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Full text of "La France coloniale; histoire, géographie, commerce. Ouvrage publié sous la direction d'Alfred Rambaud avec la collaboration de L. Archinard [et al.]"



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in 2010 witii funding from 

University of Ottawa 



littp://www.arcliive.org/details/lafrancecolonialOOramb 



LA 



FRANCE COLONIALE 



12891. PARIS, IMPRIMERIE A. LAIIURE, 
'J. rue de Fieurus, 9 



LA 




HISTOIRE - GÉOGRAPHIE - COMMERCE 

OUVRAGE PUBLIÉ SOUS I.A DIRECTION DE 

M. Alfred RAMBAUD 

Professeur à la Faculté des Lettres de Paris 

AVEC LA COLLABORATION Dli MM. 

Le commaiulanl L. Archinard, de l'artillerie de marine 

le capilaine A. Bouinais, le lieulenant V. Nicolas, de linfanlerie de marine 

Pierre Foncin, inspecteur général de rinstruction publique 

Dutreuil de Rhins, Charles Lemire, Paul Soleillet. explorateurs 

, PauluSj Jacques Tissot, Henri Deloncle. Gabriel Marcel, géographes 

Brétignère, Béraudj négociants à la cote de Guinée 

Isaac, sénateur, Hurard, député 

Jacob de Cordemoy, A. Goupil, membre des conseils coloniaux 

Jules Léveillé, professeur à la Faculté de Droit de Paris 

Chargé d'une mission à la Guvane 



AUEC 12 CARTES EN TROIS COULEURS 



PARIS 
ARMAND COLIN ET C'% ÉDITEURS 

1 , 3 , "i , RUE It i: >1 K Z I È R E S 



■1886 

Tous droits réservés 



AUG - 3 1967 



CARTEL 

pour servir à l'histoire 

DEL'AMÉRIÇUEduNORD 

depuis letraitérfUtrecht(i7i3) 
jusqu'au traité de Paris (1763) 

Echelle de r5o.ooo.ooo 



^:.. 



Cî^enlmd 



S., 

Am e r I q ue 

d\i Nof8- 



)Pte'ir!<iut 



""Kpieriquë 
cTu Sud 



Europe 



Afr,qu»r,, ' / - . ' ^ fi^rf;^, 



CARTON O'CNSCMBLC 
90 ^ *4 



TERRE-NEUVE, T^o «. „.-.- 
S''P.erreetMlquelon . \ ^^",,i^r C^'"'<^ 



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Golfe de 

bAit des II fi r_^ f^ ,» 
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C^Miqualon 
PK'Miaudlon 1 cto;, 
(F) '^^" 




" '. NotreOtm» " \CftlifoPnie "X 



'Terre - Neuve 

(A.) 






Groenland 



"Uh-e Arctique 




Angleterre, 






France; 



FRANCEiu 5oi00j>oopour servit 
1 de point de comparaison 



jj ,'\ ^Terre-Neuve 
POSSESSIONS "5 ANGLAISES ^ ^ ^--rt (aa^Angiat. depuis .7.31 
depuis \ Oii^ - ^t- r^icost; r..^.mt^e 

■ - ;. ^'i' ,r —i I.CapBreton 

P S'.:5 E s s 1 ON ^ ^^MM ^.adieCauxAn,.^. 
Canada. /^f " Vj»; -, depuis ijiî) 




'sa ,_ — rX^vSiiffêm.e. 




.portHayal 



^^ ^ V z^^ '1^ ^-f..^-^^ ^^^^^^^ ^ OCEAN 

*' t-airCT^T^- Pennsylvanie ' 

,- -Maryland <^ 



AT L AN T I Q U E 

l'Lucayes ou Bahama 






2^>^eKi<^*ue > 



Golfe du Mexique 

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Cuba(EJ 



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Yucatan 



I-itrtlg .^ ■■'' ' '' Petites 
'^■Cfi^i S*Domingue 

Antilles 



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onduras 



Jamaïque lAj ' 

^ e r des Antilles ltht.^- 



'.} POSSESSIONS ESPAé^piESv 






PRÉFyiCE 



Nous ne manquons pas de livres Iraitant des colonies fran- 
çaises en général, et, dans le nombre, il y en a d'excellents'. 
Cependant le sujet est si vaste et si complexe que la compé- 
tence d'un homme, si étendue qu'on la suppose, ne semble pas 
pouvoir suffire à une telle tâche. 11 lui manquera toujours de 
n'avoir pas vécu dans toutes les colonies, de n'avoir pas une 
impression personnelle sur l'état actuel de chacune d'elles, car 
il ne peut, en l'année 1885 ou 188(i, s'être trouvé au Tonkin 
et au Sénégal, à l'ile de la Réunion et à la Guyane. 

Ce qu'un seul ne peut taire, plusieurs peuvent le tenter : de 
là, l'idée de confier la description de chaque colonie à unécrivain 
qui l'ait étudiée sur place, autant que possible à l'époque la 
plus récente, et qui ait d'ailleurs toute la compétence requise 
pour la décrire scientifiquement. 

C'est cette idée que nous avons mise ta exécution, et, comme 
nos premiers travaux datent du mois de mars 1885, nous espé- 
rons qu'on ne pensera pas que nous avons marché sur les bri- 
sées d'autrui. 

Un tel livre ne peut s'établir aussi rapidement qu'un livre 
ordinaire. Pour arriver à réunir toutes ces notices, il a fallu 
une vaste correspondance, et l'entreprise a dû être traversée 
par de nombreux incidents. Tel écrivain, au moment où il ve- 
nait de nous promettre sa collaboration et de commencer son 
travail, a été obligé, par sa situation officielle, de partir subite- 
ment ou pour le Sénégal, ou pour le Congo, ou pour Madagascar, 
ou pour le Tonkin. Telle promesse de concours, contractée à 

i. Nous avons plaisir à citer ceux de M. Gaffarei, Les Colonies 
françaises, 1880, de M. Louis Vignoii, Les Colonies françaises, 
1886, etc., sans parler d'ouvrages plus anciens, mais d'une haute 
valeur, comme celui de M. Duval, Les Colonies et la politique colo- 
niale de la France, 18G4. 



Il PREFACE. 

Cherbourg, n'a pu se réaliser que dans un manuscrit daté de 
Majunga. La copie n'a pas exécuté seulement, à Paris, les 
voyages obligés du bureau de l'éditeur à l'imprimerie, mais 
parfois aussi la traversée de l'Océan. 

Si ces difficultés ont retardé l'apparition du présent ouvrage, 
il aura, sur toute publication similaire, l'avantage de se pré- 
senter avec plus de méthode, de coordination, d'unité, et il 
bénéficiera d'informations plus récentes Ml arrive à un moment 
où, par la réorganisation de l'administration tunisienne, par le^ 
actes européens qui nous assurent la paisible possession du 
Congo, par le traité de paix avec la reine des Ilovas, par le 
vote des crédits du Tonkin, par l'organisation du protectorat 
sur l'Annam, la politique coloniale de la France est entrée dans 
une période normale, relativement pacifique, et où ses traits 
essentiels peuvent être considérés comme définitivement fixés. 

Il sera plus complet qu'aucun de ses devanciers puisque nous 
ne nous sommes pas bornés à y comprendre les colonies pro- 
prement dites, celles qui dépendent du ministère de la marine, 
mais aussi l'Algérie, mais les protectorats, qui relèvent du mi- 
nistère des affaires étrangères. 

Il nous reste ii présenter au lecteur nos collaborateurs. 

L'Algérie a été confiée à M. Pierre Foxcix, inspecteur général 
de l'Instruction publique, secrétaire général de l'Alliance fran- 
çaise, chargé plusieurs fois de missions en Algérie par le mi- 
nistère de l'instruction publique, et bien connu par ses tra- 
vaux géographiques ; 

La Tlmsie à M. Jacques Tissot, qui a vécu longtemps dans 
l'Afrique du ^ord, et qui, en particulier, a pu étudier de très 
près l'établissement récemment fondé dans la Régence; 

Le Sé.\égal, ses dépendanxes, le Soudan français à M. le com- 
mandant AnciiiNARD, de l'artillerie de marine, qui, pendant 
quatre années, sous les ordres du colonel Borgnis-Desbordes, 
a pris part aux campagnes sur le Haut-Sénégal et le Haut-Niger 
et à la construction des forts de Kila, Bafoulabé, Badombé, 
Koundou et Bammako; 

La Guinée du Nord à M. Brétignère, de la maison Verdier, de 
la Rochelle, son représentant à la Côte-d'Or, et à M. Médard 
Béraud, de la maison Daumas Béraud et Cie, de Paris, son re- 
présentant à la Côte des Esclaves, et qui, comme agent consu- 

1. Celles que fournissent, par exemple, les Notices coloniales, 
publiées à l'occasion de l'exposition d'Anvers, par le ministère de la 
marine, et qui donnent le dernier état de nos colonies. 



PREFACE. m 

laire de Francfi, a joué un rôlo important dans les négociations 
pour rétablissement du protectorat sur l'orto-Novo' ; 

L'Olest africain ((iabon et Congo français), à M. Dltreuil de 
Rhins, ancien officier de la marine française, ancien comman- 
dant dans la flotte du roi d'Annam, l'un des compagnons de 
Savorgnan de Brazza dans l'exploration du Congo et auteur 
d'importantes publications sur les pays visités par lui-; 

L'li.E DE i.A Réunion à M. Jacob de Cordejiov, membre du 
conseil général de cette île; 

Madagascar et les îles voisines à M. Gabriel Marcel, de la 
Bibliothèque nationale (service de la géographie), qui a fait de 
« la France orientale » une étude particulière et qui a tenu ce- 
pendant à faire revoir, son travail par M. Alfred Grandidier, si 
connupar son exploration de Madagascar et ses études sur l'ile^; 

Les établissements de la mer Rouge, Obock et Cheïk-Saïd, 
à M. Paul Soleillet, le célèbre explorateur africain, qui a 
fait plusieurs voyages dans ces régions, et à qui la France doit 
l'acquisition des ports et rades de Sagallo*: 

L'iNDE française à M. Henri Deloxcle, attaché au ministère des 
affaires étrangères, auteur de publications estimées sur les 
colonies actuelles et les anciennes colonies de la France; 

L'Indo-Chike française à M. le capitaine Bouinais, de l'infan- 
terie de marine, premier aide de camp de M. Le Myre de Villers 
(alors gouverneur de la Cochinchine), aujourd'hui membre de 
la commission franco-chinoise de délimitation des frontières 
au Tonkin, et à M. Pailus, son collaborateur dans ses princi- 
pales publications sur la péninsule indo-chinoise ■>; 

L'Archipel de Tahiti à M. A. Goupil, habitant Papeete depuis 
dix-liuit ans, président de la Chambre d'agriculture, membre 

1. Autour d'un Rapport au ministre des affaires étrangères sur le 
royaume de Dnhomey et inséré dans le bulletin de la Société de 
géographie, novembre 186G. 

2. Le Royaume d'Annam et les Annamites , iouvwdX de voyage. 
Pion, 1869. — Le Congo français, Dentu, 1885. etc. 

5. Bulletin de la Société de géographie, octobre 18G7, avril, 
août 1872. — Revue scienti/l(juc, mai 1872. — Ses ra]iports à l'In- 
stitut, 1867, 1868, 1872. — Surtout son grand ouvrage sur la faune 
de Madagascar. 

4. Voyez Jules Gros, Les Voyages et découvertes de Paul Soleillet 
dans le Sahara et dans le Soudan, racontés par lui-mâmc, avec une 
préface de M. Levasseur, de l'Inslituf, Dreyfous, 1881. — Paul 
Soleillet, Voyages en Ethiopie, Wouen, 1886. 

5. La Cochinchine française contemporaine, Chaliamel. — L'indo- 
Chine française contemporaine, 2 vol. in-8, Chaliamel, etc. 



IV PREFACE. 

du Conseil privé, membre du Conseil colonial, consul du Chili 
aux îles Tahiti*; 

La >'ouvelle-Calédo.\ie, les Tuamotou, les Marquises et autres 
archipels océaniens à M. Lemire, qui a parcouru à pied toute la 
Calédonie et a publié sur nos îles d'importants travaux-; 

Terre-Neuve, Saint-Pierre etMiQiELON à M. le lieutenant Nicolas 
de l'infanterie de marine, qui y a longtemps séjourné ; 

La GuADELOLPE et ses dépendances à M. Isaac, sénateur de 
la Guadeloupe; 

La Martinique à M. IIurard, député de la Martinique; 

La Guyane à M. Jules Léveillé, professeur à la faculté de droit 
de Paris, bien connu par ses articles dans le journal h 
Temps, et qui revient d'un long voyage dans cette colonie, 
entrepris dans le but d'y étudier toutes les questions relatives 
au régime pénitentiaire et à la déportation des récidivistes. 

Nous avons pensé que la description de chacune de nos 
colonies par un écrivain qui en a fait son étude particulière 
offrirait au pubhc des garanties incomparables d'exactitude, 
de sincérité et en même temps de vivacité d'impressions. Chacun 
de nos collaborateurs a eu d'ailleurs la liberté la plus entière 
de louer ou de critiquer tel ou tel système de colonisation, et 
la vérité peut sortir de la diversité. Les récits d'hommes qui ont 
accompli des voyages d'études, qui ont fait la guerre, admi- 
nistré, trafiqué aux colonies ou qui les représentent au parle- 
ments, qui aiment et qui connaissent la France d'outre-mer, 
présenteront assurément un plus grand intérêt pour le public 
que l'ouvrage le plus savant et le mieux combiné, rédigé d'après 
les documents les plus exacts et les plus récents, mais, enlin, 
conçu dans le cabinet et écrit par un homme seul, et qui n'au- 
rait pas vu de ses yeux. 

A. R. 



1. A publié et rédigé, de 1885 à 1885. l'Oceanie française. 

2. Cliez Challamel : La colonisation française en t^ouvelle- 
Calédonie et ses dépendances. — Guide de France en Calédonie et 
en Australie, par Suez. — Guide de France en Calédonie et à 
Tahiti, par les deux caps. — Voyage à pied en Calédonie. — Des- 
cription des youvellesHébrides. — L'Australie contemporaine 
comparée à la France, etc ; 



INTRODUCTION IIISTOIUOIE 



La France, en essayant de reconstituer un empire colonial, 
n'a fait que reprendre une des plus \ieilles et l'une des pins 
profitables traditions de son passé. Depuis près de quatre cents 
ans, c'est-à-dire depuis que notre patrie a pris conscience 
de sa force, depuis qu'elle a une marine et des forces militaires, 
elle a essayé de prendre sa part des mondes nouvellement 
découverts. Quand les rois ont failli à ce devoir, l'initiative 
privée s'est substituée à la leur; avec ou sans eux, les arma- 
teurs, les aventuriers, les négociants de France, ont travaillé 
à étendre au delà des mers la puissance, le commerce et la 
langue de la patrie. Quand la fausse politique des Bourbons 
eut compromis les résultats acquis, quand notre premier em- 
pire colonial, fondé par François 1", Henri lY, Ricbelieu, Col- 
bert, eut été perdu par les fautes de Louis XIV et de Louis XV, 
on s'est mis immédiatement à l'œuvre pour en reconstituer 
un second; et, quand le second eut été en partie détruit à la 
chute de >'apoléon, on a travaillé à en reconstituer un troi- 
sième. C'est celui-ci que la République actuelle a augmenté 
d'importantes acquisitions, au point d'en quadrupler l'étendue. 



I. — JUSQU'A HENRI IV. 

Les plus anciens explorateurs français. — Nous avons 
peut-être précédé tous les autres peuples, même ceux qui s'y 
sont fait le nom le plus glorieux, dans la voie des découvertes. 
Nos pécheurs du pays basque, lancés à la poursuite de la ba- 
leine dans les mers du Mord, ont peut-être, dès le neuvième 
siècle, cinq cents ans avant Christophe Colomb, mis le pied 

FR. COL. 1 



II LA FRANCE COLONIALE. 

sur le continent américain, ^'os marins de la côte normande, 
les Dieppois, les Rouennais, se sont montrés sur les rivages 
du Sénégal et de la Guinée, et dans les iles voisines, peut-être 
avant les Portugais eux-mêmes. Vers 1565, ils avaient fondé en 
Guinée des établissements dont les noms sont assez caracté- 
ristiques: le Petit-Paris, le Petit-Dieppe, la Mine. Ils en rap- 
portaient des gommes, de l'or, des défenses d'éléphants. C'est 
de cette époque que date la grande industrie dieppoise : le 
travail de l'ivoire. En 1402, Jean de Réthencourt, un seigneur 
normand, chambellan de Charles Yt, débarqua dans les iles 
Canaries, en opéra la conquête dans l'espace de deux ans, y fit 
prêcher le christianisme et s'en déclara le souverain. C'est le 
premier colonisateur français, pour ne point parler des croi- 
sades, dont le nom nous ait été conservé. 

Jean Cousin. — Vient l'époque des grandes explorations 
maritimes, le siècle de Colomb et de Gama. Un Français a peut- 
être disputé à ces deux héros l'honneur de leur double dé- 
couverte. Dieppe é'tait resté et resta longtemps encore une 
pépinière de hardis marins et le point de départ des entreprises 
aventureuses. Or, un Dieppois, Jean Cousin, partit de ce port 
en 1488 à la recherche des Indes Orientales : il y revint 
en 1499. Qu'avait-il fait pendant ces onze années? D'après une 
tradition constante à Dieppe, mais que malheureusement ne 
confirme aucun monument écrit, il aurait d'abord cinglé vers 
les Açores; de là, un courant de mer l'aurait emporté au loin 
vers l'ouest ; il aurait débarqué sur une terre inconnue, près 
de l'emboucliure d'un grand fleuve. Après avoir fait acte de 
possession sur ces rivages, il aurait repris la direction du sud- 
est ; il aurait alors abordé sur la côte d'Afrique, près de la 
pointe appelée depuis cap des Aiguilles, et, remontant le long 
du Congo et la Guinée, serait revenu dans sa patrie, chargé de 
denrées des tropiques. A-t-il vraiment, avant Vespuce, avant 
Colomb, vu le continent américain, près de l'estuaire de l'Ama- 
zone ou de la Plata, et, avant Gama, vu la pointe méridionale 
de l'Afrique? Un doute, malgré les arguments et les probabilités 
accumulés par nos historiens, plane encore sur la question^ 



1. On a remarqué que le lieutenant de Cousin, dans celte mysté- 
rieuse expédition, est un Castillan nommé Pinçon, c'est-à-dire du 
même pays et du même nom que les trois frères Pinçon, qui accom- 
pagnèrent Colomb à son premier voyage. On sait que des relations 
fréquentes et coi'diales s'étaient établies entre les marins normands 
et les marins castillans, qui avaient monté la flotte du roi de France 



INTRODUCTION HISTORIQUE. m 

Jamais on ne saui-a à quel iiioiiiPiil jjrécis nos Dieppois 
Roueiiiiais s'établiront poui- la première lois sur les côtes de 
l'Amérique. Loin de revendiquei- la ploire de ces voyages, ils 
les dissimulaient soigneusement. Il n'y. avait pas alors d'Aca- 
démie des sciences ou de Société de géographie dout ils eussent 
à éveiller l'atlention; mais il y avait des concurrents espagnols, 
portugais, anglais, auxquels ils avaient intérêt à cacher leurs 
découvertes et les lieux où ils s'approvisionnaient. La plupart 
de leurs expr'ditiims furent donc secrètes. 

Paiilmier de UonneYÎlIe. — Le premier voyage français 
en Amérique qui soit certifié par des documents écrits n'est donc 
sans doute pas le premier qui ait été effectué. C'est celui de 
i'aulnjier de Gonneville, un autre Normand qui, en juin 1505, 
partit de Hontleur sur le navire rEspoir, passa l'Equateur, et 
aborda sur une terre où les indigènes, vêtus de manteaux en 
nattes, en peaux, en plumes, lui firent un accueil hospitalier. 
Les perroquets y étaient en si grand nombre que Gonneville 
donna à ce pays le nom de « Terre des Perroquets ». 11 en prit 
possession, le jour de Pâques de lôO i, en y plantant une grande 
croix, qui fut saluée de décharges d'artillerie et de mousqueterie, 
en donnant un festin aux natifs el en leur distribuant des ca- 
deaux. Lorsqu'il repartit pour la France, un roi du pays lui 
confia son lils, nommé Essoméricq. Gonneville, n'ayant pas en 
occasion de retourner en ces contrées, adopta cet enfant, lui 
accorda plus tard la main de sa fille, et c'est de lui que descen- 
dent les Gonneville des siècles suivants. Telle fut la première 
prise de possession du Brésil par les Français. Elle eut lieu 
onze ans après l'arrivée de Colomb aux Antilles, six ou sept 
ans après l'apparition d'Americ Vespuce sur les côtes du con- 
tinent, trois ans après la prise de possession du Brésil, au nom 
dn roi de Poi'tugal, par Alvarès Caliral. 

r.es AnsT» et le groupe dieppoi.s. — A Dieppe avait com- 
mencé la fortune des Ango, qui, eniichis par le commerce 
d'Amérique et d'Afrique, fondèrent comme une dynastie d'ar- 
mateurs. Le premier des Ango avait réuni autour de lui un 
groupe de hardis capitaines, parmi lesquels figurent Jean Denis, 
deHonfleur; Gamart. de Rouen; Thomas Aubert, de Dieppe. 
Son fils, Jean Ango. put ajouter à ce groupe héroïque de nou- 
velles recrues : Pierre Mauclerc. Pierre Crignou, Jean et Raoul 



pendant la guerre de Cent Ans. Dès lors, non senlenient Cousin peut 
nvoir précédé Colomb, mais les renseignements recueillis par celui- 
là ont pu guider celui-ci. 



IV LA FRANCE COLONIALE. 

Parmentier, de Dieppe; Giovanni Verazzano, de Florence, le seul 
d'entre eux qui fût élranoer'. 

Or, parmi tous ces capitaines français, deux surtout ont 
laissé un nom dans l'histoire des découvertes. Denis de Hon- 
fleur est signalé comme ayant pris pied, en ISOi, dans la baie 
de Baliia au Brésil. 11 y fut suivi, en 1508, par Thomas Auberl, 
et, en 1509, sept indiftènes brésiliens furent amenés à Rouen- 
Eu 1523, Jean III, roi de Portugal, ordonna de couler les navires 
français qui navigueraient dans les eaux du Brésil : en repré- 
sailles, les Français détruisent eu 1530 l'établissement portu- 
gais de Fernambouc et capturent plus de trois cents bâtiments. 
Puis, Jean Ango, à la tète d'une vingtaine de navires, vient blo- 
quer l'embouchure du Tage, remonte le fleuve jusqu'en vue de 
Lisbonne et oblige le roi à demander la paix-. 

Dans d'autres mers, cette fois sur les traces de Yasco de 
Gama, Jean Parmentier, qui avait aussi navigué au Brésil, 
explora, vers 1529, Sumatra, les lies des Moluques, l'archipel 
des Maldives, Madagascar. Il mérita le nom que lui donna l'his- 
torien vénitien Ramusio : // gran capilano francesc. 

Les compagnons français de Magellan. — Les Fian- 
çais sont si bien mêlés à toutes les hardies entreprises du 
temps que, sur les quatre vaisseaux avec lesquels Magellan 
accomplit le premier lour du monde et, en 1520, découvrit le 
détroit qui porte son nom, ou trouve une douzaine de nos com- 
patriotes : Jean-Baptiste, de Montpellier; Petit-Jean, d'Angers; 
Jean, de Rouen; Bernard Calmet, de Lectoure ; Simon, de la 
Rochelle; Prieur, de Saint-Malo, etc. 

Remarquons qu'à cette époque les Anglais, ces dominateurs 
actuels des mers, étaient bien loin de pouvoir rivaliser avec les 
marins de race latine. Français, Espagnols, Portugais, Italiens. 
Ces insulaires ne s'étaient pas encore risqués sur les vagues de 
l'Atlantique. C'est seulement dans la seconde moitié du siècle 
que leur Francis Drake commence ses expéditions de piraterie 
contre l'Amérique espagnole; son fameux voyage autour du 
monde ne date que de 1576 (cinquante-sept ans après celui de 



1. Un curieux nioiiunient du grand rôle de Dieppe à cette û|uiqiie, 
c'est la frise de l'église Saint-Jacques, construile dans celte ville 
entre 1525 et loôO; elle représente des indigènes de tous les pays 
visités par les Làtinients normands : nègres de l'Afrique, ladiejis de 
l'indoustan, liri^siliens, etc. 

2. Sur tout ceci, voyez Gaffurel, llisloire du lircsil français au 
seizième siècle. 



INTRODUCTION IIISTORIQUI::. v 

Magellan et de ses (;om|)a;,^noiis français). Leur antre f^rand 
navigateur, John Hawkins, le premier Anglais qui ait l'ait la 
traite des nègres, est de la nuime époque. 

Françoiiii I". — Jusqu'alors tout s'était fait chez nous par 
l'initiative privée, sans le concours et presque à l'insu de la 
loyauté française. C'est ce qui explique pourquoi nos décou- 
vreurs, à qui leur gouvernement n(! fournissait pas, comme 
l'Espagne à ses aventuriers, des Hottes imposantes et des 
troupes de déharquement, durent se borner à explorer et à 
conniiercer, tandis que les Espagnols conquéraient le Mexique 
et le Pérou et que les Portugais couvraient de leurs établisse- 
ments les côtes du Brésil, de l'Afrique et de l'Indoustan. 

François V' est le premier de nos princes qui de l'expan- 
sion au dehors ait fait une affaire du roi. En 1557, il fondait 
la Ville française (Franciscopolis ou le Havre). 11 eut sa flotte 
de la Méditerranée, sous son amiral du Levant, et sa Hotte de 
l'Océan, sons son amiral du Ponant. 11 demandait qu'on lui 
montiat l'ailicle du testament de notre premier père qui aurait 
adjugé le inonde aux Espagnols el aux Portugais, à l'exclusion 
des Français. 11 l'ésolut de se faire à lui-même sa part. 

Les Français) dans rAuiérique du !\ord : Jacques 
Cartie»' à Terre-\euve et au Canada. — Il chargea un des 
lieutenants d'Augo, Giovanni Verazzano, d'une expédition dans 
l'Amérique du Nord : celui-ci, entre les années 15!20 et 15^7, 
explora toute la côte, delà Géorgie actuelle jusqu'au cap Breton, 
c'est-tà-dire du 55""' au 47'"° degré, sur une longueur de près 
de trois cent cinquante lieues S et découvrit Terre-Neuve. 

Verazzano s'était borné à suivre les rivages. Jacques Cartier, 
de Saint-Malo, pénétra dans l'intérieur des terres. Entre les 
années 1554 et 1555. il entra dans le lleuve Saint-Laurent, 
cette grande artère de la région nouvelle, ce fleuve large 
comme un bras de mer, déversoir de cinq grands lacs qui 
sont comme autant de petites mers. Si Cartier ne pénétra pas 
jusqu'aux lacs, il remonta du moins le lleuve jusqu'à une ca- 
taracte qui fut appelée le Saut Suinl -Louis. C'est l'endroit où 
s'élève aujourd'hui Montréal. 

Entre les années 1541 et 154*2, Jacques Cartier et le seigneur 
de Hoberval, qui était chargé de conduire sur ce sol vierge, 
comme premiers colons, un convoi de condamnés, créèrent 



i. Poirson, Histoire du règne de Henri 71', t. III. — Lescarbot, 
Histoire de lu Nouvelle France, Paris, 1018, iii-S". — Le K. P. Cliar- 
levoix. Histoire de la Nouvelle France, Paris, 1744, 5 vol. in-4". 



VI i LA FRANCE COLOKIALE. 

deux établissements : l'un au cap Breton, l'autre dans File 
d'Orléans, que baigne le grand lleuve. En même temps, le 
Saintongeois Alphonse découvrait le Labrador. 

Toute la région du Saint-Laurent prit le nom de Canada : 
ce nom venait du mot indien Kanata, qui signifie cabane. Un 
autre nom, plein de promesses, tendit à se substituer à celui- 
là : celui de Kouvelle-France. Et, en effet, dans cette Europe 
nouvelle qui se constituait par delà l'Atlantique, avec une 
nouvelle Espagne, un nouveau Portugal, bientôt avec une nou- 
velle Angleterre et une nouvelle Hollande, la vraie place d'une 
France nouvelle était marquée là. C'était là, dans la région du 
grand fleuve et des grands lacs, sur une (erre fertile, sous un 
climat qui rappelle le nôtre, avec le stimulant nécessaire du 
travail et la récompense certaine de celui-ci, au milieu de 
peuplades assez peu nombreuses pour ne pouvoir ni entraver 
la colonisation, ni altérer par leur mélange le vieux sang gau- 
lois, que notre race semblait appelée à grandir, à faire prévaloir 
sa langue et ses lois, à créer une France transatlantique. 

Malheureusement les rois du seizième siècle ne le conqirircnt 
pas ainsi. Écrasés de dépenses par les besoins croissants de 
l'armée et de l'administration modernes, ruinés par les fêtes 
de leur cour et le luxe de leurs bâtiments, réduits à se faire 
croupiers de la loterie royale, faux-monnayeurs, banquerou- 
tiers, ce qu'ils demandaient aux terres nouvelles, c'était de l'or 
et de l'argent. Ils dédaignèrent les pays qui pouvaient produire des 
nations pour ceux qui produisaient des piastres. La colonisation 
du Saint-Laurent et des grands lacs leur parut une œuvre 
ingrate, qui ne payait pas les avances d'argent qu'elle exigeait. 
De François I" à Henri IV il n'est presque pins question du 
Canada. 

Lrs entreprises de Coliis^n^ '. — D'autres tentatives 
furent faites pour nous mettre en possession de notre part 
d'héritage dans le Nouveau Monde. Elles se firent, non dans la 
région du nord, mais dans les terres chaudes; non plus sous 
l'actfon d'une volonté royale, mais presque uniquement, comme 
autrefois, par l'initiative des sujets. 11 se trouva alors un bon 
patriote, un grand Français, l'amiral (iaspard de Coligny, 
celui-là même dont l'assassinat devait être plus tard le premier 
acte de la Saint-Barlliélemv. 



i, Tcssicr, Élude xur i amiral (te C.o/if/inj. — (îal'finci, Histoire 
(le la Floride française. — lil., Histoire du lircsd français an 
teiiitme siècle. 



INTRODITJION IIISTOIUQUE. vu 

l'illc;;agnon au Urvsil. — Coligiiy conçut lo projet île 
fonder au Brésil une colonie où pourraient se réfugier les pro- 
lesltuils iufpiiétés en France pour leurs opinions religieuses. 
Il en chargea Nicolas Durand de Villegagnon, gentilhomme do 
Provins. Le choix n'était pas heureux, car Villegagnon était 
d'humeur fantasque et despotique. Quoiqu'il affectât pour 
pour complaire à Coliguy des idées de tolérance religieuse, il 
était d'un caliiolicisme ardent et d'esprit sectaire. Pourtant, 
sur ses deux vaisseaux, prirent place à la fois des protestants 
et des catholiques. Pour compléter le noyau d(^ la future colo- 
nie, il obtint de faire une tournée dans les pi-isons de Paris et 
d'y choisir ceux des détenus « qui n'estoient trop vieils ni 
caduques ». En tout, il emmenait (300 personnes. 

L'expédition partit du Havre le 2 juillet lo55. Elle aborda 
dans une baie immense que les Portugais avaient prise pour 
l'embouchure d'un fleuve et qu'ils avaient baptisée rivière de 
janvier: Rio de Janeiro. Les Portugais s'y étaient fait exécrer 
des indigènes : les Français y furent accueillis avec enthou- 
siasme, ils occupèrent d'abord une île que les Brésiliens ap- 
pellent encore aujourd'hui isla de Villaganhon : ils y élevèrent 
le fort Coliguy, assez solide pour avoir résisté plus tard à un 
long siège. 

Malheureusement les éléments de la nouvelle colonie étaient 
assez défectueux: il y avait là des genlilshommes, des marins, 
des forçats, mais pas de laboureurs et fort peu d'artisans. 
Aucune femme n'était venue de France, et Villegagnon défen- 
dait les unions avec les femmes indigènes. Enfin, les émigrants 
avaient apporté de France la maladie régnante, c'est-à-dire la 
manie théologique : il y eut là aussi des huguenots et des 
papistes. Cette fâcheuse disposition s'accrut lorsque Calvin, à 
la prière de Coliguy et de Villegagnon, eut envoyé là-bas, 
en 1556, quatorze de ses Genevois. Le chef donna cours à son 
humeur impérieuse et intolérante. Une partie des protestants 
français et des colons genevois l'abandonnèrent. Trois autres 
Genevois furent par ses ordres décapités. Dès lors l'innnigra- 
tion protestante d'Europe, qui aurait fait la fortune de la 
colonie, fui arrêtée net. Villegagnon lui-même repartit préci- 
pilammeiit pour la France. Après son départ, l'établissement 
du fort Coliguy fut attaqué par les Portugais; les colons furent 
massacrés ou emmenés connue esclaves; mais une partie 
d'entre eux, réfugiés dans les bois, continuèrent contre Tenva- 
hisseur, avec le secours de leurs alliés indigènes, les Tupinam- 
bas, une longue guerre de boucaniers. 



VIII LA FRAIN'CE COLONIALE. 

L'impéritie de Villegasnon avait compromis une tentative 
dont les résultats s'étaient d'abord annoncés comme magni- 
fiques. Léry, un de ses compagnons, qui fut ensuite l'historien 
de l'expédition, raconte que des personnages considérables du 
parti protestant en France avaient envoyé des agents fidèles 
pour reconnaître le pays, et que plus de dix mille colons se 
préparaient à passer l'Océan. Simon Renard, ambassadeur du 
roi d'Espagne Philippe H, lui montrait en 1556 les Français 
« armant bateaux en Bretagne et Normandie » et tout prés de 
(( conquester les Indes ». 

Si les desseins de Coligny avaient été mieux exécutés, si ces 
immenses régions du Brésil, que les Portugais occupaient 
alors si faiblement, avaient passé sous les lois françaises, si 
une vaste France brésilienne, une France antarctique 
comme rappelait déjà Villegagnon, s'était élevée de l'autre côté 
de l'Atlantique, combien l'histoire des deux mondes aurait été 
tout autre aux siècles suivants! 

Cependant, malgré le premier échec, Coligny ne perdait pas 
de vue le nouveau continent. 

Jean Rîbaud et Laudunnièrc à la Floride. — En 1562, 
il confie à Jean Ribaud, marin de Dieppe, deux petits navires, 
qui sortent de Dieppe le 2 février. Le but de l'expédition, ce 
n'est plus le Brésil, mais la Floride. Ce nom de Floride, la 
« terre fleurie », qui est limité aujourd'hui à un seul État de 
l'Union américanie et à la seule presqu'île floridienne, avait alors 
une signification bien plus étendue. La Floride du seizième 
siècle s'allongeait sur cent cinquante lieues de côte, entre 
les 50° et 56° degrés, et comprenait la Géorgie actuelle et les 
deux Carolines. Les Espagnols étendaient sur toutes ces terres 
leurs prétentions, qui, si nous l'avions bien voulu, eussent été 
impuissantes. Jean Ribaud emportait avec lui, pour la planter 
sur ces rivages, uue colonne élégamment sculptée et portant 
les armes du roi de France. Le capitaine dieppois reconnut la 
côte, donna à tous les cours d'eau des noms français : la Seine, 
la Somme, la rivière de Mai, la rivière Basse, le Chenonceaux, 
le Jourdain, et, au confluent de ces deux derniers, éleva le fort 
Charles. Tout le pays prit, du nom de Charles IX, celui de 
Caroline, qui depuis cette époque, en souvenir de l'expédition 
française, lui est resté. 

Ch(!Z les indigènes, même haine contre les Espagnols qu'au 
Brésil contre les Portugais : même accueil sympathique aux 
Français. 

Ribaud rcviciil en Euroiie pour rendre compte lic sa di'cou- 



INTRODUCTION IIISTORIOL'K. ix 

verte; mais une tempête le jette en Angleterre et là il apprend 
que la guerre civile a éclaté en France. Ceux de ses compa- 
gnons qu'il a laissés à la garde du fort Charles viennent le 
rejoindre. Et c'en est fait de la Caroline. En France, le Havre, 
cette création de François l", a été livr<' aux Anglais par les 
protestants. 

La paix d'Aniboise ramène l'attention sur l'Amérifiue; caliio- 
liques et protestants sont allés reprendre enscndjje le Havre; 
Coligny, rentré dans sa maison, ne songe qu'à une chose : 
« Je regarde, écrivait-il, à trouver moyens par lesquels l'on 
j)Ourra trafiquer et faire son protit aux pays estrangers, et 
j'espère en peu de temps faire en sorte que nous ferons le plus 
beau trafic qui soit en la chrétienté. » 

iS'ayant plus Ribaud sous la main, il charge un des com- 
pagnons de celui-ci, le Poitevin Laudonnière, d'une nouvelle 
expédition à la Caroline. Celui-ci part du Havre, avec trois 
vaisseaux, le 22 avril 1564, aborde le 22 juin sur le rivage 
tloridien, y retrouve la colonne de Ribaud dont les indigènes 
ont fait un objet de leur culte et qu'ils ont pieusement entourée 
de feuillages. Seulement il abandonne le fort Charles et, plus 
au sud, sur la rivière de 3Iai, fonde le fort Caroline, 

L'Espagne était fort inquiète de ce nouvel établissement. 
Son ambassadeur à Paris, Chanlonnay, l'avertissait que, si 
l'on ne se hâtait de le détruire, ce serait bientôt impossible; 
car « il y a plus de quarante mille hommes en Franco, 
desquels il est besoin de décharger le pays ». 

Coligny comprend le danger qui menace sa colonie. 11 équipe 
en toute hâte à Dieppe sept nouveaux navires et les confie 
à Jean Ribaud. Celui-ci arrive, en mai i563, au fort Caroline. 
A ce moment apparaît la flotte espagnole, commandée par 
Pedro Menendez. Eu pleine paix, quand les deux cours de 
Madrid et de Paris affectaient de vivre en bonne amitié, les 
Castillans venaient attaquer un établissement français. Ribaud 
croise avec ses navires pour empêcher le débarquement de 
Menendez; mais une tempête survient et disperse sa flotte. 
Alors les Espagnols débarquent et surpr(;nnent le fort Caro- 
line : la garnison et les ct)lons sont massacrés, même les 
malades et les blessés, à l'exception des fennnes et des enfants 
au-dessous de quinze ans; encore beaucoup de ceux-ci sont- 
ils égorgés dans la première l'ureur de l'assaut. Laudonnière 
et quelques autres réussirent à s'échapper à travers les 
bois et furent recueillis par un des vaisseaux de Ribaud. Ouant 
à liibaud lui-même, jeté à la cùte par la lempêle, ayant peniu 



X LA FRANCE COLONIALE. 

quatre de ses navires, il essayait de regagner le fort Caroline, 
dont il ignorait la prise, lorsque lui-même rencontra les forces 
supérieures des Espagnols. Il dut capituler non loin de San- 
Agustino. Les Espagnols lui avaient promis la vie sauve ; ils 
lui tranchèrent la tête, coupèrent son corps en quatre mor- 
ceaux qu'ils plantèrent sur des piques aux quatre coins 
du fort, et rasèrent sa barbe pour l'envoyer au roi d'Espagne. 
Des quelques centaines d'hommes qui accompagnaient Ribaud. 
un petit nombre seulement se déclarèrent catholiques et 
furent épargnés; tous les autres, gentilshommes, soldats, ma- 
telots, ouvriers, furent froidement égorgés. Leurs cadavres 
furent brûlés sur des bûchers ou pendus aux arbres du voi- 
sinage. Sur le heu du massacre, Menendez lit dresser cette 
inscription : « Pendus, non comme Français, mais comme 
luthériens ». 

Dans le double massacre de la Caroline et de San-Agustino, 
neuf cents Français avaient péri; une centaine erraient dans 
les bois; d'autres réussirent à atteindre les vaisseaux épargnés 
par la tempête et revinrent en Europe. 

Il se produisit en France un véritable soulèvement de 
l'opinion quand y parvint la nouvelle des massacres. Une 
« Requeste présentée au roi Charles neuvième, en forme de 
complaincte, par les femmes veuves et enfants orphelins, 
parents et amis de ses subjets qui furent tués audit pays d(; 
Floride )> fut imprimée et répandue à milliers d'exemplaires. 
Puis il sembla que la seconde guerre civile, signalée par la 
meurtrière bataille de Saint-Denis et terminée par la paix de 
Longjumeau, eût lavé le sang de Floride sous de nouveaux 
flots de sang français, et l'on commença à oublier'. 

1 . Uii Iioinme, lui simple particulier, se souvenait. De Gourgues, 
gentilhomme de Mont-de-Marsan et catholique, se chargea de venger 
les huguenots de Ribaud. Il partit de Bordeaux, le 2 août 1567, avec 
trois mccliants petits navires, montés par deux cents hommes. En 
avril 1508, il débarquait sur la côle de Floride. La nouvelle se ré- 
pandit avec une incroyable rapidité parmi les sauvages : le jour 
même, il en eut plusieurs centaines autour de lui; le lendemain, il 
en eut plusieurs niilliers, aussi animés (|ue lui contre les tyrans de 
l'Amérique. On se mit en marclie à travers les bois; les soldats 
passaient les rivières avec de l'eau jusqu'au cou, en élevant les poires 
à poudre au-dessus de leurs têtes; on arriva à l'improviste devant 
le fort Caroline. Los Espagnols Unissaient à peine de dîner, « ils se 
curaient encore les dents », dit la Relation, quand l'assaut com- 
mença. Pas un des quatre cents Espagnols ne put échapper. Tout lut 
tué ou pris ('27 avril). Quant aux prisoiuiiers, Gourgues, après leur 



1NTR0DUCTI0>' HISTORIQUE. xi 

De Goui'f.ai<'s liia de l'aUenlal de MiMieiidez nue vciif,'<;auc<.' 
éclatanle, mais la Floride n'en était pas moins perdue pour 
nous. Huit j,nierros civiles consécutives, l'assassinat de Coligny 
en août 1572, l'ineptie de Henri 111, la fureur des haines reli- 
gieuses, le déchaînement des passions anarcliique^ et démago- 
giques, firent oublier l'empire d'ontre-mer et délaisser la 
marine. Il périt sur des cliamps de bataille maudits vingt fois 
plus de vaillants hommes qu'il n'en aurait fallu pour conquérir 
sur les Espagnols et les Portugais et pour coloniser à fond les 
deux Amériques. Pendant que les Français s'entr'égorgeaient 
à pro{)os de dogmes qu'ils comprenaient fort mal, le Nouveau 
Monde leur échappait'. 



II. - JUSQU'AU TRAITÉ D'UTRECHT (I7l3j. 

Projets et entreprises de Henri IV. — Il fallut que 
Henri IV eût rétabli lautorité royale et fait prévaloir, par l'édif 
de Nantes, les principes de la tolérance religieuse, pour que 
l'on tournât de nouveau les yeux vers l'Atlantique. 

Un écrivain de l'époque, Lescarbot, s'attache à montrer la 
haute valeur du lot qui nous est encore réservé dans l'Améri- 
que du Nord. A ceux qui ne veulent entendre parler que de 
mines d'or et d'argent, il répond ces sages paroles : « La plus 
belle mine que je sache, c'est du blé et du vin, avec la nour- 
riture du bétail. Qui a de ceci, a de Fargent. Des mines nous 
n'en vivons point, et tel souvent a belle mine qui n'a pas 
beau jeu ». 

Une autre idée encore inspire les explorateurs, une idée de 
propagande religieuse. Convertir les sauvages à la religion 
chrétienne, en faire des Français par le droit de cité que con- 
fère le baptême, tel est l'autre but qu'ils se proposent. Désor 



, avoir rappelé leur cruauté et la violation de la parole jurée à Ribaud. 
les fit pendre aux mêmes arbres auxquels ils avaient pendu les Fran- 
çais. Il retourna la planche sur laquelle Menendez avait fait graver 
son injurieuse léyeude et y inscrivit ces mots : o Pendus, non comme 
spagnols, mais comme traîtres, voleurs et écumeurs de mer. » 
Puis il lit sauier le fort Caroline et repartit pour la France. Le 6 juin. 
il l'entrait à la Rochelle. 

1. En revanche, l'établissement fondé en 1520. sur les côtes de la 
régence d'Alger, par une Coinjiagmie française, au lieu appelé Ras- 
tion de France ou Bastion du Roi, pour la pùclie du corail, était en 
pleine prospérité. 



su LA FRANCE COLONIALE. 

mais aux cliercheurs d'or vont succéder, dans l'Amérique 
française, les aariculteurs et les missionnaires. 

l.es Français à la Guyane. — Dans rAmérique du Sud, 
un cadet de Gascogne, AdalLert de la Ravardière, reconnaît la 
Guyane et en prend possession au nom de Henri IV : il a la pré- 
tention de fonder là une « France équatoriale ». 

Colonisation de la Xouvelle-Franee : Ciianiplain. — 
Mais c'est surtout vers l'Amérique du Nord, vers la jNouvelle- 
France, que se porte le principal effort. 

L'expédition malheureuse de La Roche, en 1598, et les molles 
tentatives de Chauvin, à partir de 151)9, ne méritent pas de 
nous arrêter. 

En 1598 Henri IV nomma lieutenant général, dans l'Amé- 
l'ique du Nord, de Chastes, gouverneur de Dieppe. Celui-ci forma 
une compagnie de commerce, dans laquelle entrèrent des 
gentilshommes et des négociants de Rouen et de la Rochelle. 
11 confia le soin d'explorer le cours du Saint-Laurent à deux 
capitaines de la marine royale, du Pont-Gravé, de Saint-Malo, 
et Samuel de Champlain, né à Brouage *. Dans un premier 
voyage (1605), ils relevèrent plus exactement que ne l'avait 
fait Cartier les deux rives de Fimmense estuaire du Saint- 
Laurent; mais, pas plus que lui, ils ne remonlèrent le fleuve 
au delà de la cataracte de Montréal. Ils n'en avaient pas moins 
i-econnu 450 heues de pays et rapportaient des renseignements 
précis sur le climat et les productions, plus un précieux char- 
gement de pelleteries. 

Chastes eut pour successeur le sieur de Monts. Dans les 
lettres patentes qui nommèrent celui-ci et qui sont de 1(305. 
on voit que le roi ne revendique que les régions au nord 
du 40°°' degré, c'est-à-dire ce qui forme aujourd'hui l'Am('i'i([ue 
anglaise et la parlie sepleniriouale des États-Unis jusqu'à 
l'hiladelpliie. H renonce à la Floride et à la Caroline, réoc- 
cupées par les Espagnols, et à la Virginie, où se, sont établis 
les Anglais et qu'ils ont ainsi appelée du nom de leur souve- 
raine, la Reine-vierge Elisabeth. 

Dans un second voyage, Pont-Gravé, Pontiiiitdiirl et (iham- 
plain fondèrent Port-Royal en Acadie (1005). Ils reconniuent 
les points du rivage américain où s'élèvent aujourd'hui les 
florissantes cités de Porllaïul, lîoston. Providence, et New- 
York avec ses douze cent mille habitants. Là, il n'y avait alors 

i. Voyages du sieur de Champlain ou Journal f's découvertes de 
la Nouvelle France, 2 voL l'aiis, 18Ô0. 



INTRODUCTION HISTORIQUE. xiii 

que des fribus errantes de Peaux-Houf^es, avec lesquelles ils 
contractèrent des alliances. Ils leur firent défricher de vastes 
terrains, où ils semèrent du blé et plantèrent de la vis'ne. 
Enfin, (;iiamplaiii, le 5 juillet 160S, sur la i-ive fiauclie du gi'and 
fleuve, jeta les fondations de la ville de Ouf-hrc, la l'iitMie ca|ii- 
tale du Canada, ([ui compte aiijoiirdimi COOOO habitants. 

En ItJOy, à l'occasion d'une snerre entre les Alj;onquins, 
nos alliés, et les Iroquois, (llianiplain remonta la rivière des 
Jroquois, et découvrit le lac qui porte son nom. En IGII, il 
bâtit un fort auprès du Saut Saint-Louis et commença à dé- 
frichci' le sol où s'éleva depuis la cité de Montréal (ou Mont- 
Royal), (pu ne fut réellement fondée qu'en 1061 et qui com])te 
aujourd'hui 120 000 habitants. Enfin, dans les années ICI 4 à 
■1615,11 découvrit successivement les grands lacs du nord ; 
d'abord le Nissiping, auquel il attribuait vingt-cin([ lieues de 
long sur huit de large; les lacs Huron, Michigan, Supérieui-, 
qui s'étendent sur près de trois cents lieues et qu'il appela la 
mer Douce; l'Ontario, qui a quatre-vingts heues de longueur 
sur vingt-cinq de large. 

Grâce à (^hamplain et à ses compagnons, Henri IV, en mou- 
rant, léguait à la France un empire américain de seize cents 
lieues de long sur cinq cents lieues de large, où des villes se 
fondaient, où un commerce actif avait commencé avec les 
Peaux-Rouges, et que jalousaient déj.à les Anglais et les Hol- 
landais. 

H avait voulu faire à la France sa part dans l'océan Indien 
comme dans l'Atlantique. En 1064 il avait constitué une com-. 
])agnie pour le commerce de l'Indoustan; mais, comme la 
marine royale n'était pas encore assez puissante pour protéger 
nos marchands, dans ces mers lointaines, conire les violences 
et les pirateries de nos concurrents anglais, hollandais et por- 
tugais, notre trafic indien prit peu de développement sous ce 
règne. 

François F' et (ioligiiy n'avaienl guèi-e fait que des tenta- 
tives : Henri IV a donc vlv vrainiciil le premier fondateur de 
notre empire colonial. 

Projets et entreprises de Richelieu. — Le second fut 
Richelieu. 11 a exiirimé aussi nellement ses vues sur la 
politicjue maritime que ses vues sur la politique à suivre, en 
France, à l'égard des féodaux et des protestants et, en Europe, 
à l'égard de la maison d'Autriche 

« H semble, a-t-il écrit dans sou Testament, que la nature 
ait voulu offrir l'empire de la mer à la France par l'avanta- 



XIV LA FRANCE COLONIALE. 

geuse situation de ses deux côtes, également pourvues d'excel- 
lents ports, aux deux mers Océane et Méditerranée ». Ea 
même temps, Richelieu constate les progrès qu'ont accomplis 
depuis peu. et déjà à nos dépens, nos voisins d'Outre-Manche. 
Il cite aussi l'exemple de la Hollande, « qui n'est qu'une poignée 
de gens disputant à l'Océan leur coin de terre et qui, cepen- 
dant, se sont élevés à l'opulence : exemple frappant et preuve 
incontestable de l'utilité du commerce ». Enfin, il regrette de 
voir nos hardis marins aller chercher de l'emploi hors de 
France, « n'en trouvant pas en leur pays ». 

Richelieu, après avoir aboli la charge de grand amiral, lequel 
n'était le plus souvent qu'un marin de cour, prend le titre de 
« chef et surintendant général de la marine, navigation et 
conunerce de France » : titre un peu long, mais qu'il s'étudia 
à justifier de tous points. 

Le Canada repris aux Anglais. — Eu Amérique, les 
Anglais, profitant de la faiblesse de la régente Marie de Médicis, 
avaient, en pleine paix comme naguère les Espagnols à la 
Floride, brûlé Port-Royal et ravagé l'Acadie. Puis, en 16:28, ils 
avaient attaqué le Canada. Champlain, une première fois, 
défendit avec succès Québec; mais, en Ui;29. les Anglais revin- 
rent en force, tandis que notre découvreur n'avait reçu de 
France aucun renfort : cette fois il fut obligé de capituler et 
la chute de Québec entraîna celle du Canada (1029). De retour 
en Europe, il n'eut pas de peine à convaincre Richelieu que 
l'honneur et l'intérêt du roi étaient engagés à la reprise de la 
colonie. Le cardinal en réclama énergiquement la restitution, 
arma des vaisseaux, menaça l'Angleterre et la contraignit, par 
la paix de Saint-Germain, en lt)5!2, à rendre le bien volé, 
(^hauiplam, qui mourut en 1655, eut la consolation de voir son 
oeuvre en bonne voie. Comme le dit le R. P. Charlevoix. le 
vieil historien du Canada, Champlain « peut être à bon titre 
appelé le père de la Nouvclle-Fi-aiice n. 

Les Français dans la mer des Antilles. — Dans l'Amé- 
rique du Centre, en des régions où les Espagnols prétendaient 
exercer leur souveraineté, D'Énambuc et d'autres prirent pos- 
session, de 1625 à 1655, de Saint-Christophe, de la Martinique 
et de la Guadeloupe, ainsi que des petites lies qui dépen- 
dent de celle-ci (Marie-Galande, les Saintes, la Désirade). Les 
boucaniers français occupèrent File de la Tortue et s'éta- 
blirent dans Saint-Domingue. A la Guyane, la ville de Cayenne 
fut fondée. Ainsi la colonie que Coligny avait rêvé d'instal- 
ler en Floride ou au Rrésil se reconstituait, mais cette fois, 



INTRODUCTION HISTORIQUE. xv 

pour la plus grandi' part, en dehors du continent : dan^ la 
région des Antilles. 

Les Français au Séni-g^al. — Sur la côte ouest de l'AlVi- 
que, nos Français ^'trouvèrent la trace des Dieppois du qua- 
torzième siècle. Dès 158'2, les Normands de Rouen, pillés et 
chassés de la Guinée par les Portugais, avaient formé une 
compagnie et occupé fortement Tile Saint-Louis au Sénégal. 
En 1G26, Thomas Lombart était directeur de la Compagnie. 

Les Français dans la mer des Indes. — Dans l'autre 
océan, Richelieu avait fait occui)er l'ile de la Réunion et jeté 
les yeux sur Madagascar. « La Providence, a-t-il écrit dans son 
Testament, veut aussi que nos colonies se dressent en face des 
possessions de l'Angleterre dans la mer des Indes orientales, 
afin de faire contrepoids à sa toute-puissance maritime, dans 
l'intérêt du monde entier ». Cinq mois avant sa mort, le 
ii juin 1642, il avait fait signer à Louis XIII l'acte qui consti- 
tuait une Compagnie des Indes orientales. 

Ainsi Richelieu avait reconquis sur les Anglais la Nouvelle- 
France, reconstitué dans les Antilles la France équinoxiale, 
et jeté la première base de notre domination dans les eaux 
de Madagascar. 

La Xouvelle-France sous Colbert. — Près de dix-neuf 
ans sont encore perdus dans les misères d'une nouvelle ré- 
gence. Alors apparaît Colbert. C'est le troisième fondateur de 
l'empire colonial français. 

Dans la Nouvelle-France, l'Angleterre avait profité des 
troubles de la Fronde pour intervenir encore et s'emparer, 
en 1654, de l'Acadie. Elle dut la restituer au traité de Bréda 
(1667). 

En 1662, la Compagnie des Cent-Associés, qui trafiquait dans 
ces parages, fut dissoute : le gouvernement royal reprit pos- 
session de la Nouvelle-France, et celle-ci, qui n'avait été jus- 
qu'alors qu'un comptoir pour le trafic des pelleteries et une 
mission pour la conversion des sauvages, devint une possession 
de la couronne. Toutefois le monopole du commerce du Canada 
ne fut pas aboli : il fut attribué, en 1G64, à la Compagnie des 
Indes occidentales. 

Colbert envoya dans la Nouvelle-France un vieillard éner- 
gique, le marquis de Tracy, qui lit une guerre d'exlerinination 
aux Iroquois, nos ennemis acharnés, perpétuellement excités 
contre nous par les Anglais, et qui se faisaient un jeu de 
scalper les colons, les missionnaires et les néophytes indiens. 
11 leur imposa la paix, en 1666, et en débarrassa pour près 



XVI LA FRANCE COLONIALE. 

de vingt ans la colonie. Au marquis de Tracy furent adjoints, 
comme gouverneur. De Courcelles et, comme intendant, Talon 
Talonétait le plus habile administrateur qu'on pût envoyer 
dans le Nouveau Monde. En fait de commerce, il avait des idées 
plus modernes que Colbert : il réclama et obtint l'abolition du 
monopole, le rétablissement de la liberté du ti'atlc. Il insista 
pour qu'on envoyai au Canada le plus grand nombre possible 
de colons. Après la guerre contre les Iroquois, Colbert décida 
que tous les hommes du régiment de Carignan qui voudraient 
se fixer dans le pays obtiendraient Iciir congé. Ce régiment 
s'était signalé, en 1664, à la bataille de Saint-Gothard (Hongrie) 
contre les Turcs. C'est de ces vaillants soldats que descend la 
majeure partie de la population canadienne d'aujourd'hui. En 
même temps que l'Acadie et le Canada, on colonisait Terre- 
Neuve. Dès 1656, Jean Bourdon avait découvert la baie d'IIud- 
son et, en 1665, Després-Couture avait élevé des forts dans 
cette vaste région. De hardis aventuriers poussaient jusqu'aux 
montagnes Rocheuses, dans le Far-Wesl américain. La popu- 
lation de la Nouvelle-France quadrupla. Elle était, vers 1661, 
de 2500 Européens; elle atteignit, vers 1688, le chiffre de 
11249 habitants. 

Cavelier de la Salle : le IVIississipi, la Louisiane. — 
Le fait le plus considérable de l'histoire de la Nouvelle-France 
dans la seconde moitié du dix-septième siècle, c'est la décou- 
verte du Mississipi par Cavelier de la Salle et la fondation de la 
Louisiane. 

Au Canada, on avait achevé la reconnaissance des grands 
lacs et établi sur tous les points importants des forts destinés 
à contenir les sauvages. On avait découvert les sources de 
rOhio, de l'Illinois. du W'isconsin, affluents du Mississipi; mais 
personne ne soupçonnait encore l'importance capitale de ce 
grand fleuve qui a pour bassin plus de la moitié des États-Unis 
actuels ; on ignorait même qu'il eût son embouchure dans le 
golfe du Mexifjue'. 

Sous la lieutenance générale du comte de Frontenac, l'in- 
tendant Talon imagina que l'un des cours d'eau qui avoisinaient 
les grands lacs et descendaient vers le midi, pourrait bien 
conduire un explorateur jusqu'à la « mer du Sud », c'est-à dire 

1. Margry, Découvertes et établissements des Français dans l'ouest 
et le sud de T Amérique septentrionale (lOli-tOOl); Mémoires et 
documents inédits : 1. Voyages des Français sur les grands lacs et 
découverte de l'Olno et du Mississipi. — II. Lettres de Cavelier de la 
Salle. — IIL licctierclies des houc/ies du Mississipi. — 5 vol , 1879. 



INTROlilT.TION IIISTORroiT. xvii 

à roo-Mii l'acili(iiii'. il pensait (pif \o Mississipi, ou la rivière 
Colhcrt, coiiiiiic on l'appclail alors, se jetait dans la nier 
Vermeille ou goH'e de Californie, e( qu'il pouvait niellrc la 
Nouvelle-France en relations directes avec la Chine et le Japon. 

Il couda le soin de vêrilier cette conjecture à un hardi 
explorateur, Louis Jolliel. Celui-ci, en l'année 1675, accom- 
pai^né du IVre Manpiette et de cinq autres Français, passa d'un 
aniuent méridional du lac Supérieur, en faisant porter sa 
Itarque, dans le Wisconsin. Le Wiscousin le conduisit dans le 
Mississipi, qui l'étonna par la largeur de son cours et la 
splendeur de ses rivages. Jolliet constata que le fleuve, ayant 
une direction presque constante du nord au sud, ne pouvait 
l'amener, comme l'avait espéré Talon, dans la mer Vermeille, 
et qu'il avait probahlemenl son embouchure dans le golfe du 
Mexique. Il s'arrêta donc au 55" degré, c'est-à-dire vers le 
confluent avec l'Arkansas, et revint sur ses pas. 

Cavelier de la Salle, né à Rouen en 1G40, s'était déjà signalé 
dans l'i'xploration des grands lacs. A deux reprises, en 1671 et 
en 1679, il avait atteint le Mississipi, la première fois en des- 
cendant rOliio, la seconde fois en suivant l'Illinois. En décembre 
i6<Sl, il descendit de nouveau cette dernière rivière, atteignit 
le Mississipi et entreprit de l'explorer jusqu'à son embou- 
chure. Il avait avec lui vingt-trois autres Français et vingt-cinq 
sauvages, dont sept femmes. Il s'embarqua sur des canots 
laits d'écorce de bouleau. Il reconnut successivement l'embou- 
chure du Missouri, celle de l'Ohio, celle de l'Arkansas, s'arrêtant 
tous les soirs près du rivage pour la nuitée, fumant le calumet 
avec les sauvages qu'il rencontrait, parfois essuyant leurs 
volées de flèclies; vivant des hasards de la chasse et de la 
pêche, mangeant même du crocodile, du corbeau blanc et du 
cuir de bœul'. 11 arriva enfin dans un pays inondé et constata 
que l'embouchure du fleuve « s'avançait beaucoup en mer, 
faisant de chaque coté une chaussée » : tel en effet est l'aspect 
du delta formé par le Mississipi. Sur la rive, la Salle planta 
une croix et au-dessous de la croix enterra une plaque de 
plomb avec cette inscription : « Au nom de Louis XIV, roi de 
France et de Navarre, le 9 avril 168;? ». — « On chanta le 
Vexilla recjis au piaulement de la croix, puis le Te Deiim, et 
l'on fit trois décharges de mousqueterie. » Du nom de 
Louis XIV, le pays s'appela la Louisiane. 

La Salle ne pouvait songer à regagner la haute mer avec des 
canots d'écorce; dès le lendemain, il remonta le fleuve pour 
revenir au Canada. C'est seulement en 1687 qu'il retrouva par 
FH. cot.. 2 



xviii LA FRANCE COLONIALE. 

mer l'embouchure du Mississipi, qu'il avait découverte en 
descendant le fleuve', et c'est dans cette nouvelle expédition 
qu'il périt assassiné. 

Autres colonies françaises sous Colbert. — Dans cette 
même période, à nos possessions des Antilles, s'ajoutaient 
Grenade, Sainte-Lucie, Saint-Martin, Saint-Barthélémy, Sainte- 
Croix, la Dominique, Tabago. Colbert prenait sous la protection 
du roi les flibustiers français établis à Saint-Domingue et en- 
levait aux Espagnols toute la partie occidentale de Tile, où 
Ogeron de Boire fondait une colonie modèle. 

Madagascar, possession de la Compagnie des Indes, puis 
colonie de la couronne, prend alors le nom d'île Dauphine et de 
France orientale. Cette époque est surtout signalée par les 



1. Cette contre-épreuve était d'autant plus nécessaire que les 
envieux et les incrédules dénigraient les résultats de son voyage. 
Une lettre du temps constate que « la Louisiane n'a pas eu grande 
vogue ù en France et que « quelques-uns doutent de la vérité de ce 
qu'il dit ». D'autres le traitent de « visionnaire ». Seignelay, fils et 
successeur de Colbert, avait à cœur d'achever l'œuvi'e commencée 
sous son père. En 1684, il met à la disposition de La Salle un vais- 
seau de guerre, le Joly, conunandé par M. de Beaujeu, et trois petits 
navires. Entre La Salle et Beaujeu s'élevèrent, même avant l'embar- 
quement, des discussions sur leurs pouvoirs respectifs : elles s'ag- 
gravèrent pendant la navigation. Beaujeu débarqua La Salle prés 
d'un étang qui appartenait au delta du Mississipi, en janvier 1087. 
Cinq semaines se passèrent à chercher une véritable embouchure. 
Un des petits navires, la flûte l'Aimable, qui devait rester au service 
de La Salle et qui portait des vivres, des munitions et quati'e pièces 
de canon, coula par la faute du pilote. Le capitaine du Johj, alléguant 
la nécessité de mettre son vaisseau en lieu sûr, n'en reprit pas moins 
la mer avec le reste de la flottille. La Salle s'établit à terre avec 
cent vingt ou cent trente hommes. Les privations qu'ils éprouvèrent 
pendant un canq)einent de plus de deux mois dans les marécages du 
fleuve, les aigrirent bientôt contre leur chef. Dans les excursions 
pénibles, à travers les bois, qu'il leur imposa pour retrouver le 
cliemin du Canada, plusieurs de ses hommes conspirèrent sa mort. 
L'un d'eux l'abattit d'une balle dans la tète; ils dépouillèrent le 
cadavre et lui ôlèrent jusqu'à sa chemise; puis, raconte-un de ses 
compagnons, Joutel, « ils le traînèrent dans des haliiers, où ils le 
laissèrent à la discrétion des loups et autres bètes sauvages » (19 mars 
1C87). Telle fut l'uiiiipie sépulture accordée à l'homme qui venait de 
découvrir tout un empire, tout un monde, qui eût fait de la France 
la pi'emière puissance coloniale du monde, si elle avait su le garder, 
et qui constitue aujourd'hui la force et la richesse principales de 
l'Union américaine. 



INTRODICTION IIISTOIUOUF:. xix 

essais cnlonisaloiirs de l'ronis ol de Flacoiirt'. La Compaîjjnio 
des Iiiilcs, n'('onstitiii''(' l'ii l(ifi,"i, iirciid pied dans l'Iiidoiislan. 

Situation de notre empire eol«>nial A la mort de 
Colbert, — En résiiiiié, pendant l'administration de Col- 
bert (IGCl-lGSo), la rs'ouvelle-Fiance a été colonisée d'une ma- 
nière suivie et s'est ai^randie d'une annexe immense, la Loui- 
siane; la France équinoxale s'est étendue dans les Antilles; la 
France orientale a été l'attachée plus étroitement à la métro- 
pole. 

A sa mort (1685) cet empire colonial, le premier que nous 
avons possédé, celui au(piel ont travaillé avant lui François I", 
Coligny, Henri IV, Richelieu, est à son maximum de puissance. 
Ce ({ui caractérise ce premier empire colonial, c'est qu'il était 
principalement établi en Amérique, où nous n'avons plus au- 
jourd'lmi que des possessions de faible importance. En négli- 
geant nos établissements en Al'riciue, et même nos établisse- 
ments à la Guyane et aux Antilles, on peut dire que nos posses- 
sions comprenaient la presipie totalité de l'Amérique du Nord. 
Elles étaient bornées au sud-ouest par le Texas et la Californie, 
alors espagnols; mais l'immense territoire triangulaire qui 
commence au nord de ces deux provinces était à nous, à 
l'exception de la Floride qui était espagnole et des treize petites 
colonies anglaises, alors resserrées entre les monts AUéghanys 
et la mer: nous les enveloppions, au nord, par le Canada et 
par l'Acadie, à l'ouest, par la Louisiane qui comprenait alors 
tout le bassin du Mississipi. Malheureusement, ni le Canada ni 
surtout la Louisiane n'étaient assez fortement colonisés pour 
que nous pussions enfermer les colonies britanniques dans 
une frontière inflexible. Déjà les Anglais de la Nouvelle-Angle- 
terre commençaient à disputer à la Nouvelle-France la région 
des grands lacs; ils arrivaient encore par la baie d'IIudsoç, où, 
contre tout droit, ils faisaient concurrence à notre commerce 
de pelleteries, mais où nous étions impuissants à surveiller une 
si vaste étendue de solitudes. On peut dire cependant que les 
pays sur lesquels l'Angleterre elle-même ne contestait pas ou- 
vertement les droits de la France comprenaient la totalité de 
l'Amérique anglaise d'aujourd'hui et les neuf dixièmes du ter- 
ritoire actuel des Etats-Unis, c'est-à-dire un pays vingt-cinq fois 
plus étendu que la France, qui est peuplé actuellement de 
trente-cinq millions d'âme? et qui en comptera plus de soixante 
millions vers le milieu du siècle prochain. 

1. Henry d'Escamps. Histoire et gr'ographic de Madagascar, 1884. 



XX LA Fl'.ÂÎsCE COLONIALE. 

La ]\^owvelle-Fraiioc attaquée par les Anglais. — A 

la fin du règne de Louis XIV, cet empire français subit une 
première mutilation. Pendant les deux dernières grandes 
guerres de ce règne, les Anglais insultèrent toutes nos colonies. 
Ils s'attaquèrent surtout à celles de la INouvelle-France et le 
firent avec plus de succès ; car leurs possessions de la Nou- 
velle-Angleterre étaient beaucoup plus peuplées que les nôtres, 
et à nos quinze ou vingt mille colons canadiens ils pouvaient 
déjà en opposer près de deux cent mille. Dans la guerre de la 
ligue d'Augsbourg, qui eut pour épisode en Amérique la pre- 
mière guerre inter coloniale, les Français conçurent le projet 
d'enlever New-York et les Anglais celui de nous enlever Québec. 
Ceux-ci éprouvèrent, en 1090, une dél'aife sous les murs de 
Québec, et Louis XIV lit frapper une médaille pour perpétuer 
le souvenir de cette victoire. Le traité de llyswick (1697) laissa 
les choses en Félat. 

Pendant la guerre de la succession d'Espagne, les Anglais 
nous enlevèrent f Acadie, mais échouèrent encore contre le 
Canada, énergiquement détendu par le marquis de Vaudreuil. 
Nos revers en Europe avaient été trop grands : ils amenèrent 
une paix désastreuse dont notre colonie lit les frais. 

£.e traité d'L'trecht. — Au traité d'Utrccht (1715), Louis XIV 
dut, en effet, céder File de Terre-Neuve, FAcadie et les immenses 
territoires de la baie d'Uudson. Les Anglais prenaient donc 
position sur trois côtés du Canada, celui-ci était comme déman- 
t elé, car ces trois provinces étaient comme ses bastions. 



III. —JUSQU'AU TRAITÉ DE PARIS (1763^. 

Progrès du Canada et de la Louisiane. — Dans les an- 
nées qui suivirent, on chercha à réparer ces pertes. De 1715 à 
4744, le nombre de colons canadiens s'éleva de 25000 à 50 000. 
La Louisiane commença à se peupler: la Nouvelle-Orléans fut 
fondée en 1717; Saint-Louis ne devait l'être qu'en 1764. Sur 
rOliio, dont le bassin mettait en communication le bassin du 
Saint-Laurent, c'est-à-dire le Canada, et le bassin du Mississipi, 
c'est-à-dire la Louisiane, on établit une ligne de forts pour ar- 
rêter l'invasion des colons anglais qui aurait coupé en deux 
l'Amérique française. En 1741, les Anglais prireni Loiiisbourg: 
mais ils durent le restituer en 1748, à la paix d'Aix-la-Chapelle. 
l/lie fie France. — Dans la mer des Indes, nous avions 
i>c{ iipé une ile ipii constitue une position de premier ordre. 



INTRODUCTION lIISTOHIuUi:. xxi 

Les ll()llaii(l;iis la possf'daiont flfpiiis lo'J8 cl lavait appelf-o ile 
Maurice, eu l'honneur d'im de leurs princes, Maurice de Nassau. 
Ils l'abandoimèrent en 1712. Puis nous roccupàmes, en 1721, 
et lui donnâmes le nom dlle de France. En 1722, le roi la 
concéda à la Compagnie dos Ind(!s orientales. Un des gouver- 
neurs nommés par cetli' compagnie, Mahé de la Bourdonnais, 
commenf;a, en 1754, à la mettre eu valeur. Il y créa des villes, 
des |)orts, des cultures. 11 en fit la principale station militaire de 
l'océan Indien, le centre d'où notre influence rayonna à la fois 
sur .Madagascar et sur l'IiuJoustan, l'imprenable citadelle de la 
puissance française, d'où nous avons ])U, au milieu des guerres 
les plus dt'sastreuses de la République et de l'Empire, tenir eu 
écliec toutes les forces de l'Angleterre. 

Premiers établissements dans l'Induustan. — Dans 
l'Inde, pendant la même période, on jeta les fondements d'un 
grand empire. D'abord notre Compagnie française des Indes s'y 
trouva sur le même pied que les compagnies rivales fondées 
par les Anglais, les Hollandais et les Portugais. L'Indoustan 
obéissait à un puissant empereur, le Grand-Mogol, qui était 
alors Aureng-Zeb. Il n'aurait pas permis aux Européens de 
jouer dans ses États un autre rôle que celui de trafiquants. 
Nous n'y occupions que des postes précaires, par concession du 
souverain, et en payant, à lui et aux souverains ses vassaux, 
une sorte de tribut. Quand Aureng-Zeb mourut, en 1707, ses 
successeurs n'eurent plus qu'une autorité nominale. Son em- 
pire se morcela en une infinité de petits États, gouvernés par 
des soubadars, nababs, soubabs, rajabs, etc. Tous les aventuriers 
de l'Inde et des pays voisins, tous les chefs indous ou afghans 
qui pouvaient entretenir une bande de mercenaires, même 
des chefs de brigands, s'y taillèrent des principautés. Les mar- 
chands européens firent de même; c'est alors que la Compa- 
gnie française et la Compagnie anglaise s'essayèrent à devenir 
des puissances territoriales, et presque aussitôt elles entrèrent 
en conflit. Dans le Bengale, en face de la ville anglaise de Cal- 
cutta, nous avions Chandernagor, fondé en 1675; sur la côte 
de Coromandel. en face do la ville anglaise de Madras, Pon- 
dichéry, fondé en l(j7-4-1()85. D'autres comptoirs moins impor- 
tants furent constitués : iSurate, en 1GU8; San Tbomé, vers la 
même épixiue; Mazulipatam, en 1724; Mahé, en 1726, par Mahé 
de La Bourdonnais; Karikal, en 1759; Yanaon, en 1750. 

Dans l'Inde, nos preuners ennemis ne furent pas d'abord les 
Anglais, mais les Hollandais. Ceux-ci nous enlevèrent San-Thomé 
en 1674 et Pondichérv en 168'J. Ils restituèrent leurs cou- 



XXII L.\ FRAÎSCE COLOISIALE. 

quêtes à la paix. Puis, à mesure qu'ils s'affaiblirent, les Anglais 
prirent leur place en face de nous. 

Goiiverneiiieiit de Martin et de Dumas. — Pendant 
longtemps, notre Compagnie ne sortit pas de son rôle de 
société de négoce. Sans doute elle fortitiait ses comptoirs, 
mais c'était avec l'autorisation des souverains du pays, et 
uniquement pour se défendre contre les concurrents euro- 
péens ou les brigands du pays. Martin, un de nos premiers 
gouverneurs, qui se défendit liéroiquement dans Pondichéry 
en 1689 et qui y rentra après la paix de Ryswick, agissait sur- 
tout auprès des indigènes parla persuasion : souvent les princes 
indous le prenaient pour arbitre dans leurs différends. Son 
successeur Dumas prit une attitude plus impérieuse : quand 
Ragoghi, clief des brigands mahrattes, vers 1739, envahit les 
royaumes du Dekkan et du Carnatic, Dumas donna asile dans 
Pondichéry à la famille princière du Carnatic. Rogoghi n'osa 
attaquer cette forteresse, défendue par une artillerie imposante. 
Dumas est le premier de nos gouverneurs qui soit devenu un 
prince indou pour le compte de la Compagnie : le Grand-Mogol 
lui conféra le titre de nabab et le droit de lever 4500 soldats. 

A ce moment encore, la Compagnie n'affecte pas une poli- 
tique conquérante. 11 ne semblait pas possible à nos mar- 
chands, pas plus qu'à ceux d'Angleterre ou de Hollande, 
d'affronter, avec le peu d'Européens dont ils disposaient, les 
grands États indous de leur voisinage. 

Ciouvernenient de Dupleix. — L'homme qui osa rêver de 
donner à la France un empire dans l'Inde et qui trouva 
les moyens de réaliser son rêve, ce fut Dupleix, né à Landrecios 
en 1697. Les services qu'il avait rendus, depuis 1750, comme 
directeur du comptoir de Chandernagor, le firent nommer en 
1741 gouverneur général, en résidence à Pondichéry. 

Les Anglais eux-mêmes lui font honneur d'avoir trouvé 
avant eux les deux moyens qu'ils ont employés depuis sur une 
vaste échelle et qui leur ont valu la domination sur 230 mil- 
lions d'indous. Le premier consistait, pour suppléer au petit 
nombre de nos soldats européens, à dresser à la discipline 
européenne des cipaijcs ou soldats indigènes. Le second con- 
sistait à intervenir dans les guerres entre souverains indous, 
à aider tantôt l'un, tantôt l'autic, à profiler des dépouilles du 
vaincu et à se faire réconqjenser par le vainqueur. 

Prise de Madras. — Dès le temps de la guerre de la 
succession d'Autriciic, quand Français et Anglais se Ironvèrent 
aux piises, aussi bien dans l'Inde (lu'en Amériiine et en 



INTRODUCTION HISTORIQUE. xxiii 

Europe, Duplcix. montra que la Conipagnic française était 
devenue une puissance militaire. Sur ses ordres, La Boiu- 
donnais, gouverneur de l'ile de France et son subordonné, lui 
amena des renforts, assiégea Madras, la ville anglaise, et s'en 
empara (1746). Après la victoire, les deux chefs ne purent s'en- 
tendre : le gouverneur de l'ile de France refusa l'obéissance à 
son supérieur hiérarchique. Il dut être rappelé en France. 

Itataillc de San-Tiioiiié. — Les Anglais, pour rentrer en 
possession de Madras, excitèrent le soubadar du Dekkan à re- 
prendre cette ville. Ce prince vint assiéger Madras avec cent 
mille lionnnes, des chars de guerre, des éléphants et nne 
artillerie formidable. l>e Pondichéry, Dupleix ne put envoyer 
conire lui que deux cents hommes, sous la conduite d'un 
officier nommé Paradis. Paradis trouva l'armée indoue dans 
une forte position, protégée par une rivière, puis par une ligne 
de retranchements. Sous le feu de l'ennemi, il passa la rivière 
et escalada les retranchements. En quelques minutes, cette 
immense armée fuyait dans toutes les directions, abandonnant 
toute son artillerie et d'immenses richesses (1747). 

Cette affaire, qu'on a appelée la bataille de San-Thomé, 
décida, pour plusieurs siècles peut-être, du sort de PInde. 
Jusqu'alors les Européens avaient redouté les princes indous 
et s'étaient soumis à certaines obligalions parfois humiliantes. 
Mais quand on vit que deux cents Européens dispersaient 
cent mille indigènes, le secret de la faiblesse des Indous éclata 
à tous les yeux. Les rôles changèrent, et bientôt les plus puis- 
sants princes de la péninsule tremblèrent devant le moindre 
connnis d'une Compagnie de marchands. Bien que là bataille 
ait été gagnée sur un allié des Anglais, ceux-ci rendent hom- 
mage à Dupleix pour cette révolution inattendue qui un jour 
devait leur valoir un empire : « INous ne devons pas oublier, 
nom autres Anglais, dit l'historien Malleson, que tout le 
»'>«- ite en appartient uniquement et entièrement k cette 
grande nation française, à laquelle nous disputâmes plus tard 
la suprématie dans l'indoustan et qui ne remporta pas la 
dernière victoire. » 

Pourtant ce sont les mêmes Indous (jui, disciplinés à l'euro- 
.oeenne, pourront, sous les drapeaux de Dupleix, résister même 
aux Anglais. C'est avec une garnison composée en partie 
de cipayes que Pannée suivante, Dupleix, assiégé à son tour 
^ans Pondichéry pai- une armée anglaise, la contraignit à 
ever le siège * . 

1. Malleson, Ilisloire des rrançais dans l'Inde. (Trad. française.) — 



XXIV . LA FHANCE COLONIALE. 

Traité d'Aîx-Ia-Cliapelle . — Louis XV, qui faisait « la 
paix en roi et non en marchand », consentit, au traité d'Aix-la- 
Ciiapelle (1748), à restituer Madras. Il se bornait à exiger la 
restitution du cap Breton, dont les Anglais s'étaient emparés 
pendant la guerre. 

Ci< lierre pour la succession du Delckan et du Car— 
natic. — Dupleix en éprouva un vif chagrin. 11 trouva l'occa- 
sion de se dédounnager ailleurs. Deux des plus grands États 
de rindoustan étaient en proie à la guerre civile : le Dekkan et 
le Carnatic. Dans chacun de ces États, les Anglais se décla- 
rèrent pour l'un des concurrents; dans chacun, Dupleix se 
déclara pour l'autre concurrent. Tandis que la paix régnait en 
Europe entre la France et l'Angleterre, Anglais et Français se 
battaient dans l'indoustan. Sous les noms des prétendants 
Nazir-Djung ou Mirzafa-Djung, Anuar-ed-din ou Chanda Saeb, 
ils se livraient de sanglants combats. 

Dans la nuit du 15 décembre 1750, La Touche, lieutenant 
de Dupleix, osa, avec 800 Français, 500 cipayes et 10 canons, 
attaquer, auprès de Gingi, le soubadar du Dekkan, Nazir-Djung, 
qui amenait 100000 fantassins, 40 000 cavaliers, 700 élé- 
phants, 350 canons. Il remporta une première victoire et se 
disposait à poursuivre ses avantages, lorsqu'il apprit que le 
soubadar venait d'être lue par un des siens, et qu'on promenait 
sa tète plantée sur une pique, au milieu des acclamations en 
l'honneur du candidat français, Mirzafa-Djung. La diplomalie 
de Dupleix était venue en aide à la bravoure téméraire de 
La Touche : dans le camp même de l'adversaire il avait 
fomenté la conspiration qui renversa celui-ci. Mirzafa revint à 
Pondichéry faire ratifier par Dupleix son titre de soubadar, et 
alors celui-ci se trouva, sous le nom de son protégé, maître de 
près d'un tiers de la péninsule. 

Il fallut bientôt soutenir Mirzafa contre les intrigues des 
Anglais qui avaient suscité contre lui un certain Ghazdiousin, 
avaient obtenu pour celui-ci du Grand-Mogol le titre de souba- 
dar du Dekkan et lui avaient assuré le concours des Mah- 
rattes, puissante confédération de montagnards. Dupleix confia 
à Bussy la mission de défendre noire protégé : il crut suffi- 
sant de lui donner 500 Français, 1000 cipayes et 10 canons. 
Bussy marchait déjà contre les Mahratles, lorsiju'une nouvelle 

Barchou de Penlior'n, Ilisloire de la domination anglaise dans les 
Indes. — Saint-Priest, Études historiques, la perle de l'Inde sous 
Louis AT. — T. Hamoni, Vie de Dupleix. 



INTRODUCTION HISTORIQUE. xxv 

conspiration, semblable à celle (|iii avait (ioiiiié à Mirzal'a 
l'eiupiie du Di^kkan, lui ôta en iiièrne temps la couronne ot la 
vie. Unssy ne se laissa pas arrêter pour si peu : il remplaça 
immédiatement Mirzal'a par un de ses oncles, Salabat, qui alla 
également chercher l'investiture à l'ondichéry. Fuis il con- 
tinua sa route et, dans trois batailles, écrasa la formidable 
cavalerie des Mahralles et leur imposa un traité- d'alliance 
avec nous. 

Disgrâce «le DupleiK. — Dupleix, qui devait dé'jà au 
Grand-Mogol le lili-t; de nabab, obtient de Salabat les cin([ 
provinces de Goudaniir, Mustaphanagar, Kllora, Radja Mundri 
et Tchicacoli : c'('tait tout un royaume qui occupait la côte 
d'Orissa et dont Mazulipafam était la capitale. 

Ainsi, par ces acquisitions nouvelles, par son protectorat sur 
les deux souverains du Carnaticet du Dekkan, par son alliance 
avec les Mahrattes, Dupleix était maître de presque toute la 
partie péninsulaire de l'Inde : au milieu de nos possessions, 
Madras, restitué aux Anglais, n'était plus qu'un îlot. 

L'Angleterre s'émut; elle exigea de la cour de A'ersailles le 
rappel de Kupleix. Louis XV n'eut pas honte de sacrifier 
riionnne qui lui avait donné un empire au désir de maintenir 
une paix que les Anglais allaient outrageusement violer deux 
aimées après. D'ailleurs la Compagnie française des Indes en- 
tendait la politique comme pouvait l'entendre une association 
de marchands timides et à courte vue. Dupleix fut rappelé, 
passa dix ans h disputer les débris de sa fortune à ses créan- 
ciers et mourut misérablement, le 10 novembre 1764. Les 
Anglais devaient un jour lui rendre plus de justice : ils ont 
placé son buste, à Calcutta, parmi ceux des grands hommes qui 
ont fait de l'Inde une terre européenne. 

Traité Godehen. — Son successeur Godeheu avait signé 
avec les Anglais, le 11 octobre 175i, un traité par lequel les 
deux compagnies rivales s'interdisaient d'intervenir -dans les 
affaires de l'indoustan et renonçaient à toute possession an- 
térieure à la dernière guerre du Carnatic et du Dekkan. Les 
Anglais n'avaient rien à abandonner; mais les Français se 
trouvaient renoncer à tout un empire. « On conviendra, dit, 
non sans ironie, l'écrivain anglais Mill, que peu de nations 
ont jamais fait à l'amour de la paix des sacrilîces d'une im- 
portance plus considérable. » 

Rivalité des Français et des Aii;;Iais dans riiidoustaii, 
au.v .Antilles et ^ans rAniériquc du \ord. — A peine les 
Français avaient-ils signé ce déplorable traité que les prélPn- 



XXVI LA FRANCE COLONIALE. 

lions des Anglais se manifestèrent partout avec un redonble- 
ment d'audace. 

Dans rinde, ils soutenaient Clive, qui, sans souci du traité 
de 1754, commençait la conquête du Bengale 

Dans les Antilles, ils disputaient aux colons français les îles 
Sainte-Lucie, Tabago, la Dominique et Saint-Vincent. 

Dans l'Amérique du Nord, ils essayaient de couper les 
communications entre les bassins du Saint-Laurent et du 
Mississipi, c'est-à-dire entre nos deux grandes colonies du 
Canada et de la Louisiane. Ce qu'ils convoitaient, c'était sur- 
tout la vallée de l'Ohio, cet affluent du Mississipi. Là, Français 
et Anglais étaient déjà aux prises, mêlant à leurs querelles les 
Indiens, qui scalpaient tour à tour les colons de^ deux nations. 
On nomma des commissaires pour résoudre ci'tte question : 
c'est alors qu'eut lieu l'assassinat de JumonviJlo, l'un des com- 
missaires français (1754). 

La guerre de Sept ans. — Le gouvernement français 
protesta, mais Louis \Y espérait encore garder la paix. Alors 
l'amiral anglais Boscawen, toujours sans déclaration de guerre, 
se mit à courir sus à la marine française, enleva 500 navires 
marcbands, portant pour 50 millions de marchandises et 
montés par 10 000 matelots. 

Louis XV fut bien obligé de reconnaître que c'était la guerre. 
La nation accepta avec enthousiasme la lutte contre l'Angle- 
terre. On ent d'abord, sur terre et sur mer (1736), deux 
éclatantes victoires : la prise de Minorcpie et la défaite de la 
flotte de secours amenée par l'amiral Byng. 

Malgré l'incapacité du gouvernement royal, la France était 
donc assez forte pour punir l'Angleterre et reprendre tout ce 
qu'elle avait dû abandonner, soit en Amérique, au traité de 1715, 
soit dans l'Inde, au traité de 1754. Pour cela, il aurait fallu 
concentrer tout l'effort du pays sur la guerre maritime et 
coloniale. 

Or, à ce moment même, Louis XV s'engageait dans une guerre 
entre la Prusse et l'Autriche qui se disputaient la Silésie. Il 
hii parut plus important de savoir si Breslau resterait à Fré- 
déric II on à Marie-Thérèse (pie d'assurer à la France ces deux 
vastes empires d(! l'Inde et de l'Américiue du Nord. Toutes les 
armées, tons les trésors dont on pouvait disposer lurent pro- 
digués dans la guerre d'Allemagne ; l'Angleterre eut les mains 
libres en Amérique et en xVsie; le Canada et l'indoustan furent 
presque abandonnés à eux-mêmes. 

