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Full text of "La fille d'alliance de Montaigne, Marie de Gournay : essai suivi de "L'égalité des hommes et des femmes" et du "Grief des dames" avec des variantes, des notes, des appendices et un port"

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MARIO SCHIFF 

Chargé de cours à la Faculté des Lettres de Florence 



LA FILLE D'ALLIANCE DE MONTAIGNE 



MARIE DE GOURMY 



ESSAI SUIVI 

DE « l'Égalité des hommes et des femmes » 

ET DU « GRIEF DES DAMES )) 
AVEC DES VARIANTES, DES NOTES, DES APPENDICES 
ET UN PORTRAIT 




PARIS 

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Paris, ]5 fr. — Déparlements et Union postale, 17 fr. — Collec- 
tion complète 295 fr. 



LA FILLE D'ALLIANCE DE MONTAIGNE 

MARIE DE GOURNAY 



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DU MÊME AUTEUR, A LA MÊME LIBRAIRIE 



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L 




MARTE DE GOURNAY 



Reproduction du portrait mis par elle en tête de l'édition des 
« Advis ou Presens » de 1641. 



MARIO SCHIFF 

Chargé de cours à la Faculté des Lettres de Florence 



LA FILLE D'ALLIANCE DE MONTAIGNE 



MARIE DE GOUMAY 



iU 



ESSAI SUIVI 

DE « l'Égalité des hommes et des femmes » 

ET DU (C grief des DAMES » 
AVEC DES VARIANTES, DES NOTES, DES APPENDICES 
ET UN PORTRAIT 




PARIS 

LIBRAIRIE HONORÉ CHAMPION, ÉDITEUR 

5, Quai Malaquais 

IQIO 






m 



A Madame Louis MILANI 
qui s'occupe de féminisme sans y choir 

M. S. 



LA FILLE D'ALLIANCE DE MONTAIGNE 

MARIE DE GOURNAY 



Marie de Jars (i) de Goumay mourut le 13 juillet 
1645, à près de quatre-vingts ans. Elle laissait à ses 
contemporains le souvenir d'une vieille fille de 
lettres qui n'avait pas eu de jeunesse et qui n'avait 
jamais connu la beauté, même cette beauté fugitive 
et légère dont le diable s'est fait le parrain. Grâce à 
l'indiscrétion d'une épitaphe, nous pensons qu'elle a dû 
naître en 1565. Elle-même s'est toujours bien gardée 
de nous l'apprendre, et son souci de l'exactitude, fort 
sensible partout ailleurs, est en défaut sur ce point (2). 
Même lorsqu'abusée par deux mauvais plaisants qui 
lui firent croire que le roi d'Angleterre était anxieux 



(i) On l'appelle souvent Marie Le Jars, mais elle-même écrit 
toujours de Jars. 

(2) En effet, Marie de Gournay enveloppe à plaisir la date de 
sa naissance d'un nuage de termes vagues. Son père la laissa 
« petite orpheline ». Sa mère « luy dura jusques à près de vingt 
cinq ans ». « Environ les dix-huictou dix-neuf ans cette fille leut 
les Essais », dit-elle en parlant d'elle-même. « Deux ou trois ans » 
après elle eut la fausse nouvelle de la mort de Montaigne. Le 
portrait qu'elle a fait mettre en tête de la dernière édition de ses 
œuvres, publiée en 1641, la représente âgée de trente ans et n'est 
pas daté. Je pourrais multiplier les exemples. 



2 MARIE DE GOURNAY 

de connaître sa vie, elle mit six semaines à l'écrire, 
elle escamote la date de sa naissance et dit simple- 
ment : « La Damoiselle de Gournay Marie de Jars 
nasquit à Paris, de Guillaume de Jars et Jeanne de 
Hacqueville, aisnée de tous leurs enfans. » Marie 
insiste sur la noblesse de ses parents, sur l'honorabilité 
de leurs familles, sur le nombre et la qualité de leurs 
alliances et sur leur catholicisme. Le père mourut 
jeune. Il laissa sa veuve et six enfants dans une situa- 
tion de fortune médiocre, qui fut sans doute la raison 
de leur retraite à Gournay en Picardie. 

L'enfance de Marie fut studieuse et contrariée. La 
mère « aportoit de l'aversion » au goût très vif de sa 
fille pour l'étude. « A des heures pour la pluspart 
desrobées, nous dit celle-ci dans son autobiographie, 
elle aprit les Lettres seule, et mesme le Latin sans 
Grammaire et sans ayde, confrontant les livres de cette 
Langue Traduicts en François, contre leurs origi- 
naux. » Privée, par le séjour à la campagne « d'en- 
seignement et de conférence » elle trouva cependant 
quelqu'un qui lui montra la grammaire grecque. 
« Elle en aprit en peu de temps la Langue à peu près, 
puis la négligea trouvant le but de sa perfection plus 
esloigné qu'on ne luy figuroit d'arrivée. » 

Dès cette époque Marie avait sans doute d'elle- 
même l'opinion favorable qu'elle en garda toute sa 
vie et le portrait qu'elle nous donne de sa personne, 
à cinquante ans, doit avoir été fait de mémoire plus 
que d'après nature. Le voici :'« Elle est née la taille 
médiocre et bien faicte, le teint clair brun, le poil 



I 



MARIE DE GOURNAY 3 

castain, le visage rond et qui ne se peut appeller ny 
beau ny laid (i). » 

Vers dix-huit ou dix-neuf ans, Marie de Gournay 
mit, par hasard, la main sur les Essais de Michel de 
Montaigne, qui, parus en 1580, n'étaient pas encore 
un livre célèbre. Cette lecture fit sur elle une si pro- 
fonde impression et l'enthousiasme qu'elle excita en 
elle fut tel, qu'on songea dans son entourage à lui 
administrer de l'hellébore (2) pour la calmer. On 
l'aurait même, tout de go, taxée de folie si elle 
n'avait appris à temps que Juste Lipse, dont l'auto- 
rité était grande, avait dès l'apparition des Essais 
décerné à leur auteur un brevet de haute sagesse. 
Pédante et savante avant même d'avoir puisé dans la 
connaissance de la vie l'expérience nécessaire à qui 
veut distinguer la vérité d'avec l'erreur, Marie de 
Gournay, avide de comprendre, se jeta sur ce livre 
qui pose tant de questions. Et de ces questions, dont 
la lecture forçait son esprit, elle fit autant de réponses. 
Toute l'incertitude qui se dégageait des observations 
de Montaigne devenait pour elle matière de foi. 
A travers l'œuvre elle cherchait l'auteur et croyait 
en lui. Dans son désir d'acquérir, même par voie 



(i) Dans des vers adressés à son amie Catherine de Cy pierre 
nous trouvons les mêmes expressions : 

La moyenne hauteur borne nos deux corsages. 

Nos deux esprits sont ronds et ronds nos deux visages. 

(2) « Onestoitprestàme donner de l'hellébore...» (Préface des 
Essais, édit. 1595). — « L'admiration dont ils me transsirent... 
m'alloit faire reputer visionnaire. » (Préface des Essais, édit. 
1635). 



MARIE DE GOURNAY 



d'emprunt, une personnalité forte, elle s'appuyait sur 
les Essais et se faisait de Montaigne un directeur, voire 
presqu'un confesseur, avant même de le connaître. 
Elle était décidée à lui écrire pour lui dire son atta- 
chement et sa filiale gratitude lorsqu'un faux avis de 
sa mort lui parvint. Cruellement surprise, elle pleura 
la gloire, la félicité et l'espérance d'enrichissement de 
son âme qui, par cette perte, étaient fauchées en herbe. 
Tout à coup, comme elle était à Paris avec sa mère, 
elle apprit que Montaigne lui-même s'y trouvait. Elle 
l'envoya saluer en termes si expressifs et si peu ordi- 
naires que dès le lendemain le philosophe vint la voir 
pour l'en remercier. Fut-il flatté par cet enthousiasme 
juvénile ? Se méprit-il sur la valeur intellectuelle de 
cette femme savante qui l'égalait aux Dieux en un 
style où il reconnaissait un peu le sien? Toujours est-il 
que dans cette entrevue il la jugea capable d'amitié et 
lui « présenta l'alliance de père à fille ». 

« Ce qu'elle receut, nous dit Mademoiselle de 
Gournay elle-même, avec tant plus d'aplaudissement, 
de ce qu'elle admira la sympathie fatale du Génie de 
luy et d'elle. :» Plus tard, revenant sur cette circons- 
tance capitale de sa vie, elle ajoute : « Je me pare du 
beau titre de ceste alliance, puisque je n'ay point 
d'autre ornement : et n'ay pas tort de ne vouloir 
appeller que du nom paternel, celuy duquel tout ce 
que je puis avoir de bon en l'ame est issu. L'autre 
qui me mit au monde, et que mon desastre m'ar- 
racha dès l'enfance, tres-bon père, orné de vertus, et 
habile homme, auroit moins de jalousie de se voir 



MARIE DE GOURNAY 5 

un second, qu'il n'auroit de gloire de s'en voir un 
tel. » 

Ce qui avait plus que toute chose frappé Marie de 
Gournay chez Fauteur des Essais, c'était la liberté et 
la tranquille assurance avec laquelle il parlait de soi, 
s'interrogeait et se décrivait, se prenant pour le type 
même de Thomme. Elle l'imite sur ce point avec 
docilité, parlant d'elle sans cesse quand elle ne parle 
pas de lui. Il y a des moments où l'on pourrait croire 
qu'elle se prend pour Montaigne : il n'est plus pour 
elle qu'un prétexte heureux qui lui permet de se 
mettre en avant. Dans un petit traité où elle ne se 
nomme pas (i), parce qu'elle sait fort bien qu'on Ty 
devinera, elle déclare sans fausse honte ni modestie 
qu'en « somme les belles âmes s'allient infailliblement 
et nécessairement ensemble, et de plus, en ces termes : 
Toy et moy nous attribuons l'une à l'autre, pource 
que la béatitude de l'une et de l'autre est en sa com- 
pagne, et nulle part ailleurs durant le cours de ceste 
vie. » 

L'alliance conclue à Paris fut cimentée à Gournay- 
sur-Aronde où Montaigne alla passer quelques mois 
auprès de Marie et de sa mère (2). A ce moment 
justement il faisait imprimer la véritable deuxième 



(i) Cet essai fait partie de VOmhre de la damoiselle de Gournay 
et s'intitule : Que par nécessite, les grands esprits et les gens de bien 
cherchent leurs semblables. 

(2) Pasquier dans ses Lettres (liv. II, chap. xviii) nous 
apprend que Montaigne séjourna à Gournay « trois mois en 
deux ou trois voyages avec tous les honnestes accueils que l'on 
pourroit souhaiter. » 



6 MARIE DE GOURNAY 

édition de ses Essais (i). Tout nous porte à croire 
que le maître et l'élève lurent ensemble les bonnes 
feuilles de ce livre. Montaigne, déjà mécontent et en 
quête de mieux, chargeait les marges de l'ouvrage, 
de corrections, de suppléments, de notes diverses. 
Deux additions des plus importantes ont été écrites 
sous sa dictée par Marie de Gournay et achevées ou 
corrigées ensuite par lui (2). Ceci prouve bien en 
effet que leurs « génies » sympathisaient. On devine 
entre eux de longues causeries et des promenades 
prolongées où la vieille jeune fille racontait des contes 
bleus au jeune vieillard. Un jour, comme ils venaient 
de lire ensemble le récit des accidents de l'amour 
dans Plutarque et qu'ils philosophaient sur les 
funestes effets des passions. Mademoiselle de Gournay 
dit à Montaigne une tragique histoire d'amour. Mon- 
taigne goûta cette invention et encouragea la jeune 

(i) 1588. L'exemplaire auquel nous faisons allusion est le 
fameux Montaigne de Bordeaux dont les premières notes datent 
de 1588. — Faut-il rappeler ici qu'en réalité cette édition était la 
56^ mais que les modifications apportées aux trois premières réim- 
pressions avaient peu d'importance ? 

(2) Voici ces additions : L. I, 22. « Est-ce pas mal mesnagé 
d'advancer tant de vices certains et cogneus, pour combattre des 
erreurs contestées et débatables ? Est-il quelque pire espèce de 
vices que cens qui choquent la propre consciance et naturelle 
cognoissance ? Le sénat », etc. C'est Montaigne qui reprend la 
plume où commence l'italique et qui finit le paragraphe 2. — 
L. I, 23. « J'en sçay un autre qui a inespérement advancé sa 
fortune, pour avoir pris conseil tout contraire. La hardiesse de 
quoi ils cherchent si avidement la gloire, se présente quand il 
est besoing, aussi magnifiquement en pourpoiuct qu'en armes : 
en un cabinet, qu'en un camp : le bras pendant, que le bras 
levé. )) Ce passage présente des corrections de la main de Mon- 
taigne. 



MARIE DE GOURNAY 7 

fille à l'écrire. Lui parti, Marie trompa ainsi l'ennui 
des premiers jours de solitude, et sitôt que la nouvelle 
fut achevée, elle l'envoya par exprès en Gascogne 
avec ses meilleurs souvenirs pour son père d'alliance 
et pour tous les siens (i). Cette histoire dont le titre 
seul est intéressant s'appelle : Le promenoir de M. de 
Montaigne. Une lettre-préface raconte les circons- 
tances que nous venons de rapporter. A nos yeux, le 
seul mérite de cette nouvelle, qui d'ailleurs eut un 
franc succès, est d'avoir distrait l'auteur des Essais. 
Dès son premier geste de femme de lettres, Marie se 
révèle, ce qu'elle fut toujours, à la fois habile et 
naïve. D'instinct elle devinait l'art de plier ses enthou- 
siasmes au service de sa notoriété et parfois même de 
ses intérêts. Débuter par un écrit sur le titre duquel 
éclatait le nom de Montaigne, c'était faire d'une pro- 

(i) Lepistre sur le proumenoir de monsieur de Montaigne qui 
accompagnait le manuscrit du Proumenoir est datée de 1589. Ce 
petit ouvrage qui parut en 1594 eut cinq éditions; on en tit deux 
contrefaçons, et de plus Mademoiselle de Gournay le réimprima 
trois fois dans son volume de mélanges. L'édition princeps porte 
le titre suivant : Le Proumenoir de M. de Montaigne par sa file 
d'alliance. Paris, Ab. L'Angelier, M.D.XCIIII (1594), in-12. 
Mademoiselle de Gournay a publié cet opuscule comme un hom- 
mage à la mémoire de Montaigne. A la suite du Promenoir 
Marie de Gournay a imprimé un bouquet poétique avec V Hymne 
à l'archange saint Michel et 14 quatrins pour la maison de Mon- 
taigne. La troisième édition de ce récit est datée de 1599 ; on y 
trouve aussi la préface des Essais de 1595, remaniée et « repolie » 
avec soin. — Cf. D^, J. F. Payen, Note bibliographique sommaire 
sur les diverses éditions du Proumenoir de M. de Montaigne, dans le 
Bulletin du bibliophile, quatorzième série, p. 1285. Chapelain, dans 
une lettre à Godeau (5 juin 1639), parle d'une comédie tirée du 
Promenoir de la Pucelle par Pilet de la Mesnadière. Lettres de 
Jean Chapelain publiées par Tamizey de Larroque (Paris^ 1880,) 
t. I, p. 131. 



8 MARIE DE GOURNAY ' 

fession d'amitié une judicieuse réclame. Cela valait 
mieux qu'une préface, et c'était plus rare. Mademoi- 
selle de Gournay s'installait ainsi et pour toute la vie 
à l'ombre du grand nom qu'elle invoquait. Et cette 
ombre lui fut propice. C'est à Montaigne que Marie 
de Jars doit sa petite immortalité. Marie entretint 
avec son père d'alliance une correspondance dont rien 
ne nous a été révélé jusqu'ici. Secouera-t-on un jour 
la poussière qui la couvre sans doute dans un recoin 
ignoré ? 

Non contente d'avoir en France un correspondant 
illustre. Mademoiselle de Gournay voulut en avoir 
un autre à l'étranger. Son choix alla à Juste Lipse, 
célèbre alors partout où le latin était en honneur. 
Elle s'adressa à lui pour lui dire sa fierté d'être son 
émule dans l'admiration des Essais. Elle sut s'y 
prendre ; car l'humaniste, dont les lettres avaient leur 
prix et qui ne gaspillait pas sa prose, lui répondit. 
Cette lettre fut utile à la réputation croissante de la 
demoiselle. L'éminent professeur de Louvain com- 
mence par l'étonnement et finit par lui offrir une 
admirative amitié. 

« Quelle qualification dois-je vous donner, Made- 
moiselle^ dit-il, lorsque vous m'écrivez de la sorte ? 
J'ai peine à en croire ce que je lis de votre main. Se 
peut-il que tant de pénétration et un si solide jugement, 
pour ne rien dire de tant d'esprit et de savoir, se 
montrent dans un sexe différent du nôtre et se ren- 
contrent dans le siècle- où nous vivons ? Vous m'avez 
causé, Mademoiselle, une surprise mêlée d'embarras. 



MARIE DE GOURNAY 9 

€t je ne puis dire si je me suis senti plus disposé à 
féliciter mon siècle ou à plaindre le sexe auquel j'ap- 
partiens. Prétendez-vous monter à notre niveau^, ou 
nous laisser au-dessous du vôtre ? Soit, aspirez à 
nous effacer, vous aurez pour vous Dieu et les hommes 
à commencer par moi qui vous aime sans vous con- 
naître, qui vous admire quoique je prodigue peu mon 
admiration. » Et Juste Lipse continue à égrener, sur 
ce ton-là, un long chapelet d'éloges (i). 

En 1591, Marie de Gournay perdit sa mère. Ses 
affaires, peu brillantes depuis longtemps, se compli- 
quèrent encore de nombreux partages. Marie lit son 
devoir de grande sœur. Elle s'occupa de placer ses 
frères de droite et de gauche. Son amour de l'in- 
dépendance l'empêcha d'accepter pour elle-même 
une haute hospitalité. Elle vécut à Paris au milieu de 
gens de lettres et de courtisans qu'elle apprit à détes- 
ter parce qu'ils se moquaient d'elle. Elle trouvait une 
consolation à l'ironie des proches dans l'amitié des 
absents. La mort de Montaigne la frappa tout à coup 
et d'autant plus cruellement que, lorsqu'elle l'apprit, 
c'était déjà une vieille nouvelle. Le grand homme 
avait cessé de vivre le 13 septembre 1592; et le 
25 avril 159^, Mademoiselle de Gournay, qui écrivait 

(i) JusH Lipsii Epistolarum centuria secunda, (Lugduni Bata- 
vorum, 1590), epist. LX. 

Dans un petit cahier de pièces manuscrites conservé à la Biblio- 
thèque nationale sous la cote Z. Payen 678, et qui a pour titre : 
Marie de Gournay, Pièces inédites, se trouve une copie des lettres 
latines de Lipse avec la traduction française faite pour le 
I> Payen par M. Rostain de Lyon. C'est à ce petit volume que 
j'ai emprunté le fragment cité ci-dessus. 



10 MARIE DE GOURNAY 

à Lipse ce jour-là, l'ignorait encore. Nous apprenons 
par cette lettre qu'une missive de Marie à Lipse s'est 
perdue ainsi qu'un petit traité sur l'alliance de son 
père et d'elle (i). Dans cette nouvelle lettre, elle parle 
à Lipse de ses travaux, de ses projets, et elle lui envoie 
des vers à corriger. Elle lui demande de ses nouvelles 
et de celles de Montaigne dont elle ne sait rien depuis 
six mois. 

L'humaniste répond le 23 mai de la même année 
à la fille d'alliance par une lettre de condoléance où 
il dit : (( Nous sommes de faibles hommes, espèce 
privilégiée pourtant et d'origine céleste, mais enchaî- 
née à la terre. Heureux ceux qui l'ont quittée et en 
sont affranchis ! Ton père d'alliance est de ceux-là. Je 
te l'apprends, si tu l'ignores, je te le confirme, si tu le 
sais : il n'est plus. Que dis-je ? Il nous a quittés, ce 
grand Montaigne; il est monté vers les cimes éthé- 
rées de là-haut... Mais pourquoi regarder cette fin 
comme un malheur ! Lui-même sourirait de nous, s'il 
nous voyait lamenter. J'imagine qu'il a accueilli la 
mort avec enjouement, et qu'il en a triomphé même 
alors qu'elle semblait le vaincre. » Et Juste Lipse, 
savant et guindé, termine par un mouvement de 

(i)« ....Mais d'autant que je me doubteque vous n'aurez point 
reçeu celle que je vous envoiay pour responce par la voye de 
Sumnius avec un petit traicté sur l'alliance de mon père et de 
moy. » Le D"" Payen (Bulletin du bibliophile, quinzième série, 
1862, p. 1297) croit qu'il pourrait être ici question d'un traité 
perdu. Je ne le pense pas ; pour moi, c'est simplement d'une 
copie du Proumenoir qu'il s'agit. La lettre du 25 avril 1593 a été 
publiée par le Dr Payen dans le Bulletin du bibliophile, ibid., 
p. 1296-1301. 



MARIE DE GOURNAY II 

solennel abandon : « Je t'aime, ô jeune fille, dit-il, 
mais comme j'aime la sagesse, chastement. Fais de 
même à mon égard et, puisque celui que tu nommais 
ton père n'est plus de ce monde, regarde-moi comme 
ton frère (i). » 

Mademoiselle de Gournay, très réellement affligée 
par cette perte, s'occupa de conserver le mieux pos- 
sible sa douleur, et d'en tirer, tant au point de vue 
littéraire qu'au point de vue social, tout ce qu'elle 
pouvait lui donner. En disant cela, je ne prétends pas 
faire injure à sa sincérité. Je veux seulement faire 
entendre qu'elle était atteinte, à un degré exceptionnel, 
du mal littéraire qui nous concentre sur nous-mêmes 
et qui donne, à nos souffrances comme à nos joies, 
avant tout une valeur d'expression. Marie eut la con- 
solation d'apprendre par les proches de son ami le cas 
que celui-ci faisait d'elle. Elle fut en quelque sorte 
l'exécuteur du testament intellectuel de son second 
père, puisqu'elle reçut quinze mois après sa mort les 
papiers recueillis par sa veuve et triés par Pierre de 
Brach pour servir à la nouvelle édition des Essais, 
Ce travail l'occupa longtemps. Elle publia un texte 



I 



(i) Justi Lipsii epistolaruni selectarum centuria h, ad BelgaSy 
epist. XV. 

Une note du D"" Payen dans le Bulletin du bibliophile déjà cité 
attire l'attention de ses lecteurs sur ces parentés électives assez 
fréquentes au xvie siècle. Il rappelle que Marot avait une mère 
d'alliance^ que Montaigne se disait le frère de La Boëtie et 
que l'auteur des Essais donna à Charron le droit de porter 
ses armes après sa mort. Lipse d'ailleurs ne se borna pas à cette 
première déclaration de fraternité : dans une lettre écrite le 
4 mai 1597, il nomme Mademoiselle de Gournay t'/r^o et soror. 



12 MARIE DE GOURNAY 

augmenté de nombreux passages inédits. L'habitude 
qu'elle avait de la pensée de son maître lui servit 
pour adoucir certains termes, ménager certaines tran- 
sitions. Enfin elle écrivit sous forme de préface une 
défense de Montaigne qui est tout ensemble l'apo- 
logie de l'auteur et celle de ceux qui l'ont compris. 
Marie de Gournay s'empara des Essais. Ils devinrent 
sa chose (i). Elle les recommandait aux savants et 
aux libraires étrangers. Elle en surveillait les réim- 
pressions. Elle corrigeait de sa main les fautes de 
l'imprimeur et ajoutait à l'errata imprimé un errata 
manuscrit témoin de ses scrupules et preuve de sa 
conscience. Pour elle, Montaigne restait vivant parce 
qu*elle le ressuscitait sans cesse. La traduction des cita- 
tions innombrables qui émaillent le texte des Essais 
est son oeuvre. Elle a pris, cela est évident aujour- 
d'hui^ des libertés qu'un éditeur moderne ne se per- 
mettrait pas. Mais ses retouches étaient dictées par sa 
piété filiale et n'avaient d'autre objet que de faciliter 
au public la lecture du livre de Montaigne. C'est dans 
la première des éditions des Essais publiées par Made- 
moiselle de Gournay (2) que paraît pour la première 
fois l'éloge que l'auteur fait de sa fille d'alliance à la 



(i) Eu 1595, Mademoiselle de Gournay publia sa première 
édition des Essais, et l'édition remaniée de 1635 qu'elle a dédiée 
au cardinal de Richelieu est au moins la onzième à laquelle elle 
ait donné ses soins, sans compter les éditions de province et de 
l'étranger auxquelles elle n'a cessé de s'intéresser vivement, car 
elle avait à cœur sur toutes choses la renommée de son second 
père. Cf. Appendice E. 

(2) L'édition de 1595. 




xMARIE DE GOURNAY I3 

fin du chapitre xvii du deuxième livre (i). En 
1635, dans l'édition faite sous les auspices de Riche- 
lieu et dédiée au Cardinal, Marie de Gournay a modi- 
fié cet éloge (2). Quelle est la cause de cette tardive 
et soudaine modestie ? Faut-il voir dans cette 
deuxième version la véritable forme de l'éloge que 
Montaigne lui décerne ? Que son père d'alliance ait 
parlé d'elle avec complaisance, c'est probable et 
presque certain (3). Mais les termes excessifs dont il 

(i) « J'ay prins plaisir à publier, en plusieurs lieux, l'espérance 
que j'ay de Marie de Gournay le Jars, ma fille d'alliance, et 
certes aymee de moy beaucoup plus que paternellement, et 
enveloppée en ma retraite et solitude comme l'une des meil- 
leures parties de mon propre estre : je ne regarde plus qu'elle 
au monde. Si l'adolescence peult donner présage, cette ame sera 
quelque jour capable des plus belles choses, et entre aultres, de 
la perfection de cette tres-saincte amitié, où nous ne lisons 
point que son sexe ayt peu monter e'ncores : la sincérité et la 
solidité de ses mœurs y sont desjà bastantes ; son affection vers 
moy, plus que surabondante, et telle, en somme, qu'il n'y a rien 
à souhaiter, sinon que l'appréhension qu'elle a de ma fin, par les 
cinquante et cinq ans ausquels elle m'a rencontré, la travaillas! 
moins cruellement. Le jugement qu'elle feit des premiers Essais, 
et femme, et en ce siècle, et si jeune, et seule en son quartier ; 
et la véhémence fameuse dont elle m^ayma et me désira long- 
temps, sur la seule estime qu'elle en print de moy, longtemps 
avant m'avoir veu, sont des accidents de tres-digne considéra- 
tion. » 

(2) « J'ay pris plaisir à publier en plusieurs lieux, l'espérance 
que j'ay de Marie de Gournay le Jars ma fille d'alliance : et 
certes aymee de moy paternellement. Si l'adolescence peut 
donner présage, cette ame sera quelque jour capable des plus 
belles choses. Le jugement qu'elle fit des premiers Essays, et 
femme, et en ce siècle, et si jeune, et seule en son quartier, et 
la bienveillance qu'elle me voua, sur la seule estime qu'elle en 
print de moy, long-temps avant qu'elle m'eust veu, sont des 
accidents de très digne considération. » 

(3) L'exemplaire des Essais annoté par Montaigne et sur 
lequel ont été rapportées des notes de l'exemplaire de Bordeaux, 



14 MARIE DE GOURNAY 

se sert pourraient bien être le produit d'un pieux 
mensonge de Marie pour souligner aux yeux de ses 
contemporains son caractère d'éditeur autorisé et seul 
compétent. 

Lorsque Marie de Gournay eut rendu hommage à 
la mémoire de son maître en publiant les Essais de 
1595, elle céda à son désir d'aller connaître sa mère et 

l'exemplaire même dont s'est servi Mademoiselle de Gournay 
est perdu. Les Essais de 1588, augmentés de différentes couches 
de notes de Montaigne, qui se conservent à la bibliothèque de 
Bordeaux, portent à la fin du chapitre xvii du deuxième livre une 
addition relative à M, de la Noue qui est imprimée dans l'édi- 
tion de Mlle de Gournay. Après cette phrase de la main de Mon- 
taigne l'exemplaire de Bordeaux porte une croix, que M. Ca- 
gnieul, paléographe distingué et grand connaisseur de l'œuvre 
de Montaigne, estime autographe. Cette croix indique un renvoi. 
Voilà tout ce qu'on peut affirmer. L'auteur a donc ajouté quel- 
que chose à ce chapitre xvii. Je croirais volontiers qu'il y a 
ajouté l'éloge ou mieux un éloge de Mademoiselle de Gournay. 
Mais rien ne prouve que la leçon de l'édition de 1595 soit 1a 
scrupuleuse transcription d'une addition de l'auteur des Essais. 
Dans le tome second de l'édition « municipale » des Essais 
(Bordeaux, 1909) M. Strowski fait suivre la publication de 
l'éloge de Mademoiselle de Gournay de la note suivante : (p. 449, 
no 2), « Ce paragraphe n'existe plus dans le manuscrit. Mais il y 
a, après le mot très experiwantè, un signe de renvoi. En outre, la 
marge est fortement maculée. On peut donc supposer que Mon- 
taigne avait collé sur la page le « brevet » aujourd'hui perdu qui 
contenait l'éloge de Mademoiselle de Gournay. Notons que dans 
la préface de l'édition de 1595, Mademoiselle de Gournay parle 
avec quelque embarras de cet éloge et elle le modifie et l'abrège 
dans l'édition de 1635. » 

Je ne puis pas voir l'embarras auquel M. Strowski fait allusion 
ici. Les termes dont Marie de Gournay se sert pour parler de son 
éloge dans la préface de 1595 ne justifient pas ce jugement. Voici 
le passage visé par le savant éditeur de Bordeaux : « Lecteur, 
n'accuse pas de témérité le favorable jugement qu'il a faict de 
moy : quand tu considéreras en cet escrit icy, combien je suis 
loing de le mériter : Lors qu'il me loûoit, je le possedois : moy 
avec luy, et moy sans luy, sommes absolument deux. » 



MARIE DE GOURNAY I5 

sa sœur d'alliance à Montaigne. Le voyage fut long 
et difficile en ces temps troublés (i). Elle le fit sous 
l'escorte de M. d'Espaignet à qui elle devait plus tard 
rappeler ce souvenir en lui adressant son portrait 
moral en vers sous le titre de Peincttire de mœurs : 



Nostre abord commencea lorsque du grand Montaigne, 
J'allay voir le tombeau, la fille et la compaigne : 
Voyageant avec toy, qui menois de nouveau 
Ta femme en leurs pais, ton antique berceau. 



Ce séjour en Gascogne fut, pour Mademoiselle de 
Gournay, délicieux et reposant. Elle y vécut entou- 
rée de choses qui donnaient un sens à des souvenirs 
qu'elle aimait. Et du même coup elle laissait s'endor- 
mir un peu les soucis d'argent et les ennuis qui la 
tourmentaient à Paris. On se la représente volontiers, 
durant les quinze mois que dura sa visite, lisant les 
livres où son maître avait puisé les ornements de 
sa sagesse et parlant longuement d'elle-même à propos 
de lui avec la fille et la femme de Montaigne qui 
l'adoptèrent pleinement. 

C'est de là que Marie de Gournay répond le 2 mai 
1596 à la lettre de Lipse datée du 23 mai 1593. Sa 
douleur sincère éclate dans ces pages, mais elle exhale 
comme une odeur de vieilles larmes. Et l'on ne peut 



( I ) « Enfin cette vertueu se damoiselle ad vertie de sa mort, traversa 
presque toute la France, souz la faveur des passeports, tant par 
son propre dessein, que par celuy de la veusve et de la fille 
qui la convièrent d'aller mesler ses pleurs et regrets, qui furent 
infinis, avec les leurs. » Pasquier, Lettres (liv. II, chap. xviii). 



l6 M^RIE DE GOURNAY 

se défendre d'en vouloir un peu à la littérature qui 
altère les sentiments des natures les plus rares. Marie 
écrit : « Monsieur, comme les autres méconnaissent 
à cette heure mon visage, je crains que vous mécon- 
naissiez mon style, tant ce malheur de la perte de 
mon père m'a transformée entièrement! J'étais sa 
fille, je suis son sépulcre ; j'étais son second être, je 
suis ses cendres. Lui perdu, rien ne m'est resté ni de 
moi-même ni de la vie, sauf justement ce que la for- 
tune a jugé qu'il en fallait réserver pour y attacher le 
sentiment de mon mal (i). » 
r Cette longue lettre continue sur ce ton sans une 
défaillance. Mademoiselle de Gournay qui, comme le 
dit Pasquier, n'avait voulu épouser que son hon- 
neur (2) a trouvé d'instinct le ton des grandes veuves, 
de celles qu'une intarissable abondance de larmes 
permet d'associer à la gloire de leurs maris. 

