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Full text of "L'affaire Dreyfus : lettre à la jeunesse"

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in 2010 with funding from 

Univers ity of Ottawa 



http://www.archive.org/details/laffairedreyfuslOOzola 



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LETTRE A LA JEDBE 



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PARIS 



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LETTRE A LA JEUNESSE 



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Où allez-vous, jeunes "gens, ou allez-vous, étudiants, 
qui courez en bandes par les rues, manifestant au nom 
de vos colères et de Vos^nthousi'asmes, éprouvant l'im- 
périeux besoin de jeter publiquement le cri de vos con- 
sciences indignées? 

Allez-vous protester contre quelque abus du pouvoir, 
à-t-on offensé le besoin de vérité et d'équité, brùkmt 
encore dans vos âmes neuves, ignorantes des accommo- 
dements politiques et des lâchetés quotidiennes de la 
vie? 

Allez-vous redresser un tort social, mettre la protes- 
tation de votre vibrante jeunesse dans la balance iné- 
jale, où sont si faussement pesés le SDrt des heureux et 
celui des déshérités de ce monde? 

Allez-vous, pour affirmerla tolérance, l'indépendance 
de la raison humaine, siffler quelque sectaire de l'in- 
telligence', à la cervelle étroite, qui aura voulu ramener 
vos esprits libérés à l'erreur ancienne, en proclamant 
la ban;;ueroute de la science? 

Allez-vous crier, sous la fenêtre de quelque person- 
nage fuyant et hypocrite, votre foi invincible en l'ave- 
nir, en ce siècle prochain que vous apportez et qui doit 



réaliser la paix du monde, au nom de la justice et de 
lamour? 

— Kon, non! nous allons huer un homme, un vieil- 
lard, qui, après une longue vie de travail et de loyauté, 
s'est imaginé qu'il pouvait impunément soutenir une 
cause généreuse, vouloir que Ja lumière se fasse et 
qu'une erreur soit réparée, pour l'honneur même de la 
patrie française! 



Ah! quand j'élais jeune moi-même, je l'ai vu, le 
Quartier Latin, tout frémissant des fières passions de 
la jeunesse, l'amour de la liberté, la haine de la force 
brutale, qui écrase les cerveaux et comprime les 
âmes. Je l'ai vu, sous l'Empire, faisant son œuvre 
brave d'opposition, injuste môme parfois, mais toujours 
dans un excès de libre émancipalion humaine. Il sifflait 
les autours agréables aux Tuileries, il malmenait les 
professeurs dont l'enseignement lui semblait louche, il 
se levait contre quiconque se montrait pour les ténè- 
bres et pour la tyrannie. En lui brûlait le foyer sacré 
de la belle folie des vingt ans, lorsque loutes les espé- 
rances sont des réalités, et que demain apparaît comme 
le sûr triomphe de la Cité parfaite. 

Et, si l'on remontait plus haut, dans celte histoire 
des passions nobles, qui ont soulevé la jeunesse des 
Ecoles, toujours on la verrait s'indigner sous l'injus- 
tice, frémir et se lever pour les humbles, les aban- 
donnés, les persécutés, contre les féroces et les puis- 
sants. Elle a manifesté en laveur des peuples opprimés, 
elle a été pour la Pologne, pour la Grèce, elle a pris la 
défense de tous ceux qui souffraient, qui agonisaient 



sous la brutalité d'une foule ou d'un despote. Quand on 
disait que le Quartier Latin s'embrasait, on pouvait 
être certain qu'il y avait derrière quelque flambc'e de 
juvénile justice, insoucieuse des ménagements, faisant 
d'enthousiasme une œuvre du cœur. Et quelle sponta- 
néité alors, quel fleuve débordé coulant par les rues! 

