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Full text of "La Documentation catholique"

BIBLIOTHEQUE S. J. 

LOUVAIN 
TRAVÉE RAYON NUMERO 

^ f' ^ i l ^ - 



TRANSFERREO 



X 




La Documentation 
Catholique 



La Documentation 
Catholique 



Les Questions Actuelles ", *' Chronique de la Presse ", 
L'Action Catholique " 
•et *' Revue d'Organisation et de Défense Religieuse " réunies. 



TOME PREMIER 

(FÉVRIER. JUIN 1919 




MAISON DE LA BONNE PRESSE 

5. RUE BAYARD, PARIS-VIIP 
I919 



V" ANNÉE. — T. I. 



N'^' 1-2. — 8-15 Février 1919, 




Documentation 
Catholique 

Les QUESTIONS ACTUELLES, la CHRONIQUE DE LA PRESSE, 

l'ACTION CATHOLIQUE et la 

REVUE D'ORGANISATION ET DE DÉFENSE RELIGIEUSE r«unlet. 



Adveniat Regnum Tuumi 



PARAIT LE SAMEDI. — Un numéro : fr. 30. 

France: Un An, 15 fr. ; Six Mois, 8 fr. 
Étranger: Un An, 17 fr. ; Six Mois, 9 fr. 



ABONNEMENTS 



REDACTION ET ADMINISTRATION, 5, RUE BAYARD, PARIS-Vllh. 



SOMMAIRE ANALYTIQUE 

« La Documentation Catholique », par Paul 
Fekon-Vhau : 2. 

Au lendemain de la démobilisation. Les de- 
voiis .u clergé (M" ïiss EU, ev. de (^liàlons) : 3. 

Préliminaires de paix. La CONFEkENCE 
DE f AfviS DE 1919. I Discours d Ouver- 
ture (H. PoiNCARÉ, prés, de la Républ que) : 6. — 
U Quslqu--s cousèquences logiques du 
discours ae M. Poi!icaré(Ablié Calvet, Uéfenie; 
Franc, (Jr.ix): 'J. — III. La question religieuse 
en Aisace-Lorraine. pir 11. A. : 11. — IV. La 
C. G. T. sera repiésentèe officiellement à 
la Coiiférence. 1° S.i « conception ouvrière de U 
paix » (JoUHAUX, Europe Nouvelle) : 16. — i' Leçon 
que les CHliioliques doivent tirer de l'admission de 
la C. G. T. (GiUHAOr., Croix) : 17.-3° L'Kglise au 
premier rang des initiateurs de la protei-lion inter- 
Drtti.'U^ile du travail i.Xuuvelle^ Rrlu/ieusis) : 18. — 
V.LesIsraèlitesrécla n nt i.MoiiBisMYEn,Peap/« 
Juif\ : 2 ». — VI. La Suciété des Nations : l" Les 
catholique* doivent en Pire les apôtres (Charlks Brun, 
A'iie fiançaise]: 21. — 2° Klle est impos-ible parce 
qu'on ve il 1 1 faire sans Dieu {Nonveil sie d' Lyon) : 
2.5. — 3°Autr-sobjeL-tioiis(.M*uRiiAS./!e<io/( F-ançnix-): 
24. — 4' <• Pourquoi ne pascommHnivr parune Lijiue 
d' ilié^? » iKoosEVELT. Kloile de K^n^as (îityl : 16. 
5° Un appel aux Chefs d'Etat (R. P. Philippe), 
a Li ue ai iisiiilii^ue ») : 26. 

Le Saint-Siège et la politique internationale. 
I. L'Enienie et Bouoll XV (Daily l'elegraph 
de Londres. Muoienio de Turin i: 27. — II Le car- 
dinal Rampolla et la polit que <>Uiopéeane 
(M' Ohelin. Reiui" Hehdom idaue\ : iA. 
Guerres religieuses contemporaines. — 
1. Coinmeut ivl. Aulard éciit l'histoire: la 
lihre-pen-ée persécutée {l''iys\; oliservations par 
{RoBRiKT WwKRi). Aelion Friinçoiset: Si). — il. L'opi- 
nion le M. Debierr»- sur la çnerre au catho- 
lici'<tne i.M' Jouin, Foi l'.athoivines: 31. — 111 His- 
toire leiigi use de la Kévolutiori française, 
pwr Gahrirl Ai'rr^y : .'52. — IV Apoloîie des 
rraiioo- Canadiens catholiques par un 



Anglo-Canadien protestant, parRENÉJ OH ANNBT. 

Quesiions sociales. — Uue grande victoire 
antialcooliqae aux Etats-Unis, par G. R. de B. 
(d'après le Times de Londres et les Siudiei de 
Dublnl : 36. 

Journaux nouveaux. — L' « Ordre public » 
iGArciiERANi), Ordre public) : 38. 

Variétés. — L'application du nouveau Droit 
canon et l'évaluation du temps (.M" B.atta.h- 
DiER, Semuine Reliye'tse de Montréal) : 39. — De 
jolies « manchettes » : 40. 

Idées directrices. — 1. Union religieuse et 
UmOii civique (M" ue la Villerabel, ér. 
d'Amiens) : Al — Il La Formation civique 
des catholiques (Guir\i'd, Croix) : 41. 

Action civique des catholiques Programmes 
po itique et soci^iux : 1 Du nouveau Centre 
allcnand : 43. — 2' Du Parti catholique suisse (Lt- 
b né de Frib.iurg) : '«3. 

La Presse paroissiale. — a Vous parl«rai-j» 
dps élections? « (ch. Soulange-Boi.i.m : 47. 

Chez If'S protestants. — Le ministère pas- 
toral féminin 'Tèniuigna'ie) : 47. 

Textes. I. Des clercs émigrant en Amérique 
ou aux t-'hilippines (iiécrel de la S. C. Consisto- 
riale) : 49. — II. Subventions officielles aux 
Pu(<illes de la Nation (circ. del f. n»lionali: .M. 

Commentaires. — Récentes lois fiscales. C« 
qu il est urgent de savoir, par Au<;ijste Rivet 53. 

Articles et nocum'^nts. — Teu'lanres intellec- 
tuelles de la France en 1914; L'Université de France 
et la philosophie all'-m^nde; — Nécessaire retour 
àla philosophie catholi ue; — La science de l'Knlant- 
Dieu; — L" " uiilisatinn militaire » de la cithedrale 
de Reims; — Le* jaunes ouvrers après la guerre; — 
Siaïut international des missions reliiii»u>-e« en 
Afrique; Lhs fondateurs de l'amitié entre la Fraac« 
et le- Etats-Unis; - « Savez-vou- lire? » : 58. 

Livres noi veaux. — Religion (Leseur); — Droit 
(Rt-Uet. lloiipin et Bosvieux, Dailoz. Ohelliane», — 
Quslinns soi-iales (J.hvI; — Guerre (TournasiM, 
Gruinhach, lancovlri. Vaka); — Histoire 'Le Forei- 
tier, l.ole); - Littérature (r»umoni W Iden. Bazin, 
Delly Pellerin ei Bollery Mille Lorrain, Dacremont); 
Etranger (Bastide, Reclus). 61. 



« LA DOCUMENTATION CATHOLIQUE » 



Origine et Programme 

Avant la guerre, la Bonne Presse pu- 
bliait, entre autres périodiques, quatre 
recueils documentaires : 

1" Les Questions actuelles (texte des plus 
importants documents, discours, études, 
émanant de catholiques ou d'adversaires, 
sur toutes les grandes questions à Tordre 
du jour : religieuses, apologétiques, poli- 
tiques, sociales, nationales et internatio- 
nales) ; 

2° La Chronique de la Presse (même pro- 
gramme que les Questions actuelles, mais 
donnant sur les mêmes questions, au lieu 
de documents officiels et d'études éten- 
dues, le mouvement des idées d'après les 
articles de la presse quotidenne de tous les 
partis et de toutes les nuances) ; 

3° La Revue d'Organisation et de Dé- 
fense religieuse (documentation, études et 
consultations sur toutes les questions de 
jurisprudence civile-ecclésiastique) ; 

4" 11' Action catholique (exposé des mé- 
thodes pratiques de zèle, et monographies 
des œuvres de piété, d'enseignement et de 
propagande, d'action sociale et charitable). 

Trois obstacles s'opposent à la reprise 
immédiate de ces recueils : la pénurie de 
la main-d'œuvre, intellectuelle et ouvrière, 
qui durera encore plusieurs mois ; la pé- 
nurie du papier, qui sera, sans doute, en- 
core plus longue ; enfin, et surtout, la sura- 
bondance et la prédominance des infor- 
mations et documents de guerre ou de paix, 
d'où résulte l'impossibilité, pour chacune 
de nos revues documentaires, d'avoir mie 
publication régulière avec des livraisons 
d'une étendue normale. 

Toutefois, les documents et travaux se 
rapportant au programme de ces recueils 
sont assez nombreux pour fournir la ma- 
tière d'une revue unique, dans laquelle 
seraient évités plusieurs des inconvéTiients 
des revues séparées, notamment les doubles 
emplois si fréquents lorsque les revues 
étaient distinctes, et les lacunes, encore 
plus regrettables, auxquelles les rédac- 
teurs étaient condamnés précisément lors- 
qu'ils voulaient éviter les redites. 

Cette combinaison diminuera aussi, rela- 



tivement, les frais d'impression et de port; 
de sorte que les quatre revues, qui coû- 
taient séparément 18 francs, seront laissées, 
maintenant qu'elles seront réunies dans un 
seul recueil hebdomadaire, à 15 francs. 

Evidemment, -le nombre de pages ne sera 
pas tout de suite aussi considérable que 
nous le désirerions. Mais, dès le début, la 
Documentation catholique — telle sera 
l'appellation de la nouvelle revue, rappe- 
lant le but commun des quatre recueils 
précédents — paraîtra, chaque semaine, 
dans le format du Pèlerin (qui était le for- 
mat de trois de ces revues sur quatre), en • 
livraisons de 32 pages. Il dépendra de nos 
amis (et des fournisseurs de papier) de 
bâter le moment où la présentation maté- 
rielle de la D. C. sera améliorée et le 
nombre de pages sensiblement augmenté. 

Nous tenons d'autant plus à cette aug- 
mentation, que nous ajouterons au pro- 
gramme d'avant-guerre de nos quatre re- 
vues, outre des informations étrangères 
aussi abondantes que variées, une partie — 
non la moins utile — des informations que 
donnait jusqu'ici le Mois littéraire. 

Le Mois contenait dans chacune de ses 
livraisons une abondante bibliographie, 
très précieuse par ce temps de publications 
à jet continu. Les circonstances ne nous 
permettant pas, pour le moment, d'en- 
visager la reprise du Mois, les nombreux 
collaborateurs qui étudiaient dans ce 
recueil l'ensemble des nouveautés de la 
librairie donneront leur concours à la Do- 
cumentation catholique. Celle-ci s'efforcera, 
par une coordination attentive de toutes les 
informations bibliographiques, de devenir 
peu à peu — sous une forme attrayante 
pour les gens sérieux, parce qu'on ne se 
perdra point en phrases oiseuses — un 
véritable guide de lectures. 

Nous den>andons instamment à nos lec- 
teurs d'obtenir, par leurs prières, les bé- 
nédictions divines sur ces projets, dont 
la réalisation immédiate va exiger des 
efforts considérables. Ils nous aideront 
ainsi à contribuer, pour notre modeste 
part, à l'avènement du règne de Dieu dans 
les âmes et dans la société. 

Adveniai re^num tuum ! 

Paul Feron-Vrau, 



LES QOESTIOIS ÂGTKELLES » el 



DE LA PKE » 



LA TRANSFORMATION SOCIALE 

ET LES DEVOIRS DU CLERGÉ 
au lendemain de la démobilisation 



Mgr TissiER, évêque de Châlons, adresse à 
son clergé une lettre qui inaugurera à merveille 
notre nouvelle série de documents intéressant'les 
catholiques. 

Elle est trop étendue pour que nous puissions 
en donner ici le texte intégral (1) ; mais nous 
en reproduirons quelques-unes des considéra- 
tions essentielles. 

L'apôtre moderne 
a besoin d'une compétence professionnelle (-' 

La sainteté, povir nécessaire qu'elle soit, 
si elle n'est vraiment suprême, ne suffit pas 
c-ependant à tout. L'apostolat moderne de- 
mande même aux ouvriers de choix, dont 
le nombre honore ce diocèse, une tactique 
précise et une stratégie vraiment profes- 
sionnelle, o'cs't-à-dire presque partout le 
renouvellement des vieilles méthodes. A 
moins d'être des curés d'Ars — ce qui ne 
sera toujours que le privilège de quelques- 
ums, — ()n ne peut se passer de la compé- 
tence acquise; j'allais dire, voulant être 
moi-même actuel, de la spécialité que la 
simple ordination et !a Commission épi- 
scopale à un emploi supposent peut-être, 
mais ne confèrent pas d'emblée. 11 n'est pas 
plus pernicieuse erreur que celle de croire 
Que le seul fait d'être prêtre, et bon prêtre, 
donne l'aptitude à tous les ministères. 
Chaque poste exige sa préparation dis- 
tincte, intellectuelle et sociale, et il y a, 
outre le savoir, l'expérience et le doigté à 
actjuérir. Il y faut des années d'études par- 
fois et de multiples reprises de la même 
tâche, à travers des difiicultés quotidiennes 
d'où jaillit enfin la lumière, et qui assurent 
finalement le succès aux patients plutôt 
même qu'aux génies. 

Les prêtres jeunes et déjà mûrs, en 
France, ne sont pas rares, qui, à rencontre 
de ce.^ réflexions, se croient de taille à 
tout affronter des œuvres à l'aventure, et 
confondent le bruit qu'ils font en les mul- 



(1) On le trouvera ttan® le Prêtre aux Armées 
cîii V^ janvier 1919 (p. 1 495-1 50a) et dans la 
Revue (ht Clergé français du l"" janvier égaLe- 
lïienl (p. 53-68). 

(2) LC5 sous-titres oat été ajoutés par la D. C. 



tipliant, avec le bien qu'ils devraient faire 
en suivant les méthodes des maîtres. Rien 
ne s'improvise ainsi de ce qui dure. Je le 
dis même pour les œuvres de piété qui 
périclitent aux mains des téméraires qui 
veulent conduire les unies d'élite sans être 
descendus aux sources classiques des 
ascètes et des mystiques. Il convient plus 
encore de l'affirmer des œuvres sociales, 
dont la science mal définie fournit matière 
à tant d'interprétations diverses et occa- 
sion à tant de directions fausses. Si les 
habiles s'y trompent, à plus forte raison 
les ignorants s'y embarrassent et s'y en- 
lisent. 

Mais l'erreur des chefs n'est jamais sim- 
plement personnelle. Tout le peuple en 
pâtit, et très douloureusement quelquefois. 
Do là, sous peine de graves dommages, la né- 
cessité impérieuse de consulter les sages, 
tant dans l'ordre doctrinal que dans l'ordre 
pratique, en tout ce qui regarde les grou- 
pements de jeunesse, la presse, les Syndi- 
cats, les couvres professionnelles, les asso- 
ciations de toute sorte, où les idées comme 
les intérêts sont en jeu. Toute bévue, mala- 
dresse ou témérité est une déviation qui 
retarde le mouvement général et trouble 
en un point l'ordre public. Il y a des ini- 
tiatives imprudentes qui jettent le discré- 
dit sur toute une organisation catholique, 
parce qu'on n'a pas su où s'arrêter, ou bien 
pas voulu, par orgueil, borner ses élans 
mal éclairés. Le maniement de chaque 
âme en particulier demande une préci- 
sion do touche singulière, mais le manie- 
ment des groupes d'âmes veut une délica- 
tesse extrême qui ne peut être faite que 
de lumière et de prudence. 

Je bénis la guerre à ce point de vue très 
particulier. Messieurs, qui vous a fait con- 
naître, en vous mêlant à elles dans une 
confusion peut-être étrange, des âmes qui 
vous auraient toujours échappé, des âmes 
droites ou torves qui, en se révélant à vous 
avec tous leurs préjugés, toute leur ingé- 
nuité et parfois aussi, sans doute, toute 
leur malice, vous ont initiés à un monde 
fermé jusque-là, dont vous ne deviniez ni 
les besoins, ni les soufl'rances, ni les aspi- 
rations. Cette lumière crue, tombée de l'hu- 
manité moderne sur vos inexpériences, 
vous aura été une préparation merveilleuse 
à l'apn.ctolat de demain, qu'il faudra- par- 
faire en continuant de regarder anxieuse- 
ment autour de vous, au lieu do marcher 
on avant dans une société toute neuve, les 
yeux clos, avec des idées obstinément 
arrêté^^s sur des méthodes pastorales qui 
ont fait leur temps et no sont plus de saison. 



(( LES QUESTIONS ACTUELLES )) 



Nous devons renouveler nos tactiques 
et agir avec promptitude 

Vous reviendrez de la guerre en croyant, 
Dieu merci ! que les ouvres ne sont pas 
une tracasserie adcniiiistrative, mais une 
nécessit*^ de victoire. Je comprends que ces 
méthodes nouvelles de conquête déconcer- 
tent un peu en leur vieillesse les bons 
prêtres d'autrefois qui n'avaient qu'à at- 
tendre la brebis égarée, assez instruite vn 
son jeune âge pour rentrer d'elle-mf-tne au 
bercail aux grandes heures chrétiennes. 
Aujourd'hui, devant l'indifïérence publi- 
que, l'apôtre n'est plus seulement un ber- 
ger, ce doit être un chasseur; et il lui on 
faut les niultiples habiletés, avec les 
longues patiences, qui ne s'appronrMnit 
qu'à l'exercice persévérant du métier, car 
le courant n'entraîne plus les âmes à Jésus- 
Christ. On ne les y ramène que par les 
saintes embûches de la lumière et du zèle. 

Pour s'excuser d'en courir les risques et 
d'en remplir les devoirs, il en est qui 
s'écrient, en laissant d'avance tomber leurs 
bras de désespoir : « Tl n'y a rien à îaire ! 
Le mal est trop profond pour être forcé. 
L'ignorance du siècle est irréductible. » 
Doctrine de paresseux qu'il faut flageller 
au passage. Qui donc, avec la grâce de D^eu, 
ne peut, en le voulant, gagner une âme 
aujourd'hui et quelques autres demain? Les 
familles chrétiennes et les paroisses reli- 
gieuses ne sont-elles pas faites d'ames con- 
quises ainsi l'une après l'autre? Mais il faut 
consentir à employer les armes de son 
temps. Quelques-unes restent bonnes tou- 
jours, mais ne suffisent plus. Nos ranons 
de 75 étaient admirables; ils le demeurent, 
mais ils ont dû cependant être renforcés 
par les canons lourds. Nos fusils Label 
semaient merveilleusement la mort, mais il 
a fallu les mitrailleuses pour vaincre. 1 es 
forteresses de Vauban semblaient inexpu- 
gnables, et elles ont été remplacées par les 
simples tranchées. Il en est ainsi de nos 
tactiques et de nos moyens de combat 
apostolique. 

L'essentiel pourtant, dans les luttes qui 
fatalement nous attendent dès le lendemain 
de la paix, ouvriers de l'Eglise niilitaîite 
que nous sommes, c'est moins «'ncoïe l'ai-me 
que le soldat^ moins peut-éire la qualité 
des méthodes que la promptitude du com- 
battant. Il s'agit, Messieurs, quelles que 
soient nos aptitudes et nos adresses, de 
ne pas nous laisser surprendi-o l't devan- 
cer, comme trop souvent et presque txiu- 
jours cela a été notre douloureuse histoire. 
Une société meurtrie, quoique victorieuse, 
est là qui demande sans attendre des soins, 
de l'intérêt, de la lumière et de l'amour. 
Elle sera à qui l'achètera à ce prix, ft elle 
le vaut. Si las que vous rpvemez de la 
guern;, np songez donc pas, vous, les 

Erêtres, habitués d-es longues besognes, 
umbles samaritains des^blessés de la route 



éternelle, h vous reposer d'abord de vos 
fatigues propres, à prendra votre temps, 
tout votre temps, à refaire avec complai- 
sance votre foyer peut-être détruit; mais, 
ayant à poine* eu Je loisir de cnan^er le 
veston bleu du dévouement à la p.itrie jjour 
la soutane noire du sacrifice, allez, courez 
sans retard aux âmes délaissées qui vous 
tendent les mains, aux âmes même perver- 
ties qui vous rcpousseiont peut-être en- 
core, à toutes ces âmes françaises, igno- 
rantes ou coupables, qui rt'clament la lu- 
mière et le Pain de vie. Autrement, si vous 
n'êtes pas prêts, si vous vous attardez à 
vos aiïaires, les loups reviendront toujours 
et prendront avant vous les inliuenccs; les 
sectaires, malgré l'union lacrée, forceront 
la porte du bercail, et vous en serez réduits, 
pauvres pasteurs sans brebis et quelque- 
fois sans église, aux gémissements vains 
des vaincus de la paix, 'à l'attitude écrasée 
d'éternels parias, de toutes la plus déplo- 
rable, parco qu'elle est l'aveu et faccep- 
tation de la défaite, après avoir gagné la 
guerre nui pouvait être par vous la source 
d'un renouveau chrétien que les circon- 
stances, aujourd'hui négligées, ne ramène- 
ront plus. 

Pour cette restauration religieuse, rorganisatlon 
et la hiérarcliid sont ind.spansabies 

La compétence apostolique, si bien ser- 
vie qu'elle soit par les moyens opportuné- 
ment employés, n'est pourtant pas encore 
une garantie absolue du succès tant qu'elle 
reste individuelle, tant qu'elle n'est que 
l'effort poidu d'un volontaire. Nous avons 
plus souffert, dans nos œuvres d'avant- 
guerre, de nos divisions, de nos émiette- 
ments, de nos -dispersions égoïstes, que de 
nos abstentions mêmes, et que de la contra- 
diction des opposants. Il y avait — dans le 
camp catholique et sacerdotal il y a tou- 
jours eu — des initiatives admirables et des 
dévouements sublimes. Mais parce qu'ils 
étaient isolés, séparés des autres, n'obéis- 
sant pas docilement à un mot d'ordre 
unique, ils échouaient trop souvent dans 
des éiiuîspments misérables, après avoir 
jeté des flammes qui semblaient devoir ré- 
nover le nionde. Et chacun, voulant em- 
brasser trop, ne suffisait pas même à sa 
petite tnche. 

La victoire tardive de la guerre, après 
tant de sacrifices vainement ofl'ert.s depuis 
longtemps pour la gagner, a péremptoire- 
ment démontré que le nombre des soldats 
n'est [las seul la raison du triomphe, mais 
qu'il n'y a de vraiment souverain que la 
coordination des efforts, sous la volonté 
et sous la conduite d'un chef qui voit l'en- 
semble et y mène ses troupes avec auto- 
rité. C'pst "dire du même coup. Messieurs, 
le devoir dos princes du peuple et celui 
des soldats. Quelles que soient ies batailles, 
' il faut, pour les remporter, une consigne 



ET « CHRONIQUE DE LA PRESSE )) 



universelle qui trace le chemin et une 
discipline totale qui le suive. L'une et 
l'autre, hier, peut-être, a trop manqué 
dans nos œuvres de restauration religieuse. 

Les chefs, si j'ose le dire, ont hésité dans 
le commandement, divergé dans leuré re- 
vendications, tâtonné dans les voies à pren- 
dre. Ils n'ont pEis trouvé d'un œil assez 
clair, ou pas tracé d'une main assez sûre 
la route de la victoire, certaine quand on 
la connaît et qu'on y est embarqué par des 
guides compétenLs. D'autre part, ce fut une 
façon de ne rien faire que de discuter sys- 
tématiquement les ordres, que de critiquer 
au coin du feu les mclliodes recomman- 
dées, que de rêver toujours d'autres buts, 
supérieurs aux réalités possil)lcs et con- 
seillés comme des étapes à atteindre au 
préalable. Il résulta de là longtemps une 
incertitude — pour ne l'icn dire de plus — 
qui paralysait les plus ai'dcnts. Faute ainsi 
de s'entendre sur tout le front religieux, 
on ne parvenait qu'<à remporter des avan- 
tagres locaux et partiels, appréciables sans 
doute comme des espérances de beaucoup 
mieux, mais qui ne changeaient jamais la 
situation publique, facilement réduits qu'ils 
étaient toujours, dans leur isolement, par. 
une opposition puissante qui ne sentait pas 
de résistance générale. 

A force de déceptions, on était arrivé 
pourtant, avant la guerre, à comprendi'e la 
nécessite absolue d'une oiganisation catho- 
lique et d'une hiérarchie fortement consti- 
tuée de toutes les œuvres de restauration 
sociale. Et les fruits, pour un si peu de 
temps d'essais persévérants, en sortaient 
consolants et féconds. iMon livre sur la 
Vie religieuse dans la France contempo- 
raine, édité par le « Comité de propagande 
française à l'étranger », en a présenté la 
moisson merveilleuse. 

Soyez prêts, Messieurs, à continuer de- 
main, dans un sens averti et pleinement 
soumis de la hiérarchie, les semailles com- 
mencées, si vous voulez plus tard que* les 
gerbfs des âmes, à brassées, récompensent 
vos efforts. Il faut une bonne fois sortir 
de l'idée fausse que les œuvres qui ne 
seraient que vos œuvres, encore qu'elles 
semblent parfois couronnées de succès, 
puissent jamais refaire une société, ou 
même une paroisse. Il n'est de vraiment 
rédempteur que ce qui est, par-dessus nos 
individualités, catholique au plein sens du 
mot. Travailler pour soi et par soi, à sa 
façon étroite, ne produit jamais un bien 
durable ni même [leut-être réel. 

Je sais trop que beaucoup de ces initia- 
tives personnelles ont eu longtemps l'ex- 
cuse de n'avoir pas de direction. Alors, se 
sentant du zèle au cœur, on le dépensait en 
liraillpur. Pauvre manœuvre que celle-là, 
sans aboutissement de victoire décisive ! 
L'hpure en est passée, et aujourd'hui les 
chefs savent enrôler dans une même armée 
tous les volontaires. Ils diront, je l'espère, 



et sans tarder, les buts de vie religieuse à 
viser dans la paix, les desidt^rata de nos 
libertés, les légilimes exigences de nos 
droits, les justes réparations à attendre des 
ostracismes passés. Déjà, ici et là, des voix 
autorisées se sont élevées pour formuler 
les doctrines de salut social et pour tracer 
aux individus comme aux peuples des 
programmes de conduite. Leur enseigne- 
ment, à coup sur, se précisera encore, s'ac- 
croîtra à la mesure de tous les besoins si 
divers et se fortifiera par l'ensemble. On 
en exposera dûment les détails et la syn- 
thèse par la parole et dans la presse, qui 
est aujourd'hui des forces humaines la plus 
puissante et la plus pressante à organiser, 
pour que ^:-oit ouvertement saisie de toute 
question grave l'opinion, l'opinion calho- 
lique surtout, qui ne restera plus fermée 
aux cris d'appel de ses guides, et l'opinion 
adverse aussi, pour qu'elle n'ignore point 
qu'il y a des droits éternels, confirmés par 
la guerre, que nous ne laisserons pas fouler 
aux pieds. 

Votre évêque, comptez-y, se fera l'écho 
ardent de toute doctrine et le propagateur 
empressé de to-ut mouvement présenté par 
les maîtres comme moyens de restaurer la 
foi. La guerre lui a donné une tribune d'oij 
déjà il a eu, parmi l'angoisse, le rare 
bonheur do servir devant la foule, outre 
les besoins de circonstance de la patrie, 
tous les grands principes religieux et so- 
ciaux sur lesquels les sociétés reposent. Il 
continuera avec indépendance de vous 
jeter, aux heures utiles, les consignes né- 
cessaires, heureux de s'unir aux initiatives 
dr's autres, mais décidé à prendre lui- 
même dans sa sphère, en dehors de toute 
politique ne touchant pas aux intérêts 
vitaux de l'Eglise, les résolutions et les 
attitudes apostoliques qui peuvent faire 
triompher nos saintes causes chrétiennes. 

Minimum actuel des re/endic^tions catholiques 

Dès aujourd'hui, il vous signale, parmi 
les revendications de la conscience catho- 
lique, le minimum de justice à obtenir, qui 
ralliera dans sa modération tous les 
hommes sages : un statut légal qui rende, 
pour le prix de son loyalisme, à défaut 
d'autres raisons, à l'Eglise dépouillée le 
droit de posséder ; la reprise des relations 
avec Rome, aussi nécessaire aux intéi-êts, 
français qu'aux intérêts religieux ; la 
liberté d'enseigner à tous les degrés, pour 
tout citoyen — homme ou femme, — quel 
qu'il soit, muni des diplômes académiques, 
sous le contrôle de l'Etat ; la répartition, 
proportionnelle au chiffre des élèves, d^s 
subventions publiques, dans toutes (es 
écoles légalement ouvertes ; le libre choix 
pour toutes les familles, sans crainte de 
représailles, de l'éducation des enfant,s ; le 
droit à l'enseignement religieux par un 



« LES QUESTIONS ACTUELLES » 



ministre du culte dans les écoles primaires 
publiques, comme il peut êlre donné dans 
les collèges et lycées de l'Etat, au gré des 
familles qui le demandent. 

Prêtez, Messieurs, une oreille attentive 
à ce programme d'action, et mobilisez au- 
tour de lui, pour le réaliser quand faire se 
pourra, tous vos désirs, toutes vos volontés 
et déjà toutes vos influences. Car, pour être 
prêts à l'heure opportune, il faut avoir 
prévu dès longtemps les objectifs à 
atteindre, examiné les ressources et sup- 
puté les chances, envisageant gaiement les 
risques à courir et les sacrifices à faire... 

Le prélat termine en rappelant le devoir pri- 
mordial et constant de la prière ; 

La prière 

Et quand vous aurez pris, autant que 
faire se peut, en ces jours incertains, con- 
naissance de la société que va vous rendre 
la guerre, vous interrogerez Dieu aussi, 
sans qui, malgré toutes les tentatives 
humaines, il n'est point de résurrection 
durable. Vous auriez beau tout savoir et 
vouloir tout faire, unir la compétence la 
plus habile à l'organisation la plus sage, 
si Dieu, inspirant vos vies, n'est pas l'ou- 
vrier qui travaille par vos mains, vous ne 
seriez jamais prêts. 

C'est à lui. Messieurs, que dans la prière 

3ui transforme les âmes il convient de 
emander l'heure et la force, la volonté et 
le moyen, la sainteté, la science et la dis- 
cipline qui assurent le succès. Tout le 
reste, après tout, peut sembler difficile et 
retarder par les obstacles à vaincre la pré- 
paration. On n'est pas saint en un jour ; 
on ne devient pas un directeur d'œuvres 
autorisé par une simple expérience ; on 
peut toujours être un soldat, pas toujours 
une armée, car cela dépend aussi des 
autres. Mais il est facile à tous, en faisant 
chacun ce qu'on doit, d'être un serviteur 
utile, un apôtre et même un conquérant, 
en s'en remettant finalement à Dieu... 



PRÉLIMINAIRES DE PAIX 



La Conférence de Paris de 191!) 



DISCOURS D'OUVERTURE PAR M. POINGARÉ 

Exposé historique. — Fortes considérations de 
droit international. — Intéressantes allusions 
d'ordre religieux et moral. 

« L'ouvciliire di; I.i Confôrence fies prcliininnires 
de paix, dit le Journal Officiel du dim-tnchc 19 jan- 
vier 1919, a eu lieu hier, à i5 heures, au ministère 
des Affaires élraugèrcs [au oyai d'Orsay! , sous la pré- 
sidence de M. Raymond l\)incarc, présidenl de la 



République. » En déclarant ouverte la Conférence de 
Paris, M. Poincaré a prononcé Je discours suivant (i) : 

LA TACHE DE LA CONFÉRENCE 

MiiSSiEuns, 

La France vou« adresse ses souhaits de biea- 
venue et vous remercie d'avoir, d'un consente- 
mont unonimc, choisi, comme siège do vos tra- 
vaux, la ville que, pendant plus de quflU'e 
années, l'ennemi a prise pour son principal 
objectif militaire, et que In vaillance de* armées 
alliées a victorieusement défendue contre dea 
offensives sans cesse renouvelées. 

Laissez-moi voir dans votre décision un hom- 
mage de toutes les nations que vous représentez 
à un pays qui a, plus encore que d'autres, connu 
les souffrances de la guerre, dont des proviaoes 
entières, transformées en vastes champs de ba- 
taille, ont été systématiquement ravagi^es par 
l'envahisseur, et qui a payé à la mort le tribut 
le plus lourd. 

Les Empires centraux 
sont responsables de la guerre 

Ces énormes sacrifices, la France les a subis 
sans avoir la moindre responsabilité dans l'épou- 
vaniable c«liiclysmc qui a bouleversé l'univers ; 
et, au moment où s'achève ce cycle d'horreur, 
toutes les puissances dont les délègues sont ass^^m- 
blés ici peuvent se rendre elles-mêmes celle jus- 
tice qu'elles n'ont aucune part dons le crime 
d'où est sorti un désastre sans pré^-éJcnt. Ce qui 
vous donne toute qualité pour établir ono paix 
de justice, c'est qu'aucun des peuples dont vous 
êtes les mandniaires n'a trempé dans l'injustice. 
L'humanité peut vous faire confiance, parce 
que vous n'êtes pas de ceux qui ont violé les 
droits de l'humanité. 

Resoin n'est pos d'informations complénijcn- 
taires ou d'enquêtes exceptionnelles pour con- 
naître les origines du drame t]ui vient d'agiter 
le monde. La vérité, toute couverte de *;ing, 
s'est déjà évadée des archives impériales. \j\ pré- 
méditation du guet-apens est aujourd'hui claire- 
ment démontrée. Dans l'espoir de conquérir 
d'abord l'hégémonie européenne, et bientôt la 
maîtrise du globe, les Empires du centiV, rivés 
l'un à l'autre par une secièto complicité, ont 
inventé les prétextes les plus ckUcux pour tâchei- 
de passer sur le corps de la Serbie et se froyer 
un chemin vers l'Orient. En même temps, ils 
ont renié les engagements les plus solennc's 
pour pouvoir passer sur le corps de la Belgique 
et se frayer un chemin vers le c/Kur de \n 
France. Voilà les deux inonbliablfts forfaits qui 
ont ouvert les voies à TapTcssion. Les efforts 
combinés de l'Angleterre, de la Franc* cl de la 
Russie, se sont brisés contre cette folie d'or- 
gueil. 

Si, apiés de longues vicissitude*, ceux qui 
voulaient régner p.nr le fer ont péri par le fer, 
ils n'ont à s'en prendre qu'à eux. C'est leur 
aveuglement qwi les a perdus. Quoi de plus 



(i) Les sous-titres ont été ajoutés par la D. C. 



ET « CHRONIQUE DE LA PRESSE » 



significalif que les hoiiicux marohés^^ qu'à la 
fin de juillet 1914 ils tentaient d'offrir à l'An- 
gleterre et à la France, lorsqu'à l'Angleterre ih 
murmuraient : « Laissez-nous librement atta- 
quer la France par terre et nous n'entrerons pas 
dans la Manche » ; et lorsqu'ils chargeaient leur 
ambassadeur de dire à la France : (( Nous n'ac- 
cepterons, de votre part, une déclaration de neu- 
tralité que si vous nous livrez Briey, Toul et 
Verdun. » C'est à la clarté de tels souvenirs, 
Messieurs, que se préciseront toutes les conclu- 
sions <{ue vous allez avoir à lîrer de Va guerre. 

Hommag-e aux alliés de la France 

Vos nations se sont sijccessivement jetik-s diins 
la mêlée ; mais elles n'»nt fait, les unes et les 
autres, que venir au secoiu's du droit menacé. 
Comme rAIlemagne, îa Grande-Bretagne et la 
France avaient garanti l'indépendance de la 
Belgique. L'Allemagne a cherché à écraser la 
Belgique. La Grande-Bretagne et la France se 
sont juré toutes deux de la sauver. C'est ainsi 
qu'au point de départ même des hostilités s'af- 
frontent les idées contraires qui, durant cin- 
quante mois, vont se disputer le monde: l'idée 
de la force souveraine, qui n'accepte ni contrôle 
ni frein ; l'idée de la justice, qui ne s'appuie 
SUT îe glaive que pour prévenir ou réprimer 
les abus de la force. 

Fidèlement suivie de ses Dominions et de ses 
colonies, la Grande-Bretagne a jugé qu'elle ne 
pouvait demeurer étrangère à un conflit où était 
engagé le sort de tous les pays. Elle a accompli 
— ses Dominions et ses colonies ont accompli 
avec eJle — des efforts prodigieux pour empê- 
cher que la guerre ne tournât au triomphe de 
Pesprit de conquête et à la confusion du droit. 

Le Japon ne s'est, à son tour, décide à prendre 
les armes que par loyauté vis-à-vis de sa grande 
alliée l'Angleterre, et par conscience du péril 
qu'aurait fait courir à l'Asie comme à l'Europe 
l'hégémonie rêvée par les Empires germa- 
niquics. 

L'Italie, qui avait, dès la première heure, 
refusé de prêter la main aux ambitions alle- 
manik'S, ne s'est levée contre un ennemi sécu- 
laire que pour répondre à l'appel de populations 
opprimées et pour détruire, au prix de son 
sang, des combinaisons politiques artificielles qui 
ne tenaient aucun com.pte de la liberté humaine. 

La Roumanie ne s'est résolue au combat que 
pour réaliser l'unité nationale à laquelle s'oppo- 
saient les mêmes puissances de contrainte et 
d'arbitraire. Abandonnée, trahie, étranglée, ellî 
a dû subir im traité odieux, dont vous saurez 
exiger la revision. 

La Grèce, que l'ennemi a, pendant de longs 
mois, essayé de détourner de ses traditions et 
de ses destinées, n'a levé une armée que pour 
se soustraire, à des tentatives de domination 
dont elle sentait la menace grandissant<'. 

Le Portugal, la Chine, le Siam, ne i>onl sortis 
de la neutralité que pour échapper, eux aussi, 
aux tentacules impériaux. C'est l'étendue des 
convoitises allemandes qui a ainsi amené tant 
de peuples, petits et grands, à se liguer contre 
le même adversaire. 



L'intervention de l'Amérique 

Et que dire de la solennelle résolution prise, 
au printemps de 1917, par la République des 
Etats-Unis, sous les auspices de son illustre pré- 
sident, M. Uilson, que je suis heureux de saluer 
ici, au nom do la France reconnaissante, et, si 
vous me Je permettez, Messieurs, au nom de 
toutes les nations représentées daivs cette sal'e ? 
Que dire de tant d'autres Etats américains qui 
se sont déclarés conlrt; l'Alicmagne : Brésil, 
Cuba, Panamj. Guatemala, Nicaragua, Haïti, 
Honduras, ou ont, au moins, rompu avec elle 
toutes relations diplomatiques : Bolivie, Pérou, 
Equateur, Uruguay ^ Du Nord au Sud, k Nou- 
veau Monde a tressailli d'indignation lorsqu'il 
a vu que les Empires du centre europélen, après 
avoir déchaîné la guerre sans provocation et 
sans excuses, la poui-sui valent par l'incendie, lo 
pillage et le massacre d'êtres inoffensifs. 

L'intervention des Etat,s-Unis a été plus et 
mieux qu'un grand événement politique et mi- 
litaire. EJle a été un jugement souverain porté 
devant l'histoire par la haute conscienice d'un 
peuple libre et de son premier magistrat sux les 
responsabilités énormes encourues dans la lutte 
effroyable qui déchirait l'humanité. 

Ce n'est pas seulement pour se protéger eux- 
mêmes contre les audacieuses tentatives de la 
mégalomanie germanique que les Etats-Unis ont 
équipé des flottes et créé des armées immenses ; 
c'est aussi et surtout pour défendre im idéal de 
liberté sur lequel ils voyaient s'étendre tous l'es 
jours davantage l'ombre démesurée de l'aigle 
impériale. 

Fille de l'Europe, l'Amérique a traversé Focéan 
pour arracher sa mciv à l'hiimiliation de la ser- 
vitude et pour sauver la civilisation. 

Le pcupli" améric^iin a voulu mettre fin au plus 
grand scandale qui se fût jamais produit dpns 
les annales du genre humain : des gouverne- 
ments autocratiques ayant préparé, dans le secret 
des chancelleries et des états-majors, un pro- 
gramme insensé de domination universelU; ; 
ayant, à l'heure fixée par leur génie d'intrigue, 
lâché leurs meutes et sonné la curée ; deman- 
dant à la science, au moment même où elle com- 
mençait à supprimer 'es distances, à rapprocher 
les hommes et à rendre la vie plus douce, d'aban- 
donner le ciel lumineux où elle avait pris son 
essor, et de venir se mettre docilement au ser- 
vice de la violence ; abaissant l'idée religieuse 
jusqu'à faire de Dieu l'auxiliaire comptaisant 
de leurs passions et le complice de leurs forfaits ; 
ne comptant, en un mot, pour rien ni les tradi- 
tions et les volontés des peuples, ni la vie des 
citoyens, ni l'honneur des femmes, ni aucun 
de ces principes de morale publique et privée 
que nous avons cherché, quant à nous, à ne pas 
laisser altérer par la guerre, et que les nations, 
pas pins que les individus, ne sauraient impuné- 
ment répudier ou méconnaître. 

a Croisade de l'humanité pour le droit » 

Pendant que, de proche en proche, la lutte 
C7igagée s'étendait sur toute la surface de la 
terre, résonnaient çà et là des bruits de chaînes 



« LES QUESTIONS ACTUELLES )) 



Becouées, et des nationalités captives nous appe- 
laient au secours, du fond de leurs g^côles s^u- 
laires. Bien plus, elles s'échappiiiciil pour venir 
à notre aide. La Pologne ressuscitée nous t'uvoyait 
des troupes. Les Tchéco-Slovaquc5 conquéraiful 
en Sibérie, en France, en lUilie, leur droit à l'in- 
dé{>endance. Yougo-Slaves, Arméniens (i). Sy- 
riens et Libanais, Arabes, tous les peuples oppri- 
més, toutes les victimes, longtemps impuissantes 
ou résio'npi«s. des grandes injiL«tices historiques, 
tous les martyrs du passé, toutes les consciences 
violentées, loules les libertés étouffées, se rani- 
maient au bruit de nos armes et se lournaicnt 
vers nous comme vers leurs défenseurs naturels. 

Si bien que, peu à peu. !a guerre a pris la 
plénitude de son sens initial et qu'elle est de- 
venue, dans toute la force du terme, une croisjide 
de l'humanité pour le droit : et si quelque chose 
peut nous consoler, en partie, des deuils qui nous 
ont frappés, c'est assurément la pi-nsée que notre 
victoire aussi est la victoire du droit. 

Cette victoire est totale, puistjue l'ennemi n'a 
demandé l'armistic* que pour éviter un irrémé- 
diable désastre militaire ; et de cette victoire 
totale, il vous appartient de tirer aujourd'hui, 
dans l'intérêt de la justice et de la paix, les 
conséquences totales. 

Solidarité permanente des Alliés 

Pour mener à bien cette tâche immense, vous 
n'avez voulu admettre, tout d'abord, à ces 
grandes assises, que les nations alliées ou asso- 
ciées, et, pour autant que leurs intérêts seront 
engagés dans les débals, les nations demeurées 
neutres. Vous avez pensé que les conditions de 
la paix devaient être arrêtées entre nous avant 
d'être communiquées à ceux contre qui nous 
avons ensemble combattu le bon combat. La 
solidarité qui nous a unis pendant la guerre 
et qui nous a valu le succès de nos armes doit 
subsister tout entière pendant les négociations 
et après la signature du li-aité. Ce ne sont pas 
seulement des gouvernements qui sont repré- 
sentés ici ; ce -îont des ptMiplcs libres. A l'épreuve 
du danger, ils ont appris à se connaître et à 
s'entr 'aider. Ils veulent que leur intimité d'hier 
serve à leur assurer la tranquillité de demain. 
C'est en vain que nos ennemis chercheraient à 
nous diviser. S'ils n'ont point encore renoncé à 
leurs manœuvres accoutumées, ils s'apercevront 
vite qu'elles se heurtent, aujourd'hui comme 
pendant les hostilités, à un bloc homogène que 
rien ne pourra déwipréger. 

Dès avant l'armistice, vous avez placé cotte 
union nécessaire sous l'égide des hautes vérités 
morales et politiques dont M. le président 
Wil.«on s'est fait noblement l'interprète ; et c'est 
à la lumière de ces vérités que vous entendez 
accomplir votre mission. 

Restitutions — Sanctions — Garanties 

Vous ne chercherez donc que la justice, et 
« une justice qui n'ait point de favoris », justice 

(i) Le mot Arméniens a été ajouté par voie d'er- 
ratum in«éré Han< |p Journal Ojjiciel du aa janv. 
i9«9 (Note de la D. C.) 



dans les problèmes territoriaux, justice dans lea 
problèmes financiers, justice dans les problèmes 
économiques. 

Mais la justice n'est pas inerte ; elle ne prend 
pas son parti de l'injustice ; ce qu'elle réchimc 
d'abord, lorsqu'elle a été violée, ce sont des 
restitutions et des réparations, pour les peuples 
et les individus qui ont été dépouillés ou mal- 
traités. Rn formulant cette revendication légitime, 
elle n'obéit ni à la haine, ni à un désir instinctif 
et irréfléchi de représjiilles ; elle poursuit un 
double objet : rendre à chacun son dû et ne pas 
encourager le recommencement du crime par 
l'impuni té. 

Ce que la justice réclame encore, sous l'in- 
fluence des mêmes sentiments, ce sont des sanc- 
tions contre les coupables et des garanties effi- 
caces contre un retour offensif de l'esprit qui 
les a pervertis. Et elle est logique en demandant 
que ces garanties soient données, avant tout, aux 
nations qui ont été et qui peuvent être encore le 
plus exposées à des agressions ou à des menaces, 
à celles qui ont maintes fois risqué d'être sub- 
mergées sous le flot périodique des mêmes inva- 
sions. 

Il faut concilier le droit des nations avec 
celui des minorités ethniques et religieuses 

Ce que la justice exclut, ce sont les rêves de 
conquête et d'impérialisme, le mépris des vo- 
lontés nalionales. les échanges arbitraires de 
provinces entre Etats, comme si les peuples 
« n'étaient que des meubles ou des pion« dans 
un jeu ». Le temps n'est plus où les diplomates 
pouvaient se réunir pour refaire, d'autorité, sur 
un coin de table, la carte des empires. Si vous 
avez à remanier la carte du mande, c'est nu nom 
des peuples et à la condition de traduire fidèle- 
ment leurs pensées, de respecter le droit des 
nations, petites et grandes, à disposer d'elles- 
mêmes et de le concilii-r avec le droit, égale- 
ment sacré, des minorités ethniques et reli- 
gieuses. Besogne formidable, que la science et 
l'histoire, vos deux conseillères, se chargeront 
d'éclairer et d'alléger. 

A tous ces peuples qui se constituent ou se 
reconstituent en Etats, à ceux qui veulent s'uni- 
fier avec leurs voisins, à ceux qui se divisent en 
unités distinctes, à ceux qui se réorganisent sali- 
vant leurs traditions retrouveras, à tous ceux 
enfin dont vous avez déjà cons;icrc ou dont vous 
consacrerez bientôt la liberté, vous vous effor- 
cerez naturellement d'assurer les moyens maté- 
riels et moranx d'existence ; vous ne les appel- 
lerez pas à la vie pour en faire aussitôt di's con- 
damnés à mort ; vous vouiln-z que là, comme 
partout, votre œuvre soit féconde et durable. 

(( Collaborant dans la foi et la fraternité », 
les Alliés établiront une Ligue générale 
des nations 

En même temps que vous introduirez ainsi 
dans le monde le plus d'harmonie possible, vous 
instituerez, conrorméminl à la quatorzième des 
propositions qu'ont unanimement adoptées lea 



ET « CHRONIQUE DE LA PRESSE )) 



grandes puiswinces alliées, une Ligue gt'nérale 
des naiions, qui sera une garaiilie siipièine 
corilre de nouveaux atlenLils au droit des gens. 
Dans votre pensée, c<lte assoeialion internatio- 
nale ne sera, pour l'avenir, dirigée contre per- 
sonne ; elle ne fermera, de parti pris, ses portes 
à personne ; mais, organiséi- par les nations qui 
se sont sacrifiées à la défense du droit, elle re- 
cevra d'elles ses statuts et ses règles fondamen- 
tales ; elle fixera des conditions auxquelles se 
soumettront ses adhérents immédiats ou futurs ; 
et, devant avoir pour but csscnliol de prévenir, 
dans la mesure» du possible, le recommencement 
des gucj-res. elle cherchera avant tout à faire 
respecter la paix que vous aurez établie, et 
aura d'autant moins de peine à la maintenir 
que cette paix portera en elle-même de plus 
grandes réalités de justice et de plus sûres pré- 
cautions de stabilité. 

En élablis.<?ant cet ordre nouveau, vous répon- 
drez aux aspirations de l'humanité, qui après 
les tenibles secousses de ces années sanglantes, 
souhaite ardemment de se sentir i>ioti''gée, por 
un concert des peuples libres, contre les réveils 
toujours possibles de la sauvagerie primitive. 

Une gloire immortelle s'attachera aux noms 
des nations et des hommes qui auront voulu 
collaborer h celte œuvre grandiose dans la foi 
et la fraternité, et qui auront soigneusement tra- 
vaillé à éliminer de la paix future les causes 
d'éliranlemcnf et de fragilité. 

Il y a qnaranfe-liuit ans. jour pour jour, le 
i8 janvier 1871, l'empire d'.\ll(>magnc était pro- 
clamé par une armée d'invasion, dans le châ- 
teau de Versailles. Il demandait au rapt de deux 
provinces françaises sa première consécration. 
Il était ain«i vicié dans ses origines mêmes, et, 
par la faute de ses fondateurs, il contenait en 
lui un germe de mort. Né dans l 'injustice, il a 
fini dans l'opprobre. Vous êtes assemblés pour 
réfiarer le mal qu'il a fait et pour en empêelin' 
le retour. Vous tenez dans vos mains l'avenir 
du monde. Je vous laisse, l^îessienrs. à vos sraves 
délibérations, et je déclare ouverte la Conférence 
de Paris. 



QUELQUES GCN^^niFNnES LfG'OUES 

DU DiSCOURS DE M. PCiNCARÉ 



I. — On ne fera rien de durable si Dieu n'in- 
tervient, et si on ne respecte pas les con- 
sciences religieuses même dans leurs mani- 
festations extérieures. 

« Lettre de Paris » au journal lu Défense de 
Cahors (26 janv. 1919) : 

... Il Sf-raif biPD à plaindre, l'homme qui 
np seniirait pas la cravitô de l'heure. « Le 
sort du monde est entre vos inains », a dit 
Pnincaré aux délégués des nations, et c'est 
vrai. Organiser le monde, régler Tavenir 
de l'humanité, ce sont là d^'* tâches surhu- 
maines qui dépassant rintelligonco dos plus 
lins diplomate^. On bien ils se livreront à 
un petit jeu puéril de règlements de papier 



que demain déchirera, ou bien ils deman- 
deront à une réalité supérieure les prm- 
cipes d'une œuvre durable. Il n'y a rien 
d'éternel que ce qui vient de Dieu. 

La î^yntaxe française a des souplesses 
étonnantes ; ce qu'on n'ose pas dire dans 
une principale, on le glisse dans une inci- 
dente; Poincaré a glissé Dieu dans une in- 
cidente pour faire plaisir h Wilson. .Mais 
ce mot phosphorescent illumine tout son 
discours et, à son insu, lui donne une soli- 
dité que n'avaient pas ses précédentes 
harangues. Tout ce qu'il dit dans la suite, 
avec un à-propos et une lucidité admi- 
rables, s'éclaire aux lueurs de ce mol. Il 
rappelle aux délégués de l'humanité qu'ils 
doivent fonder leur œuvre sur la justice 
s'ils prétendent faire une œuvre durable. 
Et ce terme de justice, qui aurait risqué de 
n'être qu'un assemblage de syllabes, de- 
vient une réalité auguste par suite du voi- 
sinage de Dieu. 

Il y a dans le discours de notre prési- 
dent — le meilleur qu'il ait jamais pro- 
noncé — une autre expression qui lui a 
ét^ dictée par sa conscience des nécessités 
politiques et qui dépasse ce terrain par son 
ampleur humaine. Pour réaler le sort des 
nations, il faudra tenir compte des volontés 
e'hniques et des volontés religieus^'S. Voilà 
l'évidence qui s'impose. La conscience 
hVimaine est un ab'^olu qu'il faut respecter, 
m'^'me quand elle définit son idéal religieux 
et les formules de sa' prière-. L'idéal reli- 
gieux est un des éléments do la patrie. Les 
convenances économiques, la commtmaut/^ 
de lau'-'ue et de sans:, la volonté d'être en- 
semble, oui, fout cela constitue la patrie. 
■Mais on avait tort d'oublier un peu trop 
que la patrie est aussi dans la prière df^s 
enfants et dans la foi des cœurs pieux. Il 
est bon que ce soit rappelé solennellement 
par le représentant de la France. 

Donc, c'est bien on.'endu. pour régler le 
sort de la Syrie, de l'Arménie, de la Liihua- 
nie, de la Galicie, de la Polo'i-ne — et aussi 
de l'Irlande et de l'Alsace-Lorraine, — on 
se préoccupera des croyances des peuples 
et on respectera leur volonfé d'être libres 
dans les manifestations de leur conscience 
religieuse... [Abbé] J. Calvet. 

II. — La Conférence de Paris, « organe de 
haute justice mondiale », doit notamment 
réparer ou prévenir trois attentats : 

De la Croix (28 janv. 1519) : 

C'est une question fort délicate que 
nous voulons aborder aujourd'hui. 

Plusieurs amis, dont la parole est digne 
de toute considération, nous pressent de 
le faii-e. Nous-même y avons pensé bien 
des fois, et nous nous sommes toujours 
demandé : faut-il le dire ? 

Oui, car c'est un devoir à remplir. 

M. Poincaré, président de la Répu- 
blique, prononçait une parole très vraie 



LA DOCUMEKTATION CATUCLigCTB 



lO 



« LES QUESTIONS ACTUELLES )) 



et très fertile en conséquences lorsque 
à rouverture solennelle de la Conférence 
de la paix, il déclarait : 

LA GUERRE A PRIS PEU A PEU LA PLÉNITUDE DE 
SON SENS INITIAL, ET ELLE EST DEVENUE, DANS 
TOUTE LA FORGE DU TERME, UNE CROISADE DE 
L'HUMANFTÉ POUR LE DROIT. 

Tirant les conclusio-ns de ce principe, le 
président ajoutait, dans son résumé si 
remarqué du programme des travaux de 
l'assemblée, où la plus grande partie de 
l'humanité .est officiellement représentée : 

« Vous ne chercherez que la justice, et 
une justice qui n'ait point de favori... » 

<f A tous les peuples qui se constituent 
où se reconstituent en Etats... vous vous 
efforcerez, naturellement, d'assurer les 
fïtoyens matériels et moraux d'exis- 
tence... » 

« Vous introduirez dans le monde le 
plus d'harmonie possible.,. » 

Telle est bien, en effet, l'ampleur qu'a 
prise, par suite des circonstances, et 
par la volonté de .ses principaux membres, 
la Conférence de la paix. Elle veut le 
droit universel. 

Et c'est pourquoi, de partout sur notre 
planète, les opprimés se sont adressés à 
elle pour le redressement du droit. Polo- 
nais, Arméniens, Juifs, etc., lui ont en- 
voyé leurs suppliques. L'épisoopat . mexi- 
cain a fait transmjettre au secrétariat 
général ses desiderata relatifs à la paci- 
fication religieuse et générale de ce pays. 
On sait que la Haute Assemblée nomme 
une Commission cliargée d'étudier une 
législation internationale des conditions 
du travail. Et, par-dessus tout, plane le 
programme immense de la Société des 
nations. Cet organe de haute justice mon- 
diale tend, on le voit, à être saisi des atten- 
tats contre le droit. 

1» La violation de la souveraineté du Pape. 

Cela posé, il y a dans le monde une pre- 
mière injustice qui ne peut être tolérée 
plus longtemps. 

Bien que la spoliation du Pape diate d'un 
demi-siècle, elle n'en fut pas moins une 
violation du droit. Bien plus, ce n'est pas 
tant comme chef d''un petit Etat dont il 
était le souverain qu'il a été atteint. C'est 
sans doute déjà un fait . contraire au 
droit, contre lequel, depuis 1871, tous les 
Papes ont protesté, et qui appelle une 
réparation. Mais — comme Yves de la 
Brière l'exposait ces jours-ci avec force, 
finesse et clarté, dans la Libre Parole, — 
le côté le plus grave de la question est 
que, malgré tous les affronts qui peuvent 
lui être faits, et qui contrastent si dou- 
loureusement avec les hommages dont il 
est l'objet, il est souverain, souverain 
spirituel, souverain mondiol. 

Son indépendance ne doit donc pas être 



le fait d'un simple traité avec une puis- 
sance, elle est de droit divin, puisque sur 
terre le Souverain Pontife est le repré- 
sentant de Jésus-Christ, et de caractère 
international, puisque les catholiques sont 
répandus dans l'univers entier. 

Voilà donc un problème de droit qui 
ressortit éminemment à la Conférence in- 
ternationale de la paix. 

Nous serions étonné qu'elle n'en fût pas 
saisie un jour, et il nous semble qu'il est 
du devoir des catholiques qui représentent 
leur pays de demander aux membres de la 
Conférence leurs compatriotes de remplir 
ce devoir filial. 

2° La suppression des libertés traditionnelles 
de l'Alsace-Lorraine. 

A un degré inférieur^ très grave aussi, 
apparaît le problème angoissant qui se 
I>0tS6 à cette heure pour l'Alsace et la Lor- 
raine. D'une part, la parole de la France a 
été traditionnellement donnée que « leurs 
traditions » seraient respectées, ce qui, 
pour tout homme impartial, comporte que 
les églises ne seront pas confisquées, que 
les fondations seront maintenues, que le 
régime scolaire établi par la sagesse des 
générations sera sauf. 

Or, des politiciens comme M. Debierre 
se sottit levés pour dire que l'accession de 
ces deux provinces à la France les soumet 
d'office à la législation commune, sans 
exception, et que, par conséquent, la pa- 
role de la France doit être violée. 

M. Armand Lods, luthérien éminent, l'a 
montré dans nos colonnes, à oetle situa- 
tion il n'y a qu'un remède. Le protocole 
de la paix, qui mentionnera offici(41ement 
le retour de l'Alsace et de la Lorraine à 
la France, devrait sanctionner le respect 
des traditions. En vertu de cette clause, la 
parole donnée par la France serait effecti- 
vement sauvegardée, les clauses des trai- 
tés étant et demeurant obligatoires. Aux 
catholiques et à tous les hommes respec- 
tueux de la parole donnée d'y pourvoir 
au quai d'Orsay. 

3° Les principales violations de la liberté 
de conscience des catholiques français. 

Enfin, voici qui est plus délicat. Il s'est 
passé, et il se passe en France, des faits, 
inspirés par un intolérable sectiirisme, évi- 
demment contraires au droit. 

Lorsque, à la suite de la Séparation, la 
loi àe « spoiliation des morts » fut votée, 
le droit fut méconnu. Les fondations 
furent restituées aux héritiers directs, 
elles furent confisquées aux collatéraux. 
Ainsi plus de la moitié périrent par une 
spoliation qu'aucun prétexte ne peut 
rendre légitime, puisque le droit de pro- 
priété a été foulé aux pieds sans compen- 
sation. 

C'est un fait aussi que, parmi les foinc- 



ET « CÏIRONIQUR DE LA PRESSE » 



II 



tiomiairee, les petits surtout, beaucoup 
n'ont pas la liberté de conscience, et ne 
peuvent ni aller à la messe ni placer leurs 
enfants dans les pensionnats et écoles ca- 
tholiques sans compromettre leur situa- 
tion. La liberté de conscience, solennelle- 
ment promise, n'existe donc pas poui* eux. 

Ne citons que ce^ deux faits pour ne pas 
envenimer un article qui veut être tout 
de principe. 

De m.ême qu'aux Etats-Unis une Haute 
Ck>ur de justice a le pouvoir d'annuler mie 
législation votée si elle est contraire à la 
Constitution, de même la Haute Cour mon- 
diale que la Conférence de la paix aspire 
à établir devrait, si vraiment elle existe, 
pouvoir rappeler les peuples au respect 
du <ÎPoit universel et des principes établis 
par eux. 

Pourquoi donc des catholiques de France 
qualifit^ n'exposeraient-ils pas à la Con- 
férence de la paix, germe de la ^ociété 
des nations^ la situation qui leur efl faite, 
demtmdant que « la liberté de conscience » 
^Taie, respectueuse, loyale, existe iwur 
to^is les associés et même pour la France ? 

L'Assemblée internationale ayant donné 
à son progi'amme une ampleur presque 
sans limites, il ne nous appartient pas de 
le restreindre, mais au contraire de l'uti- 
liser tel qu'il est. Franc. 



I^ pestioD reliileise en Afccs-Lorraiie 
ûepBis l'amistice Si 11 iwÉn 1818 



I. — Attitude de la presse de Paris. — Hom- 
mages au patriotisme du clergé d'Alsace. — 
Témoignages de sa joie. — La question reli- 
gieuse. — Le précédent historique. — Un 
régime de transition 1 — La nomination de 
M. Debierre. 

U. — Attitude du gouveraement et des pou- 
voirs civils. — Un silence inquiétant. — Une 
étrange dénégation d'un correspondant du 
« Temps ». — Le programme de M. Debierre. 
— Les premiers actes officiels. — L'Alsace- 
Lorraine doit savoir, la France doit parler. 

Hommages au patriotisme du clergé alsacien 

Au lendemain de l'armistice, la presse 
parisienne, dans sa joie de la victoire et du 
retour des provinces perdues, a, pour ainsi 
dire, unanimement rendu hommage au pa- 
triotisme du clergé alsacien. Les corres- 
pondants des journaux ont noté, par cen- 
taines, les démonstrations, souvent très tou- 
chantes, des sentiments français, de la joie 
française des prètcos, des religieux, des 
Sœurs d'Alsace et des enfants élevés par 
eux. La presse demande que l'on s'en sou- 
vienne, que l'on n'oublie ni les services ni 
l'influence de ce clergé. Donnons quelques 



extraits, en faisant remarquer que très fré- 
quemment la môme note a été publiée par 
plusieurs journaux. 

Le Petit Bleu, cité par la Croix du 17 no- 
vembre 1918, fait appel à la reconnaissance 
de la France : 

A ceux qui auront h prendre en main la réor- 
ganisation de l'Alsace rendue à la mère-patrie, à 
ceux qui auront à accueillir de tout leur 
cœnr l'exilée qui, à travers les pires souf- 
frances et sous le plus dur serA-age. conserva 
l'amour de la France et l'espoir de la délivrance, 
quel tact, quelle délicatesse ne faudra-t-il pas 
pour panser les blessures encore saignantes t 
Qu'ils n'oublient pas que, durant ces longues 
années de ténèbres, les Congrégations, en 
Alsace, furent les plus fidèles gardiennes de ces 
sentiments de patriotisme douloureusement 
compriîTiés. et que légère soit leur main Jans 
l'application de certaines lois — telle la loi des 
' Congi'égations. 

Notre impartialité dans les questions reli- 
gieuses s'ost maintes fois affirmée, et il ne 
nous parait guère possible qu'on veuille cher- 
cher dans la remarque que nous nous permet- 
tons autre chose que l'expiession d'un -senti- 
ment d'équité. Quelle que soit la bannière sous 
laquelle s'est exercé un patriotisme ardent, en 
quelque lieu d'Orient ou d'Alsace qu'il ait tenu 
haut nos couleurs, et sou^-tnt au risque des 
pires tortures, qu'il ne nous trouve jamais 
oublieux de nos devoirs de gratitude. 

La Victoire du 19 novembre voit, « de 
-Alulhouse à Colmar », apparaître, en un 
gracieux symbole, l'union de la foi catlio- 
lique et du loyalisme français. 

Sur de nombreuses maisons perdues en pleine 
campagne, dit-elle, on voit de vieilles bannières 
religieuses du temp., de l'Empire, renfermées 
depuis un demi-siècle au fond des armoires, et 
que leurs possesseurs ressortent maintenant. 

Le lieutenant d'Entraygues, dans le 
Temps du 9 décembre, montre, au village 
de Marlenheim, la Sœur Sommer appre- 
nant aux petites filles la Marseillaise, Elles 
savent déjà crier : « Vive la France ! » 

La Croix du 12 décembre et la plupart 
des autres journaux de Paris rappellent le 
patriotisme de M. l'abbé Cetty, curé-doven 
de Mulhouse, qui, dès la première arrivée 
des Français en 1914, n'avait pas hésité à 
proclamer publiquement ses sentiments, 
malgré le danger, m.algré les Allemands qui 
l'entendaient et ceux qui allaient revenir. 

A l'entrée des troupes françaises à Neuf- 
Brisach, raconte VEcho de PàHs du 24 no- 
vembre, M. l'abbé Richet leur souhaite la 
bienvenue, et après son discours les habi- 
tants crient : Vive la France l Vive la 
liberté ! 

h" Action Française du 3 décembre fait 
ainsi le tableau de l'arrivée des Français 
à Schirraeck : 

Mardi dernier, nous étions arrivés dans une 
petite ville de la vallée de la Bruche, à Scliir- 
meck ; la musique de mou régiment donnait un 
concert sur la place au milieu d'une foule 



12 



« LES QUESTIONS ACTUELLES » 



enthousiaste. Pendant qu'un de nos meilleurs 
chanteurs (et vous devez penser qu'il y en a 
de bons dans un régiment tolousaiu) enton- 
nait de sa voix puissante un chant où il évo- 
(jfiait les souffrances de l'Alsace esclave, le 
martyre des héros tomhés sur le champ de 
bataille pour sa délivrance, et enfin le triomphe 
de la victoire, j'avais les yeux fixés sur une 
fenêtre tout enguirlandée df fleurs tricolores, 
derrière laquelle trois religieuses, toutes menues 
8i>us leurs cornettes blanches, se penciiaient 
pour ne pas perdre un mol ; mais l'une d'elles, 
une humilie So'ur tourière au tabher bleu, nous 
montrait sa bonne figure ofj les larmes coulaiRnt 
à flots, joignait les mains en pensant à tous 
nos pauvres morts glorieux et souî-iait à la joie 
de la délivrance. Et bpaucoiip d'entre nou^î qui, 
comme moi, la voyaient, sentaient les larmes 
leur monter aux yeux, car il leur semblait bien 
que cette humble fille de Dieu qui priait, pleu- 
rait et riait à la fois était le symbole même 
dp l'Alsace fidMe et reconnaissante. El plus 
d'un a pensé que les souffrances endurées, aue 
les sacrifices sanglants de la longue tragédie 
n'étajpnl pas iniitilps puisqu'ils avaient rendu 
possibles de pareilles minutes. 

Dans VŒuvre du 29 novembre, M. Gus- 
tave Téry raconte sa conversation avec un 
officier, "devant la cathédrale de Stras- 
bourg. 

Juste à ce moment passait un drapeau. A 
côté du drappau marchait lestement un grand 
diable d'aumAnier barbu, à qui manqtiait le 
bras gauche, et la foule lui faisait une ovation. 

— Regardez ça, reprit l'officier tr(''s ému, et, 
au pipd de la cathédrale de Strasbourg, sur 
laquelle flotte le drapeau tricolore, dites-moi 
ce que les croyants d'Alsace penseraient de 
BOUS si demain, sotis quelque vain prétexte 
d'anticléricalisme, nous devenions capabip.s 
d'oublier tout ce que nous devons à ce prêtre 
mutilé et à ses pareils. Respe<'t à toul«s les 
croyances comme h toutes les opinions I Pour 
faire œuvre féconde, tâchons qu'elles se récon- 
cilient dans la grande croyance à la patrie. 
C'est l'Alsace qui le veut. 

En Lorraine délivrée, même impression, 
mêmes sentiments. 

Dans VEcho de Paris du 7 décembre, 
M. Eugène Tardieu raconte ce qu'il a vu à 
Saint-Avnid. Le curé est aile chercher 
Marr l'évêqne de Gap. mobilisé comme au- 
mônier, pour présider les Vêpres. La mu- 
sique militaire a conduit Mgr de LIobet à 
l'éplise. M. Eng^ne Tardieu note ainsi l'in- 
fluence du clergé sur les Lorrains pendant 
la domination allemande : 

Comme ils sont généralement bons catho- 
liqups, ou qiip tout au moins ils ont le culte de 
ce qui pst nobip et iininatrriel, ils se sont natu- 
rellement groupés autour de leur curé. 

Le Temps du 12 décembre signale l'atti- 
tude patriotique du clergé lorrain ; le 
10 décembre, il reproduisait nn mot sai.*» 
au passade, à Metz, le 8 décembre, par son 
correspondant. Dans la Joie des fêtes du 
retour à la France, « un vieux curé de 



campagne s'écrie : On leur en f..., du plébis- 
cite, aux Allemands ! » 

Ils n'ont pas désappris le français, les 
curés lorrains ! 

La Lanterne du 26 novembre éwit : 

On ne peut nous taxer ici de tendresse exces- 
sive à l'égard du clergé ; cependant, nous 
rendons volontiers hommage ^ Je rares prêtres 
d'Alsace qui ont maintenu Ifi-bas la tradition 
française. 11 faut discuter les conditions de la 
transition nécessaire, sans oublier que la Ré- 
publique <• ne reconnaît et ne subventionne 
aucun culte ». 

Nous constatons simplement qu'il y a là un 
modus Vivendi à trouver; D'aucuns ont pro- 
posé de maintenir jusqu'à leur mort leur trai- 
tement aux fonctionnaires religieux alsaciens- 
lorrains actuels. La question est délicate, mais, 
en aucun cas, la compensation accordée ne 
devrait servir d'amorce pour le rétablissement 
du Concordat en France. , 

La plupart des journaux expriment, sous 
dés formes diverses, la pensée qu'il ne con- 
viendrait pas d'être brutal envers le clergé 
d'Alsace, et qu'il faut lui montrer de la 
déférence. Ils refont, plus ou moins, le geste 
de M. Albert Thomas durant une séance 
de la Chambre, désignant dans une tribune 
.M. Wetterlé et M. Weill, le prêtre et le 
socialiste anciens députés du Reichstag, 
comme devant profiter ensemble de la vic- 
toire française. 

M. Gustave Hervé écrit dans la Vtcfotïv 
du 14 novembre : 

Nos poilus bourguignons, qui sont de joyeux 
compagnons, mais cpTi sont des anticléricaux 
fanatiques, auront h cœur de ne pas trop faire 
enrager les bons électeurs de l'abbé Wetterlé 
par l'étalage intempestif de leur anticlériea- 
lisme. 

De son côté, M. Aulard écrit dans le Pays 
du 20 novembre : 

Déjà, Strasbourg et l'Alsace étaient pour la 
France un enviable modMe de libertés com- 
munales et de liberté religieuse. Là, Louis XIV, 
Louis XV, Louis XVI avaient eu une politique 
sage, une politique généreuse et humaine. La 
nuestion religieuse, si despotiquement résolue 
dans le reste du royaume, avait reçu en 
Alsace une solution libérale, et le système 
amené par la révocation de l'Edit de Nantis 
n'y aval! point été appliq\ié. L'Alsace était la 
seule province de France où régnât la liberté 
religieuse. On avait respecté la langue, les 
mœurs, les usages des Alsaciens. 

Ercelsior, le 21 novembre, fait les ré- 
flexions suivantes : 

Le clergé catholique alsacien ainsi que les 
pasteurs ont montré une i^nergie et une vail- 
lanre admirablps en face de ceux qui pré- 
tendaient imposer leurs volontés arbitraire.s. On 
peut affirmer que c'est à des homme^s comme 
Wintpcpr, Simonis. Mgr Dupont des Logea, 
Wetterlé. Coiljn. et combien encore, que revipnl 
en très grande partie la persistance de l'esprit 



ET « CHRONIQUE DE LA PRESSE )) 



i3 



de résistance absolue aux tentatives réitérées 
de germanisation. 

La Victoire du 22 novembre donne ainsi 
le reflet des inquiétudes al>aciennes ; il 
estime qu'elles ne sont pas fondées : 

M. SigAvalt, curé de Runzenheim (Basse- 
Alsace), ne veut point devenir Français : « Le 
peuple français est, en grande partie, athée... 
l'ne population catholique ne saurait admettre 
un Etat athée. » Et <■ pour empêcher cette cala- 
mité », il invite ses collègues, dans l'Alsacien, 
à se grouper autour de lui pour organiser la 
résistance. 

M. S!g^valt perd son temps, flit la Volkszeitimg 
de .Mulhouse (8 nov.), car << les collègues de 
M. le euré sont, pour la plupart, d'un avis 
absolument différent ». 

. M. Scherer, vicaire à Barr (Bas-Rhin), redoute 
l'introduction en Alsace de la séparation des 
Eglises et de l'Etat. En France, « l'Eglise est 
dépouillée de ses biens, les Congrégations sont 
chassées », etc. Et il ajoute : « Elles ne sont 
pas rares, malheureusement même dans le 
clergé, les personnes qui, dans leur aveuglement 
politique, se flattent de l'espoir que, dans les 
f proYin&es libérées », la France accorderait aux 
« frères retrouvés » un statut exception- 
nel. .. (/b.) 

Mais nous espérons bien que « c«s per- 
sonnes » ne se tromperont point, que la France, 
en introduisant la Séparation en Alsace et 
ailleurs, n'aura pas la main trop rude, et que, 
sa ^^e durant, aucun prêtre ne souffrira maté- 
riellement du changement de régime. (Jean 
Claude.) 

Le 4 dfkiembre, la Victoire dénonc-e le 
danger d'une politique qui donnerait beau 
jeu à la propagande des Allemands : 

Ils vont dire... La politique anticléricale, va 
commencer ses ravages en Alsace comme elle 
fait en France. 

La question religieuse est pesée 

Malgré les hommages, malgré les affir- 
mations de déférence, malgré même les 
velléités d'union sac.'^ée, la question reli- 
gieuse d'Alsace-Lorranie se pose, et les 
journaux donnent leur solution. 

Dans V Eclair du 10 novembre, M. Hel- 
mar, avocat à Colmar, fait ainsi connaître 
ses vues sur l'organisation religieuse des 
provinces libérée^ : 

L'Eglise est régie par le Concordat. Son 
statut actuel en France, qui est différent, a été 
préparé par toutes sortes de mesures. On 
devra, ici encore, ménager la transition et trou- 
ver une solution provisoire. 

Enfin, la question de renseignement se pose 
également. Toutes les écoles étaient d'Etal ; 
à ce monopole se substituera le régime de la 
liberté, et des écoles libres, dont il n'existe 
aucune actuellement, pourront se créer. Les 
instituteurs devriml être remplacé», cor un 
grand nombre d'entre eux, façonnés par l'Alle- 
magne, avaient un mauvais esprit, lamiis que 
beaucoup d'aulies fouctionnairi'S de for Ire 
ailministratif ou judiciaire étaient restés très 
Prançsds. (Georges Combault.) 



Le Gaulois du 19 novembre publie une 
lettre de Mgr Touchel. En réponse ai:x 
questions qui lui avaient été posées, 
l'évoque d'Orléans donne son sentiment sur 
la question du remplacement des évêqu^s 
de Strasbourg ; il n'y a qu'un moven de 
la résoiudi-e : traiter avec' le Saint-Siège. 
« Lui seul peut dénouer le nœud. » 

Mgr Toucliet demande un repi-ésentant 
publiquement arc redite, un ambassadeur, 
et il rapporte ce mot que lui dit un jo^ar 
le cardinal Merry del Val : « La France e«t 
trop grande personne pour monter ici par 
l'escalier de service. » 

L'évoque d'Orléans ampère que la France 
elle-même profitera de la liberté religieuse 
qui doit être donnée à l'Alsace-Lorraïne : 

Un dernier mot. A en croire ce qui se ra- 
conte, on serait disposé à donner, après une 
période tr.ansitoire, à l'Eglise alsacienne- 
lorraine un statut qui lui pêrmotte de vivre. 
Je me figure que cette périnde sera réglée d'ac- 
cord avec le Pape, ainsi que le statu.1 lui-m<*me. 
On ne recommencera pas les fautes de 1905- 
1906, 1 la seconde erreur serait pire que la 
première ». Le statut ain.si délibéré entre les 
deux pouvoirs s'appliquera sans obstacle. 

Mais alors ne Tétendra-t-on point à la France 
entière ? Nous n'y avons même pas, présen- 
tement, un moyen de posséder ecclésiastique- 
ment. D'autre part, les Syndicats ne sont ca- 
pables, chez nous, que d'une propriété déri- 
soirement restreinte, et je crains que, juridi- 
quement, ils ne puissent abriter notre pro- 
priété. La loi de 1904 est de très étroit ren- 
dement ; le statut alsacien-lorrain devra être 
beaucoup plus large. Pourquoi, s'il réus.sit 
dans les chères provinces pour le bien et l'har- 
monie de tous, ne gagnerait-il pas la grande 
patrie ?> 

Au cours des tractations prévues, on sera 
étonné de la bienveillance, de la cordialité du 
Siège apostolique, j'en suis absolument cer- 
tain : des préjugés tomberont, des délentes se 
produiront : ce sera pour le plus grand bien 
de ces deux causes que nous, catholiques fran- 
çais, ne savons pas séparer : celle de la France 
et celle de l'Eglise. 

U Œuvre, citée par la Croix du 27 no- 
vembre, espère également la reprise des 
relations diplomatiques de la France avec 
le N'atican. 

M. Lazare Weiller, député, écrit dans le 
Petit Parisien : 

'La question religieuse, comime Je n'ai cessé 
depuis quatre ans de le répéter, est au premier 
rang de celles qui réclament des solutions 
loyales, directes, courageuses. Question capi- 
tale sur laquelle l'accord est comfilel en 
Alsace-Lorraine, entre catholiques, protestants, 
Israélites et libres-penseurs. 

C'est autour des prêtres, des pasteurs, des 
rabbins que se sont cristallisés, pendant un 
demi-siècle, les éléments les plus énergiques 
de la résistance. Toute diminution de leur si- 
tuation matérielle ou morale, toute alteinle aux 
tradi lions des diverses confessions religieuses, 
que l'oppresseur sut respecter, paraîtraient in- 
tolérables à tous les .Alsaciens-Lorrains et gâte- 
raient les plus beaux fruits de la victoire. 



14 



« LES QUESTIONS ACTUELLES )) 



Louis XIV décida, en 1688, que la révocation 
de l'Edit de Nantes ne serait pas appliquée 
à TAlsace. On ne saurait attendre de la Répu- 
blique moins de libéralisme, une conception 
plus étroite des intérêts nationaux. 

Dans VEvénement du 26 novembre, 
M. Paul Degouy raconte sa visite à un vieil 
Alsacien, M. Bloch, directeur de l'Ecole 
Bischofftieim : 

M. Bloch va chercher dans sa bibliothèque 
le fac-similé du traité du 30 septembre 1681, 
signé, pour la France, par Le Tellier, marquis 
de Louvois, et par le baron de Montclar, lieute- 
nant général des armées du roi ; puis approuvé, 
à Vitry, le 3 octobre suivant, par Louis XIV et 
par Golbert, dont les signatures sont monumen- 
tales... C'est le traité qui a suivi la capitulation 
de Strasbourg, où nos troupes sont entrées, ce 
même 30 septembre, à 4 heures de l'après- 
midi... 

Nous «n lisons quelques airticles... 

« Sa Majesté confirmera tous les anciens pri- 
vilèges, droits, statuts et coutumes... 

» Elle laissera le libre exercice de la reli- 
gion, des écoles... 

» Elle veut laisser la magistrat (sic) dans le 
présent Etat avec tous les droits et libre élection 
de leurs collèges... 

» Elle accorde aussi à la ville Ce Strasbourg 
tous ses revenus avec la douane... 

» Toute la bourgeoisie demeurera exempte de 
toutes contributions et autres payements... 

» Sa Majesté accorde aussi une amnistie de 
tout le passé tant au public qu'à tous les 
privés... » 

— Vous le voyez, me dit M. Bloch, francihi.ses 
provinciales et communales ; liberté de con- 
science en dépit de la révocation de TEdit de 
Nantes. 

Excelsior du 24 novembre donne des in- 
terviewa de Mgr Herscher, de M. Jules 
Pfender, président du Comité-directeur des 
Eglises réformées évangéliques de France ; 
de M. Israël Lévi, grand rabbin, adjoint du 
Consistoire central Israélite : ils sont d'axi- 
cord pour réclamer le maintien intégral des 
libertés religieuses: 

M. Joseph Reinach, dans le Figaro du 
9 décembre, rappelle le mot de Louis XIY: 
« Ne touchez pas aux choses de l'Alsace. » 
C'est, ajoute-t-il, aux croyances, aux liber- 
tés individuelles qu'il faut surtout l'appli- 
quer. 

Dans le Petit Bleu du 12 décembre, 
M. Alfred Oulman écrit : 

La France, à qui revient la chère Alsace, ne 
peut pas, en lui apportant des avantages qu'elle 
n'avait pas, lui retirer aucun de ceux dont elle 
jouissait. 

Il estime qu'il y a lieu de faire repré- 
senter la France auprès du Vatican, de ré- 
viser la séparation des Eglises et de l'Etat, 
de répondre à l'aspiration des esprits, qui 
veut l'union sacrée. 

Le Temps du 13 décembre demande, pour 
l'Alsace-Lorraine, le respect de toutes les 
croyances. - 



•M. Jean Guiraud publie, dans la Croix 
(7, 10, 13 décembre) une très belle étude de 
la question religieuse en Alsace dans le 
passé et dans le présent. 

La liberté religieuse a été proclamée dans 
les traités de Westphalie, qui ont donné 
cette province à la Franco. A la révocation 
de TEdit de Nantes, l'Alsace eut un statut 
religieux spécial, et, quand il arriva que 
certains fonctionnaires montrèrent trop de 
zèle, ils furent désavoués à Versailles. Au 
témoigmagc même de M. Reuss, historien 
protft.'ïtant, hostile au catholicisme, la 
liberté religieuse fut lai.=sée aux protes- 
tants; leurs temples leur demeurèrent avec 
leurs rentes, leurs terres, et la faculté 
légale de recevoir ; l'enseignement re^ta 
confessionnel ; l'Université de Strasbourg 
resia protestante. 

M. Joan Guiraud cite la lettre du secré- 
taire d'Eiat Voisin, du ,31 août 1712, à 
M. de la Houssaye, intendant d'Alsace : 

Sa Majesté ne veut donner aucune atteinte à 
tout ce qui a été stipulé dans le Iratté de 
Munster (Westphalie), ni dans les articles du 
traité d'Osnabriick (Westphalie) par rapport à 
la rehgion. 

Et Voisin ajoutait que « ceux de la Con- 
fession d'Augsbourg (luthériens) et de la 
religion prétendue réformée (calvinistes) 
avaient le droit de demeurer en Alsace 
(( librement », c'est-à-dire en y jouissant 
de toutes leurs libertés. 

I,a Croix cite également la lettre du 
26 juin 1724, du secrétaire d'Etat de Mot- 
villc (sous Louis XV) au maréchal du 
Bourg, gouverneur de l'Alsace : 

Sa Majesté m'ordonne de vous écrire qu'elle 
n'a point entendu troubler les luthériens dans 
Fexercic<3 de leur religion. Elle désire leur 
laisser une entière liberté, ainsi qu'ils en ont 
joui avant cette déclaration, et maintenir à leur 
égard les libertés dans lesquelles ils se trouvent 
compris et au.xquelles il n'a jamais été depuis 
dérogé. 

Après 1871, l'Alsace garda ses lîcoles con- 
fessionnelles sous la domination allemande; 
elle garda un budget du culte catholique. 
Malgré le patriotisme alsacien et français 
du clergé, il n'y eut pas de suppression de 
traitements. 

Aujourd'hui, les Alsaciens sont inquiets 
pour leurs libertés religieuses, et non seu- 
lement les Alsaciens, mais les catholiques 
de France, mais les Français « qui ne veu- 
lent pas que, « libérés », les Alsaciens 
payent d'une parcelle de leur liberté leur 
retour à la mère-patrie ». 

Les Alsaciens comptent sur la loyauté de 
la France. Mgr Jost, vicaire général de 
Strasbourg, l'a proclamé dans son beau dis- 
cours de bienvenue (1). On reconnaît en 



(1) Pul)lié cÈans la Croix du 5 ûéc. 1918. 



ET « CHRONIQUE DE LA PRESSE )) 



10 



France que c'est au clergé catholique d'Al- 
sace, plus qu'à personne autre, que nous 
devons la persistance du sentiment français 
sous la domination allemande. A Strasbourg, 
M. Poincaré l'en a félicité. Qui oserait en 
remercier ce clergé par la confiscation de 
ses biens, de ses droits et de ses libertés ? 
Mais, poursuit M. Guiraud, il y a chez 
nous des hommes qui déjà réclament l'exé- 
cution des lois contre les religieux, même 
contre ceux qui ont versé leur sang pour 
la défense de la patrie : le sectarisme de 
ces hommes justifie les appréhensions des 
Alsaciens. 

Depuis trois ans, l'anticléricalisme tra- 
vaille là apporter aux catholiques de Metz 
et de Strasbourg, en don de joyeux avène- 
ment, la laïcisation des écoles et de foutes 
les institutions, la séparation de l'Eglise et 
de l'Etat, l'expulsion des religieux et des 
religieuses. 

Il y a déjà deux ans, la Ligue républi- 
caine de l'Alsace, qui a mis à sa tête 
Mme Jules Ferry, répandait à profusion, 
dans la zone de l'Alsace occupée par nos 
troupes, un almanach destiné à travailler 
rôpinion et exhortant les Alsaciens à prou- 
ver leur patriotisme en acceptant toutes 
les lois françaises. 

L'Alsace-Lorraine, sans doute, rentre 
sans condition dans le sein- de la mère- 
patrie, mais elle vient y chercher la liberté 
que la France se vante d'avoir donnée à 
tous les peuples. 

Devant la gravité des décisions à prendre, 
les pires anticléricaux se font opportu- 
nistes ; ils veulent « sérier » les questions, 
et M. Clemenceau a demandé aux Alsaciens 
de « s'adapter ». On parle d'un régime de 
transition, qui durerait dix ans, vingt ans 
peut-être, pour faire passer l'Alsace-Lor- 
raine de la liberté religieuse au régime de 
laïcisation. Des catholiques, par une usur- 
pation de droits singulière, sont même allés 
présenter cette loi de sursis à l'agrément 
de la Ligxie de l'Enseignement , comme une 
sorte de concordat laïque entre eux et la 
Maçonnerie pour régler le sort religieux de 
nos provinces « libérées ». 

« Mais jamais, ni en Alsace ni dans le 
reste de la France, de vrais catholiques 
n'admettront que l'exercice du culte catho- 
lique dépende de l'ennemie jurée de toute 
religion, la Maçonnerie. » 

Un régime de transition? 

La solution des habiles, celle qu'ils 
croient « élégante », c'est le régime de 
transition. 

Dans VEeure du 18 novembre, l'ancien 
ministre socialiste Marcel Sembat, député 
de Paris, écrit : 

Et le curé ? Oui, il faudra parler de lui. Dans 
beaucoup de cantons alsaciens, son influence 



demeure considérable. Allons-nous le jeter dans 
ropposition antifrançaise, en lui supprimant son 
trailefnent ? 

Cela ne serait ni juste ni raisonnable. Noua 
ne rétablirons pas l'axiabassade du Vatican, nais 
nous respecterons le traitement des curés 
d'Alsace. 

D'une façon générale, il faudra instituer, pour 
les pays désannexés, une période de transition. 
Il faudra reconnaître à l'Alsace et à la Lorraine, 
pendant une ère plus ou moins longue, un 
régime autonome et particulier dans la Répu- 
blique française. 

De même, M. Paul Bourély écrit dans 
VEvénement cette phrase citée par l'Ae- 
tion Française du 17 novembre : 

... Un modics viveiidi semble devoir s'imposer 
au point de vue ecclésia.stique. Nous pensons 
ici, avec M. Weîll, qu'il c.onviendra de conser- 
ver aux prêtres, pasteurs et rabbins, jusqu'à 
extinction, leurs trsùtements dévolus par 
contrat. 

L'Action Française fait remarquer : 

Ah ! jusqu'à e.ttinction seulement ? Mais les 
contrats entre l'Eglise et ses donateurs? Ceux- 
là n'engagent pas seulement pour un temps, 
ne sont pas limités à la vie d'un individu. La 
Séparation a repris en France les biens et fon- 
dations dévolus au clergé. Offrira-t-on ce ca- 
deau, même différé, au clergé d'Alsace coimne 
don de joyeux avènement ? 

M. Gustave Hervé veut aussi de ce régime 
de transition. Pendant ce temps, on autori- 
.serait en Alsace-Lorraine les Congréga- 
tions ; on rétablirait môm.e les relations 
diplomatique.s avec le Vatican. Il ne faut 
pas bouder l'Eglise 1 (Victoire, citée par la 
Croie du 28 novembre.) 

La nomination de M. Dobierre 
à la soiss-CoRimission sén.^toriaie 

Au début de décembre 1£>18, on appre- 
nait que le Sénat venait de nommer M, De- 
bierre président de la sous-Commission des 
cultes et de l'enseignement dans les pro- 
A'inces redevenues françaises. 

<( M. Debierre, chargé par la Commission 
sénatoriale d'Alsace -Lorraine de s'occuper 
tout spécialement des cultes et de l'instruc- 
tion publique ! Ce nom, c'est à lui seul tout 
un programme, programme de pecsécution, 
de délation, de déchristianisation », s'écrie 
M. Jean Guiraud dans la Croix du 21 dé- 
cembre. 

Et il rappelle le militant franc-maçon 
qu'est M. Debierre, Elu, le 16 septembre 
dernier, président du Couvent du Grand- 
Orient de France, M. Debierre n'avait cessé, 
dans la plupart des Convents, par exemple 
en 1906, de prêcher la guerre à Dieu et à 
l'Eglise (1). 



(1) Voir les toxtes dé^.i^lfs dK^s par Mgr Joum 
dans la Foi calhoW;ue ct<? dé^ciTihiT 1918, pp. *82 et 
suiv., et rpprodnilts inlra. pp. 31-32. 



i6 



« LES QUESTIONS ACTUELLES » 



Ce choix (^claire singulièrement la men- 
talité de la majoiité du Sénat. On annonce, 
il est vrai, que cette majorité n"a été obte- 
nue que par surprise et n'est due qu'à l'ab- 
sence d'un certain nombre de nos « mo- 
dérés » . 

Aux catholiques d'Alsace-Lorraine lui 
faisant part, dans leurs U-ttres, des inquié- 
tudes que soulève cette nomination, M. Jean 
Guiraud, dans la Croix, conseille de ne pas 
s'en tenir aux déclarations solennelles, de 
ne pas se contenter de rappeler les pro- 
messes qui leur ont été faites, mais d'op- 
poser à des organisations, comme celle de 
la Ligue de l'Enseignement, des organisa- 
tions nettement catholiques, résolues à dé- 
fendre leur liberté. 

Dès le 5 décembre, la Liberté avait com- 
menté cette nomination de « l'homme des 
fiches et de la Franc-Maçonnerie » : 

II était difficile, disait-elle, de méconnaître 
plus complètement les néressilés d'une situation 
qui exige', dans le man^ment des affaires d'Al- 
sace et de Lorraine, des hommes ayant appris 
certaines choses et en ayant oublié d'autres. 

Dans le Figaro du 28 décembre, M. Julien 
de Narfon rapproche, en ces termes, 
l'adresse du clergé d'Alsace au cardinal 
Amette (1) de la nomination du président 
du Couvent du Grand-Orient : 

Il est facile de trouver dans ces lignes une 
trace de certaines inquiétudes, dont la noblesse 
m^me de l'hommaj^e qui les enveloppe ne dis- 
simulera aux esprits réfléchis ni la réalité ni 
la gravité ; j'ajouterais ni le danger, si je pou- 
vais croire que, en dépit des promesses faites, 
des engagements pris, satisfariion intégrale 
puisse n'être pas donnée aux désirs, aux be- 
soins, aux volontés de l'àme religieuse de l'Al- 
sace. 

Aucun Français digne de ce nom tolérerait-il 
que les frères qu'une victoire libératrice, atten- 
due par eux avec une patience si longue et si 
fervente, nous a rendus, fussent blessés par 
les conséquences de cette victoire dans leur?: 
intérêts spirituels ? Je me refuse à le penser. 

Mais a-l-on fait tout ce qu'il fallait pour 
écarter de l'âme religieuse de l'Alsace toute 
ombre de préoccupation k cet égard? Et, dans 
cet ordre d'idées, le choix de 'M. Debierre, dont 
on sait les attaches avec la Franc-Maçonnerie 
militante, le choix, dis-je, de M. Debierre 
comme président de la Commission sénatoriale 
chargée, pour sa part, du règlement des ques- 
tions du culte en Alsace-Lorraine, était-il vrai- 
ment indiqué? 

Il ne l'était pas, et le moins qu'on puisse 
ajouter, môme en supposant M. Debierre plei- 
nement acquis à l'organisation de la paix reli- 
gieuse dans la paix tout court, c'est que ce 
choix, où il semblait trop difflcile de ne pas 
discerner un mauvais symptôme, fut malheu- 
reux. 

Aussi bien conviendrait-il d'appliquer ici le 
plus largement possible le dicton : Audiantur 



(i) ^uhMfi^ d^ns la Crnix (27 Oéic. 1918), qui a 
putolK* ég-aip^meoit in réponse du cardiasil Amette 
(3 Janv. 1919). 



Bomani de Homnnis. Est-ce que l'indomptable 
fidélité de l'Alsace à la France ne lui a pas 
assez mérité l'audience du gouvernement fran- 
çais ? 

La Croix du 31 décembre 1918 reproduit 
un passage d'un article publié dans la 
(îazetle de Lausanne, par un savant juris- 
consulte protestant français, M. Lods, sur la 
situation de l'Eglise catholique d'Alsace et 
sur le précédent historique de Louis XIV. 
'< Franc » donne ensuite ce précieux ren- 
seignement : 

M. Armand Lods, que nous avons eu le plaisir 
de voir à ce sujet, ajoute : 

" L'union sacrée doit survivre à la guerre, 
notre gouvernement s'inspirera de ces précé- 
dents. Il donnera confiance aux catholiques en 
stipulant dans un protocole annexé au traité 
de paix que les biens des établissements publics 
du culte situés dans les provinces reconquises 
resteront la propriété des Eglises, et les revenus 
de ces biens seront affectés aux dépenses du 
culte. 

» Le gouvernement de la République ne peut 
refuser aux catholiques d'Alsace les garanties 
que Louis XIV, la Constilunnte et la Convention 
ont accordées aux protestants. » 

Et M. Armand Lods appelle l'attention sur 
l'avis suivant du Conseil d'Etat (1) : 

<' Considérant qu'il est de principe que la 
législalion française dans son ensemble est 
applicable ;\ toutes les parties quelconques du 
territoire français et que, par suite, elle régit 
nécessairement les territoires qui y sont incor- 
porés, sauf le cas exceptionnel oij des déroga- 
tions auraient été expressément stipulées dans 
les actes diplomatiques intervenus au moment 
de la cession. » 

Cet avis du Conseil d'Etat ne réunit pas, 
sans doute, les adhésions de tous les 
juristes; mais, s'il n'est pas décisif, il n'en 
est pas moins indicatif de l'état d'esprit des 
sphères gouvernementales. 

H. A. 

(ta fin au prochain numéro.) 



La C. G. T. sera reprîseDîée 
oIIicieilEineDt â la Cofl:éreDce (18 Paris 

I. — Quelle (( concpption ouvrière 
de la pnix » elle veut lui imposer 

Nous l'avons appris dans VEurope Nouvelle 
(18 janv. 1919) par l'article ci-après, signé de 
M. JornAUN, secrétaire général de la C. G. T., 
qui vient d'être adjoint à M. le ministre Lou- 
clieur dans une Commission de la Conférence ue 
la paix : 

La Confédération générale du trava'l a 
décidé de convoquer la Conférence inlerna- 



(I) Avis du Conseil d'EUt du 24 déc 1896 (/. O.. 
29 janv. 1897). 



ET « CIlPvOXlQUE DE LA PRESSE » 



17 



tionale syndicale qui se tiendra en Suisse, 
dans les premiers jours du mois de février. 
La raison de cette décision réside dans 
ce fait que nous, classe ouvrière, devons 
exercer une pression sur la Conférence of- 
ficielle de la paix, si nous voulons que le 
traité de paix à intervenir, qui ne doit en 
rien ressembler aux traités de paix du 
passé, ne soit pas conclu d'après la tradi- 
tion diplomatique, c'est-à-dire en dehors 
des intérêts profonds des peuples parce 
que uniquement basé sur les oppositions 
d'alliance. 

Avec le président Wilson nous estimons 
que les gouvernements devraient s'en réfé- 
rer aux indications, aux désirs qui mon- 
tent des assemblées populaires. 

La charte internationale du travail. — 
Les mémorandums nés des Conférences 
ouvrières interalliées, qui étaient l'expres- 
sion de la pensée populaire alliée, et qui 
sont aujourd'hui celle de la volonté popu- 
laire mondiale, se dressent en face des con- 
ceptions gouvernementales. Ce sont ces mé- 
morandums que la Conférence internatio- 
nale syndicale aura à exprimer en formules 
claires, qui constitueront la charte inter- 
nationale du travail. 

Droit primaire du travail : conditions de 
travail, heures de travail, salaire, garan- 
ties d'tiygiène et de salubrité, travail à do- 
micile, protection de la femme et de l'en- 
fant, droit de migration, doivent trouver 
leur reconnaissance dans une législation 
internationale du travail, dont l'application 
devra être placée sous le contrôle d'un 
office international avec la collaboration 
du secrétariat ouvrier international. 

Pour le dévrloppement de la production 
mondiale. — Il faut également que soit mo- 
difié l'ancien ordre de choses qui s'exerçait 
au détriment du progrès technique et du 
développement des possibilités de consom- 
mation de tous. 

L'organisation productrice étanchée par 
les gouvernements, pendant la guerre, sera 
reprise par la Conférence internationale. 
Elle impliquera une législation internatio- 
nale de la production, "une répartition in- 
ternationale des produits bruts, ceu:x-ci 
étant nationalement manufacturés. 

Le fait que le marché général se trou- 
vera en présence de demandes supérieures 
aux offres doit ^tre la déterminante des 
clauses de l'économie de demain, clauses 
englobant aussi bien la répartition des ma- 
tières premières en elle-même que les 
moyens les plus propres et les moins coti- 
teux d'assurer cette répartition. 

Les intérêts des peuples doivent être 
envisagé* dans leur généralité, sous l'angle 
du parallélisme de progrès qui est une né- 
cessité d'équilibre mondial. 

La conception ouvrière de la paix. — La 
Conférence internationale syndicale devra 
accomplir cette besogne, comme elle a 



aussi celle de jeter les bases de la con- 
corde des peuples sur un terrain noa seu- 
lement juridique, mais aussi sur le ter- 
rain des intérêts immédiats ; de ceux aux- 
quels on ne peut se soustraire et avec les- 
quels il faudra compter si l'on ne veut pas 
que demain le monde retombe dans les 
mêmes funestes errements. 

Cette tâche est ardue, mais elle sera faci- 
litée par ce fait que notre conception de 
l'organisation future du monde s'appa- 
rente étroitement avec celle du président 
Wilson. 

Comme le président Wilson, avec lui, nous 
voulons la reconstitution du monde sur une 
base impliquant la reconnaissance d'un 
droit nouveau, jusqu'ici non formulé : 
celui des nations à se déterminer elles- 
mêmes et leur possibilité de vivre comme 
une véritable personne morale, avant t^jus 
les droits et tous les devoirs d'\ià recon- 
nus à la personne inàividiieile. Ceîîe pa- 
renté de but nous donne l'assurance que 1ns 
décisions de la Conférence intemalionalp 
svndicale auront leur répercussion au sein 
de la Conférence officielle de la paix, et 
qu'ainsi le droit international pourra Sf^ 
déterminer et s'ouvrir l'ère d'une civilisa- 
tion vraiment supérieure. 

LÉON JOUHAUX. 

secrétaire général de la C. G. T. 

II. — Quelle leçon les catholiques 
doiYent tirer de radmission de la C. G. T. 

Lorsque se produisit l'étrange prétention de la 
0. G. T. d'être représentée à la Conférence de 
Il paix, alors qu'on ne prévoyait par ailleurs 
l'admission d'aucune autre force organisée — 
pas même des Syndicats agricoles, dont les 
membres sont infiniment plus nombreux, et qui 
ont perdu, face à l'ennemi, un nombre beau- 
coup plus considérable d'adhérents, — diverses 
protestations furent envoyées au président du 
Conseil ; peut-être se renouvelleront-elles œs 
jours-ci. Dans la Croiv (3 déc. 1918), M. Jeajv 
GuiRAUD en montra le bien-fondé et ajouta ce« 
importantes réflexions à l'adresse des catho- 
liques : 

L'étrange prétention des socialistes doit 
nous inspirer à nous, catholiques, de salu- 
taires réflexions. Pourquoi ont-ils eu l'au- 
dace de l'émettre et pourquoi M. Clemen- 
ceau lui-même ne l'a-t-il pas reçue par un 
éclat de rire? Cest que ces gens-là sont 
fortement organisés, au sein de chaque na- 
tion, et, dans le monde entier, en une Inter- 

•nationale qui a traversé sans doute des 
crises au cours de la guerre, mais ne man- 
quera pas de se reformer. Si jamais s'in- 
stitue la fameuse Société des nations, iis 
exerceront sur elle une forte preâsion, 
parce qu'ils seront le seul parti organisé 
d'une manière internationale, c'est-à-dire 
en harmonie avec la Société des nations 

\ elle-même. Et c'est là l'une des raisons qui 



■LÀ. DOcmaoïTATio:* catholiqcb 



i8 



C( LES QUESTIONS ACTUELLES » 



la leur fait si ardemment désirer ; car par 
elle ils comptent hien diriger l'univers tout 
entier. 

Mais le catholicisme n'est- il pas, lui 
auss-i, commun à toutes les nations? îV'est- 
ce pas la raison d'être es'sentielle que lui 
a donnée son divin Fondateur? Pourquoi, 
devant la transformation profonde que va 
subir le monde, laisserait-il aux ?euls so- 
cialistes le monopole des organisations 
internationales? Il le doit d'autant moins 
que demain même, au Congrès de la paix, 
se régleront par des mesures bonnes ou 
mauvaises ou, ce qui est encore une ma- 
nière de règlement, par Vabstention, les 
questions intéressant le plus se* croyances 
et sa vie. 

La question de Palestine est au premier 
chef une question internationale, parce 
que toutes les puissances civilisées, chré- 
tiens de toute confession, juifs et musrul- 
mans, voient dans ce pays une terre sa- 
crée. En propageant le sionisme dans le 
monde entier, avec la protection des hauts 
baron.? de la finance cosmopolite et les bé- 
nédictions du président Wilson et de 
M. Lloyd George, les Juifs sont^ en train 
de la résoudre en lear faveur, grâce à ce 
mouvement international. I-es Sociétés bi- 
bliques des Etats-Unis^, d'Angleterre, ne 
manqueront pas dagir d'une manière in- 
ternationale pour la résoudre, de leur côté, 
en faveur du protestantisme. 

Et les cathaliques?... Si leur Chef suprême 
faisait partie du Congrès de la paix en sa 
qualité de souverain reconnu par les puis- 
sances représentées auprès de lui, et aussi 
en vertu de son pouvoir supranational, la 
question ne se poserait pas. Encore fau- 
drait-il que l'apinion catholique fût éclai- 
rée pour qu'elle pût appuyerp efficacement 
auprès de chaque gouvernement les justes 
revendications du Souvf^rain Pontife. Mais 
puisque des accords semblent devoir ex- 
clure le Pape dé ces grandes assises, n'est- 
il pas nécessaire que les catholiques de 
toute nation s'entendent pour c^ue leur? 
droits sur la Terre Sainte et sur les Lieux 
Saints soient respectés et garantis par les 
accords qui sortiront du Congrès de la 
paix? 

Depuis plus de cinquante ans, nous pro- 
testons contre la situation précaire qui est 
faite à la personne même du Pape, et nous 
demandons que le droit international la 
précise en lui assurant Tentière indépen- 
dance d'un ministère qui, s'adress.ant à 
toutes les nations, ne doit dépendre d'au- 
cune d'elles. Le Congi-ès de la paix va re- 
nouveler la face du mond'? et le droit in- 
ternational lui-même. Il est donc désirable 
que la question pontificale y soit posée ; 
elle vaut bieik celle de la "reconstitution 
d'un Etat juif en Palestine par !c sionisme. 

Qui la posera, sinon l'entente dès ca- 
tholiques de tous pays exerçant sur ce 
point une pression sur leurs gouverne- 



ments- respectifs, et exigeant de chacun 
d'etrf l'étude d'une solution conciliant les 
droits du Souverain Pontife et les inté- 
rêts légitimes de notre alliée lltalie? 
Sinon ce grave problème sera résolu par 
l'abstention, c'est-à-dire par le statu quo. 

Si Canadiens et Irlandais catholiques, 
Américains catholiques. Polonais catho- 
liques» Italiens catholiques, Français catho- 
liques entraient en rapports étroits les uns 
avec les autres, ils n'auraient nullement 
besoin d'usurper au Congrès de la paix les 
places qui doivent appartenir aux gouver- 
nements. Il leur suffirait d'élever la voix 
avec fermeté, dans leurs pays respectifs, 
d'instruire sérieusement l'opinion cath(t- 
lique et de concerter leurs eiTorts pour 
que le Congrès tienne compter de leurs 
justes préoccupations. 

Et c'est là une leçon que nous avons à 
tirer pour nous-mêmes dB l'étrange préten- 
tion socialistCç 

Jean GumAVD. 

IIL — L'Église Or été au premier raog 

des Yéritables initiateurs 
de h protectiou ioternatioiiale du travail 

Des Noavr-lte't retigiemes (i" îévr. 1919) sous le 
titre « Les droits tî'aufeuf de l'Eglise- » : 

L'Egiiae a toujours proclamé qrie l'homme cât 
ua « être social n, un être qni a besoin d'aufrui 
cl qui a des devoirs envers autrui:, que la fratt-r- 
nité des hommes est un fait, que Ve^r'vt de fra- 
ternité est un devoir, et qpi'il en résulte pour 
chacun de nous certaines dettes sociales à l'égard 
de ses frères humains. En face de cette concep- 
tion chrétienne, l'individualisme s'insnrge et 
déclare, d'une formule qui est un non-sens, qiic 
l'homn^e est « né libfe ». 

L'Eglise a toujours considéré que les petiplvs 
sont aussi des êtres sociaux ; que les efforts 
d'abstraction politique par lesquels ils préten- 
draient s'isoler du reste ck; la so»L:iél.é humï\ine 
ne sont que des fictions mensongères ; que, iîon 
gré mal gré, ii y a entre tous des points de con- 
tact et des points de heurt ; que leui-s actes oftt 
des répercussioils sur l'ensemble de luorvers, et 
que, dès lors, certains règlements peuvent s'im- 
poser, prOLecteurs de l'équité, gararrts de l'har- 
monie, pour le l)i€ii commun des nation.*. En 
face de cette conception chrétienne, le laïeisme 
politique, dont il est aisé de découvrir des traces 
dans le passé, inclinait l'opinion publique vers 
^ cette idée que les Etats sont maifres chez eux, 
maîtres absolus, et que cet absolutisme devait à 
jamais {«évalôir sur la vieille idée de chré- 
tienté. 

Mais voici que, de nos j^nirs, nous voyons soli- 
darisme et socialisme, sous le pa-villon d'une philo- 
sophie souventantichrétienn<;,rendreunlK)mmage 
implicite à l'idée du lien social. Cette idée, la 
Déclaration des droits l'avaii méconnue, en n'im- 
posant à l'individu, vis-à-vis de son prochain, 



ET « CHRONIQUE DE LA PRESSE » 



19 



que des obligations loates négatives, et en le 
décliargiant implkitcnïent d« tout devoir social 
poâiiif, a a nom d'irne fausse conception <ic la 
liberté. Kt voici que, de nos jo«rs, les aspira- 
tions précises oh iiuûji^;uâes vers l'avènenient 
d'une Société des nations et vers rétablissement 
de etfltuts internationaux qui préviendraient ou 
termineraient k« grands conflits économiquvS 
sont cgalem.wtt un hommage imp-lieite aux efforts 
que faisait la vieille Eglise pour ratifier par une 
certair>e discipline lu fraternité des penp'les, et 
pour faire planer la KfUijesté du droit, auréole dse 
la paix. 

On tient l'Eglise à l'écart du mouvenaent syn- 
dical, on la tient à l'écaj-t des aréopages inter- 
nationaux ; et, sons que l'on s'en doute, en ee 
camouflant de je ne «ais quels oripcïtux em- 
pi-untés au xviii*' siècle, c'est cependanl vers 
îidéal du moyen âge que l'on reKaoulc, vers cet 
idéal que l'Eglise, au tensfw où Dieu régURÏt sur 
les Etats, avait commencé de faire descendre sut 
terre. Parce qu'on sentait que l'E^li^e ne le per- 
d:>it pas de v«e, on la qualifiait volomitierâ de 
réactionnaire ; elle laissait dire, atlejidajil avec 
pleine confiance en Dieu le début, des résipis- 
c-cnces humaines. 

Au moment oïi peiit-être ces retours s'an- 
noncent, les catholiques ne doivcsErt jamais oé- 
gtigicr de revendiquer ce que volonlier» j'appel- 
lerai les droits d'auteur de TEg^Use ; certaines 
nouveautés politiques et sociales, élaborées en 
di'hors d'elle par des iniliitteurs qui sotitcitI se 
targuent d'être ses ennemis, c<taient déjà vo-u- 
lues par elle, proelaméi'S par elle, en un temps 
où plusieurs de ces initùrleurs pî'ctendus les 
eussent f>e«t-t'lre considérées comme des para- 
doxes. Des vœux s'énftettent. des projets s'ébau- 
chent. jxmT cfu'à la Conférence de la paix cer- 
taines représentaliofts, erfcore rrïal définies, du 
monde in-ternational ouvrier puissent faire 
entendre le^r voix. L'opinion publique, l'opi- 
nion diplomatique, softt att^-ntives à ces échos. 

Mais ces échos eux-mêmes, que font-ils autre 
chc«c que de répercuter une idée qui. depuis 
qirarantc ans, obsède la cour de Ronie et les 
so<Tolo<rn'e$ catholiques fit* divers pays, l'idée 
d'une léeî4sfion int^T.nationali^ du travail ? Dès 
18S2; en France, VŒuvr^ caHutllque des Cerck^ 
oinij'ier^ émellart un vo^u en faveur d'ime telle 
législation. 

L'«f>lente inlemationale à cet effet, déclaraient de 
leur côlc, en iSfô, les ehréliens-sociaux de Vienne, 
est absolument nécessiiire ; elle e*l possible et elle sera 
salutaire, comme le prouve le passé, alors que l'in- 
fluence de l'EtïIise élart respectée et se faisait sentir 
dans les questions qui se r.ippoi't-:»nt à la vi« maté- 
rieHe de la grande République chrétienne. 

Lorsque, en 1887, le Conseil fédéral suisse 
réclama qu'une loi internationale iéglùt le tra- 
vîiil des femmes et des enfants, le Fepos hebdo- 
madaire et la journée normale de travail, oe fut 
un catholique, Gas^)«id Deciirlins, qui provoqua ' 
cette démarche, et qui, l'ayant provoquée, la 
justifia d'abord dana un mémoire, puis dans un 
discours. La Conférence internationale qui devait, 
suivant son expression, « frayer la voie à la lutte 



confie l'anarchie de la production «, fut con- 
fisquée p;u- limpériulisme de Guillaume II. Au 
lieu de Berne, elle eut Berlin pour siège ; aucun 
fait n'en sortit, mais l'idée subsista. Et lor&- 
qu'en 1893, au Congrès ouvrier de Berne, Gas- 
pard Decurtins proclama de nouveau l'ulililé 
d'une entente internationale, Léon XJll iui 
écrivit : 

Il est évident pour tous que la protection donnée 
au travail des ouvriers serait très imparfaite sî eFls 
était donnée par ties loi^ yifférentes qu€ chsoHC petite 
claffoorerait pour son compte ; car les rmirctiaBdifes 
diver.-*es vernies de divers pays se rencontrant sur la 
mêfiM: inarclié, certainement la réglemeiU;)(ii>n inn- 
posée ici et lu au travail des ouvriers aurait celte cou- 
séquence que les produits de l'industrie d'une nation 
se développeraient au préjudice d'une autre. 

L'attention d'un certain nombre d'économistes 
calhoiiifues et non catholiques était dès lors 
conquise ; et, fondant, au début du xx® siècle, 
l'AssocifJtlk>n iniernaiionale pour la proiection 
des truvnilleurs, aïs furent bientôt d'aecord, 
quelies que fussent leurs nuances respecti^^«3, 
pour adnw'ttre que le Sai*>t-Si^e fût représenté 
comme les autres gouvernements dans le Comité 
directeur de V Association. M. Hubert Lagardelle, 
directeur du Mouvement socialiste ; M. Keufer, 
secrétaire de la Fédération ouvrière du livre, 
curent à cet égard le même geste d'accueil que 
M. R»oul Jay, l'économiste catholique, profes- 
seur à la Faculté do droit de l'Université de 
Paris. Le Congrès que tint à Cologne, en 190-2, 
cette Associalion internationale ^ii siéger un 
représentant 4u Pape daj>s la personne du comte 
Edouard Sodcrini. Léon XIII avait été exclu de 
la Coafépefice de La Haye ; il était admis à ces 
autres Conférences où s'étudiaient périodique- 
meirt, entre liomnK^s de bonne volonté, les con- 
ditions et les méthodes du renouveau social. 

Nouvelle Conférence en 1904, «n Suisse, à la 
suite de laquelle deux mémoires étaient adressés 
aux divers gouvernements, en vue d'une entente 
sur le travail des femmes et sur l'emploi du 
phosphore blanc. Pie X était saisi de ces mé- 
moireÊ ; on le traitait, lui aussi, coraroe un 
« gouvernement ». Et le cardinal MeiTV del Val 
écrivait à M. Scherer, conseiller national de 
Saint-f;all, qui, celte année-là, prfeidait l'^sso- 
cialion : 

Sa Saiiticlé a constaté evec jaie que vos efforts 
vi.sent à obtenir, par une icLion commune et résolue, 
proRtable ù tous les pays, J^ protection législative 
des ouvriers, et surtout des femmes, dont le droit a 
une prnicclion efficace «t bienveiHanle est reconnu 
d'une faij^n incontestable et générale. Sa Sainteté 
répète avec Léon Xîll (ju'eHe accordera toujours son 
appui à tous les efforts qui tendent i. procurer un 
soulagement aux maux des ouvriers, une plus équi- 
tiible distribution du travail en raison des forces, de 
l'âge et du sexe de chacun ; à obtenir le repos du 
dimanche et, en général, la protection du travailleur 
contre les abus qui ne tiennent pas un compte effectif 
de sa dinfnité d'homme, de sa vie morale et familiale. 
Le Saint-Père espère que ces efforts de l'Union inter- 
nationale, dont le but est d'améliorer la situation des 
ouvriers par des voies pacifiques, seront couronnés de 
succès, et trouveront rni>pui et la sympathie de tous 
les gouvernements. 



20 



(( LES QUESTIONS ACTUELLES » 



C'est ainsi que la Papauté, éconduite des ^ 
affaires du monde par les chancelleries, réinté- 
grait son action dans le jeu des destinées 
humaines ; on la conviait à continuer de des- 
cendre sur k terrain économique, et elle y des- 
cendait ; et, au nom de la justice, elle y parlait. 
Et tout son effort visait à empêcher que la con- 
currence industrielle internationale ne pesât 
d'un poids trop lourd sur la situation des tra- 
vailleurs dans les divers pays. 

Ils voudraient aujourd'hui, ces travailleurs, 
qu'avant de clore les assises qui doivent réor- 
ganiser le monde, on prît les mesures, après les 
avoir entendus, pour les protéger à l'avenir 
contre une conception purement matériiliste de 
la production. Se rendraient-ils compte, le jour 
où ils auraient audience des puissants de la terre, 
que le Pape, qui, naguère encore, les entendait 
et leur répondait, ne sera pas là pour les écouter ? 
J'augure que, s'ils s'en rendent compte, ils redi- 
ront avec tristesse ce que disaient déjà, en igoB, 
deux représentants du monde ouvrier suisse, 
lorsque le veto de certains Etats fit exclure Pie X 
de la Conférence internationale de Berne pour la 
protection des ouvriers : 

Une telle omission, protestaient expressément ces 
deux représentants, ne tournera pas, assurément, 5 
l'avantage du progrès de la protection ouvrière-. 

L'ingratitude, qui jamais n'est une vp^rtu, est 
eouvent une maladresse. 

B. C. P. 



LES ISRAÉLITES RÉCLAMENT 

1' La « restitution » de la Palestine 

2° « Une existence nationale propre » 

chez lous les autres peuples 



Du Peuple Juif, « revue éditée par la Fédé- 
ration sioniste de France » (24 janv. 1919) : 

... La France est le pays classique de 
l'émancipation juive. C'est là que l'égalité 
civile des Juifs fut proclamée pour la pre-, 
mière fois, et c'est a la France qu'est échu 
l'honneur d'être le pays oii sera achevée 
l'ojuvre de notre libération commencée par 
elle. Mais il faut bien comprendre que le 
couronnement de i'œuvre doit être plus 
complet que son commencenaent... 

L'émancipation privée donnée par la 
France fut un bienfait immense, mais elle 
n'a pas apporté la liberté entière dont le 
peuple juif a besoin. Elle a plus servi les 
individus juifs que la nation. Elle a affermi 
la situation économique et civile de Juifs, 
mais elle a diminué l'originalité de la vie 
juive, affaibli son côté national, sa culture. 
Le peuple juif attend maintenant du Con- 
grès de la paix de Paris non seulement des 
droits qui seraient utiles à tant et tant d'in- 



dividus juifs, mais aussi des droits qui se- 
ront utiles et qui fortitieront toute la nation. 
Chaque Juif, en tant que Juif, ne sera tout 
à fait libre que lorsque tout le peuple sera 
entièrement libre en tant que peuple. 

La liberté du peuple juif ne pourra être 
obtenue que si l'on reconnaît : que notre 
nation est une nation au même titre que 
toutes les autres nations ; qu'elle a droit à 
un home national comme tous les autres 
peuples; que ce home, ce pays, est la Pales- 
tine, auquel sont indissolublement liées 
l'histoire, les traditions et les idées juives. 

Quels que soient les droits qu'on accorde 
aux Juifs des dilférents pays, si l'on ne 
nous rend point en morue temps notre 
propre patrie, nous manquerons d'une base 
solide pour continuer notre développement, 
uno base où nous pourrons de nouveau tis- 
ser les ifils d'or de notre culture, qui a déjà 
tant donné et pourra encore tant donner 
au monde. 

Il est évident que si l'on se bornait à nous 
donner la Palestine seule, sans donner en 
même temps les pleins droits politiques, 
civils et nationaux, aux Juifs de tous les 
poys, nous n'obtiendrions point par là sa- 
tisfaction complète, parce qu'on ne peut 
guère espérer que tous les Juifs sei'onl 
bientôt transplantés sur notre propre sol. 
II. nous faut les deux : et les droits poli- 
tiques dans les pays que nous continuerons 
à habiter, et la Palestine pour les Juifs qui 
pourront et voudront aller en Palestine re- 
construire notre foyer. 

Le peuple juif a le droit de demander 
tout cela, d'abord par les siècles de souf- 
frances, de persécutions, d'oppressions dont 
le monde doit nous dédommager, et ensuite 
pur la grande part prise par le peuple juif 
dans la guerre mondiale, pendant laquelle 
sont tombées des centaines et des centaines 
de milliers do victimes juives. 

11 est temps que la conscience du monde 
se réveille enfin et qu'il nous paye l'énorme 
dette séculaire. Il serait surtout inadmis- 
sible pour cette conscience d'ignorer cyni- 
quement les grands sacrifices apportés par 
nous pour la liberté du monde. 

Nous espérons que notre peuple obtien- 
dra enfin justice du Congrès de la paix. 
Nous avons la déclaration britannique pro- 
mettant la reconstruction d'un foyer na- 
tional juif en Palestine, ainsi que la pro- 
messe d'aider à nous obtenir l'émancipation 
dans tous les pays. 

Les Etats-Unis d'Amérique seront sûre- 
ment aux côtés de l'Angleterre dans ces 
questions. Nous espéions que la France, 
cette France qui a donné la première ce 
grand exemple de l'émancipation juive, loin 
de s'y opposer, aidera au contraire les 
autres puissances libérales et démocra- 
tiques à réaliser cet acte de justice envers 
l'éternel martyr. Toute autre eupposition 
est inadmissible et serait trop triste. Mais 
la France aime trop la liberté et la justice 



ET « CIinOXIQUE DE LA PIIESSE » 



21 



pour qu'on puisse craindre de son côté un 
empêchement à la réalisation de notre 
grand idéal, notre rêve 5i ancien et si cher. 

Nous attendons des Juifs de Paris, et de 
la France en général, qu'ils s'élèvent au 
niveau des masses juives de tous les autres 
pays; qu'ils manifestent, eux aussi, li.'ur 
volonté de voir la Palestine rendue aux 
Juifs, qu'ils mettent pour cela en œuvre 
t(>ut6 leur influence. 

Je peucx assurer que la grande, l'écra- 
sante majorité du peuple juif est bien na- 
tionale, est profondément sioniste. Puis- 
sent les Juifs français fraterniser en cela 
avec leurs frères ! Nous espérons que cela 
est. Cela doit être. Car leur influence est 
si grande, ils sont placés si près de la 
source de tous nos espoirs — la Conférence 
de la paix de Paris I 

Unissons-nous tous, mettons toutes nos 
forces au service de ia grande cause — !a 
réalisation du foyer juif en Palestine, — 
aJln de pouvoir apporter notre propre part 
à l'œuvre commune et si complexe de la 
civilisation. Que désormais cette part soit 
non dispersée, anonyme, apocryphe et sitns 
valeur, mais juive, originale, forte, appré- 
ciable. 

Le moment est gravo. Notre idéal est 
élevé, nos espoirs sont grands. Que chacun 
de nous fasse son devoir. 

MORRTS Myer, 

directeur du quotidien 

« The Je.wish Times » {Londres). 

Le même numéro du Peuple Juif précise sa 
pensée par ce suggestif entrefilet : 

Un bon exemple. — Il est oossible que 
ce soit au nouvel Etat teliéco-slovaque 
qu'échoie l'honneur d'avoir le premier re- 
connu aux Juifs de son pays le droit de 
se constituer en min irité nationale et de 
jouir en conséquence d'une autonomie na- 
tionale. Au moins, le [^résident Masaryk 
a-t-il fait cette promesse à la délégation 
juive de Prague, qui était venue lui sou- 
mettre ses revendications. 

Je ne me propose pas de dire ici quelle 
forme exacte pourrait prendre ceite auto- 
nomie. Il me suffira de faire observer que 
ce problème a été traité par nos amis avec 
toute l'attention qu'il mérite, aussi bien 
en Russie qu'en Pologne et on Galicie, et 
que le programme élaboré peut être aussi- 
tôt mis en pratique, quitte à l'avenir d'opé- 
rer les retouches nécessaires, 

La Lithuanie indépendante, nous le te- 
nons de la bouche de son sous-secrétaire 
d'Etat aux Affaires étrangères, M. Rosen- 
baum, reconnaît aux Juifs de ce pays le 
droit à une existence nationale propre 
parmi les trois autres nationalités qui Tha- 
bitent, Litvines, Blancs-Russiens et Polo- 
nais. 

En Ukraine, malgré les difficultés sans 
nombre qui résultent de l'état politique 



troublé où se trouve ce pays, les Juifs se 
sont constitués en nationalité autonome, 
ayant leur Conseil et leur représentation 
nationale. 

Quelle meilleure solution, à la fois juste 
et rationnelle, trouveront les 800 000 Juifs 
de Galicie, ballottés entre les Ruthènes et 
les Polonais, que de se constituer, eux 
aussi, en minorité nationale juive ? 

Que dire des millions de nos frères qui 
vivent en Pologne? Ils doivent avoir des 
garanties contre le retour des excès chau- 
vins d'une population excitée. Groupés au- 
tour de leurs représentants et de leurs 
institutions, ils pourront mettre leur force 
collective aussi bien au service de leurs 
intérêts nationaux qu'au service du nouvel 
Etat polonais. 

Et les 300 000 Juifs de la Bessarabie et 
de la Bukovine? Et les 80 000 Juifs de Salo- 
nique? 

I/exemple sera suivi et doit l'être. 

Cela résoudra une grande partie de notre 
problème. H. 

A propos du rôle des Israélites dans les 
derniers événements, et plus spécialement du 
bolclievisme et de ses collusions avec l'Alle- 
magne (1), VUnivers (2 févr. 1919) rappelle 
ces lignes dfEdouard Meyer, professeur de 
l'Université de Berlin : 

« Nous devons nous pénétrer de cette idée 
que la guerre actuelle sera suivie d'une autre 
série de guerres, jusqu'à la décision suprême ; 
il faut envisager la situation qui nous est 
imposée, sans reculer devant les conséquenoea 
qu'elle entraîne. » (2) 



QUELQUES EXPOSÉS DIVERGENTS 
sur la Société des Nations 



I. — Les catholiques doivent en être les apôtres 
psrce que tout eîîort pour éviter la guerre est ciirétien 

De VAme française (25 janv. 1919), sous le 
titre « Les catholiques et la Société des 
nations » : 

Je demande aux catholiques qui me 
liront de ne voir dans ces lignes ni une 
leçon ni un regret, mais seulement une 
prière. A l'heure où le monde civilisé se 
détourne avec effroi des horreurs de la 
guerre, tâche d'en prévenir le retour, 
ébauche en tâtonnant un ordre nouveau, 
cette grande force morale que reste le ca- 



(1) c Avant tooit soucieux que le royaume de 
PologTie ne se fasse point, Ils veuleni; gue la Rua&le 
soit par l'Est pénétraMe à l'AUemag-ne, qui pren- 
drait ainsi l'Europe à revers et arriverait à Cons- 
tantinople en vict-orleuse, maltresse du monde. » 

(2) Deutschland und Fried (rAIlemagne et la 
Paix), publié à Leipzig: cette année môme. 



22 



« LES QUESTIONS ACTUELLES )) 



tholicisme dans notre pays ne saurait être 
inemployée. L'Evangile de Noël souhaite 
« aux hommes de bonne volonté » la paix 
sur la terre, — aux horîlmes de -bonne 
volonté, d'où qu'ils viennent ; les portes 
de la paix ne sont formées à personne. Mais 
les catholiques se doivent d'être des pre- 
miers à entendre le cantique. 

Pour une œuvre aussi immense, aussi 
difficile que l'établissement de la future 
Société des nations, on ne peut exiger un 
Credo unique. Beaucoup sont venus à cette 
conception par des voies différentes. Et, 
par exemple, on admet à merveille que des 
socialistes agnostiques y aient été conduits 
par leur foi dans rhumanité ou par un 
dégoût tout matériel de la guerre. Mais on 
y peut venir aussi pour des raisons divines, 
et, proprement, parce qu'on veut le règne 
de jDieu, Il y a une tradition catholique de 
la Société des nations. 

La tradition catholique de la Société des 
nations. — Les docteurs les plus autorisés 
ne fléchissent pas là-dessus. Il ne faut pas 
se hasarder à prendre Joseph de Maistre 
pour un docteur, et, parce que la guerre 
apparaît comme « une loi du monde », « la 
grande loi de destruction violente des êtres 
vivants *>, conclure avec lui que « tout ce 
qui vit doit être immolé sans fin, sans me- 
sure, sans relâche, jusqu'à la consommation 
des choses, jusqu'à l'extinction du mal ->. 
Cette mystique sanglante me paraît trop 
résignée à accepter comme permanent un 
état de choses déplorable. Que l'instinct de 
destruction soit un de nos instincts domi- 
nateurs, il convient de l'admettre. Cela ne 
diminue pas le devoir strict de le com- 
battre et de museler la bê<e. Mais, j'y 
reviens, Joseph de Maistre n'est pas un 
docteur. 

Je préfère me référer à saint Thomas (1). 
L'auteur de la Somme se refuse à déclarer 
que la guerre soit « absolument « un pé- 
nhA . fj-^ais il n'en admet Iti légitimité que 



ché 



si elle a une cause juste et si l'intention 
de ceux qui combattent e«t droite. D'où 
suit, ]ne semble-t-il, que l'état chrétien, 
comme l'état normal de l'humanité, est la 
paix — que la guerre est un trouble qu'il 
est bon de chercher à prévenir, — que, si 
nul ne compromettait injustement la paix, 
il n'y aurait pas de guerre excusable, cette 
injustice première étant la seule cause 
d'une guerre juste, — et (ju'il y a donc un 
déni de justice à la première origine de 
toute guerre. Il me paraît encore que le 
chrétien doit, en faisant la guerre, se pro- 
poser la paix comme but : « Ceux qui font 
de justes guerres », dit saint AuguMin, 
« ont pour but la paix » ; et que, par suite, 



(1) Je signaJle à nos lecteurs une remarauabîe 
série crarUclos He M. Monlixilo « De Ja g-iierre et 
de la paix », en coure Oe piiWiration âans la Nou- 
velle Revue, et que j'ai consultés avec fruit. 



tout effort pour éviter la guerre ou pôur 
diminuer la fréquence des guerres est 
chrétien au premier chef. 

Tradition qui va de La Cité de Dieu à la 
Humanjx civiltà de Dante, et qui a pour but 
le magnifique exemple de la papauté du 
moyen âge, établissaaat sur le pouvoir spi- 
rituel (dont rêvera, plus tard, un Auguste 
Comte) cette première Société des natioas 
que l'on appelle la chrétien^?. 

Nul, parmi les catlioliques, ne conteste 
ces textes ni cette tradition. Je dis plus : 
le Souverain Pontife, dont l'histoire retra- 
cera plus tard le beau rôle pendant cette 
guerre, a revendiqué l'honneur d'avoir sou- 
tenu ces principes avant le président Wil- 
son. Le cardinal-archevêque de Paris n'a 
pas craint de faire figurer son nom à côté 
de celui de M. Albert Thomas et de 
M. Merrheim, parmi les patrons de l'Asso- 
ciation que pré^side ;\I. Léon Bourgeois. Et 
ma prière du début semble sans objet. Ce- 
pendant... 

Le devoir des catholiques : la leçon de 
l'expérience. — Cependant, qu'on le veuille 
ou non, une fois de plus, les catholiques de 
France apparaissent comme en retard, 
comme sceptiques, comme beudeurs. La 
faute en est-elle à ce qu'on les juge à tra- 
ver^^ les organes df presse qu'ils ii?-ent et 
soutiennent de préférence (je ne parle pais 
de journaux proprem'^nt catholiques, tous 
très corrects) ? En est-elle k ce que, les 
partis avancés ayant proclamé assez 
bruyamment leur adhésion à la politique 
wil-sonienHe, les catholiques ont peur de se 
fourvoyer en maiivai-^e coîn«pagnie ? Beaw- 
c-oup d'entre eux. étant conservateurs et 
amis de l'ordre existant, semblent- il-!, par 
là même, hostiles à un ordre nouveau ? 
Leur patriotismf incontestable répugne-t-il 
à une forme de patriotisme que nous 
croyons au moins aus{^i élevée que le pa- 
triotisme purpment militaire ? Je ne sais, 
je n'ai pas à le savoir. 

Mai«! je me souviens... Qnand, après cin- 
quante ans d'un « patronalisme » bienfai- 
sant et généreux, les catholiques ont re- 
connu, avec un grand Pape, la mi^^re im- 
méritée du prolétariat, la place était prise 
auprès des classes ouvrières. Quand, après 
plus de vinpt ans d'opposition monar- 
chique, les catl3olique8"se sont « ralliés » à 
la démocratie et à la Ré.miblique. la place 
était prise auprès des masses électorales. 
« La République ne sera jamais pour nous 
Cfu'une belle-mère ». disait avec mélan- 
colie un des chefs du ralliement. 

Ce n'est pas demain au'il faut nue les 
catholiques de France adhèrent à l'idée de 
la Société des nations ; c'est tout de suite, 
ou ils auront encore perdu la parti*^. Et il 
faut qu'il.«i y adhèrent avec leurs motifs 
propres, et sans arrièrp-pensée, en toute 
foi. On leur demande d'être des apôtres. 

Charles Brun. 



ET « CHRONIQUE DE LA PRESSE )) 



23 



li. — Telie nu'eiie est tyroposée, 

elle ns sypr,riirisrail pas l-s psrrss 

parce qu'an jjfèteni refaire le hior'« î.m DIsu 

Du Nouvelliste de Lyon (9 janv. 1919) soys le 
titre « La Guerre et la Société des nations -•> : 

On parle de plus en plus de la Société 
des nations et peut-être bien l'opinion se 
iait-ellc peu à peu que, grâce au président 
Wilson, le fléau de la guerre va être appelé 
à disparaître de la face du nioude. Nous 
serons, quant à noius, beaucoup plus scep- 
tiques. Nous attendrons que nos fils et nos 
petils-flls aient vu et bien vu. Sans doute, 
après une saignée semblable, il y aura une 
longue série d'années do paix, -comine 
après t870; mais qu'est-ce que cela chan- 
gerait bien à l'histoire du genre humain 
telle qu'elle ff'est dérou'éo depuis beaucoup 
de dizaines de siècles? Aussi bien, même à 
l'heure actuelle, la fin de Ja grande guerre, 
de la guerre entre les nations, n'a pas 
amené la paix à l'intérieur de chacune 
d'entre elles : témoin ce qui se passe en 
Russie, en Pologne et mêmie en AUemagTie, 
à tel <")oint que de la mer de Belu-ing jus- 
qu'à rOder ou à l'Elbe, c'est la guerre anar- 
chique et la guerre partout, au lieu de la 
guerre organisée et savant'î sur les fronts 
des armées. 

Les traités d'arbit-page, ia Cour suprême, 
le grand tribunal d(»s amba^*^a<bmrs, voilà 
sans doute d'excellents procédés, mais, à 
fout prendre, ce ne sont eneore que des 
procédés. Avant que l'on s'y arrête avec 
une foi complète, il faut voir comment 
marche le monde; il faut examiner le.s con- 
trastes qui s'y présentent ; il faut même 
peut-être se demander si derrière ees con- 
trastes il n'y a pas de réelles harmonies 
qui pourraient bien nous en donner la clé, 
mais qui, du même coup, éclaireraient aussi 
l'avenir. 

Le contr'aste, c'est, d'une part, la haute 
civilisation sciwitifique à laquelle l'Eu- 
rope et le monde sont parvenus, et, d'autre 
part, l'iiorreur, la généralité, la sauvagerie 
épouvantable de la guerre. Jamais dévasta- 
tions comparables n'ont été a&complies; ja- 
mais plus de cynisme n'a été "affiché dans 
les moyens de détruire; jamais les inno- 
centS; jamais les enfants et les femmes 
n'ont été outragés, immolés, torturés avec 
plus de férocité. Et par qui? Par un peuple 
de savants et d'intellectuels qui se procla- 
maient des maîtres en érudition et en phi- 
losophie, en sciences physiques et en 
sciences naturelles ! Est-ce dix, est-ce 
quinze, est-ce vingt millions de cadavres 
qu'il faut compter? Personne ne les dé- 
]\ombrera : cai- leurs émanations pestilen- 
tielles infectent l'air depuis l'Eupbrate, 
l'Arménie et le Caucase jusqu'aux rivages 
mômes de l'Amérique du Nord. 

Ainsi la science n'adoucit point les 
mœurs, elle ne sert point la cause de la 



morale, elle n'impo.se pas la foi aux trai- 
tés. Au contraire, mœurs, honneur, pudeur 
même et foi jurée, tout cela lui sert de 
litière ; tout cela, elle le méprise et pajBse 
outre. 

— •C'est la faute d'un homme, dira-t-on. 
Mais l'homme — le HohenzoUern — est par 
terre, et nous chantons : « Morte la bête, 
mort le vejiin ! » 

— Non, de grâce, pas si vite. L'homme en 
question était un instrument plutôt qu'une 
cause unique et première. D'autres après 
lui pourront toujours surgir aussi fous, 
aussi terribles et aussi furieux qr.e lui. 
Est-ce que ces autres ne sont pas déjà tout 
prôts à se lever du groupe de SpaT'tacus 
ou de l'entourage de Lénine? Est-ce que 
l'histoire n'a pas toujours sous la main 
des génies par qui doivent se poursuivre 
les destinées de l'humanité, que ces hommes 
e'appelleut Attila ou bien Mahomet, Napo- 
léon ou bien Guillaume, et, si nous i^assons 
dans d'autres ordres d'idées, que ces 
hommes 8'api>eUent Christaphe Colomb 
pour découvrir un nouveau monde ou bien 
Luther pour en bouleverser un ancien? 

Vous aurez tout prévu, dans votre charte 
interiiationale de la paix éternelle; tout, 
excepté le grain de sable qui ea:ipèchera 
la machine de marcher : tout, excepte 
r^îomme î)rovidentiel et divin — divin, 
îîélas ! peut-être pour la justice vengeresse 
— qui entrera malgré vous dans Tliistoire 
et qui ia fera dévier du lit calme et régu- 
lier où vous vouliez faire toujours couler 
ses £aux. 

/"est que, si nous avons noté, pour les 
micttre en contraste l'un avec l'autre, les 
deux grands phénomènes contemporains de 
l'extrême civilisation et de l'extrême bar- 
barie, nous n'avons pas sigualé un troi- 
sième phénomène qui n'est ni moins carac- 
téristique ni plus niable que les deux 
autres, Cest celui de la révolte des esprits 
et des volontés contre toutes les lois natu- 
relles, contre la religion même naturelle, et 
par conséquent contre X)ieu. 

Le fait ne saurait être contesté. On 
parle beaucoup d'idéal, mais on se le crée 
dans son cerveau. On parle beaucoup 
de droit, mais on en met le principe dans 
l'utilité soci-ale, dans la volonté commune 
des dém.oc-raties, en un mot dans l'hommo 
lui-même. On ne cherche pas une loi plus 
haute ftue celle qui serait délibérée par des 
diplomates ou votée par des Parlements. La 
fin terrestre de l'homme est la U'.i.ite de 
tous les rêves et de toutes les anvbilions: 
le socialisme, sinon anarchique comme à 
Pétrograd, du moins mitigé et progressi- 
vement réformiste, séduit une multitude 
d'imaeinations, tandis que les lois de la 
famille et du mariage passent pour un legs 
inutile du passé, que le divorce et Ja sté- 
rilité volontaire des foyers doivent bannir 
d'une société plus utilitaire et plus calcu- 
latrice. L'Etat se substituant à la vertu 



2 4 



« LES QUESTIONS ACTUFLLES )) 



privée de l'épargne, l'Etat confondant 
l'épargne et l'impôt, puis s'appuyant sur 
la puissance des intérêts composés, suffi- 
rait enfin pour assurer l'aisance aux vieil- 
lards et la vie confortable à tous. 

Ainsi l'homme referait le monde et il 
l'aurait refait sans Dieu. 

Les temps anciens ont eu de faux dieux 
ou de fausses conceptions du culte à rendre 
au Dieu unique et vrai. Mais notre âge 
s'est dessiné un autre idéal: il a songé d'un 
monde d'où Dieu serait biffé; il s'est élevé, 
comm.e a prévu saint Paul, contre tout ce 
qui est dit Dieu, pour se diviniser lui- 
même, au nom de cette même science qui 
a matérialisé la nature et n'a pas voulu 
voir en elle la main créatrice qui l'avait 
faite. 

De vaines évocations du nom de Dieu 
que nous trouvons parfois à Londres ou à 
Washington — et pas même, certes, nulle 
part et jamais à Paris — ne doivent faire 
aucune illusion sur cette révolte générale 
contre l'idée d'un Dieu personnel et Provi- 
dence. Le monde entier, sauf exceptions, 
surtout le monde public, le monde politique 
dans leur immense généralité sont athées 
et se comportent comme tels. 

Voilà bien le troisième phénomène — 
oubli ou négation de Dieu, - — troisième 
phénomène rapproché des deux autres qui 
étaient l'extrême de la culture scientifique 
et l'extrême de la cruauté dans la guerre. 
Mais le contraste de ces deux derniers phé- 
nomènes ne se résout-il pas en une syn- 
thèse providentielle et une harmonieuse 
unité, lorsque l'esprit s'élève de la région 
bornée des faits humains à la zone plus 
large des principes philosophiques et des 
justices divines ? Et là contre, que pour- 
ront Wilson et la Société des nations ? 

iil. — Autres objections spéciales 
à ses principaux tenants 

De Charles Maurras dans VAction Fran- 
çaise (27 jajiv. 1919) : 

1 — Bons avis de bonne amitié 

Jamais on ne nous fera croire qu'il soit 
de l'intérêt du peuple américain de noyer 
le continent européen dans les dissensions 
et la ruine. Jamais non plus je ne croirai 
que l'impériale et royale Fédération bri- 
tannique ait pu désirer ni concevoir ce 
nouveau cataclysme. Ces points admis, il 
est nécessaire de dire que les directions 
adoptées par nos deux grandes amitiés 
d'outre-mer, si elles visent le bien de notre 
ancien monde, lui préparent tous les 
malheurs. 