Le 15 novembre 1596, Marie écrivit encore à Lipse 
pour accompagner l'envoi de trois exemplaires des 
Essais, un pour lui, les deux autres pour les plus 
fameuses imprimeries de Bâle et de Strasbourg. Elle 
lui annonce qu'elle en a envoyé un à Plantin (3). 
Dans tous ces volumes, qu'elle a corrigés de sa main, 
elle a coupé les feuillets contenant sa longue préface 



(i) Cf. Dr Payen, Bulletin du bibliophile, quinzième série, 
1862, p. 1301-1304. 

(2) Pasquier dit en parlant de Marie de Gournay qu'elle « ne 
s'est proposée d'avoir jamais autre mary que son honneur, 
enrichi par la lecture des bons livres. » Lettres, (liv. II, chap. 

XVIII.) 

(3) Cf. Dr Payen, loc. cit., p. 1 304-1 307. 



MARIE DE GOURNAY I7 

et s'est contentée de dix lignes d'avertissement (i). 
De Montaigne qu'elle quitta à regret, on le devine. 
Mademoiselle de Gournay gagna la Picardie où l'appe- 
laient ses affaires toujours précaires, et de là elle se 
rendit à Anvers et à Bruxelles, pour affaires de librairie 
sans doute. Elle ne s'explique pas sur ce point, mais 
il est permis de le supposer avec une certaine vrai- 
semblance. En Belgique, son amitié avec Lipse la 
servit grandement. On eut pour elle des attentions 
qui lui firent goûter toutes les joies de la célébrité. 
Elle s'en souvient lorsqu'elle écrit son apologie, où 
elle insiste longuement sur le cas que font d'elle les 
étrangers : « Je ne puis oublier, dit-elle, le logis qui 
me fut si courtoisement donné à Bruxelles, où 
quelques affaires m'acheminèrent un jour, en la ver- 
tueuse maison du sieur Président Vanette : l'accueil, 
faveur, offices exquis, que je receus du sieur Proveedor 
Roberty, personnage qui sert dignement les Archi- 
ducs, et certainement plain de générosité, d'amour 
des Muses et de la vertu, pour soy-mesme et pour 
autrui : la réception et les festins, outre cela, d'un 
grand nombre de personnes de qualité et du Conseil, 
tant en la mesme Ville, qu'en celle d'Anvers, dont 
plusieurs François sont tesmoins : mes portraicts rete- 
nus et chéris en l'une et en l'autre : le tout sans 
aucune préalable cognoissance que j'eusse, de tous 
ceux qui me departoient ces courtoisies. » 



I 



(i) Cet avertissement est la courte préface des éditions des 
Essais dQis^S, 1600, 1602 et 1604 publiées chez L'Angelier et 
ue le Dr Payen a baptisée du nom de petite préface de Gournay. 

9 



l8 MARIE DE GOURNAY 

A Bruxelles justement, Marie reçoit la dernière 
lettre de Lipse, une lettre triste où l'humaniste appa- 
raît tourmenté par le mauvais pli des. affaires pu- 
bliques (i). Je ne pense pas, quoiqu'on Tait dit (2), 
que Juste Lipse et Mademoiselle de Gournay se soient 
rencontrés en Belgique. « Glorioleuse » comme elle 
l'était, celle-ci n'aurait pas manqué de parler longue- 
ment de cette entrevue. 

A cette époque, Marie de Gournay avait 32 ans. 
Son autobiographie datée de 161 6 arrête sa vie à son 
retour de Montaigne. Pour qui voudrait en savoir 
plus long sur sa vie et sur son caractère, elle a, dit-elle, 
écrit un poème « qu'elle espère de faire imprimer, et 
lequel bien qu'il soit escrit par elle mesme, ne laissera 
pas d'estre croyable, car elle a tousjours fait insigne et 
particulière profession de vérité (3). » Ces vers sont 
amusants et pittoresques, mais son « Apologie » en 
prose nous renseigne beaucoup mieux sur sa façon de 
vivre et de penser. Dans cet écrit adressé à un prélat 
de ses amis, Marie proteste contre les racontars de ses 
ennemis. Elle tient beaucoup à avoir des ennemis, au 
fond elle n'a eu que des moqueurs, des « brocar- 
deurs » qui ne la prenaient pas au sérieux. N'être 
pas « considérée », voir qu'on se refuse à discuter 
avec elle et qu'on est poli envers elle parce qu'elle 



{i)Justi Lipsii epistolarum seîeciarum ad Gennanos et GaJlos cen- 
turia singularis, epist. XXVII. 

(2) Cf. P. Bonnefon, Montaigne et ses amis (Paris, Colin,. 
1898), t. II, p. 350. 

(3) Cf. Appendice A. 



I 



MARIE DE GOURNAY I9 

est une dame, voilà la suprême injure. Mademoiselle 
de Gournay s'applique à démontrer que ses hautes 
études ne la. détournent de rien de ce qu'une femme 
doit faire et savoir dans son ménage, et que l'écono- 
mie domestique n'a pas de secrets pour elle. Avec 
son habituelle candeur elle fournit à ses adversaires 
d'admirables arguments. Sachons-lui gré d'avoir parlé 
d'elle-même avec une aussi inlassable complaisance, 
puisqu'elle va nous fournir les couleurs dont nous 
avons besoin pour parfaire son portrait. 

Installée définitivement à Paris, la « fille d'alliance », 
comme l'appelait Balzac (i), comprit que ses revenus, 
sans cesse rognés par les guerres, ne lui permet- 
traient pas de vivre à sa guise sans de hautes pro- 
tections. C'est alors qu'elle imagine de se « faire 
visiter » par des personnes capables de parler d'elle 
au roi. Son idée est simple : dépenser ce qu'elle a 
pour attirer l'attention et obtenir ainsi des pensions 
supérieures à ce qu'aurait pu être sa rente. Il est per- 
mis de croire que Marie de Gournay n'a trouvé 
cette justification que pour faire face au reproche 
de gaspillage dont on la houspillait. Elle soutient 
encore que les puissants s'honorent en secourant les 



(i) Dans une lettre à Chapelain datée du 29 août 1644, Balzac 
écrit : « Quand il vous plaira, je verray dans un article de moins 
de six lignes le sujet que vous avez eu de vous desfaire de la fille 
d'alliance » et dans une autre lettre du même au même, datée 
du 23 octobre 1645, je trouve ceci :« triste et fascheuse vie, 
comme parle le père d'alliance de la Damoiselle ». Cf. Lettres de 
Jean-Louis Gue^ de Bal:(ac, publiées par M. Philippe Tamizey de 
Larroque (Paris, 1873), lettre LVI, p. 169, et lettre CXIV, p. 316. 



20 MARIE DE GOURNAY 

gens de lettres et qu'ils ne font que leur devoir. 
Elle dit : « Partant je vis, que quelque mesnage que 
je fisse, il falloit tousjours pour les causes nottées icy 
dessus, que mon bien tombast en ruïne, si je n'eusse 
voulu vivre fort vilement. Et la resolution de vivre 
en telle sorte, estant de très-difficile digestion aux 
personnes nourries d'un air honnorable, notamment 
jeunes gens, qui ne sçavent pas encore, combien le 
monde et son applaudissement qui suit cest air, sont 
deux frivoles visions ; je me resoudis de moyenner 
à mon pouvoir, que mon mesme bien tombant en 
ceste ruïne quelque année plustost, fust en chemin 
d'y tomber moins misérablement : cela s'appelle avec 
espoir de ressource. Je pensay donc, de me faire visi- 
ter, par quelque despense honneste et mesnagere 
ensemble, autant que le nécessiteux peut mesnager, 
et par la visite recognoistre à ceux qui s'approchent 
des Maj estez, afin qu'ils leur peussent tesmoigner, 
que je meritois dignement le pain de leur main : 
soit par ma personne, soit pour estre ruinée soubs la 
conséquence de leurs affaires. » 

Grâce à ces manœuvres et sans doute aussi grâce à 
son mérite, Marie de Gournay réussit à avoir sa part 
des libéralités royales. Si elle répond si vertement aux 
« parleurs », c'est que « n'ayant espoir de secours en 
ses besoins que par les roys » elle doit veiller à sa 
réputation et cultiver la bonne opinion qu'ont d'elle 
les « gens d'honneur » et les « Majestés ». C'est seu- 
lement parce que les mauvaises langues peuvent lui 
faire perdre les secours du prince qu'elle prend la 



I 



MARIE DE GOURNAY 21 

peine de les démentir. « Car, dit-elle, sans ceste 
cuysante suitte ; quelque effort de mon courage me 
deffendroit au moins par desdain, de m'amuser à 
respondre à ces bavasseries. » On Taccuse d'avoir de 
beaux meubles, de tenir table et de s'offrir le luxe de 
deux demoiselles. Marie réplique qu'une fois elle a 
pris à ses gages une fille de cette condition avec celle 
qui lui était ordinaire et nécessaire, mais c'était parce 
qu'elle jouait du luth et qu'elle avait besoin de 
musique pour charmer une tristesse importune. Elle 
confesse aussi avoir eu parfois deux laquais, c'était 
trop d'un, mais cependant elle les occupait bien tous 
les deux. Jamais elle n'a couché que dans un lit de 
laine et n'a point fait de vaines dépenses de vivres ni 
de meubles. Tout ce qu'elle accorde à ses calomnia- 
teurs, c'est d'avoir perdu 500 écus pour avoir été 
« trop confiante en autruy » et 500 autres par 
« vanité de jeunesse )>. A ceux qui lui reprochaient 
son carrosse, Marie de Gournay répond avec une 
colère légitime qu'elle y avait droit par sa naissance 
et qu'étant donné l'état des rues de Paris elle ne 
pouvait s'en passer. Elle s'exprime ainsi : « Pour le 
regard du carrosse que j'avois, cela est nay avec les 
femmes de ma qualité, toute simple que je l'aye reco- 
gneuë : ouy mesmes totalement nécessaire par la lon- 
gueur et saleté du pavé de Paris : notamment si elles 
portent toute la charge d'une succession paternelle 
sur les bras comme moy. Puis l'exemple gênerai et 
tyrannique du siècle, rend la honte du manquement 
d'un carrosse si grande, qu'il n'est pas permis à celles 



22 MARIE DE GOURNAY 

qui veulent vivre avec quelque bien-seance du monde, 
de consulter s'il couste trop ou non (i). » 

Enfin, vaincue par le dégoût que lui inspire une 
telle conduite. Mademoiselle de Gournay lance une 
violente imprécation contre ces « dames jadis belles » 
qui, pour entretenir les grands, enfilent des contes sur 
son « apparat prétendu » pour lui nuire en haut lieu. 
Et la voix de la vieille fille de lettres se fait aigre pour 
parler de ces femmes qui pour fonder leur apparat, 
comme elle dit, n'ont pas attendu pareille nécessité 
que la sienne « et qui n'ont pas craint d'accepter des 
hommes, vilainement requis, le bien qu'elle a parfois 
refusé des femmes, dignement offert, pour faire 
chose encore plus digne en le reservant à leur propre 
besoin (2). » 

(i) L'apologie pour celle qui escrit fut composée, Mademoiselle 
de Gournay elle-même nous l'apprend, dès le bas aage du Roy 
Louys 7j. Plus tard, à l'âge où l'on est revenu de bien des 
choses^ Marie de Gournay refusa l'usage d'un carrosse que lui 
offrait le cardinal de Richelieu amusé par les originalités de 
la vieille fille. C'est à l'abbé de Marolles que j'emprunte ce 
renseignement. Dans sqs Mémoires, en parlant des grands person- 
nages qui ont donné des louanges à Marie de Gournay, il dit que 
messieurs les surintendants « ont tousjours eu soin de luy payer 
une pension assez médiocre, que le Roi luy donnoit, et n'en a 
jamais voulu avoir davantage, à la charge de se servir d'un 
carosse, comme je sçay qu'il luy fut offert de la part de M. le 
Cardinal de Richelieu. » 

(2) Marie de Gournay emploie souvent en parlant de per- 
sonnes des mots tels que « buffle » et « veau » et même des 
expressions plus crues quand elle est transportée par la passion 
polémique. Mais lorsqu'elle est calme, il lui répugne de se 
servir de termes qui ne conviennent pas à son sexe. Ainsi quand 
elle se vante d'avoir traduit les nombreuses citations dont les 
Essais sont émaillés, elle remarque qu'elle en a adouci quelques- 
unes. « J'ai traduit^ dit-elle, les grecs aussi, sauf deux ou trois, 



MARIE DE GOURNAY 23 

Et ce n'est pas tout. Des malins se sont amusés à 
vouloir la faire passer pour sorcière parce qu'elle s'est 
un temps occupée d'alchimie. Elle ne le nie pas. Au 
contraire, elle déclare que c'est folie de nommer folle 
une chose occulte au sujet de laquelle on ne doit rien 
affirmer ni nier. D'ailleurs, la curiosité est une vertu 
et il ne faut jamais empêcher l'intellect de s'appli- 
quer à une belle spéculation de nature. Cependant il 
faut prendre deux précautions : d'abord se garder des 
grosses dépenses afin de ne pas risquer l'assuré 
pour l'incertain ni le présent pour le futur, et puis 
ne point se laisser prendre à l'espérance de millions 
de millions. Car si le fruit véritable de l'alchimie 
était la production infinie de l'or et de l'argent, ces 
métaux deviendraient vils et sans prix. Le bénéfice 
de cet art, si bénéfice il y a, ne peut être que modéré. 
Par conséquent l'alchimie de Mademoiselle de Gour- 
nay n'est pas celle du vulgaire : elle la pratique sous 
toutes réserves et sans excès. Le mauvais état de sa 
fortune a fait croire qu'elle s'y ruinait. Quelle erreur ! 
Elle cherchait au contraire dans la pratique de l'art 

que l'autheur a traduits luy-mesme, les insérant en son texte. 
Ny ne présente point d'excuse d'avoir laissé dormir les libertins, 
sous le voile de leur langue estrangere, ou d'avoir tors le nez à 
quelque mot fripon de l'un d'entr'eux : si ce mot a esté le seul, 
qui me peut empescher d'en faire présent au lecteur.» Et d'autres 
fois, tout à coup, une expression courante la choque. Dans son 
traité « de la médisance et qu'elle est principale cause des duels », 
dédié à la marquise de Guercheville, elle s'écrie : « N'est-ce pas, 
comme escrivoit quelqu'un, chercher du fumier ou pis parmy 
des perles ? Que les muses et vous me pardonniez, Madame, 
s'il vous plaist, si j'ose estant de vostre commun sexe prononcer 
cette saleté, par la nécessité d'une deuë comparaison. » 



24 MRRIE DE GOURNAY 

un remède au désordre de sa cassette. Sa première 
année d'exercices lui a coûté « quelque somme non 
méprisable », mais l'argent qu'elle y a employé lui 
venait de ses travaux et non pas de son patrimoine. 
Pendant les sept années qui suivirent, elle a dépensé 
de cent à cent vingt écus par an pour ses fourneaux, 
et depuis, l'alchimie ne lui coûte plus que deux ou 
trois écus par an parce que les maîtres verriers lui 
prêtent leur feu. D'ailleurs elle a fait d'obstinées éco- 
nomies en l'entretien de sa personne pour retrouver 
les sommes dépensées pour son apprentissage, afin de 
pouvoir dire que l'alchimie ne lui coûtait rien. A 
ceux qui se moquent de sa constance, Marie de Gour- 
nay répond que c'est avoir l'esprit bien court que de 
ne voir dans l'alchimie que l'espoir de l'or. Pourquoi 
s'impatienter ? On attend bien une année pour qu'un 
épi mûrisse. « Outre, dit-elle, que si mesmes je 
n'esperois nul succès en l'œuvre, comme je ne puis 
désormais faire après ce longtemps écoulé sans fruict, 
je ne lairrois pas de travailler : pour voir soubs les 
degrez d'une très-belle décoction, ce que deviendra la 
matière que je tiens sur le feu : curiosité naturelle et 
saine. » 

Forte de ses amitiés, fière de ses parentés électives 
et consciente de sa propre valeur. Mademoiselle de- 
Gournay se jeta courageusement dans la mêlée litté- 
raire et s'égara même par instants dans la poli- 
tique (i). Elle se battit en véritable amazone, tou- 

(i) Bayle, dans son Dictionnaire, à l'article Gournai, lui reproche 
de s'être mêlée à de violentes polémiques. A son avis, « une per- 



MARIE DE GOURKAY 2$ 

jours à découvert, polémisant avec ardeur et sans 
mesure. Fidèle à la tactique de son sexe, elle prend 
ses affections pour des preuves et ses sympathies 
pour des arguments. Rebelle à ce qui limite son bon 
plaisir, elle s'attaque à tous les problèmes et discute 
avec le premier venu. Mal lui en prit souvent, mais 
elle se consolait des rebuffades et des attaques par la 
robustesse de ses convictions. Dévouée à Ronsard 
presqu'autant qu'à Montaigne, elle s'institua cham- 
pion et défenseur de la Pléiade contre Malherbe et 
son école. Elle réclamait hautement le droit de rester 
fidèle à la -poétique de Ronsard et de ne rien aban- 
donner du vieux vocabulaire. Elle prétendait d'ail- 
leurs aussi rester libre de créer les mots ou les 
expressions qui lui seraient nécessaires. La tyrannie 
de l'usage populaire de Paris comme celle de la bonne 
société lui semblaient également intolérables. A quoi 
bon appauvrir une langue qui a fait ses preuves puis- 
qu'elle a produit des écrivains tels que Montaigne et 
Ronsard qui sont inimitables et qui le resteront? 
Cramponnée à l'œuvre de ses grands hommes, Marie 
de Gournay assista au triomphe de ses adversaires et 
à l'épanouissement du purisme. Elle expose ses idées 
dans sa « deffense de la poésie et du langage des 
poètes )), dans ses traités consacrés à « la version des 
poètes antiques, ou des métaphores », au « langage 
françois », aux « rymes », aux « diminutifs françois » 



sonne de son sexe doit éviter soigneusement cette sorte de que- 
relles. » 



26 MARIE DE GOURNAY 

comme dans son examen détaillé « de la façon d'escrire 
de messieurs Du Perron « et Bertaut et dans sa « lettre 
sur l'art de traduire les orateurs » . Parfois son amour du 
passé lui inspire de violentes apostrophes contre les 
novateurs. Irréconciliable ennemie de l'écorcheuse aca- 
démie (i), « elle avoir, dit Sorel, des emportemens hor- 
ribles quand elle parloit des gens de la nouvelle bande^ 
ou de la nouvelle caballe(2). » Elle se vante d'ailleurs 
de ne point observer ce nouveau langage, qui fait tant 
de bruit, et d'employer tous les mots qu'il défend si ses 
grands auteurs en ont usé. Elle déclare aussi qu'elle veut 
écrire, rimer et raisonner de toute sa puissance à la 
mode de Ronsard (3), de Du Bellay et de Desportes, et 
aussi à celle de Du Perron et de Bertaut qu'elle reproche 
à la (( nouvelle bande » d'avoir feint d'approuver de 
leur vivant pour tomber sur eux « a son de trompe et 
profession ouverte après leur mort. » Pour Marie de 
Gournay, les nouveaux vont de l'avant « comme gens 
qui n'ont exemple ferme, ny visée ou butte expresse. » 



(i) Mot de Chapelain dans une lettre à Mademoiselle de 
Gournay. 

Cf. Lettres de Jean Chapelain publiées par Tamizey de Lar- 
roque (Paris, 1880), t. I, lettre CCCXXXVI. 

(2) Sorel, De la connoissance des bons livres, ou examen de phi- 
sieur s autheur s (PSiùs, 1671), p. 378. 

(3) Dans son traité de la Connaissance des bons livres, Sorel 
recommande en ces termes la lecture des mélanges de Marie de 
Gournay aux personnes qui s'intéressent à la langue française : 
<( Ils y trouveront plusieurs chapitres du langage irançois, entre 
autres le chapitre des diminutifs, et quelques-uns touchant la 
Poésie, ou elle veut remettre en crédit les mots composez à 
l'imitation des Grecs, et faire toujours subsister sans aucune 
exception, le langage de Ronsard. » 



MARIE DE GOURNAY 27 

Ennemie des malherbisants, elle n'épargne pas davan- 
tage les précieuses au nombre desquelles on l'a ran- 
gée à tort. A quoi bon « gehenner son stile, pour 
suivre le train des donselles à bouche sucrée » puis- 
qu'elles-mêmes acceptent « soit en l'oraison soluë, 
soit en la poésie, infinies choses qu'elles ne disent 
pas » ? Quand elle entend prétendre que la rime ne 
doit pas seulement suffire à l'oreille mais encore con- 
tenter les yeux, Marie n'y tient plus et sa colère 
grave se change en un éclat de rire : « Veut-on rien de 
plus plaisant, s'écrie-t-elle, veut-on mieux deffendre 
de poétiser en commandant de rymer? Car comment 
seroit-il possible que la poésie volast au ciel, son but^ 
avec telle rongneure d'aisles, et qui plus est éclope- 
ment et brisement : puisqu'il est vray qu'on ne peut 
substituer nulles meilleures rymes en la place de ces 
premières, action, passion, pansion, ny si bonnes en 
celle de ces dernières, le blasme, Vame et h flamme ? 
Faut-il pas dire aussi qu'ils ont, non bonne oreille, 
mais bonne veuë pour rymer : dont il arrive, qu'il 
nous faille un de ces jours escrire des talons, et dan- 
cer des ongles ? » 

Les puristes ne sont pas mieux traités que les 
rimeurs. Mademoiselle de Gournay n'a pas de mots 
assez forts pour les flétrir. Elle sourit de ces gens 
qui corrigent les Essais et qui blâment leur auteur 
d'avoir fait usage de la langue entière tandis qu'eux 
n'en admettent que la moitié. Quelle petitesse que 
de reprocher à Montaigne trois gasconismes volon- 
taires, quelques mots hardis ou vieux, un latinisme. 



28 MARIE DE GOURNAY 

un terme de palais ! Quelle sottise que de prétendre 
corriger l'usage par la grammaire! Et qu'importe -t-il 
de savoir s'il faut dire « ma grande mère » puisqu'on 
dit « ma grand'mère. » Aux discours de tous ces pé- 
dants, la vieille fille s'impatiente : « A quoy sommes- 
nous plus bons, dit-elle, s'il nous eschape en songeant un 
mesme, pour un mesmes, ou un commence, pour un 
commences ? on nous attend-là de par tous les Dieux, 
on y guette la victoire et le triomphe sur nous : à l'imi- 
tation des petits enfans, qui par jeu complotté font 
dire à leurs compagnons : petit plat, petit plat : afin 
que s'il arrive à la langue de celuy qui parle, de four- 
cher, en prononçant, plit plat, il soit salué d'une 
longue huée, avec la perte de Tespingle qu'il a con- 
signée pour enjeu. Et le bon est, qu'observer à leur 
mode toute ceste chicane de la langue, s'appelle bien 
parler et bien escrire, s'il les en faut croire. » 

Les mères donnent le jour à leurs enfants et les 
allaitent, mais ce sont fort souvent les vieilles filles 
qui les élèvent. Marie de Gournay, célibataire par 
vocation, se devait à elle-même d'écrire des traités 
de pédagogie bourrés de conseils généreux et d'avis 
qui empruntent à leur caractère théorique une unité 
tout à fait démonstrative. Pour célébrer l'union de 
Henri IV avec Marie de Médicis, la fille d'alliance de 
Montaigne composa un traité « De l'éducation des 
enfants de France ». Dans cet ouvrage, elle propose 
aux nouveaux mariés de s'occuper du choix d'un pré- 
cepteur pour leurs futurs enfants et elle déplore la 
mort de son second père qui aurait été l'éducateur 



MARIE DE GOURNAY 29 

princier accompli. Quand les princes furent nés, elle 
leur envoya sa « Naissance des enfans de France » où 
elle prédit l'avenir et donne aux nouveau-nés des 
encouragements et des exhortations. Du doigt elle 
leur indique les Turcs à combattre, la gloire à con- 
quérir et les vertus dont l'exercice assurerait le bon- 
heur à leurs sujets. Plus tard, elle écrit encore une 
(( Institution du prince » en deux parties. Elle lui 
recommande de méditer les trois conditions posées 
par Plutarque à l'homme qui veut atteindre à la per- 
fection : « la nature, l'enseignement et l'exercitation ». 
Elle l'exhorte encore à garder la foi en Dieu qui 
consiste en deux points : l'antique religion et l'équité 
de la vie. 

P Dans un billet adressé à son ami Chapelain, Balzac 
l'épistolier se plaint de la lenteur que Mademoiselle 
de Gournay met à mourir et, impatienté, il s'écrie: 
« Je vous jure qu'on m'a voit asseuré qu'elle estoit 
morte, outre que la dernière fois qu'elle m'escrivist 
elle me mandoit que c'estoit pour la dernière fois, et 
qu'elle ne pensoit pas avoir le loysir d'attendre ma 
response en ce monde. Je la tenois femme de parolle 
et me l'imaginois desjà habitante des champs-élysées ; 
car, comme vous sçavés, elle ne connoist point le 
sein d'Abraham, et n'eust jamais grande passion pour 
le Paradis. » 

Balzac se trompait. Non seulement Mademoiselle 
de Gournay était chrétienne, mais encore elle s'occu- 
pait volontiers de théologie, et s'intéressait à la con- 
version des infidèles. Elle admirait saint François de 



30 MARIE DE GOURNAY 

Sales, méditait ses œuvres et lui écrivait. Elle louait 
aussi la charité et l'abnégation des Pères de la Com- 
pagnie de Jésus. Marie intitule «Advis à quelques 
gens d'église » une dissertation où elle rappelle aux 
prêtres leurs devoirs ; les pratiques d'humilité et de 
continence doivent chasser la sensualité et la vanité 
qui triomphent trop souvent dans l'Église. La con- 
fession n'est plus ce qu'elle doit être. Il faut qu'on 
s'efforce de lui rendre sa véritable signification et 
qu'elle soit un instrument de purification et non 
une excuse et comme un encouragement au péché. 
Dans un opuscule fort rare qui a pour titre 
« Adieu de l'ame du roy de France et de Navarre 
Henry le Grand à la Roy ne », Mademoiselle de 
Gournay, très émue, défend avec chaleur les Jésuites 
qu'on a voulu rendre responsables de l'odieux régi- 
cide. Son zèle pour le salut des âmes éclate dans ces 
lignes : « Le commun du monde, dit-elle, fait à son 
advis le subtil, d'aller discourant sur ce, qu'outre la 
capacité naguère mentionnée des Jésuites, qui cha- 
' touille tant ces soupçons, il voïd ces esprits actifs, 
afferez et fervens et qu'on rencontre par tout et 
parmy toutes sortes de personnes, basses et hautes.. 
Il void bien que leur mestier, qui se nomme Le salut 
de nos âmes, les doibt porter en autant de lieux 
qu'elles se trouvent : mais il ne peut pas neant- 
moins croire qu'ils prennent tant de fatigue à se 
mesler avec elles, pour la seule charité de les sauver. 
Trouvant cette vertu là morte en luy-mesme, il faut 
qu'il devine, que l'avarice ou l'ambition pousse ces 



MARIE DE GOURNAY 31 

bonnes gens dans la foule. » Et Marie de Gournay 
affirme que c'est son devoir de chrétienne et de 
patriote qui la pousse à défendre les Jésuites. En 
effet, ils sont utiles à la France par la prédication, 
la nourriture des enfants et la forte guerre spirituelle 
qu'ils font aux hérétiques. Sans parler des conquêtes 
si pénibles qu'ils accomplissent au Japon, aux fron- 
tières de la Chine, dans le pays de Goa et dans le 
Calicut, où ils ont arraché plusieurs millions d'âmes 
des griffes de Satan. 

La mort de Henri IV a été pour Mademoiselle 
de Gournay un effondrement. Justement elle était 
arrivée à se faire apprécier par lui et elle fondait sur 
cette haute protection les plus légitimes espérances. 
(( L'adieu de l'âme du roi à la reine » est tout plein 
de regrets généraux et particuliers. Elle y plaide la 
cause des Jésuites et de la vraie foi, mais, comme 
dans tous ses écrits, elle ne s'oublie pas. Avec de 
respectueuses réticences et de prudents détours, elle 
conseille à Marie de Médicis d'honorer ceux que le 
feu roi regardait avec bienveillance. Ne serait-ce pas 
en effet immortaliser Henri IV que de prolonger 
ainsi son influence et sa volonté par delà le tom- 
beau ? Elle rappelle avec discrétion comment le roi 
l'a distinguée et quelle preuve de bon sens et d'indé- 
pendance il a donnée en l'appréciant en dépit de ces 
« fredaines de parleries » par lesquelles les diseurs 
de la cour cherchaient à lui nuire : « Soit que ma 
faute en fust cause, ou celle d'autruy, dit Marie, l'on 
m'avoit depeincte à luy de vieille et fraîche datte. 



32 MARIE DE GOURNAY 

soubs la figure d'un animal assez sauvage, pour faire 
peur aux petits enfans. Et bien qu'il soit très-rare aux 
cours et parmy les grands, de corriger des préven- 
tions, il se mocqua de tels contes dès qu'il m'eust 
veuë ; comme plus difficile à mener par le nez, que 
ne sont ordinairement les personnes de sa qualité(i). » 
Mademoiselle de Gournay espère que la reine voudra 
bien la voir d'un aussi bon œil que le roi qui dès 
leur première entrevue lui ordonna de se montrer 
souvent à la cour. 

« L'exclamation sur l'assassinat déplorable de l'an- 
née mil six cens dix » et la « prière pour l'ame du 
roy » témoignent comme « l'adieu » de la reconnais- 
sance que la fille d'alliance de Montaigne avait vouée 
à Henri IV. Malgré la guerre au couteau que Marie 
faisait aux courtisans, elle usait comme eux de la 
flatterie, mais elle la maniait avec un mélange de sin- 
cérité et d'exagération tout à fait amusant (2). Peut- 



(i) Marie de Gournay n'aime pas ne dire qu'une fois les 
choses qui lui tiennent à cœur^ particulièrement si elles lui sont 
favorables ; aussi elle reprend ce thème dans une sorte de note 
piquée à la suite de son apologie : « Le Roy père de ce bon 
Prince, dit-elle en parlant d'Henri IV et de Louis XIII, m'avoit 
commandé un mois seulement avant sa mort, de fréquenter la 
cour, bien que j'y apportasse peu d'inclination. Et plusieurs des 
plus honnestes gens de ce climat sçavent, de quel œil il me vid, 
et de quelle sorte il releva certaines testes de trop de loisir, que 
mon latin et ma mauvaise fortune avoit excitées à luy faire des 
contes frivoles de moy : cela fit espérer aux clairvoyans, qu'il 
eust prévenu le Roy son fils à m'honnorer de ses bienfaicts, si la 
mort ne l'eust prévenu luy-mesme. » 

(2) Un exemple suffira ; lisez les vers intitulés Sur quelque 
lain du Roy : 



MARIE DE GOURNAY 33 

être ce dévouement naïvement intéressé frappe-t-il 
plus chez elle à cause de la longueur démesurée de 
sa vie qui lui permit d'espérer des secours de tant de 
souverains, de glorifier tant de reines, d'aduler tant 
de ministres. Elle vécut en un temps de tempêtes et 
de luttes acharnées où les règnes duraient peu ; née 
sous Charles IX, elle est morte sous Louis XIV. Ses 
dédicaces nous font connaître ses protecteurs officiels 
et ses protecteurs officieux : Marie de Médicis, le maré- 
chal de Bassompierre, Anne d'Autriche, Richelieu 
s'occupent d'elle pour lui servir des pensions ou pour 
l'aider à les obtenir. 

Comme poète, Marie de Gournay a mis en vers 
français plusieurs livres de Virgile, elle a encore tra- 
duit Ovide, Salluste et Tacite (i). Comme éditeur. 



