonnances ren- 
dues dans cette nuit solennelle. Il n'y aura pas un 
instant d'interruption dans le gouvernement : le pre- 
mier acte des nouveaux jurats sera d'ouvrir les der- 
niers décrets de leurs prédécesseurs, et de les mettre 
immédiatement à exécution ^. 



i. Registres des délibérations de la jurade, fol. 48, verso. 
« Que nul no sia si ardit de joquar a largent sotz la pena de 
estre mis tôt nnt am camissas per tôt un jorn, los digtz en part 
de deutz claussicatz. » 

2. Registres, fol. 12, i4, 20. 



204 COMMUNE DE BORDEAUX. 

Les pouvoirs sont vraiment ici des devoirs. Magis- 
trats électifs, les jurats sont responsables devant leurs 
concitoyens. S'ils sont affranchis, comme nous Tavons 
vu, du contrôle du roi d'Angleterre, ils n'échappent 
pas à celui de la commune. Au sortir de sa charge, 
l'ancien sous-maire, Jean du Freysse, déclare qu'il est 
prêt à répondre, dans le cas oii quelqu'un aurait sujet 
de se plaindre de lui ^ Jean Ferradre, prévôt de la 
ville, fait la même déclaration. Au premier rang de 
leurs devoirs figure la garde du registre des chartes et 
privilèges. Ce précieux dépôt, vrai palladium des li- 
bertés bordelaises, est soigneusement renfermé dans 
une boîte dont le sous-maire, le prévôt et deux jurats 
reçoivent chacun une clef ^. Ces archives ne peuvent 
sortir de l'hôtel de ville. Si quelque haut personnage, 
fût-ce l'archevêque lui-même, veut prendre connais- 
sance d'un statut, il se rendra à Saint-Élegi ; on lui 
fera lecture de la pièce, et, s'il veut l'examiner plus 
amplement, il enverra un commissaire spécial. « Le 
déplacement des archives tirerait à conséquence ^. » 

1. 1404, Reg. des délibér., fol. 7, verso. 

2. « Las quatre claus deus previletges foren balhadas la una 
a Guilhem..., la autra a Johan..., la autra a Johan Ferradre..., 
la autra a Johan Guasse... » Registres des délibérations, 1414, 
fol. 20. 

3. « Et plus fo ordenat que si Moss. l'archevecque vol veder 
en lo registre la ténor deu previletge, que done commissar 
par lo veder a Sent Elegi... quar autrament no lo sia portât lo 
original part de la ne trahat ad consequentiam. » Registres des 
délibérations, 1414, fol. 76, verso. 



ÉLECTION DES JURATS. 205 

Pour l'élection des nouveaux jurats^ l'appareil des 
précautions contre la brigue est redoublé : les jurats 
électeurs sont barricadés avec soin dans leur con- 
clave *. 

Comme on redoute de plus en plus les secrètes ma- 
nœuvres de la France, ils ont expressément juré de ne 
nommer à la jurade personne qui ne soit de Bordeaux, 
du Bordelais ou de la nation d'Angleterre ^ Aupara- 
vant, on y admettait des hommes de race et de langue 
françaises, pourvu seulement qu'ils fussent bourgeois 
de la commune. 

Le peuple entier est pris à témoin de la régularité et 
de la sincérité de l'élection. Lorsqu'elle a été faite, la 
cloche de l'hôtel de ville sonne, les jurats sortent du 
conclave et vont à Saint- André, où le peuple est rassem- 
blé. Là, le clerc de ville montre à la multitude lo em- 
postat, le papier cacheté où sont écrits les noms des 
nouveaux jurats, et api-ès quelques bonnes paroles, il 
l'ouvre et fait à haute voix lecture de la nouvelle 
liste \ 

\. En dedans, la porte de l'hôtel de ville est fermée à 
clef par les jurats; en dehors, avec une grosse barre et une 
chaîne. » Id., fol. 90, verso. 

2. Registres des délibérations, fol. 70, verso. 

3. Pour l'année 1415, le registre nous a conservé les noms 
de ces élus; c'étaient : Jean Estève, Ramon Gassias, Arnaud 
Apostal, Arnaud Miqueu, Galhard de Junqueyra, Bernard 
Jaubert, Arnaud Bosseu, Amanieu de Montlarin, Arnaud Fort, 
Arnaud de Bros, Richard Cadet, Guillaume Aysselia. Id., 
fol. 71. 



206 COMMUNE DE BORDEAUX. 

Pour les magistrats municipaux de cette époque, la 
journée de travail commence de bonne heure : à sept 
heures du matin, en vertu d'une ordonnance de la 
jurade elle-même*. 

La commune, qui les fait si puissants, ne se confie à 
eux qu'avec des sûretés. Pour qu'une jurade nouvelle 
ne détruise pas l'œuvre de ses prédécesseurs, les jurats 
ne pourront révoquer un règlement ancien sans l'avis 
des trente conseillers de la ville, qui représentent ici la 
tradition et l'élément conservateur ^. Reste à les sou- 
tenir dans leur action, et alors reparaît le serment, 
mais encore plus général et plus explicite qu'en 1376. 
Non-seulement les bourgeois, chefs de maison, le prê- 
tent pour leur compte; mais ils sont tenus de le faire 
prêter à leurs valets, et tous jurent d'exécuter et de 
faire exécuter les ordonnances de la jurade ^. 

Il s'en faut que, dans une commune, ce soit là une 
formalité vaine. Le sens du serment est assez bien 
compris pocr que la responsabilité mutuelle développe 
chez les bourgeois le sentiment de l'honneur commu- 
nal. Les torts d'un seul citoyen de Bordeaux suffisent 
pour décrier toute la ville. En 1414, un bourgeois, 

i. « Viniquossan en jurada dintz sept de clocha. » Id., 
fol. 72. 

2. Registres des délibérations, fol. 71. 

3. « Que cascun borgue de bostau fassa jurar sous bajlets 
oed fassa bon por lor, et plus que fassar far a loto maneyra de 
borgues et babitanlz'* segrament de tenir las ordenanssas. » 
Id., fol. 17, recto. 



SOLIDARITÉ COMMUNALE. 207 

nommé Bernard Volant, a commis des pillages sur la 
terre d'Albret et enlevé beaucoup d'argent à des parti- 
culiers, sous prétexte qu'un vassal du sire d'Albret ne 
lui paye pas ce qui lui est dû. La jurade ressent vive- 
ment le tort fait par ce bourgeois à l'honneur de la cité. 
Nous en avons la preuve dans les lettres que les magis- 
trats écrivirent à cette occasion au seigneur et à la 
dame d'Albret. Ils leur expriment, avec un accent 
très-vrai de dignité offensée, tout le déplaisir que leur 
causent les méfaits de leur concitoyen. Ils en rougis- 
sent (( pour l'honneur de la ville, » et, sans chercher à 
atténuer le délit de Bernard Volant, sans accepter 
comme excuse le motif de sa créance, ils l'engagent 
formellement à réparer les dommages, et à punir le 
coupable de telle sorte que la commune soit bien 
vengée * . 

Déplus en en plus susceptibles sur tout ce qui touche 
à leurs droits et immunités, les bourgeois, par l'organe 
delà jurade, invoquent la protection du roi d'Angle- 
terre (mai 1416) avec un ton de confiance et de fermeté 
que n'affaiblit pas la courtoisie de la forme ^ C'est bien 
le langage de gens dont on a besoin et qui peuvent 
faire leurs conditions. 

1 . « Les doumatges seron bien repparey et honnour de la 
cité y sera reper. » Registres des délibér., fol. 3, 4. 

2. Voyez la lettre écrite à Henri V au sujet d'un péage 
qu'Henri IV avait accordé à Charles Alpherilz de Navarre sur 
certaines marchandises, ce que les jurats considèrent comme 
une atteinte aux privilèges bordelais, Id., fol. 126-127. 



208 COMMUNE DE BORDEAUX. 

Contre le roi lui-même ils se sentent plus forts. En 
1415, commeon souffrait delà disette, les jurats avaient 
défendu de faire venir à Bordeaux du vin du haut pays 
(qui tenait alors pour les Français), à moins que les 
bâtiments n'apportassent à proportion autant de blé 
que de vin. L'ordonnance portait un dommage notable 
au roi, qui se trouvait privé par là de la dîme de 30 sols 
par tonneau, perçue de tout temps par les rois d'An- 
gleterre sur les vins du haut pays qu'on chargeait pour 
l'étranger. 

Aussi, dans une grande assemblée, présidée par le 
sénéchal, le procureur fiscal d'Henri V réclama. 

Il prétendit que les j urats n'avaient pu rendre cette 
ordonnance sans le consentement du sénéchal ou de 
son conseil. 

Le procureur-syndic, défenseur delà commune*, se 
contenta de répondre que, de tout temps, les maire et 
jurats étaient en possession du droit de faire des statuts 
conjointement avec le peuple. 

Le connétable de l'Ombrière ayant voulu protester à 
son tour, les jurats convoquèrent les Trois-Cents et le 
peuple entier. La question fut soumise à l'assemblée 
et, d'une voix unanime, on proclama que l'ordonnance 
subsisterait. La victoire resta à la commune. Les cir- 
constances du moment y avaient aidé sans doute; mais 



1. Une de ses principales fonctions était de recouvrer les 
créances de la ville. Registres desdélibér., fol. 14, verso. 



ASSEMBLÉES POPULAIRES. 209 

la jurade en avait su tirer parti pour l'avantage de la 
cité *. 

Cette intervention du peuple dans le gouvernement 
de la commune devint sous Henri V un fait régulier. 
Bordeaux offrit alors le spectacle d'une véritable dé- 
mocratie. Ce n'était plus seulement, en effet, par l'in- 
termédiaire de ses représentants que la commune s'ad- 
ministrait ; c'était par le vote de tous les communiers 
rassemblés sur le parvis de Saint-André, le forum 
chrétien du vieux municipe. Curieux spectacle, en 
effet, qu'un populaire délibérant et votant sur les plus 
graves affaires d'une ville, et cela au xv* siècle, au mi- 
lieu d'arrogants barons et en face de royautés ombra- 
geuses. En 141S, trois fois, le peuple est convoqué à 
son de trompe : en février, pour entendre les nouvelles 
qu'on a reçues de la guerre contre les Français; en 
mars, pour faire connaître les griefs qu'on pourrait 
avoir contre les officiers du duc^; en novembre, parce 
que le maire et le clerc de ville, envoyés en ambassade 
auprès d'Henri V, ne veulent pas partir sans en avertir 
le peuple et sans prendre congé de lui^ On devait en 
même temps informer la ville d'un succès remporté 
par le roi en Picardie. Quant à l'objet de l'ambassade, 
c'était de saluer le nouveau roi au nom de la commune, 
et de lui offrir un présent de 200 tonneaux de vin pour 

1. Reg. des délibér., fol. 14, verso. 

2. Registres des délibérations, fol. 4, recto, 

3. Id , fol. 102, recto. 

14 



UO COMMUNE DE BORDEAUX. 

lui, et de 100 pour les seigneurs de sa cour. Offre qui 
n'est pas désintéressée ; car les magistrats ambassadeurs 
doivent demander en retour à Henri Y la confirmation 
des privilèges et franchises de la ville. 

On peut craindre déjà qu'à la faveur de cette inter- 
vention du peuple en masse, les corporations les plus 
puissantes n'imposent leur volonté au corps entier de 
la commune. Nous voyons en effet qu'en février 1414, 
k corporation des bouchers demanda que les prison- 
niers faits dans les combats contre les Français lui fus- 
sent donnés en garde, et qu'il lui fût permis de les tenir 
dans ses maisons. Une première fois cette prétention 
fut repoussée ^ On connaissait les habitudes violentes 
des suppôts de la boucherie, et on craignit que les 
prisonniers ne fussent traités sans ménagement. N'ou- 
blions pas en effet que plusieurs mois auparavant avait 
éclaté à Paris la révolution cabochienne, dont il semble 
que la tentative des bouchers bordelais ait été un contre- 
coup. Ils réussirent en effet quelques mois plus tard ; 
le 3 juin la commune leur abandonna les prisonniers 
d'Agen^. 

C'est surtout à la suite d'une demande de subsides 
par le roi d'Angleterre que l'appel à l'assemblée géné- 

-1. « Ordeneren que la supplicacion feita per los boeuceys 
que los prisoneys los fossar balhatz et que los possessan tenir 
en lors liostaus, que no los sian balhatz, quar dopte sere que 
los trattessan mau. » Registres des délibér., fol. 117, recto. 

2. Id., fol. 127, verso. 



ASSEMBLÉES POPULAIRES. 211 

raie devient obligatoire. La commune tout entière, 
dans ces circonstances, est maîtresse absolue. Les ma- 
gistrats se garderaient bien de rien décider sans elle, 
et ils déclinent toute responsabilité. En avril 1420, une 
assemblée d'Etats ayant été indiquée à Dax pour y dé- 
libérer sur un subside demandé, le conseil des Trente, 
consulté par la jurade, jugea qu'avant toute chose, on 
devait convoquer le peuple et lui faire lecture des lettres 
du roi et de son sénéchal, afin qu'il donnât aux députés 
les pouvoirs nécessaires, et que rien ne se fît sans son 
avis et consentement ^ 

L'hôtel de ville de Saint-Eloi fut alors le théâtre d'une 
des plus solennelles assemblées qu'il eût vues depuis 
longtemps : tous les citoyens actifs de la cité étaient 
là, réunis devant les jurats, les Trente et les Trois- 
Cents, qui formaient le conseil extraordinaire de la 
commune. Trois mille personnes vinrent au rendez- 
vous, pour délibérer et voter ensemble. 

L'assemblée fut ouverte par le clerc de ville qui, après 
avoir lu les lettres du roi et du sénéchal, exposa briève- 
ment le sujet de la convocation, et exhorta chacun à dire 
librement son avis. Les jurats, disait-il en terminant, 

1, « Que doman que sera digmenge lot la poble sia apperat 
et ajuptat à Sent Ylegy, et que per donnar poder aus senbors 
qui iran per nome de la ciutad de Dax, siao monstrada las 
letras deu rey nostre senhor et deu loctenent deu senescaut 
au poble, et que sia feit so que se l'ara en aquesta part ab lor 
volher et cosselb. » Délibération du -27 avril, d'après Baurein, 
Bulletin polymathique, t. X, p. 339. 



212 COMMUNE DE BORDEAUX. 

étaient prêts à s'y conformera L'opinion qui prévalut 
d'abord fut celle de Jean Ferradre, qui ne voulut 
pas qu'on accordât ni taille, ni imposition par feu. 
1,300 communiers des plus notables, plus l'unani- 
mité des Trois-Cents, embrassèrent cet avis. 

Ce vote n'était pas définitif. La commune, mise en 
face d'une demande de subsides, avait songé d'abord à 
ses franchises, et son premier mouvement avait été de 
la repousser comme une atteinte à ses privilèges. 

Mais, après cette satisfaction donnée à la dignité de 
la commune, un retour s'opéra dans les opinions. Con- 
tente d'avoir prouvé au roi d'Angleterre qu'elle pouvait 
refuser le subside, la commune en appela à elle-même, 
et revint à une décision plus conforme aux circonstances. 
Quelques jours après, en effet, il fut résolu d'un com- 
mun accord qu'on donnerait aux députés des pouvoirs 
compatibles à l'honneur de la cité, qui, disait-on, n'a- 
vait manqué en aucun temps à ce qu'elle devait à son 
souverain^. On donna donc aux députés plein pouvoir 
de consentir aux intentions du roi ; mais avec cette 
clause que ce qui serait adopté par les États ne pourrait 
préjudicier aux libertés et statuts de la commune 

i. « Sur so que casum aqui pressent voulus dire son abis... 
quar lor senhors jurais son entenden ab gobernar ab lor bon 
abis et cosselh. » Ici., ibid. 

2. « Car bon sera que ayan tan poder que sia honor de la 
ciutat, la quau nuls temps no ha de falhit de far son degut 
envers lo rey, nostre senbor, et ayssi que sia au plasir deu 
rey. » Délibération du 29 avril, p. 361. 



ASSEMBLÉES POPULAIRES, 213 

(l"mai 1420). Lorsque les députés furent de retour, 
le peuple fut convoqué de nouveau, 10 juin, pour en- 
tendre le rapport de ce qui s'était fait à Dax. Lecture 
lui fut donnée d'une lettre d'Henri V qui le remerciait 
des frais que la commune s'était imposés pour la dé- 
fense du pays. Elle lui avait accordé cent hommes d'ar- 
mes pour trois mois, ce qui lui coûtait une imposition 
de 20 sols sur chaque tonneau sortant de la ville ^ A ce 
prudent calcul qui règle les dons de la commune au 
suzerain, répond naturellement une liberté toute spon- 
tanée de la part de tous les citoyens, quand il s'agit 
d'assister la jurade elle-même. Dans le temps même oîi 
le peuple s'interroge si longuement sur les secours de- 
mandés par Henri V, nous voyons toutes les corpora- 
tions empressées de fournir à la jurade les sommes 
nécessaires pour subvenir à des besoins locaux ^. Plu- 
sieurs feuillets du Registre des délibérations sont remplis 
des chiffres des avances faites librement au trésorier 



1. Registre des délibérations^ fol. 20 et 21. 

2. Un article des établissements de Bordeaux, cité par 
M. Jules Delpit (manusc. anglais, Introd., p. 229), montre 
combien était sévère, pour ne pas dire impitoyable et absurde 
dans certains cas, cette loi de solidarité. Si un noble ou un 
clerc, débiteur d'un bourgeois, refuse de comparaître en 
justice devant le maire, toute relation directe ou indirecte de 
tous les bourgeois avec lui, les siens ou leurs représentants, 
doit immédiatement cesser. Le bourgeois qui enfreint cette 
« excommunication réelle » devient personnellement resi^on- 
sable de la dette. Si ces moyens ne suftisent pas, la commune 
tout entière doit aider son associé à se faire rendre justice. 



214 COMMUNE DE BORDEAUX. 

de la ville par les boulangers, les bouchers, les reven- 
deurs, la banlieue d'Entre -deux-Mers, et les quartiers 
de Cauderan, Colinhan, Bouscat et Talence*. 

Encore fortifiée par les dangers de la guerre, cette 
solidarité ramènera, pour toutes les affaires qui pour- 
ront intéresser la commune, la convocation de l'as- 
semblée populaire. On vient d'apprendre (18 novembre 
1420) qu'un vaisseau ennemi a paru dans la rivière, 
chargé d'un grand nombre de gens d'armes et de trait. 
Aussitôt, sur l'avis d'un jurât, on convoque le peuple ^ 
Même recours à l'opinion universelle, lorsqu'on an- 
nonce que le dauphin de France approche, et que son 
intention est de venir mettre le siège devant Bor- 
deaux ^ Il semble qu'au contraire l'aggravation du 
péril eût dû concentrer davantage le gouvernement 
dans les mains de la jurade. Loin de là, plus il aug- 
mente, plus l'action s'étend à la masse; la jurade pa- 
raît abdiquer, et se borner à exécuter les volontés de 
l'assemblée populaire. Mais si les institutions de li- 
berté s'accroissent à l'excèS;, si le pouvoir exécutif lui- 
même tombe aux mains du peuple, n'est-il pas à 
craindre que la démagogie ne fasse regretter l'antique 
direction de la jurade? Il est permis de supposer que 
de violentes perturbations, dont le bruit s'est perdu 
pour nous dans le tumulte croissant de la guerre na- 

1. Registre des délibérations, fol 130, 134. 
?. Id., fol. 57, verso. 
3. Id., fol. M 7, verso. 



FORCES MILITAIRES. 215 

tionale, aient fini par rompre, en 1453, l'équilibre 
établi dans la commune par le travail du xiv* siècle. 
En attendant, la commune ajoute à sa puissance 
politique l'appareil d'une force militaire respectable. 
La milice de ses bourgeois est la première armée que 
fournisse la Guyenne, la première dont le secours soit 
invoqué par les souverains d'Angleterre et par la pro- 
vince. En 1420, c'est la commune de Bordeaux qui se 
charge d'assiéger Saint-Macaire, tombée au pouvoir 
des Français. Les jurats * ordonnent de faire porter 
à ce siège des engins, brides, canons et bombardes. 
Tous les bourgeois, propriétaires ou marchands, sont 
tenus de se rendre au siège. Les marchands fermeront 
leurs boutiques jusqu'à nouvel ordre. Les maire et 
jurats ont seuls le droit de lever et de commander ces 
troupes bourgeoises. La commune combat pour l'An- 
glais, mais sans être à son service. On a décidé, il est 
vrai, que dans cette circonstance on porterait, non pas 
la bannière de la ville, mais celle de Saint-George, 
afia de faire mieux éclater le dévouement de Bordeaux 
à la cause anglaise. Mais la commune n'abdique pas 
néanmoins son indépendance par rapport au service 
militaire ; et on arrête en même temps que, « pour 
faire les honneurs de la cité, il serait fait un cri géné- 



1. « Que tota maneyra de gens angan au seti a Sent Ma- 
kari, et que los hobraduys sian barratz, entro que siat au- 
trament hordenat. » Registres des délibérations, 1420, 1421, 
fol. 25. 