Vouloir le bien, faire le mal, cela n'est 
pas neuf en histoire. Bourtzefï en avertis- 
sait, l'autre jour, Lloyd George et Wilson. 
Les avis de ce genre se multiplient. Sont- 



ils négligeables ? Après tout, cela se peut, 
et il se peut qu'un heureux succès de l'en- 
treprise tentée par ces esprits optimistes 
et confiants absolve en fin de compte tous 
les risques courus. Mais alors il faut, il faut 
absolument réussir. En cas d'échec, chacun 
de nous aura le droit de demander le 
compte de tant d'indifférence à tant d'ob- 
jections motivées. 

2 — A M. Léon Bourgeois 

Tl ne s'agit pas, en effet, de simples cla- 
meurs d'inquiétude. Ce sont des raisons, c-e 
sont des faits que nous avons mis en avant 
contre certaines idées qui souvent ne sont 
même pas de véritables idées, j'entends des 
vues cohérentes, ne se détruisant pas elles- 
mêmes par la contradiction intérieure (ou 
absurdité). 

Quand, par exemple, M. Léon Bourgeois 
nous dit que l'un des anciens obstacles à 
la paix éternelle était tiré des irréden- 
tismes italien, slave ou français, comment 
ne voit-il pas que la paix va avoir pour 
ennemi en Bohême, en Italie, en Alsace, 
l'irrédentisme allemand ? Un partage nou- 
veau peut être conforme là l'idée que nous 
nous faisons de la justice sans convenir à 
celle que s'en font nos ennemis. Et même 
ce partage peut satisfaire toutes les plus 
fines nuances de la justice absolue et aussi 
se trouver absolument incapable de con- 
tenter un peuple déterminé, si ce peuple 
porte dans ses viscères le démon congénital 
do l'injustice, de l'avidité et de l'esprit de 
domination. M. Léon Bourgeois a très bien 
pu ne pas prendre garde à cela. On le lui 
dit : dès ce moment, l'inattention ou l'irré- 
flexion a cessé d'être réputée innocenta. 

3 — A M. Lloyd George 

De même dans le plus bel endroit du plus 
pathétique passage de son admirable allo- 
cution de samedi, quand M. Lloyd George 
a cru pouvoir s'écrier, en récapitulant les 
effroyables dévastations accomplies sur le 
sol français et sur le sol belge : Voilà le 
résultat de la seule méthode que les nations 
nient jusqu'alors trouvée pour régler leurs 
différends ! nous pouvons répondre à 
M. Lloyd George que cette généralité n'est 
pas tout à fait exacte. 

Il y a eu d'autres méthodes qui ont été 
trouvées par les peuples : une méthod;^ 
d'action morale à laquelle on voit ave>c 
plaisir IM. Maurice Coirat rendre hommaga 
dans le dernier numéro de VOinnion ; l'or- 
ganisation religieuse du moyen âge avait 
beaucoup obtenu, en ce sens, des peuples 
chrétiens. Quand la Réforme eut irrémé- 
diablement divisé le genre humain, on ob- 
tint d'autres résultats, considérables encore, 
par voie d'organisation de l'équilibre des 
Etats : la guerre de Trente Ans, qui parti- 
cipa de la guerre civile, de la guerre reli- 



ET « CIIROMQUE DE LA PRESSE )) 



Î2.) 



pieuse et du massacre international, fut si 
Iticn apaisée par la sagesse politique de la 
France "royale que, de 164S à 1792, il n'y 
eut véritablement en Europe que des 
guerres aussi limitées quant au' nombre des 
nommes engagés que par leurs dégâts et 
leurs Inertes. 

Lavènem.ent brutal du germanisme d'une 
part, celui de la démocratie de l'autre, ont 
bouleversé cet ordre. S'il est radicalement 
impossible de restituer cet ordre tel quel, 
il ne l'est pas moins d'admettre que l'unité 
L-ermanique et la démocratie soient des ins- 
litutions éternelles. Si l'expérience dé- 
montre que l'une et l'autre sont les causes 
de guerre, il faudrait travailler à les dis- 
soudre ou à les diminuer toutes les deux, 
au lieu de travailler à concentrer l'une et 
à diviniser l'autre, comme on le fait avec 
ime rare imprudence. Telle étant la vérité, 
nous la disons à M. Lloyd George. Si la 
crande guerre, la guerre d'enfer est et a été 
un moyen pour les peuples de régler leurs 
différends, ce n'est pas le seul, puisqu'il y 
en a eu d'autres. Si la Société des nations 
peut être un remède à ce mal, il n'est 
d'abord pas le seul, et, par sa double indul- 
gence au mal démocratique et au mal alle- 
mand, il va au rebours de ses fins, on peut 
le voir dès aujourd'hui. 

M. Lloyd George s'en apercevra un jour 
comme nous, et, devant les dégâts, ses pra- 
tiques compatriotes ne seront sans doute 
pas les derniers .à lui dire : — Pourquoi, 
Monsieur Lloyd George, n'écoutiez-vo'as 
donc pas ces Français qui vous montraient 
clairement et courtoisement quel abîme 
s'ouvrirait au liout de notre chemin ? 

i — A M. Woodrow Wikon 

Quant à M. \Mlson, un autre Français, 
qui écrit au \eir-York Herald, journal 
américain, notre confrère Pierre Veber, lui 
faisait toucher du doigt hier matin le dou- 
loureux contraste, trop saisissable, entre 
des intentions magnanimes et les résultats 
"btenus. Ils ne sont encore que moraux. 
Mais d'autres peu%ent suivre. « Les mysti- 
ques, dit M. Pierre ^'eber, ont beau faire 
appel aux plus nobles idées, i !s en viendront 
forcément à l'emploi de la force pour im- 
poser leur volonté. Il serait paradoxal que 
de cette Assemblée pacifique il sortît une 
guerre nouvelle ! » Paradoxe qui court les 
annales du genre humain. 

Nous ne ferons pas reparaître notre 
vieux tableau des instructives concor- 
dances entre le courant pacifique et le 
courant guerrier. La vie et la mort du 
dernier empereur de Russie, fondateur du 
défunt tribunal de La Haye, illustrent d'un 
jour triste et cru cette vérité. Au dehors, 
au dedans, il a voulu la paix. Au dehors, 
au dedans, il a subi la guerre. Et lui aussi 
rêvait de la faveur de « l'opinion du 



monde » ! Lui aussi prol'cssait. cei uuio- 
crate tolsto'ien, qu'il convenait de tout 
remettre « entre les mains du peuple » ; 
son mysticisme, teinté de fatalisme 
d'Orient, n'était pas si éloigné du mysti- 
cisme wilsonien, tout animé de la géné- 
reuse activité des nations d'Occident... 
Orient, Occident, ces notions se confondent 
sur la planète ronde, et le sentim&nt du 
messianisme biblique laïcisé se laisse voir 
aux deux extrêmes ainsi rejoints. Malgré 
les différences et les contradictions, ce pa- 
rallèle donne un désagréable frisson. 

Fermons les yeux. Xe souhaitons rien 
de russe, rien de slave à la riche, féconde et 
mag-nifîque Amérique. Mais que les hommes 
d'Etat américains prennent enfin garde à 
ce? puit3 de misères qu'ils sont en train 
de nous creuser, de creuser à tous, eux- 
mêmes compris ! Il suffirait que les col- 
laborateurs de M. Wilson voulussent bien 
attirer l'attention de leur chef sur la qua- 
lité des gens dont il recueille l'approbation 
tapageu.se. Ce ne sont pas des hon- 
nêtes gens. Ce ne sont même pas d'hon- 
nêtes esprits. On ne pi^ut les désigner que 
du nom le. plus ha'i de la loj^auté anglo- 
saxonne ; ce sont des fraudeurs. 

Dans In division des esprits, quand l'in- 
térêt est de se mettre d'accord au moyen de 
la raison et de la vérité, ces spécialiste? 
de la fraude oratoire et littéraire font ce 
qu'ils peuvent pour empêcher, entre Fran- 
çais, entre alliés, un échange d'idées cordial 
et franc, marquant les points d'accord, le- 
points do dissidence et cherchant à les ré- 
gler par effort commun. C'est aux passions, 
aux préjugés, aux illusions, aux plus gros- 
sières rêveries mythologiques d'une foule 
enfant que l'on tenle de s'adresser pour 
obtenir les perturbations dont le président 
américain serait le prétexte. Pour ce résul- 
lat, l'on ne dédaigne point de l'aduler par- 
fois d'une façon si plate qu'il en doit être 
écœuré, parfois aussi d'une manière insi- 
nuante, subtile, délicate même et capable 
de surprendre quelque faiblesse d'un grand 
cœur. 

Mais un ami vrai le mettrait en garde et 
lui rappellerait ce qui est dit, à l'Apoca- 
]yp--e de Jean, du petit livre doux à la 
bouche et qui esf fort amer au ventre ; le 
solitaire de Paihmos en eût dit tout autant 
de tels journaux de Paris. Il ne manquera 
pas à Washington de voix austères pour le 
lui rappeler un jour. 

Avant ce jour, le premier venu des Fran- 
çais peut conseiller au président Wilson de 
considérer l'envers de ces flatteries. Les 
mêmes qui se vautrent à ses pieds tournent 
des regards de fiel et des propos de haine 
contre leurs propres compatriotes, et, sans 
que la raison y soit pour rien, l'intolérance 
de l'intérêt et de la passion est si forte 
qu'il suffit à un écrivain du rang de Capus 
d'émettre ^dans le tour le plus impersonnel 



LADOCUMENTATIO>- CATHJLIQUB 



ib 



ft LES QUESTIONS ACTUELLES )) 



des objections de Tordre le plus général 
pour se voir appliquer le reproche de di- 
verses hypocrisies et de grossier jésuitisme, 
terminé par des murmures de toh guerrier: 
comme s'il était impossible à certains 
esprits de rêver d'une paix extérieuro sans 
£8 peindre aux couleurs de la guerre civilel 
Charles Maurras. 

IV. — « Pourquoi ne pas commenc-r 
par une Ligue d'Alliés? w 

demanda Roosevelt dans son dernier article 

UE toile, de Kansas City, a piiJMic (14 janv. 
I0i9) Tarticle ci-après, dicté par Roosevelt 
quelques heures avant sa mort: 

C'est assurément un grand malheur que 
noire pays ne .voie pas clairement ce qui 
s^. passe . de l'autre côté de lAtlantiaue. 
Actuellement, c'est au sujet de la Ligue des 
nations que nous soipraes dans le brouil- 
lard. Nous voulons tous une. Ligue de ce 
genre, mais nous voulons êtres sûrs qu'elle 
fsuvorisera — et n'entravera pas — la cause 
de la paix et dç la justice dans le monde. 
Les manifestations de M. Wilson et les ap- 
probations des tommes d'Etats européens, 
autant du jnoins qu'^n en peut juger par 
les comptes rendus, pèchent toutes par le 
même, endroit : elles en sont encore à la 
phase oratoire, absolument comme les 
« quatorze points » de notre président. 
Personne ne sait exactement ce que M. Wil- 
son entend par ses quatorze points : ce qui 
n'empêche pas que tous s'accordent à Ij.h 
acciepter. comme base de la paix ou d'une 
Société des nations. C'est une absurdité, et 
si celui qui parle est intelligent, c'est, par- 
dessus' le marché, une hypocrisie. Les der- 
nières déclarations de M. Wilson ne nous 
font connaître on aucune façon s'il a réel- 
lement l'intention de nous faire accepter 
dès maintenant la Russie, l'Allemagno, la 
Turquie, la Chine et le Mexique dan-^ la 
Société sur le môme pied que nous-mêmfs. 

Ne vaudrait-il pas mieux commencer avec 
la Ligue qui existe, la Ligué des alliés qui 
ont fait la Grande Guerre? Veillons à ce 
que, à la table de la paix, on observe imc 
justice réelle parmi les alliés, et que, tou'« 
en exigeant de nos ennemis les réparations 
les plus strictes pour les horreur? Cy'in- 
mises en Belgique, dans le nord de la 
France, en Arménie et lors du torpillage du 
Lusitonia, on ne fasse rien à titre de pure 
vengeance. Accordons-nous ensuite pour 
étendre les privilèges de la Ligue à d'autres 
nations, dès que leur conduite politique le 
permettra, en distinguant évidemment entre 
celles qui méritent de contribuer à guider 
la Ligue et celles qui. plus faibles, ijeuvent 
bénéficier des privilèges de l'Association, 
mais ne doivent pas avoir voix délibérative 
dans ses Conseils. Ne laissuns rien faire non 
plus qui entrave notre propre défense, que 
nous devons assurer par le .service militaire 



obligatoire pour tous, organisé d'après le 
système suisse. 

Il faut enlîn qu'on soit bion convaincu 
que l'Amérique n'aspire pas aa rôle d'un 
cr(.'quemjtaine et de gendarme inlernatipiial. 
Les Américains n'ont nulle envie de partir 
en guérie au delà des mers, si ce n'est pour 
une très grande cause et des résultats par- 
faitenient 'çlairs. Par consequcni, nous m 
somrhes niijlemcnt chargés d'envoyer nos' 
braves jeqiies gens, moû^'ir en d'ob.scurs 
combats dans les Balkans ou au cenU-e de 
l.'Furopc, ni dans une guerre que imus n'a;)- 
prouverions pas. De plus, hîs Ainérit-ains 
n'entendent pas abandonaej la doctrine, de 
Monroë. ;. 

Laissons l'Europe et l'Asie placer quelque 
manière de police dans ics pays faibles et 
anarciiiques qui sont à leur porte, mais quo 
les Etats-Lnis traitent Mexico comme leur 
péninsule balkanique, et qu'ils refusent aux 
jDuissances de l'Europe ou de l'Asie le droit 
d'intervenir dans ce continent sous aucune 
forme impliquant possession permanente ou 
semi-permanente. 

Tous nos alliés feront bon accueil à nos 
vues, si le président W'iJson les pi-éscnte, et 
il serait fort regrettable qu'il ne le fît pas. 
Je pense qu'un pai'eil langage, tenu. avec 
modération et sagesse, mai.s franchement et 
actes ne confirment point, aura d'heu- 
reuaes et durables conséquences interna- 
fionales (i). 

V. — Un Appel ?ux cfi3h d'Etat 

Il faut mettre à la base « le Prince de la paix, 
Jésus-Christ et son Vicaire ». 

La Ligue apostolique i)0ur le retour des 
nations et de l'ordre social à Jésus- 
Christ (2) a fait parvenir la lettre sui- 
vante au roi d'Angleterre, au roi d'Espagne, 
au roi dés Belges, à la reine de Hollande, 
auy présidents de la République française, 
do la République des Etats-Unis, de'la Con- 
fédération suisse, à M. Clemenceau, au 
maréchal Foch et à M. Meda, ministre 
d'Italie : 

• Parmi les considérations qui, dans le conflit 
actuel, ont été émises le plus souvent, nous con- 
statons qu'on fait appel à la convenance de 
donner à chaque peuple une administration et 
un groupement qui répondent à ses aspirations. 
La Pologne, morte depuis des ceiitaincs d'an- 
nées, va revivre. D'autres petites nations vont 
jouir de leur indépendance. Le désir de réaliser 
toutes choses en stricte justice, conformément à 
ce qui fut jadis, semble guider les volontés des 
belligérants. 

Or, il existe une situation toute particulière 
siir laquelle je me permets d'appeler la bien- 
^ cillante .nltention de Votre Excellence. En 1870, 
oa a violemment arraché au Souverain Pontife 



■ (1) Tradnit de ran.a-lals pir la D. C. 

(2) Pour tous roiisoifrnements conceruaint laLigrue 
apnçUiliniir et pour la rovue r/rff'cZ sous les armes, 
s"a<lres5er au R. P. Philippe, 65, rue de la Répu- 
blique, à Lyon. 



ET « CHRONIQUE DE LA PRESSE )) 



de l'Eglise universelle son domaine séculaire, do- 
maine qui lui était providentiellement donné 
jiour lui assurer la pleine indépendance de son 
ministère apostolique. 

Nous ne voulons pas entrer dans des considé- 
rations qui ne regardent que le chef de l'Eglise. 
Mais ce que nous voulons vous faire remarquer, 
Excellence, c'est que les millions de catholiq-ues 
répandus par le monde entier réclam.ent pour 
leur Père commun des contributions telles que 
son entière indépendance et liberté soit assurée 
par toutes les nations où se trouvent des catho- 
liques. Le Congrès de paix sera une occasion 
unique de poser cet acte de justice. -Si on re- 
constitue la Pologne, la Bohème, etc., parce que 
les aspirations de ces peuples réclament la re- 
constitution de leur pays, pourquoi n'eutendrait- 
on pas la voix des catholiques et de l'univers 
entier demandant chacune à son pays et à son 
gouvernement pour le Souverain Pontife les con- 
ditions nécessaires de la liberté ? Pourquoi le 
Pape, dont les fils sont répandus part-out, ne 
serait-il pas admis, malgré tous les pactes, là 
oii doit se débattre la grande question d'ordre 
moral : la paix du monde. L'Esprit-Saint nous 
dit : K Si le Seigneur n'édifie pas la maison, 
c'est en vain que travaillent ceux qui la 
construisent. Si le Seigneur ne garde pa.s la 
cité,' c'est en vain que veillent ceux qui sont 
chargés de la garder. » (Ps. 12G.) 

Il est à craindre que si l'on ne met à la base 
des graves négociations qui vont avoir lieu le 
Prince de la paix, Jésus-Christ, et son Vicaire, 
tous les calculs humains n'aboutissent qu'à 
d'amères déceptions. Pauvre humanité ! sî elle 
est ■feans Jésus-Christ et sans celui qui tient sa 
plàeè. Voilà ce que professent des millions de 
catholiques. Peut-on ne pas tenir compte de 
leurs pensées et de leurs aspirations quand on 
met ces aspirations à la base des traités qui 
vont se conclure ? 

C'est un vibrant appel que nous .adressons 
aux princes et aux rois, aux gouvernants, à qui- 
conque jouit de quelque autorité dans l'univers. 
Rendez au Christ et à l'Eglise leur "place dans 
la société et vous aurez la paix vraie, la seule 
quf soit durable, la seule qui puiss& satisfaire 
Ihùmanité. 



ik PAPAliîÈ ET LA POLITIQUE lïïERN.lTIONALE 
I. — L'Entente et S. S. Benoît XV 

« L'Eiil=nte a tout intérêt à collaborer avec l'Eglise » 

Une série d'articles le prouve dans un 

des plus grands journaux de Londres 

Le Moincnto de Turin (i8 déc. 191S) publie celte 
suggestive « lettre de Home » : 

Rome, 17 soir. — L'attitude du Saint-Siège 
pendant la guerre a fait l'objet de toute une 
eérie d'articles remarqués, tels ceux publiés ces 
(lernièics semaines par le Daily Telegivph [de 
Londres], connu pour l'un des journaux les 
ph» marquants et les plus populaiivs de l'An- 
gleterre. 

L'importance de ces articles, œuvre de 
Sir Wood, correspondant romain de ce journal, 
leur a valu d'avoir en Angleterre un large reten- 
tissement ; aussi me scmble-t-il uUle de les faire 



connaître ^âlerrient cfa ItaUe, surtout si l^on 
considère que leur auteur, avec une droiture 
pairfaite, a réussi à se libérer de. certaines pré- 
ventions et de certains préjugés ; il a pu ainsi 
présenter de la conduite du Saint-Siège durant 
la guerre un exposé impartial, serein et d'autant 
plus probant que cette attitude n'est pas étudiée 
d'un poinE de vue strictement catholique, mais 
par un observateur sans passion, juge sagace 
et averti des événements dont il s'occupe. 

: Dès son premier article, le publiciste anglais 
touche au cœur même de la question et Com- 
rnence par se demander : 

' Le Pape a-l-il quelque imporîance dans le monde ? 
S-'il n'en a aucune, nous n'avons pas à nous occuper 
de lui el il n'y a pas lieu de poursuivre la leclurtf de' 
cet article. Nous, au contraire, nous nous sisrames 
occupes de lui dès le début ûe la gueiTe ; nous avons 
observé ses piiroles et ses actes avec un plus vif. inté.- 
rèt que ceux d'aucune autre puiss^ince neutre ,a"u 
monde. Et l'histoire de la guerre témoigne que I9 
Pape compte pour quekpie cliose de par le monde. Si 
donc le Pape compte pour quelque chose, op 3 raison 
de s'otcuper da*aiitage et mieuï de l'Eglise . qu'il 
personnifie. ; 

Et le correspondant du journal londonien 
aborde sa thèse centrale que voici : N'y a-t-il 
pas lieu de conseiller une collaboration entre ces 
doux grands organismes, l'Eglise catholique cf 
l'Empila britannique ? 

Au lieu de nous en préoccuper, nous pré- 
voyons le jour où l'Allemagne sera contrainte 
d'accepter la paix juste et durable qu'appellfent 
résolument les Alliés, ot dont le Papo lui aus>i 
a parlé. Mais il importe de regarder au delà de 
la paix d'aujourd'hui, je veux dire de songer 
à la prospérité mondiale de demain sous l 'in- 
fluence de la- paix. Les Alliés auront vraisembla- 
blement, à l'heure de la conclusion de la paix 
et très certainement dans les années qui suivront, 
tout intérêt à collaborer avec le grand orjga- 
nisme qu'est l'Eglise, et je n'y vois aucune 
impossibilité : 

Le gouvernement anglais ne voudra certainement, 
pas entrer en conHits incessants avec l'activité de celte 
grande institution mondiale, ni heurter les convictions 
de ses "uo millions de su.jets. Les sphères dirigeantes 
britanniques ont été ma! comprises dans le passé; 
l'opinion callioliijue à Rome, ainsi que dans les j>ays 
alliés et niiulres, leur a été défavorable et a ainsi 
desservi la cause de rAn.','letcrre. 

Cet état de choses est maintenant modifié en grande 
partie sinon compiètem'ent La logique des événe- 
ments a détruit bien des préventions. Le moment est 
venu pour le gouvernement anglais de se prononcer 
dans cette alternative : ou reconnaître celte évolution 
et en pa>fiter, ou perdre la faveur que lui ont value 
chez les catholiques la justice de la cause qu'il défend 
et la loyauté de ses actes. 

Le journaliste constate ensuite avec plaisir 
l'heureuse portée de documents récents, parmi 
lesquels il cite la lettre du cardinal-secrétaire 
d'Etat au cardinal Bourne, sur la prise de Jéru- 
salem par les troupes anglaises : ils sont une 
preuve que le Vatican en est venu à une appré- 
ciation de plus en plus juste de l'action de 
l'Empire britannique. 

Le correspondant du Daily Telegraph étudie, 



28 



« LKS OrrSTIONS .\CTUi:i.I.! s » 



dans ses articles, l'altitude do la Papauté pen- 
dant la guerre, et reconnaît que, en vertu même 
de sa neutralité, elle ne pouvait suivre une poli- 
tique autre que celle qui a inspiré tous ses actes. 

Le passage de l'ai locution consistorialc qui 
traite de l'impartialité de la politique pontificale 
est cité intégralement, étudié dans ses diverses 
interprétations plausibles, bien qu'il subsiste une 
divergence bien compréhensible de méthode 
entre le Pape d'une part, et les Alliés d'autre 
part, dans la façon de concevoir la même fin et 
d'y travailler. 

L'écrivain anglais, poursuivant son étude, 
apporte de précieux éclaircissements sur certains 
points de la politique pontificale, à propos des- 
quels l'opinion publique anglaise n'a pas tou- 
jours été judicieusement informée. Ainsi met-il 
en une juste lumière l'action du Pape à Icgarcl 
de l'Irlande. 

Ainsi présente-t-il aussi quelques considéra- 
lions sirr le caractère actuel des relations du 
gouverneoîcnt italien et du Saint-Siège, cl sur 
la question romaine. Al ce sujet, l'auteur cite 
le passage bien connu de l'interview donnée au 
Carrière dltalia par le cardinal Gasparri, après 
le scandale Latapie. Le publiciste anglais établit 
ensuite que la Note du Pape pour la paix, elle 
aussi, ne fut dictée que par des vues de sincère 
et profonde impartialité. 

Le dernier article du Daily Telegraph se ter- 
mine par CCS considérations, dont on ne saurait 
contester la haute valeur politique : 

« L'Angleterre, y est-il dit, ne demande aucune 
faveur au Vatican pas plus qu'à personne autre ; 
elle demande la justice et la liberté d'action. Et 
l'on est fondé à affirmer, si l'on en juge par 
les considérations et les faits rappelés antérieure- 
ment, que Rome lui donnera cette justice et cette 
liberté si elle persévère dans le même droit che- 
min. A tout Anglais de songer à son Empire, 
puis au grand organisme qu'est l'Eglise romaine, 
et de se demander s'il est à souhaiter qu'il se 
dresse à l'avenir contre nous. L'intrigue alle- 
mande se postera aux écoutes aux portes du 
Vatican ; les envoyés allemands encombreront 
les navires du monde entier pour répandre par- 
tout leurs allégations. Nous devons donc aller 
droit à Rome : du simple point de vue politique, 
nous n'avons aucun intérêt à nous engager 
dans une autre voie. A tout Anglais de regarder 
une fois encore la carte du monde, la carte très 
vaste de l'Empire britannique mondial et des 
pays alliés, d'étudier les statistiques et de penser 
aux millions de catholiques et à leurs milliers 
de prêtres : tous ils prennent leur mot d'ordre 
où réside une autorité qui, dans sa sphère 
propre et son plein exercice, jouit d'une formi- 
dable puissance. 

» Demandez-vous alors s'il est vraiment poli- 
tique le cri : A bas le papisme ! qui réclame 
Postracisme à l'égard de la Papauté P 

» Et l'on peut, si bon semble, aller plus avant 
et demander si ce cri est entièrement honnête ? 

» Et, poussant plus loin encore l'examen, on 
peut se demander, i la lumière de dix-huit 
siècles d'histoire, si ce cri est possible ? 



» Et je crois que, chaque fois, la réponse sera : 

» — Non ! » 

L'importance des articles du grand journal 
anglais n'échappera pas à nos lecteura Nous 
avons voulu les leur signaler, non point que 
nous leur attribuions une valeur absolue, mais 
parce (ju'il nous a semblé opportun de faire 
connaître, sur ses rapports avec l'Eglise, un 
des courants politiques actuels, les plus pxiis- 
sants et plus sérieux, de l'Angleterre (i). 

II. — Les vues du cardinal Rampolia 

sur la politique européenne 

à la veille de la guerre de 1914 

Mgr Odelin, vicaire général de Paris, éorit 
dans la Revue hebdomadaire, (l" févr. 1919) : 

Le samedi 20 septembre 1913, j'arrivais 
au palazzetlo Sainte-Marthe, à 10 heures 
moins le quart. Ce palazzetlo était la rési- 
dence du cardinal Rampolia, préfet de la 
basilique de Saint-Pierre, ancien secrétaire 
d'Elat de Léon XIIL Je ne manquais jamais 
d'aller lui rendre visite à chacun de mes 
voyases à Rome, comme à un grand ami de 
la France. Il ne dissimulait pas la satisfac- 
tion que lui causait la visite des Français. 
Au mois de septembre, les étrangers ne 
sont pas nombreux dans la Ville Eternelle, 
surtout le jour de la fête du venti set- 
temhre. Il n'y avait personne dans l'anti- 
chambre. 

Après quelques minutes d'attente, je suis 
reçu par le cardinal Rampolia. Il me dit 
des choses fort aimables ; puis, comme un 
homme qui n'est pas pressé et qui est heu- 
reux de causer, les yeux mi-clos dans l'atti- 
tude du recueillement, les mains appuyées 
sur les bras du fauteuil o\x il est assis, il 
me lîarle de la France, de la renaissance 
religieuse. « Malheureusement, dit-il, les 
catholiques français sont toujours divisés. 
Car, pour agir sur l'opinion, il faut être une 
force, et les unités, les individus, les petits 
groupes, les petits partis ne comptent pas : 
seules les grandes associations, les nom- 
breuses collectivités sont une force. 

» L'heure est grave pour la France : elle 
n'a pas un instant à perdre : heureusement 
pour elle, la loi de trois ans de service mi- 
litaire a été votée par le Parlement : il 
faut qu'elle se dépêche d'organiser son 
armée. L'organisation militaire de l'Alle- 
magne a atteint la perfection. Si dans la 
guerre européenne qui se prépare, qui est 
fatale, et dont la guerre des Balkans vient 
d'être le premier acte, la France eta.it de 
nouveau vaincue, ce ne serait pas seule- 
ment un immense malheur pour la France, 
ce serait un malheur immense pour 
l'Eglise, car ce serait le triomphe du luthé- 
ranisme et un recul de la civilisation. 



(i) Traduit de Til^licn par la D. C. 



ET « CIIUONIQLE DE LA rUESSI<: » 



29 



j) La Franco est nécessaire à l'Eglise, 
parce qu'en dépit de son gouvernement elle 
est une nation catholique et toujours mal- 
gré tx)ut sa fille aînée. La Papauté est né- 
cessaire à la Finance, comme à l'Italie, 
comme à l'Espagne, au Portugal, aux 
peuples latins. Ils devraient se rattacher à 
la Papauté, comme à leur principe de force, 
comme au centre de la civilisation, même 
au point de vue politique et social. La véri- 
table civilisation est dans les races latines 
unies à la Papauté. 

» C'est pour cela que la franc-maçon- 
nerie s'est attaquée aux peuples latins, et 
d'îbord à la France. L'it-alie est guettée 
par la révolution; l'Espagne peut y tomber 
demain, comme le Portugal. 

» L'affaire des Balkans vient d'être ré- 
glée par la paix de Bucarest : mais c'est un 
règlement précaire, provisoire. 

» L'Autriche, qui aurait pu avoir l'hé- 
gémonie sur les peuples balkaniques, n'a 
pas su avoir une politique décidée, dès le 
début de la guerre — elle est toujours 
hésitante et en retard, — et rhégémonie 
passera forcément à la Russie. 

» La Serbie propose un Concordat au 
Saint-Siège : elle le fait un peu pour 
échapper à l'Autriche, qui exerce un pro- 
tectorat sur les catholiques de Serbie. Elle 
embarrasse bien, sans doute, le Saint-Siège, 
qui ne voudrait pas déplaire à l'Autriche, 
puissance catholique. Et cependant il y a 
dans ce Concordat des espérances pour le 
catholicisme. 

j) La Bulgarie, qui a bien commencé dans 
la guerre balkanique, a mal fini : elle est 
vaincue, ce qui est toujours un désavan- 
tage. Elle a des œuvres catholiques vi- 
vantes : de ce côté, le catholicisme a des 
espérances. 

» Avec la Grèce, le catholicisme n'a rien 
h espérer : là plus qu'ailleurs, il y a le 
fanatisme du schisme. 

» En Russie, l'Ukase de liberté religieuse 
de 1904 est resté lettre morte, par le fait 
de la bureaucratie : il y a des persécutions 
continuelles contre les catholiques. Toute- 
fois, lies mariages mixtes produisent des 
conversions au catholicisme, une centaine 
par an, et fondent des familles catholiques. 

» L'heure est grave pour la France, je 
vous le répète. L'Âllema.ane a la supériorité 
militaire : elle a également la supériorité 
diplomatique. Voyez ce qui vient de se pas- 
ser pour la Grèce. Là, la politique de la 
France avait été sage, habile. Et voilà que 
la Grèce lui échappe et va se jeter dans 
les bras de l'Allemagne, hostile cependant 
à son émancipation de la Turquie. 

» Il faudra que le gouvernement français 
reprenne les relations avec le Saint-Siège. 
Pour cela, il faut agir sur l'opinion ; de 
lui-mpme, le gouvernement n'osera rien 
faire, bien que l'intérêt de la France exige 
ce rapprochement pour la question du pro- 



tectorat et pour co qui se prépare en 
Orient. » 

La conversation avait pris fin ; je me 
retirai émerveillé de la claire vue. de la 
haute intelligence de ce grand homme 
d'Etat. En rentrant \à la Procure de Saint- 
Sulpice, je jetai sur le papier les lignes 
qu'on vient de lire, et je les communiquai 
par la suite à qui de droit. Ce que m'avait 
dit le cardinal RampoUasur le rôle de l'Au- 
triche dans les Balkans me préoccupait. 
J'allai aux renseignements ; je les puisai à 
une source très sûre, et je les transcris tels 
qu'ils m'ont été donnés. 

Après l'expérience de 1887 (l'intervention 
sollicitée du Pape par l'empereur Guil- 
laume auprès du centre allemand pour le 
vote du septennat militaire), Léon XÏII 
avait compris qu'il ne pouvait rien attendre 
de l'Allemagne associée, comme l'Autriche 
d'ailleurs, avec l'Italie, qui pût donner sa- 
tisfaction aux vœux du Saint-Siège. Il s«> 
retourna donc du côté de la France et s'em- 
ploya de son mieuK à favoriser la- conclu- 
sion de l'alliance franco-russe qui faisait 
sortir la France de son isolement (1). Mais 
Léon XIII et le cardinal Rampolla trou- 
vaient que l'empire russe ne pouvait pas 
s'étendre sur les Slaves du Sud. Ils eurent 
donc la pensée de favoriser la création 
d'une Confédération balkanique à la tête 
do laquelle eût été placée l'Autriche. L'Au- 
triche entrait alors dans l'alliance franco- 
russe, pour former une autre triplice; l'an- 
cienne triplice devenait une duplice; l'Al- 
lemagne était isolée et cessait d'être une 
menace pour la France et pour l'Europe. 
En même temps, la Confédération des 
Slaves du Sud faisait équilibre au slavisme 
du Nord et à la Russie. 

Mais les chancelleries ne sont pas à l'abri 
des indiscrétions : l'empereur d'Allemagne 
eut vent de ce projet élaboré par Léon XIII 
et le cardinal Rampolla. A la mort de 
Léon XTTT, il intervint au Conclave par l'in- 
tcrmédiaii'e de l'Autriche et fit opposer, 
jiar le cardinal Puzyna, l'exclusive à l'élec- 
tion du cardinal Rampolla. 

Trois mois après cette conversation, en 
décembre 1913, le cardinal Rampolla mou- 
rait. Sept mois après, cette guerre euro- 
péenne qu'il prévoyait, qu'il annonçait 
avec tant de sûreté, éclatait, déchaînée 
par l'Allemagne. Elle a mis en présence la 
kultur ma'érialiste et la civilisation chré- 
tienne. Cette dernière a triomphé : le Con- 
grès qui vient de s'ouvrir va consacrer ce 
triomphe par un remaniement de la carte 
d'Europe. Il nous a semblé utile de rappe- 
ler, à cette heure unique de l'histoire, les 
vues de Léon XIII et de son secrétaire 
d'Etat sur la politique européenne. 



(1) Voir Ouest. Act., t. XXI, pp. 211-214 : 
Léon XIII Cl l'alliance franco -ruLs&e, par Jacques 
Piou. 



3o 



<(• LYS QUESTIONS ACTLELLrS )) 



GiJEBBESREUGIEDSESGOilTEMPiBAINES 



l— Goniment M. le professeur Aulard 
écrit rtiisloire de son temps '^\ 

La Libre-Pensée française est perséciiiée 

par l'tglise catholique 

Durant le mois de janvier dernier, il n'a peut^ 
être pas été publié à Paris d'article plus tris- 
tement, caractéristique que celui que M. le pro- 
i'çssevir Aui.ARf) a donné au Pays (4 janv. 1919),, 
sous le titre « Christianisme américain et libre- 
pensée française ». Nous le reproduisons inté- 
gralement, ajoutant en note quelques remarques 
topiques de M. Robert Havard {Action Fran- 
çaise, 5 janv. 1919) : 

Nos amis d'Amérique ne comprennent- 
pas très bien notre libre-pensée, et nous ne 
comprenons pas très bien leur christia- 
nisme. 

Les' libres-penseurs , français s'étonnent 
du goût qu'ont les Américains aux Etats- 
Unis, d'habiller leur âme si moderne avec 
des formules chrétiennes. S'ils connais- 
saient' mieux l'histoire des Etats-Unis, sur- 
tout les origines puritaines, ils seraient 
moins surpris. Malgré la survivance de cer- 
taines pratiques extérieures, de traditions 
oratoires» d'habftudes qu'oii pourrait appe- 
ler physiques, le peuple américain est de- 
puis fort longtemps devenu laïque, au sens 
français du terme, et si laïque que je ne 
crois" pas qu'il y ait de peuple plus laïque 
(puisqu'il n'y en a pas de plus moderne). 

Mais, aujourd'hui, je n'ai pas l'intention 
de montrer cette laïcité de Târne améri- 
caine éous le vêtement religieux hérité des 
ancêtres anglais, ni comment il se fait que 
le président Wilson, par exemple, qu'on dit 
lîls d'un pasteur congrégationniste et con- 
grégaticfnniste lui-même, garde toute sa 
liberté d'esprit, et n'est, gêné par aucun 
dogme quand il exerce ses fonctions de chef 
du progrès humain. Je voudrais dire à nos 
artiis des Etats-Unis un mot de notre libre- 
pensée," qui les effarouche. 

Souvent des Américains, et surtout des 
Américaines, en causant avec moi ou eu 
nl'écrivant, se sont plaints du ton agressif 
des libres-penseurs français. Ils trouvent 
i[ue nos journaux de gaucln^ sont trop irré- 
vérencieux pour l'Eglise catholique, qu'ils 
s'en moquent trop, qu'ils la haïssent trop. 
Cela les choque, et ils nous le disent, sans 
délour, en ajoutant qu'eux-mêmes sont 
libres-penseurs comme nous. 

Tl faut vraiment qu'ils soient bien susr 
ceptibles en cette matière, car depuis la 



(1) Sur' les môtliwles' de M. Aulardi historien, cf. 
CiironiqH\s de .la Presse, 1911, pp. 13-14 ; 191-f, 
l'P. 8-10 et 3'06 ; et Questions Actuelles, t. CV, 
PP. 33-46, 88-9i et 257-267. 



guerre, depuis l'union sacrée, il n'y a guère 
eu' dans nos journaux républicains d'ar- 
ticles anticléricaux, et, même sur ce Pape 
si sympathique au kaiser allemand, on s'y 
est généralement exprimé avec modéra- 
tion (1). 

Je voudrais faire sentir h nos amis amé- 
ricains que nous autres, libres-penseurs 
français, nous n'attaquons pas, nous nous 
défendons. La réalité, c'est que l'Eiilisc ca- 
iholique nous fait une guerre à mort, nous 
conteste toujours et nous ôte souvent la 
liberté de conformer notre vie à nos 
idées (2). 

Ils nous interrompent aussitôt, avec leur 
vivacité si ingénue, pour nous dire qu'en 
Amérique aussi le clergé catholique ful- 
rnine contre la libre-pensée, mais que les 
libres-penseurs américains en sourient ou 
n'y prennent même pas garde, se gardent 
bien do riposter. 

C'est qu'en Amérique l'Eglise catholique 
est relativement inoffensive, parce qu'elle 
n'est pas numériquement la plus forte. 
Chez nos heureux amis, aucune Eglise n'est 
dominante. Nombreuses, diverses, elles se 
font équilibre dans la liberté. Aucune 
d'elles n'a l'espoir de devenir prépondé- 
rante, et c'est pourquoi on les voit toutes 
libérales. 

Tout au contraire, chez nous, une Eglise, 
l'Eglise catholique, apostolique et ro- 
maine, quoique privée d'une partie dos pri- 
vilèges légaux qu'elle avait sous le Concor- 
dat, a une prédominance numériqud. Forte 
de la Iraditipn des habitudes, de la timi- 
dité des autres sectes, elle réussit, bien que 
la foi baisse à vue d'œil, à faire que les 
moHirs refu«:ent souvent aux libres-pen- 
seurs cette liberté de conscience que la loi 
leur accorde. 

Voyant la laïcité de nos lois et institu- 
tions, riiabilude que les gouvernements 
français, depuis quarante ans, ont prise de 
ne jamais prononcer le nom de Dieu, nos 
écoles d'Etat laïques, les Américains s'ima- 
ginent que les libres-penseurs fiançais 
sont non seulement libres, mais maîtres', cl 
ils trouvent que, de leur part, il y a peu 
de générosité à se permettre des saVcasmes 
contre cette pauvre Eglise catholique si 
vaincue et si désarçonnée. 



. (1) Nous n'avons pas le courage (Je réfbter cettp 
diivag-ation. Soit ici, soit en premiôre pa^e, on n'a 
cessé de relever les grossiCres injures dirigée.-- 
contre le Souverain Pontife. Et ces i'njnres n'ont 
pais visé que Benoit XV ; elles ont es'savé d'at- 
teindre le clerg-é français. Qu'on se ra;ppe,He li 
rumeur infâme ! La mort au ciliamp d'iionnour n'a 
môme pas préservé nos prêtres de la calomnie tfes 
sectaires. Qu'on se rappelle l'ig-noMe aitafîue-.de 
VUumanité contre le R. P. Boulin ! (Robert Ha- 
vard.) 

(9) On croyait jiisgu'à présent que le droit d'en- 
sc^yner avaireié rfiii^ aux reiliRiciix par les.adver- 
saires du eaUiolirisme ; si nous adunetiiônsi la 
tliôse de M. Aulard, c'est le oonuraiipe qui se serait 
produit... Cela non plus ne se réful© pas. Ilsufrii 
de regarder. (Robert Havaud.) 



ET « CHRONIQUE DE LA PRESSE » 



3l 



Ils ne voient qu'une façade officielle. Il 
faut dire aussi qu'ils voient surtout Paris, 
où, en effet, le? libres-penseurs sont conve- 
nablement tolérés, quoique les mœurs ne 
leur y accordent pas encore une liberté tout 
à fait complète dans certains milieux. 

La réalité, c'est qu'en toute la France 
provinciale, s^f en quelques grandes 
villes, il est très difficile, presque impos- 
sible, aux libres-penseurs d'obtenir la 
liberté de pratiquer leur libre-pensée, par 
exemple de contracter un mariage pure- 
ment civil, de ne pas faire baptiser leurs 
enfants, et surtout d'avoir des obsèques 
civiles (1). Celui qui, comme on dit, ne 
pnshc pas par l'église est exposé aux pires 
déboires, à une sorte de mise en quaran- 
taine, à des calomnies proférées en chair-^. 
La plupart ne se sentent pas le courage de 
s'exposer à ces vexations, et se résignent 
à passer, par l'église d'autant plus que le 
clergé catbolique dispose, en France, de 
moyens d'influence sociale tels qu'on risque 
parfois son gagne-pain à lui refuser- le 
simulacre de croyance qu'il exige (2). 

Dans l'armée de la République française, 
ilest difficile à un officier de ne pas aller 
à la messe, s'il est né dans la religion ca- 
tholique et cju'il ait cessé d'y croire. Il y 
a, même pendant la guerre, des états^ 
majors où l'assistance à la messe est mpra- 
.ement obligatoire. 

Les libres-penseurs français n'ont donc 
pas, en fait, la liberté de conscience. La 
Révolution française avait créé un état de 
choses tel que les groupes religieux et les 
groupes philosophiques se faisaient équi- 
libre, ^'apoléon Bonaparte, par le Concorr 
dat, détruisit cet équilibre. Depuis. l'Eglise 
catholique a obtenu une prépondérance de 



(1) EiR-ore une contre-vérité. Non seulement 
l'Eglise ne contr.iint personne, rnais, bien mieux, 
aprf-s le vote, des lois anti-chrétiennes, elle déclara 
qu'elle tenait pour excommuniés les parlementaires 
(ini s'y étaient associés et refuserait de participer 
à leurs funérailles. Elle ne les admet ù l'honneur 
(Tes obsèques relig-ieuses que s'ils ont exprimé le 
ri'gret de leurs actes. Plusieurs l'ont fait. D'autres 
ne l'ayant pas fait, l'Eg'Iise a refusé de les rece- 
voir, mais alors la presse de gauche a crié à l'in- 
tolérance. 'Robert H.ward.) 

'5) D'abord, si c'était -^Tai, ce ne serait pas très 
flatteur pour la libre-pensée ! Polyeucte s'écriait : 
" Allons, mon cher .Xéarque, allons aux yeux des 

[hommes 
Braver l'idolâtrie et montrer qui nous sommes. » 

C'est ainsi que la foi a ^u se5 martyrs. Tandis 
que la libre-pensée, selon M. .\ulard, aurait pour 
devise : « Et cacher qui nous sonwnes, » 

Mais ce n'est pas vrai ! A. qui fera-t-on admettre 
que . l'Eglise, si pui-^sante, n'ait pu empêcher la 
fermeture des couvents, la confiscation des évêcliés 
et séminaires, le vol des fondations de messes ? 
A qui fera-tron admettre que l'Êg-lise ayant « une 
préT)ondérance de fait s — - car l'éqtiilibre entre 
\<^s groupes religieux et l'eg groupes pliilt>sophi- 
ques, créé par la Révolution, aurait été détruit 
par Napoléon Bonaparte — à qui fera-i-on 
ailmettre que l'Eglise, avec cette prépondérance, 
se soit laissé ainsi dépouiller ? 

On voit comment il écrit ,- l'histoire pour son 
compte. (Robert H.ward.) 



fait, au détriment de la liberté. Nous aspi- 
rons,' ô amie américaine, à un état de 
choses comme celui dont vous jouissez, ou 
il n'y aura plus une Eglise opprimante, .oîi 
la religion deviendra pure afl'aire de con- 
science, où nulle secte ne prétendra gou- 
verner la cité, où chacun sera réellement 
libre de croire ou de ne pas croire. 

Les libres-penseurs Irançais n'ont 
d'autre but que de jouir de cette liberté. 
C'est parce qu'ils ne l'ont pas que vous lés 
voyez irrités, irrévérencieux. '-• 

A. AULARD. 

il. — L'opinion de M. ie sénaleur Deblerre 



sur la gu3rre au c 



Ht 



Nommé, le lO septembre dcraicr, prcsifknl 
du Gonvent du Grand-Orient, membre influtent 
du Conseil de l'Ordre, le F.'. Debicrre> déjù 
célèbre pour scè attaques contre l'armée dans 
l'affaire des fiches, et pnr son double titré de 
rédacteur au Bonnet Uouge et de défenseur 
acharné de Midvy, n'est pas moins oonini par 
son anticléricalisme. Qu'il nous suffise dt- citer 
de courts extraits de son discours de clôture au 
Converit di- 1906, dont il ét^iit l'orateur : 

Dieu el matlre. enseignait le passé. L'avenir ré- 
pond : Ni Dieu ni' maîlre, pnroe que Dieu el matire 
c'est le symbole de raiilocratie et de In servitude. Les 
chaînes séruloires de la liiéocrjlie et de la monnrchie 
ont été brisées Ic^ i4 juillet 17S9 et les .privifèges 
de classe ou (le casle, démçnibrés dans la rnéniorablè 
nuit du /i août. Ils donnent comme les dieux du 
paganisme,, comme dormiront demain toutes les 
ailirt's divinilés dans leur linceul de pourpre d'où ils 
lie ressuscileronl j.imais. 

Le souille de la Révolulion, en chassant les tyrans. 
a f.'iit descendre sur la terre In liberld. Aux droits 
de Dieu cl de son Eglise inquiète et pcrséciilrice, elle 
a opposé les droits de : l'iiomme ; à l'esclavage, la 
dijjnité humaino. - _ 

La Révolution, comme l'a dit son illustre hi'tnrien, 
a été l'av.suement de la Loi, la résurrection du Droit, 
la réaction de Ja justice contre le règne de la force- 
Elle n'est pas aclievée, elle ne sera jamais- achevée, 
parce que le progrès est indéflni et le temps sans 
borne. 

La grande part que la franc-maçonnerie a prise 
.'1 cet clan de sublime rénovation soci.nJe est connue 
de tous. Les illustres encyclopédistes du xvui" siècle, 
\olf.iire, Diderot, Condorcel, Ilelvétius ; les grands 
conventionnels Danton, Camille Desmoûlins, étaient 
francs-maçons (a). 

Plus loin, le futur président de la sous-Com- 
mission de l'instruction publique et des cultes 
d'Alsacc-Lorrainê disait : 

Pour libérer l'école des confessions et !e cerveau 
humain de l'illusion et du mensonge ; pour réaliser 
la lil)erlé de conscience et la mettre â l'ahri de la 
compression de toute Eglise et de tout culte ; pour 
all'ranclîir l'Inimanilé de ses chaînes et de ses sécu- 
laires servitudes, notre République, celle des francs- 
-maçoDS et des libres-penseurs, appelle tons Je-* 



(i) Extrait d'une élude puidiée par .Mgr Joui!? dans 
la Foi catholique de décembre igi6 (p. 2^:'. ci -mv.,. 
(2) Compte rendu du Couvent de 1906, p 36.i. 



■1-2 



<{ LES QUESTIONS ACTUELLES )) 



liotnmcs de bonne volonlé et de bonne foi pour tra- 
vailler en commun à l'éiriancipation de l'esprit 
humain, â l'indépendance des peuples et au bonlieur 
de l'humanité. L'égoïsme et la haine ont seuls une 
patrie, la fraternité n'en a pas (i). 

Enfin, le franc-m;içon Dcbicne donne libre 
cours à toute sa haine de sectaire et de_ pers^'- 
cut€ur : 

D'autres républicains non moins inclairvoyanls ont 
dit que l'anticléricalisme, c'est de la poudre d'or 
qu'on jette aux yeux des ouvriers pour les empêcher 
de Toir leur misère. 

Est-il besoin de dire que celte affirmation est une 
erreur funeste, si elle ne carlie pas la faiblesse et la 
défaillance de révolutionnaires fatigués ? Non, il n'esr 
pas vrai que la lutte anticléricale est stérile et dessé- 
chante — le mot est d'un ancien ministre socia- 
liste ; — non, il n'est pas vrai que la question reli- 
gieuse ne se pose plus. La lutte n'est pas terminée, 
elle commence. 

Il suffit de regarder l'Encyclique récente du pape 
Pie X, préchant la résistance aux lois françaises 
et la soumission humiliante des évèqucs de France 
aux ordres de Rome, pour se convaincre que la 
guerre religieuse, changeante con)me un kaléidoscope, 
ne fait que disparaître pour renaître sans cesse. 
Pareille à l'hydre de Lcrne, à chaque fois qu'on lui 
coupe une tête, il lui en repousse une autre. 

Qui ne voit que, tant que l'esprit religieux régnera 
dans les profondeurs de la conscience populaire, il 
d'est point de place pour la définitive libération des 
prolétaires ? 

Oui, j'putends : on a fait l>i séparation des Eglises 
et de l'El-il. C'est vrai. Mais tant que la Séparation 
(l'aura point pénétré au sein du foyer familial, et (juc 
les femmes et les enfants se rendront h la Messe et 
(lu confessionnal, tandis que le père de famille ira 
rensiirer le prêtre en réunion publique, la Séparation 
rie sera <|u'un fard qui masquera la persistance de 
rassiijeilissement de la conscience à la folie confcs- 
• ioimflle ou la soumission hypocrite aux intérêts per- 
sonnels. 

La liberté de conscience existe en droit; en- fait, 
«■Ile est presque tout entière à faire. Elle ne com- 
incncera réellement que lorsque la République aura 
réparé l'école des Eglises et des cultes, et rendu ?i 
l'enfant, citoyen- et mère de famille de demain, la 
liberté de la raison. Une nation où le suffrage uni- 
versel est la loi suprême doit aux enfants sa souve- 
raine protection, comme à des mineurs incapables 
de se défendre contre les sévices et les attentats. 

I! n'y a point de véritable indépendance ni de véri- 
table dignité pour ceux qui croient, s'agenouillent, 
(■rient et attendent leur libération de la miséricorde 
d'un Dieu, de la pitié d"un maître ou de la puissance 
magique d'un dogme infaillible. 

Ceux-IA sont faits pour faire non des citoyens 
libres d'un pays libre, mais des sujets enchaînés à 
tjuelque impérialisme d'aventure (2). 

Après de telles citations, on peut être sûr que 
le franc- maçon Debierre n'a rien appris ni rien 
oublié. 

N'esl-c« pas encore lui qui écrivait au cours 
de cette guerre : 

Nous ne pouvons pas tout de même compter sur 
le Sacré Cneur pour chasser les Allemands de notre 
territoire. Non — nous ne comptons que sur nos 
fusils, nos mitrailleuses, nos canons, nos obus, pour 
vaincre l'ennemi, et nullement sur la mystérieuse 
intervention de la puissance divine. 



Et encore : 

Ce n'est pas tout de même on vouant la France 
au Sacré Cceur que l'on sauvera la patrie en danger. 

On comprend que. dans le journal le Pays du 
19 juin 1918, au cours d'un article tendancicu'c 
pour détruire le contrôle posta! en faveur de la 
bande des traîtres, comme on détruisit jadi^ 
notre contre-espionnage pour étaycr à j'aise l'af- 
faire Dreyfus, le même parlementaire écrive avec 
l'accent d'une sainte horreur : 

On est allé jusqu'à tenter d'épingler le « Sacré 
Cœur » sur les drapeaux de nos régiments ! (i) 

^ E. .loum. 



III. — Histoire leiigieuse 
de la Révolution française*^* 

Un beau livre, et très plein : le troi- 
sième de ce grand ouvrage (3), qui est le 
tableau d'ensemble de la persécution révo- 
lutionnaire le plus exact et le plus lumi- 
neux depuis Taine, le mieux mis au poiiU 
des travaux et recueils documentaires do 
ces trente dernières années ; et il apparaît 
peut-être le plus varié de la série, le plus 
riche d'événements dramaLiq""^>, de traits 
extraordinaires, d'horreurs, d- ' '^res et 
de sublimités. Car il embrasse ' "*;;. 

qui va de l'été de 1793 à la chute AVi. 

bespierre: c'est le quatrième acte de la tra- 
gédie, la descente au fond du puits 
d'abîme que fut la Terreur. 

D'abord, puisque M. de la Gorce a fait 
entrer dans son cadre l'héroïque épopée de 
la guerre de Vendée, pour ce que « l'objet 
réel en fut Dieu, la liberté chrétienne, le 
culte traditionnel », il déroule en un dip- 
tyque : les victoires et défaites des insur- 
gés depuis l'échec de Nantes en juin 1793 
jusqu'à la déroute de Cholet en octobre, 
et la retraite en un immense désarroi vers 
la Loire ; puis la poignante équipée, sorte 
de « fuite en avant » à travers la Bretagne, 
jusqu'à Granville, l'aller et le retour, avec 
les morts de Bonchamp, de Lescure. les 
batailles d'Entrammes. de Pontorson, de 
Dol, d'Entrain, d'Angers, du Mans, de 
Savenay, et la poursuite éperdue, et les 



(i) Compte rendu du Convent de 1906, p. 
(a) fbidem. 



369. 



(1) Ce mépris du Sacré Cœur et de ses Impuis- 
sances pour le succès die nos quatre ans de g-uerre 
a reçu UTi éclatant démenti par la consécration de 
T\os armées au Cœur de Jésus, que Ht le généralis- 
sime le 18 juillet, le jour même où la vtctoire a 
couronné l'héroïsme de nos soldats. (Voir la ,Se- 
maine religieuse d'Aiitun ûu 30 nov. 1918.) 

(2) Pierre de u\ Gorce. Histoire rebigieuse de la 
Bévolution française. Tome III. Un vol. ln-8» de 
587 pages. Prix, 10 fr. Pion. 

(3) Sur le tome II, cf. Chronique de la Presse, 
1912, pp. 428-429. De ce tome II, les Qiieslions 
Actuelles a. CXIII, pp. 289-306) ont reproduit les 
pages oonsarrées au.x Massacres de Septembre. — 
Sur le tome I", cf. Revue d'Organisation et de 
Défense religieuse, 1909, pp. 575-576, et Question» 
Actuelles, i. CXII, pp. 690-694. 



ET « CHRONIQUE DE LA PR' SSE » 



33 



massacres horribles qui marquent In fin 
de la « grande guerre », rancantissement 
de l'armée catholique et royale (trente à 
quarante mille combattants) et de l'indé- 
iiombrable cortège ë'émigrants qui l'ac- 
compagnait... 

Or, en même temps que luttent et suc- 
combent ceux que Carrier appelait « les 
soldats de Jésus », à l'intérieur du pays 
s'enhardit et multiplie ses coups féroces la 
grande persécution, qui ne s'attaque plus 
seulement aux « rcfractaires » rebelles au 
serment, fidèles à Homo, mais à l'Eglise as- 
sermentée elle-même, puis à tout culle, tout 
prêtre, tout croyant, tout signe religieux, 
quà poursuit la déprétrisation, la déchris- 
tiamsation générale, et, s'exaspérant jus- 
qu'à la folie rouge, couvre de ses échafauds 
la France... 

Voici donc étudiée en ses phases succes- 
sives la déchéance du clergé constitution- 
nel, clergé d'Etat, sur lequel avaient été 
fondées de si grandes csj)érances de sciiisme 
et d'asservissement. Triste histoire que celle 
de ses disgrâces, de l'abandon, du mépris 
'»ù le tient l'autorité laïque qui l'a créé, des 
luttes qui éclatent au .sujet de l'état civil, 
du calendrier républicain, de la loi du di- 
vorce, du mariage des prêtres... Plus triste 
encore, celle des déchéances intimes, des 
'roubles de conscience, des alternatives 
d'énergie et de faiblesse des uns, des sub- 
terfuges de certains' poui- sauver en ses 
principes essentiels le culte catholique, et. 
à côté de ceux qui ont des sursauts d'âme, 
qui se rétractent ou se rachètent par leurs 
vertus, par le martyre même, le glissement 
lamentable de ceux qui s'en vont au ma- 
riage, à la « tradition » de leurs lettres 
de prêtrise ; sans parler de la rage infer- 
nale des quelques mauvais prêtres (;ui de- 
viennent les dénonciateurs et persécuteurs 
des fidèles : un Chabot, un Lebon, un Laka- 
nal, un Monestier, un l'ouché, etc. En no- 
•/embre 93, les scènes de l'abdication de 
Gobel et de ses confrères repégats. la fête 
de la Raison et les mascarades qui la sui- 
vent font éclater dans le pays une débauche 
d'impiété, « farce moitié hideuse, moitié 
burlesque » qui sert de lever de rideau au 
drame de la Terreur, comme la fête de 
VEtre suprême, en mai 179 i, est, à son tour, 
un intermède étrange aux tueries elfrénées 
de l'époque et la préface du 9 thermidor... 

Alors vient la grande Terreur, c'est-à-dire 
la « période suraiguë de la Révolution » qui, 
de novembre 1793 à juillet 1794, <c enferma 
en huit mois plus de crimes, plus de vio- 
lences qu'aucune période do notre his- 
toire»; elle est ici peinte en même temps 
qu'expliquée : dans ses lois spéciales, dans 
ses institutions centrales (Comité de salut 
public, Comité de sûreté générale, Tribunal 
révolutionnaire de Paris) ; dans ses instru- 
ments (représentants en missinn, clubs, 
comités de surveillance, tribunaux et cnm- 
missions révolutionnaires ou militaires), et 



dans ses plus beaux crimes et ses plus 
basses œuvres : spoliation dernière et fer- 
meture des couvents, chapelles, établisse- 
ments de bienfaisance; abolition des con- 
vois funèbres, des cimetières, des croix, des 
emblèmes, de tous les usages et de tous 
les noms qui portent marque chrétienne ; et 
l'ceuvre suprême, qui est le massacre et le 
meurtre : réclusion et déportation des 
prêtres ; supplice des pontons de Roche- 
fort ;, noyades de Nantes ; fusillades de 
Lyon ; proscriptions atroces de Lebon à 
Arras et à Cambrai ; fournées à la guillo- 
tine de Paris, de Laval, du Puy, d'Orange, 
de Bordeaux... Ainsi défile 1" « armée des 
maityrs », où. à côté des prêtres héroiques, 
marchent à l'échafaud, en récitant leur 
chapelet ou chantant des hymnes, des reli- 
gieuses et d'humbles femrnes et filles du 
peuple, les plus sublimes de toutes les vic- 
times, celles qui se sont faites, par pu:- 
amour de Dieu, les receleuses de prêtres, 
les gardiennes du culte sacré qui ne veut 
pas mourir... Et tant s'en faut que le défilé 
.'^oit complet ! Rien qu'à prendre ce qui est 
déjà historiquement établi, il y eût fallu 
dix volume-s. C'est afî'aire à chaque dio- 
cèse d'évoquer sur place les scènes et 
figures de la persécution, et de dresser son 
martyrologe... 

Est-il nécessaire d'ajouter que le présent 
ouvrage est fait dans la haute manière de 
y\. de la Gorce ? 

C'est dire : une information très étendu-^ 
et très sûre qui, moins curieuse de neuf à 
tout prix que de vrai et de juste, a dé- 
pouillé, pour en dégager le certain, toutes 
les publications docunientaires et beaucoup 
d'archives ; une probité intellectuelle par- 
faite, la clairvoyance et le scrupule d'un 
vieux magistratqui se défie de la légende 
et des aniplilications, sait peser et équili- 
brer les témoignages et, sans discussion 
aride, indiquer ofi doit passer la ligne de 
vérité ; des tableaux d'ensemble montés en 
aiticles de revue, brossés large comme des 
fresques et ofi toute la France se peut yoir, 
ainsi qu'en un panorama, sous la vague de 
ténèbres et de sang qui la couvre, mais, 
comme en un jlanorama aussi, des portraits, 
des figures-types dessinées d'un crayon pré- 
cis, des scènes et des détails choisis comme 
les plus caractéristiques à travers le butin 
des livres et dossiers ; enfin une curiosité 
et une pénétration des âmes, qui me paraît 
le talent le plus personnel de M. de la Gorce, 
admirable à démêler le lacis subtil de so- 
phismes, de sentiments équivoques, de 
compromissions et de lâchetés où se per- 
dirent tant de médiocres, à expliquer même 
les monstres et à leur tenir compte de ce 
qui resta en eux d'humanité, parfois de ce 
qui fieurit encore, sur leurs férocités, de 
bonté, de tendresse, et à faire sentir la forte, 
l'héroique beauté des caractères simples et 
droits. Sa psychologie, très étudiée, des 



34 



LES <( QUESTIONS ACTUFLLES )) 



apostats, comme sa peinture des femmes 
et vierges fortes qui se firent les servantes 
du culte caché et allèrent souvent droit 
au martyre, le classent au premier rang 
des historiens moralistes. 

Et le style est l'homme même : haut et 
noble sans' raideur, sobre et souple au con- 
traire, auquel ne manque ni le pittoresque 
ni le trait, mais qui ne les cherche pas, 
qui est discret, s'arrête quand la colère 
pourrait monter, se voile quand va venir 
le dégoût ; éloquent sans rien d'oratoire, 
d'une clarté transparente sans froideur, 
mais où brûle, avec la lumière d'un esprit 
cclairé d'en haut, la chaleur contenue d'un 
cœur ému d'indignation (tu de sympathie, 
surtout de tristesse, et où rayonne la 
douce poésie d'une admiration pieuse pour 
toutes les grandeurs dont l'humanité est 
capable et d'une pitié profonde pour toutes 
les misères — erreurs, faiblesses, passions 
basses — dont le poids l'entraîne isi faci- 
lement. 

Un beau livre donc pour le grand public, 
en vue duquel il fut écrit; disons aussi — 
puisqu'on se propose de suivre ici de très 
près les ouvrages, de plus en plus nom- 
breux, sérieux, documentés aux sources, 
dans lesquels s'établit, province par pro- 
vince, l'histoire vraie de la tourmente ré- 
volutionnaire — un maître livre, où tous 
les bons ouvriers devront s'instruire. Oui, 
lous les ouvriers de la monographie et du 
détail, tous ceux qui, travaillant dans un 
champ plus limité, pourront le creuser da- 
\antage. pousser et faire plus comjdet 
chaque chapitre — Dieu sait si la matière 
est abondante et regorgeantes d'inédits nos 
.■rchives locales ! —-tous, dis-.je, y trouvç- 
lont de claires vues d'ensemble, dos direc- 
lions d'idées à suivre, un modèle d'infor- 
mation patiente, d'analyse prudente, et de 
urand style. 

Gabriel Aubray. 



IV. — Religion el M 



APOLOGIE DES FRANCO-CANADIENS CATHOLIOUES 
PAR UN ANGLO-CANADI N PROTESTANT 

Il vient do paraître à Toronto, sur la 
nationalité canadienne {{), un ouvrage con- 
sidérable, qui" mérite d'être signalé dans la 
Documentation Catholique, pour plusieurs 
raisons. Son auteur est un Canadien-An- 
glais, cultivé, ce qui est rare ; protestant, 
mais sympathique au catholicisme, ce qui, 
là-bas,' Test plus encore. Enfin, c'est un 
homme sincère et accommodant ; par le 
temps qui court, surtout en matière de 



(n The Clash! (Le choc), hy W.-H. Moore. Un 
\oL relié grand in-16 de 334 pages avec index. 
Chez Dent and Sons, Londres (Ang-leterre) et To- 
ronto (Canada). 



nationalité, le nombre en est fort restreint. 
La plupart des nationalitaires prétendent 
assurer le bonheur du genre humain par 
leurs théories diviseuses. Leurs livres 
s'appellent volontiers l'Union, la Concorde, 
l'Entente. On reçoit une bonne impression 
du titre choisi par M. Moore : le Choc. Ma- 
nifestement, l'auteur sait de quoi il parle 
et de quoi les nationalités sont faites. Il 
a étudié si à fond son sujet qu'il coiumence 
par en exprimer l'essentiel. Quand on est 
habitué à pronostiquer la conclusion par le 
titre, on prévoit que notre auteur s'eiTor- 
cera de mettre les gens d'accord. 

Décrivons d'abord, à larges traits, l'ho- 
rizon général de cette étude. Elle est du 
meilleur style, calme et fourni. M. aMoore 
connaît bien les sources anglaises du- sujet, 
quant à la nationalité en soi. Familier avec 
les deux langues et avec les diverses pro- 
vinces de sa patrie, il en a scruté sans pré- 
vention les origines. Ajoutons que c'est vme 
joie de lire son ouvrage, où la précision de 
la phrase corse le ton alerte du discours. 

En somme, c'est une « étude sur les na- 
tionalités », ainsi que l'indique fort juste- 
ment le sous-titre : A staibj in nalionali- 
ties. M. William Moore passe en revue les 
divers éléments de la nationalité en géné- 
ral : volonté, langue, racé, religion, fonde- 
ment économique ; puis il compare ses 
conclusions d"ordre abstrait avec l'espèce 
qu'il a sous los veux. Par exemple, il com- 
mence par définir — autant qu'on le peut 
— ce que c'est qu'une nationalité (pour lui, 
le caractère dominant d'une nationalité 
consiste dans la volonté de mninfçnir son 
originalité) ; cela fait, il constate qno. les 
Canadiens français forment une nationa- 
lité très pure, très forte, indéniable. Ne 
vous r;écriez pas devant le truisme. J3ien 
des Canadiens-Anglais refusent cette qua- 
lification à nos ancifns compairiotcs. 

Lenquèté sincère de M. Moore ainsi amor- 
cée, il ne lui rc^te phT? qu'à se demari- 
der : Quelle est, quelle doit être la situa- 
lion de la nr.tionalilé canadienne-franraiso 
daris l'Enqure britannique? En vériié. retl..' 
méthode est excellente par sa bonne foi, 
par sa logique, par sa solidité. 

On s'en aperçoit tout de suite, car iL im- 
porte de définir aussitôt, par/ syrnétrn', 
l'Empire britannique. Que M. William 
Moore me permette de lui suggérer une dé- 
finition qui lui plaira. Elle a été donnée, le 
2 avril 1017, par l'ancien général boor Jan 
Smuts, et elle sert d'épigraphe à un volump 
tout récent de M. Angclo Grespi, où des 
Anglais eux-mêmes trouveront beaucoup 
à apprendre : la funzione storica de Vim- 
pero britannico. Or donc, selon M. Jan 
Smuts, « l'Empire britannique n'est pas 
fondé sur la violence et sur la force, mais 
sur- des principes moraux, sur des prin- 
cipes de liberté, d'égalité et de justice > . 
Cette formule résume exactement l'idée 



ET « CHRONIQUE DE LA PRESSE )) 



35 



que M. Moore se fait de l'Empire britan- 
nique. 

Mais, hélas ! la réalité canadienne y con- 
tredit, et -AI. Moore admet, sans conteste, 
lui, protestant, lui, Anglo-Canadien, que 
ses compatriotes se conduisent, vis-à-vis 
des Canadiens-Français, de la même façon, 
exactement, que les Allemands vis-à-vis 
des Alsaciens-Lorrains, des Polonais, des 
Danois. Il ne se borne pas à Tadmettre ; il 
le prouve, il le proclame, il le déplore. 
Pièces en main, il argumente : « Il n'est 
pas possible que des hommes et des 
femmes, privés de leurs institutions natio- 
nales, humiliés dans, leurs sentiments les 
plus profonds, et jetés de force dans un 
moule étranger, puissent faire de bons ci- 
toyens, des soldats fidèles, et même des 
sujets dociles. » 

Car c'est là un des grands griefs actuels 
des Anglo-Canadiens contre les Canadiens- 
Français : leur altitude en face de la con- 
scription votée il y a quelques mois. 
M. Moore montre clairement que les répu- 
gnances de Québec au service obligatoire 
sont- légitimes, mais que, d'ailleurs, elles ne 
forment pas une exception : les fermiers 
de l'Ontario, tous protestante, ont mené 
campagne avec vigueur contre le principe 
mènie de la nation armée. 

Mais ce n'est là qu'un détail. Le choc des 
deux peuples vient de plus loin, et il s'in- 
caine en des épisodes plus remarquables. 
Partout, selon M. Moore, les Anglais pro- 
te^tanls du Canada se conduisent sans 
équité vis-à-vis de leurs co-nationaux ca- 
tholiques et français. 

Nous nous bornerons ici à mentionner la 
réfutation fort brillante qu'il donne d'une 
idéologie assez répandue, celle des races et 
des siippriorités de race, pour aborder avec 
lui }e problème majeur de la vie publique 
canadienne, celui de l'éducation, de la 
■langue et de la foi. 

Au fond, l'hostilité des deux camps est 
autant une hostilité de croyances que de 
cultures, et ce n'est pas sans motif que 
M. Moore ouvre son livre en parlant du 
Pape. Le passage est assez curieux et vaut 
la peine d'être rapporté ; c'est, pour ma 
part, le seul exemple que je connaisse d'un 
protestant convaincu justifiant le rôle du 
Pape au cours de cette guerre, d'un point 
de vue ententophile (pp. xvi et suiv. de 
l'Introduction). 

A l'objection, aussi répandue en Amé- 
rique qu'en Europe : Le Pape n'a rien fait 
pour nou^, M. W. Moore répond : 

Que voulez-vous donc que le Pape fasse qu'il 
n'ait fait? II n'a pas d'armée. Des deux côtés 
de la barricade, il se trouve des calholiques et 
des protestants. Auriez-vous désiré que le Pape 
enjoignît aux catholiques de prendre les armes 
contré les Centraux? Une telle in.jnnotion aurait 
équivalu à un ordre de rébellion donné, par 
exemple, à l'Autriche. Cela pouvait n.ous plaire ; 



mais si le Pape était en situation de provoquer 
une révolte en Autriche, il serait également en 
son pouvoir de provoquer une révolte en An- 
gleterre, ou au Canada, ou aux Etats-Unis. Et 
alors nous, qui n'appartenons pas à TEgiiee 
catholique, nous devrions insister, dans l'intérût 
de notre protection future, pour qu'on s'arran- 
geât de manière à mettre le Souverain Pontife 
hors d'état de renouveler une telle promesse. 

Cette citation donnera une idée de l'esprit 
pratique, évidemment sincère, dans lequel 
le livre est conçu. On s'en aperçoit plus en- 
core à la façon dont M-, Moore étudie le 
problème religieux. Hàtons-nous de signaler 
l'insuffisance de son point de vue. Pour lui, 
toutes les religions se valent, dans ce sen^^ 
que leurs variétés ne doivent pas être con- 
sidérées par rapport à une norme régula- 
trice seule valable (le catholicisme), mais 
par rapport à des causes physiques, inéluc- 
tables, de variation. 

Son effort pour comprendre le catholi- 
cisme n'en reste pas moins louable. Il pa- 
raît qu'on reproche aux Canadiens-Fran- 
çais leur relative incompétence en affaires. 
Fort bien, répond M. Moore; mais les af- 
faires ne sont pas la vie, et le catholicisme, 
mieux que le protestantisme, s'entend à 
fournir une règle de vie et de salut. 

Ce qui le déroute, dans le catholicisme, 
c'est sa sévérité vis-à-vis de l'erreur, « qui 
n'a pas de droits ». 

Nous pouvons, dit-il, ne pas tous approuver 
cette pliilosophie, mais améliorons-nous les 
choses en laissant l'explication des pourquoi 
de la vie à l'enseignement précaire de la familln 
ou à l'instruction insuffisante de l'heure du 
dinianrfie? Dans toutes les écoles relevant do 
1 autorité de l'Eglise, le but de l'éducation est 
le même : faire comprendre à l'élève sa place 
dans le plan de l'univers. Ces écoles sont des 
courants qui réjouissent la cité de Dieu... La 
vie terrestre n'est pas en elle-même un but: 
elle n'est que le moyen d'arriver à ce but... Je 
suppose que ce raisonnement se rencontre éga- 
lement dans les églises protestantes. S'il en es! 
ainsi, nous nous trouvons alors à la croisée- de=; 
chemins, car l'Eglise catholique tire de l'argu- 
ment ce qui semble une conclusion logique des 
prémisses, à savoir que l'école et l'Eglise sont 
inséparables. 

Voilà le point sensible du litige entre 
les deux Canadas : Técole. Tout y est en- 
gagé : la langue et la foi, l'âme et son tru- 
chement, le verbe. 

Ecartons d'abord une question de fait, re- 
lative à l'excellence .des deux systèmes 
d'instruction, l'anglais (Ontario, par exem- 
ple), et le français (Québec); le premier, 
rouage gouvernemental où Dieu n'apparaît 
que conilne un visiteur « informe et pale »: 
le second, régi par des Comités religieux, 
catholiques (en majorité) et protestants, 
composés de prêtres et de laïques. M. Moore 
déclare sans ambagas que le procédé fran- 
çais forme des hommes peut-être moins 
avides d'argent, mais singulièrement plus 
cultivés. 



36 



« LIS ocKSTioxs ACTri:i.i.i:s » 



La question de droit, la fameuse, la ter- 
rible question du « règlement XVII » — par 
lequel l'Elat protestant anglo-canadien d'On- 
lario prétend nationaliser à son image (1) 
la minuritc française-catholique qui se dé- 
l'Ut de son mieux contre cette entreprise 
infernale, — est plus palpitante. M. INIoore 
n'en esquive aucune des difficultés. 

Aux sophistes qui arguent du silence ob- 
servé par le traité de 1763 relativement au 
droit des Français de parler leur langue, il 
répond que le traité ne parle pas davantage 
de leur droit à la respiration, puis il carac- 
lérise en termes durs l'attitude de la majo- 
rité ontarienne. 

Il la compare, nous le savons, à celle des 
Allemands. Il va plus loin encore, et fait 
remarquer que jamais l'Allemagne n'a puni 
de la confiscation des biens l'inobservation 
des règlements scolaires. Les Ontariens 
n'ont pas reculé devant ce scandale (p. 228' . 
Ainsi donc, malgré les révoltes des enfants, 
les manifestations violentes des parents, ils 
aggravent de jour en jour le poids de leur 
joug. A sa dernière session, le gouverne- 
ment ontarien a. en effet, décidé que tout 
colon français, désireux de s'établir sur les 
terres du Nouvel Ontario, devrait préala- 
blement renoncer à sa langue maternelle, 
sous peine de confiscation de tous ses 
droits l La misère ou langlicisation. 

« Les Anglo-Canadiens, conclut M. Moore, 
peuvent parler du fair play (1) britannique, 
mais ils ne peuvent se faire gloire de l'avoir 
introduit dans leur conduite provinciale. » 
De fait, l'opposition des deux nationalités, 
exaspérée par cette barbarie, croît de jour 
en jour. L'Empire britannique, si grandiose, 
si magnanime, a ses failles et ses côtés 
inhumains, que M. Crespi n'a pas vus. Pour 
en examiner l'échantillon le plus réussi, ce 
n'est ni en Eg>'pte, ni aux Indes, ni en 
Irlande, qu'il faut regarder: c'est au Canada. 

La constatation nous remplit le cœur 
d'amertume. Aussi est-ce avec reconnais- 
sance que les catholiques du monde entier 
et les Français de partout liront le livre 
de M. William Moore. Un protestant ne 
()ouvait guère aller plus loin que lui dans 
cette direction (3). La meilleure récom- 
pense terrestre que nous lui souhaitons, 
c'est qu'un jour l'Empire britannique re- 
connaisse en lui un de ses serviteurs les 
[)lus sagaces. René Johannet. 



(1) Son lma(re actuelle, car M. Moore montre en 
cl<?tall comiiTw>nt l'Etat d'Ontario n'est (ru'une por- 
tion de l'ancden Etat de Québec, qu'il a été défriclic', 
(ivllteé par les pionniers français et que ce n'est 
qu'èi une date relativement récenie que les vestiges 
(\'e la culture française (dans les noms de lieux 
par exemple) y ont diisparu. 

(2) Conduite loy.ile. 

(3) C'est ce qu'ont fait reseotir la plupart des 
Journaux rranro-canadiens qui ont eu à apprécier 
— en ternies généra/lement cordiiaux — l'ouvrape 
de M. W.-H. Moore. Gif. entre autres le Droit 
(d'Ottawa), des 20, 22, 25, 27, 29 uov. 191S 
(Ch. Gautier) et le Devoir (de Montréal) d!U 6 nov. 

1918 (E. BILODEAU). 



UNE GRANDE YIGTOïRE ANTIALCOOLIQUE 



La prohibilioa de l'alcool est définili?* 
pcnr tons les Etals-Unis d'Amérique 



Intervention intéressante 
de diverses Confessions religieuses 

Le 17 décembre 1917, le Congrès dn 
Washington votait un amendement à bi 
Constitution portant .suppression totale du 
trafic des boissons alcooliques. Pour avoi- 
force de loi constitutionnelle sur tout 1" 
territoire de la République fédérale, pareil 
vote devait être ratifié par les trois quart> 
des Etats confédérés (36 dans le cas) ; or. 
ce quorum vient d'être atteint par l'adhé- 
sion de l'Etat de Nébraska, et, dans s;i 
séance du 16 janvier 1919, le Congrès a 
enregistré officiellement la ratification de 
la loi de prohibition absolue. C'est une 
rapide victoire, puisque le Congrès avait 
accordé aux législatures particulières un 
délai de sept ans pour cette ratification. 
Ainsi dans un an, à dater du 16 janvier- 
dernier, la manufacture, la vente, l'impor- 
tation et l'exportation des boissons alcoo- 
liques aux Etats-Unis seront interdites : en 
vertu de la loi, l'Amérique pro tiquera la 
tempérance absolue et sera, selon le pitto- 
resque langage des journaux, ^ne Amé- 
rique dry (sèche), bone dry (-sèche comme 
un os). 

Il est assez curieux de noter par quelles 
étapes successives a pu être obtenu c<» 
triomphe, que la Tribune de New-York 
appelle « une des merveilles de l'histoire 
politique ». Le P. Frank O'Hara, profes- 
seur de sciences sociales à l'Université 
catholique de Washington, nous fournit 
dans les Studies (1) du mois de décembre 
1918 d'intéressants détails sur le rôle de 
VAnti-Saloon Leaque (Ligue antialcoo- 
lique ; littéralement Ligue contre les 
cafés), qui fut l'organe le plus puissant du 
mouvement prohibitionniste. Nous résu- 
mons son exposé. Depuis assez longtemps 
déjà, puisqu'il s'agit de la période com- 
prise entre 1850 et 1860, des lois 'ont été 
promulguées contre la consommation de 
l'alcool. Mais, par suite ée la constitution 
fédérale, ces mesures n'eurent jamais 
qu'une action locale, puisqu'elles étaient 
l'œuvre d'un nombre restreint d'Etats : 
treize au total. Cette limitation finit même 
par rendre illusoire la législation protii- 
bitive. En 1890, il n'y avait plus que trois 
Etats à l'appliquer. Depuis lors grâce aux 
efforts d'une jeune Ligue, VAnti-Saloon 



(1) Revue littéraire, philosophique et scJenilflque 
de Dutolin (Irlande). 



ET « CIinOMOUI': DK I.A IMÎIiSSK » 



37 



League, la lutte contre l'alcool reprit éncr- 
Kiquement, et neut nouveaux Etals s'enga- 
gèrent dans les voies de la prohibition. 
L'élément religieux du pays prêta un con- 
cours puissant à cette- campagne de mora- 
lité nationale. UAnti-Saloon League re- 
crute ses adhérents un peu partout, mais, 
son but étant surtout moral, on comprend 
qu'elle ait eu plus de succès dans les 
milieux religieux. Ses plus nombreuses 
recrues lui viennent des méthodistes qui, 
depuis fort longtemps, s'élèvent non seu- 
lement contre Tabus, mais contre le simple 
usage des boissons î'ermentées. Par contre 
— et c'est là, au premier abord, le côté 
paradoxal de la situation, — catholiques 
et protestants épiscopaliens se sont tenus 
jusqu'ici sur la réserve, réserve qui par- 
lois est allée jusqu'à une certaine hostilité. 

Plusieurs raisons motivaient cette ré- 
serve du côté catholique. 

D'abord raison d'intégrité confession- 
nelle. Une Eglise — quelle qu'elle soit, — 
et à plus forte raisoa l'Eglise catholique,- a 
le droit de redouter que des initiatives 
soi-disant neutres ne dégénèrent, même 
involontairement, en mouvements de pro- 
pagande, du seul fait que leurs adhérents 
appartiennent en majorité à une autre 
confession. En fait, cependant, et jusqu'ici, 
la Ligue s'en est rigoureusement tenue à 
son programme. Ensuite, préoccupation de 
sauvegarder le dogme catholique : les ca- 
tholiques n'ont pu ne pas être choqués des 
exagérations, un peu forcées, des prohi- 
bitionnistes. Que l'alcool soit dangereux, 
que de son usage discret on passe facilement 
à l'abus, surtout si l'on est dépourvu de 
frein moral, c'est incontestable ; mais que 
l'alcool soit mauvais par définition, « en 
soi )• — comme beaucoup de ligueurs pa- 
raissent le dire, — c'est ce qu'on ne peut 
admettre, rien qu'à considérer les usages 
médicinaux, industriels ou autres de l'al- 
cool. C'est pourquoi nombre de polémistes 
catholiques ont tout uniment accusé les 
prohibitionnistes de ressusciter la doctrine 
du mal en soi, c'est-à-dire le manichéisme. 
Dans cette accusation, il y a évidemment 
aussi quelque exagération, car la plupart 
des ligueurs, visant un but pratique, ne 
songent à rien moins qu'à si subtile con- 
troverse. 

Enfin, raison d'ordre liturgique : il ré- 
sulta de l'application littérale de la loi que 
le clergé catholique, en cer.taines localités, 
se vit refuser le droit d'importer même le 
vin de messe. L'exagération constatée, il 
est vrai, les textes législatifs furent géné- 
ralement modifiés. Du reste, à l'heure ac- 
tuelle, les membres de VAnti-Saloon League 
spécifient nettement qu'ils n'entendent en- 
traver ni l'exercice de la religion ni les 
progrès de la science, de l'industrie ou de 
la thérapeutique médicale. 

Il y a donc quelques malentendus dans 
cette question de la prohibition au point 



de vue religieux. D'aucuns, il est vrai, pré- 
tendent — n'oublions pas que nous sommes 
en Amérique — qu'ils turent fomentés ou 
entretenus par ceux dont la législation 
antialcoolique menace les mtérêts. Kn tout 
cas, il semble que les déclarations récentes 
et catégoriques des chefs du mouvement 
de tempérance dissipent tout malentendu. 

Nous avons dit plus haut le triomphe 
du mouvement prohibitionniste, qui réus- 
sit à faire passer son programme dans la 
législation. Les journaux qui commentent 
ce succès l'attribuent à plusieurs causes : 
« L'émotion causée par la conviction crois- 
sante que l'alcool, comme boisson, est un 
gaspillage social, industriel et moral ; les 
relations étroites qu'on admet entre les 
intérêts des commerçants de liqueurs fortes 
et la corruption politique, et, par-dessus 
tout, la puissante influence des Ligues 
prohibitionnistes, qui parvinrent beaucoup 
plus aisément à gagner les parlements par- 
ticuliers, très restreints, des Etats, qu'à 
convaincre des circonscriptions électorales 
très disséminées. » (1) Notons que l'argu- 
ment décisif fut la déclaration du major 
général Wood relativement aux bons effets 
de la suppression du commerce de l'alcool 
parmi les troupes. (2) 

Il faut constater, à l'honneur de l'Amé- 
rique, que cette réforme législative, qui ré- 
volutionne l'un des usages sociaux les plus 
solidement établis, a pu s'accomplir « sans 
mouvement irrésistible de l'opinion et mal- 
gré les protestations bruyantes des soldats 
retour du front. » (3) 

L'application d'une mesure aussi radi- 
cale, il ne faut pas se le dissimuler, se 
heurtera à de nombreuses difficultés. La 
plus sérieuse sera l'opposition des négo- 
ciants en spiritueux, qui cherchent dès 
maintenant à abriter sous la légalité leurs 
. intérêts matériels. Une controverse s'est 
élevée entre les tcet (humides) et les dry 
(secs) relativement à l'époque exacte à la- 
quelle les Etats-Unis deviendront effective- 
ment secs. Les opposants prétendent que 
les décisions des législatures doivent être 
d'abord officiellement ratifiées par le se- 
crétaire d'Etat et que la loi ne peut être 
appliquée qu'un an après la proclamation 
de cette ratification par le gouvernement 
fédéral. Do leur côté, les prohibitionnistes 
déclarent que les termes de la loi sont 
clairs et ils sont d'avis qu'elle doit être 
appliquée exactement un an après le jour 
de la ratification par le trente-sixième Etat, 
c'est-à-dire le 16 janvier 1920. Par bonheur, 
une disposition de la législation de guerre 
aura raison momentanément, semble-t-il, 
de ces tentatives d'obstruction. Pour l'in- 



(1) Times, 20 janv. 191». 

(2) Times, 17 janv. 1919. 

(3) Times, 20 janv. 1919. 



38 



« LES QUESTIONS ACTUELLES » 



stant, la prohibition deviendrait légale, en 
tant que mesure de guerre, le l"^ juillet 
1919, et les dirigeants de la Ligue anti- 
alcooliquo espèrent que le président Wil- 
son no prononcera pas la démobilisation de 
l'armée; ainsi, la loi de prohibition de 
guerre demeurerait en vigueur jusqu'à 
l'application de l'amendement à 'la Consti- 
tution. 

Au surplus, la Ligue antialcoolique vient 
de préparer, pour le soumettre au Con- 
grès, tout un programme de mesures pour 
la répression des tentatives frauduleuses; 
la police recevrait môme le droit de visi- 
ter les maisons particulières pour y décou- 
vrir les boissons alcooliques. Ce projet in- 
terdit la consommation de l'alcool, et les 
individus qui, dès maintenant, emmagasi- 
neraient des vins, des alcools ou des bières 
en vue des mauvais jours de la « séche- 
resse >i seraient passibles de confiscation. 
"Enfin, les tribunaux viennent déjà d'af- 
firmer que, à dater de ce jour, personne 
n'a le droit d'importer d'un Etat « humide » 
dans un Etat « sec » des boissons alcoo- 
liques pour sa propre, consommation. Une 
femme a été arrêtée fin janvier pour avoir 
tenté d'introduire en contrebande des spi- 
ritueux placés dans des poches sous ses 
vêtements. Des jupes à pociie^ secrètes 
d'une pinte (0 litre 56) . et d'un « quart » 
(1 litre 13) seraient même fabriquées sur 
une grande échelle eu vue de la contre- 
bande ! 

'Ce précédent créé par la clairvoyance 
de nos alliés d'outre-mer sera-t-il suivi 
par les gouvernements d'Europe? La Ligue 
antialcoolique américaine y travaille ; elle 
inscrit dans son programme la conversion 
du monde entier au régime de la tempé- 
rance absolue et se flatte d'y réussir avant 
dix ans : « Notre programme prévoit un 
monde sec pour 19:30... Déjà nous nous 
sommes mis à l'œuvre : nous avons en- 
voyé des pionniers propagandistes en 
Angleterre, en Ecosse, à Mexico et en 
d'aiUres pays... C'est avant tout une éduca- 
tion nouvelle à organiser : nous déverse- 
rons sur le monde un vrai déluge de lit- 
térature prohibitionniste. » (1) 

Cependant le P. 0"Hara nous avertit de 
ne pas exagérer l'efficacité de la législation 
antialcoolique pour l'amélioration de la 
condition ouvrière, particulièrement dans 
la question du chômage. En Orégon, une 
législation ]irohibitioiuiiste fut récemment 
votée et énergiquement appliquée. On se 
flattait que, buvant moins, l'ouvrier arri- 
verait en bonne forme le lundi matin à son 
atelier, qu'il y aurait ainsi moins d'acci- 
dents, que le rendement serait meilleur et 
que les chômages^ volontaires diminue- 



(1) Tii:ics, 25 janv. 1919. 



raient. Ces espérances se réalisèrent par- 
tiellement. Mais, ne gaspillant plus son 
salaire en boissons, l'ouvrier s'est trouvé 
relativement riche, a pris le goût de bien 
vivre et même a accepté de moins ga- 
gner ; le résultat final serait que le chô- 
mage de paresse, loin de diminuer, aurait 
augmenté. Pour guérir du désoeuvrement, 
les lois antialcooliques ne suffisent pas; en 
cette matière, comme en tout ce qui con- 
cerne les mœurs, le législateur humain seul 
sera toujours impuissant (1). 

G.-R. DE B. 



JOURNAUX NOUVEAUX 



« 



L'Ordre public 



» 



Il a paru le i" féMier 1919. L'article édilorlul esl 

assez vague; le second xirticle est plus concret ; le 

voici in iKiicnso, ainsi qtie lé programme qui suit 
l'édilorial : 

Il faut conclure. — On ra''assme quti le seul 
litre de ce journal a excité une çuriosit^ vive tt 
sympathique. Les uns l'ont, pàraît-il, considéré 
avec quelque inquiétude ; les autres, avec siitis- 
faclion. Tous le trouvent oppoi-Lun. Ces simpk'5 
mots « ordre public » sont tombés dans la foule 
à un de ces moments où une formule a la 
chance de ramasser et de condenser une muasse 
de désirs. . " .,' ,.- [^l. 

Voilà ce qu'on nous dit. Nous n'avons aucune 
vanité à en tirer. 

En effet, les idées qui vont être l'âme de celle 
petite fouille, qui ne vaudra que par l'ardeur cl 
la netteté de nos convictions, ne se recom- 
mandent d'aucune originalité systématique. 

Nous ne nous posons pas du tout en réforma- 
teurs, en spécialistes, si je puis dire, des ré- 
formes. 

Nos idées, miiis vous les trouverez éparses, à 
l'état de nébuleuses, dans les manifestes de nom- 
breux groupes ! 

Vous les avez lues déjà, formulées limide- 



(1) Aux Etais-Unis, le point d'e vi.e coiTimp.rml 
n'est jamais omis. Lea diéipftches prévoient un l'ude 
coup pour les transactions coonineiHîialcs en Eu- 
rope : « L'année qui précéda la g-uerre, 4 millions 
2.50 000 gallons d'eau-de-vie (prf'â de SOU OOO liec- 
toHtres^, 7 millions 500 OOO g-aJlons de vin (environ 
as-O 000 heciolitres^ et plus de 7 millions de gallons 
de boissons à base de malt (environ 320 OOO hec- 
tolitres) furent importés aux Etats-Unis. Ce com- 
merce est maintenant voué à disiparaltre. » 

De leur côté, les Ang-lais n'ont pas tardé fi 
s'émouvoir : le g-onvernement britannique, assure 
un télégrranime de Wasbing-ton à VExchange Tele- 
grnph Company (5 févr. 1919), a fait des représt'n- 
taiions par la voie diplomatiqiie au Secrétariat 
d'Etat. (AfT.ilres étrangri^res), d^miandant une com- 
pensation pour les pertes que la loi de proMbition 
va faire subir aux actionnaires ang-lais. Les capl- 
taiîX angrlais placés dans d^es brasseries et disiU- 
lerles américaines s'ont évalués à 750 millions. 



ET « CHRONIQUE DE LA PRESSE » 



39 



inent quelqiK'fois, hardiment plus rarement, 
clans les proj^M-ammcs de VAUittncè républicaine 
démocratique, de V Association-Fronce d<i Probas, 
de l'exccllenle Liçjue civique, etc. El nous ne 
parlons pas de la Ligne française, ni dx; la Ligue 
des Patriotes, ni des récentes associations écono- 
miques qui tentent de tirer les producteurs fran. 
yais du gâchis actuel. 

Vous les retrouverez encore, ces mêmes idées 
salutaires, jusque dans les vœux de nombreux 
Comités radicaux et radicaux-socialistes. Et com- 
bien de socialistes sont acquis déjà à la convo- 
cation d'une Constituante et à une réforme élec- 
torale profonde ! 

Dans la presse, même état d'esprit. 

Tous les jours; le Temps, le Journal des Dé- 
bats, Paris-Midi, VInformntion, la Démocratie 
notn^etle, !e Rappel. VŒuvre, la Victoire, que 
sais-je ? critiquent àprement, avec documents à 
l'appui, noire Parlement, nos administrations, 
nos préjugés, nos mauvaises habitudes, nos dé- 
testables méthodes de travail. 

Et tous, partis, groupes et journaux, tous ceux 
qui i>ensent dans ce pays, crient tout haut notre 
faim, notre soif commune d'ordre, d'organi- 
sation. 

Et tous reconnaissenl que le àalut serait dans 
Vaulorilc gouvernemcntiile. 

Mais, arrivés là, ils s'arrêtent net 

Il semble qu'un obstacle insurmont;>blc se 
dresse devant eux et les épouvante ! Ils ne vont 

pas au delà de ce vœu : une autorité Or, un 

ACeu n'est pas même un essai de conclusion ; ça 
ne fournil pas l'élémoat d'une résolution. 

Eh bien ! nous, Ordre public, nous invitons 
à conclure tous les Français, tous les républi- 
cains qui aiment leur pays. 

Il ne suffit pas de critiquer : il faut diriger sa 
critique vers l'action. Et, le but de l'action une 
fois choisi, il faut agir. 

Donc, groupes et citoyens, concluez ! 

Notre conclusion, à nous, la voici, — si vous 
en avez une meilleure, vous nous la direz : 

A quoi bon tous vos bons projets ou \os vel- 
léités de réformes, puisque, en rétat actuel, 
la puissance réformai rlce n''existe pas ? 

Où la prondrcz-vous, cette puissance ? 

L'Exécutif est et ne peut être qu'un person- 
nage inerte. 

Le gouvernement est le reflet et le stHviteur 
des Chambres, lesquelles sont tout s'il s'agît de 
démolir, et ne sont n'en, moins que rien, s'il 
s'agit de construire. 

Au reste, aucun homme sensé n'attend du Par- 
lement, tel cju'il est, la réalisation de l'ensemble 
des réformes que la guerre rend nécessaires, si 
nous ne voulons mourir d'une victoire trop chè- 
rement acquise. 

Jamais notre Parlement ne sera — et il ne 
peut pas être — l'autorité motrice d'un gouver- 
nement national. Alors ? 

Alors, il faut avant tout se pénétrer de cette 
vérité élémentaire : 

I^ puissance réformatrice réside seulement 
dans une autorité nationale qui est à créer. 

Aucune réforme n'est réalisable si ce n'est pas 



par un pouvoir central fort,, apte à ordonner 
l'ensemble des mesures qui devront adapter la 
Erance républicaine ù des nécessités nouvelles. 
. .Le Parlement, ramené à son rôle de législateur 
et de contrôleur, ratifiera les réformes. Il o^l 
inapte à les concevoir, impuissant à les élablii-. 
■ Une assemblée n'est pas un cerveau. 

En conséquence — avant de songer à boule- 
verser les lois vieillottes et, à réformer des admi- 
nistrations devenues des fléaux publics, — révisez 
la Constitution! Gonvoquçz la Constituante, qui 
conférera au chef de l'Etat l'autorité, c'est-à-dire 
lu responsabilité. 

S'il n'est point de responsables, il n'y aura 
jamais; en France, ordre ni progrès. 

Ainsi, l'unique originalité de VOrdre pubUc 
consistera tout bonnement à tirer des conclusions 
positives de ce que pense M. Tout-le-Monde. 

Elle consistera aussi à combattre sans merci 
tous les irres{X)nsables en droit et, hélas! en fait 
qui sont cependant devant l'opinion les respon- 
sables du misérable désordre dont la démocratie 
française a Je dégoût. ; .. 

Nous frapperons au visage nos ridicules po- 
tentats. : -, 

Mais nous indiquerons aussi quels rouages de 
la machine gouvernementale grincent et doivent 
être jetés à la ferraille. 

La besogne est ingrate. Elle sera utile, et cela 
suffit. 

F. Gaucuerand. 

NOTRE PROGRAMME 

Réorblique — Autorité 

Même régime — Au'ro système 

Un pouvoir ce'Ural 

Autour du pouvoir central des compétences 

Assez de bavardaees — Des actes 

1° Hi'visinn de la Conf,(itul!Oit de 1875 par qm 
Asxmbléc conul Huante. 

2° Election du président de la ficpublique par un 
Congrès élu au suffrage universel comme aux Etats- 
Unis. 

3° Les ministres respoar.ables devant le chef de 
l'Etat, aoiiHiraitsainsi à la politique et pouvant don- 
ner leur tenifis aux affaires. 

Ix" Le l'aïknxent ramené à son rôle. 

5° Scrutin de liste. 

6" Suffrage des femn\cs. 

7* Paix sociale. 

8' Pas d'élalisme. 

De l'ordre partout. — Guerre au désordre. 



VARIÉTÉS 

L'application du nouveau droit canon 
et l'évaluation du temps 

Correspondance romaine de la Semaine reli- 
gieuse de Montréal (iC déc. 1918) : 

Le nouveau droit canonique a un titre sur 
l'évaluation du temps. Ordinairement, on le 
passe sans trop se soucier de c-e qu'il contient, et 



4o 



« I.KS OUI.STIOXS ACirj-i lis » 



cependant il est important en Iiii-mcmc, et, ..le 
plus, il est d'une application tics pratique. Un 
jour, un évoque et son sccrctaiic arrivèrent dans 
un Séminaire. Il était minuit nisins un quart, 
et l'cvêque voulait célébrer le lendemain. 11 se 
mit à table, cependant que son socréLaire, la 
montre à la main, attendait l'heure fatidique de 
minuit pour l'avertir. C'est très beau comme 
obéissance. Mais aussi, c'est exagéré. L'honime 
n'est pas un automate. Il ne saurait se guider 
d'après les principes qui règlent les machines 
à déclanchcmcnt qui se mettent automatique- 
ment en activité ou au repos, suivant que le 
levier directeur s'est tourne à* droite ou à 
gauche. Examinons, en effet, le cas de cet 
evêque. Son secrélaire avait une montre. Je la 
crois bonne, mais encore faudrait-il prouver 
iju'elle ne variait pas de trois à quatre minutes. 
Puis, à quelle heure avait-il mis sa montre ? Au 
temps moyen de la contrée ou à l'heure locale 
lie la ville où il venait d'arriver P II y avait là 
un nouveau problème. Allons plus loin, et sup- 
()Osant que le temps vrai coïnciile, cela se. fait 
(luatrc fois par an, avec le temps moyen, il y a 
< ncorc l'avance de l'heure en été. Quand il est 
minuit d'après celte heure que le droit canon 
nomme à bon droit extraordinaire, il n'est en 
réalité que ii heures. Il y avait donc une marge 
suffisante, pour un bon repas ! 

Cette question se pose de même pour la loi da 
jeûne et de l'abstinence. Elle existe aussi pour 
!a célébration de la Messe tardive, car le nouveau 
droit permet de la commencer avant une heure 
de l'après-midi. Quand on y réllécliit, on voit 
cpi'une foule de problèmes journaliers, qui intc- 
lessent soit la conscience des fidèles, soit ks 
devoirs professionnels du prêtre, dérivent de la 
noiion exacte du temps, et celte seule coiisidé- 
rnlinn suffit à nous faire toucher du doigt l'im- 
poïlance de ce titre III du nouveau code. 
Puisque j'ai parlé de règle pratique, il me suf- 
lira de citer le canon 33. Pour la célébration 
privée de la sainte Messe, la récitation privée 
des he\ires canoniques, la réception de la sainte 
communion, la loi du jeûne et d'e l'abstinence, 
on peut suivre à volonté une des quatre heures 
suivantes, selon ce qui s.emblera plus connnode. 
C'est d'abord l'heure locale, c'est-à-dire celle du 
méridien du lieu. Cette heure peut être l'heure 
vraie ou moyenne, et, comme à certaines époques 
de l'année les deux heures diffèrent de seize 
minutes, on voit qu'il y a parfois une marge 
suffisante justifiant l'emploi d'une heure plutôt 
que celui de l'autre. Toutefois, les facilités 
({u'accorde ce canon sont bien plus considérables. 
On peut prendre l'heure légale, c'est-à-dire celle 
du méridien soit de la capitale, soit d'un obser- 
vatoire qui, comme en Angleterre, fait l'heure 
-du pays. Et, si le pays s'étend sur un ccrUiin 
nombre de degrés de longitude, il y a une diffé- 
rence très sensible entre les deux heures. Si 
l'heure légale coïncide avec celle du fuseau 
horaire, la question ne se pose pas. Mais ces deux 
heures ne coïncident point né-ccssairement, et 
alors il est loisible de suivre soit l'heure du pays, 
•oit celle du fuseau horaire que le dioit appelle 



1 "heure régionale. Il semblerait que le droit 
est allé aux extrêmes limites, et cependant il les 
a dépassées, car il permet de suivre l'heure qu'il 
appelle extraordinaire. Celte dernière n'est autre 
que l'avance de l'heure qui, pendant l'été, est 
en usage dans certains Etats européens pour 
faire faire des économies d'éclairage. Comme 
c'est sur cette heure avancée que s'appuie toute 
l'économie de la nation, de l'ouverture des écoles 
et des usines aux postes ot chemins de fer, on 
comprend qu'il soit loisible de la suivre. Mais 
voici, dans une église de Paris, un prêtre qui 
doit commencer sa Messe avant qu'une heure ne 
soit sonnée. En élé, il pourra ia commencer avant 
que les 2 heures aient sonné, car à ce mo- 
ment précis il n'est pas encore i heure. 

Ces exemples montrent l'économie du nou- 
veau droit sur celte question. Je n'en ai soulevé 
qu'un coin, car la supputation du temps s'ap- 
plique à bien d'autres choses, comme, par 
exemple, à la durée des suspenses, à celle des 
vacances des chanoines, de 

Don Aless.vndro [Mgr Albert BATTA."«DrER] . 



LE JOLIES ce MANCHETTES )) 



De VŒiivre (5 janv. 1919): 

Des jouets à Strasbourg, 

mais pas de pain à Lille' 

De ï Eve il (5 j:tnv.): 
Après la nuit îles restrictions, 

voici V Aurore-Boret-Halleaî ... 

Du Journal du Peuple (7 janv.), après 
la mort du député Tunnel : 

Le circuit de la mort : 
De la Santé au Cimetière, via Fresnes. 

Du Journal (9 janv.), au moment de 
rinondation : 

Noua occupons les bords du Rhin, mais 
nous n'occupons plus les rives de la Seine. 

Du Journal du Peuple (10 janv.) : 

Le tigre est le plus lâche de tous les 

carnassiers. Il craint l'homme et n'ose le 

regarder en face. 

RuDYARU Kipling (le Livre de la Jungle). 

Du Journal (9 fév. 1919) : 

Le Panther n'est plus à Agadir; 

Mais le « Tigre » est au Rhin. 

De l'Action Française (5 fév.): 

En 1914... 

S'il y avait eu un élan général pour 
défendre la liberté, comment pourrait-on 
expliquer que le peuple américain ait attendu 
près de trois ans pour y prendre part? 
{Le Temps, d'hier soir.) 



« L'ACTION CATHOLIQUE 



» 



IDÉES DIRECTRICES 



UNION RELIGIEUSE ET UNION CIVIQUE 

En réponse aux vœux de son clergé, Mgr de la 
ViLLXRABEL, évêque cl"Ainieiis, a prononcé un dis- 
cours dont le passage suivant a été fort remarqué (i) : 

Comment exprimer avec neltelé le grand 
œuvre qui nous incombe en 1919 ? Un s'en! mot 
nous le dira : l'union. Les catholiques de France 
manquent d'organisation. La victoire ne produira 
ses pleins effets que par la doctrine de l'Evan- 
gile, principe de notre civilisation à la fois na- 
tionale et catholique : nationale dans l'ordre 
temporel,, catholique dans l'ordre religieux. 

Pour y arriver, délimitons bien, Messieurs, la 
part qui nous revient. 11 nous faut une Union 
religieuse pour organiser les catholiques pra- 
tiquants et les soutenir dans leur vie de foi et 
de piété comme dans les manifestations et la 
revendication de leurs croyances. I! nous faut 
aussi une Union civique plus large dans ses 
cadres, comme plus étendue dans ses pians, 
puisqu'elle aura pour but le progrès religieux, 
politique, économique, social, de la plus grande 
France. 

A la base de VUnion relifjieusii, nous mettons 
non seulement la bonne organisation de nos 
paroisses et de notre diocèse selon les prescrip- 
tions du droit canonique, mais la fondation des 
Confréries du Sacré-Cœur ou du Saint-Sacrement, 
dans lesquelles les hommes se grouperont sous 
la direction de leurs pasteurs uniquement pour 
adorer Notre-Seigneur, approcJier plus religieuse- 
ment des sacrements, nourrir leur foi et leur 
piété, développer en eux-mèm^s la sainte fierté 
de leurs croyances. 

Ici, Mgr l'évèque rappelle to qui a été déjà fait 
pour les autres catégories de fidèles, dans le diocèse 
d'Amiens, afin de les unir et de les organiser. Puis 
Sa Grandeur continue : 

Quant à VUnion civique, comment la définir P 
En avons-nous trouvé la formule ? Vous me 
voyez, Messieurs, très embarrassé, non pour dire 
ma pensée, mais pour affirmer qu'elle a sou 
expression définitive. 

La France peut se diviser en deux camps : 
d'un côté, les hommes d'ordre, les réalistes qui 
veulent rendre leur pays digne de sa gloire par 
son activité économique, par son expansion com- 
merciale et coloniale, mais surtout par sa valeur 
morale et religieuse, c'est-à-dire par sa civili- 
sation ; de l'autre, les hommes de désordre qui 



(i) Discours du 3i déc. igiS {Dimanche, la janv. 
1919). 



arment les citoyens les uns contre les autres, 
suscitent les haines de classes, menacent la 
prospérité du pays et son aVenir et risquent de 
rendre inféconds le sang de nos héros et la vic- 
toire de nos généraux. 

Cette Union civique réclame pouï- le pays les 
conditions mêmes de toute grandeur nationale : 
un pouvoir fort et décentralisé, le respect des 
traditions et le sens de notre histoire, de l'ordre, 
de la méthode, de la concorde. Aucun de nous 
rrc doit sacrifier, pour arriver à cette union, la 
vérité. Ce serait mal servir la cause du pays 
que de commencer par des concessions. L'erreur 
n'enfante que le désordre et l'injustice. Cepen- 
dant, les esprits les plus fermes peuvent être en 
même temps les plus larges, s'ils cherchent la 
base d'une union dans les idées sur lesquelles 
ils s'accordent avec leurs concitoyens. Cette 
Union civique ne sera pas la confusion de toutes 
les doctrines, mais la coalition de tous les patrio- 
tismes éclairés, mettant un terme à toutes les 
persécutions religieuses, et concentrant tous ics 
efforts et toutes les activités non sur les futtes 
intestines, mais sur la grandeur de la France. 
Qui trouvera cette formule ? Qui inspirera la 
confiance, en nous montrant un clair dessein 
avec les vertus d'autorité et de direction ca- 
pables d'assurer le triomphe de cette Union 
civique ? Nous l'ignorons, mais celui-là trouvera 
bon accueil non seulement près des catholiques 
de Picardie, mais encore près de tous les hommes 
d'ordre qui, en parcourant notre désert et en 
voyant nos ruines, savent quelles fautes ont 
préparé nos malheurs et quelles idéologies chi- 
mériques ont rendu possible l'invasion. Nous 
avons la \iiioire et nous l'avons payée assez 
cher pour ne pas profiter d'une expérience coû- 
teuse, mais peut-être salutaire. 

LA FORMATION CIVIQUE DES CATHOLIQUES 

Dès le i5 janvioj 1919, la Croix faisait écho en ce» 
termes à la parole de Mgr de la Villerabel : 

Dans la belle conférence où il a tracé, en 
termes aussi larges que précis, le programme des 
(( Jeunes », le P. Sertillanges a souligné le 
« dénivellement » qui existe, en France, entre 
la formation religieuse et la formation profane 
du catholique. La première, même chez les 
esprits supérieurs et les « intellectuels », est le 
plus souvent vague, sommaire, primaire ; la 
seconde est parfois poussée très loin, même chez 
les enfants du peuple. Ce dénivcllement place la 
religion dans une situation inférieure, subal- 
terne, dans la vie publique et privée, et déter- 
mine cette ignorance religieuse qui est le ver 
rongeur de notre société moderne. 

Dénoncé avec persévérance, depuis plus de 
quarante ans, par les personnalités les plus auto- 



4^ 



« L ACTION CATHOLIQUE )) 



riséeSj ce mal préocxîupe enfin lîopimon des 
catholiques, et d'heureuses mesures sont prises 
pour le combattre énorgiquement. Signalons, par 
exemple, à côté de l'œuvre admirable des dames 
catéchistes, les cours supérieurs de religion qui 
vont s'ouvrir à l'Institut catliolique pour des 
messieurs se vouant à la catéchisi^tion, sou® l'au- 
tordt/é du cltergc, de jeunes ^gens des paroisses 
et des patronages de Paris. 

Il existe un autre .« dénivelkmen't » non moins 
grand et au.ssi funeste, qui doit piréoccu-per, lui 
aussi, tout .catholique digne de ce nom, fCt pro- 
voquer d'urgence les mesures les plus éneaigiques. 

C'e-st celui qui existe, dans le chréticoi de nos 
jours, entre sa formation d'homme piivé et sa 
fornitTtion de citoyen. 

La rmoralc do Ghrisi n'est pas ^aitc soulcment 
pour Jcs individus, le for intérieur de la con- 
scicjîce et les relations strictement -privées. Elle 
est, en même temps, sociale, et doit 'Xé.gJ«r les 
gouvernements, les institutions et le^ lois ; et 
non pa» seulement les lois que l'on Oippelle plus 
,partJculièi!ement >socia!es, mais toutes les jois, 
:de quelque nature qu'elles soient, parce que 
toftttcs elles doivent :s'ii>spirer de .la justice et de 
la<olia^rit.é, «t lendin; :à faire r^ner.JÏieu « -sur la 
terre comme dans le oiel ». 

Or, la morale publique tienit, dans la forma- 
tion et dans les préoecupations des catholiques, 
iu«c place iieaucoup moins grande que la morale 
individuelle. Elle n'a fait sooi apparitipn dans 
ilos .catéchismes qu'à la fin du dernjor .-siècle, 
•lorsque d'intelligentos iiiilifftives, telles .que celle 
■de 'Mgi- Goulihi'-Sçiulard, archevêque d'Aix, ilirent 
enseigner aux jejiues ^en-s îles devoirs civiffue* ot 
.électoraux. -Elle n'est entrée dan-s^ lu plujwrt .des 
écoles libres .que lorsqu'une initiative, venue 
de oos adversaires, ,a .établi pour tout-os les écoles 
publiques et .privées l'obligation d'mi enseigne- 
moent civique ; et, de nos jours encore, -si nous 
examiaiions les manuels aiviques qui sont entre 
les mains des enfants catholiques, même dans 
beaucoup d'écoles chrétiennes, nous -constate- 
rions que les principes civiques qu'ils reçoivent 
sont ceux de la Révolution, des Droits de 
rjaPBime et de la philosophie athée plutôt que 
ceux de l'Evangile et de l'Eglise. Dans ce -cas, 
l'instruction reçue est pire que l'ignorance, 
parce qu'elle n'est qu'erreurs et préjugés. 

Par suite de ce dénivellement, trqp de catho- 
liques sont insuffisamment formés à l'exercice 
de leurs droits et racconr^lissement de leurs 
.devoirs cle citoyen. 

Avant de preudre un métier, ils sont a,pprentis. 
et il.s ne devieninont bons ouviicrs, et plus tard, 
bons patrons, que s'ils ont fait un -apprentissage 
sérieux et jnétîiodique. Au&.«i, dans les patio- 
nage-s, a-t-on multiplié avec .i;aison les cours 
techniques, et l'on coj:isidère justement comme 
œwTes excellenti'S ces écoles professionnelJcs où 
lîon s'efforce de dégager, au sein de la jeu- 
uesse catholiqute, une élite ouvrière. 

On forme aussi avec grand soin nos iulurs 
soldats. Les Sociétés de pi'éparation militaire sont 
prosipèrcs dans nos œuvres de jeunesse. Chaque 



cdimanche ont lieu les <ai:ercicQS physiques qui 
entraînent et "forment le corps. Qui ne connaît 
l'œuvre si utile et si étendue que poursuit de- 
puis plusieurs années la Fédération sportive des 
patronages de France ? Sur ce point, de leur 
propre aveu, nous avons devancé nos adver- 
saires. 

En même temps que l'on prépare ainsi les 
futurs ouvriers et les futurs soldats, s'occupe-t-on 
avec le même soin de former les citoyens de 
demain ? Ces jeunes gens dont on assouplit les 
muscles et auxquels on 'fait des cours profession- 
nels apprennent-ils les devoirs qui les attendent 
dans la vie publique à leur majorité ? Con- 
naissent-ils les relations de l'Eglise et de VEtat, 
les questions d'enseignement qui sont en discus- 
sion, le rôle du ^Pajpe, les libertés que doivent 
jnevendiq-uer les -catholiques, au moins .flulunt et 
phïs que les lois .du foot-ball ? Se paséion-nent- 
i's pour ces questions vitales autant et plus que 
pour les matctbes ? -Lor.squ'ils Ciiuse-nt entre eux, 
de quoi purlont-ils ? E^t-f,? des soHff.ra^^ces de 
il'iigiise de France, des caloiaanies qui sont diri- 
gées contre le Saint-Siège, de la-oriae qui m^inacc 

notice enseignement catliolique ou ile vélos et 

d',aéros ? 

Et la question que je pose, à propos des jeunes 
gens de nos patronages, je la pose aussi à propos 
des grands élèMCS .de nos grands collèges catho- 
liques. Connaissent-ils les grands héros do nos 
luttes catholique-s .d'hier et d'aujourd'hui, Men- 
tale m bcil, Yeui Ilot, de Mun, comme .ils oon- 
;»aisseut les as de l'aviation ou les vainqueurs 
d«s nirtlQh(>« ? 

J2t -cependant, il le faudrait ; car les questions 
politiques, étant souvent fort coiropliquées, 
nécessitent des élude-s ; et il faut bien nous 
mettre dans l'esprit qu'un bon citoycir ne 
s'improvise pas .plus qu'un boa ouv.rj.e.r ou 
qu'un bon soldat. 

Jouissant de ses , droite civiques, tout Fiançais 
doit s'en .rendre dign<e en suivant d'aussi près 
que ^possible les affaires publiques. S'il a le devoir 
de voter, comme l'enseigne le catéchisme, il a 
nécessairement celui de s'entourer ,de toutes les 
lumières nécessaires pour bien voter, en connais- 
•sanoe de cau.se ot selon les lois de la morale 
sociale. Y a-t-il pour les citoyens catholiques un 
enseignement civique ? Et par cela j'entends 
non seulement des cours donnés à quelques pri- 
vilégiés dans quelque réunion s-elect, ou jnièmc 
oes conférences organisées un peu au hasard, et 
qui, trop souvent, ne laissent aucune trace dans 
l'esprit des auditeurs, mais une formation con- 
tinue et méthodique faite pour la masse autant 
que pour l'élite. 

L(."S -ouvriers socialistes la reçoivent, eux, dans 
leurs réunions syndicales, leurs Bourscsi de tra- 
vail ; la maçonnerie la donne ré:guilièrement à 
ses adhérents dans ses Loges et dans ses Ateliers. 
Quel est l'organisme qui la donne aux catho- 
liques ? A l'église, on n'ose guère.sorlir des prin- 
cipes généraux, de peur de « faire de la poli- 
tique » ; ce qui serait l'abomination de la déso- 
lation dans le lieu soint. Mais, ailleure, y a-t-il 



« L ACTION GATHOLIOUE » 



4 



des cndraits où l'on donne aux catholiques un 
enseignement civique pratique ? Ce qui m'en Tait 
douter, c'est la constatation qui a été faite dans 
beaucoup de réunions où catboliques et socia- 
listes se sont rencontrés, en particulier dans les 
orgauisatioiis s'occupnnt des pupilles de la na- 
tion, et que jiae rapportait, il y a quelques 
semaines à peine, un vicaire général : nos 
adversaires y sont souvent au courant des lois 
plus que nos amis. 

La cause du mal a été signalée par Mgr do la 
Vitîerabel. évtque d'Amiens, avec toute l'auto- 
rité que lui donne sa dignité et sa -valeur per- 
sonnelle. Parlant récemment à son clergé, il 
appelait de ses tœux une U-nion civique de'; 
ccithoUqaes. « large dans ses cadres, étendue dans 
&es plans, puisqu'elle aurait pour but le pro- 
grès r-eligieux, politique, économique et ■social 
de la plus grande Fronce ». 

Cellf Union n'cxi?tc pas ; avec l'é.vèque 
d'Amiens, nous appelons de tous nos vceux sa 
crétition. 

JÇAN GtlRAUP. 



ACTION CIVIQUE DES CATHOLIQUES 



Prepinaies iioilpee et mmi 



Du nouveau ûentre allemanti 



tt) 



La guerre mondiale et la révolution ont 
détruit la vieille Allemagne. C'est au nïrHeu 
du tumulte et des passions que s'enfante 
la nouvelle. Une démocratie 'libre et sociale 
est à naître ; toutes les branches de la fa- 
mille allemande, toutes les classes, "toutes 
les professions, tous les citoyens, sans ac- 
ception de foi jeligieuse ou de parti, doi- 
vent g'y trouver à l'aise. La création de 
cette Allemagne nouvelle doit être Tœuvre 
non d'un parti s'arrogeant la dictature, 
mais du peuple entier. Tous les partis veu- 
lent et doivent y contribuer. Mais, à cette 
fin, tot>s les partis ont 'besoin de se modi- 
fier et dans leur essence et dans leur forme. 

Un nouveau Centre 

est dontî à créer; les changemewt'S de notre 
éDOfjue y contribueroiït. Reconnaissance, 
sans arrière-pensée, d'une République 'dé- 
mocratique, lutte contre toute domination 
de classe, quelle qu'elle soit; ordre 'dans la 
liberté, reniement public du mainmonisme 
et du matérialisme contemporains, culte des 



(11 Traduit par la D. C. stjT le texte allemand 
publié dans rEcho der Gegenwart (Aix-la-Glia- 
peQle). 27 ùéc. 1918. 



valeurs idéales, «eûtes capables âo rondre 
un peuple et un Etat sains: telles sont 
Ips bases d'airain sur lesquelles doit se fon- 
der sa rénovation. 

£n tant jque parti populaire chrétie.i 

le nouveau Centre doit co-mprendre toutes 
tes classes sociales, hommes et femmes, qui 
reccn naissent ces principes ; c'est a^e'c ce 
inot d'ordre qu'il faut aller aux élections 
de l'Assemblée nationale. Le Centre ne doit 
pas périr .; il doit de nouv-eau pro pcrer, 
j;n;ais avec de nouveaux i)uts et sur de plus 
larges fondements que jusqu'ici. Cette 
transforna.ation et cette rénovation reposent 
sur les ^rjjQcipes suivants : 

iets ipriftcip^ du Centre 
I - f'OLI TIQUE (EXTÉBXEURE 

1. — Conch>sion immédiate .d'une paix 
p,retiimainaif.e. Conclusion aussi rapide que 
possÀbile d".une paix mondiale avec entente 
et irécQnciliation des peuples. 

2. — Fixation (dos rapports des peuples 
et des Etats entre eux sur la hase du droit 
éternel et .non de la violence. Constitution 
d'un droit lintern-ational conforme aux prin- 
ciipes GhrétienrS. Judépejnda.nce complète du 
Samt-Siège garantie par le droit interna- 
tional. 

S. — Etablissement d'une Société des na- 
tioius avec droits ésaux pour les gj^andes 
et les petites nations' ; arbitrage obligatoire 
pour tpus les diiTérends. Large désarme- 
ment réeip.roque et simultané. 

^- — Protection des minorités nationales 
dans vtQus ,les Etats. 

5.. — Béforme com,plète de la diplomatie 
au point -de vue du personnel et des nié- 
ithodes. Suppression des traités secrets. 

6.. — Liberté du déve'lo-ppement écono- 
mique et traitement égal .de tous les 
peuples. Liberté des mers. 

7. —'Fixation d'un Gode international con- 
cernant la production et les .assurances du 
.tr;avail. Adoption de mesures seniblables 
pour les employés. 

8. — Constitution d'ufl domaine colonial 
suffisant aux besoins de TMlemagne. En- 
couragements à l'éducation et ,à la chris- . 
tianisation des indigènes. Suppression de 
l'esclavage sous toutes ses formes. 

n — POLITIQUE INTÉRrEURE 

A. — Constitutioai 

1. — Convocation rapide de l'Assemblée 
nationale pour l'établissement d'une nou- 
velle Constitution. 

2. — ^Conservation de l'unité de lEmpire 
et aÛ'ermissement de l'idée impériale. Res- 
pect des particularismes allemands au 
moyen d'une Constitution fédéraliste à base 
démocratique. 



44 



« L ACTION CATHOLIQUE » 



3. — Droit de vote égal avec représen- 
tation proportionnelle et droit de vote pour 
les femmes dans l'Empire, les Etats fédérés 
et les communes. 

4. — Gouvernement démocratique, repo- 
sant sur la confiance en la représentation 
nationale, et muni d'un pouvoir exécutif 
fort dans l'Empire et dans les Etats fédé- 
rés. 

5. — Pour toutes les classes de la nation, 
droit égal de participer aux fonctions ou 
emplois publies, sans tenir compte de l'es- 
prit de caste ni des privilèges de classe. 

6. — Maintien 'd'un corps de fonction- 
naires professionnels, indépendant et dont 
l'exisionce soit garantie. 

7. — Liberté de la parole et de la presse, 
liberté de réunion et d'association. 

B. — Politique économique et sociale 

i. — Réalisation méthodique d'une ges- 
tion nationale en vue du bien général et 
en fonction de la production. Respect ab- 
solu des gestions particulières dépendant 
de la propriété individuelle. Gestion pu- 
blique des métiers qui s'y prêtent par l'Etat 
ou les communes, par des Sociétés ou des 
Corporations. Suppression de tout mono- 
pole réalisé par des capitaux privés. 

2. — Ravitaillement national assuré par 
les encouragements à la production agri- 
cole. 

3. — Protection et encouragement des 
métiers nécessaires à un corps économique 
sain : conservation d'une vigoureuse classe 
agi^jcole, encouragements à la constitution 
d'une classe ouvrière saine, respect des 
intérêts légitimes du commerce. Protection 
égale des producteurs, des consommateurs 
et de leurs organisations. Préférence for- 
melle accordée au bien général sur tous les 
intérêts individuels ou corporatifs. 

4. — Continuation d'une politique sociale 
favorisant les populations urbaines ou 
agricoles, tout on respectant de la manière 
la" plus absolue, dans la législation, la per- 
sonnalité et la dignité humaines. 

5. — Politique territoriale en vue du 
bien commun. Réforme complète de l'habi- 
tat et des colonisations. Colonisation inté- 
rieure. Augmentation de l'activité agricole 
par la mise en valeur des domaines de 
l'Etat et des grands domaines fonciers qui 
s'y prêtent. 

6. — Répartition des charges fiscales 
conformément aux capacités des contri-, 
buables. Taxation rigoureuse des gros re-* 
venus, des grandes fortunes et des accrois- 
sements de richesse immérités. Evalua- 
tion aussi rigoureuse que possible des pro- 
fits réalisés pendant la guerre. Améliora- 
tion des méthodes de répartition de l'im- 
pôt. Prévention des fraudes fiscales et de 
la fuite des capitaux à l'étranger. Suppres- 
sion des grosses différences dans les 
charges fiscales des communes. Prise en 



considération de l'état de famille et du 
nombre des enfants dans la répartition des 
impôts. 

7. — Sollicitude consciencieuse, parant 
aux besoins des invalides de la guerre et 
des familles des militaires décédés. Amélio- 
ration du système de fixation des pensions. 
Vote d'une législation des loyers contenant 
des clauses spéciales en faveur des com- 
battants. 

C. — Politique morale 

1. ^- Encouragements au développement 
moral de la nation sur la base des prin- 
cipes chrétiens. 

2. — Politique efficace' de repopulation. 
Mesures en faveur des familles nom- 
breuses. Protection de l'enfance et de 
l'adolescence. Conservation et affermisse- 
ment de l'idéal de la famille chrétienne. 

3. — Rénovation de l'éducation et de 
l'instruction dans un sens démocratique, 
national et égalitaire, en même temps que 
respect absolu et utilisation pratique con- 
stante des facteurs d'éducation moraux et 
religieux. Maintien des écoles primaires 
confessionnelles. Respect du droit des pa- 
rents sur leurs enfants. (Liberté de l'in- 
struction et de la science. 

4. — Possibilités d'un libre développe- 
ment des capacités individuelles par la 
suppression de privilèges démodés et de 
tout esprit de caste à l'école. 

5. — Liberté pour les femmes de colla- 
borer h la restauration et à la conserva- 
tion de la vie populaire allemande ; pour- 
suite de ce but par la considération et 
l'utilisation totale de la personnalité fémi- 
nine. 

6. — Liberté de conscience. (Liberté des 
exercices religieux. Ni faveur ni défaveur 
en raison des croyances religieuses dans 
quelque domaine que ce soit de la vie pu- 
blique. Liberté dos Associations religieuses, 
des cérémonies dans les églises et des So- 
ciétés cultuelles des diverses confessions. 
Collaboration intelligente de l'Eglise et de 
l'Etat. Aucune modification violente dans 
les rapports de l'Eglise et de l'Etat ; res- 
pect des convictions et des exigences légi- 
times de la conscience des populations 
croyantes. 

Du Parti catlioliiiue suisse 

Les journaux suisses ont publié, en jan- 
vier, ce programme du parti catholique 
suisse, qu'on appelle encore, indifférem- 
ment, « parti conservateur populaire », ou 
« parti conservateur catholique », ou 
« parti conservateur » : 

Chers Concitoyens, 

Le Comité soussigné s'est rendu à Berne, 
mardi 17 décembre. Il a décidé, à runanimité, 
vu la gravité des temps actuels, et sans 



« L ACTION CATHOLIQUE )) 



^ ^ 
^D 



attendre la réunion générale du parti conser- 
vateur, qui sera convoqué pour une date très 
prochaine, de faire connaître par un manifeste 
ies principes et les vues des conservateurs 
suisses au sujet des questions brûlantes qui 
sont à l'ordre du jour. 

Action catholique en faveur des masses (*) 

Les puissantes commotions qui ébranlent en 
ce moment la société et qui sont la suite des 
maux de la guerre ont une cause qu'il faut 
chercher plus profond et plus loin que dans 
les calamiteux événements des cinq dernières 
iinnées. Cette explosion générale de révolte 
contre l'ordre social est la conséquence de la 
déchristianisation du monde. Pour rendre au 
inonde une paix véritable, il n'est qu'un seul 
moyen, c'est de reconstruire l'ordre social sur 
ie fondement du christianisme. 

L'Etat moderne, pour pouvoir remplir sa 
mission de salut public, doit s'organiser d'après 
les principes de la démocratie chrétienne. Ne 
>»emble-t-il pas que Léon Xlil pénétrait l'ave- 
nir d'un regard prophétique quand il demandait 
uux catholiques, voici vingt-cinq ans, d'engager 
une action puissante en faveur des masses, 
oans un accord fraternel avec les autres classes 
l'u peuple et quand, dans son Encyclique sur la 
constitution chrétienne des Etats, il condam- 
nait aussi bien l'accaparement du pouvoir par 
i"S classes supérieures que le régime d'une 
république prolétarienne qui exclurait de la 
\ie publique les citoyens des autres catégo- 
ries sociales ? 

Protection de la famille 
et défense de la propriété 

L'Etat doit donc garantir à tout le peuple 
■.me part convenable des biens de la vie. Le 
l.remier objet d'une politique éconoimique chré- 
tienne doit être d'aider l'ouvrier à sortir de 
sa condition précaire et à avoir accès à la pro- 
priété, à acquérir un chez soi et à s'élever à une 
situation indépendante. 

Par là, nous protégerons la famille. Son bien- 
rire, son accroissement et son indissolubilité 
doivent être l'objet de notre plus vive sollici- 
tude, en un temps où le sociahsme travaille 
fiévreusement à la détruire. Pour ce motif, nous 
lutterons contre tout projet d'abolition de la 
propriété privée, car le droit de propriété est 
un droit naturel et sanctionné par le Déca- 
logue, et l'on ne peut, d'ailleurs, concevoir sans 
lui ni la famille, ni l'Etat lui-même ; car il est 
ime institution indispensable pour leur bien-être 
et pour leur progrès. Les mesures les plus 
ingénieuses qui seraient imaginées pour y sup- 
pléer ne le remplaceraient jamais dans le rôle 
capital qu'il joue comime stimulsmt de l'activité 
générale. 

Fraternité chrétienne 
et libération du joug socialiste 

La réconciliation des classes par une réforme 
sociale fondamentale, voilà ce que nous vou- 
lons, et non point la lutte des classes. La dis- 
parition du contact personnel entre le patron et 



(1) Les sous-titres ont été ajoutés par la D. C. 



l'ouvrier a été fatale à la cause de l'harmonie 
sociale. Il faudra rétablir la notion de la frn- 
ternité chrétienne entre les membres des di- 
verses classes de la société. C'est là une des 
tâches qui incombent particulièrement à notre 
association. lî est urgent d'arracher au joug 
des organisations socialistes les éléments ou- 
vriers chrétiens et patriotes : la leçon des évé- 
nements récents nous y convie avec l'éloquence 
la plus pressante. Nous avons rimpérieux de- 
voir de favoriser toutes les associations qui 
sont un renfort pour l'ordre social, pour la 
religion et pour la patrie. 

Organisations à promouvoir ou développer 

Mus par ces considérations, nous proposons 
à votre adhésion les mesures d'organisation 
suivantes : 

1" Il est recommandé à tous les ouvriers et 
employés appartenant à des Syndicats et asso- 
ciations socialistes de sortir de ces organisa- 
tions, qui, ainsi qu'on l'a vu, sont au service 
de menées antisociales, et de se faire agréger 
aux associations ouvrières et aux Syndicats 
chrétiens-sociaux ; 

2° Le projet de fondation d'une Fédération 
ouvrière chrétienne-sociale se plaçant sur le ter- 
rain patriotique reçoit Tapprobation du parti 
conservateur suisse, qui donnera tout son con- 
cours pour sa réalisation ; 

3" Nous recommandons de développer et de 
porter au niveau des exigences actuelles les 
organisations professionnelles de la classe 
moyenne, de façon qu'elles fournissent une 
solide protection' à la classe paysanne, à celle 
des artisans et à la classe commerçante \ 

4° Les groupements politiques et religieux ef 
leurs Cornités se feront un devoir, eu égard à 
la gravité des temps, de redoubler de zèle et de 
dilTsence dans le travail de la propagande des 
idées et dans celui de la concentration et de l'or- 
ganisation des forces catholiques, soit dans le 
domaine religieux et charitable, soit dans celui 
de la politique sociale. 

Réformes législatives 
d'ordre politique et social 

Parmi les nombreux projets politiques et 
sociaux qui préoccupent en ce moment l'opi- 
nion publique suisse, les suivants doivent 
prendre place dans notre programme : 

I. Refonte de la constitution fédérale en vue 
de sa simplification. 

II. Réforme de nos institutions militaires, 
c'est-à-dire: désarmement aussi complet que le 
permettra le soin de notre sécurité: extirpation 
de tous les abus et perfectionnement des insti- 
tutions qui ont pour objet le bien du soldat et 
notamment de celles du service de santé. 

III. Révision et parachèvement de notre légis- 
lation sociale, à savoir: 

1° EtabHssement de conditions de salaires et 
de gain plus justes en faveur des classes tra- 
vailleuses. Fixation de salaires minimums et par- 
ticipation des ouvriers et des employés aux 
bénéfices des entreprises par actions. Populari- 
sation de la propriété, de manière à faciliter à 
tous la création d'un chez soi et le bienfait d'une 
existence indépendante. Réforme de l'habitation, 
avec l'appui cle la Confédération, du canton et 
des communes : 

2° Création d'une Caisse générale d'assuranca 



4<? 



« l'action catholique » 



en fa'vV'iir des invalides, des vieillards, des 
^ euves et des or^heitins-, par la Confédé ration, 
avec la coopération du patronat et des^ assurés^. 
ilevision de la loi sur Tcissurance contre la ma- 
ladie et les accidents ; 

3" Révision de la loi s-ilr les fabriques-, au vu 
des renseig-nements qui seraient fournis- par une 
enquête populaire. La réforme doit viser pre- 
mièrement au raccourcissement de l'a journée de 
travail, dans la mesure c-ompatible avec les inté- 
lêts économiques- de la Suisse et en considérant 
les conditions différentes des professions ; ello 
doit tendre, en outre, à améliorer les prescrip- 
tions relatives au repos des ouvriers et celles 
qui ont pom* objet la protection des jeunes g-ens 
et des femmes ; elle doit enfin se proposer l'in- 
stitution de surveillantes de fal)rii:fues et réta- 
blissement de règles pour le travail à domicile ; 

4° Protection du droit au travail par une 
rég'lementation légale du droit de grève; 

5° iMesures pour favoriser l'idée de solidarité 
entre les classes profe9sionnelles et pour l'apai- 
sement des conflits d'intérêts. Création d'offices 
de salaires et d'offices de conciliation; promul- 
gation d\me loi sur les métiers. 

IV. Mesures contre Tacc apaisement, Fusure et 
rexpioilatîon des masses a« moyen des trusts et 
monopoles- industriels et commerciaux. Revision 
de la loi sur les Sociétfés par actions. Mise à con- 
tribution des grandes entreprises pour railége- 
ment des charges sociales des cantons et des 
communes. 

V. Protection de la petite propriété agricole et 
mesures en faveur de l'économie rurale et 
alpestre. Amélioration des terrains pawres. 
Lutte contre l'endettement du soi' et contre la 
spéculation immobilièi^e. 

VI. iMesures en faveur de la santé publiqinî, 
notamment contre la tuberculose et l'alcoolisme. 

VIÏ. Défense de nos intérêts économiques gé- 
néraux contre la menace d'une ruineuse concur- 
rence étrangère. 

vrir. Défense des fondements chrétiens du 
mariage et de la famille. Résistance aux tenta- 
tives de destruction de la propriété privée et du 
droit d'iiéritage et aux idées malsaines en ce qui 
concerne le rôle de la femme dans- la famille et 
dans la vie publique. 

En ce qui concerne les ressources nécessaires 
b l'Etat pour l'aceoraplissement de sa miss-ion 
d'utilité générale, nous estimons que, eu égard 
awx eonjon<'tures économiques actuelles, c'est 
la grande propriété et les forts revenus qm doi- 
vent être mis le plus largement à contrib«lion. 

Devoir de rendre à l'Église 
sa pleine liberté 

Ce n'est que par un renouveau de vie reli- 
gieuse que notre pa-j-s se défendra avec succès 
coûtée le bouleversement des noffiom» morailes 
qui est la conséquence de la guerre. Pour cela, 
il faut à TEglise toute sa liberté. Les lois d'ex- 
( eption qui entravent son action sa-lutaire doi- 
vent disparaître. De nvéme que nous reconnais- 
sons à l'Etat pleine liberté d'action et pleine 
autorité dans son domaine, de même nous récla- 
mons pour l'Eglise toute latitude d^agir dans sa 
sphère. C'est un fait universellement reconnu 
que, partout où rEglise exerce son influence sur 
le cœ.ur du peuple, on rencontre l'amour d« 
l'ordre, le respect de l'autorité et le dévouement 
au bien commun. Les événements que nous 



venons de vivre l'ont prouvé une fois de plus. 
L'harmonie entre l'Eglise et l'Etat est une 
condition fondamentai-s pour la guérison des 
blessures que la guerre a faites à la pauvre 
liamanifé. 

Berne, le 17 décembre î9i8. 
Au nom du Comité central du parti conser- 
vateur popuJaife suisse : 

Le président:: 
De.schenaux, conseiller national. 

Le secrétaire: 
Hans vo.N Matt, conseiller natloneiZ. 

L'occasion et le Lut de ce programme 

— informations néces.^aires à qui veut en 
saisir la portée — sont indiqués dans une 
lettre de Berne à la Libe-rté de Fribourg 
(7 janv. 1919; :. 

Le progranaaie social, du Comité eeatral du 
parti conservateur populaire suasse a été biea 
accueilli, en général, par la presse catholique. 
Elaboré, eoinme on sait, dans la réunion du 
17 décembre, à Berne, en présence de la plupart 
des députés catholiques aux diambres jEédé- 
laleSv ce programme vise surtout a renforcer 
l'action sociale des catholiques suisses, à la 
suite des événements qui ont démontré avec 
tant d'acuité la nécessité d'une orgaiiisation 
mieux adaptée à la situation. Par la force des 
choses, ce progiamme tauche piresque exclu- 
sivement les questions de propagande et d'or- 
gamsation sociale. On a couru au plus pressé. 
D'ailleurs, le parti conservateur catholique est 
fondé sur un programme générarl et sur des 
principes qui ne sont pas périmés. Il est donc 
oiseux de recherclicr dans le manifeste du 
17 décembre des déclarafions sur des points 
déjà résolus antérieurement, et qui ne sont 
contestés par personne. Nous n'avons qu'à re- 
lire le programme de fondation du parti con- 
servateur cattiolique pour savoir que ce parti 
réclame la liberté religieuse intégrale et qu'il 
considère « le christ ianism,e comme le fonde- 
ment de la vie des peuples, le fondement des 
in»ti!iUi<jns publiques et sociales, le fondement 
de l'insirudiou et de l'éducation populaire ». 

De tout temps, le parti conservateur catho- 
liqpie s'e»i; proposé de « travailler à l'affermis- 
seaieat des assises chrétiennes de l'Etat et de 
la société ». Il a toujours déclaré qu'il veut 
(. légalité de ti'aitement pour toutes les confes- 
sioOiS », qu'il repousse et combat « toutes les 
lois et mesures d'exception contre les mino- 
rités confessionneUes dans la Confédération et 
les cantons ». Le programme intégral du parti 
conservateur populaire garantit également sa 
fidélité aux traditions et aux institutions fédé- 
ratives de la Suisse. Le même programme 
affirme que le parti conservateur se place sur 
le terrain de la réforme sociale chrétienne, 
qu'il réprouve la guerre des classes et qu'il 
s'efforcera de 9ut)stituer aux antagomsmes so- 
ciaux la solidarilé du peuple tout entier. 

C'est assez dire dans quel esprit le parti 
conservateur catholique abordera l'œuvre de 
la revision totale de la Constitution. 

Le manifeste du Comité central ne retranche 
rien de ce programme primitif. On aurait donc 
tort de lui reprocher son silence en des ma- 
tières qui ne sont pas en discussion. Le but 
de la réunion du 17 décembre et la pensée qui 



« L ACTfON GATllGH;,rQA;E )) 



47 



a dicté le manifeste du Gomité centpaL ornt- été 
avant ttiuè de rallumer le zèle des catfeoliqueS' 
suisses en faveur des réformes sociales, selon 
les principes de Timmortelle Encyclique de 
S. S. Léon XIII, qui doit demeurer, en tous les 
temps, et à pins forte raison au temps pré- 
sent, la charte de l'action sociale' chrétienne. 

Pour le reste, et surtout pour le grave pro- 
blème de la revision' totale de la Constitution:, 
raswmblée du 17 décembre s'es-t bornée' à 
prendre connaissance de- l'état actuel de la- 
question dans les milieux parlementaires, selom 
les données fouraies par le rapport introduetif 
de SI. le président Deschenaux. Il va sans dire 
que les décisions définitives, en cette matière 
comme aussi dans les questions connexes, sont 
résep\'6es à l'assemblée générale du parti con- 
servateur, dont M. Deschenaux- a annoncé la 
convocation dans le plus bref délai possible. 

Aujourd'hui, il s'agit de mettre à profit les 
terribles leçons des récents événements et de 
préparer les catholiques- suisses aux luttes 
formidables engagées déjà tout autour de nous 
par la révolution sociale internationale. 

Si le mouvement chrétien social grandit dans 
la Suisse cat'holiqîie, ce n'est pas ime raison 
pour le'parti conservateur catholique de l'igno- 
rer, et la droite parlementaire fait preuve-' de' 
clairvoyance en s'âssociant aux efforts de 
M. le docteur Feigenwinter et de ses auxiliaires 
en' vue d'orienter !«• peuple catlîoljque dans 
cette voie. 

Nos a-mis^ dfe la Suisse' allemande Sont peut- 
être en progrès sur la Suisse romande catho- 
lique sur le terrain de l'orgîinisation syndicale. 
N'oublions pas cependant l'es-sor puissant des 
œu-vres ouvrières à Fribourg et dans les autres 
oaiîtons voisins, sous l'impulsion du secréta- 
riat de l'Union romande des travailleurs catho- 
liques, si bien secondée p-ar son organe, l'Ac- 
txon sociaïe. 