L'histoire escrit qu'un grand Milord anglois, 

Fut condamné par les sévères loix : 

Parce qu'il fit une trame félonne, 

Contre son Roy pour ravir la couronne. 

Le choix de mort ce bon Prince octroya, 

Dans le vin grec le galant se noya. 

Que si jamais en la sotte entreprise 

De cet anglois je me trouve surprise^ 

Si mon dessein sur le throsne entreprend 

De Saint Louis et de Charles le Grand ; 

Je ne mourray comme ce lourd yvrongne, 

Dans le vin grec moins flambant que sa trongne : 

Mais si le chois du supplice est à moy, 

Je veux périr dans l'eau des bains du Roy. 

(i) De plus, Marie de Gournay a fait une version en vers du 
Veni Creator, de VAve maris stelîa, du cantique de Zacharie, du 
Magnificat et du Te Deum. Elle a traduit aussi une scène de V In- 
fanticide, tragédie latine de Daniel Heinsius. C'est peut-être à 
cette dernière traduction que Marie doit les éloges que lui 
décerne Nicolas Heinsius, fils de Daniel, dans son Liber Elegia- 
rum, louanges qui ont si fort blessé la vanité de l'irascible 
Balzac. Dans une lettre à Chapelain datée du 13 avril 1646, il 



34 MARIE DE GOURNAY 

sans parler des Essais, elle a publié des vers de 
Ronsard d'après un manuscrit de son invention. Cet 
acte qui, on l'a dit, constitue une véritable supercherie 
littéraire (i) lui a été dicté par sa piété envers le 
grand poète. Elle a cru bonnement qu'en rajeunissant 
de son propre chef et sans l'avouer les vers de son 
maître en poésie, elle lutterait contre l'injuste oubli 
où elle voyait tomber son œuvre. Mais elle a confié 
son projet à Colletet qui s'est révolté et qui, poussé 
par une très légitime indignation, a dévoilé ce bizarre 
procédé de sauvegarder la réputation d'un mort (2). 

dit : « Je me suis veu dans son livre (le livre de Heinsius) auprès 
de Mr nostre gouverneur, et pas loin de nostre amy, qiia socie- 
tate miriim in modum gloriamiir ut praeclaris illis Jaudibus. Mais 
ma vanité a esté un peu mortifiée quand j'ay veu la demoiselle 
de Gournay aussi bien ou mieux traittée que moy, et, à vous 
dire le vray, je ne tire pas beaucoup d'avantage de cette se- 
conde société. » Lettres de Jean-Louis Gue:{ de Balzac, publiées 
par M. Philippe Tamizey de Larroque (Paris, 1873), lettre 
CXXXVIII. 

(i) Cf. p. Bonnefon, Une supercherie de Mlle ^^ Gournay, 
(Revue d'histoire littéraire de la France, 1896, p. 71). Le D^ Payen, 
avec son habituelle sobriété, avait déjà indiqué la pieuse traude 
dans le Bulletin du bibliophile, quatorzième série, 1860, p. 1292, et 
quin:(iènie série, 1862, p. 13 10. 

(2) Colletet, dans la vie de Pierre de Ronsard extraite de son 
histoire des Poëtes français et publiée par Prosper Blanchemain 
dans ses Œuvres inédites de P. de Ronsard (Paris, 1856), raconte 
toute cette scène en détail ; je n'en cite ici qu'un fragment :« A 
ce propos il faut que je dise que je n'ay jamais approuvé le 
bizarre dessein de Marie Le Jars de Gournay, qui avoit entrepris 
de corriger les plus nobles poésies de Ronsard, pour les adoucir, 
disoit-elle, et les accomoder à notre style. Et de faict, elle eut la 
hardiesse de mettre les mains sur celles-cy et de les publier 
mesme avec quelques autres oeuvres, précédées d'un avertisse- 
ment par lequel elle donnoit advis au lecteur qu'elle avoit heu- 
reusement trouvé un exemplaire de tous les œuvres de Ronsard, 
revues et corrigées par l'autheur et de sa main propre ; ce qui 



MARIE DE GOURNAY 35 

Les petits vers de Mademoiselle de Gournay sont 
mauvais. Quelques quatrains sur Jeanne d'Arc, quel- 
ques strophes adressées à Léonor de Montaigne, 
sa sœur d'alliance à qui tout le recueil intitulé 
« Bouquet de Pynde, composé de fleurs diverses » 
est dédié, méritent seuls l'attention. Marie a rimé 
beaucoup de petits vers pour ses amis, pour ses 
mécènes, pour sa chatte Donzelle et pour Minette 



estoit absolument taux, comme elle me l'advoua elle-mesme, en 
me donnant cet eschantillon d'œuvres corrigées. Aussy luy dis-je 
dès lors que tant qu'il resteroit un Colletet au monde, on sçau- 
roit par luy l'erreur et la vanité de cette supposition. » 

Sous le titre de Remerciement au Roy, Marie de Gournay a 
publié avec une brève introduction la harangue de très-illustre et 
très-magnanime prince François Duc de Guise aux soldats de Mets, 
le foîcr de l'assault, de Ronsard. Ce remerciement au Roi 
Louis XIII qui l'a secourue et protégée est de 1624. Voici avec 
quelle impudence ingénue Mademoiselle de Gournay présente 
son faux au roi : « Passionnée que je suis au respect de la 
mémoire de ces excellens génies anciens et nouveaux en la 
splendeur desquels le ciel a communiqué à la terre un des rayons 
de sa puissance et de sa gloire, et caressant leurs sepulchres de 
tout mon soing ; je viens de recueillir un thresor aux pieds de 
celuy de Ronsard. C'est, Sire, une vingtaine des plus riches 
pièces de son livre, entre autres, ceste-cy, les Hymnes des 
quatres saisons, l'Equité des anciens gaulois, Genevre, l'Ode de 
l'Hospital : qu'on m'asseure avoir esté n'agueres trouvées en son 
cabinet, esgarées parmy de vieux papiers, et corrigées de sa der- 
nière main. Je présente donc ce poëme à vostre Majesté, et range 
les deux exemplaires vieil et nouveau teste à teste : non tant afin 
de montrer ce que peut valoir l'amendement, que pour repro- 
cher l'insolence des ennemis de la mémoire de ce poëte ; de 
s'amuser à faire tant de bruit pour quelque manquement de 
versification, seul defiaut de ses œuvres : et lequel il a aussi 
facilement reparé quand il luy a pieu, aux pièces que j'ay recou- 
vrées que facilement, à mon advis, il s'est résolu de le négliger 
aux autres. » Marie de Gournay s'est bornée à imprimer une 
seule de ces k pièces recouvrées » comme elle dit, et c'est peut- 
être bien Colletet, qui s'en flatte, qui l'aura découragée. 



36 MARIE DE GOURNAY 

aussi. Tout ceci prêtait au ridicule, et la vieille fille a 
sans doute été seule à s'étonner de voir la jeunesse 
dorée et la jeunesse cruelle de son temps s'amuser 
largement à ses dépens. 

La fille d'alliance de Montaigne, on pouvait s'y 
attendre, voulut elle aussi faire des Essais. Autour 
d'un fait ou d'une idée qui lui sont familiers, elle 
accumule tous les exemples que lui fournissent ses 
lectures, tous les souvenirs que conservait sa mémoire 
précise. Là, comme dans toute son œuvre, nous 
retrouvons ses préoccupations dominantes. Elle ne se 
lasse pas de poursuivre les médisants, les brocar- 
deurs, les faux dévots, elle se demande si la vengeance 
est licite, elle constate une antipathie des âmes 
basses et hautes et que les grands esprits et les gens 
de bien s'entrecherchent. Elle examine aussi les vertus 
vicieuses, les raisons de la « néantise » de la commune 
vaillance de ce temps. Elle remarque que l'intégrité 
suit la vraye suffisance. Elle stigmatise l'impertinente 
amitié et les sottes ou présomptives finesses. Enfin 
elle a consacré à la défense de son sexe deux petits 
traités le « Grief des dames » et 1' « Egalité des hommes 
et des femmes » auxquels il convient de faire une 
place à part dans son œuvre. 

Les essais de Mademoiselle de Gournay ont été 
écrits sous l'influence directe de Montaigne. Son 
style et sa pensée sont comme des échos de la pensée 
et du style de Montaigne. Elle cherche l'expression 
primesautière et pittoresque et, toutes les fois que la 
passion l'emporte, elle la trouve. Fidèle aux principes 



MARIE DE GOURNAY 37 

de son second père, la fille d'alliance s'est prise comme 
type d'humanité et comme, à son regret caché, elle 
était femme, elle s'est considérée comme le représen- 
tant caractéristique de son sexe. Or quand on se 
prend pour type, il faut avoir le jugement très ferme 
pour ne pas se donner comme modèle à ceux pour qui 
Ton se décrit. Sur ces deux points Marie de Gournay 
s'écarte de son maître qui faisait, on le sait, peu de 
cas des femmes, et qui s'observait sans prétendre 
d'ailleurs s'imposer aux autres. 

Les passionnés et les sincères ont toujours été une 
proie facile pour les moqueurs. Bas-bleu, féministe, 
éprise de ses chats, polémiste imprudente, amie des 
missionnaires, Marie n'avait même pas, pour se dé- 
fendre, la beauté qui fait que les hommes pardonnent 
parfois aux femmes d'aimer ce qu'ils n'aiment pas. Son 
ami le cardinal Du Perron répondait à ceux qui l'in- 
terrogeaient sur la vertu de la demoiselle, qu'il suffi- 
sait de la regarder pour en être convaincu (i). On 
s'acharne contre elle dans « le Remerciment des Beur- 
rieres de Paris » (2), à cause de sa défense des Jésuites. 

(i) A CQ propos les Perroniana racontent ce qui suit : « Comme 
Monsieur Pelletier luy disoit un jour, qu'il avoit rencontré Made- 
moiselle de Gournay, qui alloit présenter requeste au Lieutenant 
Criminel, pour faire défendre la défense des beurrieres, parce que 
là dedans elle est appellée coureuse, et qui a servi le public ; il 
dit, je crois que le Lieutenant n'ordonnera pas qu'on la prenne 
au corps, il s'en trouveroit fort peu qui voudroient prendre cette 
peine, et pour ce qui est dit qu'elle a servi le public, c'a esté si 
particulièrement qu'on n'en parle que par conjecture, il faut seu- 
lement que pour faire croire le contraire, elle se fasse peindre 
devant son livre. » 

(2) Anti-Gournay, ou Remerciment des heurrières de Paris au 



38 MARIE DE GOURNAY 

Saint- Amant la couvre de vers grossiers (i). Saint- 
Evremond la raille doucement dans ses « Academistes » 
sur sa passion pour les vieux mots. Ménage en a fait 
autant dans « la Requête des dictionnaires ». Elle figure 



(i) Cf. Saint- Amant, le Poète crotte. 

sieur de Courhouion Mofitgommery , Niort, 16 10. Feugère remarque 
qu'on a parfois fait deux ouvrages de ce pamphlet qui a un 
double titre. Cf. Mademoiselle de Gournay dans Les femmes poètes 
au xvie siècle (deuxième édition), (Paris, 1860), p. 155, n» i. 

Cet érudit, qui est en général bien informé, se trompe ici. 
Le Remerctment, décrit avec précision par Bayle dans son Dic- 
tionnaire, n'a pas de double titre. Il est probable que VAnti- 
Gonrnay dont parle Baillet n'est pas autre chose que le Remer- 
cîment et que l'auteur des Jugemens des savants a créé une 
énigme qui repose sur une confusion. La cause de ces erreurs est 
l'extrême rareté de l'opuscule qui nous occupe. Un exemplaire 
de cette petite brochure (29 p.) se trouve à la bibliothèque pu- 
blique de Niort. 

Dans cette réponse au Fléau d'Aristogiton, de Louis de Mont- 
gommery, sieur de Courbouzon, qui attaquait l'auteur de V Anti- 
Coton, on houspille les amis des jésuites. Mademoiselle de 
Gournay y est nommée clairement à trois reprises et une fois 
d'une façon déguisée. 

p. 3 . (( Monsieur de Courbouzon Montgommery, le ressenti- 
ment que nous avons du grand soin et vigilance, que prenez dès 
long temps à fournir d'enveloppe la marchandise de nostre com- 
munauté, et après avoir chacune des Beurrieres rapporté en 
nostre chapitre gênerai tenu à Saincte Babylle, jouxte le Parloir 
aux Bourgeois, l'assistance et prompt secours qu'elle a receu par- 
ticulièrement a la cheute des fueilles de vignes par la copieuse et 
large distribution de vos livres, et singulièrement par la défense 
magnifique des Pères Jésuites, que suivant la trace et les mé- 
moires de la Damoiselle de Gournay, qui a tousjours bien servy 
au public, vous avez faict publier depuis huict jours en çà. » 

p. 8. « Il est bien vray que depuis n'agueres, ils se sont pré- 
sentez quelques mal habiles gens qui ont voulu entreprendre sur 
vos marches, et vous desrober vostre chalandize, comme un cer- 
tain Peletier, et la Damoiselle de Gournay, pucelle de cinquante 
cinq ans, qui s'y sont meslez de publier des défenses pour les 



MARIE DE GOURNAY 39 

aussi parmi les personnages du « Rôle des présentations 
aux grands jours de l'éloquence française », et sous le 
nom de Géminie elle paraît dans « le Cercle des femmes 
sçavantes » de M. de la Forge. Gaillard lui donne un 
rôle grotesque dans « la furieuse monomachie de Gail- 
lard et de Bracquemard (i). » Sorel se sert pour son 
« Histoire comique de Francion » de farces qu'on a 
jouées à la pauvre vieille, et l'incomparable Tallemant 



lesuites, comme ayans interest en cause sous prétexte qu'ils ont 
esté rappeliez et restablis à la poursuitte, brieve, et solicitude du 
Postillon gênerai de Venus. » 

p. II. « Ce pauvre homme me faict pitié. Helas, ne sçait-ilpas 
bien que le Père Coton s' estant veu froté et estrillé en compère 
et en amy par l'Anticoton, et ne sçachant dequoy y respondre, 
après avoir esté mendier des mémoires de toutes parts, qui tous 
ne valoient rien, et par la confrontation se trouvoyent faux, afin 
qu'il ne semblast poinct par un silence universel advouer ce qui 
luy a esté objecté, s'est premièrement adres (p. 12) se à une Da- 
moiselle Carabine qui pour la défense de ce vénérable, a eu bien 
tost uzé la pouldre de son fourniment, et puis ayant enseigné au 
sieur de Courbouzon, le marchant chez lequel on prend ceste 
munition, luy ont faict jouer l'enfant perdu, le Père Coton se 
tenant tousjours au gros de la bataille qui regarde faire les autres 
en attendant l'heure de donner ou de s'enfuir. » 

p. 20. « Or ce qu'il dit et allègue de Calvin et de Luther, le 
bon seigneur n'a pas mis le nez si avant dans leurs livres, ce sont 
les mémoires que le Père Coton vouloit insérer premièrement 
en sa lettre declaratoire mais l'ayant communiqué à un de Mes- 
sieurs les gens du Roy auparavant que de la faire imprimer, il 
luy (p. 21) conseilla sagement de retrancher ces allégations de sa 
lettre, pour beaucoup de raisons, et pour sauver l'honneur du 
pauvre hère. Depuis neantmoins il les donna à la pucelle de 
Gournay, et de là par une traditive sont venus jusques au sieur 
de Courbouzon. » 

(i) Je pourrais multiplier les citations d'oeuvres où Mademoi- 
selle de Gournay joue un rôle plus ou moins important. On l'in- 
voque partout où l'on se moque des chercheurs de mots. On 
la glorifie partout où l'on parle des meilleurs esprits de son 
temps. 



40 MARIE DE GOURNAY 

raconte comment les « pestes » (i)s'y prenaient pour 
la faire enrager. L'histoire des trois Racans est devenue 
classique. Il est tout à fait impossible de parler de 
Mademoiselle de Gournay, sans donner la parole au 
savoureux auteur des « Historiettes » . 

Voici en quels termes il rapporte l'entrevue de 
Marie avec le grand cardinal et comment celui-ci lui 
donna une pension : 

« Boisrobert la mena au cardinal de Richelieu, qui 
lui fit un compliment tout de vieux mots qu'il avait 
pris dans son Ombre. Elle vit bien que le cardinal 
vouloit rire. « Vous riez de la pauvre vieille, lui dit- 
elle. Mais riez, grand génie, riez ; il faut que tout le 
monde contribue à votre divertissement. » Le cardi- 
nal, surpris de la présence d'esprit de cette vieille fille, 
lui en demanda pardon, et dit à Boisrobert : « Il faut 
faire quelque chose pour Mademoiselle de Gournay. 
Je lui donne deux cents écus de pension. — Mais 
elle a des domestiques, dit Boisrobert. — Et quels? 
reprit le cardinal. — Mademoiselle Jamin, répHqua 
Boisrobert, bâtarde d'Amadis Jamin, page de Ron- 
sard. — Je lui donne cinquante livres par an, dit 



(i) Parmi ceux qui s'amusaient particulièrement aux dépens de 
la vieille fille, Tallemant cite le comte de Moret, le chevalier de 
Bueil et Yvrande. Ces deux derniers sachant que Racan devait 
aller voir Mademoiselle de Gournay, qui ne le connaissait pas, pour 
la remercier de l'envoi de son Otnbre, recueil de mélanges parus 
en 1626, imaginèrent d'y aller avant lui et de se faire passer 
pour lui. On devine la scène. Racan arriva le dernier et dut se 
sauver à toutes jambes et dégringoler tant bien que mal les trois 
étages de la demoiselle pour éviter un scandale, car la vieille 
savante criait : au voleur ! 



MARIE DE GOURNAY 4I 

le cardinal. — H y a encore madame Piaillon, ajouta 
Boisrobert; c'est sa chatte. — Je lui donne vingt 
livres de pension, répondit l'Eminentissime, à con- 
dition qu'elle aura des trippes. — Mais, Monseigneur, 
elle a chatonné », dit Boisrobert. Le cardinal ajoute 
encore une pistole pour les chatons (i) ». 

Mademoiselle de Gournay recevait, et comme sa 
table était médiocre, certaine épigramme sur un 
« poulet-d'inde dur au disner d'un poëte » semble 
l'indiquer, il faut que sa conversation vivante et 
nourrie ait eu beaucoup de charme (2). L'abbé de 
Marolles, qui habita la même maison qu'elle, appré- 
ciait la vieille savante. Chapelain, qu'elle accablait de 
questions, la trouvait gênante, mais la ménageait 
cependant et allait la voir avec le vif espoir, il est 
vrai, de ne pas la rencontrer (3). Balzac lui écrivait 



(i) Tallemant des Réaux, Historiettes (Paris, 1834), t. II, 
p. 125. 

(2) En effet Richelieu n'était pas seul à s'amuser de ses repar- 
ties, il paraît que le fils aîné du duc de Nevers en faisait autant. 
L'abbé de Marolles dans ses Mémoires assure que « Mademoiselle 
de Gournay, estoit un de ses grands divertissemens, et quoi 
qu'il fust d'une humeur assez galante, si est ce qu'il n'y avoit 
point de Dame qu'il n'eust quittée pour entretenir celle-cy^ soit 
qu'il la vit chez Mademoiselle sa sœur, soit qu'il la trouvast 
chez Madame de Longueville sa tante, ou chez Madame la com- 
tesse de Soissons, où elle allait quelquefois. » 

(3) En date du 28 novembre 1632, Chapelain écrivait à 
Godeau : « Nous manquâmes heureusement la damoiselle de 
Montagne en la visite que M. Conrart et moi lui fîmes il y a huit 
jours. Je prie Dieu que nous le fassions toujours de même chez 
elle, et que sans nous porter aux insolences de S. Amand, nous 
en soyons aussi bien délivrez que lui. » Mélanges de littérature 
tire^ des lettres manuscrites de M. Chapelain (Paris, Briasson, 
1726), p. lO-II. 



42 MARIE DE GOURNAY 

d'élégantes méchancetés trop fortes pour elle et qui 
la flattaient évidemment (i). Elle légua son Ronsard 
à UEstoile, ce qui était une preuve de haute estime. 
Richelieu s'amusait de son esprit. Boisrobert se mon- 
trait à son égard prévenant et plein de sympathique 
indulgence (2), sans cependant renoncer à se moquer 
d'elle derrière son dos. Racan la taquinait volontiers 
sur sa poésie. Il lui reprochait surtout de ne pas 
aiguiser ses épigrammes qui manquaient de pointe. 
Les « Menagiana » content à ce sujet une plaisante 
histoire : « Racan alla voir un jour Mademoiselle de 

(i) Le 30 août 1624, Balzac a écrit une longue lettre à Marie 
de Gournay pour l'assurer de son estime. Ellle lui avait sans 
doute communiqué son apologie ou quelque autre écrit pour 
faire taire les médisants qui l'accablaient. La rhétorique de 
Balzac enveloppe si bien son ironie que sa correspondante a fort 
bien pu s'y méprendre : « Mademoiselle, je vous déclare d'abord, 
que je n'ay point d'autre opinion de vous que celle que vous me 
donnés vous-mesme, et j'ay tousjours jugé plus hardiment des 
qualités de l'ame par la parole, que par la physionomie... Ce 
n'est pas à dire que pour avoir les vertus de nostre sexe, vous 
ne vous soyez pas réservée celle du vostre, et que ce soit un 
péché à une femme d'entendre le langage que parloient autres- 
fois les Vestales... Depuis le temps qu'on vous loiie, la chres- 
tienté a changé dix fois de face. Ny nos mœurs, ny nos habille- 
mens, ny nostre cour ne seroient pas reconnoissables à celle que 
vous avez veuë. Les hommes ont fait de nouvelles loix, et intro- 
duit un autre Dieu dans le monde, et les vertus de l'âge de nos 
pères ce sont les vices de celuy-cy : Neantmoins on sçaura que 
parmy de si notables changemens, et des révolutions si estranges, 
vous aves apporté jusques à nous une mesme réputation, et 
que vostre beauté, je parle de celle qui donne de l'amour aux 
capucins et aux philosophes, ne s'en est point allée avecque 
vostre jeunesse. « Lettres de Monsieur de Balzac, troisiesme 
édition. Avgnientée de fiouueau. A Paris, chez Toussainct du Bray, 
1626. 

(2) Cf. E. Magne, Le plaisant abbé de Boisrobert (Paris, 1909), 
p. 116. 



MARIE DE GOURNAY 45 

Gournay qui luy fit voir des épigrammes qu'elle avoit 
faites, et luy en demanda son sentiment. M. de Racan 
luy dit qu'il n'y avoit rien de bon, et qu'elles n'avoient 
pas de pointe. Mademoiselle de Gournay luy dit, 
qu'il ne falloit pas prendre garde à cela, que c'étoient 
des épigrammes à la grecque. Ils allèrent ensuite 
dîner ensemble chez M. de Lorme, médecin des eaux 
de Bourbon. M. de Lorme leur aïant fait servir un 
potage qui n'étoit pas fort bon. Mademoiselle de Gour- 
nay se tourna du côté de M. de Racan, et luy dit : 
Monsieur, voilà une méchante soupe. Mademoi- 
selle, repartit M. de Racan, c'est une soupe à la 
grecque » (i). 

A l'étranger, Marie de Gournay avait des admira- 
teurs dont elle a parlé avec fierté. Juste Lipse et 
Erycius Puteanus (2) en Flandres, Capaccio et Pinto 



(i) Dans son « Advis au lecteur, sur les Epigrammes » Marie 
de Gournay insiste d'une manière assez amusante sur l'hellé- 
nisme de ses divertissements poétiques et, tout de suite, elle se 
défend : « Ce n'a point esté mon dessein, dit-elle^ escrivant les 
Epigrammes suivans, de les aiguiser de poincte affislée à la façon 
du siècle : ouy mesmes une partie est du tout sans poincte, selon 
la mode aseez fréquente des plus judicieux Grecs et Latins, qui 
vouloient chatouiller le jugement du Lecteur par quelque grâce 
naïsve, et non pas son esprit par la subtilité. » 

(2) Marie de Gournay s'est adressée à Puteanus, successeur 
de Lipse à Louvain, pour lui demander d'engager les libraires 
d'Anvers à se faire dépositaires de son volume de mélanges 
rOwZ;7'^, publié en 1626. Cette lettre est datée du 16 février 1627. 
Elle a été publiée par le Dr Payen dans ses Nouveaux documents 
inédits ou peu connu<; sur Montaigne (Paris, 1850), en facsimilé. 
Cf. aussi le Bulletin de l'Académie royale des sciences et belles- 
lettres de Bruxelles, 1840, où le baron de Reiffenberg cite ce docu- 
ment. Les lettres de Marie de Gournay sont rares ; Payen en 1850 
ne connaissait que cette lettre à Puteanus conservée à la biblio- 



44 MARIE DE GOURNAY 

en Italie (i), Anne-Marie de Schurman en Hollande, 
et en Angleterre le roi Jacques lui-même, qui parlait 
d'elle avec l'ambassadeur de France et s'estimait heu- 
reux de posséder un écrit de sa main (2). 



thèque royale de Bruxelles. Plus tard M. Pluygers, bibliothécaire 
à Leyde, lui communiqua la copie des trois lettres à Juste Lipse 
publiées dans le Bulletin du bibliophile qu 1862. Enfin M. P. Bou- 
nefon (Montaigne et ses amis, t. II, p. 404-405) donne le 
texte d'un billet de Mademoiselle de Gournay à Richelieu où 
elle se confond en remerciements pour ses u bienfaits ». Ce 
billet autographe daté du 10 juin (1634 ?) a fait partie de la col- 
lection Fillon et se trouve aujourd'hui dans la collection Mor- 
rison. 

(i) On trouvera la prose de Capaccio et les vers de Pinto 
dans l'Appendice C. 

(2) Dans un passage de son Apologie, Marie de Gournay parle 
avec respect des propos très flatteurs que le roi Jacques d'Angle- 
terre a tenus sur son compte au maréchal de Lavardin. Sa 
Majesté montra à l'ambassadeur un écrit de la main de la docte 
fille qu'il conservait dans son cabinet. Et on le sut au Louvre. 

Il est assez curieux de constater que ce fait dont la fille 
d'alliance de Montaigne se glorifie est le fruit d'une mystification 
dont elle a été la victime et à laquelle j'ai fait allusion au com- 
mencement de cette étude. Talleraant dans l'historiette qu'il lui 
consacre raconte l'anecdote suivante : « Ces pestes (Moret, de 
Bueil et Yvrande) lui supposèrent une lettre du roi Jacques 
d'Angleterre, par laquelle il lui demandait sa Vie et son portrait. 
Elle fut six semaines à faire sa Vie. Après, elle se fit barbouiller, 
et envoya tout cela en Angleterre, où l'on ne savoit ce que cela 
vouloit dire. » 

Dans une lettre au trésorier Thevenin à qui elle a communiqué 
la copie de sa vie, elle raconte comment cette biographie, écrite 
en 1616, lui fut extorquée par de mauvais plaisants. Ils lui firent 
croire qu'un chanoine anglais nommé Hinhenctum désirait con- 
naître la vie de Montaigne et la sienne pour un ouvrage sur les 
hommes et les femmes célèbres de son siècle, que le roi son 
maître lui avait commandé de faire. Marie de Gournay s'aperçut 
qu'on l'avait jouée. Furieuse, elle réclama son manuscrit. Il avait 
disparu. Elle dut se contenter de faire signer par ses moqueurs 
la minute qu'elle avait gardée. Ils se soumirent à cette condition 
avec « une aversion plus grande qu'il ne se peut dire. » 



MARIE DE GOURNAY 45 

' On pouvait sourire des manies de Marie, on pou- 
vait tourner en ridicule sa profonde affection pour 
ses chattes Donzelle, Minette et sa mie Piaillon (i), 
on pouvait comme Puteanus s'écrier avec impatience : 
« Cette fille se donne-telle assez l'air d'un homme ! » 
mais au fond elle inspirait à tous une estime véri- 
table et un certain respect. Tallemant qui est moins 
injuste et moins mauvaise langue qu'on ne l'a dit, 
lui accordait quelque générosité et quelque force 
d'âme. « Pour peu qu'on l'eût obligée, écrit-il, elle ne 
ToubUoit jamais. » Sorel, toujours judicieux, a porté 
sur Mademoiselle de Gournay un jugement qui résume 
exactement l'opinion de tous ceux qui l'ont fréquen- 
tée et qui, sous ses multiples ridicules, ont su com- 
prendre sa véritable nature. Dans sa « Bibliothèque 
françoise », il encourage ses lecteurs à lire les œuvres 
de la vieille demoiselle et à ne pas se laisser rebuter 
par l'emploi qu'elle fait de termes hors d'usage ; il les 
engage à penser au sens plutôt qu'aux paroles. « Ils 
connoistront, dit-il, combien cette illustre fille avoit 
l'esprit ferme et généreux, et comment elle jugeoit 
sainement des choses. » Et, dans son précieux ouvrage 
sur « la connoissance des bons livres », le même 



Il est évident que la pièce montrée par Jacques 1er d'An- 
gleterre au maréchal de Lavardin n'était autre que le manuscrit 
de cette fameuse Vie qui fit faire tant de mauvais sang à la 
pauvre vieille fille. 

(i) L'abbé de Marolles raconte dans la suite de ses Mémoires 
que, pendant les douze années que Piaillon vécut chez Made- 
moiselle de Gournay, ce chat ne s'est pas éloigné une seule 
nuit de la chambre de sa maîtresse pour courir les toits. 



46 MARIE DE GOURNAY 

auteur ajoute : « Au-dessus de son sçavoir, je voudrois 
mettre encore sa générosité, sa bonté et ses autres 
vertus qui n'avoient point leurs pareilles (i). » J 

Les papiers et les livres de Mademoiselle de Gour- 
nay passèrent après sa mort aux mains de La Mothe le 
Vayer qui fut son ami fidèle et qu'elle chargea d'exé- 
cuter son testament. Sa volumineuse correspondance 
présentait le plus vif intérêt, si l'on en croit Naudé qui 
fut admis à la consulter. Hilarion de Coste (2) nous 
apprend qu'il y avait là des lettres de tous les person- 
nages connus avec qui la demoiselle de Gournay avait 
échangé des compliments, des vues ou des renseigne- 
ments. Il cite parmi ces correspondants des cardinaux, 
des évêques, des princes, des poètes, des magistrats, 
des savants et des guerriers. Du Perron, Bentivoglio, 
Richelieu, François de Sales, Henry-Louis de Chas- 



(i) On connaît le jugement, à ia fois flatteur et sévère, que 
Sainte-Beuve porta sur l'amie de Montaigne dans une étude sur 
Madame de Verdelin, où il . parle des admiratrices connues et 
inconnues des grands écrivains. Après avoir constaté l'isolement 
de Rabelais, qu'à son avis, aucune femme ne saurait aimer, il 
s'écrie : « Mais pour Montaigne, malgré ses taches légères et ses 
souillures, c'est bien différent : lui, il mérita de trouver sa fille 
d'alliance, une personne de mérite, une intelligence ferme, cette 
demoiselle de Gournay qui se voua à lui, fut sa digne héritière 
littéraire, son éditeur éclairé, mais qui elle-même, d'une trop 
forte complexion et d'une trop verte allure, finit par prendre du 
poil au menton en vieillissant et par devenir comme le gen- 
darme rébarbatif et suranné de la vieille école et de toute la 
vieille littérature, — un grotesque, une antique. « (Nouveaux 
lundis, t. IX, p. 393-394). 

(2) Hilarion de Coste, Les éloges et les vies des reynes, des prin- 
cesses et des darnes illustres en piété, en courage et en doctrine, qui 
ont fleury de nostre temps, et du temps de nos pères (Paris, 1647), 
t. lï, p. 668-672. 



MARIE DE GOURNAY 47 

teignei';, Godeau, Charles P', duc de Mantoue, Louis 
de Valois^ comte d'Alais, le duc de Biron, le président 
Janin, Juste Lipse^ Erycius Puteanus, Balzac, Maynard, 
Daniel Heinsius et beaucoup d'autres avaient écrit à 
la fille d'alliance de Montaigne pour l'assurer de leur 
protection, de leur admiration ou simplement de leur 
amitié. 

