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Full text of "L'affaire Dreyfus devant la cour de cassation"

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in 2010 with funding from 

University of Ottawa 



http://www.archive.org/details/laffairedreyfusdOOdubr 



Oc 

?s 



L'AFFAIRE DREYFUS 



DEVANT 



LA COUR DE CASSATION 



EMILE C L ï N — I M P R I M i R I E DE L A G N Y 



RENE DUBREUIL 



L'AFFAIRE DREYFUS 



DEVANT 

LA COUR DE CASSATION 

Edition Populaire ILLUSTRÉE 

PAR 

H. -G. IBELS, COUTURIER 

ET 

LÉON RUFFE 



PARIS 

P.-V. STOCK, ÉDITEUR 
(Ancienne Libraiiia TRESSE ET STOCK) 

S , 9 , 10, 11, GALERIE DU THEATRE-FRANÇAIS 

PALAIS-ROYAL 

1899 

Tous droits réservés. 



AVANT-PROPOS 



Plusieurs raisons ont décidé l'éditeur à publier le dossier de l'Enquête 
de l'affaire en revision Dreyfus devant la Cour de Cassation. 

D'abord, l'Affaire Dreyfus aune portée considérable. Elle réunit à la fois 
les plus hautes questions d'honneur, de justice, de liberté, de religion et de 
politique, et ce, sans distinction de pays, et elle tiendra, plus tard, dans l'His- 
toire morale de la France, une place énorme que font déjà prévoir les angoisses 
multiples qu'elle nous impose dès aujourd'hui. 

D'autre part, si quelques journaux épris de justice et de vérité ont publié 
in extenso les dépositions recueillies par la Cour ; d'autres, en revanche, 
dans un esprit de mensonge et de haine, les ont systématiquement tronquées 
et truquées selon les avides besoins de leur mauvaise cause. 

Nous n'avons point, clans cet ouvrage, la jirétention de publier, dans leur 
intégralité, les documents de l'enquête. Outre que notre modeste format ne nous 
le permettrait pas, l'intérêt qu'ils présentent n'est pas toujours soutenu. 

Cependant, notre impartialité se reconnaîtra en ceci : que nos lecteur* 
trouveront clans ces j)ages, en même temfts que les dépositions qui défendent, 
les dépositions qui accusent. 

Xous avons écarté les discussions techniques qui demandent trop de com- 
pétence et les débats fastidieux qui n'ont pas contribué à faire la lumière. 
Nous en donnons la synthèse, tout simplement. 

Le système de classification que nous avons adopté consiste surtout à 
mettre en parallèle les dépositions concernant un même ordre de faits. Les 
recherches seront ainsi plus faciles et les déductions à en tirer, plus nettes. 



— VI — 

Ceci dit, nous espérons que le lecteur nous saura gré de V avoir fait 
pénétrer sans trop de fatigue dans le labyrinthe de cette formidable enquête, 
et nous serons largement récompensé de nos efforts si V avenir nous permet 
d'affirmer que nous avons contribué dans une faible part à la manifestation de 
h Vérité et à la réparation éclatante d'une effroyable injustice. 

15 juillet 1S99. 



4- 



L'AFFAIRE DREYFUS 



DEVANT 



LA COUR DE CASSATION 



AVANT-PROPOS 



La trahison de 1894. — Les premières recherches. — Condamnation et dégradation de Dreyfus. — Se> pro- 
testations d'innocence. — Son transfert à l'île du Diable. — Aggravation arbitraire de sa peine. — Les 
premiers soupçons. — Le petit bleu — Esterhazy. — L'enquête du colonel Picquart. — Premières ré- 
sistances de l'Etat- Major. — Les révélations de VEclair, — La première brochure de M. Bernard 
Lazare. — Les soupçons du général Billot. - Le faux Henry. — Le départ du colonel Picquart. — L'in- 
terpellation Castelin. — Publication du bordereau par le Mutin. — L'enquête de M. Scheurer-Kestner- 

— Sa conviction. - M. Mathieu Dreyfus dénonce Esterhazy. — Les lettres à madame de Boulancy. 

— Il faut sauver Esterhazy. — Manœuvres contre Picquart. — L'enquête Pellieux. — L'instruction Ba. 
rary, — La lettre de Zola. — Procès et condamnation de Zola. — Son exil. — Le discours Cavaignac. 

— Aveu et suicide du colonel Henry. — La Revision. 



Dans la première quinzaine du mois de 
septembre I8yi, le service des renseigne- 
ments au ministère de la guerre reçut, 
déchirée en petits morceaux et mêlée à 
d'autres fragments de papier, une « lettre 
missive » ou « bordereau » où se trouvaient 
énumérées diilerentes pièces. D'après le 
texte «lu bordereau, ces pièces avaient été 
envoyées, par un espion anonyme, à un 
agent d'une puissance étrangère M. de 
Schwarzkoppen, attaché militaire à l'am- 
bassade d'Allemagne . 

Le ton de la lettre, et la nature des 
pièces énumérées, qui n'étaienl pas d'une 
importance considérable, auraient dû em- 
pocher les soupçons de se porter sur un 
oflicier de l'État-Major. Il oe semble pas 
non plus qu'on y ait songé tout de suite, 
dépendant, après quelques recherches qui 
pestèrent sans résultat, le colonel Fabre, 



qui avait eu le capitaine Dreyfus sous ses 
ordres au quatrième bureau, et lui avait 
donné des notes défavorables, crut trouver 
une similitude entre certains mots du bor- 
dereau et l'écriture de cet officier. 

Le ministre de la guerre consulta le 
commandant du Paty de Clam, qui passait 
pour graphologue. Celui-ci fut aussitôt 
convaincu que le bordereau était bien de 
la main de Dreyfus. 

Cependant, le ministre avait en même 
temps demandé une expertise à M. Gobert, 
expert de la Banque de France. M. Gobert 
ne enit pas pouvoir affirmer que la même 
personne eût écrit le bordereau et les 
pièces de comparaison qui lui avaient été 
soumises. 

Son rapport sommaire avait été dépos 
le II octobre. Le même jour, on s'adressa 
à M. Bertillon, qui n'était pas expert en 

I 



L'AFFAIRE DREYFUS 



écritures, mais chef du service de l'identité 

judiciaire à la Préfecture de police. Le 
soir mente. M. Bertillou déclarait dans 
son rapport « qu'il appert manifestement 
que les deux écritures sont de la même 
main ». Aussitôt l'arrestation du capitaine 
Dreyfus fut décidée. 

Le 14 octobre, le général Mercier, mi- 
nistre de la guerre, déléguait donc le 
lieutenant-colonel du Paty de Clam à 
l'effet de procédera une instruction contre 
Alfred Dreyfus, capitaine breveté au 
14 e régiment d'artillerie, stagiaire à l'Etat- 
Major de l'armée, inculpé du crime de 
trahison. 

Le 15 octobre, Alfred Dreyfus était 
arrêté. 

Quelques jours plus tard, comme le gé- 
néral Mercier hésitait à engager définiti- 
vement les poursuites en raison. du peu 
de consistance des charges relevées, une 
violente campagne de chantage s'ouvrait 
dans divers journaux, notamment dans la 
Libre Parole, contre le ministre de la 
guerre qu'on accusait de « capituler de- 
vant les Juifs ». 

Le 7 novembre, le général Mercier ca- 
pitula en effet, mais devant les menaces 
des antisémites. 

Le procès du capitaine Dreyfus eut lieu 
les 19, 20, 21 et 22 décembre 1804, à 
huis clos, et ce malheureux officier fut 
condamné à la déportation perpétuelle 
dans une enceinte fortifiée. Au lendemain 
de l'arrêt, l'avocat d'Alfred Dreyfus, 
M Démange, lui dit en le serrant contre 
poitrine : 

— Mon enfant, vous êtes la plus grande 
victime du siècle ! 

I janvier 1895, Dreyfus subit la peine 
de La dégradation dans la cour de l'Ecole 
militaire. Quand il passa devant le front 
troupes, il s'écria : 

— Je jure sur la tète de mes enfants 
que je Buis innocent ! 



Condamné à la déportation perpétuelle, 
Dreyfus aurait dû être envoyé à la Nou- 
velle-Calédonie .Sa femme aurait dû 
être autorisée à l'y rejoindre. Mais les 
Chambres votèrent, une loi qui ajoutait 
les îles du Salut (sur la côte de la Guyane 
à la liste des lieux de déportation. Dreyfus 
fut débarqué, le 12 mars, à l'île du Diable, 
et soumis à un régime exceptionnel, dont 
la rigueur alla croissant. On entoura sa 
case de palissades et d'un mur qui lui 
enlevait la vue de la mer. On le soumit à 
la surveillance incessante de six gardiens 
qui avaient ordre d'être muets pour lui. 
On le mit, sans raison, aux fers pendant 
deux mois. A partir du printemps de 1897, 
sa famille et lui-même ne reçurent plus, 
au lieu de lettres, que des copies souvent 
altérées et tronquées ; et cela, à de longs 
intervalles. 

Vers le milieu de l'année 1895, le co- 
lonel Picquart avait été appelé à prendre 
la direction du service des renseigne- 
ments en remplacement de l'ancien chef, 
le colonel Sandherr. 

Au moment où il venait d'entrer dans 
ses nouvelles fonctions, le général de 
Boisdeffre, chef de l'état-major général, 
lui dit un jour : «Vous devriez vous occu- 
per du dossier Dreyfus. Il n'y a pas 
grand' chose dedans. » Le colonel Pic- 
quart ne comprit pas alors le sens de ces 
jta rôles. 11 avait assisté aux débats du 
procès de 1894 en qualité de représentant 
du ministre de la guerre, et il pensait 
que le dossier secret qui avait été com- 
muniqué aux juges et dont il connaissait 
l'existence, mais non pas le contenu, avait 
dû mettre hors de doute la culpabilité de 
Dreyfus. 

Mais un jour arriva entre ses mains, 
par la même voie qu'avait suivie le bor- 
dereau, une carte-télégramme, dite petit 
bleu, qui portait la signature convention- 



DEVANT LA COUR DE CASSATION 



nelle du major de Schwarzkoppen. Ce 
petit bleu n'avait pas été mis à la poste. 
Il était adressé à M. le commandant Es- 
terhazy, 27, rue de la Bienfaisance. Le 
lieutenant-colonel Picquart crut de son 
devoir de rechercher qui était le com- 
mandant Esterhazy. Son enquête fut sin- 
gulièrement défavorable à cet officier, qui 
menait une vie déréglée et était littérale- 
ment perdu de dettes. 

Au cours de son enquête, le colonel 
Picquart se procura des lettres d' Ester- 
hazy. 11 fut aussitôt frappé de la ressem- 
blance de son écriture avec celle du bor- 
dereau. M. du Paty de Clam et M. Ber r 
tillon, consultés par lui, n'hésitèrent 
pas un instant à en affirmer l'identité. 
Esterhazy lui-même a d'ailleurs avoué 
pins tard que cette ressemblance est 
« effrayante ». 

Très ému de cette découverte, le colonel 
Picquart se souvint de l'avis que le gé- 
néral de Boisdefîre lui avait donné. Il 
étudia le dossier Dreyfus, y compris les 
pièces secrètes. Un examen minutieux et 
méthodique la convainquit que Dreyfus 
avait été condamné par erreur : car le 
bordereau était sûrement d'Esterhagy, et 
le reste du dossier s'appliquait beaucoup 
mieux a lui qu'à Dreyfus. Le colonel l'ic- 
quart avertit M. de Boisdeffre et plus 
tard le -«'lierai Couse, de ses recherches 
et de^ résultats qu'il obtenait. 

On lui laissa sentir qu'il déplaisait, 
sans lui interdire formellement de pour- 
suivie ses recherches. 

Une conversation (pie le colonel Pic- 
quart eut avec le général Gonse vers le 
15 septembre tre bien que la crise 

était proche. 

— Qu'est-ce que cela vous fait que ce 
juif soit à l'ile «In Diable? «lit le général. 
— Mais s'il est innocent '.'... — Si vous ne 
dites rien, personne ne le saura. — Mon 

général, ce que vous dites est abominable. 



Je ne sais pas ce que je ferai; mais, en 
tout cas, je n'emporterai pas ce secret 
danslatombe. 

Cependant, ni le commandant Henry, 
lié avec Esterhazy, ni M. du Paty de 
Clam, qui avait été la cheville ouvrière 
du procès, ne pouvaient laisser se pour- 
suivre une enquête qui allait fatalement 
aboutir à l'innocence de Dreyfus. Il fallait 
à tout prix arrêter cette « histoire épou- 
vantable ». Trois mesures importantes 
furent prises. D'abord Esterhazy, dont la 
cause était désormais liée à la leur, fut 
averti des recherches entreprises sur lui 
par le colonel Picquart. Puis on s'occupa 
de décider les chefs à éloigner cet oflicier, 
« possédé par une idée fixe qui lui faisait 
négliger son service ». Et enfin, comme en 
L894, la presse fut mise en mouvement, 
pour frapper un grand coup sur l'opinion 
publique. 

Le 14 septembre 1896, YEclair, dont 
les relations avec le ministère de la 
guerre étaient connues, publia sur le 
procès de Dreyfus un article plein de ré- 
vélations. Le bordereau, disait cet article, 
n'avait eu qu'une importance secondaire. 
La condamnation avait été déterminée 
par une pièce secrète, que ni l'accusé ni 
le défenseur n'avaient connue, et qui con- 
tenait ces mots : « Cet animal de Dreyfus 
devient vraiment trop exigeant. » Dreyfus 
y était écrit en toutes lettres. 

En réalité, cet article, faisait allusion 
a la phrase « ce canaille de D... » conte- 
nue dans une pièce secrètement commu- 
niquée aux juges. 

Les révélations de V Éclair produisirent 
bien sur le gros de l'opinion publique 
l'impression qu'en attendaient leurs au- 
leurs. Mais, pour obtenir ce résultat, ils 
avaient dû faire l'aveu public de l'illéga- 
lité commise en L894. Cet aven «Tait gros 
de conséquences. 

Le 28 octobre L896 parut la première 



L'AFFAIRE DREYFUS 



brochure de M. Bernard Lazare sur l'af- 
faire Dreyfus. Il v racontait comment 
M. du Pat y de Clam avait fait son en- 
quête, ce qu'avaient été l'instruction et 
l'acte d'accusation, et il confirmait le récit 
de YÉclair sur la violation de la loi par 
laquelle on avait arraché aux juges une 
condamnation. Mais il rectifiait en même 
temps ce récit sur un point de la plus 
liante importance, en révélant que la pièce 
portait seulement l'initiale D... et non pas 
le nom de Dreyfus. 

L'article de Y Eclair n'avait donc pas 
suffi à arrêter les défenseurs de Dreyfus. 
Au contraire, il avait servi de point de 
départ à la campagne en faveur de la 
revision. 

Le général Billot, ministre la guerre, 
très troublé par les découvertes du colonel 
Picquart, croyait à la culpabilité d'Ester- 
bazy, et peut-être aussi à l'innocence de 
Dreyfus. La rentrée des Chambres appro- 
chait. Une interpellation de M. Castelin, 
député boulangiste, était annoncée. Ma- 
dame Dreyfus avait envoyé à la Chambre 
une pétition demandant la revision du 
procès de son mari, en se fondant sur 
l'illégalité révélée par YÉclair. 

Pour raffermir la conviction du général 

Billot, et pour lui permettre de' donner à 

la Chambreuneaffirmationcatégorique, le 

commandant Henry fabriqua toute une 

corr.-spi mdance entre MM . Schwarzkoppen 

et le colonel Panizzardi, attaché militaire 

à l'ambassade d'Italie. Dans cette cor- 

jpondance s'encadraitle billet que voici : 

« J'ai lu qu'un député va interpeller 

sur Dreyfus. Si... je dirai que jamais 

f avais des relations avec ce juif. C'est 

tendu. Si on cous demande dites 

s car // faut pas qu'on sache 

J : "'" : ' ; • " ce qui est arrivé avec 

lui. » 

l'Hlet, dont le stylo invraisemblable 
permis de dire qu'il « puait le faux », 



réussit néanmoins à rassurer la conscience 
du général Billot, comme à corroborer 
plus tard la conviction de M. Cavaignac. 
On en parla au colonel Picquart ; mais, 
chose singulière, on ne le lui montra pas. 
Deux jours avant la discussion de Vin- 
terpellation Castelin, le 16 novembre, 
Picquart fut brusquement envoyé en mis- 
sion dans l'Est, puis de là dans le Sud- 
Est, et enfin en Tunisie. Le 18 novembre, 
le général Billot et M. Méline, président 
du Conseil, affirmaient à la Chambre 
l'autorité de la chose jugée. La Chambre 
votait un ordre du jour par lequel M. Cas- 
telin invitait le gouvernement « à recher- 
cher, s'il y avait lieu, toutes les respon- 
sabilités qui se sont révélées à l'occasion 
de l'affaire Dreyfus». 

Le vote de la Chambre et l'éloigne- 
ment du colonel Picquart semblaient devoir 
étouffer l'affaire. Mais, le 10 novembre, 
un nouvel incident s'était produit. Le 
Matin avait publié un fac-similé photo- 
graphique du bordereau. Le texte sans 
doute n'en était pas inconnu. Mais récri- 
ture n'en avait été vue que d'un très petit 
nombre de personnes. 

Cette publication allait enfin permettre 
de rechercher et de découvrir le véritable 
auteur du bordereau. 

Vice-président du Sénat, le dernier des 
députés français de l'Alsace en 1870, 
M. Scheurer-Kestner, sollicité par des 
Alsaciens de s'occuper de l'affaire Dreyfus, 
s'y était d'abord refusé. Il croyait à la 
culpabilité de Dreyfus. Mais un jour sa 
conscience fut inquiétée par une alléga- 
tion mensongère relative à la famille de 
Dreyfus, allégation dont il put vérifier 
lui-même la fausseté. Il entreprit alors 
une enquête qui le conduisit à soupçonner 
Esterhazy. Il se procura des lettres de ce 
dei nier et constata que l'écriture en était 
identique à celle du bordereau. Le doute 
n'était plus possible. 



DEVANT LA COUR DE CASSATION 



Dès le mois de juillet 1897, le bruit 
commença donc à se répandre que 
M. Scheurer-Kestner avait établi la preuve 
de l'innocence de Dreyfus, et qu'il avait 



trouvé l'auteur du bordereau. Esterhazy 
fut aussitôt averti du danger qui le me- 
naçait de nouveau. Une violente cam- 
pagne recommença, dans la presse anti- 






















■ \ 



LE I MM UNE DREYFl S 



sémite, pour s'opposer a la révision dû 
procès Dreyfus. 

Pendant les vacances parlementa 
M. Scheurer-Kestner avait complété son 
enquête. Dès son retour <> Paris, il lit il'' 
nouvelle-, démarches très pressantes, au- 



près d.- M. Méline et du général Billot. 
Tous deux lui donnèrent des réponses 
évasives, et demandèrenl du temps. 
.M. Scheurer-Kestner consentit à un délai 
de quinze jours, pendant lesquels le . 
aérai Billot procéderait à une enquête 



[/AFFAIRE DREYFUS 



secrète. En fait, ces quinze jours furent 
employés par Esterhazy et ses amis à 
faire traîner dans la boue par les journaux 
antisémites M. Scheurer-Kestner et ceux 
qui avaient répondu à son appel en faveur 
de la re vision. 

Des indiscrétions couraient. Déjà des 
noms étaient prononcés. On essayait de 
deviner l'auteur du bordereau que 
M. Scheurer-Kestner n'avait révélé à per- 
sonne. C'est à ce moment qu'un ban- 
quier, M. de Castro, reconnut l'écriture 
d'Esterhazy dans le fac-similé du Matin. 
Il avertit M. Mathieu Dreyfus. Celui-ci, 
dans une lettre rendue publique, dénonça 
aussitôt M. \Yalsin-Esterhazy au ministre 
de la guerre, et l'accusa d'être l'auteur 
du crime pour lequel le capitaine Dreyfus, 
-"ii frère, avait été condamné. 

Une enquête fut ouverte L'opinion 
publique se montrant avide de renseigne- 
ments sur Esterhazy, le Figaro publia 
une série de lettres adressées par lui à 
une de ses cousines, madame de Boulancy. 
Il y exprimait, dans les termes les plus 
violents, sa haine contre la France, ainsi 
que son mépris pour l'armée française et 
pour ses chefs : le tout entremêlé d'in- 
sultes et de menaces. 

La situation redevenait grave pour ses 
amis du service des renseignements. 

C'est alors que F Etat-Major général 
qui avait obtenu, en 1895, par la produc- 
tion d'un faux et au moyen d'une flagrante 
illégalité, la condamnation du capitaine 
Dreyfus, mit tout en œuvre pour main- 
tenir au bagne l'innocent qu'il y avait 
em Quelques hommes ne reculèrent 

pas même devant le crime pour sauver ce 
qu'ils appelaient « l'honneur de leur bu- 
i. » 

I. - .nuis ,-t Les défenseurs d'Esterhazy, 

pensant que le « coup » ne pouvait venir 

du colonel Picquart, s'occupèrent tout 

d ..bord de déconsidérer celui-ci afin de 



ruiner par avance son témoignage pour 
le cas où il serait appelé à déposer. Avant 
même la dénonciation de M. Mathieu 
Dreyfus, Esterhazy, madame Pays, sa 
maîtresse, et M. du Paty de Clam adres- 
sèrent au colonel Picquart, à Sousse, des 
lettres et des dépêches signées de faux 
noms (Blanche et Speranza). Elles 
avaient pour but de le compromettre gra- 
vement, en faisant croire qu'il participait 
à un complot pour perdre Esterhazy. Il y 
était question d'un « petit bleu fabriqué 
par Georges » (Georges est le prénom du 
colonel Picquart.) La signature comme le 
contenu de ces faux ne pouvaient provenir 
que des anciens camarades de bureau du 
colonel Picquart, qui avaient intercepté et 
ouvert sa correspondance. Celui-ci comprit 
alors de quels pièges il avait été entouré 
depuis son départ du ministère de la 
guerre, et il se décida à déposer une 
plainte. 

Pendant ce temps Esterhazy, prévenu 
qu'on le sauverait, était tenu au courant 
de tout ce qui se passait par le colonel du 
Paty de Clam. Un jour, celui-ci lui remit 
une pièce, « le document libérateur » qu'il 
devait rapporter au ministère de la guerre. 
Esterhazy l'y rapporta en effet, et on lui 
en accusa réception sans lui demander 
d'où il la tenait. Il se contenta de dire, en 
guise d'explication, que cette pièce lui 
avait été remise par une « dame voilée. » 
On rechercha, paraît-il, cette dame voilée. 
Mais les recherches restèrent nécessaire- 
ment sans résultat. 

Cependant une enquête avait été ou- 
verte contre Esterhazy. Elle avait été 
confiée au général de Pellieux qui la con- 
duisit d'une façon singulière. Le général 
de Pellieux recueillait en effet soigneuse- 
ment les griefs et les accusations d'Es- 
terhazy contre le colonel Picquart. Il 
acceptait sans difficulté ses histoires de 
dame voilée, Mais il mettait beaucoup 



DEVANT LA COUR DE CASSATION 



moins d'empressement à profiter des indi- 
cations que lui donnaient MM. Mathieu 
Dreyfus et Scheurer-Kestner, et qui 
l'auraient bien vite conduit à découvrir la 
vérité. Il refusait même de se saisir du 
bordereau, sous prétexte qu'il n'avait pas 
le droit de remettre en question la chose 
jugée. Enfin, quand, de mauvaise grâce, 
le ministre de la guerre se décida à 
appeler à Paris le colonel Picquart, le gé- 
néral de Pellieux fit pratiquer par Henry 
une perquisition dans son appartement, 
vingt-quatre heures avant son arrivée. 

Il fallut bien pourtant ouvrir une ins- 
truction contre Esterhazy. Le commandant 
Ravary, chargé de cette instruction, suivit 
précisément la même méthode que le gé- 
néral de Pellieux. Le colonel Picquart 
semblait être l'accusé, et Esterhazy le 
principal témoin à charge. Trois experts, 
MM. Belhomme, Varinard et Couard dé- 
clarèrent que le bordereau n'était pas 
d'Esterhazy, mais décalqué en partie sur 
son écriture. 

Le rapport du commandant Ravary, qui 
était un véritable acte d'accusation contre 
le colonel Picquart, concluait à un non- 
lieu en faveur d'Esterhazv. Mais le gou- 
verneur de Paris, pour permettre à cet 
officier de se disculper tout à fait, signa 
néanmoins un ordre de mise en jugement. 
Esterhazy, qui était resté en liberté, se 
constitua prisonnier la veille de l'ouver- 
ture du procès et comparut, le 10 jan- 
vier 1898, devant un conseil de guerre 
présidé par le général de Luxer. Après de 
courts débats qui se déroulèrent en grande 
partie à huis clos, Esterhazy fut acquitté 
le 11 janvier 1898. 

M. Emile Zola, scandalisé par cet 
acquittement, publia le lendemain, dans 
VAurore, une lettre de protestation qui 
étail adressée au président de la répu- 
blique et dans laquelle le romancier accu- 
sail tes acteurs principaux du procès Dr< j - 



fus et Esterhazy. L'émotion soulevée par 
cette lettre fut considérable et, après in- 
terpellation du comte de Mun à la chambre 
14 janvier), le gouvernement se décida à 
poursuivre M. Zola. Mais, de toute sa 
lettre, l'accusation ne retenait qu'une 
phrase dans laquelle il avait dit qu'Ester- 
hazy avait été acquitté par ordre. 

Le président de la cour d'assises, M. De- 
legorgue, s'efforça de limiter les débats à 
ce seul point. Il ne put cependant les em- 
pêcher de prendre beaucoup d'ampleur. 
Du 7 au 23 février 1898, de nombreux té- 
moins, cités à la requête de M. Zola, et 
habilement interrogés par ses défenseurs 
M' Labori et M e Albert Clemenceau, trou- 
vèrent moyen de jeter beaucoup de lumière 
sur l'affaire Dreyfus, dont il ne devait pas 
être question. Il devint peu à peu évident 
que la condamnation de Dreyfus avait été 
obtenue par une communication illégale de 
pièces secrètes; que le bordereau n'était 
certainement pas de Dreyfus ; qu'il était 
certainement d'Esterhazy; que le colonel 
Picquart avait été renvoyé du ministère 
pour avoir voulu la réparation d'une er- 
reur judiciaire ; que l'instruction contre 
Esterhazy avait été une comédie, etc. 

Pour sauver les amis d'Esterhazy, le 
^•■lierai de Pellieux produisit devantlejurv 
la fausse correspondance entre Sclvwarz- 
koppen et Panizzardi qui avait déjà servi 
à convaincre le général Billot. Le général 
de Boisdefïre vint confirmer cette révéla- 
tion et laissa entendre au jury, intimidé 
d'ailleurs par lès manifestations de la rue, 
que l'acquittement de Zola serait la dé- 
mission de la plupart des grands chefs mi- 
litaires. Zola fut donc condamné à un an 
de prison et trois mille francs d'amende. 

C'était une victoire pour les défenseurs 
'I Esterhazy; mais il leur avait fallu se 
découvrir à nouveau en faisant un usa 
public de la fausse lettre Sdiwarzkoppen- 
Panizzardi. 



L'AFFAIRE DUEYKl S 



M. Zola s'était pourvu en cassation. 
L'arrêt qui l'avait condamné fut cassé, 
pour vire de forme dans la procédure, le 
2 avril 1898. Poursuivi devant la cour 
d'assises de Versailles, Zola se laissa con- 



damner par défaut le 18 juillet 1898 et, 
pour ne pas être touché par la significa- 
tion de l'arrêt qui le condamnait, il s'exila 
volontairement en Angleterre, afin d'y at- 
tendre les événements. 










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m' démange, défenseur de dreyfus 



pendant, les persécutions contre Pic- 
quart continuaient de plus belle, tandis 
que plusieurs instructions annexes, qui 
avaient été ouvertes au cours de ces événe- 
ments, se poursuivaient plus ou moins len- 
tement. La chambreavait, le 14 juin 1898, 
renversé le cabinet Méline qui, le 22 juin, 
avait été remplacé parle cabinet Brisson. 



M. Cavaignac, qui avait été en quelque 
sorte imposé comme ministre de la guerre 
au choix de M. Brisson, pensa clore toutes 
les polémiques en frappant un grand coup. 
Le 7 juillet 1898, il prononça à la Chambre 
des députés, un grand discours dans lequel 
il affirma sa conviction de la culpabilité de 
Dreyfus en se fondant sur de prétendus 



I)K\ \.NT LA COUR DE CASSATION 



1 




LE COLONEL PICQUART ET LE GENERAL GONSE 

Je [l'emporterai pas ce secrel «buis lu tombe... 



aveux qu'aurait faits ce dernier et surtout 
sur la fameuse fausse lettre Schwarzkop- 
pen-Pauizzardi. La chambre \>>ta par 
acclamations l'affichage de ce discours. 

Mais, Le 30 août suivant, le lieutenant- 
colonel Henry Unissait par s'avouer l'au- 



teur de ce Taux retentissant. Il était im- 
médiatement écroué dans une cellule du 
Mont-Valérien où on le trouvait mort, le 
lendemain, la j^'orge tranchée par deux 
coups de rasoir. Le soir môme M. le - 
aérai de Boisdeffre donnait sa démission 

2 



10 



L'AFFAIRE DREYFUS 



de chef d'État-Major général. Deux jours 
après, M. Cavaignac le suivait dans sa 
retraite. 

Le 5 septembre, madame Lucie Dreyfus 
demandait officiellement à nouveau la re- 
vision du procès de son mari, en se basant 
sur l'aveu du colonel Henry. Le 17 sep- 
tembre, la revision était décidée par le 
gouvernement qui, le 26 septembre, sai- 
sissait régulièrement la Cour de Cassa- 
tion de la demande en revision du procès 
Dreyfus. 

En dépit de tous les efforts des amis et 
des défenseurs d'Esterhazy, malgré leurs 
manœuvres de tous genres, malgré l'ap- 
pui de toutes les coalitions réactionnaires 



et cléricales et d'une presse à la dévotion 
des ennemis de la République, la JUSTICE 
était enfin saisie de l'affaire. 

Après trois audiences publiques tenues 
les 27, 28, et 29 octobre 1898, la Cham- 
bre criminelle de la Cour de Cassation, 
présidée par M. Lœw, déclarait enfin que 
la demande en revision était recevable et 
décidait de procéder elle-même à une nou- 
velle enquête pour mettre l'affaire en état. 

C'est cette enquête de la Cour de Cas- 
sation, que nous publions ci-dessous, qui 
a permis de connaître dans tous ses dé- 
tails la lutte acharnée entreprise par les 
artisans de l'Iniquité contre la Vérité et 
contre la Justice. 



L'Innocent 



Ceux qui accusent et ceux qui défendent. — Le général Mercier. — Le lieutenant-colonel Picquart raconte 
comment s'est faite son opinion. — M. Guérin. — La déposition de M. Forzinetti et les causes de sa 
conviction. — Au nom de la loi. je vous arrête! — Dreyfus en prison. — Ses cris d'innocence. — Le 
plus grand martyr du siècle. — L'opinion des fonctionnaires de l'administration pénitentiaire. — L'in- 
lerviiw de M. Patin. — Le mouchard du grand monde. — Potins de cercle : Joseph le sommeillier. 
— Madame Bodson et les mensonges du mouchard. — Le rapport de M. Lépine. préfet de police, a 

di-paru. — Le capitaine Junck. — Le colonel Cordier. — Dreyfus était un bon et studieux officier. 

M. Barthou. — Le général Roget, accusateur. — Les conversations de M. Hanotaux. — L'archiduc 
Victor proclame l'innocence de Dreyfus. — M. Tornielli, ambassadeur d'Italie, assure à M. Trarieux. 
sénateur, que jamais Dreyfus n'a trahi. — Le geôlier de l'innocent et le jugement de l'Histoire. 



Quelques jours après l'arrivée au mi- 
nistère de la guerre du « Bordereau » 
accusateur, après une première période 
de tâtonnements, le générale Boisdefîre, 
chef d'état-major général, nomma le com- 
mandant du Paty de Clam officier de po- 
lice judiciaire, chargé d'instruire contre 
le capitaine Dreyfus sur lequel s'étaient 
portés les soupçons en raison d'une vague 
similitude d'écriture. 

Les dépositions qui ont été recueillies 
par la Cour de Cassation ont permis de 
reconstituer par le menu ce que fut cette 
instruction du commandant du Paty de 
Clam. Mais tout d'abord il faut faire une 
constatation. Tout le monde sait au profit 
de quelle nation a été commis le crime 
attribué à Dreyfus : les journaux ont cité 
cent fois l'Allemagne, et cela dès les pre- 
miers jours de l'affaire. On sait doncd 'où 
vient le bordereau, où il a été pris. Mais 



le nom de l'agent qui l'a apporté au mi- 
nistère de la guerre a toujours été caché. 

Le' g-éncral Mercier. 

Le général Mercier, qui était ministre 
de la guerre au moment du procès Drey- 
fus, en 1894, a refusé en effet de fournir 
aucun détail à ce sujet à la Cour de Cas- 
sation devant laquelle il a déposé le 8 no- 
vembre 1898. 

Le PRÉSIDENT. — Pourriez-vous donnera 
La Cour le nom «le la personne qui a apporté 
au ministère la pièce portant les mots : « Ce 
canaille de D... •. personne qui serait la 
même que celle douta parle M. Cavaignac 
dans son discours à la Chambre, et qui, plus 
tard, aurait également apporté Le bordereau? 

Le GÉNÉRAL Mercier. — .le ne crois pas de- 
voir donner ce nom. .le craindrais «le désor- 
ganiser un service important du ministère, 
qui intéresse la Bécurité «!«' l'Etat* Il appar* 



15 



L'AFFAIRE DREYFI S 



tient à M. le ministre de la guerre de le 

donner, s'il pense pouvoir le l'aire. 

Le président. ■ Pouvez-vous, an moins, 
nous indiquer quelle est la personne qui a 
fait connaître au ministère que c'était dans 
l'état-major, et surtout au -2° bureau, qu'il 
fallait chercher l'auteur des indiscrétions 

commises? 

Le général Mercier. - Je ne le puis pas 
davantage, et pour la même raison. 

( le défaut de précision dans les rensei- 
gnements donnés a été la caractéristique 
de toutes les dépositions accusatrices 
faites par les amis de l'État-Major, par les 
défenseurs d'Esterhazy. 

Cependant la vérité a jailli quand même 
du simple rapprochement des déclarations 
faites par les uns et par les autres. C'est 
ainsi que nous connaissons parfaitement 
ce qui s'est passé pendant l'instruction du 
procès Dreyfus. La déposition du lieute- 
nant colonel Picquart, corroborée par plu- 
sieurs autres, a permis de reconstituer 
entièrement cette instruction. 

Le lieutenant-colonel Picquart. 

Voici comment il s'exprima devant la 
Cour, 1(3 23 novembre 1898 : ' 

-I. sur la proposition du général Re- 
nouard que l'on invita du Paly, qui passait 
pour avoir des connaissances grapholo- 
giques, à examiner récriture de Dreyfus. 

Or, du Paty était au .'] p bureau; je le voyais 
toute la journée. 11 me fit part de ses impres- 
sions dans cette période préliminaire, comme 
plus tard pendant son enquête. 

Je me souviens aussi que le général Gonse, 
dont je n'étais pas le subordonné à ce rao- 
iinrii. m'appela un jour dans son cabinet et 
me montra l'écriture de Dreyfus et celle du 
bordereau, en me disant : <■ Ne trouvez-vous 
ressemble? » 
\ quoi je répondis, comme toujours : 

ont des écritures de la même fa- 
mille, mais je ne -aurai.', me prononcer. » 

ni donné que du Paty nous racontait 
tous les jours ce qui se passait, je fus in- 



formé à l'avance de tout ce que l'on projetait 
pour l'arrestation de Dreyfus, et notamment 
de la scène de la dictée, dont on se promet- 
lait beaucoup. 

Du Paty disait : « Si je lui dicte le borde- 
reau, il se troublera et sera bien forcé 
d'avouer. » 

Le jour fixé pour l'arrestation, Dreyfus ar- 
riva en civil au ministère. Comme je l'ai dit, 
il était alors dans un régiment d'infanterie, 
et on lavait convoqué sous prétexte de lui 
faire passer l'inspection générale. 

On le fit entrer dans mon bureau et presque 
immédiatement le colonel Bouchez nous dit : 
« Voilà l'inspection qui commence ! » 
Je conduisis Dreyfus jusqu'à la porte du 
cabinet du général de Boisdefïre, qui était 
d'ailleurs presque vis-à-vis de mon bureau, 
et je le laissai entrer. 

Dans la journée et le lendemain, nous 
eûmes des détails sur ce qui s'était passé, et 
cela par du Paty lui-même, qui d'ailleurs, 
chaque soir, venait dire au colonel Bouchez 
et à moi le résultat de la journée. 

Mes souvenirs sont un peu effacés à ce su- 
jet : je ne pourrais affirmer si du Paty nous 
a dit que la dictée avait pleinement réussi ou 
non. 

Mais ce que je puis affirmer absolument, 
c'est qu'il nous a dit que tout, dans l'attitude 
de Dreyfus, montrait un coupable. 

Néanmoins, au bout de quelques jours, du 
Paty parut moint triomphant. 

Il arrivait le soir, quelquefois très abattu, 
disant que la lutte avec Dreyfus était pé- 
nible. 

Je me souviens qu'un jour le colonel Bou- 
chez me dit : « Mais cette affaire ne marche 
pas. Il y a du tirage. » Ou quelque chose d'ap- 
prochant. 

Du Paty nous racontait d'ailleurs en détail 
les épreuves d'écriture auxquelles il sou- 
mettait le prisonnier. 

J'ai été frappé de la variété des attitudes 
dans lesquelles il le faisait écrire. 

Un beau jour le colonel Bouchez me dit 
qu'au service des renseignements on avait 
trouvé de nouvelles preuves contre Dreyfus 
et que maintenant l'affaire était sûre. 

Du Paty, dans sa conversation journalière, 
nous mil au courant des pièces qui avaient 
été trouvées et qui s'appliquaient à Dreyfus, 
— pièces qu'il me semble même (sans que 



DEVANT l..\ COtiH DE CASSATION 



13 



je puisse l'affirmer) avoir vues entre 
mains. 

Ces pièces sont : le canevas d'une lettre en 
langue étrangère, et la lettre « ce canaille 
de D... ». 



Je ne me souviens plus à quel moment de 
l'enquête ou de l'instruction a eu lieu la dé- 
couverte de ces pièces: mais je ^;n> que c'est 
après une période de malaise, pendant la- 
quelle l'affaire ne marchait pas. 




P L' 



y 

Afffi 



?m 



M. m lli:i RER-KESTKEH 



Le général Mercier. 

L'affaire avait pourtant « bien marché ». 
si l'on en croit le général Mercier 8 no- 
vembre 1898) : 

Le commandant du Patj de Clam com- 
mença ses opérations en dictant à Drej fus un 
écrit commençant par des paroles insigni- 
fiantes et arrivant peu ;i peu à rcprmluire 

des énonciations du bordereau. A ce mo- 



ment, il se manifesta chez Drej fus un trouble 
é> i'ieut qui parut au commandant du Patj de 
Clam et à M. Cochefert suffisamment accusa 
leur pour motiver son arrestation. Avant 
même de faire conduire Dreyfus à la prison 
du Cherche-Midi, je vis M. Cochefert qui 
me déclara que, pour lui, l'attitude de Dreyfus 
;i\;iit été celle «l'un coupable. 

Dreyfus fui conduit discrètement à la pri- 
son. Une perquisition fut opérée a son do- 
micile, avec recommandation à madame 



I . 



L'AFFAIRE DREYFUS 



Dreyfus de garder le silence, et, effective- 
ment, ce do fui qu'au bout de quinze .jours 
que la presse en parla. 

M. Guérin, 

Ancien ministre de la Justice. 

M. Guérin, qui était garde des sceaux 
en 1894 au moment du procès Dreyfus, a 
rapporté de quelle façon le général Mer- 
cier avait raconté à ses collègues duminis- 
tère la scène de la dictée, afin de légitimer 
l'arrestation du capitaine Dreyfus. Voici 
léposition(2 décembre L898) : 

Il (général Mercier nous raconta les 
preuves que la Cour connaît : celle de la dic- 
tée «le la lettre. 

On tit appeler le capitaine Dreyfus dans un 
bureau el ou lui dicta un écrit dont les pre- 
mières phrases avaient un caractère insigni- 
liant. Dreyfus écrivit sans manifester d'autres 
sentiment qu'une certaine surprise de la dic- 
qu'on lui faisait faire. 

Mais lorsqu'on arriva à rénumération des 
documents contenus au bordereau, son visage 
trahit une émotion extrême, sa main se mit 

trembler, et ce tremblement se traduisit 
par une différence sensible dans le corps de 
l'écriture. 

Le général Mercier nous déclara, en con- 

[uence, qu'il se proposait de demander au 
conseil des ministres l'autorisation d'ouvrir 
une information contre le capitaine Dreyfus. 

Or, la publication en fac simile de la 
fameuse dictée faite par Dreyfus a permis 
de constater qu'à aucun moment sa main 
n'avait tremblé, que l'écriture était par- 
tant normale, régulière et ne laissait 
percer aucune trace d'émotion. Dreyfus 

a fut pas moins arrêté, et les détails 
de son arrestation ont été racontés par 

L<- commandant Forxinetti, 

mandant 'lu Cherche-Midi, 

qui a fait devant la Cour l'émouvante 
déposition qui suit i\ décembre L89£ 



Le commandant Forzinetti. — Le 14 oc- 
tobre, je recevais un pli du ministre de la 
guerre m'informant que le lendemain 15, un 
officier supérieur attaché à l'état-major gé- 
néral de l'armée se présenterait pour me 
faire une communication confidentielle. 

Le 15, au matin, le colonel d'Aboville se 
présentait, à sept heures et demie, porteur 
d'un pli ; il me demanda préalablement ma 
parole d'honneur d'exécuter les ordres du 
ministre, tant verbaux qu'écrits, qu'il allait 
me communiquer. 

Je décachetai le pli et je vis qu'il me serait 
conduit dans la matinée le capitaine Dreyfus 
comme étant accusé de haute trahison. Il de- 
manda à visiter les locaux et désigna lui- 
même la chambre que devait occuper Dreyfus. 

Le prisonnier ne devait avoir par devers 
lui ni papier, ni encre, ni plumes, ni instru- 
ments piquants ou tranchants. 

Il ne devait pas se raser ni être rasé. Il de- 
vait être au secret le plus absolu. 

Il devait vivre également à l'ordinaire des 
condamnés ; mais, sur une observation que 
je fis au colonel que ce n'était pas réglemen- 
taire, parce que le capitaine n'était que pré- 
venu, il rapporta cet ordre, et le capitaine 
Dreyfus fut autorisé à faire venir sa nourri- 
ture du dehors. 

Vers midi, le capitaine Dreyfus fut amené 
au Cherche-Midi, en voiture, accompagné du 
commandant Henry et d'un personnage en 
bourgeois qui, je crois, était M. Cochefert ou 
un agent de la Sûreté. 

Le commandant Henry me remit un pli qui 
était l'ordre d'écrou du capitaine Dreyfus, 
signé de la main même du ministre et daté 
du 1 1. 

Conformément aux instructions du colonel 
d'Aboville qui m'avait enjoint de prendre 
toutes mes mesures pour que l'incarcération 
du capitaine Dreyfus demeurât secrète, tant 
à l'intérieur de la prison qu'à l'extérieur, 
j'avais donné des ordres pour que le nom 
de Dreyfus seul fût inscrit sur le registre 
d'écrou. 

Le capitaine Dreyfus fut fouillé totalement. 
L'agent principal le conduisit dans la cham- 
bre qui lui avait été affectée. 

Vers une heure, je montai dans lachambre. 

Je trouvai tout bouleversé dans cette 
ebambre : le capitaine Dreyfus avait l'air 
d'un fou, les yeux sanglants ; et, à mes pre- 



DEVANT LA COUR DE CASSATION 



io 



mières paroles, il ne répondit que par des 
sons rauques. 

Je cherchai à le calmer, non sans peine. 

.le le fis asseoir, mais auparavant, je lui 
enjoignis de se laver la ligure et de se laver 
le front ; l'agent principal alla même chercher 
du vinaigre et lui en lit respirer. 

Je dis à Dreyfus de me raconter l'arresta- 
tion. 

Il me dit qu'il avait été convoqué pour se 
présenter, le 15 au matin, dans le cabinet du 
général Gonse, pour une question d'inspec- 
tion. 

En arrivant dans le cabinet du général, 
qu'il croyait trouver, il ne vit que le com- 
mandant du Pal y de Clam et deux autres per- 
sonnes en bourgeois qui étaient, je crois, 
M. Cochefert et l'archiviste Oribelin. 

Le commandant du Paty dit à Dreyfus : 
« Le général Gonse n'a pu venir et m'a 
chargé de le remplacer en attendant. Veuillez 
écrire sous ma dictée. » 

Dreyfus me dit qu'il avait manifesté, à ce 
moment même, un mouvement d'étonne- 
ment ; il prit donc ses dispositions pour 
écrire sous la dictée du commandant du Paty 
de Clam. 

Ce dernier lui dicta quelques phrases; au 
bout de quelques lignes, le commandant du 
Paty >'écria : « Vous tremblez. Prenezgarde, 
c'est sérieux !» I 

Dreyfus répondit : « J'ai, en effet, un peu 
froid aux doigts. » 

Il avait à peine recommencé à écrire, que 
le commandant du Paty lui cria : 

— Au nom de la loi, je vous arrête. 

— Mais pourquoi? lui dit Dreyfus, 

— Vous êtes un traître. 

M. Cochefert mit fin à la scène et emmena 



(h A ce. sujet, le colonel Picquart, le 2M no- 
vembre 1898, a déposé ainsi qu'il suit : 

M* Démange ayant fait observer à «lu Paty qu'il 
n'y avait pas de traces sensibles de trouble dans la 
dictée faite a Dreyfus, et lui avant demandé pour- 
quoi il avait interrompu Dreyfus en lui disant : 
« Qu'avez-vous donc? Vous tremblez? « <lu Paty ré- 
pondit, me paraissant très troublé lui-môme : 

» Jr Bavais que j'avais affaire à un simulateur; 
j'étais certain qu'il s'attendait à quelque chose; j'en 
ai fait l'expérience : -il n'avait pas été averti, il se 
serait troublé : il n'a pas bronché, donc il simu- 
lait . » 

J'ai retenu très exactement, Binon les mots mêmes, 
du moins l'expression exacte de ce qu'a 'lit du Paty, 
'• que ceitr réponse me paraissait absolument 
étrange b1 Invr lisemblable. 



Dreyfus dans une voiture où était déjà le 
commandant Henry, el Dreyfus fut conduit 
au Cherche-Midi. 

Comme le colonel d'Aboville m'avait en- 
joint de ne pas rendre compte au gouverneur 
de l'arrestation du capitaine Dreyfus, je 
n'étais pas tranquille, et le 18 je me rendis 
chez le gouverneur et je lui fis connaître que 
j'avais un prisonnier d'État. 

Le gouverneur me dit alors : 

— Si vous n'étiez pas mon ami, je vous 
mettrais deux mois de prison pour avoir reçu 
un prisonnier sans mon ordre. 

Je répondis à cela que j'étais couvert par 
l'ordre d'écrou du ministre. 

Le général Saussier, parlant de l'arresta- 
tion de Dreyfus, dit qu'il n'y avait contre lui 
que de simples présomptions ; qu'il n'aurait 
jamais dû être arrêté sans preuves pro- 
bantes ; qu'on aurait dû le faire surveiller 
par plusieurs agents secrets, et, si sa trahison 
avait été reconnue, qu'il fallait l'envoyer au 
Soudan et le faire exécuter dans la brousse, 
afin de ne pas ameuter le pays. 

Il a même ajouté : « Car je connais mon 
pays. » 

Je revins au Cherche-Midi et, le 18 au soir, 
le commandant du Paty se présenta à l'éta- 
blissement porteur d'un ordre du ministre de 
la guerre m'enjoignantde le laisser librement 
aller près du prisonnier. 

Il me demanda de lui faire ouvrir aussi 
doucement que possible la porte de la cham- 
bre qui renfermait Dreyfus ; il me demanda 
aussi si je n'avais pas des lampes à projec- 
tions assez fortes, pour pouvoir surprendre 
Dreyfus et le « démonter ». 

Je répondis que les locaux ne se prêtaient 
pas à la chose; que, d'autre part, je n'avais 
pas de lampe, et qu'au surplus, si tout cela 
était faisable, je ne me prêterais pas à son 
désir, parce qucje n'admettais pas qu'on put 
agir ainsi. 

Le commandant du Paty lui fit subir, du 
18 au .'10. plusieurs interrogatoires. 

Il le lit écrire en diverses positions, la main 
gantée ou non gantée, diverses phrases : sou- 
vent il lui montrait une ligne d'écriture ou 
quelques mots, cachant luit! le reste, et lui 
demandait si c'était bien lui ([ni avait écrit ce 
qu'on lui montrait. 

Le capitaine Dreyfus répondait toujours : 
« Ce n'e-i pas de i écriture. ■ Je n'assis- 



II. 



L'AFFAIRE DREYFUS 



tais pas à ces interrogatoires ou épreuves; je 
ne les ai connus que par Dreyfus lui-même, 
qui me les «lisait le soir. 

J'avais reçu également l'ordre d'assister à 
lOUS les repas de Dreyfus; personne ne pou- 



vait entrer dans sa cellule sans que je fusse 
là. 

L'agent principal seul possédait la clef de 
cette cellule, et toutes les fois que je voulus 
voir Dreyfus et assister à ses repas, j'ai été 




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Emile Zola, auteur de la lettre « J'accuse! . » 



obligé d'appeler l'agent principal pour me 
Faire ouvrir la porte. L'agent principal 
Pixarj était toujours présent. 

Du 15 au i\. le capitaine Dreyfus ne prit 
aucun aliment solide. 

idanl ces quelques jours, il ne prit que 
du bouillon ou du fin sucré. 

•lie période de temps, on l'en- 
tendait, du corridor, pleurer, gémir, protes- 



tant à haute voix de son innocence ; il mar- 
chait dans sa chambre et se buttait contre le 
mur, sans en avoir conscience, car à un mo- 
ment, il s'était abîmé le front. 

Le 24, son état mental m'ayant paru très 
inquiétant, j'en rendis compte directement 
au ministre, en faisant passer ma lettre par 
lecanal du gouverneur, parce que le ministre 
m'avait rendu personnellement responsable 



DEVANT LA COUR DE CASSATION 




M. i.\\ ugnai affirmant à la tribune < 1< ■ la Chambre l'authenticité matérielle 

el morale - du faux Henry. 



- 



L'AFFAIRE DHEYFUS 



de la personne de Dre\ fus : je voulais dégager 
ma responsabilité. 

Je reçus immédiatemenl l'ordre de me 
rendre, à trois heures, dans la journée, dans 
le cabinet du général de Boisdeffre. 

A trois heures, oous nous pendîmes, le gé- 
néral et moi, en traversant les cours du mi- 
nistère au cabinet du ministre. 

Le ministre oe put pas recevoir aussitôt le 
général de Boisdeffre ; nous nous assîmes 
sur un canapé, dans l'antichambre. Le gê- 
nerai de Boisdeffre me demanda : 

— Forzinetli, vous qui connaissez les hom- 
mes, depuis si longtemps que vous êtes à la 
fête d'un établissement pénitentiaire, que 
pensez-vous de Dreyfus ? 

Je répondis : 

— Mon général, si vous ne me demandiez 
pas mon avis, je me serais bien gardé de le 
formuler. Je crois que vous faites fausse 
route. Dreyfus est aussi innocent que moi. 

\ cel instant, le ministre ouvrit la porte et 
appela le général de Boisdeffre, que je ne 
suivis pas. 

Au bout de douze à quinze minutes envi- 
ron, le général de Boisdeffre sortit, me pa- 
raissant de fort mauvaise humeur, et me dit : 
■ Le ministre part ce soir pour aller assister 
au mariage de sa nièce ; il reviendra lundi. 
Tachez de me conduire Dreyfus jusque-là; 
et, bien que le ministre m'ait donné carte 
blanche, il se débrouillera, avec son affaire 
Dreyfus. 

J'ai donc pensé que le général de Bois- 
deffre avec été opposé ou n'approuvait pas 
l'arrestation de Dreyfus. 

Il m'ordonna également de faire visiter se- 
crètement le capitaine Dreyfus par le médecin 
de l'établissement. Le lendemain matin, 25, 
je prévins le docteur Defos du Rau qu'il avait 
i visiter un malade et je lui demandai sa pa- 
role d'honneur comme on me l'avait deman- 
moi-même) de ne parler à personne de 
tsite qu'il allait faire. 

Je conduisis le docteur au capitaine Dreyfus 
ïita. I! ordonna de lui faire prendre 

- potions calmantes et d'exercer sur lui 
une surveillance des plus rigoureuses. 

capitaine Dreyfus se savait accusé de 
■h. mais il ne connaissait pas la nature 

■ trahison. 
Il protestait toujours de son innocence de- 
nt moi et dans tous les interrogatoires que 



lui fit subir le commandant du Paty de Clam. 

Je ne me rappelle pas exactement le jour 
où il a été interrogé par le rapporteur du 
conseil de guerre, le commandant d'Ormes- 
cheville; mais, à partir de ce moment, l'en- 
quête fut longue et minutieuse. 

Le jour où M e Démange put voir le capi- 
taine Dreyfus, il demanda à me parler; je le 
reçus dans mon salon, etM e Démange médit: 

« Voici trente-trois ans que je plaide, et 
c'est le deuxième innocent que je suis appelé 
à défendre. J'ai là, dans ma serviette, l'inno- 
cence du capitaine Dreyfus » (1). 

Je répondis à M e Démange que ma convic- 
tion était telle; je le conduisis près du capi- 
taine Dreyfus et le laissai avec lui. M e Dé- 
mange avait remis au capitaine Dreyfus la 
copie du dossier qui lui avait été donnée par 
le greffier Vallecalle. 

J'ai parcouru moi-même ce dossier, qui 
renfermait le rapport d'enquête établi par le 
commandant du Paty, le rapport du comman- 
dant d'Ormescheville et enfin les dépositions 
des témoins. 

J'avoue qu'à la lecture des deux rapports et 
des témoignages, je fus surpris du manque de 
preuves de la trahison qu'on attribuait à 
Dreyfus. 

Le rapport, en effet, ne procédait que par 
des suppositions et des inductions, et la dé- 
position des témoins ne portait que sur la 
personnalité du capitaine Dreyfus. 

Dreyfus passa en conseil de guerre le 
19 décembre. Les débats durèrent quatre 
jours, je crois, et le dernier jour (le 22), 
Dreyfus avait dit en ma présence : 

— Je crois que je vais être libre et qu'au- 
jourd'hui j'embrasserai les miens. 

Il n'en fut malheureusement rien. Dreyfus 
fut condamné. 



(1) Nos lecteurs seront peut-être curieux de savoir 
ce qu'entendait M e Démange en parlant ainsi. Le Cri 
de Paris nous renseigne à ce sujet : 

« L'un des accusés est Dreyfus. Quel était l'autre ? 

«L'autre était le docteur Garrigues, poursuivi en 1876 
devant la Cour d'Assises de Périgueux pour empoi- 
sonnement sur la personne de son père. L'affaire fit, 
à l'époque, un bruit énorme. Le docteur Garrigues 
avait des adversaires forcenés qui réclamaient sa 
condamnation. M Démange, lui, avait la certitude 
que l'accusé était innocent. 

» Le jury partagea la conviction de M" Démange et 
prononça un verdict d'acquittement en faveur du 
docteur Garrigues contre lequel la peine capitale 
aAait été demandée. » 



DEVANT LA COUR DE CASSATION 



19 



Conduit dans la salle d'infirmerie, après la 
lecture du jugement, l'agent principal, M. Mé- 
nétrier, eut toutes les peines du monde à 
l'empêcher de se jeter la tète contre les murs. 

Vers onze heures ou minuit, on le fit passer 
de l'hôtel du conseil de guerre à la prison : je 
l'attendais dans sa chambre : j'avais reçu des 
ordres très précis du général chef d'état- 
major d'avoir à veiller sur Dreyfus afin qu'il 
ne se suicidât pas. 

A ma vue. il s'écria en entrant dans la 
chambre : 

— Mon seul crime est d'être né juif. 

11 demanda à plusieurs reprises son revol- 
ver, parce qu'il voulait se détruire. 

Je le consolai de mon mieux et je restai 
avec lui jusqu'à trois heures du matin, heure 
à laquelle je me fis remplacer par l'agent 
principal. 

Je lui avais, avant de le quitter, fait jurer 
de ne pas chercher à se détruire, parce que 
j'aurais dit moi-même, le premier : « Le traître 
s'esl fait justice », et qu'enfin son innocence 
pouvait être reconnue tôt ou tard. 

A partir de ce jour, le capitaine Dreyfus 
put correspondre avec sa famille ; mais toutes 
les lettres reçuesou expédiées devaient passer 
par l'intermédiaire du commissaire du gou- 
vernement, M. le commandant Brisset. 

Madame Dreyfus fut autorisée à voir son 
mari, ma i> dans les condil ion s réglementaires, 
c'est-à-dire à travers les grilles. Madame Drey- 
fua Be trouva presque mal, et je dus la sou- 
tenir. 



La veille de la dégradation, nous fûmes 
réunis dans le cabinet du général Teyssejre, 
chef d'état-major du gouvernement militaire 
de Paris, pour recevoir les instructions pour 
le lendemain. 

Madame Drej fus vint encore ce jour-là voir 
son mari; il parlait toujours de se suicider. 

Madame Dreyfus étail accompagnée de sa 
belle-mère. 

Il céda aux supplications de Ba remme en 
disant : Pour lui et nos enfants, je subirai l<- 
calvaire de demain. 

J'ai oublié de dire que M Démange B'esl 
présenté au Cherche-Midi, le lendemain de la 
condamnation, et, en entrant dans la chambre, 
prit Drej fus dans Bes bras el lui dîl : 

Mou enfant, votre condamnation esl la 
plus grande infamie «In Biècle, • 



M e Démange était tout, en larmes et moi- 
même je fus trè-, ému. 

Enfin, le . v > janvier, j'étais déchargé de la 
responsabilité qui m'incombait, et je remettais 

Dreyfus entre les mains de deux gendarmes 
chargés delà levée d'écrou. Je serrai la main 
au capitaine Dreyfus, en lui disant de prendre 
courage, qu'il n'y avait que de la tombe que 
l'on ne sortait pas et que j'avais l'intime con- 
viction que son innocence serait reconnue un 
jour. 



M. Fournier. 

Administration pénitentiaire.) 

La déposition de M. Fournier complète 
et corrobore celle du commandant Forzi- 
netti. M. Fournier, qui est agent comp- 
table dans l'administration pénitentiaire, a 
causé de Dreyfus avec la plupart de ses 
gardiens. Le 10 janvier 1899, il déposait 
ainsi : 

J'ai été très frappé de ce fait que cinq fonc- 
tionnaires de l'ordre pénitencier qui avaient 
vu Dreyfus étaient convaincus de son inno- 
cence : 

1° Le commandant Forzinetti, directeur de 
la prison du Cherche-Midi, quand Dreyfus y 
a été interné ; 

■1" M. Durlin, directeur du Dépôt ; 

3° M. Patin, qui a été directeur de la Santé 
au moment où Dreyfus y a été interné ; 

1° M. Pons, qui était contrôleur à la Santé 
à la même époque : 

5° Le gardien que je vais désigner ci-après : 

Me trouvant à Chiavari Corse . au prin- 
temps dernier. M. Renard, qui étail directeur 
du pénitencier agricole, el qui est aujourd'hui 
directeur de la colonie pénitentiaire d'Aniane 
Hérault . m'a déclaré ce qui suit : • Me trou- 
\ant à AngQuléme, j'ai été frappé de ce fait 
que le gardien qui avait accompagné ou gardé 
Dreyfus à Saint-Martin-de-Ré, revenait con- 
vaincu de SOn innocence. » 

J'appelle l'attention sur ce fait que cinq 
personnes appartenant au personnel péniten- 
tiaire, ayant toutes approché Qreyfus, sont 
restées toutes çonvaiucuçs de son jnooçenç< 



Les fonctionnaires dont a parlé la 



L'AFFAIRE DREYFUS 



M. Fournier s'y connaissent en criminels. 
Descris nombreux d'innocence ont retenti 
bien souvent à leurs oreilles dans les pri- 
sons dont ils avaient la garde: de simulés 
ei de véritables. Pour que l'attitude de 
Dreyfus les ait, à ce point, frappés tous, il 
faut qu'elle n'ait point été celle d'un simu- 
lateur. 

M. Patin. 

Directeur de la Conciergerie. 

M. Patin, directeur de la Conciergerie, 
que M. Fournier range parmi les fonction- 
naires convaincus de l'innocence de Drey- 
fus, n'a pas été appelé à déposer devant la 
Cour qui se trouvait sans doute assez 
éclairée à ce sujet. Mais un rédacteur du 
Siècle, M. Ch. Piaffard, a comblé cette 
lacune et, le 27 avril 1899, il publiait la 
conversation suivante, qu'il a eue avec 
M. Patin : 

M. Patin, que nous avons eu le plaisir de 
voir, hier, au Mans, dans la charmante 
petite maison qu'il y habite sur la route de 
Laval, est un homme grand, fort, à la mous- 
tache Manche coupée court; l'ancien fonc- 
tionnaire se devine chez lui, avec quelque 
chose de militaire dans la tenue, et, à ce 
double titre, le ruban rouge discret qui orne 
-a boutonnière semble le complément naturel 
du vêlement qu'il porte; il paraît d'ailleurs 
-i vert qu'on est tout surpris de le voir déjà 
retraité. 

Jesuis, — nous dit M. Patin, — absolu- 
ment convaincu de l'innocence de Dreyfus; 
je l'étais dès L'époque dont il est question, 
il ;i bien fait de me ranger parmi les cinq 
fonctionnaires de Tordre pénitencier qui, 
pour des motifs divers et loris de leur expc- 

rience des prisonniers, pensenl qu'une erreur 
judiciaire a été commise en 1894. 

— Ali! il est donc réel que vous avez clé 
tout fie suite convaincu <\<- l'innocence du 

adamné 

— Presque tout de suite. Tout d'abord, 
Lnrellement, je n'admettais pas, au point, 

de vue militaire, qu'une erreur pûl avoir été 



commise ; j'étais comme tout le monde, mais 
très vite des doutes me sont venus. Je ne 
vous parle pas de ce que je pense mainte- 
nant, après tout ce que l'on a appris; mais 
les rares et brèves conversations que j'ai eues 
avec Dreyfus, les détails des visites que lui 
faisaient les membres de sa famille et aux- 
quelles j'assistais, toutes les circonstances 
de son internement à la Santé m'ont rapide- 
ment convaincu de son innocence. 

— Vous causiez avec lui ? 

— Peu, le moins possible. Tous les jours, 
cependant; car il ne cessait de protester de 
son innocence. Je ne lui disais pas ce que je 
vous dis là, certes ; mais je l'écoutais, et son 
attitude — j'avais quelque expérience pour 
en pouvoir juger — n'était pas celle d'un 
coupable. 

Comme nous insistons pour obtenir des 
détails, M. Patin répond : 

— Je vous citerai, par exemple, un fait qui 
est intéressant parce qu'il ressort de l'esprit 
essentiellement militaire de Dreyfus. Vous 
savez qu'il avait au suprême degré — tout le 
monde le disait avant qu'il fût accusé — le 
sentiment militaire, le sentiment patriotique, 
le sentiment de l'honneur et le culte de la 
tenue du soldat ; c'est ce qui explique l'anec- 
dote à laquelle je fais allusion. Malgré ses 
protestations et son insistance pour me parler 
de son innocence, j'évitais autant que pos- 
sible de la laisser causer de ces choses avec 
moi; c'était pénible et inutile. Une fois ce- 
pendant, comme depuis plusieurs jours il ne 
cessait de me parler de son innocence, par 
lassitude, par commisération, un peu par 
curiosité peut-être, je lui dis : « Vous com- 
prenez bien que, pour moi, il ne peut y 
avoir de vérité que dans le jugement du 
conseil de guerre... Ce que vos juges ont 
dit est bien dit... Mais enfin, si vous pré- 
tendez être innocent, et si vous pensez que 
je puisse m'intéresser utilement à vous, il 
faudrait au moins me donner une preuve de 
cette innocence dont vous parlez! » Et 
Dreyfus, alors, s'écria, avec une véhémence 
qui me sembla très naturelle : « Une preuve, 
dites-vous? Comment voulez- vous que je 
vous donne une preuve? Puisque je ne sais 
même pas de quoi on m'accuse!... Je n'ai 
pas encore compris!... Le bordereau? Je ne 
sais même pas ce que c'est. Je suis con- 
damné, et je ne sais pas encore de quoi 



DEVANT LA COUR DE CASSATION 



21 



il est question ! Comment pourraisje vous 
donner une preuve? » — Puis, se repre- 
nant, il ajouta, avec ce sentiment bien mi- 
litaire dont je vous parlais : « Il y en a 
une pourtant, mais c'est une' preuve qui 



n'en est pas une pour tout le monde. Il y 
en a une... Tenez, monsieur le directeur, je 
vous affirme que je suis innocent! Est-ce que 
j'oserais vous dire cela ainsi, à vous, cheva- 
lier de la Légion d'honneur, moi soldat, en 







Le Colonel Henri se coupanl la gorge. 



tous regardant ainsi en face, les yeux dans 
les yeux, h cela n'était pas vrai ' Et cette 
explosion singulière pour affirmer son inno- 
cence ne me parul pas théâtrale, parce qu'elle 
rentrait bien dans l'esprit militaire de 
Dre\ fus 



Après une seconde de silence, M. Patin, 
que ses souvenirs ressaisissent, ajoute : 

— Il avait h ce degré l'instincl de la tenue, 

au point de vue militaire, q certaines 

préoccupations de 3a part, qu'on lui a re 
prochées, oe m'ont nullement étonné. Je ae 



.).) 



L'AFFAIRE DREYFUS 



suis pas du tout surpris qu'il se soil préoc- 
cupé de l'attitude qu'il aurait durant le défilé 
de la parade d'exécution. C'est absolument 
dans son caractère el cela ne préjuge rien du 
tout dans le sens de sa culpabilité, comme 
on a voulu le faire croire. C'est très mili- 
taire, cette préoccupation, et elle était à pré- 
voir chez lui. 

— Vous assistiez, m'avez-vous dit, tout à 
l'heure, aux visites de la famille? 

— Toujours; et je n'ai jamais entendu, vu 
ni surpris d'aucune façon rien qui pût me 
faire supposer que Dreyfus fût réellement 
coupable. Nous avons l'habitude de ces 
choses-là. et presque toujours il échappe, 
soit au prisonnier, soit à sa famille, quelque 
chose qui justifie l'idée préconçue que l'on a 
de la culpabilité. Dans le cas de Dreyfus, 
rien, absolument rien; toujours les mêmes 
mots, très simples, très clairs : « Je vous en 
supplie, dépèchez-vous, faites tout ce qu'il 
faudra, dépensez tout ce qui sera nécessaire, 
cherchez par tous les moyens le coupable, 
afin de faire reconnaître le plus tôt possible 
mon innocence! » El je n'ai jamais rien en- 
tendu qui sonnât faux dans ses recomman- 
dations qui, naturellement, vis-à-vis de la fa- 
mille, n'étaient même pas des protestations. 
Et le plus souvent, j'y notais ces mots : 

\dressez-vous surtout au général de Bois- 
deffre! Il s'emploiera pour moi, et il finira 
bien par trouver le coupable ! » Car aussi 
longtemps qu'il a été à la Santé, Dreyfus n'a 
pas cessé de mettre tout son espoir dans le 
léral de Boisdefïre. Et là encore, conclut 
M. Patin, il me paraissait qu'on pouvait voir 
une présomption d'innocence. 

— Certes I faisons-nous. 

Parmi ceux au contraire qui se sont 
montrés convaincus de la culpabilité de 
Dreyfus et qui se sont plu à l'accabler, il 
laut citer particulièrement un policier 
nommé Guénée, dit « Le mouchard du 
nd monde. » 

M. Guénée. 

Voici les parties essentielles de la dé- 
-ition qu'il a faite le 13 janvier 1899 : 
m Guénée. — Je m'occupe des renseigne- 



ments sur l'espionnage pratiqué par les 
étrangers en France depuis 1870; mais, 
jusqu'au I e1 ' février 1890; je ne fournissais 
des renseignements que de temps à autre. 

Le 1 er février 1890, le commandant Rollin 
esl venu me chercher sur l'ordre du colonel 
Sandherr, alors commandant, chef du ser- 
vice des renseignements au ministère de la 
guerre. 

Le colonel Sandherr me demanda si je 
voulais lui accorder ma collaboration sur 
certaines affaires d espionnage, et il fixa mon 
attention sur les renseignements que je 
pourrais obtenir auprès de certaines femmes 
étrangères du demi-monde, que fréquentaient 
des officiers et des étrangers, et qui atti- 
raient chez elles de jeunes officiers français. 

Il me nomma même certains noms. 

Je fréquente la haute société, les grands 
bars, les grands hôtels, les villes d'eaux. 

Je connais beaucoup de personnages haut 
placés et c'est ainsi qu'un jour, en mars 1894, 
un très grand seigneur, ayant le titre d'Ex- 
cellence, lequel aime beaucoup la France, 
me rencontrant, me fit monter dans son 
coupé et me dit : 

— Vous avez à l'état-major un homme qui 
communique soit directement, soit indirec- 
tement avec Schwarzkoppen et le renseigne. 

Je prévins aussitôt le colonel Sandherr qui 
me dit simplement : « C'est bien, suivez cela 
prudemment. » 

Jusqu'alors, je n'avais pas entendu parler 
de Dreyfus et mes soupçons ne s'étaient pas 
portés sur cet officier que je ne connaissais 
pas, du reste, lorsqu'un matin j'appris chez 
moi, en lisant un journal, l'arrestation de 
Dreyfus. 

Lorsque, peu de temps après cette arresta- 
tion, je vis le colonel Sandherr, il me dit que 
je ferais bien de lui faire un rapport relati- 
vement aux femmes qu'avait dû fréquenter 
Dreyfus. 

C'est ce que je fis. 

Je ne tardai pas à apprendre que Dreyfus 
avait fréquenté, pendant au moins cinq ans, 
une femme Bodson, née Anna Fattett. 

Cette femme, fille d'un nommé Fattett, 
qui, dans les derniers moments de l'empire, 
était établi dentiste rue Saint-Honoré, non 
loin de la rue Royale, avait épousé un nommé 
lîodson, juif anglais. 

C'est ce Bodson qui s'établit à la Redingote 



DEVANT LA Cui'K DE CASSATION 



23 



grise, place du Chàtelet. Il a divorcé, depuis 
un certain nombre d'années, d'avec sa 
femme, et il n*est pour rien dans les agisse- 
ments de sa femme. 

C'est celle-ci qui m'a fait connaître elle- 
même qu'elle avait eu des relations pendant 
cinq ans avec Dreyfus. 

Chez la femme Bodson fréquentent de 
nombreux étrangers, surtout des Allemands. 
des Anglais, des Autrichiens, des Hongrois. 

C'est chez celle femme que. d'après les 
déclarations d'autres femmes que je ne puis 
nommer, un commandant allemand, dont 
j'ignore le nom. et qui venait à Paris passer 
quelques jours tous les trois ou quatre mois, 
se serait rencontré avec Dreyfus à plusieurs 
reprise-. 

C'est aussi chez elle qu'une scène éclata un 
jour entre Dreyfus et le commandant alle- 
mand. Celui-ci reprochait à Dreyfus de de- 
venir trop exigeant et de refuser à continuer 
de lui donner des renseignements. 

Le commandant allemand aurait même 
menacé Dreyfus « de le perdre ». 

La femme Bodson s'interposa. 

Aussitôt après l'arrestation, celle femme 
le rendit dans les rédactions de plusieurs 
journaux, notamment au Journal, pour dire 
que Dreyfiis avait été son amant pendant 
cinq ans. Actuellement, cette femme fait la 
'• navette » entre l'Angleterre et la France. 

Je puis encore dire qu'un certain rapport 
l'ail à l.i Cour de cassation a été lu, la veille 
du jour où lecture en a été donnée à la Cour, 
chez un certain M. Eguillon, ingénieur, 
1 t. rue Marbeuf I . 

Je ne vous donne ce renseignement que 
sous toutes réserves, car il ne m'es! par- 
venu que très indirectement. 

Me- chefs onl été : le général <i<mse et les 
colonels Sandhc n et llcnr\. 

Je n'ai pas connu Dreyfus el je a'ai pas 
entendu parler de* lui avant son arrestation. 

Je me suis rendu compte, après »>n arres- 
tation, que certains renseignements qui 
m'avaient été fournis se rapportaient ;'i 
Drej fus. 

J'ai su qu'il fréquentai) le- tripots tels que 
le Belting-Cliih. -2, rue Mi gador, aujourd'hui 
fermé par autorité de .lu-Mer. el le cercle 



(t) 11 résulte d'une enquête faite, que cel in- 
génieur n'a jamais exista 



Washington, 4, place de l'Opéra, également 
fermé : le New-Club, 3, rue de la Chaussée- 
d'Antin, le cercle des Capucines, 6, boulevard 
de ce nom I . 

Le PRÉSIDENT. — Depuis la condamnation 
de Dreyfus, n'avez-vouspas fait des rapports 
relatifs à des surveillances ou à des investi- 
galions itératives concernant ledit Dreyfus, 
et a cet effet le lieutepant-colonel Picquart ne 
vous a-t-il pas fait remettre par le lieutenant- 
colonel Henry une photographie dudit Drev- 
fus? 

N'avez-vous pas recherché, d'abord au point 
de vue du jeu, puis ensuite au point de vue 
des relations féminines, quel avait été le mo- 
bile de la trahison ? 

Le lieutenant-coionel Henry a-t-il coopéré 
soit directement, soit indirectement à ces 
investigations ? 

M. Guénée. — Il est exact que j'ai reçu une 
photographie de Dreyfus, après son arresta- 
tion, et avant sa comparution devant le 
conseil de guerre. J'ai reçu cette photogra- 
phie de l'archiviste Gribelin sur l'ordre du 
lieutenant-colonel Henry, et non du lieute- 
nant-colonel Picquart. 

Je n'ai, du reste, jamais travaillé pour le 
colonel Picquart. 

Au moyen de cette photographie, j'ai pu 
me rendre compte que Dreyfus fréquentait, 
ainsi que je vous l'ai dit, les tripots, et avait 
des relations intimes avec plusieurs femme- 
du demi-monde, entre autres la femme 
Bodson, sus-désignée. 

Le mobile de l'acte de trahison est, d'après 
mon avis, le besoin d'argent. 

Dreyfus avait épousé une femme dotale qui 
faisait d'assez furies dépenses de toilette; 
par suite, Dreyfus n'avait pas en main tout 
l'argent qu'il aurait désiré. 

C'est le lieutenant-colonel Henry qui me 
donnait directement l'ordre de procéder à ces 
investigations, au point de vue du jeu et des 
relations féminines. 

Le PRÉSIDENT. — Avez-VOUS été en rapport 
avec une personne qui avail des relations 
dans le inonde et qui parfois rapportait au 



(l) Il paratl qu'un nommé Dreyfus fréquentait 
• Ef( • tive al ci b. Mais on est mainte- 

nant certain que ce n'est point du capitaine 'prit 
i : i 'esl <l une personnalité mondaine forl 
connue dans l<- monde parisien. 



L'AFFAIRE DREYFUS 




\ 



LU COMMANDANT FORZINETTI 



Lieutenant-colonel Henry, tantôt directement, 
tantol indirectement, parvotre entremise, ce 
qu'elle entendait dire par des étrangers. 

M. i,i énée. — Il est exact que j'ai été en 
rapport avec une personne dont je ne peux 
dire le nom — nous la désignerons, si vous 
I" voulez bien, par la lettre B — laquelle 
avait des relations dans le monde. Je ne sais 
-i cette personne a été en rapport avec le co- 



lonel Henry, mais je peux affirmer que cette 
personne m'a donné certains renseignements 
importants que j'ai aussitôt communiqués au 
lieutenant-colonel Henry, comme cela était 
mon devoir. 

Mais cette personne ne m'a rien dit sur 
l'affaire Dreyfus, soit avant, soit depuis la 
condamnation. 

Je suis certain que cette personne, qui est 



DEVANT LA COUR T)E CASSATION 




L ARRESTATION M CAPITAINE DHEYFUS 



immensément riche, n'a pas reçu de rému- 
nération particulière. 

tte personne qui me connaît depuis plus 
de vingl ans, m'a fourni ces renseignements 
par sympathie pour la France. 

Le président. — Que savez-vous au sujel 
de relations qui auraienl pu exister, à une 
époque quelconque, entre Henrj <•! Ester- 
hazy? Que aavez-vous des rapports d'argent 
qui auraienl pu exister entre eux .' 



M. GuÉNÉE. — Je n'ai jamais su s'il avait 
existé des relations entre Henry et Ester- 
tiazy. 

J'ai toujours considéré le lieutenant-colo- 
nel Henry comme un parfait honnête 
homme l et comme un officier des plus es- 



(1) Le faux Henry était avoué à l'époque où 

\i Gu< i onsidéraû Henrj comme un parfait non- 

qi te homme. C'est un gage précieux de la moralité 
«In témoin. 



L'AFFAIRE DREYFUS 



timables, alors qu'Esterhazy doit être consi- 
déré comme un misérable. Tous les moyens 
lui étaient bons pour avoir de l'argent. 

Je me rappelle qu'en septembre 1896 le 
lieutenant-colonel Picquart me «lit qu'ilavait 
lu le dossier Dreyfus et qu'il y avait lu un rap- 
port rédigé par moi, relativement à une per- 
sonne étrangère dont je ne puis dire le nom. 

Il me demanda si j'étais convaincu de la 
culpabilité de Dreyfus. 

Je répondis affirmativement, sans toutefois 
lui donner les motifs de ma conviction. 

En effet, je n'ai jamais eu entre les mains 
des preuves palpables de la trahison de 
Dreyfus; mais lorsque j'ai appris sa condam- 
nation, je me suis incliné devant la cbose 
jugée. 

Le lieutenant-colonel Picquart me dit alors 
qu'il n'était nullement convaincu de la cul- 
pabilité de Dreyfus. 

Quelques jours plus tard, le 17 janvier 
1899, appelé à donner quelques rensei- 
gnements complémentaires, M. Guénée 
tit la déposition suivante : 

M. le président. — Dans votre déposition 
du 18 janvier, vous avez fait allusion à une 
- ne qui se serait produite, chez une femme 
• iitre Dreyfus et un commandant étranger. 

Ce commandant étranger aurait reproché 
à Dreyfus de devenir « trop exigeant » et 
aurait menacé de le « perdre ». 

Pouvez-vous nous faire connaître d'où 
vient cette information et comment il serait 
sible de la contrôler ? 

Pouvez-vous nous citer des noms de per- 
sonnes qui pourraient appuyer de leurs décla- 
rations celles que vous avez faites? 

M. Guénée. -Je ne puis citer aucun nom. 

.l'ai été mis ai] courant de cette scène par 
des racontars, par des dires de personnes, 
-oit Françaises, soil étrangères, qui fréquen- 
taient chez cette femme, c'est-à-dire la Bod- 
-"ii. Je ne saurais vous citer aucune per- 
sonne pouvant étayer de sa déposition ma 
déclaration. 

Le président. — Vous nous avez déclaré 
qu'après l'arrestation de Dreyfus vous vous 
étiez rendu compte que certains renseigne- 
<pie vous aviez été mis à même de 
fournir au bureau des renseignements se 
rapporteraient à Dreyfus. 



Quels sont ces renseignements et quelle en 
était la source ? 

M. Guénée. — Ces renseignements pou- 
vaient aussi bien se rapporter à Dreyfus 
qu'à un autre ; mais comme seul Dreyfus 
était inculpé, tout retombait sur lui. « C'é- 
tait la tête de Turc. » 

M. le président. — Par quelle voie avez- 
vous su que Dreyfus fréquentait le Betting- 
Glub, le cercle Washington, le New-Club et 
le cercle des Capucines ? 

M. Guénée. — C'était un bruit qui cou- 
rait parmi les habitués dés tripots, qui fré- 
quentent les cafés des boulevards et les bou- 
levards. 

M. le président. — Avez-vous pu vérifier 
vous-même si Dreyfus fréquentait ces éta- 
blissements? 

M. Guénée. — Non, monsieur, mais je puis 
vous dire que le jour de la première audience 
du conseil de guerre, en 1894, comme je me 
rendais compte de la physionomie de la foule 
qui se tenait aux portes, j'ai aperçu le som- 
melier du Betting-Club, qui était connu sous 
le nom de Joseph. 

Je lui demandai ce qu'il faisait là. 

Il me répondit qu'il avait obtenu une carte 
du commandant Forzinetti pour entrer au 
conseil de guerre. 

Je lui demandai comment il avait pu avoir 
cette carte. Il me répondit que le comman- 
dant Forzinetti était un habitué du Betting- 
Club et un ami de Dreyfus. 

Je demandai alors à Joseph si Dreyfus fré- 
quentait le Betting-Club : il me répondit 
d'une façon évasive et se déroba. 

Il y avait encore là d'autres individus, em- 
ployés dans les différents cercles dont les 
noms viennent d'être cités, qui étaient por- 
teurs de cartes à eux données par le même 
Forzinetti. 

Le président. — Avez-vous su, au cours de 
vos investigations, si Dreyfus engageait au 
jeu des sommes importantes et s'il a fait, 
dans l'un des cercles sus-désignés, une perte 
notable? 

M. Guénée. — Non, monsieur. 11 est très 
difficile — pour ne pas dire impossible — 
d'être mis au courant des pertes plus ou moins 
importantes qu'un des joueurs de ces cercles 
peut subir, à moins qu'il ne le dise lui-même. 

Dans ces établissements, on est muet sur 
les choses délicates. 



DEVANT LA COl'K DE CASSATION 



27 



Le président. — La personne désignée 
dans la précédente déclaration par la lettre B 
vous a-t-elle dit que les agents d'une puis- 
sance étrangère avaient, dans les bureaux de 
L'état-major de l'armée, un officier qui les 
renseignait admirablement? 

M. Guénée. — Cette personne m'a simple- 
ment dit : « Cherchez, vous avez quelqu'un, 
dans les bureaux de Tétat-major, qui ren- 
seigne les agents d'une puissance étran- 
gère. » 

Le président. — Cette personne B a-t-elle, 
à cette époque ou plus tard, complété ce dire 
par une ou plusieurs indications s'appliquant 
ou pouvant s'appliquer à Dreyfus? 

M. Guénée. — Après l'arrestation de Drey- 
fus, je n'ai pas revu la personne que nous 
désignons par la lettre B. 

Elle a quitté la France et e>i restée absente 
pendant environ deux ans. 

Elle n a donc pas pu compléter ce premier 
• lire par d'autres indications. 

Quand j'ai revu cette personne en 1897. 
elle ne m'a pas parlé de l'affaire Dreyfus. 

Le président. — Vous nous avez déclaré, le 
1S janvier courant, ne pouvoir vous expli- 
quer : 

1 En ce qui touche la publication dans le 
journal Y Eclair d'un article où il était ques- 
tion d'une pièce dans laquelle ledit article 
substituait à L'initiale 1) le nom de Dreyfus 
en toutes lettre- : 

2° En ce qui touche la publication d'un 
fac-similé du bordereau dans le journal le 
Matin. 