Je sais bien qu'aujourd'hui encore le prétexte est la 
patrie menacée, la France livrée à l'ennemi vainqueur, 
par une bande de traîtres. Seulement, je le demaade, 
oîi trouvera-t-on la claire intuition des choses, la sen- 
sation instinctive de ce qui est vrai, de ce qui est juste, 
si ce n'est dans ces âmes neuves, dans ces jeunes gens 
qui naissent à la vie publique, dont rien encore no 
devrait obscurcir la raison droite et bonne? Que les 
hommes politiques, gâtés par des années d'intrigues, 
que les journalistes, déséquilibrés par toutes les com- 
promissions du métier, puissent accepter les plus im- 
pudents mensonges, se boucher les yeux à d'aveu- 
glantes clartés, cela s'explique, se comprend. Mais 
elle, la jeunesse, elle est donc bien gangrenée déjà, pour 
que sa pureté, sa candeur naturelle, ne se reconnaisse 
pas d'un coup au milieu des inacceptables erreurs, et 
n'aille pas tout droit à ce qui est évident, à ce qui est 
limpide, d'une lumière honnête de plein jour! 

Il n'est pas d'histoire plus simple. Un officier a été 
condamné, et personne ne songe à suspecter la bonne 
foi des juges. Il l'ont frappé selon leur conscience, sur 
des preuves qu'ils ont cru certaines. Puis, un jour, il 
arrive qu'un homme, que plusieurs hommes ont des 
doutes, finissent par être convaincus qu'une des preuves, 
la plus importante, la seule du moins sur laquelle les 
juges se sont publiquement appuyés, a été faussement 
attribuée au condamné, que celle pièce est à n'en pas 
douter de la main d'un autre. Et ils le disent, et cet 



autre est dénoncé par le frère du prisonnier, dont le 
strict devoir était de le faire ; et voilà, forcément, 
qu'un nouveau procès commence, devant amener la 
revision du premier . procès, s'il y a condamnalion. 
Est-ce que tout cela n'est pas parfaitement clair, juste 
et raisonnable? Où y a-t-il, là-dedans, une machination, 
un noir complot pon'r. sauver un traître? Le traître, 
on ne le nie pas, on veut seulement que ce soit un cou- 
pable et non «m innoceôt qui expie le crime. Vous l'au- 
rez toujours, volrç traître, et il ne s'agit que de vous en 
donner un aulhentique. , 

Un peu .de bon sens ne devrait-il pas suffire? A quel 
mobile gbéiraieïit donc les hommes qui poursuivent la 
revision du procès Dreyfus? Ecartez l'imbécile antisé- 
mitisme, dont la monomanie féroce voit là un complot 
juif, rpr juif s'efforçant de remplacer un juif par un 
chrétien, dans la geôle infâme. Cela ne tient pas debout, 
les invraiseipblances et les impossibilités croulent les 
unes sur les autres, tout l'or de la terre n'achèterait 
pas certaines consciences. Et il faut bien en arriver à la 
réalité, qui est l'expansion naturelle, lente, invincible 
de toute erreur judiciaire. L'histoire est là. Une erreur 
judiciaire est une force en marche . des hommes de 
conscience sont conquis, sont hantés, se dévouent de 
plus en plus obstinément, risquent leur fortune et leur 
vie, jusqu'à ce que justice soit faite. Et il n'y a pas 
d'autre explication possible à ce qui se passe aujour- 
d'hui, le reste n'est qu'abominables passions politiques 
et religieuses, que torrent débordé de calomnies et 
d'injures. 

Mais quelle excuse aurait la jeunesse, si les idées 
d'humanité et de justice se trouvaient obscurcies un 
instant en elle! Dans la séance du 4 décembre, une 
Chambre française s'est couverte de honte, en votant 



un ordre du jour « flétrissant les meneurs de la cam- 
pagne odieuse qui trouble la conscience publique ». Je 
le dis hautement, pour l'avenir qui me lira, j'espère, un 
tel vote est indigne de notre généreux pays, et il restera 
comme une tache ineffaçable. « Les meneurs », ce sont 
les hommes de conscience et de bravoure, qui, certains 
d'une erreur judiciaire, l'ont dénoncée, pour que répa- 
ration fût faite, dans la conviction patriotique qu'une 
grande nation, où un innocoiit 'agoniserait parmi les 
tortures, serait une natiorf condamnée. <« La cam- 
pagne odieuse*», c'est le cri de v^ité, le cri de justice 
que ces hommes poussent, c'esk l'obstination qu'ils 
mettent à vouloir que la France ^reste, -devant les 
peuples qui la regardent, la France humainct la France 
qui a fait la liberté et qui fera la justice'. Et, vous le. 
voyez bien, la Chambre a sûrement commis un crime, 
puisque voilà qu'elle a pourri jusqu'à la jetinessede 
nos Écoles, et que voilà celle-ci trompée, égarée, 
lâchée au travers de nos ruos, manifestant, ce qui ne 
s'était jamais vu encore, contre tout ce qu'il y a de plus 
fier, de plus brave, de plus divin dans l'âme humaine! 