La véritable originalité de Mademoiselle de Gour- 
nay est d'avoir à tout propos défendu la femme et les 
femmes contre l'injuste dédain des hommes. Qu'elle 
l'ait fait beaucoup pour elle-même, c'est certain, mais 
elle ne l'a pas fait pour elle seulement, ses rapports 
avec Anne-Marie de Schurman et son admiration 
pour cette érudite et modeste fille suffiraient à le prou- 
ver (i). 

Marie de Gournay a traité avec une chaleur per- 
suasive un sujet qui ne prêtait qu'à rire et qui de son 
temps déjà avait défrayé d'innombrables satires. Atta- 
quer les femmes, faire l'éloge de leur mérite ou de leur 
beauté, ce sont là des lieux communs dont la litté- 
rature française offre de nombreux exemples (2j. Ces 
sujets ont été à la mode bien avant l'époque de Marie 
de Gournay. Seulement, quand on blâmait les femmes, 
c'était au bénéfice des hommes, et lorsqu'au contraire 
on les louait, l'intention d'écraser le sexe fort de leur 



(i) Voyez r Appendice B. 

^2) Cf. G. Ascoli, Biblîograghie pour servir à l'histoire des idées 
féministes depuis h milieu du xvie jusqu'à la fin du xviiie siècle 
publiée à la suite de VEssai sur l'histoire des idées féministes en 
France du xvie siècle à la Révolution (Paris, 1906). 



48 MARIE DE GOURNAY 

supériorité était évidente. Au fond de toutes ces que- 
relles il y avait des rancunes ou des sympathies, rien 
de plus. Mademoiselle de Gournay procède tout 
autrement^ sa thèse est simple : pour elle, l'homme et 
la femme sont des créatures équivalentes. Tous deux 
sont nécessaires à la propagation de l'espèce et par 
conséquent aucun des deux ne doit l'emporter sur 
l'autre. La seule différence qui puisse s'établir entre 
les hommes est une différence d'intelligence et de cul- 
ture. La femme a, comme l'homme, le droit de pen- 
ser. Elle a le droit d'acquérir cette habitude de l'appli- 
cation au travail que donne l'étude, et cette souplesse 
d'esprit que les hommes n'ont pas voulu lui laisser 
prendre. Chaque sexe a ses attributions, mais ils peu- 
vent se rencontrer et se mesurer dans le domaine intel- 
lectuel. Si l'homme déraisonne, on doit, en dépit de 
sa barbe, lui tourner le dos ; si la femme, elle, a du 
bon sens et de bonnes pensées, il faut en tenir compte. 
Et, sans donner a priori l'avantage à l'un ni à l'autre, 
il convient d'accorder aux femmes le bénéfice de l'éga- 
lité. Cette façon de voir, en un temps où la majorité 
des honnêtes gens pensait ce que Molière devait expri- 
mer plus tard dans les Femmes savantes, indique une 
réelle indépendance de jugement et un grand courage. 
S'exposer au ridicule, lui tenir tête et même conqué- 
rir l'estime de ses adversaires, c'est ce qu'a su faire 
Mademoiselle de Gournay, et certes cela n'était pas 
facile. Cet effort, pas plus que la campagne de la fille 
d'alliance de Montaigne en faveur de la vieille langue, 
n'a eu de résultats pratiques, mais il n'en est pas 



MARIE DE GOURNAY /|9 

moins intéressant pour cela. Il est tout à tait curieux 
de constater que les critiques qui se sont occupés de 
Marie de Gournay n'ont pas fait de ses traités en 
faveur des femmes et des nombreuses déclarations de 
féminisme qui émaillent ses ouvrages, le cas qu'il en 
fallait faire (i). 

Dans un examen de ses œuvres intitulé Discours 
sur ce livre et que Marie de Gournay a mis en tête 
de ses Advis ou presens de 1641, elle parle en passant 
du Grief des dames quelle estime être « de trop courte 
estenduë pour le daigner alléguer ». Par contre, elle 
consacre un paragraphe tout entiQvkV Egalité: « J'ou- 
bliois, dit-elle, YEgalité, qu'il faut soubmettre à la 
touche par ce que peuvent valoir ses raisons et ses 
pensées, fortes ou feibles qu'elles soient, et puis après, 
parla considération de son dessein. Sçavoir si ce nou- 
veau biais qu'elle prend et qui la rend originale, est 
bon pour relever le lustre et pour vérifier les privilèges 
des Dames, opprimez par la tyrannie des hommes. 
J'entends, s'il est meilleur, de les combattre plustost 
par eux-mesmes, c'est-à-dire par les sentences des plus 
illustres Esprits de leur sexe prophanes et saincts, et 
par l'authorité mesme de Dieu; que si je rendois ces 
.adversaires là, hardis à tascher d'affeiblir mes preuves 
pour ce regard, en m'amusant à leur livrer un combat 

(i) M. Ascoli (1. c. p. 21) traite Mademoiselle de Gournay 
avec un mépris regrettable. Il en fait une compilatrice sans ori- 
ginalité et l'expédie, elle et ses « brochures », en deux lignes. 
M. T. Joran est plus juste lorsqu'il donne, en passant, les titres 
de « chef de file « et de « mère du féminisme moderne » à la 
vieille demoiselle. (Cf. La Trouée féministe, p. 61 et 63). 



50 MARIE DE GOURNAY 

d'exemples et d'argumens, à l'imitation de ceux qui se 
sont portez à une telle entreprise avant que je m'en 
sois meslée. Il sera bon de regarder après quel rang 
ce Traitté doit tenir en gros par comparaison, entre 
ceux qui regardent ce mesme but de l'honneur et de 
la deffence des Dames. » 

L'idée de présenter une défense des femmes dont 
tous les éléments seraient empruntés à des hommes 
était heureuse. L'argument théologique a moins de 
poids, d'abord parce qu'il a souvent servi, et ensuite 
parce que Mademoiselle de Gournay le manie avec 
une désinvolture surprenante qui lui suggère des 
idées tout à fait saugrenues : comme par exemple la 
raison qu'elle donne pour expliquer que Jésus devait 
être homme « par nécessaire bien-sceance, ne se pou- 
vant pas sans scandale, mesler jeune et à toutes les 
heures du jour et de la nuict parmy les presses, aux 
fins de convertir, secourir et sauver le genre humain, 
s'il eust esté du sexe des femmes : notamment en face 
de la malignité des Juifs. » 

Dans le Grief des dames, Marie de Gournay s'adresse 
surtout aux hommes de lettres infatués de leur sexe 
et qui s'en targuent pour échapper aux raisonnements 
et aux objections des femmes. Elle y donne librement 
carrière à la colère que la conduite des courtisans et- 
des lettrés à son égard a amassée en elle. A plusieurs 
reprises, elle avait déjà effleuré ce sujet ailleurs, 
notamment dans la première grande préface qu'elle 
mit aux Essais de Montaigne, et dans sa propre Apo- 
logie. C'est dans ce dernier ouvrage qu'elle trace, la 



MARIE DE GOURNAY 5I 

rage au cœur, le portrait de la femme de lettres telle 
que la conçoivent ses contemporains. « Est-il au 
demeurant butte particulière à caquets, s'écrie-t-elle 
indignée, comme la condition des amateurs de science 
en nostre climat, s'ils ne sont d'Eglise ou de robe 
longue ? Climat auquel rien n'est sot ny ridicule, 
après la pauvreté, comme d'estre clair-voyant et sça- 
vant : combien plus d'estre clair-voyante et sçavante, 
ou d'avoir simplement ainsi que moy, désiré de se 
rendre telle ? Parmy nostre vulgaire, on fagotte à 
fantaisie en gênerai et sans exception, l'image d'une 
femme lettrée : c'est-à-dire, on compose d'elle une 
fricassée d'extravagances et de chimères : quelle que 
ce soit après celle de ce nom, qui se présente, et pour 
contraire à cela que sa forme s'exprime aux yeux des 
regardans, ils ne la comprennent en façon quelconque : 
et ne la voit-on plus, qu'avec des présomptions inju- 
rieuses, et soubs la forme de cet épouventail. C'est 
merveille des belles choses, qu'on luy fait dire et 
faire en dormant : tous les saincts de la kyrielle ne 
firent oncques tant de miracles, que ceste pauvre 
créature, vraye martyre en la bouche des foux : j'en- 
tends si de fortune elle n'est plus forte que ses tes- 
moins. » 

Pour Y Egalité des hommes et des femmes, j'ai suivi 
scrupuleusement l'édition de 1622. Mais il m'a semblé 
utile de donner toutes les variantes que présente ce 
texte dans les éditions de 1626, 1634 ^^ i^4i:. parce 
que Marie de Gournay remaniait sans cesse ses ou- 
vrages et qu'on peut ainsi se rendre compte des chan- 



52 MARIE DE GOURNAY 

gements de langue, d'orthographe et de fond que l'au- 
teur a cru devoir apporter à son œuvre pour lui 
permettre de mieux résister à l'oubli (i). J'ai fait de 
même pour le Grief des dames paru en 1626, remanié 
en 1634 ^^ ^^ 1 641. J'indique les éditions par des asté- 
risques et j'ai préféré réunir toutes les variantes à la 
suite des traités pour ne pas gêner le lecteur qui 
pourra ainsi mieux goûter la naïveté et parfois aussi 
la finesse du premier jet. 

J'aurais pu accumuler les notes à plaisir, mais j'ai 
cru plus sage de m'en tenir au strict nécessaire pour ne 
pas hérisser de difficultés une lecture qui, je l'espère, 
amusera quelques curieux et rappellera à ceux qui 
Font oubliée la figure si piquante de la vieille demoi- 
selle de Gournay. Elle a donné trois preuves de bon 
sens qui suffiraient à lui assurer la sympathie d'un 
lecteur attentif et impartial : elle a été dévouée à la 



(i) M. Brunot, à qui n'échappe rien de ce qui intéresse l'his- 
toire de la langue française, a remarqué quel ascendant le nouvel 
usage exerçait sur la vieille demoiselle qui s'efforçait de rajeunir 
ses anciens écrits sans cesser de s'exprimer en vieux style lors- 
qu'elle improvisait. 

(( Si, dit M. Brunot, on compare le texte de VOnibre à celui 
des Advis, on s'aperçoit qu'elle s'est corrigée. Assurément ces 
corrections n'étaient point faites avec minutie ; on voit la même 
faute, redressée ici, subsister là et ailleurs ; et si par exemple la 
vieille demoiselle ajoute, dans sa dernière édition, un nouveau 
paragraphe à ses anciens traités, elle retrouve naturellement sous 
sa plume, sans songer à les proscrire, les mots et les tours an- 
ciens, qu'elle pouvait employer sans scrupule dans sa jeunesse. 
Mais ce qu'elle a rédigé autrefois, ce qu'elle peut relire aujour- 
d'hui et critiquer à tête reposée, elle essaie de le rajeunir. » 
Histoire de la langue française des origines à 1^00, t. III, p. 13. 
(Paris, 1909.) 



MARIE DE GOURNAY 53 

mémoire de Montaigne ; elle a admiré Ronsard ; elle 
a eu son avis sur toutes sortes de questions et, en 
dépit de sa jupe, elle a su le dire hautement (i). 

(i) A l'orthographe de Marie de Gournay et de ses impri- 
meurs je n'ai apporté d'autre changement que de distinguer Vtc et 
le t', Vi et le ;. Quelques-uns des opuscules de la savante fille 
parurent séparément avant 1626, date de la première édition de 
ses œuvres, qu'elle imprima sous le titre d'Ombre de la damoiselle 
de Gournay. En 1634 et en 164 1 ce recueil^ revu et aug- 
menté, prit le titre à'Advis ou Presens pour contenter le libraire, 
à qui le symbole caché sous ce nom d'Ombre ne disait rien. 



ÉGALITÉ DES HOMMES ET DES FEMMES 



1622 



A LA REYNE (') 



Madame 



Ceux qui s'adviserent de donner un Soleil pour de- 
vise (2) au Roy vostre Père, avec ce mot, Il n'a point 
d'Occident pour moy, firent plus qu'ils ne pensoient : 
parce qu'en representans sa grandeur qui voit presque 
tous) ours ce Prince des Astres sur quelqu'une de ses 
terres, sans intervale de nuict ; ils rendirent la devise 
héréditaire en vostre Majesté, presageans vos vertus, 
et de plus, la béatitude des François sous vostre Auguste 
présence. C'est dis-je chez vostre Majesté, Madame, 
que la lumière des vertus n'aura point d'Occident, ny 
consequemment l'heur et la feHcité de nos Peuples 
qu'elles esclaireront. Or comme vous estes en l'Orient 
de vostre aage et de vos vertus ensemble. Madame, 



(i) Anne d'Autriche, fille de Philippe III d'Espagne, femme 
de Louis XIII. 

(2) Il m'a paru superflu de relever les variantes que présente 
cette dédicace dans VOmhre et dans les éditions des Advis de 
Mademoiselle de Gournay. Elle y a d'ailleurs changé fort peu de 
chose. Mais il est curieux de constater qu'en 1622 elle a l'air 
d'ignorer la mort de Philippe III, décédé le 31 mars 1621. En 
effet, en 1622 elle dit encore : « au Roy vostre Père... qui voit » 
et en 1626 cette phrase est ainsi modifiée : « au feu Roy vostre 
Père... qui voyoit. » 



58 MARIE DE GOURNAY 

daignez prendre courage d'arriver en mesme point au 
midy de iuy et d'elles, je dis de celles qui ne peuvent 
meurir que par temps et culture : car il en est 
quelques unes des plus recommandables, entre autres 
la Religion, la charité vers les pauvres, la chasteté et 
l'amour conjugale, dont vous avez touché le midy 
dès le matin. Mais certes il faut le courage requis à 
cet effort aussi grand et puissant que vostre Royauté, 
pour grande et puissante qu'elle soit : les Roys estant 
battus de ce malheur, que la peste infernale des flat- 
teurs qui se glissent dans les Palais, leur rend la vertu 
et la clairvoyance sa guide et sa nourrice, d'un accez 
infiniment plus difficile qu'aux inférieurs. Je ne scay 
qu'un seur moyen à vous faire espérer, d'atteindre 
ces deux midys en mesme instant : c'est qu'il plaise à 
V. M. se jetter vivement sur les bons livres de pru- 
dence et de mœurs : car aussi tost qu'un Prince s'est 
relevé l'esprit par cet exercice, les flatteurs se trouvans 
les moins fins ne s'osent plus jouer à Iuy. Et ne peuvent 
communément les Puissans et les Roys recevoir ins- 
truction opportune que des mors : parce que les 
vivans estans partis en deux bandes, les foux et mes- 
chans, c'est-à-dire ces flateurs dont est question, ne 
sçavent ny veulent bien dire près d'eux ; les sages et 
gens de bien peuvent et veulent, mais ils n'osent. C'est 
en la vertu certes. Madame, qu'il faut que les per- 
sonnes de vostre rang cherchent la vraye hautesse, et 
la Couronne des Couronnes : d'autant qu'ils ont puis- 
sance et non droit de violer les loix et l'équité, et qu'ils 
trouvent autant de péril et plus de honte que les autres 



MARIE DE GOURNAY 59 

hommes à faire ce coup. Aussi nous apprend un grand 
Roy luy mesme, que toute la gloire de la fille du Roy 
est par dedans. Quelle est cependant ma rusticité, tous 
autres abordent leurs Princes et Roys en adorant et 
louant, j'ose aborder ma Reyne en preschant? Pardon- 
nez neantmoins à mon zèle, Madame, qui meurt 
d'envie d'ouyr la France crier ce mot, avec applaudis- 
sement, La lumière n'a point d'Occident pour moy, 
par tout où passera vostre Majesté nouveau Soleil des 
vertus : et d'envie encore de tirer d'elle, ainsi que 
j'espère de ses dignes commencemens, une des plus 
fortes preuves du Traicté que j'offre à ses pieds, pour 
maintenir l'égalité des hommes et des femmes. Et 
non seulement veu la grandeur unique qui vous est 
acquise par naissance et par mariage, vous servirez de 
miroir au sexe et de sujet d'émulation aux hommes 
encore, en l'estenduë de l'Univers, si vous vous eslevez 
au prix et mérite que je vous propose : mais aussitost. 
Madame, que vous aurez pris resolution de vouloir 
luyre de ce bel et précieux esclat, on croira que tout 
le mesme sexe esclaire en la splendeur de vos rayons. 
Je suis de vostre Majesté 

Madame, 

Tres-humble et Tres-obeissante servante 
et subjecte. 

GoURNAY. 



ÉGALITÉ DES HOMMES ET DES FEMMES. 



La pluspart de ceux qui prennent la cause, des 
femmes, contre ' cette orgueilleuse preferance que les 
hommes s'attribuent, leur rendent le change entier : 
^ r'envoyans la preferance vers elles. 3 Moy qui fuys 
toutes extremitez, je me contente de les esgaler aux 
hommes : la nature s'opposant + pour ce regard autant 
à la supériorité qu'à l'infériorité. Que dis-je, il ne 
suffit pas à quelques gens de leur préférer le sexe 
masculin, s'ils ne les confinoient encores d'un arrest 
irréfragable et nécessaire à la quenouille, ^ ouy mesme 
à la quenouille seule (i). ^ Mais ce qui les peut con- 
soler contre ce mespris, c'est qu'il ne se faict que par 



(i) On renvoyait la femme désireuse de s'instruire à la 
quenouille, comme on l'a renvoyée plus tard au pot au feu. Cet 
argument commode, tiré des occupations ordinaires de la ména- 
gère, a été très employé. Dans les epistres invectives de ma dame 
Helisenne, composées par ladicte dame : De Crenne [1543] : nous 
trouvons un passage où la quenouille est également invoquée. Il 
s'agit de la quatrième épître intitulée Epistre exhibée par ma dame 
Helisenne à Elenot, lequel excité de presumption téméraire, assi- 
dîiellement contemnoit les dames qui au solatieux exercice literatre se 
veulent occuper : mais pour le dizertir de safollie, icy est faicte com,- 
memoration des splendides et gentilT^ esprit-^, d'aucunes dames 
illustres. Helisenne indignée s'écrie : « Et parlant en gênerai, tu 
dis que femmes sont de rudes et obnubilez espritz : parquoy tu 
conclus, qu'autre occupation ne doibvent avoir que le filler... 
J'ay certaine évidence par cela, que si en ta faculté estoit, tu pro- 



62 MARIE DE GOURNAY 

ceux d'entre les hommes ausquels elles voudroient 
moins ressembler : personnes à donner vraysem- 
blance aux reproches qu'on pourroit 7 vosmir sur le 
sexe féminin, s'ils en estoient, et qui sentent en leur 
cœur ne se pouvoir recommander que par le crédit 
^ de l'autre. D'autant qu'ils ont ouy trompetter par les 
rues, que les femmes manquent de dignité, manquent 
aussi de suffisance, voire du tempérament et des 
organes pour arriver à 9 cette-cy, leur éloquence 
triomphe à prescher ces maximes : et tant plus opu- 
lemment, de ce que, dignité, suffisance, organes et 
tempérament sont ^° beaux mots : n'ayans pas appris 
d'autre part, que la première qualité d'un " mal habill* 
homme, c'est de cautionner les choses soubs la foy 
populaire et par ouyr dire. '^ Voyez tels esprits com- 
parer ces deux sexes : la '? plus haute suffisance à leur 
advis où les femmes puissent arriver, c'est de ressem- 
bler le commun des hommes : autant '-^ eslongnez 
d'imaginer, qu'une grande femme se peust dire 
grand homme, le sexe '5 changé, que de consentir 
qu'un homme se peust eslever à l'estage d'un Dieu. 
Gens plus braves qu'Hercules vrayement, qui ne desfit 
que douze monstres en douze combats ; tandis que 
d'une seule parolle ils desfont la moitié du Monde. 



hiberois le bénéfice literaire au sexe femenin, l'improperant de 
n'estre capable des bonnes lettres. » 

Anne-Marie de Schurman qui est un peu l'élève en féminisme 
de Marie de Gournay dit, elle aussi : « Je sçay bien, que pour ne 
nous pas laisser inutiles, on nous donne en partage l'esguille et 
le fuseau, et que l'on nous dit que cet employ doit estre celuy de 
nostre sexe. » 



MARIE DE GOURNAY 65 

Qui croira cependant, que ceux qui se veulent ^^ esle. 
ver et fortifier de la foiblesse d'autruy, '7 se puissent 
eslever ou fortifier de leur propre force ? Et le bon 
est, qu'ils pensent estre quittes de leur effronterie à 
vilipender -^ ce sexe, usants d'une effronterie pareille à 
se louer et '9 se dorer eux mesmes, je dis par fois en 
particulier comme en gênerai, ^° voire à quelque tort 
que ce soit : comme si la vérité de leur vanterie 
recevoit ^^ mesure et qualité de son impudence. 
Et Dieu sçait si je " congnois de ces joyeux vanteurs, 
et dont les vanteries sont tantost passées en proverbe, 
entre les plus eschauffez au mespris des femmes. Mais 
quoy, s'ils prennent droict d'estre ^^ galans et suffisans 
hommes, de ce qu'ils se déclarent tels comme par 
Edict ; pourquoy ^"^ n'abestiront-ils les femmes par 1 
contrepied d'un autre Edict? ^^ Et si je juge bien, 
soit de la dignité, soit de la capacité des dames, je ne 
prétends pas à ^^ cette heure de le prouver par raisons, 
puisque les opiniastres les ^7 pouroient débattre, ny par 
exemples, d'autant qu'ils sont trop communs ; ^^ ains 
seulement par ^9 l'aucthorité de Dieu mesme, des 
5°arcsboutans de son Eglise et de ces grands ^^ hommes 
qui ont servy de lumière à l'Univers. 5^ Rengeons ces 
glorieux tesmoins en teste, et reservons Dieu, puis 
les Saincts Pères de son Eglise, ^5 au fonds, comme le 
trésor. 

Platon à qui nul n'a débattu le tiltre de divin, et 
consequemment Socrates son interprète et ^4 Prote- 
cole en ses Escripts ; (s'il n'est là mesme celuy de 
Socrates, son plus divin Précepteur) 3 î leur assignent 



64 MARIE DE GOURNAY 

mesmes droicts, facultez et ^^ functions, en leurs Re- 
publiques et par tout ailleurs. Les maintiennent, 37 en 
outre, avoir surpassé maintefois tous les hommes de 
leur Patrie : comme en effect elles ont inventé partie 
des plus beaux arts, 5^ ont excellé, 59 voire enseigné 
cathedralement et souverainement *^*^ sur tous les 
hommes en toutes sortes de -^^ perfections et vertus, 
dans les plus fameuses villes antiques entre autres 
Alexandrie, première ^^ de l'Empire après Rome (i). 
43 bis Dont il est arrivé que ces deux ^5 Philosophes, 
miracles de Nature, ont creu donner plus de lustre 
à des discours de grand poix, s'ils les prononçoient 
en leurs livres par la bouche de Diotime et d'Aspasie : 
Diotime que ce 44 dernier ne craint point d'appeller 
sa maistresse et Préceptrice, en quelques unes des 
plus hautes sciences, luy Précepteur et maistre ^î du 
genre humain. Ce que Theodoret relevé si volontiers 
en l'Oraison de la Foy, ce me semble ; qu'il paroist 
bien que l'opinion favorable au sexe luy estoit fort 
plausible. ^^ Après tous ces tesmoignages de Socrates, 
sur le faict des dames; on void assez que s'il lâche 
quelque mot au Sympose de Xenophon contre leur 
prudence, à comparaison de celle des hommes, il les 
regarde selon l'ignorance et ^^ l'inexpérience où elles 
sont nourries, ou bien au pis aller en gênerai, 
4^ laissant lieu fréquent et spatieux aux exceptions : 
à quoy les ^'^ deviseurs dont est question ne s'enten- 
dent point. 

(i) Hypathia(;î. d, a.) 



MARIE DE GOURNAY 65 ^ 

Que si les dames 5° arrivent moins souvent que les 
hommes, aux degrez ^' d'excellence, c'est mer\^eille 
que 52 le deffaut de bonne ^3 instruction, 54 voire 
l'affluence de la mauvaise expresse et professoire ne 
face pis, 5> les gardant d'y pouvoir arriver du tout. 
5^ Se trouve til plus de différence des hommes à elles 
que d'elles à elles mesmes, selon l'institution qu'elles 
ont 5 7 prinse, selon qu'elles sont eslevées en ville ou 
village, ou selon les Nations ? Et 5^ pourquoy leur 
institution ^9 ou nourriture aux affaires et ^° Lettres à 
l'égal des hommes, ne rempliroit elle ^' ce vuide, qui 
paroist ^^ ordinairement entre les testes ^^ des mesmes 
hommes et les leurs : ^^ puis que la nourriture est de 
telle importance qu'un de ses membres ^> seulement, 
c'est à dire le commerce du monde, abondant aux 
Françoises et aux Angloises, et manquant aux Ita- 
liennes, celles cy sont de gros en gros de si ^^ loing 
surpassées par celles là ? Je dis de gros en gros, car en 
détail les dames d'Italie ^7 triumphent parfois : et nous 
en avons tiré ^^ deux Reynes à la prudence desquelles 
la France a trop d'obligation (i). ^^ Pourquoy vray- 

(i) Dans le traité de V éducation des en/ans de France, écrit à 
l'occasion de la première grossesse de Marie de Médicis, Made- 
moiselle de Gournay fait déjà la même remarque. « Les femmes 
Françoises, dit-elle, voire les Angloises avec elles, ont un spé- 
cieux advantage sur celles des autres nations en esprit et galan- 
terie, ouy mesmes sur celles d'Italie, où naist en gros le plus sub- 
til peuple de l'Europe. Et ne sçauroit cet advantage procéder, 
que de ce que ces premières sont recordees, polies et affilées au 
moins par la conversation, les aultres non : recluses qu'elles sont 
en des cachots, ou pour le meilleur marché, peu meslees parmy 
le monde. » 

Dans l'édition de 1634, cette phrase : « deux Reynes à la pru- 



66 MARIE DE GOURNAY 

ment la nourriture ne frapperoit elle ce coup, de 
remplir la distance qui se void entre les entendemens 
des hommes et des femmes ; veu qu'en cet exemple 
icy le moins surmonte le plus, par l'assistance d'une 
seule de ses parcelles, je dis ce commerce et conver- 
sation : l'air des Italiennes estant plus subtil et propre 
à subtilizer les esprits, comme il paroist en ceux de 
leurs hommes, confrontez communément contre ceux 
là des François et des Anglois ? Plutarque 7° ^u 
Traicté des vertueux faicts des femmes maintient ; 
que la vertu de l'homme et '^ de la femme est mesme 
chose. Seneque d'autre part publie aux Consola- 
tions ; qu'il faut croire que la Nature n''a point 
traicté les dames ingratement, ou restrainct et 
racourcy leurs vertus et leurs esprits, plus que les 
vertus et les esprits des hommes : "'^ mais qu'elle les 
a douées de pareille vigueur et de 73 pareille faculté à 
toute chose honeste et louable. Voyons ce qu'en juge 
après ces deux, le tiers chef du ''^ Triumvirat de la 
sagesse humaine et morale en ses Essais. Il luy 
semble, dit il, et si ne sçait pourquoy, qu'il se trouve 
rarement des femmes dignes de commander aux 
hommes. N'est ce pas les mettre en particulier à 
l'égale contrebalance des hommes, et confesser, que 
s'il ne les y met en gênerai il craint d'avoir tort : bien 
qu'il peust excuser sa 7) restrinction, sur la pauvre 



dence desquelles la France a trop d'obligation » devient « des 
Reynes et des Princesses qui ne manquaient pas d'esprit. « Cette 
reculade n'est pas la seule trace d'opportunisme qu'on puisse 
relever dans l'œuvre de Marie de Gournay. 



MARIE DE GOURNAY 67 

et disgraciée ^^ nourriture de ce sexe. 7? N'oubliant 
pas au reste d'alléguer ^s et relever en autre lieu de 
son mesme livre, 79 cette authorité que Platon leur 
départ en sa Republique : et qu'Anthistenes nioit 
toute différence au talent et en la vertu des deux sexes. 
Quant au Philosophe Aristote, ^° puisque remuant 
Ciel et terre, il n'a point ^' contredit en gros, que je 
scache, l'opinion qui favorise les dames, il l'a confir- 
mée : s'en rapportant, ^^ sans doubte, aux sentences 
de son père et grand père spirituels, Socrates et Platon, 
comme à chose constante et fixe soubs le crédit de 
tels ^^ personnages : par la bouche desquels il faut 
advoûer que le ^+ genre humain tout entier, et la 
raison mesme, ont prononcé leur arrest. Est-iH^ be- 
soing d'alléguer infinis autres ^^ anciens et modernes 
de nom illustre (i), ou parmy ces derniers, Erasme, 
^7 Politien, Agripa, ^^ ny cet honneste et pertinent 
Précepteur des courtizans (2) : ^^ outre tant de 
fameux Poètes si contrepoinctez tous ensemble aux 
mespriseurs du sexe féminin, et si partisans de ses 
advantages aptitude et disposition à tout office et ^o 
tout exercice louable et^» digne ? Les dames en vérité 
se consolent ^^ que ces ^3 descrieurs de leur mérite ne 94 
se peuvent prouver habiles gens, si tous ces ^^ esprits 
le sont : et qu'un ^^ homme fin ne dira pas, encores 
qu'il le 97 creust, que le mérite et ^^ passedroit du sexe 
féminin tire court 99^ près celuy du mascuHn ; jusques 

(i) Erasme, Epist : et Coîloq. Politia, Epist : Agripa, Preceî : 
du sexe féminin. (N. d. a.) 

(2) Courtizan. (A^ d. a.) B. Castiglione, auteur du Cortegiano. 



68 MARIE DE GOURNAY 

à ce que ^°° par arrest il ait faict '°^ déclarer tous 
ceux là buffles, '°^ affin d'infirmer leur tesmoignage si 
contraire à ^°^ tel decry. Et '°+ buffles faudroit il encores 
déclarer des Peuples entiers et des plus '°^" sublins, entre 
autres ceux de Smyrne en '°^ Tacitus : qui pour obte- 
nir '°7 jadis à Rome presseance de noblesse sur leurs 
voisins, allegoient estre descendus, ou de Tantalus 
fils de Jupiter ou de Theseus petit fils de Neptune ou 
d'une Amazone, laquelle par '°^ ce moyen ils '°9 con- 
trepesoient à ces Dieux. "° Pour le regard de la loy 
Salique, qui prive les femmes de la couronne, elle 
n'a lieu qu'en France. Et fut inventée au temps de 
Pharamond, ' ^ ^ pour la seulle considération des guerres 
contre l'Empire duquel nos Pères secoûoient le joug : 
le sexe féminin estant "^ vraysemblablement d'un 
corps moins propre aux armes, par la nécessité du port 
"5 et nourriture des enfans (i). Il faut remarquer 
encores "-^ neantmoins, que les Pairs de France ayans 
esté créez en première intention comme une espèce 
de personniers des Roys, ainsi que leur nom le déclare: 
les dames Pairaisses de leur chef ont séance, privilège 
et voix deliberative par tout où les Pairs en ont et 
de mesme estendue. "^ Comme aussi "^ les Lace- 
demoniens ce brave et généreux Peuple, consultoit 
de toutes affaires privées et publiques avec ses 
femmes (2). ''^ Bien a servy cependant aux François, 
de trouver l'invention des Régentes, pour un equiva- 

(i) Hotmau pour l'etymologie des Pairs : du Tillet et Math. 
Histoire du Rov pour les Dames Pairresses. (N. de l'auteur'). 
(2) Plut. (A^ d. a.) 