Comme l'a dit 1\I. Feigenwinter, la politique 
sociale de la- droite parlement;Ure et des rra- 
tholiques en général ne doit pas s"insp.irer des 
principes faux et surannés du libéralisme éco- 
nomique. Nous avons, pour nous guider dans 
la tourmente actuelle, la lumière d'enseigne- 
ments plus hauts et plu& sûrs. Notre mère, la 
sainte Eglise catholique, qui a su trouver en 
tous les temps les- remèdes efficaces aux plaies 
sociales, aura encore le dernier mot dans la 
lutte suprême qui s'saaïonce; 

— ^^^ 

LÀ PRESSE PAROISSI^ÂLE 



Tel est le titre de lai « 'Lettre à mes parais- 
siens « écrite le 1" janvier gar i\I. le clianoine 
SooLA'NGE-BoDiN-, après leur avoir souhaité 
(I vaillante et sainte anrtée » (Dnlletin paroissial 
de Saint-Honoré d'Eyhiu, 1^"'' janv. 1919) : 

Pourquoi pas? Depuis l'armistice, tout 
le monde y pense, tout le monde en parle. 
Comme prôtre, rien de ce qui touche la foi 
et les mœurs ne peut m'être indifïërent ; 
comme citoyen, tout ce qui touche au bien 
de mon pays m'est à cœur. Et puis, on peut 



en pa;rler sans faire de la- politique. Est-ce 
faire de la politique, par exemple, que d'af- 
firmer que notre système de votation est 
ume injustice qui blesse grandement les 
lois de la famille et des compétences, et 
qui devrait être remplacé par le vote plu- 
ral propc/rtionné au nombre des enfants et 
des compétences? 

Est-ce faire' de la^ politique que d'aver- 
ti» mes paroissiens qu'un élu n'est pas un 
ch«£ qu'iJ.s^^ doivent suivre, mais un maii- 
dat>aia>e qui doit servir leurs intérêts, et 
que, par conséquont, ils doivent avoir 
d'avance un programme bien déterminé à 
imposer aux nombreux candidats qui vien- 
dront avant longtemps sollicitei' le.s s\if- 
frages ? 

Votre CiM^é dévoué. 

P.'S. — La Corporation des publicistes chré- 
tiens a fait éditer au B. G. P., 87, rue Lauris- 
ton, au prix de fr. 15, sous ce titre : Les 
reformes nécessaires, une liste de reveadica- 
tions- dé^s plus intéressantes, qui pourrait sefvir 
de progranmie, sans distinction, de parti, à tous 
les catlioliffues de France. Ce serait une bonne 
action de répandre cette brochure par centaines 
de mille. 

Après ce P:-S., ]\r. le curé indique à ses 
oua:illes quelques prablèmes urgents à' résoudre: 

i" r.es citoyens français qui^ veulent .«e 
faire reîig'ieux seront-ilS Voujmws oblij^s 
de s'expatrier? 

2° Les catboliques fra'npa4s seP(n\t-i?s 
toujours obligés de payer deUTt" écuîcs, celle 
dont ils ne Veulent pas, et relié qu'ils 
veulent? 

3" E'union sacrée consisterà-t-oile tSnê- 
jours dans le devoii* pour les ('atlrnliques 
de se taire et dans le droit pour les autres 
de t'CKtt fîire?' 



Cltsi les Pro testants français' 



Le Bistère iiiisîiKal ffimiii ?a êtraorpi 



Fondation d'une École supérieurff 

d'enseignement social et religieux 

Du Témoignage, « journal de l'Eglise évan- 
gélique luthérienne » (15 ja:nv. 1919) : 

Après avoir longuement discuté la ques- 
tioii du ministère féminin dans sa presse 
et dans ses synodes, l'Union nationale des 
Eglises réformées évangéliques a pris parti 
et a abouti. Nous avons signalé, dans le 
supplément que nous avons publié en oc- 
tobre, les deux tendances en présence. Les 
uns concevaient le ministère féminin comme 
distinct en droit du ministère pastoral, mais 



48 



<( L ACTION CATHOLIQUE )) 



voulaient que les femmes chargées de l'exer- 
cer eussent une culture générale et une 
préparation religieuse équivalentes ou 
presque à celles qui sont exigées des pas- 
teurs. Certains mômes envisageaient sans 
hésitation la possibilité d'un véritable pas- 
torat féminin. D'autre.'?, au contraire, vou- 
laient maintenir au ministère féminin son 
caractère de ministère auxiliaire. 

Quelle est la tendance qui a prévalu? Il 
semble bien que ce soit la première. Dans 
son numéro du 2 janvier 1919, le Christia- 
nisme annonce l'ouverture, à Paris, pour 
une date très prochaine, d'une Ecole supé- 
rieure d'enseignement religieux destinée à 
la préparation et au recrutement du minis- 
. tère féminin. 

Les élèves seront externes. 11 y aura des 
élèves régulières et des auditrices libres. 
Elles payeront une légère redevance. Les 
premières devront posséder un baccalau- 
réat de l'enseignement secondaire ou une 
culture générale équivalente qu'un examen 
spécial permettra de constater. Leur pré- 
paration aura un double caractère : social 
et religieux. L'enseignement social sera 
donné à l'Ecole déjà existante du service 
social organisée depuis plusieurs années 
par M. Doumergue. Uuant à l'enseignement 
religieux, nous ne savons encore quel en 
sera le programme et quels seront les pro- 
fesseurs chargés de le donner. Un diplôme 
sera délivré' aux élèves régulières qui au- 
ront subi avec succès un examen final. 

Il est difficile, dans l'ignorance où nous 
nous trouvons, de préjuger à l'avance du 
caractère de cette Ecole et des résultats 
qu'elle donnera. Attendons de la voir à 
l'œuvre. Mais quelques remarques sont ce- 
pendant possibles. 

En exigeant des élèves un baccalauréat, 
n'en limite-t-on pas le nombre d'une ma- 
nière bien étroite? La culture secondaire 
est-elle celle qui prépare le mieux à leurs 
futures fonctions les femmes que l'Eglise 
appellera à exercer le ministère féminin? 
Si les futures évangélistes doivent avoir 
pour se préparer à leur ministère la môme 
cullure que les pasteurs, pourquoi ne pas 
leur donner le même enseignement et leur 
accorder les mômes prérogatives? Et l'on 
en arrive au pastorat féminin. Egalité de 
culture, égalité de préparation, égalité de 
fonction. 

Nous avons, nous l'avouons, une tout 
autre conception du ministère féminin. 
Certes, nous ne voulons pas en écarter les 
jeunes filles ou les femmes de culture supé- 
rieure. Mais nous ne voulons pas non plus 
en écarter celles qui, tout en étant instruites 
(il faut qu'elles le soient), n'ont qu'une 
instruction primaire supérieure, que les 
brevets d'institutrice constatent. 

D'abord, elles sont le nombre dans nos 
Eglises. Or, si l'on veut qu'il donne tout oc 
que l'Eglise doit en attendre,- le ministère 
féminin aura besoin d'un personnel nom- 



breux. Ensuite, ayant affaire surtout avec 
le peuple, elles seront plus capables de le 
comprendre et d'en être comprises, a^'ant 
été moins intellectualisées. La préparation 
religieuse qu'il leur faut doit avoir le même 
caractère que leur culture ; c'est-à-dire 
qu'elle doit être à l'enseignement théolo- 
gique ce que le brevet est au baccalauréat. 
Cette préparation les mettra à même de lire 
et d'expliquer leur Bible avec intelligence. 
de faire une instruction religieuse et un 
catéchisme. Elle sera complétée par des 
connaissances pratiques et une certaine 
habitude des soins à donner aux malades. 
Elle fera d'elles les auxiliaires précieuses 
des pasteurs, et c'est d'elles que l'Eglise a 
besoin. C'est ce programme que l'Ecole du 
service ecclésiastique féminin, organisée à 
Courbevoie, s'est donné à tâche de réaliser. 
Nous croyons que c'est le bon. Nous n'en 
suivrons pas moins avec un vif intérêt le 
développement de l'P^cole supérieure, dont 
nous apprenons la création, et à laquelle 
nous souhaitons bon succès, et les béné- 
dictions de Dieu. 

CÉSAR Meyer, 



OUVRAGES SUR LOURDES 



Retraite du Pèlerinage National à Lourdes, 

par le T. R. P. Emmanuel Bailly, Supérieuir g(^- 
néral des Augustins de l'Assomption, 1" série : 
1915. In-12, xi-210 pages. Broché, 1 fr. 20 ; port, 

fr. 20 ; 2« série : 1916. In-12, 400 pages. Broché, 
2 fr. 40 ; port, fr. 30. 

Le Pèlerinage National à Lourdes : Jubilé 

de,s Apparitions, par Louis Guérin. In-18. 
320 pages, très nombreuses illustrations. Broché, 

1 fr. 20 ; port, fr. 26. 

Lourdes, les guérisons, pai- le docteur Bois- 

SARiE (t 1917). Trois vol. très illustrés. Chaque 
vol. in-S", papier glacé, 2 francs ; port, fr. 25. 

Le Miracle. A propos des guérisons de Lourdes, 
48 pages. — Le Surnaturel dans les guérisons 
de Lourdes, par le docteur Henri Guinier, 
32 pages. — Y a-t-il des miracles scientifique- 
ment prouvés ? par le P. D. Lodiel,, S. J., 
48 pages. — Le Fait de Lourdes : Sa valeur 
apolngétiqup, par Mgr Cnoi.LLT, archevêqTje d-3 
Cambrai, 32 pages. — Les Guérisons de Lourdes. 
Trois séries de rapports médicaux présentés à 
Paris. 58 pages. 58 pages et 48 pages. — Com- 
ment on constate une guérison miraculente : 
Sceur Julienne, par Mgr Alrert F.vrges. Cha- 
cune de ces huit brochures, fr. 20 ; port, 
fr. 10. 

Sur tous les ouvrages ci -dessus, remiset : 
7/6, 15/12, 70/50, 150/100. 

Les BIfracIes de Lourdes, Réponse à quelques 
objections p&pulaires, tract de 4 pages par l'abbé 
DuPLESSY. La douzaine, fi*. 3i5 ; pwt, 
G fr. 10 ; le cent, 2 fr. 50, port fr. 35. Le 
mille, 20 francs ; port, un colis postal de 
10 ki'los. 

BONNE PRESSE, PARIS, 5, RUB BAYA&O 



LÉGISLATION ET JURISPRUDENCE CANONIQUES ET CIVILES 



Textes 

Décret a Magni semper negotii » 

SUR LES CLERCS ÉMIGRANT 
DANS CERTAINES CONTRÉES DÉTERMINÉES 

[Amérique et Philippines 
ou colonies étrangères, même en Europe.] 



De ioni temps, VEçjlise s'est intéressée à la situa- 
tion délicate des praires qui s'expatriaient pour se 
rendre en des ré(jinns lointaines ; dii'erses dispo- 
sitions canoniques lémoiqnent de cette constante sol- 
licitude : la plus ancienne date du pontificat 
d'Alexandre III, et la plus récente est le décret 
Elhnographica studia urumalgué par la S. C. de la 
Consisioriale en date du a5 mars igii (i). 

Les voyages chaque jour miiltipliés et facilités 
motivaient, sur cet important sujet, une revision dé- 
finitive de la législation existante et sa mise en har- 
monie avec le nouveau Code de Droit canon. 

Cette tâche, entreprise à la prière de nombreux 
évêques d' Amérique et sur ripporls des Nonces et 
Légats du Saint-Siège, a été menée à bonne fin par 
la Consisioriale. Dans un décret du 3o déc. igi8, 
inséré aux Acta Apo^tolicae Sedis du i" févr. 
1919 (2), après avoir donné un exposé de l'état de 
la question — sommairement résumé ci-dessus, — 
la Congrégation promulgue le dispositif de la légis- 
lation nouvelle. En voici la traduction intégrale : 

Chapitre I«r 

Sans qu'il soit en rien déropré à la loi émanée des 
Congrégations de la Propagande et des Affaires de 
Rite orientai en ce '|ui concerne les prêtres émi- 
grants de ce rite, les règles ci-dessous devront do- 
rénavant être observées pour les autres prêtres. 

1. — Lorsque des prêtres quitteront l'Europe ou 
les régions du bassin de la Méditerranée pour émi- 
grer en Amérique ou aux îles Philippines, soit en 
vue d'un séjour de durée notable ou indéfinie, soit 



(0 A. A. S., I9i4. pp. i8a-i86. 

(a) Ce fascicule, qui porte le n* a de l'année iftift, 
nous parvient au moment où s'achève la mise en 
pages de noire livraison. Le n* i ne nous a pas 
encore été remis ; il n'a pas davantage été reçu par 
le» antres abonnés parisiens que nous avons pu 
Interroger. 



à titre définitif, c'est aux évêques et non pas aux 
Xicaires généraux ou capilul lires qu'il appartiendra 
de délivrer les lettres dimissoriales ; ils observeront 
toutefois les conditions suivantes : 

a) Il s'agit de prêtres du clergé séculier qui, à un 
titre canonique, ressortissent à leur juridiction ; 

b) Ces prêtres doivent, après leur ordination, 
s'être rendus utiles au diocèse au moins pendant 
quelques années ; 

c) 11 est nécessaire que, durant ce temps de mi- 
nistère, comme d'ailleurs pendant leur séjour au 
Séminaire, ces prêtres se soient montrés d'une con- 
duite irréprochable et aient acquis une science 
suffisante justifiant la ferme espérance que leur 
parole et leur conduite procureront l'édification des 
populations auprès desquelles ils demandent à se 
fixer, et qu'aucune souillure ne ternira jamais ]■* 
beauté de leur sacerdoce; à diverses reprises, le Siège 
Apostolique a, par de précédents décrets, exigé ces 
garanties ; 

d) Cette émigration doit se justifier par une rai- 
son sérieuse, comme le désir de se consacrer, à 
l'étranger, à l'assistance spirituelle de compatriote? 
ou autres fidèles, une grave raison de santé ou tout 
autre motif analogue en accord avec les prescrip- 
tiohs du Code, canon 116, en matière d'excardi- 
nation ; 

e) L'évêque du diocèse que l'on quitte est tenu, 
avant de donner son assentiment et de délivrer les 
lettres dimissoriales, de se mettre en rapports di- 
rects avec l'évêque ad quem (celle règle oblige 
(1 sub gravi » Fun et l'autre Ordinaires). 11 le ren- 
seignera sur l'ecclésiastique intéressé, sur son âge, 
son passé, sa conduite, ses études et les raisons de son 
départ ; il lui demandera s'il est disposé à l'ac- 
cepter et à lui confier quelque ministère ecclésias- 
tique : ce ministère ne doit pas se réduire à la 
simple célébration de la Messe, chaque fois du 
moins que le prêtre émigrant est jeune et jouit 
d'une bonne santé. L'Ordinaire ne doit ni donner 
son assentiment ni délivrer au prêtre les lettres 
dimissoriales avant d'avoir reçu une réponse affir- 
mative pour chacun des deux points de cette 
enquête ; 

/) L'évêque ad quem ne doit admettre le prêtre 
qu'on lui présente que si la nécessité ou l'utilité 
du diocèse l'exige ou le conseille, ou si un autre 
motif juste et raisonnable l'y autorise. 

2_ Les lettres dimissoriales seront non pas faites 

d'après une formule courante, mai» rédigées pour 
chaque c^is parliLulier : elles exprimeront le consen- 
tement temporaire, définitif ou révocable à son gré, 
de l'évêfiue du lieu que l'on quille, et donneront, 
avec l'acte d'acceptation de l'évêque ad quem, le si- 
gnalement itulividuel du prêtre: âge. origine et 
autres éléments de son dossier persontiel en vue 
d'éviter tiinte fraude sur son idenlilé. Les lettres qui 
sérarleroul de ce formulaire seront nulles et non 
avenues. 



5o LÉGISLATION ET JURISPRUDENCE CANONIQUES ET CIVILES 



3. — Reste en vigueur la clause du décret Elhno- 
graphica stndia qui décharge les Ordinaires d'Italie 
de la rédaction des lettres dimissoriales dont il est 
parlé à l'article précédent. Après accomplissement de 
toutes les prescriptions du n* i, ils feront un rapport 
à notre Sacrée Congrégation. Celle-ci donnera par 
écrit l'autorisation nécessaire, et copie en sera com- 
muniquée à l'un et à l'autre Ordinaires. 

4- — Il en sera de même pour les évêques d'Es- 
pagne et de Portugal, sauf que le pouvoir de déli- 
vrer l'autorisation est dévolu et réservé au légat du 
Siège Apostolique accrédité en ces pays. 

5. — Les prêtres non munis de la lettre dimîsso- 
riale ou de l'autorisation ne pourront être admis à 
exercer le saint ministère ; ceux qui peuvent pro- 
duire ces deux pièces auront cette faculté — à moins 
qu'une raison extraordinaire s'y oppose — même 
dans les localités où ils passeront, si la maladie ou 
tout autre juste motif les contraint à y faire quelque 
séjour. 

6. — Sous garantie de l'obeorvation de ces règles 
et de celles qui sont inscrites au litre I, liv. II, du 
Code canonique, les prêtres émigrés de diocèses d'Eu- 
rope pourront même, du consentement de l'un et 
de l'autre Ordinaire, être incorporés au clergé des 
diocèses d'Amérique et des îl«s Pliilippines. 

7. — Les prêtres émigrés de diocèses d'Europe 
pourront, en Amérique et aux îles Philippines, passer 
d'un diocèse à un autre, avec l'assentiment de l'évêciue 
du diocèse qu'ils veulent quitter et de l'évêque de 
celui où ils désirent entrer ; en cette circonstance, 
on suivra dans leurs lignes essentielles les prcsci'ip- 
tions des numéros i et 2, et on informera sans 
retard l'Ordinaire propre du prêtre en question, ou, 
s'il s'agit de prêtres italiens, espagnols ou portugais, 
le représentant de l'aiîtorité pontificale qui a délivré 
]a première autorisation d'craigrcr. L'obligation d'in- 
former l'Ordinaire propre du prêtre ou le représen- 
tant de l'autorité pontificale incombe à l'évêque qui 
accueille le prêtre dans ce nouveau changement. 

8. — Il est instamment recommarcdé à la sollicitude 
attentive des Ordinaires d'.\tnérique et des îles Philip- 
pines de se prcocrupcr <lu logement des prêtres émi- 
grés ; ils devront demeurer non pas dans des mai- 
sons privées, hôtels ou hôtelleries ouvertes au puJjlic, 
mais dans des maisons ecclésiastiques installées ou 
qu'on installera à cet effet, ou encore chez quelque 
curé ou dans une comniunaulc religieuse. S'ils op- 
posent à cet ordre un refus non justifié par une rai- 
son légitime, après un avertissement préalable pé- 
remptoire on leur interdira la célébration de la 
Messe. 

9. — S'il s'agit de religieux restant attachés à leur 
Ordre, leurs supérieurs poiirront les envoyer dans une 
de leurs communautés du Nouveau Monde. On obser- 
vera alors celle seule condition qui engage gravement 
la conscience des supérieure : on ne permettra l'émi- 
gration que de religieux de conduite cjteniplaire, de 
vocation sérieuse et éprouvée et pourvus do solides 
études ecclésiastiques, de manière qu'on puisse être 
assuré que leur départ sera -utile au bien des âmes et 
à l'édification des fidèles. 

10. — Les religieux autorisés à vivre hors de leur 
Institut, pour la durée de cette dispense, et les reli- 
gieux sécularisés sont soumis à la même législation 
que les clercs séculiers. 



Chapitre 11 



II- — Les clercs séculiers désireux de passer d'Eu- 
rope ou des régions du bassin de la Méditerranée en 
Amérique ou aux îles Philippines, en vue d'un bref 
séjour n'excédant pas sia: mois; n'ont pas à demander 
à l'Ordinaire des diocèses où ils veulent ee rendre 
rassentinn*nt requis pour le cas d'un séjour prolongé 
ou d'un établissement délinitif. 

12. — Ils doivent toutefois : 

o) Avoir un molif juste et honorable d'entreprendre 
ce voyage, en faire part j k'iir Ordinaire, « l'effet 
d'obtenir de lui des lettres dimissoriales ; 

h) Etre muni* de; Icitrcs dlmissoriaks de kur Ordi- 
naire, non pas fjtites d'après une formule ccjurante, 
mais rédigées pour chfKjuo cas p;ii li< ulier. en har- 
monie avec les piiescriplions de l'article a ci-dessu», 
et mentionnant le motif du voyage et la durée de 
l'absence autorisée ; 

c) S'assurer l'asscntinteiit, du Sainl-Siège : il sera 
notifié soit par notre Sacrée Congrégation, soi!, dans 
les pays où ils sont accrédités, par les légats du 
Siège apostolique ; un jUulif d'urgcnoe enipêchanl 
d'ajourner le dépari pourrait seul dispenser de ceile 
formalité, et cette circonstance sera mentionnée âans 
les lettres dimissoriales ; 

d). Se munir, en toute hypothèse, de la somme 
nécessaire pour voyager en des condilioBs conve- 
nables, non seulement pour l'aller, mais aussi pour 
le retour : à cet effet, l'Urdinaire doit veiller à ce que 
le montant du retour soit ou déposé dans une banque, 
ou assuré de quelque autre manière, afin que la 
rentrée de l'ecclésiastique né soit pas rendue impos- 
sible par une difficulté péciuiiairo. 

i3. — Les religieux autorisés à vivre hors de leur 
Institut, pour la durée de cjelte dispen*e, et les rch-' 
gieux sécularisés sont soumis à celte règle. 

i4. — Si, lorstju'uu induit temporaire est périmé, 
la maladie, ou un* aure juste raison, ou la néc«sité 
mettent un prêtre dans l'impossibilité de rentrer, 
l'Ordinaire du lie») pourra proroger le délai ; néan- 
moins, il en informera immédiatement l'Ordinaire 
propre du prêtre, ainsi que le représentant de l'au- 
torité pontificale qui aura autorisé le départ. 

Chapitre lil 

i5. — Les présentes lois, portées pour les prêtres 
émigrants, s'appliqueront également aux prêtres qui, 
sur les lignes de navig.ilion ou dans le* colonies 
étrangères, y compris l'Europe, assurent leur mittis- 
lère aux émigrants, agricullx!urs ou autr<es «juvrier» ; 
il en est ainsi, soit que ces prêtres se soient chargés 
spontanément de ce service, soit qu'ils aient répondu 
à l'appel d'une des oeuvres opportunément fondées 
d* nos jours eu faveur des émigrouls. 

16. — S'il était des pr.'tr.>s as^iez téméraires et 
orgueilleux pour émigrer sans observer ces lois, ils 
seraient ipso facto suspens a divinis; et si, à Dieu 
ne plaise ! ils poussaient l'audace jusqu'à continuer 
les fonctions sacrées, ils encourraient l'irrégularité. 
Personne, sauf notre Sacrée Congrégation, ne pour- 
rait les relever de ces peines. 

Donné à Rome, à la S. G. de la Gonsislonale. te 
3o décembre 19 18. 

f Gaétan, cardinal de Lai, év. de Sabine, secret. 
-)'• V. Sardi, arch. de Césarée, assesseur. 



LEGISLATION ET JURISPRUDENCE CANONIQUES ET CIVILES 



DI 



SOBÏEKTIOÎIS OFFICIELLES 

m PDFILLES DE Lfl SATISH 

Taux et mode d'emploi 

Le 9 décembre i9IS, le président de la 
section permanente de l'Office national des 
pupilles de la nation a adressé aux prési- 
dents des sections permanentes des Offices 
départementaux la circulaire ci-après, dont 
— conformément aux errements regret- 
tables suivis jusqu'à ce jour, même pour 
les documents d'un intérêt général — t7 a 
été impossible à beaucoup de personnes, 
aussi dévouées que compétentes et autori- 
sées, de prendre connaissance : 

Le décret du 19 août 1918 sur les subven- 
tions à accorder aux « pupilles de la nation » 
va entrer en application, et l'Office national 
vient de demander à cet effet un credit au Par- 
lement. 

Il nous a donc paru nécessaire, pour assurer 
une certaine unité de vues dans les délibéra- 
tions des Offices départementaux relatives à la 
fixation des taux de c-es subventions, de vous 
faire connaître les principes essentiels qui de- 
vront vous guider. 

C'est à chaque Office départemental qu'il 
appartient de fixer le taux et le mode d'emploi 
de ces subventions, mais il ne faut pas oublier 
que la répartition des crédits entre les dépar- 
tements est conférée a l'Office nationed. 

Le décret du 19 août a fixé les conditions 
dans lesquelles les subventions pourraient être 
allouées par les Offices départementaux aux 
parents, tuteurs, aux établissements publics 
ou privés, aux associations, aux particuliers 
gardiens de pupilles. 

Ces subventions ont pour objet : 

1° L'entretien ; 

2" L'apprentissage ; 

3» 'Les études des pupilles de la nation. 

Le décret ne prévoit aucune règle applicable 
aux conditions dans lesquelles le Conseil su- 
périeur fera la répartition entre les Offices dé- 
partementaux des subventions de l'Et-at ou de 
ses ressources propres ; il ne limite pas son 
action. 

Toutefois, cette action est en grande partie 
déterminée par les conditions que le décret du 
19 août impose aux Offices départementaux ; 
qu'il s'agisse, en effet, de subventions pour 
entretien ou apprentissage, que ces subven- 
tions soieut allouées aux parents, tuteurs, par- 
ticuliers gardiens de pupilles ou à des asso- 
ciations, groupeanents, établissements privés, le 
taux, variable suivant les circonstances, les 
ressources de l'allocataire, l'âge et la sant^é de 
l'enfant, est fixé par l'Office dépai-temental. 

Chaque Office déterminera donc, d'après le 
nombre des >< pupilles » et leurs besoins, la 
somme qui lui sera nécessaire, et demandera à 
l'Office national une subvention correspondante. 



Gomment concilier ces dispositions et celles 
de l'article II, qui donnent à l'Office national 
un rôle de direction et de coordination de l'ac- 
tion desdits Offices? 

Il est évident que l'Office national, en fait la 
secUon permanente qui a à assurer la direction 
et la coordination de l'action des Offices, ne 
saurait se désintéresser ni des règles d'après 
lesquelles les Offices départ-ementaux fixeront 
le taux des subventions, ni de l'emploi des res- 
sources mises à leur disposition. 

Subventions d'entretien. — Nous insistons 
auprès de vous sur le danger qu'il y aurait 
à généraliser les subventions d'entretien, sur- 
tout après le vote de la loi sur les pensions. 
Il ne faut pas que l'Office dépai-temental se 
transforme «n une sorte de Bureau de bien- 
faisance à l'usage des orphelins de la guerre. 
Son rôle est tout autre, et son effort financier 
doit tendre .'i faciliter aux pupilles l'appren- 
tissage d'une profession, la continuation 
d'études qui feront d'eux des hommes utiles. 
L'intérêt de chacun se confond ici avec l'in- 
térêt national. 

La subvention d'entretien devra donc être 
réservée aux enfants sans famille, dépourvus 
de toutes ressources, ou aux familles nom- 
breuses dans lesquelles le soutien vivant, 
malgré son travail, sera dans l'impossibilité 
d'assurer au pupille le minimum de bien-être 
matériel nécessaire. Dans tous les autres cas, 
la subvention d'entretien ne sera accordée que 
temporairement (maladie de l'enfant, de la 
mère, du tuteur.\ Elle variera suivant les cir- 
constances, l'âge et la santé de l'enfant. 

L'Office départemental, pour cette catégorie 
de subventions, devra fixer un maximum et un 
minimum., et les ressources demandées à l'Of- 
fice national seront calculées sur le taux 
moyen. 

En ce qui concerne les subventions d'entre- 
tien à accorder aux associations, groupements, 
étoibiissements privés, l'article du décret du 
19 août donne des précisions qui faciliteront la 
tâche des Offices. Ils auront à tenir compte 
de trois éléments d'appréciation : nombre des 
pupilles secourus ou gardés, moyenne du taux 
des subventions accordées aux particuliers 
dans le département, sommes annuellement 
consacrées par l'établissement à l'entretien des 
pupilles. 

Subventions pour apprentissage. — Le> 
Offices auront, en second lieu, à fixer le taux 
des subventions pour apprentissage. 

Nulle question n'est plus grave et plus digne 
de retenir notre attention. 

L'avenir ÔQ la grande majorité de nos pu- 
pilles comme de notre développejnent y est 
engagé. 

En prenant le terme d'apprentissage dans 
son sens large, nous entendons toute prépara- 
tion a une profession qui n'a pas un c-araotère 
purement scolaire. Il convient donc de distin- 
guer des catégories : 

1» L'enseignement technique donné, soit dans 
les écoles professionnelles, commerciales, in- 



02 LÉGISLATION ET JURISPRUDENCE CANONIQUES ET CIVILES 



dustrielles, agricoles, soit dans les écoles d'ap- 
prentissage proprement dites, soit dans les 
écoles primaires supérieures, à sections indus- 
trielles, commerciales, agricoles, est une forme 
de l'apprentissage. Cet enseignement sera évi- 
demment réservé aux enfants les mieux doués, 
à ceux qui, dans les différents ordres de l'acti- 
vité économique, deviendront des dirigeants ou 
des contremaîtres. 

Dans bien des cas, on pourra allouer des 
bourses qui permettront à des pupilles de con- 
tinuer à vivre dans la famille en suivant l'en- 
seignement d'nn de ces établissements. Des 
bourses de cette nature ont été créées dans 
les écoles primaires supérieures et rendent les 
plus grands ser\'ices. 

Pour établir le taux des subventions à accor- 
der à celte catégorie de pupilles, les Offices 
auront à tenir compte tant du prix de pension 
de ces divers établissements et du montant des 
bourses auxquelles il vient d'être fait aJlusion 
que des ressources de chaque famille. 

Infiniment plus nombreux seront les pupilles 
qui se prépareront à leur profession par l'ap- 
prentissage direct à l'usine, dans la grande mai- 
son de commerce, et surtout chez le petit 
patron. 

iPour ceux-là, ncus devons tenir à ce qu'ils 
soient réellement des apprentis, c'est-à-dire 
qu'ils se consacrent à la pratique de leur métier 
en évitant les besognes secondaires et inutiles 
au point de vue de, leur formation profession- 
nelle. La subvention devra donc permettre à 
leur famille de se passer, pendant la durée de 
l'apprentissage, du modique salaire qui serait 
donné aux pupilles comme petit commis, garçon 
de courses, etc. Le travail de l'apprenti devra 
être contrAlé par les membres de la section 
cantonale, qui veillera à ce que les conditions 
du contrat d'apprentissage soient observées par 
le patron, à ce que l'enfant ne soit pas exploit<5. 
Vous trouverez k cet égard un concours utile 
auprès des inspecteurs du travail qui font partie 
des Offices départementaux. Ils vous donneront 
tous les renseignements désirables sur le con- 
trat d'apprentissage, qui est soumis à une 
législation spéciale. 

L'Office national et les Offices départemen- 
taux n'auront pas à se préoccuper des intérêts 
particuliers de tel ou tel pupille. De l'avis des 
personnalités les plus compétentes, la France 
est actuellement mal outillée pour assurer de 
façon satisfaisante la préparation aux divers 
métiers ou professions. Il faut donc, pour assu- 
rer à nos pupilles tous les bénéfices de la loi, 
multiplier- les œuvres d'apprentissage, les éta- 
blissements d'enseignement professionnel, les 
fermes-écoles, etc. Vous ne sortirez pas de 
votre rôle en agissant auprès des déparlements, 
des municipalités, des grandes associations agri- 
coles ou industrielles pour provoquer des créa- 
tions répondant aux besoins que je viens de 
signaler. , 

En ce qui concerne les subventions d'études 
proprement dites, elles seront ac^'ordées sous 
forme de bourses dans les établissements natio- 



naux, ou de subventions aux familles dont les 
enfants fréquenteront des établissements libres. 
Un décret pris en application de l'article 28 de 
la loi du 27 juillet 1917 paraîtra prochainement 
et fixera les conditions dans lesquelles seront 
accordées ces bourses et exonérations. Ce décret 
ne fera, du reste, que consolider le bénéfice des 
exonérations accordées actuellement en appli- 
cation des articles 28, 29 et 30 de la loi du 
27 juillet 1917. Les Offices départementaux 
pourront compléter les exonérations de frais 
d'études accordées par l'Etat, soit par un sup- 
plément d'exonération, soit par des bourses de 
trousseaux. 

L'Office national aura à examiner vos déci- 
sions fixant le taux des subventions. Tout en 
tenant compte de l'autonomie des Offices dépar- 
tementaux, il s'efforcera d'assurer à tous les 
pupilles da la nation une certaine égalité de 
traitement, il proportionnera les ressources 
qu'il metLra à votre disposition à vos besoins 
et aux crédits dont il disposera. 

Pour nous permettre d'exercer cette action de 
coordination, je vous serais donc obligé de 
m'adrcsser : 

1° Les extraits des procès-verbaux de votre 
section permanente relative à la fixation des 
taux des subventions ; 

2" Un état des pupilles de la nation du dépar- 
tement, tel qu'il rfssort des jugements actuelle- 
ment rendus et répartis en trois catégories : 

De la naissance ;'■. 7 ans ; 

De 7 ans à 13 ans ; 

De 13 ans h la majorité ; 

3" Un compte rendu établissant le nombre 
des pupilles de chacune de ces catégories, qui, 
par suite d'insuffisance de ressources de la 
famille, devront recevoir l'aide matérielle pré- 
vue à l'article 4 de la loi, et le relevé des 
œuvres que vous avez l'intention de subven- 
tionner ; 

4" Vue demande de crédits dans laquelle vous 
établirez le départ entre les sonmies demandées 
pour subventions d'entretien, d'apprentissage et 
d'études ; 

5" Un état des ressources propres de l'Office. 
Le président de la section permanente, 
HÉDUARD DE VlIiLENEUVE. 

Commentaires 



Ce (iii'il est iirgeni de ^avijp 
DES 11ËCE\TES LOIS FISCALES 



Très lourdes aggravations des impôts sur les 
successions et les donations et de la taxe de 
mainmorte. — Innovations relatives aux 
•ventes et aux contrats. — Mesures rigoureuses 
concernant l'usage des cofires-forts loués. 
— Sévères pénalités fiscales et correction- 
nelles. 

// ne xniirnil être qurxUnn ici d'une éitirte complète 
de la législtilinn fiscale de ces dernières années, ou 
plus exactement des dispositions fiscales ajoutées les 



LÉGISLATION ET JURISPRUDENCE CANONIQUES ET CIVILES 



53 



ânes à la suite ries autres par des législateurs peu 
préparés à uite tâche rendue particulièrement difficile 
par les événements. Nnus voudrions seulement 
signaler un certain nombre de très graves iniiovalions 
de nature à intéresser les particuliers ou lef collec- 
tivités ijui s'occupent d'cfuvres et y consacrent 
quelque ihose de leurs re.ssources comme de leur 
dévouement. 

Vintérêt social exige plus impérieusement que 
jamais non seulement le maintien, mais le large déve- 
loppemerit d'cpuvres venant en aide à d'innombrables 
beioins religieux, scolaires ou charitables. En atten- 
dant que des Chamiires, s'inspinmt de principes 
d'ordre et .toucieuses de réduire les charges de l'Etat, 
aient édicté un statut libéral pour les fondations, 
celles-ci restent soumises aux règles du droit com- 
mun : d'où la nécessité d'attirer l'attention sur les 
Tiouvelles mesures qui viennent de rendre beaucoup 

PLUS LOURD LE POIDS DES DROITS DB MUTATION {droits 

sur les SUCCESSIONS et les donations, taxe de main- 
morte), rendre obligatoire l'enregistrement d'actes qui 
n'étaient pas 3e plein droit assujettis à cette forma- 
lité, et créer des difficultés exceptionnelles pouh 

LB DÉPÔT ET LE PLACEMENT DES RESSOUKCES. 

Cette étude est d'autant plus nécessaire que cette 
législation est eticore fort peu connue, bien que l'ap- 
plication en .':oit commencée et qu'il puisse en ré- 
sulter de très graves inci)nvénients tant pour les 
œuvres que pour les persi,nncs qui s'y intéressent 
ou les dirigent. 

Au reste, il est malheureusement trop aisé de le 
constater : depuis une vingtaine d'annè-^s, les diverses 
lois de finances s'inspirent progressivement du pro- 
gramme socialiste ; elles doivent donc préoccuper 
ceux qui ont le souci de l'ordre et de la famille et la 
respect de la propriété, quelles que soient d'ailleurs 
leurs idées économiques ou religieuses. 

I. — Des transmissions de biens 
opérées par succassion ou dona:ion 

I. Etablissement d'une taxe successobalk de 

SUPERPOSITION SUB LE CAPITAL GLOBAL NET DE LA 
SUCCESSION DES PERSONNES LAISSANT MOINS DE 
QUATRE tNFANTS VIVANTS OU REPHÉSENTÉS. La 

loi de Gniuiocs du 3i décembre 191 7 a notable- 
ment aggravé le régime des succes-ions et des 
donations (notommont par les articles 10, 11, 
12, i4. 17). Tout d'abord, le législateur de 
1917 a introduit dans noire droit fiscal un^e 
conception nouvelle ; il entend dorénavant tenir 
compte, pour la fixation dis droit* de niutiilion, 
de la composition des familles nu ^our du ilccès. 
Selon que le défunt laissera ou ne laissera pas 
un cort^iin nombre d'enfants, les bérilit-rs ou 
légataires seront frappes plus ou moins lourde- 
ment par une taxe nouvelle, dite « taxe succes- 
sorale ». 

a) Si le défunt laisse au moins quatre enfanta 
vivants ou représ4'i)tés pjir des d>>soendant3 
vivants, la taxe nouvelle ne s'appliquera pis, 
cl il ne sera perçu que les droits ordinaires (dont 
les tarifs sont simplement relevés comme pour 
tous les héritiers, ainsi que nous le verrons plus 
loin) ; 

b) Si la succession est dévolue à moins de 



quatre enfants, une taxe successorale progressive 
frappera l'actif global de la succt'ssion à par- 
tager. L'échellie des droits va, suivant l'impor- 
tùiice de la sucx.ession . de 0,26 à 3 7o quand il 
y a trois enfants, de o.5o à 6 quand il y en a 
deux, de I à 12 quand il y en a un, de 2 à aij 
quand il n'y en a pas. 

Il faut noter que, par une injastifiable ano- 
malie, on ne tient pas compte des enfants nés et 
ayant vécu, qu'un actidcnt ou une maladie aura 
pu ravir aux parents avant qu'ils ai<nt pu 
laisser une postérité. C'est en vain que 
M. Lefas combattit énergiquement cette dispo- 
sition : l'intervention du giuup-.: socialiste fit 
r<ejcter son amendement et maintenir le texte 
écartant les enfants ayant vécu (i). Seuls les 
enfants morts victimes de la guerre continiient, 



(1) L'amendement de M. L>>fas lendnit 5 remplacer 
les mots « qiinlre enfants vivants ou représentés n par 
les muts " enfants vivants ou ayant vécu ». Il donna 
lien à nue vive discussion ?i la première séance de la 
Chnmbrv du 21 décembre 1917 (Journal Off. du 22, 

p 3/119 et 3 420). M. Lefas concluait : < Vous 

voulez encourager la natalilé ; vous voulez vaincre 
l'ég-oïsme, la peur, quelquefois légitime, d«> la nais- 
sance qui jieiit tuer la mère. L'enfant étant né, le 
hut est atteint. Votre article 10 doit être consacré à 
une pensée sociale. Je vous supplie de ne pas y inlro- 
dnine par avance quelque chose r|ni frappe vnlre pro- 
jet de cailiicilé, en permettant aux égoïstes île dire : 
(i A quoi bon se donner tant de peine, puisque, si 
» l'enfant vient, par fatalité, à mourir, on ne nous 
» tiendra aucun compte de l'avoir mis au monde * u 

Il faut presque se léliciliT du système de la taxe 
'successorale, quand on le comp.ire aux projets qui 
Lavaient précédé Le projet déposé au nom rtu gou- 
vernement, le 22 juin n.ii", établissait une « taxe 
annuelle sur les capitaux recueillis à titre gratuit o. 
En violation de tous les principes, il frappait rétrnac- 
tivcnient les successions et donations déjà rerueillies ; 
de plus, la taxe, une fois reconnue exigible, devait 
peser indéfiniithent sur l'héritier comme une tnni.pie 
de Nessus, même en cas de moins-value ultérieure 
des biens orisrinairement ta\és, même en cas d'alié- 
nation de l'héritage recueilli. Seule la déclaration 
de faillite ou de liquidation judiciaire pouvait dis- 
penser de la taxe! îA.nnexe n* 3â5a, J. Off. du 
7 août lO'/-) 

Il y a mieux encore : une proposition Rokanowskî, 
déposée le v6 juin igi^. introduisait ITtat comme 
héritier réservataire dans les successions qui ne 
seraient pas déférées h quatre enfant" au moins, '^n 
con^-oit aisément les conflits inévilaldes qui seraient 
résultés de cette intervention : l'Elal devenait co- 
propriétaire, était appelé i faire mettre les scellés, 
intervenait pour pr-ovoquer des liquidations des 
immeubles ou des industries, connaissait les plus 
intimes nfTaires des funiilles. 

Ceux qui ont vu, à l'occasion de la liqin"dation 
des Congrégations, les procédas de cet être imper- 
sonnel, ani^nvme et sans responsabilité, qu'est l'admi- 
nistration lies Domaines, et qui ont alors pu consLiter 
que cette administration avait résolu te diftîcile pro- 
blème de faire Souvent regn'ttt-r les liquidateurs les 
plus seclairfs. conqtrendront qu'en qualIRanl ce projet 
de monstrueux par ses conséquen<-os, on ne cximmet 
aucune exagération. \u moins faudrail-il avoir le 
courage de se réclamer nellemenl des conceptions 
ïociali'ifes sur la propriété : invoquer l'intérêt social 
qui s'atlaclie à la natalité, alTectcr de croire à U 
repopulation par rim[>ôt, est une chimère, quand c* 
n'est pas une hypocrisie. 



54 



LEGISLATION ET JURISPRUDENCE CANONIQUES ET CIVILES 



en vertu d'une disposition générale, à compter 
comme s'ils étaient vivants. 

II. Superposition de la taxe successorale 

AUX DBOITS DE MUTATION PAR DÉCÈS. La HOU- 

velle taxe successorale est perçue « indépen- 
damment des droits auxquels les mutations par 
décès de biens meubles ou immeubles sont 
assujetties » (art. lo, S i). C'est donc un impôt 
de superposition qui vient s'ajoutox aux droits 
ordinaires <le mutation, lorsque le défunt ne 
laisse pas au moins quatre enfants vivants ou 
représentés. 

Cette taxe est établie sur le capital net global. 



Conformément au système adopté depuis la loi 
du 25 févTier 1901 en matière de droits de suc- 
cession, elle augmente progressivement, suivant 
l'importance du capital net recueilli, toute suc- 
cession étant divisée en tranches séparément con- 
sidérées et tarifiées distinctement. En outre, elle 
augmentera quand le défunt laissera moins de 
quatre enfants, et cela en raison inverse du 
nombre des enfants, de telle sorte que, si l'on 
prend les chiffres extrêmes prévus par la loi, 
elle pourra varier entre o,a5 % et 24 %. 

(Foir le tableau ci-après et les exemples cités 
plus loin aux §§ III et X.) 





NOMBRE D'ENFANTS LAISSÉS PAR LE DÉFUNT 




TARIF APPLICABLE 










A LA FRACTION COMPRISE ENTRE 


Trois enfants vivants 


Deuï enfaiits vivaBls 


Cn enfant litait 


Point d'enfant vitant 






ou représeutci 


ott représentes 


, 01 représenté 


ni représenté 






P. 100 


P. lûO 


P. 100 


F. 100 




I et 2 000 francs 


0,25 


o,5o 


1 


a 




2001 et 10 000 francs 


5û 


I 


a 


4 




10 001 et 5o 000 francs 


0,75 


i,5o 


3 


6 




5oooi et 100 000 francs 


I 


a 


li 


8 




100 001 et 200 000 francs 


1,20 


2,5û 


5 


10 




a5o 001 et 5oo 000 francs 


i,5o 


3 


6 


la 




rioo 001 et I 000 000 francs 


1,75 


3,00 


7 


i4 




Etc., etc., le tarif pouvant s'élever ju>;qii 


au maximum de 24 p. 100. • 









III. Modification et relèvement des droits de 
MUTATION PAR DECES. Exemplcs. — L'artiolc 11 
a notablement relevé à tous les degi'és les taux 
du droit de mutation par décès. 

Il impose — comme la loi de 1910 avait com- 
mencé à le faire — la ligne directe plua ou 
moins lourdement, suivant qu'il s'agit d'en- 
fants (i" degré), de petits-enfants (2® degré) 
ou d'arrière-petits-enfants : l'échelle va mainte- 
nant, au premier degré (de père ou mère 5 
enfant), de i à 12 %, selon l'importance des 
tranches. 

En outre, il se met à imposeï' la ligne directe 
ascendante plus lourdement que la ligne des- 
cendante : au premier degré, de fils à père, 
l'échelli' ira de 2 à i3 %. — Quand on arrive 
dans la ligne collatérale, au delà du qnatrièrnc 
degré ('les cousins germains sont au 4* degré), 
le tarif ira de 25 à ^d. 

En résumé, le tarif oscillera, en tenant compte 
à la fois de la parenté et de l'importiince des 
tranchée successorales, entre les chiffres extrêmes 
de I % et de 36 %. 

Ainsi, un enfant héritant de son père paye-ra 
fnon compris la taxe successorale) : 

Pour une fortune de 100 000 fr. ... 3 38o fr. 

Pour une fortune de 25o 000 fr 10 880 fr. 

Pour une fortune de 5oo 000 fr 26 880 fr. 



De même, un parent au delà du 4« degré, ou 
un étranger, aurait à payer : 
Pour un legs de 100 000 fr. 
Pour un h.'gs de 25o 000 fr. 
Pour un legs de 5oo 000 fr. 

IV. RÉGIME SPÉCIAL DES PETITES PARTS SUCCES- 
SORALES. — « Les taux des droits de mutation 



w] 38o fr, 
70 880 fr. 
i45 880 fr. (i) 



(i) A ces chiffres il faudrait donc ajouter pour la 
taxe successorale, en cas d'absence d'enfants, respec- 
tivement fi 760, 31 760 ou 5i 760 francs, ce qui ferait 
une perceplion de 34 i4o francs pour un legs de 
100 000 francs, ga 64o francs pour un leys de 
■jbo 000 francs, enfin 197 6lto francs pour un legs de 
."joo 000 francs. 

Avant ces dernières lois, le maximum absolu dea 
tarifs était de 2ç) pour 100, et c* ctiiffre était déjà 
exagéré ; il atteint aujourd'hui 60 pour 100 en l'ab- 
sence d'enfants- 

De pareils tarifs constituent, au point de vue moral, 
une spoliation ; tuais, de plus, ils arriveront à brève 
échéance à des résultats ruitteiix, non seulement 
pour le redevable, quand la succession porte sur des 
immeubles ou des entreprises indiistrielles et com- 
merciales, mais encore pour l'Etat, ijui consnmmera 
le capital national : celui-ci, confis(|ué par l'impôt, ne 
lui rapportera évidemment plua rien et l'Etat aura 
littéralement tué la poule aux œufs d'or. 

En Angleterre, le maximum des droits ne peut 



LÉGISLATION ET JURISPRUDENCE CANONIQUES ET CIVILES 



O» 



anfériciirs à la présente loi sont maintenus à 
l'égard des fractions de parts nettes comprises 
entre i franc et lo ooo francs, si le mon- 
tant total de la succession ne dépasse pas 
2 5 ooo francs. » En d'autres termes, on conti- 
nuera d'appliquer les tarifs édictés par la loi 
du 8 avril 1910 : pour une succession de 
10 000 francs, un parent au delà du 4^ degr4 
aura à payer aux taux de 18 et 19 %, et non pas 
aux nouveaux taux de aS et 26 %. 11 payera 

1 880 francs au lieu de 2 58o, soit en tout, avec 
lia taxe successorale qui s'ajoute toujours en 
tout* hypothèse (i 860 + 36o), une somme de 

2 24o francs, au lieu d'avoir à payer (2680 -i- 36o) 
une somme de 2 9/I0 francs. 

V. DrMIMUTION DES DHOITS DE MUTATtON PAR 
DÉCÈS EN PAVEUR DE L 'HÉRITIER AYANT AU MOINS 

OUATKE KNPAN-rs -sqvA^Ts. — La loi ne tient pas 
compta seulement de la composition de la 
famille du de cujns, pour aggraver k charge 
fiscale loi-sque ce de cajus n'a pas laissé au 
moins quatre enfants vivants ou représentés. 
En sens inverse, elle considère la composition de 
la famille de riiéritier, donataire ou IcgaUiire, 
pour dégrever partiellement c<ilui-ci s'il a plus de 
trois enfants vivants au moment de l'ouverture 
dé la SHOcession : 



Art. iS. — Lorsqu'un héritier, donataire ou léga- 
taire, dura quatre enfants ou plus, vivant au moment 
de l'onverture des droits à la succession, les droits à 
[♦ercevoir en vertu de l'article 11 ri-dessus seront 
diminués de 10 % pour chaque enfant en sus du 
troisième, sans que la réduction totale puisse excéder 
50 %. 



Le législateur part toujours de l'idée que la 
famille normale doit comporter quatre enfants. 
Les réductions ne commencent donc à jouer que 
si I "héritier a au moins quatre enfants. Quant 
à la ré(Kiction maximum d-e 5o %, elle n-e jouera 
que dans le cas d'un héritier ayant huit enfants. 

VL Rtî.fîVEMENT DES DTiOITS D'EriREGISTREMENT 
DES DONATIONS ENTRE VIFS DE BIENS MEUBLES ET 

iMMEiDLES. ■ — En matière de donations entre 
vifs, la loi n'a pas encore ét;ihli le système pro- 
gressif, mais elle a élevé les droits de mutiition, 
qui maintenant varieront, selon le degré de 
parente, entre le minimum de 2,5o (pM>ur les 
partages d'ascendants entre plus de deux 
enfants) et le maximum de 3i % (donations, 
hors contrat de mariage, à des parents au delà 
du !i* degré), avec des réductions, d'ailleurs 
insuffisantes, pour IciS donations par contrat de 
mariage (taux variant entre 4.5o et 21 %). 

Airjsi, une donation de 100 ooo francs faite 
par une personne non parente, ou parente au 
delà du 4*" degré, donnera lieu à une perception 
do 3i 000 francs. Si cette donation est faite par 



jara.iis dépasser 3c pour 100. Ajoutons que la légis- 
Uition anprlalse accorde dos détaxes lorsque le même 
héritage se trouve l'objet de transmissions rappro- 
cfcécs. Avec les s.TnIés si souvent com|)romises par 
la tiiicrre, les mutations risquent de se tniiltiplicr cl lo 
ajrstcme français dévorera les héritages. 



contrat de mariage, la somme à payer sera 
.de 31 000 francs. 

VII. PfW.SE EN CONSIDFKATION DU NOMBRE DES 
ENFANTS MORTS VICTIMES DE LA GUERRE. DanS 

tous les cas où la loi fait éUit du nombre des 
enfants vivants ou représentés — donc pour 
l'application des articles 10 à i/J, que nous 
venons d'analyser, — les enfants morts victimes 
de la guerre, dans les conditions fixées par la 
loi du 2G décembre 1914, sont comptés comme 
vivants (i). 

VIII. Dispositions exceptionnelles pour les 

DÉPARTEMENTS, LES COMMUNES, LES ÉTABLISSE- 
MENTS PI BLICS d'utilité publique C.ONCERNANT LA 
TAXE SUVCESS0RALK ET LES DROITS D 'ENREGISTRE- 
MENT. — A) — Exemption de. la tnxe successo- 
raje. — Aux termes de l'article 16 S i, « les 
départements', communes, étiblissements imblics, 
sont exemptés, pour les legs qu'ils recueillent, 
du payement de la taxe successorale éJablie par 
l'article 10 ci-dessus m. 

Il est à noter que cette faveur a été refusée 
aux simples établissements d'utilité publique, 
sur l'intervention du rapporteur de la Commis- 
sion du Sénat (M Miltiès-Lacroix) (2). 

D) — Maintien des droits d'enregistrement 
ctahlis par les lois antérieures. — En princi{>e, 
les départements, communes, établissements pu- 
blics ou reconnus d'utilité publique étaient et 
resf^-ront soumis aux mêmes droite que ceux qui 
pèsent actuellement sur ie^ simples particuliers. 
Les tarifs édictés par les articles 10 et 11 de la 
loi du 8 avril 1910 leur sont donc applicable*. 

Ces tarifs varient : 

a) Un avantage est fait par l'article 19 de la 
loi du 20 février 1901 à certains legs. 

La loi a réduit le tarif à 9 % sans décimes 
pour les dons et legs faits aux départements et 
aux communes, en tant qu'ils sont affectés par 
la volonté expresse du donateur à des œuvT^s 
d'assistance, ainsi que les dons et legs faits aux 
établissements publics charitables et hospitaliers, 
aux Sociétés de secours mutuels et à toutes autrx?s 
Sociétés reconnues d'utilité publique, dont les 
ressources sont affectées à des œuvres d'assis- 
tance. 

Les dons et legs faits à certaines Sociétés d'in- 
struction (3) bénéficient de ce même tarif de 

9 %• 

b) Quant aux autres libéralités faites à ces per- 



(i) L'article 6 de la loi Je ioi4 auquel renvoie la 
loi de 1917 vise : 1° les niîlilaires morts sous les 
drapeaux pendant la durée de la guerre ; a* ceux 
qui. soit S"us les drafienuK, soit après renvoi dans 
leurs foyers, seront morts dans l'anné'i à lompter de 
la cessation des hostilités, de blessures reçues ou de 
maladies contractées peiid,inl la guerre ; 3' foules per- 
sonne? tuées par l'ennemi au cours des hoslililés. 

La justification doit résulter d'un certificat de l'au- 
torité militaire. 

(a) Sénat. Séance du 3i déc. 1917 : /. Off. du 
i" j.TMvier 1018, p. i a55. 

(3) Ces Sociétés sont uniquement les Sociétés d'in- 
struction et d'éducalion graliiites reconnues d'utilité 
publique et subventionnées par l'Etat (art. tg L. a5 fé- 
vrier 1901). 



56 



LÉGISLATION ET JURISPRUDENCE CANONIQUES ET CIVILES 



sonnes morales, elles resteront soumises aux 
tarifs de la loi du 8 avril 19 lo, vf.rianl de 18 à 
29 % pour l(^s succ€5'iions (au lieu de 26 à 36 %, 
taux nouveau), et fixes au taux unique de 18 % 
pour les donations (au lieu dte 3i %, tarif 
nouveau (i). 

IX. SlIPPWRSSION DE LA VOCATION HÉRÉDITAIRE 
DES COLLATÉRAUX AU DF.LA DU 6' DECRÉ, APRES LA 
GUERRE, LORSQUE LE DEFUNT ÉTAIT CAPABLE DE 

TEsiER. — Aux termes de l'article 17, »< à l'ex- 
piration du di'-lai de six mois après la C4\«walion 
des hostilités, le paragraphe l'^de l'article 766 
C. civ. sera ainsi modifié : 

» Les parents collatéi-aux au delà du 6" degré 
ne surcèdent pas, à l'excepllon loutffois des des- 
cendants des frères et sœurs du défunt. 

» Toutefois, les parents coll.iléraux surcèdent 
jusqu'au 12* degré, lorsque le défunt n'ét^ùt pas 
capable de tester et n'était pas frappé d'interdic- 
tion légale. » 

C'est l'idée socialiste de réduire et même d'ar- 
river à supprimer complètement la vocation héré- 
ditaire des collatéraux, manifestée pour la pre- 
mière fois en i84î), toujours écartée depuis lors, 
et dont le projet du ministre KIotz a repris la 
lourde responsabilité (2). 

Il Y a lieu de retenir que, d'après les explica- 
tions données au cours de la discussion, la sup- 
pres5^ion de la vocation hérédil;iire au delà du 
?i® degré n'aurait pas même procuré à l'FJat 
A millions par an ; la vocation hérédiUiire n'ayant 
été supprimée qu'au delà du C* degré, le profit 
de l'Etat sera infime. C'est pour arriver à ce 
résultat fiscal négatif qu'on aura jeté les germe» 
d'une redoutable atteinte au droit de propriété. 
La Chambre des députés s'était même prononcée 
au début pour la suppression de la vocation héré- 
ditaire nu delà du 4® dcgTé. 

X. Graves difficultés a rmson de l'énormité 

DES droits fiscaux DES TRANSMISSIONS DF BIK.NS 

affectés a des oeuvres. RÉUI'CTIONS DES 

DROITS AU CAS d'eXISTENCE DE PRIVIIÈOES ET HYPO- 
THEQUES. Observations. — Exemples. — On le 



(i) Dnns son rapport du 6 «léc. 1917 à la Chambre 
des f)é|)ntés, M. Laii<liy a fait des aveux qiii mé- 
ritent tIVire relcnns : 

« De bons esprits re^Teltent que, (Lins l'ordre 
d'iflf'es que nous eiivisne-eoiis, le 'égi^^ialeur ne s<; 
gnil pas niontrô im peu plus larpe. 'Is ne finit p;is 
éniu« p.TT l:i ()prspectlve qu'on évuque clevint eux ilu 
dévrliippemi'iit «le la uiainmorle. lis voii-nl sur qurlîe 
échelle se (lépliiicnl , aut Etats-Unis, les libéralités 
des partiriiliers à l'égnnl de certaines i.isli!ntii>;is. et 
les ré^uitaL" .-idniirHliles qui oui c\o oht.^rnis pir là 
en ce qui conrerui-, par ex«>niple. l'essor des l'i:i\er- 
silés. Chez nous, les parliruliers lèguent et donueut 
peu :nix persunnes morales. Les rlniils à (laxer ne 
sonl cerlaiupm'enl pas puur nous en^'iper îi rhauper 

nos habiliiiles Des droits peiiveiit être excessifs 

non seulement en latil qu'ils imposent une rliary:e 
trop lourde aux élablissenu-uls qui sonl l'anus de les 
javer lorsqu'ils reçoivent des legs ou des dons, mais 
encore, et surtout, en tant qu'ils sont fie 'lature à 
décourager ceux qui seraient tentés de léguer ou de 
donner >. ^ 

(a) Projet du i3 nov. 1917 : J. OfJ., p. i 525, 
I 6:26, I 556- 



voit, les transmissions régulières de biens par suc- 
cession ou donation deviennent de jour en jour 
plus onéreuses et plus difficiles. Four en re- 
venir à l'exemple cilé plus haut, le legs d'un 
immeuble affecté à un usage scolaire ou chari- 
table, et qui aurait une valeur de 100000 francs, 
obligera la plupart du temps le légataire à payer, 
dans le délai de six mois depuis l'ouverture de la 
succession, une somme de 3^ i4o francs. 

On conçoit aisément dans quel embarras seront 
bien souvent placés les légataires : dans un grand 
nombre de cas, ils n'auront pas à leur disposition 
une somme aussi disproportionnée avec la valeur 
du legs ; il faudra donc ou tromper les espé- 
rances du testateur en renonçant au legs, ou 
emprunter à n'importe quelles conditions, à rai- 
son du temps qui presse, ou procéder à des 
ventes totales ou partielles, pécuniairement peut- 
être désastreuses, voire de nature à entraîner la 
suppression de l'œuvre. Et si, à raison notam- 
ment des santés ébranlées jxir la guerre, un 
second légataire est api>elé à prendre, au bout 
de peu de temps, la place du premier. la 
valeur du legs se trouvera en fait entièrement 
dévorée par le fisc : le cas n'est pas chimérique, 
et il s'est déjà produit. 

Kxiste-t-il quelque moyen d'apporter, dans 
une mesure réduite, une atténuation à cette 
absorption par le fisc ? Quand il s'agit d'une 
œuvre faisant appel à la charité des catholiques, 
il est permis de faire fonds sur cette générosité 
et de lui demander, ou lieu d^un effort consi- 
ihh'nble une fois réalisé, des apports moins oné- 
reux, mai'^ renouvelés et périodiques. D'autre 
part, on sait que, depuis la loi du 25 février 
lOoi. les délies sont déduites de l'évaluation de 
l'actif imposable des successions (i). Ceci 
étant, quand une succession sera transmise 
grevée de dettes, quand un immeuble, notam- 
ment, sera légué grtvé d'un privilège ou 
d'une hypothèque, les droits de mutation 
seront réduits à concurrence du passif dont 
l 'existence aura été régulièrement constatée 
dans tes conditions déterminées par l'article 3 
de la loi précitée de 1901. 

Prenons un exemple. 

Pierre lègue à Paul un immeuble scolaire 
évalué 100 000 francs, mais grevé d'une hypo- 
thèque de 5o 000 francs. Si l'immeuble était 
franc et libre de foutes charges, le légataire pour- 
rait avoir à payer 3'i i^o francs. Au contraire, 
l'immeuble grevé d'un privilège ou d'une hypo- 
thèque de 5o 000 fiancs ne vaut plus que 
5o 000 francs ; les droits à payer ne porteront 
donc ((lie sur celle valeur réelle, et par suite, en 
raison du jeu de la proc^ression des tarifs, 
ils seront seulement de i3 38o + 2 760 (taxe) 
= 16 i^o fronce, au lieu de 34 i/io francs. Si 



(1) L'article 3 de la loi du '.>5 février iQoi dispose 
que, n pcuir la liquidation et le payement des droits 
de imitation jiar dérrt. seront déduites les dettes 
à la chiirrje du défiinl, dont l'existence, au jour 
de l'ouverlure de la succession, sera dûment justi- 
tice fxir ries lili"': «nscpptibles de faire preuve en jus- 
tice contre le défunt ». 



LEGISLATION ET JURISPRUDENCE CANONIQUES ET CIVILES 



57 



l'on supposait un immeuble de 5oo 000 francs 
grevé d'une hypothèque de 260 000, les droits, 
au lieu de s'élever à 197 64o francs, ne seraient 
que de <)2 64o. 

Dans c-cs conditions, on comprend l'intérêt 
qu'il peut y avoir, en acquérant un imm«ublc, 
à ne pas payer complètement k* prix, de manière 
à maint«?nir sur l'immeuble un privilège ou une 
hypothèque. Sans doute, le lég;itaire auquel le 
bien sera transmis aura à faire face annuelle- 
ment aux intérêts de la somme restant à payer. 
Néanmoins, ce payement périodique des intérêts 
sera souvent plus aisé à réaliser que le payement 
global des*droil.s qui serait réclamé par le fisc 
sur la valeur intégrale de l'immeuble. 

Celle combinaison est de nature à présenter 
en même temps un avantage d'un autre ordre : 
des héritiers peu délicats (et le nombre en aug- 
mente) peuvent être tentés de contester des dis- 
positions teslamcntaircs ou de ne se conformer 
qu'imparfaitement aux volontés du défunt ; la 
tentation sera moins grande s'ils se trouvent en 
présence d'hypotlièques réduisant notablement 
la valeur du bien ou du patrimoine légué, 
de telle sorte que, en échange d'un profit 
minime ou aléatoire, ils se trouveraient exposés 
non seulement à la déconsidération, mais parfois 
à, des responsabilités pécuniaires. 

Il y aura donc souvent un intérêt manifeste, 
s'il s'agit d'affecter un immeuble à des œuvres, 
à ne pas payer intégralement au vendeur le prix 
d'acquisition, ou, si le vendeur exige son paye- 
ment, à chercher un prêteur pour intervenir 
dans l'acte, payer directement le vendeur de ses 
deniers et se faire ainsi subroger au privilège du 
vendeur. Si l'acquisition avait déjà été faite, 
comme presque toujours on aura besoin d'argent 
pour assurer le fonclionncmcnt de l'œuvre, il 
pourrait devenir avanfaireux, pour le proprié- 
taire comme pour le prêteur, de conférer à ce 
dernier une hypothèque sur l'immeuble. 

Seulement, il va sans dire que toutes ces opé- 
rations doivent non seulement être réelles, mais 
faites avec un grand souci de la régularité, 
pour qu'il soit impossible de les suspecter. On 
sait que. même h l 'occasion dos lois sur les Con- 
grégations, malgré la défaveur avec laquelle, en 
toutes circonsfanc^îs, elle a entendu apprécier les 
actes ofï avaient pu intervenir des congréc-a- 
nistes, la Cour de cassation a reconnu la validité 
des conslifiitions d'hypolhèijues (1). Dans les 
cas qiie nous envisageons, les prétextes invoanés 
pour tenter de contester la vnlidité des liyno- 
thèaues consenties par des concréganistes n'exis- 
teraient même pn«. Des prêteurs pourront donc 
d'aulJint pins faeilemienf être trouvés cfne la 
crise européenne est de nature à ébranler le 
crédit des valeurs mobilières et à leur fair'e 
pr<^férer sou\'ient un gage immobilier appa- 
rent. 

Observons que les créances hypothécaires peu- 



vent être valablement constatées par des titres 
au porteur D'ailleurs, la jurispriid<"noe recon- 
naît la licéité des obligations régulières payables 
au porteur de la grosse du titre. (Cass., 9 nov. 
1806 : S.. 1897, 1. 161.1 

XI. Donations m\nl'f.i.les — Les donations 

manuelles, on le sait, sont des libéralités Il 

est entendu que les donations manuelles de 
sommes, valeurs mobilières, objets corporels, 
restent valables et sont en elles-mêmes dispensées 
des droits de mutation. Mais les droits devien- 
draient exigibles, par application de l'article 6 
de la loi du 18 mai i85o, si la donation était 
l'objet d'une reconnaissance judiciaire, c'est-, 
à-dire se trouvait consUitée dans un jugement, ou 
mentionnée dans un acte présenté à l'enregis- 
trement (i). 

Toutefois, la loi du 17 avril 1918 a introduit 
une disposition nouvelle en ce qui concerne les 
donations manuelles qui auraic-nl été faites, non 
pas à toute personne, mais à des héritiers, dona- 
taires ou légataires universels ou à titre uni- 
versel. Si l'un de ces successeurs est reconnu être 
en possession de litres ou valeurs dont le défunt 
a perçu les intérêts moins de six mois avant son 
décès, il sera présumé, jusqu'à preuve contraire, 
les avoir recueillis dans la succession ; mais, s'il 
déclare les avoir, antérieurement au déeès, re- 
cn''illis à titre de don manuo! — ce qui pour- 
rait avoir été fait très légalement, — il ne sera 
pas tenu d'acquitter les droits de succ^'ssion, à 
condition d'acquitter les droits de donation en 
souscrivant une déclaration au bureau du domi- 
cile du défunt. S'il n'a pas souscrit cette décla- 
ration dans les délais imp;trtis pour le payement 
des droits de succession (2). « l'héritier, dona- 
taire ou légataire, pourra encore acquitter le 
droit de donation au plus tard dans les trois 
mois à partir d'une mise en demeure par lettre 
recommandée de l'administration, avec accusé 
de réception. Mais il devra, dans ce cas. donner, 
en outre de ces droits, les intérêts au taux légal 
calculés à compter de l'expiration des délais fixés 
pour le payement des droits de mutation par 
décès ». 

(La fin prochninrm.Til.) 

AuGTisTE Rivet, 
avncal à la C.nnr d'aiift--! de Lyon, 
professeur à la Faculté catholique de Droit. 



(1) CiT., 17 jnillpt iç)07, de Crnssol d'T^zès 
{Bevne d'Org. et de Déf. reliq., \(\r<-i , p.- /187, et. d^ns 
li« Gnzfltf des Trihiinnu.T rin 38 juillet 10"". texte des 
conclusions du procureur général Baudouin). 



(i) Ln jurisprudence admet oii<? la seule ronHitinn 
h laquelle sse trouve sidjordonnée l'exigibilité du 
droit de dotintinn con?isle dans l'existence d'un acte 
ou écrit quelconque soumis à l'enretristrement et con- 
tenant déclaration, par le doTntaire ou ses repré- 
fientants, d'une libéralité manuelle. Ainsi, l'exigibi- 
lité du droit a été reconnue sur une lettre, par 
latiuelle le donataire déclarait à son correspondant 
qu'un tiers l'avait gratiH'». h titre de don manii«>I, 
d'une somme de 20000 francs, ladite lettre ayant été 
ctiliiratoirpmpnt soumise à la formalité de l'enre- 
gislremenl, par suite de l'usage que le destinataire 
en avait fait en justice CCass., 23 mars i8ofi : D. P., 
96. I. ."^18) Par contre, le droit ne pourrait ?\re exigé 
sur une déclaration de don manuel confirme dans 
un acte di«ppu«é d'pnrpj.'i=trpmenl, tel que les con- 
clusions sisnifiées d'avoué k avnué- 
* (2) Ces délais sont en principe do six mois à partir 
du décès. 



DOSSIERS DE « LA DOCUMENTATION CATHOLiaUE » 



Articles et documents analysés '*' 

LES TENDANCES INTELLECTUELLES DE LA 
FRANCE EN 1914. — Etude de M. Gaston Sauve- 
bois dans la Revue des 1"-15 févr. 1919 
(pp. 193-213). Les tendances intellectuelles foi- 
sonnaient alors (I) (un critique a pu dénombrer 
pour la période 1885-1914 plus de 55 écoles, 
groupes et chapelles littéraires), et la France 
abusée acceptait comnne un signe d'âge d'or cette 
anarcliie de pensée (11). La guerre vint secouer 
celte torpeur fat-ale et provoqua « une crise 
de conscience qui doit nous délivrer de beau- 
coup d'erreurs et nous raltaciiiçr aux qualités 
originelles de notre race » (III), grâce à laquoUe, 
même aux pires moments d'aberration générale, 
nous avons conservé le « dépôt sacré de la 
Tradition » (IV). Elles sont nombreuses ces 
belles idées françaises, uniquement françaises 
de source et d'idéal (V). Signalant seulement 
deux des plus C/onnues, le Nationalisme ïnlé- 
gral d'Action française et le Nationalisme pro- 
vinriaUste de Bai'rès (VI-), l'auteur apprécip plus 
à loisir d'autres théories et mouvements d'idées, 
moins connus mais, pense-t-il, aussi féconds : 
l'Union latine préconisée par MM. Louis Bertrand, 
Paul Adam et les écrivains de la Revue (VII) ; 
VOrcidentalisme, dont M. Adrien Mithouard a 
dégagé la formule (VIII), enfin le Classicisme 
moderne, tel que le concevaient les écrivains 
de la Nouvelle Revue Française (IX). M. Sauve- 
bois espère que ces doctrines « con.stitueront 
une plus claire conscience- de la fonction intel- 
lectuelle, française » (X). 

L'UNIVERSITE DE FRANCE ET LA PHILO- 
SOPHIE ALLEMANDE. — M. le ciianoinc Gau- 
DEAU fait remarquer dans la Foi cathoUqtie 
(30 déc. 1918) que, tout en prétendant critiquer 
et compléter Kant, M. Rudolf Eucken (l'un des 
signataires du fameux manifeste des 93 intellec- 
tuels allemands, qui déclarent que l'héritage de 
Kant leiu" est aussi sacré que le sol de leur 
patrie) adopte pour son compte et aggrave 
encore l'erreur fondamentale de Kant, le sub- 
jectivisme agnostique, relativiste, sceptique, 
panthéistique et athée... 

M. Gaudeau poursuit : 

« Il est douloureux pour nous, mais néces- 
saire, de rappeler que toute notre philosophie 
officielle, depuis cinquante ans, est pourrie do 
cette doctrine de mort. 

1) L'un des récents ouvrages de M. Rudolf 
Euckon a été liraduit en français -avec un 
avant-propos, honteusement adulateur, de 
M. Boutroux, l'un des chefs du modernisme 
lacque le plus dangereux (2). 



d) Lorsque les circonstance» nous permettront 
cl'a'ii.^mieiiteM" le nombre d'e pagres dte la D. C, la 
partie de notre re<ueil con-pacrée aux Dossiers ri,? 
« la Documentation CothoiUjue » comprendra, outre 
les Article.'^ et Documents et les Livres Nouve/rux, 
i.ne troL^i^me rubriiL'ie : Informations, où seront 
relatés les principaux faits die la .semaine plus 
spécialement intéressants pour les catholiques. 

(2) Les grands courants (te la pensée contempo- 
raine, par Rldot.f Euckbn. Traduit de ra]leman('l 
sur la quatrième édition. Avant-propos de 
M. E. Boutroux. Paris, Alcan, 1911, in-S". 



» Et M. Bo.utit!>ux constate en c«8 termes 
1 origine kactienne de la piiiloeophie de M. Euo- 
ken, prétendu « activisme » idéaliste, dérivé de 
Kant par Pichte. <■ C'est dans le sens fichtées 
» qu'Eucken constituera l'idéalisme concret que 
» cherche, selon lui, la pensée contcmpo- 
" raine. « (1) 

" Cet « idéalisme concret », c'est 1' <■ Aile- 
•> m.agne au-dessus de tout », c'est la brntafrté 
cynique et le mensonge infâme des 9.3 intel- 
lectuels allemands de 1914. Cette philosopFrie, 
c'est le scepticisme kantien et allemand, ap- 
prouvé en ces termes par M. Boutroux : ^ Il 
» faut travailler pour l'ini^ertain. » (2) Cette 
philosophie, c'est l'agnosticisme religi£ux, c'est 
l'athéisme kantien et allemand, approuvé on ces 
termes par M. Boutroux : ." Où l'esprit, séparé 
» de la nature, irait-il chercher le point d'appiii. 
» l'objet, le principe de détermination qui lui est 
« nécessaire pour agir, c'est-à-dire pour ftre ? 
» Jadis on avait Dieu. La critique moderne trou\€ 
» que, dans le concept d« ce Dieu, subsi&taiunt 
» maints éléments empruntés à la natiuro olle- 
» même, et que, si l'on essaye de le réduire à 
» son contenu strictement suprasensible, on le 
» toit s'évanouir. » (3) Galimatias contradictoire^, 
où rien n'est intelligible, si ce n'est, avec l'in- 
vraisemblable indigence philosophique d^ Fau- 
teur, la négation impie de Dieu. 

» Cette philosophie enfin, c'est le pantliéistne 
kautien et cUleraand, adopté en ces termes psu' 
M. Boutroux : <> La vie éternelle n'est plus Une 
'> contradiction dans les ternies, si cette vie n'est 
» autre chose que l'organisation par J'osprit 
i> d'une matière infinie. » (4) 

» Et voilà le philosophe français que do trop 
nombreux catholiques, par suite d'une impar- 
domiable ignorance, louent et approuvent... - 

NECESSAIRE RETOUR A LA PHILOSOPHIE 

CATHOLIQUE. — De tous côtés, des voix aulo- 
risf'es s'élèvent qui proclament la nécessité de 
remi'ttre la philosophie thomiste à La base <ls 
notre enseignement supérieur de la philo^«uphi« ; 
oertaiiK's initiatives très heureuses se sont môrne 
fait jour pour lui revendiquer une plaxe pri'f>on- 
dérante dans les programmes de lenseigTiement 
secondaire. 

Dans une série de neuf livraisons do Ja 
Revue du Clergé français (V'' avril, 15 avwl, 
l*"" mai, l*' août, 15 août, t*" sept., 1" déc, 
15 déc. 1918 et i'' janv. 1919), Mgr du Vau- 
Roux, évêque d' Agen, nous donne une nou- 
velle apologie de la philosophie aristotéli( ionne 
et thomiste. C'est un fort conf.ciencieux travail 
de plus de 150 pages ; Ja maîtrise de l'auteur, 
l'abondance de l'uviormation de première main, 
la courtoisie des critiques et l'exposé déférent 
des opinions adverses nous font augurer que 
cette étude est appelée à éveiller de salutaires 
réflexions, même dans l'Université. 



(i) Rudolf Eucken, les Grands Courants de la 
pensée contemporaine. Avant-propos <îe Al. Bou- 
troux, p. xu. 

{•il H>i(L. p. xiu. 

(;î) IhPi'., p. V. 

(4) IDld., p. xni. 



DOSSIERS DE <( LA DOCUMENTATION CATHOLIQUE )) 



^^9 



Le travail se divise en trois grandes parties, 
où l'auteur redit les vérités essentielles sur trois 
groupes de questions fondamentales : i" la 
valeur de l'esprit humain ; 2° les crandes thèses 
de la métaphysique ; 3» les principes de la mo- 
rale générale ou particulière, individuelle et 
sociale. Trois cUipitres compacts de critério- 
logie, d'ontologie et d'éthique, où, après un 
exposé des problèmes qui préoccupent la philo- 
sophie contemporaine, apparaissent l'évidente 
efficacité de nos doctrines clas!--.iques à les 
résoudre et la faulite des tentatives présomp- 
tueuses des systèmes nouveaux. 

Par un souci évident de clarté, et afin d'en 
rendre agréable la lecture, l'auteur a divisé en 
médaillons multiples les trois panneaux de cet 
immense triptyque. Il les fait passer sous les 
yeux du lecteur, et leur aimable variété sou- 
tient son attention : aperçus succincts de l'his- 
toire de la philosophie 'v. g., i" août 1918, 
pp. 167-179, examen des trois positions princi- 
pales, athéism.e. panthéisme, spiritualisme, en 
face du problème de la spiritualité de l'être) ; 
— chapitres de très fine pédagogie pliiloso- 
phique 'v. g., 1" avr. 1918, pp. 8-20, sur quel- 
ques traits distinctifs de la pensée contempo- 
laine, inconsistance ondoyante et vaporeuse des 
opinions, pénurie de franches ionviotions et de 
positions bien définies, et déliance instinctive de 
l'intellectualisnie, — et exposé très didactique 
û'? telle thèse centrale du svstème thomiste 
'J""" sept. 1918, pp. 321-344) : la philosophie de 
l'Ecole, qui est celle de l'Eglise, est positive; 
elle est avant tout la philosophie de l'Etre. 

Au reste, autan' que le charme d'une rédac- 
tion soignée et une très logique systématisation 
du plan, le but de l'auteur, tout pratique et 
d'inspiration aposVilique, recommande celte lec- 
ture aux prêtres et à Xons ceux qui se con- 
sacrent à l'éducation intellectuelle des jeunes. 
-I L'intention n'est pas de traiter les sujets, mais 
d'inviter ceux qui les ccnnaissent et s'en préoc- 
cupent à la réflexion L'évêque se contente de 

donner quelques conseils (aux spécialistes) et 
d'orienter leurs efforts. » 

LA SCIENCE DE L'ENFANT-DIEU. — Dans 
la très orieinale (l'i revue latine Aima Roma 
îidibus dec'embribus MC.MXYIir. le R. P. Hu- 
Go.x, 0. P., donne, à l'occasion de la Noël proche, 
le premier article d'une intéressante consultation 
de théologie dogmatique sur la science de l'En- 
fant-Dieu (pp. 171-174). Le savant recteur du 
Collège ,\ngelique prend pour base de son 
étude" une déclaration du Saint-Office (5 juin 
1918) fixiuit la noie théologique de certaines 
propositions que lui avait soumises la Sacrée 
Congrégation des Séminaires et Universités. 
Cf. Acta Apost. Sedis, 1 julii 1918.) La thèse 
qu'établit le P. Hugon est c-elle de t'eiistence, 
dans le Christ, de la science intuitive des bien- 
heureux, et l'on retrouve ici, sous une forme 
plus serrée, les arguments exposés dans son 
beau livre le Mystère de l'Incarnation. 



(1) Pour s'en convaincre, il suffit de parcourir le 
sommaire du présent numéro ; les questions de la 
dernière actualité (Société des nations, libération 
de l'Alsace, rechercher sur l'instituiion de l'armis- 
tice, la grippe), les notes sur les inventions scien- 
tifiques du jour (tanks), et m^me cliarades et bon? 
mots, tout cela rendu en un latin d'une lexicologie 
parfois inattendue mats de tenue toujours élég-ante. 
(A^onnen>ent pour l'Union postale, là fr. par an ; 
Rome, via del Governo Vecctiio, 96.) 



L'auteur commence par démontrer l'exis- 
tence en Jésus de la science humîune in yenere 
(vérité de foi. proclamée au troisième Concile 
de Constantinople, et fondée sur la dualité 
I d'attributs essentiels, corrélative à la dualité 
de nature) ; puis, réservant provisoirement la 
question de la science strictement humaine, 
infuse et acquise (t-errain sur lequel l'Eglise 
ne s'est pas procoucée et qui demeure ouvert 
aux libres discussions), il traite d'abord i^x pro- 
fessa de l'unique science béatiûque ^qui n'est 
point la science divine, mais le mode le plus 
divin de connaissance). Il serait téméraire 
ton tuto doceri posse) d'en nier l'existence 
dans Je Christ, et l'sirgumentation du P. Hucon 
oblige à conclure que la proposition qui Paf- 
firme est théologiquen ent certaine et ménae 
proche de la foi. Le théologien expose succes- 
sivement un argument d'autorité, fondé sur les 
déclarations de l'Evangile et des Pères, tou- 
chant le fait de la vision béatifique dans le Christ 
de l'histoire, et trois raisons do convenance. 
Suivent, en manière d'appendice, de brèves re- 
marques sur l'existence de la science acquise 
dans le Christ et son parfait accord avec la 
science bienheureuse. 

L' « UTILISATION MILITAIRE » DE LA 
CATHEDRALE DE REIMS. — Sur cette contro- 
verse, la Remte des De.ux Mondes (15 janv. 1919, 
pp. 241-270) publie, sous U signature de 
MgT L.\.\nRiEUX, évèque de Dijon, la déposition 
du témoin le mieux informé fMstr Landrieux 
clait, en 1914, curé de !a c.-^thédraje, qu'il n'a 
pas quittée, aux instanis les plus tragiques, 
jusqu'en 191fi). Le mensonge de Reims serait 
particulièrement cynique si la destruction de la 
cathédrale avait été l'objet d'une orém.éditation. 
Or. nous avons de fortes présoiuplions de 
l'admettre : échos récents de la presse alle- 
mande provocatrice, attitude et paroles signifi- 
catives de soldats allemands au cours de l'occu- 
pation, cris de victoire impudents et sacrilèges 
des journaux de Berlin après le fait accompli. 

« Le plus modeste tertre au-dessus du corps 
d'un de nos guerriers est plus vénérable que 
toutes les catliédrales, tous les trésors d'art du 
nionde. » (I) 



« Xnvs mous fermé, Reims, 
Avec du plomb, ta maison d'idolâtrie 1 



\2) 



Au mensonge allemand l'auteur oppose la 
protestation de fond de M. Delcassé et le jour- 
nal qu'il tint lui-même, très minutieux, de Tétat 
de la cathédrale pendant les premiers mois de 
la guerre. Suit un examen critique de tous les 
documents importants produits de part et 
d'autre. Lti dernière pièce allemande est une 
note du 5 juin 1918, adressée au cardinal Gas- 
parri par le G. Q- G. allemand, et dénonçant au 
Saint-Siège, sous la signature de von Hinden- 
bupg. dé prétendus faits d'utilisation de la 
cathédrale pour des fins de guerre de juin 1917 
à mars 1913. — Conclusion: ■• Ni le s.amedi 
19 septembre '1914), ni les jours précédents », 
ni les années suivantes, « rien ne justitiait le 
bombardement et l'incendie de la catliédrale. 
On n'y avait jamais installé de mitrailleuses 
contre' avions, ni, à plus forte raison, des 



<1) ber Tag ûm Berlin, cité par VEcfio de Poris du 
28 oct. 1914. 

(2) RLDour Herzog. Cf. Supplément artistk(ue du 
Lokal Anzeiger (journal plut(5t modéré), Janv. 1ÎI5. 



6o 



DOSSIERS DE <( LA DOCUMENTATION CATHOLIQUE » 



canons », ni aucun autre poste militaire quel- 
conque; par contre, <■ pendant l'occupation, en 
septembre (1914), les Allemands n'hésitèrent 
pas à mettre un poste d'observation sur la 
cathédrale ■> (p. 252). 

LES JEUNES OUVRIEBS APRES LA 
GUERRE. — Instructive communication do 
M. Julien Hayem publiée dans la livraison de 
janvier du Compte rendu des science,s et tra- 
vaux de l'Académie des i^rlences morales et 
politiques (pp. 58-78). L'auteur, qui aime la 
classe laborieuse et comprend la néca'^sit^ de 
l'éclairer, déplore la décadence de Tappren- 
tipsa^ (59-60 : cette décadence n'est • point 
imputable à l'enfant (G21, mais à de mul- 
tiples causes techniques, telles la transformation 
continue de l'industrie, l'invasion du machi- 
nisme, la résistance de l'ouvrier à former des 
apprentis, les grèves syndicales, l'imprévoyance 
dp parents cupides, la partialité des Conseils de 
prud'hommes (fiO-fil). 

Avant tout autre moyen de remettre en hon- 
neur l'apprentissage. M. Hayem préconise un 
enseignement primaire franchement profession- 
nel (63) en même temps que cultural. Pour rem- 
placer avec avantage le régime de l'apprentis- 
saee oblisatojre. on pourrait instituer un en- 
semble d'avantages matériels dont la perspec- 
tive vaincrait les hésitations des parents: octroi 
d'un salaire aux apprentis, remise en vigueur 
du contrat d'apprentissage. L'auteur envisage 
ésalement la création de cours complémentaires 
d'apprentissage (67), de concours-primes de 
capacité professionnelle et musées d'exposition 
p<)ur les chefs-d'cpuvre, la remise en vigueur du 
décret (24 oct. 1911) instituant un certificat de 
capacité professionnelle, enfin l'institution d'un 
Conseil national de l'apprentissage et de l'en- 
seignement technique et professionnel. Mais 
comme réforme préalable et nécessaire, il exige 
l'abrogation de la loi Millerand-CoUiard du 
30 mars 1900, qui, en réduisant les lieures de tra- 
vail dans les ateliers mixtes, « livre des mil- 
liers d'enfants au hasard des grands che- 
mins » (67-69). 

M. Hayem note pour mémoire, mais fort jus- 
tement, fe contre-coup qu'eut le départ des Con- 
grégations de femmes sur l'enseignement tech- 
nique des métiers de l'aiguille (1) ; il souhaite 
voir, avec les temps nouveaux, se réinstaller en 
France « ces écoles de pratique indus- 
trielle » (71). 

Comme réforme fondamentale, M. Hayem, 
fidèle disciple du sociologue M. Hersent, en 
revient toujours h une orientation nettement 
technique et professionnelle de notre enseigne- 
ment à tous ses degrés : l'école primaire, où « il 



(t) « En ce qui conoerne la lingerie et l'iiabille- 
n>pnt, dit-Il, J'ai souvent s.lg'nalé quelle heiireiise 
Influence avalent exercée les oiivrolrs et les ateliers 
rpIlgiPiix sur l'écliication prore-sslonnelle d'es en- 
fants et des Jeunes filles conwirré'es aux travaux 
die l'alirullle. fesi grâre à l'enselg-nement métho- 
dique pratiqué d'és l'enfarire que se sont siiwédé 
ces légJDn-s d'ouvrières qui, pendant de nombreuses 
générations, ont étatoll dan.» le monde entier la 
ré()Mtation de la llng-erli? et die la ohemàserie pari- 
sleruies et françaiLses. Avec le départ des ConKTé- 
gvitlr.n'S se sont essaimées des milliers de travail- 
leurs et se sont établies à l'éiran^Pr des édiica- 
trlces qui ont porté loin de noua les rég-les et les 
tradltlonis dune niala-d'œu\re accouiplle et saiis 
rivale. » (71.) 



ne faut pas avoir peur de traiter le fils de l'ou- 
vrier en futur ouvrier, le fils du paysan en futur 
paysan » (74) ; l'enseignement secondaire avec 
développement de la culture physique et de 
l'instruction expérimentale (72-73); l'enseigne- 
ment supérieur comportant la création d'univer- 
sités de métiers et interéchange de colonies de 
techniciens entre les pays alliés (74-76). 

STATUT INTERNATIONAL DES MISSIONS 
RELIGIEUSES EN AFRIQUE. — A propos de 
la future Conférence de la paix, les Nouvelles 
religieuses (l" janv. 1919, pp. 28-30) signalent 
que, d'après une consultation internationale de 
juillet l'JOG (1), l'acte général de la Conférence 
de Berlin du 26 février 1885 (art. 6) n'oblige 
aucun ■■ Etat possessionné dans le bassin con- 
ventionnel du Congo », ni spécialement 1' <■ Etat 
indépendant du Congo , à " vendre ou céder 
des terres, pour les œuvres de leur initiative 
aux missions religieuses ». Le texte, qui fait 
I)artie de la « preniière Déclaration sur la liberté 
commerciale », mérite d'être consigné dans la 
Documentalion Catholique. 

« Toutes les puissances exerçant un droit de 
souveraineté ou une intluence dans lesdits ter- 
ritoires... protégeront et faciliteront, sans dis- 
tmclion de nationalités ni de cultes, toutes les 
institutions et entreprises religieuses, scienti- 
fiques ou charitables, créées ou organisées à 
ces fins (conservation des populations indigènes, 
amélioration de leurs conditions morales et 
matérielles d'existence, suppression de l'escla- 
vage et surtout de la traite des noirs), ou ten- 
dant à instruire les indigènes et à leur faire 
comprendre et apprécier les avantages de la 
civilisation..- Le droit d'ériger des édifices reli- 
gieux et d'organiser des missions appartenant 
h tous les cultes ne (sera) soumis à aucune 
restriction ni entrave. » 

Au lieu des mots protégeront et faciliteront, 
les rédacteurs proposèrent d'employer les mots 
favonseront et aideront proposés par le prince 
de Bismarck quant aux « travaux des missions 
et toutes institutions servant à instruire les 
indigènes ». 

Mais, s'il n'y a pas obligation internationale, 
il reste un devoir d'ordre national, dont le 
gouvernement n'est pas dispensé, même par la 
loi de Séparation des Eglises et de l'Etat, qui 
ne saurait impliquer pour lui « désintéresse- 
ment brutal, intransigeant et continu de la re- 
ligion, des œuvres religieuses, des foi'ines sin- 
gulières et universelles de l'activité catho- 
lique » ; car, suivant l'observation, « d'une 
frappe parfaite », de Mgr Landrieux, « elle 
(la loi de Séparation) sépare, elle brise les 
liens, ceux qui sont à sa portée, le Concordat 
qu'elle abroge, le budget des cultes qu'elle 
f.upprime. Mais l'idée n'est encore venue à per- 
sonne d'identifier ou de confondre la religion 
avec le Concordai ou le budget des cultes ». 

LES FONDATEURS DE L'AMITIE ENTRE 
LA FRANCE ET LES ETATS-UNIS. — Dans la 
Itevtte catliolique des Institutions et du Droit, 
oct.-déc. 1918 fpp. 289-303), .M. L. de Lonoe- 
vi.xLLE nous signale deux essais très conscien- 
cieux de rectification historique. L'amitié des 



(1) Publiée dqns la Belgique jun'iriaire du 8 fé- 
vrier 1914 et dans le Journal de droit international 
privé, 1914, p. 1148. 



DOSSIERS DE (( LA DOCUMENTATION CATHOLIQUE )) 



6l 



Américains ne nous est pas acquise d'hier : 
« Elle est le juste retour de l'aide que leur 
apporta jadis la France de Louis XVI et de son 
grand ministre, le comte de Vergennes. « Nos 
gouvernants d'aujourd'hui, qui savent bien leur 
histoire, affectent de l'avoir oubliée. Il en est, 
liar bonheur, qui ne commettent pas « ce péché 
d'omission », et les deux ouvrages que recom- 
mande M. de Longevialle « viennent rappeler 
toute la vérité sur les origines de l'amitié franco- 
américaine ». 

fce premier, qui est une brochure de 
4i pages (1), est une manière d'apologie : 
Vergennes et l'Indépendance Amérifaine ; — 
Vergennes et WUson. M. le baron Hennet de 
Goutel y » met en lumière l'injustice de l'os- 
tracisme officiel qui frappe la grande œuvre 
politique de Louis XVI et de son ministre » ; 
trace de l'un et de l'autre un rapide portrait, et 
dit ce qu'ils ont fait pour jeter « les bases 
de l'amitié traditionnelle qui lie la France et 
l'Amérique ». 

Le second ouvrage est plus considérable et 
de caractère plus strictement didactique : La 
France et la guerre de l'Indépendance Aivéri- 
caïne (2). par le capitaine Joachim Merlant, 
professeur-adjoint à la Faculté des lettres de 
l'Université de Montpellier. Son seul objet est 
<- Ihistoire exacte de la participation de la 
France fi llndépendance Américaine », mais 
comme la vérité parle d'elle-même, cet exposé 
constitue un nouveau panégyrique implicite 
de l'œuvre de Louis XVI et de" son clairvoyant 
ministre. 

SAVEZ-VOUS LIRE ? — Courte mais très 
pratique causerie de M. H. Le CA:\n's, dans 
VVnion (organe de l'Union des Associations ca- 
tholiques ouvrières) de nov.-déc. 19J8 (pp. 212- 
2J8). La conférence, qui s'adresse en partie à 
ti^us les jeunes gens, en partie à un auditoire 
d'étudiants, n'épuise pas le sujet et n'a d'autre 
prétention que de fournir un <■ Canevas pour 
Corroies d'étude ». 

Comment faut-il lire ? Lente et attente, à la 
façon du prêtre qui récite ses heures... ; lire 
cfimme on lisait au temps des Pères de 
l'Eglise... ; savoir, comme dit Emile Faguet, 
toiTrner les pages de gauche à dmite autant que 
de droite à gauche... ; hre en réfléchissant en 
vue de s'assimiler les idées... ; lire la plume à 
la main et prendre des notes qu'on classera 
ensuite méthodiquement. 

Que lire ? Proscrire les mauvaises lectures et 
faire un choix parmi les bons livres eux- 
mêmes... Préférer en général les livres anciens 
ou réiimprimés, dont la survivance assure la- 
valeur réelle : se défier des actualités tapa- 
geuses, et sérier ses lectures suivant l'utilité 
professionnelle ou la tournure d'esprit person- 
nelle. 

Pour finir, quelques conseils d'un homme 
expérimenté sur les conditions dans lesquelles 
il convipnt de constituer peu à peu une petite 
bibliothèque, » garde-manger intellpctuel » où 
les ouvrages de fonds doivent tenir la place 
d'honneur. 



(1) Editions de la Nouvelle Réunie Nationale, 
11 bis, Impassp de la Visitation, Paris. Une bro- 
chure In-S". 191S. 

(2) l'n vol. In-S5 carré, Paris, Félix Alran, 1918. 
(Série ct€ la Bibliothèque • Frmicp-Amériqu'' •, 
éditée par le Comité du mêine nom, foiidië en 1909.) 



Livres nouveaux 

LETTRES SUR L.\ SOUFFR.\NCE, par Elisabeth 
Lfsfur. Préface du R. P. Hébert, O. P. Un vol. 
dv 3i5 pag-€S, 3 fr. 50 (majoration de 20 %). J. de 
Giford, 15, rue Cassette, Paris. 

Tous les lecteurs du « Journal » d'Elisabeth 
Leseiu' retrouveront dans ces « Lettres sur la 
souffrance » la même âme d'élite, dans sa géné- 
rosité et l'accomplissement parfait de son de- 
voir. Elle n'a rien écrit d'indifférent ni de 
banal. Les soixanto-dix-huit lettres publiées 
aujourd'hui s'échelonnent de 1910 à 1014. Elles 
ont pour thème principal la souffi'ance et la 
vie intérieure. Elles forment en quelque sorte 
une série de méditations, et par ailleurs appa- 
raissent comme de véritables lettres de direc- 
tion capables d'éclairer et de fortifier les âmes 
désireuses de perfection. 

E. G. 

LE MEPRIS DES LOIS ET SES CONSEQUENCES 
SOCIALE:^, par Daniel Beli^t. Un vol. de 
283 pag-es {Hililiolhèque de philosophie scienti- 
fique). Prix, 3 fr. 50. Ernest Flammarion, 2C, rue 
Racine, Pari?. 

Le sans-façon irrespectueux dont les lois 
sont traitées offusque l'auteur : 11 étudie dans 
cet ouvrage les nombreuses raisons de ces 
mépris : La mauvaise application des lois. — 
Leur multiplicité inutile ou dangereuse. — Les 
lois mal faites. — L'enseigneauent direct ou 
Lypocrite du mépris de la loi. — La sensiblerie. 

— La loi de sursis. — La grâce et ses dangers. 

— L'anuiistie et ses abus. — Le bon plaisir 
administratif. — Les peines pour rire, etc. 

L'auteur omet un chapitre essentiel, « mépris 
du légisUiteur humain pour la loi divine ». Là 
est le grand mal : l'auteur n'a pas l'air de s'«n 
douter. Lacune regrettable dans une étuae 
intéressante. 

E. G. 

TRAITE GENERAL, THEORIQLE ET PRATIQUE, DES 
SdCIETLS CIVILES ET COMMERCIALES ET DES 
ASSOCIATIONS, par C. Houpin et IL Bosvieux. 
5= cdilion, complètement refondue et aug- 
mentée. 3 volumes in-S°, respectivement de 
Lxix-794 pag-es, 88 i et 881. Prnx, 50 franco. Paris, 
artniinislration ih. Journal des Notaires, 6, rue de 
.Mézli-res, et librairie du Recueil Sirey. 

Le Traité des Sociétés de M. Houpin est trop 
connu pour qu'il soit nécessaire d'en faire 
l'éloge ; c'est l'ouvrage classique qui fait auto- 
rité chez tous les praticiens. .Mais il y a lieu 
d'attirer l'attention sur cette cinquième édition 
considérablement augmentée, qui comporte 
maintenant trois volumes et constitue une re- 
fonte complète. C'est ainsi qu'on y trouvera 
exposée, toujours avec la même précision et le 
même sens des réalités pratiques, la législa- 
tion des associations soumises à la loi du 
1*'' juillet 1901, celle des Sociétés ou entre- 
prises d'assurances, des Sociétés d'épargne et 
de capitalisation, des Caisses de crédit agri- 
cole, etc. Signalons spécialeiuent aussi la par- 
lie consacrée à la situation des Sociétés étran- 
gères, et le titre important rc-^ervê à la législa- 
tion fiscale. Enfin, de nombreuses formules 
inédites ont été ajoutées «aux formules déjà 
publiées, et l'ouvrage se termine par des t^ables 
détaillées qui rendeni les recherches faciles. 

l'.e remarquable ouvrage fait le plus grand 
honneur à ses auteurs, MM. Houpin et Bos- 
vieuz. 

Auguste Rivet. 



62 



DOSSIERS DE « LA DOCUMENTATION CATHOLIQUE » 



LE BULLETIN LEGISLATIF DALLOZ, paraissant une 
fois par mois. Dix fascicules grand in-S» par 
an : prix, 25 fr. — Librairie Dalloz, 19, rue de 
Lille, Paris. 

Dès le commencement de la guerre, la librairie 
Dalloz publia une série de petits volumes : Do- 
cuments officiels: textes législatifs et régie - 
mentaires. Je n'ai pas besoin de rappeler les ser- 
vices qu'ils ont rendus. 

Cette collection était parvenue, le 31 dé- 
cembre 1917, à son vingt-quatrième volume. Elle 
n'était plus à même de répondre aux nécessités 
qui se présentaient. 

La librairie Dalloz a alors créé une publication 
périodicfue reproduisant rapidement tous les 
textes législatifs et réglementaires, ceux qui 
concernent la guerre comme ceux d'un intéri't 
général et permanent. Tel est le but du Bulletin 
législatif Dalloz, qui paraît une fois par mois, 
sauf en août et septembre, et dont chaque nu- 
méro contient les lois, décrets, arrêtés, circu- 
laires, etc., intervenus au cours du mois précé- 
dent. La plupart sont rapportés in extenso: les 
moins intéressants sont mentionnés par l'indi- 
cation de leur titre. En principe, l'ordre chrono- 
logique est respecté, exception faite pour les 
textes insérés tardivement aux publications offi- 
cielles. Une table des matières par fascicule, une 
table générale alphabétique en fm d'année, ren- 
dent les recherches faciles. 

Ainsi le Bulletin législatif Dalloz procède du 
souci constant d'information pratique, rapide et 
sûre, qui anime la Junspnidence générale Dalloz 
b l'égard de ses abonnés et souscripteurs. Par là, 
il se rattache aux Additions au Nouveau Code 
civil annoté et au Dictionnaire pratique de droit, 
ainsi qu'aux Petits Codes annotés, qu'il est sus- 
ceptible de compléter utilement. 

R. P. 

LA SEMAINE ANGLAISE DANS L'INDUSTRIE DU 
VETEMENT, par Raoul Jaï. Brochure de 
42 pagres, fr. .50. En vente à l'Association Fran- 
çaise pour la Protection des travailUeurs, 5, rue 
Las-Cases, Paris. 

La loi du 11 juin 1917 n'accorde le repos de 
l'après-midi du samedi qu'aux femmes de l'in- 
dustrie du vêtement, et encore sous réserve de 
nombreuses dérogations. Ce n'est donc qu'une 
application très restreinte des propositions de 
Mun (1886 et 1911) réclamant la semaine 
dite anglaise (qui ne l'est pas" du tout) pour 
tous les travailleurs. 

Cette loi, les règlements administratifs, les 
accords entre Syndicats patronaux et ouvriers, 
qu'elle a suscités et dont le te.xte se trouve 
aux annexes, constituent cependant un précé- 
dent heureux, au moins quant au but visé. Et 
M. Raoul Say conclut en exprimant le vœu que 
le repos de Vaprcs-imidi du samedi, comme du 
repos du dimanche, devienne la règle générale 
et obligatoire, et contribue à la reconstitution 
de la famille française si éprouvée par la 
guerre. Ainsi peut se résumer ce rapport con- 
sciencieux, presque exclusivement documen- 
taire, dont l'intérêt est forcément limité par le 
cadre très étroit de cette loi nouvelle. 

L. L. 

LES ALLOCATIONS DE GUERRE DE L'OFFICIER 
ET DU SOLDAT, par E. Ocelliane. officier d'ad- 
ml'nlstratlon, S» édition. Un vol. in-13 de 
152 pag-es, 3 francs net. Lavauzelle, édilteur mi- 
litaire. 124, boultivard Salnt-Germam, Paris. 

Ptécieux mémento, à jour jusqu'en décembre 
1918, où se trouve étudié, dans ses applica- 



tions les plus spéciales et controversées, le 
régime si embrouillé des soldes, hautes payes, 
indemnités de combat, du front, de cherté' de 
vie, pour charges de familles, pécules de guerre 
frais de déplacement, situation des prison- 
niers rap;i triés. 

Lauteiu' procède par mode de rapide ques- 
tionnaire. En onze chapitres, il solutionne les 
cas les plus divers. Il a placé en tête de l'opus- 
cule un. tableau des plus ingénieux, complet 
et très clair, qui permet à tous de trouver 
instantanément la réponse désirée. 

G. V. 

NOUS, SOLD.ATS ! par Jean Tournassus. Préface 
de MAuracE Barrés. Un vol. de 180 pag-es. Chez 
E. Vitte, 3, place Bellecour, Lj-on. 

L'auteur nous dépeint l'enthousiasme des 
premiers jours de guerre, puis les luttes de 
surprises, dans les houblonnières, dans les 
mines, au clair de lune. En termes émus, il 
nous dit la mort de son frère qui tombe en 
héros... Lui-même monte à l'assaut devant 
Verdun : il est blessée, et c'est alors l'hùpital 
avec ses jours dangoisse et de douleur. Ce 
livre est un véritable poème en prose plein de 
sensibilité et d'énergie. 

E. G. 

BRFST-LITOWSk", LENINE-TROTSKY ET HINDEN- 
RL^HO-I.IJDENDORFF, p.ar S. Grl'mbach. Uu voL 
in-12 do 131 pag-es. Prix, 3 fr. Payot, 106, bou- 
levard Saint -Gemnaln, Paris. 

Voici un discours prononcé en allemand, à la 
Maison du Peuple, à Berne, le 24 janvier 1918, 
durant les négociations du traité de Brest- 
Litowsk. 1\T. G. Griimbach est socialiste, parti- 
san de l'Internationale ; après la p.iix, il veut 
" les luttes de classes économiques et mo- 
rales ». 11 admet pourtant que l'on puisse 
« défendre son pays contre les attaques du 
dehors », mais il reproche à Lénine et à Trotsky 
de trahir la cause de l'InternatJonale qu'ils 
avaient servie autrefois. En faisant le jeu du 
militai'isme prussien, ils préparent avec lui une 
paix de conciliation, mais une paix allemande. De 
nombreuses déclarations de personnages aile- 
minds eux-mêmes en font foi. 

L'avenir prépai'é par les maxima'ustes russes 
cl le militarisme prus*;ien ne nous plaît point, 
mais nous désirons mieux que l'avenir annoncé 
par Si- Grumbach. _ G. R. 

LA PAIX DE BUCAREST (7 MAI 1918), par D. lAN- 
covici, d^icteur en droit de l'Univer-sit^ de Paris. 
Un vol. ln-12 de 21* pag-es. Prix, 4 fr. Payot, 
106, boulevard Saint-Gerrnain. Paris, 1918. 

Bref commentaire des principaux articles du 
traité de Bucarest. Au moment même où ils se 
proclamaient prêts à une paix sans an7ie.Tions 
ni indemnités, les Empires centraux enlevaient 
à lo Roumanie une partie de son terri toii'e, iiu 
réclamaient des milliards, sous forme de ré- 
quisitions et de contributions, opéraient la 
mainmise sur toutes ses richesses agricoles 
et pétrolifères et sur son industrie et lui enle- 
vaient pour de longues années toute indépen- 
dance politique. 

Dans un chapitre préliminaire, « la Genèse de 
la paix », où l'on relève quelques légères incor- 
rections, M. lancovici montre comment la Rou- 
manie, a]>andonnce, attaquée même par ceux 
qui, les premiers, devaient la soutenir, en a 
été réduite à accepter cet onéreux traité, contre 
lequel proteste toute son histoire. 

G. R. 



DOSSIERS DE <( LA DOCUMENTATION CATHOLIQUE » 



63 



I,ES I.'VTRIGUES GERMANIQUES EN GRECE, par , 
Démétra Vmc\ (Mrs Eennbth BnowS) ; tiaxluit 
ût l'ang-Hais par P. Despeuilles. — • Iu-16, 
280 pag-es. Prix, i fr. 50. Plon-Nourrit, Paris, 
191S. 

L'auteur — une Grecque mariée à un Améri- 
cain, et très Américaine elle-même par sa 
« (manière », entreprend avec son mari une 
o course fictive à la vérité » : eUe pense dé'^ou- 
vrir le secret qui vengera l'honneur de son 
pays si compromis par la forfaiture de 1914 
envers la Serbie. 

La mystique voyageuse enquête à chaque 
étape auprès des homraes poHtiques. à Londres, 
à Paris, à Rome, au Pirée (mars 1917), auprès 
du roi Constantin et des royalistes à Athènes, 
auprès de Venizelos et de ses partisans à Salo- 
nique, et, malgré son admiration pour Cons- 
tantin, arrive à la conclusion redoutée : Le 
monarque et ses amis, Streit, Gounaris, Dous- 
manis, Metaxas, etc., ont effrontément trompé 
l'Entente et trahi leur pays. L'auteur semble 
n'avoir rencontré en Grèce que deux nobles 
caractères : Venizelos et Repoulis. 

On ne comprend guère que Mrs Brown, esprit 
judicieux et droit,, ait admis certaine histoire 
de soldats jouant aux boules avec des tètes 
d'enfants (p. 218). 

Par ailleurs, avec une franchise bien améri- 
caine. Démétra Vaka ne peut se défendre de 
reprocher à l'Entente (qu'elle aime pourtant) 
loiî lourdes fautes de sa politique balkanique, 

3ue n'inspira pas toujours le seul triomphe du 
mit. Quelques coups de ciseaux de la cen- 
sure n'empêctient pas de deviner sur qui tom- 
bent les reproches. 

Le style est toujours alerte et le récit inté- 
ressant et instructif. 

G. R. 

LES ILLUMINES DE BAVIERE ET L.\ FRANC-MA- 
OON.NEWE ALLEMANDE, par Le Forestier. Un 
wl. de 758 pagH^s. Hartiette, 78, boulevard Salnt- 
.<Oermain, Paris. 

Dans les Etudes du 20 janv. 1919 (pp. 175-194), 
M. Paul Dudon établit un examen critique de 
deux ouvrages de M. Le Forestier sur la Maçon- 
nerie. 

Le premier est la réimpression sous forme de 
thèse ' de doctorat (1915), avec introductions, 
notes et appendice, d'une vieille brochure du 
xvin* siècle : Les plus secrets Mystères des 
hauts grades de la Maçonnerie dévoilés. Le cen- 
seur des Etudes rejette comme gratuite Topi- 
nion très nette, mais moins solidement fondée 
de M. Le Forestier, sur la prétendue « puérilité 
des rituels maçonniques » et sur le prétendu 
a royalisme » des maçons français de la période 
pTé-révolutionnaire (pp. 175-178). 

Le second travail est plus considérable : Les 
lUuTninés d€ Bavière et la Franc- Maçonnerie 
allemande. Histoire très documentée de l'Ordre 
des Illuminés de Bavière : origines (1" mai 1776) 
et premiers développements, détails curieux sur 
l'initiation graduelle et sur le cérémonial « so- 
lennel et ridicule » de la Maçonnerie bavaroise 
(pp. 178-181). M. Le Forestier soutient en partie 
ropinion qui voit dans cette Société secrète « un 
décalque de l'organisation de l'Ordre des Jé- 
suites » (le fondateur des Illuminés sortait d'un 
de leurs collèges), mais M. Paul Dudon fait jus- 
tice de cette thèse et venge hal)ilement, en con- 
naissance de cause, les droits de la Compagnie 
et de la vérité (pp. 181-183). L'auteur se montre 



aussi libéral pour les Illuminés de Bavière que 
pour les maçons de France, et leur at'corde un 
facile brevet d'innocence ; M. Paul Dudon dé- 
nonce cette complaisance déplacée et ne par- 
donne pas il l'historien d'avoir ignoré ou tu leurs 
véritables intentions indéniablement révolution- 
naires (pp. 183-191). 11 rappelle à cet égard les 
relations suivies des maçons allemands et fran- 
çais à la veille de la Révolution (visite des 
grande-maîtres allemands à la Loge parisienne 
des <- Amis Réunis », rencontre de Mirabeau avec 
des maçons allemands, dans son triple voyage 
à Berlin,, en 1780 et 1787. On doit voir là autre 
chose que prises de contact inoffensives d'ordi'e 
rituel. JM. Paul Dudon ne ménage pas ses éloges 
au livre de M. Le Forestier, « le premier, croit- 
iL qui ait été fait par un Français, avec méthode 
et ampleur, sur les Illuminés de Bavière. » Très 
riche documentation, exposé clair et exact des 
faits, anaivse limpide et nuancée des idées. Il 
signale pourtant à l'historien une grave lacune 
d'information : on a négligé les renseignements 
de première valeur fournis sur les agissements 
des Illuminés, par les rapports de nos ambassa- 
deurs et du nonce pontifical à Munich (pp. 191- 
194). 

LES IMELLECTUELS DANS LA SOCIETE FRAN- 
ÇAISE : DE L'ANCIEN REGIME A LA DEMOCRA- 
TIE, iiar René Lote. Un vol. in-8», 4 fr. 50. Li- 
brairie Félix Alcan, 103, boulevard Saint-Gerrnain, 
Paris. 

L'auteur demande à la « pensée » française, 
du temps oi:i elle fut classique et souveraine en 
Europe, les raisons de sa toute-puissante 
influence. II recherche ensuite par quels malen- 
tendus entre l'Etat et nos intellectuels ceux-ci 
ont préparé le renversement de l'ancien ré- 
gime pour mettre à sa place le régime « de 
Topinion » qui n'est pas devenu précisément 
le rèizne de la pensée. Il conclut en faisant 
appefà la « sagesse clas.sique ». qui seule peut 
établir le règne de la compétence sur les ruines 
de la tyrannique opinion. 

L'auteur décrit à merveille les maux intellec- 
tuels du pays... Mais il se trompe d'étrange 
manière en "^nous offrant la « sagesse clas- 
sique » comme panacée. Œuvre d'un esprit 
matérialiste qui ne tient nul compte de la 
Providence ni du passé religieux de notre pays. 

E. G. 

ANTHOLOGTE DES ECRIV.MNS BELGES, POETES 
ET PROSATEURS, recueillie et publiée par L. Du- 
moa-t-'Wii nEN. 2 vo'l. in-16. Prix majoré, 8 fr. 
Chez Gt-orgro;» Grès et C'«, 116, boulevard- Saint- 
Germain, Paris, 6". 

Fait connaître k peu près tous les noms 
marquants de la littérature belge de 1880 à 
nos jours. Les larges extraits que donne l'au- 
teur prouvent une ardente vitalité littéraire 
en Belgique, mais sans règle ni mesure. De 
plus, au point de vue moral, le choix des 
extraits est souvent détestable : en prose, 
presque toujours des histoires égrillardes 
(par ex., Hief-Hioup, p. 62) : en poésie, des 
chants voluptueux ou blasphématoires (par ex., 
Le « Te Deum » du paume, p. 125.) E. G, 

.A.U.TOURn'UUT ET DEMAIN ; — RECITS DU TEMPS 
DE L\ GUERRE ; — LA CLOSERIE DE CHAMP- 
DOLEXT. Trois vol. ln-12, par René Bazi.n. de 
l'Acadéînile française. Chez Calmann-Lévy, 3, rue 
Auber, Parla. 

M. René Aigrain poursuit dans la Revue du 



64 



DOSSIERS DE (( LA DOCUMENTATION CATHOLIQUE » 



Clergé français la revue littéraire du Roman 
de guerre à l'Académie, commencée au numéro 
du 15 novembre dernier. Dans le fascicule du 
15 janvier 1919 (pp. 06-118), il parcourt, en Tap- 
préciant brièvement, la production littéraire de 
M. René Bazin au cours de la guerre. 

Les Pages religieuses, continuées par Aujour- 
d'hui et demain, sont une » anthologie religieuse 
de l'écrivain » où sont réunis, avec des extraits 
de l'œuvre antérieure de ^I. Baxin, les articles 
qu'il a publiés pendant la guerre à VEcho de 
Paris. Ce recueil est mis au service d'idées très 
hautes. Notre société souffre de la place trop 
petite faite à Jésus-Christ dans la vie indivi- 
duelle et nationale, mais M. Bazin a l'heureux 
secret de voir, <■ à côté des ta^^hes, la lumière 
brillante » ; il prêche un réconfortant optimisme, 
père de l'action. 

Avec les Récits du temps de la guerre, nous 
entrons dans l'histoire héroïque de la guerre: 
pour une partie, humbles lettres ou confidences 
de héros obscurs. M. Bazin « a mis au service 
de collaborateurs inconnus sa notoriété de lit- 
térateur ■) ; et. dans les <> vraies » nouvelles, 
l'écrivain <■ raconte ou fait se raconter des gens 
de chez nous, des gens de la vraie France »• 

Et la Closerle de Champdolent ? C'est le der- 
nier roman de M. Bazin : toute l'action se limite 
à une série bien ordonnée de quelques tableaux 
d'un lyrisme champêtre: il s'y déroule une tou- 
chante' « histoire de pauvres qui tient toute 
dans l'aide mutuelle qu'ils se prêtent, de loin 
et sans le savoir, pour <■ remonter ». Illustration 
vivante du phénomène de transformation mo- 
rale de certaines familles rurales par la guerre. 
Le critique apprécie surtout du point de vue 
littéraire « ce livre qui est une belle réussite » 
et qu'il se défend avec peine d'appeler un chef- 
d'œuvre. 

LE M.\ITRE DU SILENCE — SOUS LE MASQUE, par 
Druy. Un vol. in- 16 fie 295 pagnes, 4 fr. 50. Plon- 
Nourrlt, 8, rue Garaniclfre, Paris. 

Histoire dramatisée de l'espionnase allemand 
d'avant-guerre, battu en brèclie avec une rare 
vigueur par une autre organisation très ré- 
pa'ndiie que dirige un chef mystérieux. 

Delly e«t un romancier aux inventions puis- 
santes"; son talent a été ici merveilleusement 
servi par le choix du sujet; les péripéties les 
plus troublantes se succèdent ^assassinats 
odieux, vols de documents, rapt'^ d'enfants, exé- 
cutions sommaires, etc.) ; l'inténH dramntiqii'i 
confine parfois à l'angoisse. C'est le roman-feuil- 
leton, avec ses attraits et aussi ses. dangers pour 
les imaginations trop jeunes et trop sensibles. 
Mais il ne contient aucune page contraire à la 
morale. 

ClI. NOLNE. 

L'IMPOSSIBLE REVE, par Emma Peli.erin et Joseph 
Boi.i RRv. Un v&U, 3 fr. 50. E. Flgrulère, 7, rue 
Corneille, Paris. 

L'impossible rêve, c'est l'amour impossible 
i satisfaire ! C'est ce que chnntenl les auteurs 
dans des vers faciles, éléaanls. mais presque 
toujours d'aspirations plus ou moins sensuelles. 
- — " La prnres'îinn de saini nuicnnlpt •• 'p. .SI), 
conte en prose pour le moins irrespectueux. 

E. G. 

NASR'FDniNE et son épou«e, par Pierre Mille. Un 
vol. in- 18 de. 288 pag-os. Prix. 3 fr. 50, plus majo- 
ration de 30 %. Calniann-Lévy, 3, rue Auber, 
Paris. 



Fantaisie orientale: sur une trame ahraca- 
dabrante enfile quelques histoires du cycle des 
mille et une nuits. De-ci, de-là, quelque belle 
description de paysages orientaux, contrefaçon 
réussie (choquante d'ailleurs pour notre goilt 
oc<;idental) du style des contes d'Orient. — Point 
de peintures lascives étendues, mais série de 
petits tableaux fort risqués et trop évocateurs. 
— Tout compte fait, ouvrage inutile et dange- 
reux (1). G.-R. 

LE CRIME DES RICHES, par Je.\n Lorrain. 1 fr. 

« Renaissance du Livre «. 

Œuvre polissonne à ne toucher qu'avec des 
pincettes. 

E. G. 

L.\ MEUSE : vers et sonnets, par Henri Dachk- 
MONT. Un petit rempli, 3 fr. Cbez Eug-ène Fi- 
guière, 7, rue Corneille, Paris. 

Dans des poèmes d'avant-guerre, l'auteur 
avait chanté les .\rdennes heureuses et tran- 
quilles. Aujourd'hui, il chante le pays de Meuse 
dévasté, et sa lyre est vibrante de patriotique 
indignation, de douleur et d'espérance. 

E. G. 

POURQUOI L'AMERIQUE S'ENRICHIT, par G. Bas- 
tide. Une brochure de 16i page.s, 1 fr. 2r.. « Re- 
naissance du Livre », 78, boulevard Saint- MlcheL 

La « collection America » veut faire con- 
naître en une série de douze brochures toute la 
vie américaine. Celle de M. Bastide est la se- 
conde de la collecUon. Il cherche à nous dé- 
montrer que la grande République américaine 
doit fatalement s'enrichir puisqu'elle possède 
les deux sources principales des richesses au 
xx" siècle : les denrées agricoles de première 
nécessité et les matières premières indispen- 
sables à l'industrie moderne. L'auteur s'en tient 
strictement à son sujet, tout hérissé de chiffres 
et de statistiques : il laisse aux brochures sub- 
séquentes le soin d'analyser l'âme, le cœur, la 
vie de nos puissants alliés. 

E. G. 

L'ATLANTIDE, par Onésime Recius. Un voL (ïe 
250 pages. Prix, 3 Tr. 50. « La Renflissauce du 
Livre », 78, boulevard Saint-Michel, Paris. 

L'autpur veut nous prouver dans ces pages 
que r.Mlantide. c'est-à-dire le pays de l'Atlas, 
Altrérie, Maroc, TuniMC, est pour" la France la 
lolonie idéale. Il étudie longuement les habi- 
tants de ces différentes contrées : Berbères, 
Arabes, Juifs. Français, Espagnols, MaltaJs, etc. 
Il expose ensuite les meilleures façons, à son 
sens, de coloniser ces vastes régions. 

Dans cet ouvrage posthume. Onésime Reclus 
nous apparaît avec des qualités de colon averti, 
pr.itique et patriote. Il s'y montre aussi avec 
sp-ï défauts d'homme irréligieux, sinon sec- 
taire. 

E. G. 



(1) Notons — pour le dossier du « grave » 
Temps — qu'il a in?<^ré dans son feuilleton litté- 
raire du 30 janv. 1010 un long éloge de cette 
a^iivre. M. Paul Sourtiay avoue que ces contes « sont 
avant tout des histoires plaisantes et libertines 
(dans les deux accrpiions dij term-e) », ce qui ne 
!'pT>ipAr|ie pas ri'a.foiiier que « cela fait un volume 
tout à fait diivcrtlssant ». On sait que. depuis d)e 
kmeues années, le critique du Temps réserve 
tontes ses sévérités aux auteurs catholliiuea CWl 
simplement honnêtes dans leurs propos. 



imp. P. Feron-Vrau, 3 et 5, rue Bayard. Parla, VIII». — Le gérant: A. Faigle, 



1'* ANNÉE. — T. I. 




L 



N° 4. — 1" Mars 1919. 




ocumentation 
Catholique 



LES QUESTIONS ACTUELLES, CHRONIQUE DE LA PRESSE, 

L'ACTION CATHOLIQUE 

et REVUE D'ORGANISATION ET DE DÉFENSE RELIGIEUSE réunie». 



PARAIT LE SAMEDI. 



Un numéro : fr. 30. 



Adveniat Regnum Tuurrii 



. ^^.,.,^..^v,^^ l France: Un An, 15 fr. ; Six Mois, 8 fr. 
ABONNEMENTS ]^^ ... ,_ . c- ^>, • o , 

t Etranger: Un An, 17 fr. ; Six Mois, 9 ft. 



REDACTION ET ADWiNISTRATION, 5, RUE BAYARD, PARIS-Vllh. 



SOMMAIR E ANA LYTIQUE 

« Lei QaestioDS ictnelles » et « Chroaiqne de la Presse » 

s. s. Benoît XV et le président Wilàon. — 
ce que lut en réalité leur attitude au regard 
des pu ssanccs alliées et de la suprématie du droit, 
— par LoLis Lava : 98. 

Parallèle offensant, obstinément dressé par la presse anticlé- 
ricale, entre S. S. Benoit XV et M. Wilson. Or, en réalité, 
durant la période où leur atlitude peut être comparée (du 
début des hostilités jusqu'à l'intervention armée des Etals-Unis), 
M. ^S'ilso^ garda une apparente neutralité absolue, teintée de 
permanophilie et de pacifisme lucratif, ne réprouva pas une 
seule fois la violation de la Belgique, mit sur le même pied les 
agresseurs et les victimes de l'agression, etc.; — par contre, le 
Souverain Pontife adressait à diverses reprises aux belligérants 
(et notamment les 8 sept. 1914, 1" nov. 191V, 24 déc. 1914, 
22 janv. 1915, 28 juill. 1915) des appels émus à la paix (une 
paix juste et durable), réprouvait hautement la violation de la 
neutralité de la Belgique et les atrocités allemandes, etc. 

Brésil et Saint-Siège. — Importante manifes- 
tation diplomatique du président de la 
République et du Parlement malgré la sépa. 
raiion de l'Eglise et de l'Etat (Carrière d'Italia) : 102. 
'Elévation de la représentation diplomatique du Brésil prés 
le Saint-Siège au rang d'ambassade, à la demande du président 
lie la Hépubliiiue. — Hommage rendu par le rapporteur du 
Congrès à l'action charitable et pacifique, durant la guerre, 
de S. S. Benoit XV', « dont la personnalité s'impose à l'ad- 
miration des peuples ». 

La Ligue des Nations. — Son évolution et 
l'influence amoin rie de M. Wilson. Inté- 
ressant exposé de source américaine (Frank H. Si- 
MONDs. du Syndicat Me Lure, New-York) : 104. 
M. Wilson est venu en Europe » sans projet ferme, clair ou 
cohérent, do Société des nations ». Il n'a donc pas exercé 
d'influence décisive sur la rédaction du projet' de Ligue des 
Nations. Impossibilité du Sur-Etat. Les quatorze points sont 
une manière d' « incanlalion ». « Les nations conférant 
actuelb ment à Paris s acheminent, par leur association et leur 
coopération, vers une Ligue véritable des nations. » 

Académie Française, — II. Réponse de 
M. Maurice Donnay à M. Barthou : 107. 

?i OTjnlrs sur Henry Roujon, fonctionnaire et homme de 
lct:w». — M. Louis "Barthou. Origines modestes. Brillantes 



études. Le premier Béarnais académicien. L'homme politique : 
neuf fois ministre. L'ami des arts et des lettres. Le bibliophile. 
La France et l'Allemagne depuis 1871. Le vote de la loi de 
trois ans. Le bon combattant de l'arrière. Lamartine orateur. 
Patriotisme et humanité : « Il y a des pays où le patriotisme 
peut n'être pas d'accord avec l'intérêt de l'humanité. » 

Alsace et Lorraine, — La question religieuse 
depuis l'armistice, par H. A. : 115. 

Déclarations de M. Stéphen Pichon, minisire des Affaires 
étrangères. Attitude équivoque du gouvernement et des pouvoirs 
civils. Un silence inquiétant. Une étrange dénégation d'un cor- 
respondant du Temps sur les promesses de Joffre. Le programme 
de M. Debierre. L'audience nécessaire. L'Alsace-Lorraine doit 
savoir, la France doit parler. 

Vieilles actualités. — Le président "Woodro-w 
"Wilson, il y a cent ans (Journal des Débats). — 
Une juste appréhension patriotique, il y a 
cent vingt ans (Action Française): 118. 

Législation et Jnrisprudance canoniques et civiles 

Commentaires. — Récentes lois fiscales. Ce 
qu'il est urgent d'en savoir, par A. Rivet : 119. 

II. Des contrats synallagraatiques, Sor'iétés, cessions do 
parts, etc. (enregistrement obligatoire). — III. Disposilions fis- 
cales concernant les constitutions de Sociétés. — IV. Mesures 
prises contre les fraudes fiscales : a) des coffres-forts et de leur 
ouverture; 6) prescriptions relatives aux successions et aux 
ventes. — V. Conclusions : quelques conseils pratiques. 

Armée et Marine. — Les groupements reli- 
gieux, socialistes, antireliiiieux. Sont-ils au- 
torisés et dans quelle mesurel (Journal Officiel] : 123. 

Dossiers de « La Documentation Catlioliqne » 

Articles et Documents. — Le nationalisme et 
l'Eglise. — La Lég on d'Orient. — A qui doit revenir 
Sainte-Sophie? — L'àme genevoise et l'influence de 
Genève. — La Conférence de la paix et le calendrier. 

— Etude et action so:iales anglo-saxonnes : 125. 

Livres nouveaux. — Religion (Roure, Janvier). — 
Guerre (Brongniart, Calderon, Rovcre. "Vulllermet). 

— Histoire et philosophie (Mathiez, Delà. roix). — 
Poésie (Verdier). — Romans (Jammes, Bordeaux, 
Darmentières, Artus, Wells) : 127. 



LES gOESIiOiS AIITDELLES » el « CiOHIIIOE DE LA PHESSE 



Ce que fut en réalité 

L'ATTITUDE DU PAP£ BENOIT XV • 
ET CELLE OJ PRÉSIDENT WILSON 

au regard des puissances alliées 
et de la suprématie du droit 



Au cours de cetto « guerre pour la jus- 
tice », il semble ^t" w"e conspiration sa- 
vante ait été OHrdie en \"ue d'ein}H!*ch<'r 
que .JBStipe fût retnlue aux eflorts réjvété.'* 
du Pape en îave'ur de la paix, des i>a>5 
envalvisi, des pristwuiiers. dt-i di<|^aius et 
de toufes les victiinès de la guerre. 

Daus la presse, ennemis décl-arés ou 
masqués, violents au dowferenx de lEglise, 
semblent s'être donné le mot pour fairo 
le siknce sur les iutcrventioïis niultiples 
de S. b^. Benoît XV en vue d'atténuer les 
maux de la guerre, pour nier, dénaturer 
ou déprécier les actes qu'ils ne pouvaient 
dissimuler, pour lui reproehe-r des abs- 
tentions ou des tentatives de conciliation 
que lui imposait sa fonction tte ctief spi- 
rituel et dé père des catholiques de toutes 
les nations belligérantes, pour lui prêter 
des syntpathies aussi contraires à la vrai- 
sembiam-e qu'au bon sens méuM', poiu' 
créer des légendes qui chctninairnt d'au- 
tant mieux dans les masses qu'elles étaient 
plus absurdes. . 

Si perfides et si tenaces ont été ces 
campagnes qu'elles ont réussi à iullltrer 
la méiiance et la désaffection jusqu'e parmi 
d'excellents chrétiens : et c'est à coup sur 
un des spectacles les plus pénibles de ce 
temps que fiavoir xn des catholiqties, 
même fervents, détendre avec t^ut de tié- 
deur l'honneur de leur chef et de leur 
père. 

LES DEUX « PONTIFES » 

Depuis deux ans, le mot d'ordre est 
manifestement, dans la presse antireli- 
gieuse, d'oppcjser « le pontife laique » 
Wilson au « pontife catholique » Be- 
noît XV. Voici comment, dans le Pays du 
3 janvier dernier, M. Th. fluyssen, le pro- 
fesseur défaitiste bien connu de TUniver- 
sité de Bordeaux, présente cette anticlé- 
ricale antithèse : 

D'où vient que ses manifestations, quand il 
s'est décidé h. parler, n'ont jamais été que des 



bolbutienients équivoques, où le souci du tem- 
poi'el semble avoir joué pl«s de place que celui 
du spirituel ? D'où vient que, siir tes principes 
généraux de la paix, rappel pontifical, analogue 
quant au fond au programme imrstdenticl, l'a 
suivi de plus de six mois el parait, par com- 
paraison, étriqué, vague et fuyant ? D'où vient 
enfin que, des deux « pontifes », de celui du 
Vatican et de' celui de la Maison-Bîaucl)e, le 
premier, tout en irritant les non-cattïoli<iues, a 
prcdiwt chez ses propres ouailles une impres- 
sion mal dissimulée de' malaise et de cruelle 
déception, tandis que celle [sic) du puritain 
américaiQ éveillait dans toutes les consciences 
bumaines un émoi intense et profo»d ? D'où 
vient que c'est le Pape qui a parlé et a agi 
en i)o)ificien, tandis que l'élu de, la dém(,)cratie 
américaine, sans faillir d'ailleurs à l'heure de 
ruetion, parlait, avec l'autoi'ité, la sûreté, la 
hat'-teur de -vues d'un jpoatife spirituel '? 

Le président "\A'iIson, chef temporel 
d"uit« se-ule nation,, avait derrière lui une 
arn>ée de 10 îuillions d'ivummes et des res- 
sources pratiquement illimitées : de là 
la suf>ériorite princit^al©' e-t réelle de son 
intervention. 

Son rôle n'est donc pas comparable a 
celui du Pape, chef spirituel des catho- 
liques (le ti)us les l''tats belligérants, sou- 
verain dépossédé. conles.t.f! et sans armées. 
Ce (}ui ne la i>as emiu^cbé, dans la mesure 
de ses forces, de rt-^mplir sa mission di" 
î>aix et d'être, n'en déplaise à M. Ruy&sen, 
le pi-écurseur «de ce qu'il y a de juste et de 
réalisable dans les quatorze i^rop^sitions 
américaines. 

En attendant que l'heure sonne d'expo- 
ser la vérité tout entière, avec tous docu- 
ments à rapi)ui, sur la grande œuvre du 
« Vicaire du Prince de la paix », appor- 
tons ici noti'e modeste conti'ibution en 
citant quelques dates et quek|ues faits re- 
cueillis dans les dossiers constitués par le 
secrétariat de La Documentation Catho- 
lique. 

LES ACTES DU PRÉSIDENT WILSON 

Rappelons d'abord quelques dates essen- 
tielles : 

Le samedi 2 août 1914, première décla- 
ration de guerre. 

Le lundi 22 janvier 1917, message au Sénat 
américain sur « la paix sans victoire » et 
la « Ligue des nations » que le lU'ésident 
résume lui-même ainsi en terminant : 

« Je propose un gouvernement établi par 
le consentement du gouverné ; la liberté des 
mers... ; la limitation des armements sur 
terre et sur mer, de façon que l'armée et la 
marine soient simplement les auxiliaires 
de l'ordre et non plus les instruments de 



« CHRONIQUE DE LA IMU:SSK )) 



99 



l'agression et do la violence égoïste. » (1) 

Le 3 février 1917, rupture des Etats- 
Unis avec rAllenmgue (2). 

Le 6 avril 1917, déclaration de gaorre à 
l'Allemagne (3). 

Le mardi 8 janvier 1918, le président lit 
au Congrès de \\'ashington ses fameux qua- 
torze « points » (4). 

En toute équité, la conduite des deux 
souverains, le Pa^)e et le président, ne peut 
être comparée quau cours de la période où 
ils étaient neutres l'un et l'autre, c'est-à- 
dire celle que clôt la déclaration dé guerre 
des Etats-Unis (G avril 11)17). 

Jusqu'à cette date, par conséquent du- 
rant trente-deux mois, quelle a été l'atti- 
tude de M. Wilson ? 

Le Journal de Genève du 10 août 1014 
(cité par VUumaniié du lô) signale bien 
une otïre de médiation des. Etats-Unis aux 
belligérants ; mais loin de blâmer les vio- 
lations du droit et les atrocités allemandes, 
de faire effort dans le sens de la paix, 
même de pratiquer à l'égard des alliés une 
neutralité bienveillante, le président s'abs- 
tient de toute critique, ménage visible- 
ment l'Allemagne jusque dans ses ])rote.s- 
tations, de ton presque cordial, contre le 
torpillage du Lusitania, des ^5 mai et 
34 juin 1915, et multiplie les réclamations 
désagréables aux alliés (5). 

Il semble, en effet, avant tout préoccupé 
de sauvegarder le conurierco intense et 
rémunérateur de munitions et matières 
premières destinées à la fabrique, entre 
l'Amérique et l'Alleniagne, par 1 intermé- 
diaire des pays neutres. Un journal amé- 
ricain, le Brooklyn Daily Eagle, V août 
1915, établit que rAllemàgno avait alois 
reçu des Etats-Unis, en coton dtstiné à la 
conffM^tion des munitions, une valeur 
double de celle des munitions toutes pré- 
parées livrées aux alliés par le même pays, 
et que, notamment, du l"' juin 191 i au 
1" avril 1915, 1200 000 balles de coton ont 
été ainsi expédiées et transformées en 
fulmi-coton. 

Les exportations américaines en Italie 
(alors neutre), iSuède, iNorvege, Danemark, 
étaient montées de 52 millions en novem- 
bre 1913, à 205 millions en novembre 1914 
sans que les besoins de cet; i>ays se soient 
aucunement .accrus (0). 

Ainsi s'expliquent los protestations aussi 
amères que répétées do ■Vf, Wilson contre 
le blocus anglais, si peu rigide pourtant, 
les saisies de marchandises et de navires, 
les méthodes de rei)résHilIes navales des 
alliés, particulièrement les notes du 24 dé- 



(1) Croix et Tetnim, 2i jaiivioi" 1917. 

(2) Temps du 5 févrtor, Croie (tu février 1917. 

(3) Croix et Tenips du 7 avril 1917. 

(4) C/'oic et Temps, 10 janvier 1918. 

(5) Voir FraiNgis Ch;»rme.s, licrue des Deux 
Mondes, 15 mai 1915, pp. 478-479 ; 15 S^ptCiliJjro 
1915, p. 433 ; — Eludes, juillet 1915, p. lii. 

(6) Eludes^ janvier 1915, p. 148. 



cembre fOli (i), /j' juillet ^91 5 (2), 7 no- 
vembre 1915, 27 janvier cl 27 mai i916 (3). 

Le 15 avril 1915, dans un discours pro- 
noncé à l'Assemblée annuelle de la presse, 
C'a il fait ressortir la situation particulière 
de son pays, « composé de toutes les na- 
tions du monde », « nation médiatrice », le 
président déclare qu'il ne doit pas « mon- 
trer de l'amitié à l'un ou à l'autre camp, 
mais se tenir prêt à les aider tous les deux 
quand la lutte sera terminée » (4 . 

Durant cette même période de trente- 
deux mois, aucune protestation contre la 
violation de la neutralité de la Belgique, ni 
contre les nombreuses atrocités et viola- 
tions du droit commises par les Allemands, 
pas môme dans le message du 22 janvier 
1917 {Croix et Temps du 24 janv ). 

Oui plus est, le 22 décembre 1916, donc 
deux ans et demi après la violation de la 
iBelgique, le président Wilson, dans un acte 
diplomatique solennel où il demandait 
aux belligérants de faire connaître leurs 
buts de gut'rre, mettait sur le même pied 
agresseurs et victimes de l'agression (5). 

Cette démarche fut plus que froidement 
accueillie par l'ensemble de la presse 
alliée ; le Temps lui-même, malgré sa ré- 
serve coutumière en pareille occurrence. 
se plaint (23 décembre 1910) « du refus 
tant de fois énoncé par lui (M, Wilson) de 
se prononcer sur les responsabilités ini- 
tiales de la guerre », et lui reproche « de 
faire abstraction des attentats de l'Au- 
triche contre la Serbie, des attentats de 
l'Allemagne contre la Belgique ». 

Jusqu'au milieu de 1916, son attitude est 
tellement hésitante et louvoyante que le 
Lay^ousse mensuel illustré, dont on connaît 
ia modération, le suspecte de germanophi- 
lie Cn" de macs 1915, p. 379), « cle tendances 
personnelles certainement allemandes » 
in" de mai 1915, p, 432», d'un pacifisme sau- 
vegardant avant tout les intérêts matériels 
américains Ui" de novembre 1915, p. 595), 
de dispositions malveillantes à l'égard de 
rAngleterre (n° d'août 1915, p. 51 il," 

Tout récemment encore, un journal amé- 
ricain, le Sun (18 décembre 1918), impor- 
tant quotidien de New- York, contestant les 
affirmations de M. Wilson dans son dis- 
cours à l'Hûtel de Ville de Paris, ne crai- 
gnait pas de lui poser la question suivante: 
« Si la sympathie à l'égard de la France et 
de la Belgique et l'indignation causée i)ar 
les brutalités allemandes ont décidé l'Amé- 
rique à entrer en lutte, pourquoi le gou- 
vernement du président Wils^in a-t-il 
gardé la neutralité pendant des années ? » 



(1) Rei'ue des Deux-Momies, 15 janvier 1915, 
pp. 479-4;>H. 

(2» Correspondant, 25 juillet 1915, p. 380. 

(3. Etalas Oui janvier 1915, p. 144 : août lOl."). 
p, 2Sg ; 5 (li'oe.mJjr^ 1915, p. 429 ; février 1916, 
i:^. 431-432 ; juin 1916, p. 712. 

(i) Larousse mensuel illustré, juin 1915, p. 453. 

(5; Temps, 23 déLvoniJjie 191G. 



lOO 



« LES QUESTIONS ACTUELLES )) 



4.ES ACTES DU PAPE 

En face de cette conduite au moins flot- 
tante du président VV^ilstm, (]uelle a été 
celle de S. S. Benoît XV, au cours de cette 
même période de neutralité? 

Cinq jours après son élection (3 sep- 
tembre 1914), le 8 septembre 1914, exhor- 
tation du Pape Ubi Primum en faveur de 
la paix (1). 

Le 1" novembre 1914, nouvel appel du 
Pape à l'arbitrage, à la paix et au désar- 
mement, dans l'Encyclique Ad Beatissimi : 

« Si des droits ont été violés, il est, pour 
les réparer, d'autres moyens que les 
armes... [Que ces nations] ne laissent pas 
tomber cet appel d'un ami et d'un père ! » 

« Et c'est en termes pressants oue Nous 
avons supplié les rois et les gouvernements 
de se hâter, en considérant le flot de larmes 
et de sang déjà versé, de rendre « leurs 
peuples les grands bienfaits de la paix. » (2) 

Le 24 décembre 1914, troisième apuel à 
la paix à l'occasion des fêtes de lS'oëL(3). 

Le 22 janvier 1915, seul de tous les souve- 
rains neutres, y compris M'. Wilson, le 
Pape, dans soii allocution consistoriale, 
proteste contre la violation de la neutralité 
belge, condamnation d'autant plus claire 
que l'incidente pour quelque motif que ce 
soi? visait directement l'aveu mémorable 
du chancelier de l'empire allemand, von 
Bethmann-Holhveg, au Pieichstag (Séance 
du 4 août 1914) : 

La nécessite ne connaît pas de loi... Nos 
troupes ont occupé le Luxembourg et ont peut- 
être déjà pénétré en Belgique. Cela est en con- 
tradiction avec les presoiptions du droit des 
(jens... Une attaque française sur notre flanc 
dans la région du Rliin inférieur aurait pu de- 
\enir fatafe. 

C'est ainsi que nous avons été forcés de passer 
outre aux protestations justifiées des gouverne- 
ments luxembourgeois et belge. L'injustice que 
7X0US commettons de cette façon, nous la répa- 
l'erons dès qiiy notre but militaire sera" atteint 
{Correspondant, 10 décembre lUli, p. 035) (4). 



(1) Acta Ap. Scd.. 17 sept. 191î, pp. 501-502. 
1-2) Acta Ap. .Sec/., 1914, pp. 565-581, et Croix, 
22-23 nov. 1911. 

(3) Acta Ap. Sol., 30 déc. 1911, pp. C9i-697. 

(4) I,'exi'u»e invoqu'ée par le cimnceller allemand 
fait partie d'un ensemble d'e priniCipes qui ne sont 
pas nouveaux, quoi qu'on eu ait dit, et rEgiis.e 
L-*thO'lique a\ait diejii mis en g^arde les peuples 
civilisés. 