Après la séance du Sénat, le 7, on a parlé d'écroule- 
ment pour M. Scheurer-Kestner. Ah! oui, quel écrou- 
lement, dans son cœur, dans son âme! Je m'imagine 
son angoisse, son tourment, lorsqu'il voit s'effondrer 
autour de lui tout ce qu'il a aimé de notre République, 
tout ce qu'il a aidé à conquérir pour elle, dans le bon 
combat de sa vie, la liberté d'abord, puis les mâles 
vertus de la loyauté, de la franchise et du courage 
civique. 



— 8 — 

Il est un des derniers de sa foiic ge'néralion. Sous 
l'Empire, il a su ce que c'était qu'un peuple soumis à 
l'autorité d'un seul, se dévorant de fièvre et d'impa- 
tience, la bouche brutalement bâillonnée, devant les 
dénis de justice. Il a vu nos défaites, le cœur saignant, 
il en a su les causes, toutes dues à l'aveuglement, à 
l'imbécillité despotiques. Plus tard, il a été de ceux qui 
ont travaille le plus sagement, le plus ardemment, à 
relever le pays de ses décombres, à lui rendre son rang 
en Europe. Il date des temps héroïques de notre France 
républicaine, et je m'imagine qu'il pouvait croire avoir 
fait une œuvre bonne et solide, le despotisme chassé à 
jamais, la liberté conquise, j'entends surtout cette 
liberté humaine qui permet à chaque conscience d'af- 
firmer son devoir, au milieu de la tolérance des autres 
opinions. 

Ah bien, oui ! Tout a pu être conquis, mais tout est par 
terre une fois encore. Il n'a autour de lui, en lui, que 
des ruines. Avoir été en pi'oie au besoin de vérité, est 
un crime. Avoir voulu la justice, est un crime. L'affreux 
despotisme est revenu, le plus dur des bâillons est de 
nouveau sur les bouches. Ce n'est pas la botte d'un 
César qui écrase la conscience publique, c'est toute une 
Chambre qui flétrit ceux que la passion du juste em- 
brase. Défense de parler! les poings écrasent les lèvres 
de ceux qui ont la vérité à défendre, on ameute les 
foules pour qu'elles réduisent les isolés au silence. 
Jamais une si monstrueuse oppression n'a été orga- 
nisée, utilisée contre la discussion libre. Et la hon- 
teuse terreur règne, les plus braves deviennent lâches, 
personne n'ose plus dire ce qu'il pense, dans la peur 
d'être dénoncé comme vendu et traître. Les quelques 
journaux restés honnêtes sont à plat ventre devant 
leurs lecteurs, qu'on a fini par affoler avec de sottes 



histoires. Et aucun peuple, je crois, n'a traversé une 
heure plus trouble, plus boueuse, plus angoissante 
pour sa raison et pour sa dignité. 

Alors, c'est vrai, tout le loyal et grand passé a dû 
s'écrouler chez M. Schcurer-Kestner. S'il croit «ncore 
à la bonté et à l'équité des hommes, c'est qu'il est d'un 
solide optimisme. On Va traîné quotidiennement dans 
la boue, depuis trois semaines, pour avoir compromis 
l'honneur et la joie de sa vieillesse, à vouloir être juste. 
Il n'est point de plus douloureuse détresse, chez l'hon- 
nête homme, que de souiTrir le martyre de son hon- 
nêteté. On assassine chez cet homme la foi en demain, 
on empoisonne son espoir; et, s'il meurt, il dit : 
« C'est fini, il n'y a plus rien, tout ce que j'ai fait de 
bon s'en va avec moi, la vertu n'est qu'un mot, le 
monde est noir et vide ! » 