216 COMMUNE DE BORDEAUX. 

rai ^ )) Le patriotisme des Bordelais, ne l'oublions pas, 
ne sort pas à cette époque de l'enceinte de la cité. On 
se bat contre les Français, mais sans aucune sympathie 
pour la nation anglaise. Les Aquitains n'étaient pas 
plus aimés des Anglais; car, lorsque, par suite des 
pertes qu'ils avaient éprouvées pour le service du roi, 
ils se retiraient en Angleterre, ils y étaient fort mal 
reçus par les sujets du souverain pour lequel ils avaient 
combattu dans leur pays ^. Aussi, toutes les parties im- 
portantes du service militaire ne sont confiées qu'à des 
bourgeois : l'artillerie, les patrouilles de nuit, la visite 
des corps de garde ^ 

{ . « Que sia feyta la honor de la ciutat, et que sia feyt ung 
crit generau. » Regist., ibid. 

2. Ces émigrés étaient appelés, en Angleterre, alliantz. 
Beaucoup se plaignaient d'être accablés de vexations et d'in- 
jures. Ils réclamaient d'Henri IV le droit de demeurer, ven- 
dre, acheter, posséder et acquérir terres, rentes, pour eux et 
leurs hoirs, et d'user de leurs biens en toute liberté, comme 
les sujets nés en Angleterre, « ainsi, disaient-ils, que droit et 
« raison le requièrent. >. Ils demandaient que les offlciers et ma- 
gistrats royaux empêchassent qu'il ne fût fait désormais aucun 
attentat à leurs corps et biens. Henri IV fît droit à leur requête 
par lettres patentes du 7 février 1412. Rymer, t. IV, part. 2, 
p. 5 et 6. 

3. Les capitaines chargés de commander l'artillerie sont 
les bourgeois Johan Estèbe et Vigoros Estèbe. Id., ibid. — 
Ils avaient des canons d'un calibre énorme. Le 14 déc. 1420, 
les jurats ordonnèrent de faire achever au plus tôt le grand 
canon qui était commencé, et qui devait tirer des charges de 
sept quintaux. Un nommé Jean Gautier, officier de l'artillerie 
de la ville, fabriquait ces pfèces monstrueuses. Les jurats pas- 
sèrent avec lui un contrat pour la fonte d'un autre gros canon 
de la charge de cinq quintaux ; ils s'engageaient à lui fournir 



JURIDICTION ECCLÉSIASTIQUE. 217 

Pour le siège de Budos, en 1422, ce sont deux jurats 
qui sont chargés de commander la milice bordelaise. 
Si le connétable de Bordeaux reçoit, par hasard, le 
titre de capitaine de la ville, ce n'est que du consente- 
ment de la jurade *, et quand le roi d'Angleterre invite 
la commune à faire une expédition dans la Saintonge 
et le Poitou, la jurade commence par convoquer les 
Trente et les Trois-Cents. On délibère, et l'armée 
communale ne se met en marche que sur l'avis des 
magistrats ^. 

Aucun moment n'eût été plus opportun pour l'ex- 
tension des privilèges de la jurade aux dépens de toute 
autorité rivale ; aussi la voyons-nous alors profiter du 
prestige que lui donnait son rôle dans la défense du 
pays, pour restreindre la juridiction ecclésiastique. 
Dès le 30 juillet 1419, les jurats avaient fait publier 
défense à tous bourgeois^ procureurs en cour d'Église, 
sous peine d'être privés du droit de bourgeoisie ', 

« tôt lo fer et tôt lo carbon que beson sara affar lodeyt canon. » 
Ces bombarbes, malgré leur pesanteur prodigieuse, se trans- 
portaient comme le reste de l'artillerie; on trouve qu'elles ont 
été employées pour divers sièges : Budos, Lamarque, Monguion, 
Saiat-Macaire, Lamothe, Montrevel, Rions, Puynormand, Ma- 
lengent. Baurein, Bulletin iwlymathique, t. X, p. 367-369. 
i. Id., fol. 36, verso. 

2. Registre etc., fol. iii, verso. Sont frappés d'une forte 
amende les bourgeois qui se dispensent d'aller à la guerre. — 
Le seigneur de La Lande portait l'étendard de la ville, fonction 
héréditaire dans cette famille. 

3. « Sub la pêne destar privât de borguesia. » Reg. des 
délibér., fol. 34, verso. 



218 COMMUNE DE BORDEAUX. 

d'instancer aucun bourgeois par-devant les juges ec- 
clésiastiques, à moins que les bourgeois ne fussent 
tenus de comparaître en vertu de quelque charte ou 
contrat. Ils avaient en même temps défendu aux no- 
taires de recevoir aucun acte dans lequel les parties se 
soumettraient par serment à la sentence d'un juge 
d'église. L'archevêque de Bordeaux, David de Mont- 
ferrand, répondit que c'était là une atteinte portée à la 
disposition des saints canons et une usurpation sur sa 
juridiction. Il soutint en conséquence que les jurats 
avaient encouru l'excommunication majeure \ et il leur 
fît même écrire par le pape Martin V, qu'ils eussent à 
rétracter leur défense et à réparer le tort qui en ré- 
sultait. 

Les jurats, au lieu de déférer au désir du souverain 
pontife, invoquèrent l'autorité du roi, qu'ils croyaient 
favorable à leur prétention, et firent sommation à l'ar- 
chevêque de se soumettre à la volonté royale^. Ils 
firent en outre publier défense de payer les cens et 
rentes dus, tant à l'archevêque qu'aux chapitres de 
Saint-André, de Saint-Seurin et aux autres gens 
d'église, ce qui était une saisie de leur temporel. Cette 
défense fut bientôt rétractée devant les censures de 
l'Église ; mais on mit en délibération la question de 

1. « Cum non esset dubium ipsos summam excommunica- 
tionem a canone contra talia perpétrantes incurrisse. » Reg. 
des délibér., fol. 35, recto. 

2. « Et que sia requerit que fassa la voler deu rey. » Id,, 
fol. 16, verso. 



JURIDICTION ECCLÉSIASTIQUE. 219 

savoir si ceux qui l'avaient portée avaient encouru les 
censures, et s'ils devaient se présenter à l'archevêque 
pour lui en demander l'absolution *. 

Plusieurs furent d'avis d'en conférer avec les gens 
du conseil du roi; mais quelqu'un représenta que les 
jurats ne se tenaient pas pour excommuniés, et que 
rien, par conséquent, ne devait les empêcher de pro- 
céder à l'élection qui devait se faire, en ce moment, 
d'un nouveau membre de la jurade ^. 

Les jurats ne laissèrent pourtant pas de se pourvoir, 
tant devant le roi que devant le pape. Un député, en- 
voyé à Rome, en rapporta trois bulles dont une conte- 
nait une citation contre Tarchevêque ^. D'un autre côté, 
le maire de la ville et le sénéchal de Guyenne, qui 
tous deux revenaient d'Angleterre, en rapportèrent 
des lettres patentes adressées à l'archevêque pour qu'il 
suspendît ses poursuites *. 

Cette double intervention du pape et du roi changea 
tout à coup le langage du prélat sans modifier au fond 
son attitude. Il prétendit qu'il n'avait point porté d'ex- 
communication contre les jurats ; il soutint seulement 
qu'il n'avait fait que ramener à exécution les anciennes 

i. Reg. des délibér., fol. 2o, verso. 

2. Id., fol. 26, verso. 

3. Id.,M, 37, recto. 

4. « Daquet medi jorn arriberen a Bordeu Moss' lo mager 
et Moss'' lo senescaut de Guiana, et portan a plusors las letras 
deu rey notre S' que eran dirigadas a Moss"" larcebesqne de 
Bordeu. » Id., fol., 43, verso. 



220 COMMUNE DE BORDEAUX. 

constitutions synodales et provinciales ; que ce n'était 
point lui, mais le droit, qui excommuniait la jurade, et 
que, d'ailleurs, cette excommunication était réservée 
au pape*. Aussi les jurats firent-ils appel par provi- 
sion de l'excommunication que l'archevêque devait 
faire publier contre eux dans les églises paroissiales de 
Bordeaux. Le procureur-syndic signifia cet appel à 
l'archevêque et lui demanda les apôtres'^ ^ c'est-à-dire 
le renvoi vers le juge devant lequel l'appel devait être 
relevé. 

Pendant le débat que nous venons de résumer^ le 
sénéchal de Guyenne avait formé un projet d'accord ; 
mais David de Montferrand ne jugea point à propos d'y 
déférer ; il fit au contraire dénoncer dans tout le dio- 
cèse un projet d'excommunication contre les jurats. 

Il était temps pour ceux-ci de prendre une résolu- 
tion. Ils tinrent une assemblée solennelle, et, dès le 
début delà délibération, ce fut une pensée de concilia- 
tion qui se fit jour. Jean Olivier, l'un des premiers 
opinants, dit qu'il était déjà avancé en âge, qu'il ne 
voulait point être excommunié, et qu'il fallait rendre à 
l'ÉgHse ce qui lui était dû^ Après lui, Guillaume 
Potevin exposa qu'il était nécessaire que les jurats et 
les trente conseillers fussent animés du même esprit. 



1. Reg. des délibér., fol. 47, recto et verso. 

2. « Et la foren demandât apostels. » Reg. des délibér., 
fol. 89, verso. 

3. Id., ibid. 



INTERVENTION D'HENRI V. 221 

et qu'ils agissent d'un concert unanime ; mais il ajouta 
qu'il fallait envoyer des sergents aux portes des églises, 
pour arrêter ceux qui porteraient la sentence d'excom- 
munication. Ce dernier avis parut excessif, et quel- 
qu'un fit observer qu'il y avait déjà assez de mal sans 
qu'on en fît encore davantage. 

L'opinion de Potevin prévalut ; si, comme on peut 
le présumer^ la jurade recueillit le prix de sa modéra- 
tion, c'est au roi qu'elle en fut redevable. Sur les 
plaintes qu'elle lui avait adressées, Henri Y envoya un 
de ses clercs à Rome, pour recommander l'affaire à 
l'évêque d'Hertford, son procureur auprès du Saint- 
Siège. Ce prélat était invité à rendre aux jurats, en 
cour de Rome, tous les services qui dépendraient de 
lui. Quant à l'archevêque, le roi lui témoigna son mé- 
contentement, et le cita pour se rendre en Angleterre, 
oii les jurats envoyèrent aussi des députés chargés de 
défendre leur cause. 

Nous ne savons au juste quelle fut l'issue du débat, 
car c'est au milieu de ces événements qu'est inter- 
rompu le Registre de la jurade ; mais nous avons du 
moins la lettre qu'Henri V lui écrivit à cette occasion, 
et elle témoigne des dispositions les plus favorables : 
« Très-chers et féaulx, par les lettres que dernerement 
escript nous avez et autrement, avoras sceu les peines, 
travalx, vexacions, et dommages par vous suffers et 
sustenus par les griefs, poursuites feytes contre vous 
et ordonnez par révérend père en Dieu larcevesque de 



222 PRIVILÈGES COMMERCIAUX. 

Bordeaux, dont nos navons este ne sommes ben con- 
tents, et pour ce avons escript en cour de Rome a 
révérend père en Dieu nostre cher et féal levesque de 
Hertford nostre procureur et autres nos amys que en 
iceluy procès ils vous facent ayde tout et concel, com- 
fort et suivant qu'ils pourront, etc. ^ » 

Le réveil de la guerre avec la France au début de la 
période Lancastrier ne donna une nouvelle activité au 
commerce bordelais. Nous avons vu que Richard II 
avait poussé aussi loin que possible la partialité en fa- 
veur des marcbands de la commune ; il leur avait aban- 
donné un monopole qui devenait oppressif et ruineux 
pour les trafiquants des autres pays. 

Une si grande latitude dut entraîner des abus. Aussi 
le successeur de Richard II, Henri IV de Lancastre, 
s'empressa-t-il de réglCinenter le commerce des vins. 
L'ordonnance qu'il rendit le 8 juin 1401 contient le 
détail de la police à laquelle ce commerce devait être 
soumis désormais. Nous y trouvons des prescriptions 
sur la jauge, l'estimation, la visite des vins, et sur le 
jugement des contraventions et des fraudes. Le roi 
confirme sans doute tous les privilèges accordés par ses 
prédécesseurs aux marchands bordelais pour le trans- 
port de leurs produits ; mais il veut, en retour, assureii- 
aux acheteurs la quantité et la qualité. Entre les mar- 
chands de la Guyenne et les étrangers, les procès se-r 

1. Reg. des déljbé/., fol. 89, verso. 



LES COURTIERS DE LA VILLE. 223 

ront jugés par des arbitres {médiates), pris roi-partie 
dans le duché, mi-partie dans le lieu on le différend se 
sera élevé *. 

La jurade, à son tour, prit, en 1414, un arrêté pour 
garantir, par rapport à la qualité du vin, l'intérêt du 
.vendeur et celui de l'acheteur. Il y avait déjà à cette 
époque des offices de courtiers ^. C'étaient de siniples 
commissions qu'on n'exerçait qu'au nom de la ville, 
et qui s'affermaient chaque année. Leur principale 
obligation était de s'assurer de la qualité du vin. Si le 
vin se comportait mal après avoir été vendu, les bour- 
geois ne devaient pas en souffrir ; c'était la faute des 
courtiers qui auraient dû le mettre eux-mêmes à Té- 
preuve. Afin d'éviter tout débat et toute perte pour le 
vendeur, la jurade défendit aux courtiers de demander 
du vin soi-disant éprouvé, sous peine d'être privés de 
leur office et de couri?' la ville, c'est-à-dire d'être fus- 
tigés par les rues de la cité ^ 

L'explosion de la guerre contre la France amena 
bientôt des décrets de prohibition contre la vente et 
l'entrée dans Bordeaux de tout vin qui n'était pas de 

1 . L. des Bouillons, fol. 92, recto et verso. 

2. .Regist. des délibér. de 1414-1416, fol. 16, recto et verso. 

3. « Et plus ordenam que nuih no sia si ardit de balhar 
vin a la proa, en pena de perdre le vin et quinze liuras de 
guatge per cascuna pessa (pièce, Du Gange), ni corratey si 
ardit de demandar, et que en cas que nulh ne demande, que 
totz aquety ataus sian pribatz de l'office et corre la bila et que 
aquesta ordenanssa angua a la trompa. » Reg. des dôlibér., 
fol. 16, verso. 



224 PRIVILÈGES COMMERCIAUX. 

cru bourgeois. La jurade voulait surtout écarter les 
vins de France, et, pour l'extension de son privilège, 
elle s'associait pleinement aux sentiments d'hostilité 
dont les Anglais étaient animés à l'époque de la guerre 
d'Azincourt. En mars 141 S, des taverniers s'étaient 
permis de vendre d'autre vin que du vin bourgeois. 
Ils furent mandés à l'hôtel de ville, et défense leur fut 
faite de récidiver, sous peine d'être mis au pilori et 
d'être bannis de la ville pour un an*. 

Des Anglais qui avaient fait à la Rochelle leur pro- 
vision de vin ne furent pas épargnés. Les Trente fu- 
rent convoqués au sujet de ce vin ennemi, et il fut 
décidé qu'il ne serait pas déchargé au port de la ville 2. 

La prohibition fut étendue aux vins chargés sur des 
navires appartenant aux filleules de Bordeaux. Il fut 
arrêté (janvier 1415) que des marchands de Libourne, 
entrés dans le port de Bordeaux, ne paieraient pas de 
droits pour les vins qu'ils avaient à bord de leur navire, 
s'ils prêtaient serment que ces vins n'appartenaient 
à aucun Français. Mais si ces vins entraient en ville, 
ils seraient taxés, quand même ils sortiraient ensuite 
de Bordeaux pour être reportés à bord ^. Quoique n'ap- 
partenant à aucun Français, ces vins pouvaient être de 
provenance française, et, à la faveur du déchargement, 

ï. « Sotz pena de estre mes au pilhauren et de estre banis 
de la bila por i an. » Reg. des délibér., fol. 57, recto. 

2. Id., fol. il 2, recto, janvier 1415. 

3. Reg. des délibér., fol. 110, recto. 



PRIVILÈGES COMMERCIAUX. 225 

faire concurrence au vin de bourgeois. C'est là sans 
doute ce qui motive la restriction. Nous voyons, en effet 
(avi'il 1416), quela jurade ordonna à son trésorier de 
rendre aux Libournais ce qu'ils avaient dû payer à la 
Bilhette *, parce qu'ils avaient juré sur l'autel de Saint- 
Antoine qu'ils étaient étrangers, non Français ^ 

Les mêmes motifs qui rendaient alors la commune 
si vigilante pour la défense de son monopole et de ses 
revenus, la déterminèrent à défendre le transport de 
toute espèce de monnaie hors de Bordeaux et du pays 
bordelais. Elle rappela à cette occasion les ordonnances 
des rois d'Angleterre, et il fut décidé que quiconque 
ferait sortir la monnaie hors des limites prescrites, sauf 
le cas de dépenses personnelles à acquitter, serait pas- 
sible de la confiscation du métaf, moitié pour le roi, 
moitié pour celui qui aurait surpris le délit ^. 

L'effet de cet arrêté fut d'en amener un autre sur le 
change de la monnaie d'or. De riches particuliers s'é- 
taient livrés à ce négoce, et en tiraient de beaux pro- 
fits. La jurade le leur interdit, en rappelant qu'il y 
avait des changeurs d'office, qu'eux seuls avaient le 
droit de bénéficier du change, et les délinquants furent 
passibles d'une amende d'un marc d'argent pour cha- 
que pièce d'or*. 

1. Imposition frappée sur ciiaque tonneau de vin. Expli- 
cation donnée par l'abbé Baurein. 

2. Reg. des délibér., fol. 122, recto. 

3. Id., fol 95, verso, septembre 1414. 

4. Reg. des délibér., fol. 05, verso, — lia* valeur du marc 

IS 



226 PRIVILÈGES COMMERCIAUX. 

Le Registre de 1414-1416 nous fournit plusieurs 
fois la preuve que la guerre acharnée qu'Henri V fai- 
sait alors à la France était pour les marchands et pour 
les armateurs de Bordeaux une source abondante de 
bénéfices. Ils appareillaient des navires, au compte des 
Anglais, pour le transport des troupes d'Henri V dans 
la vallée de la Charente *. Ils étaient autorisés à armer 
des navires en course pour faire la chasse aux bâtiments 
de France ou d'Espagne ^ Les corsaires de Bordeaux 
en voulaient surtout au commerce de la Rochelle; 
nous en trouvons une preuve dans un procès qui s'é- 
leva en 1415, entre Bordeaux et Saint-Sébastien. Deux 
corsaires bordelais avaient pris une barque richement 
chargée et appartenant à un bourgeois de Saint-Sébas- 
tien, Domingo Bayres, qui, sur la foi des trêves, était 
allé à la Rochelle pour y vendre ses marchandises ; il 
en avait rapporté une somme considérable pour le 
temps^ 1,763 écus ^ Les magistrats de Guipuzcoa et de 
Saint-Sébastien réclamèrent au nom de la trêve. Une 
correspondance s'engagea à ce sujet entre la jurade de 
Bordeaux d'une part, et ceux d'Espagne et de Bayonne 



d'argent était de huit francs et un quart de la monnaie cou- 
rante. 

1. Id., fol. 92, verso. 

2. Le corsaire l'Aigle, commandé par Picard Olivey, por- 
tait cinquante-six hommes, dont le Registre donne les noms. 
Id., fol. 96. — Dans le dialecte bordelais, les navires de cette 
espèce sont appelés baleneys. 

3. Reg. des délibér., 1414-J6, fol. 83-87. 



BORDEAUX ET LONDRES. ' 227 

de l'autre ; les magistrats de Bordeaux finirent par pro- 
mettre satisfaction. 