Perte du Canada. — Dans rAm(Ti(pi(' du Xord, les Anglais 



INTRODUCTION lIISTOliKjLE. xxvii 

coiniiKMicèroiit par oxiger de tous les liabilaiils de l'Acadie, 
cédée en 1713, le serinent de fidélité au roi d'Angleterre. Les 
Acadiens étaient des Français : ils relusèrenl. Alors on les 
enleva en masse à leurs maisons, à leurs terres; on les en- 
tassa pêle-mêle sur des vaisseaux anglais, si bien que des 
ramilles furent séparées et qu'un vieux notaire mourut du 
chagrin de ne pouvoir retrouver ses enfants. C'était une popu- 
lation de 7000 âmes qui était, en masse, punie de la déporta- 
tion. Les maisons, les terres et les bestiaux des Acadiens 
furent distribués à des colons anglais. 

Le marquis de Vaudreuil*, gouverneur du Canada, appela 
aux armes nos colons; on battit le général Braddock et 
Washington qui avaient attaqué le l'ort Iluquesiie; on leur tua 
800 hommes sur 1"200 (1755). Puis, quand le marquis de Mont- 
calm eut amené des renforts de France, on enleva aux 
Anglais les forts Ontario et Oswégo, où l'on prit 16-40 liommes 
et 115 canons (1750). La Nouvelle-Angleterre fut attaquée à 
son tour et un millier de colons britanniques furent massa- 
crés par nos alliés les sauvages. L'année suivante, on enleva 
le fort Georges sur le Saint-Sacrement. Alors les Anglais, 
réduits d'abord à la défensive, portèrent leurs forces à près 
de 80 000 hommes, tant soldats anglais que miliciens anglo- 
américains. La colonie semblait hors d'état de résister à ce 
déluge d'hommes ; car nous n'avions pas alors 6000 soldats sous 
les armes et toute la population canadienne ne s'élevait pas 
à 65 000 âmes. Montcalm écrivait cependant : « Nous combat- 
trons, nous nous ensevelirons, s'il le faut, sous les ruines de 
la colonie. » 

On continua à combattre. En 1758, les forts de Louisbourget 
de Frontenac succombèrent : mais celui de Carillon, défendu par 
Montcalm, résista aux efforts de 20000 Anglais et leur infligea 
une perte de 5000 hommes. A Paris, « la victoire de Carillon » 
fut célébrée par un Te Deiim. 

L'année suivante, 1759, se produisit la crise finale. En juin, 
le général anglais \Volf remonta le Saint-Laurent jusque sous 
les murs de Onébec avec vingt vaisseaux, 50000 soldats ou 
matelots et une formidable artillerie. Malgré l'infériorité de 
nos forces, il fut repoussé une première fois. Le 15 sep- 
tembre, en vue de Onébec, sur les hauteurs d'Abraham, s'en- 
gagea la bataille déoisive. Montcalm n'avait pas plus de 4500 

t. Fils de celui qui avait dcfeiidu le Canada pendant la guerre de 
la succession d'iùspagne. 



XXVIII LA FRAiSCE COLONIALE. 

hommes à opposer aux 20 000 hommes de AVolf: et cependant 
les Français osèrent monter à l'assaut des positions anglaises. 
On se battit avec acharnement : les deux généraux furent blessés 
à mort: Wolf expira le jour même, et Montcalin le lendemain. 
Sa dernière parole fut : « Au moins je ne verrai pas les Anglais 
dans Québec ». Ses soldats lui donnèrent pour tombe le trou 
creusé par une bombe. L'armée française se retira sur la rivière 
Jacques Cartier et le lendemain Québec capitula. Dans la cam- 
pagne de l'année 1760, MM. de Lévis et de Burlamaque défen- 
dirent, l'un après l'autre, les forts qui nous restaient: l'Europe 
fut étonnée de tant de ténacité; mais à la fin les derniers dé- 
fenseurs du Canada succombèrent '. 

Perte de l'Indoiistan. — Dans l'Inde, Godeheu avait eu 
pour successeur Lally-Tollendal, né à Romans en Dauphiné, 
mais originaire d'Irlande. Il était d'une bravoure héroïque et 
avait pris pour devise: « Plus d'Anglais dans la péninsule ». 
Malheureusement il était violent et obstiné. Il obligea les In- 
dous, sans distinction de caste, brahmanes ou parias, à s'atteler 
aux chariots de munitions, et par là s'aliéna complètement ces 
utiles alUés. Il rappela Bussy qui, depuis Dupleix, avait continué 
à se défendre dans le Dekkan. Par ses maladresses, il jeta la 
division parmi les Français. Enfin la métropole ne lui envoyait 
ni renforts ni munitions. Il mit cependant le siège devant Ma- 
dras; mais l'arrivée d'une flotte de secours l'obligea à en- 
clouer ses canons et à se retirer dans Pondichéry. Le brave 
Bussy fut fait prisonnier au combat de Yandavachi (1760). qui 
ouvrait aux Anglais la route de Pondichéry. Notre capitale fut 
à son tour attaquée, et, après deux mois de siège, n'ayant que 
pour un jour de vivres, Lally dut capituler (15 janvier 1761). 
Chandernagor, moins facile h défendre, avait succombé dès 1757. 
Trois mois après la prise de Chandernagor, Clive avait livré au 
nabab du Bengale la bataille de Plassey, où 1000 Anglais et 
2000 cipayes dispersèrent une armée de 60000 Asiatiques. Dé- 
sormais les Anglais étaient maîtres au Bengale comme sur la 
côte de Coromandel; Chve occupait la place restée vide après 
Dupleix, reprenait toutes ses traditions diplomatiques et mili- 
taires et inaugurait cette série de grands capitaines ou d'ha- 
biles administrateurs ijui ont rendu l'Angleterre maîtresse d'un 
des plus grands empires du monde, prestpie égal en étendue et 
en population à l'Europe entière. 

1. Garneau, Histoire du Canada. — Dussieux, Le Canada sous la 
domination française. — Bonnechose, Montcalm et le Canada. 



INTROnrCTION HISTORIQUE. xxix 

Ainsi, pour avoir voulu soutenir une double guerre, en 
Allemagne, contre la Prusse, sur mer, contre l'Angleterre, on 
était vaincu à la fois en Allemagne, en Amérique et en 
Asie. A la honte de Rosbach s'ajoutait la perte du Canada et 
de l'Inde. L'héroïsme de Montcaln» et de Lévis, de Lally-Tol- 
lendal et de Bussy, ne put suppléer à l'incapacité d'un gou- 
vernement de courtisans et de l'avorites. 

Traité dv B»aris (Iî6:t). — Au traité de Paris, les Anglais 
rendirent bien Chandernagor, Pondichéry et trois antres villes 
de l'Inde, mais démantelées et piivées de toute influence sur 
l'intérieur de la péninsule. En Américpie, on leur céda le 
Canada et la moitié est de la Louisiane; et, connue notre 
alliée l'Espagne avait perdu la Floride, en dédommagement, 
on lui céda, l'année suivante, la moitié ouest de la Louisiane. 
Aux Antilles, les Anglais obtinrent la plupart des iles contes- 
tées: Saint-Vincent, la Dominique, Tabago ; en Afrique, ils gar- 
dèrent le Sénégal et ne nous rendirent que l'ilot de Corée. 

Ainsi la guerre de Sept ans et le traité de Paris ont com- 
plété la ruine de cet empire colonial, commencée au traité 
d'Utrecht; les Anglais ont hérité des découvertes et des tra- 
vaux des Jacques Cartier, des Champlain, des Talon, des 
La Salle, en Amérique; des Martin, des Mathieu Dumas, des 
La Bourdonnais, des Dupleix, des Bussy, dans l'Inde. De ces im- 
menses territoires, vingt ou trente fois grands comme la 
France, il nous restait des bribes : sur la côte de Terre- 
Neuve, deux ilôts ; dans les Antilles, la Cuadeloupe et ses 
dépendances, la Martinique, Sainte-Lucie et la partie ouest de 
Saint-Domingue; dans l'Amérique du Sud, la Guyane; sur la 
côte du Sénégal, l'ilot de Corée. 

Chose étrange, on ne parut même pas se douter alors de 
l'étendue de ces pertes et de l'immensité du désastre. Voltaire, 
à propos des territoires contestés dans la vallée de rOhio, 
parlait de « quelques arpents de neige au Canada ». Quand 
M. de Bougainvdle, en 1759, vint réclamer à Versailles des 
secours pour le Canada, le ministre de la marine le reçut fort 
mal : « Eh ! Monsieur, s'écria le ministre, quand le feu est à la 
maison, ou ne s'occupe pas des écuries. » — « On ne dira pas 
du moins, Monsieur, reparfit le héros, que vous parlez comme 
un cheval. » Choiseul, en cédant le Canada aux Anglais, se 
vantait de les avoir allrapés, car il prévoyait que les colonies 
anglaises, n'étant pas tenues en respect par le voisinage de la 
France, feraient défection à la Grande-Bretagne'. 

i. Dancroft, Ilisl. des Etats-Unia. — Rarbé-Marbois, Histoire de 



LA FRANCE COLONIALE. 



IV. JUSQU'A L'ÉPOQUE PRESENTE, 

Découvertes des Français sous I^ouis XVI. — Il ne fut 

pas donné à l'ancienne monarchie de réparer ses fautes. 
Louis XVI était passionné pour la marine, pour la géographie, 
pour les découvertes. Sous ses auspices, de hardis marins par- 
coururent les mers et les archipels encore à peine connus de 
rOcéanie. Bougain ville, en 1768, reconnut les îles Pomotou, 
les îles Tahiti, les îles des Navigateurs, les Nouvelles-Hébrides, 
l'archipel de la Louisiade, les îles Salomon, la Nouvelle-Irlande, 
la Nouvelle-Guinée, et sur plusieurs points devança Cook, le 
célèbre capitaine anglais. La Pérouse, en 1787, découvrit les îles 
des Amis, les îles Norfolk, aborda à Botany-Bay sur le littoral 
même du grand continent australien, et alla périr sur les 
récifs des îles Yanikoro. D'Entrecasteaux, envoyé, en 1791, à 
la recherche de La Pérouse, parcourut les mêmes archipels, 
reconnut la côte sud-ouest de l'Australie et aborda à l'île de 
Van Diémen. La découverte de ces îles et de ces peuplades aux 
mœurs étranges émut profondément les Français du dix 
huitième siècle, et inspirèrent à nos philosophes d'ingénieuses 
réflexions sur la morale et les religions, mais n'ajoutèrent pas 
un îlot aux possessions coloniales de la France. Ni sur les 
archipels océaniens, ni sur la Nouvelle-Guinée, ni sur l'île de 
Van-Diémen, ni sur le grand continent australien, la seule 
terre qui, à cette époque, eût pu, quoique bien imparfaitement, 
nous indemniser de la perte du Canada, personne ne songeait 
cà arborer le drapeau blanc aux trois fleurs de lis. 

lladagasear et l'Indo-Cliine. — Sur deux points seule- 
ment, il y eut pendant le règne de Louis XVI quelques efforts 
sérieux : à Madagascar et dans l'Indo-Chine. 

A Madagascar, c'est la tentative du comte Beniowski; dans 
rindo-Chine, c'est le traité d'alliance ménagée parl'évèque Pi- 
gneau de Béhaine avec l'empire d'Annam'. 

La guerre d'Amérique et le traité «le Versailles (l 983). 
— Quand Louis XVI commença la guerre pour l'indépendance 
américaine, non seulement il ne songea pas à reprendre le 

la Louisiane, 18?9. L'auteur estime que les Espa^rnols auraient mieux 
l'ait de céder gratuitement la Floride, sans même réclamer la Loui- 
siane. — Voir aussi Raynal, Histoire philosophique du commerce 
des Européens dans les deux Indes. 

\. Voyez, ci-dessous, le? chapitres consacrés à Madagascar et à l'Indo- 
Chine. 



INTRODUCTION HISTORIQUE. ,xïi 

Canada, niais il so laissa imposer par ses nouveaux allit-s, par 
ces trois millions de colons anf(lo-saxons qui ne pouvaient 
attendre leur salut que du secours de la France, une condition 
qui consacrait une fois de plus le désastre de 1765. Dans le 
traité d'alliance, il « renonce pour jamais à la possession 
d'aucune partir- du continent de l'Amériqnf; septentrionale qui 
est à présent ou qui a été récemment sous le pouvoir du roi 
et de la couronne de la Grande-Bretagne ». Ainsi les Américains 
faisaient consacrer, cette fois comme nos alliés, la spoliation 
qu'ils avaient aidé, comme alliés et sujets des Ang-lais, à 
exercer contre nous. Le même peuple dont li^s milices avaient, 
eu 1754, pris part au meurtre de Junionville, traitant avec le 
petit-fils de Louis XV, exigeait et obtenait (jue la Nouvelle- 
France fût à jamais séparée de la France. 

Dans rinde, on aurait pu profiter de cette nouvelle guerre 
avec l'Angleterre pour reprendre nos possessions. Les Français 
de rindoustan, aux premières nouvelles de la rupture, s'étaient 
armés et avaient soudoyé des cipayes; mais le gouvernement 
les laissa écraser: toutes nos villes, mal fortifiées, tombèrent 
presque sans coup féiir aux mains des Anglais. Ilyder-Ali, roi 
de Mysore, qui avait couru aux armes eu attendant notre 
secours, se trouva lui-même en péril. C'est seulement trois ans 
après la déclaration de guerre que le bailli de Suffren, un des 
plus grands hommes de mer de l'époque, fut envoyé dans les 
parages des Indes. Le 17 février 1782, il remporta eu vue de 
Madras, une brillante victoire navale, reprit Pondichéry, entra 
en relations avec Ilyder-Ali. « Les Anglais ont enfin trouvé leur 
maître, lui dit le vaillant roi de Mysore,... je veux qu'avant 
deux ans il n'en reste plus un seul dansl'Hindoustan. » 

Peu s'en fallut que cette parole ne se réalisât : Hyder-Ali 
marchait sur Madras; Bussy, celui que les Indous appelaient 
«le demi-dieu », alors vieux et perclus de rhumatismes, re- 
parut sur le théâtre de ses exploits; Suffren pour la cinquième 
ibis battait la tlotte anglaise. Il allait tenter un grand effort sur 
Madras lorsqu'une frégate lui apporta la nouvelle de l'armis- 
tice. A la paix, on abandonna le roi de Mysore à la vengeance 
des Anglais et Ton rcMionça dans l'Inde, comme on avait fait 
dans l'Amérique, à redevenir une grande puissance coloniale. 

Par cette paix, signée à Versailles en 1785, les Anglais resli- 
luaient ce qu'ils avaient pu nous prendre pendant la guerre 
d'Amérique et quelques-unes des conquêtes de la guerre de 
Sept ans : parmi celles-ci, Tabago et le Sénégal. Ils rendirent la 
Floride à l'Espagne. Mais (prétaient-ce que ces résultats eu com- 



XXXII LA FRA>CE COLOMALE. 

paraison de ceux qu'aurait produits une guerre cuuduile avec 
persévérance contre les Anglais et, pour la première fois, sans 
qu'une guerre continentale vînt diviser nos forces? 

Les eolonîes pendant la Révolution. — Pendant la Ré- 
volution, la France, assaillie sur toutes ses frontières, dut 
abandonner à elles-mêmes ses colonies. Elles se défendirent 
vaillamment. Sous la Convention, Victor Hugues, de Marseille, 
envové par Jean-Bon Saint-André, trouva nos Antilles occupées 
en partie par les Anglais : avec quelques centaines d'hommes, 
il enleva tous leurs forts de la Guadeloupe, força Prescott et 
Graham à capituler, et reconquit l'ile entière ; puis il chassa 
les Anglais de Sainte-Lucie et des îles voisines. Non-seulement 
nos îles de l'océan Indien, Maurice et la Réunion, se maintin- 
rent, mais, jusque dans les dernières années de l'Empire, elles 
firent une guerre de corsaires qui anéantit presque le com- 
merce britannique dans ces parages. 

C'est l'Assemblée législative qui, en 1792, accorda pour la 
première fois à nos colonies une représentation dans le Parle- 
ment de la métropole. « Considéi'ant que les colonies font 
partie intégrante de l'empire français », elle leur attribua 
trente-quatre représentants '. 

Malheureusement les décrets do la Convention relalivement 
à l'abolition de l'esclavage, grâce aux résistances des plan- 
teurs, eurent pour conséquence le soulèvement des noirs dans 
les Antilles. Des mesures impolitiques de réactions allaient com- 
promettre la possession des petites Iles et préparer la perte 
de Saint-Domingue. 

lies colonies sous le Consulat et 1 Empire. — Une des 
grandes ambitions de Bonaparte, et l'une des plus constantes, 
ce fut de relever la puissance maritime de la France. Gé- 
néral du Directoire, il désigna l'Egypte comme le point d'où 
l'on pourrait attaquer les Anglais dans les Indes; à peine 
maître du Caire, il écrivit à Tippo-Saeb, fils et successeur 
d'IIyder-Ali, pour se mettre en relations avec lui et lui annoncer 
sa prochaine arrivée dans l'Inde; mais, presque dans le même 
temps où Bonaparte était obligé d'abandonner l'Egypte, Tippo- 
Saeb succombait les armes à la main. 

Devenu premier consul, Bonaparte négocie avec l'Angleterre. 
Si l'armée française d'Egypte avait pu s'y mainteinr plus 

1. Savoir : à Saiiil-Domingue, 18; à la Giiydeloupe. 4; à la il;irti- 
nique, 5; à la iJéunion, à l'Ile de France, à l'hide française, cha- 
cune 2; à Saintc-lAicio, à Tabago, à la Guvane. chacune 1. — Décret 
du i'! août 1792. 



INTllODlCTION HISTORIQUE. xxxm 

ongtoiiips, si Klêber n'avait pas été poignardé ou si Monou 
eut nioiitii' plus de (•ai)acité, la Graridc-Bi-ftagne aurait fini 
par consentir à nous ahandonncr la vallée du .Nil. l)u moins, 
à la pai.v d'Amiens (ISO'J), elle restitue à la France toutes les 
concjuètes qu'elle a pu faire dans nos colonies pendant les 
guerres de la Révolution. La paix signée, Bonaparte travaille 
avec une fiévreuse activité à reconstituer notre domination 
coloniale, au moins dans les Antilles. 

Par le traité de Bàle, en 1795, sous la Convention, l'Espagne 
nous avait rétrocédé la partie ouest de la Louisiane et cédé 
la partie espai.qiole de Saint-noniinique; Bonaparte obtint 
encore d'elle uiui promesse d'échange de la Floride contre 
Panne et Plaisance. Or, avec les Antilles françaises, la Louisiane, 
la Floride, l'ile de Saint-Domingue en totalité, nous étions 
maîtres du golfe du Mexique. Bonaparte avait encore à faire 
accepter son autorité aux insurixés de Saint-Domingue : il s'y 
prit mal, voulut rétablir l'esclavage et provoqua une résistance 
désespérée; puis les fièvres décimèrent les troupes envoyées 
contre eux. Enfin une nouvelle rupture avec l'-inglelerre étant 
unminenle, Bonaparte dut liquider cette entreprise coloniale : 
il abandonna Saint-Domingue à ses destinées, laissa la Floride 
à l'Espagne et vendit la Louisiane aux Étals-Unis pour une 
somme de quatre-vingts millions. 

Bonaparte lit peut-être sagement, car tous ces territoires 
auraient été une proie pour l'.lngleterre. Il ne pouvait même 
plus défendre contre celle-ci les colonies qui restaient à la 
France, Pendant que Napoléon, après la destruction de sa ma- 
rine, cherchait à atteindre l'Angleterre en battant ses alliés sur 
le continent ou à se frayer une route vers les Indes en détrui- 
sant la Russie, l'Angleterre avait les mains libres sur toutes 
les mers. Toutes nos colonies, l'une après l'autre, tombèrent 
en son pouvoir. L'Ile de France succomba la dernière et, par 
sa capitulation de 1810, ne put ([ue rc'servei' l'usage des lois 
et de langue française. 

Traité fie PîiHs (I8I4). — 11 semlilait qu'à la fin de 
l'ancien régime notre enipii-e colonial ne put être réduit : et 
cependant les guerres de la Révolution et de l'Empire le lais- 
sèrent encore plus petit, A la vériti", au traité de Paris 
en 1814, l'Angleterre nous rendit la plupart des colonies que 
nous possédions au temps de Louis \V1; mais elle gardait, 
dans les Antilles, Sainte-Lucie et Tabago ; dans l'océan Indien, 
ITIe de France ; l'insurrection des noirs nous avait fait 
perdre même la partie française de Saint-Domingue, 
m. COI,. 3 



XXXIV LA FRA>'CE COLO.MALE. 

L'empire colonial français fut alors à son minimum d'étendue 
ou plutôt il ne méritait plus le nom d'empire, car nous tom- 
bions au dernier ran": des peuples colonisateurs, à un moment 
'où l'Espagne possédait encore ses immenses vice-royautés 
d'Amérique, où le Portugal conservait cette colonie du Brésil 
dont il ne connaissait pas les limites, où la Hollande, même 
après la perte du Cap et de Ceylan, restait une puissance 
respectable et où l'empire anglais s'était démesurément accru, 
notamment dans l'Indoustan. 

Les colonies mêmes que nous restituait l'Angleterre, nous 
paraissions à peine comprendre leur valeur : ce n'est 
qu'en 1817 qu'on envoya la Méduse prendre possession du 
Sénégal et le tragique naufrage de cette frégate ajourna encore 
la rentrée des Français dans le pays. Quant à acquérir de nou- 
velles colonies, personne n'y songeait alors. Il parait que l'An- 
gleterre, très entichée alors de l'abolition de la traite, offrit 
en 4814, de nous céder la Trinité si nous voulions nous 
associer à elle pour cette œuvre philanthropique : on lui fit 
une réponse évadve; plus tard la traite n'en fut pas moins 
abolie chez nous, et la Trinité lui resta. 

C'est de ce degré extrême d'insignifiance que notre empire 
d'outre-mer s'est peu à peu relevé, qu'il s'est accru de nou- 
velles possessions et qu'il est parvenu au point de puissance 
relative où nous le voyons aujourd'hui. Depuis la chute de 
^'apoléon, aucune nouvelle catastrophe comme celles de 1715, 
de 1765 et de 181-4, ces trois dates néfastes de notre histoire 
maritime, ne s'est produite. >'ous n'avons dû, malgré de 
cruelles épreuves, renoncer à aucune de^ nos possessions 
d'outre-mer; elles se sont accrues, lenlement, il est vrai, 
mais elles n'ont pas décru ; et, comme si tous les Français, 
à quelque parli qu'ils se rattachent, devaient être solidaires 
dans cette grande oeuvre, il n'est pas un seul des gouverne- 
ments qui se sont succédé depuis 1815 qui n'ait ajouté à nos 
possessions. La monarchie légitime, la royauté de Juillet, le 
second Empire, ont apporté leur pierre au monument. Au pre- 
mier de ces régimes, nous devons Alger ; au second, la conquête 
de l'Algérie et l'occupation des archipels océaniens; au troi- 
sième, les premiers agrandissements du Sénégal, l'acquisilion 
de la Nouvelle-Calédonie et la conquête de la Cochinchine. 

La République a travaillé plus énergiquemenf et plus heu- 
reusement à cette œuvre qu'aucun des gouvernements qu 
l'ont précédée en ce siècle. Depuis moins de dix ans, l'Algérie 
s'est agrandie de itlusieurs oasis dans le sud, de toute la 



INrnOItlCTION HISTORIQUE. xxxv 

Tunisie, ot, par là, nos possessions de l'Afrique du Nord se 
sont accrues de plus d'un tiers, comme étendue et comme popu- 
lation. Du coté du Sénéf^al, nos possessions ont plus que doublt- 
et, du bassin de ce fleuve, nous avons pénétré dans celui du 
Niger, qui nous promet une extension indéfinie vers le centre 
du continent. Notre colonie du Gabon, insignifiante il y a 
quehjues années, est devenue le point de départ d'un établis- 
sement qui présente ime étendue supérieure à celle de la France. 
Nous avons lait valoir nos droits sur Madagascar, une île qui est 
également supérieure en superficie au territoire français. Dans 
rindo-Ciiine, les provinces conquises sous le second Empire ne 
forment plus que le cinipuème de nos possessions actuelles et 
la population des pays placés sous notre domination ou notre 
protectorat a été portée de 2 millions à 18 millions d'àmes. 

Nous n'entrerons pas dans le détail de notre histoire colo- 
niale au dix-neuvième siècle. Les colonies dont nous aurions à 
parler sont encore des colonies françaises : nos collaborateurs, 
dans les chapitres consacrés à l'Algérie, à la Tunisie, au 
Sénégal, à la Guinée, au Congo, à Madagascar, à Obock, à 
rindo-Chine, à l'Océanie, auront à traiter cette histoire. Dans 
les monographies qui vont suivre, on verra quels titres ont 
acquis à la reconnaissance du pays, pour l'Algérie, Bugeaud 
et ses émules ; pour la Tunisie, le consul Roustan, le général 
Forgemol et ses compagnons d'armes; pour le Sénégal, Fai- 
(IbtM'be, fondateur et sauveur de Médine, les colonels Pinet- 
Laprade l't Valière, le colonel Borgnis-Desbordes, conquérant 
du Haut-Niger; pour le Congo, les explorateurs Savorgnan de 
j'.razza et Ballay; pour Madagascar, l'amiral Pierre; pour le 
Tnnkin, Francis Garnier, le conuuandant Rivière, l'amiral 
(A)urliet, et tant d'antres vaillants officiers et soklats des 
armées de terre et de mer. 

Ce qui nous reste des colonies perdues. — Dans les 
régions où nous avons pénétré autrefois en conquéranis et où 
nous n'étions qu'une minorité imperceptible au milieu des 
masses énormes de population indigène, dans l'indoustan par 
exemple, presque rien n'a subsisté de nous après que notre 
domination y eut pris fin, L'Inde est restée l'Inde, après que 
e drapeau français eut fait place dans le Dekkan ou dans la 
Carnatic au drapeau l)ritanniipie. Le fond même de la vie in- 
dienne est resté intact, et, le jour où la domination anglaise 
disparaîtrait de ces contrées, elle n'y laisserait guère plus de 
iraces que la nôtre. 

H n'en est pas de même dans les pays où nous avons été 



xsxvi LA FRA>CE COLONIALE. 

non des conquérants, mais los premiers colons européens et 
où, grâce au peu de densité des populations indigènes, la race 
française a été vraiment implantée. Ces pays-là sont restés 
français malgré le changement de domination. 

Parmi ces épaves de notre ancienne colonisation, en première 
ligne il faut citer le Canada. Dans la vaste région située au 
nord des États-Unis, qui est baignée par les deux océans, 
l'Atlantique et le Pacifique, et qui est connue sous le nom 
d'Amérique anglaise, de Dominion of Canada- ou de Confédé- 
ration canadienne, il faut distinguer entre les territoires qui 
ont été primitivement colonisés par la race française et ceux 
qui, dans le même temps ou presque aussitôt après, ont été 
colonisés par la race anglaise. 

Les premiers furent surtout le Bas-Canada, qui s'appelle 
aussi la province de Québec, et l'Acadie. On sait par quels pro- 
cédés les Anglais ont réussi, au dix-huitième siècle, à extirper 
la race française de la petite presqu'île acadienne. Ils ne pou- 
vaient songer à les employer contre 65000 colons français qui 
peuplaient le Canada au moment de sa cession à l'Angleterre. 
Ils leur laissèrent leurs terres, leur langue, leur religion, 
qui était le cathohcisme, et leur loi civile, qui était alors la 
Coutume de Paris. La colonisation anglaise se çorta sur d'au- 
tres points et notamment sur le Haut-Canada, ou province 
d'Ontario, sur le Nouveau-Brunswick, la Colombie britan- 
nique, etc. 

Or, ces 65000 colons français du dix-huitième siècle se sont 
multipliés. Bien qu'aucune nouvelle émigration, venue de 
France, ne soit venue les renforcer, presque uniquement par 
la fécondité de leurs mariages, ils ont lini par atteindre le 
chiffre de 1 2989"29 âmes (recensement de ISSl). Ces sujets 
français de la Grande-Bretagne sont répandus dans presque 
toutes les provinces de la confédération canadienne; mais c'est 
surtout dans le Bas-Canada, leur pays d'origine, et dans le 
Manitoba, une petite province située sur la frontière des États- 
Unis, qu'ils sont en masse compacte. 

A ces 1 298 929 Français qui habitent l'Amérique anglaise 
il faut en ajouter 450 000 répandus dans les États septen- 
trionaux de l'Union américaine. En sorte que nos 65 000 colons 
du dix-huitième siècle ont donné naissance à une population 
de 1 750 000 Français. 

C'est un exemple de fécondité que n'offre aucune race, même 
la race britannique. Les familles de douze enfants sont com- 
munes au Canada français et celles de vingt n'y son! pas une 



INTRODUCTION HISTORIQUE. xxxv 

rareté. Il s'ensuit (jue bien que le chilfre des colons britan- 
niques, dans l'Aniérique anglaise, soit pour le moment supé- 
rieur au chifire des colons français (environ 2 millions 1/i2* 
contre environ 1 500 000), les deux races se l'ont sensiblement 
équilibre et les cbances d'accroissement paraissent plutôt en 
faveur de la nôtre. Si donc le Dominion of Canada devait 
compter dans un siècle, comme l'estiment certains statisti- 
ciens, une population de 50 millions d'àmes, 20 millions au 
moins seraient d'origine française. C'est toute une France qui 
grandit sur les bords du Saint-Laurent, à l'ombre du drapeau 
britannique. 

Les Franco-Canadiens ont conservé non seulement leur 
langue, mais l'amour de la France. Sans doute ils sont de 
loyaux sujets de l'Angleterre, et la protection britannique est 
une de leurs garanties contre les ambitions de; la République 
américaine. Comme drapeau national, à côté du drapeau bri- 
tannique, ils ont le drapeau français : non celui de l'ancienne 
monarchie, mais celui de la France de 1789. Dans leurs fêtes 
nationales, ce sont les pavillons et les oriflammes tricolores 
qui pavoisent les monuments, et c'est le drapeau tricolore qui 
flotte dans les manifestations publiques. Plus d'une fois déjà, 
dans la guerre du Mexique, dans la guerre de 1870, de nom- 
breux volontaires canadiens sont venus partager nos dangers. 

Sur un autre point du continent américain, à l'embouchure 
de ce Mississipi que découvrit (>avelier de La Salle, dans notre 
ancienne colonie de Louisiane, autour des villes de Saint-Louis 
et de la Nouvelle-Orléans, notre langue s'est maintenue égale- 
ment dans la descendance d'une poignée de nos anciens colons : 
elle compte aujourd'hui environ 200 000 âmes. 

Dans la partie ouest de Saint-Domingue, celle qui était au- 
trefois la partie française de l'ile et qui forme aujourd'hui la 
Hépubliquc; Haïtienne, une nombreuse population, environ 
550 000 habitants, dont les neuf dixièmes sont des hommes 
de couleur, a conservé la langue et les sympathies fran- 
çaises. Il en est de même à la Dominique, où la presque tota- 
lité de la population (27 000 âmes) a gardé noire langue et 
dans plusieurs des Antilles aujourd'hui anglaises. 

L'Ile de France, bien qu'elle ;rit cessé d'appartenir à la France, 



1. 2 5")8.'51i, d'après le recensement do b^81 ; et encore les Anglais 
proprement dits ne comptent dans ce chiffre que pour 881501, les 
Irlandais étant au nomhre do 9r)7 40"i. les Ecossais do 099 8135 et les 
Gallois de 9947. 



xxsviii La ihance coloniale. 

et que son ancien nom ail été changé oriicicllenienl en celui 
d'ile Maurice, n'en est pas moins restée française. Notre 
langue, dans laquelle Bernardin de Saint-Pierre a écrit Paul 
et Virginie, est celle que parlent tous les habitants de l'Ile, 
de race blanche ou gens de couleur, à l'exception de quel- 
ques fonctionnaires ou militaires anglais et des coolies indous. 
Elle n'est pas la langue officielle cependant, car les Anglais 
ont violé sur ce point la capitulation de 1810, et, en 18(31 
encore, la reine Victoria a refusé d'autoriser l'usage du français 
dans les tribunaux. Cependant, comme on a dû laisser aux 
Mauriciens leurs lois nationales, c'est-à-dire le Code N'apoléon ; 
les conquérants ont imaginé cette fiction : c'est la traduction 
anglaise du Code Napoléon qui doit en être considérée comme 
le texte officiel, le texte original. 

De même que les Canadiens ont fourni parfois des volon- 
taires à nos armées, les Mauriciens sont un appui sérieux, 
presque autant que leurs frères de la Réunion, pour nos 
projets sur la grande île de Madagascar. 

Tels sont les principaux groupes d'hommes qui ont main- 
tenu la France dans les colonies mêmes d'où son drapeau 
a été retiré. On voit que ces anciennes colonies ne sont pas 
entièrement des colonies perdues. 

Il en est de même d'autres groupes de population française 
qui se sont établis sous des lois étrangères : quelques-uns se 
rencontrent précisément sur des points où parurent autrefois 
nos premiers explorateurs. Dans l'Amérique du Sud, celui qui 
réalise le mieux le rêve d'une France antarctique, formé au 
seizième siècle par Coligny, c'est notre colonie de la République 
Argentine : elle compte déjà 153 000 Français. 

Tous ces colonies, à des degrés différents, d'une part, le Ca- 
nada, la Louisiane, Saint-Domingue, Maurice, d'autre part 
les groupes français de la Ri'puhliiiue Argentine, du Bi'ésil, du 
Pérou, du Chili, des États-Unis (qui comptent 107 000 Français 
nés en France), ajoutent quelque ciiose à noire influence dans 
le monde; elles étendent le domaine de la langue française et 
la clientèle de nos littérah'urs : elles nianifesleiit une préfé- 
rence marquée pour les produits de notre industrie; elles con- 
servent avec nous une conmiunauté de goûts et d'habitudes; 
sous les climats les plus divers, elles vivent plus ou moins de 
la vie française. 

AuRED RAMBAUD. 




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ALGÉRIEetTUNISIE 

E.cKellede 1:7.500.000* 




LA FRANCE COLONIALE 



L'ALGÉRIE 



PARTIE HISTORIQUE 



CHAPITRE PREMIER 

JUSQU'A LA PRISE D'ALGER ( 1830) 



La Berbérîe. — Il est en Afrique une petite Afrique 
ou Afrique mineure, sorte de grande ile à demi conti- 
nentale, baignée à l'est et au nord par la Méditerranée, 
à l'ouest par l'oféan Atlantique, séparée du Soudan au 
sud et de la grande Afrique par le désert du Sahara. 
C'est la Bcrbérie ou pays des Berbères, que les Arabes 
■A\i\)e\\c\\\,Ma(i}ireh . c'est-à-dire Couchant, et que nous pour- 
rions nonuner aussi Atlantide ou région de l'Atlas. Trois 
fois grande connue la France, elle forme un tout compact 
et homogène, dont toutes les parties, presque symétri- 
ques, conservent d'un bout à l'autre les mêmes carac- 
tères et ont eu à peu près les mêmes destinées. Politi- 
quement, elle se divise en trois Etats dits baibaresques : 
à l'extrémité orientale, la Tunisie, placée depuis 1881 
sous le protectorat de la France; à l'extrémité occiden- 
tale, le Maroc dont nous sonniies les alliés naturels et 



2 LA FRANCE COLONIALE. 

qu'il est de notre devoir de protéger contre tonte agres- 
sion extérieure; entre les deux, l'Algérie, terre française 
depuis 1850. qui occupe en Berbérie et au sud du bassin 
occidental de la Méditerranée une position prépondérante 
et centrale. 

Temps iirîpnîtifs. Illaiires et IVuniides (Berbères). — 

11 est difficile de savoir quelles races primitives ont, sous 
le nom général de Berbères, peuplé le nord de l'Afrique. 
Avant les temps historiques, elle fut visitée par des peuples 
constructeurs de dolmens, arrivant de la Gaule et de l'Es- 
pagne. L'historien romain Salluste mentionne les Libyens 
et les Gélules, ceux-là habitant sur le rivage, ceux-ci dans 
l'intérieur. De leur mélange partiel avec des conquérants 
venus d'Asie seraient issus les Maures (dans la Mauri- 
tanie ouMaroc actuel) et les Numides [dans l'Algérie et la 
Tunisie). 

Il paraît certain que, dès une époque lointaine, tous ne 
formaient en réalité qu'un même peuple, et que la véri- 
table distinction entre eux n'était pas tant la race que le 
genre de vie : les uns sédentaires (Maures?)', fixés dans les 
villes ou cultivant le sol; les autres nomades (Numides?), 
parcourant les pâturages et vivant du produit de leurs 
troupeaux; d'ailleurs tous agiles, intrépides, durs à la 
fatigue et condjattant déjà comme les Kabyles et les 
Arabes de nos jours, excellents cavaliers, jirompts à 
l'attaque, plus rapides encore dans la fuite, d'humeur 
inconstante et farouche, déchirés entre eux par de con- 
tinuelles discordes. Les anciennes cités de Theveste 
(Tebessa), Cirta (C.onstantine) et Auza (Aumale) furent 
probablement fondées duianl celte période» anté-histo- 
rique. 

Doiniiiation carthaginoise. — De \e\\v côté, b^s l'hé- 
niciens ou Puniques, de race séiniti(|ue connue les Juifs 
et les Arabes, mais appartenant à la branche cliananéenne, 
avaient exploré les côtes de l'Afrique, comme toutes celles 
de l'ancien monde, et y avaient créé des comptoirs. Ils 

1. « Aam.'uir», cil l<:iljyle, signilie massif montagneux, d'ori aiaamua- 
ren », montagnards. 



L'ALGERIE. 3 

fond(''ront. C;u'lliai;c sur lo. golfe; do Tunis. La domination 
des Carthaginois n'a pas laissé de traces appréciables, 
au moins en Algérie. Il semble que l'aristocraiie pu- 
nique se soit contentée d'exjiloiter la Numidie par le 
cominerce et les Numides on leur empruntant des cava- 
liers mercenaires. 

Conquête romaine fSOO av. J.-C. — 43 ap. J.-C). — 
Tout autre fut l'ambition de liome, dont l'œuvre civili- 
satrice est pour nous, maîtres et éducateurs actuels de 
l'Algérie, le plus pi'écieux des enseignements. Il y a 
aujourd'bui cinquante-cinq ans que nous avons mis le 
pied en Afrique, et déjà l'Algérie est soumise, la Tunisie 
est placée sous notre protectorat. Si notre tâcbe ne 
parait point terminée, et si même, dans les deux pays 
conquis, nous sommes exposés à des accidents qu'il faut 
toujom's prévoir, l'exemple de Rome est bien fait pour 
calmer nos impatiences et pour nous inspirer cette téna- 
cité dans les desseins, cette persévérance dans l'action 
qui seules assurent le succès et marquent le caractère 
des peuples colonisateurs. 

Sait-on combien il a fallu de temps aux Romains pour 
réduire tout entière à l'état de province la Rerbérie 

actuelle? II leur a fallu deux cent quarante-trois ans, 

et cette prudente lenteur de leur conquête en explique la 
solidité relative et la durée ^ 

i. L'an 200 avant le Christ, Scipion l'Africain est vainqueur d'An- 
niba), il est aux portes de Carthage : le Sénat te contente d'imposer 
à Carthage un traité humiliant et onéreux et de donner à Massinissa 
cette Numidie que Syphax avait entraînée dans la guerre. — En 146, 
Carthage est détruite par Scipion Émilien : le Sénat se borne à oc- 
cuiier les villes du littoral et à constituer solidement la petite pro- 
vince romaine d'Afrique; il abandoimeà Ulique, son alliée, le reste du 
territoire jiunique. — En 107, le ^umide Jugurtha oblige Home à la 
gueri'e : il tient en échec pendant jilnsieurs années les meilleurs 
généraux de la république. .Métellus. Jlarius et Sylla; enfin il est 
livré iiar son beau-iière Bocchus, roi de Mauritanie; il orne le 
triomphe du vaiuqneur et il est jeté dans un cachot où il meurt 
•Je faim : cependant le Sénat consent à peine à agrandir la pro- 
vince romaine d'Afrique, ii laisse à son indépendance la jilus 
grande partie de la Numidie qu'il partage entre Iliemi)sal et Bocchus. 
— Ce n'est qu'en 46 que Jules César, vainqueur de Juba, fils d'Hiem 



4 LA FRANCE COLONIALE. 

La conquête romaine comparée à la eoncinète fran- 
çaise. — Les lîomains avaient sLirnouspliisieurs avantages. 
Tandis que nous avons attaqué l'Algérie de front, nous 
heurtant aux murailles parallèles de 1 Atlas qui en 
défendent les terrasses et les plaines, obligés de franchir 
à chaque expédition de dangereux défilés, lîome, une 
fois maîtresse de Carthage, avait dans le nord-est du 
massif de l'Atlas une excellente base d'opérations, et, par 
les vallées longitudiiiales qui s'ouvrent sur les rivages 
carthaginois, elle pouvait pénétrer jusqu'au cœur de la 
Numidie et en tourner les retranchements naturels. En 
second lieu, elle n'avait pas à vaincre Y hostilité religieuse 
des habitants, dont les croyances polythéistes pouvaient 
s'adapter aisément au vieux culte latin. Enfin, déjà maî- 
tresse de presque tout le monde méditerranéen, elle 
n'avait aucune puissance rivale à ménager, et elle était 
libre de diriger ses meilleures forces en Afrique. De 
notre côté, nous l'emportons sur nos pi'édécesseurs 
romains par les moyens perfectionnés dont nous dispo- 
sons pour l'attaque et la domination : le tir rapide et 
la longue portée de nos armes à feu, la célérité de nos 
transports par eau ou par terre et de nos communications 
télégraphiques. Mais tous ces engins, qui assurent notre 
supériorité matérielle, pourraient se retourner contre 
nous : il n'y a qu'une sécurité véritable i»our 1(> vain- 
queur, c'est de régner dans le cœur du vaincu. 

Administration romaine : elle n'assimile pas les 

Berbères. — Un fait hors de doute nous est attesté par 
l'importance des ruines romaines en Algérie : c'est le 
nombre et la prospérité des colonies fondées par Rome : 

j)sal, qui avait embrassé le jiarli de Pompée, se décide à réduire la 
Numidie en province romaine. — Ce n'est qu'en 52 que l'emiierenr 
Auguste lit une j)rovince de la Mauritanie; encore l'abandonna- t-il 
bientôt au Numide Jnba II, et ce n'est qu'en l'an 45 après Jésus- 
Christ, sous le régne de Claude, qu'elle forma définitivement deux 
provinces romaines, les deux Mauritanie Césarienne et Tingitane. 
Ainsi, depuis 1 an 200avanl J.-C. jusqu'à l'an 45 après J.-C, pendant 
245 ans, les Romains ont ))oursuivi lentement mais sûrement la 
conquête de l'Afrique septentrionale. Comment nous éloimer qu'en 
cinquante-cinq ans nous ne l'ayons point encore achevée? 



L'ALGKRIE. 5 

Lambèse, rôsideuce de la 7>'' légion Aiiguslc cl ccnlnî 
iiiililaire de la région; CVcsarea (Clioi'cliell), dont l'an - 
li(|uc emplacement, est dix fois sn|)éi'ieiir à celui de la 
villt! actuelle ; Theveste, aujourd'hui Tehessa, dont le 
cirque pouvait contenir 7000 spectateurs ; Coustanline, 
l'ancienne Cirta; Russicada, qu a remplacée Philippeville, 
et tant d'autres villes. Les temples, aqueducs, portiques, 
arcs de triomphe, voies pid)liques montrent partout leurs 
débris, malheureusement trop peu respectés par nos 
colons actuels. 

Les provinces correspondant à l'Algérie de nos jours 
étaient : la iV'uniîdîe, depuis Tabarca jusqu'au fleuve Am- 
jjsagas (Oued el Kebir), avecCirta pour cajntale ; la Mau- 
ritanic Sîtîfîenne, dont le Centre était à Sitifis (Sétif); 
la Mauritanie Césarienne, la plus étendue des trois, qui 
allait des environs de Saldœ (iJougie) jusqu'à l'embou- 
chure de la Malva (Moulouïa), et qui avait loi ou Césarée 
pour capitale. Elles étaient, aussi bien que l'Afrique 
propre, les greniers de Home. Nous connaissons enfin des 
Africains illustres, tels que l'empereur Septiine-Sévère, 
le pape Victor, TertuUien. saint Cyprien, saint Optât et 
saint Augustin, dont les «oms seuls attestent la fécondité 
intellectuelle de l'Afrique romaine. Mais ni l'histoire, ni 
les monuments épi^ra])hiques ne nous éclairent exactement 
sur le sort des indigènes; il semble que la jdupart, dépos- 
sédés de leurs propriétés, aient continué à les cultiver en 
qualité de serfs, pour le compte de leurs maîtres romains; 
que d'autres, comme les Kabyles du Djurjura, aient con- 
servé leur autonomie, ou qu'ils aient plié sous le joug de 
chefs indigènes investis pai' Rome d'une puissance légale; 
que bien peu, en somme, aient pu s'élever au rang de ci- 
toyens romains. Ainsi, malgré leur patience et leur habileté, 
en dépit de leur réseau savant de colonies qui envelop- 
paient tout le territoire, les Romains n'auraient pas 
réussi à s'assimiler la population africaine; peut-être 
même n'y auraient-ils pas songea 

1. Les Romains n'avaient pas su imposer leur langue aux indi- 
gènes, puisque, au début du cinquième siècle, saint Augustin propo- 



6 LA FRANCE COLONIALE. 

Résistance sourde et révoltes des Berbères. — 

Géographiquement, la domination romaine n'atteignit 
jamais les limites de la nôtre et laissa à leur indépen- 
dance et à leur barbarie de nombreuses tribus. S'ils 
s'avancèrent jusqu'à Biskra, au sud de l'Aurès, ils n'occu- 
pèrent pas les hauts plateaux situés à l'ouest du Chélif et 
dépassèrent peu Pomaria (Tlemcen), dans l'Ouest ora- 
nais. La paix romaine, il est vrai, dura plus de trois siè- 
cles. Après l'insurrection de Tacfarinas et des Musulans 
sous Tibère, après celle de la Mauritanie sous Caligula, 
et enfin après la tentative du propréteur Macer pour 
se rendre indépendant, à la mort de Néron, pendant 
o56 ans la Berbérie entière est tranquille. Mais, dès 
la fin du troisième siècle, dès que la force matérielle de 
l'Empire est affaiblie, les révoltes recommencent. Sous 
Dioclétien, l'Afrique proclame empereur Aurélius Ju- 
lianus, et il faut que Maximien, après avoir battu et tué 
l'usurpateur, combatte les Maures et en transplante une 
partie en diverses contrées; sous Valentinien 1-'', nouvelle 
insurrection des Maures avec Firmus, que la bravoure et 
l'habileté du général Théodose ont peine à dompter; puis 
usurpation du féroce Gildon. Ainsi se prépare l'effondre- 
ment de la puissance romaine en Afrique. D'autres in- 
dices semblent indiquer la désaffection profonde qui 
n'aurait cessé de couver dans le cœur des Africains. 
Nous voulons parler de leur empressement à embrasser 
le christianisme pour s'en faire une arme de protestation 
contre l'Empire, tant qu'il est païen; de leur impétuosité 
à se précipiter dans le schisme et l'hérésie, aussitôt que 
l'Empire est devenu catholique. C'est l'histoire de Ter- 
tullien et de son zèle implacable; c'est aussi celle des 
farouches BonaliUefi, bientôt surpassés par les Circoncel- 
lions et leurs sanglants excès. 

Caractère de l'ieuvre romaine. — En résumé, lîonie 
a été admirable dans sa conquête, qu'elle a poursuivie 

sait à l'évêque Crispinus de faire traduire leurs sermons « en langue 
punique », afin d'être entondus des iiubitauts de Colaina ((iuclrna), 
ville située en plein territoire romain (en 402). 



L'ALGERIE. 7 

avec constance pendant deux siècles et demi; la conquête 
achevée, elle a su maintenir la paix matérielle en Afrique 
pendant plus de trois siècles, et ses colonies y ont atteint 
une brillante prospérité; mais elle est demeurée impuis- 
sante à s'assimiler les Africains, à fonder une nation 
africo-romaine. Aussi la civilisation qu'elle avait apportée 
a-t-elle été balayée du sol de la JNumidie avec une 
extrême rapidité, et les indigènes, doublement rebelles 
contre l'Église et contre l'Empire, avaient déjà commencé 
eux-mêmes l'œuvre de destruction lorsque les Vandales 
parurent. Le problème que les Romains n'ont pu résoudre 
subsiste pour nous : notre civilisation ne sera pas plus 
solidement implantée en Afrique que la leur, tant que 
nous n'aurons pas réussi à rallier les indigènes et à con- 
stituer en Berbérie une véritable France africaine. 

Dominations diverses. — L.es Tandales. — La 

suite de l'histoire algérienne jusqu'au débarquement de 
nos troupes en 1830 ne nous offre qu'un intérêt secon- 
daire, puisque, après les Romains et avant nous, aucun 
peuple européen n'a tenté sérieusement de s'établir en 
Afrique. 

Les Vandales, qui étaient chrétiens, mais qui profes- 
saient l'hérésie arienne, arrivant en 429 par le détroit 
de Gibraltar avec Genséric, n'eurent pas de peine à sou- 
mettre un pays déjà désorganisé et moralement détaché 
de Rome. Ils démantelèrent les villes, saccagèrent les 
églises catholiques, puis, séduits par la beauté du climat, 
s'établirent à demeure et s'essayèrent à gouverner au 
moyen d'une sorte de féodalité. Mais ils étaient grossiers, 
ignorants, peu nombreux, et ils n'ont modifié d'une façon 
appréciable, ci dans son organisation, ni dans sa race, le 
vieux fonds berbère. 

Les Byzantins. — Les Byzantins, ou Grecs de Con- 
stantinoplc, qui se prétendaient les héritiers de l'ancien 
Empire, abordèrent à leur tour en Afrique avec Bélisaire, 
le célèbre général de Juslinien, et, à la bataille de Tri- 
caméron, en 555, ils mirent fin d'un seul coup à la domi- 
nation des Vandales. Ils £c montrèrent plus avides et ne 
furent pas plus heureux que leurs devanciers. La dureté 



8 LA FRANCE COLONIALE. 

de leur fisc aclieva de ruiner les villes romaines. L'insur- 
rection des indigènes, devenue permanente, porta de 
tous côtés la désolation. Xi Bélisaire, ni ses successeurs 
Salomon et Jean Troglita ne parvinrent à rétablir l'ordre. 
L'historien Procope affirme qu'en vingt ans la popula- 
tion diminua de cinq millions d'habitants. Au bout d'un 
siècle, personne n'eût reconnu l'Afi'ique romaine. De vé- 
ritables déserts parcourus par les nomades avaient rem- 
placé en maintes contrées les cultures et les villes. 

Première invasion arabe. — Au milieu du septième 
siècle, nouvelle invasion, celle des Arabes : le fondateur 
de Kérouan, le fameux Okba, dont les os reposent près 
de Biskra, dans le plus ancien monument musulman de 
l'Algérie, un peu plus tard Hassan, soumettent au Coran 
la Berbérie qui prend dès lors le nom de Maghreb. Les 
Grecs et les derniers Romains disparaissent. Les habitants 
de l'Aurès s'étaient défendus quelque temps dans leurs 
montagnes, ayant à leur tète la Kahina ou prophétesse. 
La majorité des Berbères n'en accueille pas moins sans 
répugnance la foi islamique, la considérant peut-être 
comme une revanche suprême contre la tyrannie et l'or- 
thodoxie byzantines. Mais bientôt ils s'aperçoivent qu'ils 
n'ont fait que changer de maîtres, ils se jettent dans l'hé- 
résie avec une ferveur nouvelle, ils deviennent ouahbites 
et chiites comme ils avaient naguère embrassé le dona- 
tisme. Enfin ils se séparent des Kalifes de Cordoue, ils 
absorbent une fois encore leurs conquérants asiatiques et 
ils fondent à l'ombre du Croissant des dynasties natio- 
nales. 

Dynasties berbères : du liuitiènie an «tnziènic siècle. 
— • Une partie de l'Algérie, ou Mayhrcb-el-Oua.^sath^ 
c'est-à-dire « couchant du milieu ». fut ainsi gou- 
vernée, dans la seconde moitié du huitième et pendant 
tout le neuvième siècle, par les HeaUitniles ouahbites. 
Leur capitale était Tiarel (Tagdeinpt en berbère), centre 
stratégique protégé par le massif de l'Ouarsenis et qui 
commande à la fois le Tell et les hauts plateaux, ils 
furent les contemporains des Édrissites de Fez et des 
Aî-labites de Kérouan. 



L'ALGÉIUE. y 

Pendant le dixième et au commeiicemoiit du onzième 
siècle, l'Algérie fut comprise dans l'empire des Fati- 
miles, fondé par le chiilc Obéid Allah et qui s'étendit 
jusqu'à l'Egypte. A la fin du onzième siècle, elle suivit 
dans leur rébellion les chefs berbères 'Zirites qui, en 
haine de leurs maîtres du Caire, adoptèrent le rite ortho- 
doxe malékite, suivi encore de nos jours par la })lupart 
des indigènes algériens. 

Seconde invasion arabe et nou«'elle.« dynasties 
berhi-rcs. — Les Fatimitcs se vengèrent en déchaînant 
sur le Maghreb une invasion d'Arabes autrement terrible 
que celle du septième siècle : plus de deux cent mille 
nomades, véritables brigands, dévastèrent les campagnes 
et forcèrent la population agricole à se réfugier dans les 
montagnes. Vers le même temps, arrivèrent du Sahara 
occidental et du Maroc des Berbèi'es voilés, semblables 
aux Touareg actuels qui, sous le nom d' Ahnoravides ou 
Morahethin (marabouts, liés à Dieu), poussèrent de tous 
côtés jusqu'au >"il et jusqu'au Guadalquivir leurs rapides 
conquêtes. Après les Almoravides, au douzième siècle, 
surgirent les Almohades ou unitairiens, qui les rempla- 
cèrent. Cette dynastie de race berbère assura près d'un 
siècle et demi de tranquillité et d'éclat à l'Espagne méri- 
dionale (c'est le temps d'Averroès, c'est alors que fut 
construite la Giralda de Séville); mais elle ne parvint pas 
à réprimer complètement dans l'Afrique du nord l'anar- 
chie qui y régnait depuis la seconde invasion arabe. 

Les Zianides de Tlenieen. — Après la diss'olutiou de 

l'empire almoliade, les l>eni-Zian ou Zianides, établis à 
TIeincen en TJicS, ne furent gnèrt' plus heureux. Ils se ren- 
dirent maîtres, il est vrai, d'Oran, d'Alger et d'une por- 
tion notable de l'Algérie. Leur caiiifale Tlemcen, assise 
au bord d'un plateau frais et ombreux, protégée par les 
montagnes contre le vent du Sahara, devint par ses 
palais, ses mosquées, ses jardins, ses écoles, son univer- 
sité, son industrie, son commerce et sa population de 
1125000 âmes, la première ville de tout le Maghreb. 
Cependant ils furent impuissants à réprimer les dévas- 
tations des nomades; ils eurent peine eux-mêmes à se 



10 . LA FMNCE COLONIALE. 

défendre contre leurs voisins, les Mérinides du Maroc et 
les llafzides de Tunisie; Alger leur échappa; Tlemcen 
fut étroitement bloquée, et l'on voit encore les ruines du 
camp ou plutôt de la cité militaire (Mansourah) construite 
à ses portes paf les assiégeants. Au seizième siècle enfin, 
les Espagnols, irrités par les pirateries des villes maures 
du littoral, s'emparèrent d"Orau et de Bougie. La dynastie 
des Zianides n'en avait pas moins duré deux siècles et demi, 
lorsqu'elle fut renversée par les Turcs. La race berbère 
avait prouvé qu'elle n'était incapable ni d'organisation 
politique, ni de travail fécond, ni de développement in- 
tellectuel. Le géographe Ibn Batouta et l'historien Ibn 
Khaldoun, qui vivaient au quatorzième siècle, sont tous 
deux des Berbères. 

Entre la Tunisie et le Maroc, l'Algérie s'était consti- 
tuée et avait trouvé à peu près ses limites actuelles. , 

Doiuiiiation turque. — Deux avcnturiers habiles etj 
énergiques, Aroudj et Khaïr-EddinBarberousse, établirent 
alors (1510) en Algérie une oligarchie militaire connue 
sous le nom de YOdjal;. 

Cette milice fanatique, recrutée surtout parmi les 
Turcs, commandée par des chefs électifs ou deys, soli- 
dement établie dans les ports et dans quelques villes de 
l'intérieur, leva des tributs sur les indigènes, organisa 
une puissante marine et s'enrichit par la piraterie et la 
traite des blancs. Pendant trois siècles et demi, elle brava 
l'Europe et, en dépit des expéditions de Charles-Quint 
(1541), deDuquesne (1082-85), de lord Exmouth (1817), 
continua à exercer inq)unèment son odieuse industrie. La 
domination turque eut du moins cet avaulage de donnera 
l'Algérie une capitale définitive, l'ancien IcositDii des Ro- 
mains, le port berbère d'Al-Djezaïr (les îles), la ville 

d'ALGElî. 

Ainsi, à la veille de la conquête française, les Berbères 
d'Algérie, fils des anciens Maureîj et .\innides, à peine 
modifiés par les Romains, effleurés par les Vaiulales et les 
Byzantins, en partie arabisés, mais à la surface seulement, 
par deux invasions, par une conversion plus ou moins 
profonde à la foi musulmane, par l'adoplion (sauf dans le 



L'ALGtniL;. Il 



Djuijura et l'Aurès) de la langue arabe, demeurés intacts 
sous le régime turc, se retrouvaient après quatorze cents 
ans en face d'un conquérant civilisé et allaient lui oppo- 
ser le même esprit de résistance obstinée et (arouche. 



CHAPITRE II 



DEPUIS LA PRISE D'ALGER 



Conquête d Alger par les Français (1850). — La 
France était dans le cas de légitime défense lorsqu'elle 
attaqua les Turcs en Algérie. Les comptoirs qu'elle pos- 
sédait près de la Calte depuis 1520, et pour lesquels elle 
payait une redevance annuelle, avaient été maintes fois 
saccagés. A la suite de contestations élevées au sujet de 
cette redevance et du payement d'une fourniture de blés 
faite naguère à l'armée d'Egypte par deux Juifs algériens, 
le dey Hussein avait insulté publiquement notre consul, 
M. Deval, en le frappant à trois reprises du manche de 
son chasse-mouches. Enfin, depuis trois siècles, nos na- 
vires, comme ceux des autres puissances, étaient constam- 
ment exposés aux rapines des forbans algériens. En dé- 
clarant la guerre aux Turcs, nous ne vengions pas seule- 
ment nos intérêts et nos di'oits outragés, mais ceux de 
tout le monde civilisé. 

Le g(»uvernement de la Ilestauration hésita néanmoins 
pendant trois années avant de jnvndre un parti décisif. 
Enfin une flotte conunandée par l'amiral Duperré dé- 
barqua (15 juin), à Sidi-Ferruch, un corps expédition- 
naire de 57000 hommes dont le chef était le général Bour- 
mont. Les Anglais avaient cherché en vain à nous inti- 
mider et à enti'aver l'cxiiédilion : Charles X avait eu le 
bon sens de ne point s'arrêter à leurs inlrigiies et à leurs 

Kl!. COL. 4 



12 LA FR.OCE .COLONIALt;. 

menaces. En cinq jours de combat le plateau de Slaoïiéli 
fut occupé par nos troupes; le fort l' Empereur fut em- 
porté (4 juillets Alger était tourné, le dey capitula. Nous 
étions les maîtres du centre politique et militaire de la 
Régence. 

Occupation du littoral algi-rien (1850-1854). — La 

révolution de 1850 détourna tout d'abord du grand évé- 
nement qui venait de s'accomplir en Afrique l'attention 
de la France. Puis on se beurta à de telles difficultés que 
le nouveau roi Louis-Pbilippe songea un instant à aban- 
donner notre récente conquête, et, plusieurs fois par la 
suite, nos affaires en Algérie furent compromises par 
l'bostilité ou la parcimonie d'une partie de la Cbambre. 
Le député Desjobert s'illustra dans le genre du ridicule 
en répétant sans cesse, nouveau Caton, à la lin de cbacun 
de ses discours, qu'il fallait évacuer l'Algérie. 

Notre plus grand tort était de ne pas la connaître. 
A peine nos colonnes essayèrent-elles de sortir d'Alger 
qu'elles furent accueillies à coups de fusil. L'administra- 
tion improvisée après le départ des Turcs était livrée au 
désordre et au gaspillage. Cependant on occupa les ports 
d'Oranetde iiône. Glauzel, successeur de Bourmont, tenta 
une pointe bardie dans l'intérieur : Médéa à peine pris 
dut être évacué, et nous ne pûmes garder que Blida. En- 
suite arriva Bertbezène qui occupa la Metidja. Mostaganein 
et Bougie. Savary, duc de Rovigo, crut aisé de régner 
par la terreur : il ne réussit qu'à irriter davantage les 
indigènes. Voirol, au contraire, sut se faii'e estimer et 
aimer, mais fut bientôt aussi rem|dacé. On allait ainsi à 
l'aventure, usant cinq (;befs militaires en quali'e ans, gou- 
vernant sans principes, sans ])lan ai'rèté, conqii'onietlant 
cliaque jour davantage une situation qui aurait pu être to- 
lérable dès le début, devenir bonne peut-être, si l'on avait 
d'abord étudié le ])ays, si l'on avait toujours agi avec dis- 
cernement, prinlence, bn'meté et justice. Toulel'ois, j)ar 
la force des cboses, obéissant à son insu à la conligura- 
tion géogi'apbique du terrain, on avait |)ris pied dans le 
Sabel, dans les plaines littorales, dans les ports, en face 
des premières crêtes de l'Atlas Tellien; on canqiail devant 



L'ALGERIE 13 

les avant-postes de la giandc forteresse i)erl)ère. Coiiiiiieiil 
s'arrêter clésorinais et ne pas montera l'assaut? 
, ZouavcK et Bureaux arahes. — L'expédition infruc- 
tueuse de Médéa avait montré les difficultés de l'attaque. 
Instinctivement on inventa pour cette guerre future d'un 
genre nouveau des moyens nouveaux d'offensive, deux 
corps véritables d'éclaireurs. Les zouaves, ainsi nommés 
des « Zouaoua », tribu kabyle dans laquelle ils fui'ent 
d'abord recrutés, formèi'ent sous Clauzel des bataillons 
indigènes qui peu à peu devinrent tout français, mais qui, 
empruntant aux Africains une partie de leur costume, plus 
approprié au climat que notre uniforme, furent chargés 
de marcher à l'avaiit-garde, de sonder le terrain, de dé- 
jouer les embuscades et. de fait, entraînèrent l'armée par 
leur impétueuse bravoure. Mais ce n'était pas tout que 
d'aller à l'ennemi, il fallait d'abord le connaître. Les bu- 
reaux arabes, dus au chef d'état-major Trézel, furent com- 
posés d'officiers qui eurent mission d'entrer en rapports 
directs avec les indigènes, d'apprendre leur langue, d'étu- 
dier leurs usages, leurs croyances, de surveiller leurs 
agissements et aussi de les administrer, mais surtout de 
renseigner le général en chef sur leurs forces, leurs uiou- 
vements et leurs secrets projets. Tel fut le début de celle 
institution excellente pour l'état de guerre en Afrique, et 
qui n'est devenue abusive, par la suite, que là où elle a 
survécu aux circonstances qui la rendaient utile. 

L'Adas Tellien. Ahd-el-Kadcr. — Les l^omains u'a- 
vaientguère dépassé le Tell ou région fei'lile des plaines et 
des vallées septenlrioiiales, fossés nalui'els qui s'ouvrent 
entre les escarpements de l'Atlas, en avant des hauts j)la- 
teaux. C'est là qu'ils avaient combattu Jugurtha; c'est là 
<[ue nous rencontrâmes notre ennemi le plus redoutable, 
AnD-EL-K.vDER. Nulle part les montagnes du Tell ne for- 
nienl un massif plus enchevéli'é et d'accès plus difficile 
(|ue dans VOnarseiiis, « lœil du monde », suivant l'exiires- 
sioD arabe. 11 se prolonge au delà de la .Mina par le reliel 
(jui porte la plaine d'Kgris et la ville, de Mascara. Abd-el- 
Kader naquit près de cette ville dans la tribu de Hachem. 
Dès son enfance il ((niicinpla ces nuirailles puis.sanles 



!4 LA FRANCE CÛLÛMALC. 

de roches à demi effondrées qui plus lard lui servirent 
déplace d'armes centrale: le jour où il en fut chassé, il 
était vaincu d'avance ; mais il fallut pour le vaincre treize, 
ans de combats acharnés. 

AI»d-el-Ka«ler maître de la province d'Oran (loD.')- 
1856). — Abd-el-Kader était de taille moyenne, élégante 
et bien prise, sec, nerveux,, l'œil ardeni, l'air sérieux, 
avec une simplicité austère dans la tenue, aussi habile 
que brave, très instruit, capable de générosité par élan 
et de férocité par calcul, éloquent, fanatique, ambitieux. 
Fils de mai'about et considéré comme un descendant du 
Prophète, il fit le pèlerinage de la Mecque et à sou retour 
ne tarda pas à acquérir sur les indigènes de Mascara un 
ascendant extraordinaire. Desmichels, qui commandait 
alors àOran, manqua de clairvoyance : il crut possible de 
faire d'Abd-el-Kader un ami utile à notre cause et signa 
avec lui un traité (février 1854) qui livrait à l'émir le 
gouvernement de la plupart des tribus de l;i province et 
qui n'eut d'autre résultat que d'accroître son influence 
aux dépens de la nôtre. Puis, irrité de ses progrès et de 
son arrogance, l'imprudent général l'attaqua, lui livra 
bataille dans les marécages de la Macta (juin 1855) et y 
éprouva une sauglaule défaite. 11 fallut, pour venger cet 
affront, envoyer en Afrique le maréchal Glauzel avec le 
duc d'Orléans. Mascara fut détruit; Tlemcen, qui était à 
nous et que menaçait A])d-el-Kader, fut ravitaillé. Mal- 
heureusement l'émir ne tarda pas à reprendre l'avan- 
tage : il bloqua dans Piachgouu nos soldats trop pou 
nombreux, les repoussa sur les bords de la Tafna, dès 
qu'ils voulurent tenir campagne, assiégea de nouveau 
Tlemcen et, sauf trois ou quatre ports, se trouva bientôt 
maître de toute la province d'Oran. C'est à ce moment cri- 
tique ([ue débarqua en Algérie le futur vaiurpicur d'Alid- 
el-Kader, le général IJuceaud. 

Les deux sièges de Constaiitine (1856-1857). — 

Tandis que la province d'Oran menaçait de nous échapper, 
nous n'étions pas tout d'abord plus heureux dans celle 
de Conslantine. Un bcyturc, le féroce Ahmed. l'éguait tou- 
jours dans cette vilh', ancienne cai)ilale (it'> Aiuiii(l('>, vè- 



i;.\LGh:[',iF;. 15 

l'iliibli! nid daigles qiio le lUirnmel et des rochers à pic 
de 500 et 600 mètres isolent, sauf à l'ouest, des plateaux 
voisins. En novembre 1856, le maréchal Clauzel dirigea, 
avec des moyens insiilfisanls et dans ime saison très défa- 
voi'ahle, une première expédition contre (lonstantine. 
Vaincu surtout par la pluie, le froid, le manque de muni- 
tions et de vivres, il fut contraint à la retraite. ■ 

L'année suivante, nouvelle expédition, cette fois déci- 
sive, à laquelle prit part le duc de Nemours. Malgré des 
pluies loi'rentielles, le siège commence; une batterie de 
brèche est ouverte par le général Valée; l'ennemi riposte 
avec acharnement : un boulet emporte Damrémont, le géné- 
ral en chef; enfin l'assaut est donné et, après une série de 
combats sanglants livrés dans les rues et les maisons, la 
ville est prise (13 octobre 1S57). 

Bu;;^eaiid et Abd-el-Kader. Traité de la Tafna 
(1856-1859). — Le général Bugeaud, esprit indépendant et 
original, caractère énergique soutenu par nne confiance 
absolue en lui-même, arrivait pendant ce temps dans 
l'Ouest oranais avec tout un nouveau système de guerre. 
11 se proposait d'alléger le soldat, de l'habituer à vivre 
sur le pays, de le rendre assez rapide en ses mouvements 
pour surprendre à volonté son adversaire ou lui échapper. 
C'est ainsi que dès son arrivée il ravitailla Tlemcen, attira 
Abd-el-Kader sur les bords de la SiU>a (juillet 1856) elle 
battit. Malheureusement, trop impatient d'obtenii' la paix, 
qu'il savait désirée à la cour, et sans doute aussi séduit 
par les façons chevaleresques du grand chef musulman, 
il signa avec lui le traité de la Tafna (50 mai 1857), lui 
livrant d'un trait de plume et sans conditions sérieuses 
le gouvernement des provinces d'Oran, de Titeri (Médèa) 
et d'Alger; il ne réservait à la France que la possession 
des jjorts et de leur banlieue, avec ime portion de la Mé- 
tidja. Abd-el-Kader triomphait : il s'empressa de profiter 
de la paix inespérée qu'on lui accordait pour former une 
armée régulière, pour soumettre les tribus qui lui refu- 
saient obéissance, pour organiser l'administration du 
pays, pour créer des arsenaux et fortifier des places, pour 
s'établir solidement eulin dans l'Ouarsenis, dont Miliana 



l(j LA FUANCE COLONIALE. 

et Thaza, au nord. Mascara et Saula, à l'ouesl, Médéa et 
Boghar, à l'est, Tagdempt (ancienne capitale des Resta- 
mites), près de Tiaret, au sud, étaient les bastions, tandis 
que Tlemcen et Sebdou, sur la lisière du Maroc, et Bis/ira, 
à la porte du désert, en étaient les avant-posles. Quand il 
eut tout préparé, quand il se crut invincible, il envahit la 
Métidja, en massacra les colons et dénonça le traité de la 
Tafna (novembre 1859). 

Conquête du Tell et des hauts plateaux (1859-1845). 
— Le maréchal Yalée était alors gouverneur général et il 
venait de faire une promenade militaire de Philippeville 
àConstantine, Sétif et Alger. Se retournant contre Abd-el- 
Kader, il le repoussa de la Métidja, lui enleva Médéa en for- 
çant le col de Moiiza'ia, et occupa Miliana. En même 
temps, le capitaine Lelièvre et 125 hommes de la 1G'' com- 
pagnie du bataillon d'Afrique s'immortalisaient en défen- 
dant Mazagran, près de Mostaganem, pendant cinq jours, 
contre dix ou quinze mille indigènes. Sur ces entrefaites 
Bugeaud fut nommé gouverneur général. Occuper forte- 
ment le littoral, s'appuyer sur celte base d'opérations 
pour marcher résolument à la conquête des places fortes 
du Tell, de là s'avancer jusqu'aux postes extrêmes du 
Sud pour couper la retraite à l'ennemi : tel était son plan. 
11 l'exécuta jusqu'au bout, guéri cette fois de toute illu- 
sion sur la bonne foi africaine. En 1841, il ruine Thaza, 
Boghar, Tagdempt, il jette une garnison dans Mascara. 
En 1842, il occupe Tlemcen et détruit Sebdou. Les ap- 
proches de l'Ouarsenis étant libres, il y pénétre et atta- 
che à ses flancs le poste à'Orlëansville. Débusqué désor- 
mais de tout abri, abandonné par les tribus que déroutent 
la rapidilé foudroyante des coups frappés par notre armée, 
accablé par la perte de sa smala (avril 18i5), Abd-el-Kader 
aux abois se résigne à une retraite au moins momentanée 
et il se réfugie sur le territoire marocain. Le plan de Bu- 
geaud avait réussi: l'Ouarsenis forcé, le Tell était conquis. 

Guerre du IVIaroc et soumission d' Abd-el-Kader (1845- 
1847). — L'empereur du Maroc Abd-el-Hahman ne tarda 
pas à se laisser entraîner par son hôte à des hostilités 
contre nous ; mais Bugeaud occupa la ville d'Oudjda, 



i/Ai.r.r.iUK. 17 

puis, sin' les horils de Ihly, uiil eu tlL'i'uulc cuiuplèle 
l'ai-uiée luai'ocaino (août 1844), tandis qu'une escadre 
allait bombarder les ports de Tanger et de Mogador. Le 
Maroc fut alors obligé de signer la paix de Tanger et 
d'abandonner la cause d'Abd-el-Kadcr. Cependant l'Al- 
gérie n'était pas soumise. En 1845, le marabout Bou- 
Maza souleva les Berbères du Dalira, domptés bientôt par 
une répression implacable. De son côté Abd-el-Kader 
reparut ; il attaqua Nemours, massacra à Sidi-Brahim le 
capitaine Géreaux et presque toute sa compagnie, pro- 
voqua une prise d'armes générale. Puis, poursuivi sans 
relâcbe par nos colonnes, mal accueilli chez les Kabyles, 
traqué jusque dans le Sahara, repoussé par l'empereur du 
Maroc, il finit par s'avouer vaincu et se rendit au colonel 
Lamoricière, le 2o décembre 1847. Envoyé d'abord à 
Toulon, puis à Pau et à Amboise, il fut mis plus tard eu 
liberté, se retira en Syrie, et garda sa promesse de rester 
désormais l'ami de la France. 11 est mort en 1885. 

Extension de la conquête. — Soumission du Sahara 
algérien (1848-1885). — Si nous avons débarqué à Alger 
en 1850, c'est en 1847 seulement que commence la prise 
de possession définitive du territoire algérien. Encore, en 
ces trente-huit dernières années, notre domaine n'a-t-il cessé 
de s'étendre, chaque insurrection aboutissant forcément 
aune conquête nouvelle. En 1847, soumission de VÀurès 
et de Biskra. En 1849, prise de l'oasis de Zaatcha par le 
colonel Canrobert, après un combat des plus meurtriers. 
En 1852, expédition de Laghouat. En 1854, occupation de 
Tougourt. En 1857, campagne décisive en Kabylie dirigée 
par le général Bandon et construction au cnsur du pays 
de Fort-îVapoléon (aujourdhui Fort-Natioiuil). 

Alors l'Algérie proprement dite peut être considérée 
comme conquise. Beste la soumission du Sahara. En 1859, 
châtiment des tribus pillardes, voisines de la frontière 
marocaine. En 1804, soulèvement des Oïded Sidi Cheikh 
avec Si-Lala et massacre de la colonne du lieutenant- 
colonel Beaupi'ètre dans le Djebel-Amour; l'insurrection 
se propage dans l'Ouarsenis ; il faut cinq ans pour réta- 
blir provisoirement l'ordre dans le Sud oranais. En 1870, 



18 I.A FRANCE COLOMALE. 

expédition du oénéral de Wimpfen sur Voued Gnir. 
En 1871, insurrection du grand chef Mokrani et de toute 
la Kabylie; après une campagne de cinq mois, châtiment 
sévère du pays. En 1879, mouvement dans l'iMrès, bientôt 
réprimé. En 1881, insip'rection du marabout Bou-Amama, 
puis de Si-Slimam dans le Sud oranais, expédition du 
général >'égrier dans les Ksour, construction de postes 
fortifiés et création du chemin de fer stratégique de la 
Mecheria. En 1881, massacre de la mission du colonel 
Flatters par les Touareg. En 1882, occupation du M'zah. 

Sécorîté actuelle. — Hloyens de la maintenir. — 

En résumé notre domination, assise en Algérie depuis 
vingt-huit ans (conquête de la Kabylie, 1837), n'a pas 
été dès lors sérieusement compromise. Chaque révolte n'a 
fait que la consolider. L'établissement de notre protec- 
torat en Tunisie couvre notre frontière à l'est. Au sud, 
nos avant-postes s"étendpnt assez loin dans le Sahara pour 
mettre la colonie à l'abri de toute incursion des nomades, 
en attendant que nous vengions Flatters et que nous fas- 
sions la police dans le Grand Désert. A l'ouest, nos bons 
rapports avec le Maroc nous permettent de poursuivre 
jusque sur son territoire les tribus remuantes qui seraient 
tentées de s'insurger encore. 11 faut reconnaître toutefois 
que notre frontière a été fort mal tracée de ce côté en 
1 8 43. L'histoire aussi bien que la géographie commandaient 
d'adopter le cours de la Moulouïa comme barrière natu- 
relle entre les deux pays; une rectification du tracé actuel 
s'imposera tôt ou tard. Dans l'intérieur de l'Algérie, 
l'extension rapide du réseau des chemins de fer rend tout 
soulèvement de plus en plus difficile et assure au con- 
traire à la répression des moyens d'action tout-puissants. 
En résumé, la soumission matérielle de l'Algérie est un 
fait accompli. Il reste à prévoir les attaques qui pour- 
raient venu' du dehoi's. Quanta la conquête intellectuelle 
et morale des indigènes, qui seule fondera i"éellement 
une France nouvelle en Afrique, elle est à peine com- 
mencée : il s'agit de réussir là où Uome a échoué. 



PARTIE GÉOGRAPHIQUE 



CHAPITRE PREMIER 



GEOGRAPHIE GENERALE 



Situation, limites et snperfieie. — L'Algérie s'étend en 
face de l'Espagne, de la France, de l'Italie sur une largeur 
de HOO kilomètres environ, entre A" 40' de longitude 0. et 
6" 50' de long. E. Elle est traversée et partagée en deux moi- 
liés inégales par le méridien de Paris qui passe à l'O. de 
Port-Vendres, à travers les Baléares, à l'ouest d'Alger, de 
Laghouat et d'El Goléa et suit à peu près le cours supé- 
rieur du Cliélif. En latitude, elle est comprise entre 57" 
et 50" au nord de l'Équaleur, comme la Syrie, le Japon 
et la Californie. 

Ses limites sont les suivantes. Au nord, la Méditerranée. 
Au sud, le Sahara. A Y ouest, du côté du Maroc, une ligne 
conventionnelle, fixée en 1845, qui part de la baie d'Ad- 
jeroud, laissant au Maroc l'embouchure de la Moulouia, 
remonte l'oued Kiss, coupe l'ouest Isly, passe à l'est 
d'Oudjda, traverse le Chotf erGharbi etabandonneauMaroc 
l'oasis de Figuig ; ensuite elle est indéterminée. A l'es/, 
du côté de la Tunisie, la frontière part du cap Roux, à 
l'est de la Galle, laisse à la Régence la Khroumirie, coupe 
la Medjerda et le cht^min de 1er de Constantine à Tunis à 
l'ouest de Ghardimaou, puis, suivant à peu près le 6" de 
long. E., coupe l'oued Mel lègue et passe à l'est de Te- 
bessa, enfin traverse le Chott Rharsa et aboutit cà Berresof, 



20 LA FI'.ANCE COLONIALE. 

oii elle se perd dans le Sahara, laissant toutefois à la 
Tripolitaine loasis de Ghadamès. 

Sa superficie de 670 000 kilomètres carrés est gale à 
celle de la France (529 000), de la Belgique, de la Hollande 
et de la Suisse réunies ; mais sur ce vaste territoire il n'y 
a que 450 000 kilomètres qui soient occupés réellement. 
Sa profondeur du nord au sud est de 800 kilomètres 
depuis la côte de la Méditerranée jusque dans le Sahara. 
La distance entre la France et FAlgérieest de 190 lieues; 
on va en 50 ou 56 heures de Marseille à Alger. 

Relief général du sol : les montagnes. — Deux 

grandes vagues terrestres, à peu près parallèles, dirigées 
du sud-ouest au nord-est, largement écartées dans la 
région marocaine, se rapprochant et se touchant dans la 
région tunisienne, distantes de 200 à 100 kilomètres en 
Algérie, tel est l'Atlas dont le relief constitue la Berbérie : 
il est le nœud de sa puissante unité. Le plissement septen- 
trional, le plus épais et le plus compact des deux et qui 
borde le rivage de la Méditerranée, est V Allas Tellien, 
ainsi appelé de la région du Tell, dont il forme en 
grande partie l'ossature. Le plissement méridional, très 
inégal dans son épaisseur et ouvert par des brèches nom- 
breuses, est VAllas Saharien, voisin du Sahara. Entre 
les deux s'étendent les Hauts Plateaux, sorte de grande 
terrasse dont l'Atlas forme le double parapet. Chacun des 
grands plissements de l'Atlas se compose lui-même de 
rides ou crêtes secondaires s'élevant graduellement à 
partir de la mer ou du Sahara vers la terrasse intérieure 
dont elles sont connue les gradins. 

De l'oued Mêla à Alger s'étend une première chaîne 
littorale qu'on pourrait appeler le Sahel (rivage), et qui 
est séparée du reste de l'Atlas Tellien par la Sebkha 
d'Oran, la vallée du Chélif et la plaine de la Médifjda. 

Les principaux massifs telUens sont les monts de 
Tlemcen et de ïOuarsenis, du Djurjura (point culmi- 
nant, Lella Khedidja, 2508 mètres), des Babor et des 
Biban. 

Les principaux massifs sahariens sont les monts des 
Ksour, le Djebel Amour, les monts des Oulad-Nayl et 



i;.\t.(ir;Kn:. 21 

r.l///'è.s {Chclia. point r.uliiiiuaiit de toute l'Algéi'ie , 
2512 mètres). 

Aperçu g;i-olog;iqne. — ; Lcs mouvements de l'écorce 
terrestre qui ont dressé vers le ciel les crêtes de l'Atlas 
appartiennent principalement à l'âge secondaire. Ce sont 
d'une manière générale des masses épaisses de grès dans 
le Sud, de craie, de calcaire et surtout de marne argi- 
leuse dans le Nord. Les eaux dans leurs déplacements 
violents ont ensuite modelé celte structure première, 
approfondi les vallées longitudinales (c'est-à-dire dirigées 
avec l'Atlas tout entier de l'ouest à l'est), ouvert et creusé 
des vallées transversales, véritables défilés orientés du 
sud au nord, déposé dans les plaines les terrains ter- 
tiaires. A l'époque quaternaire enfin se sont formés les 
alluvions des rivages, les berges des cours d'eau actuels, 
les sables, les lacs , les dunes du Sahara. Le terrain 
houiller fait malheureusement défaut à l'Algérie, sauf un 
gisement très mince découvert en 1881 à Bou Saada. Les 
granits, gneiss et schistes ne forment que de petits mas- 
sifs isolés émergeant çà et là dans la région du littoral, 
notamment à l'ouest de Bône. Les tremblements de terre 
sont assez fréquents, mais beaucoup moins violents que 
sur les côtes voisines d'Espagne et d'Italie. 

Le littoral : caps, golfes, îles. — Peu de CÔtes Ont 
été aussi profondément sculptées par la mer que celles 
de l'Algérie. A l'ouest, elle a détruit la chaîne du Sahel 
jusqu'au cap Fignio, n'y laissant pour témoin que l'île de 
Hachgoun; elle continue à ronger les falaises argileuses 
du golfe cVOran; elle a pratiqué dans le Sahel la vaste 
échancruie du golfe tVArzeu; elle assiège le massif plus 
résistant du Dahra, dont la pointe principale est le cap 
Tenès. A l'est de la rade d'Alger, elle a supprimé entière- 
ment la chaîne littorale. A partir d'Alger, en effet, le 
rivage, orienté précédemment du sud-ouest au nord-est, 
parallèlement aux montagnes bordières, prend une direc- 
tion générale de l'ouest à l'est, si bien que les crêtes 
telliennes, se projetant au nord-ouest et connue de biais 
dans les Ilots, offrent aux navires des abris plus sûrs que 
les arcs de cercles trop ouverts des rades occidentales. 



22 LA FRANCE COLONIALE. 

Le cap Carbon, prolongemeut du Djiirjura, couvre au 
nord-ouest le golfe de Bougie, comme le cap de Garde, 
prolongement du Babor, protège celui de Bone. Quant au 
Cap de fer, pointe nord-est de l'Kdough, il est, comme 
tout ce massif, de formation volcanique, ce qui explique 
pourquoi il s'avance en sens inverse de la direction nor- 
male des autres chaînes. Quelques récifs sans impor- 
tance, notamment l'île Pisan et l'île Collo, sont des débris 
du rivage ancien de la côte orientale dont le seuil sous- 
marin se prolonge au nord-est de la Galle jusqu'à l'ar- 
chipel tunisien de la Galite. 

Les cours d'eau telliens. — L'Algérie se divisB 
en trois grands bassins hydrographiques : le bassin ou 
versant méditerranéen qui comprend le Tell; le bassiu 
intérieur des hauts plateaux; le versant saharien. 

Les cours d'eau qui aboutissent au nord à la Méditer- 
ranée, la Tafna, la Macta, le Cliélif, Vuued Isser, ïaued 
Sahel, Youed el liéhir, la Hcyhouse, coulent dans les val- 
lées longitudinales formées par les plis de l'Atlas ou 
franchissent les défilés ti'ansversaux qui les unissent 
comme le petit oued Agrioun, qui s'est ouvert le passage 
infernal du Chabet el Acra dans les Babor. Ils changent 
ainsi fi'équemment de direction par des coudes brusques 
et de niveau, par des rapides ou des chutes, comme celles 
du Rummel à Constantine. Ce sont de véritables torrents 
tourmentés, capricieux, roulant des masses d'eaux trou- 
bles pendant les orages et les pluies, plus ou moins à 
sec pendant le reste de l'année. 

Un seul de ces torrents, le Chéiif, prend sa source dans 
les hauts plateaux et les traverse du sud au nord, avant 
de parcourir dans le Tell une largo vallée longitudinale 
qui aboutit à la Méditerranée. 

Les chotts. — A part cette exception, les hauts pla- 
teaux constituent un bassin fermé sans écoulement vers 
la mer ; ils se divisent en un certain nombre de cuvettes 
intérieures appelées cJiolts ou lacs salés : le chott Ckergui, 
les deux Zalirez, le chott el Ilodna. Ces vastes lagunes 
reçoivent en hiver une mince couche d'eau que leur 
apportent les petites rivières de leur pourtour ; elles se 



L'ALGERIE. 25 

dessèchcnl en ôlc ot se couvrent aloi'S d'efllorescences 
salines d'une blancheur éblDuissante. C'est là que les voya- 
geurs observent le plus fréquemment le phénomène bien 
connu du mirage. 

Les canx du versant saharien. — Ces eaux coulcut 
vers le Sahara, mais ne tardent pas à s'y perdre sous les 
sables, où elles forment des nappes souterraines que vont 
atteindre et que font jaillir nos puits artésiens. Ce ver- 
sant se divise lui-même en deux bassins dont nous ne 
connaissons bien d'ailleurs ({u'une faible partie. A l'ouest, 
dans la province d'Oran, les eaux s'écoulent suivant une 
pente dirigée vers l'océan Atlantique. A l'est, dans les 
provinces d'Alger et de Constantine, les eaux convergent 
vers le chott Melghi7% réservoir atrophié d'une vaste éten- 
due lacustre qui s'écoulait autrefois dans la Méditerranée. 

En résumé, l'Algérie est pauvre en eau et cette séche- 
resse s'explique surtout par le climat. 

Caractère général du climat. — L'Algérie OCCUpe Une 
situation intermédiaire entre la zone tempérée propre- 
mement dite et la zone équatoriale. Son climat n'est pas 
sensiblement inlUiencé par l'océan Atlantique dont la 
séparent les massifs compacts et élevés du double Atlas 
marocain. 11 obéit à l'action alternée et contradictoire 
de la Méditerranée, d'une part et de l'autre du Sahara. 
Mais l'écran multiple des chaînes felliennes empêche 
l'inlluence méditerrané(Mnie de se propager fort loin dans 
l'inlérieur, si ])ien (|ue le littoral seul jouit d'un climat 
véritablement marin ou méditerranéen. La majeure partie 
du pays, au contraire, a un climat continental, et l'Atlas 
saharien, qui est loin de former au sud, surtout dans les 
monts desKsour, une muraille continue, ne le déf(>nd que 
fort mal contre le voisinage du Sahara. Or la sui-face de 
la mer s'échauffaiit lentement, se refroidissant de même, 
exerce une action modératrice sur le climat des régions 
qui la bordent, tandis que les vastes étendues de terres, 
surtout lorsqu'elles sont dénudées, s'échauffent très vite 
sous un soleil presque tropical et se refroidissent très 
vite aussi. Il résulte de là (|ue les brusf|ues changenuMits 
de tem|iérature sont fré(iuents en Algérie, et qu'une 



24 LA FRA.NCE (:OLO:^IAL':. 

bonne hygiène commande de les prévoir. Aussi les indi- 
gènes sont-ils toujours habillés de laine et depuis long- 
temps les Européens y ont adopté la flanelle comme le 
plus sûr et le meilleur des vêtements. 