« Ces faux priu.cJpe5 — écrivait Mgr Maurln, 
évêque dw Grenoble, qui est devenu depuis car- 
dinal-archevêque de Lyon, dians une lettre diu 
12 janv. 191'5, — les Souverains Pontifes n'ont pas 
attendu la guerre actuelle pour Les condamner. 
II y a cinquante ans, Pie IX, d'illustre mémoire, 
les vouait à la réprobation dli monde chrétien, au 
g-rand scandale dieig intellectuels d'aJors et dies 
grouvernanls. Voici quelques-uns de ces principes : 
« Il ne 'faut reconnaître d^aulres forces que celles 
qui résident dans la matière. Toute honnêteté doit 
consister à accumuler et augmenter de toute ma- 
nière ses richesses. » (Proposition 58 du Syllabus.) 
— « Le droit consusle dians le fait matériel. Tous 
les faits humains ont force de droit. » (Proi>osi- 
tion 59.) — « L'autorité n'est autre chose que la 
somme du nombre et dés forces matérielles. » (Pro- 



Voici les paroles du Souverain Pontife 
qui condamnent cette cynique et brutale 
excuse d'une inexcusable iniquité : 

Quant à proclamer qu'il n'est permis à per- 
sonne, pour quelque motif que ce soit, de léser 
la justice, c'est sans doute au plus haut point 
un office qui revient au Souverain Pontife, 
comme à celui qui est constitué pap Dieu l'in- 
terprète suprême et vengeur de la loi éternelle. 
Et nous le proclamons sans ambages, réprou- 
vant hautement toute injustice, de quelque côté 
qu'elle ait été commise (1). 

L'interdiction obstinément maintenue par 
le goavernement allemand de reproduire 
cette allocution en Allemagne, en Belgique 
et en France envahies, alors surtout qu'il 
autorisait d'une façon permanente la 
publication des communiqués militaires 
alliés {Croix, 16 juillet 1915), constitue la 
preuve la plus décisive de l'importance ca- 
pitale de la condamnation portée par le 
Souverain Pontife. Le cardinal secrétaire 
d'Etat de Sa Sainteté, dans une lettre du 
6 juillet 1915 à M, Van den Heuvel, mi- 
nistre d'Etat belge près le Saint-Siège (2), 
le déclare expressément : 

L'invasion de la Belgique se trouve direc- 
tement compi'ise dans les paroles de l'allocution 
consistoriale du 22 janvier dernier, par les- 
quelles le Saint-Père réprouvait iia.utement toute 
injustice, de quelque cùté qu'elle vienne et 
pour quelque motif qu'elle pût avoir été com- 
mise (3). 

Le 10 avril 1915, le Pai^e bénit un dra- 
peau belge, sur la demande de Mgr De- 
ploige : 

Je bénis de grand cœur ce drapeau et je 
demande au Sacré Cœur non seulement de sau- 
ver la Belgique, 7nais de la restaurer dans toute 



position ôO.) « Une injustice de fait, courunnée de 
suocèsi, ne po^rte aucune atteinte à la sainteté du 
di'oit. » (Proposition 61.) — « La violation des ser- 
ments les plus sacrés, les actions les plus cri- 
minelles, les plus honteuses, les plus opposées à 
la loi éternelle, non seulement ne sont pas blâ- 
mables, mate, au contraire, sont tout à fait Ucite.-» 
et dig-nes des plus g-rands élog-es, quand elles sont 
inspirée» par l'amour de la patrie. » (Proposi- 
tion 64.) — C'est la condamnation solennelle tou- 
jours en vigueur, et d'une actualité s.ai&issanie, du 
fameux principe g-ermanique : la force prime le 
droit. » (Cité dan^ la Grande Guerre a'u XX' siècle, 
t. P'-, fasc. nr, j). 119.) 

La presse hostile aux catholiques, qui reprodhe 
actuellement à Benoît XV de n'avoir pas anathé- 
juatiS'é l'empereur Guillaume, accusait alors la Pa- 
pauté de. se mélor de ce qui ne la regardait pas, 
de traiter les rois comme ses lieutenants, d'em- 
piéter sur les dii'oitSi de l'autorité civile, etc. Et 
le Temps des 6, 7 et 10 janvier 1865 écrivait : 
« C'est un inexplicable défi porté à la société civile, 
et on ne connaît pas, dans l'histoire moderne, 
d'acte aussi suljversif en politique et aussi disiso-l- 
vant au point de vue social. » (Le Pape et la 
guerre, lettre de Mgr Maurin du 2 févr. 1915, chez 
Joseph Baratier, Gr^onoble ; cité par la Grande 
Guerre, ibid.) 

(1) Acta Ap. Seu., 22 janv. 1915, pp. 33-36 ; Croix, 
24-25 janv. 1915. 

(2) Benoît XV et le conflit européen, par .\rn.\ud 
d'Agnel, t. II, p. 198. 

(3) Croix du 13 juiUat 1915. 



TV « CHUOMQIE DK LA l'IU-SSE )> 



lOI 



sa T"'ospé7ité antérieure, et de la rendre plus 
belle et plus grande que jamais (1). 

Le 28 juillet 1915, lettre de Benoît XV 
aux peuples belligérants et à leurs chefs, 
à l'occasion de Tanniversaire de la décla- 
ration de guorre. Tl faudrait la citer en 
entier. En voici du moins quelques frag- 
ments (2) : 

Dès le début de Notre Pontificat, « les mots 
de paix et d'amour furent les premiers que 
nous adressâmes aux nations et à leurs Qhefs, 
comme Pasteur suprême des âmes » . 

liC Pape ne fut pas écouté ; ma4s cela 
n'ébranle pas sa résolution. Il prescrit des 
prières universelles pour la paix. 

Aujourd'hui, en ce triste anniversaire du 
jour oii a éclaté ce terrible conflit, 

au nom du Dieu saint, au nom du Père et 
Seigneur du ciel, au nom du sang béni de 
Jésus, prix du rachat de l'humanité, Nous con- 
jurons les nations belligérantes, devant la Pro- 
vidence divine, de mettre fm désormais à l'hor- 
rible carnage qui. depuis une année, déshonore 
l'Europe. C'est un sang de frères qu'on répand 
sur la terre et sur les mers... 

Vous qui portez devant Dieu et devant les 
hommes la terrible responsabilité de la paix 
et de la guerre, écoutez Notre prière ; écoutez 
la voix paternelle du Vicaire du Juge éternel et 
suprême, à qui vous devrez rendre compte de 
vos entreprises publiques comme de vos actions 
privées... 

Pourquoi ne pas peser dès maintenant, avec 
une sereine conscience, les droits et les justes 
aspirations des peuples ?... 

Qu'il soit béni celui qui, le premier, élèvera 
une branche d'olivier et tendra la main à l'en- 
nemi en lui offrant des conditions raisonnables 
de paix ! L'équilibre du monde, le progrès, la 
sécurité, la tranquillité des nations reposent sur 
la bienveillance mutuelle et sur le- respect des 
droits et de la dignité d'autrui bien plus que 
sur le nombre des ai^mées et sur les formi- 
dables enceintes des forteresses. 

C'est un cri de paix qui s'échappe le plus 
haut de Notre âme dans ce triste jour, et Nous 
invitons les amis sûrs de la paix dans le monde 
à nous tendre la main pour hâter la fin de la 
guerre qui, depuis un an, a transformé l'Europe 
en un vaste champ de bataille... 

Qu'une fois l'empire du droit rétabli, ils [les 
peuples] décident de confier dorénavant la solu- 
tion de leurs différends, non plus au tran- 
chant de l'épée, mais aux raisons de justice 
et d'équité étudiées avec le calme et la pondéra- 
tion nécessaires. Ce sera là leur conquête la plus 
belle et la plus glorieuse. 

Et le Larousse mensuel illustré de sep- 
tembre 1915 (p. 540) le reconnaît lui-même 
à cette occasion : 

Il faut pourtant savoir gré à Benoit XV de 
s'être souvenu du cai'actère unique de son 
autorité morale et d'avoir, le premier, fait un 
appel à la paix. 

Le 30 août 1915, lettre du Pape au car- 



(U Croix, 13 avril 1915. 

(2) Acta Ap. Sed., 31 juill, 1913, pp. 365-368, et 
VroiXj l<^'-2 août 1915. 



dinal-archevéque de Gran 'Hongrie), où il 
rappelle que la paix qu'il préconise est 
inséparable de la justice : « Opus jusfitir'^.- 
pax » (1). 

Le 6 septembre 1915. lettre au car- 
dinal Hartmann et aux évèques d'Alle- 
magne où le Pape déclare que la paix qu'il 
désire doit être l'œuvre de la justice et 
satisfaire à la dignité des pe\iples (2). 

En novembre 1915, à lemiuM'cur d'Alle- 
magne demandant son intervention auprès 
des" alliés, il répond en invitant les Alle- 
mands à évacuer préalablement la Bel- 
gique {o\ 

En décembre 1915, il aulori.-:;e le 
R. P. Hénusse, aumônier de l'armée belge, 
à dire à ses compatriotes qu'il ne pouvait 
être question de paix avant l'indemnisa- 
tion et la libération complète de la Bel- 
gique (i'- 

Au cours d'une aiidience accordée à 
M. Fernand Laudet, directeur de la Revue 
hebdomarlairc, Benoît XV lui répond : 

Vous me paiiez de la cathédrale de Reims 
sur laquelle les Allemands continuent de s'achar- 
ner. Mais, dès le début, j'ai chargé le cardinal- 
archevêque de Cologne d'exprimer mes plaintes 
à l'empereur et de lui demander d'épargner ;i 
l'avenir les édifices religieux... Vous me deman- 
dez si je condamne en principe les atrocité> 
accompiies. « En principe », cela ne suffit pas. 
Je les condamne, concrètement. Tout le monde 
sait que l'AUemaf/ne en a commis, mais je no 
puis préciser les réprobations comme certains 
voudraient, parce que je n'ai pas les éléments 
voulus (5), 

Le 4 décembre 1916, l'Allocution consisto- 
riale contenant promulgation du nou- 
veau Code de droit canonique, après avoir 
montré, par l'exemple de cette guerre, « à 
quels excès et à quels désordres peuvent 
conduire la violation et le mépris des lois 
qui règlent les rapports entre les Etals », 
après avoir dénoncé « le traitement in- 
digne infligé aux choses sacrées et aux mi- 
nistres du culte ", la déportation des ci- 
toyens et des enfants des pays envahis, les 
bombardements aériens des « villes ou- 
vertes et des populations sans défense ». 
les horreurs sans nom sur terre et sur mer, 
termine ainsi : « .\ous frappons de nouveau 
de Notre réprobation toutes les iniquités 
commises en cette fjuerre, partout où elles 
se font et quels que soient leurs au- 
teurs. » (6) 

Enfin, si la note du Pape aux chefs des 
peuples belligérants du l""" août 1917 est 
chronoloj^iquement postérieure au message 
présidentiel du 22 janvier ^9t7, elle est in- 



(1) Aclti Xp. Sed., ù oct. 1915, p. 459. 

(2) Ibid . pp. 460-461. 

(3) Express de Lyon, 22 aoftt 1916. 

(4) Benoit XV et le conflit européen, par l'abbé 
D'Agnel, t. II, p. 313. 

(5) Figaro au 3 ju'ill. 1915. 

(6) Acta Ap. Sea'., 9 déc. 1916, pp. 465-469 ; — 
Croix du 6 déc, 1916. 



102 



« LES QUESTIONS ACTUELLES )) 



comparablGmenl plus précise, plus « con- 
crète », plus « pratique », ce sOfit les 
termes mêmes de la note. 

Tandis que, nous l'avons vu, M. Wilson 
se borne à des propositions assez générales 
et vagues — gouvernement établi par le 
consentement des gouvernés, liberté des 
mers, limitation des armements, — S. S. Be- 
noît XV, outre ces deux derniers points 
et le respect « des aspirations des peuples », 
Iiroposo '( la substitution aux armées d'une 
institution d'arbitrage avec une liante fonc- 
tion pacificatrice, selon des règles à con- 
certer et des sanctions à déterminer contre 
l'Etat qui se refuserait, soit à soumettre 
les questions internationales à un arbitrage, 
soit à en accepter les décisions », alors que 
le message du 22 janvier n'en parle pas. 

H réclame pour la Belgique « la garan- 
tie do sa pleine indépendance politique, 
militaire et économique vis-à-vis de n'im- 
|)orîe quelle puissance >, alors que le mes- 
sage est muet sur ce point. 

1] demande que l'esprit d"équité et de 
justice dirige l'examen des questions ter- 
ritoriales et politiques, <> notamment de 
colles relatives à VAi-ménie, aux Etats bal- 
i.nniqucs », dont le message ne souffle 
mot (l). 

CONCLUSION 

Toute comparaison équitable, nous l'avons 
dit et nous le rappelons, est évidemment 
impossible entre le souverain purement 
spirituel et sans armées, dont le magistère 
s'étend à tous les peuples en lutte, et le 
chef temporel d'un seul Etat belligérant 
disposant d'armées et de ressources quasi 
illimitées. 

Mais, en admettant même qu'elle soit 
possible, durant la période où tous deux 
étaient neutres (2 août 1914 au 6 avril 
1917). nous sommes en droit de conclure 
que la comparaison est, en fait, tout à 
l'avantage du Pape. 

Alors que les Etats-Unis, tout signa- 
taires qu'ils fussent de la cinquième con- 
vention de lacté final de la deuxième Con- 
férence de La Haye (18 octobre 1907) ga- 
rantissant l'inviolabilité du territoire des 
puissances neutres (2), s'abstenaient de 



(1) CroiX, 17 août 1917. 

(2) La V*^ Convention de 1-a 2<^ Conférence de La 
Haye concernant « les droits et devoir des puts- 
panccs neutres en cas die g-uerre sur terre », du 
1S octobre 1&07, porte notamnient : « Art. l*''. — 
Le territoire des puissan'^es neutre» est inviolable. 

)> Art. Q. — n est interdit aux bellig-érants de 
l'aire passer à travers le territoire d;'une pnissance 
neutre dos troupes ou des convois, soit de muni- 
tions, soit de ravitaillem-Mit. » 

Elle porte les sig-nalures des plénipotentiaires 
de 33 Ela'.s sur 4G adh-rant à la Conférence. 

En tôle flffurent : 1 Les signatures des deux pléni- 
potentiain.'s allemands, baron MarschaJI von Bie- 
benslein et D'' Johannès Kries-e ; 

2» Celles des six plénipotentiaires des Etats-Unis, 
MM. Joseph H. Chonte, Herace Porter. Uriah M. Rose, 
David Jayme Hill, C. S. SpcrrJ^ William I. Ruclianan 
(Journal Officiel, S d^éc. 1010, pp. 9935-0938). (Cf. 
Questions Actuelles, t. XCIV, pp. 3i «t 66-G7.) 



tout blànne contre sa violation et contre les 
crimes allemands, mieux que cela, se li- 
vraient avec l'Allemagne à un commerce 
intense et fructueux de munitions et de 
matières premières destinées à la guerre 
et s'élevaient amèrement contre toutes 
mesures des alliés tendant à le restreindre, 
— le Pape multipliait les protestations 
contre l'envahissement de la Belgique, les 
atrocités et les iniquités commises au 
cours de la campagne ; il renouvelait sans 
se lasser les tentatives de rap'prochement 
en vue d'une paix juste et durable, sans 
parler des innombrables interventions de 
sa charité en faveur des prisonniers des 
disparus, des déportés, des blessés, ni de 
ses témoignages répétés d'amour pour la 
France. 

S. S. Benoît XV a donc pleinement rem- 
pli sa mission divine de pacificateur et de 
j)ère commun des fidèles, dans toute la 
mesure où le permettaient la méfiance des 
gouvernements et la violence de ce conflit 
mondial sans précédent. 

Louis Laya. 



LE BRÉSIL ET LE SAICT SIÈGE 

ielations dipioniafiques des plus cordiales 
malgré la séparation de l'Eglise et de l'Etat 



BELLE MANIFESTATION DU PARLEMENT 

L'élévation de la représenta lion diplomatique 
du Brésil près le Sainl-SJcg<2 au rang d'.iinbas- 
sade a fourni à la grande bépuljlique sixi-amé- 
rioainc l'occasion de mettre en i^ilicf la cordia- 
lité d« Sics relations avec le Vatican. 

Déjà — dit le Corricre dltalia de Ronte 
(lo févr. 19 19), à qui nous empruntons les 
informations et documents qui vont suivre, — 
dans sa réponse (novembre 1917) à la Note pon- 
tificale sur la paix du i" août 1917, le prési- 
dent de la République avait, avec unr^évjdente 
complaisance, fait ressortir l'intimité de ces 
rapports : 

Il n'est aucun cœur brésilien (\\ù n'ait ressenti une 
profonde émotion *n présence <le l'éloquent Appel de 
\olie Sainteté, adressé au nom de Dieii lui-mémo, en 
faveur fie la paix, bien que le Brésil, par son régime 
rie liberté, ne soit lié officielleinonl à auciuic confea- 
sion religieuse, il ne peut oublier qtril Occupe le troi- 
sième rang parmi les nations latines catholiques. 
Depuis près d'un siècle, se.s reliilions avec le s^oiiver- 
pement de l'Eglise ont été ininteirompues et des plus 
cordiales. 

Ces sentiments ont trouvé leur claire et 
pleine confirmation dans lo projet d'élévation 
au ranj? d'ambassade 'de la Légation brésilienne 



ET « CHRONIQUE I>E LA PRESSE )) 



io3 



près du Vatican, tl dans le vote du Congrès 
national adoptant la proposition du président 
île la Réiwiblîquc ainsi formuUx; : 

La Nonciature a clé étaMic liifMi avaal la création 
(les ^imbassados «ctut-lles 4Ju lirôsil, H le moitient 
serait hien choisi, à nieui-e où le pouvoir législatif 
se propose d'accroîlie rimportancé Je la rqjré^n- 
latkni diplomatitpje en cerlain-s pays, de correspondre 
à •(■et acte ; ce serait l'occasion eiicore de tcmoigner 
notre recoiiiwiiisaijce ati Saint -Siiège, qui a désigné 
comme premier cardinal <le l'Amérique latine nn 
prêtre brésilien, acte san-s earadt-'-rc politique, Diais 
de la plus haute valeur raoralc pour le peuple bré- 
silien, catholi(iuc dans sa presque tutalité. 

Le rapporteur -du projet présideatîe! , l'hono- 
rable .Annibaie Toledo, rappelle rétablissement, 
à Rio de Janeiro, de la première nonciature en 
-j 808, alors que le Brésil était encore coloni»3 
portugaise ; et après la déclaration d'indépen- 
dance, l'envoi à Rome de M^ Vidigal pour 
solliciter du Siunt-Siège la reconnaissance du 
nouvel Empire du Brésil, la conciusion d'un 
Concoi'dat et l'institution d'une nonciature de 
première classe à Rio de Janeiro avec les 
mêmes privilèges que la noiiciature de lis- 
bonne. (Note oflîeieJJe de S. S. Lwn XII. de mai 
1827, confirnïce plus tard par une Bulle de 
Grégoû-e XVI.) 

La séparation de l'Eglise et de l'Etat, qui 
suivit l'av^'^Bement de la République, se lit dans 
un esprit de sincère liberté et sans ai»<'un carac- 
lèiie d'hostilité ou de persécution contre 
l'Eglise ; si bien que, sous le nouveau rég^inse, 
les relations avec le Vatican ont été niîiintenues 
et améliorées, ainsi que le prouve notamraent 
la réponse présidentielle au Saint-Père rappelée 
ci -dessus. 

Le rapporteur du CoBjgrès brésiliien .a tenu 
:". mettre ce fait en î'elief . Il ajoute : 

Dans la séparation des cleiix pouvoirs <jiij'iturl et 
temporel, telle qu'elle cxisle dans noire régime 7>oli- 
ticpie, aucwn-e relation -de déptJHlaaoe n'existe entre 
eux, c'est exact. ïl n'en est pas moias certain que, 
si notre pays a atteint un degré de civilisation à nul 
ariti>c iaférieui-, le iait est <lù 04 grande partie à la 
salulairo intluence du catholicisme &ur iKjtre peuple, 
^nssi était-ce pour nous une ■obligation morale de 
maintenir notre représenlation diphkmatique à la 
t;<ni-r du Souverain Pon-tife, après la proclamation de 
la République, qui fut leconn-ite par le Saint-Siège 
dès les premiers temps de son avtaiement, le 28 oc- 
ti/l»re îSfjo. 

La suite du rapport souligne les motifs de 
dévouement du Brésil à J^'ég^aid du Saiat-Siège : 

A mesure que l'activitic humaiiK! se dépSoie •sons 
SCS diverses modalités, scAi à l'ombre bienfaisante 4e 
la paix, soit dans ie triste oortègo àe la guerre, ràtnc 
de l'homme s'imprègne davantage un sentiment rdi- 
gieux et couyoit, pai' suite, wn respect toujotu^s plus 
proTond pour le Souverain l'omtife, à qui l'iiuma- 
nité, aux jours d'angoisse du réc;/u ^-unflit eiu-o- 
péen, fut redevable des serv-iecs les jdus signalés ; 
rappelons notamment son empressement admirable à 
secouiii' spontanément les victimes de towte natio- 
nalité sans distinction de religion, et siu-tout ses 
•effoil-i pour promouvoir la pabc entre tous les peuples 
belligérants, efforts si héruïqwcs et si pe*sévéritBls 
■qu'aucune autre activité ne peut être comparée à la 



sieaoe. La personaalité lie S. 
il l'adauratitifi des peuples. 



S. Iknoît XV s'impose 



Cette affirmation du rapporteur s'appiue sur 
une rapide et puissante syntlièse des actes du 
Tape durant la guêne et sur le 4évelbpj>emeiit 
pTÏS, au COUTS de cette période, par les lelatipïiis 
diplomatiques entre le Vatican et dé J^QVi- 
breuses nations. " .' , ,'• 

L» souveraiiielé <il« Pape, dil-il, est uœ vérité incon- 
testable, puisqu'il n sa cour, qu'il a près de lui l«s 
représex>taa(s de toutes les lUttons, et qu'il est lui- 
même représenté près d'elles. 

Et il cite un mot de M. Delcassé, disant un 
jour que le drapeau pontifical, sans être celui 
d'un Etat, reste celui d'un souverain d). 

Le rapporteur conclut par ce projet de réso- 
lution, très favorablement accueilli par la 
Chambre : 

TwminoiHs ces oonsidéiations iiispirées ïmlt M. le 
présidefit (Je la RépuLliqtie en émettant le v<eu qnVn 
harmonie avec l'acte- de très haute valeur morale 
accompli i)ar le Souverain fonlife — l'élévation de 
son inlernonciatnre ou légation au litre de nonciature 
ou d'anibassacle — twsbs éV^'ions, ïtotis ««ssî, â notre 
tour, notre légation près le Vatican 'i la dignité d'am- 
bassade. D» oeîte fafoji, eu ikh« faisant les iiUs^- 
prètes ■âti ç<ï'nr eu peuple ln'éiàlien, nctus acqwitle- 
rotts nne dette de gratitude à l'endroit au Saint-Siège, 
])our l'feiîiuRuii' -«jull no*K a fait, sta G>ui*i-<*t.>liHs du 
II décembre iijof), en tir:ni'i du sein de notri' clergé 
k' pj"emier *-.}indiniil ùle i'Améri^pie naéri.iioftale, 
S Eru. Don J^oachàai Arooveiiâe, la gloire d-u sacer- 
doce bi-ésilien. 

Celle conchasioia, i»*rée aïix acles officiels 
du Coiigiès national du Biésil, «^Mistitue un 
document de pt'eHÙer ordie, à Thoaneur et à 
l'avantiige tant du SaJBt -Siège que de la Répu- 
bliqive brésilieaae. 

D'aiiieujs, la fsiospéiTilé de l'Eglise au Brésil 
ne se wianifeste pa-s seuleoieot par ces -xcel- 
hntes relatioas entiie les deux pouvoirs, mais 
pcU" des progiv-s ooatinus dont témoigne le dé^e- 
îopperiîent daîlense (A constant de la hiérarchie 
teoc'lésia«tique. Le nombre des diocè-es, qui, 
sous le xégifiie imiDéjïaî, c'est-à-dire jusqu'à 
181^, était seoienaent de 12, a atteint le chiffre 



(i) Cette déclaration es< offi -iellenient relatée dans 
une lettre adressée, le k seijlemore i<h i, «« procureur 
géDéral de la Ccair de Dij<.>n, par M. Monis, garde 
*lcs Sceauï dans le siniçtèiic WAldeck-Rousseau. Elle 
est aiasi cork^rie : 

« MoNSïEtT» IK P«OUL Rj;-.. R CdÉNÉBAi, 

» En i-é>poQse « vot*e lettiie du i3 juiliet diemier, 
relative aux poursuites exercées contre M. Poisol, 
avocat, pour avoir aiboaré vu drapeau awx couleurs 
blaocbe et jaune, ei conti'cvenu à un arrêté préfec- 
toral intenlisant l'exhibition des drapeaux autres que 
ke <3rwpeaux aux couletirs nationales françaises ou 
élrangères, je V'Ous informe que, d'a^irès «ne cirtnmu- 
nicaliou de M. le ministre des Affaires éirangêi-es, le 
-Ira-jieau puiitiJi<;al aux «îoulews i>iai»ci*e et i<rune est 
celui d'un «ouverain, s'il n'est | as celui duo Etiit. > 

On trouvera ce document dans l'étude sur k la 
Souveraineté du Saint-Si'^ij'^ <-' ^« drapeau fiûiUiJicxd », 
publiée par M. R. du Magny dans la Revue dVrga- 
tdsaiion et de Déjensé relùjieu&c, igji, p- :iS7. ^Note 
de la D. C.) 



io4 



<( LES QUESTIONS ACTLKLLES » 



de 5G en moins de trente ans : let ce chiffre 
croîtra encore, la création de nouvelles cir- 
conscriptions ecclésiastiques étant toujours à 
l'étude. 

« De nouvelles églises sont partout construites 
et une véritable ferveur de vie religieuse anime 
profondément les fidèles : sincèrement respec- 
tueux dos droits de la conscience, et en même 
temps ouvert à toutes les hardiesses et les inno- 
vations heuireu-sies du vrai progrès de l'huma- 
nité, notre peuple joue, dans l'Amérique du 
Sud, le même rôle que les Etats-Unis dans 
l'Amérique du Nord. » (i) 



L'évoluliOD de la Liyue des Nations 



INFtUENGE AMOINERIE DE M. WltSON 



Intéressant exposé de source américaine 

Les journaux des Etats-Unis ont publié dans 
la première semaine de février cet article de 
M. Frank H. Simonds, du Syndicat Me Lure, 
New-York, câblé de Paris le 6 févr. 1919 : 

Le jour où le président Wilson retour- 
nera en Amérique, il emportera avec lui 
comme une ébauche de la Ligue des na- 
tions. Tous les efïorts et toutes les re- 
cherches de la Conférence de la paix con- 
vergent actuellement vers ce but et Ton 
peut espérer un résultat positif. 

Mais que l'ébauche emportée par le pré- 
sident chez lui doive être un document 
ferme et précis, c'est ce que personne ne 
peut prétendre. La vérité est que la Confé- 
rence de la paix se transforme journelle- 
ment et de plus en plus en une véritable 
Ligue des nations et qu'elle persistera dans 
ce rôle, pour autant qu'une Ligue des 
nations doive exister. Pour ceux qui s'at- 
tendaient à une organisation rigide et for- 
melle de l'avenir tout entier, ce sera une 
déception; mais ce sera un soulagement 
pour ceux qui craignaient que trop de rigi- 
dité et une insistance exagérée sur les dé- 
tails finissent par ruiner tout le projet. Il 
nst donc évident que le résultat sera un 
compromis entre les extrémistes des deux 
côtés. - 

Le président Wilson est venu ici sans 
projet ferme, clair ou cohérent, de Ligue 
des nations. Des idées, des sentiments, 
vodre des principes ont pris place dans 
nombre de ses discours, mais sous une 
forme toujours des plus vagues. Il est venu 
ici plaider une cause, mais il est venu sans 



(i) Traduit de l'italien par la D, C. 



s'être préparé à fournir aucune base de 
travail en vue de l'organisation d'une 
Ligue des nations. Le président s'est donc 
présenté les mains presque vides. Sa prin- 
cipale contribution, comme je l'ai déjà 
observé, est le fait même de sa venue en 
Europe; pour des millions d'Européens, elle 
est une manière de sjanbole et la promesse 
d'un ordre et d'un arrangement différents 
de ceux qu'ils attendaient jusqu'ici de leurs 
dirigeants. Sa venue a provoqué comme 
une explosion d'idéalisme et d'aspirations 
chez ces millions d'individus. Les démons- 
trations qui l'ont accueilli prouvent com- 
bien vivement et combien sérieusement 
tous ces Européens espèrent en lui, et 
s'imaginent que c'est pour la défense de 
son prL'jot qu'il est venu en Europe. 

Idéalisme et action 

Une fois ici, le président s'est trouvé à 
son tour, comme tant d'autres, en face de 
la tâche, presque désespérante, de trans- 
former.une aspiration en quelque chose de 
concret. Bien des Européens, comme par 
exemple M. Léon Bourgeois en France et 
une demi-douzaine d'hommes en Angle- 
terre, ont employé le meilleur de leur exis- 
tence à étudier et travailler aux fins de 
garantir la paix et de créer une amitié in- 
ternationale. Des hommes d'Etat anglais, 
comme lord Robert Cecil, le général Smuts. 
M. Asquith, ont récemment esquissé, d'une 
manière nette et précise, • cette sorte de 
machine qu'on devait appeler la Ligue 
des nations. Ces essais ou projets se sont 
offerts à M. Wilson dès son arrivée. On 
s'attendait à ce que lui aussi présenterait, 
au nom de son pays, les idées des Améri- 
cains sur une Ligue dies nations. En fait, 
il n'avait rien à présenter, et, pendant un 
certain temps, on s'en trouva comme para- 
lysé. 

L'essentiel, pour M. Wilson et ceux qu'il 
s'était associés, était que la Ligue des 
nations, en se fondant, respectât absolu- 
ment les fameux quatorze points. Mais 
ceux-ci ne pouvaient servir de base h une 
Ligue des nations ou à quoi que ce soit 
d'analogue. Aussi l'attitude du président 
devint peu à peu complètement passive. 
Loin de faire des propositions, il demeu- 
rait silencieux. Sa seule contribution fut, 
semble-t-il, de s'opposer à différentes ré- 
solutions dont la teneur contredisait les 
principes qu'il avait professés en Amé- 
rique. 

Toutefois, au bout d'un certain temps, 
il devint évident que si l'on voulait avan- 
cer, il fallait' renoncer à discuter des prin- 
cipes abstraits et se mettre à une besogne 
concrète : -la construction de l'organisme. 
Mais, à ce moment, le président se trouva 
désemparé, ses associés de la Commission 
américaine devinrent inutiles, et ce fut 



ET « CHRONIQUE DE LA IM5ESSE » 



]|).^ 



aux Angiai-J. logiquonjciif; r[ forei-nient, que 
revint la tâche d"ébaueher la charpente. Et 
voilà tout ce qui fut fait durant les trois 
premières semaines. 

Considérations essentielles 

Pour être quelque chose de plus qu'une 
anodine association de puissances, une 
Ligue des nations doit être une sorte de 
Sur-Etat, c'est-à-dire une organisation in- 
ternationale ayant plus d'autorité sur les 
diverses nations du monde que le Parle- 
ment britannique sur les Dominions auto- 
nomes. Mais à Paris il ressortit bien vite 
des discussions que le Sur-Etat était une 
impossibilité. Les Anglais n'allaient pas 
abandonner leur flotte, qui venait juste- 
ment de sauver le monde et eux-mêmes 
de l'Allemagne, à un Comité dans lequel 
une décision pourrait tenir au vote de 
Saint-Domingue ou de 1" Uruguay. De leur 
-càié. les^ Français, dont l'armée, pendant 
longtemps, avait ét('' l'unique barrière em- 
l'êchant le triomptio di' i'Allemacne on 
.Europe, n'étaient pas prêts à en livrer la 
direction à une organisation internationale 
dans laquelle une question aurait pu être 
tranchée par le vote du gouvernement vé- 
nézuélien. Et les commissaires américains 
à Paris ne pouvaient garantir en aucune 
manière que le Parlement des Etats-Unis 
ratifierait un traité de Paris qui placerait 
à l'avenir la politique de leur pays sous le 
contrôle des puissances euro])éennes, si 
celles-ci venaient à constituer une majo- 
rité. Aussi en a-t-on vite et facilement fini 
avec le Sur-Etat. 

Vint alors le problème du soH des colo- 
nies allemandes et des territoires turcs. 
Etant donné les déclarations répétées de 
M. Wilson, la solution logique — • le par- 
tage de ces colonies et de ces territoires 
entre les grandes puissances- — était pra- 
tiquement impossible. Une transaction sa- 
tisfaisante fut alors inventée avec "le sys- j 
tème du mandat : la Grande-Bretagne, par | 
exemple, n'annexa pas la MésopotamiL\ ni j 
la France le Cameroun, mais chacune se ) 
chargea de représenter la Ligue des na- i 
lions dans ces territoires, de les adminis- 
trer et d'en rendre compte à la Ligue ; ces 
]juissances s'engageaient, de plus, à ne créer 
aucun privilège économique en faveur de 
leurs nationaux. Tout ceci veut dire que, 
au lieu de posséder ces territoires d'une 
manière absolue, les différentes grandes 
[iuissance^i les administreront un [>c\\ à la 
manière dont la France administre le Ma- 
roc — - théoriquement, sous l'égitle de la 
convention d'Algé'siras — ou "comme la 
Grande-Bretagne administre l'EgA'pte, sous 
l'égide de rien du tout. 

A ce moment on demanda — et la ques- 
tion demeura sans réponse — combien les 
Etats-Unis adopteraient de ces enfants 
trouvés. On suggéra Constantinople, l'Ar- 



mc'nic. Libéria • m?,i'. pour des raisons 
évidentes par elles-mêmes, les représen- 
tants américains à Paris furent dans l'im- 
possibilité d'accepter, au nom des Etats- 
TJnis, même la tutelle arménienne : celle-ci 
offre pourtant une belle occasion de rendre 
un service international désintéressé. 

On voit donc que de toutes les grandes 
questions, la Conférence de Paris fut hors 
d'état d'en trancher une seule. Si M. Wil- 
son avait apporté un programme ratifié 
d'avance par le Sénat et garanti par le 
peuple des Etats-Unis, il aurait pu en im- 
poser une part considérable aux nations de 
l'Europe. Comme il n'avait rien, il devenait 
évident qu'aucune autre puissance n'était 
en mesure d'imposer ses vues organisa- 
trices aux nations ici représentées et que 
la Ligue des nations ne pourrait jamais 
être autre chose qu'une vague fédération 
de peuples ayant la même mentalité, mais 
privée de tout pouvoir coercitif relative- 
ment à ces décisions, et vouée, en fin de 
compte, à n'avoir qu'ime influence morale. 

la L^'gus renaissant du sein de la Confér. nce 

Nombre d'Américains risquent de trou- 
ver que la récolte est bien maigre pour de 
si abondantes semailles. Et cependant, 
comme je le disais tantôt, le fait est que 
les nations conférant actuellement à Paris 
s'acheminent d'elles-mêmes, chaque jour 
et de plus en plus, par leur association 
et leur coopération, vers une Ligue véri- 
table des nations. C'est encore un fait que 
les aspirations vers une Ligue des nations 
insfiirent en niainte occasion les méthodes 
et l'esprit de la Conférence de Paris. La 
machine parfaite qui doit faire la police 
du inonde ne sortira pas tout équipée de 
la Conférence de Paris, mais, outre le rôle 
que joueront les délibérations, décisions ou 
accords, une organisation concourant à ga- 
rantir la paix du monde paraît en voie 
de siermination. Ce que je voudrais faire 
sentir, c'est que, en venant en Europe, le 
président Wilson exerça une influence 
profonde svu' la marche de la Conférence 
de Paris, mais que cette influence ne fut 
pas le résultat d'un programme défini et 
soigneusement formulé, ni d'une politique 
mûrie et consciente. La Ligue des nations 
n'est pas l'œuvre du président Wilson. A 
tout prendre, elle n'est même l'œuvre de 
personne ; elle est le résultat de la Confé- 
rence elle-même. 

Quand M. Wilson rentrera chez lui, la 
discussion sur la Ligue des nations sera 
sans doute close et toutes les plus impor- 
tantes questions auront été partagées entre 
des Commissions compétentes, dont les rap- 
ports pourront être lus, adoptés ou rejetés. 
Jusqu'ici donc M. AVilson n'a compromis 
les Etats-Unis en rien; il ne le pouvait pas 
non plus. En conséquence, il a dû finale- 



lof) 



(( LES QUESTIONS ACTUELLES » 



ment abandonner toute idée de coercition, 
et, jusqu'à cette heure, il s'est abstenu de 
faire appel aux sentiments ou aux émotions 
populaires de ce continent. Le résultat en 
est que la Conférence de la paix a tra- 
vaillé dans Ibarmonie et que la véritable 
Ligue des nations a pu s'aflirmer. 

L3S quatorze points 

Il est fort difficile de préciser la diffé- 
rence entre ce qu'on attendait de M. Wilson 
et ce qu'il a fait. Dans son ensemble, le 
peuple américain accepta les quatorze 
points (qui n'étaient eux-mêmes qu'un mé- 
lange confus de sentiments, de vérités gé- 
nérales et d'aspirations théoriquesi comme 
une formule à peu près complète d'un pro- 
gramme pour la Ligue des nations. Mis 
en présence de la situation réelle de TEu- 
rope, M. Wilson et ses compagnons s'aper- 
çurent bien vite combien le monde des 
faits différait de celui qu'ils avaient ima- 
giné à trois mille milles de distance. TIs 
se trouvèrent en face de vieilles difficultés, 
■à l'égard desquelles ils se sentaient impuis- 
sants. ])arce qu'ils n'avaient aucun remède 
spécifique pour ces maux dont avait souf- 
fert l'humanité entière et qu'elle haïssait. 
En un sens, ils n'ont fait que dénoncer la 
maladie ; ils n'en sont pas les « médecins 
traitants ». Les quatorze points sont vme 
manière d'incantation plutôt qu'un traite- 
ment médical éprtmvé et, ù vrai dire, la 
direction américaine s'évanouit au mo- 
ment critique, puisque rAméri;iue n'appor- 
tait aucun remède. 

Si, au cours de sa marche triomphale à 
travers la France, l'Anglet-erre et l'Italie, 
M. Wilson avait pu sortir de sa poche un 
projet de constitution pour la Ligue des 
nations, on pense communément ici qu'il 
aurait facilement persuadé la Conférence 
de Paris de l'accepter. Mais, en fait, tous 
ses discours se sont bornés à ceci : « Vous 
voyez, vos peuples désirent la même chose 
que moi : la paix du monde et des garan- 
ties contre les guerres futuies. » C'est à 
peine s'il a pu dire quelque chose de plus. 
Et tout ce qu'il a dit de plus se référait à 
l'acceptation de telle ou telle proposition, 
venant surtout du côté anglais, et destinée 
à ménager les déclarations faites par lui 
dans le passé, comme ce fut le cas pour les 
colonies allemandes. S'il l'avait désiré, il 
aurait pu s'opposer à. l'annexion de ces 
oolonips par Ips ^■ainqueurs européens de 
l'Allenngne. Mais, s'il lavait désiré, il 
n'aurait pas pu persuader aux vainqueurs 
de les restituer à l'Allemagne ; d'autre part, 
les Etats-Unis ne l'avaient point chargé d'^ 
prendre pour son pays seul ou pour son 
pays associé avec d'autres la responsabilité 
et le contrôle de ces colonies. Etant donné 
cette situation, la question était de trou- 
ver aux yeux du monde une échappatoire, 



et celle-ci fut le système rlu mandat, lequel 
signifie tout ou rien, selon que la I^igue 
des nations deviendra une organisation 
positive et puissante ou qu'elle s'évanouira. 

La Russie 

Pour jirendre un autre exemple, la Con- 
férence de Paris devait s'occuper de la Rus- 
sie. M. Wilson ne s'était pas préparé à 
l'éventualité d'une intervention militaire en 
Russie. L'Angleterre et la France la dési- 
raient, mais, après leurs immenses sacri- 
fices, étaient incapables de tror.ver les 
troupes nécessaires. 11 fallut donc imagi- 
ner une formule capable d'éviter à la fois 
les apparences d'une tentative interventio- 
niste et l'aveu d'une abdication complète, 
d'un abandon de la Russie, aujourd'hui au 
bolchevisme, demain peut-être à l'Alle- 
mand. La formule fut la conférence de 
Prinkipo. Elle réussira ou non, mais on 
n'obtiendra rien sans la force et la puis- 
sance adéquate ; or, l'une et l'autre font 
défaut. 

A vrai dire, c'est le cas avec la Ligue 
des nations. Le Sur-Etat fut toujours im- 
possible. Toute autre chose ne peut être 
qu'un com[)romis. Les compromis auxquels 
on s'est arrêté ont tous pour objet de 
rendre i>lus facile le maintien de la paix du 
monde ; de même, l'esprit qui domine la 
Cionférence de la paix promet de la rendre 
plus juste dans ses décisions qu'aucune 
autre des grandes Conférences du passé. 
M. ^^'ilson a puissamment contribué à ce 
résultat, mais l'Eurojie restera l'Europe, et 
ainsi fera la nature humaine, après le dé- 
part de M. \^'ilson. Aussi imi)orte-t-il de 
noter maintenant ce qu'il a fait et ce qu'il 
n'a jtas fait, ce en quoi il a réussi et ce en 
quoi il a échoué. Il a été un symbole d'im- 
menso valeur pour l'Europe, mais il n'a pas 
donné au monde un nouveau système de 
lois ou une nouvelle organisation des rela- 
tions internationales. Il est venu en Eu- 
rope pour exprimer certains principes. Sa 
venue a causé vme émotion toute de sen-- 
timent; et les effets de cette émotion furent 
et restent puissants à Paris. Il aurait ])u, 
en outre, exercer une influence pecsonnelle 
en beaucoup de questions importantes, s'il 
avait apporté des solutions nettes; il n'en 
avait point [['. 



(Il Trailuit tlf l'ang-lais par la D. C. 

Le li fé\r. 1919. la Conférence Ue Paris a pro- 
visoircnKMif accepté un pmjet conforme aux pré- 
visions ei-lessus. .\ reuiarquer que le texte ori- 
p-inal porte Lcagiie o[ ISalions, et le texte fran- 
çais Socif^le (le.^ dations. On en conclurait à tort 
que Lcague et Société soient synonymes : des 
références lexicolog-iques données par le Journal 
fies Kconomisles (15 févr. 1019, p. 348) étajjlissent 
que. tout comme son corre&iwndant français Ligue, 
le mot anti'lais Leogue ajoute au pur concept d'as- 
sociatinn îrendu par Societg) une idée de conaliali- 
vlté, d'aclijn concertée et diéfensivc. 



ET « CHRONIQUE DE LA PRESSE » 



107 



ACADÉMIE FRANÇAISE 



Réception de M. Louis Barthou 
successeur d'Heory Roujou 



REPONSE 
de M. Maurice Donnay 

Monsieur, 

Souvenirs sur Henry Roujon 

La dci*nière fois que j'ui vu Ifeiiiy Roujon, 
c'était au printemps de 191/1, clans le Midi, 
à Cannes, où il était allé raffermir sa santé 
ébranlée. Comme j'avais pénétré dans la modeste 
bâtisse qui, en face de la nouvelle jetée, sert de 
casino à cette jolie ville de cures et de plaisirs, 
je l'aperçus debout, au milieu d'un g^rand 
nombre de gens dont la plupart étaient déjà assis 
devant des tables bien garnies de vaisselles, de 
cristaux et de fleurs. Jl présidait un banquet 
organisé pour coui'onner ks travaux d'un Con- 
grès de médecins. le teint coloré, une lumière 
bicut dans le regard derrière !e verre du lor- 
gnon, il semblait avoir lepris force dans la vie ; 
il avait l'air joyeux. Je jie voulus pas le dé- 
ranger ; je n'altai pas lui serr^jr !a main. 
Pouvais-je me douter que c'était la dernière 
vision que je devais emporter de lui ? Quelques 
semaines après, il lenirait à Paris ; quelques 
jours après, nous le oondui^io.is au cimetière. 

Henry Roujon appartenait à la génération qui 
■eut vingt ans lorsque, la France ayant aclievi 
de payer une lourde indemnité de guerre — cinq 
milliards, ce chiffre semble léger aujourd'hui, — 
les Allemands achevèrent d'évacuer le territoire. 
Sa jeunesse fut préoccupée par la question de 
savoir si le régime républicain s'établirait défi- 
nitivement dans notre pays. Les luttes étaient 
ardentes : légitimistes, orléanistes, bonapartistes 
s'agitaient ; mais le comte de Chambord faisait 
blanc de son drapeau et l'opposition se divis*ait 
assez pour que la^ J\épub!ique pût régner. Ce 
ne fut pas sans peine, ni l-out de suite. Sous le 
ministère de Broglie. gardien de « l'ordre mo- 
ral », bien des jeunes coeurs frémissaient d'im- 
patience et d'indignalioa ; la presse était bâil- 
lonnée ; il fallait organis.'r la liberté. Epoque 
singulière : dans les cours on chautait : Fous 
n^aurez pas V Alsace et la Lorraine et les Cuiras- 
siers de Reichshoffen ; dans tout le pays, on se 
préparait à la revanche ; dans tous les salons, 
on parlait éperdument politique ; à Paris, on se 
passionnait pour l'élection de M. lîarodet contre 
M. de Rémusat ; c'était le temps où Jules Simon, 
couronnant une rosière à Puteaux, s'écriait de- 
vant la jeune fille, un peu surprise : « Le règne 



(1) Cf. D. C, icjiij, pp. GG-75. 



des voleurs et des courtisanes e»l passé ! » Ponir 
beaucoup de petits garçons naïfs — dont 
j'étais, — ce mot magique : Piépubliquc! ren- 
fermait toutes les vertus, toute la liberté, toute 
l'égalité, toute la fraternité ; il n'y aurait plus 
de criminels, plus de jouisseur», plus de misère ; 
perso^me ne mourrait de faim. Pourtant, ce n'est 
qu'au début de 1870 que l'Assemblée examina, et 
vota les lois coastitutionneiles, et que le mot 
République fut introduit dans les textes. Jusque- 
là, il en avait été écarté. Et ce fut alors que 
Catulle Mendès fonda, pour la défimse et illustra- 
tion de la langue française, cette revue, la Repu, 
blique des Letlres, dont ilenry Roujon fut le 
secrétaire. Il en garda le goût d'être secrétaire 
tks Lettres dans une République qu'il rêvait 
humaniste et athénienne. Il fit. comme tout le 
monde, ses intransigeances et ses irrévérences ; 
mais ceux qui le jugeiient^alors à gauche du 
présent ne se doutaient pas combien ce jeune 
homme lettré, artiste intègre et patriote, était 
à droite de l'avenir. 

De l'idéal qu'il s'était fait de la République, 
dès son entrée dans la vie citoyenne, il conserva 
des principes élégants et fermes. Trente ans plus 
tard, s'il a pu écrire : « La vie qui m'a gâté à 
l'excès m'a permis de récolter plus que ma part 
des honneurs de ce monde », du moins il a 
honoré ces honneurs. Nommé directeur des 
beaux-arts, il apporta, dans l'exercice de ces 
liantes fomtions, la plus active intelligence et la 
plus vive probité ; inaccessible au favoritisme, 
en garde contre les décisions hâtives, tâchant, 
entre le snobisme et la routine, à découvrir son 
devoir dans la coniu>ion des écoles et dans les 
ébats des ambitions, l' estimait que le plus grand 
service qu'on pût rendre à la démocratie, c'était 
de l'affiner et de l'ennoblir, et qu'il fallait 
l'élever jasqu'à l'art et non pas abaisser l'art 
jusqu'à elle. 

Une vie, ainsi consiicrée aux lettres et aux 
arts, de ce double amour est tout embellie. Pari- 
sien de Paris et Gascon de Ga.«?ogne, Henry 
Roujon avait plus d'un accent de notre pays. 
L'expérience l'avait rendu éclectique ; il savait 
comprendre, aimer, admirer, le dire et l'écrire. 

Je me rappelle, un soir, dans sa bibliothèque, 
comme il causait avec quelques amis, on vint 
à parler d'Emile Faguet. .\lors, Heirry Roujon 
se leva, prit, sans chei-oher, un livre sm- un 
rayon, l'ouvrit sans hésiter à la page qu'il avait 
choisie dans sa mémoire, puis, nous ayant lu 
un beau passage sur Rabelais, il referma le livre 
eji disant : «-Ne pensc^-vous pas que l'homme 
qui a signé cette page est un écrivain ? » 

Mais les fonctions élevées, les dignités enviables 
absorbaient tout son temps et ne lui laissaient 
pas de loisirs pour sou travail jjréféré. Henry 
Roujon me disait un jour avec quelque modestie, 
peut-être aussi quelque méliuieolie, que le chro- 
niqueur est l'écrivain éphémère par excellence. 
Mélancolie de don Juan si, déjà grisonnant, il 
legarde la liste des mille et trois. Oui, Henry 
Roujon regrettant, vers la fin de sa vie, de 
n'avoir écrit que des articles de journaux et de 
revues, me fait penser ù son don Juan qui, dans 



io8 



« LES QUESTIONS ACTUELLES )) 



Miremonde, regrette do n'avoir pas su an-èter 
dans un beau lac le toncnt de se^ séductions. 

Mais Henry Roujon était trop modeste. Ses 
articles, réunis en volumes, composent une 
œuvre véritable, parce fju'elle est l'œuvre d'un 
lettré érudit, fervent et délicat ; parce que, non 
seulement elle éclaire et résume quelques-uns des 
écrivains et des artistes de ce temps, mais aussi 
parce qu'elle est une résultante savoureuse de 
notre littérature ; parce que l'essayiste qui nous 
entretient de Maupassarit, de Leconte de Lisle, de 
Villiers de l'Isle-Adam, de Stéphane Mallarmé, 
sait aussi apprécier a la sagesse de Rabelais, la 
malice de Marot, la tolérance de Montaigne, le 
patriotisme des bourgeois de la Méiiippée, la 
grâce de La Fontaine et l'ironie Je Voltaire » ; 
parce que toujours on sent en lui la plus con- 
i'ratemelle considération pour ceux dont l'idéal 
fut de bien écrire notre langue : amour des 
lettres, douces humanités, probité du métier, 
respect du langage, ces expressions reviennent 
à chaque instant sous sa plume. 

Si, selon le mot de Vauvenargues, il faut avoir 
du goût pour avoir de l'âme, Henry Roujon 
avait de Tàme, et les hommes qui ont de l'âme 
ne meurent pas tout entiers. 

Six mois avant sa mort, il avait commencé 
d'écrire ses souvenirs dans les Annales politiques 
et littéraires. Dès le seuil, il s'excusait de les 
commencer trop tôt ; hélas ! il les commençait 
trop tard : il n'a pu les achever. Une main 
pieuse a relié par un large ruban noir les quel- 
ques numéros où ont paiu ces Souvenirs dans 
lesquels on retrouve toute la bonne humeur, la 
philosophie souriante, l'indulurenîe ironie, la 
verve méridionale et le tour parisien du chroni- 
queur. Au bas du dernier chapitre, intitulé Mes 
prisons, et au cours duquel Henry Roujon nous 
parle de ses prof-'sseurs fuix lycées Napoléon et 
Saint-Louis, la même main pieuse a écrit deux 
dates au crayon : 17 mai i'JlU-l"'^ juin.... puis 
le mot : fin. Et je ne saisi lien de plus émou- 
vant que ces simples dates au crayon, en face de 
la signature, au bas de ia dernière phrase que 
l'écrivain a tracée. C'est une itiscriplioa sur une 
tombe. 

M. Louis Barthou 

Le hasard des remplacemeiits r.cadémiques ne 
fait pas toujours ]}aradoxalemi:nt les choses. Mon- 
sieur, puisqu'il vous a permis de nous parler 
d'un homme que vous connaissiez et de lui 
rendre le doux hommage de l'amitié. En outre. 
Henry Roujon et vous-même. Monsieur, repré- 
sentez assez bien, par certains côtés, deux géné- 
rations successives des homm<'s de la troisième 
République ; et de même que. dans son admi- 
rable tableau de la France, Michelet. cet histo- 
rien romancier et poète, passe yéographiquement 
par la Gascogne pour anivcr dans le Béarn, de 
même il faut passer par la génération d'Henry 
Roujon pour arriver immédiatement et politi- 
quement à la vôtre. J'entends bien qu'Hemy 
Roujon fut avant tout un homme de h'ttres ; 
mais il fut aussi un haut fonclionnsire et, comme 
tel, ne demeura pas étranirer à la politique. H 
en suivait- les fluctuations avec un vif intérêt ; 



il avait des goûts et des amitiés politique?. Vous, 
.Monsieur, vous êtes avant tout un homme poli- 
tique, mais avec des goûts et des amitiés litté- 
raires. Enfin, Monsieur, Henry Roujon et vous, 
vous êtes deux illustrations de ce fait que, dans 
notre société issue de la Révolution, en moins 
d'un siècle et par une évolution alerte, des gens 
très simples, très humbles, des gens du peuple 
peuvent, par leurs fds, faire de la petite bour- 
geoisie, par leurs petits-fils, de la grande bour- 
geoisie, et même s'élever aux premiers emplois. 

Origines modestes 

La Aille d'Oloron-Sainte-Marie vous Ait naître. 
\'ofre arrière-grand-père exerça, pendant qua- 
rante ans, la fonction d'instituteur dans la 
même commune pyrénéenne, où il fut remplacé 
par un de ses neveux, qui fit, lui aussi, sans 
changer de commune, le métier d'instituteur 
I^endant quai-antc ans. Votre père reçut une 
solide instruction primaire. Soldat de Crimée, 
blessé devant Sébastopol, après cette campagne 
il entra comme comptable à la Compagnie des 
chemins de fer du Aliii ; puis il s'établit quin- 
caillier à Oloron, où il se maria. On voit encore, 
dans la principale rue de la charmante petite 
ville, la modeste maison où vous êtes venu au 
monde. 

Votre grand-père maternel introduisit du sang 
champenois dans la famille, jusque-là exclusive- 
ment béarnaise, de votre mère. H était originaii'j 
des environs d'Ei>ernay ; le service militaire 
— on restait alors sept ans sous les drapeaux — 
l'appela en Béarn. H était ouvrier forgeron et ne 
savait ni lire ni écrire. Mais le père No<- avait 
voulu que sa fille fût élevée au couvent d'Oloron. 
Vos parents. Monsieur, ont désiré pour vou-^ 
l'instruction à tous les degrés. Tout d'abord, 
Aous fûtes confié, pendant cinq ou six ans, aux 
soins d'un consciencieux jnaître laïque. Sur les 
murs de son école, il avait appliqué des écri- 
teaux portant ces mots : « i!nfauts, n'oubliez 
jamais 1870-1871 ! •» En 1870. >ous aviez huit 
ans. Les journaux ne donnainit |)as alors de 
communiqués. C'étaient des dé[)êche5 officielles, 
de source administrative, qui jcnseignaient les 
populations. VoUe père vous envoyait à la sous- 
j)réfecture copier ces dépèches collées sur le 
portail. Lu matin, la dépêche fit connaître la 
capitulation de Sedan. Vous entendîtes votre 
père commenter l'affreuse nouvelle à travers la 
rue, de fenêtre à fenêtre, avec son voisin d'en 
face, marchand drapier et bonapartiste. Votre 
père était républicain ; cette conversation entre 
deux marchands, gens simples et patriotes que 
leurs opinions séparaient, mais qu'une même 
profonde douleur unissait, cette conversation fit 
sur vous une grave impression : vous ne l'avez 
jamais oubliée. 

Brillantes études 

Si vos parents désiraient que leur fils fût très 
instruit, vous leur avez donné toute satisfaction : 
vous avez été un excellent élève. .\u lycée de 
Pau, où vous subîles l'internat, vous fîtes toutes 



ET (( CHRONIQUE DE LA PRESSE )) 



109 



vos classes, de la quatrième à i;i philosophie. Eu 
rhétorique, vous ■eûtes le prix iThonnem' du 
lycée ; en philosophie, un accessit au concours 
général. II faut dire ces choses : trop de per- 
sonnes, de nos jours, sont enclines à croire que 
non seulement ces succès scolaires ne signifient 
rien, mais encore qu'ils préparent dans la vie les 
pires déceptions. Non, non, il ne suffit pas tou- 
jours d'avoir fait de mauvaises études pour rem- 
plir plus tard une carrière brillante. 

Mais vous aviez déjà du yoût pour la politique 
et de l'admiration pour Victor Hugo, tant il est 
vTai que l'enfant est le père de i'homme. Chaque 
matin,, un de vos camarades externe vous appor- 
tait le Rappel. A peu près vers la mènie époque, 
dans un acte charmant joué aux Vari'tés. 
Meilhac et Halévy nous montraient des rapports 
plus frivoles entre rexternat et l'internat. Dau!» 
Toto chez Tala, ce n'est pas le //appf/ que l'ex- 
terne riche apporte aux interaes du collège où 
le chevaleresque gamin est enfermé. Il est vrai 
que la scène se pass<^.' à Paris et non à Pau. 
F.à-bas, vous étiez plus sérieux ; à quinze ans. 
vous vous pa.«siouniez, sous les menaces du .^eize- 
Mai, ]X)ur les lil>ertés pubiiquo*. Ciir le régime 
était menacé à nouveau ; il s: nib'ait qu'on fût 
revenu au temps de k i 'ordre moral » : toiit 
votre être se soulevait ; voujî exigiez que Mac- 
Mahon se soumit ou se démît, et votre imagi- 
nation vous projetait à la C.hand)re. où vous 
faisiez bloc avec les .^t'.^ ! 

De Pau, vous passez à Bordeaux, où vous faites 
vos trois années de droit pour la licence, et, 
chaque année, vous obtenez les deux premiers 
prix aux concours. Série unique dans les annales 
de la Faculté de Bordeaux depuis qu'elle existe, 
vous remportez les six premiers prix sur les six 
concours. C'est un record. Vous montriez déjà 
des dons singuliers pour !a parole : de l'abon- 
dance, de !a facilité, de l'improvisation. \ nus 
n'avez pas été obliçré de vOus promener aux 
bords de la mer, asec des cailloux dans la 
bouche, et de vous entraîner à couvrir de votre 
voix le bruit des flots. Vous n'aviez pas encore 
dix-neuf ans lorsque vous fûtes appelé à faire 
votre première conférence, sous les auspices de 
la Ligue de rEnseigncment. Vous hésitiez. Ah ! 
comme je vous comprends ! Vous fîtes part de 
vos hésitations à votre père, qui vous répondit 
avec un grand bon sens : « Va, mon fils, on 
ne gagne que ^c-s batailles que l'on livre. » 

De Bordeaux, vous Acnez ù Paris ])Our faire 
vos études de doctorat. Votre thèse est cou- 
ronnée naturellement. Avec vous, il semble 

que c'est le contraire qui ne serait pas naturel. 
Vous êtes secrétaire de la conférence des avocat-;. 
sous le bâtonnat de M- Martini, et vous faites 
de nombreuses conférences historiques ou litté- 
raires, à Paris ou au dehor>. lin 1887, vous vous 
inscrivez au barreau de Pau, et vous donnez des 
articles remarqués h VIndcpendnnt des Bnsscs- 
Py ré nées. 

Le premier Béarnais académicien 

Dès lors, dans la carrière politique, vous pro- 
gressez d'un pas rapide. 

Vous êtes conseiller municipal de Pau à vingt- 



si\ an-, le plus jrune conseiller municipal ; en 
18S1), après une campagne électorale devenue 
légendaire, vous êtes élu député d'Oloron, le 
plus jeune député républicain ; en 1894, vous 
êtes ministre pour la première fois, le plus jeune 
ministre de la troisième République. C'est un 
record ; décidément, vous les collectionnez. 
Enfin, en 19 18, vous êtes nommé académicien, 
un des plus jeunes académiciens et le premier 
Béarnais. 

Car, dès que vous fûtes nommé, la question 
s'est posée pour vos compatriotes lettrés, dans 
leur joie et leur fierté régionalisles, de savoir 
si vous étiez ou non le premier enfant du Béarn 
qui siégeât parmi nous. Or, vous avez failli avoir 
un prédécesseur dans la personne de Joseph- 
Henri de Peyré, comte de Troisville ou Tréville, 
personnage pittoresque et charmant, dont on 
regrette qu'Henry Houjon ne nous ait pas laissé 
un de ces jwrtraits ou de ces bustes qu'il savait 
si bien faire. Son aïeul était bourgeois et mar- 
chand d'Oloron, et son père était le célèbre 
capitaine des mousquetaires immortalisé par 
Alexandie Dumas. lui-mèm-î porta îe mousquet, 
en qualité d'enseigne, dans la garde du roi. Il 
aimait les armes, les femmes et les Hatcs. Il fut 
>oldat. amoureux et bibliophile. 

Les armes et les femmes le blessèrent, les livres 
le consolèrent. 

Il avait une bibliothèque fort belle qu'il légua 
aux Carmes déchaussés du faubourg Saint- 
• j'ermain. .Sainl-.*^imon nous dit a qu'il fut 
accueilli à ses débuts dans le monde par des 
dames du plus haut parage, de beaucoup d'es- 
prit et même de gloire, avec lesquelles il fut 
plus que très bien ». La mort d'Henriette d'An- 
gleterre le frappa à ce point qu'il quitta presque 
aussitôt la cour, pour se liATcr aux études reli- 
gieuses et philosophiques, et même se jeter dans 
la dévotion. Bourdaloue fit sur sa retraite un 
de SCS plus l>caux sermons. 'Mais Joseph-Henri 
de Peyré ressemblait .à son pays : comme l'Etat 
politique du Béarn, son caractère était formé 
sur la combinaison de la plaine et de la mon- 
tagne : veloui's des pâturages, bouquets d'arbres, 
peupliers et saules, prairies, eaux courantes, et 
tout près, la montagne, lianes abrupts, cimes 
neigeuses,, eaux torrentueuses, noirs précipices. 
.\près quelques années d'une vie solitaire, il 
revint à Paris, « fréquenta ks toilettes ; le pied 
lui glissa ; de dévot il devint philosophe » et 
même se fit soupçonner d'être redevenu grossiè- 
rement épicmien ; puis il redevint solitaire, 
rentra dans la régularité et dans la pénitence. 
Mais, malgré ces vicissitudes, il ne se rapprocha 
jamais de la coiu' après qu'il l'eut quittée. Très 
lié avec les jansénistes les plus célèbres, il était 
certainement plus port-royaliste que le roi. Il 
fut élu membre de l'Académie française en 1704. 
mais Louis XIV refusa de sanctionner son élec- 
tion. 

E/t voilà bien votre chance, Monsieur. Ce 
prince, ennemi de la fraude, mais smi de Ver- 
sailles, lui pardonna s;\ns doute moins son éloi- 
gnement de la cour que son aXachement à Port. 
Royal. 



IIO 



(( LES QUESTIONS ACTUELLES » 



L'homme politique 

Votre élection, Monsieur, a eu ragrénaent de 
M. le présidout de la République. Entre 1894 et 
1918, vous avez été jieuf fois niinislre ; vous 
l'avee été aux Travaux publics, h l'Intéricui', à 
rinstruiction publique, à la Juôlice, aux Affaires 
étraug'ères ; vous avez eu votre cabiaet boulevard 
Saint -Germain, place Ikniuvau, rue de (jirenelk, 
place Yondôme, quai d'Orsay. Qu'est-rc que cela 
pro<Jve ? sinon que vous avez uiie prodigieuse 
activité, une roémoire qui sort de l'ordinaire, 
des connaissances étendues, une curiosité géné- 
rale, le so-uci des intérêts publies, une singru- 
iière facuJlé d'assimilation ; et si, comme on l'a 
affirmé, le romantisme est l'impuissance à 
s'adapter au milieu, vous n'êtes |m.s un roman- 
tique. Monsieur, vous êtes un classique. Ces dons 
de travail, de compréhension vive et d'appli- 
cation que Aous montriez déjà nu lycée et à 
l'EcoJe de droit, vgu< les <ivez employés, déployés 
dans ks différentes administrations. Et puis, vous 
ét,es avocat ; rien n'est plus propre, de nos jours,, 
que cette profession à j3r.''paiv'r les hommes aux 
affaires publiques. Dans nos grandes asseiublées 
comme dans nos moindres banquets, nous 
aimons entendre bien parler. C'est l'effet d'un 
atavisme lointain. Admirez qu'étymologiquc- 
men't, avocat signifie appelé auprès, appelé à, 
nd vocatiis. Mais appelé auprès de qui ? Appelé 
à quoi .'' Cela reste dans le vague et dans l'uni- 
versel ; donc appelé auprès de tous et à tout. 
Parmi ceux qui prennent la parole dans une 
réunion électorale ou autre, un avocat a bien 
des chances d'être celui qui parle le mieux. S'il 
est député ou ministre dans un régime démo- 
cratique, son rôle peut être -vraiment magni- 
fique. C'est alors qu'il est appelé auprès de tou5, 
qu'il doit défendre toutes les veuves, fous les 
orphelins, toiis les opprimés, tontes t's victimes, 
dénoncer tous les priAÏlèges. poiu'suivre tous les 
abus. Sou client, c'est le peuple tout entier, le 
peuple qu'il doit conseiller, en^igner cl jn-otéger 
contre la misèiM?. l'ignorance et les sophisnies. 
Vous aimez le peuple ; vous en êtes sorli ; du 
moins, vous en t-tes tout près ; vous n'en roai- 
gissez pas ; vous vous en glorifieJ' même et vous 
avez rai<^n. Lorsque vous êtes arrivé au pouvoir, 
la République n'était plus obligée de Juller pour 
&e fonder et pour se défendre ; elle était bien 
établie, et il s'agissait de l'organiseur en démo- 
cratie véritable. Vous y avez collaboré avec vos 
collègues par les lois sur les Syndicats pix>fes- 
sionnels, sur les accidents du travail, sur les 
caisses de reti^aite ouvrières et jiay «innés, etc. 
Mais n'est-il i^as étonnant que, riiez nous, il ait 
fallu la grande guerre pour qu'fwi prît des me- 
sures contre l'alcoolisme, cft autre fléau ? Et, 
malgré ces mesures, la question sera-t-elle réso- 
lue, tant que l'air et la tumîère ne pénétreront 
pas, non seulement au llîîuré, mais au propre, 
dans les habitations ouvrières ? L'air et la 
lumière, cela ne coûte pas cher, pourtant ; nous 
ne sommes pas tribiïtaires de rél.ranger poul- 
ies importer en France. On voit Dncore, à Paris 
cl dans k>s grandes Hgg<lom'^ratioii«, cfes loge- 
ments dont l'exiguïté et l'ombre désolent l'hy- 



giène et navrent le cœur. Parfois, dans une 
chambre de quelques mètres carrés, prenant mai- 
grement jour par une étroite lucarne sur une 
sorte de puits, toute une famille respire, mange 
et dort. Ce n'est pas vot^3 faute. Monsieur, je 
le sais bien. Mais, à l'iteure où tant de pro- 
blèmes sociaux se soulèvent, où le conflit entre 
le capital et le travail va s'aggraver, seule la 
stabilité ministérielle n'apportera pas la solu- 
tion ; il faudra que, lians la g^rande paix, il se 
forme viituellement entre toutes les classes, par 
bonne volonté réciproque, la Ligue des droits et 
des devoirs de l'hoinme, et qu'il s'élève, dans 
les classes heureuses, l'esprit de saci'itîce et de 
reconnaissance. Vous ave/, eilé quelque part ces 
lignes qu'écrivait Sully Prudhomme fu lende- 
main des événements de 1871 : « Pour moi, 
rêveur débile, je suis honteux ; je sens que je 
jouis des fruits d'une injustice ancienne <t consti- 
tutionnelle dont les gens de ma classe n'ont pas 
conscience, mais dans laquelle je sais lire main- 
tenant. J'apprendrais ma ruine avec !'■ ihagrin 
de l'é-^goïsme, mais sans avoir l'impudeur de 
m'en plaindre, puisque je ne dois pas i^a fortune 
à mon travail. .Si nous n'avons pas l'énergie, 
ayons au moins la sineérîté. » Il n'est pas mices- 
saire d'aller jusqu'à la ruine, et il faut avoir de 
l'énergie ; mais le noble poète donne l'exemple 
d'une sincérité et d'iuie résignalioa qui, si elles 
étaient généralisées, feraient avancer d'un giand 
I^as la question sociale. 

L'ami des arts et des lettres 

Mais vous n'êtes pas exclusivement un komâie 
politique ; vous avez, {.«our vous dî>slr<!iie des 
soucis du gouvernement, d-js domaînev où vous 
faites d'intéressantes txcur-yon?. Vous .aimez la 
musique ; vous avez un culte |>our Jie^ îJioven, 
et, un jour, vou^ av<'z rai^onté aux jeun/ s élève» 
des Annales la vie et ie martyre du Titan de 
l'iiarmonie devenu «ouid ! Vous lour avez dit 
votre émoition devant la Symphtonie «iij&c chœurs 
et la Messii sokun^Ue en /e. 

Vous aimez aussi les poètes : par-fois, vous leur 
témoignez votre amour en commeiitanl leurs 
MiBours. Vou« avez une passion et vous ne nous la 
cachez pas : vous êtes bibliophile ; vous l'êtes • 
avec toutes les subtUité* et tous les laffinements. 
11 vous faut le rare et le rarissime : l'iklirion 
originale, U' grand isapier, la l>elle reliinre 
signée, la dédicace pas banale et, ti possible, des 
lettres se rapportant à l'ouvrage. Vou* nous 
mettes volonliois au courant de vos trouvailles, 
de vos boHues fortunes, comme un jeuix^ séduc- 
tem' qui ne saurait taire le nom et la qualité de . 
ses conq>nêle-. Vous n'êtes pas égôï.stiO ; vous 
voulez que nous partagions votre ravissi^ment ; 
vous nous fait<'« venir l'eau à la bouche ; vous 
nous éblouis.*ez des rayons 4e votre bibliothèque. 
Nous «iivoH* jjar vous-nvjine que vous (tossédez 
tel exemplaire introuvable de L;miartiiie, tel 
autie de Victor Hugo. Je ne v oudrais fias troubler 
votre joie, mais ne craignez-vous pas d'exciter la 
convoi'lise de quelque amateur frénétique ? 

En fait de maaiuscrits et d 'autographes, vous 
avez des trésors. Vous avez dit de M. Edmond 



ET « CHRONIQUE DE LA PRESSE )) 



III 



Biré qu'il élail oxfxrt au jeu les ptiJts j)a})i<is : 
à C€ jt'u-là, vous n'ôtos pîis sans ailrcss».-. Vous 
avez entre les mains bon nombre de lettres iné- 
dites de nos gi'ands romantiques. Vous vous en 
servez volontiers pour discuter certains pro- 
blèmes littéraires ou sentimentaux. Nous vous 
devons des renseignemonts' précieux ; vous avez 
apporté sur quelques poiiits votre contribution 
à l'histoire de notre littéralure ; d'autre? fois, 
vous avez soulevé le voiU- qui recouvrait certains 
mystères. Il ne faut pas trop se fier néanmoins 
aux correspondances ; des êtres ont pu échanger 
des lettres enflammées entre lesquels pourtant 
<( il n'y avait rien », nu sens où le vulgaire 
entend « y avoir quelque chose ». On connaît la 
correspondance de Mme Holand : elle tutoie le 
Girondin Buzol à plume que veux-tu. Cependant, 
Sainte-Beuve, qui n'était pas im iobard. ne tient 
I>as Mme Roland comme adultère : « Tutoie- 
ment en partie cornélien, dit-il, en partie révo- 
lutionnaire ! » Parfois des créatures amoureuses, 
mais vertueuses et fortes, se donnent, par des 
exigences et des privautés surprenantes, l'illu- 
sion de l'amour complet et de la i>.^ssession. En 
revanche, il peut arriver qu'un jjommc et une 
femme échangent des lettres pleines de correc- 
tion et de réserve, et qui, dans l'inliniité, parlent 
d'un autre ton. Sait-on jamais ? Tant de choses 
jteuvent se passer entre deux portes ! Ah ! la pos- 
térité est bien frustrée ! Mais, direz-vous, il y a 
des lettres qui ne laiss*Mit aucun doute. Sans 
doute ; mais quels gens ces lettres inléressenl- 
elles ? Les gens qui doutent ; mais la plupart 
des gens ne doutent pas parce qu'ils ne se dou- 
tent même pas ! ïï.st-il indispens<ible de mettre 
ces gens-là au courant des jeux de l'inspiratrice 
et du poète, de la mus<' et du génie ? Sans 
compter que, dans certaines familles, il n'y a 
pas de prescription pour l 'honneur. 11 y a quel- 
ques années, un de mes amis faillit recevoir un 
jour une paire de témoins de la put d'un gen- 
tilhomme, parce que, sur la foi des documents, 
il avait parlé légèrement d'un de se,s ancêtres 
qui avait été l'amant d'une des premières maî- 
tresses de Molière. Je sais bien que d'aucunes 
f' mmes ne sont point fâchées qu'on lew recon- 
naisse ou même qu'on leur prête des liaisons 
glorieuses, et que, dans plus d'une famille, on 
se montre moins chatouilleux sur le point d'hon- 
neur, si le larron d'lK)nneur fut un pei"sonnage 
illustre. D'un autre côté. le mon k est fort 
furieux ; il aime les potin>, ou, si le mot ne 
vous paraît pas académique, disons le document 
humain. Il y a donc du pour et du contre ; il 
y a deux écoles, et tout c^la est bien compliqué. 
Afais. à mon avis, la question est autre. Ht, au 
définitif, rend-on service â ceux qui ne savent 
pas, en leur tendant ainsi la clé, blonde ou 
brune, des poèmes d'amour ? Le jeune homme 
sans documentiition qui Mt ces chants divins 
peut avoir l'illusion qu'il* furent écrits pour la 
j< luie fille ou la jeune femme auprès de laquelle 
il éprouve lui-même iin trouble qu'il ne s;uirait 
exprimer. Trouvera-t-il ces chants plus beaux 
s'il connaît quelle femme les .1 inspires ? Res- 
senlira-t-i!.. en les lisant, un frcmisscniînt nou- 



veau ? Ne croira-l-il pas, s'il est disent. Nioler 
un secret :' Kt ne vaut il pas mieux laisser cette 
femme dans l'abstiaclion, dans le rêve, dans 
l'idéal, sans lui donner un nom, une biographie 
el des contours arrêtés '? Ft vous-mêm-, Mon- 
sieur, lorsque, adolescent enthousiaste, sur les 
bancs du lycée de Pau. \ous \ous enivriez de la 
Tristfsse d'Olymjno, Aotre ivresse n'était-elle 
pas meilleui"e que lorsque vous relisez mainte- 
nant ces vers immortels, en y mêlant une image 
concrète, réelle, et que vous ne pouvez i>as re- 
pousser ? L'jnuige d'une créature périssable que 
vous aiuiez pu connaître, que vous avez peut- 
être connue vieillie, fanée, ridée .'' V(,>us êtes 
averti, renseigné, mais êtes- vous plus heureux, 
et ne regrettez-vous pas parfois les illusions et 
l'ignorance de votre jeunesse i* Doux sentiments, 
premiers aveux, tendres émois, profondes 
amours, romans furtifs, craintes, espoii-s, 
triomphes, douleurs, tout cela, parce qu'on est 
un grand homme, doit-il entrer daiis le domaine 
[lublic, et le poète qui a écrit : ■( Non, l'avenir 
n'est à personne », se doutait-il qu'un jour son 
passé serait à tout le mon le ? 

La France et l'Allemag-ne depuis 1871 

>fais revenons à votre carrière politique. C'est 
I n igiS qu'étant ministre de rinsiruclion pu- 
lilique el président du Conseil, vous files voter 
la loi de trois ans. Rien n'est plus significatif 
que la courbe de nos efforts militaires depuis 
l 'avant-dernière guerre. En 1871, au lendemain 
de nos défaites, alors que l's Allemands occu- 
paient encore nos départements de l'Est. l'As- 
semblée votait une loi qui instituait le service 
obligatoire pour tous les Français de vingt à 
quarante ans. Cette loi donnait à la Fiance une 
armée égale à l'armée alleman.le. Dès 1876, 
Bismarck, offensé par notre réfection rapide et 
notre reconstitution quasi }niraculeuse. prépaie 
une agression nouvelle. Le chancelier de fer 
redoute que son œuvre ne dure pas ; il veut nous 
saigner à blanc. La Russie et l'Angleterre inter- 
viennent : la France est simvée, dit-on. Quoi ! 
Sans se battre ! Est-eile sauvée ? Ne demeure- 
l-elle pas vaincue i* Vous disiez tout à l'heure. 
Monsieur, qu'Henry Roujon appartenait à une 
génération biiisquement surprise, en pleine ado- 
lescence, par les désastres de l'Année terrible et 
par l'insurrection de ]a Commune ; vous ajoutiez 
qu'elle en restait meurtrie et humiliée, et qu'elle 
respirait nwl dans une Fiance qu'une mutilation 
sanglante avait diminuée. 

J'ai entendu plus d'uiw fois tenir ces propos 
et .soutenir cette thés».'. Mais <'st-ce bien exact ? 
Non. quelques années encore après l'Année ter- 
rible, toute la jeunesse rroyait fermement que 
c'était elle qui reprendrait les chères provinces 
perdues. Noij, la France ne faisait pas si affli- 
geante figure ; on n'y respirait pas mal. Ayant 
payé cinq milliards, elle avait nonobstant des 
linances prospères ; son budget s'équilibrait ; 
d'autre part, elle refaisait son armée, et, ayant 
versé son sang, elle était toute prêle à le ré- 
pandre encore. Ce fut ^lors l'étonnemont et la 
déception de plus d'un jeune Français d'avoir 



112 



« LES QUESTIONS ACTUELLES )) 



traverse le service actif et fuit l'apprentissage de 
la guerre sans que l'occasion se présentât pour 
lui d'en devenir l'ouvrier. Et quand dix ans, 
vingt ans se furent passés ainsi, surtout quand 
le service militaire atteignit ;les générations nées 
depuis la guerre, cette déc2pHon, sans cesse re- 
nouvelée, ne créa-t-elle pas chez un trop grand 
nombie de jeunes bourgeois cet tsprit d'anti- 
militarisnie et d'anarchie qui commença de 
souffliT vers les années tqoo ? De même que la 
Commune était soritie de la capitulation de 
Faris, celle sorte d'anarchie n'était-ellc pas née 
d'une patience assez prolongée pour ressembler 
à une acceptation, à ime sorte de capitulation ? 
L'espoir de la revanche s'estompait de plus en 
plus,' et même, chose grave ! ce mot sacré : 
revanclic, entrait dans l'ironie. Déjà, en iSSg, 
sous des influences diverses, la loi militaire de 
1871 avait été modifiée dans un sens égalitaire : 
la durée du service actif ^vait fté réduite à trois 
ans, le volontariat aboli et toute exemption de 
service supprimée. Bientôt, ce service de trois 
ans parut encore trop lourd à !a nation, et. en 
T905. la loi de deux ans fut votée. Et c'était 
logique on, plutôt, ce ne l'était pas. Pourquoi 
deux ans ? Un an, six mois et même rien du 
tout, cela eût suffi, puisqu'au xx^ siècle, dans le 
train des découvertes merveilleuses, dans le mou- 
vement d'une science édincatrice et guérisseus.-. 
mais qui, du jour au lendnniin. pouvait devenir 
effroyablement meurtrière, il était bien entendu 
qu'on ne se battrait plus et que jamais I "homme 
ne se rencontrerait, le fou, le monstre, capable 
de déchaîner sur l'Europe et sur le monde le 
plus formidable cataclysme que le monde aurait 
jamais vu. Ccit homme s'est trouvé pourtant, 
monanjuc adoré à l'égal d'un dieu par des hobe- 
reaux, des marchands,' des philosophes sangui- 
naires et des savants des cavernes, avides d'hé- 
gémonie, de conquêtes et de rapines ; peuple 
aux longs intestins qui préparait la guerre du 
ventre, cependant que. chez nous, les Avagné- 
viens de la politique qui n'avaient jamais voyagé 
en Allemagne perpislaicnt à croire que, de l'autre 
côté du Rhin, veillait sur ia paix universelle 
Lohengrin, le chevalier au cygne, à l'armure 
étince'ante, au cœur pur. Lohengrin ! Non, 
mais lien Ysengrin, la bêle féodale, le loup 
méchant et perfide. 

Tandis qu'en France queLpies-uns pensent à 
abolir même la loi de deux ans e't à organiser des 
milices, au dehors, les événemenis menaçants se 
succèdent. En iQoS, c'est le voyage du kaiser à 
Tanger ; en iç)oG, la conférence d'AIgésiras ; 
en i0'>8, l'annexion à l'Autriche de la Bosnie et 
de l'Herzégovine; en ion, c'est l'envoi d'un 
croiseur au nom symbolique, la Panlhcr, dans 
les eaux d'Agadir. Qui ne se souvient de cet été 
brûlant de 191 1 où, pendant trois mois, le vent 
ne cessa de souffler de l'Est, nous, apportant 
chaque jour les prétentions, la mauvaise foi, les 
querelles allemandes ? Ou, pendant trois mois, 
chaque jour, plus d'un Français ent la sensation 
qu'un lourd Allemand lui niarchait sur les pieds 
et, selon la pittoresque expression populaire, 
« le cherchait » "^ Mais l'Allemagne pouvait bien 



croire que la France ferait toutes les concessions 
plutôt que de prendre les armes. Sa population 
avait doublé depuis 1S70, tandis que, chez nous, 
la natalité chaque année diminuait. En lOiS, 
l'armée allemande appelait des classes nouvelles, 
augmentait ses effectifs, développait encore son 
matériel. Il était impossible de se méprendre 
sur les intentions de notie voisine tentaculairc. 
C'est alors que vint devant la Chambre la dis- 
cussion de la loi de trois ans. 

Le vote de la loi de trois ans 

Deux théories étaient en présence. Les uns 
pensaient que la première bataille qui déciderait 
du gain de la guerre serait entre les deux 
armées actives. Par conséquent, contre l'accrois- 
sement des effectifs actifs de lAllemagne. ^11 
suffisait d'augmenter noire seule armée active, 
en prolongeant d'un î\n la durée du service mili- 
taire. Les autres pensaient qu'il s'agissait 
moins d'augmenter notre armée active que de 
mettre le plus rapidement possible nos réserves 
en état de prendre part aux tout premiers com- 
bats. Vous fîtes vôtre la première doctrine, et, 
comme orateur du gouvernement, vous eûtes à 
])orler tout le poids du débat. Vous aviez des 
adversaires redoutables : M. .Taures ^ous combat- 
lait. Au cours de celle discussion, qui ne s'étendit 
j-as sur moins de trois ruois, vous êtes monté 
plusieurs fois à la tribun? ])our défendre une loi 
qui, en votre âme et conscience de patriote, était 
nécessaire au salut de la {"ranec. Cette loi, vous 
l'avez défendue avc-c clarté, avec énergie, avec 
<onviclion, dans le heurt passionné des convic- 
tions contraires, dans la lièvre des partis, aussi 
contre l'aveuglement du parli pris, contre l'uto- 
pie, contre une conception optimiste et géné- 
reuse de l'humanilé', mais qui diMuavide l'accord 
j de l'humanité. Vous apportiez devant ia viliandjre 
(ics chiffres, des constalaiions, des faits. Volr<' 
éloquence fut de l'aclion parlée. Vous avez vécu 
là les heures les plus hautes et k-s plus pathé- 
tiques de votre carrière politique. Président d\\ 
Conseil, ministre de l'Instruction |)ublii{ue. 
orateur de la loi de trois ans, il vous fallait tout 
mener de front, faire face à tout. S'imagine- 
t-on tout ce que cela peut représenter de travail, 
d'endurance, de responsabilités, d'ardeur et de 
sang-froid, d'exallalion et de patience ? C'esl 
dans ces moments-là qu'un homme donne toute 
sa mesure. A celle époque, j'ai reçu de aous. 
un jour, quelques lignes sur voire carte, quelques 
mots seulement, mais >jui en disaient long, non 
])ar le texte, mais par les signes, sur letat de 
votre système nerveux : écriture h.'itive, fébrile. 
C[ui traduit la préoccupation constante, l'excès 
cil; fatigue, les journées de vingt Ifcures et les 
nuits sans sommeil. Hommes politiques, hommes 
publics, on vous plaint, et vous-même vous vou? 
plaignez parfois de connaître rarement les calmes 
retr.ailes, les longues rêveries, la douce conlinuit'' 
des heures. Certes, vous avez désiré le )>ouvoir ; 
mais, selon le mot de Lamartine, (c il n'est pas 
^rai que la politique soit ile l'ambition toujours ; 
c'est la petite qui est de l'ambition, la grande 
est du dévouement ». Et à cette époque encore, 



ET (( CHRONIQUE DE LA PRESSE )) 



Iî3 



en pk-ine discussion do la loi militaire, je vous 
ai vu un soir présider un banquet ; les Gens de 
L-eltrcs fêtaient le ?oixanto-quin/,ième anniversaire 
de la fondation de leur grande Socifté. Georges 
I.econito était à vos côtés. .V l'iieure des dis- 
cours, vous vous êtes levé. « Quoi ! pensais-je, 
épargnons-le, qu'il se ménage ! » Et' j'ai admiré 
quo. ce soir-là, vous ivez pu parler, sans parci- 
monie et élégamment, pour dire Aotre amour 
des lettres' françaises et pour rendre iiommage 
à Paul Henieu. 

Jl n'y avait pas douze mois ((uc la loi de trois 
ans était votée, quand déjà, ilans la nouvel!e 
Chambre élue en mai rot4, un fort parti extrême 
ossavait de la démolir. Mai* la guerre éclata : 
nous avions hcincusement des troupes de cou- 
%erlurc. 

Le bon combattant de T arrière 

j\:!id;iut la durée il.' ia guerre, sauf à l'au- 
tomuc de 191 7, un très court passage aux Affaires 
étrangères, vous n'avez pas fait partie du gou- 
\ ornement. Vous n'êtes pas pour cela resté 
inactif. Pouvez-vous demeurer inaclif ? Vous 
avez été un bon combattant de l'anière. Dans 
'.os conférences, discours ou écrits, que \ ous avez 
léunis eu volumes sous ces titras : Lciircs à un 
jeune Français, Sur les routes du droil, l'Heure 
lin droit, vous vous ête^ toujours montré tout 
plein de la plus ferme cspér-iuce ; \ous avez 
toujours aftirmé luie confiance qui prenait ses 
racines dans la justice de notre cause et dans 
raccroisscment continu de notre «'ffort. Vous 
êtes allé faire do la propagande chez les neutres ; 
vous les avez éclairés, ces neutres, sur les ori- 
gines de la guerre, sur l'agression allemande, 
sur les mensonges allemands, sur les atrocités 
allemandes. Vous leur disiez ce qu'était, dame 
blanche, ouvrière ou paysanne, épouse, fille, 
sœur, marraine et mère surtout, la femme fran- 
çaise, son dévouement, sa résignation, son tra- 
vail, s;i tendresse et sa douleur ; .ous leur disiez 
ce qu'était le soldat de la Marne, de l'Vser, de 
Venlun, de la Marne encore, sa fw'tienoe et son 
cran, son endurance et son mordant, sa con- 
stanic et son élan. 

A la Sorbonne. vous dites l'effort des alliés, 
et ce que nous devons à i 'héroïsme et au sacri- 
fice de la Belgique et de la Serbie, à la loyauté 
et à !a fermeté de l'Angleterre, à l'irrélenlismc 
do notre sœur latine, à la croisade des Eta'ts- 
l nis. Vous ne sonnez pas les trompettes hideuses 
du doute et du défaitisme ; mais les trompettes 
glorieuses de la victoire que vous sentez cer- 
taine, (î'e^t que, plus d'une fois, vous ête^ allé 
prendre contact avec les soldats bleus, cKins la 
zone où l'on respire l'air vivifiant du front, où, 
depuis des mois et des mois, des snilliers 
d'hommes vivent une vie surhum.iiiie vt comme 
dans un autre élément, <t <omme s'ils avaient 
approprié leurs organes et leurs î^ns à cet élé- 
ment de boue, de fer et de feu. Vous ne savez 
trop dire votre admiration pour le soldat de la 
grande guerre, et. vn songeant à la fraternité 
sublime de tous ces frères d'armes, vous ne cessez 
de prêcher aux gens de l'arrière l'union sacrée. 



Ah! oui, puisqu'ils n'ont pas l'honneur de se 
battre, qu'ils aient au moins la pudeur de com- 
prendre. L'union sacrée, vous y revenez sans 
cesse, au nom des combattants et des morts. 
Le mot de tolérance se trouve fréquemment 
sous votre plume, et, à un moment même, vous 
avez Un scrupule : oe mot de tolérance ne vous 
plaît pas tout à fait. Eh ! oui : il faut toujours 
remonter à l'étymologie. Or, dans k tolérance », 
on voit un radical inquiétant d'où est sorti un 
^erbe, tolîere. dont limpératif toile n'est pas 
précisément un cri d'apaisement et de mansué- 
tude. Toile ! Enlevez-Ic ! Tnez-lc ! Le cri avec 
lequel des hommes envoient d'autres hommes 
;.u bûcher et à l'échafaud et le Fils de l'homme 
sur la croix ! Non, dites-vous, pas de tolérance, 
mais la liberté, le droit. Vous êtes un libéral, 
vous êtes partisan du libéralisme. Ce mot a fini 
par prendre, on ne sait pourquoi, un sens péjo- 
ratif : il est devenu synonyme de tiédeur cal- 
culée, de prudence craintive et. ce qui est pis. 
d'habileté. Je ne connais pourtant rien de plus 
l>eau que le libéralisme, s'il <;st ardent, sincère, 
et contre un sectarisme étroit, combatif : s'il est 
la comprélicnsion générale et généreuse des 
hommes et des choses, s'il est îa raison et la 
justice passionnées. A l'heure actuelle, nous 
n'avons pas le recul nécessaire pour mesurer 
toul'^s les dimensions matérielles et morales du 
tremblement de civilisation, du :'az de barbarie 
qui a bouleversé et couvert !e inonde. Mainte- 
nant que nous sommes entrés, il faut l'espérer, 
dans la grande paix, pour les réfections néces- 
saires, c'est de ce libénilisme-là que la France 
aura besoin. Mais n'était-ce pas le libéralisme de 
l'homme. que vous admirer entre tous : f.imar- 
tine ? 

Lamartine orateur 

C'est ce qui ressort du beau livre que vous 
avez écrit sur Lamartine orateur, et que vous 
avez dédié pieusement a à la chère mémoire de 
votre fils, Max Barthou, engagé volontaire dès 
les premiers jours de la guerre, à dix-huit ans, 
et tué à Thann par un obus allemand, le 14 dé- 
cembre 191 4 )'. Ah ! Monsieur, nous vous avons 
gravement compris lorsque, tout à l'heure, dans 
votre remeiciement, vous nous disieî qu'en aous 
appelant parmi nous, nous vous .avions donné la 
seule joie que vous puissiez désormais recevoir. 
Et si vous avez pu .supporter avec courage ce 
deuil tout plein d'un lionneur déchirant, c'est 
que, d'abord, comme tant d'autres pères. \ous 
l'avez offert à la patrie, c'est qu'ensuite vous 
avez beaucoup travaillé. C'est im important 
ouvrage que ce livre écrit pendant la guerre, 
au milieu de vos autres occupations. Toute la 
vie parlementaire d'une époque y est retracée 
où, tour à tour, montaient à la tribune des 
hommes comme Thiers, Guizot, Berrycr, L^unar- 
tine. Lamartine, ce nom musical, poétique, nous 
évoque surtout les Harnwnies et les Mcditations ; 
mais c'est l'œuvre du gran<l orateur que vous 
avez voulu pénétrer. Les orateurs vous attirent : 
déjà une autre grande ligure, symboliquement 
ravagée celle-là, vous avait sollicité. Vous nous 



ii4 



« LES QUESTIONS ACTUELI.KS )) 



aviez donné sur Mirabeau une captivante élude ; 
mais la figure plus sereine de Lamartine a votre 
prédilection. 

Vous l'analysez et le résumez orateur politique 
et orateur d'affaires. Vous le montrez à ses 
débuts, ayant à lutter contre la « prévention de 
poésie » sous laquelle on essayait de l'accabler. 
ï^-es adversaires le renvoyaient à ses liémisticlies 
et il lépondait : <( Je ne sais si les peuples pour- 
ront jamais être gouvernés par les jiliilosoplies ; 
mais ce que je sais, c'est qu'ils se dégoûtent 
\ite du gouvernement des tribims. i^ue les 
peuples pourtant ne s'y taompent pasi ! Tout 
gouvernement sans philosophie est brutal ; tout 
gouvernement sans poésie est petit ! » Vingt- 
quatre siècles auparavant, c'était, en ce qui con- 
cerne les philosoplies, l'opinion de Sociate. Et 
le poète, dans les questions économiques ou 
industrielles, avait souvent des vues plus éten- 
dues et plus justes que les éeonomi>teis et les 
Siivanls. Quand fut discutée la question des che- 
mins de fer, Arago faisait une certaine résis- 
tance : il craignait que les voyageurs, eu sortant 
du tunnel de Saint-Cloud, ne fussent exposés à 
prendre des fluxions de jjoitrine, et il redoutait 
que le transport en wagon n'efl'éminât les sol- 
dats déshabitués des grandes marches! Uirnar- 
tine, lui, avuit compris tout de suite la portée 
immense de la nouvelle invention. H écrivait à 
Béranger : (( Ceci est plus qu'une industrie : 
c'est un sens qui pousse à Vhoinwe. » Les poè-le* 
ont des iuluilions. Il voulait que îes lignes prin- 
cipales fussent construites «'t exploitées par 
rÊ'lat. Il eût été partisan du rachat de l'Quest. 

Vous avez eu la bonne fortune, Monsieiu', de 
trouver, dans des papiers inédits qui .-ont en 
votre possession, un projet de discours écrit 
tout entier de la main de Lamartine, et 
qu'il devait prononcer à Màcon, vers i8io. 
Là, il faiit vous féliciter et nous féliciter de 
votre passion peur les aulogi.qjhes. 11 s'agit 
d'un papier magnifique. Dans ce discouis, 
Lamnrtine, enire aulns cliost's, donne une dë- 
finilion de hi |)olitique d'une hauteur et d'une 
largeur ijicomparables. Il y faut les deux dimen- 
sions, car des idées hautes peuvent ne pas 
êlix: larges, et des idées larges peuvent ne pas 
être hautes. Avec Lanwrtiae, on est toujours sur 
les plateaux élevés et vastes, et c'est sur un de 
ces plateaux qu'il nous transiXHle quand il dit : 
« L^i politique est la science des lapports des 
hommes entre eux, des nations <'ntre elles ; 
c'es'l le mécanisme moral des sociétés hunuiiues, 
au moyen du(piel Dieu fait Nivre les homuies 
en familles jjalionales et mulliplie la force de 
chacun par la force de tous, crée des droits, 
impose des devoirs, transfoime des instincts 
ignorants et égoïstes en putrioliime et en dé- 
vouement sublime, fait progresser l'humanitc 
d'idées en idées, d'institutions en institutions, 
et, donnant pour ainsi dire à chaque pays et à 
chaque siècle sa tâche et son rôle dans l'o'uvre 
collective, lui demande d'apporter en tribut à 
l'i^pèce humaine un rés^jJlat, un progrès, un 
acte, une idée, une loi !... Toute politique qui 
ne contient pas ces deux idé«js morales : progrès 



et dévcK.u.inent, n'esl pas une loolitique, C'<st une 
profanation Non, la politique n'est pas seu- 
lement une science, c'est plus qu'un ait, c'est 
plus qu'une science, c'est une vertu! C'est une 
vertu, car c'est un immense amour de notre 
patrie et de l'humanité ! C'est une vertu, car 
c'est un déV^ouement juscpi'au martyre pour le 
pays, pour l'espèce humaine au milieu de laquelle 
nous ne faisons que passer, mais à laquelle nous 
nous iritércssons dans les siècles à venir et dans 
les générations qui ne sont pas encore nées ! » 
La belle page ! Et ne faut-il pas, en effet, 
accueillir les poètes dans les Assemblées, s'ils 
sont capables de telles parol-îs ? 

Patriotisme et humanité 

Et quelques-uns ont aouIu Aoir dans Lam.iiliue 
l'apôtre de la paix à oulrance et du pacifism<> 
quand même ! Certes, il îléf.'ndait l'ordre *:ncial 
et le progrès du geniv humain dans la paix ; 
il avait été élevé par sa mère dans ta haine 
de Napoléon ; il voulait être, lui, l'homme de 
la paix, et il écrivait la Mnrs<iiWiise de la paix. 
Et il a dit un jour : « Je suis ho«ime avant 
d'être Français, Anglais ou Fiusse (il n'a pas dit 
Allemand ; ce n'est qu'un has^ard, mais il est 
heureux), et s'il y avait opposition entre l'inté- 
rs*t du nationalisme <t l'immense intérêt du 
genre luimaiu, je dirais comme Barnave : h Pé- 
» ri<se ma nation po^^rvu que l'humanité 
» triomphe! <i Mais quand il parlait ainsi, la 
France n'était pas menacée ; et puis, il pensait 
que « le patriotisme vrai est toujours d'accord 
avec l 'intérêt vrai <le l'humanité ». Vous vous 
êtes attaché, Monsieur, à nous montrer com- 
bien, le plus souvent, les prédictions, les pro- 
phéties de Lamartine .ixaieot été justes. Il voyait 
dans la Prusse le dissolvant de l'Eju-ope centrale : 
il prévoyait que l'unité de l'Allemagne, si elle 
s'accomplissait, gérait la iiise incessante et \n 
danger de mort p<Mpéluel jour la France. S'il' 
avait pu voir cette uuilé iccomplie, cette Pruss<? 
dure et détestée s'associer sa vieille, chère et 
sentimentale Allemagne, et cette asi«ociation 
former un Empire qui imus ayant Aaincus, ne 
nous pardonnait pas nos défaites ; et, dans cet 
empire de proie, l'orgueil iwtional grandir, 
grossir jusqu'à l'hyp^'rlwle <t la mons-truosité ; 
s'il avait i)u voir à nos portes la formidable 
machine de guene ramass.''e, jjour ainsi dire, 
sur ses ressorts d'acier, ])rête à bondir pour l'at- 
taqua brusquée, alors il aurait compris qu'il y 
a des pays où le putrioUsme peut n'èti'e pas 
d'accord avec l'intérêt de l'humanité, il ne se 
serait plus écrié : 

Vivent Je^ nobles iils tie lii Qrnve AUemiçine ! 
mais il serait monté à lu tribune ; il aurait été 
l'orateur de la loi de trois ans. 



Sur M. Louis Barlliou,. 
Rapport 



Références documentaires, 
on peut consulter : 

Quesli.ons Actuelles, t. LU, pp. 98-126 
sur les Syndicats profession n-ol s (1&04) ; 

Q. A., t. XXXVIII, pp. 3S7-330 : Disoonrs pro- 
ncineé à l'occasion du service solennel pour ïfts vie- 
times cl!u Bazar de la CliaritO (8 mai 1897) ; t.-XXXIX," 
pp. 197-20'0 : discours à la Ctiamtore sur le vole des 
crédits relatifs à la cérémonie à Notre-Dame de 



ET « CHRONIQUE DE LA PRESSE )) 



Il5 



Pai'is en riionneur de ces victimes (25 juin 1897) ; 

Q. A., t. LXXVIII, pp. 482-194 : Discours en fa- 
veur du principe et du projet de la loi de Sépara- 
tion (28 inars 1905) ; t. LXXIX, PP. 00-100 : décla- 
ration sur l'art. 4 <20 a,vr. 1905) ; — t. LXXX, 
p. 36 : Intervention à propos die l'art. 6 bis (2'5 mai 
lOOiS; — îfei'ljp. 82 : Intervention sur l'art. 7 [art 0] 
(29 mai 1905; ; — ihid., pp. 227-229 : Question 
posée sur l'art. 12 fart. 14] (13 juin 1M5) ; 

Q. A., t. XLIir, pp. 43-45 : Réponse à l'Inter- 
pellation Dron .sur les Missi dominlci de Léon XIII 
(•n France fies PP. Sébastien, Sup. gén. des Trap- 
[)istes, et Picard, Sup. g*n. dies Assomptlonistes] 
M2 mars 1898) ; — t. LXVIII, pp. 2-16 : Critique 
de son discours ^contre rautorisation des Oongréga- 
lions enseignantes, par Edouard Avnard (13 mars 
1903) ; 

Q. A., t. XI-, pp. 310-317 : Discours prononoé 
à Bayonni» par M. BarUiou, min. Int., sur le pro- 
e ranime du Cabinet Moline (3 o<'t. 1897) ; — t. LVI, 
[>p. 11 û- lis : Discôurà-piograjinn'e prononcé à OIo- 
ron (22 ocl. 1900) ; — t. LXIII, pp. 173-185 : Dis.- 
eours prononcé à Oloron sur les éflectiops de 1902 
i6 avr. 1902^ ; 

Q. A., t. CXIV, pp. 393-400 : ministère Bartl>ou' 
(21 mars -2 déc. 1913) : Comiposition ; déolaration 
miniisléi'ielJe fit <3iéliai* à la Cliambre des députés ; 

— ibifl., pp. 603 6c08 : Disinoiirs à Ca#n sur sa 
politique (î mai 1913; ; — ibid., p. 717 : Sur le ser- 
vice de trois ans ; — Q. A., t. CXV, pp. 364-370, 
371-372, 376-.3S1 ; -^ Chronique de la Presse, 1913, 
pp. 387-38?, 408-409 ; — Revue d'or<janisation et 
de Défens:^ reHqieuse, 19'13, p. 455 : Déclarations 
sur la neutralité scolaire et la isuppressl'on d« 
l'enseig-nemeTit des devoirs envers Dieu (11 et 
18 juin 1913) (texte et comimentaires) ; — Q. A., 
t. CXV, \yp. 509-'512 ; — Chronique de la Presse, 
1913, pp. 544, 552-556, 645-647, 743-7^ ; -^ Revue 
&'Or<ianis"(lon el de Défense religieuse, 1913, 
pp. 524-525 : CirC'Ulalfe sur le clinix des Mvi^eis des- 
tinés auï écoles primaires pulDligi^es (20 juill. 1913) 
(texte et commentaires) ; — Q. A., t. CXV, pp. 249- 
253 : Disi^ours sur la -caropagne antimilltiariiste de 
la C. G. T. (4 juill. 1913) ; — ibid., pp. 761-765 : 
Sur la repj^sentatijon proportionnelle ; — ibid., 
pp. 920-931 : Mise en minorité de son Cabiuiet sur 
la question de l'immunité d'e la rente d'Etat ; 

Q. A., t. CXVÏ, pp. 419-425, 435-437, 638 : Dé- 
clarations sur le rapport dte Victor Fatore, relatif 
a l'ajournement du procès RocJiettve (17 raai-s -et 
3 avr. 1914) ; 

Chronique de la Presse, 1909, pp. 27-28 : M. Par- 
thou, « pèlerin d-e Pioaie », contre ies irains de 
pèlerinag-e à Lourdies ; — ibid., 1910, pp. 440-441 : 
Membre du Comité intermattonal pour l'érection 
d-'un monument célébrant l'apostasie de Lamen- 
nais ; — ibid., 1913, p. 305 : Cliarge vin ex-curé 
d'as:5ociation c.ullueîle d'une enquête sur les éd'inces 
religieux non classés ; — ibid., pp. 662-663 : « Bar- 
tbou le pli.irmacien y>, pour et contre l'apaisiement ; 

— ibid., pp. 673-*674 : fioJima^e-Jig-* à la Lig-ue de 
l'enseip-nement ; — ibid., pp. 711-712 : ProtaéX)niste 
de la Laïcité de l'Etat ; — ibid., pp. 737-738 : Leçons 
de toléraiiee dans )ine eliapeile volée à des reli- 
g-ieuses. 



La pEstioH relipnse en Alsace-Lorraine 



iU' 



11 



{i) 



Les Nouvelles religieuses .du 15 janvier 
1919 donnent le texte exact, d'après le 
Journal Officiel du 31 décembre 1918, de« 
paroles prononcées par M. Pichon, ministre 
des Affaires étrangères, en réponse à ia 
question de M. Cornudet. Après avoir fait 



(1) Suite et fin. Voir D. C, 1019, pp. 11-16. 



l'éloge du patriotisme du clergé alsacien, 
le ministre a ajouté : 

M. Stéphen Pichon, ministre des Affaires 
étrangères. — Je déclare que le gouvernement 
doit plus que de la bienveillanee, mai? de« 
égards tout particuliers, aux membres du 
elergé d'Alsac^-Lorraine, auxquels nous devons 
pour une grande part le ietour de nos deux 
I lovinces à la mère-patrie. (Appkiudi^s sèment s.) 

J'ajoute que cette question ne se relie pas 
dans la p«nsée du gouvernement h eeV.e du 
rétablissement de rapports officiels entre la 
République française et le S^nnt-giège. Le gou- 
vernement n'envisage pas cette question. 
iApploudissemenls sur un g^rand nombre de 

b07iCS.) 

M. de Menzie. — Elle se pjsera. 

M. Jules Delahaye. — EUj se posera malgré 
vous, Monsieur le ministre. 

M. le ministre des Affaires étrangères. — 
Sans doute les problèmes à résoudre seront 
graves et présenteront des difficultés sérieuses. 

Avec le concoui'^ de nos alliés, nous soimnes 
Jes régler. Je n'ai pas la prétention de vous 
apporter ici les solutions que nous compton* 
proposer sur chacun de ces problèmes. 

Les Nouvelles religieuses remarquent — 
nous supposons que leur charité est sau- 
poudrée d'ironie — que ce texte officiel 
est " moins invraisemblable » que le texte 
donné le lendemain par les journaux : 
« La question ne vse pose pas. » Car, ce 
n'est, hélas ! que trop ceilain en l'occur- 
rence, c'est dans l'invraisemblable qu'il 
faut chercher le vrai. « La question ne se 
pose pas », telle fut authenLiqueuient la 
réponse de M- le ministre des Affaires 
étrangères ; telle fut la version publiée, 
entre autres, par le propre organe de 
M. Pichon, le Petit Journal, version qu'im- 
posent, du reste, les répliques instantanées, 
simultanées et Identiques de MM. de Monzie 
et Jules Delahaye : « Elle se posera. » 

Les Nouvelles religieuses ajoutent qu'en 
Alsace et en Lorraine la nomination du 
•recteur à la Faculté de Strasbourg est bien 
cfitiqiuée, et que la nomination du F.'. De- 
bierre h la sous-Commission sénatoriale 
des cultes et de l'enseigW^eQi^ct y est trai- 
tée de scandaleuse. 

.\nalysant et reproduisant en partie les 
articles de M. Debierre parus dans Paris- 
Midi, les 6 et 8 janvier, les Nouvelles reli- 
gieuses y notent, avec un hommage à l'or- 
ganisation technique, des projets de laïci- 
sation. Elles y apposent l'article du Temps 
du 1" janvier 1919. rapportant l'héroïque 
attitude des Frères des Ecoles chrétiennes 
à Metz, et demandent si M. Debierre est 
prêt à chasser ceux que le gouvernement 
allemand a renoncé à expulser. 

M. Gi'XmcjB.s Berthoul.\t écrit dans la 
Liberté du 15 janvier : 

La question religieuse n'existe p.as en Alsac- 
dardez-vous bien d'en créer une. La popuîa- 
tiun compte 70 f>our 100 de catholiques, 
28 pour 100 de p^-otestants et 2 pour lûO d'is- 



ii6 



« LES QUESTIONS ACTUELLES » 



Israélites. Il serait donc équitable et de bonne 
politique qu'une proportion à peu près équiva- 
lente se retrouvât parmi les fonctionnaires nou- 
veau-venus de France. 

Or, jusqu'à ce jour, juges, professeurs, admi- 
nistrateurs appartiennent à peu près exclusive- 
ment à la minorité. 

On nous dit que c'est là pure coïncidence. Il 
se peut, et même nous voulons le croire. Mais 
ii no faudrait pas .que la coïncidence continuât 
on ^'accentuant, parce qu'elle pourrait être con- 
sidérée par les 70 pour 100 comme un parti pris 
d'ostracisme. 

Mais la Lanterne entend autrement la 
liberté. Elle prétend qu'il faut libérer les 
Alsaciens « du joug des curés, des pasteurs 
et des rabbins et des impôts qu'ils leur 
payent ». 

L'altitude du g uvirnemeut 

et des pouvoirs civils 

A Metz, le président de la République a 
dit au vicaire général : 

,îc vous remercie de vos paroles ; j'en suis 
fi'aiilant plus touciié que je savais que le clergé 
i;j<'ssin a été au premier rang pour entretenir 
ici ]"aniour de notre patrie (1). 

1! a dit de même au vicaire général, à 
Strasbourg : 

'La France sait avec quelle persévérance et, h 
certaines heures, avec quelle bravoure vous 
avez entretenu^ parmi les catholiques, le feu 
sacré (le la patrie. Nous ne l'avons pas oublié, 
nous ne l'oublierons jamais (2). 

Le 1 7 novembre, à la manifestation fê- 
lant le retour de l'Alsace et de la Lorraine, 
il avait dit : 

Honneur au peuple de France tout entier..., 
aux pi'élats, aux prêtres et aux pasteurs de 
toutes Jcs religions qui se sont étroitement rap- 
prochés autour de l'autel de la patrie et qui 
ont invoqué un seul Dieu pour le salut de la 
France et pour le repos de ses morts ! (3) 

Mais ni ce jour-là ni aucun autre, depuis 
l'armistice, il n'a fait allusion au statut 
religieux de nos provinces recouvrées. 

liCs Chambres n'ont fait qu'applaudir au 
patriotisme de l'Alsace et de la Lorraine. 

M. Léon Mirman, commissaire de la Hé- 
publiquo, a fait afficher, le 17 novembre, 
à Metz, une proclamation dans laquelle on 
lisait : 

Respectueux de toutes les croyances, je convie 
tous les Français à s'unir dans la religion de la 
patrie (4), 

M. Goulet, le nouveau recteur de l'Uni- 
versité de Strasbourg, a déclaré également, 
le 4 décemb'e, qu'il respecte toutes les 
convictions, toutes les idées, et il a, lui 
aussi, fait appel à l'union. 



{l^ Echo de Paris du 9 déc. 1918. 

(2) Figaro du 10 déc. 1918. 

(3) Temps un 18 nov. 1918. 

(4) Petit Parisien du 19 u'ov. 1913. 



Mais, en dehors de ces termes toujour:? 
vagues, aucun mot sorti d'une bouche offi- 
cielle n'est venu préciser quelle va être la 
situation de l'Alsace et de la Lorraine, au- 
cun n'est venu même rappeler les paroles 
du généralissime Joffre, prononcées à 
Thann et insérées au Bulletin des Armées : 

La France vous apporte, avec les liberté-^ 
qu'elle a toujours représentées, le respect de 
vos libertés à vous, des libertés alsaciennes, de 
vob traditions, de vos convictions, de vos 
mœurs. 

Aucun n'a rappelé les paroles du prési- 
dent de la République confirmant, à Saint- 
Amarin. les déclarations de Thann et affir- 
mant à son tour aux deux provinces que la 
France, tout en respectant leurs traditions 
et leurs libert'ls, leur rendra leur place au 
foyer de la patrie. 

Ce qui a été dit de plus précis, c'est cette 
déclaration de M. Pichon au Sénat, le 
12 décembre 1918 : 

Revenues définitivement au pays de leu'' 
choix, elles y trouveront, avec la' liberté c[ue 
leiu- assurait naguère la monarchie et que leu.' 
gai'antira la République {Très bien! très bien!), 
avec la sécurité que réclame à bon droit pour 
elles M. le président du Sénat, l'inviolable et 
fraternelle solUciluda dont elles ont été privées 
pendant un demi-siècle et dont la France, qui, 
cliez elle, ne connaît pas de protestataires, en- 
toure indistinctement tous ses enfants. (Applau- 
divsements unanimes et répétés.) 

Mais encore celle liberté promise n'esl- 
elle point seulement la « liberté reli- 
gieuse » comme elle est appliquée en 
France depuis quelques années ? Aucun 
ministre, à notre connaissance, pas même 
M. Emile Combes, n'a fait l'aveu qu'il com- 
battait la « liberté religieuse » : tous nos 
persécuteurs ont même été unanimes à 
proclamer le contraire ! 

Une étrange dénégation 

Le Temps a publié, le 2i no^■embre 1918, 
une étrange dénégation. 

Un correspondant de Bitscliwiller-Thann 
lui a adressé la lettre suivante : 

Bitselnviller-Tliann, 21 novembre. 

J'ai lu dans le Temps du 17, l'^ page, 
A' colonne, ces mots : « Quant aux Alsaciens 
et aux Lorrains, nous savons toutes leurs aspi- 
rations... Ensuite prier librement dans leurs 
temples. Cela, c'est promis dès le premier jour 
oii un Français remit les pieds en Alsace, et 
c'était le général Joffre », qui rééditaient une 
erreur bien des fois répétée... Lorsque le maré- 
chal est venu à Thann pour la première fois — 
c'était le 24 novembre 1914, — il fut reçu à la 
mairie de Thann par quelques personnes, parmi 
lesquelles j'avais l'honneur de me trouver ; ii 
exprima son émotion (qui se manifestait d'elle- 
même, car le maréchal, ses officiers et tous les 
assistants avaient les yeux pleins de larmes), il 
dit combien il était heureux de nous saluer 
« sur cette terre d'Alsace qui, après une sépa- 
ration de quarante-quatre ans, se' trouve désar- 



ET « CHRONIQUE DE LA PRESSE )) 



117 



mais unie à la France définitivement et indisso- 
lublement »; 

Puis, se tournant vers l'un de nous, il lui 
donna l'accolade en prononçant la parole bien 
connue : >< C'est le baiser ' de la France à 
l'Alsace. » 

Le maréchal ne dit rien d'autre, et lorsqu'il 
repassa plus tard dans notre vallée, il n'adressa, 
autant que je sache, aucun discours à per- 
sonne ; il est d'ailleurs trop prudent et avisé 
pour s'être lancé dans des déclarations do 
caractère plus ou moins pohtique. 

J'ai cru opportun de rectifier pour le Temps, 
qui se pique, a juste titre, d'être scrupuleuse- 
ment exact en toutes choses, une information 
erronée reproduite à plusieurs reprises par les 
journaux. Quant à la promesse que le mai'échal 
uurait faite aux populations alsaciennes de leur 
i^arder la liberté » de prier librement dans leurs 
lemples », je ferai remarquer qu'elle eût paru 
!oul à fait singulière venant de la France, 
c'est-à-dire du pays d'Europe où la liberté do 
conscience s'épanouit le plus librement. 

^■cuillcz recevoir, etc. 

Le programme da M. Debierra 

Que fait présager l'audace de celte déaé- 
Aation absolue concernant des déclarations 
qui ont paru au Bulletin des Armées (n° du 
" iuercredi 2 déc. 191i, p. i) et que le Te)/ips 
!ui-niènie avait relatées dans son numéro 
(iu 2 décembre 1914 (p. 'i, col. 4), — dé- 
clarations confirmées par le président de 
la République à Saint-Amarin 'Alsace) et 
relatées dans le journal le Temps 
(n" 19 580, 14 février 1915, p. -4, col. 1) ? 

Quoi qu'il en soit, un fait est trop cer- 
tain et frappe péniblement les esprits : 
depuis l'armistice, aucun membre du gou- 
vernement, aucune autorité civile ayant 
qualité pour parler en son nom, n'a donné 
la moindre précision sur ce que doit être 
li^ statut, et particulièrement le statut reli- 
gieux, de l'Alsace et de la Lorraine. 

Ce silence est véritablement inquiétant. 

Il l'est d'autant plus qu'un personnage 
officiel a parlé, lui : c'est précisément 
-M, Debierre, président de la sous-Commis- 
sion sénatoriale des cultes et de l'ensei- 
gnement en Alsace et en Lorraine. 

Dans une série d'articles publiés par le 
Pays et Paris-Midi, il a fait c'onnaître ses 
vues et son programme. 

Le 12 décembre, il écrivait dans le Pa]/s : 

Au point de vue dcii cultes — quelles que 
> Oient les opinions du monde catholique, — le 
ucuple d'Alsace-Lorraine no demande que la 
liberté et la tolérance... De ce côté, la législa- 
tion française est facilement, applicable à 
l'Alsace-Lorraine. 

Dans Paris-Midi du 6 janvier 1919, il 
étudie l'enseignement en Alsace-Lorraine 
« dans le but d'examiner les modifications 
qu'il y a lieu d'y introduire pour en faire 
l'adaptation aux lois françaises qui régis- 
sent les écoles et les églises ». 

Il constate que l'enseig-nement est con- 



fessionnel, que la moitié des institutrices 
sont des congréganistes, et il ajoute : 

Il n'-eal pas admissible que pour l'instruction 
publique la région alsacienne soit différente du 
régime français. Toute la question est de 
savoir si on appliquera la Ici française tout de 
suite ou si on devra adopter un régime transi- 
toire. 

Le 9 janvier, dans Paris-Midi encore, il 
déclare : 

« L'enseignement primaire en Alsace- 
Lorraine est bon. » 

Alors il n'y faut pas toucher ' — Ce n'est 
pas l'avis de M. Debierre ; il dit : 

i' Pour l'adapler aux lois françaises, il 
faut le la'iciser. » 

Et il appelle cela la liberté : 

Apporter enfin la liberté de conscience à 
lécole, c'est lui apporter la tolérance, l'indé- 
pendance des opinions et des croyances. 
C'csl le proi/i année df la République. 

Le 22 janvier, toujours dans Paris-Midi, 
il étudie l'organisation des Eglises en 
Alsace-Lorraine. Pour l'Eglise catholique, 
dit-il, c'est au fond le régime français 
avant la séparation. Que veut-il faire ? 
Voici sa conclusion : 

Telle est l'organisation des Eghses en Alsace- 
Lurrainc. Est-il malaisé d'en adapter le régime 
au régime français ? Est-il besoin pour cela 
d'im nouveau Concordat ? Est-il besoin d'une 
période transitoire ? Est-il nécessaire de con- 
server un budget des cultes au compte obliga- 
toire des départements du Haut-Rliin, du Bas- 
TAnn et de la Moselle, pour en marquer le 
caractère provisoire ? 'La simplicité dans le 
j)on sens est encore la méthode la meilleure, 
t'ne période transitoire, durant laquelle on 
loisserait vivre les Eglises d'Alsace comme du 
temps de l'annexion, ne ferait, j'en ai peur, que 
compliquer et reculer la difficulté. En ména- 
geant les intérêts matériels du personnel des 
Lglises, il serait préférable que la République 
française apportât immédiatement le régime de 
la séparation des Eglises et de l'Etat à l'Alsace- 
Lorraine. 11 n'est pas admissible qu'on pui-sse 
soutenir que cela indisposerait la conscience des 
populations. Que leur apporterons-nous, en défi- 
nitive? Est-ce un régime de coercition et de 
contrainte? Non pas. C'est le régime de la liberté 
do conscience, c'est la liberté dans la tolérance. 
L'Eglise libre dans l'Etat souverain. C'est la 
dc^ise de la Révolution. 

L'audience nécessaire 

Eu résumé, d'après le seul homme tou- 
chant aux pouvoirs publics qui ait parlé, 
qui ait dit quelque chose de précis, ce 
qui attend demain l'Alsace et la Lorraine, 
c'est au moins la laïcisation et la Sépara- 
tion. 

En cela, M. Debierre ne se met pas en 
contradiction avec les vagues déclarations 
faites aux Alsaciens-Lorrains ; ce qu'il 
veut, il l'appelle « la liberté ». C'est par 
laïcisation et séparation des Eglises et de 
l'Etat qu'il traduit le respect des traditions 
et des croyances. 



ii8 



« LES QUIiSTIOXS ACTUf^LLÏ^S » 



Est-ce ainsi que le gouvernement de la 
France entend- traduire ces beaux mots ? 
Des actes récents diminution ou suppres- 
sion des classes de catéchisme, laïcisation 
d'écoles, etc.) le font redouter. 

L'eiTet produit dans la population est 
désastreux ; tous ceux qui séjournent 
quelque peu en Alsace et en Lorraine en 
rendent témoignage. 

Au début de février, le général .Alessimy, 
député radical, a donné connaissance à la 
Commission des affaires extérieures de la 
Chambre d'un mémoire sur l'administra- 
tion française dans les i»rovinces recou- 
vrées. 

Cette lectui*e, — €lit VEclair du 11 février — 
a fait sur les membres de la Commission une 
profonde impression. Par elle, en effet, ils ont 
appris qu'un antagonisme nt)faste existait en 
Alsace et en Lorraine entre le pouvoir civil et 
le pouvoir militaire, que la division administra- 
tive des deux provinces, actuellement réparties 
en trois commissariats, soulevait de la part des 
tiabitants les plus vives critiques, que ceux-ci 
reproeliaient, en outre, à noire bureaucratie 
d'ignorer complètement leurs besoins et leurs 
mœurs, qu'ils protestaient contre la nomination 
d'administrateurs incapables, contre la création 
de postes inutiles, contre la suppression de 
postes indispensables. 

M. Messimy a été .jusquà demander si l'on 
tenait « à prépart-r la plus formidable cata- 
strophe morale qu'un pays puisse subir ». 11 
a conjuré la Commission d'intervenir pour que 
l'on puisse prendre à temps les mesures néces- 
saires. 

Il est temps de calmer de^ inquiétudes 
trop ju.stifiées. 

L'Alsace doit être fixée et la France doit 
parler. L'Alsace, comme disait .M. Julien de 
Narfon, a droit à une audience; la France, 
comme disait « Franc » dans la Croix du 
31 décembre, « doit à l'Alsace et à la Lor- 
raine d'insérer les stipulations nécessaires 
pour les apaisements de l'Alsace et de la 
Lorraine, dans un protocole de la [laix ». 

Les Alsaciens et les Lorrains, sans doute, 
reviennent à la France sans conditions ; ils 
redeviennent ce (lu'ils étaient avant 187 J, 
Français, ou plutôt ils n'ont jamais cessé 
de l'être. Mais ils ii'ant, par aucun repré- 
sentant, pris part aux lois votées en Fraïice 
depuis leur sé|>aration d'avec la mèrc-- 
patrie : d'après tous les principes du droit 
politique moderne, ces lois ne leur sont 
donc pas applicables malgré eux. 

Si on ne leur parle pas de ce qui les 
touche le plus à cœur, ils ont le droit d'être 
entendus, de demander et d'obtenir, des 
pouvoirs compétents, une ré|(oiise précise. 
Si la France ne parle pas, les Alsaciens et 
les Lorrains en seront-ils ré.duit<s à venir, à 
la suite des Polonais et des Tchéco-Slo- 
vaques, demander à la Conférence de la 
paix de s'occui)er d'eux ? 

H. A. 



VIEILLES ACTUALITÉS 



Le président V/oodrow W.Ison il y a cent aos 

On lisait dans le Journal des Débats du sa- 
medi 13 février mille huit cent dix-neuf : 

Paris, 12 février. — Les journaux an- 
glais ont parlé d'un ecclésiastique, M. Lewis 
Way, envoyé comme député à Aix-la-Cha- 
pelle par là « Société pour la préservation 
de la paix universelle, conformément aux 
principes de l'Evangile », Société formée 
aux Etats-Unis et qui a des branches dans 
divers pays de l'Europe. Ce député pré- 
senta un mémoire h l'empereur Alexandi-e. 
On publie aujourd'hui la lettre que l'em- 
pereur de Russie a écrite au président de 
cette Société'. 

Aix-la-Chapelle, 18 octobre 1818. 

J'ai reçu, Monsieur, avec satisfaction, les 
communicalions d'une Société établie sur des 
principes qui doivent conduire à une paix per- 
manente et universelle. Le mélange du bon yc 
du mauvais, qui se fait observer dans les der- 
niers événements, a signalé la dispensation di- 
la divine Providence, tant en grâce qu'en jus • 
tice. Comme chrétien, je ne peux que désirer 
l'établissement de la paix sur la terre par tous 
les moyens légaux et praticables. Comme sou- 
verain chrétien, je dois m'efforcer de hàtec 
l'époque où une nation ne lèvera pas le glar. e 
contre une autre nation et où les peuples désap- 
prendront la guerre. L'unanimité des puis- 
sances chrétiennes n'a, jusq-i'à présent, 
éprouvé aucune inbn'ruplion, et, fondée sur Je-, 
principes de notre sainte foi, elle olTre la plus 
belle perspective de stabilité. Il n'est pas tout 
à fait dans le pouvoir de l'homnie d'établir unî 
paix permanente et universelle, mais il esl 
encourageant d'observer que les dispositions 
pacifiques se répandent dans le monde, et des 
Associations dirigées par un esprit de modéra- 
tion et de christianisme peuvent contribuer fi 
étendre et à maintenir ces sentiments. Avec 
ces vues, je ne peux pas refuser mon appro- 
bation cordiale à l'objet de votre Société, san.^ 
que cette approbation doive faire supposer nri 
coopération impUcite aux mesures adoptées 
pour atteindre ce but, et qui ne ?ont pas sou- 
mises à mon autorité. Alexandre. 

A Robert Marsden, Esquire, à Londres. 

C'est M. Lewis Way lui-môme qui était 

chargé de remettre cette letti-e, écrite en 

anglais et de la main propre de Tempe- 
jour. 

Une jcsle appréiieasio^ il y a cent i\^i ans 

^.'Action Françoise du 13 janvier 1919 
propose, comme « préface à la Conférence 
de la paix », cette observation faite par 
Merlin de Douai le 4 janvier 1793 ; 

Le plus difllcile, je crois, sera de trouver 
une forme qui puisse ne pas être désapprouvée 
par nos virtuoses. Nous pouvons, par un par- 
t-age bien concerté de l'Allemagne, faire une 
opération solide et durable. Mais il faut pour 
cela mettre un peu la philosophie de côté 
et j'appréhende qu'il n'y ait parmi nous des 
gens plus attachés au genre humain qu'à leur 
patrie. 



LÉGISLATION ET JURISPRUDENCE CANONIQUES ET CIVILES 



Commentaires 



Ce qu'il est urgent de savoir 
; RÉCENTES LOIS FISCALES" 



il. — Des Gonirais syi-iallagmatiques, 
Sociétés, cessiofis de parts, etc. 

XII. E.NKLGISTKKMfXNT OBLIOArOÎUE DES A-CTES 

s*oi:'5 SKf>GS PRITES c:o^?^AT.ï^T dis comuats. — 
Les lob fiscales anlériciir.^s n'impo?nient l'enre- 
gistrement des actes sous seings privés dans un 
(iéhii (lékrminé que lorsqu'il s'agissait de trans- 
mission et de propriét.', d'usufruit ou de jouis- 
sance de biens immeubles (L. 22 frimaire an VH), 
ou de mutation de piopriété de fonds de com- 
merce ou de clit.'ntèlc iL. 28 février 1872). Pour 
les autres actes, il n'exisUiit pas de délai de 
rigueur : il suffisait qu« la formalité fût 
effectuée avant tout usage de l'acide, soit 
devant une autorité constituée, soit en justice, 
soit par acte public. Ainsi, quand un acte ne 
donnait pas lieu à contestation, son enregis- 
trement n'avait, dans la plupart des cas, 
aucune raison d'être ; de là l'usage de sti- 
puler que les frais d'enregisti-'ement seraient 
à la charge de la partie qui, par son fait, en 
oWigeaul à un procès, le rendrait nécessaire. 

la loi du 29 juin 1918 (art. 12) a, au con- 
traire, étendu l'obligation de l'enregistrement, 
d'ans les trois mois à compter de leur date, « tous 
les acles sous seings privés constaiant des 
conventions synaUogmatiqiies, c'est-à-dire des 
conventions dans lesquelles les contractants 
s'obligent réciproquement les uns. envers les 
autres, à l'exception dcsr marchés et ti'aités 
réputés actes de comm'erce visés par l'art. 22 
de la loi du 11 juin 1869 (2). Il faudrait éga- 
lement considérer comme échappant à cette 
obligation soit les actes qui seraient affranchis de 
l;l formalité de l'enregistrement par des lois spé- 
ciales, soit encore ceux à l'égard desquels la loi 
auiait édicté des règles particulières pom* orga- 
niser la perception de l'impôt ; tel serait notam- 
ment le cas des ventes de titres d'actions ou 
d'obligations, celles-ci étant soumises à l'im- 
pôt par la loi du 23 juin 1857 lors du trans- 
fert sur l<es registres de la Société si les titres 
sont nominatifs, ou sous forme de taxe 



(r) 5Hi(e e.t fin. Voir i!/. C, rgrg, pp. 3a-57. 
(2) Ccb actes sont les îuarcliés et traites commer- 
ciaux. 



annuelle d'abonnement si les titres sortt au 
l>orteur. 

Il y a là une importante innovation, et cette 
obligation se trouve sanctionnée par une rigou- 
reuse amende fiscale. 

XIII. Où DOIT SE FAIHE L'ENREGISTREMENT. 

Les parties ne sont plus libres de faire enregistrer 
où bon leur semble les actes sous seings privés. 
L'enregistrement devra avoir lieu dans des bu- 
reaux déterminés : 

a) Au bureau de la situation des biens, s'il 
s'agit d'actes portant transmission de propriété, 
d'usufruit ou de jouissance de biens immeubles, 
de fonds de commerce ou de clientèle ; 

b) Au bureau du domicile de Tune des parties 
contractantes, pour tous les autres acles. 

Il imf>orte de letenir qu'une convention n'est 
imposable que si elle est révélée par un acte 
complet portant la signature des diverses par- 
ties contracUintcs : l'enregistrement n'tst pas 
obligatoire pour les conventions résultant 
d'un simple échange de correspondance (i). 

XIV. Applications notamment aux Sociétés 
ET CESSIONS DE PARTS. — Il y aura ik>nc lieu, 
dorénavant, de faire enregistrer, dans le délai de 
trois mois, non seulem.;nt ks ctctes sous seings 
privés ffe vente ou de location portant sur des 
imm(Md>les, mais encore : 

Les actes constatant des ventes de meubles ; 

Les contrats de Société ; 

les cessions de parts .sociales. 

Il importe de bien préciser les applications de 
celte grave disposition. 

L'obligation de l'enregistrement dans les 
trois mois s'applique à tous les transferts ou 
cessions de parts d'intérêts dans les Sociétés 
civiles, transferts qui, jusqu'à ce jour, 
n'étaient pas assujettis à la déclaration Iri- 
mestri<'lle imposée par la loi du 23 juin 1867 
(art. G et 7) aux Sociétés constituées par 
actions ou émettant des obligations. 

L'obIig;ilion de renref^istienient — écrit M. Mv- 
(,ijEno (Journal des Sociéti-s, t;:iméro de nov.- déc. 
19 18, p. 2f)3) — nous paraît applicable non seuleniient 
si le transfert est signé du ce'dant et du ressionnaire 
sur des feuilles volantes, mais encore torscpi'il est 
formalisé sur un registre de transferts tenu au siège 
social et signé des deux parties, sans qu'il y ait à 
s'arrêter, dans ce ca;s, à l'absenos d'un doidsle de 
l'acte et de la mention « tait double ». 

Mivis, comme l'observe justement M. Ma- 
guero, l'enregistrement ne serait pas obliga- 
toire si le cédant de parts se bornait à notifîei 
à la Société qu'il a cédé à M. B..., moyen- 
nant tel prix, tant de parts d'intérêt, tandis 
que de son côté B... écrirait à la Société 
qu'il a ftchelé tant de parts, à tel prix, de 
M. A... 



(i) Sénat, i.'i juin njiS : /. 0//. du i3, p. iit. 



120 



LEGISLATION ET JURISPRUDENCE CANONIQLES ET CIVILES 



Il en !<ciail de mCinc — ;ij.>ijIc M. Maguero — si 
le iransfeit t'tait signé seuliimcnl du cédant, ce qui 
lient avoir lieu sans incoiivénienl lorsque les paris 
tant entii'ieinetit libérées. 

Celte dernière observation mérite de retenir 
très spécialement l'attention, ce procédé per- 
mettant légalement de ne pas tomber sous les 
obligations rigoureuses de la loi de 1918. 

En serait-il de même si, au lieu d'ime 
lettre adressée à la Société, le cédant signait 
un transfert, et si, à une date postérieure, le 
ccssionnaire signait, sur une feuille séparée, 
une acceptation de transfert ? Cette solution 
«crait juridique, car « la. situation est ana- 
logue à celle de la conclusion d'un contrat 
l)ilaléral par échange de lettres missives qui, 
!iiii<i qu'on l'a vu, échappe à l'enregislrement 
obligatoire ». Néanmoins, tout en donnant 
r(lle solution, M. Maguero estime la question 
délicate et croit devoir déconseiller ce mode 
d'opérer a qui ne rentre pas exactement dans 
l'hypothèse d'échange de lettres où la loi a 
élé déclarée non applicable ». {Ib., p. ag/j.) 

W. Sanction de l'obligation de taire 
KMUiGisTRER. — L'obligation de faire cnre- 
pi<lrcr est sanctionnée par les paragraphes 2 
«t 3 de l'article 12 : « En cas de contraven- 
tion, chacune des parties sera tenue person- 
ni'llement et sans recours, nonobstant toute 
slipulalion conti-aire, d'un droit en sus qui ne 
pourra pas êti'e inférieur à 5o francs en prin- 
cipal, c'est-à-dire à 62 fr. 5o, décimes com- 
pris. » 

Toutefois, celle des parties qui, en réalité, ne 
devrait pas avoir à supporter le droit a un 
îunyen de s'affranchir de toute responsabilité : 
t Ile n'a qu'à déposer l'acte au bureau compétent 
i:vant l'expiration du quatrième mois à compter 
(le sa date. 

\\I. Obligation d'établir un double sup- 

ILLMENTAIRE DES ACTES SOUS SELNOS PRIVÉS 
SOUMIS A ENREGISTREMENT. La lol de I91S 

ne s'est pas contentée d'exiger l'enregistre- 
ment dans les trois mois des actes sous 
seings privés contenant des conventions sy- 
nallagmatiques (art. 12) : elle a ajouté à celte 
obligation celle de l'établissement d'une copie 
régulière qui devra être déposée au bureau d'en- 
registrement (art. i!i). 

Les parties qui rédigeront un acte sous seings 
j-rivés soumis à l'enregislrement dans un délai dé- 
terminé, soit par l'article 12 de la présente loi, soit 
par les lois antérieures, devront en élaljlir un double 
i-nv papier timbré, revêtu îles mêmes signatures que 
l'acte lui-même, et qui restera déposé au' bureau de 
renrcgistren)ent lorsque la formalité sera requise. 

La loi dispose que la copie devra être sur 
papier timbré : ce sera, en effet, le cas le plus 
fréquent. Mais, dans les hypothèses oii les origi- 
naux seraient dispensés de timbre (comme les 
ventes d'immeubles, qui, depuis la loi du ! 
22 avril 1905, peuvent être établies stu' papier 
libre), la copie bénéficierait de la même dis- 
pense. 

Il convient de noter que ce double n'aura que 
la valeur d'un titre purement documentaire. La 



Chambre a\ait entendu lui conférer la inème 
force probante qu'au titre restant entre les mains 
des parties. Au Sénat, cette disposition a été 
rejetée (i), et la Chambre a consenti à retirer 
les paragraplies tendant à donner au double la 
force probante (2). 

XVII. Augmentation des droits de timbres de 
DIMENSION. — Le prix des feuilles de papier 
timbré a été augmenté (art. 19 L. 29 juin 1918) : 
la demi-feuille de i>etit papier coûtera dorénavant 
1 franc au lieu de o fr. Go ; la feuille, 2 francs, 
et ainsi de suite ; le prix le plus élevé, celui de 
la feuille de grand registre, montant à francs. 

\\l — Dispositions fiscales 
cor.cernant !es consiiiutions de Sociétés 

XVIII. Constitution, prorogation de So- 
ciété. — Les actes de formation de Société qui 
ne contenaient ni obligation, ni libération, ni 
transmission de biens meubles et immeubles 
étaient assujettis à un droit de o, 20 % au prin- 
cipal, auquel s'ajoutait un droit de transcrip- 
tion de 1 ,00 % au principal sur la valeur JU'tte 
des apports immobiliers quand il se rencontrait 
de pareils apports. 

Ce tarif de 0,20, soit, avec les décimes, de 
0,25 %, a été quadruplé par l'art. i5 de la loi 
du 29 juin 1918. Dorénavant, les actes de forma- 
tion et ceux de prorogation de Société supporte- 
ront un droit de i % sans décimes, sans pré- 
judice du droit de transcription quand il y aura 
lieu (i,5o % -t- 2 décimes et demi). 

En cas d'insuffisance d'évahialion des 
sommes qui doivent supporter le droit de 
1 %, un droit en sus serait exigible. 

XIX. Cession de parts sociales. — Les der- 
nières lois n'ont i>as modifié le taiif dos cessions 
de parts d'intérêts, actions ou droits î-oeiaux : 
ces cessions restent assujetties au droit de 
ego %, décimes compris (L. 29 mars 191/1. 
art. 4i). 

XX. Impôt sur le revenu des valeurs 
mobilières. — L'impôt qui, au moment de 
son établissement, en 1872, était de 3 '^^, a été 
étendu, augmenté, et enfin porté à 5 % par la 
loi du 00 décembre 191G. Tout intérêt ou divi- 
dende distribué par une Société est donc mainte- 
nant frappé d'un impôt de 5 % (3). 

XXI. Taxe des biens de mainmorte. — • On 
sait que les immeubles appartenant aux per- 
sonnes morales visées dans les lois du 20 février 
1849 et 3i mars igoS sont frappés d'une taxe 
annuelle dite de mainmorte, établie sous forme 
de centimes au principal de la contribution 
foncière. Mais, cette taxe étant dite, par la loi 



(i) Sénat, i/i juin 191S : J. Ojf. du lô. 

(2) Chambre, 27 juin 1918 : J. Off. du 2S, p. iSi3. 

(3) Rappelons que les renies françaises aiilrcs que 
l'emprunt 3 i/a % amortissable, émis en juillet 1914, 
échappent à la taxe. 

Quant aux valeurs étrangères non îibonnées et aux 
fonds d'Etat étrangers, ils sont passibles d'une taxe 
de 6 % calculée sur le montant brut léel des intérêts 
payés en France- 



LEGISLATION ET JLRISPRUDENCE CANOMnLES ET CIVILES 



121 



de iS'iM. u représentative do-s. droits de trans- 
mission entre vifs et par décès », il fallait, de- 
puis l'élévation des tarifs de mutation, la ma- 
jorer elie-mème pour maintenir la parité. 

L'article 6 de la loi du 29 juin 1918 a donc 
apporté à l'ancienne réglementation une 
double modification : 

a) Elle a élevé la taxe à 260 centimes par 
franc du principal de la contribution foncière 
des propriétés bâties et non bîties ; 

b) Elle n'a plus maintenu la distinction entre 
!a propriété bâtie et la propriété non bâtie, les 
deux contributions étant toutes deux, depuis 
la loi du 29 mars iQii, des impôt* de quotité. 

XXII. RÉDUCTIONS AU PROFIT DE CERT.AJNS 

ÉTABLISSEMENTS. - — La loi réduit à 170 cen- 
limes par, franc le taux de 260 centimes par 
franc lorsqu'il s'agit des biens appartenant à 
certaines personnes morales. 

Le taux se trouvera ainsi réduit en ce qui 
concerne les biens suivants : 

a) Biens appartenant aux départements, aux 
'•ommunes et aux établissements publics d'assis- 
tance et de bienfaisance ; 

b) Biens appartenant aux Sociétés, fondations 
et offices d'habitations à bon marché, constitués 
conformément aux lois des i'2 avril i006, 
W avril 190S et 23 décemi^re 19Î-2 ; 

c) Certains biens appartenant à certains éta- 
hlissemerkts d'utilité publique, à savoir les biens 
appartenant à des établissements d'utilité "pu- 
lîliquo dont les ressources sont exclusivement 
affectétîs à des œu^Tes d'assistance et de bienfai- 
sance, et en tant seulement que ces biens ont 
été affectés et continuent d'être affectés réHîlle- 
ment à ces œuvres; 

Il a été expliqué que le Conseil d'Etat statue- 
rait en cas de litige, mais n'interviendrait pas 
préalablement pour statuer sur l'exonération 
(Sénat, i4 juin 1918, J. Off. du i5. p. 479)- 

Il est permis d'espérer que dos dispositions 
législatives ultérieures tiendront compte de la 
diminution de valeur des immeubles quand 
ils seront grevés d'hypothèques. Le ministre, 
à la séance du Sénat du i3 juin 191S, a 
promis de faire étudier la question (Sénat, 
i3 juin 1918 : J. Off. du i4, p. 467). 

IV. — Mesures prises con're les frau .'es fiscales 

XXIII. Point de départ des nouvelles dis- 
positions LÉGi5LATm:s. — Il serait puéril de 
compter qu'on pourra aisément supprimer les 
dissimulations ou les fraudes en matière fis- 
cale. Mais, quand il s'agit de transmissions de 
biens, le nombre de ceux qui cherchent . à 
échapper à l'impôt prend des proportions inu- 
sitées : beaucoup de contribuables, qui se 
feraient un cas de conscience de léser l'Etat 
de la somme la plus minime, n'hésiteront 
pas, à l'occasion d'une vente ou d'une succes- 
sion, à supprimer de leur déclaration tout ce 
qu'ils croiront pouvoir en soustraire sans 
aanger. 