MARIE DE GOURNAY 69 

lent des Roys "^ ; car sans cela combien "9 y a il que 
leur Estât fust par ten'e? '^° Nous sçaurions bien 
dire aujourd'huy par espreuve, quelle nécessité les 
minoritez des Roys ont de cette recepte. Les Germains 
ces belliqueux Peuples, ^^' dit Tacitus, qui après plus 
de deux cens ans de guerre, furent plustost ^" trium- 
phéz que vaincus; portoient dot à leurs femmes, 
non au ^^5 rebours. ^^^ Ils avoient au surplus des Na- 
tions, ^^> qui n'estoient jamais régies [que] par ce sexe. 
Et quand Aenee présente à Didon '^^ le sceptre d'Ilione, 
les ^^7 scoliastes disent, que cela provient, de ce que les 
dames filles aisnées '^^, telle qu'estoit cette Princesse^ 
regnoient anciennement aux maisons Royalles. Veult 
on deux plus beaux envers à la loy Salique, si deux 
envers elle peut souffrir ? Si '^^ ne mesprisoient pas 
les femmes nos anciens Gaulois, ny les Carthaginois 
aussi; lorsqu'estans unis en l'armée ^5° d'Hanibal pour 
passer les Alpes, ils establirent les dames Gauloises 
arbitres de leurs ^ ^^ différends. ^^^ Et quand les hommes 
desroberoient à ce sexe en plusieurs lieux, ^^spart aux 
meilleurs advantages ; '^4 l'inégalité des forces corpo- 
relles plus que des spirituelles, ou ^^î Ju mérite, peut 
facilement estre cause ^^^ du larrecin et de ^^7 la souf- 
france : forces corporelles qui sont ^ ^^ vertus si basses, 
que la beste en tient plus par dessus l'homme, que 
l'homme par dessus la femme. Et si ce mesme Histo- 
riographe '59 Latin nous apprend, qu'où la force 
règne, l'équité, '^° la probité, la modestie mesme, 
sont les attributs du vainqueur ; s'estonnera-on, '^' 
que la suffisance et les mérites en gênerai, soient 



yO MARIE DE GOURNAY 

ceux de nos hommes, privativement aux femmes. 
Au surplus l'animal humain n'est homme ny 
femme, à le bien prendre, les sexes estants faicts non 
simplement, '^^ mais secundum quid, comme parle 
l'Eschole : c'est à dire pour la seule propagation. 
L'unique forme et différence de cet animal, ne ^^3 
consiste qu'en l'ame humaine. Et s'il est permis de rire 
^'^'^en passant, le quolibet ne sera pas hors de saison, ^^î 
nous apprenant; qu'il n'est rien plus semblable au 
chat sur une fenestre, que la chatte. L'homme et la 
femme sont tellement uns, que si l'homme est plus 
que la femme, la femme est plus que l'homme. 
L'homme fut créé masle et ^^6 femelle, dit l'Escriture, 
ne ^^7 comptant ces deux que pour un. ^-^^Dont Jesus- 
Christ est appelle fils de l'homme, bien qu'il ne le soit 
que de la femme. ^+9 Ainsi parle après le grand Sainct 
Basile (i) :^^° L^ vertu de l'homme et de la femme '^^ 
est mesme chose, puis que Dieu leur a décerné mesme 
création et mesme honneur: masctilum et ^^^ fœmi- 
ninam fecit eos. Or en ceux de qui la Nature est une 
et mesme, il faut '^^ que les actions aussi le soient^ et 
que l'estime et ^^4 loyer en suitte soient pareils, où les 
œuvres sont pareilles. Voila donc la '55 déposition de 
de ce puissant '>^ piher, et vénérable '^7 tesmoing de 
l'Eglise, Il n'est pas mauvais de se souvenir snr ce 
poinct, '>^ que certains ergotistes anciens, ont passé 
jusques à ^>^ cette niaise arrogance, de débattre au sexe 
féminin l'image de Dieu a différence de l'homme : ^^° 

(i) Homil. I. (A^. d. a.) 



MARIE DE GOURNAY 7I 

laquelle image ils dévoient, selon ce calcul attacher à la 
barbe. '^' Il '^^ failloit '^^ de plus et par conséquent, 
desnier aux femmes Tirnage de l'homme, ne ^^-^ pou- 
vant luy ressembler, sans qu'elles ressemblassent à 
celuy '^> auquel il ressemble. Dieu mesme leur a 
departy les dons de Prophétie '^^ indifferamment avec 
les hommes, (i) ^^7 les ayant establies aussi pour Juges, 
instructrices et conductrices de son Peuple fidelle en 
paix et en guerre : '^^ et '^^ qui plus est, '^o rendu 
triomphantes avec luy des hautes victoires, ^"^ qu'elles 
ont aussi maintefois emportées et arborées en divers ^^^ 
lieux du Monde : mais sur quelles gens, '^^ à vostre 
ad vis ? Cyrus et Theseus : à ces deux on ad j ouste 
Hercules, '^^ lequel elles ont sinon vaincu, du moins 
bien battu. Aussi fut la cheute de Pentasilée, ^^s cou- 
ronnement de la gloire d'Achilles : oyez Seneque et 
Ronsard parlans de luy. 

L'Amazone il vainquit dernier effroy des Grecs. 
176, Pentasilée il ma sur la poudre. 

'"Ont elles au surplus, ''^ (ce mot par occasion) 
moins excellé de foy, qui comprend toutes les vertus 
principales, que de ''^ suffisance et de force magna- 
nime et guerrière ? Paterculus nous apprend, qu'aux 
proscription[s] Romaines, la fidehté des enfans fut 
nulle, des affranchis légère, des femmes tresgrande. 
Que si Sainct Paul, '^° suyvant ma route des tesmoi- 
gnages saincts, letir deffend le ministère et leur com- 

(i) Olda Debora. 



72 MARIE DE GOURNAY 

mande le silence en l'Eglise : il est évident que ce n'est 
point par aucun mespris : ouy bien seulement, de 
crainte qu^elles n'esmeuvent les tentations, par cette 
montre si claire et '^' publique qu'il faudroit faire 
en ministrant et '^^ preschant, de ce qu'elles ont de^ 
grâce et de beauté plus que les hommes. Je dis '^^ que 
l'exemption de mespris est évidente, puisque cet 
Apostre parle de Thesbé comme de sa coadjutrice en 
l'œuvre de nostre Seigneur, '^^ sans toucher le grand 
crédit de Saincte Petronille vers sainct Pierre : /^5 et 
puis aussi que la Magdeleine est nommée en l'Eglise 
égale aux Apostres, par Apostolis (i). '^^ Voire que 
l'Eglise et eux-mesmes ^^7 ont permis une exception de 
ceste reigle de silence pour elle, qui prescha trente ans 
en la Baume de Marseille au rapport de toute la Pro- 
vence. Et si quelqu'un ^^^ impugne ce ^^9 tesmoi- 
gnage ^^° de prédications, on luy demandera que 
faisoient les '^^ Sibyles, sinon prescher l'Univers par'92 
divine inspiration, sur '93 l'événement futur de Jesus- 
Christ ? '94 Toutes les anciennes Nations concedoient 
la Prestrise aux femmes, indifféremment avec les 
hommes. Et les Chrestiens sont au moins forcez de 
consentir, qu'elles '^s soyent capables d'appliquer le 
Sacrement de Baptesme : mais quelle faculté de dis- 
tribuer les autres, leur peut estre justement déniée; 
si celle de distribuer cestuy-là, leur est justement '^^ 
accordé ? De dire que la nécessité des petits enfans 



(i) Entre autres au Calendrier des Grecs, pujblié par Gene- 
brard. 



MARIE DE GOURNl^^^^^â„¢^ 73 

mourans; ait forcé les Pères anciens d'establir cet 
usage en despit d'eux : il est certain qu'ils n'auroient 
jamais creu que la nécessité les peust dispenser '9? de 
mal faire, jusques aux termes '^s de permettre violer 
et diffamer l'application d'un Sacrement. Et partant 
concedans '^9 ceste faculté de distribution aux femmes, 
on void à clair qu'ils ^°° ne les ont interdites de ^°^ 
distribuer les autres Sacremens, que pour maintenir 
tousjours plus entière ^°^ l'auctorité des hommes; soit 
pour estre ^^^ de leux sexe, soit afin qu'à^^'^ droit ou 
à tort, la paix fust plus asseurée entre les deux sexes, 
par la foiblesse et ^°^ ravallement de l'un. Certes sainct 
^°^ lerosme escrit sagement ^°7 à nostre propos (i); 
qu'en matière du service de Dieu, l'esprit et la doc- 
trine doivent estre considérez, non le sexe. Sentence 
qu'on doit généraliser, pour permettre aux Dames à 
plus forte raison, toute ^°^ action et science honneste : 
et cela ^°^ suyvant aussi les intentions du mesme 
sainct, qui ^^° de sa part honnore et ^'^ auctorise bien 
fort ^'^ leur sexe. ^'5 Davantage sainct Jean l'Aigle et 
le plus chery des Evangelistes, ne mesprisoit pas les 
femmes, non plus que sainct Pierre, ^^^ sainct Paul 
et ces ^'5 deux Pères, j'entends sainct Basile ^^^ 
et sainct lerosme (2) ; puis qu'il leur addresse ses 
Epistres particulièrement : sans parler d'infinis autres 
Saincts ou Pères, qui font pareille addresse de leurs 
Escrits. Quand au faict de ludith je n'en daignerois 



(i) Epist. (AT. d. a.) 
(2) Electra. {N. d. a.) 



74 MARIE DE GOURNAY 

faire mention s'il estoit particulier, cela s'appelle 
dépendant du mouvement et^'' volonté de son auc- 
trice : non plus que je ^^^ ne parle des autres de ce 
qualibre; bien qu'ils soient immenses en quantité, 
comme ils sont autant héroïques en qualité de toutes 
sortes, que ceux qui couronnent les plus illustres 
hommes. le n'enregistre point les faicts privez, de 
crainte qu'ils ^'^ semblent, ^^° non advantages et dons 
du sexe, ^^' ains bouillons d'une vigueur privée^" et 
specialle. "> Mais celuy de ludith mérite place en 
ce lieu, ^^^ parce qu'il est bien vray, que son des- 
sein tombant au cœur d'une jeune dame, entre tant 
d'hommes ^""^ lasches et faillis de cœur, à tel "^ be- 
soing, en si haulte et, si difficile entreprise, et pour "7 
tel fruict, que le salut d'un Peuple et d'une Cité fidelle 
à Dieu : semble plustost estre ^^^ une inspiration et ^^^ 
prérogative divine ^^° vers les femmes, qu'un traict 
purement ^^^ voluntaire. Comme aussi le semble estre 
celuy de la Pucelle d'Orléans, accompagné de mesmes 
circonstances environ, mais de plus ample ^'^ et large 
utilité ^5^, s'estendant jusques au salut d'un grand 
Royaume et de son Prince (i). 

254 Cette illustre Amazone instruicte aux soins de Mars, 
Fauche les escadrons et brave les bazars : 
Vestant le dur plastron snr sa ronde mammelle, 
Dont le bouton pourpré de grâces estincelle : 
Pour couronner son chef de gloire et de lauriers, 
Vierge elle ose affronter les plus fameux ^35 guerriers. 

(i) Aeneid. I. allusion. (A^. d. a.) (Marie de Gournay cite ici 
sa propre traduction.) 



MARIE DE GOURNAY 75 

Adjoustons que la Magdelene est la seule ame, 
à qui le Rédempteur ^^^ ait jamais prononcé ^^7 ce 
mot, et promis ^^s cette auguste grâce : En tous lieux 
où se preschera l'Evangile il sera parlé de toy. 
^59 Jesus-Christ --^° d'autrepart, déclara sa très heureuse 
et très glorieuse résurrection aux dames les pre- 
mières, ^41 affin de les rendre, ^-+2 jj^ un vénérable 
Père ancien, Apostresses aux propres Apostres : ^43 cela 
comme Ion sçait, avec mission expresse : Va, dit-il, 
à cette cy mesme, et recite aux Apostres et à Pierre 
ce que tu as veu. Sur quoy il faut ^^4 notter, qu'il 
manifesta sa nouvelle naissance ^4 s esgalement aux 
femmes qu'aux hommes, en la personne ^4^ d'Anne 
fille de Phanuel, qui le recongneut ^47 en mesme 
instant, que le bon vieillard Sainct Simeon. Laquelle 
naissance, d'abondant, les Sybilles ^4» nommées, ont 
prédite seules entre les Gentils, excellent privilège du 
sexe féminin. Quel honneur faict aux femmes aussi, 
ce songe survenu chez Pilate ; s'addressant à l'une 
d'elles privativement à tous les hommes, et en telle 
et si ^^^9 haulte occasion. Et si les hommes se vantent, 
que Jesus-Christ soit ^5° nay de leur sexe, on respond, 
qu'il le ^5' failloit par nécessaire bien ^52 sceance, ne 
se pouvant pas sans scandale, mesler jeune et à toutes 
les heures du jour et de la nuict parmy les presses, 
^53 aux fins de convertir, secourir et sauver le genre 
humain, s'il eust esté du sexe des femmes : ^54 notam- 
ment en face de la malignité des Juifs. Que si quel- 
qu'un au reste est si fade ; d'imaginer mascuHn ou 
féminin en Dieu, bien que son nom semble sonner 



7^ MARIE DE GOURNAY 

le masculin, ny consequemment besoin ^>> d'acception 
d'un sexe plustost que de l'autre, pour honnorer ""^^ Tin- 
carnation de son fils; ^>^ cettuy cy ^^8 monstre à plein 
jour, qu'il est aussi mauvais Philosophe que Théolo- 
gien. ^>9 D'ailleurs, Fadvantage qu'ont les hommes par 
son incarnation en leur sexe ; (s'ils en peuvent tirer un 
advantage, veu cette nécessité remarquée) est com- 
pensé par sa conception très précieuse au corps d'une 
femme, par l'entière perfection de ^^° cette femme, 
unique à porter nom de parfaicte entre toutes les 
créatures purement humaines, depuis la cheute de nos 
premiers parens, et par son ^'^^ assumption unique 
^^^ en suject humain aussi. ^^5 Finalement si ^^^ PEs- 
cripture a déclaré le marj^, chef de la femme, la plus 
grande sottise que l'homme ""^'^ peust faire, c'est de 
prendre cela pour ^^^ passedroict de dignité. Car veu 
les exemples, ^'^^ aucthoritez et raisons nottées en ce 
aiscours, par où l'égalité des grâces et ^^^ faveurs de 
Dieu vers les deux ^^9 espèces ou sexes est prouvée, 
^'° voire leur unité mesme, et veu que Dieu prononce : 
Les deux ne seront qu'un : et prononce ^''encores: 
L'homme quittera père et mère pour ^^' suivre sa 
femme ; il paroist que ""^s cette déclaration -"^ n'est 
faicte que par le besoin ^^s exprès de nourrir ^"'^ paix 
en mariage. ^77 Lequel besoin requeroit, sans ^"'^ doubte, . 
qu'une des parties ^79 cedast à l'autre, ''^^ et la pres- 
tance des forces du masle ^^' ne pou voit pas souffrir 
que la ^^^ soubmission ^^^ veint de sa part. Et quand 
bien il seroit véritable, selon que quelques uns main- 
tiennent, que ^^4 cette soubmission ^^> fut imposée à la 



MARIE DE GOURNAY 



77 



femme pour ^^^ chastiement du péché de la pomme : 
^^7 cela encores est bien esloigné de conclure à la pré- 
tendue ^^^ preferance de dignité en l'homme. Si l'on 
^^9 croioit que ^^o l'Escripture luy commendast de 
céder à l'homme, comme indigne de le contrecarrer, 
voyez l'absurdité qui suivroit : la femme se ^^i treu- 
veroit digne d'estre ^9^ faicte à l'image du Créateur, de 
jouyr de la tressaincte ^^3 Eucaristie, des mystères de 
la Rédemption, du Paradis et de la vision voire pos- 
session de Dieu, non pas des advantages et ^94 privi- 
lèges de l'homme : seroit-ce ^^s pas déclarer l'homme 
plus précieux et ""^^ relevé que ^97 telles choses, et 
partant commettre le plus grief des blasphèmes ? 



FIN 



VARIANTES ET ADDITIONS DE L'OMBRE 

ET DES 

ADFIS OU PRESENS 
DE MADEMOISELLE DE GOURNAY 

* = 1626 ; ** = 1634 ; *** = 1641 



I . ceste* — cette** + 2. renvoyans* — car ils renvoyent la 
préférence*** -|- 3. Quant à moy qui fuis*** -f- 4. aussi pour ce 
regard*** + 5 • ouy mesmes* + 6. Toutesfois ce qui** -j- 7. vomir 
sur le sexe* H- 8. de masculin* — du masculin** + 9. ceste-cy* -{- 
10. de beaux mots*** +11. mal habille homme* -f- 12. Parmy 
les roulades de ces hauts devis, oyez tels cerveaux comparer ou 
mesurer ces deux sexes* — ou mesurer (supprimé)*"* + 13. su- 
prême excellence* + i4> esloignez* -}- 15. simplement* -f- 16. 
relever** +17. doibvent prétendre, de pouvoir se relever ou 
fortifier** + 18. le sexe féminin, usans* -h 19. ou plustostà*** + 

20. et encores à quelque tort et fauce mesure que ce soit** -h 

21. poids et qualité* -j- 22. cognois* + 23. galands* + 24. ne 
rendront-ils les femmes bestes* -}- 2$. Il est raisonnable, que 
leur boule aille roulant jusques au profond de sa route. Mon 
Dieu que ne prend-il quelquefois envie à ces suffisances, de four- 
nir un peu d'exemple juste et précis, et de pertinente loy de per^ 
fection, à ce pauvre sexe ?* -+- 26. ceste* — cette** + 27. pour- 
roient* + 28. ouy bien seulement* + 29. rauthorité*-f- 30. Pères 
arcs-boutans** -f- 31. Philosophes qui* +32. Rangeons* + 3 3' 
au fond* + 3^. protocole en ses Escrits*, -f-35. puisqu'ils n'ont 
jamais eu qu'un sens et qu'une bouche*** +36, fonctions* + 
37. outre plus* — de plus** -j- 38. notamment les caractères 
Latins** — mes-mement les caractères Latins*** -f- 39. ont ensei- 



MARIE DE GOURNAY 79 

gné* + 40. pardessus les hommes* -h 41. Disciplines*** -h 42. 
Cité** + 43. esprits, précepteur et disciple* -h 43^/5. Après la 
phrase qui finit par : « de l'Empire après Rome », Marie de 
Gournay a introduit dans la deuxième et dans la troisième édi- 
tion de ses Mélanges un long paragraphe d'exemples à l'appui 
de sa thèse : « Hypathia tint ce haut bout en un siège si célèbre. 
Mais que fit moins en Samothrace Themistoclea sœur de Pytha- 
goras, sans parler de la Sage Theano sa femme ; puis qu'on nous 
apprend A qu'elle lisoit comme luy la Philosophie, ayant eu pour 
Disciple ce frère mesme, qui pouvoit à peine en toute la Grèce 
trouver des Disciples dignes de luy ? B Qui estoit-ce aussi que 
Damo sa fille, es mains de laquelle en mourant il G déposa ses 
Commentaires et le soin de provigner sa Doctrine, avec ces 
mystères et cette gravité dont il avoit usé toute sa vie ? Nous 
lisons en Ciceron mesme le Prince des Orateurs, quel lustre et 
quelle vogue avoient à Rome et prez de luy, l'éloquence de 
Cornelia mère des Gracches : et de plus, celle de Laelia fille de 
Caïus, qui est à mon advis Sylla**. — A. que celle-là dictoit 
comme luy*** — B. Q,u'estoit-ce aussi *** — G. desposa *** — 
Ny la fille de Laelius, non plus que celle d'Hortensius, ne man- 
quent pas en Quinctilien d'un Eloge célèbre, au sujet de cette 
esquise Vertu. Quoy donc ? si Ticobrahe le fameux Astrologue 
et Baron Danois, eust vescu de nos jours ; n'eust-il point solem- 
nisé ce nouvel Astre, qui s'est n'agueres descouvert en son voi- 
sinage, appelions ainsi. Mademoiselle de Schurman : l'emulatrice 
de ces illustres Dames en l'éloquence, et de leurs Poètes Lyriques 
encores, mesmement sur leur propre Langue Latine, et qui pos- 
sède avec celle-là, toutes les autres antiques et nouvelles, et tous 
les Arts libéraux et nobles ?*** — Mais Athènes auguste Reyne 
de la Grèce et des Sciences, seroit-elle seule entre les chefs des 
Villes, qui n'eust point veu les Dames triompher au suprême 
rang des Précepteurs du Genre-humain, tant par des Escrits illus- 
tres et plantureux que de vive voix? Areté fille d'Aristipus acquit 
en cette A noble Cité cent dix Philosophes pour Disciples, tenant 
publiquement la Chaise que son père avoit quittée par la mort : 
et comme elle B eut en outre publié plusieurs excellens Escrits, 
les Grecs l'honorèrent de cet éloge : Qu'elle avoit eu la plume de 
son Père, l'ame de Socrates, la langue d'Homère. Je ne spécifie 
icy que celles qui ont leu publiquement aux lieux plus célèbres, et 
avec un lustre esclatant : car ce seroit chose ennuyeuse par son in- 



80 MARIE DE GOURNAY 

finité de nombrer les autres grands et doctes esprits des femmes. 
C Et pourquoy la seule Royne de Saba alla-elle adorer la sagesse 
de Salomon, mais encore à travers tant de Mers et de Terres qui 
les separoient, sinon parce qu'elle la cognoissoit mieux que tout 
son Siècle ? ou pourquoy la cognoissoit-elle mieux, que par une 
correspondance de Sagesse, égalle ou plus proche que D toutes les 
autres ? C'est en continuant aussi l'estime et la defFerence que 
les femmes ont méritées, que ce double miracle de Nature Pré- 
cepteur et Disciple nommez à l'entrée de cette Section ; ont creu 
donner plus de E lustre à des discours de F grand poids, ** — 
A. glorieuse*** — B. eust outre cela, tracé*** — C. Eh pourquoy 
la seule Royne de Saba fut-elle*** — D, toutes celles des autres 
testes de ce temps là ?*** — E. poids*** — F. grande importance*** 
-f 44. premier* -h 45 . de toutes les Nations que le Soleil esclaire*** 
-}- 46. Voyez A de plus la longue et magnifique comparaison que 
ce fameux Philosophe Maximus Tyrius, faict de la méthode 
d'aymer du mesme Socrates, à celle de cette grande Saphon. 
Combien aussi ce Roy des Sages se chatouille-t'-il d'espoir, d'en- 
tretenir en l'autre Monde la suffisance des grands hommes et des 
grandes femmes que les Siècles ont portez : et quelles délices se 
promet-il de cet exercice, en la divine Apologie par laquelle son 
grand Disciple nous rapporte ses derniers discours ?** — A. Voyez 
en suyte*** + 47. l'expérience*** + 48. avec dessein de laisser 
lieu fréquent et spacieux*** -f- 49. diverseurs sur qui nous 
sommes ne s'entendent point. Pour le regard de Platon on nous 
recite encores, qu'il ne vouloit pas commencer à lire, que 
Lastemia (j'ai leu ce nom de la sorte) et Axiothea ne fussent 
arrivées en son auditoire, disant ; Que cette première estoit l'en- 
tendement, cette autre la mémoire, qui sçauroient comprendre 
et retenir ce qu'il avoit à dire*** -f- 50. Si donc*** -|- 51. de 1'** 
-f-52. ce*** H- 53. éducation*** -f- 54. et encores* — et mesmes*** 
-}- 55. et qu'elle ne les garde*** -f- 56. S'il le faut prouver* 
-h 57. receûe* -H 58. donc* — consequemment"** -|- 59. ou " 
nourriture (supprimé)* -4- 60. aux* -f- 61. ceste distance vuide** — 
la distance vuide*** H- 62. d'ordinaire*** +63. d'eux et d'elles ?*** 
H- 64. veu mesmement, que l'éducation* .— veu mesmement, 
que l'instruction*** -|- 65. seul* -|- 66. loin* -f- 67. triomphent 
par fois* -f- 68. des Reynes et des Princesses qui ne manquaient 
pas d'esprit** -\- 69. Pourquoy vrayment la A nourriture ne frap- 
peroit-elle ce coup de remplir la A bis distance qui se void entre 



MARIE DE GOURNAY 8l 

les entendemens des hommes et des femmes ; veu qu'en B cet 
exemple B bis icy, le moins surmonte le plus, par C l'assistance 
d'une seule C bis de ses parcelles, je dis ce commerce et D, D bis 
conversation ? E l'air des Italiennes E bis estant plus subtil et propre 
à subtiliser les esprits, que celuy d'Angleterre ny de France : 
comme il paroist en la capacité des hommes de ce climat Ita- 
lien, confrontée communément contre celle-là des François et 
des Anglois. F Qiioy que j'aye touché ceste considération en 
autre endroict, l'occasion m'oblige de la retoucher en ce Heu, 
sur un suject différent.* — A. l'intervalle** — A bis. bonne façon 
de les nourrir ne pourroit elle arriver à remplir l'intervalle qui 
se trouve entre les entendemens des hommes et les leurs*** 
— B. que je viens d'alléguer les pires naissances surmontent les 
meilleures** — B bis. l'exemple*** — C. des parcelles de la 
nourriture des dames** — C bis. l'assistance seule et simple de ce 
commerce*** — D. cette** — D bis. de cette conversation du 
monde*** — E. car** — E bis. est** — F, mais j'ay touché cette 
considération ailleurs*** -f- 70. en l'Opuscule* -j- 71. et celle de 
la femme sont mesme chose*** + 72. ains au contraire*** + 73. 
faculté pareille à toute chose honneste** + 74. Triomvirat* H- 
75. restriction** -+- 76. faconde laquelle on nourrit ce sexe** — 
manière de laquelle etc.*** -f 77. Sans oublier*** + 78. favora- 
blement* -h 79. ceste* -H 80. puisque* (supprimé) -j- 81. con- 
tredict l'opinion qui favorise les Dames, s'il ne l'a contredicte en A 
gros à cause de la mauvaise institution, et sans nier les exceptions ; 
panant, il l'a confirmée* — A. en gênerai*** -\- 82. vraysembla- 
blement*** -+-83. sages* + 84. Genre-humain*** -h 85. besoin* 
-f-86. esprits* + 87. Politian, Agrippa*— Boccace, le Tasseaux 
oeuvres qu'il écrit en prose** H- 88. cet honneste* — l'Honneste*** 
-h 89. et* + 90. à* -h 91. de haute entreprise*** H- 92. de ce* 
+ 93, décrieurs* -\- 94- peuvent prouver qu'ils soient* -h 95, 
Autheurs* — Autheurs vieux et nouveaux** -j- ^6. habile homme* 
+ 97. creut.* -H 98. le* — le privilège*** -f 99. auprès de* — 
auprès de ceux du masculin*** -+- 100. par arrest** (supprimé) 4- 
loi. déclarer ces mesmes Autheurs* — passer tous ces Escrivains 
pour des resveurs*** + 102. afin* -f 103. à telle sentence** — à 
une telle sentence, au cas qu'il entreprist de la prononcer*** -f- 
104. resveurs faudroit-11 proclamer encores*** -|- 105. subtils* -}- 
106. Tacites*— Tacite** -h 107. autrefois** -f- 108. conséquent*** 
+ 109. comparoient*** + 110. en dignité, à ces Dieux* — à ces 

6 



82 MARIE DE GOURNAY 

Dieux en dignité. Les Lesbiens ne cherchèrent A pas moins 
d'ambition ny moins de gloire en la naissance de Saphon, puis- 
qu'il se trouve aujourd'huy partout, mesmement en Hollande ; 
que leur monnoye portoit pour seule marque la figure d'une 
jeune dame, la lyre en la main avec ce mot, Lesbos. N'estoit-ce 
pas recognoistre que le plus grand honneur qu'eux et leur Isle 
eussent jamais eu^ c'estoit d'avoir bercé l'enfance de cette héroïne ? 
Et puisque nous sommes tombes davanture sur les Poetisses nous 
apprenons que Corinne gaigna publiquement le prix sur Pindare 
en leur art : et qu'à dix-neuf ans qui bornèrent la vie d'Erinne, 
elle auroit faict un Poëme de trois cens vers^ eslevé à tel degré 
d'excellence qu'il B arrivoit à la majesté d'Homère. Les dames 
ont-elles sceu choisir en ces deux Poètes, à qui débattre glorieu- 
sement la victoire, ou C pour le moins l'égalité ?** — A. pas 
moins de gloire en la naissance*** — B entroit en paralele avec la 
majesté d'Homère : et jettoit Alexandre dans un doute, s'il devoit 
plus estimer le bon-heur d'Achille, d'avoir rencontré pour Hérault 
ce grand Poète, ou celuy de ce mesme Poëte, d'avoir eu pour 
Rivale une telle Héroïne*** — C. du moins*** -f m. Parla 
seule*** -f- 112. vray-semblablement** -H 113. et de la**. -f- 
114. pourtant*** -f- 115. on peut voir Hotmanpour l'étymologie 
des Pairs : et du Tillet et Matthieu en l'Histoire du Roy, pour 
les Dames Pairresses.* -\- 116. est-ce chose digne de considéra- 
tion, que les Lacedemoniens*** -+- 117. au rapport de Plutarque* 
— au rapport de Plutarque et Pausanias, Suïdas, Fulgose et 
Laërtius, respondront de la pluspart des autres authoritez ou 
témoignages que i'ay recueillis cy-devant : à quoy A je puis 
adjouster, que le Théâtre de la Vie humaine (i), B sans obmettre 
l'Horloge des Princes (2), récitent plusieurs nouvelles de cette 
cathegorie dont ils nomment leurs Autheurs.** — A. j'adjouste- 
ray*** — B. avec l'Horloge des Princes que je puis alleiguer en 
tel cas ;*** -f- 118. pendant les minorités*** + 119. y-atïl* -\- 
120. Nous sçaurions bien dire aujourd'huy par espreuve, quelle' 
nécessité les minoritez des Roys ont de cette recepte (supprimé)** 
-f- 121. dit Tacite* — ce dit Tacite*** -}- 122. triomphez* — 



(i) L'ouvrage que Marie de Gournay cite est le volumineux Theatrum 
Viix humanx de Lycosthenes et Zwinger (1571). 

(2) Il s'agit ici du Livre doré de Marc Aiirele ou l'Horloge des princes 
de Guevara, traduit d'espagnol en français en 1537. 



MARIE DE GOURNAY 83 

trompetez en Triomphe,** H- 123. contraire* -f- 124. ayans* — 
et si avoient*** -|- 125. entr'eux* -|- 126. la couronne et*** -f- 
127. Scolastiques* — Scholiastes** -f- 128. comme estoit ceste* 
+ 129. Si est-ce que nos anciens Gaulois, ny les Carthaginois A 
encores, ne meprisoient* — A. avec eux*** -h 1 30. Hannibal* + 
131. differens* -h 132. que si les hommes desrobent* +133. 
sa part des* + 1 34- ils ont tort de faire un tiltre de leur usurpation 
et de leur tyrannie, car l'inégalité** -f- 133. des autres branches 
du mérite* — 136. de ce* -j- 137. sa souffrance* -{- 1 38. au reste, 
des vertus*** -f- 139. Tacite*** -|- 140. l'intégrité* + 141. s'eston- 
nera-t'on que la A suffisance et les mérites en gênerai, soient 
les attributs de nos hommes* — A. prudence, la sagesse et toutes 
sortes de bonnes qualitez en gênerai** + 142. estans faicts non 
simplement ny pour constituer une différence d'espèces, mais 
pour la seule propagation* -|- 143. consistent qu'en l'ame raison- 
nable*** + 144. en passant chemin*** -|- 145. lequel nous 
apprend*** -f- 146. femesle ce dit* + 147. comtant* -(- 148. 
et Jesus-Christ*** -f- 149. perfection entière et consumée de la 
preuve de cette unité des deux sexes.*** + 150. en sa première 
Homilie de l'Hexameron* -f- 151. sont* 4- 152. foeminatn* 
-1-153. conclure*** + 154. le** H- 155. déclaration* + 156. 
athlète* + 157. tesmoin* -f 158. poinct-là** -f 159. ceste* — 
cette** + 160. duquel ils dévoient*** -j- 161. le caractère d'une 
telle image*** -[- 162. falloit* -f- 163. d'ailleurs** -f- 164. pouvans* 
-f- 165. dont il porte la ressemblance*** -\- 166. indifféremment* 
+ 167. et les a constituées*** -f- 168. es personnes d'Olda (1) et 
de Debora* -j- 169. et davantage** -}- 170. les a rendues triom- 
phantes avec ce peuple* 4-171. Elles les ont d'ailleurs maintes 
fois* — De plus elles les ont maintes fois** — en témoins dequoy, 
leurs Cantiques ont l'honneur de tenir rang dans la Saincte Bible, 
et pareillement ceux de Marie Sœur de Moyse et d'Anne fille de 
Phanuël. De plus, elles les ont plusieurs fois*** -\- 172. climats* 
+ 173. encores?* + 174. qu'elles ont*** +175. un* -f- 176. 
Penthasilée* — Pentasilée** -\- ij'j. ny Virgile n'a sceu consentir 
à la mort de Camille, au milieu d'une furieuse armée, qui sembloit 
ne redouter qu'elle ; sinon par l'embusche et la surprise d'un 
traict tiré de loing. Epicharis, Lseena, Porcia, la mère des Ma- 
chabées, nous pourront-elles servir de preuve, combien les 

(i) Hulda, prophétesse. 