Pour quel motif ne pouvez-vous voua 
expliquera cet égard el quelle raison pouvez- 
vous donner de refuser de déposer sur ce 
point ? 

M. Ci i.m.i •;. — Je refuse de répondre sur 
ces points parce que je me considère comme 
lié par le secret professionnel. 

Le président. — Vous dous avez dit, Le 
18 janvier, qu'un rapport fait à la Cour de 
cassation avait été lu la veille du jour où Lec- 
ture en a été doni à la Cour chez un sieur 

tillon, ingénieur, 'l\. rue Marbeuf. 

Quel est ce rapporl ' 

M. <ii ÉNÉE. — Je veux parler du premier 

rapporl lu à la Cour de cassation, mais je ne 
Baurais dire de qui il est. 

il m'a été dit que M. le conseiller Bard 
assistait à La Lecture de ce rapporl 



Le président. — Qui vous a dit cela? 

M. Guénée. — Il m'est impossible de 
nommer cette personne. Je crois devoir me 
retrancher derrière le secret professionnel. 

Le président. — Pouvez vous citer les 
noms des personnes qui se trouvaient pré- 
senter à cette lecture? 

M. Guénée. — Je ne puis nommer ces 
personnes, d'autant plus que certains noms 
qui m'ont été donnés ne me paraissent pas 
avoir pu être mêlés à un conciliabule de cette 
nature. 

Le président. — Qui vous a dit le nom du 
sieur Eguillon ? 

M. Guénée. — Toujours la même personne 
que je ne puis nommer. 

Du reste, je ne crois pas grand'chose à 
l'histoire de la lecture de ce rapport. 

Un pharmacien de la rue Marbeuf, au coin 
de cette rue et de la rue François-I or , je 
crois, près du no 24 de ladite rue Marbeuf, 
doit savoir quelque chose sur ce qui se pas- 
sait chez le sieur Eguillon. 

Il m'avait été donné le conseil d'aller voir 
ce pharmacien pour savoir ce qu'il en était, 
mais je n'en ai rien fait, l'affaire ne me pa- 
raissant pas sérieuse. 

Le PRÉSIDENT. — Avez-vous quelques dé- 
clarations complémentaires à formuler pour 
la manifestation de la vérité? 

M. iii ÉNÉE. — Non, monsieur. J'ai dit tout 
ce que je savais el que je pensais pouvoir 
vous dire. 

Nous avons reproduit ci-dessus, pres- 
que in extenso, la déposition du policier 
(iuénée. C'est une preuve de notre impar- 
tialité. A peine avons-nous signalé au 
passage les incertitudes décelées par 
cette déposition. 

Toutefois, pour montrer ce que valent 
Les allégations de ce témoin, il nous paraît 
utile de publier le démenti suivant, qui a 
été publié par I' [gence \ 'nlinnnle. C'est 
une interview de 



Madame Itorison. 



Comme bien voua pensez, a-t-elle dit, j'ai 
eu connaissance des articles où l'on me met- 



>8 



L'AFFAIRE DREYFUS 



tait en avant. Los allégations qu'ils conte- 
naient sont pour la plupart erronées, au 
moins sur les points intéressant le capitaine 
Dreyfus. Ce sont ces seuls passages qui m'ont 
touchée et je regrette un peu de les avoir 
traités tous de la même façon dédaigneuse 
avec laquelle j'ai accueilli les calomnies qui 
ne m'ont pas épargnée. 

Pour ces dernières, je n'ai pas à m'en 
occuper ; les personnes qui me connaissent 
savent que je suis rentière, propriétaire, et 
que. divorcée, je puis jouir entièrement de 
ma liberté... 

J'ai connu le capitaine Alfred Dreyfus alors 
qu'il était à l'École de guerre, et comme tous 
ceux qui l'approchaient, je le savais travail- 
leur, passionné pour son métier, et, de plus, 
chauvin. 

A cette époque, j'habitais avec mon mari 
un hôtel particulier, 17, avenue du Bois-de- 
Boulogne . et j'avais un salon où fréquen- 
taient des personnalités mondaines. 

Le capitaine Dreyfus était reçu chez moi, 
ainsi que divers membres de sa famille. 

On ne jouait jamais à mes soirées, qui 
n'étaient que masculines. 

Je démens absolument que le capitaine 
Dreyfus se soit rencontré dans mon salon 
avec un officier allemand. 

Ce racontar est faux, et s'il a été de quelque 
poids dans la conscience des juges qui ont 
condamné le capitaine, je ne puis que dé- 
plorer la légèreté avec laquelle on a accueilli 
un bruit de ce genre sans en contrôler la 
véracité. 

tte lettre montre le crédit qu'il faut 
;ocorder aux dires de M. Guénée. 

Du reste M. Lépine, qui était préfet de 
police au moment du procès Dreyfus, dé- 
clara a la Cour de cassation, toutes Cham- 
bras réunies, qu'il avait fourni en 1894 un 
rapport de police absolument favorable à 
Dreyfus el contredisant, sur presque tous 

- points, les précédentes allégations de 
M. Guénée. 

rapport ne fut pas communiqué aux 
juges de 1894 et no figura pas au dossier 
du ; Dreyfus. 

colonel Henry, auquel M. Lépine 
Pavait remis, l'avait simplement détruit, 



et avait substitué à ce rapport du préfet 
de police le rapport Guénée. 

C'est donc sur les dires exclusifs de 
Guénée que M. Bexon d'Ormescheville 
bâtit son acte d'accusation contre Dreyfus, 
dans lequel il s'exprimait ainsi : 

Bien que le capitaine Dreyfus nous ait dé- 
claré n'avoir jamais eu le goût du jeu, il 
appert cependant des renseignements que 
nous avons recueillis à ce sujet qu'il aurait 
fréquenté plusieurs cercles de Paris où l'on 
joue beaucoup. Au cours de son interroga- 
toire, il nous a bien déclaré être allé au 
Cercle de la Presse, mais comme invité, pour 
y dîner ; il a affirmé n'y avoir pas joué. Les 
cercles-tripots de Paris, tels que le Was- 
hington-Club, le Betting-Club, les cercles de 
l'Escrime et de la Presse n'ayant pas d'an- 
nuaire et leur clientèle étant en général peu 
recommandable, les témoins que nousaurions 
pu trouver auraient été très suspects : nous 
nous sommes par suite dispensé d'en en- 
tendre. 

Ce n'est là, on le voit, que les ragots de 
Joseph le sommelier, transcrits et adap- 
tés par Guénée. 

Un autre témoin à charge est : 



M. le capitaine Junck, 

camarade d'Ecole et de promotion d'Al- 
fred Dreyfus, qui, le 11 février 1899, a 
fait, pour accabler le condamné, la dépo- 
sition suivante : 

Le capitaine Junck. — J'ai été le camarade 
de promotion de Dreyfus ; nous avons été 
ensemble à l'École de guerre et nous avons 
traversé ensemble les mêmes bureaux de 
F état-major. 

Je ne pourrais rien vous dire en ce qui 
concerne la réception du bordereau par le 
bureau de statistique. 

Le président. — Pouvez-vous nous donner 
quelques renseignements sur le compte per- 
sonnel de Dreyfus? Son attitude, ses allures, 
sa manière d'être laissaient-elles pressentir 
le crime à raison duquel il a été condamné ? 

Le capitaine Junck. — J'ai connu Dreyfus 



DEVANT LA COUR DE CASSATION 



29 




Di Pad demandanl au commandanl h 



»bzinetti de lui laisser surprendre Dreyfi s 
pendant son sommeil. 



ïo 



I. AFFAIRE DREYFUS 



surtout à L'occasion du service, ne le fréquen- 
tant pas en dehors du bureau. 

Quelquefois, en sortant du bureau, je l'ai 
accompagné, mais je n'avais pas de relations 
suivies avec lui. 

Je ne puis donc rien dire en ce qui con- 
cerne sa vie. en dehors du service, sauf peut- 
être quelques incidents auxquels j'ai assisté : 
je veux parler d'un incident qui s'est passé 
un jour au concours hippique. 

J'avais accompagné Dreyfus depuis le 
bureau, et, en arrivant au concours hippique, 
nous avons croisé trois demi-mondaines qui 
nous saluèrent. 

Dreyfus leur répondit en soulevant son 
chapeau : je lui fis tout naturellement cette 
remarque : « Eh bien ! pour un père de 
famille, vous avez de jolies connaissances ! » 

Il me répondit que c'étaient des anciennes 
amies et, en me désignant celle qui était de 
notre côté, ajouta qu'elle se nommait « la 
Valtesse », qu'elle possédait un hôtel aux 
Champs-Elysées, dans lequel elle donnait de 
jolies fêtes, où l'on rencontrait de très jolies 
femmes et où l'on jouait. 

D'une manière générale, Dreyfus faisait 
étalage de sa fortune, prenant plaisir à nous 
raconter son installation, ses voyages. 

Mais un autre officier, le commandant 
Ducros, chef d'escadron d'artillerie, a, le 
19 janvier 1899, donné à la Cour de forts 
précis renseignements sur la valeur intel- 
lectuelle et militaire du capitaine Dreyfus : 
officier studieux, s'occupant exclusive- 
ment de parfaire son éducation mili- 
taire, etc.. 

Et l'on se demande vraiment quels au- 
raient pu être les mobiles de la trahison 
d'un excellent officier comme Dreyfus, qui 
était bien noté de ses chefs et avait devant 
lui un brillant avenir. 

<*t la remarque qu'a faite de son côté: 



M. Itarthou, 

Ancien ministre de l'Intérieur, 

qui. le 28 décembre 1898, s'est exprimé 
ainsi : 



En 1894, j'ai appris l'arrestation de Dreyfus 
par les journaux. M. le général Mercier, mi- 
nistre de la guerre, n'a communiqué au con- 
seil que le bordereau comme présomption 
de la culpabilité de Dreyfus, en ajoutant que 
les éléments du bordereau n'avaient pu être 
connus que d'un officier de l'état-major. 
Quant au mobile du crime, M. le général 
Mercier l'attribuait aux déceptions éprou- 
vées par Dreyfus dans sa carrière militaire. 

Et, en effet, les états de service si remar- 
quablement brillants de Dreyfus per- 
mettent d'affirmer l'erreur du général 
Mercier, et de tous les officiers qui ont 
voulu attribuer quand même la trahison à 
ce capitaine. 

Parmi ces officiers, 



M. le Général Rog-et. 

a fait, le 28 janvier 1899, la déposition 
suivante dont la plupart des points ont été 
depuis reconnus inexacts : 

Le président. — Vous avez bien voulu 
nous dire que vous nous parleriez des mo- 
biles qui ont pu déterminer Dreyfus à com- 
mettre le crime à raison duquel il a été con- 
damné. 

Veuillez vous expliquer à cet égard. 

Le général Roget. — J'ai à signaler un 
premier point à ce sujet. 

Dreyfus s'attendait à sortir de l'Ecole de 
guerre tout à fait dans les premiers. Il en 
sortitneuvièmeparcequ'un des présidents de 
commission d'examen lui avait donné une 
note très basse comme note d'aptitude géné- 
rale au service d'état-major. 

Dreyfus eut connaissance de cette note et 
il alla réclamer auprès du général Lebelin de 
Dionne, qui commandait l'Ecole supérieure de 
guerre. 

Le général reconnut que la note donnée à 
Dreyfus était un peu sévère et insista auprès 
de l'examinateur pour qu'elle fût relevée, 
sans pouvoir l'obtenir. 

Dreyfus arriva ainsi à l'état-major de l'ar- 
mée déjà ulcéré par ce qu'il considérait 
comme un déni de justice, dû à sa qualité 
d'israélite. Dans ce nouveau milieu, il se fit 



DEVANT LA COUR DE CASSATION 



31 



détester, comme ailleurs, par son caractère 
arrogant et vaniteux. 

11 était, de cette façon, dans des disposi- 
tions desprit excellentes pour trahir. Extrê- 
mement ambitieux, il a pu aussi chercher ù 
nouer des relations avec des agents étrangers 
dansunhut d'amorçage. Il serait allé ensuite 
plus loin qu'il n'aurait voulu d'abord. 

Enfin, tien ne m'empêche de croire qu'il 
n'ait trahi pour de l'argent : il avait de la 
fortune, dit-on ; il pouvait, en effet, avoir de 
vingt-cinq à trente mille francs de rente. 
Qu'importe, s'il dépensait beaucoup plus? Il 
est certain qu'il dépensait beaucoup d'argent 
a\ec les femmes et au jeu. Indépendamment 
des femmes citées au procès (quatre, je crois), 
il y en a eu d'autres, des femmes de la haute 
galanterie, chez lesquelles on joue et avec 
lesquelles on dépense beaucoup d'argent. 

Les camarades de Dreyfus à l'état-major 
de l'armée, le capitaine Junck notamment, 
peuvent donner (\^> renseignements à ce 
sujet 1). 

Le capitaine Duchàtelet, en ce moment au 
131 e , je crois, peut aussi dire ù la Cour un 
fait significatif. 

Ce fait s'est passé après le voyage d'état- 
major IHHi ; ce voyage s'était terminé à 
Charmes. Les capitaines DuchàteletetDreyfus 
avaient été désignés par le chef d'état-major 
pour ramener tous les chevaux à Paris. Ils 
descendaient les Champs-Elysées avec la co- 
lonne «les chevaux, vers sept heures un 
quart du matin. Lu passant devant une mai- 
son des Champs-Elysées, Dreyfus dit à 
Duchàtelet : 

— Si nou> montions chez une telle ? Nous 
la prendrions à Bon réveil et elle nous offri- 
rait une tasse d'excellent chocolat. 

Et comme Duchàtelet lui faisait remarquer 
qu'il oe pouvait abandonner la colonne, 
Dit vins dit : 

— Oh ! du reste, je ne tiens pas beaucoup 
à \ aller. J'j ai perdu la forte somme, il j a 
< 1 ii •• 1« 1 ii » •— jours 

Il indiqua comme somme perdue <>.»mjoou 
15,000 francs. 

J'ai recueilli quelques témoignages de 
cette nature ; mi n';i qu'à interroger les 
intéressés. 



i x,,- |. ci. m -, ont pu lire plus haut la dépo 

Mtii.ii de M. Junck, ù cet égard. 



Il a été établi au moment du procès, ou peu 
après, que M. Iladamard aurait eu à payer 
des dettes pour son gendre, ce dont il était 
très peu satisfait. Il aurait même tenu à ce 
propos à M. Painlevé un propos significatif. 

Toutes les personnes citées ainsi par le 
général Roget ont par la suite démenti 
tour à tour ses propos. 

Il est juste de dire (à la décharge de 
M. Roget !!!) qu'il ignorait la publicité 
qui devait être donnée à sa déposition. 

M. Roget s'est fait le plus grand accu- 
sateur de Dreyfus, durant ces derniers 
temps. S'il n'a pas apporté beaucoup de 
preuves à l'appui de sa thèse, il y a 
apporté beaucoup de passion. 

D'autres, tout aussi bien placés que lui, 
sont moins affîrmatifs. Le 14 janvier 189y, 

M. Gabriel Monod 

s'exprimait ainsi : 

À la tin de décembre 1894, commeje déjeu- 
nais chez If. Hanotaux avec son secrétaire. 
je lui posai brusquement la question : 

— Eles-vous certain de la culpabilité de 
Dreyfus ? 

Il me répondit : 

— Ce n'est pas moi qui l'ai ju^é : je n'ai 
rien à vous dire. 

Je sortis avec son secrétaire (M. Winnox 
qui, arrivé dans la rue, me saisit vivement 
le bras et me dit : 

— Vous savez. ! nous croyons que le géné- 
ral Mercier a commis une épouvantable 
gaffe ! 

La pensée que celui de- ministres qui de- 
vait être, avec le général Mercier, le mieux 
renseigné >m- l'affaire Dreyfus avait des 
doutes sur la culpabilité, me troubla profon- 
dément. 

D'un autre côté, 

M. Laroche, 
Ancien Résident général à Madagascar, 

a, le 16 janvier 1899, l'ait les révélations 
suivant 



:i-2 



L'AFFAIRE DREYFUS 



Le président. — N'avez-vous pas eu avec 
l'amiral Duperré une conversation relative à 
l'affaire Dreyfus? 

M. Laroche. — Le .'51 août dernier, jour où 
les journaux du malin annoncèrent la dé- 
couverte du faux du colonel Henry et son 
arrestation, je quittai Paris pour aller faire 



une visite dans le département de l'Orne, et 
je rencontrai en chemin de fer l'amiral 
Duperré. Je suis ancien lieutenant de vais- 
seau et j'ai eu Fhonneur de connaître l'ami- 
ral Duperré et d'être en relation avec lui, 
soit dans la marine, soit depuis que je 
l'ai quittée. Nous nous entretînmes longue- 




Le colonel du Paty fit écrire Dreyfus dans toutes les positions.., 



ment en chemin de fer et, naturellement, 
nous non-, entretînmes de la nouvelle sensa- 
tionnelle du jour. L'amiral me rapporta qu'il 
avait eu, quelque temps auparavant, au 
sujet de l'affaire Dreyfus, une conversation 
avec l'archiduc Victor, frère de l'empereur 
d'Autriche, chez qui il est intimement reçu. 
L'archiduc lui avait déclaré être certain et 
lui avait donné sa parole d'honneur que le 
gouvernement allemand n'avait jamais eu 



aucune relation avec le capitaine Dreyfus. 
L'amiral ajouta qu'il ne pouvait pas mettre 
en doute la sûreté des informations, non 
plus que la sincérité de l'archiduc, qui lui 
avait parlé spontanément, et dont il connais- 
sait la loyauté. 

Si quelqu'un doit être bien informé et 
bien convaincu, par suite, de l'innocence 
de Dreyfus, ce doit être évidemment le 



DEVANT l..\ COI R DE CASSATION 



33 







Le capitaine Dreyfus devanl le Conseil de Guerre. 






L'AFFAIRE DREYFUS 



monde diplomatique qui a été renseigné 
par les ambassades intéressées d'Alle- 
magne et d'Italie. 

Cette opinion du monde diplomatique a 
été révélée par : 

M. L. Trarieux. 

Ancien ministre de la justice, 

qui, le 16 janvier 1899, a fait connaître 
les énergiques et précises déclarations 
faites à ce sujet par M. Tornielli, ambas- 
sadeur d'Italie à Paris (1). 

Je désirais savoir, si, en effet, il pouvait 
exister des preuves secrètes qu'aurait igno- 
rées, au moment de son procès, le condamné, 
et dont pourraient avoir à se préoccuper ses 
défenseurs. Il y avait une catégorie de té- 
moins qu'on n'avait pas consultés encore, 
auprès desquels des renseignements sûrs et 
formels pouvaient être pris, s'ils croyaient 
pouvoir parler, et méritaient d'être crus. 

Ceux-là savaient, d'une manière certaine, 
si Dreyfus était innocent ou coupable ; ils me 
paraissaient être, ce qu'on appelle dans la 
langue du droit, des témoins nécessaires, et 
cest à. cette source que je me décidai à puiser 
le complément d'informations qui pouvait 



(1) M. Tornudli avait communiqué à M. Ha- 
nolaux l'extrait du rapport suivant au sujet de 
l'arrestation du capitaine Dreyfus. 

Extrait 'l'un rapport du colonel Panizzardi au 
commandant en second du corps d'état-major, à 
Rome, 1' " '-' 1894 • 

L'arrestation du capitaine Dreyfus a produit, ainsi 
qu'il était facile de le supposer, une grande émo- 
tion. 

Je m'empresse de vous assurer que cet individu 
n'a jamais rien eu affaire avec moi. 

journaux d'aujourd'hui disent en général que 
Dreyfus avail des rapports avec l'Italie; trois seu- 
lement disent d'autre part qu'il était aux gages de 
l'Allemagne. Aucun journal ne fait allusion aux 
attachés militaires. Mon collègue allemand n'en sait 
rien, de même que moi. J'ignore si Dreyfus avaii 
relations avec Le commandement de l'état-major. 

rai Marselli, commandant en second l'état- 
major. a répondu pal plie au colonel Panizzardi 

que ijor -e trouvait dans les mêmes condi- 

tion! irps et tous les services qui en relèvent 

n'ayant jamais eu de rapports directs ou indirects 
avec Dreyfi- 



le mieux régler ma ligne de conduite dans 
l'avenir. 

J'avais eu, au cours de l'année 1893, 
comme ministre de la justice, à suivre les 
discussions d'une affaire délicate d'extradi- 
tion, l'affaire Santoro, avec M. le comte Tor- 
nielli, ambassadeur d'Italie; il s'était établi 
entre nous, à cette occasion, des relations 
d'une certaine intimité. Je crus pouvoir 
m'adresser à lui en toute confiance. Je me 
rendis chez M. le comte Tornielli dans le 
courant du mois de mars dernier (1898) et je 
lui posai nettement la question qui me préoc- 
cupait ; je lui demandai si je m'étais trompé 
et de bien vouloir méclairer de tout ce qu'il 
avait pu apprendre et connaître et s'il ne lui 
était pas possible de parler, je n'aurais qu'à 
m'incliner devant su réserve et à comprendre 
son silence. 

M. le comte de Tornielli accueillit ma dé- 
marche avec une gravité et une émotion qui 
me frappèrent, et son premier mot de ré- 
ponse fut de me dire que je ne m'étais pas 
trompé. 

Et pour donner plus de poids encore à 
cette déclaration, M. Trarieux ajoutait : 

Avant de venir à cette audience, j'ai voulu, 
toutefois, y être autorisé par M. le comte 
Tornielli, dont je ne me serais pas cru autre- 
ment le droit de trahir les confidences. J'ai 
revu M. le comte Tornielli, ces temps der- 
niers, à deux reprises différentes, le 4 et le 
13 de ce mois. Je lui ai rappelé notre entre- 
tien du mois de mars et je lui ai demandé s'il 
me serait permis de le rapporter à la Cour. 
Il m'a autorisé à m'expliquer comme je l'en- 
tendrais. Je dépose donc ici dans le plein 
accomplissement de mon devoir de témoin. 

Cependant, dans sa déposition, le gé- 
néral Roget avait fait allusion aux notes 
données à Dreyfus par le général Lebelin 
de Dionne. 



Les notes sur Dreyfus. 

Le général Lebelin de Dionne a en effet 
une singulière façon de donner des notes 
à ses officiers. 



DEVANT LA COUR DE CASSATION 






En 1892, voici la note réglementaire 
qu'il fournit comme commandant del'Ecole 
supérieure de guerre, quand le capitaine 
Dreyfus sortit de cette école : 

1891-189-2. — Note de l'École supérieure 
de guerre. 

Physique, assez bien. — Santé assez 
bonne ; myope. 

Caractère facile : éducation bonne. — 
Intelligence très ouverte. 

Conduite très bonne. — Tenue très bonne. 
— Instruction générale très étendue. — Ins- 
truction militaire théorique très bonne ; pra- 
tique très bonne ; connaît très bien l'alle- 
mand ; monte très bien à cheval ; sert bien. 
Admis à l'École n° 07 sur 81 ; sorti n° 9 sur 
81 ; a obtenu le brevet d'Ëtat-Major avec la 
mention : très bien. 

Très bon officier, esprit vif, saisissant ra- 
pidement les questions, ayant le travail 
facile et l'habitude du travail. 

Très apte au service de l'Etat-Major. 

Le général de division commandant 
l'École, 

De Dionne. 

Mais depuis, en 1898, voici le rapport 
que ce même général Lebelin de Dionne 
a fourni le 1 er juin 1898, sur le passage 
de Dreyfus à l'École de guerre : 

Le sieur Dreyfus, ex-capitaine d'artillerie, 
était sous mes ordres pendant les deux 
années passées par lui à l'École de guerre. 
Il était un officier intelligent, laborieux el 
doué d'une prodigieuse mémoire, et quoique 
entré à l'école dans un très mauvais rang, il 
ne tarda pas à arriver en tête de sa promo- 
tion. 

Sa manière d'être haineuse el cassante et 
ses propos inconsidérés il disait notamment 



devant ses camarade- que les Alsaciens 
étaient plus heureux sous la domination 
allemande que sous la domination frança 
lui avaient attiré l'antipathie de ses profes- 
seurs et de ses camarades. 

Sa conduite privée n'était pas bonne, car, 
jeune marié, il ne craignail pas de se mon- 
trer avec des filles. •/'"' eu des reproches à lui 
faire à ce sujet. J'ai vu beaucoup d'officiers 
israélitesà l'École de guerre; j'affirme qu'au- 
cun d'eux n'a été l'objet de l'animosité ni de 
- - chefs, ni de ses camarades, et s'il n'en a 
pas été de même pour le nommé Dreyfus, 
cela tenait à son détestable caractère, à l'in- 
tempérance de son langage et à une vie pri- 
vée sans dignitP, et nullement à sa religion. 

P.S. — J'ajoute qu'au moment de ses exa- 
mens desortie de l'École de guerre, Dreyfus 
est venu me demander de relever sa cote 
d'aptitude, prétendant que. pour son examen 
d'artillerie, il avait été victime d'une injustice. 
J'ai refusé d'accéder à ce désir pour des rai- 
sons indiquées ci-dessous. 

I er juin 1898. 

De Dionne. 

C'est là ce qui s'appelle évidemment 
avoir de la suite dans les idées. 

Mais est-ce vraiment la peine de faire 
remarquer pareilles contradiction-.' 

Il nous resterait, avant de clore ce cha- 
pitre, à publier le récit émouvant des tor- 
tures que fit subir au capitaine Dreyfus un 
ministre de la République : M. Lebon. 

Cela nous entraînerai! trop loin el c'est 
du reste connu de tout le monde. 

Nous avions chargé M. Lebon de gar- 
der Dreyfus e1 non pas de déshonorer la 

France. 

I /Histoire, d'ailleurs, le jugera. 



II 



Le Bordereau 



La pièce accusatrice. — Les dates du bordereau changent selon les besoins de la cause de l'Elat-Major. - 
Texte du bordereau. — La mentalité de Cavaignac. — Le capitaine Cuignet l'ait peu de cas du borde- 
reau.— Le> artilleurs à la rescousse. — Les véritables artilleurs : le commandant Hartmann, le général 
Sebert, le capitaine Moch. — L'opinion de Picquart. — Je pars en manœuvres. — La circulaire du 
1" mai 1S04. — Dreyfus savait qu'il ne partait pas aux manœuvres. — Les experts en écriture: Bertillon 
le fou dangereux. — La moralité de l'expert Teyssonnières. M. Charavay et M. Monod. — MM. Pelletier. 
Gobert. Giry, Paul Meyer, Molinier. — Les 30.000 francs des trois grotesques. 



C'est le « bordereau » qui constitue à 
lui seul la base légale du procès Dreyfus. 
Tous les avis sont unanimes là-dessus, et 
toutes les dépositions et déclarations qui 
ont été faites à ce sujet ont été, sur ce 
point, absolument concordantes, il con- 
vient de les rappeler, ainsi que l'a fait 
M. Joseph Reinach dans son étude sur les 
Faits nouveaux : 

« L;i base de Taccusation portée contre le 
capitaine Dreyfus est une lettre missive éla- 
blissant que des documents militaires confi- 
dentiels ont été livrés à une puissance étran- 
[Rapport de du Paty de Clam au gé- 
néral Mercier: 30 octobre 1 894.) — La base 
de l'accusation portée contre le capitaine 
Dreyfus est une lettre-missive écrite sur du 
papier pelure, non signée et non datée. » 
icte d'accusation de d'Ormescheville.) — 
J'abandonne tous les faits de l'accusation ; 
mais ceci reste : le bordereau ». (Réplique 
du commandant Brisset à la plaidoirie de 
M Démange.) — Le général Mercier ne 
non-, a montré aucune autre pièce que le bor- 
dereau, ni indiqué aucune autre preuve. (Dé- 



position de M. Poincaré.) — Le général Mer- 
cier communiqua le bordereau ; il n'a été ques- 
tion d'aucune pièce secrète ni diplomatique. » 
[Déposition de M. Charles Dupuy.) — « Le 
bordereau est le point de départ et la base de 
l'accusation dirigée contre Dreyfus. » (Dépo- 
sition du général Zurlinden), — Jusqu'à l'ar- 
rivée du bordereau, « aucun soupçon n'avait 
été élevé contre Dreyfus. » (Lettre du général 
Zurlinden, minisire de la guerre, au garde des 
sceaux, 16 septembre 1 898.) 

Or, il s'est passé au sujet de cette pièce 
accusatrice, seule base légale de la con- 
damnation, un fait vraiment inouï. 

L'État-Major en a modifié la date pro- 
bable, selon les pressants besoins de sa 
mauvaise cause : 

Dans l'ouvrage que nous venons de 
citer, M. Joseph Reinach a montré avec 
évidence quels avaient été ces change- 
ments de dates et quelles causes les 
avaient amenés : 

Au procès de 1894, tout le rapport de d'Or- 
mescheville repose sur cette affirmation, 



L'AFFAIRE DREYFUS DEVANT LA COUR DE CASSATION 



37 



qu'il tient de l'État-Major, par du Paty et 
par Henry : que le bordereau serait du prin- 
temps de 1894. 

D'Ormescheville prend, l'un après l'autre, 
tous les documents énumérés au bordereau. 



77 affirme, atteste que Dreyfus, seul, a pu les 
connaître pendant les mois qui ont précédé la 
trahison, avril ou mai. 

C'esl a cri te allégation que Dreyfus répond, 
avec une énergie qui ne se dément point, à 



~ 3a»y: . 
















»•-■•. 






M. L. Trarieux, ancien Ministre de la Justice 



l'instruction, devant le conseil de guerre. 
C'esl cette prétention que M' Démange com- 
bat dans sa plaidoirie. 

Dreyfus est condamné sur cette affirmation 
qui, venant de l'État-Major, alors insoup- 
çonné, appuyée par le délégué du bureau 
des renseignements, Benry, qui parle ;'i la 
fois au oom de Sandherr, de Boisdeiïre el du 



ministre, est acceptée par les juges, dé< ide 
de leur verdict. 

La défense elle-même tient la date asai 
gnée pour bonne el Bincère. 

El cette date est maintenue jusqu'au \~ 
vrier 1898, pendant près de quatre ans 

l est cette date, avril-mai 1894, qui est don- 
née au successeur du colonel Sandherr, au 



38 



L'AFFAIRE DREYFUS 



colonel Picquart : « Il l'a toujours entendu 
dire au bureau. » [Procès Zola. I. II, p. I 12.) 

C'est cette date qui est invoquée, par Es- 
terhazy, à son procès (10 janvier 1898). Il se 
fonde sur elle pour déclarer qu'au printemps 
de 1894 il ne pouvait connaître aucun des 
documents énumérés au bordereau. Cette 
date d'avril n'est, alors encore, contestée ni 
par le général de Luxer, qui préside le con- 
seil de guerre, ni par aucun de ses collègues, 
ni par le général de Pellieux qui les dirige 
dans l'ombre, ni par le rapporteur Ravary, 
ni par aucun des témoins militaires qui sont, 
outre Picquart, le général Gonse, Henry, du 
Paty, Lauth, Junck, Valdant, Gribelin. 

Puis, tout à coup, au procès Zola, le 17 fé- 
vrier 1898, lorsqu'Esterhazy s'est sauvé par 
la fausse date d'avril-mai 1894, Gonse et Pel- 
lieux, — Gonse, qui a été témoin au procès 
Dreyfus comme au procès Esterhazy, Pel- 
lieux, qui a été présent à tout le procès Es- 
terbazy, — sortent la date de septembre 
ProcèsZola, t. II, p. III). Et cette date, que 
confirme Zurlinden dans sa lettre au garde 
des sceaux, est exacte. 

Mais pourquoi n'a-t-elle pas été produite 
antérieurement, au procès Esterhazy, au 
procès Dreyfus? 

Cette substitution, en 1894, d'une fausse 
date à la date vraie, c'avait été le chef- 
d'œuvre d'Henry, créant ainsi par avance à 
Esterhazy Y alibi qui, le cas échéant, lui assu- 
rerait le salut. Or, ce faux impudent, les 
grands chefs le connaissaient, au procès Es- 
terhazy comme au procès Dreyfus. Ce n'est 
pas moi, d'ailleurs, qui les accuse de cette 
complicité : c'est M. le général Zurlinden : 
u Lr bordereau, a-t-il dit dans sa déposition, 
arrivé au ministère de la guerre du 
20 au 25 septembre; il était accompagné de 
documents datés du commencement d'août, de 
la fin d'août et du 2 septembre. Il est donc 
de la période qui s'est écoulée entre ces deux 
dates extrêmes ». Ce que Zurlinden savait, 
Mercier le savait aussi, et Boisdeffre, et Billot. 
Usl iii cependant affirmer, devant deux 

seils de guerre, une première fois pour 
perdre an innocent, plus tard pour sauver un 
traître, que le bordereau était d'avril. 

Maintenant, ces deux crimes ayant été ac- 
complis, tout l'argument deRoget pour attri- 
buer le bordereau â Dreyfus découle de cette 
date nouvelle de septembre, Et son raisonne- 



ment est misérable, aussi misérable que 
celui de d'Ormescheville qui déduisait le sien 
de la fausse date. Il se retourne, au surplus, 
contre Esterhazy qui, lui-même, a avoué 
qu'il eût pu connaître sans peine, en l'été 
de 1894, les documents qui sont énumérés 
au bordereau. Le commandant Hartmann a 
démontré que le Uhlan n'avait eu à les copier 
que dans les journaux militaires {France mi- 
litaire des 11 et 18 août 1894, Mémorial de 
l'artillerie de marine de juin 1894, etc.). Il n'y 
a donc plus d'excuse, plus même de prétexte 
à l'acquittement d'Esterhazy. Mais, surtout, 
la base de la condamnation prononcée contre 
Dreyfus s'effondre. 

Ainsi, un premier faux a été commis, dès 
le premier jour, en 1894. Une fausse date a 
été attribuée au bordereau, devant le premier 
conseil de guerre. Cette fausse date a été at- 
testée par le rapporteur, par le ministère pu- 
blic, par les témoins. Elle a été acceptée par 
les juges, qui ont été, ainsi, trompés, indi- 
gnement trompés. De ce fait seul, fait nou- 
veau, au sens juridique comme à tous les 
sens, fait révélé et proclamé par les nouveaux 
accusateurs de Dreyfus, la condamnation est 
viciée, radicalement viciée. Elle tombe en 
morceaux. 

Comme on le voit, l'Etat-Major s'est 
livré, au sujet de la date du bordereau, 
à des manœuvres injustifiables. 

Au sujet des termes contenus dans le 
bordereau, les variations des accusateurs 
ont été tout aussi remarquables. 

Mais, pour bien comprendre ces varia- 
tions, il faut tout d'abord rappeler quel 
était le texte du bordereau accusateur. 

Le voici : 

« Sans nouvelles m'indiquant que vous 
désirez me voir, je vous adresse cepen- 
dant, monsieur, quelques renseignements 
intéressants : 

» 1° Une note sur le frein hydraulique 
du 120 et la manière dont s'est conduite 
cette pièce. 

» 2° Une note sur les troupes de couver- 
ture (quelques modifications seront appor- 
tées par le nouveau plan). 

» 3° Une note sur une modification aux 
formations de l'artillerie. 



DEVANT LA COUR DE CASSATION 



39 



» 4° Une note relative à Madagascar. 

» 5° Le projet de manuel de tir de l'ar- 
tillerie de campagne, 14 mars 1894. 

» Ce dernier document est extrêmement 
difficile à se procurer et je ne puis l'avoir à 
ma disposition que très peu de jours. Le 
ministère de la guerre en a envoyé un 
nombre fixe dans les corps et ces corps en 
sont responsables. Chaque officier déten- 
teur doit remettre le sien après les ma- 
nœuvres. 

» Si donc vous voulez y prendre ce qui 
vous intéresse et le tenir à ma disposition 
après, je le prendrai. A moins que vous ne 
vouliez que je le fasse copier in-extensoet 
ne vous en adresse la copie. 

» Je vais partir en manœuvres. » 

Les dépositions qui ont été faites à ce 
sujet par les défenseurs d'Esterhazy ont 
toutes tendu à démontrer, d'après ce 
bordereau, que, seul, Dreyfus avait pu 
l'écrire parce que, seul, il avait été à môme 
de connaître les renseignements énu- 
mérés là. 

Voici les parties essentielles de ces dé- 
positions : 



DEPOSITIONS DE L'ETAT-MAJOR 

M. (lavaig-nac. 

La caractéristique de la déposition de 
M. Cavaignac, c'est qu'il déclare d'a- 
vance ses arguments irréfutables. Il pré- 
tend prouver par A -f- H que le bordereau 
n'a pu être matériellement l'œuvre d'Es- 
terhazy et qu'il est celle de Dreyfus. 

M. Cavaignac ajoute même — ce qui 
donne la mesure exacte de sa mentalité — 
que, s'il lui était démontré que le borde- 
reau est matériellement d'Esterhazy, il 
croirait quand môme à la culpabilité «le 
Dreyfus. 

Pourquoi ! Comment ? Mystère ! 

[1 est fort difficile de suivre M. Cavai- 
gnac dans ses démonstrations; mais 



comme il prend soin de déclarer qu'il se 
comprend très bien, nous pensons qu'il 
estime que son avis doit suffire. 

Suivant M. Cavaignac, le bordereau ne 
peut pas être d'Esterhazy : 

« 1° Parce qu'il aurait fallu que cet of- 
ficier demandât des renseignements à un 
officier d'artillerie sur le frein hydraulique 
du 120 court. 

» 2° Parce que les ni.fr> sur les troupes 
de couverture sont trop secrètes pour 
«[u'Esterhazy ait pu les connaître. 

» 3° Parce qu'il faudrait admettre que 
si un officier d'État-Major avait entretenu 
un officier d'infanterie sur les modifica- 
tions des formations de l'artillerie, il eut 
manqué à son devoir. 

» 4° Parce qu'au sujet de la note de Ma- 
dagascar il aurait fallu qu'une indiscrétion 
fût commise qui permit à Esterhazy de se 



renseigner. 



» 5° Parce que le manuel de tir n a 
jamais été prêté à Esterhazy par le 
capitaine Boone qui le détenait à 
Rouen (!!!) » 

Voilà, n'est-il pas vrai? tout un fais- 
ceau de raisons bien convaineaul 

En revanche, M. Cavaignac déclare que 
le bordereau est rédigé d'une façon telle- 
ment claire et précise, et renferme une 
telle variété de connaissances techniques, 
qu'il est évidemment l'œuvre du stagiaire 
I Dreyfus : 

1° Dreyfus a été à Bourges : donc il a connu 
le frein hydraulique 'lu liU. 

_:■ Dreyfus a connu les renseignements -air 
la couverture parce qu'il le- a portés à l'im- 
primerie 'lu service géographique. 

:; En ce qui concerne la note but le- f< 
mations 'le l'artillerie, Dreyfusa pu le- livrer 
puisqu'il s'en entretenait avec des officiera 
de l'armée 

-, i; n ce qui concerne Madagascar, déclare 
M. Cavaignac, Dreyfus a pu connaître 
renseignements : .je ne «lirai- rien «le plui 
Quanl an manuel de tir qui est, «ht l'au 



40 



L'AFFAIRE DREY1TS 




DREYFUS ET DU PATY 



i 



DEVANT LA COUR DE CASSATION 



fi 




r 






\.\ LE( Il RE DE l\ SENTENi I. 



L'AFFAIRE DREYFUS 



teur du bordereau « extrêmement difficile à 
se procurer », il implique bien la situation 
de Dreyfus ; car la phrase en question « se 
rapproche des circonstances où se trouvaient 
les stagiaires». 

La déposition de M. Cavaignac a duré 
trois jours. Le 9 novembre 1898, il est 
arrivé aux absurdes conclusions énumérées 
ci-dessus. 



Le général Rog-et. 

Le chef de cabinet de M. Cavaignac est 
venu, le 21 novembre 1898, confirmer et 
appuyer les énergiques déclarations de 
son ministre. 

lia commencé par déclarer qu'il n'a été 
mêlé en rien à l'affaire Dreyfus, mais 
qu' « ayant des loisirs » il les a employés 
« à faire une enquête personnelle pour 
éclairer sa propre conscience ». 

Voici le résultat de l'enquête en ques- 
tion : 

Le frein hydraulique. — Dreyfus est un 
des rares officiers qui pouvaient donner des 
renseignements sur ce frein. 

Les troupes de couverture. — Je me de- 
mande (moi qui, arrivant lieutenant-colonel, 
savais tout juste ce qu'était la couverture au 
point de vue théorique) comment quelqu'un 
qui n'était pas de la maison aurait pu parler 
du nouveau plan avant la fin de juin, attendu 
que la première communication relative au 
nouveau plan qui ait été faite aux comman- 
dants du corps d'armée l'a été par lettre du 
20 juin. 

Je passe rapidement sur la Note sur les mo- 
difications aux formations de l'artillerie dont 
je ne dirai que ce simple mot : que le mot 
formation, employé dans l'acception qu'il a 
dans le bordereau, ne s'emploie qu'à l'état- 
rnajor de l'armée. 

Je ne parlerai pas davantage de la note sur 
Madagascar, et j'arrive tout de suite au Projet 
de Manuel de tir. 

L'auteur du bordereau affirme que le docu- 
ment était extrêmement difficile à se procurer. 
11 est exact, pour lui, non pas que le docu- 



ment fût extrêmement difficile à se procurer, 
mais qu'il avait eu de la peine à se le pro- 
curer. 

Ces arguments n'ayant pas réussi à 
convaincre ni même seulement à éclairer 
la Chambre criminelle, le' 23 novembre, le 
président posait au témoin la question 
suivante : 

Le président. — Dans l'hypothèse où l'attri- 
bution du bordereau à Dreyfus viendrait à être 
contredite, et où, par un ensemble de cir- 
constances que je ne puis apprécier, Ester- 
hazy serait reconnu fauteur de ce document, 
quelles conséquences cette certitude pourrait- 
elle avoir, au point de vue de la culpabilité 
de Dreyfus ? 

Le général Roget répondit : 

Le général Roget. — Si on me prouvait 
qu'Esterhazy a écrit matériellement le borde- 
reau, je ne pourrais évidemment pas le con- 
tester; mais si Esterhazy me donnait lui- 
même cette affirmation, je ne le croirais pas. 



Le capitaine Cuig-net. 

5 janvier 1899. 

Le capitaine d'état-major Cuignet, atta- 
ché au cabinet de M. Cavaignac, a néces- 
sairement corroboré les dires de ses 
chefs. 

Il attribue le bordereau à Dreyfus, 
non sans pourtant donner de-ci, de-là, 
quelques démentis aux dépositions qu'il 
essayait de renforcer. 

C'est ainsi qu'au sujet du Manuel de 
tir, il a formellement contredit MM. Ca- 
vaignac, Roget, etc. 

Le Manuel de tir a été largement distribué 
et ce fait me permet d'affirmer que bien 
d'autres que Dreyfus ont pu le posséder, ei 
qu'il n'avait pas l'importance qu'on lui attri- 
bue au point de vue de la défense nationale. 

Quant à la note sur les troupes de cou- 
verture, son énoncé ne permet pas d'en éva- 
luer l'importance. 



DEVANT LA COUR DE CASSATION 



43 



On voit que, contrairement à ses chefs, 
le capitaine Cuignet glisse beaucoup sur 
le bordereau. 

C'est très sage! 

Sa conviction s'appuie sur le dossier 
dit secret. Nous aurons occasion d'en re- 
parler. 

Le général Gonsc. 

A bien peu de chose près, les argu- 
ments mis en avant par le général Gonse, 
d'abord sous-chef, puis chef d'État-Major 
général, pour attribuer le bordereau à 
Dreyfus, ont été les mêmes que ceux déjà 
fournis par MM. Cavaignac et Roget. 

A son avis, Dreyfus seul pouvait con- 
naître les renseignements confidentiels 
énumérés au bordereau. 

Cependant, dans sa déposition du 12 dé- 
cembre 1848, le général Gonse est pressé 
de questions auxquelles il répond évasi- 
vement. 

Le président. — Savez-vous si une enquête 
a été laite à la direction d'artillerie ou au co- 
mité technique pour apprendre si Dreyfus y 
ademandé des renseignements sur le frein 
hydraulique, ou bien s'il a pu y prendre com- 
munication de notes relatives à ce frein? 

Le général Gonse. — Je l'ignore. 

Le président. — Pensez-vous que les ren- 
seignements donnés sur le frein hydraulique 
et le canon de 120 s'appliquent ;m fonction ne- 
menl extérieur de ceux qui l'avaient vu tirer. 
ou bien à l'organisme intime ri ;'i la cons- 
truction du frein? 

Le général Gonse. — 11 m'esl l > i « n difli- 
cile de répondre d'une façon précise el com- 
plète à la question. 

Le président. — Tous les officiers qui ont 
été à Bourges, à l'école de pyrotechnie, 
comme l'a été Dreyfus, o'onl 'l- pas pu avoir 
connaissance des études qui se faisaient alors 
à la fonderie sur le canon «lu l- ( » el sur le 
frein hydraulique? 

Le général Gonse. — Tous lea officii 
d'artillerie des établissements pouvaient en 



avoir connaissance, notamment en causant 
avec leurs camarade-. 

Le président. — Savez-vous si, à l'époque 
de la découverte du bordereau, ou depuis, il 
j a eu à l'élal-ma.jor général des recherches 
faites pour savoir m d'autres officiers que 
Dreyfus n'avaient pas passé' par les établis 
ments de Bourge> .' 

Le général Gonse. — Je crois qu'on a dû 
faire des recherches à ce moment, mais je ne 
pourrais pas l'affirmer. 

En ce qui concerne le Manuel tir tir, je ne 
suis pas assez fixé sur la distribution de ce 
document, soit dans les corps d'armée, soit 
dans les différents services, pourrenseigner la 
Cour sur ce point. 



Le général Deloye. 

Le général Deloye, directeur de l'artil- 
lerie, sollicité par l'état-major dont les 
explications relatives au bordereau n'a- 
vaient pas paru convaincantes, envoya le 
12 février à la Cour un long mémoire 
technique pour faire ressortir que les do- 
cuments énoncés au bordereau étaient 
de la plus haute gravité et du plus grand 
secret, et que seul un officier d'artillerie 
et d'état-major pouvait en avoir connais- 
sance. 

Mais, tous les artilleurs ne sont pas de 
Lavis du général Deloye. ainsi qu'il est 
facile de s'en convainc i 



AI TRES TEMOIGNAGES 



MILITAIRES 



Eu tête de ces témolgoi qui ont 

remis les choses au point et mit montré 
le peu d'importance des documents énu- 
mérés au bordereau ainsi que la facilité 
avec laquelle jI* pouvaient être connue 



1 t 



L'AFFAIRE DREYFUS 



de tous, il faut citer la déposition de : 

SI. Le général Sébert, 

qui, le 16 janvier 1899, s'est exprimé 
ainsi : 

Ma première impression, à la lecture du 
bordereau, a été qu'il n'émanait pas d'un of- 
ficier d'artillerie, par suite des termes em- 
ployés, notamment pour la désignation du 
canon de J 20 qu'un officier d'artillerie de- 
vrait forcément appeler le J .20 court de cam- 
pagne, et des mots employés : « la façon dont 
cette pièce s'est conduite » ; un artilleur em- 
ploiera toujours l'expression : « la façon dont 
«la pièce (ou double frein) s'est comportée ». 

Quant au frein, il n'aurait pas employé 
l'expression frein hydraulique, qui ne s'ap- 
plique pas au matériel de campagne et qui 
était connue depuis longtemps, mais celle de 
frein hydropneumatique, qui, seul, pouvait 
présenter de l'intérêt à cette époque. 

lime paraissait d'autre part que les rensei- 
gnements énumérés dans le bordereau ne 
pouvaient pas présenter un réel intérêt pour 
un gouvernement étranger, tout ce matériel, 
qui avait déjà subi des essais prolongés dans 
les écoles d'artillerie, devant être connu des 
gouvernements intéressés. 

Les essais du frein hydropneumatique 
remontent au moins, d'après mes souvenirs 
personnels, à l'année 1888, et les essais du 
matériel complet avaient eu lieu avant l'an- 
née 1890, époque à laquelle on avait proposé 
l'adoption réglementaire de ce matériel. 

Pour expliquer ma pensée, je dirai que le 
secret sur la construction d'un matériel ne 
peut être conservé que pendant la période de 
création el que, dès que ce matériel a été réa- 
lisé, les détail-, en arrivent bien vite à la con- 
naissance des intéressés. 

En ce qui concerne la note sur les forma- 
tion.-, de l'artillerie, j'ai compris que cela 
voulait dire : une note relative à la nouvelle 
organisation des troupes d'artillerie, par 
suite du passage du service des pontonniers 
au corps du génie ; mais cette réorganisation, 
qui avait déjà fait, à plusieurs reprises, l'ob- 
jet de débats parlementaires, me paraissait 
oir être connue, par cela même, des gou- 
vernement-; étrangers. 

Quant à la. note relative à Madagascar, il 



m'a paru qu'elle ne pouvait pas avoir grand 
intérètpour un gouvernement étranger autre 
peut-être que l'Angleterre. 

Quant au projet de Manuel de tir de l'artil- 
lerie de campagne, j'ai remarqué tout 
d'abord l'incorrection de ce titre, qui ne 
doit pas être « Manuel de tir de l'artillerie de 
campagne », mais « Manuel de tir d'artille- 
rie » ou « Manuel de tir de campagne ». 

Le président. — Nous vous lisons les 
termes mêmes du bordereau : 

Ce dernier document, dit le bordereau, est 
extrêmement difficile à se procurer, et je ne 
puis l'avoir à ma disposition que très peu de 
jours. Le ministre de la guerre en a envoyé 
un nombre fixe dans les corps, et ces corps 
en sont responsables; chaque officier déten- 
teur doit remettre le sien après les ma- 
nœuvres. 

Le général Sébert. — Cette rédaction m'a 
paru indiquer clairement qu'elle n'émanait 
pas d'un officier d'artillerie, attendu que les 
officiers de ce corps peuvent toujours obte- 
nir, sur leur demande, les Manuels de tir 
dont ils ont à régler l'application, et qu'ils en 
restent détenteurs ; ce n'est que dans un 
corps de troupe qu'il a pu être envoyé des 
Manuels en nombre déterminé, avec obliga- 
tion de les rendre après l'exécution des écoles 
auxquelles devaient assister les officiers tem- 
porairement détenteurs du Manuel. 

D'autre part, un officier d'artillerie, déten- 
teur d'un Manuel de tir, n'aurait pas parlé de 
son corps, mais de son régiment, et n'aurait 
pas, non plus, parlé delà fin des manœuvres, 
mais de la fin des écoles à feu, du moment 
qu'il s'agissait d'essais de tir. 

Cette expression : après les manœuvres, ne 
peut d'ailleurs pas s'appliquer ici aux grandes 
manœuvres, dans lesquelles il n'est pas fait 
d'exercices réels de tir. 



Le commandant Hartmann. 

49 janvier 1899. 

La savante déposition du chef d'esca- 
dron d'artillerie Hartmann détruit de fond 
en comble, au point de vue technique, le 



DEVANT LA COUR DE CASSATION 



galimatias prétentieux de M. Cavaignac 
et la fausse science des généraux Gonse 
et Roget. 

M. Hartmann commence par expliquer 



qu'un tas de prétendus secrets relatifs 
l'artillerie sont connus de l'étranger qui les 
obtint du traître Routonnet, condamné 
en 1890, à Bourges, où il était employi 




il I \l.\ Alla. DE I. INNOl EN i 



civil aux archives du comité technique 
d'artillerie. 

Au sujet du fameux L20 court, que lora 
du procès Zola le général de Pellieux dé- 
clarait ne pas même connaître en raison 
de son caractère confidentiel, le comman- 
dant Hartmann s'exprime ainsi : 



Définitivement adoptée après certaines 
hésitations, la pièce de 1 20 court modèle I " 

entre en fabrication dés 1892 et l'on n'en 
fait point mystère. 

Le commandanl Hartmann l'établit 
ainsi que suit: 
Bien des indications onl pa être recueillies 



. 



L'AFFAIRE DREYFUS 



de 1890 à 1894 sur le canon de 120 court et 
son frein hydro-pneumatique. Je citerai, en 

première ligne, les couru des Laies militaires 
auxquels on songe, tout d'abord, quand on 
a besoin d'un renseignement sur le matériel, 
qui sont à la disposition de tous les officiers 
et que les attachés militaires peuvent aisé- 
ment se procurer. Le cours fait à l'Ecole 
d'application de l'artillerie et du génie en 
1892-93 sur l'organisation des affûts entre 
dans les plus grands détails sur l'objet du 
matériel de 120 court et son organisa- 
tion. 

On y trouve en particulier : page 122, la 
description d'ensemble du canon de 120 court 
avec son frein ; pages 130 el 131, la descrip- 
tion d'ensemble de l'affût ; page 77, le prin- 
cipe du frein hydro-pneumatique et de ses 
soupapes chargées ; page 121, le principe du 
récupérateur ; page 95, le détail du système 
de pointage. Le texte est accompagné de trois 
dessins d'une grande précision, avec légende 
explicative. 

Dans sa déposition, le général Roget 
s'était étendu complaisamment sur la dif- 
ficulté pour un officier de troupes comme 
Esterhazy de se procurer le 'projet de 
manuel de tir de V artillerie de cam- 
pagne. 

Le commandant Hartmann remet les 
choses au point : 

En fait, ce manuel a été autographié à la 
section technique de l'artillerie ; il ne porte 
sur sa couverture, par exemple, aucune men- 
tion indiquant qu'il ne doit pas être divulgué. 
Les exemplaires destinés aux régiments leur 
ont été remis par les brigades, qui les ont 
reçus avec bordereau d'envoi. 
La responsabilité des chefs de corps ne 
3t donc pas trouvée engagée, et, comme 
la Cour peut s'en assurer, par les deux exem- 
plaires que je mets ses mains, les projets de 
manuel n'ont pas été numérotés. Us ne 
portent pas même de timbre du régiment, 
contrairement à l'habitude en pareil cas. 
La distribution aux batteries s'est faite 
nsprécautionsparticulièreset, par exemple, 
dans la forme suivante : « Messieurs les 
mmandants de batteries feront toucher 
aujourd'hui, au bureau de l'habillement, 



deux projets de manuel de tir d'artillerie de 
campagne. » Les officiers n'ont pas eu à 
donner un reçu de leur exemplaire et on ne 
les leur a pas redemandés, lors de la distri- 
bution d'un autre projet de manuel (édition 
de 1895). 

Dans quelques régiments, le nombre des 
exemplaires remis aux batteries ayant paru 
insuffisant, on en a tiré des copies à la presse 
régimentaire, et ces copies ont été distri- 
buées à qui désirait en avoir. 

Quant aux troupes de couverture, le 
commandant Hartmann estime qu'il est 
assez facile d'avoir des renseignements 
sur ce sujet. Il cite un article de mai 1894 
du Spectateur militaire intitulé : le 
sixième corps et les troupes de couver- 
ture, où l'auteur donne les renseigne- 
ments les plus détaillés. 

Une autre source d'informations, ajoute- 
t-il, ce sont les conversations avec les offi- 
ciers des régions frontières, et, à ce point de 
vue, le camp de Châlons est l'endroit où l'on 
peut le mieux se renseigner sur la destina- 
tion des troupes stationnées dans la sixième 
région. 

Pour le passage du bordereau relatif à 
la note sur Madagascar, M. Hartmann 
fait observer que le Gaulois du 14 juil- 
let 1894 disait savoir de source sûre qu'on 
étudiait en haut lieu l'organisation d'une 
expédition à Madagascar. Le journal la 
France Militaire avait vers la même 
époque publié une série d'articles sur la 
question. 

Et ceci répond parfaitement aux allé- 
gations de l'état-major qui, pour sauver 
Esterhazy, prétendait qu'il était impossible 
qu'un officier d'infanterie pût savoir, le 
15 août 1894, que l'on préparât une 
expédition (1). 



(1) Le commandant Esterhazy, à Rouen, était 
dans l'impossibilité de savoir qu'une expédition 
à laquelle prendrait part une fraction de l'armée 
était en préparation. (Déposition de Pellieux. 
Procès Zola, tome H, page 12.) 



DEVANT LA GOUB DE CASSATION 



Le capitaine Moch. 

19 janvier 1899. 

La déposition de M. G. Moch, ancien 
capitaine d'artillerie, est venue corroborer 
de tous points les déclarations si précises 
du commandant Hartmann : 

M. le capitaine Moch. — Comme adjoint 
à la seclion technique de l'artillerie, j'étais 
attaché, de 1890 à 1894 (date de ma démis- 
sion), au service de la Revue d'artilterie. 

Les officiers chargés de ce service ont à 
dépouiller toutes les publications françaises 
et étrangères relatives à l'artillerie, et il 
arrive fréquemment qu'on leur soumet des 
documents confidentiels venus de l'étranger 
et concernant l'artillerie, documents qu'ils 
ont à apprécier au point de vue de l'intérêt 
technique. 

La première impression que m'a produite 
le bordereau, lorsque j'en ai eu connaissance 
par les journaux, est celle de l'impropriété 
des tenues : il ne me parait pas possihle 
qu'un artilleur confonde le canon de 1 20 
avec le canon de 120 court , et le frein 
hydraulique avec le frein hydropneumatique. 
Cela d'autant plus qu'il avait tout intérêt à 
faire valoir l'importance, toute relative, du 
renseignement fourni. 

Point à point, M. le capitaine Moch 
étudie tous les paragraphes du borde- 
reau. 11 signale de véritables hérésies qui 
démontrent l'inexpérience absolue chez 
son auteur des choses de l'artillerie. 

M. G. Moch ajoute que « dès que les 
journaux publièrent le texte du bordereau, 
son opinion fut faite sur ce point particu- 
lier de l'affaire : ce document a été 
composé par un agent très subalterne ou 
par un officier étranger à l'arme ». 

La conclusion que donne M. le capi- 
taine Moch, de sa déposition, est très 
nette : 

Conclusion : Le bordereau a été rédigé par 
un officier supérieur; étrangère l'artillerie, 
et ayant été désigné pour assiBter aux tira de 

cette' arme. 



Or, il a été reconnu depuis qu'Ester- 

hrzy avait assisté, à plusieurs reprises et 
la plupart du temps sur sa demande, a des 
manœuvres d'artillerie. 



M. Uruyerre. 

Un sous-lieutenant de réserve du 20 e ré- 
giment d'artillerie, M. Bruyerre, déposa 
également le 25 janvier 1899 devant la 
Cour de Cassation. 

Il raconta que, durant sa période, on 
l'instruisit sur le fameux 120 court en 
présence de quatorze officiers d'infan- 
terie. 

C'est la preuve évidente qu'il n'y avait 
point en France que le capitaine Dreyfus 
qui connût ces « secrets ». 

Quant au manuel de tir mentionné sur 
le bordereau, comme extrêmement diffi- 
cile à se procurer, M. Bruyerre en parle 
ainsi : 

Au mois de mai, le directeur d'artillerie 
venait d'envoyer dans les corps un petit 
nombre d'exemplaires, comme je l'ai dit plus 
haut. Comme les Officiers de troupe avaient 
besoin de prendre connaissance de ce Ma- 
nuel et de l'étudier, ils n'auraient probable- 
ment pas consenti à s'en dessaisir pendant 
un laps de temps àsseî long. 

Mais je w pense pas qu'aucun d'eux aurait 
pu en refuser communication à un officier. 

Ce n'estqu 'eu 1898 que, sur les exemplaires 
qui ont été envoyés aux officiers d'artillerie, 
on a mis la mention « confidentiel 
l'obligation de représenter le Manuel à toute 
réquisition el de le restituer dan- des cir- 
constances données. 

L'exemplaire du Manuel que je vousdép 
un de ceux qui onl été tirés à la près 
régimentaire en mai ÎH'.M. 

Le lieutenant-colonel Picquart- 

/' r décembre 1898. 

Voici enfin quelles mit été, sur ce m 



L'AFFAIRE DREYFUS 



Mi . 



ÏAiv- iiii 



fiffl 



- ! i; i :. : : ; 




S l'île de Ré. — La fouille des effets du Condamné. 



sujet, les explications fourmes à la Cour 
par 1»; lieutenant-colonel Picquart : 

/'• frein hydraulique: La note en ques- 
tion oe me parall pas avoir un caractère se- 
cret. 

S ■ le» troupe» de couverture : — L'expres- 



sion du bordereau est vague et semble dé- 
montrer que l'informateur n'est pas au cou- 
rant de la question, ce qui est le cas d'Ester- 
hazy et non celui de Dreyfus. 

Sur les formations de V artillerie: — Rien 
dans l'énoncé delà note ne permet de déduire 
que les renseignements donnés ont été ceux 



DEVANT LA COUR DE I ^SSATION 







L'aveu «lu faux. — Henry i ugnac 



qu od m' peul avoir qu au 1 er bureau ou bien 
des renseignements tirés de conversations 
avec des officiers ou même de documents 
parlementaires. 

La note sur Madagascar. — Le journal le 
Yacht ;i publié eu 1894 des renseignements 



précis sur l'expédition de Madagascar. Cel 

exemple prouve <\ ['autres que Drej fus en 

ont pu connaître. 

/.< manuel de tir. — Il semble diiiinle qu'un 
officier du ministère dise que ce docum 
xtrêmemenl difficili urer 

7 



KO 



I /AFFAIRE DREYFUS 



En somme, comme le fait remarquer le 
colonel Picquart, l'espion est loin de dé- 
signer clairement sa marchandise et pour- 
tant il aurait eu intérêt à la faire valoir 
en donnant des indications précises, de 
dates, par exemple. Gela provient sans 
doute de ce que Fauteur du bordereau n'é- 
tait peut-être pas bien fixé lui même sur 
la valeur des documents qu'il envoyait. 

Pour ce qui est de la dernière phrase 
du bordereau : « je vais partir en ma- 
nœuvres», les accusateurs de Dreyfus 
ont vu en elle la preuve de sa culpabilité. 

Le général Zurlinden. 

En ce qui concerne la phrase finale du bor- 
dereau : « Je vais partir en manœuvres », il 
y a lieu de remarquer que, d'habitude, les 
officiers stagiaires assistaient aux ma- 
nœuvres d'automne, mais qu'exceptionnelle- 
ment, le 27 août 189-4, on lui annonça que, 
cette année, ils n'iraient pas à ces ma- 
nœuvres. L'auteur du bordereau, dans 
l'ignorance où il était encore de cette cir- 
constance, a pu croire qu'il participerait aux 
manœuvres et l'écrire. Cela révèle encore que 
ce document peut émaner d'un stagiaire. 

Je regarde cette démonstration sur l'auteur 
du bordereau comme étant une des plus im- 
portantes pour en faire découvrir la person- 
nalité. Je n'ai fait que l'ébaucher, elle pour- 
rait au besoin être complétée par le général 
Roget. 

Le général Roget. 

Esterhazy, qui était major d'un régiment 
d'infanterie, n'a jamais dû, à aucun moment, 
aller aux grandes manœuvres, et il n'y est 
pas allé, effectivement. 

Dreyfus, au contraire, a dû y aller et a 
cru, jusqu'à la fin d'août, qu'il irait. 

M;jis il n'y est pus allé, non plus que les 
autres stagiaires de son groupe, précisément 
à cause des travaux du plan, qui se faisaient 
à ce moment, et pour lesquels on a utilisé 
leurs services. 



Si donc la phrase : Je vais partir en ma- 
nœuvres, s'applique effectivement aux 
grandes manœuvres, comme ce n'est guère 
possible de penser autrement, elle désigne 
Dreyfus et ne peut en aucun cas désigner 
Esterhazv. 



Le capitaine Cuignet. 

Ces manœuvres ont lieu fin août, com- 
mencement de septembre. C'est donc, suivant 
moi, à cette époque de l'année qu'il faut pla- 
cer la date du bordereau. 

En fait, Dreyfus n'a pas assisté aux ma- 
nœuvres en 189i; mais, jusqu'au dernier 
moment, il a cru devoir y assister. 

Je crois me rappeler que c'est le 28 août 
1894 que les stagiaires de deuxième année, 
appartenant àfétat-major, ont été avisés que, 
pour la première fois, cette année, ils n'as- 
sisteraient pas aux manœuvres. 

Je crois devoir, à ce sujet, donner à la 
Cour quelques explications, si elles ne lui 
ont pas été fournies précédemment. 

Antérieurement à 1894, les stagiaires de 
fétat-major de l'armée n'accomplissaient pas 
dans le corps de troupe d'une arme différente 
delaleurle stage régimentaire. Seuls de tous 
les stagiaires il leur était fait application de 
cette exception, et le stage régimentaire de 
trois mois était remplacé pour eux par un 
court passage dans un corps de troupe d'une 
arme différente à la leur, à l'occasion et pen- 
dant la durée des manœuvres d'automne. 

Dans le courant de l'année 1894, en mai, 
je crois, on se préoccupa de faire rentrer les 
stagiaires de l'état-major de l'armée dans la 
loi commune; mais la question n'aboutit pas 
immédiatement, ce ne fut qu'à l'époque que 
j'ai indiquée (le 28 août, je crois) que les 
stagiaires furent informés d'une décision les 
astreignant au stage réglementaire de trois 
mois, fixant la date du commencement de ce 
stage au 1 er octobre de l'année courante et les 
informant qu'ils n'assisteraient pas aux ma- 
nœuvres. 

Il n'y a qu'un malheur à tout cela. 

C'est qu'on a versé à la Cour de cas- 
sation une circulaire — précisément la cir- 
culaire dont parle le capitaine Cuignet. 



DEVANT LA COUR DE CASSATION 



51 



Or, cette circulaire porte la date du 
17 mai 1894. 

Elle prescrit que, désormais, les sta- 
giaires d'Etat-Major, au lieu d'aller aux 
manœuvres d'automne, feront un stage 
de trois mois dans les corps de troupe. 
« Les périodes affectées à ces stages, dit- 
elle, seront fixées, pour les stagiaires de 
deuxième année, d'octobre à janvier. » 

Des prescriptions contenues dans cette 
circulaire, qui est signée du général de 
Boisdeffre, il résulte manifestement la con- 
clusion que Dreyfus n'a pu écrire au mois 
d'août, date reconnue vraie du borde- 
reau : « Je vais partir en manœuvres, » et 
cela pour deux raisons : 

1° Parce qu'il avait eu connaissance, 
bien avant le mois d'août 1894* de la cir- 
culaire du 17 mai précédent. 

2° Parce qu'il avait vu partir en juillet, 
pour leur stage dans les corps de troupe, 
ses camarades, les stagiaires de première 
année... 

Il n'y a évidemment pas besoin d'être 
bien intelligent pour constater l'inanité 
des dépositions de l'État-Major dans le 
commentaire de cette phrase : « Je vais 
partir en manœuvres. » 



LES EXPERTS EN ECRITURE 



Les experts en écriture ont joué un 
grand rôle dans l'affaire Dreyfus. 

Parmi eux, il en est un surtout que 
d'opinion courante on tient comme fou, 
et il se trouve que c'est le plus acharné 
à vouloir prouver que l'écriture du bor- 
dereau est celle du capitaine Dreyfus. 

Cet expert esl M.Alphonse Bertillon, 
qui d'ailleurs n'était pas du tout exprel 
eu écriture, mais simplement le directeur 
du service d'anthropométrie à la préfec- 
ture de police. 



Sa déposition du 18 janvier devant lu 
Cour de cassation a été stupetiante. 
Elle débutait ainsi : 

Le bordereau n'est pas une création for- 
tuite, accidentelle des seules forces de la na- 
ture. Il a été écrit par quelqu'un: il >'agit de 
savoir par qui et dans quel but. 

Puis, rapidement, sans se préoccuper 
de la déposition du général Zurlinden qui, 
quelques jours auparavant, avait dit: 

L'examen que j'ai fait moi-même des 
différentes pièces du dossier judiciaire ren- 
fermant l'écriture de Dreyfus m'a démontré 
que le bordereau avait été écrit par cet officier 
et que C'ÉTAIT BIEN SON ÉCRITURE COU- 
RANTE ET RAPIDE. 

M. Bertillon déclare froidement que le 
bordereau est de Dreyfus... 

parce qu'il est écrit au moyen d'une écri- 
ture de sûreté qui, bien qu'ayant été tracée 
relativement rapidement, présente l'appa- 
rence, lorsqu'on l'examine, d'être UN DOCU- 
MENT FORGÉ AU MOYEN DE MOTS DÉCAL- 
QUÉS ET MIS BOUT A BOUT... 

11 y a des travaux: qui délient l'analyse. 

La déposition de M. Alphonse Bertillon 
qui, selon le mot de M. Yves Guyot, 
« déshonore le nom qu'il porte », est celle 
d'un inconscient. 

En lisant les quelques lignes qui suivent 
(18 janvier 1899) et qui font allusion à la 
déposition du témoin au procès de 1894, 
on aura l'impression d'une chos< épOU- 
vantablemenl triste: un innocent accusé 
par un fou : 

Au début de ma déposition L894 je remar- 
quai que l'accusé Dreyfus était très maître 

«le lui. \\.iut fait allusion à l'angoisse qui peut 

étreindre 1'' cœurd'un honnête homme qu 
rend complice d'une erreur judiciaire, l'ac- 
cusé ne' regarda narquoisement et me dit : 

_ . . . monsieur, vous n'y 

échapperez pas, s a sûr. 

Quelques instants après, j'annonçai, < en- 
fermement au rapport écrit de la preno 



L'AFFAIRE DREYFUS 



heure, et insuffisamment justifié, que le 
bordereau était forgé, « et, ajoutai-je, la 

preuve de cette confection artificielle, je vais 
vous la donner': elle m'a été révélée par le 
petit instrument dont je me sers journelle- 
ment ». En disant ces mots, je sortis de ma 
poche le décimètre et montrai comment il 
m'avait conduit à griller le bordereau par 
demi-centimètres, sur lesquels tous les mots 
redoublés se repéraient semblablement. 

Au mot de grille, la figure de l'accusé se 
contracta; il se renversa en arrière, saisis- 
sant la table de ses mains, et murmura, d'une 
voix distincte pourtant, qui fut entendue par 
d'autres que par moi : « Oh ! le misérable ! » 
Cette exclamation, prononcée à l'occasion 
d'une remarque (la forgerie du bordereau) qui 
fuirait dû le remplir d'espoir s'il avait été in- 
nocent, me frappa énormément ; elle frappa 
mes voisins, et le mot fut répété, d'une 
source étrangère, plus de deux ans après. 
On y ajouta même ce détail : « Oh ! misérable ! 
tu m'as donc vu écrire! » En réalité, cette 
dernière phrase se réfère à la question que 
l'accusé pria le président de m'adresser à la 
fin de sa déposition : « Que le témoin, dit-il, 
veuille bien jurer qu'il m'a vu écrire le bor- 
dereau. » Cette demande ne me fut pas trans- 
mise, mais me frappa d'autant plus que 
j'avais, d'avance, annoncé au commis qui 
me servait d'auxiliaire dans mes recherches 
que j'amènerais Dreyfus à me faire cette 
question. J'étais tellement sûr d'avoir recons- 
titué, en grande partie, la façon dont il s'y 
prenait pour composer son document, qu'il 
me semblait qu'il pourrait laisser échapper 
cette demande. 

J'ai remarqué également, durant tout le 
cours de ma déposition, qu'après son excla- 
mation : « Oh ! le misérable! » il ne chercha 
pas une seule fois à contrôler, à s'assurer ou 
même à comprendre les observations que je 
présentais. Quand je signalai, par exemple, 
la présence d'une petite encoche sur le bord 
droit du papier comme indice de confection 
artificielle, tandis que les juges, le défenseur, 
h- ministère public se penchaient sur le bor- 
dereau pour en constater la présence (qui 
avait échappé aux experts qui m'avaient pré- 
Dreyfus restait figé dans son immobi- 
lité, qu'il semblait s'être imposée depuis sa 
première f-xolamation. 

Pourtant l'angoisse qu'il éprouva lorsque 



je superposai, sous les yeux du conseil, dif- 
férents mots du bordereau sur le mot intérêt, 
était manifeste. Je l'ai constatée, et d'autres 
témoins m'en ont également parlé. 

Ah! comme elle est compréhensible, 
l'angoisse du malheureux innocent devant 
l'implacable folie de ce maniaque accusa- 
teur! 

Voici, à titre de document, quelques ex- 
pressions tirées de la déposition de M. Ber- 
tillon... 

Grille virtuelle. 

Réticules centrimétriques. 

Repérage réticulé. 

Auto-forgerie. 

Surmontage avec recul sans toutefois 
d'intervalle réticulaire ni même de ma- 
trice. 

Le transfert. 

Carbonate de plomb. 

000,002 mm de recul sans gabarit. 

Un crayon de deux sous produisant un 
glissement de mots hachurés. 

Flèches superposées au gabarit. 

Autocalque et hétérotocalque. 

Lettre négative. 

Imbrication. 

Réseau réticulaire. 

Quart de kutscli. 

Et, comme disait Sganarelle, « voilà 
pourquoi votre fille est muette ! » 



M. Teyssoimières. 

18 janvier 1899. 

Encore un expert qui conclut à la culpa- 
bilité de Dreyfus. S'il n'a pas la folie de 
Bertillon, il ne présente pas quand même 
le degré voulu de moralité pour que l'on 
se puisse incliner devant son avis. 

M. Teyssonnières a été, en effet, rayé du 
tableau des experts pour de graves incor- 



DEVANT LA COI R I>E CASSATION 






rections relevées dans l'exercice de ses 
fonctions. 

Il se contente, dans sa déposition, 
d'affirmer que les similitudes entre l'écri- 
ture du bordereau et celle de Dreyfus lui 
paraissent une preuve suffisante de cul- 
pabilité. 



M. Charavay. 

18 janvier 1899. 

M. Charavay est cet expert qui honnê- 
tement a déclaré que jamais il ne condam- 
nerait un homme sur une simple exper- 
tise d'écriture. 




C*lP-~%^4> 



l.\ MORT D'HENRI LE FAI SSAlR] 



En 1894, il trouva des analogies entre 
l'écriture de Dreyfus et celle du bordereau. 
Depuis qu'il connaît L'écriture d'Ester- 



rapproche bien davantage de cette pièce 

incriminé) 

La preuve en est dans la correspon- 



ha/v, il remarque que cette écriture se | dance suivante 



S4 



L'AFFAIRE DREYFUS 



LETTRE DE M. GABRIEL MONOD A M. MAZEAU, 
PREMIER PRÉSIDENT DE LA COUR DE CASSATION 



Versailles, 23 avril. 

Monsieur le premier président, 

J'ai l'honneur de déposer entre vos mains, 
pour être communiquée à la Cour de cassation, 
la lettre authographe que M. Etienne Chara- 
vay m'a adressée le dimanche 23 avril, et 
dans laquelle il précise et complète la dépo- 
sition qu'il a faite à la chambre criminelle 
au sujet de son expertise de 1894. L'impor- 
tance de ses déclarations ne vous échappera 
pas et vous jugerez s'il y a lieu de faire re- 
venir M. Charavay devant la Cour pour les 
confirmer, ou si la Cour peut se contenter de 
prendre acte de cette lettre en la déposant au 
dossier. 

Je vous prie d'agréer, monsieur le premier 
président, l'expression de mes sentiments 
les plus respectueux. 

Gabriel Monod, 
Membre de V Institut. 



LETTRE DE M. E. CHARAVAY A M. GABRIEL MONOD 

Paris, 23 avril 1899. 

Mon cher maître et ami, 

J'ai reçu votre lettre du 20 avril. Vous vous 
étonnez que dans ma déposition devant la 
chambre criminelle de la Cour de cassation, 
je n'aie pas affirmé plus nettement l'identité 
de l'écriture du bordereau avec celle de l'ex- 
commandant Esterhazy. Je tiens à vous don- 
ner les explications nécessaires pour dissiper 
toute équivoque. 

J'ai été convoqué en même temps que les 
Bept autres experts des affaires Dreyfus et Es- 
terhazy. Le président de la chambre crimi- 
nelle nous a remis l'original du bordereau et 
des pièces de comparaison émanées de Drey- 
fus et d'Esterhazy, et il nous a dit de les exa- 
miner afin de répondre à la question sui- 
vante : « Maintenez-vous les conclusions de 
votre rapport? » 

Je n'ai eu ni le temps ni les moyens maté- 



riels de faire une expertise qui exige, par 
suite des circonstances, une attention parti- 
culière. J'ai seulement constaté que le borde- 
reau reproduisait l'écriture d'Esterhazy avec 
beaucoup plus d'exactitude que celle de Drey- 
fus, et que le papier pelure dudit bordereau 
était de même nature que celui employé en 
1894 par Esterhazy. 

J'ai donc considéré que le nouvel élément 
de comparaison, qui ne m'avait pas été fourni 
en 1894, ne me permettait pas de maintenir 
mes conclusions, et annulait mon exper- 
tise. C'est ce que j'ai dit. Je n'ai pas été plus 
affirmatif sur l'attribution de l'écriture, parce 
que je n'étais pas alors à même d'examiner 
l'hypothèse d'un faux par imitation, qui 
avait été produite, et de contrôler les argu- 
ments des conclusions négatives de l'exper- 
tise de 1897. 

Cette prudence, que vous jugerez peut-être 
excessive, n'était-elle pas naturelle à un 
homme abusé une première fois par les appa- 
rences et justement soucieux d'éviter une 
nouvelle erreur? 

Quoi qu'il en soit, j'ai répondu négative- 
ment à la demande posée par la chambre cri- 
minelle : « Maintenez-vous vos conclusions 
de 1894 ! » 

Ensuite j'ai cru devoir, pour l'acquit de ma 
conscience, vérifier l'impression produite sur 
mon esprit par la confrontation de l'écriture 
du bordereau avec celle des deux éléments de 
comparaison. Je me suis procuré deux lettres 
de l'ex-commandant Esterhazy et j'ai fait le 
travail de comparaison à l'aide d'une photo- 
graphie du bordereau qui m'avait été donnée 
officiellement en 1894. De cette vérification il 
résulte : 

1° Que le bordereau reproduit exactement 
le graphisme d'Esterhazy ; 

2° Quelespartiesdubordereauqui,en 1894, 
avaient attiré les soupçons de l'autorité mi- 
litaire sur Dreyfus et avaient impressionné 
les experts ressemblent tout autant à l'écri- 
ture naturelle d'Esterhazy qu'à celle de 
Dreyfus ; 

3° Que les dissemblances constatées dans 
monrapportentre l'écriture de Dreyfus et celle 
du bordereau sont précisément les analogies 
caractéristiques des écritures du bordereau 
et d'Esterhazy. 

Dans ces conditions, j'estime que la confec- 
tion graphique du bordereau ne peut plus 



DEVANT LA COUR DE CASSATION 



.1.-1 



être attribuée à l'ex-capitaine Alfred Dreyfus, 
mais doit être attribuée à l'ex-commandant 
Esterhazy. 

Cette déclaration complète et confirme ma 
déposition. J'éprouve d'autant moins d'em- 
barras à la faire que j'ai conscience d'avoir 
toujours agi de bonne foi et que les circons- 
tances exceptionnelles de l'expertise de 1894 
expliquent suffisamment les raisons de ma 
conclusion première. Je n'ai, vous le savez, 
nulle prétention à l'infaillibilité et je me suis 
toujours fait un devoir (mon rapport de 1894 
en est la meilleure preuve, d'exposer les ar- 
guments pour et contre, afin de permettre aux 
juges de se prononcer en connaissance de 
cause. Est-il besoin de répéter qu'en aucun 
cas l'expertise en écriture ne saurait consti- 
tuer l'unique élément d'une condamnation et 
qu'en droit comme en fait elle n'a jamais été 
et ne sera jamais qu'un témoignage ? 

La clôture de l'enquête et la publication des 
dépositions concernant la partie grapbiquede 
l'affaire me dégageant du silence qu'à tort ou 
à raison je m'étais imposé en présence du dé- 
chainemenl des passons contraires, je saisis 
cette occasion de libérer ma conscience et 
d'obéir, en vous faisant connaître mon opi- 
nion, aux sentiments de loyauté et d'impar- 
tialité qui ont été et seront toujours ma règle 
de conduite. 

Je vous prie de faire de ma déclaration l'u- 
sage que je vous jugerez utile à la cause de 
la justice et de la vérité, et d'agréer, etc. 

Etienne Charavay. 

Pour ce qui est de la similitude cons- 
tatée entre l'écriture d'Esterhazy et celle 
du bordereau, il suffit de citer les conclu- 
sions des différents experts qui ont été en- 
tendus par la Cour de cassation. 



M. Pelletier. 



18 janvier 1899. 



Le président. — Vous avez été expert dans 
l'affaire Dreyfus, en 1894, el vous avez con- 
clu à la non-similitude de l'écriture du bor- 
dereau etdo celle de l'inculpé. Persistez-vous 



dans les conclusions de votre rapport du 
2o octobre 189'. ! 

M. Pelletier. — Je maintiens mes eonclu- 
sions d'octobre 1894. et à la suite du nouvel 
examen de comparaison émanant du com- 
mandant Esterhazy et du capitaine Dreyfus, 
je crois devoir être plus affirmatif. c'est-à- 
dire déclarer que certainement le bordereau 
ne peut pas être attribué à Dreyfus. 

Sur l'examen superficiel que je riens 'le 
faire, j'estime qu'il est l'œuvre du comman- 
dant Esterhazy. 



M. Gobert, 

Expert de la Banque de France. 

18 janvier 1899. 

Je tiens pour certain que l'écriture du bor- 
dereau n'est pas de Dreyfus, et les éléments 
decomparaison émanant d'Esterhazy me con 
duisent à dire que c'est réellement lui qui est 
l'auteur dudit bordereau. 



M. Giry. 

Professeur à l'École des Chartes. 

2 février 1899. 

Ce que je puis affirmer à la Cour, c'est 
que l'examen auquel je me suis livré con- 
firme, de tout point, les conclusions que j'a- 
vais tirées de l'étude du fac-similé du bor- 
dereau et d'autres pièces de comparaison : 
l'écriture du bordereau est une écriture na- 
turelle et courante. Ce n'est pas l'écriture de 
Dreyfus, mais au contraire, c'est tout à fait 
l'écriture d'Esterhazy. 



M. Panl Meycr, 

Directeur de VÉcolc des Charles. 

2 février 1899. 

L'examen de l'original du bordereau a con- 
tinué l'opinion que je m'étais formée d'ap 
l'examen du fac-similé. 

Celle opinion, c'est que le document en 
question esl «le l'écriture du commandant I 
terhnzv. 



50 



L'AFFAIRE DREYFUS 



M. Molinier. 

Professeur à l'École des Chartes. 

2 février 1899. 

L'examen que j'ai pu, aujourd'hui, faire 
de l'original du bordereau m'a permis de con- 
clure que les fac-similés utilisés par moi 
étaient, en somme, absolument exacts. 

Tous les traits essentiels que j'y avais ob- 
servés se retrouvent, et je puis aujourd'hui, 
sans aucune restriction, affirmer qu'en mon 
Ame et conscience le bordereau est de la main 
d'Esterhazy. 

Toutes ces dépositions sont concluantes. 
En dépit de tous les raisonnements, elles 
ne sont nullement entamées par les dépo- 
sitions des trois experts clairvoyants qui 
ont conclu à la falsification des fameuses 
lettres à madame de Boulancy, lesquelles 
ont par la suite été reconnues parfaitement 
authentiques. 

MM. Couard, Varinard et Belhomme 
qui réclamèrent à Zola 30,000 francs de 
dommages et intérêts et firent vendre à 
l'encan le mobilier du romancier, avaient 
été les trois experts choisis par l'Etat- 
Major pour affirmer, lors du procès Es- 
terhazy, que le bordereau n'était point 
de la main de cet officier. 