Celle mentalité, il faut le rcconnaitre, est la 



conséquence logique de tarifs trop éievés, et sur- 
tout des conceptions fiscales qui. au mépris de 
tous les principes, cherchent, dans rélévatioD 
de certains droits, moins encore le moyen de 
procurer au Trésor des ressources légitimes 
qu'un instrument d'égalisation ou de confisca- 
tion des patrimoines. Les tendances d'une 
partie importante du Parlement ne sont un 
mystère pour personne. Après M. C/ompère- 
Morel, proclamant, à la séance de la Chambre 
des députés du 21 mars 1916, que « les terres 
appartiennent à la nation », M. Jean Bon a 
fait, à la séance du 22 décembre 191 7, une 
déclaration de principe d'une précision qui ne 
laisse rien à désirer : 

Nous ne reconnaissons comme revenu légitime que 
Je revenu du travail. Toutes ks ressources venues à 
un particulier par di-oit de succession ou d'aubaine, 
si nous ne demandons pas aujourd'hui de les remettre 
;i l'Etat, c'est parce que nous ne sommes pas les 
plus forts. Quand nous le serons, toutes les succes- 
sions, même de i à 2 000 francs, viendront dans ce 
trésor collectif. (Applaudii'seinenls à l'extrême -gauclie.) 

Ce n'est, d'ailleurs, qu'une application de la 
monstrueuse doctrine étatiste du droit émincnt de 
la société sur les successions, préconisée par Jean- 
Jacques Rousseau : (( Dès l'instant où un homme 
est mort, son bien ne lui appartient plus, et lui 
prescrire les conditions dans lesquelles il peut en 
disposer, c'est moins altérer son droit en appa- 
rence que l'étendre en effet. » (i) 

Avec des tarifs exorbitants comme ceux 
qui. depuis 1901. subissent une progiession 
effrayante, il fallait nécessairement s'attendre à 
voir s'accentuer la lutte entre le fisc et les rede- 
vables. Aux mesures prises par les lois du 25 fé- 
vrier 1901 et du 3i mars 1900. la loi du iS avril 
1918 est venue ajouter des dispositions qui, en 
vue de renforcer les armes octroyées au fisc 
par les lois antérieures, vont, d'une part, régle- 
menter la location des coffres-forts dans des con- 
ditions de nature à constituer un précédent 
inquiétant pour la propriéti;, et, d'autre part, 
sanctionner par des pénalités correctionnelles '«•- 
déclarations en matière de successions et de 
veiitos. De là deux séries de dispositions qu'il 
convient d'étudier rapidement. 



(l'i II faut bien se pénétrer d'une vérité : les lois 
sur les Congrégations et sur la Séparation des Eglises 
et de l'Etat ont porté un coup funeste au respect 
du droit de propriété. A la séance de la Chambre du 
sS octobre 1907, M. Paul Constans, ou nom du groupe 
socialiste, est venu affirmer qu'il allait voter le projet 
de M- Aristide Briand, devenu la loi du i3 avril 
it,oS (confiscation rétroactive deâ biens du culte, 
notamment des fondations de messes), « parce qu'il 
porte atteinte à la propriété, parc« que nous nous 
servirons du vote de cette loi comme d'un précédent 
pour nous Vous déchirez le Code civil, vous sup- 
primez en partie le droit d héritage : nous sommes 
avec vous ». (7. Off. du nS octobre 1907 ; Chambre, 
p. jijC'i, col. 2 et 3.) On ne peut guère s'étonner, 
moins encore s'indigner, du développement de la 
mentalité qui pousse à voir dans le fisc un ennemi, 
et à se .;roire vis-à-vis de lui en état de légitime 
défense. 



122 



LEGISLATION ET JURISPRUDENCE CANONIQUES ET CIVILES 



A) Des coffres-forts et de leur ouverture 

.VXIV. FoiiMALiTÉs i\u>osi';ks aux Sociétks ou 

B/»NQUIERg QUI DON-NEKT A BAIL DB8 COITRES- 

FORTs. — Dopiiis plusieurs années, l'usAge s'est 
dév'eloppi', dans les grandes villes, de louer 
dans les banques des compartiments de coffres- 
forts, dans lesquels les locataires déposent, 
<;omme dans un minuscule appartement de 
s-ùreté, les papiers, vakurs ou objets qu'ils 
daignent de laisser exposés chez eux aux 
risques de vol ou d'incendie. Il est manifeste 
que cette opération n'implique en elle-même 
aucune pensée de' tromper un jour k fisc, et, 
très sotivcnt, les dépôts consistent en pièces de 
fomptaliilité, archives ou documents n'ayant 
aucune valeur marchande. Mais elle peut pir- 
mettre à des héritiers, qtiand aucune diflieiiité 
n'est soulevée contre une prise de possession, 
de dissimuler des valeurs successorales en ren- 
dant beaucoup plus difficiles les recherches et 
moyens de contrôle de l'administration. 

La loi du 18 avril 1918 s'est proposé de 
rendre ces dissimulations impossibles en sou- 
meft.int la location des coffres-forts à un con- 
IrtMe, et en subordonnant leur ouvcrtur*', avant 
et après la mort du locataire, à des règles 
exJioirbitantes du droit commun. 

L'article /i de la loi impose quatre oblipations 
à ceux qui «e livTcnt HMiiTUKi.LEMENr à la loca- 
tion des coffres : 

Tutile personne ou Société qui se livre liabilui'Ue- 
ment ri la loration de coffres-fdrts ou de comparti- 
ments de coiïres-forts doit : 

1° En faire la déclaration au bureau èe l'enregis- 
trement fie sa résidence ; 

2° Tenir un répertoire ttlfitnrMtirqut, iton swjet au 
timbi*, présentant, avec mention des pièces justifi- 
catives produites, les noms, i>i-éuonis, professions, 
domiciles et résidences réels de tous les occupants 
de coffres-forts et le nuinéri) du coffre-fort Joué ; 

y Inscrire sur an rtijlulre ou cru-net établi sur 
papiei' non timbra, avec indication de la date et de 
i'tievire auxquelles dl«^ se présenlnit, les noms, 
adresses et qualité de l<jtitc» '.es pcr'x.inues qui Vfideiit 
procéder à l'ouverture d'un coffre-fort, et r-xifrer que 
ces personnes apposent ]*:ur sii^nalure sur ledit registre 
ou carnet. ... ; 

!i° Représenter et communiipicr Icsdits répertoire 
el registre ou carnet à toutes demandes des a<rents 
de l'administration de l'enregistiienient. 

On comprend le but de ces dispositions ; il 
s'agit d'aboi'd de donner au fisc le moyen 
de connaître tous les locataires et d'être à 
même de vérifier leur identité ; il s'agit ensuite 
d'être renseigné sur toutes les ouvertuns de 
coffre-*, de manière à contrôler si elles ont été 
opérées dans des conditions régulières ou, au 
contraire, après dc»s décès, en violation des prcs- 
crijitions nouvelles. 

XXV. Ouverture t)\:s coffbe-foiit dv vi- 
vant DU LocATAïRE. — - Tant que le locataire 
unique d'un coffre-fort est vivant, il peut 
librement procéder à son onjverturc par lui- 
même on par mandataire. Mais, par dérogation 
à tous les principes, k décè.s de son conjoint 
jnettra fin à cette faculté. Pawillement, s.i un 
coffre était loué conjointement par plusicui-s 



localitires, le décès d'un si.'ul d'entre eux appor- 
terait les mêmes atteintes au droit des survi- 
vants (Cf. infra § xxvi). Pouir assurer l'obser- 
vation de ces règles nouvelles, la loi impo^ à 
la personne qui veut ouvrir un coffre' l'obliga- 
tion d'apposer sa signature sur le registre 
imposé aux bailleurs de coffres, et l'article /i-3° 
ajoute une disjwsition destinée à laisser les 
trac«]^ dos ouvertures auxquelles voudrait irré- 
gulièrement procéder, après un déc«s, un fonde 
de pouvoir, fùt-il le conjoint du locataire. 

Lorsque la pei-sonne q»i voudra f.-uvrir le coffre- 
fort n'en sera pas personnellenient ni exclusivement 
locataire, cette siernalurc sera apposée sous une for- 
nitilc certifiant qji'elle n'a pas ouniiiisâiuce du décès, 
soit du locataire ou de l'un slcs co-locataires du 
coffre-fort, soit du conjoint i:on .^éparé de corps de 
co locataire ou 60-locataiire. 

XX VL Ol'VEBTUHE d'un COFFBK APRÈS LE 
DÉCÈS DU LOCATAIRE OU BE SON CONJOINT OU 

ft'u'N co-LOCATAiRE. — Dès que survient le 
<3U}cès, non seulement du locataire, inai$ même 
de son conjoint, ou d'un des co-locataires, si 
le coffre a été Iouj^ conjointimcnt à plusieurs, 
l'ouverlure du coffre est interdite et ne peut 
plus être effectuée qu'en présence d'un no- 
taire (( requis à cet eîtel par tous les ayants 
droit à la succc«.^ion, ou du notaire désigné 
piw le présitleut du tribunal civil, en cas de 
désaccord et sur la demande de l'un des ayants 
droit » rart. 1^ $ i) (i). 

I! est es-^^ntie! de retenir que, si le eolfre < st 
loui' par une Société ou une association ayant 
l'existence légale, le décès d'un admiuislra- 
teur ne paralyse pas l'ouverture et n'oblige 
pas aux formalités d'inventaire, puisque ce 
décès n'affecte en rien l'existence de la per- 
sonne morale locatain^ 

Lu solution serait plus délicate si la loration 
a\ait été faite au nom d'une association non 
dtjclarée, par exemple au nom d'un Comité 
électoral ou d'un Comité d'école. La loi du 
7 jan%ier 191S — qui, à l 'occasion de la créa- 
tion d'un sei-vice de comptes courants (t de 
chèques postaux, a expressf'-ment reconnu 
l'existeuce des gi-oupemcnts de fait et Jéeldé 
que « tout groupement de fait ou de droit » 
pourrait demander à se faire ouvrir de pareils 
comptes (art. 2) — fournil un sérieux argu- 
ment pour décider que le décès de la personne 
accepté-e par l'étaWi&semcnt comme repré- 



(i) 11 viejit d'être jwgc que, malgré les ternies géné- 
rau.v ck la loi du iS avril 1918 exigeant, après un 
décès, l'iiilervention d'un notaire requis' par tous les 
ayants droit ou désigné par 4e président du trîlumal, 
cette intervention du notaire nV«l pas nécessaiie e'il 
s'agit seulement d'une {verqiiisilion de testament 
opérée par un magistrat (spéfialemcnt par I9 juge de 
pai.x sur réquisition expresse de l'un .d^s ljériti4îrs 
(Trjl'. de la Seine, référés, 7 nov. 1918 : Ga:. des 
'I rilun-aax, numéro des ■.■o-n janv. 1919). 

Cette décision, qui s'inspire de l'art. 017 Proc. civ., 
est peu conforme à la lettre de la loi, roais il fa«t 
reconnaître qu'elle est conforme à son esprit et au 
bon sens. 



LÉGISLATION ÏÎT JURISPRUDENCE CANONIQUES ET CIVILES 



123 



sentant du groupement ne isaurait porter 
aucune atteinte aux droits des autres membres 
le composant. 

XXVII. Désignation du nOTaiTie qui î>Et;T 
OUVRIR LE COFFRE. — Le noloirc en prê<^^ncé âc 
qui on peut piocéder à l'ouvertun; du coffre-fort 
on cas de décès du locataire, ou de son conjoifit, 
ou d'un co-localiiire, est désigné par tous les 
ayants droit à la succc^^sîon, s'ils sont d'accord 
sur son choix. S'ils ne peuvent s'entœndre, c'est 
le président du tribunal qui, en siiitc de la de- 
mande de l'un d'eux, choisira le notaire 
^^Tt. i*"'). 

XXVIII. Procès-verbal d'ouveï^Turï;, — Lft 
notaire choisi ou désigné dans les conditions 
précisées ci-dessus (n* 27) se transportera dans 
l'établissement ovi ee trouve le coffre. Si tous 
les intéressés sont présents ou représentés, le 
notaire procédera à l'ouverture du coffre et ù 
l 'inventaire de son contenu. Si quelqu'un des 
ayants droit s'abstenait ou refusait de ^"Cnir, 
il y aurait lieu d'aller en référé devant le pré- 
sident du tribunal. 

On observera les règles suivies lors de la rédac- 
tion des inventaires ordinaires de .succession ; 
il faudra donc procéder à l'énumération com- 
plète et détaillée de tous les litres H -^aU urs, pa- 
piers, sommes et objets contenus dans le coffre. 

XXIX. Découverte de testaments ou de 
PLIS CACHETÉS OU SCELLÉS. — (( S'il cst trouvé 
des testaments ou autres papiers cnchetés -^ 
ajoute l'arlicle i*"" S 3 — ôM $-il s't^lève d<e% 
difficultés au co«rs de l'oi^érstion, le notaire 
procédera conformément aux articles giG^ 
918, 919, 920 et 922 -du Code de procédure 
civile. )) 

En d'antre* termes, les plis c«rl¥c(<'s deMt)nt 
être poilés au président du tribunal civil, qui 
sfm cJmrgé de les ouviir, et en ordonncîa le 
dépôt si le contenu concerne la sooce-ssion. Si 
les paquets cachetés parais-eent appartenir à des 
tiers, ces tiers devront ètje couvoqui^s pour 
qu'ils puissiytit assister à l'ouverture ; <( et si les 
pnquets sont étrangers à la succession, le pre- 
sident - — dit l'article 919 du Code de procé- 
dure — les leur remettra sans en fuire conn;ntie 
le contenu, ou les cachettera de nouveau pour 
leur être i-emis à leur première réquisition ». 

On voit d'ici la gravité de ces dis{M>silions, 
surtout au cours de la période troublée que nous 
traversons, alors que, par suite des mobilisalions 
ou du départ de leur résidence habituelle, d'in- 
nombrables personnes ont confié à des parents 
ou amis des valeurs, des pnpit.^s intimes ou des 
pièces contenant des secrets de famille. îl suffira 
du décès du locataire du coffre ou de son con- 
joint pour que tous les dépôts des tiers soient 
mis en péril et tous les secrets exposés à être 
violés. 

En fait, il y aura souvent avantage pour les 
tiers à ce que les dépôts par eux faits à des 
amis ne soient pas contenus dans des plis cache- 
tés ; ils en obtiendront plus aisément la remise 
immédiiite et sans passer par rînlermédiairc du 
président du tribunal. 

XXX. Plis cachetés et cassettes rEBM^ES 



REMts EN DÉi»OT. — Les prescriptions rigou- 
reuses dt! la loi coneerTiant les coffres-forla 
s''9ppliquent « aux plis cachetés el cassettes 
fcrïïiéc? Tetnis en dépôt aux banquiers, chan- 
geurs, escompteurs, et à toute personne rece- 
vant hnbituelkmcnt des plis dte même 

nature Les plis el cassettes seront remis et 

leur contenu inventorié dans tes formes et 
■conditions nrévucs pour les coiïres-forts » 
(art. 6). 

Cette disposition ne saurait évidemment 
être étendue au delà des termes mêmes de 
l'article G : 

La loi — reconnaît Vlfistmciion n° ivfii-^ ttu 20 mai 
î<>i8 •=- «H^posie csscH/ViWf/jîftîï fjwe Its personnes 
vis«>es s<? livrent d'une mvr'iii'f habUu^lle à la loca- 
tion des toffifs-forls ou à la g.Tale des plis c;i<lieté3 
ou cassett'ês f*;rniées. 

Dés peYSôunes qui ifccvraient accidentelle- 
ment Ces dépôts ne tomberaienl donc pas sous 
les prescriptions nouvelles. La même solution 
doit être donné*' pour les notaires, qui v.e sau- 
raient être assimilés à des dépositaires habi- 
tuels. 

XXXI. Pénalités en cas d'ouverture irbé- 
c.Ulière des coFiRES-ifORTs. — Toutc pCi «oiiue 
qui, ayant connaissance du décès, «lit du 
locataire OU de l'un des locataires, soit du 
conjoint de re locataire ou co-locâtaire, aura 
ouvert ou fait ouvrir le coffre sâns observer . 
l'es prescriptions de l'article ï^, sera tenue 
personne' lement des droits de mutation par 
décès et des pénalités exigibles en raison cfcs 
sommes, titres ou objets contenus dans le 
coïTixi-foii, Siutî son recoud contre le i-ede- 
Yabte de ces droits et {j^nalités, s'il y a lieu, 
et sera, en otitre, passible d'une amende de 
100 à 10 000 francs en principal (art. 3 § t). 

Le bailleur du cofïi'v-fort qui aura laissé 
ouvrir Celui-ci hoi-s la présence du notaire sera, 
i'il avait connnbfsnnce du dvcès, tenu des mêmes 
obligations el passible des -mêmes j>eines. 

L'Administration pouna, pendant cinq ans, 
établir l'ouverture irrégulière du coffre. 

B) Prescriptions relatives 
aux successions et aux ventes 

XXXII. Déclaration exigée Pour les suc 
c:rssioNs ou donations. — L'article 7 de la nou- 
velle loi imiTOse, à ki suite de chaque déclara- 
tion de succession, une affirmation solennelle 
comportant, en cas de fausse affirmation, les 
peines édictées conU'e le faux serment en 
matière civile. (Voir ci-apiès.) 

Cette affirmation se fait dans l'es termes 
suivants : 

Le déclaront affirme sincère el véritable la présente 
rléclaralion ; il alTîrme, en ouli^, sous les peines 
édictées par l'article S de ta présente loi q\ic celte 
déclaration coinjirend l'argent comptant, les créances 
et tontes les autres vateui's mobilières, françaises ou 
étrangères, qwi, à ^ connaissance, ftpî>ar1enaient 
au défunt, soit en totalité, toit en par-tie. 

XXXIII. DÉCtARATION EXIGÉE POUR LES VENTES 



124 



LÉGISLATION ET JURISPRUDENCE CANONIQUES ET CIVILES 



ou LiiiANGES. — Dans tout acte ayant ijour 
objet une vente d'immeubles, une cession de 
fonds de commerce, un échange ou un partage 
comprenant des immeubles ou un fonds de com- 
merce, chacun des vendeurs, acquéreurs, échan- 
gistes, co-partageanls, leurs maris, tutem-s ou 
administrateurs légaux, seront tenus de terminer 
l'acte par une déclaration ainsi conçue : 

« la partie soussignée affirme, sous les peines 
édictées par l'article 8 de la présente loi d), que 
l<; présent acte (ou la prés^^nte déclaration) 
exprime l'intégralité du prix ou ds la soulte 
con\enuc. » 

Si l'acte est sous seing privé, cette mention 
devra être inscrite de la mvi.n du nÉcL.\RANT. 

XXXIV. Pénalités fiscales et correction- 
nelles. — La déclaration jugée frauduleuse 
constituera dorénavant un délit qui peut être 
poursuivi pendant un délai de trois ans, et 
puni des peines portées à l'article 366 du Code 
pénal : peine de l'emprisonnement d'un an' 
à cinq ans, et amende de loo à 3 ooo francs, 
mais avec possibilité de l'admission des cir- 
constances atténuantes dans les limites déter- 
minées par l'article 463 du Code pénal (pos- 
sibilité de supprimer l'emprisonnement "et 
de réduire l'amende même au-dessous de 
i6 francs). 

En dehors des poursuites correctionnelles, qui 
supposent une intention frauduleuse reconnue 
dans les trois ans, des pénalités fiscales menacent 
les auteurs de dissimulations : d'après l 'ar- 
ticle 12 de la loi du 8 avril 1910, en matière 
de succession « dans tous les cas où l'omis- 
sion ou l'insuffisance présentera le caractère 
d'une dissimulation frauduleuse, la peine sera 
du double droit en sus de celui qui s^era dû 
pour les objets omis ou insuffisamment éva- 
lués ». 

Ajoutons que l'article 11 de la loi du 
18 avril 1918 a porté à vingt ans la prescrip- 
tion des droits fiscaux au cas de non-décla- 
ration d'une succession ou au cas d'omission 
d<? biens dans une déclaration. 

V. — Conclusions 

XX>kV. Quelques conseils pratiques. — Les 
personnes qui entendent acquérir et transmettre 
des biens en les destinant à des œuvres, ou qui 
consentiraient à recevoir des dépôts, doivent 
prêter une attention spéciale aux points sui- 
vants : 

1° Tarifs exorbitants des droits de succession, 
mais déduction du passif régulièrement con- 
staté, notamment du passif hypothécaire (2) ; 

2*^' Dangers que présente la présence de do- 
cuments intimes ou de dépôts dans des coffres- 
forts pris en location chez des personnes ou So- 
ciétés qui se livrent habituellement à cette 
location (3) ; 



(i) Ce sont celles de l'art. £66 du Code pénal, rap 
pelées ci-après, n° 3 '4. 

(2) Voir ci-dessus, n" X. 

(3) Voir ci-dessus, n°' XXIV et s. 



3" Nécessité d'établir un exerapî.iiie de.Miji' 
au fisc de tous les contrats synallagmatiquc? 
établis sous seings privés,- tels que ventes dt 
meubles ou d'immeubles, baux, etc., et obli- 
gation de faire enregistrer tous ces acties dans 
les trois mois de leur date (i) ; à défaut de la 
remise d'un exemplairte, le receveur refuserait 
d'enregistrer l'acte et les parties risqueraient 
d'être traitées comme si elles n'avaient pas 
présenté l'acte à l'enregistrement (2) ; 

4° Nécessité — sauf pour les ventes ordinaiie» 
d'immeubles — de faire usage du papier timbré 
au tarif nouveau (minimum, lui franc au lieu 
de o fr. 60 (S") ; 

50 Nécîossité de la déclaration, écrite de la 
main du vendeur d'immeuble et de son acqué- 
reur, que l'acte exprime l'intégralité du prix. 
Les projets de vente qui auraient pu être 
préparés avant la loi du iS a^Til 19 18 devront 
être complétés par l'addition de cette déclara- 
tion (4). 

AcGUSTi: Rivet. 
avocat à la Cour d'appel de Lyon, 
projeaseur à la Faculté catholique de droit. 



ARMÉE ET MARINE 



Les groupements religieux, socialistes, 
- antireligieux, sont-ils autorisés 
et dans quelle mesure? 

On lit au Journal Officiel (Ch., séance du 
29 nov. 1918, p. 3 229) : 

2412?. — M. Sixt3-Qaenin, député, demande 
à M. le miaistre de la Marine : l" s'il est exact, 
comme le publia le journal Vers l'Avenir. 
organe de la jeunesse catholique de Franche- 
Comté, qu'il se tient sur des navires de guerre 
des réunions de groupements de jeunesses 
catholiques, notamment à bord du Bruuc et du 
Courbet ; 2° dans le cas de l'affirmative, si !;♦ 
constitution de groupements de jeunes socia- 
listes ou hbres-penseurs sera autorisée sur ce^ 
unités. {Question du 26 septembre 1918.) 

2* réponse. — Il résulte de l'enquête à la- 
quelle il a été procédé qu'il n'existe k bord 
des bâtiments de la marine militaire, et notairi- 
ment du Eruix et du Courbet, aucun groupe- 
ment de jeunesse ca.tholique. Sur les bâtiments, 
qui possèdent un aumônier catholique ou pro- 
testant, les marins désireux de pratiquer les 
devoirs de leur religion sont régulièrement au- 
torisés à se réunir à cet effet, soit dans lu. 
chambre de l'aumônier, soit dans un local 
voisin. 



(i) Voir ci-dessus, n' XII 

(2) Voir ci-dessus, n'' XM. 

(3) Voir ci-dessus, 11° XVII. 

{fi) Voir ci-dessus, n" XXXIIL 



DOSSIERS DE « LA DOCUMENTATION CATHOLiaUE 



Articles et Documents 

LE NATIONALISME ET L'EGLISE. — Le 

R. P. Dom Besse écrit dans VUnivers (19 jauv. 
îi^l9) : 

« La nation des Francs est la fille aînée do 
l'Eglise. Ces mots ne signalent pas un simple 
titre honorilique, ils affirment un fait qui re'n- 
plit quinze siècles d'histoire. L'apostasie poli- 
tique peut compromettre ses résultats, elle ne 
saurait ni l'effacer ni supprtaier les droits qu'il 
confère. Le fait et les droits font partie inté- 
i^ranle de notre nationalisme. Voilà pourquoi vn 
(lationaliste, quand il suit son principe dans 
>es applications, réclame pour la P'rance un-3 
politique franchement catholique, et il ac-cepte 
tous les droits de l'Eglise sur la société. Il ^e 
mettrait hors de sa doctrine en s'accommo- 
dant d'une laïcisation des sociétés. Aussi des 
nationalistes, qui n'ont personnellement aucune 
foi religieuse, acceptent-ils l'application des 
droits de l'Eglise à l'ordre politique et social ; 
i'ai rencontré des protestants nationalistes qui 
r^'accommodaient fort bien du cathoJicismi^ reli- 
gion d'Etat. 

-) Le nationahsme ne saurait cependant tenir 
heu de religion ; il n'est pas un nationaliste 
<{Ui le prétende. Les confusions du langage et. 
u'u sentiment, remarquées chez plusieurs, n'ont 
jamais eu ce caractère. Le nationalisme ri 
i>esoin, pour être dans la pleine vérité et poiu- 
assurer l'ordre des idées et des actes, du con- 
cours que lui donne seul le catholicisme avec 
seiî dogmes, ses sacrements, sa hiérarchie, ses 
institutions, sa morale et son culte. Alors les 
sociétés, dont la nation est faite, conduisent les 
hommes à leur double fin naturelle et surnatu- 
-relle. Les catholiques français, les mieux habi- 
tués aux exigences de la foi, n'éprouvent 
aucune difficulté à christianiser leur nationa- 
lisme. C'est, du resté, le premier de leurs de- 
voirs. 11 est indispensable d'eu accepter toutes 
les applications. Aussi convient-il de prémunir 
les fidèles contre certaines tendances, qui, si 
'lies prévalaient, créeraient des situations dan- 
f.ereuses et feraient naître parmi les catho- 
liques des causes fécondes de division. 

'> Dans l'Idéal sous les armes du 10 décembre, 
i-^ R. P. Philippe signale le danger que ferait 
lourir aux Belges, ses compatriotes, un pareil 
< tat d'esprit (1). Le nationalisme a reçu de la 
Kuerre chez eux une impulsion très forte. C'est 
i,'Our leurs écrivains un sujet assez nouveau ; il 
ne faut donc pas être surpris des inexpé- 
riences de leur pensée et de leur plume. Mais 
les erreurs, quelle que soit leur origine, pro- 
duisent toujours leurs effets malheureux. On 
rond service en les démontrant aux intéressés. 
1) Le R. P. Philippe fait mieux encore ; il met 
le doigt sur les vérités qui ont en elles-mêmes 
le remède au uial. Elles se réduisent à l'affirma- 
lion et à la reconnaissance des droits de Dieu 
dans la société et des droits de l'Eglise dans 
la nation. L'unité nationale ne peut être établie 



en dehors de Jésus-Christ et de son Eglise. La 
Ligue apostolique, dont il a eu l'initiative, l'aide 
a propager les saines notions du droit public 
chrétien. Elle cherche pour le moment à faire 
lu-evaloir cette vérité et ce droit, dont l'appli- 
cation^ est opportune et urgente : « L'Eglise et 
son Chef doivent occuper théoriquement et 
pratiquement, dans l'ordre social, le rang que 
Dieu leur a assigné et que réclame leur divine 
mission en ce monde. De là dépend l'ordre 
dans la société et dans les Etats. » (1) 

LA LEGION D'ORIENT. — Dans les Etudes du 
.; fevr. 1919 (pp. 312-336), M. Guillaume dk 
;i:rpha.\io.\ révèle l'existence et fait l'historique 
( e la formation de cette phalange, composée 
-1 Arméniens et de Syriens, qui a collaboré aux 
victoires des 19 et 20 septembre en Palestine et 
mérité les félicitations du général anglais AÎ- 
lenby. Le noyau de la légion fut constitué pai* la' 
.leune élite de la population arménienne établie 
aux lianes du Djebel Moussa, à l'embouchure de 
I Oronte, et que, pour la soustraire aux Turcs 
luyant les détroits menacés par les alliés, la 
division navale française transporta à Port-Saïd. 
L'autorit^j militaire anglaise crut ne pas devoir 
accepter les services des recrues arméniennes ; 
mais, à la suite de l'accord qui rangeait les popu- 
lations d'Arménie dans la zone d'influence fran- 
çaise, l'idée de la création d'un corps arménien 
prit consistance. Grâce à la foi et au dévoue- 
ment d'un chef de bataillon dont on regrette de 
ne pas voir le nom cité, et en dépit du scepti- 
cisme officiel, l'autorisation vint enfin de Paris, 
et les enrôlements commencèrent : autour des 
Arméniens du Djebel Moussa vinrent se grouper, 
à la suite d'une propagande habile, ceux 
d'Egypte, d'Europe, d'Amérique, puis les 
Syriens. C'est à Chypre que se fit l'instruction 
dos recrues. En automne 1917, le corps des 
volontaires était prêt pour entrer en campagne ; 
mais, par suite encore de l'invincible méfiance 
des autorités britanniques, c'est seulement au 
l.rintemps de 191S que l'oi'dre était donné de 
uuitter Chypre. Le 19 septembre, le générai 
.Ûlenby commençait ses opérations en Palestine : 
la légion d'Orient, encadi'ée dans les éléments 
fronçais, y prit une part glorieuse. 

A QUI DOIT REVENIR SAINTE-SOPHIE ? ~ 

Dans le Tablet de Londres du 15 février 
(pp. 176-178), le Rme P. Dom Gvbrol, abbé de 
Farnborough, plaide pour la restauration ciiré- 
tienne de Sainte-Sophie de Constantinople, la 
célèbre basilique byzantine dédiée à la « Divine 
Sagesse », c'est-à-dire la seconde personne de 
la Trinité, le Verbe divin (2). — Nous n'avons ici 



(1) Cf. « Une mentalité nouvelle chez certains 
catiioliques », dans lo supplément de la Croix du 
^3 janv, 1019. 



(1) La Lif/ue Apostolique a été approuvée par le 
Souverain Pontife, qui a fait adresser au R. P. Phi- 
liil)pe, par le cardinal secrétaire d'Etat, une long-ue 
leltro d'approbation, pubUée dans le suppflêment do 
la Croix riu 7 janv. 1919. — Voir l'Appel adressé 
par la Llg-ie aux chefs d'Etat dans la D. C, 1919, 
pp. 2fi-27. 

(■2) Le vocable Sainte-Scphie a donné lieu parfois 
h des méprises peu pardonnaljles : rai.teur rap- 
pelle avcM; une inn^jcente ironie le cas d'un célèbre 
prédji-oateur français exhortant son auditoire à imi- 
ter les vertus de sainte Sophie, « cette sainte 
femme à qui est dé-iHée la grande basilique de 
Constantinople s. 



126 



DOSSIERS DE « LA DOCUMENTATION CATHOLIQUE )) 



que les linéamenls d'une étude plus vaste que 
Tauteut promet dt publier dans" Pa,r, revue de. 
l'abbaye bénédictine . de Caldéj" (livcais^H 
d'avril). — A part quelques isolés (ainsi ri??ie>, 
7 février, p. 9), tous s'accordent à souliaiter le 
retour au culte chrétien de ce Fanctuaire véné- 
rable qui, pendant près de mille ans (à dater 
de la SQ(mpti.>euse reconstruction à laquelle on 



d'Orient. Ou est fondé à ré€lanu>r la restitution 
de Sainte-Sophie, au nom de H plus stricèe 
justice : lo& Turcs, dans le cruie>l massacre de 
lK>a, on oui dépossédé les olirétie-ns, qui, de- 
puis ôiliT (soit iHQ. ans), en avai^^nt la paisible 
jouissnuee, et ce crime ne sauKait fonder aucune 
prescription ; au urym de l'aii aunsi : destruc- 
teurs fanatiques, dépourvu^ du sens, esthétique 
le plus i'udùnentaîre, ses nouveaux maîtres ont 
condaumé Sainte-Sopliie à une dégradation systé- 
matiipie qu'il est temps, encore de comurer. 

SuuUaituns que, dans le i\'glemeut de la ques- 
tion turque, Sainte-Sophi© sera rendue aux 
plirétteus, et. mieux eacore, non pas aux 
V ofthodoxos ». u^als aux cattioUques. 

Détail intéressant pour les catnoliques an- 
glais : la culhédrule catholique de Westminster 
(qu'il ne faut pas confondre avec l'abbaye du 
uièmc uoml, de fstyle byzantin,, est le tenq'le, 
qui évuque le plus-fidèlement la splendeur de 
Tan tique métropole de l'Orient chrétien. 

L'AME GENEVOISE ET L'INFLUENCE DE 
GENEVE. — Le Cairi'&pondaHt du 10 février 
(np ;;;)*i-438) publie une longue étude de psy- 
chol<>t:i*' soiciale. M. Georges tk)VAr, « avec au- 
tant de déférence que d'attrait », donc avec 
quelque chance de succès, essiiye de pénétrer, 
mala;ré son extrême complexité, VAme gem- 
tob*'. La Ijttératui-e est abondante et touffue siu- 
Genève, son àme et sau influence. ,\I. Goyau a 
voulu s'entourer de toutes garanti'^s d'impartiale 
et eomptète infoi^tnation ; pas moins de soixante 
iivreSv tu'OcUures ou articles se trouvent cités, 
analysés ou critiqués dans ce puisj?ant article. 
Nous ne pouvons qu'éutmiérer eu sèches for- 
nmles les neuf aperçus où M. (;<»yau a essayé 
de fixer quelques traits caractéristiques de la 
pbvsionomie genevoise : yieuple absitrait né du 
cerveau de Calvin (1), sans enltiuusiasaie ni 
élan, à qui l'iiérédilé a enlevé la souplesse et 1? 
Spontanéité (U), qni a perdu laous la compres- 
giûu eahinienue le secret des pures joies et di' 
libre épanouissement (lit). Au lieu de Tesprit 
d'initiative, le prulestantisme a développé chez 
les Genevois la timidité, la défiance et même Ju 
peur (IV), peur de vivre, et i>eur de ^troduir? 
aussi, à quoi répond un curieux phenomèric 
d'impuissance dans Tordre des ci^éations litté- 
raires et esthétiques (V). Par ts>ntre. Genève, 
en fHjlitique, est audacieuse (Vi> ; certains en 
font le vaste laboratoire où se seraient mûries 
toutes les idées politiques (VU) et les sys- 
tèmes économiques de l'avenir (VI 11) ; ce qui 
est ii^oatestable, c'e&t qu'au siècle dernier 
« Genève sut tirer parti de sot» importance 
internationale poiu* devenir vmo niétropole de 
eharité » : c'est elle qui fit proclamer la c neu- 
tralité » du blesiié (IX). 

M. Goyau a fort bien rendu le contraste 
qu'oppose, à rallégroise eontiaute du catholi- 
cisme, la physionomie maussa(l(v de la religion 
de Calvin. La doctrine calviniste étroite et dé- 
courageante sur la prédestination et ta doctrine 
sacramentaire, eu même temps que le pénalisme 



assujettissant du réformateur genevois déter- 
minèrent dans les âme§. cette obsédante phobie 
d© tout plaisir. « Genève devint une ville où la 
joie fit peur, où toutes les qualités de joie, 
imême les joies spirituelles, furent redoutées 
comme des pièges. » Saint François de Sales,* 
qui prêchait la dévotion souriante, « cogn*. 
toujours aux portes de Genève, mais l'àme gene- 
voise, se barricadant, resta murée dans sa 
tristesse austère ». 

LA CONFERENCE DE LA PAIX ET LE CALEN- 
DRIER. — M. Charles Nordmaxx, dans la 
Heine de» Deu.c Mondes (15 janv. i9l9, pp. 419- 
468, dei>»ande que la Conférence de ta paix s'oc- 
cupe de la réfoinne général© et unificâtric« du 
calendrier. 

Il met C'H relief la néee'ssité et l'urnenee de 
cette réforme, rappelle les préeédmt» hlsfo- 
rique» de ce x^emaniement et fait ressortir 
les 'mcfmvémenis les plus sérieux qui pro- 
viennent de la vaiiaWlîté de la date de Pt'kjues 
et des fêtes mobiles, ainsi que de l'inégalité des 
divisions de l'année pour les afl'aires et les 
comptabilités (calculs de salaires, d'intérêts, 
d'assurances et pen.sions, de loyers et rentes), 
pour les voyages, l'enseignement et l'agricul- 
ture. Suit une liste de motions qui ont été votées 
ces dernières anri^es en vue d'une révision du 
calendrier. Retenons seulement ce dé4ail sug- 
gestif par sa portée religieuse : « i\ résulte des 
déclarations « faites par tes personnalités les 
I) plus qualifiées », au premier Congrès inter- 
national pour la réforme du calendrier, tenu 
à ïjiége quelques semain-^^s avant ta guerre, 
que < ni dans h^s haides sphèi-es eceîésiasticfues 
» catholiques, ni dans les protestantes, on ne 
■■■■ voit de raison iri'êductilîte qui empêcJie de 
» changer Pâques en une fête à date tixe... Mais 
>. il est évident cju'une pareille question ne 
» poiu'rait être résolue qu'en accord avec la 
» Papauté. ') ('P. A(n>.i Pour terminer, M. Nord- 
mann soumet aux délibérations d© la Conférence 
le texte de vœux et décisions adopté au premier 
Congrès de Liégte (Liège, 191 i). 

ETUDE ET ACTION SOCIALES ANGLO- 
SAXONNKS. — Lue bi-ochiu-e de 7J pages 
(l'Etude de Vactioii aociate diuis^ les ij/oupi^menls 
anQto-saxons de la Fédération vaiverscUe des 
étiufiants chrétiens^ par lUouu Alueu et son 
fils RouKii en coUahoratton;, qui attendait de- 
puis 1913 d'être luibliée,. ouvre pour 1W9 la série 
" Mémoires et Documents » de la publicatiou te 
)liisée social, fondation Cliambrun. Dans une 
IHemière parti-', les auteurs nous racontent les % 
origines de la rédéiafion univei selle (pp. 1-5) ; 
(.riîbord purement confessionnelle, cette corpo- 
ration des étudiants protestaut.s de race aoglo- 
nâxomie s'orienta très vite vers les problèmes 
so<;iaux. (pp. D-2L). La seconde partie expose, 
dans tous les détails de leur mécanisme com- 
plexe, les méthodes d''initiation sociale théorique 
ipp. 23-43 et pratique (pp. 44-08J que précOJiise 
la Fédéndioa. 

Contribution utile et minutieuse (les auteurs 
ont réuni sur place les élémeuts de leur en- 
quête) à l'histoire des doctrines sociologiques ; 
livret très instructif aussi, puisqu'il nous 
introduit dans les milieux universitaires de 
Grande-Bretagne et dAmérique, si différents 
à tous points de vue des sphères estudiantines 
de chez nous. 

Par malheur,-cette monographie appelle des 
réserves du point de Vue religieux cl ae doit 



DOSSIERS DE « LA DOCUMENTATION CATHOLIQUE » 



127 



être utilisée qu'à titre de document technique 
et avec prudence. Le Musde social c n'exige 
pas de ?es collaborateurs le sarrifioe de leurs 
opinions personnelies », et M. Aîiier décni les 
initiatives humanitaires de la Fédéiation avec 
une jirédilection trop nwrquce, qui pourrait 
séduire les esprits mal avertis. Le juanifeste- 
prograioine des sociologues protestant^; est tout 
à fait injuste pour la grande œuvre charitable 
de l'Eurlise (lEglise. d'après eux, <■ a souvent 
été du mauvais côté » : « elle a permis la 
dégradation spirituelle <Je rnillii'rs d'hommes 
sans y apporter de remède » (pp. 13-14;. 

Livres nouveaux 

LE MERVEILLEUX SPmiTE, par Li ciex Roi ke, ré- 
dacteur aux Etudes. Un vol. ili: v;u -;- H9:^ bjscs. 
Prix, i fr. 20. Beauciiesne, 117, rue de Rciiued, 
Paris. 

Faire tenir dans un volume de 400 i)ages les 
éléments de la question du spiritisme n'est pas 
chose facile. Pour y réussir, M. Roure ne s'est 
étendu que sur les faits typiques, très bien 
présentés d'ailleurs, qui, depuis Mesmer jus- 
qu'à nos jours (en passant par les « salons et 
laboratoires » où furent e.vaminée«> notamment 
Katie King et Eusapia Paladino), ont défrayé 
la chronique mondaine ou sollicité la curio.siLé 
des savants. Dans la critique qui accompagne 
l'exposé des faits. ]M. lîourc a fait une part 
judieieusement niesurée, mais suffisante, ù tous 
les chefs d'école, partisans ou adversaires de» 
théories d'Allan Kardec. savants plus ou moins 
indulgents aux médiums, comme Ci'ookes et 
Richet, ou plus réservés quant à raullienticilé 
des phénomènes de seconde vue. comme Gra.s- 
set. Les expériences les plus dignes de foi, 
comme celles de >LM. de Rodias, Raraduc, Joire, 
les hypothèses les plus intéressantes, les liiéo- 
ries lùème, comme celles du fluide ou du péris- 
prit, sont passées en revue. L'essentiel est ainsi 
dégagé du fatras des détails ou des répéti- 
tiwis qui trop souvent l'enctimbrent. 

Les plus novice* poun'ont appi'endre à l'école 
du P. l^oure tout ce qui constitue robjpt, la 
méthode ou l'esprit de la doctrine spirite. Et 
les expérimentateurs plus avancés, les adeptes 
même, se convaincront du péril de lem^ tenta- 
tives et de la fragilité de tant d'IiypoUiè^es 
prématurées, A la suite de l'auleur. Us convien- 
dront que l'Eghse catholique « promet moins 
et donne plus ». Ils referont du moins le 
« triaL'-e » des faits « controuvés » et des faits 
« contrôlés ». Les uns sont dangereux, les 
autres ne sont " d'aucune utihté pour l'apo- 
logétique », si ce n'est toutefois par la pré- 
ssompljon du préte^niaturel qu'ils fournissent 
dans de» cas d'ailleurs peu nombreux. 

D' Robert Vax i>iiR Elst. 

LA JUSTICE ET I.E DROIT (f'^aréine 1918;, par le 
lî. P. M.-.\. J.\NviER, O. P. Un VOL în-1?. Lelliirt- 
loii.x, 10, rue UajïtUc, Paris. 

Slnspirant avec une absolue fidélité de la doc- 
trine de saint Thomas, s'appuyant fermement 
sur les Encycliques de Léon XIII, le célèbre 
conférencier de Notre-Dame développe avec 
ampleur et clarté les principes chrétiens de la 
JUitice et du Droit et en applique avec maîtrise 
les conclusions aux délicats problèmes de la 
sociét<} moderne : nature et règles fondameatales 
de la justice, obligations de la justice générai-e 
, ou lé{iile dans les devoirs de l'individu envers la 
société, obligations de la justice c(it>triOulhc 



dans les devoirs de la société envers les Indi- 
vidus; droit à la vie et question dit suicide, 
obligations de la justice commutative par rap- 
port au droit de propriété et au salaire. 

Des notes en appendice précisent et dévelop- 
pent des points spéciaux qui auraient entravé la 
marciie oratoire des discours. A voir, en parti- 
culiep. une note ii la sixième conférence où il 
est établi que le salaire familial ne saurait être 
imposé en vertu de la justice commutative. 

B. P. 

LES ÎRA.VA1LLEUUS DE LA >'UIT, pal" Hexrv BROK- 

GNiMiT, avocat à la Cour d'appel de Paris. Un 
vol. iH-l6 de 136 pag-es, 3 fr. 50. Edition de la 
Revue des Indépendant, 29, rue Bonaparte, Parts. 

Livre de guerre. L'auteur, évoquant quelques 
épisodes vus et vécus au cours de deux années 
de front, s'efforce de donner la réponse vraie à 
cette double question : Pourquoi te bats-tu ? 
Poui-quoi la guerre ? La thèse est uettem'Jnt 
catholique. Oiî souhaiterait plus de méthode. et 
de précision. 

Ch. Noine. 

LE UILL.MME VE I.A GUERRE, par G^kcia C.^LBE- 
RON. iSn vol. in-lê, 3 fr. 50. }J>î'H-.td Gi-as;et, 
Pari*. 

Nationalités ou univérsalisme. tel est le di- 
lemme posé par l'Allemagne et résolu contro 
elle iiar la guerre. Ce livre, dont les conclusions 
techniques sont discutables, constitue une con- 
tribution solide à la question natUmalïtaïre. 
L'auteur a (Hudié sérieusement lidéologie im ■ 
l>érialiste allemande : il en parle eu esprit clair 
et en philosophe averti. Ouvrage sérieux, mais 
où le souflle manque, sans quoi, il serait 
presque parfait. R- T. -. 

L'AFFAIRE T'E S.WERNE (nov. i913-jaav. 19t<K 
par Ji UEN IlovÈKE. \:n voL in- 16. Prix, 1 fr. SU. 
« Editions Bossard ", i3, rue Madame, Parib. 

La librairie Bossard, qui n'est pas toujours 
bien inspirée dans le choix de ses coilabijra- 
leui-s eu a trouvé ici un excellent, M. Ro\èro, 
qui parle avec émotion et p^rtiuince dun 
sujet qui passionnera. Ce récit documentaire 
est beaucoup plus intéressant qu'un roman ; 
c'est de la belle histoire. R. T. 

AVEC LE-» ALPI.XS, par F.-A. Vuillermet. Un vol. 

in-12, 3 fr. GO. P. LetWelleux, 10, rue Cassette, 

Paris, G". 

Cet <- liommage ému d'un spectateur à 
l'héroïsme des officiers et des chasseurs de la 
division Brissaud-Desmailtets » est un hvre 
Aécu <• sur les routes de France » ; « de la 
Marne à l'Aisne » ; à « Craonne » ; au « Che- 
min des Dames «. 

Style simple et entraînant, déjà justement 
admiré dans les ouvrages précédeiits du même 
auteur, le Suicide d'une race; la M<>b'iUsation 
des tiçrccaux. B. V. 

LA MÔ\.UKH/E ET LA POLITIOUE NATIO.^ALE, 
pat .^uîKHT MATHiez. Une broctoire in-8" (toUw- 
lion i-ou«<-' , 1 fr. 40. CUcz Félix Alcan, éditeur. 

L'auteur prétend prouver par certains faits 
historiques que la monarchie fut loin de se 
eonfoiidre, en France, avec l'intérêt national. 
11 prétend que nos erreurs et nos échecs ne 
sont pas dus à l'invasion de l'esprit philoso- 
plmrue du xviii" siècle. Il prétend que la France 
a été et sera graiide eu proportion même de sa 
ï(H eti la démocratie. Eu résumé, beaucoup de 
(ivéCèaiioa et peu de preuves. 

E. G. 



128 



DOSSIERS DE « LA DOCUMENTATION CATHOLIQUE )) 



LA PSYCHOLOGIE DE STENDHAL, par Henri Dela- 
croix, maître de conférences à la Sorbonne. Un 
voL in-8o de la Bibliothèque de philosophie con- 
temporaine, 8 fr. ?5. Félix Alcan, 108, boulevard 
Saint- Germain, Pari?. 

Comme il y a des stendhaliens partout, il y 
en a chez les catholiques. Ils liront avec fruit 
f€tte étude très fine et très serrée — radica- 
lem-ent technique — de M. Delacroix. Ce sont 
surtout les idéologies stendhaliennes de VJmour 
et de VArt qui y sont examinées en détail par 
rapport à l'écrivain, à son œuvre et aux faits. 
i:xcellent travail, bien nourri. R, T. 

LES RIMES SANGLANTES, suivies d'e TERRE D'AL- 
SACE. Pièce en vers en unj acte, par E.-Henri 
Vehdier. Un vol., i fr. 50. Chez Eugène Figuière, 

7, rue Corneille, Paris, 6*. 

Les pièces qui composent ce recueil, toutes 
d'actualité, sont vibrantes de patriotisme. Elles 
chantent la guerre, les poilus, l'Alsace, la 
Croix-Rouge, etc. La lyre du poète prend tous 
les tons, et la variété est un des charmes de ce 
recueil. Dans le premier poème, « la Conquête 
de l'air », l'auteur fait de l'aviateur un rival 
de Dieu... Idée détestable et blasphématoire. 

E. G. 

MONSIEUR LE CURE D'OZERON, par FiUNClS 
JAMMES, roman. Prix, 3 fr. 50. Paris, Mercure de 
France, 56, rue <le Condé. 

On trouvera dans les Etudes du 20 déc. 1918 
(pp. 6<37-683) une fine analyse par M. Charles 
Albert, et une appréciation bienveillante de 
cette dernière œuvre du poète pyrénéen. « Point 
de drame, tout juste ce qu'il faut pour que le 
litre de roman ne soit pas décevant... : parabole 
d'Evangile, vécue et savourée, dont tout le 
charme est fait de simplicité, de fraîcheur et 
de piété naïve. » La simplicité est la qualité 
maîtresse par oii se recommande ce livre : sim- 
plicité des âmes, des sentiments et de la 
manière httéraire. « C'est, disent les -Etudes, 
un beau et bon livre » : beau par le cliarme 
du style, bon surtout par les nobles et belles 
âmes 'qui y "vivent et le parfum de douce édi- 
fication qui s'en dégage. 

les pierres du foyer, par Henry Bordeaux. 
Un vol. in-16, 3 fr. 50. Chez Plon-Nourrit et C'*, 

8, ruo Garancière, Paris, 6*. 

Avant la guerre, l'auteur avait forme le pro- 
jet de publier une histoire littéraire de la 
famille en France. Le présent volume est pour 
ainsi dire le prélude de cet ouvrage plus géné- 
ral. Quoique incomplet, il trace cependant un 
magnifique tableau de la vie du foyer fran- 
çais. 11 tend à reconstituer Taucien statut de 
la famille, d'api'ès nos chansons de gestes, 
d'après les dires et les faits de Ronsard, Mon- 
taigne, Rabelais, Mme de Sévigné, et quelques 
autres poètes du foyer. Ce livre excellent, nourri 
de beaux exemples, est comme une leçon de 
choses très bien documentée. Tous les bons 
Français auront plaisir et profit à le lire. 

E. G. 

MAMAN, par Paul DARME.NriÈREs. Un vol. in-16 de 
280 pagos, 3 fr. 50 (majoration de 30 %). Cal- 
mann-Lévy, 3, rue Auber, Paris. 

Roman — ou plutôt véridique histoire, très 
louchante — d'une ■< bonne maman » qui, après 
avoir vécu quelque temps sa petite vie bour- 
geoise, faite de-s joies calmes et (ies chagrins 
intimes de la famille, connaît soudaia les 



grandes angoisses de la guerre dans sa ville 
envahie et torturée. 

M. Paul Darmentières est un portraitiste 
incomparsible; il sait donner de la couleur aux 
choses les plus ordinaires, mais il arrache des 
larmes lorsqu'il dépeint la « maison envahie » 
ou « l'ouragan sur les nids » ; çà et là une note 
ciu'étienne. Ce roman peut être lu par tous. 

Maman est suivie d'une spirituelle et assez 
innocente bluette : Histoire d'un qui ne voit pas; 
mais si le talent de l'auteur reste le même, le 
sujet et l'ensemble de cette petite idylle sont 
plus légers. 

V. M. C. 

LA MAISON DU FOU, par Louis Artuss. Un vol. 
ln-16 de 303 pages, 4 fr. Emile Paul, 100, rue du 
Faubours:- Saint- Honoré, Paris. 

C'est une succession de cinq contes demi- 
liistoriques, demi-imaginaires (le premier est 
de beaucoup supérieur aux autres), qui se dé- 
roulent tous sur le fond de la vie mystique 
et conventuelle. Dans son ensemble, l'ouvrage 
est décevant et peut-être malsain, scabreux et 
môme ordurier par endroits (p. 253). Par 
endroits aussi, délicieux. Le talent de l'auteur 
est hors de conteste : images de choix, finesse 
de psychologie, fraîcheur d'expression, tout 
cela compose une œuvre très littéraire. A noter, 
pourtant, quelque lassitude çà et là. A noter 
également le désir continuel d' « épater » le 
lecteur par un déploiement d'érudition inat- 
tendu. Mais parfois le lecteur sourit, comme 
lorsqu'on lui vante (p. 281) la « noblesse » de 
l'écriture mérovingienne, qui est bien récriture 
la plus entortillée et la moins lisible du monde. 
On pourrait multiplier les exemples de ce genre. 
Si l'expérience monastique de l'auteur vaut sou 
expérience paléographique, on ne s'étonnera 
plus de la dédicace à une personnalité bien 
parisienne, dont le salon ne passe pas précisé- 
ment pour très mystique nT très « ambrosien ». 

R. T. 

DIEU, L'I.WISIBLE ROf, par II.-G. Wells. Traduit 
de l'ang^lais par M. Butts. Préface de la traduc- 
trice, contenant de nombreux extraits de (hoses 
premières et dernières. Paris, Payot, 1918. 

Décidément, M. Wells a la main plus heu- 
reuse dans le roman scientifique que dans les 
études de psychologie religieuse. îai valeur 
intrinsèque de Dieu, l'invisible Foi. ne justifie 
pas le tapage de publicité que la librairie fran- 
çaise fait autour de cette production. Avec le 
lî. P. Adhémar d' Mes, qui. dans les; Etudes 
du 20 décembre 1918 (pp. 641-666;'. institue un 
examen approfondi de cet ouvrage, nous re- 
grettons que la » magie de son beau titre lui 
permette de rayonner à certaines vitrines ca- 
tholiques '>. Nos lecteurs feront crédit au juge- 
ment du P. d'Alès : ce livre est un défi à leur 
bon goût, et sa lecture serait un danger subtil 
pour leur foi. Les dogmes fondamentaux de la 
religion cathohque (révélation positive, Trinité, 
fins dernières, Egfise, sacrements, hiérarchie) 
y sont ou niés ou tournés en ridicule. 

Dieu, l'invisible Roi, dont le titre met le nom 
de Dieu au service d'une propagande atîiée, ne 
se recommande même pas par le mérite d'une 
tenue digne et agréable : étonnante légèreté 
pour parler des idées et des choses les plus 
respectables, développements touffus et funam- 
bulesques, où se perd, par bonheur, notre sens 
bien français de la mesure et de la clarté. Au 
total, » une facétie ■> qui serait simplement 
désopilante si elle était moins dangereuse. 



Imp. P. Feron-VraUj 3 et 5, rue Bayard, Paris, VIII*. — Le gérant : A. Faigle. 



!'• ANNÉE. — T. I. 




L 



N" 3. — 22 Février 1919. 



Documentation 
Catholique 

LES QUESTIONS ACTUELLES, CHRONIQUE DE LA PRESSE, 

L'ACTION CATHOLIQUE 

et REVUE D'ORGANISATION ET DE DÉFENSE RELIGIEUSE réunlet. 



Adveniat Regnurrs Tuumi 



PARAIT LE SAMEDI. — Un numéro : fr. 30. 

France : Un An, 15 fr. ; Six Mois, 8 (t. 
Étranger: Un An, 17 ft. ; Six Mois, 9 fr. 



ABONNEMENTS 



REDACTION ET ADMINISTRATION, 5, RUE BAYARD, PARIS-VIIK 



SOMMAIRE ANALYTIQUE 

« Les Questions Actuelles » et « Chronique de la Presse » 

Académie Française. — Réception de 
M. Louis Bartoou, successeur d'Henry 
Roujon. -— I. Discours de M. Louis Barthou : 66. 
Remerciements à l'Académie. Les héré ités. Les éludes. 
Réforme de renseignement secondaire (« moins d'ulilitarisme 
immédiat , plus de... . large humanité n). Les débuts litté- 
raires à la République des lettres. Le fonctionnaire Instabilité 
ministérielle (en quinze ans, le ministère de l'Instruction 
publique changea treize fois .de titulaire). Au service des 
lettres. Le patriote : « L'heure peut venir où nous aurons 
besoin de toutes nos gloires. » Le directeur des Beaux-Arts. 
L'écrivain. Féministe? La guerre et l'union sacrée: « Les 
statues ne sont durablement belles que si les fils de la même 
mère peuvent les inaïigurer sans s'outrager. » 

Prusse. — Contre la Séparation de l'Eglise 
et de l'Etat. SuL-cès immédiat: (Protestation collec- 
tive de l'Episcopat de Prusse) : 75. 
Projet de Séparation : « Nous, catholiques de Prusse, en 
aucun cas et à aucun prix, nous ne voulons ni l'admettre ni 
rapproHv?r. » La Séjiaration, d'après l'exemple d'autres Etats: 
1 De telles injustices ue crient-elles pas vengeance au ciel? » 
La ï^éparalion, crime et insulte envers Dieu, cruelle injustice 
à l'égard de l'Eglise et des fidèles. Spoliation criminelle et 
anarchie morale en perspective. L'école fans Dieu. Un nouveau 
Kullurkampfî Union des catholiques autour de leurs pasteurs 
pour protester et résister jusqu'au triomphe. 

Yougo-Slavie. — L'initiative du clergé dans 
le mouvement pour riodépendaoce {Nou- 
velles religieuses; André Gabhiac, Revue du Clergé 
français; Benedetti, Giornale d Itaha) : 79. 
Le clergé « au premier rang de la nation ». Action au Par- 
lement de Vienne, à l'étranger, parmi les masses. K.ullurkampl 
de représailles. M'' Kurusek nommé pré>ident du Conseil 
national youjro-slave de Zagreb et vice-président du premier 
ministère de la Grande Serbie. 

Sous l'occupation allemande. — Vingt-deux 
mois de journalism<i clandestin (abbé 
Au(;usTE Léman. Corre.ipondmti) : 81. 
Dans le Nord français La Patience, devenue plus tard VOistau 
françaii, organe d informations patriotiques. Prodiges d'ingénio- 
sité des trois principaux rédacteurs : M.M. Willot, Dubar et 
l'abbé Pinte, qui, découverts, lurent condamnés à dix ans de 
réclusion par leurs oppresseurs allemands. 



« Informations» anticléricales. —Le Vatican 
et l'Irlande (Lanterne; Secolo; Mgr ToncHET, év. 
d'Orléans; : 82. 



L'Action Catholique » 



Questions sociales. — Les organisations pro- 
fessionnelles et les catholiques. Doctrinri et 
application (Rapport de M"° Cécile Po.ncet, secré- 
taire générale des Syndicats libres de l'Isère) : 83. 
La doctrine. La loi da travail, loi de Dieu : donc ni lutte 
des classes ni sabotage ; donc dignité du travail. Le travail 
« devra être organisé et réalisé de telle sorte qu'il ne devienne 
jamais un obstacle à l'accomplissement de la fin surnaturelle de 
l'Iiomme ». — Le recrulement catholique. Pour que l'action 
professionnelle du Syndicat libre soit efficace, pour que son 
apostolat soit fécond, l'unité de vues s'impo>e entre tous ses 
membres, que doit animer un haut esprit de sacrifice et qui 
sont tenus de conquérir l'estime générale par leur valeur morale 
et professionnelle. Possibilité d'une collaboration leioporaire 
avec les Syndicats neutres ou socialistes pour une action pro- 
fessionnelle déterminée. — Conclunon. Résolument et exclusi- 
vement professionnels dans leur objet, nos Syndicats, dans leur 
esprit, sont franchement catholiques. 

Apostolat populaire. — Conférences reli- 
gieuses contradictoires dans les parcs de 
Londres (Marie-Anne de Bovet, Libre Parole): 87. 
« Nous n'en avons pas en France. » Libre manifestation de 
toutes les Confessions. Gravité des questions débattues. L'audi- 
toire s'intéresse surtout aux problèmes dogmatiques. Conversions 
au catholicisme hic et nunc. 

Dossiers de « La DocumentatioB Catholique > 

Le mouvement des idées religieuses. — Dans 
la presse quotidienne de Paris (janvier 1919), 
par Louis Lava : 90. 

Notre but. — La Papauté et la paix ; Benoit XV et 'Wilsûn; 
zélateurs « papalins » ; l'importance de la visite; l'indépen- 
dance et la souveraineté pontificales. — Les calholiques base 
de l'ordre européen; les calholi(|ues rhénans; l'épouvantail anti- 
clérical. — Le rôle des Juifs dans la reconstitution de l'iLurope; 
l'infiltration juive dans la P.é'iiiblique allemande ; « qui gou- 
verne? »; intrl!,'ues jiidéo-allcm iiides contre la Pologne et la 
Ruu:iianie. — Foi et liberté a.néricaines; un violent contraste. 
— Le laïcisme tuera t-il l'union sacrée?; E-ole unique et lycées 
mixtes; simplification de l'en 6 :nement secondaire. — Pour la 
natalilé française; les auxili i c< de la dépopulation. — Pre- 
mières controverses électorales ; le vote des femmes. — La On 
chrétienne de Déroulède. — M. Etienne Lamy. 



LES miESTIOllS AGTDELLES » et 



EDELJl 



ACADÉMIE FRANÇAISE 



Réception de M. Louis Barlliou 
successeur d'Benry Roujon 



M. Louis Barthou, ayant été élu î.ar l'Académie 
française à la plsce vacante ,>ar la rrort Ce M. Henry 
Iloujon, y est venu prendre séance le 6 février 1919, 
et a prononeé le diî^conrs suivant : 

DISCOURS 
de M. Louis Barthou 

Remerciements à l'Académie (♦) 

McssrEURS, 

Lorsque M. Henry Roiijon &c décida à poser 
sa candidature au fauteuilde M. Henri Barboux, 
il s'inquiétait d'avoir à pronorKx:r l'éloge d'un 
académicien dont la vie professionnelle lui était 
mal connue (2), Voire bienveillance m'a épargné 
un semblable embarras. J'ai a«sez fréquenté 
M. Henry Roujon pour que mes paroles n'em- 
pruntent rien à la complaisance d'un protocole 
Iradilionno-l, et j'ose presque espérer que vous y 
trouv<'rez un témoignante. 

Ce furent nos fonctions qui nous rappro- 
chèrent, H me souvient, après vingt-quatre ans, 
d'un voyage ministériel au pays des Félibres, 
dont le retour fut charmé par la conversation du 
directeur des Beaux-Arts. Je connus ainsi celui 
que, jusqu'alors, j'avais simplement rencontré. 
M. Henry Roujon était trop prudent, ou trop 
discret, ou trop mo<]eâle, pour se livrer, du 
premier coup, tout entier — il savait interroger, 
écouter et se taire, — mais, témoin avisé, obser- 
vateur sagace, psychologue pénétrant et iro- 
nique, comme il parlait délicieusement de tout 
et de tous ! Je fus conquis par taul d'érudition 
uîaée et par tant de verve gracieuse. Le temps 
développa notre amitié. Un Gascon et un Béar- 
nais .sont, qtioique voisins, faits pour s'entendre, 
et pendant vingt ans je suivis, souvent d'assez 
près, la carrière, parfois tourmentée, mais tou- 
jours brillante, de M. Henry Roujon. 



(i) Les sous-titres oui été ajoutés par la D. C. 

(2) On trouvera dan.s les Questions AelacUes (t. CXII, 
pp. 101-174, 20f)-3iC et vatj-^3f)) !e (Uscotirs de récep- 
tion (le M. Henry Raujon sur M. Henri Uarboux, et 
la réponse de M. Frédéric Masson. 



En l'appelant au milieu de vous, vous aviez 
comblé le vœu le plus secret et le plus chec de 
sa vie. Sans rien renier de son passé de fonc- 
tionnaire, qui lui avait ouvert les. portes d'une 
section voisine, i! était fier d'avoir été traité par 
vous en homme de lettres. Cet hommage le flatta 
jusque dans ses. derniers jours. Peu de mois 
avant sa mort, je pus mesurer la place que l'Aca- 
démie avait prise dans ses pensées. H s'intéres- 
sait avec passion à vos choix. Si je rappelle qu'à 
ce moment une candidature l'obsédait, dont i! 
me parla avec une sollicitude véhémiente, c'est 
pour avoir l'occasion de saluer en lui cette vertu 
die l'amitié qu'il prisait et portait si haut. La 
boutade de Renan, dans ses Souvenirs d'enfance 
et de jeunesse, cor^tre les « amitiés particu- 
lières », lui avait paru ua blasphème dont il 
s'était indigné. M. Henry Roujon était un ami 
incomparable. L'amitié, qui se détermine par les 
raisons du cauir, m'a toujours paru renfermer 
les meilleures qualités de 1 homme. Elle exige 
la loyauté, la fidélité, le dé\:ouiem.en t désintéressé, 
la bonté attentive, la parole scrupuleuse, le cou- 
rage ef, au besoin, le sacrifice. M. Henry Roujon 
sut associer aux multiples richesses de son esprit 
toutes ces vertus fortes ou délicates de l'âme. 
Kn me confiant son éloge, vous avez augmenté le 
prix de voire faveur. 

Ma reconnaissance se mesure au vif désir que 
j'avais d'être des vôtres. L'Académie a toujours 
tenté les hommes politiqixes. Déjà, en 1867, 
Sainte-Beuve trouvait qu'elle les tentait 'trop. 
Moins sévères que lui, vous n'avez pas craint, en 
m'accueillant, une invasion parlementaire, favo- 
risée par la camaraderie. Si, depuis mon élec- 
tion, vous avez ouvert vos rangs, avec un éclat 
digne de vou-s et de lui, à im autre homme poli- 
tique, la noble camaraderie par laquelle il a été 
appelé au milieu de vous est celle du pays tout 
entier, qui a su gré à son patriotisme indomp- 
table de l'avoir, avec les grand* chefs et les 
grands soldats de l 'armée nationale, aimé ot 
servi, défendu et sauvé. Pour ma part, je vous 
dois la seule joie que la vie pût me donner 
encore. Elle m'a flatté dans mon amour-propre, 
mais elle m'a surtout ému jusqu'au fond du 
cœur. Messieurs, je vous remercie tout à la fois 
de l'honneur et du bien que vous m'avez faits. 

M. Henry Roujon 

M. Henry Roujon n'envisageait pas la vie 
comme une idylle. Mais il ne pensait pas non 
plus qu'elle fît inéluctablement faillite à ceux 
qui relevaient son défi. Au contraire, il disait 
qu'une âme forte est le plus souvent l'ouvrière 
de sa destinée. H eut cette âme, et, comme i! l'a 
écrit de plusieurs autres, on peut dire de lui 
que, par bien des côtés, sa vie fut son chef- 



« CHRONIQUE DE LA PRESSE )) 



67 



d'œuvre. Admirateur fervent de Montaigne, il 
n'eût pas goûté comme un hommage médiocre 
l'application à son existence de ce passage des 
Essais : « Les plus belles vies sont, à mcm gré, 
celles qui se rangent au modèle commun et 
humain, avec oidre, mais sans miracle, sans 
extravagance. » 

Orig-ines et influences héréditaires 

Il mit de l'oi'dre dans la sienne, qu'aucun 
miracle n'enchanta et qu'aucune extravagance 
ne troubla, mais il n'eut pas à la faire tout 
entière. Il devait beaucoup aux siens, et il leur 
rendit justice, deux ans avant sa mort, dans ces 
Souwnirs vivants et exquis, mais malheureuse- 
ment inachevés, où l'esprit se pare de toutes los 
grâces du cœur. ^Y' à Paris le i^'" septembri- 
i853, M. Henry Roujon était-il Parisien ? S'il 
faut., pour l'être.- et. par analogie avec une déli- 
liition du Code civil pour la nationalité, être né 
à Pari* d'un père et d'une mère qui eux-mêmes 
y sont nés, il aurait eu quelque peine à justi- 
iier cette qualité. Plusiciii's races s'étaient ren- 
contrées et fondues en lui, au milieu desquelles, 
du côté paternel, le Midi prédominait. Son 
grand-père était. Dauphinois, son père Gascon, 
sa grand'mère de lointaine origine espagnol?. 
Du côté mateinel, il avait reçu du sang breton 
et du sang créole. M. Heary Roujon tirait une 
moindi-e vanité de la variété de ?es ascendants 
que des vertus qui leur étaient communes. 
Quand il écrivait leur histoire, il n'avait pas, 
comme le poète hautain des Destinées^ l'illusion 
Cffgueilleuse de les faiie descendre de lui. C'est 
vers eux qu'il remontait pour rejwrler à leur 
vaillaQce et à leurs efforts l'honneur du sort 
facile dont il jouissait, ic Toutes mes hérédités, 
a-t-il écrit, m'engageaient sur la voie droite. » 
Il lui plaisait, d'autre part, de rappeler ses ori- 
gines ouvrières et paysannes, avec lesquelles 
s'accordaient ses s^entiments intimes. Quand il 
citait, en l'excusant de n'avoir pas l'élégance 
académique, le mot de SpuUer : u M. Gambclta 
et moi, ncms avons la démocratie dans la tripe », 
il me semble qu'il le faisait sien. D'ailleurs, il 
aimait trop le peuple, et avec txop de sincérité, 
pour le flatter en proclamant son infaillibilité 
coll£cti\'e. Il le servait par* la vérité et av;?c la 
robuste franchise qu'il avait héritée des siens. 

Son grand-père paternel, en quittant le Dau- 
phiné pour le tour de France, était ouvrier ébé- 
niste. Il ne revint ni au pays natal ni à sa pro- 
fession. Les voyages' forment !a jeunesse, mais 
il aiTive aussi qu'ils la fixent. Deux beaux yeux 
sont, en tout pays, une douce attirance, mais 
quand la flamme espagnole attise leur espièglerie 
gasconne, ils sont iiTésistibles. Le grand-père 
de M. Hem-y Roujon rencontra à 'Vic-Fezensac 
ceftte heureuse fortune, qui lui fit abandonner 
ses Alpes majestueuses pour le cours chantant 
de la Losse. Il se maria et il ouvrit une petite 
boutique. Le ménage et le n<aga«in' réussirent. 
L'autorité paternelle s'exerçait, dans ces pays 
de langue d'oc, à la romaine, bienveillante, 
certes, et équitable, mais habituée à donner 
des ordres plutôt que des raisons. Le bonhomme 



R^oujon, comme l'appelaient avec familiarité ses 
clients des gentilhommières voisines, aurait 
volontiers poussé ses six garçons vers le com- 
merce. Trois eurent la vocation ; mais les trois 
autres s'y dérobèrent, l'un pour devenir avoué, 
l'autre pour entrer dans ks ordres et dans l'en- 
seignement, le dernier pour exercer la méde- 
cine. Celui-ci fut le père de M. Henry Roujon. 
H s'était formé lui-même avec une ténacité dont 
il transmettra mieux que l'eieaaple à son fiJs. 
Préffâirer seul son-baccaJauréat, à Vic-Fezensac, 
sous Louis-Philipi>e, il faut avoir, même plus 
tard, vécu jeune dans un coin reculé de pro- 
vince pour savoir ce qu'un semJîlable effort 
représente. Emporté ainsi de haute lutte, ce 
premier grade désarma le quincaillier rebelle, et 
conduisit son fils, avide de s'instruire et de se 
frayer sa voie propre, jusqu'au diplôrrte de doc- 
teur en médecine. Je me représente le D"" Roujon 
comme un homme de haute conscience et de 
souriante correction, attaché à ses devoirs, fier 
de sa profession, aimé de ses client*, adoré des 
siens, auxquels le disputaient les exigences et 
les absences d'un métier trop absoibant. Ainsi 
appelé et occupé au dehors, il dut al>andonner 
à sa femme la surveillance et l'éducation de 
leur enfant. I.â mère de M. Henry Roujon 
s'acquitta de cette tâche avec une compéteiice, 
une autorité et un bonheur dont on serait sur- 
pris si sa propre éducation et sa nature d'élite 
ne suffisaient à expliquer ce succès. Elle était, 
d'instinct, éducatrice. Fitle d'un commandant 
de marine,- elle était née à la Martinique, où, 
à l'âge de six ans, elle perdit sa mère. La mort 
de son père, qui l'avait ramenée en France, la 
laissa trop rapidement orpheline. Les croix de 
la Légion di^honncur et de Saint-Louis, que ses 
services avaient values à l'officier de mai'ine, 
lui ouvrirent les portes de l'une des maisons 
d'éducation de l'ordre. Elle y resta, également 
choyée par ses maîtresses et par ses camarades, 
jusqu'à l'âge de dix-huit ans. Les souvenirs de 
ce pensiomiat, où elle reçut une instruction 
variée et solide, lui furent toujours particulière- 
ment chers. 

Les années de formation 

Le petit lîenry reçut sur les genoux de sa 
mère ses premières leçons. Quoiqu'elle exigeât 
ifeaucoup de son intelligiince, déjà tràs vive, 
elles lui laissèrent le souvenir ineffaçable d'études 
poursuivies dans la joie. Malheunnisement, l'édu- 
cation maternelle fut remplacée par un « ergas- 
tule odéonien ». où des Polonais, que la mode 
mettait partout, donnaient, avec un accent 
incompréhensible, des leçons de français et de 
latin. M. Henry Roujon a évoqué dans Miss,. 
une courte et suggestive nouvelle, les souvenirs 
de « ce p<''nitencier bourgeois » où il vé*cut 
trois ans. La pédagooio collective lui avait 
donné le fri«on. Elle lui fut un supplice quand 
elle s'aggrava pour lui, au lycée Napoléon, des 
tristesses sévères du pensionnat. Sa mèje, 
enfv'rmfV à Saint-Denis, y avait goCdé autant 
de ioii' "ii'MTt n'ur .j'orphelin-e peut en con- 
naître. Ce bonlteur valut à son iils l'erreur d'un 



68 



« LES QUESTIONS ACTUELLES )) 



internat auquel il garda jusque dans l'âge 
d'homme une rancune tenace. Fut-il, au fond, 
aussi malheureux qu'il le disait ? Je crois qu'il 
le fut surtout à distance. Quand nous nous 
racontons, même avec ime entière bonne foi, 
nous projetons sur le passé les sentiments con- 
temporains de l'heure où nous le décrivons. 
Notre âme n'est jamais entièrement la même. 
L'un des amis les plus chers de M. Henry 
Roujon, son camarade au lycée Napoléon, me 
l'a dépeint sous des traits qui déjà, à l'âge de 
douze ou treize ans, fixent sa physionomie. Il 
tranchait sur ses camarades par une individualité 
marquée, un esprit clair et décidé, un ton résolu, 
une curiosité sans cesse excitée, que d'abon- 
dantes lectures alimentaient et fouettaient. La 
physionomie à arêtes vives, la peau colorée, il 
montrait des dents de jeune loup chaque fois 
qu'il riait, et — fiez-vous maintenant aux sou- 
venirs de la soixantaine ! — son ami ajoute 
qu'il riait toujours. Quand il découvrit Gérard 
de Nerval et l'Orient, ce fut son Baruch, à l'occa. 
sion duquel sa manie d'interroger se donna 
libre carrière. Fureteur de bibliothèques, ardent 
à la discussion, il avait déjà un sens aigu de 
l'observation d un tour d'espo-it humoristique 
auxquels les contrastes et les ridicules n'échap- 
paient pas. 

La vertu éducatrice des Humanités 

En se développant, il resta lui-même. C'est à 
tort qu'il s'est accusé d'avoir été « un indigne 
et fort médiocre humaniste ». Il n'est pas moins 
injuste pour lui qu'il ne l'esft pour ses maîtres 
du lycée Napoléon et du lycée Saint-Louis. L'en- 
seignement secondaire se proposait moins alors 
d'accabler l'esprit sous une encyctopédie que 
de lui donner une méthode. Il n'était pas ques- 
tion de tout savoir, mais seulement d'être rendu 
apte à tout comprendre. On savait quelle force 
de vie renferment les langues mortes. Le latin 
n'était pas traité comme un vain ornement que 
dédaignaient des préoccupations utilitaires : les 
maîtres de l'enseignement proclamaient et pra- 
tiquaient sa vertu éducatrice. Les belles-lettres 
étaient en honnem* pour former les esprits et pour 
forger les caractères. On pensait, à l'exemple de. 
Descartes et de Pascal, qu'elles n'étaient même 
pas inutiles aux sciences. Nous avons réformé 
tout cela. Je me garde bien de nier que certaines 
réformes fussent nécessaires. Mais il ne suffit 
pas d'innover pour progresser, et je sais quel- 
ques prétendus progrès qui sont sujets à revi- 
sion. Il n'est trop tard pour aucun examen de 
conscience. Sortie victorieuse de la plus terrible 
épreuve qui se soit jamais abattue sur elle, mais 
douloureusement meurtrie par une invasion sau- 
vage, la France peut, en toute liberté, avec la 
liberté que donnent l'héroïsme et la gloire, exa- 
miner les problèmes que pose sa reconstitution. 
La réorganisation de son enseignement secon- 
daire est un de ces problèmes. J'y voudrais 
moms d'utilitnrisme immédiat, mal compris 
d'ailleurs, et plus de cette large humanité dont 
M. Henry Roujon sentait les vertus bienfaisantes 
au milieu même d'une démocratie. Le bacca- 



lauréat est un diplôme. Ce serait beaucoup, si 
ce n'était rien. Il y a même plusieurs baccalau- 
réats dont il s'en faut que la variété ait rehavissé 
la valeur. Combien je leur préférerais un exa- 
men de culture générale qui ouvrirait la voie, 
une voie sévèrement gardée, aux aptitudes spé- 
ciales ! Chacun y trouverait son sompte, et ainsi 
l'intérêt public ne perdrait rien aux jeux libre- 
ment dispersés des vocations particulières. 

La vocation des Lettres 

Il est vrai que les enfants n'ont pas seuls le 
choLx de leur carrière. Le D'" Roujon, mal 
mis en garde par son propre exemple contre 
le danger des fausses vocations, voulut faire 
de son fils un avoué. Etait-il repris, à son insu, 
par une hérédité dauphinoise ? Les Dauphinois 
avaient l'esprit processif. Avant la Révolution, 
leurs enfants n'étaient, le plus souvent, attachés 
à la chari-ue qu'après avoir passé un ou deux 
ans chez un procureur, dans les exploits judi- 
ciaires qu'ils mettaient au net. M. Henry Roujon 
n'était pas, sur ce point, de la race de son 
grand-père. Il était né batailleur, mais l'es- 
crime du journalisme, à laquelle il se livrait 
déjà sur les bancs du lycée, le tentait plus que 
celle de la procédure grossoyée. Il fut un mau- 
vais clerc d'avoué. Il passa sans allégresse des 
examens, heureusement assez faciles, sur des 
matières abruptes auxquelles il était rebelle, et 
il devint licencié en droit. La barre, qu'il aborda 
une seule fois, ne lui réussit guère. Pourtant, 
il avait des dons. Est-il un Gascon qui ne sache 
pas parlei» ou qui n'aime pas à parler ? Né à 
Paris, dans le quartier des Halles — c'est aussi 
un quartier où l'on parle, — M. Henry Roujon 
n'en était pas moins, de race et de tempéra- 
ment, un cadet de Gascogne à la langue bien 
pendue. On le vit quelque vingt ans plus tard, 

Moustache de cîiat, dents de loups, 
Œil d'aigle, jambe de cigogne, 

haranguer, dans une tournée txiomphale des 
Cadets aux pays d'oc, les municipalités, les 
Sociétés, les Comités, toujours prêt à la riposte, 
improvisateur avisé, abondant en malices, en 
verve communicative, en fantaisies légères ou 
en pensées profondes. On le savait écrivain : il 
se révéla orateur. Mais sa vraie vocation était 
dans les lettres, qu'il aimait avec passion. De 
qui tenait-il ce goût ? Toute sa famille, y com- 
pris les oncles commerçants, y avait contribué. 
L'oncle Jean, homme i-ude et bon, faisait voi- 
siner sur ses rayons, avec des traités d'agrono- 
mie, le Cours familier dz Ultérnture de Lamar- 
tine. L'oncle Barthélémy était non seulement 
l'abonné, mais le lecteur fervent de la Bévue 
des Deux Mondes, dont il avait fait le temple 
habituel de ses dévotions littéraires. L'oncle 
François reçut de la lecture des Confessions 
un coup de foudre qui le jeta dans l'admiration 
et dans la fréquentation de Rousseau. Il était le 
parrain du jeune Henry, qui nous l'a dépeint 
comme un « Gascon solide, très vivant, aux 
saillies spontanées, d'esprit ouvert ». Ce por- 
trait ressemble si bien à un auti'e que c'est le 



ET « CHRONIQUE DE LA PRESSE )) 



69 



cas de dire : tel parrain, tel filleul. Avec l'oncle 
ITonorc, avoué à Toulouse, mais plus littérateur 
que basochien, M. Uenry Roujon avait pris le 
goût du théâtre, si vif dans la cité languedo- 
cienne. Dirai-je enfin que son oncle l'abbé, en 
flânant avec lui, « par les jolis soirs lourds de 
Gascogne, sur les bords de la Gimone au flot 
clair », dut lui révéler, peut-être, hélas I dans 
les vers de Delille, les beautés des Géorgiqiics 
qu'il adorait ? Ces quatre oncles de Gascogne 
^a]aiont bien un oncio d'Amérique. M, Henry 
Roujon passait chez eux ses vacances, tantôt 
chez l'un, tantôt chez l'autre, mais à Paris, chez 
ses parenls, il ne recevait pas une moindre 
initiation. Son père avait pour Victor Hugo un 
culte d'idolâtrie. Sa mère préférait Lamartine. 
Le romantisme ne faisait pas tous les frais de 
leurs diseussions, où ils opposaient, dans des 
parallèles raffinés, Rousseau à Voltaire et Racine 
à Corneille. H faut ajouter, pour tout dire, que 
Béranger, avec ses odes patriotiques, non moins 
chères à l'ancienne pupille de la Légion d'hon- 
neur qu'au carabin des Trois Glorieuses, était 
un des demi-dieux de la maison. 

Débuts littéraires 

Peut-on s'étonner qu'ainsi baigné de littéra- 
ture M. Henry Roujoa sentît se lévelopper en 
lui le goût irrésistible et la vocation impérieuse 
des lettres ? H n'attendait qu'une occasion 
pour se libérer de la basoche. Elle lui fut fournie 
par Catulle Mcndès, qui le fît entrer dans une 
revue nouvelle, la République des Lettres, dont 
le titre, à la fois constitutionnel et littéraire, 
avait l'ambition de g-rouper tous les jeunes 
talents. M. Henry Roujon en devint le secrétaire 
de la rédaction sous le pseudonyme d'Henry Lau. 
jol. Ce fut dans sa vie un événement consiié- 
rable qui la transforma. Quand il en parlait 
plus tard, bien plus tard, il y avait encore de 
l'émotion sous son ironie légère. L,p voisinage, 
au revers de la couverture bleue, de son nom 
inconnu à côté de ceux de Lecxjnte de Lisle, do 
Gustave Flaubert, de Léon Cladel et de Léon 
Dierx, suffirait à expliquer que ce jeune homniL- 
de vingt-deux ans fût fier de s'engager sur la 
voie littéraire avec de tels compagnons. Ce fut 
une magnifique floraison, dans laquelle Victor 
Hugo daigna jeter un jour le bouquet d'une 
poésie inédite. Quelles richesses, quelles pro- 
messes, quels talents dans les cinquante-cinq 
li\Taisons qui, du 20 décembre 1875 au 3 juin 
1877, jalonnèrent la brillante existence de la 
Bépublique des Lettres ! Si j'ai bien su compter, 
huit de ses collaborateurs devaient apparlciiir 
?i votre Compagnie. Leconte de Lisle, Sully 
Prudhomme, François Copp^Ee, de Heredia et 
M. Henry Roujon sont morts. Mais vous avez 
encore la joie et la gloire de posséder au milieu 
de vous MM. Anatole France, Paul Bourget et 
Jean Richepin. Se rappellent-ils ces débuts ? 
M. Jean Richepin chantait, avec un art auda- 
cieux, les strophes ardentes et nuancées des 
premières Caresses. M. Paul Bourget, que le 
roman n'avait pas encore enlevé à la poésie, 
racontait en artiste et en psychologue, au cours 



d'un poème douloureux et délicat, le martyre 
ie la marquise de Morède, effrayée de découvrir 
dans sa fille le mal qu'elle avait elle-même hérita 
de sa mère et dont elle se mourait. M. Anatole 
France évoquait 

La mer voluptueuse où chantent les sirènet, 

pour célébrer dans sa Leuconoé, en vers aisés, 
larges et mélodieux, les femmes de Rome qui, 
lasses des dieux latins, sentaient monter vers 
elles, au milieu des sanglots, le souffle divin du 
roi des temps nouveaux. 

Encouragé par l'exemple de ses camarades de 
revue, gagné et soutenu par leur sympathie, 
Henry Laujol s'essayait aussi au jeu des rimes. 
Le poète en lui mourut jeune, mais je serais 
surpris si, en lui survivant, l'écrivain, qui s'était 
condamné à la prose, n'avait pas eu parfois le 
reg;ret d'un trop précoce suicide. 

La République des Lettres, qui se disait; avec 
une audace tranquille, assurée d'une longue 
existence, avait pour programme tous les élé- 
ments d'une vaste encyclopédie. Henry Laujol 
y collabora, sous une rubrique qui avait pour 
titre les Abeilles — ailes d'or et flèches de 
flamme, — par des essais variés de critique litté- 
raire et artistique. H admirait les talents outran- 
ciers, Emile Zola, dont il recueillit V Assom- 
moir, qui avait effarouché la pudeur des lecteurs 
du Bien public, et Baudelaire, qu'il tenait 
poiu « divin » et qu'il opposait à a la multi- 
tude des sots ». 

Ainsi exalté par la littérature ex'trême, est-il 
surprenant que la jeune audace d'Henry Laujol 
exerçât son ironie piquante et exhalât son mé- 
pris immodéré contre les institutions ou les 
hommes de l'autre bord ? Francisque Sarcey, le 
Conservatoire, les théâtres subventionnés, la 

Revue des Deux Mondes eL l'Académie virent 

pleuvoir sur eux l'essaim irrité des abeilles. 
Quand le secrétaire de la République des Lettres 
blasphémait contre l'Académie, il était évidem- 
luent injuste, mais surtout quelle imprévoyance 
dans son injustice ! H eût été bien surpris, et d'ail- 
leurs peut-ê'tre indigné, à l'heure où il parlait 
avec une ironie irrespectueuse de « la crèche 
spéciale que l'on appelle l'Institut de France », si 
un devin lui avait annoncé que cette crèche lui 
réserverait, au cours de sa brillante carrière, la 
gloire d'un double asile. Je dois, d'ailleurs, 
reconnaître quil n'attendit pas d'être des vôtres 
pour avouer et pour expier ;ses torts. 

Quoique parfois un peu courts de souffle, les 
articles du secrétaire, et ensuite du rédacteur 
de la République des Lettres, témoignaient d'un 
travail assidu et promettaient une personnalité. 
Je ne dirais pas tout le bien qu'ils méritent si 
je ne louais aussi leur courage. Henry Laujol 
avait en tout une telle volonté d'être équitable 
que l'indépendance de son jugement finissait 
par dominer ses partis pris. H avait le droit de 
ne pas aimer Vlletman, de Paul Déroulède, 
mais il ne songea pas à rabaisser rhom.mc par 
l'œuvre. Tout au contraire, il rendit hommage 
à son caractère et à mainto action valeureuse. 
« Je considère que AL Paul Déroulède, écrivait- 



';o 



« LES QUESTIONS ACTUELLES » 



il, a très noblement rempK son rôle d'homme, 
et j'ai pour lui la plus haute estime. C^rk-s, si 
toute notre jeunesse avait eu dans râmc le feu 
sacré qui brxile c« vaillant s&tdflt, nous n'au- 
rions peut-être pas vu les Barbares au pietl de 
l'Arc de Triomphe. » Il faut retenir, mainte- 
nant qti'e le joar de gloire est arrivé, cette forte 
parole prononcée dans ramertumc humiliante 
de la défaite, la clairvoyanee patriotique de 
Paul Dt'^roulède, sa ténacité que rien ne put 
bri?<:T, sa confiance que rien ne put ébranler, 
son co^nage que rien ne put .ibattre, appar- 
tiennent à l'histoire nationale, dont il fut l'in- 
terprète passionné et le serviteur loyal. Quand 
les arméfs alliées, en ]>as!?!îint sows l'Arc de 
rEtoile, purilieront de la souillure germanique 
l'allée triomphale, faisons sa juste part à l'apôtre 
enflammé de la revanche dans Tapothéoire ma- 
gnifique dont i! sera malheureusement af>?ent. 

Le fonctionnaire : à l'Instruction publique 

• Le dernier article de M. Henry Roujon, con- 
sacré à la défense de la deuxième parti',' de la 
Légende (les st^cies, parut le 29 avril 1877, dans 
la République des Letires, qui n'avsit plaç' qu'un 
mois à vivre. Sa co^labo^at^on s'était, ck^uis 
quelque temps déjà, faite plus rare. C'est qire 
d'autres soins l'occupaient. Pressé par la n«es- 
sité de vivre et de se créer ime carrière moins 
éphémère que celle d'une revue, il était, depuis 
4=e lo juin iS-e, employé au ministère de l'In- 
struction publique, où un avancement rapide, 
dû uniquement aux services rendus, le porta, 
en 1881, juscfu'aux foncliouï; ck chef de bureau 
du Cabinet, qu'il exrre^i pendant «Jix ans. 

Au cours de cette pério-Ae de quinze ans, le 
minisière de l'Instruction publique changea 
treize fois de titulaire. Qui hésiterait à dénonc<:ï- 
cette instabilité comme un fléau } Elle interdit 
tout pl;in d'ensemble. tjf>ut travail de longue 
haleine, toute continuité dans leffort. Que 
peuvent, pour l'édttcation nationale, maigre 
l'étendue de leur esprit et leur aptitude aux 
vastes problèmes, im Berthek*t et un Paul Berl 
— je ne cite que les plus grands, — s'ils sont 
ccndaranc's. par une «olidarité injuste et meui- 
trière, à dis^paraître au bout de qiw'iques mois 
ou de quelques sentairtes, avant mèimc d'avoir 
dressé le plan de leur oe*ivre ^ iSe«l Jules Ferry, 
qui reviii't à trois reprises à l'Instruction pu- 
blique, eut une thiréf: snf lisante pour vouloir, 
pouvoir et agir. Trois ans de mini*tère lui per- 
mij-e-nt de réaliser un prograjTiB>e et à\n\ faire 
passer les principes et rexécutwn dans des lois 
organiques qui vivent encore. Je n'ai pas ici à 
appréi-éer ces lois, mais ce serait mai nre com- 
prendre et mal me connaîtie que d'exploiter 
comme irn tlé^aveu une discrétion <pie ^inl an 
haut soirci d'union m'inspire. Du m-oiius. «k; 
ïcra-t-il permis de dire, sans blesser aticune con- 
viotian ou aucune croyance, que .'ules Fejrv 
avait l'âme dfun ehff -et le canicière d'un 
homme d'Ftat. Appelé auprès de l«i ppr uu 
choi,^ dont il Aait digne, successi-vement coaimc 
attaché, comme siTTétaire particulier, comme 
eous-chef ou chef de bureau du Cabinet, 



M. Henry Roujon fut, au s<?ns traditionrrel et 
élevé du mot, un commis exemplaire. J'ai lu, 
dans un discours qu'il pron&nça^ sur la tombe 
d'un de ses collaborateurs, un passage dont je 
snis a«smé de ne forcer ni le sens ni l'intention 
en le lai appliquant : « Attendant patiemment 
son heure, toujoins prêt aux tâches les plus 
ingrates, il ne s'acquittait jamais mieux d'une 
bf.^sogne que quand il la jugeait secrètement 
au-dessous de lui-même. Il était de ceux qui 
etrliment que le service de l'Etat enncJ)lit le ser- 
viteur, et qu'il n'est rien de plus beau que 
d'obéir qnand le maître s'appelle l'intérêt 
public. » 

Au service des Lettres 

Esclave de cet intérêt, M. Henry Roujon n'en 
séparait i>as la littérature, qu'il était au bon 
endroit pour servij-. Les écri\ains 'trouvèrent en 
lui nn allié précieux dont le concours ne se refu- 
sait jamais. Guy de Maupassimt fut un de ceux 
qui éprouvèrent cette condiale bienveillance.. H 
était passé du ministère de la Marine à l'Instruc- 
tion publique, où Bardoux l'avait attaché. Il y 
retrouva M. Henry Roujon. Leurs relations da- 
taient de la République des Lettres. Un jo«r, 
C-atulle Mendès avait donné au secrétaire de la 
itHliiction quelques centaines de vers intitulés 
Au bord de Veau, qui racontaient les amours, 
achevés en drame, d'un canotier et d'une b-lan- 
chisseuse. Les vers, tantôt lâchés et tan-lôl ludcs, 
les métaphoî'es faciles, les rimes négligées de ce 
poème brut^nl et \ulgaire <h(X[ucrent vivement 
Ilenry I.anjol, que récole parnassienne, dont il 
était l'eufiint de chœur dévot et exigeant, avait 
habitué, sur d'autres sujets, à d'autres procédés. 
S'y n'avait dépendu que de lui, el bien qu'ail 
soupçonnât une personnalité sous le pseudonyme 
de Guy de Valmonl, il n'aurait pas inst'ré une 
pit-ce ofi tout le heurtiùi. Mais le poète, dont' 
Mendès lui'révéla le nom véritable, avait Flau- 
bert comme protet;teur, et la copie passa. Entre 
Henry Laujol et Guy de Valmont, l'entente ne 
s'était pas faite tout Je suit<^' ; miiis, dè-^ qu'ils 
se connurent, M. Henry Roujon et (juy de 
Maupiissiuit furent d'excellents camaj'ades. Au 
ministère de l'InstrucUon jHiblique, ils voisi- 
naient d'un bureau à l'autre, et ils devinrent 
des auais. Bien noté, expédiant rapidemcnl sa 
besogne, observateur profond, s'appîiquant à 
toujours mieux écrire, Guy de Maupassani con- 
ciliait, avec un art heureux et une liabilefé aisée, 
ses devoirs de foTic<io.nnaire et son ambition 
littéraire. Boule de Suij, dont ses camarad<is du 
ministère avaient eu i'éblouissauto primeur, lui 
conquit une célébrité iraniédiate et des propo- 
sitions avantageuses. L'u'i jxir un traité avec un 
journal, il voulait pourt^ant réservei' l'avenir et 
ne pas abandonner tout à fuit l'asile du mi- 
nisière. l 'n congé d'un an élnit nécesst';ire. Ce 
fut M. Henry Roujon qui obtint la .signature de 
Jules Ferry. H conserva la juste fierté d'avoir 
rendu aux lettres uu grand écrivain. 

Lui-même il consacrait à la littératiu'e les 
rares loisirs que ses fonctions lui laissaient. 



ET C( CHRONIQUE DE LA PRESSE )) 



71 



Doux étiKÎesï, parues on i883 Jans la Jeune 
France, l'une sut Villiers de l'Isle-Adam, à pro- 
pos du Nouveau Monde ; l'autre sur Ernest Re- 
Bôin, à l'occasion des Souvenirs ({''enfance et de 
jeunesse, attestaient une maturité d'esprit, un 
" sens critique, une impartialité co«rageu«e et une 
élégante clarté de style qui leur valurent d'être 
remarquées. Troi? nouvelles puiviront : Miss, le 
Docietir Modesto et ''.llruvonde. Les deux pre- 
mière? étaient des essaie. Mircmondc, a au nom 
fonore et triste », n'était })as loiti d'être un petit 
chef-d'œuvre. Après Aîolière, lord lîyron et Mus- 
jet, M. Henry Roujon s'essayait i.ii sujet de don 
Juan. 

Si vaste et si puissant --lu'il n'est pas de poète 
Qui ae Tait i*)uie\é dans son cœur et sa tête, 
Et pour l'avoir tenté ii€ soit re-sté plus grand. 

Je ne doute pas que les strophes cé'lèbres de 
^'(^nlOuna n'aient sugg-jré- à M. Henry Roujon 
(utte version nouvelle do rancionne lég^ende, oîi 
don Juan, vieillissant dans le château do Mire- 
monde, expiait, par un douloureux remords, la 
Jionte et le malheur d'avoir C/Ompris et aimé 
trop tard une Elvire jeune, sincère et héroïque. 
M. Henry Roujon a mis dans ce court r«;it 
toultî* les ressource» d'un art consommé, d'une 
expérience préco<M? et d'une psychologie pro- 
f foîide. Les paysages sobrement décrits, les dia- 
logues enlevés de verve, les récits finement 
nuancés expliquent l'admiration que M. Alexan- 
dre Dumas fils témoigna à celle a'uvrv^ délicate 
et forte. La préface de l'auteur dramatique a 
plus vieilli que le « conte moral » de M. Henry 
Roujon. Je me suis assuré, en relisant celui-ci, 
qu'il n'a rien perdu de son charme original, et 
je tiens si durée pour certaine. Ne suflit-il pas 
quelquefois d'un conte on d'un sonnet potvr 
imposer un nom aux eév<îrités judicieuses de la 
postérité ? 

Après s'être ainsi essayé dans la nouvelle, 
M. Henry Roujon revint h la chronique, où il 
avait fait ses premières armes, et qui (îe^ait fLxer 
s;i fortune littéraire. C'est un genre où il est 
donné au premier bavard de plume venu d'être 
médiocre. Mais, pour y réus»sîr, il ne suffit pas 
d'avoir de l'assurance et de la souplesse, il y faut 
un* culture é'tenduc et séiieinse, un espiît vif et 
rapide, de la sagactié, de l'observation, une 
pointe de philosophie. Les lettres de Mme de 
S<'vigné, ces inimitables merveilles, ne <;ont, 
à les bien prendre, que des chroniques par cor- 
respondance, et je n'hésite pas à en dire autant 
des [Mires persanes elles-mêmes, qui sont la 
chronique amusante, malicieuse et profonde, 
des dehors et des dessous de la vie de Paris. 

E>e 18S8 à i8<)i, M. Henry Roujon confia à la 
Revue bleue ses impressions sur les hommes et 
sur les choses, sous le pseudonyme d'Ursus, qui 
cachait et abritait sa sitiiation administrative. H 
n'a pas publié ses <( Ours^-ries » en volume. 
Poui+ant, beaucoup auraient mérité de survivre. 
•L'ensemble présente une extraordinaire variété, 
et la plume de M. Henry Roujon .se joue avec 
une ironie aisée, délicate et au fond peu mé- 
chante, dans tous les sujets que l'actuialité lui 



apporte. Sa passion est de bonne for, et sa sévé- 
rité n'est vindicative que s'il faut défendre un 
intérêt public. Qu'il s'agisse du Journal de^ Gon- 
courl ou de la correspondance de Flaubeit^ 4* 
Camille Desmoulios ou de Lamartine, de Mme de 
Staël ou de Mgr Lavigerie, d'Alexandre Dumaa 
nis ou de J.-J. VVeiss, do Théodore de Banville 
ou d'Octave Feuillet, de Talleyrand ou de 
Lucien Bonaparte, l'ours s'approche, méfiant, 
prudent et adroit. 11 flaire, s'écarte et revient, 
ii appuie ses {wttes sur la proie, il la retourne 
et il la pcise, mais ses dents et ses griffes aonf 
rarement meurtrières. 

Le patriote 

Ce qui domine, chez cet écrivain épris d'art 
et de lettres, c'est l'amour de la France. Quand 
il dit : « L'heiire peut venir où nous aurons 
be«oin de toutes nos gloires », il ne prononce 
pas une phrase banale, il énonce une profession 
de foi. Fils de la Révolution, il rend hommage 
r. la royauté et aux grands ouvriers qui façon- 
nèrent, S011S l'ancien régime, l'unité française. 
Républicain, il n'a pas la sotlise de nier le génie 
et de dénigrer la vie de Napol<k)n. M. Henry 
Roujon est juste jjour toutes lc5 gloires natio- 
nales, sans souci des noms qu'ellesi port<Mit ou 
des bannières qu'elles arborent. « Les partis, 
quels qu'ils soient, dit-il, trouvent peu de profit 
à remuer les vieilles horreurs de l'histoire. Il 
est, par Iwnheur, dans tous les eamps, quelques 
exemplaires d'une humanité supérieure dont le 
souvenir apaise et console. » H se plaît à évo- 
quer ces souvenirs. Indulgent, non par faiblesse, 
mais par souci tl'être impartial, aux en'curs du 
dedans, il «ait poiler au dehors, surtout chez 
nos ennemis, dont il s'inquiète, un regard ferme 
et clairvoyant. Fn 1890, il refuse de s'apitoyer 
malgré la brutalité du procé<lé impéiial, sur 
Bismarck congétiié, dont il dit, avec une force 
singulièrement prophétique, « que l'on saura 
seulement s'il est gT*nd quand l'humanité fera 
ses compte* ». Et, un an après, il aiTache d'un 
mot vengeur son mastjue de cabotinage à l'em- 
'pereur Guillaume lï, qu'il appelle « un Charlc- 
magne pour villes d'eaux ». 

A cette heure, l'humanité a fait ses compte?. 
Le maître renvoyé et îe dis<"iple revente, respon- 
sables du sang injustement versé, sont voués 
l'un et l'autre au mépris de la con.scieoce unî- 
vei"selle. Mais, tout de même, le chanceUer de 
fer, malgré son ceuvre lamentablement écroulée, 
avait une autre allure que l'empereur dégénéré, 
hypocrite et lâche, vers lequel montent, d'un 
bout du monde à l'autre, dans un cri d'inexo- 
rable justice, les malédictions de millions de 
morts. 

L'écrivain et le fonctionnaire se concî'iaient 
cliez M. Henry Roujon, dont la njatuî*e ét-ait soli- 
dement <iquîlibrée, dans une harmonie parfaite. 
Quoi qu'il fît, il mettait la même conscience à 
accomplir son devoir. En 1^86, un directeur âa 
Cabinet, qui lui donnait des notes élogicuscs, 
lui promettait « beaucoup d'avenir dans l'ad- 
miuistr'ation ». 



^1 



a LES QUESTIONS ACTUELLES )) 



A la direction des Beaux-Arts 

Cette prédiction commença à se réaliser par la 
nomination de M, Henry Roujon à la direction 
des Beaux- Arts, le 20 octobre 1891. Il y rempla- 
çait M. Larroumet, que M. Lxxikroy, dont il était 
le chef de Cabinet, y avait appelé, après avoir 
vainement cheirché au dehors un choix qui lui 
parût meilleur. M. Larroumet avait hésité, mais 
il dut subir un ordre « auquel son ministre 
savait donner la forme d'un désir ». L'heureuse 
aventure de M. Larroumet fut en tous points 
celle qui advint à M. Henry Roujon. M. Léon 
Bourgeois, ami des lettres et des arts, le surprit 
par une proposition à laquelle il n'avait jamais 
pensé. 

Il résista, alléguant son incompétence, sa 
(Bensibilité trop vive et les dangers, dans une 
semblable fonction, de ce que sa nature avait 
d'un peu féminin. Mais M. Henry Roujon n'avait 
pas, je vous l'ai dit, les dons de l'avocat. A me- 
sure qu'il plaidait sa cause, il la perdait. Les 
raisons de son refus attestaient une telle droiture 
et une telle délicatesse de conscience qu'elles 
charmaient le ministre sans l'ébranler. Au bout 
de quelques jours de lutte, le chef de bureau 
du Cabinet dut céder et accepter de remplacer 
M. Larioumet. Evidemment, il connaissait moins 
les arts que les artistes, mais il avait l'esprit 
trop ouvert pour n'avoir pas, même sur les arts, 
l'information d'un homme cultivé. Qu'allait-il 
faire ? 

Il ne fut pas tenté de preu^lre à son 
compte le mot charmant de J.-J. Weiss, qui, 
appelé par surprise à la même place, répondit : 
« Il y a d'abord les abus que je vais continuer. » 
M. Henry Roujon n'était pas homme à édifier 
sur des abus une fonction publique. Mais il 
avait en même temps trop d'expérience pour 
annoncer tout de suite un plan de réformes. 
Il se mit simplement à l'œuvre, avec la con- 
science d'un bon ouvrier qui ne veut pas être 
inférieur à sa tâche, et, sans se laisser éblouir 
par les attraits de sa situation nouvelle, il s'ef- 
força tout d'abord d'en mesurer les dangers, 
les responsabilités et les devoirs. la distiibution 
des récompenses aux élèves de l'Ecole des beaux- 
arts lui fut l'occasion, deux mois après sa nomi- 
nation, non d'énoncer un programme, contre 
lequel sa prudence le défendait, mais d'affirmer 
une orientation. Il eut l'habileté d'être moileste. 
« Celui qui vous parle, dit-il simplement, est 
profondément pénétré de cette vérité, désormais 
banale, que les beaux-arts ne se dirigent pas. » 
Et, ayant résumé dans cette seule phrase toute 
sa profession de foi, il n'avouait et il n'avait 
d'autre ambition que d'être un bon commis du 
gouvernement de la République au service des 
beaux-arts. Il fut un commis excellent. 

Aux jalousies et aux rancunes qui ne lui par- 
donnaient pas son bonheur, il opposait la fidé- 
lité de dévouements illustres. On peut juger d'un 
homme par ses amis. M. Henry Roujon avait 
les amis qu'il méritait. Il en est de modesites 
qui se sont trop discrètement condamnés à 
l'ombre et qui n'ont pas rempli toute leur des- 
tinée ; mais combien furent précieux à M. Henry 



Roujon leur affectueuse sollicitude, leurs encou- 
ragements et leurs conseils I II en est de célèbres, 
et même de très grands, dans les lettres, dans 
les arts et dans la politique. Je n'en citerai 
qu'un, parce que ne pas nommer celui-là, ce 
serait taire l'influence la plus profonde que 
M. Henry Roujon ait reçue d'une autre intel- 
ligence. L'amitié de M. Anatole France, une 
amitié de jeunesse qui remontait aux temps 
anciens de la rue Chalgrin, et que les vicissi- 
tudes de la vie laissèrent intacte, flattait juste- 
ment sa fierté. Quand il fut nommé aux Beaux- 
Arts, le maître écrivain le salua d'un article 
généreux et pénétrant, a II a tout ensemble, 
disait-il, de l'ardeur et du jugement, de l'en- 
thousiasme et du tact. J'ai admiré, en quelques 
rencontres, que, connaissant bien les hommes, 
il les aimât encore et leur voulût du bien. Tous 
ceux qui ont eu affaire à lui oni apprécié la 
bonne grâce et la sûreté de son commerce et 
cette aménité rare qui llatte sans tromper. » 

L'administrateur 

Ce fut l'honneui" de M. Henry Roujon de ne 
jamais tromper personne. Son administration 
s'exerçait au grand jour, et les mécontente- 
ments auxquels sa fonction ne pouvait échapper 
ne dégénérèrent jamais en haines. On aimait la 
souplesse de son talent et on respectait l'impec- 
cable correction qui présidait à tous ses actes, 
sans qu'il y eût jamais un dessous dans ses déci- 
sions. 

Appelé par le coup d'Etat d'une amitié clair- 
voyante à un poste qu'il n'avait pas désiré et 
auquel il se déclarait inférieur, il s'appliquait, 
avec une exceptionnelle puissance de travail, à 
s'égaler, par les conversations, les études et les 
^OYages, aux devoirs de sa fonction. Il disait 
qu'il en était resté à Louis-Phi fippe, mais il se 
calomniait, et il eût été désolé qu'on le prît 
injustement au mot. Pourtant, certaines nou- 
veautés le troublaient. Ses yeux et ses oreilles 
supportaient mal les audaces qui. en peinture 
et en musique, transformaient l'art. Comme il 
était loyal, il avouait ses déceptions ou ses 
craintes, mais, comme il était libéral, il ne gêna 
aucune initiative. 

Ce fut surtout un administrateur ordonné, mé- 
thodique et d'une conscience scrupuleuse, dont 
la volonté réussit à faire aboutir des réformes 
que, depuis M. de Chenncvières, on avait vaine- 
ment tentées. Je n'entrerai pas dans leurs détails, 
et je ne dirai même rien de tant d'heureuses ini. 
tiatives prises par M. Henry Roujon, dans les 
écoles, dans les musées et dans les expositions. 
Elles relèvent de l'Académie des beaux-arts, qui, 
pour les reconnaître, l'appela au milieu d'elle 
en 1899, et en fit, en 1900, son secrétaire per- 
pétuel. 

Cette dernière libération le libéra d'un ser- 
vice public dont il avait fini oar avoir lîfta 
impatiente lassitude, au bout de nombreuse» 
années remplies par un travail opiniâtre et tour- 
mentées par les inévitables incidents que la cen- 
sure ou l'administration des théâtres subven- 
tionnés lui avaient valus. 



ET « CHRONIQUE DE LA PRESSE )) 



:3 



Il avait successivement ambitionné le Ck>nseil 
d'Etat et la Cour des comptes, qui lui furent 
toujours ravis, au dernier moment, par des can- 
didats dont des raisons mystérieuses et impé- 
rieuses exigeaient que l'on récompensât les 
insuccès. Ces tentatives avortées d'évasion l'at- 
tristèrent. « Que l'on m'envoie siégier sous' 
l'hermine, écrivait-il dans une lettre intime, ou 
je commettrai quelque monstruosité administra- 
tive, afin de forcer la bienveillance du gouverne- 
ment de mon pays. » Le gouvernement fit la 
sourde oreille, et M. Henry Roujon se garda 
bien de commettre la « grosse gaffe rêvée » dont 
il menaçait l'indifférence inattentive ou plutôt 
l'acx^ablante confiance des pouvoirs publics. 

Passion d'écrire 

Au fond, ce qu'il voulait, c'était écrire. Il 
répétait souvent le mot de Vouillot : « Ah ! la 
littérature ! Vous savez, mon Dieu, si j'ai aimé 
cttte femme-là ! » Quand sa fonction lui four- 
nissait l'occasion d'une causerie littéraire, il s'en 
donnait à cœur joie. Quoique je ne partage pas 
son admiration pour Piene Dupont, qui eut son 
heure, mais sans lendemain, je ne sais rien de 
plus délicat, de plus ingénieux, de mieux senti, 
de plus ordonné, de plus poétique, de plus élo- 
quent, que le discours consacré, en 1899, par 
M. Henry Roujon au chansonnier lyonnais. A la 
différence do Viennet pour la fable, il n'aurait 
pas dit qu'il excellait dans la notice ; mais, de 
même que pour la chronique, il se sentait pour 
ce genre, que rien jamais ne démode, une irré- 
sistible vocation. 

Les notices qu'il a composées comme secrétaire 
perpétuel de l'Académie des beaux-arts dureront. 
Si une vie plus longue lui eût p>ermis d'en 
étendre les sujets, il nous aurait laissé pour les 
arts un recueil semblable à celui que Fontenelle. 
le grand maître du genre, a consacré aux 
sciences. Leur variété n'exclut jamais leur 
aisance. M. Henry Roujon passe sans effort, avec 
la grâce souriante d'un don naturel, d'un i>eintre 
à un sculpteur et d'un sculpteur à un musi- 
cien. Il encadre l'artiste dans son époque, qu'il 
fait revi^Te, et telles pages sur Verdi ont la force 
d'une évocation historique. 

La formiilc que M. Honry Roujon donnait à 
l'existence. « aimer et comprendre », fut le 
secret de sa vie, de son talent et de son bonheur. 
Il disait qu'on ne voit bien que ce que l'on aime, 
mais comme il voyait, et comprenait, et expri- 
mait ce qu'il aimait ! L'expérience des affaires 
cl la pratique de la vie publique avaient déve- 
loppé sa compréhension, sa clairvoyance et son 
indulgence. Il avait trop bien vu l'histoire qui 
s'était faite devant lui pour ne jxis apporter 
à l'étude de l'histoire d'hier des yeux mieux 
ouverts et plus pénétrants. La comédie humaine 
lui avait révélé ses secrets ressorts tt ses dessous. 
Il avait observé dans les mondes si divers qui 
s'agitaient au fond de son cabinet ou aux alen- 
tours le jeu des passions et le conflit des intérêts. 
Ces spectacles, sans le rendre sceptique, lui 
avaient inspiré un jugement plus équitable. 
Quand il disait que trente ans passés dans les 



couloirs de la vie publique font de vous, volent 
nolens, un petit vase d'iniquités, il y avait évi- 
demment un peu de hâblerie gasconne dans ce 
défi à la vertu, mais il ne put redevenir tout à 
fait le justicier, parfois sévère, qu'il avait été 
dans l'âge heureux de l'inexpérience et des illu- 
sions. 

En famille 

M. Henry Roujon sut parfaitement organiseï* 
sa vie, qu'il partagea entre ses fonctions de secré- 
taire perpétuel de l'Académie des beaux-arts, ses 
occupations littéraires et sa famille. Il ne rougis- 
sait pas d'être un bourgeois. Exaspéré par les 
paradoxes de Flaubert, dont il préférait le génie 
aux méthodes de travail et aux préceptes, il 
avait écrit un jour : c Réussir sa destinée, c'est 
aussi un chef-d'œuvre. Lutter, espérer et vou- 
loir, aimer, se marier, avoir des enfants, en quoi 
cela, aux yeux de l'Eternel, est -il plus bête que 
de mettre du noir sur du blanc, froisser du 
papier et se battre des nuits entières contre un 
adjectif ? Sans compter qu'on souffre mille 
morts à ce jeu stérile et qu'on y escompte sa 
part d'enfer. Va donc, el manfje ton pain en 
joie avec la femm^ que tu as choisie. Ce n'est 
pas un bourgeois qui a dit cela, c'est l'Ecclé- 
siaste, un homme de lettres, presque un rc«nan- 
tique. » 

M. Henry Roujon mangeait son pain en joie 
avec la femme distinguée qu'il avait choisie et 
qui lui a voué un vrai culte, avec sa charmante 
jeune fille qu'il adorait, et avec son fils, dont 
le Carnet de route atteste un soldat et un écri- 
vain également digne du nom qu'il porte. 

Les grandes œuvres 

Mais cette heureuse famille, à laquelle il 
devait ses joies les plus pures et les plus chères, 
ne l'empêchait pas de mettre du noir sur du 
blanc. 

L'Ecclésiaste n'a donné ni le conseil ni 
même l'exemple de ne pas écrire, et M. Henry 
Roujon mit pendant dix ans assez de noir sur 
du blanc pour que ses chroniques réunies aient 
pu former trois volumes : Au milieu des 
hommes, la Galerie des bustes et En marge du 
temps, qui sont le meilleur de son esprit, de son 
talent et de son cœur. Il y a dans ces trois livres 
les premiers éléments et comme les essais dis- 
persés des Mémoires de l'auteur. M. Henry Rou- 
jon avait été mêlé à trop de mondes et il avait 
fréquenté trop d'homm<^ illustres pour ne pas 
s'en souvenir. Le culte de l'amitié et la vertu 
de la reconnaissance s'associaient, chez lui, à un 
don d'observation exceptionnel et à une prodi- 
gieuse mémoire. On peut dire qu'il n'oubliait 
plus ce qu'il avait une fois vu, lu ou entendu. 
Aiissi ses bustes, qui me paraissent d'une 
ressemblance frappante, sont-ils extrêmement 
vivants. J'ai assez connu quelques-uns de ses mo- 
dèle«, comme M. Spullor, M. Goblet ou M. Ray- 
mond Poincaré, pour rendre au portraitiste ce 
témoignage qu'il n'a, ni au moral, ni au phy- 
sique, rien négligé de leurs traits essentiels. Des 
amis de M. Henry Roujon, qui analyse leurs 



74 



<i LES QUESTIONS ACTUELLES )) 



livres ou kurs tempéramients, traversant et rem- 
plissent d'autres pa-g'es : Leeonte de Lisfë, 
Alexandre Duam-ai» fils, Ckiy de Maupassant, Vil- 
liers de risie-Adam, Stéphane Malla;rm«. L'his- 
toire Httéranre devra beaucoup à ees essais, où 
il y a de la fi-rte&se, d« boo «ans et de la raison 
impartiale. Ailleurs, oc sont dos impression* 
vivantes, alertes, profondes, et qui souvent 
sortent de France, swr les événements, les 
homjnes -et les œu-vres. 

M. Henry Roujœ saisii avec uae vive prompti- 
tude d'esprit l 'actualité qui passie. mais, k sai- 
sissant, il la fix^e. Il excelle à l'amâner v-cts dies 
vérités duiraM-e& les incideais les plus éphémères. 
Sa philosophie est sourian'te «t jniduigeiite. H 
n'est niécJiaat qu'aux méchants, et, «'il se sou- 
vient d'avoir été une aheiiic, c'esA pour travailier 
avec joie parmi les soiuflles du ciel et les pav- 
fuîOtS q,ue répaadent 1«» lis dut» colea«J£. S&s 
immeu.*es leetureis lui ont disant une éruditiofl 
aisée, dont la suret* lui {>ej'mej; en Si& pr©m«fter 
saas effort à travers nos grand* ^cles, comiwiî 
un conservateur qui vit daas- soa niuisée va, 
d'un pas allègre, d'une vifa'ine à l'autre. Ce 
lettré n'a rien d'un i)éda'nt ni d'un régseat, mais 
cooanic il sait ses let très ! De même qai 'en hi^ 
toire it a affirmé la solidarité française au cours 
des âgves, de mi^e, <?«■ littératuire, s'il accepte 
les nouveautés, par crainte, comme M. Bergeret, 
d'outniger la beauté incoan«ie «|*ii se e^-Mîhe dans 
l'obseurité de certaines audaces, il se ratliache 
aux grandes tradilions littéraires, doat le ronîan>- 
tisnîic!,, dewenM. classiquie à son loair, fait désor- 
mais parldcv Tl aime surtout lies éiîrivainss'd*? clarté 
françai:^, ufi Rabelais, un Montaigne, uft Mo- 
lière, un La Fontaine, un Sainte-Beuve. Com- 
ment, aimant ee«:X-là, peuL-i'l se plaire aux 
ténèbres et aux hiéroglyphes dans lesquels s'est 
perdu le symbolisme ? 11 ne s'y plaît que par 
fidélité d'amitié ou par diveptisscraent d'esprit, 
comm<^ on s'amuse à déchiffrer une charadte dif- 
ficile. 

Il a trouvé dans Mallarmé un camarade sur, 
un conseiller loyal, un confident discret, un 
hôte au souriant accueil. H' a goûté ses pre- 
miers vers, qui sont imagés, somptueux et 
clairs, mais les autres, même s'il gagne lu 
gageure die les comprendre, il ne saurait vrai- 
ment, au fond de lui-même, les admirer et les 
aimer. 

Quand Verlaine, traçant les règli?s d'un art 
poétique nouveau, a demandé «. de la musique 
avant toute chose », le géniîii Lelian n'a pas 
voulu dire que la poésie dût se diluer dans 
des sons, et telle paije dr M. Ibniy Roujnn 
prouve qu'il a lui-même trop de goût pour 
exiger ou pour attendre d'un art ce que seul 
un autre art peut donner. 

Femmes et féminisme 

Sa curiosité, toujours éveillée, s'étendait îi 
tous les domaines que la littérature ou l'his- 
toire peuvent embrasser. Il avait oxtjait de ses 
essais, sans chercher à leur donner une unité 
artificielle qui en aurait alourdi la grâce, un 
volume dont le titre : Dômes d'autrefois^ suffit 



à dire le sujet. Cette galerie féminine offre la 
variété la plus divertissa-nfc. M. Henry Roiijon 
n'en était pais, comirvc portraitiste de femmes 
illuistres. à son premier essai. Il en avait déjà 
rencontré siït sa route, telle Mme de Mainterion, 
qu'il avait gravée, criante de" vérité, dans une 
inoubliable eau-^orte aux pénétrantes morsures. 
S'étant ainsi fait la main, il poitvart tout oser, 
et il osa. Certes, il dessiruait d'un trait délicat 
de's figures idéales que la postérité respecte, mais 
il nic sirffrt pas d'être u'ne dame célèbre pour 
être une femme vertueuse. Reines, actrices, 
romancières, poétesses, confidentes, M. Henry 
Roujon ne néglige aucune occasion ou aucun 
livre nouveau pour enrichir .sa galci'ie. Sans 
qu'elle égale celle de Sainte-Beuve, unique en 
tout, sauf en poéa», et ai*<faeit iJ n'aurait pas 
accepté qu'on le comparât, elle est abondante et 
vivante, faite de contrastes oià se complaisait la 
curiosité d'une psychologie à la foi« imtéressée 
et méfiante. 

M. Henry Roujon n'était pas, au sens absolu 
du; mot, un fénainisfce. Je crois bien epr'il en 
était resté, poMT la plus ku'ge part, à la philo- 
sophie de Chrysale. 11 «st vrai q«'en voulant 
à une femme des clartés de U'ml. Chrysale n'avait 
pas prévu qu'avec le progTès général des con- 
nai-ssances, de tel1<»s clartés suffiraient à remplir 
un gros dictionnaire. M. Henry Rcnijon se plai- 
sait au commerce des femmes in^ta-uites, mais 
i! redoutait ]<'s femmes pédantes. Il avait en 
tout le sen.s pratique, le tact, la j^iste mesure. 
Il défi«i««ait l'ujuon de l'homme et de la 
femime < une harmonie par deux rythmes diffé- 
rents », et il faisait à la femme sa juste et 
grande pfrrt. 

« La force d'une race, disait-il aux élèves 
de Saint-Denis, se mesure aux vei-tu* des 
femmes de e«Ue race ; la dignité d'une civilisa- 
tion répond a« rang qu'y occupent l'épouse et 

la mère A la société de demain, véritable 

champ de bataille oii 1"« (Mîerofies devront «e 
décupler, aux hommes qui liATcront ces luttes 
redoutables, il faudra plus rpie jamais de tendres 
mères et des compagnes intrépides. » 

n a fallu, Me«sieuis. .inx mères et aux 
femmes, pour soutenir la dure épreuve de quatre 
années de guerre, toute, l'intrépidité que 
M. Henry Roujon leur souhaitait pour des ba- 
tailles moins angoissantes. C'est l'honneur de la 
France, un honneur exempt de surprise, qu'at- 
taquée dans son existenci» et dans sa liberté elK' 
ait trouvé des soldats et des femmes dignes de 
la grande cause qu'un adversiiire férocement 
hypocrite menaçait en elle. Par leur dévouement, 
par leur ténacité confiante, par leur charité ten- 
drement fraternelle, par l'héro'isme avec lequel 
elles ont supporté des sacrifices souvent plus 
douloureux que la mort, les femmes françaises 
ont, elles aussi, bien mérité de la patrie I 

La fin 

M. Henry Roujon, dont la santé était tour- 
mentée depuis deux ans, sans que la maladie 
décourageât sa vaillance, mouitit, la plume à 
la main, deux mois avant la déclaration de 
guerre. 



ET « CHRONIQUE DE LA PRESSE » 



75 



Il n'aura connu ni la brutalité de l'agression, 
ni les incertitudes de l'âpre et longue bataille, 
ni le splendide rayonnement de la victoire 
libératrice. Il appartenait à une génération 
brusquement surprise en pleine adolescence par 
le* désastres de l'année terrible ot par l'insur- 
rection de la Commune. Elle en était restée 
meurtrie et humiliée. Elle respirait mal dans 
une France vaincue qu'une mutilation sang-lante 
avait amoindrie ; ot, toute frémissante encore 
d'un passé tragique, troublée par les déchire- 
ments, d'un pays violemment divisé contre lui- 
même, incertaine du lendemain, ©lie osait à 
peine lever les yeux vers le destin et lui poriter 
le défi .suprême. 

Guerre et Union sacrée 

M. Henry Roujon n'avait pas désespéré, mais 
il était inquiet dos rêves prétendus Iiumanitaires 
que r Allemagne entretenait chez les autres, pour 
mieux préparer chez elle la guerre dont elle 
attendait la domination du monde. Sa coura- 
geuse clairvoyance démêlait et dénonçait, à tra- 
vers les hypocrisies germaniques, les dangers 
redoutablias de la « chimère démente ». 11 sen- 
tait venir l'orage. II citait le njot profond de 
Vauvenargues : La guerre n'est pas si onéreuse 
que la servitude. Il rappelait aussi les avertisse- 
ments de Henri Heine qui, négligés dans un 
autre temps, n'avaient rien perdu de leur force 
utile. Ce Prussien libéré prenait la peine de nous 
dire, poxir nous mettre en garde contre la Prus?c, 
que la déesse de la Sagesse conservait toujours 
dans l'Olympe, au milieu des divertissements 
des divinités, une cuirasse, le casque en tête 
et la lance à la main. 

Trop entraînés vers un autre idéal, grisés des 
formules sonores d'un pacifisme décevant, nous 
avions déserté pour ces dieux nouveaux, incer- 
tains et trompeurs, la sécurité tics autels de la 
Vierge aux yeux d'azur et au cobur indomptable, 
fertile en sages conseils et gardienne vigilante 
des cités. Quel courage il nous a fallu, quelle 
patience, quelle résignation stoïque, quels efforts 
soutenus, quels longs et durs sacrifices, quelle foi 
agissante, pour réparer nos défaillances c'I pour 
nous armer, en pleine bataille, sous les coups 
répétés de l'ennemi, de cuirasses, de casques et 
de lances ! 

Nous avons vaincu et magnifiquement. Mais 
nous n'aurions pas mérité pleinement notre vic- 
toire si nous n'en mettion* pas à profit la double 
leçon . 

Le droit n'eat rien sans la force, et la force 
exige l'union. 

M. Henry Roujon, dont le patriotisme avisé 
fut, en temps de paÏN, un apôtre fervent de la 
concorde nationale, a écrit cette belle pensée : 
a Les statues ne sont durablement belles que si 
les fils de la même mère peuvent les inaugurer 
sans s'outrager. » 

Il faudra que tous les Français élèvent une 
statue à la France immortoUe. Autour d'elle, ils 
eeront sûrs de toujours s'aimer. 



LA SÉPARATION DE L'ÉGLISE ET DE L'ÉTAT 
EN PRUSSE 



Proleslalioa collective de l'Épiscopal 

SUCCÈS IMMÉDIAT 



Durant les derniers mois de 1918, les ques- 
tions religieuses sont peut-être les seules où les 
controverses de la presse allemande semblaient 
traduire une émotion profonde. Cette émotion 
avait été soulevée par le décret du 29 novembre 
1918, du gouvernement prussien, portant sup- 
pression de la prière dans les écoles et rendant 
lacultatif l'enseignement religieux. 

La presse catholique et la presse protestante 
ont été unanimes à combattre, par une multi- 
tude d'ai'ticles de doctrine et de protestations 
de toute origine, les idées que représentent, dans 
le gouvernement prassien, Adolf Hoffmann et 
Hœnisoh. Les manifestes ont succédé aux mani- 
festes : protestation du Conseil général synodal 
de l'Eglise évangélique (Kreuzzeitung, 22 déc.) ; 
de l'Assemblée des directeurs des écoles supé- 
rieures de garçons de Berlin et de la pro- 
vince de Brandebourg {Deutsche Tageszeitung, 
23 déc.) ; lettre pastorale des archevêques et 
évêques de Prusse annonçant aux fidèles le com- 
mencement d'un Kulturkampf beaucoup plus 
grave que le premier et les exhortant à résister 
par tous les moyens licites {Deutsche AUgemein'; 
Zeitung, 24 déo.) ; ordres du jour votés dans 
trois grands meetings tenus à Cologne le 20 dé- 
cembre {Kœlnische Volksseitung, 23 déo.). 

Portant la lutte sur le terrain électoral, des 
Associations catholiques et protestantes ont en- 
voyé de concert à sept partis un questionnaire 
concernant le maintien de l'enseignement reli- 
gieux dans les écoles, le ministère sacerdotal 
dans les anmées de terre et de mer et dans les 
hôpitaux, et les biens des églises. Tous les partis 
plus ou moins conservateurs, y compris le parti 
allemand démocrate et le parti national dévno- 
crate, ont donné une réponse favorable. Les 
deux partis socialistes se sont réfugiés dans le 
silence {Germania, Kreuzzeitung, 28 déc). 

Devant ce toile presque général, le gouver- 
nement prussien a cédé en suspendant, par une 
note officielle signée de Hœnisoh, l'application 
(lu décret du 29 novembre, jusqu'à décision de 
rAssemblée nationle, « partout où l'applic-atiou 
de ce décret se heurte à de sérieuses diffi- 
cultés » {Tag, 28 déc.). <- Dans les questions 
réUgietises comme dans les questions sociales, 
écrivait un homme bien informé, la sagesse de 
l'Allemagne révolutionnaire n'a d'égale que celle 
de son gouvernement social-démocrate. » 

Nous donnons ci-après la traduction intégrale 
de l'acte collectif de l'épiscopat : 

Les Archevêques et Evêques de Prusse 
aux fidèles de leui's diocèses, salut et béné- 
diction en le Seigneur. 

Chers Diocésains, 

Durant l'es terribles années de la guerre, 
nous avons partagé avec vous angoisses, 
chagrins et tout ce qui peut oppresser un 



76 



« LES QUESTIONS ACTUELLES » 



copur humain. Mais tous les moyens ca- 
pables d'adoucir la souffrance, à l'intérieur 
ou aux armées, tout ce qui pouvait servir 
les fins de la morale et du droit, nous 
l'avons encouragé du meilleur de nos forces. 
Voici maintenant la paix. Malheureuse- 
ment, les dures nécessités et les grandes 
inquiétudes ne disparaîtront pas de sitôt. 
Peuple catholique, même à l'heure actuelle 
et surtout à l'heure actuelle, vos évèques 
seront avec vous, quoi qu'il puisse arri- 
ver. Vous pouvez compter sur eux, et ils 
ne vous abandonneront pas jusqu'à ce que 
luisent enfin des jours meilleurs. 

L'orage s'annonce <*) 

Des jours meilleurs? Hélas ! En ce mo- 
ment même, vous savez combien nous som- 
mes menacés, au point de vue religieux, 
de luttes nouvelles et pénibles. Comme 
l'éclair annonce l'orage, telle fut, il y a 
quelques jours, l'annonce de la séparation 
de l'Eglise et de l'Etat par la voix d'un 
membre du gouvernement provisoire. Chers 
diocésains, nous, les évèques, nous ne joue- 
rons pas le rôle du lâche mercenaire. Nous 
ne trahirons ni le bien de vos âmes ni le 
plus saint des devoirs de notre conscience. 
Nous savons que tous, millions et millions 
de catholiques prussiens, hommes et jeunes 
gens, femmes et jeunes iilles, nous savons 
que vous tous ne faites qu'un avec nous 
dans la résolution ferme et absolue de vous 
opposer à un pareil dessein. Aussi, nous 
élevons la voix bien haut, et^ devant le 
monde entier, en votre nom à tous, au nom 
de tous les catholiques de la Prusse, nous 
protestons de la manière la plus solennelle 
et la plus expresse contre le projet de sépa- 
rer en Prusse l'Eglise de l'Etat. Nous, ca- 
tholiques de Prusse, en aucun cas et à aucun 
prix, nous ne voulons ni l'admettre ni l'ap- 
prouver. Car nous n'ignorons pas l'injustice 
cruelle et impie qui se dissimule sous le 
nom de séparation. Et nous savons aussi 
quels maux et quels graves dangers elle 
comporte. 

Les conséquences de la Séparation 

Séparation de l'Eglise et de l'Etat ! C'est 
un mot grave. Les ennemis du Christ et de 
l'Eglise veulent diviser ce qui est uni de 
par Dieu et le droit, ils veulent dissocier 
deux organismes qui ont grandi ensemble 
cl se sont mutuellement pénétrés. L'Etat, 
comme tel, ne connaîtrait' plus ni la reli- 
gion ni l'Eglise, et ne s'inquiéterait plus 
ni de l'une ni de l'autre. L'unité vivifiante 
qui existe depuis des siècles entre notre 

■ peuple et l'Eglise serait déchirée, lacérée. 
En tant qu'Etat, notre pays cesserait d'être 

. chrétien. Le nom de Dieu disparaîtrait du 
domaine public. Les contempteurs de la 
religion auraient toute liberté de blasphé- 



(1) Les sous-titres sont ajoutés par la D. C. 



mer le nom de Dieu et de notre Sauveur. 
Le signe de la libération, la sainte croix, 
dont le bois nous apporte grâce et assis- 
tance pendant la vie et à l'heure de la 
mort, serait banni de tous les édifices 
publics, des écoles et de la voie publique. 
I/Eglise ne serait plus pour l'Etat qu'une 
association privée, et on la mettrait sur le 
même pied qu'une Société quelconque, fon- 
dée pour le plaisir de ses adhérents. La 
protection et l'appui jusqu'ici prêtés à 
l'Eglise par l'Etat disparaîtraient. L'Etat 
cesserait de remplir les obligations qu'il a 
solennellement contractées. Aux frais du 
cuite et des édifices religieux, à l'entretien 
des ecclésiastiques, il ne contribuerait plus. 
Pour la levée des impôts ecclésiastiques 
il ne prêterait plus son aide. Les chaires 
théologiques des Universités seraient sup- 
primées. Et, notez-le bien, chers diocésains, 
voici le pire : toute religion serait bannie 
do l'école. Instituteurs et institutrices se 
prépareraient à leurs importantes fonc- 
tions sans s'occuper de religion ni pro- 
fesser aucune foi. Pour la matière la plus 
importante de l'éducation et de l'instruc- 
tion, il n'y aurait plus de place, pas la 
moindre place dans les programmes d'en- 
seignement. 

La Séparation serait un crime 

L'exemple d'autres Etats nous montre jus- 
qu'où l'on pousse finalement la séparation 
de l'Eglise et de l'Etat, et, chez nous, on 
n'y faillira pas. Dans ces Etats, les paroisses 
même sont dépouillées de leurs droits et 
des biens qu'elles ont péniblement acquis 
et conservés. Les fondations pieuses sont 
supprimées ou détournées de leur but. Aux 
associations religieuses qui se consacrent 
au bien public en s'occupant des pauvres, 
des malades, des enfants avec la plus com- 
plète abnégation, à ces Ordres religieux 
qui nous tiennent tant au cœur. Ordres 
d'hommes et Ordres de femmes, on enlève 
impitoyablement leurs biens et leurs ■ 
moyens d'existence. Nousi. vous le deman- 
dons, chers diocésains, ne sont-ce pas là 
des injustices cruelles et impies? Peuple 
catholique, nous vous prenons solennelle- 
ment à témoin : de telles injustices ne 
crient-elles pas vengeance au ciel? 

Outrage à Dieu 

C'est un crime et une insulte envers lé 
Seigneur. Dans son émouvant adieu, au 
cours de sa prière de grand prêtre pour ses 
disciples et pour tous les croyants, à cette 
heure sainte qui précédait la Passion, le 
divin Sauveur rappelle la vie éternelle qu'il 
voudrait donner à tous les hommes. « Mais 
la vie éternelle — ce sont les paroles 
mêmes du Christ, — mais la vie éter- 
nelle, c'est qu'ils reconnaissent en vous le 
seul Dieu véritable et en Jésus-Christ celui 
que vous avez envoyé. » {Joan. xvii, 3.) 



ET « CHRONIQUE DE LA PRESSE )) 



77 



Cette vie éternelle dans la confession de 
Dieu le Père et de son Fils unique, l'Eglise 
nous l'a transmise par les apôtres. C'est 
pour elle que les martyrs sont allés à la 
mort. Depuis les jours"^ de Constantin, la 
croix est le signe vénéré par excellence. 
Les peuples barbares s'inclinèrent devant 
elle, et c'est par le signe de la croix qu'ils 
furent initiés à la morale et à la civilisa- 
tion chrétiennes. Tous les progrès de la 
science, d-e l'art et de la civilisation, toutes 
les œuvres d'une charité agissante sont 
indissolublement liés au nom du Christ. 
C'est au signe de la croix du Christ que 
notre existence nationale a été fondée et 
affermie. Malédiction si, dans une heure 
d'égarement et de trouble, notre peuple 
voulait repousser loin de lui et détruire ce 
qui pendant de longs siècles se dressa 
devant lui et pour son bien : la croix du 
Sauveur ! Notre peuple accompagne de ses 
prières et de ses aumônes les missionnaires 
qui vont bien loin gagner au Christ et à 
son Eglise les peuples encore assis dans les 
ténèbres et les ombres de la mort : et notre 
peuple lui-même se scandaliserait au nom 
du Christ et rougirait de la sainte croix ? 
Chers diocésains, dans la question de la 
séparation de l'Eglise et de l'Etat, on dit 
à notre peuple, comme autrefois aux Juifs: 
« Voilà votre roi. » Osera-t-il crier : « En- 
levez-le ! Enlevez-le 1 Nous ne voulons pas 
qu'il règne sur nous » ? {Joan. xix, 14, 15 ; 
Luc. XIX, 14.) 

Injustice envers l'Église, 
dont on méconnaît le> services 

Si la séparation de l'Eglise et de l'Etat 
est un outrage au Seigneur Dieu, elle est 
aussi une cruelle injustice à l'égard de 
l'Eglise et des fidèles. Souvenez-vous, 
chers diocésains, de toutes les instructions, 
de tous les encouragements que l'Eglise, en 
mère et maîtresse aimante, vous prodigue 
depuis votre enfance, à l'école, au caté- 
chisme, dans les prédications, dans l'admi- 
nistration des sacrements, dans les exer- 
cices religieux publics et dans la paisible 
intimité du soin de chacune de vos âmes. 
Par tous ces moyens, elle a travaillé et tra- 
vaille encore pour vous, afin que la fran- 
chise et l'honneur, la conscience et la fidé- 
lité, le dévouement et la charité se forti- 
fient en vos cœurs et ennoblissent votre 
pensée. Journellement sa main attentive 
consolide la famille, fondement de toute 
société humaine, et jamais elle ne se lasse 
de défendre de toutes ses forces ce qui 
pourrait nuire au bien des peuples. Aussi 
n'a-t-elle pas craint de porter le fer sur 
cette plaie qui menace de faire périr notre 
famille allemande: la méconnaissance cou- 
pable des liens du mariage et les attentats 
contre la vie en germe. Elle sert encore les 
intérêts de l'Etat quand elle commande 



aux enfants d'obéir à leurs parents et à 
leurs maîtres, quand elle ordonne aux 
parents d'avoir pour leurs enfants une sol- 
licitude et un amour allant jusqu'au sacri- 
fice, quand elle enseigne aux citoyens de 
toute classe la fidélité, la droiture dans 
l'accomplissement de leurs devoirs, et, à 
tous les membres de la nation, la paix mu- 
tuelle et l'union. Maintes fois, sous la pres- 
sion de la nécessité, l'Etat est venu frapper 
à la porte de l'Eglise, la priant de se mon- 
trer, afin que sa douce main guérît de ter- 
ribles plaies, que sa voix consolante relevât 
les courages abattus, fortifiât les esprits 
hésitants, ouvrît les cœurs durs et les mains 
fermées. Ce que l'Etat n'aurait jamais pui 
accomplir, l'Eglise l'a fait pour lui et pour 
son bien. Encore dans oette guerre — amis 
et ennemis l'attestent, — elle a calmé d'in- 
commensurables douleurs et prévenu 
d'épouvantables misères aussi bien chez 
ceux restés à leur foyer que chez les 
prisonniers en terre étrangère. Et c'est 
la reconnaissance qu'on lui en témoigne ? 
Vraiment, après la guerre, l'Etat devrait 
avoir des soucis plus pressants et plus 
graves que de repousser avec mépris le 
collaborateur des mauvais jours. 

Et si l'on en- vient à dépouiller l'Eglise, 
comme on semble le projeter, quelle nou- 
velle injustice ! Voici à peine cent ans que 
l'on confisqua les biens de l'Eglise catho- 
lique et réduisit à la pauvreté les catho- 
liques de la nation. Toutefois, l'Etat eut 
alors conscience qu'il devait assurer une 
existence au moins convenable à l'Eglise 
frustrée de ses ressources les plus néces- 
saires. Il prit donc sur lui quelques charges 
de l'Eglise; ces charges l'obligent ; un droit 
universellement reconnu le proclame. Et 
maintenant lEtat voudrait simplement 
récuser ce devoir ? Brutalement, il se met- 
trait en dehors de tout droit ? Par voie 
unilatérale, il voudrait déchirer des con- 
ventions sacrées qui ne peuvent être modi- 
fiées que par un accord des deux parties ? 
Déjà l'on prétend que les biens de l'Eglise 
sont injustement acquis. Où est donc l'in- 
justice, quand des fidèles construisent leurs 
églises, acquièrent des demeures pour leurs 
desservants et assurent l'existence des 
prêtres chargés du ministère des âmes ? 
Pensez à toutes ces humbles offrandes d'ou- 
vriers et d'ouvrières, à ces aumônes des 
pauvres et des plus pauvres, à ces oboles 
de veuves, lentement amassées pour élever 
çà et là une nouvelle maison à Dieu ! Ces 
aumônes, cette charité seraient des injus- 
tices ? Assurément non. L'injustice, le for- 
fait; serait de s'emparer de telles pro- 
priétés. Combien de fidèles ont constitué 
de pieuses fondations avec l'intention ex- 
presse que, dans l'avenir le plus reculé, on 
commémorât leur nom dans les prières ou 
que leur charité ne cessât pas d'agir en 
faveur des pauvres et des malades ! Qui a 
le droit de porter atteinte à ces fondations? 



-8 



« LES QUESTIONS ACTUELLES » 



Et les biens de nos Ordres catholiques et 
de nos Congrégations ! Il y a un vsiècl©, on 
leiy a tout pris, tout ce qui avait été acquis 
de la manière la plus équitable, par le tra- 
vail ou les dons. Et maintenant, à l'occasion 
de la séparation de l'Eglise et de l'Etat, on 
voudrait procéder à une nouvelle spolia- 
tion. Eh bien, nous vous le demandons: 
!crayez-vous que, par ce moyen, l'Etat trou- 
vera dans toute la Prusse des richesses 
considér^iles ? Il s'appropriera de mé- 
diocres immeubles et de pauvres couvents, 
dont les religieux consacrent toutes leurs 
forces au service de Dieu, à l'éducation de 
la jeunesse, au traitement et au soin des 
malades, des estropiés, des aveugles, des 
orphelins, des aliénés, des faibles d'esprit, 
hpef, au soin des plus pauvres d'entre les 
plus pauvres. Tous ces biens furent acquis 
au cours des dernières dizaines d'années, 
grâce à la charité des fidèles, aux apports 
des membres des communautés, au travail 
constaiit et dévoué des religieux servant 
Dieu et rhumanité, à leur vie austère, pour 
ne pas dire misérable. De la pari de lEtat 
ce serait une vile ingi^atitude et vuie criante 
injustice que de voler leurs demeurer et 
leurs moyens d'existence précisément à 
ceux qui sont les plus grands bienfaiteurs 
des membres les plus déshérités et les plus 
pauvres de la soeiété. 