Vents et brises. — C'est du Sahara que soufflent à 
d'assez longs intervalles et surtout en hiver, heureuse- 
ment, les vents brûlants du sud-est et du sud- ouest con- 
nus sous le nom de siroco; ils dessèchent les plantes, 
fatiguent les hommes et les animaux, crevassent le sol, 
répandent dans l'atmosphère une poussière ténue qui 
colore le ciel de teintes rougeàtres. Les vents de mer, au 
contraire, qui soufflent du nord-est, du nord, de l'ouest 
et surtout du nord-ouest, rafraîchissent l'air et apportent 
la pluie. Ils sont l'antidote du siroco. Sur tout le littoral 
et principalement en été, la brise de mer pure et salubre 
qui se lève vers dix heures du matin alterne avec la brise 
de terre qui souffle pendant la nuit, toute chargée d'acres 
parfums. 

Pluies et bruines. — Durant la saisou humide, qui 
s'étend des mois de septembre ou octobre jusqu'aux mois 
d'avril ou mai, de violents abals; d'eau tombent par accès 
irréguliers et souvent trop rares, inondent tout à coup les 
vallées, en ravinant les flancs des montagnes. Alors aussi 
les hauts plateaux et les cimes les plus élevées de l'Atlas 
se couvrent de neige qui d'ailleurs ne persiste jamais 
longtemps; la neige est accueillie avec joie par les cuhi- 
vateurs de l'intérieur, car elle humecte profondément, 
elle fertilise les champs de céréales. Les pluies se répartis- 
sent inégalement entre les trois provinces ; plus abondantes 
dans celle de Coustantine qui est la plus accidentée et la 
plus boisée, elles vont en diminuant d'intensité jusqu'à 
la frontière marocaine, an delà de laquelle commence à se 
faire sentir l'influence océanique. Elles sont plus rares 
aussi à mesure qu'on s'éloigne de la mer : dans le Sabara 
il ne pleut presque jamais. En été, surlotil pendant les 
longues séchei'esses, les rosées sont très abondantes et 
suppléent en partie à la pauvreté ou à l'absence de pluies. 
Durant la même saison, des brumes intenses couvrent 
parfois les rivages et entravent la navigation. Dans les 



L'ALGÉRIE. L'5 

vallées (>t les plaines basses, on observe aussi, le malin, 
des brouillards fréquents qui ne tardent pas à se dissiper 
aux premiers rayons du soleil. 

Température. — Elle est inégale suivant la saison, la 
direction des montagnes, l'exjiosilion et l'orientation des 
jjlaines et des vallées, l'altitude, la proximité ou l'éloi- 
guement de la mer. Alger est une station hivernale de 
plus en plus recberchée par les malades et par les étran- 
gers, à (;ausede l'égalité remarquable de sa température. 
Le thermomètre y descend rarement à -|-5" ou -f- b°, se 
maintient en moyenne 3+20", ne s'élève guère en été 
au-dessus de + 55° ou + 40°. L hiver y est délicieux et 
ressemble à nos meilleurs printemps. Plus on s'avance 
vers le sud, plus il y a à' écart entre les extrêmes, ombre 
et soleil, nuit et jour, été et hiver. A Biskra, la chaleur 
atteint en été un maximum de +50" et même de +52°, 
tandis qu'elle descend en hiver et pendant la nuit à zéro 
ou un peu au-dessous de zéro. 

Lumière. — Le ciel brumeux et bas des contrées du 
nord de l'Europe ne peut donner aucune idée de la trans- 
parence, de l'éclat, de la profondeur du ciel algérien. 
Sauf pendant les orages et les averses qui sont toujours 
de courte durée et ne surviennent que pendant quelques 
mois d'hiver, h part quelques brouillards locaux et pas- 
sagers, le soleil ne cesse de luire, et sa lumière répand sur 
toute chose un sourire éblouissant qui est la fête perpé- 
tuelle des yeux. La blancheur aveuglante des murailles 
des villes et des nioiiuh'es chapelles musulmanes, la ver- 
dure intense des bois et des plus maigres taillis, les colo- 
rations violentes des plus simples Heurs, les teintes tran- 
chées des rocs les plus ordinaires, l'âpre silhouette des 
profils les plus lointains, le bleu sombre du firmament, 
tout contribue à frapper, à illuminer le regard, à l'eni- 
vrer d'ime inoubliable émijjion. C'est, là surtout qu'est 
l'attrait puissant de l'Afrique, capable d'y fixer à jamais 
ceux qui la visitent et d'y ramener loujours ceux qui l'ont 
quittée après l'avoir vue. 

Salubrité. — L'Algérie n'est pas moins salubre (|ue 
les autres pays méditerranéens. Si dans les plaines 



26 LA FRANCE COLONIALE. 

humides et encaissées, dans les vallées basses et maréca- 
geuses, la fièvre est à craindre pendant les saisons chau- 
des, tout comme en Italie, en Corse ou en Languedoc, les 
progrès de la culture et des plantations diminuent chaque 
année l'étendue du fléau. Sur le littoral, sur les flancs et 
les sommets des montagnes, sur les hauts plateaux, dans 
la majeure partie du Sahara, il n'y a point de fièvres. 
Aucun climat n'est aussi agréable que celui de la côte ; à 
Alger, Bougie, Philippeville, la chaleur estivale même est 
supportable. Cependant l'humidité y est parfois excessive 
et la douceur même de la température pourrait à la longue 
y énerver les Européens, qui ont besoin de se retremper 
de temps en temps par un séjour de quelques semaines 
dans un air plus vif et plus frais. Les hauteurs du Tell, 
avec leurs hivers plus rigoureux, leurs étés plus courts, 
mais plus cliauds, les séjours charmants de Tebessa, 
Tlemcen,Médéa, Miliana, conviennent mieux à notre race. 
Le climat plus extrême encore des hauts plateaux, battus 
par des vents violents, mais salubres comme à Sétif et à 
Constantine, est vivifiant par sa rudesse même. Quant au 
Sahara, dont Biskra est le type climatérique le plus visité, 
torréfié par des étés de six et sept mois, avec des écarts 
de 45" de température entre midi et minuit, il n'est pas 
malsain, sauf dans les oasis fiévreuses, comme celles de 
Ouargla ou de Tougourt, mais il n'est pas fait pour nous, 
et si les blancs peuvent y séjourner impunément, il est 
difficile de croire qu'ils puissent réellement s'y acclima- 
ter. Le Tell, les hauts plateaux avec certaines parties de 
l'Atlas saharien, comme le Djebel Amour ou l'Aurès, offri- 
ront longtemps encore à nos colons un champ d'activité 
assez vaste, sans qu'il soit besoin de prévoir leur expansion 
au delà des limites naturelles de l'Atlas et de la Iterbérie 
proprement dite. 

$!ïituation ceotralc de 1 Algérie. — L Algérie, llau- 
quéc à l'ouest par le Maroc et à l'est })ar la Tunisie, n'a 
pas la même orientation que ces deux pays. En Algérie, les 
vents dominants viennent du nord ; les rivières algé- 
riennes (et géographiquement la Moulouïa en est une) 
coulent vers ie nord; c'est du nord (jue l'Algéiie reçoit 



L'ALGÉRIE. 27 

les i)luiesqiii la fécondent. C'est la Médilenanée qu'elle 
regarde, el non pas toute la Médilenanée, inais seulement 
ce bassin occidental de la Médilerranée qui est compris 
entre l'Espagne, la France et l'Italie. Elle est donc orien- 
tée vers la France, et il était naturel que la France en fit 
la conquête et y implantât sa civilisation. Le Maroc au 
contraire est largement ouvert aux venls A' ouest, exposé 
à l'influence prépondérante de V Atlantique; ses fleuves, 
le Sebou, le Tensif, l'Oued Draa, sont des tributaires de 
l'Océan. La Tunisie, de son côté, tournant le dos au Maroc, 
regarde vers le bassin oriental de la Méditerranée. Ce 
sont surtout les vents d'est librement développés de l'an- 
cienne Tyr à l'ancienne Cartbage qui lui apportent ses 
pluies; c'est vers l'est que s'épand la fertile Medjerda, le 
principal de ses cours d'eau. Entre ces deux directions 
divergentes, l'Algérie obéit à une direction moyenne, elle 
tient la Berbérie en équilil)re, elle en est le nœud et le 
centre. Qui est maître de l'Algérie domine forcément la 
Berbérie tout entière. 

Imperfection des régions naturelles de l'Algérie. 
— Les larges j)laines qui sont arrosées par un même 
fleuve et ses affluents, et qui présentent dans toute leur 
étendue les mêmes caractères, constituent de grandes 
régions naturelles faciles à déterminer. Il n'y a rien de 
pareil en Algérie, puisqu'elle n'est que la portion mé- 
diane d'un épais massif montagneux bordé par la Médi- 
terranée. A vrai dire, le seul grand basiiin hydrographique 
de l'Algérie, c'est la Méditerranée elle-même. Quant aux 
bandes longitudinales du Tell, des hauts ]dateaux, du 
Sahara algérien, elles ne forment pas des régions indé- 
pendantes. Ces zones, purement climatériques et bota- 
niques, se retrouvent à peu de chose près dans tous les 
pays de montagnes et sont étroitement solidaires entre 
elles : le berger va, suivant la saison, des pâturages 
d'amont aux prairies d'aval; le bûcheron delà zone 
forestière jette ses bûches dans le torrent qui les porte 
à la rivière, au fond de la vallée ; l'habitant de la vallée, 
placé au bas et connue au débouché de la montagne, vit 
des produits de la moulagne tout entière. La véritable 

FR. COL. 5 



28 LA Fr.A>;CE COLONIALE. 

région naturelle dans nos Alpes ou nos Pyrénées, c'est la 
vallée, image du grand bassin hydrographique, Rhône ou 
Garonne, auquel elle aboutit. 11 en est à peu près de 
même en Algérie : les nomades conduisent leurs trou- 
peaux en été sur les hauts plateaux, mais ils hivernent 
dans le Saliara, au pied du versant des monts; les agri- 
culteurs et les industriels du Tell écoulent leurs produits 
par les ports du littoral. Malheureusement il n'y a point 
eu Algérie comme dans nos montagnes françaises de 
vallées proprement dites : les cours d'eau n'y sont que des 
torrents temporaire.'?, barrés par les chaînes de l'Atlas, 
étranglés par des défilés, détournés par de brusques res- 
sauts et de longs coudes de leur direction normale vers la 
Méditerranée. Les régions naturelles n'y sont (\\\ ébauchées, 
elles n'y sauraient exister que grâce à ï industrie humaine. 
Les régions naturelles c<>niplcfécs par les chemins 
de fer. — En dépit de ses crèles longitudinales, l'Al- 
gérie tout entière est orientée transversalement vers la 
Méditerranée, son unique bassin naturel et sa route 
maîtresse. Par la Méditerranée elle reçoit avec ses co- 
lons tous les instruments de travail, toutes les denrées 
qui lui font défaut. Vers la Méditerranée, et par le che- 
min le plus court, doivent s'écouler tous ses produits. 
Aussi les voies ferrées dites de ■pénétration, dirigées du 
nord au sud, des ports de la côte vers l'intérieur du pays, 
sont-elles indispensables à l'Algérie. Complétant la na- 
ture, perfectionnant le travail inachevé des eaux, atté- 
nuant les seuils par des courbes, des rampes ou des lacets, 
débridant les cols, perçant les nmrailles de roc par des 
tunnels, elles tendent à créer des vallées non pas arti- 
ficielles, mais rectifiées par Varl. Ainsi naissent et se 
développent sous nos yeux, avec les progrès de la coloni- 
sation et ceux des travaux publics, des régions nouvelles, 
mais pourtant vraiment naturelles, puisqu'elles sont dé- 
terminées par la'communauté des intérêts agricoles, in- 
dustriels et conunerciaux dont le chemin de fer n'est que 
l'expression matérielle. Connue les grandes comnumes 
de la Corse, ces régions se prolongent en longues bandes 
étroites de la mer à la montagne. 



L'ALGliRIE. 20 

l.cs trois provinces. — Ln division de rAlgôrie on 
trois provinces n'est l'effet ni du caprice, ni du hasard. 
Leurs limites, cherchées sous les Romains, éhauchées 
pendant la longue période des. Etats herhères, ont été 
fixées sous les Turcs et adoptées par nous. Si elles n'ont 
rien d'ahsolument inunuahle, elles répondent dans leur 
direclion générale à des différences naturelles. Dans la 
province d'Oran, la zone tellicnne est étroite; la zone des 
liants plateaux est ti'ès lai'ge, tiès plate, très dénudée, 
d'aspect désertique; l'Atlas saharien est ouvert par de 
nombreux passages. Dans la province de Constantine, la 
zone tellienne, très large, se confond par de hautes 
plaines cultivables avec l'Atlas saharien qui forme, sous 
le nom d'Aurès, un véritable Tell méridional, très épais 
et d'accès difficile. A l'ouest, le Sahara empiète sur le Tell ; 
à l'est, le Tell empiète sur le Sahara. La province occi- 
dentale, véritable bouche du désert, sorte de carrefour, 
est largement ouverte aux communications, auxéchanges; 
son port d'Oran est déjà le pins actif de toute l'Algérie. 
La province orientale, surtout agricole, forme un large 
pâté montagneux qui s'abaisse au nord sur la mer, à 
l'ouest sur la vallée de l'oued Sahel et le bassin du 
Ilodna, au sud sur le Chott Melghir, à l'est sur les vallées 
tunisiennes de la Medjerda et de l'oued Mellègue. C'est 
par excellencele grenier de l'Algérie. Entre les deux, la 
province d'Alger participe aux cai'actères de chacune 
d'elles et leur sert de lien. Plus onverte que sa voisine 
de l'est, moins exposée à l'influence saharienne que sa 
voisine de l'ouest, elle conmuniicjue avec la première par 
la vallée intérieure du Cliélif qui tourne le massif du 
Dabra, avec la seconde pai' les vallées de l'oued Isser et de 
l'oued Sahel qui tournent le massif du Djurjura; elle pos- 
sède eu majeure partie sur les hauts plateaux la. route 
naturelle du haut Chélif, la seule rivière qui les traverse 
de |)art en part; elle aboutit dans le Sahara algérien vers 
Lagbouat, au dos de ])ays (pii sépare les deux versants de 
rAllanliipie et de la Méditerranée. Sa siluation centrale 
n'est donc point artificielle et coirespond à la réalité dos 
choses. 



oJ I.A FP.A^sCE COLOMALE. 

Alger, centre naturel et capitale de rAlg;crie. — 

On s'est demaiidé si l'Algérie avait réellement un centre 
naturel. Pour n'être pas indiqué aussi clairement que 
Pai'is pour la France ou Bordeaux pour le bassin de la 
Garonne, ce centre n'en est pas moins tout désigné en ce 
sens qu'il est le seul possible : c'est Alger. Jusqu'au sei- 
zième siècle, l'Algérie avait été attaquée de flanc, du 
côté de l'est par les Romains, les Byzantins, les Arabes; 
du côté de l'ouest par les Vandales et les Berbères maro- 
cains. Ses dominateurs se trouvaient ainsi dans de mau- 
vaises conditions pour cboisir une capitale, et cependant 
l'adoption de Gbercbel par les Romains conmie tète de la 
Mauritanie césarienne était déjà une indication poui' 
l'avenir ; car Cbercliel est très voisine d'Alger. Arrivant 
par mer, par la grande i)laine méditerrranéenne, abor- 
dant l'Algérie de front, les Turcs n'hésitèrent point dans 
leur choix, c'est à Alger qu'ils se fixèrent. Située à i)eu 
près à égale distance de chaque frontière, au point où 
la chaîne côtière occidentale s'arrête et dis|)arait sous 
les flots, en face du littoral franc-ais, abritée au fond 
d'une large baie, adossée aux massifs pittoresques du 
Sahel qu'enveloppe l'admirable plaine de la Metidja, Alger 
occupe le bord d'une sorte de delta fortement retranché 
par les chaînes telliennes, mais auquel peuvent aboutir 
par des issues naturelles toutes les routes du pays. A l'est, 
le col des Beni-Aïcha conduit en Grande Kabylie; les 
gorges de Palestro mènent, d'une part, à la Petite Kabylie, 
de l'autre, par les Biban, à Sétif, à la province de Gonstan- 
tine et en Tunisie. Au sud, les gorges de la Gliiffa ouvrent 
l'accès de Médéa, de Boghar, du Ghéllf supérieur, des 
hauts plateaux et du Sahara par Laghoual. A l'ouest enfin, 
au pied de Miliana se déroule l'immense vallée du Chélif 
inférieur, qui débouche plus loin vers Oran et le Maroc. 
Qu'un réseau de chemins de fer, déjà en grande partie 
tracé, se ramifie dans toutes ces directions, et la ville 
d'Algei- sera véritablement au cœur de l'Algérie. Le jour 
où la suprématie d'Alger cesserait d'être reconnue par les 
Algériens, l'Algérie cesserait d'être un corps organisé et 
vivant, solidc-ncnt raltaclié à la francc. (la|>itale indis- 



L'ALGKRIi:. :,i 

pensnhlc h TAIotMie, Irait (Vitnion iK'cessaii'o avec la irière 
patrie, Al^ei" seule peut devenii- un jour la méfroi)ole 
(le toute la Bei'héiie. (lepeiulaiit Al^'^er sortii-ait de son 
rôle s'il aspii'ait à être plus que le centre militaire, poli- 
tique, intellectuel et moral de l'Algérie, s'il prétendait 
absoi'ber à son profit le développement matériel du pays. 
Il ne faut pas que les vallées et les voies ferrées longitu- 
dinales, principaux instruments de sa grandeur, fassent 
perdre de vue l'importance des vallées transversales et 
des chemins de fer de'pénétration, qui assureront l'au- 
tonomie économique et la prospérité des régions de cha- 
que province. 



rJIAPïTI^E Tï 



LES INDIGENES 



Berbères et Arabes. — La race prédominante en 
Algérie est l'antique race indigène qu'on est convenu 
d'appeler berbère, et qui a réussi jusqu'à ce jour à 
absorber presque en totalité ses conquérants. Où sont les 
Phéniciens, les Carthaginois, les Romains eux-mêmes? 
Disparus. Où sont les Vandales et Byzantins? Effacés. On 
r(>trouve bien çà et là des traits rappelant l'effigie des 
vieilles monnaies impériales; on a pu noter aussi en 
Kabylie et dans l'Aurès des types blonds dont on fait 
honneur à la descendance des soldats de Genséric. Ce 
sont là de rares exceptions. D'une manière générale, tous 
les éléments ethniques étrangers introduits en Berbérie 
pendant l'antiquité et pendant les premiers siècles du 
moyen âge ont été enqjortés, noyés dans le torrent du 
sang berbère. Les Arabes ont mieux résisté en apparence; 
il est probable qu'ils n'ont pas beaucoup mieux résisté 
en réalité. Leur langue est prépondérante et continue à 



32 LA FRANCE COLONIALE. 

s'étendre sous nos yeux*; mais la langue ne constitue 
pas la race : les Normands de Normandie, qui parlent fran- 
çais, ne sont pas tous de souche gallo-romaine ou fran- 
çaise. Une autre cause d'erreur pour nous, c'est qu'on 
a pris l'habitude d'appeler Arabes tous les nomades algé- 
riens. 11 y avait pourtant des nomades à l'époque de 
Salluste, et les Arabes, en ce temps-là, ne songeaient pas 
encore à envahir l'Afrique. Si quelques tribus paraissent 
avoir conservé, surtout dans le Sahara, le type arabe pur, 
elles sont clairsemées et peu nombreuses. En réalité, 
il n'y a plus en Algérie que des Berbères arabiséa {'■2 mil- 
lions environ) et des Arabes berbérisés (800 000). Quant 
aux Maures, aux Turcs, aux nègres, ils sont représentés 
par des échantillons de minime importance et tendent à 
s'effîicer. Les Juifs seuls se maintiennent et s'accroissent, 
comme partout. En résumé, il est temps de considérer 
les indigènes algériens comme appartenant à une même 
race, mêlée d'apports très divers, mais persistant avec 
les mêmes caractères, à travers les âges. Comme aux 
temps les plus reculés, les indigènes, suivant leur dis- 
tribution géographique, ont adopté une manière de vivre, 
des mœurs et des institutions assez dilférentes. La dis- 
tinction essentielle à établir tout d'abord entre eux, c'est 
que les uns sont nomades et les autres sédentaires. 

Les indigènes sédentaires. — La Grande Kaltylie. 
— L'un des types les mieux conservés et les plus connus 
de la race berbère est celui des Kabyles. Ce petit peuple a 
été protégé contre toutes les invasions par ses montagnes 
du Djurjura, dont les pics aigus, étincelants de neige en 
hiver, se profilent à quarante lieues à l'est d'Alger. Une 
large percée que parcourt l'oued Sebaou divise le pays 
en deux massifs : l'un, maritime, a pour port Dellys ; 
l'autre, plus épais, s'appuie à la chaîne du Djurjiu'a propre- 
ment dit. qui se termine brusquement au sud par des 
escarpements gigantesques sur les fossés profonds où 
coulent l'oued Isser et l'oued Sahel. Un enchevêtrement 
inextricable di' talus vei'doyanfs et de murailles nues, de 

1. Nous avons inùme contribué à la répandre en Kabylic 



L'ALGKRIE. 33 

valir-cs o|iiili'iit('s l'I (le criMes sinistres, de jardins om- 
bivux el de IjIocs stériles, peu d'eaux courantes, peu de 
sources, partout des cultures et des villages, une popula- 
tion active, bourdonnant comme une immense ruche, 
telle est la Grande Kahylic 

Les Kabyles. — Le Kahvle, costume à ]>arf, ressemble 
à beaucoup de nos paysans du massif central. 11 est 
lourd de formes et d'allures, il a la tète carrée. 11 s'ha- 
bille misérablement : bras nus, jambes nues, il porte une 
calotte de laine, une chemise grossière et un ou deux 
burnous. Les femmes ont un capuchon serré à la tète par 
des mouchoirs: leur tunique llottante, agrafée sur chaque 
épaule, est retenue à la taille par une ceinture. Tous, 
sauf les plus riches, sont extrêmement sales. Ils se nour- 
rissent de lait, de fruits, de pain grossier et de galettes 
arrosées d'huile, de figues sèches et quelquefois de viande. 
Leur plat national est le coin^cous, ferine granulée de fro- 
ment, d'orge, de sorgho ou moiue de gland, que l'on place 
dans un vase en terre percé de trous et que cuit lente- 
ment la vapeur d'une sorte de pot-au-feu. Une sauce très 
pimentée accompagne toujours le couscous, que l'on sert 
sur un grand plat où chacun puise aVec sa cuiller. La 
sobriété des Kabyles est extrême, mais à l'occasion leur 
gloutonnerie n'est pas moindre. Us sont surtout pauvres ou 
économes jusqu'à la rapacité. Leurs maisons sans fenêtres 
et sans cheminées, où ils couchent sur des nattes à côté 
de leurs bestiaux, sont sordides et malsaines. Leurs rues 
étroites sont encombrées d'immondices. Mais leurs vil- 
lages blancs aux toits rouges à demi cachés dans une 
corbeille de verdure et de fleurs sont, de loin, rharmants 
et pittoresques. 

Agriculture et industrie des Kahyles. — Les Kab\ les 
sont des cultivaieurs intrépides , ingénieux et têtus. 
Conmie leur j)opulation est très dense, très serrée, ils ont 
soin de ne rien laisser perdre dans leurs montagnes. Ils 
profitent des moindres parcelles de terre, et l'on en voit, 
attachés avec des cordes, ensemencer ou moissoiuier le 
rebord de quelque précipice. C'est aussi pour économiser 
le sol arable et par mesure de défense qu'ils ont construit 



34 L\ FRANCE COLONIALE. 

leurs habitations sur les cimes rocheuses et stériles. Des 
chemins muletiers, tout juste assez larges pour le passage 
d'un animal chargé, suivent les crêtes, longent les flancs 
des vallées, unissent économiquement entre eux tous les 
villages. Outre les diverses céréales, ils cultivent les 
courges, les melons, les tomates et divers légumes, tels 
que fèves, haricots, artichauts. Ils ont beaucoup de 
figuiers, des poiriers, pruniers, abricotiers, grenadiers. 
Ils fabriquent, mais par des procédés grossiers, une huile 
qui pourrait être excellente. Ils ne font pas de vin, mais 
récoltent le raisin pour le manger. Ils donnent à leurs 
bestiaux les feuilles des frênes. Ils élèvent des volailles, 
des abeilles. Ils sont habiles à irriguer leurs champs, à 
maçonner leurs murailles, à forger leurs outils, à pré- 
parer leurs peaux dont ils font des outres, des selles, des 
courroies, des tabliers de cuir. Leurs femmes tissent les 
vêtements de toute la famille. Ils fabriquent encore des 
bijoux, des poteries, des fusils, de la poudre et même 
autrefois ils fabriquaient de la fausse monnaie. Comme 
tous les montagnards, ils descendent volontiers dans la 
plaine, se font colporteurs, louent leurs bras pour les 
moissons, ou s'engagent, moyennant une paye, comme 
soldats dans les corps indigènes. 

Institutions des Kahyles. — Kéba'il, d'oÙ nOUS avons 
fait le nom de Kabyles, signifie confédération, tribu. 
L'élément essentiel de chaque tribu kabyle est le village 
ou iaddert. C'était autrefois une sorte de petite répu- 
blique autonome, divisée en quartiers ou karouba, admi- 
nistrée par la Djemâa, véritable conseil communal com- 
posé des Ami7i ou pères de famille, et qui jugeait d'après 
la coutume ou kanoun. In "esprit étroit de solidarité 
unit les habitants de chaque village; le pauvre est 
secouru fraternellement. L'hospitalité est un devoir non 
moins sacré que la charité. La promesse de secours, la 
protection juiée même à un étiaiiger, Yanàia, n'a jamais 
été violée. Mais la vengeance est un droit, comme chez les 
Corses, et parfois elle s'exerce lerribleinenl : c"est la rebka. 
Les femmes jouissent d'une certaine liberté, se montrent 
à visage découvert, ont de l'influence dans la famille. 



L'ALGÉRIE. .-5 

Des dissensions perpétuelles lron])leiit les eoniimi- 
nautés kabyles : il est, rare que le moindre hameau ne 
soit point pai'tagé en deux camps, en deux partis ennemis 
ou çofs. Les chefs de ces cofs sont d'ordinaire des chefs 
de familles d'origine noble, dont la clientèle est nom- 
breuse et puissante. Les viarahoutf. ou chefs religieux 
exerçaient aussi autrefois une grande autorité qui décline 
aujourd'hui, et dont la décadence profite malheureuse- 
ment aux progrès des confréries religieuses. Il y a donc 
chez les Kabyles un bizarre mélange d'institutions dispa- 
rates qui rappellent notre moyen âge et ne semblent 
avoir réussi jusqu'à ce joiu- qu'à organiser l'anarchie. La 
paix française est un bienfait nécessaire en Kabylie plus 
que partout ailleurs. Mais il faudra du temps avant que les 
Kabyles s'y soumettent de leur plein gré. 

Antres tribas sédentaires du. Tell. — Les indigènes 
sont fixés au sol et manifestement de race berbère dans 
plusieurs autres régions de Tell : dans la Petite Kabylie, 
amas de montagnes pittoresques (Biban, Babor) qui s'éten- 
dent entre Bougie, Philippeville et Sétif ; dans le Dahra, 
fertile massif compris eutie le Chélif et la mer. à l'ouest 
d'Alger et au sud de Cherchel et Tenès; dans YOitarsenis, 
au sud du Chélif, entre Boghar, Orléansville et Mascara; 
dans les Traras, au sud de Nemours; d'une manière gé- 
nérale, dans toutes les montagnes cultivables. Hors du 
Tell, les indigènes sont également sédentaires dans l'Au- 
rès et dans les oasis du Sahara. 

L'Aurés et les Aurasiens. — Au sud deBatua s'éten- 
dent obliquement les j)lis serrés de VAurès, le massif le 
plus élevé de toute l'Algérie. Là aussi habitent des Ber- 
bères que l'on peut considérer comme sédentaires, les Aura- 
siens. Bien qu'ils se nomment eux-mêmes Chaouïa ou gar- 
deurs de moutons et qu'ils se promènent volontiers, ils 
sont agriculteurs, comme leurs frères les Kabyles. Ils ont 
des jardins, ils cultivent des céréales dans leurs belles 
vallées, fertiles surtout dans l'Aurcs septentrional. Ils 
construisent leurs villages, dont les maisons en pisé et à 
terrasses se confondent presque avec le sol par leur cou- 
leur rougeâtre, sur les lianes ou sur les sonnnets de la 



56 LA FRANCE COLONIALE. 

montagne. Jadis préoccupés avant tout de se garder et de 
se défendre, ils avaient élevé des guelâa ou tours de gnet, 
qui ne servent plus guère aujourd'hui que de lieux de 
dépôt et de magasins. Ils possèdent enfin, sur les pla- 
teaux, d'immenses pâturages qui sont leur principale ri- 
chesse. Malheureusement, en dépit de la neige qui tomhe 
chaque hiver, l'eau n'est pas très abondante, le pays s'as- 
sèche, et lentement les cèdres qui couvraient autrefois les 
pentes de l'Aurès dépérissent ou meurent. La craie, l'ar- 
gile apparaissent de plus en plus dans toute leur nudité. 
Les Chaouïa ont des institutions très semblables à celles 
des Kabyles. Ils ont conservé des usages et des fêtes 
qui rappellent les temps de Rome et du christianisme. 
Hsoiiriens. — On appelle ksar au singulier, ksoiir au 
pluriel, les villages des oasis situées soit dans les vallées 
de la chaîne saharienne, soit dans les Dayas ou dépres- 
sions du Sahara proprement dit. Les habitants, de rac-e 
berbère, mêlée de sang nègre et quelquefois arabe, sont 
les Ksouriens. L'oasis, ceinte d'une muraille en terre, est 
divisée en jardins séparés de même. A l'ombre des j}al- 
miers dattiers, dont la tète s'étale dans l'air embrasé, ver- 
doie toute une forêt d'arbres fruitiers, tandis que le sol 
lui-même est planté de légumes ou de céréales. Partout 
l'eau circule en canaux savamment distribués, répand la 
fraicheur et la vie. Mais il faut un rude travail pour pui- 
ser l'eau, tantôt dérivée des réservoirs de la montagne 
par des conduites souterraines, tantôt péniblement atteinte 
à travers le sable, l'argile, le grès, par des puits profonds. 
C'est la tâche des Ksouriens, presque toujours mét:>yers 
ou lihammès de maîtres et seigneurs puissants, chefs de 
tribus nomades, qui viennent à époque fixe visiter leurs 
domaines. Pour ne pas empiéter sur le terrain ii'rigué et 
résister plus aisément aux hordes pillardes (jui parcourent 
le désert, le ksar est construit sur une éminence, hors de 
l'oasis. Les murailles crénelées, les toui's, les maisons 
couvertes de terrasses sont en pisé. Les rues sont étroites 
et sales. Les Ksouriens, affaiblis par un travail excessif et 
par un séjour continuel dans l'air humide et fiévreux de 
l'oasis, sujets à des ophtalmies causées par les sables 



L'AI.GElUi;. 7,1 

qii';i|i|)orle If simoun ou veut du désert, sont d'oidiuaire 
rnisc'rables et crai utils. 

Tels sont, dans Ja |)roviuce d'Oran, les hahitaiits des 
monts des Ksour, sujets des Ouled-Sidi-Cheikii; dans 
celle d'Alger, ceux du Djebel-Amonr et de Laghouat; dans 
celle de Constantine, les indigènes des Zihan etde]>iskra, 
de l'oued Rigli et de Tougoiirt, du Soui'avec Kl-Oued, enliu 
d'Ouai'gla on les nègres du Soudan sont en majorité. 
Opprimés depuis des siècles, les Ksouriens sont en secret 
tous plus ou moins favorables à la France. 

LesJUzabites. — Les indigènes du /¥::a/; sont des Ksou- 
riens aussi; niais ils i'orment comme un petit peuple à 
part, et ils ne sont soumis que depuis 1882 à notre domi- 
nation. Leurs oasis sont cachées en plein désert entre 
Laghouat etEl-Goléa, dans cette région pierreuse et déso- 
lée située au sud de celle des Dayas et qu'on nomme la 
C/iet/i7«rt. Les travaux ([u'ils ont accomplis pour retenir les 
eaux des pluies et alimenter leurs palmiers sont vraiment 
incroyables, llien n'égale leur énergie, leur patience, leur 
économie, leur discipline. Affiliés à une secte musulmane 
dissidente, celle des Ibadites, très attachés aux pratiques 
religieuses, ils sont gouvernés théocraliqnement, et for- 
ment une sorte de grande coufrérie puritaine. Mais leur 
mysticisme s'allie à un esprit très pratique et à un remar- 
((uable instinct du négoce. Beaucoup d'entre eux, laissant 
leurs femmes et leurs enfants au village, émigrent dans 
les villes du Tell. Facilement reconnaissables à leur teint 
mat, à leur tète carrée, à leur regard doux et tin, à leur 
tunique rayée comme une chasuble de dessins multico- 
lores, ils vendent du charbon, des légumes, de l'épicerie, 
et, quand ils ont amassé un petit pécule, ils retournent 
avec joie dans leurs jardins et sous leurs palmiers. Us se 
sont l'ésignés saus grande dirilculléà roccupationfrauçaise, 
(|ui a mis tin à leurs dissciisious intestines, et ils })ourront 
devenir des agents précieux de notre civilisation. 

Les Nomades. — Le contraste est grand entre les in- 
digènes sédentaires et les indigènes nomades. Rien ne 
ressend)le moins à un village du Djurjura ou à nu ksar du 
Mzab qu'une tribu en marche dans le désert avec ses cha- 



58 LA FRANCE COLONIALE. 

ineaux portant les outres, les tentes, les ustensiles de mé- 
nage, avec ses troupeaux bêlants, harcelés dans la poussière 
par les chiens, avec son escorte de cavaliers sauvages aux 
burnous flottants et aux longs fusils, tandis que les femmes 
portant leurs enfants sur le dos suivent péniblement cà pied. 
Arrivée auprès d'un puits ou d'une source, à portée de 
pâturages encore verdoyants, la caravane s'arrête. Chaque 
douar dresse ses tentes, et, le soir venu, on allume des 
feux pour écarter les fauves et les voleurs. Les hommes 
ne ferment pas l'œil de la nuit. A l'aube ils s'endorment; 
les enfants s'éveillent, ils se roulent nus et jouent sur le 
sable; les jeunes bergers s'écartent avec leurs bêtes; les 
femmes vont chercher de l'eau, du bois, tissent les cordes 
en poil de chameau, les étoffes de laine grossière, pré- 
parent le repas de leurs maris. Du lait, des galettes de 
farine, des dattes sèches, du couscous, plus rarement et 
dans les grandes occasions un mouton rôti, pour boisson 
de l'eau pure, tel est le régime des nomades. Toujours 
eu marche, l'hiver dans le Sahara, l'été sur les hauts pla- 
teaux, ils ont horreur d'un toit, ils méprisent le citadin et 
tout leur est prison, hors la double immensité du désert 
et du ciel. 

Parmi ces nomades, dont la race est très mélangée, 
on rencontre encore, surtout chez les grands chefs du 
Sud, le type pur sémite. L'Arabe véritable est aisément 
reconnaissable. Il est maigre, svelte, il a le visage ovale 
et blanc, mais hàlé par le soleil, le nez aquilin, l'œil 
cave, le regard vif, les lèvres minces, les dents d'une 
blancheur éclatante, la barbe noire et frisée. II séduit par 
s:i beauté, qui a quelque analogie avec celle des félins 
(lions, tigres ou chats), par l'aisance, la souplesse de ses 
mouvements, la gravité majestueuse et la nojjle simpli- 
cité de son maintien, l'ample élégance du burnous qui 
le drape, du hdik qui encadre sa figure. lia l'intelligence 
subtile, il est observateur patient, réfléchi, et il n'en a 
pas moins la passion du nuM'veilleux. 11 est terrible en 
sa coléi'e, capable des plus basses hypoci'isies conune des 
plus cruelles vengeances, et pourtant esclave de la foi 
jin'ée. Alors même qu'il est menteur elfronté, voleur, 



I.ALGKHIE. 7A) 

|till;ir(l, ;iss;issiii, il ;i iiiic (elle assiii'jmce, un Ici iiii'|nis 
delà vie, qu'il n'csl jamais vulgaire, (lavalier adjuiiajjle 
et s"il le faut piétoû infaligahlo, capable de supporter les 
plus dures privations, brave jusqu'à la folie, il est fait 
pour la gtierrc^'i il peut être pour notre ariiiée un auxi- 
liaire excellent, à condition qu'on ne se livre jamais à lui 
ot qu'on soit toujours prêt à réjirimer ses velléités de 
révolte, car il ol)éit volontiers, mais seulement à i)lus 
Tort que lui. 

Les Touareg;. — LU type de la vie nomade non moins 
curieux que l'Arabe « de grande tente » est celui des 
Berbères ///jôA^fl(//j, vulgairement appelés Touareg^, trop 
connus cliez in^us |)ar le massacre de la mission Flatters, 
et (}ui étendent leurs parcours jusqu'à ceux de nos grandes 
tribus sahariennes. Le Targui (singulier de Touareg) est 
grand, maigre, mais d'une rare vigueur de muscles. Il 
porte, connue nos pères les Gaulois, une longue blouse 
et un pantalon de cotonnade bleu foncé et lustré. Les 
chefs seulement ajoutent à ces vêtements lui burnous di; 
couleur noire ou rouge et un haïk blanc, empruntés à la 
mode arabe. Le voile est la pièce caractéristique du cos- 
tun)e targui ; c'est une bande d'étoffe qui enroule la tête 
et le visage de manière à ne laisser voir que les yeux; 
elle sert d epréservatif contre le sable, le vent et le soleil. 
La monture des Touareg est le méhari (plur. mahara) ou 
dromadaire de course, dont la rapidité et la sobriété sont 
extraordinaires. Les Touareg sont armés d'une longue épée, 
d'une lance, cVun poignard et d'un bouclier carré. Ils foi'- 
jnent une aristocratie orgueilleuse et impitoyable ; ils ont 
des esclaves noirs, des tributaires et des serfs; ils possè- 
dent d'immenses troupeaux; ils font payer des redevances 
aux caravanes et les rançonnent ou les pillent. Ils n'ad- 
mettent pas la polygamie. Leurs femmes sont influentes, 
lespectées ; elles savent pour la i)lupart lire et écrire. Ils 
sont braves, rusés, palienis, hospitaliers et féroces. 



1. Touareg signifie nposkits. C'est le nom doiHK' aux Iniôhgagii 
par les Arabes, qui ne leur inii\loniient pus d'avoir renié plusieurs 
lois la religion musulmane. 



40 LA FRANCE COLONIALE. 

Les senii-noinades. — Entre les nomades purs et les 
sédentaires, il y a un grand nombre diudigènes algériens 
qui sont à la fois, et suivant la saison, sédentaires ou no- 
mades. Lorsque le froid et la neige les chassent des hauts 
plateaux, ils descendent avec leurs troupeaux dans le Tell 
et y prennent leurs quartiers d'hiver. Ils se construisent 
alors de niiséral)les huttes ou govrbis. sorte d'intermé- 
diaires entre la tente et la maison Us se hâtent de gratter 
le sol avec leur charrue de bois, en contournant et eu 
évitant soigneusement d'arracher les buissons ou les pal- 
miers nains qui les gênent. Ils sèment de l'orge, du blé. 
Puis, dès que leur moisson est foite, ils remontent vers 
les hauts plateaux. Ils suivent ainsi chaque année des pa?*- 
cours réguliers et parfaitement connus d'avance. 11 arrive 
aussi que quelques iamilles se fixent définitivement auprès 
de nos colons, qui les enqjloient comme travailleurs de 
terre. On voit alors leurs gourbis sordides, entourés de 
débris et d'immondices, blottis dans quelque pli de ter- 
rain, à l'écart de la ferme. Lorsque l'ordure et les para- 
sites les incommodent par trop, ils abandonnent la place 
et vont s'établir un peu plus loin. Ainsi, même fixés au 
sol, ils conservent toujours nn reste de leurs instincts va- 
gabonds. On ne modifie pas en un jour des habitudes 
transmises de génération en génération par une longue 
hérédité. Le temps, l'exemple, l'instruction parviendront 
seuls à transformer en agriculteurs véritables tous les indi- 
gènes du Tell. Quant aux nomades sahariens, ils ne pour- 
raient vivre sans leurs troupeaux, et leuis troupeaux ne 
peuvent subsister qu'en se déplaçant de pâturage eu pâtu- 
rage. Sauf dans les oasis, le désert n'admet que la vie 
nomade. 

Organisation sociale des indigènes : la trihii. — 
Les indigènes algériens, à part 50 00(1 juifs et (piehpu^s 
nègres à demi fétichistes, sont tous nmsulmans. On sait 
que le Coran n'est pas seulement la loi religieuse, mais 
aussi la loi civile des peuples islamiques. Toutefois le 
n'a pas créé de toutes pièces l'organisaliou sociale des 
indigènes algériens ; il n'a fait que la régulariser et la 
consacrer; et c'est peut-être parce (pi'il i('i)on(lait en 



i.Af.Gi;p.ii:. 41 

grande partie à leur biUiatioii et à leurs teiulanees qu'il 
a été si facilement adopté par eux au huitième siècle. 
Or, chez les penples primitifs, la division j)olitique natu- 
relle est la Iribu, (>t le pouvoir y aji|)arlient, après llieu, 
au père de famille. Ce régime patriarcal, auquel s'adaptent 
si bien les préceptes de Maliomel, est encore aujourd'hui 
prépondérant chez nos indigènes algériens. La tribu se 
conqxise chez eux de 100 à 500 tentes. Chaque tente re- 
jirésente en moyenne quatre ou cin({ personnes. IJne réu- 
nion de dix à trente tentes forme le Douar. On entend 
par tribu l'ensemble de tous les fils, cousins, neveux, 
petits-fils, petits-cousins, petits-neveux, parents, obéis- 
sant, eux, leurs femmes, leurs enfants, leurs esclaves et 
leurs clients à un même père de famille. Ainsi conçue, la 
famille est une association pour la vie en conmmn: c'est 
la famille biblique. Son chef, le càid, exerce à la fois 
tous les pouvoirs, et, bien qu'il soit devenu sous notre do- 
mination un simple fonctionnaire, il est toujours consi- 
déré par nous connue le représentant responsable de toute 
sa tribu. Lorsque la tribu est trop nombreuse, elle se di- 
vise en fractions qui sont commandées par des cheiks 
(vieillards). Même chez les Kabyles la tribu' existe, avec 
cette différence que le douar, fixé au sol et devenu village, 
a pris par cela même une importance telle qu'il a fait 
|ierdre de vue les antiques liens unissant entre eux les 
membres de la même tribu. 

L,a famille. — L'autorité du père de flmiille est, en 
théorie, toute-puissanle sur ses feimnes et sur ses enfants. 
En réalité, les sentiments naturels et les conditions ordi- 
naires de la vie tenq^èrent ce que cette tyrannie légale 
comporterait d'abusif. Si le père, soucieux avant tout d'as- 
surer la perpétuité de sa race, professe un dédain visible 
pour ses filles, il a une tendresse marquée et souvent 
touchante pour ses garçons. Si le mari achète sa femme, 
il est rare que sa fortune lui permette la polygamie. La 
fennue, assujettie aux plus durs travaux chez le nomade, 
(pii mène lui-même ime rude existence, a du moins une 
certaine liberté d'allures, elle n'est ni enfermée, ni voilée. 
Pans les villes, elle est condamnée à une réclusion presque 



42 LA FRANCE COLONIALE. 

conliiiiiello et ne doit montrer son visage qu'à ses 
proches; mais elle exerce alors dans sa maison une 
influence qui, pour être cachée, n'en est pas moins réelle. 
Elle est souvent écoutée de son mari, qui la consulte, et 
respectée de ses enfants. La corruption des mœurs, qui 
rend les divorces fréquents ou entraîne des abus de 
sensualité plus odieux, l'ignorance grossière ou la bru- 
talité, bien plus que les lois ou les coutumes, telles 
sont les véritables causes de l'infériorité de la société 
URisulmane. 

La propriété. — 11 y a cliez les indigènes algériens 
plusieurs sortes de propriété. Les biens habous sont les 
biens de mainmorte, dont le revenu servait jadis à 
l'entretien des mosquées et des autres établissements 
religieux. Tels étaient chez nous les possessions du 
clergé avant 1789. Les terres du heijlic ou beijlicales, 
également inaliénables, appartenaient au prince qui en 
avait l'usufruit; elles sont l'équivalent de nos biens 
domaniaux. La propriété ai-ch est la propriété commune 
à l'ensemble des familles de chaque tribu; elle est donc 
très analogue à nos biens communaux. Enfin les biens 
inelk constituent de véritables propriétés personnelles et 
individuelles. Malheureusement, à l'inverse de ce qui 
existe dans nos sociétés civilisées, l'arch est la règle, 
tandis que le melk est Vexception. La possession de la 
majorité des terres par les tribus à l'étal de territoires 
indivis est un des principaux obstacles qui s'opposent 
au développement économique du pays. 

L,es Marabouts. — A côté de l'aristocratie purement 
militaire qui est d'origine arabe ou se dit telle, l'in- 
tluence appartient dans le monde indigène aux descen- 
dants plus ou moins authentiques du Prophète, aux 
Chorfa (au sing. chérif), et aux marabouts dont i'oi'igine 
remonte aux Almoravides. Connue il n'y a pas à pi'opre- 
ment parler de clergé chez les musulmans, et que tout 
le monde peut être iman, c'est-à-dire chef de la prière, 
les marabouts tiennent lieu de prêtres. Ce sont des reli- 
gieux dont la famille se rattache à (piebpie saint person- 
nage et qui, sj)éculant sur la vènéiation des fidèles. 



l'.\fx.i;ri!:. 43. 

vivenl do (jiii'les, d'itLiiiiùiics cldc dons pivleiidiis voloii- 
laires. Ils dirigent les zaouias, vérilables foyers de pro- 
pagande religieuse et politique, sortes d'écoles, et de 
séminaires servant aussi de lieux d'asile pour les voya- 
geurs, d'hospices et de sanctuaires qui donnent lieu à 
des pèlerinages périodiques*. 

Connue nos religieux et nos religieuses, les mara- 
bouts appartiennent à des ordres divers. Les ordres 
les plus répandus en Algérie sont : !•* celui de Moulai 
Tateb dont le chef réside à Tanger, au Maroc; le père de 
ce chef, le chérif d'Ouezzan, est favorable à la France; 
'■2° celui de Tedjini, dont le centre est dans l'oasis d'Aïn- 
Mahdi, à 50 kilomètres à l'ouest de Lagbouat, et qui 
a une succursale très importante àTemacin dans l'Oued 
Righ; il est prépondérant en Tunisie et vit en bons 
termes avec l'autorité française ; 0° celui cVAbil er Rhaman, 
qui domine en Kabylie; d'après la légende, le corps de 
son fondateur s'est miraculeusement dédoublé et repose à 
la fois au Hanuua, près d'Alger, et chez les Béni Ismaïl, 
dans le Djurjura. Parmi les autres ordres, celui qui nous 
est particulièrement hostile est celui des Senoussiâ, qui 
vit en Algérie à l'état de société secrète et a établi son 
quartier général loin de tout contact chrétien, dans la 
Tripolilaine; il cherche à englober les autres ordres et 
il est le promoteur principal du panislamisme. 

Le chef d'un ordre porte le titre de cheik. Ses adeptes 
ou khonan (frères) se reconnaissent entre eux ta la forme 
de leur chapelet et à un certain mot de passe. Ils doivent 
aux instructions de leur cheik une déférence absolue : la 
célèbre formule d'obéissance qui fait partie de la règle 
des jésuites : perinde ac cadaver (tu dois obéir comme 
un cadavre), est depuis longtemps familière aux membres 
des confréries nuisulinanes, avec une expression de 
réalisme ])lus énergique : « Sois comme le cadavre sous 
la main du laveur des moits. » Le fanatisme nuisulmau 

1. Par extension, on appelle aussi en Algérie marabouts les pe- 
tites chapelles, blanchies à la chaux, élevées d'ordinaire au sommet 
des collines, sur la tombe de pieux musulmans morts en odeur de 
sainteté. 

m. COL. G 



44 LA FRANCE COLONIALE. 

attisé par quelques-uns de ces ordres religieux est l'un 
des dangers les plus sérieux qui nous menacent en 
Algérie. 

Les Aïssaoua. — L'ordre de Sidi Mohammed hen 
Aïssa, originaire du Maroc, est le plus connu de tous ; 
c'est heureusement l'un des moins nombreux. Ses adeptes 
se livrent en effet à des excentricités répugnantes : elles 
relèvent de la pathologie plutôt qu'elles n'intéressent la 
politique ou la religion. Les A'issaoïia, réunis le soir, à 
la lueur de quelques lampes, dans une mosquée ou une 
maison écartée, s'entraînent d'abord, aux sons d'une 
musique barbare, dans une danse sauvage. Ils se pen- 
chent, se relèvent, remuent la tète avec une rapidité 
croissante et arrivent peu à peu à une sorte d'insensibi- 
lité et d'ivresse quia quelque analogie avec l'hypnotisme. 
Saisis alors de délire, ils poussent des rugissements, 
s'enfoncent des aiguilles dans les bras, les joues, la langue, 
marchent sur des lames de fer rougies à blanc, broient 
entre leurs mâchoires des morceaux de verre. Ils veulent 
démontrer ainsi sans doute qu'ils sont capables de tout 
souffrir pour l'Islam. On a réclamé avec raison l'inter- 
diction de ces pratiques odieuses dont le spectacle peut 
certainement être contagieux. 

Les Maures. — A côté de la grande masse indigène, 
les Maures forment dans les villes une population à part. 
Ils sont probablement issus du mélange de toutes les races 
qui ont successivement peuplé les rivages africains et, 
en dernier lieu, des Mores chassés d'Espagne par Phi- 
lippe 111 et à qui ils doivent leur nom, comme ceux-ci 
avaient emprunté le leur au Maroc, leur patrie d'origine. 
Il ne faudrait donc pas les considérer comme les descen- 
dants directs de ces Maures dont parle Salluste et qui se 
partageaient avec les Numides le sol de la Berbérie. lis 
ont les traits réguliers, le teint blanc, la cbevelure noire. 
Ils sont indolents, lympbatitiues, dissolus, souvent obèses. 
Vêtus d'une large culotte bouffante, d'une veste étroite 
et collante, coiffés d'un turban, chaussés de babouches, 
assis nonchalamment devant leur boutitpie, les jambes 
croisées, ils vendent du tabac, des parfums, des bijoux, 



L'ALGÉRIE. .iô 

des étoffes. Quelqucs-iiiis exercent diverses fonctions dans 
l'administration. Le soir venu, ils vont s'enfermer dans 
leurs maisons soigneusement closes, ou ils regagnent sur 
une rniile, jamais à pied, leurs fraîches villas, également 
impénétrables à tout regard indiscret. Affables, soup- 
çonneux, rusés, ils n'ont rien ni de la rudesse du Kabyle, 
ni de la majesté farouche du nomade. A force de subir des 
maîtres, ils paraissent indifférents à toute domination. Le 
dévouement sincère leur est aussi difficile que la résis- 
lance armée. 

Les Israélites. — Dés l'antiquité il y avait des Juifs 
dans l'Afrique du Nord. Ils s'y maintinrent pendant le 
moyen âge et furent renforcés, au quatorzième et au quin- 
zième siècle, par une émigration de Juifs iVEspagne dont 
ils ont conservé les traditions et la langue. Persécutés 
par les Turcs, astreints à un costume spécial, parqués 
dans des quartiers misérables, ils ont été déformés par 
le malheur. Ils sont obséquieux et cauteleux. Éloignés 
systématiquement pendant des siècles de toute charge 
civile ou militaire, de toute profession relevée, ainsi que 
de la possession des terres, ils ont été obligés de s'adon • 
ner aux métiers inférieurs. Ils ont aussi pratiqué l'usure, 
qui leur a attiré la haine et le mépris des indigènes, et 
aujourd'hui ils ont une tendance à accaparer les terres 
par des prêts usuraires, pour les revendre à gros béné- 
tices ou les louer chèrement aux malheureux proprié- 
taires dépossédés. 

Couloughlis. — Ils sont issus de l'union des Turcs 
avec des femmes indigènes. Braves comme leurs pères, 
ils ont été d'utiles auxiliaires de la conquête française. 
Ce sont des Coulouglilis qui défendirent Tlemceu contre 
les entreprises d'Abd-el-Kader. Aujourd'hui ils dispa- 
raissent rapidement et se fondent dans la population 
maure. 

\'ègres. — Il n'y a pas de préjugé de couleur en 
Algérie. De tout temps, des nègres du Soudan étaient 
importés comme esclaves, soit dans les oasis du Sahara 
dont ils ont entièrement modifié la population, soit dans 
les ti'ibnsoù ils étaient accueillis volontiers. L'esclavaçe est 



46 LA FRANCE COLO?;iALE. 

d'ailleurs très doux chez les musulmaus. Des négresses 
devenaient fréquemment les épouses de leurs maîtres, 
et leurs fils naissaient libres. Aussi n'est-il pas rare de 
rencontrer des traces visibles de sang noir dans les fa- 
jTiilles indigènes. Aujourd'hui le commerce des esclaves 
est interdit, ce qui a contribué à éloigner de nos marchés 
du Sud, véritables ports du Sahara, les caravanes venant 
du Soudan. La population nègre, cessant d'être renou- 
velée, diminue, car elle résiste mal au climat du Tell et 
surtout des hauts plateaux. Dans nos villes algériennes, 
les nègres, grands enfants insouciants et futiles, exercent 
pourtant d'utiles métiers. Ils affectionnent particulière- 
ment celui de blanchisseurs de bâtiments. Bien que nui- 
sulmans, ils ont conservé certaines coutumes fétichistes : 
on les voit encore à Alger égorger, à certains jours, des 
poulets et des moutons, dans le quartier de Bab-el-Oued. 
Diversité des races* unité de la religion et de la 
langue. — En résumé, l'Algérie, est bien prés de for- 
mer une tour de Babel par la diversité des types et des 
costumes, par la variété des mœurs et des usages, et 
c'est là, avec le charme de sa lumière, un de ses |)lus 
puissants attraits. Les indigènes y forment pourtant au 
fond une agglomération homogène. Si le patriotisme 
proprement dit leur est inconnu, s'ils ne peuvent s'élever 
dans leur conception sociale au-dessus de l'idée de fa- 
mille, de village et de tribu ou de cofsi rivaux, ils sont 
unis par des liens puissants, ceux de la religion et de 
la langue. Sauf les .luifs, qui sont à part. Berbères ou 
Arabes, Turcs, Coloughlis, Maures et nègres, nomades 
pu sédentaires, habitants des oasis ou des hauts plateaux, 
du rivage ou de la montagne, des cités ou du désert, tous 
reconnaissent j)Our loi Vlslaui. Tous, à part un certaiu 
nombre de Kabyles qui ont conservé l'usage exclusif d'un 
dialecte berbère, entendent ou parlent ïarahe. Langue, 
religion, ces deux obstacles à la civilisation sont-ils 
invincibles? Peut-être, mais il est du devoir strict de la 
France qui a conquis l'Algérie, comme de son honneur 
national, de poursuivre la lulle ([u'elle a enti'e|)rise j)ai' 
les armes, au profil de l'idéal niodenie. Or, il n'est pas 



L'ALGERIE. 47 

déiiioiilré que le Coran soit hostile au progirs, quii ue 
puisse pas s'accommoder, tout aussi bieu que le cliiis' 
tianisme, aux aspiralious nouvelles de la conscience occi- 
dentale. Pour(|Uoi, comme tout <-e qui est humain, ne 
serait-il j)as transformable? Laissons au temps, au pou- 
voir irrésistible des clartés scientifiques, à notre impar- 
tiale tolérance, le soin d'accomplir au sein de la religion 
du Prophète une lente et salutaire évolution. Reste la 
langue. Elle est par excellence la marque dislinctive des 
nationalités. Tant que nous parlerons seuls français en 
Afrique et que la Berbérie continuera à parler arabe, il 
y aura deux peuples ennemis campés en face l'un de 
l'autre sur ce sol arrosé déjà par le sang de tant d'ar- 
mées. Indigènes et colons ue se connaîtront pas. ne s'en- 
tendront pas. 11 faut donc enseigaer le français aux indi-. 
gènes. L'ignorance du français, telle est cette nouvelle 
Cartilage qui doit disparaître si nous voulons, plus hu 
mains que le vieux Caton, conquérir jjacifiquement l'Al- 
gérie, après l'avoir domptée. 



CHAPITRE 111 



GOUVERNEMENT ET ADMINISTRATION 



Les débuts de 1 administration française en 
Algérie (18Ô0-185-4). — L'Algérie a passé depuis 1850 
par les régimes les plus divers, elle a subi toute sorte 
d'expériences : elle y a résistée Tout d'abord on se con- 
tenta d'installer à Alger des fonctionnaires chargés d'y 
représenter les divers services publics de la métropole ; 
ils furent bientôt placés sous la direction d'un fonc- 
tionnaire en chef ou intendant civil, assisté d'un conseil 
et relevant lui-même de l'autoi'ité militaire. Quant aux 
indigènes, on les fit adminislrei' par un (ujha (nom em- 



48 LA FRA>CE COLONIALE. 

prunté à Tadministration turque), et cette charge fut 
d'abord confiée à un Maure d'Alger, puis à un officier 
supérieur de gendarmerie, ensuite à un chef arabe, 
enfin transférée, mais provisoirement, au bureau arabe, 
créé en 1852. 

l.es gouverneurs généraux militaires et les 
bureaux arabes. — L'Algérie avait déjà eu, en trois 
ans, quatre commandants en chef titulaires et deux 
intérimaires, lorsqu'une ordonnance royale, du 22 juil- 
let 1855, institua un (joiivevneur général (militaire) des 
« Possessions françaises dans le nord de l'Afrique » (tel 
fut alors le nom officiel de la colonie). On lui confiait le 
commandement des troupes et toute l'administration du 
pays, en le subordonnant lui-même au ministre de la 
guerre. Le premier gouverneur général, le comte Drouet 
d'Erlon, s'empressa de supprimer le bureau ai'abe et de ré- 
tablir l'cniploi d'agha, qu'il confia au lieutenant-colonel 
Marcy. « Le nouvel agha, assis à la turque et armé d'une 
longue pipe, tint ses audiences à Alger et remplaça à lui 
seul les officiers qui auparavant parcouraient les tribus 
eu voyant les choses par eux-mêmes. » Cependant la 
direction des affaires arabes, rétablie en 1857, supprimée 
de nouveau en 1859, fut reconstituée par un arrêté du 
général Bugeaud, en date du 17 août 1841, et définitive- 
ment organisée. Ce fut Yâge héroïque de l'institution. 
Braves, énergiques, instruits, sachant la langue du pays, 
vivant au milieu des tribus, les officiers des bureaux 
arabes contribuèrent à la conquête, firent connaître 
l'Algérie, trouvèrent et employèrent avec succès la plu- 
part des procédés de gouvernement dont on s'est servi 
depuis à l'égard des indigènes. 

Premier essai de gouvernement civil (1848-1851). 
— En 1848, la majeure partie de l'Algérie était conquise; 
nombre de colons s'y étaient fixés. La seconde République 
comprit que l'Algérie n'était pas une colonie ordinaire, 
qu'elle devait un jour devenir une France afi-icaine. 
Elle s'efforça de faire une part à Vêlement civil dans son 
adminisiralion. Elle déclara l'Algérie territoire français, 
afin qu'elle fût régie désormais par des luis et non per 



L'ALGÉRIE. 49 

des ordonnances ou des décrets soustraits au contrôle des 
Chainl)rt's. Elle lui donna le droit d'éliie trois députés^. 
Kilt' forma dans les anciennes divisions militaires — où 
l'on distinguait déjà, depuis 18i5, les territoires civil, 
mixte et arabe, — trois départements (Alger, Oran et Con- 
stantine). L'administration du territoire civil fut confiée 
aux préfets, sous-préfets, commissaires civils et maires; 
celle du territoire militaire, à des généraux de division, 
à des chefs de subdivision, de cercle, dannexe et aux 
chefs indigènes. Cette double administration répondait 
assez bien à la situation réelle de l'Algérie, où la paix 
succédait à la guerre, où les colons commençaient à 
prendre place à côté des indigènes. Préfets et généraux 
restaient d'ailleurs subordonnés au gouverneur général 
(militaire), qui, assisté d'un Conseil de gouvernement, 
continuait à relever du ministre de la guerre. Ce pre- 
mier et timide essai de gouvernement civil ne devait 
pas avoir une longue durée. 

Retour au régime militaire (1851-1858). — L at- 
tentat du 2 décembre 1851 et la proclamation de l'Em- 
pire rétablirent en Algérie le régime m,ilitaire, au 
détriment d'une partie des libertés civiles de 1848. 
L'armée, qui n'avait plus d'Abd-el-Kader à combattre, fut 
chargée de surveiller les déportés politiques cantonnés 
dans la colonie. Ceux-ci contribuèrent dailleurs à y 
répandre les idées républicaines qui y sont demeurées 
si vivaces. Les officiers des bureaux arabes, n'ayant plus 
de dangers sérieux à courir, ni de grands services à 
rendre, se relâchèrent, devinrent des potentats fastueux, 
cherchèrent à s'afiranchir de l'autorité militaire régu- 
lière, furent accusés de partager avec les grands chefs 
indigènes l'impôt levé sur les tribus. Le scandale de 
Y affaire Doineau, en 1857, révéla d'odieux abus dont le 
corps de ces officiers ne pouvait dans son ensemble 
être rendu responsable, mais qui excitèrent l'indigna- 



1. L'Algérie est aujourd'hui représentée au l'arlenieiU français 
par trois sénateurs et six députés. 



50 LA FRANGE COLOMALE. 

tiou puljli(|iie et doiuKl'i'Oiit lieu aux plus vives polé- 
miques. 

Ee ministère de l'Algérie (1858-1860). — Napoléoil III 
crut faire à l'opinion une concession décisive en créant 
le ministère de l'Algérie et des colonies, qu'il confia à 
son cousin le prince Jérôme. Celui-ci, gouvernant de loin 
et sans aucune connaissance personnelle du pays, se 
laissa entraîner dans une réaction un peu hâtive contre 
le régime militaire. On lui doit pourtant, entre autres 
mesures utiles, la création de conseils généraux non 
élus, premier pas vers la représentation départementale. 

L,e royaume arabe (1800-1870). — Les ])rotestations 
de l'armée furent bientôt si vives que Napoléon III se 
décida à visiter l'Algérie. 11 y lut accueilli, entouré et 
bientôt accaparé par les généraux qui venaient de pren- 
dre part avec lui à la guerre d'Italie. Ceux-ci, presque 
tous anciens chefs de bureaux arabes, s'attachèrent à lui 
signaler les fautes qu'avaient pu commettre leurs suc- 
cesseurs civils. Ils lui masquèrent une partie du pays, 
tinrent les colons à l'écart, ne lui montrèrent que les 
indigènes, qui le séduisirent par l'éclat de leurs costumes 
et l'hyperbole de leurs louanges. L'empereur supprima 
le ministère de l'Algérie, nomma le général Pélissier 
gouverneur général avec des pouvoirs plus étendus que 
ses prédécesseurs, restaura les bureaux arabes; puis, 
dans une lettre restée célèbre et adressée au maréchal, le 
6 février 1865, il écrivit ces mots qui provoquèrent chez 
les colons une explosion générale. de colère : « L'Algérie 
n'est pas une colonie proprement dite, mais un royaume 
arabe. » Si la première partie de cette phrase expri 
mail une idée juste, l'expression de « royauiue arabe » 
était malheureuse, et même, isolée du leste de la lettre 
qui en attéiuiait la portée, elle était iausse. Quant au 
sénatus-consulte d'avril-inai 186o, qui (b'clara U-s tribus 
« propriétaires des territoires dont elles avaient la jouis- 
sance permanente et traditionnelle à ({ui'lque titre que ce 
soit», on reconnaîtra jdus fard.ménu' en Algérie, lorsque 
la colonisation sei-a définitivement i-entrée danslerégime 
du di'oil connnun, que c'était un acte de justice. Alors 



L'ALGÉIUE. 51 

il lïil iiilcrprélc (•uinnie l'an'èl de iiiui'l de la coloiiisa- 
liuii, et celle opinion liabilement exploitée coiilrihua à 
en airêler l'essor. Mais l'insurreclion des Ouled-Sidi- 
Cheik, l'impuissance de l'adminislration niililaire à 
prévenir et 'à soulager l'horrible famine de 18G7, (jui 
causa la mort de 500 000 indigènes, les réclamations 
énergi(|ues des colons, l'enquête du comte Le lion en 
1809, tout accabla bientôt le « royaume arabe », et le. 
Corps législatif impérial lui-même en sanctionnait la 
déchéance par un vote presque unanime (avril i870j, 
quand éclata la guerre néfaste qui devait bientôt aboulir 
à Sedan et au siège de Paris. 

Retour au rég;inie civil (1870). — Apl'ès la chule 
de l'Enqjire, la troisième République, reprenant les tra- 
ditions de 1848, restaura le régime civil. Le gouvei'neur 
prit le titre de gouverneur général civil. Les départe- 
ments furent pourvus de conseils généraux élus. Malgré 
nos désastres sur le continent, malgré l'insurrection de 
Kabylie, l'organisation actuelle se régularisa peu à peu. 
Le contre-amiral Gueydon (1871-75) rétablit le conseil 
supérieur de gouvernement, s'efforça de constituer un 
corps d'administrateurs capables de remplacer en terri- 
toire civil les l)ureaux arabes. Son successeur, le gé- 
néral Chanzy (1875-71*), rattacha au territoire civil un 
certain nombre de tribus du territoire militaire, com- 
mença l'application de la loi du 25 juillet 1875 qui 
ordonne la constitution de la propriété individuelle chez 
les indigènes. Eniin M. Albert Grévy, premier gouver- 
neur véritablement civil, a été remplacé en 1881 j)ar 
M. Tirman. 

L'organifsatioH actuelle : le gouvernement gé- 
néral. — Ainsi, au bout de cinquante ans d'expériences, 
le régime civil, qui est déjà, pour les colons au moins, le 
régime normal et régulier, après avoir été sul)or(lonné 
longtenq)s au régime militaire, puis en lutte avec lui, a 
Uni par trionqjber. Désormais l'Algérie est bien vérita- 
blement un prolongement de la France au delà de la 
Méditerranée. Elle peut donc, en ce qui concerne la 
population européenne, être assimilée complètement et 



52 LA FRANCE COLOINIALE. 

immédiatement à la France. Le simple jeu des institu- 
tions républicaines lui assure toutes les libertés compa- 
tibles avec l'unité de la République. Toutefois, en même 
temps qu'elle est terre française, elle reste, par sa popu- 
lation indigène, terre africaine, et l'état social des indi- 
gènes est si différent du nôtre qu'ils ne sauraient être 
soumis brusquement et sans transition à nos lois. En ce 
qui les concerne, l'assimilation de l'Algérie à la France 
ne saurait être que procjressive. Leur bostilité contre 
nous exige même qu'une partie d'entre eux, habitant le 
voisinage de la frontière, restent placés sous l'autorité 
militaire et que tous soient soumis à une surveillance 
sévère, alîn de prévenir toute rébellion de leur part et 
d'assurer la sécurité complète du pays. L'organisation 
administrative actuelle, qu'il est cependant toujours pos- 
sible de perfectionner, répond assez bien à la situation. 
Elle affirme la solidité des liens politiques qui unissent 
l'Algérie à la France. Elle fait une part aux conditions 
spéciales créées par la présence de l'élément indigène, 
en conservant des pouvoirs étendus au gouverneur gé- 
néral et à l'autorité militaire. 

Les décrets du 26 août 1881, dits de rattachement, ont 
rattaché les divers services de l'Algérie à leurs ministères 
respectifs. Toutefois le gouverneur conserve la haute di- 
rection des affaires, mais seulement en vertu de déléga- 
tions spéciales que lui donne chacun des ministres. 11 
peut venir, en qualité de commissaire du gouvernement, 
défendre son administration devant les Chambres. D'autre 
part, il est assisté d'un conseil supérieur de gouverne- 
ment composé des chefs de service et de six conseillers 
généraux par département. Ces chefs de service sont : 
l'archevêque d'Alger, le recteur de l'académie, le pre- 
mier président, le procureur général, le vice-amiral 
commandant de la marine, l'inspecteur général chargé 
du service des ponts et chaussées, l'inspecteur général 
chargé du service des finances, le général commandant 
le génie, les trois généraux commandant les divisions 
d'Alger, Oran et Constantine, les préfets des trois dépar- 
tements, le secrétaire général du gouvernement et 



L'ALGERIE. 55 

quali'C coni^eillers de youvernement . Celle pelile as- 
semblée, qui se réunit chaque année en novennbre, 
entend un exposé de la situation générale de l'Algérie 
présenté par le gouverneur; elle exannine les étals des 
dépenses afférentes à chaque ministère, qui sont ensuite 
soumises aux Chambres et votées par elles. D'autre part, les 
trois sénateurs et les six députés de l'Algérie constituent 
en fait, dans le sein du Parlement, une sorte de comité 
de défense des intérêts algériens. 

L'administration départementale. — L'Algérie est 
divisée en trois provinces, comprenant chacune un ter- 
ritoire civil et un territoire militaire. Les territoires 
civils forment les trois départements qui correspondent 
d'une manière générale à la région du Tell. Les terri- 
toires militaires, embrassant la plus grande partie des _ 
Hauts Plateaux et du Sahara, sont répartis en trois divi- 
sions militaires, doiit les chefs-lieux sont les mêmes que 
ceux des déparîements. 11 y a quatorze subdivisions mili- 
taires qui sont, pour la division d'Alger : Alger, Dellys, 
Orléansville, Aumale et Médéa; pour la division d'Oran : 
Oran, Mascara et Tlenicen ; pour la division de Constan- 
tine : Conslantine, Sélif, Bône et Batna. L'administration 
des départements est à peu près semblable à celle des 
autres départements français. Les préfets sont assistés de 
conseils généraux élus par les citoyens français ou natu- 
ralisés français; les musulmans sont représentés dans ces 
conseils par des assesseurs; mais, par une anomalie dé- 
sormais peu justitiable, ces assesseurs ne sont pas élus : 
ils sont désignés par le gouvernement général. Il y a 
seize arrondissements, mais pas de conseils d'arrondis- 
sement, parce que les contributions directes, n'existant 
pas dans le pays, ne peuvent donner lieu à des réclama- 
tions, et que chez nous l'examen de ces réclamations 
constitue la principale attribution des conseils d'arron- 
dissement. Les sous-préfectures du département d'AbcivR 
sont : Miliana, Médéa, Orléansville et Tizi-Oiiwu: celles 
du département d"ORA> : Mascara, Mostaganon, Sidi-Bel- 
Abbès et Tlemcen; celles du (lé|)ai'fement de Con staminé : 
Bône, Bougie, Guelma, Philip peville, Sétif e[ Batna. Il est 



54 L.\ FRANCE COLOMALE. 

queslioli de dédoubler chaque départeiuenl pai' la ciéa- 
fiun des nouveaux déparlements du Ghélif, de la Kabylie 
et de la Seybouse. Ce projet semble conforme aux don- 
nées de la géographie, qui nous montre l'Algérie divisée 
en régions naturelles de pénétration. Il est donc favo- 
rable également aux intérêts généraux et au développe- 
ment normal de la colonie; mais il se heurte à des oppo- 
sitions locales qui l'ont fait provisoirement ajourner. Ses 
adversaires céderont tôt ou tard sans doute à des vues 
plus exactes et plus impartiales. 

L'adniinistratioii communale. — Il V a en Algérie 
trois sortes de communes : les communes de plein exer- 
cice, les communes mixtes et les communes indigènes. 

- 1° Les commîmes de plein exercice oui une organisation 
très semblable à nos connnunes de France. Ce sont des cen- 
tres de population européenne, administrés par un maire 
élu et par un conseil municipal également élu. Jusqu'à 
ces derniers temps, les musulmans et les étrangers nom- 
maient des délégués chargés de les représenter dans les 
assemblées numicipales. Ce droit, très légitimement ac- 
cordé aux indigènes, a été avec non moins de raison retiré 
réceumient aux étrangers ; car ceux-là, fixés dans le pays, 
sont, à part leur statut personnel, des citoyens français, 
tandis que ceux-ci, bénéficiant des avantages de leur sé- 
jour passager en Algérie, mais n'y ayant aucune attache 
nationale, n'ont aucun droit à s'y mêler de nos affaires. 

— 12" Les communes mixtes sont celles où la colonisation 
n'a encore pénétré que faiblement; elles comprennent 
un territoire très étendu (de 20 000 à 180 000 hectares), 
souvent aussi vaste que celui d'un ari'ondissement de; 
France, et sont surtout peuplées d'indigènes (de 10 000 à 
20 000 habitants). Elles sont régies par des administra- 
teurs civils qui ont remplacé les anciens bureaux arabes. 
Chaque douar indigène a son conseil ou djemâa. Les 
administrateurs sont assistés d'une co7nmission munici- 
pale conqjosée des présidents des djemàas et des notables 
européens. Le personnel de ces administrateurs, impro- 
visé en quelques années, a d'abord laissé beaucoup à 
désirer; mais il se forme peu à peu et pourra devenir 



L'ALGÉRIE. 55 

excellciil. — > Les communes indigènes, ,iii;ili)i;ufs ;iiix 
coiniinines mixtes, mais ptiuplées exclusivement diiidi- 
gèiies. à quelques exceptions près, sont administrées mili- 
tairement et l'ont partie, avec un petit nombre de com- 
munes mixtes, des territoires militaires. Le gouverne- 
ment général s'efforce d'étendre peu à peu le régime 
civil à toute l'Algérie; mais ce n'est pas une œuvre qu'il 
soit facile d'accomplir en un jour ni sans ménagement. 

Difficultés spéciales à 1 administration algérienne. 
— Telles sont les principales divisions administratives 
de l'Algérie. Pour bien comprendre l'importance et la dif- 
ficulté de notre œuvre civilisatrice en ce pays, il faut se 
ra| «peler que les mêmes mots n'ont pas toujours une 
signification identique des deux côtés de la Méditerranée, 
que l'Algérie est peuplée de 5 500 000 habitants répartis 
sur une surface plus grande que celle de la France, que 
par conséquent toutes les circonscriptions administra- 
tives sont en Algérie très étendues, avec une population 
relativement considérable, mais très clairsemée. De là 
toute sorte de difficultés inconnues à nos administrateurs 
de France. Ainsi, chez nous, la région des Alpes tout 
entière, avec la Corse, mais sans le Rhône, c'est-à-dire 
la Provence, le Daupliiné et la Savoie réunis à la Corse, 
sont peuplés comme l'Algérie d'environ 5 500 000 habi- 
tants. Mais cette région du sud-est comprend onze dépar- 
tements, et l'Algérie n'en a que trois; Zre/i/e-new/' arrondis- 
sements, et l'Algérie n'en a que seize ; près de trois mille 
communes, et l'Algérie n'en a que mois cem dix; si bien que 
la moyenne de la jtopulation de chaque commune cM en Al- 
gérie de oxzE MILLE lial)itanls, taudis qu'elle ne déjjasse 
guère onze cents dans le sud-est de la France. h!xigerait-on 
qu'un maire français surveillât et administrât onze mille 
personnes disséminées sur un territoire grand comme un 
arrondissement? C'est la tâche moyenne imposée aux 
maires et administrateurs algériens. Quoi d'étonnant si 
quehpies-uns restent au-dessous de leur tâche"? 

^'aturalisation et état civil. — Les étrangers euro- 
péens ({lu demandent la naturalisation française sont assez 
nombreux (t87 pendant b^s mnif premiers mois de 18S5). 



56 LA FRANCE COLONIALE. 

En vertu d'une convention consulaire signée avec le gou- 
vernement espagnol, les jeunes Espagnols en Algérie sont 
considérés comme optants pour la naturalisation fran- 
çaise si, à l'époque de leur majorité, ils ne se rendent 
point en Espagne pour y satisfaire à la loi du recrute- 
ment. 11 était même récemment question de déclarer 
français de plein droit, sauf revendication contraire de 
leur part, dans l'année qui suit leur majorité, tous les 
jeunes gens nés sur le sol algérien de parents étrangers. 
Il est fâcheux que ce projet de loi n'ait pas été accueilli 
par le garde des sceaux. 

Les indigènes musulmans, bien que considérés comme 
citoyens français, ne jouissent des droits politiques atta- 
chés à cette qualité que s'ils se font naturaliser. Mais ceux 
qui consentent ainsi à abandonner leur statut personnel 
sont très peu nombreux (-45 pendant les neuf premiers 
mois de 1885), et ils sont considérés comme des renégats 
par leurs compatriotes. D'autre part, l'identité des indi- 
gènes musulmans est assez difficile à établir, les noms de 
famille n'existant pas chez eux. La loi du 25 mars 1882 
a prescrit la constitution de leur état civil. Elle n'est pas 
encore appliquée. 

Un décret prématuré, signé en 1870, à l'instigation de 
M. Crémieux par le gouvernement de la Défense natio- 
nale, a accordé en bloc à tous les Israélites indigènes la 
qualité de citoyens français. Cette mesure nous a beau- 
coup nui daus l'esprit des musulmans, mais elle ne sau- 
rait aujourd'hui être rapportée sans injustice. Les Israé- 
lites naturalisés s'efforcent d'ailleurs de justifier le privi- 
lège que nous leur avons 'concédé en s'initiant rapide- 
ment à notre civilisation. 

L'armée et la .sécurité. — L'armée d'Algérie, qui 
forme le 19* corps, est forte de cinquante mille hommes 
environ*, sans y comprendre les goums on milices indi- 
ffènes. 



1. Elle renferme des corps spéciaux à l'Algérie : dans l'infanterie, 
les 4 régiments de zouaves, la légion étrangère, les ô bataillons 
d'infanterie légère d'Afrique, les 7> régiments de tirailleurs algériens 



L'ALGKRIE. 57 

La gendarmerie coinpicnd I!I7 brigades à pied ou à 
cheval et 9 postes provisoires. 

Les jeunes soldats français d'Algérie et les jeunes 
Espagnols qui n'optent pas pour la nationalité espagnole 
ne restent qu'un an ou même six mois sous les drapeaux. 
Ils reçoivent leur instruction militaire en Algérie, sauf 
les Israélites indigènes qui sont envoyés dans le midi de 
la France. Ils passent ensuite dans la réserve. En cas de 
guerre, tous les hommes valides peuvent faire partie de 
l'armée territoriale. Des armes et des munitions sont dis- 
tribuées, même en temps de paix, aux communes dépour- 
vues de garnison. Cette organisation paraît insuffisante 
et pourrait être complétée par le rétablissement de l'an- 
cienne milice. 

La surveillance la plus attentive doit être exercée, sur- 
tout dans les tribus éloignées, pour prévenir toute ten- 
tative d'insurrection. Les crimes contre les personnes et 
surtout les attentats contre les propriétés sont nombreux, 
et leur chiffre, enregistré par les statistiques, s'élève à 
mesure qu'ils sont mieux connus, que la population s'ac- 
croît et que les points de contact se multiplient entre 
indigènes et colons. La police des villes est encore insuf- 
fisante. La désagrégation des tribus qui passent par frac- 
tions sous notre administration directe, le séquestre de 
certaines terres qui a réduit au prolétariat des tribus 
insurgées en 1871, et même des achats légaux dont le 
produit bientôt dissipé a laissé sans ressources d'anciens 
propriétaires indigènes, telles sont les causes principales 
du vagabondage et de la mendicité, conseillers ti'op ordi- 
naires du vol et du meurtre. Toutefois les pires vagabonds 
sont les soldats de cette armée roulante, écume de toutes 
les nationalités, qui n'a pas encore disparu du sol algé- 
rien. La loi des récidivistes sera contre eux une arme 
puissante et sans doute efficace. Le gouvernement général 
a pris une mesure excellente en ordonnant en principe 

ou turcos c[ui se recrutent parmi les indigènes. Dans la cavalerie, 
les 4 rég-iments de chasseurs dWfrique et les "> régiments despa/iis; 
ceux-ci sont des indigènes. 



oS LA FRANCE COLOîN'IALE. 

l'expulsion d«^ tout étranger condamné à plus de huit 
jours de prison. La responsabilité collective, qui est 
encore appliquée en matière d'incendies forestiers, est 
injuste et illusoire. A mesure que la nouvelle adminis- 
tration civile sera mieux assise et mieux informée, que 
les colons observeront plus complètement dans leurs 
rapports avec les indigènes les lois d'une bienveillante 
équité, que les moyens de communication se multiplie- 
ront, que l'aisance et l'instruction se répandront, la sé- 
curité augmentera. Somme toute, elle n'est pas plus 
mauvaise qu'en beaucoup de régions civilisées, et il 
est infiniment plus sûr de parcourir les montagnes 
ou les déserts d'Algérie que la banlieue de nos grandes 
villes. 

Justice européenne. — 11 v a, depuis 1854, une cour 
d'appel à Alger. 

Quatre cours d'assises sont établies, depuis 1 870, à Alger, 
Oran, Constantine et Bône. Elles siègent presque en per- 
manence, à cause de l'immense étendue de leur ressort. 
11 a fallu diminuer le nond)re réglementaire des jurés, 
afin de rendre l'accomplissement de leur devoir civique 
moins dur et moins onéreux aux colons. Les tribunaux de 
première instance sont au nombre de seize; il y a quatre 
tribunaux de commerce etcent cinq juges de paix(dont six 
militaires). Ces derniers magistrats ont des attributions 
bien plus larges qu'en France; ils sont presque tous à com- 
pétence étendue, c'est-à-dire qu'ilsjugent en dernier ressort 
les contestations dont la valeur atteint jusqu'à 500 francs, 
et qu'ils connaissent des délits dont la punition peut aller 
jusqu'à six mois de prison. Souvent même, ils rempla- 
cent le parquet et sont chargés de constater les crimes 
commis. En Kabylie , où la justice musulmane a été 
supprimée, ils doivent tenir compte des coutumes indi- 
gènes et sont assistés à cet effet d'un assesseur mu- 
aulinnn qui a voix consultative. Les j)révenus de crinu's 
et délits sont tous déférés, sans distinction de nationalité, 
aux tribunaux français. En territoire militaire, ils sont 
traduits devant les conseils de guerre ou les commissions 
disciplinaires. Toutes les affaires civiles entre indigènes 



[/ALGKIUi:. 5!) 

et Européens ou Isiarlilcs sont (■•g.ilciiK^iil jugées par les 
li'ibunaux français. 

Depuis 1<S8I, les administrateurs sont armés de pou- 
voirs disciplinaires spéciaux pour répi'imor de la part 
des indigènes certains actes que la loi française ne qua- 
lifie même pas de délits. Cette juridiction exceptionnelle 
est appelée à disparaître. 

Justice luusuiniane. — Les indigènes ont conservé 
la jouissance de leur statut personnel, ou des lois civiles 
(■'dictées avec plus ou moins de clarté par le Coran et 
commentées par les docteurs des rites malékite et hané- 
^/e qui sont suivis en Algérie. Aussi sont-ils toujours jugés 
nu civil d'après la loi musulmane. Ils peuvent même 
encore aujourd'hui presque partout porter leurs procès 
devant la justice musulmane, c'est-à-dire devant les tri- 
bunaux des cadis, les mnhakmas. Il y a en Algérie une 
centaine de mahakmas. Le radi juge sommairement, et 
c'est là un avantage; mais il est trop souvent ignorant 
et vénal. Aussi s'efforce-t-on de diminuer le nombre des 
mnhakmas, et déjà toutes celles des chefs-lieux d'arron- 
dissement vont être remplacées par des justices de paix. 
Les cadis sont assistés à'adels ou suppléants etd'ao?/nsou 
huissiers. Les oukils sont des défenseurs avoués, chargés 
de représenter les parties. 

Ou peut en appeler des jugements des cadis, soit aux 
viedjelès ou chandires d'appel musulmanes, soit aux tri- 
bunaux français. Ainsi les tribunaux français sont sans 
cesse obligés de juger directement ou sur appel des af- 
faires musulmanes, d'après le droit musulman, et ce devoir 
souvent délicat exige de notre magisfrntui-e algérienne 
des connaissances toutes spéciales. l'ar la force des choses, 
nous devenons ainsi des interprètes du Coi-an : nous déte- 
nons par cela même, si nous savons en user avec dis- 
crétion et prudence, im moyen d'influence progressive 
des i)lus efficaces sur la société indigène. 

Impôts : leur perception : leur afrectation. — Le 

service de renregistreineiit et des domaines et celui des 
d(Uianes fonctionnent en Algérie connue en Fi'ance. La 
perception des contributions, directt^s et indirectes, est 

FR. COI. 7 



60 LA FRANCE COLONIALE. 

confiée î\ un service mixte : celui des coatribulions di- 
verses. L'assiette do l'impôt, au service des contributions 
tlirectes. 

L'impôt est plus doux en Algérie qu'en France : on a 
voulu ménager un pays neuf et y attirer l'immigration. 
Amsi le tarif des droits d'enregistrement n'est que la 
moitié du tarif du continent. Les droits de succession, 
les quatre contributions personnelle, mobilière, foncière 
et des portes et fenêtres n'existent pas, sauf une taxe 
des loyers, et des centimes additionnels établis en 1884 
sur la propriété bâtie, perçus au profit des départements 
ou des communes. La fabrication et la vente des tabacs 
sont libres. L'État ne s'est réservé que le monopole de la 
vente des tabacs et cigares provenant de ses manufactures 
de France. Quant aux indigènes , ils payent des impôts 
spéciaux et assez lourds, dénommés d'une manière géné- 
rale impôt arabe. Ce sont : Yâchour, ou dîme sur les 
grains; le zekkat, ou taxe sur le bétail; la lezma, capita- 
tion prélevée en Kabylie et impôt frappant les palmiers 
dans les oasis; ïeussa, payé par les tribus du désert; le 
hokor, ou fermage des terres domaniales. Un prélèvement 
de cinq dixièmes sur l'impôt arabe constitue la principale 
ressource des budgets départementaux. II en résulte que 
l'impôt arabe ne ligure que pour moitié au budget de 
l'Algérie, et qu'au lieu d'être de 6 540 734 fr., il est en 
réalité de 12 081 508 fr. 

Octroi de mer. — Il n'y a pas d'octrois municipaux en 
Algérie. Ils sont remplacés par les produits de la taxe 
dite octroi de mer, qui frappe les marcbandises à l'entrée 
des ports algériens, et qui est perçue par le service des 
douanes, puis distribuée aux communes de plein exer- 
cice et aux communes mixtes. L'octroi de mer atteint 
presque exclusivement les Européens, puisque les indi- 
gènes consomment très peu de marcbandises importées. 
C'est pour cette raison que le produit de l'octroi de mer 
affecté aux communes est réparti eiilie elles, non pas au 
prorata de la population ree//e, mais au prorata d'une 
population conventionnelle . Dans le calcul de cette popu- 
lation, les Européens comptent pour une unité, tandis 



L'ALGERIE. Gl 

quo les Ismélilcsot. les musulmans ne comptent que pour 
un huitième dans les communes de plein exercice et 
pour un quarantième dans les communes mixtes. Ce 
système choque nos idées françaises de solidarité ; mais 
il est ingénieux : en tout cas la proportion adoptée semhle 
excessive. Le régime de l'octroi de mer vient d'être 
modifié de manière à ne pas entraver les relations de 
l'Algérie et de la métropole, tout en ne diminuant pas 
les ressources qu'il procure aux communes algériennes. 