Le 18 et le 28 janvier 1899, ces trois 
experts crurent devoir, sans explications, 
confirmer leur rapport de 1897. 

11 aurait peut-être fallu, dans le cas con- 
traire, rendre les 30,000 francs de Zola... 
C'eût été trop douloureux. 



Cf/L4u> 



LE BORDEREAU 



JL 




t A*. Ot^^£- *^*s£ c^r^JU, 



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/*.»MX/^ 






S'a 



AsoTn^s * s*+* csyyjtsr* 



Br>/cr><' yf^ 



<^ 



/ 



Su 



V 



As(sir> 



^-t ^>v» 






i J*+~ £~ 



■ — Si l'on compare le bordereau et la lettre d'Esterhazy, il faut remarquer, en dehors de la 
jemblance typique des caractères, que la distance entre les lignes est exactement la même. 
trois spécimens sont réduits dans les mêmes proportions.) 



DEVANT LA COl'R DE CASSATION 








/ 

ÉCRITURE D'ALFRED DREYTUS 

à^^ r ^ / ^_ <*-. *jr4<, C cft^vw itn^y^. '&£—**. Jtn^jf 

/***&.' <st- f £ Ui^ &~ "mm. / ^/i \^T c6k^. „/ Uur*^ 

>C £/ û. J/- J,^ j&zSiy- <ù, ~t-f "+ * '^ < / >"'£~— >, *-~0 



!.. IUTL'RE I) ESTEKHAZY 



III 



L'Illégalité 



Les Pièces secrètes 



Un a communiqué des pièces secrètes aux juges du Conseil de guerre de 1894. — Les militaires sont gênés. 

— Billot « ignore ». — Zurlinden « n'a rien pu savoir ». — Gonse « n'est pas en mesure de répondre ». 

— Mercier déclare que « la Cour n'a pas à s'occuper de ça ». — Cavaignac « n'a pas dirigé son enquête 
de ce côté ». — Boisdeffrë « demande à ne pas répondre ». — Du Paty et son commentaire. <- Les 
témoignages politiques. — M. Casimir Perier. — M. Charles Dupuy a entendu parler de quelque chose. 

— M. Hanotaux ne se compromet pas. — MM. Guérin et Poincaré. — Le colonel Cordier a eu vent de 
l'illégalité commise. — Le colonel Picquart. — Son récit. — Le dossier diplomatique ou la farce du 
dossier secret. — Quelques faux. — La dépêche du 2 novembre 1894 ou les tours de passe-passe ■ de 
l'Etat-major. — M. Paléologue remet les choses au point. — La lettre Schvarzkoppen du 16 avril 1894. 

— Les lettres de l'empereur d'Allemagne. — La lettre Weyler. — Le faux Henry. 



Des pièces secrètes ont été communi- 
quées aux juges du Conseil de guerre 
de 1894, sans que l'accusé et son défen- 
seur en aient eu connaissance. 

Cela est aujourd'hui absolument reconnu 
en dépit de toutes les réticences, de toutes 
les réponses embarrassées des intéressés. 
Ceux-ci ont dû se rendre compte des ter- 
ribles responsabilités qui ne manqueraient 
pas de peser sur eux s'ils avouaient caté- 
goriquement une pareille forfaiture. 

Mais silos demi-aveux de quelques-uns, 
si les a aveux par le silence » de quelques 
autres ne laissent aucun doute à ce sujet, 
il est manifeste que les pièces secrètes en 
question ont eu : les unes, une origine 
douteuse; les autres, une origine certaine 
et avouée : le faux. 

Voici d'ailleurs les déclarations qui ont 
été reçues ;■ ce sujet par la Cour de cas- 
sation. 



M. le général Billot. 

8 novembre 1898. 

Le président. — Les documents dont vous 
nous parlez (pièces secrètes) ont-ils été, en 
tout ou en partie, soumis au conseil de 
guerre ? 

Le général Billot. — Je l'ignore. Je n'ai 
pas pu faire d'enquête à ce sujet. 

J\l. le général Zurlinden. 

1 4 novembre 1898. 

Quant aux documents qui auraient été remis 
au conseil de guerre appelé à juger Dreyfus 
sans avoir été communiqués à la défense, je 
n'ai pu absolument rien apprendre malgré 
mes recherches au ministère de la guerre. 
J'ignore si ce bruit est fondé ou t au contraire, 
si c'est une simple légende, résultant de ce 
qu'au bureau des renseignements on aurait 
peut-être songé, au moment des débats, à 



L'AFFAIRE DREYFUS DEVANT LA COUR DE CASSATION 






préparer des documents qui pourraient être 
communiqués aux juges sans que Ton eût 
donné suite à ce projet. Je le répèle, je n'ai 
pu recueillir à cet égard aucune espèce de 
renseignements dans les bureaux du minis- 
tère. 



M. le général Gonse. 



/ 2 décembre 1898. 



Le président. — Savez-vous ou n'avez- 
vous pas entendu dire qu'un dossier secret 
ait été produit aux juges du conseil de 
guerre ? 

Le générai Gonse. — Je ne suis pas en 
mesure de répondre à cette question. Le mi- 
nistre de la guerre de l'époque pourrait seul 
vous répondre à ce sujet. 

Ce ministre était le général Mercier, 
dont voici la déposition : 



II. le général Mercier. 



8 novembre 1898. 



Le président. — N'y a-t-il pas d'autres 
faits ou documents, étrangers à la procédure 
judiciaire, qui auraient été soumis au conseil 
de guerre avant la condamnation et en dehors 
de l'accusé .' 

Le générai Mercier. — Je ne crois pas 
avoir à m'expliquer sur ce point : la demande 
.■h revision est limitée aux moyens tirés de 
faux commis par Henrj el de la contradic- 
tion des expertises, el c'esl sciemment que 
M. le garde des sceaux n'a poinl relevé la 
communication qui aurait été faite de pi< 
secrètes, malgré la demande que lui eu avail 
adressée madame Drej fus. 

Le président. — La Cour de cassation a 
mission d'arriverà la manifestation complète 

,1c la vérité. Si clic admettait les yens 'le 

revision, elle ferail disparattfe certains élé- 
ments de culpabilité : mai- il pourrai! en 
exister d'autres «le nature a la déterminer a 



rejeter la demande, cl c'est sur ces autre?-, 
éléments qu'elle doit être éclairée el savoir 
-'ils ont été soumis au conseil de guerre? 

Lr. général Mercier. — Je persiste dans 
ma déclaration. Je ne crois pas que la Cour 
de cassation ail à s'occuper de cette qr. 
tion. 

Ce que le général Mercier ne dit pas, 
c'est qu'il voudrait bien que la Cour de 
cassation ne s'occupât point de cette ques- 
tion-là. 

Mais la déposition ambiguë du général 
Mercier est sullisamment éloquente pour 
que le doute ne subsiste pas. 

M. Godefroy Cavaignac, qui sait tout, 
et dont la perspicacité ne se trouva jamais 
en défaut — c'est lui qui prend soin de 
nous le dire — a également éludé la 
question. 



M. Cavaigrnac. 



9 novembre 1898. 



Le président. — Pensez-vous que ce- do- 
cuments, ou tout autre, étrangers à la procé- 
dure judiciaire, aient été soumis au conseil 
de guerre qui a jugé Drej fu 

M. Cavaign u . —Je n'ai, a aucun moment, 

dirigé mou enquête de ee eo|é, aill-i que Cela 

s'explique naturellement par le- déclarations 

faites par moi a la Chambre de- députés au 
nom «In gouvernement. 

Je crois utile de do r ici une indication 

à la Cour. 

i in ,i dit que le- deux documents qui oui fait 

suite au faux Henrj et auxquels j'ai l'ait allu- 

-i,,u dans mon discours du 7 juillet étaient 

[( ment des faux. Si i uraents a'onl 

pas été communiqués à la Cour, je m 

nnai a due que cette affirmation ne -aurait 
rire exael 

Quant an général de Boisdeffre,il aurait 
bien voulu que la Cour lui parlai d'autre 
choa 



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4ruv-nx-> "?ëZ*ifeo fflowyzel) zk. -€^^-> e^eU 



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% v -4u»4,-<*ri, Y^Ul^â^ 44/iAsarO 



FAC-SIMILÉ DU DIAGRA 







k/l. BERTILLON 






6-2 



L'AFFAIRE DREYFI S 



M. le g-énéral de Boisdeffre. 



13 décembre 1898. 

Le président. — Savez-vous si un dossier 
secret a été communiqué au conseil de 
guerre ? 

Le général de Boisdeffre. — Je vous de- 
manderai de ne pas répondre à cette ques- 
tion qui n'est pas soumise, en ce moment, 
au jugement de la Cour. 

On s'imagine aisément l'effet que dut 
produire cette demi-douzaine de témoi- 
gnages intéressés, sur les magistrats de 
la Cour de Cassation. 

Les explications de M. duPaty de Clam, 
« l'ouvrier diabolique de l'erreur judi- 
ciaire, » selon le mot de Zola, ont été pour 
le moins aussi embarrassées relativement 
à une note explicative qu'il avait rédigée 
pour commenter les pièces secrètes com- 
muniquées aux juges du Conseil de 
guerre de 1894. 



M. le lieutenant-colonel 
du Paty de Clam. 

Demande posée par un conseiller. — Indé- 
pendamment du dossier comprenant les pièces 
de votre enquête et la procédure instruite par 
M. d'Ormescheville, le service des renseigne- 
ments a établi un dossier secret. Voudriez vous 
nous faire connaître les circonstances dans 
Lesquelles vous avez été amené à faire un 
'•ommentaire des pièces composant ce dossier 
secret? 

Le lieutenant-colonel du Paty. — Il est 
exact que le colonel Sandherr m'a prié d'écrire 
une note sous ses yeux, et avec sa collabora- 
lion, en vue d'établir la concordance entre 
certaines pièces qu'il m'a montrées. Le colo- 
nel Sandherr m'a pris cette note; j'ignore ce 
qu'il en a fait. 

Ce fait a dû se passer au commencement 
de décembre 1 894. 

Demande posée par un conseiller. — Quel 
est Le sens exact que le témoin attache à ce 



mot de concordance auquel il a réduit tout à 
l'heure l'intérêt de la note dont il était ques- 
tion? Est-ce seulement la concordance des 
pièces entre elles, destinée à établir l'authen- 
ticité par une communauté d'origine ? Ou 
bien est-ce la concordance de ces pièces des- 
tinées à démontrer plus ou moins la culpabi- 
lité de Dreyfus? 

Le lieutenant-colonel du Paty. — C'était 
pour établir la concordance entre ces pièces, 
en vue d'établir qu'il y avait une trahison à 
l'état-major de l'armée. 

Le président. — Pourriez-vous nous dire 
quelles étaient les pièces qui figuraient dans 
ce dossier et qui étaient l'objet de la note? 

Le lieutenant-colonel du Paty. — Je n'ai 
pas vu le dossier; j'ai vu un certain nombre 
de pièces tirées d'un dossier et qui ont été 
mises successivement sous mes yeux. Les 
pièces énumérées par le colonel Picquart fai- 
saient partie de celles qui ont passé sous mes 
yeux ; je ne m'en souviens pas assez pour 
pouvoir les énumérer moi-même, le nom de 
Dreyfus n'a pas été écrit par moi dans cette 
note, autant que je puis m'en souvenir. 

A en croire les explications de M. du 
Paty de Clam, le nom de Dreyfus n'aurait 
pas été prononcé dans son commentaire et 
il aurait même ignoré quelles étaient les 
pièces qu'il aurait été chargé d'expliquer 
aux juges. 

Mais voici, d'autre part, quelques té- 
moignages politiques qui prouvent claire- 
ment que les accusateurs de Dreyfus ont 
commis l'illégalité reprochée, et cela avec 
la conscience de leur forfait. 

Le général Mercier s'est bien gardé 
d'informer les membres du gouvernement 
de cette communication de pièces secrètes 
aux juges du Conseil de Guerre. 

Les témoins suivants en font foi. 



M. Casimir-Perier, 

Ancien président de la République. 

28 décembre 1898. 
Le président. — Le général Mercier ne vous 



DEVANT LA COUB DE CASSATION 






aura*it-il pas parlé, postérieurement au juge- 
ment, de pièces secrètes qui auraient été com- 
muniquées au conseil de guerre, qui auraient 
été décisives comme preuves de la culpabilité 
de Dreyfus? 

M. Casimir Perier. — Je n'ai entendu parler 
que d'une seule pièce, celle souvent citée : 
« Ce canaille de D... devient réellement trop 
exigeant. » 

Je n'ai pas eu connaissance d'autres pièces 
secrètes. Le général Mercier m'a dit que cette 
pièce avait été mise sous les yeux du conseil 
de guerre. 

Le président. — A quelle date à peu près 
et à quelle occasion le général Mercier aurait- 
il tenu ce propos? 

M. Casimir-Perier. — C'est, je crois, avant 
la condamnation; mais je n'avais pas compris 
que cette communication dût être limitée aux 
juges eux-mêmes. 



M. Charles Dupuy. 

26 décembre 1898. 

Le président. — Quand avez-vous entendu 
parler pour la première fois de pièces secrètes 
établissant la culpabilité de Dreyfus? 

M. Dupuy. — J'en ai entendu parler seule- 
ment par les publications faites par les jour- 
naux, en 189G. 

Le président. — N'avez-vous pas été in- 
formé, depuis, de l'existence, au ministère de 
la guerre, d'un dossier secret duquel ressor- 
tirait cette culpabilité? 

M. Dupuy. — J'en ai entendu parler, comme 
tout le monde, par les divers ministres de la 
guerre, mais je n'en ai eu connaissance per- 
sonnellement que tout récemment, à l'occa- 
sion de la demande de communication faite 
par la Chambre criminelle de la Cour de cas- 
sation. 

Le président. — Le général .Mercier ne 
vous a-L-il jamais parlé d'un dossier secret 
qui aurail été communiqué au conseil <le 
guerre ? 

M. Dupuy. — J'en ai entendu parler, mais 
pas par le général Mercier, et d'une manière 
indirecte seulement. 

L'illégalité absolue ressort de la modé- 



ration même de ce témoignage. Et si cette 
modération étonne, il est bon de rappeler 
ici que M.Charles Dupuy était, à l'époque 
du procès Dreyfus, président du Conseil 
des ministres. 

Les autres ministres du cabinet Dupuy, 
en 1894, ont fait des déclarations ana- 
logues, toutes concluantes : 



AI. Hanotaux, 

Ancien ministre. 

31 janvier 1S98. 

Le président. — Avez-vous connaissance 
qu'un dossier secret, étranger à la défense, 
aurait été communiqué au conseil de guerre 
en 1894, pendant la délibération? 

M. Hanotaux. — Je n'ai eu connaissance 
que de ce qui a été allégué- dans les journaux. 

M. Guérin n'en sait guère plus. 



M. Guérin, 

Ancien ministre, 

2 décembre 1898. 

Le président. — Le général Mercier ne vous 
a-t-il pas parlé également de pièces secr 
sur lesquelles reposerait sa conviction, et ne 
vous a-t-il pas déclaré, -'>it alors, soit plus 
lard, qu'il existerait un dossier composé de 
pièces de cette aatur 

M. GuÉRlN. — Je n'ai jamais entendu parler 
à cette époque de pii crêtes. 

11 ne nous a jamais été communiqué et nous 
n'avons jamais connu que le bordereau. 

Je n'ai connu L'existence de ces prétendu 
pièce- secrètes qu'il y a un an, ;i L'époque du 
procès Zola. 

La déposition La plus caractéristique a 

été celle de .M. Poincaré, ancien ministre, 
qui a l'ait part à la Cour de ses angOÎSI 
et des démarches qu'il lit vainement dans 

le seul but do les dissiper. 



64 



L'AFFAIRE DREYFUS 



M. Poincaré. 

28 décembre 1898. 

Le président. — Lorsque le général Mercier 
vous a fait connaître les soupçons qui pesaient 



sur le capitaine Dreyfus et vous a montré le 
bordereau, vous a-t-il dit qu'il existât au 
ministère de la guerre d'autres documents 
qui fussent de nature à établir la culpabilité 
de cet officier? 
M, Poincaré. — Il ne nous a été parlé d'au- 




--? 



L USINE DES FAI X 



cun autre document; comme je le disais tout 
à l'heure, il m'a depuis lors parlé de preuves 
postérieures. 

J'ai demandé un jour, devant un certain 
nombre de mes collègues, à M. Cavaignac, si 
le dossier secret était antérieur ou postérieur 
;« la condamnation. II ne m'a pas répondu. 

J'ai également, sous le ministère Méline et 
I plusieurs reprises, dit aux membres de ce 



gouvernement, que mes amis et moi, en 1894, 
nous n'avions pas connu d'autres charges que 
le bordereau et que, maintenant qu'il sem- 
blait douteux que le bordereau eût été écrit 
par Dreyfus, il nous était impossible de ne 
pas avoir la conscience très troublée. 

Une autre déposition faite par l'ancien 
sous-chef de bureau des renseignements 






DEVANT LA COUR l>K CASSATION 







• , " i *I fi ■ ' ■ .> S - 

- 



Trois jours avanl la lecture du faux à la tribune, l>i l'\n de Clam émil des doutes sur 
l'authenticité <lc la pièce... Cavaignac pria son cousin I i Paty, de vouloir bien se mêler 
de ses propres affaires. 



66 



I. AFFAIRE DREYFUS 



lors du procès Dreyfus a donné sur ce point 
une indication précieuse. 
La voici : 



M. le lieutenant-colonel Cordier 

27 décembre 1898. 

Le président. — Avez-vous entendu dire, 
à cette époque, que des pièces secrètes, qui 
d auraient pas figuré à l'instruction, avaient 
été communiquées au conseil de guerre? 

Le colonel Cordier. — Ce bruit a couru 
aussitôt après le procès. 

Le président. — Mais des pièces de cette 
nature, qui auraient dû être nécessairement 
extraites de votre service, pouvaient-elles en 
sortir à votre insu? 

Le colonel Cordier. — En principe, non. 
Cependant, en fait, on a très bien pu ne pas 
me les montrer. 

Comme on le voit, le colonel Cordier 
n'est pas éloigné de croire que certains 
officiers faisaient disparaître des pièces 
quand ils estimaient qu'elles pouvaient 
tomber sous des yeux trop perspicaces... 

D'autre part, la déposition du colonel 
Picquart a éclairé complètement la reli- 
gion de la Cour sur cet incident : 



M. le lieutenant-colonel Picquart. 



23 novembre 1898* 



Le résumé des impressions que j'ai com- 
muniqué aux différentes autorités militaires, 
durant le procès de 189i, était que la condam- 
nation n'était pas certaine. 

J'ai dit plusieurs fois au général de Bois- 
deffre et au général Mercier que s'il n'y avait 
le dossier secret, je ne serais pas tran- 
quille. 

Je n*ai jamais connu, jusqu'en 18%, le 
contenu exact de ce dossier. Je n'en connais- 
Bais alors que les deux pièces dont je vous ai 
déjà parié, mais la légende qui courait était 



qu'il y en avait d'autres, et que c'était formi- 
dable. 

J'ai notamment parlé de cette question du 
dossier secret au général Mercier, auquel 
j'avais été rendre compte pendant que les 
juges délibéraient. 

Faut-il que je dise ce qui a trait à la com- 
munication des pièces secrètes ? 

Le président. — Oui, vous devez à la Cour 
toute la vérité. 

Le lieutenant-colonel Picquart. — Il m'est 
absolument impossible de me souvenir si 
c'est moi qui ai apporté le dossier secret, si 
c'est du Paty ou quelque autre personne. 

J'ai apporté plusieurs plis au colonel Maurel 
et je ne sais plus si l'un d'eux pouvait con- 
tenir ce dossier, lequel, ainsi que j'ai pu 
m'en assurer plus tard, est de très petite di-, 
mension. 

Ce qui peut faire croire que c'a pu être 
moi, c'est que, quand j'ai déposé devant 
M. Ravary, en décembre dernier, le greffier 
Vallecalle m'a dit : 

« Est-ce que ce n'est pas vous qui avez 
apporté le dossier secret? » 
Ou: 

« C'est bien vous qui avez apporté le 
dossier secret? » 

Mais on parlait de cette question au minis- 
tère librement, et la communication ne fait 
aucun doute. 

J'en ai parlé avec le général Mercier, à 
l'époque du procès, avec le général Boisdeffre 
à l'époque du procès, et depuis (et je le lui ai 
montré à la fin d'août 1896, lorsque j'ai dé- 
couvert que le bordereau était d'Esterhazy). 
J'avais commencé à en parler au général 
Billot à la suite d'une conversation avec le 
général de Boisdeffre, dans laquelle j'avais 
dit à ce dernier : 

« Je vois tous les jours le ministre,, je ne 
puis lui cacher la situation. M'autorisez-vous 
à lui dire tout ? » 
Le général m'avait répondu : 
« Oui, tout. » 

Et c'est à la suite de cette autorisation que 
j'avais expliqué au général Billot la pièce du 
dossier secret en langue étrangère qui, à mon 
avis, peut s'appliquer à Esterhazy. 

Le lendemain, je crois, le général de Bois- 
deffre me reprocha vivement d'avoir parlé au 
général Billot de cette partie de la question 
et se rendit chez le ministre, d'où il ressortit 



DEVANT LA ojnt DE CASSATION 






quelque temps après en me disant une 
phrase dont je ne me souviens plus textuelle- 
ment, mais qui signifiait à peu près : 

« Je lui ai expliqué l'affaire. » 

J'ai parlé de ce dossier avec le général 
Gonse, qui a prétendu depuis, lorsqu'on m'a 
poursuivi pour soi-disant indiscrétion rela- 
tive à ce dossier, que je n'avais le droit 
d'ouvrir ce dossier qu'en sa présence et celle 
d'Henry. 

Henry a témoigné formellement dans ce 
sens dans l'une des enquêtes ou instructions, 
au moins, en ajoutant que je pouvais, 
d'ailleurs, ne pas connaître cette consigne, 
ce qui est la stricte vérité. 

J'ai parlé de ce dossier avec le colonel 
Sandherr qui, en me passant le service, m'a 
dit à peu près ce qui suit : 

— S'il élève des doutes sur l'affaire Dreyfus, 
vous n'avez qu'à demander le dossier qui a 
été communiqué aux juges, au conseil de 
guerre, et qui se trouve dans l'armoire du 
commandant Henry. 

Enfin, sur les pièces secrètes et sur le 
commentaire de du Pat y qui les accompa- 
gnait, le général Gonse lui-même a fourni 
les indications précises qui suivent : 



M. le général Gonse. 

27 janvier 1899. 

Question posée par un conseiller. — Le 
colonel du Paty nous a déclaré qu'au mo- 
ment du jugement de Dreyfus il avait établi, 
de concert avec le colonel Sandherr, une 
Dote sur diverses pièces secrètes paraissant 
-r lapporterà L'affaire Dreyfus. 

Avez-vous connu L'existence de cette note 
el pourriez-vous nous faire connaître la 
raison pour laquelle la Cour ne l'a pas trouvée 
parmi les pièces «lu dossier secret qui a été 
constitué -^ous votre direction? 

Le général Gonse. — Cette note ou com- 
mentaire avail été rédigée, au mois de no- 
vembre ou décembre l<S ( .)i. par ordre du 
ministre de La guerre général Mercier] el 
pour lui Beul. 

Le ministre de la guerre avait donné 



Tordre au colonel Sandherr de détruire cette 
pièce. Le colonel Sandherr n'avait i 
([n'en partie l'ordre du ministre, puisque 
l'original en avait été détruit et qu'il en avait 
gardé une copie. 

C'est cette copie — qui était la propriété 
de M. le général Mercier — qui lui a été re- 
mise par moi sur l'ordre du chef d'état- 
major général, fin 1807. 

Ce commentaire s'appliquait, autant qu'il 
m'en souvienne, au mémento de l'agent A. 
qui commence par les mots : « Doute — 
Preuve » ; à la lettre de B à A. où il est ques- 
tion de « Ce canaille de D... », el enfin à une 
autre lettre de B à A, lettre où il est question 
du colonel Davignon 'alors chef du 2" bureau . 

Dans les différents rapports faits, suer. - 
sivement, sur le dossier secret, il a été tenu 
compte des indications de la note de du Paty 
de Clam, et les pièces visées sont au dossier. 

La communication faite secrètement aux 
juges d'un dossier accusateur que n'ont 
connuni Dreyfus ni son défenseur e>1 donc 
maintenant un fait avéré. 

Ouvrons maintenant le dossier secret 
qu'il a l)ien fallu communiquer à la Cour, 
avec d'infinies précautions, par L'entremise 
du capitaine Cuignet. 

Nous y trouvons : 
1° dépêche du colonel panizzard1 al 
chef d'état -majob italien 2 no- 
vembre 1894 . 

L'histoire de ce faux — car cette pièce 
est un faux ou, plutôt, a subi une falsifi- 
cation il v a une nuance), — nous a 
contée en détails par M. Paléologue, dans 
sa déposition du 2 ( J mars 1899, 'I v inl 
Chambres réunies. 

Le capitaine Cuignet, envoyé par le 
ministre de la guerre pour ouvrir disci 
tement le dossier secret devant les mem- 
bres de la Cour de cassation, s'était 
permis d'attribuer au ministère 
affaires étran les falsifications qui 

Ont rendu célèbre le colonel Ucnr\ 

M. Paléologue remet les choses au 
point : 



68 



L'AFFAIRE DREYFl S 



M. Paléoloinie. 



La Cour n'ignore pas que, le o janvier der- 
nier, le capitaine Cuignet, délégué du minis- 
tère de la guerre, déposant devant la Chambre 
criminelle, a déclaré que la bonne foi du 
département des affaires étrangères était, à 
- - yeux, compromise dans l'affaire Dreyfus. 

Cette inculpation, si grave qu'elle fût déjà 
par elle-même, l'est devenue plus encore du 
l'ail de la publicité qu'elle a reçue peu de 
temps après. 

Le ministre des affaires étrangères ayant 
fait inviter officiellement M. Cuignet à expli- 
quer ses allégations, celui-ci a persisté à in- 
criminer l'administration du quai d'Orsay 
d'avoir, en novembre 189 i, altéré sciemment 
le texte d'un télégramme dont une première 
version — exacte, selon lui — avait été com- 
muniquée quelques jours auparavant au mi- 
nistère de la guerre. 

M. Delcassé n'a point admis que le dépar- 
lement à la tète duquel il se trouve placé, et 
qui représente la France au dehors, puisse 
rester sous le coup d'une pareille accusa- 
tion. 

Il m'a donc chargé d'établir, aux yeux de 
la Cour, la loyauté parfaite avec laquelle le 
ministère des affaires étrangères a agi dans 
cette circonstance. 

Le 2 novembre 189-4 (lendemain du jour 
où l'arrestation du capitaine Dreyfus fut 
divulguée par les journaux), l'attaché mili- 
taire B (lj adresse à son État-Major un télé- 
gramme chiffré dont voici la traduction : 

Si le capitaine Dreyfus n'a pas eu de rela- 
tions avec n, us, il conviendrait de charger 
l'ambassadeur de publier un démenti officiel, 
afin d'éviter les commentaires de la presse. 

Dans le travail cryptographique auquel ce 
télégramme fut soumis au quai d'Orsay, il 
produisit une certaine indécision, surtout 
quant aux derniers mots. 

C'était la première fois, en effet, que l'at- 
taché militaire B se servait du chiffre em- 
ployé pour ce document. 

Il ce s'agissail donc pas seulement de tra- 
duire le i.<\te chiffré ; il fallait, au préalable, 



(\) Panizzardi. 



découvrir la clef même du chiffre, c'est-à-dire 
reconnaître la loi du système appliqué, re- 
constituer le vocabulaire et fixer toutes les 
combinaisons. 

C'est là une opération extrêmement déli- 
cate, qui comporte un grand nombre d'in- 
ductions, d'essais et d'approximations. 

Au bout de peu de jours, le télégramme de 
l'attaché militaire B put être hypothétique- 
ment déchiffré dans la forme suivante : 

Si le capitaine Dreyfus n'a pas eu de rela- 
tions avec vous, il conviendrait de charger 
l'ambassadeur de publier un démenti offi- 
ciel (?) ; notre émissaire est prévenu (?). 

Le colonel Sandherr, qui entretenait des 
relations fréquentes et intimes avec le mi- 
nistère des affaires étrangères, avait, dès 
l'origine, été instruit des progrès opérés 
dans le déchiffrement du télégramme. 

L'ébauche que je viens de lire à la Cour 
lui fut donc confiée à titre tout personnel, 
mais l'on prit soin, comme le constatent 
encore les points d'interrogation tracés sur 
l'original, d'appeler son attention sur le 
caractère conjectural des derniers mots. 

Bientôt après (aux environs du 11 no- 
vembre), le sens du télégramme fut déter- 
miné avec une certitude absolue et le texte 
définitif en fut aussitôt communiqué, comme 
authentique, au service des renseignements. 

Ce texte, je l'ai vu entre les mains du 
colonel Sandherr, avec qui j'ai eu l'occasion 
de m'en entretenir plusieurs fois ; c'est le 
texte dont la Cour a pris connaissance tout à 
l'heure. 

Si certaine que fût la version précitée, une 
circonstance singulière permit bientôt de la 
vérifier. 

Au moment où l'on s'appliquait à déchif- 
frer le télégramme du 2 novembre, le colonel 
Sandherr eut l'idée, tant pour faciliter que 
pour contrôler ce travail, d'amener l'attaché 
militaire B à expédier à X une dépêche dont 
le sens général et les termes principaux 
fussent préalablement connus du service des 
renseignements. 

Dans ce dessein, il prescrivit à un agent 
nommé Z ? espion aux gages de l'attaché mi- 
litaire B, mais en connivence secrète avec le 
ministère de la guerre français, de faire tenir 
à l'attaché militaire B la fausse information 
ci-après : 

« Un certain Y, qui se trouve à X, va partir 



DEVANT LA COUR DE CASSATION 







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■ • •- 



H.j./U* 



LE l'AL'X BENRY M "FICHÉ DANS LES •')•'». l)l»(| COMMUNES DE FRANCI 



1/AFFAIRE DREYFUS 



SOUS peu de jours pour Paris; il est porteur 
de documents relatifs à la mobilisation de 
l'armée... qu'il s'est procurés dans les bu- 
reaux de l'État-Major ; cet individu demeure 
rue..." 

Cette information, aussitôt que parvenue 
à l'attaché militaire B, fut transmise par lui 
au chef de l'Etat-Major. 

Le télégramme qui la consignait (13 no- 
vembre 1894), fut intégralement déchiffré au 
ministère des affaires étrangères et porté au 
colonel Sandherr avant que celui-ci eût 
fourni aux cryptographes du quai d'Orsay 
aucune indication sur le contenu dudit télé- 
gramme. 

En recevant la traduction de ce document, 
le colonel Sandherr se plut à reconnaître la 
sûreté de la méthode employée et l'exacti- 
tude des résultats obtenus. 

Si la Cour n'était pas suffisamment édifiée 
par ce qui précède, les seize documents au- 
thentiques originaux et concordants que j'ai 
l'honneur de placer sous vos yeux, achève- 
raient, je pense, de lui prouver que la ver- 
sion définitive attribuée au télégramme du 
2 novembre 1894 est rigoureusement exacte 
et exclusive de toute autre. 

Pour répondre enfin aux préoccupations 
que j'ai constatées chez quelques membres 
de la chambre criminelle, relativement à 
l'authenticité du texte chiffré du télégramme 
du 2 novembre 1894, je crois devoir exhiber 
devant la Cour une copie authentique de ce 
document, tel qu'il est conservé aux archives 
de l'administration télégraphique. 

Le général Gonsc a déclaré devant la 
chambre criminelle (comme il me l'avait dé- 
claré à moi-même le 24 décembre dernier), 
qu'il s'était vainement adressé au sous-se- 
crétaire d'Etat des postes et télégraphes pour 
obtenir le télégramme en question, lorsqu'au 
mois de mai 1898 le colonel Henry lui a dis- 
simulé le résultat de la démarche dont il 
venait de s'acquitter auprès de moi ; M. Del- 
peuch aurait, à cette époque, répondu au 
général Gonse que l'administration télégra- 
phique ne gardait pas aussi longtemps les 
Originaux qui lui étaient confiés. 

La bonne foi du général Gonse ne pouvant 
être aucunement suspectée, je ne parviens 
pas à m'expliquer la réponse qu'il affirme lui 
avoir été faite. 

L'administration télégraphique conserve, 



en effet, indéfiniment les télégrammes offi- 
ciels. 

Pour obtenir une copie du télégramme du 
2 novembre 1894, le ministère des affaires 
étrangères n'a eu qu'à s'adresser, dans les 
formes régulières, au sous-secrétariat des 
postes et des télégraphes, 

La pièce a été retrouvée et envoyée le 
jour même où elle a été demandée, le 24 fé- 
vrier 1899. 

La voici : elle est identique à celle qui a 
été déchiffrée, en 1894, au quai d'Orsay. 

Au faisceau depreuves qui vient d'être pro- 
duit devant la Cour, qu'oppose le capitaine 
Cuignet pour fonder son inculpation ? 

Un seul document, celui qui figure au dos- 
sier secret du ministère de la guerre sous le 
numéro 44 et qui m'a été lu devant la chambre 
criminelle dans les termes suivants : « Le ca- 
pitaine Dreyfus est arrêté. Le ministre de la 
guerre a la preuve de ses relations avec /' Alle- 
magne. Toutes mes précautions sont prises. » 

Pour infirmer ce texte, il pourrait suffire 
de constater : 

1° Que la pièce originale dont il est censé la 
reproduction a disparu depuis longtemps des 
archives de la guerre ; 

2° Qu'il n'a été reconstitué qu'au mois de 
mai 1898, c'est-à-dire à trois ans et demi de 
date et par simple réminiscence. 

Ma conscience et mes instructions m'obligent 
à aller plus loin et à dire qu'aucune erreur de 
mémoire ne saurait justifier les différences qui 
existent entre le texte en question et le texte 
conservé au ministère des affaires étrangères. 

La pièce n° 44 n'est pas seulement erro- 
née, ELLE EST FAUSSE. 

Il semble, en effet, que l'auteur de la ver- 
sion consignée sur cette pièce ait choisi, 
parmi tous les mots inscrits à titre conjectu- 
ral sur l'ébauche prêtée en 1894 au colonel 
Sandherr, ceux qui, groupés d'une certaine 
façon, pouvaient attribuer à la dépêche de 
l'attaché militaire B un sens prédéterminé, 
un sens préconçu. 

Voici, par exemple, le groupe chiffre 
XXXX: 

Se fondant sur plusieurs indices, les cryp- 
tographes du ministère des affaires étran- 
gères avaient assigné à ce nombre deux inter- 
prétations hypothétiques, celle de preuves et 
celle de relations. 

Mais s'il était loisible d'admettre que le 



DEVANT LA COUR DE CASSATION 



nombre XXXX représentait l'un ou l'autre de 
ces deux mots, il ne pouvait évidemment les 
représenter tous les deux à la fois. 

Or, les deux mots sont insérés dans la 
pièce n° Met c'est ainsi qu'a pu être forgée 
la phrase : 

« Le ministre de la guerre n lu preuve de ses 
relations arec V Allemagne. » 

Jamais cette phrase n'a été connue des 
cryptographes qui ont coopéré au déchiffre- 
ment du télégramme du 2 novembre 1894 ; 
ils protestent ne l'avoir jamais ni écrite, ni 
suggérée, ni même imaginée. 

Et ce qui démontre qu'elle n'existait ni 
dans la version première ni dans la version 
seconde, remises au colonel Sandherr. c'est 
que le général Mercier a paru l'ignorer lors- 
qu'il a récité, devant la chambre criminelle, 
et moi présent, le texte dont il a gardé le sou- 
venir. 

Faut-il, d'ailleurs, rappeler dans quelles 
conditions étranges la pièce n° 44 a été éta- 
blie au mois de mai 1898, d'après les indica- 
tions du colonel du Paty et de concert avec le 
colonel Henry, à qui la veille même j'avais 
dicté la version exacte? 

La Cour est maintenant en mesure d'appré- 
cier à sa juste valeur L'accusation que le ca- 
pitaine Cuignet a portée contre le ministère 
des affaires étrangères. 

Cette déposition sensationnelle a donné 
lieu à une confrontation devant toutes les 
Chambres réunies de la Cour de cassation 
entreM.Paléologue et le capitaine Cuignet. 

M. le capitaine Cuignet a dû publique- 
ment reconnaître que la traduction indi- 
quée par le ministère des affaires étran- 
gères était bien exacte el seule conforme 
à la dépêche du colonel Panizzardi. 

Au lieu d'une dépêche innocentant Drey- 
fus, c'est donc un texte falsilié pour acca- 
bler ce malheureux qui avait été communi- 
qué secrètement aux juges de 1894. 

2° LETTRE DU COLOM.I. DE SCHVARZKOPPEN 
VU COLONEL PAMZZARD1 IÔAVRIL 1894. 

("est la lettre où figure la fameuse 
phrase: Ci-joint 12 plans directeurs 



de... que ce canaille deD... m a don 
pour vous (1). » 

Un des accusateurs les plus acharnés de 

Dreyfus, le capitaine Cuignet a déchu.' 
lui-même n'avoir pas confiance dans cette 
pièce. 

Dans cette déposition du 5 janvier, voici 
en effet ce qu'il a dit : 



Le Capitaine Cuignet. 

Quant à la pièce • Ce canaille de D...,» rien 
ne prouve qu'elle désigne Dreyfus, et je 
rais plutôt de l'avis de Picquart qui estime 
qu'elle ne peut s'appliquer à lui, étanl donné 

le sans-gène avec lequel l'auteur de la lettre 
traite ce D... 

Au sujet de cette même pièce, voici li 9 
explications qui ont été fournies par 



Le lieutenant-colonel Picquart. 

Le président. —A quelle date cette pièce : 
« ce canaille de D... » est-elle arrivée au bu- 
reau ? 

LE LIEUTENANT-COLONEL PiCQUART. - D'après 

ce qu'on m'a dit, ce devait être eu 1893 ou 
189 5. (Je ne suis arrivé à la tête du service 
des renseignements que le 1" juillel 1895. 

Le président. — Quand avez-vous eu con- 
naissance de cette piè< 

Le lieutenant-colonel Picquart. - On 
m'en a pari.' au moment de l'affaire Dreyfus, 
avant le procès, el je ne me souviens plus si 
on me l'a montrée ou non à ce moment. 

Je l'ai vue, je puis dire, pour la première 
lui-, en ouvrant le dossier secret, •> la fin 
d'août L896. 

Ll président. — Quelle interprétation 
z-vous donnée à ce moment 
« Ce canaille de D... ' avez-vous appli- 
qués à Drej fus .' 



(1) C'est cette pièce qui ' Eclair reproduisit 

la falsifiant, c'est 1 dire ei ittant le nom 

Dreyfus à la plai e de l'initiale D. 



L'AFFAIRE DREYFUS 



AU M0NT-VÀLER1EN 

30 août 1898. 




LA QUESTION A ETE POSEE 



w.v. I 



LE LIEUTENANT-COLONEL PlCQUART. — En 

aucune façon, pour les raisons suivantes : 
D'abord à cause des documents fournis et 
de l'explication invraisemblable donnée par 
le commentateur au sujet de la manière dont 
ils auraient été pris. 

Ensuite Dreyfus, s'il avait fait de l'espion- 
nage, aurait été une personne tellement pré- 
use pour un gouvernement étranger qu'il 
inadmissible qu'on l'ail traité aussi légè- 
rement. 



3° lettres de l'empereur d'allemagne 
au comte de munster au sujet de 
dreyfus et de dreyfus a l'empereur 
d'allemagne. 



llestabsolumentprobable que ces pièces, 
que Ton ne retrouve plus aujourd'hui dans 
le dossier secret, y aient pourtant été 
mises. L'État-Major avait fait grand fond 



DEVANT LA COUR DE CASSATION 




L 



4£5 COUAW ^> 



Copies EXPERTS 



CEUX QUI ONT DÉCLARÉ OIE LE BORDEREAU N'ÉTAIT PAS DE L'ÉCRITURE d'ESTERUAZï 



sur ces faux ineptes pour frapper l'opi 
nion publique, puisque le commandant 
Pauffin de Saint-More! alla en certifier 
l'authenticité à M. Henri Rochefort qui en 
révéla l'existence dans plusieurs articles 
successifs de ['Intransigeant. 

Quoiqu il en soit, .M. Hanotaux, ancien 
ministre <l«'s Affaires étrangères, adéclari 
que ces lettres n'avaient jamais existé. 

Remarquons simplement qu'un ancien 



ministre des affaires étrangères ae pouvait 
pas tenir un autre langage. 

'i LETTRE WEYLEB JUILLB r 189 

( lette lettre, qui fait partie <lu dos 
seeivt. est un faux cynique. 

I . colonel Ficquart signalait < I < • j i 
l'a u \ dans un rapport daté «In 1 '■ sep- 
tembre L898. 

Voici ce qu'a dit au sujet de cette letti i 

10 



74 



I /AFFAIRE DREYFUS 



Le capitaine Cuignet. 

Presque en même temps que la production 
du faux Henry est arrivé au ministère de la 
guerre une lettre à l'adresse de Dreyfus ; 
cette lettre était écrite en caractères bizar- 
rement contournés, et était signée d'un sieur 
Weyler qui annonçait à Dreyfus le mariage 
de sa fille: dans les interlignes, on avait écrit 
à l'encre sympathique, mais en caractères 
néanmoins assez apparents pour attirer l'at- 
tention, cette phrase accusatrice : 

Impossible comprendre dernière communi- 
cation. Nécessaire revenir à l'ancien système. 
Faites connaître le mot des armoires et où se 
trouvaient les documents enlevés. Acteur prêt 
à agir aussitôt. 

lime parait certain que cette lettre signée 
Weyler a été faite pour augmenter les charges 
contre Dreyfus. Elle procède du même état 
d'esprit qui a poussé à confectionner le faux 
d'Henry. 

J'ai dit que cette lettre était écrite en ca- 
ractères bizarrement contournés ; or, cette 
même écriture extraordinaire, et qu'il ne 
semble pas possible d'attribuer à deux per- 
sonnes distinctes, se retrouve absolument 
identique dans certaines lettres émanant de 
la femme voilée de l'affaire Esterhazy. 

On est donc en droit d'admettre que la 
dame voilée et l'auteur de la lettre Weyler 
sont une seule et même personne. Comme la 
femme voilée n'est autre que du Paty, c'est 
donc lui qui, en septembre 1896, écrivait 
aussi la lettre signée Veyler et destinée à 
augmenter les charges contre Dreyfus. 

Je crois avoir suffisamment indiqué que du 
Paty s'est livré à des manœuvres tortueuses 
etrépréhensibles, contemporaines de la pro- 
duction du faux Henry. 



5° LETTRE DU COLONEL PANIZZARDI AU 
COLONEL DE SCHWARZKOPPEN (1 er NO- 
VEMBRE 1896.) 

Cette lettre, dont on menaça les révi- 
sionnistes, est le faux Henry. 

st ce faux quia donné lieu indirecte- 
ment à la souscription de la Libre Parole. 



C'est pour glorifier en effet la mémoire de 
Fauteur de ce faux qu'une centaine de fa- 
milles de vieille noblesse française se sont 
déshonorées. C'est ce faux dont «l'authen- 
ticité matérielle et morale» a été solennel- 
lement affirmée à la Chambre par M. Go- 
defroy Cavaignac. 

Voici comment la découverte de ce faux, 
qui amena l'arrestation et la mort du lieu- 
tenant-colonel Henry, a été rapportée à la 
Cour par 



Le capitaine Cuignet. 

le 30 décembre 1898. 



11 était dix heures du soir lorsque je fus 
amené à m'occuper de cette pièce. 

C'était un document que je connaissais 
déjà par des copies qui en avaient été faites 
et par la description qu'en avait donnée 
M. Wattine dans son rapport. Elle était écrite 
au crayon bleu, sur papier quadrillé, et était 
adressée par un agent étranger à un de ses 
camarades. 

En plaçant cette pièce sous la lumière de 
la lampe, je fus immédiatement frappé d'une 
particularité bizarre qu'elle présentait : les 
fragments de l'en-tète portant les mots : 
« Mon cher ami, » et les fragments du bas 
portant comme signature un nom de conven- 
tion étaient sur papier quadrillé en gris 
bleuté, alors que tous les autres fragments 
formant le corps de la pièce étaient quadril- 
lés en rouge lie de vin. Il me parut manifeste 
que ces fragments de l'en-tète et de la signa- 
ture ne devaient pas appartenir à la pièce 
avant qu'elle eût été déchirée. 

Je me reportai immédiatement aune autre 
pièce arrivée au service des renseignements 
en 1894, c'est-à-dire deux ans avant la pre- 
mière. Cette pièce de 1894 était intégrale- 
ment écrite au crayon bleu sur papier iden- 
tique à celui de la pièce de 1896; elle éma 
nait du même agent étranger que cette der- 
nière. La pièce de 1894 pouvait servir de 
terme de comparaison pour authentiquer la 
pièce de 1896. 

Or, en examinant cette pièce arrivée 



DEVANT LA COUR DE CASSATION 






en 1894, je constatai précisément des anoma- 
lies du même ordre que celles déjà relevées 
sur la pièce de 1893 ; les fragments de l'en- 
tête et de la signature étaient quadrilles 
rouge lie de vin, alors que ceux du corps de 
la pièce étaient quadrillés gris bleuté. 

Il me parut évident qu'il y avait, entre les 
pièces de 189 i et 189»;. échange de fragments 
de l'en-tète et de la signature ; pour cela il 
fallait donc que les pièces eussent été recons- 
tituées en même temps. 

J'arrivais à une conclusion en contradic- 
tion formelle avec les affirmations du chef de 
service des renseignements disant que l'une 
des pièces était arrivée et avait été reconsti- 
tuée deux ans avant la seconde. Je conclus 
que les deux pièces étaient des faux. 

Le lendemain matin, je fis part de mes 
constatations à mon chef-directeur, le géné- 
ral Roget. 

Celui-ci ne se rendit pas compte immédia- 
tement des différences décoloration que je 
lui signalais dans le quadrillage. Il voulut se 
mettre dans les mêmes conditions de lumière 
où je m'étais trouvé la veille. 

On fil la nuit dans son bureau ; on apporta 
des lampes, et dès que le général Roget eut 
de nouveau jeté les yeux sur les pièces, il se 
rendit compte de l'exactitude des constata- 
tions que j'avais faites. 

Nous montâmes tous deux chez M. Cavai- 
gnac, à qui le général Roget fit part de nus 
constatations. 

M. Cavaignac éprouva d'abord les mêmes 
difficultés que le général Roget à se rendre 
compte de l'exactitude des faits qui lui 
étaient signalés ; leur évidence ne se mani- 
festa pour lui que lorsqu'il eut examiné les 
pièces à la lumière des lampes. 

tte difficulté à reconnaître les particula- 
rités de teinte du quadrillage à la lumière du 
jour me parait expliquer pourquoi <m l'ut --i 
longtemps à reconnaître la matérialité <lu 
faux. 

ite matérialité ne ment peut-être pas 
sauté aux yeux -i je n'avais été amené, 
par hasard, à examiner les pièces à la lu- 
mière des lampes. 

Tout ee«-i se passail le 1 ï août. 

M Cavaignac, bien que convaincu de l'exis- 
tence du faux, ne voulul pas mettre fe lien- 
tenanl-colonel Henrj en demeure de s'expli- 
quer immédiatement; il voulut auparavant 



que je procédasse à un examen plu-, minu- 
tieux des pièces, de manière à relever les 
anomalies qu'elles pourraient encore présen- 
ter, et afin de mettre, par la multiplicité des 

preuves matérielles, l'auteur du taux dans 
l'impossibilité de nier. 

Je relevai ainsi, au cour- des jours sui- 
vants, certaines particularités qui venaient 
confirmer le faux. 

Toutes ces constatations exigèrent un cer- 
tain temps; dans l'intervalle, M. Cavaignac 
avait dû quitter Paris pour se rendre aux 
séances du conseil général du Mans. A son 
retour, je lui remis mon rapport et le mi- 
nistre décida de demander des explications 
au lieutenant-colonel Henry. 

La Cour sait que cet officier supérieur a 
avoué, pendant son interrogatoire, avoir fa- 
briqué la pièce de 1896. 

Je me suis demandé, par la suite, quel 
mobile avait pu guider Henry dan- la con- 
fection de son faux. 

Cette question, tout le monde se l'est 
posée comme le capitaine Cuignet. 

Si le colonel Henry n'avait eu d'autre 
but que d'apporter une nouvelle pleuve 
en faveur de la culpabilité de Dreyfus 
dont il était convaincu, se serait-il tue -i 
misérablement ? 

S'il voulait arrêter l'enquête comm 
par le colonel Picquart contre Esterhazy 
en démontrant, irréfutablement la culpabi- 
lité du condamné Dreyfus, n'est-on pas en 
droit de se demander pourquoi cet homme 
tenait tant a sauver son ami.' 

Tous les soupçons sont permis à ce sujet. 

Mais, en ce qui concerne seulement 
Dreyfus, "ii voit que le fameux dossier 
secret dont la communication entraîna la 
conviction des juges se compose presque 
entièrement de taux. 

Et voilà quelles étaienl le- pi 
terribli a qu'on ne pouvait pas monti 
qu'on ne pouvait pas révéler Bans décfa 
ner la guerre sur mitre malheureux p.<\ - 

Quelle sinistre comédie ! Et quels m 
râbles acteui 



IV 



La Légende des Aveux 



La nommée Mandrille. — Il parait que... l'on ma dit qu'il... j'ai entendu dire... — Le capitaine Lebrun-Re- 
naud : son récit. — La petite feuille du petit carnet et les discours de M. Cavaignac. — Le fâcheux 
rapport dit : Rien à signaler. — Rien de précis. — Le colonel Risbourg — Le colonel Guérin et l'orgueil 
des galons. — Le capitaine Anthoine, le commandant de Mitry et le réserviste Druct. — M. Cavaignac 
commente. — Le général Gonse fait la même chose que lui. — M. de Boisdeffre veut éviter les compli- 
ialions diplomatiques. — M. Casimir-Perier. — Un lot de ministres qui n'ont rien entendu en fait 
d aveux : .MM. Dupuy, Poincaré, Hanotaux, Guérin, Barthou. — Les loisirs de Lebrun-Renaud : au 
Moulin-Rouge. — M. Clisson. — Le sergent Mezzbach et son intéressant témoignage. — M. de Salles. — 
L abbé Valadier. — M. IIcpp. - M. Bayol. — Depert ou le brigadier de café-concert. — Le colonel Cordier 
dit le dernier mol et le bon sur les prétendus aveux. 



Au su d 'et de l'histoire fantastique des 
soi-disant aveux du capitaine Dreyfus, 
.M. Joseph Reinach, dans un article du 
Siècle (9 juillet 18<)8;, s'exprimait ainsi: 

M. le ministre de la Guerre a raconté 
avant-hier à la Chambre que le commandant 
de Mitry avait rendu compte que le capi- 
taine Anthoine lui avait dit qu'il tenait du 
commandant d'Attel que celui-ci avait en- 
lendu dire au capitaine Dreyfus que « s'il 
avail livré des documents, c'était dans le but 
d'eu obtenir en échange de ceux qu'il don- 
nait. • Journal officiel, page lîi.'iS, col. 3.) 

Je lis dans le Mémoire de Voltaire pour 
bonal Calas : 

'•'" peintre, nommé Mathis, dit que sa 
femme lui avait dit qu'une nommée Man- 
drille lui nvaju/,/ qu'une inconnue lui avait 
'///avoir entendu les cris de Marc-Antoine 



Calas à une autre extrémité de la ville. 
{Œuvres de Voltaire, tome XXXVI, p. 132.) 

L'histoire des aveux de Dreyfus est en 
elfct celle de la nommée Mandrille. 

Ces aveux, tout le monde en a parlé, 
tout le monde en parle, mais personne ne 
les a entendus. 

Les il paraît et les on m'a dit que 
jouent un grand rôle dans l'aventure. 

11 n'y a d'ailleurs pour s'en rendre 
compte qu'à lire à ce sujet les diverses 
dépositions qui ont été recueillies au cours 
de l'enquête. 

Toute la construction repose sur un 
frêle échafaudage ; le témoignage que 
voici du capitaine de la garde républi- 
caine Lebrun-Renaud . 



L'AFFAIRE DREYFUS DEVANT LA COUR DE CASSATION 



Le capitaine Lebrun-Renaud. 

19 décembre 1898. 

Le président. — Vous avez été chargé, le 
."') janvier 1893, jour de la dégradation de 



Dreyfus, de prendre ce condamné à la prison 

du Cherche-Midi et de le conduire à 1» 
Militaire, où il était demeuré pendant quel- 
que temps sous votre garde Voudriez-vous 
dire à la Cour ce qui s'est passé entre vous 
el lui pendant ce temp- ' 




éM 



-.- <• 



■ 

i 1 








I'.n DÉFENSEUR DE L.\ JUSTICE, AI. Joseph Hrinaeh. 



Le capitaine Lebrun-Renaud. — Le sa- 
medi 5 janvier IH'j.'i. j'étais commandé avec 
mon escadron pour aller prendre au Cherche- 
Midi le capitaine Dreyfus, qui devait être de- 
gradé, à neuf heures, dans une des cours de 
l'Ecole-Militaire. Partis à sept heures quinze, 
1 1 r m -, arrivâmes à sept heures quarante-cinq 
au lieu indiqué. 

On me désigna le bureau de l'adjudant de 
garnison pour > garder le condamné jusqu'à 
l'heure de là parade d'exécution. 

Il commença par protester de -<>n inno- 



cence, par dire qu'avec la fortune importante 
dont il jouissait et 1«- bel avenir qui lui était 
réservé, il ae pouvait avoir eu aucun intérêt 
à trahir I . 
Il ajouta : 
Je suis innocent . Dans trois ans <>n re- 



(l) Le capitaine Dreyfus jouissait en effet d'une 
belle fortune et ^"ii avenir militaire était 
plus brillants. Or, quand on trahit i est - 
lement pour de l'argent [donl Dr< j fus 
pas besoin . 



TS 



L'AFFAIRE DREYFUS 



connaîtra mon innocence. Le ministre le 
sail et le commandant du Paty de Clam est 
venu me voir, il y a quelques jours, dans ma 
cellule et m'a dit que le ministre le savait (1). 
Le ministre savait que si j'avais livré des 
documents à l'Allemagne, ils étaient sans 
importance et que c'était pour en obtenir de 
pins importants. » 

Le capitaine d'Attel était présent lorsque 
cette déclaration fut faite ; il allait et venait. 

Quelques minutes avant neuf heures, le 
capitaine Dreyfus me pria de dire à l'adju- 
dant chargé de le dégrader de le faire le plus 
vile possible, car celte cérémonie lui était 
très pénible. 

Je sortis du bureau de la Place dès que les 
quatre artilleurs, conduits par un brigadier, 
furent revenus le chercher pour la parade 
d'exécution. 

Immédiatement je fus entouré de plusieurs 
officiers de l'armée active et de la réserve, 
parmi lesquels je reconnus le commandant 
Guérin et le commandant Philippe. 

Je leur répétai les paroles du capitaine 
Dreylus. 

Mon service terminé, je me rendis, pour y 
déjeuner, au mess des officiers de la garde ré- 
publicaine, où je répétai aux capitaines Gre- 
nier et Duflos et à quelques autres cama- 
rades la déclaration qui m'avait été faite le 
matin par le condamné. 

Certains journaux du soir, parmi lesquels 
le journal le Temps, ayant imprimé que 
Dreyfus, le matin, avait fait des aveux au 

(ij Le 12 janvier 1894, le colonel du Paly in- 
terrogé à ce sujet dément absolument ce pro- 
pos . 

Le président. — D'après les aveux que le capitaine 
Lebrun-Renaud dit avoir été faits par Dreyfus, ce 
dernier aurait proféré la phrase suivante : « Je suis 
innocent. II me l'a fait dire par du Paty. 11 sail que, 
m livré des documents, c'étaient des pièces sans 
importance, pour en obtenir de plus sérieuses en 
» Votre entretien avec Dreyfus, les ques- 
tion-, que vous lui avez posées, peuvent-ils, d'une 
manière quelconque, avoir inspiré à Dreyfus le pro- 
pos qu'il a tenu et être interprétés par lui dan-; Le 
exclamations ? 

Li vi-i.oi.o.nm du Paty. — En aucune façon. 

Du reste, qu'on se reporte au compte rendu que'j'ai 
même de l'entretien, 31 décembre 1894, 
el r< cabinet du ministre le soir dudit jour. 

De cei . ndu a été extraite, de mémoire, une 

note, en d ite du _ mbre 1807, qui m'a été 

deman lé< un but dont je ne me souviens plus. 

Je maintient -mou le dire, du moins le sens de ce 
qui a été dit . te note. 



capitaine chargé de le conduire à l'Ecole- 
Militaire, le général Mercier, alors ministre 
de la guerre, tint à être renseigné à ce sujel, 
et, le lendemain matin, vers sept heures et 
demie, m'envoya chercher à mon domicile 
par le général Gonse, sous-chef de l'état- 
major. 

Celui-ci me demanda quel genre d'aveux 
m'avait faits l'ex-capitaine Dreyfus» Je lui ré- 
pondis ce qui m'avait été dit la veille, et il 
me mena dans le cabinet du ministre de la 
guerre, auquel je renouvelai les mêmes dé- 
clarations. 

Par ordre du ministre, je me rendis à 
l'Elysée, où M. Charles Dupuy m'introduisit 
auprès du président de la République. 

Celui-ci me demanda quelques détails sur 
l'attitude de l'ex-capitaine Dreyfus et tint 
surtout à savoir, a cause des indiscrétions 
commises par les journaux, si j'avais eu, la 
veille, quelques relations avec des reporters. 

Je lui répondis que je ne croyais pas avoir 
parlé directement à des journalistes, mais 
qu'il pouvait bien s'en trouver, sans que je 
m'en doutasse, parmi les personnes aux- 
quelles j'ai causé de l'affaire Dreyfus. 

Vers onze heures, le ministre de la guerre 
vint à l'Elysée, s'entretint quelques instants 
avec le président du conseil des ministres, et 
tous deux rédigèrent, en ma présence, une 
note à l'agence Havas affirmant que je n'avais 
eu aucune communication avec un organe ou 
représentant de la presse. 

Je rentrai chez moi et y trouvai l'ordre de 
me rendre immédiatement chez mon chef de 
corps, le colonel Risbourg. 

Il me blâma d'avoir commis des indiscré- 
tions avec de,s journalistes, comme il avait pu 
le supposer d'après les articles parus le matin 
dans la presse, et m'intima l'ordre de garder 
le silence le plus absolu sur l'affaire Dreyfus, 
en ajoutant : 

— Si on vous interroge, vous direz que 
ne savez rien. 

J'obtempérai à cette injonction formelle et 
précise, et depuis cette époque je n'ai parlé 
de l'affaire Dreyfus qu'à certains de mes chefs 
hiérarchiques, tels que le général Gonse, le 
général Millet et M. Cavaignac, ministre de 
la guenc. 

En octobre 1897, lorsque la campagne en 
faveur de la revision du procès Dreyfus 
commença, le général Gonse, sous-chef 



DEVANT LA COI 11 DE CASSATION 






d'état-major, me fit appeler et me demanda 
de lui donner par écrit la déclaration que 
je lui avais faite verbalement le 6 janvier 
1895. Je le fis I . 

Dans les premiers jours de juillet 1898, 
M. Cavaignac me fit appeler et me demanda 
quelles avaient été les paroles dites parTex- 
capitaine Dreyfus le jour de sa dégradation. 
Je lui communiquai le texte d'une note que 
j'avais inscrite, le 6 janvier, sur un calepin ; 
il la copia in extenso, de sa main, et me la 
rendit. 

Le 7 juillet 1898, il prononça à la Chambre 
des députés un discours où il lut la petite 
note qu'il avait copiée; sur mon calepin. Je 
puis en certifier l'exactitude. 

Quelques jours après, je crus devoir dé- 
truire cette feuille que je ne jugeais plus 
utile à conserver, puisque le ministre de la 
guerre l'avait copiée de sa main et lue aux 
Chambres (2). 

J'avais gardé cette feuille détachée démon 
carnet ayant l'habitude de détruire, chaque 
année, le carnet de l'année précédente. 

Le phésident. — Avez-vous dressé un rap- 
port ou un procès-verbal de l'exécution de 
la mission que vous avez eu à remplir le 
5 janvier 189.') ? 

Le capitaine Lerrin-Renaud. — Non ; je 
n'ai fourni ce jour-laque le rapport qu'on fait 
pour tout service : « Le service commencé à 
telle heure, fini à telle heure ». Et, dan- la 
colonne d'observations : « Rien à signaler. » 

Le président. — Ne vous ètes-vous | 
trouvé, le soir même du .*> janvier, dans un 
lieu public, et n'auriez-vous pas dit, en pré- 
sence de plusieurs personnes, que Dreyfus 
n'avait fait aucun aveu ? 

Le capitaine Lebrun-Renaud. — .le ne 
m'en souviens pas. 

Le président. — Quelle esl la portée que 
vous avez attachée aux paroles de Dreyfus? 
Les avez-vous considérées comme de véri- 
tables aveux d'un crime de haute trahison? 



(1)11 pst fâcheux, pour le crédit que l'on peut 
ordi i h i rapport — fait par ordre, — que 
le rapprit officiel du pair de la dégradation 
porte ces seuls mots : » rien \ sicn m. in 

2 M. Cavaignac a lu le même jour un autre 
papier a la Chambre el la France a su que c'était 
un faux... Il y a des raisons multiples pour croire 
que cette seconde pièce a la même valeur au- 
thentique que la première. 



Le capitaine Lebri n-Renai d. — J'ai con- 
sidéré eela comme «le- explications de 
condamnation, mai- je n'en ai pas moins 
retenu qu'il avait avoué avoir livré les 
documents. Il s'excusait, il B'expliquail : 
mai- la matérialité du fait n'en existail pas 
moins. 

LE PRÉSIDENT. — Cependant. VOUS QOUS 

avez «lit. il n'y a qu'un instant : .le m- m'en 
souviens pas. On peut très bien considérer 
la déclaration de Dreyfus comme des aveux. 
Si un m'a parlé d'aveux, j'ai pu dire qu'il ne 
menavaitpas été fait. J'ai considéré que 
c'était plutôt des excuses que présentait Drey- 
fus. » 

Le capitaine Lebrun-Renaud. — .le n'en 
recounai- pas moins qu'il m'a avoué avoir 
livré des documents. 

Le président. — M. Cavaignac est-il la 
seule personne à qui vous ayez montré la 
feuille détachée de votre calepin? 

Le capitaine Lebrun-Renaud. — Oui I . 

Le président. — Lorsque vous vous 
trouvé en présence de M. le président de la 
République et M. le président du conseil, leur 
avez-vous reproduit les déclarations qui- vous 

avait faites Dreyfus? 

Le capitaine Lebrun-Renaud. — Non. je 
me suis borné à leur donner quelques détails 
sur une autre partie de notre conversation. 
Ils ne m'ont rien demandé. Us ont surtout de- 
mandé si j'avais eu de- rapports avec des re- 
présentants de la presse, el je CT0i8 qu'ils in- 
sistaient là-dessus à cause de L'article du 
Figaro où il était parlé d'un bordereau trouvé 
dans le chiffonnier d'une ambassade. 

Le président. — Sur quelle partie de la 
conversation que vous aviez eue avec Drey- 
fus avez-vous fourni de- renseignement 
M. le président de la République? 

Le capitaine Lebrun-Renaud. Mes sou- 
venirs ne -"ut pa- assez pr< i sujet î 

A quelle unie naïve fera-t-OD jamais 
croire : 



.1- - 



■j N'insistons pas! 

2 M. Lebrun-Renaud doit avoir bien souvent 
gâtions avec les présidents d.- la i 
publique, pour que le Bouvenir ne lui n 
de ce qu'il a pu Nui- racontei . Après tout, 
M. Lebrun-Renaud a peut-être toul simplement 
bien peu de mémoi 



80 



L'AFFAIRE DREYFUS 



1" Que le capitaine Lebrun-Renaud ait 
écrit sur son rapport le significatif : rien 
\ signaler, si Dreyfus lui avait réelle- 
ment fait des aveux ? 

2" Que ledit capitaine ait consigné ces 



mêmes aveux sur une feuille de carnet ?... 
3° Qu'il ait justement confié cette feuille 
à M. Cavaignac (qui en avait bien besoin) 
et cela trois ans seulement après l'aven- 
ture ? 



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M. Maiiail. PROCUREUR GÉNÉRAL A LA COUR DE CASSATION 



4° Que M. Lebrun-Renaud ait, comme 
par hasard, détruit cette feuille de carnet 
après que M. Cavaignac en eût pris une 
copie de sa main ? 

Ce serait vouloir, à dessein, perdre un 
temps précieux que d'essayer seulement 
répondre à ces enfantillages. 



Du reste, au cours de l'enquête, trois 
séries de témoins sont venus déposer ro- 
lativement à ces fameux aveux : 

Ceux à qui Lebrun-Renaud a raconté 
que Dreyfus lui avait fait des aveux. 

Ceux auxquels il a dit le contraire. 

Ceux enfin qui ont entendu dire que 



DEVANT LA COUR DE CASSATION 









■ — 

■ 






. . ■ 










Le général Mercier in a dii que cette pièce Canaille de I»... , avail été mise sous les yeux 

du Conseil de Guerre. 

Déposition ' 'asimii /' 



II 



82 



L'AFFAIRE DREYFUS 



ou qui ont lu dans les journaux qu'il.. 
Voici les parties essentielles de ces té- 
moignages : 



Le colonel Risbourg-. 

Le colonel Risbourg, de la garde répu- 
blicaine, a déposé ainsi le 20 décem- 
bre 1898 : 

Le président. — Voudriez-vous dire à la 
Cour dans quelles conditions vous avez été 
averti, au mois de janvier 1893, de certains 
propos tenus par le capitaine Lebrun-Renaud, 
à la suite de la parade de dégradation del'ex- 
capitaine Dreyfus et des mesures que vous 
avez cru devoir prendre à cette occasion? 

Le colonel Risbourg. — Dans la matinée 
du G janvier, le capi laine-adjudant-major de 
semaine m'apporta plusieurs journaux, parmi 
lesquels le Temps et le Figaro, dans lesquels 
il était question d'une conversation qu'aurait 
eue le capitaine Lebrun-Renaud avec des 
journalistes ; 

Je dis alors à cet officier : « Prévenez l'ad- 
judant de semaine de la caserne de dire à 
M. Lebrun-Renaud de se présenter cliez moi 
aussitôt sa rentrée. » 

Le capitaine se présenta vers deux heures 
à mon cabinet. 

J'étais très mécontent et je le reçus très 
mal. 

Je lui demandai si ce qui était dans les 
journaux était vrai, et je lui dis : 

— Racontez ce que vous a dit Dreyfus. » 
Le capitaine Lebrun-Renaud commença 
une longue conversation dans laquelle il 
était question de colonies, d'élevage, du bor- 
dereau, de panier dans lequel on aurait trouvé 
des documents dans certaines ambassades; 
énervé, je lui dit : « Précisez; avez-vous reçu 
des aveux? Et racontez-moi ce qu'on vous a 
ditl 
Alors le capitaine me dit avoir entendu 
- paroles : 

a Le ministre delà guerre sait bien crue 

l'ai livré des documents à l'Allemagne, 

tait pour en avoir 'le plus importants. » 

Je fi- remarquera M. Lebrun-Renaud qu'en 

le commandant de service, je ne lavais pas 



chargé d'interroger Dreyfus, qu'il devait le 
prendre au Cherche-Midi et le conduire à 
T Ecole-Militaire, et je lui dis : 

— Vous savez que le gouverneur ne veut 
pas qu'il soit question de vous dans les jour- 
naux. 

« Les officiers de la la garde républicaine 
vont partout, ils voient et entendent beau- 
coup de choses, ils doivent être très discrets 
et ne communiquer qu'à leurs chefs les faits 
qui peuvent les intéresser. 

» Vous avez absolument manqué à vos 
devoirs, je vous inflige un blâme. 

En parlant à un autre officier, (M. le 
lieutenant-colonel Guérin, ancien sous- 
chef d'Etat-Major,) le capitaine Lebrun- 
Renaud a encore corsé son récit : 



Le lieutenant-colonel Guérin. 



19 décembre 1898. 



Je me trouvais à ce moment à la porte 
même du pavillon contenant le bureau de 
l'adjudant de garnison, pour assister à la 
sortie de Dreyfus. Le capitaine Lebrun-Re- 
naud, ayant été relevé dans son service près 
de Dreyfus, sortit du pavillon, me trouva 
devant lui et se mit immédiatement à me ra- 
conter les paroles que Dreyfus lui avait dites 
pendant qu'il en avait la garde. 

Trois déclarations me frappèrent par leur 
importance, se sont gravées dans ma mé- 
moire,, et je ne les oublierai jamais : 

1° C'était l'orgueil de ses galons, avait-il 
dit en les montrant, qui l'avait perdu ; 

2" C'étaient les aveux d'avoir livré des docu- 
ments à une puissance étrangère, aveux ainsi 
formulés : « Si j'ai livré des documents, ces 
documents étaient sans aucune valeur et 
c'était pour en avoir d'autres plus importants 
des Allemands. » 

La troisième déclaration, c'était que, dans 
trois ans, on lui rendrait justice. 



L'histoire de « l'orgueil des galons » est 
inédite. Serait-elle due à l'imagination du 
colonel Guérin? En tous cas, le capitaine 



DEVANT LA COUR DE CASSATION 



Lebrun-Renaud n'en a jamais depuis 
soufflé mot à personne. 



Le capitaine Anthoine. 

Il ne l'a pas racontée par exemple à M. le 
capitaine Anthoine, car celui-ci n'en fait 
pas mention dans son témoignage du 
17 décembre 1898 : 

Cet officier m'a rapporté que Dreyfus avait 
tenu devant lui des propos d'où ilrésulte très 
nettement pour moi : 

1° L'aveu formel du fait d'avoir livré des 
documents ; 

2° L'allégation que ces documents n'étaient 
pas importants ; 

3° Le but poursuivi, qui aurait été d'ob- 
tenir, en échange, des documents plus impor- 
tants. 

Ce témoin ajoute en outre que ces pro- 
pos lui ont été confirmés par M. le capi- 
taine d'Attel. 

On peut tout faire dire au capitaine 
d'Attel : il est mort, il ne réclamera 
pas. 



M. le chef d'escadron de Mitry. 

Quant à la déposition de M. le chef d'es- 
cadron de Mitry L9 décembre 1898), c'esl 
l'histoire de la nommée Mandrille dans 
toute sa beauté : 

Le président. — N'avez-vous pas eu, après 
la dégradation de Dreyfus, une conversation 
ave»' 1'' capitaine Anthoine, au cours de 
laquelle celui-ci aurail reproduit des propos 
tenus par Dreyfus ? Quelle impression avez 
vousretirée de la cérémonie de la dégrada 
tion ? 

M. de Mitry. — J'ai eu, eu effet, après la 
dégradation, une conversation avec le capi- 
taine Anthoine qui m'a répété un entretien 
qu'il venait d avoir avec le commandant 



d'Attel, al. >rs capitaine. M. d'Attel avait dit à 
M. Anthoine que Dreyfus venait de faire des 
aveux, et que ces aveux portaient, en subs- 
tance, que, s'il avait livré des documents à 
une puissance étrangère, c'était pour en ob- 
tenir d'autres en échange. 



M. Druct, 

Sous-Ucutcnant de réserve. 

M. Druet, sous-lieutenant de réserve, a 
également entendu dire que.,. 19 dé- 
cembre 1898 . 

Après la parade et le défilé, un groupe d'of- 
ficiers de l'armée active nous a répété les pa- 
roles attribuéesà Dreyfus, que voici dans leur 
substance : 

« Si j'ai livré des documents, c'était dans 
l'espoir d'en avoir d'autres plus importants 

l aroles ëtai ;nt répété s de tous < ôtés, et 
lorsqu'en sortant n us sommes allés dans un 

café vois ii a in il • l'avenue Bosquet et 

de l'aven .e La H ordonnais, «'lies faisaient 
l'ob.et de lou'.es les conversatio 



M. Cavaignac. 



M.GodefroyCavaignac, ancien ministre 
de la guerre, qui avait « pesé l'authenti- 
cité matérielle et morale » dufaux Henry, 
a l'ait évidemment la même opération en 
ce qui concerne les aveux au capitaine 
Lebrun-Renaud. Voici, eneffet, lesdécla- 
rations formelles qu'il a faites à ce sujet a 
la Cour de cassation 10 novembre 1898 

1 : 1 1 ce qui i oncerne les aveux, je rappelli rai 

d'abord les i ircons i ifl ma 

lesquel es i 1 - se sonl pi d 

i e ca Haine Le! mu • Renaud c imman- 
dail l'e 'i 111 figurait à la dégradation de 

Drej fus. 

Le capil une d Utel rej résenta t la] 
de P 



M 



L'AFFAIRE DREYFLS 



Le iapitaiue Lebrun-Renaud resta enfermé 
avec Dreyfus pendant un temps assez long, 
jusqu'à l'heure de la dégradation, jusqu'à neuf 
heures du malin : il avait l'ordre de ne pa:; 
lui Edresser la parole. 

Aussitôt après la dégradation, le bruit des 
aveux de Dreyfus s s répandit. 

Quels sont, sur les aveux de Dreyfus, les 
témoignages eux-mêmes ? 

Il y a deux témoignages écrits contempo- 
rains. 

Le premier est la feuille du calepin du ca- 
pitaine Lebrun-Renaud dans l.i quelle celui-ci 
écrit : Hier, dégradation du capitaine Drey- 
fus... Vers huit heures et demie, sans que je 
l'interroge, il m'a dit : « Le ministre sait lien 
que, si je livrais des documents, ils étaient sans 
râleur et que c'était pour m'en procurer déplus 
importants », et par conséquent, le capitaine 
indique de la façon la plus nette et la j lus 
précise les conditions dans lesquelles les 
aveux ont été faits. 

La deuxième est la lettre du G janvier, du 
général Gonse, dont vous avez le texte sous 
les yeux, et dans laquelle celui-ci, relatant 
les déclarations de Dreyfus, écrit : En somme, 
on n'a pas livré des documents originaux, mais 
seulement des copies, ce qui indique de la 
part de Dreyfus, sur un point sur lequel les 
débats me paraissent n'avoir livré aucune indi- 
cation, une connaissance des détails singu- 
lière. 

Puis il ; ontinue : 

« Le ministre sait que jesuis innocent, il me 
l'a fait dire par le commandant du Paty de 
Clam dans la prison, il y a trois ou quatre jours, 
et il sait que, si j'ai livré des documents, ce 
sont des documents sans importance, et que 
c'était pour en obtenir de sérieux. » 

Le général Roget ajoute enfin la con lusion 
di capitaine Lebrun-Renaud. Le capitaine a 
conclu, en exprimant l'avis que Dreyfus faisait 
des demi-aveux, ou des commencement d'a- 
veux, mélangés de réticences et de men- 
songes. 

Enfin, j ; rappe le que la lettre du général 
Gonse, en c ncordance sur ce point avec 
la feui le du calepin, signale que L>s pa- 
roi- de Dreyfus n'ont été qu'un long mono- 
logue. 

>t là un document d'un ton évidemment 
sincère et modéré. 

J'ajouterai d'ailleurs que j'ai la connais- 



sance des habitudes d'esprit tout à fait méti- 
culeuses du général Gonse (1). 

11 y a donc sur ce point deux témoignages 
écrits contemporains et concordants, etn^n 
pas un seul, comme on l'a dit à tort. 

Il f ut enfin ajouter que, ainsi que je l'ai 
déclaré, le capitaine Lebrun-Renaud a con- 
firmé ses d'clarations par un écrit pos- 
térieur, où il les renouvelle sous sa signa- 
ture : cet écrit est daté des environs d'oc- 
tobre 1897. 

Et si je pense que les témoignages contem- 
porains ont un 3 valeur supérieure, je dis c:- 
pendant que ce n'est pas un fait négligeable 
que le ca, itaine Lebrun-Renaud ait été assez 
sûr de ses souvenirs pour les confirmer pos- 
térieurement sous sa signature. 

C'est justement parce que cet écrit es 
postérieur, qu'il n'a aux yeux des gens 
sensés aucune espèce de valeur. 

C'est la raison, d'ailleurs, qui fait qu'il 
en a pour M. Cavaignac. 



M. le général Gonse. 

Pour le général Gonse, les aveux de 
Dreyfus ne peuvent pas faire doute parce 
que c'est en 1891 que Lebrun-Renaud les 
écrivit sur son cornet et que : 

Quelque temps après, au mois de jan- 
vier 1898 il me semble, j'ai reçu la déclaration 
spontanée du capitaine Anthoine ; puis v n- 
rent celles du lieutenant-colonel Guérin, du 
commandant de Mitry, du contrôleur de l'ar- 
mée Peyrolles... (10 janvier 1898). 



M. le général de Boisdeffre. 



Le général de Boisdeffre lui, au moins, 
essaya de donner une raison à ces tardives 
révélations d'aveux (13 janvier 1898). 



(1) On jugera des « habitudes méticuleuses » 
du général Gonse dans l'histoire des machina- 
tions de l'État-Major contre le colonel Picquart. 
(Voir plus loin.) 



DEVANT LA COUR DE CASSATION 







Ai Moulin-Rouge. — Le soir de la dégradation, Le capitaine Lebrun-Renaud, ne parlail 
à ses amis que des protestations d'innocence formulées par Dreyfus. 



Ce <|ui a contribué à faire garder le silence 
sur 1rs aveux, c'est que le nom d'une puis- 
sance étrangère y était prononcé el qu'on dé- 
sirait très vivement éviter de nouvelles com- 
plications. 

Cela an moins, c'est un semblant de 
raison : il est vrai qu'elle est mauvaise. 



Toul l'univers sait le nom de la puissance 
étrangère d<»nt il s'agit. Cenl journaux 
1 . .lit écrit des milliers el des milliers de 
fois. 11 n'en est Burvenn aucun.' comptiez 
lion. Il ne pouvait pas en Burvenir api 
les déclarations formelles du gouvernement 
allemand. On a trop jour, dans l'affaire 



86 



I/AFFA11Œ D1ŒY1-TS 



Dreyfus, de cet épouvantail. La guerre 
devait aussi sortir du dossier secret. 

Et voila ce que furent ces soi-disant 
aveux que tous le militaires connaissent 
mais que pas un d'eux n'a entendus, pas 
même le capitaine Lebrun-Renaud, ainsi 
qu'il ressort des dépositions ci-après : 



M. Casimir-Perier, 

Ancien Président de la République. 

28 décembre 1898. 

Le président. — Avez-vous eu connais- 
sance des aveux ? 

M. Casimir-Perier. — Le général Mercier, 
quelques jours après la dégradation, me par- 
lant de celte affaire, m'a dit incidemment que, 
du reste, le coupable avait fait des aveux. 

Sur demande : 

M. Casimir-Perier. — Il n'est pas du tout 
dans mes souvenirs que le capitaine Lebrun- 
Renaud soit venu à l'Elysée à l'effet de m'ap- 
prendre les aveux du condamné. Un article 
intitulé « Récit d'un témoin » avait paru le 
matin même dans le Figaro. 

J'avais vivement blâmé les communica- 
tions qui paraissent avoir été faites, dans 
une circonstance de cette nature, par un of- 
ficier à un journaliste, et le capitaine Le- 
brun-Renaud m'avait été envoyé pour que je 
le réprimande. Il n'a pas nié ses indiscrétions 
et il ne m'a pas parlé des aveux de Dreyfus. 

Du reste, je n'étais pas le seul à cet entretien 
auquel assistait M. le président du Conseil. 

Demande d'un conseiller. — Lui avez-vous 
demandé s'il y avait des aveux ? 

M. Casimir-Perier. — Non. Car je le répri- 
mandais sur un article du Figaro, manifeste- 
ment inspiré par lui, et où il n'était question 
que des protestations de Dreyfus en faveur 
-on innocence. 



AI. Ch. Dupuy, 

Président du Conseil, eu 1894. 

26 décembre 1898. 
Le président. — N'aviez-vous pas entendu 



parler, le jour de la dégradation de Dreyfus, 
d'aveux ? 

M. Dupuy. — Le 6 janvier au matin, ému, 
au point de vue extérieur, de certains récits 
parus dans les journaux du y au soir et du 
G au matin, j'en fis l'observation, par télé- 
phone, au général Mercier. 

Ce dernier m'envoya le capitaine Lebrun- 
Renaud, qui me rejoignit à l'Elysée, où je 
l'avais devancé. 

Il fut reçu par M. Casimir-Perier auprès 
duquel j'étais. 

Interrogé sur le fait de ses communica- 
tions aux journaux, il répondit qu'il croyait 
avoir eu affaire à des camarades ou à des 
amis, et je me souviens de lui avoir répondu : 
« Si vous avez quelque chose à dire, c'est à 
vos chefs qu'il faut le dire ». Il n'a été ques- 
tion de rien de plus, et le capitaine a salué et 
est sorti. 



M. Poincaré, 

Ancien ministre. 

28 décembre 1898. 



En ce qui concerne la question des aveux, 
les déclarations que j'ai faites à la Chambre 
ayant été travesties, dans les deux cas d'ail- 
leurs, j'ai besoin de les préciser et de les 
compléter. 

A plusieurs reprises, les journaux avaient 
affirmé que M. le président de la République 
et M. Charles Dupuy avaient reçu la visite de 
M. le capitaine Lebrun-Renaud, et que ce 
dernier leur avait apporté les aveux de 
Dreyfus. 

Je ne puis rien dire de la visite à M. Casi- 
mir-Perier. Celui-ci n'ayant pas cru devoir 
s'expliquer jusqu'ici sur cette affaire, la Cour 
appréciera si elle le doit entendre. 

En ce qui concerne la visite de M. Dupuy, 
je dois dire que le capitaine Lebrun-Renaud 
avait été envoyé chez le président du con- 
seil, non seulement pour s'expliquer sur les 
conversations qui lui étaient prêtées, mais 
aussi pour recevoir l'ordre de ne plus causer 
avec des journalistes, car on redoutait la 
mise en cause d'une puissance étrangère. 

11 n'a rien dit à M. Dupuy au sujet des aveux. 



DEVANT LA COUR DE CASSATION 



Le 6 novembre dernier, un journal du ma- 
tin ayant affirmé que M. Dupuy avait reçu de 
M. Lebrun-Renaud, après la dégradation, le 
rapport des aveux, j'ai écrit à M. Dupuy pour 
lui dire qu'au milieu de tous les mensonges 
qui obscurcissaient l'examen de cette affaire, 
il me semblait qu'il était nécessaire que tons 
ceux qui étaient détenteurs d'une parcelle 
quelconque de vérité se résolussent à la dire. 

Il m'a répondu qu'il saisirait la première 
occasion de dire ce qui était. 



M. Haiiotaux. 

Ancien ministre. 



SI janvier 1899. 



Demande posée par un conseiller. — Le gé- 
néral Mercier vous a-t-il fait connaître qu'on 
avait reçu des aveux du condamné? 

M. Hanotaux. — J'ai un très vague souve- 
nir à ce sujet qui se confond peut-être avec 
la publication qu'avait faite le Temps, h' jour 
même de la dégradation de l'obtention des 
aveux. 

J'ai voulu appuyer mes souvenirs aupr 3 
de M. Viger, qui était, dans le cabinet Dupuy, 
ministre de l'agriculture, et qui m'a dit avoir 
un souvenir analogue. 