Péril pour le pays 

Chers diocésains, dans ce projet de sé- 
paration de lEglise et de l'Etat, il n'y a 
pas seulement vuie injustice sacrilège ; il 
y a, pensez-y bien, tous les funestes et- 
graves périls quune pareille division eu- 
traîne avec soi. Un Etat sans Dieu, sans 
religion ? Qui pourra garantir l'existence 
de TEtat, qui répondra de la conscience et 
de la fidélité des citoyens, de la probité du 
commerce et des transactions ? Sera-ce la 
police, la crainte des châtiments ? Yous 
savez combien sont illusoires les mesures 
extérieures de protection et de sûreté 
quand la conscience n'intervient pas. Le 
mariage est profané, la fidélité conjugale 
e^t tournée en dérision, les liens de la fa- 
mille sont rompus, déjà les partisans de la 
séparation de l'Eglise et de l'Etat procla- 
ment publiquement que toutes nos concep- 
tions morales sont complètement à trans- 
former. 

Et c'est alors qu'on parle d'une école sans 
Dieu et sans Révélation ! sans christia- 
nisme et sans Eglise ! une école — notez-le 
bien, chers diocésains, — une école sans en- 
seignement ni service religieux, sans prière, 
sans préparation à la confession et à la 
communion, sans réception régulière des sa- 
crements, sans esprit religieux" dans l'éduca- 
tion et l'instruction. Voyez quels affreux 
ravages dans les méthodes d'éducation et 
dans toute la vie morale d'un peuple I Quel 



travail pénible et vraiment insupportable 
pour les maîtres et éducateurs ! Quelle 
douleur, quel déchirement pour le cœur 
des parents, quand ils sauront que l'amour, 
l'obéissance et la pureté d'âme de leurs 
enfants sont à la merci d'un hasard, 
puisque le respect de la volonté de Dieu 
cessera d'étayer ces vertus et de les fixer 
solidement au fond des consciences ! €es 
cultures de surface et ces humanisations 
en dehors de tout* religion tomberont au 
temps de l'épreuve comme des badigeons 
vieillis. Les statistiques démontrent l'ac- 
croissement terrible du nombre des délits 
là où les écoles repoussent l'influence de la 
religion et se montrent absolument areli- 
gieuses. Dans deux ou trois générations 
d'ici, avec l'école sana religion, le trouble 
de l'Etat deviendra peut-être si grand que 
l'Etat lui-même voudra rappeler cette 
Eglise qu'il aura chassée. 

Laissex-nous enfin, chers diocésains, po- 
ser encore une question : Qui doit profiter 
de la séparation de l'Eglise et de tEtal ? 
L'Etat prussien s'enrichira-t-il des biens 
qui, dans leur easemble — écoutez notre 
réponse^ elle est mûrement pesée, — qui 
dans leur ens<?mble ne valent pas, et à 
beaucoup près, telle grande fabrique ou 
telle Société minière ? Et c'est pour un tel 
profit qu'il dépouillera les possesseurs légi- 
times ? L'Etat ne dépouille-t-il pas plutôt 
ces masses populaires qui pui.sent dans la 
religion force, courage, consolation pour 
toutes les situations de la vie ? N'arrache- 
t-il pas ceâ biens aux fils de l'Eglise qui, 
par devoir de foi et de conscience, ont 
enduré jusqu'au bout tle sanglantes ba- 
tailles et subi de cruelles privations ? Un 
citoyen — nous le demandons à tous — ■ 
a-t-il donc à souffj-ir de ce qu'un autre ei- 
toyen fait profession publique d'appartenir 
à son Eglise ? Leg convictions des catho- 
liques croyant au Christ ne méritent-elles 
point, de la part de l'Etat, autant de res- 
pect qu'en reçoivent, en fait, les convic- 
tions des incroyants et des dissidents ? Le 
citoyen qui croit au Christ ne peut-il, pour 
le moins aussi justement que le citoyen 
sans foi, demander à élever ses enfants 
d'après ses principes et ses convictions ? 

Nouveau et plus âpre Kulturkampf 
Nécessité de l'union et de l'organisation 

Chers fils en Jésus-Christ, la séparation 
de l'Eglise et de l'Etat met en jeu ce que 
nous avons de plus grand, de plus saint et 
de meilleur. II s'agit de notre tout, de 
l'honneur de Dieu, du nom de Jésus- Christ, 
nécessité de Vxinion et de l'organisation 
de votre sainte Eglise, de votre liberté de 
conscience, du bien de vos âmes et du bien 
des âmes de vos innocents enfanta. Dans les 
années du Kulturkampf, vous vous êtes 
ônergiquement groupés autour de vos 



ET « CHRONIQUE DE LA PRESSE )) 



79 



évèques et de vos pasteurs. Et cette union 
catholique remporta un triomphe complet, 
car ce furent l'union et Tunité d'esprit des 
catholiques, maintenues jusqu'au bout, qui 
eurent le dernier mot. Et voici qu'éclate 
sur nous un autre Kulturkampf, et pire 
encore que le précédent. Serrez donc vos 
rangs plus étroitement que jamais ! Dé- 
fendez vos droits sans peur et sans relâche ! 
Ne croyez pas que notis exagérions. L'ave- 
nir est gros de menaces terribles. Nous vous 
prions et conjurons par tout ee que vo^tre 
cœur a de plus cher et de plus saint : ne 
méconnaissez ni le grave ébranlement ni 
les redoutables dangers de notre époque. 
Les ennemis de la relig'ion pensent que leur 
heure est venue. Ils mettront tout et n'im- 
porte qtioi en oeuvre pooF attetodre leur 
but. 

Mais vous, vous devez vous défendre, 
tous ensemble comme un seul homme; vous 
ne fléchirez paa, vous serez invincibles. 
Usez de tous vos droits politiques, hommes 
et femmes catholiques, jeunes gens et 
jeunes filles ! Faites tout ee que vous pou- 
vez, par tous les m.oyens mis à vo'tre dis- 
position, pour d<^tourher le malheur. Asso- 
ciations et organisations catholiques, nous 
donnons l'alarmo î Dans d'imposantes réu- 
nions ou dans une modeste et opiniàtr'e 
besogne, par la parole, le livre ou la presse, 
ou enfin — et ce n'est pas la dernière de 
vos forces — par une prière incessante 
dans les cérémonies publiques ou dans 
rinlime de vos cœur», travaillez et priez 
tous }X»ur le règne de Dieii et de son Eglise. 
Protestez et renouvelez vos protestations 
sans vous lasser contre l'injustice dont on 
vous menace. 

Ne cessez votre résistance (jue le jour où 
Ton cessera de porter la mam sur ce que 
vous avez de plus sacré. 

Que le Seigneur Dieu nous protège et 
nous bénisse toiis dans cette heure grave 
entre toutes : Dieo 1« Père et le Fils et 
le Saint-Esprit. Amen. 

Déceaibre 1918. 

t FÉLIX cardinal von Hartmann, 
orch. de Cologne ; - — f Thomas, 
arch. de Fribourg ; — f Ed- 
mond, arch. de Gnesen et Posen; 

— t Adolphe, lyrince-év. de 
Breslau ; — f M. -Félix, év. de 
Trêves ; — t Ai/gustin, év. de 
Kulvi ; — t Joscph-Damien, év. 
de Fnlda ; — f Augustin, év. 
d'Ermland ; ^~ f Charles-Jo- 
seph, év. de Padet'boni ; — 
t Jean, év. de Munster ; — Au- 
gustin, év. de Limhurg ; — 
t GuiLL/VUMB, év. d'Osnahrûck ; 

— t Joseph, év. de Hildesheim ; 
•— t Henri, év. titulaire de Ci- 
samus, aumônier des armées. 



L'INITIATIVE DU CLERGÉ 
dans le mouvement yougo-slave 

Nul n'ignore à présent le moirvement 
yougo-slave qui vient d'alDoutir h la créa- 
tion d'un Etat indépenda-nt, la Yougo- 
slavie ou Grande-Serbie. Les récits, in- 
terviews et enquêtes des journaux, les tra- 
vaux de la Conférence de la paix, nous ont 
familiarisés avec les transformations poli- 
tiques de l'Europe orientale. Mais, ce que 
l'on sait moins, c'est le rôle consi^lérahie 
joué par le clergé ycv/jo-^laxie dons ce 
mo-uvement. 

Deux importantes étodes, qui s'éclairent 
à la même document-ation, ont heureuse- 
ment comblé cette lacuTie : dans les Xou- 
vetles religieuses des 1"" et 15 janvier : 
Vlnitative dit clergé dans le mouvement 
national yougo-slave (pp. 17-21, &0-54); 
dans la Revue du cierge frayi^ms du 1*' fé- 
vrier : le mouvement national yoxvgo-slave 
et le clergé, par André Gabriac (pp. 173- 
196). 

Ces travaux ont une vale-ur apologé- 
tique : ils glorifient le elergié catholique et 
sont une preuve nouvelle que l'Eglise, 
jamais absente des problèmes politiques 
importants, est assez sûre d'elle-même 
pour diriger et provoquer au besoin les 
mouvements de peuples, quand ils sont 
légitimes, et dans le sens de leurs véri- 
tables intérêts. 

Sans remonter plus loin, trois belles 
li,gures sacerdotales brillent dans les 
annales du Midi slave au xix* siècle : 

Vodnik, journaliste poète, dont la Revue 
ou, clergé français donne (p. 175} la tra- 
duction de VOde enflammée à YlUyri-c res- 
suscitée ; Mgr Strossmayer, qai avait pour 
devise : Tout pour la religion et la patrie; 
le D' Racki, éminent historien et théori- 
cien du réveil national yougo-slave. 

Au cours de la grande guerre de 1914- 
1918, le clergé des 5 800 000 Yougo-Slaves 
catholiques s'est mis ctu premier rang de 
(a nation, en apportant son concours le 
plus généreux et le plus enthousiaste. 

Les 8 ecciésiastiques députés Csur 37) 
des provinces yougo-slaves furent tou- 
jours, au Parlement de Vienne, les porte- 
parole les plus a^jplaudis des revendica- 
tions nationales. Ce fut un prêtre catho- 
lique, le député Mgr Korosec, qui fut élu 
I)résident du Club parlementaire yougo- 
slave ; ce fut lui qui donna lecture au 
Parlement, le 30 mai 1917, de la déclara- 
tion du parti nationaliste ; lui encore qui 
adressa un mémorandum plus explicite 
aux délégués de la Conférence de Brest- 
LiLowsk. le 31 janvier 1918. 

Ces déclarations officielles, les députés 
yougo-slaves les appuyèrent des plus 
fermes discours au Parlement, « devant 



8o 



« LES QUESTIONS ACTUELLES » 



l'auditoire embarrassé des Allemands et 
avec l'approbation frénétique des Slaves » ; 
les Nouvelles donnent de larges extraits 
des courageuses professions de foi patrio- 
tique de Mgr Krek, Mgr Spincic, député 
d'Istrie, et de Mgr Korosec, leader prin- 
cipal du mouvement. 

La Revue du clergé français (p. 184) 
signale aussi l'action du clergé yougo-slave 
au dehors, particulièrement aux Etats- 
Unis : réunion du clergé yougo-slave, 
catholique, uniate et orthodoxe, à Chi- 
cago, 24 août 1915. 

Et quand la nation yougo-slave, pour 
confirmer les déclarations de ses repré- 
sentants parlementaires, voulut organiser 
un référendum de grande envergure, c'est 
le clergé catholique encore qui prit la 
tête du mouvement: plébiscite enthou- 
siaste, où « les voix des cui'és de petits 
villages se mêlèrent aux voix des hautes 
personnalités ecclésiastiques ». Retenons 
seulement, parmi les preuves de loyalisme 
du clergé yougo-slave, le cas des Francis- 
cains de Dalmatie, qui, dans une lettre à 
leur provincial, « demandent la permission 
d'être représentés dans le mouvement 
yougo-slave en tant que groupe spécial », 
et qui enchâssent au fil de leurs ai'gu- 
ments ce savoureux souvenir français : 
le général français Mannont, afin de ga- 
gner de l'influence dans nos régions, de- 
manda à être admis parmi 1rs « Confratres 
Provinciales » ; le bel exemple de solida- 
rité nationale de Glavaticevo, où un prêtre 
catholique. Fra Barbarie, « par ordre, et 
sur l'approbation des trois religions de la 
localité », catholique, orthodoxe et mu- 
sulmane, signe une déclaration yougo- 
slaviste, et surtout la grande manifesta- 
tion de Liubliana (23-24 mars 1918), où 
les femmes Slovènes remirent à Mgr Ko- 
rosec plus de 200 000 signatures recueil- 
lies parmi elles au coiu-s du référendum 
pop\ilaire. Partout, les populations se ral- 
lient à la ligne politique du clergé. 

Comme on devait s'y attendre, le clergé 
expia durement la part prépondérante 
qu'il avait prise à cette double campagne, 
parlementaire et populaire. L'Autriche, 
qui avait provoqué la guerre européenne, 
déclara à l'intérieur une autre guerre aussi 
implacable contre ses propres sujets sus- 
pects. Une véritable chasse aux prêtres fut 
organisée, et la soldatesque germano- 
magyare accabla les provinces opprimées 
de ses cruautés, de ses exactions et de ses 
atrocités. Injures, calomnies, odieuses ar- 
restations, cruels emprisonnements (plu- 
sieurs prêtres qui furent relâchés avaient 
fait 1 070 jours de prison), rien ne fut 
épargné : l'interpellation de 26 grandes 
pages, présentée par Mgr Korosec, le 6 juil- 
let 1917, au Parlement de Vienne, demeure 
le douloureux monument de ce nouveau 
Kulturkampf. 



Nous assistons aujourd'hui au triomphe 
de la cause yougo-slave. Une part glo- 
rieuse y revient encore au clergé catho- 
lique, dans les phases de cet affranchisse- 
ment politique: Mgr Korosec fut porté par 
acclamation à la présidence du Conseil 
national yougo-slave de Zagreb ; un prêtre 
catholique représente donc huit millions 
de citoyens libres yougo-slaves ; c'est lui 
qui, le 9 nov. 1918, signait à Genève ie 
pacte de fédération yougo-slave, et dans le 
premier ministère de la Grande Serbie (1), 
Mgr Korosec détient le portefeuille de la 
vice-présidence. Par-delà l'éminent pré- 
lat, cet hommage atteint le corps du clergé 
youso-slave et l'Eglise catholique elle- 
même (2). 

Ajoutons, avec la Revue du Clergé fran- 
çais (pp. 177-179), que « le clergé yougo- 
slave a tenu, à l'heure de la victoire, à pa- 
rachever l'œuvre qu'.il avait si bien con- 
duite ». 

Du 27 au 29 novembre dernier, les 
évêques catholiques tinrent une réunion 
plénière à Zagreb, et prirent de nom- 
breuses et importantes résolutions pour 
lavpnir de l'Eglise yougo-slave. Citons 
notamment : reconnaissance de l'indépen- 
dance yougo-slave, recherche des moyens 
religieux de rétablir la morale chrétienne 
(ordre social, amour et mariage chrétien, 
inviolabilité de la propriété privée), vœux 
pour la collaboration de l'état yougo-slave 
et de l'Eglise catholique, pour l'améliora- 
tion du sort des populations rurales, vœu 
de tolérance réciproque dans les rapports 
avec les autres Confessions reconnues, 
promesse de solliciter du Pape le droit de 
se servir du vieux slave dans la liturgie 
avec substitution de l'alphabet latin à l'al- 
phabet glagolique, de lecture si difficile. 

La Revue du Clergé français conclut jus- 
tement : « Le clergé yougo-slave a été 
profondément atteint " et sauvagement 
meurtri par les procédés infâmes et les 
persécutions odieuses des Germano - 
Magyars. Mais il sort de ces dures épreuves 
avec une magnifique auréole. » 

Ajoutons, à titre de curiosité, cette note 
d'un « papiste» italien (Achille Benedetti, 
dans le Giornalc d'Italia du 14 déc. 1918) : 



(1) Voici ce qui explique cette formule consti- 
tutionnelle : « Le parti clérical Slovène s'est rallié, 
comme tous les partis, à la formule unique d'union 
yougro-slave adoptée à Lioubliana (Laybaoh) : cen- 
tralisme à Belgrade et monarchie avec la dynastie 
des Kara<jenrgevilch. » {Temps, 21 janv. 1919, en- 
quêtes en pays slaves, Ch. Rivet.) (Note die la D. C.) 

(9) Rendant comipte d''une interview de Mgr Ko- 
rosc-c à Sion passag'O à Paris, le Petit Pari- 
sien du 15 novembre dernier lui fait tenir oe 
sinirulier propos : « Les Youg'o-Slaves n'ont plus 
cju'iin désir : constituer... un grand Etat démo- 
cratique..., basé siur les immortels prinoip'es de 
la Révolution française, que le président Wilson 
a commentés en un si noble lang-ag-e. » Nous 
croyons, jusqu'à plus ample Informé, qu'e le cor- 
respondant a, sinon travesti, au moins diépassé la 
pensée du prélat. (Note de la D. C.) 



ET a CHRONIQUE DE LA PRESSE )) 



8l 



Clergé néfaste. — Je regrette beaucoup de 
devoir constater combien il est nécessaire 
d'avoir une politique énergique envers le clergé 
de la Dalmatie, absolument austrophile même 
sous le masque yougo-slave. Tous ces prêtres 
et prélats, hauts et bas, doivent être éloignés 
sans pitié. Ce sont nos ennemis jurés, de 
l'évêque au dernier curé. Ce qu'ont fait et font 
ces jours-ci ces alliés du Comité yougo-slave 
est irritant. La forme la plus bénigne de la 
propagande contre nous, qui, des confession- 
naux et des églises, se répand dans les masses, 
est celle qui consiste à dire que l'Italie occupe 
temporairement la Dalmatie et qu'elle sera con- 
trainte de s'en aller. 

D.^G. S. 



EXPLOIT 

DE CATHOLIQDES DU NORD 



Vingt-deux mois de jourralisme clandestia 
sous roccupation allemande 



En un récit très vivant d'une vingtaine de pages 
(Correspondant du iO janv. 1919, ip. !ii-65), M. l'abbé 
Auguste Léman, professeur aux Facultés catholiques 
de Lille, nous raconte les merveilles d'ingéniosité 
qu'imagina le patriotisme des courageuses populations 
du Nord pour se tenir en contact avec la mère-patrie. 
Voici l'histoire dramatique et fort r.urieuse d'un des 
organes les plus répandus de la presse clandestine des 
légions occupées, la Palieuce. 

« Le créateur de la Patience, qui en a été à îa 
fois le directeur, le principal rédacteur, l'im- 
primeur, le propagateur, est M. Joseph Willol, 
pharmacien à Roubaix, professeur de pharmaco- 
logie aux Facultés catholiques de Lille. » Retenu 
en qualité d'aide-major au service de la Crolx- 
Rouge étnblie dans les locaux de l'Université, 
il se vit congédier, avec tout le personnel, à l'en- 
trée des Allemands à Lille (12 oct. igih). M. VVil- 
lot retourna à ses chères études ; mais, loin de 
rester confiné dans son laboratoire, le courageux 
professeur se voua au patriotique devoir de sour. 
tenir le moral de ses concitoyens par la diffu- 
sion des nouvelles françaises. « M. l'aijbé Pinte, 
professeur à l'Inslilut technique do Roubaix, 
recevait avec une admirable ponctualité à son 
poste particulier de télégraphie sans fil [installé 
par lui, malgré les tt.'rriblcs responsabilités 
encourues de ce seul fait] les radios qu'émi t- 
taient jour et nuit la station française de la 

tour Eiffel et la station anglaise de Poldhu 

Les nouvelles, aussitôt dactylographiées, étaient 
communiquées à un cercle d'initiés. M. Wiilot 
les propageait à Roubaix et apportait lui- 
même à Lille le précieux message, soigneuse- 



ment caché au fond d'une boîte d'allumjettes ou 
dang la poche secrète d'un portefeuille. » 

Un charitable et zélé industriel de Roubaix, 
M. Firmin Dubar, offrit de s'employer à rédi 
ger, sur la base de ces communiqués officiels, 
des exposés synthétiques des principaux faits 
militaires : de cette initiative sortit, fin dé- 
cembre 19 14. le Journal des Occupés Inoc- 
cupés, revue semi-mensuelle, puis hebdomadaire, 
qui, tirée d'abord à quelques exemplaires, se 
répandit ensuite dans Roubaix et Tourcoing et 
arriva jusqu'à Lille. 

La formule était trouvée : M. Wiilot voulut la 
reprendre, l'élargir, pour atteindre des lecteurs 
appartenant aux milieux les plus divers, a Le 
16 février 191 5, un€ main inconnue déposait 
chez un certain nombre de notables de Lille 
le premier numéro d'une revue qui avait nom la 
Patience. La publication se présenta d'abord sous 
le modeste aspect de 3o à io feuilles in-quarto, 
polycopiées au Ronéo et tirées à 256 exemplaires. « 
Le programme de la Patience était essentiellement 
patriotique : soulager la conscience de ses lecteurs 
(publication des communiqués français, « revue 
des principaux faits militaires de la sem^aine », 
extraits lie journaux français ou étrangers, 
exposé exact de la situation diplomatique, infor- 
mations sur le reste des régions occupeee, 
« silhouettes de Roches », où l^sprit franç-ais, 
l'arme proprement nationale, se revanchait 
joyeusement aux dépens de l'ennemi) ; éclairer 
et diriger les âmes sur le patriotique devoir de 
la résistance à l'injuste réquisition de l'or, des 
métaux et de la main-d'œuvre pour un but 
militaire ; inviter au calme et à la résignation 
à l'heoire difficile des sanctions injustes et des 
lourdes impositions. 

Dès mars igiS, la Patience fut imprimée en 
grand secret, par M. Wiilot lui-même, sur une 
presse obligeamment prêtée par le Journal de 
P,oubaix ; en février 1916, elle deviat quoti- 
dienne, avec un tirage de six à sept cents nu- 
méros. 1^ revue s'agrémentait parfois d'élé- 
gantes fantaisies : encadrement d'un filet trico- 
lore pour le \k juillet, cartes du front, portraits 

de nos chefs d'armée Pour dépister l'étroite 

surveillance des ennemis, M. Wiilot fit imprimer 
en même temps un savant ouvrage : Guide mé- 
dical des laboratoires Joseph Wiilot. M. Wiilot 
se fit lui-mèrne le distributeur de son journal, 
au prix d'héroïques fatigues et des plus grands 
périls. Au reste, les indiscrétions se produisirent 
de-ci, de-là. Après de multiplet rappels à la pru- 
dence et d'habiles camouflages, et même une 
éclipse passagère, la revue prit, dès janvier 1916, 
un titre moins compromettant et définitif, l'Oi' 
seau de France. 

L'Oiseau de France passait pour être jeté par 
aéroplane ; « chaque feuille portait un timbre 



83 



LES QUESTIONS ACTUELLES » 



représ^'nfant un oiseau et, en exergue, ces mot» : 
« Poste aérienne française ». Le lieu d'origine 
indiqué était l'Imprimerie nationale, annexe de 
la guerre, service de l'aviation. » 

Mais cette histoire eut un dénouement tra- 
gique. Bientôt, VOiseau de France eut trop diC 
succès ; on perdit toute prudence, et oe romim 
d'aventures et de patriotisme « s'acheva en un 
procès, où ks accns«?s furent sounïis aux trailt- 
ments les plus barbares et condamnés aux peine» 
les plus rigouri'Dses ». 

« Un espion al]«naad, qui s'était insiaué dans 
le service d'espionnage français », surprit la 
bonne foi de M. l'abbé Pinte, et en obtint des 
détails précis sur la source d'informations de 
l 'Oiseau de France : cette imprudence amena une 
première série d'arrestations. Dans une prisoji 
de Bruxelles, où M. l'abbé Pinte expiait sa cré- 
dulité, un autre espion, déguisé en ofûti^ir belge, 
blessa} et voisin de cachot, lui arracha de nou- 
velles confidences, et, dès Iws, tout fut perdu. 

M. Willot, qui presàmlail cotte i'm, hmçn, le 
i8 décembre 191 6, un numiéro d'adieu, lu Voix 
de la polrie, où il désolidarisait vaillamnient de 
Sii cause peidue ses dévoués collaborateurs. Le 
19 décembre 1916, eut lieu une arrestation glo- 
bale des vaillants défenseurs de Leurs conci- 
loyeii* (primés. Après dics séjours successifs 
daas ÏC& plus affreuse* prisons, stations de leur 
voie douloureuse, les accusés furent ju^c^ k, 
10 avril J917. L'habile et noble défense de 
M. Wiilot leur laissa l'espoir d'un acquitt^eiftent ; 
« mais les infortunés oubliiiient que, dans tout 
AilemaiU, le soldat prime J'Iiomiue : l'homme 
aurait absous, le soldat condamna », Les plus 
compromis des patriotes lillois, MM. VVillot, 
Pinte et Dubar, condamné.s à dix ans de réclu- 
sion, furent dirigés sur la fortereàse de Rfiein- 
bach. 

Après dix-neuf mois d'une réclusion abso- 
lue, l'armistice vint ouvrir les portes de leur 
prison et les rendre à la liberté. 



COIN DES « INFORMATIONS » ANTICLÉRICALES 



On Ut dans la Lanterne (5 février 1919) : 

« Le Valîcan et l'Irlande » 

« Le double jeu du Pape » 



Sous ce titre, le Secolo publie un article sur 
le rôle des eléricaux dans ie« troubLes d'Irlande 

Le clergé catholique avait pris fait et cause 
avec les révolutionnaires, si bien que le .. sinn- 
feinerisme » se confondait d^^ns beaucoup 
d'eodrfwts avec l€ « elémalisme ». Ete nom- 



breux protestants ont dû, pour lutter en faveur 
de l'indépendance irlandaise, adhérer à ia, ici 
catholique. ~ 

Les cercles romains, craignant d.''irrite*' TAn- 
gieterre, prèclient la modération aux cLéricaux 
d'Irlande. €'est ce que croit le Secûlo, mais 
les faits ne le prouvent nullement. Le cardinal 
Cerretti a séjourné récemment à Dublin, et 
d'après le Daily New-s, sa visite était en rapport 
avec la nomination d'un légat à Dublin, dîont 
la mission aurait été de prêcher la mod«^ation 
à ses subordonnés. 

En réahté, 1© Vatican joue un double jeu. 
Le légat servirait à combattre l'influence du 
protestantisme et de la libre-pensée en Irlande. 
Quant aux conseils de modération, il est éton- 
nant de constater qu'ils ne produisent aucun 
effet. Le clergé de Dublin serait-il rebelle à 
Rome ? 

Et que dire de la mission ecc-lésiastique fran- 
çaise ? GoUe-ei est partie poxw l'Angleterre, il 
y a deux ans, sous la direction de l'évèque d'Or- 
]éam, poar » pert^uader aux Irlandais que leur 
enneiïu était l'Aileniagne et non pas rAngle- 
teiTe ». Or, aussitôt arrivée à Londres, cette 
mission fut prévewj« qu'elle ne devait rendre 
visite sous aucun prétexte au cardinal Bourne, 
pruua^ d'Angtetefre et archevêque de VVeet- 
minster. Elle obéit et fit ainsi un affront 'è' nos 
alliés, saoB d'ailleurs que sa mjs.sion « patrio- 
tique » fût suivie de sucxrès en Irlande. 

Cela prouve que le Pape ne soutenait que 
très mollement ses conseils de « modération ». 
Au foBd, il était heureux de jouer un tour à ces 
rfiéeréints d'Anglais. 



Nous avons transmis, à titre d'informa- 
tion, c€tte note à Mgr Touchet, qui a bien 
voulu nous répondre en ces termes : 

ÉVÊCHÉ 
D'ORLÉANS 

Chrléans, le 8 février 1919. 

MoNsreua le Secrétaire, 

Voici la répoiige au fikt que vous me eom- 
munique? : 

1* CTest une contre-vérité de dire que la mis- 
sion près des évé^ues irlandais, dont on m'at- 
tribue la direction, ait été prévenue ou par 
S. S. Benoît XV ou par qui que ce soit, à 
Londres ou ailleurs, qu'elle ne devait pas 
rendre visite au cardinal Bourne. 

2« La mission, non seulement fit visita au 
cardinal Bom^ne, mais celui-ci voulut bien Fin-, 
viter à sa table, à laquelle elle s'est assise. 
Mgr Batiffol, cpji y était, s'en souvient. 

3* Non seu'fement les catholiques anglais ne 
semblent pas avf>ir été froissés par l'attitude 
de la mission, mais quand celle-ci leur fit vi- 
site chez eux, j'entends dans l'éghse de West- 
minster, ils raeeueillirent avec les plus vi- 
sibles égards. Là, pour la piremière fois, 
l'évèque d'Orléajae fut salué par la Marseillaâse, 
jouée snr les grandes oi'gues. 

Ci'oyez, Monsieur le secrétaire, à mes dé- 
voués sentimeats. 

t Stanislas, 
évêque (f Orléans. 



(( 



L'ACTION CATHOLIQUE 



» 



LES ORGANISATIONS PROFESSIONNELLES 
ET LES CATHOLIQUES 



Doctrine et Application 



Au C£iurs d' imporianUs réunions d'Mudc.s teri'Ms 
en décembre de-rnier, à Saitd-Etienne, soux Iq. prési- 
dence de S. Em. le carditml Maurin, archevêque de 
Lyon, en vue de développer Vactiçn sociale catholique 
parmi ies ouvrières, Mlle Cécile Poncet « donné lec- 
ture du rapport ci-après sur la d<icli-ine des « Syudi- 
cais libres » (eathoUques) de l'fsèr.e, doni «iie «■si la 
seeréleire générale, filous la renierci<hiis de mmiair 
bien fqire profiter La DocuiTieutuJiuii Gutholiqiie de 
ce travail, si rernarquable par la compétence sociale 
de l'auteur, mûrie par une longue expérience, tou- 
jours mise au service d'un zèle apostolique ardent, 
<;ui sait, sana enfreindre les prescriptions d'un^ léfja- 
liié si souvent dirigée contre l'atiion catholique, 
inetlre en pratique tous les enseignements du Saint- 
Siège et les directions de iEpis':>op4U. 

LA DOCTRINE 

P(mx q«« l'action profesBonadle des Syndi- 
cats Mbies soit efficace, il faut qu'elle soit g«idée 
par une doctrine. Les problèmes sociaux ne se 
résolvent pas par l'application des lois pure- 
ment économiques. Toute question sociale e*it, 
en même temps qu'Tine question d'ordre écono- 
mique et profane, une question morale et <i««c 
religieuse. 

La question sociale est, en définitive, une 
question d'organisation du travail. La concep- 
tion que l'on se fait du travail constitue donc 
le fond même d'une doctrine sociale. 

Quelle conception avofts^pi^us du travail .i* 
Pour réfx^ndre à cette question pcimordiale, amis 
envisagerons le travail : 

1° Dans son caractère ; 

Q° Dans son rôle. . 

I. Le caractère du travail. — Le travail est, 
pour tous les hommes, la loi de la vie. Tout 
hornmc est obligé de travailler pour vivre : oettc 
loi a été formulée dès l'origine de l'humanité, 
avant même la chute du premier père. Ouvrons 
la Bible aux récits des preraieis joms de l'histoire 
du monde : « Le Seigneur Dieu plaça l'homme 
dans le paradis ; il l'y p!aç.i pour le cultiver, pour 
le garder. » Voilà la première loi du travail. 
Dieu créa l'homme roi, roi de la nature, mais 
ce roi ne sera pas un roi fainéant. Jl a un tra- 
vail à faire : « pour le cultiver », travail facile, 
travail joyeux alors. 

Cette loi du travail a été renouvelée et aggra- 
vée après le péché originel. Tournons encore 
quelques pages de la Bible qui nous content 
la chute du premier père : « Tu gagneras ton 



pain à la sueur de ton front. » C'est Dieu qui 
parie à \'\mmme eneoje. De nou^tsiu, il for- 
mule la loi du travail, mais désorfliais c'est ufflc 
loi d'expiation : Phomaie a péeiié ; il doit 
expier ; c'est par son travail, avec les sueurs 
qu'il lui coûte, avec toutes lis dosiieiii^s physiques 
et morales qu'il lui impose, que l'homme eatis- 
fera à la loi divine. 

L'histoire de cette im du tra*'âi! a été c<Mïtée 
par Léon Mil en ces termes, dans l'Encyclique 
sur (c la condition des ouvriers » : 

L1iÉ)«rim.e, dan« VéiM joèiwe -d 'innooencp , n'éi^lt 
pas detAiiic à vivfe dans i'msiveté ; mais ce que la 
volonté fût endïra.seé lilineraient eomme «n exercie* 
agréaiîle, la nécessité y a ajouté, après le péché, le 
sentiinenl de la douleur el l'.i imposé comme une 
expiation. « C'est par le travail, dit la Genèse, que lu 
tireias ta subsistance tons les jours de ta vie. » 

Tel est <ion£ le iisii caractère du t«>vaii : le 
travail a été imposé à l'iionîme pai' Dieu ; la loi 
du tra\<iil est une loi de Dieu même. 

De ce premier principe, notre doctrine sociale 
dégage deuic conséqixences iajpoftaiite* ; 

I. — C'est une loi, donc elle vaut pour tous 
les hommes. Dès tas, noiis a'aAuoûs pas un 
instant la pensée d'opposer deux classes l'un^ 
à l'autre : edle qui trai-aille, celle qui ne tra- 
vaille pa|i, comme le font les socialistes. C'est 
dir^ tout de suite que n«tre doctrine réprouve 
la lutte des classes. Nous ne eo«nai«^ons et ne 
voulons connaître que des travailleurs : les uns 
travaillant de la tête, fournissant le travail de 
leur inteUigence /"pations. directeurs, ingé- 
nieurs) ; les autres travaillant de lewr* mains. 

îî. — C'est une loi imposiie par Dieu ; maïs 
qu'est-ce donc que la volonté de Dieu ? C'est 
pour nous le devoir. Dès loi's, nous diixMis : 
« Je travaille parce qu'il faut vi^^e, parce que 
Dieu veut -que Je vive. » Mais nous n'aurons 
pas le droit de dire : « i^ je poiivais jouir de la 
vie sans travailler, je resterais dans riiia<"tion. »> 
Plus pratiquement e«e/»"e, nous ne pcMurons pas 
dire : « le ferai juet-e le «tiîet nécessaire pour 
toucher mon salaii-e, sans mettre de la coa- 
scîenee dans mon travail ; mais, si je puis tou- 
cher le même salaire, j'en fe^-ai le moins pos- 
sible. « Non, le travail est voulu par Dieu. C'est 
<e devoif ', je dois l'exécuter avec toute ma con- 
science. Nous remarquons tout de suite que 
l'oubli de ee grand princij>e chrétien a créé, 
dtius le monde du travail, ces pratiques hon- 
teuses du saiMtage que notre doctrine sociale 
réprouve, et nous avons entendu maint^'S fois 
des chefs d'industrie et des ouvrière» elles-iuêmes 
regrettei- le temps où la rdigion cJjrétienue for- 
mait des générations d'ouvrières conaciencieueee, 
accomplissant leur travail avec amour. 

Cette considéi-ation nous ^)ermet d^opposw sur 
un nouveau point notre iloctrine à la thè^^ socia- 
liste. Pour les socialistes, le travail est une be- 



« L ACTION CATHOLIQUE » 



sogne dégradante, humiliante, à laquelle il faut 
chercher par tous les moyens à se soustraire. 
Pour nous, c'est le devoir voulu par Dieu, et 
d'ailleurs, si nous tournons encore quelques 
pages du grand livre, nous lisons au Nouvciiu 
Testament l'annonce du mystère divin : « Et le 
Verbe s'est fait chair et il a habite parmi nous. » 
Jésus, « le Fils du charpentier », a voulu tra- 
vailler de seiS mains ; il a voulu être ouvrier. 
Qui donc oserait prétendre que, parce qu'il a 
un caractère d'expiation d'après la doctrine 
chrétienne, le travail humain soit avili ? La 
doctrine chrétienne proclame, au contraire, la 
dignité du travail, puisque le divin Modèle a 
voulu nous donner l'exemple du travail en se 
soumettant à la loi de Dieu. 

II. Le rôle du travail. — Combien plus 
encore le travail nous apparaît-il noble, lorsque 
nous l'envisageons dans son rôle I Son rôk, 
c'est de nous permettre de vivre, mais la vie 
elle-même n'est que le moyen de tendre à la lin 
supérieure à laquelle Dieu nous a appelés. Cette 
On suprême, c'est Dieu lui-même. C'est pour 
lui que nous avons été créés, pour le connaîtra, 
l'aimer, le servir et vivre un jour éternellement 
avec lui. Comme le travail est la condition même 
de la vie, il devra être organisé et réalisé de 
telle sorte qu'il ne devienne jamais un obstacle 
à l'accompUssement de la fin surnaturelle de 
l'homme. 

Ecoutons encore Léon XIII : 

Celte dignité de l'homme que Dieu traite avec un 
grand respect, il n'est permis à personne de la violer 
impunément ni d'entraver la marche de l'homme 
vers celte perfection qui répond a la vie éternelle et 
céleste. 

C'est là un principe fondamental de notre 
doctrine sociale : le travailleur est un homme, 
une personne humaine douée d'une âme immor- 
telle. Toutes les doctrines économiques ont 
abouti à une exploitation scandaleuse des Iva- 
vailleurs. Pour beaucoup, le travailleur n'est 
qu'une machine, le travail une mai'chandisc. 
Cette machine doit produire tant, sans le souci 
de la limite de ses forces : d'où les abus fré- 
quents, avant les lois, dans la durée du travail. 
Cette machine ressemble à toutes les autres, sans 
souci de la différence des personnes : d'où le 
travail des femmes, des mères, des enfants, 
quel que soit leur état, quel que soit leur Age. 
Cette machine produit tant ; sa marchandise 
vaut tant : d'où l'insuffisance des salaires, dont 
la fixation est livrée à l'arbitraire. 

Contre les conséquences effroyables de l'oubli 
des principes chrétiens de justice et de charité 
dans la société économique, Léon XIII a élevé 
la voix avec une énergie puissante : 

Ici des travailleurs gémissent, pour la plupart, 
sous un joug presque servile et dans une misère 
imméritée ; là, souvent, des maîtres inhumains, 
des hommes avides de gain, qui exploitent la fai- 
blesse de l'ouvrier et spéculent sur l'indigence. 

Puis le Souverain Pontife, à la lumière de la 
doctrine, formule les conditions da travail : 



Défense de traiter l'ouvrier comme une ma- 
chine ; il faut respecter en lui la personne 
humaine ; 

Défense d'imposer à l'ouvrier un travail au- 
dessus de ses forces. Une journée de quatorze, 
seize heures, n'est plus un travail humjain ; 

Défense de faire travailler l'enfant à un âge 
où ses forces ne sont pas encore épanouies, et 
d'étouffer en lui ce que Dieu a déposé en son 
âme de force et d'énergie, de bonté et d'intel- 
ligence ; 

Défense d'arracher la mère de famille eu 
foyer domestique. Elle est mère avant tout, 
appelée à vivre dans son intérieur pour y élever 
les enfants que Dieu lui a confiés ; 

Défense de faire travailler le dimanche. « Bien 
plus, dit Léon XIII, il n'est même pas loisible à 
l'homme, sous ce rapport, de déroger spontané- 
ment à cette dignité de sa nature ou de vouloir 
l 'aservissement de son ame, car il ne s'agit pas 
de droits dont il ait la libre disposition, mais de 
droits envers Dieu qu'il doit religieusement 
remplir. C'est de là que découle la nécessité 
du repos et la cessation du travail aux jours du 
Seigneur » ; 

Défense enfin de donner à l'ouvrier un salaire 
insuffisant, et toujours pour !a même raison, 
parce que l'homme a une âme appelée à une 
fin supérieure, et qu'il a envers son Créateur 
des devoirs moraux et religieux à remplir. « Le 
salaire, dit Léon XIU, ne doit pas être insuffi- 
sant à faire subsister l'ouvrier sobre et hon- 
nête. » Six siècles avant le Souverain Pontife, le 
célèhre docteur de l'Eglise saint Thomas 
d'Aquin avait déjà formule cette règle : « Un 
minimum de bien-être est nécessaire pour pra- 
tiquer la vertu. » 

On peut voir, par l'examen de chacune de ces 
conditions du travail, combien la question so- 
ciale est intimement liée à la morale et à la reli- 
gion ; on comprend dès lors par là comment 
une doctrine qui ne s'inspire que des principes 
chrétiens peut formuler tout un programme 
social. 

Respect de la personne humaine, souci des res- 
ponsabilités de cette âme envers son Dieu, assu- 
rance des moyens lui permettant d'accomplir 
sa destinée surnaturelle : voilà l'objectif à 
atteindre. Les lois, les organisations qui pré- 
tondent remédier aux maux de la société éco- 
nomique ne devraient jamais le perdre de vue. 

Pour ne citer qu'un exemple dans la légis- 
lation, il est trop clair que si nous réclamons si 
^^goureusement, depuis plusieurs années, la 
semaine anglaise, c'est surtout, à côté de bien 
d'autres raisons, parce que la femme qui tra- 
vaille jusqu'à la dernière heure le samedi est 
impuissante à remplir le dimanche tous ses 
devoirs moraux, familiaux, religieux même. 

Adapter le régime du travail aux exigences de 
la fin dernière, pénétrer le monde du travail de 
l'esprit chrétien, rechristianiser le monde du 
travail, en un mot, restaurer le travail dans le 
Christ : voilà le but dernier de nos associations 
syndicales. 

C'est Pie X qui nous a tracé ce rôle en une 



« L ACTION CATHOLIQUE )) 



85 



pensée sublime ; reprenant le mot de l'apôtre 
saint Paul, il a invité le monde catholique à 
« instaurer toutes choses dans le Christ », Eh 
bien ! à nous, modestes apôtres, humbles 
ouvrières, est réservée aujourd'hui la grande mis- 
sion d'instaurer la profession dans le Christ, de 
christianiser le travail. Dans sa lettre à l'Union 
économique italienne (i). Pie X disait encore : 
« (Quoique destinée au bien temporel, votre 
oeuvre ne doit pas se renfermer dans le cercle 
étroit des intérêts économiques, mais se pro- 
poser le noble dessein de restaurer la société et 
se développer en ayant pour objectif la sage 
organisation de la société humaine. » 

Le Pape précise bien le rôle professionn*] de 
nos organisations : (( quoique destinées au bien 

temporel » L 'Association professionnelle n'est 

donc pas dans son but primordial — et ne pour- 
rait être en France légalement — une oeuvre ; 
c'est une institution sociale qui reste autonome, 
« libre » dans la. sphère des intérêts profanes; 
c'est un organisme destiné à améliorer la vie 
matérielle de l'ouvrier, son salaire, ses condi- 
tions de travail. Mais, comme les conditions du 
travail intéressent, au delà de la vie matérielle 
des travailleurs, leur moralité, leur conscience ; 
comme elles peuvent devenir des obstacles à 
l'accomplissement de la fin surnaturelle de l'on- 
ATier ; comme elles doivent, au contraire, être 
des moyens de donner à la vie son sens voulu 
par Dieu, l'Eglise a le droit, tout en demeurant 
sur le terrain strictement spiriUicl, qui est son 
domaine propre, de demander aux associations 
laïques professionnelles de respecter les lois 
morales et religieuses, et de mettre en relief dans 
leur charte constitutive les principes chrétiens. 

Voilà pourquoi toute notre doctrine sociale 
s'inspire des principes de la religion chrétienne. 

LE RECRUTEMENT 

Nous avons défini les Syndicats libres des 
organisations professionnelles à recrutement ca- 
tholique. 

Pourquoi limiter notre recrutement aux 
ouvrières catholiques seules ? Il nous suffirait 
de répondre que, pour un catholique, l'hési- 
tation sur cette question n'^t plus possible 
aujourd'hui, puisque le Pape a demandé aux 
groupements professionnels d'affirmer leur 
catholicisme. Mais nous voulons montrer aussi 
que, à n'envisager que le bien de notre Asso- 
ciation et les résultats de son action et les 
chances de sa prospérité, le recrutement catho- 
lique s'impose. Notre doctrine syndicale s'ex- 
prime en ces termes sur ce point : 

Persuadés que l'unité de doctrine, en supprimant 
les divergences de vues, permet la coordination des 
efforts et donne seule une puissance d'action véri- 
table, les Syndicats n'acceptent pas, dans l'espoir de 
les convaincre, des membres animés d'idées reli- 
gieuses et sociales contraires aux leurs. Cette péné- 
tration serait dangereuse, affaiblissante et susceptible 



(i) Cf. Questions ActaeHe$, t. XCII, pp. i6a-i64. 



de ruiner la confiance et l'estime, tant du côté ouvrier 
que du côté patronal. 

Expliquons rapidement cette déclaration. 

I. Unité de vues. — Nous sommes per- 
suadés que, pour que l'action d'une association 
soit efficace, il faut qu'il règne entre tous ses 
membres une unité de vues. Jl est impossible 
de discuter d'une façon utile et de réaliser un 
programme pratique de réforme si on se heurte 
à des divergences de vues. Dès que, dans la 
réunion syndicale, se posera la moindre ques- 
tion professionnelle, toutes les conceptions doc- 
trinales du salaire, du travail, de la propriété, 
interviendront ; et nous avons vu que, sur tous 
ces graves problèmes, la religion chrétienne 
avait son mot à dire. Dès que l'occasion d'une 
démarche à faire, d'une réclamation à pré- 
senter, d'une réforme quelconque à obtenir se 
présentera, la doctrine de la lutte entre les 
classes ou celle de i 'entente avec le patron pour 
la paix sociale se départageront les esprits. 
Seule, une unité de doctrine peut animer des 
convictions, et toute minorité convaincue est 
plus active et plus puissante qu'une foule divisée. 

II. Esprit de sacrifice. — Seule, la morale 
catholique est capable de donner aux âmes, dans 
l'apostolat syndical, la force morale, le dévoue- 
ment désintéressé, l'esprit de sacrifice néces- 
saires. Sans doute, le Syndicat procure des amé- 
liorations matérielles, des avantages personnels. 
Mais parfois ces bénéfices se font attendre, il 
faut devenir une force pour les obtenir. 11 faut 
donc accepter résolument de se sacrifier pen- 
dant quelques mois, quelques années peut-être, 
pour apporter ses cotisations, obéir aux règle- 
ments, accepter des charges i)arfoi9 pénibles, des 
démarches ennuyeuses. Pour être une bonne 
syndiquée, il faut s'intéresser à la vie du Syn- 
dicat, à ses progrès, :i .son extension : donc lui 
chercher des membres, prendre des responsabi- 
lités, s'exposer à des critiques, défendre ses 
idées parfois jusqu'à compromettre sa santé, sa 
vie ; à leur début, nos Syndicats de Voiron ont 
eu leurs martyres. 

L.es vraies syndiquées doivent toujoirrs con- 
sidérer le bien général de leur classe ouvrière 
avant leur avantage propre : que de beaux 
exemples de conseillères pourrions-nous citer, 
de syndiquées faisant des démarches contre leur 
intérêt immédiat et personnel pour défendre 
celui de leurs sœiurs ouvrières, ou perdant même 
leur situation pour avoir courageusement dé- 
fendu une réforme nécessaire au bien de tous ! 

Au delà des intérêts de leur classe, il faut que 
les syndiquées voient plus haut encore : les inté- 
rêts de la profession tout entière, de la prospé- 
rité générale de l'industrie qui exige ime entente 
complète entre patrons et ouvriers. 

la vraie syndiquée doit voir plus haut encore : 

Travailler pour des générations qu'elle no 
connaît pas, qu'elle ne connaîtra pefut-être 
jamais. C'est un magnifique programme d'ab- 
négation et de dévouement que celui-là ; pouï 
le remplir, il faut avoir constamment présente 
au cœur la grande loi d'amour prêchée par le 



80 



« L ACTION CATHOLIQUE )) 



divin Maître, l'impérieuse oWiga^tion de la cha- 
rité fralernelk qu'il nous a eiweri^noe ; H faut, 
dans l'cime tout eiitièïOr i'ac^ion de kt grrVce, 
l'action de ces puissances surnalurelles que 
Jésus-Chriet novi» cof»muaiqT*c indéfiniment 
dam» tes ï€Bd«i-TOU3 eTJciMLrJstrquit». 

ïfl. CoïKîaérir l'estime. — Pour que l'apo- 
stolat du Syndicat soit fécond, il faut que ses 
membres aient conquis Festîme e-éninale par 
leur valeur morale et profession ne lit, f»nt du 
côté patronal que du côté ouvrier. DHi côté |>a- 
tronal, que de préjug'és n'asoiis-nous pas vnis 
tomber quand les patrons ont reconnu dans les 
syndiquées l'élite morale et professionnelle de 
leur usine I C'est ainsi qu'à Paviot une con- 
seillère s'est si bien imposée par sa valeur mos-alc 
et sa compétence professionnelle que son patron 
n'introduisait dans son usine aucune réforme 
sans l'avoir auparavant fait appeler. 

Les conseillères et Iss syndiquées reconnais- 
sent toutes que leur unité d'avfion est subor 
donnée à l'unité de feur vie morale et religieuse. 
Combien de fois n'avons-nous pas constaté leur 
sévérité pour admettre parmi eJles des ouvrières 
à moralité douteuse ? Celte sévérité, elles Ja 
justifiaient en affirmant qu'il est pénii)le à des 
femmes honnêtes de se trouver en contact avec 
d'autres qui le sont moins ; que l'esprit da 
famille qui doit régner dans le Syndicat on 
serait vite altéré et sa bonne réputation compro- 
mise. Les ouvrières honnêtes s'éloigneraient vile 
d'un groupement n'offrant plus toutes les ga- 
ranties d'une organisation .sérieuse. 

Voilà toutes les raisons pour lesefuelles les 
Syndicats libres ont inséré dans leurs stiituts 
cette première clause d'admission : « Etre catho- 
lique, avoir bonne vie et bonnes nveurs », < t 
adhérer à la doctrine syndicale qui impose le 
respect de la religion, de la famille, du la pro- 
priété. 

IV. Gomment pratiquement s'eepère ce recru- 
tement? — A chaque réunion de Conseil d'ad- 
ministration, la liste de^ admissions est pré- 
sentée, chaque demande examinée avec soin : 
si des doutes existent sur la moralité et la vi^; 
religieuse des nouvelles adhérentes, nne con- 
seillère est chargée spécialement de prendra des 
renseignements pour l'es fournir à la prochaine 
réunion. Ne sont admises que !eK ouvrières pré- 
sentant des garanties sérieuses de catholiques 
et donnant l'exemple d'une vie pwrfaitemvnt 
honnête. Il est arrivé que des exchisions aient 
dû être prononcées, par exemp^le, pour une syn- 
diquée demandant le divorce ; dans ce cas, le 
Conseil n'hésite pas à la rayer. 

V. Collaboration eevec la G. G. T. — 

Toutefois, quand l'intérêt de la profession 
l'exige, le Syndicat pourra momentanément, 
et pour une campagne ou une revendication 
légitime, s'unir avec- des Syndicats neutres ou 
Socialistes. 

C'est ainsi, par exemple, que le Syndicat libre 
des employés de Grenoble a agi en collaboration 
avec les Syndicats neutres de notre ville et ceux 
affiliés à la C. G. T., pcmr faire aboutir une 



réforme d'ordre général concernant la fermeturs 
moins tardive des nriagasins. 

Nous tenons, du reste, à bien préciser que 
nous estimons que cette collaboration avec des 
associations animées de principes opposés au* 
nôtres ne saurait être que temporaire, pour une 
action professionnelle très déterminée, et que 
nous ewtendons conserver toute notre liberté 
d'action viîi-à-vis des Syndicat» neutres ou socia- 
listes. 

Que nos at^ersaires ne nous parlent ctonc pas 
de lîotre intolérance, qulls voudraient rendre 
re^onsable de k division des forces ouvrières ! 
La division, ce n'est paç nous qui l'avons créée. 
La C. G. T., depuis plusieurs années, s'était net- 
tement érartéf de son rôle professionnel pour 
organiser des campagnes poliliques. L'anticléri- 
calisme et l'antimilitarisme faisaient parlie inté- 
grante de son programme. Ces Syndicats j\c ; 
pouvaient pourtant pas avoir la prétention d'at- 
tirer dȔVi leurs paftgs des puvriers dont ils 
bafouaient lï» leligion et attaquaient sans cess*: 
les sentiments les plus chers ! 

Du reste, il nous suffira de citer un fait d*- 
notre histoire syndicale pour prouver que, s'il 
y a eu intolérance et st^et^irisme, col» n'a pas été 
de notre cêté. 

En déceiwbre if^ry, pour l'élaboration et l'ap- 
plication d'e son ti>rif de ta soierie, le Syndicat 
libre du tissage de Voiron fit appel à la colli- 
boration du (Syndicat de la C. G. T. De ce tra 
vail en commun devaient résulter d'énormes 
avantages pour tous les membres de la profes- 
sion. D'ans un esprit de haine religieuse, usé 
connaissant les intérêts ouvriers, le Syndicat de 
la C. G. T. réponcfit qu'il ne collaborait p«s avec 
noe Syndicat« parce que eatholitqfues. Sans se 
décourager, cetïx-ci ont assumé seuls la lourde . 
charge d'établir le nouveau tarif et de le faire 
appliquer dan« toutes les usines du département. 

Voilà quelques idées directrices sur ce point si 
important du lecruleinent catholique des Syn- 
dicats. Notre mod'eîvte expérience paraît, en dou/e 
années, avoir confirmé lia théorie par des résul- 
tats. 

CONCLUSION 

Les adversaires de nos idées cherchent à créer 
une confusion dans l'esprit du peuple. Ils vou- 
draient lui laisser croire que nos Syndicats né- 
gligent leur rôle propre, 1« défense des intérêLs 
professionnels, pour n'être plus que des grou- 
pements religieux d'ouvrières semblables aux 
autres œuvres d'assistance et de charité. Nous 
tenons à dissiper, une fois pour toutes, celte 
erreur. 

Dans leur objet, nos Syndicats sont résolu- 
ment et exclusivement professionnels. Ils ont 
prouvé, par leur action, qu'ils étaient les pre- 
miers sur le champ des revendications légitimes 
et des améliorations professionnelles. Un fait 
encore : l'organe de nos Syndicats, la Voix pro- 
iessiom\eUe , a pu, dans son numéro du i^^ oc- 
tobre igrS, opposeï" aux aveux d'impuissance de 
la C. G. T. pendant la guerre le tableau des 
créations, des léf ormes, des progrès réalisés par 
nos Syndicats danis le domaine de la profession. 



« L ACTION CATHOLIQUE )) 



87 



Mais, dans leur esprit, no» Syndicats sont fran- 
cliem«nt catholiques. 

Tout d'abord, les groupements, qui ne sont 
que des agglomérations d'individus, ne doivent- 
ifs pas, comme les individus eux-rr>^-Tne5, affir- 
mer leurs principes ? 
,Le socialisme l'a si bien compris qu'il a Touhi 
faire du syndicalisme réA'olutionnarre un véri- 
table nv>uvement d'allure religieuse, avec son 
dogme d<' la lutte des classes, avec son mythe du 
grand soir. 

Quant à non*, catholiques, nous savons que 
nous n'avons d'autre raison d'être sur la terre 
que de travailler à l'extension du règne de Dieu, 
afin de mériter un jour la récompense de le 
[Kvsséder éternellement. Promouvoir le règne de 
i>i-'U, c'est travailler à organiser chrétiennement 
la société. Mai* comment la société humaine 
serait-elle organisée dans le sens chrétien, si ies 
institutions sociales qui en forment les rouages 
n'étaient pas pénétrées de l'esprit chrétien .■* 

Ou'on le v«niille ou non, d'ailleurs, tonte ques- 
tion sociale, et par-dessus tout la queMion du 
travail, soulève des problème*; d'ordre moial et 
religieux qui ne peuvent être soiutionnés que 
par la doctrine chrétienne. 

Tnfîn. c'est pour donner à notre action pro- 
fes.siônnellc une orientation très sûre, dont la 
classe oiivTÎère bénéficie ju5que dans sa vie ma- 
térielle, que nous fai«>ns appel à la doctrine de 
l'Eglise. Combien de réformes ^oeitdcs. util''» 
au bien des corps, ne nous ont-elles pas déjà été 
inspirées par la préoccupation d'élever les âmes ? 
Et c'est pour donner à notre action profession- 
nelle le maximum de son intensité qpie nous 
demandons à notre morale catholique les res- 
sources des énergies intimes qu'elle seule peut 
communiquer aux âmes qui veulent se dévoncr 
pour leurs frères. 

A ceux qui ne partagent pas nos croyances, 
nous disons donc : Nous voulons plus de jn^tice. 
plus d'ordre, plus de paix, plus d'union dans la 
société ; plus de bonheur et de bien être pour 
lc*> individus. Comme vous, avec vous-mêmes 
très souvent, nous nous efforcerons de procirrer 
aux ouvriers que nous aimons les améliorations 
matérielles que requièrent les modestes condi- 
tions de leur vie de travail. Mais nous ne croyons 
pfts que tes ftres humains n'aient qu'un corps 
de poussière : nous aimons en eux leur âme. qui 
fait la valeur de leur \ie, leur âme immor- 
telle, ap]wlée à la vie divine et rachetée par ie 
sang d'un Dieu. Que vous importe Oitte inten- 
tion surnaturelle qui se superpose en nous à 
cctJc intention qui nous est commune, puisque 
vous ne croyez ni à Dieu, ni à l'âme, ni à l'au- 
delà ? Et puis, le divin Maître nous a donné 
l'exemple : il a guéri les coi-ps, pansé leurs 
plaies, donné le pain matériel aux foules ; il a 
même commeiu^é par là. Mais les âmes aussi 
sont malades et blessées ; les âmes aussi se 
meuienl ; comment seraient-elles heureuses sans 
le pain qui peut seid les nourrir .? Et Jésus a 
appelé les âmes à la béatitude. Il leur a tracé 
les voies pour l'atteindre. 11 s'est immolé pour 
la leur donner. 



rOn peut consulter utilement : 

i» Dans les Questions Actuelles : t. XIX, pp. 142- 
145 ; Légitimité de l'organisation syndicale et attl- 
tiKîe des catholiques, d'après le comte Albert de 
Mon ; — t. XXII, pp. 195-230 : Les Associations pro- 
lessiônnelles et le clerg-é, d'après Mgr Exiutreloux, 
ér. (te Llég* ; — t. XXVI, pp. 283-284 : Les Syndi- 
cats ouvriers et les Syndicats mixtes d'après le 
cban. FicHAUx ; — t. XLVII, pp. 122-126 : Notice 
sur le Syndicat catholique des Ind-ustries du livre, 
ses statuts ; — t. LXXXII, pp. 216-230 : Etude 
sur les Syniaieats chrétiens en Allemagme, d'après 
A. Pelzer et Max TrRswNN ; — t. LXXXVI, pp. 2il- 
214 : L'action sociale des catlTolique» et 1© syndi- 
calisme, cTaprès le comte .\. de Mun ; — t. XCVI, 
pp. 226-236 : Le Syndicat c-athollque des employés 
âvL ooromerce et (Je l'industrie ; — t. CXin, pp. 577- 
586 : Enc. Singulari quadam <te Pie X aux évè- 
ques d'Allemagrne 'approbation sans réserve des 
Associations catholiques de Berlin, tolérance con- 
cMtionnelle et provisoire des « Syndicats chrétiens » 
ou interconfessionnels.) ; — ibid., pp. 335-391 : 
Discours au Cong-rès de Vienne (Autricliei die la 
Fédération internationale des Lîg-ues catlïoliques 
ff-minines sur les directions de Léon XIII et de 
Pre X coneernant la confessionnalité des ceavres, 
l^ar Mgrr Speiser, délég-uê du Saint-Siègre. 

2" Dans VAction Catholique : 1910, pp. 257-259 
et p. 289 : L'action sociale catholique diprès la 
lettre de Pie X sur le 5tHon ;— 1911, pp.' 117-120 : 
Esprit reliarieux, orientation professàonnelle, orga- 
nisation internationale de Lactivité des catholiques 
en nratiére sociale ; — ibid., pp. 144-148 : Org^- 
rasalions sociales catholiques en Ang-leterre, Alle- 
magne. Belgique, Espag-ne, Hollande, Italie, 
Luxemhoura-, Portug-al. Suisse ; — ibiâ.. pp. 234- 
237 : Le Syndicat régional cïe recrutement agricole 
catltoliqiïe dAg^en ; — 1912, pp. 245-259 : Pour- 
quoi et coH>nient les oi-uvres siociales doivent être 
catholiques (discours Louis Durand à Périgueux 
et approbation du card. Merry d!el Val) ; — ibid., 
pp. 305-308 : Les œuvres et institutions ouvrières 
catJioliques dans le diocèse de Chicoutimi (Canada) : 
— 1913, pp. 172-174 : Les « Syndicats chrétiens 
(protestants) du travail féminin » : — ibid., 
pp. 232-243 : La Fédération des» Associaticms ou- 
vrières c^holiques (g^roupe de Berlin ; — ibid., 
pp. 139-146 : Les org-anisations calljoliques d'ou- 
vrières en Allemagne (groupe de Berlin).] 



L'aposfolat populaire 
par les Mmt^^ religieoses cootraitoires 

DANS LES PARCS DE LONDRES 



De la Libre ParoU (S févr. 1919) : 

« Ils n'en ont pas en Angleterre... » Modi- 
fiant le refrain de Pierre"r>iipont, de com- 
bien de choses cela peut se dire : « Nous 
n'en avons pas en France. » Choses qui 
valent d'être connues. Entre cent de celles 
qui élargissent le détroit à la mesure d'un 
océan, en voici une : 

A Hyde Park, plusieurs groupes de plu- 
sieurs centaines de personnes sont massés 
en rond, autour de-quoi? Que regarde-t-on? 
Rien : on écoute. Voyez l'orateur, jtiché sur 
un escabeau. Ce sont les meetings en plein 
air qui, chaque dimanche, hiver comme 
été, rassemblent des auditeurs patients, at- 
tentifs, pieds dans l'eau ou la boue, tout 
baignés de bruine, et que, pour disperser, il 
ne faut rien de moins que la chute de véri- 
tables cataractes. Et ainsi depuis 3 heures 



88 



« L ACTION CATHOLIQUE » 



après-midi jusqu'à 10 heures du soir. Sans 
doute, ils se renouvellent. Nombreux néan- 
moins ceux qui, des heures durant, suivent 
les controverses, d'aucuns y participant 
par des interruptions, pai' des questions, 
souvent naïves ou saugrenues, de bonne foi 
toujours, qui fréquemment aussi témoi- 
gnent chez ces gens, de modeste bourgeoi- 
sie pour la plupart, d'une solide culture 
théologique. Car, j'oubliais de le dire, ce 
sont matières religieuses dont il est traité, 
toutes confessions se manifestant libre- 
ment, respectées par les confessions diffé- 
rentes, chacun seulement s'e/forçant par ses 
éclats de voix d'attirer le plus possible le 
public — et cela est de bonne guerre — 
ou, plus perfidement, de couvrir celle de 
l'orateur voisin. 

Arrêtons-nous à ce groupe au-dessus 
duquel se dresse un crucifix. Sur un pan- 
neau de bois, nous lisons : <> Catholic évi- 
dence guild ». Société de propagande, dont 
l'activité est efficace au point — le croirez- 
vous — d'opérer des conversions hic et 
nunc. Cela est assez piquant, à deux pas de 
cette salle qui, au coin d'Oxford-street et 
d'Edgeware-road, marque sur la chaussée 
l'emplacement du gibet de Tyburn sur le- 
quel, au XVII* siècle encore, des martyrs 
« papistes » périrent pour leur foi. L'ora- 
teur, justement, est un Aui-tralien qui a 
abandonné la Réforme pour venir à Rome. 
Bel athlète dont la capote khaki porte des 
brisques de campagnes et de blessures. En 
attendant d'être démobilisé, il consacre ses 
loisirs à l'apologétique. D'abondance, il 
parle des sacrements. Avec aisance, il ré- 
fute les objections soulevées. A l'un de ses 
contradicteurs, il juge devoir poser une 
question préjudicielle : « Etes-vous chré- 
tien? — Non. — Croyez-vous en Dieu? — 
Non. » En ce pays si foncièrement reli- 
gieux, nul ne trouve mauvais cette sincé- 
rité. Toute conscience est libre. C'est un 
Juif tout à l'heure qui discutait. Pourquoi 
non ? Il en est un, auditeur assidu, qui, la 
semaine prochaine, sera baptisé à la cathé- 
drale de Westminster, laquelle est romaine 
et moderne. Ne pas confondre avec l'an- 
tique abbaye du même nom, appartenant 
k l'Eglise épiscopale d'Angleterre, qui, en 
répudiant la foi de ses pères, s'est appro- 
prié les admirables chefs-d'œuvre go- 
thiques qu'elle avait inspirés. 

Discussions graves et courtoises. Que si 
se manifestent quelque mauvais plaisant, 
lun esprit grincheux, des cris « Order ! 
Order ! » les font aussitôt taire. On encou- 
rage les débuts, on m-énage les inexpé- 
riences. Voici à présent un tout jeune offi- 
cier à la tribune, — je devrais dire en 
chaire. D'une voix douce, blanche, enfan- 
tine, il expose un point de dogme. La nuit 
est tombéo. Un globe électrique dont les 
rayons s'irradient dans la brume épaisse 
éclaire bizarrement ces ombres falotes. 11 
parle, il parle. C'est long. Je quitte la par- 



tie et le parc pour aller me réchauffer 
d'une tasse de thé dans une des innom- 
brables tea-rooms qui se rencontrent tous 
les cinquante pas. Les amis qui m'ont ame- 
née viennent avec moi. Mais ne croyez pas 
qu'ils renoncent. Dans la vapeur des ciga- 
rettes, l'entretien roule sur les mêmes 
sujets. Ils me ramènent. Le petit lieutenant 
à visage de fille parle toujours. 'Cependant, 
cela s'est gâté. Pressé par les contradic- 
teurs, il a perdu un peu le nord. Oontra- 
dictions fondées sur cette connaissance ap- 
profondie de la Bible, qui rend parfois la 
tâche ardue aux catholiques moins versés 
dans les Ecritures. Il s'agit de certain cha- 
pitre 18 des Révélations qu'il ne possède 
qu'imparfaitement. Mettez-vous là sa place. 
Et il n'a pas 20 ans. Il s'énerve, il descend. 
Des voix bienveillantes le rappellent : 
« Co7ne up. Don't he criss. » Pour montrer 
qu'il n'est pas de mauvaise humeur, il 
remonte. Mais le fil est rompu. Il promet 
d'étudier le texte pour dimanche prochain. 

Une femme lui succède. Déjà votre « lé- 
gèreté française » évoque une de ces res- 
pectables, oh ! combien et non moins gro- 
tesques salutistes dont Paris possède de 
regrettables spécimens. Jugement témé- 
raire. C'est une jeune et fort jolie per- 
sonne, gantée et chapeautée en perfection, 
emmitoufflée de fourrures somptueuses. 
Du ton positif, quoique mitigé de grâce, 
d'un parlementaire discutant un bill, elle 
préconise l'efficacité de la prière et fort 
ingénieusement commente l'oraison domi- 
nicale. Sur sa demande, des questions lui 
sont posées. Notamment, l'éternelle et ab- 
surde objection protestante : « Vous priez 
Dieu dans une langue que vous ne com- 
prenez pas. » Que de fois on a répondu : 
Comme langue rituelle, le latin maintient 
par tout l'univers cette unité absolue, 
essence du catholicisme et qui lui donne 
son nom. Quant aux fidèles qui l'ignorent, 
il suffit d'ouvrir un paroissien pour voir 
que la Bible n'est pas seule à avoir été 
traduite. 

On l'interroge ensuite sur les Christian 
scientists, ces doux toqués qui nient l'exis- 
tence de la matière jusqu'à déclarer la 
maladie affaire d'imagination, en vertu de 
quoi, à la barbe de la Faculté, ils se guéris- 
sent par l'action de la volonté et de la foi 
— à moins qu'ils n'en meurent. Elle connaît 
la question à fond. Plus d'autres ?... Au re- 
voir et merci. A qui le tour ?... Faute 
d'amateur, la parole est reprise par celui 
dont c'est la mission laborieuse de « faire 
rouler la balle ». Six jours de la semaine, 
il s'occupe de ses affaires. Le septième, il 
se délasse en demeurant au poste sept 
heures d'affilée et parlant en tant que 
besoin. Il parle à merveille. Toutefois, je 
songe à «m'en aller dîner. Copieusement 
nourris du pain de l'âme, ces gens semblent 
mépriser celui du corps. Au vrai, les heures 



« L ACTION CATHOLIQUE » 



'^y 



de repas n'ont rien d'impérieux en ce pays 
où vous les voyez, en guise de goûter, s'ad- 
ministrer un hareng grillé ou un œuf au 
jambon. 

Soudain, tel le cheval. de bataille au son 
de la trompette, une interruption me fait 
dresser l'oreille. « Au Canada, le clergé ca- 
tholique a fait tous ses ellorts pour empê- 
cher la conscription. .-> Je proteste. Au Ca- 
nada, je n'y étais point, mais cela m'étonne 
fort. Quant à la France... Eh bien ! me 
disent mes amis, ce qui s'est passé en 
France, apprenez-le-leur: puisque vous êtes 
ici en mission de propagande, voilà une 
occasion à saisir aux cheveux. Au fait, 
pourquoi pas? Pourquoi ne pas leur répé- 
ter ce que, ces soirs derniers, à Sheffield, 
à York, à Oxford, je disais devant un nom- 
breux et bienveillant auditoire? On tire 
l'orateur par ses basques. Enchanté de la 
relève, il coupe court. On me pousse, je me 
hisse, et je parle. J^e parle sans m'excuser 
des incorrections qui m'échappent. A quoi 
bon? Nul n'en sourirait. Car ce peuple con- 
naît l'humour, mais ignore la blague. Tout 
ce qui est sérieux, il le prend sérieusement. 
Je ne songe même pas au ridicule de ce 
parapluie qu'une personne inconnue autant 
que charitable a, par derrière, ouvert au- 
dessus de ma tète, le brouillard s'étant 
résolu en une pluie fine et pénétrante quL 
n'intimide personne. 

3e leur parle de nos prêtres et de nos 
moines soldats. Je leur montre ces honnnes 
de paix et d'amour que le sentiment du 
devoir, de l'honneur, a transformés en com- 
battants héroïques, se distinguant non seu- 
lement par leur discipline, leur abnégation. 
le mépris de la mort — cela allait de soi, — 
mais par des aptitudes au commandement 
faisant d'eux d'excellents officiers. Et nos 
missionnaires, dans les pays les plus per- 
dus, où ils étaient fixés sans esprit de re- 
tour, tous quittant le service de Dieu pour 
celui de la patrie. Je leur dis : Tout cela, 
vous le savez aussi bien que moi. Mais les 
Anglais le savent moins. Car, chez eux, ca- 
tholique ou protestant. Je clergé n'a servi 
que dans l'aumônerie avec d'ailleurs un 
zèle et un dévouement dignes de tout éloge. 
Cela les intéresse. Ils m'écoutent religieuse- 
ment, ne m' interrompant que par ces 
« hear I henr ! » marquant qu'on a capte 
l'oreille et gagné le cœur de son auditoire. 

Lorsque, à bout d"hal(iiae cependant, je 
mets un terme à mon éloquence, et, selon 
l'usage, m'offre à répondre aux questions, 
deux ou trois me sont posées sans relation 
directe avec ma thèse, (^ar, dans ces esprits 
singuliers, les problèmes dogmatiques l'em- 
portent sur tout. On me demande, par 
exemple: « Un catholi(iue peut-il être 
sauvé sans avoir reçu l'extrème-onction? » 
Et encore: « Ne communiant pas sous les 
deux espèces, recevez-vous vraiment le 
corps et le sang de Notre-Seigneur comme 
nous qui consommons le pain et le vin? » 



Un rien !... Epouvantée, je trouve néan- 
moins la force de répondre n'avoir pris la 
parole que pour parler de la France, non 
pour argumenter sur la doctrine, et par con- 
séquent la passer à de mieux qualifiés. Sur 
quoi, je dégringole les marches si préci- 
pitamment que je manque me rompre le 
cou. Et aussitôt, dans la triste bruine, une 
voix tonitruante s'élève qui cx[)lique la 
transsubstantiation. 

Vous me oroirez si vous voulez : j'ai ré- 
cidivé le dimanche suivant, le prochain je 
récidiverai encore. C'est si curieux, c'est 
si facile... et nous n'en avons pas en l'ranco. 
" Marie-Anne de Bovet. 



Ouvrages à répandre 

COMMENT ON CONSTATE UNE GLERISON M!R\- 
CULEUSE, par Mgr Ali;ert F.auges. In-1x', 
40 pag-ea. Prix, fr. 20 ; port, fr. 10. (Ajiolorj'^- 
tique contemporaine.) Bonne Presse, 5, iue 
Bayarrt, Paris, 8^ 

Après avoh' esquisse l'histoire de Sceur 
.Uilienne, miraculeusement guérie ;\ Lourdes, 
l'auteur entreprend l'exposition de la théorie 
des guérisons miraculeuses, étudiées sous 
quatre points de vue différents, puis leur 
application au cas de cette religipuse. 

Oe travail, de haute valeur scientifique et 
d'une réelle portée apologétique, se termine 
par l'ordonnance épiscopale publiée par 
Mgr Nègre, évèque de Tulle, à l'occasion de ce 
mii-acle dont elle cons^acre l'indiscutable réalité. 

L'ECfJl.E PUBLIQUE ET LE CATECHISME, par Jean 
OuiRAUD. Trart ni-S", cfeux pag-es (s-érie B). 
L'auteur rappelle les engagements solennels 
nui ont été pris par l'Etat pour assurer l'en- 
lière liberté des catéchismes on dehors des 
(meures réglementaires de classe et invite' les 
paremts à revendiquer cette liberté en s'oppo- 
sant aux entraves illégales que certains maîtres 
sectaires apportent à la fréquentation des caté- 
chismes par leurs élèves. 

Les quinze, fr. 25 ; port, fr. 10. Le cent, 
1 rr.50 : poi-t, fr. 25. Les cinq cents, 6 fr. ; port, 
un rolis de 3 kilos, fr. 75 en g-are, 1 fr. 05 à 
ciominile. Le niillo, 10 fr. ; port, un colis de 3 ki- 
los. Les dix mille, 25 fr. ; port en S'U.s. — Un colis 
de 5 kilos, 1 fr. en g-are, 1 fr. 30 à domicile, 
en contient 1 500 ; un colis de 10 kilos, 1 fr. 70 en 
parc, 3 fr. à diomiclle, on contient 3 000. Bonne 
Presse, 5, rue Bayard, Paris, 8®. 

LE MARTYRE D'UN CURE, par M. Dabal'mont (/?o- 

nwns popidflires, n° 69). In- 12, 96 pag-es, couver- 

11, re en couleurs. Prix : fr. 40 ; abonnement à 

12 numéros, 5 fr. ; union postale, 5 fr. 00. Bonne 

Presse, 5, rue Bayard, Paris, 8®. 

llenonçant à un brillant* avenir, un prétrs 

de grande intelligence vient s'enfermer à la 

campagne, par dévouement pour sa sœur, ils 

y rencontrent des parents dévoués, les d'Etres, 

et aussi un misérable qui se fait passer pour 

ISI. de Marne, leur parent commun, et est, en 

réalité, .un bandit dangereux, échappé du 

bagne. Ce malfaiteur va jusqu'à avouer ses 

crimes en confession, afin d'empêcher le prêtre 

averti de continuer ses enquêtes au sujet du 

mariage que le misérable projette de conclure 

avec sa sœur. Dieu permet enfin que le bien 

triomphe et que le mal soit connu et puni, 

sans que le prêtre ait violé son terrible secret. 

On voit le but moral de ce beau roman, qui 

l se lira avec plaisir et avec profit. G. D. 



DOSSIERS DE « LA DOCUMENTATION CATHOLIQUE » 



le iiioiiveHieiit des idées religieuses 
dans la presse fiuolidieiiiie de Paris 



JANVIER 1919 



Notre but 

Ln religion a partout son mot à dire : aucun 
sujet ne lui ejst complMement étranger. C'est 
cette influence, cette empreinte sur tous les 
domaines, qui constitue la cwUisatiou chrétienne, 
dont le la'msme est la contradictoire et l'ermemi 
mortel. 

Aucun ordre d'idées m de choses ne doit donc 
rester étranger aux catholiques d'étudie H 
d'action. Et c'est pourquoi La Doruinenlntinn 
catJio!i(fue ouvre ses colonnes à t-ous les sujets 
qui, de près ou de loin, peuvent les intéresser. 

L'objet de cette recensi-on mensuelle est pins 
modeste et plus restreint. La presse, de nos 
jours, touche à tout : on n'y trouve pas seide- 
ment des nouvelles et des renseignements quot'i- 
diens. Elle aborde tous les sujets, ou plufùt clic 
les effleure. Elle s'efforce d'agir sur l'opini&n 
par des campa.gnes en tous sens : elle défend 
ou combat les idées, les institidions et les 
tiommes. 

Les journaux mcm£, qui n'ont pas pour but 
spécial de soutenir ou de combattre lu rcli- 
O'ion, la rencontrent à tout instant sur leur che- 
min, tant Gloire société est imprégnée de c(U/w- 
licisme. 

\ous n'avons pas la prétention d'aborder dans 
cet article cV ensemble tous les sujets ni d: exami- 
ner toutes les pubUcations périodiques. 

Les art'u-les de revues conlinucroiU à être ana- 
lysés ou signalés dans les » Doss'ters d-e La 
Documentation catholique » soitj> la rubrique 
« Articles et documents analysés ». Quant à 
nous, laissant provisoirement de côté lès jotcr- 
naux de province et de l'étranger, nous ne' nous 
attacherons qu'aux }ourn9.ux quolidieus de 
Pa,ris pai'us au cours du mois précèdent. 

Notre champ d'action ainsi délimité, voici quel 
sera notre oTy-iectif : 

Nous plaçant au point de vue exclusivement 
calhoUque, discerner, dans l'atnas énorihe d'ar- 
ticles de la presse par'is'iemie amie et adverse 
de chaque mois, totd ce qui, dans tous les ordres 
d'idées, concerne la religion et fieid. à ce titre, 
inférrsser les catholiques dSf-tude et d'action : 
sigïuder les attaques et les compagnes hostiles 
en préparation, l'évolution des idées, les injures 
même de. nos adversaires afin de les faire bien 
connaître ; souligner leurs aveux et leurs pro- 
grès vers la vérité. 

Résumer ou tout au moins signaler les articli's 
vraiment curieux ou intéressants, en extraire la 
substance, la phrase essentielle ou typique qui 
condense l'idée cenirale, le mot juste ou qui 
fait image, en indiquant toujours avec une scru- 
pid-euse exactitude les références qui perinet- 
tent axi lecteur de se reporter aux sources ; 



Eéfuter brièvement, parfois d'une phrase ou 
d'un mot, (iPim fait ou (l'un chiffre exactement 
contrôlés, les erreurs et les mensonges, toujours 
en mentionnant les références ; 

Grouper dans un ordre logique toutes ces 
analyses et réfutations, sous quelques titres q-ui 
permettront à nos amis de suivre plus facile- 
ment le mouvement des idées, de s'y reporter 
plus tard et rendront cette lecture moins fasti- 
dieuse. 

Fournir, en un mot, aux leetews de li Docu- 
mentation civLliûliq.ue mi sérieux instrument 
d'information et de travail. Tel est le plan, un 
2)eu ambitieux peut-être, que nous nous efforce- 
rons de réaliser dans la mesure, de nos moyens. 

U PAPAUTÉ ET LA PAIX 

^'ameIneïit, au début de la guerre, des 
diplomates malavisés avaient voulu élimi- 
ner des négociations de paix le « Vicaire 
du Prince de la paix ». La force des choses, 
les événeineuts, le^ divers i^ntlérêts natio- 
naux, instruments de la Providence, obli- 
gent les plus récalcitrants à tourner les 
yeux vers la Papauté, pivot nécessaire et 
eié de voûte de l"or<lre eui'oi>éen. 

Les nouvelles tendancieuses, souvent 
erronées, les nombreux articles inspirés 
par ce sujet, jusqu'aux injures de la presse 
antii-eligieuse, dui^ant ce mois de janvier, 
témoignent combien celte préoccupation 
liante les e^3rits. 

Dans la Démocratie Nout^elle (23 jan- 
vier , de Lysi.s, assez étrangère pourtant 
aux questions religieuses, Henri Le Celte 
célèbre le génie du premier pape français 
Silvestre II, inventeur des horloges à son- 
nerie et de Torgue à vapem', l'introducteur 
en Europe des chilîres arabes qui accélérè- 
rent les5 proi^rès des mathématiques et pré- 
parèrent les mei'veilles de rarchitecture 
médiéi'ale et de la Picnaissance. €et humble 
pàti^e auvergnat fit ainsi « passer Taxe àe 
la civilisation d'Orient en Occident... Quel 
intiniment grand, dans cet infiniment 
petit ! » Infirma mundi elegit Deus. 

Benoît XV et Wilson. — La visite du 
président W'il&on au Pape met en 
rage la presse anticléricale. La Lan- 
terne (6 janvier), réédilant les vieilles^ca- 
lomnies tant de fois réfutées et démenties 
par les actes de Benoît XA', vitupère contre 
« son abominable dévouement aux deux 
kaisers de B<rlin et de \'ienne » et stig- 
matise le « ti'aître à sa patrie et à sa 
propre foi ». M. René Bazin (voir notam- 
ment la Croix du 3 janvier) se voit obligé 
de donner un démenti formel à ce propos 
ridicvvle qu' « luje note étrange », publiée 
par plusieurs journaux, attribue au Saint- 
Père, au cours d'une audience accordée en 



DOSSIERS DE (( LA DOCUMENTATION CATHOLIQUE )) 



9» 



mars 1015 à réminent académicien : « Et 
votre victoire de la Marne, c'est une plai- 
santerie, n'est-ce pas ? » Voilà à quelles 
inventions en sont réduits l-es einiemis de 
l'Eglise ! 

i>.i côl-é défaitiste, hrvlc-beviste et caillau- 
tiste. c'est un aulce son de cloche. 

Zélateurs « papalias ». - les paroles de 
paix du Souverain Pontife ont trouvé en 
M. SLxfe-Quenin, le liolchevisîe député du 
Poijulaire '21 .jainitr \ un zélateur aussi 
fervent qu")nat4t>iidu. Il i-eprocbe amère- 
ment aux catholiques leur désobéissance et 
leur désinvolture ô l'endroit des instruc- 
tions [)aj)ales et s'indigne, au nom de la 
charité, du titre du tract Ù Allemand est-!! 
lin homme coriime itous ? de « Pierre l'Er- 
mite », en qui, dans son émotion, il dé- 
rouvre « M. le chanoine Duplessy ;> : 
M. l'abbé Loutil en sera bien fhitté. 

Non content de confisquer M. Wilson au 
profit de son clan. M. Paul Meunier, déput/' 
{Vérité du (i janvier , voudrait aussi acca- 
parer le Pape et l'opposer au patriotisme 
des catholiques français. Forme ])eut-ét.re 
plus odieuse de l'injure, parce qu'elle vise 
a compromettre le Saint-Pére et à l'incor- 
porer de force dans les rangs des pires 
défaitistes. 

Le Pape, éorif-il, a rappelé à V. AVilson que, 
dans vine lettre fameuse adressép on 1.917 par 
le cardinal Gasparri à l'évêque de Valence, la 
diplomatie pontificale avait — par avance — 
adliéré aux quatorze proposilions de paix du 
message américain. 

Les deux pontifes. — ?vi. Th. Ruyssen 
{Pays du 3 janvier; n'est pas de cet avis 
et ne voit en Benoît XV que le pâle pla- 
giaire du président Wilson. Nous relève- 
rons son article dans le prochain numéro 
de la Documentation catholique. 

L'importance de la visite. — Du côté ra- 
dical, le souci de l'Homme Libre (6 jan- 
vier) est de diminuer l'importance de l'en- 
trevue, réduite à « une simple manifesta- 
tion de courtoisie ». 

Le Temps (8 janvier), pexi suspect de pa- 
palisme, est d'un avis diamétralement 
opposé : 

Ce qui pro-uve que fentrelien n'était nulle- 
ment une simple formalité, mais avait de l'im- 
portance, c'est le choix de rinterprèlo. Le prési- 
dent Wilson aurait désii'é que son interprète fût 
un jeune diplomate qui était habitué à rendi'e 
le plus rapidement une traduction exacte de sa 
pensée, ot on croyait que cet interprèle était 
accepfe»?. .Mais Benoît XV a fait observer que, 
-dans un entretien où ^eraieTlt érJiangées des 
idées int^^r^ssant les plus hauts problèmes de 
la société de l'Eglise, il était nccessaii-e que le 
Pape pût avoir une (^onfiance absolue dans 
l'unique témoin et interprète, confiance Msée 
non seulement sur la discrétion d'iionneur, mais 
sur les vœux prononcés par un de ses propres 
eeclésiastiques ; et d'un commun accord le rec- 
teur du collège américain fut choisi. 

D'outre psu't, le fait que Mme et Mlle Wilson 



n'ont pas assisté à Tentretien prouve qu'il 
s'agissait bien de choses importantes et wm 
■d''une simple conversation de cotu*toisie. 

Cette importance est confirmée par un 
article curieux de M. Charles Omf^ssa, dans 
Vhif&rmalion (6 janvier). T.a visite fut dé- 
cidée d'un commun accord avec MM. Cle- 
menceau, I.loyd George et Orlando, 

après un échange de vues qui permit à 
3i[. Wilson de connaître exactement la pensée 
de l'Entente sur les grands problèmes reli- 
gieux, notamment ^ur les garanties de liberté 
dont bénéîicieraieui à l'aveair les chrétiens 
d'Orient, et aussi sur le rôle qu'aurait h jouer 
désormais, daus l'œuvre de la paix, la grande 
organisation morale du Saint-Siège. 

Sur Pentrevue elle-même, le même jour- 
nal prétend tenir d'un familier du prési- 
dent ce'tp déclara,tion, que nous n'enregis- 
trons que sous toutes réserves, 

que le Saint-Siège ne sera pas représenté 
dans la ékMaféreuce même. Cela signilie-t-il qu'il 
ne sera pas consulté, dans toutes les questions 
rehgieuses où sa compétence et son autorité 
pourront être utilement requises ? Il n'est pas 
douteux que. dans l'élaboration du statut des 
populations chrétiennes en Orient, son avis sera 
sollicité aussi souvent que les circonstances 
l'exigeront, et que les Commissions spéciales 
chargées de cette tâche s'inspireront de leur 
mieux des avis ainsi obtenus. 

L'indépendance et la souveraineté pon- 
tificales. — I^a nouvelle, d'ailleurs formelle- 
ment dénnnitic par l'Osscrratore Romano 
Homme Libre du 30 janvier), donuée par 
M. Charles Saglio dans VŒuvre (28 jan- 
vier \ d'vme demande du Pape tendant à 
l'internationalisation de la loi des garan- 
ties montre combien l'idée de l'Indépen- 
dance du Saint-Siège agite les esprits. 

Peut-être, ticrit le R. P. Yves de la Brière 
'Libre Patvle du 23 ja.nvier), un-e souveraineté 
territoriale rtsiaîtra-t-elle un jour ? Pcut-êtri^, 
lui substituera-t-on quelque règlement juri- 
dique et diplomatique qui iuter;iationalisei"ait 
le problème des gai^anties? Peut-être la situa- 
tion précaire et anormale des jours présents 
devra-t-elle se prolonger quelque temps eneore .' 
Nous ignorons l'avenir. 

Une chose, du moins, était certaine hier, elîe 
le reste aujourd'hui, elle le sera demain et 
toujours : avec ou sans territoire, avec ou sans 
garanties équitables de son indépendance, le 
Pape n'pst pas seulement le Pontife suprêeue 
de l'EgUee universelle, mais, au regard du 
droit international et par une conséquence his- 
torique et sociale de sa juridiction religieusQ, 
il possède le privilège inaliénable de la souve- 
raineté. 

Et « Franc » de conclure dans la Croix 
du 2S janvier : 

Son indépendance ne doit donc pas être le fait 
d'un simple >ti*aité avec une puissance, elle est 
de droit divin, puisque sur tei-re le Souverain 
Pontife est le représentant de Jésus-Christ, et de 
caractère into'n'dional, puisque les catholiques 
sont répandus dans l'irnivers entier. 

Voilà donc un problème de droit qui ressortit 



92 



DOSSIERS DE (( LA DOCUMENTATION CATHO IQUE 



éminemment à la Conférence internationale de 
la paix. 

Nous serions étonné qu'elle n'en fût pas saisie 
un jour, et il nous semble qu'il est du devoir 
des ' catholiques qui représentent leur pays de 
demander aux membres de la Conférence leur 5 
compatriotes de remplir ce devoir filial. 

Et pourquoi les catholiques, aussi bien 
que les travailleurs, n'obtiendraient-ils 
pas, ainsi que le suggère « Franc » {Croix 
du 28 janvier [1]), de la 'Conférence de la 
paix, la garantie internationale de leurs 
liberlés et de leurs droits ? Ce serait vrai- 
naent alors le triomphe du droit. 

LES CATHOLIQUES 
BASE DE LORDRE EUROPÉEN 

Si les négociateurs de la paix avaient 
une claire vision de la situation en lOui^ope, 
ils eussent pu, et ils pourraient encore, 
s'appuyer sur le particularisme et sur 
l'indépendance, au moins relatifs, des ca- 
tholiques allemands et autrichiens pour 
libérer l'Allemagne et l'Europe à tout 
jamais de l'orgueil et de . l'impérialisme 
prussien toujours debout. 

Les catholiques rhénans. -■ Uln forma- 
tion (o janvier) note la campagne de la 
Gazette populaire de Cologne, un de.s 
grands organes du centre catholique, pour 
la division do" l'Allemagne en quatre 
grandes Républiques : du Rhin, du Danube, 
du Nord-Est et du Centre, tendant à créer 
au Sud deux grands Etats catholiques, in- 
dépendants des pays d'influence luthé- 
rienne. 

La Croix (5 janvier) signale, à son tour, 
les articles si.gnificatifs de la Deutsche 
AUqrmelne Zeitunq et de la Kœlnische 
Zeitnnq contre la domination de la Prusse, 
ainsi que la résolution significative d'une 
ï'éunion du 'Centre, le S décembre 1918, à 
Mûlheim-sur-la-Ruhr : <( Formons une 
République rhénane-\^estphalienne, dans 
le cadre du grand empire allemand, pour 
mettre fin à la dictature des éléments an- 
ticléricaux de Berlin, qui, pour la plupart, 
ne sont même pas de race allemande. » 

Les socialistes d'Autriche, écrit le Temps, 
attribuent et reprochent aux « cléricaux » 
le mouvement séparatiste qui s'est produit 
dans le Tyrol et la Carinthie et le projet 
d'union douanière de tous les Etats de l'an- 
cienne Autriche. 

L'épouvantail anticlérical. — D'autre 
part, la crainte de notre anticléricalisme 
est le principal obstacle à l'union du 
Luxembourg à la France. M. Maurice Bar- 
rés l'a constaté sur place {Echo de Paris du 
27 janvier). — Le bourgmestre de Bop- 
pard, sur le Rhin, entre Coblence et Bin- 



(1) Article reproduit par la *. C, 1919, p. 9. 



gen, déclarait à un correspondant français 
de l'illustre académicien {Echo de Paris 
du 12 février) que 

les Rhénans demandent la République rhénane, 
sous le protectorat de la France, et voient le 
piège de la République rhéno-A\"esphalienne 
indépendante à laquelle en sous-main tra- 
vaille ferme Berlin. Notre politique anti- 
catholique d'avant-guerre rend silencieux cer- 
tains catholiques, qui pensent pourtant que 
" l'union avec le Boche n'est plus possible ». 
Quant aux protestants, ils renâclent quelque 
peu, et l'enclave protestante « Nasteetten, Saint- 
Soar, Oberwesel, Simmern » est la partie oij 
l'occupation est la moins cordialement acceptée. 
11 y a un monde entre l'accueil dans Boppard, 
ville bourgeoise et catholique fervente, et 
dans Nastfftten, rurale et protestante. 

Dès 1915, une religieuse née à Trêves, 
exilée au camp de concentration de Fourges 
(Eure), où elle avait été pourtant assez mal 
traitée, écrivait à M. Maurice Barrés {Echo 
de Paris du 27 janvier) : 

« Oh ! si ces gens qui me traitent ainsi 
pouvaient comprendre combien le peuple 
de Trêves est resté français ! Faites con- 
naître ce pays, car il n'a pas de haine pour 
la France. » 

Nous avons affaire, au long de la Moselle et 
du Rhin — ■ conclut M. Barrés, — ;i des popula- 
tions terriblement réalistes. Ne mettons pas leur 
clergé contre nous, et donnons-leur le moyen de 
eagner autant d'argent qu'ils en gagnaient dans 
l'Empire allemand. Moyennant quoi, ils s'adap- 
teront au régime français très vite, car leur 
naturel est plus proche du nôtre que du prus- 
sien. 

Tous ces indices ne démontrent-ils pas 
que les divers éléments catholiques alle- 
mands et autrichiens sont la base de la 
nouvelle Allemagne, telle que la réclament 
à la fois notre intérêt national et le souci 
d'une paix juste et durable ? 

LE ROLE DES JUIFS 
DANS LA RECONSTRUCTION DE L'EUROPE 

Si les Etats catholiques sont, et devraient 
être aux yeux de la Conférence, la base de 
l'ordre européen nouveau, les Juifs s'effor- 
cent sur tous les points d'y jouer un rôle 
prépondérant. Ils donnent à cet égard aux 
catholiques un exemple d'activité et d'ini- 
tiative digne d'être imité. 

Sans parler du bolchevisme russe, oîi 
leur influence semble prédominante avec 
Trotsky, Joffe, Kemenef, Radek, Juifs, et 
OulianolT, dit Lénine, fils et époux de 
Juives {Libre Parole du 12 janvier), le 
Peuple juif (7 février), organe de la Fédé- 
ration sio7iiste de France, s'enorgueillit de 
la présence, parmi les membres importants 
de la Conférence de la paix, d'un certain 
nombre de Juifs : MM. Klotz (France), Ba- 
ruch, Gompers (Etats-Unis), lord Reading, 
Montagu (Angleterre), Paul Hymans (Bel- 
gique). 



DOSSIERS DE « LA DOCUMENTATION CATHOLIQUE )) 



9^ 



L'infiltration juive dans la République 
allemande. — « Les destinées de l'Alle- 
magne de demain dépendent moins, écrit 
M. Marc Henry, de tel ou tel parti politique 
que de l'action conjuguée des deux élé- 
ments suivants : l'armée et les Juifs alle- 
mands. » Et il le prouve en un article des 
plus curieux et documentés du Pays du 
8 janvier, qui serait à lire en entier. 

Dès les débuts de la révolution alle- 
mande, les Juifs " s'infiltrèrent peu à peu 
dans tous les Comités révolutionnaires ». 
« Leur activité, leur connaissance des 
affaires, leur expérience juridique étaient 
autant d'appoints précieux pour les néo- 
phytes de la révolution. Leur concours, en 
les' rendant indispensables, leur permettait 
de dominer la situation. » Et M. Marc 
Henry énumère les noms de Juifs, connus 
de lui et notés jour par jour, faisant partie 
des divers groupes révolutionnaires. A lui 
seul, le Comité exécutif du Conseil des ou- 
vriers et soldats de Berlin compte sept Is- 
raélites sur quatorze membres : Emile 
Barth, Félix Bernhagen, Otto Braun, Karl 
Finzel, Oscar Rush, Otto Strobel, Paul We- 
gemann. 

M. Marc Henry a plus raison qu'il ne 
pense. 

Sous le titre « Qui gouverne ? » le Baye- 
rischer Kurier (27 nov. 1918) prévoit, en 
effet, que le gouvernement non seulement 
de l'Empire, mais aussi de tous les grands 
Etats confédérés, y compris l'Autriche alle- 
mande, va passer aux mains des Juifs. 

Parmi les dirigeants de Berlin, il signale 
les noms de Cohn, Bernstein, Haase, Op- 
penheimer, Rosenfeld, Herzfeld, Simon, 
Landsberg, etc.. ; dans les Etats confédé- 
rés, Kurt Eisner en Bavière, Heymann en 
Wurtemberg, Lipinski en Saxe ; en Au- 
triche allemande Bauer, et surtout « le 
Juif viennois sans confession Ludo Hart- 
mann, fils de Morit^ Hartmann connu par 
le Parlement de Francfort », l'agent le plus 
remuant de l'union avec Berlin des Alle- 
mands d'Autriche. Même l'armée du front 
se soumet à un commandement juif. Ainsi 
Lewinsohn est à la tète du Conseil des sol- 
dats de la 4'= armée (Crefeld). 

Quels sont — conclut le Bayerischer Kxirier — 
les véritcobles vainqueurs de l'Allemagne ? Sont- 
ce les Français, les Anglais, les Américains ? 
Non ! Les maîtres incontestés des « Etats 
libres » allemands ce sont les Juifs. A l'éga- 
lité de droits de 1848 a succédé en 1871 la pré- 
dominance et, en 1918, la souveraineté du peuple 
juif en Allemagne. 

Intrigues judéo-allemandes contre la 
Pologne et la Roumanie. - M. Aulard, dans 
VHeure (9 janvier), gémit de prétendues 
persécutions et expulsions de Juifs de l'ar- 
•mée polonaise par le Comité national de 
Paris. 

La propagande des nombreux Juifs que 
comprend la sozialdémocratie polonaise en 



faveur du bolchevisme, sous l'impulsion du 
bolcheviste russe Radek, a révolté la popu- 
lation polonaise et provoqué quelques ba- 
garres, aussitôt exploitées par l'Allemagne 
afin d'indisposer l'Amérique et l'Angleterre 
contre la malheureuse Pologne, accusée 
d'intolérance et de pogroms. M. Charles 
Rivet, dans le Temps du 8 janvier, remet 
les choses au point, et établit, par le témoi- 
gnage d'un « Polonais de la loi de Mo'ise », 
la liberté et le respect dont jouissent, en 
réalité, les Israélites sous le gouvernement 
actuel. 

Le décret-loi d'émancipation publié par 
le Temps du 25 janvier devrait mettre un 
terme aux plaintes des Juifs de Roumanie: 
il n'en est rien, et la Société des Juifs rou- 
mains établis en Suisse a décidé de refu- 
ser le décret-loi (Humanité du 29 janvier). 
Tout cela fait partie « du chantage renou- 
velé du traité de Berlin », dont parle 
l'Action Française du 14 janvier, tendant à 
la sémitisation et à l'exploitation do la Rou- 
manie. Puissent les négociateurs de la pai:^- 
ne pas se laisser circonvenir et rendre 
pleine justice à cette noble nation où la 
France est tant aimée ! 

FOI ET LIBERTÉ AMÉRICAINES 

Les Etats-Unis sont a,vant tout an peuple 
croyant et ne craignant pas de Vendre 
officiellement à Dieu les hommages qui lui 
sont dus. A chaque instant, leur président 
et leurs soldats nous en apportent des 
preuves nouvelles et offrent à nos compa- 
triotes, à nos gouvernants, des exemples 
qui, espérons-le, ne seront pas sans fruits. 

Au début même de l'armistice, la foi et 
l'union fraternelle de toutes les confes- 
sions religieuses de la grande République 
recueillit un milliard en sept jours, « au 
profit des Associations qui veillent au bien- 
être moral et physique des combattants 
yankees ». 

Dans Y Echo de Paris (21 janv.), M. Hug. 
Le Roux cite deux autres exemples frap- 
pants de la liberté religieuse en Amérique: 
un jour, l'Eglise con.grégationaliste de 
Washington refuse de patronner une con- 
férence contre l'Eglise romaine et la 
revue protestante The Christian Union 
approuve en ces termes : 

« Les protestants ont mieux à faire que d'en- 
courager une croisade contre une Eglise qui 
maintient la loi de Dieu, qui proclame l'Evan- 
gile du Christ et travaille, plus que toutes les 
autres ensemble, h donner une sanction à la 
conscience et à la morale dans certaines class3s 
nombreuses de notre population. » 

A Baltimore, le cardinal Gibbons préside la 
célébration d'un anniversaire solennel. Devant 
la cathédrale, des jeunes filles, habillées de 
blanc, jettent des (leurs sous les pieds du 
prélat. On le félicite de la dévotion que lui 
marquent ses fldèles. Le vieil archevêque dé- 
clare : 



</t 



DOSSIERS DE « LA DOCUMENTATION CATHOLIQUE )) 



— Les jeunes filles que vous avez vues là 
étaient des protestantes. 

Aussi bien les protastauts américains sont- 
ils plutôt " non catholiques » que « anticatho- 
liques ». 

Un violent contraste. -7- Bieu loin de faire 
réfléchir nos sectaires, ces exemples les 
exaspèrent. M. Ch. Vaudet, ancien conseil- 
ler municipal de Paris, dans la Lanterne 
(13 janvier), fait un crime à M. filemeai- 
ceau des facilités données aux Chevaliers 
de Colomb, la grande association catho- 
lique américaine, et termine par ce cri de 
détresse, injurieux pour nos alliés : 

La mobilisation des Y. M. C. A. et des Glu- 
valiers de Colomb, deux ti'oupeaux sous le 
même éteignoir, arrive ici à la rescousse pour 
renforcer leurs confrères en patenôtres, qui 
viendront à bout de la Franco, berceau de la 
libre-pensée, et par cela même du droit immor- 
tel et de la liberté individuellr. 

Contraste frappant entre le « respect » 
des prolestants américains et l'intolérance 
grossière de nos sectaires français. Con- 
trasta si violenit qu'il indigne nos alliés. 
Aussi M. Aulard éprouve-l-il le besoin de 
les excuser dans la Pays du i janvier, en 
invoquant la guerre à mort et les i)ersé- 
cutions auxquelles so-nt en butte les infor- 
tunés libres-penseurs de la part... de 
l'Eglise. Nos lecteurs cmt pu lire cet ar- 
ticle dans le premier numéro de la D. C. 
(p. 30;. 

LE LAICISME TUERA-T-IL L'UNION SACRÉE? 

Ces dispositions agressives des ]>rofes- 
sionnds de l'anticléricalisme, maintes dé- 
clarations de M. Debierre et diverses 
autres ébauches d'offensive antireligieuse 
menacent gravement la survivance de 
l'union sacrée que désirent tous les bons 
P'ranrais, qu'exige le salUt national. 

Déjà M. Charles Chaumet, député ra- 
dical de Bordeaux, directeur politique du 
journal plutôt neutre l'Avenir, dans l'ar- 
ticle-in-ogramme de ce journal (2 janvier), 
qui prétend être un programme d'union, 
entend nous interdire toute campagne 
contre les lois la'iques. S'iiistivfjer contre 
ellcf-. ce serait rallumer inévitablement les 
luttes religieuses, raviver Ips haines des 
partis. Ainsi, réclamer pour nos religieux 
la libprté d'association, pour l'Eglise la 
résiliation des fondations injustement con- 
fisquées, pour tous sans exception la liberté 
d'enst'ignement et la R. P. scolaire, en un 
mot, la cessation de la guerre religieuse, 
« ce serait rallumer les luttes reli- 
gieuses » ! Comprenne qui pourra, surtout 
sou.^ un régime d'opinion, où aucune loi 
ne saurait être intangible. 

Ecoi.e unique et lycées mixtes. — La 
campagne semble s'accentuer en faveur de 
« l'école prijuaire unique obligatoire ^ 
pour tous les enfants '(des deux sexes), 



sans distinction de classes sociales. « Elle 
démocratiserait, au sens total du mot, 
l'enseignement primaire, en y mêlant les 
enfants de la bourgeoisie et ceux du 
peuple, lesquels apprendraient d'abord à 
s'y connaître les uns les autres et se quit- 
teraient ensuite ou poursuivraient leurs 
études avec des armes égales. » Mais cetla 
réforme, l'auteur de l'article {France libre 
[22 janvier], organe des socialistes non 
inféodés au bolchevisme), M. Léopold 
Laoour le proclame, comporte la suppres- 
sion de la double liberté des familles et 
de l'enseignement : il ne recule aucune- 
ment devant cette conséquence tyrannique. 
C'est donc bien une ofî'ensive qu'on reprend 
contre la liberté religieuse et celle des 
familles, sous l'égide de la formule de 
Danton dont se réclame M. Lacour : « Nos 
enfants appartieniKMit à la République 
avant d'appartenir à leurs parents. » 

Du même esprit antichrétien relève la 
réforme, pré'conisée dans le Pays i2 jan^ 
vier) par le !>' Toulouse, tendant ià « l'éga^ 
lité des sexes devant l'instruction » et au 
mélange des .jeunes gens et jeunes filles 
dans les classes des lycées. Ouvrons donc, 
l'œil sur ces deux machines de guerre. 

Simplification de l'enseignement secon- 
daire. — Aucun spi.'tarismo, par contre, 
n'apparaît jusqu'ici dans la réforme de 
l'enseignement secondaire préconisée par 
M. Gustave Hervé [Victoire du 5 janvier',' 
très discutable au point de vue profession- 
nel : études réduites à trois années, bon 
enseignement classique, littéraire, seienti- 
lique, musical et sportif, le même pour 
tous ; plus de grec, une heure de latin par 
semaine, étude de l'anglais... Il rend même 
en passant hommage « aux élèves des col- 
lèges lilu'es qui ont rivalisé de vaillance 
sur les champs de bataille avec ceux des 
établissements laïques ». Laquelle des deux- 
teadances l'emportera ? 

POUR LA NATALITÉ FRANÇAISE 

Un remarquable article de M. de Lamar- 
zelle, dnns ïEcho, de Paris (2 janvier), 
montre l'inefficacité de la plupart des re- 
mèdes proposés et, se basant sur deux 
phrases de M. Ferdinand Buisson, dans le 
Radical, en 1908 : « C'est par une limita- 
tion volontaire que diminue si étonnam- 
ment la fécondité des maiûages... Pour se 
refaire, il faut que la France le veuille », 
l'honorable sénateur conclut que « c'est 
en vain que l'on cherche la solution du 
problème dans ['intérêt : c'est dans le 
devoir qu'elle est. La question est surtout 
et avant tout morale ». Donc, 

Seule la religion peut imix)ser aux aimes 
l'obligation de la fécondité des mariages, dont 
le Créateur a dicté h. l'humanité le .précepte 
divin. La solution, la seule solution, le seul 
remède est donc, ciiez nous, le retour au res- 
pect de la loi chrétienne. 



DOSSIERS DE « LA DOCUMENTATION CATHOLIQUE )> 



95 



Le Radical lui-même (4 janvier), sous 
la signature de M. Verzenet, reconnaît la 
vaaité des Commissions, des lois votées, des 
mesures prises jusqu'ici : « Il n'en est 
pas né un enfant de plus ». 

Et s'il n'ose aller jusqu'à la solution 
religieuse du sénateur du Morbihan, il 
admet du moins qu'il y a là surtout un 
problème moral : 

A fofce de lire dans tous les romans d'avant- 
guerre, ou d'ouïr au tliéàtre, que nous avions 
tous « droit au bonlieur », et qu'avant tout il 
fallait « vivre sa vie », ils (les Français) sont 
arrivés à oublier qu'il y a peut-être dans l'exis- 
tence quelques austères devoirs qui s'imposent 
a la conscience et aussi quelque dignité — et 
même quelque utilité au point de vue sociaî — 
à les accomplir. Quand nos pères pensaient 
qoe le but de la vie n'est pas de jouir ou 
d'échapper à la douleur, mais d'agir, de lutter 
et de mériter, ils avaient beaucoup d'enfants. 
A présent qu'il ne s'asit plus que de se sous- 
traire à toutes obligations et à tout renonce- 
ment, que de « vivre sa vie », en un mot, 
on les considère tout bonnement comme une 
gène et des empèchem's de dansev en ronj, et 
l'on n'en a plus du tout. 

La conclusion religieuse sort de ces pré- 
misses comme le fruit de la fleur ; mais 
le Radical n'ose pas la tirer. 

Les auxiliaires de la dépopulation. — 
Tout utile qu'il soit, le projet que vient de 
voter le Sénat pour renforcer la répres- 
sion de Favortement n'apportera au mal 
qu'un bien faible remède. M. André Beau- 
nier mène dans VEcho de P ans (13 janvier) 
une courageuse campagne « contre la 
malpropreté littéraire » et la littérature 
pornographique, qui sévit plus que jamais 
et m<-nace les sources de la vie. Dans îe 
numéro du 23 janvier, il flétrit justement 
le débordement des fêtes, des décolletages 
et dos danses inconvenantes, l'insolence du 
lu-xe, qui détonnent, à cette heure où la 
guerre n'est pas encore finie, alors <( qu'il 
n'y a guère plus de deux mois nous avions 
encore des soldats qui trépassaient au 
champ d'honneur ». 

Le garde des Sceaux, M. Nail, répondant 
au, sénateur Réveillaud, s'engageait bien, 
ré-cemment (Temps du 30 janvier), à « exer- 
cer des poursuites énergiques contre la 
propagande de démoralisation que pour- 
suivent dans notre pays certains étrangers 
et contre la pornographie ». Mais il y a 
loin des promesses aux actes. 

A propos d'un Nouveau Code de l'hon- 
neur et du duel, du bretteur Breittmayer, 
qu'analyse avec complaisance le Temps 
(25 janvier), VHomme Libre du même 
jour proteste contre « cet instinct du 
meurtre », cette hâte à s'entre-tuer en 
champ clos, alors qu'on finit à ])eine de 
se tuer sur les champs de bataille : 

Depuis qu'il [le duel} n'est plus que le juge- 
ment de l'adresse ou du liasard, ce n'est plus 
qu'un jeu sinistre ou idiot. Il faudrait avoir le 



cooi'age de le dire. Mais il est plus facile 
d'avoir l'autre courage : celui de se plier au 
qu'en dira-t-on ? — au ridicule, si vous voulez. 
Et j'espère bien que si le monde entier a saigné 
pour que le droit prime la force, ce ne sera 
pas pour nous replonger dans cette extrava- 
gance de la force décidant en place de la 
justice. 

PREMIÈRES CONTROVERSES ÉLECTORALES 

Bien que le Parlement n'ait pas encore 
statué sur le régime électoral des pro- 
chaines élections législatives, les diA'ers 
partis commencent à s'abriter et à discuter 
notamment la question des alliances. Nous 
ne relèverons, bien entendu, daus cette ru- 
brique, que ce qui, dans ces polémiques, 
intéresse plus spécialement les catholiques. 

Les radicaux, constate M. Emile Buré dans la 
France (8 janvier), semblent excédés de la tyran- 
nie socialiste. Auront-ils l'énergie de secoue^' 
son joug ? On n'en saurait encore décider, 
mais les conservateurs, eux, paraissent résolus 
à ne plus s'en fier à la pobtique du pire, qui 
fut la leur durant les années qui précédèrent 
la guerre. 

« Quant aux conservateurs, déelar-e 
M. Jules Véran dans l'Eclair de Montpel- 
lier, un des grands journaux royalistes du 
Midi, lis sont bien décidés à ne plus 
renouveler les coalitions ([ui ont conduit 
à la Chambre tant de députés socialistes. » 

M. Buré conclut ainsi, eu réclamant le 
scrutin de liste sans second tour (projet 
rapporté par M. Dessoye à la Chambre) : 
« Le gouvernement doit aider les partis 
qui s'efforcent de dégager un grand cou- 
rant national, pour assainir notre atmo- 
sphère politique. » 

A propos de l'attitude des conservateurs, 
où M. Buré voit une renonciation à la « po- 
litique du pire », un correspondant de 
VAction Française (8 janvier) fait remar- 
quer combien cette expression pst inexacte. 
« En quoi, dit-il. un socialiste était-il pire 
qu'un radical qui avait travaillé à la dé- 
sorganisation de l'armée, supprimé les pé- 
riodes d'instruction militaire et voté toutes 
les lois de persécution religieuse ?... D'au- 
tant que les socialistes n'étaient pas avares 
de promesses de paix religieuse. » 

Aujourd'hui, tout est changé : par leur 
violation de ces promesses, par leur antina- 
tionalisme constant, la presque unanimité 
des unifiés se sont mis hors la loi de 
France. Il n'y a plus avec eux d'alliance 
possible. 

Le v^ote des femmes. — Le vote des 
femmes est à l'ordre du jour : au cours 
d'une réunion de l'Union fraternelle des 
femmes, M. Varenne, député socialiste, 
excuse la timidité de la proposition du 
dé|)uté modéré Flandin, limitée aux seules 
éff'Ctions municipales : !a réforme se heurle 
à la routine, à la résistance des corps élus 
et des politiciens. Elle inquiète même les 
anticléricaux. 

« En France, dit l'un d'eux, M. J. Ray- 



96 



DOSSIERS DE LA (( DOCUMENTATION CATHOLIQUE )) 



mond, dans le Pays (24 janvier, c'est le 
confessionnal qui commande. » 

Le vote des femmes a donné de bons résul- 
tats dans les pays anglo-saxon.-, et protes- 
tants, mais vous " ne savez pas ce qui se 
passera dans les pays latins et catholiques. 
Les électrices peuvent exercer une influence 
dangereuse et entraver la France dans son 
Qîuvre de réorganisation. Dans les ménages où 
la femme est réactionnaire et le mari répu- 
blicain, le vote de la femme annihilera celui 
du mari. 

Nos libres-penseurs ne sont donc pas très 
rassurés. 

LA FIN CHRÉTIENNE DE DÉROULÈDE 

A propos de l'anniversaire de la mort du 
grand patriote Paul Déroulède, qui fut le 
précurseur de la victoire, la Croix (25 jan- 
vier) nous donne des souvenirs intimes 
aussi touchants qu'authentiques, dont une 
bonne partie semble due à la plume de 
M.ïr Marbeau, évoque de Meaux, sur la fin 
admirable de Paul Déroulède, qui fut col'c 
d'un chevalier et d'un grand chrétien. Il 
faudrait tout citer : il y a là des scènes 
dignes de nos chansons de geste, des 
exemples à faire lire et à propager, sur- 
tout dans notre jeunesse. Citons au moins 
un fait : 

C'est publiquement à sa paroisse, le jour 
de la conversion de saint Paul, son patron, 
que, déjà très mal, il veut recevoir la 
sainte Communion : 

Il tenait, répctait-il, à ce qu'on sût bien que 
c'était en pleine connaissance, conscience rt 
conviction qu'il agissait, et non pas sous i'err.- 
pire de la maladie ou par le désir de demander 
è. Dieu par là la guérison ou la vie, auxquelles 
j] ne tenait pas. Depuis longtemps il en avait 
fait le sacrifice, n'aspirant, puisqu'il n'avait 
pu tomber sur un champ de bataille, qu'à 
finir ses jours dans un acte de patriotisme, 
parmi ses frères d'armes, ou dans un acte do 
religion, à l'église, au pied de l'autel. 

M. ETIENNE LAMY 

C'était aussi un catholique convaincu 
que M. Etienne Lamy, secrétaire perpétuel 
de l'Académie française et ancien directeur 
du Correspomfant. Au point de vue poli- 
tique, « ce n'était pas un rallié », écrit 
M. Charles Maurras {Action Française du 
10 janvier), dans un magistral article où. 
sont naturellement soulignées les diver- 
gences qui le séparaient des idées tradi- 
tionalistes et royalistes de l'Action Fran- 
çaise- « C'était un républicain catholique et 
patrio!e, ardemment patriote, ardemment 
catholique, ardemment modéré, dirais-je, 
qui, selon le vioux mot, n'était pas modéré- 
ment républicain. » 

Lorsqu'il s'agit des décrets sur les Congré- 
eations — dit M. Welschinger dans le Journal 
des Débats (17 janvier), — il mit sa foi catho- 
lique et son amour de la liberté au-dessus des 
opinions républicaines, qui lui semblaient avoir 
dévié. Il obéit à ses convictions avec cette sin- 



cérité infrangible qui était le fond même de son 
caractère. 

Dans la République Française (15 jan- 
vier), M, Pierre de Quirielle complète les 
souvenirs intimes de M. Welschinger et 
l'intéressant article biographique du Gau- 
lois '^10 janvier) : il rappelle ses travaux 
littéraires, militaires, historiques et poli- 
tiques, notamment Aimée de Coigny (la 
Jeune Captive d'André Chénier), VArniée 
et la Démocratie, Etudes stir le Second 
Empire, la Défense nationale, la France 
du Levant, la Femme de demain : ses cam- 
pagnes pour le relèvement de la famille 
et de la natalité, sa généreuse libéralité 
!don do 500 000 francs à l'Académie pour 
prix aux familles nombreuses et catholi- 
ques"), destinée, dans son esprit, surtout à 
on pro'soquer d'autres. Il trace aussi de 
M. Lamy ce portrait peint au vif, où tous 
ceux qui l'ont connu le reconnaîtront : 

Je ne sais s'il y a un causeur plus agréable 
qu'Etienne Lamy, qui, avec sa discrétion et son 
indulgence, toutes doux extri^mes, l'était autant 
quand il écoutait que quand il parlait. Et d 
parlait, de sa voix ténue, avec une finesse égale 
à son amabilité, avec une fermeté de pensée 
pénétrante et profonde. 

Notons en passant qu'aucun journal n'a 
rappelé une des phases les plus impor- 
tantes de sa vie : la direction de la Fédé- 
ration f'dectorale de 4898, qu'il avait fon- 
dée sur mandat officieux de Léon XIII. 

M. Georges Goyau révèle, dans la Croix 
(11 janvier), la source où le défunt aca- 
démicien avait puisé sa noblesse et sa 
haute conscience : il fut élevé, en effet, à 
Sorèze, où il « subit l'ascendant d'un grand 
professeur de fierté : le R. P. Lacordaire ». 
— Son testament sera le livre qui va pa- 
raître : « La flamme qui ne veut pas 
s'éteindre », qui « recommandera à notre 
France, ' appauvrie d'hommes par la 
guerre, de redevenir une productrice 
d'hommes. Ce sera l'appel d''un Français 
aux énergies de la race, le cri d'un Chré- 
tien en faveur de l'esprit de sacrifice » ot 
de la multiplication des â.mes françaises. 
Son libéralisme et sa modération pourtant 
bien connus ne l'auront pas préservé des 
injures dont les anticléricaux accablent les 
plus intransigeants défenseurs de la vérité. 
M. Ernest-Charles (Pays du 14 janvier) ne 
craint pas de dénoncer en lui un « fana- 
tique du cléricalisme ». 

Le républicanisme de M. Etienne Lamy — 
déclare M. Paul Souday {Parls-MUli du 12 jan- 
vier), auquel le Temps ne suffit pas pour 
exhaler sa bile contre les catholiques — était 
essentiellement tliéocratique, ultramnntain et 
papalin. 11 voulait la République, mais dirigée 
par les bons Pères et abritée sous l'étendard 
du Sacré Cœur. On ne pouvait pas s'entendre. 

Quel plus bel éloge funèbre pour un 
catholique ? 

Louis L.\ya. 



imp. p. Fehon-Vrau, 3 et 5, rue Bayard, Paris, VIII». — Le gérant: A. Faigle. 



l'« ANNÉE. — T. I. 




L; 



N' 5.-8 Mars 1919. 



Documentation 
Catholique 

LES QUESTIONS ACTUELLES, CHRONIQUE DE LA PRESSE, 

L'ACTION CATHOLIQUE 

et REVUE D'ORGANISATION ET DE DÉFENSE RELIGIEUSE réunies 



Adveniat Regnum Tuum. 



PARAIT LE SAMEDI. — Un numéro : fr. 30. 

l France: Un An, 15 fr. ; Six Mois, 8 fr. 



ABONNEMENTS 



Étranger: Un An. 17 fr. ; Six Mois, 9 fr. 



REDACTION ET ADMINISTRATION, 5, RUE BAYARD, FARIS-Vllh. 



SOMMAIR E ANA LYTIQUE 

a Les Questions ^ clnelles » et « Chronique de la Presse » 

Lutte de 1 Irlande contre I Angleterre. — 
I. wuelques raisons du conflit (D' Maloxey, 
America; Iri^k CUu7'chman; New Repiiblic; Kantas 
City Sl'jr; World]: 130. 

Oppression séctilaire de Tlrlande par l'Angleterre. Le fana- 
lisuiD unioniste des Anglais do l'L'Isler est singulièrement inté- 
ressé et la guerre l'a mis à une cruelle épreuve. L'Irlande a 
tous les caraclères distinctifs d'une nation. L'Angleterre n'y 
veut pns renoncer .à cause de la valeur stratégique de sa posi- 
tion navale. 500 000 Irlandais engagés volonlaires. Réserve de 
M. Wilson et duplicité anglaise. 

II. Quelques raisons historiques du conflit 

(James Cvssioy Ecclesiastical Heview) : 134. 

Nationalisme foncier de l'EvIise d'Irlande. — Dès avant la 
Réfoirae, alors que les croyances de l'Irlande et de l'Angleterre 
étaient identique-, constante rivalité des races. La pseudo-croi- 
sade de Henri II. Antagonisme des institutions ieli>!ieu!-cs. despré- 
lats, des bas-clergés anglais et irlandais. De Henri H à Henri Vlll, 
le cilliolicismc irlandais fut molesté pour avoir embrassé la 
cause nationale. — L'Irlande avant saint Patrick. Cet apôtre 
« adopta et christianisa tout ce qui, dans les institutions du 
pays, n'était pas en contradiction avec l'Evangile ». L'Eglise 
uKKlela son organisation sur celle de la tribu et se fit, en 
Irlande, « la compagne du peuple, le cœur de la nation ». 

Ligue des Nations. — Appréciations sugges- 
tives du projet lu par M. "Wilson. 1° D'un 
grand journal de Francfort, obstiné pangermaniste 
{Frankfurter Zeitung) : 141. 

Faillite des grandes espérances suscit'es par la venue de 
M. Wilson en Europe. La France impérialiste l'emporte. .Amé- 
rique, socialisme international et bnlclievisme. 

2' Du journal quotidien de Paris le plus persévéram. 
ment anticlércal (Georges Fo.\yOT. Lanterne): 142. 

« Nécessairement, la grande guerre recommencera, parce que 
ilu néant oh de Dieu le monde est sorti pour rouler dans l'im- 
bécillilc et le sang. » 

3' D'un philosophe français .indépendant et du prand 

Journal calholique de Rome iOsxervnlore Romano; 
jEoiiiJEs SonEL, Tempo, de Uomei : i\Z. 
Sorel ne peut croire à la loyauté diploinatiqiie; il se confen 



lerait de la loyauté dan» les contrais privés. Y^'Osnervalore veu 
espérer lavènement de la justice dans tous les domaines. 

Informations anticléricales. — Le gouver- 
nement, larme e et la police à la dévotion 
du prêtre (L. Tailhade, J. du Peuple) : 14i. 

La (I terreur » cléricale prépare la -aint-Barthélemy des der- 
niers libres-penseurs. La " Congrégation » règle nos lectures. 
La <• hideuse kermesse » du H nov. lliI.S (arraisticei. « L'impos- 
ture galiléenne ». De la « Hagia Sophia » au Sacré-Cœur! 

Nos Congrégations à l'œuvre. — Rayonne- 
ment de la France en Orient. — lîmouyanl 
témoigna .;e du genéril Dolot {J. 0(f.) : 140. 
.Aelion éminemment patriotique de nos Congrégations, surtout 

par leurs nombreuses et florissantes écoles. 

Variétés. — Les oeuvres d'ait et l'opinion 
publique (Paul Dollfus, France): 147. 
Influence parfois eslravagante des campagnes de presse. 

Législation et Jurisprudence canoniques et civiles 

Commentaires. — Listes électorales. Revision, 
par Louis Lata : 149. 

I. Conditions pour être électeur (natinnalité; âge ; capacité 
inscription). — H. La li-le électorale (dépôt, permanence, publi 
cité). — III. Conditions pour être inscrit sur la lislo électorale 
d'une commune (domicile réel ou six mois de résidence; 
contribuables prestataires; propriétaires indivis; contribualiles 
non résidents; famille des pre-t itaires; fonctionnaires publies; 
m litaires; disparu-; réfugiés; Alsaciens-Lorrains; peut-on être 
inscrit à la fois sur la liste de plusieurs comuiuues?). 

Doss'ers de « La Documentation Catholique » 

La vie catholique en France. — Quelques 
actes de l'fipiscopat Ijanv.-févr. 19r.i , par 
Lector) : 104. 

I. La vicloire et la paix: La victoire par le Sacré Cœur. 
Reconnai>sance à Marie. Hommage au Pape. Honneur ao» 
Morts. Piuir les démobilisés. Le salut à l'Alsace. Les droits de 
la France en Syrie et en Palestine. P.iur les diocèses envahis. 
— II. Lex fruits di" la giiene. Le royaume de Dieu. Le retour 
à Jésuf-Christ. « Soigneur, donnfz-noûs des maints! » Le re-pcct 
do la loi murale. Ceux qu'il faut fuir. — III. L'^ clmn c thû- 
tique d' iprrs()iierri'. L'organisation. La presse. I.e programme. 
Le» Associations culiu llrs. Les Sytidicats. — IV. Suyts divers. 
Qiicliiues pi'rils. La scolasiique dans renscigne.nent secondaire, 
La pninonciation romaine du latin. 



« LES ODESn ACTUELLES» ET « 



E DE LA P6ESSE » 



La lutte de l'irlanile contre l'Angleterre 



Le SS février I9IU. le Daily Mail uniionçuit 
que M. O'CeaUuifjh, député de la clïconscnp- 
tion (te CoUec/e-Oreen {DiiOlhï), <■ représentant 
à Paris du gouvernement provhohr de la Répn- 
blique irlandaise », avait adressé à M. Clemen- 
ceau, présideni, et à tous les membres de la 
Conférence de la pcûjc. une lettre deinandant 
la reconnaissance internationale de l'indépen- 
dance de l'Irlande comme partie eonstituanle 
de la IJgue des nalions. Et M. O'Ceallaifili priait 
le président du Conseil français de fi.rer une 
date proetiarne pour la réception des délégués 
de Vlrtmvle : MM. de ] alera, .Irfliui Criffitli 
et le comte PluiUiCtt. A sa lettre était jointe 
eot^P'iie de la '< Déelumlion d'indé/zendance de 
l'Irlande, adoptée par le l'arlement répufdicoin 
irlam^ah le i'i jamner dernier ... 

Le lendemain, SC février, /"ficlin de Paris 
publiait Un intcressanl télégramme de M. Wel- 
liver. son corrcs/iondont de Was/ùngton. à pro- 
pos de la < Convention nationale - des Irlan- 
dais d'Amérique réunie l'IùladelpJùe. La 
partie des ordres du joui que la censure n'a 
pas supprimée :ii est ainsi conçue : 

'^ Le.s mesures recommandées iHtr M. WUson 
en faveur d'une paix permanente ne sont pas 
complètes tant que la question, irlandaise n'est 
pas résolue en vertu du droit des peuples à 
disposer d'eihr-mêmes. ■■ Vnc sotntne de 
7 950 000 francs a été mhe à la disposition du 
Comité qui soutient la eause de. Vtrlunde. 

Les ordres du jour ont été apuui/és par le c.ai- 
dinal Gibbons, urchcvéqxie de tialtimore, dont 
l'auto lité est si considérable dans toute l'Amé- 
rique. Son Knmience a déclaré : <• Joutes les 
nalions demundejd la liberté, l'inirquoi l'irktndc 
ne se joindrait -elle pas, elle aussi, à cette de- 
mande générale ':' Le droit de l'Irlande à la 
tibcrié est clair comme le. jour. ■> 

Le moment est donc opportun d'aborder ce 
qu'on peut appeler le cas de l'Irlande. La <■ lil- 
lénUnre •• du sujet est d'une abondance 
extrême • nous donnerons ci-après deux des 
études les ji>f«»' réccnles et les plus remarquées. 

LA THÈSE ACTUELLE DES IRLANDAIS 

Le ly Mai.oney vient de publier dane la 
levuo Aruerico de New-Yoïk (dirigée ]n\v 
un Rioupe do Pères Jésuites) quatre brèves 
étu(ies lit\s aliondauunont documentres. 
Nou.H en forons une analyse objeetive, à 
tit.r<' d'information (2). 



(It Ucnuis pliifti iirs .semaiu'-^, m. Wcllivci- cinun' 
à 30P jouiiial Uv> iafoiiiiatiuas ^r^3 vhaiiW's ol 
préfiw-5 Miv clc- (•oiiliovcrscs nlativcn « M. WilS'Hi, 
qui passi'.iniK'ril tnic hoiim- jiaili'- <li- ia jnv-si- 
améi'icfiini; v\ l)i itaimiqiii;. d A prdiKi" .it-sdUcDis 
nos îigeiiCTS ftani-nt uii .siiciici" Utri aiU'uUJ'. 

(2; J.a q'!f-stio;i irlandaise du îioinl th.- vue anglais 



Oppression séculaire de l'Irlande par l'Angleterre 

Uue les Irlandais n aient pas été des 
sujets «ommodes pour les Anglais, on ne 
saurait guère le eonte^îtor ; mais l'histoire 
n'atteste guère avec évidence que les An- 
glais aient eu la main douce pour l'Ir- 
lande, qu'ils aient tenu certaines promesses 
que leur arracha parfois ia nécessité, ni 
qu'ils aient ménagé la relig:ion et la Consti- 
tution nationale de la verte Erin. La courte 
revue historique que M. Maloney donne 
dans le second de ces articles et qui pour 
tant n'embrasse qu'une période d'un siècle 
est malheureusement suggastive. De 1785?, 
date de la grande lévolte qui arma 
100 000 Irlandais et ;jui se termina |iar 
l'octroi ù p'.rrpétuitc d'un jjouvoir législatif 
autonome — concession qui fut d'ailleurs 
prorni)temen(- escamotée, — à l'année lî>18, 
« l'Angleterre a eu recours plus de cent 
fois à des mesures coercitives, telles que 
suppression de Yltabem corpus (l),loimar, 
tiale et ses analogues. V.n l'-^'ii. en 1881 et 
en 1916, les leaders irlandais furent eni- 
prisonnés en masse, alin de libérer de tout*» 
entrave l'exercice du pouvoi! exécutif bri- 
tannique. En 1798, en 1803, en 18'i8. en \Sf}l 
et en 10 U), l'Angleterre dut roconquérjc 
l'Irlande, et aujourd'hui encore, poui' de- 
meurer maîtresse, elle v entretient un.*- 
armée d'occupation aux ordres d'un gou- 
verneur militaire ». 

.\u moment où tant do jiations récupèrentr 
leui- autonomie, ne serait-ce })as justice 
que de songer à l'Irlande ? 

Du cô\^' anglais, on objecte volontier^^ 
limpo^tance de la colonisation anglaise, le-t 
intérêts religieux des protestants, la néces- 
sité pour r.Vngleteiri' dtî développer soii 
connnerct' cl son indusliie, le rôle dc.-i 
ports, etc., etc. l.-es raisons ne manquent 
janniis aux instincts de donnîinlion. 



(\)iierit;fl, ',>3 Iiov. I91S, Ml !.">;!- I."..". : l:i (|lH'-,tiMU 
irlandaise* au i>oint do vuo Irlaïuiais f/i/ii/., 30 nov. 
1918, pp. 173-17:.) : la question irlaïKlaiso ilu point 
ilf \ue (le rui.sti^r ùbid., 7 û^c. 1918, pj). S03-207» : 
la question rrlandaise uu point de vue international 
{iMd.. li dée. l'.US. pp. 32^-233). 

(1) l.'llabciis eorntis est ainsi défini jiar TUr Con- 
cise enfjti.':}) Pichonarij, de Cnvni.Ks A-nnanoalk 
(l.ondreti, X'.^dl), p. 311, col. 1 : " llabeos eorpvn 
riJU. '■ >juv tu aies le corps >■:. Kisposilion de la 
léslslatl^a anglaise qui eonslilue la prinoinalf 
sarantie des lihertés personnelles des sujet?^ bri^ 
tainiiciiiPS. Ciette elausi' ^ 'se loiit citoyen (ini (Lmi 
retient un initiv en d)élenUi>n : elle lui prescrit de 
livjcr le prisonnier, en' JusUfianl du jour, du aïolif 
<!<• ran-esiiiliun et de la réclusion el autrcts don- 
nées dr naUirc ii moti\ei- la déci-ion du trit>unal. >• 
fNoie de la P. C; 



« CIIIIOMQUE DE LA PRKSSE )) 



l3i 



Le taRatisme unioniste des Anglais de l'Ulster 
est singutièrement intéressé 

De fait, les Anglais sont iKdiibreuv eu 
]rian«ie. Cette colonisation date des pre- 
iniers jours de la conquèto et s'est, inces- 
.sainment poursuivie depuis. (Test dons 
ruistor qu'on reueontfe les plus ini|)Oi'- 
tants gi'oupements : jtTands propriétaires 
ffîTieior?-, hommes d'Eglise, fonetioimaires, 
ofrtciftrs retraités, industriels ou commer- 
(;anl8, etc. Le gouvernement lu-itannique ne 
leur ménage pas ses symi)aUue-', et tout 
ce monde lait preuve de fervent loyalisme: 
daiw* la 16' division — division irlandaise, — 
'^5 fM'ujr 100 des soldats étaient nationalistes 
i.parti irlandais;, mais Hj pour 100 des olli- 
ciers (100 pour 100 pour les officiel^ supé- 
rieurs) étaient unionistes. (Déclaration do 
^ T. P. O'CrtNNoii. à la Chambre des Com- 
munea, 7 mars 1917.) 

Lôb* Anglais de l'ilst-u- sont done \miu- 
nisies jusqu'au fanatisme ; ils ne veulent 
pas enteudie parler de séparation d'avec 
la mf'tropole. Kt, re|)endant, observe M. Ma- 
loney, <• l'Clster n'est pas exclusivement 
profi'slant, car il coniient 090 810 catho- 
liques (40,67 |)our lOOj.sur une ixjpulation 
globale de 1581 09(1 habitants: dans 5 des 
v> comtés de 11 isfcr, les catlioliques sojit 
en majorité; 17 des 3;j représentants d<> 
ruifftor w>nt nationalistes. De filus, les pro- 
testants de rrister ne sont [tas de pure 
race anglaise ; leur sang- est tv^rtement mé- 
langiï de sang fran<^aîs dej)uis que les 
Hujjuenots ont débarqué en Ulster après la 
révocation de TKdit de Nantes : et, comme 
en témoigne l'annuaire du Parlement, plu- 
sieurs de^ prot^staata de ruistei- sont na- 
tionaliste '>. I.'Ulster — contrairement à ce 
(jue prétendait lord Londoviderry dans un 
article du Tiwes du 6 avril 1914 — « nest 
l>as le pays le plus "ich.» de l'Irlande : la 
moyenne des impôts d'Etat dans le Leiî)stei' 
e^ de 98 shillings (I) par tête : dans 
l'Ulster, elle n'est que de 72 shillings. Dans 
les cinquante dernières années, la pO|)ula - 
tion a diminué de ]>rès de 3:^ pour 100: cette 
baiaee affecte tous les comtés. La mortalité 
infantile, dont le (auv: est l'indice le plus 
l'évélateur de l'organisa tion d'une société, 
tj&i terrible à IJelfast, citadelle du loyalisme 
unioniste, et elle est i)lus élevée dans les 
(|uartiers protestants que dans les quar- 
tiers catholiques ». 

Il est assez curieux de noter que les pro- 
testants de l'i'lsler, qui se font aujour- 
d'hui les champions de l'uuionisme en 
Irlande, comptent parmi leurs ancêtres le.'* 
protestants dissidents qui éniigrèrent en 
Amérique du Nord, il y a plus d'un sit^cle, 
pour échapper à la domination anglaise. 
Quand éclata la guerre de l'Indépendance, 
ces émigrés se montrèrent les plus fa- 



(t Le .^hîHing- vaut 1 fr. 25. 



rouelles ennemis de l'Angleterre; les géné- 
raux Richard Montgomery et Andrew 
Brown sortirent de leurs rangs. Bien plus, 
en 1782 et 1798, les protestants de l'Ulster 
combattirent en grand nombre et de la 
manière la plus brillante aux côtés des na- 
tionalistes irlandais. Aussi est-il assez 
piquant de voir les excès de loyalisme de 
certains ulstériens. L'iiii d'eux écrivait 
même dans ïlrisk Chvrrhvian (nov. 1913 
les étonnantes Lignes que voici : 

Lp plus grand nombre de nus crjncitoyens 
iiniouistes ignorent pcut-cîti'e les ofT/i'?; d'as- 
sistance que nous a faites un puissant munarquo 
du «ontinent 'i . Dans le cas où le Honte Ilule 
raulunoiiiie] serait imposé aux protestants d'Ir- 
lande, il est prêt ù' envoyer une armée suf li- 
sante jioui' délivrer rAngIe"ton"e. de tout souci d»; 
d'Irlande, en rattachant celle-ci à son Empire. 
Ce souverain pense apparemment que, si notre 
roi viole le serment de son sacre en ratifiant la 
loi du Home Unie, il perd de ce fait tout droit 
("ie eouvcrner llrlande. Et si notre iTii approu- 
vait jamais le Uome Ride, les protestants d'Ir- 
lande salueraient ce sauveur d'outre-nier comme 
Tirent leurs ancêtres dans des circonstances ana- 
logues. 

On sa il; i\ quelles hardiesses rebelles — ■ 
mais' enfantines, car elles se produisirent 
au très grand jour — .se portèrent les Uls- 
tériens unionistes : formation dune milice 
dans n Isler, enrôlements, souscripticuis, 
importations d'armes, petits pronuncia- 
mientos de généraux et d'officiers refu- 
sant par avance de combattre leurs frères 
de rUlcter. Cette levée de boucliers de 
l'union isme irlandais, appuyée, du reste, 
par to\it limpérialisme anglais, fut sé'Vè- 
rement jugée par l'écrivain anglais bien 
connu M. H. G. Wells (l'émule de notre 
Jules \erne, d'ailleurs tout à fait étranger 
au catholicisme) : 

Cette sorte de nationalisme britannique que 
soudoient les riches tor'tcs [conservateurs], len 
linanoiers internationaux et les basochiens de 
l-'Ulster. lesquels ne sont ni de bons Irlanflais 
ni de bons Anglais, et dans lequel le patrietisni". 
n'est rien de plus que .• la (îr inde-Bretagne aux 
.^xploileurH britanniques .. est un nationalismr: 
de pao'itille. (.Vea Hepuhlic, -23 nov. 1918. 

Ces manifestations imionistes tapa- 
geuses, tant en Irlamle qu'eu Angleterre, 
n'avaient en somme d'autre but que d'el- 
frayer le gouvernement métropolitain ou 
mieux de lui fournir une excuse pour con- 
ser\er en Irlande la vieille méthode impé- 
riale et impérialiste. « Le gouvernement 
qui donnerait l'ordre... d'appliquer la loi 
(du Howe Ride en Ulster courrait grand 
risque d'être lynché à Londres », disait à 
Londres le leader du parti unioniste, 
M. Bonar Law. le 18 juin 1912. 

Au fond, que veulent les Ulstériens f 
M. Malonev nous le dit sans détour : 



(I) Ko faïufrait-il i>a-^ lo cliorolier aujoiird'lnu c* 
HollaïKlA 7 



l32 



<( LES QUESTIONS ACTUELLES » 



Aussi longtemps que l'Angleterre gouvernera 
l'Irlande, les loyalistes privilégiés, parasitaires 
ou professionnels, exei'ceront le droit religieux, 
national et impérial, d'administrer au profit de 
l'Empire la satrapie d'Irlande. Tant que ces 
loyalistes ont en Irlande la maîtrise éducation- 
nelle, économique et sociale, ils trouveront des 
partisans chez les ignorants, les esprits faux, 
les besogneux, les envieux, les tempéraments 
serviles et les ambitieux. Le nombre et le dé- 
vouement de ces partisans se sont révélés dans 
la dernière grande campagne de recrutement : 
'tous les moyens persuasifs ou coercitifs, inten- 
sément appliqués six mois durant, ne parvin- 
rent pas à tirer de Belfast et de tout l'Ulster 

10 000 loyalistes résolus à sauver l'Empire, 
c'est-à-dire l'Augleterro, à l'heui'e du danger, 

L'Irlanile a tous les caractères distinctifs 
d'yoe nation 

: En ce moment, une grande Conférence 
veut organiser la paix du monde. On l'a 
tenté bien des fois déjà. Mais si peu encou- 
rageants que soient les précédents, la Con- 
férence actuelle est partie du principe 
li'accorder l'autonomie à toutes les nations, 
<ït surtout aux plus petites qui, jusqu'ici, 
furent plus ou moins victimes des grandes. 

11 est cependant une nation dont on ne 
parle guère : c'est la nation irlandaise. Et 
pourtant, plus que tous les autres peuples 
du monde, les Irlandais possèdent tout 
l'ensemble des caractères distinctifs d'une 
nation : langue, race, coutumes et tradi- 
tions. Par leurs origines, ils plongent plus 
loin dans Ihistoire que toutes les nations, 
si l'on excepte la Grèce et l'Italie ; ils habi- 
tent un pays unique par son isolement, 
mais plus vaste que la Grèce, la Serbie, la 
Suisse, le Danemark, la Hollande ou la Bel- 
gique, D'autre part, l'Irlande est plus peu- 
plée que la Grèce, la Suisse, la Finlande, la 
Serbie, le Danemark ou la Norvège. A 
moins que le mot nation ait perdu sa signi- 
llcation, l'Irlande est une nation. 