La commune de Bordeaux était assez riche pour faire 
à Henri Y des dons volontaires. Pendant que ce prince 
assiégeait Harfleur, il leur fit une commande de vins 
et de vivres pour son armée; c'était comme une avance 
qu'il leur demandait. Les Bordelais s'imposèrent selon 
son désira Mais lorsque Harfleur eut été pris, il les 
dédommagea. JeanDubourdieu, archidiacre de Médoc 
et docteur du roi, écrivit aux maire et jurats pour 
leur demander cinq à sept cents tonneaux de vin qui, 
cette fois, devaient être payés ^. « Veuillez lui com- 
plaire, dit-il en terminant, car il vous aime de bon 
cœur, et il a grande confiance en vous et en' la 
cité. » 

Mais le grand embarras pour le roi d'Angleterre, 
c'était toujours de mettre d'accord le privilège de Bor- 
deaux et de celui Londres. C'est un conflit qui n'aura 
cessé de se produire que bien rarement pendant les trois 
cents ans de domination anglaise. Il durait encore à 1^ 
veille même de la conquête française. En 1446, Lonr 
dres prétendait toujours qu'elle possédait, avec le pri- 
vilège de commercer dans toutes les possessions an- 

■I. Reg. des délibér., fol. 90, verso. 

2, « Ed aura plaser sied pode liaver am son argent una 
quanlitat de vins dacjue a cinq cents o 700 lonetz, cum vos 
leyratz per sas letras lasquans ed ma balhat... Vulhatz com- 
plaser a luj-, qnar ed vos ^pgiiji de bon cor et a gran Gdantsa 
eu vos et eu la ciutat. » 14.. fol. 90, verso. 



128 PRIVILEGES COMMERCIAUX. 

glaises, le droit de manium^^ c'est-à-dire le droit de 
s'indemniser par la saisie d'un navire de la ville qui 
aurait exigé d'en Londinien un impôt quelconque^. 
Ces prétentions du commerce anglais nous prouvent 
une fois de plus que les sujets de la Grande-Bretagne 
étaient loin de s'associer aux ménagements que leurs 
souverains gardaient envers l'Aquitaine. Elles devaient 
amener des rixes fréquentes, car les marchands de 
Bordeaux soutenaient leurs droits dans Londres 
même^ les armes à la main. Une lettre du maire et des 
aldermen de Londres^, en date du 15 septembre 1446, 
nous est restée comme le témoignage de l'hostilité des 
deux capitales en matière de trafic. Les expressions 
amicales du préambule ne trompent pas sur l'antago- 
nisme des intérêts. Les magistrats anglais se plaignent 
qu'au mépris de leurs privilèges et sous prétexte de 
certaines impositions ^, on a saisi des marchandises à 
plusieurs de leurs citoyens. Ils invitent les Bordelais à 
restituer' ce qu'ils ont pris, et à ne plus inquiétera 
l'avenir les habitants de Londres dans la jouissance de 
leurs droits. 

1. Probablement contraction de maniamcntum, droit de 
répression, de justice. Du Gange. 

2. J. Del|:it, Introd. aux Documents, p. 237-238. 

3. Archives de la Mairie de Bordeaux, parchemin muni d'un 
sceau en cire rouge (V. l'Appendice IV). Il m'a été commu- 
niqué par M. l'archiviste Detcheverry, auquel je suis heureux 
d'exprimer ici ma gratitude pour l'aimable obligeance avec 
laquelle il a facililé mes recherches. 

4. C'étaient les droits do lastagium (lestage), picagium 



COMMUNE DE BORDEAUX. 229 

Quoi qu'il en soit de ce débat particulier, on ne peut 
s'étonner des témoignages de bon vouloir et des avances 
faites par Henri V à la commune bordelaise, quand on 
songe qu'à l'époque où nous sommes arrivés, c'est-à- 
dire en 1420, elle est devenue véritablement le rempart 
de la domination anglaise en Guyenne. 

En dehors de la cité, les jurats sont assez accrédités 
dans la province comme chefs militaires, pour pouvoir 
prendre, au service de la commune^ même des gen- 
tilshommes *, ou pour protéger de puissants seigneurs, 
comme le sire de Lesparre, lorsqu'ils sont maltraités 
par les Français ^, ou calomniés auprès du roi d'An- 
gleterre. 

C'est maintenant à eux qu'est remise en quelque 

(droit que payaient les marchands forains pour avoir la per- 
mission de faire, dans la terre, les trous nécessaires à la con- 
struction de leurs baraques), passagium (droit pour l'entre- 
tien de la chaussée des chemins), teloneum (tonlieu, droit de 
passage, d'entrée, de douanes). Du Cange. 

1. Le seigneur de Castillon, en Médoc, reçoit une gratifi- 
cation de 400 écus de la commune pour garder le bas de la 
rivière contre les invasions des habitants de Talmond. « Que 
aucuna causa fos dada rasonablament a mossenhor de Castel- 
hon, por tenir bas la ribeyra segura deus Talamoners. » 
Reg. des délibér., fol. 00, recto. 

2. Voir la lettre de la dame de Lesparre aux jurats, a° 1414, 
Reg., fol. 37-38, et celle de 1 M 5, fol. 6S'. — Nous voyons alors 
figurer parmi les bourgeois de Bordeaux plusieurs grands 
seigneurs du voisinage, Gaillard de Jonqueyres, le sire de 
Montferrand, Bernard de Lesparre, qui était déjà sénéchal de 
l'Agenois depuis 1400. Id., fol. 18, 112. Cf. Rôles gascons, 
1. 1, p. 202. 



230 COMMUNE DE BORDEAUX. 

sorte la destinée de la province. Une ville assez forte 
d'ailleurs, Blaye, menacée d'une attaque française, 
les invoque comme son plus puissant recours*. A l'oc- 
casion de la trêve proposée par les rois de France et 
d'Angleterre en avril 1415, la jurade bordelaise fut 
consultée par les jurats de la Réole, de Cazas, de Rions , 
deLangon, par le comte d'Armagnac, la dame d'Al- 
bret, le captât de Buch, c'est-à-dire par les premiers 
barons du Midi^ Elle ouvrit avec eux une correspon- 
dance détaillée, elle envoya à tous ses avis ou ses or- 
dres, elle étendit sur tous son utile patronage^, et, au 
même moment, sa renommée d'indépendance et de 
force lui procurait l'alliance de la commune de Bruges^ 
l'une des premières de ces communes flamandes qui 
étaient les plus respectées de toutes au moyen âge. 

La démarche des bourgeois de Bruges auprès de 
ceux de Bordeaux aurait mis ces derniers dans une si- 
tuation très-faiisse vis-à-vis du roi d'Angleterre, s'ils 
n'avaient pas été en mesure de braver le suzerain lui- 
même. Henri V avait fait conduire dans le port de Bor- 
deaux des bâtiments brugeois saisis par la flotte anglaise 
au port de Zelay. Sur la sollicitation de la commune de 
de Bruges, les Bordelais traitèrent en amis les prison- 
niers dllenri Y, mirent en sûreté leurs personnes et 

1. Reg. des délibér., fol. 53. 

2. Jd.,fol. 59, 105. 

3. Reg. des délibér., 1414-16, fol. 3, reclo et verso. V. l'Ap- 
pendice III. 



BORDEAUX ET BRUGES. 231 

leurs biens, et cette courtoisie de commune à commune 
leur valut de la part des Brugeois une lettre dans la- 
quelle la cité flamande les remerciait avec la plus vive 
cordialité, et leur exprimait le désir de faire avec eux 
une étroite alliance*. 

Elevée au rang d'une cité flamande, la commune de 
Bordeaux ne pouvait monter plus haut dans la hiérar- 
chie communale. Elle avait qualité de puissance souve- 
raine et, à ce titre, elle était investie, presque à la veille 
de sa chute, du patronage le plus recherché à cette 
époque par les rois eux-mêmes, celui d'une université. 
A la requête du maire et des jurats, un rescrit du pape 
Eugène IV (1441) instituait à Bordeaux une univer- 
sité organisée sur le modèle de celle de Toulouse; les 
magistrats de la cité étaient déclarés patrons de la cor- 
poration enseignante, et un dignitaire du clergé bor- 
delais, l'archidiacre de Saint-André, devait en être le 
chancelier perpétuel'. Cette institution pontificale et 
le privilège tout royal qu'elle concédait à la jurade de 
Bordeaux donnent la mesure du crédit dont jouissaient 
à la fin de la période anglaise les chefs de la commune, 

i. La commune avait alors à son service une sorte d'agents 
secrets, appelés Pensionnaires de la ville. En décembre 14 lo, 
Pierre Rivière et Guillaume Sarpot sont nommés pension- 
naires de la ville, avec un honoraire de 20 francs par an- 
Ils prêtaient le serment d'informer et de conseiller loyalement 
les jurats pour la cause de la commune, et de garder le 
secret. îd., fol. 107 et 108. 

2. De Lurbe, p. 24. Cf. Hist. du Collège de Guyenne, par 
M. Gaullieur, archiviste de la ville de Bordeaux, Introduction. 



232 COMMUNE UE BORDEAUX. 

et sont en quelque sorte le couronnement de leur 
autorité. 

Telles sont les phases du développement de la com- 
mune bordelaise. Entre toutes les formes si diverses 
que présente la vie politique au moyen âge, c'est in- 
contestablement l'une des plus dignes d'intérêt, par le 
mélange de persévérance et d'habileté qui caractérise 
cette bourgeoisie laborieuse, avisée et fière, par l'à- 
propos avec lequel elle saisit toutes les occasions 
d'étendre ses libertés, par le caractère exceptionnelle- 
ment démocratique qu'avait revêtu sa constitution, au 
moment même où elle allait êtr? absorbée dans l'unité 
française. 

Du jour oii elle passe avec le duché d'Aquitaine 
sous la domination directe de l'Angleterre, elle profite 
du conflit qui s'engage dès ce moment entre l'occupa- 
tion anglaise et la suzeraineté jalouse des rois de 
France pour ressusciter d'antiques statuts dont elle nie 
la prescription. Après avoir mis un siècle à faire ac- 
cepter de ses maîtres étrangers la juridiction tutélaire 
de son maire et le caractère allodial de la propriété 
bourgeoise;, elle complète, du xni® au xiv" siècle, sa 
constitution municipale, et s'élève insensiblement au 
rang de seigneurie féodale. La guerre de Cent Ans 
donne à ses libertés un essor nouveau. La lutte des 
deux forces qui se la disputent lui laisse la complète 
indépendance de ses mouvements, et elle se maintient 
ainsi jusqu'au règne de, Charles Vîl dans un équilibre 



COMMUNE Dli BORDEAUX. 233 

hardi, et dans un isolement fécond. A l'intérieuiv la 
jurade conquiert toutes les attributions qui rentrent 
dans le gouvernement politique d'un état libre, jus- 
tice, police, administration financière et militaire, 
droit de paix et de guerre avec les nations étrangères. 
Sous la menace de l'invasion française, le gouverne- 
ment de la cité cesse d'être une délégation. La jurade 
sent le besoin d'un point d'appui;, et le principe de la 
souveraineté populaire est appliqué dans toute sa vé- 
rité. Le sort de tous est fixé par tous, à ciel ouvert, sur 
le parvis de Saint-André. Au dehors, cité puissante et 
riche sous cette suzeraineté discrète et à peine sentie 
des rois d'Angleterre, Bordeaux constitue un État à 
part, sut generis, une nation, une patrie. Les autres 
communes de Guyenne copient ses institutions, s'a- 
britent sous son patronage et s'honorent du titre de 
ses fîUeules ; enfin le maire et les jurats traitent d'égal 
à égal avec les plus hauts souverains, et les rois sollici- 
tent la qualité de bourgeois de la ville et commune 
de Bordeaux. 

A quoi donc s'est réduite en définitive la suzeraineté 
de r Angleterre sur cette capitale? A être le témoin et 
l'auxiliaire de son émancipation graduelle. Cette éman- 
cipation a eu son point de départ dans le droit romain ; 
sa cause occasionnelle, dans la possession nominale de 
la province par l'Angleterre; ses moyens, dans les pro- 
cédés d'affranchissement et dans les garanties qu'offrait 
le système féodal ; son prétexte persistant jusqu'au 



234 COMMUNE DE BORDEAUX. 

XV* siècle, dans le danger pour l'Angleterre de voir 
tomber Bordeaux sous la puissance immédiate de la 
France. 

Ainsi se trouve en grande partie justifié le jugement 
du savant abbé Baurein sur la forme du gouvernement 
de la ville de Bordeaux pendant le temps qu'elle était 
annexée à la couronne des rois d'Angleterre : « Ces rois, 
dit-il, ne se mêlaient en aucune façon du gouverne- 
ment politique de Bordeaux ; pourvu que les Bordelais 
leur restassent fidèles^ ils les laissaient maîtres de se 
gouverner eux-mêmes, comm.^ ils le jugeaient à pro- 
pos ^ )) Nous savons, par mille détails de l'histoire 
générale, que cette proposition peut être retournée, et 
que la fidélité des Bordelais fut toujours subordonnée 
au respect des ducs de Guyenne pour leurs libertés. 

L'administration française ne tarda pas à leur faire 
sentir le prix de ce qu'ils avaient perdu en changeant 
de maîtres. Aux premiers jours de la conquête, le 
conseil de Charles VII avait cm devoir garder des 
ménagements envers des populations qui ne dissimu- 
laient pas leur antipathie pour les vainqueurs 2; car 



1 . Mémoire iiistor. sur l'esprit et la forme du gouverne- 
ment de Bordeaux. Bulletin polymathique de Bordeaux, 1^12, 
t. X, p. 337-3^:9. 

2. En 1442, lorsque les Français furent chassés de Saint- 
Loubès, les femmes elles-mêmes se mêlèrent aux combattants 
aquitains, et, pendant plusieurs jours, se chargèrent d'amener 
dans la ville les prisonniers français. » Journal de l'ambassa- 
deur anglais Beckington, p. 6. 



CHARLES VII — TRAITÉ DE 145L 235 

partout, jusqu'aux moindres bourgades, elles avaient 
défendu pied à pied le territoire aquitain. Le traité 
conclu le 12 juin 1451 par Saintrailles, Jean Bureau 
et un mandataire de Dunois avec les trois Etats de 
Bordeaux et du duché de Guyenne' , stipulait le mai ntien 
des habitants du Bordelais, du Bazadais et de l'Agenais 
« en leurs franchises, privilleges, libériez, statuz, loyx, 
coustumes, establiments , estilles, observances et 
usances » de leur pays^. Ceux des habitants de ces 
pays qui ne voudraient pas prêter serment d'obéissance 
au roi de France ni devenir Français, auraient un an 
pour régler leurs affaires et emporter tous leurs biens 
meubles; aucun de ceux qui resteraient en prêtant 
serment ne serait dépossédé, non-seulement de ses 
héritages et possessions quelconques, mais de ses di- 
gnités et offices ^ ; aucun nouvel impôt, taille^, gabelle, 
fouage, cartage*, ni autre subside quelconque, ne 
pourrait être étabh : « et ne seront tenus de paier 
doresennavant que les droit anciens deus et acoustumes 
en la dicte ville de Bordealx et es pays dessusdits ^. » 

i. L. des Bouillons, texte imprimô, p, 533. Il fut ratiflé par 
Charles VII le 20 juin 14ol. 

2. u El leur sera le roy bon prince et droicturier seigneur, 
et les guardera de tort et de force, de soy mesmes et de tous 
autres, et leur fera ou fera fere droit, raison et accomplice- 
menl de justice. » Id., p. 337. 

3. M., p. 537, 538, 539. 

4. Redevance rurale ; de quarta , mesure de froment. V. 
Du Gange. 

5. L. des Bouillons, p. 539. 



236 COMMUNE DE BORDEAUX. 

Les marchandises importées dans le Bordelais ne se- 
raient point grevées de nouveaux droits*. Une cour 
souveraine serait établie à Bordeaux pour juger toutes 
les causes d'appel ; les rois de France ne pourraient as- 
treindre leurs nouveaux sujets à les suivre gratuitement 
à la guerre hors du pays de Guyenne, Ils feraient battre 
monnaie à Bordeaux; mais les monnaies anciennes 
auraient encore cours pendant un an ou deux, et 
Charles YII abandonnerait une partie de son droit de 
monnayage pour améliorer la monnaie nouvelle. Enfin, 
les officiers de justice du roi jureraient de respecter les 
privilèges et les coutumes du pays qui, d'ailleurs, con- 
serverait ses anciennes juridictions^. 

Les plus précieuses de ces garanties disparurent 
bientôt ; comme toutes les autres provinces du domaine, 
la Guyenne fut soumise au régime de la taille fixe, des 
garnisons permanentes, de l'aide du quart du vin. 
Aussi lorsque Talbot descendit dans le Médoc (20 octo- 
bre 1452), loin de rencontrer de la résistance, il vit 
s'ouvrir devant lui les portes de la plupart des villes. 
(( Et, disait-on lors communément, ceux du pays de 
Bordelais s'estoient volentiers rendus aux Anglais, 
pour le grant desplaisir qu'ils prenoient en ce que le 
roy, depuis sa conqueste, avait assis au païs grands 
tailles et grous subsides, et si les traictoient les gens du 



1 . I. des Bouillons, p. S39. 

2. Id., p. 539-340. 



BORDEAUX RECONQUIS PAR LES FRANÇAIS. 237 

roy, trop plus durement qu'ils n'avoient accoutumé 
estre traictés des Anglais *. » 

"L'histoire de la conquête définitive et du châtiment 
infligé au Bordelais par le conseil et par les lieutenants 
de Charles VII ne rentre pas dans notre cadre ; elle est 
d'ailleurs suffisamment connue. Après l'entrée de 
Charles VII dans Bordeaux, en 1453, il ne resta rien 
du traité de 1451 . Le roi consentit à laisser aux habi- 
tants la vie et leurs biens, mais aux conditions les plus 
rigoureuses ; la ville dut renoncer à ses privilèges et 
franchises, et s'obliger à payer une amende de 100,000 
écus d'or. Les seigneurs de Lesparre, de Duras, de 
Rosem, de l'Estrade et seize autres, tant nobles que 
bourgeois-, furent exceptés de l'amnistie, et bannis à 
perpétuité des pays de Guyenne et Bordelais. Les 
Anglais obtinrent de repasser librement en Angleterre. 
Mais la flotte fut remise au roi^, et la soumission de la 
ville fut assurée par la construction des forteresses 
Tropeyte (Trompette) et du Hâ. Ce fut Jean Bureau, 
nommé maire perpétuel de la villC;, qui fut chargé du- 
commandement de ces deux châteaux. 

En 14.')4, sur les supphcatiotis que des députés de 
Bordeaux vinrent lui porter au Plessis-les-Tours^ 
Charles VII voulut bien adoucir un peu ces conditions. 

1. Monstrelet, t. III, p. 55, Paris, 1595. Cf. Thomas Basin, 
t. I, p. 258, 260. 

2. Mathieu d'Escouchy, t. II, p. 71-78, édit. de la Société de 
l'Histoire de France. 



238 BORDEAUX RECONQUIS PAR LES FRANÇAIS. 

L'amende de 100,000 écus fut réduite à 30,000, et 
leurs droits et privilèges furent rendus à l'hôtel de 
ville, ainsi qu'à différentes églises et communautés ^ 
Mais k roi garda le choix du maire et d'un cei tain 
nombre de jurats; il ne donna pas à Bordeaux le par- 
lement qu'il lui avait promis avant la rébellion ; il ac- 
corda seulement qu'un président et quatre conseillers 
au parlement de Paris viendraient annuellement juger 
les appels à Bordeaux. Les Bordelais purent «jouir du 
vin de leur cru, c'est-à-dire les vendre et faire sortir 
hors de la viHe et du pays sans payer aucune coutume, 
combien que, ajoute le roi, ce soit notre bien et ancien 
domaine; » mais tous les vins qui seraient exportés 
soit par la Gironde, soit par terre, seraient grevés 
d'une taxe de 25 sous tournois et 4 deniers sur chaque 
tonneau ; toutes les denrées et marchandises importées 
et exportées paieraient un droit de 12 deniers par 
livre ^. L'impôt sur les vins fut réuni au domaine, 
c'est-à-dire rendu perpétuel. 

On sait aussi qu'un grand nombre de riches bour- 
geois émigrèrent en Angleterre. Mais comme le com- 
merce ne cessait d'attirer les Anglais à Bordeaux, et 

1. Charte du 11 avril 1454. 

2. « Fors et excepté sur poisson frais, chaire à détailler 
pour vendre, toute poulaille et volaille privée et étrange, et 
toutes autres mêmes choses pour manger qui garder ne se 
pourroient longuement. » Extrait des registres des Ordon- 
nances royaux registres en parlement; Archives de Bordeaux, 
parchemin, 1456. 