M. Guérin, 

Ministre de la Justice en 1891. 

2 décembre 1898. 



Le président. — Avez-vous, après la con- 
damnation de Dreyfus et sa dégradation, été 
mis au courant des aveux que Dreyfus aurait 
Baits au capitaine Lebrun-Renaud? 

If. Guérin. — Je n'ai jamais rien su per- 
sonnellement à ce sujet el n'ai jamais été 
instruit des aveux que Dreyfus a pu faire au 
capitaine Lebrun-Renaud. 

Je n'ai connu cette question des aveux que 
par les journaux. 

Le général Mercier n'a pas rendu compte 
au conseil des ministres de ces aveux. 



J'ai entendu dire que !■• capitaine Lebrun- 
Renaud avait été conduit chez M. le pr< 
dent du conseil, mais je ni is pas p 

sonnellement, el je sais encore moins ce qui 
a pu être dit au cours de ces entrevues, si 
elles ont eu lieu. 



AI. li a ri h ou. 
Ancien ministre. 

28 décembre I89S. 

En ce qui concerne les aveux recueillis par 
le capitaine Lebrun-Renaud, je n'en ai jamais 
entendu parler ù celte époque, el M. Dupuy 
nous confirmait récemment, à M. Poincaré 
et à moi, que le capitaine Lebrun-Renaud ne 
lui en avait jamais parlé, ni dans son cabinet, 
ni dans celui de M. Casimir-Perier, président 
de la République, chez lequel il avait 
conduit par M. Dupuy. 

Voilà donc qui est bien entendu : le ca- 
pitaine Lebrun-Renaud n'a jamais parlé à 
personne des prétendus aveux du capitaine 
Dreyfus. Si ces aveux avaient été faits 
réellement, nul doute qu'on ne les eût 
annoncés à grand renfort de publicité. 
Ceux qui s'étaient, en effet, acharnés ap 

Dreyfus avaient un D nul intérêt a 

ne laisser planer aucun doute sur sa cul- 
pabilité. 

Mais il y a mieux encore, puisque le ca- 
pitaine Lebrun-Renaud a formellement 
avoué à plusieurs personnes que le capi- 
taine Dreyfus n'avait jamais fait d'aveux. 

Les dépositions suivantes en font foi : 



M. Clisson. 

M. Hérisson, dit Clisson, publiciste, 
dépose ainsi le 9 janvier 1899. 

If. Clisson. — J'ai rencontré le capil 
Lebrun-Renaud, que je ne connaissais i 



ss 



[/AFFAIRE DREYFUS 



le soir de la dégradation de Dreyfus; c'était 
au Moulin-Rouge où je me trouvais avec 
deux de mes camarades, MM. de Fonbrune 
(un de mes anciens confrères), et Henri Du- 
mont (artiste peintre). 
Le capitaine Lebrun-Renaud, après avoir 



serré la main de M. de Fonbrune, nous dit. 
sans être poussé par aucune question : 

— C'est moi qui ai conduit ce matin Drey- 
fus de la prison du Cherche-Midi à l'Ecole- 
Militaire. 

Puis, sans être pressé, je le répète, par 




0P w£/f//Jr 



L'.V DÉFENSEUR DE LA JUSTICE, M. YvCS GuVOt. 



aucune question, il nous fil le récit très cir- 
constancié de la scène qui s'était passée à la 
prison du Cherche-Midi et de la conversation 
qu'il avait eue avec Dreyfus à l'Ecole-Mili- 
taire, en attendant l'heure de la parade d'exé- 
culion. 

Ce récit m'a paru intéressant à moi, jour- 
naliste, bien que je ne connusse aucun des 
faits relatifs à l'affaire Dreyfus, ce procès 
s'étant déroulé durant une longue absence 
que j'ai faite en 1894. 



Les détails que nous avait fournis M. Le- 
brun-Renaud dans son récit ont été fixés im- 
médiatement sur le papier, dans un article 
qui a paru dans le Figaro du G janvier 1893 ; 
je ne puis qu'affirmer l'exactitude la plus 
absolue et la sincérité la plus complète de cet 
article. 

Le président. — Je vous donne connais- 
sance intégrale de l'article ; le reconnaissez- 
vous comme étant de vous et en confirmez- 
vous les termes ? 



DEVANT l..\ (.0111 DE CASSATION 



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A l'île ul Diabll. — 



L'Innocent répondant aux interrogatoires de la 
Cour de Cassation. 






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ï /AFFAIRE DREYFl'S 



If. Cusson, — Je confirme de la façon la 
plus absolue les termes de l'article que j'ai 
écrit le soir de la dégradation de Dreyfus, 
le 5 janvier 189o, après une entrevue avec le 
capitaine Lebrun-Renaud, et dont lecture 
vient d'être donnée. 

J'affirme de nouveau qu'aucun détail, 
même en apparence le plus insignifiant, n'est 
de mon invention : je les ai tous recueillis 
de la bouche du capitaine Lebrun-Renaud. 

J'affirme que c'est là tout ce que le capi- 
taine Lebrun-Renaud a dit devant moi. 

Le président. — N'aurait-il pas parlé que 
Dreyfus aurait fait avant d'être conduit à la 
dégradation, ou du moins n'avait-il pas fait 
une allusion quelconque à des déclarations 
de Dreyfus pouvant être considérées comme 
des aveux? 

M. Clisson. — Jamais le capitaine Lebrun- 
Renaud, au cours de la conversation unique 
que j'ai eue avec lui, ne m'a parlé d'aveux ou 
de déclarations quelconques pouvant être 
interprétées comme des aveux qu'il aurait 
reçus de Dreyfus. 

Le président. — N'avez-vous pas entendu 
quelques-unes des expressions que le capi- 
taine Lebrun-Renaud a mises dans la bouche 
de Dreyfus et qu'il a souvent reproduites 
depuis : 

« Je suis innocent, le ministre sait que je 
suis innocent ; il me l'a fait dire par du Paty 
de Clam. Il sait que si j'ai livré des pièces, 
elles étaient sans importance, et que c'était 
pour en avoir de plus sérieuses en échange? » 

M. Clisson. — Si le capitaine Lebrun Renaud, 
dans notre conversation au Moulin-Rouge, 
m'avait tenu les propos relatés dans la de- 
mande, je les aurais reproduits aussi fidèle- 
ment que je l'ai fait pour tout ce qu'il a ra- 
conté devant moi. 

Une dame, la veuve Chapelon, le 
17 janvier 1899, prétend également que 
son ami le capitaine Lebrun-Renaud ne 
lui a jamais parlé des aveux. 



Mme veuve Chapelon. 

Madame veuve Chapelon. — Le capitaine 
Lebran-Renaud étnittrès lié avec mon mari; 



nos relations remontaient à l'époque où il 
était capitaine de gendarmerie à Melun ; il 
venait alors très souvent nous voir à Paris. 

Après la dégradation de Dreyfus, il est 
venu chez moi vers le mois de mai ; nous 
avons commencé à parler de l'affaire Drey- 
fus; il s'est immédiatement écrié : « Ne m'en 
parlez pas ; cette affaire m'a causé beaucoup 
d'ennuis. » 

Je lui dis alors : 

— Les journaux en ont beaucoup parlé ; 
vous auriez eu un long dialogue avec lui. 

11 me répondit : 

— Ah ! tout ce que les journaux ont ra- 
conté, c'est de la fantaisie ! Dreyfus ne m'a 
rien dit. Du reste, j'ai fait mon rapport (1). 

Il n'a pas été question d'aveux du tout, et 
j'incline à penser que, s'il y en avait eu, il 
nous l'aurait dit. Il ne nous a pas fait l'effet 
d'un homme qui ne veut pas ou ne peut pas 
parler. S'il y avait eu des aveux, il nous 
l'aurait dit. 

Un témoignage important à ce sujet est 
également celui de M. Merzbach (19 dé- 
cembre 1898.) 



M. Merzbach 



Le président. — Vous avez assisté à la dé- 
gradation militaire de Dreyfus, le 5 jan- 
vier 1895. Quels sont les souvenirs que cette 
cérémonie vous a laissés ? 

M. Merzbacu. — J'étais de service, comme 
sergent de planton, à la grille du quartier de 
l'Ecole-Militaire, sous les ordres d'officiers 
supérieurs, pour contrôler les cartes des per- 
sonnes qui entraient. 

J'avais été chargé, par un de ces officiers, 
de porter un ordre au capitaine Bourgui- 
gnon, et suis rentré au bureau de la Place à 
cet effet. 

J'ai trouvé le capitaine Lebrun-Renaud au 
milieu de la porte et le capitaine Dreyfus 
dans lapetite chambre du sergent de la place. 
J'ai dit au capitaine Lebrun-Renaud que 
j'avais quelque chose à dire au capitaine 



(1) « Rien à signaler 



DEVANT l.\ COUR DE CASSATION 



91 



Bourguignon; il m'a répondu que le capi- 
taine Bourguignon venait de sorlir. 

Au bout de quelques instants, que je me 
trouvais là, et pendant lesquels j'entendais le 
capitaine Dreyfus jurant plusieurs fois et 
protestant de son innocence avec véhémence 
et beaucoup d'énergie, le capitaine Lebrun- 
Renaud m'a prié de sorlir. en me disant que 
je ne pouvais pas rester là plus longtemps. 

J'ai donc quitté le bureau de la Place au 
pas gymnastique, pour rendre compte à nies 
cliefs que je n'avais pas vu le capitaine Bour- 
guignon ; et je n'étais pas encore arrivé à 
mon poste que la parade d'exécution com- 
mençait, c'est-à-dire que le capitaine Drey- 
fus sortait du bureau de la Place. 

Je tiens donc à affirmer qu'il est maté- 
riellement impossible que le capitaine 
Dreyfus ait pu faire ou dire quoi que ce 
soit, après que j'eus quitté le bureau de la 
Place, attendu qu'il n'en avait pas le temps, 
et je ne puis pas croire qu'il ait fait des 
aveux avant, à cause du ton avec lequel il 
protestait de son innocence. 

Je dois ajouter que, lorsque j'ai reçu ma 
citation à témoin dans le procès /nia. j'ai 
demandé un entretien au ministre de la 
guerre ; quoique rendu à la vie civile, je me 
-ni- rendu au ministère de la guerre où le 
général Gonse m'a reçu. 

Après la déposition que je lui ai faite, dans 
le même sens où je viens de déposer de van I 
vous, le général (jonse m'a dit : 

— Vous pouvez déposer dans ce sens. 

Cela m'a beaucoup étonné, car je n'allais 
pas le consulter sur la déposition que j'avais 
à faire, mais simplement lui rendre compte 
de cette déposition. 

Le 31 décembre L898, un magistrat, 
M. de Salles, déposait de son côté : 



M. de Salles. 



M. de Salles. — .l'ai connu M. Lebrun- 
Renaud quand il ('tait capitaine de gendar- 
merie à Melun où j'étais moi-même procureur 
delà République. J'étais resté en très bons 
tenues avec lui, et il esl venu, depuis qu'il 
est entré dans la garde républicaine et que 



j'ai été nommé magistrat à Pari-, me voir 
plusieurs fois au Palais de justi< 

Dans une visite qu'il me lit à une époqi 
qui doit seplacer nu an environ après la con- 
damnation de Dreyfus, il me demanda de le 
présenter à celui de mes collègu 
d'une affaire à laquelle il s'intéressait ; j< 
conduisis dans plusieurs bureaux du parquet, 
et je crois me rappeler L'avoir présenté à 
M. Flory, alors substitut au service central. 

Nous avons attendu dans plusieurs anti- 
chambres et nous avons causé de eh, 
indifférente-. Je ne l'avais pas vu depuis la 
condamnation de Dreyfus, el .je crois me 
rappeler lui avoir dit : Vous avez donc reçu 
les aveux du condamné ? ■ A ce moment, il 
n'étaitencore nullement question de revision. 

M. Lebrun-Renaud me répondit : 

— Tout ça ce sont des racontars de journa- 
liste-. 

J'ai eu L'impression très nette que cela 
signifiait que Dreyfus ne lui avait pas l'ail 
d'aveux. Je dois ajouter que c'était là une 
conversation tout à l'ait banale de gens qui 
attendent dans une antichambre, et que ni 
lui ni moi, à ce. moment-là, n'y avons attaché 
d'importance. 

Un ancien aumônier de la Roquette, le 
digne abbé Valadier, dépose également le 
20 décembre 1S98 : 



M. l'abbé Valadier. 

Je n'ai reçu aucune explication «lu capi- 
taine Lebrun-Renaud surce point les aveux). 

Il a dîné chez moi au mois de février der- 
nier, avec quelques amis. Je me souviens 
que, ver- la lin du dîner, le nom de Dreyfus 
a été prononcé dans La conversation, mais Le 
capitaine ;i été subitemenl mandé par son 
ordonnance et il n'a pu rien due. Quant aux 
aveux de Dreyfus, il n'en a été nullement 
.pie-lion. 

j'avais, du reste, fait à mes convives La 
recommandation de ne pas parler d 
affaire. 

Un convive du dîner don! parle l'abbé 
Valadier. M. Hepp, B confirme en 
termes la déposition précédent. : 



92 



I. AFFAIRE DREYFUS 



M. Hcpp. 



M. Bayol. — Il m'a paru parler très spon- 
tanément et sans avoir reçu Tordre de se taire 
ou de cacher quelque chose. 



M. Hepp. — Je dînais, le 9 février dernier, 
chez l'abbé Yaladier, aumônier de l'hôpital 
Cochin, en compagnie de quelques-uns de 
mes collègues de cet hôpital, et de quelques 
ecclésiastiques. Nous attendions au salon 
l'heure du dîner, lorsqu'on annonça le capi- 
taine Lebrun-Renaud. 

Notre curiosité fut éveillée, et nous entou- 
râmes tous le capitaine, le pressant de ques- 
tions au sujet des aveux. Le capitaine ré- 
pondit sur un ton à moitié évasif et à moitié 
ironique : « Ah ! celte canaille de Dreyfus 
qui n'a jamais cessé de hurler son inno- 
cence ! » 

Puis, mutisme complet. 

Enfin, le 31 décembre, M. Bayol décla- 
rait ceci à la Cour de cassation : 



M. Bayol. 

M. Bayol. — J'ai vu le capitaine Lebrun- 
Renaud au Moulin-Rouge le jour où a paru 
dans le Figaro l'article signé « Clisson », et 
voyant que M. le capitaine Lebrun-Renaud 
était inquiété pour ses communications à la 
presse et devait en répondre devant ses chefs, 
je me suis offert à lui pour essayer de mettre 
fin aux articles qui le concernaient. 

M. Lebrun-Renaud m'a affirmé qu'il n'avait 
fait aucune communication aux journaux et 
qu'il n'avait pu en faire aucune parce que le 
condamné Dreyfus ne lui avait fait aucun 
aveu. « Dreyfus, m'a-t-il dit, n'a prononcé 
que les mots suivants, après la parade; j'étais 
seul auprès de lui, et comme je le regardais 
fixement parce qu'il tremblait, il m'a dit ces 
paroles : « J'ai froid, mon capitaine. » 

Depuis, je ne me suis jamais occupé de 
cette question et je n'ai pas revu le capitaine 
Lebrun-Renaud depuis plus de deux ans. 

Le président. — Le capitaine Lebrun- 
Renaud, en vous disant qu'il n'avait pas reçu 
d'aveux de Dreyfus, ne vous paraissait-il pas 
être sous l'empire d'un ordre qu'il avait reçu 
de ses chefs et qui lui enjoignait de se taire 
3iir cet incident? 



Est-il besoin d'ajouter quelque chose aux 
éloquentes dépositions que nous venons 
de reproduire ? 

Mentionnons toutefois qu'un zélé briga- 
dier de la garde, nommé Depert, a déclaré 
à la Cour que, lors du transfert de Dreyfus 
à la Conciergerie, le condamné lui aurait 
dit : 

— Pour être coupable, je suis coupable, 
mais je ne suis pas le seul ! 

Mais le nommé Depert était, au jour dit, 
accompagné de trois hommes et d'un direc- 
teur de prison qui n'ont jamais entendu 
— et pour cause — cet invraisemblable 
propos, démenti d'ailleurs par M. Durlin, 
fonctionnaire de l'ordre pénitentiaire, et 
Dupressoir, gendarme qui n'a cessé de 
dire que Dreyfus a toujours protesté de 
son innocence (1). 



(1) Voici d'ailleurs, à ce sujet, un document, 
parvenu officiellement à la Cour cassation : 

INTERROGATOIRE DE DREYFUS A L'iLE DU DIABLE 

1° Sur les paroles qui lui sont imputées : « Je 
suis innocent. Le ministre sait bien que je suis 
innocent; il me l'a fait dire par du Paty de Clam ; 
il sait bien que, si j'ai livré des pièces, elles 
étaient sans importance et que c'est pour en ob- 
tenir de plus sérieuses en échange. Dans trois 
ans mon innocence sera reconnue. » 

» 2° Dreyfus aurait dit au directeurdu Dépôt, 
d'après un des gardiens: «Pour être coupable, je 
» suis coupable, mais je ne suis pas le seul. Avant 
» deux ou trois ans, on connaîtra les autres. » 

» Le Directeur du Dépôt nie, d'ailleurs, avoir 
échangé ces paroles avec Dreyfus. » 

(Dépêche télégraphique.) 

« Cayenne, le 8 janvier 1899. 

» Aux deux questions, le déporté a répondu 
littéralement comme il suit : 

« En premier lieu, je n'ai pas prononcé ces pa- 
» rôles telles qu'elles sont relatées. J'ai dit ceci, 
» ou à peu près, dans un monologue haché : 

» Je suis innocent. Je vais crier mon innocence 
» devant le peuple. Le ministre sait que je suis 
» innocent. 11 m'a envoyé du Paty de Clam pour 
» me demander si je n'avais pas livré quelques 



DEVANT LA COUR DE CASSATION 






si 

"p 



-•- j- 




M. LEBRUN-RENAUD ÉCRIVANT, LE JOUH DL LA DÉGRADATION DE DREYFUS 

« RIEN A SIGNALER. » 



94 



L'AFFAIRE DREYFUS DEVANT LA COUR DE CASSATION 



Enfin, pour clore la série des déposi- 
tions qui ont été recueillies par la Cour au 
sujet des prétendus aveux qu'aurait faits 
Dreyfus, un témoin qui n'est point sus- 
pect de tendresse pour le condamné, le co- 
lonel Cordier, a fait judicieusement re- 
marquer que, dans la forme où on les rap- 



pièces sans importance pour en obtenir d'autres 

» en échange. J'ai répondu : NON; que je voulais 
»toute la lumière; qu'avant deux ou trois ans 
» mon innocence serait reconnue. » 

» Deuxièmement : « Je n'ai pas tenu ces propos 
» qui sont ABSURDES. J'ai crié mon innocence par- 
ti tout. J'ignore si le directeur du Dépôt se trouve 

parmi les personnes qui m'ont entouré dans la 
» journée. » 

(Dépêche télégraphique.) 

« Cayenne, le 19 janvier 1899. 

» Déporté en réponse k communication 
Chambre criminelle demande à faire connaître 
Cour de cassation que je n'ai rien à ajouter à in- 
terrogatoire du 5 janvier. Je m'étais demandé si 
Cour désirait explications complémentaires, car 
c'est l'âme confiante etrassurée que je me remets 
à la haute autorité Cour d'accomplir noble mis- 
sion suprême justice. » 

» Signé : Mouttet. » 



porte, ces prétendus aveux constitueraient 
une simple ânerie. 



M. le colonel Cordier. 



Le colonel Cordier. — Au sujet des propos 
attribués au condamné Dreyfus : « Si j'ai livré 
des documents » ou autres propos analogues, 
je tiens à dire ceci : Il est absurde de dire que 
l'on veut livrer des documents d'une nation 
ou d'un service à une autre nation ou à un 
autre service, pour en obtenir déplus impor- 
tants, vu qu'un service de renseignements 
quelconque paye en argent ou de toute autre 
façon les renseignements qu'on lui apporte, 
et ne les paye pas en documents. 

Si un agent demandait, comme payement 
de documents, d'autres documents, saqualité 
d'agent double ressortirait immédiatement 
avec la dernière évidence. 

Les défenseurs d'Esterhazy qui ont fait 
campagne dans l'affaire Dreyfus n'avaient 
jamais pensé à cela ! 



Les Machinations contre Picquart 
et le Sauvetage du Traître 



Un chapitre d'Évangile. — Le colonel Picquart. — Ses états de service. — L'Etat-Major veut sauver 
Esterhazy qu'a découvert Picquart. — Ce qu'est Picquart : déposition du général de Gallifet. — 
L'odyssée de Picquart, sa déposition : L'agent Guénée ; sa mission ; les faux; où Henry se dévoile; la 
mission se complique et les faux aussi : retour à Paris; le général de Peliieux; le <•< >n-.i 1 de guerre l s- 
terhazy; l'arrestation ; le conseil d'enquête; le coup de la photographie : le faux Henry. — Les expli- 
cations de du Paty. — Le général Roget, le général Gonse, leurs griefs contre Picquart el les 
gréments » (pie leur procure du Paty. — Boisdeffre ne se souvient toujours de rien. — Lautfa et 
mensonges. — Grihelin et ses déguisements. — Les promenades de l'archiviste. — Le capitaine Cuignet 
« débarque » du Paty de la galère de l'Etat-Major. — M. Bertulus conte des histoires édifiantes. — Où 
l'on voit Henry-le-Faussaire pleurer dans le cabinet du juge d'instruction. — Désespoir tardif mais mal- 
heurs irréparables. 



Et tout ceci se pourrait écrire comme 
un chapitre d'Évangile 

Picquart découvrit la vérité... Picquart 

s'aperçut qu'un malheur épouvantable 

était tombé sur la France... Picquart 

comprit que ce qui avait pu être une erreur 

autrefois était aujourd'hui un crime. 

Et comme Picquart était juste, el 
comme Picquart était bon, il assembla ses 
frères d'armes. 

— Voyez, leur dit-il, le hasard a voulu 
que je découvrisse la Vérité. Il y a au 
bagne un innocent, il y a un traître en 
liberté. Pour l'honneur du drapeau, pour 
l'amour de la France, pour notre dignité 
aussi, il nous faut travailler <!«■ toutes QOfl 
forces à rendre l'innocent aux siens, a li- 
vrer le traître à la justice... 



Et les frères d'armes de Picquart ne 
répondirent point. Quelques-uns t'encou- 
ragèrent hypocritement et Picquart con- 
tinua seul sa besogne de grandeur et de 
vérité. 

Et c'est alors qu liguè- 

rent contre lui. Leur âme I t tor- 

tueuse s'ingénia à lui tendre des | 
à diriger sa marche loyale vers des préci- 
pices affreux, .1 user de leur respective 
jxiiss.t ne- pour le frapper et pour l'a- 
battre. 

Et Picquart connut !<■•> amertumes du 
Devoir. 

< )n sema sur >.i route des tnensong 
el îles calomnies... < m le mil en accu 
tion, on lit tout pour le perdre dans 1 
time du monde. 

Ft lui marchait toujours, soutenu da 



96 



i; AFFAIRE DREYFl'S 




Un héros : Le Colonel Picquart. 



son œuvre par sa conscience et par la 
vérité. 

Il marchait... confiant en cette vérité qui 
confond tout mensonge et qui éclaire toute 
nuit. Il marchait soutenu aussi par quel- 
ques justes qui s'étaient ralliés à sa voix. 

Et du fond de La prison où les méchants 



le jetèrent, il aperçut chaque jour — pour 
sa récompense et pour sa gloire — un 
rayon éblouissant et nouveau d'éclatante 

lumière. 

Et tandis que déjà les méchants trem- 
blaient, le peuple se mit à gronder 



DEVANT LA COI R DE CASSATION 




Boisdlkkrk — Dr l'.vn — Henry, m mi rrissa 1 1 1 [e dossiei 



Le colonel Ptcqnart. 

11 n'est point de Bgure plus belle, plus 
noble que celle (!<■ Picquart, 

Il est de la vraie lignée des soldats 
français dont le courage civique égale le 
courage militaire. 

11 fut l'âme et le premier ouvrier de la 



revision du procès Dreyfus, el cette ba- 
taille qu'il soutint pour la justice <-t poui 
le droit sera plus tard inscrit ire, 

aux côtés de ••-•Mrs qu'il soutint lors de 
Bée campagnes lointaines pour la gloire 
du drapeau >■[ L'accroissement du terri- 
toire. 

l'n de ceux que son coui ut con- 

13 



os 



L'AFFAIRE DREYFUS 



vaincre, M. Francis de Pressensé, dit de 
lui dans son livre : Un héros : 

Un jour viendra où la France tiendra à 
faire réparation à ce grand honnête homme, 
à ce soldat qui a déployé un courage ci- 
vique plus rare et plus noble que ce courage 
militaire dont en Algérie et au Tonkin il 
avait donné tant de preuves. J'ai voulu dire 
ce qui est, ce qu'a fait ce martyr du droit. 
J'ai été heureux, au milieu des laideurs et 
des violences de notre époque, de dresser en 
pied la figure de ce héros... Picquart est le 
type admirable du vrai Français, deux fois 
Français puisqu'il est né sur cette terre d'Al- 
sace ; du vrai soldat, deux fois soldat, puis- 
qu'en vrai chevalier du Droit il a tout exposé, 
tout sacrifié pour la justice ; du vrai héros, 
deux fois héros, puisqu'avec le courage après 
tout facile des champs de bataille, il a déployé 
avec une sublime simplicité le courage de la 
lutte pour le droit... 



Les états de service de Picquart. 

Georges Picquart est né le 6 sep- 
tembre 1854, à Strasbourg. Il descend 
dune vieille famille lorraine de magistrats, 
de fonctionnaires et surtout de soldats. 

A peine sorti de l'École de l'État-Major, 
il obtint, comme lieutenant, de prendre 
part avec le 4 e zouaves à la campagne de 
l'Aurès dans la province de Constantine. 
En 1883, Picquart, capitaine, entra au 
ministère de la guerre. En 1885 il se fai- 
sait envoyer au Tonkin comme capitaine 
à l'état-major du général de Courcy. Il 
obtint une citation à l'ordre du jour de 
l'armée pour fait de guerre et il obtint du 
coup, à trente-trois ans, la croix de la 
Légion d'honneur et le grade de chef de 
bataillon. En 1890, il fut nommé profesr 
seur à l'Ecole supérieure de guerre, et le 
1" juillet 1895, chef du bureau des rensei- 
gnements au ministère de la guerre. 

Le 6 avril 1896, il était promu lieute- 
nant-colonel — le plus jeune de France. 



De 1895 à 1899 il obtint une citation à 
l'ordre du jour de l'humanité pour avoir 
sauvé l'honneur de l'armée. 

L'enquête de la Cour de cassation nous 
a révélé que si quelques-uns parmi les 
chefs de Picquart ont oublié leur devoir 
jusqu'à le diffamer, d'autres en revanche 
lui ont conservé loyalement leur affection. 

Le général de Gallifet est l'un de ceux- 
là : 



Le g-ênéral de Gallifet. 

.')' novembre 1898. 

Le président. — Pourriez-vous fournir à 
la Cour quelques renseignements sur le lieu- 
tenant-colonel en réforme Picquart, qui au- 
rait été sous vos ordres ? 

Le général de Gallifet. — En 1890, j'étais 
membre du conseil supérieur de la guerre et 
commandant éventuel d'une armée. En cette 
qualité, je disposais d'un état-major assez 
nombreux. Un emploi, celui de chef du bu- 
reau des renseignements, étant devenu va- 
cant, le commandant Picquart me fut signalé 
par le général de Miribel, le général de Bois- 
deffre, le général de Saint-Germain et le gé- 
néral Renouard, comme l'officier supérieur 
le plus apte à remplir cet emploi. 

J'ai eu sous mes ordres le colonel Picquart 
pendant cinq ans. Il méritait mon estime la 
plus profonde. 

Les autres chefs qui l'employaient, le gé- 
néral Brault, chef d'état-major général de 
l'armée ;le général Darras, le général Bailloud. 
le général Millet avaient pour lui autant d'es- 
time que d'affection et me le signalaient en 
toutes circonstances comme un officier des- 
tiné à arriver aux plus hautes situations de 
l'armée. 

Cette année même, le colonel Picquart. 
ayant été appelé à paraître devant un conseil 
d'enquête, me demanda de l'assister. Je dépo- 
sai en sa faveur dans les mêmes termes que 
ceux que je viens d'employer devant la 
Cour. 

Je ne savais pas ce dont il était accusé. 

Trois jours après ma déposition, le général 









DEVANT LA COLK DE CASSATION 






Zurlinden, gouverneur de Paris, qui avait fait 
partie de mon état-major d'armée, dont il 
était appelé à commander l'artillerie, H qui 
savait l'intérêt que je portais à mon ancien 
subordonné, m'envoya le général Bailloud, 
qu'il avait chargé de me dire que ma déposi- 
tion avait produit le meilleur effet; que lui, 
le général Zurlinden, demanderait au minis- 
tère d'user d'une grande indulgence en faveur 
du colonel Picquart et de ne lui infliger qu'une 
punition disciplinaire, en tenant compte de 
la prison préventive qu'il avait subie au 
Mont-Valérien. 

J'eus donc lieu d'être «'tonné quand, un 
mois après, j'appris que le ministre de la 
guerre avait appliqué au colonel Picquarl Le 
maximum des peines qu'il pouvait encourir. 

Le lendemain du jour où fut connu le dé- 
cret qui frappait le colonel Picquart, sa fa- 
mille et plusieurs amis me demandèrent d'in- 
tercéder en sa faveur. Je m'y refusai formel- 
lement, en déclarant qu'avant sa condamna- 
tion j'avais eu le droit et le devoir de le dé- 
fendre, mais que, du moment où il était con- 
damné par ses Chefs, je n'avais pins qu'un de- 
voir : celui de me taire ; mais je n'ai jamais 
songé à. lui retirer mon affection ni mon in- 
térêt. 

Je dois déclarer qu'au moment oùle colonel 
Picquart a été l'objet des poursuites qui l'ont 
amené devant le conseil d'enquête, j'ai été de 
tous les côtés sollicité par des officiers géné- 
raux, mes camarades, de ne pas intervenir en 
sa faveur; à ce moment, tout le inonde était, 
à tort ou à raisoa I . convaincu de l'inno- 
cence du commandant Esterhazy el des torts 
de Picquarl . 

L'animosi té contre Picquarl était grande à 
ce moment, autant qu'était grand L'intérêt 
qu'on portait à Esterhazy. 

Nous sommes beaucoup, dan- l'armée, qui 
croyons que les crime- qui amènent Picquarl 
devant le conseil de guerre ne -mit autre- que 
ceux qui ont motivé son voyage dans l'Est, 
son envoi en Tunisie el sa comparution de- 
vant le conseil d'enquête 2 . 

Je tiens à répéter devanl la Cour ce que j'ai 
dit devanl le conseil d'enquête. 

Lu voici les termes : 



i i esl .1 tort. 

j v- lecteurs verront plus loin les tifs Je 

i e voyage dans l'I.-i donl il est parlé. 



« Je i. si le colonel Picquarl a commis 

une faute; mais, s'il l'a commise, je suis cer- 
tain qu'il n'y a été amen.' que par son amour 
de la vérité, el certainement pas poussé par 

un sentiment vil. 

l'n sentiment vil! Picquart n'a jamais 

connu cela. 

Il sui'tit, pour s'en convaincre, de lire Le 
court extrait de sa déposition devant la 
Cour de cassation. 



Le colonel Picquart. 



28 novembi i / y» s - 



J'arrive maintenant à la conversation que 
j'eus avec Le général Gonse, dans son bureau, 
le L5 septembre, conversation qui esl repro- 
duite dans le mémoire que j'ai adress M . Le 
garde des sceaux, el à laquelle M. le général 
Gonse oppose un démenti formel. 

Je maintien- de la façon la plu> absolue les 
termes de celte conversation. 

Le général m'a bien dit en parlant de l'af- 
faire Esterhazy : 

« Si vous ne dites rien, personne ne Le 

-au l'a. » 

Je lui ai Lien répondu : 

.. Mon général, i e que vous dites esl abo- 
minable : je ne sais pas ce que je ferai, mais 
je n'emporterai pas ce secret dans la tomb 

Je l'ai répété au général Nismes, Lorsqu'au 
mois de juin IS'.»7. après avoir reçu une Lettre 
de menaces d'Henry, je suis allé trouver ce 
général pour lui demander conseil el lui expo 
ser le danger de ma situation. 

C'esl à ce moment que. lui apprenant som- 
mairement L'affaire, je Lui ai dit que j'avais 
tenu au généra] Gonse ce propos : Je n em 
porterai pas ce secret dan- La tombe 

N'était-ce pas Là La plus lière réponse 
qu'on put faire au propos du général 
G o n si 

Picquarl n'emporta point son secret dans 

la tombe. 

Il le porta devanl la ju-ti- • d. - li-unni •- 



100 



l/AFFAIRE DREY1TS 



car la revision du procès Dreyfus est son 
œuvre, etc'est cette œuvre que nous allons 

raconter. 



Déposition du lieutenant-colonel 
Picquart. — Que faire? 

Jusqu'à mon départ de Paris, je sentis que, 
tout en ne me disant pas de m'arrêter dans 
ma surveillance sur Esterhazy, on désirait 
que je le fisse sans ordres. 

.te ne voudrais pas émettre des allégations 
à la légère; mais il me semble cependant que 
l'on m'a poussé quelquefois à commettre des 
imprudences, et j'ai souvent dû m'arrêter au 
bord de l'abîme. 

Bien que j'eusse nettement formulé mes 
conclusions par écrit au sujet de l'affaire Es- 
terhazy, dans mon mémoire du 1 er sep- 
tembre 1896, le général Gonse m'invita, le 16, 
à formuler de nouvelles propositions. 

Je dis alors qu'il fallait faire venir Ester- 
hazy et lui demander des explications au sujet 
du bordereau et du petit bleu. Cette proposi- 
tion fut repoussée. 

Je proposai alors de le mettre aux arrêts 
au Cherche-Midi, tous les faits relevés à son 
sujet concernant sa vie privée et ses actes in- 
délicats étantplus que suffisants pour motiver 
une mesure de ce genre. 

Pendant son incarcération, on aurait con- 
duit l'enquête avec une nouvelle vigueur; 
cette proposition fut également repoussée. 

Je me souviens que le général de Bois- 
deffre traita ces propositions avec mépris et 
ino dil qu'un vrai chef du service des rensei- 
gnements avait d'autres moyens. 

.Ii- dis alors au général Gonse que l'on pou- 
vait faire à Esterhazy ce qu'une puissamv 
étrangère avait fait, l'année précédente, à l'un 
de nos agents, c'est-à-dire lui envoyer un té- 
légramme où l'on aurait reproduit le langage 
convenu du petit bleu. 

J'ajoutai que je ne ferais jamais faire une 
chose de ce genre sans ordre formel. Le gé- 
néral Gonse me fit immédiatement écrire ce 
que je venais de lui dire, et il le montra au 
général de Boisdeffre. 

On ne me donna aucun ordre, mais on 
m'envoya avec ce papier au ministère. 

Le ministre 3e rallia verbalement à la pro- 



position; mais quand je lui parlai de me 
donner un ordre et de m'autoriser à arrêter 
Esterhazy si saconnivence avec une puissance 
étrangère était établie, il ne voulut pas, et 
l'affaire en resta là. 

Le général Gonse a repris ce papier. 



L'agent Guénée. 

Incidemment le colonel Picquart parle 
de l'agent Guénée, que nous avons déjà pu 
apprécier dans le deuxième chapitre de cet 
ouvrage. L'agent Guénée avait été prié 
par le colonel Henry de faire lui-même 
une enquête sur Picquart qui se trouvait 
être son chef au bureau des renseigne- 
ments. 

A l'instruction Tavernier figurent, en effet, 
deux rapports et une déposition' de l'agent 
Guénée. 

Le premier rapport est daté du 30 oc- 
tobre 1896, veille de la date du faux. Guénée 
y rend compte faussement d'une conversa- 
tion qu'il aurait eue avec moi en septembre 
au sujet de l'affaire Dreyfus. 

Il dit, en substance : « Le colonel m'a dit 
qu'il doutait de la culpabilité de Dreyfus, et 
que, quand il avait des doutes, il allait con- 
sulter un vieil ami à lui. » 

Le second rapport est du 21 novembre 1896. 

Il amplifie le premier ; le vieil ami est de- 
venu « un vieil ami qui demeure près d'ici », 
et Guénée annonce qu'après une enquête il a 
acquis la certitude que c'est Leblois. 

Enfin, dans la déposition, qui est toute ré- 
cente, il dit que je lui ai parlé du « vieil ami 
avocat », ce qui complète encore les deux 
premiers rapports. 

Ainsi, pendant que j'étais encore chef du 
service des renseignements, un agent subal- 
terne de mon service, bras droit de Henry, 
faisait des rapports contre moi, rapports dont 
on ne m'avait jamais parlé jusqu'à l'instruc- 
tion Tavernier. 

J'établis un lien entre ces rapports de Gué- 
née, la déposition mensongère de Henry, qui 
prétend m'avoir vu assis avec Leblois, ayant 
près de nous la pièce : « Ce canaille de D... » ; 
j'y rattache la question qui m'a été posée télé- 



DEVANT I.A COUR DE CASSATION 



101 



graphiquement en Tunisie lorsqu'on m'a de- 
mandé si je ne m'étais pas laissé voler par 
une femme la photographie d'un document 
libérateur, qui a joué un rôle dans le com- 
mencement de l'affaire Esterhazy. 

Toutceci se tient; une machination esl le 
complément et le développement de l'autre. 



La Mission. 



Après avoir expliqué à la Cour combien 
il devenait gênant pour l'Etat-Major par 
sa persistance à chercher le véritable 
traître, le colonel parle de ■< sa mission ». 




M* Leblois, in ami de la justice 



S<»us un prétexte menteur, en effet, on 
lit promener à toutes les frontières le 
colonel l'icquart. 

Dans la lettre que le général Gonse m'é- 
crivit vers la lin de novembre, et a laquelle 
je fais allusion plus haut, il \ a lieu <!'• re- 
marquer que ce général semble indiquer que 
ma mission prendra fin dans quelques se 



maincs. alors que j'ai appris plus lard, h 
Tunis, que, dès cette époque, on étail décidé 
a m'envoyer au î tirailleurs, ô x <hi-- 

Je fus envoyé ensuite au l '• ■ puis au 
i i corps, ma mission devenanl de plus en 
l»lns invraisemblable. 

. l'attire l'attention sur les lettres par Isa 
quelles le général Gonse m'envoie à Marseille, 
sous le faux prétexte d'j retrouver le mi 



102 



L'AFFAIRE DREYFUS 



nistre, et, en réalité, pour me faire embar- 
quer, du jour au lendemain, pour l'Algérie. 
Arrivé en Algérie, et chargé d'une nouvelle 
mission, je reçois une nouvelle lettre du géné- 
ral Gonse, me disant que cette mission n'est 
rien, que c'est en Tunisie que je trouverai un 
travail important. 

C'est ainsi que j'arrive en Tunisie vers le 
milieu de janvier 1897 et que j'y suis affecté 
au i e tirailleurs, le général Gonse m'affir- 
mant que c'était provisoirement et pour que 
l'uniforme de mon régiment me permît de 
circuler partout sans être reconnu. 

J'étais fixé depuis longtemps sur le sérieux 
de ma mission, et j'ai eu beaucoup à souffrir 
en faisant semblant d'y croire devant les 
généraux, notamment du 14 e et du 15 e corps, 
de la province de Constantine et de la Tunisie. 
Il m'était impossible de réclamer, puis- 
qu'on ne me faisait aucun reproche et que 
l'on me donnait une tâche qui, sur le papier 
et en n'examinant pas les choses à fond, pa- 
raissait plausible. 
Cependant je m'inquiétai. 
Au mois de janvier 1897, ne sachant où 
tout cela me conduisait, j'écrivis au général 
Millet pour lui dire que des raisons que je ne 
pouvais lui exposer me donnaient lieu de 
croire à des machinations contre moi, et je 
lui demandai de me rassurer. 

11 m'écrivit une lettre très rassurante, me 
disant en substance que j'avais probable- 
ment cessé de plaire. 

En janvier 1897, j'écrivis également au 
général Gonse pour lui dire que, sentant bien 
que j'avais dû déplaire et qu'on ne devait 
plus me considérer comme propre à un ser- 
vice d'État-Major, je demandais à rentrer dé- 
finitivement dans la troupe et à ne plus être 
chargé de mission. 

Le général me répondit que ma mission 
était toute de confiance et que je pourrais me 
eonsacrer définitivement au service de troupe 
quand elle serait terminée. 



I>«'s Faux. 



Fendant que le général Gonse m'écrivait 
toutes ces lettres, voici se qui se passait à 
Finis. Je lui appris depuis, à l'enquête de 
Pellieux et à l'instruction Tavernier. 



Mon courrier, que j'avais prescrit à Gribe- 
lin de m'envoyer dans mes déplacements (et 
je comprends dans ce courrier celui qui était 
adressé à mon domicile et qu'on renvoyait au 
ministère), ce courrier, dis-je, était déca- 
cheté et lu avant de m'être réexpédié. 

Le général de Pellieux me l'a affirmé et 
m'en a donné la preuve en me montrant : 

1° La copie d'une lettre que m'avait adressée 
à mon domicile, 3, rue Yvon-Villarceau, le 
nommé Germain Ducasse, que j'avais donné 
comme secrétaire à mademoiselle de Com- 
minges, qui est âgée et ne peut que très dif- 
ficilement lire elle-même. 

Dans cette lettre, un passage avait même 
attiré particulièrement l'attention et a servi 
de base, plus tard, à l'exécution de divers 
faux. 

Avant de passer à la deuxième lettre, je 
dois signaler une coïncidence : la lettre de 
Ducasse est datée, si je ne me trompe, du 
20 novembre 1896. 

Or, le deuxième rapport Guénée, celui où 
il indique Leblois comme le vieil ami auquel 
j'aurais fait des confidences, ce rapport est 
du 21 novembre. 

Le général de Pellieux m'a montré une 
deuxième lettre qui, celle-là, avait été non 
seulement ouverte et lue, mais encore inter- 
ceptée, car je l'ai vue pour la première fois 
entre les mains du général de Pellieux, et 
jamais personne ne m'en avait parlé, jamais 
personne n'y avait fait allusion. 

Cette lettre, datée du 15 décembre 1896, 
est signée Speranza ; c'est, à mon avis, un 
faux : elle présente ceci de remarquable, 
d'abord qu'elle a été ouverte au service des 
renseignements par les procédés du cabinet 
noir, c'est-à-dire sans entamer l'enveloppe, 
de manière que celle-ci aurait pu être re- 
collée sans que le destinataire s'aperçût de 
rien. 

Cette lettre, autant que je m'en souviens, 
est adressée au lieutenant-colonel Picquart, 
231, boulevard Saint-Germain. 
L'écriture m'est inconnue. 
En examinant de près la pièce, il m'a sem- 
blé remarquer, mais c'est à vérifier, que 
l'adresse aurait été écrite d'abord au crayon 
et ensuite seulement à l'encre. 

L'orthographe de mon nom est rigoureu- 
sement exacte. 

La lettre dit à peu près ce qui suit : 



DEVANT LA COUR DE CASSATION 



103 



« Votre brusque départ nous a mis dans 
le désarroi. L'époque des fêtes est particu- 
lièrement favorable à la reprise de l'œuvre. 
Revenez vite. Dites un mot. Le demi-dieu 
agira. » 

Comme, au moment où le général de Pel- 
lieux m'a montré cette lettre, j'avais reçu un 
télégramme signé : Speranza, où il était 
question d'un demi-dieu, et qu'en raison de 
certaines particularités, que j'expliquerai plu- 
lard, j'avais toutes les raisons de croire que 
ce télégramme émanait d'Esterhazy ou de 
quelqu'un de ses amis, je n'hésitai pas un 
instant à établir une corrélation entre la 
lettre et le télégramme Sperenza, et je le dis 
très nettement au général de Pellieux. 

Une chose m'a frappé, c'est qu'après l'in- 
cident provoqué par cette lettre à L'enquête 
de Pellieux, on ne m'en parla plus, et que 
c'est moi qui la signalai de nouveau à propos 
de l'instruction qui fut ouverte, sur ma de- 
mande, en janvier l<S!)8, contre les faus- 
saires, auteurs des télégrammes signés 
Blanche et Speranza. 

J'ai essayé par tous les moyens d'avoir des 
explications au sujet des raisons qui ont dé- 
terminé mes chefs à ouvrir ma correspon- 
dance et à conserver la lettre Speranza 
comme une sorte de pièce secrète, sans 
jamais m'en parler, sans jamais y faire la 
moindre allusion jusqu'à l'enquête de Pel- 
lieux. 

Au conseil d'enquête du 1 er février 1 «S'.KS. 
j'ai demandé à M. le général Gonse de vou- 
loir bien s'expliquer à ce sujet. 

11 a dit au conseil, et je rapporte sa réponse 
presque textuellement, « que la première 
lettre étail arrivée ouverte, que la deuxième 
était une de ces lettres comme en envoient 
les espions et que cela n'avait aucune im- 
portunée ». 

Comme j'essayais d'insister, le président 
du conseil d'enquête a clos l'incident. 

A L'instruction de M. FabreJ'aiditàHenry, 
après notre confrontation el au moment où 
il sortait : « Pourquoi a-t-on ouvert ma cor- 
respondance .' » 

Il m'a répondu, mais celte réponse pas 

plus que ma demande n'est consignée : 
adressez-vous au général Gonse. C'esl lui 

qui était chef de service, c'esl a lui que vous 

ave/ remis votre sen ici 

Loi-- de ma confrontation avec le général 



Gonse, je lui ai demandé à lui aussi de- 
explications semblables. 

Il a refusé de répondre. 

11 s'en esl suivi une altercation assez vive; 
.M. le juge Fabre a refusé de poser aucune 
question, et moi j'ai refusé de signer le 
procès-verbal. 

A. l'instruction Bertulus, j'ai insisté sur la 
nécessité d'éclaircir les circonstances qui ont 
accompagné l'arrivée et la retenue de la 
fausse lettre Speranza au bureau de- rensei- 
gnements, ce faux me paraissant en corréla 
lion évidente avec le faux télégramme Sp> - 
ranza qui avait motivé ma plainte. 



Ou Ilcnrv se dévoile. 

Je ne >ai> plus à quelle époque précise 
mai- ce doit être en mars OU avril . j'en- des 
preuves de la duplicité de Henry à mon 
d. 

11 m'avait écrit une lettre fort convenable 
encore, en février -i je ne me trompe, dans 
laquelle il parlait même des améliorations 
ipie je trouverais à mon retour. 

Or. les propos qu'il avail tenus à diverses 
personnes, qui étaient venue- au service des 
renseignements pour me demander, n'avaient 
pas été du tout dans le même -en-. 

J'en ai la preuve par une Lettre que m'é- 
crivit une personne qui non- servait par 
dévouement el qui me racontait sa visite au 
bureau. Cette lettre, ainsi que plusieurs 
autres, ('■manant de personnes que j'em- 
ployais autrefois au service, m'étaient ré< 
pédiées en Tunisie par le- soins du bureau 
de- renseignements. 

.le perdis un jour patience el renvoyai nue 
«le ce- Lettres à Henry, en j épinglant la note 

suivante : 

nue l'on di-e une bonne fois au* agents 

que je n'occupe plus nie- fonction-, ou que 
j'ai été relevé de mes fonctions. Je a ai pa 
en rougir. Ce dont je rougis, c esl de- men 
songes ci de- mystères auxquels ma situation 

vraie donne lieu depui- -i\ mois. 

I ette noie e-i au dossier >\<- M. I'' juge 

Fabre. 

Henrj me répondit une Mire .pu. datée 
du :tl mai is'.c. plusieurs jours après La 
ception de ma lettre, a'avail été mis 



104 



I. AFFAIRE DREYFUS 



poste que le 3 ou le i juin, après réflexion, 
par conséquent. 

Connaissant l'habitude du ministère, et 
mis en éveil par la date tardive de la mise à 
la poste, je supposai immédiatement que 
cette lettre avait été montrée à mes anciens 



chefs, et je ne me trompais pas. L'instruc- 
tion Fabre a établi qu'elle a été montrée au 
général Gonse, que celui-ci a donné son 
assentiment a l'envoi de cette missive et que 
le général de Boisdeffre en a été avisé. 

Jamais, d'ailleurs, un subordonné n'aurait 




— J'en ai assez d'être traité de moule, tous les matins, par Rochefort. 



osé écrire une lettre semblable à son supé- 
rieur en grade — qui était, dans le cas 
actuel, son ancien chef — sans être soutenu 
en haut lieu. 

Voici le sens de celte lettre, autant que je 
l'ai présente à la mémoire : « Il ressort, 
après l'enquête : 1° que vous avez fait ouvrir 
la correspondance d'une personne qu'il n'y 



avait pas lieu d'incriminer, et cela à l'éton- 
nement de tout le monde et pour des motifs 
étrangers au service. » 

Ceci visait évidemment la surveillance 
exercée sur la correspondance d'Esterhazy. 

Henry affirmait ainsi d'une façon très 
nette le néant de mes présomptions contre 
Esterhazy. 



DEVANT LA COUR DE CASSATION 



io: 



UNE PAP.E n HISTOIRE 




L HONNEUR DE L ARMÉE EXIGEAIT-IL CELA? 



Il donnait même à entendre que j'avais 
ourdi contre Esterhazy une sorte de machi- 
nation (motif étranger au service . 

Dans le paragraphe -. Henrj affirmai! 
faussement que j'avais essayé de suborner 
<l«'u\ officiers du service des renseignements 
pour affirmer que l'écriture d'une pii 
classée au service évidemment \e petit bleu 
étail il mu' personne déterminée, et pour 



affirmer que cette pièce avait été saisie à la 
poste. 

Dans le •'{' paragraphe, Henry m'accusait 
nettement d'avoir divulgué le dossier secret 
Dreyfus, el cela, disait-il, pour des motifs 
étrangers au sen ice. 

Quand je reçus cette lettre vers !<• 
le h juin . uni' clarté -'■ lit dans mon esprit. 
.Ir vis nettement qu'une machination devait 

n 



106 



L'AFFAIRE DREYFUS 



avoir été préparée contre moi, qu'on la met- 
trait en œuvre le jour où cela paraîtrait né- 
cessaire. 



La mission se complique et les 
faux se multiplient. 



Jusque vers le 20 octobre 1897, il n'y eut 
plus aucun incident. 

Mais, le 23, arriva à Tunis l'ordre de me 
faire continuer ma mission sans interrup- 
tion ; on avait sans doute appris, au minis- 
tère, que je m'apprêtais à prendre mon congé 
annuel ; le général Gonse s'était même in- 
formé à ce sujet auprès d'un de mes amis, en 
prétextant qu'il avait des papiers à me 
rendre, ce qui était absolument inexact. 

Huit jours après, le général Leclerc reçut 
l'ordre d'étendre ma mission jusqu'à la fron- 
tière tripolitaine. 

Le général Leclerc trouva Tordre étrange, 
me convoqua à Tunis, me demanda des expli- 
cations; et là, pour la première fois, je lui 
dis exactement de quoi il s'agissait. Le géné- 
ral me dit qu'il allait demander de nouvelles 
instructions, que je ne devais pas me presser 
de partir et qu'en tout cas je ne devrais pas 
dépasser Gabès. 

Je rapproche la date de mon envoi à la 
frontière tripolitaine de celle de la lettre 
qu'écrivit Esterhazy au ministre de la guerre 
pour lui signaler mes agissements ; la lettre 
d Esterhazy est du 23 octobre. 

J'allais retourner à Sousse, lorsque le gé- 
néral Leclerc reçut, au commencement de 
novembre, un télégramme chiffré ainsi conçu 
(je me souviens exactement des premiers 
mol- : 

« Le gouvernement a reçu des lettres l'in- 
formant que le lieutenant-colonel Picquart 
s'est laissé voler par une femme la photogra- 
phie d'un document secret de la plus haute 
importance et compromettant pour un atta- 
ché militaire étranger. Prière d'interroger cet 
officier supérieur. » 

J'écrivis une déclaration par laquelle je 
démontrai qu'il était impossible que j'aie pu 
me laisser voler un document par une femme, 
attendu que je n'avais jamais sorti du minis- 
■ aucune pièce de mon service, et que je 
n'avais jamais été en relation, que je ne con- 



naissais même pas de vue aucune des 
femmes employées par le service. 

Je rentrai alors à Sousse, et je dois remar- 
quer que, dans une période qu'il faut comp- 
ter du 7 au 20 novembre à peu près, je n'ai 
plus reçu, en fait de correspondances, sauf 
peut-être une ou deux lettres insignifiantes, 
je n'ai plus reçu, dis-je, que des imprimés, 
une lettre d'Esterhazy et une lettre qui était 
un faux. 

J'en ai conclu que ma correspondance de- 
vait avoir été saisie pendant cette période, et 
j'en ai même la preuve, car, deux lettres, que 
mon beau-frère m'a écrites à cette époque, 
ne me sont jamais parvenues. 

Le 10 novembre, j'ai reçu, à peu près en 
même temps : 

1° Une lettre d'Esterhazy datée du 7, dans 
laquelle il m'accuse à peu près des mêmes 
faits qui ont été reproduits plus tard dans 
l'article de la Libre Parole du 15 novembre 
signé ; « Dixi » ; 

2° Le télégramme signé Blanche qui dit 
qu'on a des preuves que Georges (c'est-à-dire 
moi) a fabriqué le petit bleu. 

Le lendemain, 11, je reçus le télégramme 
signé Speranza qui disait: « Arrêtez le demi- 
dieu, tout est découvert, affaire très grave. » 

La lettre d'Esterhazy et le télégramme 
Speranza présentaient cetle particularité 
commune que, sur l'adresse des deux docu- 
ments, mon nom était écrit sans C ; que dans 
l'un il y avait comme désignation de lieu 
« Tunis », dans l'autre « Tunisie » ; tandis 
que dans le télégramme Blanche l'adresse 
était parfaitement correcte, ainsi que la dési- 
gnation de ma garnison (Sousse). C'est 
l'adresse défectueuse qui est cause que je ne 
l'ai reçu que le 11, bien qu'il y ait été expédié 
le 10, comme l'autre. 

J'établis immédiatement une corrélation 
entre la lettre d'Esterhazy et le télégramme 
Speranza, et j'établis aussi, dans mon esprit, 
un lien entre ces deux pièces et le télé- 
gramme Blanche, puisque je savais parfaite- 
ment que je n'avais en aucune façon fabri- 
qué le petit bleu qui m'avait fait découvrir 
Esterhazy. 

Ce qui m'aida beaucoup à comprendre ra- 
pidement qu'une machination était en train, 
c'est que la lettre de Henry, du 31 mai, avait 
déjà cherché à jeter un discrédit sur mon in- 
vestigation contre Esterhazy, et notamment 



DEVANT 6 LA COURlDE I ^SSATION 



107 



sur le petit bleu, qui était extrêmement gê- 
nant pour les défenseurs d'Esterhazy. 

Bien que je fusse seul à Sousse à la tête du 
régiment, le colonel étant absent, je télégra- 
phiai immédiatement pour avoir l'autorisa- 
tion d'aller à Tunis. 

Je l'obtins, et je demandai en arrivant, au 
général Leclerc, la permission d'écrire au 
ministre pour lui signaler les manœuvres 
dont j'étais l'objet et lui demandai d'ouvrir 
une enquête h ce sujet. Le général Leclerc 
m'y autorisa, el j'envoyai au ministre ma 
plainte, ainsi que la copie de la lettre Ester- 
hazy et la copie de deux télégrammes. 

Une chose remarquable, c'est qu'à une date 
à laquelle il n'était pas encore possible que 
ma plainte fût arrivé».' à Paris, la Libre Parole, 
dans une série d'articles signés « Dixi ». re- 
produisait les accusations de la lettre d'Es- 
terhazy et faisait allusion au télégramme. 

Devant M. Bertulus, Esterhazy a reconnu 
qu'il avait inspiré les articles Dixi et il af- 
firme qu'il avait été renseigné par la dame 
voilée. 

Je continuai à ne recevoir aucune lettre de 
ma famille, et je fus très étonné que le cour- 
rier de fiance — qui me fut remis, par suite 
des retards de la poste, le l6ou 19 novembre 
seulement — ne contint qu'une lettre, un 
feux, portant une adresse identique à celle 
du télégramme Speranza, el semblable aussi 
à celle de la lettre Esterhazy. Cette lettre était 
ainsi conçue : 

\ craindre. Toute l'œuvre découverte. 
Retirez-vous doucement. Ecrivez-moi 

Cette lettre était écrite à la plume, mais en 
caractères d'imprimerie. 

L'adresse seule étail en caractères cursifs. 

.le remarquai que le timbre de la poste 
('■tait celui de la place de la Bourse, le même 
que celui de la lettre Esterhazy. 

La date de la lettre esl du l() novembre. 

Le -I novembre, .i'- reçus l'autorisation de 
me rendreaParis pour témoigner devant le 
général de Pellieux; j'avais sollicité moi- 
même cette autorisation par télégramme le 
même .jour, mai-- je crois que les dépêches se 
-oui croisées. Le télégramme ministériel indi- 
quait que j'étais appelé a déposer mu- la de- 
mande du gouverneur militaire de Paris et que 
je devais donner ma parole de ne communi- 
quer avec qui 'i :e soit pour quoi que ce 

soit, avant d'avoir vu le général de Pellieux. 



Je quittai Tunisie 23 novembre et j'arrivai 

a Pari- le -H\ au matin. 



Retour à Paris. — Le «r<'n«>ral 
do Pellieux. 



Je suis arrivé à Pari- le 26 novembre I8'.>7. 
venant directement de Tunis, et j'ai fait, le 
même jour, ma déposition devant le général 
de Pellieux. 

J'avais dû donner ma parole de ne voir qui 

que ce -,,il avant de paraître devant le g 

né rai. 
Je l'ai observée strictement. 

La seule personne que j'aie vue en arrivant 
à Pari- a été l'officier envoyé par l'état- 
major pour me recevoir en descendant du 
train. 

On avait choisi mon ami le commandant 
G. Mercier-Millon, qui me lit sentir qu'on 
n'était pas ma] disposé a mon égard et qui 
me rapporta notamment ce propos du - 
néral Delannes. Je ne puis affirmer -'il m'a 
rapporté ce propos immédiatement ou seule- 
ment dans la journée on le lendemain. 

« Tout cela esi bien malheureux pour 
l'état-major. mais nous ne demandons qu'une 
chose, c'est que Piequart revienne parmi 

nous. 

Mercier-Millon me conduisit à l'hôtel Ter- 
minus, ou je me trouvai place -mi- la sur- 
veillance la plu- étroite de la police; je me 

demande même si cette surveillance n'était 
pas ostensiblement apparente. 

Quoi qu'il en -oit, il ne s'est pas passé un 
seul joui- sans que je n'aie eu a interpeller 
le- agents en bourgeois qui étaient à ma 

pi-te. et celle -il r\ ei lia lice n'a changé «le lia 

tnre que le joui- ou j'ai appréhendé ■■! mené 
.•m commissariat de police de Saint-Thora 
d'Aquin un agent, vêtu ''il ouvrier, qui me 
suivait depuis une heure. 

i général de Pellieux, durant - nquéte, 

m'interrogea 9ur mes relations avec H. L 
blois, Bur ma \ H' privée et mes fréquenta- 
tions. 

je ne pu- obtenir de savoir d'où il tenait 
les rapports, absolument raenson qui 

avaient été produit- -m- ces deux derniers 
points, et qui me représentaient comme un 
névrosé, adonné a l'occultisme et faisant 



108 



L'AFFAIRE DREYFUS 



tourner des tables dans des milieux plus ou 
moins interlopes. 

Jamais de la vie je ne me suis occupé de 
questions semblables, et je me demande si 
ces rapports ne proviennent pas de Guénée, 
l'agent habituel de Henry. 

En tout cas et malgré mes dénégations, le 
général fut extrêmement dur à mon égard àce 
sujet et dépassa même les limites permises. 

Je n'avais aucune idée des témoignages 
qu'avaient produits contre moi Henry, Lauth 
et Gribelin. 

Le conseil de guerre Estcrhazy. 

Je passe maintenant aux deux audiences 
du conseil de guerre Esterhazy, les 10 et 
11 janvier 1898. 

Ayant été été enfermé dans la salle des 
témoins aussitôt après l'appel des témoins et 
ne connaissant personne dans la salle, j'en- 
trai pour déposer le 10 janvier au soir, au 
moment où le huis-clos venait d'être pro- 
noncé, sans me douter que le rapport Ra- 
vary était un véritable réquisitoire contre 
moi et sans avoir la moindre idée des accu- 
sation telles que celle de cambriolage, 
qu'Esterhazy avait portées contre moi pen- 
dant son interrogatoire. 

Aussi n'ai-je compris que le lendemain, à 
la lecture des journaux, le sens des nom- 
breuses questions qui m'étaient posées soit 
par la défense, soit par le président, soit par 
le général de Pellieux, qui, assis derrière le 
président, m'a interpellé fréquemment, de- 
mandant généralement l'assentiment delà dé- 
fense et duprésident, mais s'en passantjaussi. 

Le lendemain matin, j'eus à compléter 
ma déposition, mais, là encore, je fus telle- 
ment accablé de questions par la défense, le 
général de Pellieux ou le président, que l'un 
des juges, le commandant Rivais, dit : 

« Je vois que le colonel Picquart est le vé- 
ritable accusé. Je demande qu'il soit auto- 
risé à présenter toutes les explications néces- 
saires pour se défendre. » 

Le général de Luxer y consentit. 

Je donnai quelques explications complé- 
mentaires et j'ajoutai : 

" Je demande instamment à être confronté 
avec tous les témoins dont les allégations 
seraient contradictoires avec les miennes ou 
tendraient à m'incriminer. » 



Le général de Luxer me le promit. 
Malgré cette promesse, je n'ai' été con- 
fronté qu'avec un seul témoin, et je me de- 
mande si l'impression défavorable qui a dû 
en rejaillir sur ce. témoin — le colonel Henry 
— n'a pas été la cause pour laquelle les 
autres confrontations n'ont pas eu lieu. 

J'ai su, depuis, que l'un des juges sup- 
pléants avait insisté pour que la promesse 
qui m'avait été faite fût observée, et qu'il n'y 
a pas réussi. 

Voici comment s'est passée ma confronta- 
tion avec Henry : 

A la fin de sa déposition, on m'a introduit. 
On m'a dit que Henry m'avait vu assis à ma 
table, en compagnie de Leblois, le dossier 
secret entre nous, la pièce « Ce canaille 
de D... » sortie du dossier. 

J'ai nié le fait avec la plus grande énergie, 
et j'ai prié que l'on demandât à Henry à 
quelle époque il plaçait cet incident. 

Henry, qui paraissait assez embarrassé 
par l'énergie de mes dénégations, répondit : 
« C'était peu de temps après ma rentrée de 
permission, par conséquent au commence- 
ment d'octobre 1896. » 

Je priai immédiatement les juges d'inscrire 
cette date, me promettant, dans la confron- 
tation suivante qui devait avoir lieu avec Gri- 
belin, de faire appeler également Leblois et 
d'établir l'alibi de ce dernier ; mais il n'y eut 
pas d'autres confrontations, et je n'ai connu 
que tout dernièrement certains des témoi- 
gnages portés contre moi à cette audience. 

Jusqu'au prononcé du jugement, je ne sus 
rien de ce qui se passait dans la salle. Toute- 
fois, à un moment donné, M e Tézenas ou l'un 
de ses secrétaires sortit dans la salle où se 
tenaient les témoins et annonça qu'on m'ar- 
rêterait après l'audience. 

Le propos me fut immédiatement répété, 
soit par M. Stock, libraire, qui était témoin, 
soit par M. Autant. 

Je rentrai dans la salle, pour le prononcé 
du jugement, et me mis au premier rang, 
mais je ne fus arrêté que le surlendemain. 



L'arrestation. 

Le 13 janvier, au matin, un officier de la 
Place de Paris vint me trouver, à sept heures 



DEVANT LA COUR DE CASSATION 



100 



et demie, et m'annonça qu'il allait me con- 
duire à la Place. J'avais rem la veille au soir 
deux convocations : l'une pour me rendre à 
la Place, le soir même ; l'autre, pour me ren- 
dre à la Place, le lendemain, à huit heures du 
malin. 



J'exprimai donc mon étonnement qu on 
vînt me chercher puisqu'on -avait bien que 
j'étais absent la vcille.au moment de la pre 
mi ère convocation, et qu'il n'était pas encore 
L'heure de me rendre à la seconde. 

A la Place on me lit connaître que j'étais 







:«?&. •$■•■ - * 

■ 
■ 



.' 



• 



\ 



M Labori, l'ardeni défenseur de la Justice et de u Vérité 



mis aux arrêts de forteresse, jusqu'à déci- 
sion, à la suite d'un conseil d'enquête appelé 
S 8e prononcer sur mon compte, el je fus <'in- 
mené au Mont-Valérien. 

Je remarque immédiatement que le con- 
seil d'enquête se réunit le 1 er février : mais 
que, sous prétexte de ne pas exercer d'in- 
Huence sur le jury, je pense, au procès Zola, 
on ne prit une décision à mon égard que le 



26 février el que, contrairement à i<>u- les 
précédents, on me garda ainsi pendant un 
m* >i - entier, aux arrêts de forteresse, après 
que le conseil avail statué. 

Ce n'esl même que plus de vingt-quatre 
heures après la signature du décret ordon 
uanl ma mise en réforme que je fus élargi 

Quelques jours avant la réunion du con- 
seil d'enquête, ,i«' reçus la visite du général 



110 



L'AFFAIRE DREYFUS 



Dumont, qui me dit qu'il était rapporteur du 
conseil : et il me présenta une feuille sur la- 
quelle étaient inscrits les griefs dont j'avais 
à répondre. 

A mon grand étonnement, j'étais traduit 
devant un conseil d'enquête, en qualité d'of- 
ticier de l'élat-major de l'armée, détaché au 
'c tirailleurs. 

J'ai introduit une instance devant le con- 
seil d'Etat parce que cette qualité n'existe 
pas à ma connaissance : j'étais lieutenant- 
colonel au 4 e tirailleurs et tout lien entre 
L'état-major de l'armée etmoi étaitlégalement 
rompu. 

Les griefs étaient énumérés de la façon 
suivante : 

1" Communication à un avocat, M e Leblois, 
de deux dossiers secrets intéressant la dé- 
fense nationale et la sûreté extérieure de 
l'Etat. 

Je remarquai de suite et fis remarquer au 
général Dumont que le mot secret avait été 
ajouté en interligne. 

2° Avoir proposé au capitaine Lauth d'af- 
iirmer que l'écriture du petit bleu était d'une 
personne déterminée. 

3° Avoir été vu, assis à mon bureau avec 
M e Leblois, la pièce : « Ce canaille de D... » 
entre nous deux. 

i° Avoir remis à M c Leblois, avocat, un 
certain nombre de lettres qui m'avaient été 
adressées par le général Gonse, au cours 
d'une mission. 

Je remarque que, dans ce dernier para- 
graphe, on ne visait pas les lettres du géné- 
ral Gonse relativement à l'enquête Ester- 
hazv. 

Ceci me frappa, parce que déjà, à l'en- 
quête, Ravary, le commandant Ravary m'a- 
vait demandé les lettres du général Gonsei et 
qu'au conseil de guerre le général de Luxer 
s'i lait emparé, avec mon consentement d'ail- 
leurs, des lettres du général Gonse relatives 
à l'enquête Esterhazy. 



Le conseil d'enquête. 



Le 1 er février, en entrant dans la salle où 
était réuni le conseil d'enquête, je remarquai 
tout d'abord que le colonel désigné pour faire 
partie de ce conseil était le colonel Bouchez, 



ami intime du général de Boisdeffre, que 
celui-ci tutoie. 

Dès que la séance fut ouverte, je demandai 
au général de Saint-Germain, qui présidait, 
de vouloir bien me donner acte que l'on ne 
m'avait laissé fournir aucune explication 
préalable et que l'on ne m'avait montré au- 
cune pièce du dossier relatif à l'affaire. 

Le général refusa. 

En attendant la lecture du rapport par le 
rapporteur, je vis combien il eût été néces- 
saire que celui ci me demandât quelques 
explications préliminaires. 

En effet, le dossier des pigeons voyageurs, 
dont la communication à Leblois était visée 
par ce rapport, était le dossier secret que je 
n'avais jamais montré à Leblois, "et non le 
dossier administratif que je lui avais seul 
communiqué. 

Le dossier qu'on avait apporté et placé sur 
la table du conseil était le dossier secret, et 
ce qui a augmenté encore la confusion, c'est 
que ce dossier secret était divisé lui-même 
en deux liasses contenant chacune des pièces 
secrètes, si bien que l'on a pu établir plus 
tard une équivoque entre une de ces liasses 
et le dossier administratif. 

De plus, le rapport du général Dumont 
émettait d'autres griefs encore que ceux por- 
tés sur la liste qui m'avait été remise. 

On y disait notamment que j'avais proposé 
à des officiers sous mes ordres de faire ap- 
poser le cachet de la poste sur le petit bleu. 

Devant un conseil d'enquête, les témoins, 
d'après le règlement, sont entendus l'un 
après l'autre ; on s'en tint strictement à cette 
réglementation, et il me fut impossible d'ob- 
tenir que Leblois fût confronté avec ses prin- 
cipaux contradicteurs. 

A propos du dossier Boulot, je remarque 
qu'on essaya d'introduire une confusion 
entre le dossier d'espionnage Boulot, que je 
n'avais jamais montré à personne en dehors 
du service, et le dossier judiciaire Boulot, au 
sujet duquel j'avais mis en rapport Henry et 
Leblois. 

Le premier contient des détails relatifs à 
mon service, qui ne figurent pas dans le se- 
cond. 

Pour le dossier des pigeons voyageurs, je 
mandai que l'on fît faire à Leblois la descrip- 
tion du dossier qu'il avait eu entre les mains. 
Leblois le fit avec beaucoup de précision, cl 



DEVANT LA COUR DE CASSATION 



iil 



cette description ne s'appliquait à aucune 
des liasses du dossier secret, qui était sur la 
table. 

On remit ces liasses aux mains de Leblois 
cl il déclara ne pas les connaître. 

Lorsque (iribelin fut introduit, il déclara 
que c'étaient les deux liasses figurant sur la 
table du conseil qu'il avait remises entre mes 
mains, et qui se trouvaient sur mon bureau 
pendant l'automne 1890, alors qu'il avait vu 
Leblois assis à côté de moi ; je lui fis deman- 
der s'il existait un autre dossier de pigeons 
voyageurs ; il répondit que oui, mais que ce 
dossier n'était jamais sorti de son armoire. 

Je lui tis faire la description de ce dossier, 
et cette description fut identique à celle 
qu'avait faite précédemment Leblois ; c'est à 
ce moment surtout que j'insistai pour obtenir 
une confrontation qui ne me fut pas ac- 
cordée. 

Je passe sur les autres incidents de la 
Séance du conseil. Les allégations de Henry, 
de Lauth et de (iribelin furent, avec beaucoup 
plus de modération, semblables à celle du 
procès Zola. 

Je dois ajouter qu'au procès Zola il y a eu 
des allégations nouvelles, mais, à la distance 
Où nous sommes des faits, il est impossible 
de séparer dans mou esprit, d'une façon 
précise, ce qui a été dit au conseil d'enquête 
de ce qui a élé dit au procès Zola. 

Je n'ai rien de particulier à dire au sujet 
du procès Zola. 

Je fus autorisé à m'y rendre librement, el 
je reçus, au sujet de la tenue, les mêmes ins- 
tructions que les autres officier-. 

Toutefois, peu après ma dernière déposi- 
tion, un officier de l'état-major du gouver- 
neur m'insinua — en ne cachant pas que 
cela eût été agréable en haut lieu — de me 
présenter en bourgeois. Je m'y refusai à 
moins d'un ordre formel. 

Après le procès Zola el ma mise à la ré- 
forme, je ne m'aperçus plus d'aucune machi- 
nation importante avant le moment où, par 
suite de la cassation de l'arrêt de la Cour 
d assises, le procès Zola revint sur l'eau. 

Je dois signaler, pourtant, qu'à l'occasion 
démon duel avec Henrj il y eul une entente 
évidente entre Eslerhazy el Henry, pour que 
le premier se substituai au Becond : une 
maladresse commise par Esterhazj el les 
lettres qu'il m'a écrites en son! la preui 



Le pro< - / ila devait revenir devant la 
Cour d'assises de Versailles au mois de 
mai 1898 le l-i . J'y devais figurer comme 
témoin, libre désormais de toute attache 

militaire. 



Le (loup de la Photographie, 



Dè> la lin d'avril, le bruit commença à 
répandre, dans les journaux qui recevaient 
leurs inspirations d'officiers de l'état-major, 
tels que 1' !■'.< ■■//" de /'<nis et le Gaulois, que le 
principal témoin de l'affaire Zola avait eu 
une entrevue, dans le grand-duché de Bade, 
avec un attaché militaire étranger. 

Le bruit prit peu à peu une certaine consis- 
tance, et lorsque je fus bien et nettement 
désigné par le journal /<• Juin-, que l'on eut 
bien affirmé qu'une photographie de celte 
entrevue existait, je m'adressai à la justice. 

Je voulais que mes accusateurs pussent 
faire leur preuve : c'est pourquoi, au lieu de 
traduire directement te Jour devant la police 
correctionnelle, je lis une plainte en lau\ 
contre l'auteur de la photographie, et je de- 
mandai à M. Bertulus, qui avait été chargé de 
l'instruction, d'entendre les journalistes qui 
avaient signalé le fait. 

Je lui demandai aussi d'entendre l'agent 
Guénée, el cela pour deux raisons : 

D'abord, au temps où j'étais encore chef du 
service des renseignements, Guénée m'avait 
raconté qu'il existait une photographie dans 
laquelle Dreyfus était représenté causant, 
dan- un café, ;i\e<- l'attaché militaire étran- 
ger qui passait pour être son correspondant : 
l'autre raison était celle-ci : 

Au\ mois de mars el d'avril j'avais été 
souffrant, el j'habitais, pendant ce temps, non 
[•lus chez moi, mais chez une vieille amie de 
ma mère. Or, pendant mon absence de mon 

domicile, des persoi - suspectes sont ve 

nue-. ;ni moins deux fois, prendre des ren 
seignementa à mon sujet. 

Je pensai que ce ne pouvait être que I au 
torité militaire qui avail pu provoquer 
demandes de renseignements, el comme 
Guénée était le principal agent qui était 
chargé autrefois de je pens 

qu'il pouvait eu avoir été chai dément 

celle f0iS-CI. 



L'AFFAIRE DREYFUS 




L'inquisiteur Du Paty de Clam. 



L'instruction n'aboutit pas, et j ignore a 
quoi résultat a pu arriver M. Bertulus. 

j'ai alors poursuivi le Jour devant le tribu- 
nal correctionnel 1 • 



, Le rédacteur de cette feuille qu. avait 
affirmé l'existence de la photographie accusa- 
trice M Adolphe Possien, interrogé par le juge 
d'instruction Bertulus, refusa toute explication 
en se retranchant derrière le trop commode 

-. i et professionnel. ■• 



Le faux Henry. 

L e9juillet,M.Cavaignac fil, à la tribune, 
un discours où il basait, en partie, la culpa- 
ZL de Dreyfus sur la pièce « Ce canaille 
de D. . » et sur le faux Henry. 

j'ai cru de mon devoir de ne pas laissej 
une erreur aussi grande se propager dan l 
oavs et j'ai écrit, à la date du 9 juillet, « 
M. le président du conseil, une lettre où ton 
en reconnaissant la parfaite bonne foi d 



DEVANT LA COUR DE CASSATION 



Il t 




-;C.-' - 



LE TRIPATOI ILLAGE DES PIEl ES SEi RI 



M. le ministre «le la guerre, je m'offrais à 
démontrer, devanl toute juridiction compé- 
tente, le caractère frauduleux de la pièce 
connue sous le nom de faux Henrj » el 
l'inanité de la pièce « Ce canaille de l>... - 
comme charge contre Drej fus. 

Le 12 juillet, des poursuites furenl dirigi 
contre moi el Leblois pour I»'-- communica- 
tions que j'aurais faites t ce dernier : el le 
13 juillet, après la constatation de mon iden- 



tité par M. le juge 'I instruction Kabre, je fus 
incarcéré à la prison <!<• la Sanli 

Le colonel Picquarl esl resté |»i es <l i s 
an emprisonné pour avoir connu - 

cri de pressentir les faus . de dôm 

quer le traître, el d'aider la Véril 
faire jour. Si la [ni •-• >!« fui longue, la 
sera éternelle. 

i 



I u 



L'AFFAIRE DREYFUS 



Mais éternel aussi sera l'opprobre de 
ceux qui s'acharnèrenl contre lui au béné- 
fice d'un traître et dont les menées ressor- 
lent de leurs dépositions mûmes. 



Déposition de M. Du Paty de Clam. 

12 janvier IS99. 

Le 2.') octobre 1897, le général Gonse m'en- 
voya chercher au bureau des opérations mi- 
litaires, où je faisais mon service et où 
j'étais chargé d'un travail urgent, secret et 
important. Je fus instruit alors partiellement 
de la campagne qui, me disait-on, était com- 
mencée depuis dix-huit mois et sur le point 
d'éclater au grand jour, tendant à substituer 
Esterhazy à Dreyfus. 

Je ne connaissais Esterhazy que pour 
l'avoir vu deux fois, sans lui parler, au cours 
d'une expédition en Afrique, il y a dix-huit 
ans. Je n'en avais pas entendu parler depuis, 
cl je n'avais jamais eu avec lui aucune rela- 
tion, ni directe, ni indirecte. 

Je ne crois pas devoir exposer ici à quelles 
considérations d'ordre supérieur j'ai obéi, 
en allant au secours d'un homme qui m'a 
été alors représenté comme digne d'intérêt, 
qui m'a été représenté comme ayant été 
l'objet d'une enquête longue et minutieuse, 
à la suite de laquelle il avait été reconnu in- 
nocent du crime qu'on allait lui imputer et 
qui, d'ailleurs, a été reconnu tel à l'unani- 
mité par un conseil de guerre. 

Mes relations avec Esterhazy ont été con- 
nues de certains membres du gouvernement; 
elles ont été provoquées, connues, utilisées 
par mes chefs, notamment par le général 
Gonse. Mes relations directes ont cessé le 
joui- où j'ai reçu l'ordre de ne pas voir Ester- 
hazy. 

M 9 relations indirectes ont eu lieu par 

des intermédiaires, dont, les uns m'ont été 

imposés par mes chef- et dont les autres se 

il imposés a moi ou m'ont été imposés par 

:ireons tances. 

relations ont donné lieu à des légendes 
contre lesquelles je n'ai cessé de protester 
auprès de qui de droit, notamment en ce qui 
concerne des télégrammes que je n'ai ni 



écrits ni expédiés, et en ce qui concerne une 
pièce qui aurait été remise à Esterhazy. 
qu'il n'a jamais eue entre les mains et qu'il 
n'a jamais rapportée au ministère. 

11 y a eu une réunion dans laquelle on a 
agité la question des moyens de prévenir 
Esterhazy, et parmi ces moyens celui d'une 
lettre anonyme dont la rédaction a été modi- 
fiée deux fois. Une de ces lettres était la 
copie presque textuelle dune lettre anonyme 
écrite à l'adresse du ministère. L'autre était 
beaucoup plus brève et a été rédigée par le 
colonel Henry. 

Les lettres doivent exister encore ; elles 
n'ont pas été envoyées. La dernière fois que 
j'ai vu les dossiers dans lesquels elles de- 
vaient se trouver, ces dossiers étaient àl'état- 
major. 

Le président. — Esterhazy n'a-t-il pas été 
prévenu par un autre moyen, c'est-à-dire 
par une lettre qui lui a été envoyée, vers le 
20 octobre 1897, sous la signature « Espé- 
rance » ? N'est-ce pas vous qui l'auriez ainsi 
prévenu ? 

M. le général Roget nous a dit qu'il s'était 
procuré la certitude que la lettre du 20 sep- 
tembre 1897, signée « Espérance », et dans 
laquelle on prévenait Esterhazy de la cam- 
pagne qui allait être entreprise contre lui, 
était de vous. Il nous a dit que vous seriez 
allé le 16 octobre au service des renseigne- 
ments, que vous auriez demandé, sous un 
prétexte quelconque, l'adresse d'Esterhazy, 
qu'on vous aurait renvoyé à l'agent chargé 
de la surveillance d'Esterhazy, et que celui-ci 
vous aurait donné l'adresse d'Esterhazy à 
Dommartin-la-Planchette ? 

Le lieutenant-colonel du Paty. — Je pro- 
teste de la façon la plus formelle contre l'ac- 
cusation formulée contre moi par le général 
Roget, qui a été mal renseigné. Je n'ai pas 
écrit cette lettre. Je ne connaissais pas 
l'agent du service des renseignements chargé 
de la surveillance d'Esterhazy. A une date 
que je ne puis préciser, mais qui devra rem- 
placer dans toutes mes dépositions anté- 
rieures celle du 23 octobre, on m'a parlé du 
commandant Esterhazy pour la première 
fois depuis dix-huit ans. J'ignore si, devant 
moi, on a parlé de l'adresse d'Esterhazy à la 
campagne ; je ne m'en souviens aucunement ; 
j'ai su néanmoins cette adresse, mais jamais, 
dans aucun cas, je n'ai adressé aucune pièce 



DEVANT LA COUR DE CASSATION 






de communication au commandant Ester- 
hazy hors de Paris. 

Le président. — Nous représentons au 
témoin la lettre signée « Espérance ». 

Le lieutenant-colonel m Paty. — Je crois 
reconnaître cette lettre pour celle qui m'a été 
montrée par Esterhazy lors de notre pre- 
mière entrevue au parc de Montsouris I . 

Demande posée par in i onseiller. — Vous 
venez de nous dire que vous n'aviez pas en- 
tendu parler d'Ksterhazy pendant dix-huit 
ans. Comment expliquez-vous qu'on se soit 
adressé à vous, qui n'apparteniez pas au 
service des renseignements, pour engage] 
des négociations avec lui et le prévenir de 
ce qui se préparait contre lui? 

Le lieutenant-colonel du Paty. — Mes 
chefs ont eu des raisons que j'ignore, el je 
répèle que je ne crois pas devoir exposer ici 
les considérations d'ordre supérieur aux- 
quelles j'ai obéi en allant au secours d'un 
homme qui m'a été représenté alors par le 
colonel Henry, en présence du général Gonse, 
comme digne d'intérêt et que je ne connais- 
sais nullement. 

La première entrevue que j*ai eue avec 
Esterhazy a été organisée au service des 
renseignements par le colonel Henry. 

Je suis allé au rendez-vous fixé par un 
officier de service, chargé de me désigner le 
commandant Esterhazy, que je ne connais- 
sais pas. 

J'ai pris des précautions pour n'être pas 
reconnu, c'est-à-dire que j'ai mis des con- 
serves et une barbe noire, dans le but, si 
Esterhazy était l'objet d'une surveillance 
occulte, de ne pas mettre en cause l'état- 
major. 