Bufig;et de l'Aiçéric. — Le budget des dépenses, 
préparé par le conseil supérieur de l'Algérie, est voté 
chaque année par les (lliambi-es. Une partie de ce budget 
figure en bloc à la suite des dépenses du ministère de 
l'intérieur. Le reste est annexé par fractions à chacun 
des autres ministères. 

Les dépenses de l'Algérie s'élèvent, tout compris, pour 
1885, à 115 894 527 fr. (le fiers environ du budget des 
possessions hollandaises de Malaisie}. Elles se répartis- 
sent ainsi : 

Dépenses civiles 56 649 554 fr. 

— de l'armée. . . . 56 686 865 

— de la marine. . . 558 i'îiS 



Total. . . 115 894 527 fr. 

Le budget des recettes est, pour 1885, de 
40 777 668 fr. Il comprend : 

1° Budget ordinaire (57 685 725 fr.), se décomposant 
comme suit : 

1. Impôt direct : 8 115 974 fr. (Impôt arabe» : 
6 540 754 fr. Patentes, produit des mines.) 

2. Produits domaniaux : 5 022 754 fr. (Droit sur les 
l)écheries, locations, produits des forêts.) 

5. Impôts et revenus indirects : 24 505 000 fr. (Enre- 
gistrement, greffe, hypothèques, timbre, douanes, con- 
tributions diverses, postes et télégra|)h('s.) 

I. L'impôt arabe a rendu ti millions en 1883, 15876 000 fr. 
en 1884. Plus-value : 1 84('i 0"0 fr. 



G2 L\ FRANCE COLONIALE. 

4. Divers revenus : 1 267 125 fr. (Taxe sur les va- 
leurs mobilières, amendes, produits universitaires.) 

5. Produits divers : 774 892 fr. (Taxe sur les brevets 
d'invention, remboursement des frais de contrôle des 
cbemins de fer, produit des maisons centrales.) 

2" Le budget sur ressources spéciales est de 5 093 945 fr. 
Il se compose du dixième de l'impôt arabe, attribué aux 
chefs chargés du recouvrement de cet impôt (85(1 000 fr.); 
des taxes perçues pour la constitution de la propriété 
indigène (680 275 fr );des produits de l'assistance hospi- 
talière (l 565 670 fr.). 

Prisons et tlépâts de mendicité. — H y f< *^'l Algérie 
un pénitencier agricole, à Berrouaghia, dans l'arrondis- 
sement de Médéa; 4 pénitenciers agricoles indigènes; 
17 maisons d'arrêt ou prisons civiles; 2 maisons centrales, 
l'une au Lazaret, à Alger, l'autre à Lambèie; une co- 
lonie pénitentiaire de jeunes détenus à M'zéra, non loin 
d'Alger. Les deux départements d'Alger et de Constan- 
line possèdent chacun leur maison de refuge ou dépôt 
de mendicité, avec annexes diverses, telles que asile 
pour vieillards et dépôt provisoire pour jeunes détenus. 

Assistance et santé publiques. — Les hôpitaux mili- 
taires sont au nombre de 60, dont 10 ambulances et 
5 hôpitaux thermaux. 11 y a 17 hôpitaux civils, 1 ambu- 
lance et 7 asiles pour les vieillards et les incurables. Les 
malades civils sont admis dans les hôpitaux militaires 
des villes où il n'existe pas d'hôpital civil, et réciproque- 
ment. 

Il y a un service public de secours j)oui' les enfanls 
trouvés ou abandonnés et j)0ur les oi'phelins pauvres, et 
10 orphelinats privés'. 

Le service de l'assistance n'est réelif^nciit organisé 
que depuis 1874. Ce n'est (jue depuis deux ans (pie les 
trois principaux hôpitaux civils ont desdirecleurs respon- 
sables; les autres sont encore confiés à des commissions 
administratives. On vient de créer un comité central con- 

1. L'un de ces orplieliiials a été créé, en 1870, pour les cnfnnts îles 
Alsaciens-Lorrains, par les daines de Conslanline. 



L'ALGElilE. 03 

siilladC (II! rassislaiicc ptibliquc coiiipusr, (h; médecins. 
Il iiiira, entre aulres altrihulioiis, la sui'veillanci! des mé- 
decins dils de colonisation, (|ui sonl charités par l'admi- 
nistra (ion de disliihiuT les seconrs médicaux dans les 
contrées éloignées el récemment ouvertes à l'immigra- 
tion. 

Les aliénés sont reçus provisoirement dans les li(j|)i- 
tauY civils et militaires, puis dirigés sur l'un des éta- 
l)lissements spéciaux de la métropole. Un hospice d'alié- 
nés est en construction à Bouzaréa, près d'Alger. 

Le nombre des bureaux de bienfaisance est de 29. La 
ville d'Alger possède en outre un bureau de bienfaisan(;e 
musulman, auquel sont annexés une maison de refuge 
pour les vieillards, un asile de nuit, un orphelinat, une 
salle d'asile ])our les enfants pauvres. 

Lorsque l'Algérie a été menacée l'an dernier de l'inva- 
sion de répidémie cholérique, elle ne possédait, à pro- 
prement parler, aucun lazaret. II a fallu improviser 
quatie lazai'ets : au fort de Mers-el-Kebir, près d'Oran; 
au caj) Matifou, prés d'Alger; au Fort génois, prés de 
Ltône; au ravin du Lion, prés de Stora-Philippeville. Sauf 
une invasion tardive du lléau à Oran, l'Algérie a été pré- 
servée, et l'expérience a prouvé l'efficacité des quaran- 
taines. Grâce à sa situation quasi insulaire, la colonie peut, 
par des précautions prises à temps, échapper aux épi- 
démies. 

Institutions de prévoyance. — Los caisses d'épargne 
sont au nombre de neuf. Leur dépôt dépassait 4 253 500 fr. 
k la fin de l'année 1885. Aucune institution ne sera plus 
utile à l'Algérie et surtout aux indigènes, dont l'impré- 
voyance est générale et notoire. Sur 5000 ou 4o00 livrets, 
on n'en compte que 100 ou lôO ap[)artenaut à des musul- 
mans. Une caisse nationale d épargne postale a été instituée 
en 1884; l'excédent de ses recettes approche déjà de 
800 000 francs. Il y a 55 sociétés de secours mutuels^ 
conq)osées de plus de 5000 sociétaires, dont une ving- 
taine d'indigènesseulenu'nt. Deux ?noufs- Je-;jte/e existent, 
l'un à Alger, l'autre à Uran; leur clientèle nuisulmane 
est importante. Le niouvemenl dt>s prêts a été de deux 



64 LA FRANCE COLONIALE. 

millions i)our le premier, de 750 000 fiancs pour le 
second. 

Cultes. — Le catholicisme, le protestantisme, le ju- 
daïsme, l'islamisme, sont également cultes reconnus et 
subventionnés par le gouvernement français. La religion 
catholique est celle de la majorité des colons. Il y a un 
archevêché à Alger, deux évêchés à Oran et à Constan- 
tine, des églises dans tous les centres de colonisation. Le 
nombre des protestants (Église réformée et confession 
d'Augsbourg) est d'environ 7000. Les Israélites ont un 
consistoire provincial dans chaque département. Les 
musulmans ont des mosquées, dont les administrateurs 
ou miiphtis sont rétribués par l'État. 

Iiistructioii piihlif|iie : adiiiiuistration. — 1 Algérie 
forme une académie à peu près semblable aux quinze 
autres académies du continent et relevant directement du 
ministère de l'Instruction publique. Le chef de cette aca- 
démie, le recteur, réside à Alger. Il est assisté d'un co)i- 
seil académique, et de trois inspecteurs d'académie, un par 
département, assistés eux-mêmes de conseils départemen- 
taux et d'inspecteurs primaires. 

Enseignement supérieur. — L'Algérie U a pas de 
facultés jiropremeut dites, mais elle possède quatre 
écoles supérieures ou préparatoires : de droit, — de mé- 
decine et de pharmacie, — des sciences, — et des lettres. 
Elles sont administrées chacune par un directeur, assisté 
d'un conseil des professeurs, et placées sous la haute 
direction du recteur. 1° Les dix-huit cours de CÉcole 
de droit sont suivis par 98 étudiants, assidus, et à 
distance par 280 personnes qui, pour la plupart, sont 
préparées par correspondance aux examens de législation 
algérienne ou de droit administratif et de coutumes indi- 
gènes. Elle vient en outre d'être autorisée à délivrer des 
diplômes de licenciés. Elle publie depuis quelque temps 
ime Bévue algérienne et tunisienne de législation et de 
jurisprudence. A cette école entin sont rattachées les 
medraças établies à Alger, Constantine et TIemcen, qui 
préparent de jeunes musulmans, les futurs tolba (pluriel 
de tàleh), aux fonctions diverses de la justice musul- 



LALGÉIUE. 63 

maue. — 2" L'École de médecine et de pharmacie a onze 
cours, 71 élèves et une cinquantaine d'auditeurs béné- 
voles. — 7i° L'École des sciences a sept cours et 28 élèves. 
L'observatoire et le service météorologique sont rattachés 
à cette école. — 4° Les onze cours de l'École des lettres sont 
suivis par 5 étudiants de licence, par 102 élèves pour 
la lani[ue arabe, par 7 élèves pour la Langue kabyle. Elle 
pi'épare en outre, par correspondance, aux grades uni 
versitaircs et aux brevets de langue arabe et kabyle. 
Elle publie un Bulletin de correspondance africaine. — A 
cette école sont rattachés les trois cours publics de 
langue arabe existant au chef-lieu de chaque dépar- 
tement. Les écoles des sciences et des lettres délivrent 
des diplômes de bacheliers. La bibliothèque universitaire 
possède plus de loOOO volumes. L'installation matérielle 
de ces quatre écoles va être améliorée par la construc- 
ti(tu d"un Institut dont la dépense, autorisée par la loi du 
19 juillet 1884, est évaluée 2 500000 francs. Une école 
des beaux-arts existe à Alger. 

Enseig^nement secondaire. — L'Algérie pOSsède deuX 
lycées, ceux d'Alger et de Constantine, neuf collèges 
et un collège lil)re, avec 4252 élèves. Le petit lycée de 
Ben-Aknoun, près d'Alger, vient de s'ouvrir. Un second 
petit lycée, réservé aux externes, est projeté à Mustapha 
(Alger). Le collège d'Oran doit-être transformé en lycée. 
Les cours secondaires de jeunes filles organisés à Constan- 
tine et à Bône et l'école de la ligue de l'enseignement à 
Alger comptent 555 élèves. 

Enseignement primaire. — Cinq écoles normales, 
pour les filles à Miliana et à Oran, pour les garçons à 
Mustapha (Alger). Constantine et Oran, forment des in- 
stituteurs et des institutrices. Le personnel de ces écoles 
est recruté à la fois en France et en Algérie. 11 y a huit 
inspecteurs primaires, un inspecteur des écoles indigènes, 
et à Oran une inspectrice départementale. Tandis qu'en 
France les instituteurs et institutrices sont nommés par 
les préfets, sur la proposition des inspecteurs d'académie, 
ils sont nommés en Algérie par le recteur. Les e'co/es sont 
entretenues par les conniunies, qui dnivenl consacrer à 



66 LA FtlANCE COLOiNIALE. 

cette dépense le sixième de leur octroi de mer, et par une 
subvention de l'État. En 1885, elles ont coûté 2250000 fr., 
dont 1 million fourni par les communes et le reste par 
l'État. Le nombre de ces écoles est de 1056, dont 950 pu- 
bliques et 151 libres. Elles sont fréquentées par 
80 840 élèves, dont 22 557 dans les écoles nlaternelles et 
enfantines et 58 505 dans les écoles primaires. 11 y a 
170 bibliothèques scolaires. Toutes les écoles sont gra- 
tuites. Le principe de l'obligation est déjà applicable dans 
599 centres européens sur 496. 

Si l'on ne considère que la population européenne, on 
verra que nulle part l'instruction primaire n'est plus 
répandue qu'en Algérie. Des progrès constants s'accom- 
plissent grâce au zèle des communes, au concours de 
l'administration départementale et du gouvernement gé- 
néral, à l'activité de l'académie. Dans la seule année 1884, 
plus de cent écoles nouvelles ont été créées. Mais le per- 
sonnel administratif est surmené : les inspecteurs pri- 
uiaires notamment sont trop peu nombreux, ils inspectent 
fort peu en réalité et suffisent difficilement au reste de 
leur tàclie. Leurs circonscriptions devraient être pour le 
moins dédoublées. 

Une école d apprentissage d'arts et métiers existe à 
Dellijs. 11 y a aussi deux écoles d'agriculture , l'une à 
Rouiba, l'autre à Moudjebeur pour les bergers, et un 
laboratoire de chimie agricole à Bel-Abbès. 

De 1 enseija^nement des indigènes. — Si lés enfants 
des colons reçoivent presque tous renseignement pri- 
maire et peuvent aspirer ensuite à une instruction plus 
complète , l'enseignement des indigènes n'existe guère 
encore que sur le papier. Quelques jeunes musulmans 
suivent les cours des medraças, des facultés, des lycées 
ou des collèges, mais ils forment une infime exception, 
et lorsque, pourvus par nous dune instruction de luxe, 
ils rentrent dans le milieu indigène, ils s'y trouvent si 
désorientés qu'ils se hâtent pour la plupart de reprendre 
leurs anciennes habitudes d'esprit. Tant qu'on n'aura 
pas cominencè par le conunenceinent, tant (|ue la luasse 
entiéie des entants indigéiies n'aui'a pas été dégrossie, 



L'ALGERIE. 67 

n'aura jias apitiis noire langue, ne sera pas pourvue cl une 
instruction élémentaire, nous aurons dépensé nos efforts 
en pure perte. Avant la con<|uète,il existait un euseigne- 
ineiit musulman. Tout insuffisant qu'il fût, nous aurions 
pu nous en empaier, faire de l'école primaire ou viecid 
une école publique, rétribuer ou surveiller tout au moins 
l'instituteur ou rnowat/eè. Dans notre ignorance des mœurs 
indigènes, nous avons laissé déj)érir ces écoles et, sans 
nous en douter, nous avons fait ainsi la fortune des 
zcioiiias, dirigées par les Khouan des confréries religieuses, 
et qui ne sont le plus souvent, comme on l'a très bien 
dit. que des « écoles préparatoires d'insurrection». L'ad- 
ministration militaire s'aperçut trop tard de la faute 
commise; elle créa les écoles arabes-françaises, mais en 
trop petit nombre (jamais plus de 36) pour produire des 
résultats appréciables. Cependant quelques-unes ont rendu 
des services, et, à Biskra notamment, grâce à l'instituteur 
Colombo bien connu des anciens touristes, presque tous 
les musulmans parlent français. Parler le français, voilà 
l'essentiel pour les indigènes. Qu'ils le parlent mal 
d'abord, peu importe. Ils le parleront mieux plus tard. 
Des écoles, encore des écoles et partout des écoles : là 
est le salut de l'Algérie. 

Écoles, pour les indigènes. — 11 serait" prématuré, 
sauf peut-être en Kabylie, de vouloir instruire les jeunes 
lilles indigènes. Quelques écoles de filles, comme celle 
de Bougie, ont pourtant donné des résultats satisfaisants. 
Quant aux garçons. 5000 d'entre eux environ fréquentent 
déjà nos écoles primaires. Or le nombre des enfants indi- 
gènes en âge d'être instruits s'élève au bas mot à 
460 000. On voit l'énorme tâche qui s'impose à nous. 
L'Université et le gouvernement général se sont mis réso- 
lument à l'œuvre. Déjà un essai heureux avait été com- 
mencé en Knhijlie, en 18<*^l.Le décret du 15 février 1883 
a tracé un plan d'ensemble. L'idée maîtresse de l'oi'ga- 
nisation nouvelle, déjà aiu-ienne d'ailleurs, est celle-ci : 
fonder de petites écoles disséminées dans les tribus et 
confiées à des maîtres indigènes; les grouper autour 
d'écoles centrales diiigées par des instituteurs français 



68 LA FRANCE COLONIALEa 

qui seraient chargés de surveiller leurs adjoints. Une dif- 
tîculté s'opposait à l'exécution de ce projet : le manque 
de maîtres. Des cours normmix indigènes ont été insti- 
tués aux chefs-lieux des trois départements en 1885. Puis 
on s'est mis à l'œuvre, et, en 1884-1885, 41 écoles indi- 
gènes ont été créées. Ce premier essai, s'appliquaut aux 
parties du territoire les plus voisines des centres euro- 
péens, semble avoir réussi. Évitant de recourir aux me- 
sures coercitives prévues par la loi de l'obligation, on es- 
père amener les enfants indigènes à fréquenter l'école, en 
leur distribuant des primes d^ encouragement, telles que 
vêtements, chaussnres, coiffures, bons points rembour- 
sables en argent, livrets de caisse d'épargne. Ainsi une 
expérience définitive serait enfin tentée et l'enseignement 
des indigènes cesserait d'être lettre morte. Ainsi commen- 
cerait la conquête morale de l'Algérie, trente ans après 
l'achèvement de la conquête matérielle; Malheureusement 
une campagne si heureusement entreprise menace de s'ar- 
rêter tout à coup devant le manque de fonds. Sera-t-il dit 
que ni l'Algérie ni la France ne sont assez riches pour 
enseigner le français aux enfants d'une terre française • ! 



\. L'enseignement des indigènes n'est inscrit au budget de 1885 
et à celui de 1886 que pour la somme dérisoire de 45 000 francs. 
L'Alliance française, association nationale pour la propagation de 
la langue française dans les colonies et à l'étranger ('2, rue Saint- 
Simon, à Paris) s'est émue de cette situation. Ses comités d'Oran, 
d'Alger, de Médéa, etc., se sont mis à l'œuvre. Elle entreprend une 
agitation en faveur de l'enseignement des indigènes;, et, bien qu'elle 
ne dispose pas encore de ressources considérables, elle est décidée à 
en consacrer une bonne partie à l'Algérie. 



I 



CHAPIÏRE IV 

GÉOGRAPHIE ÉCONOMIQUE ET COLONISATION. 



Statistique : Population inili;;ène. — ri0nil)iea l'Al- 
gérie av;iit-('llL' d"h;il)il;iiils l'ii iN."!)? Nul ne pourrait le 
(lire. Autant (jue les recensemenls sont exacts, il y avait 
2 520 000 indigènes musulmans en 1851, à peu près 
autant en 1856, 2 750000 en 1861, 2080 000 en 1866. 
Après riiurrible lamine de 1867, leur nondjre tombe à 
2 125 000 en 1872; il se relève à 2 470 000 en 1877; il 
était de 2 830 000 en 1881. Ainsi, sauf un lléau acci- 
dentel indépendant de toutes les forces humaines, la popu- 
lation indigène s'est accrue depuis que nous sommes les 
maîtres de l'Algérie. Cela prouve, premièrement, que 
notre domination n'est pas nuisible aux indigènes et, en 
second lieu que leur extinction progressive, rêvée iiar 
certains esprits absolus, est plus qu'un espoir inhumain : 
c'est une utopie. 

Population israélite. — La fécondité dcs Israélites est 
])roverbiale. ils étaient 55 287 en 1876. Livrés à leurs 
seules forces et sans le secours d'aucune immigration, 
ils se sont élevés en cinq ans au chiffre de 55665 en 1881 
(en plus, 2576). Leur natalité est de 55 naissances pour 
1000 habitants, leur mortalité de 51 décès. 

Population étrangère européenne. — Il laut dislui- 

guer entre les Européens. Les uns émigrent beaucoup et 
s'acclimatent très bien en Algérie : ce sont les Espagnols, 
les Italiens et les Maltais. Les Espag7ioIs étaient 58 500 
en 1866; le recensement de 1881 en accuse 109 000. 
Leur natalité est de 59 naissances pour 1000 habitants; 
ils vieinient, pour la fécondité, au second rang, iinmé- 
dialenient après les Israélites. Leur mortalité est de 29. 
Les Italiens, de 161)00 en 185(>, sont arrivés à 52200 
en 1881. Natalité : 51. Mortalité : 26 seulement. — Les 



70 LA FRANCE COLONIALE. 

3IalLais ont progressé de 10200 en 1856 à 14 700 en 1881. 
Leur émigration est relativement faible, leur natalité 
considérable : o6; leur mortalité : 50. — Les Allemands 
seuls diminuent parce que le climat ne leur convient 
pas. Ils étaient 5400 en 1856; ils n'étaient déjà plus 
que 5900 en 1881. Leur natalité est pourtant de 51, mais 
leur mortalité est considérable : 45. 

Population fraiivaisc. — On a pu craindre que la 
race française émigrant peu, se reproduisant peu, ren- 
contrât en outre, en Algérie, un obstacle invincible à 
son développement : le climat. 11 n'en est rien. En 1856, 
il n'v avait que 5485 Français. Leur nombre s'est élevé 
à 47 274 en 1846; à 77 558 en 1855; à 92 758 en 1856; 
à 112 229 en 1861. Cette augmentation constante subit 
alors un temps d'arrêt pendant la période néfoste du 
royaume arabe. En 1866, 112119 Français seulement. 
Mais bientôt le mouvement ascensionnel recommence 
avec la reprise de l'émigration. On compte, en 1872, 
129 601 Français; en 1877, 155 727; en 1881 enfin, 
195418, sans compter la population recensée à part, 
c'est-à-dire l'armée, et la population en bloc. D'autre 
part, la natalité française, très faible au début de l'occu- 
pation, est aujourd'bui de 55.5 inférieure à celle des 
Israélites et des Espagnols, mais supérieure à celle des 
Italiens el, ce qu'il y a de très remarquable, jjIus élevée 
(pie la natalité française (26) sur le continent. Quant à la 
mortalité des Français en Algérie, elle est de 29 supé- 
l'ieure à celle de la France (25), égale seulement à celle 
de l'Espagne, mais elle tend à diminuer et elle laisse 
subsister un gain annuel de 4 ])Our 1000. Il y a donc dès 
maintenant, en Algérie, une race acclimatée de Français 
africains, et cette fille de la France continentale tend à se 
développer plus rapidement que sa mère. 

Histoire de la oolonisation. Débuts. — Les débuts 
de la colonisation ont élé pénibles en Algérie et nous 
voyons claiicment aujotu'd'lmi les fautes comnùses par 
nos devanciers; mais nous sommes instruits par l'expé- 
rience et ils ne l'étaient pas. Les ])remiers colons étaient 
pnnr la plupart des insurgés de 1850 et 1851 que la police 



i;a[.(;i;f>,h:. 71 

éloigna de Paris. Ils s"inslall(''reiil dans la .MélidJM, alors 
eu l'i'iche ot à donii couvcrliî do marais pcsiilenlifds. Ils 
étaient mal protégés confre un ennemi plus redoutable 
encore : l'insurrection. Presque tous furent massacrés et 
dispersés par les cavaliers d'Abd-el-Kader en 1809. Le 
maréchal Hugeaud, prenant exemple sur les Romains, 
essaya alors de la colonisation militaire et décréta même 
le mariage obligatoire pour les soldats qu'il improvisait 
laboureurs. Ces mariages militaires tournèrent mal et 
beaucoup des villages militaires ne réussirent pas. Il 
fallut revenir à la colonisation civile. 

Le régime des eoneessions. — Pour attirer les colons, 
on imagina, en 1844, de leiu' distribuer des terres gra- 
tuitement. En même temps, on imposa aux concession- 
naires des clauses résolutoires destinées à écarter les 
spéculateurs, mais qui étaient aussi, pour les colons sé- 
rieux, une gêne et un épouvantail. Ne devenaient pro- 
priétaires, au bout de cinq ans d'occupation effective, que 
ceux qui avaient construit une maison de dimensidus 
déterminées, planté un certain nombre d'arbres, défriché 
et mis en culture une superficie fixée d'avance, entouré 
leur domaine de fossés et de haies. Pendant les cinq ans, 
ils ne pouvaient recevoir qu'un titre de pi'(i])riété provi- 
soire. Les cinq ans expirés, des inspecteurs de colonisa- 
tion visitaient la concession, et, si les conditions régle- 
mentaires étaient remplies, le concessionnaire recevait 
un titre définitif; sinon il était frappé de déchéance. 
Malgré les vices de ce système, qui a été adouci, mais 
qui subsiste encore, des villages furent créés aux envi- 
rons d'Alger, de Bône, de Philippeville. Ceux (|ui par- 
courent aujourd'hui leurs riantes campagnes ne se doutent 
guère que plusieurs générations d'intrépides travailleurs 
ont succombé là dans une lutte obscure contre la misère, 
la fatigue et la fièvre. 

Les colons «le 1848. — L'expérience en grand du 
régime des concessions, poussé jusqu'à ses dernièies 
conséquences, a été faite en 1848. Le gouvernement de 
février, mû pai' un sentiment très louable, mais mal 
éclairé, envova en Algérie 20 000 ouvriei-s d(> Paiis sans 



72 LA FRANCE COLONIALE. 

Inivail. il leur distribua des lots de culture, leur bâtit des 
villages, en leur assurant des vivres et des secours en 
argent jusqu'à ce que leurs terres fussent mises en valeur. 
Malbeureusement, ces Parisiens n'avaient jamais appris le 
métier de cultivateur et, lorsque les ressources officielles 
qui leur étaient allouées vinrent à manquer, presque 
tous se dispersèrent. Cependant les centres ainsi créés 
ne furent pas tout à fait abandonnés et, malgré bien des 
vicissitudes, plusieurs sont devenus des villes prospères. 

Les grandes compagnies. — Après l'échec de l'expé- 
rience tentée en 1848, l'administration n'abandonna pas 
le principe des concessions, mais elle renonça désormais 
à entretenir les concessionnaires. Elle essaya en même 
temps d'un autre système. Des sociétés de capitalistes 
obtinrent de vastes étendues de terrain sous condition d'y 
créer des villages : la Compaç/nie genevoise, aux envi- 
rons de Sétif; les Trappistes, à Staouéli. Plus tard, la 
Société' générale algérienne reçut une concession de 
100 000 hectares du gouvernement impérial. Sauf les Trap- 
pistes, qui se trouvent dans des conditions spéciales, mais 
qui ne sont pas de véritables colons, les grandes compa- 
gnies anonymes n'ont été d'aucun secours pour la coloni- 
sation. Elles se sont bornées à exploiter le sol et à en 
tirer bénétîce. En dernier lieu, la Société générale louait 
purement et simplement des terres aux indigènes. La Com- 
pagnie genevoise ne fait pas autre chose aujourd'hui. 
Malgré tous ces tâtonnements administratifs, la colonisa- 
tion a étendu chaque jour ses progrès et conquis des 
champs fertiles sur les asphodèles et les palmiers nains. 

Les Alsaciens-Lorrains en Algérie. — En 1871, 
l'Assemblée nationale, imitant celle de 18i8, céda comme 
celle-ci à un entraînement patriotique des plus excu- 
sables, en attribuant 100000 hectares de terres aux mal- 
heureuses familles d'Alsace-Lorraine qui avaient opié 
poui' la nationalité française. Ce nouvel essai de colonisa- 
tion artiticielle ne donna pas, à vingt ans d'intervalle, des 
résultats beaucoup plus brillants. Parmi les 10 000 émi- 
grants qui furent transportés en Algérie, accueillis à bras 
ouverts, logés, nourris, secourus peiulanl plusieurs an- 



L'ALGKIUE. 75 

nées, bien peu {•oiinaissaient la leri-e. La plnpail riaient 
des ouvriers de l'ahrique aussi mal préparés que possible 
à leur nouveau métier et au climat. Les uns (juiltérent 
leur concession, lorsque les distributions de vivres et d'ar- 
gent cessèrent; les autres, lorsque leur bail de cinq ans 
fut expiré. Le petit nombre qui resta savait cultiver, et 
leur labeur opiniâtre a été récompensé par le succès. La 
Société de protection des Alsaciens-Lorrains, dirigée avec 
le plus charitable désintéi'essement par le comte d'Haiis- 
sonville, dont il ne faut pas confondre l'œuvre avec la 
tentative offlcielle de 1871, a donné de meilleurs résul- 
tats. 

La colonisation pendant ces dernières années. — 

Pendant le gouvernement de l'amiral Gueydon, l'ancien 
mode de concession fut modilié. Le titre 11 de la loi 
de 1871 remplaça le titre provisoire de propriété par 
un bail de neuf années, aggravant ainsi les conditions 
faites jadis aux concessionnaires. Aussi le titre II sou- 
leva-t-il d'unanimes protestations eu Algérie, et il fallut 
bientôt revenir au délai de cinq ans. Sous le général 
Clianzy, un grand nombre de concessions furent accor- 
dées, et ce système produisit son effet ordinaire : des 
succès partiels parmi beaucoup de revers. M. Albert 
Grévy, combinant l'ancienne méthode avec une inno- 
vation déjà projetée par le comte Chasseloup-Laubat , 
lors de son court ministère, proposa « l'application sage- 
ment combinée de la vente et de la concession » et, 
comme les terres venaient à manquer , demanda cin- 
quante millions pour l'exécution d'un vaste j)rogramme 
de colonisation. Son successeur M. Tirman a vainement* 
défendu ce projet devant les Chambres. S'inspirant alors 
des idées de M. d'Haussonville, il a étudié un plan nou- 
veau et qui est actuellement soumis au Parlement. Une 
partie des terres domaniales seraient affectées à la colo- 
nisation et mises eu vente ; une caisse dite de coloni- 
sation serait instituée; le système des concessions ne 
serait plus conservé que pour récompenser des services 
e*xceptionnels. 

Difficnltés de la colonisation en Al&érie. — Si la 



7i LA FRANCE COLONIALE. 

routine administra live, qui est une des plaies de noire 
pays, si l'utopie césarienne du royaume arabe ont entravé 
le libre développement de la colonisation, il serait iu- 
juste de ne pas reconnaître que nulle part plus qu'en 
Algérie le problème toujours délicat de la fondation 
d'établissements européens en pays neuf n'a présenté 
plus d'obscurité et de complexité, n'a rencontré plus 
d'obstacles. Dans aucune de leurs colonies les Anglais, 
par exemple, n'ont eu à se mesurer avec des difficultés 
pareilles. Dans l'Amérique du >'ord comme en Australie 
ou en îS'ouvelle-Zélande , le climat s'est trouvé d'une 
salubrité absolue. Les indigènes, de race très inférieure, 
n'ont opposé qu'une résistance facile à vaincre et ils ont 
été bientôt exterminés ou refoulés. Quant aux terres, 
elles se sont offertes d'elles-mêmes en quelque sorte aux 
colons, et en quantité presque illimitée. En Algérie, au 
contraire, il a fallu triompher du climat par l'assainis- 
sement des plaines et des vallées, lutter contre des indi- 
gènes braves, fanatiques, nombreux, et non seulement les 
dompter, mais les gouverner, enfin s'établir au milieu 
d'eux. Pour avoir des terres, on a dû obliger les anciens 
possesseurs du sol à se serrer et à nous faire place, et, 
comme les procédés de colonisation mis en pratique ail- 
leurs n'étaient pas exactement applicables à l'Algérie, on 
s'est trouvé réduit à les essayer tous, progressant péni- 
jjlement d'essai en essai à la recherche d'une méthode 
définitive. Colonies militaires, concessions, grandes com- 
pagnies, tous les anciens procédés ont été pris et repris, 
et chacun d'eux, avec bien des déboires, a donné quel- 
'ques résultats. Assurément ou s'est attai-dé en ("es expé- 
riences. Cependant, au liout de vingt ou trente années 
(car la conquête n'a guère été achevée que vers 1S57), 
450 000 Européens sont établis en Algérie, et sur ce 
nombre 170 000 sont exclusivement des agriculteurs. 
Pour un pays qui a subi tant de vicissitudes, voilà encoi'i^ 
un assez, beau résultat. 

Les terres et la propriété. — Diverses méthodes ont 
été proposées ou suivies pour procui-er des terres aux 
colons. Armé de la loi de I85i sur l'expropriation, on 



L'ALGLIUr; 75 

t'iilrcpril do caiiloniicr les tiibus, c'est-à-dire de limiler 
leur territoire en le restreignant et de garder le surplus 
pour la colonisation. Le sénatus-consulte de 186ô, s'iiis- 
pirant des principes qui régissent la propriété ou Fi'ance, 
ot ayant déclaré les tribus propriétaires do toutes les 
terres dont elles avaient la jouissance traditionnelle, le 
cantonneiueut fut arrêté. La loi de 1875 a ordonné la 
constitution de la propriété individuelle. Malheureu- 
sement cette opération, conduite avec une lenteur déses- 
pérante, a coûté dos sommes énormes. De 1874 à 188'J 
la dépense a été de 8 millions, couverte à l'aide de cen- 
times additionnels payés par les Arabes, et la propriété 
ainsi constituée ne comprenait pas 400 000 hectares 
eu 1882. Elle n'atteint que 712 000 hectares en 188i. 
A ce compte il serait plus économique d'acheter les terres 
(pio de les délimiter. Le séquestre infligé aux tribus 
insurgées est un moyen excessif, d'ordre purement mili- 
taire , et sur lequel il est interdit de fonder ses espé- 
rances. L'expropriation est tout aussi odieuse et n'a pas 
l'excuse des nécessités de la guerre. Le domaine, après 
avoir vendu aux enchères ou de gré à gré plus de 
200000 hectares, est encore ri<-he de" 800 000 hectares; 
il pourrait en fournir tout de suite 270 000; ce n'est là 
qu'une ressource provisoire. Restent le régime de droit 
conimun et la vente : après de longues hésitations, et 
par la force des choses, ou y arrive. 

L'aet Turrens. — 11 n'y a OU Algérie quo 10 habitanls 
par kilomètre carré (71 en France). Sur les 15 millions 
d'hectares qui constituent le Tell, 5 millions seulement 
sont cultivés, dont 1 environ par les Européens. Les 
terres ne manquent donc pas. Pour les rendre disponibles 
il est temps d'abandonnor le système dos concessions, 
(pii n'a fourni quo 450 000 hectares. 11 suffira d'em- 
prunter à noti'o ancienne législation une ingénieuse com- 
binaison qui a contribué à la fortune agricole de l'Aus- 
tralie et qui nous est revenue do là-bas sous le nom d'act 
Torrens. Déjà adoptée par le gouvorneiuent tunisien, elle 
le sera procbainement par celui de l'Algèrio, à la suite 
d'une étude apprul'ondio l'aile par M. Daiu, professeur à 



7 LA FUANGE COLONIALE. 

IKcole de droit. D'après ce système, tout acquéreur peut 
imposer à son vendeur comme conditions préalables 
l'inscription de sa terre sur un registre public. Chaque 
immeuble acheté ainsi a son sommier, sa case, son état 
civil et son plan ; il est délimité, connu, il devient une 
réalité ; il peut se transmettre avec une facilité extrême : 
de sorte que peu à peu, sans dépense pour l'État, sans 
contrainte pour personne, le cadastre s'établit, la pro- 
priété indivise se morcelle et la colonisation s'étend à 
l'inlini. 

Les villes. — Le Seul aspect des villes algériennes ' 
résume aux yeux du voyageur l'heureux effort de la colo- 
nisation européenne en cet admirable pays. Nemours est 
une sentinelle avancée vers la côte marocaine. Béni-Saf 
et SCS minerais, Ain-Témouchent et ses minoteries, Mis- 
serghin et ses jardins sont de petits centres déjà très 
vivants. Le port d'Oran a toute l'activité d'une cité amé- 
ricaine, et ses 60 000 habitants, dont les neuf dixièmes 
sont Européens, débordent en longs faubourgs hors de sa 
vieille enceinte espagnole. MoMaganem est à moitié euro- 
j)éen. i)e/-.l/;/^ès. colonie agricole imj)rovisée en 1845, lai- 
gement abreuvée par les eaux de la Mekerra, est déjà, avec 
ses 12000 habitants, un grand centre commercial. Sàida 
est le principal rendez-vous des alfatiers. Perrégaux, 
Belizaiie, Orlcanaville, jalonnent la riche plaine du Ché- 
lif. Tenèg et Cherchel, le littoral du Dahra. Tlemceii et 
ses jardins enclos de roses, Médéa et ses arl)res fruitiers 
d'Europe, Mascara, en face de l'Ouarseuis, MUiana et ses 
sources bruissantes dominent de haut l'amphithéâtre dos 
monts telliens. Blida, parfumée par les orangers, Bonffarik, 
sous le dôme frais de ses plalancs, Fondoiik, VArba, lioléi, 
Marengo, Mouzaïaville, Douera, Chéraga, Mainon-Carrée 
sont des villes toutes françaises dans la féconde Métidja. 
Alger, le principal foyer de la civilisation en Afrique, étage 
ses maisons monumentales au j»ied de la Kasba mau- 
resque, en face de la mer et du soleil levant ; elle a plus 

1. J'ai indiqué tous les centres où la population des Européens et 
Juifs) dépasse ou atteint IdOO âme-. 



L'ALGI-IUL;. 77 

de7O00O habitants agglomérés et bien près de 100 OÛO 
si l'on y joint sa banlieue, Saint-Eugène, le Frais- Vallon, 
El Biar, Mustapha, dont les villas se cachent sous des 
berceaux de verflure et de Heurs. Ménerville, sur lisser, 
Tizi-Ouzou, Dellys dans la Grande Kabylie, Auinale, qui 
domine le Biban, Bou-Aréridj et Sétif, assises sur les 
hauts plateaux, la riante Boiujie, adossée au mont Gouraya, 
le petit port de Djidjelli. sont de plus en plus envahis par 
les colons. Philippevllle, port de Coustantine, est avec 
ses 18 000 habitants, dont 10 000 Européens, une ville 
toute moderne. Constantine, si longtemps inaccessible sur 
son socle de pierre environné de précipices où planent 
les oiseaux de proie, a déjà 16 000 habitants européens 
sur -4'2 000 âmes; elle est le grenier toujours grossissant 
des blés de ÏEsl.Bùne, par son activité, son esprit dini 
tiative hardie, rappelle Marseille ; elle s'est bâtie près des 
ruines de l'ancienne Ilippone; elle est la tète de ligne 
du chemin de fer de pénétration de la Tunisie, et sur 
28000 âmes elle compte plus de 20 000 Européens. 
La Calle en a 4800 sur 6400; Guelina, !2400 sur 6500 : 
Ain-Mokra, 1500 sur 2600. Enfin, dans l'une des régions 
les plus boisées, les mieux arrosées, les plus tempérées 
et les plus françaises par le climat, Soukharas en a 5700 
sur 5900, et Tebessa, cité naissante d'un grand avenir, 
1000 sur 5000. Ainsi les centres de colonisation forment 
d'une frontière à l'autre une chaîne ininterrompue, bien- 
tôt aussi solide que celle des montagnes de l'Atlas. 

La végétation. — La répartition naturelle des plantes 
est très inégale en Algérie et l'agriculture doit tenir 
compte de ces différences. L'olivier, qui atteint souvent 
les dimensions d'un chêne de France, est l'arbre caracté- 
ristique du Tell et se retrouve aussi sur le versant saha- 
rien de l'Aurès. Le châtaignier ne pousse à l'état sauvage 
que dans le massif de l'Edough, près de Bône. Les bas- 
fonds du Tell, où coulent des rivières bordées de trembles, 
de peupliers, de frênes entrelacés de lianes, conviennent 
aux prairies et à la culture maraîchère. On y a introduit 
l'eucalyptus. L'oranger n'est acclimaté que sur la zone 
littorale. Le dattier ne porte de fruits que dans les oasis 



78 LA FRANCE COLOjNIALE. 

du sud. Les plaines telliennes et une grande partie des 
hauts plateaux, surtout à l'est, conviennent aux légumi- 
neuses et aux céréales. Les pâturages que le soleil des- 
sèche en été couvrent les croupes des montagnes, les 
hauts plateaux de l'ouest, séjour préféré de l'alfa, et les 
dépressions du Sahara : c'est par excellence la région du 
bétail. Les massifs boisés se rencontrent surtout à l'est 
et au sud-est dans la province de Conslantine. Mais beau- 
coup de maquis, où dominent le cactus, le palmier nain, 
le figuier de Barbarie, le lentisque, le myrte, le jujubier, 
l'arbousier, les bruyères, pourraient, s'ils étaient sur- 
veillés et aménagés, retourner à l'état forestier. Après 
cinq mois de sécheresse, les moindres pluies font éclorc 
des fleurs du plus vif éclat et rendent à la verdure une 
admirable intensité. Tout atteste la fécondité du sol. 
L'agriculture algérienne : céréales. — La culture 

par excellence de l'Algérie est celle des céréales. En 1884, 
les indigènes, sur 2 500 000 hectares, ont récolté 1 6 millions 
de quintaux métriques de céréales. On connaît l'imperfec- 
tion de leurs procédés. Les Européens, secondés par la 
main-d'œuvre indigène et suivant de meilleures métho- 
des, ont ensemencé 555 000 hectares et, sur cette surface 
quatre fois et demie moindre, ils ont récolté 4 600 000 quin- 
taux métriques, atteignant ainsi plus du tiers (3,4) de la 
production indigène. Cette comparaison indique que 
l'accroissement du nombre des colons est appelé à déve- 
lopper la puissance productrice du sol algérien. La 
production totale des principales céréales a été de 
1 649 000 quintaux métriques pour le blé tendre, de 
6855 000 pour le blé dur, de 11405 000 pour l'orge 
(beaucoup plus que la France entière). Les autres céréales 
sont le seigle, l'avoine, le mais, les fèves, le beclma. 

Culture de la vigne. — La cultuie de la vigne a pris 
dans ces derniers temps une extension rapide. Eu 1884, 
on comptait 52 800 planteurs de vignes possédant en- 
semble 56 000 hectares. La récolte du vin a été de 
890 899 hectolitres : elle atteindra bientôt le trentième 
de la production actuelle de la Fi'ance. Le j)liylloxera, il 
est vrai, a été constaté aux environs de Tlenicen et de 



L'ALGKRIE. 79 

Rel-Abbès; mais les vignes atteintes ont été aussitôt arra- 
chées et brûlées, et tout permet d'espérer que notre; 
colouie sera préservée du redoutable fléau. Les vins d'Al- 
gérie sont déjà appréciés; ils sont, de jour en jour, fabri- 
qués avec plus de soin et de méthode. 

exploitation des forêts. — Le sol forestier de l'Al- 
gérie s'étend sur une superficie de 2 785 000 hectares 
(le tiers de la superficie forestière de France). C'est trop 
peu. Encore ce qui s'appelle officiellement forêts n'est-il 
trop souvent qu'un terrain couvert de broussailles. Des 
incendies désastreux, attribués d'ordinaire à la nîalveil- 
lance des bergers indigènes, viennent en outre presque 
chaque année diminuer cette réserve forestière qui peut 
être considérée comme la vraie nourrice de l'agriculture 
algérienne, car seule elle attire les pluies et entretient 
les sources. De vastes reboisements sont indispensables. 
Partout où ils ont été entrepris ils ont donné des résul- 
tats immédiats. Aon seulement l'eucalyptus chasse la 
fièvre des plaines basses, mais à Orléansville la tempéra- 
ture estivale a diminué de plusieurs degrés depuis la 
plantation des environs de la ville. Les principaux arbres 
et arbustes des forêts algériennes sont le chêne-liège 
(48o000hect.),qui donne lieu à une lucrative exploitation, 
le chêne-vert, le chène-zéen, le pin d'Alep (695 000 hect.), 
le pin maritime, le thuya, l'olivier sauvage, le pistachier, 
le caroubier, le genévrier. Dans les vallées, le laurier- 
rose ; sur les collines, le palmier nain et le genêt. 

Cultures diverses. — La culluve maraîchère, qui 
est la spécialité des Mahonnais, s'étend de proche en 
proche sur le littoral, et les primeurs d'Algérie figurent 
aujourd'hui sur tous les grands marchés de l'Europe. Il 
en est de même des fruits tels que figues, amandes, ba- 
nanes, dattes, et surtout des oranges, dont le centre de 
))r()ductiou est Dlida. Le lahac occupe près de dix mille 
j)lanteurs et fournit environ cinq mille kilogrammes de 
feuilles (le tiers de la production française). 11 est question 
de créer sur place une manufacture des tabacs. — Les 
oliviers fournissent de oOO 000 à -400 000 hectolitres d'huile 
(le quart de la produclinn française). — Le colon réussi- 



80 I.A KRAN'CE COLO>"IALE. 

rait dans les plaines chaudes et les oasis, mais il ne peut 
lutter avantageusement contre la concurrence améri- 
caine. — Le lin, la ramie, l'arachide, le colza, le ricin, 
la garance, les plantes fourragères poussent à meiveille. 
— Valfa des hauts plateaux est l'ohjet d'une immense 
exploitation des plus lucratives et qui occupe dix mille 
ouvriers. Cette graminée textile sert à fabriquer des 
objets de sparterie et surtout du papier ; uiais jusqu'ici 
elle est exportée à l'état brut, presque entièrement en 
Angleterre. 

Élève des animaux. — Gràce à ses immenses pâtu- 
rages, l'Algérie nourrit un grand nombre de bestiaux de 
toutes races : 164 400 chevaux, dont l'élevage est encou- 
ragé par dix-neuf sociétés hippiques; 140 400 mulets; 
'244 800 ânes ; 224 400 chameaux ; 1 126000 bœufs; près 
de 7 millions de moutons (le quart de ce qu'en possède 
la France) ; près de 4 millions de chèvres, beaucoup 
trop malheureusement pour la conservation des forêts ; 
60 000 porcs, appartenant tous aux Européens. — L'élève 
des abeilles est assez répandue, surtout en Kabylie. Celle 
des vers à soie pourrait se développer aisément. — La 
domestication de l'autruche, pi'atiquée avec succès au 
Cap, a parfaitement réussi en Algérie'. 

Travaux publies ag^rieoles. — De grands travaux ont 
été entrepris pour seconder l'effort des colons et stimuler 
le zèle des indigènes, pour donner aux uns et aux autres 
l'eau qui leur manquait, pour les préserver des inon- 
dations des torrents ou des exhalaisons malsaines des 
marécages. Des barrages retenant les eaux des pluies 
d'hiver ont été construits; des canaux d'irrigation ont 
été creusés. Tels sont les barrages et canaux de Votied 
Hamiz (Fondouk) et de Meurad (Marengo) dans la Mélidja; 
du Che'lif ci. de ses alduenls ïnéridioimux : Voued Fodda, 
Voued Sly, Voued lUou; de VUabra (Perrégaux,, du Sig 
(Saint-Denis), de Voued Magoiin (Arzeu), de Tlemcen, 

\. Les lions et les paiilhèies ont presque complètement disparu. 
Les liyènes, les chacals sont encore nombreux, mais inoffensils. Les 
sauterelles sont un des fléaux de l'agriculture. 



L'ALf.ÉP.IE. 81 

iVEl GoJea dans le Sahara; les endiguomcnts du Chélif 
et de la Mina, son aflluent, de Voneil el Kebir, qui me- 
nace Blida; l'assainissement de la Métidjn, de la plaine 
de Bô)ie, etc. ; le dessèchement des lacs HaUoula et Fez- 
zara, etc. ; le forage d'un grand nomhre de puits arté- 
siens, surtout dans Yoned Righ, où les puits nouveaux 
ont donné l'essor à 110 millions de mètres cubes d'eau 
par an, et la vie à 2o5 000 palmiers de plus. 

Industries minières. Carrières. Eaux minérales. — 
L'Algérie est très riche en minerais et en roches diverses. 
Le nombre des mines concédées y est de 45 dont 15 
en pleine exploitation. La plus importante est la mine 
de fer d'Aïn Mokra, qui emploie 19 machines à vapeur, 
occupe 741 ouvriers, produit 199 718 000 tonnes de 
minerai, d'une valeur de 1 597000 francs, et possède un 
chemin de fer particulier de 55 kilomètres qui la relie 
à Bôiie. Celle de Béni-Saf, près de Rachgoun, a aussi son 
chemin de fer : elle a produit, en 188t?, !2C0 000 tonnes, 
en a expédié 277 000; elle occupe 717 ouvriers. Sept 
autres mines de fer moins importantes produisent 
ensemble 90 millions de tonnes. Le cuivre et le plomb 
argentifère sont extraits à Oum-el-TehouLprès de la Galle; 
le plomb argentifère au Cop Cavallo et à ^fi- Rouban. Le 
cuivre seul, le zinc, le plomb, l'antimoine sont exploités 
dans cinq autres mines. On trouve du mercure à Bas-el- 
Ma, du salpêtre à Sélif et à Toiiggojirt, du sel dans tous 
les chotts. Les eaux minérales sont très nombreuses 
(1 H). Les plus importantes sont celles de Hammam Mes- 
koutine (près de Guelma), qui fournissent 100 000 litres 
à l'heure, ont une température de 95'' et déposent les 
sels calcaires qu'elles contiennent en cônes d'une blan- 
cheur éblouissante. Les autres sources thermales les plus 
fréquentées sont celles d'Hammam Rira (arsenicales), 
près de Miliana; du Frais-Vallon (ferrugineuses) près 
d'Alger ; du Bain de la Reine, près d'Oran. et d' Hammam 
Melouan, près d'Alger (Salines); d'Hammam Berroiighia 
(sulfureuses), près de Médéa. 

Industries diverses. — Dans les pavs ueufs, l'indus- 
trie ne se développe que tardivement, surtout la grande 



8'i r.A FRANCE COLONIALE. 

induslrie. L'Algérie cependant se suflit déjà à elle-mênio 
pour tous les objets de fabrication courante. C'est ainsi 
qu'elle possède, sans parler des petites industries néces- 
saires à l'alimentation : il6 ouvriers brasseurs, 59 gla- 
ciers, 570 distillateurs, 1529 employés aux moulins à 
huile, 59 pour les poissons en conserve, 418 pour les 
salaisons, i06 pour les pâtes alimentaires et 1607 mi- 
notiers, dont la majeure partie dans la province de Con- 
stantine; 566 bijoutiers, 107 carrossiers. 858 cordon- 
niers, 172 passementiers, 155 tonneliers, 279 serruriers, 
277 ferblantiers, 144 teinturiers, 796 tailleurs, 725 fabri- 
cants de crin végétal et 15167 ouvriers indigènes occu- 
pés à la fabrication des tapis et des tissus, principale- 
ment dans les oasis du Sud, à Ouargla, Guerrara, Gar- 
daïa, etc. On jugera par là de tout le reste. Parmi les 
plus gros chiffres, signalons encore 1260 charpentiers et 
menuisiers, 562 corroyeurs et mégissiers, 1267 chau- 
dronniers et ouvriers en métaux, 1115 fabricants de 
tabac, 611 ouvriers employés aux plâtreries et fours à 
chaux, 1618 carriers et tailleurs de pierre, 587 relieurs et 
imprimeurs, 1047 potiers et fabricants de tuile, 197 i al- 
fatiers, 2498 fabricants de bouchons de liège. 

Routes. — L'activité industrielle et commerciale a 
été encouragée et facilitée par la création d'un grand 
nombre de moyens de communication, dont aucun, on 
peut le dire,' n'existait avant 1850. L Algérie possède au- 
jourd'hui 5000 kilomètres de routes nationales et 1500 
kilomètres de routes départementales parcourues par de 
nombreux services de diligences, plus 6000 ou 7000 kilo- 
mètres de chemins. Plusieurs de ces routes ont été 
ouvertes à l'origine par l'armée et ont nécessité des tra- 
vaux d'art considérables, tels que le percement des 
fameux défilés du Chahel-el-Akrn. L'entrelien des roules 
laisse encore à désirer sur un grand nombre de points 
et certains tronçons sont sinij)lemt'nt frayés à travers les 
terrains vagues, mais cette situation s'améliore chaque 
jour. 

Chemins de fer : réseau rationnel des voies fer- 
rées. — Les cjiemins de fci", longlemps iiisul'lisanls et 



L'AI.GKRIE. Sr, 

encoi't' aujourtriiiii iiicoiiiplels, sont poussés avoi-. une 
grande activili' et apj)roclient de 1800 kilomètres (autant 
((ue le Portugal). Le réseau comprend les lignes : — 
(l'Alger à Oran; de Constantine à Philippeville (Compa- 
gnie P.-L.-M.) ; — de Constantine à Sétif et bientôt Alger; 
de Constantine (Kl Guerra) à P>atna et bientôt Biskra 
(Kst algérien); — d'Arzeu à Saida et Mozba (Compagnie 
franco-algérienne) avec prolongement stratégique et 
bientôt commercial jusqu'à la Mecberia, et plus tard Ain 
Sefra; — d'Oran (la Tlélat) à Bel-Abbès et Ras-el-Ma; — 
d'Oran (la Sénia) à Aïn Témoucbent et bientôt Tlemcen 
(Ouest algérien); — de Bône à Guelma avec prolonge- 
ment, d'une part de Guelma sur Constantine (le Kroubi ; 
de l'autre, de Guelma (Duvivier) sur Souk-Aliras, la fron- 
tière tunisienne et Tunis (Compagnie Bône-Guelma) ; — 
de Bône à Aïn-Mokra (Mokta-el-Hadid); — de Kef-oum- 
Teboul à la Messida et d'Arzeu aux Salines, lignes indus- 
ti'ielles. 

On peut déjà considérer comme terminée la grande 
ligne littorale de la frontière tunisienne à Alger, et 
d'Alger à Oran et Ain Témoucbent; mais il importe que 
dAïn Témoucbent elle atteigne le plus tôt possible la 
frontière marocaine, parOudjda. 

Parmi les voies de pénétration, les plus utiles pour 
l'exploitation des ricbesses du sol algérien, que la géo- 
graphie pbysique réclame et qui ne sont point encore 
construites, les plus importantes seraient : celles de 
Nemours à Lalla-Marnia et Gar-Rouban; de Racbgoun à 
Tlemcen et Sebdou (cette dernière section en ])rojet); de 
Mostaganem à l'Hillil, Mascara et Tiaret (concédée); de 
Tenès à Orléansville (en projet) ; de Cbercbel à Miliana 
et Teniet el Had ; de Blida à Médéa et Bogbar et plus tard 
à Lagbouat et au Mzab (en projet); d'Alger à Aumale et 
plus tard Bou-Saada; di' Dellys à Tizi-Ouzou: de Bou- 
gie à Beni-Mansour (en construction); de Bougie et de 
Djidjelli à Sétif et plus tard Batna; de CoUo à la ligne 
de Constantine; d'Aïn-Beïda à Guelma ou à Constantine; de 
Souk-Abras à Tebessa (en projet): de la Calle, en Tunisie, 
auKef; de Biskra à Touggourt et (Uuirgla (en projet). 



84 . LA FRANCE COLOMALE. 

De niènie qu'une ligne ferrée septenirionale suit la 
côte, une voie stratégique méridioiiale parallèle à celle-ci 
devrait unir entre elles, au pied de l'Atlas Saharien, les 
amorces des trois principales lignes de pénétration : Aïn- 
Sefra, Laghouat et Biskra, avec prolongement, en Tuni- 
sie, sur Gafsa et Gabès. Enfin, par Aïn-Sefra et Figuig 
d'une part, de l'autre par Biskra, Ouargla, Touggourt, 
on pourrait se diriger vers In Çalali et le Touat, première 
étape nécessaire dans le grand désert. 

Alors le quadruple réseau des chemins de fer algériens 
serait à peu près complet et, pour la défense des colons 
comme pour l'exploitation des produits du sol, suffisam- 
ment efficace. Déjà les revenus des voies ferrées suivent 
en Algérie une progression constante : ils ont atteint en 
1884 la somme totale de d7 500 000 francs. Les capi- 
taux français se portent de plus en plus vers ce genre 
d'entreprises, dont la rémunération lucrative semble 
d'avance assurée. 

Postes et télé;;'raplies , — l'Algérie possède 6388 ki- 
lomètres de communications télégraphiques avec une lon- 
gueur de fils de 15 8Î28 kilomètres; 189 bureaux ?ni.r/es 
des postes et télégraphes, 19'J bureaux postaux et 
44 bureaux télégraphiques (425 en tout). Les receltes, 
qui ne cessent de s'accroître, ont été de 5 200 000 francs 
en 1884. Les dépêches télégraphiques entre la France et 
l'Algérie, par Ccâble sous-marin, coûtent fr. 10 par mot. 
Il y a cinq de ces câbles, trois entre Alger et Marseille, 
deux entre Bône et Marseille. Des réseaux téléphoniques 
sont installés à Alger et à Oran. Le service des colis pos- 
taux et celui du recouvrement des effets de commerce 
ont parfaitement réussi. — L'armée a installé, dans le Sud 
oranais et dans la région de Biskra, en relations avec la 
Tunisie, divers postes de télégraphie optique. 

Ports et phares. — Avant 1850, l'Algérie n'avait pour 
ainsi dire pas de ports. Alger même ne pouvait recevoir 
que des bateaux de faible tonnage, et la plupart des 
mouillages étaient exposés sans défense aux terribles 
coups de vent du imrd-ouest. Nous avons créé de toutes 
pièces les ports actuels de Beni-Saf, Alger, Oran, Bône, 



I/ALGKRIE. h5 

Pliili|)pevillo. Ceux do Nemours, Mers-el-Kobir, Aizcu, 
Mostaganein, Tenès, Cliercliel, Dellys, iJougic, Djidjelli, 
Collo, la Halle, le débarcadère d'AzelToun, réclioiiage 
de Takouch ont été améliorés. Des phares nombreux 
éclairent les côtes qui n'en possédaient pas un seul. Des 
sémaphores surveillent la navigalion. 

Services maritimes et navigation. — F^CS pOl'ts 
algériens sont en relations assidues soit entre eux, soit 
avec la France, la Tunisie, l'Espagne, l'Italie, Tanger, etc. 
Les principales compagnies de paquebots qui desservent 
l'Algérie sont : i" la Compagnie générale, transatlantique : 
de Marseille à Alger, direct rapide en trente ou trente- 
deux heures, deux fois par semaine; de Marseille, Cette 
et Port-Yendres à Alger; de Marseille, Cette et Port- 
Yeudres à Oran, avec escale par quinzaine à Cartha- 
gène; de Marseille à Ajaccio, Bône, Philippeville, 
Djidjelli et Bougie; de Marseille à Oran, avec escale 
par quinzaine à Carthagène; de Philippeville à Alger 
et à tous les porîs de la côte orientale; de Philip- 
peville à Bône; de Bône à la Calle, Tunis, Tripoli, 
toutes les semaines ; — 2" la Compagnie des messageries 
maritimes a un départ par semaine pour Alger; — 5" la 
Compagnie de navigation mixte (Touache) : de Marseille et 
de Cette à Oran, Nemours, Gibraltar et Tanger; de Mar- 
seille à Alger, Bougie, Djidjelli et Tenez; de Marseille à 
Philippeville et Bône; de Marseille à Mostaganem, Arzeu 
et Oran, toutes les semaines; — 4° la Société générale de 
transports maritimes à vapeur : de Marseille à Philippe- 
ville et Bône; de Marseille à Alger, Bougie et Philippe- 
ville; de Marseille à Philippeville, Bougie et Alger; de 
Mai'seille à Bône, direct, toutes les semaines; — 5° la 
Compagnie havraise péninsulaire, du Havre à Oran, 
Alger, Bône, Philippeville et l'Espagne, tous les mois ; — 
6" la Ligne Cunard (anglaise) : de Liverpool au Havre et 
Cibi'altai-, prenant charge pour Tanger, Oran, Alger, etc., 
tous les mois. 

Pendant les trois dernières années (1882-84), le mou- 
vement moyen de la navigation dite de concurrence 
(entre l'Algérie el l'extérieur) a été de quatre mille 



86 LA FRANCE COLOMAL'i;. 

navires avec J 800 000 tonnes de marchandises à l'entrée 
et à peu près autant à la sortie. Il est plus de cinq 
fois supérieur au mouvement de la navigation dans les 
colonies anglaises du Cap. Le mouvement du cabotage 
(entre les ports algériens) a été de 750 000 tonnes envi- 
l'on à l'entrée et autant à la sortie. 

Régime commercial. — Depuis Cette année même, 
les douanes algériennes sont assimilées aux douanes 
françaises, mais sauf de très légères exceptions (impor- 
tation des denrées coloniales, alcools et bières en Algérie), 
les échanges sont exempts de tous droits entre les deux 
pays, si bien qu'ils n'en font qu'un au point de vue doua- 
nier. L'octroi de mer, en effet, n'est qu'une taxe locale, 
analogue à nos octrois municipaux, avec cette seule dif- 
férence qu'elle est perçue une fois pour toutes à l'entrée 
des ports algériens, au lieu de l'être à l'entrée de chaque 
ville. Les marchandises tunisiennes entrent de même en 
franchise en Algérie. 

Commerce. — La valeur moyenne des importations en 
Algérie pendant la période triennale de 1882-1884 a été 
de 340 millions de francs dont les trois quarts prove- 
nant de la France. La valeur des exportations a été de 
156 millions de francs, dont les deux tiers à destination 
de la France. L'Algérie importe principalement des 
tissus de coton, de lin ou de chanvre, de laine, de soie et 
des vêtements, du sucre et des denrées coloniales, des 
peaux préparées, du papier, des vins, boissons et liqueurs, 
des outils, des métaux, des matériaux de construction, du 
charbon, du savon, des farines, etc. Elle exporte surtout 
des céréales, des laines, des peaux brutes, des animaux 
vivants, des minerais, des primeurs et fruits, de l'alfa 
et autres filaments, des huiles, des légumes secs, du 
liège, etc.; elle commence à exporter du vin, du poisson. 

Le commerce extérieur de l'Algérie, d'une manière 
générale, n'a cessé de s'accroître, comme le prouve le 
tableau ci-dessous dont les chiffres représentent des 
miUions de francs. 11 est aujourd'hui en bloc de plus 
de 465 millions (plus de la moitié du comnitM'ce de 
l'Espagne). 



L'ALGtIUE. 87 

Aimtc. Importations. Exportations. 

1851 0,5 1,4 

1834 8,5 2,3 

1859 56,8 5,2 

1844 82,8 5,2 

1850 72,6 19,2 

1854 81,2 42,1 

1859 116,4 59,7 

1864 156,4 108 

1869 183,5 110 

1874 196,2 li!l,r. 

1879 272,1 151,9 

1880 503,4 168,8 

1881. ..... 342,5 143,6 

1882 411,9 150 

1883 520,5 144,1 

1884 289,8 175,8 

Depuis que la France a planté son drapeau à Algei% 
l'importation est devenue cinquante fois plus forte, 
l'exportation plus de cent fois. 

Ce que TAlgérie coiite ù la France. — Pour savoir 
exactement ce que l'Algérie coûte à la France, il faut 
non seulement mettre en ligne de compte les dépenses 
du gouvernement général, qui sont indiquées partout et 
dont le chiffre est très conim, mais encore les dépenses 
de chacun des ministères pour leurs services algériens 
et en particulier celles de la guerre et de la marine. On 
arrive ainsi, conune nous l'avons constaté plus haut, à 
un total de dépenses de 115 894 527 francs pour 1885. 
Or les recettes de l'Algérie ont été, pour la même année, 
de iO 777 G()8 francs. — Déficit net : 75 1 16 859 francs. 

Situation exceptionnelle de l'^lji^érie. — Assu- 
rément ce déticit annuel est considérable, et, dans 
l'intérêt même de leur admirable })ays, les colons de- 
vraient demander spontanément à payer plus d'impôt 
qu'ils n'en payent. 11 serait naturel, par exeiuple, que 
foutes les propriétés fussent soumises au bout d'un cer- 
tain délai à l'impôt foncier. Rien ne serait plus facile 
également que délever la taxe sur les tabacs. Mais celte 
l'éserve faite, il serait injuste de ne pas tenir compte 



88 LA FRANCE COLONIALK. 

de la situation exceptionnelle de l'Algérie. Très" riche 
d'avenir, l'Algérie est encore relativement pauvre. Or 
plusieurs de nos départements, les Hautes- Alpes, par 
exemple, sont pauvi-es aussi; ils seraient incapables de 
se suffire à eux-mêmes, et cependant ils ont part à 
toutes les largesses du budget national. C'est que la 
France entière se sent solidaire. Cette solidarité doit 
s'étendre à l'Algérie, qui est France aussi depuis que 
nos soldats l'ont conquise. 11 ne faut pas perdi-e de vue 
non i)lus que tout était à créer en Algérie quand nous y 
avons débarqué. Où en serait la France, sans riiéritage 
des efforts accumulés pour sa civilisation et sa grandeur 
par les générations de dix-huit siècles? Que de sommes 
énormes n'ont pas dépensées nos ancêtres en défriche- 
ments, cultures, chemins, ports, constructions et éta- 
blissements de toute sorte! A moins de faire un crime 
à l'Algérie de sa jeunesse, on ne saurait donc lui re- 
procher de ne pouvoir encore se suffire entièrement à 
elle-même. 

Ce que I Algérie r»iipor(e à la Fraiiee. — Le dé- 
ficit algérien n"est d'ailleurs qu'aiiparent. Ce n"est un 
déficit que pour le budget de l'Fial; mais, si l'on consi- 
dère l'intérêt de la nation prise dans son ensemble, non 
seulement l'acquisition de l'Algérie n'a pas été oné- 
reuse pour la France, mais elle a été ime affaire excel- 
lente qui dt-jà se solde en bénéfices et finira par rem- 
bourser largement les capitaux dépensés depuis 1850. 
Sans parler des avantages politiques et militaires que 
l'occupation de l'Algérie procure à la France sur cette 
rive de la Méditerranée qui fait face à Porl-Vendres et à 
Toulon, deux cent mille Français vivent aujourd'hui sur 
h; sol de l'Afrique, y trouvent leur subsistance et s'y 
développent. Leur existence seule est un accroissement 
de force numérique pour la nation, un moyen nouveau 
d'expansion poiu' elle. Qu'un second Lille ou im second 
Bordeaux surgisse quelque part sur le terj-itoire fran- 
çais, chacun s'en réjouirait : la population h'an(^;aise de 
l'Algérie vaut déjà Lille ou Bordeaux. 

Ajoutez que cette population, dont l'activité est grande, 



L'ALGÉRIE. 89 

oiiipiimle 1.1 iiijijciire partie de ses capitaux à la mère 
patrie. Les seules recettes des chemins de fer algériens 
dépassent déjà 16 millions de francs. De là pour les 
actionnaires français de fructueux dividendes. 

La Banque d'Algérie, le Crédit foncier et agricole, 
établissements de crédits spéciaux à l'Algérie, le Crédit 
lyonnais et d'autres maisons de banque ayant des suc- 
cursales en Algérie, sont alimentés par des capitaux 
français, et il ne paraît pas qu'ils fassent de mauvaises 
affaires. 

Les sociétés ou les capitalistes français qui ont dans 
la colonie des placements en maisons, terrains el cul- 
tures doivent entrer aussi en ligne de compte. 

Presque toute la flotte de paquebots qui dessert l'Algérie 
appartient à des compagnies françaises dont le siège est 
à Marseille el dout les associés sont Français; c'est l'Al- 
gérie qui est la principale source de leurs profits 

M'est-ce rien aussi que d'avoir purgé la mer de pirates, 
en occupant la ccMe africaine; que d'avoir rendu la navi- 
gation sûre, en y élevant des phares et en y creusa ut 
(les ports? Toute sécurité se paie, et celle-là a diminue 
les frais d'assurances de tous nos navires. 

U est difficile d'évaluer en millions les divers bénéfices 
matériels que la France retire ainsi de sa colonie. Il en 
est du moins qui figurent dans toutes les statistiques. 
Les deux pays font ensemble un connnerce annuel de 
])lus de oOO millions, dont plus de i'iO à rimporlalion 
des produits français en Algérie el 0<( à l'expui'laliou 
des |»roduils algériens en France. Si l'on veut bien ic- 
llécliir que tous les échanges sont lucratifs, sans quoi ils 
n'aïu'aient pas lieu, est-ce trop d'évaluer à !20 ou 
7)0 milli(»ns les béuéfices que nos industi'iels et nos né- 
gucianls l'elirenl deleur conunerce avec l'Algérie? 

Ui', en addili(»nnant les divers chapitres de l'aetîf 
français créé par la possessio7i de l'Ah/érie, on obliiMil le 
tableau appi^uxinialif ci-dessous : 



90 LA FRANCE COLONIALE. 

200 000 Français de plus, représentant en luuycnne un 
revenu annuel de 1000 francs par tète (c'est le prix d'en- 
tretien de nos soldats) 200 000000 

Recettes des chemins de fer algériens. i 7 500 000 

Établissements de crédit. 
Profits ? 

Placements en maisons, 
terres, cultures. Bénéfices. ? 

Compagnies de paque- ) li000 000(?) 

bots. Profits ? 

Diminution de frais d'as- 
surances pour nos navires. 
Bénéfice '.' 

Mouvements d'échanges de ÔOO mil- 
lions. Profits 20 OnO 000 (?) 

Total 500 000 000 



En réalité, l'Algérie ajoute donc approximativement 
un revenu annuel de 30O millions au revenu national. 

Le déficit du budget de l'État, imputable aux dépenses 
algériennes, étant de 75 millions, la France gagne encore 
annuellement 227 millions en Algérie et grâce à l'Algérie. 
Supprimez l'Algérie, vous supprimez d'un seul trait de 
plume 229 millions de revenus français. Voilà ce qu'il 
faut répondre aux détracteurs de l'Algérie. 

(Juant à la gloire d'avoir dompté la barbarie, quant à 
l'honneur qui s'attache à notre œuvre en Afrique, quant 
à l'espoir qui s'ouvre à nous de fonder à nos portes une 
seconde France, vraiment fille de sa mère et capable un 
jour de contribuer à sa sécurité, à sa force et à sa gran- 
deur, tout cela ne s'évalue point en luiméraii-e, et ceux 
qui ne voient dans la politique qu'une balance de profits 
et j)ertes n'entendront point ce langage. Mais il y a en- 
core des Français dont il fera battre le cœur et qui le 
comprendront. Nous nous contenterons de répéter aux 
premiers : la conquête de l'Algérie a été une bonne 
affaire. Pour les autres, pour tous ceux qui, dans leurs 
affections, comptent ))uur (juchpic rUo>c riiuinanité, la 



L'.\l,(ii;illK. Cil 

jiislice cl la pairie, nous ajouterons : la (-ivilisalioii de 
l'Algérie par la France est une des plus grandes choses 
de ce siècle; c'est laccomplissenient d'un devoir national, 
et peut-être sera-ce par surcroît, comme l'avait rêvé Pre- 
vost-ParadoP, l'instrument de notre salut. 

Avenir de l'Algérie. — En résumé, l'Algérie, qui égale 
et dépasse même la France en supej'flcie, possède 15 mil- 
lions d'hectares de terres cultivables (Tell), qui certai- 
nement nourriront un jour, non pas trois millions, mais 
dix millions d'habitants. Les grands travaux que nous, 
avons entrepris, dessèchements, l'eboisements, irriga- 
tions, sondages artésiens, la création de grandes indus- 
tries, le développement de la marine et du coumierce, 
.pourront même, plus tard, doubler ou tripler ce chiffre. 
Le plus difficile ne serait pas de vaincre et de féconder 
la nature en Algérie, ni même d'y acclimater et d'y ré- 
pandre notre race. Les Romains l'ont fait avant nous 
et, sauf les ruines, ils n'ont pas laissé de traces de leur 
domination. Nous avons entrepris une œuvre autrement 
délicate et bien digne, par sa difficulté même, de tenter 
1(! génie d'un grand peuple. Il ne s'agit pas seulement 
de refaire tranquille et sûr un pays bouleversé par qua- 
torze siècles de guerres et d'anarchie, mais d'y apaiser 
le fanatisme, d'y calmer les haines, d'y réconcilier 
l'Orient avec la civilisation occidentale, de former, avec 
des indigènes de toute l'ace et des colons français ou 
étrangers une société compacte et organisée, de créer 
en quelque sorte d'éléments contradictoires un êti-e 
nouveau à l'image de la France. Tel est le problème qui 
s'impose à nous. Comme le sphinx de la légende antique, 
ou nous le résoudrons, ou il nous dévorera. Mais déjà 
u 'entrevoit-on pas les solutions? On pourrait les résumer 
en un progranuu(» de quelques articles. 

Assimiler progressivement TAIgérie à la France. 
— Réserver au gouverneur général, sorte de préfet de 
police algéricMi, le maintien de la sécurité qui est le pre- 
mier et le plus nécessaire de tous les biens; créer plu- 

1. Voir la France nouvelle. 

VR. COL. ' 9 



92 LA FRANCE COLONIALE. 

sieurs nouveaux départements suivant les régions natu- 
relles indiquées par les chemins de fer de pénétration; 
admettre dans les conseils généraux des représentants 
des indigènes élus par eux; créer aux limites méridio- 
nales du Tell des confins militaires et en confier le gou- 
vernement à l'armée; laisser aux chefs de service en 
Algérie une large initiative; maintenir le conseil de gou- 
vernement présidé par le gouverneur, afin que les diverses 
administrations, d'ailleurs rattachées aux ministères, 
puissent concerter leurs efforts ; rendre la justice de plus 
en plus française; charger des cours spéciales de juger 
les crimes et délits conuuis par les indigènes entre eux; 
créer partout dos écoles de lancjue française pour les indi- 
gènes ; fonder à Alger des facultés véritahles, groupées 
sous le nom d'université; en matière de colonisation, éta- 
blir le régime de droit commun; faciliter la mobilisation 
de la terre et les échanges; renoncer pour toujours, sauf 
à titre de punition militaire, aux confiscations, expro- 
priations et séquestre; instituer, à l'usage des indigènes, 
une naturalisation spéciale qui respecte leur statut 
personnel. 

Les articles de ce programme peuvent eux-mêmes se 
résumer eu quelques mots : s'efforcer de rendre pro- 
gressivement tous les Algériens français dans une Algérie 
française. 

Pierre Fo.ncin. 



LA TUNISIE 



PARTIE HISTORIQUE 



CHAPITRE PREMIER 

JUSQU'A L'INTERVENTION FRANÇAISE DE 1881 

Temps primitifs. — La Tunisie, comme l'Algérie, 
compte parmi les parties du globe les plus anciennement 
habitées. Les silex taillés retrouvés à Uglat el Hassi, sous 
une couche de travertin de soixante centimètres d'épais- 
seur, figurent parmi les preuves les plus caractérisées 
qu'on ail jamais découvertes de l'antiquité de notre race. 
Sur ces premiei's habitants du sol africain, on ne sait na- 
turellement rien; mais sur leurs successeurs immédiats, 
nous sommes d'autant mieux renseignés que cette race peu 
changeante et peu assimilable habite et cultive encore 
sous nos yeux les domaines sur lesquels, depuis le com- 
mencement des temps historiques, elle est campée. Cette 
famille d'hommes qui a conservé jusqu'aujourd'hui sa 
langue est la race Berbère. La similitude des mots a fait 
appeler d'une manière générale les territoires qu'ils 
occupaient Barbarie par les Romains, I:fats Barbaresques 
par nous. 

11 n'est pas nécessaire de décrire ici les mœurs ni 
l'aspect de ces populations dont un tableau détaillé a 
été présenté à propos de l'Algérie. Il suffira de rappeler 



<1.} LA rUANCE COLONIALE. 

qu'elles gardent en Tunisie les mêmes caraclères que 
dans notre colonie, qu'elles y présentent, comme dans ce 
pays, les signes évidents d'un mélange extrêmement 
ancien avec une race Aryenne blonde, venue en Afrique 
probablement par le détroit de Gibraltar, à une époque 
antérieure au quinzième siècle avant notre ère ; enfin, 
que le sol de la Régence offre, lui aussi, en grand nombre, 
des monuments mégalithiques, dolmens, menhirs, etc., 
pareils à ceux de la Bretagne et des vieilles contrées cel- 
tiques. Il y en a notamment une grande quantité dans la 
plaine au sud de Zaghouan. 

Les habitants primitifs de la Tunisie se trouvèrent, dès 
les temps les plus reculés, aux prises avec deux peuples 
dont l'histoire est familière à tous les enfants de toutes 
les écoles d'Europe. Pendant dix siècles, du dix-septième 
au septième avant notre ère, de Thoutmès lll à Tahraka, 
des expéditions nombreuses furent dirigées par les Pha- 
raons contre les Berbères ou Libyens du nord de l'Afrique. 
Un souvenir curieux de leur passage est conservé dans 
le sud de la Tunisie : un archipel du chott Djerid, com- 
posé de quatre ilôts, porte encore aujourd'hui le nom 
de Nkal-Farâoun, les Palmiers de Pharaon, a Les dat- 
tiers qui les couvrent, écrit M. Ch. Tissot, n'appartiennent 
à aucune des variétés connues dans le Blad-el-I)jerid tuni- 
sien et leurs fruits ne parviennent jamais à une complète 
maturité. Une tradition que j'ai recueillie de la bouche 
même du khalifa de Telemin,Si el Habib, prétend que les 
palmiers de Pharaon proviennent des noyaux de dattes 
qu'aurait laissés dans ces îles une armée égyptienne. Au 
temps de Mohammed el Tidjani, ces dattiers n'apparte- 
naient à personne et les fruits en étaient abandonnés aux 
voyageurs. » 

Dominatioa carthaginoise. — En OUtre, à partir du 
seizième siècle avant notre ère, si ce n'est même plus tôt, 
les Berbères de Tunisie virent débarquer sur leurs rivages 
des groupes d'émigrants chananéens ou pbéniciens. Pous- 
sés par les besoins d'un commerce de plus en plus riche 
et'étendu, ou refoulés par les Israélites revenus en con- 
quérants dans la Terre promise, les Phéniciens implan- 



LA TUNISIE. 95 

tèront en Tunisie les premières souches d'une popubition 
sémitique. On sait, quel fut leur succès, comment leurs 
comptoirs s'enrichirent, conunent l'un d'eux, fondé au 
neuvième siècle, devint la plus puissante ville do la Médi- 
terranée, Carthap:e, la rivale de Rome, et comment, en 
l'année 14-6 avant .I.-C, sur la colline que couvre aujour- 
d'hui la chapelle Saint-Louis, l'armée de Scipion Émilien 
vit monter les flammes qui dévoraient la femme et les 
enfants du Carthaginois Asdruhal. Carlhage fut alors in- 
cendiée et anéantie. Des monceaux prodigieux de cendres 
et de scories de toutes sortes, mêlés de déhris calcinés 
d'ossements humains, attestent encore à l'heure présente 
les horreurs de ce désastre, le plus grand qu'ait vu 
l'antiquité, catastrophe plus terrible que celle-là même 
qu'Homère a chantée. 

Conquête et dominât i«»n romaines. — A partu^ de 
cette époque, la Tunisie devint romaine, et une Carthage 
latine s'éleva sur l'emplacement de l'ancienne; le pays 
se couvrit de monuments et de villas dont les ruines 
innombrables couvrent aujourd'hui le sol dans toutes les 
directions : des bains, des théâtres, des amphithéâtres 
s'élevèrent dans toutes les villes importantes. L'un d'eux, 
l'amphithéâtre de l'antique Thysdrus, aujourd'hui El 
Djem, manifeste encore par ses vastes proportions et sa 
masse imposante la richesse et la civilisation qu'atteignit, 
un moment, cette partie de la province romaine d'Afrique. 
Ce grandiose édifice, qui a souvent servi de forteresse au 
moyen âge, est 'relativement bien conservé; trois de ses 
étages sur quatre, ses voûtes intérieures, une partie de ses 
gradins existent encore ; moins grand que le Colisée, 
il est beaucoup plus vaste que les arènes de Mmes. 

D'innombrables colonnes et statues ont été retirées, 
})endant tout le moyen âge, de ces villes ruinées ; une 
partie de la cathédrale de Pise fut conslruife, au dou- 
zième siècle, avec des colonnes provenant de Carthage. Si 
quelque génie vengeur de la vieille cité retirait tout à 
coup des murs et des maisons de Tunis ce qu'ils contien- 
nent de ((donnes romaines, la ville entière s'écroulerait. 
.liis(pie dans le Sud, où s'élevait la v'whe Suffelula, dont 



96 LA FRANCE COLONIALE. 

les ruines attirent aujourd'hui les curieux dans le désert 
de Sbeitla, les Romains avaient établi leurs jardins et 
leurs Yillas, et, en fouillant le sol, on découvre, sur tous 
les points où ils s'étaient fixés, ces mosaïques si caracté- 
ristiques dont ils avaient le goût et dont on retrouve des 
spécimens identiques dans les pays les plus différents, 
partout où ils allèrent, et jusque sous le ciel brumeux 
d'York et des villes du nord de l'Angleterre. 

Cette époque est celle de la grande richesse de la Tu- 
nisie. Ses récoltes nourrissent la capitale de l'empire, 
tandis que ses bêtes sauvages l'amusent; le pays fournit 
à la reine du monde les deux choses qui lui sont indis- 
pensaliles : panem et circensies. Les terres fertiles de la 
côte se peuplent d'oliviers dont les alignements réguliers 
ont été respectés des Arabes jusqu'à nos jours; les mines 
et carrières sont exploitées partout le pays et, lorsque les 
persécutions contre les chi'étiens commencent, un nou- 
veau personnel d'(mvriers qu'on n'avait point à ménager 
se recrute parmi les condamnés religieux. La population 
toutefois, sauf sur les côtes où elle était déjà bien mélan- 
gée, garde intacts ses caractères, ses mœurs et sa lan- 
gue; l'élément berbère résiste à l'assimilation romaine 
comme il avait résisté à l'assimilation carthaginoise. 

Du deuxième au troisième siècle, la population des villes 
s'était convertie au christianisme. Après avoir entendu 
Sextius Augustinus et Thascius Cœcilius Cyprianus en- 
seigner dans ses écoles le christianisme, (-arlhage les 
avait vus tous deux devenir chrétiens et èvèques, celui- 
ci dans la capitale même, celui-là à llippone (Bône), 
l'un au troisième, l'autre au quatrième siècle. Sous les 
noms de saint Augustin et de saint Cyprien, avec Ter- 
tullien originaire aussi de Cartilage, ils comptent parmi 
les plus illustres des « Pères de l'Église d'Alrique ». 

Dominations diverses. — Les Vandales et les By- 

:eantins. — Au cinquième siècle arrivent les Vandales, 
et c'en est fait des prospérités de la Carthage romaine. 
Genséric s'en empare en 455 et en fait sa capitale. Il part 
du fond de son golfe pour aller piller Rome en 455 : 
triste et lointaine revanche prise par le barbaie jtos- 



\.\ TUNISIE. 97 

SL'^solU• (le (iiirlliagc mit les d<'S(t'ii(liiiil> (It-^M'iiércs rJo 
Scipioii. Pendant cenf ans, les Vandales ont, dans celte 
vill(% le centre de leur empire; ils en sont charsés par 
Hélisaire en 5Ô4. 

Les Arabes. — Un siècle encore se passe et de nou- 
veaux maîtres se présentent. La vingt-huitième année de 
l'hégire, en 648, les Arabes, déjà maîtres de la Syrie, de 
la Palestine et de l'Egypte, envahissent la province sous le 
commandement d'Abdallah ben Saad, marchent sur Suf- 
l't'tula, alors la première cité du pays (aujourd'hui Sbeitlai, 
et écrasent les troupes du patrice Grégoire. Un nouveau 
ilôt d'invasion arabe couvre le pays en 666 ; les partisans 
de l'islam occupent Souse, puis Bizerte; ils fondent la 
ville sainte de Kérouan ; enlin, en 089, ils preiment et 
liillent Carthage et, tout auprès, Tunis; puis, rétablissant 
celle-ci et la dotant d'un arsenal, ils en l'ont la capitale 
de la province maintenant soumise à leurs lois. 

Croisade de saint Louis et expéditions euro- 
péennes. — Les Turcs. — Vainement, eu 1270, une 
armée française, conunandée par saint Louis, vint-elle 
camper à la Goulette: le roi y mourut, l'expédition 
échoua et l'Arabe triompha de nouveau. Vainement, en 
loôa, Tunis fut-elle soumise et pillée par une armée 
d'Espagnols, de Génois, de Flamands, de Portugais. d'Ita- 
liens, de Maltais, connnaiidée par Cbarles-Quint. Vaine- 
ment, André Doria, en 1559, prit-il Souse, Monastir, Sfax, 
et le héros de Lépante, don Juan d'Autriche, s'empara- 
t-il une seconde fois de Tunis, en 1575, au nom de la 
monarchie espagnole : le brigandage maritime n'était pas 
prés de cesser. Il dura, à travers toute la période des 
temps modernes, jusqu'à la prise d'Alger en 1850 par 
une armée française. L'année même où le fils naturel de 
Charles-Quint avait reconquis la capitale tunisienne, les 
Turcs qui, dans la première moitié du siècle, avaient 
commencé, avec l'appui du célèbre corsaire d'Alger Khaïr- 
Kddin Barberousse, à prendre pied dans le pays, l'en- 
vahirent de nouveau avec Sinan-pacha et y établirent, 
sous la suzeraineté nominale du sultan de Constantinople, 
un gouvernement qui se composait essentiellement d'un 



98 LA FRANCE COLONIALE. 

Dey, souvei'aiu effectif du pays, et d'un Divan ou couseil. 

Ce régime se prolongea jusqu'au commencement du 
dix-huitième siècle. Son histoire est celle de guerres in- 
cessantes avec les régences voisines d'Alger et de Tripoli, 
d'assassinats terminant le règne de la plupart des Deys, 
auxquels une milice de janissaires donnait ses favoris, 
souvent d'anciens corsaires, pour successeurs, sans se 
soucier le moins du monde d'avoir ou non l'agrément 
du Chef des croyants. C'est aussi l'histoire de querelles 
incessantes et de traités d'amitié constamment violés avec 
les puissances européennes, d'épouvantables brigandages 
maritimes, de captivités dont les plus célèbres sont celles 
de Michel de Cervantes et de saint Vincent de Paul. C'est 
du bagne de Tunis, « cette tanière etspélonque de voleurs 
sans aveu du Grand Turc » , où il était prisonnier depuis 
deux ans, que ce dernier s'échappa, le 18 juin 1607, et, 
monté sur une barque, eut la bonne fortune de gagner les 
côtes de Provence. 

La dynastie husscinitc. — La Tunisie îndt'pen- 
iiante. — En 1705, Commence pour la Tunisie une nou- 
velle période politique. C'est l'année de l'avènement d'un 
soldat de fortune nommé Hussein ben Ali, qui, porté au 
trône à la suite d'une guerre civile, prit le titre de Bey 
ot fonda la dynastie Husseïnite qui règne encore à l'heure 
actuelle. Sous cette nouvelle foi'me de gouvernement, 
les liens qui reliaient la Tunisie à la Porte se relâchèrent 
tout à fait. Plus que jamais, dans toutes les questions 
internationales, la Régence joua le rôle de puissance 
indépendante, traita en son propre nom, et répondit seule 
de ses actes. La destruction, en 1811, parle bey Hamouda, 
d'une milice turque demeurée à Tunis, acheva, mieux 
que tout le reste, de marquer la rupture. Si, eu diverses 
occasions, la Tunisie envoya des troupes se joindre à 
celles du Grand Seigneur lorsque celui-ci était en guerre, 
ce fut en tant qu'alliée naturelle de l'empire ottoman et 
non en qualité de vassale. Ce fait mis à part, le gouverne- 
ment des Beys ressembla fort à ct'hii des Deys. 11 fut 
signalé par les mômes troubh^s intérieurs, les mêmes 
guerres avec les régences voisines et j)ar les mèiiies liri- 



I.\ TUNISIE. 'J9 

giindagcs ninritimi's. De temps eu leinj)s,Ia présence (rime 
escadre eiiroi)éennc faisait mettre en liberté des centaines 
d'esclaves chrétiens; une fois le traité de paix et d'amitié 
perpétuelle signé et l'escadre partie, les déprédations 
recommençaient. 

Traités avec la France. — Au dix-septième siècle, 
plusieurs de ces traités avaient été conclus entre la Tu- 
nisie et la France. A partir du dix-huitième siècle jus- 
qu'à l'époque de la prise d'Alger et de l'abolition déd- 
uilive de la course et de l'esclavage, ils devinrent innom- 
brables. 