84 MARIE DE GOURNAY 

Dames sont capables de cet autre triomphe de la force magna- 
nime, qui consiste en la constance et en la souffrance des plus 
aspres travaux ?**-f- 178. ce mot par occasion (supprimé)** -f- 179. 
force considérée en toutes ses espèces ?** -f- 180. suivant* -j- 181. 
si** -f- 182. en*** -j- 183. qu'on void évidemment que le mespris 
en est hors** H- 184. outre que Saincte Tecle et Appia, tenoient 
rang au nombre de ses plus chers enfans et Disciples*** -f- 185. 
Et sans adjouster que la Magdeleine** + 186. entre autres au 
Calendrier des Grecs publié par Genebrard* -h 187. Apostres** -f- 
188. reproche" +189. témoignage** -|- 190. des prédications 
de la Magdeleine*** -\- i^i. Sybiles*** -f- 192. inspiration divine** 
+ 193. l'advenement* -h 194. et faudra qu'il nous die après, s'il 
peut nier celles de Saincte Catherine de Sienne, que le bon et 
Sainct Evesque de Genève me vient d'apprendre.*** — Au reste, 
toutes nations* — Au reste toutes les Nations** 4-195- soient* -f- 
196. accordée* -h 197. de prevariquer*** -{-1^8. d'octroyer une 
permission de violer et de profaner*** -f- i99- cette** -}- 200. les 
en ont estimées dignes et qu'ils*** + 201. communiquer*** + 202. 
l'authorité* -1- 203. eux-mesmes du sexe masculin*** + 204. 
droict*-f- 205. le ravalement*** -f 206. Hierosme* -j- 207. en ses 
Epistres, sur nostre propos* — en ses Epistres** -f- 208. action 
et toute science honneste** — autre Science et toute action des 
plus exquises et solides, disons en un mot, de la plus haute 
Classe :*** + 209. suivant* -f- 2 10. par tous ses Escrits** — honore* 
+ 211. authorise** + 212. ce*** -|- 213. de sorte qu'il dédie à la 
Vierge Eustochium ses Commentaires sur Ezechiel, A jaçoit qu'il 
fust deffendu aux Sacrificateurs mesmes, d'estudier ce Prophète 
avant trente ans. B Je lisois l'autre jour un deviseur, déclamant 
contre l'authorité que les Protestans concèdent vulgairement à 
l'insuffisance C des femmes, de feuilleter l'Escriture : en quoy je 
trouvay qu'il avoit la meilleure raison du monde, s'il eust D faict 
pareille exception sur l'insuffisance des hommes, en cas de telle 
permission vulgaire : insuffisance Eneantmoins qu'il ne peut voir, 
F d'autant qu'il ont l'honneur de porter barbe comme luy.* — 
A. quoy** — B. Quiconque lira ce que Sainct Grégoire encores 
escrit au sujet de sa sœur, ne le trouvera pas moins favorable vers 
elles que S. Hierosme** — C. prétendue*** — D. fait*** — E. toute 
fois*** — F. parce qu'ils** + 214. et*** + 215. troi** -f- 2 1 6. Sainct 
Hierosme et Sainct Grégoire** -|- 217. de la** -f- 218. je parle*** 
-|- 219. ne** -h 220. non tant* +221. que* -\- 222. et spéciale* 



MARIE DE GOURNAY 85 

H- 223. semblent estre quelques bouillons d'une vigueur person- 
nelle, plustost que des advantages et des dons du sexe féminin*** -\- 
224. puisqu'il est** H- 225. lasches et (supprimé)*** -f- 226. besoin, 
en si difficile entreprise* H- 227. un*** 4- 228. un don d'inspira- 
tion* — une faveur d'inspiration*** + 229. un don de préroga- 
tive*** -h 230. et particulière* — et spéciale** — et spéciale envers*** 
-f- 231. humain et volontaire** + 232. et large (supprimé)*** -f- 
233. d'autant qu'il s'estendit***H-234. C^5^^* + 2 3 5 . ^z^^/^Vr/* -(- 
236. ayt* -\- 237. cetteparolle***-|-238. ceste*+ 239. D'ailleurs*** 
-|- 240. déclara*** 4- 241. afin* + 242. selon le noble mot de 
Sainct Hierosmes, au Prologue, sur le prophète Sophronias* — 
selon le célèbre mot etc.*** -+- 243. et comme*** H- 244. observer** 
-h 245. également aux femmes et aux hommes** — en mesme 
instant et de mesme sorte aux femmes qu'aux hommes*** H- 246. 
d'Anna fille de Phanuel prénommée*** H- 247. à* — par l'esprit 
Prophétique, à mesme instant** — par l'esprit Prophétique avecque 
le bon vieillard Sainct Simeon alors qu'il fut circoncis : et devant 
eux saincte Elisabet, dés qu'il estoit encore enveloppé dans les 
cachettes du ventre Virginal*** + 248. que je viens d'alléguer*** 
+ 249. haute* -j- 250. nai* — né** -f- 251. falloit* + 252. séance* 
+ 253. afin* H- 254. signamment* — mesmement** -|- 255. du 
choix** + 256. ou relever*** -\- 257. cestuy*H- 258. niontre** -f- 
259. D'autre part*** -(- 260. ceste* + 261. assomption* + 262, 
aussi** — encores en un suject*** H- 263. Qui plus est, il se peut 
dire à l'adventure, de son humanité, qu'elle emporte cet A ad- 
vantage par dessus celle-là de Jesus-Christ ; que le sexe qui n'est 
point nécessaire en luy, pour la B rédemption son office propre, 
l'est en elle pour la maternité, son office aussi.* — A. préroga- 
tive*** — B. Passion et pour la Ressurrection et la Rédemption 
des humains, ses offices propres*** -f- 264. l'Escriture* +265. 
peut** H- 266. un** + 267. authoritez* 4- 268. des*** -f- 269. 
sexes** -f- 270. ouy leur unité* — disons** -f- 271. en suite*** -\- 
272. se donner à*** + 273. ceste* + 274. de l'Evangile* 4- 275. 
exprex*** -f- 276. la*** -h 277. Ce besoin*** + 278. doute* -^- 
279. conjoinctes*** + 280. A la commune foiblesse des esprits ne 
pouvant souffrir, que la concorde naquist du simple discours de 
raison, ainsi qu'elle eust deu faire eu un juste contrepoids B d'au- 
thorité mutuelle : comme* — A car la commune foiblesse des 
esprits ne pouvoit souffrir*** — B. d'authorité mutuelle : ny** -f- 
281. ne pouvoit permettre aussi* — permettre aussi** -f- 282. 



86 MARIE DE GOURNAY 

submission* + 283. vint* -f- 284. ceste submission* -h 285. fust* 
-f- 286. chastiment* + 287. mangée** + 288. prétendue préfé- 
rence* -+- 289. croyoit* -|- 290. Escriture* + 291. trouveroit* -|- 
292. faite*** -1-293. Eucharistie* -H 294. des** + 295. point* -f- 
296. plus relevé** — plus haut*** 4- 297. toutes ces choses***. 



GRIEF DES DAMES 

1626 



GRIEF DES DAMES 



Bien-heureux es-tu, lecteur (i), si tu n*es point 
de ce sexe, qu'on interdict de tous les biens, l'inter- 
disant de la liberté : ^^s ouy qu'on interdict encore à 
peu près, de toutes les vertus, luy soustrayant le pou- 
voir, en la modération duquel la pluspart ^99^ d'elles 
se forment ; afin de luy constituer pour seule féli- 
cité, pour vertus souveraines et seules, ^°° ignorer, 
faire le sot et servir. Bienheureux derechef, qui peux 
estre sage sans crime : ta qualité d'homme te concé- 
dant, autant qu'on les défend aux femmes ^°', toute 

(i) Le Grief des dames n'a paru qu'en 1626 dans Y Ombre de la 
damoiseUe de Goiirnay. Il taut, par conséquent, le placer après 
V Egalité qui est de 1622 et qui se trouve citée dans le Grief. On 
peut cependant supposer que Marie de Gournay avait depuis 
longtemps l'idée d'un petit écrit où elle donnerait libre cours à 
ses plaintes contre les hommes puisqu'on trouve dans la 
grande préface des Essais de 1595, celle-là même qu'elle devait 
annuler plus tard, pour la remplacer par un avis très court, 
comme un premier jet de ce traité. Cette ébauche reprise plus 
tard par l'auteur et un peu modifiée devait lui fournir l'apos- 
trophe passionnée par où débute le Grief des dames. Après une 
sortie violente contre les critiques des Essais de Montaigne, 
Marie de Gournay déclare qu'elle ne reconnaît le droit de se 
mêler de juger ce livre qu'à ceux auxquels la méditation, la lec- 
ture et une parfaite indépendance d'esprit ont permis de com- 
prendre la pensée de l'auteur. Elle n'admettra qu'à ce prix 
qu'on « corrige » la haute idée qu'elle a de cet ouvrage. Et pre- 
nant un chemin de traverse la fille d'alliance de Montaigne 
s'écrie : « Bien heureux es tu, Lecteur, si tu n'ez pas d'un sexe, 



90 MARIE DE GOURNAY 

action, tout jugement, et toute parole juste, et le crédit 
d'en estre creu, ou pour le moins escouté. Mais afin 
de taire pour ce coup les autres griefs de ce sexe ; de 
quelle 5°^ insolente façon est-il ordinairement traicté, 
je vous prie aux conferances, autant qu'il s'y mesle ? 
Et suis si peu, ou pour mieux dire si fort glorieuse, 
que je ne crains pas d'advoûer, que je le sçay de ma 
propre expérience. 505 Eussent les Dames ces puissans 
argumens de Carneades, il n'y a si chetif, qui ne les 
rembarre avec approbation de la pluspart des assistans, 
quand avec ^°+ un sousris seulement, ou quelque petit 
branslement de teste, son éloquence muette aura dit : 



qu'on ait interdit de tous les biens, l'interdisant de la liberté, et 
encores interdit de toutes les vertus, luy soubstra3^ant le pouvoir, 
en la modération de l'usage duquel elles se forment : affin de 
luy constituer pour vertu seulle et béatitude, ignorer et souffrir. 
Bien heureux, qui peuz estre sage sans crime, le sexe te concé- 
dant toute action, et paroUe juste, et le crédit d'en estre creu, 
ou pour le moins escouté. De moy, veux-je mettre mes gens à 
cet examen, ou il y a des cordes que les doigts féminins ne 
doibvent, dit-on, toucher : ou bien, eussé-je les argumens de 
Carneades, il n'y a si chetif qui ne me r'embarre avec solenne 
approbation de la compagnie assistante, par un soubsris, un 
hochet, ou quelque plaisanterie quand il aura dit, c'est une 
femme qui parle. Tel se taisant par mespris ravira le monde en 
admiration de sa gravité, qu'il raviroit d'autre sorte à l'adven- 
ture, si vous l'obligiez de mettre un peu par escript, ce qu'il eust 
voulu respondre aux propositions, et répliques de ceste femelle, 
s'elle eust esté masle. Un autre arresté de sa foiblesse à my- 
chemin, souz couleur de ne vouloir pas importuner son adver- 
saire, sera dit victorieux, et courtois ensemble. Cetuy-là disant 
trente sottises, emportera le prix encore par sa barbe. Cestuy-cy 
sera frappé qui n'a pas l'entendement de le sentir d'une main 
de femme : et tel autre le sent, qui tourne le discours en risée, 
ou bien en escopeterie de caquet perpétuel, sans donner place 
aux responces : ou il le tourne ailleurs, et se met à vomir plai- 
samment force belles choses qu'on ne luy demande pas. Luy 



MARIE DE GOURNAY 9I 

C'est une femme qui parle. Tel rebutte pour aygreur 
espineuse, ou du moins pour opiniastreté, ^oj toute 
résistance d'elles contre son jugement, pour discrette 
qu'elle se montre : ou d'autant qu'il ne croid pas 
qu'elles puissent heurter sa précieuse teste par autre 
ressort que celuy de l'aygreur et de l'opiniastreté : ou 
parce que se sentant au secret du cœur, mal ayguisé 
pour le combat, il faut qu'il trame querelle d'Alle- 
mand, 506 afin d'esquiver. Et n'est pas l'invention 
trop sotte, d'acrocher sur les fins de non recevoir la 
rencontre de quelques cervelles qui peut-estre luy 
feroient peine à debeller. Un autre s'arrestant par 
foiblesse à my chemin, soubs couleur de ne vouloir 

qui sçait combien il est aysé de faire son prouffit des oreilles de 
l'assistance, qui pour se trouver très-rarement capable de juger de 
l'ordre et conduitte de la dispute, et de la force des combattans, 
ou de ne s'esblouyr pas à l'esclat de ceste vaine science qu'il 
crache (comme s'il estoit question de rendre compte de sa leçon, 
et non pas de respondre) ne peult s'appercevoir quand ces 
gallanteries là sont fuitte ou victoire. Cet autre en fin, bravant 
une femme fera cuider à sa grand'mere, que s'il n'estoit 
pitoyable, Hercules ne vivroit pas. Heureux à qui pour emporter 
le prix il ne faille que fuir les coups ; et qui puisse acquérir 
autant de gloire qu'il veult espargner de labeur. Bravant dis-je 
une femme offusquée et atterrée en outre, d'une profonde tar- 
diveté d'entendement et d'invention, d'une mémoire si tendre, 
que trois raisons d'un adversaire qu'elle voudroit retenir en dis- 
putant, l'accablent, de la simplicité de sa condition, et sur tout 
d'un visage le plus ridiculement mol du monde. Je veux un mal 
si horrible à cette imperfection qui me blesse tant, qu'il faut que 
je l'injurie en public. Je pardonne à ceux qui s'en mocquent : se 
sont-ils obligez d'estre aussi habiles qu'Aristippus, ou Xenophon, 
pour aller discerner souz un visage qui rougit, autre chose qu'un 
esprit sot, ou vaincu ? Et si leur pardonne encore de penser, que 
telles confessions, que cecy, partent de folie : il est bien vray 
qu'elles sont esgalement communes aux fols, et aux sages : mais 
aux sages de tel degré que je ne puis aller jusques-là. » 



92 MARIE DE GOURNAY 

pas importuner ^o/ personne de notre robe, sera dit 
victorieux et courtois ensemble. Un autre, derechef, 
bien qu'il estimast une femme capable de soustenir 
une dispute, ne croira pas que sa bien-seance luy 
permette de présenter un duel légitime à cet esprit ; 
5°^ d'autant qu'il la loge en la bonne opinion du vul- 
gaire, lequel méprise le sexe en ce poinct-là, comme 
je disois. Pourrions-nous estendre ces vers d'Horace, 
jusques au reproche de ceste espèce de désir et de 
crainte, d'une indeuë approbation ou réprobation 
populaire ? 

Nul n'a cher y ny redouté. 
Le faux hofineur, ou le faux hlasme ; 
S'il n'a couvé luy-mesme en l'ame, 
Le mensonge et la faulseté. 

Suffisance esclave et chetive, qui ne peut et ne 
veut estre que ce qu'il plaist, ny agir que selon qu'il 
plaist, à une foule de sots et de foux, car ainsi faut-il 
baptiser le commun du monde : et plus chetive et 
catherreuse équité, 309 qui ne faict raison à autruy 
que selon ses propres interests. ^^o C'est bien loin 3" 
de mener par le nez un vulgaire, que de faire vanité 
qu'il nous mené par le nez nous mesmes. Suivons. 
3'^ Cetuy-là disant trente sottises, emportera neant- 
moins le prix, par sa barbe, ou par l'orgueil 5^3 d'une 
présomptive capacité, que la compagnie et luy-mesme 
mesurent selon ses commoditez et sa vogue : sans 
considérer, que bien souvent elles luy naissent d'estre 
plus bouffon ou ^^-^ flatteur que ses compagnons, 3^5 ou 



MARIE DE GOURNAY 93 

de quelque vilaine submission, ou autre vice : ou de 
la bonne grâce et faveur de telle personne, qui n'ac- 
corderoit pas une place en son cœur, ny en sa fami- 
liarité, 516 à de plus habiles que luy. ^^^ Cestuy-cy sera 
frappé, qui n'a pas l'entendement ^^^d'appercevoir le 
coup rué d'une main féminine. Et tel autre 5^9 pap- 
perçoit, qui pour l'éluder tourne le discours en risée, 
ou bien en escopetterie de caquet perpétuel, ou le 
destord et divertit ailleurs, et se met à vomir peden- 
tesquement force belles choses qu'on ne luy demande 
pas : ou par sotte ostentation l'intrique et confond 
de bastelages logiques, croyant offusquer son antago- 
niste par les seuls esclairs ^^° de sa suffisance, de 
quelque biais ou lustre qu'il les estale. Telles gens 
sçavent, '^^ d'autre part, combien il est aisé de faire 
profit de l'oreile 5" des spectateurs : lesquels pour se 
trouver très-rarement capables de juger de l'ordre et 
de la ^'^5 conduicte d'une dispute et conferance, et de 
la force '^^ des conferans, et très-rarement capables 
aussi, de ne s'esblouïr pas à l'esclat de ceste vaine 
science ^^s que ceux-cy crachent, comme s'il estoit 
question de rendre comte de 326 leurs leçons ; ne 
peuvent descouvrir quand ces galanteries-là sont fuitte 
ou victoire. Ainsi pour emporter le prix, il sufïit à ces 
messieurs ^^7 de fuir les coups, et peuvent moissonner 
autant de gloire qu'ils veulent espargner de labeur. 
Ces trois mots soient dits sur la conferance, pour la 
part spéciale et particulière des Dames : car de l'art 
de conférer en gênerai, et de ses perfections et 
deffaux, les Essais en traictent jusques au faiste de 



94 MARIE DE GOURNAY 

l'excellence. ^^^ Adjoustons à ce discours^ que non 
seulement le vulgaire des Lettrez bronche à ce pas, 
contre le sexe féminin, mais que parmy ceux mesmes 
vivans et morts, qui ont acquis quelque nom aux 
Lettres en nostre siècle, 529 voire par fois soubs des 
robes sérieuses, ^30 y^^ ^y cogneu qui mesprisoient 
absolument les Å’uvres des femmes, sans se daigner 
amuser à les lire pour sçavoir de quelle estoffe elles 
sont: 531 et sans se vouloir premièrement informer, 
s'ils en pourroient faire eux-mesmes qui méritassent 
que toute sorte de femmes les leussent. ^^^ Traict en 
vérité fort commode selon le goust populaire à relever 
l'éclat de leur suffisance : puisque pour mettre un 
homme en estime auprès du commun, ceste beste a 
plusieurs testes, sur tout en la Cour ; il suffit que cet 
homme méprise cetuy-cy et cetuy-là, et qu'il jure 
estre quant à luy, le prime del monde : à l'exemple de 
ceste pauvre folle, qui croyoit se rendre un exem- 
plaire de beauté, pour s'en aller criant par nos rues de 
Paris, les mains sur les costez : Vene:^^ voir que je suis 
belle. Mais je souhaitterois en charité, que ces gens 
eussent adjousté seulement un autre traict de souplesse 
à 533 cestuy-là. Cest de nous faire voir que 334 leur 
mesme suffisance surpassast teste pour teste celle de 
ce sexe par tout : ou bien au pis aller, égallast 53 5 celle " 
de leurs voisins : 3^6 ouy mesmes voisins au dessoubs. 
du haut estage. Cela s'appelle, que nous ne leussions 
pas aux 537 ouvrages de ceux de leur troupe, qui osent 
escrire, des traductions infâmes s'ils se meslent d'ex- 
primer un bon Autheur, des conceptions foibles et 



MARIE DE GOURNAY 95 

basses, s'ils entreprennent de discourir : 3^^ ouvrages 
desquels le seul assaisonnement est un léger fard de 
langage, sur des matières desrobées : glaire d'œufs 
battue. A propos de quoy je tombay l'autre jour sur 
une Epistre liminaire de certain personnage, du 
nombre de ceux-là qui font piaffe de ne s'amuser 
jamais à lire un Escrit de femme : mon Dieu que de 
diadesmes, que de gloire, que d'Orient, que de splen- 
deur, que de Palestine, recherchez cent lieues par 
delà le 559 Jourdain ! mon Dieu que de pieds de 
mouche, passans pour autant de phénix en l'opinion 
de leur maistre ! et combien sont loin des bons orne- 
mens, ceux-là qui les recherchent dans l'enfleure ou 
pompe des mots, ^40 notamment en prose ? Ceux à 
qui nature donne un corps gresle, ce dit un homme 
de haut mérite, le grossissent d'ambourreure : et ceux 
de qui l'imagination conçoit une matière exile ou 
seiche, l'enflent de ^^i paroles. Quelle honte encore, 
que la France voye d'un œil si trouble, et d'un juge- 
ment si louche, le mérite des Escrivains, qu'elle ayt 
donné réputation d'escrire excellemment à un 
Autheur, qui comme le père de ceste Epistre n'eut 
jamais qualité recommandable, réservé celle de ce 
fard, assisté de quelque science 542 scolastique ? Je le 
veux tant moins nommer, de ce qu'il est mort. Fina- 
lement, pour retourner à souhaitter du bien à mon 
prochain : je desirerois aussi qu'aucuns de ceste 
volée de sçavans ou Escrivains, mespriseurs de ce 
5+3 chetif sexe mal-mené, cessassent d'employer les 
Imprimeurs : pour nous laisser à tout le moins en 



96 MARIE DE GOURNAY 

doubte, s'ils sçavent composer un Livre ou non : car 
ils nous 544 lèvent ce doubte, édifians les leurs par le 
labeur d'autruy, je dis 54> en détail et en gros : de 
peur que cet honneste homme, que les Essais raillent 
de mesme vice en la saison de leur Autheur, ne 
demeurast sans compagnie. Si je daignois prendre la 
peine de protéger les Dames, ^^^ j'aurois bien tost 
recouvré mes seconds en Socrates, Platon, Plutarque, 
Seneque, Anthistenes, ou encores, Sainct Basile, 
Sainct Hierosme, et tels esprits, ausquels ces docteurs 
donnent si librement le dementy et le soufflet, quand 
ils font différence, sur tout différence universelle^ 
aux mérites et facultez des deux sexes. 347 Mais 
outre qu'ils sont asses ^48 punis de monstrer leur 
bestise 549 inconsidérée, condamnans le particulier 
par le gênerai : (accordé qu'en gênerai ^s» la suffisance 
des femmes fust inférieure) leur bestise aussi par 
l'audace de mespriser le jugement de si grands per- 
sonnages que ceux-là, sans parler des modernes, et le 
décret éternel de Dieu mesme, qui ne faict qu'une 
seule création des deux sexes, et de plus, honnore 
les femmes en son Histoire saincte de tous les dons 
et 5 5^ faveurs qu'il départ aux hommes, ainsi que j'ay 
représenté plus amplement en l'Egalité d'eux et 
d'elles ; >52 ils souffriront, s'il leur plaist, ^53 qu'on 
leur die, que nous ne sçavons pas s'ils sont capables de 
deffaire les femmes par la souveraine loy de leur bon 
plaisir, qui les condamne ^54 à l'insuffisance, ou s'il y a 
de la gloire pour eux en leurs efforts de les effacer par 
le mespris : ^^5 mais nous cognoissons 556 plusieurs 



MARIE DE GOURNAY 97 

femmes, qui ne feroient jamais gloire de si peu de 
chose, que de les effacer eux-mesmes : 5S7 je ne dis pas 
effacer à si bon marché que par l'injure du mespris, 
dont ils font si plaisamment leur foudre, ouy bien par 
mérites. Davantage, ilssçauront que la mesme finesse 
qu'ils cherchent à dédaigner ce sexe sans l'ouyr et sans 
lire ses Escrits, il la cherche à leur rendre le change, parce 
qu'il les a ouyset ^s» leu les leurs. Ils pourront retenir 
au surplus un dangereux mot de très-bonne maison ; 
qu'il n'appartient qu'aux plus malhabiles de vivre con- 
tents de leur suffisance, regardans celle d'autruy par 
dessus l'espaule ; et que l'ignorance est mère de ^î? pré- 
somption. 



VARIANTES ET ADDITIONS DES ADFIS 

OU PRESENS 

DE MADEMOISELLE DE GOURNAY 

**= 1634 : ***= 1641 



298. adjoustons, qu'on interdict encore à peu près, de toutes 
les vertus, luy soustrayant les Charges, les Offices et fonctions 
publiques : en un mot, A luy retranchans le pouvoir/* — le 
privant de la liberté : ouy-mesmes, qu'on interdict encore à peu 
près etc.*** — A. retranchant*** -f- 299. des vertus** + 300. l'igno- 
rance, la servitude et la faculté de faire le sot.** — et la faculté 
de faire le sot si ce jeu luy plaist.*** + 301. toute action de 
haute volée, tout jugement, et toute parole de spéculation 
exquise, et le crédit de les faire approuver.** — toute action de 
haut dessein, tout jugement sublime, et toute parole de spécula- 
tion exquise.*** -\- 302. injuste*** + 303- Eussent les Dames les 
raisons et les méditations de Carneades,*** -f- 304. souris** + 
305. toute sorte de résistance qu'elles peussent faire contre les 
arrests de son jugement,** + 306. afin defuïr les coups.** -h 307. 
une*** + 308. pource qu'il** -\- 309. qui ne faict honneur ny 
justice au mérite d'autruy**+ 310. Dans l'édition*** tout ce qu'il 
y a entre « en ce poinct-là » et « c'est bien loin » est supprimé 
y compris les vers : nul n'a chery etc. -f- 311. après tout** -f- 
312. Cetuy-cy** + 3i3- d'une capacité prétendue** -f- 314. plus*** 
-|- 315. ou de quelque lasche submission*** + 316. à déplus 
habiles gens que luy** -f- 317. Cestuy-là**-|- 318. de discerner*** 
+ 319. le discerne et le sent*** -|- 320. de sa doctrine** + 321. 
en cela** -\- 322. du spectateur qui ne peut découvrir si ces 
galanteries-là sont fuytte ou victoire ; pour se trouver très-rare- 
ment capable...*** -+-323. conduitte d'une dispute ou confe- 



MARIE DE GOURNAY 99 

rance** — conduitte d'une conferance*** -f- 324. de ceux qui 
l'agittent*** H- 325. qu'une vanité présomptueuse crache, 
comme s'il...*** -|- 326. ses*** H- 327. d'esquiver le combat,** 
-f- 328. Remarquons en ce discours** -f- 329. je dis** 
-h 330. on en a cogneu** + 331. ny recevoir advis ou conseil 
qu'ils y peussent rencontrer : et sans se vouloir*** 4-332. Cela 
méfait soubçonner, qu'en lisant les Escrits des hommes mesmes, 
ils voyent plus clair en l'anatomie de leur barbe, qu'en celle de 
leurs raisons : Ces traits de mespris de tels docteurs en mous- 
taches, sont en vérité fort commodes selon le goust populaire à 
relever le lustre de leur Sapience.*** + 333. cetuy-là** H- 334. 
la valeur de leur esprit surpassast** + 335. celle-là de** -f- 336. 
je dy mesmes*** -\- 337. registres** -f- 338. des contradictions 
fréquentes, des cheutes sans nombre, un jugement aveugle au 
choix et en la suite des choses : Ouvrages desquels le seul** H- 
339. le mont Liban !** -f- 340. particulièrement** -j- 341. pa- 
roUes** — 342. scholastique** — 343. pauvre** -|- 344. appren- 
nent qu'ils ne peuvent édifians** -{- 345. je dis les édiffians en 
détail et par fois en gros, de peur** H- 346. contr'eux,*** -h 347. 
Mais ils sont** -(- 348. vaincus et punis** H- 349. leur bestise, 
condamnans*** -h 350.1e talent des femmes fust inférieur) de la 
montrer aussi par l'audace** -f- 351. de toutes les** -+-352. Outre 
tout cela, certes, ils souffriront** — certes, ceux de cette estofïe 
souffriront*** -f- 353. qu'on les advertisse : que** H- 354. et les 
confine*** H- 355. dont ils font si plaisamment leur foudre : mais 
nous*** 4-356. quelques** -f 357. ny par là, ny par comparaison. 
Davantage, ils sçauront*** -f- 358. a leu ceux qui sont partis de 
leur main.** — qu'il a leu, etc.*** -f- 359. de la présomption***. 



APPENDICE 
A 



NOTICE BIBLIOGRAPHIQUE 



Mademoiselle de Gournay retouchait constamment ses ou- 
vrages, elle les allongeait souvent et les raccourcissait quelquefois. 
Elle raturait avec une sorte de fièvre et l'on rencontre sur 
beaucoup d'exemplaires de ses œuvres des corrections manus- 
crites faites en marge ou entre les lignes. Avant 1626, date de 
son premier recueil de mélanges, Marie de Gournay a publié 
séparément plusieurs de ses travaux. Peut-être ignorons- 
nous quelques-unes de ces publications. Cela n'est pas impossible 
étant donné l'extrême rareté de ces petits volumes. Voici la liste 
de ses œuvres telle que les études des bibliographes qui se sont 
occupés d'elle nous permettent de la dresser. 

i')^4. Le proumenoir de M. de Montaigne. Paris, Ab. L'An- 
gelier. Cet ouvrage est imprimé dans le même volume qu'une 
traduction partielle de Virgile et un bouquet poétique. J'ai déjà 
dit qu'il a eu cinq éditions et qu'il a en outre paru trois fois dans 
le volume de mélanges de Marie de Gournay. 

1608. Bienvenue de monseigneur le duc d'Anjou, dédiée à la sere- 
nissinie république ou état de Venise, son parrain designé par made- 
moiselle de G. Paris, Fleury Bourriquant. — Dans les volumes de 
mélanges de Marie de Gournay ce traité prend le titre à' Abrégé 
d'institution pour le prince souverain. 

16 10. Adieu de l'âme du roy de France et de Navarre Henry le 
Grand à la Reyne avec la défense des Pères Jésuites, par la demoiselle 
de G. Paris, Fleury Bourriquant et Lyon, Poyet. 

16 19. Versions de quelques pièces de Virgile, avec la réimpres- 
sion de la Bienvenue. Paris, Fleury Bourriquant. 

1620. Eschantillons de Virgile. Au Roy. — Le docteur Payen 
a vu cet opuscule de 30 pages à la bibliothèque de l'ancien Hôtel de 
ville de Paris. Ce livre a été brûlé avec les autres et les notes du 
Dr Payen sont tout ce que nous en savons. Il contenait des 
fragments du ler et du 4e chant de V Enéide. 

1622. Egalité des hommes et des femmes. 

1624. Remerciement au Roy. C'est cette pièce qui contient la 
Harangue de François de Guise aux soldats de Met:^ le jour di 
l'assaut de Ronsard, arrangée par Mademoiselle de Gournay. 

1626. L'ombre de la damoiselle de Gournay œuvre composé de mes- 



104 APPENDICE A 

langes. Paris, Jean Libert. — C'est la première édition des œuvres 
complètes de mademoiselle de Gournay. In-8o, 1202 p. 

1634. Les advis ou les presens de la demoiselle de Gournay. 
Paris, Toussaint du Bray. In-4°, 860 p. 

1641. Les advis ou les presens de la demoiselle de Gournay, Paris, 
Jean du Bray. In-40, 995 p. 

Ces trois éditions des mélanges de Marie de Gournay con- 
tiennent toutes ses œuvres. En 1634 elle a ajouté à VOmbre : L'ins- 
titution du Prince (deux traités). De la médisance (trois traités), 
l'Oraison du Roy à S. Louys durant le siège de Rhè ; la Première 
délivrance de Casai ; De la témérité et la version du sixième livre 
de VAeneide. En 164 1, elle ajoute encore un Discours à Sophrosine, 
une lettre liminaire, un traité Des broquarts et quel fruit en tirent 
les brocardeurs et la Vie de la demoiselle de Gournay. 