Le colonel Henrj était dans le voisinage. 
L'officier qui m'accompagnait était Gribelin. 
Le commandant Esterhazj m'a paru sin- 
cère dans son indignation contre les per- 
sonnes qui allaient le dénoncer : il était déjà 
prévenu par une lettre et je crois par une 
autre voie. 
L'entrevue dura à peu près une heure. 
J'eus plusieurs autres entrevues avec Ester- 
bazy, jusqu'au jour où je reçus défense du 
général de Boisdeffre de le voir, vers le 16 no- 
vembre 1897. 
Le» relations par intermédiaires ont «m 

(1) Voir plu- l<>in. 



lieu, comme je l'ai dit, an moyen d< 

laines pers tes, parmi lesquelles ma ; 

Pays. Ces relations - born< des 

transmissions de mess - 

Au cours de mes entrevues rhazj . 

il m'a parlé de certains personnages qui le 
renseignaient tant sur les agissements de 
adversaires que sur certains faits «pu se p 
saient au ministère. Je n'ai jamais vu i 
personnage-, j'ignore leur qualité- et leur 
sexe. 

Jamais le commandant Esterhaz) ne m'a 
parlé de o Dame voile- 

Esterhazy n'a jamais eu de document - 
crel entre les mains : le- enquête- Pellieux el 
liavary ont montré qu'il ignorait le contenu 
du document dit a libérateur . Esterhazj 
-i pa- venu au ministère le matin oùce 
document a été' apporté au cabinet «lu mi- 
nistre. J'ignore qui y a apporté ce docu- 
ment. 

Outre les officiers nommés ci-dessus, «pu 
ont été en rapport avec Esterhazy, il j eut à 
mon iii-u je l'ai mi depuis «h'- agents civils 
du service des renseignements qu'il a connus. 
11 m'en a nommé un. 

Quant aux télégrammes Sperana 
« Blanche », je répèle «pie j« i ne les ai m 
écrits, ni envoyés, ni l'ait écrire. 

Ces télégrammes ont servi de base a une 
accusation qui a été réduite à néant par la 
chambre des mises en accusation. 

Dans ce que j'ai «lit précédemment «!«• la 

Dame voilée », il doit s'entendre qu'Esti • 
ha/.y m'a parlé d'une inconnue, -.ni- ne- la 
présenter jamais -ou- le nom de l ame 
voilée ». C'est par «vite inconnue, notamment, 
qu'Esterhazy a eu <!«• nombreux rens - 
ment- -m les agissements d adver 

saires. 

Le président. — Que savez-vous en ce qui 

concerne la remise, par cette inconni u par 

imite autre personne, «lu document «Id li- 
bérateui 

Le i.u.i rEN riNT-( olonel ni Paty. — Je d ai 
rien autre chose a dire que ce «pu- j'ai dil 
dessus, a savoir : Personne n'a jan 
mi- «le document à Esterhazj ; Esterhazy i 

rapporte aueiin document au minisl 

gnore le nom <!<• la personne qui a apport' 
document au «-al. met «lu ministre 

la. président. — Quelles ont été les i 
mières conversations que vous avez échanj 



t le. 



L'AFFAIRE DREYFUS 



avec Esterhazy, lors do vos entrevues? Ester- 
liazy ne vous a-t-il pas paru exaspéré ? N'avez- 
vous pas cherché à le calmer? Ne vous a-t il 
pas dit que, si ou ne lui rendait pas justice, il 
s'adresserait à l'empereur d'Allemagne? Ne 
lui avez-vous pas conseillé d'écrire plutôt au 
président de la République, et n'avez-vous 
pas fourni la carcasse — ou même le texte 
— des lettres qu'Esterhazy a envoyées ? 

Le lieutenant-colonel Dr Paty. — Le 
premier entretien que j'ai eu avec Esterhazy 
a. en effet, eu pour objet de calmer son exas- 
pération, il m'a parlé, en effet, comme moyen 
extrême, d'écrire à l'empereur d'Allemagne en 
lui demandant de faire certifier sur l'hon- 
neur, par son aide de camp, que jamais lui, 
Ksterhazy, n'avait eu de relations illicites 
avec les agents allemands. Je l'ai, en effet, 
engagé à ne pas porter sa querelle sur le ter- 
rain diplomatique et à s'adresser au président 
de la République pour lui demander aide et 
protection. Par ces moyens, j'ai gagné le mo- 
ment où Lsterhazy a enfin été mis en rapport 
avec M. le gouverneur de Paris. 

Le président. — Avez-vous eu connais- 
sance des lettres adressées au présidentde la 
République? Il y en eut trois. Avez-vous par- 
ticipé à toutes les trois? 

■ Le lieutenant-colonel du Paty. — Je n'ai 
participé qu'à une, à mon souvenir. Je crois 
plutôt que c'était la première. 

Le président. — Vous souvenez-vous du 
contenu de cette lettre et notamment des 
l>lirases suivantes, qui ont pu être regardées 
comme bien étranges sous la plume d'un of- 
ficier français : 

Si j'avais la douleur de ne pas être écouté 
du chef suprême de mon pays, mes précau- 
tions sont prises pour que mon appel vienne 
à mon chef de blason, au suzerain de la fa- 
mille Esterhazy, à l'empereur d'Allemagne. 
Lui est un soldat, il saura mettre l'honneur 
d'un soldat — même ennemi — au-dessus 
des mesquines et louches intrigues de la 
politique II osera parler haut et ferme, 
lui, pour défendre l'honneur de dix généra- 
tions de soldats. A vous, monsieur le prési- 
dent de la République, de juger si vous de- 
vez me forcer à porter la question sur ce 
terrain Un Esterhazy ne craint rien, ni per- 
sonne, sinon Dieu. Rien ni personne ne 
m'empêchera d'agir comme je le dis, si on 
me sacrifie. 



LE LIEUTENANT-COLONEL DU PATY. — J'ai eu 

connajssance de cette lettre, aii ministère de 
la guerre. Le canevas que j'ai soumis à Ester- 
hazy ne contenait pas toutes ces paroles. 

Le président — Dans sa seconde lettre, 
du 31 octobre, Esterhazy parle très claire- 
ment de la remise qui lui a été faite, par une 
femme généreuse, de la photographie d'une 
pièe qu'elle aurait réussi à soutirer au co- 
lonel Picquart. 

Cette pièce, dit la lettre, a été volée dans 
une légation étrangère par le colonel Pic- 
quart, et est des plus compromettantes pour 
certaines personnalités diplomatiques. Si 
je n'obtiens ni appui ni justice, et si mon 
nom vient à être prononcé, cette photogra- 
phie, qui est en lieu sûr, à l'étranger, sera 
immédiatement publiée. 

Enfin, dans sa troisième lettre au président 
de la République, du o novembre 1897, il re- 
vient sur le même sujet en disant : 

La femme qui m'a mis au courant de 
l'horrible machination ourdie contre moi 
m'a remis, entre autres, une pièce qui est 
une protection pour moi, parce qu'elle 
prouve la canaillerie de Dreyfus, et qui est 
un danger pour mon pays parce que sa pu- 
blication avec le fac-similé de l'écriture 
forcera la France à s'humilier ou à faire la 
guerre. 

De ces textes il résulte clairement que dès 
le 31 octobre J897, Esterhazy avait en main 
le document dit libérateur, qu'il le connais- 
sait, qu'il en comprenait la portée et qu'il 
avait éventuellement l'intention de s'en ser- 
vir. Il est donc bien difficile d'admettre, 
comme vous le disiez tout à l'heure, que ce 
document ne lui aurait pas été remis et qu'il 
ne l'aurait pas connu. 

Le lieutenant-colonel du Paty. — Je ré- 
pète que le commandant Esterhazy n'a ja- 
mais eu le moindre document entre les mains, 
qu'il ne l'a pas rapporté au ministère de la 
guerre, que la personne qui a déposé ce do- 
cument au cabinet du ministre n'est pas le 
commandant Esterhazy, et que je ne connais 
pas son nom. 

Le président. — Qu'est-ce qui vous per- 
met de faire cette triple affirmation ? 

Le lieutenant-colonel du Paty. — Ester- 
hazy me l'a dit. 

Il n'a pas rapporié la pièce ; il me l'a diî. 
J'ignore le nom de la personne qui a apporté' 



DEVANT LA COUR DE CASSATION 



117 



M 




Une répétition à l'État-Major ou l'arl d'influencer le Jurj . 



In pièce au cabine) du ministre, ;'i onze 
heures du soir : mais ça n'est pas Ester- 
hazy. 

Demande posée pap i s conseiller.— Corn- 
raenl expliquez ous, alors, que le ministère 
<l<- la guerre ail envoyé ;'i Esterhazj un reçu 
d'une pièce qu'il n'aurait pas apportée ' 

Le lieutenant-colonel di Paty. — Je n'ex 
plique pas. J'ai entendu dire au ministère 
qu'il fallail envoyer un reçu. 



Le président. — Je reviens .1 la question 
des lettres au président de la République. 
\<mi- savez qu'Ester azj prétend que 
lettres lui ont été dictées : l'une, <lii il, au 
pont < aulaincourl ; un»' autre, au i">ui des 
Invalides : la troisième, je ne sais plus où. Il 
les a écrites au crayon, <Iii il, bous la <1 1 
de quelqu'un, h les .1 recopiées chei lui. 
Pourriez-vous nous dire <|m est te < j m -1- 
qu'un ' 



Ils 



L'AFFAIRE DREYFUS 



Le lieutenant-colonel du Paty. — Les 
dires d'Esterhazy sont de ceux sur lesquels 
je ne veux pas me prononcer i . 

Le président. — Etes-vous personnelle- 
ment demeuré étranger à ces dictées? 

Le lieut.-colonbl du Paty. — J'ai dit que 
j'avais donné le canevas d'une de ces lettres. 

Demande posée par un conseiller. — Nous 
vous présentons les enveloppes dans les- 
quelles était contenu le document dit « libé- 
rateur ». Connaissez-vous le cachet qui a été 
apposé, à la cire, sur ces enveloppes? 

Le LiEUT.-coLOiXEL du Paty. — Je ne connais 
pas ces armes. 

Demande posée par un conseiller. — La 
lettre d'envoi de ce document, en date du 
14 novembre 1897, au ministère de la guerre, 
lettre qui vient d'être placée sous les yeux de 
la Cour et qui est signée Esterhazy, implique 
bien que ce dernier a eu ce document entre 
les mains et l'a renvoyé à la Guerre. 

Le lieut. -colonel du Paty. — Je répète 
qu'Esterhazy n'a pas eu ce document en sa 
possession. Il ne l'a donc pas rapporté au mi- 
nistère, et la personne qui a remis ce docu- 
ment au cabinet du ministre — ou à l'officier 
de service — n'est pas Esterhazy. 

Le président. — Vous avez, dès le début, 
aidé Esterhazy dans les moyens par lesquels 
il a cherché à expliquer sa situation. Vous 
savez, sansdoute.quedanslaZï^re/Wo/edes 
15, 16 et 17 novembre 1897 ont paru des ar- 
ticles signés « Dixi ». Il semble résulter de ce 
qui s'est passé devant le conseil d'enquête 
qu'Esterhazy n'est pas Fauteur de ces articles, 
bien qu'il les ait pris sous sa responsabilité 
et que ces articles, au moins en partie, vien- 
draient de vous. 

Le lieut. -colunel du Paty. — Je ne parle- 
rai ici que du seul article que je connaisse et 
dont je me souvienne, et qui est le premier. 

Lorsque l'affaire Esterhazy a é té sur le poi n t 
d'éclater, on a établi une sorte de résumé des 
préliminaires de cette affaire au service des 
renseignements. 

Stle colonel Henry, je crois, qui a l'ait 
ce résumé. 



1. "n remarquera que quinze lignes plus haut 
M. du Paty de Clam prétend qu'il fait une affir- 
mation triple, parce qu'Esterhazy le lui a dit. 

La confiance dans les dires dlsteriiazy varie 
donc suivant l'importance de ce qu'il raconte. 



De ce résumé il a été extrait une plaquette 
qui a été communiquée à Esterhazy, dans le 
but d'être distribuée à sa famille, à ses amis 
et à certaines autres personnalités. Cette pla- 
quette devait être primitivement tirée sur la 
machine à écrire du service des renseigne- 
ments. Le colonel Henry a pensé que ce se- 
rait imprudent. On a préféré confier à Ester- 
hazy le soin de la faire imprimer. Il n'a pas 
réussi à la faire imprimer. 

A. la suite de l'article du Figaro signé 
«Vidi», Esterhazy a porté cette plaquette, 
transformée en article, à la Libre Parole, où 
elle a paru à titre de riposte à l'article « Vidi ». 
Les corrections que j'ai apportées concer- 
naient les allégations du commandant Forzi- 
netti, si je ne me trompe: 

Le président. — A la Libre Parole, on ne 
s'est pas mépris sur l'origine de l'article 
« Dixi ». Voici, en effet, ce qu'a dit un de ses 
rédacteurs, devant le conseil d'enquête. M. de 
Boisandré déclare qu' « à la rédaction de la 
Libre Parole, on n'a jamais cru que l'article 
« Dixi » fût du commandant Esterhazy; les 
communications faites à ce journal par ce 
même officier étaient transmises par ordre ». 
Un document vu par le témoin en fait foi. 
« Cet officier n'était qu'un intermédiaire entre 
le journal et l'état-major. » D'après cela, l'ar- 
ticle « Dixi » apparaît comme une véritable 
communication officielle. 

Le lieut. -colonel du Paty. — C'est une 
erreur absolue, la communication n'est pas 
officielle. 

Le président. — Lorsque Esterhazy a dû 
comparaître devant le général de Pellieux, 
désigné comme officier de police judiciaire, 
n'avez-vous pas — par une note présentant 
deux écritures — prévenu Esterhazy des ques- 
tions qui seraient posées, et ne lui avez- vous 
pas indiqué les réponses qu'il devait faire? 

Le lieut. -colonel du Paty. — Il est exact 
que j'ai envoyé un message au commandant 
Esterhazy, pour lui donner quelques conseils 
personnels. J'ai employé deux écritures, mais 
je n'ai pas assez souvenir des termes de cette 
note pour me prononcer sans l'avoir sous les 
yeux. 

Demande posée par un conseiller. — Avez- 
vous agi, dans cette circonstance, sur l'ordre 
de vos chefs ou bien spontanément? 

Le lieut. -colonel du Paty. — Spontané- 
ment. 



DEVANT LA COUR DE CASSATION 



ll'.i 



Le président. — Postérieurementàl'époque 
où l'on vous a fait défense de voir Esterhazy, 
n'avez-vous pas eu des relations avec 
avocat, M c Tézenas, et ce, de l'avis, et peut- 
rtre même de Tordre de vos chef- ' 
Le lieut. -colonel de Paty. — Oui. 
Le président. — Dans quel luit cl sur quel 
ordre allez-vous chez lui ? 

Le lieit. -colonel du Paty. — Pour garder 
le contact avec Esterhazy. Le général Gonse 
m'a prié, plusieurs fois, de voir M e Tézénas. 
Le président. — Le général (ionse ne vous 
a-l-il pas remis, à ce moment, un article 
destiné à être publié et qui devait être, je le 
-rois, transmis à M* Tézenas? 

Le lieit. -colonel nu Paty. — J'ai, en effet, 
été chargé une fois — postérieurement au 
procès Esterhazy — de porter un article 
qu'une indisposition m'a empêché de porter 
chez M c Tézenas. Il n'a pas été publié. Il est 
resté en ma possession. 

Le président. — Cet article n'existerait-il 
pas encore aujourd'hui? Ne serait-il pas à 
Bruxelles? El comment y serait-il arrivé? 

Le lieit. -colonel du Paty. — Cet article 
existe encore, et je n'ai pas à dire où j'ai cru 
devoir le mettre. 

Le président. — Quel était le but des dé- 
marches que vous avez faites auprès d'Ester- 
hazy, avec l'assentiment de vos chefs? 

Le lieit. -colonel du Paty. — .le n'ai pas à 
exposera quelles considérations, d'ordre su- 
périeur, j'ai obéi en allant an secours d Es- 
terhazy que le colonel Henry, devant le gé- 
néral Gonse, m'a représenté comme étant 
digne d'intérêt. 

Le président. — Qu'avez-vous dit à Ester- 
hazy . dans ces entretiens? 

Le lieut.-colonel di Paty. — .le lui ai dit, 
en substance : - Ne faites aucun acte irrépa- 
rable. N'entrez dan-- aucun cas -m - le terrain 
diplomatique. On sait, après une enquête 
longue el minutieuse, au ministère île la 
guerre, que vous n'avez pas commis l'acte de 
trahison reproché à Dreyfus, el on m'a dit 
que des faits oui continué la culpabilité «le 
celui-ci. >. 

Les faces multiples el changeantes d'Ester- 
bazj ne nront pas permis de lixersa véritable 
face : de là, deux grandes diflicullés pour 
mon rôle. Lu loui cas, j';ii agi ave.- la plus 
entière bonne foi. et, sur de- points, j'ai ci'' 1 
• rompe, 



Demande posée cm; i % . conseiller. — i. 
nous avez pari.', à plusieurs reprises, de rai 
-ni- d'ordre supérieur -ni- lesquelles \ 
vous êtes refusé de vous expliquer. Il \ a donc, 
dans cette affaire, un mystère -m- lequ l 
ne voulez pas ou vous ne pouvez p 
gner la Cour ? 

Lu. lieut.-colonel m Paty. — Pas à ma 
connaissance. 

Il n'est pas besoin d'insister outre me- 
sure pour l'aire comprendre quel .--l l'em- 
barras dans lequel le président de la Cour 
a mis le colonel du Paty de Clam en lui 
posant quelques questions délicat 

Mais ce qu'il faut absolument faire n 
marquer, c'est le mécontentement <\<-> 
chefs, des collègue- et même des amis du 
colonel du Paty au sujet de cette déposi- 
tion qui les compromet. Aussi faut-il voir 

de quelle façon brutale ils se -"lit rinpi 

sées de le jeter par-dessus bord. 

On s'en rendra facilement compte en 
Lisant I'-- dépositions suivant) 

Déposition du général Kogot. 

23 novembre 1 899. 

Je -;ii- qu'on a offert me tomme 

''.no. iiDO franc- à Esterhazj | r se déclarer 

l'auteur du bordereau. 

-i Esterhazj . du moins, qui l'a dit l . 

Le président. — Savez-vous si Esterhazj 
eu des rapports avec l'état-major ? 

Le généb m. Roget. Il esl .i ma connai 
sance qu'il a été employé au servji 
renseignements avec M. w eil en 1878 el 18 

;i nue époque où le service était a pein • 

ganisé el ne fonctionnait pas dans les locaux 
où il est actuellement . 

J'estime (c est une simple opinion de ma 
part) qu il n'y a pas fait autre chose que de 
disposer peut-être des fonds secrets pour 
son usage personnel. 



I -i 'Ik ï i ' ■ — I |..i- 

a • 1 1 1 moins le nciii'' ■ i • 1 1 •■ f i 1 1 1 ■ ti ■■ t m ■ ii t iiiiii- 



[20 



/AFFAIRE DREYFl'S 




Le colonel Picquart est resté près d'un 



>res a un un emprisonné pour avoir aidé la Vérité 
à se faire jour. 



il 



DEVANT LA GOURDE CASSATION 



121 




^^^^t^<^^ ; -^--^ 



l'ICQl'AKT a LA BARRE 



16 



122 



L'AFFAIRE DREYFUS 



Le président. — Savez-vous si le colonel 
Henry et Esterhazy se connaissaient et avaient 
des rapports ensemble ? 

Le général Roget. — Je ne peux pas l'af- 
firmer d'une façon absolue. 

Le président. — Quelle a été la nature des 
rapports entre Esterhazy et du Paty. 

Le général Roget. — Il y a eu, de la part 
du colonel du Paty, au cours du procès 
Esterhazy, et antérieurement à ce procès, des 
agissements répréhensibles qui ont été igno- 
rés de ses chefs. 

Je n'étais pas le chef de du Paty, je n'avais 
jamais affaire à lui ; je n'étais, d'ailleurs, au- 
cunement mêlé aux affaires, et je n'ai appris 
ses agissements qu'au cours de l'enquête que 
j'ai faite moi-même. 

Je sais que du Paty a eu des relations avec 
Esterhazy au cours du procès, à l'insu de ses 
chefs — et contrairement aux ordres qu'il en 
avait reçus. 

Je suis à peu près certain que la première 
entrevue entre du Paty et Esterhazy doit 
être du 31 octobre. 

Le commandant Esterhazy a dit qu'il avait 
eu des entrevues avec une soi-disant dame 
voilée (quatre entrevues, je crois, dont deux 
dans la deuxième quinzaine d'octobre et deux 
en novembre). 

C'est dans une des entrevues de fin octobre 
que la dame voilée lui aurait remis la pièce 
appelée le document libérateur; cette pièce 
aurait été envoyée à Londres d'abord. 

Bref, Esterhazy en aurait été détenteur 
pendant une quinzaine de jours et l'aurait 
rapportée au ministère. 

Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il a trompé 
son propre avocat à ce sujet et lui a montré 
une pièce qui n'était pas la photographie. 

M e Tézenas, mis en présence de la vraie 
photographie, a reconnu le fait devant moi, 
dans le cabinet du ministre de la guerre. 

La manière dont le document est rentré au 
ministère est la suivante : le 14 novembre, 
vers onze heures à onze heures et demie dû 
soir, un individu dont le signalement se rap- 
porte à celui d'Esterhazy est venu à l'hôtel du 
ministre, 14, rue Saint-Dominique, disant 
avoir une lettre très importante à remettre 
au ministre lui-même. 

Cette lettre a été remise par le garçon de 
bureau de service à l'officier d'ordonnance 
du ministre, de service ce jour-là. 



L'officier de service, voyant la mention 
(secret et personnel ou confidentiel) n'ouvrit 
pas la lettre ; mais, peu de temps après, le 
chef du cabinet, général de Torcy, rentrant 
au ministère et passant, comme il avait l'ha- 
bitude de le faire, par le cabinet de service 
avant de monter chez lui, reçut de l'officier 
de service, le capitaine Nourrisson, la lettre 
qu'on venait d'apporter. 

Il ouvrit la première enveloppe qui était en 
papier bulle, fermée à la cire noire par un 
cachet armorié qui doit être le cachet d'Es- 
terhazy. 

Dans cette enveloppe se trouvait une lettre 
à l'adresse du ministre, et une seconde enve- 
loppe fermée de la même manière que la pre- 
mière et contenant la pièce dite, depuis, 
document libérateur. 

Le général de Torcy, voyant qu'il s'agis- 
sait de l'affaire Esterhazy dont il ne s'était 
jamais occupé, replaça le tout dans une en- 
veloppe qu'il ferma et qu'il rendit à l'officier 
de service. 

La lettre fut remise lendemain au ministre, 
le général Billot. 

Telle est la manière exacte dont la pièce est 
rentrée au ministère. 

Il me paraît à peu près certain que la pièce 
n'a fait aucun séjour entre les mains d'Ester- 
hazy, qu'il ne l'a probablement jamais lue, 
qu'il s'est contenté de préparer d'avance la 
lettre et les enveloppes qu'on lui avait dit de 
préparer ; mais il est probable que du Paty, 
dans une entrevue précédente, lui avait parlé 
du document et lui avait promis de le lui re- 
mettre, à un jour donné, pour sa défense. 

J'ai pu, en outre, me procurer la certitude 
que la lettre du 20 octobre 1897, signée 
Fsperanza, et dans laquelle on prévenait 
Esterhazy de la campagne qui allait être en- 
treprise contre lui, est de du Paty. 

Je sais, en effet, que, le 16 octobre, du 
Paty est allé au service des renseignements,, 
et qu'il a demandé, sous un prétexte quel- 
conque, l'adresse d'Esterhazy, qu'on l'a ren- 
voyé à l'agent chargé de la surveillance- 
d'Esterhazy et que celui-ci lui a donné l'a 
dresse d'Esterhazy à Dommartin-la-Plan- 
chette. 

On m'a même dit (je n'ai pas pu vérifier le 
fait) que l'adresse de la lettre donnée par 
l'agent était caractéristique et différait de 
l'adresse usuelle : je conclus de ce fait que 



■ 



DEVANT LA COI I! DE CASSATION 



123 



c'est du Paty qui a écrit quatre jours après. 

J'attribue également à du Paty une lettre 
et une carte-télégramme par lesquelles le 
général de Boisdeffre, chef d'état-major, a 
été mis au courant de ce qui se préparait 
contre Esterhazy. 

Cette lettre et cette carte, conçues dans la 
même manière que la lettre signée < Espé- 
rance, » doivent être du -li et 23 octobre. 

Le président. — A quelle cause pouvez- 
vous attribuer l'attitude de du Paty dans 
toutes ces circonstances ? 

Le général Roget. — Le commandant du 
Paty de Clam, après avoir été' 1res lié avec 1'' 
commandant Picquart, s'est brouillé avec lui, 
au cours de l'année 1890, à la suite de ques- 
tions d'ordre privé. 

Le commandant du Paty a eu connaissance 
de l'enquête Picquart. 

Après le départ de Picquart, les choses 
rentrèrent dans le calme au ministère, jus- 
qu'au moment où une campagne de presse 
très violente fut le prélude de l'affaire Ester- 
hazy. et mit en cause personnellement du 
Paty, comme officier de police judiciaire ;ri 
procès do L894. 

Poussé à la fois par le désir de défendre 
son œuvre et par son animosité contre Pic- 
quart, du Paty commença les agissements 
dont j'ai parlé. Le premier fut la lettre du 
20 octobre à Esterhazy, puis les lettres ano- 
nymes au chef d'étal-major, et enfin l'entre- 
vue <jui eut lieu le 31 octobre au. parc de 
Montsouris. 

Voilà, je crois, le mobile des actes de du 
Patj el de ses premières communications 
avec Esterhazy. 

Je suis, néanmoins, en ce qui me concerne, 
persuadé que la pièce appelée document libé- 
rateur a été remise a Esterhazy par du Paty. 

Ll président. — Pouvez- vous nous donner 
quelques renseignements sur les télé- 
grammes envoyés a Picquarl en f/unisie sous 
le- signatures Speranza el Blanche? 

M. le général Roget. — Sur ce point, mon 
enquête ne m'a pas donné de résultats .'m^i 
i oncluants. 

En ce qui concerne d'abord les deux télé- 
grammes, en eux-mêmes, je crois que le 
télégramme signé Blanche es\ arrivé a van I le 
télégramme signé Speranza^ quoique parti 
après. 
.!'■ ne répugnerais pas «lu tout à admettre 



que du Pau a pu inspir< télégramm 

mais je n'eu -ai- absolument ri 

cru devoir ] ssi r mes investigalii 

plus loin, après un ar chambre 

d accusation, que je croyais, d< une 

r«»i, avoir terminé la question en ce qui con- 
cerne du l\ilv. 

Le président. — Vous nui,, avez dil quels 
étaient le- procédés que l'on pouvait relever 
cm. ire le commandant du Paty, tant au cours 
de l'instruction suivie contre Dreyfus, que 
plus lard, dans -r- relations avec Esterhazy. 

Avez-vous eu connaissance d.' ces faits 
par voire empiète personnelle, ou bien ont-ils 
été l'objet d'une empiète judiciaire militaire, 
h sont-ce eux qui uni servi de base à la 
décision disciplinaire qui a été, plu- tard, 
prise contre du Paty? 

Le général Roget. — J'ai eu connaissance 
du rôle joué par du Paty dans l'affaire 
Dreyfus par l'examen des documents du 
pror 

J'y ai trouvé la marque d'un esprit roma- 
nesque et présomptueux. 

J'ai eu connaissance, ensuite, du rôle juin'' 
par du Patj dan- l'affaire Esterhazj par un" 
empiète' personnelle ; mai-, au moment où 

j'ai fait celte empiète à l'égard de du Paty. 

j'étais chef du cabinet du ministre de la 
guerre, et, bien que je ne fusse pas ch« 
officiellement de celle enquête, qui était 

purement per» Il'\ le ministre savait «pie 

je la faisais, et que les éléments qu'elle 
m'aurait fournis pourraient servir de base 
aux mesures de répression qu'il j aurait eu 
lieu de prendreà l'égard de du Paty. 

Quand le ministre m'a fait l'ho sur de 

me consulter sur ce point ce ministre •'•tait 
M. Zurlinden . M. Cavaignac n'avait pas cru 
devoir prendre de décision à l'égard de du 
Paty, parce que cet officier était mo- 

ment sous le coup de poursuites devant la 
juridiction civile, qu'il j avait un arrêt rendu 
par la chambre des mi-''- en accusation, que 
cet arrêt avait été déféré à la Cour d< 
lion ei que la Cour n'avait pas encore pro- 
nononcé . je lui li- remarquer qu'il 
lieu d'examiner, tout d'abord, s'il 
dans l isemenls de du Patj des actes 

pouvant ''tir qualifiés crime ou délit. 

Je in' pouvais trouver our 

l'affaire des taux télégrammes, "U dans la 
communication ■> une personne éti iu 



L'AFFAIRE DREYFUS 



l'armée d'un document secret pouvant inté- 
resser la sûreté extérieure de l'Etat. 

Sur la question des faux télégrammes au 
sujet de laquelle je n'avais pu me faire une 
conviction, je croyais de très bonne foi que 
les arrêts rendus par la juridiction civile 
mettaient du Paty hors de cause. 

Sur le fait de la communication du docu- 
ment secret, je n'avais que des présomptions : 
je ne pouvais pas établir comment le docu- 
ment secret était sorti du ministère de la 
guerre, ni où, ni comment il avait été pris. 

Le président. — Esterhazy, dans de nom- 
breuses publications et des lettres adressées 
par lui, se dit avoir toujours été l'homme de 
l'état-major, n'avoir fait qu'obéir et n'avoir 
gardé le silence sur ce qu'il savait que par 
respect pour la discipline et pour l'armée. 

Pourriez-vous donner quelques renseigne- 
ments à la Cour sur cette attitude d'Ester- 
hazy ? 

Le général Rogeï. — Il s'agit de savoir 
d'abord si Esterhazy est de bonne foi. 

Cela me paraît tout à fait douteux. 

Esterhazy est en relation avec des person- 
nages tout à fait douteux, qui même au cours 
de son procès l'ont inspiré et inspiré singu- 
lièrement. 

Je sais pertinemment qu'il a fait une tenta • 
tive de chantage ; il l'a faite verbalement chez 
M. le général de Pellieux, commandant le 
département de la Seine. 

La preuve de cette tentative est dans une 
lettre qu'il a écrite au même général de 
Pellieux, quelques jours après, pour dire 
qu'il ne dirait rien et en avouant la tenta- 
tive. 

Je suis persuadé, d'autre part, qu'Ester- 
hazy est en partie de bonne foi : il est, dans 
cette circonstance, comme dans toutes les 
autres, inspiré par du Paty. 

Ce dernier court aussi les salons en ce 
moment, disant qu'il a été l'agent de ses 
chefs, ce qui est faux ; il cherche ainsi à 
sauver sa mise personnelle. 

11 a probablement dit à Esterhazy qu'il 
agissait du consentement de ses chefs et il y 
a dans tous les agissements de l'un ou de 
l'autre une idée bien visible de compromettre 
l'état-major ; ils sentaient parfaitement, l'un 
et l'autre, que le meilleur moyen de se tirer 
d'affaire était de s'accrocher à des person- 

- es plus haut placé 



Prié par le Président de s'expliquer sur 
le cas du colonel Picquart, le général 
Roget a prononcé nécessairement un véri- 
table réquisitoire. 

Je vais examiner maintenant les ma- 
nœuvres frauduleuses auxquelles s'est livré 
Picquart, non pas, comme on l'a cru et dit 
jusqu'à présent, pour donner de l'authenticité 
à la pièce, mais pour supprimer purement et 
simplement l'original et y substituer une 
photographie. 

Après avoir gardé pendant quatre ou cinq 
jours le paquet qui lui avait été remis par 
Henry (1), Picquart le remet à Lauth pour 
faire reconstituer les papiers. 

Bien que Picquart ait l'habitude de faire 
une sorte de triage et de reconstitution 
sommaire, afin de se rendre compte de ce 
qu'il y a dans le paquet, il remet le tout à 
Lauth sans rien dire. 

Lauth trouve le petit bleu, le reconstitue et. 
comme Henry est absent, au lieu de passer 
par l'intermédiaire d'Henry, comme il avait 
l'habitude de le faire, il se rend dans le bu- 
reau de Picquart et lui dit en lui présentant 
le petit bleu : « C'est inouï! Y en aurait-il 
encore un ? » 

Picquart prend le petit bleu, l'examine, 
l'enferme dans son tiroir sans rien dire et 
sans manifester aucun étonnement. 

Que devait faire, dans une circonstance 
pareille, un chef de renseignements ? 

Se rendre immédiatement chez son chef, le 
général Gonse, et lui dire : « Voici ce qu'on 
vient de trouver. Ce commandant Esterhazy 
est suspect, nous allons ouvrir une enquête 
sur lui (2). » 

Picquart, après avoir conservé le petit bleu 
dans son tiroir pendant une douzaine de 
jours (je crois), le donne à Lauth pour le pho- 
tographier en lui recommandant de faire 
disparaître les traces de déchirures. 

M. Lauth s'évertue à photographier le 
petit bleu en faisant disparaître les traces de 
déchirures. Il s'adjoint même pour ce travail 



(1) Ce paquet contenait le « petit bleu » entre 
autres papiers trouvés dans la corbeille à papiers 
d'une ambassade. 

(2) Le colonel Picquart s'est expliqué à ce 
sujet. 



DEVANT LA COUR DE CASSATION 






le capitaine Junek. qui est plus au courant 
que lui de certains procédés photogra- 
phiques. 

Mais le service des renseignements est mal 
outillé pour de semblables travaux. Il fau- 
drait un pupitre à retouches. On achète un 



pupitre à retouches sur l'autorisation 
Picquart. 

Malgré tout, les résultats obtenus ne 
pas très satisfaisants el Lauth, enfin impa- 
tienté, demande à Picquart pourquoi il tienl 
tant à faire disparaître les traces de déchi- 










- 

i. 

m 



lj B »R8 £S 









■■' 



y/^l> 



COMMENT LÉTAT-MAJOR SE PRÉPARE A LA DÉFENSE IU rERRITOIRI 



rures, et Picquart répond : Je /'■</,- ai dit, là- 
haut, que je ne recevais plus de papiers par 
cette voie et je veux leur faire croire </>"■ j'ai 
intercepté /<• /»-iii bleu >> lu jmsh-. 

— Mais en justice, c'est Voriginal qu'il fau- 
dra produire. 

Et Picquart répond : 

— Non, puisque j'aurai </it que j'ai inter- 
cepté le ■ petit ii/'" à la poste, </>"■ le ■ petit I 



bleu ■< a été pholoyraphii: au past 

</■ - i<:iis> , i'jii>'iihit(s et <ju<: Voriginal >i 

l destinataire. 

— Mais le u petit l>I> >/ • m u de 

cachet delaposte? lui fait-on obsen 

Et Picquarl adresse alors des invites 

Lautb d'abord, puis à Oribelio, 
pdiu' faire apposer un cachet anlidat 
poste sur le petit bleu. 



126 



L'AFFAIRE DREYFUS 



L'un et l'autre si 1 refusent à celle négocia- 
tion. 

Pendant qu'on était, d'ailleurs, en discus- 
sion dans l'intérieur du bureau, sur ce point, 
Lauth qui. je crois, l'avait déjà dit dans une 
première conversation, demande à Picquart: 
Si cou* dites avoir intercepté ce « petit bleu » 
à la poste, qu'est-ce qu'il -prouvera ? Il est d'une 

iture inconnu,' et il n'est pas signé. 

Et Picquart répond: Vous serez là pour cer- 
tifier que l'écriture du « petit bleu » est celle de 
F agent. 

Mais, cette fois, Lauth s'indigne, il refuse 
de certifier quoi que ce soit et pousse une 
exclamation (« Jamais de la vie ! » je crois). 
A la sortie de Lauth, Valdan et Junck lui de- 
mandent ce qui vient de se passer, et Lauth 
répond, encore indigné : « Il voudrait me 
faire certifier que l'écriture du petit bleu est 
celle de telle personne ! » 

Et ce que Lauth a refusé de faire, Picquart 
— sans excuse cette fois, car il était au moins 
prévenu par Lauth — ne craindra pas de le 
faire lui-même, car il a affirmé au général de 
Boisdeffre d'abord, et au général Gonse en- 
suite, que l'écriture du petit bleu était celle de 
l'agent dont il s'agit. 

Je ne sais pas ce que le général de 
Boisdeffre a pu répondre ; mais je sais 
bien que le général Gonse n'en a pas cru un 
mot. 

Voilà l'histoire du petit bleu. 

M. Picquart a donné comme autre charge 
contre Esterliazy qu'un agent lui aurait dit 
qu'un officier supérieur trahissait; cet officier 
supérieur, dont on n'a pas donné le nom, 
aurait été, pour lui, Esterhazy. 

Voici ce qui s'est passé à ce sujet : 

On pourrait croire, d'après l'assertion de 
M. Picquart, que c'était un agent à nous. Il 
n'en est rien. 

Un nommé II. C, agent d'une puissance 
étrangère qu'on avait essayé en diverses cir- 
constances de gagner, sans succès d'ailleurs, 
fit des ouvertures de lui-même, en 1890. 

Picquart désira envoyer deux officiers de 
-mu service s'aboucher avec cet agent. Il leur 
donna 'les instructions avant leur départ, 
dan.-, lesquelles était marquée d'avance la 
préoccupation d'obtenir de cet agent le ren- 
seignement concernant l'officier supérieur 
qui trahissait. Ce furent Henry et Lauth qui 
furent désignés dans cette mission. 



L'entrevue eut lieu dans une ville étran- 
gère (1). 

Malgré toutes les instances que firent 
Henry et Lauth, ils ne purent rien obtenir de 
R. C, qui fût pratiquement intéressant pour 
le service des renseignements français (2). 

Le général Rnget a exposé ensuite à la 
Cour les moyens « louches » qui auraient 
été employés par Picquart pour surveiller 
Esterhazy. 

Ces moyens « louches » consistent en 
des renseignements que chercha à se pro- 
curer le colonel Picquart sur les moyens 
d'existence dont disposait Esterhazy, sur 
sa façon de vivre, sur ses relations. 

Et pour cela le colonel Picquart ne mit 
ni la fausse barbe de du Paty ni les lunettes 
de Gribelin dont nos lecteurs feront la 
connaissance au chapitre suivant. 

Le général Gonse fut l'un des artisans 
les plus actifs des machinations contre 
Picquart. Il avait, lui aussi, par peur des 
responsabilités, un intérêt personnel à dé- 
fendre l'œuvre néfaste de 1894. 

Le 12 décembre 1898, il a donc déposé 
devant la Cour dans les termes suivants : 



Déposition du général Gonse. 



Le général Gonse. — Le colonel Picquart 
ne m'a mis au courant de ses recherches, 
pour substituer Esterhazy à Dreyfus, que le 
3 septembre 1896. 

J'ai su, depuis, que les recherches du colo- 
nel Picquart avaient commencé au mois d'a- 
vril 189b, peut-être même avant ; et ce n'est 
que le 3 septembre 189(3 qu'il m'a mis brus- 
quement au courant de ses recherches. 

Quand il m'a lu son rapport, j'ai été très 



(1) Bàle. 

(2) Les mauvaises langues prétendent que ce 
fut au contraire très intéressant, si intéressant 
même qu'Henry déclara « n'avoir rien pu tirer » 
de l'agent C... 



DEVANT LA COUH DE CASSATION 



\i: 



• 



étonné, et je lui ai dit de ne pas mélanger les 
deux affaires ; Dreyfus étant coupable et 
condamné, il n'avait pas à revenir sur la 
question; mais que, s'il avait de véritables 
charges à faire valoir contre Esterhazy, il 
n'avait qu'à m'en fournir les preuves : je ne 
trouvai pas dans le dossier qu'il me présen- 
tait les charges suffisantes pour provoquer 
une action judiciaire et je lui demandai avec 
ustance de continuer ses enquêtes. 

Après cette entrevue, et après avoir trouvé 
qu'il était bizarre qu'un chef de service sous 
mes ordres fût resté près de cinq mois à ne 
rien dire d'une affaire aussi grave, je fus pris 
de certains soupçons sur la manière de faire 
du lieutenant-colonel Picquart. 

Néanmoins, je ne lui relirai pas ma con- 
fiance. 

Deux ou trois jours après notre entrevue 
du 3 septembre, je reçus une lettre de lui dans 
laquelle il me demandait avec insistance de 
précipiter le mouvement. 

Je lui répondis de continuer dans l'ordre 
d'idées que je lui avais indiqué dans notre 
entrevue. 

Il m'écrivit à nouveau, bien qu'il sût que 
je devais rentrer le !•"> septembre. 

Je lui répondis d'agir avec circonspection, 
parce que je ne croyais encore qu'à un excè- 
de zèle intempestif. 

Il écrivit encore une troisième fois: ma is 
alors je ne lui répondis pas. 
Je rentrai le 15 septembre. 
A mon retour, il ne m'apporta rien de nou- 
veau. Il se borna à me proposer, par une note 
écrite, de tendre un piège à Esterhazy en lui 
envoyant une îausse dépèche signée d'un 
C comme le petit bleu. 

Celte proposition ne fut pas agréée par le 
ministre; du reste, je l'avais transmise avec 
avis défavorable. 

En un mot, le colonel Picquarl ne s'occu- 
pait plus que de cette affaire, et je peux dire 

qu'il était, à mon sens, absolument hyj tisé 

par cette idée de substitution d'Esterhazy à 

Div\ fus. 

Comme il n'apportait toujours rien de nou- 
veau, c'est alors que le ministre décida de 
l'envoyer en mission. Le ministre ne voulait 
pas, dans un sentimenl de bienveillance, 
prendre une mesure de rigueur contre un 
officier qui, somme toute, n'avait pas démé- 
rité jusqu'alors. 



La mission qui lui était confié I une 

mission de confiance, puisqu'il - I de 

s'assurer, dan- les différée - d'armée 

de la frontière, si toute- les d étaient 

bien prises pour que le sen 
ments et d'informations fûl organis 
des conditions satisfaisantes el qu'il pût fo 
tionner au moment de la mobilisation I . 

Dan onditions, L'envoi en mission du 

colonel Picquart m'a paru un bienfait pour 
tout le monde, aussi bien pour lui que pour 
nou>, s'd avail su comprendre la situation. 

Une fois en mission; par ordre du ministre, 
je lui ai écrit souvent. M. le colonel Picquarl 
me l'a reproché ; mes lettres ont été publi 
sans mon autorisation d . 

Le « bienfait de la mission o dont parle 
le général Gonse devait s'étendre. L'État- 
Major en effet ne regardait pas à L'étendue 

de ses bienfaits : 

Vers le mois d'octobre 1897 entre Le lOet 
le 15), le général Leclerc, commandant la 
division d'occupation de Tunisie, par lettre 
officielle, signala au ministre des rassemble- 
ments assez nombreux dans la vilayet «le 
Tripoli. Celle Lettre non- fut envoyée a 
une annotation de la main même du ministre 
delà guerre, prescrivant d'étendre la a 
sion du colonel Picquarl a la frontière napo- 
litaine, et ordonnant d'en prévenir officielle- 
ment le ministre des affaires étrang 

Au moment où on recevait cette lettre, le 
ministre de La guerre avail prescrit au géné- 
ral Leclerc de faire compléter la mission du 
colonel Picquart en prescrivant à cet offi< 
supérieur de se rendre à Bizerte, où L'on tai- 
sait de nombreux travaux «le fortifications, 
ainsi que des travaux maritimes, afin d j 
organiser la surveillance des étrang 

Quelques juin-- après, Le ministre, répon- 
dant au général Leclerc, au sujet de La fron 
tière tripolitaine, donnai! L'ordre d'étendr 
celte frontière La mission du colonel Picqui 
lie lettre était l'exécuti Les instruc 



(i) On sait qui ilisanl nu- 

pas d'autre but que d'éloigner I 
quart. 

Il convient de faire remarqui 
letti m empreint) - d'une» ordialiti u 

peuse. 



128 



L'AFFAIRE DREYFUS 




L'entrevue au pont Coulaincourt. (Esterhazy el la Dame voilée)\ 



DEVANT LA COUR DE CASSATION 



129 




QUAND MÊME! 

Groupe symbolisant I" défense (TEsterhazy //<// CEtat-M , 



y; 



130 



L'AFFAIRE DREYFUS 



tions marginales portées sur la lettre du gé- 
néral Leclerc précédemment citée. 

Les instructions du ministre reçurent un 
commencement d'exécution : le général Le- 
clerc en rendit compte par une longue lettre, 
datée des premiers jours de novembre; il 
disait notamment dans cette lettre qu'il fai- 
sait partir le colonel Picquart pour Gabès. 

En somme, il ne s'agissait pas d'aller che- 
vaucher sur l'extrême frontière, mais il s'a- 
gissait de visiter les postes où nous entrete- 
nons des officiers et quelques troupes. 

Je n'insisterai donc pas sur les dangers 
que pouvait présenter cette mission, dangers 
qui, à mon sens, étaient purement imagi- 
naires. 

Après avoir longuement essayé de tirer 
son épingle du jeu, dans l'historique qu'il 
fit à la Cour de la « nourriture » du dossier 
secret et de la confection des faux nom- 
breux qui accusaient Dreyfus en innocen- 
tant Esterhazy, le général Gonse a fini 
par jeter délibérément par-dessus bord le 
maladroit du Paty : 

Le général Goxse. — Le colonel du Paty a 
travaillé avec moi depuis fin octobre 1897 
jusqu'au mois de janvier 1898. 

Jamais il ne m'a parlé des communications 
qu'il faisait à Esterhazy. Si je les avais 
connues, je les aurais formellement défen- 
dues (1). 

.le le répète encore, c'est au mois de juil- 
let 1898 seulement que j'ai connu l'entrevue 
de Montsouris. Quant aux autres entrevues, 
je les ai absolument ignorées. 

Du Paty voyait une campagne en vue de 
substituer Esterhazy à Dreyfus, un innocent 
à un coupable ; et alors, emporté par son ar- 
deur, il s'est livré à dos imprudences et à des 
actes répréhensibles, pour lesquels il a été, 
ensuite, sévèrement puni. 

Question posée par un conseiller. — Le 
colonel du Paty a donné de ses actes une 
explication un peu différente, car il nous a 
déclaré avoir obéi, dans cette affaire, non pas 
tant aux considérations dont vous venez de 



(1; Le Gonse ne pouvait pas dire 

autre chose. Pouvait-il en effet décemment dire 
à la Cour qu'il les avait encouragées? 



parler qu'à des considérations d'ordre supé- 
rieur dont il lui était impossible de rendre 
compte à la Cour. 

Quel sens donnez-vous à ces paroles ? 

Le général Gonse. — Ces paroles me pa- 
raissent absolument incompréhensibles, et je 
ne sais à quoi il a voulu faire allusion. 

Il a sans doute mis encore, pour cette 
occasion, sa fausse barbe ! 

Le 21 janvier 1899, prié à son tour de 
s'expliquer sur le rôle de l'État-Major dans 
le sauvetage du traître, M. le général de 
Boisdeffre s'est ainsi expliqué devant la 
Cour : 

Déposition du général de Boisdeffre. 

Le général de Boisdeffre. — Je n'ai eu 
connaissance des démarches du colonel du 
Paty auprès du commandant Esterhazy que 
bien après le procès Zola (1). 

Au mois d'octobre 1897, me parvinrent, 
ainsi qu'au ministre, des lettres anonymes 
exposant la campagne qui se préparait pour 
substituer Esterhazy à Dreyfus. 

Vers la même époque arrivèrent également 
des lettres d'Esterhazy au président de 
la République, au ministre de la guerre et à 
moi. Je me rappelle qu'à ce moment le colo- 
nel du Paty me fit part des inquiétudes de 
M. de Neltancourt, membre du même cercle 
que lui (1 Union, je crois), et j'ai dû certaine- 
ment lui répondre qu'il pouvait être parfaite- 
ment tranquille, qu'il n'était pas possible de 
substituer Esterhazy à Dreyfus, puisque nous 
avions la conviction absolue de la culpabilité 
de Dreyfus. 

Je me rappelle également que des officiers 
de la section de statistique avaient soumis au 
général Gonse l'idée de prévenir Esterhazy T 
par une lettre anonyme, des indications con- 
tenues dans les lettres anonymes envoyées 
au ministre et à moi. 

Le général Gonse, bien entendu, soumit 



(1) Le général de Boisdeffre cherche manifes- 
tement ici à excuser sou intervention intempes- 
tive lors du procès Zola On se souvient (voir 
dépositions plus haut) qu'il vint, sur V ordre de 

M e Té/.enas, avocat d'Esterhazy, jeter sou épée 
dans la balance et forcer au nom de l'armée ou- 
tragée la condamnation de Zola. 



DEVANT LA 0)V\\ DE CASSATION 






cette idée au général Billot, qui ne l'autorisa 
nullement; le général Gonse transmit sa 
défense, avec l'ordre formel de l'exécuter, el 
ledit avis ne fut jamais envoyé. 

Le général Gonse avait pris comme auxi- 
liaire pour copier toutes ces pièces, dont le 
ministre voulait avoir le double, le comman- 
dant du Paty, qui lui semblait le plus indi- 
qué, comme ayant déjà été mêlé à l'affaire 
Dreyfus. 

Je n'ai pas souvenir de ce qui a pu se pas- 
ser ensuite. 

On est forcé de reconnaître que ce 
manque de mémoire est décidément très 
fâcheux. 

Un des subordonnés du colonel Picquart , 
le commandant Lauth, vint également, — 
le 1 1 janvier 1899, accuser son ancien chef. 



Déposition du commandant Lauth. 

11 le colonel Picquart poursuivait officielle- 
ment, vis-à-vis de moi et, je crois, d'autres 
de mes collègues, une enquête au sujet d'une 
culpabilité du commandant Esterhazy; mais 
jamais, du moins à moi, il ne m'a dit qu'il 
voulait lier les deux affaires. A un certain 
moment est-ce en mai ou en juin 1896, je 
n'ai pas «le point de repère matériel pour 
lixer une date), j'ai été étonné de voir la 
manière dont notre chef de service menait 
l'enquête contre le commanda ni Esterhazy 
— et, un jour, comme j'exprimais devant 
M. Gribelin mon étonnement de voir l'insis- 
tance du colonel Picquart à poursuivre une 
enquête <pii, malgré tous les soin- qu on y 
mettait, n'avait absolument rien donné, el 
que je m'étonnais des recherches faites an 
sujet de spécimens d'écriture du comman- 
dant Esterhazy, M. Gribelin me dil qu'il 
croyail avoir deviné le bul que poursuivail 
notre chef de service : Je crois, me dit-il, 
qu'il s'imagine que le commandant Esterhazj 
esl coupable à la place de Dreyfus. •> 

L'événement a démontréqu'il en étail bien 
ain-i I ; mais, je le répèle, jamais officielle- 



I ... El les événements onl prouvé qu'il 
n'avait pas tort. 



ment il n'a été question entre le colonel Pic- 
quart etmoi de substituer l'un de ces offi- 
ciers à l'autre. 

Néanmoins, à partir du jum- où j'avais eu 
cette conversation avecM. Gribelin, j'ai bien 
vu que tous les agissements «le notre chef 
tendaient à ce luit... 



Pressé de s'expliquer sur Le sauvetaj 
du traître, sauvetage auquel il avait colla- 
boré, le commandant Lauth a déclaré : 

Demande par un conseiller. — Dan- le 
procès-verbal «le l'interrogatoire subi le 
7 septembre 1898 par M. le lieutenant-colo- 
nel du Paty de Clam au cours de l'enquèl 
laquelle il a été procédé par M. le général 
Henouard, chef d'état-major de l'armée, nou< 
lisons ce qui suit, qui aurait été dit par le 
colonel du Paty de Clam : Le ministre ve- 
nait de recevoir une lettre anonyme signée 
F. D. C, lui dévoilant le complot qui se tra- 
mait : el l'on se demandai! comment on pour- 
rait en faire parvenir l'avis à Esterhazy. Dans 
une réunion à laquelle assistaient le général 
Gonse, le lieutenant-colonel Henry, le com- 
mandanl Lauth, l'avis fui émis de recourir à 
la voie anonyme. On rédigea même deux 
lettres; mais ce moyen fui interdil d'une fa- 
çon formelle el nu dut y renoncer. 

Le commandant Lauth. — Il n'y a jamais 
eu de réunion au sens propre du mot. pou- 
vant évoquer l'idée qu'on s'était réuni dans 
un bul précis : des uns ou des autres des 
quatre officiers auxquels il esl l'ait allusion, 
deux ou trois onl pu se trouver, pour une 
question quelconque de service, momentané- 
ment réunis, el le quatrième, également pour 

ii [uestion étrangère au l'ait auquel il 

lait allusion, esl survenu el a pris part à la 
conversation : les choses onl du se passer de 
la manière suivante : le général Gonse ayant 
reçu au moment de son rapport chez le mi- 
nistre soil la leiti Ue-môme dont il 

question, soil l'avis qu'elle existait, a 'là 
venir au bureau, comme il le faisait par 
jusqu'à trois «m quatre fois par jour quand il 
avail des questions intéressantes, pour 
mander au colonel Henr) s'il pouvait lui don 
oer des explications ou lui demander de i 
faire des recherches sur le Bujel en qu 
tion. 



I.'i: 



L'AFFAIRE DREYFUS 



Un autre comparse, l'archiviste Gribe- 

lin, qui a joué un rôle dans les démarches 
laites pour sauver Esterhazy, a déposé, le 
L2 janvier L899, dans les termes suivants : 



Déposition de l'archiviste Gribelin. 

Le président. — Lorsqu'au mois d'octo- 
bre 1897 il s'est agi au ministère de prévenir 
le commandant Esterhazy des investigations 
dont il était l'objet, n'avez-vous pas été asso- 
cié aux démarches faites par le colonel du 
Paty de Clam pour l'en informer ? 

M. Gribelin. — Vers le milieu d'octo- 
bre 1897, le commandant Henry me fi t de- 
mander l'adresse de la compagne du com- 
mandant Esterhazy. 

N'ayant jamais eu le dossier Esterhazy 
entre les mains, je fis une réponse dubita- 
tive. Il m'envoya alors demander cette 
adresse à lagent qui avait fait la surveillance 
d'Esterhazy. Je la lui rapportai. 

Le vendredi qui a précédé l'avant-dernier 
dimanche d'octobre, le commandant Henry 
nie remit une lettre à faire parvenir au com- 
mandant Esterhazy et il me pria, en vue d'é- 
viter toute indiscrétion, de remettre cette 
lettre moi-même. 

Cette mission de planton ne m'agréait pas 
du tout, mais je crus devoir obéir. Je me 
rendis au Cercle militaire, où je croyais 
qu'Esterhazy était descendu. On me répondit 
qu'il y venait bien prendre sa correspon- 
dance, mais qu'il n'y logeait pas. 

Je rendis compte au commandant Henry, 
qui me donna alors l'adresse : 49, rue de 
Douai, et qui ne me cacha pas que c'était l'a- 
dresse de la maîtresse d'Esterhazy. 

J'hésitai avant de me charger de faire par- 
venir la lettre à cette adresse. 

Il me semblait peu convenable, pour un 
officier, de se charger de pareille mission. 

Quand je lis cette objection, le colonel du 
Paty et le commandant Henry étaient dans le 
bureau de ce dernier, et ils me représentèrent 
que, somme toute, personne ne saurait qui 
j'étais. 

Le commandant Henry me conseilla, ou 
plutôt me donn;, l'ordre, de mettre des lu- 
nettes ; j'achetai à cet effet une paire de con- 



serves, et je me rendis le vendredi, 49, rue 
de Douai, vers sept heures du soir. Le con- 
cierge me répondit qu'Esterhazy n'était pas 
là et qu'il ne rentrerait probablement pas de 
la nuit. 

Je rendis compte de ce nouvel insuccès au 
commandant Henry, qui me conseilla d'y 
retourner le lendemain, dès la première 
heure. 

J'y retournai, en effet, le samedi matin, à 
sept heures ; je réveillai le concierge, je lui 
remis la lettre adressée à Esterhazy, en 
même temps qu'une pièce de 5 francs, et lui 
demandai de porter cette lettre au destina- 
taire, qui devait répondre simplement oui ou 
non. 

Le concierge monta ma lettre et revint au 
bout de quelques instants en me disant : « Le 
commandant a dit : Oui. Il est en train de 
s'habiller, il vous prie de l'attendre. » 

Je n'avais pas à attendre Esterhazy ; je con- 
sidérai ma mission comme terminée et m'en 
allai. 

Je savais ce que contenait le billet. 
En rentrant au ministère de la guerre, et 
en rendant compte de ma mission au com- 
mandant Henry, il me dit : <* J'ai encore un 
service à vous demander ; ce serait d'aller, 
ce soir, avec du Paty, assister à l'entrevue 
qu'il doit avoir avec Esterhazy. » 

Le commandant Henry ajouta: « Esterhazy 
me connaît, et bien que je ne l'aie pas vu 
depuis ma promotion au grade de capitaine, 
il me reconnaîtrait sûrement et saurait de 
qui lui vient l'avis qui lui est donné. D'un 
autre côté, je ne veux pas que du Paty y 
aille seul. Il cause trop, et si vous le voyez 
s'emballer, secouez-lui le pardessus. » 
J'assistai donc à l'entrevue de Montsouris. 
Esterhazy nous montra une lettre qu'il 
avait reçue à Dommartin-la-PlanChette et 
dans laquelle on le mettait au courant de ce 
(fui se tramait contre lui. 

Cette lettre paraissait provenir d'une 
femme et était d'une écriture évidemment 
déguisée. 

Nous questionnâmes Esterhazy sur divers 
points de sa vie privée ; nous lui deman- 
dâmes s'il était allé aux manœuvres; en un 
mot, on le mit en garde contre les attaques 
dont il allait être l'objet, mais sans rien lui 
dire qui pût être pris en mauvaise part par 
qui que ce soit. 



DEVANT LA COUR DE CASSATION 






.remis même l'opinion qu'il eût mieux valu 
pour cela, puisqu'il avait demandé une au- 
dience du ministre, à la suite de sa lettre 
recueà Dommartin, le convoquer au cabinet 
du ministre. 



L'entrevue Unir, je rentrai seul chez moi. 

Esterhazy se dirigea vers l'entrée du 
et le colonel du Pat) de Clam remonta i 
le liant de l'avenue. 

■I" n'ai plu- revu Esterhazj qu'au conseil 







Z*2 

Tiff . ' 



--. 












BERNARD LAZARE, LE PREMIEK OUVRIER "I JUSTICI 



de guerre. Mai-, quelques jours après celte 
entrevue, le colonel du Paty, me rencontranl 

dans les i loirs du ministère, medil : ■■ J'ai 

i< \ u notre homme. Il esl remonté. 

A l'entrevue de Montsouris. le colonel du 
Paty avait une fausse barbe et moi je por- 
tais des lunettes. 

Esterhazy oe nous a certainement pas pris 



pour des officiers, puisqu'au momenl où o< 
le quittions, el où je lui conseillai de se tenir 
tranquille et de oe se livrer à aucune dém 

che, qui pourrait être mal interprétée, il i- 

dit : Riais vous en êtes don» is qu'il 

voulait faire allusion a la police. 

Ql ESTION POSI i: PAF i N I ONSEIL) I \ OUS 

n'avez pas été surpris de voir que ■! 



134 



I/AITAIIΠDREYFl'S 



ciers allaient à une entrevue, comme celle 
dont vous venez de nous parler, l'un avec 
une fausse barbe, l'autre avec des lunettes 
bleues ? 

M. Gribelin. — 11 est certain que cette mis- 
sion ne devait plaire ni à l'un ni à l'autre, et 
pour mon compte personnel j'aurais beau- 
coup mieux aimé aller au feu. 

Mais le service des renseignements a des 
exigences particulières, et à moins de gas- 
piller inutilement des fonds mis à sa disposi- 
tion, les officiers doivent payer de leur per- 
sonne. 

Dans ce service on est obligé à certaines 
promiscuités qui répugnent, et j'ai donné des 
poignées de main, dans ma vie, qui m'ont 
bien coûté ; mais ce que j'ai fait en cette cir- 
constance, comme dans bien d'autres, je l'ai 
fait pour mon pays, et je suis prêt à recom- 
mencer ; ni ma conscience d'homme, ni ma 
conscience de soldat ne me reprochent rien. 

Demande posée par un conseiller. — Vou- 
lez-vous nous dire en quoi cette entrevue 
avec Esterhazy intéressait le service des ren- 
seignements? 

Le lieutenant du Paty de Clam n'était d'ail- 
leurs pas attaché à ce service. 

M. Gribelin. — Il me semble malaisé de 
soutenir que l'affaire Dreyfus, que nous 
voyions renaître, n'allait pas désorganiser le 
service des renseignements. 

Le procès de 189i nous avait déjà créé 
beaucoup d'ennuis à ce point de vue, et il était 
naturel que l'on cherchât les moyens d'em- 
pêcher une nouvelle affaire de se produire. 

Demande posée par un conseiller. — Com- 
ment expliquez-vous l'intérêt que le colonel 
Henry et le colonel du Paty de Clam auraient 
porté à Esterhazy, et qui les aurait détermi- 
oés aux démarches? 

M. Gribelin. — Je n'y vois, pour moi, que 
l'intérêt du service. 

Si Esterhazy eût été coupable ou si nous 
avions cru qu'il l'eût été, je crois qu'on l'au- 
rait laissé poursuivre ; mais il s'agissait de 
mettre Esterhazy à la place de Dreyfus, que 
tout le monde, au service des renseignements 
savait coupable ; et le service des renseigne- 
ment- n'a pas voulu se prêter à cette petite 
combinaison. 

Le rôle qu'a joué dans cette sinistre co- 
médie le colonel du Paty de Clam est 



apprécié de la façon suivante par le capi- 
taine Cuignet qui en déposa ainsi qu'il 
suit, le 4 janvier 1809, devant la Cour de 
cassation : 



Déposition du capitaine Cuig-net. 

Si maintenant on se rappelle ce que j'ai 
déjà dit : qu'Henry était incapable, intellec- 
tuellement, de combiner son faux; qu'anté- 
rieurement à ce faux on ne trouve rien de ré- 
préhensible dans sa conduite publique ou 
privée ; si l'on ajoute maintenant que du 
Paty s'était fait un ami intime d'Henry — 
chose vraiment extraordinaire, du Paty, bril- 
lant officier, intelligent, hautain, entiché de 
sa noblesse, se faisant l'ami intime et rece- 
vant plusieurs fois par semaine à sa table le 
lieutenant-colonel Henry — soldat modeste, 
d'apparences communes, peu éduqué — l'en- 
semble de ces circonstances permet de 
supposer que du Paty n'est pas étranger au 
faux Henry; et, ainsi que je l'ai dit aux 
différents ministres de la guerre qui se 
sont succédé depuis M. Cavaignac, je suis 
convaincu qu'une enquête établirait facile- 
ment que du Paty est l'auteur principal du 
faux Henry. 

Au sujet des mobiles qui ont pu guider du 
Paty dans ses agissements, je suis obligé de 
me borner à des hypothèses qui me parais- 
sent cependant être très près de la vérité. 

Du Paty est un garçon orgueilleux, vani- 
teux même, dont la vanité est encore accrue 
par des succès de carrière ; il a toujours été, 
au dire de ceux qui le connaissent, à l'affût 
de toutes les circonstances susceptibles de le 
mettre en lumière ; il était en même temps 
d'un caractère souple, d'un esprit insinuant, 
sachant se faire bien venir de ses chefs, ce 
que nous appelons, en argot militaire, un fu- 
miste. 

Il était au mieux avec le général de Bois- 
deffre, et lorsque l'affaire Dreyfus se pro- 
duisit, c'est lui qui poussa à l'arrestation et 
qui se fit désigner comme officier de police 
judiciaire. 

Lorsque Dreyfus fut arrêté dans le bureau 
du général de Boisdefire, M. Cochefert, présent 
à l'arrestation, dit au général : 



DEVANT LA COUR DE CASSATION 






— Laissez-moi un temps que je Depuis 
fixer : mais d'ici une ou deux heures, je saurai 
ce qu'il a dans le ventre. 

Du Paty se récria, lil remarquer que l'af- 
faire était purement militaire: il craignait 
évidemment que l'honneur de l'aveu lui 
échappât, et il imagina, séance tenante, la 
scène de la dictée. 

Plus tard, quand le procès de 1894 fut at- 
taqué dans la presse, du Paty de Clam se crut 
visé personnellement. Ce n'était pas un pro- 
cès ordinaire qu'on attaquait, celait son 
œuvre à lui, du Paty; et il se mit à vouloir dé- 
fendre celte œuvre par des moyens person- 
nels que lui suggérait son imagination. 

C'est ainsi qu'il fit les articles de VÉclair 
des 10 et 15 septembre en réponse à un ar- 
ticle du Figaro du 5 septembre : cet article du 
Figaro était conçu dans un esprit bienveillant 
pour le condamné, et l'auteur, tout en 
affirmant la culpabilité de Dreyfus, cherchait 
à apitoyer l'opinion sur son compte. 

D'autre part, le protagoniste delà revision 
du procès Dreyfus était Picquart, l'ennemi 
personnel de du Paty. Lu luttant contre la 
revision, «lu Paty défendait son œuvre à lui, 
tout en attaquant Picquart. 

Du Paty était au courant de tout ce qui s'é- 
tait fait au service des renseignements. 

11 savait la surveillance exercée contre Es- 
terhazy et le but auquel tendait celte surveil- 
lance. 

Il connaissait l'histoire du petil bleu, et c'est 
même a partir de ce moment qu'on le vit fré- 
quenter Henry, l'introduire peu à peu dans 
son intimité. 

C'est sans doute pour répondre au petit 
bleu qu'il poussa Henry non pas à faire son 
faux (car je crois que c'est du Paty qui l'a 
fait), mais à le présenter au général Gonse, 
eu même temps que lui-même, du Paty. 
iai-ait des articles dans la presse et déposait 
àla poste la lettre signée Weyler ■■ 1 . 

Plus laid, au cours de l'affaire Esterhazy, 
du Patj a protégé personnellement Esterhazy, 
et il a employé à cet effet des moyens tour à 
tour odieux ou grotesques, qui lui étaient 
inspirés par son imagination malade et par 
sa haine de Picquart. 

Pour n'en citer qu'un exemple, du Paty a 
connaissance de deux télégrammes compro- 

i \ "ii au chapitre iv. 



mettants adressés à Picquart en Tunis 

le ."> mi le i; novembre 1897 : il en a conn 
sance parce que les minutes ont été commu- 
niquées à la guerre par V ministère «le l'in- 
térieur. 

L'un de ces télégrammes porte : // faut 
qu'il lui renvoie immédiatement les lettn - 
Berthe. 

Le deuxième télégramme est ainsi conçu : 
Ecrivez désormais avenue de la Grande- 
Armée. 

Et, en effet, le bureau des renseignements 
a fait immédiatement saisir des lettres vi oanl 
de Tunisie, et. parmi ces lettres, mi en trouve 
deux adressées poste restante, émanant de 
Picquart, rédigées en style convenu, prouvant 
néanmoins l'existence d'une entente secrète 
entre les destinataires de la lettre. 

Celte lettre arrive trois jours après l'expi 
dition du télégramme : Adresst : désormais 
vos lettres avenue d>- I" Grande-An 

Ayant donc connaissance de- deux télé- 
grammes el de la lettre compromettante pour 
Picquart, du Paty imagina immédiatement de 
corser l'affaire et d'augmenter les chai 
qui pourraient être relevées contre Picquart 
à l'occasion de ces correspondances. C'est 
alors que sont déposés le- deux télégrammes 
au sujet desquel- Picquart s'est inscrit en 
faux, el avec raison à mon avis. 

Ces télégrammes émanent certainement de 
du Paty. Il- n'émanent pas des amis de Pic- 
quart qui n'auraient pas été assez naïfs pour 
télégraphier en clair des télégr; mmes de cette 
nature, alors surtout qu'il- avaient, a 
lui, un moyeu de correspondre en Btyle 
convenu. 

Les télégrammes n'émanent donc vraisem- 
blablement que d'un ennemi de Picquart 
quel serait cri ennemi, sinon du Patj ? 

Il faut, eu effet, que cet ennemi connais 
le petit bleu, qu il soit au courant de ce qui 
s'est t'ait au Bervice des renseignements : du 
Paty répond â mditions. 

lui mitre, d'après le témoi de la I. 

graphiste qui a reçu le télégramme signé v 
ranza, L'expéditeur était un homme grand, 
Terne ni voûté, portant une grande barbe 

noire. On a ■ ru «>ir dan- i it le 

-ieiir Souffrain : mai- ois que ce dernier 

ab i. a l'instruction Bertulus, un alibi 
d'une façon indiscutable. 
D'autre pari, nous savons qu 



1 36 



L'AFFAIRE DREYFUS 



\\ WL\\ i il 

i ' iif 




LES COMPLICES 



certaines entrevues avec Esterhazy, du Paty 
s'affublait d'une longue barbe noire, pour 
dissimuler sa personnalité. 

Or, du Paty, affublé de sa barbe noire, 
correspond absolument au signalement 
donné par la télégraphiste pour l'expédi- 
teur du télégramme Speranza. 

Hn résumé, et pour revenir à la question 
qui a motivé ces publications, je crois que les 
mobiles de du Paty ont été, d'une part, la 
vanité — il souffrait de voir attaquer une œu- 



vre qu'il considérait comme son œuvre à lui 
(le procès de 1894), — d'autre part, la haine de 
Picquart el l'espoir de perdre ce dernier. 

Ces dépositions expliquent suffisam- 
ment quelles furent les manœuvres de 
l'Etat-Major dans le but de perdre le colo- 
nel Picquart. Ces manœuvres ressortent 
plus nettement encore de la déposition 
faite le 8 décembre 1898, devant la Cour 







C'iw s'' 












..<- V*. 



Il TEMPLE D1 SECRET PROFESSIONNEL. L '' »UJ ''• ''" /'•"'/ *' (fk'alher 



[38 



I /AFFAIRE DREYFUS 



tlo cassation, par M. le juge d'instruction 
Bertulus. 



Déposition de M. Bertulus. 

Vers le 20 décembre 1897, je reçus un jour 
la visite du commandant Ravary. 

Cet officier, que je ne connaissais pas au- 
paravant, me demanda de lui faire l'amitié, 
non pas comme juge d'instruction, mais 
comme homme plus expérimenté que lui 
dans les choses de la justice, de venir voir 
au Cherche-Midi le dossier de sa procédure 
contre le commandant Esterhazy. 

Je cédai à son désir, et le jour de Noël, à 
deux heures de l'après-midi, j'arrivai au 
Cherche-Midi, où je restai jusqu'à six heures 
et demie du soir. 

Le commandant Ravary, sans mettre le 
dossier tout entier à ma disposition, m'en fit 
l'exposé, se référant de temps à autre aux 
pièces de la procédure, et me montra, entre 
autres pièces, le bordereau. 

Quand j'eus une connaissance suffisam- 
ment complète de ce dossier, je dis au com- 
mandant Ravary : Votre dossier a un trou 
par lequel tout s'effondre. Je veux parler du 
petit bleu. Tant nue vous n 'aurez pas établi 
que le petit bleu est un faux et, ensuite, que 
n- faux est l'œuvre du lieutenant-colonel Pu - 
quart, ri* 1 )* ne tient. 

Je développai ma théorie au commandant 
Ravary, et celui-ci en fut touché au point 
qu'il me répondit : Je vais étudier la question ; 
f en parlerai. 

A quelques jours de là, le commandant 
Ravary vint me voir au Palais, au sujet de 
l'affaire Lemercier-Picard. Je lui demandai 
s'il avait suivi mon conseil, et il me répondit : 
A'"//, ça n'est /jus utile J'en ai parlé; cela 
n'est pus nécessaire. 

Le 2 janvier 1898, je fus requis d'avoir à 
instruire en faux, usage de faux et compli- 
cité ronlro X... Il s'agissait des télégrammes 
Speranza et Blanche. 

Je fis venir le colonel Picquart, que je vis, 
itte occasion, pour la seconde fois. 

•le l'avais vu, pour la première fois, 
quelques jours auparavant, au sujet de l'af- 
faire Sandherr. 

J'étais allé quelquefois au ministère de la 



guerre, bureau des renseignements, pour 
affaires de service. 

J'avais toujours évité de demander le co- 
lonel Picquart, que le commandant Henry 
m'avait dépeint comme un homme tatillon, 
difficile à vivre; je connaissais depuis long- 
temps Henry, MM. Lauth et Junck, et je pré- 
férais m'adresser à eux. 

Le colonel Picquart m'exposa d'abord ver- 
balement, très longuement, son affaire. 

Je Técoutai avec patience et même, au dé- 
but, avec une certaine méfiance. 

Mais ses dires, nets, précis, toujours cor- 
roborés, ne tardèrent pas à gagner ma con- 
fiance et, alors seulement, je dictai à mon 
greffier la longue déposition que vous avez 
pu lire dans ma procédure. 

Pendant que j'étais ainsi à étudier le carac- 
tère du colonel Picquart, c'est-à-dire avant 
d'avoir fait la dictée dont je viens de parler, 
j'eus l'occasion d'aller au ministère de la 
guerre pour recueillir moi-même certains 
renseignements sur Lemercier-Picard (1). 

Ceci devait se passer le premier ou le se- 
cond jour de l'affaire Zola. 

Le général Gonse, que j'eus l'occasion de 
voir, me reconduisit jusqu'au haut de l'es- 
calier. 

Chemin faisant, il me dit : Vous voyez Pic- 
quart, dites-lui bien que de son attitude à 
l'audience dépend toute sa carrière; il sait que 
je le tiens en estime. 

Je lui objectai que la façon dont le général 
de Pellieux l'avait traité n'était pas faite 
pour lui donner confiance et que je ne pour- 
rais lui remonter le moral qu'à la condition 
de lui porter ses paroles réconfortantes et en 
lui faisant connaître leur origine. Je lui de- 
mandai de le découvrir vis-à-vis de Picquart. 

Il s'y refusa. Il me dit : Arrangez-vous 
pour lui faire comprendre que vous tenez de 
bonne source V assurance que sa carrière mili- 
taire ne sera pas brisée, s'il sait demeurer mi- 
litaire. 

Si j'insiste sur cet incident, c'est qu'il a 
pesé d'un poids considérable dans mon 
esprit. 



(1) Lemercier-Picard était un agent du bureau des 
renseignements. 11 avait aidé l'État-Major de ses 
talents graphologiques et, juste au moment où il 
allait devenir compromettant, on le trouva par 
hasard pendu, les jambes traînant a terre, à l'espa- 
gnolette de sa fenêtre. Ceci pour mémoire. 



DEVANT I.A COI II DE CASSATIO.N 






Pendant tons les débats de la cour d'as- 
sises, j'ai vu Picquart avant et après l'au- 
dience. 

Chaque fois, pensant à ce (pic m'avait dil 
le général Gonse, je me suis efforcé de lui 
rappeler ce qu'un officier de son rang devait 
à l'armée, dont il avait été l'un des privi- 
légiés. Mon effort n'a jamais été bien pénible, 
car chaque fois j'ai trouvé le colonel Picquart 
aussi froid, aussi déterminé à demeurer mi- 
litaire qu'il était possible de le désirer. 

Il aurait pu, lors de certains incidents, au 
procès Zola, soulever un vrai scandale ; et 
quand je l'en félicitai, ensuite, il me dit que 
tant qu'il aurait l'honneur de porter l'épau- 
lette, il lui sacrifierait tout. 

Aussi, chaque fois qu'il m'était donné de 
voir le général Gonse, je lui rappelais la con- 
versation tenue, et je lui demandais de tout 
faire pour que Picquart ne fût pas rayé des 
cadres de l'armée, puisque lui-même le 
tenait pour un brillant officier. 

Le jour où le décret de mise en réforme 
du colonel Picquart a été signé, j'eus l'hon- 
neur de recevoir la visite du général Gonse 
dans mon cabinet. Je lui rappelai la promesse 
qu'il m'avait faite en faveur de Picquart, et 
j'insistai, car je savais que la décision du 
ministre de la guerre était imminente. 

Le général Gonse m'assura qu'il allait, 
sans perdre de temps, faire tout ce qu'il 
pourrait. 

Il était deux ou trois heures de l'après- 
midi. Or, le matin, au conseil des ministres, 
le décret de mise en réforme avait été signé. 

Devenu plus libre dans ses dires, le colonel 
Picquarl répondit à sa mise en réforme par 
une dénonciation plus formelle contre Ester- 
hazy et contre du Paty de Clam. 

Je suivis mon information, j'entendis de 
nombreux témoins, entre autres M. du Paty 
de Clam. 

Je fis venir enfin Esterhazj . 

A la suite d'une longue déposition, Ester 
lia/.\ reconnut que c'était lui qui avail ins- 
piré, documenté le rédacteur des articles 
parus dans la Libre Parole, les 1 5, 16 el 17 no 
vembre 1897 el signés : « Dixi 

Cette déclaration était évidemment impor- 
tante el permettait de conclure contre Ester- 
hazj . Mais je trouvai, étanl donnée la passion 
«l - partis, que je devais i niger plus, avant 
de I inculper officiellement. 



J'en étais là quand Picquart \ini o 
signaler Christian Bsterhazy. 

Je citai ce témoin qui, après avoir, pen- 
dant près d'une heure, refusé de répondn 
toutes mes questions, se décida à pai 
quand je lui eus fait la preuve que je ne lui 
demandais pas une délation, car j'en savais 
autant sinon plus que lui, mais que je lui 
demandais une confirmation. 

Les dépositions de Christian Esterhazj 
reçues, avec pièces à l'appui, établissant leur 
sincérité, je les communiquai à M. le | 
reur de la République. Ce magistral me 
pondit par réquisitoire, en date du I- juil- 
let 1898, me requérant d'informer pour faux, 
usage de faux et complicité, contre Walsin- 
Esterhazy et la fille Pays. 

En me remettant ce réquisitoire, M. le pro- 
cureur de la République me priait de procéder, 
le jour même, à une perquisition au domicile 
delà fille Pays. Accompagné de M. le subs- 
titut Thomas, je procédais toutes perquisi 
tions utiles, en présence de la fille Pays 
d'abord el ensuite d' Ester hazj . 

Dans une potiche japonaise, placée sur la 
cheminée du salon, je trouvai moi-même un 
nombre assez considérable de petits mor- 
ceaux de papier écrits. 

Je m'appliquai à essayer de les reconsti 
tuer, et, ma première tentative m'ayanl mon- 
tré que ces morceaux de papier pouvaient 
offrir un intérêt à l'affaire, je les mis dan- 
une enveloppe, je fis sceller par mon greffier 
cette enveloppe, avec signature de la fille 
Pays, el je réservai la reconstitution définitif e 
de ces documents pour une date ultérieure- 
Ce travail terminé, Esterhazj se présenta 
dans le salon. Je lui signifiai que je l'arrêtais 
et j'ordonnai aux agents de le fouiller. 

i )n me remit son portefeuille que je plaçai, 
avec l'enveloppe dont je viens de parler, dans 
une valise où j'avais, avec le concours de la 
Mlle Pays, déjà placé une quantité considé* 
rable de lettr< 

Cette valise a'ayanl pas suffi, je fus ol 
de prendre un immense carton à chapeau qui, 
h tour, ne tarda i re rempli. 

Le loiiijui scellé el envoyé uu P 

Le 18 juillet, l'ouverture des scellés com- 
mença à la Santé, en pi 
de la fille Pays, de M r< v nas el d< M Ji 

maire, d'accord . 

« est avanl le dépai i pour la - [ui 



liO 



I /AFFAIRE DREYFUS 



lis entrer dans mon cabinet mademoiselle 
Pays et que je lui demandai si elle consentait 
à venir à la Santé. 

Elle repondit tout de suite affirmativemen 
et, sansque je l'aie interrogée, elleeommença, 
avec la volubilité féminine, à me reprocher 
de l'avoir arrêtée, ajoutant que, si j'avais 
voulu lui éviter Saint-Lazare, elle m'aurait 
volontiers dit toute la vérité. 

Elle se mit alors à me parler de du Paty de 
Clam, me disant : C'est moi qui ai fait le télé- 
gramme « Speranza »; mais je ne suis pour 
rien dans le télégramme » Blanche », celui-là 
regarde du Paty. 

Ce qu'elle me disait là était d'une gravité 
telle que je remarquai combien il était re- 
grettable que nous fussions attendus à la 
Santé et je lui dis : Quand nous serons arrivés, 
vous me répéterez tout cela. 

En descendant l'escalier menant des cabi- 
nets d'instruction au poste des gardes, la fille 
Pays m'interpella à haute voix devant les 
agents et les gardes, et me dit : Quand allez- 
vous arrêter du Pat;/? 

Je lui répondis que cela ne la regardait pas 
et que nous recauserions de tout cela à la 
Santé. 

Arrivé à la Santé, M e Tézenas me demanda 
l'autorisation de causer un instant avec ma- 
demoiselle Pays. J'accédai à sa demande; 
mais un quart d'heure après, quand je voulus 
interroger officiellement mademoiselle Pays 
et mettre sur le papier ce qu'elle m'avait dit, 
j'ai trouvé les négations les plus nettes. Ma- 
demoiselle Pays s'est mise à nier tout ce qui 
s'était passé. 

Doucement, je lui montrai combien il me 
serait facile, grâce aux témoins qui nous en- 
touraient, de la confondre; et alors elle a 
consen ti à répondre ce que vous savez au pro- 
-verbal. 

Tous les scellés apportés dans le cabinet de 
M. le directeur de la Santé furent ouverts 
• levant Esterliazy et la fille Pays. 

Je commençai par ouvrir le portefeuille, à 
la demande d' Esterliazy, qui désirait retrouver 
un reçu de Christian Esterhazy. 

Ne trouvant pas le document demandé par 
Esterhazy, je lui passai son portefeuille, avec 
prière de chercher lui-même. Il ne le trouva 
mais il profita de ce qu'il avait sonpor- 
lefeuille en main pour essayer de faire dispa- 
raitre une lettre anonyme. 



Procès-verbal a été dressé de l'incident. 

Le portefeuille vérifié, je passai tout de 
suite à l'examen et à la reconstitution des 
morceaux de papier écrits que j'avais trouvés 
dans la potiche et que j'avais mis dans une 
enveloppe spéciale. 

Après avoir reconstitué moi-même ces do- 
cuments, je priai mon greffier, M e André, de 
vouloir bien les fixer, avec de la colle, sur 
une feuille. Pendant que M c André était 
occupé à ce travail, Esterhazy, sans aucune 
interpellation de ma part, dit quand on lui 
présenta ces trois pièces fixées à la colle : 
C'est la lettre que j'ai écrite au général de Bois- 
deffre. 

Je lui demandai alors à qui étaient destinés 
les deux autres documents dans lesquels il 
parle des experts en écriture. lime répondit : 
Ce sont des noies destinées à un général. Il n'a 
pas dit à quel général. 

Quand, plus tard, j'ai voulu dresser procès- 
verbal de cette reconstitution et des déclara- 
tions d'Esterhazy, celui-ci n'a pas nié les 
propos qu'il avait tenus au sujet du général 
de Boisdefïre; mais il a déclaré qu'il n'avait 
officiellement rien à répondre à ce sujet, et 
qu'il se refuserait à signer quoi que ce soit, 
si le nom du général était cité. 

Je me contentai de reproduire exactement 
les affirmations dernières, les seules, à mon 
sens, que j'avais le droit de retenir. 

Quand je montrai à Esterhazy deux mé- 
moires, l'un de la main de M e Jeanmaire, 
l'autre d'une main inconnue, — Mémoires dans 
lesquels il était dit que, pour conjurer la ca- 
tastrophe qui se préparait, il était indispen- 
sable de poser la question sur le terrain pa- 
triotique, de renverser au besoin le ministère 
et d'obtenir que le général de Boisdefïre se 
manifestât à l'audience — Esterhazy me ré- 
pondit: M" Jeanmaire est là; il s'expliquera. 