LOUIS XI. 239 

que ces visites donnaient des inquiétudes au gouverne- 
ment français*, un règlement de 14S5 obligea les mar- 
chands anglais de s'arrêter à Soulac, à l'entrée de la 
rivière, en attendant un sauf-conduit pour se rendre à 
Bordeaux. Ils devaient laisser leur artillerie et leurs 
munitions de guerre à Blaye et payer un écu par 
navire; à Bordeaux ils devaient être logés par le 
fourrier de la ville, ne pas paraître dans les rues avant 
cinq heures du matin ni après sept heures du soir ; 
s'ils achetaient du vin hors de Bordeaux, ils devaient 
se munir d'une autorisation du maire et des jurats, 
être accompagnés par les archers de la ville ^, et payer 
au connétable, outre les anciens droits, le droit de la 
branche de cyprès « pour marque d'avoir été à Bor- 
deaux ^ » 

Louis XI comprit encore mieux que Charles VII 
l'utilité d'une politique de concessions à l'égard d'une 
ville qu'il appelait « la clé du païs de par delà^ » Il 
sembla prendre soin de dédommager les Bordelais 
d'une partie des pertes de toute nature qu'ils avaient 
faites depuis 1453. Quelques mois apiès son avène- 
ment, voulant, dit-il, contirmer les privilèges dont la 
cité jouissait avant sa première occupation, il attri- 

\. Le roi d'Angleterre continua de nommei', pendant plu- 
sieurs années, un sénéchal de Gascogne et un maire de Bor- 
deaux. 

2. Clause abrogée en 1413 par une déclaration de Louis XJ. 

3. De Lurbe,-C/i/"0?i. hovd., p. 25, verso. 

4. Lettres patentes du 12 novembre 1478. 



240 BORDEAUX RECONQUIS PAR LES FRANÇAIS. 

bua aux bourgeois la nomination de quatre jurats ciia- 
que année, et réserva le choix du cinquième au maire. 
Il restitua également à la municipalité la nomination 
du clerc de ville. 

Pour diminuer le tort que faisait aux vins de cru 
bordelais la concurrence de ceux du haut pays, il in- 
terdit à ces derniers de descendre au-dessous de 
Saint-Macaire avant le jour de Noël *. 

En 1466, une taxe de dix sols par tonneau ayant 
été imposée au profit du roi sur tous les vins récoltés 
dans le pays bordelais et chargés sur la Gironde, 
Louis XI exempta de cette taxe les bourgeois de Bor- 
deaux ^^ 

C'est lui aussi, on se le rappelle, qui avait rempli 
l'une des promesses cont nues dans l'acte de 14ol, en 
fondant un parlement à Bordeaux (1462). En i 478, les 
taverniers de la ville, trouvant du vin à meilleur compte 
que celui des crus des bourgeois, avaient introduit au 
parlement une procédure tendant à leur permettre la 
vente de toute espèce de vins. Les bourgeois réclamè- 
rent la confirmation d'un de leurs plus importants pri- 
vilèges. Louis XI cassa et annula toute la procédure 
faite en la cour par MM. de (Jandale^ de Duras,, de 
Montferrand, contre le procureur-syndic de la ville, et 
défendit aux taverniers de vendre en détail des vins 

1. Lettres patentes du S octobre 1461, parchcuiin muni du 
sceau. Archives de la Mairie de Bordeaux. 

2. Parchemin conserv*^ aux Archives de la Mairie. 



BORDEAUX RECONQUIS PAR LES FRANÇAIS. 241 

d'autre cru que de celui des bourgeois, « tant qu'il y 
en aurait à vendre. » Par une interprétation qui sem- 
blerait fort erronée aujourd'hui, Louis XI condamnait 
la prétention des taverniers, parce que, disait-il, « ils 
voulaient préférer leur singulier profit au bien commun 
de la cité. » 

Quelle que fût la valeur de ces compensations pour 
les bourgeois de Bordeaux, ils ne pouvaient plus 
compter sur le retour des temps d'indépendance opu- 
lente, lis étaient exposés maintenant à toutes les exi- 
gences d'un pouvoir arbitraire. S'il faut en croire 
De Lurbe;, ce même Louis XI, qui à certains moments 
affectait un zèle si vif pour le bien commun, eut un 
jour la fantaisie de contraindre tous ceux qui à Bor- 
deaux se livraient au commerce par eau, d'entrer dans 
une confrérie qu'il avait instituée en l'honneur de la 
Vierge Marie*. Quelque chose de plus fâcheux pour le 
commerce bordelais, c'étaient les obstacles apportés 
par le gouvernement français aux communications de 
la ville avec les trafiquants de la Grande-Bretagne, et 
malheureusement pour eux, c'était une loi de stricte 
prudence imposée à nos souverains dans l'intérêt de la 
sécurité du pays et de l'intégrité nationale. 

1. De Lurbe, Chron. bord., p, 20. «La Confrérie de Mon- 
luzat. » 



16 



CHAPITRE YIII 

LES FILLEULES OE BORDEAUX 

L'exemple de Bordeaux n'est pas le seul qui prouve 
que le Bordelais fut au moyen âge le point de rencontre 
des deux formes du régime communal. Les Actes de 
Rymer * signalent quatre autres communes oîi la 
mairie du Nord est associée à la jurade du Midi ; ce 
sont : Saint-Macaire, Saint-Emilion, Libourne et 
Bourg. Ce mélange des institutions municipales des 
deux parties de la France se retrouve également dans 
les douze autres villes du Bordelais, sur lesquelles nous 
avons pu recueillir des documents, savoir : Langon, 
Mimizan-en-Born, Meilhan, Bazas^ Bouglon, Cadillac, 
la Réole, Bourg-sur- Dordogne, Rions, Belin, la Sauve- 
Majeùre et Blaye. Quant aux consuls, magistrature 
toute particulière au Midi, ils ne paraissent dans le 
Bordelais qu'à Castillon. A part cette exception, tout 

1. Rymer, t. II, p. 84, a" 1315. Cinquante autres villesdu du- 
ché de Guyenne sont appelées universitates ; mais leurs ma- 
gistrats sont désignés sous le nom de consuls. 



LES FILLEULES DE BORDEAUX. 243 

ce qui est au nord de la Garonne est admmistré par un 
maire et des jurats. 

Un autre trait commun aux villes municipales du 
Bordelais, c'est le lien fédéral qui les unit à Bordeaux. 
La commune bordelaise, de toutes celles de la province 
la première en date, semble avoir fourni aux autres 
le cadre de leurs institutions et le programme de leurs 
libertés. Les franchises qu'elle a propagées chez ses 
voisins sont placées, dès le xiv^ siècle, sous son patro- 
nage, et toutes les communes du Bordelais- prennent 
alors la désignation expressive de filleules de Bordeaux. 
Le Bordelais n'est certainement pas en France la seule 
région qui présente ce protectorat exercé sur un cer- 
tain nombre de villes libres par une cité plus puissante ; 
mais nous ne voyons pas qu'il ait pris ailleurs le carac- 
tère de maternité adoptive qui devait serrer si fortement 
les nœuds de la confédération communale, et lui don- 
ner la puissance d'une famille politique. A propos de 
l'alliance contractée par la ville de Bourg avec Bor- 
deaux, la Chronique de De Lurbe (1379) s'exprime 
ainsi : « Elles entrèrent en confédération étroite, à la 
charge toutefois que Bordeaux, comme capitale, tien- 
drait le premier rang et y commanderait, ainsi que es 
autres villes de la province; et a esté toujours gardé 
jusques au jour que les Anglais furent chassés de la 
Guyenne, que lorsque la guerre était échauffée entre 
les Français et les Anglais, et qu'il y avait danger de 
surprinse, que les maire et jurats de Bordeaux en- 



244 MOUVEMENT COMMUNAL. 

voyaient aucuns de leurs bourgeois es villes de ladite 
province, pour y commander et prendre garde à leur 
sûreté. Et de là est venu que les villes de Blaye, Bourg, 
Libourne, Saint-Emilion, Castillon, Saint-Macaire, 
Cadillac et Rions, sont appelées filleules de ladite 
ville de Bordeaux*. » 

On voit, par ce passage, jusqu'à quel point la guerre 
de Cent Ans contribua à former cette fédération de 
villes libres. De même que, dans l'intérieur d'une 
commune, elle servit à l'émancipation progressive de 
la bourgeoisie, elle réunit en un faisceau toutes les 
corporations de la province. Devant le danger de l'in- 
vasion française, ce fut une association analogue à celle 
qui se forma dans la Grèce antique contre la tyrannie 
de la Macédoine d'abord, et de Rome ensuite, une 
sorte de ligue achéenne. Les droits de Bordeaux dans 
la confédération se réduisaient à une espèce d'hégé-- 
monie militaire qui, sans attenter aux franchises par- 
ticulières de chaque cité, assurait la sécurité de toutes. 

SAIKT-ÉMILION. 

La plus importante, comme la plus ancienne de ces 
filleules de Bordeaux, c'est la commune de Saint-Émi- 
lion. Elle a déjà son histoire, et, comme nous ne pour- 
rions ici que reproduire le travail si judicieux et si 

ï. De Lurbe, Chron., p. 21, recto et verso. 



SAINT-ÉMILION. 245 

complet de M. Guadet*, nous n'en parlons que pour 
signaler qu'elle figure, après Bordeaux, à la tête des 
municipalités bordelaises. 

Fondée par Jean sans Terre (il99), la même année 
que la commune d'Oléron, dont les privilèges étendus 
devaient servir de base à toutes les autres chartes de la 
Guyenne^, elle eut à soutenir au xni' siècle, contre le 
châtelain de Fronsac, une longue et cruelle guerre. 
Elle en sortit victorieuse avec l'appui du sénéchal de 
Gascogne (124 1) ^ et, dès le règne d'Edouard I" (1273), 
sa municipalité est constituée d'après les usages de la 
commune de Bordeaux. Le manuscrit de Wolfenbuttel 
nous apprend que les jurats désignaient trois pru- 
d'hommes de la ville comme éligibles à la mairie, et 
qu'eux-mêmes choisissaient le maire parmi ces trois 
candidats*. Pour les attributions judiciaires de la ju- 
rade, la charte concédée par Edouard I", en 1289, re- 
produit textuellement celles qui, dans le même temps, 
étaient accordées aux Bordelais. 

Un fait assez curieux, signalé par M. Guadet, c'est 
que jusqu'au temps de la Révolution française, les li- 

1. L'Histoire de Saint-Emilion, par M. Guadet, a été cou- 
ronnée par l'Institut. Elle a été écrite d'après les documents 
les plus authentiques et, notamment pour la période anglaise, 
d'après les Archives municipales de la cité. C'est l'une des 
meilleures monographies de commune que nous connaissions. 

2. V. Guadet, Pièces justificalives, p. 272. — Pour Oléron, 
V, Rymer, t. I, p. 36. 

3. V. Guadet, p. 57. 

4. MM. Delpit, m?. Wolfenbuttel, p. 82. 



246 MOUVEMENT COMMUNAL. 

mités du territoire soumis à la juridiction des magis- 
trats municipaux restèrent toujours celles que déter- 
minait la charte de 1289 K 

Sous Edouard II (1312), paraît la mention d'une 
magistrature municipale dont Saint-Émilion nous pré- 
sente le seul exemple dans le Bordelais. Ce sont les 
Cent Pairs. Ils correspondent sans doute aux Trois- 
Cents de Bordeaux ; mais ils ont de plus que ceux-ci 
le privilège de partager avec les jurats le droit d'élire 
le maire. Quant à leur nom de pairs, il paraît être un 
emprunt fait aux communes de Normandie. On le 
retrouve en effet à Rouen et à Falaise ^. Si la domina- 
tion anglaise, commune aux deux provinces de Nor- 
mandie et de Guyenne, établit des rapports d'institu- 
tions entre leurs communes respectives, c'est donc à 
Saint-Emilion surtout que paraît, pour le Bordelais, la 
trace de ces relations ^ 

Un autre trait de similitude entre Saint-Émilion et 
la commune de Bordeaux, c'est la durée du service 
militaire pour le duc de Guyenne*. Nous avons vu 
quelles étaient sur ce point les obligations des Bor- 
'delais ^. 



1. Guadet, p. 63. 

2. Du Gange, v® Pares communitatis. 

3. Malgré l'opinion de M. Augustin Thierry, elle nous paraît 
beaucoup moins sensible à Bordeaux. 

4. V. Noiices et Extraits des mss. de la Bibliothèque du 
Roi; ])ar MM. Delpit, t. XIV, part. 2, p. ilG. 

5. V. p. 82. 



LIBOURNE. 247 

Enfin, comme à Bordeaux, Edouard III garantit à 
Saint-Érailion, sur la demande de ses officiers munici- 
paux, le privilège de rester annexée à perpétuité à la 
couronne d'Angleterre*. Nous avons déjà indiqué, à 
propos de Bordeaux, les motifs de ce fait; il s'explique 
tout naturellement quand on se rappelle l'objet de la 
guerre de Cent Ans, et nous ne pouvons partager 
l'opinion de M. Guadet, qui y voit la confusion de 
tous les principes du droit public alors en vigueur. 
Le droit public de cette époque se réduit à l'intérêt 
provincial; la vraie nation française n'est pas en- 
core formée, il ne peut donc y avoir pour elle de droit 
public. 

LIBOURNE. 

De fondation plus récente que les deux communes 
qui précèdent, celle de Libourne ne mit pourtant pas 
plus de temps à conquérir des privilèges aussi étendus. 
La dynastie des Édouards, mais surtout le règne 
d'Edouard III, la mit, au xiv^ siècle, sur la même 
ligne que Bordeaux et Saint-Émilion. 

Sur la rive du petit port de Fozera ou Fozela ^, avan- 
tageusement situé au confluent de la Dordogne et de 
risle, Edouard 1" avait élevé une ville, que sa position 
et son nom caractéristique {Liburna^ navire léger) 

1. Cf. Rymer, Acta, t. TI, part. 3, p. 89. 

2. V. Guadet, Histoire de Saint-Emilion, p. 60-61. 



248 MOUVEMENT COMMUNAL. 

destinaient à un bel avenir commercial (1270). Dans 
le principe, ses privilèges avaient été limités. La ville 
nouvelle payait au roi d'Angleterre 12 deniers de 
cens sur les terres, 12 deniers à^esporle au changement 
de seigneur, 10 sols de cens annuel sur les bâtiments. 
Mais dès cette époque (1273), le roi ou son lieutenant 
devaient choisir pour maire l'un des deux candidats 
que leur présentaient douze jurats nommés par le 
peuple. Avant la fin du xni^ siècle, Libourne possédait 
donc le cadre d'une organisation communale : saju- 
rade est élective, et sa mairie ne tardera pas à l'être *. 

En attendant, sur la réclamation des Libournais, 
Edouard V (1280) leur accorde trois foires, les tient 
francs et quittes de tout péage, et promet de les aider à 
réparer leurs murailles lorsque lui-même aura acquitté 
ses dettes ^. 

En 1289, la mairie est restituée aux bourgeois. Les 
privilèges commerciaux marchent de front avec les 
progrès delà liberté municipale. Le roi renonce pour 
sept ans à tous les droits qui se percevaient à son profit 
sur les marchandises sortant de Libourne, pour les 
employer aux fortifications de la ville. En 1292, il per- 
met aux Libournais d'avoir une barre pour fermer 

1. MM. Delpit, mnsc. Wolfenbuttel, p. 78-79. — Cf. Travaux 
de la Commission des documents historiques de la Gironde, 
1841, p 90, et le Livre Velu, recueil des privilèges locaux de 
Libourne, Blaye, Bordeaux, etc. 

2. Guinodie, Histoire de Libourne, pièces justificatives, V. 
d'après Bréquigny, t. XVÏ. 



LIBOURNE. 249 

leur porte; c'était la concession d'un octroi. Elle est, 
il est vrai, limitée à six années, et faite en vue d'indem- 
niser la commune des dépenses qu'elle a faites pour 
construire des maisons *. Mais nous la voyons renou- 
velée, au XIV® siècle, sous Edouard III 2, et comme le 
produit de cet octroi ne suffit pas encore à couvrir les 
frais dos fortifications, le sénéchal de Guyenne aban- 
donne aux Libournais tout le lest, sable et caillou que 
porteraient les navires entrant dans les rivières de l'isle 
et Dordogne. 

Dans la guerre de 1340, les habitants de Libourne 
avaient montré pour la cause anglaise beaucoup de 
zèle et de dévouement. Edouard III ne se contenta pas 
de les féliciter ^. Il confirma les privilèges octroyés par 
ses prédécesseurs. Il établit qu'à l'avenir, ni lui jii ses 
héritiers ne pourraient vendre, donner ni échanger la 
juridiction et les revenus de Libourne. Il imposa aux 
marchands dont les vaisseaux seraient chargés de sel 
et autres marchandises, et entreraient dans la Dor- 
dogne, de ne s'arrêter nulle part dans le parcours de 
Bourg à Libourne, afin de réserver aux Libournais la 
faculté d'acheter leurs denrées. Il acquitta lui-même ce 
qui restait à payer pour les murailles et fossés de la 
ville. Enfin il exempta les bourgeois de Libourne de 

1. Guinodie, Hist. de Libourne, pièces justif., V, d'apr. Bré- 
quigny, t. XVI, p. 23. Cf. Rymer, t. I, part. 3, p. 93. 

2. Charte de 1330, d'après le Livre Velu, fol. 22, recto. 

3. Rymer, t. II, part. 1, p. 78. 



250 MOUVEMENT COMMUNAL. 

toute coutume exigée jusque-là dans Bordeaux pour 
leurs marchandises *. 

Les dispositions d'Edouard lïl étaient trop favora- 
bles pour ne pas être mises à profit. Aussi, en 1343, 
lors du renouvellement de la guerre avec la France, les 
magistrats de Libourne adressèrent diverses suppliques 
au roi d'Angleterre. Ils le priaient d'interdire à Jean 
de Grailly, vicomte de Benauge et de Castillon, la 
levée d'un droit de 12 deniers sur leurs marchandises 
passant sur les terres de ce seigneur, de défendre aux 
nobles comme aux roturiers de bâtir des châteaux ou 
fortifications quelconques sous les murs de Libourne, 
ni dans le ressort de la juridiction de la commune. En- 
fin, ils demandaient que les navires entrant dans la 
Dordogne, et chargés de sel, fussent contraints de dé- 
charger dans leur ville et non ailleurs, entre Bourg et 
Bergerac ^ Il fut fait droit à toutes ces demandes. 

Cependant, pour subvenir aux frais de la guerre, le 
roi avait levé des droits sur les vins et marchandises 
des villes et bourgs du duché. Ces nouveaiîx impôts 
étaient fort onéreux pour les Libournais. En 1348, 
toujours aussi confiants dans la bienveillance d'E- 
douard III, ils osèrent en demander la suppres- 
sion; ils ne furent pas moins heureux qu'en 1343 : 

1. Guinodie, t. I, p. 36, d'après les Archives de Livourne 
et le Livre Velu Cf. Catalogne des Rôles gascons, t. I, p. 106. 

2. Rymer, Acta piiblica, t. II, part. 4, p. 153. Cf. Guinodie, 
p. 37. 



LIBOURNE. 231 

le roi leiir accorda la faveur spéciale de l'immunité *. 

Le principe de l'égalité des devoirs et des charges, 
l'une des bases de l'association communale, fut bientôt 
après étendu par les bourgeois au corps ecclésiastique 
qlii voulait s'y soustraire, et sanctionné par le roi lui- 
même. Pendant la lutte contre la France, le service 
militaire était très-fatigant pour les bourgeois de la 
cité. Les ecclésiastiques et les gens de la basse classe 
avaient dû contribuer d'une autre manière à la défense 
de la ville : ceux-ci par des corvées, ceux-là en payant 
à la commune 6 deniers st. par feu. Ils devaient payer 
en outre, pour le vin de leur consommation, un droit 
semblable à celui qui était perçu sur le vin vendu en 
détail. Quoiqu'ils eussent des bénéfices, les gens d'église 
résidant à Libourne ne remplissaient aucune de ces 
obligations. Les maire et jurats s'en plaignirent au 
sénéchal, Jean de Chiverston, et celui-ci leur reconnut 
le droit de contraindre les ecclésiastiques à solder les 
subsides dont ils étaient redevables, et de saisir les 
vins et autres marchandises dont les gens d'église 
n'acquitteraient pas les taxes (1354)^. 

Toutefois, malgré la bonne volonté du prince ou de 
son sénéchal, il arrivait souvent que les privilèges d'une 
commune fussent annulés parles tracasseries des agents 
subalternes. C'esttrop souvent l'histoire des Libournais. 

1. Cf. Guinodie, p. 4i-42 

2. Guinodie, Pièces justificatives, t. I, p. 36S, d'après les 
Archives de Libourne. Livre Velu, fol. 31. 



2o2 MOUVEMENT COMMUNAL. 