Et, pour souffleter le palriolisme, on est allé choisir 
cet iiomme, qui est, dans nos Assemblées, le dernier 
représentant de l'Alsace-Lorraine ! Lui, un vendu, un 
traître, un insulleur de l'armée, lorsque son nom aurait 
dû suffire pour rassurer les inquiétudes les plus ombra- 
geuses! Sans doute, il avait eu la naïveté de croire que 
sa qualité d'Alsacien, son renom de patriote ardent 
seraient la garantie même de sa bonne foi, dans son 
rcMe délicat de justicier S'il s'occupait do cette affaire, 
n'était-ce pas dire que la conclusion prompte lui en sem- 
blait nécessaire à l'honneur de l'armée, à l'honneur de 
la pairie? Laissez-la traîner des semaines encore, tâchez 
■d'étouffé)' la vérité, de vous refuser à la justice, et vous 
verrez bien si vous ne nous avez pas donnés en risée à 
toute l'Europe, si vous n'avez pas mis la France au der- 
nier rang des nations! 

Non, non! les stupides passions politiques et reli- 
gieuses ne veulent rien entendre, et la jeunesse de nos 



^ 10 =^ 

Ecoles donne au monde ce spectRcle d'aller huer 
M. Scheurer-Kestner, le traîlre, le vendu, qui insulte 
l'armée et qui compromet la patrie! 



Je sais bien que les quelques jeunes gens qui mani- 
festent ne sont pas toute la jeunesse, et qu'une centaine 
de tapageurs, dans la rue, font plus de bruit que dix 
mille travailleurs, studieusement enfermés chez eux. 
Mais les cent tapageurs ne sont-ils pas déjà de trop, et 
quel symptôme affligeant qu'un pareil mouvement, si 
restreint qu'il soit, puisse à cette heure se produire 
au Quartier Latin ! 

Des jeunes gens antisémistes, ça existe donc, cela? 
Il y a donc des cerveaux neufs, des âmes neuves, que 
cet imbécile poison a déjà déséquilibrés? Quelle tris- 
tesse, quelle inquiétude, pour le vingtième siècle qui 
va s'ouvrir ! Cent ans après la déclaration des Droits de 
l'homme, cent ans après l'acte suprême de tolérance et 
d'émancipation, on en revient aux guerres de religion, 
au plus odieux et au plus sot des fanatismes ! Et encore 
cela se. comprend chez certains hommes qui jouent leur 
rôle, qui ont une attitude à garder et une ambition 
vorace à satisfaire. Mais, chez des jeunes gens, chez 
ceux qui naissent et qui poussent pour cet épanouisse- 
ment de tous les droits et de toutes les libertés, dont 
nous avons rêvé que resplendirait le prochain siècle I 
Ils sont les ouvriers attendus, et voilà déjà qu'ils se 
déclarent antisémistes, c'est-à-dire qu'ils commence- 
ront le siècle en massacrant tous les juifs, parce que ce 
sont des concitoyens d'une autre race et d'une autre 



— 11 — 

foî! Une belle entrée en jouissance, pour la Cité de nos 
rêves, la Cité d'égalité et de fraternité ! Si la jeunese en 
était vraiment là, ce serait à sangloter, à nier tout 
espoir et tout bonheur humain. 