Je parle de la pièce cotée 39, du scellé 4. 11 
n'y a pas de confusion à faire, c'est un seul 
e t même mémoire àdeux exemplaires. M e Jean- 
maire ayant sur-le-champ reconnu que l'un 
de ces exemplaires était de sa main, je n'hé- 
sitai pas à le lui rendre, à cause de sa qualité 
d'avocat; mais je gardai le deuxième exem- 
plaire, et je demandai à Esterhazy dans quel 
but il avait conservé ces documents. 

Il me répondit qu'il en avait fait faire une 
copie propre, et qu'il l'avait envoyée à l'état- 
major. 



DEVANT I.A COI 11 DE CASSATIOxN 



141 







Comment Cavaignac l'ut convaincu par l>u Patj de l'innocence d'Esterhazy. 



Jamais ni dans mon cabine) ni à la Santé 
Esterhazj n'est resté une seconde avec moi 
sans être assisté, soit de ses deux défenseurs, 
.soit de l'un ou de l'autre 

Ce Mémoire, que je signale à l'attention de 
la Cour, entre, à mon sens, d'une façon com 
plète dans la question de connexité qu'a bien 
voulu me pos< r M. le président. 



.l'ai eu ensuite à remettre sous scellés deux 
autres pièces, sur lesquelles j'ai besoin d'in- 
sister : 

i i [ne pièce, écrite en anglais, mais d'une 
écriture autre que celle d'Esterhazj ; 

El - une .mire pièce, écrite en tr.inr.ii-. de 
la main d'Esterhazy, sous forme de n< 
dans laquelle on lit deux mots Bé un 



142 



L'AFFAIRE DREYFUS 



nom propre commençant, qui, d'après ce que 
vous me dites, monsieur le président, a été 
désigné, dans les dépositions antérieures, 
par les initiales R. C. 

Cette dernière pièce contenait un certain 
nombre de lignes et paraissait être un mé- 
mento: mais je n'ai pas gardé le souvenir de 
ce qu'elle contenait. 

Par suite de mes relations avec le bureau 
des renseignements, à l'occasion des diverses 
affaires d'espionnage que j'ai eu à instruire, 
je savais que le nom commençant par un Cest 
celui d'un agent étranger à la solde de la 
France. 

C'est la découverte de ce nom qui ma dé- 
cidé à mettre sous scellés cette pièce. La pièce 
anglaise parlait, entre autres eboses, du gé- 
néral Billot dans un sens injurieux. 

En dehors de ces documents, il s'en est 
trouvé d'autres, que j'ai mis aussi sous scellés 
ouverts, et qu'Esterhazy n'a pas hésité à re- 
connaître comme émanant — bien qu'ils ne 
lussent pas signés ou signés illisiblement — 
soit du colonel Henry, soit du commandant 
Fauffin de Saint-Morel. 

11 y a, si mes souvenirs sont fidèles, un 
petit bleu dans lequel le commandant Pauffin 
de Saint-Morel donnerait un rendez-vous à 
Esterhazy. 

D'ailleurs, tous les documents qui m'ont 
paru intéressants, et ceux aussi sur lesquels 
je n'ai pas eu d'explications suffisantes, j'ai 
eu soin de les mettre sous scellés ouverts et 
la Cour les a en main. 

Le lundi 18 juillet, le lieutenant-colonel 
Henry, entre une heure et deux heures de 
l'après-midi, se présenta à mon cabinet por- 
teur d'une lettre de M.leministre delà guerre, 
l'accréditant pour vérifier les scellés, voir et 
emporter tous documents qui lui paraîtraient 
intéresser la défense extérieure de l'Etat. 

Je lis observer au colonel Henry que la loi 
de décembre 1897 ne me permettait pas de lui 
donner immédiatement satisfaction, que nous 
allions ensemble choisir jour et heure, et que 
je notifierais la date de l'interrogatoire et de 
la réouverture des scellés aux défenseurs 
d'Esterhazy et de la fille Pays. 

Il fu! décidé que nous choisirions le 
i\ juillet. 

Comme j'avais l'ordre de M. le procureur 
général de satisfaire à la demande de M. le 
ministre 'le la guerre, je me mis à causer des 



scellés avec le colonel Henry, dans mon ar- 
rière-cabinet. 

Je lui montrai d'abord les scellés du n° 1, 
le Mémoire de M e Jeanmaire, la pièce an- 
glaise, et la note sur laquelle on lisait le mot 
Bâle et le nom C. 

En présence de ces documents, le colonel 
Henry éprouva une réelle émotion. Il me dit 
que je pouvais sauver l'honneur de l'armée, 
que je le devais. 

Je lui fis remarquer que je ne serais jamais 
sourd à un pareil appel. Et je lui développai 
les charges écrasantes que ces documents 
apportaient contre Esterhazy et contre du 
Paty de Clam. 

J'appelai son attention sur le mot Bâle et 
sur le nom de C. Ces deux mots étaient pour 
moi toute une révélation. C'était la preuve 
qu'Esterhazy avait trouvé au bureau des ren- 
seignements des concours coupables. 

Henry, comprenant que la lumière s'était 
faite à mes yeux, cessa toute discussion, re- 
connut que Bâle voulait rappeler un voyage 
qu'il fit avec le capitaine Lauth pour entendre 
le sieur C, et finit par m'avouer que les au- 
teurs des télégrammes Blanche et Speranza 
n'étaient autres qu'Esterhazy et du Paty de 
Clam. 

Il me demanda de ne rien faire jusqu'à ce 
qu'il fût allé au ministère, rendre compte de 
notre conversation au général Roget, m'affir- 
mant que ce général n'hésiterait pas à se 
rendre aussitôt auprès de moi. 

Je répondis que je serais à mon cabinet 
jusqu'à six heures et demie du soir, et 
j'ajoutai : Je vous autorise à dire au général 
absolument tout ce qui s'est passé ici, entre 
vous et moi. 

Henry se leva pour se retirer. 
A ce moment, en souvenir des relations 
courtoises, déjà anciennes, que j'avais eues 
avec Henry, je crus de mon devoir de le re- 
tenir et de lui dire : Ce n'est pas tout. Ester- 
hazy et du Paty sont coupables. Que du Pal g 
se fasse sauter la cervelle ce soir, et qu'on laisse 
la justice suivre son cours contre Esterhazg, 
le faussaire, et non le traître. Mais il y a 
encore un danger, et ce danger, c'est vous. J'ai 
eu en main, pendant deux jours, une lettre 
signée Esterhazy, et cette lettre n'est pas la 
seule de ce genre. Dans cette lettre, adressée à 
M. Jules Roche, Esterhazy — qui fournissait à 
ce député certains renseignements circonslan- 



DEVANT LA COUR DE CASSATION 






ciés sur certains errements du ministère de In 
guerre — fait de votre caractère, de vos apti- 
tudes, le plus détestable tableau. 

Il dit aussi que vous n'êtes qu'un besogneux 
et que vous êtes demeuré son débiteur. 

Tuiii cela remonterait à une date bien anté- 
rieure au procès Dreyfus. 

Je lui fis remarquer que si pareils docu- 
ments venaient à tomber dans les mains de 
ses ennemis, on en tirerai! contre lui les 
conséquences les plus graves et que certains 
experts pourraient facilement aller jusqu'à 
soutenir que celui qui documentait Esterhazy 
n'était autre que lui, Henrj . 

Devant une pareille hypothèse, Henry 
s'effondra dans un fauteuil -ans dire un 
mot. 

Puis, tout à coup, il se mil à pleurer à 
chaudes larmes, pour ensuite se lever, venir 
à moi, m'enlacer de ses bras, puis me 
prendre la tète dans ses deux mains, nfein- 
brasser au front et aux joues à pleine bouche, 
me répétant : Sauvez-nous! 

Je poussai Henry dans son fauteuil ; je lais- 
sai ses sanglots diminuer ; puis, tout à coup, 
comme se réveillant, il me dit : 

— Esterhazy est mi bandit .' 

Sans lui laisser le temps de continuer -a 
phrase -i tant est qu'il en eût le dessein, je 
lui ripostai : 

— Esterhazy <'si l'auteur du bordereau. 
\l<irs, Henry ne me dit ni oui ni mm. 
Il se contenta de me répéter : 

— IV' insistez pas .' n'insistez pas! A fini hmi 
Vhonneur de l'armée ' 

Je ne crus pas devoir profiter davantage 
de la situation. Henry «'tait dans un tel (Mal 
de trouble et d'émolion que j'eus pitié de lui. 

Il était suppliant, dans toute la force du 
mol. Je n'étais, en réalité, saisi que des faux 

Speranza » cl « Blanche ». .le n'avais pas à 
aller au delà. 

Quand Henry voulut sortir de mon cabinet, 
il passa devant mon greffier, puis, me rame- 
nant dans moo arrière-cabinet, il me de- 
manda, comme une faveur exceptionnelle, de 
sortir avec lui jusque dans le couloir de té- 
moins, pour «pie. disait-il, h' monde \il bien 
dans quels termes non- nous quittions, el 
aussi pour qu'on pûl constater que je ne 
l'arrêtais pas. Jamais pareille question ne 
s'était posée : je n'en parle que pour bien 
montrer l'étal d'espril dans lequel se trouvail 



Henry quand il m'a quille. .1 
désir. 

Je restai à mon cabinel jusqu'à - 
heures du soir. Personne du ministère ne 
vint. 

Je ne revis Henrj que le 21, jour ii\< pour 
la réouverture de- scellés. Dès qu'il arriva 
dans mon cabinet, je le ti> passer dan- mon 
arrière-cabinel el je lui demandai de- nou- 
velles du général I 

Je trouvai Henrj changé du toul au huit. 
Plu.- d'émotion, plu- de gène. 

Il me répondit qui', réflexion laid', toul ce 
que j'avais dan- mon dossier était insuffi- 
sant. 

Je n'insistai pas el je procédai à la réou- 
verture des scellés. Henry ne trouva rien a 

revendiquer, même pi. s la pièce anglu 

même pas la noie OÙ il esl question de Pale. 

• lui Esterhazy qui se paya le malin 
plaisir, quand Henry cul déclaré qu'il n'avait 
rien à prendre, de lui signaler les deux do- 
cuments dont je vien- de parler. Henrj 
s'excusa, réclama ce- deux document-, el je 
les lui remis. 

A quelques jours île la. le ministère de la 
guerre demanda qu'une vérification nouvelle 
des scellés fûl faite, cette loi- par Henry el 
par le capitaine Junck. 

D'accord avec les inculpés, j'j consentis. 

Une vérification minutieuse eul lieu, mais 
ni Henry ni Junck ne revendiquèrent aucun,' 
pièce. 

\pres le dépari de ces deux officiers, je <b- 
à m on greffier : Quelles / uoent-ils bien 

chercher ? 

Alors', Esterhazj me répondit : Oh!j - 
bienl Ils cherchent la garde impériale, ri 
m' l'au i ■mil pas ; >'!!<■ est en lieu tûr. 

En -e servant de cette expression •, 
impériale, ii faisail allusion a une pièce qu'il 
considérai) comme sa suprême sauvegarde, 
du moins .je le suppose. 

J'ai -ii. depuis, par une demoiselle Barbier, 
ci ceci à l'occasion de l'information actuelle 
menl ouverte contre Esterhazj poui 
querie, que cette pièce, le soir d< ma i • i qui 
sition, -e trouvail dan- le fond d'un képi 
d'Esterhazj . que j'ai eu en main. 

que j'en ai ouvert la coiffe, mais que je n'ai | 
été jusqu'à oser enlever le cartonnage du 
fond, ci ,| ;'étail la. dan 

que -e Iri.IlN.ill la ■/*' I 



144 



I/A1TA1KE DREYFUS 



selle Barbier a ajouté que, pendant que 
j'avais ce képi en main, la demoiselle Pays a 
presque failli se trouver mal. 

Voulant terminer ma procédure au sujet 
îles faux Blanche et Speranza, je demandai à 



entendre une dernière fois le colonel Henry. 

J'ai eu toutes les peines du monde à ce 
que cet officier supérieur reparût dans mon 
cabinet. 

Il a fallu que je déclarasse que je ne com- 




nSfe 






r 1 






Un ami de la .iistice, M. Francis de Pressensé 



\ 



muniquerais mon dossier que quand Henry 
serait venu. J'ai fait prêter serment à Henry. 
Il a commencé par nier ses visites chez ma- 
demoiselle Pays et ce qu'il m'avait dit le 2!) 
sur les télégrammes Blanche et Speranza. 

•I ;'i été obligé de le prendre d'un peu haut 
avec lui : <-l. par ce moyen, j'ai fini par obte- 



nir la déposition que vous avez au dossier- 
Avant de se retirer, Henry demanda expres- 
sément, pour le ministère, l'autorisation de 
prendre copie de la déposition qu'il venait de 
signer. 

Pour continuer dans le cercle que vous 
m'avez tracé, je dois vous faire connaître que 






DEVANT LA COI H DE I ^SSATION 






U DÉGRINGOLADE DES FAI SSAIRES 




s.y.j4,ci, 



Proverbe : Le dangei loge au bord de la Sûreté. 



10 



146 



AFFAIRE DREYFUS 



j'ai saisi, ces jours derniers, dans les mains 
du secrétaire de M. Edmond de Rothschild, 
deux lettres d'Esterhazy. 

Dans une de ces lettres, l'expression : 
je pars (ou je vais partir) en manœuvres se 
trouve tout entière. Ce sont deux lettres par 
lesquelles Eslerhazy demande des secours 
d'argent à la maison de Rothschild, à la suite 
du duel Crémieux-Foa. 



Seconde déposition de M. Bertulus. 



SÉANCE DU 10 DÉCEMBRE 1898. 

Le président. — Avez-vous apporté à la Cour 
les deux lettres à M. de Rothschild dont vous 
avez parlé dans votre première déposition? 

M. Bertulus. — Oui, monsieur le prési- 
dent. 

Non seulement je vous apporte les deux 
lettres écrites à M. de Rothschild par Walsin- 
Esterhazy, mais encore une autre lettre 
signée de Beauval, pièce qu'Esterhazy avait 
cru devoir joindre à l'appui d'une de ses 
demandes à MM. de Rothschild. 

La vue de cette lettre, signée de Beauval, 
m'ayant fait concevoir des doutes sur son 
authenticité, je fis rechercher l'adresse de ce 
M. de Beauval, et je le priai de passer hier à 
mon cabinet : souffrant et trop affaibli par 
l'âge, M. de Beauval s'est excusé par lettre de 
ne pouvoir se rendre à ma convocation. 
Cette lettre, je vous la remets. Elle établit, à 
mon sens, indiscutablement que la lettre 
signée de Beauval et communiquée à MM. de 
Rothschild n'est pas de la main de M. de 
Beauval qui m'a écrit hier. 

L'examen le plus superficiel ne laisse au- 
cun doute sur la main qui a écrit la première 
lettre signée de Beauval : c'est évidemment 
celle d'Esterhazy. 



J'appelle surtout l'attention de la Cour sur 
la lettre du 29 juin 1894, dans laquelle on lit 
ces mots : Au moment départir en manœuvres. 

Cette mention s'applique à un fait ancien 
qui remonterait à 1888. 

Comme elle est éloquente, cette déposi- 
tion de M. le juge d'instruction Bertulus, 
et comme elle éclaire d'un jour éblouissant 
les manœuvres louches des faussaires 
aux abois ! 

Le lendemain du jour où elle fut publiée 
par le Figaro, M. Yves Guyot l'appré- 
ciait dans le Siècle de la manière sui- 
vante : 

« Quoique juge d'instruction, M. Bertulus 
n'avait pas compris que le langage du géné- 
ral Gonse n'était qu'un simple chantage ; il le 
présentait sous la forme de la séduction ; il 
dissimulait la menace : 

« — Mais si le colonel Picquart me t la vérité 
et la justice au-dessus de son intérêt et de 
son ambition, nous nous acharnerons contre 
lui, nous briserons sa carrière militaire, nous 
le mettrons en réforme. » 

Gonse et ses complices ont encore fait 
mieux ; ils ont essayé de le faire tuer par 
Esterhazy et par Henry ; mais c'est Henry 
qui a été blessé. 11 ne suffit pas d'être une 
mauvaise bête pour être dangereux. Le gé- 
néral de Pellieux voit Esterhazy le 3 juillet ; 
et, le même jour, celui-ci tente d'assommer 
Picquart. Ils l'ont fait arrêter le 13 juillet, 
l'ont fait accuser de faux et le tiennent tou- 
jours en prison, ô honte ! et ils en font un 
héros, ô justice ! » 

Un héros ! En effet. 

Tel est le colonel Picquart- 






VI 



Le Traître 



Lee protecteurs du traître. - Un portrait flatté d'Esterhazy. - Le cou L . de la feusse citation - M | 

Roche et les lettres qu'il reçut. —Des documents : Le rapport du colonel terdrain il d'enouête 

l'avis du Conseil. — Lettre du général Zurlinden. — Comment Picquarl découvrit le traître — Esterharv 
faisait copier des documents. — Les relations du Commandant. — Les grandes manœuvres à l'État-MaJor 
— Les rendez vous de noble compagnie : à la campagne, rue de Douai, rue de la Bienfaisance au square* 
Vintimille. au parc Montsouris, au cimetière Montmartre, au cercle militaire, au ministère de là guerre au 
bureau de poste de la rue du Bac, sur l'Esplanade des Invalides. — Un mol du colonel Henry. —Le carnet 
de madame Gérard. - Madame Tournois. — Marguerite Pays et les cinq francs de madame Choinet — 
Le bordereau est d'Esterhazy. — Dépositions Chincholle et Strong. — Le général Talbot el le général 
de Gallifet. 



Le traître est Esterhazy ! 

On l'a vu nettement par ce qui précède, 
on le verra encore mieux par ce qui va 
suivre. 

Sa personnalité exécrable dominera ce 
chapitre où parleront tous ceux qui l'ont 
connu, tous ceux qui Font défendu — «'unis 
ou ennemis — et enfin lui-même. 

Cyniquement, il avouera certains faits, 
opposera de faibles dénégations à d'autre-. 
et niera l'évidence. 

Dans les pages suivantes, le lecteur ju- 
gera l'homme qui a trouvé des officiers 
pour le protéger et des journaux pour 
le défendre — et même pour l'entre- 
tenir. 

Les officiers qui l'ont protégé, aouscon- 
naissons déjà leurs noms 

Quant au\ journaux qui l'onl défen lu 
et dont il fut presque le rédacteur en chef, 
les voici de l'aveu même du traître. 



Déposition d'Esterhazy. 

23 janvier 1899. 

J'ai, du reste, amené chez M. le général de 
Pellieux «le nombreux journaliste-,, parmi 
lesquels je cite ceux du Soir, de V Echo dé 
/'«ris, de la Libre Parole, de la Patrie, de {'In- 
transigeant, du Gaulois, de V Éclat . 

Le portrait du traître — portrail bien 

flatté encore — non- est donné dans la 
déposition suivante : 



Déposition <l<> M. Grenier. 
; jam u r 1899. 

M. Grenier. —Le commandanl Kslerha 
a été officier d'ordonnance <ln général 
nier, mou père, qui arail connu l< | 
l'oncle <ln commandanl, loua deu < lux. 



L48 



I. AFFAIKE DREYFUS 



Déjà, à cette époque, il était un homme à 
chagrins, à déboires, à rancunes contre la 
destinée qu'il gâtait déjà en menant la 
grande vie sans fortune suffisante, je crois, 
et en mangeant les héritages successifs qui 
lui étaient échus. 

Quelques mois après la mise à la retraite 
de mon père eut lieu l'affaire Crémieu-Foa. 

Rencontrant mon beau-frère, André Cré- 
mieu, le capitaine, rue de Provence, il lui 
offrit avec insistance d'être son témoin dans 
son duel avec M. Drumont. 

Esterhazy prit une part prépondérante dans 
cette déplorable histoire. C'est lui qui a 
donné à mon beau-frère, Ernest Crémieu- 
Foa, le conseil de publier le procès-verbal 
du duel Lamaze, publication d'où est résul- 
tée la mort du capitaine Meyer et la disqua- 
lification d'Ernest Crémieu-Foa. 

Dans la déposition faite en cour d'assises 
dans la poursuite contre Mores, à la suite de 
la mort du capitaine Meyer, Esterhazy ne dit 
pas un mot du conseil qu'il avait donné, ne 
prit aucune part de la responsabilité qu'il 
avait encourue. 

Tous les détails de l'affaire des duels sont 
connus plus exactement que par moi, et peu- 
vent être pour la plupart prouvés par M. Er- 
nest Crémieu-Foa, 1, rue Piccini, et peut-être 
même encore par M. Vidal-Naquet, 3, place 
de la Rourse. 

Ils pourraient établir, d'une manière in- 
discutable, les relations incessantes d'Es- 
terhazy avec MM. Drumont, de Mores, Gué- 
rin, pendant toute la durée de l'affaire des 
duels, relations qui n'ont pas cessé depuis, 
avec la rédaction de la Libre Parole. 

Ces relations avec Mores et Drumont re- 
montent au printemps 1892 : il y a donc dis- 
cordance entre cette constatation et la décla- 
ration de M. Drumont, faite par lui dans les 
débats de l'affaire actuelle, qu'il ne connais- 
-•lit pas Esterhazy. 

En 1893 ou 1894, M. Jules Roche, rappor- 
teur du budget de la guerre, me demanda de 
lui présenter un officier capable de lui don- 
ner quelques explications techniques dont il 
avait besoin. Nul ne pouvait être plus utile à 
feuilleter que le commande n! Esterhazy, dont 
l'instruction générale et spéciale est absolu- 
ment hors ligne. 

11 parle toutes les langues de l'Europe ; il 
est nu courant de toutes les inventions et de 



toute la science moderne, et nul mieux que 
lui ne sait l'histoire générale et l'histoire mi- 
litaire de l'Europe. 

C'est un laborieux, et il a, au point de vue 
du travail, des facilités exceptionnelles. 

Malgré ces qualités, lorsqu'il fut question 
de M. Roche pour le ministère de la guerre, 
sans aucun délai je courus chez lui pour l'en- 
gager à ne pas prendre Esterhazy comme 
officier d'ordonnance, déclinant toute res- 
ponsabilité s'il passait outre à cet avis. 

Si on me demande pourquoi cette restric- 
tion, alors que je l'avais présenté, je répon- 
drai que j'ai obéi à une sorte d'intuition im- 
périeuse : je trouvais Esterhazy trop beso- 
gneux et dénigrant trop l'armée française 
pour occuper un poste au cabinet du mi- 
nistre de la guerre. 

Malgré tout, malgré sa liaison avec ceux 
qui avaient écrasé les Crémieu-Foa, nous ne 
pouvions nous défendre contre la séduction 
qu'il exerçait, attribuant à une inconscience 
maladive ses>actes parfois incompréhensibles, 
et ses propos presque toujours déplacés. 

Esterhazy est fils de tuberculeux et tuber- 
culeux lui-même ; c'est vers 1894-95 que sa 
maladie de poitrine s'est enrayée, et c'est à 
partir de la même époque qu'il y a aggrava- 
tion décisive de sa folie. 

Je dis bien folie ; c'est le terme exact, car 
Esterhazy « causait incessamment de ses 
lettres à madame de Boulancy, » je veux dire 
par là qu'il tenait des propos injurieux 
pour la France et l'armée, tels qu'à diverses 
reprises, j'ai dû, ainsi que ma mère, le rap- 
peler au respect de l'uniforme qu'il por- 
tait. 

En 1895, je crois, son régiment est envoyé 
à Rouen. 

Nos relations s'éloignent un peu ; puis dès 
ma nomination à Belfort, en mai 1895, elles 
sont finies, même avec ma mère qui habile 
Paris. 

Quant à sa moralité... inconsciente, vous 
avez au Palais de justice même des rensei- 
gnements au sujet de deux affaires dont les 
dossiers pourraient élucider cette ques- 
tion ; il s'agissait, la première fois, d'une 
affaire désagréable, et la seconde, d'une 
question de remploi dotal. 

Dans le même but, il me paraîtrait du plus 
intéressant intérêt d'interroger le comman- 
dant Rerger, président de la Dette ottomane. 



DEVANT l.\ COUR DE CASSATION 













LEXTREVUE ni PAR( MOXSOl'RIS : FAUSSES BARBES ET LIXETTES m.l.i i- 



actuellemenl à Paris, 58, rue de la Boétie, 
qui, à lu suite d'un prél d'argent, jugé insuf- 
fisant par Esterhazy, a été l'objet d'attaques 
violentes dans la presse. 

En outre, le commandant Berger ;i été le 
ci:'i d'Esterlur/N pendanl la campagne de 
Tunisie : il pourrait donner, je crois, des 
renseignements très utiles quant à l'appré- 
ciation générale de sa moralité 



Bien des personnes, comme moi, onl 
séduites par ce ion. d'intelligence merveil- 
leuse el d'indéfinissable attraction. 

\n printemps 1897, Esterhazj vint un 
me trouver, médisant qu'il Fallait , pour qu'il 
pûl passer lieutenant colonel, qu'il enl 
ministi un titre quelconque ; que 

verses personnes, et, notamment, M 
Montebello, député, avaient rail démarche-» 



iaO 



AFFAIRE DREYFl'S 



sur démarches auprès du général Billot, mais 
que celui-ci refusait, disant qu'il était ruiné, 
besogneux ; personne n'en voulait dans au- 
cun service. 

11 m'apportait une énorme enveloppe bour- 
rée de titres, de son contrat de mariage, de 
créances (je crois, car je n'ai pas ouvert l'en- 
veloppe), et me demandait de la porter au 
ministère de la guerre, pour lui prouver 
qu'il n'était ni ruiné ni besogneux. 

11 évoquait les souvenirs de mon père, pour 
me décider à faire sans délai cette dé- 
marche. 

Il est à noter qu'il n'y a pas discordance 
entre mon intervention, et mon avertisse- 
ment à M. Jules Roche, car, cette fois, il 
s'agissait d'un poste quelconque dans l'une 
des directions, et non d'une situation de 
confiance particulière. 

Dès le lendemain donc, je me présentai 
•chez le général Billot, qui, au premier mot 
quejeluidis d'Esterhazy, entra dans une 
épouvantable colère, jetant en l'air les dos- 
siers qu'il avait sur la table, bousculant les 
meubles et me disant : « Vous vous êtes donc 
tous entendus pour vous faire rouler par 
cette canaille, par ce gredin, par ce ban- 
dit ; d'abord, comment est-il à Paris ? Je 
vais mettre aux arrêts Giovaninelli, qui 
le laisse s'absenter irrégulièrement pour 
venir membêter. C'est trop fort que Giova- 
ninelli, Moritebello, vous maintenant, et 
bien d'autres, vous vous accrochiez à ce 
vilain monsieur. » 

Naturellement, après cela, je n'ai pas in- 
sisté. 

Il a tous les vices, mais aussi les qualités 
d'un condottiere du seizième siècle. 

Il a toujours été, je crois, un homme à cha- 
grins, à besoins, cherchant à attraper et y 
réussissant toujours. 

Sa pire victime est certes sa femme, digne 
de toute pitié, de tout respect; nous conser- 
vons, à elle et à ses fdles, une amitié com- 
plète. 

Vous m'avez demandé ce que je pourrais 
savoir des rapports d'argent entre Esterhazy 
el Henry. 

De rapports d'argent, je ne sais rien ; je 
puis seulement vous conter le petit incident 
suivant: Au moment où Esterhazy (prin- 
temps 1897] désirail entrer au ministère de 
la guerre, il attribuai! des résistances aux 



uns et aux autres. Un jour, parmi ceux qui 
étaient hostiles à son entrée au ministère, il 
me cita le nom d'Henry. 

Or, ce matin même, j'avais rencontré à la 
Sûreté générale le colonel Henry, et lui ayant 
dit : « Donnez donc un coup d'épaule à Ester- 
hazy », il m'avait répondu: « Je l'aide de 
tout mon pouvoir, et cela très affectueuse- 
ment. » 

Je répétai le propos à Esterhazy, qui s'é- 
cria : « Eh bien! il ne manquerait plus 
qu'Henry ne fût pas gentil ! » (1) 

Le président. — Esterhazy a dû vous écrire, 
étant données vos relations avec lui? 

Quel papier employait-il, soit habituelle- 
ment, soit exceptionnellement? 

Et, d'autre part, son écriture a-t-elle été de 
votre part l'objet de remarques à un point de 
vue quelconque ? 

M. Grenier. — Il m'écrivait sur du papier 
tout à fait ordinaire et rien, à cet égard, ne 
m'a jamais frappé. 

En ce qui touche l'écriture, il me semble 
qu'il y a eu changement notable postérieu- 
rement à la dénonciation de Mathieu 
Dreyfus. 

Son écriture, très anguleuse et fine avant, 
s'est arrondie et corsée depuis. 

Le président. — Depuis quelle époque au 
juste connaissez-vous Esterhazy? 

M. Grenier. — Depuis 1872 ou 1873, je 
crois, époque à laquelle il a été attaché à la 
personne de mon père. 

Voici ce que je puis dire de son passé : 

Esterhazy est le fils d'un général français 
qui s'est illustré au combat de Kanghill, en 
Crimée ; il a perdu son père et sa mère de 
bonne heure, et il fut élevé par un parent 
d'Autriche, sans enfants, lequel le fit entrer 
à l'Ecole militaire de "Wiener-Neustadt (aux 
environs de Vienne, en Autriche) ; il en sor- 
tit officier de cavalerie, prit part, en cette 
qualité, à la campagne de 1866 en Italie, et 
reçut un coup de lance dans la poitrine à 
Custozza. 

Pour des raisons que j'ignore, il quitta 
l'armée autrichienne, fut admis comme sous- 
lieutenant dans la légion d'Antibes et assista 
à la bataille de Mentana. 






I) Cette exclamation ouvre la porte ù bien 
îles suppositions. Nous n'insisterons pas davan- 
tage. 



DEVANT LA COUR DE CASSATION 






Il vint alors en France et lit demander par 

son oncle, général de division aussi, à l'em- 
pereur, de l'admettre avec son grade dans la 
légion étrangère. 

Il obtint ce grade, d'abord à titre étranger, 
puisa titre français, tit la campagne 1870-7 1 
(armée de la Loire) et passa ensuite lieute- 
nant dans un régiment d'infanterie de ligne. 

Le président. — Sur la proclamation par 
Esterhazy de l'innocence de Dreyfus? 

M. Grenier. — J'ai entendu dire qu'à di- 
verses reprises et dans des lieux publics F>- 
terhazy avait proclamé l'innocence de Drey- 
fus. 

Il me semble bien me souvenir qu'il me 
l'aurait affirmé ; je n'en suis pas absolument 
certain, parce que, à raison de ses originali- 
tés paradoxales, je n'attachais pas grande 
importance à ses propos. 

Comme on a pu s'en rendre compte, 
M. Grenier, en raison des relations d'au- 
trefois, n'a pas accablé Esterhazy, mais à 
qui veut lire entre les lignes de cette dé- 
position, le traître apparaît nettement anti- 
patriote, fourbe, besogneux, capable de 
tout. 

Naturellement, il devait être faus- 
saire. 



Déposition de M. le général Guerrier. 

25 janvier 1899. 

Le président. — Vous avez été indique par 
la défense comme pouvant fournir des ren- 
seignements sur la conduite du commandant 
Esterhazy? 

Le général Guerrier. — Le commandant 
Eslerhazj a été sous mes ordres pendanl dix- 
huit ou vingt mois, d'octobre 1895 à mai ou 
juin IN'.tT. époque où il a été mis eu non- 
activité pour infirmité temporaire. Je o'ai 
rien de particulier à dire mu- son compte. 

Tous les renseignements le concernant 
doivent se trouver au ministère de la guerre, 
où je les ai transmis, quand il j a eu lieu, par 
la vide hiérarchique. 

Je ne connais d'autre l'ait le concernant, »-i 



qui vaille la peine .1 être relevé, que le 
vant : 

Au moment de l'inspection générale de 
1896, examinant les titres du i ommandanl 
Esterhazj el les comparant à ceux de 
camarades, j'ai été frappé par une inscrip- 
tion sur ses états de sen ice d'une citation à 
l'ordre de l'armée. 

En voyant la date du lait auquel cette 
citation se rapportait, j'ai été certain que 
cette inscription ne pouvait être justifiée, par 
la raison péremptoire que cette affaire, qui 
avaitété malheureuse, n'avait donné lieu à 
aucune citation pour personne. 

J'en ai rendu compte, officiellement et par 
la voie hiérarchique, à mes chefs qui ont 
transmis mon rapport au ministre, el le mi- 
nistre a ordonné la radiation de la citation. 

Ce n'est évidemment ni vous ni moi qui 

avons inscrit cette citation fausse. 

Dans la déposition que M. Guerrier a 
faite, il a cité M. Jules Roche comme 
pouvant fournir d'intéressants renseigne- 
ments sur Esterhazy. 

Voici en effet ce qu'a dit l'ancien mi- 
nistre du commerce : 



Déposition de M. Jules Roche, 
ancien ministre. 

/->• décembn 1 S 



M. Jules Roche. — Puisque vous m'ai 
appelé pour être entendu comme témoin 
sous la foi du serment qui lie tout témoin, je 
me vois « t . 1 1 1 - l'obligation de vous dire tout 
ce que je sais : 

j'ai été mis en rapport avec le comman- 
dant Esterhazj par un de mes camarades 
fils d'un général I . qui me l'a pi - 
comme un officier très intelligent. 

Ceci se passait en 1894, à ! i poqu< 
m'occupais <\>- la question de la plénitud< 
de la permanence des effectifs de n< 
année, qur rendait plus que jamais imj 
tante la nouvelle loi allemand. ■ de 1893 



i \i. i ,i .in. i 



152 



L'AFFAIRE DREYFUS 




LE FAUSSAIRE HENKY ET M. LE JUGE BERTLUS 



vivait augmenté l'armée de l'empire de 

80,000 hommes. 

L'officier ou plutôt l'ancien officier, fils 

d un général, a amené ou envoyé Esterhazy 

chez moi; ilme semble, sans être sûr, que ce 

dernier n'était alors que capitaine. Depuis 

lors, il est venu me voir rue de Moscou, 

d'abord, puis square Monceau, et m'a écrit à 

différentes reprises, jusqu'au commencement 
de 1807. 

Il est exact que dans une des dernières 
lettres qu'il m'a écrites, vers la fin de 1800, 



il fait allusion à un prêt qu'il aurait fait au- 
trefois à Henry. 

Je n'ai pas souvenir que dans cette lettre 
Esterhazy me parle de l'organisation des 
bureaux de l'élat-major ; il me parle seule- 
ment, en tant que j'en ai souvenance, de^ 
l'insuffisance du chef de bureau des rensei- 
gnements, qui était alors, je crois, ce même 
colonel Henry, ou du moins il me parle de 
l'insuffisance, quelle que fût alors la qualité 
de chef ou de sous-chef de celui-ci, du com- 
mandanl ou lieutenant-colonel Henrv. 




/' / 



In Mysti re. — «»ii trouva Lemebi uïr-Pii ird pen lu a I espagnolette 
de sa fenêtre, les genoux traînant à ten 



. 



154 



L'AFFAIRE DREYFl S 



Le président. — 11 est nécessaire que cette 
lettre nous soit remise, ainsi que les autres, 
en vue de l'enquête suivie devant la chambre 
criminelle. 

M. Jilks Rocue. — Puisque les besoins de 
la justice l'exigent, j'obéirai. 

En LS9(>, Esterhazy m'a demandé de le 
recommander au ministre de la guerre, 
parce qu'il désirait entrer dans les bureaux 
de l'état-major ; je l'ai recommandé, j'ai 
même fait les démarches nécessaires ; ces 
démarches n'ayant eu aucun succès, Ester- 
hazy a demandé à entrer à la direction de 
l'infanterie. 

Mes démarches en faveur d'Esterhazy ont 
cessé à la suite d'une Fin de non-recevoir for- 
melle et motivée qui m'a été opposée par le 
ministre de la guerre. 

Le président. — Veuillez vous expliquer 
sur ce point. 

M. Jules Rocue. — Y suis-je obligé d'une 
manière absolue ? 

Le président. — Vous avez prêté serment 
de dire toute la vérité. 

M. Jules Rocue. — Le ministre m'a fait 
comprendre d'une façon très nette, en me 
montrant un dossier, que je ne pouvais plus 
m'occuper d'Esterhazy, non seulement pour 
des motifs d'ordre privé, ni de droit com- 
mun, mais pour des raisons plus décisives 
encore. 

La manière dont il s'est exprimé indi- 
quait clairement qu'il s'agissait de la plus 
grave des suspicions qui pût frapper un 
Français. 

Depuis lors, j'ai cessé absolument tous 
rapports avec Esterhazy. 

Le président. — Avez-vous d'autres décla- 
rations à faire dans l'intérêt de la vérité? 

M. Jules Roche. — Je ne vois plus rien à 
vous dire qui me paraisse utile à votre en- 
uête. .l'ajoute cependant qu'un ami d'Ester- 
hazy m'a affirmé que lui-même, Esterhazy, 
proclamait tout haut, il y a un an, l'inno- 
cence de Dreyfus. 

On a remarqué que M. le Président de 
ht Chambre criminelle à la Cour de cassa- 
tion demanda à M. Jules Roche de vouloir 
bien, a seule fin d'éclairer la justice, 
communiquer les lettres qu'listerhazy lui 
adressa. 



Cette correspondance est intéressante à 
plus d'un titre. 

Nous détachons quelques passages de 
chacune de ces lettres pour l'édification de 
nos lecteurs : 



Pièces annexées à la déposition 
de M. Jules Roche. 



PREMIERE LETTRE DU COMMANDANT ESTERHAZY 

Rouen, le 23 avril 1894. 
Le commandant Esterhazy, major du 74 e , à... 

Monsieur le député, 

Permettez-moi de vous dire combien votre 
article dans le Matin d'aujourd'hui nous a 
fait plaisir à tous. 

Il n'est que temps, s'il en est temps encore, 
qu'une voix autorisée comme la vôtre se 
fasse entendre pour venir exposer la situa- 
tion déplorable dans laquelle va se trouver 
la pauvre infanterie. 

Il faut étudier comme moi sans relâche, et 
avec toute la passion que m'y fait apporter 
mon profond amour de la France et de l'ar- 
mée (1), ces questions (2), pour comprendre 
la douleur que j'éprouve devant de pareilles 
et de si insigniFiantes mesures. 

(Sans signature.) 

DEUXIÈME LETTRE 

.') e corps d'armée. — ô e division. 
9" brigade. — 74 e régiment d'infanterie. 

Paris, le 19 avril 1896. 

Le commandant Esterhazy, du 74", 
27, rue de la Bienfaisance. 

Monsieur le député, 

Vous m'avez fait l'honneur de me témoi- 
gner une telle bienveillance, et l'affaire dont 
il s'agit a une importance si capitale que 
j'ose venir vous importuner en vous suppliant 



(1) (Test Fauteur des lettres à madame de 
Boulancy qui parle. 

(2) Réorganisation de l'infanterie. 



DE\ \.\T LA i.i il H DE CASSATION 






de vouloir bien lire jusqu'au bout et culte 
lettre et les documents que je me permets de 
vous envoyer en communication. 

Je n'ai jamais été heureux et les lettres ci- 
jointes de mon ancien général de division, le 
général Martineau-Deschenez, du général 
Rebillard, mon ancien général de brigade 
actuellement à Chalon-sur-Saône, vous prou- 
veront combien peu j'avais mérité le dur 
traitement que m'infligea la commission de 
revision des grades, traitement qui eut sur 
ma carrière une si désastreuse influence. 

J'ai, il est facile de le vérifier, les meil- 
leures notes qu'un officier puisse avoir 1 . 

Mais j'ai quatre ans et demi de grade, j'ai 
quarante-huit ans et, si je ne suis pas dé- 
brouillé — pardon du mot militaire — si je 
reste dans un corps d'armée, malgré tout ce 
qu'on pourra faire, je suis perdu. 

La situation est pour moi de la dernière 
gravité. En effet, permettez-moi de vous faire 
un triste aveu : lorsque je me suis marié, 
mes chefs consultés m'avaient représenté 
comme un officier d'avenir. J'étais prop 
pour chef de bataillon et on pouvait croire, 
en effet, que j'aurais une carrière satisfai- 
sante. 

Les années se sont passées, et lorsque le 
marquis de Nettancourt, mon beau-père, vit 
que je restais capitaine, il me (il un jour une 
scène des plus pénibles, à la suite de laquelle 
j'ai failli, comme vous pouvez le voir par la 
lettre du général Paquié. aller chercher 
ailleurs à faire voir que je valais quelque 
chose. 

Aujourd'hui, mon beau-frère, te mari delà 
sœur de ma femme, officiel- de marine tout 
jeune, qui n'a jamais entendu le vent d'un 
coup de fusil, va être capitaine de vaisseau et 
officier de la Légion d'honneur, et la situa- 
tion qui résulterait pour moi de la limite de 
ma carrière à mon grade actuel aurait pour 
moi, pour mon intérieur. Les plu- doulou- 
reuses, les plus humiliante- conséquenci 

Je crois vous en avoir a-.-ey. <lil pOUT VOUS 

laisser deviner beaucoup île Irisb i je 

pense cependant que, toutes choses à pari, je 



(i) Voir plus haut, i ce Bujet, la déposition <tu 
général Guéri ii 



mérite peut-être un peu mieux -pie de finir 
dans la peau d'un chef de bataillon eu 
traite I . 

Pour me tirer d'affaire, pour m.- sortir de 
celle si difficile position et me faire échaj 

à cil avenir, il ne Tant qu'une chose, C 

que M. le minisire de la guerre veuille bien, 
à la requête d'un personnage qui daigne s'in- 
téresser à moi. non pas me prendre a son 
état-major — ce serait beaucoup trop de- 
mander, et je ne suis pas breveté — mais me 
faire entrer au ministère de la guerre, à la 
direction de L'infanterie, où il y a de- officiers 
non brevetés. Je serais sauvé : sinon je sui^ 
radicalement perdu. 

Je vous supplie, monsieur le député, de 
vouloir bien me prendre sous voir,' protec- 
tion ; je vous assure que je la mérite. 

ESTERHAZT. 



TROISIEME LETTRE 

Paris, If 25 avril lï 

Monsieur le député, 

Je ne veux pas tarder un instant a vous 
dire combien je suis profondément touché de 

la lettre (pie vous ave/, bien voulu m'éerire. 

Le général Billot passe pour se dérober 
volontiers aux Lettres; aussi vous suis 
doublement reconnaissant de L'assurance que 
vous voulez bien me donner île le voir et de 
lui parler de moi à votre retour. 

Comme vous avez pu le voir, je n'ai guère 
été gâté par la fortune — cl je vous ai une 
bien profonde gratitude d'avoir la boute de 
venir à mou secours dans une circonstance 
d'où dépendenl pour moi. a ton- Les points 
de vue, tant d'espérances ou île trisless 

Veuillez bien croire, monsieur le député, à 

la très réelle et très vraie reconnaissance de 

votre profondément dévoué, 

I RBAZY, 

Chef de bataillon <"> 
</. lu Bienfait 



(i) il r-i pourtant asseï probable que le com- 
mandai tiaxj ne l' i pas le ul ■ 
colonel. 



1 56 



l/AFFAIHE DREYFUS 



QUATRIEME LETTRE 

Sans date. 

Mon cher député, 

Merci de votre lettre, mais je suis déses- 
péré de votre départ, car c'est ma dernière 
espérance qui disparaît. Le médecin m'a 
déclaré hier que, si ma femme ne pouvait 
éviter toutes ces émotions qui la tuent, si je 
ne pouvais lui procurer un peu de calme et 
de repos d'esprit, une affreuse catastrophe 
mille fois [lire (/ne la mort était certaine. 

Vous pensez, moi qui prévois et qui vois 
venir cette horrible fin depuis de si longs 
jours (et c'est là l'excuse de l'insistance que 
j'ai mise à vous importuner), dans quel état 
je suis. 

Je vois rouge contre ce Billot, d'où tout 
dépend et qui me berne comme on ne berne- 
rail pas le plus vil laquais. 

S'il avait eu, au moins, la franche cruauté 
de répondre « A T on » dès le premier jour ; au 
lieu de cela, voilà cinq mois qu'il me traîne ! 

Si je n'étais pas ruiné et dans une position 
si difficile, je quitterais ce soir cette armée où, 
comme le dit Cassagnac, on ne peut compter 
ni sur l'équité, ni sur la pitié la plus banale, 
et où les destinées des braves gens sont, sans 
appel, à la merci du premier venu. 

En songeant à l'affreuse position où je me 
trouve et que je n'ai en aucune façon méritée, 
dont — si un miracle ne survient pas — je 
De puis sortir que par la pire des résolutions, 
vous pardonnerez les continuelles et inces- 
santes démarches dont j'ai fatigué votre 
bienveillance. 

ËSTERHAZY. 



CINQUIEME LETTRE 



Sans date. 



Cher Monsieur, 

Pardon de venir encore, et vraiment vous 
allez bien regretter l'intérêt que vous avez 
eu la bonté de me témoigner, mais j'ai dû, 
en lin de compte, laisser entendre chez moi 
que j'allais être réduit à partir et à laisser là 
mon pauvre monde, et cette nouvelle a été 
d autant plus douloureuse que j'avais faitbon 
visage et avais annoncé tout autre chose, 



1 aissant croire que j'étais sûr de la réussite. 

J'ai eu, ce matin, une scène désolante et le 
médecin dit que toutes ces émotions achèvent 
cette malheureuse. 

Joignez à cela une situation matérielle très 
pénible et que cette position ne va faire 
qu'aggraver dans les plus douloureuses pro- 
portions. 

Je suis dans une phase absolument atroce 
à tous les points de vue. 

Ne serait-ce pas trop abuser de vous que 
de vous demander, quand vous aurez vu le 
ministre, de lui dire qu'il y aurait une ques- 
tion d'humanité à tenir cette fois la parole 
qu'il a donnée à Montebello, et qu'il est vrai- 
ment cruel de torturer des malheureux, 
comme disait ce brave Paul, dans d'aussi 
atroces angoisses? 

S'il veut mentir encore, il faut que je 
trouve n'importe où, n'importe comment le 
moyen de me tirer d'affaire, en dehors de 
l'armée que je quitterai avec douleur, mais 
où je n'aurais jamais cru qu'un ministre de 
la guerre pût agir de la sorte envers un 
pauvre diable méritant, somme toute, et à 
qui s'intéressent si généreusement tant de 
braves cœurs comme les vôtres, comme un 
de mes généraux, dignes, il me semble, d'être 
écoutés. 

Comment me pardonnerez-vous toutes ces 
importunes et incessantes scies ? Si vous 
voyiez ma femme et mes pauvres petites filles, 
vous comprendriez que j'abuse de votre 
bonté. 

Votre bien reconnaissant et dévoué, 

ESTEHHAZY, 

27 , rue de la Bienfaisam^. 



SIXIEME LETTRE 

Paris, le 21 novembre 1896. 

Monsieur le député, 

Je me suis permis, osant faire appel à votre 
bienveillance, une fois encore, de me pré- 
senter aujourd'hui chez vous. 

Je voulais vous parler de la situation extrê- 
mement pénible et douloureuse où je me 
trouve. 



Car je vous avoue bien confidentiellement, 
monsieur le député, que je suis dans la situa- 



DEVANT I.A COI R DE CASSATION 






lion la plus douloureuse et que je ne -aurais 
que devenir si ceux qui ont bien voulu me 
témoigner quelque intérêt ne me viennent 
très promptement en aide. 



Veuillez, avec toutes mes excus 
monsieur le député, l'assurance «le ma i 
pectueuse reconnaissance. 

rhazy. 







Esteiuiazv /''tir-simili: d'n.ii<! photographie faite sur natu 



SEPTIÈME LETTRE 

Il décembre 1896. 

Monsieur le député, 

Je ne veux pas aller encore abuser de la 
bonté que vous avez bien voulu me témoigner 
ci vous importuner, une fois de |>ln~, <lr mes 
tristesses, mais je tiens à vous dire qu'ainsi 
que je le redoutais, le ministre n'a rien ré 
pondu du toul à toutes les démarches si bien 
veillante faites en ma faveur el qu'il eûl dû, 
ce me semble, prendre en considération. 



J'avoue que, quelque affreusement malheu 
reux que je sois, j'avais eu espoir lorsque 
me suis senti soutenu par vous el par Moi 
bello, avec uif chaleur donl je vous ai, 
vous le jure, une bien vive reconnais 
lorsque j'avais vu tous mes chefs, répondanl 
à mon appel, agir avec tant de cœur, mon 
général en chef <■! le gouverneur eux-mêmes 
s'intéresser si \ ivemenl à i u< »i . 

Le ministre avail dil qu'il était prél à me 
nommer -i la direction m'acceptait 
i<ini, - incitations, l< 



138 



L'AFFAIRE DREYFIS 



rai Millet avait accepté, et le ministre, in- 
formé, ne bouge pins et semble ignorer tout 
ce qui a été tenté ! 

Je suis au désespoir, car je suis vraiment 
dans la plus atrocement douloureuse des po- 
sitions et je ne sais que devenir et que vont 
devenir surtout les pauvres miens, et bien 
que je ne manque pas d'énergie, je vous le 
jure, j'ai vraiment perdu tout courage. 

Estkrhazy. 



HUITIEME LETTRE 

15 décembre. 

Monsieur le député, 

J'ai vu M. de Montebello qui a été parfait. 
Malheureusement, je ne lui ai pas suffisam- 
ment expliqué ce que j'avais à lui dire, et je 
viens d'apprendre que le ministre, quand on 
lui a parlé de moi hier (un colonel Meunier), 
a répondu qu'il examinerait mon cas après le 
vote du budget. 

C'est abominable. 

Voilà un malheureux officier qui est bien 
noté, qui est dans la plus cruelle, dans la plus 
douloureuse situation du monde. 

11 est digne d'intérêt, puisque, chose rare, 
le gouverneur, son propre commandant en 
chef, le général Giovianinelli, s'intéressent 
chaudement à lui et font tout ce qu'ils peuvent 
pour le faire réussir, puisque trois généraux 
écrivent en sa faveur, puisque deux députés, 
membres de la commission de l'armée, font 
pour lui les démarches les plus chaleureuses. 
Le ministre promet au gouverneur d'une 
manière précise que, si le général Millet, di- 
recteur de l'infanterie, l'accepte, il le nom- 
mera; cédant à vos généreuses instances, à 
celles du général (jiovianinelli, le général 
Millet consent et le ministre manque impu- 
demment à sa parole. 

Je ne suis rien, mais je suis très digne 
d'intérêt et de pitié; je représente de longues 
générations de gloire et d'honneur, d'exis- 
tences consacrées à la grandeur de la France 
et de vies données sur les champs de bataille ; 
je suis un bon officier, un bon soldat, j'ai les 
meilleures notes; je voudrais savoir jusqu'à 
quel point le ministre entend se moquer de 
<•<■ qu il a promis pour moi. Je serais seul, 
cela aurait peu d'importance; mais c'est pour 



ma femme et mes enfants que je lutte, c'es 
pour ces pauvres êtres que je me permets 
d'abuser de votre bonté et de votre bienveil ■ 
lance. Le ministre me renvoie jusqu'au vote 
du budget, parce que, jusque-là, il a peur de 
vous et de Montebello, et puis il m'enverra 
brusquement faire f... moi et les miens. Je 
vous supplie, monsieur le député, pardonnez- 
moi de vous accabler ainsi de moi ; un jour 
où vous aurez l'occasion de parler au ministre, 
il n'est pas possible qu'il ait aussi peu de 
cœur qu'on le dit et qu'il se joue ainsi d'un 
malheureux qui mérite cependant quelque 
intérêt; ceux qui, comme vous, voulez bien 
le défendre, en sont la preuve. 

Pardon encore, et de tout mon cœur, 
merci pour les miens (1). 

ESTERHAZY. 



NEUVIEME LETTRE 

Sans date. 

Mon cher député, 

Voulez-vous me permettre d'abuser encore 
de votre bonté et de résumer ce que j'ai été 
vous raconter ce soir? 

Le ministre a repoussé toutes les instantes 
demandes qui lui avaient été adressées en ma 
faveur, en disant sur un ton fort peu bien- 
veillant qu'il ne pouvait pas, prétextant 
que : 

« J'étais dans une position fort compro- 
mettante depuis longtemps, parce que j'avais 
une maîtresse. » 

Je proteste absolument contre ces asser- 
tions calomnieuses, qui seraient grotesques 
si elles ne me portaient préjudice, si elles ne 
causaient pas aux miens de si douloureux 
ennuis et qui sont acceptées soit avec une 
légèreté indigne d'un bonhomme qui est chef 
de l'armée, soit avec une insigne mauvaise 
foi. 

11 est faux que je sois dans une situation 
fort compromise depuis longtemps. 

J'ai subi, il y a quelque temps, comme 



(1) La sollicitude dont Esterhazy fait montre 
pour les siens dans ces lettres n'exista pas tou- 
jours... Depuis, M. Esterhazy a connu mademoi- 
selle Pays ; et sa femme, digne de tous les res- 
pects et de toutes les sympathies, ainsi que ses 
enfants furent abandonnés par lui. 



DEVANT LA COUR DE CASSATION 



iv> 






beaucoup de gens, de grosses pertes; j'ai des 
immeubles de rapport difficile, mais aujour- 
d'hui, 27 janvier 1897, ma situation est le 
suicide (je vous fais cette déclaration sur 
l'honneur, et m'engage à prouver tout ce que 
j'avance) : je riaipoint de dettes, point de pas- 
sif, et me suis imposé de grands sacrifices 
pour arriver à ce résultat. 

En revanche, j'ai un actif visible, composé 
de: 

1° Deux maisons sises à Paris, rue des 
Cascades, \-l bis et i2 ter, gérées par 
M. Henry, architecte-expert, rue de la 
Pompe. 

Elles ne sont pas dans un sac, on peut les 
voir et constater leur existence. Elles étaient 
grevées, lorsque je les ai achetées, d'une 
hypothèque au Crédit foncier de 50,000 fr. ; 
je les ai payées I 18,000, elles sont donc d'un 
revenu brut d'environ 9,000 francs ; mais 
il y a beaucoup de vacances et la gérance 
aurait besoin d'en être surveillée de pins 
près, ce dont je m'occupe moi-même (biens 
dotaux) ; 

2° Une propriété en Champagne, dite châ- 
teau de Dommartin, et comprenant, outre le 
château et ses dépendances, le parc, les 
prés, terres et bois qui composent le do- 
maine de Dommartin-la-Planchette, près de 
Vahny (Marne . Ne pouvant la louer, j'ai un 
régisseur. Les terres sont inlouables et in- 
vendables dans ce pays, et je ne suis pas agri- 
culteur (bien dotal : 

3°20 Paris-Lyon-Méditerranée chez M° Poir- 
son, notaire à Sainte-Menehould (Marne) ; 

4° Un compte courant au Crédit lyonnais, 
n° 50,233, s'élevant à environ 10,000 francs; 

5° Une créance de 15,000 francs (primiti- 
vement «le 30,000 francs), plus les intérêts 
depuis 7 ans sur la succession de M. de Lo- 
queyssie, ancien député, créance pour la- 
quelle je suis en instance devant l<- tribunal 
de Périgueux : 

6° Un grand nombre de titres de mines 
d'or, sur lesquels je perds beaucoup d'argent, 
absolument improductifs, ci donl la Banque 
française de l'Afrique du Sud a le détail, que 
je -ni- contraint de garder; 

7° Enfin, !'■ mobilier inaliénable contenu 
dans le château de Dommartin, évalué par 

n contrat de mariage établi par M L< Vil- 

lain. notaire à l'an-, me Boissj -d'Angle 
la somme de 78,550 francs. L'inventaire de ce 



mobilier esl annexé a mon cintrai et il 
aisé d'en retrouver tous les objet-, a Domm 
tin où ils se trouvent ; 

8° Le mobilier de mon appartenu nt, .'-value 
par l'agent de la Compagnie d'assurances la 
Rouennaise, à laquelle je -ni- assuré, à la 
somme de 20,000 l'iau 

Tout ceci esl visible, facile à vérifier, et, Bi 
le général Billol veul en avoir la preuve, je 
suis prêt à la fournir dans le plus grand dé 
tail. 

Evidemment les mines d'or, la créance I 
queyssie sonl d'un rapport nul, de même que 
les collections et objets d'art, et il esl fâcheux 
que je ne puisse les aliéner : évidemment les 
maisons de la rue de- les el de la terre 

de Dommartin sont d'un fort mauvais rap- 
port, mais de là à dire ce que dit le ministre, 
il y a loin ; je n'ai point de passif et j'ai un 
actif que je demande qu'on vérifie. 

Il va de soi que ci- u'esl point avi 
ressources si diminuées que je puis dépenser 
beaucoup d'argent. Or, je n'ai point dedetl 
je défie donc qu'on puisse établir que je 
mange de l'argent pour une femme et que 
j'aie compromis pour une femme ma situa- 
tion. 

On peut interroger ma famille, mes en- 
fants, mes domestique- ; ils diront que je 

passe toutes mes soirées en famille, que je 
ne dîne jamais en ville, que je vis constam- 
ment avec le- mien-,, promenant mes enfants, 
que je ne découche jamais. 

La vérité est que depuis plu- d'un an le 
général Giovaninelli le sait mieux que per- 
sonne ma femmeesl gravement malade d'une 
maladie nerveuse compliquée d'accidents in 
térieurs el que, puisque ces misérables ne 
respectent rien cl qu'il faut, pour se discul- 
per de leur- ignobles outrages, toucher jus- 
qu'aux sujets le- plus intimes et secouer 
toute pudeur, le- médecins m'onl fail a son 
égard certaines recommandations que vous 
comprendrez -au- que i insiste. 

.l'avai- quarante-trois au-, a ce moment, 
j'avais, j'ai encore le défaut de sentir qiu 
-ni. un homme, -le -ni- surpris qu on 
étonne quand, la même année, on ■> mi l< 
néraiissime, presque septu 
oueequi esl mieux, faire payerde* »de 

colonel, de général de brigade, de l de 

division, du logement dan- les bâtiments il» 1 

l'Etat, etc., h'- laveur- de madame \ 



100 



L'AFFAIRE DREYFUS 



maîtresse, et il a fallu que son mari, sourd et 
infirme depuisde longues années, assassinât 
un officier pour qu'on le fit enfin quitter la 
garnison de Paris d'où il ne sortait pas, et où 
sa complaisance lui avait, en outre, valu les 



plus hauts grades dans la Légion d'honneur. 

C'est à moi qu'on doit que ce scandale n'ait 
jamais éclaté... 

(Ici se trouve une phrase que la décence nous 
interdit de reproduire.) 




Henry le Faussaire se traînant au genoux du juge Behtllus. 



... Vous avouerez que c'est une drôle d'ar- 
mée que celle où on est exposé à entrer dans 
de pareilles explications, et que ce sont de 
'1 mies de chefs, pour ne pas dire des drôles, 
que ceux qui se servent de pareils arguments 
pour repousser la demande, chaudement ap- 
puyée par de braves gens, d'un bon soldat et 
• l'un bon officier intéressant. 



J'ai demandé à rester à Paris pour la santé 
de ma femme, impossible à soigner à Rouen 
de l'avis formel des médecins, pour toucher la 
solde de Paris supérieure de plus de 1,650 fr. 
à celle de Rouen, pour m'éviter les frais, 
extrêmement onéreux, d'un déplacement, 
alors que j'ai des dépenses considérables, et 
enfin pour surveiller mes affaires dont le 






DEVANT LA COUR DE CÀSSATIO> 






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BSTERHAZl 1-1 POUBOCO! PAS? 






162 



/AFFAIRE DREYFUS 



simple examen montré qu'elles exigent une 
grande surveillance que ma femme, en rai- 
son de son état, est incapable d'y apporter. 

Je suis dans une situation à laquelle je 
m'efforce, malgré ses difficultés matérielles 
et ses tristesses morales, de faire honneur. 
Qu'un Billot, vainqueur à Frigolet, manque 
de pi lié envers le fds du vainqueur de Kang- 
liil, cela s'explique pour qui connaît le pèle- 
rin et le méprise à sa juste valeur ; mais qu'il 
se contente, pour se débarrasser des dé- 
marches pressantes de gens de cœur, de se 
servir de pareils moyens, cela dépasse les 
limites permises. 

Bien qu'il y ait furieusement de canailles, 
comme m'écrivait un jour le brave et bon 
général Grenier, sousl'épaulette, parle temps 
qui court, je me refuse à croire que de pa- 
reilles saletés aient été avancées à visage dé- 
couvert contre un officier qui a des services 
comme les miens, et qui est noté comme je le 
suis; mais j'ai tout lieu de supposer que cette 
ordure émane du service des renseigne- 
ments. 

Ce service, qui devrait renseigner sur ce 
qui se passe en Allemagne et qui laisse dé- 
penser 200 millions par l'ennemi sans en 
trouver l'emploi, a parmi ses hauts chefs un 
chef de bataillon, officier de la Légion d'hon- 
neur (qui, par parenthèse, ne sait pas un mot 
d'allemand, d'italien ou d'anglais), qui em- 
ploie les fonds destinés à autre chose à faire 
le métier de mouchard et à faire surveiller 
par des agents louches de vingtième catégo- 
rie ses camarades. Quand on sait, par les 
aveux des magistrats eux-mêmes, comment, 
fait dans l'ordre judiciaire, ce service, à la 
préfecture de police, est sujet à d'incroyables 
erreurs, on est terrifié de penser que la répu- 
tation, l'avenir, les intérêts de bons officiers 
sont à la merci des délations sans appel d'un 
homme dont l'abject métier devrait être ayant 
tout sujet à défiance, d'un homme qui colle 
épaulettes d'officier sur la défroque d'un 
argousin, eton aie-droit d'être révolté quand, 
comme moi, on a obligé cet homme et qu'on 
sait aujourd'hui ce qu'il vaut. Le comman- 
dant Henry, en effet, est mon débiteur de- 
puis 1876; je lui ai prêté quelque argent 
qu'il ne m'a jamais rendu, qu'il me doit en- 
core : cela explique bien des choses. 

En tout ca s, avant d'accepter, comme ar- 
ticle de foi, les relations de tels individus, le 



ministre ferait simplement son plus strict de- 
voir s'il mettait à même l'officier ainsi traité 
de se défendre et de s'expliquer. 

Il n'y a pas besoin d'avoir un chapeau avec 
des plumes sur la tête pour comprendre cela ; 
il suffit d'être un galant homme. 

De pareils actes révoltent tous ceux qui en 
ont connaissance, et ils ont une singulière 
ironie quand on songe qu'ainsi que je vous 
l'ai dit, j'ai, il y a peu de temps, défendu ledit 
Billot contre des attaques qui lui auraient été 
fort sensibles. Je ne suis pas un résigné, je 
supporte mal les offenses, et la discipline 
n'a jamais consisté dans la bassesse et la ser- 
vilité. 

Servir veut dire être utile ; c'est dans ce 
sens que doivent le comprendre des gens 
d'épée et non pas dans le sens qu'y attachent 
des laquais ; mais je supporte encore plus 
mal les outrages quand il s'agit de la santé et 
des intérêts des êtres qui me sont le plus 
chers au monde et quand la vie et la raison 
de ma femme vont payer tout cela. 

Je suis un très bon officier ; on n'a qu'à voir 
mes notes ; le sang versé par les miens, les 
services qu'ils ont rendus à la France valent 
qu'on s'en souvienne; je suis dans une po- 
sition extrêmement digne d'intérêt, et suis, 
moi aussi, tout comme un Romain de la 
bonne époque : 

Au point de ne rien craindre, en état de tout faire. 

Sur les promesses formelles, écrites, d'offi- 
ciers généraux en qui j'avais droit d'avoir 
toute confiance, j'ai pris pour ma famille, 
pour ma femme, des dispositions qu'une mo- 
dification aujourd'hui viendrait rendre dis- 
pendieuses au delà de mes moyens, et je suis 
prêt à m'en aller, s'il le faut, quitte à faire 
appel à l'opinion par d'autres moyens que le 
colonel Allaire. 

Je ne veux rien précipiter dans une affaire 
aussi grave et demande à la bienveillance dont 
vous m'avez donné tant de preuves, et dont je 
suis bien touché, de me guider. 

Vous pourrez, si vous le jugez bon, parler 
de tout cela à Montebello et lui donner mes 
éclaircissements; je vous demanderai de n'en 
pas parler àWeill. C'est un excellent homme, 
mais il a supporté sans broncher les plus ef- 
frayants des soupçons et les plus abomina- 
bles des outrages, et, comme je n'ai pas la 



DEVANT LA COI R DE CASSATION 






même manière de voir, il ne comprendrait 
rien à ma colère que tous ceux qui me portent 
intérêt trouvent légitime, et parmi ceux-là 
sont des colonels et des généraux qui me con 
naissent depuis de longues années et qui ne 
me cachent pas leur indignation. 

Pardonnez-moi. mon cher député, cette 
longue, trop longue tartine, et croyez à mon 
bien entier el reconnaissant dévouement. 

ESTEREAZY. 

P. -S. Drumont propose d'envoyer à Billot 
un exemplaire richement relié de Chariot 
s'u muse ! 

En tout cas, je suis bien résolu à faire 
quelque chose ; je suis le neveu d'un homme 
qui, général de division, provoqua le général 
de Castellane qui l'avait insulté : le descen- 
dant par ma mère du colonel marquis de Par- 
daillan qui, sous Louis XIV, cassait son épée 
et en jetait les morceaux au nez du commis- 
saire, représentant de Louvois, qui lui avait 
manqué d'égards, et je me souviens de celte 
phrase des recommandations admirables du 
maréchal de Belle-Isle à son petit-fils entrant 
dans l'armée : < Le respect des lois militaires 
et de leur discipline fait que vous ne devez 
jamais discuter un ordre, et, quelque absurde 
qu'il vous semble, vous devez l'exécuter jus- 
qu'à la dernière goutte de votre sang, prêta 
chaque instant à donner votre vie pour votre 
prince et la patrie ; mais la discipline ne peut, 
en aucun cas, vous faire faire un acte vil, ni 
vous faire supporter un outrage. ^> 

(les lettres suffisent à peindre ce qu'est 
Esterhazy. 

Le rapport suivant donne des détails sur 
certaines de ses actions. 



l' r Document. — Rapport du colonel 
ILerdrain. 

Rapport il" colonel Kerdrain sur les faits 
proches à M. /- 1 comte Esterhazy, actuelle- 
ment en non-activité pour infirmités tempo- 
raires et traduit devant >nt conseil d'enqw 

Paris, h' 22 août 1898. 

Avant de relater les faits qui amènent devant 
le conseil d'enquê eM.lecomte Walsin-Ester 



hazj . ii- -il— croyons ■ !■ oir rappeler I 
ment les services de ci officier supérieur. 

Entré au service en 1871 s-lieu- 

tenant, au titre étranger, provi la lé- 

gion romaine, M. Esterhazj 
combats livrés par l'armée de la L< 
fait remarquer par son entrain, -a bravou 
Lieutenant le 21 février 187 l, il est promu 
pitaine au choix le lu septembre 1880. Il ■ •-! 
mis hors cadre, au litre des affaires ind 
de la Tunisie, par décision ministérielle «lu 
17 février 1SS2 ; il l este dan 

qu'au -2 ( .) février 1884, date à laquelle il est 
affecté au 7 e bataillon d ! chasseurs à pied, 
puis au 18', en garnison à Courbevoie. 

Promu, toujours au choix, au 1 !<• <le ligne 
le 10 juillet 1892, cet officier passe avec son 
nouveau grade au 74 e de ligne. 

Son stage terminé, il est maintenu dan- 
son corps comme chef de bataillon, du cadre 
complémen aire. Les noies obtenue- parce! 
officier dans divers régiments OÙ il a servi 
sont en général bonne- souvent élogieus 
mais il y a lieu de retenir celle appréciation 
du lieutenant-colonel du 74 e , appréciation qui 
ligure au feuillet du personnel du comman 
danl Esterhazy, à la date de juillet 1896 : 

« Fait toujou s partie du cadre complémen 
taire et n'est employé qu'à des servie - par- 
ticulier-, où il ne paraît pasapporter la même 
exactitude que par le passé. Du reste, depuis 
le séjour du régiment à Pari-, c t officier su- 
périeur semble avoir une existence un peu 
brouillée. Est-ce dû à des dissentiments de 
famille ou peut-ère à des difficultés d'argent ' 
Sans pouvoir rien préciser, puisqu'il ne m 
parvenu ni plaintes ni réclamations sérieu 
pour dettes, j'estime qu'un changement im- 
portant est survenu dans la vie privée du com- 
mandanl Walsin-Esterhazy. 

Proposé pour la non-activité pour infir 
mités temporaires, il est placé dans cette 
position par décision présidentielle du 
17 août 1897. 

Il ne nous appartient pas de rappeler les 
tristes événements auxquels a été mêlé le nom 
d eC ei officier supérieur, le consei 
l'ayant acquitté des 

tées contre lui, La juridicti d civile l'ayant 
renvoyé d'une plainte pour faua 
faux, mais d'uutres 
vélés ou se --ni produits 
divers procès auxquels a été mêlé cet o 



164 



L'AFFAIRE DREYFUS 



Nous les examinerons en essayant de suivre 
un ordre chronologique. 

Au cours des années 1882, 1883, 1884, 
M. Esterhazy, alors capitaine aux affaires in- 
digènes en Tunisie, échangea une correspon- 
dance suivie avec une de ses parentes, ma- 
c'amede Boulàncy. Ces lettres, d'abord tenues 
secrètes par la destinataire, furent communi- 
quées par elle en 1897 à diverses personnes, 
particulièrement au sieur X... qui, cédant un 
jour aux instances de M. Scheurer-Kestner, lui 
confia une lettre contenant des propos indi- 
gnes d'un officier, d'un Français. Ce dernier 
crut devoir — pour les besoins d'une cause, 
dont il s'était fait le défenseur — informer 
l'autorité militaire de l'existence de ce docu- 
ment. Nous n'apprécions pas ici la conduite 
de madame de Boulàncy et des tiers auxquels 
elle a confié un correspondance toute privée 
et compromettante pour son parent. 

L'autoriié militaire, qui procédait à cette 
époque à une instruction contre le comman- 
dant Esterhazy, se fit remettre le paquet de 
lettres que détenait madame de Boulàncy. 

Avant d'en faire connaître la contexture, 
nous devons déclarer que la plus compro- 
mettante, celle dite du « uhlan » et commu- 
niquée à M. Scheurer-Kestner en particulier, 
a été niée par le commandant Esterhazy, et 
soumise à l'examen de trois experts commis 
par l'autorité militaire. Ceux-ci ont déclaré : 

« 1° La piècelitigieuse etl'enveloppe ne sont 
pas contemporaines ; 

» 2° Cette pièce nous paraît être d'une ori- 
gine très suspecte, et nous semble plutôt une 
imitation courante et à main-levée de l'écri- 
ture du commandant Esterhazy, qu'une pièce 
originale. » 

Restaient maintenances autres lettres que 
nous nous proposons d'examiner devant le 
conseil. Dans l'une d'elles, le capitaine Ester- 
hazy s'exprime en ces termes sur ses supé- 
rieurs : 

" C'est honteux de voir tout le remue-mé- 
nage que ces grotesques généraux font pour 
quelques cavaliers qui devraient les faire, 
rougir en leur montrant l'exemple du courage 
el de la hardiesse. Tous ceux-là ont encore 
la botte prussienne marquée plus bas que le 
dos et ils tremblent de peur devant leur 
ombre, n 

Dans d'autres correspondances, formulant 
toujours son opinion sur des officiers géné- 



raux de notre armée, dont un en particulier 
a occupé une des plus hautes situations, il 
s'exprime en ces termes : 

« Certain officier général est résolu à faire 
le farceur, nous n'en avons jamais douté ici ; 
d'ailleurs, il a fait bien d'autres crasses. De 
grands événements se préparent, et à la pre- 
mière vraie guerre, tous ces grands chefs 
ridiculement battus, car ils sont à la fois pol- 
trons et ignorants, iront une fois de plus 
peupler les prisons allemandes qui seront 
encore trop petites pour les contenir, car 
toutes les farces de ces sauteurs sont de peu 
de poids devant les beaux régiments prus- 
siens si bien unis et sibien commandés, etc. » 

Ce sont évidemment les récriminations 
d'un officier mécontent et frondeur qui ne se 
voit pas accorder la récompense qu'il croit 
avoir méritée; mais peut-on admettre, même 
dans une correspondance privée, qu'un 
Français tienne un pareil langage ? Notre 
cœur de Français se révolte et rien ne peut 
excuser un pareil langage. En donnant un 
libre cours aux idées malsaines qui hantaient 
à cette époque son cerveau, le capitaine 
Esterhazy a commis une faute grave contre 
la discipline. 

Nous passons maintenant à l'examen des 
trois lettres écrites par le commandant 
Esterhazy au président de la République les 
29, 31 octobre et 5 novembre 1897. 

A la suite d'une lettre adressée au com- 
mandant Esterhazy vers le mois d'octobre 1897 
et signée « Espérance », lettre dans laquelle 
l'anonyme le prévenait des dangers qui le 
menaçaient, des machinations ourdies par 
ses ennemis pour le perdre, cet officier supé- 
rieur écrivit successivement trois lettres au 
président de la République, réclamant, sur un 
ton comminatoire, que le scandale fait autour 
du nom d'un descendant des Esterhazy soit 
arrêté, que justice soit faite contre l'infâme 
instigateur du complot tramé contre lui, sinon 
l'intervention du chef d'une nation étrangère 
serait son dernier et suprême recours. 

Quel que soit l'état d'affolement, de surex- 
citation dans lequel se trouvait le comman- 
dant Esterhazy, jamais cet officier n'aurait 
dû avoir la pensée d'adresser de pareilles me- 
naces au premier magistrat de la France ; 
son patriotisme aurait dû arrêter sa plume. 

Nouvelle faute contre la discipline, de la 
part de cet officier qui semble, en outre, 






DEVANT LA CUUH DE CASSATION 







/•, ;, /ér< 



i NE PAGE D UISTOIBE 

Le Prince d'Orléans félicitant Eslerhazij lors du pn Zola. 



avoir oublié que rhonneur faisait partie du 
patrimoine légué par ses ancêtres. 

Vers la même époque, paraissaient, dans 
le journal la Libre Parole, certains articles 
signés Dixi qui, s'ils n'étaient pas rédigés par 
le commandant Esterhazy, étaient au moins 
inspirés par lui. 



Cité à comparaître devanl !<■ juge d'ins- 
truction, cet officier s'est borné à déclar< r 
qu'il avait donné divers i ;nements pour 

la rédaction de trois articles parus dam 
journal i >i ■ intituli i e Complot 

le Copain . et M. & ; eurer-Ki Biner 
Il ne devait pas ignorer les ordres du mi- 



166 



I /AFFAIRE DREYFUS 



nistre de la guerre, en collaborant à une 
feuille quotidienne ou en inspirant ses 
articles. Nouvelle faute contre la discipline à 
relever contre le commandant Esterhazy. 



Tout dernièrement encore, cet officier su- 
périeur, se voyant sous le coup d'un conseil 
d'enquête, manifesta son intention, au cours 
d'une entrevue que lui avait accordée le gé- 
néral commandant le département de la 
Seine, de peser sur l'esprit de ses chefs par 
des procédés inavouables. Nous devons re- 
connaître que, dans une lettre datée du 
8 juillet 1898, c'est-à-dire trois jours après 
cet entretien, il exprima le regret des propos 
qu'il avait tenus et jura de ne pas se servir 
des papiers compromettants qu'il avait dans 
les mains. 



Nous examinerons maintenant la conduite 
privée du commandant Esterhazy. Les docu- 
ments sur lesquels nous nous appuyons sont : 
le résumé des rapports fournis au ministre 
de la guerre par la préfecture de police et des 
lettres du commandant. 

Avant d'être dans la position de non-acti- 
vité, M. Esterhazy, alors chef de bataillon au 
7 Y de ligne, en garnison à Paris, installe, 
en janvier 1896, dans un appartement sis au 
49 de la rue de Douai, dont le loyer est 
d'abord en son nom, une ancienne femme 
galante, mademoiselle Pays, dont il a fait sa 
maîtresse ; il habite avec elle. 

Au mois de décembre 1897, ledit loyer a 
été transféré au nom de mademoiselle Pays. 
Nous nous bornons à relater le fait, laissant 
au conseil le soin d'apprécier les causes de 
cette substitution de nom sur les rôles des 
contributions. 

Dans un autre rapport de police, qui revêt 
un caractère de haute gravité, le commandant 
Esterhazy est accusé d'avoir accepté de com- 
manditer, pour une somme de 5,000 francs, 
une proxénète qui tenait une maison de ren- 
dez-vous dans le quartier de la gare Saint- 
Lazare. Dans une des entrevues, le comman- 
dant déclara se nommer « Rohan-Chabot », 
et, quelques mois plus tard, il déclara son 
véritable nom, « Walsin-Esterhazy », officier 
supérieur de l'armée française. 



La correspondance lui était adressée au 
Jockey-Club, au château de Dommartin, à 
Sainte-Menehould. 

A un certain moment, la proxénète, dont 
les affaires, paraît-il, étaient moins que pros- 
pères, fit part de sa situation précaire à celui 
qu'elle appelait « son associé ». 

Le commandant Esterhazy lui proposa de 
se charger, moyennant une forte somme, de 
trouver une jeune fille pour marier son ne- 
veu, âgé de vingt et un ans, qui habite Bor- 
deaux avec sa mère. La susdite tenancière le 
mit, déclare-t-elle, en rapport avec un cer- 
tain Roussel, sorte d'agent matrimonial qui 
avaitune jeune orpheline très riche à marier. 
Ledit Roussel posséderait des lettres du 
commandant. 

Nous avons d'ailleurs retrouvé au dossier 
une lettre rédigée sous forme de billet, dans 
laquelle le signataire (une simple lettre alpha- 
bétique pour le désigner) l'engage à faire 
toutes les démarches nécessaires, lui assu- 
rant en cas de réussite la somme de 
10,000 Jrancs environ. 

Au dossier, se trouvent également jointes 
les photographies de trois lettres écrites, 
d'après le rapport de police, par le comman- 
dant Esterhazy au sieur Lévy, autre agent 
matrimonial. La lecture de ces documents me 
permet de constater, non sans une certaine 
tristesse, que celui auquel ils sont attribués 
se montre peu scrupuleux dans le choix de 
la jeune fille destinée à son neveu. La mora- 
lité ne serait qu'une question secondaire et 
on passerait sur toutes espèces de choses 
scandaleuses, pourvu qu'elles ne crèvent pas 
les yeux de tout le monde. Une forte somme 
serait la récompense du service rendu. 

De pareilles compromissions d'argent avec 
une proxénète et un agent matrimonial, vé- 
reux au suprême degré, dénotent chez leur 
auteur un abaissement de sens moral, incom- 
patible avec la dignité d'un officier. 

En résumé, il résulte des faits énumérés 
dans notre rapport que, pendant la période 
de 1882 à 1884 et plus récemment, de 1897 
à 1898, M. le comte Esterhazy aurait commis 
des fautes graves contre la discipline et pou- 
vant entacher son honneur, que sa cohabita- 
tion avec une ancienne femme galante et ses 
agissements avec certaines personnes vé- 
reuses établissent une inconduite habituelle. 

Kerdrain. 



DEVANT l.\ COUR DE CASS LTION 






Voici maintenant les procès-verbaux 
des deux séances du «Conseil d'enquête 
île région » devant lequel a comparu 
« M. Walsin-Esterhazy | Marie- Charles- 
Ferdinand), chef de bataillon en non-acti- 
vité pour infirmités temporaires ». 



2 e document. — Le Conseil d'enquête 

Procès-verbal de la séance <ln Conseil ^en- 
quête du gouvernement militaire de Paris, 
tenu le mercredi î i août 189$, à Pari*, et 
de la séance du même conseil tenu le samedi 
J~ août, à Pari*. 

PREMIÈRE SÉANCE 
Mercredi 2'/ août IS98. 

Ces personnes ainsi questionnées ont dé- 
claré, savoir : 

1" M. Mercier, colonel commandant le 
i33 t rêgimenl ^infanterie, à Belley. 

A toujours eu de l'estime pour le comman- 
danl Esterhazy, lorsque cet officier était placé 
sous ses ordres, el le croit incapable de for- 
fa ire à l'honneur. N'a eu qu'à se louer des 
excellentes relations qui existaient entre les 
deux l'amilles Esterhazy et Mercier, et n'a 
jamais constaté le moindre nuage dans le 
ménage Esterhazy. 

2 e M. Bergouignan, lieutenant -colonel de 
Varmée territoriale. 

Confirme l'appréciation élogieusedu témoin 
précédent sur le commandant Esterhazj el 
sur sa Ni' 1 intime. Ce ne serait, d'après le 
témoin, qu'au commencement de 1898 que 
le ménage se sérail désuni, à la suite des 
révélations faites par la presse sur les rela- 
tions du commandant avec la femme Pays; 
néanmoins, celui-ci voyail journellemenl ses 
enfants, el madame Esterhazj eûl probable- 
ment, «L'ois un temps peu éloigné, désiré 

pardoi r à son mari el reprendre la \i'' 

comm 

A propos de la question du duel Esterhazy- 
Picquart, \<- témoin déclare qu'il eûl accepté, 



dans cette affaire, d IIlt 

Esterhazj sur sa simple demand 
ajoute qu'il avait été invité plir le r 

de témoin pour que l'armée nationale 
présentée. La priorité était acquis om- 

mandanl Esterhazy. En y renonçanl • o \-.<- 
du colonel Henry, qui avail l'ordre de 
chefs. Esterhazy a fail un gros sacrifii 
chefs. Le témoin le croil incapable de man- 
quer à l'honneur; il a reçu beaucoup de 
témoignages du 74' de : onûrmanl son 

opinion. 

M. le général de Pellieux, commandant le 
département <!•■ la Seine. 

Déclare tout d'abord qu'étanl chef d'état- 
major en Tunisie, il a connu le capitaine 
Esterhazy, qu'il tienl pour un brave soldat. 
Sur la demande du commandant, qui désire- 
rait fixer le conseil sur la proposition que 
lui aurait faite, en 1898, M. le général Billol 
de lui faire accorder sa retraite avec le maxi- 
mum, le général de Pellieux, témoin, s'ex- 
prime ainsi : 

« Oui. on lui a proposé le maximum : m 
le général liillot ayanl déclaré, dans les cou- 
loirs du Sénat, qu'il allait chasser Esterhazj 
de l'armée, celui-ci a retiré sa demande de 
retraite. C'esl donc parce qu'il n'a pas voulu 
qu'il n'esl pas aujourd'hui en retraite. 

Le commandant Esterhazj ajoute pi 'on 
lui avail offert, à plusieurs reprises, de le 
mettre en retraite : que M rézenas voyail 
des généraux el que lui-même, Esterhazy, 
suivait deux directions : le cabine! el l'état- 
major : en principe, les offres de retraite 
aaienl du général Billot. 

Le général de Pellieux. appelé à faire con 
naître au conseil -i. dans des circonstan 
ordinaires, on eûl relei erhazj 

les diverses fautes qui constituent son d< 
sier, répond qu'il ne le croil pas. En ce qui 

cerne l'entrevue du •'* juillet, entre Est 
hazy el le généra] de Pellieux, celui-ci 
que cel officier était abattu physique 
très Burexcité, el qui prit 

que doivent être attribuées les paroles in< 
minées; mais qu'il ne croil pas .i l'intenti 
du commandant Esterhazj de hanter 

l'élat-major. 