Soit sous Edouard III, soit sous Richard IV, ils ne ces- 
sent de réclamer contre les exactions dont ils sont vic- 
times de la part des officiers du sénéchal ou du conné- 
table. La bienveillance du souverain éclate alors par la 
sévérité des répriinandes qu'il adresse à son représen- 
tant (1354-1358-1388). 

Comme il y avait aussi jalousie et conflit d'intérêts 
entre ces communes diverses qui se disputaient les fa- 
veurs de l'Angleterre, les sénéchaux ou connétables ne 
savaient pas toujours rester étrangers à ces rivalités, et 
s'ils prenaient parti pour un:; ville, c'était souvent pour 
la plus puissante. En 1355, le sénéchal, pour se rendre 
agréable aux deux grandes cités de Bordeaux et de 
Bayonne, interpréta dans un sens contraire à Libourne 
une ordonnance d'Edouard III, qui ne donnait lieu 
pourtant à aucune équivoque. Edouard III ayant dé- 
fendu aux marchands anglais d'acheter des vins ailleurs 
qu'à Bordeaux et à Bayonne, le sénéchal en avait 
conclu que les marchands de Libourne, de Bergerac 
et de Saint-Emiîion ne pouvaient transporter leurs 
vins en Angleterre. L'explication de la charte était 
subtile et forcée. Heureusement Edouard III s'em- 
pressa de rétablir le sens véritable, et depuis lors tous 
les intérêts furent respectés ; car sur ce point nous ne 
voyons pas que les Libournais aient eu besoin de pro- 
tester de nouveau*. 

I . Guinodie, t. I, p. 42-43. — Rymer, Acta, i. III, part. 4, 
p. 18. 



MIMIZAN-EN-BORN. 253 



MIMIZAN-EN-BORN \ 

Les premiers documents relatifs à cette commune 
landaise remontent au règne d'Edousrd I". Il paraît 
que c'était déjà une cité importante, car elle partageait 
avec Saint-Sever et Labouheyre le privilège d'être le 
lieu de réunion des États de la province. Dès 1273, 
elle avait son établissement municipal, ses coutumes et 
ses franchises. Par une charte de cette année, le prince 
Edouard (Edouard II) reconnaît que, s'il a reçu des 
bourgeois de Mimizan une aide de 200 livres pour la 
guerre contre Gaston de Béarn, ce don ne tire point à 
cons: quence, et il leur maintient l'exemption du service 
de Vost, en tant qu'ils en jouissent par leurs privi- 
lèges ^. 

Une charte du Prince Noir (136u) confirme les droits 

1. Chef-lieu de canton (Landes), arr., et à 74 kil. N.-O. de 
Mont-de -Marsan ; il y avait autrefois un port, aujourd'hui 
comblé par les sables. 

1. Commission des Documents et Mon. hist. de la Gironde, 
dSol, p. 46. — La charte en latin est à la page 49. — Des let- 
tres patentes de liOuis XI, confirmant les anciens privilèges de 
cette commune, renferment quelques dé ails curieux sur le 
partage des épaves entre les habitants et le seigneur, et sur le 
partage de certaines pèches, entre autres celle de la baleine : 
« Dauphin et tout autre poisson est du trouveur, excepté cu- 
rays{l) ou baleine auquel le trouveur n'a sinon la barbe, et 
ung loupin de redont en tel lieu qu'il le voudra; la tierce 
partie desquels droicts compete et appartient à l'œuvre de 
l'esglise Notre-Dame dudit Mimisan. » Commission des Doc, et 
Mon. hist. de la Gironde, 185J, p. 51. 



254 MOUVEMENT COMMUNAL. 

des bourgeois de Mimizan, sous la redevance d'un cens 
annuel de 15 livres, et les garantit contre les vexations 
des baillis royaux. Les droits stipulés sont : la liberté 
de commerce, la pratique de la coutume de Bordeaux, 
appelée la bonne coutume^ le privilège pour les accusés 
de ne pouvoir être emprisonnés hors de Mimizan, ni 
distraits de la cour de la commune ; en cas d'appel, le 
privilège de pouvoir se présenter à la cour de Bordeaux 
ou de toute autre cité, et d'invoquer les autres us et cou- 
tumes de Gascogne ; le droit de scel, le droit de sauveté 
devant les croix du territoire de Mimizan pour toute 
personne qui viendra y chercher refuge, enfin le mo- 
nopole du vin et du blé, dans les limites de la com- 
mune*. 

LA SAUVE-MAJEURE ^. 

Le recensement de 1273, qui nous a déjà servi à 
établir la situation de la commune bordelaise au xin* 
siècle, nous révèle aussi l'importance des quatre cités 
de Sauve-Majeure, Bouglon, Saint- iVlacaire et Bourg- 
sur-Mer. 

. Toutes quatre avaient des libertés très-étendues, la 
même coutume et les mêmes droits que Bordeaux. 
Les bourgeois de la Sauve-Majeure déclarent à 

2. Commission des Docum. et Mon. hist. de la Gironde, 1851, 
p. 52-53. 

1. Air., et à 25 kil. S.-E. de Bordeaux (Gironde). Ce i^'e^i 
aujourd'hui qu'un village de 900 habitants. 



BOUGLON. — SAINT-MACAIRE. 2b5 

Edouard I" (20 mars 1273) qu'ils ne sont tenus à l'é- 
gard du duc de Guyenne qu'à des redevances honori- 
fiques, analogues à ces formalités dont un vassal s'ac- 
quitte vis-à-vis d'un suzerain. Ainsi la première fois 
que le duc viendra visiter leur ville, ils lui offriront un 
pain, une poule, et ce sera tout. Mais, de son côté, 
disent-ils, le seigneur-duc doit protéger les bourgeois 
contre toute injustice et toute violence. Du reste, ils 
rappellent qu'ils sont immunes, libres de tout service 
militaire, de toute chevauchée, de tout droit, taille et 
corvée*. 

En matière de justice, ils jouissent de la plus grande 
latitude pour le choix de la juridiction d'appel. Si l'abbé 
ou tout autre leur intente un procès, ils peuvent en 
appeler au duc ou à son bailli, à Bordeaux ou ailleurs, 
partout où ils croyaient trouver un bailli meilleur et 
qui leur fût plus favorable-. 

BOUGLON ^. — SAINT-MACAIRE *. 

Les bourgeois de Bouglon reconnaissent qu'ils tien- 
nent des fiefs du roi d'Angleterre ; mais, comme les 
vassaux privilégiés, ils ne sont astreints qu'aux obliga- 

1. MM. Delpit, ms. Wolfenbuttel, p. 73-76. 

2. Ms. Wolfenbuttel, Delpit, p. 27. 

3. Chef-lieu de canton (Lot-et-Garonne), arr. et à 12 kil. 
S.-O. de Marmande. 

4. Chef-lieu de canton (Gironde), arr. et à 13 kil. 0. de La 
Réole. 



256 MOUVEMENT COMMUNAL. 

lions exigées pour le changement de seigneur. Ces 
obligations sont un peu plus compliquées ici que pour 
la Sauve-Majeure : les citoyens de Bouglon doivent 
offrir cent hommes d'armes, du pain, du vin, une cer- 
taine quantité de viande de bœuf et de porc, des choux 
et de la moutarde, des oignons et du verjus, ou bien 
du foin, de l'avoine et des chandelles. C'est, comme 
on le voit, un don très-modique de joyeux * avènement, 
comme n'en payent jamais que les cités habitées par 
des bourgeois de premier ordre ou par des nobles. 

Saint-Macaire est encore plus favorisée. Les débris 
encore imposants de ses vieux remparts qui couron- 
nent une très-belle position militaire, rappellent une 
commune capable de se faire respecter. Ses bourgeois 
déclarent qu'ils ne tiennent rien du roi. Ils sont en 
dehors de sa suzerainctù comme de son domaine'^. Il y 
a bien, disent-ils, dans la ville de Saint-Macaire, quel- 
ques bourgeois qui tiennent des maisons en fief; mais 
ces maisons i essortissent au bailli royal, Bertrand de 
Bonneville, qui connaît les redevances dont elles sont 
chargées. D'où il suit que la plupart d'entre eux sont 



\. u Dixerunt tcneri... . in mutatione domini cura centum 

niilitibns, de ])ane, vino, carniltus bovinis et porcinis, cum 

caulibus et cinapi, item de gallinis afFatis cntn sepe et agresso, 

sive feno, sive avena, et sive candelis. » Ms. Wolfenbutlel, 

• p. 87-8S. 

2. « Dixerunt quod ipsi non tenent in villa Sancti Macharii 
nec in domiuio, uec in honore, aliquid a domino rege. » 
Id.,p. 90. 



BOURG-SUR-MER. 257 

exempts de tout droit féodal. Ils ne sont astreints, 
comme habitants de la Guyenne, qu'au serment de 
fidélité. Encore, Edouard III leur reconnut-il le privi- 
lège (1363) de n'être pas obligés de sortir de leur ville 
pour le prêter*.' 

La déclaration des communiers de Bourg-sur-Mer 
respire une singulière fierté (22 mars 1273). Elle dé- 
taille tous les privilèges de la commune avec une pré- 
cision minutieuse, et pour bien marquer l'étendue de 
ces privilèges, elle les rapproche, par une curieuse 
comparaison, de ceux des villes de la Lombardie; 
Bourg-sur-Mer est encore plus libre que ces cités. 
« Nous n'avons pas de biens communaux, dit-elle, 
comme ceux que possèdent les villes de la Lombardie 
et beaucoup d'autres. » Par l'absence de cette espèce 
de terre, le roi perd toute prise de souveraineté sur la 
commune. La propriété est essentiellement isolée, in- 
dividuelle, libre. « Nous ne pouvons pas dire que nous 
tenions rien en fief du roi ; car, suivant notre coutume, 
nous ne devons que le droit d'esporle ou d'investiture. 
Nous avons l'usage des carrières, des places, des murs, 
des fossés, et de tout ce qui est sous le pouvoir des 
communes. Nous avons l'usage du fleuve pour pécher, 
naviguer, etc. Nous avons un grand nombre de libertés 
concernant soit les personnes, soit les biens ; mairie et 
jurade, avec les pouvoirs ordinaires. Quant au com- 
merce, pour tous les vins de nos vignes, qu'il y en ait 

i. Commission des Doc. hisL de la Gironde, 1842, p. 83. 

17 



258 MOUVEMENT COMMUNAL. 

peu ou beaucoup, nous ne devons au roi que deux de- 
niers, et à ce prix, tout bourgeois est libre de charger 
ses vins en bateau, ou de les vendre en taverne. Si 
quelqu'un vient acheter des vins dans la ville de Bourg, 
pour les revendre ou les charger, l'acheteur devra payer 
au roi et aux autres seigneurs de Bourg un denier pour 
chaque tonneau K 

Ces libertés, si fermement énumérées, furent con- 
firmées sous Edouard III, Richard II, et même au 
delà de l'époque anglaise, sous Charles VII. 

A quelle circonstance Bourg-sur-Mer les devait-elle? 
A son étroite alliance avec Bordeaux, à laquelle avaient 
dû la rattacher de bonne heure les intérêts commer- 
ciaux ^. 

La commune bordelaise tenait en effet les habitants 
de Bourg-sur-Mer sous le plus soigneux patronage^. 
Après avoir exercé sur eux une sorte de suzeraineté*, 
elle avait fini par leur accorder, avec le bénéfice de sa 

1. Ms. Wolfenbuttel, p. 73-74. — Cf. charte du 16 décem- 
bre 1261, collection Bréquigny, t. 29. D'après MM. Delpit. 

2. A une époque où la production vinicole du district bor- 
delais était bien moins considérable qu'aujourd'hui, les négo- 
ciants de Bordeaux devaient trouver une précieuse ressource 
dans les vignobles de Bourg-sur-Mer qui, à l'heure qu'il est, 
est une succursale si importante de leur industrie. 

3. «A la queu vila de Bore nos juratz de Bordeu avem 

specian dilleltiori, considérant la grant leyautat que tôt jorn 
la deyta vila de Bore a agut vers nostre rey messire et espe- 
ciaument affection devers nos. » L. des Bouillons, f. 117, recto. 

4. « Cum eds eran Estais tôt jorn nostres bons besins et 
hobedients a lots nos 1res maadaments et encaras. » Id., ibid. 



BOUT\G-SUR-MER. 259' 

coutume et de son droit judiciaire, le partage de tous 
ses privilèges ' . Les bourgeois de Bourg-sur-Mer avaient 
accepte cette communauté d'existence avec empresse- 
ment ef. gratitude. Ils n'avaient qu'à y gagner, à cause 
des solides garanties de justice et de sécurité qu'ils 
trouvaient dans les statuts de Bordeaux. Dans le préam- 
bule du traité conclu en 1379, la commune de Bourg 
proclamait elle-même les avantages de la coutume 
bordelaise et la bontéde ses règlements ^ Unepreuve re- 
marquable du prix qu'elle attachait à l'alliance de Bor- 
deaux, c'est l'article suivant : Les gens de Bourg stipu- 
lent que, dans le cas oii, par ordre du roi d'Angleterre, 
la ville de Bordeaux et le pays bordelais seraient obligés 
de faire cavalcade^ c'est-à-dire de marcher au service 
du roi, la milice de Bourg ne se séparera pas des habi- 
tants de Bordeaux, et qu'elle ne marchera que sous la 
bannière des Bordelais ^ Les bourgeois de Bourg-sur- 
Mer tenaient donc à ne faire qu'un, dans toute circons- 
tance, avec leurs puissants voisins. Ces Hens d'amitié, 
si fortement resserrés par le traité de 1379, expliquent 
leur prospérité et leur ton d'assurance dans leurs rap- 
ports avec le suzerain. 

1. V. le traité d'alliance conclu entre les deux communes 
en i37y. L. des Bouillons, fol. 117, recto et verso. 

2. « Com los juratz et comurlia de la vjla de Bore aguossan 
suppUcat a nos, cum plusors bonas ordenansas sossan esta- 
das mesas al pensadas a la deyta vila de Bordeu por for gardar 
et matitenir justitian et dreyturan.... » Id., ibid. 

3. L. des Bouillons, fol. 1 17, recto. 



260 MOUVEMENT COMMUNAL. 

Cadillacne s'était pas émancipée d'aussi bonne heure. 
En 1 280, nous la voyons encore gouvernée par le captai 
de Buch. Elle avait bien des consuls ; mais ces magis- 
trats n'avaient que des fonctions d'édilité et de police 
secondaire. C'était le captai de Buch qui lui envoyait 
ses règlements, ses lois criminelles ; il soumettait ses 
marchandises à un tarif très-dé taillé'. Toutefois, des let- 
tres patentes de cette année signalent un premier travail 
d'affranchissement^. A la supplication des habitants 
qui sont appelés bourgeois^ le seigneur leur accorde le 
droit de vendre, d'aliéner, de marier leurs filles, de 
faire des testaments, certaines garanties judiciaires et 
des abréviations de procédure. Trente-cinq ans plus 
tard (1315), Cadillac n'en est plus à une charte oc- 
troyée, elle traite librement avec son seigneur. Une 
convention est passée, devant notaire, entre Pierre de 
Grailly et les habitants dont plusieurs sont nommés ; 
six sont spécialement désignés comme jurats. 

Ici encore, on invoque les usages de la grande com- 
mune de Bordeaux. Les mesures de vin vendues à Ca- 
dillac seront de la même grandeur et de la môme 
forme que celles des Bordelais. La ville sera close et 
fermée. — Le vicomte devra participer aux frais de 
construction des murailles, ainsi que ceux qui auront 
des maisons sur le territoire de Cadillac, sans être ha- 
bitants de la ville. Les bourgeois seront exempts de 

1. Douhet, Privilèges de Cadillac, 1770, p. 1-16. 

2. Id,, ibid. 



BELIN. — LA RÉOLE. 261 

toute taille pour la vente du blé, du vin, du bois. — 
L'intervention des Bordelais n'est pas étrangère à cette 
convention; parmi les personnages pris à témoin, 
figure un bourgeois de Bordeaux ^ 

Les mêmes phases se présentent dans les communes 
de Rions ^, Belin, la Réole, Laugon, Meilhan et Bazas. 
Raconter en détail leur formation,, ce serait à peu de 
chose près répéter ce qui vient d'être dit des autres 
communes. 

Rappelons seulement l'ancienneté des privilèges de 
Belin ^! La première charte rédigée remonte à 1200; 
cette pièce est la confirmation d'une charte antérieure, 
octroyée par Éléonore de Guyenne, et qui, elle-même, 
rappelle d'anciennes franchises. Les habitants de Belin 
avaient une immunité pleine et entière, dont ils joui- 
rent jusqu'à la fin du xni® siècle ^ Elle ne fut res- 
treinte que sous la domination temporaire de Philippe 
le Bel^ qui exigea de Belin un droit de onze livres bor- 
delaises et six deniers par an. Quant à La Réole, ses 
archives contiennent une ^série de chartes données par 

1. Douhet, p. 16-13. 

2. Les privilèges de Rions furent recueillis et rédigés par 
Bernard d'Albret, qui aclieta, en 1317, de Guilhem Séguin de 
Rions le château et la jus'ice de cette ville. » Commission des 
Docum. et Mon. hist. de la Gironde, 1851, p. 29 et suiv. 

3. Comm des Doc. hist. de la Gironde, 1848, p. 43. «Les 
habitans dud loc et juridiction de Belin sont franz et liberaus 
de totas questas, tailhas, nianobres (corvées), de totas servitutz 
et subsides, ne a aucune exception. » 

4. Cf. confirmation par Edouard 11, 1284. Id. p. 45-46. 



262 MOUVEMENT COMMUNAL. 

des rois d'Angleterre et de France, et qui commence 
à Jean sans Terre (1206) ^ Elle ne tarda pas à devenir 
une des filleules de Bordeaux; un traité d'alliance fut 
signé en 1230 entre les deux communes. La Réole ob-^ 
tenait la permission de descendre ses vins h Bordeaux. 
Mais, ce qui paraît assez rare entre villes de Guyenne 
ainsi confédérées, les rapports de La Réole et de 
Bordeaux ne furent pas toujours exempts de démêlés. 
Edouard III (l 347) dut intervenir pour rétablir la paix 
entre lesdeux villes, au nom des usages et coutumes 
qu'elles avaient observés de tout temps. Les causes de 
cette guerre ne sont pas indiquées dans les lettres pa- 
tentes du roi. Elles disent seulement : Saper quibus- 
dam commotiombus et dissensionibus inter ipsos (La 
Récle) et g entes villœ Burdegaliœ subortis ^. 

Langon, Meilhan et Bazas n'étaient pas des com- 
munes aussi libres que les précédentes. Leurs habi- 
tants reconnaissent qu'à l'exception de quelques fiefs, 
ils tiennent toutes leurs possessions du roi, qu'ils lui 
doivent le service militaire sans aucune restriction ^, 
qu'ils sont obligés de défendre eux-mêmes leur ville 
en temps de guerre, enfin que le roi a sur eux tous les 
droits de justice. 

Pour Bazas spécialemont, il paraît que ses privilèges 

1. Comm. des Doc. histor. de la Gironde, 1841, p. 84. 

2. Rymer, t. III, part. 1, p. \i. 

3. « Potest inde i'acere placilum et gueiTam juste vel in- 
juste. » MM. Delpit, ms. Wolfenbuttel, p. 88-89. 



BAZAS. Î63 

avaient été réduits à la suite d'une guerre entre le roi 
et la ville*. C'est ce qui expliquerait pourquoi, au lieu 
de libertés communales de son propre choix, elle ne 
posséda que des franchises empruntées au régime 
constitutionnel de l'Angleterre. Sachante renferme, en 
effet, des détails relatifs à la loi anglaise à'Habeas 
corpus ^ . 

{. MM. Delpit, ms. Wolfenbuttel, p 91-99. 

2. Comm. des Doc. hist. de la Gironde, 1 84 1 , p. 92. 



CHAPITRE IX 



BASTIDES. — HOMINES FISCALES 

Dans l'histoire du mouvement communal de la 
Guyenne rentre naturellement une dernière classe de 
\illes appelées Bastides, sorte d'asiles ouverts, dans les 
temps de guerre, aux populations des campagnes, 
serfsiet questaux, et qu'on pourrait comparer aux 
Villes-Neuves de la France capétienne, ou aux Pfahl- 
burger (bourgeois des palissades) des bords du Rhin. 
Les noms de Sauveterre et de Monségur, particulière- 
ment, rappellent encore cette ancienne destination 
{salva terra^ mons securns) *. 