La délivrance des esclaves français avait été arrachée 
à la Régence en i60i; puis le duc de Beaufort et son 
escadre imposèrent, le 2.') novend)re 1665, une convention 
stipulant la mise en liberté des prisonniers, l'inter- 
diction à l'avenir d'en faire de nouveaux et assurant, 
au nom du grand roi, « que le consul français aurait la 
prééminence sur tous les autres consuls » (art. 15). 
Iles traités, ayant ce même objet, avaient été signés en 
1672 par le marquis de Martel et, en 1685, ])ar le ma- 
réchal d'Estrées. Au dix-huitième siècle, le l'envoi des 
esclaves, la sécurité du commerce français, les privilèges 
des corailleurs de notre pays et de la compagnie royale 
d'Afrique sont garantis, notamment, par les traités du 
6 décembre 1710, du 28 févriei' 1715 (consenti à la suite 
d'une expédition de Duquesne), du 20 février 1720, du 
l" juillet 1728, du 9 novembre 1742, du 24 février 1745, 
du 14 mars 1768, du 25 août 1770 (signé à la suite du 
bond)ardement de Bizerte et de Souse par la marine fran- 
çaise), du 24 juin 1781. du 8 octobre 1782, etc. Enfin, 
le 25 février 1802, un traité est signé dans lequel il est 
accordé au représentant du premier consul Bonaparte 
que « la nation française sera maintenue dans la jouis- 
sance des privilèges et exemptions dont ellejouissaitavant 
la guerre et, comme étant la plus distinguée et la j)lus 
utile des autres nations établies à Tunis, elle sera aussi 
la plus favorisée » (art. 2). On voit que la prépondéi'ance 
française dans la Régence a des origines anciennes et 
remonte en fait à Louis XIV et à Napoléon. 



100 LA FRANCE COLONIALE. 

Le congrès de Vienne, qui amena de si graves chan- 
gements en Europe, eut son contrecoup jusque sur la côte 
septentrionale de l'Afrique. En 1816, lord Exmouth se 
présenta dans chacime des Régences avec une flotte de 
guerre et imposa la suppression de la course et l'aboli- 
tion de l'esclavage ; le traité avec Tunis fut signé le 
17 avril 1816. Encore une fois cependant, la dernière, 
les Régences revinrent de leurs terreurs et, sans souci 
des papiers signés, recommencèrent leurs pirateries. 
L'acte qui y a mis fin en Tunisie, il semble pour jamais, 
fut signé au Bardo, le 8 août 1850, par le consul géné- 
ral Mathieu de Lesseps, au nom de « la merveille des 
princes de la nation du Messie, la gloire des peuples 
adorateurs de Jésus, l'auguste rejeton des rois, la cou- 
ronne des monarques, l'objet i-esplendissant de l'admi- 
ration de ses armées et des ministres, (Charles X, empe- 
reur de France ». Par l'article 1", le bey renonce à la 
course ; par l'article 2, il « abolit à jamais dans ses États 
l'esclavage des chrétiens » et s'engage à mettre en 
liberté tout ce qu'il peut eu rester dans la Régence et à 
indemniser leurs propriétaires. Si ce traité fut mieux 
respecté que les précédents, c'est qu'il n'avait pas été 
signé par crainte des boulets d'une flotte de passage; le 
5 juillet Alger avait été prise ; nous étions devenus les 
voisins permanents des beys de Tunis. 

Rapports entre la Tunisie et la France depuis 1830. 

Tentatives de réformes. — A partir de 1850, la pira- 
terie est donc supprimée définitivement et ce n'est pas 
pour notre pays une mince gloire, dans ce siècle de pro- 
grès commercial et industriel, d'avoir accompli les deux 
grands actes qui devaient le plus faciliter les rapports 
de l'Orient avec l'Occident, en détruisant à jamais les 
repaires des corsaires africains et en perçant l'isthme de 
Suez. D'autres peut-être profiteront plus que nous de ces 
relations lacilitées avec rExtième -Orient; mais nous 
pouvons justement nous enorgueillii' d'avoir ouvert à 
l'Europe la route de la Cbine el d'en avoir assuré la sé- 
curité. 

Cependant, voisins de i)rovinces Iranç^-aises dans les- 



LA Tl'MSIE. 101 

(|ik'll('s It's juincipes slricls do riuliiiinislrjilioii euio- 
péeiiiie étaient apj)liqm''.s, où le comiiu'i'ce coniiiieiiça 
bientôt à prospérer, où la justice était la même pour 
tous, les heys essayèrent, après 1850, d'introduire dans 
leur pays quelques réformes, de le civiliser et d'eu 
utiliser les richesses. L'un, comme le bey Ahmed, voulut 
se rendre compte par lui-même des supériorités diverses 
que les peuples européens avaient sur les pays islami- 
ques, et visita, en 18 40, la France où il fut reçu en sou- 
verain. Ce même bey, las des désordres des tribus 
nomades, voulut doter la Régence d'une armée régulière 
et ht venir une mission d'ofhciers français, à la tête 
desquels se trouvait le lieutenant-colonel Campenon, pour 
organiser ses troupes à l'européenne. In autre, le bey 
Mohamed, dota son pays d'une loi organique ou consti- 
tution, qui rendait théoriquement applicables à la Tunisie 
les grandes règles fondamentales des gouvernements 
civilisés. Un troisième, le bey Mohamed el Sadok, fit res- 
taurer, au prix de 1-4 millions de francs, l'aqueduc qui 
amenait, du temps des Romains, les eaux de Zaghouan à 
Carthage, dota Tunis de ses fontaines, créa des routes, 
concéda à la France des chemins de fer et des télégra- 
phes, fonda le collège Sadiki,dans lequel les musulmans 
reçoivent une instruction secondaire analogue à celle 
qui se donne dans nos lycées, etc. Mais ces tentatives 
isolées ne pouvaient suffire à établir d'une manière 
durable l'ordre dans la Régence. L'imprévoyance, la 
mauvaise administration, l'abandon de mainte entreprise 
dispendieuse à moitié terminée, par-dessus tout le 
désordre général des finances, que vint aggraver une 
succession d'années d'insurrections, de famine et de 
peste, amenèrent, en 1869, un premier et éclatant aveu 
d'impuissance de la part du gouvernement beylical ; 
l'État faisait banqueroute et l'Europe était obligée d'in- 
tervenir. Il était évident dès ce moment qu'aussi long- 
temps que la Régence serait abandonnée à elle-même, 
elle marcherait à sa ruine. Il lui fallait trouver un 
appui, un protecteur, un redi'esseur do torts. Quoi 
serait-il? 



402 LA FRANCE COLONIALE. 

Depuis que nous étions installés en Algérie, des rap- 
ports étroits s'étaient, comme on voit, établis entre les 
beys et nous, et la Régence en avait profité. Les travaux 
d'utilité publique qui avaient été accomplis en Tunisie, 
aqueducs, cbemins de fer, télégraphes, étaient dus à des 
Français; les quelques réformes qui avaient été intro- 
duites dans l'administration et l'armée de ce pays étaient 
dues à notre influence. Sans entretenir d'idée de conquête, 
nos ministres avaient, à maintes reprises, laissé entendre 
que nous ne permettrions jamais à aucune puissance de 
s'établir en Tunisie et que. politiquement et géographi- 
quement, nous nous considérions comme les protecteurs 
naturels, désignés à l'avance, des Etats beylicaux. Ces 
déclarations, fréquemment répétées, étaient surtout faites 
pour tenir en respect la Porte ottomane qui se plaisait 
à ne point reconnaître notre conquête de l'Algérie, 
nommait de temps en tenqjs un gouverneur général de 
cette province, lequel exerçait tranquillement à Constan- 
tinople ses fonctions in partlbus, et rêvait enfin de réta- 
blir le pouvoir, perdu depuis des siècles, qu'elle avait eu 
autrefois sur les Régences. Dans cette question, la poli- 
tique de la France, souvent taxée de versatile à Fétranger, 
n'a jamais changé ; celle de Louis-Philippe a été aussi 
celle do la deuxième République et du second Empire ; 
c'est encore la nôtre aujourd'hui. « Une escadre turque, 
écrit M. Guizot dans ses Mémoires, sortait presque chaque 
année de la mer de Marmara pour aller faire sur la côte 
tunisienne une démonstration plus ou moins mena- 
çante... Mais nous voulions le maintien du slatu quo. et 
chaque fois qu'une escadre turque approchait ou mena- 
çait d'approcher de Tunis, nos vaisseaux se portaient 
vers cette côte, avec ordre de protéger le bey contre 
toute entreprise des Turcs. » La Porte, qui, eni855, avait 
l'établi par la force sa domination à Tripoli et réduit en 
simple vilayet cette ancienne Régence, comprit qu'il 
lallait renoncer, vis-à-vis de la Tunisie, aux moyens vio- 
lents. Elle essaya des voies administratives, mais sans 
plus de succès. Les firmans d'iiiveslitnre (|u't'lle décerna 
au bev, (iu 1845, en 1864 et en 1871, (Icmcurèrent d'aussi 



LA TUNISIK. 103 

vain elTot que. ses iiominalions de gouverneurs pour le 
« vilayet d'Alger )). luteri'ogésà tour de rôle sur la ques- 
tion des finnaiis, les gouveriiemeutsde Constanliiiople et 
de Tunis l'épondirenl l'un et l'autre « en déclarant qu'ils 
n'entendaient a[)porler aucune modification au alatufjiio. 
Nous ne pouvions demander ni désii-er davantage' ». 

La question tunisienne au Congrès «le Berlin. — 
Quant aux sentiments de l'Europe sur nos rapports avec 
la Tunisie, ils étaient assez bien résumés dans les 'décla- 
rations faites par le marquis de Salisbury à M. Wadding- 
ton lors du Congrès de Berlin. Dans la pensée du minis- 
tre britannique, « il ne devait tenir qu'à nous seuls de 
régler, au gré de nos convenances, la nature et l'étendue 
de nos rapports avec le bey, et le gouvernement de la 
Reine acceptait d'avance toutes les conséquences que pou- 
vait impliquer, pour la destination ultérieure du terri- 
toire tunisien, le développement naturel de notre poli- 
tique - ». 

Telle était la manière dont l'Angleterre envisageait la 
possibilité d'une intervention française dans la llégence, 
et l'on peut dire qu'à ce moment cette opinion était celle 
de l'Europe entière. Si l'exercice de cette action ne fut 
pas sans exciter dans quelques pays, en Angleterre 
même, la manifestation de sentiments chagrins, c'est 
qu'il eu est fatalement ainsi toutes les fois qu'une puis- 
sance étend les limites de sou influence. Des manifes- 
tations pareilles, beaucoup plus vives même, s'étaient 
produites lors de la conquête de l'Algérie et se sont renou- 
velées tout récemment lors de l'occupation du Tonkin. 
Ces jalousies sont de petites faiblesses dont les nations les 
plus envahissantes ne sont pas exemptes. Elles sont pas- 
sagères et il ne faut pas en savoir à ceux qui en sont 
atteints un mauvais gré durable. Dans la réalité, nous 
nous trouvions libres de tout engagement vis-à-vis des 



1. Livre jaune, Affaires de Tunisie, supplément, 1881, p. 5. 

2. M. Waddington au marquis d'Harcourt, 20 juillet 1878; Livre 
jaune, Affaires de Tunisie, siip]iléinent. 



04 LA FRANCE COLONIALE. 

puissances européennes et entièrement maîtres de notre 
action. 

Dernières années de 1 ancien rég;inie tunisien. — 

Avant d'exposer quelle a été cette action, il convient de 
rappeler, comme ayant marqué les dernières années de 
l'ancien régime tunisien, les conventions conclues avec 
la France, en 1861, pour assurer à notre pays le droit 
exclusif à l'exploitation des lignes télégraphiques de la 
Régence; avec l'Italie, en 1868, pour régler les rapports 
commerciaux des deux nations, traité qui expire en 1896, 
mais est renouvelable au commencement de chaque pé- 
riode septennale moyennant nuituel accord; avec l'Angle- 
terre, en 1875, pour le même objet, convention renouve- 
lable dès aujourd'hui moyennant que les deux parties 
s'entendent sur les modifications à introduire; enfin la 
banqueroute de la Régence et l'unification de la dette 
eu 1869-1870. On sait comment, poussé par son premier 
ministre, le célèbre Moustapha Khaznadar, le bey Sadok 
fit. ou plutôt laissa l'aire, de 1865 à 1869, de gros em- 
prunts. La Tunisie n'avait cependant pas besoin de beau- 
coup d'argent, mais le Khaznadar en manquait toujours. 
Aussi était-il constamment disposé à en demander au 
public européen, qui lui eu donnait volontiers. Il gardait 
pour lui ce qu'il pouvait, le reste était dissipé n'importe 
comment. Souvent les prêteurs s'entendaient avec le 
ministre pour lui faire, comme à un fils de famille aux 
abois, des livraisons moitié argent, moitié nature, et l'on 
expédiait à Tunis quelque vieux bateau hors d'usage afin 
de renforcer la flotte du bey ou, sous le nom de canons 
rayés, de vieilles pièces garnies par le dehors d'un bour- 
relet de plomb leur donnant l'apparence des nouveaux 
modèles. Ayant ainsi renouvelé l'armement de ses troupes 
de terre et de mer, le bey pay;iit deux millions et demi 
de francs pour le liateau et un million pour les canons. 
En 18(i9, le bey, qui ne dislribuaif plus rien des gros 
intérêts promis et se montant parfois à 12 jtour 100 et au 
delà, fut obligé de déposer son bilan. Il implora l'in- 
tervention de la France d'abord, j)uis celle de l'Angle- 
terre et de l'Italie. D'un connnun accord, ces trois puis- 



LA TUNISIE. 105 

sauces procédèrent au règlement de la l)anqueroute. Le 
bey fut placé, au point de vue financier, dans un état 
équivalant à l'interdiction. Une commission internatio- 
nale, dans laquelle le rôle prépondérant appartenait à la 
France, fut chargée d'administrer les ressources du pays 
et de veiller au payement du coupon de la dette unifiée. 
Les créanciers durent consentir à une réduction consi- 
dérable dans le montant de leurs créances et dans le taux 
désintérêts. Ainsi réduite, la dette, qui était de 175 mil- 
lions, ne fut plus que de 125. La commission administra 
le pays comme elle put; mais, disposant d'agents et de 
moyens insuffisants, impuissante à régénérer le person- 
nel de fonctionnaires rapaces qui pressurait le pays, elle 
se trouva bientôt, elle aussi, au-dessous de ses affaires. 
Les coupons furent irrégulièrement payés; leur moyenne, 
jusqu'à notre occupation, fut de 4,75 au lieu de 
5 pour 100; les impôts mal assis, plus mal perçus, écra- 
saient le pays et, entravant son commerce, devaient, dans 
un avenir peu éloigné, l'épuiser complètement; une dette 
flottante se formait à côté de l'ancienne et grossissait 
d'année en année. Bref, lentement, légalement, paisible- 
ment, sous la surveillance et la garantie morale des 
puissances, on s'acheminait à une deuxième banqueroute. 
C'est à ce moment que, nos difhcultés avec le bey et 
les désordres de la frontière algérienne s'étant accrus, 
nous fûmes amenés à intervenir activement dans la Ré- 
çrence. 



CHAPITRE II 

INTERVENTION FRANÇAISE ET OCCUPATION DE LA RÉGENCE 

Causes de rintervention. — Les deux causes qui 
amenèrent notre intervention en Tunisie ont été données 
très exactemeiil cl en hiiitc fr.incliisc dniis le fjvie 



lOG LA FRANCE COLONIALE. 

jaune publié à ce iiioiiieiit. Dans sa ritciilaire aux agents 
du gouvernement à l'étranger, M. Baithéleniy Saint- 
Hilaire leur disait, le 9 mai \'6%\ : 

(( Aux confins de la Tunisie et de l'Algérie, il y a toute 
une zone de tribus insoumises et belliqueuses qui sont 
perpétuellement en guerre et en razzias les unes contre 
les autres et qui entretiennent dans ces contrées natu- 
rellement très difficiles un foyer d'incursions, de bri- 
gandage et de meurtres. Le plus ordinairement, ce sont 
les tribus de notre domination qui en sont les victimes, 
parce que, grâce au régime plus doux dont nous leur 
avons apporté le bienfoit, elles son! devenues plus séden- 
taires et plus paisibles en se civilisant peu à peu; mais 
les tribus tunisiennes sont plus barbares et plus aguerries, 
et, entre celles-là, on distingue surtout les Ouchtelas, les 

Freichichs et les Khroumirs Le premier objet de 

notre expédition, c'est la pacification détinitive de notre 
frontière de l'est. 

« Mais ce ne serait rien d'y avoir rétabli l'ordre et le 
calme, si l'État qui nous est limitrophe restait sans cesse 
hostile et menaçant. Nous ne pouvons pas craindre une 
attaque sérieuse de la part du bey de Tunis tant qu'il en 
est réduit à ses propres forces; mais la plus simple pru- 
dence nous fait une loi de veiller aux obsessions dont il 
peut être entouré et qui, selon les circonstances, nous 
créeraient en Algérie de très graves embarras dont le 
contrecoup porterait jusqu'en France. 

« Jusqu'à ces derniers temps, nous sommes demeurés 
en excellente intelligence avec le gouvernement de S. A. 
le Bey, et, si parfois nos rapports avaient été troublés pour 
le règlement de quelques indemnités dues à nos tribus 
lésées, l'accord s'était promptement rétabli; il s'était 
même consolidé à la suite de ces dissentiments légers. 
Mais dernièrement, et par des causes qu'il serait trop 
délicat de pénétrer, les dispositions du gouvernement 
tunisien envers nous ont totalement changé; une guerre 
sourde d'abord, puis de plus en plus manifeste et auda- 
cieuse, a été poursuivie contre toutes les entreprises fran- 
çaises en Tunisie, avec une persévérance de mauvais vou- 



LA TUNISIE. 107 

loir qui a amené la situation nn pniiif où elle est ari-ivéi; 
■iujouid'liui. )) 

Afin (le mieux éclairer encore lEui'ope sur nos inten- 
tions et pour qu'aucun doute ne subsistât sur les limites 
que nous entendions assigner à notre action, le ministre 
des affaires étrangères ajoutait : u Nous avons montré 
depuis plus de quarante ans que si nous étions obligés, 
pour la sécurité de la France algérieiuie, de revendiquer 
dans la Régence une situation ])répondérante, nous sa- 
vions respecter scrupuleusement les intérêts des autres 
nations, qui peuvent, en toute confiance, vivre et se déve- 
lopper à côté et à l'abri des nôtres. Les puissances savent 
bien que nos sentiments à leur égard ne cliangerontpas.» 

Des critiques véritablement peu attentifs ont reproché 
au gouvernement français de n'avoir pas su, en entrant 
en campagne, « ce qu'il voulait faire ». 11 ne semble pas, 
au contraire, que les causes, le but et les limites d'une 
entreprise de ce genre aient jamais été plus nettement 
indi(jués que dans le cas jjrésent. Le programme ainsi 
établi a été suivi de point en point : la frontière a été 
pacifiée; l'autorité beylicale, respectée dans son indépen- 
dance, mais soumise à un contrôle exact, n'a plus la faculté 
de suivre contre nous une politique hostile. Enfin les trai- 
tes de la Tunisie avec les puissances ont été respectés; le 
commerce et les intérêts de celles-ci se sont développés 
pacifiquement et sans entraves à côté des nôtres; elles 
nontfait queprofiterd'uncontactplus immédiat avec nous. 

Rôle de ^I. Roustan, consul général de France. — 
Si ce programme a pu être réalisé avec une grande 
rapidité, nous le devons à notre année dont nous allons 
raconter les mouvements, et tout autant à l'iiabileté et au 
sang-froid du représentant de la France, M. Roustan. 
Venu en Tunisie à une épo(}ue où l'influence française 
avait subi de fortes atteintes (187i|, M. Roustan avait 
cherché à rétablir notre prestige compromis. Il v était 
parvenu d'abord, mais non sans peine. Sans que l'Angle- 
terre et l'Italie eussent eu de visées sérieuses sur la 
Régence, leurs consuls faisaient tout comme, et, s'étant 
insinués dans les bonnes grâces de la cour beylicale, ils 

FB. COL. 10 



108 LA FRANCE COLONIALE. 

se partageaient le droit de conseiller et d'encourager. 
Pour justifier cette attitude, l'un parlait à son gouverne- 
ment des guerres puniques, l'autre de la route des Indes. 
11 fallait Cartilage à la jeune Italie, héritière de Rome; 
Bizerte était nécessaire à l'Angleterre pour compléter le 
jalonnage du grand chemin maritime d'Orient; il fallait 
l'ajouter à une série qui comptait déjà Gibraltar, Malte, 
Périm et Aden, en attendant Chypre qui ne devait pas 
tarder à être occupée. M. Wood était un de ces agents 
de l'ancienne carrière consulaire anglaise qui, sans 
s'occuper beaucoup des questions de possibilité et de 
conséquences, ne voyaient partout autour d'eux que de 
nouvelles Indes à conquérir. Un simple rôle de confi- 
dent était réservé jiar les deux puissants consuls à 
l'agent de la France. Celui-ci parvint à changer ce rôle. 
Avec un tact infini et une habileté consommée, sans se 
brouiller avec aucun de ses collègues ni provoquer de 
querelles internationales, M. Roustan, et ce sera sa gloire, 
sut rendre tout d'abord à notre pays sa place dans les 
affaires de la Régence et reconquérir, comme au temps 
des traités de Louis XIY, ft la prééminence sur tous les 
autres consuls ». Lorsque, au bout de six ans, le bey, 
tout à coup, changea d'attitude, ce fut en vain qu'il voulut 
se détacher de nous. Toutes les précautions étaient prises ; 
dans presque toutes les provinces de la Régence le nom 
français était connu; une partie de la population nous 
appelait, attendant de nous des réformes et une meilleure 
administration. L'entrée eu campagne, que les incursions 
de la frontière et l'attitude hostile du bey avaient rendue 
indispensable, ne pouvait manquer détre suivie de faciles 
et rapides succès, l'opposition que rencontreraient nos 
armes ne pouvant être que partielle. 

Les hostilités contre les Klirouniirs. — l lie première 
violation de frontière par lesKlii-oumirs, tribu belliqueuse 
qui. cliaque année, repoussait à couiis de fusil les collec- 
teurs d'impôt tunisiens et dont le nom sigiiille (( le fer- 
ment, la gent eu ferment* », avait eu lieu le 17 lévrier 

1. Diiveyiiei", la Tunisie, cli. vi. 



LA TUNISIE. inO 

18SI ; iiiH' (loiixièmo, plus g^rave, se prodiiisil los 50 et 
31 mars; un combat vrrilahlo en fut la suile ; un soldat 
du 59" de ligne y fut tué, un caporal grièvement blessé. 
Le jour suivant, l'entrée en campagne fut décidée par le 
gouvernement de la République. La France sortait du 
recueillement où elle était demeurée depuis dix ans et, 
pour la première fois depuis la douloureuse année 1871, 
ses troupes recevaient un ordre de marche. 

Kntréc des Français dans la Réjs^ence. — Sous le 

commandement en chef du général Forgemol de Bostque- 
nard, trois divisions, dirigées par les généraux Logerot, 
.lapy et Delebecque, furent concentrées dans la région de 
Bône : au total 25 000 hommes. Des pluies torrentielles 
et des brouillards intenses enveloppant un pays monta- 
gneux et à peu près inconnu retardèrent le départ des 
troupes, qui n'eut lieu que le 22 avril. Devant une force 
aussi imposante, les tribus tunisiennes se replièrent en 
toute hâte et furent d'abord insaisissables ; la poursuite à 
travers des montagnes inexplorées et sans routes, dans 
lesquelles chevaux, mulets et canons n'avançaient qu'à 
grand'peine, était fort pénible. Cependant, le 26, l'en- 
nemi fut rejoint au col de Fedj Kahla : après une vive 
résistance, il dut l'abandonner en grand désordre, ainsi 
que les deux autres postes de Iladjar Menkoura et Kef 
Cheraga. Le même jour la brigade Logerot arrivait au 
Kef, et la ville, après quelques velléités de résistance 
heureusement calmées grâce à la prudence de notre 
agent consulaire, M. Roy, ouvrit ses portes et l'unique 
citadelle de la Tunisie occidentale se trouva entre nos 
mains. Le général Logerot y laissa garnison et, après un 
combat très brillant, dans lequel bon nombre d'ennemis 
périrent et où nous eûmes six tués et quatorze blessés, il 
opéra sa jonction avec la colonne Delebecque. Refoulées 
dans toutes les directions, les trilius du pays Khroumir 
se trouvaient réduites à l'impuissanc-e. 

Pendant ce temps, du côté de la capitale, M. Roustan 
remplissait avec bonheur la difficile mission qui lui était 
échue : empêcher le bey de se déclarer en guerre avec 
nous et de s'enfuir dans l'intérieur, obtenir au contraire 



110 LA FRANCE COLONIALE. 

la coopératiou dos réguliers tunisiens avec nos troupes, 
enfin prévenir tout mouvement insurrectionnel dans Tunis 
même. 

Débarquement A Bizerte. — Tandis que sa ferme 
attitude rassurait les colonies européennes et tenait en 
respect la partie hostile de la population indigène, un 
débarquement dont les préparatifs avaient été gardés en- 
tièrement secrets avait lieu à Bizerte. Partis de Toulon, 
les généraux Biéart et Maurand, le 2 mai, avaient occupé 
la ville sans diificulté. Une colonne française pouvait être 
de là rapidement conduite jusqu'à Tunis. Ce fut à ce 
moment précis que le désir d'intervenir se manifesta avec 
le plus de vivacité à l'étranger. 

Essais tl'intervention étrang^ère. — La Porte, qui 
depuis le début n'avait cessé de mettre en avant les droits 
légendaires qui avaient découlé un moment pour elle de 
la conquête de Tunis par Rhair-Eddin Barberousse au sei- 
zième siècle, se voyant perpétuellement éconduite, prit 
tout à coup la résolution d'agir par la force, et, puisqu'on 
parlait d'ordre à rétablir dans un pays musulman, d'ac- 
complir elle-même cette tâche ardue. Une escadre fut 
armée à la hâte. Elle était à la hauteur de la Canée quand 
ce projet fut connu en France. Le jour même, 5 mai, 
M. Barthélémy Saint-Hilaire télégraphiait à notre ambas- 
sadeur àConstantinople, M. Tissot, d'avertir les ministres 
ottomans que, si une ingérence pareille se produisait, 
nous nous considérerions sur-le-champ comme en état de 
gueri'e avec la Porte. En môme temps notre flotte rece- 
vait l'ordre d'arrêter au passage l'escadre turque et de 
s'opposer par la force à tout débarquement sur un point 
quelconque de la Bégence. C'étaient, presque mot pour 
mot, les instructions qui avaient été envoyées trente-cinq 
ans plus tôt, en juin 1846, ])ar M. Gnizot au prince de 
.loinville, lequel devait aussi lepousser de vive forcée les 
Turcs « si quelque tentative hostile avait lieu de leur 
part, sur une partie quelconque du territoire de la Ré- 
gence ». Comprenant qu'il n'y avait pas là de notre part 
une vaine assurance, les minisires ollonians abandonnè- 
rent leur projel et l'enoncérent de même, sur un uduvel 



LA TUNISIE. 111 

avis identique, ;'i leur iiiteiiliou île faire simpieriienl 
paraître le pavillon ottoman en rade de la Goulette. Ils 
durent se contenter d'envoyer à grands frais toute une 
armée à Tripoli, de faire relever bruyamment les bas- 
tions des abords de la ville, de recevoir à bras ouverts 
les dissidents tunisiens qui passaient la frontière. L'ar- 
mée mal payée, les dissidents privés de leurs ressources, 
mirent le pays au pillage et le ruinèrent à qui mieux 
mieux; la Tripolitainc s'en ressent encore aujourd'bui. 
C'est là l'unique satisfaction que reçurent, à propos des 
affaires tunisiennes, les goûts panislamiques de Sa Ma- 
jesté Abdul-Hamid. 

Une autre proposition d'intervenir, mais celle-là d'une 
forme toute pacifique, se produisit à la même époque. Le 
7 mai, l'Angleterre fit offrir par lord Lyons ses bons 
offices à la France, et, si cela pouvait nous agréer, sa 
médiation. Le gouvernement déclina, en termes très ami- 
caux, cette offre courtoise ; mais il comprit qu'il devait 
se hâter de terminer lui même l'affaire tunisienne en 
traitant directement avec le bey. 

Trait*^ du Bardo. — Le général Bréart reçut, le 8 mai, 
lordrt^ de quitter Bizcrte; il campa le î> avec ses troupes 
au Fondouk à vingt-cinq kilomètres de Tunis; le 10, il 
reçut ses pleins pouvoirs pour traiter et, le 12, arrêtant 
ses têtes de colonne à la Manouba, à deux kilomètres du 
Bardo, il fut présenté parM.Roustan à Son Altesse, alors 
installée au palais de Kasr-es-Saïd, à côté du Bardo. Le traité 
ayant été lu en aral)e à Mohamed el Sadok, ce prince 
demanda à réfléchir et tint conseil pendant quatre heu- 
res. A huit heures du soir, il fit appeler de nouveau les 
plénipotentiaires français et signa le traité en leur pré- 
sence. 

Par cet acte, le gouvernement cfe la République ga- 
rantissait l'intégrité du territoire tunisien contre toute 
attaque du dehors et assumait la responsabilité de la 
préservation de l'ordre au dedans. Il maintenait, confor- 
mément à ses engagements antérieurs avec les puis- 
sances, les traités qui unissaient celles-ci à la Tunisie. 
Les agents diplomali([ues et consulaires de la France 



112 LA FRANCE COLONIALE. 

étaient chargés de la protection à l'étranger des intérêts 
et des nationaux de la Régence. Enfin les parties con- 
tractantes se réservaient de procéder, lorsque le moment 
serait favorable, à une réorganisation totale de ce système 
financier tunisien qui avait donné lieu à tant de plaintes 
et qui menaçait d'amener la ruine totale du pays. 

Première pacification de la Régence. — Ce traité 

fut communiqué aux diverses puissances européennes. 
Les Anglais demandèrent ce que l'on comptait faire de 
Bizerte : pas un port de guerre pour le moment, leur 
fut-il répondu, peut-être un port de commerce. Il n'y 
eut pas d'autres observations. Les mouvements de nos 
troupes continuèrent dans la partie septentrionale de 
la Tunisie ; ils furent appuyés par des colonnes de 
l'armée régulière du bey, commandée par Sidi Ali, de- 
puis bey de Tunis, lequel avait fait comme son frère sa 
soumission la plus complète au nouvel ordre de choses. 
Au 31 mai, l'insurrection était entièrement calmée; les 
Meknas, les Mogods et les autres tribus de la frontière 
et du pays Kbroumir reçurent l'aman, c'est-à-dire l'am- 
nistie, et l'on put considérer la partie militaire du 
programme comme terminée. 

Rappel d'une partie des troupes. — L ne partie 
des troupes (dix mille hommes) fut rappelée eu France. 
C'était une satisfaction partielle donnée à l'opposition; 
celle-ci avait fait grand bruit du nombre relativement 
considérable de morts causées parles fièvres dans l'armée 
d'occupation et avait créé en France une vive anxiété 
de voir ces opérations promptement terminées. Comme 
on le sait et comme l'expérience l'a montré depuis, la 
Tunisie, à part quelques points qu'il est facile d'éviter 
et qui sont bien connus, n'est pas un pays fiévreux; 
mais les fatigues de la marche dans des régions sans 
chemins, à la poursuite d'un ennemi la plupart du temps 
insaisissable, par des pluies et des brouillards d'une 
intensité exce|»tionnelle, avaient occasionné dans l'ai'mée 
beaucoup de cas de fièvre tyjjhoïde, et ce mauvais état 
sanitaire, exagéré par le bruit public, faisait désirer par 
une partie de la population le i-appel des trou|ies. Au- 



I.A U'NISIE. 115 

jourd'lnii que les soldats sont ivgiilièi'omont fantonnés 
dans le pays, leur santé se maintient très bonne; dans 
aucune des circonscriptions militaires de la métropole 
elle n'est meilleure. 

iv'oiiveiie agitation. — Ouoi qu'il en soit, le rappel 
eut lieu et on en vit inmiédiatement les fâcheux effets. 
Le bruit se répandit parmi les indigènes qu'un ulti- 
matum du sultan avait causé cet exode inattendu et 
qu'une armée ottomane considérable venait au secours 
des Tunisiens. On sait avec quelle rapidité des bruits 
pareils et même beaucoup d'autres plus invraisemblables 
encore se répandent parmi les Arabes et avec quelle cré- 
dulité ils sont accueillis. L'agitation recommença dans 
la Régence, non plus dans le nord que nous continuions 
d'occuper suffisamment, mais à l'est, au sud et dans les 
environs mêmes de Tunis où nous n'avions pas pénétré : 
des as.sassinats et des faits de pillage avaient lieu aux 
portes de la capitale. Vers le milieu de juin, des nou- 
velles inquiétantes arrivèrent de la région du Sahel ; à 
la tête de tribus insoumises, Ali ben Khalifa désolait le 
pays et y entretenait l'agitation; elle était grande sur- 
tout dans la riche cité de Sfax, dont les habitants, le 
regard sur la mer, attendaient de jour en jour la venue 
de la flotte du Grand Seigneur, 11 fallut renvoyer des 
troupes dans la Régence. Les envois se firent par deux et 
trois bataillons à la fois; ils s'élevèrent de juillet à 
octobre à trente mille hommes. 

Insurrection de Sfax et ses suites. — Le zS JUUl, la 
ville de Sfax entre en révolte ouverte; le quartier euro- 
péen est envahi et pillé; le vice-consul de France, blessé 
dans l'émeute, -se retire avec ses nationaux et le reste 
des étrangers à bord du Chacal, de Y Aima et des au- 
tres bâtiments européens arrêtés en rade; la rébellion 
triomphe et s'éiend jusqu'à Gabès, à l'Arad, au Djérid. 
Il était nécessaire de prendre d'énergiques mesures. 
L'escadre de la Méditerranée se réunit dans les premiers 
jours de juillet devant Sfax, qui fut bombardée par 
l'amiral Garnault et par le commandant (depuis amiral) 
de Marqucssac. Les Arabes de la côle, (jui n'avaient 



114 LA FRANCE COLOINIALE. 

aucune idée de la puissance de notre artillerie, s'imagi- 
naient que de la distance où les navires français avaient 
dû s'arrêter, nos obus n'atteindraient pas la ville. Ils 
furent bientôt convaincus du contraire; en fort peu de 
temps, les murs et la citadelle furent battus en brèche; 
quelques projectiles allèrent même atteindre, par delà 
l'enceinte de la ville, des campements de révoltés établis 
dans la campagne. 

Le 16 juillet au malin, l'ordre de débarquemeut fut 
donné. Par un soleil splendide, les embarcations prirent 
la mer, emportant, sous le feu des Arabes, environ trois 
mille hommes, tant d'infanterie de marine que de 
troupes de terre. Les batteries indigènes installées sur 
la plage avaient été détruites la veille ; rétablies pendant 
la nuit, elles avaient été renversées de nouveau avant le 
débarquement; néanmoins dans les fossés creusés der- 
rière elles, leurs servants, acharnés à défendre la posi- 
tion, attendirent nos soldats de pied ferme, luttèrent 
jusqu'au dernier souffle et moururent, sans fuir ni se 
rendre, près des pièces qu'ils n'avaient pu protéger. La 
ville se défendit de même ; il fallut dans certaines rues 
prendre les maisons une à une; ce qui fut un exemple 
unique dans l'hisloire de notre occupation de la Tu- 
nisie. Enfin marins et soldats arrivèrent à la Casbah, s'y 
établirent, et les révoltés s'enfuirent hors des murs 
dans la direction du sud, emportant ce qu'ils pouvaient 
du butin fait par eux dans le quartier européen avant la 
prise de la place. ?sous eûmes à l'assaut de la ville huit 
morts et quarante blessés; nous n'en avions eu aucun 
pendant le bombardement. Une contribution de guerre 
de 5 millions de francs fut imposée à la ville qui avait 
donné l'exemple de la rébellion. Souse, Djerba, Gabès 
furent occupées successivement. 

Pendant ce temps les élections générales avaient eu 
lieu en France, le 21 août, et. en «tonnant une forte 
majorité au ministère, elles avaient montré qu'en somme, 
malgré les protestations de la partie hostile de la presse, 
le pays a[)prouvaitracte courageux (pii devait nous valoir 
un si notable accroissement de puissance africaine. Ou 



LA TUNISIE. 115 

résolut de pniirsiiivro éiiorgiqiiemen't rniilrppriso et, 
comme on avait fait pour le pays des Khroumirs, de balayer 
toute la Régence, au moyen de colonnes venues de points 
différents qui auraient un lieu cfe jonction commun. 

Occupation de Kcroiian. — Le général Forgemol 
partit de Tebessa, le général Etienne, de Souse, une troi- 
sième colonne était commandée par le général Logerot. 
Le rendez-vous était à la ville sainte de Kérouan dans 
laquelle les chrétiens n'avaient jamais pénétré, et qui 
passait pour le foyer principal du fanatisme musulman. 
L'exemple de Sfax donnait lieu de croire qu'on rencon- 
trerait une vive résistance; mais il n'en fut rien. Sauf 
dans le nord-ouest où elles ont gardé leurs qualités bel- 
liqueuses, les tribus tunisiennes n'ont aucunement les 
goûts guerriers des habitants du Maroc ou de la pro- 
vince d'Oran. Sur tout le parcours de nos colonnes, elles 
s'enfuirent ou effectuèrent leur soumission. Ce furent 
pour nous de simples promenades militaires qui s'exécu- 
tèrent avec beaucoup d'ordre, et qui eurent, outre l'avan- 
tage de nous faire connaître le pays, celui de donner aux 
Arabes du centre quelque idée de nos forces et d'étouffei' 
pour longtemps toute velléité de révolte. Le général 
Etienne arriva le 26 septembre devant Kérouan , le 
général Logerot le 28, le général Forgemol le 29. La 
ville ne se défendit pas et nos troupes entrèrent sans 
combat dans les murailles qui renferment le tombeau 
du barbier du Prophète. La colonne amenée d'Algérie 
l)ar le général Forgemol comptait dix à onze mille mu- 
sulmans de notre armée, qui ne manquèrent pas d'aller 
faire leurs dévotions devant les saintes reliques. Ce zèle 
religieux de la part de soldats français ne contribua pas 
peu à faire comprendre à la ])opulation que nous ne ve- 
nions pas persécuter, que nous arrivions en protecteurs 
et non en ennemis, et qu'on pouvait vivre sous notre do- 
mination sans renier pour cela la foi de ses pères. 

L'attaque d'une gare sur la ligne de Tunis à la fron- 
tière, la gare de l'Oued Zargua, par les Arabes, suivie du 
massacre du chef de la stalioii et de plusieurs employés 
(ÔO septembre), attaiiue promptemeut et sévèremenl pu- 



il6 LA FRANCE COLONIALE. 

nie, est le dernier fait grave qui ait marqué la cam- 
pagne tunisienne. 

Pacification définitive du pays. — A l'automne, le 
pays était entièrement pacifié. Dans le sud, il est vrai, 
Ali ben Khalifa, réfugié avec ses partisans en Tripoli- 
taine, faisait de temps en temps quelques incursions sur 
le territoire tunisien; mais il était surveillé par le gé- 
néral Logerot, dont les troupes exécutaient de fréquentes 
marches sur la frontière. Le vieux révolté fut bientôt ré- 
duit à peu près à l'impuissance; les tribus soumises et 
les tribus dissidentes se razzièrent à tour de rôle pendant 
quelque temps; il y eut pillage, mais il n'y eut plus 
guerre. Bientôt, du reste, allait commencer, grâce à 
l'aman que le bey, sur les conseils du résident de 
France, accorda à tous les rebelles, le mouvement de 
rentrée qui fit le vide autour du vieil Ali. 11 n'avait plus 
qu'une poignée de partisans lorsqu'il mourut sous sa 
tente, en novembre 1884. Les efforts de notre consul 
général à Tripoli, M. Féraud, et ceux du gouverneur tuni- 
sien de l'Arad, le général Allégro, hâtèrent cette fin 
pacifique de la campagne. A l'heure qu'il est, la frontière 
est libre. 

L'histoire de la Tunisie, depuis l'année de l'occupation, 
n'est guère que celle des réformes que la France y a 
introduites; elles seront examinées dans un chapitre à 
part. 

11 suffira de signaler ici la chute de Moustapha ben 
Ismaïl, l'ancien favori du bey, remplacé, dans l'été de 
1881, par .Mohamed Khaznadar; la désignation de M. Cam- 
bon, préfet du Nord, pour succéder à Tunis à M.Roustan, 
dont la tâche diplomatique était teriHinée (18 février 188'2); 
l'avènement d'Ali-Bey, frère du bey Sadok, le 28 octobi-e 
1882 ; la nomination de Si Azis bou Atour, premier mi- 
nistre ; enfin la convention franco-tunisienne du 8 juin 
1885, par laquelle le bey s'engage « à procéder aux ré- 
lormes administratives, judiciaires et financières que le 
gouvernemenl français jugera utiles » et, en un mot, 
reconnaît ouvertement le protectorat de la France. 

Attaques «le la presse contre M. Roustan. — Ce 



LA TUNISIE. 117 

rapide historique de rêtnhlisseineiil de notre pr'olcctor.it 
en Tunisie serait incomplet, si nous ne rappelions en 
terminant que, comme Dupleix et comme Lally, comme 
la plupart de ceux qui se sont voués à l'accroissement 
de notre empire colonial, M. Roustan, redouté et admiré 
par tous les étrangers qui avaient eu à lutter avec lui, 
l'ut, en France, abreuvé d'injures et de calomnies. Appar- 
tenant à une famille dont tous les membres se sont dis- 
tingués au service de l'État, dans l'armée, dans la marine, 
dans l'enseignement supérieur, remarqué dès ses débuts 
pour le courage dont il avait fait preuve en Egypte 
pendant la terrible épidémie de 1865 et pour son habi- 
leté politique éprouvée dans nombre de postes difficiles, 
M. Roustan s'est vu appliquer les appellations les plus 
ignominieuses. Il a été représenté comme un « faiseur 
d'affaires », un « traître à la patrie » qui n'avait rien 
voulu que « voler des millions sur des cadavres ». Le 
procès qui s'en est suivi est encore présent à toutes les 
mémoires, de même, Dieu merci, que le mouvement 
général d'opinion qui, à la fin, a revisé le jugement 
rendu dans cette affaire. Il suffira sans doute de rappeler 
comment les polémiques furieuses de divers journaux 
qui, à travers M. Roustan, cherchaient à atteindre M. Gam- 
betta, ont été jugées par un écrivain peu suspect de par-* 
tialité, M. de Mazade, de l'Académie française : « Voilà, 
a-t-il écrit sur le moment même, un homme qui aura servi 
son pays dans des postes lointains et souvent pénibles, 
qui aura eu plus d'une fois à déployer toute son énergie, 
à engager sa responsabilité pour la défense des intérêts 
nationaux. Naturellement, il est obligé d'user, au besoin, 
des moyens qu'il a sous la main; de l'aveu de tous, 
cependant, il est resté honnête, uniquement occupé de 
son devoir d'agent de la France, et un jour vient où, sur 
la foi d'on ne sait quelles dénonciations obscures ou inté- 
ressées, il est exposé à être offert en spectacle devant un 
prétoire, à voir son nom traîné dans toutes les polémiques, 
ses plus simples aclions dénaturées par l'esprit de pai'ti. 
Kst-ce par celle manière de payer le dévouement qu'on 
se figure recruter, pour les plus difficiles services du 



118 LA FRANXE COLOÎSIALE. 

pays, des fonctionnaires intelligents, actifs et utiles? S'il 
devait en être ainsi, la première pensée des agents em- 
ployés au loin serait bientôt de ne jamais se compromettre, 
de ne point engager leur responsabilité pour les intérêts 
nationaux, d'éviter enfin les affaires le plus possible, au 
risque de laisser décliner l'influence française au milieu 
de toutes les compétitions ardentes. On aurait bien gagné 
et la République serait bien servie si, dans tous les postes 
compromettants, où il y a des intérêts français à défendre, 
nos représentants en étaient chaque matin à craindre 
d'être dénoncés dans un journal de Paris et d'avoir à 
intenter, avec le même succès que M. Roustan, des procès 
en diffamation devant le jury de la Seine*. » 

1. Revue des Deux Mondes, i" janvier 1882. 



PARTIE GÉOGRAPHIQUE 



CHAPITRE PREMIER 

GÉOGRAPHIE GÉNÉRALE 



Situation, limites et superficie. — La Tunisie est 
comprise entre les 53'^ et 37* degrés de latitude nord, 
et les o* et 9'' degrés de longitude est. 

Elle est bornée au nord et à l'est par la mer, au 
sud par le vilayet de Tripoli et par l'Algérie, à l'ouest 
par l'Algérie. 

Elle a une superficie totale de 150 à 150 mille kilo- 
mètres carrés, soit le quart de la France, le tiers de 
l'Italie, le double de la Grèce. 

Littoral : caps, golfes, îles. — La vaste étendue 
des côtes tunisiennes présente deux aspects différents; la 
partie septentrionale, depuis la frontière jusqu'au cap Bon, 
n'est que la prolongation de la grande ligne de falaises 
grises ou rougeâtres qui commence au détroit de Gibral- 
tar et règne sur les rives des trois provinces algériennes. 
A partir du cap, et sur tout le versant oriental, la côte 
s'abaisse et ne présente plus guère que de basses plages 
sablonneuses qui s'enfoncent dans la mer par des pentes 
insensibles et obligent, sur presque tous les points, les 
navires à mouiller au large. 

Les principaux, caps sont, sur la partie septentrionale, 
It^s caps Negro et Serrât dans la riche région minière des 
Nefza et des Mogods, le cap Blanc ou Ras el Abiad à quel- 
ques kilomètres au nord de Bizerle, lé Ras Sidi--el-Mekf,i, 



120 LA FRANCE COLONIALE. 

près de Porto-Farina, enfin le Ras Addar ou cap Bon à 
l'extrémité de la presqu'île de ce nom. La côte orientale, 
qui offre des arêtes beaucoup moins vives, est marquée 
par le Ras Maamoura près de Nebel, par le cap Dimas 
entre Monaslir etMehdiah, et par le Ras Caboudiah entre 
Mehdiali et Sfax. 

Trois golfes principaux écliancrent les rivages de la 
Régence, savoir : le golfe de Tunis au nord, et ceux de 
Hamniamet el de Gabès ou petite Syrte à l'est. 

Les îles principales sont lîle de Tabarqiie, importante 
par sa situation en face de la riche et montagneuse con- 
trée des Khroumirs; l'archipel volcanique de La Galite, 
sur lequel doit s'élever, dans quelque temps, un des phares 
les plus })uissants que présentera l'Afrique du nord, de 
Gibraltar à Port-Saïd ; l'île Plane, en face du cap Sidi- 
el-Mekki, sur laquelle un phare est actuellement en 
construction; puis, sur le versant oriental, les îles Kou- 
riat, à 48 kilomètres de Monastir; les Kerkennah, en 
face de Sfax, grandes îles bien cultivées dont les deux 
principales étaient réunies au temps des Romains par 
un pont d'un kilomètre, aujourd'hui ruiné, et sur les rives 
desquelles, maintenant comme autrefois, sont établies 
des pêcheries importantes de poulpes, d'épongés et de 
thons; enfin, tout au sud de la Régence, la grande île 
de Djerbah, la « terre des Lotopliages » de l'Odyssée, 
peuplée de quarante mille âmes et qui n'est « tout 
entière qu'une vaste forêt de dattiers, abritant elle- 
même des vergers d'une merveilleuse richesse. Les 
oliviers y atteignent des dimensions inconnues, même 
dans le Sahel. La vigne, le pêcher, l'amandier, le figuier, 
le caroubier, l'oranger, le citronnier y prospèi'cnt éga- 
lement*. )) 

Relief général du sol : les montagnes. — Le sys- 
tème orographique de l'Algérie se continue eu Tunisie, 
mais en s'altérant d'une manière d'autant plus sensible 
qu'on s'approche davantage de la mer. On y trouve, conuue 

1, Cil. Tissof, Gêoqraphie cnmparéc de la province romaine d''A- 
fricjue, t. I,- cli. ii. 



LA TUNISIE. 121 

dans nos (rois provinces, un massif méditerranéen et un 
massif saharien de montagnes; au sud du premier, la 
zone des landes; au sud du second, la zone des oasis. 
La première chaîne remplit de ses ramifications, parfois 
assez élevées, tout le tei'ritoire au nord de la Medjerdah 
et se termine au cap Sidi-el-Mekki; la deuxième envoie 
uu rameau, à travers la Régence, jusqu'au fond delà pres- 
qu'île du cap Bon, et une série de branches moindres, 
formant des entrelacements compliqués, remplissent 
toute la région méridionale jusqu'au bord des chotts. 

Régime des eaux : les cours d'eau. — Au fond de 
la grande vallée qui sépare ces deux chaînes coule la 
Medjerdah, l'ancien Makaras ou Bagrada, le fleuve le plus 
considérable, après le Nil, de l'Afrique méditerranéenne. 
Elle se compose delà réunion de deux ruisseaux, dont l'un 
prend sa source près des ruines de Khemissa, l'autre, dans 
le voisinage de Téljessa en Algérie. Elle roule du sud- 
ouest au nord -est et traverse toute la Régence, arrosant 
de ses flots tranquilles un vaste bassm, l'un des terri- 
toires les plus féconds de toute la Tunisie. Dans ses eaux 
d'un vert glauque se reflètent des quantités de tamaris et de 
lauriers-roses. Sur plusieurs points elle est endiguée et sert 
à l'arrosage des champs voisins. Dans la saison des pluies, 
elle t-.;' sujette à des crues subites qui lui font ronger ses 
rives et recouvrir au loin la campagne ; une partie du 
limon qu'elle entraîne alors va se déposer à son embou- 
chure dans le vaste estuaire de Porto-Farina, près du cap 
Sidi-el-Mekki , petit golfe dont la ponte et les bords ont 
maintes fois changé depuis l'antiquité. 

A ])art Youed Méliane, qui sort des massifs monta- 
gneux du centre de la Régence pour se jeter près de 
Rades, dans le golfe de Tunis, le reste des rivières tuni- 
siennes, ou bien ne va j)as jusqu'à la mer et se perd 
dans les vastes lacs ou marais de l'intérieur, ou bien ne 
consiste en réalité qu'en torrents à sec une partie de l'an- 
née. Ceux-ci sont fort nombreux et on les voit l'hiver, sur 
tout le pourtour des côtes, envoyer à la mer leurs eaux 
poui' un moment bruissantes et tinnultueuses. 

Les lacs et chotts. — I.cs marais nu lacs salés dont 



vil LA FRANCE COLUMALE. 

nue partie des ruisseaux de l'intérieLir sont Irihulaires 
se présentent en assez grande quantité principalement 
dans le voisinage des côtes. Sans parler des lacs nom- 
breux qui communiquent directement avec la mer, tel 
que le lac de Bizerle qui, avec ses dix mètres de pro- 
fondeur et ses 160 kilomètres carrés de superficie, 
pourrait devenir le plus beau port de la Méditerranée ; 
le Gar-el-Mellah ou lac de Porto-Farina, le lac el-Bahira 
ou lac de Tunis, qui sépare cette ville de la Goulette , il 
faut citer les marais appelés Sebkha Sidl-el-Hani, Sebkha 
Melah et Sebkha Mokenine, àoul on retire du sel en abon- 
dance et qui sont affermés à cet effet par le gouver- 
nement. Mais les plus intéressants de ces marais sont les 
vastes dépressions aqueuses qu'offre le sud de la Régence 
et qui sont désignées sous le nom de chotts. Les chotts 
Fejej, Djerid et Rharsa en Tunisie, le cliott Mclghirh en 
Algérie S forment, depuis le golfe de (labès jusqu'au 
fond de la province de Constantine, une sorte de barrière 
marécageuse interrompue sur un très petit nombre de 
points et dont la traversée est fort dangereuse. Quelques 
gués connus des Arabes permettent de les francbir, mais 
on ne peut jamais le faire sans prendre de grandes pré- 
cautions. M.Cb. Tissot, ancien ambassadeur, raconte ainsi 
l'expérience qu'il eul, étant élève-consul, de cette tra- 
versée : 

ft Nous quittâmes Dgacli jiour descendre vers le scliolt 
dont la surface unie brille à Ihorizon comme un lac de 
plomb fondu. Pendant une demi-heure nous ti'aversoiis 
une plaine vaseuse, entrecoupée de bouquets de tamaris, 
de palmiers nains et de hautes herbes. Peu à peu les 
broussailles deviennent plus rares ; bientôt toute végé- 
tation disparait et les efflorcscences salines qui recouvrent 
le sol sablonneux nous apprennent que nous avons dépassé 
la limite des haules eaux de la Sebkha. Là (•ommence le 

1. Ces deux derniers sont au-dessous du niveau de la mer. Un 
vaste ))rojet émanant du commandant Roudaire, repris \y.\v le com- 
mandant Laiidas, consistia'ait à reniiilir d'eau de mer le liassin où se 
li'ouve ladile déijrcssioii, par le moyen il'un canal de 170 kilomètres 
<]<■ lon^, (pii parlirail de (lahcs. 



LA TUNISIE . 125 

danger. Un cavalior rnerzougui, familiarisé avec les fon- 
drières du lac, prend la tête de la colonne, en nous 
recommandant de mettre nos pas dans ses pas 

« Aux vases mélangées de sel que nous avons traver- 
sées, succède bientôt une croûte saline de plus en plus 
épaisse, dure et transparente comme du verre de bou- 
teille et résonnant à certains endroits sous les pieds de 
nos montui'es comme le sol de la Solfatara de Naples. Un 
puits béant dont l'ouverture montre une eau verte et pro- 
fonde nous permet de nous rendre compte de ce sin- 
gulier terrain : la croûte sur laquelle nous cheminons 
n'a qu'une épaisseur de quelques pouces et recouvre un 
abîme que nous essayons en vain de sonder. Un sac à 
balles, qui nous sert de sonde, disparaît avec toutes les 
cordes que nous ajoutons bout à bout , sans que nous 
trouvions le fond. 

« Une crevasse que nous rencontrons un peu plus loin 
sur notre droite ne contient que quatre ou cinq pieds 
d'eau : mais au-dessous de cette nappe liquide dorment 
ces sables mouvants si redoutés dans le pays et que la 
tradition assigne comme tombeau à tant de caravanes... * » 

Le gué dont ce fragment de description peut donner 
quelque idée a 45 kilomètres de long. 

Climat, température, saisons. — Le climat de la 
Tunisie, bien que marqué par des chaleurs assez élevées 
durant certains jours de l'été, appartient cependant à 
la zone tempérée. La moyenne de la température, à 
Souse, est de -f- 56" pendant la saison chaude, de -f-lG" 
pendant la saison des pluies, et de -h 24" pou^ toute 
l'année. A Mehdia, le thermomètre ne dépasse presque 
jamais -i- 54°. Les vents du nord et du nord-est, qui 
lèguent pendant une partie de l'été, atténuent grande- 
ment la chaleur du jour; la fraîcheur relative des nuits, 
même à Tunis, est de plus, pour le corps, un repos dont 
on ne jouit guère dans beaucoup de capitales euro- 
péennes. Un jeune Français, né à Tunis, et qui passait 

1. Cil. Tissot. Géographie cuiiiparcc de la province romaine 
d'Afrique. 

FR. COL. 11 



124 LA FRANCE COLOMALE. 

pour la première fols In Méditerranée, nous disait, il y a 
un an, que l'été parisien, assez rude, il est vrai, cette 
année-là, lui paraissait plus dur à supporter que celui 
de Tunis, et qu'il lui tardait de retourner dans son pays 
pour n'avoir plus à endurer des nuits semblables aux 
jours par leur étouffante cbaleur. 

Les saisons se succèdent régulièrement, mais avec des 
durées différentes de celles qui nous sont familières. Le 
printemps commence avec le mois d'avril et finit avec 
mai, l'été dure jusqu'en octobre; l'hiver, qui n'est rien 
que la saison des pluies et des boues, et pendant lequel 
on ne voit jamais tomber la neige, remplit seulement 
les deux mois de janvier et de février. C'est la saison 
pendant laquelle la Tunisie est le plus verte; en avril 
et en mai, la verdure disparaît littéralement sous les 
fleurs. Plus tard, le soleil uni son œuvre, et partout où 
il n'est pas possible d'arroser, la terre rougeàtre rej)arait 
parmi les tiges desséchées des plantes. 

Salubrité. — Le climat est généralement sain; il est 
particulièrement salutaire pour les personnes faibles de 
la poitrine et on peut déjà prévoir le temps on, les instal- 
lations devenant plus conlorla])les, les malades y vien- 
dront passer la fin de l'hiver et les mois de printemps. 
Quelques points de la Régence sont fiévreux, mais ces 
localités sont peu nombreuses et bien connues; il est 
facile, par conséquent, de ne pas s'exposer à leui's incon- 
vénients. Les fièvres typhoïdes, ({ui n'ont fait (pie trop 
de ravages parmi nos trou[)es dans les premiers jiiois de 
l'occupation, venaient, connue on l'a déjà dit, beaucoup 
plus de fatigues inaccoutumées, imposées à des soldats 
jeunes et imparfaitement aguerris, que de l'insalubrité 
du pays. Aujourd'hui (]ue nos bataiMoiis sont ivgulière- 
ment cantonnés et n'ont |)as à sul)ir de l'alignes exc(>p- 
tioimelles, la moyenne des maladies est inférieure à celle 
de la rrance. 



LA TUNISIE. 12; 



CHAPITRE II 



LES HABITANTS 



Cliirrre total de la population — AllCUll leceiise- 
iiieul sérieux de la population tiinisionne n'a jamais été 
l'ait. Les géographes et les voyageurs semblent en avoir 
généralement exagéré le chilTre; elle ne dépasse cer- 
tainement pas treize à quatorze cent mille âmes, soit dix 
habitants environ par kilomètre carré. Au dix-huitième 
siècle, cette population était de près de cinq millions; 
elle avait été deux ou trois fois plus considérable en- 
core dans Tantiquité. La comparaison de ces chiffres 
donne une idée du degré de culture que le sol de la 
Tunisie peut atteindre. Si cette terre, tout en approvi- 
sionnant les marchés de Rome, a pu nourrir dix fois 
autant d'habitants que ses limites en renferment aujour- 
d'hui, on voit quels débouchés elle pourrait assurer 
durant de longues années à l'émigi'ation franç^-aise. 

Population étrangère européenne. — Outre Ics 
Arabes et les Berbères, la population de la Régence com- 
prend 59 000 sujets ou protégés européens qui se subdi- 
visent à peu près ainsi : 

Français (OU Algériens) 15 000 

Italiens ())rinrii)alcnient Siciliens).. . . t'2 00(1 

Maltais (sujets anglais) 10 615 

Allemands 'iOO 

Grecs 400 

espagnols » 424 

Portugais . 20 

Divers (envirunj 500 

Population franvaii^e. — Les] 1 ô 000 Français se 
divisent eu : 

Français proprement dits. ...... 2 80O 

Algériens mnsnimans . . 8 000 

itraélilcs algériens i 200 



l'2(j LA IT.ANCE COLOMALE. 

]>"accroissemeiil de la populalioii française depuis 
roccupation de la Régence a été assez sensible et ce 
mouvement ne peut que s'accroître, car il s'est produit 
en dehors de tout encouragement officiel : l'État en effet 
n'accorde pour la Tunisie ni passages, ni concessions 
gratuites. 

La masse des immigrants français se compose surtout 
de petits commerçants et d'employés, de représentants 
de commerce, d'ouvriers appartenant à des industries 
diverses, et en particulier à celles qui se rattachent à la 
construction, enfin d"une notable quantité d'agriculteui's, 
surtout de vignerons. Dans plusieurs localités, ils ont été 
appelés avec leurs familles par les propriétaires de terres 
à vignes ; ils sont généralement originaires du Midi ; 
mais quelques-uns viennent de la Boui-gogne et ils parais- 
sent s'acclimater. 

L,es Maltais. — Les Maltais, dont le nombre s'accroît 
également de jour en jour, réussissent bien dans la Ré- 
gence. Très sobres, très économes, très laborieux, ils se 
livrent avec ardeur à une foule de métiers pénil)les. Ils 
sont maçons, terrassiers, jardiniers, cochers. La corpo- 
ration des cochers de Tunis est presque uni(pienienl 
composée de Maltais. Les voilures sont exécrables, les 
chevaux semblent de vieilles liaridelles, le cocher est 
en loques. iN'importe ; s'il vous plaît d'aller, par un pays 
sans routes, de Tunis à Souse ou à Kérouaii, vous i)0uvez 
héler l'un quelconque de ces affreux véhicules, il vous 
mènera très bien et très vite où vous voudrez et vous ac- 
complirez vos doO ou 160 kilomètres à travers les champs 
ou les sables, les oueds desséchés et les collines rocail- 
leuses sans que la voiture verse ou se brise ni que l'atte- 
lage ou son conducteur demande grâce. La langue des 
Maltais, qui est comme leur sang fortement mélangée 
d'arabe, leur permet de se faire comprendre ])artoul et 
d'être comme chez eux en Tunisie. Des villages composés 
uniquement de Maltais, appelés exprès pour se livrer à 
la rullure, sont en voie de formation sur le vaste domaine 
français de rLntida. D'im cai'aclèi'c fort pieux, ils consi- 
déreiit cpie leui' rojirésenlant est moins leui- consul, un 



I,A TIMSIE. 127 

Anglais profostniit. que l'archevèquo de leur religion : 
or, cet archevêque est un Français et un très bon 
Français, Son Émineuce le cardinal Lavigerie. Par ce 
lien de la religion ils nous sont étroitement attachés. 

Les Israélites. — I/installation des Israélites dans la 
Régence remonte au premier siècle de notre ère; dès 
cette époque « on n'aurait pas trouvé dans l'empire ro- 
main une seule ville digne de ce nom où n'habitassent 
quelques familles juives * ». Elles s'étaient établies no- 
tamment en Afrique, en Espagne et dans les îles de la 
Méditerranée. Elles se multiplièrent grandement sous la 
domination arabe. Sans les aimer ni même s'abstenir de 
les persécuter, les Musulmans se trouvèrent pour eux des 
maître,s plus doux, pendant le moyen âge, que les chré- 
tiens. Le décret portant expulsion des Juifs d'Espagne, 
signé le ol mars 1 i92, par Ferdinand et Isabelle, dans 
l'Alhambra nouvellement conquise, fut le point de dé- 
part d'un accroissement rapide des colonies juives dans 
les pays islamiques. Ou compte aujourd'hui 50 000 Israé- 
lites dans la Régence. II y en a 26 000 à Tunis, 4 000 à 
Souse, 5 000 à Sfax, 2 000 dans la région de Gabès, 7 500 
à Rjerbah. Des règlements beylicaux qui ne sont point 
formellement abolis, mais qui tombent en désuétude et 
dont aucune autorité n'exige plus l'observation, contrai- 
gnaient les Juifs de la Régence à porter un turban noir 
pour qu'aucune confusion ne fût possible entre eux et les 
vrais croyants. Ils ne sont nulle part cultivateurs et 
n'habitent guère que dans les villes; ils y sont orfèvres, 
banquiers, changeurs, brodeurs, etc. Leur degré de cul- 
ture et de civilisation n'est guère plus avancé que celui 
des Arabes. Ils sont toutefois fort intelligents et les écoles 
fondées parmi eux, dont il sera question plus loin, per- 
mettent d'espérer pour l'avenir une sorte de régéné- 
ration de leur race en Tunisie. 

Les Berhères, itrabes et i^Iaurcs. — Les Arabes et Ics 
Berbères présentent les mêmes caractèi-es généraux qu'en 
Algérie, sauf ce \)o\u\ important (inélanl d'un sang plus 

1. TJiéodore Pieiiiacli, Histoire des Juifs. 



198 LA FRAÎNCI'; COLONIALE. 

iiièlc!, ils sont moins guerriors et plus civilis.ihles. Tout 
du long de leur histoire, les habitants de la Régence se 
sout piqués de littérature et de philosophie; ils ont eu 
des poètes et des artistes à Tunis, des théologiens à 
Kérouan; ils ont su mieux construire, mieux décorer, 
mieux broder, mieux écrire que leurs voisins de Constan- 
tine et de Tripoli. 11 leur en reste quelque chose à l'heure 
actuelle; les autres Arabes sont à leurs yeux des bar- 
bares; s'ils ont beaucoup oublié, ils restent parfaitement 
susceptibles de se ressouvenir et d'apprendre. Chez eux, 
les sectes religieuses les plus strictes , ces sortes de 
sociétés secrètes si dangereuses du monde musulman, ne 
comptent pas beaucoup d'adhérents. Ils sont d'un naturel 
plus accommodant et savent supporter ce qu'ils ne peu- 
vent empêcher; ils sont tidjanis ou madanis plutôt que 
snonssis. Dans toutes les écoles qui leur ont été ouvertes, 
ils ont fait des progrès extraordinaires; mais la plus utile 
de toutes leur manque encore , c'est une école d'arts 
et métiers indigène. 

Les habitants des villes, appelés communément les 
Maures, « sont généralement des gens laborieux, intel- 
ligents, alertes; ils cultivent l'industrie avec succès et les 
produits de leur fabrication, vêtements, étoffes de luxe, 
armes, sellerie, essences, jouissent d'une réputation mé- 
ritée, non seulement dans la Berbérie, mais jusque dans 
la Nigritie, avec laquelle Tunis entretenait jadis un 
commerce actif* )). Bien que le grand commerce trans- 
saharien ne se fasse plus avec Tunis, et que les oasis de 
Ghadamès et de llhat, qui jadis relevaient du « royaume 
de Thunes », s'en trouvent aujourd'hui détachées, les 
produits de la Régence continuent cependant d'être re- 
cherchés par les tribus errantes du Grand Désert, et on 
les trouve en faveur jusque dans la région du lac Tchad. 

Les tribus tunisiennes. — La population des villes 
constitue plus de la moitié des habitants de la Tunisie. 
Les tribus ne forment pas, à elles toutes, un demi-million 
d'âmes. Elles sont, en général, de mœurs plus sédentaires 

1. Duveyrier. La Tunisie, cliap. III. 



I.A TUMSIE. 120 

que ci'llos (le l'Algx'i'ii'; (i;iiis beaucoup de caïdals el iio- 
tainnionl dans toutes les parties l'eililes, la terre n'est point 
indivise et l'on trouve une conslilution de la propriété 
relativement satisfaisante. Abandonnés à eux-mêmes et à 
leurs caïds, les indigènes se sont montrés de médiocres 
cultivateurs; la crainte des exactions que l'apparence de 
la prospérité ne manquait pas d"attirei', le défaut de rou- 
tes et de débouchés, une indolence naturelle, tout con- 
tribuait à maintenir l'agriculture dans un état de pitoya- 
ble stagnation. Jusqu'à notre occupation du pays, on a 
égratigné le sol avec ces mêmes charrues que les Romains 
avaient vues aux mains des indigènes et qu'ils considé- 
raient déjà comme des instruments fort primitifs; chacun 
ensemençait juste la quantité de terrain nécessaire pour 
que lui et les siens pussent vivre, sans jamais rien dé- 
fricher. Mais déjà une sorte de réaction se produit ; les 
Arabes de la Régence ne sont nullement insensibles à 
l'appât du gain: la sécurité plus grande dont ils jouissent, 
la diminution des impôts, l'amélioration des prix de 
vente, sont pour eux d'excellents encouragements. Ils 
montrent déjà que leur indolence légendaire n'est point 
insurmontable; les propriétaires européens, en leur assu- 
rant des salaires passables, ont commencé à tirer de 
leur travail un excellent parti; ils ne sont pas difficiles 
à instruire et, dans beaucoup d'endroits, on a pu les em- 
ployer avec succès à la culture de la vigne. Des salaires 
de 1 fr. 60 à 2 francs par jour ont suffi à leur faire 
prendre goût à ce travail. 

Les villes. — La majorité des villes sont, comme la 
capitale même, au bord de la mer. Presque toutes ont 
gardé jusqu'ici leur antique caractère de cités nmsul- 
manes. Le voyageur qui connaît Gonstantinople, Beyrouth 
ou Damas, peut sans doute faire dans sou âme des 
comparaisons qui ne sont pas toutes en faveur des cités 
tunisiennes. Le pays n'en a pas moins sa beauté et les 
villes leur caractère. On en est frappé dès le débarqué. 

Tunis et ses environs. — A peine quelques maisons 
européennes s'élèvent-elles dans l'enceinte des mui'ailles 
de Tunis; la masse de nos monotones constructions est 



130 LA FRANCE COLONIALE. 

bâtie en dehors des portes, dans le quartier bas qui avoi- 
sine le lac. Du pied des murailles, jusqu'au bord de l'eau, 
s'étend la promenade célèbre de la Marine, qui n'est pas 
encore une avenue du palais ; c'est une large voie tracée au 
milieu de terrains plats sur lesquels pourrissaient naguère 
des boues fétides. A l'une des extrémités, s'élèvent la 
Résidence française et la cathédrale provisoire; à l'autre, 
les entrepôts, et non loin dé là la gare du chemin de fer 
français. A droite et à gauche, des rues entières ont déjà été 
percées et des rangées de maisons ont été construites 
rapidement pour recevoir le supplément de population 
européenne que le changement de régime avait attiré. 

On passe les portes et, tout de suite, c'est la ville arabe 
commerçante qui se présente. Sous la porte même et sur 
la place qui suit, une quantité de marchands de comes- 
tibles sont installés à terre; des saucisses minces et odo- 
rantes grillent sur des charbons, les piments baignent 
dans leur sauce, les oranges emplissent les paniers de né- 
gresses couleur acajou, les galettes arabes, les pâtisseries 
indigènes ornées de losanges en papier d'or luisent sous 
le soleil. Il faut éviter les chameaux qui passent, et les 
ânes qui réfléchissent, et les cavaliers qui se poussent 
comme de simples piétons à travers la foule, avec leurs 
étriers de fer grands comme des sabots, et leurs selles à 
dossier commodes comme des chaises, et leurs chevaux 
harnachés de velours violet et de broderies d'or. 

Les ruelles tortueuses commencent; quelques traces de 
commerce semi-européen y paraissent d'abord, puis s'ef- 
facent, et l'on se trouve à l'ombre des voûtes entre-croi- 
sées du marché maure. C'est un spectacle saisissant. Quand 
on arrive pour la premièi'e fois à Venise et qu'à peine 
sorti des wagons noirs, on aperçoit l'eau lumineuse du 
grand canal sillonné de gondoles, bordé de palais et (ju'ou 
suit sa route à travers les mille replis des canaux verts, ou 
n'a pas une surprise et un plaisir plus grands que lors- 
qu'on pénètre pour la première fois dans les souks de 
Tunis. Tout le réseau de ces allées dt^ boutiques est cou- 
vert; par les jours du toit mal teiui passent des flèches 
de soleil qui éblouissent dans cette ombre. Le marteau 



LA TIMSIE. 1-,1 

des cordonniers relentit, de^ cordonniers à barbe pointue 
et à turbans, qui martèlent ou découpent le cuir jaune 
ou rouge des minces cbaussures tunisiennes. Les tailleurs 
brodent les carapaces d'or et d'argent en forme de four- 
reau où les femmes enferment leurs jambes aux jours de 
fête (car les Tunisiennes ont des sortes de pantalons col- 
lants et ne portent pas de robes); les armuriers fourbis- 
sent leurs sabres, leurs longs fusils à pierre et les gros 
pistolets à entonnoir avec lesquels les Arabes de la pro- 
vince se sont si mal défendus. 

Les voûtes se croisent indêfmiment et les métiers, 
comme cbez nous au moyen âge. sont groupés par quar- 
tiers. Certaines allées sont réservées aux parfumeurs, 
d'autres aux selliers, aux orfèvres; les boutiques des sa- 
vetiers en jaune sont rangées à la suite les unes des autres; 
celles des savetiers en rouge sont ailleurs et toutes ensem- 
ble aussi; il y a même un marché exprès pour les faiseurs 
de babouches recourbées en pointe. Le passant compare et 
choisit ; il s'assied longuement chez le marchand d'étoffes, 
qiii lui apporte aussitôt dans un godet de porcelaine du 
café mélangé de marc. Tout autour de lui, jusqu'au toit 
de l'étroite boutique, sont empilés les tissus. Accroupi sur 
ses tapis. Mohammed jure qu'on le ruine et qu'il cède 
tout à perte parce que l'acheteur est de ses amis; il rit, 
il met la main sur sa poitrine, il proteste, gesticule, se 
désespère. Attirés par l'odeur de la chair, des indigènes 
complaisants s'approchent, car rien n'est plus intéressant 
que de voir acheter, vendre et payer ; ils aident le chaland 
à lutter contre les désespoirs et les découragements de 
Mohammed, et le marchand finit par céder, avec de grands 
gémissements, ses couvertures et ses turbans brodés. 

En montant, toujours au hasard des ruelles, on passe 
devant le grand collège musulman Sadiki, fondé par le 
bey Sadok, devant les mosquées grandes et petites, dans 
lesquelles les Européens ne sont pas encore admis, devant 
le tribunal musulman ou chara. Ou finit enfin par sortir 
des voûtes et par se trouver au grand soleil, sur la place 
de la Casbah et du Dar-el-Bey. Ce dernier palais est le 
lieu officiel de la résidence du souverain lorsqu'il vient à 



lô'i LA FRANCE COLONIALE. 

Tunis, ce qui lui arrive rarement ; les bureaux du minis- 
tère tunisien, qui étaient primitivement au Bardo, à deux 
kilomètres de la ville, y sont aujourd'hui installés. La fa- 
çade de la Casbah ou citadelle a été reconstruite il y a 
une dizaine d'années. On croirait que tout l'édifice est 
neuf; on enjambe la colonne renversée qui marque le 
seuil et on s'aperçoit qu'on est dans une ruine. Tel était 
aussi l'aspect que présentaient les institutions de la 
Régence avant notre venue: une belle façade à l'euro- 
péenne et, derrière, rien que des décombres; notre œuvre, 
depuis quatre ans, a consisté à mettre des réalités der- 
rière des apparences. Mais nos soins ne se sont pas étendus 
jusqu'à la Casbah ; à travers plusieurs étages de voûtes 
crevées, on voit le ciel ; des escaliers croulants vous 
mènent jusqu'au pied du mât de pavillon et, dans toute 
cette immense enceinte, on ne voit, à hauteurs diverses, 
que des murs qui tombent, des arcades qui ne suppor- 
tent plus rien, de*; monceaux de pierres. Des haies de 
cactus ont poussé là eu liberté, de vieux canons sont 
alignés sur le rempart, artillerie peu redoutable, car les 
culasses sont tournées du côté des meurtrières. 

Sur la pente opposée aux voûtes se déroulent les ruelles 
tranquilles où s'élèvent les maisons d'habitation des 
Arabes. Les voitures n'y pourraient passer ; à peine de 
temps en temps un cavalier fait-il jaillir les étincelles du 
pavé ; les piétons mêmes sont rares, l'air est muet ; d'in- 
nomblables arcades jetées sur la rue supportent les mai- 
sons et, à leur ombre, les mendiants accroupis reposent. 
De distance en distance, de larges portails sont percés 
dans les murailles blanches des maisons et leur cadre est 
rempli par des portes de bois brut couvertes de dessins 
formés de clous aux têtes rouillées. Quelquefois, sur les 
pierres, une main ouverte peinte en rouge, pour écarter 
le mauvais œil. Les grands vantaux ne toui-neiit jamais ; 
une très petite ouverturi;, étroite et basse, pratiquée dans 
l'un d'eux, donne accès à la maison, et, dans sa demi- 
obscurité, on voit miroiter les carreaux émaillés des salles. 
Les idées, les modes, la curiosité européennes s'arrêtent 
sur le seuil. Le Tunisien de la vieille génération vit der- 



I.A TINISIK. 1ÔÔ 

rii'ir ct'S murs à sa guiso, coiiiiilant l'argont do ses fer- 
mages ou de ses boutiques, laissant faiie et laissant dire 
les chrétiens agités. Les fenêtres à triple grillageglauqnc 
des grillages ouvragés et avançant sur la rue. sont le seul 
endroit d'où les femmes puissent prendre l'idée du vaste 
monde. Elles ne sortent pas, pour peu qu'il leur reste 
une lueur de jeunesse et de beauté, et ne voient que les 
hommes de leur famille. Ouclquefois, à travers tant de 
barreaux, une tête parait qu'on distingue à peine de la 
rue, et la tête, de là, peut voir le même coin du ciel 
éternellement bleu, le même morceau de la muraille éter- 
nellement blanche, eu face desquels ses yeux d'enfant se 
sont ouverts et en face desquels ils s'éteindront. 

La ville garde ses remparts, mais ils sont écroulés dans 
beaucoup d'endroits ; les principales routes, toutefois, 
sortent par de vieilles portes fortifiées d'aspect pittoresque. 
Lune d'elles, Bab-Sidi -Abdallah, sur la hauteur derrière 
la Casbah, encadre le paysage de collines et la plaine où 
est le Bardo. Sur la gauche, le second lac de Tunis, la 
SebkhaSedjoumi, où il n'y a d'eau qu'en hiver, luit au so- 
leil qui se couche. Les montagnes déjà indécises prennent 
une teinte bleue veloutée et un large reflet d'or raye la 
nappe sombre. De ce côté, aucune maison ne parait, aucun 
bruit ne monte et lesoleilsemble s'éteindre dans le dései't'. 

On croit qu'il y a à Tunis 100 ou i^JOOOU liabitants : 
25 ou 2(3 000 seraient Israélites et 10 à 15 000 Européens, 
dont environ 3 ou 4 000 Français ou Algériens. 

Les environs de la capitale abondent en sites char- 
mants, dans lesquels les maiso.ns de campagne des riches 
Tunisiens ont été construites; vastes édifices à l'air fra- 
gile qui semblent peints sur la toile d'un décor et qu'on 
penserait voir coucher par le vent, les jours d'orage. 
Outre le Bardo et Kasr-es-Saïd, palais officiels des beys, on 
a plaisir à visiter les villages de la Manou])a, de l'Ariana, 
puis, au bord de la mer, de Sidi-bou-Saïd, de la Marsa 
près Cartilage, où les consuls étrangers, le cardinal Lavi- 
gerie, le résident de France, habitent l'été et où le bey 

1. La Régence de Tunis, dans la Revue des Deux Mondes, 1882. 



13i LA FRAISr,E COLONIALE. 

actuel d(Mueui'o loujoiirs, la ville de la Gouletle, (uté 
niai'ilime de 8 00U habitants, [dont la rade sert provisoire- 
ment de ])ort à Tunis, et plus loin, sur le golfe, Rades, 
où l'on va prendre les bains de mer, et Hamman Lit", 
célèbre par ses eaux sulfureuses. 

Les -willes de l'intérieur. — Bien que la plupart des 
villes de la Régence soient situées au bord de la mer, quel- 
ques-unes, dans l'intérieur, sont à noter. Ainsi, tout à 
l'ouest, se trouve, haut perchée sur une roche, la ville du 
Kef entourée de ses remparts. Elle renferme 7 000 habi- 
tants dont 600 juifs; la colonie française qui y est établie 
va s'accroissant à cause du voisinage de la frontière. 

Tout du long du chemin de fer qui relie Tunis à nos 
lignes algériennes, on trouve une série de villes ou gros 
villages ayant de 2 000 à 4 000 habitants, renfermant 
presque tous de vastes ruines romaines et construits en 
partie de leurs décombres. La plus importante de ces 
villes est Béja (iOOO habitants), dans la vallée de la 
Medjerdah, au centre d'un district riche en céréales, qui 
sera bientôt très riche en vignes. 

En se rapprochant de la capitale, on rencontre Medjez- 
el-Bab, Tebourba, la Djedeida, où a été construite la 
grande minoterie Valensi. 

Plus loin, à 40 kilomètres au sud de Tunis, dans un 
site splendide, au milieu des montagnes, la ville de 
Zaghouan, d'où part l'aqueduc romain, restauré parle 
feu bey Sadok, pour donner de l'eau à Tunis. Les réser- 
voirs antiques avaient été bien conservés et sont utilisés, 
à peu près tels quels, à l'heure présente. La ville compte 
o 000 habitants, dont une partie s'y est établie à la suite 
de la grande émigration mauresque, amenée par les 
triomphes de Ferdinand et d'Isabelle en Espagne. Elle 
se livre iirincipalement à la fabricalion et à la teinture 
des chechiaa ou bonnets rouges. Ces jtrodnits sont estimés 
dans tout l'Orient, si bien (|ue les marques tunisi(>nnes 
sont fréquemment imitées en Europe et appliquées à des 
produits inférieurs et moins coûteux. Une bonne chéchia 
tunisienne vaut au moins (piinze francs. C'est en grande 
partie pour sauvegarder les intérêts de ce trafic (pic le 



i.A irNisii:;. 105 

j^oiivoi'iiciiieiil du boy s'osl décidé réceiiiniL'iU à adhéi'or 
à runion inlcrnationale pour la protection de la propriété 
iiidustriclk". 

Hérouan. — Plus au sud cucore, dans l'intérieur 
des terres, se trouve la ville sainte de Kérouan, fondée 
en G70 par Okba Ibn iNafé. Elle a environ 15 000 habi- 
tants et, jusqu'à notre occupation, ne comptait dans ses 
murailles que des Musulmans. Les Chrétiens et les Juifs 
étaient exclus de son enceinte sacrée. Elle renferme un 
grand nombre de mosquées dont les plus belles sont la 
Djama Sidi-el-Houaïb, où est enterré le barbier du Pro- 
phète, et la Djama Sidi-Okba, la grande mosquée, dont la 
voûte est supportée par une multiple raugée de magni- 
fiques colonnes antiques en marbre de toutes les couleurs. 
En dépit de la dévotion de ses habitants, la ville est très 
commerçante; on y fabrique beaucoup de chaudronnerie 
et beaucoup d'ouvrages en cuir : selles, babouches, etc. ; 
les tapis de Kérouan étaient fameux autrefois, mais cette 
industrie est tombée en décadence. 

En dépit encore de la sainteté de ses sanctuaires. Ké- 
rouan, connue plusieurs grands centres religieux, comme 
la Mecque notamment, a encouru souvent le blâme des 
ci'oyants par le relâchement des mœurs de ses habitants, 
et ce n'est pas, pour les fidèles, une petite mortification 
(|ue de se dire « que le plus grand nombre des dauseuses 
qui charment les Musulmans de Tunis, ont vu le jour 
sur le sol sacré où repose la barbe de Mohammed' ». 

Les théologiens de Kérouan. — La l'euommée des 
théologiens de Kérouan ne s'en est pas moins conservée 
et elle a plus d'importance que celle de ses danseuses. En 
1841 , le maréchal Bugeaud envoya en mission secrète dans 
la ville sainte, M. Léon Hoches, depuis consul général à 
Tunis et ministre plénipotentiaire. Yètu à l'arabe et pas- 
sant pour un Arabe, il obtint des uléiuas de la cité une 
iiuportanle consultatiiui dont les termes luodérès ne fireni 
pas moins d'honneur à leur esprit lilx'ral que de bien à 
notre cause en Algérie. La conclusion de ce document, 

1. Duveviicr. La Tuni^-ic. 



136 LA FRANCE COLONIALE. 

qui n'est pas sans importance même aujourd'hui, était la 
suivante : « Quand un peuple musulman dont le territoire 
a été envahi par les infidèles, les a combattus aussi long- 
temps qu'il a conservé l'espoir de les en chasser, et 
quand il est certain que la continuation de la guerre ne 
peut amener que misère, ruine et mort pour les Musul- 
mans, sans même chance de vaincre les infidèles, ce peu- 
ple, tout en conservant l'espoir de secouer leur joug 
avec l'aide de Dieu, peut accepter de vivre sous leur do- 
mination, à la condition expresse qu'il conservera le 
libre exercice de sa religion et que les fenmies et les 
filles seront respectées K » 

Les -villes de la côte. — Les villes que l'on rencontre 
en suivant, de l'ouest à l'est et du nord-est au sud, les côtes 
de la Régence, sont les suivantes : Blzerte (5 000 habitants), 
sur son beau lac qui pourra former, moyennant quel- 
ques travaux, le pert le plus commode et le plus sûr de 
toute la Méditerranée; aujourd'hui simple lieu de rendez- 
vous pour les bateaux corailleurs de la côte nord; Porto- 
Fnrina, La Goulette; puis, au sud de la fertile presqu'île 
du cap Bon, Nebel où se l'ait un grand conmierce de 
poteries, brutes, peintes ou vernissées, et Havimamet . 

Enfin, en descendant vers le sud, Souse, Monastir 
Mehdia, Sfax, Mahres, Gabès et, dans l'île de Djerbah, 
Hornnt-Soiili. Toutes ces villes, dont h>s plus imporlantes 
sont Souse, avec 8 000 habitants, et Sfax avec 20 000, 
sont encore des villes purement arabes; les colonies 
européennes y grandissent, mais elles sont jusqu'ici peu 
nombreuses. Les hôtels, les maisons à plusieurs étages, 
avec balcons à la française, commencent bien à sortir 
de terre et menacent d'ôter à ces cités blanches leur 
caractère tout oriental , mais ces édifices ne se sont 
pas encore beaucoup multipliés. Presque toutes ont gardé 
leurs vieilles fortifications, consiruites et évcntrées tour 
à lour, au moyen âge, i)ar les Arabes, les GiMiois. les 
Espagnols et les Français. Souse, Monastir, Sfax furent 
bombardées par André Doria, au seizième siècle, Mo- 

I. Léon Iiuilics. Trciilc-ilcii.t ans à liaicrs /'Is/aiii, I. Il, 188"). 



LA TUNISIE. 137 

nastir ol Soiis(% par une flotte française on 1770; Mclidia 
fut longtemps le centre des opérations de Dragiit, le vail- 
lant corsaire, celui-là même qui, voyant un jour sur 
une de ses galères le prince Lomolliiii ramer coiuine 
esclave, lui disait sans aucune surprise : « C'est une des 
chances de la guerre, compagnon ! » et qui, prisonnier 
lui-même peu après, se trouvait compris dans la cliiouime 
du même Lomellini et s'entendait dire à son tour : 
« Changement de fortune, camaradeM » Les rues sout 
étroites et tortueuses; les murailles, ujiiformément blan- 
ches, ont au soleil un éclat insoutenable; dans le cenire 
ou sur le point le plus élevé, se dresse toujours une 
vieille casbah, citadelle, prison et maison du gouverne- 
ment à la fois, Tour de Londres au petit pied, toujours 
ré])arbative d'aspect, en réalité toujours croulante. Au- 
dessus des terrasses, s'élèvent les miiuu-ets blancs des 
mosquées, qui se détachent, ainsi que toute la silhouette 
de la ville, sur le fond sombre formé par les grandes ra- 
mures des jardins. Les environs immédiats de toutes ces 
villes sont, en effet, plantés de jardins et de vergers où 
fleurissent et fructifient à l'envi les orangers, les citron- 
niers, les figuiers, les jujubiers, les pistachiers, les gre- 
nadiers, les poiriers, les amandiers, les oliviers et cent 
autres espèces d'arbres productifs. Toute la région paral- 
lèle à la côte s'appelle le Sahel; elle est extrêmement 
fertile; les céréales y réussissent à merveille; les oliviers 
y sont très nombreux et donnent d'excellents produits; 
la vigne, qu'on y plante depuis quelques années en grande 
abondance, promet un rendement peu ordinaire. Les pê- 
cheries de la côte sont aussi une source de richesse. A 
Méhdia, la ville « du Mahdi », fondée en 1)12 de notre 
ère par Obcïd Allah, dit El-Mahdi, la pèche de la sardine 
est très fructueuse, ainsi qu'on verra plus loin. Dans la 
région de Sfax, aux Kerkennah, à Djerbah, on pêche en 
abondance des éponges qui approvisionnent les mai'chés 
eun)))èens, nolanunenl celui de Paris, et des poulpes 

1. 11. de (iiaiiimoiil. Eludes al/jérieiuics (^daiis la Picvuc /listo- 
rique). 