Marie de Gournay tenait beaucoup à ce titre d'Ombre qui 
flattait ses instincts philosophiques. Elle l'expliquait par un vers : 
« l'homme est l'ombre d'un songe et son œuvre est son ombre. » 
Malgré la profondeur de cette pensée, le public paraît s'être 
obstiné à ne pas la comprendre, si bien que le libraire de l'édition 
de 1634 exigea un autre titre. La fille d'alliance de Montaigne 
céda non sans regret et adopta celui d'' Advis ou presens. 

A la fin de son livre et dans ses trois éditions, mademoiselle de 
Gournay a mis une imprécation dont la nature spéciale est 
peut-être la raison qui a fait que l'auteur se soit abstenu de réim- 
primer son Remerciement au Roy avec les faux vers de Ronsard. 
« Si ce livre me survit, dit-elle, je deffends à toute personne, 
telle qu'elle soit, d'y adjouster, diminuer, ny changer jamais 
aucune chose, soit aux mots ou en la substance, soubs peine à 
ceux qui l'entreprendroient d'estre tenus aux yeux des gens 
d'honneur, pour violateurs d'un sepulchre innocent. Et je su- 
prime mesm.es tout ce que je puis avoir escrit hors ce livre, 
réservé la préface des Essais en Testât que je la fis r'imprimer 
l'an passé, si je n'ay loisir de l'amender avant mourir. Les inso- 
lences, voire les meurtres de réputation que je voy tous les iours , 
faire en cas pareil en cet impertinent siècle, me convient à las- 
cher cette imprécation. » 

En 1641 cet avertissement est répété dans les mêmes termes 
sauf la phrase touchant les Essais qui est ainsi modifiée : « réservé 
la préface des Essais en Testât que je la fis r'imprimer Tan mil 
six cents trente cinq. » 



APPENDICE A 105 

La première édition des œuvres de Marie de Gournay est la 
plus intéressante des trois et Y Ombre a une saveur que les Advis 
n'ont plus aussi forte. La première rédaction des écrits de made- 
moiselle de Gournay est vivante et colorée. Ses retouches sur- 
chargent ses phrases, noient les expressions primesautières dans 
la poussière d'une abusive érudition. De plus il arrive que de 
1626, pour ne point parler des ouvrages qui ont paru avant, à 
1641 Marie s'est laissée, à son corps défendant, entamer par le 
purisme et influencer par cette Académie qu'elle blâmait si fort, 
mais où elle comptait beaucoup d'amis personnels. Il en résulte 
qu'elle modernise. Son style y perd ce charme à la Montaigne, 
cet imprévu qui en faisaient l'attrait. La conséquence des con- 
cessions arrachées à la vieille intransigeante par le goût des 
temps nouveaux est qu'elle est obligée de rajeunir sa langue pour 
assurer des lecteurs à ses plaidoyers en faveur des anciens mots 
et des anciennes tournures. D'ailleurs elle s'en rend compte, elle 
proteste, elle gémit, mais elle cède. Aussi c'est à l'édition de 1626 
que j'emprunte de préférence mes citations des œuvres de Marie 
de Gournay. Contrairement à ce qui a lieu le plus souvent sa 
pensée définitive ne vaut pas sa pensée première. C'est lors- 
qu'elle est passionnée que sa prose a le plus d'accent. 

Le souci de la perfection la tourmenta toute sa vie et jusqu'à 
son dernier jour elle couvrit les marges de ses livres de petits 
changements. Sur une feuille volante qu'elle colla dans les exem- 
plaires de 1641 sur lesquels elle put encore mettre la main elle 
nota : « la correction de quelques erreurs obmises » et « quel- 
ques nouvelles lectures que le lecteur est prié de recevoir. » Et, 
après ce nouvel errata, elle ajoute ces lignes puériles et tou- 
chantes : « Permets, lecteur, ce dernier soin à une pauvre mère 
preste à quitter son enfant orphelin, et veuf de toute assistance. 
Je te recommande ce qui peut estre encore eschappé à ma der- 
nière recherche. » 



Principaux ouvrages et articles à consulter : Tallemant des 
Réaux, Les historiettes. Paris, 1834. — Hilarion de Coste, Les 
éloges et les vies des reynes, des princesses, et des dames illustres en 
piété, en courage et en doctrine, qui ont fleur y de nostre temps, et du 



lOé APPENDICE A 

temps de nos pères. Paris, 1647. — Pierre Bayle, Dictionnaire histo- 
rique et critique, 3e édition. Rotterdam, 1720. — Jolly, Remarques 
critiques sur le dictionnaire de Bayle. Paris, 1748. — Titon du Tillet, 
Parnasse françois. Paris, 1732. — Léon Feugère, Les femmes poètes 
au "^vi^ siècle. Paris, 1860. — D^Payen, Nouveaux documents inédits 
ou peu connus sur Montaigne, Paris, 1850. — D»" Payen, Note 
bibliographique sommaire sur les diverses éditions du Proumenoir de 
M. de Montagne, Bulletin du bibliophile, 1860, p. 1285-1287 et 
1 291-1292. — Dr Payen, Recherches sur Michel de Montaigne, 
Bulletin du bibliophile, 1862, p. 1291-1311. — Brunet, ManM^Z 
du libraire. — Ch.-L. Livet, Précieux et Précieuses , Paris, 1870. — 
Ferdinand Brunot, La doctrine de Malherbe, d'après son Commen- 
taire sur Desportes. Paris, 1891. — Paul Stapfer, La famille et 
les amis de Montaigne. Paris, 1896. — Paul Bonnefon, Montaigne 
et ses amis. Paris, 1898. — M. Couvhei, Recherches sur Mademoi- 
selle de Gournay, Bulletin du Bibliophile, 1898, p. 227-232. — 
Mario Schiff, La fille d'alliance de Montaigne : Mademoiselle de 
Gournay, Studi diFilologia moderna, anno II, fascicolo 1-2, 1909. 
J'ai copié, pour mon ami le professeur Nyrop, le traité des 
Diminutifs françois de Mademoiselle de Gournay, sur le texte de 
1626. Cette copie a été imprimée à la suite du troisième volume 
de la Grammaire historique de la langue française du savant roma- 
niste de Copenhague. Quelques vers de Marie de Gournay ont 
été réimprimés dans Les chefs-d'œuvre lyriques de Ronsard et de 
son école, publiés par Auguste Dorchain, Paris, 1907» et dans 
Les Muses françaises d'Alphonse Séché, t. I, Paris, 1908. 



APPENDICE 
B 

AUTOPORTRAIT 

DE 

MADEMOISELLE DE GOURNAY 



PEINCTURE DE MÅ’URS (^) 

A Monsieur le Président d'Espaignet, Conseiller d' Estât, 



Espaignet façonné sur le siècle plus sage, 
Je veux peindre mes mœurs et t'ofFrir leur image : 
Tu la peux à bon droict approuver ou casser, 
Puis qu'en te practiquant vingt ans j'ay veu passer. 

5 . Nostre abord commencea lors que du grand Montaigne, 

J'allay voir le tombeau, la fille et la compaigne : 
Voyageant avec toy, qui menois de nouveau 
Ta femme en leur païs ton antique berceau. 
Voicy donc mes deffaux : je suis d'humeur bouillante, 

10. J'oublie à peine extrême une injure preignante, 

Je suis impatiente et subjecte à courroux : 
De ces vices pourtant je rompts les plus grands coups. 
Je dis rompre au dehors où l'esclat est visible, 
De les rompre au dedans cela m'est impossible : 

15. Tant l'ire, la piqueure et les assauts puissans 

Des accidens fascheux me pénètrent les sens. 

(1) Ce portrait en vers a subi peu de changements dans les éditions 
de 1634 et 1641. Mademoiselle de Gournay l'a retouché par endroits 
sans rien changer au fond ni aux sentiments. Comme presque toujours 
elle alourdit et complique le premier jet en le corrigeant. J'ai préféré 
laisser à ce morceau d'une réelle valeur psychologique tout son carac- 
tère spontané et je m'en tiens scrupuleusement à la leçon de 1626. 

V. 5. ** Nostre abord commença quand je fus à Montaigne : 

Voir un mort Demydieu, sa fille et sa compagne 
V. 6. *** Voir un mort au cercueil, sa fille et sa compagne, 
V. 10. ** J'oublie à peine extrême une injure poignante, 
V. 14. ** De les rompre au dedans ce roch m'est invincible : 

*** De les rompre en mon cœur ce roch est invincible : 

J'indique par deux astérisques l'édition des Advis de 1634 et par 
trois celle de 1641. 



IIO APPENDICE B 

Les passions en fin que l'instinct nous excite, 
Non pas l'opinion de lumière interdicte ; 
Tiennent d'un poids égal telle place chez moy, 

20. Que ma loy je leur donne et la leur je reçoy. 

Je m'enferre par fois en la ronde fiance, 
Supposant au prochain ma propre conscience : 
Mais si je porte au doubte un ray de jugement, 
On ne me peut tromper, ains trahir seulement. 

25. Par fois en conférant il adulent que j'embrasse 

La raison et ses droicts d'une humeur trop tenace : 
Toute noble qu'elle est n'en soyons si jaloux. 
Et qui ne veut heurler laisse heurler les loups. 
Ce débat neantmoins s'escoule sans querelle, 

30. Car soudain qu'elle esclost mon art luy brise l'aisle : 

Et n'ay troublé ny bruit, hors ceux que le mondain 
Livre au foible impuissant par malice ou dédain. 
Je suis blessée aussi de ceste sotte honte, 
Qui naissant de vertu pour vice nous surmonte. 

35. J'advouë encore après reprochable à bon droict, 

Qu'à servir le grand Dieu mon esprit est trop froid : 
Encores que mon cœur d'un sainct respect l'honore. 
Hé quel autre mortel d'un juste vœu l'adore ? 
Le fini l'infini ? l'ouvrage son Autheur ? 

40. Un atome, un néant, l'unique Créateur ? 

Pour m'estimer un peu je ne mérite blasme, 
D'un appast si friand chaqu'un flatte son ame : 
Je n'en crains les rieurs si je me prise à poinct: 
Qui ne void ses vertus son vice il nevoid point. 

45. Le siècle trop aveugle et mon mal-heur estrange, 

Me force outre cela d'arborer ma louange : 
Pour voir si mieux instruict il voudroit secourir, 
Celle que mieux cogneuë il ne lairroit périr. 
Je ne m'accuse pas du defî'aut de mesnage, 



V. 23. ** Mais si j'ouvre au soupçon l'œil de mon jugement, 

V. 25.** Par fois en conférant il advient que j'espouse 

La raison et ses droicts d'une humeur trop jalouse : 
Toute noble qu'elle est cédons parfois aux foux^ 

V. 36. ** Encores que mon cœur d'un zèle franc l'adore ? 

V, 45-46-47-48 supprimés. ** — ***. 



APPENDICE B III 

50. De ce reproche en vain le vulgaire m'outrage : 

Pour me voir sans moyens, sans mesnage on me croid : 

J'en aurois à plain fond quand mon bien le vaudroit. 

Ah qu'en vain nos succez nous mesurent l'estime ! 

Ah que le nom du pauvre aisément on opprime ! 
55. Mon bien court et brouillé je n'ay deu conserver, 

Puis que de la misère il n'eust peu me sauver. 

Mes bonnes qualitez prendront icy leur place. 

Les loix de l'équité d'un sainct respect j'embrasse. 

J'ay l'entregent modeste et de l'honneur j'ay soin. 
60. Je n'ayme pas l'argent que pour le seul besoin. 

Que si j'ay ce deffaut d'aymer un peu la gloire, 

L'ambition au-moins me cède la victoire : 

Je dis l'ambition que les Cours vont suivant : 

Qui cognoist ses objects il mesprise leur vent. 
65. Et n'aurois veu des Grands la pompeuse hautesse, 

Sans la nécessité tyrannique maistresse. 

Mes mœurs et mon humeur luisent d'égalité. 

Mon jugement refuit toute témérité. 

Car ceste erreur je hays ridicule et sifflable, 
70. Qui pleige àtous momens pour vray le vray semblable: 

Et ce vice comm.un je fuis d'un soin exprés. 

De prendre pour un poinct celuy qui loge auprès. 

Par fois doncques en vain j'espère ou je soupçonne. 

Mais lors sans affermer mon jugement tastonne : 
75. S'il afferme, il va droict, et s'y prend rarement : 

Et si je fais gageure elle court seurement. 

Je ne juge.de rien par coustume vulgaire. 

Hors du trop et du peu mes devis je tempère. 

Le propos indiscret j'ay tousjours évité. 
80. Je n'au[r]ois dans un thrône orgueil ny vanité. 

L'effort de mon mal-heur mon courage ne brise. 

Mon courroux bien qu'ardent ma raison ne maistrise : 

Ny jamais ses eslants ne m'ont faict ressentir 

Les honteux aiguillons d'un tardif repentir. 
85, Nulle humeur volontaire en mes moeurs ne tient place. 

Toute bisarrerie aux Indes je déchasse : 

Et ne fais ou dis rien en aucune saison, 

Dont mon chetif discours ne peust rendre raison. 

Ma science proscrit toute pedenterie. 



112 APPENDICE B 

90. L'on ne remarque en moy nulle charlaterie. 

Je quitte un bien certain qui tente mon souhait, 
S'il blesse ma rondeur d'apparence ou d'effect. 
Le fast j'envoye aux Cours et aux clercs des Escoles. 
L'Alchymie est chez moy, mais non ses suites folles (i) : 

95. Tromper, dépenser gros, croire l'art sans doubter, 

Attendre une mer d'or, sans fin la trompeter : 
Aucun je n'ay trompé, j'ay faict peu de despense, 
J'attends peu, je dis moins, j'espère sans croyance. 
Je ne drappe ou mesdis. De léger je ne croy. 

100. Je suis fort véritable et d'une entière foy. 
Si par occasion quelque bourde je donne, 
Elle sert à quelqu'un et ne nuit à personne, 
Sauvant bruit ou desastre ouverts à mes amis : 
Et n'ay point cet excès à mon besoin permis. 

105. Ou si pour mon besoin la vérité j'altère, 

C'est sur le coup précis d'une importante affaire : 
Sans interest d'autruy, sans me prester du vent. 
Sans affermer encore, et certes ^eu souvent. 
Puis qu'on peut rarement desguiser le mensonge, 

1 10. Dans son bourbier honteux un prudent ne se plonge : 
Car l'honneste renom de vray-disant luy sert. 
Et surpris pour menteur sans remède il le perd. 
Nul propos imposteur par hayne je n'advance. 
Mon interest n'esteinct l'œil de ma cognoissance. 

115. Je voy le vice aussi qui difforme l'amy : 
Et connoyla vertu qui dore l'ennemy. 
Je ne donne au prochain accort ou mal-habile. 
Conseil nuisible à luy, bien qu'il me fust utile. 
La vertu sans les biens j'honore où je la voy. 

120. Pour moy je fay raison, je la fay contre moy. 

J'ay le cœur noble et franc, ie hay toute feintise. 
Je suis inviolable en l'amitié promise : 
En fortune, en disgrâce, en la vie, en la mort. 
Du monde ny des ans ce vœu ne sent l'effort. 

125. L'amy ni l'estranger paisible je n'offence. 

Et souvent à leur tort je preste l'indulgence. 

(i)(N. d. a.). Cela fut durant la première Impression de ce Livre, 
et n'est plus dès longtemps. *** 



APPENDICE B 113 

Je n'ay saine ou malade un esprit riotteux. 

Je fuis du vil ingrat le reproche honteux. 

L'injure plus qu'à nul à mon cœur est amere ; 
1 30. J'aymerois mieux pourtant la souffrir que la faire : 

Sans excéder son poids je la paye et ressens. 

Les foibles je respecte à l'égal des puissans. 

Je ne semé discord. Je ne couve l'envie. 

Nul prix ne flestriroit l'équité de ma vie. 
135. Nulle nécessité n'usurpe le pouvoir, 

De me faire offencer le proche ou le devoir. 

A mes ayses charmeurs je n'ay l'humeur subjecte. 

La grimace de Cour et son fard je rejette : 

Je hay sa singerie où chaqu'un s'entresuit. 
140. Mon œil et mon palez le vain luxe refuit. 

Je suis soigneuse, active, en mes desseins constante, 

Aux affaires bandée et de loin prévoyante. 

Je ne suis nonchalante à payer mon devoir. 

Je sçay d'esprit docile un conseil recevoir. 
145. Du faible contre un fort le party je n'opprime. 

Du flatteur pestilent je déteste le crime. 

Devant qu'avoir gousté les mœurs du genre humain, 

J'espandois tout office à plaine et large main : 

Mesme bonté depuis entre les bons j'observe, 
150. Mais parmy le commun je fais quelque reserve : 

Le pauvre et l'affligé je secourrois pourtant, 

Si mon pouvoir estoit à mon désir bastant. 

Le secret qu'on m'a dit je tais d'un soin fidelle, 

Voire un secret surpris peu souvent je décelé : 
155. Je n'aguette celuy que l'on me veut cacher, 

Ou si mon œil le perce il feind de n'y toucher. 

Je ne condamne aucun par la bouche pubHque. 

Je ne suis importune à ceux que je practique. 

Donc si j'ay des deffaux ils ne blessent que moy : 
160. Complette vers autruy d'offices et de foy. 

L'équité, la candeur,, je les tiens de nature : 

L'ordre je l'ay gaigné par temps et par lecture. 

J'ay veu les derniers seaux à cet ordre apposez. 

Ayant sur mes ans meurs sept lustres espuisez. 



APPENDICE 

c 

ANNE -MARIE DE SCHURMAN 

ET 

MARIE DE GOURNAY 



Anne-Marie de Schurman (i), née à Cologne en 1607, s'établit 
à Utrecht, après la mort de son père, en 1623, et mourut àWie- 
wert en Frise en 1678. Elle a été considérée par ses contempo- 
rains comme un véritable prodige. Ses biographes nous 
apprennent qu'elle savait fort bien l'hébreu, le chaldéen, le 
syriaque, l'arabe, le turc, le grec, le latin, le français, l'italien, 
l'espagnol, l'anglais, l'allemand, le flamand et le hollandais. Elle 
était de plus versée dans toutes les sciences et dans tous les arts . 
Une femme aussi savante devait être attirée par la nature excep- 
tionnelle de mademoiselle de Gournay et la docte vieille fille 
devait voir en elle un champion de la cause des femmes et un 
continuateur de son oeuvre. En effet mademoiselle de Schurman 
avait pour la fille d'alliance de Montaigne un profond respect. Et, 
non contente de lui écrire, elle lui adressa des vers latins faits 
pour ravir d'aise la vieille féministe. Ces vers n'ont été publiés 
qu'en 1648, mais Marie de Gournay dut les recevoir tout de suite 
après leur composition. La dédicace suffit à indiquer que Anne- 
Marie de Schurman s'adresse à Mademoiselle de Gournay un 
peu comme un disciple : Magni ac generosi animi heroinx Gorna- 
censi, causam sexus nostri fortiter defendentî gratidatur. Anna 
Maria a Schurman. 

« Palladis arma geris, bellis animosa virago ; 

Utque géras lauros, Palladis arma geris. 
Sic decet innocui causam te dicere sexus. 

Et propria in fontes vertere tela viros. 
I prse, Gornacense decus, tua signa sequemur ; 

Quippe tibi potior, robore, causa praeit. » 

D'ailleurs Marie de Gournay était faite aux vers latins. Balzac 
lui en avait envoyé, Dominique Baudius et beaucoup d'autres en 
firent autant en France. L'Italien Pinto se mit en frais pour elle 



(i) Les contemporains français d'Anne-Marie de Schurmann écrivent 
son nom avec un seul n. J'ai suivi leur exemple. 



Il8 APPENDICE C 

et Nicolas Heinsius lui décocha le traditionnel compliment 
auquel elle ne cessait pas d'être sensible : Atisa virgo concurrere 
viris scandit supra viros. Mais ce qui dut la charmer plus que 
tout le reste, ce fut l'hommage d'un autre Hollandais célèbre, 
Hugo Grotius, qui traduisit en latin des vers qu'elle avait adres- 
sés au maréchal de Thoiras. 

Anne-Marie de Schurman fit mieux que des vers pour défendre 
les idées chères à Marie de Gournay. En 1646 parut à Paris un 
petit volume latin, accompagné d'une traduction française de 
Colletet. Cet ouvrage, édité par Rolet le Duc, porte le titre de 
Question célèbre. S'il est nécessaire ou non, que les filles soient 
sçauantes. Agitée de part et d'autre, par Mademoiselle Anne Marie 
de Schurman holandaise, et le S"^ André Rivet poitevin. 

Le premier discours contenu dans ce livre est daté du 6 mars 
1638. Voici en quels termes mademoiselle de Schurman pose la 
question : « Il s'agist donc de sçavoir si en ce temps, et dans 
Testât ou sont les affaires, il est à propos qu'une fille s'applique 
entièrement à l'estude des bonnes lettres, et à la connoissance 
des arts et des sciences. Q.uand a moy je suis pour l'affirmative ; 
je tiens qu'elle le peut et qu'elle le doit faire, et il me semble que 
pour prouver ce poinct, j'a)i des raisons assez considérables. » 
Voilà une déclaration claire et nette. Les arguments d'Anne- 
Marie ne diffèrent pas beaucoup de ceux de Mademoiselle de 
Gournay, mais ils sont présentés avec plus de tact, avec moins 
de fantaisie, moins d'enthousiasme aussi. On devine derrière 
cette façon modérée de polémiser une personne plus modeste et 
peut-être plus érudite que Marie de Gournay, mais on sent aussi 
qu'elle est moins personnelle, moins passionnée et que le beau 
feu sacré de la docte Française lui fait défaut. « Je sçay bien, dit 
plus loin mademoiselle de Schurman, que pour ne nous pas 
laisser inutiles, on nous donne en partage l'esguille et le fuseau, 
et que l'on nous dit que cet employdoit estreceluy de nostre sexe. 
Mais quoy que ce soit la pensée de la pluspart du monde, et que 
chacun nous ait condamnées à ce bas exercice ; si est-ce que 
parmy les sages ceste commune erreur ne doit point passer pour 
une reigle infaillible. Nous devons escoutcr la voix de la raison, 
et non pas celle d'une mauvaise coustume ; par quelle loy je 
vous prie nous oblige -t'on à de si viles occupations ? est-ce par 
la loy divine, ou par la loy humaine ? quoy que l'on face on ne 
nous pourra jamais prouver, que cet Arrest qui borne et qui 



APPENDICE C 119 

ravalle ainsi nostre condition ait esté prononcé par les oracles du 
Ciel. Certainement si nous avons recours au véritable tesmoi- 
gnage de l'antiquité les exemples de tous les siècles passez, et 
l'authorité des plus grands personnages nous persuaderont tous- 
jours le contraire. Aussi est ce, ce qui a esté desja prouvé avec 
autant de grâce que de suffisance par ce noble ornement de sa 
famille, mademoiselle de Gournay, dans le petit discours qu'elle 
a faict de l'égalité des hommes et des femmes, si bien que pour 
ne point me rendre ennuyeuse, en répétant des choses que l'on a 
desja dittes je n'allegueray pas une de ses raisons, ny ne tou- 
cheray pas mesme à la matière qu'elle a traittée. » L'influence 
de la fille d'alliance de Montaigne est si évidente qu'on l'aurait 
reconnue même si l'auteur ne l'avouait pas. Il y a là quelques 
phrases qui sont comme calquées sur celles de V égalité des hommes 
et des femmes. André Rivet que Mademoiselle de Schurman inter- 
roge lui répond par une lettre du 18 mars 1638, où il débute 
ainsi : « Je ne croy pas devoir encourir vostre haine si contre la 
maxime de la demoiselle de Gournay je dis avec l'Apostre, que 
la femme est un vaisseau plus fragile que l'homme. » Et il 
invoque l'autorité du savant Vives qui s'est occupé avec sollici- 
tude de l'éducation des femmes. Aussitôt Anne-Marie lui répond 
en mettant de l'eau dans son vin, si bien qu'elle a l'air de 
se contredire un peu. En réalité, c'est bien son avis qu'elle 
exprime cette fois-ci et elle le fait avec l'évidente intention de 
sauvegarder ce que la femme a de meilleur, ce qui est sa nature 
propre et profonde. « Mais tant s'en faut, s'écrie-t-elle, que je 
sois capable de céte haute vanité, qui est directement contraire à 
la modestie d'une fille et à cette pudeur que la nature a mise sur 
mon front. » Nous sommes loin de Marie de Gournay qui mau- 
dit sa timidité et la rougeur qui lui monte au visage quand elle 
défend son sexe. Anne-Marie dit encore : « Je ne sçaurois lire 
qu'à regret cet excellent discours italien que Lucrèce Marinelle a 
composé, et qu'elle a intitulé V excellence des femmes et Vimperfec- 
tion des hommes : voire mesme quoy que le petit traité de la 
demoiselle de Gournay qu'elle appelle de l'esgalité des hommes 
et des femmes ne soit pas sans grâce et sans élégance, et que les 
tesmoignages des sages qu'elle allègue soient des authoritez fort 
considérables, si est ce qu'il y a bien à dire que je suive en tout 
ses sentiments ; et si je vous en ay faict mention c'a esté plustost 
pour ne point repeter des exemples de nos louanges que pour en 



120 APPENDICE C 

tirer quelque advantage dessus vous. De nioy je tiens pour véri- 
table, que si dans nostre sexe, il y a quelques vertus louables et 
dignes d'estre publiées, les hommes en doivent estre les hérauts 
et les trompettes. Il nous suffit que nous ayons le tesmoignage 
secret de nostre propre conscience, et que chacune de nous 
s'examine soy-mesme, et face enfin tout ce qu'elle doit faire. » 

Il ressort d'une réponse d'Anne-Marie à Mademoiselle de 
Gournay que celle-ci qui, dans sa dernière édition de VÉgaîité, 
fait un grand éloge de l'érudite fille, lui reprochait de trop 
s'amuser à l'étude des langues. Mademoiselle de Schurman 
assure sa vénérable amie qu'elle n'occupe à cet exercice que ses 
heures de loisir sauf pour « la langue saincte » à cause de l'An- 
cien Testament. 

Le P. Louis Jacob, dans un éloge latin de la savante Hollan- 
daise, éloge traduit en français par Paul Jacob lyonnais, parle de 
l'estime dont elle jouissait auprès des grands et des lettrés et il 
cite entre autres témoignages de respect une lettre de Naudé, le 
célèbre bibliothécaire de Mazarin. Dans cette lettre Naudé 
raconte l'admiration que Guillaume Colletet professait pour 
Anne-Marie de Schurman dont il connaissait fort bien et l'œuvre 
et les mérites. « Je me souviens, dit Naudé en parlant d'une 
visite qu'il fit à Colletet, que l'ayant rencontré il y a quelque 
temps dans son agréable jardin, il m'entretint de l'admirable 
providence de la nature qui a voulu mettre en la place de Marie 
de Gournay (fort avancée en aage, et sur son déclin et en si 
grande réputation d'esprit et d'éloquence et de doctrine, que 
mesme elle pouvoit fermer la bouche aux plus sçavans) Anne- 
Marie comme un rejetton pour soustenir à l'envy de tous les 
hommes, la gloire de son sexe avec une esgale pointe d'esprit, 
et peut estre avec autant de gloire et de reputation.il disoit aussi 
qu'il estoit bien raisonnable que l'éloge que Juste Lipse Flamand, 
censeur exact des esprits, avoit fait en faveur de Mademoiselle 
de Gournay pour se frayer le chemin à une gloire immortelle', 
fut rendu par quelque François à Marie de Schurman, la plus 
industrieuse de toutes les filles du Pays bas. » 

Comme Marie de Gournay, Anne-Marie de Schurman s'attacha 
à la gloire et à la doctrine d'un homme et continua après la 
mort de son maître à vouer un culte à sa mémoire. Mais hélas ! 
la docte Hollandaise ne rencontra pas un sage comme Montaigne 
pour la guider à travers la vie. Elle s'attacha à Labadie qui fut 



APPENDICE C 121 

certainement un illuminé et peut-être un fourbe. Ce jésuite 
défroqué qui se fit protestant et qui fut même pasteur, sut ins- 
pirer à Mademoiselle de Schurman un intérêt passionnément mys- 
tique. Elle embrassa ses idées, le suivit partout et, continuant son 
œuvre après la mort de l'apôtre, rassembla les Labadistes autour 
d'elle et les mena à Wiewert en Frise. Là elle vendit ses biens 
au bénéfice de ses coreligionnaires et mourut en méditant les 
vérités auxquelles elle avait consacré sa vie. L'exaltation reli- 
gieuse où elle était l'avait depuis longtemps détournée des arts, 
des lettres et des sciences (i). 

(i) Le texte latin des lettres de Mademoiselle de Schurman en faveur 
de l'érudition des femmes parut, pour la première fois, à Leyde en 164 1. 



APPENDICE 
D 

ÉLOGES ITALIENS 

A 

MARIE DE GOURNAY 



Mademoiselle de Gournay cite César Capaccio (i) et Charles 
Pinto (2) parmi ses admirateurs étrangers. En effet, dans son 
Apologie, elle se vante d'avoir été louée « en diverses Pro\'inces, 
Flandre, Hollande : et dernièrement encores d'Italie, par la 
faveur des Seigneurs César Capacio et Carolo Pinto : qui font 
cognoistre en leurs Ouvrages, qu'ils ne veulent point laisser fles- 
trir Fancienne gloire de servir avec honneur les Muses, acquise à 
ceste grande Région leur mère. » Ces éloges n'ont cependant 
rien de bien troublant. Ils reposent, à mon sens, uniquement sur 
les compliments que Juste Lipse adresse à la fille d'alliance de 
Montaigne, et rien, dans la prose de Capaccio ni dans les vers de 
Pinto^ n'indique que ces deux personnages aient connu l'œuvre 
de la docte française. 

L'ouvrage auquel Marie de Gournay fait allusion est une sorte 
de dictionnaire des hommes et des femmes illustres classé dans 
l'ordre alphabétique des prénoms. Chaque biographie ou plutôt 
chaque éloge est accompagné des vers d'un poète. Pinto a fait la 
plupart de ces vers qui n'ont d'ailleurs qu'un intérêt de pure 
curiosité. L'ouvrage de Capaccio porte le titre suivant : Illtistrium 
mulierum, et ilhistrium virorum elogïa, a Julio Cxsare Capacio 
Neapolitanœ urhi à secretis conscripta. Neapoîi, 1608- 1609. 

Les hommes sont loués dans la première partie de ce livre et 
les femmes dans la seconde. Mademoiselle de Gournay figure 
avec honneur dans la liste des Marie, avec Marie sœur de Moïse, 
Marie- Madeleine, Marie de Médicis et quelques autres femmes 
célèbres par leur naissance, leur vertu, leur beauté ou leur 
savoir. 

Voici la notice que le secrétaire de la ville de Naples consacre 
à Marie de Gournay (p. 210-21 1) : 



(i) Poète et prosateur, né en Campanie, secrétaire de la ville de 
Naples, mort en 1651. 
(2) Poète et prosateur, né à Héraclée, contemporain du précédent. 



126 APPENDICE D 



Maria Gornacensis 

Novum monstrum, et nostri sêecuîi verà Theàno, Lipsius appellat 
admirabilis ingenii, cultissimae lectionis, singularis prudentiae 
nobilem Virginem in hoc theatro propositam. Maria Gornacensis 
hsec est, omnibus iis ornata, quae vix cadere in muliebrem 
sexum crédit judiciorum ille Princeps ; et quae dubia incredulitate 
exploderet, certa fide, variis argumentis in ea est admiratus ; 
tùm praesertim, quod singulare judicium de magno quodamviro 
adolescens protulerat. Multa ediscere, innumera posse scribere, 
delicatse indolis mulieri dabitur. Sed xpivsiv, sed SUaiov Xoytcr- 
T->iv elvai, obscuras mentis ambages enudare, malè ne, an benè 
factum sit libéré eloqui, in summo intellectionis fastigio 
positum est, quod cùm quis attigerit Herculeo labore Antheum 
vicisse non dubitabit. De Graeco haec idiomate hujusmodi decer- 
nit, ut ex ea doctissimi viri judicium quaerant ; et Latino tantum 
excellit, ut paucos ad ejus candorem accedere posse affirment. 
Qiaod si cùm Lugdunum esset ventura, concepto voto his verbis 
ab eodem Lipsio excepta est, O mihi hicem, quà te propius 
norim ? non enim dicam probius ; adeo satis te nosse video r è pau- 
cuîis scriptis^ atque adeb vel sine scriptis ; cur voti causa, quo me 
tôt virtutibus obstrictum puto ; non datur in eas regiones père- 
grinatio ? 