Quanl à la campagne de pi 
de Pellieux enj ivemenl le command 



108 



[/AFFAIRE DREYFUS 




ESTERHAZY REMETTANT SES DOCUMENTS A i/ AMBASSADE ÉTRANGÈRE 



à la faire cesser ; celui-ci lui promit de l'ar- 
rêter et il tint sa parole. Le commandant lui 
a fait connaître que les juifs lui avaient 
offert 600,000 francs pour qu'il se déclarât 
l'auteur du bordereau, et qu'ils avaient éga- 
lement offert 150,000 francs à madame Pays. 
Le commandant aurait refusé. Ces offres 



étaient faites par l'intermédiaire d'un jour- 
naliste anglais, de la part de la famille 
Dreyfus, et elles furent renouvelées plusieurs 

fois(l). 



(1) Calomnie inepte et que n'appuie, naturel- 
lement, aucune preuve, aucun indice. 



DEVANT LA Col 11 DE CASSATION 






, 







DEVAN1 H. I Ml. K' E1E-M1D1 

Monsieur Lépine sortit de la séance du il de guerre en disant aux journalif 

que L'acquittement de Dreyfua était certain. 






170 



L'A FI AIRE DREYFl'S 



M. Esterhazy confirme de nouveau cette 
déclaration du témoin et ajoute que c'était 
surtout à la condition qu'il révélât le rùle de 
l'état-major. 



4° M. Mercier du Paty de Clam, lieutenant- 
colonel d'infanterie hors cadre, à Vélat- 
major de Varmée. 

M. Esterhazy ayant fait demander au 
témoin s'il le croyait capable d'avoir manqué 
à la discipline ou à l'honneur, celui-ci s'ex- 
plique ainsi : 

« J'ai appris, en octobre, qu'on cherchait 
à compromettre Esterhazy et qu'on n'avait 
rien relevé contre lui, si ce n'est des écarts 
peu sérieux. Je n'ai pas cru pouvoir le laisser 
étrangler sans défense ni le laisser s'affoler ; 
et puis, il fallait savoir qui était réellement 
Esterhazy. Plusieurs officiers, consultés, 
furent de mon avis. La première fois que je 
le vis, il était déjà prévenu : sa sincérité me 
fit voir de suite que ce n'était pas un homme 
de paille. Nous l'avons réconforté de notre 
mieux. Il était comme au secret moral, et 
bien des choses étaient admissibles de sa 
part. Pour Esterhazy, c'était le suicide ou la 
fuite, et il fallait éviter l'un et l'autre. » 

Au sujet des lettres au président de la 
République, le dialogue suivant s'établit 
entre le général président, le témoin et 
Esterhazy, à peu près en ces termes : 

Le lieutenant-colonel du Paty de Clam. — 
Esterhazy voulait écrire à l'empereur d'Al- 
lemagne ; je lui ai dit qu'il valait mieux 
écrire au président de la République, qui 
était le père de tous les Français. Cette 
lettre, je la connais, puisque j'en ai pris plus 
tard copie au ministère de la guerre. M. Ester- 
hazy m'a dit qu'on la lui avait dictée. 

M. Esterhazy. — Je tiens à ce que le lieu- 
tenant-colonel dise qui me l'a dictée. 

Le lieutenant-colonel du Paty. — Ah ! je 
n'en sais rien!... Youdriez-vous dire que 
c'est moi ? 

M. Esterhazy. — Dites la vente. 

Le lieutenant-colonel du Paty. — Ce n'est 
pas moi. 

M. Esterhazy. —Alors comment les choses 
se sont-elles passées ? 

Le lieutenant-colonel du Paty. — 11 vou- 
lait chercher un secours à l'étranger, près de 



ses parents, et faire demander par eux à 
l'empereur d'Allemagne s'il avait jamais eu 
des relations avec lui et le prier de défendre 
son honneur de membre d'un ordre dont ce 
souverain était le grand-maître. 

M. Esterhazy. — C'est cela! J'en appelais 
à l'empereur d'Autriche comme vassal. Etant 
décidé à me tuer, je voulais auparavant en 
appeler à tous ceux qui avaient intérêt à dé- 
fendre un Esterhazy. 

Le lieutenant-colonel du Paty. — Oui, 
c'est alors que je l'en ai détourné et l'ai en- 
gagé à écrire au président de la République. 

Le président. — Mais ces lettres contiennent 
un sentiment de menace ? 

Le lieutenant-colonel du Paty. — A mes 
yeux, Esterhazy relevait plutôt du conseil de 
santé. J'ai vu au ministère la lettre, et lui ai 
dit que cette lettre, qu'il déclarait lui avoir 
été dictée, était charentonnesque. Ce n'est 
pas moi, certainement, qui la lai ai dictée. 

Le président. — Mais, alors, qui lui a dicté 
cette lettre? Et d'ailleurs, si elle lui a été 
dictée, que pouvait bien faire son état d'es- 
prit à la rédaction de la lettre ? 

Le lieutenant-colonel du Paty. — Ce 
n'est pas moi. Esterhazy était admirablement 
renseigné ; mais tout ce qu'on lui faisait 
savoir était toujours de nature à le décou- 
rager. On voulait, disait-il, faire sauter sur- 
tout du Paty et le général de Boisdeffre. 
Quant à faire connaître au conseil si mes re- 
lations avec Esterhazy étaient ordonnées ou 
n'étaient qu'un fait personnel, je me refuse 
à répondre devant Esterhazy. 

Le président. — En tout cas, qu'avez-vous 
fait personnellement, et dans quelle mesure 
êtes-vous intervenu? 

Le lieutenant-colonel du Paty. — En ce 
qui concerne les articles de journaux, on l'a 
aidé à répondre à l'article « Vidi ». J'ai même 
corrigé la réponse. 

Le président. — Il n'a donc pas agi seul, 
mais avec le concours d'officiers de l'armée 
active? 

Le lieutenant-colonel du Paty. — Oui. 

Le président. — Nous avons besoin de sa- 
voir dans quelle mesure il était guidé et, par 
conséquent, responsable. 

Le lieutenant-colonel du Paty. — Ester- 
hazy n'a jamais su qu'il était défendu par 
l'Etat-Major, mais seulement par des indivi- 
dualités; j'étais un des plus intéressés à la 



DEVANT LA COUR DE < ^SSATION 



171 



manifestation de la vérité, et c'est pourquoi 
je l'ai aidé. Je n'ai vu la lettre au président 
de la République qu'au ministère, après 
qu'elle a été reçue. 

Le président, — Vous avez approuvé l'en- 
voi de cette lettre ? 

Le lieutenant-colonel du Paty. — Oui, 
et je lui en ai donné la carcasse; mais, après 
avoir lu la lettre, j'en ai blâmé la rédaction. 

M. Esterhazy. — Mais, dites donc la vérité : 
Dites comment ces lettres ont été dictées 

Le lieutenant-colonel du Paty. — Je dis 
ce que je sais. 

Le président. — Est-ce vous quiavez ins- 
piré celle qui contient la menace? 

Le lieutenant-colonel du Paty. — Il m'a 
parlé en effet de l'écrire. 

Le président. — Vous ne savez pas qui l'a 
dictée? 

Le lieutenant-colonel dl" Paty. — Non. 

Le président, à Esterhazy. — Où ont-elles 
été écrites? 

M. Esterhazy. — Une, derrière le pont 
Caulaincourt ; une autre, au pont des Inva- 
lides; la troisième, je ne sais plus où. Je les 
ai écrites au crayon, sous la dictée de quel- 
qu'un ; je lésai recopiées tranquillement chez 
moi. 

Le président, à Esterhazy. — Savez-vous 
si du Paty connaît ce quelqu'un? 

M. Esterhazy. — Oui, le colonel le sait. 

LE. LIEUTENANT-COLONEL DU PATY. — Je le 

connaîtrais, je ne le dirais pas, n'étant pas 
un mouchard. D'ailleurs, je ne sais que par 
Esterhazy qu'on la lui a dictée. 

M. Esterhazy. — J'adjure le colonel de 
dire qu'il connaît l'auteur de la lettre, qu'il 
le connaît aussi bieo que moi, qu'il esl abso- 
lument exact que ces lettres ont été dictées 
par quelqu'un qu'il connaît, de même que 
L'article « Dixi ». 

Le président, au témoin. — Je vous pose la 
question. 

LE LIEUTENANT-COLONEL Dl PATY. — J'ai dit 

tout ce que j'avais à dire. 

Le présid] m . — Alors, si vous ne le - 
que par Esterhazj . ce u'esl plus uo témoi 
gnage de vous. Vous ne faites que réédib r 
Les affirmations de M. Esterhazy? 

Le i.ii .1 ri \ w m olon] i. di l'\ n . ■— H esl 
impossible que l'article lu'\i ail été rail 
par Esterhazj ; «loue, on le lui a donné. 

Le président. - Ce n'esl pas un témoi- 



gnage, mais une appréciation. Nous n 
avons pas besoin. 

Le lu. i i'i:\\vi-, olonel du Paty. —Je n'ai 
rien ;'i dire. 

Le président. — En résumé, ridiez 

le commandant Esterhazy. 1 
initiative.' 

Le lieutenant-colonel du Paty. —Je ne 
veux pas le dire devant Esterhazj . 

Le président. — Esterhazj ment-il en 
disanl que la lettre lui a été dicl 

I.t: lieutenant-colonel di Paty. — 11 ne 
ment pas... ou plutôt... Je retire ce que j'ai 
dit. 

M. Esterhazy. — J'affirme que l'article m'a 
été apporté tout écrit, et que les lettres m'ont 
été dictées. 

Le lieutenant-colonel du Paty. — Je suis 
<ùr qu'il ne ment pas, en ce qui concerne 
l'article. Quant aux Lettres, je ne sais pas... 
Je n'ose pas confirmer Le dire du comman- 
dant, je ne dis pas le contraire. 

Le président, à Esterhazy. — Invoquez- 
vous sur autre chose letémoif du colonel 
du Paty? 

Esterhazy. — Plus maintenant, après 
qui vient de se passer. 

Le lieutenant-colonel di Paty.— Jen'ai 
revu Esterhazy qu'en avril dernier. Il m'a 
dit :« On m'a t'ait des propositions, je n'ai 
pas dix francs dan- ma poche, mes bottes 

sonl percées : j'ai rais mieux crever de faim 

que de l'aire du tort aux gens qui m'< 
aidé. 

Esterhazy. — Non. je ne veux rien Leur 
faire, mais je voudrais bien qu'un agit de 
même à mon égard ! 

Le présided r, au témoin. \ »us 

quelque chose à dire ? 

Le lieutenam Paty. d, 

je n'ai plus rien à dire. 

l/. ,/.■ tfoùandrc, publiât 

Le témoin déclare qu'à la réd de la 

Hh\ P 'ii n'a jamais cru que I ai licle 

Dixi i fol du commandai 
communications journal 

:,,,. officier étaient transmi 
I n document vu par le témoin en (ail ■ 
cet officier n'était qu'un intenuédiain 
le journal .-i L'Ëtal-Major. En tout cas, i 



172 



AFFAIRE DREYFUS 



jamais cherché à compromettre ses chefs. Le 
témoin l'affirme sur l'honneur. Il ajoute, sur 
la demande du président, que les renseigne- 
ments sur les agissements du syndicat étaient 
fournis par deux journalistes anglais. Le té- 
moin, interrogé sur les motifs qui ont em- 
pêché le commandant Esterhazy de faire un 
procès à ses accusateurs, déclare que cet offi- 
cier en a été dissuadé par le ministre, et sur- 
tout par son avocat. Il termine en faisant 
l'éloge du commandant, et fait connaître au 
conseil que cet officier envoyait de l'argent à 
sa famille, à ses enfants, pour lesquels il avait 
une profonde affection. 

Les cinq témoins, dont les dépositions sont 
ci-dessus rapportées, ont été entendus sur la 
demande de l'officier objet de l'enquête. 

Le commandant Esterhazy. 

Toutes les personnes appelées devant le 
conseil étant entendues, le président a de- 
mandé : lo à l'officier supérieur objet de 
l'enquête, s'il désirait que de nouvelles ques- 
tions fussent adressées à ces personnes, qui 
attendaient dans une salle voisine ; 2° aux 
membres du conseil, s'ils avaient de nouveaux 
éclaircissements à demander aux personnes 
entendues. 

Sur leurs réponses négatives, le président 
a alors donné la parole à l'officier objet de 
l'enquête, pour présenter ses observations. 

Au sujet du mariage de son neveu, le com- 
mandant Esterhazy déclare qu'il aimait beau- 
coup ce neveu, dont le grand-père avait été 
sauvé de la banqueroute par son père, le 
général Esterhazy. Il lavait aidé souvent, et 
enfin, pour l'empêcher de compromettre une 
jeune fille de bonne famille, il avait cherché 
à lui faire faire un mariage d'argent par l'in- 
termédiaire de M. Roussel, lequel est le même 
qu'un juif, nommé Lévy. Il reconnaît les 
lettres et cherche à les expliquer par l'idée de 
sauvegarder l'honneur de la jeune fille en 
question, et il dit les avoir écrites sur les ins- 
tances de son neveu, qui voulait se marier à 
tout prix. 

En ce qui concerne les lettres Boulancy, 
Ksterhazy nie celle du « uhlan » ; il rappelle 
que les autres ont été écrites en 1882, il y a 
seize ans, sous l'impression d'une grande 
déception. Il en regrette les termes. Interrogé 



sur ses rapports avec la fille Pays, il dit 
l'avoir connue à Rouen, alors qu'il avait des 
déboires intimes de famille ; il a caché cette 
liaison tant qu'il est resté en activité au point 
qu'elle est restée ignorée de ses camarades 
aussi bien que de madame Esterhazy. Ce 
n'est que lors de la dénonciation de Mathieu 
Dreyfus — laquelle eut pour conséquence la 
divulgation de ses rapports avec madame 
Pays — qu'il fut obligé, à la suite de scènes 
violentes avec sa femme, de quitter le domi- 
cile conjugal et de se réfugier rue de Douai. 
Il fait l'éloge de madame Pays qui, malgré 
des offres considérables d'argent qui lui au- 
raient été faites, ne l'a pas abandonné. Il 
passe ensuite au récit des événements qui se 
sont déroulés en 1897. Etant à la campagne à 
cette époque, il reçoit une lettre signée « Spe- 
ranza ». Il arrive à Paris et descend rue de 
Douai. Le lendemain, à sept heures du soir, 
un monsieur demande à le voir. La concierge 
ayant répondu que le commandant était in- 
connu à ce numéro, le monsieur insiste en- 
core ; finalement, il revient le lendemain, et 
attend dans la rue. Il portait de grosses lu- 
nettes bleues. Le commandant descend et 
tous deux se rendent derrière le parc de 
Montsouris.Le commandant fait part à ce 
monsieur de la lettre étrange qu'il a reçue, 
et lui demande si cet entretien se rapporte à 
cette lettre. Ledit personnage répond affir- 
mativement, ajoutant : 

— Vous serez soutenu par des protecteurs 
très influents. 

Rendez vous est pris pour le lendemain. A 
ce nouveau rendez-vous, le commandant voit 
arriver un fiacre contenant trois personnages. 
Deux d'entre eux en descendent. L'un, le 
personnage de la veille, toujours avec ses lu- 
nettes bleues ; l'autre, avec une fausse barbe. 
On lui parle des affaires Scheurer-Kestner, 
Picquart, etc., qui se trament depuis seize 
mois, et on ajoute qu'on croit devoir le pré- 
venir à cause de la future interpellation, 
« qu'il faut maintenant exécuter les ordres ». 
Le lendemain, le commandant et le premier 
personnage décoré, mais sans ses lunettes, 
se retrouvent au Cercle militaire. Rendez-vous 
est pris pour le lendemain, place Vintimille. 
De là, ils vont ensemble au cimetière Mont- 
martre, où le commandant présente la fa- 
meuse lettre « Speranza ». Ledit personnage 
insiste vivement auprès du commandant 



DEVANT LA COUR DE CASSATION 






pour qu'il demande une audience au ministre, 

en lui indiquant ce qu'il devra dire. La de- 
mande d'audience est refusée. Dans une 
autre entrevue, ledit personnage lui dit : 

— Je suis le lieulenant-colonel du Paty, 
l'autre le colonel Henry; le troisième, je n'ai 



pas besoin de vous le nommer. Corap 
moi el sur vos protecteurs. 

Le lieutenant-colonel du Patj conseilli 
commandant d'écrire au président delà ! 

publique: un certain. jour il remmène au p 
Caulaincourt où la lettre esl dictée, i 







$ 







vTWr 






-1. ■ • 



L*\ ami de la justice : M. Gcorijcs Clemenceau. 



« Dixi », ajoute le commandant, lui a * * 1 13 
remis tout entier par le lieutenant-colonel du 
Paty, qui également l'a engagé à écrire au 
ministre de la guerre pour dénoncer le lieu- 
tenant-colonel Picquart. Cette lettre est entre 
lés mains de M" Tézenas. Les relations 
poursuivent ainsi. 

Quelques jours après, le lieutenant-colonrl 
arrive, avec une femme voilée, au ponl 
Alexandre III el fait connaitre au comman- 
dant qu'il ne peut plus avoir avec lui de rela- 



tions directes. Il I»' prie de désigner une iu 
termédiaire, el madame Pays esl ai 
pour ce rôle. De nombreuses entrevues onl 
lieu, aoil chez madame Paj - soil chez le li 
tenant-colonel I éditions que 

Be l'ait l'échange des corresp >nd Le lieu 

tenant colonel Henrj se serait également 
rendu chez madame Pays. Lecommand 
affirme de nouveau que toutes les letti 
qu'il a écrites lui onl été dictées, même celli 
( >n\ - à Picquai 



L'AFFAIRE DREYFUS 



— Elles m'ont été dictées mol à mot. C'est 
moi, Esterhazy, qui ai demandé à passer de- 
vant le conseil de guerre, sans subir aucune 
influence. 

Survient alors la lettre de M. Zola. L'état- 
major entre de suite en relations directes 
avec M e Tézenas, que du Paty voyait déjà ; 
mais, visiblement, il n'agissait pas en son 
nom propre. Le gendre du général Billot est 
venu de la part du ministre voir M e Tézenas 
pour tout concerter avec lui, et il faisait dire 
en même temps au commandant de demander 
sa retraite. 

Le commandant voulait, à ce moment, 
faire un procès au Figaro. Il signale les avan- 
tages pécuniaires qu'il en aurait retirés. Il en 
a été dissuadé. Il fait ensuite allusion à la 
campagne très vive qu'on lui avait conseillé 
de mener, avant la promesse de ne pas être 
lâché par l'état-major, le général de Pellieux 
ayant lui-même déclaré qu'il ne le lâcherait 
pas. 

Il aurait également des documents plus 
graves à présenter, entre autres les fameux 
télégrammes : mais il ne veut compromettre 
personne. Après un instant de vive hésitation, 
il rappelle la pièce dont il a été question dans 
la déposition de M. de Boisandré et dont il 
fait ressortir l'importance. Il regrette de ne 
pouvoir la reproduire, ne l'ayant pas entre les 
mains. Elle est détenue par M e Tézenas, absent 
de Paris. 

Le président fait retirer l'officier supé- 
rieur objet de l'enquête. Le conseil déli- 
bère et, comme la séance commencée à neuf 
heures du matin a duré jusqu'à sept heures 
du soir et que le conseil estime qu'il y a lieu 
de se faire présenter le document dont il vient 
d'être question, il s'ajourne à une prochaine 
séance, pour permettre à l'officier objet de 
l'enquête de se le procurer. 

DEl XIÈME SÉANCE 
Samedi 21 août IH98. 

L'officier supérieur objet de l'enquête est 
introduit ; il continue ses explications. Invité 
par le président à faire connaître les res- 
sources avec lesquelles il pourvoyait à des 
dépenses qui semblent au-dessus de ses 
moyen-.. Esterhazy donne les explications 
suivantes : Madame Esterhazy possède 



deux maisons et lui-même encore un peu 
d'argent déposé chez un banquier, M. Rous- 
seau. Des amis-de M e Tézenas lui ont remis 
18,000 francs, dont 4,000 fournis par le Gau- 
lois pour sa défense. Il a donné à madame 
Esterhazy environ 1,000 francs par mois et a 
vécu avec madame Pays le plus modestement 
possible. Cette dernière fait elle-même sa 
cuisine. Il a passé un contrat avec un édi- 
teur, M. Fayard, qui lui a remis 5,000 francs 
et promis 1,000 francs par mois pour un ou- 
vrage intitulé : l'Affaire Dreyfus, par le 
commandant Esterhazy, pour lequel il doit 
demander au ministre l'autorisation de pu- 
blication. Sur l'observation du président, le 
commandant ajoute que cette publication ne 
lui paraît pas être une mauvaise action ; que, 
du reste, il se propose d'y défendre l'armée. 
Sur demande du président, il dit que, s'il 
n'a pas voulu dévoiler au conseil certains 
faits graves et compromettants, ce n'est pas 
qu'il fût lié par serment, ni même pour tenir 
une promesse, ni encore à cause des mem- 
bres du conseil, mais en raison de ce que le 
procès-verbal devait être lu ultérieurement 
par d'autres personnes et des conséquences 
qui en pouvaient résulter. 

Sur une observation du président au sujet 
de l'ensemble de sa conduite, le commandant 
produit une lettre de M. de Faultier, parent 
de son neveu, qui désapprouve ce dernier et 
témoigne au commandant sa haute estime 
Au sujet des lettres relatives au mariage de' 
son neveu, le commandant, qui les avait re- 
connues à la première séance, fait des ré- 
serves, basées sur l'authenticité deceslettres, 
en se fondant sur quelques inexactitudes de 
détail et sur des erreurs de situation de fa- 
mille qu'il y relève. Tout en continuant à ne 
pas contester le fait de sa participation au 
projet de mariage, il prétend qu'on imite si 
bien son écriture qu'il s'est déjà trompé à di- 
verses reprises sur des lettres qui lui ont été 
présentées. 

Le président demande alors la communica- 
tion de la note confiée par le commandant à 
M e Tézenas et dont il avait été question à la 
fin de la séance précédente. Esterhazy la 
remet au président, qui en fait donner lec- 
ture au conseil. Par cette note, qui parait 
avoir une grave importance, on donne au 
commandant des instructions en vue de sa 
comparution devant le général de Pellieux. 



DEVANT LA COUR DE CASSATION 






Elle commence à peu près en ces termes : 

« Dans le cas où le général de Pellieux me 
demanderait si j'ai eu des rapports avec vous, 
j'ai l'intention dédire, ce qui est sensiblement 
vrai (ces mots sont d'une autre écriture ; 
« Je suis étranger à la campagne contre Pic- 
» quart... » Voici le terrain sur lequel je me 
placerai... Pénétrez-vous bien de ce qui esl 
souligné à l'encre rouge... La personne qui a 
été chercher les fameuses lettres de Picquart, 
en style convenu, est précisément L'auteur 
du télégramme signé « Blanche »... 

Interrogé sur la provenance de cette note, 
dont quelques fragments viennent d'être cités 
approximativement, le commandant dit l'a- 
voir reçue par la même voie que les autres 
communications et que ces deux écritures 
proviennent de la famille duPaty. Cette pièce 
a été entre les mains de M. de Boisandré qui 
pourra être interrogé à ce sujet. Le président 
fait observer qu'il est regrettable que cette 
pièce soit connue d'un journaliste. Le com- 
mandant ajoute : 

— .l'en ai bien d'autres et je n'ai montré 
que celle-là... En ce moment même je me re- 
tiens... 

Le conseil fait ensuite introduire successi- 
vement les témoins suivants, pour être en- 
tendus de nouveau : 



1°M. de Boisandré, journaliste. 

Le président montre au témoin la aote 
<- aux deux écritures » dont il a été question 
plus haut. Celui-ci déclare la reconnaître, 
l'avoir eue entre les mains et savoir, par une 
autre personne, le nom de l'auteur principal. 

Le témoin ajoute que le commandant Es- 
terhazy avait toujours été considéré par la 
presse comme le délégué de ses chefs. Il est 
très étonné qu'après s'en être servi on l'a- 
bandonne : Aussi la presse, dit-il, esl hu- 
miliée de voir maintenant Qétrir celui qui a 
('■lé accrédité auprès d'elle. » 

r M. du Paty de Clam. 

Le témoin reconnaîl que ses rappori 
Esterhazj ont eu lieu d'abord directement, 
puis par l'intermédiaire 'le madame Pays, de 
Christian Esterhazj . puis de nouveau de ma- 



dame Pays, ei niiiii de M« rézenas. En i qui 
concerne madame Pays, les communications 
ont eu lieu chez elle «■! chez le témoin. 

Le président présente la n< ,\ deux 

écritun u lieutenant-colonel du I'. 

Celui-ci dit qu'il connaît ce document, il en 
reconnail également l'écriture. 

Passant aux lettres au président de la R< - 
publique dont il avait été question dans la 
précédente séance, le témoin demandée re- 
venir sur sa déclaration. U reconnaît que la 
lettre a été inspirée à Esterhazj et .pi. 
dernier n'a pas menti eu disant que la réd 
tion a'esl pas de lui. 

Le témoin ajoute: — .le ne veux pas - 
gérer quel est l'auteur «le la lettre, .lai tout 
dit au ministre actuel: il est au courant «!<• 
tout, sauf de certains noms impossible - 
dire. 

Le président ne s'expliquanl pas que, dans 

conditions, on ail fait tir ces lettres une 

charge contre Esterhazy, le témoin reconnatl 

qu'il n'a pas parlé de ces lettres au ministre. 

Sur la demande du président, le témoin re 
connaît qu 1 Esterhazj a en sa possession un 
certain nombre de documents gênants et 
ennuyeux n puni 1 des personnalités mili- 
taires: il n'en a jamais l'ail usage : il De les 
a jamais montrés au témoin-. 

M. du Paty termine eu disant : — l)>\\<- ce 
que j'ai vu et ce que je sais, il n'j a rien a la 
charge d'Esterhazy. Mon témoignage person 
iirl esl toul à son honneur el rien de -a | 
ne mérite la flétrissure de la réforme. 



/.'■ général de Pellieu 

Interrogé sur les propos qu'il aurait tenus 
à >L Tézenas : ■ Nous avons lié partie avec 
Esterhazy, nous ne le lâcherons pas . le 
aérai aie I avoir tenu. Le témoin ignore le 
rôle d'Esterhazj comme intermédiaire de 
L'état-major avec la presse ; il reconnaît 
pi mlant que ce dernier lui a amené di - 
oalistes qui sollicitaient une direction <i 
semble ; il en a rendu compl 

\u sujet '!'■ l'imitation facile de l'écriti 
d'Esterhazy, le témoin déclare avoir vu 
lettres de lui remarquablement imiti 
M Belhomme lui aurait dit que pour t" 
la Ligne on pouvait avoir I imitation de i- 
espi ce 'l écrit u 



176 



L'AFFAIRE DREYFUS 




LE REVE DU UHLAN 

Voir la lettre à M me de Boulanctj. 



Ouanl à la situation pécuniaire d'Ester- 
liazy, le témoin n*a aucune espèce de rensei- 
gnement. 11 estime que celui-ci a dû être aidé 
par les journaux (1). 

Le commandant Bsierhazy. 

Les trois témoins dont la déposition vient 



1, M. Drumont, M. Rochefort et M. Arthur 
Meyer versaient des mensualités au traître. 



d'être rapportée, ont été entendus sur l'ordre 
donné, d'office, par le président. 

Toutes les personnes appelées devant le 
conseil entendues, le président a demandé : 

1° A l'officier supérieur objet de l'enquête, 
s'il désirait que de nouvelles questions 
fussent adressées à ces personnes, qui atten- 
daient dans une salle voisine ; 

2° Aux membres du conseil s'ils avaient de 
nouveaux éclaircissements à demander aux 
personnes déjà entendues. 



DEVANT l.\ COUR DE I ISSATION 






44 Une Bonne Journée " 



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Dix mille pour avoir avoué, vingl inilN- pour avoir rétracté : décidément, le I»"! I< 
est une bonne affaire pécuniaire, sinon morale. 



Sur leur réponse négative, le présidenl ;i 
donné la parole à L'officier objel <lr l'enquête 
pour présenter ses observations. 

Celui-ci a alors exposé, que dans le duel 
Crémieu-Foa avec de Mores ? . il avait servi 
de témoin au premier sur l'instance de ma- 



dame Grenier, veuve du général de i e nom 
donl il av.nt été longtemps l'officier d'ordon 
aance. Il revienl ensuite sur les faits donl d 
a déjà parlé, ses i apports avec l étal ma 
qui lui aurait même fourni des témoins p< 
son duel avec Picquart. \ ce moment, il i 



178 



LA h FAIRE DREYFUS 



tait pas considéré comme indigne, el madame 
Pays elle-même était acceptée comme rela- 
tion. On l'abandonne maintenant, lui, qu'on 
soutenait, quand on avait besoin de ses ser- 
vices. « Je n'ai jamais cessé de remplir mes 
devoirs de famille. Je me réclame des géné- 
raux mes ancêtres et j'en appelle des rap- 
ports de police à toutes les notes de mes chels 
militaires. » 

Et. lorsqu'il a déclaré qu'il n'avait rien ù 
ajouter, le président a consulté le conseil 
pour savoir s'il se trouvait suffisamment 
éclairé. Sur la réponse affirmative de chaque 
membre, il a déclaré l'enquête terminée et a 
fait retirer l'officier supérieur objet de l'en- 
quête. 

L'avis du conseil d'enquête. 

Le conseil ayant à émettre son avis, le pré- 
sident a posé les questions ci-après, exposées 
dans l'ordre spécial du ministre de la guerre. 

1° M. Walsin-Esterhazy (Marie-Charles- 
Ferdinand), chef de bataillon d'infanterie en 
non-activité pour infirmités temporaires, 
est-il dans le cas d'être mis en réforme pour 
inconduite habituelle ? 

2° M. Walsin-Esterhazy est-il dans le cas 
d'être mis à la réforme pour faute grave 
contre la discipline ? 

3° M. Walsin-Esterhazy est-il dans le cas 
d'être mis en réforme pour fautes contre 
l'honneur? 

Pour la solution de chacune de ces ques- 
tions, chacun des membres a voté au bulle- 
tin secret en déposant chaque fois, dans une 
urne, une des deux boules qu'il a reçues, sur 
l'une desquelles était inscrit « oui » pour l'af- 
firmative, et sur l'autre « non » pour la né- 
gative. 

Le dépouillement de chaque scrutin a donné 
le résultat suivant : 

« Oui, à la majorité de 3 voix contre 2 sur 
la première question. 

» Non, à L'unanimité sur la deuxième ques- 
tion. 

» Non, à la majorité de 4 voix contre 1 sur 
la troisième que-lion (1). » 



1 La troisième question était : «M. Walsin- 

st-il dans le cas d'être mis en réforme 

pour fautes contre l'honneur? et M. le colonel 

Kerdrain ayant affirmé sans avoir été contredit 



Le président a déclaré, en conséquence, 
que l'avis du conseil est qU il y a lieu de 
mettre en réforme M. Walsin-Esterhazy. 

Aussitôt après cette déclaration, le prési- 
dent a prononcé la dissolution du conseil 
d'enquête. 

3 e Document. 
Lettre du g-oiiverneur de Paris. 

Paris, le 28 août 1898. 

Le général Zurlinden, gouverneur militaire de 
Paris, à monsieur le minisire de la guerre 

I ABINET 

Monsieur le ministre, 

J'ai l'honneur de vous transmettre ci-joint 
le procès-verbal ainsi que le dossier du con- 
seil d'enquête devant lequel a été envoyé, 
par votre ordre, M. le chef de bataillon en 
non-activité Walsin-Esterhazy. 

Le procès-verbal mentionne des révélations 
graves sur le rôle de certains officiers de 
l'état-major de l'armée dans la première af- 
faire Esterhazy. 

Ces révélations ont fortement impressionné 
le conseil d'enquête et ont eu une grande 
influence sur le résultat de ses votes. 

Le résultat est négatif pour deux questions 
et affirmatif — mais seulement à la majorité 
de trois voix contre deux — pour la question 
de l'inconduite habituelle. 

En se reportant aux usages de l'armée, il y 
aurait donc lieu d'user d'indulgence à l'égard 
du commandant Esterhazy, ou de se contenter 
d'une punition disciplinaire, la non-activité 
par retrait d'emploi. 

Dans le cas où vous voudriez néanmoins 
prononcer la réforme de cet officier supérieur, 
je me permets d'émettre l'avis que le rapport, 
accompagnant le décret de réforme, devrait 
spécifier loyalement que la réforme est pro- 
noncée pour inconduite habituelle, le conseil 
d'enquête ayant repoussé les questions de 
fautes contre la discipline ou contre l'honneur. 

Général Zurlinden. 



« qu'il commanditait pour une somme de 
5,000 francs une proxénète de la rue Saint-La- 
zare. » la réponse des officiers-juges déclarant 
qu'Esterhazy n'a pas forfait à l'honneur, est vrai- 
ment extraordinaire. Que faut-il donc faire pour 
porter atteinte à l'honneur quand on est officier? 



DEVANT LA COUR DE CASSATION 






Les documents ci-dessus, sont, connue 
on a pu s'en rendre compte, fort instructifs. 

La personnalité d'Esterhazy y apparaît 
très nette, comme très évidentes aussi 
les manœuvres qui furent exécutées pour 
le sauver. 



Comment Picquart découvrit 
le véritable traître. 

HISTOIRE DU « PETIT l!LEU )) 

Ce qu'est un petit bleu, tout le monde 
le sait. Petit bleu est à Paris le terme 
familier par lequel on désigne une cer- 
taine catégorie de cartes télégraphiques 
réservées à la correspondance rapide 
intra muros. Elles sont expédiées d'un 
bureau à l'autre, enfermées dans des 
boites métalliques, que l'air comprimé 
fait circuler avec une grande vitesse 
dans un réseau de conduites spéciales. 
Les petits bleus coûtent 50 centimes. 
Ils sont faits d'un papier mince de cou- 
leur bleu-de-ciel. Lorsqu'on a écrit sur 
la face dont la lisière est gommée, on 
plie la carte par moitié, cette face en de- 
dans, et on en colle les bords. Trois de 
ses bords sont accompagnés de pointillés, 
le quatrième formé par le pli ne l'est point. 
Une des faces porte l'adresse. Lorsque le 
destinaire reçoit le petit bleu, il doit, 
pour en prendre connaissance enlever par 
une déchirure, que guide le pointilli 
jours, la double lisière collée qui forme 
trois des cotés, et déplier ensuite le papier. 



Le « petit bien « de l'affaire. 

C'esi le -'lierai de Luxer, président du 
Conseil de guerre devanl lequel passa le 
commandant Esterhazy, en janvier 18 
qui a, dans l'interrogatoire de l'accu 



rendu public le contenu du fan 
bleu accusateur. 

Le voici : 

l/. le commandant EsU 
/' . me de In Bien fax 

» J'attends avant toul une explication plus 
détaillée que celle que vous m'avez donn 
l'autre jour, sur la question en suspens. En 
conséquence, je vous prie de me la donner 
par écrit, pour pouvoir juger si je puis con- 
tinuer mes relations avec la maison H... 
non. •> 

Ce petit bleu était déchiré en mor- 
ceaux, lorsqu'il fut remis au bureau 
renseignements de l'Etat-Major général 
par un agent. 

Or, cet agent était le même que celui 
qui avait apporté eu 1894 le bordereau 
attribué à Dreyfus; il apportait le petit 
bleu du même endroit que le bordereau, 

-t-à-dire de l'ambassade d'Allemagne. 

De plus, la signature (.. étail la pre- 
mière lettre du nom de passe ( 'laude em- 
ployé pour sa correspondance secrète par 
M. le colonel Schwarzkoppen, attaché mi- 
litaire de l'ambassade, et ce faux nom 
était connu du bureau des renseignement 

Ce fut ce o petit bleu » qui détermina 
l'enquête du colonel Picquart. 

Ecoutons cei officier : 



Déposition du colonel Picquart 

' S 

La premièi l| - T ; 

petit bleu en ma posî "'> 

dans V Annuaire à quel régimenl apparier 

rhazy. 
Je \i- qu'il appartenail au 
j'avais dana ce régimenl un ami el 
de promotion, le commandant i 



ISO 



L Aî-t AIRE PREVU s 



venir à mon bureau et lui demandai ce que 
c'était qu'Esterhazy. 

Le commandant Curé ne parut nullement 
étonné de ma question ; je suis certain même 
qu*il m'a parlé, à ce moment, d'un pressenti- 
ment qu'il aurait eu au sujet du motif pour 
lequel je l'ai appelé. 11 me donna sur Ester- 
hazy des renseignements défavorables. 

J'englobe immédiatement en un seul tous 
les renseignements qu'il m'a donnés dans 
cette première entrevue et dans la promenade 
à cheval qui a suivi, parce qu'il me serait 
impossible de vous dire exactement ce qu'il 
m'a donné le premier jour et exactement ce 
qu'il m'a donné les jours suivants. 

Au point de vue de la conduite privée, il 
fut assez sévère ; au point de vue spécial qui 
pouvait m'intéresser , il me dit qu'Esterhazy 
avait des allures singulières; il avait de- 
mandé deux ans de suite, en 1893 et en 189 i, 
à aller aux écoles à feu; il l'avait demandé 
encore une troisième année, en 1895, et 
comme on lui objectait que ce n'était plus 
son tour, il avait demandé un jour à Curé : 
« Vous qui êtes de Fétat-major, pouvez-vous 
me renseigner sur la mobilisation de l'artil- 
lerie ? » Ce fait a été confirmé par Curé à 
l'instruction Tavernier. 

Curé me dit encore qu'Esterhazy faisait 
constamment copier des documents chez 
lui l . 

11 me ci ta l'homme qui, à ce moment même, 
copiait chez Esterhazy un document relatif 
au tir; c'est un nommé Ecalle. J'ai donné son 
nom au général de Pellieux; je l'ai donné au 
commandant Ravary, et il n'a pas été appelé. 

.le crois me souvenir, mais ma mémoire 
est moins précise et j'ai besoin d'être con- 
trôlé, qu'Esterhazy ayant reçu du capitaine 
Daguenet, du même régiment, un document 
relatif au tir, n'a pu le lui rendre et a dit 
qu'il lavait égaré. 

Plus tard, c'est encore Curé qui m'a in- 
diqué le mois d'août 189 \ comme l'époque à 
laquelle il avait été avec Esterhazy aux 
■les à feu. 

3t lui qui m'a procuré un exemplaire du 
rapport du régiment, qui était sa propriété 
personnelle, que j'ai joint au dossier et où 
Esterhazy est désigné pour prendre part aux 



(1; Voir plus loin les dépositions de MM. Ecall* 
<i Bousquet. 



manœuvres de brigade avec cadres, lin mai 
1894. 

Enfin, je crois bien que c'est Curé qui m'a 
averti qu'Esterhazy s'était rendu deux fois à 
une ambassade étrangère à Paris, pour y 
faire une démarche en faveur de son colonel. 

J'avais toujours cru avoir consulté Curé, 
très peu de temps après l'arrivée du petit bleu 
et avant d'exercer aucune snrveillance sur 
Esterbazy. 

Cependant, d'après le dossier de mon en- 
quête sur Esterhazy que je viens de revoir 
ces jours-ci, pour la première fois depuis 
deux ans, le premier rapport de mon agent 
est du 17 avril et Curé croit se souvenir que 
je ne l'ai interrogé que fin avril. 

Il est possible que j'aie confondu, mais 
cela me semble extraordinaire. 

Pour avoir des renseignements sur Ester- 
hazy, je m'adressai non pas à Guénée, que 
je ne croyais pas discret, mais à un agent de 
la Sûreté générale, qui est très bon et qui 
était à ma disposition. 

Je lui demandai simplement des rensei- 
gnements sur la vie privée d'Esterhazy et me 
gardai bien de lui faire voir qu'il s'agissait 
d'une affaire d'espionnage ; il l'a reconnu à 
l'instruction Tavernier. 

Les investigations de cet agent se poursui- 
virent avec beaucoup de tranquillité et de dis- 
crétion jusqu'à mon départ de Paris. Elles 
furent interrompues, à certains moments, 
par des déplacements d'Esterhazy et, je crois, 
aussi par une absence de l'agent, qui avait 
d'autres services à assurer. 

Je vous donne immédiatement le résultat 
d'ensemble de ses investigations, résultat 
qui est consigné dans un compte rendu dé- 
taillé qu'a fait l'agent après mon départ et 
qui est extrêmement instructif, parce qu'il n'y 
avait pas un fait qui ne puisse être contrôlé 
et prouvé. Ce compte rendu est au dossier 
établi contre moi par le capitaine Tavernier. 

En résumé, Esterhazy était dans une situa- 
tion pécuniaire précaire; on voyait souvent 
du papier timbré arriver chez lui. 

Un jour, on était à la veille d'une saisie ; 
il entretenait une maîtresse rue de Douai, et 
l'agent m'a indiqué les dépenses que cela lui 
occasionnait ; je n'ai plus aucun chiffre dans 
la tète à ce sujet. 

Depuis plusieurs années, Esterhazy se 
livrait vis-à-vis de ses fournisseurs à des 



DEVANT LA COUR DE CASSATION 







Du Patj rencontre Esterhazj sur l'esplanade des Invalides, el le décidée écrire au général 

de Boisdeffre. 



actes indélicats . Il fréquentai! des gens d'ar- 
gent. 

.l'ai su qu'il faisait partie du conseil d'ad- 
ministration d'une société financière an- 
glaise; il donna d'ailleurs sa démission vers 
L'époque où je l'ai appris. 



genl m'a fait également un rapport sur 
les manœuvres auxquelles il se seraitlivré 
pour s'approprier une partie de ta dot *l • 
femme I eut les investigations au 

sujet d'Esterhazj ■ 
Instruit par l'exemple de l'affaire Dr< 



182 



AFFAIRE DREYFUS 



je ne voulais le signaler comme pouvant être 
un traître que si j'avais des raisons suffisantes 
pour cela ; et jusque-là je n'avais, en dehors 
du petit bleu qui pouvait être un piège, que 
des présomptions. 

Ma surveillance sur Esterhazy fut ralentie, 
puis interrompue lout à fait, du 15 mai jusque 
vers le milieu de la première quinzaine de 
juillet, par un deuil de famille très cruel, à la 
suite duquel je pris une permission, puis 
j'allai à un voyage d'état major. 

A mon retour se place une série de faits 
graves qui changent la tournure de l'en- 
quête (1). 

Le colonel Picquart affirme ci-dessus 
qu'Esterhazy faisait copier des documents 
chez lui. 

Le fait a été reconnu exact grâce aux 
témoignages suivants : 



Déposition de M. Ecalle. 

29 décembre IS9S. 

M. Ecalle. — En qualité d'ouvrier d'art 
ayant satisfait aux examens, je n'ai fait qu'un 
an de service militaire. 

J'ai fait ce service au 74 e de ligne, en gar- 
nison à la caserne de la Pépinière, à Paris, 
du mois de novembre 1895 au mois de sep- 
tembre 1896, date de ma libération. 

En février ou mars, le commandant Ester- 
hazy, renseigné sur mes aptitudes par le 
service de semaine du régiment, me fit 
appeler, dans la cour de la caserne, et, après 
avoir obtenu de moi la réponse que j'étais 
dessinateur, il m'invita à aller, le même jour, 
à midi, à son domicile, "27, rue de la Bienfai- 
sance, où il désirait me commander un tra- 
vail. 

Je me rendis rue de la Bienfaisance. 

Le commandant me montra deux planches 

Où se trouvaient représentées les diverses 

♦ pièces d'un fusil, et, en réduction, la figure 



[i] Nos lecteurs connaissent ces laits qui cons- 
tituent le chapitre du présent volume ayant pour 
litre : Les machinations contre Picquart et le 
étage du t rallie. » 



du fusil lui-même; ces diverses figures pa- 
raissaient avoir été fixées au moyen d'un pro- 
cédé mécanique (sans pouvoir préciser si 
c'était de la lithographie ou de la photogra- 
vure). 

Chacune des feuilles avait environ soixante 
centimètres de large sur cinquante de haut. 

Le commandant me fit connaître que les 
dessins de ces planches représentaient un 
fusil autrichien, auquel il avait apporté une 
amélioration, et il se dit très pressé, craignant 
une chute très prochaine du cabinet, de sou- 
mettre son travail à M. Cavaignac, ministre 
de la guerre. 

Le commandant m'ayant demandé de re- 
produire ces deux planches, je lui ai pré- 
senté quelques objections, en lui faisant va- 
loir qu'il s'agissaitlà de dessin linéaire et que 
je ne connaissais que le dessin d'ornement. 

11 me demanda alors si parmi mes anciens 
camarades de l'Ecole des arts décoratifs ou 
parmi mes amis du régiment ou autres, 
il ne s'en trouverait pas un qui pourrait se 
charger delà partie du travail qui n'était pas 
dans mes aptitudes. 

A cette question j'ai répondu affirmative- 
ment et le commandant me confia les deux 
planches que je portai à mon ami M. G. Bous- 
quet, actuellement élève à l'École centrale et 
demeurant 4, rue de la Bienfaisance. 

M. Bousquet et moi nous nous sommes 
mis à l'œuvre et en trois ou quatre séances 
nous avons terminé notre travail. J'ai rap- 
porté aussitôt au commandant les planches 
et la reproduction que nous en avions faite. 

Ce que je puis dire, c'est que l'aspect du 
dessin représentant, sur la planche, le fusil 
reconstitué, donnait l'idée du fusil Lebel. 
avec cette différence que le magasin à car- 
touches avait, dans ce modèle nouveau, reçu 
une grande transformation. Les cartouches, 
au lieu d'être, comme dans le fusil Lebel, 
placées à la suite les unes des autres, parais- 
saient au contraire être réunies près de la 
détente. 



Déposition de M. Bousquet. 

:} février 1899. 

Le président. — Vous rappelez-vous avoir 
fait, avec votre ami (icorges Ecalle, la re- 



DEVANT LA COUR DE CASSATION 






production dune planche contenant le des- 
sin d'un fusil et de ses diverses pièci 

M. Bousquet. — Vers le mois de mars 1896, 
mon ami Ecalle faisait son année de service 
à la caserne de la Pépinière. Il m'a demandé 
si je voulais l'aider à faire un travail de 
dessin dont le commandant Esterhazy lui 
avait demandé de se charger. .Nous sommes 
allés l'un et l'autre chez le commandant 
Esterhazy qui nous a remis deux planches, 
avec mission de les reproduire. Chacune de 
Ces planches contenait le dessin d'un même 
fusil, à une petite échelle, et le dessin du 
mécanisme de ce fusil à une plus grande 
chelle. 
J'ai l'ail le dessin tout entier d'une des 
planches et le lavis des deux, mon ami ne 
sachanl pas faire ce dernier travail. 

Quand Esterhazy, forcé par l'évidence, 

ne put nier avoir eu en sa possession des 
documents qu'il aurait dû ignorer, il lit 
courir et essaya d'accréditer le bruit qu'il 
avait été attaché au bureau des rensei- 
gnements du ministère de la guerre. 

Cela a été démenti par plusieurs I - 
moins et en particulier par le colonel 
Picquart, le 31 décembre 1809 : 



Déposition du «-olonel Picquart. 



Le rrésidi nt. — Comment expliquez-vous 
les affirmations faites à de nombreuses 
reprises par Esterhazy qu'il n'aurait été que 
l'homme de Pétat-major, qu'il n'aurait fail 
qu'obéir et, d'autre part, les menaces de 
divulgation qu'il a faites dans de nombreuses 
circonstances, et encore dans sa lettre à 
M. le garde «le- sceaux du 1 '< septembre der- 
nier? 

Le i.ii.i r. -colonel Picquart. — Étanl chef 
du service, je connaissais absolument toutes 
les personnes dont se servait l'état-major 
pour des choses secrètes. Jamais Esterhazj 
n'a été employé à ce moment. 

La meilleure preil\e. e'e-l qu'il Se di-oil 

recommandé par le général Saussier et par 
divers députés pour venir au ministère, au 
service des renseignements, ou à la section 



technique d'infanterie, où il aurait eu beau- 
coup de documents à sa disposition. 
Je pense qu'Esterhazy, en t allusion 

s relations avec L'état-major, veut parler 
des relations toutes récentes qu'il . 
tout au moins avec le général de Pelli 
Henry et du Paty. 

Ces relations, le commandant Ester- 
hazy s'en vante avec éclat tout en égrati- 
gnant ceux qui tentèrent de le sauver. 



Déposition d'Esterhazy, 

Z3janviei l su s. 

Walsin-Esterhazy, Marie-Charles-Ferdi- 
nand, cinquante-et-un ans, chef de bataillon 
d'infanterie en réforme [pas de domicile . 

Le commandant Esterhazy. — Je jure de 
dire toute la vérité sous les réserves expri- 
mées en ma précédente lettre 13 janvier 
courant à M. le premier président, relative- 
mentaux faits jugés par le conseil de guerre 
de 1898 et à ceux qui ont fait l'objet d'un 
arrél de la Chambre des mises en accu 
lion. 

LES GRANDES MANŒUVRES DE L'ÉTAT-MAJOR 

Le président. — Nous avez ilii que vous 
aviez eu avec un agent étranger, pendant 

dix-huit moi- environ, de IÉ i la 

demande <lu colonel Sandherr, des rapports 
grâce auxquels vous avez pu fournira cet 
officier «le- renseignements du plus haut 
intérêt el combattre utilement certains 
sements. Voudriez-vous donner .', |,, Cour 
des explications sur la portée de cette d< ■ 
ration ' 

Le commandani Esterhazy. — i 
la plus profonde douleur que je m 
■ lu à demander a la Coin- de in'enl 
Tant que j'ai i té om ut on I enl 

couvert par mes chefs, je n'ai ■ ien 'lit. 

.1 ,n. conformément à leurs 
supporté el tout souffert 
pline de soldat d'il y a deu 
je suis. Relire, lansq 
m'appellent les journaux drej fusi 



L'AFFAIRE DREYFFS 




M. MÉLINE AFFIRME A SES COLLÈGUES OU' " IL n'y A PAS D'AFFAIRE DREYFUS! 



possible, et je m'en vante. Avec des soldats 
comme moi on gagnait des batailles et ils 
n'abandonnaient pas les leurs dans la mêlée. 
Du jour où j'ai été indignement aban- 
donné et sacrifié avec autant de lâcheté que 
de bêtise, je persistai dans cette attitude. 



LES RENDEZ- VOUS BOURGEOIS 

/" A la campagne. 

En octobre 1897, j'étais à la campagne 
quand j'ai reçu le 18 octobre (on m'avait 
prescrit de dire que c'était le 20) une lettre; 
cette lettre était signée « Espérance ». 



Au reçu de cette lettre dont je ne connais 
pas l'écriture, je fus très surpris, et je partis 
pour Paris. 

2" Hue de Douai. 

Je descendis rue de Douai ; je ferai remar- 
quer que, jusque-là, j'avais caché, de la 
façon la plus absolue, mes relations avec 
madame Pays, et que je pensais que per- 
sonne, à part un très petit nombre de gens 
au ministère de la guerre, et dans des condi- 
tions que j'expliquerai plus tard, ne pouvait 
les connaître. 

J'avais télégraphié à madame Pays, en 
Normandie, de revenir. 



DEVANT LA COUR DE CASSATION 










li i : 






186 



I /AFFAIRE DREYFUS 



Le lendemain de mon arrivée, j'étais très 
occupé de cette lettre, et le soir, en rentrant 
vers l'heure du dîner, j'appris par la con- 
cierge qu'un monsieur était venu me deman- 
der. J'en fus très surpris, personne, en effet, 
ne connaissant cette adresse. 

La concierge me dit qu'elle avait déclaré à 
ce monsieur que j'étais inconnu ; celui-ci 
avait répondu qu'il savait très bien que 
j'étais dans la maison; que, du reste, il ve- 
nait dans mon plus grand intérêt et qu'il 
avait absolument besoin de me voir. Il avait 
annoncé qu'il reviendrait dans la soirée. 

«3° Hue de la Bienfaisance. 

Je me rendis alors à mon véritable domi- 
cile, 27, rue de la Bienfaisance, où je ne 
pouvais pas entrer, ayant laissé les clefs à 
Dommartin. 

Je demandai à ma concierge si on était 
venu s'informer de ma présence ; je pensais, 
en effet, que quelqu'un qui eût eu à me voir 
se serait d'abord rendu à mon seul domicile 
connu. 

La concierge me dit qu'elle n'avait vu per- 
sonne. 

Je rentrai alors rue de Douai, et j'attendis 
toute la soirée. 

Personne ne vint. 

4° Au square Vintimille. 

Le lendemain matin, de très bonne heure 
('sept heures du matin), le concierge monta 
et me dit que le monsieur qui était venu la 
veille attendait dans la rue, près du square 
Vintimille. 

Je descendis et je trouvai quelqu'un avec 
des lunettes bleues et dont la tournure, mal- 
gré ses efforts, dénotait un militaire. 

Ce monsieur m'aborda et me dit : 

— Commandant, je suis chargé d'une très 
grave communication, dans votre intérêt 
urgent. 

La tournure de ce monsieur, la certitude 
que j'avais que personne ailleurs qu'au mi- 
nistère ne pouvait savoir que je pouvais être 
rue de Douai, me fit tout de suite penser que 
j'étais en présence d'un envoyé du ministère 
de la guerre. 



Je répondis à ce monsieur que je croyais 
savoir le motif de sa démarche, et que j'avais 
reçu à la campagne une lettre contenant un 
avertissement très singulier. Cette personne 
me dit alors : 

— Ne vous préoccupez pas, mon comman- 
dant ; on sait ce qu'il y a dans tout cela ; vous 
avez des défenseurs et des protecteurs tout- 
puissants et au courant de tout. Voulez-vous 
venir ce soir au rendez-vous que je vais vous 
indiquer? 

Je lui dis : — Très volontiers. 



«5° Au Parc Montsouris. 

Et alors il me montra un bout de papier, 
indiquant l'angle du réservoir des eaux 
de la Vanne, en face du parc de Mont- 
souris. 
Le rendez-vous était pour cinq heures. 
Je me rendis au lieu indiqué, et à cinq 
heures précises je vis s'arrêter, à une cen- 
taine de mètres du point où j'étais, une 
voiture dans laquelle il y avait trois per- 
sonnes. 

Deux de cespersonnes descendirent, la troi- 
sième resta dans la voiture ; les deux autres 
vinrent à moi ; dans l'une je reconnus le mon- 
sieur que j'avais vu le matin; l'autre avait 
une fausse barbe et des lunettes ; cette der- 
nière personne m'adressa brusquement la 
parole et me dit : 

— Commandant, vous savez de quoi il 
s'agit : 

Et, très rapidement, avec beaucoup de vo- 
lubilité, elle se mit à me raconter tout ce qui 
avait été fait depuis 189.J contre moi par le 
colonel Picquart, entrant dans de très nom- 
breux détails sur les manœuvres de beaucoup 
de personnages importants, toutes choses 
qui, à cette époque, étaient absolument nou- 
velles pour moi. 

Ce monsieur m'assura encore, devant la 
profonde surprise que je lui témoignais de 
toutes ces nouvelles, que toutes ces machi- 
nations étaient connues, prévues ; me ré- 
péta que j'avais les défenseurs les plus puis- 
sants, et que je devais seulement obéir 
strictement aux instructions qui me seraient 
données ; que mon nom ne serait même pas 
prononcé. 
Je cherchai, à diverses reprises, à faire dire 



DEVANT LA COUR DE CASSATION 






à mon interlocuteur qui il était, sans pouvoir 
y arriver. 

Je voyais bien que criait un officier; j'au- 
rais bien voulu savoir qui il était et de la part 
de qui il venait. 

11 me dit, au bout d'une conversation d'une 
demi-heure, de ne point me préoccuper ; 
qu'on me tiendrait au courant, et que j'eusse 
à me trouver, tous les jours à cinq heures, 
dans le salon d'attente du Cercle militaire, où 
le premier monsieur passerait si on avait 
quelque chose à me dire. 

Ils me quittèrent, me disant de m'en aller 
dans telle direction ; eux, repartirent du côté 
de leur voiture, de sorte que je ne pus voir la 
figure de la troisième personne restée dans 
la voiture. 

Le lendemain matin, à la même heure que 
la veille, le concierge me monta un mot au 
crayon me disant : 

« Dans le fiacre devant tel numéro de la rue 
Vintimille. » 

J'y allai en toute hâte ; je trouvai le mon- 
sieur à fausse barbe qui me dit : « Montez 
vite ! » et me demanda de lui indiquer un 
endroit où on pourrait parler longtemps sans 
être dérangé. 

Je lui dis : 

6° Au Cimetière Montmartre. 

— Je ne vois pas d'autre endroit par ici 
que le cimetière Montmartre si vous voulez y 
aller. 

Nous nous y rendîmes, et alors, là, ce mon- 
sieur me dit : 

— Il faut demander tout de suite uni' au- 
dience au ministre de la guerre el non-, allons 
établir ce (pie vous lui direz parce que je lui 
avais dit : ■ Demander une audience au mi- 
nistre, pour quoi lui dire ? Pour lui montrer 
cette lettre que j'ai reçue? Il m'avait ré- 
pondu alors : «Non! Nous allons établir ce 
que vous lui direz. »>). 

Alors, je lui dis : 

— Mais tout cela est très bien. Je vois que 
vous êtes officier. Je prévois que vous venez 
duministère; je voudrais bien savoir qui 
vous êti 

Ce monsieur me «lit : 

— Je >ui- Le colonel «lu Paty de Clam, de 
l'État-Major «le l'armée. Et vous n'avez qu'à 
faire ce que ]>■ vous dirai. 



•''' ne i onn iiss lis ; 
Clam. 

•'" l'avais rencontré un pendant 

une heure, il y a seize ou d 
une rencontre de deux colonni 
devant son -rade et -a qualité, je lui - : 

— <;,i suffit, i ii < -ii colonel. Vous | 
compter sur mon - mee absolue. 

Alors Le colonel du Paty de Clam me dicta, 
dans le cimetière même, une d< mand 
dience au ministri ,,-il 

avait besoin de rendre i 
nait de se passer et me donna rendez-vi 
pour le même soir. 

7 U Au Cercle militai 

Comme il ne m'avait pas parlé du rend 
vous du Cercle militaire, .!>• m'y rendis 
néanmoins; je trouvai le premier monsieur 
qui me lit monter dans une voiture el m'em- 
mena, au pas, jusqu'au Cirque d'hiver. 

Il me raconta, avec beaucoup de détails, 
toute- les machinations que i ignorais, el in- 
sista beaucoupsurce que j'étais parfaitement 
connu et sur les très hautes protections dont 
il m'avait parlé la veille. 

J'avais adressé ma lettre au ministre. 

Le soir, je revis, au rendez-vous indiqué, 
le colonel du Paty. qui me lit écri 
dictée des cotes -m- ce que je devais dû 
M. le général Billot. Lemêmesoir, \<- trouvai 
devant ma porte, dans une voiture, le colonel 
Henry. 

Le colonel Henrj était un de mes cama- 
rades; j'avais été avec lui depuis ; 
vingl an- .ni service des renseigne) 
de temps après la création de i 
('•lai- comme lieutenant, el Henry 

dément le et le 

emploi (pi" m> is revu très fréqu 

menl depuis. 

J'ai -n. plu- tard, que la troisième pei 
tée dans la voiture, au parc de Montsou 
(•tait le colonel Henry. Henry me «lit al 
très brièvement de ue pas m'' '"an. 

que tout ce que m'avait dit • 

m parfaitement t liant 1: 

on -avait très bien tout ce qu'il 
qu'on 

contre ce qu'il appelai! d'abominabl< ■ 
unon T< - 

I ,• lend< main je fua 



188 



L'AFFAIRE DREYFUS 



reçu le surlendemain par M. le général Millet, 
directeur de l'infanterie, au nom du mi- 
nistre. 

Je vis le colonel du Paty et .je lui dis : 

— Pourquoi le général Millet ? Un chef 
de direction d*arme n'a rien à voir en pa- 
reille matière. Si le ministre ne veut pas 
me recevoir, il aurait dû me faire recevoir 
ou par son chef de cabinet, ou, plutôt, par 
le chef de l'État-Major de l'armée ! 

En effet, la tête même de ma demande 
d'audience expliquait que c'était une affaire 
qui relevait du chef d'État-Major. 

Le colonel me répondit qu'il ne fallait pas 
engager M. le général de Boisdeffre ; par 
conséquent, il fallait qu'il restât en réserve, 
indiquant ainsi que le général de Boisdeffre 
ne voulait pas prendre position pour pou- 
voir agir. 



8° Au Ministère. 



Je me rendis chez le général Millet ; je lui 
présentai la lettre et lui fis le récit que j'avais 
reçu l'instruction de faire. 

Le général m'écouta et me dit qu'il trouvait 
fort étrange ce que je venais de lui dire; 
que c'était la première nouvelle qu'il en 
avait; qu'il ne comprenait pas du tout 
cette histoire ; que j'attachais, à son avis, 
bien de l'importance à une lettre anonyme, 
et qu'il n'avait qu'un conseil à me donner : 
c'était de faire par écrit le récit que je venais 
de lui faire, d'y joindre la lettre anonyme 
que j'avais reçue et d'adresser le tout au mi- 
nistre. 

Je rendis compte le soir même à M. le co- 
lonel du Paty de Clam de la réponse de M. le 
général Millet, et il me dicta le texte de la 
lettre à adresser au ministre; cette lettre, 
ainsi que tout ce que j'ai écrit en 1897, a été 
donné mot à mot et ordonné. 

Cette lettre m'a été dictée mot à mot. 

Elle contient une série d'explications con- 
venues, et on m'a donné le texte pour que je 
l'approuve, ainsi que le prescrit une note de 
la main du colonel du Paty. Me vous dépose 
ce texte qui m'a été donné, et je vais vous, 
déposer la note.) 

En même temps, le colonel du Paty me 
di-ail : « Le ministre ne peut pas faire au- 



trement que de saisir le général de Bois- 
deffre de cette lettre, et alors, nous allons 
marcher. » 



9° Au Bureau de poste de la rue du Bac. 

Le lendemain, au bureau de poste de la 
rue du Bac, en face du Bon Marché, le 
colonel Henry me prévint que le général de 
Boisdeffre n'avait pas encore reçu de M. le 
général Mercier communication de ma lettre. 

J'insiste sur ce fait, parce que si le colonel 
Henry était informé que le général de Bois- 
deffre, n'avait pas été prévenu parle ministre 
de la lettre que j'avais écrite à ce dernier, il 
n'avait pu en être averti que par le général 
de Boisdeffre, attendant donc l'effet de ma 
lettre, et par conséquent en connaissant 
l'envoi. 

Henry me dit : 

— Le ministre va garder ça pendant cinq 
ou six jours avant de prendre une décision, 
suivant son habitude. On vous dira ce soir ce 
qu'il faut faire. 

i 0° Sur V Esplanade des Invalides. 

Le soir, je vis le colonel du Paty sur l'es- 
planade des Invalides et il me dit : 

— Il est décidé que vous allez écrire au 
général de Boisdeffre directement ; votre 
lettre permettra alors au général de Bois- 
deffre d'intervenir personnellement et de 
parler au ministre de la lettre que vous avez 
adressée à ce dernier. 

Autrement dit, on provoquait la remise de 
ma lettre au général de Boisdeffre pour que 
cet officier général pût entrer en scène lui- 
même, grâce à la lettre que je lui écrivais. 

Les Commissionnaires . 

A cet époque le colonel du Paty me dit un 
soir : 

— Les grands chefs se préoccupent d'avoir 
avec vous des moyens de communication qui 
ne soient pas dévoilés, parce qu'il est pro- 
bable que vous êtes filé ; étant donné tout ce 
qui se prépare, il serait préférable d'avoir, au 
besoin, une transmission indirecte. Le gé- 



DEVANT LA COL" H DE CASSATION 







I1I;M!V ET M. LE JUGE BERT1 LUS 



l'.Kt 



L'AFFAIRE DREYFUS 



néral de Boisdeffre a pensé au marquis de 
Nettencourt votre beau-frère. 
Je lui dis : 

— Non. Mon beau-frère est à la campagne; 
je ne veux pas du tout lui demander de re- 
venir pour pareil service. 

Alors il me dit : 

— On a pensé aussi à un de vos camarades 
de régiment. 

Et il me demanda de lui en indiquer un. Je 
dis : 

— Vraiment, on ne peut pas demander à 
un ami de courir comme cela à toute heure 
du jour et de la nuit. 

Et je pensai, inspiration malheureuse, du 
reste, à mon cousin Christian ; mais, comme 
il était à Bordeaux et que je ne pouvais pas 
le faire venir, je dis : 

— Je vous proposerais bien quelqu'un du 
dévouement de qui je suis sûr ; mais je n'ose 
vraiment vous faire cette proposition. 

Et je nommai madame Pays. 

Le colonel du Paty m'a dit qu'il en rendrait 
compte, et le lendemain il me dit qu'on 
acceptait madame Pays comme intermé- 
diaire. 

Au cours de ces différentes entrevues, le 
colonel du Paty me présenta, un soir, à une 
dame que je crois inutile de nommer, et qui 
a également servi d'intermédiaire à diverses 
reprises. 

A ce moment, je vis le colonel Henry qui 
me dit : 

— Tous ces gens-là ne marchent pas ; 
Méline et Billot et tout le gouvernement sont 
pris par l'approche des élections et par les 
voix que représentent MM. Scheurer-Kestner, 
Reinach, etc., etc. 

Il fut même très violent ; je ne répéterai 
pas les termes militaires avec lesquels je fis 
chorus; il termina en me disant : 

La Baïonnette dons le « derrière » 
Sabre à la main ! Nous allons charger! 

— Si on ne met pas la baïonnette dans le 
derrière de tous ces gens-là, ils sacrifieront 
toute l'armée française à leur siège de séna- 
teur ou de député. 

11 me diten me quittant : 

— Sabre à la main ! Nous allons charger! 
Ceci se passait à la veille de ma première 

lettre au président de la République, c'est-à- 
dire le 28 octobre. 



On se rend compte par cette déposition 
de l'étrange et extravagant pot-bouille 
que cuisinèrent Esterhazy, l'État-Major et 
mademoiselle Pays. 

Quelques témoins nous ont d'ailleurs 
initiés aux « mystères de la rue de Douai » : 



Déposition de madame Gérard. 

RECUEILLIE PAR M. LE CONSEILLER DUMAS 

16 décembre 1898. 

Madame Gérard. — Le commandant Ester- 
hazy et madame Pays sont venus habiter la 
maison dont je suis la concierge depuis le 
I e "' janvier 1896. 

Le bail était d'abord au nom de M. Ester- 
hazy ; mais, dans le courant de l'année der- 
nière, le propriétaire a consenti à substituer 
madame Pays à Esterhazy comme locataire. 
Après cette substitution, le bail ne devait 
avoir effet que jusqu'au 1"' janvier 1899, le 
gérant du propriétaire se réservant à cette 
date de continuer à louer à madame Pays de 
trois mois en trois mois. 

Au commencement de mon entrée en 
fonctions comme concierge, je n'ai pas 
d'abord connu beaucoup le commandant ni 
madame Pays. 

Mais peu à peu je suis entrée en relation 
avec eux et une certaine intimité s'était même 
établie entre madame Pays et moi. A telles 
enseignes qu'il arrivait souvent au comman- 
dant et à madame Pays de diner avec nous, 
dans la cuisine de la loge (1). 

Nous avons. même, le 14 août 1898, dé- 
jeuné avec eux dans leur appartement qui 
est au premier étage, juste au-dessus de la 
loge. 

Au cours de mes relations avec madame 
Pays, celle-ci m'a raconté bien des choses 
que j'ai consignées dans un carnet que j'ai 
apporté et que je suis prête à vous remettre. 
Ce carnet contient à peu près tout ce que je 
sais sur l'affaire Esterhazy. 

(Le témoin remet le carnet.) 

M. Dumas. — Nous allons lire attentive- 



(1) Ce détail est évidemment touchant. 



DEVANT l.\ COUR DE CASSATION 






ment ce carnet et nous vous inviterons, d 
quelques jours, à venir nous fournir les 
explications que nous jugerons utiles sur les 
faits qui y sont consigna 

Madame Gérard. — Je suis à votre enli. 
disposition. 



Où on lit le carnet. 



SÉANCE DU 23 DÉCEMBRE 1898 



M. Dumas. — J'ai examiné votre carnet el 
je vous en lis le contenu en vous demandant 
de médire si c'est bien exact, et de compléter 

par vos indications les abrévations qu'il con- 
tient. 

Le 12 août 1898, jour où le commandant et 
madame Pays sont sortis de prison, il- on1 ilii 
qu'il n'y avait pas de justice, car on les avait 
mis en liberté, alors qu'on savait très bien que 
c'étaient eux qui avaient fabriqué le faux 
Speranza; que c'était elle qui avait écrit la dé- 
pêche, sur l'ordre du colonel du Pat y de Clam. 
el que c'était du Paty lui-même qui avait fait le 
faux signé Blanche, le tout [huit perdre Pic- 
quart. 

Au moment où le commandant et madame 
Pays ont dit ces choses, ils étaient à table et 
mangeaient un poulet. Il était neuf heures du 
soir. 

M. Dumas. — Le commandant et made- 
moiselle Pays étaient-ils ù table chez eux ou 
dans votre loge? 

Madame Gérard. — Ils étaient dans leur 
appartement. J'étais allée chercher leur dîner 
et j'avais préparé leur table. Mon mari était 
présent. La loge «Hait gardée par une .jeune 
femme que j'ai l'habitude d'employer pour 
les besoins de mon service. 

M. l>i ma-. — Continuant la lecture du 
carnet : 

I.'' 14 août, en déjeunant, le commandant a 
pari'' de nouveau «le ces i hoses. 

Il a dit que c'était le ministre de la gu< 
Cavaignac qui avait donné l'ordre de li 
renvoyer des Bns de la poursuite, pour ne pas 
perdre le colonel du Patj detllam, son parent. 

Dans le commencement de juillet, il mai-- a 
dit, dans notre cuisine, q 
rasserait de lui pour pouvoir sauver les auli 



Dans une con n, mai 

qu'il n 

toutes les pièces lui avaii 
Paty de Clam; que tous les 

mois de novembre el de déi 
des iliabules avec <lu P 

sandre-HI, soil devant les Invalii 
fois du Paty lui avait dit : Vous 
«lame, on a bientôt lait de se dél >r d'une 

femmi . ï raconter ce que i, 

- : qu'elli 
le général «le Boisdeffre, aux i 
minuit ou une heure du matin. 

Une fois, en quittant le général de B 
elle est allée au ministère delà guerre; elle 
avait eu plusieurs entretien- avec les généi 
Mercier et de Pel lieux, ton joui reL 

M. Dumas. — Avez-vous vu quelquef 

M. <lu Paty venir voir le commandant ou ma- 
dame Pays ? 

Madame Gérard. — .Non. 

M. Di MAS, continuant la lecture : 

Les papiers qui étaient importants pour le 
commandant ou madame l' 
dans un bonnet de bains en caoutchouc, et pla 
dans une caisse de fleurs chez la maîtresse do 
.M. de Boisandré. M Tézenas avait été 
au commandant comme défenseur par l'él 
major. Le commandant est parti le 2septeml 
pour la Belgique et. cinq jours après, il 
passé eu Angleterre sur le- instances de 
M. SI ion-. 

Quel est ce M. Stron - 

Madame Gérard. — C'est un correspondant 
de journaux anglais qui se trouvait souvent 
avec le commandant en compagnie de deux 
autres Anglais, MM. Cherold el < tscar \\ il 

M. Cherold étail également un journalis 
anglais. 

Quant à M. Oscar Wilde, c'esl celui don! 
la condamnation a occupé l'opinion publiq 
(d madame Pays m'a raconté avec quelqu 
détails les faits qui cul motivé cette condam 
nation. 

M. I)t m \-. — Pourriez-vous nous indiqu 
le nom de la mai tri 
.die/, laquelle se trouvait le 1 

Madame G onnais 

personne, ni d 

M. Di Qtinuant la lectur 

i. Strong qui apportai P 

nsuile 



192 



L'AFFAIRE DREYFIS 



a été adressée à M. Ponction de Saint-André (qui 
habite, 22, rue Pigalle, et qui est un ancien 
amant de madame Pays) ; après à M. Max Tou- 
ret ; une seule fois à madame Caroline d'En- 
tègre (7, cité Véron, près la place Blanche), et 
en dernier lieu, à ma connaissance, à madame 
Henry, 16, rue de Bruxelles. 



Connaissez-vous madame Henry ? 

Madame Gérard. — Madame Henry, qui est 
visée dans le carnet, n'existe pas. Ce nom 
sert à désigner madame Hennechard qui ha- 
bite ma maison, 49, rue de Douai, où elle 
tient un magasin d'antiquités. 



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Un ami de la Justice : M. Henri Brisson. 



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Cette dame avait habité pendant quelque 
temps le 16 de la rue de Bruxelles ; elle avait 
conservé de bonnes relations avec les con- 
cierges de cette maison où elle était appelée 
madame Henry, du nom d'un monsieur avec 
'quel elle vivait alors. 

Les concierges de la rue de Bruxelles ont 
consenti à recevoir et à lui remettre la cor- 



respondance arrivée à son ancien nom. 
Madame Hennechard avait été autrefois la 
maîtresse d'Esterhazy, alors' qu'il était lieu- 
tenant. 
M. Dumas, continuant : 

Les lettres parties de Paris étaient adressées 
à M. Newton. Le commandant se faisait appeler 
le comte de Bécourten Belgique et en Angleterre. 



DEVANT LA COI I! DE CASSAI ION 







DIRE 01 ILS ONT DECLARE QUE IE S Al PAS KORFAI1 s I. UONSEl'H 






io; 



l/AFl AIRE DREYFUS 



Madame Pays est partie pour l'Angleterre le 
22 octobre. Dès le 8, les papiers importants 
avaient été expédiés à M. Newton. Madame Pays 
emporta avec elle certains papiers cousus dans 
le fond de son chapeau; elle a emporté égale- 
ment la lettre écrite par Boisandré au .juge 
Manau, qu'Esterhazy a recopiée et envoyée le 
jour de la rentrée de la Chambre, espérant du 
tumulte. 

Ici, madame Gérard déclare que son mari, 
sur Tordre de madame Pays, est allé chercher 
cette lettre chez M. de Boisandré et Fa remise 
à cette dernière sur le quai de la gare du 
Nord ; et M. de Boisandré, en donnant à son 
mari la lettre dont il s'agit, lui a dit de bien 
recommander à madame Pays de la cacher 
soigneusement. 

M. de Boisandré demeure 130, rue du Fau- 
bourg-Saint-Denis. 

Madame Pays nous a un jour affirmé que le 
duc d'Orléans avait offert à Eslerhazy de passer 
chez Ménélik pour aller commander par là. Et 
un moment, Esterhazy espérait un changement 
de gouvernement, car il disait que ce serait sa 
fortune. 

Le commandant avait, au moment de son con- 
seil d'enquête, feint d'avoir un autre domicile. 
Il avait payé le concierge de la rue Blanche, 73, 
pour qu'il dise qu'il habitait cette maison. Et ce 
concierge lui apportait ses lettres. Cela s'est pro- 
duit pendant trois semaines. 

Un jour, il s'est passé une scène terrible entre 
le commandant et madame Pays. 

Le dimanche 21 août, madame Pays menaçait 
le commandant d'aller trouver le ministre et de 
tout lui dire. Lui, la suppliait à genoux de n'en 
rien faire. 

Ce qui avait mis madame Pays dans cette fu- 
reur, c'est qu'elle avait surpris le commandant 
consultant l'indicateur des chemins de fer pour 
l'étranger; elle l'a appelé : « Sans cœur! lâche ! 
canaille! » devant moi. 

Un jour elle nous a avoué avoir donné un dé- 
menti à M. Autant au conseil de guerre, alors 
cependant qu'elle ne disait pas la vérité. 

M. Dumas. — Pouvez-vous nous fournir 
quelques renseignements sur cette dernière 
indication ? 

Madame Gérard. — Je fais allusion à ce 
que m'a raconté à ce sujet madame Pays 
elle-même. 

M. Autant est le gérant de la maison el 
c'est ù lui que le commandant se serait 



adressé pour faire passer son bail sur la tète 
de madame Pays ; il lui aurait écrit à deux 
reprises à cet effet. 

Le fils de M. Autant aurait remis les deux 
lettres d'Esterhazy à M. Stock qui les aurait 
données au Figaro. 

M. Autant hésitait à faire droit à la de- 
mande d'Esterhazy et madame Pays s'est 
alors décidée à aller le voir. Au cours de 
l'entretien qu'elle a eu avec lui, elle lui aurait 
dit : « Je ne sais pas si je parviendrai à 
empêcher le commandant de se tuer chez 
moi. » 

C'est là, probablement, les faits à raison 
desquels M. Autant a été appelé à déposer 
devant le conseil de guerre qui a jugé Ester- 
hazy; et c'est sur ces faits que madame Pays 
a déclaré lui avoir infligé, bien à tort, un dé- 
menti. J'ajoute que les craintes de madame 
Pays étaient sincères, la suite de mon carnet 
l'indique. 

M. Dumas, continuant la lecture du carnet : 

Une fois, elle n'avait pas eu le temps d'enlever 
des mains du commandant une fiole de poison; 
à chaque instant elle était obligée de le sur- 
veiller. 

Elle nous a dit que le bail n'avait été mis sur 
son nom à elle que sur les conseils du général 
de Pellieux pour qu'on ne pût pas reprocher au 
commandant de loger une femme. 

Vousa-t-elle fait savoir comment elle avait 
connu ces conseils du général de Pellieux ? 

Madame Gérard. — Elle les avait reçus di- 
rectement de ce général qu'elle était allée voir- 
plusieurs fois au cours de l'enquête contre le 
commandant avant sa comparution devant le 
conseil de guerre. 

M. Dumas, continuant la lecture du carnet. 

Madame Pays a plusieurs amants, dont un est 
à Orléans... 

Un autre amant était un jeune homme de 
bonne famille, M. Max Touret (G, rue Roquépine),. 
qui, d'après elle, aurait fait diverses courses re- 
latives à l'affaire du commandant avant la com- 
parution de celui-ci devant le conseil de guerre : 
la mère de ce jeune homme en aurait fait égale- 
ment (toujours d'après madame Pays). 

Madame Pays nous a affirmé que l'ancienne- 
concierge (celle qui nous a précédés dans la 
loge) n'avait pas tout raconté à M. le juge d'ins- 
truction Bertulus lorsqu'elle a été appelée à dé- 
poser devant ce magistrat. Elle aurait pu dire 



DEVANT LA COUR DE CASSATION 






qu'elle avail plusieurs fois reçu des papiers à six 
ou sept heures du malin d'un monsieur qui la 
priait de les monter immédiatement el lui don- 
nail cinq francs pour son dérangement. El ce 
monsieur n'était autre que le général de Bois" 
deffre, avec une fausse barbe (toujours d'après 
madame Pays). Elle nous a dit aussi que le mari 
de la concierge avail été plusieurs fois place Ven- 
dôme. 

M. Dumas. — .Madame Pays ne vous a-t-elle 

pas donné d'autres détails sur ce point ? 

Madame Gérard. — Non. 

M.Dumas. — Comment s'appellent vos pré- 
décesseurs et où demeurent-ils ? 

Madame Gérard. — M. et madame Choinet, 
7, cité Véron. 

Le lendemain de la démission du ministre 
Cavaignac, mon mari est allé porter une lettre 
au ministre de la guerre. 

Si h interpellatios le témoin ajoute : 

Cette lettre était d'Esterhazy et arrivai! 
d'Angleterre. Elle avait été remise à mon 
mari par madame Pays, avec la mission de la 
<l*']>oser chez le concierge du ministère de la 
guerre. 

Elle était parvenue à madame Pays par l'en- 
tremise d'une des personnes qui étaient 
chargées de recevoir la correspondance de 
Londres. 

Madame Pays nous a encore dit que les ar- 
ticles parus sous le nom de Dixi étaient du 
commandant, mais qu'on les lui avail donnés 
tout rédigés pour les faire paraître, H que 
celui-ci n'étail que l'instrument de L'état- 
major. 

Si R INTERPELLATION : 

Madame Paysétail à diner chez nous, lors- 
qu'elle a fait cette dernière communication; 
mais elle n'y a ajouté aucune explication et 

oous oe lui en avons pas demandé. 

Le jour de l'arrestation du colonel Henry, 

H est arrivé trois ssieurs, à deux heures 

du matin. 

Le commandant était conclu'. 

Madame Pays nous a ditque c'étaienl trois 
officiers de l'étal -ma jor. 

Le jour du suicide, le- trois mêmes p 
Bonnes sonl revenues voir le commandant 
qui esl sorti derrière elles. 

l e commandant aurai I été trouver du Pat} 
ei aurait eu avec lui un entretien de trois 

heures. 

Madame Pays nous a dit : Faut-il qu'il 



Henrj soit béte pour avoir av< 
elle a ajouté : Nous savions bien que c'était 

lui qui avait l'ail celte pièce. 

l-e témoin interpellé déclare avoir compris 
qu'il s'agissail de ce qu'on appelle le fa 
Henry. 

M. l)i m is, continuant la lecturi 

Quand madame l trée de Londres le 

19 novembre, elle un.- par le H 

un solliciter ai 
maîtres* 

- derniers sonl repartis I- 21, à >'< h. 50 du 
soir. Le 20, madame Pays nous ■> dit que le com- 
mandant avait gagné 10,1 francs dans Bon p 

ces avec l'Ooseruer et avail obtenu 10,000 au) 
francs contre l'auteur d'une chanson : 
lui et le directeur d'un caf 
chanson avait été chant 

l.e -21. à onze heures el demie, elle 
nommé les auteurs du bordereau, '-t. i 
dix heures, elle nous a dit que, pour nu 
tian ne puisse rien toucher de son argent, le 
commandant avail fait une fausse vente du livre 
qu'il faisait paraître, à MM. Fayard i tl lié. 

et M. Fayard lui aurait, d'après i ll< 

|ii,u(iu Iranc. 

Puisque madame Pays vous a designé les 
auteurs du bordereau, quelles personnes 
vous a-t-elle nommé* 

Madame Gérard. - Le colonel Henry el le 
colonel Sandherr. 

Madame Pays ne m'a jamais dil que le 

commandant ail participé au bordereau; elle 
se garde bien d'ailleurs de dire quoi qu< 
soil qui puisse compromettre le comman- 
dant; clic s'évertue, au contraire, a le 
fendre de smi mieux, en toute cir< 

Elle :ache pas les sentiments di 

naissance qui la lient envers lui ; elle lui - 

de l'avoir tirée de la fâcheuse situation 
dans laquelle elle -e trouvait : avant de con« 

naître Esterhazy, elle occupai! i :hambre 

garnie rue Victo el vivait au jour le 

jour: c'est lui qui l'a installée dan- un ap| 
temenl el lui a acheté un mobili 

Le commandant ne m'a jamai plus 

parlé du b< u el personnelle! 

rien au Slljel •' 

M. lu -i \~. Madi ■ l nois, que e 

avons entendue d "i. nou 

pendant que vous lui an 
h- papou-- d'Esterhaz) et ci 

i écrit lebordereau par ordn v 



96 



L'AFFAIRE DREYFUS 



même ajouté que pour cela ou pavait au com- 
mandant 2,000 francs par mois ? 

Madame Gérard. — Madame Tournois a fait 
une confusion. 

J'ai pu lui parler de papiers que j'avais 
entre les mains, car madame Pays, le 20 août, 
nous en avait remis un certain nombre, en 
priant mon mari de les déposer dans l'appar- 
tement de madame Hennechard, ce que mon 
mari a fait avec madame Pays ; mais je n'ai 
plus ces papiers et n'ai pu, par conséquent, 
t-n viser le contenu dans une conversation 
avec madame Tournois. 