Une bastide est une enceinte munie d'une simple 

\ . Statistique du département de la Gironde, par Jouannet, 
1. 1, p. 202 et suiv., d'après les Rôles gascons, 1281 -'.282, et des 
chartes de 1265, 121)7, 1271, relatives à la fondation de Mon- 
ségur. Leur copie se trouve dans VEsclapot (Eclat de bois) de 
Monségur, registre recouvert par deux planches de bois garnies 
de basane. Il est rédigé sur parchemin, eu latin et en patois 
gascon. C'est la chai'te de commune accordée à la ville de 
Monségur par Edouard II, en 1 ;06, suivie des confirmations 
dont elle lut l'objet. Cf. Cumm. des Doc. Iiist. de la Gironde, 
1841, p, 88. — VEsclapot est un manuscrit du xv'' siècle. 



BASTIDES. — MONSÉGUR. 265 

palissade avec fossé extérieur, et soumise à un plan 
régulier. Sa construction présente en général le mode 
d'architecture militaire. 

« Aux populations rurales destinées à l'habiter, le 
roi assignait une certaine étendue de terre, soit rele- 
vant de la couronne, soit achetée aux seigneurs voi- 
sins. De ces terres, une partie devait être bâtie, l'autre 
mise en culture. La construction de l'enceinte murée 
était à la charge de la commune, celle des quatre portes 
restait à la charge du roi. Puis, on déterminait la rede- 
vance annuelle à laquelle seraient tenus les habitants 
pour les portions de terrain, toutes égales, qui leur 
étaient concédées, comme dans les colonies romaines. 
Enfin, le prince formulait la charte civile et politique, 
ou les statuts qui devaient régir la communauté *. » 
Les rues de ces bastides étaient tracées au cordeau et à 
angles droits, avec une place centrale au milieu de la- 
quelle s'élevait l'hôtel de ville, et dont les quatre côtés 
étaient bordés de maisons portant sur des galeries, 
encore aujourd'hui appelées couverts. Deux chariots 
pouvaient facilement se croiser sous ces passages cou- 
verts, qui offraient un abri contre le soleil et contre la 

I. M. Rabanis, Cornm. des Doc. hist. de la Gironde, 1^47, 
p. 41, et suiv. Ij'Esclapot de Monségur mentionne les premiers 
statuts qui furent accordés par « la Dona Helianors duguessa 
del duguat de Guiaïna. » I,a première pièce du volume est 
l'évangile de saint Jeaiij légende de la création primitive. La 
dernière, ui statut de la commune, destiné à ari'èter les émi- 
grations qui la dépeuplaient deux siècles plus laid. 



266 MOUVEMENT COMMUNAL. 

pluie. Les maisons étaient entièrement isolées, et 
cependant très-serrées les unes contre les autres. 
L'église s'élevait à l'an des angles de la place centrale ^ 

D'après VEsclapot de Monségur les rues de cette 
bastide auront 4 escats (24 pieds) de largeur, les mai- 
sons 4 escats de largeur et 12 escats (72 pieds) de pro- 
fondeur. Elles seront bâties, un tiers la première 
année, un tiers la seconde, le reste, quand il sera pos- 
sible ^. 

Le roi fera construire la première clôture en pierre ; 
les bourgeois seront chargés de l'entretien et des répa- 
rations. 

Le roi concédera à chaque bourgeois autant de terre 
qu'une paire de bœufs pourra en labourer en un jour, 
plus un esturon (?) de terre pour un jardin, plus une 
coucade ^ de terre pour y planter de la vigne. 

Les habitants paieront annuellement au roi 12 de- 
niers de cens pour les emplacements qui leur sont cé- 
dés, plus 12 deniers d'esporle à chaque changement de 
seigneur, moyennant quoi ils seront quittes de toute 
autre imposition, entre autres celles de travage (ter- 
rassement) et de fenestrage. 

Ils ne paieront point pour l'eau qui dégoutte de leurs 
toits sur le pavé seigneurial. 

1. Cf. Annales archéologiques de Didron, t. VI, p. 71 et suiv., 
article de M. Félix de Verneilh. 

2. D'après M. Jouannet, Statistique de la Gironde, p. 202, 
note. 

3. Deux tiers d'un arpent. Du Gange, v' Coucade. 



BASTIDES^ — MONSÉGUEl. W 

Les monnaies courantes, les poids et les mesures 
seront les mêmes qu'à La Réole. 

La construction et le prix de la bastide ainsi réglés, 
ses habitants sont constitués politiquement comme 
ceux d'une commune. A vrai dire, la seule différence 
qui existe entre ces bastides et les communes propre- 
ment dites, c'est que les premières sont de créatiop 
monarchique; tout chez elles, maisons et citoyens, sont 
de la main du roi, tandis que les communes étaient 
des agglomérations déjà anciennes. 

Les bourgeois de Monségur (1280) seront gouvernés 
par douze jurats, élus tous les ans parmi les cinquante 
prud'hommes ou caps d'oustou de la cité. Ces jurats 
désigneront eux-mêmes leurs successeurs, de concert 
avec le prévôt royal. 

La nouvelle jurade, comme dans une commune, 
pourra faire des statuts ou règlements de police admi-p 
nistrative. Le principe même de la solidarité commu- 
nale est proclamé là, aussi hautement qu'à Bordeaux : 
la commune prendra fait et cause pour celui de ses 
habitants qui sera cité hors de la ville, en cour laïque 
ou ecclésiastique. Nul bourgeois ne pourra être ni le 
procureur fondé, ni le conseiller, ni l'avocat d'un 
étranger ou d'un seigneur contre un habitant de la 
commune. 

Le service militaire est restreint au rayon d'une 
journée de marche, aller et retour compris. 

Liberté entière de tester, avec cette seule restriction 



26S MOUVEMENT COMMUNAL. 

que les bourgeois ne pourront disposer de leurs biens 
en faveur d'une église ou d'un baron sans le consente- 
ment du roi. 

Dans les poursuites judiciaires, le prévôt ou bayle 
ne pourra mettre sous le séquestre ni comprendre 
dans les saisies : i° le lit des débiteurs ; 2° ses habits 
ou ceux de sa femme ; 3° son armure ; 4° le blé préparé 
pour être porté au moulin ; 5° la pièce de vin mise en 
perce pour l'usage de la famille. 

Enfin il y aura marché chaque semaine; deux foires 
franches par an. La bastide de Monségur avait même 
obtenu, dès son origine, qui remonte à Eléonore de 
Guyenne, l'une des garanties auxquelles tenaient le 
plus alors les corporations privilégiées, celle qui con- 
cerne les juifs : la reine s'interdisait formellement le 
pouvoir d'y établir un juif sans le consentement de la 
commune ^ 

D'après l'un des documents qui viennent d'être 
cités, d'autres bastides furent instituées dans le voisi- 
nage de Bordeaux par Henri III et Edouard I" ^ Ce 
sont Belin, Castelnau d'Auros, Créon, Sainte-Foi, 
Valence d'Agenais, Villefranche, Puy-Guilhem, Li- 
bourne, qui, nous venons de le voir, devait être promue 
plus tard au rang de cornmune, et enfin Sauveterre. 

1. Pour tont ce qui précède, Commiss. des Doc. hist. de la 
Gironde, dS47,arlicle de M. Rabanis, pr/ssim. 

'2. Commission des Docum. et Monum. hist. de la Gironde, 
1847, Rabaais, p. i et suiv. 



BASTIDES. — SAUVETERRE. 269 

M. Rabanis fait observer que cette dernière est celle 
dont la création (1280-1283) rencontra le plus d'oppo- 
sition de la part des seigneurs. Déjà la noblesse avait 
protesté, dans une assemblée solennelle des États de la 
Guyenne tenue à Bordeaux en 1278, contre le préju- 
dice que lui causait l'établissement de ces bastides. 
Les seigneurs revendiquèrent h divers titres les ter- 
rains que celle de Sauveterre devaient occuper. On 
s'explique d'ailleurs les protestations des seigneurs 
par l'étendue des avantages que stipulait la charte de 
fondation. Cette charte reproduit, en effet, des clauses 
à peu près identiques à celles qu'Eléonore avait ins- 
crites dans la charte de Monségur. Les différences sont 
en faveur de Sauveterre. La nouvelle bastide, aura 
quatre foires par an. 

Les bourgeois pourront posséder dans le domaine du 
roi toute espèce de terres, aïeux, fiefs et conquestats, 
excepté les possessions et terres pour lesquelles ils 
étaient autrefois hommes-liges et questaux. 

Ils auront la libre exploitation des forêts sans aucun 
droit de forestage, « ad domos suas construendas et 
perficiendas^ et ad omnia vasa sua et supellectilia. » 

Les bourgeois ne sont justiciables du sénéchal que 
dans les causes concernant le roi ; dans les autres cas, 
ils seront jugés par les jurats. 

Un notaire sera établi dans la bastide, mais avec le 
consentement du roi et des jurats. 

Deux autres clauses montrent bien le soin pré- 



270 MOUVEMENT COMMUNAL. 

voyant avec lequel le roi garantit la nouvelle ville de 
toute exaction féodale : 1° les biens-meubles derhomi- 
cide seront confisqués au profit du roi ; ses immeubles 
seront dévolus à ses héritiers, pourvu que ceux-ci 
payent ce qui est dû aux créanciers des coupables. 
2° Le roi n'établira dans la nouvelle ville aucun sei- 
gneur sans la volonté et le conseil des jurats et de la 
commune. Les rois, en effet, se réservaient de donner 
des bastides à titre de prévôtéS;, de baillies * ou d'usu- 
fruits à des seigneurs qui en percevaient les revenus, 
sans pouvoir rien changer à leurs privilèges. Mais on 
conçoit que, malgré cette restriction, les bourgeois 
d'une bastide ne fussent pas rassurés sur les procédés 
d'un prévôt ou baiUi au choix duquel ils n'auraient 
pas concouru. Ici le roi mettait les nouveaux bourgeois 
en position d'écarter eux-mêmes le péril d'une faveur 
mal placée. 

HOMINES FISCALES. 

Au dernier échelon de ces classes d'habitants qui 
obtiennent une émancipation relative, se placent ceux 
qu'on appelait homiiies fiscales. Ce n'étaient pas des 
serfs affranchis, mais des débris de l'ancienne popu- 
lation romaine qui s'étaient maintenus libres dans les 
campagnes comme dans quelques cités. Leur préten- 

1. Redevance payée à celui qui protège ou qui juge. Du 
Gange, v" Bailia. 



HOMINES FISCALES. 271 

tion était de dépendre du roi seulement, protecteur 
seul assez puissant pour les défendre contre les vio- 
lences féodales. Tel est le sens des déclarations faites 
en 1273 par des fiscales, propriétaires libres de Bazas, 
de la Réole, de l'Entre-deux-Mers et de Barsac : ils 
ne se reconnaissent que les hommes du roi. Les rede- 
vances auxquelles ils sont assujettis à son égard ont 
l'avantage d'être fixes et assez faibles. Aussi recon- 
naissent-ils lui devoir le serment de fidélité, le service 
militaire, les droits de justice et de gîte. Quelques-uns 
déclarent qu'ils ne peuvent aliéner leurs biens sans la 
permission du roi qui doit percevoir les droits de vente. 
Mais ceux de l'Entre-deux-Mers peuvent vendre leurs 
terres à qui bon leur semble, et se faire les hommes 
francs de qui ils veulent : « et se facere hominem fran- 
cum alterius ^ » Pour la plupart, l'origine de leurs re- 
devances devait être peu reculée; ils avaient dû les 
subir par la nécessité de recourir à un patronage effi- 
cace. 

Du reste, ils ne jurent fidélité au prévôt que lorsque 
celui-ci leur a d'abord fait serment de protéger leurs 
personnes et leurs biens. Dans leur énergique décla- 
ration de 1273, ils se nomment encore ho?nmes liberi, 
ligii franci, casati m terra régis, home francau de 
leur cors, hume francau deu rei ^. 

i. Ms. Wolfenbuttell, Delpit, p. 47-57. — Cf. Cartulaire de 
la Sauve, biblioth. de Bordeaux, fol. ■129, 7-8. 
2, Ms. Wolfeahuttel, p. 55, recto. 



CHAPITRE X 



ÉTATS PROVINCIAUX 



En dehors des limites de leur enceinte, les com- 
munes jouent un rôle important dans le règlement 
des intérêts collectifs de la province, et dès les pre- 
miers temps de leur existence nous voyons leurs re- 
présentants figurer dans les Etats généraux de la 
Guyenne, ou dans les assemblées particulières de 
chacune des trois sénéchaussées (Bordelais, Bazadais, 
Landes). 

De tout temps, dès l'origine du fief de Guyenne, 
les ducs avaient convoqué des assemblées d'Etats. Aux 
xf et xn* siècles,' elles ne se composaient encore que des 
prélats et des barons ^ Au xnf siècle, dès la première 
apparition des communes, les assemblées du pays 
bordelais comprennent les trois Etats. Elles devaient 
être convoquées souvent, à en juger par la nature des 



i. En 1096, Guillaume VII, dans une assemblée de prélats 
et de barons qu'il tint à Bordeaux, donna une charte, datée du 
2o mars, où il prenait les titres de duc d'Aquitaine et de comte 
de Toulouse. Art de vérifier les dates, édit, de 1779, p. 717. 



ÉTATS PROVINCIAtTx. 273 

affaires qu'elles étaient appelées à discuter. En 12S5, 
Henri III les réunit pour un simple litige entre deux 
particuliers ; il est vrai que l'un des contestants est un 
bourgeois bordelais. 

La propriété de la seigneurie de Blanquefort était 
disputée par Pierre Bertrand, de Bordeaux, et la dame 
Thalésie, châtelaine de la Marque. Cette dame s'étant 
adressée au prince Edouard, fils aîné d'Henri III et 
duc de Guyenne depuis 1252, celui-ci fit expédier des 
lettres patentes à Etienne Longue-Epée, sénéchal de 
Guyenne (26 octobre 1255), pour la convocation des 
prélats, barons, chevaliers, religieux, clercs et bourgeois 
du pays bordelais. Les Trois Etats devaient faire une 
enquête sur la vérité des faits allégués parla dame Tha- 
lésie ; s'ils étaient exacts, les trois Etats devaient la met- 
tre en possession de la seigneurie de Blanquefort, sauf 
la somme en argent qui paraissait être due à Bertrand 
de Blanquefort, et qu'on prétendait avoir été employée 
aux fortifications de ce château. 

L'assemblée se réunit le 4 avril 1256 dans la cham- 
bre capitulaire des Frères prêcheurs de Bordeaux. Elle 
n'avait point à se prononcer sur le point de droit, 
mais à constater des taits. Le sénéchal reçut la déposi- 
tiqn des assistants * et prononça contre Pierre Ber- 

I . Il s'y trouvait Gérard de Malemort, archevêque de Bor- 
deaux, quantité d'abbés, ecclésiastiques, barons, chevaliers, 
citoyens de Bordeaux, eL deux templiers, Ramond de Tartas 
et Martin de Maiiniac. Baurein, Variétés bord. , t. III, p. 258 
et suiv. 

18 



274 ÉTA^S PROVINCIAUX. 

trand. « Le patriotisme qui régnait pour lors, ajoute 
l'abbé Baurein, faisait que les affaires particulières 
devenaient en quelque sorte des affaires publiques, de 
sorte que chacun y prenait part. » Ce que Baurein ap- 
pelle hyperboliquement le patriotisme n'était que la 
facilité plus grande de s'intéresser aux affaires des 
particuliers, quand la patrie s'étendait pour les Borde- 
lais de Bazas à Libourne tout au plus. 

Dans la suite, c'est pour des questions d'un intérêt 
plus général que des assemblées d'Etats sont mention- 
nées par le Livre des Bouillons et par le Registre de 
la jurade. Elles sont convoquées surtout sous Henri Y 
et Henri YI à propos des subsides à fournir pour la 
guerre contre la France. 

En mars 1 41 4, sur la convocation faite par le corn. te 
de Dorset, lieutenant du roi, les trois Etats du Borde- 
lais et des Landes, réunis en parlement à Bordeaux, 
votent un subside de deux francs par l'eu. Le 5 du 
même mois, le comte de Dorset écrit à toutes les villes 
qui ont été représentées pour les prier d'activer lalevée 
du subside « garanti^ dit-il, au darrain (dernier) parle- 
ment ; n ce qui fait supposer la fréquence de ces as- 
semblées. Il les remercie ensuite à l'avance, et on peut 
remarquer que les termes qu'il emploie sortent du 
style ordinaire des formules*. 

1, « Et aussi vueillez savoir que nous avons receu vostre 
lettre et bien entendu par ycelle que vous avez mis et ineteres 
de jour en jour en tant comme a vous se appartient, tout la 



ÉTATS PROVINCIAUX. 275 

Les jurats de Bordeaux répondirent qu'ils feraient 
toute la diligence possible*, mais la somme se fit at- 
tendre. Sur une seconde lettre du comte de Dorset, 
les Bordelais expliquèrent le retard par une épidémie 
qui s'était répandue dans le pays et par l'absence d'un 
grand nombre de bourgeois qui étaient alors en rou~ 
mivatge (pèlerinage) ^. 

Nouvelles instances du comte de Dorset en août ; 
cette fois la lettre aie ton de la plus humble supplique^. 
Mais les temps étaient difficiles pour la province, la 
guerre française la mettait en feu, et elle traversait une 

bonne diligence que fere porres de cuilher et lever ces 2 ffrancs 
dont nous vous remercions de tout nostre entier cueur. Si 
vous prioms affectuosement de ce continuer et quils puissent 
estre levez pour les jours à ce assignez, car en ce faisant vous 
nous feres cspecial plaisir si autant que nous vous en scaurons 
très bon gre. » Registre des délibérât, de 1415, fol. 1, verso. 
u « Asso le plustost que hom poyra. » Id., fol. 17, recto, 

2. Id., fol. 2, recto. 

3. « Très chers et bien amez, nous bous saluons très souvent 
et pourtant que nous scavons bien bous avez en nombre les 
promesses que bous et les aultres estâtes du pais nous avez fet 
de 2 ffranz par chacun feu et que nous deusses esire paie du 
premier paiement al feste de Pasche darrirement passe et del 
autre paiement a la feste de sainct Michel prochain benut, 
lasquellez promesses neont este bonnement observeez en 
tostes parties si comme bous scavez, si bous prions très hum- 
blement et vous requérons par boie de justice de mètre vostre 
bon voloir en ceste matière que nous soions pleniement 
payez desditz 2 ffranz si ben de lun terme coma de lautre 
ainssi que a nostre benue de part de la nous aions cause de 
bous en sentir très bon gre et faveur pour bous et bostres en 
temps abenir. « Registre, 1414, fol. 30, verso. 



276 ÉTATS PROVINCIAUX. 

terrible crise financière. Il y avait dans tout le pays 
disette d'argent monnayé *, le peuple commençait à 
murmurer, on ne savait comment se procurer des vi- 
vres et défendre son bien contre l'ennemi. L'assemblée 
des trois Etats de Bordeaux et des Landes, réunie au 
château de l'Ombrière , avait été réduite à un péni- 
ble expédient. Elle avait décidé que, contrairement à 
la loi bordelaise, on se servirait de la monnaie d'or 
ayant cours en Angleterre, et que le noble ^ qui serait 
de poids, c'est-à-dire de cinq deniers et maille*, serait 
échangé pour deux sterlings. L'emploi du noble an- 
glais présentait l'avantage d^une monnaie de détail, 
parce qu'il y avait alors des demi-nobles et des quarts 
de noble. 

Mais la nouvelle monnaie frappée à Londres s'écar- 
tait fort de l'aloi convenu. S'il fallait en croire les 
plaintes adressées par la municipalité de Bayonne à 
celle de Bordeaux, les officiers du roi d'Angleterre au- 
raient usé de contraintes et de fraudes exorbitantes ; 
ils voulaient faire passer les nobles battus depuis peu 
pour 160 sterlings de monnaie bordelaise, et les demi- 
nobles pour 80. On les refusait donc partout, les paie- 
ments ne s'effectuaient pas, et la cité de Bayonne, en 

1. Id., fol. 3, recto. 

2. Registre, d4i4, fol. 8, recto. 

3. Monnaie anglaise valant 23 francs 71 centimes. 

4. Maille, moitié d'un denier. Le sterling, en 1414, valait de 
4 deniers à 4 deniers et maille tournois. Registre de 1414, 
fol. 3, recto. 



ÉTATS PROVINCIAUX. 277 

particulier, déclarait hautement qu'elle n'accepterait 
jamais les nobles anglais '. 

Ceux de Bordeaux se montrèrent plus accommodants. 
Dans une seconde assemblée des trois Etats de leur sé- 
néchaussée, ils consentirent à l'échange de 160 ster- 
lings pour un noble, mais à condition qu'il serait en- 
tier et de bon or. Ils décidèrent en outre qu'il serait 
interdit de laisser sortir le billon de tout le pays de 
Guyenne^. 