PiNTI 

Si notnen Marise : quid tihi duîcius ? 
Si sermo latius : quid tihi cultius ? 
Si quis scripta légat : quid sihi doctius ? 
Si quis te videat : quid sihi puîcrius ? 
Si quis te audierit : quid sihi gratius ? 
Diîesti (sic) superos virgo ? quid aîtius ? 
Si sors parca fuit : quid tihi tutius ? 
Duxisti hanc nihili ? quid gêner osius ? 
Te Lypsus ceîehrat ? quid tihi cîarius ? 
Laudant Oenotrii ? quid sihi dignius ? 



APPENDICE 
E 

LA FILLE D'ALLIANCE DE MONTAIGNE 

ET LE SUCCÈS DES « ESSAIS » 



Ferdinand Brunetière dans son Histoire de la littérature fran- 
çaise classique (t. III, p. 629) s'occupe de la façon dont les Essais de 
Montaigne ont été accueillis et déclare avec son habituelle net- 
teté : « une chose est certaine, c'est que ce livre n'eut pas dès 
la première heure tout le succès que l'on pourrait croire et 
qu'au contraire, il a été un de ceux que les contemporains ont 
le plus discutés. « Lorsqu'il s'agit d'un livre de l'importance 
des Essais où il y a tant de pensée, la discussion ne prouve-t- 
elle pas justement le succès ? L'originalité du livre de Mon- 
taigne a frappé ses contemporains. Son style et sa manière les 
ont séduits. On lui a, il est vrai, reproché de trop parler de lui 
et certains l'ont fait avec aigreur sans doute parce qu'à leur gré 
le grand essayiste ne parlait pas assez d'eux. 

« De ces nombreuses critiques, dit encore Brunetière, et du re- 
proche principal, qui était que Montaigne parlait trop de soi, 
nous avons iine preuve évidente dans la longue préface que 
Mlle de Gournay a mise en tête de l'édition de 1635. De ce 
qu'elle croit utile de défendre ainsi Montaigne, il est certain que 
les objections étaient fortes et nombreuses ; et de ce qu'elle croit 
utile de le défendre surtout d'un tel reproche, il ne l'est pas 
moins que les censures les plus habituelles portaient précisément 
sur ce point. » 

Cet argument ne porte qu'à moitié ; car, il ne faut pas l'oublier, 
Marie de Gournay défendait moins son père d'alliance qu'elle ne 
se défendait elle-même. Pour bien comprendre ceci, il ne faut pas 
se borner à lire la préface des Essais de 1635 , il faut remonter 
à la grande préface de 1595, celle que Mademoiselle de Gournay 
a désavouée et qu'elle aurait voulu pouvoir arracher au public. 
Dans ce morceau Marie se laisse aller à de tels excès d'admira- 
tion et à une fureur apologétique si marquée qu'elle a failli 
nuire à la renommée qu'elle prétendait servir. 

Comme tous les disciples maladroits, elle défend son auteur 
sans distinguer dans l'œuvre de celui-ci ce qui est essentiel de ce 
qui est secondaire. Il ne faudrait pas la pousser beaucoup pour 
lui faire dire qu'elle aime surtout dans les Essais ce que d'autres 
y trouvent à redire. Elle fit si bien qu'elle irrita des admirateurs 

9 



130 APPENDICE E 

sincères de Montaigne. M. Courbet, dans ses Recherches sur M^^^de 
Gournay (Bulletin du Bibliophile et du Bibliothécaire, 1898, p.iij- 
232), a ifait à ce sujet de curieuses remarques. Il possède 
un exemplaire des Essais de 1595 qui a appartenu à Antoine de 
Laval, capitaine du château de Moulins et géographe du Roi. 
Ce gentilhomme, qui n'était pas le premier venu, a mis sur le 
titre du volume de Montaigne une note significative : « J'ay cogneu 
et fréquenté fort familièrement l'auteur. » Cette phrase donne à 
ses obser\^ations une valeur particulière. Laval, ami et admirateur 
de l'auteur des Essais, critique vertement la préface de Marie de 
Gournay. Il montre bien que les lecteurs qui blâmaient le 
zèle de la fille d'alliance n'enveloppaient pas le père et la fille 
dans une même réprobation. 

A propos de l'amour. Mademoiselle de Gournay dit : « Nous ac- 
cordons qu'il soit meschant exécrable et damnable d'oser prester 
la langue ou l'oreille à l'expression de ce sujet, mais qu'il soit 
impudique, on le nie ». Laval réplique ainsi : « Tellement que 
cette demoiselle ne fait point conscience de lire dans ce livre 
Tépigramme de Martial Quod f... Glaphyram Antonius, etc., 
contre le précepte de l'Apostre : nec ulla nomineiur spurcitia inter 
vos, etc., et encores ce qu'il allègue du poète grec : Corrumpunt 
bonos mores colloquia prava. » 

A propos de religion, Marie parlant de Montaigne dit'que son 
« âme n'a eu semblable depuis quatorze ou quinze cents ans, 
produite par Dieu et vérifiée de son approbation » . 

« C'est une hyperbole de femme passionnée et aveugle », re- 
marque en marge le censeur. 

Toujours en matière religieuse, Marie de Gournay déclare que 
« personne n'eust pensé qu'il y eust eu faute aux nouvelles reli- 
gions, si le Grand Montaigne les eust admises^ ou nul de ceux 
mesmes à qui la faute eust été cognûe, n'eust eu honte de la com- 
mettre après luy ». 

Et le critique s'écrie : « Que se peut-il dire de plus impie et 
impertinent ? » 

Ces notes prouvent que les mécontents contemporains atta- 
quaient l'éditeur bien plus que l'auteur. Leur pudeur s'alarme 
des admirations de la demoiselle bien plus que des hardiesses du 
grand homme. 

Pour ce qui est du succès immédiat des Essais, Montaigne en 
avait été étonné et satisfait. Sa fille d'alliance, plus exigeante que 



APPENDICE E 131 

lui-même, le trouve insuffisant à son gré. « Et trouve, dit-elle, la 
reigle de bien vivre aussi certaine à fuyr l'exemple et le sens du 
siècle, qu'à suivre la Philosophie ou la Théologie. Il ne faut entrer 
chez le peuple, que pour le plaisir d'en sortir. Et peuple et vul- 
gaire s'estend jusques là, qu'il est en un estât moins de non vul- 
gaires, que de Princes. Tu devines ja, Lecteur, que je me veux 
plaindre du froid recueil, que nos hommes ont fait aux Essais : et 
cuydes peult estre avoir suject d'accuser ma querimonie, en ce 
que leur ouvrier mesme dit que l'approbation publicque l'encou- 
ragea d'amplifier les premiers. Certes si nous estions de ceux 
qui croyent que la plus insigne des vertus c'est de se mesco- 
gnoistre soy-mesme ; je te dirois qu'il a pensé ; pour gagner la 
couronne d'humilité que la renommée de ce livre suffist à son 
mérite : mais parce qu'il n'est rien que nous hayons tant que 
l'usage de ceste ancienne Lamye, aveugle chez elle, et clair- 
voiante ailleurs, d'autant que nous sçavons, que qui ne se co- 
gnoist bien, ne peult bien user de soy-mesme ; je te diray que 
la faveur publicque dont il parle, n'est pas celle qu'il cuidoit qu'on 
luy deust, mais bien celle qu'il pensoit tant moins obtenir, 
qu'une plus plaine, et plus perfaicte luy estoit mieux deuë. Je 
rends un sacrifice à la fortune qu'une si fameuse, et digne main 
que celle de Justus Lipsius, ayt ouvert les portes de louange aux 
Essais. » 

En faveur de la popularité du Uvre de Montaigne, il convient de 
rappeler le jugement de Pierre Daniel Huet, évêque d'Avranches, 
qui déclare ne pas aimer la manie individualiste de l'auteur des 
Essais, mais qui constate en même temps, avec bonne grâce, l'in- 
discutable succès de cet ouvrage pendant plus d'un siècle, succès 
qui durait encore à l'heure où le docte évêque écrivait, et qui 
qui dure toujours. La méditation des Essais marque une date 
dans l'histoire intellectuelle des grands penseurs, Rousseau l'a 
senti et, plus près de nous, Nietzsche a été transporté d'admira- 
tion à la lecture de ce Hvre. 

On connaît les pages consacrées par Huet à la critique des 
Essais. Elles montrent à merveille que des réticences motivées 
sont parfaitement compatibles avec le succès et ne lui nuisent en 
rien. « Les Essais de Montagne, dit Huet, sont de véritables 
Montaniana, c'est-à-dire un Recueil des pensées de Montagne, 
sans ordre et sans liaison. Ce n'est pas peut-être ce qui a le 
moins contribué à le rendre si agréable à notre Nation, ennemie 

9* 



132 APPETDICE E 

de rassujettissement que demandent les longues Dissertations ; 
et à notre siècle, ennemi de l'application que demandent les 
Traitez suivis et méthodiques. Son esprit libre, son stile varié, et 
ses expressions métaphoriques, lui ont principalement mérité 
cette grande vogue, dans laquelle il a été pendant plus d'un 
siècle, et où il est encore aujourd'hui : car c'est, pour ainsi dire, 
le Bréviaire des honnêtes paresseux, et des ignorans studieux, 
qui veulent s'enfariner de quelque connoissance du monde, et 
de quelque teinture des Lettres. A peine trouverez-vous un Gen- 
tilhomme de campagne qui veuille se distinguer des preneurs de 
lièvres, sans un Montagne sur sa cheminée. Mais cette liberté, 
qui a son utilité, quand elle a ses bornes, devient dangereuse, 
quand elle dégénère en licence. Telle est celle de Montagne, qui 
s'est cru permis de se mettre au-dessus des loix, de la mo- 
destie et de la pudeur. » Et l'évêque d'Avranches reproche à 
l'auteur des Essais d'avoir cru qu'il devait donner l'exemple, et 
non pas le suivre. Il lui reproche de s'être rendu son propre pa- 
négyriste. Il lui reproche encore de dire au sujet des avis qu'il 
avance : « Je ne le donne pas pour bon, mais pour mien : et 
c'est, ajoute le savant ecclésiastique, de quoi le Lecteur n'a que 
faire ; car il lui impofte peu de ce qu'a pensé Michel de Mon- 
tagne, mais de ce qu'il falloit penser pour bien penser. » 

Tout ceci démontre que si Montaigne a été « discuté » c'est 
justement parce que son succès a été considérable ; si consi- 
dérable que des moraUstes ont cru devoir, dans l'intérêt public^, 
mettre le doigt sur ses péchés mignons qui étaient de se mettre 
en scène à tout propos et d'avoir en écrivant des allures un peu 
libres. 

Ferdinand Brunetière a raison de dire que le nombre des édi- 
tions que l'on a faites d'un livre est un argument décisif en fa- 
veur de la popularité de son auteur. Seulement si le principe est 
est juste, l'application qu'il en fait à Montaigne est erronée. « De 
1595 ài635, en effet, dit le grand critique, il y eut tout au plus 
trois ou quatre éditions des Essais, et je connais peu de grands li- 
vres qui aient été aussi peu réédités dans les premières années de 
leur publication. Cela devient bien plus frappant encore et plus 
significatif, si à l'œuvre de Montaigne, on compare l'œuvre de 
Ronsard ou même de Garnier « (1. c, p. 630). N'est-il pas étrange 
de comparer le succès d'œuvres aussi disparates que les Essais et 
les vers de Ronsard ou de Garnier? Mais il y a plus. L'affirmation 



APPENDICE E 133 

touchant les éditions de Montaigne est inexacte. De 1 580 à 1 588 le 
livre dont nous parlons a eu cinq éditions, (la quatrième reste à re- 
trouver, mais nous possédons la cinquième). En 1593 les Essais 
paraissent à Lyon où ils ont été imprimés pour Gabriel Lagrange, 
libraire d'Avignon. En 1595, Mademoiselle de Gournay publie 
chez A. L'Angelier et M. Sonnius son édition in-fol. qui a 
fait tant de bruit. La même année, les Essais paraissaient, in-12, 
chez F, Lefébure à Lyon. Puis viennent, dans l'ordre chronolo- 
gique, les éditions de Paris, A. L'Angelier, 1598, in-8. — Paris, 
A. L'Angelier, 1600, in-8. — Paris, A. L'Angelier^ 1602, in-8. 
(Même année et même format : Leyde, J. Doreau ; Cologny et 
Leyde, J. Doreau.) — Paris, A. L'Angelier, 1604, in-8. — 
Paris, M. Nivelle, 1608, in-8. (Même année et même format : 
Paris, G. Rigaud ; Paris, Vve D. Salis ; Paris, J. Sevestre ; Paris, 
J. Petit-pas, in-12.) — Genève, J. Can, 1609, in-8. — Anvers, 
A. Maire (s. d. 1608-1611 ?), in-8. — Paris, M. Nivelle, 161 1, 
in-8. (Même année et même format : Paris, F. Gaeffier ; Paris, 
J. Petit-pas.) — Cologny, Ph. Albert, 1616, in-8. (Même année 
et même format : Genève, Ph. Albert ; (s. 1.) Ph. Albert.) — 
Paris, M. Nivelle, 161 7, in-4. (Même année et même format : 
Paris, F. Gueffier ; Paris, J. Petit-pas; Paris, C. Rigaud.) — 
Rouen, J. Osmont, 161 7, in-8. (Même année et même format : 
Rouen, R. Valentin.) — Rouen, N. Angot, 1619, in-8. (Même 
année et même format : Rouen, J. Berthelin ; Rouen, J. Be- 
songue(?); Rouen, Th. Daré ; Rouen, Vve Th. Daré; Rouen, 
J. Osmont ; Rouen, R. Valentin.) — Rouen, M. de Préaulx, 
1620, in-8. — Paris, Vve R. Dallin, 1625, in-4. (Même année et 
même format : Paris, Ch. Hulpeau ; Paris, G. Loyson ; Paris, 
G. et A. Robinot; Paris, P. Rocolet; Paris, R. Boutonné; Paris, 
E. Saucié.) — Rouen, J. Besongue, 1627^ in-8. (Même année et 
même format : Rouen, J. Cailloué ; Rouen, L. Du Mesnil , 
Rouen, R. Féron et R. Valentin; Rouen, P. de La Motte; 
Rouen, J. Berthelin (s. d.) [1627]). — Paris, P. Chevalier, 1632, 
in-8. — Paris, J. Camusat, 1635, in-fol. (Même année et même 
format : Paris, P. Rocolet.) En ne comptant pas les éditions se- 
condaires, quoiqu'elles attestent l'extrême diffusion des Essais, 
l'ouvrage de Montaigne a donc eu, de 1595 à 1635, au moins 
dix-sept éditions. Je dis au moins, car je n'ai pas la prétention de 
les avoir énumérées toutes. Pour plus de détails je renvoie le 
lecteur à Y Inventaire de la collection des ouvrages et documents sur 



134 APPENDICE E 

Michel de Montaigne réunis par le D^ J. F. Payen et conservés à la 
Btbliothèque Nationale, publié par Gabriel Richou, à Bordeaux, 
en 1877. 

Brunetière poursuit sa démonstration et termine ainsi : « De 
la mort de Ronsard, en 1584, à 1623, il ya au moins 12 à 
15 éditions de ses poésies ; de 1580 à 1630, d'autre part, il ne se 
passe pas une année où ne soient lancées une ou deux éditions 
de Garnier. En face d'une telle popularité, le « succès d'estime » 
de Montaigne paraît bien peu de chose ; et c'est bien l'un des cas 
où la statistique fournit des arguments décisifs (1. c, p. 630). » 

Il me semble que ce qui précède prouve en effet que la statis- 
tique fournit des arguments sérieux en faveur du grand succès de 
Montaigne à la fin du xvie et au commencement du xviie siècle. 
On l'a vu, le nombre des éditions des Essais a été considérable 
et le philosophe n'a, sous ce rapport, rien à envier à ses plus 
illustres contemporains. Puisqu'à toute chose il faut une con- 
clusion, je ne veux pas me priver du plaisir de citer ici une spi- 
rituelle réflexion de M. Paul Stapfer : « Je ne compterai pas non 
plus les éditions des Essais, dit-il, car, habitués que nous sommes 
aux chiffres charlatanesques des pseudo-éditions de la réclame 
contemporaine, si je disais qu'il en a paru vingt-sept au xviie siè- 
cle, on s'écrierait sans doute : Comment ! rien que vingt-sept ? » 
Montaigne (Paris, 1895), p. 168. 



INDEX ALPHABÉTIQUE 

DES NOMS PROPRES 



Achille, 71, 82. 

Agrippa, 67, 81. 

Albert (Ph.), 133- 

Alexandre, 82. 

Angot (N.), 133- 

Anjou (duc d'),i03. 

Anne d'Autriche, 33, 57. 

Anne (fille de Phanuel), 75. 83, 85. 

Antée, 126. 

Antisthène, 67, q6. 

Appia, 84, 

Arc (Jeanne d'), 35, 74. 

Arété, 79. 

Aristippe, 91. 

Aristote, 67. 

Ascoli (Georges), 47, 49. 

Aspasie, 64. 

Axiothea, 80. 



B 



Babvlle (sainte), 38. 

Bailiet, 38. 

Balzac (Jean-Louis Guez de), 19, 29, 33, 34, 41. 42, 47, ii7- 

Basile (saint), 70, 73, 96. 

Bassompierre (maréchal de), 33. 

Baudius (Dominique) 117, 

Bayle (Pierre), 24, 38, 106. 

Bentivoglio, 46. 

Bertaut (Jean), 26. 

Berthelin (J.), 133. 

Besongue (Jacques), 133. 

Biron (le duc de), 47. 



IjS INDEX ALPHABÉTiaUE DES NOMS PROPRES 

Blanchemain (Prosper)^ 34. 

Boccace, 81. 

Boisrobert (abbé de), 40, 41, 42. 

Bonnefon (Paul), 18, 34, 44, 106. 

Brach (Pierre de), 1 1 . 

Bracquemard, 39. 

Briasson, 41. 

Bruaet 106. 

Brunetière (Ferdinand), 129, 132, 134. 

Brunot (Ferdinand), 52, 106. 

Bueil (chevalier de), 40^ 44. 



Cagnieul, 14. 

Cailloué (J.), 133. 

Calvin (Jean), 39. 

Camille, 83. 

Camusat (Jean), 133. 

Can (Jean), 133. 

Capaccio (César), 43, 44, 125. 

Carnéade, 90, 98. 

Castiglione (Balthazar de)^ 67. 

Catherine de Sienne, 84. 

Chapelain (Jean), 7, 19, 26, 29, 33, 41. 

Charles IX, 3 3 . 

Charles 1er (duc de Mantoue), 47. 

Charron, 1 1 . 

Chasteigner (Henry-Louis de), 46. 

Chevalier (P.), 133. 

Cicéron, 79. 

CoUetet (Guillaume), 34^ 35, 118, 120. 

Conrart (Valentin), 41. 

Corinne^ 82. 

Cornélie, 79. 

Coste (Hilarion de), 46, 105. 

Coton (père), 39. 

Courbet, 106^ 130. 

Cypierre (Catherine de), 3. 

Cyrus, 71. 



INDEX ALPHABÉTiaUE DES NOMS PROPRES I39 

D 

Dallin (V-e. R.), 133. 

Damo, 79. 

Daré (Thomas), 133. 

Daré (V-e Th.), 133- 

Debora, 71, 83. 

Desportes (Philippe)^ 26, 106. 

Didon, 69. 

Diotime^ 64. 

Dorchain (Auguste), 106. / 

Doreau (Jean), 133. 

Du Bellay (Joachim), 26. 

Du Bray (Jean), 104. 

Du Bray (Toussaint), 42, 104. 

Du Mesnil (Louys), 133. 

Du Perron (Jacques-Davy), 26, 37, 46. 

Du Tillet (Jean), 68, 82. 



Elenot, 61. 
Elisabeth, 85. 
Enée, 6^. 
Epicharis, 83. 
Erasme, 67. 
Erinne, 82. 

Espaignet (d'), 15, 109. 
Eustochium, 84. 
Ezéchiel, 84. 



Féron (Robert), 133. 
Feugère (Léon), 38, 106. 
Fillon, 44. 
Fleury Bourriquant, 103. 



140 INDEX ALPHABÉTiaUE DES NOMS PROPRES 

Forge (de la), 39. 
Fulgose, 82. 



Gaillard, 39. 
Garnier, 132, 134. 
Genebrard, 72, 84. 
Godeau, 7, 41, 47. 
Grégoire (saint), 84. 
Grotius (Hugo), 118. 
Gueffier (François), 133. 
Guerche ville (marquis de), 23. 
Guevara (Antoine de), 82. 
Guise (François duc de), 35, 103, 



H 



Hacqueville (Jeanne de), 2. 

Hannibal, 69, 83. 

Hélisenne, 61. 

Heinsius (Daniel), 33, 47. 

Heinsius (Nicolas), 33, 34, 118, 

Henri IV, 28, 30, 31, 32, 103. 

Hercule, 62, 71, 91. 

Hinhenctum, 44. 

Homère, 79, 82. 

Horace, 92. 

Hortensius, 79. 

Hotman (François), 68, 82. 

Huet (Pierre-Daniel), 131, 132. 

Hulda, 71, 83. 

Hulpeau (Ch.), 133. 

Hypatia, 64, 79. 

J 

Jacob (Louis), 120, 

Jacques 1er (roi d'Angleterre), 44, 45, 



INDEX ALPHABÉTIQUE DES NOMS PROPRES I4I 

Jamin ('Amadis), 40. 

Jamin (mademoiselle)^ 40. 

Jamin (président), 47. 

Jars (Guillaume de), 2. 

Jean (saint), 73. 

Jérôme (saint), 73, 84, 85, 96. 

Jésus-Christ, 50, 70, 72» 75, 83, 85. 

Joran (Théodore), 49. 

Judith, 73, 74. 

Jupiter, 68. 



Labadie, 120. 

La Boëtie, 11. 

Laeena, 83. 

Laelia, 79. 

Laelius, 79. 

Laërtius, 82. 

Lagrange (Gabriel), 133. 

La Mothe le Vayer, 46. 

La Motte (Pierre de), 133. 

Lamye, 131. 

L'Angelier (Abel), 7, 17, 103, 133. 

Lastemia, 80. 

Laval (Antoine de), 130. 

Lavardin (Jean, marquis de), 45. 

Lefébure (François), 133. 

L'Estoile, 42. 

Libert (Jean), 104. 

Lipse (Juste), 3, 8, 9, 10, 11, 15, 16, 17, 18, 43, 44, 47/ 120, 

125, 126, 131. 
Livet (Ch.-L.), 106. 
Longueville (madame de), 41. 
Lorme (M. de), 43. 
Louis (saint), 33, 104. 
Louis XIII, 32, 35, 57. 
Louis XIV, 33. 
Loyson (Guillaume), 133. 



142 INDEX ALPHABÉTiaUE DES NOMS PROPRES 

Luther (Martin), 39. 
Lycosthenes^ 82. 



M 

Madeleine, 72, 75, 84, 125. 

Magne (Emile), 42. 

Maire (Abraham), 133. 

Malherbe (François de), 25, 106. 

Marie (sœur de Moïse), 83, 125. 

Marillette (Lucrèce), 119. 

Marolles (abbé de), 22, 41, 45. 

Marot, II. 

Martial, 130. 

Matthieu (Pierre), 68, 82. 

Maynard (François de), 47. 

Mazarin, 120. 

Médicis (Marie de), 28, 31, 33, 65, 125. 

Ménage (Gilles), 38. 

Mesnadière (Pilet de la), 7. 

Molière, 48. 

Montaigne (Léonor de), 35. 

Montaigne (Michel de), i, 3, 4, 5, 6, ^7, 8, 9, 10, 11, 12, 13, 
14, 15, 25, 27, 28, 36, 43, 44, 46, 50, 53, 66, 89, 103, 104, 
105, 106, 109, 117, 120, 125, 129, 130, 131, 132, 133, 134. 

Montgommery (Louis de), sieur de Courbouzon, 38, 39. 

Moret (comte de), 40, 44. 

Morrison, 44, 



N 



Naudé (Gabriel), 46, 120. 
Neptune, 68. 
Nevers (duc de), 41. 
Nietzsche (Frédéric), 131. 
Nivelle (Michel), 133. 
Noue (de la), 14. 
Nyrop (Kr.), 106. 



INDEX ALPHABÉTiaUE DES NOMS PROPRES I43 

o 



Olda, V. Hulda. 
Osmont (Jean), 133. 
Ovide, 33. 



Pallas, 117. 

Pasquier (Etienne), $,15, 16. 

Paterculus, 71. 

Paul (saint), 71, 73- 

Pausanias, 82. 

Payen (Dr. J.F.), 7, 9, 10, n, 16, 17, 34. 43» I03, lo^» 134- 

Pelletier, 37, 38. 

Penthésilée, 71, 83. 

Petit-pas (J.;, 133. 

Pétronille (sainte), 72. 

Pharamond, 68. 

Philippe m (roi d'Espagne), 57. 

Phœbé, 72. 

Pierre (saint), 72, 73, 75. 

Pilate, 75. 

Pindare, 82. 

Pinto (Charles), 43» 44, n?, 12$, 126. 

Plantin, 16. 

Platon, 63, 67, 80, 96. 

Plutarque, 6, 29, 66, 68, 82, 96. 

Pluygers, 44. 

Politien, 67, 81. 

Porcia, 83. 

Poyet, 103. 

Préaalx (Manassez de), 133. 

Puteanus (Erycius), 43, 45, 47- 



Quintilien, 79, 



144 INDEX ALPHABÉTIQUE DES NOMS PROPRES 

• R 

Rabelais, 46. 

Racan (Honorât de), 40, 42, 43. 

ReifFenberg (baron de), 43. 

Richelieu (cardinal de), 12, 13, 22, 33, 40, 41, 42, 44, 46. 

Richou (Gabriel), 134. 

Rigaud(CL), 133. 

Rivet (André), 118, 119. 

Roberty (proveedor), 17. 

Robinot (G. et A.), 133. 

Rocolet (Pierre), 133. 

Rolet Boutonné, 133. 

Roletle Duc, 118. 

Ronsard (Pierre de), 25, 26, 34, 35, 40, 42, 53, 71, 103, 104, 

106, 132, 134. 
Rostain, 9. 



Saba (reine de), 80. 

Saint-Amant (Marc- Antoine de Gérard, sieur de), 38, 41. 

Saint-Evremond (Charles de Saint-Denys de), 38. 

Sainte-Beuve (G. -A.), 46. 

Sales (saint François de), 30, 46, 84. 

Salis (V-e D.), 133. 

Salluste, 33. 

Salomon, 80. 

Sapho, 80, 82. 

Saucié (Etienne), 133. 

Schiff (Mario), 106. 

Schurman (Anne-Marie de), 44, 47, 62, 'jf^, 115, 117, 118, 

119, 120, 121. 
Séché (Alphonse), 106. 
Sénèque, 6^, 71, <)6. 
Sevestre (Jacques), 133. 
Siméon (saint), 75, 85. 
Socrate, 63, 64, ^'], 79, 80, ^è. 



INDEX ALPHABÉTIQUE DES NOMS PROPRES I45 

Soissons (comtesse de), 41. 
Sonnius, v. Sumnius. 
Sophronias, 85. 
Sophrosine, 104. 
Sorel (Charles), 26, 39, 45. 
Stapfer (Paul), 106, 134. 
Strowski, 14. 
Suidas, 82. 
Sumnius, 10, 133. 



Tacite, 33, 68, 69, 81, 82, 83. 

Tallemam des Réaux, 39, 40, 41, 44, 45. 105. 

Tamizey de Larroque, 7, 19, 26, 34. 

Tantale, 68. 

Tasse (le), 81. 

Tècle (sainte), 84. 

Theano, 79. 

Themistoclea, 79. « 

Théodoret, 64. 

Thesbé, v. Phœbé. 

Thésée, 68, 71. 

Thévenin, 44. 

Thoiras (maréchal de), 118. 

Ticobrahe, 79. 

Titon du Tillet (Éverard), 106. 

Tyrius (Maximus), 80. 



Valentin (R.), 133. 

Valois (Louis de), comte d'Alais, 47. 

Vanette (président), 17. 

Verdelin (madame de), 46. 

Virgile, 33, 83^103 . 

X 

Xénophon, 64, 91. 



146 INDEX ALPHABÉTiaUE DES NOMS PROPRES 



Yvrande, 40, 44. 



Zacharie, 33. 
Zwinger, 82. 



TABLE DES MATIERES 



La fille d'alliance de Montaigne, Marie de Gournay . . • i 

Égalité des Hommes et des Feimnes (1622) 55 

Variantes et additions des éditions de 1626 ; 1634 ; 1641. 78 

Grief des Dames (1626) 87 

Variantes et additions des éditions de 1634; 1641. . . 98 

Appendice ^. Notice bibliographique loi 

Appendice B. Mademoiselle de Gournay peinte par elle- 
même 107 

Appendice C. Anne-Marie de Schurman et Marie de 

Gournay 115 

Appendice D. Éloges italiens à Marie de Gournay . . 123 

Appendice E. La fille d'alliance de Montaigne et le succès 

des Essais 127 

Index alphabétique des noms propres 135 



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Table des matières. — Avant-propos. — Bibliographie. 

Chapitre premier : Les rapports de l'ceuvre de Rabelais avec la litté- 
rature r )mancsque de son temps. — I. Les rapports de l'œuvre de Rabelais 
avec les romans de chevalerie; — II. Influence des romans de prouesses 
« gigantales » sur le roman de Rabelais. Emprunts. Imitations. — III. L'en- 
richissement de l'œuvre par l'expérience de la vie et de la culture intel- 
lectuelle. 

Chapitre II : Les soiajenirs du temps du moinage. 

Chapitre III : La « Respublica Scholastica « dans l'œuvre de Rabe- 
lais. — I. Le pays latin. — II. La rencontre de l'Ecolier Limousin. — 

III. Le Répertoire de la « librairie de Saint-Victor ». — IV. Lettres de 
Garsrantua à Pantagruel, étudiant à Paris. — V. La rencontre de Panurge. 

— VI L'argumentation par signes entre Thaumaste et Panurge. — Vil. 
T. éducation de Gargantua. — VIII. L'ambassade de Janotus de Bragmardo- 
- IX. La Scholastique. 

Chapitre IV : Le Droit, les Etudes juridiques et les Légistes. — 
I. Comment Rabelais fut initié aux études. — IL Le procès de deux gros 
seigneurs, Baisecul et Humevesne. — III. Le plaidoyer de Bridoye. — 

IV. Les « Uranopètes Décrétales ». 

Chapitre V : Les sciences médicales. — I. Les études médicales de 
Rabelais. — IL LTtilisation des sciences médicales dans les développe- 
ments accessoires. — III. Développements dont l'invention principale se 
rattache aux sciences médicalles : la doube description du microcosme ; 
la consultation de Rondibilis: la description de Pantagruélion ; l'anatoraie 
de Caresrae-Prenant. 

Chapitre VI: L'Humanisme. — i'^^ partie : Catalogue des sources an- 
ciennes et des sources modernes de l'érudition antique de Rabelais. — 
2^ partie : Influence de l'humanisme sur l'invention et la composition du 
roman de Rabelais. Les caractères de l'humanisme de Rabelais. L'influence 
des philosophes et des moralistes. L'érudition proprement dite. L'inven- 
tion de l'érudition. L'élaboration de l'érudition. L'influence de l'huma- 
nisme sur l'art de Rabelais. Traduction. Pastiche. 

CH.\prrRE VII : L'esprit populaire. — L'esprit populaire. — I. Le co- 
mique de mots : a) Jeux d'esprit sur les mots ; ^) Jeux d'esprits sur les 
métaphores ; c) Devinettes et énigmes. — IL Le comique de situation : 
a) Mystification et farces ; b) La nouvelle. 

Chapitre VIII: Les caractères généraux du style. — I. Influence huma- 
niste. — IL Influence populaire. — III. L'originalité. 

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Montaigne 



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