158 LA FRANCE COLONIALE. 

qu'on l'ail séclier ot qui se veudent en Grèce, en Tur- 
quie et en Syrie. Le droit de recueillir les poulpes et 
les éponges est affermé par le gouvernement et, depuis 
des années, ce sont des maisons françaises qui en sont 
concessionnaires. La redevance annuelle payée par elles 
est de ioOOOO francs, ce qni suppose, comme on le voit, 
un commerce considérable. 

Les -rîlles de la région des Oasis. — Dans le Sud, à 
la hauteur du golfe de Gabès et des chotts, on trouve de 
petites villes dans le voisinage de chaque oasis. C'est 
d'abord Gabès, qui se compose des deux grands villages 
^El-Menzel et de Djara, avec 7 000 habitants en tout ; 
puis, en avançant vers l'ouest, Kebilli, dans le >'efzaoua, 
au sud du chott; El Aiacha, au Nord; Gafsa; et, plus au 
nord encore, dans la direction de Tebessa , l'oasis de 
Feriana. 

En redescendant vers le sud, on trouve, à côté de 
splendides oasis, les petites villes d'OucUane avec 5 800 
âmes et 190 000 palmiers, de Tozeur, avec 515 000 pal- 
miers, de jSefta, qui compte 8 ou 10 000 âmes et 240 000 
palmiers. 

De toutes ces villes, Gafsa est peut-être, par sa situation, 
la plus importante; elle a environ 5 000 âmes : elle pos- 
sède des fortifications et une casbah, des mosquées, une 
très grande oasis. Elle était fort populeuse du temps des 
Romains et de vastes ruines attestent son ancienne ri- 
chesse ; les thermes qu'avaient construits les conquérants 
y ont été conservés et servent encore ; ils sont divisés 
en trois piscines que la même eau remplit tour à tour. 
Après avoir lavé les autorités de la ville, l'eau chaude 
de la source sert aux hommes de la localité, puis en 
dernier lieu aux femmes. Le chemin de fer (jui reliera 
à Tebessa la ligne projetée du Sahel passera probable- 
ment par Gafsa. 

Outre son gi'and commerce de dattes, cette région est 
enrichie par la fabrique de très beaux tissus laine et 
soie, de burnous, de couvertures de laine rayées de 
rouge qui sont fort estimées. La ])réseuce de nos trou|)es 
dans cette |iarlie de la Tunisie, en rendant aux popula- 



LA TL.MSIE. 139 

lions une séciiiité que les liiigandages des Ourglianias 
et des llammanias troublaioiit sans cesse, et le l'orage de 
puits artésiens entrepris sous la diiection de M. de Les- 
seps eontribueront j)uissanniient à accroître l'importance 
du mouvement industriel et agricole de ce riche pays. 



CHAPITRE Il[ 

GOUVERNEMENT ET ADMINISTRATION. 

Comment nous gouvernons la Tunisie. — On a 

VU comment nous sommes venus en Tunisie et pourquoi. 
— A'ous y restons : A quoi cela nous sert-il, et en quoi 
cela sert-il à la Tunisie même et à la civilisation? Com- 
ment administrons-nous le pays? 

Le grand trait de notre occupation est que, cette fois, 
nous avons eu la sagesse de respecter et même de con- 
solider les grands rouages de l'administration indigène. 
Comme 'on l'a remarqué, la France n'a pas conquis le 
pays ; elle n'a pas été un seul moment en guerre avec son 
souverain; elle n'a fait que châtier les rebelles et, loin 
de se ranger avec ceux-ci, les réguliers tunisiens, com- 
mandés par l'héritier du trône, devenu depuis bey à son 
tour, sont venus se battre à nos côtés. 

La première conséquence dune conduite que nous n'a- 
vons pas eu partout la prudence de suivre a été la ra- 
pide pacification du pays. En deux ans l'apaisement a été 
complet. Le peuple, à qui on n'a enlevé ni le souverain 
de sa race, ni ses caïds indigènes, ni ses cheikhs, ni ses 
prêtres, s'est habitué tout de suite à la présence des sol- 
dats français. 11 vit en très bonne intelligence avec eux 
et se montre d'autant moins disposé à se plaindre du 
contact, que leur installation dans ce pays a coïncidé 
m. COL. 12 



1 40 LA FRANCE COLON'IALE. 

avec de forlos dimiiuitions d'impôt, fait entièrement inat- 
tendu et insolite. Non seulement les soldats qui vont se 
promener isolément hors des camps ne sont pas plus in- 
quiétés que s'ils se trouvaient en France; mais, depuis la 
fin de l'insurrection, il n'y a eu à signaler qu'un seul as- 
sassinat d'Européen par les Arabes dans toute la Régence. 

Nos compatriotes cependant commencent à s'ins- 
taller un peu partout , plantent leurs vignes en rase 
campagne, loin de tout centre urbain, en parfaite sécu- 
rité. 

Cette tranquillité, après quatre ans d'occupation, aussi 
grande que celle de l'Algérie après cinquante, ne vient 
pas seulement du tempérament plus pacifique des ha- 
bitants ; elle ne peut s'expliquer que par le respect qui a 
été gardé pour les institutions et les pouvoirs locaux. Si le 
bey n'avait pas été maintenu dans sa souveraineté, il nous 
aurait fallu vraisemblenient doubler le chiffre de notre 
effectif d'occupation, sans parler des destructions que 
la répression des révoltes aurait amenées. C'est un sup- 
plément de dépenses annuelles de cinq ou six millions 
qui est ainsi évité. 

Le pouvoir du bcy. — La Tunisie continue donc à être 
gouvernée par son bey, qui est Sidi Ali, frère du bey Sa- 
dok, « élu » (car, de même que les souverains anglais, 
ceux de Tunis régnent par droit de naissance et par 
droit d'élection), le 28 octobre 1882. Autrefois le pou- 
voir du bey était théoriquement sans contrôle ; il s'étend 
encore aujourd'hui à la- vie et aux biens de tous ses sujets; 
il est leur juge suprême; ses paroles sont des arrêts et 
ses écrits sont des lois. Cette puissance illimitée a reçu, 
dans la pratiqua, ses principales atteintes par suite des 
conventions internationales : c'est ainsi qu'avant notre 
arrivée dans le pays l'esclavage avait été supi)rimé; les 
étrangers avaient été autorisés à posséder des terres ; ils 
avaient été sousli'aits (en vertu des capilulations), pour 
toutes les actions mobilières ou pénales, aux juridictions 
indigènes; enfin une première réorganisation des finances 
sous un contrôle européen avait eu lieu. 

iMais les plus grandes lestrictions au pousoir souverain 



I.A TUNISIK. 141 

du bey omI t'ié apportées par les deux conventiuns qui 
le lient vis-à-vis de nous : le traité du Bardo, signé à la 
suite de la campagne de 1881. et celui de la Marsa, signé 
le 8 juin 1885 par Ali Bey et par M. Cambon, résident de 
France. Cette dernière convention nous permet, en fait, de 
mettre notre veto à tout acte émanant du bey qui i)Our- 
rait nuire à la bonne administration du pays. 

Le résident général de France à Tunis. — Le Con- 
trôle que nous avons acquis ainsi le droit d'exercer sur 
les act^s du souverain est confié au résident général de 
France. Il est le dépositaire des pouvoirs de la Répu- 
blique en Tunisie. Ses attributions sont des plus éten- 
dues : il doit veiller au lion fonctionnement de toutes les 
administrations et au maintien de Tordre dans la Régence. 
L'action du gouvernement, tant sur les Européens que 
sur les indigènes, s'exerce par lui. 11 relève du ministère 
des afffiires étrangères; mais les rapports officiels sur des 
questions intéressant d'autres ministères ne sont examinés 
que pour information au palais du quai d'Orsay ; ils sont 
répartis, avec avis des affaires étrangères s'il y a lieu, 
entre les différents départements intéressés. 

Le bev a conservé ses droits souverains de législafeui"; 
luais les lois (ju'il édicté ne sont applicables par les tri- 
bunaux français qu'autant qu'ils ont reçu le « visa pour 
promulgation » du résident. 

Les ministres du bey. — Au-dessous du bey. SCS mi- 
nistres. D'abord un premier ministre, le général Moliamed 
el Aziz I)ou Attour, qui est « l'alter ego » du bey et à qui 
toutes les affaires d'importance arrivent en dernier 
ressort. Sa principale attribution est la direction des 
caïds ou gouverneurs, de qui, plus que personne, dépend 
le bon ordre des provinces. A côté de lui, un ministre de 
la justice et de la plume. Puis des ministres français : un 
ministre des afiaires éti-angères qui n'est autre que le 
résident de France ; un ministre de la guerre qui est le 
général commandant le corps de troupes; enfin les cbefs 
des grands services publics, les directeurs des finances, 
des travaux publics, de l'enseignement, lesquels sont 
appelés dans les conseils du gouvernement et préparent 



142 LV FRA>XE COLOMALE. 

chaque année le budget. Le conseil des ministres est 
présidé par le résident. 

Le secrétaire général du gouvernement beylical est un 
secrétaire d'ambassade français; toute la correspon- 
dance des ministres indigènes avec les caïds passe par 
ses mains; il se borne à en prendre connaissance. Dans 
les cas graves, il a le droit de retenir une affaire et de 
demander qu'elle soit discutée à nouveau et remise à 
l'étude, ou renvoyée, si elle touche à la politique générale, 
au résident. Ce secrétaire représente le protectorat 
auprès des ministres comme le résident le représente 
auprès du bey. 

liCS divisions administratives : caïds, klialifas, 
cheikiis. — La proviuce est divisée en oufans ou cir- 
conscriptions administratives, à la tête desquelles sont 
placés des sortes de préfets indigènes appelés caïds, 
assistés d'un ou plusieurs lieutenants ou khalifas. 

Les villages et les fractions de tribus ont à leur tête 
un cheikh dont le rôle correspond à peu près, quant à 
son importance, à celui de nos maires. 

Toutefois, la principale fonction de nos maires, qui 
est celle d'officier de l'état civil, est entièrement inconnue 
des Tunisiens. Ils naissent sans qu'aucune autorité en 
prenne note, ils disparaissent sans avoir été enregistrés 
par personne. Leur imposer subitement des règles 
strictes et compliquées, avec les pénalités qu'elles com- 
portent, serait les inquiéter de la manière la plus grave 
sans grande chance d'obtenir aucun avantage pratique. 
Les Tunisiens ne sont pas encore assez habitués à nos 
façons d'agir et, se souvenant de leurs anciens despotes, 
ne manqueraient pas de voir là quelque chose de relatif 
à l'impôt, qui est, pour la masse du moins, la grande, 
l'unique préoccupation en matière administrative. On 
ferait tout pour se soustraire à ces exigences nou- 
velles. En agissant avec plus de lenteur on arrivera plus 
sûrement au résultat désiré; des registres facultatifs 
viennent d'être ouverts dans les principaux centres ; les 
Tunisiens influents ont donné l'exemple de s'y faire 
inscrire eux et leurs l'amillos. (Juand les indigènes ver- 



LA TUNISIE. 143 

l'Ont qu'aucun désagrément fiscal ne résulte de cette 
formalilé, mais qu'au contraire elle leur donne plusieurs 
sortes d'avantages en justice et leur facilite l'établis- 
sement des titres de propriété foncière, ils s'habitueront 
peut-être à l'inscription, et ce qui ^sera devenu un usage 
pourra facilement se transformer en loi. 

Les caïds et, au-dessous d'eux, les khalifas et les 
cheikhs veillent au maintien de l'ordre, adressent au 
gouvernement central des rapports sur la situation de la 
province, sur les incidents qui peuvent se produire. 
Enfin ils perçoivent certains impôts. 

C'était jadis pour eux la partie la plus intéressante de 
leurs fonctions : leurs administrés, pressurés à merci, 
payaient double, payaient triple, et, comme aucun reçu 
ne leur était délivré la plupart du temps, il leur était 
impossible de prouver l'injustice dont ils étaient victimes. 
Aujourd'hui, toutes les cotes sont inscrites sur des re- 
gistres à souche, envoyés chaque année au caïd; il note 
sur la souche la somme perçue, détache le reçu écrit en 
arabe et le remet à l'indigène. Les Tunisiens commen- 
cent à comprendre très bien l'usage de ces petits papiers 
et en réclament la remise quand par hasard il plaît 
encore à l'autorité de l'oublier; les exactions d'autrefois 
ne sont plus possibles. Sans doute on ne peut pas se 
faire l'illusion que tous les abus ont disparu ; le principal 
défaut de l'Arabe n'est pas lexcès de scrupule en ma- 
tière d'argent, mais on peut croire qu'ils sont réduits 
à un minimum. Doux principales garanties nous l'as- 
surent. 

En premier lieu, les caïds et khalifas nommés par le 
bey, selon son bon plaisir et la plupart du temps selon 
le plus ou moins de largesse avec lequel le candidat avait 
acheté les bonnes grâces du principal favori, ne sont 
plus désignés que moyennant l'approbation du résident. 

lies contrôleurs civils. — En secoud lieu, le rôle 
d'observation que le résident exerce auprès du sou- 
verain et le secrétaire général auprès des ministères, un 
corps de contrôleurs, institué par décret présidentiel du 
4 octobre 1884, l'exerce auprès des autorités de la pro- 



141 LA FRANCE COLONIALE. 

vince. Ils sont jiis(ja'ici au uuiiibiede six iuslallés au Kel', 
à la Goulelte, à ^ebel, Souse, Sfax et Gafsa. 

On a reproché quelquefois à la France de ne peupler 
ses colonies que de fonctionnaires; mais jusqu'à présent 
on doit faire exception pour la Tnnisie. Dans ce pays, le 
gros du corps des fonctionnaires est représenté par ces 
six personnages; ils sont rétribués par la Régence. 

Les fonctions des contrôleurs sont multiples. Ils doi- 
vent conseiller les caïds dans les cas difficiles et conférer 
avec eux, mais sans jamais administrer par eux-mêmes, 
de même qu'au-dessus d'eux le résident conseille le bey, 
mais n'intervient pas directement dans l'administration. 
Ils parcourent les tribus et se rendent compte par eux; 
mêmes de la manière dont les lois sont exécutées. La 
connaissance de la langue arabe est exigée d'eux. 

Au point de vue purement français, leur rôle est consi- 
dérable. Comme il n'y a ni maires ni notaires français en 
Tunisie, il était nécessaire que certains agents pussent 
les remplacer. En attendant une organisation plus par- 
faite, qui ne sera possible que quand le nombre de nos 
compatriotes dans tous les centres se sera beaucoup 
accru, les contrôleurs ont reçu, par délégation du Prési- 
dent de la République, les fonctions consulaires, et en 
(conséquence ils dressent pour nos CAmipatriotes les actes 
de l'état civil et les actes notariés. 11 semble même qu'il 
conviendrait de leur faire conférer, par décret du bey, la 
qualité d'officier de l'état civil au titre tunisien ; leurs 
fonctions vis-à-vis des indigènes et des étrangers seraient 
facultatives, mais du moins des actes tels que les ma- 
riages ne seraient plus, connue ils ont été jusqu'ici, 
impossibles entre étrangers, dans les villes où il ne se 
trouve pas de consul de la nationalité des coujoinis. 

Enfin, un décret plus récent a donné aux contrôleurs 
les attributions de juge de paix pour les localités dans 
lesquelles il ne se trouve pas déjà un de ces magistrats. 
Sur tous les points où les contrôleurs ont été institués on 
a supprimé les (( bui'eaux de renseignemenis militaii'es », 
institution mal définie qui, malgré la différence de noms, 
avait fini par devenir des sortes de bui'eaux arabes, et 



LA TIMSIE. 145 

iciidail (lillicile r.Kliiiinisli'alioii des iiidi^^ùiifs par oux- 
mêiiies sous un simple contrôle de l'autorité française. 

Les iniinieipaiités. — Avant l'établissement du pro- 
tectorat, les villes avaient à leur tète, comme les tribus 
de la campagne, des caïds, des klialifas ou des cheikhs, 
selon leur importance. Ces autorités ont été respectées; 
mais, sur plusieurs points, des municipalités ont été créées 
pour gérer les revenus de la cité. Il ne s'agit pas encorf, 
l)ien entendu, de corps élus comme en France. Les muni- 
cipalités sont instituées par décret et les conseillers nom- 
més de même, ainsi que cela se passe dans nos colonies. 
L'important est qu'il se trouve désormais un conseil pour 
gérer les revenus de la ville, prévenir les dilapidations 
et les empiétements sur les propriétés communales, per- 
cevoir les taxes locales, entretenir les citernes et les 
autres édifices d'utilité publique, enfin et surtout, veiller 
à la grande et principale opération qui s'imposait à nous 
et qui était négligée depuis des siècles : faire balayer les 
rues. 

Jusqu'ici il n'y a encore de municipalités qu'à Tunis, 
la (loulette, le Kef et Souse, mais d'r.utres seront insti- 
tuées peu à peu. Chacune d'elles comprend en propor- 
tions diverses des Européens, des Musulmans et des 
Israélites. 

Tunis seul avait un conseil de ce genre avant notre 
occupation; il existait depuis vingt-cinq ans et se com- 
posait uniquement de Musulmans; depuis le décret du 
51 octoi)re 1885, il comprend un président, deux adjoints, 
huit membres tunisiens, huit européens, un Israélite. 

Parmi les dépenses obligatoires des municipalités, se 
trouvent, depuis quelque temps, celles des justices de 
paix françaises, les Chambres ayant voté la mise à la 
charge de la Tunisie des frais de la justice que nous 
avons installée dans ce pays. 

Le balayage des villes est également obligatoire, et il 
se fait maintenant avec moins d'irrégularité (praulrefois. 
S'il était par trop négligé, l'agent de la santé intervien- 
drait. 

Le service de la sautr. — Tout le littoral est aujour- 



146 LA FRANCE COLOMAI.E.' 

d'hui divisé en circonscriptions safiitairos, surveillées par 
un agent spécial, et relevant du conseil de Tunis. L'ancien 
conseil sanitaire a été supprimé; il se composait des 
consuls, et tout leur bon vouloir ne pouvait suppléer à 
l'absence de connaissances médicales; il est aujourd'hui 
formé principalement du directeur de la santé, du pré- 
sident de la municipalité, du major de la garnison de 
Tunis, du médecin en chef du corps d'occupation, du 
directeur des douanes, de deux consuls, de deux notables 
commerçants, etc. Les règles appliquées par ce conseil 
sont, à peu de différences près, celles du décret français 
du 22 février 1876. 

Le»i principales réformes : 1° Création il une jus- 
tice française et suppression des capitulations. — 

Outre les modifications de détail dont on vient de voir 
quelques spécimens, et auxquelles il faudrait ajouter la 
réduction de l'armée tunisienne à une simple garde 
d'honneur pour le bey, ainsi que la suppression d'un 
ministère de la marine, duquel ne relevait plus, depuis 
quelque temps, qu'un simple canot à rames, plusieurs 
léformes qu'on pourrait appeler constitutionnelles ont été 
introduites dans l'organisation de ce pays. La première, 
et qui s'imposait dès le début, était l'installation d'une 
justice française et la suppression des capitulations. Nous 
nous trouvions, en effet, en présence de tribunaux multi- 
ples ; chaque consul, en vertu des usages plus encore que 
des traités, jugeait ses propres nationaux et demeurait 
en outre chargé de l'exécution des jugements rendus 
contre eux par les autres consuls. Ceux-ci étaient donc 
des sortes de petits souverains et les jugements con- 
damnant leurs ressortissants n'avaient force de loi que 
si tel était leur bon j)laisir. 

Avant de proposer la suppression de ces pouvoirs, dont 
le maintien n'avait pas sa raison d'être en pays de pro- 
tectorat européen, il fallait tout d'abord faire Ibnclionuer 
la justice française. 

La loi du 27 mars 1885 institua à cet effet un tribu- 
nal de première instance à Tunis et si.x justices de paix 
à Tunis, la Goulette, Bizerte, Souse, Sfax et le Kel. Les 



ÏA TUNISIE. 447 

nouveaux magistrats avaient comijétence sur les Français 
et protégés français aux points de vue civil, commercial 
et pénal. Leur juridiction devait être étendue aux per- 
sonnes que désigneraient les décrets du bey, c'est-à-dire 
les indigènes pour certaines natures d'actions, et les Eu- 
ropéens au fur et à mesure de la suppression de leurs 
tribunaux consulaires. Au criminel, le tribunal juge, 
assisté d'assesseî/rs tirés au sort sur une liste de notables. 
Les juges de paix ont reçu la compétence « étendue », 
c'est-à-dire le droit de juger, en dernier ressort, en ma- 
tière civile jusqu'à cinq cents francs; en premier ressort, 
jusqu'à mille francs ; en matière correctionnelle, tous les 
cas de contravention, et, en ce qui concerne les délits, 
ceux qui ne comportent pas plus de six mois de prison 
et de cinq cents francs d'amende. 

Des défenseurs, chargés à la fois de la sollicitation et de 
la plaidoirie, tels que ceux dont l'Algérie a été dotée par 
le décret du 26 novembre 1841, ont été créés en même 
temps près du tribunal. Celui-ci applique la loi française ; 
de plus, à l'égard des étrangers, la loi sous l'empire de 
laquelle leurs diverses obligations ont été contractées ; 
enfin, outre les lois de police et de sûreté locales, les 
lois beylicales revêtues, pour promulgation et exécution, 
du visa du résident (décret présidentiel du 10 novem- 
bre 1884). 

Les négociations pour la suppression des capitulations 
occupèrent toute l'année 188Ô. L'Angleterre, à cause du 
grand nombre de Maltais habitant la Régence, l'Italie, à 
cause de son importante colonie sicilienne, demandèrent 
force explications sur le nouveau régime institué en Tu- 
nisie, mais ne firent aucune objection quant au principe, 
(lette renonciation avait eu lieu pour Chypre, occupée par 
l'Angleterre en 1878, et pour la Bosnie et l'Herzégovine, 
occupées par l'Autriche la même année. L'accord se lit 
donc avec toutes les puissances ; il fut seulement entendu, 
vis-à-vis de l'Angleterre itrincip.ilenieiit, (jue certaines 
réclamations de particuliers, au lieu d'èlre envoyées de- 
vant le tribunal de premiéie instance, seraient soumises à 
l'arbitrage. Au 1"" août 1884, tous les tribunaux consu- 



148 \A FRA>'CE COLONIALE. 

laires étrangers étaient fermés en Tunisie et notre juri- 
diction s'étendait à toute la population européenne ^ 

Quant à l'arbitrage, il ne porta que sur deux affaires 
seulement. Le bey désigna pour les juger M. de Bli- 
guières, précédemment contrôleur général en Egypte, 
l'un des hommes de France les plus compétents en ma- 
tière de finances publiques, et le gouvernement britan- 
nique, sir Adrian Dingli, juge à la cour de Malte. 

Affaire Ben Ayad. — La principale affaire, la seule 
qui mérite une mention, était celle de llamida ben Ayad, 
protégé anglais, neveu du célèbre Mahmoud ben Ayad. 
Depuis des années, le consul d'Angleterre ne cessait de 
harceler la cour du Bardo, réclamant, au nom de son 
client, plusieurs raillions à titre de créance ou dindem- 
nité. Le gouvernement tunisien prétendait qu'Hamida 
produisait des titres fabriqués, et se trouvait, au con- 
traire, le débiteur de Son Altesse. L'événement donna 
raison au gouvernement; les falsifications étaient si évi- 
dentes que les deux arbitres les reconnurent sur-le- 
champ et tombèrent d'accord sur tous les points; il ne 
fut pas nécessaire de nommer un tiers arbitre, et, se 
montrant fort surpris de la facilité avec laquelle le consul 
de Sa Majesté avait accueilli les prétentions d'un client 
si peu scrupuleux, le juge de Malte et son collègue fran- 
çais déboutèrent Hamida de toutes ses demandes et le 
condamnèrent à payera l'autorité tunisienne un peu plus 
d'un million de piastres, dont il se trouvait en réalité 
débiteur (5 mai 1884). 

Affaire de TEnfida. — C'est vers la même époque 
que prit fin une autre grosse querelle franco-anglaise, la 
céb''bi'e affaire de l'Enfida. 

Il s'agissait d'une immense propriété de I5(M)00 hec- 
tares, située dans la partie la plus fertile de la Tunisie, et 
vendue par le général Khereddine à une Société de Mar- 
seille. Un Israélite, protégé anglais, le sieur Lévy, pré- 



\. Elle a été depuis étendue aux indigènes (3 juillet 1884) pour 
toutes matières mobilières ou commerciales, lorsqu'un Européen 
est en cause. 



I.\ Tr.MSIE. 149 

ttMidit exerci'i" un dioil de piéemplion sur cet imiuoidile, 
sous prétexte qu'étant propriétaire contigu, il avait le 
droit de se le faire adjuger par préférence, à égalité de 
prix, selon la coutume musulmane appelée chef fa. Ou 
lui objecta Jjieu inutilcMuent qu'il n'eu avait pas accompli 
les formalitts, et qu'il était uotoirement dans la misère 
et incapable de payer une aussi forte somme. Tout fut 
inutile : le monde entier retentit des réclamations de 
Lévy; les chancelleries et les Chambres durent s'en 
mêler. 

Pour en finir et ne plus perdre son argent eu procès 
interminables, la Société marseillaise consentit, en mai 
1882, à une sorte de compromis : Lévy vendait à la 
Société, pour 220 OOU piastres, le terrain contigu à l'En- 
fida, sur lequel il fondait son droit de préemption. Les 
acquéreurs ayant voulu entrer alors eu jjossession de ce 
domaine, on b'aperçut que Lévy n'en avait jamais été 
propriétaire, qu'il n'y avait dans son affaire que men- 
songe d'un bout à l'autre, que cet individu protégé si 
énergiquement, jirotégé au point de mettre en danger les 
bonnes relations de la France et de l'Angleterre, protégé 
par M. Reade à Tunis, par lord Lyons à Paris, par lord 
Granville à Londres, par lord de la Warr au Parlement, 
par la presse anglaise unanimement dans l'univers entier, 
n'avait jamais été possesseur d'aucune parcelle de ter- 
rain sur laquelle il eût pu fonder ces prétendus droits 
dont il avait été fait tant de bruit. Grande fut la surprise 
en France de voir qu'une cause si peu défendable avait 
été si obstinément défendue. 

Il se trouva que les préttndus titres invoqués tour 
à tour dans son affaire par consulat, ambassade et Foreign 
office, étaient comme ceux de Ben Ayad un enchevêtre- 
ment de faux, et ce fut à la justice d'en faire raison. Un 
jugement du tribunal de Tunis annula purement et sim- 
plement, en 188i, la transaction intervenue entre les 
parties « comme viciée de dol ». Il nous semble que, 
dans celte affaii-c singulière, autorités et particuliers 
français ont fait preuve à l'envi, jiendaut cinq ans, d'une 
(pialilé modeste, dont les Anglais sont fiers, mais qu'ils 



150 LA FRANCE COLOINIALE. 

ue sont pas toujours portés à reconnaître à leurs voisins 
d'outre-Manche, et qui s'appelle forbearance. 

2,° Réforme des flnances : conversion et nou- 
velle unification de la dette. — La deuxième grande 
réforme a élé celle des finances. L'ancienne commission 
financière internationale avait laissé beaucoup d'abus 
s'introduire dans le service confié à ses soins. Son prin- 
cipal souci étant le payement du coupon, elle avait main- 
tenu quantité d'impôts exorbitants qui, sans qu'elle s'en 
aperçût toujours, tarissaient peu à peu les sources de la 
production . Une dette flottante, qui grandissait chaque 
jour et pour laquelle il fallait payer des intérêts élevés, 
s'était formée à côté de l'ancienne. La dette unifiée elle- 
même portait intérêt à 5 pour 100 , et il était facile 
de voir qu'en la convertissant avec la garantie de la 
France, une économie notable pourrait être réalisée. La 
convention préparée par M. Cambon et signée par le bey 
et par notre résident, le 8 juin 1885, approuvée par 
une loi du 10 avril 1884, permit de réaliser toutes ces 
réformes. Le total de la nouvelle dette unifiée fut 
de 142 550 000 francs, répartis en 51 5 57G obligations 
de 500 francs, garantis par la France, et rapportant 
4 pour 100, soit 20 francs l'une, en tout 6 507 520 francs 
par an. C'était pour le budget tunisien une économie an- 
nuelle de 2 500 000 piastres, soit environ 1 580 000 francs. 

Comme on avait offert aux porteurs d'anciens titres 
l'option entre le remboursement et la conversion, et que 
tout débiteur a le droit de se libérer de ses dettes, l'opé- 
ration équivalait à une novation. L'ancienne dette était 
éteinte ; les arrangements internationaux qui la concer- 
naient n'avaient plus leur raison d'être et tombaient 
d'eux-mêmes; la commission financière constituée par 
ces mômes arrangements disparaissait avec eux. Elle fut 
supprimée par décret du bey, le 2 octobre 1884, et le 
service passa sans secousses ni difficultés en des mains 
françaises. Une réorganisation totale des services finan- 
ciers, qui avait élé préparée avec lui grand soin, en vue 
de cette éveulualité, par le directeur général des finances, 
M. Depienne, fut aussitôt mise en vigueur. 



LA TUNISIE. 151 

Au-dessous de la direction générale, une direction des 
douanes et une direction des contributions diverses ont 
été créées. Les inspecteurs et contrôleurs des deux ser- 
vices sont pris en France; une partie de l'ancien per- 
sonnel subalterne a été conservé, par la raison qu'il a 
été possible d'y trouver un certain nombre d'agents 
expérimentés, connaissant bien le pays et se contentant 
de traitements modestes. La foculté qu'ils avaient précé- 
demment de faire le commerce pour leur compte leur a 
été retirée. 

Te nouveau bndj^et. — Dans le même mois, le pre- 
mier budget du nouveau régime (exercice 1302, du 
15 octobre 1884 au 12 octobre 1885) fut voté par le 
conseil des ministres et des cliefs de service de la Ré- 
gence; il fut arrêté à 25 742 000 piastres pour les re- 
cettes et à 25 665 667 piastres pour les dépenses*. 11 était 
en équilibre, quoique de nouveaux services, tels que les 
travaux publics, les forêts, l'instruction publique, eussent 
été créés ou plus richement dotés qu'autrefois, et quoi- 
que, en outre, des réductions de taxe eussent été ac- 
cordées au commerce et à l'agriculture. C'est ainsi que 
les droits d'importation sur les céréales, sur les bonnets 
rouges, sur les légumes ont été supprimés. Les droits de 
douane à l'intérieur ont également disparu; ceux sur le 
charbon de bois, dont les indigènes font grand usage, ont 
été diminués, de même que ceux sur la chaux et la 
brique. 

Les plus gros revenus prévus sont la inedjha ou taxe 
de capitation levée sur les adultes des tribus, 5 mil- 
lions de piastres; la taxe des oliviers et dattiers, 
2 550000 piastres; les douanes et les droits de muta- 
tions immobilières, 4 675 000 piastres; les monopoles 
(tabac, poudre, sel, peaux) et marchés, 4 777 000 pias- 
tres, etc. 

Les dépenses les plus grosses ou les plus intéres- 
santes sont : la rente de la dette, 10 512 554 piastres; 
l'enseignement public, 200000 piastres; les subventions 

1. La piastre Uiuisiouue ùquivaut à environ suixanle ccaliiuob. 



-lo'i LA FRANCE COLOMALE. 

aux communes, 1000 000 de piastres ; les dépenses de 
la guerre, 926 280 piastres; les travaux publics, 
4 225 550 piastres, etc. Les principaux accroissements 
de dépense portent sur renseignement, la police des 
villes, les travaux d'État et les forêts. 

Non seulement les prévisions de recettes ne se sont 
pas trouvées exagérées, mais les rentrées ont dépassé de 
beaucoup les évaluations. L'exercice s'est soldé par un 
excédent de recettes d'environ six millions. Il est à sou- 
haiter que cet argent serve à constituer un fonds de 
prévoyance en vue des années de mauvaises récoltes et 
de mauvaises rentrées qui ne sont que trop fréquentes, 
et à subvenir aux travaux considérables que va nécessiter 
la création dun port â Tunis. 

Ce qui marque le mieux l'heureux effet des nouvelles 
réformes administratives, c'est que les « taxes et droits 
divers » perçus par les autorités indigènes échappaient 
jadis complètement à l'État; des fonctionnaires de tous 
ordres en bénéficiaient jilus ou moins secrètement. En 
comptant sur les progrès déjà réalisés, ils avaient été 
évalués l'année dernière à 282 990 piastres; les statis- 
tiques publiées montrent que le rendement a été trois 
fois supérieur. 

Pour l'année courante, le budget a été arrêté, pour les 
recettes, à 51 446 000 piastres, et à une somme un peu 
moins élevée pour les dépenses. De nouveaux dégrève- 
ments ont été accordés à l'agriculture ; ils se montent à 
un million de piastres environ. La Tunisie a pu prendre 
à sa charge, sans détruire l'équilibre de son budget, les 
frais du contrôle civil, de la justice et des prisons, dé- 
penses précédemment supportées par la métropole. Si 
l'on songe qu'il y a quatre ans, les receltes s'élevaient 
seulement à 18 millions de piastres par an à peu près, 
on reconnaîtra qu'en ce court espace de temps les reve- 
nus de la Régence ont ju'esque doublé : résultat très 
digne de lemarque et qui suffirait à lui seul à montrer 
les avantages d'un régime de protectorat convenablement 
établi. Ces chiffres sont d'autant plus importants à noter 
que les lessources naturelles de la Régence sont loin 



LA TUNISIE. J.^3 

d'avoir atteint leui- développement normal, et que, d'autre 
part, le chiffre de nos troupes d'occupation qui avaient 
pu causer d'abord un certain accroissement dans les 
importations, a été sans cesse en diminuant d'année en 
aimée. Il ne semble pas, à comparer ces résultats avec 
ceux obtenus dans d'autres régions, qu'aucune nation, 
même parmi celles qui sont le plus célèbres pour leur 
génie colonisateur, ait jamais fait mieux ni plus vile, ni, 
à tout prendre, plus paciliquement. 

o" RL-forinc de riiistriiction publique. — Eniiu une 
troisième réforme importante a été celle de l'enseigne- 
ment. Beaucoup plus civilisables que les Marocains et les 
Algériens, les Tunisiens sont infiniment plus faciles à 
atteindre par ce moyen. Quand la majorité des Arabes 
parlera français, ils ne sei'ont plus fanatiques. On s'est 
donc mis à le leur apprendre et les résultats obtenus 
sont surprenants. 11 faut dire du reste que, même avant 
notre entrée eu Tunisie, les indigènes s'étaient déjà mis à 
cette étude, et le degré de connaissances européennes 
acquis par les élèves du collège Sadiki était fort reniai'- 
quable. Nous n'avons donc pas eu à créer cet enseigne- 
ment, mais à l'encourager. 

A côté de cours publics de langue arabe à Tusage des 
Fi-ançais, suivis actuellement par une quarantaine de per- 
sonnes, nous avons ouvert p(!ur les Tunisiens des cours 
supérieurs français, consacrés l'un à la littératiu'e, un 
autre à la législation, un dernier à la comptabilité. Le 
collège Sadiki, avec ses deux cents élèves, tous musul- 
mans, a été réformé; des méthodes d'enseignement 
meilleures y ont été introduites ; des écoles annexes, qui 
lui préparent de bons élèves, lui ont été adjointes; surtout 
son administration financière a été réorganisée et les 
dilapidations qui ont amoindri, du fait des favoris du bey 
Sadok, les grands rêverais dont cette institution jouissait 
primitivement, ne sont plus possibles. Le bey actuel a, 
de son C()té, fondé une école normale ou collège Alaoïii, 
dans lequel se forment des professeurs indigènes, qui, 
connaissant bien le français et les méthodes européennes, 



154 I.A FRANCE COLO.MALE. 

seront envoyés plus lard dans les écoles des principales 
villes de Tunisie. 

Quant aux Européens, ils reçoivent l'enseignement se- 
condaire au collège Saint-Charles, fondé à Tunis par le 
cai'dinal Lavigerie; "240 élèves eu suivent les cours, qui 
sont ceux des collèges français. Maltais, Français, Italiens, 
Israélites, Musulmans sont admis indistinctement dans 
cet établissement; la religion de chacun est respectée ; la 
bonne intelligence est parfaite entre les élèves. 

Le même mélange de nationalités se retrouve dans les 
établissements primaires dirigés par des Sœurs ou des 
Frères français. On compte ainsi, dans l'établissement 
fondé pour les jeunes filles par les Dames de Sion, 
57 Françaises, 51 Italiennes, 4 Grecques, 5 Maltaises. 
D'autres écoles de filles ont été ouvertes à la Goulette, à 
la Marsa et à Béja. Des écoles de garçons, surtout euro- 
péens, fonctionnent à Tunis, à la Goulette, au Kef, à 
Souse, à Mehdia, à Monastir, à Sfax, à Djerbah. Des écoles 
Israélites ont aussi été fondées en diverses villes ; la 
principale, celle de Tunis, compte 009 élèves. 

De plus, et ce n'est pas ce qui nous importe le nioius, 
les ressources du budget tunisien ont permis de fonder, 
dans les principaux centres, sept écoles indigènes dans 
lesquelles, outre le Coran et la grammaire arabe, le fran- 
çais sera enseigné. Le succès de ces établissements a 
dépassé toute attente et déjà presque partout, même à 
Kérouan la ville sainte, le voyageur est surpris de ren- 
contrer souvent de jeunes Arabes capables de le com- 
prendre. Les cours du soir faits à Tunis aux adultes 
musulmans sont suivis par 502 élèves. 

Non seulement les autorités religieuses indigènes ne 
s'opposent pas à ce développement de l'instruction fran- 
çaise, mais elles l'encouragent au contraire; sans leur 
bon vouloir, du reste, nos efforts seraient vains. Cette 
attitude montre en elles une largeur d'esprit peu commune 
en pays d'islam. Le grand pontife de la religion musul- 
mane à Tunis, le Cheikh ni islanu disait récenmieut au 
dii'ecteur français de l'enseignemenl, M. Machuel, à qui 
l'on doit les progrès mentionnés ici : w Je liens à ce que 



LA TLNISFE. 155 

mes cnfauls appreunenl la lauguc française, parce que, 
de notre temps, on n'a pas le droit d'ignorer ce qui se 
passe dans les pays voisins et principalement en Europe, 
et votre langue est naturellement celle que nous devons 
étudier... Quant aux Musulmans de Tunisie, ils s'habituent 
à votre présence et ne voient plus d'un mauvais œil les 
progrès que fait votre inlluence. Traitez-les avec justice; 
respectez leurs croyances et leurs usages; évitez de les 
froisser par des mesures arbitraires ou inopportunes ; 
vous aurez vite achevé de les conquérir moralement*. » 

Le chef respecté de la religion des indigènes a pu voir 
que telles étaient bien nos intentions; rien n'a été fait 
qui pût froisser le sentiment des Arabes, et, si l'on a 
ouvert pour eux des cours et des écoles de français, on 
s'est heureusement gardé de détruire leurs écoles cora- 
niques. 

Ils continuent à en avoir 500 environ dans toute la Ré- 
gence, dont 115 à Tunis même, avec 1700 élèves. De plus 
les cours de la grande mosquée, la Djama Zitouna, fondée 
en 698 de notre ère, qui forme une sorte d'université 
dans le genre de celles que nous avions au moyen âge, 
sont toujours assidûment suivis. Us comptent 600 élèves 
environ, qui reçoivent leurs leçons dans la mosquée 
même. « La salle de la grande mosquée offre un aspect 
vraiment curieux aux heures des leçons, qui commencent 
dès six heures du matin pour se continuer presque sans 
interruption jusqu'au soir. On voit parfois jusqu'à quinze 
professeurs entourés chacun de ses élèves, faisant leurs 
coursa la même heure, sans être incommodés les uns par 
les autres. Le respect que les Musulmans ont pour le lieu 
saint est tel qu'aucun désordre, aucun dérangement u"est 
occasionné au moment où les auditeurs quittent un pro- 
fesseur pour se retirer ou aller assister à une autre 
leçon -. )) 

En sonnue les établissements où s'enseigne le français 

i. Machuel. Rapport au Résident tic la République, 2 février 1885. 
Tunis, 1885; un fascicule in-4°. 
"2. Rapport Machuel. 

FR. COL, 4^ 



156 LA FRANGE COLONIALE. 

renferment une population scolaire qui se décompose 



amsi 



Enseignement secondaire 416 élèves. 

Enseignement primaire (garçons). . 2-291 » 
— — (filles). . . 1685 » 



Si l'on ajoute à ces chiffres ceux des auditeurs des cours 
d'adultes de Tunis, on trouve, au total, que le nombre des 
élèves étudiant le français dans la P>égence est de 4654. 
Les résultais obtenus par la direction de l'enseignement eu 
Tunisie ont été si remarquables, qu'à l'exposition interna- 
tionale d'hygiène et d'instruction tenue à Londres en 1884, 
la Tunisie a obtenu un diplôme d'honneur. Le grand pro- 
grès qui reste à accomplir, et il s'impose, et malgré les 
frais qu'il entraînera il ne saurait être retardé beaucoup, 
c'est l'ouverture d'une école d'arts et métiers indigènes. 
L'art arabe compte encore en Tunisie quelques fidèles et 
il est de toute nécessité d'empêcher que ses derniers re- 
présentants ne disparaissent sans laisser de successeurs. 
L'industrie y gagnera autant au moins que les beaux-arts. 
Nous verrons ainsi se perfectionner la fabrication des tapis, 
des tissus, des broderies, se développer la sculpture en 
stuc, la gravure sur pierres fines, etc., etc. 

Telles sont, à grands traits, les principales réformes 
introduites en Tunisie ; elles n'ont pas été exécutées avec 
trop de lenteur, puisque quatre ans ont suffi cà les accom- 
plir. Elles n'ont rien eu non plus de précipité; elles se 
sont fait admettre l'une après l'autre par les indigènes et 
n'ont provoqué ni trouble ni révolte : de quoi il faut 
rendre grâce plus qu'à personne au résident de France, 
M. Cambon,qui ne s'est pas montré moins bon adminis- 
trateur que son prédécesseur avait été bon diplomate. 
Chacun est venu à son heure et s'est trouvé propre à son 
rôle; cette double bonne fortune que nous avons eue peut 
suffire à assurer le succès définitif de l'œuvre de la 
France en Tunisie : et déjà pour la compromettre il 
faudrait que de bien grosses fautes fussent conmiiscs. 

PruMpérité financière de la Tunisie. — Dès aujour- 



LA TUNISIE. 157 

frimi, comme on l'a vu, la Tunisie subvient à toutes ses 
dépenses, et même la charge de services français dont 
elle a été récemment dotée a été mise à son compte. 
C'est ainsi que les frais de la justice française, environ 
200 000 francs, ne figurent plus que pour mémoire au 
budget de la métropole; le bey, au bout de l'année, en 
acquitte le montant. Les nouveaux services des finances, 
des ponts et chaussées, des forêts, de l'instruclion publi- 
que, de la police, sont également entretenus aux frais 
du bey sans rien coûter à la France. Restent à notre 
charge les frais d'entretien du corps d'occupation : ces 
frais, qui représentent au budget de la guerre un surcroit 
de dépense annuelle de quatre ou cinq millions, pour- 
raient, semble-t-il, être réduits. Étant donné l'état du 
pays, cinq ou six mille hommes au lieu de quinze suf- 
firaient très probablement à l'occuper. Maintenant que 
nous n'avons plus à défendre la frontière de la province 
de Constantine et que les limites de notre empire se 
trouvent reculées jusque par delà les Chotts, c'est cette 
dernière frontière que nous avons à protéger, et il ne nous 
faudrait en réalité pas plus de troupes pour assurer la 
sécurité des deux provinces qu'il n'en fallait autrefois 
pour celle de Constantine seule. Le jour où cette réduc- 
tion du corps de troupes aura été effectuée, si les res- 
sources de la Tunisie continuent à s'accroître comme 
elles ont fait jusqu'ici, cette dernière dépense pourra 
être mise au compte de la Régence. La Tunisie ne coû- 
tera plus alors ni un homme ni un sou à la métropole, et 
c'est plus qu'on n'eu peut dire de la plupart des colo- 
nies relevant des grandes puissances européennes. 



•158 I.A FRANCE COLOMAI.E. 



CHAPITRE IV 



GEOGRAPHIE ÉCONOMIQUE 
COLONISATION ET RESSOURCES DE LA TUNISIE 



Déjà maintenant, la Tunisie peut être considérée comme 
la plus précieuse de nos acquisitions; déjà elle nous 
sert, et l'utilité chaque année plus grande qu'elle a pour 
nous, donne une idée des avantage^ que nous retirerons 
plus tard de sa possession. 

La vé§;étatioii — Sous ce ciel , en somme assez 
doux , et sur ce sol assez bien arrosé pour une terre 
d'Afrique, mieux arrosé que celui de l'Algérie, infiniment 
mieux que celui de la Tripoli taine, croit dans de vastes 
régions une végétation qui ne peut être comparée pour 
sa richesse qu'à celle des belles parties du Maroc et 
même de la France. Le district de Tabarque n'est pas 
riche seulement en mines , il est couvert par les plus 
belles forêts que présente l'Afrique du Nord; avec les 
arbres des bois de France, l'orme, le peuplier, le saule, 
l'aune, le houx, avec toute la verdure et toutes les 
mousses de nos forêts, on trouve encore le chêne-zéen 
et le chêne-liège en abondance, sur de très vastes éten- 
dues. Les ravages des invasions successives et les dépré- 
dations séculaires des nomades, qui ont déboisé et stérilisé 
tout le centre de la Tunisie, ont respecté ce territoire. 
Les massifs forestiers ol'frent une superficie de cent 
mille hectares au nord de la Medjerdah, de dix-sept mille 
au sud. 

Au sud de ce massif et jusqu'à Tunis, Idulc la vaUée 
de la Medjerdah est riciie en céréales de toutes sortes; 
l'olivier y réussit très bien aussi. 

La côte est présente, de même que la côte nord, une 
très large bande de terrain d'une extrême fertilité. Le 
centre de la Tunisie et, presque sur tous les points, les 



LA TUNISIE. 159 

bords du golfe de Gabès sont, au contraire, en ce qui 
concerne ces cultuies, à peu près stériles. C'est la région 
des landes. Elleproduit toutefois en quantité de l'alfa. 

Les terrains fertiles de l'est produisent, avec autant 
d'abondance au moins que ceux du nord, tout ce qu'il 
plaît aux travailleurs de leur demander : pâturages, cé- 
réales, olives, oranges, raisins, ainandes, grenades, 
figues, etc. Chaque ville est entourée d'immenses jardins 
ou vergers qui l'encadrent de leur verdure. Au delà s'éten- 
dent des champs dans lesquels des Européens, de plus en 
plus nombreux, viennent apporter leur travail, leur expé- 
rience de la terre et leurs capitaux. Dans un temps qui 
n'est pas éloigné, l'industrie de nos compatriotes devra 
s'attaquer aux terrains laissés en friche depuis des siècles, 
et partout où les couches artésiennes, heureusement assez 
nond)reuses, permettront d'obtenir des eaux d'arrosage, 
ils pourront, sans peine excessive, rendre à ce sol l'an- 
tique fertilité qui en a fait autrefois le grenier de Rome. 

Oasis: palmiers, etc. — Le sud de la Tunisie, l'île de 
Djerbah, le voisinage des Chotts constituent la région des 
oasis. Le sol y est sablonneux, mais partout où on peut 
l'arroser il devient d'une fertilité surprenante^; les pal- 
miers surtout y prospèrent, mais avec eux et au-dessous 
d'eux tout un monde de végétaux moindres. « La voûte 
gigantesque que forment les éventails de palmes des dat- 
tiers couvre une forêt de pistachiers, de grenadiers, d'oran- 
gers et de citronniers qui protège elle-même un fourré 
d'arbrisseaux dont les fruits mûrissent encore sous ce 
double abri. Pline nous a laissé de l'oasis de Tacape, qu'il 
avait certainement visitée, dans l'une de ses deux excur- 
sions en Afrique, une description qui est encore la plus 
exacte qu'on en puisse doimer: «... Là, sous un palmier 
« très élevé croît un olivier, sous l'olivier un figuier, 
« sous le figuier un grenadier, sous le grenadier la vigne; 
« sous la vigne on sème du blé, puis des légumes, puis 

1. Cette expérience vient d'être tentée, sous la direction deM.de 
Lessejis, par le commandant Landas; nii ]inits artésien creusé dans la 
région de Gahés, prés de l'oued Melali, doinie aujourd'hui 300 métrés 
cubes à l'heure d'excellente eau d'arnksmo. 



ICO LA FRANCE COLONIALE. 

« des herbes potagères, tous dans la même année, tous 
« s'élevant à l'ombre les uns des autres. » Ce tableau est 
celui de toutes les oasis tunisiennes, Gafsa, Oudian, Tozeur, 
Nefta, Telemin, Kbilli, Djerba^ » Les dattes de la Régence 
sont les plus célèbres et les meilleures du monde entier; 
infiniment supérieures à celles d'Egypte, elles sont préfé- 
rées à celles de la Tripolitaine. de l'Algérie et du Maroc. 
Leur excellence est attribuée en partie à lavantage qu'elles 
ont d'être arrosées partout, sauf dans le Xefzaoua,par les 
eaux tièdes des sources thermales. 

Les acquisitions de terres. — Une difficulté dans 
l'acquisition de la terre par les Européens venait de l'in- 
certitude habituelle des litres de propriété et de l'absence 
de tout enregistrement. Ce grave inconvénient va dispa- 
raître avec la loi immobilière récemment mise en vigueur 
dans le pays. Cette loi rend applicables dans la Régence, 
non pas les savantes dispositions de notre code, plus 
convenables pour un pays de droit romain que pour une 
contrée pour ainsi dire neuve, mais bien les règles du 
fameux acte Torrens dont les effets ont été si bienfaisants 
en Australie. 

Tont propriétaire d'immeubles peut aujourd'hui en 
réclamer l'immatriculation. Un conservateur de la pro- 
priété foncière procède, après des délais fixés et l'accom- 
plissement de certaines formalités destinées à sauvegar- 
der les droits des tiers, à l'enregistrement du titre; si 
des contestations se produisent, un tribunal spécial en 
décide. Un plan de la propriété doit être joint à toute 
demande d'immatriculation. Toute propriété enregistrée 
tombe, pour l'avenir, sous la juridiction des tribunaux 
français. Selon toute vraisemblance, les biens un peu im- 
portants seront tous enregistrés d'ici à peu de temps. 
On obtiendra alors ce triple résultat avantageux : que 
la transmission des terres les plus riches de Tunisie sera 
facilitée par l'existence de litres inattaquables; (pie le 
cadastre de ces mêmes terres se trouvera fait sans que 



1. Cil. Tissot. Géographie coiuparcc de la province romaine 
d'Afrique, liv. I, cli. m. 



LA TUNISIlî. ICI 

l'État ait rien eu à débourser, cufin qu'elles écliapperont 
au tril)unal religieux musuhnaii, le Chara, pour relever 
de nos magistrats. 

Celte loi lavorisera grandement le développement de 
l'agriculture; il est à présumer, d'autre part, que la sup- 
pression des taxes sur les céréales permettra de reprendre 
l'exportation des orges et blés de Tunisie. 

Les plantations de vignes. — La terre tunisienne, 
émineimnent propre à l'agriculture et surtout à la vigne, 
recueillera d'ici à peu d'années une partie de cette popu- 
lation agricole que le pliylloxera a ruinée en France. Les 
acbats de terrains par des Fiançais se multiplient dans 
une étonnante proportion ; ils ont atteint, en 1884,40 000 
hectares, au lieu de lOUO seulement achetés en 188Ô. 
Dans chaque nouvelle propriété acquise par nos compa- 
triotes la vigne est plantée. On a commencé il y aura 
bientôt trois ans, et le produit a dépassé Fattente. 
Comme rapidité de croissance et comme fécondité, les 
plantations ont donné de meilleurs résultats qu'en Al- 
gérie même. Toute la Tunisie n'est qu'un grand vigno- 
ble, moins la vigne, disait avec raison, au moment de 
l'occupation, un des propriétaires du pays. Elle com- 
mence, depuis quelque temps, à être un vignoble avec 
de la vigne. Les premiers vins recueillis sont trop nou- 
veaux encore et proviennent de plants trop jeunes pour 
qu'on puisse se prononcer avec certitude sur leur qualité. 
Il semble toutefois qu'on récoltera dans la Régence des 
vins rouges assez analogues à nos vins du midi de la 
France, et des vins blancs à peu prés pareils aux vins 
chauds et secs de la Sicile. Nous ne pouvons leur sou- 
haiter qu'une chose, c'est qu'ils finissent par égaler sur 
les marchés européens la réputation dont jouissaient 
dans le monde romain les vins de la province d'Afrique. 
Nous pouvons dès maintenant constater qu'à l'exposition 
d'Anvers, en 1885, trois médailles ont été accordées à 
des viticulteurs de Tunisie. 

La niain-d'ceuvre. — I-e prî.v de la terre. — Lcs 
vignerons français qu'on a fait venir en plusieurs en- 
droits se sont bien acclimatés, et il v a tout lieu de 



162 LA FRANCE COLONIALE. 

croire que notre race pourra faire souche et se multiplier 
dans ce pays où le manque de bras est la principale en- 
trave au développement de la richesse. 

Où la main-d'œuvre se rencontre, elle est peu chère, 
comme on a vu; mais les indigènes ne sont pas assez 
nombreux pour subvenir à tous les besoins et, bien qu'ils 
soient d'humeur moins vagabonde que leurs frères d'Al- 
gérie, ils ne sont pas encore suffisamment attachés au 
sol pour qu'on puisse partout et toujours compter sur eux. 
Quant au prix de la terre, il s'accroît très rapidement; 
il était de 25 à 50 francs l'hectare avant l'occupation, 
il a atteint ensuite 50 francs et s'y est maintenu deux ou 
trois ans. 11 est aujourd'hui de 100 francs et au delà. 

Les huiles, les alfas. — Il faut espérer que des in- 
dustriels du midi de la France s'apercevront des res- 
sources qu'offre la culture de l'olivier dans le Sahel et 
apporteront dans ce pays leurs procédés perfectionnés 
qui, en doublant le rendement des olives, permettrout à 
nos compatriotes de faire assez facilement fortune. Trai- 
tées avec soin, les olives de Tunisie donnent, en effet, un 
produit aussi parfait que celui des fabriques étrangères 
les plus estimées. Telle maison qui a commencé à traiter 
ses huiles à l'européenne, les vend en Italie où un simple 
changement d'étiquette pourrait, si l'on voulait, les faire 
passer pour de l'huile de Lucques. 

Les montagnes couvertes d'alfa du sud de la Régence 
comn encent aussi à donner des produits pour l'exporta- 
tion; la plante est plus belle que celle d'Algérie et n'est 
inférieure qu'à celle d'Espagne. Malheureusement, presque 
tous ces envois sont dirigés, non sur la France, mais sur 
l'Angleterre \ qui s'en sert pour la fabrication de ses 
papiers. L'emploi de ce végétal donne aux papiers an- 

1. L'alfa de Tunisie est exploité pour la fabrication du papier 
principalement par une Société tVanco-anglaise. Le centre d'exploita- 
tion est la montagne de Ijou-liedma. Le lieu d'embarquement est la 
baie de Skira. Ces deux points, aux termes du cahier des cbarg-es 
signé par la compagnie, seront reliés procbainement, à ses frais, par 
un chemin de fer. Le minimum de l'exploitation annuelle a été taxé 
à 10 000 tonnes. 



LA TIMSIE. 165 

glais cette solidité qui les fait rechercher dans riinivers 
entier et les met, dans l'opinion généi'ale et dans celle 
des Français eux-mêmes, si fort au-dessus des nôtres. 

Exploitation et pro«liiits <1es for£ts. — Un deS 

grands jiroduils agricoles de la Régence sera, d'ici à peu 
d'années, celui des forêts, dont les massifs sont régu- 
lièrement classés sous notre direction, par l'administra- 
tion indigène. Elles appartiennent toutes à l'État. La 
mise en exploitation a déjà commencé; une grande route 
de 4 mètres de large, conduisant de chez les Ouchtetas 
à Ghardimaou (12 kil.), et 87 kilomètres de sentiers 
muletiers, ont été ouverts en 1884; la même année, 
4000 hectares de chênes-liège, soit 700 000 arbres, ont 
été démasclés. Le liège qu'ils portent a une valeur de 
1300 000 francs. 

Lorsque l'ensemble des forêts de Tunisie, chênes-liège, 
chênes-zéens et autres essences, sera en pleine exploita- 
tion, c'est-à-dire dans une dizaine d'années, leur produit 
annuel sera d'environ o millions de francs, peut-être du 
double dans vingt ans. 

Bien que les travaux ne fassent que commencer, dès 
l'année prochaine la compagnie des chemins de fer n'aura 
plus à faire venir de l'Adriatique ses bois pour traverses; 
elle en trouvera, sur place même, d'aussi beaux à meil- 
leur compte; de même, la capitale qui consomme pour 
1 400000 francs par an de charbon de bois, ne sera plus 
tributaire de la Sardaigne et de la Sicile, mais s'apjirovi- 
sionnera dans les forêts du pays. 

Les animaux sauvages. — Les animaux géants qui 
peuplaient autrefois la Tunisie en ont complètement dis- 
paru. On n'y rencontre plus, et depuis des siècles, aucun 
spécimen de cette race d'éléphants qui y était nombreuse 
au temps des Carthaginois et des Romains, qu'on dressait 
à la guerre et qui, à la suite d'Annibal, vinrent jusque 
dans notre pays passer le Rhône et les Alpes pour redes- 
cendre ensuite en Italie: singulière invasion tunisienne, 
la seule que notre patrie ait vue. En franchissant, avec 
les troupes français(>s, il y a cinq' ans, les frontières de 
la Régence, le général Forgemol a rendu, après saint 



164 LA FRA!NCE COLONIALE. 

Louis, au peuple de Tunis et Carthage la visite qu'il y a 
vingt siècles Anuibal, avec ses mercenaires et ses élé- 
phants, avait ifiite à nos ancêtres gaulois. Anjourd'luii 
l'éléphant ne se rencontre plus en Tunisie, et si les ser- 
pents de la Régence descendent encore de celui qui donna 
tant de mal à l'armée de Régulus, et qui avait trente-cinq 
mètres et demi de long, il faut avouer qu'ils sont singu- 
lièrement dégénérés ; les plus robustes atteignent très 
rarement huit nièt]-es. L'autruche a, comme l'éléphant, dis- 
paru de ce pays. Ou y trouve, ainsi qu'en Algérie, en fait 
d'animaux sauvages, l'antilope, la gazelle, le sanglier, 
le mouflon, quelques rares cerfs et daims, le chacal, 
l'hyène et, dans les montagnes du voisinage de notre co- 
lonie, quelques lions. 

Les animaux doincsti(|nes. — Les animaux servant 
à l'homme sont les mêmes qu'en Algérie; les chèvres, 
les moutons à grosses queues, sont très nombreux; on 
essaye toutefois et avec beaucoup de chances de succès 
d'acclimater en Tunisie la race des moutons de Sétifdont 
la chair convient mieux que celle de l'autre espèce à la 
nourriture des Européens ; la race bovine est petite et 
maigre. Les bêtes de somme sont les ânes et les mules, 
les chameaux dont la l'ace fut probablement importée au 
temps de l'empereur Justinien, le cheval barbe autrement 
dit berbère, qui est originaire du pays même, et le cheval 
arabe qui, venu en Tunisie à la suite des conquérants 
musulmans, n'a pris d'importance et ne s'est multiplié 
qu'à partir du xi*" siècle de notre ère. Cette dernière race 
est malheureusement bien dégénérée dans la Régence ; 
les Tunisiens n'ayant plus depuis longtemps l'humeur 
militaire, ont cessé de donner des soins à leurs chevaux, 
ils les ont laissés s'accoupler au hasard et l'espèce s'est 
abâtardie. 

Élève des animaux. — Quclques efforts Ont été tentés 
pour l'amélioration des races bovines, ovines et clieva- 
lines; des troupeaux de moutons de Sétif ont été intro- 
duits en Tunisie par la Société Franco-Africaine en vue 
de remplacer jicu à peu le mouton à grosse queue auquel 
les indigènes ont jusqu'ici donné la préférence, mais (jui 



LA TliNISIE. 1G5 

est, pour le commerce et la nourriture, une espèce fort 
inférieure. 

Un essai d'acclimalation de la race bovine charolaise 
est fait aussi à Sidi-Tabet, à 27 kilomètres de Tuuis, où 
se trouvent 200 têtes de bêtes à cornes. L'expérience n'est 
pas encore définitive; on ne peut pas non plus porter 
encore un jugement arrêté sur les produits du liaras de 
la même localité (224 têtes dont 9 étalons). 

Il ne serait pas sans importance pour le pays que le 
haras pût prospérer. Des médailles, qui viennent de lui 
être attribuées parle ministère de l'agriculliire, prouvent 
que les efforts des propriétaires donnent au moins de 
bonnes espérances. 

Prodtiils delà mer: coraux, éponges, pêcheries. — 
Les eaux maritimes de la Régence fournissent en abon 
dance : du corail pour la pêche duquel, dès l'année 1720, 
un privilège exclusif a été réservé à la France ; des éponges, 
des pourpres; de grandes pêcheries de thon sont établies 
aux Kerkenna; les mulets du lac de Bizerte sont très re- 
cherchés, et le droit de les pêcher est cédé par l'État à 
des particuliers moyennant fermage. Les produits de cette 
dernière jiêche sont consommés principalement à Tunis. 
On pê(;he aussi la sardine à la hauteur de Melidia; il s'en 
exporte en Grèce, en Turquie, en Syrie, environ 10 000 ba- 
rils par an, au prix de 20 francs le baril de 54 kilog. 

Industries minières : or , fer, plomb. — Le sel 
des Sebkas n'est que le moindre des produits miné- 
raux que fournisse le sol de la Tunisie. Ses montagnes 
sont riches en marbres et eu métaux. Parmi ceux-ci il 
suffira de signaler les très abondants minerais de fer 
exploités dans le pays des Khroumirs, des Nefzas et des 
Mogods par deux compagnies françaises, dont l'une, bien 
connue en Algérie, est la compagnie Mokta el Iladid. Cha- 
cune de ces deuxcoinpagnies s'est engagée par un cahier 
des charges signé en 1884 à creuser un port, l'une à 
Tabarque, l'aulre au cap Serrât, et à construire à ses 
frais un chemin de fer reliant à la côte les régions mi- 
nières. Ces deux tronçons seront continués plus tard dans 
la direction de béja , et feront comnuuii(juer la riche 



160 LA FRANCE COLOÎSIALE. 

contrée des Khroumirs avec la grande ligne de Tunis à 
Bône. L'exploitation minimum du minerai doit être, à 
peine de déchéance, de cinquante mille tonnes par an 
pour chacune des deux compagnies. Elles verseront un 
droit s'élevant au vingtième du produit net. 

L'or se trouve au Bou Hedma et de grandes exploita- 
tions de ce métal y ont été faites dans l'antiquité; elles 
n'ont pas été reprises jusqu'ici. Le plomh se rencontre en 
plusieurs endroits, notamment à Djebba dans la vallée de 
la Medjerdah, et surtout dans la montagne voisine de 
Tunis appelée Djebel Rças. Ces deux mines ont été utili- 
sées par les Carthaginois et les Romains ; les pentes qui 
avoisinent la dernière sont couvertes d'une quantité de 
scories évaluées à soixante-cinq mille tonnes , d'où la 
société italienne concessionnaire retire encore trente- 
deux et demi pour cent de plomb que les procédés im- 
parfaits des anciens y ont laissés. 

Marbres et argiles. — Quant aux marbres, la carrière 
la plus importante est celle de Chemtou dans la partie 
orientale de la vallée de la Medjerdah. Elle est exploitée 
par une compagnie franco-belge. Les Romains s'étaient 
longtemps servis de ces marbres, et les ruines considé- 
rables que présente cet endroit naguère encore presque 
désert, attestent l'importance de la ville qui s'était élevée 
peu à peu autour de la carrière. Les beaux travaux exé- 
(^utés par M. Closon, président delà société, ont mis hors 
de doute que le marbre numidique, si recherché au temps 
des Romains pour ses belles teintes jaunes et rouges, cL 
dont les carrières étaient considérées comme épuisées ou 
perdues, provenait en réalité de Chemtou. Indépendam- 
ment des spécimens principaux rouges et jaunes, aux 
tons chauds, avec lesquels on commence à être familier 
en France et en Belgique, des veines d'onyx et des cou- 
ches de marbre d'un très beau vert ont été trouvées tout 
réccinnicnt dans les galeries de l'antique Similtu. Un 
(^licMiin de fer construit par la comj)agnie relie ses chan- 
tiers à la grande ligne de Tunis à Bône. Les produits 
de la carrière ont été ouvrés jusqu'ici à Liège ; mais 
les propriétaires vont établir incessanunent à Tunis 



I.A TUNISIE. 107 

même une scierie et un grand atelier de fahi'icaliun. 

Enfin, en beaucoup d'endroits, le sol de la Régence four- 
nil une argile excellente soit, comme à l'Enfida, pour la 
fabrication des briques, soit comme dans le voisinage de 
Nebel, pour la confection des poteries. Celles-ci, ornées 
de dessins grossiers mais fort pittoresques, et enduites 
d'un vernis brillant, servent aux usages journaliers du 
ménage et de la cuisine dans les maisons arabes. Quant 
aux briques, des droits exorbitants frappés autrefois par 
l'administration beylicale en avaient arrête complètement 
la fabrication, et l'on en était venu à les importer toutes 
faites de l'étranger. Cette industrie vient d'être reprise il 
y a un an, à la suite de dégrèvements opérés par nous. 

Sources minérales. — Dans un pavs aussl riclie en 
métaux, les sources minérales sont naturellement nom- 
breuses. Elles sont aussi fort variées; il en est de carbo- 
niques et ferrugineuses dans la région de l'Enfida, et il en 
est de sulfureuses sur plusieurs points, notamment à 
Hamman-Lif sur le golfe de Tunis. Les distances sont trop 
grandes et les moyens de transport trop peu développés 
encore pour que les propriétaires puissent en foire l'ex- 
portation et que nous les voyions rivaliser sur nos tables 
avec Saint-Galmier et Orezza. Quelques eaux toutefois, 
d'un goût fort agréable, commencent à être exploitées 
pour la consommation locale. Une seule, la source sulfu- 
reuse d'Ilamman-Lif, près de laquelle s'élevait de vieille 
date un établissement balnéaire important, est administrée 
depuis quelque temps à l'européenne et remplace, l'été, 
pour les Tunisiens, nos stations d'eau des Pyrénées. Elle 
guérit les maladies de gorge et de poiti'ine et les mala- 
dies de peau; elle est très bonne aussi pour la goutte et 
les rbumatismes et une foule d'autres maux ; il n'est pas 
surprenant que n'ayant sur les lieux aucune rivale 
convenablement aménagée, elle doive se cliarger à elle 
seule de guérir toutes les maladies. 

Industrie in<ii$;ène. — Les développements de l'in- 
dustrie tunisieime ont été faibles jusqu'ici. On continue 
à fabriquer exactement comme par le j)assé des cbecbias 
ou boimets rou^n^s à Zagbouan ; des tissus de laine à 



108 LA FRANCE COLONIALE. 

Djei'bnli et dans le sud; des tissus de soie dans le Saliel et 
à Tunis ; des objets de sellerie et des ouvrages de cuir, 
des broderies d'or et de soie cà Tunis et à Kérouan; des 
parfums surtout du jasmin, célèbres dans tout l'Orient, 
encore à Tunis ; des tapis à Kérouan. 

La création d'une école d'arts et métiers indigènes 
peut seule donner à l'industrie l'essor qu'elle devrait 
avoir, étant données les aptitudes des Tunisiens. 

On a pu voir aux différentes expositions ce dont les 
indigènes sont capables lorsqu'ils sont encouragés. Dans 
la liste des diplômes d'bonneur de l'exposition d'Amster- 
dam (1880), la Régence prend rang parmi les grandes 
puissances; elle a reçu un nombre plus élevé de ces ré- 
compenses que la Hussie et l'Italie môme. 

Commerce. — Les chiffres suivants doimeront une 
idée de ses progrès depuis notre occupation. 

EXPORTATION : 

Aiiiiccs. Valeur totale. 

1880 26 865 650 piastres. 

1881 28 477 610 » 

1882' 16 985 100 » 

1885 ôi ilO 200 » 

Les produits les plus importants ont été, en 188") : 

L'alfa, qiii y figure pour. . . ô 611 500 piastres. 

L'huile d'oiive 25 590 600 » 

Les grignons 1 654 000 » 

Les éponges 1 544 700 » 

Les huiles et les grignons sont envoyés principale- 
ment en France et en Italie, les alfas en France et surtout 
en Angleterre, les éponges en France. Si l'on trouve que 
le total des exportations n'est pas encore bien grand, 
on fera bien de se souvenir, avant d'en tirer des conclu- 
sions fâcheuses, que vingt ans après la conquête de l'Al- 

1. Cette année fut particulièrement mauvaise à cause de l'insur- 
rection de 1881, qui avait empêché les semailles, et à cause de la fuite 
d'une partie de la population en Tripolitaine. 



LA TUNISIE. 109 

gérie l'exporlation pour l'ensemble de la colonie n'était 
que de 10 2(32 000 francs*. 

IMPORTATIONS : 

Années. Valeur totale. 

1880 25 427 460 i)iastres. 

1881 50 154 520 » 

1882 44 900 540 » 

188Ô 45 997 880 » 

Les principaux produits à l'importalion ont été, en 1885: 

Marcliandises. Provenances. Valeur. 

Tissus de coton. . Angleterre 7 810 460 piastres. 

— soie. . . France et Suisse. . . ." 537 870 » 

Vins et spiritueux. France et Sicile. ... 5 124 600 » 

Céréales France et Italie. ... 3 851 2b0 » 

Farines — ... 2 537 610 » 

Denrées coloniales. France el Allemagne.. 3 763 960 » 

Les progrès dans le mouvement commercial sont d'au- 
tant plus remarquables qu'ils se sont produits malgré 
la diminution constante du corps d'occupation qui, après 
avoir été un moment de 55 000 hommes, n'est plus que 
de 15 000 aujourd'hui. Les droits perçus sur ces diverses 
marcliandises sont de 8 pour 100 à l'importation, sauf 
sur la bijouterie, qui paye au plus 1 pour 100, et les vins 
et spiritueux, qui payent 10 pour 100. A l'exportation, les 
droits sont variables ; leur valeur moyenne est inférieure 
à 8 pour 100; ils ne sont donc pas exagérés. Les céréales, 
les lingots d'or et d'argent, les pierres meulières, les 
instruments et machines agritîoles importés par des pro- 
priétaires, les animaux el bestiaux destinés à l'améliora- 
tion des races, sont exempts de tous droits. 

Conclusion : avenir de la colonie. — On le Voit, les 

ressources de la Tunisie sont considérables étant donnée 
la faible densité de sa population, et elles commencent à 
être méthodiquement exploitées. On ne peut encore en- 
registrer que les premiers résultats de réformes dont 

1. p. F;erov-lîenulieu. Journal des Débats du 10 mai 1885. 



170 LA FRANCE COLONIALE. 

les plus anciennes remontent à quatre ans à peine. 

Dans cette première période qui est, pour la plupart 
des colonies nouvellement créées, une période de trou- 
bles militaires, de confusion administrative, de grosses 
dépenses pour la mère patrie, on a vu doubler les revenus 
de la Régence, ou peu s'en faut ; les côtes ont été éclai- 
rées , les forêts aménagées ; des routes relieront d'ici 
à peu de temps les principales villes de la Régence , 
des travaux pour les plus importantes ont déjà été mis 
en adjudication; les travaux d'uu grand port vont être 
commencés ; sur les principaux points, des écoles où les 
jeunes Arabes apprennent le français, et le font avec un 
zèle qui a dépassé toute attente ont été ouvertes ; la dette 
a été unifiée, des tribunaux ont été institués, le régime 
de la propriété foncière a été réglé, toute l'administra- 
tion financière a été réformée d'après les principes euro- 
péens, les impôts ont été réduits, et, malgré ces réduc- 
tions et des réformes si nombreuses, il a été possible de 
mettre à la charge du pays les frais de tous ces nouveaux 
services organisés à la française et de tous les travaux 
publics. Phares, tribunaux, écoles, routes et ponts, la 
Tunisie peut déjà payer tout cela et, malgré l'accroisse- 
ment de dépenses qui en résulte, garder un budget non 
seulement en équilibre, mais qui promet, pour l'année 
courante, une plus-value de recettes fort élevée. 

Nous ne croyons pas que ni la France, ni aucune autre 
puissance ait fait, dans ce siècle, une conquête aussi facile 
et aussi fructueuse. Notre pays peut en être fier ; nous 
devons en être reconnaissants aux hommes qui l'ont pré- 
parée et à ceux qui en ont su tirer parti, en particulier 
au diplomate courageux qui nous a ouvert les portes de 
la Tunisie, et à l'administrateur, à l'hounne d'Etat pour 
mieux dire, qui a su effectuer sans secousses tant de ré- 
formes utiles et dont le talent suffirait à démontrer l'ina- 
nité des envieuses accusations d'après lesquelles nous 
n'aurions pas « le génie colonisateur ». 

Jacqles Tissot. 










C.MIrlk 



OudJ^ 




«^■f*' 



MA U R E s 




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S-^ louis '>%alo,</ y,..<, ^ ^y, j-o ,^^^-;;, /, 






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lerra Leone -"x J / 



SÉNÉGAL ET DÉPENDANCES 

ET 

SOUDAN FRANÇAIS * 



PARTIE HISTORIQUE 



Jusqu'à l'arrivée de M. Faidlierbe. — Les Français, 
depuis le quatorzième siècle, ont des établissements dans 
le fleuve Sénégal. 

Jusqu'en 1758, ces établissements furent la propriété 
de compagnies privilégiées. Leur principal commerce 
était la traite des noirs. 

De 1758 à 1779, le Sénégal resta entre les mains des 
Anglais. A partir de cette dernière époque la colonie fut 
administrée par des gouverneurs nommés par le roi. 

En 1800, le Sénégal tomba de nouveau au pouvoir des 
Anglais. En 1817 il fut rendu à la France. La Méduse 
portait les fonctionnaires et les troupes qui allaient 
reprendre le Sénégal des mains des Anglais. 

Depuis cette époque, le pays est administré par des 
gouverneurs. 

1. Ouvrages cités : 

yolice sur la colonie du Sénégal, par M. L. Faidherbe, colonel du 
trénie , 1859. Les Français au Sénéqal , notice historique, par 
M. .\ncelle, capitaine du génie, 1S85. Se'net/al et Niffer, la France 
dans l'Afrique occidentale, \%~'d-\%^ô, publication du ministère de 
la marine, Paris, Cliallamel, 1884. Notices coloniales, publiées à l'oc- 
casion de l'Exposition d'Anvers, par le ministère de la marine, 
Paris, 1885. 

FR. cor,. 1 i 



•172 LA TRANCE COLOMALE 

])e 1817 à i85i, notre situation politique et commer- 
ciale fut loin d'être brillante, et il faut l'attribuer, en 
grande partie, au manque de suite dans la direction des 
affaires; en effet, pendant ces trente-neuf années, trente 
et un gouverneurs ou chefs intérimaires se succédèrent 
à la tète de la colonie. Tout fut tenté sans être poursuivi et, 
par conséquent, rien ne fut réalisé durant cette époque. 

Nos seuls établissements étaient alors : l'îlot de Gorée, 
la ville de Saint-Louis, les trois postes de Richard-Toll, 
Dagana et Balœl sur le Sénégal, et de Sedhiou sur la 
Cazamance. 

De 1854 date une ère nouvelle pour la colonie. A la 
suite de pétitions réitérées que les commerçants de Bor- 
deaux et du Sénégal avaient adressées au gouvernement . 
le ministre de la marine élabora un programme de ré- 
formes énergiques à introduire dans la colonie. 

Gouvernement de M. Faidlierhc. — L'exécufion de 

ce programme fut confiée au commandant du génie Fai- 
dherbe, nommé gouverneur du Sénégal et dépendances, 
le 16 décembre 1854, sur les désirs exprimés par les 
commerçants de la colonie. La grande connaissance des 
affaires coloniales qu'il avait acquise par de sérieuses 
études et par un séjour prolongé en Algérie, à la Gua- 
deloupe, au Sénégal même, où il venait de se distinguer 
dans de récentes expéditions, le désignait pour ce poste 
difficile. 11 y resta, sauf une interruption, jusqu'en 1865. 

Le nouveau gouverneur s'imposa comme première 
tâche de délivrer les environs de Saint-Louis de la pré- 
sence des Maures de la rive droite, qui venaient piller les 
villages et les caravanes jusqu'aux portes mêmes du chef- 
lieu, et qui tenaient sous la terreur les petits États noirs 
de la rive gauche. 

Pendant trois ans et demi, il leur fit une guerre achar- 
née, sans repos ni trêve. Eu quelque saison que ce fût, 
presque chaque mois, une colonne expéditionnaire, la 
])lupart du temps conduite par le gouverneur, partait de 
Saint-Louis ou des postes du fieuve. 11 chassa les Maures du 
Oualo, du Cayor et du Djolof. 

Par une surveillance incessante, par la conslruction de 



SÉNÉGAL ET DEPENDANCES. 175 

postes foi'lifiés le long du fleuve, il les cantonna sur la rive 
droite. lUentôt même il allait les combattre en [)l(!in 
Sahara, sur leur propre territoire. 

En 1858, les Maures, battus dans toutes les rencontres, 
épuisés, ruinés, déposèrent les armes et conclurent avec 
la France des traités qu'ils ont toujours respectés. Ils 
renoncèrent à toutes les coutumes qu'ils exigeaient de nos 
négociants, sauf nn droit à percevoir sur les gommes 
originaires de leur pays, et cette perception, comme 
le trafic même de ces gommes, ne pouvait se faire que 
dans quelques-uns de nos postes fortifiés. Après vingt an- 
nées d'une paix profonde, ces conditions ont pu être mo- 
difiées : d'une part, le trafic peut se faire partout où il 
plaira aux Français; d'autre part, les di'oits à percevoir 
sur les gommes ont été convertis en un abonnement, 
somme fixe, sorte de pension annuelle, que les chefs 
des postes militaires versent par quartiers, aux rois des 
tribus maures, si bien que nos négociants n'ont plus 
aucun rapport avec ceux-ci. 

Pendant que ces glorieuses expéditions assuraient notre 
domination dans le bas lleuve, un maraliout toucouleur, 
originaire du Fouta sénégalais, El Hadj Omar, pèlerin 
revenu de la Mecque, chercha à soulever contre nous le 
Fouta, le Bouudou et le Khasso, afin d'isoler les postes 
du fleuve du chef-lieu de la colonie. 

Le gouverneur, pour renforcer notre occupation dans le 
haut fleuve, construisit le poste de Médine (1855), qui fut 
bientôt attaqué par El Hadj Omar à la tête d'une armée 
de 20 000 hommes aguerris, f^matisés, enhardis par 
leurs succès contre les noirs. 

Le connnandant du poste, le mulâtre Paul IIoll, honnne 
énergique et intelligent, sut avec sa petite garnison com- 
posée de 8 soldats blancs et 40 noirs, résister pendant 
quatre-vingt-dix-sept jours à tous les assauts et toutes les 
attaques des Toucoulcurs, jusqu'au moment où le gou- 
verneur Faidherbe, accouru à son secours, après avoir 
donq)té les rapides du Sénégal en surcîhauffant les chau- 
dières de ses bateaux à vapeur, eut infligé une t^.mglante 
défaite à l'armée du prophète (1857). 



174 LA FRANCE COLONIALE. 

Quelque temps après El Hadj Omar, renonçant défini- 
tivement à la lutte contre les Français, s'enfonça dans l'est 
et alla conquérir le royaume de Ségou, le Kaarta et d'au- 
tres Etats de relio'ion fétichiste et de race maudingue. 

En 1859, l'état politique des contrées avoisinant le 
Sénégal était relativement tranquille, et le gouverneur 
put faire explorer les régions encore inconnues du 
Soudan occidental et du Sahara. 

Alouveinent d'expansion vers 1 est. — Entre autres 
explorations, nous citerons celle du sous-lieutenant Lam- 
bert, qui parcourut tout le Fouta-Djallon et y passa des 
traités. Son œuvre fut reprise plus tard par le D"" Bayol, 
par le lieutenant de vaisseau Mage et le D"" Quintin, qui 
se rendirent à Ségou, auprès du sultan Ahmadou, fils d'El- 
Hadj. Voici les instructions que le gouverneur donna 
au lieutenant Mage et qui formulent, avec une netteté 
remarquable, le programme de l'expansion vers l'est : 
« Votre mission consiste à explorer la ligne qui joint 
nos établissements du haut Sénégal avec le haut ?siger 
et spécialement avec Bammako, qui parait le point le 
plus rapproché en aval duquel le Niger ne présente 
peut-être plus d'obstacles sérieux à la navigation. » Le 
gouverneur, précisant davantage sa pensée, indiquait 
pour l'avenir l'établissement d'une ligue de postes, espacés 
de trente lieues en trente lieues. 

Pendant les onze années qui suivirent, de iSijo à 1870, 
les projets d'extension vers le Niger furent abandonnés. 
Durant cette période , les gouverneurs eurent à lutter 
contre de nouveaux prophètes: des territoires furent an- 
nexés à la colonie ; des postes intermédiaires construits 
sur les rives du fleuve ou dans le Cayor; ({uelques comp- 
toirs créés dans les Rivières du Sud; mais noire influence 
ne s'étendit pas au delà des limites conquises pendant 
la période précédente. 

En 1876, le colonel Bi'ière de l'isle, de l'infanterie de 
marine, fut nommé gouverneur du Sénégal, et sous lui 
et ses successeurs nous assistons à une vigoureuse reprise 
du mouvement en avant. 

En 1878. un acte de vigueur avait l'établi notre auto- 



SÉNÉGAL ET DÉPENDANCES. 17.") 

rite fort compromise dans le haut fleuve par une longue 
période d'inaction. Le village de Sahouciré, à quehjues 
kilomètres en amont de Médine, était j)eiiplé de Toucou- 
leurs obéissant aux ordres du sultan de Ségou; ils arrê- 
taient nos caravanes et étaient en hostilité avec nos alliés. 
Le village fut pris d'assaut et les défenseurs en furent 
chassés. 

Eu 1879, le gouvei'uement, entraîné par le courant 
d'opinion qui, dans le pays et les deux Chambres, se 
manifestait en faveur d'une politique colonisatrice active, 
ordonna de faire procéder aux travaux préliminaires 
nécessaires à la marche vers le Niger. Cette marche elle- 
même ue devait être d'abord qu'une expédition d'études 
en vue de l'établissement d'un chemin de fer destiné à 
unir le Sénégal au Xiger. 

Cette même année, le fort de Bafoulabé fut fondé, à 
la grande joie des Malinkés, qui attendaient notre instal- 
lation dans le pays avec impatience, comptant que nous 
leur apporterions la paix et la sécurité. 

Une mission, composée de M. Galliéni, capitaine d'in- 
fanterie de marine, des- lieutenants Vallière et Piétri et 
des docteurs Tautain et Bayol, fut envoyée à Ahmadou, fils 
et successeur d'El Hadj Omar, pour lui affirmer le carac- 
tère pacifique de notre mission, et obtenir de lui les con- 
cessions nécessaires pour l'exécution du projet de péné- 
tration vers le Niger (fin de 1879). En chemin, M. Galliéni 
fut attaqué prés de Dio par deux mille Bandjaras et perdit 
dix-sept hommes et tout son convoi (M mai 1880). Un 
ordre du sultan l'arrêta à Nango : il ne put ni arriver à 
Ségou. ni voir Ahmadou ; il fut retenu pendant prés d'une 
année dans une sorte de captivité. Puis, à la nouvelle des 
nouveaux succès des Français, le sultan s'effrava, signa 
un traité, dont le texte français (le texte arabe n'en disait 
rien) reconnaissait le protectorat de la France sur le Haut- 
Niger (10 mars 1881), et remit la mission en liberté. 

Les canipa;;ne.s sur le haut St-né;^al et le haut 

Niger. — Dans l'intervalle, le lieutenant-colonel Borgnis- 
Desbordes, de l'artillerie de marine, était chargé de la 
conduite des opérations dans le haut fleuve et ])renait 



17G LA FRANCE COLOMALE. 

le commandement d'une colonne expéditionnaire chargée 
de l'établissement d'un poste fortifié à Kila. 

Il serait bien long de raconter toutes les difficultés 
qu'il fallut vaincre pendant cette première campagne de 
1880-1881 de pénétration vers le Niger. Le vote tardif des 
crédits, la baisse prématurée des eaux du fleuve, les ma- 
ladies, l'insuffisance de moyens de transport, faillirent 
plusieurs fois compromettre le succès de l'entreprise. On 
vint à bout de tout cependant, et au mois de mai, quand 
la colonne expéditionnaire reprit la route de Saint-Louis, 
elle laissait à Kila un nouveau fort eu état de résister à 
toutes les attaques et ime petite garnison largement 
approvisionnée en vivres et en munitions. 

Au mois de février, le commandant de la colonne avait 
dû interrompre les travaux pour détruire dans le voisi- 
nage de Kita un important village fortifié, Goubanko, 
colonie de pillards, qui tenait toute la contrée sous la 
terreur et qui n'avait répondu que par des défis à toutes 
nos tentatives de conciliation (11 février 1881). 

La seconde campagne 1881-1882 s'ouvrit encore dans 
des conditions difficiles, à cause de la terrible épidémie 
de fièvre jaune qui sévit à Saint-Louis. 

Durant les mois de novembre et décembre 1881, la 
colonne expéditionnaire séjourna à Kayos, où elle coopéra 
activement à la construction de locaux d'habitation d'écu- 
ries et de magasins pour les vivres et le matériel. On 
construisit à Badonibé im fortin pour jalonner la route de 
Bafoulabé à Kita. La construction des postes de Kita et 
Bafoulabé fut continuée et presque achevée, mais on n'es- 
saya pas d'aller s'installer définitivement au delà de Kila. 

Pour rassurer les populations amies que notre immo- 
bilité inquiétait, pour intimider les Toucouleurs mal dis- 
posés, et particulièrement ceux de Mourgoula, le com- 
mandant supérieur du haut lleuve fit une reconnaissance 
armée au di'là du Niger. 

Elle était d'ailleurs rendue nécessaire par l'attitude du 
prophète Samory, qui assiégeait alors Kéniéra et menaçait 
de nous fermer la vallée du Bakoy. De plus, il avait mal- 
traité et emprisonné un officier indigène que lui avait 



SÉNÉGAL ET DÉPENDANCES. 177 

envoyé le commandant de Kita pour lui demander de ne 
pas détruire Kéniéra. 

Samory, surpris auprès de Kéniéra, prit la fuite, mais 
mallit'ureuseinent nous arrivions trop tard, car Kéniéra 
avait déjà été pris et pillé et ses habitants massacrés. 

Celte deuxième campagne avait eu pour résultats mili- 
taires d'affermir notre protectorat de Bafoulidjé à Kita, de 
nous assurer l'amitié du i)ays de Gangaran que la colonne 
avait traversé en se rendant à Kita, de faire subir un temps 
d'arrêt aux progrès de Samory et de rassurer les popula- 
tions du Manding et de Niagassola. 

Enfin, pendant la troisième campagne, 1882-1885, le 
colonel Borguis-Desbordes devait terminer l'œuvre qu'il 
s'était engagea mener à bien. Le 16 décembre, la colonne 
atteignait Kita; le 22, elle était devant Mourgoula, dont 
les chefs, Toucouleurs, ministres d'Ahmadou, n'avaient 
cessé de nous être sourdement hostiles. Le colonel les 
mit en demeure de quitter le pays, ce qu'ils firent aussi- 
tôt. N'ayant plus rien à craindre de ce côté sur les der- 
rières de la colonne, il revint à Kita pour prendre la 
route qui mène à Bammako par le Fouladougou et le 
Bélédougou. 