Les autres sénéchaussées persistant dans leur refus, 
les Trois Etats de la sénéchaussée bordelaise écrivirent 
au sire de Lescun, sénéchal des Landes, pour lui ren- 
dre compte de ce qui s'était passé dans l'assemblée de 
rOmbrière, et ils le prièrent de convoquer les Trois 
Etats de sa sénéchaussée afin de les faire délibérer sur 
cette question. Semblable lettre fut écrite aux maire et 
échevins de Bayonne, et une circulaire convoqua ceux 
du pays bordelais pour une troisième assemblée ^ 

Dans l'intervalle, Henri Y adressa (16 août) une 
lettre très-caressante aux magistrats de Bordeaux, où 
il les conjurait de presser la levée de son subside. Il 
invoquait leur vieille fidélité, et affectait de les considé- 
rer comme médiateurs entre la couronne d'Angleterre 
et les autres parties de la Guyenne *. 

1. Registre de 1414, fol 8, recto. 

2. Id., fol. 10, recto. 

3. Reg., 1414, fol, 10 et 1 1, et 19, recto. 

4. Id,, fol. 30, recto et verso. 



27« ÉTATS PROVINCIAUX. 

L'assemblée annoncée s'ouvrit le 20 août 1414, dans 
la chapelle de l'archevêché ; on y remarquait, avec les 
jurats et les 30 conseillers de Bordeaux, l'archevêque, 
le sénéchal de Guyenne, le seigneur de Duras et de 
Blanquefort, ceux de Lesparre, de Gramont, de La- 
barde, le clergé et les gens du conseil du roi. Lecture 
fut faite des lettres des jurats de Bourg, de Libourne 
et de Saint-Erailion, et, en dernière analyse, les gens 
des Trois Etats proposèrent au sénéchal d'élever le 
sterling de 4 deniers à la valeur de 4 deniers et maille 
seulement, et la monnaie de 16 sols 8 deniers à celle 
de 18 sols 2 deniers ^ 

Sous des termes respectueux, les Trois Etats fai- 
saient entendre au sénéchal qu'il y avait grand péril 
pour l'honneur et le bien du roi d'Angleterre à ne pas 
faire frapper dans le pays de la monnaie blanche et 
noire, que la situation n'était plus tenable, que toutes 
les transactions étaient arrêtées, et que des paroles sé- 
ditieuses circulaient déjà parmi le peuple. On avait 
d'autant plus à redouter une insurrection, disaient-ils, 
que les vendanges approchaient, et que si, à cette épo- 
que, les marchés ne pouvaient se conclure faute d'une 
monnaie de bon aloi, il serait difficile de maintenir les 
habitants à l'état de liges et fidèles sujets ^ Ils insis- 



i. Id., fol. 25, recto et verso. 

2. Registre, 1414, fol. 26, recto. — l.e Registre rapporte 
également les lettres des magistrats de Bourg et de Saint- 
Émilion. 



ÉTATS PROVINCIAUX. 279 

taient donc sur la nécessité pour le sénéchal d'adopter 
les expédients arrêtés en dernier lieu. 

Le sénéchal se trouvait dans le plus grand embar- 
ras. Il n'avait pas d'ordre du roi pour faire frapper à 
Bordeaux de la monnaie blanche et noire, et, d'autre 
part, Henri V ne pouvait compter sur le subside que 
s'il se rendait aux observations, ou plutôt aux menaces 
contenues dans la réponse de l'assemblée. Le comte de 
Dorset pria donc les Trois Etats d'assumer la responsa- 
bilité de la mesure qu'on exigeait de lui, dans le cas où 
il serait appelé en Angleterre pour se justifier ; l'as- 
semblée fit droit à sa requête. 

Elle l'emporta en définitive sur le roi. Celui-ci avait 
écrit aux Bordelais une nouvelle lettre (en octobre) 
pour les supplier de remplir la promesse qu'ils lui 
avaient faite, c'est-à-dire de payer au comte de Dorset 
29,000 écus que celui-ci avait fournis de ses deniers 
pour les frais de la guerre. Nous ne savons pas si ce 
paiement fut effectué avant que satisfation eût été don- 
née aux Trois Etats de la province. Mais ce qui est cer- 
tain, c'est qu'au début de l'année 1415, Henri V ren- 
dit une ordonnance conforme à leur dernier arrêté, qui 
n'était lui-même que l'accommodement accepté d'a- 
bord par les Trois Etats du Bordelais. Considérant 
qu'on ne pouvait trouver de changeurs qui consentis- 
sent à ouvrir des bureaux de change pour la monnaie 
frappée à Londres, le roi ordonnait de frapper des no- 
bles au poids entier et de bon or, sous peine, pour les 



280 ÉTATS PROVINCIAUX. 

changeurs d'office qui contreviendraient à cette pres- 
cription, d'une amende d'un demi-marc d'argent par 
noble*. Toutes les transactions conclues en dehors du 
règlement étaient annulées. 

En matière de procédure judiciaire comme en ma- 
tière de monnaie, les trois États du Bordelais faisaient 
prévaloir leur volonté; c'était toujours, comme dans 
l'épisode qui précède, le résultat de discussions libres 
et d'un accord amiable avec le représentant du sou- 
verain. Ils demandèrent et obtinrent un règlement en 
vertu duquel les procès, traînés en longueur jusque-là, 
ne devaient durer qu'un an ; les avocats et procureurs 
durent jurer de se conformer à ce règlement (juillet 
1414). L'ordonnance fut délibérée et rédigée par les trois 
États, avec l'assentiment du duc d'York, lieutenant du 
roi en Guyenne 2. 

Sans forcer les analogies, on peut comparer les pou- 
voirs et l'attitude des États bordelais vis-à-vis du roi 
d'Angleterre au rôle du parlement de Westminster. 
Les souverains anglais étaient portés d'eux-mêmes à 
leur attribuer une situation pareille ; car, dans le lan- 
gage de leurs ordonnances, on a pu le remarquer 
déjà, l'assemblée des trois États est appelée Faiblement. 

Le sénéchal, à cette époque, n'entre en fonctions 

1. Registre de 141 o, fol. 95, verso. 

2. Id., fol. 16, recto. « Ordenan que lordcnanssa qui fo 
feyta per los très estatz am lo boler et auttoritat de Moss"" diork 
cum locten deu rey ntress. soes assaver de labravyaraent dcus 
pleitz. I) 



ÉTATS PROVINCIAUX. 281 

qu'après avoir prêto devant les représentants des trois 
ordres le serment auquel étaient astreints tous les ma- 
gistrats et tous les citoyens des communes. Le 18 juin 
1415, Henri V annonçait aux maire et jurats de Bor- 
deaux qu'il avait nommé à cette dignité Jean Tiptort. 
Les trois États s'assemblèrent alors dans la chapelle 
du collège * pour examiner les lettres {.atentes de 
nomination, et le peuple fut convoqué, suivant l'usage, 
à son de trompe. Le nouveau sénéchal se rendit en- 
suite à Saint-André ; on fit lecture au juge de Gascogne 
des lettres patentes données à Jean Tiptort; le juge de 
Gascogne lui fit un discours de bienvenue; puis les 
lettres furent traduites en langue vulgaire par le clerc 
de ville pour le peuple, et Jean Tiptort prêta devant 
tous le serment dont nous connaissons déjà la formule ; 
seulement après cette formalité, le peuple lui fit à son 
tour son serment^. 

Décider de la paix et de la guerre, c'est un des princi- 
paux droits des États de la province. Lorsque la dame 
d'Albret, qui suivait le parti de la France, proposa une 
trêve aux habitants de la sénéchaussée bordelaise 

1 . Ce ne pouvait pas être encore le Collège des Arts ou de 
Grammaire, qui devint, en 1S53, le Collège de Guyenne. Ce 
Collège des Arts ne fut fondé qu'en même temps que l'Uni- 
versité de Bordeaux, c'est-à-dire en 1441, comme l'a très-bien 
établi M. Gaullieur, archiviste de la ville de Bordeaux, dans 
son Histoire du Collège de Guyenne. Paris, Sandoz et Fischba- 
cher, 1874. 

2. Registre des délibérations de la jurade, 1414-1416, fol. 83, 
verso. 



282 ÉTATS PROVINCIAUX. 

(septembre 1415), un parlement des trois États se 
rassembla à Maquau * ; la commune de Bordeaux y dé- 
puta pour son compte le maire, le sous-maire, le prévôt 
de la ville, le clerc de ville et le trésorier^. Pour le 
mode ordinaire de nomination des députés, nous ne 
trouvons rien de précis. Au sujet de la proposition faite 
par la dame d'Albret, nous voyons que les députés de 
la ville lurent nommés par la jurade seulement, et 
même par une partie de la jurade ; les jurats électeurs 
désignés par le registre de 1414 sont au nombre de 
huit^ Nous ne pourrions dire s'ils nommaient la re- 
présentation de la commune tout entière, ou seulement 
la représentation particulière de la jurade. 

La dame d'Albret s'était adressée aux maire et 
jurats de Bordeaux comme aux chargés d'affaires 
d'Henri V dans toute la Guyenne. C'était en eux, en 
effet, que le roi d'Angleterre plaçait son point d'appui, 
et ils se reposait sur eux avec confiance du soin de ses 
intérêts. Cette situation rendait la jurade bordelaise 
quelque peu suspecte de complaisance aux yeux des 
autres sénéchaussées ; on la trouvait toujours trop dis- 
posée à plaider la cause du souverain quand il deman- 
dait de l'argent à toute la province. C'est ce qui arriva 

{. Commune du Médoc. 

2. Registre, fol. 88, 89. La lettre de la dame d'Albret aux 
maires et aux jurats est au fol. 88. 

3. Arnaud Boneu , prévôt, Gualbard de Jonquières, Ri- 
chard Cedet, Arnaud Fort, Guillaume Aysselin, Arnaud de 
Vios, Bernard Jaubert, Amanieu de Montlavin, fol. 89. 



ÉTATS PROVINCIAUX. 283 

en 1420 lorsque Henri Y chargea le connétable de Bor- 
deaux, Jean Radcliff, de proposer aux trois Etats du 
pays l'établissement d'un noble d'or par feu. 

L'assemblée des députés du Bordelais et des Landes 
se réunit à Dax, dans le réfectoire des Frères mineurs. 
Le roi avait écrit préalablement aux jurats et aux no- 
tables de Bordeaux pour qu'ils se fissent devant les re- 
présentants des deux sénéchaussées les avocats de la 
nouvelle taxe*. L'archevêque de Bordeaux, les sei- 
gneurs de Montferrand, de la Lande, d'Usar, de la 
Mothe de Roquetaillade, aussi bien que les députés des 
communes de Bordeaux, Libourne, Saint-Emilion et 
Bourg, lui donnèrent les meilleures assurances ^ 

11 n'en fut pas de même des députés des Landes ; 
ils témoignèrent leur désapprobation en demandant à 
délibérer séparément sur la demande du souverain. 
Vainement l'archevêque de Bordeaux, David de Mont- 
ferrand, soutint que la lettre du roi était adressée à 
tous les députés des deux sénéchaussées, qu'il ne devait 
y avoir aucune division d'opinion, « que le bien et 
l'honneur du pays bordelais étaient le bien et l'honneur 
du pays des Landes, comme le bien et l'honneur du 
pays des Landes étaient le bien et l'honneur du pays 
bordelais^. » 

i. Registre, 1420-21, fol. 2, recto. 

2. Id., fol. H, verso. 

3. <« Que deben aber et tenir leur advis et conselh tôt en- 
semble conjustament, e en aquesta parlament no y debe aber 
separacion ne division de conselh en auguna maneyra..,. quar 



284 ÉTATS PROVINCIAUX. 

Malgré ces représentations, les députés des Landes, 
entraînant leur sénéchal, Fontaney de Lescun, se ren- 
dirent dans une salle séparée, et tinrent conseil entre 
eux, sans vouloir qu'aucun des représentants de la 
sénéchaussée bordelaise assistât à leur délibération : 
ce qui fut, dit l'archevêque, de très-mauvais exemple. 

De leur côté, les députés bordelais jugèrent que ceux 
des Landes devaient supporter leur part de l'imposi- 
tion ; mais ils convinrent qu'on ne pouvait faire aucune 
réponse positive au connétable sans connaître l'avis de 
ceux des Landes, « attendu que ce qui concerne tout 
le monde doit être approuvé et ratifié par tous*. » 

Les Bordelais prirent donc le parti de se retirer avec 
promesse que, lorsqu'ils seraient rentrés chez eux, on 
s'assemblerait avec le sénéchal et le connétable, pour 
prendre une délibération conforme aux intérêts du roi 
et à la conservation du pays^ 

En 1420, cette fatale année du traité de Troyes, la 
Guyenne était assez rassurée sur l'effet des armes 
françaises pour que le pauvre pays des Landes se crût 
dispensé de faire des générosités à Henri V. Vingt ans 



lo ben et honor deu païs des Bordales eran et es lo ben e 
honor et profeit deu païs de las Lanas, et per semblant ma- 
neyi'a lo ben e honor e profeit deu païs de las Lanas era e es 
lo ben e honor e profeit deu païs de las de Bordales. » Re- 
gistre, 1420-21, fol. 12, recto. 

1 . « Quar ce que toqua tôt, per tôt deu estar laudat, approat 
et confermat. » Id., ibid. verso. 

2. Registre, 1420-21, fol. 12, verso. 



ÉTATS PROVINCIAUX. 285 

plus tard, les situations étaient renversées. Cette fois 
(1442) les États de toutes les sénéchaussées invoquaient 
avec instance le secours des Anglais, et chargeaient 
l'archevêque de Bordeaux, Pierre Berland, de porter 
leurs supplications en Angleterre ^ Nous savons quel 
en fut le triste résultat, et^ en 1431 , les Etats particuliers 
de Bordeaux, comme les États généraux de tout le 
duché de Guyenne, ne furent plus convoqués que pour 
arrêter avec les représentants de Dunois les conditions 
du traité (12 juin) qui livrait le pays à Charles VIP. 
L'assemblée nomma six mandataires : l'archevêque, 
Pierre Berland, Bertrand de Montferrand, Galhard de 
Durfort, seigneur de Duras, Jean de Luide, seigaeur 
de Brèdre, Bertram d'Angien, seigneur de Rions, et 
Guillaume Oderon, seigneur de Lansac. Les repré- 
sentants du duché s'en étaient remis à la commune de 
Bordeaux du soin de leurs intérêts ; car ses mandataires 
sont désignés comme les représentants de la ville et 
c^té de Bordeaux. Du moins dans cette circonstance la 
Guyenne conservait-elle encore le simulacre de ses 
libertés provinciales; elle semblait régler elle-même 
sa destinée nouvehe, et la loi française lui était présen- 
tée sous forme de traité et d' appointement ^. Il y eut 
de nombreux pourparlers entre les mandataires des 
deux pays, et Dunois permit à ceux de Guyenne de 

\. De Lurbe, Chron. bord., p. 24, verso. 

2. Mathieu d'Escouchy, t. I, p. 338-;i39. 

3. Mathieu d'Escouchy, 1. 1, p. 338-339. 



286 ÉTATS PROVINCIAUX. 

débattre longuement la question capitale, celle de la 
conservation des privilèges administratifs et commer- 
ciaux. Il n'en fut pas de même en 14S3. L'institution 
séculaire des États particuliers et généraux des trois 
sénéchaussées disparut pour toujours comme les fran- 
chises communales. 



CONCLUSION 



De ce qui précède il est aisé de conclure que l'ad- 
ministration Anglaise avait agi en Guyenne en sens 
inverse du mouvement suivi ailleurs par la royauté 
Capétienne. Tandis que les provinces du domaine royal 
sont rattachées à la couronne par des liens de plus en 
plus étroits depuis saint Louis et surtout depuis Phi- 
lippe le Bel, que partout le sort des villes est remis entre 
les mains du souverain, et que la centralisation suit 
une marche progressive, la domination Anglaise laisse 
éclore en Guyenne et développe avec le temps les fran- 
chises municipales. L'action des cités s'exerce à l'aise 
sous le réseau administratif qui les entoure sans peser 
sur elles, l'arbitraire des agents anglais rencontre à 
chaque pas l'obstacle d'une force effective qui réside 
dans les murailles des villes, dans l'autorité de leurs 
magistrats soutenus par des milices bourgeoises. Les 
attributions légales de ces agents sont déterminées de 
façon à constater la souveraineté du prince sans gêner 
le règlement des intérêts de la province par elle-même, 
et, s'ils outrepassent la limite, la justice du suzerain. 



288 CONCLUSION. 

invoquée fièrement au nom des chartes, est souvent la 
première à les faire rentrer dans le devoir. Nous avons 
même vu qu'une sorte de lien fédératif, sous forme de 
clientèle, s'était formé peu à peu entre les petites villes 
du Bordelais et la commune-mère, et qu'ainsi, au lieu 
de l'isolement qui finit par livrer les communes de 
France à l'omnipotence monarchique, le Bordelais en- 
leva toute prise à l'^autorité de ses princes par l'assem- 
blage des groupes communaux. La consistance de ces 
groupes résulte, non pas seulement du protectorat 
qu'exerce la commune-mère, mais de la similitude des 
constitutions communales. Dans le Bordelais, et c'est 
là ce qui fait de ce pays un assemblage original et tout 
à fait à part sur la carte de la France municipale, le 
caractère commun est l'association de la mairie à la 
jurade. Ce sont deux magistratures étroitement unies, 
connexes, solidaires. Aussi, lorsqu'au mois d'octobre 
14o3, Charles VII imposa un maire aux Bordelais, 
Jean Bureau^ et que ce maire fut institué à titre per- 
pétuel, cette transformation de la première magistra- 
ture de la cité produisit l'effet de tout l'écroulement 
de l'édifice municipal; la solidarité qui avait été le 
ciment de l'ancienne commune était brisée du même 
coup. A vrai dire la commune de Bordeaux, comme 
corps politique, avait cessé d'exister. 

Ce qui donne encore un caractère tout spécial à Bor- 
deaux et à ses filleules, c'est qu'efies participent à la fois 
du régime consulaire d'Itaheetde lacommune jurée du 



CONCLUSION. 289 

Nord, sans qu'il soit possible de les faire rentrer dans 
l'une ou l'autre de ces classes de constitutions urbaines. 
Comme les cités de Toscane et de Lombardie, elles se 
donnèrent des magistrats à la fois juges, administra- 
teurs et généraux; elles eurent des assemblées sou- 
veraines où se décrétaient la guerre et la paix. Mais 
leurs chefs électifs ne prirent pas le nom de consuls. 
Elles ont un maire comme les villes du Nord ; le lien de 
l'association communale est le serment, la conjuratiOy 
comme dans les villes du Nord. 

Si le but de l'association communale dans le Bordelais 
est, comme ailleurs, l'égalité des droits et l'affranchis- 
sement du travail, les communes bordelaises se sé- 
parent des deux catégories précédentes par leur prin- 
cipe, et par leur mode de développement. Au xn" siècle, 
à l'époque de leur formation, nous n'y trouvons pas un 
fond d'institutions municipales et d'habitudes de domi- 
nium aussi ancien, aussi persistant que dans les villes 
de Toscane et de Lombardie. D'autre part aussi, la 
constitution urbaine n'y jaillit pas soudainement, par 
le fait d'une insurrection plus ou moins violente de 
même que dans les communes du Nord. Elle est un 
souvenir, qui se réveille, et qui se traduit en fait par le 
bienfait d'un octroi monarchique. Si elle est une reven- 
dication, c'est moins aux dépens de ce pouvoir royal 
que contre un autre pouvoir local, celui de l'évêque par 
exemple, avec lequel elle ne cesse d'être aux prises 
pendant toute la durée de sa carrière. 

19 



2(Ki CONCLUSION. 

Elle ne construit pas son organisme tout d'un coup, 
ni tout d'une pièce * ; nous l'avons vu, c'est une con- 
stitution qui s'étend, s'élève, se consolide de règne en 
règne, par l'ejffet de la communauté d'intérêts qui unit 
de plus en plus étroitement les Bordelais et les Anglais. 
C'est l'œuvre d'une population laborieuse, intelligente, 
avide de richesses qui, à tout moment, sait tirer parti 
du conflit des deux nations anglaise et française. Son 
organisation municipale et son gouvernement démo- 
cratique finissent ainsi par prendre une ampleur et une 
vigueur singulières, dont nous ne trouvons l'analogue 
au XV* siècle que dans les villes de Flandre. Et ici 
encore, faudrait-il se garder de forcer l'analogie. Car 
les démocraties de Flandre sont agitées, tumultueuses, 
sanguinaires dans leurs emportements. 