jeunesse, jeunesse ! je t'en supplie, songe à la 
grande besogne qui t'attend. Tu es l'ouvrière future, 
tu vas jeter les assises de ce siècle prochain, qui, nous 
en avons la foi profonde, résoudra les problèmes Je 
vérité et d'équité, posés par le siècle finissant. Nous, 
les vieux, les aînés, nous te laissons le formidable 
amas de notre enquête, beaucoup de contradictions et 
d'obscurités peut-être, mais à coup sûr l'effort le plus 
passionné que jamais siècle ait fait vers la lumière, les 
documents les plus honnêtes et les plus solides, les 
fondements mêmes de ce vaste édifice de la science que 
tu dois continuer à bâtir pour ton honneur et pour ton 
bonheur. Et nous ne te demandons que d'être encore 
plus généreuse, plus libre d'esprit, de nous dépasser 
par ton amour de la vie normalement vécue, par ton 
effort mis entier dans le travail, cette fécondité des 
hommes et de la terre qui saura bien faire enfin pous- 
ser la débordante moisson de joie, sous l'éclatant soleil. 
Et nous te céderons fraternellement la place, heureux 
de disparaître et de nous reposer de notre part de 
tâche accomplie, dans le bon sommeil de la mort, si 
nous savons que tu nous continues et que tu réalises 
nos rêves. 

Jeunesse, jeunesse! souviens-toi des souffrances que 
tes pères ont endurées, des terribles batailles oii ils 
ont dû vaincre, pour conquérir la liberté dont tu jouis à 
cette heure. Si tu te sens indépendante, si tu peux aller 
et venir à ton gré, dire dans la presse ce que tu penses, 
avoir une opinion et l'exprimer publiquement, c'est 
que tes pères ont donné de leur intelligence et de leur 



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sang. Tu n'es pas née sous la tyrannie, tu ignores ce 
que c'est que de se réveiller chaque matin avec la botte 
d'un maître sur la poitrine, tu ne t'es pas battue pour 
échapper au sabre du dictateur, aux poids faux du 
mauvais juge. Remercie tes pères, et ne commets pas 
le crime d'acclamer le mensonge, de faire campagne 
avec la force brutale, l'intolérance des fanatiques et la 
voracité des ambitieux. La dictature est au bout. 

Jeunesse, jeunesse! sois toujours avec la justice. Si 
l'idée de justice s'obscurcissait en toi, tu irais à tous 
les périls. Et je ne te parle pas de la justice de nos 
codes, qui n'est que la garantie des liens sociaux. 
Certes, il faut la respecter, mais il est une notion plus 
haute, la justice, celle qui pose en prin(;ipe que tout 
jugement des hommes est faillible et qui admet l'inno- 
cence possible d'un condamné, sans croire insulter les 
juges. N'est-ce donc pas là une aventure qui doive sou- 
lever ton enflammée passion du droit? Qui se lèvera 
pour exiger que justice soit faite, si ce n'est toi qui 
n'es pas dans nos luttes d'intérêts et de personnes, qui 
n'es encore engagée ni compromise dans aucune 
affaire louche, qui peux parler haut, en toute pureté et 
en toute bonne foi? 

Jeunesse, jeunesse ! sois humaine, sois généreuse. Si 
même nous nous trompons, sois avec nous, lorsque 
nous disons qu'un innocent subit une peine effroyable, 
et que notre cœur révolté s'en brise d'angoisse. Que l'on 
admette un seul instant l'erreur possible, en face d'un 
châtiment à ce point démesuré, et la poitrine se serre, 
les larmes coulent des yeux. Certes, les gardes-chiourme 
restent insensibles, mais toi, toi, qui pleures encore, 
qui dois être acquise à toutes les misères, à toutes les 
pitiés : Comment ne fais-tu pas ce rêve chevaleresque, 
s'il est quelque part un martyr succombant sous la 



haine, de défendre sa cause el de le déIivi'er?Qui donc, 
si ce n'est toi, lenlera la sublime avenlure, se lancera 
dans une cause dangereuse et superbe, tiendra tête à 
un peuple, au nom de l'idéale justice ? Et n'es-tu pas 
honteuse, enfin, que ce soient des aînés, des vieux, qui se 
passionnent, qui fassent aujourd'liui ta besogne de 
généreuse folie ? 



— Où allez-vous, jeunes gens, où allez-vous, étudiants, 
qui battez les rues, manifestant, jetant au milieu de 
nos discordes la bravoure et l'espoir de vos vingt ans ? 

— JNous allons à i'humanilc, à la vérité, à la justice! 



EMILE ZOLA. 



Paris. — Imprimerie de la Cour dapte!, L. Mahetiuu^. directeur, l,rUQ Caaaeue, 



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