Les habitants de <'-e dernier pays, qui s'étaient rendus 
coupables du pillage de la mission Galliéni, résolurent de 
nous barrer le passage. Il fallut prendre d'assaut le grand 
village de Daba (16 janvier), dont les défenseurs combat- 
tirent avec courage, mais sa destruction amena la sou- 
mission de tous le pays et, le 1" février, nous arrivions 
à Bammako, sur les bords du Niger. 

Les travaux du fort de Bammako commencèrent immé- 
diatement, mais bientôt il fallut faire face à un nouvel 
ennemi. 

Samory avait décidé de se rendre maître de Bammako. 
Notre arrivée dans ce pays, en assurant l'indéitendance 
de SCS habitants, renversait les desseins du prophète. Il 
envoya contre nous son frère Fabou Ibrahima. Nos convois 
furent attaqués, notre ligne de ravitaillement cou|)ée. 11 
fallut se battre, le 2 et le 12 avril, au marigot de Oueyako, 
dans les environs mômes de Bannnako. 



178 LA FRANCE COLONIALE. 

Enfin, du 12 au 24 avril, Fabou, vaincu, lut ])ouisuivi 
jusqu'à Bankoumana, et quand la colonne se remit en 
marche pour Kita, elle laissa la garnison de Bammako 
solidement installée et débarrassée de ses dangereux voi- 
sins. 

Pendant ces trois années, non seulement on avait édifié 
les postes de Bafoulabé, Badombé, Kita et Bannnako, 
mais ou avait travaillé à une route carrossable reliant tous 
ces postes et établi une ligne télégraphique de Kayes à 
Bammako. 

Le chemin de fer qui devait relier Kayes à Bafoulabé, 
premier tronçon du chemin de fer qui doit relier le Sé- 
négal au Niger, avait été entrepris. Sa construction jus- 
qu'à ce jour a rencontré bien des difficultés provenant 
des hommes et des choses. Les travaux n'ont pas marché 
pendant les premières campagnes aussi rapidement qu'on 
l'avait pensé tout d'abord. Ce n'est qu'en 1885-1884 que 
les chantiers, définitivement constitués et en pleine acti- 
vité, ont pu produire 55 kilomètres de voie complètement 
terminée et pousser la plate-forme jus({u'au kilomètre 110, 
c'est-à-dire tout prés de Bafoulabé. C'est alors, en 
décembre 1883, que la Chambre des députés, contrai- 
rement aux votes émis précédemment, a cru devoir 
arrêter la construction de la voie. Et cependant il est 
nécessaire, il est indispensable d'avoir, de Kayes à Bam- 
mako, une voie permettant en toutes saisons des commu- 
nications rapides entre ces deux points. 

Les années 1884 et 1885 ont été employées à continuer 
dans le haut fleuve l'œuvre commencée, à lutter contre 
l'influence de Samory, et à étendre la nôtre chez tous nos 
voisins. C'est ainsi que récemment le commandant 
Combes a conclu wn traité de protectorat avec le Bouré, 
une des régions aurifères du Soudan occidental. 

Le poste de Koundoit, entre Kita et Banmiako, a été con- 
struit; des ponts permanents ont été jetés sur quelques- 
uns des principaux cours d'eau qui barrent notre route; 
une canonnière démontable en fer a été transporlée et 
navigue aujourd'hui sur le Niger. 

Enfin tout «Icniièrciiieiil, le j)os(e de ISiayassoln a été 



SKNtCAL ET DÉPENDANCES. 179 

coustruit pour tâcher de disputer à Samory les pays de 
la rive gauche du Niger et couvrir Kila contre ses entre- 
prises. Ce fanatique sanguinaire, battu il y a quatre ans, 
reprend quelque audace et nous attaquera certainement 
de nouveau, s'il nous sait assez peu nombreux pour être 
sur du succès. 11 a été battu, le 22 juin 1885, par le 
connnandant Combes. Au mois de janvier 188(3, il s'op- 
posait encore, avec plusieurs milliers d'hommes, retran- 
chés à Sitacoto, entre Kita et Mourgoula, au ravitaille- 
ment du poste deNiagassola par la colonne du lieutenant- 
colonel Frey. Son armée a été mise en déroute et s'est 
enfuie vers le sud-est, sur les bords du Niger. 

Puissent, si de nouveaux dangers se présentent, les 
quelques braves jetés si loin de leur patrie se rappeler 
l'héroïsme de tant de leurs devanciers, et si la France, 
oublieuse un moment de ses propres intérêts les laisse 
succomber sous le nondjre, (ju'en disputant leur vie, 
(ju'en la vendant chèrement, ils aient cette dernière con- 
solation que leur mort ne sera pas ignorée de tous, et 
qu'ils versent leur sang pour la grandeur de la France. 



PARTIE GEOGRAPHIQUE 



CHAPITRE PREMIER 



GEOGRAPHIE GENERALE 



De France au Sénégal. — Huit jOUrs suffisent pour 

se rendre de Bordeaux à Dakar, situé entre le 14'' et le 
15^ degré de latitude nord. 

Depuis le 'i'i^ degré, la côte qu'il faut longer, avec 
Arguin et Portendik, est française. 

Un peu au sud du cap Blanc, on passe devant le banc 
d'Arguin, où se perdit la Méduse en 1817, et où la mer 
est tellement poissonneuse que, pendant un jour ou deux, 
on ne cesse de voir d'immenses troupes de gros poissons 
fuir devant le paquebot en bondissant à la surface. 

Bientôt on dépasse Saint-Louis, on double le cap Vert 
et l'on mouille dans la magnifique rade de Dakar. 

L.e littoral. — Dakar, Corée, Rnfisque. — Dakar 
a été fondé en 1805. C'est un excellent port qui possède 
deux belles jetées, dont l'une a 600 mètres de longueur 
par y mètres de profondeur. Mallieureusement, le déve- 
loppement des quais est encore peu étendu; les dépôts 
considérables de cbaibon où viennent s'approvisionner 
les steamers, les étalilissemeiifs de l'Ktat et ceux des 
Messageries maritimes en prennent la plus grande j)arlie. 
Aussi, quand la petite Ile de dorée, entièrenieut converle 
de maisons et de magasins, fut devenue insuffisante, le 
commerce n'a pas pu venir s'installer à Dakar. 

Ouolques négociants sont allés s'élablir à liu/isquc, où 



StNEfJAI. LT DEl'ENDANCES. 181 

un comptoir iHait établi depuis de longues années. Le 
mouvemeuf fut suivi, Ilufisque a pris une importance 
toujours croissante et est aujourd'hui un des principaux 
centres commerciaux du Sénégal. L'avenir de Dakar — 
le seul port sur toute la côte occidentale d'Afrique, du 
Maroc au cap de Bonne-Espérance, qui mérite vraiment 
ce nom — est de devenir un port de ravitaillement 
pour tous les navires au long cours faisant route d'Eu- 
rope vers le sud de l'Afrique ou de l'Amérique ou inver- 
sement. Jj'eau douce, captée dans les dunes, y abonde et 
est excellente, et quand les moyens mécaniques seront 
suffisants, quand les chargements et les déchargements 
pourront se faire avec rapidité, les bâtiments qui relâ- 
chent encore aujourd'hui à Saint-Vincent viendront à Dakar. 
Rufisque, au contraire, ne sera jamais véritablement 
un port; mais c'est le centre commercial presque obligé 
pour tout le trafic du Cayor. On pourrait y amener l'eau 
douce de diverses sources des environs; actuellement, 
la ville s'alimente à une série de puits situés dans un 
nyaye, espèce de lac desséché où poussent des palmiers 
d'eau et qui touche à la ville. 

Dépendances du Sénégal. — Les rivières dn sud. 

— Tout le long de la côte française, depuis le cap Blanc 
jusqu'au cap Vert, le Sénégal seul vient apporte)' ses 
eaux à la mer. C'est le plus important des fleuves de la 
côte occidentale africaine après le Mger. 

Au sud de Dakar, au contraire, en continuant à suivre 
le rivage, on trouve de nombreux cours d'eau, sur les 
bords desquels nous avons des postes ou des comptoirs. 

Ce sont d'abord les postes de Joal et Poriutlal, sur le 
bord de la mer, qui, avec ceux de Pout et Tliiès, un peu 
dans l'intérieur, servent à assurer la tranquillité chez les 
populations remuantes des Sérères. Puis l'emljouchure 
du Saloum avec le poste de liaulak. où, en octobre 1802, 
le sergent Burg, avec douze soldats d'infanterie de ma- 
rine, résista héroïquement à plusieurs milliers d'assail- 
lants conduits par Maba. Le prophète du Fouta, qui cher- 
chait à conquérir le pays, dut se retirer en laissant plus 
de trois cents cadavres sur le terrain. 



182 LA rUANCE COLONIALE. 

En allant toujours vers le sud et après avoir dépassé 
l'embouchure de la Gambie avec la ville anglaise de 
Sainte-Marie de Bathursl, on rencontre la Cazamance avec 
le poste français de Carabane et la jolie petite ville de 
Sedhiou. 

Viennent ensuite les embouchures du Rio Gachao. du 
Rio Géba et du Rio Grande. Puis on retrouve des rivières 
et des établissements français : 

Le Rio Cassini ; 

Le Rio Nunez avec le poste de Boké; 

Le Rio Pungo, avec l'établissement de Boffa; 

La Mellacorée, aux rives autrefois couvertes de bois de 
teck, avec le poste de Bentij, notre poste du Sénégal le 
plus au sud (9 degrés latitude nord, 15 degrés longitude 
ouest). 

Enfin, un peu avant la rivière de Sierra-Leone, ou 
rencontre les Scarcies, rivières anglaises dont les sources 
sont voisines de celles du Niger; aussi est-ce par les 
Scarcies que les Anglais cherchent à pénétrer dans l'inté- 
rieur du pays arrosé par le grand lleuve du Soudan. 

Dn Sénégal au Xîger. — Nous autres Français, nous 
avons cherché aussi à pénétrer dans cette boucle du 
Niger, pour en détourner le commerce à notre profit, 
pour assurer de nouveaux débouchés à notre industrie 
et pour continuer à nous seuls l'œuvre commencée de 
concert avec l'Angleterre : l'abolition de la traite des 
noirs et l'abolition de l'esclavage. 

Plus heureux que nos voisins d'outre-Manche, nous 
avions à suivre une route plus praticable que celle des 
Scarcies ou celle de l'embouchure même du Niger. Gette 
route, nous l'avons suivie, et aujourd'bui nos efforts ont 
été couronnes de succès. 

C'est cette ligne de pénétration vers l'intérieur que 
nous allons rapidement faire suivi'c maintenant au lec- 
teur, lui faisant traverser ainsi de l'ouest à l'est tous les 
pays qui, avec ceux de la côte dont nous venons de 
parler, forment noire colonie du Sénégal et ses dépen- 
dances. 

Pour se rendre! de Dakar à Sainl-Louis, avani l'acbé- 



SKNÉGAL ET DEPENDANCES. |8r, 

veinent de la voie ferrée DnLar-Rufisque-Sainl-Louin, 
longue (le 265 kilomètres, il fallait reprendre la mer sur 
un petit vapeur de la colonie faisant régulièrement le 
service, si l'on voulait éviter le parcours de cinquante 
lieues, assez pénible même ta cheval, le long des côtes 
sablonneuses du Cayor. 

Le fleuve Sénégal. — 1° La barre du Sénégal. — 

La ceinture de brisants qui enserre toute la côte occi- 
dentale de l'Afrique, et qui n'est interrompue que de loin 
en loin, comme en face de Dakar, pour donner accès 
dans quelques rades ou quelques ports, forme à l'em- 
bouchure du Sénégal une barre qui en rend l'entrée 
souvent impossible pour les bateaux d'un certain ton- 
nage. 

La réputation de cette barre est des plus mauvaises, et 
les voyageurs impatients qui ont préféré au mal de mer 
et à quelque temps d'attente en face de l'embouchure 
du fleuve les péripéties d'un petit voyage en pirogue au 
milieu des vagues qui grondent et déferlent, racontent 
avec complaisance que le gouverneur ou plutôt le direc- 
teur de la Compagnie du Sénégal, de Richebour, s'est 
noyé en la passant; mais cet accident a eu lieu en 1712, 
et depuis, grâce à l'habileté des pilotes et du personnel 
du capitaine de la baire, elle a fait bien peu de vic- 
times. 

Il est rare que le steamer qui fait le trajet régulier soit 
obligé de différer son passage, et, après quelques mou- 
vements un peu brusques, la barre est franchie et l'on 
est dans le fleuve. 

8» Le bas fleure. — Jusqu'à Saint-Louis le pavsage 
est triste. 

Sur la rive droite, une mince langue de sable, de 
1 50 mètres de largeur, sépare seule le fleuve de la mer. 

Sur la rive gauche, également basse et sablonneuse, 
on ne voit que peu de végétation, à peine quelques 
herbes, quelques palniiei's penches \)i\v le vent, (juel([ues 
établissements pour la dissémination des Européens en 
cas d'épidémie à Saint-Louis, quelques magasins con- 
struits par des négociants de cette ville. Des bandes de 



184 LA TRANCE COLONIALE. 

pélicans pèchent dans les marais ou sur les bords du 
fleuve; le soir, les chacals font entendre leurs aboiements 
prolongés et les hyènes leurs hurlements lugubres. 

Le Sénégal, si beau et si riche en certains endroits, 
semble tout d'abord vouloir se dérober à la curiosité des 
nouveaux arrivants, comme les chefs de quelques-uns de 
ses beaux villages inhospitaliers qui vous répondent, 
après avoir fait cacher leurs nombreux troupeaux et leurs 
provisions : « Je n'ai rien à offrir, rien à vendre; le pays 
est pauvre: retirez-vous; laissez-nous vivre dans notre 
vieille sauvagerie. » 

$i»aiiit-Louis. — Saint-Louis, dans une île à 16 kilo- 
mètres de l'embouchure du Sénégal, est une belle ville 
d'environ 20 000 habitants, dont plus de 1200 Euro- 
péens ou issus d'Européens, sans y comprendre la gar- 
nison et les divers éléments formant la population flot- 
tante. 

Les rues sont régulièrement tracées; les chaussées, qui 
n'étaient tout dernièrement encore faites que de sable 
dans lequel on marchait difficilement en saison sèche 
et qui se transformait en bourbier pendant la saison des 
pluies, ont été refaites en béton pour une partie. Les 
maisons, généralement en maçonnerie de briques, à ter- 
rasses, et la plupart à galeries, sont spacieuses et confor- 
tables. Les édifices publics sont suffisants. et quelques- 
uns, comme Ihôpital et la cathédrale, sont fort beaux. 

Il est ù regretter qu'aucun hôtel, aucun restaurant 
dignes de ce nom n'existent à Saint-Louis, pas plus qu'à 
Dakar, et il faut espérer que le chemin de fer qui relie 
maintenant ces deux villes amènera la création de quel- 
ques-uns de ces établissements dont le besoin se f^iit 
sentir. 

L'un des faubourgs de Saint-Louis, GueCn dar, est sur le 
bord de la mer. On y arrive par un beau pont jeté sur le 
petit bras du Sénégal et par une belle roule bordée de 
cocotiers. 

I)(^ l'autre côté de l'ilc, Saint-Louis (•()minuni(|uo avec 
son faubourg lîouetville par le pont Kaidlierbc, jeté sur le 
grand bi'as du (leuve. 



SENEGAL ET DEPENDANCES. 1S5 

La ville n'ost pas fortifiée, mais sa position la iciid 
pres(jii<; inatlaqiiahle. 

3" Le nio^en Sénégal. — Eli l'CinOutailt le tleuve à 
partir de Saint-Louis, l'aspect du pays se modifie, les 
bei-ges s'élèvent, la végétation devient plus puissante, des 
terrains cultivés bordent les rives; et dans la saison 
sèche, alors que le fleuve a peu d'eau, on voyage souvent 
entre de véritables ialaises de terre végétale, de 10 ou 
15 mèlres de hauteur, toutes percées par endroit d'une 
infinité de petits trous circulaires, se touchant les uns 
les autres, et dans lesquels les guêpiers roses font leurs 
nids. 

Parfois ces falaises de terre font place à des rochers. 
Le fleuve souvent alors est resserré; souvent aussi il y a 
là un barrage que les indigènes utilisent pour la pèche 
en le complétant par dés clayonnages et des lilets entre 
lesquels ils ne laissent qu'un étroit passage, tout juste 
sufllsant pour les petits bateaux, seuls capables, pendant 
la saison sèche, de dépasser le barrage de Mafou. 

Pendant cette saison, de grandes plages de sable sont 
à découvert; des Maures viennent y établir leurs cam- 
pements. On y voit des bandes de canards, de grandes 
grues, de marabouts, d'aigrettes blanches. Des oiseaux 
de toute espèce s'y ébattent ou s'y promènent gravement. 
Les hippopotames et les crocodiles, qui, pendant la saison 
des hautes eaux, se tiennent de préférence dans les mari- 
gots et les marais, reviennent dans le fleuve et y 
abondent. 

Sur les l'ives, les grands arbres se montrent de loin en 
loin, quelquefois de véritables forêts; mais le plus sou- 
vent les arbres sont tortueux et de chétive ajjparence, 
soumis qu'ils sont tous les ans aux terribles incendies 
qu'allument les indigènes, tant pour défricher que pour 
débarrasser les aboids de leurs villages des hautes hei'bes 
où l'ennemi ou le voleur |)ourrait se cacher. 

De temps en temps, des biches ou des sangliers vien- 
nent boire; une trou[)e de singes saute dans les arbres; 
un lion se laisse voir; un oiseau aquatique, Vanfiinga, 
traverse lo fleuve, ne laissant hors de l'eau <|ue son long 



186 LA FRANCE COLONIALE. 

COU, si bien qu'où le prendrait pour un serpent; une 
gueule tapée (espèce de gros lézard, le varan du Nil), 
effrayée, se précipite dans le fleuve et disparait; ou bien 
ce sont d'immenses troupeaux qui se pressent à l'abreu- 
voir. 

Un peu plus loin, des diidas, qui viennent de vendre 
leurs gommes à l'un de nos comptoirs, retraversent un 
gué du fleuve, chargent de nos cotonnades leurs chameaux 
et leurs bœufs et remplissent d'eau leurs outres en peau 
de chèvre avant de retourner dans leur désert. 

Avec les hautes eaux, les indigènes, qui ont souvent 
deux villages, se retirent dans l'intérieur au milieu de 
leurs champs; mais, à la saison sèche, i! faut se rapprocher 
du fleuve quand les petits affluents et les marigots sont 
taris. Aussi, bien qu'il faille alors un mois en petit cha- 
land pour faire le voyage qu'un aviso fera en quelques 
jours un peu plus tard, après la crue du fleuve, c'est 
aux basses eaux, de décembre à juin, que le voyage est 
le plus intéressant. Et puis les moustiques, qui pendant 
la saison des pluies rendent le fleuve insupportable, dis- 
paraissent et l'on peut en toute sécurité profiter des belles 
nuits intertropicales et dormir en plein air. 

Le joli poste de Ricliard-Toll, véritable lieu de plai- 
sance, ceux de Dagana et de Podor, peu éloignés de 
Saint-Louis, sont enconnnunication constante par bateaux 
à vapeur avec le chef-lieu. 

A 550 kilomètres de Saint-Louis se trouve le barrage 
de Mafou, qui marque la limite de la navigation perma- 
nente pour les avisos de la colonie. Le fleuve est cepen- 
dant encore navigable à partir de ce point pendant 
quatre mois de l'année, et les bateaux de peu d'importance 
peuvent presque continuellement, au prix de quelques 
efforts, arriver jusqu'à Kaijes. 

Presque en face de Mafou, sur un petit bras du fleuve, 
le poste dWéré a une garnison de quelques honnues. 

Le poste de Saldé, à 4G0 kilomètres de Saint-Louis, 
ceux de Matam, à 600 kilomètres, de Bakel, à 700, et de 
Médine, à 910 kilomètres jalonnent le fleuve jusqu'aux 
chiilesdii Félon, que la navigation ne peut franchir. 



SÉNÉGAL ET DÉPENDANCES. 187 

Entre llichard-Toll et Dagana, Vile Todd fut autrefois 
le centre des essais de colonisation par l'agriculture. 
L'opération financière, mal conçue, ne donna lieu qu'à 
des supercheries et l'essai ne réussit pas. Ce n'était pas 
d'ailleurs dans ces parages que pouvait réussir une 
pareille entreprise : à l'île Todd, on est trop près de la 
mer; les eaux sont encore saumâtres pendant la saison 
sèche, et les crues du fleuve, au lieu d'être bienfaisantes, 
viennent souvent dévaster les campagnes. C'était plus 
haut dans le fleuve qu'il fallait s'établir, et ce n'est d'ailleurs 
qu'à cause de l'hostilité du Fouta qu'on ne l'avait pas fait. 

Un peu en amont de Saldé, se trou\e M' bagne, dont les 
habitants se croient injuriés quand on leur demande le 
nom de leur village. Cette susceptibilité remonte à bien 
longtemps, à quelque sanglante défaite, racontent leurs 
voisins. 

Sur la rive droite, on aperçoit quelques montagnes. A 
Rindiao, c'est une petite montagne conique; à Djaoul, ce 
sont des contreforts qui viennent finir à la berge en 
affectant la forme d'un amphithéâtre, au centre duquel 
on voit toujours un campement considérable de Maures. 

A Garli, village en amont de Matam, par le travers 
d'une petite montagne, El Hadj Omar, que les indigènes 
appellent Alagui, avait, en 1855, fait construire une digue 
pour nous arrêter. Elle fut emportée par les premières 
crues du fleuve. 

A quelques kilomètres avant d'arriver à Médine, Kayes 
a été choisi comme tête de ligne du chemin de fer du 
Sénégal au Niger. On évitait ainsi les barrages de Kayes 
et des Kippes, et l'accès du chemin de fer était possible 
aux bateaux chaque année pendant un plus long temps. 

A rcxception du poste de Bakcl, fondé en 1820, pres- 
que tous les postes du fleuve, autour desquels les noiis 
sont venus se grouper pour vivre en sécurité et y faire 
du trafic, sont dus au général Faidherbe. Alors gouver- 
neur, le général les créa non pas seulement pour com- 
mencer cette œuvre de pénétration qui l'occupe encore 
sans cesse, mais aussi pour assuier la tranquillité des 
comptoirs déjà existants. 

rn. COL. 15 



188 . LA FRANCE COLONIALE. 

Ainsi Médiiie ôtait nécessaire pour tenir éloignés de 
Bakel les lanatifiues qui voulaient y ruiner notre com- 
merce, comme plus tard Cafoulabé s'imposa pour que 
nos traitants qui s'étaient établis à Médine pussent y con- 
tinuer leurs affaires devenues de plus en plus importantes. 
Et ainsi, de proche on proche, nous étions poussés vers 
l'intérieur, jusqu'à ce que, arrivés- à la base solide du 
^'iger. tout près de ses populations musulmanes, nos 
ennemis de par la force même des choses, puisqu'en 
affranchissant les peuples nous diminuons leur toute- 
puissance, nous puissions rayonner dans tout le pays et 
y remplacer l'esclavage et la force par la liberté et le 
droit. 

En poursuivant les intérêts de la France, nous faisions 
œuvre de civilisation, et il s'est trouvé du même coup 
qu'en voulant consolider ce qui existait déjà, nous arri- 
vions à une nouvelle source de richesses en nous établis- 
sant sur le A'iger. 

A" Le haut Fleuve. — Au-deSSUS de la ciuito du 

Félou, à quelques kilomètres de Médine et jusqu'à Bafou- 
labé à 1050 kilomètres de Saint-Louis, on peut encore 
se servir du fleuve pour les transports, mais il faut avoir 
des flottilles de chalands desservant chacune un seul des 
biefs que forment dans le fleuve des barrages plus ou 
moins importants. 

On s'est même servi du fleuve pour le ravitaillement 
des postes jusqu'au delà de Badombé, mais ensuite les 
barrages deviennent troj) fréquents, les déchargoments 
trop nombreux, et la voie par terre s'impose pour aller 
jusqu'à Kita et Bammako. 

De Médine à Bafoulabé l'aspect du jtays change sou- 
vent. 

Autour de Médine, beaucouj) de cultures, du mil, des 
arachides, du maïs, des haies de gondjos, des chanqts de 
coton, de melons, de calebasses. Puis ce sont des pla- 
teaux rocheux qui forment le Félou et où la végéta lion 
n'existe pas; à peine f|uelques gigantesques baobabs 
laissent pendie de leurs branches, dé|touillées de feuilles 
pai' les indigènes qui en fout un condiment, de nom*- 



SÉNÉGAL ET DÉPENDANCES. 1X9 

l)reux fruits aux pédoncules si longs qu'on dirait une 
mullilude de rats pendus par leurs queues. Ces fruits du 
l)aub;d», le jmiii de ainijr, se vendent sur les marchés 
des noirs. Ils renferment une espèce d'amidi)n sucré 
dont on peut faire de la pâtisserie. 

Au delà du Félou, les plaines cultivées recommencent, 
le dattier est assez fréquent. A Bnccaria, on commence à 
rencontrer le karit.é, ou arbre à beurre, qui devient de 
moins en moins l'are à inesure qu'on s'avance vers le 
Niger et qui abonde dans les environs de Banuuako. 

Les collines et les montagnes, qui, jusqu'à Médine, 
offraient parfois des tlancs en pente douce, prennent des 
profils plus tranchés : ce sont alors des gradins successifs 
taillés à pic, des falaises aux parois verticales comme à 
luilc, au bord du fleuve. Dans la vallée du Tinké, près de 
Boccaria, ce sont des blocs de 50 à 200 mètres au-dessus 
de la plaine, qu'on prendrait à faible distance pour des 
imu-ailles ou des fortifications faites de main d'homme. 

A Uofunlabé, au conlluentdu Bal,oi/.]p: Sénégal change 
de nom el s'a[ip('lle Bafing. Il a encore 450 mètres de 
largeur et son aflhienl en a 2'»0 ; mais ces grandes lar- 
geurs, si loin de lenibouchure, s'expliquent par le régime 
irrégulier du fleuve, dont le cours est partagé en divers 
bassins se déversant les uns dans les autres, souvent par 
de minces ruisseaux circulant à travers des barrages de 
roches. 

A Badombé, à 1110 kilomètres de Saint-Louis, le Bakoy 
a 500 mètres de large. 

Le Bakoy n'est pas le seul affluent important du Séné- 
gal. Un peu au-dessus de Bakel, il reçoit la Falémé, qui 
arrose les pays aurifères de la rive gauche. Sur sa rive 
droite, en aval de Médine, le Konlou lui apporte ses eaux 
après avoir traversé le pays de Kaarta. 

Avec ]cBaoulé, qui se jette dans le Bakoy, et le Badingo, 
qui se jette dans le Daoulé, ce sont les piincipaux cours 
d'eau du bassin du Sénégal. 

Les marigolx. qu'on poui'railprendr»^ lout d'aboi'd j)our 
des aflluents, ne sont que des réservoirs qui, pendant la 
crue du lleuvo, rci-.iivenf do lui h'iirs eaux et ensuite 



100 LA 1 UANCE CÛLONIALL; 

les lui reudeiil. Quelquefois cependant les lits des 
marigots se confondent avec ceux de quelque ruisseau 
ou torrent. Souvent on peut voir ces marigots en for- 
mation. A quelque distance du fleuve, le terrain s'affaisse 
brusquement, une grande cuvette aux parois verticales 
se produit, des fondrières semblables se réunissent aux 
voisines et le marigot existe déjà alors qu'il ne conunu- 
nique pas encore avec le fleuve. Il semble formé par un 
travail de sape souterraine. 

Jusqu'au (/Me f/e Toiikolo, on a suivi le cours du Séné- 
gal, puis celui du Bakoy, autant que les bois, les mari^ts, 
les accidents de terrain le permettent. Que l'on quitte 
maintenant les bords du fleuve pour traverser le pays 
qui nous sépare encore du Niger, et c'est la même suc- 
cession de paysages. La végétation, rabougrie quand l'eau 
manque, redevient luxuriante sur les bords des cours 
d'eau ou quand un fond argileux maintient une couche 
d'eau à peu de profondeur au-dessous du sol. C'est la 
même succession de plaines stériles et de plaines cul- 
tivées; toujours des grés et des granits ou des oxydes 
de fer. Souvent on peut nettement suivre les cônes de 
déjections des montagnes voisines. D'immenses étendues 
sont couvertes de blocs plus ou moins importants ; quel- 
ques-unes rappellent les plaines de la Crau ; de vastes 
clairières se couvrent de constructions en terre, élevées 
par les termites et tellement rapprochées les unes des 
autres qu'on croirait voir des champs d'immenses cham- 
pignons. 

A mesure qu'on s'avance dans l'intérieur, les essences 
des arbres changent; beaucoup sont fort belles et, bien 
avant Bammako, on revoit le citronnier et le bananier. 

La direction générale de la route que nous avons sui- 
vie va du nord-est au sud-ouest, et Banuuako se trouve à 
la hauteur des rives de la Cazamance et à sept ou huit 
degrés plus à l'est. 

I.e haut iVi{^:er. — A KiUi, h l'JiO kilomètres de Sainl- 
Louis, à Kondoii, à 155U, sur le Baoulé, on est encore 
dans le bassin du Sénégal; il faut apercevoir le Niger du • 
haut des montagnes du Mauding, en ari'ivant à Bammako, 



SÉNÉGAL ET DÉPENDANCES. 101 

i{ I iC) kiloiiu"'tr(>s de S;iint-Louis, pour onh'tM' dans son 
bassin. 

Ce bassin est limité à l'ouest par les monfa,i;nes du Man- 
ding, puis pai' celles qui terminent à l'est le Foula-Djallon 
et se prolongent jusqu'aux possessions anglaises de Sierra- 
Leone. 

Le cours du Niger est moins connu que celui du Sé- 
négal. Cependant, dans sa parlie supérieure où nous 
sommes installés depuis trois ans, nous connaissons un 
certain nombre d'affluents. 

A gauclie le Faliko, le Tomhali, le Sissi, le Koba, le 
Niando, le Dlamba, le Kodossa, le Baadiégué, le Tcmkisso, 
VAniaral.obo et les petites rivières au sud de Bammako : 
le Oueijako, le Kodaliani, le Saman/.oba, le Kolombadinia, 
le Balanko et quelques autres. 

A droite, on peut citer les grands affluents de Mafou, 
Yendan. Milo, Soiisaa, Fandoubé. 

Un très important cours d'eau, le Mahel-Balerel, tra- 
verse le Ouassoulou et reçoit le Mahel-Danevel, le Booiilé, 
le Mahel-Bodevel, le Koba-Diéla et le Mahel-Bendonxjou, 

C'est ce pays, si bien arrosé, où la population est assez 
dense pour que, malgré les massacres des guerres saintes, 
malgré les luttes qu'elle soutient depuis des années pour 
disputer ses habitants à la captivité, malgré la quantité 
d'esclaves qu'en tirent tous les ans les propagateurs de 
l'islamisme, elle couvre quand même de ses villages une 
vaste étendue et résiste par son nombre à des armées bien 
conduites, bien armées et approvisionnées comme celles 
de Sarnory, c'est ce pays qui a sei'vi d'objectif aux Fran- 
çais suivant la route indiquée par le général Faidlierbe 
et rendue praticable par le colonel Desbordes. 

Le Niger est navigable pour nous maintenant de Bam- 
mako aux chutes de Boiissa et probablement en aiuont 
de Bammako jusqu'à Kankan, c'est-à-dire sur une lon- 
gueur totale d'environ oOOO kilomètres. 

Bammako n'est que l'entrée du Soudan ; il faut péné- 
trer dans les pays qu'entoure et arrose le Niger, il faut 
étendre notre influence sur ses rives pour ne pas en lais- 
ser ses richesses prendre la route des Scarcies. 



1G2 LA FRANCK COt.ONfALE. 

Et la vallée même du Niger, régulièrement inondée 
chaque année et se couvrant de cultures de toutes sortes 
aussitôt que les eaux se sont retii'ées, ne peut-elle pas 
èlre un peu comparée à la vallée du Nil, avec cette dilTé- 
rence que l'abord en a été plus difficile? 



ciiAriTiu: Il 



LES INDIGENES 



Les races. — Ces vastes territoires qui forment nos 
possessions du Sénégal sont habités par des hommes do 
races différentes : la race hianehe, que , nous pouvons 
subdiviser en race berbère et race arabe; la raeepeulhc ; 
la race noire, dont les subdivisions, généralement très 
mélangées entre elles, sont : la race manding^ue, com- 
prenant les Banibaras, les Malinkés et les Soninkés ou 
Sarrakolés, et la race Ouolof-Sérère. 

Race berbère. — La raco berbère semble être la pre- 
mière race blanche qui ait peuplé l'Afrique septentrionale. 
Elle a une langue à elle, comprenant plusieurs dialectes, 
mais elle n'a laissé aucun monument écrit. 

Les Zénaga, une des nations les plus puissantes des 
Berbères, ont donné leur nom au Sénégal. Ce sont eux qui 
formèrent la secte des Almoravides {el morabel'm, mara- 
bouts) et qui, tout en fondant un vaste empire dans le 
nord, faisaient la guerre sainte tout le long du Sénégal 
et du Niger, convertissant ou refoulant plus au sud les 
Noirs félichistes. 

Raee arabe. — Les Arabes succédèrent aux iJerbèrcs, 
les vainquirent et s'unirent à eux. AujoiM'd'hni, depuis la 
Méditerranée jusqu'au pays des Noirs, les habitants sont 
à peu près, par parties égales, de race berbère et de race 
arabe. Hraves, nomades, farouches comme les Berbères, 



SÉNÉGAL ET DÉPENDANCES. IKÔ 

les Arabes coiiliiiuèrtiiit coiilro les noirs l'œuvre de con- 
version et de l'efoiilenient. 

Les Maures du bord du Sénégal parlent un arabe 
corrompu. Cependant quelques-uns connaissent et écri- 
vent correctement leur langue. 

l*ouros;nes. — De l'alliance des Maures avec les noirs 
proviennent des individus connus sous le nom de Pou- 
rognes. Aussi pillards que leurs parents de race blancbe, 
ils sont aussi braves et aussi durs à la fatigue et à la 
douleur ^ 

Race pciilhe. — Les Peulbs, que l'on appelle aussi 
Poul, Foullah, Fellali, sont d'un brun rougeàtre ; leurs 
cheveux sont à peine laineux. 

On a pensé que cette race était peut-être celle qui habi- 
tait l'Egypte au temps de son ancienne grandeur. Il est 
certain que bon nombre de types peulhs rappellent au 
voyageur, même au simple voyageur peu versé en anthro- 
pologie, les figures que l'on peut voir au Louvre sur les 
bas-reliefs égyptiens. Peut-être pourrait-on donner encore 
comme preuve à l'appui de cette hypothèse la croyance 
généralement répandue chez les Peulhs, et chez les nations 
noires qui en proviennent par union ou qui ont été en 
contact avec eux, d'une parenté avec certains animaux-. 



1. Je me rapiielle un de ces Pourogiies, eiip^agé comme tirailleur 
et qui, blessé en descendant le lleuve, d'un coup de feu reçu dans 
les reins, ne se plaignait pas et marchait encDre dans la nuit qui suivit 
sa blessure et pendant laquelle il mourut. Trois balles s'étaient 
logées dans le corps, entraînant de gros fragments d'os et perforant 
la vessie. 

2. Cette parenté supposée fait naître le respect et la vénération 
pour les animaux. N'est-on pas là bien pi'ès de l'adoration du bœuf, 
du crocodile, de l'ichneumon et de tant d'auti'es animaux regardés 
connue dieux parles Égyjitiens? 

Cependant les gens dont nous jiarlons sont généralement malio- 
méants, et l'islamisme condamnerait plutôt qu'il n'encouragerait celle 
grossière superstition. "Se faut-il pas voir là un reste d'une vieille 
religion oubliée? 

J'ai connu un noir fort intelligent et bon musulman dont toute la 
famille se disait parente de la gueule-lapée et des serpents du genre 
pytlion. Lui-même n'aurait jamais fait de mal à l'undeces auimauxel, 
quand nous lui demandions si réellement il croyait ù cette parenté : 



194 LA FRANCE COLONIALE. 

Ces Peiilhs, aux traits presque européens, sont les 
premiers parmi les noirs qui se soient convertis à 
l'islamisme. Ils ont fondé d'importants États comme le 
Macina, le Fouta-Djallon, le Fouta sénégalais. Ils jouent 
vis-à-vis des noirs le rôle de convertisseurs à main armée 
que les Arabes et les Berbères ont joué vis-à-vis d'eux. 



« Que voulez-vous que je vous l'éponde, disait-il, je sais bien que 
vous en ririez. Je ne me crois pas précisément parent, mais, de père 
en fils dans ma famille, on a respecté ces animaux : je n'aurais plus 
l'esprit ti\inquille si je venais à leur faire du mal. Prenez cela pour 
une superstition du genre de celle que vous avez quand vous vous 
trouvez treize à table. » 

Les Bambaras Courbaris se disent parents des bippopotames. Les 
babitants de Badombé ont pour cousins les pigeons verts. Le village 
deDiaoura, dans le Damga, se croit parent des crocodiles et voit avec 
peine les voyageurs s'amuser à les tirailler sur le lleuve ; cei'tains 
indigènes se fâcheraient même si l'on persistait à chasser, et le 
mieux est de remettre cette distraction au lendemain. 

Beaucoup de noirs, il est vrai, se montrent moins susceptibles, et je 
pourrais citer mon cuisinier, le Khassonké Osouby, qui, tout en se 
disant parent des perdrix rouges, ne se faisait aucun scrupule de les 
chasser pour mon compte. Il les faisait cuire sans remords, mais il 
se serait cru perdu s'il en avait mangé lui-même. 

Quele lecteur me permette encore un souvenir, bien qu'il ne vieime 
plus à l'appui de la thèse précédente. 11 montre chez les noirs, 
comme chez nous, le besoin de remonter de l'effet à la cause et com- 
ment une coïncidence peut faire naître une superstition. Nous aiTi- 
vions au campement de la Kolaboulinda. Un lieutenant d'artillerie de 
marine, M. Kammerlocher, s'établissait à l'ombre d'un épais fourré 
quand un énorme serpent s'en sauva; il fut bientôt rattrapé par le 
lieutenant, qui le tua à coups de sabre. Cin([ ou six heures après, 
M. Kammerlociier était mort, enlevé par un de ces accès de fièvre 
assez mal défhiis auxquels les mé.lecins donnent différents noms. A 
quelques jours de là. en faisant le campement, les ouvriers noirs, 
Ouolofs pour la plupart, aperçoivent un gros serpent, et tout d'abord 
lui courent ajirès pour le tuer, mais bientôt quelques-uns d'entre eux 
arrêtent les autres : « Ne lui faites pas de mal, cela vous porterait 
malheur! Vous avez vu le lieutenant l'autre jour! » Et le serpent, qui 
s'était réfugié dans un arbre, aurait eu la vie sauve si quelques 
Bambaras moins crédules, qui se trouvaient avec nous, ne s'en 
étaient rendus maîtres. L'un d'eux s'avança, saisit avec ])récaution 
l'animal par la queue et, se mettant à tourner quatre on cintj fois 
autour de l'arbre aussi vite qu'il le pouvait, il déscntortilla le ser- 
pent, puis il continua à courir en ligne droite assez vite pour que sa 
capture ne pût se retourner vers lui. Les autres Bambaras cou- 



SÉNÉGAL ET DÉPENDANCES. lor, 

Par nature, les Peulhs sont pasteurs et ce n'est que 
dans les peuplades où ils se sont mélangés aux noirs que 
le goût de la culture s'est développé chez eux. Ils s'iden- 
tifient pour ainsi dire avec les ti'oupeaux et les soignent 
avec amour. A la guerre, ils excellent à les enlever à 
leur ennemi'. 

Toucouleurs. — Les Peulhs se sont mélangés avec les 
noirs, leurs voisins ou leurs captifs, et quand, dans la race 
mélangée, l'élément noir domine, elle prend le nom de 
Toucovleur (de Toukousor, nom de l'ancien Fouta séné- 
galais). 

Tels sont les habitants du Fouta sénégalais, du Boundou 
et du Fouta-Djallon. 

Musulmans fanatiques, arrogants, voleurs, manquant 
de bonne foi, les gens du Fouta ont cependant des qua- 
lités : le patriotisme et la haine de l'esclavage, auquel ils 
préfèrent presque toujours la mort. 

Leur amour du travail et surtout de l'agriculture fait 
du Fouta un pays très productif. 

Race inandingue. — Les Bambaras, les Malinkés et 

raient derrière, tuant à coups de bâton l'animal que leur camarade 
entraînait tout étendu. 

11 faut ajouter que les Ouolofsne mangent pas le serpent, mais que 
les Bambaras et les Malinkés s'en régalent comme de toute espèce de 
viande. C'està tort que quelques voyageurs ont prétenduque le porc ou 
le sanglier n'était en Afrique m.mgé par personne. J'ai vu souvent, et 
sans qu'ils y soient forcés par le besoin, les Bambaras et les Malinkés 
chasser et manger le sanglier. 

1. Le général l'aidlierbe.qui les employait dans les razzias contre 
les Maures, signale cette espèce d'instinct. 

En 1881. à la prise de Foukhara, les Peulhs, bergers du troupeau 
de la colonne et qui devaient rester au canij) pendant l'action, s'en 
échappèrent. Ils passèrent le fleuve à un gué bien au-dessus de 
Foukhara, et, contournant une montagne, tombèrent sur les fuyards 
et tirèrent quelques cuups de fusil jiour effrayer le troupeau, que 
ceux qui le conduisaient ne purent maintenir. Le troupeau se sauva 
dans la direction qu'il suivait habituellement, celle du vdlage qui 
était alors occupé par nous. Ce fut une heureuse surprise pour la 
colonne, un peu dépourvue, que de voir arriver ce butin accomiiagné 
par les Peulhs, qui, ne voyant dans l'affaire qu'une question de 
bœufs a enlever, ne s'étaient plus occupés des fuyards dès que ceux-ci 
s'étaient trouves sans trouiieaux. 



lOG LA FRANCE COLONIALE. 

les Soninlœ's sont do véritables nègres au nez épaté, aux 
lèvres épaisses, aux cheveux crépus. Cependant ces traits 
ne sont pas aussi accentués que dans les races èquato- 
riales, les nègres du Congo par exemple. On trouve par- 
fois dans la race maudingue de beaux visages, pleins 
d'expression, surtout chez les hommes, et, quand le sang 
peulh est venu se mêler au sang noir, on peut trouver un 
ensemble de population, comme dans le Khasso, où la 
plus grande partie des types plaisent à des yeux euro- 
péens. 

Les Bambaras et les Malinkés sont généralement guer- 
riers, mais avec des degrés de bravoure divers suivant les 
divers Etats qu'ils forment. Ils s'adonnent volontiers à la 
culture. 

Les Soninkés sont plus particulièrement commerçants 
et, par conséquent, conducteurs de caravanes et grands 
voyageurs. 

Race Oiiolof-Sérère. — Les Ouolofs et les Sévères 
habitent plus particulièrement les pays compris entre le 
Sénégal, la Falémé et la Gambie. 

Ce sont les noirs auxquels nous avons eu affaire tout 
d'abord; ce sont aussi ceux qui se sont le mieux assimilés 
à nous, si bien que bon nombre d'entre eux, répudiant 
toute idée de race, se disent avec complaisance « enfants 
de Saint-Louis ». 

Ce sont les plus beaux noirs de l'Afrique. S'ils ont 
quelques défauts, ils ont bon nombre de précieuses qua- 
lités. C'est parmi eux que nous recrutons principalement 
nos ouvriers et, facoimés par les Eui'opéens, ils sont bons 
maçons, charpentiers, menuisiei-s, forgerons, mécaniciens 
même. 

Le plus grand nombre de ces ouvriers conserve l'im- 
prévoyance de leur race et dissipe en quelques jours le 
salaire péniblement amassé pendant une longue cam- 
pagne ^ 



1 . Yaiiileiix, toujours prcl à duiiucr, pai-ce qu'il ileiuandera en- 
suite sans honte, dés qu'un ouvrier ouolof se voit à la tête de 
quelques centaines de Irancs, il fait des dépenses folles. Il achè- 



SÉM'lGAI. et DÉPl;NDA^•CES. 107 

Ceci est le cas général, mais il y a de nombreuses 
exc^epliuns. Les femmes sont coquettes et vaniteuses; à 
Saint-Louis et dans tous nos établissements, les occasions 
de dépense sont fréquentes; on aime les enfants et, pour 
entretenir leur famille, beaucoup d'ouvriers économisent 
et pensent à l'avenir. La femme, par ses défauts mêmes 
comme par ses qualités, conlribue, là comme partout, à 
policer et à civiliser. 

Ils ne deviennent pas seulement prévoyants et éco- 
nomes, ces ouvriers noirs que le travail tend à ennoblir. 
S'ils perdent leur sauvagerie, ils acquièrent le courage 
de riioinme intelligent, et, en maintes circonstances, ils 
ont rendu de bons services au point de vue militaire, 
quand les faibles effectifs des garnisons ou des colonnes 
obligeaient de nous adresser à eux. Ils comprennent, eux 
qui travaillent et demandent à vivre en paix de ce qu'ils 
ont gagné, que l'œuvre des blancs est juste et bonne et 
que, si les blancs cbei'cbent à s'enrichir, ils répandent 
aussi la ricbesse aulour d'eux. 

Si ces ti'availleurs, à peine sortis de leur vieille bar- 
barie, en sont arrivés déjà à débattre leurs intérêts, quel- 
quefois avec dignité, et à pailer de grève, d'un antre 
côté ils s'attachent à ceux qui s'occupent deux et les 
traitent avec égard, à ceux surtout qu'ils regardent 
comme justes. 

Jamais, pendant qualrc ans, je ne leur ai vu refuser 
une fatigue ou un travail, parce qu'en donnant les ordres, 
je le faisais, dans les cas difficiles, au nom du colonel 

tera, par exemple, chez nos coiiimerç;iiits un costume de velours 
vert orné de brandeboiir^js et doublé de satin, une toque de 
velours grenat soulachée d"or, des bottes roujjcs à glands d'or, une 
canne, une ombrelle, des lunettes bleues, et, affublé de tout cela, 
fumant un gros cigare, il se })roméne dans les rues, la tète baulc, 
balançant les bras, suivi dune bande de noirs lui criant qu"il est 
beau, qu'il est riche, qu'il est généreux. 

Généreux, il l'est si bien que. deux ou trois jours plus lard, il a dû 
revendre les diverses pièces de son costume qu'il n'a jias données, 
et qu'il s'engage de nouveau pour un an, sans regret du passé, tout 
prêt à supporter de nouveaux voyages, de nouvelles latigues, pour 
revenir ensuite émerveiller encore ses amis de Saint-Louis 



198 LA FRANGE COLONIALE. 

Desbordes. Et ce n'était pas seulement des nuits de tra- 
vail qu'il fallait leur demander après des journées de tra- 
vail de douze heures; ce n'était pas seulement de porter 
pendant de longues étapes des blessés en civière, parce 
que nous savions qu'entre leurs mains nos blessés se- 
raient à l'abri des secousses ou des chutes dans les pas- 
sages difficiles; ce n'était pas seulement de faire la garde 
de nuit quand tous les valides de la colonne faisaient 
une sortie : c'était quelquefois de faire le métier de 
manœuvres, et c'était là surtout ce qui leur coûtait le 
plus, à eux ouvriers, fiers d'avoir fait un apprentissage 
et de s'être placés ainsi au-dessus de leurs frères noirs. 
J'ai tenu à rendre hommage à ces travailleurs noirs, 
parce que, comme le leur disait le colonel Desbordes sur 
la tombe de l'un d'eux, le vieux et brave maître char- 
pentier Barrik, mort à Bammako après trois campagnes 
successives dans le haut fleuve : « En travaillant de 
leurs bras, ils travaillent pour une grande œuvre, pour 
l'avènement du jour où, chez eux comme chez nous, 
l'homme sera respecté. » 

Les castes. — Chez toutes les peuplades du Soudan, 
la société se divise en hommes libres et en esclaves^ plus 
souvent appelés captifs. 

Ils sont les uns et les autres guerriers, agriculteurs, 
pasteurs, ouvriers, griots, chasseurs ou pêcheurs. 

Aucun métier, pas même celui des armes, ne semble 
l'apanage des hommes libres, de préférence aux esclaves 
Souvent le même individu est successivement guerrier, 
agriculteur, ouvrier. 

11 n'y a guère d'exception que pour les forcerons et les 
griots qui, libres ou captifs, forment des corporations 
fermées pour quiconque n'est pas d'une famille de for- 
gerons ou de griots. 

Les membres de ces corporations, véritables castes, 
passent pour avoir des relations avec les esprits, pour 
être plus ou moins sorciers. Ils ne sont pas tenus, parce 
qu'ils sont forgerons ou griots, de forger ou de danser et 
chanter; mais toujours on a pour eux une sorte de crainte 



si;m:(;al et dépendances. im 

superslificuso; onles ménage, on les llattc, on les nounit, 
on leur fait des cadeaux; on courtise leurs filles, mais on 
ne voudrait pas entrer dans leur famille ; on regarde 
comme une injure d'être appelé griot ou forgeron, et, après 
leur mort, les griots ne sont pas enterrés dans le cimetière 
commun. 

Le noir est industrieux et fait à peu près lui-même 
tout ce dont il a besoin. 

La guerre et la culture des champs lui laissent-elles 
des loisirs, il construira une case pour agrandir sa 
demeure, il tressera des nattes, fera un lit en bambou, 
creusera quelque tronc d'arbre pour en faire un mortier 
à couscous, un vase ou, en le recouvrant d'un morceau 
de peau de bœuf, un tam-tam; il se taillera des sandales 
dans cette même peau non tannée, confectionnera ou 
raccommodera son vêtement, car chez les noirs les 
hommes sont plus que les femmes chargés de la couture; 
il s'amusera à fabriquer quelque instrument de musi- 
que avec une calebasse; puis, ne voyant plus rien à faire 
autour de lui, il passera de longues journées assis près de 
sa case, son fusil à côté de lui, ne faisant rien ou pineant 
l'unique corde d'une sorte de petite guitare, dont il tire 
toujours à peu près le même son. 

Pour un individu ainsi occupé, on conçoit quelle 
bonne aubaine est l'occasion de discuter, de palabrer, 
et on comprend que les décisions ne se prennent pas 
vite. 

11 est vrai qu'il existe des ouvriers qui se sont spécia- 
lisés dans telle ou telle profession et qui vendent leurs 
produits. 

Ouvriers. — Les forgerons construisent des minia- 
tures de hauts fourneaux en terre et savent extraire le 
fer de son minerai. 

Ils fabriquent des instruments aratoires, des armes, 
des couteaux , des étriers , des éperons , des entraves 
pour les captifs; ils réparent les fusils; ils fabriquent leur 
outillage : soufflets de forge, marteaux, tenailles, limes, 
petites enclumes, coupelles. 

Ils font des bijoux en or et en argent, en fer et en 



200 LA IRANCE COLONIALE. 

cuivre, clos pipos en fer, des clocliettes et divers iiistiu- 
menls de musique en fer. 

Les ouvriers en cidr taïuient les peaux et en font des 
équipements militaires, des harnachemenls, des chaus- 
sures, des outres pour transporter les liquides et les 
grains, des petits sachets servant de poches, de hlagues 
à tabac ou d'étuis à amulettes. 

Les ouvriers qui travaillent le bois vont abattre des 
arbres et en font des pilons, des mortiers, des sièges, 
des portes et des serrures en bois pour les magasins et 
les habitations, des carcasses de selle. 

Les tisserands fabriquent avec le coton du pays de 
petites bandes de toile de 5 à 10 cenlimèti'es de larj^eur, 
que Ton coud ensuite les unes contre les autres 
pour en faire des vêtements, des boubous, des pagnes 
ou des couvertures. Les fils teinis, soit avec de l'in- 
digo, soit avec quelque autre plante, forment souvent de 
fort jolis dessins de belle couleur bhnie. noire, rouge ou 
jaune. 

Dans le Macina et le Ségou, on fait sur ces vêlements 
de coton de curieuses broderies, avec de la soie, que des 
caravanes viennent chercher jusque dans les environs 
de Kondou, où certains arbres se couvrent des cocons 
du bombyx Faidherbii. 

Cette soie se trouve aussi dans le Gayor, mais là les 
indigènes n'en tirent aucun parti. 

Chasseurs et pécheurs. — Sauf daus quelques villages 
riverains des grands cours d'eau, où tout le monde est 
pêcheur, la pêche et la chasse semblent altirer assez 
peu les noirs. 

Dans chaque village cependant, il y a quelques indi- 
vidus dont c'est l'unique occupation. 

Chez les Malinkés et les IJanibaras, les chasseurs sont 
généralement rccoimaissables à leur coiffure bizarre, 
ornée de morceaux de \w,\\\ de bête, et l'on en voit qui 
rappellent absolument les bonnets à poil des anciens gre- 
nadiers de la garde. 

Souvent les chasseurs de villages voisins se donnent 
rendez- vous poiu' quebiue grande battue. Il va alors luiit 



SENKGAL ET DEPENDANCES. 201 

un céiémonial jioiir le (lépjirt, des sacrifices, des ser- 
ineiils ât' tuiU p.irliiyer êquil.ihlcmciit. 

Les chasses sont souvent rriuMueuses. Les hippopo- 
tanics, les éléphants, les saii<,diers et les biches en l'ont 
généralement les frais. On boucane la vi;inde en la dé- 
cou|)ant en lanières, qu'on enfume sur un ,uril en Jjois, et 
on fait des j)rovisions pour loij,î;leinps. 

Les crocodiles, dont presque tous les noirs se nourris- 
sent avec plaisir, sont pris par les pêcheurs avec des har- 
pons. 

Constructions «les noirs. — Malgré ces ([uelques pro- 
fessions, auxquelles s'adonnent exclusivement (pielques- 
individus, chez les noirs le manque de spécialité dans 
les occupations a produit sans doute, autant que leur 
apathie naturelle, leur état de civilisation qui est resté 
stationnaire depuis bien longtemps. 

Comme tous les peuples, les noirs du Soudan oui 
passé par l'âge de pierre. Le iC" Colin a trouvé dans le 
Bambouk beaui^oup de hachettes en pierre polie et le 
musée du Trocadéro en possède une en hématite rouge, 
trouvée près de Kayes. Mais aujourd'hui l'usage de la 
pierre semble à peu prés oublié pour la confection des 
menus objets', et il n'est jamais venu à un noir l'idée 
de l'utiliser pour faire une construction durable, bien 
que partout il trouve d'excellentes pierres de taille. 

La pierre calcaire, il est vrai, fait complètement dé- 
faut, et les immenses bancs de coquilles d'huîtres qu'on 
trouve dans les cours d'eau auraient sans doute ét(' vite 
épuisés si les noirs les avaient utilisés comme pierres à 
chaux; mais, dans de semblables circonstances, d'autres 
peuples utilisaient les pierres sèches et les pierres 
taillées. 



1. J'ai trouvé ceiieiidant clicz iiiicl([ues foi-fîoroiis de grosses 
pifiTcs rondes eiitouroes d'un Iraiisliliii-'e d'osier et munies de jioi- 
gnées pour servir de miuMeaux; j'ai vu aussi des poiissoirs eu 
fornic de tanil)oui' cl de coiit'eclion ivcente. Dos pierres plates ser- 
vent à décorliipier le colon, à écraser icsaracliides pour eu exiraii-e 
J'Iiuiii! ou à malaxer le savon noir cpii t^^t i'abrifjué avec ceUe huile 
et des ceudies. 



202 LA FRANCE COLONIALE. 

Dans le Soudan, à peine de loin en loin, quand des ro- 
ches stratifiées se trouvent à proximité et qu'il n'y a qu'à 
ramasser ettransporter de belles dalles, voit-on les pierres 
utilisées pour le mur d'enceinte d'un village. Encore ne 
sont-elles pas appareillées, mais séparées les unes des 
autres par des couches de terre plus épaisses que les 
pierres elles-mêmes. 

Quelquefois, pour isoler du sol les magasins ou les 
cases d'habitation, on dispose par terre quelques grosses 
pierres irrégulières; des traverses en bois vont de 
l'une à l'autre ; au-dessus de ces traverses on met un 
clayonnage, et l'édifice en lerre s'élève sur cette base 
fragile. 

Avec deux murs en pierres sèches, l'un tout en ruines 
dans la montagne de Kita, élevé par les habitants pour la' 
défense contre les musulmans, l'autre construit par l'ar- 
mée de Samory sur les bords du Oueyako, prés de Bam- 
mako, comme mur de retranchement, je n'ai pas vu 
d'autre emploi de ces belles carrières de grès, de granits 
et de pierres de même formation qu'on trouve presque 
partout. 

On racontait, il est vrai, à Bammako l'année dernière, 
qu'Ahmadou, voulant fortifier Ségou contre une attaque 
possible de notre part, commençait à l'entourer d'un 
rempart de pierres; mais il s'agissait seulement de la 
construction d'un second mur en terre, parallèle au pre- 
mier et peu distant de lui, de façon à former un couloir 
qui devait être rempli de fragments de roches. 

Les routes des noirs, même les routes très fréquentées 
par les caravanes, ne sont que des sentiers où l'on ne 
peut passer qu'un à un. Un arbre vient-il à tomber en 
travers, une roche vient-elle à rouler jusque-là, persomie 
ne songera à l'enlever : tout le monde fera le tour de 
l'obstacle et la route aura une sinuosité de plus. 

Comme on le voit, les noirs du Soudan semblent ne 
s'être jamais préoccupés que de satisfaire les besoins 
immédiats. Assez industrieux pour les satisfaire pleine- 
ment, pour fabriquer du fer, du savon, de la pondre, des 
boissons fermentées, ils ne nous ont pas donné un monu- 



SENEGAL ET DEPENDANCES. >i03 

nienf qui ait résisté au temps, pas une inscription pou- 
vant servir à leur histoire. 

Si l'on voit quelques dessins chez eux, ce ne sont que 
des lignes de diverses couleurs, ornant les cases et quel- 
quefois s'entrelaçant, souvent même, comme sur les murs 
de Daba, de simples applications juxtaposées de la main 
ouverte pre'alablement lilanchie. 

Comme ornement d'architecture, quelques arabesques 
et quelques clochetons en terre grossièrement façonnés. 

Comme sculptures, des reproductions peu exactes de 
quelques têtes d'animaux, de quelques masques humains 
munis de cornes, destinés soit à orner une serrure de 
porte, soit à être mis sur un bonnet d'osier à la façon 
des aigles sur les casques russes'. 

Guerriers. — Chez les noirs, tout le monde est guer- 
rier, l'esclave aussi bien que l'agriculteur quand son 
maître croit pouvoir assez compter sur lui pour lui con- 
fier une arme. Cependant il y a une classe d'hommes qui 
n'a pas d'autre profession que la guerre et qui, en temps 
de paix, ne vit que des richesses amassées ou de la nmni- 
ficence de ceux pour lesquels ils combattent. Ce sont les 
membres des anciennes familles illustres ou les merce- 
naires de quelque prince puissant. 

Comme la guerre est leur seule ressource, ils la font 
souvent sans autre motif que le désir du pillage. 

On se réunit, on décide quel est le village riche qui 
servira d'objectif, ou tombe dessus à l'improviste, on 
pille, on lue, on ramène des esclaves qui ne font que 
changer de propriétaires, et des femmes, des jeunes gens 
et des enfants qui, libres la veille et possesseurs d'es- 
claves, deviennent esclaves à leur tour. 

Esclaves. — Ces changements brusques de fortune et 

\. Dans le Bélédougou, au moment où l'on va travailler aux 
champs, les jeunes gens se réunissent et décident qu'ils feront à 
l'un de leiH's conciloyens, réputé juste et généreux, la surprise de lui 
labourer et de lui ensemencer son champ. On y travaille vite, et à 
son insu; puis on va )irendre l'iienrcux honnne chez lui et on le 
conduit à son champ. Une fête dont il doit faire les Irais est la con- 
séquence. Les boimels dont nous jiarlons servent à ces soi'tes de 
réjouissances. 

FR. COL. 1(5 



20i LA nWSCE COLONIALE. 

de condition ne paraissent pas en général faire une très 
grande impression sur les malheureux qui en sont vic- 
times. 

Ils semblent avoir entrevu dès longtemps la possibilité 
de ce changement et s'y être préparés moralement. Ils 
ont eu des esclaves, ils savent que ce n'est pas toujours 
une condition bien dure, et la joie d'avoir la vie sauve 
leur fait souvent vite oublier le meurtre de tous les 
leurs et Tanéantissement de leur fortune. 

11 faut dire, et j'y reviendrai tout à l'heure, que chez 
les noirs du Soudan, où l'esclave constitue la richesse 
même, il est traité pins humainement que par les blancs 
qui, eux, ne le regardaient que comme un moyen d'ac- 
quérir celte richesse. 

Chez les noirs, la considération qui s'attache à la for- 
lune ne se mesure pas au nombre de pièces de guinées 
représentant notre monnaie ou au nombre de gros d'or, 
mais bien au nombre d'esclaves dont on est possesseur. 

Certains maîtres, et je citerai le roi du Boundou. Bou- 
bakar Saada, exigent si peu des leurs qu'ils ne suffisent 
pas à leurs propres besoins, et que, de temps en temps, 
on doit en vendre quelques-uns pour assurer l'existence 
des autres. 

Certainement l'esclavage est une plaie honteuse que 
toutes les nations civilisées doivent chercher à faire dis- 
paraître, mais peut-être n'avons-nous pas pris le moyen 
le plus sûr et le plus rapide pour y arriver. 

En supprimant la traite des noirs, nous n'avons aucu- 
nement supprimé l'esclavage, mais seulement abaissé 
sur place la valeur de l'esclave pour lequel le proprié- 
taire a moins de débouchés. Dans le Dahomey et quelques 
pays de l'Afrique équatoriale, la vie de l'esclave ayant 
moins de valeur, on en fait meilleur marché, et les jeux 
sanglants des exécutions n'ont pu qu'augmenter de 
nombre. Dans le Soudan, éloigné de la cùle, la situation 
li'a pas dû se modifier beaucouj). 

En proclamant tout d'abord l'abolition de l'esclavage 
dans des pays que nous ne connaissions même pas encore, 
nous nous sommes enlevé les seuls movens vraiment 



SÉiSÉGAL ET Utl'E.NDANCES. 203 

pratiques d'y |t(''nétrer, de nous y implanter et de pouvoir 
ensuite y réj)aiidre notre civilisation. 

Nous ne voulons pas de l'esclavage : or, les esclaves cux- 
mènies sont contre nous, soit qu'ils se trouvent heureux 
et ne désirent pas changer de condition, soit qu'ils rêvent 
de recouvrer un jour leur liherté et d'avoir des esclaves 
à leur tour, car c'est surtout là, pour eux, l'apanage de 
la liherté. H y a évidemment des exceptions, mais elles sont 
rares'. 



1. Ett 1881, au (lébul de la seconde campagne du haut fleuve, uu 
esclave des environs de Kaycs vint se réluyier dans notre camp. Ses 
maîtres vinrent le réclamer. 

Le colonel Desbordes, qui cherchait autant que possible à \vi laisser 
aucun mauvais vouloir derrière la colonne expéditionnaire dont 
l'œuvre était plus loin, observateur scrupuleux cependant d'une 
ligne de conduite qu'il s'était lixéc, répondit (jue les blancs ne cher- 
cheraient pas à faire évader les esclaves mécontents ou paresseux, 
mais que, le camp étant sol français, jamais il ne permettrait d'y 
saisir un esclave réfugié. Le malheureux eût recouvré détinitivement 
la liherté s'il s'était attaché à la colonne ou s'il avait demandé 
à être envoyé près d'un poste français , mais il eut la mauvaise 
idée d'aller faire une promenade du côté du village d'où il s'était 
échappé, et il fut retrouvé un matin à quelque distance du camp, 
mort, assommé à coups de bâtons. A Kayes, avec le personnel dont 
nous disposions, les enquêtes étaient faciles, et nous sûmes qu'il 
avait été tué par d'autres esclaves n'obéissant à aucun ordre, mais 
furieux de ce que l'un des leurs eût voulu sortir d'une condition de 
laquelle, eux, se contentaient. 

En 1880, après l'incident qui amena la prise de Foukhara, nombre 
de captifs avaient été faits par les indigènes qui nous accompa- 
gnaient; pour des noirs, ils étaient de bonne prise : c'étaient des 
esclaves jiouvant se vendre en moyenne de 250 à 500 francs. Le 
colonel, voulant afOrmer que les blancs ne faisaient pas la guerre 
pour en retirer du butin, et voulant i>roclamer qu'il n'y avait pour 
lui (|ue des hommes libres, fit réunir tous les captifs, leur adressa 
quelques paroles et les rendit à la liberté en leur demandant jusqu'où 
ils voulaient être accompagnés par nos soldats pour être sûrs de ne 
pas être re[)ris comme captifs par quelques maraudeurs. De tout ce 
monde, une soixantaine de i)ersonnes peut-être, pas un ne remer- 
cia. Seule, une vieille femme imjiropre au travail et qui sans doute, 
nous dit-on, aui'ait été tuée par ses maîtres, se mit à embrasser les 
mains du colonel et à lui faire de grands discours. 

Ajirés la ]iriso de Gouhanko, en février 18S1, presque tous les habi- 
tants furent réduits en esclavage jiar les iiopidations voisines, toutes 
liosliles à ce nid de voleurs ijui les avaient longtemps pressa- 



206 LA FRANGE COLONIALE. 

Peu à peu cependant nous apportons quelques amé- 
liorations, mais il faudra bien du temps avant que ces 
peuples aient renoncé à posséder des esclaves. C'est là 
pour eux une révolution si complète, ils la trouvent si 
étrange, ils y sont si peu préparés, maîtres et esclaves! 

Tout prétexte est bon quand il s'agit de réduire son 

rées. Le colonel fut impuissant dans ce cas, ne connaissant le plus 
souvent ni les prises qui étaient faites, ni les gens qui les faisaient. 
Plus tard seulement, tous ces gens, qui aujourd'hui sont pour nous 
de bons alliés et des auxiliaires précieux comme manœuvres, guides 
ou courriers, purent peu à i)eu être rendus à la liberté. 

Dans une course que je faisais avec un lieutenant indigène, il 
m'arriva de trouver dans un village des esclaves provenant du sac 
de Goubanko. Leurs maîtres cherchaient à les vendre et les prix 
étaient peu élevés en raison du grand nombre. Je fus frappé par l'air 
désolé d'une femme déjà âgée tenant entre ses bras un moutard de 
quatre ou cinq ans. Peu habitué encore au pays et (Quelque peu ému, je 
demandai pourquoi cette femme était triste au milieu de ses com- 
pagnes à l'air indifférent. On me répondit qu'elle avait mauvais 
caractère et qu'elle ne cessait de se plaindre depuis qu'elle avait élé 
prise. L'enfant avait déjà été marchandé plusieurs fois, mais on ne 
voulait pas de la mère, peut-être justement à cause de son air peu 
résigné qui pouvait faire croire qu'elle chercherait à s'évader dès 
qu'elle le pourrait. Je demandai le prix du moutard. La mère se mit 
à pousser des cris de désespoir. Je lui lis dire que, si j'achetais son 
enfant, je l'achèterais elle aussi, voulant seulement lui épargner la 
séparation et ne pouvant, moi Français, acquérir d'esclaves que pour 
les rendre libres. Ses cris redoublèrent; je ne l'avais pas convaincue. 
Elle avait peur des blancs plus que de la perte de son enfant; on lui 
avait raconté que nous faisions notre savon avec de la graisse 
d'homme et mille autres contes semblables. 

Je rentrais à Kita avec des idées assez tristes quand j'entendis un 
grand renuie-ménage au camp. Le colonel avait appris que nos 
tirailleurs noirs avaient eux aussi fait des esclaves; il avait voulu 
sévir et rendre tout ce monde à la liberté. Les tirailleurs avaient 
répondu qu'ils n'avaient pas de captives, mais des épouses heureuses 
de les avoir pour maris. Les tirailleurs, devenus troupiers français, 
avaient-ils acquis une galanterie irrésistible, toujours est-il que les 
femmes interrogées avaient demandé à rester les compagnes de nos 
tirailleurs, et elles revenaient riant et chantant partager les gourbis 
de ceux qui la veille donnaient l'assaut à leur village; la famille 
détruite était déjà oubliée, et je me rappelle le colonel, riant un 
peu, mais muinnu-ant : « Sale race! des chiennes qui changent de 
chenil ! » 

En 1885, comme la culoiuie revenait de Lamniako, k- colonel et 
luie escorte de spahis, ayant pris les devants, voulurent camper prés 



SÉNÉGAL ET DÉPENDANCES. 207 

voisin en captivité. 11 est si séduisant d'acquéiir sans 
peine, en un instant, une valeur de plusieurs centaines 
de francs! 

Dans le Bélédougou, qu'un Bambara, libre chez lui, 
puis fait captif à la guerre par des voisins, parvînt à 
s'échapper et à rentrer dans son pays, il était regardé 
comme l'esclave du premier de ses compatriotes qui met- 
tait la main sur lui. Le commandant de Bammako a pu 
faire chano'er celte odieuse coutume. 



de Ouoloni, dans le petit Bélédougou. Malgi'é toutes les menaces, les 
habitants qui avaient de nombreux troupeaux ne voulurent vendre 
aucun bétail, quelque prix qu'on leur en offrît. Ils envoyèrent leurs 
bêtes dans les montagnes et il fallut se passer de ration. Pour punir 
ce mauvais vouloir à notre égard, le colonel prévint le village qu'il 
serait brûlé au passage de la colonne et il envoya en arrière des 
instructions dans ce sens. Ouoloni étant cependant un village allié, le 
colonel recommandait de ne pas molester les habitants et de ne rien 
leur prendre. Il s'agissait seulement là d'une punition assez douce, 
remplaçant une amende qu'on n'avait pas le temps d'exiger. Le vil- 
lage prévenu aurait déménagé ses provisions et l'incendie n'aurait 
guère eu à dévorer que les mauvais petits toits en paille des habita- 
tions des noh's. C'était pour eux l'obligation, après notre passage, 
de déblayer leurs maisons et de refaire à neuf leurs toitures. Les 
mobiliers sont peu de chose et leilr perte peu importante, d'ailleurs 
on les déménage en partie bien facilement. Généralement, quand les 
noirs se sentent coupables et les moins forts, ils laissent leur village 
absolument vide et désert à la discrétion de leur ennemi et n'y 
reviennent que plus tard. Cette fois, le village avait conservé tous ses 
habitants, mais aux premières flammes de l'incendie tout le monde 
sortit. Les hommes, n'osant pas lutter, gravirent une colline voisine 
pendant que quelques centaines de femmes terrifiées, groupées 
connue un troupeau de moutons, ne connaissant pas nos intentions, 
restaient auprès de leur village, ne songeant pas à fuir ou n'osant peut- 
être pas le faire de peur des coups de fusil dont pas un cependant 
ne fut tiré. Elles attendaient la captivité qu'elles ne croyaient pas 
l)ouvoir éviter. lîientùt les noirs, qui à toute espèce de titres sui- 
vent la colonne, quoi qu'on fasse pour s'en débarrasser, se précipi- 
taient sur ces malheureuses et les entraînaient comme captives. Ce 
fut contre eux qu'il fallut agir pour leur faire lâcher prise, et tout ce 
troupeau humain fut reconduit par les spahis jusqu'au pied de la 
colline où s'étaient réfugiés les pères et les maris et rendu à la 
liberté. Malgré les efforts des chefs de colonne, que d'exactions ont 
dû se produire de la sorte entre fous ces malheureux êtres dégradés, 
se servant les uns contre les autres et à notre insu du prestige de 
nos armes ! 



SOS I.A FKANCE COLONIALE. 

Évidemment le meilleur moyen d'arrivei" à la suppres- 
sion de l'esclavage, c'est d'assurer la tranquillité dans le 
pays, de ne pas permettre aux peuplades voisines de 
prendre les armes les unes contre les autres sans notre 
autorisation. C'est là couper le mal dans sa racine en 
empêchant le recrutement de ces malheureux. 

Comme je l'ai dit tout à l'heure, la captivité n'est pas 
toujours hien dure et l'on ne peut réellement pas se 
prendre de pitié pour un esclave quand on le voit cher- 
cher lui-même à acquérir un esclave, pour lequel il sera 
presque toujours plus dur qu'on ne l'est pour lui. 

On peut diviser les esclaves en deux classes : les 
esclaves de case, qui sont nés dans la maison de leur 
maître, de parents esclaves, et les esclaves de trafic. 

Les premiers ne peuvent être vendus sans que la dé- 
considération n'atteigne leur maître; il en est de même 
de la captive qui a donné un enfant à son maître. Tout ce 
monde fait alors comme partie de la famille. 

Les esclaves de trafic, au contraire, peuvent, suivant 
les hasards de leur fortune, vivre tranquillement em- 
ployés à la culture des terres ou être revendus sans égard 
aux liens de parenté qui peuvent les unir entre eux. Ils 
forment ces tristes caravanes de malheureux, hommes et 
femmes, attachés par le cou les uns derrière les autres, 
tout le long d'une longue corde, surchargés des marchan- 
dises de quelques commerçants noirs. 

Privés de nourriture peiulant la mai-che, ils sont acca- 
hlés de fatigue par calcul, pour leur enlever toute idée 
de fuite et rendre leur garde plus facile aux quelques 
hommes armés qui les escortent. Arrivés à l'étape, on 
leur met les fers aux pieds et, s'ils se sont montrés récal- 
citrants, on leur attache les mains. S'ils sont trop fatigués 
ou malades, s'ils ne peuvent continuer la route, on les 
tue impitoyablement d'un coup de fusil et leurs cadavres 
pourrissent sur place. Leurs maîtres ne les vendraient 
pas à quelque village rencontré sur la route, ils n'en 
tireraient (|u'un faible prix, et l'exemple poun-aif être 
suivi par d'autres mallieui'cux cherchant à se soustraire 
aux fatigues de la route. 



SKNKGAL KT ItKl'ENDANCKS. ilOO 

Porteurs de niarclKiiidiscs et Jiiarcliandises eux- 
mêmes, ils assureut de bons profils à ceux qui les 
exploilciit. 

liia fainille chez lefîi noir»« du Soudan, moeurs, cou- 
tumes. — Le noir abuse de sa force contre tout ce qui 
est plus faible que lui. C'est l'idée qui vient tout d'abord 
quand, après avoir ronconfi'é quelque caravane d'esclaves, 
on entre dans un village et qu'on y voit les femmes et les 
enfants appliqués à de durs ti'avaux, tandis que le maii, 
accroupi dans quelque coin à l'ombre, se contente, pour 
toute occupation, de se bourrer les narines de tabac ou 
d'avertir, par quelques coups vigoureusement frappés 
sur un tam-tam, qu'il aperçoit un petit nuage noir à Tlio- 
rizon et qu'il faut éteindre tous les feux et ramasser les 
calebasses vides et tout ce qui peut traîner autour de 
l'babitation, parce que dans un moment la tornade se 
sera décbaînée sur le village, faisant voltiger tout ce qui 
se trouve sur son passage. 

Qu'il faille porter quelque lourd fardeau au village 
voisin, la femme, à défaut de captifs, le cliarge sur sa 
tète et, pliant sous le faix, se met en route sans se plaindre, 
suivie de son seigneur et maître qui emboîte le pas der- 
rière elle et porte fièrement son' fusil sur l'épaule. Aux 
cbamps, la fenmie et les enfants cultivent et partagent 
les travaux des esclaves, et, s'il y a souvent des excep- 
tions à cette règle pour les femmes provenant de quelque 
grande famille ou de condition aisée, il n'y en a guère 
pour les enfants. 

De temps en temps, le chef de la famille vient jeter le 
cou|) d'œil du maître, toujours ])orteur de son inévitable 
fusil, renfermé généralement dans une gaine de cuir et 
qu'il tient sur l'épaule, la crosse en l'air. Il s'est muni, 
en j)lus, d'une sorte de martinet à trois lanières de cuir. 
Suivant la faute qu'il aura à punir ou suivant la qualité 
du coupable, il se sert de ce martinet en ne laissant libres 
qu'une ou deux des lanières et eu maintenant les aulres 
dans sa main contre le manclie. H sait qu'un coup donné 
avec une seule lanière cingle davantage et fait plus de 
mal, et c'est de la sorte qu'il frappera un esclave. Pour 



210 LA FRANCE COLONIALE. 

sa femme ou ses enfants, il se servira de deux ou des 
trois lanières. 

Évidemment, chez les Soudanicns, la fenmie est sou- 
vent réduite à l'état d'une bête de somme*; pour son 
maître, elle est une richesse comme Tesclave et sa fécon- 
dité ajoute à sa valeur. Il ne faudrait cependant pas trop 
généraliser, car à mesure qu'on fait plus ample connais- 
sance avec les noirs, ou s'aperçoit que tout ce qui d'abord 
vous avait péniblement impressionné est presque l'ex- 
ception et que, dans beaucoup de familles, la femme jouit 
d'un bien-être et d'une oisiveté qui seraient enviés par 
bien des Françaises. 

La mère est toujours, pour ses enfants, l'objet d'une 
vive affection et même d'une certaine vénération. 

Dans une société aussi peu homogène que celle des noirs, 
où chaque village semble vivre à peu près indépendant 
de tout ce qui l'entoure, où, de plus, il n'existe aucune 
loi, aucun document écrit, les coutumes, les croyances 
doivent varier et varient à l'inlini. Il serait difficile de 
parler d'une façon générale, car tel fait qu'on a vu est 
souvent en contradiction évidente avec tel autre fait qu'on 
a également vu. Je ne cherche ici qu'à grouper quelques 
souvenirs pour donner un aperçu de cette société noire 
encore assez peu observée. 

Pendant ses premières années, l'enfant se développe 
librement et n'est couvert que pendant la mauvaise sai- 
son. Quand sa mère le porte, c'est sur son dos, et elle le 
place alors à califourchon sur ses hanches, retenu par 
une bande d'étoffe enveloppant la mère et l'enfant et 
attachée par devant sur la poitrine. 

Chargée de son précieux fardeau qui ne lui enlève pas 
ainsi l'usage de ses bras, la femme continue à s'occuper 

1. Cependant, chez les noirs qui ont du snn^ peuUi et chez les 
Ouolofs, la femme peut être a])pelée à jouer un certain rôle, non 
seulement dans la famille, mais même dans .les affaires publiques, 
l*eut-ètre ce fait pourrait-il venir pour une petite part à l'appui de 
la conununauté d'origine de ces deux races, ou du moins tendre à 
faire admettre que les Ouolofs descendent desl'eulhs jiar ci'oisement. 
comme le capitaine l'ietri a cherché à l'établir dans une savante 
dissertation sur les langues ouolof et peulhe. 



SÉNÉGAL ET DÉPENDANCES. 2 H 

de tous les soins du niénag-e ; elle va nu fleuve laverie 
linge, elle pile le couscous, et l'enfant sans crier suit tous 
ses mouvements et laisse ballotter sa petite télé. 

L'enfant n'est complètement sevré que vers trois ans, 
et l'on fait alors, comme on a fait quelques jours après 
la naissance quand on lui a donné un nom, une fête qui 
réunit les amis et les parents à un repas donné par la 
famille. Les griots et les sorciers sont plus ou moins 
mêlés à ces cérémonies, suivant la condition de fortune 
des parents. 

C'est vers cet^ âge aussi que les pères pratiquent, avec 
un couteau rougi au feu, les plaies qui deviendront des 
cicatrices ethniques. Souvent le père se laisse un peu 
guider par le caprice et le désir de rendre son enfant 
aussi beau que possible; cependant, chez les Bambaras, 
on voit toujours trois grandes cicatrices sur chaque joue, 
s'étendant de la tempe à la mâchoire inférieure; on les 
retrouve chez les Soninkés du Kaarta. Les Khassonkés 
pratiquent les mêmes raies, mais généralement moins 
longues, et ils en ajoutent souvent trois petites, verticales, 
sur le front entre les deux yeux. 

La figure ne reçoit pas seule ces ornementations. Les 
Malinkés et les Peulhs du Ouassoulou ont la poitrine, le 
ventre et presque tout le corps couverts de petites cica- 
trices. Peut-être y a-t-il là une idée médicale, mais la 
disposition des cicatrices prouve certainement qu'il y a 
aussi le désir d'embellir. 

Dès que l'enfant parle facilement, il va plus ou moins 
régulièrement chez quelque marabout, s'il est musul- 
man, ou passe sa vie aux champs, au village ou sur le 
bord de l'eau. 

A treize ou quatorze ans, que l'enfant soit musulman 
ou fétichiste, il doit être circoncis. 

Chez les Malinkés, un forgeron du village est chargé 
de l'opération; chez les Bambaras, c'est le nama, le sor- 
cier; chez les Ouolofs, tout le monde peut se charger de 
l'alTaire et les parents ou amis tiennent à opérer ceux qui 
leur sont chers. Les cérémonies varient, mais toujours 
l'enfant se montre courageux devant la douleur : c'est 



212 LA FRANCE COLOMALK. 

pour lui l'entrée dans la vie réelle; il pourra porter une 
arme, il pourra prendre p;irt aux palabres, et beaucoup 
d'entre eux attendent ce moment avec impatience'. 

Les Bambaras et les Malinkés peuvent avoir plusieurs 
femmes et, outre leurs esclaves, un nombre illimité de 
concubines. 

Le plus souvent les jeunes filles sont mariées sans avoir 
le cboix de leur mari : l'affaire se conclut entre les pa- 
rents. La dot est payée par le fiancé au père de la jeune 
fille, mais très fréquemment une partie seulement de la 
dot est remise immédiatement et le mari s'engage à en 
payer le reste plus tard. Le mari peut divorcer quand bon 
lui semble et renvoyer sa femme dans sa famille; mais, 
s'il ne peut citer aucun grief sérieux contre sa femme, 
il ne peut réclamer la dot qu'il a payée ou du moins il 
ne peut pas la réclamer en entier. Les contestations isont 
d'ailleurs fréquentes à ce sujet entre les noirs et donnent 
lieu souvent à des querelles de famille à famille, par- 
fois même de village à village. 

Le cérémonial pour le mariage n'est pas toujours le 



1. J'ai vu de ces pauvres petits bonsliommes s'agenouiller brave- 
ment devant le tam-tam qui servait de billot, puis se relever la dou- 
leur empreinte sur leur visage, mais tout heureux et endossant, au 
milieu des félicitations, des coups de fusil tirés en l'air, des gambades 
des spectateurs, le vètemeut neuf sur lequel on avait marmotté des 
prières ou des incantations. Quelquefois, aussitôt après s'être servi 
d'un fusil, l'un des assistants en remplissait d'eau le canon et la 
faisait boire au jeune circoncis. 

Il faut un mois au moins pour que la cicatrisation soit complète : 
c'est un mois de fêtes et de réjouissances. Pendant la journée, les 
jeunes circoncis se promènent, allant d'une maison à l'autre, recevant 
des cadeaux, portant des armes d'app;irat, des instruments de mu- 
sique ou plutôt des instruments de bruit. Ils sont bizarrement et 
diversement accoutrés de longues robes et de bonnets ornementés. Le 
soir, les danses commencent; elles sont quelquefois fort belles et fort 
intéressantes. Au lieu des pirouettes ridicules que viennent faire le 
plus souvent, en temps ordinaire, les gens du village qui éprouvent 
je besoin de s'agiter, il semble y avoir une certaine règle, un certain 
ensemble pour les danses, un certain nombre de couplets choisis pour 
les chants. Certaines ligures rappellent nos ligures de cotillon, mais 
une même ligure est indéliniment répétée pendant toute la soirée et 
ne changera que le lendemain ou le surlendemain. 



SÉNÉGAL ET DÉI'ENDANCES. 'ilô 

iii("'ine; il y a d'abord éclianf;e de divers cadeaux de peu 
de valeur; puis queI({uerois ou simule un enlèveineiit 
pour lequel les parents et amis prêtent leur concours; 
quelquefois la nouri'ice, qui a élevé la jeune fille, la re- 
met sur son dos, comme elle faisait pour l'enfant, et 
l'apporte elle-même au nouvel époux. Des danses, des 
coups de fusil tirés en l'air, des ciis, des repas, où se 
consomment force couscous de mil, du riz, des poulets, 
des moutons et plus rarement un bœuf, sont la suite de 
tout mariage. On boit du dolo (boisson fermentée faite 
avec du mil) et on s'enivre tant qu'on peut. 

Les vieillards sont généralement très respectés dans 
les familles et restent au village dans l'oisiveté la plus 
complète sans qu'on leur laisse jamais supposer qu'ils 
sont à cbarge. 

Quand la femme meurt, le mari hérite de ce qu'elle 
possédait: quand un homme meurt, ses frères et. à défaut 
de frère, ses fils deviennent héritiers de ses biens et, par 
conséquent, de ses femmes. 

Les funérailles sont toujours l'occasion de cérémonies 
et de fêtes qui \arient suivant les pays et suivant la con- 
dition du défunt. Toujours les cadavres sont enterrés, 
soit dans un cimetière à quelque distance du village, 
soit tout près du village prés de lune de ses portes, et 
quelquefois dans le village même. Ce n'est qu'en voyage 
et pour les gens de peu d'importance qu'on ne fait au- 
cune cérémonie. Quelquefois, mais je ne sais trop dans 
quelles circonstances, le cadavre du défunt est introduit 
dans l'intérieur de quelque gros arbi'c creux dont les 
issues sont bouchées avec de la terre gâchée. 

Religion. — Les Maliukés et les Bambaras sont féti- 
chistes. Le sorcier, ou nama, semble être tout à la fois 
le grand prêtre et le dieu. 

Aux environs de chaque village, se trouve un petit bois 
sacré, dans lequel se font des sacrifices et des offrandes. 

Nulle part je n'ai rencontré d'idoles sculptées, mais 
tous les noirs portent des talismans ou grigris auxquels 
ils attribuent les vertus les plus diverses*. 

1. Ce sont des sacliets renfermant (luclques débris d'animaux ou 



«14 LA FRANCE COLONIALE. 

Toutes les croyances trouvent nu écho chez ces popu- 
lations primitives. Qu'un cheval, par exemple, attaché à 
quelque pieu, mette par hasard ses deux pieds de devant 
sur ce pieu, il devient un objet de respect; qu'un animal 
quelconque -vienne à manger quelques graines déposées 
en offrande au nama, il devient sacré ; qu'une inoffensive 
mante religieuse, le prie-Dieu de nos campagnes, attrape 
votre ombre, et il doit vous arriver malheur ; qu'au con- 
traire vous trouviez avant la première pluie une de ces 
jolies petites bêtes au corps de velours rouge que les 
Toucouleurs appellent filles de Dieu, vous aurez une 
année de bonheur devant vous, et les noirs qui seront là 
toucheront doucement l'insecte et porteront la main à 
leur front pour partager votre bonheur. N'allez pas de- 
mander son âge à un noir, il aurait peur, en cherchant à 
le déterminer, de hâter sa mort. Il lui répugne aussi de 
dénombrer ses troupeaux, pensant qu'il attirerait ainsi 
quelque épizootie sur eux. 



quelque mixture de terre et de sang, ou bien ce sont des os d'ani- 
maux, des cornes d'antilope, des crins, des racines. Il y en a pour se 
garantir des serpents, des crocodiles, de la foudre et surtout des 
balles ou des coups de couteau. La tèle de pintade, cousue dans une 
gaine de cuir, semble jouir d'une grande vertu, car elle est très fré- 
quenmient portée. Beaucoup ont de petites entraves en fer sem- 
blables à celles qui servent pour les esclaves : elles protègent contre 
la captivité. Le fouet d'une queue d'éléphant suspendu au cou d'un 
cheval lui assure une longue vie. Souvent le poids des grigris 
portés par un seul indigène, surtout s'il s'agit de se mettre en cam- 
pagne, dépasse 2 kilogrammes et demi. 