Dans le Bordelais, le peuple intervient régulièrement, 
avec calme, contenu par le serment, armé du vote, et 
d'autant moins porté à la violence, qu'il sait que son 
pouvoir ne lui est nullement contesté. Sans s'écarter 
du respect et de la fidélité qu'elle devait à ses princes, 
la démocratie bordelaise se maintenait aisément dans 
toutes ses franchises, et gardait toute sa liberté d© 
mouvement; 

Elle a grandi lentement ; c'est là le secret de sa force 

2. Contrairement à l'opinion de M. Aug. Thierry [Hist. du 
Tiers-État, p. 247), nous ne pouvons admettre qu'en 1244 le 
corps de ville se composât déjà d'un maire annuel, de SO ju- 
rais, de 30 conseillers et de 300 citoyens élus par le peuple, 
sous le nom de Défenseurs. 



CONCLUSION. 291 

et de son ealme. C est bien à une cité comme celle-là 
que peut s'appliquer ce jugement porté par Aug. 
Thierry sur la bourgeoisie des communes : « L'ordre, 
la régularité, l'économie, le soin du bien-être de tous, 
n'étaient pas seulement un principe, une maxime, une 
tendance ; c'était un fait de tous les jours, garanti par 
des institutions de tout genre, d'après lesquelles chaque 
fonctionnaire ou comptable était surveillé sans cesse, 
et contrôlé dans sa gestion'. » 

Aussi, quand nous considérons l'origine, la nature, 
la croissance de la commune de Bordeaux, il nous est 
impossible de la placer dans l'une des trois ou même 
des cinq zones entre lesquelles M. Aug. Thierry a 
partagé le territoire de l'ancienne France pour la 
géographie des constitutions urbaines. Les trois séné- 
chaussées de Bordeaux, de Bazas et des Landes, qui 
constituaient, depuis saint Louis surtout, la Guyenne 
propre, nous paraissent former une zone distincte. Ce 
sont, dirons-nous, les communes de domination an- 
glaise, nées d'un heureux concours de circonstances, 
et surtout de l'accord de la sagesse libérale de leurs 
maîtres et des volontés populaires affirmées pour le 
succès de ce qui était juste, et affirmées à propos. Au- 
tonomie complète, liberté commerciale aussi large que 
possible, richesses immenses, renom lointain, voilà le 
résumé de l'histoire du Bordelais de 1206 à 1451. Il 

\ . Hist. du Tiers-État, p. 34-35. 



292 CONCLUSION. 

a dû tout cela à la suzeraineté des souverains anglais 
qui était pour lui, non une gêne, mais un rempart. Le 
pays, en effet, était gardé et administré, mais non 
occupé par les Anglais. Il n'y avait habituellement dans 
le Bordelais qu'un très-petit nombre de gens de race 
anglaise ; il n'existait de troupes anglaises que dans les 
cas extraordinaires, dans les temps de guerre avec la 
France. A Bordeaux même, il n'y avait qu'un très- 
petit nombre d'étrangers d'outre-mer, et, sinon quel- 
ques particuliers qui, par prédilection pour ce climat, 
y avaient fixé leur séjour, il n'y avait ordinairement 
dans cette ville que les équipages des navires anglais 
qui y abordaient pour le commerce*. Aussi voit-on 
que, malgré une possession de trois siècles, les Anglais 
ne laissèrent presque nulle empreinte dans les mœurs, 
dans les sentiments et dans la langue du pays. La 
Guyenne sortit de leurs mains sans avoir rien perdu 
de sa nationalité provinciale. 

Nous n'avons pas à rappeler quelles catastrophes 
amenèrent les succès de Charles Yll pour les Anglais 
et pour Bordeaux. En Angleterre, l'aristocratie, exas- 
pérée par la douleur, s'entr'égorgea pendant les trente 
ans de la guerre des deux Roses. A Bordeaux, une 
multitude de familles émigrèrent pour le pays d'oii leur 
était venue la fortune ; les autres attendirent dans une 
morne prostration que Charles VII et Louis XI vou- 

4. Baurein, Variétés bord,., t. III, p. 148-149. 



CONCLUSION. 293 

lussent accorder à leurs enfants la restitution de quel- 
ques-uns seulement de leurs privilèges municipaux ou 
commerciaux : concession d'ailleurs bien précaire, et 
qui devait être ruinée par les émeutes de 1548. Aussi 
la région des trois sénéchaussées mit-elle des siècles à 
devenir Française de cœur. Faudrait-il en vouloir à ce 
coin de la France de l'ouest, si prospère sous ses ducs 
anglais, d'avoir gardé un patriotisme provincial si 
intense, si fidèle au souvenir de la richesse et de la 
liberté perdues, si maussade devant l'introduction de 
la fiscalité et de la justice des Valois? Au fond, les 
bourgeois de Bordeaux ne tenaient pas à être consi- 
dérés comme des nationaux d'Angleterre : loin de là, 
ils étaient, avant tout, Bordelais de nation. Nous savons 
très-bien la nature du sentiment qui leur faisait désirer 
la conservation de leur pays par l'Angleterre : les An- 
glais ne taxaient pas leurs vins, et les payaient riche- 
ment. Les rois de France leur faisaient une condition 
toute différente. La rancune dut être longue ; elle éclata 
violemment sous Henri II; elle se manifesta encore 
sous Louis XIII, sous Mazarin, dans la querelle de 
Bordeaux contre le duc d'Épernon. Pendant la Fronde, 
le peuple fit les scènes démagogiques du Parlement de 
rOrmée. Louis XIV s'en souvint, et en 1675, à la suite 
de l'affaire de la marque sur la vaisselle d'argent, il 
crut prudent d'accorder amnistie aux rebelles, et de 
supprimer les droits qui étaient odieux aux Bordelais. 
C'est que le peuple ne s'était pas contenté de crier : 



sa* CONCLUSIOM. 

« Vive le roi sans gabelle» ! » il s'était tenu des discours 
très-insolents sur l'ancienne domination des Anglais, 
et l'intendant de Guyenne, auteur principal et ministre 
responsable des nouveaux édits, osait écrire à Colbert 
(24 avril 167S) que, « si le roy d'Angleterre voullait 
profiter des dispositions de h province, il donnerait 
dans la conjoncture beaucoup de peine ^ » . 

1. V. cette lettre dans_P, Clément, Histoire de Colbert, 
p. 365-366. 



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APPENDICE 



I 



DUEL ENTRE UN MAKCHAND ET UN TAILLEUR DE BORDEAUX 
AU SUJET DE LA DOMINATION ANGLAISE (1399) * 

Bertrand Usana, marchand et, bourgeois de Bor- 
deaux, arrête dans la rue Poitevine Jean Bolomère, 
tailleur d'habits et bourgeois de cette même ville, et 
lui tient des propos contraires à la fidélité qu'on devait 
aux Anglais. Bolomère, surpris et se regardant, quoi- 
que simple artisan, comme homme-lige qui avait fait 
serment de fidélité à son prince, crut qu'il se rendrait 
coupable de trahison envers lui s'il ne l'avertissait des 
trames secrètes qu'on pouvait ourdir contre son auto- 
rité. Il présenta donc à Henri lY la requête suivante : 

« A notre très-excellent et très-redouté seigneur le 
roi d'Angleterre et de France, ou à très-honorés et 
hauts seigneurs ses connétable et maréchal d'Angte- 
terre, ou à leurs lieutenants et commissaires. 

« Attendu que chaque homme, petit ou grand, 

i. Nous traduisons le texte latin de Rymer (t. IV, partie 1, 
p. 133, col. 2, édit. 1740). 



296 APPENDICE. 

pauvre ou riche, qui est en l'obéissance et sous le ser- 
ment de fidélité, ou qui est homme-lige, ou demeure 
en l'obéissance de notre très-souverain seigneur le roi, 
soit tenu de garder le bien, l'avantage et l'honneur de 
notre très-souverain seigneur, etc. ; 

« Et, en outre, que s'il venait à sa connaissance 
que quelqu'un tramât quelque trahison, soit contre lui, 
ses États ou sa couronne, qu'il lui doit notifier et dé- 
noncer, sans quoi il passerait pour traître, 

« Et quoique moi, Jean Bolomère, couturier ou 
tailleur et petit bourgeois de Bordeaux, ne sois qu'un 
pauvre homme et de fort petit état, je suis pourtant 
homme-lige de notre très -souverain seigneur le 
roi, etc. ; 

' « C'est pourquoi, très-excellent, etc.... afin qu'à 
l'avenir personne ne puisse me dire que je suis un 
mauvais homme ou traître envers le roi, je vous no- 
tifie et déclare les choses suivantes : 

« Savoir : que l'an I" du règne de notre très-souve- 
rain seigneur le roi, entre le jour de Noël et le premier 
jour du carême suivant, et dans la rue appelée Poite- 
vine, en la cité de Bordeaux, ledit Bertrand Usane 
m'a dit, de sa propre bouche, en Tan, terme, lieu et 
place susdits, les paroles suivantes : 

« — Maître Jean Bolomère, je veux vous faire part 
d'une chose de conséquence, et surprenante, par 
ma foi. 

« Et je lui répondis : — Je le veux bien, dites-moi 
ce qui vous plaira. 

« — Certes, reprit ledit Bertrand, les Anglais sont 
de mauvaises gens et capables de faire les plus grands 
outrages, il n'y a pas longtemps qu'ils allèrent à Mar- 



APPENDICE. 297 

gaux et à Macau, qu'ils y rompirent les branches 
d'arbres chargées de fruits, et qu'ils les portèrent dans 
leurs navires; et sachez, Bolomère, qu'il faut que nous 
nous départions de leur obéissance et domination. 

c( — Sainte Marie, lui répondis-je, Sire, comment 
se pourrait-il que la ville, qui, de tout temps^, a été si 
loyale envers la couronne d'Angleterre, et qui, moyen- 
nant la grâce de Dieu, le sera encore à l'avenir, se 
départît de son obéissance ? Et comment pourraient 
subsister les pauvres gens de la campagne et les sujets 
du roi, lorsqu'ils ne pourraient plus vendre leurs vins, 
ni se procurer les marchandises d'Angleterre, ainsi 
qu'ils ont accoutumé? 

« — Laissez faire, Bolomère^ repartit-il, nous vi- 
vrons sans eux ; nous taillerons nous-mêmes la moitié 
de nos vignes, et nous y cueillerons le double du vin. 

« — Ne me tenez plus de pareils propos, lui répon- 
dis-je, car j'aimerais mieux mourir que d'être de 
votre opinion. 

« — Vous en ferez bon gré mal gré, me répondit-il, 
ou vous passerez la ville (c'est-à-dire, vous en serez 
chassé), vous, et tous ceux qui seront de votre avis. 

« — El pour lors, je lui dis, ne m'entretenez plus 
sur cette matière; je ne veux plus en entendre parler. 
Je préfère m'occuper de mon état de tailleur, et faire 
mes pauvres boutons. » 

« Et si ledit Bertrand Usana voulait dire qu'il ne 
m'a pas tenu tous ces propos, je lui prouverai, avec 
Taide de Dieu et de saint George, par un combat de 
mon corps contre le sien, en présence du roi notre 
doux souverain. 

« Faisant protestation de plus dire et déclarer, 



2t*'8 APPlilNDICE. 

d'ajouter ou diminuer, si besoin est, gardant tou- 
jours la substance de mon exposé. » 

Le connétable et le maréchal d'Angleterre, après 
avoir écouté pendant longtemps les débats des deux 
parties, et voyant qu'il ne leur était pas possible de dé- 
couvrir la vérité sur un fait qui s'était passé sans té- 
moins, ordonnèrent, suivant Tusage, que la contesta- 
tion serait décidée par un duel. 

Le roi d'Angleterre en assigna le jour, et ordonna 
aux parties de se trouver dans la ville de Nottingham, 
au douzième jour du mois d'août 1407 (l'assignation 
s'était fait attendre sept ans). 

Les deux Bordelais entrèrent en champ clos avec 
une intrépidité qui fut admirée. Le signal donné, Bolo- 
mère fond avec courage sur son adversaire. Bertrand 
Usana n'est pas moins preux. 

Le combat dura longtemps. La cour d'Angleterre 
l'honorait de sa présence ; elle fut émerveillée de voir 
tant de vigueur, de noblesse et de prouesse en fait 
d'armes, chez deux vieillards presque décrépits^ 
« propter eorum nohilitatem, prohitatem ac ipsorum 
œtatem quasi decrepitam. )> 

Enfin le roi d'Ecosse, les enfants du roi et tous les 
princes de sa cour, pleins d'admiration pour ces deux 
combattants, et désirant leur conserver la vie, suppliè- 
rent le roi d'Angleterre de faire cesser le combat. 

Le roi y consentit, et réserva au tribunal de Dieu le 
jugement de cette affaire, vindictam demeriti divino 
judicio reservantes. 

Néanmoins^ voulant faire connaître la valeur et le 
courage avec lesquels ces deux vieillards avaient com- 
battu, il fit dresser une charte par laquelle il déclarait 



APPENDICE. 299 

qu'ils s'étaient acquis de la gloire dans l'esprit de tout 
le monde. 
Cette charte est datée du 20 juin 1408. 



Il 



DROIT DE BALEIN 

Les rois d'Angleterre s'étaient attribué les droits de 
baleine et les avaient incorporés h leur domaine. Une 
charte de Jean sans Terre (H99) relate ceux que les 
pêcheurs acquittaient au port de Biarritz (Noël de la 
Morinière, Histoire des pêches, p. 229, d'après les 
Archives de la Tour de Londres). 

Edouard II se réserva l'échouement des baleines sur 
les côtes de Biscarosse et de Sart (Terre de Labourd), 
et, en 1338, Edouard III, voulant dédommager Pierre 
dePuyanne des dépenses qu'il avait faites pour équi- 
per à Bayonne l'escadre dont il était amiral, lui délégua 
les droits qu'il percevait au port même de Biarritz, 
6 hv. sterl. sur chaque baleine qu'on y amenait (2^., 
ib., d'après Rymer). 

Une prérogative réclamée par Edouard II en 1324 
lui attribuait la tête de chaque baleine, la queue étant 
réservée pour la reine (Noël de la Morinière, p. 231, 
d'après Prynne, Tractatus de auro reginœ, p. 127). 

Le droit d'échouage était un droit royal ou ducal; il 
se réglait pour le marsouin comme pour la baleine. 
L'exercice de ce droit était quelquefois incertain entre 
le duc et ses feudataires. Toutefois, la prérogative n'en 
existait pas moins en Guyenne, comme en Normandie 
et en Angleterre. L'échouement des baleines et des 



300 APPENDICE. 

marsouins y était considéré comme la matière d'un 
droit seigneurial. Malgré les privilèges des Basques, il 
fut toujours dans le domaine des rois d'Angleterre ou 
des seigneurs qu'ils admirent à le partager avec eux, 
ou qui en obtinrent la concessinn comme droit aliéné 
(Noël de la Morinière, p. 237, d'après les Rôles gas- 
cons et normands. Cf. Rymer, t. I, part. 3, p. 87, 
col. 2; lettres patentes du lieutenant du roi, Maurice 
de Creon, concédant au sire de Lesparre une baleine 
échouée sur le rivage de sa seigneurie, et le harpon qui 
l'avait blessée, a° 1291). 



III 



LETTRE DES BOURGMESTRE ET ECHEVINS DE LA VILLE 
DE BRUGES, EN FLANDRE 

Pour remercier les maire et jurais de Bordeaux de leurs bons procédés 
à l'égard de certains bourgeois de Bruges, dont les vaisseaux arrêtés 
par la flotte anglaise au port de Zelay (Zèle, sur l'Escaut) avaient 
été conduits à Bordeaux, mai 1414. {Registre des délibérations de 
1414-16, fol 3, recto et verso.) 

« A honourables et sages senhors les maire et 
jurez de la cité de Bourdeaulx. 

« Nos avoms receu vos amiables lettres escriptes le 
23® jor de jambvier par lasquielles et auxi pour ce 
que Lorens Bauden et daucunsaultres nos borgois nos 
a relate de bouche, avoms sceu le grant amour et bonne 
amicte que par vos bontés remonstre nos avez en la 
délivrance des grains et autres denrées de nos dessusd. 
borgois arrestez ja pressa au port de Zelay par la flote 
d'Engleterre et menez à Bourdeaulx, et ce auxitost que 



APPENDICE. 301 

VOS otes receu nos lettres certifficatours et sceu lesd. 
biens appartenir aux dessd. nos borgois, et en oultre 
avez gracieusement octroyé en favouret contemplacion 
de nos que les dessd. grains pussent estre traitz fors de 
le cite de Bourdeaulx, quelque part il plairait a nos 
dessusd. borgois ou a lours fatteurs, nonobstant la 
deffense qui en avait este faicte en lad. cité de Bour- 
deaulx au contraire, dont, honourables et sages senhors, 
nos vos remercioms tant et si entièerement de cœur 
comeplus povoms et sçavoms, et aurons, si Dieu plaist, 
en mémoire por le temps abenir la graiute et cour- 
teisie que en ce faicte et exhibe vos avez, et le dessui- 
rons a nostre povoir envers les bons marchans de 
Bourdeaulx, s'ils aient aulcune chouse a fere part 
decea que nous puissons. » 

Il est probable que la lettre était rédigée soit 
en latin, soit en flamand, et qu'elle fut, selon l'usage, 
traduite en langage bordelais par le clerc de ville de 
Bordeaux, pour être mise à la connaissance du peuple. 



IV 



LETTRE DU MAIRE ET DES ALDERMEN DE LONDRES AUX MAIRE 

ET JURATS DE BORDEAUX (15 Septembre 1446) 

Au sujet des marchandises saisies par les Bordelais sur plusieurs bâti- 
ments anglais. — Archives de la mairie de Bordeaux. 

{( Omnibus et singulis majoribus, locumtenenti, 
prœpositis juratis, etc. 

« Notum vobis facimus quod inter ceteras liberta- 
tes, consuetudine^ et privilégia tam per cartas domini 



302 APPENDICE. 

régis nunc et progenitorum suorum a conquesta An- 
glise civibus civitatis Londonii concessas et confirma- 
tas quam per diversa statuta et parliamenta eorura- 
dem ratificata et confirmata ac approbata civibus 
civitatis prœd, concessas et per nostrum dominum 
regem confirmatas, subscripti articuli continentur 
quod omnes cives civitatis prsed. per totam terram 
potestatis régis libère et sine impedimento tam per 
mare quam per terram de rébus et mercandisis suis 
negociari possunt prout sibi viderint expedire, et quod 
omnes dicti cives sint quieti ac liberi, ac omnes eorum 
res per totam potestatem régis tam citra mare quam 
ultra et per portus maris tam citra mare quam ultra 
de omni theoloneo, passagio, lastagio, picagio^^ pon- 
tagio, pavagio^, muragio^, prisis vini et omni alla 
consuetudine. » 

1. Picagium, droit que payeut les marchands qui vont aux 
foires, pour avoir la permission de faire dans la terre les trous 
nécessaires à la construction de leurs baraques. Du Cange. 

2. Pavagium, droit que l'on paie pour l'entretien de la 
chaussée des chemins. Du Cange. 

3. Droit qui se levait dans les villes pour la construction 
et la réparation des fortiflcations et des autres édifices pu- 
blics. Id. 



FIN. 



TABLE DES MATIERES 



Avertissement i 

LIVRE P^ — Administration 1 

Chapitre I" \ 

Sénéchal de Gascogne. — Conseil royal de Gascogne. 2 

Chapitre II. — Connétable de Bordeaux 10 

Chapitre III. — • Justice 34 

LIVRE IL — Mouvement communal fio 

Chapitre I". — Commune de Bordeaux. — Le maire. 

— Les bourgeois (123o) 68 

Chapitre II. — La terre du bourgeois bordelais est 

alleu (1273) 88 

Chapitre ÏII. — Jurats. — Juridiction du maire et des 

jurats. — Suzeraineté féodale de la commune 

(1275-1327) 94 

Chapitre IV. — Époque de développement. — 

Edouard III (1327-1377).— Richard II (1377-1399). 113 

Chapitre V. — Privilèges commerciaux (1174-1327). lo3 

Chapitre VI. — Privilèges commerciaux (1327-1433). 174 

Chapitre VII. — Les Lancastres (1390-1453) 195 

Chapitre VIII. — Les Filleules de Bordeaux 242 

Chapitre IX. — Bastides. — Ilomines fiscales 264 

Chapitre X. — États provinciaux 272 

Conclusion 287 

Appendice 295 



Paris. — Impr. Pillet fils aine, rue des Grands-Augustios, 5. 



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