Si l'on appliquait à la lettre les proposi- 
tions du président Wilson, l'Angleterre 
devrait être exclue de la Ligue des peuples 
libres, de ceux qui sont « gouvernés seu- 
lement avec le consentement des gou- 
vernés ». Car une Angleterre traînant dans 
les chaînes la nation irlandaise « ne pour- 
rait être considérée comme membre loyal 
de la Ligue ou en observant les condi- 
tions ». 

L'Angleterre refuse la liberté à l'Irlande 

surtout pour une raison stratégique 

La véritable raison de la servitude de 
l'Irlande conjme l'importance de sa liberté 
pour le monde est la valeur stratégique de 
sa position navale. Dans un manifeste, daté 
du 18 janvier 1918, la Ligue navale an- i 
glaise insistait sur le rôle des ports irlan- 
dais, escales ou aboutissants de toutes les 
voies commerciales sillonnant l'Atlantique 



et des mers plus éloignées encore. « L'océan 
de l'air », disait-elle, « la surface de la 
mer, l'attaque et la défense sous-marines 
seront sous le contrôle des ports irlandais 
occidentaux ». E^ plus loin : « L'Irlande 
est le Heligoland de l'Atlantique. Elle me- 
nace la côte atlantique des deux Amériques 
de Punta Arenas en Pa'agonie à Québec, 
L'Irlande est la clef de l'Atlantique, la for- 
teresse qui garde les grandes routes com- 
merciales du monde ». 

La liberté de l'Irlande serait donc la 
liberté des mers, comme sa servitude est 
l'asservissement de la mer à celui qui pos- 
sède ses ports. Faut-il s'étonner que l'An- 
gleterre ne veuille pas la libérer ? C'est 
r « aspect anglais » de la question. 

C'est celui que traite M. Maloney dans le 
premier de ses articles. Avouons-le, cet 
article est, en fait, un réquisitoire contre 
l'Angleterre ; aucun détail qui ne soit à sa 
charge, et la somme en est un assez pesant 
bagage. Nous y faisons pourtant connais- 
sance avec quelques dessous ou semi- 
dessous qui, s'ils n'é«lairent pas beaucoup 
le problème, découvrent du moins les ma- 
nœuvres qui en retardent la solution. 

Réserve amér'caine' et duplioKé anglaise 

Les Etats-Unis s'étant constitués les 
champions du principe des nationalités, 
leur premier devoir était de parler en fa- 
veur de l'Irlande. Ils n'y ont point failli, 
mais, le sujet étant désagréable à l'Angle- 
terre, et l'Amérique ayant bientôt lié par- 
tie avec elle contre l'Allemagne, le silence 
se fit sur cette question épineuse. Notre 
époque a des procédés particuliers d'étouf- 
fement. 

Le Comité de Mansion House (de Du'olin), 
composé des leaders nationalistes, sinn-femers 
et ouvriers, rédigea un exposé sur le en? de 
l'Irlande (11. juin 1918), sous une forme 
d'adresse au président Wilson, et cJiargea le 
lord-maire de Dublin de la porter à Washington. 
Mais, comme l'adresse n'avait psis été sou- 
mise, à l'approbation du gouverneur militaire de 
l'Irlande, l'Angleterre refusa des passeports au 
voyageur ; et quand l'adresse atteignit final--- 
ment les Etats-Unis, par i'iii.iermédiiaire de 
l'ambassadeur Page, la presse américaine, A 
une exception près, ne lui donna aucune publi- 
cité. 

C'était l'effet, sinon de la censure, du 
moins de ces persuasives directions que 
sait donner à la presse un gouverncAient 
avisé. 

L Angleterre voulut pourtant expliquer 
à M. Wilson pourquoi elle refusait de li- 
bérer l'Irlande. La première raison était 
que l'Irlande était trop pauvre pour vivre 
par elle-même et trop faible pour se dé- 
fendre. La seconde laissait entendre qur. lo.â 
Ir'lnndais étaient trop arriérés pour se gou- 
verner eux-mêmes, et faisait observer 
qu'ils n'en prenaient pas moins part au 



ET « CHRONIQUE DE LA TRESSE » 



i33 



gouvernement, non seulement de riiiande, 
mais de l'Empire tout entier par leurs re- 
présentants au Parlement. La troisième 
était que l'Irlande, divisée entre nationa- 
listes, protestants, catholiques, sinn-fei- 
ners, etc., était incapable de se grouper 
autour d'une forme de gouvernement et 
eue, par suite, l'Angleterre était contrainte 
de la gouverner. 

L'Ant^leterre fit pourtant mine de mettre 
cette dernière raison à l'épreuve. « Dans 
une lettre du IG mai 1917 à M. John Red- 
mond, M. Lloyd George offrit, au nom du 
gouvernement, de réunir une « Conven- 
tion » d'Irlandais qui choisiraient une 
forme de gouvernement pour l'Irlande, en 
union avec l'Empire ; l'Angleterre sanc- 
tionnerait ensuite ce choix ». La Conven- 
tion, formée d'un groupe de pairs et de 
députés, adopta le 5 avril 1918, par 44 voix 
contre 29, im plan d'autonomie {Officiai 
Report of the Proceedings of the Irish 
Convention, p. 172). Mais le Parlement le 
rejeta, sous prétexte que la majorité était 
trop faible et qu'il ne convenait pas de 
réduire les Anglais d'Irlande au rôle d'ir- 
rédentistes. 

Par-devant les Etats-Unis — et le monde 
entier, — l'Angleterre a représenté les Ir- 
landais comme les amis de l'Allemagne. 
Cette allégation, qui peut trouver un cer- 
tain appui dans les derniers mouvements 
anarchiques, semble en défmitive peu sou- 
tenable dans son ensemble, quand on consi- 
dère la générosité avec laquelle l'Irlande 
a répondu aux appels d'enrôlement. Bien 
plus, M. Maloney n'est pas loin d'accuser l.i 
police impériale d'avoir inventé de toutes 
pièces le complot qui devait livrer l'Ir- 
lande aux Allemands II en voit la preuve, 
entre autres, dans ce fait que lord W'im- 
borne, le vice-roi, sous l'administration 
duquel se serait tramé le complot, décla- 
rait aux Lords (séance du 15 nov. 1917) 
que les Irlandais n'étaient pas germano- 
philes. De plus, aucun témoignage sérieux 
n'aurait été recueilli,. si bien que non seu- 
lement le procès des soi-disant conspira ■ 
teurs n'a pas encore eu lieu, mais qu'au- 
cune charge nouvelle ne pè^e sur eux. 

En somme, les arguments officiels an- 
glais sont un peu misérables, ceux, du 
moins, que présente et discute M. Malonev, 
Le meilleur ou, du moins, le plus décisif 
au point de vue britannique, est peut-être 
celui qu'on ne crie pas sur les toits. L'Ir- 
Ipnlp.e'^t néces'saire à l'Empire britan- 
nique, car sa situation maritime a pour 
lui \ine irnportance vitale. C'est ce que dit, 
d'ailleurs, la Ligue navale anglaise. 

C'est ce qu'exposait, le 31 décembre der- 
Dier, avec la rude et noble franchise de 
certains Américains, un éditorial de la 
Knnsas Cit}/ Star (Etats-Unis), expliquant 
que le droit des peuples à disposer d'eux-i 
mêmes ne doit pas être un principe absolu, 



vient il soit fait à tous, a priori, ime appli-^ 
cation intégrale, sans égard pour les réa- 
lités concrètes. Ainsi ; 

Nous avons fait l'une des plus grandes 
guerres rie rhist£>ire [la guerre de Sécession] 
pour empêcher l'application de ce principe. Le 
gouvernement actuel a plac<5 sous sa surveil- 
lance Saint-Domingue, Haïti et le Nicaragua 
parce que c'était nécessaire à la sécurité d(i 
canal de Panama. Le droit des peuples à dispo,- 
ser d'eux-mêmes a dû céder devant des con- 
sidérations plus impérieuses. Il y a de même 
des limites évidentes à l'application de ce prin'- 
cipe on Europe... La Grande-Bretagne ne peut 
pas plus permettre à l'Irlande de se constituer 
en Etat indépendant que les Etats-Unis n'aur 
raient pu le permettre à la Caroline du .Su-ï. 
Indépendante, elle serait impuissante en face 
d'une agression. Dans la dernière guerre, un? 
Irlande indépendante aurait tout simplement 
fourni à l'Allemagne une base pour une attaque 
par mer contre l'Angleterl'e. Le droit des 
peuples à disposer d'eux-smémes n'est pas une 
doctrine capable d'une application universelle. 
Comme pour tous les autres principes, il faut 
juger celui-là d'après l'examen de l'effet qu'il 
aura, dans un cas déterminé, sur le bien 
général. Dans les cas où il ferait plus de mal 
que de bien, où il sacrifierait les intérêts essen- 
tiels du monde à ses intérêts secondaires, :1 
doit évidemment céder le pas à d'autres consi- 
dérations.,. 

500 000 Irlandais engagés volontaires : 

Terminons en notant un fait qui n'est 
pas négligeable. 

Bien qu'abandonnée du monde, l'Irlande 
a pensé qu'il était de son devoir de lutter 
pour le droit contre la force et d'empê^ 
cher que la Belgique ne devînt une autre 
Irlande. D'après M. Redmond {Ireland on 
the Somme [London, 1917], pp. 3-8 , 
« 173 772 Irlandais servent dans l'armée 
ou la marine... Des enquêtes minutieuses 
faites dans le nord de l'Angleterre, en 
Ecosse et ailleurs, montrent que, au moins 
150 000 autres Irlandais de race, la plupart 
nés en Irlande, sont sous les drapeaux an- 
glais ». En ajoutant les émigrés des Etats- 
Unis, du Canada et de bien d'autres régions, 
M. Redmond estimait à plus de 500 000 le 
nombre des Irlandais engagés volontaires. 
Ce cbifl're représente environ le dixième 
de la population irlandaise de race dans 
le monde, proportion qui dépasse celle 
de n'importe quel pays ; à ce taux, les 
Etats-Unis auraient levé une armée de 
1 1 000 000 d'hommes. 

Cette sorte de passion des Irlandais pour 
la cause défendue par les Alliés se c-orii- 
prend. "Nulle part ailleurs on ne s'est tant 
réjoui des libérations nationales dont la 
grande guerre semble devoir - être l'au- 
rore. C'est que de pareils événements 
parlent au cœur irlandais, qui, lui aussi, 
attend cette aurore depuis des siècles. La 
verra-t-il enfin luire ? 

C'est ce qui a été demandé au président 
Wilson, notamment dans une pétition si- 



i31 



'< LES QUESTIONS ACTUELLES » 



gnée par 1 012 prêtres catholiques améri- 
cains; le texte en a été publié, entre autres, 
par le World de New- York ^30 novembre 
1918), mais aucune de nos agences d'infor- 
ïnations n'a jugé utile de le signaler aux 
journaux. En voici la traduction : 

Nous soussignés, prêtres catholiques du dio- 
cèse de New-York, demandons respec-tuevise- 
ment : que la justice applicable à tous, telle que 
vous l'avez formulée, laquelle doit être observée 
par l'ennemi aussi bien que par les alliés, soit 
respectée au cours de la Conférence de la paix ; 
que le respect, par conséquent, du grand prin- 
cipe qui exige que les peuples aient le droit de 
disposer d'eux-mêmes soit exigé en faveur de 
l'Irlande comme eu faveur des auti'es nations. 
Nous demandons que ces droits de l'Irlande, 
conformément ii votre fameuse énonciation de 
lu doctrine américaine, soient défendus par vous 
personnellement lors de la Conférence de la paix, 
et nous croyons que la solution du douloureux 
problème qui depuis si longtemps se pose en 
îrlande, ajoutera ainsi un nouveau lustre à la 
^^randeur de notre pavs. 

G.-R. DE B. 

QUELQUES RAISONS HISTORIQUES 
DU CONFLIT 

Nous les trouvons indiquées dans une étude 
très fouillée (1^ publiée par VEcclesiastical 
ffevicw de PIriladelphie 'Etats-l'nis, . On en trou- 
vera ci-apr«i.s la traduction iritégrale, donnée, 
nous l'aviins déjà fait reitiarquer, au seul titre 
documentaire ; 

Notre but est de montrer quo les germes 
do division existant entre l'Aiiglet^^rre et 
rirlande au point de vue religieux sont 
surtout imputables aux ten<îances, beau- 
coup plus nationalistes que religieuses, 
qui imprègnent les croyances des deux 
peuples. Pour justifier dune façon plus 
«'oncluante cette affirmation., nous nous 
sommes r»:>portés à l'histoire anglo-irlan- 
<l'aise avant la Réforme, où, de part et 
d'autre, les croyances religieuses étaient 
les mêmes. Or, les faits que je présente 
établissent que, dans cette période, les 
Eglises des races rivales furent constam- 
ment en lutte. Cette hostilité, on dépit d'un 
Credo identique, ne peut guère s'expliquer 
<]ue par le nationalisme de l'Eglise dtr- 
lande. 

En vue d'établir cette thèse, dans "la 
première partie de ce travail, je n'ai; au- 
tant que possible, réuni que des faits ; pour 
les rendre plus significatifs et en accroître 
la valeur démonstrative, j'en ai, dans la 
seconde partie, recherché la raison d'être 
jusque dans les premiers jours du chris- 
tianisme en Irlande, alors que s'affirmait 



U) The in-<h clergy nnd nalionalifun heforc the 
Reformiilliiii (Le clerg-é et le nationalisme irlandais 
avaut la JV' forint}, pai' M. James F. Cassidy, de 
Saint-Paul (Minnesota) (Ecciesùist iivl H^vieir, nov. 
i^S, pp. i06-51OK .:....U . i-: 



pour la première fois, en ce pays, ta COft- 
science nationale. 

Il importe de se bien i)énétrer ûu rôle 
que jouent ces causes lointaines dan.» îe 
nationalisme irlandais. Pour s'en tenir aux 
seuls mots, les passions religieuses soak à 
elles seules, un facteur considérable eu 
Irlande ; du reste, en fait, elles provien- 
nent presque toujours d'une rivalité de 
race et de tradition de famille. Si l'on «'en 
rendait bien compte, on ferait peui-ètre 
un grand pas dans la voio conduisant à la 
pacification de l'Irlande. 

I 

Nationalisme ds l'Eglise d'Irlande 

Quelle que soit sa force et quelles que 
soient les circonstances politiques où se 
joue sa destinée, une religion ne petrt ja- 
mais se donner comme l'élément essentiel 
de ces organismes mystérieux qu'on ap- 
pelle des nationalités. Toutefois, elle s'e^ît 
souvent affirmée comme un puissant fac- 
teur politique, en donnant sa physionomie 
et son originalité à la communauté d'inté- 
rêts et didé'al qui est l'apanage de toute 
nation. l>i Ihistoire prouve (t'une manière 
irr(''fragal)le que l'évolution nationalp. (ftin 
pcujde est indépendante de ses variaticms 
religieuses, elle n'en attesta? pas moins, et 
péremptoirement, la puissance de la reli- 
gion à pétrir et vivifier l'idéal et les éner- 
gies qui concourent à créer la vie natio- 
nale. 

De cotte vérité les annales catholiques 
de l'Irlande sont une incomparable et grian- 
diose démonstration. Elle éclate noUro- 
ment dans la partie de l'histoire angto- 
irlandaiso qui précéda la Réforme. C'est de 
cette période seulement que s'occupe te 
présent travail et à un point .le vue pure- 
ment historique. T'espèi^e, à travers Iliis- 
toire de l'alliance entre le nationalisme et 
le catholicisme, et à la lumière de quel- 
ques faits — à mon avis suffisants, — 
établir que la destruction dj la religfiota 
catholique comme telle ne fut pas le prin- 
cipe directeur de la politique anglaise, à 
l'égard de rirlande. Si le catholicisme en 
ïrlamie fut ])ersécuté. ce fut en raison de 
ses sympathies irlandaises et de sofi 
étroite solidarité avec tout ce qui pouvait 
maintenir Texistence de la nationalité gaé- 
lique. 

Comme il semble logique d'établir ce fait 
avant d'en donner les raisons, je vais 
d'abord m'occuper de la période et des 
événements qui le démontrent. 

Cependant, avant d'entrer dans le vif tte 
la question, il est -bon d'exno.ser en quel 
sens je prétends affirmor «[uo l'Eglise dlr-i 
lande fut une Egli«^ nationale. 

On a accusé bien à tort Mme Green de 
donner à celte idée vme importance que les 
catholiques soucieux d'orthodoxie ne p«»* 



ET « CHRONIQUE DE LA PRESSE » 



i35 



vent admettre. Mais cette accusation té- 
moigne d'une fausse conceptian de rEglise 
d'Irlande et de ses rapports avec la nation. 
Mme Green ne })rétend nullement que 
fTCglise d'Irlande fit montre d'indépen- 
dance à l'égard du Saint-Siège. Quand elle 
«lit que cette Eglise « était la compagne du 
peuple, le cœur de la nation », elle dé- 
montre clairement et t'iégamment l'ortho- 
doxie de sa thèse au point de vue catho- 
lique, et je suis en <'omplet ao^îord avec 
elle, au moins sur le^ points essentiels. 
l^'Eglise d'Irland^^ n'était pas nationale à la 
manière de l'Eglise anglican»-. Celle-ci le 
devint aux dépens de son orthodoxie mo- 
rale et doctrinale. Celle-là t-émoigna tou- 
jours une absolue fidélité aux enseigne- 
ments dogmatiques et moraux émanés du 
Î5iège de saint Pierre. Son nationalisme» ne 
ress(^mÎ3lait en rien non plus, par exemple, 
à celui de l'Eglise de France antérieure à 
la Réforme, encore que l'Eglise de France 
pût se dire nationale sans sacrilier ssm 
orthodoxie. L'Eglise de Franco était ime 
partie de la machine gouvernementale, plus 
qu'une force nationale. Elle tenait d»* plus 
près à l'Etat qu'au cœur du pays. Or, ce 
fut précisément du cœur du pays que s'em- 
jjara l'Eglise d'Irlande, et, le possédant, elle 
fit sentir son influence partout où les pul- 
sations de ce cœur étaient perceptibles. 
C'est en ce sens seul — et c'est le plus vrai 
— qu'on peut parler de catholicisme na^ 
tional. 

Laissons maintenant l'histv'/ire jjarlor 
d'elle-même et témoigner du nationalismo 
de TEgliso d'Irlande. 

La pseudo-croisade du roi d'Angleterre 
Henri II 

Entre l'Irlande et les Anglo-Normands, 
la lutte éclata presque à l'aurore de la do- 
inination de ces derniers en Irla.nd<*. Au 
temps de Henri II, l'Angleterre était la Aile 
loyale et fidèle de TEglise romaine. Son 
orthodoxie était si rigide que cet ambi- 
tieux monarque s'en autorisa pour envahir 
l'Irlande. Plus homme d'Etat et plus astu- 
cieux que les barons qui lavaient précédé 
tlans l'invasion, il se présenta soiis' un 
aspect tout différent du leur : celui d'un 
réformateur religieux. Armé dune bulle 
papale, il s'imagina qu'il allait facilement 
conquérir un peuple profondément reli- 
gieux lui-même et loyal à l'égard du Pape, 
Mais, comme sa politique le prouva par la 
suite, et comme son carac-tèro le laissait 
deviner, son véritable but était la soif de 
conquête et l'extension de son déjà vaste 
empire. La question religieuse, en soi, lui 
était des plus indifférentes, ainsi qu'en 
témoignent son érastianisme et se« inides 
procédés envers l'Eglise d'Angleterre. 

Les Irlandais n'ignoraient pas les inten- 
tions du monarque étrangeivet leur fidélité 



à la foi romaine ne les empêchait pas d'être 
bien décidés ù rester maîtres chez eux. 
L'intervention de Henri II, étranger et 
laïque, dans leurs aJf aires religieuses, ne 
pouvait qu'exciter une indignation géné- 
rale. On le comprend d'autant mieux si 
l'on se rappelle que l'Eglise catholique 
s'était identifiée avec la vie du peuple ir- 
landais. Par son ;uiministration, calquée 
sur la division en tribus, et ses établisse- 
ments d'éducation enseignant aux jeune-s 
Gaëls une inébranlable fidélité à la foi et 
h la patrie, l'Eglise exerçait une énorme 
influence sur l'esprit populaire. De plus, 
les meilleures autorités inclinent à j)enser 
que le document papal invoqué par 
Henri II pour justifier son invasion était 
l'œuvre d'un faussaire. Les Irlandais de 
cette époque avaient-ils -quelque raison de 
le penser ? Nous l'ignorons. Mais nous 
savons, en fait,- que la Bulle ne servit que 
peu ou pa't les desseins de Henri II. L'in- 
différence avec laquelle les Irlandais ac- 
cueillirent pareil titre de propriét-é peut 
se deviner au silence dont l'entourent les 
annalistes et les écrivains des trois siècles 
suivants. Rien d'étonnant que l'intrusion 
tle Henri II ait causé un ressentiment pro- 
fond, surtout quand la population indigène 
eut appris la supercherie dont le roi .s'était 
avisé contre elle. 

A la suite des troupes d'occupation lais- 
sées par Henri IT, et pour j-enforcei- leur 
action, des clercs anglais étaient venus, 
.« évêques et clercs de sang étranger, ro- 
bustes hommes d'armes, disposés à prêter 
main forte pai' la prière, l'excommunica- 
tion et l'épée tout ensemble ». Prêtres et 
laïques étrangers s'unirent donc contre 
l'Eglise d'Irlande. Ses temples et ses terres 
parurent une proie beaucoup plus facile 
à saisir que les biens des chefs de clan, 
non seulement parce que leur organisation 
défensive était relativement nulle, mais 
j>ar le fait que cette mainmise ne consti- 
tuait pas un acte direct d'hostilité contre 
le pays. De là, dès les débuts, ce trait dis- 
tinctif de l'invasion étrangère : la saisie 
des églises et leur transformation en foiv 
teresses normandes. Les églises une fois 
fortifiées et pourvues de garnisons, la con-r 
quête du pays environnant devenait une 
tâche relativement aisée. Si des plaintes 
s'élevaient contre ce vandalisme, l'oppres- 
seur accusait les Irlandais d'avoir trans- 
formé les églises en entrepôts. Que les 
biens des Irlandais y furent, de fait> em- 
magasinés, est incontestable; mais il est 
faux que cet usage impliquât de leur 
part la moindre irrévérence. C'était même 
une preuve de leur profond respect pour 
les éditîces religieux, puisque, en ces jours 
d'anai'chie et de violence, le caractère sacré 
de la maison de Dieu leur apparaissait 
comme la meilleure sauvegarde de leurs 
biens. 



i36 



(( LES QUESTIONS ACTUELLES )) 



Abstraction faite de toutes ces causes de 
froissement entre les races rivales, il n'y 
a aucune raison sérieuse de présenter l'in- 
vasion de Henri II comme une croisade 
destinée à l'amendement religieux du pays. 
11^ n'y avait alors en Irlande aucun abus 
sérieux appelant une réforme, même en 
supposant que Henri II ait eu la compé- 
tence et l'autorisation papale nécessaires 
pour y procéder. Dans le Synode qu'il con- 
voqua à Cashel, on cherche en vain la 
mention d'erreurs doctrinales ou de fautes 
disciplinaires graves. 

Antagcnisme des institutions religieuses 

et des clergés anglais et irlandais 

Un indice notable des antipathies de 
races existant entre le^ Irlandais et les 
Normands fut, durant cette lutte, l'antago- 
nisme de leurs institutions religieuses res- 
pectives. Désireux de construire des sanc- 
tuaires et des monastères à eux, les barons 
commencèrent par détruire ceux oui 
existaient déjà. En 1177, Jean de Cour'cy 
pilla les églises de l'Ulster et emprisonna 
les évêques de Down et Conn.ir. De Burpo, 
en 1179, brûla toutes les maisons et églises 
des chanoines réguliers, sauf celles des 
chanoines réguliers de Sauite-Brigitte et 
l'église des reliques. On rapporte qu'en 
1184 Philippe de Worcester saccagea 
Armagh pendant six jours et leva de 
lourdes contributions sur le clergé. L'his- 
torien anti-irlandais Giraldus Cambrensis 
avoue lui-même les rapines de ses com- 
patriotes. Comme le dit le D"" d'Alton, la 
dévastation fut telle que « sur de vastes 
territoires, tout ce qui restait de ces 
églises, dues à la piété des âges passés, 
était quelques ruines noircies et in- 
formes » (1). 

Avec les ruines des monastères irlan- 
dais, les barons en éditèrent d'autres, sui- 
vant leurs goûts architecturaux, les pla- 
cèrent sous le patronage des saints nor- 
mands dont ils portaient les noms, et les 
peuplèrent de moines normands. Quand 
de Gourcy chassa les chanoines séculiers 
de Down. il les remplaça par des Béné- 
dictins venus du monastère de Saint-Wer- 
burg dans le Chester, et il amena des 
moinos de Furness (Lancashire') pour oc- 
cuper l'abbaye bénédictine de Corrig. Un 
monastère de chanoines réguliers de Saint- 
Augustin, établi par de Lacy, dépendait 
de celui de Lanthony dans le' «ïonmouth- 
shire. Geoffrey Fitz Robert fonda une mai- 
son du même Ordre, à Kelis, dans le Kill- 
kenny ; les moines venaient de Bodmin 
(Corriouailles). La mort de Strongbow fut 
attribuée par les annalistes aux saints 



irlandais, dont il avait profané les églises. 

Les clergés anglais et irlandais se^'trou- 
vèrent eux-mêmes aux prises, A Dublin, 
l'archevêque irlandais Laurence O'Toole 
dut frapper d'interdit cent quarante clercs 
pour raisons de mœurs. Son nationalisme 
lui attira plus tard la vengeance de Henri IL 
Ayant plaidé la cause des Irlandais devant 
un concile général de l'Eglise d'Irlande, il 
fut contraint par le roi de s'exiler en Nor- 
mandie. De plus, pour bien montrer toute 
son antipathie à l'égard de l'Eglise d'Ir- 
lande, Henri II nomma l'Anglais John 
Comyn — courtisan et diplomate beaucoup 
plus qu'homme d'Eglise — en la place du 
saint et patriote Laurence. 

De fait, chez les envahisseurs, la haine 
de tout ce qui était irlandais était si pro- 
fonde qu'ils ne respectaient même pas les 
saints gaéliques. Ces hommes, qui avaient 
brillé par leur sainteté et qui. aux yeux 
de leurs compatriotes, avaient sanctifié de 
leur présence nombre de montagnes, de 
vallées, de puits ou de ruisseaux, étaient 
l'objet de l'indifférence ou du mépris des 
Anglo-Narmands. 

Ainsi s'écoulèrent les premières annéos 
de la domination anglaise en Irlande ; elles 
laissaient une Eglise fort éprouvée par son 
premier contact avec l'étranger, mais étroi- 
tement solidarisée avec la ciluse nationale, 
et les insignifiantes quoique utiles réformes 
faites à Cashel ne purent l'en détacher. 
Dès ses débuts, la domuiation anglaise 
trouva dans l'Eglise d'Irlande un des plus 
solides remparts du nationalisme, car 
« dans aucun autre pays îo caractère reli- 
gieux n'était aussi sacré ni son ia.igag» 
aussi libre qu'en Irlande » (1). L'entreprise 
de Henri II n'aboutit donc qu'à im échec. 
Les Irlandais en avaient doviné le véritable 
caractère en dépit de son masque reli- 
gieux. Fidèles interprètes de la pensée du 
temps, les annalistes ne voient rien, dans 
l'invasion normande, qui indique une 
guerre religieuse. Comme le constate ua 
écrivain bien connu : « Des anciennes an- 
nales de l'Irlande on ne peut citer une 
seule ligne en faveur de cette idée ou qui 
fasse simplement allusion à la Bulle. » (2) 
Et s'il en fut qui crurent à l'authenticité 
du document papal, il ne semble cas qu'ils 
en aient été troublés. Coupée comme eilo 
l'était du Continent et ignorante de l'inî- 
périalisme qui le régissait, l'Irlande n'avait 
jamais connu la portée prditique d'une 
Bulle d'excommunication. Une telle arme, 
brandie par un roi anglais, au cours d'une 
agression, devait être considéréo — avec 
beaucoup plus de raison — comme l'instru- 
ment d'une intervention politique injus- 
tifiée. 



(1) E.-A. d'Alton, Uistory of Ireland, vol. I, p. 333. 



(V) William Blxlen Morhiî, Ireiaiia and St-Pa- 
trick. p. S8. 
(2) Ibid., p. 111. 



ET « CHRONIQUE DE LA PRESSE )) 



13; 



Des Anglais promus aux évêchés irlandais 

Après ce coup d'oeil sur les diverses 
formes que revêtit la lutte dès son ori- 
gine, qu'on me permette maintenant de 
suivre les différentes plias'îs du conflit jus- 
qu'à la Réforme. Pour mieux voir le carac- 
tère nationaliste de cet antagonisme reli- 
gieux, . nous n'abandonnerons pas une 
jjhase dont nous aurons conimencé l'étude 
avant d'en avoir atteint le terme. 

La politique consistant à nommer d^^s 
Anglais aux évêchés irlandais survécut au 
règne d'Henri II. Des vingt-trois arche- 
vêques de Dublin, de Laurence à la Ré- 
forme, aucun no fut Irlandais. « Si, par 
hasard, ils étaient nés en Irlande >\ dit 
lo D"" d'Alton, « ils n'en étaient [jas moins 
Anglais — Anglais de race, de langue, do 
manières, de préjugés, — no compreno.nt 
pas les Irlandais, ne sinquiétant pas de les 
comprendre, et regardant leur langue et 
leurs coutumes comme celles d'un peuple 
grossier et de race inférieure » {\^. Sous 
le règne de Jean, nous voyons ce roi tra- 
vailler à donner le siège d'Armagh à Hum- 
phrey de Tickhill. Les sulfraganls et le 
clerg'é opposent Eugène, un Irlandais, à 
l'élu royal, et, Tickhill étant nioit. per- 
sistent a lui donner pour successeur l'ar- 
chidiacre de Meath. Peu ai)rès, le rci fut 
obligé de confirmer Eugène. De Henri H à 
Edouard III, le siège d'Annaghdown est 
<léfen(Iu contre Tuam par les rois anglais, 
« étant donné >i, disait Edouard III, « que 
l'Eglise d'Annaghdown est une Eglise pure- 
ment anglaise, gouvernée par mi évèque 
.anglais, et que l'Eglise de Tuam est une 
Eglise purement irlandaise, gouvernée par 
un prélat irlandais » (2). 

Bien que le gouvernement anglais ne pa- 
raisse avoir réussi que lentement à s'im- 
miscer dans les affaires religieuses d'Ar- 
magh, nous trouvons un Taff M 305-1306), 
un de Josse (1306-1311) et un Fitz Ralph 
(1347-1360) en possession de ce siège pri- 
matial. 

Mémo aux premiers jours de la domi- 
nation anglaise dans l'île, l'influence du 
roi se fit parfois sentir dans les dio- 
cèses les plus reculés. Eu 1286, Edouard F'' 
donna son assentiment à l'élection d'évê- 
ques à Achonry, Ardfert, Killaloe, Elphin, 
Uoss, Clonmacnoise et Cashel. Parfois les 
élus de la couronne étaient des Irlandais 
prêts à devenir, pensait-on, les instruments 
de leur patron royal. Celui-ci pourtant fut 
quelquefois déçu. En dépit des circon- 
stances de leur nomination, quelques-uns de 
cea prélats résistèrent énergiquement aux 
volontés du roi. Deux cas remarquables 
sont signalés durant le règne d'Edouard 111. 
Les nombreuses guerres de ce roi avaient 



(1) E.-A. D'AiTON, op. cit. 

(?) A. S. Green, The Making o[ Ireland' and ils 
Vndoing, p. 190. 



considérablement appauvri le trésor pu- 
blic, d'où de fréquentes tentatives pour ré- 
tablir ses finance?, s'emparer des reve- 
nus des sièges vacants. Mais, à l'occasion 
d'une tentative de saisie en Irlande, il vit 
se dresser contre lui l'archevêque d'Ar- 
magh, Mac Molissa, qui signa, avec ses 
suffragants, une convention en vue de 
s'assurer solidairement contre les empiéte- 
ments du pouvoir séculier. Dans une autre 
circonstance, alors que le Parlement de 
Kilkenny venait d'accorder un subside au 
roi, l'archevêque de Cashel, Kelly, et ses 
suffragants décrétèrent hardiment que les 
clercs qui acquitteraient cet impôt seraient 
ipso facto privés de leurs bénéfices et que 
les fermiers laiques qui les imiteraient se- 
raient ipso facto excommuniés. L'esprit et 
le courage que dénotait cette manifesta- 
tion, notamment chez les évêques d'origine 
irlandaise, irritèrent tellement le roi qu'il 
décida d'exclure à l'avenir les Irlandais de 
répiscopat, vu que, disait-il, >< ils prêchent 
constamment contre le roi et que, en raison 
de leur attachement à leur langue mater- 
nelle, ils remplissent leurs églises d'Irlan- 
dais afin de conserver cette langue ». 

Avec les évêques de naissance ou de race 
anglaiso, il n'y avait généralement aucun 
ennui. « Le courtisan élevé à l'épiscopat 
demeurait courtisan. Sa mondanité, son 
ambition, sa servilité à l'égard du maître 
royal n'étaient pas modifiées; sous la mitre 
et les ornements épiscopaux, on retrouvait 
l'opportuniste et l'arriviste. » ''1) D'autre 
part, les évêques irlandais .étaient relati- 
vement pau\Tes, n'ayant pas la fortune 
et l'opulence que procuraient les hautes 
charges de l'Etat, charges que la déca- 
dence de l'Empire romain avait rendues 
accessibles à l'épiscopat du continent et de 
l'Angleterre. Ils n'avaient pas été dressés 
au métier de courtisan ; d'où, sans parler 
d'autres motifs, une inclination à plus 
d'indépendance à l'égard du pouvoir sécu- 
lier. 

Le contraste entre les deux catégories 
de prélats se peut mesurer à la dift'éren.-^e 
des caractères de Laurence O'Toole et de 
son successeur anglais, Comyn, sur le sR-ge 
•de Dublin. Qu'il nous suffise de dire que 
O'Toole fut un saint. Quant à Comyn. 
c'était le type achevé du prélat courtisan^ 
dévoué à la politique d'invasion. On ra- 
conte que, un joui-, il ordonna cà tous ses 
fermiers de lui présenter leurs titres de 
nropriété et qu'il brûla les. documents en 
leur présence, afin d'avoir leurs terres à 
merci. Il y gagna le surnom de « rôtisseur 
de vilains ». Il réclamait des exemptions 
de taxe et saisi.ssait vins, vêtements et tous 
biens des citoyens sans les payer. Il faisait 
:r,ger par sa Curie des procè's canoniques 
r-t fit dresser un pilori sur ia voie uu- 



(I) nov. E.-A. d'Alton, op. cit., p. 329. 



i3S 



a LES QUESTIONS ACTUELLES )) 



blique. Ces niéfails n'ompèohèrcnl pas le 
gouvernernont aiiRlais de le nommer vice- 
roi, de 1213 à 1215, puis de 1219 a 1224, et 
d'augmenter ainsi son pouvoii' de nuu^e. 

D'Edouard III à la Réforme, la lutte so 
poursuivit entre prélats anglais et irlasi- 
dais. Durant cette période, la plupart fl-'S 
titulaires du siège primatial d'Armagh 
furent Anglais et favorables aux intérêts 
de rAngleterre. On peut en dire aut.tnt dos 
archevôques de Dublin. Ait temps de 
Henri V, une querelle s"éleva entre lévèque 
anglais de Lismore et O'Hedlian. arehe- 
vêquo de Cashel ; le premier accusait le 
second d'être [ennemi des Anglais et de 
ne jamais leur accorder de bénéliees. Il 
arrivait aussi que des évèques anglais lus- 
sent désignés pour l'assemblée des Lords, 
oii ils manifestaient les préventions de 
leur race. On signale notamment que 
l'évêque de lAIeath reçut pareil mandat scijs 
le règne de Henri YI. 

Le bas clergé irlandais brimé et molesié 

Inutile de nous étendre davantage sur 
l'antagonisme des prélats : disons quelque? 
mots de« raj)ports du bas cl lirgé des deux 
races rivales, sous le règne de Henri Ift. 
Quand des ecclésiastiques anglais, quittant 
l'Angleterre jiour céder la place à d«'s ecclé- 
•siastiques italiens, allèrent cbereber des 
bénéfices en Irlande, les Irlandais n'en vou- 
lurent admettre aucun dans leurs Cha- 
pitres. En loi 5, Bruce s'éLail rendu en 
Irlande : le clergé irlandais l'expulsa et 
exhorta le p(nii)le à prend i'e les armes 
contre les Anglais, ennemis de leur race et 
de leur Kglisc. Au Parlement, les ]»ivires 
non irlandais, qui étaient fort inllaenls, ne 
lardèrent [las à montrer leur antipathii; à 
l'égard de tout ce qui était irlandais. I)ès 
le déind (hi .\i\' siècle, les abbés de Melli- 
iont. lîaltiiiglass, Dunbrody, Jerpoint et 
P>ective a|>prouvèrent des décisions prohi- 
bant la laui-ue. l" costume et les usages 
des Irlandais. Parfois même ils recouru- 
l'onl aux ai'me< pour asservir le nationa- 
iisme irl;uid;iis. l'n remarquable exemple 
de celt(! faeon de i>rocéder nous est fourni 
au xiV siècle |iar mi jirieur du monastère 
des Augustiiis de (".onal. bMiuel, à plusieurs 
reprises, é^or.àeu di^s liiîuidais de ,-a propi'e 
main. 

Quelques religieux anglais [lensaient 
même qu'il n'y avait aucun p(''fbé à tuer 
un Irlandais. Dans \e laitport de Donald 
O'NeiU au Pape (1315}, on lisait que, à 
Granard et à Tnch, des Cisterciens avaient 
niassacré des Irl.-uidais et que ce i*rime 
sanglant ne les avait ]>as l'mjiêchés de cé- 
lébrer la messe. Les choses demeurèrent 
ainsi jusqu'à la grande révolte l'oligieuse 
du XVI* siècle. Quelques Abbés anglais de- 
vïnrenl des grand-s seigneucs vivant loin 
de leurs terres; raccroissement de leur 



autorité et tie leurs riche.sses ne fit que 
rendre encore plus 'aisée la poursuite de 
leur œuvre aid,iirlandaise. 
- Au cours des première.v années du 
XIV" siècle, les ennemis de IJ'glise d'Ir- 
lande trouvèrent dans le Parlement un allie 
puissant et actif. ITne Conslitutinn, voiée à 
Kilkenny en 1310, interdit d'admettre dan.=î 
les maisons religieuses des districts anglais' 
d'Irlande tout sujet qui n<' S(u-âit pasi' 
de race anglaise. En 1322, une disiiositinn 
semblable est décrétée pour Mellilont. ï'ne 
autre mesure d'hostilité t|ue [)rit l'Angle- 
terre, sons le c<iu\ert de ta religion, it; 
l'égard de l'Irlande, est le fameu •< Statut de 
Kilkennv (1367). Il y est stipulé que la né- 
gligence à se servir de la langue anglaise 
entraînera l'exclusion des bénéfices et qm- 
la naissance ou le sang irlandai.^ seront 
une cause d'exclusion' des églises colié-, 
giales ou cathédrales de P.'de. i'out Oidrc 
religieux qui admettait un Irlandais de 
race encourait l'excomnnmicalion. En 1 'i(>7, 
un Statut d'Edouard I\', s'appuyant sul^ 
vme conees.siftn d'.\di"ien, oî'donnait à. tous 
les pj'élats irlandais d'excoiiimnnief les 
sujfits rebelles ou de pa\e;- une amenda 
de cent li\res. 

De Henri II à Henri YIll, le cailiolitisnie 
il landais fut <lonc molesti'- |>aree qu'il avait 
embrassé la cause nationale. Le iijincqal 
{irétexte des envahisseurs avait <'îé hi ré- 
forme de l'Eglise. La suit" des événements' 
jirouve que leur véritable !iul. ccinme celui 
de leurs successeurs, était la deslructio]i do 
ri'glise d'Irlande, autant du moins qu'il 
était nécessaire pour arrêter- la in-opagande 
uî'f ionaliste et paralyser la Aie nationrde. 

II 

L'Irlande avant saint Patrick 

J'en \ iens à la seconde j)iulie de ce tia- 
voil. Jusqu'ici, autant (pie [tossible, je ne 
me suis occupf' (pu' de faits. Q>\'>.\ me soit 
maintenant jiermis d'exi)li(|uer l'étroite 
union du catholicisme et du nalionalismi^ 
ij landais. Pour bien comprendre les causes 
de cette alliance, il fauf remontei' aux pre- 
nîiers jours du cbristianisme en Irlai'de. 

Quand saint Patrick apporta la Ù)\ -n ce 
pays, il lui donna du même coup uin'> orpa« 
nisation l'eligieuse et, une civilisatum. 
M. Lecky a dit que, dans l'Emnire d'Occi- 
dent. l'Église « créa vme civilisation qui 
s'infiltra ' [larlout h mesiuc que l'Eglise 
éleiidail sa itropre influence » (1). Ceci, 
]»hrs que pai'tout ailleurs, fut viai pour 
l'Irlande. l>ans cette île d'(iccident, la civi- 
lisation chrétienne ne fut pas {«e seul fruit 
de l'arrivée de saint Patrick, car l'Irlande 



(T Ui-^liii'iJ Of hlirniH-dii MoimI:,-, p. 14. 



ET (( CHRONIQUE DE LA PRESSE )) 



i3<> 



n'avait jamais été souuns»» anv aigles l'o- 
maines. 

Gontrairemenl à co qui sv pa*sa on Aii- 
gloterre et sur la plus f-^raudi' i^artio du 
runtinent, l'Irlande u'avaif. rien liéritt'' de 
l'or-ganisatiou civile de llotne ni des prin- 
cipes «u tcaditiuus du puuverueinent impé- 
rial. 

I>aa8 renipire romain, l'extension du 
ciiristianisnie avait été précédée dune dé- 
(adenoe du i)atriotisme, et la religion nou- 
velle prit la place, pour une grande part, 
du va.ste système [)olitiquc' qui croulait 
sous l'assaut des liord(^s Ijaibaros de l'Ku- 
i'ope septentrionale et orientale. Mais, avant 
cette ruine, il n'existait qu'un amalgame 
de races, régies par un vaste despotisme et 
n'ayant que peu ou n'ayant pa>^ d'aspira- 
tioiLS nationales. Le cluistianisme était 
venu pour fortifier rcni|)ir3 chancelant; el, 
ayant assumé le rôle de soutien du prin- 
cipe impérial, il ne pouvait, pour un temps 
au moins, favoriser des aspirations natit;- 
nalistes, forcément ani i-impérialistes. . 

L'ftiande, au contraire, avait développé 
el conservé une vie et une organisati«»n 
sociales qui lui étaient jn^opres et qui, Uc 
plus, on tant f[ue traits caractéristiques 
d'une nation, comptaient peut-être, Uistori- 
(|uf*nient parlant, pai-mi les [>remières de 
rEuTOpe. 

Tcj, lEgiise n'avait ])as déterminé 
(laprès ses iiropres limites le< frontières 
nationales; ce sont ces deiMij-'ies qu'elle 
avait a<lo|tt(''es. Elle pouvait !»laijrJer la 
cause de la \ie gaélique sans conipromcltro 
aucun de ses principes. I-es aspirations na- 
tionalistes qtii, dans remidj-e. aui:aient f.u 
i;OUT- conséquence la destrurtio?i du pou- 
voir impérial, cependant légitime, ne pou- 
vaient aboulir à aucune illégalité' de ce 
genre en Irlande, car ici les intérêts natio- 
naux et fautiM-ité gouvernementale avaient 
des limites identiques. Il en résulta que ia 
l-rospérité de la civilisation irlandaise et 
celle du catlmlicisme irlandais marchèrent 
habituellement de [)air. De même qu'au 
temps de Chai-lemagnc an citoyen et un 
chrétien ne faisaient qu'un, partout où 
s'étendait la dominati";s du grand empe- 
reur, de même en Irlande les épithètos 
»' irlandais » et « catholiques » n'étaient 
que les deux aspects d'un nn^ne individu. 
Nous en avons une |)reuve aux xiv" et 
xv^ siècles, époque où les Normands s'as- 
simiïaient peu à peu la civilisation irlan- 
dais© et où nombre de chefj; irlandais 
avaient im regain de poissanCi' : ce fut 
justement l'époque où ri\glis' dTrlan.do 
eut le moins ù soufl'rir. en <'ompa/"aison do 
siniMaieiit ]>eu à peu à la civilisation irlan- 
ainsi son sort à celui du rnyaunie gaélique, 
l'Eglise réfutait pour toujour.s cette accu- 
sation que le catholicisme esl par és,sence 
l'ennemi des aspirations nationalistes. T/af- 
flrmation de M. Leekv aui <> la relieion et 



!o ))atri(»tisme ont un idéai de sainteté et 
d'héroïsme généralement ditlérent >» re- 
pose sur un fondement faux, et la théolo- 
gie catholique a toujour-; fait du patrio- 
tisme un devoir. Comme î'fitahlit si claire- 
ment M. Devas, l'Eglise discipliu'^ et fortifie 
le véritable nationalisme, mais, étant auto- 
nome et universelle, elle se heurte constam- 
ment à des conceptions errctnées de l'acti- 
vité nationale. 

Nationalisme de l'œuvre de saint Patrick 

La religion catholique imprégnait et sti- 
mulait la vie irlandaise. Le grou|iement par 
tribu étant la base de son système poli- 
tique au moment de rarrivtkî de Patrick, 
le grand apôtre adopta et christianisa tout 
ce qui, dans les institutions du pays, n'était 
pas en contradiction avec l'Evangiie. Un 
éminent historien irlandais rend hommage 
h la. noblesse d'esprit qui insinuait les 
généreuses concessions de saint Patrick à 
b. vie irlandaise. 

De Ions les mis.'-ionnaires qei aient jiunaii^ 
■jvaugélisé les infidèles, saini Palrick nie parafi 
";tre un de ceux dont l'esprit fut le plus large 
et le plus tolérant ; l'histoire entière de sa vie 
et de ses œuvres en témoigne. Il ménagea tous 
les préjugés des indigènes et n'intervint .jannais 
dans tenrs usages, lorsque ceux-ci ne viôlaienl 
par les principes du oliristianisnie (l). 

Son train de maison suivait la vieille 
mode irlandaise ; il avait menr?, en la per- 
sonne de saint Mac-Carthen, le robuste- 
gaillard chargé de l'aider dans la traver- 
sée des gués. 

Ce fut lui qui, en i3S après Jésus- 
Christ, proposa une revision des lois, 
et quand le Ard-Ri, I;aegaire, nomma un 
Conseil de neuf membres en vue de cett»- 
(àctie. trois d'entre eux furent des clercs. 
J^e résultait de leurs travaux lut le Sanehus 
i\lor. Gain Patrick, ou loi de Pati'ick, 

Tout ee qui nenfreigiunit pas les comman- 
dements de Dieu, dans la Loi ou le Nouveau 
Testament, nu les droits des consciences 
croyantes, fut sanctionné dans les lois des 
Drehons par Patrick, le eleri;i' et li's cliefs d • 
tribu d'tirin (2), 

L'Eglise modela son organisai i'ui sui' Ii- 
système de la tribu. Les é'véques n'»'>taienl 
|tas désigni's i>our un disiiiî't, mais |iou;- 
l'.no tribu et un groupe de mojiaslères; les 
coutumes de la tribu se transiiK-ttaient 
ainsi à toute l'organisation nior.asîique. 
u Le testament de Patrick [ord >ime] que 
chaque tribu irlandaise ait son «'«vèque mé- 
tropolitain » (3;, dit un passage du Loa- 
ber Breac. 

Le supérieur d'un monastère 4lait tout à î* 



(Il .1 S'i^jiftl flis'ofi/ of Àncient lri'l<ni<f. y. 178, 

(■2> /W(/., p. 1T3. 

(3' IMil.. PI». 3i'S-3*i. 



i4o 



(( LES QUESTIONS ACTUELLES )> 



fois Abbé et chef de sa commimaut'^. L'élec- 
tion d'un Abbé ressemblait même d'une 
manière frappante à celle d'un chef de clan. 
li'Abbé devait être choisi dans la famille 
du saint patron du monastère, tout comme 
le choix du chef était limité aux membres 
d'une certaine famille du clan. En cas d'im- 
possibilité, on élisait un membre de la 
tribu, mais il était de règle qu'aucun étran- 
ger à la tribu n'avait le droit de postuler la 
plac€. 

Une conséquence du système était 
une tendance à la succession familiale 
dans les offices ecclésiastiques ou semi- 
ecclésiastique^. C'est ainsi que l'ofiice 
d'erenach ou archidiacre était héréditaire 
dans une famille. Pendant les invasions 
danoises, il n'était pas rare de voir les fonc- 
tions d'évôque ou d'abbé dévolues aux 
mêmes familles pendant plusieurs généra- 
tions de suite. Des laïques même furent 
ainsi élus à la fois évoques ou abbés et 
chefs de clan; ils déléguaient alors à des 
ecclésiastiques leurs fonctions spirituelles. 
Parallèlement au fédéralisme ries clans, il 
y avait le fédéralisme des monastères, car 
les succursales de la maison-mère se grou- 
paient toutes sous le nom du premier fon- 
dateur. Le droit commun qui interdisait la 
vente d'une terre à une autre tribu s'ap- 
pliquait également aux biens des monas- 
tères. 

L'architecture même se ressentait du 
système politique. De même que les de- 
meures profanes du pays, le monastère 
irlandais était généralement entouré de 
forts remparts. Jusqu'à l'invasion anglo- 
normande, les églises étaient petites; le 
nombre des fidèles était en effet restreint, 
ce qui tenait justement aijx tendances du 
clan à émietter toute société laique ou 
ecclésiastique. Le xn* siècle, il est vrai, vit 
introduire dans le gouvernement de l'Eglise 
le système territorial; il vit également la 
décadence du vieux style architectuial 
irlandais sous l'influence des Anglo-Nor- 
mands. 

La mentalité nationale n'en avait pas 
moins été profondément impressionnée 
jîar le vieux système, qu'elle avait con- 
sfTvé pendant sept siècles, et qui avait fait 
de l'évoque une manière de chef de clan 
spirituel et de l'église de la tribu l'église 
du peuple. 

A ce point de vue, le contact de 
l'Eglise anglaise, qui était féodale, ne 
lit qu'intensifier le nationalisme. L'or- 
gani.sation féodale, née du chaos con- 
sécutif à la chute de rEm[)ire d'Occi- 
d'Cnt, s'adaptait elle aussi presque intime- 
ment aux Eglises de l'Angleterre ou du 
Continent, mais ces Eglises modelaient leur 
organisation sur les gouvernements, alors 
que, dans le système de la tribu, l'Eglise 
était nationale ; il y avait donc là un nou- 
vel élément de discorde entre les Eglises 



de^ îles-sœurs. Une Eglise féodale répu- 
gnait aux traditions irlandaises, et une 
Eglise de clan n'avait point chance de se 
faire accepter de l'Angleterre. 

Nous avons déjà signalé quelques-unes 
des caractéristiques des monastères gaé- 
liques. 

Il en est une autre, encore plus im- 
portante. Les monastères étaient, à vrai 
dire, les centres intellectuels de la nation 
et comme les dispensateurs de la science 
gaélique. A cet égard, ils eurent une in- 
fluence considérable aux ix'= et x' siècles, 
qui virent la décadence des écoles de 
bardes ; l'éducation du pays était presque 
leur nîonopole. Plusieurs de leurs moines 
étaient des maitre.s en fait de traditions du 
pays et de langue nationale. Ils commen- 
taient l'histoire irlandaise et les lois des 
Brehons ; seuls écrivains capables, ils ré- 
digeaient les récits nationaux et les lé- 
gendes héroïques. Il n'est pas d'autre pays 
qui puisse se vanter de posséder ses épo- 
pées nationales, telles qu'elles se dérou- 
laient, dans leur cadre païen, sept siècles 
avant l'ère chrétienne. Clercs et laïques 
employaient souvent la langue irlandaise 
dans leurs prières et leurs hymnes. Parmi 
les myriades de tombes do Clonmacnoise. 
on ne trouve qu'une seule inscription latine 
à côté des centaines d'inscriptions gaé- 
liques qui ont survécu. 

L'Eglise d'Irlande « cœur de la nation » 

Dans les pa^'es qui précèdent, nous avons 
étudié les raisons fondamentales qui ten- 
dent à expliquer le nationalisme de l'Eglise 
d'Irlande. On a vu avec quel dévouement 
notre grand apôtre saint Patrick adopta la 
cause gaélique. Nous venons de voir aussi 
comment le clan, dune part, la féodalité 
de l'autre, travaillèrent, bien que par des 
moyens inverses, à forger des liens in- 
dissolubles entre l'Eglise et la nation. Nous 
avons enfin montré comment les institu- 
tions monastiques ont été pour les aspira- 
tions nationales une source abondante et 
un puissant élément de diffusion. Pour tous 
ces motifs, et en raison des faits rappelés 
dans la première partie de ce travail, nous 
croyons être en droit de conclure que 
« l'Eglise d'Irlande n'est jam.ais devenue, 
comme dans les autres pays, l'esclave, 
l'alliée ou la maîtresse de l'Etat. Elle a été 
la compagne du peuple, le cœur de la 
nation » (1). 

Saint-Paul, Minnesota (Etats-Unis). 

James Cassidy. 



(1) Traduit de l'anglais par la D. C. 



ET « CHRONIQUE DE LA PRESSE 



i4i 



APPRÉCIATIONS SUGGESTIVES 
DU PROJET DE LIGUE DES NATIONS 



*D'un grand journal de Francfort 

obstiné pangermanista 

De la Frankfurter Zeitnng du 18 févr. 1919, 
édition du soir : 

Le président Wilson vient de quitter 
l'Europe, et il est permis de se demande^' 
si ces grandes espérances qu'il avait pla- 
cées, et qu'avait placées avec lui une bonne 
partie du monde, en sa participation per- 
sonnelle à la Conférence des alliés à Paris 
ont été réalisées. — Les nouvelles condi- 
tions extrêmement sévères que le maré- 
chal Foch a mises à la prolongation de 
l'armistice, en se réclamant formellement 
du Conseil supérieur des alliés, par consé- 
quent do Wilson aussi, l'attitude honteuse 
des alliés dans la question de^ prisonniers 
et le caractère inexorablement terroriste 
flu blocus, dont l'étau broie de plus en 
plus atrocement les chairs de notre peuple 
f'xténué, voilà, semble-t-il, autant de ré- 
ponses qui ne laissent guère d'espoir. Ou 
bien ces excès, pour lesquels on invoque 
vainement le prétexte de la nécessité mili- 
taire, ne seraient-ils qu'une partie du prix 
auquel Wilson voudrait acheter l'adhésion 
des alliés à son programme de Ligue des 
nations ? — Ce serait là encore une opé- 
ration néfaste, car le projet de Ligue des 
nations, publié au début de cette semaine, 
est, tel que nous l'avons sur le papier, tel 
que la France à tout le moins le veut et 
l'interprète, si manifestement injuste et 
intolérable pour l'Allemagne et tous les 
Etats ne figurant ])as parmi les cinq privi- 
légiés, qu'on a peine à croire que Wilson, 
l'homme du droit, considère qu'il vaut le 
y)rix dont il le payerait par les concessions 
faites à l'esprit de vengeance et de rapine 
des alliés. Le projet, sous sa forme ac- 
tuelle, ne promet pas de Société des na- 
tions ; il ne fait que garantir aux Fran- 
çais la perpétuation de leur politique d'al- 
liance. [Cf. l'article de notre 1" éd. du ma- 
tin.] Ce projet, résultat des délibérations 
de la Commission de la Ligue des nations, 
Wilson l'a lu lui-même à la Conférence de 
Paris, et jusqu'ici il ne nous a pas dit qu'il 
en désapprouvât les ligneâ essentielles, 
comme il devrait le faire s'il restait fidèle 
aujourd'hui encore au programme qu'il a 
développé aux Américains avant son dé- 
part et qu'il a formulé de la façon la plus 
claire dans des douzaines de messages. 

En s'embarquant pour TEurope, Wilson 
n'ignorait pas qu'il partait i)Our un dur 
combat. La Frankfurter Zeitung a parlé 
alors des moyens réels dont le président *" 



disposait dans cette lutte à soutenir contre 
ses alliés. Nous avons montré alors com- 
bien ces moyens étaient puissants autre- 
fois, comment les fautes de ncs dirigeants 
militaires et politiques les laissèrent inuti- 
lisés et peu à peu considérablement dimi- 
nués de valeur. Nous constations cepen- 
dant que Wilson disposait encore de con- 
sidérables ressources morales, jjolitiques et 
surtout économiques. Mais, plus l'Allemagne 
était réduite à l'impuissance, plus la France, 
en i)articulier, pouvait oser résister à l'idée 
wilsonienne du droit. Aujourd'hui, il semble 
bien que le respect du gouvern.^'meTît fran- 
çais pour Wilson soit minime. Il serait 
égal à zéro, n'était la pression modératrice 
exercée sur les capitalistes français par le 
socialisme international. Wilson a tout 
d'abord subi à Paris une défaite que même 
sa lecture personnelle et i»steritatniren:ent 
enflammée du projet d'hégémonie mondio.le 
des cinq grandes puissances alliées n'ar- 
rive pas à pallier. En second lieu, Wilson 
a succombé dans la ques'Jou dv. l'armii-tice. 
Sans doute, il peut alléguer que le gouver- 
nement français fait valoir de sérieux ar- 
guments militaires en insistant sur les pré- 
tendus dangers d'une démobilisation im- 
possible à dift'érer et hasardeuse tant que 
l'Allemagne dispose encore d(; toutes les 
ressources militaires qu'on lui attribue par 
erreur. On a bien soin de i)asser sous si- 
lence le fait qu'une machine aussi complè- 
tement mise en pièces que notre armée ne 
saurait être remontée. Los concessions 
faites par \\'ilson aux alliés sur le terrain 
militaire ne rencontreront jjrobablernent 
point d'objections en Amériqu3 tant qu'il 
n'en résultera pas do coinpiîcarions mili- 
taires pour l'armée américaine, qui se con- 
sidère déjà comme superflue en 'Europe et 
que, d'autre part, on n'anticii)era pas ou- 
vertement sur les 14 points do Wilson. dont 
les Etats-Unis se sont fait une aifairo 
d'honneur. De fait, on n'a pas anticipé su.^ 
eux jusqu'ici, bien qu'il soit strictement 
contraire au programme Wilson, même in- 
terprété à l'américaine, de voir actuelle- 
ment la propagande politique germano- 
phobe à l'œuvre en Posnanie, tout comme 
en Alsace-Lorraine, au Tyrol méridional et 
ailleurs. Ou bien la Commission alliée en- 
voyée à Varsovie aurait-elle l'intention d'y 
faire respecter les droits de rAllemagne "à 
l'est de la ligne de démarcation ? Notre 
gouvernement et l'Assemblée nationale 
doivent l'exiger. Ils manquent au premier 
de leurs devoirs lorsqu'ils se contentent de 
protester contre cette nouvelle injustice en 
adressant au maréchal Foch don lettres 
platoniques ou en gardant le silence. Lé- 
nine et Trotsky ont su jadis exciter la ])itié 
du monde avec autrement d'eflicacité ! 

Il y a une autre raison pour laquelle ces 
affaires « militaires » n'inquiètent pas, 
outre mesure, l'opinion américaine. C'est 
que le nouveau traité d'armistice immi- 



l42 



« LES QUESTIONS ACTUELLES )) 



nent ef définitif — les optimistes le nom- 
ment traité de paix préliminaire ! — pour- 
rait bien donner toute satisfaction au désir 
américain de livror à bons prix à lAlle- 
magne des vivres et autres marchandises, 
et de prendre pied solidement dans notre 
pavs. Les affaires de grande politique, par 
contre, visées au projet de Ligue des na- 
tions, provoqueront probablement aux 
Etats-Unis le plus vif intérêt, ainsi qu'en 
témoig-nent déjà les dernières nouvelles 
concernant l'attitude de la presse améri- 
caine à l'égard de ces questions. Le prési- 
dent Wilson est un idéaliste, mais il n'est 
sûrement pas rien que cela. Il est bien 
certain, d'ailleurs, que le peuple améri- 
cain ne serait pas dispjosé h confier sa po- 
litique de guerre à un pur idéaliste [einem 
IVur-TdealiBtenl. S'il a fait l)loc derrière' 
'Wilson lorsqu'il a été décidé une fois pour 
toutes qu'il combattait personnellement en 
Europe pour la Ligue des nations, ce n'est 
pas uniquement un sentiment de disci- 
pline qui a amené cette unanimité ; mais 
le peuple américain a discerné sutrtsam- 
ment de raisons de donner son adhésion à 
la politique wilsonienne de Ligue des na- 
tions. Le monde aspire à Une réorganisa- 
tion des relations internationales, et plus 
un pays quelconque a perdu en biens et en 
l>restige, phis il a urgent intérêt à s'assu- 
rer la tranquillité internationale et à jouir, 
en toute quiétude, de ses droits acquis. 
L'Amérique ne, désire pas se militariser 
— c'est pourquoi elle était hostile à la 
.machine militaire allemande ; mais c'est 
[tourquoi aussi elle est l'adversaire systé- 
fnatique de toute coalition d'Etats, dont 
texistence obligerait les Etats-Unis à dé- 
velopper dans un sens belliqueux leurs 
forces populaires. Aussi, le système euro- 
péen des alliances est-il extrêmement sus- 
pect aux Américains et en butte à leur 
hostilité. Ce n'est pas en vain qu'à la de- 
mande française de continuation de la po- 
litique d'alliance Wilson a oppos*'» de la 
façon la plus catégorique l'idée de la Ligue 
des nations, comprenant foutos les nations, 
et rejeté la conception française. Mais le 
but esisentiel de la i>olitique wilsouiennv? 
• 'tait précis('ment d'empêchor des accumu- 
lations de puissance qui eussent pu deve- 
nir gênantes même pour les Etats-Unis, et 
d'v faire obstacle en assurant la tranquil- 
lité du monde par l'union pacilique de 
.tous les peuples démilitarisés. Le peuple 
américain, lui aussi, eût été satisfait de 
ce résultat et l'idéaliste Wilson avait 
l'avantage de faire en même temps de la 
i>olitique réaliste américaine. Mais jus- 
qu'ici, Wilson n'a pas réussi à faire pré- 
valoir son idée ; on n'a abouti qu'à un 
compromis médiocre. Médiocre, est.-on en 
droit ,de penser, aussi et surtout pour les 
Américains. Car s'il s'avère que c'est l'e^s- 
prit français qui prévaut dan.s ce projet, 



et qu'en conséquence la Ligue n'est qu'une 
nouvelle forme d'hégémonie mondiale par 
une coalition dont les Etats-Unis, eux 
aussi, font partie, alors c'est que le peuple 
américain obtiendrait le contraire cKi ré- 
sultat qu'il cherche, à savoir : un di^ar- 
mement insuffisant, imilatéral, la politique 
américaine assujettie à l'Angleterre et à 
la France, c'est-à-dire l'abandon définitif 
de la doctrine de Monroe en faveur d'une 
politique qui accablerait les Etats-Un i«> de 
tous les fardeaux des soucis européens et 
des inévitables oscillations du jeu d'inté- 
rêts des diverses grandes puissances. Aussi 
est-il probable qu'en Américfue on deman- 
dera très rigoureusement compte à Wil- 
son de l'étrange projet de compromis pinsi 
que des possibilités qui peuvent sTit>stster, 
en dépit de la résistance française, «ec.on- 
(léc par la politique soigneusement oceiilte 
de l'Angleteri'e, d'arriver à une solation 
conforme au programme primitif de Wil- 
son. 

La question de savoir si Wilson a afieh)t 
sen but ne se posera donc pas seulement 
en Allemagne et chez les neutres, mais en 
t'tut premier lieu aussi aux Efals-l'nh. La 
jéponse sera différente selon les mrliesVK ; 
mais, en tout cas, c'est l'écrasante mstorilï' 
fiui, jusqu'ici, s'est mise du côté du ;<ési- 
dent et de son idée de Ligue d'\s natioes. Il 
en résulte que nous sommes tentas «'ad- 
mettre que sur ce théine de la Ligtse dès 
nations le dernier mot n'a pas encore été 
dit. Sans doute, la puissance des Etats-Unis 
a visiblement 4éerû, et la puissance nou- 
\elle qui commence à s'élever — très (inii- 
dement encore, il est vrai, — h savoir le 
sf>cialisme international, entre à péiin' en 
liunp de compte comme "îlliée du présujont 
d'un peuple oii les idées capitalistes 't îi- 
l/érales ont d'aussi profondes racines i»Ve le 
]>euple américain. Ouant au bolchevjs^'h.', 
la troisième puissance qui voudrait réa- 
liser le Droit international, Wilson ! -> «mi 
h( rreur. Etant donné cett^ situation, d 
n'est pas tacilc au peuple allemand d<' 
trouver le chemin qui lui permettra 
d'échapper à resclavage et h la destnictinn. 
llANTAPt:!. Ce mot est aujourd'hui plus 
vrai que jamais. Qui vivra verra bien 
quelle direction prendra le courant prin- 
cipal ! (1^ 

Du journal quotidien de Paris 

le plus persévéramment anticlérical 

(V Nécessairement, la G-rande Guerre recom- 
mencera, parce que du Néant ou de Die» le 
monde est sorti pour rouler dans l'imfc'îcil- 
lité et le sang. ) . 

De la Lanterne (1"^ mars 1919) : 

Le sénateur Brandegee ayant dit : 
« Cette Ligue n'empêchera pas la gue>rre », 

(1) Traduction de l'allemandi communiquai^ k la 
D. C. 



ET « CHRONIQUE DE I.A PRESSE » 



143 



M. Wilsou répondit : •< -Non, rien au monde 
n'empêchera la guerre. >> 

M. Brandegee et .M. Wils^n ont hi^n rai- 
son. 

La guerre est éternelle ; elle osl vieille 
comme la lutte de Caïn et d'Abe! : elle du- 
rera autant qu'il y aura des dipl'^matos 
alliés qui discuteront !e droit au.< con- 
quêtes autour du t<ïpis de la Conférence de 
la paix. 

Vouloir supprimer la Rueîr'' est folie. 
Elle est rame même de i'humanité. Tout ce 
qui respire est né pour se luitire. L'exis- 
tence est une continuelle batail.e. Lo der- 
nier bureaucrate eu révnjfe qui gac^ie cinq 
francs par jour vous dira qu'il est en 
guerre contre le réginse bourgeois. T. os 
pensionnaires du Théâtre Français, appoin- 
tés à des prix inférieurs ^ ceux des ba- 
lciyi?urs. ont ré[>ondu à .\L Emile Fubre, de 
I\ràrseille, qu'ils constitueraieat des '•Joviets 
do confidents et d'utilités, et qu'ils marche- 
raient, glaives alïutés, sur les Pères-Nobles 
et tous les dieux-Sylvains du Comité. Ces 
héros de Corneille ont déclaré la g^ierrc 
aux Vieux. 

La guerre est incessante Pendant que les 
nations n'échangent pas d?s obus à cent ki- 
lomètres, les citoyens de ciia([ue [»ays reve- 
nus à l'état de paix -^e préparent^ par la 
guerre civile à la prochaine tuerie mon- 
diale. La guerre civile est permanente. Elle 
sévit, présentement, en Russie, ■^n Alle- 
magne, en Autriche, en Hongrie, en Tur- 
quie, au Mexique, au Pcn-tugàl : iusillades. 
embuscades, canonnades so.-it les exercices 
des milices rouges, noires et blanche,', qui 
se disputent le pouvoir. Dans les autres na- 
tions, la guerre civile existe sous la form.o 
de grèves, d'élections et de Uute de classes. 
Tous les Messieurs répui)licains qui lurent 
élus h l'Académie de M. Costa de ]ieaure- 
gard ont écrit cette phras.? : « Le pauvre 
na pas de patrie. » Il est [lauvre au j)ay.s 
de Voltaire, comme au pays de Dante. Il li'a 
lu ni Voltaire, ni Dante, s'en soucie peu, et 
demande à manger. Mangera-t-ii ? Tout Je 
reste pour lui n'est que fadaise. La 
moindre bouteille de vin rouge ferait bien 
mieux son alïaire. Comme Boret persiste à 
vendre son vin soixante sous, le pauvre est 
en lutte. Vous ne voudriez pas tout do 
même qu'il salue bas les exploiteurs de sa 
misère. 

La religion catholiquî et I.i religion 
d'Etat républicaine-bourgeoise enseignent 
\<{ résignation aux gueux pour les abrutir 
dans leur servage. Quand ils ont :'e;a sur 
h nuque le coup de la croyance au ))aradis 
et de l'ordre social générateur du progrès, 
ils se tiennent tranquilles. La paix est à ce 
prix dans une nation qui a un» police et 
une Académie des ^sciences morales. Aux 
pauvres la besace. Lorsqu'ils la jettent au 
fossé et prenent le fusil, les bourgeoi.'* libé- 
raux les forment en bataillons et les con- 
duisent h l'assaut du pouvoir. 



Le sang impur des maitrei du jour 
abreuve le«j sillons; et d'autres bourgeois 
s'installent dans les premièies places pour 
diriger la force du m<nid'j : le peuple 
gjimpe de nouveau au [daiond. Comme il 
est mal juché sur escabeaux, et que ses di- 
rigeants sont assis en sièges oonfortablcs, 
il veut prendre leurs places. Tôt ou lard, 
c'est La guerre. 

Fabre, qui était le plus grand observa- 
teur du siècle dernier — je ne [lai^le uas du 
iiKHJecin qui opère au sous-secrétariat de 
l'Intérieur, — Fabre, l'entom-tlogiste, s'est 
penché sur le monde des iuse.-.tes ; il a vii 
la guerre 'partout, la guerre sans trêve ni 
merci, qui agite les infiniment petit-) 
comme les infiniment grands, qui suit les 
civilisas plus barbares, parce que plu? 
ciuels dans leur rage de destruction. 

Les êtres vivants sont faits pour s'»^n1r*.'- 
tuer. Schiller a dit: « La laim et l'amour 
mènent le monde, d L'amour ne fut i.îvejdé 
que pour créer des combattants afl'amés. La 
faim, seule, mène le monde. Il n'y a que c\e^ 
appétits. On les cache sous des noms que ie 
n'ose pas écrire dans ce journal modéré 
sic] . 

Wilson peut faire tout ce qu'il v*»udra. 
oii tout ce qu'il pourra. Les gens de la Con- 
férence croient peut-être ». la paix univer- 
selle. Bernardin de Saint-Pierr^.^ \\n était 
aussi intelligent que M. Tardieu, y croyait 
bien. Tout ce travail est inutile. 

A la première saute de vent, lorsouc les 
intérêts commerciaux des groupes ou des 
nations s'entre-choqueront. vous verrez les 
I oings se fermer, les colères allumées dans 
les yeux, vous verrez la guerre des tarifs, 
des "représailles, et l'autre qui .suivi a, né- 
cessairement, l'autre, la grande guerre qui 
recommencera, parce que le monde est tou- 
jours pareil, parce que du Néant ou de 
Dieu il est sorti pour rouler dans l'imbé- 
cillité et le sang. 

Georgks Ponsot. 

D'un philosophe français indépendant 
et du grand journal catholique de Rome 

Celui-là ne peut croire à la loyauté diploma- 
tique ; i! se contenterait de la suppression 
des fraudes dans les contrats privés. — 
Celui-ci veut espérer l'avènement de la jus- 
tice dans tous les domaines. 

De ïOsseri vatoie Romano (21 févr. 191'Jy, sous 
le titi'e « Fraudes commerciales et fraudi^ poli- 
tiques 1) : 

En définitive, le des.sein des protago- 
nistes — américains notamment — de la 
Ligue des nations serait, s'il faut en croire 
Georges Sorel, de créer une institution ca- 
pable d'assurer à l'humanité la tin de toute 
fraude dans les contrat? qui règlent les 
rapports et les organisations combinées du 
ca|)ital et du travail. Les conditions mo- 
rales du contrat social économique peu- 



i44 



« LES QUESTIONS ACTUELLES », 



vent, il e«t vrai, s'étendre au contrat di- 
plomatique, politique, social. Sorel, d'ail- 
leurs, V consent, au nom de la loyauté pu- 
blique "^ qui doit, sous ce nom même de 
loyauté, présider à toute forme de contrat 
passé entre des hommes. 

La suppression de la fraude, d'après l'au- 
teur de l'étude entreprise dans le Tcmjjs 
[de Rome] sur la « Société des nations », 
répond aux théories de Fourier, qui s'en 
fit le champion dès l'aurore du xix* siècle, 
et de Karl Marx. Celui-ci écrivait, cin- 
quante ans après Fourier, que la fraude 
s'oppose avec la même force que l'escla- 
vage au svstème capitaliste de production; 
c'est pouf cela même qu'elle doit dispa- 
raître de la surface du monde, et que sa 
disparition importe grandement tant aux 
simples citoveiïs qu'aux nations elles- 
mêmes. La lovauté dans les contrats, autre- 
ment dit l'honnêteté, est indispensable dans 
les rapports d'homme à homme, de collec- 
tivité à collectivité. 

Autre argument qui corrobore le précé- 
dent, et dont il est impossible de contester 
la haute portée : la fraude est un acte 
coupable qui contrevient au septième com- 
mandement du Décalogue, dont on ne sau- 
rait approuver la violation, dùt-il en ré- 
sulter ici-bas quelque bien, peu important 
ou considérable. Nous aurons, 'en effet, à 
en répondre devant la justice qu'on ne sau- 
rait tromper, mais qui, à ceux qui se sou- 
mettent à ses règles, assure même des 
avantages matériels sensibles. Au « Cher- 
chez d'abord le royaume de Dieu », c'est- 
à-dire la justice intégrale, est liée la pro- 
messe d'une récompense même- en biens 
matériels nécessaires et suffisants. 

Sorel, disciple de Fourier et de Karl 
Marx, prétend imposer aux tractations di- 
plomatiques, politiques, sociales, la môme 
harmonie et loyauté qu'aux contrats 
d'ordre économique : témoin la liberté 
avec laquelle il stigmatise la politique de 
« la désinvolture » ; elle a permis en tout 
temps qu'on se jouât des traités et proto- 
coles, considérés, en paroles et en fait, 
comme des « chiiïons de papier », qu'on 
pourra déchirer au premier réveil, plus ou 
moins justifié, de l'égo'isme de caste, de 
race et d'éducation. 

Par cette allusion à la permanente dé- 
loyauté diplomatique, Sorel disculpe Beth- 
mann d'en avoir inventé la formule et 
l'impérialisme allemand d'en avoir donné 
la dernière et plus récente manifestation. 
Et il les disculpe au moyen de précédents 
historiques, dont nous x^ourrions grossir le 
nombre". Il nous suffirait d'évoquer tels 
attentats — fort caractéristiques — per- 
pétrés par d'autres gouvernements contre le 
Saint-Siège, son indépendance et sa liberté. 

Ces exem.ples de désinvolture à déchirer 
les chiffons de papier, Georges Sorel les 
demande à l'histoire dans un esprit bien 



particulier : l'esprit même dont s'inspi- 
raient le principal élaborateur de la Con- 
stitution belge de 1885 et ce professeur de 
rUniversité d'Harvard convaincu, avec 
preuves à l'appui, que ses compatriotes 
américains faisaient fi des traités le jour 
où ces conventions ce.ssaient de leur pa- 
raître avantageuses. Et il ajoute même que 
les Américains « se croient d'autant moins 
tenus au respect des chiffons de papier que 
Washington leur a donné l'exemple de 
semblable désinvolture », et il en apporte 
également des preuves. 

Sorel revient alors à la première idée 
qu'on s'est faite aujourd'hui de la « So- 
ciété des nations », sollicitée plutôt d'im- 
poser la loyauté dans les rapports commer- 
ciaux que"^ dans les tractations diploma- 
tiques. Pour ces dernières, en effet, on 
admet et on s'emploie à faire admettre le 
sophisme qu'autre chose est la loyauté 
commerciale et autre chose la loyauté di- 
plomatique et politique. 

Qu'adviendrait-il, ou qu'advient-il de la 
morale éternelle, universelle, théorique, 
pratique, intangilde ? 

Pour nous, précisons notre point de vue. 
Nous ne sommes pas pessimistes, et nous 
-espérons que la « Ligue des nations », pas 
plus en paroles qu'en actes, ne voudra, au 
risque de faire œuvre vaine, fouler aux 
pieds le principe fondamental de la justice 
et de la loyauté ; cela à l'heure même où 
elle entend obtenir la sanction et la rati- 
fication de la majorité des délégués à la 
Conférence de la paix ; — qu'elle ne vou- 
dra pas viseï' à l'honnêteté seulement dans 
l'ordre économique et s'en écarter dans 
d'autres domaines })Our les avantages poli- 
tiques qui lui sembleraient en devoir ré- 
sulter. Ce serait bâtir sur le sable. Ce 
serait faire fi de cette civilisation dont le 
triomphe a coûté tant de sacrifices, tant 
de douleur, voire des torrents de sang. 

La préoccupation principale des arbitres 
de la paix doit être de hâter le salut des 
nations par la justice dans les rapports 
privés et publies. 

Quoi qu'il en soit, l'étude de Sorel est 
de toute première importance, et nous la 
suivrons avec intérêt (1). A- 



INFORMATIONS ANTICLÉRICALES 



Le gouvernement, l'armée et la police 
sont à la dévotion du prêtre 



C'est ce que vient de nous apprendre M. Laurent 
lailhade, le dimanche 2 mars 1919, dans les co- 
lonnes I et 2 de la première page du Journal du 
Peuple (du Volkszeitung , comme l'écrit plus cxacte- 



(1) Traduit (He l'itali&a par la />. C. 



ET (( CHRONIQUE DE LA PRESSE )) 



I^.) 



ment M, Maurice Pujo dans yAcCion Française). 
-Voici le lexle de ce « Premier-Paris » -— cpii sera foit 
goûlé à Berlin : 

Parmi les rcvcnanls do la guerre qui, après 
s'être gardés le mieux possible des horions et 
de la mort, viendront à la curée avec des dents 
capables de dé\orer un monde, il faut, premiè- 
rement, compter les bons prêtres calholiqucs\, 
réguliers ou séculiers. La clique malodorante 
des Congrégations, les Aicaircs, les cnsoutanés- 
de tout poil et de toute robe, vont tirer de leur 
passage aux armées des fruits innombrables et 
surprenants. La France ne tardera pas à voir 
bientôt renaître un Concordat, mais un Concor- 
dat exclusivement avantageux au Pape, lequel 
mettra les derniers débris des conquêtes révo- 
lutionnaires sous les pieds des hommes noirs. 

Déjà, la terreur cléricale s'infiltre dans les 
moeurs, et même dans les lois. L'instruction pu- 
blique est, de tout point, conforme à l'ensei- 
gnement eongréganisto. L'affaire Tbalamas a 
montré qu'un peloton de méchant^ drôles a le 
droit d'a&sassiner son maître, quand le maître 
se refuse à reconnaître l'origine mystique et 
fabuleuse des hallucinalions qui hantèrent Jeanne 
d'Arc. 

C'est la Congrégation qui règle nos lectures. 
La toute-puissante maison Hachette (contre 
laquelle, à ses débuts, M. Barrés décocha quel- 
ques traits) n'est pas la moindre fdiale que l'In- 
dex ait implantée en France. Demandez à n'im- 
porte quelle gare un ouvrage quelconque de 
Renan, de Michelct, de Voltaire ou de Diderot. 
Vous trouverez vis,igc de bois. Par contre, on 
vous offrira ]'Inirodu.clio)i à la vie dévote, les 
élucubrations de l''rancis Jammcs, les œuvres de 
MM. Henry Rordeaux et Paul Claudel au grand 
complet Cela n'est pas médiocrement fastidieux, 
mais l'orthodoxie en est pure comme l'or. Autour 
de Zola, tout d'un coup le silence s'est fait. 
Même les écrivains réactionuaires qui furent, à 
un moment donné, entachés de scepticisme, 
n'ont plus l'audience de la jeunesse, de la jeu- 
nesse telle que la marmitonnent les Jésuites et 
les Dominicains. M. Barrés a pour lui tous les 
retraités, les vieux messieurs, tous les émérites 
de ]'Ec}iO de Paris. En effet, il a écrit l'Ennemi 
des lois. Au contraire, M. Léon Daudet, auteur 
de vingt romans bigots, a pour lui ces généra- 
lions neuves qui, n'ayant cure de Barrés, se 
préparent, l'heure venue, à saigner les mé- 
créants. 

Aussi, quelque monstrueuses et formidables 
que l'on puisse imaginer les entreprises du 
clergé, rien ne devra surprendre lorsque ces 
fauteurs de séditions et de crimes intenteront 
leurs coups d'Etat. On n'a pas encore oublié 
combien, devant eux, Clemcncfiau fut lâche pen- 
dant son premier ministère, celui des inventaires 
et de Draveil. Il enveloppa sa couardise d'une 
pirouette et refusa d'en venir aux mains avec 
la Ligue « pour quelques chandeliers ». 

De nos jours, le monde, le gouvernement, 
l'armée et la police (il sied d'ajouter, pour être 
exacts. les tripots et les clapiers) sont à la dévo- 
tion du prêtre ; ils marcheront comme un seul 



homme pour écharpcr, au profit de 1' « autel » 
- — en attendant le trône, — les quelques survi- 
vants de la Libre-Pcnsic. 

Cela, d'ailleurs, se passe sous les regards se- 
reins d'un peuple que ne saurait émouvoir 
désormais aucune idée. Indifférente à n'importe 
quelle chose, réserve faite des plaisirs bestiaux, 
la fouh; ne médite rien de grand, même aux 
heures les plus solennelles, à ces heures dont 
l'histoire garde le souvenir. Qui pourrait sans 
dégoût se rappeler cette hideuse kermesse du 
II novembre, l'armistice fêlé en plein air par 
la prostitution. l'ivTogneric et les femmes hur- 
lantes comme des chiennes, et les hommes, ivres 
de vin, de goujaterie et de brutalité, célébrant 
la gloire de la France par des coups de revolver, 
par des blessures à diîs passants inoffensifs. Telle 
est la dignité nouvelle que celte guerre apporte 
dans nos mrurs ! 

T,n peuple déchu à ce degré n'est plus rien 
qu'une populace. Mùr pour la taverne, il est 
mûr aussi iK>ur le confessionnal. N'importe quel 
despote qui passe peut l'enrôler sous son pennon. 
A coup sur. braillards et déments ne repré- 
sentent point le quatrième Etat tout entier. 
Mais, à vrai dire, combien, parmi les prolé- 
taires même éclairés, en est-il qui soient capables 
do résister à l'entraînement, à l'insinuation des 
V. bonnes Sœurs », du Frère ignoranlin, des 
plates et venimeuses punaises qui guettent sa 
femme ou son petit ? Ne trouvera-t-il pas un jour 
sa compagne pour le conduire dans l'ombre 
maudite de la cathédrale ? Dans la plupart de 
ses machinations, le prêtre a la femme pour 
complice, quelquefois même pour aide incon- 
sciente. Espion du lit conjugal, cet homme, qui 
se dit vierge, est instruit de tout ce que la 
pudevu- voila dans tous les temps et dans toutes 
les religions ; le christianisme, à défaut d'autre 
originaHté, en ses dogmes ou ses rites, peut 
réclamer comme ime chose qui lui est propre 
cette hideuse souillure du lit conjugal. 

Retenons pourtant à la foule, au troupeau 
qui, ce soir, entre en épilepsic et vocifère de 
joie autour de la limousine où Clemenceau pro- 
mène sa convalescence, à la hurle qui, demain, 
si le dictateur ou le prêtre ont besoin qu'elle 
nous égorge, recommencera pour nous, les der- 
niers païens et les derniers civilisés, une Saint- 
Barlhélemy/ 

Et ce n'est pas le Grand-Orient, ce n'est pas 
la Ligue des Droit-s de l'homme qui arrêteront 
le massacre. Certes, les nobles volontés n'y 
m.anquent jias. ni les courages, ni les esprits 

héroïques. Mais « il y a quelque chose de 

pourri en Danemark » ; l'acier du grand res- 
sort est rouillé ; le chanvre de la maîtresse corde 
est roui. Dans cette détente universelle, qui 
poiurait lutter contre la pieuvre sacerdotale, 
aux suçoirs infinis, aux kmièrca suffocantes, 
contre ce reptile devant qui tout fait place et 
recule bassement ? 

Au demeurant, il faut admettre que le chris- 
tianisme romain, luthérien, calviniste, sans 
compter les chapelles-farces comme I'i4rmcc dit 
^ Salut, répond à un besoin profond de l'huma- 



1/16 



« LES QUESTIONS ACTUELLES )) 



nilé. La faiisiieté historique, l'inexaclitudc fla- 
grant(> des (extes (prétendus rcvélés) ; de même 
les ongines assyriennes de la Genèse, enfin 
tout ce qui pulvérise la ridicule hypothèse d'une 
manifestalioii surnaturelle, a été prouvti jus- 
qu'à l'évidence. Renan seul a renversé le vieil 
édifice théologique du catholicisme. Qu^uit à 
l'ineptie, au ridicule, à tout ce qu'entraîne avec 
soi de grotesque le fétichisme, {>ar exemple, du 
Sacré Cœur l'I de Lourdes, Voltaire, avec son 
rire auguste, l'a pour jamais stigmatisé. 

Peu importe! L'impudence, quand il no peut 
l'gorger. emprisonner ou aft'anun*. reste l'arme 
offensive du prêtre. Il affirme l'abi^urde. Les 
intelligences qui portent on elles-mêmes un 
penchant à l'absurdité, les malades, les esprits 
faibles, héritiers de tares nei"veuses, la descen- 
dance des alcooliques, innombrables en France, 
donnent une clienléle infinie à ce que Mérimée 
appelait agréablement « l'imposture galiléenne ». 
Et cela peut durer longtemps encore ; les hom- 
mes obscurs éteindront quelque* lumières dont 
les faibles clartés eussent peut-être découvert 
une issue aux malheureux abêtis. Le dogme 
tourne de plus en plus au fétichisme ; en effet, 
la première basilique fut vouée à la Hugia 
Sophia, la Divine Sagesse, un concept puacmcnt 
intellectuel, tandis que la dernière est sous l'in- 
vocation du Sacré Cœur, un fétiche do triperie, 
immonde et répugnant ? Pourquoi pas les sacrés 
poumons ou le sacré foie ? Et l'on voit des êtres 
hunwius s'agcunnillcr devant ces abats et ces 
issues encore Siuiguinolenls. 

Quel que soit pourtant leur froul, il est per- 
mis de se demander en \ertu dii quel slialagèmc 
les Hommes Obscurs expliquenvut leur piésencc 
p^irmi les tueurs de profession, .l'ai pour l'Kvan- 
gile, (( ce recueil de fables niaises », connui" disait 
pertinemment, il y a quelques années, Emile 
Bergerat, une faible estime. Le précepte, néan- 
moins : « Ne fais pas à autrui ce que tu ne vou- 
drais pas qui te fût fait », quelles que soient 
les> gloses dont on le fausse ou l'alourdit, garde 
toute sa vigu<'in'. 11 n'a pas empêché les meur- 
tres, les horreurs du moyen .ige, de la Ligne et, 
hier encore, le s|ieelael(! abominable des sor- 
ciers qui, après avoir dégluti Moii'<ii\ur de VElre, 
abattaient quelques hommes à coups de fusil ou 
de grenades, par manière de digestion. Autre- 
fois, du moins, le clergé mass-icrait par lui- 
même officiellement. Certes, les Carmes, les 
Franciscains, tous les porteurs de cucule, assas- 
pinaient, à dire d'experl. pendant cette lugidire 
nuit <lu 3.4 août 1572, que le chancelier de l'IIô- 
pital aurait voulu effacer de son âge. 

Mais la nuit, la guerre civile couvrait au moins 
de quelques ombres les forfaits des tonsurés. 

Mais, à présent, le prêLro marche à front dé- 
couvert, les pieds dans le sang, prêt à immoler 
des victimes humaines, ayatd fait île son Christ 
\mc divinité féroce que l'on poiuTail encenser 
devant le taureau de Moloch ou sous^'le chêne 
d'Irminsul. Demain, ils se vanteront en chaire 
des cadavres qu'ils ont couchés. Ils promèneront 
leurs ongles, où u du s,ang s'est figé », sur les 
nappe» de l'autel. De;nain ils prêcheront la 



haine, les deslniclions en masse, la guerre 
liideuse, scélérate et bête, eux qui se disent mi- 
nistres de l'Amour et de la Paix. Or, l'Etal fera 
semblant de les ci'oire ; les financiers enverront 
leurs enfants s'abrutir dans leurs collèges, car 
la superstition hébétée et sanguinaire qu'ite^tro- 
pagont est utile à qui possède, l'allé défend le 
riche contre les justes rcvendicatious du pau\ic. 
Et c'est pourquoi leur fantônvo de religion, ce 
cadavre galvanisé du curistianisnic, prolonge 
encore son ombre sur le monde moderne, et 
s'efforce d'y refarder l'éelosion de l'avenir. 
Lavuknt Tajuiade. 
A l;i colonne qui «uil cet nppol :\ la guerre civile, 
le dirccleur de ce \olkszeUun(j imprimé ù Paris ré- 
clame : « Anuij.sfie ! Aninistie ! » pcjur tous les 
crimes commis en France depuis le i*"" août iftii, 
et croit devoir assurer que celle .sommnfion r.ux pou- 
voirs publics ne lui est pas inspirée par un intérêt 
perponnel ; ù la colonne /i, .son principal coUfthora- 
leur, M. Victor Méric, flétril les << invectives 
furieuses » de M. Léon Dautlel, pour «jiii il ilemamlc 
une <i muselière ...... 



-V-W-N 



LE BAYONNEMENT DE lA FBANCE 

EH SYRIE ET EH MÉSOPOTAMIE 

grâos aux Congrégations religieuses 

Emouvant témoignage d'un général 

Nous empnintons au Journal Officiel du t^ février 
J()K) le compte renHu de I.1 trJ-s intéressante séanrc 
tenue le 7 du môme mois par la Société de Géogra- 
phie, suus la présidence du inince IJonaparte, de 
riustitul. 

Burecui : Le général Moinier, gouvorneui mili- 
taire de Paris ; MM. Millet, Perrier, Cordnr, le 
général Dolot et G. Crandidier, secrétaire gé- 
néral. 

La France en Syrie el en Mésopotamie, por 
h général Doloi. -- Après avoir adressé ou 
souvenir affectueux à son regretté collègue 
Eugène Gallois, avc^c lequ'l il lit le voyage d<> 
Mésopotamie peud;+nl l'hiver (jui précéda la 
guerre, le général Dolot dit conilden, au <t)uis 
de ce voyage, il fut frappé du rayonnement 
extérieur de la Franco qui se manifesta dès sou 
débarqui'uient : mission d'officiers finançais appe- 
lés en Grèce, jwofesseurs allant inaugurer à Bev • 
routli des écoles de droit ,"t d'arts et métiers, 
escadre française mouillée dans le port, accui il 
enthousias'le jusque dans le Liban, oîi ntariu* 
et touiistes sont reçus à bras ouverts par une 
population attendant de la France sa libération. 

Le passage à Halbeck fournit l'oecaHion d'ad- 
mirer le fameux temple du soleil, dont les co- 
loniu^s atleignent une linulevu' presque double 
de celles du Parlliénon. 

Par la riche vallée de l'Oronte, «■omé'c de vil- 
lages formés de liutles analogue» à des. fouïmi- 
lières, les voyageurs gagnent Alep, visitent la 
citadelle, le bazar, les mosquées el Rin'tonl Fe-< 
écoles françai.ees et arméniennes. Notre langue, 
généralement parlée dans le monde des a ff. lires, 



ET « CIIROM<)UE DE LA PRESSE )> 



'4: 



-est exigée comme liasc de rinsfnirfion, môme 
dans les écoles italiennes, et le? \llemamls 
avaient <'-té obligés de l'adopter ofl!cieiienr>ent 
sui- le P.arrlad-Bahn, où les noni« des stations 
étaient écrits en fiançai* et <n turc. 

V C>ifa, lancieunc Edessc des Croisés, le fran- 
çais est. enseign<5 à quelques cenlaiaes d'élèves 
de diverses sectes, ou même aux inusiilnians, par 
■quatre <'apucins et des Sœurs Fiancis<aines, qui 
ont annexé à leurs l'tablissemen'S écolo profes- 
sionnelle, ouvroir et dis|iensaire. 

A Diarbékir. dont la superbe enci-inle romaine 
domine le Tigre, an «onsulal. visites intermi- 
nables des autorités militaires, civiles et ccclé- 
sia^tiques de toutes scclis. Simple lourist4\ un 
général français passait : en lui on *abiait la 
France, mère-p<Jlri<' les missionnaires, nation 
protectrice des cbrétiens de toutes se.tes, seconde 
patrie pom- les. Turcs d'aloi's. A 800 kilnmè^res de 
Beyroulli, le français est larg"ment enseigné 
par nos Congiégations et par le clergé arménien. 

Le voyage se poursuit, comme au temps de 
Nabnchodonosor, su: nn radeau d'outrés, qui 
atteindra Bagdad en dix-neuf jours, sans comp- 
ter, bien enten<hj', les arrêts à Mossoul <l dans 
-les anoieimes capitales assyriennes. 

.\ Alossonl, les iiVeptions sont plus nombreuses 
encore: écoles admirables des Dominicains, des 
•Sœurs de la Prt'sent^ilion de Toitr^. des Syriens 
et de l'alliance isra('lite. Partout \fiirseiUahe. 
discours, cantates en rbonn<^in- de la France et 
iepréscnla lions tbéâîrales. 

Les ruines assyriennes ne sont, ponr la plupart, 
que des choses informes : il faut voir Klmrsabad 
au louvje. tt Ninive au lîrili-^h vfuscinn. Toute- 
fois, à \s,«ur. depuis wn^' dizaine d'iiimées, imc 
mission allemande d»-p<'Msait lo > -foo francs par 
an pour enlever, couche par eoiichi'. les ruines 
qui se sont superposées depuis cinq mille ans. 
.Au cours de c^ fouilles, les Alh inands ont iden- 
tifié Sémiramis et découvert d' s tombes assy- 
riennes, alors qu'on ne connaissait encore que 
des tombes chaldé<?nnes. 

A Samara, dont la population chiite est très 
fanatique, le français est inconnu, parce qu'il 
n'y a pas de chrétiens : c'est seulement à dis- 
lancf qii'on peut admirer la grande mosquée, 
(Hii est revêtue de superbes faïences vi de lames 
(l 'or 

Le Tigre, devenu navigable, est sillonné de 
corbeilles en osier, enduites de goudron, dans 
li<i|uelles se font les transports. Ix-s rives, 
jiisipie-là dé.-seiiiques. se couvrent peu à peu 
d'une végétation luxuriante ; on anive enfin à 
B.igdad, la fameuse capitale, singulièrement dé- 
• liiK-. dévastée p;ir les chiites [RTsans en iGji^, 
> I ne comptant plus que 200 000 Ames. 

La Frame y faisait maigre figure à côté des 
consulats d'Angleterre, d'.AlIemagne et de Russie. 
n!ai< pouvait être fière des écoles des Cnrmes et 
d<'s Sours de la Présentation, ainsi que de l'hô- 
pital municipal géré pai- ces dernières, enfin des 
écohs de rallianoe Israélite, répondant aux be- 
.soiiis de 5o odo Juifs. Ce- dernières, comme celles 
dit Mos>K>ul, .sont Jargeni.nt dotées par de riches 
corefigioanaires, tandis que nos écoles congré- 



ganistes, qui, par leur nomtee et leur diffusion, 
jouent un rôle prépondérant Jan^ ren.erigncment 
de notre langue, sont pauvres. Eu dépit de-s aug. 
mentations de ci"édit votées en li iir faveur, pour 
plus de sept mille élèvc& 'éparti- entre une ving- 
taine d'écoles répailies dans l'en-emble des con- 
sulats de Diarbékir, Mossoul et Bagdad, et comp- 
tant plus de deux cents professe-ns, il n'était 
prévu, en 191/i, que 3 ïr. 5o par élève et par an. 
Si l'on voulait laïciser toutes i< s écoles fran- 
çrdses de la Turquie d'Asie, c'est par millions 
qu'il faudrait compte) . 

1-a plupart de ces .eole?. fondées par les iLi- 
liens, ont été abandonnées par eux il y a un 
demi-siècle, lorsqu'on ferma les couvents ita- 
liens ; elles furent alors recueillies par nos Con- 
grégations, sur l'initiative patriotique d<! Cam- 
l>etta. Aujourd'hui, nos Congrégations, atteintes 
dans leur recrutement, ne peuvent plus alimenter 
les écoles d'Orient. Pour porter remède- à cette 
situation déplorable, Maurice Barrés proposa 
d'autoriser les Congrégations à ou\ rir des 
Séminaires exclusivement affecté* aux œuvres 
d'Orient. Au Congrès des .Société-s de gé'ographie. 
tenu à lirive en juillet ifii'i, cette proposition de 
^L^uriee Banès fut adoptée sous .'orme de vœu. 
Représentée encore à Marseille, au Congrès d? la 
Syrie, le A janvier dernier, elle fut votée à l'una- 
nimité par la section de renscign'ment. 

Allocution du président. — En remiireiant 
le général Doîot de 9on intéressante conférence, 
le prince Bonaparte, président, a évoqué ks rela- 
tions qui ont uni la France à l'Orient depuis tant 
de siècles, et le rôle des établissements d'ensei- 
gnement tenus par des leligicux dans cc^ con- 
trées. Il a exprimé le vœu que, grâc^e aux cir- 
constances actuelles, l'inllnence françai.*»^ s'étende 
encore davantage et continue à justifier l'adage 
Cesin Dp! per Frcnro!:. 

Ravmc^xi) Duol.ay. 



VARIETES 



Les œuvres d'art 
et l'opinion publique 

De la Fronce (12 févr, 1910), sous le titre : 
■• La mort des accapareurs > : 

La Chambre a voté une nouvelh^ loi 
contre les accapareurs, et cela m'a rap~ 
peh^ YAngclus de Millet. 

.Non pas que je soupçonne les deux 
pau\Tes paysans de ce tableau cpjèbre 
d'être de ces agriculteurs trop avides qu^' 
M. Fernand David a paternellement mis à 
labri de la loi. 

Mais parce que la célébrité de \ Angélus 
est en grande partie due à un accapareur 
fameux. 

En ce iemps-là — avant rExposition de 
1889, la Tour EilVel, la rue du Caire et In 
danse du ventre, — im ceilain financier, 
nommé Seorétan, imagina daecaparer le 
cuivre. 



1/18 



« LES QUESTIONS ACTUELI.KS » 



Il se dit sans doute : 

— Si je pouvais accaparer tout le cuivre 
qui se trouve dans le monde, je le reven- 
drais k ceux qui en ont besoin plus cher 
que de l'or, et j'y gagnerais quelques jolis 
millions. 

Cette idée était répréhensible, mais 
agréable. 

Par malheur, plus M. Secrétan achetait 
de cuivre, et plus les mines en fournis- 
saient, si bien qu'il arriva un jour où tout 
son argent de poche, et même au delà, se 
trouva absorbé, et que, pour faire face à 
ses échéances, il fut obligé de revendre le 
cuivre qu'il avait mis do côté. Du coup, au 
lieu de monter, comme il l'espérait, le 
cuivre baissa et, au lieu de gagner beau- 
coup d'argent, il perdit tout ce qu'il avait. 

Alors, il lui fallut réaliser ses richesse 5 
artistiques. 

Il possédait une collection de tableaux 
célèbres, c'est-à-dire appréciée des mar- 
chands qui la lui avaient vendue et qui, 
ayant en lui un bon client, lui avaient fait 
une réputation de connaisseur. 

La collection fut mise en vente. 

Ceux qui ont le malheur d'avoir plus de 
quarante ans se souviennent encore du 
bruit fait autour de cet événement que 
l'on appelait artistique et qui était surtout 
commercial. 

L'histoire de l'accaparement des cuivres 
était dans toutes les cervelles. Il y avait eu 
des arrestations, des faillites bruyantes, je 
crois même quelques coups de revolver, 
car, en ce temps-là, les financiers malheu- 
reux se suicidaient encore. 

Les journaux de tous les partis avaient 
rempli leurs colonnes avec ce drame finan- 
cier." Ceux de gauche avaient flétri comme 
il convient les ploutocrates qui ne 
craignent pas d'accaparer une matière 
aussi indispensable que le cuivre. Certains 
avaient rappelé qu'autrefois les accapa- 
reurs étaient punis de mort et avaient fait 
entendre des grincements de dents 3, l'idée 
que cette peine un peu sévère n'était pas 
appliquée à l'accapareur des cuivres. (Ces 
journaux sanguinaires étaient, d'ailleurs, 
en général, partisans de la suppression de 
la guillotine.) A l'autre extrémité de l'arc- 
en-ciel politique, on avait essayé d'expli- 
quer ou même de justifier l'opération, et 
on s'était attendri sur la famille de ce 
millionnaire, qui avait été élevée dans le 
velours et la soie et qui allait peut-être 
se voir obligée de vendre des légumes ou 
d'entrer dans les bureaux. 

Rien ne donne de la valeur à une œuvre 
d'art comme une polémique de ce genre. 

— M. Secrétan est un homme de goût, 
disaient les journaux bourgeois, il possède 
MAngelus. Il a donc le droit d'accaparer les 
cuivres. 

— Voilà, répliquaient les autres, où nous 
mène la ploutocratie. Ce sont des mangeurs 



de cuivre, des buveurs de sueur qui pos- 
sèdent des œuvres d'art pareilles. Est-ce 
que \ Angélus ne devrait pas appartenir 
au peuple ! 

Les uns et les autres n'avaient sans 
doute jamais vu \ Angélus. 

Et les marchands de tableaux se frot- 
taient les mains. 

Millet était mort. Il était entré dans la 
légende. Les Américains visitaient sa 
maison de Barbizon, que les critiques ap- 
pelaient une chaumière misérable et qui 
étail, je puis l'affirmer, une très jolie pro- 
priété. On vendait du Millet comme au- 
jourd'hui du Rodin, vrai ou faux. Sur un 
mot d'ordre mystérieux, tous les connais- 
seurs de la presse affirmaient que l'A» - 
gelvs était le chef-d'œuvre de ce peintr-i . 
paysan, et il y avait même des naïfs qui ' 
instituaient des discussions sur ce thème 
intéressant : « Pourquoi ce tableau s'ap- 
pelle- 1 -il X Angélus i Qu'a voulu exprimer 
le peintre en mettant face à face deux 
paysans qui joignent les mains ?... » 

La vente s'annonçait comme un im- 
mense succès. On fit ime exposition pu- 
blique, qui attira un tel monde qu'il fallut 
organiser un service d'ordre à l'entrée de 
l'hôtel Secrétan, rue de la Rochefoucauld. 
Des foules populaires délitèrent devant la 
toile tant vantée, en se disant à l'oreille : 
« Comment I c'est ça, \ Angélus ? Eh bien*! , 
vrai, je n'aurais pas cru. » 

Les patriotes intervinrent. « Il paraît' 
que l'on s'apprête à acheter cette toile 
unique pour l'Amérique. Soutïrirons- 
nous qu'un pareil chef-d'œuvre aille a 
l'étranger ? » On vit le moment où Dérou- 
lède mobiliserait ses légions. 

Enfin, la vente eut lieu, et ce fut 
un triomphe sans précédent. \JAngelua, 
poussé d'enchère, en enchère, atteignit 
700 000 francs, et les assistants, en appre- 
nant qu'il était acheté pour un riche Amé- 
ricain, prirent des rnirn^s plus consternées 
que si la France avait perdu une seconde 
fois l'Alsace-Lorraine. 

Heureusement, il y avait à la vente 
un autre tableau presque aussi célèbre 
que V Angélus, et qui avait fait bien idus 
d'effet sur la foule : le « 1805 », de Meis- 
sonier. Celui-là fut enlevé au prix de 
270 000 francs, et quand on apprit que 
l'acheteur était le duc d'Aumale, tous les 
républicains présents crièrent : 

— Vive la France ! 

Plus tard, le Millet fut racheté et offert 
au Louvre. Le « 1805 » y entra également. 
Grâce à quoi M. Chaùtard fut nommé 
grand officier de la Légion d'honneur, et 
M. Leygues hérita de douze millions. Enfin, 
pour cela et un peu pour Chantilly, le duc 
d'Aumale fut autorisé à rentrer en France. 

Et rien de tel ne fût arrivé si M. Se- 
crétan n'avait pas voulu accaparer les 
cuivres... Paul Dollfus, 



LÉGISLATION ET JURISPRUDENCE CANONIQUES ET CIVILES 



RlYISION DES LISTES ÉLECTORALES 



_A_-vis "U-rQ-ein-t 

De nombreuses élecHcna, ajournées par l'élat de 
fjuerre, vont se succéder (Vi.''sitàl oiic sera terminée 
la démohilisalion fjéaérale : élections sénatoriales des 
deux séries B {Haute-Garonne à Oise incluse, rééli- 
gible en 1915) et G (Orne à Yonne incluse, rééli- 
gible en iOlS) ; élections législatives r,énérales, 
ajournées depuis 191S ; élections aux Gonseils géné- 
raux et d'arrondissement de la iircmièic moitié renou- 
velable en 191G ; élections municipales générales, 
ajournées depuis 10J6, sans compter les élections 
partielles des séries non sortantes du Sénat, des Con- 
seils généraux et d'arrondissement. 

La révision des listes ckelornlcs, buse première de 
la sincérité de toutes ces élections, revêt donc cette 
(iiiTiée une importance exceptionnelle : il est d'autant 
[dus indispensable de la lurvciller de très près, que 
(Il sui'pf/ision depuis quatre ans de toute revision, 
l'absence actuelle d'un très grand nombre d'élec- 
ifurs non encore démobilisés, le chiffre considérable 
des militaires et civils disparus (MO à 'iCiQOOO \i\, 
foit le i/?0 du corps électoral) et des' réfugiés rendent 
le. contrôle ]dus difficile, /e-t omissions et les fraudes 
incomparafjlement plfis faciles qu'en temps ordinaire. 

C'est pourquoi nous croyons répondre à une néces- 
mIJ comme au désir des lecteurs de la Documentation 
Cullioliqiic, en demandant à noire collaborateur 
M. Louis Laya, qui pratique ces questions depuis 
nne trentaine d'années, de donner ici un résumé des 
règles générales permanentes qui président cliaque 
cnnée à ces opérations, d'indiquer les prolongations 
de délai accordées, pour la seule année loiç), par la 
loi du 15 janvier 1919 (■:<), et de signaler les décisions 
et renseignements pratiques qui résultent tant de 
cette loi que du rapport de la Commission, de la 
discussion à la Gliambre des députés et notamment 
des déclarations de M. f^ams, ministre de l'Inté- 
rieur (3). 

Ainsi, en conservant ce numéro et les fascicules 
nUé rieurs où, dans quelques semaines, nous donne- 
rons, au moment opportun, la fin de celte étude, non 
lecteurs auront un manuel aussi e,oncis et complet 
ojie possible, exactement à jour, de la revision des 
listes électorales ; ils s'eront à mî-me, chacun dans sa 
commune, d'assurer la sincérité des scrutins dont va 
dépendre en grande partie, l'orientation même de 
notre chère France, 

Conditions requises pour pouvoir voter 

CHAPITRE PREMIER 

Conditions générales à remplir pour ê're électeur 

I . — Sont électeurs tous les Français âgés 
de 21 ans accomplis et n'étant dans aucun 
cas d'incapacité prévu par la loi. (Loi du 
5 avril i88/i, art. i/i, § 2.) 



(i) Journ. Off. du i" janv. 1919. 

(2) Journ. Off. du 16 janv. 1919. 

(3) Journ. Off. du i" janv 1919. 



Pour avoir le droit di; votor, il faut donc : 

1. — ETRE FRANÇAIS, c'est-i-dire fils de père fran- 
(;ai=. (Code civil, art. 8, S i.) 

Sont aussi Français : 

1' L'individu né en France d'un étranger (que co 
Eoit le père ou la mère), ipii lui-même y est né (Code 
civil, art. 8, S 3) ; ' 

2" L'individu né en Franco d'un étranger et domi- 
cilié en France à l'époque de sa majorité, à moins 
f[iie, dans l'année cjui suit sa majorité, il ait décliné 
la qualité de Français et produit diverses pièces 
(Code civil, art. 8, S />) ; 

3° Les enfants mineurs d'un .yhrc ou d'une mère 
qui so fait naturaliser ou réintégrer dans la qualité 
de Français, à moins de déclaration dans les mêmes 
conditions (Code civil, art. 12, S 3, et 18, S 3) ; 

/r Les habitants d'un territoire annexé à la France ; 

5° Les étrangers naturalisés Français par décret ou 
par déclaration. (Code civil, art. S, S 5 ; art. 9, 10 et 
i-.', S 2.) 

2. — II. — ETBE AGE DE 21 ANS. Seront 
inscrits sur la liste électorale les citoyens 
qui, ne remplissant pas les conditions d'Aga 
lors do la formation des listes, les rempli- 
ront avant la clôture définitive (3i mars). 
(Loi du 5 avril 188/1, art. i4, § /|.) {Pour 
1919 seulement, 31 mai. Loi du 15 janvier 
1919.) Mais la demande d'inscription doit 
être formée avant le .\ février (5 avril, pour 
1919 seulement). 

3. _ III. _ ETRE CAPABLE, c'est-à-dire JOUR 
DE SES DROITS CIVILS ET POLITIQUES. 

Les incapacité>s sont : les unes perpétuelles, les 
autres temporaires. 

,\ — Incapacités perpétuelles. — Aux termes du 
décret organiijue du 2 février 1SÛ2, article ifi, modifié 
par les lois des 29 juillet 1S81, 24 janvier 18S9 et 
10 mars 1898, sont privés de leurs droits civils et 
politiques et, par conséquent, ne doivent être inscrits 
sur aucune liste électorali; : 

1' Les individus condamnés pour crimes; 

2° Les condamnés pour : outrage aux bonnes 
mœurs, vagabondage, mendicité, usure, tenue de 
maisons de jeux do hasard ou de prêts sur gage, 
cfielle que soit la peine ; 

y Les condamnés à l'emprison:iemenl , quelle qu'en 
soit la durée, pour : vol, escroquerie, abus de con- 
liance, soustraction commise par des dépositaires de 
deniers publics ; attentais aux mojurs, fraudes rela- 
tives au recrutement de l'armée; 

4" Les condamnés à un emprisonnement de trois 
mois au moins, pour :• destruction de registres ou 
actes publics ; détérioration Je )narchandises scrva.it 
à la fabrication ; dévastaîioîi de récoltes, abatoge ou 
mutilation d'arbres appartenant à autrui, destruction 
de greffes; empoisonnement d'animaux domestiques; 
tromperie sur les matières d'or et d'argent, sur 
la nature de toute marchandise ; faux poids, fausses 
mesures ; fabrication et vente de produits falsifiés ft 
r-.uisibles à la santé ; 

5° Les condamnés à un emprisonnement de plus 
de trois muis pour fraudes relatives aux opération» 
électorales ; 

G° Les militaires condamnés £u boulet et oux tra- 
vaux publics ; 



ibo 



i,î;gisi,atiox et jurisprudence canoniques et civiles 



7° l.o-> (•fïir'n is iiiiiii^léii.'!-i il;'siili:-h\ mai* sciik- 
infiit loiàiiuo !<• jiij.'-oiin'al ou l'arn'l »lc destitution 
(Onticnt iiiiR i)i^|M>silii)u sj*ét:ialc !cy> -léclarant détUiis 
il(< liiuil- ('■l<Ttiii;iii\ (loi du lo in:iis i8o^) • 

8' 1.1 > i.iiirnlih |)iiiir cniise iriniiit'riililé, de (lé- 
nionci un (le Imnir 

Miii^ M\\ lui nii iillul ne iieiil rtie (nivé àc ses 

(ii'uiK ;{^l..liliiJlll■^ ^'il n\ il ]);i-^ cunlre lui de ./(/(;•'- 
iiinit prnnniK-iiiil l' in Ic/dirllnii . (Cass. civ., 20 avril 

hiiii iniriidii, II- jNeiicl'- et les sourds-muets, 
iin'nie iK' -.kIiii.iI ni iiie ni éi-rir-'.' les citoyens liourvus 
rluii C.nii-^.il juiliriiiire, iie muiI jias p: ivés de leurs 
droits éJectui.iiiN. 

5 — Incapacités temporaires. — Les failUs non 
haïKiucniutieis tvni i)ii\ûs de leurs droits éleetoraux 
pendant trois ans (Lui du yS mars jç)CJd', art. i") ; ils 
-ont éligiljles après r^Iia))ililati(i:i. 

Leïi déliiteurs .idniis nu hétiéliee île la lii|ni(hiliuii 
judiciaire restent électeurs (Loi du 'i mars iSNi», 
.o1. ;'i) ; mais ils ne sont éligil>!"s on'apris n'Iialiili- 
latioii. 

Sont plivés de leur. Iruils l'-Li luiri\ iirinlaiil rini| 
ans, à dater du juur uii ils luil Uni <\f Miliir li'ur 
1 cine : 

i" Les condaMiiir> à un < luiuisjitneinciil i/<- /Wiis 
'l.'uti m/lis pour : i.'liellion, .uilrafje ou violence envers 
les (léjiositaire< ilr raulorilé pnhliijjie, onliat;!' pnlilie 
rnvers un juré ou nii léiiîoiM : attroùpeminl : Mxiélé 
secrète (Déer. du ;i8 juillet iM.'i6, ait, l'i.) ; 

:'° Les condamnés à plus 'l'un nuh cl à nminx (/<• 
Ifoif. mois de pi(M'/i, pour : i'alnication ou vente de 
produits falsifiés ou tromperie sur la .liusc mu lue. 
iLoi du a.'i janvier i88e,.) 

Knlin, dans certains cas prévus par la '><\. les Iri- 
liiii>au\ col reclionncis peuveiil iironuncn- riiilrrdii - 
lion «lu droit de Mile. 

i,es mrmlin-i il'iiiic VVinjïréff.ilitin ili>-cinlf. même 
résiliant à réUaii^er, ^onser^ellt iiJléj;i,il(iiiiiil lenis 
liioit- é1i-cloran\. fCnss.. i" mai TSi|i|.i 

fi. — Grâce. — La yrùce lolali' '>ii p:oliell.' uii 
la ■ commulaliun ilr la peine laiN<eiil nli-i^lri lin; a- 
j'acilé pci |u'-lu(lli' un lempurairr. 

7. — Prescription. — l n imupd.li- a>;inl. l'ii 
lait, lonylemps lAcné illéi.alr'ii'nl ses druil- élei- 
loraux ne (>eut jam.ds invooiii'r la preM-ri|)lion. 

S. — Amnistie. — Kll- rllare luule incapacilé 
é)e*loraU'. 

f). — Réhabilitation. — Llle iIïho é-.dcm.nt 
tou<e iiicirpacité. 

En vertu de la lui iln ,'i août li^iM.). article 10, sunt 
lélialdlités de droit et sans ani-nne formalité. : 

1° Ipn'.s (//./■ lins, san^ UoUM'lle t undamnaliiin aiitic 
(jue l'amende, les indi\id!is a>aut >ulii uni- sviih: <iiii- 
lianination soit à si>. mois ito piisuu un moins, soit 
à une amendi'. -uil à ci ~ deu\ pein.» réimii-s ; 

•>" Apiis i/ijùi-c lins. s<i)J puur tim- sciih- cumlam- 
jifitioii à <leu\ ans de prison ou inoin<, soi! pour plu- 
sieurs cunilamnations dont l'ensemlile ne dépiste pas 
un an : 

,'i' Apiis rinijl mis. puiir rmr iiilc cundamiialiun 
à f/his (!<• dinx in» de pnuii 

Fiiillis. — i:-! lélial.ililé ilc .'.ruil, api.'-s <li\ an-, le 
failli non lianipierunlicr et le Tupiiili' judiciaire. Le 
failli concordatairr. >-'il a j)ayé tons ,li\-idindes pro- 
mi.s, on olitenu ilc» cié.meiers remise cnlii'ic <iu leur 
(onsenlenu-nt imanime à sa rélialiililaliuii. [leul. 
obtenir- sa ré'lialiihl.iliuu iinmcdiale. (Lui du ■''< mais i 
l,>o8, nrl. V.) ■ 

10. — Loi de sursis du 26 mars 1891 (loi Béren- 

ger). — i'applii atiuu au (ondamui' île la lui Uéicn- 
ger ne le relève pas de l'incapacité électorale résul- 
tant do la coiidainiiatiou (Cons dlilat, 3i octolire 
iSgfi, aff. Cahiguac). Elle îie cesse qu'îi rex.piralion 
du itélai de .-imi ans sans itouvclJe condamnation. 



T,. _ l\. _ ETjij. INSC.'îir SUR LA LISTE ELEC-- 
iOR.\LIv Dl .\L: COMMÎ.ÎNE, - Tout individu rfunis- 
-ant les trois conditions de nationalité, d'âge et-d» 
jouissance des droits civils r-st élecl.?iir. 

Mais l'électeur, pour pouvoir voter, doit en outra 
être inscrit sur la //.<.7e rlcriaralc de la commune où 
il entend user de son druil d'électeur. 

CHAPITRE n 

Qu'est-ce que la liste électorale? 

La liste édectoralc est mi tableau énuméraiU par 
ordre alphabet ii|ue tovis les électeurs de la coniniuno 
avec leurs prénoms, lieu it date de naissance, pro- 
fession et domicile. 

11 n'y a plus iiu'unc siiil- lisl? jiour toutes l«s 
élections : léj^i-lalives, ilé[i;;ilemenlalcs et commu- 
nales. 

Dans les communes inipmlant'^s di\lsées en scç- 
liiiïis vlecloralfs, chaipie seclion, constitwa'it i m corps 
électoral distinct ^ doit avoir sa liste sfiéciale. 

On ne peut consulter la liste élçjîor de fpi'aii si cié- 
laiial de l.i mairie ou à celui de la ijréfecliirc. cl inm 
à la siius-préfecture. 

Il ne faut [las confondre les tcclims rire Imalcs 
a\ec les biirraux de vole, qui n'ont qu'un liul : faci- 
liter aux citoyens raccumplis-i'irient Je leur ile\iiir 
électoral. 

OU EST DÉPOSÉE LA LISTE ÉLECTORALE? 

t:>. — Lu minulo (]<^ la lislc rlcrloiiiic- 
loslo déposée ;m ."^ocrf-farial de la roiiiiniini- ; 
11: lahlcaii tiTtilicalil', liansniis au préfei^ 
icslc dôjjost'- avec la oopio. fie la lisl(> élftc 
ioi'ale, nu scfrélarial j^ônéi'al du déparf^- 
incul. fDi'rr. ré<>l. du > fr\r. iSf)-^?, n/l. 7.) 

La ininule i -I la li>te uriu'iii.ile •ijçuée du maire <^ 
lie- meTiiliics de la (;umini<»i'iii adniiiii-itralive de 
re\i>-ioii. Celli' liste doit é| le •irièlée de telle façon 
(ju'ii sud impussilile d'y l'aiie. après cuup, ili'- :iilili- 
liuns frauduleiises. 

QUI PEUT CONSULTER 

LA LISTE ÉLECTORALE? 

j,">. I !niiiMiiiniral idii en doil loiijiHJfs 

(Mil" doiiiit'c aii\ (iliiycnis ijui la dcniiiudi'ul. 
(IV'cr. iviil. (lu ■' ir-vi'. \H~}i. ail. 7.) 

Toul r-lnlcui tMiuiia iircjidif «TMiuniini- 
caliuii r| ciipic ili- i;i lisfi' l'k'clojalc. (Loi dit, 
- juillcl :^7'i, ail. '1, s^ .'i cl .'i.) 

l'uiir c\i.^. r celle eunimnnicuUon. il l'iinl èlin 
eiluNcn élecleiir : il ne iaiil donc pa'.; eii\u\er un 
eidaril un une femme preiidie copie île lu li-lc ; 
mais il n'est ]ias nécessaire d'èlre iiisciil -in la |i■^1e 
lie la eummuii". ((.'.iiculaire luiiii^l. .-o :iu\ . iN(i'|.) 

(i'e^l la uiiimlc elle-inènic, cl leiii une eupie. ipii 
doit cire cummimiquée. 

Tout élecleur peu! méiiie ifiiie imprimer cl atlielier, 
è ses ri.ii- cl li-ipies. I;i !i-le éleetofale. 

QUE FAIRE 
SI LE MAIRE REFUSE COMMUNICATION? 

\'i. — 8i le maire relii-e la i ummiiniial i^m, con- 
Irairemenl à la loi, il commet un excès de [>04ivoir 
(Cons. d'Etat, it) juin iSti!) et peut être trinidiuiifi^ 
à des domrna>4es-inl.érê(s. {Tril»; des conflit:-, 18 «ov. 
i8r>8.) 11 faudrait donc faire ronstel^r le refiis p»r 



LEGISLATION ET JURISPRUDENCE CANONIQUES ET CIVILES 



IDI 



<!crir ou ■ par triiiuins, puis ilcm.in'ler [lar voie de 
concUisiona fiu jufîe tlo paix d'ordonner i:i communia 
latioii refuj-ée (Ciiss. civ., -,2 mars nio'ij. eJ pc»ur- 
>iM\rc le ni.'iiiv dovniif la juMi'C de paix en doni- 
ni:i>ïes-ijUcrèls. (Art. iS?-? «!ii Code «:ivil.; €c relus 
jicut <\u.sat entraîner l'aiinnlntion des cleclio'is. (Coris. 
il"Hla«, 9.S avril ii)o-!.i 

PERMANENCE DE LA LISTE 

lO. — Le- ii-l— vli'i )..!,'!<•> ?o!i) ji- llr:lii,-nUs. <V>.1- 
;i-diro (prcllci rc-loiil. dn .«i .m.ir.- d'uno annt'-t- ;ni 
oi mars de raliiu'-i' slli^a!l^■. tcllfs f|iiVII''~- mil rir 
offèlées, -Cl !-<'rx<'nl . à loiito-i les i'-lettio.n< cpii ont lii-n 
dans le i'.ours dp Tannôo '>auf. !>ii-n onlciidu. la radia- 
tion des nom? de-; l'ii-clpurs .liVcdô> «ai crivéî^ do 
loiirs droits civils et i><ililii(ii<'>). 

PUBLICITÉ DES LISTES D ÉMARGEMENTS 

lij. - Le? Ii>lr> ilV''lii;ir^iiiH.'iil>^ '.il' 

chaque seclioii. sigiires du présidciil et un 
socrétaire, demcurortjnl déposées ;)(ndaul 
îutitainc à dater du Jour de réieelloji ait 
-t( rétarial rie la mairie, (n'i elle? «eioul < oiii- 
Miunuiiiée? à tout requérant. (Loi i\i\ .in n*'». . 
1870, art. ô, § 3.) 

'iôu{ cleclfiir prni uiôhh' en («rendre icpir. (Coii';. 
d'J'talj l'i ni>\. iKi|0.^ fsi If maire rofiise, >a itécisiiui 
l'eut «Hre atlaiim'-i rn Onn-ifil d'Mlat pmir excès; de 
pouvoir. (Clins. d'Klal. 5 juin i^S3 et :• mars 18^1.) 
-H%« n<; sanrait Irnp ret-nnHn.iiuliT de proHltr Af 
f elle excellente tieeasifn de ennnaître les alislen- 
t iniiiiistc», afin de le« e\ci(rr spéei.demeiit à l'arcdm- 
|i!i?'.cmerd du di'\'iir (în ifjiie. 

\u dcnxi'Mne Innr de M-rirtin, la "•.irtoire- -cra -mi- 
venl le [>ri\ d'niie aelii.e ^iropairarido aii|.r('s des 

ai.--»<-Mt{nirfii>|o-:. 

CHAPITRE ni 

Conditions spéciales à remplir pour 8(f8 inscrit 
sur la liste électcrcle d'ure comiiuRe 

Pour a\i)ii- le ilmil d.'lii' in>eril sur la li>le éU-e- 
|!M-!d(r d'une nininuine. il i-^l nt'fes>aire, mais i! 
^^^l■^it tic l'empli!' une de^ roadilions siiiv.intes : 

1" <>i» !)ivn a\i.i)- stiii n'.ijH ;>;/<• iCcl d;«is la eoni- 
nTiiiic ; 

■•" Un Lien liniiilfi ia runiniiiiie ilepuis «.iv nv-is ; 

1>* Ou bien rire inseril au lAle «rum- de^ qnaln' 
Contributions (!irii-ir\ un ,111 n'iU- des /i/c.v/i/iou.v en 
i.aturc ; 

V (lu bien .'Im' nii-m'i'c lif ia l'aniilK- «l'un dis 
irefliitiiires ; 

r>" Ou èlro liahilanl <ii-p'^nM' de i'iriiix'.l dfs presta- 
liouâ .\ rai'-nn de iV(j.'e «m ih' !a Karilr : 

G* Ou liieii avoir lUie résidence ij|)li}.'al"iii" dans 
Il commune «-^imme fouet ion iiairo publie. 

liejVreiions eo-^ conditions une à une. 

DOMtClLE RÉEL OU RÉSIDENCE DE SIX MOIS 

17. --- I.a liste éji'i'ldi iiie i'c)ni|ii'eilil 'i'uX 
ijui ont Ifciir doinieiU> réel dans la «-(miniuiie 
<'ii y hal)itO)it depuis six mois au moins. 
(I^rdu r> avril i*^R'i, arl. l'i, Ç .".. n" t.; 
A) ~ Domicile réel 

18. — Le diiiiiieilc rëi-l esl : m. il |i- doitii.lli- d'i.ri- 
pioe, c'fil-Ji-dire h' lieu Italii!-.'- .m itit>meii( de sa 
•rtHinrili' — stiit le lieu ilii prii^ipat ClaMis«enient. 
(.Vrt. if.'.' du Code civil.j 



If), — l" Domicile d'origine. — fout Françiùs est 
f résumé avoir con>cr\é son duiiiicilc d'origine, tant 
que, au fait d'une lialiitation dans uu autre lien, il 
Il a pa-i joint l'intention de ti\er en ce lieti son priu- 
eipal élablissenicnt. (Cass., o août i8t*ti, n avril iSSf», 
'.'.- avril iS;!'» ei :'/) mars jb;-)!..) 

■■■.,. — ï Domicile au iicu du principal établis- 
sement. — Le dumicile réelesl leli.u duprincipal éla- 
ldi>si,'nienl. On (lent y réclamer son insi;ri|ition, quand 
bhii niviiïe on aurait inoim,' de six mois de rtnidence. 
l'.lurispFudenco constante de la Cour de cassation, no- 
i.'Mcrnent arril~ des .''i niar*- «t !> .ivril i#>S(î : s8 juin 
i^.'<7. ':i mars iSiis, etc.) l'ar exemple, un cnlti- 
\;deni quitte sa commune <:l vient habiter une ferme 
s"ui une aidre eonmiune, le .'i février ifi'i, 'I y ;• 
son doniirile réel et peut oiipcr son inscription le 
.', fi'vrier, dernier joui' dn .lélai pour le- réilarnulions. 
I »'.:i>-:dion , '"~ jnai - 1 ^"^1/. ' 

'1. — 3' Chang-ement de domicile. — 
T.r f lian^einenl de domicile s'opère par 
le lail d'une habitation réelle dans nu autre 
lieu, joint à l'intention d'y fixer son pMO- 
«•ipaL étaldi^semeiil . (C<ide ci\il, art. io3.i 

La preuve de l'intention de fixer dans iiti 
autre lieu <i'n principal élahlissement ré-, 
-■^ulte d'une déclaralion e\pr<'S.se, faite tant 
à la mnni^'ipidité dti lieu tpi on quittera qti'ù 
<'elle du lieu où (>n itura transféré sttu domi- 
l'ilc. l'Ciide civil, arl. lo^. i , 

A (lélaul (le ccl.k; double dc<'laralitin, la 
preuve de celle inienlion dépendra des ir 
con^lanees. (Cotle civil, arl. \oô.) 

La dviuble déclaration e?l la si-ule preuve iiicou- 
leslable, et la Cour de cassaliô:i iend de plus en plu:> 
il (oiifirmer sans discussion les .ippréciati<in? île.- 
jniir- di' paix sur les autres circonsiauci'S. Nous enîja- 
iicoio donc ^i\emeid nos lecteurs a faire cette double 
ilét laration. l'allé peut être faite mAm?. après le elian- 
venicnl efTeclif d'Iiabiiation. CCass.. i() a\ril i()io.) 

l'ar exemple, les domestiques ont obliiratoirement 
le nu*mc ckimicile que le maîtr-''. s'ils coliahilent avec 
lui (Code civil, art. 10.;)) ; les élèves des l'àolr^ uor- 
nialc> primaire^ .-uni présumés, jusqu'à pi'iu»-.- ctin- 
liaiic. aïoir abandonné leur ilemicile d'orijrir\j; et 
ii\é leur printipal établissement à rDoolc ((iiss., 
.ivril 1^7.'') : les fermiers, métayers et colons' ont 
leur diiuiicilc réel dans la '^onMiumc 011 est leur 
1 Aploitatioii (Ca^s., -8 mars -Sb<(). .\u oonlraire. les 
1 tiqilo_>és de ( In-mins de fer, les pi'ofesseurs de Kcé-is 
ou «ollcges libres, les cleii'S de ncituire. les avocats 
slai!iairi*s, les instituteurs adjoints sont présumés, }us- 
«ju'à pri'u\e contraire, axoir conscrxé Iciu' domicile 
d oii^'ine ou lein domicile précédent. 

l'ar suite de la loi de .Séparalio;i, les élè\es îles 
drands î^éminaires sont soumis au dr»')il commun et 
|.ei:»ent opler entre leur domicile d oriirine et le 
donurile rée! .m firanfl Sémin lire. (Cass., 5 axril 
1006. . • 

r -. — 4' Domicile à l'étrang^er. - Le l^rançuis 

établi hors de France peni s(> fiùre inscrire soit dans 
1.1 Commune où il esl inscrit depuis cinq ans comme 
( ont riliuable. soil dans la commu le où il a satisfait 
à la loi sur le iccrutemenl de rarmée et iienipli se, 
obi i.^' a lions militaire^ (I iTJ ilu mi juilli I ii(i"'. art. -•. 

lî) — Résidence de six mois 

•.K.. On peut léc.l.'uner îvjO inscription sur la lisle 
électorale d'inie lominme quand o.i y rùahh depuis 
xij: >ni>is au ntoiiis, avant iu rlôlurc de ia liste éhc- 
luiaie, < 'eslH-dire axant le ,'ii 'tiars (tk>i dti Ti *vri^ 



l52 



LKGISLATION ET JURISPRUDENCE CANOXIOUES ET CIVILES 



188/1, art. i4, $ l\), avant ie 31 inai pour 1G19 (Loi 
du i5 janvier 1919). 

Ainsi l'individu qui haLUcfiiil une commune depuis 
le 1" octobre njog aurait le droit de s'y faire inscrire 
fur la liste électorale de 19 10. 

Le logemient en garni pend.int six mois suffit pour 
constituer la résidence et aiiloris?r l'inscription. 

Le citoyen qui n'aurait ]ms, au 3i mars, les six' 
mois requis, a la faculté, pour ne pas être privé de 
l'exercice de ses droits élecfoiTiu.ï, de l'éclarner son 
maintien sur la liste de la coriimuiie où il a cessé 
de résider. fCass.. 7 avril 1009.) 

CONTRIBUABLES PRESTATAIRES 

3/1. • — La liste électorale comprend ceux 
qui auront été inscrits depuis cinq ans au 
moins au rùlo d'une des quatre contribu- 
tions directes (impôt, foncier, personnel et 
mobilier, portes et fenêtres, patentes), ou 
au rôle des prestations en nature, et, s'ils ne 
résident pas dans la commune, auront dé- 
clai-é vouloir y exercer leurs droits électo- 
raux. Œoi du 5 avril i88i, art. i/j, § 3, n° 2, 
<'t loi du 'H) juillet iqiS, art. 1®'', S 0.) Les 
contribuables actuellement inscrits, non ré- 
sidents, qui n'auront pas cinq ans de con- 
tribution, devront être rayés. (Cire. Min. di 
Tint., 9 sept. 1913.) 

25. ~- L'inscription au rôle doit e.vister en fait 
avant le /i février (5 rtt'r(7, en 1910), c'esl-à-dirc avant 
1 ' fin du délai accordé pour les récl:unations. 

La simple (pialité do propriétaire ou le seul fait 
do payer l'inipùt ne suffit pas p ir Iiii-nu'nie ; il faut 
Linscription au rôle, et cette inscription doit être 
personnelle. Ainsi, un mari ne j)onrrait i)oint se pré- 
valoir de rin<;crii>tion de sa femiTie au rôle foncier. 
Mais, 6i minime tinc suit le cliiflie de l'impôt, l'in- 
icription suffit. 

PROPRIÉTAIRES INDIVIS 

96. — Los acquéreurs en comniun d'une parcelle, 
si petite sait-elle, qui font faire la mutation de cote 
en temps utile, peuvent se faire inscrire sur la liste 
électorale et l'autorité judiciaire ne peut refuser de 
les inscrire. (Loi du ."> a>ril 18S/1, art. i.'i, S 2.) 

Par exception, ces propriétair;'; indivis ont même 
le droit d'être inscrits sur la liste électorale, bien que 
l'inscription siu' la matrice des rôles ait été faite 
sous une forme abrégée, jiar exemple <( Durand et 
consorts » ou « Durand et autres ». (Cass., iG avril 
1.SR8, 1" juillet 18S9, II juillet 189.").) 

Mais, s'il est démontre qite des acquisitions faites 
I)ar des étrangers à la conimunc ne sont qu'une ma- 
nœuvre concertée en vue de faus.^or le résultat du 
scrutin et sont assez nombreuses pour le modifier, il 
y a lieu à annulation des élections ainsi entachées 
de fraude. Cette jurisprudence, qui rompt complète- 
ment avec la jurisprudence antérieure, résulte de 
huit arrêtas du Conseil d'Etat, des 16, p6 et :,- luillct 
J909. (Dalloz r , 1911, '-', f"'.) 

CONTRIBUABLES NON RÉSIDENTS 

97. — Notons que, si l'on ne réside pas dans la 
commune et si l'on veut s'y faire inscrire sur la 
liste électorale au titre de contribuable, il faut mani- 
fester expressément son intention d'y exercer ses 
droits électoraux 

L'inscription ne peut être, dans ce cas, réclamée 
que par Véleeteur lui-nûme ou par son fondé de j)OU- 



voir muni d'une procuration sous seing privé sur 
papier libre et non soumise à l'enrea^istremeot, ou 
t! une simple lettre avec signature légalisée (dass. 
civ., 26 avril .'89-!, aff. Cougaud.) 

Le contribuable déjà inscrit sur la liste conserve 
le droit d'y demeurer, sans avoir à faire aucune 
déclaration, alors même qu'il ;iurait cliangé de domi- 
cile; s'il est indûment rayé, sa réinscription peut 
être demandée soit par lui, soit par un tiers éfecleur 
:jans mandat. (Cass., 11 avril 187-.) 

FAMILLE DES PRESTATAIRES 

28. -^ Sont également inscrits, aux 
termes do cette disposition, les membres de 
la famille des mêmes électeurs compris dans 
la cote des prestations en nature, alors 
même qu'ils n'y sont pas personnellement 
portés, — et les habitants qui, en raison de 
leur âge et de leur santé, auront cessé d'être 
soumis à cet impôt. (Loi du 5 avril 188 î, 
art. i4, § 3, n^ 2.) 

Cette faveur de la loi se restreint aux personnes; 
tenant aux -prestataires ))ar les liions du sang, et 
cnoire faut-il que le nouibre deo journées imposées 
au chef de maison prouve .que tous ceux qui réclament 
l'électorat sont compris dans !e lôlc sans y être 
iioiiiinés. 

■M). — Pour réclamer leur inscription sur l.i liste 
électorale, il faut ([u'ils aient, avant leur maladie ou 
avant l'âge de soixante ans, qui entraîne la dispens.; 
des i)re-tatio;i,;, figuré sur ie rôle des prestations 

FONCTIONNAIRES PUBLICS 

3o. — La li'^te électorale comprend ceux 
qui sont assujettis à une résidence obliga- 
toire dans la commune en qualité soit de 
ministres des cultes reconnus par l'Etat, soit 
de fonctionnaires pid)lics. (Loi du 5 avril 
i8S/i, art. i.'i, S 3, n° /,.) 

,Toui^seIlt sMds de ce bénéfice les fonctioiinain-s de 
l'Ktal. 

La loi du 9 décembre 190O sur la Séparation des 
Kglises et de l'I'tat a eu pour résultat de rendre cet 
article inafiplicablr aux minisires du culto (Cass. civ., 
9(1 mars et '.'< avril 190O) et de soumettre ceux-ci au 
droit commun. (Voir n"* 17 ."» 99.) Comme tout 
citoyen, un curé ou un viciirc peut invoquer le 
domicile réel, alors même qu'il n'aurait pas six 
mois de résidence. (Voir 11' 20.) 

Les agents assermentés des Compagnies de cho- 
niins de fer sont seuls considérés comme fonction- 
naires jiublics. (Cas?. Req., 23 nov. 187! ; Ch. ci\., 
■j^ avril 18S0, 7 mai' iSS3; 12 juillet 1893.) 

Aucune durée de résidence ne leur est imposée : 
ils peuvent demander leur inscription quand bien 
nièiue leur nomination serait faite le o février, Veille 
du jour où expire le délai légal des réclamations. 

lis doivent justifier, par un certificat de la mairie, 
de leur radiation sur la liste de la commune où ils 
résidaient précédemment. 

Ils doivent être inscrits .dans la commune ou dans 
la sectioîi où ils habitent effectivement, et non dans 
celle où ils exercent leurs fonctions (Cas?., i5 juin 
i885) : c'est en inscrivani illégalMiicnt en bloc 
tigenls de police, facteurs, cantonniers, professeurs, 
dans la commune ou la section où ils exercent, que 
certaines municipalités parviennent A fausser les élec- 
tions. C'est donc un point très important à sur- 
veiller. 



LEGISLATION ET JURISPRUDENCE CANONIQUES ET CIVILES 



l53 



Ils- peuvent rester inscrits à leur domicile d'ori- 
gine ou sur la liste d'une commune où ils sont con- 
tribuables, à la condition de deniinrler leur radiation 
dons la commune de leur résidence obligatoire. 

MILITAIRES 

3i. — Les militaires en activité seront 
portés sur les listes de la commune où ils 
étaient domiciliés avant leur départ. (.Décr, 
organ. du 2 févr. i852, art. i4-) 

32. — Les militaires et assimilés de tous 
grades et de toutes armes des armées de 
terre et de mer ne prennent part à aucun 
vote, quand ils sont présents à leur poste 
ou dans l'exercice de leurs fonctions. Ceux 
qui, au moment de l'élection, se trouvent 
en résidence libre, en non-activité ou on 
possession d'un congé peuvent voter dans 
la commune sur les listes de laquelle ils sont 
régulièrement inscrits. Cette dernière dis- 
position s'applique également aux officiers 
et assimilés qui sont en disponibilité ou 
dans le cadre de l'éserve. (Loi du 3o nov. 
1875, art. 2, et loi du i5 juill, 1889, art. 9.) 

Il faut entendre par congé « une autorisation régu- 
lière d'absence rfc plus de trente jours, » (Cire, du 
ministre de la Guerre du 2.\ février 1876 ; décrets du 
j" déc. 18S8 et :;6 fcv. i^Sg) 

DISPARUS — RÉFUGIÉS 
ALSACIENS-LORRAINS 

De la discussion à la Chambre dos députés, et 
surtout des déclarations assez confuses et embarras- 
sées de M. Pams, ministre de l'Intérieur (/. O. du 
i*"" janvier .1919), se dégagent seulement, d'une 
façon à peu près certaine, les conclusions pratiques 
suivantes. Sur tout le reste, le ministre a prié la 
Chambre de faire confiance au gouvernement et de 
lui laisser le loisir de trouver la solution pratique. 

33. — DISPARUS. — Ceux qui étaient inscrits 
avant la guerre devront être maintenus et ceux qui 
ont en 21 ans depuis devront être inscrits sur la 
liste électorale. 

Mais ils seront inscrits sur une liste spéciale, cha- 
cun avec la mention « disparu », afin d'éviter que 
des électeurs malhonnêtes n'utilisent leurs caries 
électorales et ne les fassent frauduleusement voter. 

— De plus, les disparus ne compteront pas dans le 
chiffre des « électeurs inscrits ». 

Ces deux dernières mesures sont d'autant plus 
importantes que le nombre énorme des disparus 
civils et militaires (4oo à .îf;.") 000, chiffre"donné à la 
Chambre) pourrait suffire à déplacer la majorité 
réelle et à fausser les scrutins. 

Il y aura donc lieu de veiller d'une façon spéciale 
à ce que les mairies portent bien les disparus sur 
i;ne liste spéciale et fassent suivre chacun de leurs 
noms du mot « dhparu ». 

34. — REFUGIES. — Ils ont la faculté de se 
faire inscrire soit sur la liste électorale de la com- 
mune où ils sont réfugiés, soit sur celle de la com- 
mune d'où la guerre les a chassés. Mais le maire 
de la commune pour laquelle ils optent ou, à 
défaut de maire, le préfet du département, est en 
droit de leur réclamer un certificat soit de jadia- 
lîon ou de demande de radiation, soit de non- 
inscrijition dans l'autre. 