D'autre part, j'ai bien pu dire à celte der- 
nière que, dans notre opinion, Esterhazy 
avait dû tremper dans l'affaire du bordereau ; 
mais c'était là une impression toute person- 
nelle et qui ne reposait sur aucun fait précis. 

Quant aux 2,000 francs par mois payés à 
Ksterhazy, je lui en ai parlé au moment où 
nous expliquions en quoi consistait la pièce 
que le colonel Picquart est accusé d'avoir 
fabriquée. 

Dans cette pièce, Esterhazy est menacé de 
perdre l'indemnité mensuelle qu'il recevait 
et qu'on disait être de 2,000 francs. 

('ne chose me revient en mémoire : c'est 
que le lendemain de sa sortie de Saint-Lazare, 
madame Pays nous disait qu'elle savait bien 
qu'elle était passible de cinq ans de travaux 
forcés, mais qu'elle ne se serait pas laissé 
condamner sans faire prendre les plumes 
d'autruche, comme elle disait à chaque ins- 
tant (1). 

M. Dumas, continuant la lecture du carnet : 

Elle ;i un jour affirmé une chose qui nous pa- 
raît extraordinaire : c'est au sujet de la mort 
d'Henry. 

Elle nous a dit qu'il ne s'était pas du tout sui- 
cidé; qu'elle savait bien que c'étaitune comédie 
montée pour tromper les dreyfusards et que 
c'était pour cela qu'on n'avait pas l'ait l'au- 
topsie. 

Elle nous a, ce jour-là même, nommé celui 
qui lui avait dit la chose : mais je ne me le rap- 
pelle pas. 

Le lendemain de la comparution <\u comman^ 
dant devant le conseil d'enquête, j'ai vu sur la 
cheminée de la chambre à coucherune lettrede 
Christian disant son fait à son ourle. J' a i vu 
aussi deux télégrammes de .M. Tézenas : dans 
l'un, il disait que deux dépèches lui étaient re- 



(L I- raux compromis. 



venues, dont l'une avait été envoyée à sa mère, 
et que c'était une grande imprudence. 

J'ai tenu dans mes mains une lettre du colonel 
Kerdrain qui lui disait : « Soyez sans crainte. 
Nous ferons notre possible pour vous tirer de là. » 

Quant au colonel Henry, je l'ai vu deux fois 
chez madame Pays. 

(Le témoin ajoute qu'une de ces visites a 
eu lieu au moment de son duel avec Picquart ; 
elle ne peut préciser si l'autre visite a été an- 
térieure ou postérieure à celle-là.) 

Au sujet de la mise en réforme du comman- 
dant, madame Pays dit qu'on l'avait accablée (en 
accumulant contre elle les plus mauvais rensei- 
gnements); qu'il y avait contre elle un immense 
dossier de la police et que c'était pour elle que 
lecommandant avait été mis en réforme. 

Le jour de la première comparution du com- 
mandant devant le conseil d'enquête, madame 
Pays est partie à Quiberville avec son amant 
M. T..., et elle est rentrée le lundi ; elle a pour 
autre amant un sénateur, M. X..., et eu outrer 
elle faisait, suivant son expression, des hommes 
chez une certaine Mariette qui demeurait cité 
Gaillard, où une fois le commandant est allé la 
chercher et lui a flanqué une volée de coups de 
canne parce qu'il connaissait la réputation de 
cette femme. 

Le commandant nous a affirmé, dans le cou- 
rant du mois de juin, qu'ilavait été prévenu par 
l'état-major, au mois d'août, qu'il allait être dé- 
noncé connue ayant écril le bordereau; et dans 
le même mois, il nous a dit que toutes les lettres 
à madame de Boulancy étaient bien de lui. et 
qu'elles étaient bien telles qu'il les avait écrites ; 
que les experts ne savaienl pas leur métier, el 
qu'ils avaient été payés pour dire qu'il y avait 
une falsification au sujet de celle qui parle de 
uhlans auxquels, ajoutait-il, il voudrait que la 
France appartînt. 

M. Dumas. — Le commandant vous a-t-il 
désigné l'officier d'état-major qui l'avait pré- 
venu? 

Madame Gérard. — Non. 

Il nous revient encore une chose en mé- 
moire. C'est que le commandant cl madame 
Pays ont dit plusieurs fois, devant moi el 
mon mari, que cela ne les dérangeait nulle- 
ment que Dreyfus revint en France, car ils sa- 
vaient bien qu'il (Dreyfus) était innocent. 

M. Dumas. — Le commandant vous a-l-il 
dit sur quoi il se fondait pour affirmer l'in- 
nocence de Dreyfus? 



DEVANT LA COI li DE CASij ITIO.N 






Madame Gérard. — Mon mari a fait obser- 
ver qu'il était bien malheureux que ce! 
homme soit à l'île du Diable, s'il n'est pas 
coupable, et il a demandé au commandant 



quel était, alors, l'auteur du bord 
A cette question, le commandant n'a 

répondu aettement. 

routes les fois, d'ailleurs, que la convi 




Un ami de la Justice : M. Duclaux, Membre de l'Institut, 
Directeur de l'Institut Pasteur. 



tion tombait sur !«• bordereau, le comman- 
dant ri madame Pays éludaient la question 
et prenaient des faux-fuyants. 

Quand I' 1 commandant ;i donné une roulée, 
selon lui. ;iu colonel Picquart, el qu'appelé 
devant le commissaire de police il ;i dû por 
ter la canne dont il s'étail servi, je -m- sûre 
que la canne qui ;i étédéposée n'est pas celle 
qu'il avait eue ce jour-là, mais un'* canne 



qui .1 été achetée pur m. ni. uni' Paj -. le 
même de la comparution devant le i oramis- 
saire. 

Elle l'a achetée p ilu Ha^ mon 

mari, la veilli I trotté dans plusieurs 

magasins pour en trouver un-" identique, 
mais non plomb* i mon mari qu 
abîmé le bout de la canne achetée, poui 
croire qu'elle avait sen i 



198 



AFFAIRE J)REYFUS 



M. Dumas. — Vous n'avez rien à ajouter? 
Madame Gérard. — Non. 

Tous les amusants détails révélés par 
madame Gérard ont été confirmés par une 
voisine. 



Déposition de madame Tournois. 



16 décembre 1898. 



Madame Tournois. — Après mon mariage 
avec M. Tournois, il y a trois ans, je suis 
venue tenir le magasin de bijouterie qu'avait 
mon mari, dans un local du rez-de-chaussée 
du 49 de la rue de Douai. Notre logement 
particulier était également dans la maison. 

Je connaissais le commandant Esterhazy 
et madame Pays, que je voyais très souvent 
l'un et l'autre passer devant la porte de mon 
magasin, et que je rencontrais quelquefois 
dans la loge de la concierge. 

Je suis même allée, de temps à autre, chez 
madame Pays lui porter des bijoux qu'elle 
nous avait donnés «à réparer. Mais ces rela- 
tions étaient trop superficielles pour amener 
entre madame Pays et moi des confidences ; 
et lorsque, en rentrant de la promenade, 
nous passions, mon mari et moi, par la loge, 
et y trouvions le commandant et madame 
Pays, nous arrivions au milieu d'une con- 
versation que notre présence avait pour effet 
de faire cesser. 

Cependant, un soir (c'était, je ' crois, 
quelques jours après sa sortie de Saint- 
Lazare), madame Pays .était dans un tel état 
d'irritation qu'elle n'a pas craint de parler 
devant nous. 

Elle s'indignait contre le colonel du Paty 
de Clam, qui avait osé prétendre devant le 
juge d'instruction qu'il ne la connaissait pas 
et ne l'avait jamais vue, alors cependant 
qu'elle affirmait avoir été plusieurs fois chez 
lui, où die se présentait sous un pseudonyme 
el avec un titre d'emprunt, où madame du 
l'ai y 1 accueillait devant son personnel domes- 
tique, eu se livrante sou égard à des mani- 
festations amicales, pour donner le change; 
alors qu'elle avail été plusieurs fois dans 
divers quartier- de Pari-,, que je ne puis pas 



très bien préciser, à des rendez-vous que lui 
donnait du Paty. 

C'est au cours de cette sortie que j'ai en- 
tendu madame Pays dire qu'elle avait écrit, 
sons la dictée de du Paty, soit la lettre Spe- 
ranza, soit le télégramme Blanche — je ne 
sais plus au juste. 

Arrêtons là cette déposition, qui nous 
exposerait à des redites, et parcourons 
celle de mademoiselle Pays, « l'amie » du 
commandant Esterhazy. 

Mademoiselle Pays oppose des déné- 
gations aux assertions de madame Gérard. 
Elle est dans son rôle. Cependant, comme 
on a pu contrôler la véracité de la plupart 
des dires de madame Gérard, il est évident 
que celle-ci n'a pu inventer toutes ses 
révélations. 



Déposition de mademoiselle 
Marguerite Pays. 

29 décembre 1898. 



Le président. — Nous avons entendu 
comme témoin madame Gérard, concierge de 
la maison que vous habitez, et, de son témoi- 
gnage, il résulte que, à différentes reprises, 
vous lui auriez fait des communications, 
même des confidences, touchant l'affaire 
Dreyfus-Esterhazy. C'est ainsi que, le 12 août 
dernier, jour où vous avez été mise en 
liberté, vous lui auriez dit chez vous, en 
dînant, qu'il n'y avait pas de justice, qu'on 
avait mis le commandant et vous en liberté 
alors qu'on savait très bien que c'était vous 
qui aviez fait les faux, ou plutôt que c'était 
vous qui aviez écrit, sur l'ordre de du Paty 
de Clam, la dépèche signée Speranza, et que 
c'était du Paty de Clam lui-même qui avait 
fait le faux signé Manche. 

Nous ajoutons que le propos rapporté par 
madame Gérard serait assez conforme à la 
déclaration que vous avez faite au juge d'ins- 
truction Bcrtulus. 

Mademoiselle Pays. — Je proteste sur les 
deux points. Je n'ai personnellement rien dit 
de semblable à madame Gérard. Lorsque 



DEVANT LA COUR DE CASSATION 






nous dînions, le commandant cl moi, ma- 
dame Gérard nous servait, et M. Artigues, 
attaché à la rédaction du Petit Journal, était 
présent (1). 

Le commandant, dans un mouvement dé- 
colère, a dit : 

— Ce n'était pas la peine de nous garder 
pendant trente jours pour aboutir à une 
ordonnance de non-lieu, alors que non- 
sommes étrangers aux choses qu'on nous re- 
proche. On nous a fait payer pour d'autres, 
qu'on a voulu ménager. 

Quant à moi, j'étais anéantie et je n'ai 
rien dit. 

Je n'ai jamais reconnu devant M. Bertulus 
avoir écrit le télégramme signé Speranza : 
il y a eu confusion à cet égard. 

Le président. — D'après madame Gérard, 
vous auriez déclaré qu'il n'a jamais existé de 
dame voilée ; que c'est vous qui auriez eu 
avec du l'ai y des conciliabules au pont 
Alexandre-III ou devant les Invalides, et que 
c'est à vous que des pièces auraient été par 
lui remises? Vous auriez même eu plusieurs 
entrevues avec le général de Boisdeffre, de 
même que vous auriez eu des entretiens avec 
le général Mercier et le général de Pellieux ? 
Mademoiselle Pays. — Je n'ai vu le colonel 
du Paty que deux fois. 

("ne première lois, quelques jour- avant la 
réunion du conseil de guerre qui a jugé 
Bsterhazy, je suis allée lui demander de me 
dispenser de me faire comparaître comme 
témoin au procès ; il m'a répondu que la 
chose n'était pas de sa compétence et m'a re- 
mis un mot. sous enveloppe fermée, pour 
Esterhazj . 

La seconde fois, c'était le L 2 janvier : je 
suis allée demander au colonel du Paty de 
me rassurer sur l'issue du procès ; à quoi il 
a répondu que je pouvais être tranquille. 
qu'il n'y avait aucune charge contre Ester- 
hazy. En me congédiant, il m'a recommandé 
de ne plus venir le voir, tant à cause di 
domestiques qu'à cause des conséquences 
que pourraient avoir mes visites au point de 
vue de l'opinion. Après l'acquittement d'Es- 
terliazy. je suis, malgré cette recommanda- 
tion, allée le voir chez lui, avenue Bosquet : 
mais je n'ai pas reçue ; j'ai laissé un 



i Le Petit i <urnal fut toujoui 
du tralti 



petit mol de remerciement dan- uue en 
loppe à son adress 

Quant aux généraux di lire, Mercier 

'•t de Pellieux, je ne les conn 
i jamais vus. 

Le président. — In témoin, ma 
Tournois, nous a déclaré qu'un soir, vous 
trouvant irritée de ce que du Patj avait dé- 
claré devant le juge d'instructi [u'il ne 

vous connaissait pas et ne vous avail jam 
vue. vous avez dit non seulement avoir vu 
M. dn Paty de Clam chez lui, mais i 
madame du Paty, et que celle-ci, devant un 
de ses domestiques, vous accueillait en 
amie ? 

Mademoiselle Pays. -- i -i à peu pi 

exact. Cependant, ce n'est pas au cabinet 
d'instruction, mais au conseil d'enquête que 
du Paty a déclaré ne m'avoir jamais vue. 

Chaque fois que j'ai vu M. du Paty, j'ai vu 
également madame du Paty qui venait à n 
en me tendant la main et en saluant, ou tout 
au moins en me rendant mon salut. 

J'imagine que cet accueil était l'ail pour 
donner le change à ses domestiques, cai 
ne connaissais pas madame du Paty. Cette 
attitude avait sans doute nue raison : je ne 
la connais pas. 

Le président. — Madame Gérard nous 
déclaré que, lorsqu'au mois d'octobre \ 
êtes partie pour l'Angleterre, vous auriez 
emporté, avec certain- papiers cousus dans 
le W)\\i\ de votre chapeau, la lettre qu'Ester- 
hazy a adic-- M. le procure! rai 

Manau el dont la minute avail rite et 

vous avait été remise par M. d 

Mademoiselli Pays. Je n'ai jama 
aucun papier dan- le fond de mon cl 
\ mon départ pour Londres, je n »ur 

moi aucun papier que j'aie considéré conu 
important. 

Quant à la lettre à M. Manau, < pas 

M. de Boisandré qui a écrit la min 
une autre personne que je ne connais p 

mais qui, d'après ce qu' l'a dit. app 

tient au i ide du Palais 

l présidi n i . Esl il v in qui 
main de la démission de M. ' le 

mari de la coni i soit ail.- | 

lettre an ministère de la 
M mu moisi i.i.i. Pays. I 

demain, niai- la veille de la demi 

M. Esterhazy m'a envoyé une letl 



•200 



L'AFFAIRE DREYFUS 







LA LOGE DE MADAME GËKAKD 



DEVANT LA COUB DE CASSATION 







f /AtL 






LE l "III. V v El | |. \I |i\ li-iNM.K I S Kl MM Z-VU OKI. l'I 






202 



I /AFFAIRE DREYFUS 



en me chargeant de la faire porter à M. Ca- 
vaignac. 

Le président. — Le commandant vous 
a-t-il jamais déclaré qu'il était l'instrument 
de l'état-major? 

Mademoiselle Pays. — A ce sujet, il ne 
m'a jamais rien dit de bien précis ; cepen- 
dant, je l'ai entendu souvent se plaindre 
d'eux (qu'il ne désignait pas autrement), en 
ajoutant qu'il fallait qu'ils fussent des misé- 
rables, après les services qu'il leur avait 
rendus, pour lui faire toutes les infamies 
qu'il a subies. 

Le président. — Vous auriez déclaré à ma- 
dame Gérard que vous connaissiez les au- 
teurs du bordereau, et vous les lui auriez 
même nommés. 

Mademoiselle Pays. — Je ne crois pas 
avoir fait jamais à madame Gérard une dé- 
claration semblable. 

Le président. — Madame Gérard dit avoir 
eu entre les mains une lettre du colonel 
Kerdrain, qui disait au commandant : « Soyez 
sans crainte; nous ferons notre possible pour 
vous tirer de là ». 

Mademoiselle Pays. — Le colonel Ker- 
drain était, je crois, rapporteur au conseil 
d'enquête, et il écrivait au commandant pour 
lui faire connaître la composition du conseil, 
en même temps qu'il lui renvoyait diverses 
pièces que celui-ci lui avait confiées. 

Cette lettre, qui constituait un pli de ser- 
vice marqué d'un sceau et qui avait été 
apportée par un planton, ne contenait nulle- 
ment la phrase que madame Gérard y a lue. 

Je crois d'ailleurs d'autant moins aux dis- 
positions bienveillantes du colonel Kerdrain, 
que le commandant, appelé par lui avant la 
réunion du conseil d'enquête, a, sur une de- 
mande de ma part, tendant à connaître son 
appréciation sur les membres du conseil, 
répondu : « Ces gens-là sont aussi des misé 
râbles; ils ont reçu l'ordre de me tuer ; ils 
me tueront. » 

Le président. — Avez-vous vu plusieurs 
fois le commandant Henry? 

Mademoiselle Pays. — Oui, deux fois à 
l'occasion de son duel avec Picquart ; mais 
jamais avant. 

Le président. — Le commandant Ester- 
hazy aurait dit plusieurs fois devant madame 
Gérard el son mari que le retour de Dreyfus en 
France ne vous dérangerai! nullement, parce 



que vous saviez bien qu'il était innocent? 
Mademoiselle Pays. — En ce qui me con- 
cerne, je n'ai jamais tenu un pareil propos. 
Mais j'ai entendu plusieurs fois le comman 
dant s'expliquer sur l'affaire Dreyfus et dire 
notamment : « Je suis sûr qu'ils auront fait 
à Dreyfus des monstruosités comme à moi, 
et celui-ci rentrera en triomphant, grâce aux 
efforts de ses vaillants défenseurs, tandis que 
moi, je serai dans l'opinion publique le mo- 
ralement condamné ; la voilà, l'erreur judi- 
ciaire. » 

Le président. — Le commandant aurait 
affirmé qu'il avait été prévenu par l'état- 
major, au mois d'août, qu'il allait être dé- 
noncé comme ayant écrit le bordereau ? 

Mademoiselle Pays. — Le commandant ne 
m'a jamais dit qu'il eût été prévenu par 
l'état-major. 

Le lendemain ou le surlendemain de son 
arrivée chez moi, dès le début de l'affaire, un 
monsieur dont vous a parlé madame Gérard, 
et sur le compte duquel madame Choinet, 
ancienne concierge, pourra vous renseigner, 
s'est présenté à mon domicile entre six et 
sept heures du matin et m'a remis, dans 
l'entre-bâillement de la porte, un papier dans 
une enveloppe fermée et sans adresse, en me 
disant de le donner au commandant. Ce mon- 
sieur aurait donné cinq francs à la concierge. 
Vers la même époque (et dans la même 
semaine), la concierge est montée, vers six 
ou sept heures du matin, me remettre pour 
le commandant un pli sans adresse, et elle a 
ajouté : « Je voudrais bien être réveillée sou- 
vent dans les mêmes conditions ; on m'a 
encore donné cinq francs ! » 

J'ai tout lieu de croire que c'est après 
avoir pris connaissance de ces deux billets 
que le commandant est allé au ministère ; il 
m'a dit que le ministre ne l'avait pas reçu et 
qu'il avait chargé le général Millet de l'en- 
tendre ; c'est après cet entretien que le com- 
mandant a écrit au ministre. 

Madame Choinet — la dame aux cinq 
francs — est venue confirmer ce fait : 



Déposition do madame Delabarre. 

(Épouse Choinet) 

Le président. — On nous a dit que vous 



DEVANT LA COUR DE CASSATION 






riiez femme de ménage ou concierge au 

n" 19 de la rue de Douai. Vous auriez, à deux 
reprises, été chargée de remettre au com- 
mandant Esterhazy un pli de la part d'un 
monsieur qui se serait présenté chez vous 
entre six et sept heures du malin ? 

Madame Ciioinet. — Le fait est exact. Une 
première fois, un monsieur, qui avait, je 
crois, de la moustache, est arrivé à la maison 
vers six ou sept heures du matin et m'a 
remis un papier sous enveloppe, en me re- 
commandant d'aller tout de suite le porter 
à M. Esterhazy et de lui rapporter sa ré- 
ponse; j'ai accompli ma mission et, de la 
part de M. Esterhazy, j'ai répondu à ce 
monsieur que M. Esterhazy allait venir. Le 
monsieur est parti dans un fiacre qui atten- 
dait devant la porte. A quelques jours de là, 
cette même personne est revenue à la même 
heure, et m'a remis un autre pli à porter 
dans les mêmes conditions. J'ai reçu de 
celte personne 5 francs pour mou dérange- 
ment. 

Le président. — Madame Pays nous a dé- 
claré que, lors de la première visite di 
monsieur, c'est lui-môme qui est monté à 
son appartement et qui lui a remis le pli 
destiné au commandant ; elle nous a dit éga- 
lement que vous auriez reçu de lui ."> francs a 
chacune de ses deux visites. 

Madame Choinet. — Je crois que madame 
Pays se trompe; c'est moi-même qui, chaque 
fois, ai remis le papier à madame Pays, qui 
venait toujours ouvrir, et je n'ai reçu que 
5 francs pour ce service. 

— Je n'ai reçu que cinq francs pour ce 
service, dit madame Choinet. 

L'Etat-Major payait mal ses agents a 
cette époque ! 

On a pu remarquer au cours de i 
dépositions que l'aveu avait échappe plu- 
sieurs fois au commandant que le borde- 
reau n'était pns de Dreyfus. 

Il n'y a pins de doutes aujourd'hui. 



Le bordereau est d'Esterhazj 



Au plu- lori de- dénégations d'Ester- 



hazy. alors qu'on L'accu 
ment d'avoir écrit le bordereau, et qu'il 
niait avec non moins d • que les 

lignes incriminées Fussent Bon ouvre, on 
saisit die/, un huissier d.- Paris, a la 
quête de la Chambre criminelle d,- |.i 
Cour de ( iassation, quelques lettres «I 
faires écrites par le commandant, et — 

coïncidence fâcheuse — il se trouva j 
tement que ces lettres étaient é< rites sur 
un papier pelure identique a celui du bor- 
dereau. 

M. Atlhalin, conseiller a la (.our de 
Cassation, commit a l'expertise MM. Pu- 
tois, Choquet etMarion, trois spécialisl 
qui adressèrent au magistrat un rapport 
circonstancié dont voici les cônclusioi 

Les divers examens, expériences et re- 
cherches qui précèdent non- oui amen. - 
formuler le- conclusions suivantes : 

I Le- mesures extérieures de- trois docu- 
ments examinés -ont les mêmes, représen- 
tant la feuille pliée in-octavo coquille du 
format français façonné : 

- mesures du quadrillage -ont les 
mêmes et dites à quatre millimètres, me- 
sure- usuelles en France faite- an cane 

va- ; 

:! La nuance du papier du bordereau et 

celle de la lettre de Uoiicn du 17 août 1" 

sont identiqui 

ï° La nuance du papier de la lettre de 

Courbevoie du 17 avril e-i d'une nuance plus 
remenl blanche ; 

\u toucher non- n'avons pas troui 
différence appréciai 

6 Ces papier- ont la même transp 

7 l. épaisseur ne varie -m- chaque - chan- 

tillou que de dcii\ centième- a deUJ 

tiemes un quart de millimètre le 

même pour le- iro 

poids peut èti 

identique : 

le mém 

10 I es matie 

fabrical sont compo 

pièces de cellulose de bois chiraiq 
ble mélange d.' chiff< 

I I Quant a l.< provenance, il 



204 



/AFFAIRE DREYR'S 



pas possible de la préciser exactement, tou- 
tefois nous la supposons française. 

En résumé, la pièce dite du « bordereau », 
la lettre du 17 août 1894 et la lettre du 17 
avril 1892 nous présentent les caractères de 
la plus grande similitude. 

Nous, arbitres soussignés, avons dressé le 



présent rapport en toute bonne foi et équité, 
à Paris, le 26 novembre 1898. 

Signé : Putois, Ciioquet, et Marion. 

D'ailleurs, le commandant Esterhazy 
ne nie plus — il l'a nié assez longtemps — 
avoir écrit le bordereau. 




Un ami de la Justice : M. Grimaux, Membre de l'Institut. 



A ce sujet, un rédacteur du Figaro, 
M. Chincholle, a déposé en ces termes, le 
17 décembre 1890, devant la Chambre 
criminelle. 

Déposition de "M. Ch. Chincholle. 

Le président. — Vous êtes appelé devant 
la Cour àJVoccasion d'un incident qui se 



serait produit dans les couloirs du Palais de 
justice au cours du procès Zola. On prête au 
commandant Esterhazy une déclaration d'a- 
près laquelle il se serait reconnu l'auteur du 
bordereau imputé à Dreyfus? 

M. Chincholle. — En effet, j'ai entendu 
deux propos qui devaient avoir pour moi 
d'autant plus d'importance que la situation 
d'Esterhazy dans les deux premières jour- 
nées m'avait particulièrement intéressé. 



DEVANT I.A COI 11 DE CASSATION 










**}■/**/, 



Certains avocats placèrent eux-mêmes les ofticiers venus pour applaudir le traître 

K-lrrl>;i/\ . 



Le premier jour, dans ta salle des Pas- 
Perdus, tous les officiers sans exception 
semblaient !<■ fuir, el il se promenait seul 
avec des amis ch ils. 

Dans la deuxième journée, au contraire, il 
.-I venu encadré de deux officiers; avanl 
l'audience, d'autres officiers ont causé avec 
lui. l'uni admis près d'eux. Pendant la sus 
pension d'audience, au contraire, il s'est 
retrouvé seul el a semblé fort irrité. 



Le troisième jour je le crois . son aban 
dont lui encore plus complet, -<'n irritation 
encore plus vive. 

Pendant la suspension d'nudiem ••. il 
lança dans la galerie Marchande, >>u i 
amis civils allèrent au-devant «!•• lui, sem 
blanl lui «N !•■■ de se i aimer , i 
étaient au nombre de quatre ou cinq. 

Passant tout près «lu groupe ndi* 

fort distinctement d'abord celte pi 



200 



/AFFAIRE DREYFUS 



— Ils m'embêtent, à la fin, avec leur bor- 
dereau ! Eh bien! oui, je l'ai écrit; mais ce 
n'est pas moi qui l'ai fait; je l'ai fait par 
ordre. 

J'allais el venais dans la galerie Mar- 
chande ; quelques minutes après, je l'en- 
tendis prononcer les propos suivants : 

— On connaît la ladrerie de Billot. S'il m'a 
donné 80,000 francs en une année, cela a 
bien été pour faire quelque chose. 

Un publiciste anglais, M. Rowland 
Strong, confirme cet aveu échappé à Es- 
terbazy, en d'autres circonstances. 

Le récit de M. Strong est piquant et 
montre le traître sous un jour curieux : 



Déposition de M. Rowland Strong. 

2 février 1899. 

M. Strong. — Dans le mois d'octobre 1898 5 
un journaliste anglais, M. Sherard, m'a prié 
d'interviewer M. Esterhazy pour un des jour- 
naux dont je suis le correspondant. Un rendez- 
vous a été organisé dans les bureaux de la 
Libre Parole par M. Scherard et je m'y suis 
rendu. 

Je devais interviewer Esterhazy. De la 
Libre Parole nous l'avons, M. Scheurer et moi, 
conduit à l'hôtel Continental, où était des- 
cendu M. Murray, correspondant spécial du 
Daily News, lequel devait aussi interviewer 
Esterhazy. 

La conversation que nous avons eue avec 
Esterhazy a été publiée dans le Daily News et 
dans la Pull Mail Gazette. 

Mon article, paru dans ce dernier journal, 
a été traduit et a été reproduit dans le Figaro. 
A ce moment, Esterhazy n'a pas dit qu'il fût 
l'auteur du bordereau. 

Il disait que, comme preuve de la culpabi- 
lité de Dreyfus, 1 élat-major était en posses- 
sion de 153 documents et il ajoutait que, si 
Dreyfus venait à remettre le pied sur la terre 
de France, L50,000 hommes descendraient 
dan, la rue, que lui, Esterhazy, se mettrait à 
leur tête, et qu'il y aurait 5,000 cadavres de 
juifs. 

laines à peu près s'étaient écoulées 



sans que je me fusse occupé de nouveau 
d'Esterhazy, lorsqu'un soir il est venu sonner 
chez moi, 20, rue Saint-Vincent-de-Paul. 

On allait, m'a-t-il dit, lancer un pétard 
contre lui et contre l'état-major, dans un 
journal anglais, et il désirait savoir quel se- 
rait ce journal. 

Ace moment même, je lisais dans la Patrie 
cette annonce d'un pétard, mais je ne savais 
pas quel il devait être. 

Toutefois, j'avais précisément dîné la veille 
avec un homme de lettres anglais, M. Mel- 
moth, qui connaissait M. Blacker, ami de 
Conybeare. 

M. Melmoth m'avait, à ce dîner, raconté 
l'histoire de la scène entre l'agent d'une puis- 
sance étrangère et Esterhazy, scène au cours 
de laquelle Esterhazy avait menacé cet agent 
de lui brûler la cervelle et de se tuer lui-même 
après, si l'agent dont il s'agit n'affirmait pas 
la culpabilité de Dreyfus. 

J'ai supposé que la publication de ce fait 
pourrait bien être le pétard que craignait Es- 
terhazy, et alors je mis Esterhazy en rapport 
avec M. Melmoth. 

De cette façon, Esterhazy a été renseigné. 

Plus tard, il m'a dit, mais j'ignore si c'est 
exact, avoir communiqué (sic) ce renseigne- 
ment à M. le général de Pellieux. 

Esterhazy venait souvent chez moi; j'ai le 
téléphone: il s'en servait pour parler à la 
Libre Parole habituellement et aussi fré- 
quemment à M. Arthur Meyer, du Gaulois. 

A la même époque, je le voyais assez sou- 
vent dans un café, 1, boulevard Denain. Il 
me disait des choses si peu intéressantes, à 
cette époque, que je ne les envoyais même 
pas à mon journal. 

Puis, Esterhazy a été arrêté et a été détenu 
pendant quelque temps. 

A sa sortie de prison, je lui ai fait savoir 
que, s'il avait quelque chose à me dire, il me 
trouverait au café du boulevard Denain, mais 
il m'a fait répondre qu'il était très fatigué et 
qu'il me priait de passer le voir, 49, rue de 
Douai. 

Pour le remonter un peu, j'avais apporté 
deux bouteilles de Champagne. 

Je note ici que, ce jour-là, j'allais pour la 
première fois chez lui. 

Je l'ai trouvé dans un état d'excitation 
extrême. Il annonçait qu'il allait tout dire, 
car il savait bien, ajoutait-il, que le ministre 



DEVANT LA COUR DE CASSATION 






de la guerre allait le traduire devanl un con- 
seil d'enquête, qui ;illait briser son épi 

« Je dois tout dire, annonçait-il, ce sera la 
ruine de du Paty de Clam el de tous ceux qui 
m'ont abandonné. » 

Il ne m'a donné cette fois aucun détail in- 
téressant pour mon journal. 

11 était très monté contre le juge d'instruc- 
tion et exaspéré de son arrestation. 

Je l'ai quitté sans avoir réussi à ],. calmer, 
el après lui avoir donné le conseil «le ne rien 
faire tic déloyal. 

Esterhazyesl revenu le lendemain ci le sur- 
lendemain chez moi. Son excitation necessail 
de grandir. 

Il répétait que. si on lui arrachait ses épau- 
lettes, il ferait tout pour entraîner la ruine 
de ceux qui le « lâchaient. » 

Après -a première comparution devanl le 
conseil d'enquête, il est venu nie rejoindre 
au café. 

Le même jour, sursa demande, j'avais écrit 
à Drumont de même que quelques jours avant 
à Rochefort, en les priant de s'occuper un 
petit peu plus d'Esterhazy : en effet, ce der- 
nier se plaignait de ce que Drumont était allé 
à la campagne et Kochcforl aux bains de mer. 
au lieu de -/occuper activement de le défendre 
dans leurs journaux. 

Le soir donc, au cale, sortant du conseil 
d'enquête, Esterhazy continua à m'annoncer 
qu'il dirait tout ce qu'il savait sur tout le 
inonde. 

Il traita d'abominables les procédés de 
l'état-major, non pas seulement à l'égard de 
lui. Esterhazy, mais également à l'égard de 
Drej fus. 

Entendant cela, l'idée m'esl venue, naturel- 
lement, que '•!• qu'il disait pourrai! s'appli- 
quer peut-être au bordereau. 

J'ai alors rappelé à Esterhazy que. suivant 
sa prière, lorsque j'avais fait une démarche 
auprès de mon ami. M. Léon Daudet, pour 
que celui-ci fût favorable, M. Daudet m'avait 
répondu qu'il se pourrait Lieu qu'Esterhazj 
ne lui ni un traître ni un bandit, mais 
qu'il était certainement rauteur du borde- 
reau. 

Je n'ai pas, cependant, par une question 
formelle, prié Esterhazy de me dire ce qu'il 
<m était, je ne suis borné a lui rappeler <■« 
que m'avait raconte M. I éon Daudet. 

Esterhazy m'a écoulé en silem el s'esl 



tu encore, pendant un moment, I 
eu cessé de parler. 

Puis il s'esl exprimé comme suil : 

— Eh bien! écoutez donc. Si j'allais dans 
une rédaction de journal a L'étrang r je 
ne puis le faire ici . el -i je disais qu< 

Ici et tel. el .pie je l'ai écrit dail- telle | 

condition, ne croyez-vous pas que cela f< rail 
sensation? 

— Sensation, oui. lui répondis-je, mai- je 
croi- que cela n'étonnerai! pas beaucoup de 
monde. 

Es ter h azj n'avait pas dîné, -le l'ai 
pagné chez Brébant. 
Pendant qu'il dînait, je lui ai demandé : 

— Mais pourquoi avez-vous écrit ce borde- 
reau? 

San> nulle hésitation, il m'a ré) lu : 

— Je l'ai écrit sur l'ordre exprès du colonel 
Sandherr. 

Ensuite, il s'expliqua : 

Si, dit-il. j'ai écrit le bordereau sur 
l'ordre du colonel Sandherr. c'est que l'état- 
major désirai! posséder une preuve maté- 
rielle contre Dreyfus à l'égard duquel on 
n'avait que des preuves morales. 



Aveu d'Esterhazy. 

Du reste, depuis, en juin 1899, Ester- 
hazy a formellement avoué, dans plusieurs 
journaux, être rauteur du bordereau. L< 
Matin «le Paris el le Daily chronicle de 
Londres, notamment, «Mit publié > ce sujet 
des déclarations «In traître qui ne laissent 

aucun doute. 

Mais on sait qu'Estcrhaz) axait déjà l'ail, 

,-i plusieurs reprises, des aveux ana 

qu'il axait ensuite démentis. Ai tte 

fois, 1«- Matin el le Daily chronicle ont- 

ugé qu'Esterha ■"• 

.1 donc un lait' .i. qui - Est ! lia \ se 
reconnaît l'auteur «In bordereau p 
lequel Droj fus a été cundami 

ration «■«•rit'' «-t -i- |" •' l" 1 '' 1 

,/ ,hr «lit t'-xlu al : 

i 'est ii pu. sur I ordrequi 



208 



L'AFFAIRE DREYFUS 



LES DEUX COMPERES 



ééMV:, ■ 







ET MAINTENANT OTj'ON ME PASSE BOISDEFFRE ! 



du colonel Sandherr, Al ÉCRIT LE BORDE- 
REAU. Depuis 1893, les preuves morales de 
fuites, ne pouvant émaner que d'un officier 
appartenant au ministère de la guerre, étaient 
acquises. Depuis de 1res longs mois déjà on en 
avait la preuve par les renseignements venus 
au service, par les agents du ministère à 
Berlin et ailleurs. Il fallait prendre matériel- 
lement le coupable. D'où le bordereau. » 



Donc Esterhazy avoue être l'auteur du 
bordereau. Quant à cette restriction qu'il 
l'aurait écrit par ordre, elle tombe devant 
les dépositions formelles de MM. de Bois- 
dell're, Gonse et Mercier, qui attestent que 
le « Uhlan » n'a jamais fait partie du 
contre-espionnage, et devant le témoi- 
gnage suivant du général de Gallifet : 



DEVANT I.A COI I! DE CASSATION 







Le général de Boisdeflre a déclaré qu'il croyait que le dossier - 

après le procès di l v 



■2\0 



I /AFFAIRE DREYFUS 



Déposition du général de Gallifet. 

5 novembre 1898. 

Au mois de mai 1898, le général anglais 
Talbot — qui avait été, comme colonel, 
attaché militaire en France pendant six ans, 
et avec qui j'étais en relation depuis de 
longues années — est venu me voir, à son 
retour d'Egypte, et m'a dit : « Mon général, 
je ne sais rien de l'affaire Dreyfus, Pendant 
tout le temps que j'ai été employé en France, 
je ne l'ai jamais connu ; mais, je suis étonné 
de voir le commandant Esterhazy en liberté, 
parce que nous tous, attachés militaires en 
France, nous savions quavec un ou deux 
billets de t ,000 francs, le commandant 
Esterhazij nous procurerait les renseignements 
que nous ne pouvions nous procurer directe- 
ment au ministère. » 

Sur interpellation d'un conseiller. — 
M. le général de Galliffet, lorsqu'il a entendu 
le général Talbot lui parler du fait dont il 
vient de parler, l'a-t-il fait connaître au mi- 
nistre de la guerre ? 

Le général de Gallifet. — Les relations 
d Esterhazij avec les attachés militaires étaient 
connues de tous. Je n'étais plus en activité de 
service, je n'avais aucune relation avec le 
ministère de la guerrre, et j'étais convaincu 
que je n'aurais appris que ce que tout le 
monde savait. 

Le président. — Le propos qui vous a été 
tenu par le général Talbot est-il intervenu à 
la suite d'une conversation dans laquelle il 
aurait été question de l'affaire Dreyfus? 

LÉ général Gallifet. — Le général Talbot, 
revenant d'Egypte, est venu me voir, et l'un 
de ses premiers propos a été : 

« Oh ! mon général, dans quelles tristes 
affaires étes-vous plongé en ce moment? » 

Et il ajouta : 

« Je ne vous parlerai pas de Dreyfus, je ne 
l*ai pas connu pendant les six années que j'ai 
passées en France ; mais ce qui m'étonne, c'esl 
que le commandant Esterhazy soit encore en 
liberté. Car nous tous, les attachés militaires, 
nous savions parfaitement que pour un ou 
deux, billets de 1,000 francs M. Esterhazy 
nous fournirait les renseignements que nous 



ne pouvions avoir directement du ministère 
de la guerre. » 



Quand les défenseurs d'Esterhazy appri- 
rent, par quelques indiscrétions, combien 
était lumineuse l'enquête à laquelle s'était 
livrée la chambre criminelle de la Cour de 
cassation (1), ils tentèrent, par une der- 
nière manœuvre, de s'opposer à l'œuvre 
de justice. Aidés par les anciens débris du 
Boulangisme, par les antisémites, par les 
réactionnaires de tous genres et par tous 
les cléricaux, ils entreprirent une nouvelle 
campagne de calomnies, dans le but de 
déconsidérer les magistrats qui avaient 
été légalement saisis de la demande en 
revision du procès Dreyfus. Par une série 
d'articles injurieux, les adA r ersaires de la 
revision arrivèrent à faire planer un 
soupçon dans l'esprit de quelques gens 
timides, sur l'impartialité des conseillers 
composant la chambre criminelle de la 
Cour. 

Cédant à ce prétendu mouvement d'opi- 
nion, le gouvernement fît procéder à une 
enquête minutieuse qui démontra l'inanité 
et la monstruosité des calomnies colpor- 
tées et entretenues par les journaux. Tou- 
tefois, sous prétexte de faire l'apaisement 
et de rendre inattaquable le jugement à 
intervenir, le ministre Dupuy céda aux 
injonctions de ces fauteurs de scandales. 
Il consentit donc à présenter au Parlement 
et à défendre devant lui une loi de circons- 
tance, destinée à confier le jugement des 
procès en revision à la Cour de cassation 
entière, toutes chambres réunies, lors- 
qu'une de ces chambres aurait cru devoir, 
pour s'éclairer, procéder à une instruction 
préliminaire. 

En vertu de cette loi, promulguée le 



(1; c'est celle enquête que nous avons analysée 
et dont nous avons publié ci-dessus les parties les 
plus importantes. 



DEVANT l..\ COUR DE CASSATION 



211 



1 er mars 1899, la Cour de cassation, toutes 
chambres réunies, fut saisie de la revision 
du procès Dreyfus. Après un supplément 
d'enquête, destiné à recueillir des témoi- 
gnages complémentaires et à confronter 
des témoins dont les dires étaient contra- 
dictoires, la Cour de cassation s.' réunit 
en audience solennelle publique le 29 mai 
1899. 

M. Ballot-Beaupré, président de la 
Chambre civile, qui avait été nommé rap- 
porteur de l'affaire, a pris le premier la 
parole. Son volumineux rapport, dont la 
lecture a occupé toute l'audience du 
29 mai et la première partie de l'audience 
du 30 mai, est l'étude approfondie des ar- 
guments mis en avant par les partisans 
de la revision comme de ceux présentés 
par les adversaires de cette mesure ; il se 
termine ainsi : 

Voilà un document dont on cherche Fau- 
teur. Deux personnes ont été accusées à rai- 
son des ressemblances de leur écriture, 
Dreyfus et Esterhazy; on hésite entre les 
deux, les experts n'étant pas d'accord, mais 
on découvre que le 17 août 1894, Esterhazy 
écrivait sur un papier qui n'était pas ordi- 
naire, qui n'était pas d'un usage courant, et 
qu'il prétendait en 1894 n'avoir jamais em- 
ployé. 

.N'Y A-T-IL PAS DANS LA RÉUNION DE « ES 
DE1 X ÉLÉMENTS MATÉRIELS, L'ÉCRITURE ET LE 
PAPIER DES DEUX LETTRES SAISIES EN 1808. i \ 
FAIT JE NE MS PAS ÉTABLISSANT, MAIS DE NA- 
II RE \ ÉTABLIR 01 E LE B0RDEREA1 EST D 
MAIN NON PAS DE DREYFUS, MAIS D'ESTERHAZY, 
CONSÉQUEMMENT UN FAIT DE NATURE A il L- 
BLIR L'INNOCENCE D1 CONDAMNÉ? PARCE QU'ON 

n'aperçoit pas quant a présen1 dl moins, 
comment, Esterhazy ayant écrii le borde- 
reau, Dreyfus muait commis le crime de 

Il U TE TRAHISON. 

Si, par hypothèse, les deux lettres sur pa- 
pier quadrillé saisies en 1898 étaient 
Dreyfus, ne serait-ce pas une charge a< 
blante contre lui ? La justice veut que ce soil 
• ■il sa faveur un argument d'une forci 
d'une énergie considérables lorsqu'elles sont 
signées Esterhazj . 



Encore i fois l'article 143, pa 

«lu Code d'instruction criminelle ne Bul 
donne nullement s. m appl 
monstration immédiate définitive de l'im 
cence du condamné. En >i"\ ami 

( IENCE, IL NE M'EST PAS POSSIBLE DE 
L'EXISTENCE lu \ l Ai m. | ONWAISSAl 

PAS LES MEMBRES D I rSEIL D 
QUAND ILS ONT, LE 22 i 1 

XONI !. I. \ i 0NDAMNAT1 

Messieurs, 

La soluti [ue je propose semblerait, 

j'en suis persuadé, naturelle à loul le moi 
si cette lamentable affaii tns 

dos conditions normales. 

Hélas, il n'en esl rien. Le bruil qui, depuis 
plus de deux ans, s'i si fait autour d'elle, les 

discussions passi ixquelles elle 

donné lieu, les commentaires quotid 
la presse, les indiscrétions, les divulgatii 
de documents secrets, le débat porté en quel 
que sorte sur la place publique avant l'au- 
dience même, nous prouvent <|ii<' malheu 
reusement l'affaire n'est pas ordinaire 
puis, la cause de la revision a eu des défi 
seurs bien dangereux pour i]I<-. qui, \ 
leurs criminelles attaques contre l'armée, ont 
blessé profondément et irrité jusqu'à l'es 
pération le sentiment national. 

Elle ;i eu aussi des adversaires qui, de 
leur côté, onl poussé jusqu'aux plus 
sières violences de ! 

polémiques. Et cette campagne, dans laquelle 
l'armée d'une part, la magistrature de l'autre, 
mil été l'objet d'abominables out 
pas eu pour résultats seulemen 
notre pays entre bonm is qui 

faits pour s'estimer, entre amis, entre mem 
bres d'une même famille, entre enfants d i 
même patrie, des germes inquiétants de dis 
corde et de haine. 

Elle a eu p 'résultai encore de troubler 

et de fausser les esprits, à tel point que, aux 
yeux de bien de personnes urd'hui 

question esl pour noua ' : >ir, non . 

nous considérons Dreyfus comme ible 

ou non, maie si noua rendrons un • 
faveur de l'armé» ntre ell< 

i un étal d'esprit <i in n'a plus rien de 
commun avec la justi 

u vérité I "ii ne peut fai 
ni .1 nous-mêmes une plus cruelle 



-212 



[/AFFAIRE DREYFUS 



Non. l'armée devant nous n'est pas en cause, 
non, elle n'est pas notre justiciable ; elle est, 
Dieu merci, bien au-dessus de ces discussions 
qui ne sauraient l'atteindre, et son honneur, 



assurément, n'exige pas qu'on maintienne en 
prison un innocent. 

L'innocence de Dreyfus, messieurs, je ne 
vous demande pas de la proclamer; mais 




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"" -" ''■•S'' 

Y ^ 







M'-' Albert Clemenceau, défenseur du journal V « Aurore » au procès Zola. 



je dis qu'un fait inconnu des juges de 1894 
est de nature à l'établir. Cela suffit aux 
termes de l'article 443, et par suite il y a 
lieu, en vertu de l'article 445, d'ordonner 
le renvoi devant un nouveau Conseil de 
Guerre pour statuer définitivement en 
pleine connaissance de cause. 

Je le dis avec une conviction ferme, avec 
le sentiment très vif du devoir qui m'in- 
combe etde la responsabilité que j'assume; 



je mentirais à ma conscience si je vous pro- 
posais une autre solution. 

Me trompé-je dans mes appréciations? 

Vous le déciderez, messieurs ; je m'in- 
cline d'avance respectueusement devant 
votre arrêt, quel qu'il soit. 

Mon rapport est terminé. 

Quand l'émotion causée par la lecture 
de cette péroraison fut calmée, la parole 



DEVANT LA COUR DE CASSATION 



:i i 




* / s*^' 



,,. y v DES i \- BES DIFI ICILES \ LAI 



214 



I /AFFAIRE DREYFUS 



fut donnée à M. le procureur général Ma- 
nau pour développer ses conclusions 
dont la teneur suit : 



M. le procureur général près la Cour de 
cassation expose que des pièces du dossier 
et notamment de l'enquête à laquelle il a 
été procédé par la chambre criminelle et 
par les chambres réunies, ressortent les 
faits suivants qui résument les éléments 
principaux de la demande en revision du 
jugement du conseil de guerre en date du 
22 décembre 1894, condamnant Dreyfus à 
la déportation et à la dégradation pour 
crime de trahison. 

Les voici : 

1° Le faux Henry rendant suspect le té- 
moignage sensationnel fait par Henry devant 
le conseil de guerre ; 

2° La date du mois d'avril assignée au bor- 
dereau à l'envoi des documents produits tant 
dans le procès Dreyfus que dans celui d'Es- 
terhazy, c'est-à-dire qui a servi de fonde- 
ment à la condamnation de l'un et à l'acquit- 
tement de l'autre. Attendu qu'aujourd'hui 
celte date est reportée au mois d'août 1891, 
ce qui enlève au jugement de 1894 toute base 
solide ; 

3° La contradiction manifeste de l'exper- 
tise du procès Dreyfus et de celle du procès 
Esterhazy, la divergence de conclusions des 
experts ayant pour résultat de déplacer la 
majorité de l'expertise de 1894; 

4° La similitude absolue avec le papier pe- 
lure sur lequel est écrit le bordereau et du 
papier pelure ayant servi à Esterhazy pour 
deux lettres écrites en 1892 et 1891 par Es- 
terhazy et reconnues par lui ; 

5° La preuve absolue résultant pour Ester- 
hazy de ce fait qu'il a assisté aux manœuvres 
d'août à Chàlons, en 1894, et d'autres docu- 
ments de la cause que c'est lui qui a pu 
écrire cette phrase du bordereau : « Je vais 
partir en manœuvres », tandis qu'il résulte 
d'une circulaire officielle de mai 1894, non 
produite au procès Dreyfus, que Dreyfus 
n'est pas allé à ces manœuvres ni à d'autres 
postérieures et qu'il ne pouvait pas ignorer 
qu'il ne partirait pas ; et qu'il n'a pu écrire 
cette phrase; 

6° Les rapports officiels de police non pro- 
duits aux débats en 1894 établissant que, 



contrairement aux renseignements fournis 
par Guénée et retenus par l'accusation comme 
arguments moraux, ce n'était pas Dreyfus 
qui fréquentait les cercles et qu'il y avait eu 
confusion de nom ; 

7° La scène qui s'est produite dans le ca- 
binet de M. Bertulus et qui justifie les pré- 
somptions les plus graves sur les agissemen ts 
coupables d'Henry et d'Esterhazy ; 

8° La dépêche de 1894 sur le sens de la- 
quelle tout le monde est d'accord aujour- 
d'hui, non produite au procès de 1894, se 
référant à une autre dépêche et d'où il ré- 
sulte que Dreyfus n'avait eu aucune relation 
avec la puissance étrangère visée dans cette 
dépêche ; 

9° Les documents officiels qui établissent 
que Dreyfus n'avait eu aucune relation avec 
aucune puissance étrangère ; 

10° Enfin, les protestations et les présomp- 
tions graves d'innocence, les pièces restant 
au dossier établissant que Dreyfus n'a jamais 
avoué et n'a pu avouer ; 

Et attendu que, aux termes de l'article 
443 du Code d'instruction criminelle, la revi- 
sion peut être demandée au cas où un fait 
nouveau viendrait à se produire ou à se révé- 
ler, ou lorsque des pièces inconnues lors des 
débats sont produites ou représentées par 
des faits de nature à les établir ; 

Etant donné qu'il y a faits nouveaux et 
pièces nouvelles; que c'est donc le cas de les 
connaître et de casser le jugement du 22 dé- 
cembre 1894; 

Par ces motifs : 

Le procureur général : vu les pièces du 
dossier et de l'enquête; 

Vu les articles 443, § 4, 444 et 445 du Code 
d'instruction criminelle, 

Requiert qu'il plaise à la Cour : 

Admettre les faits nouveaux et les pièces 
nouvelles ci-dessus visés comme étant de 
nature à établir l'innocence de Dreyfus; ce 
faisant déclarer recevable au fond, comme 
légalement justifiée, la demande en revision 
du jugement du conseil de guerre en date 
du 22 décembre 1894, casser et annuler 
ledit jugement et renvoyer la cause de 
Dreyfus en l'état d'accusé devant tel Con- 
seil de guerre qu'il lui plaira de désigner. 

Fait au parquet le 27 mai. 

Le procureur général, Manau. 



DEVANT LA COUR DE CASSATION 









Dans le réquisitoire qu'il a prononce les 
30 et 31 mai 1899 pour développer 
conclusions, M. le procureur général 
Manau a, lui aussi, passé en revue les 
arguments présentés en faveur de la revi- 
sion comme les arguments en faveur de 
son rejet. Il a conclu en ces terni 



Messieurs, 

Nous avons terminé notrelaboi 
Nous croyons vous avoir démonti 
faits nouveaux, de nature à établir 
de Dreyfus, abondénl dans la i 

Nous n'avons plu- qu'à formuler n< 
nières réquisitioi 

Mais auparavant, laissez-nous apj 







: ^r 



W- 






Il \ • 


















l\\ ami de la Justice : M. Jean Jaurès. 



votre attention sur !«■ parallèle saisissant qui 
s'impose a nuire souvenir. 

Au mois de décembre l.ssT. soutenu par 
deux remarquables h consciencieux rap- 
ports, <|ui sont l'honneur de la carrière des 
magistrats qui l<"- avaient rédigés, nous 
avons eu l'immense ,j"i' d'obtenir de la 
Chambre criminelle, si exclusivement inspi- 
rée, alors comme toujours, par l'esprit de 



Justice, la réhabilitation de la mémo 

martyr, mort au l 

souffrances aussi cruelles qu'iu 

Nous voulons parler Pierre Vaux. 

condamné 

immis par deux 
empêcha la réparation de i 
commise de bonne i"i en i s 
aujourd'hui, nous \ 



216 



I/AFFAIRE DREYFUS 



témoignage plus que suspect, ayant contri- 
bué, pour la plus grande part, à la condam- 
nation, un faux rejaillissant sur ce témoi- 
gnage, un suicide, enfin la découverte de 
plusieurs faits nouveaux, de plusieurs pièces 



non produites au procès et révélées ou dé- 
truites depuis, et qui rendent inutile l'aveu 
de celui que tout semble indiquer comme le 
véritable auteur du crime. 

Dans cette affaire, nous trouvons un faux 




M. Charles Dituy : — Je crois que nous avons été victimes d'une mystification. 



témoignage, le suicide d'un des coupables; 
enfin, la rétractation de l'aveu de l'autre 
coupable. .Mais, chose monstrueuse : on sup- 
prime la pièce officielle qui, en établissant 
cette rétractation et cet aveu, devait amener 
de -on vivant la réhabilitation de l'innocent. 
Mai.-,, à la différence des magistrats de 1897, 
vous ne pouvez qu'ouvrir la porte à la revi- 



sion. Vous n'avez pas qualité pour la pro- 
noncer définitivement. Vous pouvez juger de 
nouveau Dreyfus. Il ne vous est pas permis 
de le réhabiliter. 

Il sait, du reste, qu'il n'a pas le droit do 
vous adresser une pareille demande. Il at- 
tend, plein d'espoir, le nouveau jugement de 
ses pairs ! 






DEVANT LA COUR DE CASSATION 







Le < ii. mi: m. Mi ienace son vn> ies PRÉSIDE.**! "i i 

M. «'.M. Di pi \ 






!18 



L'AFFAIRE DREYFl'S 



Lui refuserez-vous ce concours suprême? 
Nous estimons que cela n'est pas possible, 
en présence des documents si décisifs, à 
notre avis, qui éclairent ce grave procès. 

Messieurs, ne nous y trompons pas. 
L'heure est solennelle. Vous allez rendre 
votre arrêt. Ne vous dissimulez pas que, 
par suite de circonstances inouïes, cet arrêt 
aura un retentissement qui franchira les 
murs de l'enceinte judiciaire. 

Le pays l'entendra, le monde entier le 
recueillera, l'histoire l'enregistrera. 

Ces trois juridictions, dont nous relevons 
tous, jugeront notre œuvre. 

Leur sentence sera sans appel. 

Quant à nous, Messieurs, après avoir pris 
devant vous la responsabilité de nos con- 
clusions, nous la prenons devant elles 
comme magistrat et comme citoyen, avec 
la confiance que donne le sentiment du de- 
voir accompli, et ces conclusions, les voici : 

Nous affirmons qu'il y a dans ce procès 
plusieurs faits nouveaux qui sont de nature 
à établir l'innocence de Dreyfus; à d'autres 
que vous le devoir de dire le dernier mot. 
Nous vous conjurons de laisser passer la 
justice en ordonnant la revision. 

En conséquence, 

Nous requérons qu'il plaise à la Cour 
prononcer cassation du jugement du 22 dé- 
cembre 1894, le renvoi de Dreyfus devant 
tel conseil de guerre qu'il lui plaira dési- 
gner. 

L'audience du 1 er juin a été entièrement 
consacrée à la plaidoirie de M e Mornard, 
avocat de madame Lucie Dreyfus, qui a 
demandé réparation de l'injustice commise 
en 1894. 

Sa plaidoirie a été terminée par cet 
éloquent appel : 

Quelle que soit la preuve d'innocence que 
vous placiez à la base de votre arrêt, chacun 
s'écrie : Justice va être rendue, l'innocence 
va triompher, puisque la Cour suprême de 
France va prononcer. 

Messieurs, la revision n'est donc plus en 
discussion aujourd'hui : elle est acquise. 



Une seule question se pose : la Cour se 
prononcera-t-elle elle-même ou chargera- 
t-elle un nouveau conseil de guerre de pro- 
noncer la réhabilitation de Dreyfus? 

Sur Tordre de ma cliente, Messieurs, j'ai 
dû prendre des conclusions aux fins de ren- 
voi devant un conseil de guerre, et j'avoue 
que je ne l'ai pas fait sans un serrement de 
cœur, car je me demande si, véritablement, 
ce n'est pas trop sacrifier à certaines suscep- 
tibilités que d'imposer à ce martyr quelques 
semaines de plus encore de ce bagne. 

Je me demande si, véritablement, il n'eût 
pas été plus humain de conclure, comme 
j'en avais le droit, à la cassation sans ren- 
voi, car je veux qu'il soit bien établi que si 
j'ai conclu à un renvoi devant le conseil de 
guerre, c'est parce que ma cliente l'a voulu, 
parce que Dreyfus veut comparaître devant 
ses pairs. 

Du reste, mes raisons juridiques me per- 
mettaient assurément de réclamer une cas- 
sation sans renvoi. M. le président rappor- 
teur faisait remarquer que j'avais reconnu 
dans mon mémoire que le bordereau, d'après 
les révélations qui vous avaient été faites, 
ne pouvait être vraisemblablement considéré 
comme un document fabriqué de toutes pièces 
à l'effet de faire condamner Dreyfus. Cela est 
bien certain, mais je suis aussi pleinement 
d'accord avec M. le président rapporteur 
comme avec M. le procureur général pour 
reconnaître que si quelque chose est bien 
établi aujourd'hui, c'est que ce bordereau est 
l'œuvre d'Esterhazy. 

Or, nous sommes en présence d'un élé- 
ment d'accusation qui ne peut plus servir à 
une poursuite criminelle, puisque le seul 
individu qui pouvait être poursuivi en l'état 
des faits révélés par votre instruction, n'es! 
autre qu'Esterhazy, et Esterhazy est à l'abri 
de toutes poursuites judiciaires. 

L'auteur de cette trahison, que l'on re- 
proche à Dreyfus, l'auteur de cette trahison 
qu'il s'agit de poursuivre, n'est autre qu'Es- 
terhazy, et Esterhazy est protégé par un arrêt 
d'acquittement absolument irréfutable, et dès 
lors en présence de la situation visée par le 
Code d'instruction criminelle, qui déclare 
que, lorsqu'il résulte de l'instruction qu'il 
n'y a plus ni crime ni délit, il soit possible de 
poursuivre. 

La Cour de cassation doit statuer à nou- 



DEVANT LA COUR DE CASSATION 






veau, et d'autre part. Messieurs, M. le con- 
seiller rapporteur réfutai! l'autre jour une 
théorie qui tendait à vous faire promu 
une cassation sans renvoi. Il la réfutait en 
ces termes : 

J'ai lu, dans une dissertation récente, éma- 
naiii d'un savant jurisconsulte, une théorie sur 
laquelle je dois appeler votre attention. 

On souti.'iit qu'il peul y avoir cassation sans 
renvoi, niais qu'il ne peul y avoir de débat de 
contradiction. 

Le vrai coupable possible ayant été acquitté 
ou le faux témoin possible ''tant mort sans avoir 
été jugé : el on s'appuie sur la rédaction de l'ar- 
ticle iiti. 

Lorsqu'il ni- pourra être procédé de nouveau 
à des débats oraux entre toutes les parties, n<<- 
tammenl en cas de prescription de l'action ou 
de celle de la peine. 

Ou ne conçoit, dit-il, la prescription de l'ac- 
tion publique que pour une personne non con- 
damnée. Pour celle qui a été condamnée, il ne 
VuL r it que de prescription de la peine. 

Donc, l'article i4ii désigne même ceux qui. 
étant intéressés à l'instance en revision, ne 
peuvent, pour un motif quelconque, être déférés 
à un tribunal de répression : c'est ce qui se 
produit non seulement lorsque l'action publique, 
à leur égard, esl prescrite, mais aussi lorsqu'ils 
ont été acquittés ou son! morts avant toutes 
poursuites. 

Le point de dépari de cette argumentation 
est inadmissible. Il est simple d'imaginer 
par hypothèse un condamné pouvant encore 
bénélicier de la prescription de l'action pu- 
blique par ICH'elde la cassation; si la receva 
bilité esl déclarée, ne redevient-il pas un 
simple prévenu ou accusé? Eh bien, si vous 
considérez comme exacte la théorie réfutée 
par le président rapporteur, incontestable- 
ment il faudrait casser son renvoi. Si vous 
considérez au contraire avec le président 
rapporteur que la prescription peul courir. 
même au profit de l'individu condamné, 
est-ce que la prescription ne serait pas ac- 
quise en fait 7 

Il s'agit d'un délit qui a été qualifié crime 
do haute trahison, mais vous savez qae 
qualification esl certainement inégale el qu'il 
B'agil d'un délit d'espionna jamais 

on qualifie le l'ait dont il esl question d 
l'espèce actuelle «!<• haut'' trahison, il 
punira être question d'appliquer la loi 



de ,s,vv '- ' défie alors qu'on trouve un 

acte d'espionnage qui no soit pas un 

haute trahi.-. m. 

Donc, -i dous qous trouvons ou 
présence d'un délit d'espioni _ 
publique c i bout de trois 

cription au bout de vingl ans et vous seriez 
amenés à appliquer dan- l'espèce la juris- 
prudence que vous appliquiez il y a quelques 
semaine- encore dan- l'affaire Petit. 

Ainsi, en se plaçant dan- une hj 
ou dans l'autre, on serait amené a une • 
sation -an- renvoi. Mais je m- vous donne 
explications que pour bien montrer que 
si je n'ai pas conclu à une cassation sans 
convoi, c'est que je m- l'ai pas voulu, parce 
que je l'aurais pu. 

Je maintien- donc purement el simplement 
mes conclu-ion- et la < tour appréciera. 

11 y a sept mois, j'adjurais votre Chambre 
criminelle i\r poursuivre la conquête <[<• la 
vérité, et pour ce fait, de gravir un calvaire 
dont il était trop facile (\r prévoir [es DOm- 
breu-es stations. 

M 'ad rossant au Tribunal suprême de France, 
je ne doutai- pas qu'un pareil appel fût en- 
tendu, et jo salue l'un des meilleurs ••( ,\,~ 
plus généreux efforts qui aient été' faits pour 
rapprocher la justice humaine >\>- l'éternelle 
justice. La vérité est aujourd'hui reconnnue 
il no reste plu- qu'à la proclamer et, pour cel 
acte de justice final, c'est aux Chambres 
réunies que je m'adresse aujourd'hui. 

Certes, si. comme juriste el citoyen, je puis 
souffrir de voir les passions déchaînées arriver 
à faire brèche dan- les principes do notre 
droit public, du moins, comme avo< 
pour la cause que je défends, je saurai m'j 
soudre. Plus solennelle esl la juridiction, 
plu- éclatante doit être la réhabilitation que 

vous allez proi <t. Ah: Messieurs, elle 

pense comme moi. la pauvre el aoble femme 
en habits de deuil, qui, pendant cinq an m 
a pu sonder toutes les profondeurs >u 

leurs humaines, et B'adresse, l'âme rasa u 
a votre haute justice. Elle sait que l'ou 
la menace, l'injure, la calomnie, no peuvi 
avoir d'influence dan 
ne connaît que les satisfactions dudevoii 
do la . onscience. Elle -ait qi m 

\ou- atteindre, m vous toucl 

l ' quant a celui qui, placé moins haut qi 
vou y ' 



-2:21' 



L'AFFAIRE DREYFUS 



s'il se voit parfois éclaboussé par toute cette 
boue qui monte d'en bas, alors, alors il relè- 
vera sa robe pour fuir cette boue, et il décla- 
rera une fois de plus à cette barre que les 
injures il les excuse et il les oublie. 



Ah ! dans cette affaire on a vu tant de 
choses, où les plus nobles sentiments ont 
été hypnotisés par des mirages extraordi- 
naires, par ce que Ton a appelé l'honneur de 
l'armée et la raison d'Étal. 







M e Homard, 

Avocat de Madame Lucie Dreyfus, devant la Cour de Cassation. 



11 n'est pas vrai que l'honneur de l'armée 
et la raison d'État aient été entamés. Non, 
certes, il n'est pas vrai que l'honneur de 
l'armée Impose à la France le mot qu'un 
vainqueur impitoyable lui imposait à une 
heure sombre de l'histoire : la force prime le 
droit. Et ceux qui, je ne sais pour quelle rai- 



son d'État, semblent disposés à imprimer 
cette devise sur le drapeau de la patrie, 
ceux-là oublient que des plis de ce drapeau 
la France n'a jamais laissé tomber sur le 
monde que des idées de générosité, de tolé- 
rance et de justice. 

Et l'armée, cette réunion d'hommes <1< J 



DEVANT LA COUR l>E CASSATION 













,, s S A1 VETEUHS Dl HUITRE 60tn EN DA*GI 



■y ■•>■•> 



L'AFFAIRE DREYFUS 



devoir et d'honneur à qui est confiée la garde 
de ce drapeau, qui chaque jour va le porter 
intrépidement chez les peuplades sauvages 
comme l'emblème de la civilisation et de 
l'humanité, l'armée aussi est assoifiée de vé- 
rité et de justice. Comme tous ces savants 
illustres et ces hommes éminents qui se sont 
levés pour dire bien haut les angoisses des 
Français, l'armée aussi entend maintenir et 
défendre un patrimoine d'idées généreuses 
qui font l'honneur et la gloire de notre pays, 
qui constituent l'honneur national et, pour 
ainsi dire, sont la raison d'être de la France 
elle-même. 

Dieu merci, messieurs, je puis le dire, j'en 
ai reçu, avec une profonde émotion, maint 
témoignage au cours de cette longue cam- 
pagne. 

De nombreux officiers sont venus me faire 
entendre, en faveur de leur malheureux com- 
pagnon d'armes, cette voix dont parlait le 
poète, et que je voudrais, moi aussi, vous 
faire entendre, à mon tour, cette voix du cœur 
qui seule au cœur arrive. 

Oui, je le sais, l'armée veut la lumière et la 
justice, et c'est là précisément qu'est l'hon- 
neur de l'armée. 

Messieurs, la Cour sait bien que c'est une 
étrange erreur que d'attribuer à notre armée 
cette prétention à l'infaillibilité qu'on lui a 
attribuée si souvent. Elle sait bien que l'ar- 
mée ne peut prétendre, hélas ! à une infailli- 
bilité chimérique; etqu'elle ne peut pas s'es- 
timer déshonorée par la reconnaissance d'une 
erreur. 11 est plus honorable, disait ici même 
naguère un de nos plus éminents avocats gé- 
néraux, de reconnaître une erreur que de ne 
l'avoir pas commise. 

L'armée connaît la grandeur d'une telle 
maxime et sait la pratiquer. La Cour ne 
l'ignore pas puisque il y a peu de jours elle 
entendait ici même un des juges de Dreyfus 
qui libérait sa conscience. 

Mais je m'arrête. 

L'heure de la justice a sonné, et, plein de 
confiance, j'attends votre arrêt. Je l'attends, 
ce nouvel et éclatant témoignage de votre 
haute et impartiale justice; je l'attends, 
votre arrêt, comme une parole de délivrance 
pour le loyal soldat qui, poursuivi jusque 
dans sa prison par des haines implacables, 
a subi sans faiblesse les pires tortures pour 
sauver l'honneur de son nom et pour laver 



de la tache d'infamie ces malheureux en- 
fants qu'à travers ses cris d'innocence il 
appelle des parias. 

Je l'attends, votre arrêt, comme une pa- 
role de délivrance pour cette pauvre et 
noble femme aux vêtements de deuil, qui a 
épuisé toutes les douleurs et dont les yeux 
desséchés ne trouvent même plus de larmes 
à pleurer. 

Je l'attends, votre arrêt, comme une pa- 
role de paix pour tous les citoyens, qui, 
sortis enfin de leurs angoissantes inimitiés 
d'hier, communieront demain dans l'amour 
de notre France généreuse ; et pour tout 
dire enfin, Messieurs, je l'attends, votre 
arrêt, comme l'aurore du jour béni qui fera 
luire sur la patrie la grande lumière de la 
concorde et de la vérité ! 

Enfin, dans son audience du 3 juin, la 
Cour de cassation, toutes chambres réu- 
nies, a rendu l'arrêt suivant : 

La Cour, 

Ouï M. le président Ballot-Beaupré 
dans son rapport, M. le procureur gé- 
néral Manau dans ses réquisitions, et 
M e Mornard, avocat de madame Drey- 
fus, es qualité, intervenant ses conclu- 
sions, 

Vu l'article iio modifié par la loi 
du l ,r mars 1809, 

Vu l'arrêt du 29' octobre 1898 par 
lequel la chambre criminelle a or- 
donné une enquête et a déclaré rece- 
vable en la forme la demande tendant 
à la revision proposée d'Alfred Drey- 
fus, condamné le 22 décembre 1894 
à la peine de la déportation dans une 
enceinte fortifiée et à la dégradation 
militaire pour crime de haute tra- 
hison, 

Vu les procès-verbaux de ladite 
enquête, lesquels sont joints au dos- 
sier. 



DEVANT LA COUR DE CASSATION 










Dreyfi - 01 h h- i Ile di Diable 



991 



L'AFFAIRE DREYFl'S 



Le Triomphe de la Vérité 




Sur le moyen tiré de ce que la pièce secrète, 

« CE CANAÏLLEDED..., » AURAIT ÉTÉ COMMUNIQUÉE 
AU CONSEIL DE GUERRE : 

Attendu que cette communication est 
prouvée à la fois par la déposition du prési- 
der! t Casimir Perier et par celles des généraux 
Mercier et de Boisdeffre eux-mêmes ; 

Que, d'une part, le président Casimir Pe- 
rier a déclaré tenir du général Mercier qu'on 



avait mis sous les yeux du conseil de guerre 
la pièce contenant les mots : « Ce canaille de 
D... », regardée alors comme désignant 
Dreyfus ; 

Que, d'autre part, les généraux Mercier et 
de Boisdeffre, invités à dire s'ils savaient que 
la communication avait eu lieu, ont refusé de 
répondre et qu'il l'ont ainsi reconnu impli- 
citement ; 

Attendu que, par la révélation, postérieure- 



DEVANT LA COUR FiE CASSATION 






ment au jugement, de la communication aux 
juges d'un document qui a pu produire sur 
leurs esprits une impression décisive et qui est 
aujourd'hui considéré comme inapplicable au 
condamné, constitue un fait nouveau de na- 
ture fi établir l'innocence de celui-ci ; 
Sur le moyen concernant le bordereau : 
Attendu que le crime reproché à Dreyfus 
consistait dans le fait d'avoir livré à une puis- 
sance étrangère, ou à ses agents, des docu- 
ments intéressant la défense nationale, con- 
fidentiels ou secrets, dont l'envoi avait été 
accompagné d'une lettre-missive ou borde- 
reau non datée, non signée et écrite sur un 
papier pelure filigrane au canevas après fa- 
brication de rayures au quadrillage de quatre 
millimètres en chaque sens ; 

Attendu que cette lettre, base de l'accusa- 
tion dirigée contre lui, avait été successive- 
ment soumise à cinq experts chargés de com- 
parer l'écriture avec la sienne et que trois 
d'entre eux, Charavay, Teyssonnières et Ber- 
lillon la lui avaient attribuée; 

Que l'on n'avait d'ailleurs ni découvert en 
sa possession, ni trouvé qu'il eût employé 
aucun papier de cette espèce et que les re- 
cherches faites pour en trouver du pareil chez 
un certain nombre de marchands en détail 
avaient été infructueuses; 

Cependant qu'un échantillon semblable, 
bien que de format difi'érent, avait été fourni 
par la maison Marion, marchand en gros, 
rite bergère, où l'on avait déclaré que le mo- 
dèle n'était plus courant dans le commerce; 

Attendu qu'en novembre 1898 l'enquête a 
révélé l'existence et amené la saisie de deux 
lettres sur papier pelure quadrille, dont l'au- 
thenticité n'est pas douteuse, datées l'une du 
17 avril 189-2, l'autre du 17 août 1894, celle-ci 
i-nii temporal ne de l'envoi du bordereau, toutes 
deux émanant d'un autre officier qui. en dé- 
cembre 1897, avait expressément nié s'être 
jamais servi de papier calque; 

Attendu, d'autre part, que trois experts 
commis par la chambre criminelle, les pro- 
fesseurs <le l'Ecole des chartes, Meyer, Giry, 
Mobilier, ont été d'accord pour affirmer que 
le bordereau était écrit de la même main que 
les deux lettres susvisées el qu'à leurs con- 
clusions Charavaj s'est rattaché, après examen 
de cette écriture qu'en lH'.ii il ne connais 
pas; 

V. t tendu, d'autre part, que trois experts 



également commis. Putois. Choqui 
dent honoraire de la chambre syndicale du 
papier el des industries qui le transforment, 
ei Marion. marchand en 
que comme mesures ext< mesui 

de quadril . ur, 

transparence, poids el col) . mme ma- 

tières premières employées à la fabrication, 
le papier du bordereau représentait 
tères de la plus grande similitude lui 

notamment de la lettre du 17 août 1894; 

Attendu que ces faits, inconnus du conseil 
de guerre qui a prononcé la condamnation, 
tendent à démontrer que le bordereau n'au- 
rait pas été écrit par Dreyfus ; 

Qu'ils sont de nature par suite à établir 
l'innocence du condamné ; 

Qu'ils rentrent, dès lors, dans les cas pré- 
vus dans le paragraphe i de l'article 443, el 
qu'on ne peut les écarter en invoquant 
faits également postérieurs au jugement 
comme les propos tenus le "> janvier I 
par Dreyfus devant le capitaine Lebrun- 
Renaud ; 

Qu'on ne saurait, en effet, voir dans ces 
propos un aveu de culpabilité, puisque, non 
seulement ils débutent par une protestation 
d'innocence, mais qu'il n'est pas possible 
d'en fixer le texte exact et complet par suite 
des différences existant entre les déclarations 
successives du capitaine Lebrun-Renaud el 
celles des autre- témoins ; qu'il n'y a pas lieu 
de s'arrêter davantage à la déposition de 
Depert, contredite par celle du directeur du 
Dépôt qui, le 5 janvier 1895, était près de 
lui ; 

El attendu que, par application de L'article 
ï ï.">, il doil être procédé à de nouveaux débats 

oraux ; 

Par *■>■+ motifs, et sans qu'il soit besoin de 
statuer sur les autre-, moyens, 

Casse et annule le jugement de condam- 
nation rendu le 22 décembre 1894 contre 
Alfred Dreyfus par le premier conseil de 
guerre du gouvernement militaire de Paris, 
et renvoie l'accusé devant le conseil de 
guerre de Rennes ir délib 

t,, ,n spéciale prise en chambre du i 
pour être jugé sur la question suivant! 

// -, ■ ipabled 

pro\ machinati 

inlellig unep\ 

mi û 



22G 



L'AFFAIRE DREYFUS 



des hostilités ou entreprendre la guerre contre 
la France ou pour lui en procurer les moyens, 
en lui livrant les notes et documents renfermés 
dans le bordereau ? » 

Dit que le présent arrêt sera imprimé et 
transcrit sur les registres du premier conseil 
de guerre du gouvernement militaire de 
Paris, en marge de la décision annulée. 

A la suite de cet arrêt, la Chambre des 



députés, dans sa séance du 5 juin 1899, 
a voté, à une grande majorité, l'affichage 
de la décision prise par la Cour de cassa- 
tion. 
Justice est donc faite. 

C'est au conseil de guerre de Rennes 
qu'il appartient de prononcer la répara- 
tion. 




TABLE DES MATIERES 



AVANT-PROPOS 

La trahison de 1894. — Les premières recherches. — Condamnation et dégradation de Dreyfus. — Ses pro- 
testations d'innocence. — Son transfert à L'Ile du Diable. — Aggravation arbitraire de sa peine. — I - 
premiers soupçons. — Le petit bleu. — Esterhazy. — L'enquête du colonel Picquart. — Premières 
-i-tances de l'Etat-Major. — Les révélations de ÏEclair. — La première brochure de M. Bernard 
Lazare. — Les soupçons du général billot. — Le faux Henry. — Le départ du colonel Picquart. — L'in- 
terpellation Castelin. — Publication du bordereau par le Matin. — L'enquête de M. Scheurer-Kestner. 

— Sa conviction. — M. Mathieu Dreyfus dénonce Esterhazy. — Les lettres à madame de Boulancy. 

— 11 faut sauver Esterhazy. — Manœuvres contre Picquart. — L'enquête Pellicux. — L'instruction R i- 
vary. — La lettre de Zola. — Procès et condamnation de Zola. — Son exil. — Le discours Oavai| 

— Aveu et suicide du colonel Henry. — La Révision 



L'Innocent 

Ceux qui accusent et ceux qui défendent. — Le général Mercier. — Le lieutenant-colonel Picquart raconte 
comment s'est faite son opinion. — M. Guérin. — La déposition de M. Forzinetti el 
conviction. — Au nom de la loi. je vous arrête I — Dreyfus en prison. — Ses cris dlnno . — l. 

plus grand martyr du siècle. — L'opinion des fonctionnaires de l'administration pénitentiaire. — L'in- 
terview de M. Patin. — Le mouchard du grand momie. — Potins 'le cercle : Joseph le sommelier. 
— Madame Dodson et les mensonges du mouchard. — Le rapport de M. Lépine, préfet de poil 
disparu. — Le capitaine Junck. — Le colonel Cordier. — Dreyfus était un bon et Btudieui officier. — 
M. Barthou. — Le général Roget, accusateur. — Les conversations de M. Hanotaux. — l. irchiduc 
Victor proclame l'innocence de Dreyfus. — M. Tornielli, ambassadeur d'Italie, assure a M. i 
tateur, que jamais Dreyfusn'a trahi.— Le geôlier de l'innocent el le jugement de l Histoire. . 

Il 
Le Bordereau 

La pièce accusatrice. — Les dates du bordereau changent selon les h 

Texù 'lu bordereau. — La mentalité de - capitaine Cuignel rail 

reau.— Les artilleurs t lai véritables artilleurs : le commandant H orl 

Sebert, le capitaine Moch. —L'opinion de Picquart. —Je pan en : 
ma j 1894, _ Dreyfus Bavait qu'il ne partail pas aux manœuvrt i. — i 
le fou dangereux. — La moralité de l'expei I Nl Monod. — MM. 1 

Paul Meyer, Molinier. — L 



228 TABLE DES MATIERES 



II] 

L'Illégalité. — Les Pièces secrètes 

On a communiqué des pièces secrètes aux juges du Conseil de guerre de 1894. — Les militaires sont gênés. 

— Billot « ignore ». — Zurlinden « n'a rien pu savoir ». — Gonse « n'est pas en mesure de répondre ». 

— Mercier déclare que « la Cour n'a pas à s'occuper de ça ». — Cavaignac « n'a pas dirigé son enquête 
de ce côté ». — Boisdeffre « demande à ne pas répondre ». — Du Paty et son commentaire. — Les 
témoignages politiques. — M. Casimir Perier. — M. Charles Dupuy a entendu parler de quelque chose. 

— M. Hanotaux ne se compromet pas. — MM. Guérin et Poincaré. — Le colonel Cordier a eu vent de 
l'illégalité commise. — Le colonel Picquart. — Son récit. — Le dossier diplomatique ou la farce du 
dossier secret. — Quelques faux. — La dépêche du 2 novembre 1894 ou les tours de passe-passe de 
l'Etat-major. — M. Paléologue remet les choses au point. — La lettre Schvarzkoppen du 16 avril 1894. 

— Les lettres de l'empereur d'Allemagne. — La lettre Weyler. — Le faux Henry 58 

IV 

La Légende des Aveux 

La nommée Mandrille. — 11 parait que... l'on m'a dit qu'il... j'ai entendu dire... — Le capitaine Lebrun-Re- 
naud : son récit. — La petite feuille du petit carnet et les discours de M. Cavaignac. — Le fâcheux 
rapport dit : Rien à signaler. — Rien de précis. — Le colonel Risbourg — Le colonel Guérin et l'orgueil 
des galons. — Le capitaine Anthoine, le commandant de Mitry et le réserviste Druet. — M. Cavaignac 
commente. — Le général Gonse fait la même chose que lui. — M. de Boisdeffre veut éviter les compli- 
cations diplomatiques. — M. Casimir-Perier. — Un lot de ministres qui n'ont rien entendu en fait 
d'aveux : MM. Dupuy, Poincaré, Hanotaux, Guérin, Barthou. — Les loisirs de Lebrun-Renaud : au 
Moulin-Rouge. — M. Clisson. — Le sergent Mezzbach et son intéressant témoignage. — M. de Salles. — 
L'abbé Valadier. — M. Hepp. - M. Bayol. — Depert ou le brigadier de café-concert. — Le colonel Cordier 
dit le dernier mot et le bon sur le^ prétendus aveux 7G 

V 

Les Machinations contre Picquart et le Sauvetage du Traître 

L'n chapitre d'Évangile. — Le colonel Picquart. — Ses états de service. — L'Etat-Major veut sauver 
Esterhazy qu'a découvert Picquart. — Ce qu'est Picquart : déposition du général de Gallifet. — 
L'odyssée de Picquart, sa déposition : L'agent Guénée ; sa mission ; les faux; où Henry se dévoile; la 
mission se complique et les faux aussi; retour à Paris; le général de Pellieux; le conseil de guerre Es- 
terhazy; l'arrestation; le conseil d'enquête; le coup de la photographie; le faux Henry. — Les expli- 
cations de du Paty. — Le général Roget, le général Gonse, leurs griefs contre Picquart et les « désa- 
gréments » que leur procure du Paty. — Boisdeffre ne se souvient toujours de rien. — Lauth et ses 
mensonges. — Gribelin et ses déguisements. — Les promenades de l'archiviste. — Le capitaine Cuignet 
" débarque » du Paty de la galère de l'Etat-Major. — M. Bertulus conte des histoires édifiantes. — Où 
l'on voit Henry-le-Faussaire pleurer dans le cabinet du juge d'instruction. — Désespoir tardif mais mal- 
heurs irréparables 95 

VI 

Le Traître 

Les protecteurs du traître. — Un portrait flatté d'Esterhazy. — Le coup de la fausse citation. — M. Jules 
Roche et les lettres qu'il reçut. — Des documents : Le rapport du colonel Kerdrain, le Conseil d'enquête, 
l'avis du Conseil. — Lettre du général Zurlinden. — Comment Picquart découvrit le traître. — Esterhazy 
faisait copier des documents. — Les relations du Commandant. — Les grandes manœuvres à l'Etat-Major. 

— Les rendez-vous de noble compagnie : à la campagne, rue de Douai, rue de la Bienfaisance, au square 
Vintiinille, au parc Montsouris, au cimetière Montmartre, au cercle militaire, au ministère delà guerre, 
au bureau de poste de la rue du Bac, sur l'Esplanade des Invalides. — Un mot du colonel Henry. — Le 
carnet de madame Gérard. — Madame Tournois. — Marguerite Pays et les cinq francs de madame Choinet- 

— Le bordereau est d'Esterhazy. — Dépositions Chincholle et Strong. — Le général Talbot et le gé- 
néral de Gallifet 141 



EMILE COLIN, IMPRIMERIE DE LAGNV (S.-ET-M.) 



I