- Tout soldat encore mobilisé, originaire des pays 
envahi», a dû ou doit recevoir avant le 5 avril, par 



l'intermédiaire de l'autorité militaire, une littre ou 
carte à talon qui lui pprmeltra d'écrire au maira de 
la commune où il voudra être inscrit et même, s'il 
le désire, de désigner un mandataire chargé d'as- 
surer et de surveiller son inscription. Le maire devra 
lui envoyer un reçu de cette lettre ou carte. — 
Nous ne saurions trop recommander d'exiger ce reçu 
et de désigner im mandataire sûr. 

35. — ALSACIENS-LORRAINS. — Interrogé sur la 
revision des listes électorales en Al=ace-Lorraine, le 
ministre a invoqué son incompétence et 1 impossi- 
bilité de rien régler avant que le sort de nos pro- 
vinces reconquises ne soit officiellement fixé par la 
signature des préliminaires de paix. 

Cependant, il a laissé entendre que les hauts com- 
missaires prépareraient officieusement, en attendant, 
la constitution des listes électorales. 

PEUT-ON ÊTRE INSCRIT A LA FO'S 
SUR LA LISTE DE PLUSIEURS COMMUNES? 

36. — Nal ce peut être inscrit sur plnùeurs 
liste» électo'-ales (Loi du 29 juillet ioi3, art. i", 
S I.) L'inscription de fait sur plusieurs listes, qui 
permettait au liénéficiairo de c-es inscriptions de voter 
la même année dans plusieurs commîmes pour des 
élections distinctes, est donc désormais interdite. 
Toute personne (que ce soit l'intéressé ou un tiers) 
qui aura réclamé et obtenu l'inscription du mémo 
citoyen sur deux ou plusieurs listes sera punie d'un 
mois à un an de prison et d'une amende de 100 h 
I 000 francs. (Loi du 29 juillet iijiS, art. i'", S 5, et 
Décr. org. du 2 février i8.')->.} 

Pour supprimer les inscriptions multiples actuelles 
et futures, la loi confère aux mures et à tous les élec- 
teurs un droit nouveau. 

Lorsqu'un citoyen est inscrit sur plu- 
sieurs listes électorales, le maire ou, à son 
défaut, tout électeur porté sur l'une de ^^ 
listes, peut exiger, devant la Commission de 
revision des listes électorales, huit jours au 
moins avant leur clôture, que ce citoyen 
opte pour son maintien sur Time seulement 
de ces listes, (Loi du 29 juillet 191 3, art. i"", 
§ 2.) 

La clôture des listes ayant lieu en général le 
01 mars, il résulte de ce texte que cette demande 
du maire et des électeurs ];out être produite devant 
la Commission même après le /i février et jusqu'au 
is mars (Cire, du min. de Tînt, du 9 sept. if)i3), jus- 
qu'au 22 mai, en 1919. 

Au reçu de celte demande, la Commission de revi- 
sion doit adresser au citoyen inscrit sur plusieurs 
listes une lettre rccommand''-: \e mettant en demeure 
d'opter dans les huit jours jMDur une seule et unique 
liste. Si, huit jours après cette mise en deni'^ure, l'in- 
téressé n'a pas opté, celui-ci sera maintenu sur 1» 
liste de la commune ou section de commune où il 
réside depuis six mois au moins et sera rayé d'of- 
fice des autres listes. (Loi du '.-.g juillet igiS, art. i", 
i 3.) Les réclamations et contestations à ce sujet sont 
jugées, comme toutes les autres concernant la listc< 
électorale, par la Commission municipale ; en appel 
par le juge de paix ; enfin, par la Cour de cassation, 
en tenant compte naturellement de la prolongation 
des délais nouveaux accordés pour la mise eu demeure 
et l'option. (Cire, du min. de Tint., 1) sept. i()i3.) Si 
donc la Commission fefuse de mettre l'intéressé en 
demeure d'optoi, ne pas hésiter à faire appel devant 
le juge de paix. 
(A suivre.) 

Louis Laya, 



DOSSIERS DE a LA DOCUMENTATION CATHOLiaUE i 



QUELQUES ACTES 
DE L'EPISCOPAT FJ{AN( AÏS 



Janvier-février 1919 



K.'i victoiie, la paix proch.iirio <jI les probl^mes 
de J'après-gufiTo inspiront iialurellomcnt la plu- 
pari des iivanift'statiojis t'piï^-jopalcs dos d<-ijx 
pi^emicrs mois de runinx; : presque loufes por- 
knt leur empreinte. 

I — La YJctoire et la paix 

Le premier sentiment e^l la reconnai««;iiKe et 
J'iiommage dus à Dieu et à Marie, auteurs 
piemiers du triomphe des armé'es alliées. 

L\ VICTOIHK PAR LE SACHE CŒUH. — 
(' Dieu sort méconnu de cette longue guerre », 
éeril à son clergé Mgr lIuMBTWjnnr, airlievêque 
<lc Besançon, 

(Jrpendan,!, cVst IhI qui a été l'arlis;)!) pri/ieipul 
ric la grande vicloire et de In <;i'ande défaite «le nos 
Kiuicmis (i). 

l!n témoigiwge de reconnaissance .nationale, 
i ensemble des évêqiies ont, en décembre et on 
janvier, béni el installé à la |)laee d'iiotmenr 
de leur catliédrale le liroiietiu national du Sncré. 
Cieiir, invitant toutes les paroisses à suivre cet 
exemple. 

Mg] Dup.ij'ic, évèquc de Quimper, à l'occa- 
sion de la bénédiction de ce drapeau, souligne 
éioqnemnient la portée d'e cet acte : 

Au Jour anniversaire de cette nativité l.ionhen- 
reiise et du liaplènje de Clovis qui en a appliqué les 
fruits à notre nation, en reconnaissance pour notre 
Irionipliante délivrance après quatre ans de guerre, 
nous nrliorons dans toutes nos églises le drapeau 
«lu Sacré Cœur, en armoriant de son image sainte 
notre drapeau national pour que' les deux ne fassent 
'(,u un. 

.X.iiis le voulons de toute notre âme, et il nous 
semble que Dieu le veut encore plus. Celte guerre 
pour la patrie a fait éclater l'infinie bonté du 
Christ pour nous el montré largement, croyons- 
j)0us, notre hun)We affeclii.m pour lui dans la vie 
et dans la mort. Autant qu'il est en notre pouvoir, 
nous voudrions lui, donner notre nation fout enticre 
avec ses chefs. \_ 

Aueun peuple ne s'étonnera <|uc la France, dépo- 
sitaire principale de la dévotion au Saci-é Ceeur et 
bénéficiaire privilégiée des grâces qu'elle apporte 
aux hommes, consacre à ce divin Cœur ton Sme 
et son drapeau. Fasse le ciel que, de nos églises, 



(i) Sem. re\. Besançon, o- i- 



ce diapeiiu conqui'Tc peu à peu à Notre-Sei(^eur 
les âmes encore hésitantes ou incrédules ! Vegiita 
rcijis prodeunt. 

Ce sera un fier drapeau, rrics Frères. Vous mettrez 
dans ses plis tous les exploits de vos soldats Aré- 
tiens. Sortis du Cauir de Jésus qui les inspir», iit 
méritent de retourner à lui pour lui rendre hoiM- 
mage. Ils ont eu pour tén)oins les anges et tes 
hommes : speclaculum facli anf/dis et h/imiittbfif. 
Ils demeureront une des splendeurs <le l'histoire (r). 

Plus loin, le prélat énumèrc les bienfait répé- 
tés et merveilleux do Dieu au cours de o«stt« 
guerre : 

Mais ce que je veux redire, c'est que, atèmc 
ineonqilète, l'union sacrée a élé une sorte de 
miracle ; la succession des hommes d'Ktit ai.i poa- 
Vfjir, le choix heureux des chefs militaires, t'e«- 
prit de combat, d'endurance et d'effort pro!e>ng-é 
pendant plus de. quatre ans, l'offrande répélAî des 
milliards pour la défense nationale, l'entrée en 
scène de chaque nation alliée à l'heure prffv^Jen- 
tielle, l'harmonie maintenue entre tant de peuples aux 
intérêts divergents groupés pour une action romniwne. 
semblent aussi merveilleux à qui les étudie de prèr- 
que le rythme imppcc4îble des victoires finales tant 
admiré de tous les juges militaires sans csceptvjn. 
Au drapeau, faites figurer ces grâces (a)." 

Dans le môme sentiment de gratitude, 
Mg^r GfcRMATN, archevêque de Toulouse, ret»nj- 
raande, depuis plusieurs mois, à Ions les évêqne^ 
el , par eux, aux catholiques du monde cntica'. 
l'MMivre du V(Ku d'une basilique du Sacré Cœur 
à .léTusalem, (( qui a pris naissance à Toulouse » 
et r< réalisera pour le monde, en ce moiXMint 
bouleversé, ce que Montmartre est pour . la 
Fiance ». 

\]n grand nombre de Semaines r/iUgi^Nucs 
font éolvo ik cet appel, notamment Bev. r.oth. 
de Tmyes, iS, i. 19. 

D»; son calé, .Mgr Iabul: ordonne la c<wi- 
slruction à Mars^jille d'une église du Sacré- 
Cieur (3) pour riemercier Dieu de la victoire et 
perpétuer, par la Messe quotidienne à leur intei*- 
tion, le souvenir des soldats morts pour l.i 
France. Cet édifice remplaccna la première églî» 
du monde dédiée, en 1738. au Sacré Cœur par 
Mgr de Beiznnce et démolie plus tard par la 
i^évolution. (Croi-x, 7. i. iq.) Une décision ana- 
logue avait été prise antérieurement pour Lyon 
par le cardinal Skvin, et confirmée par le c-ar- 
(îinal Maurin. 

RF.CONNAISSANCE A MARIE. — NN, SS. les 
évèques ont asso<:ié leurs diocèses au triduuflfi 
solennel prescrit par Mgr Schaepfer, pour céAv- 
brer le sôixaulcnaire des Apparitions de Notre- 
Dame de Lourdes. La lettre de l'évèque de Tarbés 



(i) Sem. lel. Quinipei-, .^. i. 19. 
(2) Ibid. 

(.^) Celte œuvre est confiée à l'apostolique oi*cé 
de Saint-Adrien, Prado, Marseille. 



DOSSIERS DE (( LA DOCUMENTATION CATIIOLU^UE •) 



lOO 



iail ivssortir le cnt;i( l'-r." patrioliquc do cctlo 
jnnniffsLilioa : 

Le iTiofif !•» lo l)iil ijo rotli? réri-monic, cV'St toiil 
^'iihMji'it <lo n;iiicrcier J.i '!>«•* Sainte Viorar*", dont 
la toule-piiissante inlercessioo a obtenu Je Dieu !•• 
retour de ces dmix provinces au ({iron <ltî Im mère- 
patrie ; c'est ensuite <lc jjroclamor à lii face «lu 
raonilc l'alTecliun de la Fr-incc pour ces deux Clli'S 
;iniicliées de Mjn sein, il \ ;i uii demi-siècle, et 
délivrée? de l'esclavage par le triomphe de la jus- 
tice. Ce sera comme une apothéose do la mère et 
de ses filles, se retronraDl et sVmhra':>ai!t =ous les 
nnspiccs de la Vier<re Immaculée, l-^iir cmninne 
protectrice, -Reine <te« Victoire fiV 

IIOM-MAHI-: Al' VWiZ. — La paMoniIc de 
Miir ()i: OiuKHciKs. "'.\,*,j|jo de Vali-iK'O 'Suppl. 
de lii Si-in. /e/i;;.. '."!. i. 19), n^nd \\n vibrant 
homina^'c au rôle palern-l de R-noît XV p<'ii- 
danl <?» après la gin r:<'. C'est «a <;» «jtialitô <!»• 
père qui-, dan? *on di«oui«. do Noël lOi'^ î"' 
Sacré <lolU>ge, il appelait lo? bt-iiédictioii<i do 
l'Esprit- Sa inl sur k Congre? «l*?? peuples pour la 
jwix ol y joignnit 

le ferme propos d'a-«^iircr aux é<|uitaLle? déci- 
sions du Conprc' monilial l'appui de Notre pouvoir 
parmi les Rdèle-;, afin «pic. comme Nous ivons par- 
tout di- lidèles. (larloiit aussi suit facilitée, par le 
ministère de Notre Palcrnilé. l'observation des déci- 
sions qui seront prises pour donner au monde une 
paix ju'-tc et durable. 

^ A riieui'e où se pré^vire ie remaaieruont de la 

carte du monde, à Thcure oii nos intérêts primor- 
diaux, comme ceux de fous les peuples, sont en 
jeu, Serions-nous assez insensés pour commeltic 
ï'impardonnahle faute de repousser l'appui que nous 
offre le Chef de 370 millions de catholiques répandus 
dans le m^>nde entier ? Et nous qui avons si héroï- 
quement combattu, qui avons enduré de .«i liorrible^ 
souffi-ances <t xersé tant de sang pour la cause 
immortelle de la justice et. du droit, continuerons- 
nous à houiler celui qui en est, sur la terre, le 
représentant divin et le plus ferme soutien ? .Serons- 
nous assez fous pour nnus obstiner dans notre aveu- 
jïlement, U'^lre inconscience cl nos rancune^ ? (-i^ 

nO.NNi:i P. AUX MORTS. — Mgr Cimsty. 
livJKjue do Verdun, prévoit l'éroctioi), sur l'eiu- 
placenjçnl <\o la chapolie Sainte-Fino, d'où- la vuo 
embrasse, les principaux champs de bataille do 
Verdun, d'un monument commi-mnrafif en 
fornio de croix de guerr<", où seront inscrits 
les noms de Ixmis les tués sans exception, et 
recueillis les ossements do tous le* inorU ano- 
nymes. Ou évalue à un million lo. nombre de 
ceux qui sont tombés sur la terre lorraine. 
{Croix, 20. I. 19; Pi'tit Parisien. p:>. 2. 19.) 

Plusieurs évoque*, notamment ctnix d'Or- 
léans et Nantes (S«;m. relt^., I. 3. 19), euvisagi'Ut 
l'apposition, sur les mura do toutes les églises, 
de plaiiucs do marbre et de bronze j>ortant en 
lettres d'or les noms do tous les morts de la 
paroisse tombés au cliarap d'honneuj'. Mgr Te- 
non, évèqui: de Moulins, se prononce en faveur 
du maibro gren-at, dont la couleur rappelle le 
sang versé par nos héros, de préférence au blanc, 



(1) CroiJ-, 25. 1 19. 

(j) Sem. rel. Valence (si»pplcDi«ul) , j5. 



19- 



réservé aux ex-\oto.«. et au noir, consacré aox 
morts ordinaires. {Croix, i"'. i. 19.) 

Mgr DteAm: demande l'élabliss^'Uient d'un 
livre d'or. {S^m. rcliij. ie Quinrpcr. 7. 2. 19.) 
I. 'évoque d'Arras, do même que tous les évAqucs 
de B4?lgiqiio 'Criùr. ">. 1. 19t. invile son elergé 
à pnpjuvr !«••< éléments d'un iiislorique local de 
la guerre. iSem. reUtj. d'Arros . to. 2. 19.) 

POUR LES DÉMOBILlSl-S. — U démobili- 
sation a suscité de nombreux actes de l'épiscopat. 
Tous les évêques saluent avec joie le retour des 
prêtres soldais démobilisés et leur font l'appli- 
cation paternelle du Décret Redeuntibus de la 
S. C. Consistoriale. 

S. Eni. le cardinal de Cabrières préconise 
l'institution d'une '< i'èle du retour » en l'hon- 
neur de tous nos soldais démobilisés : 

Pourquoi donc, dans nos paroisse?, «^iiand la 
ilémohUisdlir.n y aura ramené les soldats de la 
« grande guerre », avec leurs aumôniers eu leurs 
infirmiers ; pourquoi MM. les curés hésileraient-iis 
à instituer ce que l'on pourrait appeler « la fête 
du retmu- » ? Chaque paivisse, et, dans la paroisse, . 
chaque famille, en ime même journée, eélébn-rait la 
rentrée de ceux que l'appel de la France lui avait 
enlcTés. 

Il y aurait place là pour un rapide tableau des 
épreuves endurées, des actes de courage el de 
dévouement accompli*, des moments de danger aux- 
quels on a échapt>é, et la ménK)ire se graverait, 
dans l'esprit «les jeunes enfants, de ce que leurs 
pères ou leur- frères aînés ont fait potir la patrie, 
au coui-s de ces quatre années. 

Echappés à de si t«*nibles périls, les soldats de 
Ktii à 1018 auraient luie nouvelle occasion de 
remercier Dieu de la protection qui 'es aurait 
accompagnés et ramenés sains et saufs à leur foyer. 

Et cette fête du rt-lonr, eu appelant le plu? grand 
nombre des paroissiens au devoir de la r«iconnais- 
sance, n'aurait rien de pénible pour les familles 
iiuxquelle? l,i moit iunait tnlcv i un fils, un frère ou 
quelque pareid; le lnjnheuc de^ uns ne serait pas 
une offense au malheur des autres : les souvajirs 
conseï veraicnl leur caractère (i). 

Ce sont des A.*» in» fions d'anciens eonib<Ulan(s 
que NN. SS. r,v«;TKi,. de Tuile, et Gibibr, 
de Versailles, voudraient voir surgir et perpé- 
tuer le lien outre les démol>i!isés : 

Nos héroïques soldats rentrent chez eux ti^us les 
jours. Vont-ils demeurer isolés, sans conlaet avec 
IcTu-s fi-èret d'armes ? X'éprouvenmt-ils pas Je 
besoin de se voir, de -'entretenir, de défendre leurs 
droits, ceux de Icuin camarades, ceux des veuves 
et des orphelins? 'Laisseront-ils tomber le souvenir 
des héro-î morts au champ d'honneur ? Non, sans 
nid doute. Déjà ini grand courant <le groupement 
«e dessine. 

Pour toutes ces raisons, les anciens combattants 
doivejit être groupés en associations paroissiales, 
fpii iKiurront devenir une force puissante pour la 
rénovation sociale et religieuse de notre pays. Le 
prêtre en sem partout l'organisateur et l'âme. S'il 
a été soldat lui-nu'me, il entrera dans le groupe- 
ment" avec tout le prestige que ce titre lui conférera. 

Certaines cérémonies périodiques pour tes associés 
eux-mèmc: et pour les victimes de la guerre seront 
le lien religieux du groupement. 



(i) Ser;i. rel. Monipellier, 11. i. 10, 



ic6 



DOSSIEllS DE « LxV DOCUMENTATION CATHOLIQUE )) 



Dans les paroisses importantes, les veuves de la 
guerre peuvent et doivent être aussi groupées en 
association paroissiale spéciale. 

Il s'agit lu, bien certainement, d'une œuvre 
urgente (i). 

LE SALUT A I.'ALSACI'. — Dans sa réponse 
à l'adresse du clergé d'Alsace, S. Em. le car- 
dinal Amette, archevêque de Paris, manifeste 
la joie du clergé de France de lui ouvrir non 
seuiomcnt ses rangs, « mais ses bras et son 
cœur », « comme à des frères longtemps dis- 
parus, mais toujours et d'autant plus aimés ». 

Puis il ajoute : 

Nous en avons la confiance, les épreuves que 
nous avons connues vous seront épargnées. La 
France se fera un devoir de justice et d'honneur de 
tenir les promesses que vous ont faites solennelle- 
ment, en son nom, ses plus hautes autorités civiles 
et militaires : « Vos libertés, vos coutumes, vos 
traditions, vos croyances seront lespectées. » (a) 

LES DROITS DE LA FUANCE EN SYRIE ET 
EN PALESTINE. — Nombreux sont les évoques 
qui adhèrent à la magnifique lettre du cardinal 
Maurin, archevêque de Lyon, revendiquant les 
droits de la France sur la Syrie et la Palestine. 

Parmi eux, citons Mgr Leyiwud, archevêque 
d'Alger, dont la lettre rappelle un précédent 
décisif : 

En 1878, le Coj;igrès de licrliii disait, art. 62 : 
« Les droits acquis à la France sont expressément 
réservés, et il est bien entendu qu'aucune aiteinte ne 
saurait être portée au statu quo, dans les Lieux 
Saints. » Ne serait-ce pas monstrueux qu'un Con- 
grès tenu, en pleine victoire, à Paris, à Londres 
ou ailleurs, nous arrachât un privilège que nos 
plus irréductibles ennemis nous reconnaissaient 
même après nos désastres de ib'jv ' (3) 

La Documentation Catholique se réserve de 
revenir longuement sur cette question. 

POUR LES DIOCFlSES ENVAHIS. — Dans un 
grand nombre de conférences et • d'interviews, 
Mgr Chollet, archevêque de Cambrai, auquel 
son énergie dans la défense de ses diocés;ùns 
contre les exactions et les crimes allemands a 
valu plus de quatre années de séquestration dans 
son i^alais épiscopal, puis l'exil en Belgique, a 
fait le récit des souffrances cruelles subies par 
lî» population. Citons ces courageu;es ven- 
geances et protestations véritabliement prophé- 
tiques adressées dès le 2G mai 191 7 au kaiser: 

Sire, 

Les larmes et les malédictions d'un peuple sont 
très lourdes. Votre Majesté ne voudra pas en faire 
peser le poids ni sur sa dyiPistie ni sur son Fmpire, 
si elle juge que par-dessus toutes les conventions il 
existe des principes et des lois qu'on ne peut ni 
dénoncer ni abroger, comme sont les lois de justice 
et d'humanité, le principe de priorité du droit sur 
la force. Violés, ces principes et ces lois se vengent. 
La personne comme la propriété, môme de l'ennemi, 
sont sacrées. Qui foule leurs droits aux pieds, aide 
à l'ascension de la démocratie et du socialisme que 
cette guerre a déjà tant fait monter au détriment 



(i) Sem. rel. Tulte, 7. 2. in- 

(2) Croix^ 4. I. 19. 

(3) Scm. rel. Lyon, 17. i. 19. 



des anciennes formes de l'autorité et de la vie 
publique... (i) 

NN. SS. DE La ViLT.LKAfŒL, RUCH, JCLIEN Ct 

FoucAUi.T (Amiens, Nancy, Arras ct Saiut-Dié) 
font appel à la charité de tous les fidèles fran- 
çais pour la reconstitution des églises, des pres- 
bytères, des écoles libres et des œuvres, dévastés 
ou ruinés par la guerre. (Croix, 3. i. 19 ; Sem. 
rclig. de Saint-Dic, 17. i. 19.) 

Il — Les fruits de la guerre 

Quelles leçons, quels fruits devons-nous tirer 
de la guerre ? Tel est le sujet principal do la 
plupart des lettres pastorales de Carême déjà 
parues et de divers autres actes épiscopaux : 

LE ROYAUME DE DIEU. — Dans sa lettre 
pastorale (Bull, relig. de Beauvais, 22. 2. 19), 
Mgr Le Senne définit ce qu'est le (c royaume de 
Dieu » et ce que chacun doit faire pour assurer 
son avènement en lui, dans la famille ct dans 
la nation. 

Jésus-Christ doit aussi régner sur les nations. II 
en est le maître à un double titre : droit d'héritage 
et droit de conquête. Les nations modernes mécon- 
naissent ces droits. Elles frémissent d'indépendance 
vis-à-vis de Lui. Celte attitude est blessante pour 
le Cœur de Dieu ; elle constitue pour les nations 
un danger de mort. Si Dieu ne règne pas sur elles, 
elles se laissent aller bien vite à la satisfaction de 
leurs penchants égoïstes. C'est alors la guerre des 
peuples avec ses malheurs incalculables. Nous venons 
d'en faire la cruelle expérience. 

Aux nations comme aux individus s'applique la 
parole du Christ : « Cherchez avant tout le règne 
de Dieu et sa justice, ct le reste vous sera donné 
par surcroît. » A celte iruvre nous pouvons et 
nous devons contribuer. Au lieu de pactiser avec 
des doctrines qui, sous prétexte de libéralisme, 
nient les droits de Dieu, ;ippliquon?-nous par nos 
paroles, par nos écrits, par nos actes, à créer une 
opinion qui amènera tôt ou tard un droit public 
conforme aux droits de Dieu. Dans un pays où 
l'opinion est maîtresse, c'est elle qu'il faut saisir 
ct inodificr dans ce sens (2). 

Rétal)lir le règne de Dieu, écrit Mgr de Durfort, 
tvêque de PoitierS; quelle tàclie surhumaine ! Il faut 
refaire entièrement la mentalité populaire, car le 
lègue de Dieu, c'est racce()trition de son autorité, la 
croyance à sa vérité, la pr.itique de sa charité. 

Comme nos institutions actuelles sont loin de 
cet idéal surnaturel! Moins loin cependant qu'avant 
la guer.re, il faut le reconnaître, mais encore à 
quelle dist-ance ! (3) 

LE RETOUR A JÉSUS CHRIST. — Pour 
Mgr DE L.\ ViLi.ERABFL, évêquc d'Amiens (lettre 
pF.storale : • Le Dimanche, 23. 2. 19), « Iç 
retour à Jésus-Christ, voilà le moyen ct la con- 
dition de la résurrection religieuse, morale et 
sociale, de notre Picardie » ruinée et dévastée. 

Au point de vue social, Jésus-Christ doit 
régner. Oporlet illam regnarc. L'ordre, la 
paix en dépendent. Les terribles épreuves de la 



(i) Petit Journal, ç). i. iq. Cette lettre avait déjà 
été publiée par la Croix, l'an dernier, d'après une 
communication de Mgr O'ùlliet, évêque de Limoges. 

(a) Bulletin rel. Beauvais, 22. 2. 19. 

(ci) Libre Parole, 2, i, 19. 



DOSSIERS DE (( LA DOCUMENTATION CATHOLIQLE )> 



IDI 



guerre et de ce malheureux dioecjc en sont un 
nouveau témoignage : 

Oh ! la grande leçon que nous enseignent ces 
ruines ! Jésus avait apporté aux nations comme aux 
individus la sauvegarde de sa loi. Par elle, il leur 
proiiietlait non la paix idéal.?, qui n'est point de la 
terre, mais l'ordre et la mesure compatibles avec 
la déchéance originelle. Il les plaçait sous le regard 
du Père qui est aux cieux, dans une fraternité dont 
la garantie, base de la vraie Société des nations, 
réside dans la foi au Juge suprême des vivants et 
des morts et la crainte de ses redoutables sentences. 

Une fois de plus, Satan a troublé l'œuvre divine 
en abusant de la liberté humaine. Comme .jadis au 
paradis terrestre, il a poussé l'orgueil de nos con- 
temporains il se révolter contre Dieu. Les nations 
ont cru se grandir et obéir à une loi de progrès 
en s'affranchissant de son Eglise et en s'émancipant 
de sa tutelle. Elles ont fermé l'oreille aux avertis- 
sements des Pontifes romains, interprètes des volontés 
divines. Les voilà laïcisées, dépouillées de tout ce 
qui, dans leurs constitutions particulières et leurs 
relations réciproques, s'inspirait de la constitution 
chrétienne des Etats. Elles ont, en un mot, chassé 
Jésu^-Chrisf. 

Voyez le résultat et considérez notre misérable 
état. Mesurez les fruits de l'aberration de nos con- 
teniiporains. En quel temps, Nos Très Chers Frères, 
a-t-on vu couler plus de sang ? En quel temps les 
populations inoffensives furent-elles plus oppressées ? 
A quelle époque la liberté et la dignité humaines 
furent-elles pins méconnues ? On vous promet pour 
demain une félicité parfaite, au nom des mêmes 
doctrines qui nous ont amené les désastres d'hier 
et les désordres dont le monde nous offre le spec- 
tacle aujourd'hui. Ramenons d'abord la charité de 
l'Evangile dans le cœur des hommes, fondons sur 
elle l'union des classes et des citoyens ; prévenons 
les litiges au sein du pays et les conflits .':vec les 
étrangers par une sainte passion de la justice qui 
nous en fera les apôtres ; en un mot, mettons-nous 
à l'école de Jésus-Christ comme les humbles Gali- 
léens, assis sur l'herbe de la montagne, autour de 
lui, pour entendre le secret des béatitudes de Thu- 
manité régénérée (i). 

Après avoir flénoncé dan^ l'ignorance reli- 
gieuse, la neutralité de l'école publique et le 
Iflïcisme les causes qui ont empêché le retour à 
Dieu occasionné par la guerre d'être plus com- 
plet et plus durable, Mgr Rumevu, évoque d'An- 
gers, dans sa lettre pastorale (Sem. rcUçi. irAn- 
<jers, 23. 2. iq), indique ks remèdes : l'action 
du ministère pastoral, la conservation et la re- 
constitution de la famille chrétienne et la for- 
mation d'élites dans les paroisses : 

De là vient qu'il est tout à fait indispensable de 
grouper, dans les paroisses, des élites — élites de 
jeunesse, élites d'hommes mûrs — qui ne craindront 
pas de s'affirmer et qui se montreront inaccessibles 
aux pusillanimités du respect humain ; caractères 
vigoureusement trempés, qu'on trouvera toujours 
prêts à se dévouer, à se dépenser lorsqu'il s'agira 
de la gloire de Dieu et de la cause du bien. Le 
nombre, dès le début, en sera peut-être restreint ; 
il croîtra comme tout ce qui est une force. Exclu- 
sivement placés sur le terrain religieux, en dehors 
et au-dessus des partis, ces éléments de l'orffanisa- 
tinn catholipie, paroissiale d'abord, puis cantonale, 
puis diocésaine, deviendront ime armée p^cifiaue, 
qui im>posera le respect et, au besoin, tiendra tête 



(i) Le Dimanche, aS. 2. lo- 



à l'ennemi pour faire prévaloir les droits de 
l'Eglise (i). 

« SEIGNEUR, DONNEZ-NOUS DES SAINTS 1 » 
— Ce mot de Lacordairc résume la pastorale de 
Mgi- DE CoRMONT, évêquc d'Aire, sur « Dieu 

d'abord et puis la France ! » N'en détachons 

que ces deux fragments ; 

Ecoutez vos pasteurs, groupez- vous, organisez- vous: 
la seule force vraie, celle qui demeurera, alors que 
les trônes chancellent et que le monde semble entrer 
dans un immense chaos, la seule force toujours 
vivante et toujours féconde est celle de la religion 
chrétienne, de l'Eglise catholique. 

Des saints ! Il ne faut pas aujourd'hui des intel- 
ligences se laissant aller à tout vent de doctrine. 
Il ne faut pas des cœurs partagés entre Dieu et 
le monde, qui ne connaît pas Dieu ou qui le méprise. 
Il ne faut pas des volontés faibles ou indécises, 
.aujourd'hui, les vertus médiocres ne suffisent plus. 
Il faut des âmes héro'îques comme héroïques ont 
été sur le champ de bataille les grands cl nobles 
défenseurs de la patrie. Du courage, de la valeur 
et du caractère I Voilà ce qui ramènera les âmes 
dans la bonne voie et fera la France grande et res- 
pectée : Dieu. Dieu d'abord 1 (2) 

LE RESPECT DE LA LOI MORALE. — 
L'évêque de Laval, Mgr Grelltf.r, dans sa ffas- 
torale, examine les conditions du rétablissement 
de la paix générale, intérieure surtout. Parmi 
les dangers qui la menacent, il flétrit vigoureu- 
sement la violation des VI° et VII® commande- 
ments de Dieu : 

Et pourquoi n'insisterions-nous pas sur les trans- 
gressions du septième commandement de Dieu ? 
Elles se sont multipliées à l'arrière avec des con- 
séquences peut-être plus funestes qu'au front. Il 
n'est bruit partout que de profits exorbitants faits 
à l'occasion des besoins extraordinaires des armées, 
ainsi que des refus de payements dus en conscience. 
Il n'est bruit que de dettes reniées. Le .-ens de la 
propriété légitime et le respect qu'on lui doit ont 
manifestement baissé. L'ancienne équité ne sait plus 
se reconnaître dans les échanges commerciaux et les 
prix exigés par des gens trop habiles, et en parti- 
culier elle ne se reconnaît point dans le système 
de surélever au delà de toute limite raisonnable le 
prix des denrées, des produits de la terre et du tra- 
vail les plus nécessaires à la vie. Est-il possible 
que les bénéficiaires de telles manœuvres s'attri- 
buent néanmoins- à eux-mêmes un brevet d'hon- 
nêteté ? Et qui ne voit qu'on ouvre ainsi la bar- 
rière à la violence de gens sans aveu, qui, ij;norant 
lois et règles de justice, accapuoront. saisiront 
toutes choses à leur portée et sans remords ? Que 
d'aussi coupables pratiques se propagent, villes et 
campagnes deviendront la proie des plus andacieiLX 
ou des plus rusés. 

Vous donc, catholiques éclairés de ce diocèse, 
tenez ferme à la loi divine. C'est Dieu qui nous 
dit : « Tu ne seras pas impudique. Tu ne seras pas 
voleur. » C'est de sa part que l'.Vpôtre déclare : 
c( Ne vous y trompez pas : ni les impurs, ni les 
avares, ni les voleurs ne posséderont le_ royaume de 
Dieu . n Si quelnu'un est tombé sou« cet nnafbème, 
qu'il répare ses larcins par des restitutions loyales ; 
qu'il se dégage du vice par le repentir et par la con- 
fession. La catastrophe finale d'une nation serait 



(i) Scm. rel. Anqers, 23. 2. iç). 
(?) Sent. rel. Aire, 2r. 2. 1.9. 



i58 



DOSSIERS DE « LA DOCUMENTATION CATHOLlôCE » 



toute proche si les commandements de Dieu, e.'sen- 
tie41enien? liés ù l'ordre naturel, ne compUiient plus 
dans la vie du grand nombre. Nulle politesse, nulle 
délicatesse, nulle éléfrance ny suppléent. Ne le voit- 
on pas dans luie époque où le« plus lirillants des 
hommes du monde .sont dans l,o.>urnn() de en- les 
plus st>upçonnés d'injustice cl li'inimoralité i'... 

... Ceux d'entre nous qui s^ont demenrés riches 
ou le sont devenus en ces quatre dernières années, 
qu'ils accomplissent les devfiirs imposés au\ riches 
piir .\otrc-Seif,'neHr Jésus-Christ, innlti|>liant leurs 
aumôric»s aux pauvres et leurs dons aux 'inj\res de 
bienfaisance et de miséricorde, soutenant par leurs 
subventions le rullt paroi'-sirtl, les écoles et les 
instilnlÏDns catlifiliques (i). 

.'VN. SS. BEHTHOt.N (\utun), lUi (JlBEKOLES (Va- 

iencc», aKirent l'otlcutiou des curés et confes- 
TSeur* sur un tlmoir ilc conscioncc que quelques 
fidèks sç'iaieiil tentés d'oublier trop fucik-ment : 

On sait que, vu les circonstances actuelles, les 
dispositions législatives ont été prises eu faveur des 
loc-ataircs qui bénéficient d'un moratorium pour le 
paycnieul de leur loyer. 

Cette mesure, inspirée par him; louable pensée 
d'équité, tend à être transformée en un déplorable 
.ibus par certîiins locataires, qui, ]iarfaitemcnf à 
niême d'acquitter le prix de leur loyer, s'abritent 
derrière la loi \nnn- refuser de le faire, ;u n)oiii- 
quant à présent . 

Une telle ruatiièic d'afrir lèse, quelquefois très 
irravement, les intérêts des pi'opriélaires, <pii ont, 
eux auKsi, des droits à saiiveparder, des tliarj.'!- 
à 9upp(>rt«'r, des ohlif^'ations à remplir. 

Elle blesse la vertu de justice, "sinon la b-f-'alilé. 

La conscience ici est plus exineanlc que la loi, 
et ei(<' oblipe à se libérer vis-â-vis de leurs pro- 
priétaires les locataires qui le peuvent sans grave 
Inconvénient, à plus forte raison eouv f(ui oilt pour 
le faire toute facilité péctmiairo <-A. 

^ CEliX QiriL lAl.T \Vll\. -- Mgr Gimi;i;, 
é\'cquc' de Versaille-si, qui vient de faire païaîhc 
un nouveau volume, Patrie, où il iuviU> tous 
les lK>n« citoyeas à nous foire une France <( or^a- 
nis& », « vivante », rayonnante )i, « unie ». 
« catiioHque », continue infatigablement, dans 
la Semaine religieuse de janvier d février, ses 
dtiodas pastoiales pur « les devoirs de l'heure 
présente. ». C'isf \nie b<.'lle page d'apologétique 
alerte cl populaire, où sont successivement fia» 
gellé-s el convaincus d'inq)uissanre le« aveugles, 
Itis négateurs, les sceptiques, les sectaires, les 
arrivistes et les jouisseurs, qui Jie peuvent être, 
ni kis mis ni les autres, les reslainatcHirs de la 
î)atric. 

ili — L'action cattiollque d'après-guerre 

L'OK(;.\.MS.\TION DKS CATHOLIO» l'-'^. - 

C'est l'une des préoccupations csst-nfieiles de nos 
évêqiK's. « De tous côtés, éeri! Mgr (Jouka(.1). 
évèqu-e de Vannes, on seul ce besoin d'iuie 
action catholique, organisée non setileinenl [>onr 
la défen«e de nos droits de fintholiques, nuiis 
aussi pour la diffusion des priiK-ipe- de salut que 
posc^de l'Eglisi-, )i (Libre Porohi, G. :>. 19.) 

« Les catholiques de IVauce uxiuiquent d'oi- 
ganisation », conslale à son tour l'évêque 



(i) .S>;/i. ii'l. luival. ■<■:•. 2. ifj. 
(a) .S'en) ici. 1 o/crict-, iH. i. 19. 



d'Amiens dans son discours du nouvel an. Nouas 
l'avons déjà publié en entier (i). 

Voici le type de Comité d'action tulliolique 
adopt<î pur Mgr l'évéqn,; de Vannes : 

Ce Comité, ipil iciiipli, .• I^ifuit-n l'ureau diocé- 
sain, comprendra ipialn- Coinmis.-ious ou section»., 
qui tiendront chacune une séance par mois : la pre 
niière s'occupera des o-uvres de foi et de piété; la 
seconde, des œuvres scolaires et poslscolaires ; la 
troisième, des œuvres cliartfKdJes et sociales. A la 
quatrième ressortironf toutes les O'uvres de propa- 
gande el de défense callioliquc, el sa réunion meu- 
suelk sera la réunion i>léiii;'re du Comité (0- 

Mgr TissîF.n, évèquc de Ciiàlons. rexonstiluf. 
r « Union des honiinfs », 1' « Union de~s 
jeunes », 1' u Union di.-s leninies cbréliennes », 
r « Union Jeanne d'Are », (I exhorte *ea 
diocésains à être, « en ileliors <| au-dessus des 
partis, une vraie force i allioliqiic ». (Croix. i5. 
I. 19.) 

LA l'fŒS.SE. — « La pte-sc csl l'une di> uiiiie.s 
les plus puissantes des tenq)S modernes, c^q^able, 
coinrue celles dont t>n a fait nn si alnuulant 
usage jK-ndant celte affreuse giien-, de loiHes 
les destructions, mais aussi de ton- lis n-lèvc 
ments. » Ainsi s"cxprime le cardinal Mmum 
dans sa jxisloraie de Carême uhi :'5. ■'.. kj) 
pour Lyon, dont il est rarchevêqu<". el pour 
le diocèse de Langres, dont il était administra- 
teur apostolique. 

riap|)elanl la parole du cardinal l'ic : « lliunai- 
iicmenl pailanl, il n'y a pas de piédicafidn qui 
tienjie contre la mauvaise presse », <t le con- 
seilile Pie \ à rarehevêque fie Québec en i()f>7 r 
(( Mettre de côlé de semblables moyens, c'est fec 
(Outhimncr à n'avfiir aiienue action sin- le 
|K:upIe et ne rien conquemlre au (•ajaelèic de 
son ItMups », Son Krainence déploie qui" les 
latholiipies n'aient |)as suffisamnient compris 
rimpoitaiice des (cuvr'es de presse, sans iesr 
(.[uelles rc\i>|enec de toutes les autres <sl can/- 
jiromisr. 

Il trace magniliquemcnl leurs devoir> aux 
journalistes et aux iidèle«. 

Pour les fiilrl.- (|ui \ (.M<li;ii(iil concilier dc< cliuscs 
inconciliables comme le sont la pratique ('es s^icri- 
nienls et' la lecture dc^ jfiuinaux hostile.-^ à la reli- 
frion, nous [Pouvons et nou> devons leur rappeler le 
nun lirct de l'Evangile. 

.\ux ténèbres de l'erreur cl du doute, il faut 
opposer la lumièi-e de la vérité. Ilhintiiiiiir lux nui 
in tencbris et in imibra inorUf: sedent, ad ilirincndij.s 
pedis nostnis in vinnt />flc»<r La vérité seule nous 
donnera la i>ai\ <■( la liberté. De <(uelle sécurité 
peut j(Miir un pa>s où Ic'^ fondements de l'ordre social 

— Dieu, la reliciou, la famille, le droit de | ropriélé 

— vont clia((ue jour plus ou moins battus en brèche 
par une ipresse qui a sur l'opinion pid)liquc quatre 
parts d'iniluence sur cinq :' Si nous voulons que la 
paix et la prospérité rèn-neni au sein de notre patrie 
bien-ainiée — et (wurrions-nous ne pas le vouloir ? 

— nous ilevtins nous amdiffiier de toutes nos force», 
à y ■ faire réj.'ner rinllnence de la pre^-e cfttiio 
tique {ô). 



(i) D. C, 1010. p. /ji. 

(->) l.ihre l'uiolc, su ■•. )•). 

i'S) Sein. ici. Langres, i. i. 19. 



DOSSIERS DE « LA DOCUMENTATION CATHOLIQUE » 



IDiJ 



Mfrv Maurin fail . en passant, un magniliquo 
tl\^9 «le la Ligue tic ï'Avc Maria vl de la Mai- 
coj» dt kt Bonne Pressa, qui, çeloii le mot du 
car<)in<L] Seviu. « acccpli d"ètre huïe [Hnir la 
vérki, et sa rtcompenfie lui nnf extension ijni 
ifentda prodige » (ii. 
.^,» • . ,. - 

tt «st chez ul'Us. au tout pniiiifr laii;,^ mdç 
Maiwin Ti laquelle les Soiivc-iiiins l'oiilifos se sont 
plu â rendre hoiniii:ijre et t(ui aceumplil -.ine œuviL' 
gramJ'Kibc et cmiiu-niineiil lilile : la ;\L'iisou de )a 
Bboii-e Fretif*. ElU- iiiel à la disx'siliuu des catlio- 
licmer tout un arsi-iial darnte-s |>rof)i'es ii iis>urfr 
le tTfoaiplic des cau-cs qui nous kjhI tlières, «»t 
noqii' liOUr proposons d'\ puiser larwfnieiil tiuand il 
sera ' tc^oin de ftroniouvoir el i\v défendre vus 
droit. ' ' ' ■ ' . 

Tmtt k*c«iiraent encore. .Sa ."Sainteté' cnvôjaît les 
plus, ctialeureuse-: bénédictions à la Ligne de l'ii-. 
iW«WMU..T Nous bénissons de ((raiid oceur, ccriv<iit-elle 
à la rf4<e du 2 1 luAenibrc dernier, la i)elite feuille 
i(ui e^i l'ûrgane di' la Lipue de IMec Mmia. el .N(.ii< 
sochûilOBS le nieilliMir succès aux /élés propapati-urs 
de la prcss-e calholiquc. car rien n'est aussi urgent 
que ^e. réjwrer le muL commis par les mauvais jour- 
naos.n (Journal La Croix.) ('5). 

Kl f^i.ts!îautaus<jlùj. selon qu'il csl aerouluiué, 
de !.iitlK'ori« à la pialiqui-, le primat des. Gaules 
o>m.h»l en ce? terme* : 

• , Vf.ui^ . 3<.>inmes doue cerlaiu loul à la fois et tic 
ré-jMjodi'c au vceu du Sainl-Sièîrc et dVjibcir à une 
né<<>-^j{c de^ IJieurr pré-^enfe. en fondant rtenyri- 
(Jtocéwàiii*»' ile In bonne, presse. Les membres eu 
seront plU* spécialemeilt " r«>crutés au sein de no» 
ilêax Liguer -ili-s Droit" de'- ejilholiques et 'des 
l-enmK-- françai'-c-. qui dorveni l'aire de la lulle 
conlru le:- mauvai- journaux et dt; hi diiïusi(,>u de< 
borK: l'un dl.■^ bul> i>riiirii-iiiiv tie leur activité, l'our 
ne rief» iimover et nicttri' en plus yr.uule valeur chez 
non? une force déjà exi-.tante, non' nous .'.ffilierons 
S fo fmis-anle et très opportune Lifrue de l'.lre Maria, 
bénie par le .Sainf-l'ére, qui, depuis un rerlaiii 
ntwvbnf d'aiiaées, poursiiil «;« rfl-r icf,-ii>i!i li- ije-'^eiu 
que .HOU* noivs proposons Ci). 

Apitvs avoir presoril à cet oflel une croàsade 
de prières, l'engagement s.ncré de ne jamais 
acÏHt*rr ni lire .=anï néç^&sité absolue aucune 
pubNeatîon « contraire à la religion ou à la 
niorale » ; rauinôue néces-sairo {K)ur la pie--:-, 
qui permettra de sauver la France « dos doo- 
friiie-Si impie? r( >ubver>:ives » ; la collal>oratiou 
à cette cvavio. pour luquillc !e^ deux Ligues 
tk» Droits des calholiqii'e* et tk-s Femmes fiaii- 
eai«if« M n'auront aucune j>ein(> à recrutoi- une 
armée tic 8oooo<> adhérents » dan-s le dioc^';se 
tie L>^n, le eortlinal orgiuiistv <lîrectemont la 
propaffanJe ; 

ApjHt>é sur son aide puii->anle (cellv <!<• .lésus. 
p^rce (pte nous voulon-^ établir son rèpnei. nous 
utiliMïtoiiSi la nier\i-ill«-uso eonslitution de l'Ev^li-e. 
Nou* inviterons le- bnreiiux diocésain^, eimtonaux 
et paroissiaux de no* ilenx Liffiics à :Ticltre en 
commun leur» lumières f( leurs ressources, à recruter 
pooe kk presse df- porteurs et des dépu'-ilairc* dé- 



(i) Revue d'Orn. el de Déf. lelifi 
(>) fieni. rel. I.aïufics, i. o. if(. 
'3) Sem, jel. J.ycm. j\. ■> it). 



votiés. mffisamment rémtméréï. k. recourir a.iix 
mojeuN d(- locomotion les plus modernes et les pltu 
rapiciv.'-, alin que, dans toutes nos paroisses, même 
les plus reculées, que nous voulons maintenir ou 
rendre ebrélienne*. le bon journal arrive à la toute 
première heure pour y semer le bon p^rain et y 
opposer le romède au poison (i;. 

El celle .im.porlanlc letlre pastorale se li r- 
ininé par un chaleureux appel : 

La presse impie et maçonnique a une très frrande 
part dans celle œuvre de destruction et de mine. 
Opposons-lui hardiment la presse catholique. Par 
elle, ramenons la France au salut, à la ^ie, à la 
gloire, en lui faisant de nouveau recoiniaîlre le Christ 
l'Our son Maître el son Roi (s). 

Li: PROGRAMME DES CATHOLIQUES. — 
Mgr StMEONE. évoque crAjaccio. répondant aux. 
voeux de soii clergé, demande « que la France 
ne traite plus en ennemis ou en susi>ccls scà fiU 
eatlioliques, ses évêque^. ses prêtres, ses reli- 
gieux et SCS religieuses >■, dont la guerre a mon- 
tré le dévouement sans l>orncs, leur accorde le 
droit de vivre et do si- reeruter. de possédei- les 
biens nécessaires et reprenne enfin contact a\ef 
k Vicaire de .Tésus-Chrisf. (Biil'iin reliij. iVAjm- 
cio. i5. I. 19.) ' 

A cette dernière revendication, Mgr Mjîlissox. 
éyèque de Rlpis, ajoute l'adoption d'un stuluf 
légal pour rEglise de France et la liherié d'e/i- 
sei>ineiuenl . en y comprenant l'attrilMition «l'ua 
traitement par l'Etat aux instiluttur-; libres 
comme aux instituteurs publics. (Croix, i. i. 19.) 

C'est aussi ce que revendique le c.irdinal Mai - 
j.r\, archevêque de Lyon, sotis la forme plus 
complèle de la réporiif'Oii proporlifnineUe xco- 
loire ; . . 

L'iu.-lriulion élaul obligatoire et l'I-llat en a--<:i. ni 
les frais, la répartiHun proportionnelle scolaire s'im- 
]>o«e au nom méilie de la justice. L'argent de tons 
doit profiter ù loua. Lc< calboliques, non moins 
pour ne pa~ ilirc plus- que 4es aidres, payant leur 
part trinipol>, devraient, au juéme titre, eu malien- 
d'enseip-nement, participer . aux «ub«ides de l'Klat. ■ 
Il n'est pas juste qu'ils aient à payer deux fois, et 
pour récole neidre ou athée, que leur <onsefenee 
i-éprou\e, el ])Our l'école lalb.oliqiie, qu'ils sont dans 
robli<.'aliou de fonder et de soutenir. Penser et afriV 
autrement, ce serait atloplcr la léfritimilé d'^ la ff>r- 
Mini» allemande : Lu furei' priinr le droit (3). 

Oaiis sa pastorale do Cnix-me. le primai des 
(.'ailles se demande avec an«i''té -i no- religieux 
-okiat-;. « vaiiKpieurs et glorii'ux mutilés d'aii- 
jourd'htii. se verront obligé*, s'ils veulent nsfor 
iklèles à leiu' conscience et h leur* engagiuients 
s^tcrés. de repartir povn la ten,' éhariL'èrr ». 
(Cmix. •.»!. 2. 19.) 

LES ASSOCIATIONS CILTLI-LLES. — \ pro- 
pas du statut de l'F.dUsc. que tous «ont d'accoi-d 
pour dé(;larer indiepensabi \ ^îgr r.HEsNF.r.o?to, 
archevêque de Sens, dan* un « avis officiel », 
pioleste énergiqucniiiii eoniro l'assertion de 



(i; fi^m. rel. Lyon, l'i. ■}. o». 
(•>) Srm, :(l. Lyon, l't. >. 19. 
(?>) .Sf/n. rrt. Lyon. 10. f. •(). 



i6o 



DOSSIERS DE « LA DOCUMENTATION CATIIOLIOUE )) 



M. l'abbé Lcmirc à la séance do la Chambre du 
21 janvier (Journ. Off., 22. i. 19, p. 116-117), 
que la simple substitution d'un terme, tel que 
t( Associations fabriciennes », à l'expression 
« Associations cultuelles », suffirait à mettre fin 
au malentendu, à la « querelle de mots » qui 
divisic on France l'Eglise et l'Etat, Mgr Ches- 
nelong constate qu'il y a là une accusation 
portée tant contre les catholique.s que contre 
la grande mémoire de Pie X, qui a condamné 
et qualifié la loi de Séparation dans son 
ensemble de 

profondément injurieuse Ais-à-vis de Dieu : vio- 
lant le droit naturel, le droit des gens et la fidélité 
publique due aux traités ; contraire à la constitution 
divine de TEglise, à ses droits essentiels et à sa 
liberté ; renversant la justice et foulant r.ux pieds 
le droit de propriété de l'Eglise ; gravement offen- 
sante pour le Siège apostolique, pour i'épiscopat, 
pour le clergé et pour tous les catholiques de 
France. 

]ji statut que le Parlement voulait imposer 
à l'Eglise la traitait a comm'e une collectivité 
indépendante de toute hiérarcliie », et soumet- 
tait les conflits entre associations, entre curés, 
non à leur juge naturel, l'évèque, mais au Con- 
seil d'Etat. C'est donc tout autre chose qu'une 
querelle de mois (i). 

Et le prélat démontre, à la suite de Pic X, 
que la justice et le souci de la paix religieuse 
exigent (( toutes les gariintics qui ap]>araissent 
indispensables pour assurer le respect des droits 
de l'Eglise, sa légitime autorité dans son do- 
maine propre, l'intégrité de sa divine constitii- 
tion H. « Vouloir le contraire, déclarait Pie X, 
Nous ne le pouvons sans traldr la sainteté de 
Notre charge, sans amener la perte de l'Eglise 
et de kl France. » (S. r. Sens, i5. 2. 19.) 

LES SYNDICATS. — Après la décisive lettre 
du cardinal Maurin sur la question du syndica- 
lisme, signalons, sur le même sujet, la consulta- 
lion du Comité diocésain que S. Em. le cardinal 
Andrieu approuve et insère sous sa signature 
dans la Semaine religieuse de Bordeaux. 

Rappelant la légitimité, les oi-igines, la néces- 
sité actuelle d<.>s Syndicats strictement profession- 
nels et franchement c^atholiques, inspirés de la 
doctrine sociale de l'Eglise rappelée par Léon XIII 
et Pie X, ce document presse les Cnitholiques de 
la Gironde de regagner l'avance prise par les 
socialistes. (Libre Parole, 2. i. 19.) 

IV. — Suj ts dvars 

QUELQUES PERILS. — A la réception du 
clergé parisien, S. Em. le c-ardinal Amette a 



(i) Af. Lemire est allé juisqu'à prétendre que 
«' l'expression as/tociniinns cnltiiHlcs n'est même pas 
dans la loi «. Cependant, d;ins le texte de la loi de 
Séparation du i) déc. looô, tel que nous le lisons au 
Journal Officiel du 11 déc. iqo5 (pp. 72o5-7?.oo), nous 
trouvons l'expression daiis les art. R S 3, 6 S 2, i5, 
17 S 2, 25 et ?iÇ) ; et dans la loi reotifirntive du i3 avril 
igoS (.7. O. du i/'i. pp. 26or)'!Gii), 'a même expression 
a ('•!(', ajoutée deux fois d.^ns l'art, q : au premier 
alinéa et au !\° du S 1". (Noie de la D. C.) 



mis en garde contre plusieurs périls d'ordre 
religieux et moral, notamment la « licence des 
mœurs », les modes inconvenantes », eu par- 
ticulier aux cérémonies de mariage, la mécon- 
naissance du \Tai rôle du Pape dans la guerre 
■jt dans la paix, et constaté que la question du 
rétablissement des relations officielles avec le 
Vatican, dont on a dit a qu'elle ne se pose pas », 
est bel et bien posée. {Croix, [\. i. 19.) 

LA SCOLASTIQUE DANS L'ENSEIGNEMENT 
SECONDAIRE. — Mgr de La Villerabel, évc- 
que d'Amiens, encourage vivement «l'Introduc- 
tion de la scolastique dans renseigntemcnt se- 
condaire », en écrivant à l'auteur du livre paru 
sous ce titre, M. G. Pécoul, une lettre de très 
haute portée dont nous extrayons ce passage : 

Aller à cette « sagesse des siècles », la faire con- 
naître dans ses expressions les plus autorisées : la 
doctrine d'Aristote et celle surtout de saint Thomas 
d'Aquin ; en découvrir la limpide lumière en face 
des systèmes contradictoires qu'on a voulu lui sub- 
stituer, voilà le remède qui s'impose pour parer au 
danger. Le monde, dit-on, va se refaire ; une Europe 
nouvelle va sortir de la guerre où tant d'illusions, 
dont se berçait la vieille Europe, ont disparu. C'est 
travailler — et très efficacement — à cette œuvre 
de régénération nécessaire que de montrer à ceux 
qui seront les hommes de demain les véritables 
sources où ils pourront apaiser leur soif de connaître 
sans craindre d'y trouver le poison qui endort et 
qui tue ! (i) 

LA PRONONCIATION ROM.\INE DU LATIN. 
■ — C'est au nom de l'unité du culte extérieiu* et 
de l'unité liturgiqu'e dans l'Eglise que S. Em. le 
cardinal Dubois continue à Rouen son infati- 
gable campagne, commencée et poursuivie à 
Verdun et à Bourges, en faveur de la resLaura- 
lion. dans sa pureté primitive, du plain-chant 
grégorien, et de la prononciation romaine du 
latin qui en est inséparable, que Pie X souhai- 
tait voir « heureusement se propager dans tous 
les diocèses de France. (Lettre de Pic X l\ 
Mgr Dubois, alors archevêque de Bourges, 
10 juillet 1912, reproduite dans les Qucsf. 
Actuelles, t. GXIII, pp. 117-118.) 

Dans une lettre au même prélat, maintenant 
archevêque de Rouen, ilu i5 février 1910, 
S. S. Benoît XV vient de lui confirmer les féli- 
citations, les vœux et les bénédictions de son 
vénéré prédécesseur en faveur de cette capitale 
réforme. (Bull. rcUg. de Rouen. 8 et 2f>, ?.. 19.] 

Impossible, évidemment, de résumer et même 
de signaler les nombreux actes des évêquos con- 
cernant les Vocations ecclésiastiques, le Denier 
du culte, l'Enseignement libre à tous les degrés, 
l'Œuvre des catéchismes, tous les sujets, en un 
mot, qui constituent la base de la vie chrétienne 
et diocésaine. Nous ne pouvons que noter, 
comme couronnement du labeur de l'énisconat 
durant ces d'eux mois, la grande manifestation 
que marque, à l'aurore des temps nouveaux, 
l'Assemblée, à Paris, des cardinaux et arche- 
vêques français, dont les délibérations n'ont 
pas encoi'te été livrées à la publicité. 

Lector. 



(i) Croix, iç). I. ifl. 



imp. P, FEKON-VnAU, 3 et 5, rue Bayard, Paris, VIII», — Le gérant: A. Faigle. 



1« ANNÉE. — T. I. 




L; 



N° 6. — 15 Mars 1919. 



DocumentatiQn 
Catholique 

LES QUESTIONS ACTUELLES, CHRONIQUE DE LA PRESSE, 

L'ACTION CATHOLIQUE 

et REVUE D'ORGANISATION ET DE DÉFENSE RELIGIEUSE réunie» 



Advenlat Regnum Tuum. 



PARAIT LE SAMEDI. — Un numéro ; fr. 30. 

France: Un An, 15 fr. ; Six Mois, 8 ft. 
Étranger : Un An, 17 fr. ; Six Mois, 9 fr, 



ABONNEMENTS 



REDACTION ET ADMINISTRATION, 5, RUE BAYARD, PARIS-Vllh. 



SOMMAI RE ANA LYTIQUE 

« Les Questions Ictaelles » et « Chronique de la Presse » 

Idées à préciser. ■— La Religion et le Prin- 
cipe des Nationalités, par René Johannet : 162. 
Anarchie et Socialisme, — Condamnation 
par l'Episcopat de Hollande (Lettre collec- 
tive de l'Episcopat à lire chaque année) : 164. 
InterdicUon absolue pour tout calholique, sous peine de refus 
des sacrements, de s'affilier directement ou indirectement à 
une organisation socialiste ou anarchiste, de lire des écrits ou 
d'assister à des réunioni socialistes ou anarchistes. 

Organisation pratique du travail nianuel. 
— I. Histoire et critique du Taylorisme. 

Discussion de la Société d'économie politique de Paris 

(E. P., Economiste français) : 166. 

L'objet du taylorisme est d'obtenir une production intensifiée 
de l'ouvrier et de l'outillage par l'attribution à l'ouvrier de la 
lâche à laquelle il est le plus apte, dans les conditions où la 
perte de temps est réduite au minimum (distribution du travail, 
répartition des matières, entretien des outils, etc.). Sélection 
ouvrière, — prépondérance de l'élément intellectuel dans l'orga- 
nisation et le fonctionnement du travail, — régime autoritaire 
dans l'exécution du travail; d'oii mauvais accueil des leaders 
des Associations ouvrières. Méthode féconde en indications pré- 
cieuses pour l'ingénieur, pas tout à fait neuve, et dont l'appli- 
calion « n'est pas une panacée ». 

II. Besogne mécanique et travail à la maio. 

Suggestif parallèle (Pierre Hamp, Opinion) : 171. 

« On dit moins, actuellement, apprentissage, que dressage des 
ouvriers. » Rivalité de Vusineur et de l'ouvrier. « Le travail 
moderne a créé le halètement. » Formation en un an d'ingénieurs 
praticiens. « Que vaut une civilisation qui détruit, en avauçant, 
l'amour du métier et ne lui substitue rien? » 

Informations et Controverses, — Une fois 
de plus l'anticléricalisme a coûté fort cher 
à la France (Charles Mauras, Action fran- 
çaise) : 174. 

Vieilles actualités.— 1. Le Prêtre-Soldat dans 
l'histoire (Henry Reverdy, Libre Parole) : 17o. 

II. La guerre et le Carême il y a mille ans 
(Dom Guéranger) : 177. 

La Grande Guerre. — La part de chacun 
des Alliés (Tableaux dressés par Excdsior) : 178. 



« L'Action Catholique i 

Action religieuse et sociale des catholiques 
italiens. — Réorganisation de 1' « Union 
Populaire » : 182. 

1" Lettre du comte Dalla Torre, prés, de l'U. P., au Sout»- 
rain Pontife. — 2° Réponse du card. Gasparri. — 3° Adresse da 
comte Dalla Torre au Pape; allocution de Benoit XV. 

Propagandiste. — Les subventions de Cottin, 
l'auteur de l'attentat contre M. Clemenceau, à la 
presse de nos bolchevicks (Monniot) : 184. 

Législation et Jurisprudence canoniques et civiles 

Prêtres aux armées. —Expiration de certains 
pouvoirs (Décret de la S. G. Cons:storiale) : 185. 

Listes électorales. — Délais pour 1919. Prin- 
cipales prolongations, par Louis Lava : 183. 

Œuvres de guerre. — Appels isolés à la 
charité publique. Dispense de l'autorisation 
administrative (Trib. Corr. Seine) : 186. 

Consultations pratiques. — Eglise commu- 
nale. Réparations. Crédit voté par la commune; 
légalité, par Auguste Rivet: 186. 

Législations étrangères. — 1* Bade. Nouveau 
régime d'enseignement. Monopole scolaire d Etat 
pour les enfants au-dessous de dix ans; liberté d'en- 
seignement pour les congréganistes. — 2* Wur- 
temberg. Nouveaux établissements religieox. 
Statut : 187. 

Dossiers de « La Documentation Catholique • 

Articles et Documents. — La question religieuse 
en Autriche-Hongrie sous le pontificat de Léon XUI. 

— Désastreuses répercussions économiques de la 
guerre navale. — France et Roumanie. — La richesse 
acquise et les rentiers. — Un saint professeur con- 
temporain : Contardo Ferrini. — Un pénitentiaire 
aristocratique. — La littérature d'imagination va-t-elle 
s'améliorer? — Le« ciel » d'une poétesse païenne: 188. 

Livres nouveaux. — Religion (Duplessy, Batiffol). 

— Histoire et géographie (Moret, Pilant, Duhem, 
Bigot). — Guerre (Muehlon, Déchelette). — Romans 
(Larmeroux, Véjère, Reynès-Monlaur) : 190. 



« LES ODESTIS MMLES « fil « 



EUE LA 



LA RELIGION 

et le principe des nationalités 



Rendre compte d'un de ses ouvrages pa- 
raît simple, mais fourmille de difficultés. 
Un auteur voit son œ-uvre du dedans, il 
n'en peut saisir la silhouette, il en connaît 
niai le fort et le faible. Par contre, lui 
S9ul en parcourt bien les arcanes, lui seul 
en apprécie les visées, en comprend les 
sous-entendus. 

Une œuvre de docun>entation, si styli- 
sée soit-elle, échappe, il est vrai, à quel- 
ques-uns de ces périls, tout en conservant 
ses avantages pour l'auteur qui veut en 
rendre compte au public. Prenant hardi- 
ment courage, je dirai donc simplement, 
du Principe des nationalités, qu'il a été 
composé d'abord par besoin. Il n'existait 
I»oint en librairie de travail sur cette ques- 
tion épineuse, dont tout le monde parlait, 
que chaque faction tirait à soi, et dont je 
devais, par profession, connaître au moins 
les grandes lignes. Le plus expéditif — qui 
était en même temps très nécessaire — ne 
consistait-il pas à combler moi-même cette 
lacune invraisemblable? De là ce livre. 

En second lieu, il ne suffisait i>as de 
l'écrire, il fallait, autant que possible, le 
pousser dans toutes les directions du sujet 
lui-même, devenir historien avec l'histoire, 
ethnographe et philosophe ; il fallait péné- 
trer dans les calculs des conquérants, dans 
les passions des idéologues ; il fallait se 
faire bibliographe, théologien, sociologue. 
juriste, que sais-je encore? Car la nationa- 
lité n'est pas seulement du « donné », elle 
est encore un ensemble de théories, dont 
l'explication ne surgit pas de soi-même. Au 
dégagement du fait, à l'investigation des 
causes, se joignait donc de toute force réta- 
blissement d'une théorie des théories na- 
tionalitaires, conjuguée avec la philosophie 
de liiistoire. Programme de géant, dont je 
n'ai pu que m'inspirer sans avoir l'outre- 
cuidance de croire à sa réussite (1). 



(1) Le Principe des nationoUlés, par René Johan- 
NBT. Un vol. in -S'' éai de f,00 pag'es, 9 fr. Paris, 
Nouvelle Librairie Nationale. — Voici la liste 
hbrégée des chapitres de l'ouvrage : Livre 1, 
oh. I*', Le mot ; n, La clicsie. — Livre II (Dé- 
veloî>pement du principe), cli. v*, Antiquité dti 
sentiment national en France ; u et m, L'id^ée ùe 
nationaJilé française des origines à la Révolution ; 
IV, Origines historiques dxi prinaipe ; v, vi et vu. 
Lie principe et le mystère die la Révolution et de 
i'Empire ; viii. ix, x, xi, La cris« n alto aali taire 



Tel quel, il passionnera ceux qui vou- 
dront le parfaire, car bien des carrefours 
capitaux restent à découvrir dans cette 
jungle. La vie et la mort des sociétés hu- 
maines, les lois de leur formation, le.s 
causes de leurs progrès, tout cela reste en- 
touré d'un mystère que les intuitions les 
plus géniales ne perceront jamais tout à 
fait. L'état de la science — très rudimen- 
tahe sur ce point — nous éloigne encore 
beaucoup du « passable ->. La question nous 
dèijorde trop. En un sens, le principe des 
nationalités résume et coordonne le déve- 
loj.'pement politique de l'univers. C'est dire 
qu'il émeut les forces les moins dociles de 
la nature et de la sur-nature. Dans son 
geiTue, dans son essence, la nationalité 
communique de très près avec la religion. 

Chose étonnante, aucun des écrivains qui 
se sont occupés de nationalité ou de natio- 
nalisme n'a prêté grande attention à l'as- 
pect religieux du problème. Il est pourtant 
remarquable. Si, dans la haute antiquité 
classique, le peuple juif dénote une telle 
perfection nationale, n'est-ce pas dû à sa 
constitution religieuse? 

Le christianisme élabore 
les Etats nationaux contemporains 

L'existence reconnue d'un Dieu unique, 
d'un Dieu « jaloux », consacre merveilleu- 
sement l'unité nationale. La propagation du 
christianisme a donc eu pour conséquenc3 
l'afîermissement des peuples modernes, par 
le ministère des d>Tiasties nationales plus 
ou moins filles de l'Apôtre. 

« Le dynaste antique, basileus ou tyran- 
uos, ne pouvait acquérir ni stature ni équi- 
libre Une autre expression de la société lui 
faisait échec, c'était ie Dieu ; le Dieu qui. 
autant que lui. souvent mieux que lui, pr<i- 
tégeait l'Etat traditionnel... La nationalité 
de jadis, exprimée à la fois par le Dieu et 
par le dynaste, présent* au regard un 



(idiôes, faits, théorleç^ en France et en Europe de 
1815 à 1871 ; XII, Evolution du principe en France 
(1871-1914). — Livre III (Les théories;, oh. i", 
I.'i'dJée allemande de nationalité ethnographique ; 
u, Réfutation ; m, Tl>éorie française d* la nationa- 
lité éOective ; iv, Réfutation ; v. Peux adversaires du 
principe : Proud'lKm et la philosophie scolastique. 
— Livre IV (Le fait et le droit), ch. !«■■, Le principe 
nationalitaire par rapport à la haute diplomatie ; 
n, Sigrniflcaiioii historico-idéolopique du principe 
des nationalités ; m. Paix perpétuelle et Société 
des nations ; iv, Les éléments de la nationalité ; 
V, Fondement juridique des Etats nationaux et de 
leurs rapports. — Conclusion : PoMtiqtie et natio- 
nalité. Cet ouvrag-e docoimentaire et positif est 
pré<^dé d'une longue préface sur la guerre et les 
nationalités (1914-1918), aiuisii que d'un oî^ai sur 
le rôle de l'idéologie et de la \olouic en histoire. 



« CHRONIQUE OE LA PRESSE )) 



l63 



aspect trouble et déconcertant. Pour que 
la nation se développât, il fallait exhausser 
Dieu et affranchir le chef. Ce fut la tâche 
que le christianisme accomplit. Désorma's, 
Dieu est Dieu, et le roi est roi. La divinité 
ne t'ingère plus dans Tédilité. Le roi cesse 
une 'Sacrilège émulation. » (PP. 303-304.) 
Hélormée dans son chef par le christia- 
nisme, la nation moderne le fut aussi par 
lui dans ses membres. La société antique 
souffrait de deux calamités effroyables : 
l'esclavage et le meurtre des nouveau-nés, 
non moins pernicieuses l'une que l'autre au 
développement normal d'un peuple pur : 
« En établissant la famille sur la mono- 
gamie, la chasteté, le respect de la vie en- 
fantine, en étendant à l'esclave le bénéfice 
de ces prescriptions tutélaires, le christia- 
nisme a renouvelé la nation ai>ec la pater- 
nité. C'est grâce à lui que les liens du sang 
ont acquis une \'''érité, une solidité, une 
pureté, im exclusivisme qui. en se répétant 
des millions et des millions de fois, abouti- 
rent à la création des nations modernes, où 
la communauté des origines cesse de deve- 
nir une imposture par la préservation des 
sources de la vie. En atténuant encore l'es- 
clavage, en en supprimant les racines, en 
len poursuivant l'extinction, le christia- 
nisme préserve aussi la nationalité de nos 
jours de &et afflux exotique qui, par l'af- 
franchissement, encombra Rome, dès le 
temps des Scipion, de citoyens très indési- 
rables. » (P. 302.) 

Ce que la France doit spécialement 
au chrislianlsme 

Ce n'est pgs seulement de cette façon gé- 
nérale et par les principes que le christia- 
nisme élabore les Etats nationaux contem- 
porains. D'autres raisons, toujours tirées 
de son sein, mais plus spéciales, contribuè- 
rent à marquer de son empreinte tel ou tel 
des nouveaux venus. La France, par 
exemple — et c'est un point sur lequel 
j'insiste dans Rhin et France (1), — doit 
au catholicisme plus que tous les autres 
pays ensemble. Sans lui, elle n'aurait peut- 
être pas une idée traditionnelle de son ter- 
ritoire. 

Fji effet, lorsque les frontières gallo- 
romaines craquèrent sous la poussée bar- 
bare, un nouvel ordre de choses s'installa 
par-dessus les antiques réalités de l'empire. 
Le Rhin cessa d'être pour de longs, de très 



(1> Rhin et France. Un vol., 3 fr. M (4 fr. 50). 
Parts, 1919, à la Kouvelle Librairie Nationale. Dans 
cet ouvrag-e, on trouvera : 1» un résumé de tout 
ce qu'il faut savoir d'essentiel .«ur l'iiisioire, les 
ressources, les caractérisitiques de la j'égion rhé- 
naae ; 2* une étude aipprofondiie de l'id^ée et des 
(ïéveloppenïents de la frontière naturelle ; 3» une 
thèse SUT la ■personnalité du ré-s^eau Auvial rlvénan ; 
4» des oonclusii'ons générales relatives à l'avenir dé 
la France, & la guestion d'Allernag-ne et au traité 
die paix. Cet ouvrage parait ea uaôrae temps que 
cet article. 



longs siècles, notre fi-ontière efl'ective. Et 
pourtant, il conserva, en dépit des inva- 
sions, son rôle sauveur de frontière natu- 
relle, grâce à la permanence des diocèîses 
où se retrouvait le décalque des circon- 
scriptions gauloises, puis romaines. Du vi* 
au XI' siècle, ce souvenir du Rhin christia- 
nisé, conservé par les traditions ecclésias- 
tiques, empêcha seul la prescription ger- 
manique df courir contre l'avenir français. 
La frontière naturelle fut chez nous une 
fraiitièi'o religieuse. 

D'un autre côté, les Ecritures, garanties 
par le christianisme, imposaient avec 
l^vid, aux princes barbares, un type de 
roi national qui sera surtout copié eh 
France. Tandis que, en AngleteiTe, en 
Espagne, en Italie, les chroniqueurs locaux 
restent lidèles aux traditions latines, césa- 
riennes. Grégoire de Tours, qui eut sur « la 
préfomnation de la nationalité française », 
une intluence si considérable, cherche ses 
modèles, ses images, ses directions dans 
les récits des Chroniques et des Paralipo- 
mènes. 

Enfin, la remise au roi des Francs (800) 
des attributs impériaux par la papauté 
empêcha notre pays de tomber en pous- 
sière. C'est un point que les travaux de 
M. Brunhes font bien ressortir. _ 

il est donc impossible de séparer la 
naissance de l'Etat français du catholicisme 
inspirateur, organisateur et rénovateur. A 
chaque crise de sa croissance, nous le re- 
trouvons de même à l'œuvre. Bouvines 
(1215\ cette « clé de voûte de la nationa- 
lité française », résulte d'une entente di- 
plomatique entre Rome et la royauté. La 
défaite du protestantisme (i-SSQTsauva dé 
même notre identité profonde. 

Les rapports de la religion et de la na- 
tionalité, compliqués ainsi par des siècles 
d'actions et de réactions réciproques, font 
que les deux termes répugnent à se sépa- 
rer : il y a des religions nationales, qui 
font partie intégrante du moi collectif tra- 
ditionnel. 

La nationalité et les théologiens 

Cette relation si importante est tout par- 
ticulièrement étudiée dans le chapitre qua- 
trième du quatrième livre : Qu'est-ce 
qu'une naiionoHté ? Tâche difficile (et con- 
fuse) de fournir de la nationalit^ï une défi- 
nition unitaire ! Mieux vaut énumérer ses 
composants. Dans le nombre, la religion 
tient une place éminente. D'abord, religion 
et nationalité « se trouvent engagés par 
l'histoire dans un sijslème commun de per- 
manence », qui les rend inséparables ; en- 
suite, « la religion, en s'emparant des émo- 
tions élémentaires de l'homme, règne dans 
la même partie profonde de lui-même où 
s'élaborent les sentiments nationaux » ; 
enfin, il y a le clergé qui, « recruté dans les 
milieux indigènes, représente mieux sou- 



« LES QUESTIONS ACTUELLES )) 



vent que radministralion officielle les in- 
térêts de la population, et se trouve seul 
parfois à les représenter contre elle » 
(pp. 378-379). En Slovénie, en Irlande, ce 
caractère est très accentué. 

Il en résulte que la religion sert aussi 
souvent d'étai à une nation constituée 
qu'une nationalité naissante cherche à se 
réfugier dans le séparatisme religieux. 
Bien des hérésies, depuis le monophysisme 
et le donatisme jusqu'au protestantisme, 
n'ont guère d'autres raisons d'être. On voit 
d'ici le péril et que la question n'est pas 
simple. 

De toute façon, une remarque s'impose: 
inséparable comme elle l'est de la religion, 
la nationalité, le fait nationalitaire tombent 
du même coup, et au moins par un certain 
biais, sous la juridiction de la pensée re- 
ligieuse, et notamment de la philosophie 
thomiste. Evidemment, saint Thomas n'a 
rien écrit sur le principe des nationalités, 
mais ses disciples ont eu à se prononcer 
à sa place et en suivant les règles posées 
par lui. 

Les thomistes s'occupent de la nationa- 
lité en deux occurrences, à propos de la 
guerre (c'est-à-dire à propos de la charité 
dont la guerre est une rupture), et à pro- 
pos de la^constitution de la société civile. 

Les guerres posent, en effet, le problème 
nationalitaire dans son ampleur en soule- 
vant des questions de remaniements terri- 
toriaux, d'annexions, de redistributions de 
peuples. Avec le P. Pègues, les thomistes 
signalent comme exagérées les prétentions 
nationalitaires à incarner un droit absolu. 
Les droits existants, le statu quo tradition- 
nel pèsent plus lourd qu'elles dans les 
balances de la justice; de même, il y a des 
possessions nouvelles à acquérir par mode 
de cow.pensa.tion ou de prudente sauve- 
garde, comme conséquence d'une guerre 
juste, en travers desquelles la nationalité 
ne saurait se mettre. 

Quant à la nationalité, fondement de 
l'Etat, les avis des thomistes sont partages, 
non pourtant dans ce sens qu'ils ne soient 
pas unanimes à condamner cette théorie 
outrancière, du moins dans son principe. 
Mais certains font la part très large à Vac- 
cident et d'autres admettent que la natio- 
nalité peut incliner de loin à fonder un 
Etat. De toute façon, le bien général de la 
société passe avant le bien particulier 
qu'est la nationalité en soi (pp. 279-284\ 

J'en ai dit assez pour montrer sous com- 
bien de faces cette immense question se 
présente à l'étude (1). Les convulsions où 
l'Europe se débat depuis quelques années 
font d'ailleurs ressortir avec vivacité ses 



(1) Le rôle de la Papauté durant la guerre est 
examiné aux pag-es lu et lui d)e la Préface. Quant 
à la haute slg-nifltation historique de la chrétienté, 
on en trouvera l'exposé dans le chapitre m du 
livre IV. 



traits principaux. En Pologne, en Irlande, 
en Syrie, dans les Balkans, le problème reli- 
gieux recouvre souvent avec exactitude le 
problème nationalitaire. Jamais, néan- 
moins, ils ne concordent pleinement tous 
les deux. Par exemple, en Yougo-Slavie, 
les intérêts nationalitaires semblent vou- 
loir l'emporter saar l'affinité religieiise. 
L'avenir montrera quel sera le plus viable 
des deux groupements. 

René Johannet. 



SOCIALISME ET ANARCHIE 



Condamnation par l'Épiscopat de Hollande 

LETTRE PASTORALE COLLECTIVE 
qui DEVRA ÊTRE LUE CHAQUE ANNÉEi^) 



L'archevêque et les évêqaes de Hollande, 

aux fidèles qui leur sont confiés, 

salât dans le Seigniiar. 

Nos cnLUS Fur.REs, 

EXPOSÉ DES MOTIFS 

Dans toutes les circonstances qui mettent en 
péril votre foi et votre piété, c'est un devoir 
pour nous, vos pasteurs spirituels par la grâce 
de Dieu, de vous avertir et de vous donner les 
moyens de conjuier ce danger. Les évêques 
doivent toujours veiller à ce que les fidèles, 
comme le dit l'Apôtre, « cheminent en se mon- 
trant dignes de l'appel qu'ils ont reçu », qu'ils 
rendent à Dieu l'honneur qui lui rendent, qu'ils 
reconnaissent et respectent les autorités spiri- 
tuelles et Xemporcllcs étabUes par lui, et qu'ils 
aiment leur prochain comme eux-mêmes pour 
l'amour de Dieu, alin d'obtenir ainsi leur salut 
éternel. 

Or, les progrès constants du socialisme, sans 
compter ceux de l'anarchismc, encore plus dan- 
gereux, nous obligent à vous prier instamment 
de ne pas vous laisser séduire par ses fausses 
doctrines et ses promesses dangereuses. 

La doctrine du socialisme sur la propriété et 
sur la possession légitime, sur le mariage et la 
famille, sur l'autorité et sur la vie sociale, doc- 
trine d'après laquelle il veut transformer le 
monde, ne tient absolument aucun compte dea 
éternelles et immuables lois de Dieu, non plus 
que des enseignements divins et des préceptes 
de l'Evangile. 

Cette erreur a été condamnée par la sainte 
Eglise, que Jésus-Christ a instituée la gardienne 
infaillible et la dispensatrice de la vérité. 



(i) D'après le texte public dans Hei Zuiden, de 
Maeslricht, du a8 déc. 1918. 



ET <( CHRONIQUE DE LA PRESSE » 



iG5 



Le socialisme est donc on opposition avec cette 
foi catholique qui est la nôtre, qui doit guider 
et transformer les hommes suivant les principes 
de notre Seigneur et Maître Jésus-Christ. Car 
voici son premier commandement : Vous devez 
f imer le Seigneur votre Dieu de tout votre cœur, 
de toute votre âme et de tout votre esprit. A ce 
commandement, il en joint un second, sem- 
blable au premier, et qu'il nous donne comme 
son commandement particulier : l'amour désin- 
téressé du prochain. 

Les adeptes de l'erreur socialiste déclarent bien 
qu'ils entendent respecter la religion, l'Eglise 
et les prêtres, et que chacun peut vivre libre- 
ment suivant ses convictions religieuses person- 
nelles. Mais, quand l'occasion s'en présente, et 
quand ils pensent y trouver leur avantage, ils 
ne se font aucun scrupule de combattre la reli- 
gion. Du reste, cette liberté qu'ils accordent à 
chacun, au moins en parole, de servir Jésus- 
Christ dans la vie privée est insuffisante. Ce 
n'est pas seulement dans notre \Je privée, c'est 
dans notre vie publique que Jésus-Christ doit 
régner, et il a un droit inaliénable sur tous nos 
faits et gestes. 

Le socialisme est la plus dangereuse des 
crreiurs, car, avec son mirage d'une société nou- 
velle, dans laquelle chacun trouvera le bien- 
être matériel et le bonheur, il tend à égarer les 
liommes et à les attirer vers ses principes délé- 
tères ; poiir un rêve de bonheur temporel, et, 
pour ainsi dire, moyennant quelques deniers, il 
les rend traîtres à leur Seigneur et Maître Jésus- 
Christ. Visant à dominer l'Etat, et afin d'être 
à m'nie d'appliquer ses théories dans la mesure 
du possible, il ne recule devant l'icn, pas même 
devant l'insurrection et la révolution en vue 
de renverser les autorités légitimes. 

Certes, nos chers Frères, nous n'oublierons pas 
vos intérêts matériels. Mais nous vous souhaitons 
de r'ccherchcr le bien-être temporel dans les 
limites établies par Dieu ot sans nuire à vos 
intérêts spirituels, beaucoup plus importants. 
C'est seulement par la fidi'Iité à suivre cette 
ligne de conduite, nous pouvons vous le garantir, 
que vous vous assurerez le grand bien que le 
monde ne peut vous donner : la véritable paix 
du cœur. 

DÉCISIONS PRATIQUES 

De ce court exposé, il résulte que : 

1. — Pour tout catholique, il est interdit 
ot absolument illicite do s'affilier à des Sociétés 
anarchistes ou socialistes, ou de s'appuyer sur 
elles d'une manière effective ; 

2. — Un catholique ne peut s'affilier à des 
Sociétés qui, sans porter l'étiquette socialiste ou 
anarchiste, sont cependant en relation avec des 
.Sociétés anarchistes ou socialistes ou s'appuient 
effectivement sur elles : 

3. — Pour les catholiques qui se sont affiliés 
à de pareiUes Sociétés ou qui s'appuient effecti- 
vement sur elles, il y a rigoureuse obligation de 
renoncer à ces affiliations ou à cet appui ; 

4. — Aussi longtemps donc qu'un catholique 
fait partie de pareilles Sociétés et n'a pas au 



moins la ferme résolution de s'en détacher aus- 
sitôt que possible, ou aussi longtemps qu'il 
recherchera leur appui, il ne pourra recevoir, 
l'absolution de ses fautes ni, en conséquence, 
recevoir dignement aucun sacrement ; 

5. — Le catholique qui lit régulièrement des 
écrits anarchistes ou socialistes, ou qui assiste 
à des réunions anarchistes ou socialistes, se met 
par là dans l'occasion prochaine de perdre la foi, 
et, aussi longtemps qu'il ne fuira pas cette occa- 
sion, il ne pouna recevoir l'absolution de ses 
fautes ni, en conséquence, recevoir dignement 
aucun sacrement ; 

G. — Le catholique professant des doctrines 
anarchistes ou socialistes, et qui est connu 
comme tel, ne peut être considéré comme 
membre de l'Eglise. Les siicrements doivent lui 
être refusés, aussi longtemps qu'il adhère à 
l'anarchismc ou an «socialisme. 

Catholiques, il s'agit ici dêtre pour ou 
contre le Christ, pour ou contre votre foi. Il 
s'agit d'être catholique ou socialiste : être simul- 
tanément catholique ot socialiste est impossible. 

C'est pour ce motif que s'élève la voix de 
vos pasteurs spirituels, ^e vous laissez pas trom- 
per par l'idéal que font miroiter les chefs socia- 
listes ; pour vous enrégimenter sous leurs dra- 
peaux, ils vous promettent le paradis sur terre ; 
mais ni sur la terre ni dans l'éternité ils ne 
peuvent vous donner le vrai bonheur. 

Et pour être forts contre la séduction, voua 
adhérerez aux Sociétés et groupements catho- 
liques. Vous on serez des membres zélés. Si vous 
restez isolés, la lutte sera pour vous difficile ; 
si vous vous serrez énergiquement les uns contre 
les autres, sous la bannière de votre Seigneur et 
Roi Jésus-Christ, vous triompherez avec Celui 
dont la force divine a vaincu le monde. Ayant 
combattu avec lui et pour lui, vous serez à sea 
côtés le jour oii il viendra récompenser ses amis 
et juger ses ennemis. 

Notre présente Lettre pastorale sera lue chaque 
année, au cours de la Grand'Mcsse du quatrième 
dimanche de l'Avent. on la forme accoutumée, 
dans toutes les églises de notre diocèse (i). 

Donné à Ulrccht, le lo décembre 1918. 

•J- II. Va.\ de Wetering, archev. 
d'Utrecht ; — f G. Van de Ven, 
év. de Bois-l-e-Duc ; — -}- A.-J. Cai.- 
LiER, eu. d& Harlem ; — -J- L.-J.-.\.- 
H, ScHRY\EN, év. de Ruremonde ; 
— "i" P. HoPMANS, év. de Breda. 

Références documentaires. — Sur l'attitude des 
catholiques à l'égard du socisaliisme, consulter : 

Questions Actuelles, t. XIII, pp. 2-9 : Extraits de 
diverses condamnallons portées contre le socialisme 
par Pie IX et Léon XIII ; — Q. A., t. X, p. 216 : 
Condamnation du socialisme dans l'Enc. ReTmm 
Novarum do Léoa XIII (15 mal 1891) ; — Q. A., t. X, 
p. 220 : Condamnation dans l'allocution de Léon XIII 
. aux ouvriers français (19 sept. 1891) ; — Q. A., 
\ t. XXX, pp. 40-41 : Nécessité de combattre le so- 
cialisme, d'après la lettre de Léon XIII à l'é-pl- 
scopat belg-e, du 10 juill. 1895 ; — Q. A., t. LVII, 



(i) Traduit du hollandais iiar la D. C. 



i66 



(( LES QUESTIONS ACTUELLES )) 



DP 284-307 : Enr. Graves de communi fk' L<^on XIII 
«ur la démocratie chrétienne et les erreurs du 
socialisme (18 janv. i9<>i) ;--Q. A , t. cvill. PP. 9- 

DO 309-311 •■ Enc. Singulari quadam de Pe X sur 
f^s Syndicats catholiques et les Syndicats intercoai- 

^-/rfvnlpp'/Wo^aV: Discours de M,r FaEP 
Pli" au Congrès des jurisconsultes catholique», 
^tre "e sSi-m€ d'Etat (7 on. iSm : - O-A., 
contre '^ -"i;g^_2^^ ^ 228-236 : Lettre de Mgr Dou- 
rnlLok^V Liège, sur la questdon ouvrico-e et l^s 
PTTPiir=ï socialistes (1894) ; — (?• A., t. xxia, 
S 2^8-260 ? Letîre àe Mgr Doltrïlol'x fl^rj^^^^on 
dPS ^tholiques contre le socialisme (1^95) ;- 
O A t LVIII, p. 57 : MgT Isoard, év. d'Annecj . 
rénrom^ le socialisme (14 févr. 1901): — Rev- 
7'oZ et de Bel. relig., 1909, p. 174 : Condamna- 
tion d'e la « Société catholique socialiste » d« Man- 
chester par l'évêque de Salford) (1909) ; - ^Aro- 
niaue de la Presse, 1913, pp. 797- < 99 : Au Jongres 
natkTnal dp la « Fédération américain* du Tra- 
vail » ,■ M^ JOHN P. CARROLL, év. d'Helena, ré- 
prouve le sociaUsuie (nov. 1913) ; ,„,.„„, ;^ 
A t XIII pp. 9-13 : Le socialisme devant la 
Société' '.lu R.'P. FÉLIX, S. J. ; — 0- A., l. XV, 
PD 156-1.5S : LPttre adrpssée à Henri Schneider par 
ifi 'comte Albert de Min pour repousser rappellar 
tion de « sociaii^te » (8 août 1892) ; — Q. A., 
t XXVII, pp. 151-153 : Appel antisonaliste du Comit« 
d'p" défense et de progrès .«oiMal a80'5) ; — Q. A., 
t ' I XVIIl pp. 245-254 : Euquél.e (tu .Mouvement 
socùiliste 'sur 1' « anticléricalisme » f-t le « so^ 
ciali'sme .» (1903^ ; — Q. A-, t. LXXIII pp. 162-182 
et 211-212 : Controverse sur le catholieisaïae et lo 
Rocialisme' entre Ferdrva.nd BRLNETifcnE et Georges 
Renard (1904) ; — Q. A., t. XXIII, pp 312-320. et 
'^22-3-'9 • t XXXIV, pp. 162-180 : Discours du 
comte* a'lbfrt de Min à la Cliambrc des dépuiéâ^ 
contre le socialisme, péril permanent, plagiair<i 
fréquent du cathoUcliinc, et que l'Eglise peut si-uli' 
combattre avec efficacité '30 avril 1894 Pt 15 juin 
i^^fj, ■ — Cfironiqu-e de la. Presse, 1913, pp. 537- 
538 • 'Coneiliati'jn impossible entre le calholicism* 
et le socialisme, par Dom Besse (août 1913). 



DE L'ORGANISATION PRATIQUE 
DU TRAVAIL MANUEL 



Le Taylcrisme 

EXPOSÉ HISTORIQUE ET CRITIQUE 

Procès-verbal fort instructif d'une discussion 
de la Société d'économie politique de 
Paris (1). 

M. Arthur Raffalovich prend le premier la 
parole : 

Objet du taylorisme 

Le système ou la méthode Taylor, dit 
M. Arthur Rafïalovich, est l'ensemble de 
préceptes; de conseils dont Tobjet est d'ob- 
tenir le rendement le plus utile, le plus 
efficace du travail de l'ouvrier et du fonc- 
tionnement de l'outillage par l'attribution 
aux ouvriers de la tâche à laquelle ils sont 



(1) Séance du 4 janvier 1919, prési<lée par 
M. Yves-Guyot, président. (Economiste français du 
25 janv. 1919.) 



le plus aptes, dans les conditions oîi la 
pert43 de temps est réduite au minimum, en 
même temps qu'on origan ise la distribution 
du travail, la répartition des matières à 
transformer, la fourniture, l'entretien d'ou- 
tils en parfait état dans le même dessein de 
production intensifiée. Ce système ren- 
contre des adeptes enthousiastes, ^A c«la 
depuis de longues années. Un certain nom- 
bre d>ntre eux en parlent en toute con- 
naissance de cause. Je nains que la plu- 
part n'en aient point pénétré l'essence 
même et se bornent à l'impression laissée 
par quelques particularités tout exté- 
rieures. 

Un député spécialiste do Paris, M. Marcel 
Cachin, a ex|>osé dans le journal Oui, en 
revenant d'un voyage en ^Vngleterre, l'im- 
pression profonde qu'il avait retJrée de 
conversations avec un vulgarisateur de la 
méthode Taylor. Il regrettait qu'elle fiit 
mal connue en France, où elle inspirai.' de 
la métiance aux pati-iHis f*t ouvriers, alors 
quelle était mieux a|)préciée en Amérique 
et en Angleterre. Il souhaitait qu'on par- 
vint à répandre en France les méthodes 
destinées à procurer un rendement meil- 
leur de l'effort intellectuel et physique dans 
la production et dans les services de dis- 
tribution ou de transport. Cet enthousiasme 
est d'autant plus remarquable que l'instau- 
ration des méthodes préconisé<^s par 
M: Taylor exige la mise en vigueur de la 
sélection, do^la spécialisation, de l'indivi- 
dualisation de l'ouvrier, qu'elle éi?arte l'in- 
gérence des ouvriers eux-mêmes dans la 
direction du travail, que, loin de pousser 
à la démocratisation et au parlementarisme 
dans l'usine et dans l'atelier, ellp accen- 
tue le caractère autocratique de la direc- 
tion, qu'elle fait une place plus grande à 
la mise en vigueur de règles bureaucra- 
tiques. Il est vrai que. d'autre part, elle 
écarte certains sujets de litige, en modi- 
liant la rémunération du travail, et qu'elle 
implique une augmentation considérable 
des frais généraux, qu"L,'lle entraîne la ré- 
foLtion d'installations eô d'outillage que le 
rendement plus considérable et l'abaisse- 
ment du prix de revient compensent libéra- 
lement. Le ministre du Commerce et de 
l'Industrie est venu à son tour donner une 
sorte de consécration oflicielle du taylo- 
risme, dans le discours qu'il a prononcé de- 
vant la Chambre de commerce de Paris, lors 
de l'installation du successeur de M. Da- 
vid Mennet à la présidence. M. Clémentel 
l'a célébré comme moyen d'aecroitre la 
production et d'assurer la bonne harmonie 
entre employe^irs et employés. 

A en juger par des lettres que j'ai reçues 
d'officiers d'administration, l'Intendance 
s'est préoccupée d'industrialiser certains 
de ses services. Elle a mis en circulation, 
parmi ses fonctionnaires, des circulaires 
qui ont éveillé le désir d'obtenir des infor- 
mations de première main. 



ET (( CHRONIQUE DE LA PRESSE )) 



167 



En France, un membre bien connu do 
rinslitut pour ses grands travaux de chi- 
mie métallurgique, M. Henri Le Chatelier, 
a popularisé les doctrines de Taylor en 
faisant éditer chez Dunod la traduction de 
ses oeu\Tes et en donnant à la Société d'en- 
couragement toute une bibliothèque d'ou- 
vrages consacrés au taylorisme. 

Dans ces conditions, et lorsqu'on voit le 
Moniteur des Travaux publics éditer, en 
1918, xme brochure traitant de l'applica- 
tion de cette méthode à l'industrie du bâti- 
ment, aux chantiers de construction, il me 
semble qu'il serait opportun de rechercher 
si la méthode préconisée par Fred Winslow 
Taylor est vraiment susceptible de jouer le 
rôle que lui attribuent les enthousiastes. 
En tout cas, par un véritable triomphe de 
la division du travail, il s'est créé aux 
Etats-Unis une proPession novivelle, bien 
rémunérée, c'est celle d'organisateur in- 
dustriel, de professeur de taylorisme, d'in- 
génieur-conseil examinant les conditions 
ancieimes de travail et indiquant, par un 
devis, s'il vaut la peine d'encourir les dé- 
penses qu'entraînera l'introduction du sys- 
tème Taylor, 

Rendement industriel et salaires 

L'ai-gument le plus saisissant en faveur 
du taylorisme, ce serait l'accroissement du 
rendement industriel dans un moment où 
tout le monde insiste sur la nécessité d'ob- 
tenir la plus gi'ande production, de tirer 
la plus grande activité de tous les instru- 
ments, des hommes aussi bien que de l'ou- 
tillage ; ce serait ensuite l'espoir d'amé- 
liorer les rapports entre les ouvriers et les 
employeurs ou leurs représentants. 

Un besoin économique, celui de tirer le 
meilleur parti possible de la force phy- 
sique, de la capacité intellectuelle des ou- 
vriers et d'obtenir un rendement appré- 
ciable des machines, tout en diminuant les 
causes de conflit et de friction résultant de 
la discussion du tarif du travail aux pièces, 
ce besoin économique a conduit à élaborer 
un système plus satisfaisant que la fixation 
empirique du salaire à la tâche. Le sys- 
tème cherche à tenir compte 'à la fois 
d'éléments psychologiques, de la mentalité 
des ouvriers et des"^ employeurs, et d'élé- 
ments techniques. 

On a prêté, comme je l'ai dit, trop d'at- 
tention peut-être ay côté purement méca- 
nique du système Taylor, à la détermina- 
tion du temps nécessaire pour que l'homme 
et les machines fassent les ditïérentes opé- 
rations, exécutent les dilférents mouve- 
ments dont l'enchaînement aboutit à un 
rendement utile. Un des points essentiels 
que les écrits de Taylor ont mis en lumière, 
c'est de tendre à obtenir le meilleur rende- 
ment possible du travail en profitant de 
la marge, de l'écart existant entre le rende- 
ment d'ouvriers médiocres, faisant leur 



besogne avec lenteur, et celui d'ouvriers 
choisis pour leur aptitude, incités par des 
salaires élevés, en rapport avec la besogne 
accomplie et qui sont placés dans les condi- 
tions d'ambiance industrielle les meil- 
leures au point de vue de l'outillage, de 
l'apport des matériaux à pied-d'œuvre, à 
portée de la main. Réduire au minimum 
la perte de temps, éviter les déplacements 
inutiles, la recherche de l'outil nécessaire, 
la rerfiisc en état de l'outil, tout cela re- 
présente un avantage et pour l'ouvrier et 
pour l'employeur. 

Un prix de revient peu élevé des pro- 
duits est compatible avec des salaires éle^- 
vés. Des salaires peu élevés ne sont pas 
du tout une condition de production à bon 
marché : tout au contraire. Taylor, lors- 
qu'il était chef d'équipe, observa que l'ou- 
vrier perd énormément de temps, qu'il 
flâne, si une incitation permanente n'existe 
pas ]X)ur aotiver ses mouvements, qu'il' se 
guide aussi dans la limitation de ses 
elïort? par des considérations étrangères 
au travail, par la crainte de produire trop, 
d'inciter l'employeur à baisser la rémuné- 
ration. Taylor crut qu'il était indispensable 
de trouver le mojen de rémunérer ample- 
ment une forte production, organisée de 
façon à ne pas épui.ser l'ou^Tier. 

Une série d'observations furent faites pour 
chronométrer les mouvements de l'ouvrier, 
pour établir la durée approximative de 
chaque opération et pour rechercher le 
rendement que l'on pouvait avoir obtenu à 
la fin de la journée. Ce résultat ne pouvait 
être atteint que par un ouvrier en pleine 
possession de ses facultés, et incité par 
l'élévation du salaire. L'ouvrier médiocre 
devait être ftxclu ou s'exclure lui-même. 

C'est la sélection des compétences tech- 
niques, qui entraîne la tenue de fiches indi- 
viduelles constamment à jour. Ne vous 
semblc-t-il pas aussi qu'il y a à craindre 
une augmentation du déchet, des incompé- 
tences ? N'est-ce pas la vie qui conduit à 
la constitution d'aristocraties dues au 
mérite ? 

La fameuse gymnastique automatique, 
apprenant à l'ouvrier les mouvements ra- 
tionnels, n'est que le côté accessoire et se- 
condaire Ce n'est pas l'âme du système. 

Celui-ci tend à individualiser le travail. 
11 établit mi dossierpour chaque ouvrier 
au point de vue de sa production. 

Là où prédomine le système Taylor, le 
danger de grève aurait été sinon éliminé, 
du moins affaibli. Le vieux grief contre le 
tarif aux pièces, la méfiance des ouvriers 
à l'égard de l'exploitation auraient disparu. 
Mais, d'autre part, l'introduction du sys- 
tème Taylor est très coûteuse pour les en- 
treprises qui veulent l'employer. Il leur 
faut organiser d'une façon plus rationnelle 
la tenuo des magasins où se trouvent les 
stocks de matières premières et mi-! 



i68 



« LES QUESTIONS ACTUELLES )) 



ouvrées, les outils, l'atelier des dessinateurs 
et des fabricants de modèles. Le centre de 
gravité est déplacé : il se trouve reporté 
des ateliers au bureau de répartition, qui 
■distribue les commandes, les dessins, les 
bons de matières et d'outils, qui veille à 
ce que matières et outils soient toujours 
à portée des ouvriers avec les instructions 
nécessaires. 

Organisation scientifique du travail 

Après avoir donné la biographie de INI. Tavlor, 
M. Raffalovich dit: 

Quatre grands principes directeurs ont 
été énoncés par Taylor : 

1° Une large tâche journalière, indiquée 
clairement, tâche difficile ; 2° cette tâche 
journalière occupant une journée entière 
doit pouvoir s'exécuter dans les disposi- 
tions les meilleures comme outillage, 
apport des matières, etc. ; 3° salaires éle- 
vés en cas de succès; 4° pertes en cas d'in- 
suffisance. 

Enfin, un cinquième desideratum, c'e&t 
que la tâche devra être rendue assez dif- 
ficile pour ne pouvoir être faite que par 
un excellent ouvrier. 

Comme corollaire, on doit envisager le 
système de salaire avec bonification per- 
mettant de gagner de 30 à 100 % de plus, et 
le système différentiel, dans lequel l'ou- 
\Tier est intéressé à l'achèvement le meil- 
leur par la crainte d'une perte. Un exemple 
célèbre de l'amélioration que Ton peut ob- 
tenir par une meilleure sélection des ou- 
vriers, par l'introduction d'un système dif- 
férentiel, a été donné par la Symonds Rol- 
ling Machine Company, à Fitchburs. 

La visite des billes "à roulement de bicy- 
clettes, avant leur emballage, était faite 
par cent vingt ouvrières payées à la jour- 
née. Avant de procéder à une réforme, afin 
d'habituer les ouvrières à plus d'exacti- 
tude, on chargea quatre des meilleures ou- 
vrières d'exercer un contrôle, une vérifica- 
tion. On arriva à faire faire le travail par 
trente-cinq au lieu de cent vingt ouvrières, 
à faire gagner 32 fr. ['0 à 45 francs par se- 
maine au lieu de 17 francs à 22 fr. 50, à 
faire travailler huit heures et demie au 
lieu de dix heures et demie. Avec un ren- 
dement plus grand, il y eut 58 pour 100 de 
moins de billes défectueuses. L'augmenta- 
tion de production fut do 33 pour 100. 

M. Taylor veut substituer à la hiérarchie 
militaire des ateliers, où les ordres sont 
transmis de gradés à gradés jusqu'au 
simple ouvrier, en passant chaque fois 
par un seul chef, l'organisation scienti- 
fique, qui a pour objet de tracer l'ouvrage 
de tout l'atelier, de s'assurer que chaque 
pièce va par le chemin convenable à la 
machine voulue, que l'ouvrier préposé à la 
machine sait exactement ce qu'il a à faire. 
Il faut s'assurer que le travail est fait bien 
et vite, et prévoir qu'il faudra plus d'ou- 
-yriers pour faire le travail ou plus d'ou- 



vrage pour les ouvriers, veiller à la di-sci- 
pline, rectifier les salaires, fixer le prix des 
pièces. A cet effet, il faut diviser la be- 
sogne entre un grand nombre de contre- 
maîtres ou de préposés ; il faut un bon 
chef d'équipe, qui aura sous ses ordres 
des chefs de brigade, des chefs d'allure, 
des surveillants, des chefs d'entretien. En 
outre, quatre agents d'exécution font partie 
du service de répartition du travail, et, 
dans leurs différentes fonctions, repré- 
sentent le service dans ses rapports avec 
les ouvriers. Les trois premiers (le pré- 
posé aux ordres de travaux, les rédacteurs 
de fiches d'instructions, le comptable du 
temps et des frais de main-d'œuvre' trans- 
mettent leurs instructions et reçoivent les 
rapports des ouvriers, principalement par 
écrit. Le quatrième est le chef de disci- 
pline, qui intervient comme chef de jus- 
tice, enquête, prononce des sanctions et 
fait tenir un état complet des qualités et 
des défauts de chacun. Son autorité 
s'étend sur tout l'établissement, 

M. Taylor assure qu'on peut former assez 
rapidement ces divers agents de travail 
technique, de contrôle d' écritures. Ce n'e.sl 
que très lentement qu'à Midvale il sub- 
divisa les travaux du chef d'équipe er.tre 
quatre agents. 

Quant au bureau de repartition du tra- 
vail, qui est comme le cerAeau de l'entre- 
prise, en voici les principales fonctions : 

a) Analyse complète de toutes les commandes 
de machines ou de travaux reçus par la Com- 
pagnie; 

b) Etude du temps pour tous les travaux 
manuels des usines, y compris le travail de 
mise en place des pièces sur les machines, le 
travail à l'établi, à l'étau, la manutention; 

c) L'étude du temps pour toutes les opéra- 
tions sur les machines; 

d) Le bilan de tous les matériaux, matières 
premières, approvisionnements, pièces unies, et 
le bilan des travaux prévus pOMT chaque caté- 
gorie de machines ; 

e) L'analyse de toutes les demandes au sujet 
de nouveaux travaux reçus par le service com- 
mercial et de tous les engagements pris relati- 
vement aux. délais de livraison; 

/■) Le coût de toutes les pièces fabriquées, 
avec une analyse complète des frais et un état 
mensuel comparatif des frais et dépenses; 

g) Le service de paye; 

h) Le système de symboles mnémonique 
pour l'identification des pièces et la tarification; 

i) Le bureau des renseignements; 

j) Le service des types; 

k) L'entretien du système et de l'installation 
et de l'emploi du classeur; 

l) Le système et service de correspondance ; 

yn) Le bureau d'embauchage; 

n) Le chef de discipline; 

o) L'assurance mutuelle contre les accidents; 

p) Le service des ordres urgents; 

q) Le perfectionnement du système et de l'or- 
ganisation. 

Tout cela semblera bien compliqué à un 
profane. 



ET « CHRONIQUE DE LA PRESSE )) 



169 



Intervention des Tribunaux 

Quoi qu'il en soit, le Scientific Manage- 
ment, que connaissaient ies professionnels 
et qui avait figuré dans des expositions 
universelles, vint au grand jour de la pu- 
blicité, devant une Cour do justice, pour 
!a première fois en 1910. lorsque les che- 
mins de fer au nord de l'Oliio et à l'ouest 
du Mississipi ont deraandé à relever leurs 
tarifs et que l'Interstate Commerce Com- 
mission a fait procéder à une enquête pour 
savoir si cette requête était raisonnable. Au. 
cours des dépositions qui furent recueil- 
lies parmi les adversaires du relèvement, il 
y eut celle d'un avocat nommé Brandin. 
Celui-ci s'attacha à démolir l'argumenta- 
tion des Compagnies prétendant que la 
hausse des salaires, lesquels entrent pour 
moitié dans les frais d'exploitation, rendait 
toute réduction de tarifs impossible. Il sou- 
tint que, par un système scientifique de 
direction, il était possible de payer des sa- 
laires élevés et d'exploiter avec" un coeffi- 
cient de frais peu élevé. A l'appui de cette 
thèse, qui lui avait été soufflée par un de 
ses clients, un fabricant hostile à tout ren- 
chérissement des transports, il appela à dé- 
poser devant la Commission quelques-uns 
des hommes qui s'étaient distingués comme 
protagonistes de ce qu'on appelle la mé- 
thode Taylor. 

Ces experts déclarèrent que l'on avait pu 
augmenter considérablement le rendement 
do la main-d'œuvre en réglant les opéra- 
tions de manutention pour le charbon, la 
fonte, les briques. Harrington Emerson sou- 
tint que les Compagnies de chemins de fer 
pourraient économiser 1 million de dollars 
pai' jour en se préoccupant davantage de 
l'efficacité de la main-d'œuvre. 

Cette apparition du Scientific Manage- 
ment dans une cause célèbre économique 
fut comme une révélati(»n. Elle suscita un 
mouvement dans la presse. Une Société 
spéciale fut organisée en 1912 à New-York. 
Des cours furent institués aux Universités 
d'Harvard, de Columbia, de Syracuse. Quant 
à rinterstate Commerce Commission, elle 
présenta au gouvernement fédérah un rap- 
port de soixante-quatre pages, en passant 
légèrement sur la méthode scientifique de 
du'cction, qu'elle considérait comme se trou- 
vant encore dans une période d'expérimen- 
tation. Elle fit usage d'autres considérations 
de fait, notamment des grosses recettes en- 
caissées par les Compagnies, pour repous- 
ser la demande de relever le tarif. 

Une étude très complète, inspirée par la 
bienveillance, a été publiée en 1915, et elle 
a eu une seconde édition en 1918, par 
M. Drury, instructeur en économie et so- 
ciologie à l'Université d'Ohio. C'est un exa- 
men raisonné et impartial de la méthode de 
direction scientifique dont Taylor est le 
plus célèbre représentant. 

Elle met en garde contre l'illusion de 
ceux qui croient que la méthode Taylor 



s'applique à tout. On en a eu la preuve lors- 
qu'on a demandé à des experts d'examiner 
l'enseignement universitaire et de faire des 
suggestions pour en augmenter l'efficacité. 
Us ont répondu qu'il fallait procéder à une 
division du travail, décharger les sommités 
du corps enseignant de toute besogne sim- 
plement bureaucratique et administrative, 
leur enlever le souci de la paperasserie, re- 
courir à des gens de moindre envergure 
pour les besognes courantes. Ce sont" des 
préceptes de bon sens que le service de 
santé militaire aurait pu parfaitement ap- 
pliquer dans ses formations sanitaires, en 
déchargeant les médecins et les chirurgiens 
de la plus grande partie de la besogne con- 
sistant à signer des pièces administratives. 
On a reconnu que, jusqu'ici, on n'avait pas 
appliqué avec succès la méthode Taylor au 
commerce et à la banque. 

Quoi qu'il en soit, sous une forme ou 
sous une autre, la méthode de direction 
scientifique a été adoptée avec succès dans 
do grandes et de moyermes entreprises, par 
des fabriques de machines à écrire, d'auto- 
mobiles, des aciéries, des fabriques de ba- 
lances, de bandages, des ateliers de répara- 
tion de locomotives, des arsenaux de l'Etat. 
Los résultats obtenus ont donné satisfac- 
tion aux employeurs et aux ouvriers, dont, 
elles ont augmenté les bénéfices et les sa- 
laires, diminué le gaspillage du temps et 
des matières. 

Les leaders des Associations ouvrières 
ont assez mal accueilli l'intri^duction du 
taylorisme. Ils ont essayé de l'exclure des 
ateliers de l'Etat en pétitionnant au Sénat 
et, à la Chambre des représentants, mais 
sans succès. 

Le taylorisme n'est pas une panacée 

L'orateur passe en revue diverses industries 
où la méthode a été appliquée, et il arrive à 
cette conclusion : 

Il semble certain que les entreprises où 
la méthode scientifique a fait ses débuts 
s'en sont éloignées, l'ont abandonnée ou 
transformée. Les adeptes du taylorisme af- 
fectent de ne plus attacher d'importance à 
ces vicissitudes qui se sont produites dans 
les entreprises où les premières applica- 
tions ont été faites. 

De temps à autre, des propositions de Ici 
ont été soumises au Congrès, défendant 
l'emploi du chronométrage et le système des 
salaires à prime dans les établissements de 
l'Etat. Le 3 mars 1915, la Chambre impose 
sa volonté au Sénat récalcitrant d'exclure 
dans les budgets de la guerre et de la ma- 
rine les dépenses pour l'un et l'autre objets. 
A partir du 1" juillet 1915, l'extension ou 
le maintien de cette double phase du sys- 
tème est devenu impossible. Le ministère 
de la Guerre s'en débarrassa avant cette 
date. On n'est pas d'accord sur la véritable 
portée de cette opposition, dont le grand 



I70 



<( LES QUESTIONS ACTUELLES )) 



argument était de re[jréseiiter l'ouvrier 
comme exploité à outrance dans l'applica- 
tion du taylorisme, alors (ju'il n'était tenu 
aucun compte des améliorations d'ou- 
tillage, de ravitaillement en matières, du 
meilleur fonctionnement des machines, etc. 
Il existe un manuel doimant, en 325 pages, 
les principaux faits concernant l'applica- 
tion de la direction scientifique dans les 
entreprises américaines. On la rencontre 
dans le découpage des métaux, la typogra- 
phie, l'industrie des automobiUs, la con- 
struction des appareils d'électricité. Il exis- 
tait, en 1915, 60 entreprises appliquant le 
véritable système Taylor. 200 installations 
du mode Harrington Emerson. 52 branches 
diverses d'industrie en faisaient emploi en 
1912, embrassant de 150 000 à 200 000 pei-- 
sonnes en 1914, mais ce sont de pures devi- 
nettes. D'après un statisticien, qui déclaie 
que dans ces chiffres on fait entrer des en- 
treprises où l'application est incomplète, 
on trouve la méthode dans 140 entreprises, 
dont 5 de transport par rail, 4 de corpora- 
tions publiques, 4 de travaux municipaux, 
3 de construction et de bâtiment, 1 d'un 
magasin public, 1 d'une banque, 1 d'une mai- 
son d'éditions et 120 d'usines ou fabriques. 
Dans les branches ou l'on en rencontre le 
plus, il en reste un bien plus grand nombre 
en deliors du taylorisme. 

En résumé, l'impression que nous avons 
retirée de l'étude du Scieniiik' Management, 
si sympathique que soit la i)ersonnalité do 
•M. Taylor lui-même, si philanthropiques 
qu'aient été ses intentions, c'est que l'ap- 
plication du taylorisme n'est pas une pana- 
cée d'apaisement économique. 

Le quatrième principe du taylorismo, 
commenté par M. Bartn, a beau être celui 
d'une collaboration intime et amicale entre 
la direction et les ouvriers, s'ajoutant à une 
sélection scientifique de l'ouvrier et à son 
instruction scientifique, le système Taylor 
est une combinaison d observations embras- 
sant la mentalité des ouvriers, des em- 
ployeurs, ayant pour objet d'arriver à une 
rérnunératibn du travail fondée sur un 
rendem(»«nt aussi intense que possible, on 
écartant les conflits qui résultent de la di!"- 
îlculté de calculer exactement d'une façi n 
empirique le produit obtenu par la main- 
d'œuvre et de stabiliser le salaire aux 
pièces. C'est l'introduction d'un élément 
plus scientifique, celui de l'opération con- 
sistant à chronométrer les mouvements 
pendant le travail. Mais ce n'est pas tout: 
M. Tavlor et ses adeptes insistent avec rai- 
son sur la nécessite de mieux coordonner 
divers éléments très importants, comme 
l'entretien en parfait état des outils, comme 
l'apport à pied-d'œuvre des matières à 
transformer, comme une surveillance intel- 
ligente et bienveillante des ouvriers pen- 
dant l'exécution. 

En étudiant la « Direction scientifique 
des ateliers », on sera d'accord pour re- 



connaître la prépondérance de l'élément 
intellectuel dans l'organisation et le fonc- 
tionnement du travail. 

Un autre trait caractéristique, c'est 
l'adoption d'un régime dictatorial et au- 
toi'itaire dans l'exécution du travail : cehii- 
ci doit être fait d'après les instructions du 
bureau de répartition, sous le' contrôle de 
chefs de service ayant des attributions dé- 
terminées et en conformité avec les règles 
de la discipline d'ateiier, dont l'application 
et la sanction sont entre les mains d'un chef 
spécial. On est loin des Conseils d'ateliers 
et de la démocratisation industrielle. 

Eh terminant. M. RaffalovicU a.ioute qu'il a 
demandé à l'armée américaine si elle appliquait 
le taylorisme; la réponse a été négative. 

Préventions et illusions 

Le commandant Uourst déclare qu'après l'ex- 
posé de M, Rafl'alovicii il ^e i)oruera à quelques 
petites observations d'avocat en faveur du 
système Taylor. Ce qui lui o fait grand tort, 
même en Amérique, c est qu'on a voulu s'en 
servir comme d'un tremplin. Il y a un certain 
De&cartes, dit-il, qui a donné la' base du sys- 
tème Taylor dans .son Discaiirs sur la méthode. 
Taylor a appliqué ce système, qui revient à 
établir une relation cjiiti'e la fatigue et le tra- 
vail produit; autrement dit: il ne faut pas 
éreinter l'homme, pas plus que l'outil. Au lieu 
de reconnaître que le tayloi-ismc, c'est du bon 
sens d'épicier, on a voulu en faire une religion 
et on lui a ainsi fait beaucoup de tort. Ce qu'il 
y a de vrai dans le système, c'est un certain 
nombre de lois. Tâchez de rester dans la loi 
en en faisant l'application; voilà ce qu'on doit 
simplement recommander. i.,'orateur prétend 
que ces lois ont de grandes chances d'être 
vraies, parce que, déterminées à la suite d'ob- 
servations dans un certain ordre, elles s'ap- 
pliquent dans des circonstances d un ordre très 
différent. Il raconte qu'une Américaine avait 
protesté contre les mérites du système Taylor 
en prétendant qu'il ne pouvait s'appliquer au 
travail domestique. L'un des défenseurs du 
svstème lui a riposté qu'elle pouvait essayer; 
et, en effet, elle a, par des di;posilions diverses, 
diminué de façon notable le temps qu'elle em- 
ployait au travail. Ayant réussi, elle a ensuite 
monté mi véritable îaboraloife. 

L'orateur dit que vouloir imposer le taylo- 
risme, c'est aller à la grève ; il faut amener 
les ouvriers à Padmeltre en prêchant d'exemple. 
On reconnaîtra facilement, par exemple, qu'il 
est absurde d'avoir la même pelle pour soulever 
des choses différentes. 

Chaque patron doit rechercher si les lois du 
système Taylor peuvent s'appliquer à son 
industrie. 

M. R..^FFALOViGH répoud qu'en effet le taylo- 
risme est l'application du bon sens et a pour 
objet d'empêcher les pertes de temps. II ajoute 
qu'il n'y a rien qui soit plus contraire au socia- 
lisme q'ue le taylorisme, car c'est la sélection 
de l'ouvrier qui" en est la base. Ce qu'a voulu 
surtout montrer l'orateur, c'est qu'il ne faut 
pas le traiter en reliirion, ce que paraissent vou- 
loir faire certains hommes politiques. - 

M. M.\NNHEiM pense que la première condition 
d'application du taylorisme est la docilité abso- 
lue de Pouvrier; ôr, cette condition ne paraît 
guère en passe d'être remplie. Ce qu'il faut 



ET « CHRONIQUE DE LA PRESSE )) 



i^r 



retenir, c'est que l'ingénieur trouve dans c-ette 
méthode des indications précieuses. 

Qu'est-ce donc que le taylorisme ou le sys- 
tème Taylor? dit M. Alfred' Neymarck. On s'en- 
goue si facilement d'une expression, d'un mot, 
d'une chose, qu'il est cependant nécessaire de 
rechercher si c'est bien une nouveauté. Or, le 
« taylorisme » n'est pas autre chose que l'ap- 
plication de la " loi du moindre effort ». Dans 
ses cours et leçons au Collège de France, Michel 
Chevalier a montré l'influence que pourraient 
exercer dans l'industrie quelques réformes pra- 
tiques daiis le régime physique de l'industrie 
et dans l'organisation de son travail. Les pro- 
grès de l'industrie devaient. réclamer une forte 
tension du ressort individuel, et l'individu de- 
vait avoir pour l'accroissement de sa force pro- 
ductive un travail approprié, mesuré, une bonne 
hygiène, une bonne" nourriture. Il citait, dans 
une de ses leçons, une communication remplie 
de faits qu'Edwin Chawick, écrivain anglais 
bien connu, avait faite dans un Congrès inter- 
national tenu à Bruxelles; il faudrait se repor- 
ter aussi à tout ce qu'ont dit et écrit sur ce 
sujet l'illustre Rossi et d'autres économistes et 
moralistes, pour ne parler que de ceux qui ne 
sont plus! 

M. Alfred Neymarck fait observer que le sys- 
tème Taylor a été tout d'a±>ord tenu en défiance. 
Les salaires ont cru qu'on leur ferait faire plus 
de travail sans leur accorder une plus grande 
rémunération. Aujourd'hui, ils en sont partisans, 
mais ils redoutent que l'Etat n'intervienne et ne 
réglemente ce genre de travail. Le « taylo- 
risme » n'est donc pas une chose nouvelle,' dit 
M. Alfred Neymarck; il n'en faut méconnaître 
ni les avantages, ni les difficultés, ni les incon- 
vénients; mais il faut se rappeler surtout que 
le travail doit avoir ses francliises et ses libertés, 
que l'intervenlion de l'Etat serait funeste. L'in- 
dividu doit rester maître de régler son travail, 
son mode de travail, ses intérêts, comme il le 
veut, comme il l'entend, et le patron doit, lui 
aussi, rester maître de sa liberté d'agir, et il ne 
faut pas considérer le « taylorisme » comme 
une panacée. 

M. Yves Guyot. — Tous les orateurs ont été 
d'accord pour constater que Taylor avait eu des 
prédécesseurs. Le commandant Hourst a invoqué 
Descartes, mais nos aïeux les plus éloignés 
avaient cherché à obtenir le maximum d'effet 
avec le minimum d'effort. Taylor a essayé de 
donner, pour le travail hunmin, à cette re- 
cherche plus de pa'écision- qu'on n'en avait ap- 
porté. Le taylorisme est la systématisation du 
moindre effort; il implique, de la part de la 
direction, une préparation des moyens de tra- 
vail qui permettent à l'ouvTier d'exécuter sa 
tâche dans les meilleures conditions. Ainsi le 
poseur de briques les trouve installées dans le 
sens oîi elles doivent être placées, sur une table 
à U hauteur de sa msiin, de manière qu'il soit 
dispensé de baisser de 60 centimètres son corps 
pesant de 65 à 75 kilos et de le relever pour 
prendre une brique pesant 2 kilos et demi. Les 
gestes du poseur ont été réduits de dix-huit à 
cinq et même à deux dans certains cas T). L'ef- 
ficacité est évidente. Mais c^ux qui font du tay- 
lorisme une sorte de raytiie ayant toutes les 
vertus prouvent qu'ils n'en ont 'pas compris le 
caractère. E. P. 



(n V. YvES-GUYOT. llndustrie et les industriels, 
1. IV, c. vu, « le Taylorisme ». 



Suggestif parallèle 

entre la besogne mécanique 

et le travail à la main 

De l'Opinion, (i" mars 1919;, .^ûttë le titre 
« Taylor et Ruskin ■ : 

Apprentissage et « dressage » 

On dit moins, actuellement, éducation 
professionnelle, apprentissage, que dres- 
sage des ouvriers. Beaucoup de travaux en 
série ne demandent, en elTet, qu'un petit 
nombre de gestes, et la p^ychoiugie du 
dompteur ou du dresseur a remplacé pour 
leur enseignement le vieil esprit du mé- 
tier. Dans cette singerie du travail, l'ou- 
vrier n'ajoute que l'accélération. Il répète 
toujours le même geste, mais il peut dé- 
pendre de lui de le produire un plus grand 
nombre de fois dans l'heure. 

A un atelier parisien de fabrication de 
magnétos, le temps par pièce établi par 
un ouvrier ayant la confiance de ses cama- 
rades donnait un salaire do H) fr. 5(J pour 
la journée de dix heures. La maison-mère 
de Stuttgart envoya un article nouveau 
à usiner. Le devis de temps en était réglé. 
Le directeur dit : « Il faut le suivre. Je 
compte que vous ne pourrez pas faire plus 
de 1 fr. 20 de l'heure et je le regrette, mais 
le travail est étudié à fond et la méthode 
bien fixée. Nous n"y pouvons rien chan- 
ger. » 

Les ouvriers français refirent sur cet 
article le gain de 1 fr. 65 de l'heure. Leur 
agilité manuelle dépassait celle des hom- 
mes de Stuttgart. Ils n'avaient rien in- 
venté que d'être plus vifs. 

L'ouvrier désireux de h" être pas distrait 
de son travail pour usiner le plus grand 
nombre de pièces a parfois organisé par 
truquage sa fixité à la besogne quand l'au- 
torité de l'usine n"y avait pas songé 
pour lui. 

A un atelier de tronçonnage de Lyon, le 
chef d'équipe donne à tout embauché un 
outil, ce qui fait trois en service, en comp- 
tant les deux montés sur le tour. L'alter- 
nance de deux ouvriers sur chaque ma- 
chine travaillant vingt-quatre heures fait 
un compte de quatre outils : deux fixés, 
deux en main pour rechange. Le tourneur 
raisonne ainsi : 

« Ayant un seul outil de réserve, je suis 
obligé d'aller en demander le remplacement 
chaque fois que j'ai une casse, démarche 
qui mange de huit à quinze minute-s. Cas- 
sant quatre outils dajis une journée, je 
perdrai de trente-deux minutes à une 
heure. » 

C'est pourquoi l'ouvrier s'arrangeait 
pour disposer de sept à huit outils de ré- 
serve au lieu d'un, et il n'allait à l'aflfùtage 
que lorsqu'ils étaient tous cassés, soit une 



1^2 



({ LES QUESTIONS ACTUELLES )) 



fois tous les deux jours, au lieu de quatre 
fois .par jour. Gain de temps sur vingt et 
une heures de présence : cinquante-six 
minutes à une heure trois quarts. Chaque 
équipe de deux hommes alternants, possé- 
dant, cachés dans les vestiaires, quatorze à 
seize outite au lieu de deux, la direction 
crut qu'on lui volait en série l'acier rapide, 
alors que les ouvriers corrigeaient, par 
leur initiative clandestine, un insuffisant 
approvisionnement d'outillage. 

On estime que le dressage d'un novice 
ou d^une femme dans cet atelier se fait en 
quinze jours. Le travail de tronçonnage est 
de mettre à longueur de calibre des barres 
■de métal. Cinq mouvements sont néces- 
saires. Le concours de l'intelligence ou- 
vrière n'est pas demandé. Elle ne s'exerce 
que par sournoiserie. 

Certaines machines-outils, comme ces 
tours à tronçonner, peuvent être données 
à toutes mains. Il est plus facile d'ap- 
prendre à les conduire que de monter à 
bicyclette. « Apprenti aujourd'hui, ou- 
vrier demain » est une formule réalisable 
dans les travaux très divisés, mais cela 
change la signification du mot ouvrier, qui 
se dit d'un homme qui sait son métier. Un 
ouvrier de manufacture de chaussures 
n'est pas un ouvrier cordonnier. Il est in- 
capable de faire une paire de chaussures ; 
sa besogne unique est de noircir des talons 
ou de couper des semelles à l'emporte- 
pièce. De même, un tronçonneur qui enlève 
à la barre de métal l'en-trop laissé par la 
forge n'est pas un mécanicien. On a juste- 
ment nommé usineurs ces travailleurs 
simplifiés, dont il faut vingt ou trente 
pour faire la science d'un ouvrier complet, 
chacun ne réalisant qu'un seul des gestes 
autrefois rassemblés dans une paire de 
mains. La grande mécanisation et l'auto- 
matisme de l'outillage multiplie ces ma- 
nœuvres, à qui est hostile la corporation 
des vieux ouvriers instruits à connaître 
toutes les choses du métier. 

L'école de la Timken Roller Bearing G", 
Canton, Ohio, Etats-Unis, donne en quatre 
semaines à des hommes ignorants de tout 
travail d'usinage une instruction profes- 
sionnelle suffisante pour bien conduire une 
machine à rectifier. Le dressage sur les 
tours automatiques à fileter est de trois 
mois. On comprend qu'il puisse n'être, dans 
n'importe quelle usine, que de quinze jours 
pour le simple travail de tronçonnage. 

Ouvriers et « usineurs » 

La rivalité de l'usineur et de l'ouvrier 
est la dernière période de la lutte contre 
la machine. L'homme capable d'achever 
tout le travail mécaniquement, naguère dé- 
testé par celui qui le faisait l'outil à la 
main, s'irrite aujourd'hui contre qui ne 
met en œuvre qu'un seul geste de la ma- 



chinerie. Est-il encore possible que dana 
cette monotonie les travailleurs aiment 
leur métier ? Autrefois, un relieur, traité 
de maçon, était offensé ; le pâtissier disait 
au gâcheur de marchandise : Tu travailles 
comme un cordonnier ; et pour se mépri- 
ser entre cordonniers, l'injure était : Sabo- 
tier, bas métier de la chaussure en bois qui 
ne demande pas fine main, d'où est venu 
le terme de sabotage pour l'ouvrage abîmé. 

La transformation des techniques a 
rompu ces vieux esprits de métier. Ils se 
referont si l'ouvrier aime l'outil nouveau. 
Est-ce possible ? De plus en plus l'homme 
n'est qu'un joint de chair dans la machine. 

On sait exactement quels mouvements 
une mécanique doit accomplir ; on cal- 
cule quels gestes l'ouvrier ,7 ajoute ; la 
mécanisation est dans la ch ji/ comme dans 
le métal. Le bras doit la docilité d'une 
pièce du métier. Il sera remplacé par une 
barre d'acier au prochain perfectionne- 
ment et les doigts de l'ouvrier seront seuls 
nécessaires. Il ne faudra bientôt plus que 
le geste d'embrayer en appuyant sur un 
bouton. Pas plus que ne le peut la machine, 
son servant ne doit rien ajouter à la série 
des mouvements pour lesquels il est com- 
biné avec elle. Le but de l'industrie est de 
produire, non de rendre le travail aimable. 
Mais l'usine est-elle faite pour servir 
l'homme, ou l'homme pour servir l'usine ? 
Que vaut une civilisation qui détruit 
en avançant l'amour du métier et ne 
lui substitue rien ? Allons-nous vers un 
travail établi sur le dégoût ? 

Philcsophie du travail contemporain 

Ruskin et Taylor s'opposent dans la phi- 
losophie du travail contemporain. Le rê- 
veur anglais, dont aucune idée n'est réali- 
sable dans l'industrie, a bien compris le 
grand malheur des hommes soumis au tra- 
vail sans joie. Le désir de sa Guilde de 
Saint-Georges, de reconstituer les besognes 
à main, ne pouvait pas avoir beaucoup de 
réalité au delà des travaux de dames et de 
la dentelle au fuseau contre celle faite sur 
les métiers de Manchester. L'ineptie indus- 
trielle de défendre le travail à main contre 
le travail à la machine contenait une vérité 
importante pour le bonheur de l'homme, 
l'aylor, l'ingénieur américain, a donné la 
méthode pour broyer dans l'esprit de l'ou- 
vrier la dernière espérance de joie au tra- 
vail. Ces deux hommes sont chacun à une 
extrémité de la compréhension du labeur 
humain, l'un poétique défenseur de la rou- 
tine, l'autre accélérateur scientifique des 
fabrications. Lequel des deux aura raison 
dans un siècle, ou seront-ils tous les deux 
condamnés ? 

L'horreur de Ruskin pour la machine ne 
lui a pas laissé voir dans le plus vieux tra- 
vail à main la tristesse des besognes aussi 
. mornes que celles de la mécanisation la 



ET « CHRONIQUE DE LA PRESSE )) 



173 



plus étudiée. Le tronçonneur de barres 
d'acier n'a pas éprouvé l'ennui du travail 
plus que l'homme qui charge à la pelle des 
tombereaux de terre. Les métiers sans joie 
sont vieux comme le travail humain. Les 
forgeurs de chaîne de Guérignj'- dans la 
Nièvre et de Saint-Amand dans le Nord, ne 
travaillant toujours qu'au marteau et qui 
battent sur Tenclume la même forme de 
maillon, sont voués à une monotonie de 
gestes semblable à celle du servant c'p la 
plus récente machine. Le tisseur à raain 
des rubans du Forez ou de la batiste de 
Flandre qui lance encore la navette par des 
mécaniques de bois sans moteur, est à un 
moment du travail humain où, au con- 
traire, apparaît bien la joie qui peut venir 
de la machine par quoi l'homme sera lihi-ré 
du vieux geste de lancer la navette, do tirer 
sur une corde ou d'appuyer sur une pédale, 
comme l'appareil de levage, remplaçant la 
pelle par la benne ou l'aspirateur, a'réduit 
toutes les besognes des ouvriers de somme, 
chargeurs de camions ou d?. bateaux, pous- 
sant la brouette ou suant sous le sac de 
cinquante kilos. Le cheDiincment des dé- 
bardeurs sur une passerelle ne peut pas 
être tenu pour une forme plus aimable du 
travail que la grue électrique. 

Mais l'horreur de Ruskin pour la ma- 
chine ayant été bien bafouée, il faut main- 
tenant voir que le rêveur anglais a eu pro- 
fondément raison de souiTrir des trans for- 
mations du travail. Jamais Thomme n'a été 
si malheureux dans ses métiers, non tant à 
cause de leur mécanisation, q\ii aurait pu 
n'être que l'amoindrissement de sa peine, 
qu'à cause de leur accélération. Le métier 
à main laissait un geste mesuré sur le 
rythme de la respiration. Le travail mo- 
derne a créé le halètement. Le cbronomo- 
trage tayloriste oblige à resjurer dans un 
temps plus court. 

La lutte entre le rêve humanitaire du 
travail et son organisation scientifiqi'.e 
pour le profit continue, vaincue en Ruskin, 
triomphale en Taylor, mais jamais l'an- 
goisse n'en a été si grande, non seulement- 
dans l'esprit de l'ouvrier, mais dans la ci- 
vilisation tout entière. Cette industrialisa- 
tion, qui a commencé par donner le malaise 
et le regret aux vieilles ])sychologies cor- 
poratives, a mené les nations à la plus 
énorme guerre connue. Après s'être accé- 
lérées pour fabriquer, avoir détruit le 
vieux rythme des besognes à main, les na- 
tions se sont battues pour vendre le pro- 
duit de leurs usines et ont apporté, dans 
l'extermination, des moyens d'une si puis- 
sante industrie que la destruction du tra- 
vail promise par les nouvelles inventions 
des métiers a mis l'humanité dans une pé- 
nurie et une misère plus grandes qu'aux 
temps où, par la lenteur des fabrications, 
c'était une fortune que d'avoir douze che- 
mises de fil. 

Avoir cherché la plus grande rapidité de 



production dans les métiers sans tenir 
compte du bonheur de l'ouvrier dans son 
travail, s'être laissé emporter à la frénésie 
i.adustrielle qui en vient a com])ter par se- 
condes le geste des hommes dans la fabri- 
cation, a mis les nations dans un état de 
malaise social dont aucune ne voit enc.'>re 
le remède, et l'intensité de.s fabrications les 
a vouées au désir de lutte et d'extermi- 
nation. 

Ruskin n'a point été tellemciTt feu de re- 
gretter les vieilles formes du travail. Ce 
n'est que par la transformation des tech- 
niques que l'humanité a écé capable do 
s'mfliger la souffrance qu'elle a endurée de 
1914 à 1919. 

Dans les statuts de la vieille Guilde do 
Saint-Georges et dans le traité de la Direc- 
tion des usines, de Taylor, se heurtent les 
deux esprits qui forment le symbole do la 
plus grande lutte de l'époque moderne. Une 
lutte que la guerre a grandie, mais qui dé- 
passe la guerre. C'est toute l'âme, de l'hu- 
manité qui se joue. Le travail sera-t-il uq 
malheur ou un bonheur ? 

L'Usine ennemie de l'Humanité 

La civilisation est détruite par la pro- 
duction industrielle ; elle est détruite non 
seulement parce que les usines fabriquent 
les canons et les gaz asphyxiants, mais 
parce que l'esprit de l'ouvrier ne contient 
pas la joie. Cette époque est troublée par le 
désir des transformations politiques et plus 
encore par le regret du vieuK rêve de Rus- 
kin, Les hommes pensent avoir oublié qu'il 
y avait une joie des mains laborieuses, 
înais toute la sociét-é en éprouve sourde- 
ment le regret. L'Usine devient l'ennemie 
do l'Humanité. Après des milliers d'années 
d'expérience, l'homme retrouve le dégoût 
du travail aussi grand dans les métiers 
modernes que dans les besognes forcées des 
vieux esclavages. Ce n'est plu? le bâton qui 
est asséné sur les muscles, c'est la science 
qui chronomètre le moindre temps qu'il 
faut pour achever un geste et pousse au 
plus qu'elle peut la vitesse dos bras par la 
précision de ses calculs, comme le faisait 
par la force de sa trique le surveillant des 
esclaves. Il est probable qu'il a existé des 
hommes qui ont étudié l'art de la baston- 
nade dans l'accélération du travail. Au- 
jourd'hui, on calcule si les vingt-cinq se- 
condes d'arrêt d'une machine qui produit 
une pièce toutes les soixante-cinq secc'ndes 
ne peuvent pas être réduites à cinq ou six. 
par un changement des camo,s, de manière 
à ne laisser que le temps sti'ictement né- 
cessaire au ge^te humain le plus rapide 
pour remettre une pièce en place dans le 
temps que l'outil de la machine se lève et 
s'abaisse. 

Si le geste du servant n'est pas assez ra- 
pide, ses doigts peuvent être tranchés. La 
mécanique du travail moderne a fait plus 



i:4 



« LES QUESTIONS ACTUELLES » 



de morts et do blessés que le bâton ck'S 
conducteurs d'esclaves. Mais il faut pz^i- 
duire on mourir. Taylor a rais<Mi dans 
1 usine. Ruskin a raison dans l'humanité. 

La simplification de rinteliigenf'o des 
manuels par la réduction du seste de mé- 
tier éloigne les ouvriers de leur rêve de 
possession des instruments du travail. Où 
pi end raient-ils la science de direction des 
usines ? Aussi la possibilité d'une révolu- 
tifn sociale "qui changerait la t'orme de 'a 
propriété est-elle bieii moins aujourd'hui 
dans la possibilité des ouvriers que daris 
celle des techniciens directeurs d'usines. 
Une association d'ingénieurs révolution- 
naires corrigerait par la direction du tra- 
vail le manque d'éducation de technique 
générale des Syndicats ouvriers. 

Parmi les ingénieurs de lindustrie, on 
verra bientôt des manœuvres de la direc- 
tion du travail, comme les usineurs sont 
les manœuvres de la mécanique manuelle. 
La Bliss School de Washington l'orme en 
un an des ingénieurs pratici(îns sans au- 
cune étude des mathématiques, alors que 
les écoles françaises n'ont i)as encore 
essayé un aussi total empirisme qui plai- 
rait" au vieil esprit des métiers français 
pour qui l'homme des mathématiques, in- 
capable de se mettre à la machine-outil 
ou de se servir de la clé de serrage, reste 
un ornement superflu dans le travail. C'est 
cependant sa culture générale qui doit 
donner aux revendications ouvrières leur- 
plus grande force de réalisation. 

Les ingénieurs, possédant la science de 
la direction du travail et du succès indus- 
triel et commercial, seront les arbitres du 
contlit entre les travailleurs et les possé- 
dants pour la transformation sociale. 

A ceux qui voudront se grouper pour 
aider les organisations ouvrières dans la 
conquête de la suprématie, il ne suffira 
pas d'apporter leur science, encore faudra- 
t-il qu'ils la répandent, qu ils ne la gardent 
pas à eux comme im privilège de secte. Il 
leur faudra créer l'éducation technique ou- 
vrière pour permettre le recrutement des 
ingénieurs dans t^jutes les catégories de 
métiers et donner à comprendre à la hiasse 
la valeur de la technique dirigeante dans 
les formes actuelles du travail. Sinon ils 
iront vers des mésaventure.s semblables à 
celles du précurseur Spinetta à la verre- 
rie ouvrière d'Albi (i), menacé de mort, as- 
sailli chez lui à coups de pierre pour avoir 
voulu soumettre le vieux métier à une 
meilleure technique et à plus de justice 
dans la répartition du prix et de la peine 
du travail. 

PlEURE Hamp. 



INFORMATIONS ET CONTROVERSES 



M iois de plos raDliciéricaiisie 
a coûte fort cliiï à la Fraooe 



(1) Sur rexpéricnce socialis'te de la Verrerie 
oinri."»i-e d'Albi. cf. (Iiroiiiijue de lu /•iis.y(\ lyii^ 
pp. 6S3-686 et 697-698 — et 1913, pp. 705-707. 



De V Action Française 11 mars 1919) : 

I — ROME ET L'AUTRICHE 

Une très rapide lecture ne m'a pas per- 
mis d'étudier encore dans le détail de son 
analyse et dans toute la suite de son argu- 
menlation l'article capital publié, hier 
même, en tête du Correspondant [n" du 
10 mars 1919, pp. 737-791], par le R. P. Le 
Floch [supérieur du Séminaire français à 
Romej, répondant aux attaques de la Re- 
vue fie Paris contre la politique du Saint- 
Siège pendant la guerre ; attaques né-es de 
l'esprit de parti, suggérées ou couvertes 
par des préjugés qui n'ont rien de com- 
mun avec l'intérêt du pays ni la raison 
universelle. La plupart d'entre eux corres- 
pondent trait pour trait aux plus graves, 
aux plus coûteuses, aux plus profondes des 
fautes politiques multipliées depuis quatre 
ans, du côté des alliés, par le morbus de- 
mocraticus. Si la guerre a été longue, san- 
glante et dévastatrice à l'excès, c'est 
qu'une seule chose a été voulue, vraiment 
voulue, avec constance et ténacité par cer- 
tains des Cabinets alliés, et c'était de con- 
cilier le culte européen des nuées démo- 
cratiques avec les nécessités de la défense 
jiationale. Ces différents Cabinets ont né- 
gligé les nuées dans leur politique inté- 
rieure : elles ont été sauvegardées avec un 
soin jaloux et un zèle onéreux dans la po- 
litique extérieure ; on n'a pas voulu sa- 
crifier au dehors ni raliticléricalisme ni 
l'antipapisme. C'était cher ? On s'est ré.-i- 
gné au prix fort ! Mais qui a payé ? La 
"France. 

... Nulle part, la force de la nuée ne 
s'est mieux affirmée que dans notre poli- 
tique autrichienne. Un gouvernement na- 
tional français, vraiment laïque, donc 
affranchi de la mômerie m.açonnique et 
du préjugé de la Contre-Eglise, eût norma- 
lement considéré le Vatican comme un 
lieu de négociations propice avec la Ba- 
vière et l'Autriche pour les détacher uti- 
lement de l'unité allemande et du joug 
prussien. Que ce but-là fOit chimérique, 
on nous le disait, et t