Les grigris vendus par les marabouts musulmans ne sont pas 
dédaignés; loin de là, les noirs fétichistes les payent souvent fort 
cher. Ce sont quelques mots arabes écrits sur un morceau de papier 
et renfermés dans un sachet de cuir. D'ailleurs, sans se convertir à 
l'islamisme, tous ces peuples joignent assez volontiers à leurs cou- 
tumes quelques usages mahométans. 



SÉNÉGAL ET DÉPENDANCES. 215 



CHAPITRE III 



GOUVERNEMENT ET ADMINISTRATION 



Divisions politiques et administratives. — Il SCrait 

assez difficile d'assigner des limites précises à notre 
colonie du Sénégal. 

Tous les pays sur lesquels nous étendons notre action 
coloniale sont compris entre le 9'^ et le 17'' degré de lati- 
tude nord et les J0« et 20^ degrés de latitude ouest; mais, 
sauf pour Saint-Louis, Dakar et les pays immédiatement 
voisins, nous n'occupons réellement qu'un certain nom- 
bre de points. 

Ces points, il est vrai, sont suffisanmient rapprochés 
pour qu'avec de faibles garnisons nous puissions rendre 
effective notre domination sur les territoires qui les en- 
tourent, mais nous sommes loin d'un tout régulièrement 
et uniformément organisé et administré. 

On peut classer les divers pays qui constituent la 
colonie Sénégal et dépendances en : 1° communes de 
plein exercice; 2° pays annexés; 5" pays protégés. 

Les communes de plein exercice sont Saint-Louis, 
Dakar, Rufisque, avec les banlieues, et Gorée. 

Dans lespaî/s annexés, tels que les Oualo, le Dimar, le 
n'Goyo, le nGuick (partie du Cayor), etc.. les popula- 
tions conservent leurs lois et leurs coutumes; mais les an- 
ciens rois ont disparu et leurs pouvoirs ont été attribués 
au gouverneur. C'est lui qui n^mnie les chefs de canton, 
fait percevoir l'impôt, etc. Telle a été du luoins la situa- 
tion à l'origine. Avec le temps, l'autorité française a 
moditié peu à peu cet état de choses; mais le principe 
en subsiste néanmoins. 

Les territoires qui eiiloureni nos postes sont jmii/s 
annexes a dans la limite de la portée du canon x, disent 
les traités. 



21 '3 LA FRANCE COLONIALE. 

Les pays protégés, tels que le Lao, le Toro, le 
Khasso, elc... ont conservé leur autonomie et leurs an- 
ciens chefs ; mais ceux-ci doivent être agréés par l'au- 
torité française. Nous n'y percevons pas d'impôt. 

Enfui, avec un grand nombre de populations, comme 
celles des Maures, par exemple, nous vivons en relations 
de voisinage sous la foi de traités engageant les deux par- 
ties. 

Les territoires arrosés par les Rivières du Sud 
sont dits « dépendances » et sont administrés par un 
lieutenant gouverneur. Us comprennent six cercles, 
dont l'administration est confiée à des connnandants de 
cercle. 

Auprès des peuplades propres à ces régions, Baogs, i\(i- 
lous, Landoumas, Feloiipes, Bagnoiins, Balantes, nous y 
trouvons des Ouolofs, des SarraLolés, des Toiicouleiirs et 
des Mandingues. 

Au nord de la partie dite des Rivières du Sud, et jusqu'à 
Médine, en remontant le fleuve Sénégal, le teri'itoire est 
sous les ordres directs du gouverneur. 

Ce sont d'abord, au sud du Cayor, les pays habités 
plus particulièrement par les Sérèrcs, puis le Cayor, le 
Oualo et le Djolof, s'étendant à peu près de Saint-Louis à 
Dakar et habités surtout par les Ouolofs. 

En remontant le fleuve : 

Sur la rive droite • les JIaurks, qui se subdivisent en 
Trarz-a, Brakna et Douailch. 

Sur la rive gauche : le Dimar, habité par des Ouolofs 
et des Toucouleurs; le Toro et le Fouta sénégalais, j)eu- 
plés presque entièrement de Toucouleurs; le Damga, où, à 
côté des Toucouleurs, on commence à voir des Sarrakolés; 
puis le Giioy^ puis le Katnera, autrefois réunis et où les 
Sarrakolés dominent, ainsi que dans le Guidimaha, situé 
en face, sur la rive droite. 

A partir de Médine, commence li: haut rLKUvi:, qui est 
placé sous la direction d'un commandant supérieur, et 
se subdivise en cercles. 

Du cercle de Médine dépendent : le Khasso, le Lugo et 
le Natiaga. 



SÉNKGAL ET DEPENDANCES. 217 

Du cercle de Bafoiilabé : le Barinta, le Makadongou, le 
Bélédougou, le Farimboula, le Bafing. 

Du cercle de Kita : le KUa et le Fouladougou. 

Du cercle de Bainniako : le Birgo el\e petit Bélédougou. 

Tous ces pays sont habités par des Malinkés et des 
Bambaras. Cependant, dans le khasso, le Logo et le Na- 
tiaga,lesToucouleurset les Peulhs sont assez nombreux. 

Chaque commandant de cercle a, en outre, à s'occuper 
de toutes les affaires concernant les pays voisins de son 
cercle, avec lesquels nous sommes en relation. 

Député, conseil colonial, conseils niunicipaiix, 

droic électoral. — Le Sénégal nounne un député et 
possède un conseil général élu. 

Un conseil colonial a remplacé le consL-il privé. Il est 
composé des hauts fonctionnaires et des principaux 
notables de la colonie. 11 assiste le gouverneur dans les 
mesures à prendre en vue de faire progresser la colonie, 
dans l'examen des divers marchés proposés par les chefs 
de service, dans les questions de paix ou de guerre. 

Les quatre communes du Sénégal, Saint-Louis, Corée, 
Dakar et Rufisque, ont des conseils municipaux élus. 

Sont électeurs au Sénégal tous les individus qui, 
depuis six mois au moins, haijileut l'une des quatre com- 
munes de plein exercice. 

Forces militaires et maritimes. — Le colonel COUl- 
mandant supérieur des troupes, résidant à Saint-Louis, a 
sous ses ordres : des troupes d"inlanterie et d'artillerie de 
marine, envoyées de France pour faire un séjour de 
deux années dans la colonie; un escadron de spahis séné- 
galais, comprenant par parties égales des spahis euro- 
péens délacliés du i" régiment d'Algérie et des spahis 
indigènes; deux compagnies de disciplinaires de la ma- 
rine; enfin des troupes de tirailleurs sénégalais recrutés 
parmi tous les noirs du Sénégal et des pays voisins qui 
demandent à contracter un engagement : elles sont com- 
mandées par des ofliciers, sous-officiers et caporaux de 
l'infanterie de mai-ine et indigènes dans les proportions 
fixées par les règlements. 

Les troufies d'artillerie se coinjjosenl île piusieui's 



218 LA FRANCE COLONIALE. 

batteries, de détachements d'ouvriers d'artillerie et d'une 
compagnie de conducteurs sénégalais, formée de militaires 
européens et de militaires indigènes comme est formé 
l'escadron des spahis. 

Outre le service de l'artillerie, pour lequel il existe une 
direction à Saint-Louis et une sous-direction à Dakar, 
l'artillerie de marine est chargée dans la colonie du 
service du génie. 

Toutes ces troupes résident à Saint-Louis et Dakar ou 
sont réparties dans les divers postes des Rivières du Sud, 
du Sénégal et du haut ileuve. 

Le capitaine de frégate, commandant de la marine, a 
sous ses ordres les avisos qui sont affectés par le ministre 
à la défense de la colonie. 

Des ateliers de In marine font sur place la plupart des 
travaux de réparalion et d'entretien. 

Les équipages sont formés en grande partie de mate- 
lots indigènes {laptots et capitaines de rivière). 

Une marine coloniale, administrée par le conseil géné- 
ral et la direction de l'intérieur, comprend les petits bàti- 
uients à vapeur qui font le service d'un point à un autre 
de la colonie, les remorqueurs et les bâtiments de trans- 
port qui naviguent sur le fleuve. 

Organisation judiciaire. — Comme dans toutes DOS 
colonies, la justice est confiée à la magistrature coloniale, 
dont les membres sont nommés par le ministre de la 
marine et peuvent être appelés à remplir leurs fonctions 
dans l'une quelconque de nos possessions. 

A côté de cette magistrature, un tribunal musulman 
juge entre musulmans les affaires de succession et de 
mariage conformément aux lois du Coran. Le cadi de 
Saint-Louis est nommé par le gouverneur. 

Un certain nombre de chefs de postes, surtout de ceux 
qui ne sont pas en communications constantes avec 
Saint-Louis, sont investis ])ar arrêté du gouverneur de 
certaines allril)utions judiciaires. 

Enfin, dans les pays annexés, les chefs de canton et de 
village rendent la justice d'après les coutumes et les lois 



SÉNÉGAL ET DKI'KND VNCi;S. 219 

du pays; mais la magistrature coloniale seule peut juger 
les crimes. 

Il n'y a pas d'autres pénitenciers que les pénitenciei\s 
militaires. 

Organisation financière. — Les transactions com- 
merciales s'effectuent surtout par échange de marchan- 
dises contre les produits du sol . Cependant cet état de choses 
se modifie peu à peu et l'emploi de la monnaie, surtout la 
monnaie d'argent française, se généralise de plus en plus. 

Une hanquc a été instituée par décret du !21 décembre 
18o5 : son siège social est à Saint-Louis; son capital est 
aujourd'lmi de 500 000 francs. Le privilège de la banque 
expire en 1894. Toutes les actions de la banque du Séné- 
gal sont coloniales; aucune d'elles n'est immatriculée à 
l'agence centrale des banques coloniales a Paris; elles ne 
sont pas cotées à la Bourse. 

La circulation des billets était, eu juin 1884, de 
755 115 francs. 

La loi sur l'usure n'est pas promulguée au Sénégal. 

Le taux sur hypothèque ou sur billet se fait générale- 
ment au taux de 10 et 1^ pour 100. 

Le prêt de 8 pour 100 s'applique aux prêts amicaux. 

L'intérêt commercial ne varie pas : il est de 6 pour 100. 

Budget de la colonie. — Le budget de la colouie est 
établi par le conseil général et administré par le directeur 
de l'intérieur. 11 se monte à environ deux millions et demi. 

En outre, le budget métropolitain, voté chaque année 
par le parlement, fournit les fonds nécessaires à l'entre- 
tien du matériel de guerre et du personnel dépendant du 
ministère de la marine. 

Navigation et douanes. — Aucun bâtiment portant 
pavillon étranger n'a le droit de navigation dans le fleuve 
Sénégal. 

Corée, considéré comme l'entrepôt des établissements 
des Rivières du Sud, est port franc. 

Les droits de douane sont perçus, à l'entrée, à Saint- 
Louis, Dakar, Hutisque et, en suivant la côte, jusqu'à la 
rivière du Saloum. Us sont perçus à la sortie depuis le 
Saloum jusqu'à la Mellacorée. 

FR. f.OI.. 17 



220 LA FRANCE COLONIALE. 

Instruction publique. — Les communes de plein 
exercice possèdent douze écoles d'instruction secondaire 
spéciale, d'instruction primaire ou d'instruction enfan- 
tine. Ces écoles sont laïques ou congréganistes. 

Au total, on trouve que, dans ces communes, plus d'un 
millier d'enfants des deux sexes reçoivent l'instruction 
d'après la méthode pédagogique préconisée par le minis- 
tère de l'instruction publique. De plus, des cours du soir 
sont professés pour les enfants des écoles musulmanes et 
pour les adultes : ils réunissent plus de 500 élèves. 

Dans la plupart de nos postes, les commandants ont 
créé des classes qu'ils dirigent et où des sous-officiers 
et des interprètes enseignent le français. 

Le conseil général inscrit au budget de l'instruction pu- 
blique une somme de 500 000 francs, dont 60 000 pour l'en- 
tretien de 60 élèves boursiers dans les lycées ou établisse- 
ments scolaires de France et d'Algérie, et 7000 pour l'entre- 
tien des jeunes gens élèves des écoles des arts et métiers. 

Une école dite des otages, fondée autrefois par le gou- 
verneur Faidherbe, réunissaitlesfils des chefs et des nota- 
bles des divers pays en relation avec nous, protégés ou 
annexés. C'était un moyen efficace de répandre au loin 
notre influence, et il est à regretter que des mesures 
d'économie aient fait supprimer cette école depuis 1870. 

Ori^anisation religieuse. — Le chef de l'épiscopat 
au Sénégal est l'évêque in partibus de Dansarah. Il y a 
un curé et plusieurs vicaires pour chaque commune. Il 
existe de plus un certain nombre d'établissements reli- 
gieux et de missions à Saint-Louis et dans les Rivières du 
Sud, mais pas un seul sur le fleuve Sénégal. Les mis- 
sions ont leur principale maison à Joal, où elles ont ins- 
tallé une imprimerie et s'occupent de culture et d'édu- 
cation, et forment des ouvriers indigènes. 

Quelques missionnaires protestants résident dans la 
colonie. 

Travaux publies. — Le service est assuré par nn ingé- 
nieur colonial dépendant de la direction de l'Intéricui'. 
II est secondé par un certain nombre de conducteurs et 
d'agents. Il est chargé de la voirie, des ponts, de l'entre- 



SÉNÉGAL ET DÉPEND.\>'CES. ' 221 

tieu dos bâtiments coloniaux et des divers travaux entre- 
pris par la colonie. 

Le chemin de fer de Dakar-Saint-Louis, qui traverse le 
Cayor, est concédé à la compagnie de construction des Ba- 
tignoUes pendant quatre-vingt-dix-neuf ans; l'État s'est 
réservé la faculté de rachat au bout de vingt-cinq ans. 
11 a été garanti, pour la durée de la concession, un 
revenu minimum de 1154 francs par kilomètre exploité. 



CHAPITRE IV 



GEOGRAPHIE ECONOMIQUE 



Agriculture et commerce. — En 1885, les marchan- 
dises importées de la colonie, en France seulement, se 
sont élevées à la somme de 20 508 960 francs, comme le 
montre le tableau suivant*. 



• DÉSIG.N.\TIO:> 

DES M.4Rr.llAXniSES 




QIAMITÉS 


V.ALEURS 


Peaux brutes, ^l'audes 

Plumes de parure 

Cire brute 


kiloar. 
valLiir. 


173.720 

1.82S 

25.724 

4.558 

769 

43.069.887 

1.521.285 

2.052 

82.586 

2.467.388 

105.540 

1.013.0;0 

95.526 

70.163 

5.302 


295.324 

95.056 

82.517 

1.155 

18.216 

14.655.762 

462.449 

2.825 

75.979 

3.775.162 

791.550 

198.170 

55.500 

8.420 

5.615 

9.4S5 


Vessies natatoires de poissons . . 
Dents d'éléphants 


Graines de sésame 

Cafo 




Goninies exotiques 

Caoutchouc 


Bois i ^f.;^«'".t"''«. 

( d ebenisterie 

Tourteaux d'arachides 

Nattes pour paillassons 

Denrées et marchandises diverses. 



i. Notices coloniales, j^ubUées à l'occasion de l'Exposition d'.Anvers 
en 1885. Paris, Imprimcfie nationale. 



222 lA FRANCE COLONIALE. 

Les exportations des Rivières du Sud ne sont pas com- 
prises dans ce tableau. Elles peuvent être évaluées à plu- 
sieurs millions de francs pour les arachides, les peaux 
de bœufs, le caoutchouc, le sésame, les plumes de pa- 
rure, les nattes, la cire, les dents d'éléphants, les amandes 
de palme, les bois d'ébénisterie, le riz en paille, les noix 
de cola ou gouro, le café, etc. 

Le haut Fleuve ne peut pas encore figurer dans ces 
statistiques. H fournit une multitude de productions im- 
portantes et intéressantes : le mil, dans ses diverses va- 
riétés fournies par le genre sorgho et qui pourraient servir 
à la distillation; le riz, dont le grain assez semblable 
à. celui du riz Caroline est de qualité aussi bonne; le maïs, 
dont les épis très gros et très fournis poussent avec une 
rapidité prodigieuse; les haricots, qui présentent de nom- 
breuses variétés dont le goût est très agréable et dont 
une espèce, qui se met facilement en purée, rappelle le 
goût de notre marron; l'arachide, le sésame, l'indigo, 
dont quelques variétés sont équivalentes aux premières 
qualités d"indigo de Java ou du Bengale; une foule de 
plantes tinctoriales ; le coton, remarquable par sa blan- 
cheur; le fruit de l'arbre à beurre, ou karité. Ce beurre s«rt 
pour la cuisine, pour les grossières lampes du pays, pour 
toute espèce d'usages ; c'est un corps gras appelé sans 
doute à devenir un objet important d'exportation. 

Indépendamment de ces produits agricoles, il existe 
d'autres végétaux qui peuvent servir à l'alimentation des 
Européens : les oignons, les tomates, les patates et deux 
autres racines rappelant la pomme de terre et apparte- 
nant l'une à la famille des oupliorbiaeées, l'autre à celle 
des aroïdées. 

Les forêts fournissent quantité d'arbres utiles par 
leurs fruits ou leurs bois. Les arbres à caoutchouc sont 
très nombreux et pourraient donner lieu à une véritable 
industrie. Le karilé donne du bois de la meilleure qua- 
lité et la liane-caoutchouc se trouve jusque dans les fau- 
bourgs de Uulisque. 

Tous les villages recollent le miel, mais la cire reste 
sans emploi. 



SENEGAL ET DEPENDANCES. 22r, 

Il faut ajouter à ces productions : les gommes, les 
plumes d'autruche, les oiseaux de parure, les peaux de 
bœufs et de moutons, l'ivoire d'éléphant et d'hippopo- 
tame, les peaux de crocodiles, enfin les produits pasto- 
raux : des chevaux de petite taille, mais généralement 
robustes, des ânes, des bœufs, des moutons, des chèvres. 

Comme produits métallurgiques : l'or et le fer. Le mei- 
cure, l'argent et le cuivre ont été également signalés. 

But que la France doit se propos>er d'atteindre 
dans le Soudan occidental. — iNouS laissons de CÔté, 
d'une façon complète et absolue, le rôle civilisateur et 
philanthropique que la France, aussi bien que les autres 
grandes puissances de l'Europe, est appelée à jouer en 
Afrique. Nous nous placerons exclusivement au point de 
vue de ses intérêts commerciaux. 

Tous ceux qui, dans notre pays, se sont préoccupés de 
la situation politique et économique de la France ont 
admis la nécessité d'augmenter notre empire colonial. Il 
reste à savoir si, loin de se tromper, la France a été, au 
contraire, sage et réfléchie en pénétrant dans l'Afrique 
occidentale. On pourrait se contenter de montrer les im- 
menses efforts faits en Afrique par toutes les nations 
civilisées, qui savent bien qu'elles y trouveront des po- 
pulations innombrables, plongées dans une barbarie dont 
celles-ci ne peuvent se débarrasser toutes seules, mais 
qui reculera peu à peu sous l'action bienfaisante de la 
civilisation européenne, en même temps que la création de 
besoins nouveaux et nombreux ouvrira des débouchés à 
l'industrie et au commerce. 

La France, qui occupe déjà une admirable position en 
Afrique par l'Algérie, la Tunisie, la Sénégambie, va- 
t-elle rester spectatrice des efforts faits par les autres, 
et, après avoir été la plus grande puissance sur le con- 
tinent africain, n'y comptera-t-elle pas bientôt plus que 
la Grèce ne compte aujourd'hui en Europe? 

La réponse ne saurait être douteuse, et la politique de 
la France dans l'Afrique est déterminée par les deux 
colonies qu'elle y possède déjà, l'Algérie et la Séné- 
gambie. Elle doit, de l'Algérie, continuera marcher vers 



224 LA FRANCE COLONIALE. 

le sud, et, de la Sénégambie. marcher vers l'est et en 
même temps vers le nord. Elle occupera ainsi ce vaste 
pays dont l'éleudue ne sera pas moindre que six fois 
environ la superficie de la France. Et qu'on ne croie pas 
que le Sahara qui s'étend entre l'Algérie, au nord, le 
Bankounou, le Kalari, le Macina, au sud, soit, comme on 
le disait autrefois, un vaste désert, une plaine de sable 
aride et brûlante. Chaque jour des relations nouvelles 
viennent changer les idées que l'on s'était faites sur ces 
pays. Les derniers travaux du capitaine de Castries ne 
montrent-ils pas que des régions, qu'on avait toujours 
crues sans eau, sont arrosées par des rivières impor- 
tantes, coulant au milieu de vallées cultivées et fertiles, 
dont les habitants sont à la fois sédentaires et nombreux? 

Le haut Sénégal est le complément indispensable de 
l'Algérie. Le jour où notre influence sera nettement éta- 
blie sur le haut Niger, la pacification complète de l'Algé- 
rie sera faite, car les bandes de révoltés ne pourront plus 
se ravitailler ni se réfugier nulle part. 

Et, dans cette œuvre d'expansion du côté du haut 
Sénégal, nous rencontrons ces deux avantages si pré- 
cieux dans la situation actuelle de la France : d'abord, 
l'occupation du pays n'exige que l'emploi de forces mili- 
taires très restreintes, et, de plus, nous sommes à l'abri 
de toute complication diplomatique. 

En effet, n'est-ce pas avec moins de 750 combattants, 
y compris les non-valeurs, que de 1880 à 1883, la France 
s'est rendue maîtresse du pays qui s'étend de Kayes à 
Bammako? Et sur ces 750 combattants, il y a toujours 
eu moins de 400 Européens. 

On ne saurait sérieusement soutenir que de l'emploi 
de ces 400 Européens puisse résulter le moindre affai- 
blissement pour noire armée nationale. 

On peut, il est vrai, objecter que les effectifs employés 
dans ces campagnes ont été vraiment insuffisants; que, 
par suite, il a fallu des efforts plus grands pour vaincre 
les difficultés qui se sont présentées, et qu'enfin il en 
est résulté une mortalité relativement excessive. Nous le 
reconnaissons. Mais, si l'on examine les voies et nioveus à 



SÉNÉGAL ET DEPENDANCES. 225 

employer pour poursuivre l'œuvre commencée, il est 
facile de voir qu'à la condition de suivre une politique 
à la fois très énergique et très prudente, il n'y aura pas 
besoin d'avoir plus de 500 Européens dans le Soudan. Et 
cela lient précisément à ce que nous sommes sans con- 
teste les premiers occupants, qu'aucune puissance étran- 
gère ne possède dans ces contrées soit un établisse- 
ment militaire, soit même un simple comptoir, que, par 
conséquent, il n'y a aucune sérieuse complication à 
craindre. 

11 ne faut pas songer, sous ces latitudes, à faire une 
colonie de peuplement. Le climat ne le permet pas, et 
d'ailleurs ce genre de colonie ne saurait convenir qu'aux 
peuples qui ont un grand excès de population, et tel 
n'est pas le cas de la France. 

Une colonie de plantation, c'est-à-dire dans laquelle 
les travaux de culture d'exportation seraient faits par les 
noirs et dirigés par des Européens, peut être tentée. Il 
est certain que le Français dans ces conditions pourra 
vivre, et que les cultures d'exportation, arachides, beurre 
de karitè, caoutchouc, coton, indigo, etc., s'y dévelop- 
peront dans des proportions pour ainsi dire illimitées. 
Mais cette colonie de plantation ne sera et ne peut être 
qu'une action réflexe et lente de la colonie de commerce, 
qui seule peut se développer rapidement et nous payer 
de nos peines dans un avenir peu éloigné. 

L. Archinaud. 



LA GUINÉE DU NORD 



CHAPITRE PREMIER 

ÉTABLISSEMENTS DE LA COTE D'OR : GRAND-BASSAM 
ET ASSINIE 

Historique. — Les établissements français de Grand- 
Bassam et d'Assinie datent de 1845. Sur les demandes de 
maisons françaises qui avaient fondé des comptoirs sur 
celte côte et y faisaient un commerce important, une occu- 
pation effective du pays fut décidée. On conclut des trai- 
tés avec Amalifou, roi du pays d'Assinie, et différents chefs 
de Grand Bassani. La France promettait de payer une 
certaine coutume annuelle, et en retour, les roi et chefs 
s'engageaient à fournir des terrains sur le hord de la 
mer, à faciliter les opérations commerciales, et à tenir 
ouvertes les routes pénétrant dans l'intérieur du pays. 
Des postes furent établis à Assinie, Grand-Bassam et 
Dabou. 

Au milieu de ces popuhvtions paisibles, un tel déploie- 
ment de forces était bien inutile. Une simple canonnière 
parcourant les lagunes suffisait à donner toute sécurité aux 
transactions commerciales et à régler tous les palabres 
entre tribus. Les troupes, immobilisées dans les postes 
et constamment oisives, s'adonnèreni à l'ivioguerie et à la 
débauche, et la mortalité fut énorme. C.rand-Bassam el 
Assinie eurent alors une réputation déplorable, et loul 
projet de développer la nouvelle rolnnie fut systémati- 
({uenient repoussé. 




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I.\ GUINÉE DU NORD. 2-27 

Ainsi la iiuiisou Régis, de Marseille, établie sur les 
lieux, avait proposé d'obliger tous les producteurs d'huile 
du fond de la lagune à venir traiter avec les factoreries 
de Grand-Bassani : il suflisait, pour amener ce résultat, 
d'établir des droits de douane sur les marchandises im- 
portées aux Jaclis-Jachu ' ; Grand-Bassam devenait ainsi 
le grand entrepôt d'huile de la cote de Guinée. Mais ce 
projet rencontra une opposition absolue de la part du 
gouvei'uement, qui, loin de songer au progrès de la 
colonie, ne cherchait qu'un prétexte pour l'évacuer. Il 
lut trouvé en 1870. 

A cette époque, les postes d'Assinie, Grand-Bassam et 
Dabou furent retirés. Les coutumes, continuèrent cependant 
à être payées, et M. Verdiei', de la Rochelle, chef de la 
seule maison française demeurée dans le pays après 
l'évacuation, prit le titre de Résident. 

Cette maison de commerce sut persuader aux chefs et 
aux populations, un moment troublés par la retraite des 
garnisons, que le gouvernement français ne les abandon- 
nait pas, puisqu'elle restait au milieu d'eux. Grâce à ses 
vigilants efforts, aucune défection ne se produisit malgré 
les incessantes tentatives d'intervention du gouverneur 
de la Côte d'Or anglaise, et Assinie et Grand-Bassam sont 
aujourd'hui, malgré quinze années d'abandon, des posses- 
sions françaises incontestées. 

Despription du pays. — Les établissements de Grand- 
Bassam et d'Assinie sont situés par environ 5" latitude 
nord. Les limites est et ouest sont 4" 40 0. et 6" '20 0. 

Vue de la mer, la côte ne présente aucune élévation 
remarquable. Les navires, pour reconnaître l'endroit où 
ils se trouvent, n'ont parfois j)as d'autre point de repère 
«pie quelques bouquets de palmiers s'élevant un peu au- 
dessus des autres. On conçoit que les cartes marines 
reposant sur de tels indices aient souvent besoin d'être 
retouchées. 

La végétation s'étend juscpi'à la mer; elle n'en est sé- 
parée que par une étroite bande de sabh^ sur laquelle 

1. indigènes de la colonie anglaise de Sierra-Leone. 



528 LA FRANCE <:OLO>"IALE. 

déferle incessamment une vague énorme, fin de la grande 
houle qui agite l'Atlantique. C'est la barre, qui semble 
opposer une barrière infranchissable au nouvel arrivant ; 
et de fait, pendant la saison des pluies, d'avril à juillet, 
cette barre rend presque impossible les communications 
entre la terre et les navires. Spécialement à l'embouchure 
des rivières, la bai-re atteint une grande hauteur ; aussi 
les navires n'entrent-iîs que très rarement dans les 
rivières, opération longue et dangereuse qui exige un 
très beau temps, un vent favorable et des sondages répé- 
tés. Les navires mouillent au large, assez loin de terre, et 
communiquent avec les factoreries établies sur le rivage 
au moyen de baleinières montées par dix vigoureux 
pagayeurs, lesquels, grâce à leur profonde expérience 
de la barre, savent profiter du moment favorable, et pas- 
sent à travers les brisants. Le chiffre des pertes éprouvées 
dans ce passage dangereux est évalué par les factoreries 
à environ 5 pour 400 des marchandises transportées. 

Parallèlement au rivage de la mer, de vastes lagunes 
s'étendent à l'intérieur, alimentées par d'innombrables 
cours d'eau. Elles ne se déversent dans la mer que par 
une de leurs extrémités. Celle de Grand-Bassam est la 
plus grande de toute la côte entre le cap des Palmes et 
le Volta. Du point où elle communique avec la mer, auprès 
du comptoir de Grand-Bassam, elle s'étend vers l'ouest, 
séparée de l'Océan par une langue de terre souvent très 
étroite, sur une longueur de près de 80 milles. Avant de 
se déverser dans la mer, elle reçoit l'Akba, qui, peu après 
la saison des pluies, roule une uiasse d'eau considérable 
difficile à remonter même pour les navires à vapeur. Ce 
lleuve descend du nord et n'a pu être exploré à plus de 
50 milles de son débouché dans la lagune à cause des 
cataractes qui barrent conqjlètement son cours. 

La lagune d'Assinie, beaucoup moins longue, s'enfonce 
davantage dans les terres. Elle reçoit deux rivières : l'une 
qui passe auprès de Kinjaboo, la capitale du pays, n'est 
navigable que pendant quelques heures; l'autre, plus 
importante, le Tanoué, descend du nord-est; l'explora- 
teur est arrêté, au bout de trois jours de navigation, par un 



LA GUINÉE DU NORD. "229 

énorme hanage do rochers comme dans l'Akba et la 
l'ivière de Kinjaboo. CeTanoué, dont le volume d'eau de- 
vient important dans la saison des j)luies, prend sa source 
dans le pays des Aciiantis; mais son cours est si accidenté 
et si tortueux (jue les caravanes venant de ce pays vers le 
litloral préfèrent les sentiers à travers la forêt. 

Tout ce pays n'est qu'une immense forêt : à peine 
autour des villaiies voit-on quelques espaces découverts 
où poussent des bananiers. Les chemins, où un seul 
honmie peut passer, font inliniment de détours : pour se 
rendre d'un point à un autre, il faut marcher environ un 
tiers en plus que la distance en ligne droite. De plus, ils 
sont à chaque instant coupés par des arbres tombés eu 
travers et quil faut enjambei'; si le tronc est trop gros, 
le chemin fait un nouveau détour. Dans les endroits en 
pente, les eaux ont raviné la terre du chemin, et l'en- 
chevêtrement des racines est à découvert, en sorte que 
le voyageur marche comme sur les barreaux d'une échelle 
posée à plat sur le sol. Ces chemins seraient impraticables 
pour des bêtes de somme : aussi n'y en a-t-il pas dans le 
pays. Tous les transports se font au moyen de porteurs. 

11 n'y a point dans tout le pays de collines de plus de 
cent mètres d'altitude. Mais c'est une succession de mame- 
lons, au milieu desquels circulent quantité de ruisseaux. 
Pendant la saison des pluies, tous les ])as-fonds sont trans- 
formés en marécages. 

Cette forêt est trop épaisse pour que les animaux soient 
nombreux. La rareté des pâturages ne permet pas aux 
antilopes de vivre en troupeaux; aussi il n'y en a-t-il que 
peu d'espèces. Les carnassiers sont rares aussi, n'ayant 
pas une proie facile. Le mammifère le plus conmuui est 
le singe, dont on rencontre un grand nombre d'espèces, y 
compris môme le gorille. On trouve encore quelques élé- 
phants, mais ils vivent solitaires, et l'ivoire ne peut être 
considéré connue un produit du pays. 

Climat. — Le climat est très chaud : de novembre à 
avril, saison sèche, le thennomèlre descend rarement au- 
dessous de 28° centigrades. Il monte souvent à 54° et 55". 
De fréquents orages viennent heureusement rafraîchir la 



250 LA FUANCE COLOiSIALE. 

tempéralure. D'avril à juillet, il pleut presque constam- 
ment, puis viennent deux mois chauds, août et septembre, 
suivis de deux mois de pluies. Il y a ainsi deux saisons 
sèches et deux saisons de pluies, mais la première, d'avril 
à juillet, est de beaucoup la plus importante. Les jours 
sont sensiblement égaux aux nuits pendant presque toute 
l'année, grâce au voisinage de l'Equateur. 

Population. — Les populations sont de mœurs ti'ès 
douces, elles s'adonnent soit à la pèche, soit à la fabrica- 
tion de l'huile de palme, soit aux lavages de terres auri- 
fères. 

11 n'y a point chez elles de caste de guerriers. Les 
homicides y sont très rares, les vols aussi, sauf bien en 
tendu ceux commis au préjudice des Européens. 

La race est belle, surtout dans le pays d'Assinie, où 
l'on trouve souvent des individus admirablement propor- 
tionnés. 

Le vêtement se compose pour les hommes d'une éti'oite 
bande d'étoffe, plusieurs fois enroulée autour des reins, 
et d'un pagne, auquel les élégants donnent souvent une 
grande ampleur. Les femmes portent un court jupon, 
retenu à la taille par une ceinture de coquillages. Le 
haut du corps est toujours à découvert. Les jours de 
fêtes, tous se couvrent de bijoux, consistant en plaques 
d'or plus ou moins travaillées. Ils attachent aussi à leurs 
membres quantité de petits morceaux d'or natif. 

Leur religion est le fétichisme. Tout phénomène 
inexpliqué est fétiche, et nécessite un culte particulier. 
Chaque famille a aussi son fétiche qui veille sur elle et 
sur les propriétés, et qui en échange réclame quelques 
menues offrandes, telles que des poulets et des œufs. 

Le pays de Grand-Bassam est habité par un certain 
nombre de tribus ne parlant pas la même langue, et 
presque toujours en lutte les unes contre les autres. Mais 
ces guerres sont peu meurtrières et se réduisent à des 
démonstrations bruyantes, des palabres interminables. 
Leur seul effet est de suspendre momentanément tout 
trafic, au grand dommage des factoreries du littoral. 
Chaque grand village est une sorte de république di- 



LA GUINÉE DU NORD. 231 

rigée par les citoyens les plus riches, et entraînant avec 
lui les petits villages voisins. Il n'y a pas de chef puissant 
capable d'imposer sa volonté dans la contrée. 

La situation politique du pays d'Assinie est très diffé- 
rente. Il y a là un état monarchique bien établi. Le roi 
actuel, Amatifou, est le même qui a signé avec la France, 
en 1840, les traités qui ont placé le pays sous notre pro- 
tectorat. C'est un souverain très bien obéi, mais nulle- 
ment sanguinaire. Il est pourtant de race achantie. La 
tradition prétend que le premier roi fut un chef achanti, 
chassé de son pays par des guerres intestines, qui vint 
avec sa tribu conquérir l'Assinie, et commença par exter- 
miner tous les habitants. Les mœurs se sont adoucies 
dans la suite, car depuis l'établissement du protectorat 
français une paix profonde n'a cessé de régner dans le 
pays. 

Amatifou a entretenu jusqu'à ces dernières années des 
relations d'amitié avec le roi des Achantis; celui-ci en- 
voyait régulièrement des caravanes s'approvisionner de 
marchandises diverses, et surtout de poudre et de fusils 
à Kinjaboo. Mais le gouvernement de la Côte-d'Or an- 
glaise, après sa victoire sur les Achantis, mit tout en œuvre 
pour l'aire cesser ces relations et ramener le commerce 
achanti du côté de Cape-Coast-Castle, Accra et Elmina. Il 
envoya des agents dans les tribus qui habitent entre le 
pays d'Assinie et celui des Achantis, conclut des traités 
et réussit à peu près à former les roules menant de Cou- 
massie à Kinjaboo. 

Mines d'or. — La population assinienno n'est pas très 
dense. Kinjaboo, la capitale, qui compte deux à trois mille 
habitants, est le plus gros village du pays; sur les bords 
des lagunes, on voit un grand nombre de petits villages, 
que leurs habitants abandonnent après la saison de pèche 
pour retoiM'ner dans l'intérieur travailler au lavage des 
terres aurifères. C'est là, en effet, la grande occupation 
des Assiniens. Tout ce pays est plus ou moins aurifère. 
La poudre d'or se trouve dans une argile très tenace qui 
forme le fond de presque toutes les vallées et s'extrait ù 
ciel ouvert. Cette aroile est délavée dans de larges cale- 



252 LA FRANCE COLONIALE. 

basses auxquelles le laveur, placé au milieu du ruisseau, 
imprime un mouvement particulier qui précipite l'or au 
fond ; le courant entraîne tout ce qui n'est pas poudre 
d'or. Nulle part on ne rencontre de filon. Les nègres n'au- 
raient pas d'ailleurs le moyen de l'exploiter. Pourtant ces 
filons existent; les fragments de quartz aurifère que l'on 
rencontre souvent mélangés à l'argile en font foi. ils se 
trouvent dans les montagnes qui séparent la région du 
littoral du bassin du Niger. Ces montagne?, qu'aucun Eu- 
ropéen n'a jamais visitées , ne sont peut-être pas fort 
éloignées. Les fleuves relativement peu importants qui se 
jettent dans les lagunes d'Assinie et de Grand-Bassam ne 
peuvent avoir un bassin bien étendu. 

Les gisements aurifères du pays d'Assinie ne donnent 
guère que deux à trois francs d'or par mètre cube d'ar- 
gile. C'est là un rendement trop faible pour permetire 
une exploitation européenne. La maison Verdier a fait 
explorer en 1883 tous les lieux aurifères du pays. Mais, 
après plusieurs mois d'efforts, elle a dû abandonner ses 
projets d'exploitation. Dans les pays voisins d'Apollonie, 
où des exploitations de mines d'or ont été aussi entre- 
prises, le succès n'a pas couronné les efforts des ch'r- 
cheurs, et tous les travaux ont dû être abandonnés. 

Ces gisements aurifères ne sont exploitables que par 
les indigènes et pour leur propre compte. Le temps n'est 
rien pour les noirs et les dépenses sont nulles. Une famille 
s'établit dans un petit coin de forêt, plante des bananiers 
pour sa nourriture, et lave tous les jours quelques cale- 
liasses d'argile aurifère. Au bout d'un an, deux ans ((die 
n'en sait rien), elle a recueilli quelques onces de poudre 
d'or qu'elle va échanger dans les factoreries contre «les 
étoffes, de la poudre, des fusils, des spiritueux. Elle 
restera alors dans une complète oisiveté le temps que 
dureront ces richesses, puis elle retournera en forêt re- 
commencer le même travail. Tout cela sans avoir con- 
science du temps passé à rassembler le trésor, et sans 
prévoir plus que les désirs du moment. 

Duile et amande»* de palme. — Les gens d'Assillie. 
grands laveurs d'argiles aurifères, ne songent guèi'e h 



LA GUINEE DU NORD. 233 

récollor les fruits du palmier. Dans la lagune de Grand- 
Bassain, au contraire, la labiMcation de l'huile de palme 
est la principale occupation des indigènes. 

Le palmier à huile est extrêmement abondant sur les 
bords de la lagune. La récolte des fruits a lieu toute 
l'année, mais principalement de mars à juin. On fait 
bouillir les fruits avec de l'eau dans de grands vases de 
terre, et l'huile est recueillie à la surface. Le noyau est 
misa part, et quand il est bien sec on le casse avec une pierre 
pour en extraire l'amande. C'est là un travail que l'on a 
quelque peine à obtenir. Il y a auprès des villages de 
grands amas de noyaux que les noirs laissent perdre 
plutôt que de se donner la peine de les casser. Les Euro- 
péens ont essayé d'amener sur place des concasseurs 
mécaniques. Mais la difficulté d'actionner ces machines 
dans ce pays où l'homme travaille si peu et si mal, leur 
a fait abandonner l'entreprise. 

Commerce. — Les gens du village de Grand-Bassam 
ont été longtemps les grands entrepositaires d'huile de 
la lagune. Un grand nombre d'Apolloniens habitent ce 
village. Ce sont les nègres les plus intelligents de la 
côte de Guinée et ceux qui ont le plus d'aptitudes com- 
merciales. Ils avaient réussi à se faire les courtiers indis- 
pensables entre les gens de la lagune et les factore- 
ries européennes. Ces derniers trouvaient un avantage à 
n'avoir que de gros clients, lesquels venaient eux-mêmes 
apporter l'huile et chercher les marchandises. Mais un 
jour les gens de la lagune se lassèrent de cet intermé- 
diaire coûteux et voulurent traiter directement avec les 
factoreries. C'était la ruine de Grand-Bassam. Le village, 
mené par les Apolloniens, prétendit maintenir ses privi- 
lèges même par la force, et tout commerce fut arrêté. 
Les maisons européennes, chez qui personne ne venait 
plus, furent amenées à aller offrir elles-mêmes leurs 
marchandises, et à ramener les produits. Dès lors l'ancien 
commerce se transforma. Les Aictoreries possèdent aujour- 
d'hui une véritable flotte de bâtiments à voiles et à va- 
peur qui sillonnent la lagune. Cette augmentation de frais 
généraux nécessite une ausmenlation d'affaires. Aussi 



234 LA FRANGE COLONIALE. 

les maisons de Grand -Bassam portent-elles tous leurs 
efforts sur les territoires de Dabou, Toupa, Bouboury, 
d'où les Jacks-Jacks, fournisseurs des maisons de Bristol, 
tirent d'énormes quantités d'huile : environ 7000 à 8000 
tonnes par an. 

Les factoreries de Grand-Bassam et d'Assiuie exportent 
environ 2000 tonnes d'huile de palme et 400 tonnes 
d'amandes, représentant une valeur de 1 500 000 francs 
<Miviron. La moitié de cette exportation arrive en France 
et alimente des stéarineries et des savonneries du Midi. 
La quantité de poudre d'or extraite du territoire d'As- 
siuie est difficile à évaluer, mais elle ne suftit certaine- 
ment pas à alimenter, par l'échange contre des marchan- 
dises, les factoreries européennes; la population a trop 
peu de besoins pour extraire de grandes quantités de 
poudre d'or. 

Mais Assinie est un marché connu des peuples de l'in- 
térieur, peut-être des habitants de ces montagnes où se 
trouvent les filons. De longues caravanes suivent les sen- 
tiers de la forêt pendant des semaines et des mois pour 
venir s'approvisionner dans nos comptoirs des produits 
européens qui leur deviennent de plus en plus nécessaires. 
Assinie, bien que privé aujourd'hui du grand marché 
achanti, a donc un important avenir commercial, comme 
centre d'approvisionnements de cette région aurifère qui 
fournit à ses habitants une valeur d'échange d'un trans- 
port facile et d'une réalisation assurée. Malheureusement 
la cupidité d'Ainatifou apporte des obstacles à la prospé- 
rité d'Assinie. Ce vieux monarque, dont lintelligence est 
affaiblie par l'âge, etaussi par detrop Iréqucntes libations, 
ne voit dans les caravanes qui traversent son pays que 
des droits de passage à exiger, et rançonne tellement les 
étrangers, qu'ils cessent de venir durant des mois entiers 
jusqu'à ce qu'il aient oublié les déprédations d'Amatifou, 
ou que celui-ci, par hasard mieux éclairé sur ses véri- 
tables intérêts, leur ait promis de les mieux traiter à 
l'avenir. 

L'exportation de la poudre d'or est d'environ 5000 on- 
ces par an, d'une valeur de 480 000 francs. 



I A GUINKE m NORD. «5 

Les principales marchandises échangées contre les 
produits africains sont des spiritueux, des étoffes, de la 
poudre, des armes, du tabac. La quincaillerie et la 
parfumerie sont aussi des articles de traite importants. 

Cultures. — Les nègres n'ont aucune culture fournis- 
sant un article d'exportation. Dans quelques années cepen- 
dant, Assinie exportera une certaine quantité de café. La 
maison Verdier a créé dans la lagune d'Assinie une plan- 
talion de café, comprenant actuellement une centaine 
d'hectares de caféiers libériens ; cette espèce croît à 
merveille et promet d'abondantes récoltes. 

Administration. — Depuis l'abandon de la colonie 
jusqu'en 1885, le chef de la marine française établie à 
Grand-Bassam et Assinie eut le litre de Résident, et en 
exerça les fonctions. En 1885, un commandant particu- 
lier fut envoyé à Assinie pour administrer ces établis- 
sements sous le contiôle du gouverneur du Gabon, dans 
le ressort duquel ils sont placés. 

Avenir de la colonie. — Les possessions françaises 
d'Assinie et Grand-Bassam ne sont point une colonie 
d'émigration : l'insalubrité du climat ne permet pas 
aux Européens d'y prolonger leur séjour plus de trois ou 
quatre années sans compromettre gravement leur santé; 
ce sont de simples comptoirs destinés à faire pénétrer en 
Afrique les produits européens. Le territoire de Grand- 
Bassam n'ayant, pour solder ses achats, que de l'huile et 
des amandes de palme, seule production du pays, est un 
marché important, mais non susceptible d'un accroisse- 
ment indéfini. L'importation des marchandises ne saurait 
dépasser la consommation locale. Il n'en est pas de même 
d'Assinie, centre d'approvisionnement d'une région auri- 
fère dont les besoins, connue les ressources, sont illimités. 
Il ne s'agit que de faciliter à ces populations de l'inté- 
rieur, désireuses d'échanger leur poudre d'or contre nos 
produits, un libre accès vers le littoral. 

Le gouvernement français paraît vouloir réoccuper les 
possessions de la Côte d'Or. 11 doit se garder de reprendre 
les déplorables errements de la première occupation. A 
Grand-Bassam, une simple canonnière parcourant cous- 
in. COL. 18 



2Z6 I,.\ FRANCE COLONIALE 

tamment les lagunes assurerait au pays une tranquillité 
complète, et rendrait au commerce les plus utiles ser- 
vices. A Assinie, la tâche du Résident est plus lourde, 
mais aussi plus attrayante pour un administrateur désireux 
d'attacher son nom à quelque chose d'utile. Il faudrait 
remonter vers le nord, au-devant de ces populations 
désireuses d'entretenir avec nous des relations suivies, 
toujours rebutées jusqu'ici par les mauvais traitements 
du roi du Kinjaboo, conclure avec elles des traités d'ami- 
tié, et les assurer désormais d'une entière sécurité. 

11 faudrait régler enfin la question toujours pendante 
de la délimitation de frontière entre le pays d'Assinie et 
la colonie anglaise voisine. En 1885, une commission 
mixte remonta le cours du Tanoué, frontière naturelle 
du pays d'Assinie aux yeux des commissaires français, 
mais réclamé par leurs collègues anglais comme partie 
intégrante de la Gold Coast Colony. Après un mois d'en- 
quêtes et contre-enquêtes, la commission dut se séparer 
sans avoir pu aboutir à une entente. La prolongation de 
cette situation est tout à l'avantage de nos voisins, qui, 
solidement établis dans leur colonie de la Côte-d'Oi-, 
étendent chaque jour leur influence à nos dépens, et 
montrent aux populations, bénévolement placées sous 
notre protectorat, une puissance à. laquelle nous n'avons 
rien à opposer. • 

A. Bhktignkre. 



LA GUINEE nu NOnD 237 



CHAPITRE H 



ETABLISSEMENTS DE LA COTE DES ESCLAVES : PORTO-NOVO, 
KOTONOU, GRAND-POPO. 



nis<oriqiie. — Notre premier établissement du protec- 
torat à Porto-Novo remonte à I860, L'acte qui, à cette 
époque, en détermina les conditions, fut le résultat d'une 
entente amicale qui s'établit entre le roi Sodji, souverain 
du pays, d'une part, le chef de la division navale française, 
baron Didelot, et l'agent vice-consul de France, M. Dau- 
mas, d'autre part. 

D'après une convention signée en 1864 avec les Anglais, 
ce territoire forme un rectangle de 40 à 45 kilomètres de 
côté, limité, à l'ouest, par les établissements anglais de la 
Côte des Esclaves, dont le plus important et le plus pros- 
père est celui de Lagos; à l'est, par le royaume de Daho- 
mey; au nord, par un certain nombre de petits États indi- 
gènes, plus ou moins dépendants du Dahomey. 

Le Dahomey interrompt, à l'ouest, notre territoire, 
mais, au delà se sont fondés les postes du Grand-Popo. 
créé en 18o7, Agoué, en 18(38, Pelit-Popo, en 1864, et 
Porto-Seguro, en 1868. 

Le protectorat sur Porto-Novo, laissé sans forces, sans 
organisation, sans ressources, ne fonctionna guère que 
deux années, au bout desquelles le contre-amiral Lafont 
de Ladébat, nouveau commandant de la division navale 
française, fatigué, et des réclamations incessantes des 
Anglais, qui avaient pris à tàclie de nous décourager, et 
du peu d'empressement des autorités indigènes de Porto- 
Novo à comprendre les obligations du protectorat, prenait 
sur lui d'abandonner le pays. Il ne renonçait pas pour 



258 LA FRANCE COLONIALE. 

cela aux droits de la France, qui, dix-huit ans après, 
reprenait sa mission protectrice dans le pays. 

11 est utile d'yjouter que, au cours du premier protec- 
torat, le roi de Dahomey, pour faciliter notre établissement 
à Porto-Novo, avait spontanément cédé le petit port de 
Kotonou lui appartenant, seule station pouvant servir de 
port au territoire du protectorat. Cette cession, faite 
d'abord sous la forme purement verbale, à l'occasion d'une 
visite que lui firent à Abomey, en 1864, M. le capitaine de 
vaisseau Devaux, chef d'état-major de M. le contre-ami- 
ral Laffont de Ladébat, et M. Daumas, agent vice-consul 
de France, a été plus tard confirmée par un traité régu- 
lier passé à Whydah, à la date du 19 mai 18(38. 

En 1865, le gouvernement anglais de Lagos, croyant 
le moment propice pour s'annexer tout le territoire de 
Porto-Novo, vint mettre le blocus dans la rivière de ma- 
nière à empêcher les communications avec Kotonou et 
obliger le commerce français à passer par Lagos. Porto- 
Novo fut en même temps menacé d'un bombardement : 
il ne fut évité que grâce aux protestations énergiques de 
M. Béraud, qui remplissait à ce moment les fonctions 
d'agent vice-consul de France dans le Dahomey et à Porlo- 
Novo. Il obtint, en outre, la levée du blocus et le rembour- 
sement à nos nationaux du préjudice qui leur avait été 
causé. 

A partir de ce moment, les Anglais parurent renoncer 
à toute entreprise d'occupation. 

En 1885, les Portugais ont élevé des prétentions sur 
Kotonou : s'ils s'en étaient emparés, notre établissement 
aurait perdu presque tout débouché vers la mer. Le 
Portugal a reconnu enfin notre droit et s'est désisté. En 
revanche, l'influence portugaise est prépondérante à 
Wyddah ou Gléhoué, ville de 20 à 25 000 habitants, qui 
dépend du Dahomey. 

Les voisins de nos possessions. — Au noi'd et à 

l'ouest de nos possessions, le royaume de Dahomey est 
fertile en palmes, donne de l'huile et des amandes d'une 
qualité supérieure ; mais le caractère despotique et 
sanguinaire du gouvernement, les mœurs grossières et 



LA GUINÉE DU NORD. 239 

barbares des indigènes sont un grand obstacle à notre 
trafic et à notre expansion vers le nord. 

En allant vers l'est, c'est-à-dire vers le bas Niger, on entre 
dans le pays des Négos, race beaucoup plus sociable, 
mais défiante encore à l'égard des étrangers. On trouve 
alors, à deux heures de Porlo-Novo, le bourg d'Aggera, 
situé en une région salubre, où les blancs sont accueillis, 
mais où l'on ne souffre pas leur séjour ; Lakké, Congé, 
Sakélé, peu connus des Européens; Okiadon, sur la 
rivière Okpara qui débouche dans les possessions des 
Anglais, auprès de Badagri, une des villes les plus com- 
merçantes de leur colonie de bagos; Abé-Okouta, sur la 
rivière Ogoun, ville de 200000 âmes, où les Anglais se 
sont établis, puis se sont fait expulser en 4880, et où 
il existe une station de missionnaires français. Par tous 
ces points, nous pourrions établir des relations avec le 
bas Niger. 

Dans cette dernière région, existaient autrefois deux 
maisons françaises, celles de MM. Desprez et Huchet et la 
Compagnie française du Sénégal; mais, en 1885, elles ont 
cédé à une compagnie anglaise de Londres, la National 
African Company, les comptoirs qu'elles possédaient sur 
le bas Niger et son affluent la Bénué. Aussi l'influence 
des Anglais tend à s'affermir dans le bassin inférieur de 
ce grand fleuve au moment où, par l'occupation de Bam- 
mako, nous prenons possession de son cours supérieur. 
Sur le bas Niger et ses affluents, la Bénué et l'Afoun, la 
National African Company, fortement appuyée par le gou- 
verneur de Lagos elle gouvernement britannique, a fondé 
d'importants comptoirs, Brass Biver, Abo ou Ibo, Ni- 
douni, Omitcba, Ida, Lokodjo, Egga. Ibadgi, Babba, etc. 
Elle y compte une quarantaine de factoreries et y entre- 
lient sept navires à vapeur. On sait que les navires ne 
peuvent remonter le Niger au delà de Boussa, à cause des 
cataractes (le mot de haussa signifie cataracte). 

La conférence de Berlin, en 1885 S a proclamé la libre 
navigation du Niger comme du Congo. La France et 

1. Voir ci-dessous, à l'arlicle de I'Ouest africain. 



40 LA FRANCE COLONIALE. 

l'Angleterre ont accédé à ce principe nouveau du droit 
des gens « en tant que les eaux du >'iger... sont ou 
seront sous leur souveraineté ou leur protectorat » ; mais 
les deux puissances se sont réservé exclusivement la police 
des eaux qui sont ou seront sous leur dépendance : ce 
qui exclut toute ingérence d'une commission interna- 
tionale européenne comme celle qui fonctionne, en 
Europe, pour le Danube. 

Description du pays. — De tous uos établissements 
de la Côte des Esclaves, le seul qui ait une importance 
réelle est le royaume de Porto-Novo. Aussi est-ce le seul 
dont nous donnerons une description géographique. 11 
est partagé en deux parties, l'une maritime, l'autre con- 
tinentale, par la lagune qui s'étend depuis Appa, à l'est, 
jusqu'à Kotonou, à l'ouest. La partie maritime est une 
sorte de presqu'île basse et marécageuse, dont l'isthme 
est auprès d'Appa. La partie continentale forme un vaste 
plateau incliné vers l'ouest ; elle est séparée, à l'ouest, 
du Dahomey, par la rivière Ouémé; à l'est, des posses- 
sions anglaises, par la rivière Addo. Au total, le protecto- 
rat présente une superficie de 1800 à 2000 kilomètres 
carrés. 

La lagune intérieure communique, à l'ouest, avec la 
grande lagune de Nokhoué où l'on voit un village cons- 
truit sur pilotis: elle débouche vers la mer par un bras 
étroit, sur lequel est situé le village de Kotonou, et c'est 
ce qui fait l'importance de ce dernier. 

Climat. — Le climat est à peu près celui de nos éta- 
blissements de la Côte-d'Or. Les grandes pluies commen- 
cent en mai et ne cessent qu'en novembre, sauf une 
interruption en août et septembre. De décembre à février, 
c'est la saison sèche, d'une sécheresse absolue, tempérée 
seulement par les abondantes rosées du matin. Les mois 
les plus agréables sont ceux d'août et septembre, quand 
les grandes pluies sont suspendues et que régnent les 
brises fraîches. 

Population. — La capitale du royaume, Porto-Novo, 
a environ 20 000 habitants; le rovaume tout entier, envi- 
ron 150000. 



LA GUINlil:: DU NÛUD. 241 

On a calculé que les deux tiers des habitanls sont du 
sexe masculin. 

Les indigènes sont moins beaux que ceux de la (]ôte- 
d'Or; ils sont aussi doux et aussi paresseux. Comme les 
habitants du royaume de Dahomey, ils appartiennent à 
la tribu ou nalion des Djedis. Leur religion n'est qu'un 
tissu de superstitions grossières et quelquefois cruelles : 
il y a peu d'années qu'ils ont renoncé aux sacrifices 
humains. Les femmes et les esclaves se livrent seuls à 
Li culture : c'est surtout celle du miel, du manioc et de 
la patate qui sont le fond de l'alimentation. 

Productionsi du pays. — La Côte des Esclaves ne pré- 
sente pas les mêmes ressources que la région de 
Grand-Bassam et Assinie : on n'y rencontre pas de mines 
d'or. Les seuls objets que fournissent les indigènes sont 
l'huile et les amandes de palme, jles noix kolas, un peu 
d'arachides, une quantité insignifiante d'ivoire. Leur 
industrie est presque nulle : les hommes travaillent le fer 
et les femmes fabriquent une poterie grossière. Quelques 
rares noirs, venus du Brésil, de Wyddah, de Sierra- 
Leone, généralement élevés autrefois par les mission- 
naires, sont maçons ou charpentiers. Les autres ne 
peuvent nous servir que comme manœuvres, porteurs, 
canotiers, etc. 

Établissements de coiuiiierce ciiropêcii. — Le com- 
merce de Porto-Seguro, Petit-Popô, Agoué, Grand-Popo, 
est entre les mains de deux maisons marseillaises : 
Manies et Borelli de Régis, Fabre et une autre maison 
française, Colonna de Leca. A la concurrence des Anglais 
commence à s'ajouter pour elles la concurrence alle- 
mande. 

Elles sont toutes établies dans la capitale de Porlo- 
NoYO, où elles rencontrent trois maisons allemandes et 
une portugaise. 

En échange des produits indigènes, elles importent 
du tatia et du genièvre ; pour Je tabac et le tafia, elles 
sont en concurrence avec les Portugais ; pour les tissus 
et le sel, avec les Allemands. 

La seule monnaie avant cours est la monnaie anylaise : 



242 LA FRANCE COLONIALE. 

les indigènes, même à Porto-Novo, n'acceptent pas celle 
de France. Du reste, le commerce se fait surtout par 
troc de marchandises européennes contre marchandises 
indigènes; pour les transactions entre indigènes, pour le 
payement des salaires que nous leur devons, on emploie 
les « porcelaines cauris » : ce sont des coquillages que l'on 
importe de Mozambique, de Zanzibar et de Manille. Une 
« piastre cauri » se compose de 2000 coquillages ; elle a 
une valeur variant de fr. 80 à 1 fr. 25. 

Les Européens ne se livrent en ce pays ni à la culture, 
ni à l'industrie. Le climat interdit d"y songer à une colo- 
nie agricole, et même à une colonie de plantation. L'im- 
migration européenne est nulle : il n'y a pas plus de 
quinze ou vingt Européens dans le royaume, mission- 
naires, sœurs, employés de factorerie, traitants établis 
pour leur compte. 

En 1884, les importations se sont élevées à 5 970 045 fr. 
Les principaux articles sont le genièvre et le tafia, ciia- 
cun environ 1 700 000 francs; puis le muscat, le tabac, 
les tissus, la poudre, variant entre 102 et 112 000 francs; 
les autres chiffres (liqueurs diverses, sel, armes, faïence, 
quincaillerie, mercerie, chaussures, verrerie) sont insi- 
gnifiants. 

Les exportations se sont élevées à 5 05-5 485 francs. Elles 
consistent presque uniquement en huile de palme et 
amande de palme. 

Instruction publique. — La langue française est 
encore la moins répandue à Porto-Novo : l'anglais et le 
portugais, l'un à cause du voisinage des colonies britan- 
niques, l'autre à cause des Brésiliens de toules cou- 
leurs établis dans le royaume, y sont bien connus des 
indigènes. Des missionnaires et des sœurs ont fondé des 
écoles à Porto-Novo. Ils enseignent en anglais. Récem- 
ment M. le colonel Dorât, commandant de cet établisse- 
ment et résident de France, leur a fait une obligation 
d'enseigner le français. En 1884, ils ont instruit et caté- 
chisé 112 garçons et 84 filles, dont un tiers indigènes. 
11 y a aussi inie école |)i'otestante, mais beaucoup moins 
suivie, <;ar elle n'a que 2Ô élèves. 



l\ GUINEE DU NORD. 245 

Avenir de la colonie. — Cet avenir est assez limité, 
comme on le voit, puisque, de toutes parts, nous som- 
mes enserrés ou par des concurrents européens ou par 
des États barbares qui s'ouvrent diiflcilement au com- 
merce. Malgré le cbiffre relativement considérable de 
la population indigène, le commerce est encore peu con- 
sidérable. Depuis qu'un commerce bonnète et régulier a 
remplacé l'ancien trafic dont le souvenir flétrissant se 
retrouve encore dans le nom donné à ses rivages, la Côte 
des Esclaves a certainement perdu de son importance. 
Et puis, elle n'offre pas ces p/acers qui sont le plus grand 
attrait de la Côte d'Or^. 

Médard Bérald. 

1. Consulter : Vignon, les Colonies françaises; de Lanessan, la 
Guinée, dans l'Atlas colonial; Lebrun-Renaud, les Colonies françaises 
de l'Afrique occidentale; enfin les Notices coloniales publiées à l'oc- 
casion de l'Exposition d'Anvers, t. II : la notice sur Porto-Novo est 
due à M. le commandant Dorât, résident de France. 



L'OUEST AFRICAIN 

LE GABON ET LE CO.NGO FRANÇAIS 



PARTIE HISTORIQUE 



Ce Cfu'on entend par l'Ouest africain, — Lorsqu'uilO 
grande nation n'a pas d'organisation coloniale en rapport 
avec l'époque et ses besoins, la colonisation devient pour 
elle — en temps de transition — le fait de quelques 
hommes. 

Parmi ces hommes, l'histoire comptera Brazza, à qui la 
France doit l'acquisition rapide, économique, pacifique 
de rOuest africain ou Congo français, dont l'étendue, cal- 
culée sur la base des traités de février 1885, est égale à 
(370000 kilomètres carrés — soit liOOOO kilomètres 
carrés de plus que la France. 

Sans doute l'entreprise qui a eu un tel résultat n'est 
pas l'œuvre d'un seul homme; mais à Brazza revient le 
principal mérite d'avoir acquis le concours des sympa- 
thies nécessaires pour atteindre le but malgré tous les 
obstacles. 

Disons-le tout de suite : ces sympathies ont été à peu 
près unanimes en France. Des sociétés savantes, l'en- 
thousiasme se répandit dans le public avec l'aide de la 
presse, et gagna le parlement et le gouvernemenl, à 
l'exception peut-être du ministère de la marine. 

Sous le nom dOuEsr africain ou Congo français, nous 






I.Fernando-PoltoX,'- 



li. Cnfi^fic 



,rf Lijnite SeptenfrrQna/e de l'Ouest A fricaftt \ 

iai-'^ ^ "-t •^•- -i 






^^=M^'''' '^■^ OUEST -Afî 



CARTON D ENSEMBLE. 



Algïne. --.--"^ASIE 







^ Zandanà^lJ.. KscOngOL IjXnaiLllcU ' 

WTLANTIÇU E jB^ 

^ n.Conqo.t 






S* Paul de loanda,^ i 
/><^ rfâs Palmeirinhas i 
/î.Cooanza 



OUEST AFRICAIN 

Gabon etConqo Français 

Terrltocra libre du Congo 
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^«•Sfr^.. 



1. J^';v j,ét;-- 



L'OUEST AFKK.Al.N. 245 

désignons le vaste territoire compris entre le Congo et la 
côte occidentale d'Afrique, territoire qui, à l'exception 
de ses rivages, était absolument inconnu il y a cinquante 
ans. 

Ces plages uniformes ne présentent que des rades 
foraines souvent impraticables et deux estuaires, deux ma- 
gnifiques ports : le Congo et le Gabon. Quant à l'Ogûoué, 
navigable sur une plus grande longueur que les deux 
premiers, son emboucbure ne pourrait être transformée 
en port de mer sans de coùleux travaux. 

nistoiré de notre établissement an Gabon. — Ce 
fut le 9 février IST)^) que le commandant Bouët-Willau- 
mez signa avec le chef Denis, de la rive gauche du Gabon, 
le premier traité entre la France et les indigènes. Éta- 
blir un poste pour empêcher la traite et surtout nous 
réserver un port de relâche et de ravitaillement, tel était 
le but de ce traité et de tous ceux qu'on passa depuis 
avec les autres chefs de l'esluaire du Gabon. 

Le 1" avril iSM, un traité consacrait définitivement 
notre prise de possession, et, deux ans plus tard, nous 
nous établissions, sur la rive droite, à Libreville. 

Insignifiance jnsqn'â ce jour de notre colonie du 
Gabon. — Il n'est pas sans intérêt de se rappeler les 
débuts de cette occupation militaire. En 1849, le com- 
mandant Bouët-AVillaumez constatait avec douleur que les 
fonds votés depuis deux ans pour l'établissement de Libre- 
ville n'avaient pas élé utilisés, qu'aucun édifice n'était 
encore achevé. 11 ajoutait qu'en confiant à trois ofticiers 
l'exécution des mesures qui devaient développer notre 
assiette matérielle et politique dans cette possession, il 
comptait sur leur zélé pour l'aider à tirer de ce magni- 
fique pays, de cette rade pour ainsi dire sans pareille 
sur les côtes d'Afrique, tout le parti que le gouverne- 
ment a le droit d'attendre en échange de ses sacrifices 
pécuniaires. 

Mais suffit-il d'avoir d'excellentes intentions; et, lors- 
qu'on trace un programme, le choix des instruments 
d'exécution eit-il indilférent? 

En 1885, j'ai vu le Gabon; et j'ai là un tableau du 



246 LA. FRANCE COLONIALE. 

pays tracé précisément le 26 mai 1885 — le jour même 
où la mission Brazza et la direction de l'Ouest africain 
ont été remises à l'administration du Gabon, c'est-à-dire 
au ministère de la marine. 

Voyons donc ce qu'est le Gabon après quarante ans 
d'occupation militaire. 

Comprise entre le cap Saint-Jean et le cap Sainte-Cathe- 
rine ets'étendantà l'intérieur jusqu'au méridien de Njolé, 
point où l'Ogôoué cesse d'être navigable, la possession du 
Gabon a, au maximum, 50 000 kilomètres carrés de surface 
— soit le dixième de la France. En réalité, notre autorité 
ne s'exerce, ou mieux, ne peut s'exercer que dans la partie 
navigable des cours d'eau sur les bords desquels se trou- 
vent disséminés les rares villages d'une population pri- 
mitive, peu dense, travaillant uniquement pour sa con- 
sommation, et servant d'intermédiaire entre les noirs, 
encore plus primitifs, de l'intérieur, et les quelques 
commerçants européens du Gabon qui échangent nos 
marchandises: sel, armes, étoffes, eau-de-vie, etc., contre 
l'ivoire, le caoutchouc et d'autres produits de moindre 
valeur. 

Quelques cases de traitants, quelques huttes de doua- 
niers sont les seuls établissements qui, sur tout ce ter- 
ritoire, marquent la trace, l'influence du blanc! Sa 
capitale, Libreville, ressemblerait à un village comme un 
autre si l'on n'y voyait une dizaine de maisons et trois 
églises. 

De toute la côte, entre le Cameroun et le Congo, le 
territoire du Gabon — avec ses chemins qui marchent : 
leBenito, le Muni, leGabon,leComo,la Remboé, l'Ogôoué, 
le Ngounié, le Rembo; avec les facilités relatives que 
présente un terrain plat, quoique boisé, à la construction 
de routes; avec toutes les facilités qu'une population 
pacifique et de grandes ressources naturelles offrent 
pour établir une administration, un gouvernement écono- 
mique, et pour tirer un parti avantageux de notre occupa^ 
tion — le territoire du Gabon est certainement le mieux 
partagé sous tous les rapports. Tout en soutenant l'utilité 
de la recherche de nouvelles roules vers le bassin cou- 



L'OUEST AFP.IC.UN. 247 

Irai (lu Congo, — recherche qui comporte hien d'autres 
avantages — j'estime que l'avenir prouvera que le Gabon 
n'a rien à y perdre. 

Naturellement favorisé comme il l'est, le Gabon ne 
devrait rien nous coûter depuis longtemps. Sous une 
administration vraiment soucieuse de la colonisation, 
toutes les ressources du Gabon auraient été considérable- 
ment développées; son commerce, estimé au maximum à 
(îmillions, serait au moins de 50 millions; Libreville serait 
une ville et ne serait pas la seule ; la sécurité régne- 
rait partout, tandis qu'à quatre heures de Libreville, à 
ses portes mêmes, on se tire toujours des coups de fusil; 
toutes les entreprises coloniales eussent été encouragées, 
tandis que les colons ne cessent de se plaindre; au lieu 
de songer à fuir, ils appelleraient sans cesse de nom- 
breux émigrants, et nous compterions peut-être ici cinq 
mille Français au lieu de cinquante. 

Premiers voyages d'exploration. — Avant d'avoir 
des vues sur l'organisation politique et administrative de 
l'Ouest africain, avant de former des projets économiques 
sur telle ou telle de ses parties, il fallait les connaître. 
Instruments de l'idée économique, les premiers explo- 
rateurs, amateurs de voyages, négociants ou naturalistes, 
tels que du Chaillu, \\'alker, de Compiègne et Marche, 
s'étaient avancés jusqu'cà 500 kilomètres de la côte, à vol 
d'oiseau; mais ils n'avaient pu prendre pied dans le pays, 
et le commerce avait son avant-poste à Lambaréné. 

E.a première mission de Savorg^nan de Brazza. — 

C'est en 1875 que Brazza, Ballay et Marche entreprirent 
une exploration dont la conception nouvelle impliquait 
l'établissement définitif de relations avec les noirs et 
toutes les conséquences qu'il entraîne. 

Et, en effet, Brazza n'avance pas en explorateur scien- 
tifique ordinaire; il n'est pas seulement le pionnier qui, 
tout en observant le plus qu'il peut sur sa route, la par- 
court le plus vite possible sans se soucier de l'impression 
qu'il laisse là où il ne reviendra plus. 

Tout au contraire, il avanceia le plus lenteinent possible, 
retournant souvent en arrière, lui ou ses compagnons; il 



248 LA FRÂ>CE COLONIALE. 

ne passera d'un village à l'autre, d'une tribu à la sui- 
vante qu'après avoir créé, entre lui, entre la civilisation 
qu'il représente et les populations nouvelles, chez les- 
quelles il séjourne aussi longtemps qu'il est nécessaire, 
des relations amicales et des liens d'intérêt bien difficiles 
à rompre. 

Lorsque enfin arrivé sur l'Alima, il se trouve arrêté par 
les Apfourous qui ont à se venger des coups de fusil de 
Stanley, l'agent de I'Associatiox internationale africaine, 
Brazza ne se sert de ses armes que pour se défendre — les 
Apfourous lui en tiendront compte plus tard — et, plutôt 
que d'abandonner la politique pacifique qui lui a déjà 
valu de si beaux résultats, il se décide à rétrograder, après 
avoir poussé une reconnaissance de simple explorateur 
jusqu'au Liba Okoua, ou rivière du sel, affluent de la 
grande rivière des Apfourous ou Oubanghi-Nkundja. 

Dans ce premier voyage de trois ans, Brazza avait non 
seulement accompli une magnifique exploration, mais 
encore il avait gagné les populations, si diverses de races, 
de langues, de mœurs qui vivent, sans lien politique, 
entre la côte et le bassin central du Congo; il les avait 
disposées à renoncer à leurs innombrables monopoles, à 
vivre sous notre influence, à accepter notre direction; 
nous pouvions désormais suivre en toute sécurité la voie 
de rOgôoué pour pénétrer dans l'Afrique centrale équa- 
toriale. 

La recherche d'une voie commerciale, entre la côte 
occidentale d'Afrique et le bassin central du Congo, à 
travers la zone de terrasses qui les séparent, était et est 
encore aujourd'hui le problème le plus intéressant à 
résoudre dans l'Ouest africain. 

Or les premières explorations de Brazza dans l'Ogôoué, 
de Stanley au Congo, venaient de démontrer que ni 
l'Ogôoué ni le Congo n'étaient de véritables voies com- 
merciales, mais qu'elles pouvaient être utilisées comme 
oies de pénétration par des missions d'exploration. 

Rôle de I Association internationale africaine. — 

P(Hit-être la Fi-aïu-e n'»'ùt-elle point songé à étendre son 
influence politique au delà du bassin de l'Ogôoué si, à 



L'OUEST AFRICAIN. 2t!) 

celte époque, Stanley n'eût fait dévier l'Associalion inter- 
nationale, fondée par le roi des Belges, de son but pri- 
mitif, scientifique et humanitaire, pour la lancer dans 
une entreprise politico-commerciale. 

Il était impossible de ne pas prévoir le danger qui 
menaçait nos intérêts et l'antagonisme que l'affaire de 
Stanley créerait entre la France et l'Association, quelques 
déguisements que prît celle-ci. 

Au moment où nous venons de signer un traité avec le 
roi des Belges, je ne saurais parler du rôle qu'a joué 
l'Association internationale vis-à-vis des indigènes, de la 
mission française et de la France; mais, pour n'y pas 
revenir, je dirai tout de suite que si la lutte resta paci- 
fique, c'est grâce à la patience, à l'extrême modération 
de nos compatriotes. 

Deuxiùnie niistsion de 8avorg;nan de Brazza. — Sans 
plus nous occuper des difficultés que l'Association allait 
nous créer en Afrique et en Europe^, revenons à Brazza 
qui repartait, à la fm de l'année 1879, avec 100 000 francs 
votés par le Parlement, dans le but de compléter ses 
explorations et de fonder deux stations françaises. 

Eu 1882 il était de retour à Paris et rendait compte des 
résultats si importants de ce second voyage. 

Outre la fondation de Franceville sur le haut Ogôoué et 
de Brazzaville, située au sommet de l'escalier du Congo et 
clef du bassin intérieur navigable de la grande artère 
commerciale de l'Afrique équatoriale, ce voyage nous 
rapportait ce traité, dû à une inspiration de génie, qui 
devait être la sauvegarde de nos intérêts économiques et 
politiques et l'instrument le plus puissant de notre diplo- 
matie dans la question de l'Ouest africain. En vertu de ce 
traité, Makoko, souverain des Batékés, nous concédait ses 
droits de souveraineté sur le territoire environnant de 
Brazzaville et nous donnait le protectorat de ses Étals, 
s'étendant sur les deux rives du Congo navigable entre 
Brazzaville et l'Oubaudii^ 

o 

1 . Voir mon « Congo français » et les documents qui y sont indiqués. 

2. Ainsi nommée du nom dos tribus riveraines dont les chefs avaient 
raité avec Brazza avant qu'il allât fonder Brazzaville. 



250 L\ FRANCE COLONIALE. 

Suivant alors, à petite distance, la rive droite du Congo, 
et constatant ainsi par lui-même l'impossibilité d'y créer 
une voie commerciale sans dépenses folles, Brazza se rend 
de l'embouchure du Congo au Gabon; il remonte pour la 
troisième fois l'Ogôoué, ouvre une route de terre entre 
Franceville etl'Alima, qui devient ainsi notre grand povt 
sur le Congo. Mais Brazza n'oublie pas que la voie de 
rOgôoué-Alima ne vaut guère mieux que celle du Congo, 
que le problème est toujours à résoudre, et, ajoutant un 
titre de plus à nos droits sur l'Ouest africain, il découvre, 
dans un nouveau voyage, la voie du Niari-Quillou, qui lui 
paraît la meilleure entre Brazzaville et Loango. 

Bientôt le journal de Brazza, et la quantité de notes, 
observations et renseignements de tous genres qu'il a 
recueillis chaque jour, chaque nuit, pendant ces cinq 
années de courses sans relâche, seront publiés et com- 
pléteront heureusement les trop imparfaits résumés de 
l'œuvre considérable sous les rapports scient ifique, éco- 
nomique et politique, entreprise par cet infatigable voya- 
geur; mais ses conférences, ses rapports officiels suffisent 
pour donner une idée de l'Ouest africain, de ses res- 
sources, de son avenir. 

Sans doute on n'avait pas encore de chiffres bien précis 
et l'on ne pouvait aborder immédiatement les travaux ou 
se lancer dans les entreprises qui paraissaient les plus 
urgents. Nous avions bien pris des garanties, mais nos 
droits n'étaient pas encore bien établis, reconnus. Entre 
l'exploration préliminaire et l'exploitation coloniale, il y 
avait encore des jalons à poser, tout un établissement à 
préparer. 

Ratification «lu traité avec le roi Makoko et vote 

des crédits par les Chambres. ■ — Ce que Brazza de- 
mandait, c'était d'abord la ratification du traité avec 
Makoko, et la déclaration officielle que la France plaçait 
sous sa protection les territoires de l'Ouest africain jus- 
qu'au parallèle de 5*12'. Puis il lui paraissait nécessaire 
d'organiser une grande mission dont le programme com- 
porterait principalement : l'établissement de postes et 
stations, en nombre suffisant pour constituer l'occupation 



L'OUEST AFRICAIN. 251 

effective de notre Ouest africain; l'étude scientifique et 
économique du pays; l'exploration du bassin central du 
Congo au moyen de bateaux démontables à transporter 
par l'Ogôoué ; la conclusion avec les chefs indigènes de 
traités conformes à notre but politique. 

Les crédits nécessaires à demander au Parlement 
seraient répartis entre les ministères de l'instruction 
publique, de la marine et des affaires étrangères; on 
devait accentuer le caractère pacifique de la mission de 
l'Ouest africain en la faisant relever directement du 
ministère de l'instruction publique. 

Le 18 novembre 188'2, M. Duclerc étant président du 
conseil et M. do Mahy ministre de 'la marine, la Cham- 
bre accueillait par des applaudissements unanimes le 
projet de loi portant ratification du traité Brazza-Makoko. 
Elle accueillait de même le rapport de M. Rouvier et 
adoptait ses conclusions le 22 novembre. 

La loi du 10 janvier 1885, portant ouverture d'un cré- 
dit de 1275 000 francs pour subvenir aux dépenses de 
la mission de l'Ouest africain, fut également votée à la 
Chambre par 440 voix contre 2. 

L'importance du crédit ne permettait pas de se trom- 
per sur le but de la mission. Vu le nombre des députés 
qui l'ont voté, on peut dire, qu'interprète des vœux du 
pays, le Parlement manifestait une fois de plus la volonté 
de poursuivre dans l'Ouest africain notre politique colo- 
niale pacifique. 

Qu'il me soit permis de bien faire remarquer tout de 
suite que la mission de l'Ouest africain, dirigée par 
Brazza, est restée fidèle à cette politique pacifique, éco- 
nomique, civile, la véritable politique coloniale, tant 
qu'elle a relevé du ministère de l'instruction publique, 
tant que ceux qui la dirigeaient étaient animés de cet 
esprit, c'est-à-dire jusqu'au 26 mai 1885. 

C'est à cette politique, qu'en dépit de toutes les entra- 
ves, de tous les agissements, elle a dû ses succès eu 
Afrique et les sympathies qui l'ont accompagnée jusqu'à 
ce jour en France. Aussi, en juin 1884, le rapporteur du 
projet de loi portant ouverture d'un second crédit de 

FR. COL. 19 



252 LA I■RA^•CE COLONIALE. 

780000 francs, M. Antonin Dubost, a-t-il pu dire : « La 
mission de Brazza, telle qu'elle est conduite, nous offre 
toute garantie, en nous permettant de marquer, d'une 
façon non équivoque, notre prise de possession de ces 
contrées.... » 

l^a mission de l'Ouest africain : son organisation. 

— Persévérance en France, persévérance en Afrique, 
étaient un gage de succès. 

Le temps nous ferait défaut pour suivre ici l'organi- 
ration, le développement, les mouvements et les travaux 
de la mission de l'Ouest africain qui se trouvait à peu 
près réunie au Gabon et prête à entrer en campagne le 
21 avril 1885. 
Elle se composait d'environ : 

50 civils, chefs de service, chefs ou sous-chefs de sta- 
tions ; 

50 militaires et marins, ouvriers de diverses spécia- 
lités; 

25 tirailleurs algériens ; 

150 laptots sénégalais, représentant les forces de 
police ; 

450 kroumen ou terrassiers de la côte de Krou (golfe 
de Guinée). 

Cet effectif s'est augmenté récemment de 500 noirs de 
la côte de Loango. 

Ajoutons encore que l'organisation des services de 
transport par terre et sur les cours d'eau nécessite l'en- 
tretien presque constant de 1200 porteurs batékés et ba- 
bouendés, et de 1200 pagayeurs okandés et adoumas, 
montant une llottille d'une centaine de pirogues qui 
portent en moyenne une tonne de marchandises en plus 
de l'armement. 

Au bout de six mois, le personnel fut en partie changé, 
ainsi que l'organisation des services ; mais depuis deux 
ans le personnel civil est resté le même, n'ayant perdu 
que trois de ses membres ' : M. Flicotteaux, mort d'un 

1. Depuis, le personnel a encore été réduit par la mort de 
MM. de Lastours, Deauguillaume et Camaset, et le retour pour cause 
de santé de M. Dulourcq. Entin, quelques membres sont revenus à la 



L'OUEST AFI'JCAIN. 253 

accident de chnsse; MM. Desscauv et T;il)iirct, que la fièvre 
a enlevés tout récemment : peitcs bien cruelles pour la 
mission, car ils complaienl parmi les collaborateurs les 
plus distingués de lïrazza. (ielui-ci est secondé princi- 
palement par MM. Dufourcq, de Chavannes, Dolisie , 
Decazes, Coste, Fourneau, etc. 

Enfin la mission avait encore à sa charge, pour le ser- 
vice de la côte et du bas Ogôouc, le petit vapeur l'Olunw, 
monté par 25 hommes. 

C'est avec im personnel si réduit pour l'étendue de sa 
tâche, mais si nombreux, si lourd à entretenir avec deux 
modestes crédits, dont le total s'est élevé, seulement en 
trois ans, à la somme de den r millions cinquante-cinq 
mille francs, que Brazza allait transporter à des distances 
de loOO kilomètres, à travers des terrains accidentés, 
couverts de forêts vierges on de hautes herbes, ou sur 
des fleuves encombrés de rapides, des centaines de tonnes 
de marchandises (seule monnaie de ces contrées), im 
matériel de navigation (embarcations à vapeur démonta- 
bles), des approvisionnements de toute nature, et le ma- 
tériel des postes ou stations. 

Voilà un petit nombre de Français répandus sur la sur- 
face d'un pays grand comme la France : les voilà aux 
prises avec les difficultés naturelles, avec le climat, avec 
des privations et une existence dont la plupart n'avaient 
aucune idée, existence plus dure, plus dangereuse que 
celle du soldat en campagne; les voilà à l'œuvre au mi- 
lieu de populations inconnues hier encore, sans inter- 
prète ou avec des interprètes insuffisants. Et cependant 
la besogne avance. Taudis que les services de porteurs 
et de pagayeurs se développent, le fer et le feu marquent, 
de loin en loin, sur un long périmètre de oOOO kilo- 
fin (le leur promier engngement : M. Chavannes est rentré en France 
avec M. de IJrazza à la fin de iiovemlire. Les intérêts français, 
sérieusement compromis dans l'Ouest africain par la remise des 
affaires au ministère de la marine, n'existeront bientôt plus qu'à l'état 
de souvenirs historiques. Tel aura été le résultat des efforts par suite 
desquels la marine aura accaparé une entreprise qu'elle ne semble 
pas capable de diriger. 



'lU LA FRANCE COLONIALE. 

mètres, les places défrichées où vont s'élever les stations. 
Les bons rapports entretenus avec les indigènes facilitent 
leur établissement. Chacune aura ses cases pour les 
Blancs, les Laptots, les Kroumens; ses magasins, quel- 
quefois même ses ateliers, et à l'entour son jardin ou ses 
plantations. 11 a fallu de longs mois pour en arriver là. Et 
que de choses à faire encore pour l'installation, que de 
peines, de travail, dans chaque station, pour le blanc (un 
seul blanc presque toujours, rarement deux) qui, en de- 
hors des jours de fièvre, a dû mener de front tous ces 
travaux avec la tenue d'une comptabilité excessivement 
compliquée par la diversité des objets d'échange, avec 
la surveillance de la station, avec l'étude de la langue, 
des mœurs, des ressources du pays, enfin avec les tra- 
vaux plus particulièrement scientifiques et avec l'action 
politique qui, favorisant tant d'efforts, devait assurer 
î'infiuence française dans l'Ouest africain! 

Ses résultats seientiflques. — Contenlons-nOUS dc 
résumer iîi les résultats scientifiques, économiques et 
politiques obtenus, du 21 avril ^885 au 26 mai 1885, 
date à laquelle la mission de l'Ouest africain a pris fin eu 
tant que mission du ministère de l'instruction publique. 

Il est bien entendu que ce ne sera là qu'un aperçu 
très général, très incomplet. C'est au chef de la mission 
— et lui seul peut le faire — d'exposer, à son retour, 
tous les résultats, de présenter tous les travaux, toutes 
les collections, dont un certain nombre ont été envoyés 
au ministère — tels, par exemple, des levers géographi- 
ques, des rapports, dessins, photogi-aphies. et une dizaine 
de caisses dont le contenu, produits naturels de l'Ouest 
africain et produits de l'industrie indigène, figurent à 
l'exposition d'Anvers. Ces envois étaient faits à titre de 
simples échantillons pour donner au ministère une idée 
des travaux dont il était avisé chaque mois. Plusieurs 
cartes ont été publiées par le ministère, les autres sont 
en cours d'exécution — et, à ce propos, il conviendrait 
de s'occuper dès maintenant des ressources nécessaires 
à la publication des documents reçus et à recevoir. 

Au point dc vue scient iOque, l'exploration du bassin 



I/Ol'EST AFniCMN. 25j 

centr.il du Congo est la seule condition du programme 
de 188.") qui n'ait pu être encore remplie, l'unique embar- 
cation à vapeur qui ait été transportée sur le haut Congo 
étant nécessaire an service entre Brazzaville et l'Oubanglii- 
Nkundja, et le transport des nouveaux bateaux démon- 
tables ayant été retardé par suite d'accidents que la bonne 
volonté et le zèle des membres de la mission ne pouvaient 
conjurer. 

Quoi qu'il en soit, dans les limites de notre Ouest afri- 
cain, le personnel de la mission a fait une étude scienti- 
fique aussi complète que le permettaient ses autres devoirs. 
En suivant sur la carte d'ensemble, publiée en 188-4, par 
le ministère de l'instruction publique, les travaux ci- 
dessous indiqués, on verra que toutes les grandes lignes 
de notre nouvelle colonie ont été déterminées : 

Lever de l'Ogôoué, de l'embouchure à la rivière Lolo 
(7 feuilles publiées par le ministère de l'instruction pu- 
blique). 

Lever de l'Ogôonè, de la rivière Lolo à Franceville. 

Itinéraire de Franceville à l'Alima et à Mayomba (sur 
la côte) ; ces deux feuilles, en cours d'exécution, seront 
publiées par la Société de géographie, ainsi que : 

Lever du cours entier de TAlima, exploré et levé pour 
la première fois par le D"" Ballay, levé une seconde fois 
par M. de Chavannes. 

Itinéraire de Loango à Niari-Loudima. 

Itinéraire de Niari-Loudima à Manianga et Brazzaville. 

Lever du Congo entre Brazzaville et l'Oubanghi. 

Lever du Quillou inférieur. 

Itinéraire sur la côte, entre Loango et Setté-Cama. 

Lever du delta de l'Ogôoué, etc 

Lever du cours inférieur de la rivière ôubanghi. 

Soit au total, environ 4000 kilomètres de levers, sans 
compter les plans de détail, les observations astronomi- 
ques, les altitudes déduites des observations météorolo- 
giques. 

Les membres de la mission se sont en général partagé 
le soin de dessiner, de photographier, d'étudier les dif- 
férentes branches de l'histoire naturelle et de recueillir 



2:s I.A IT.ANCE COLONIALE. 

des collections géologiques, botaniques, zoologiques, 
ethnographiques, etc.... 

Je ne saurais détailler ici toutes ces collections et 
mettre en regard les noms de ceux qui les ont recueillies. 
N'y aurait-il pas quelque injustice à les signaler en lais- 
sant dans l'ombre ceux de leurs collègues que d'autres 
devoirs — non moins utiles — dispensaient des travaux 
scienlifiques? Chacun a eu sa tâche et son mérite qu'un 
récit complet devra consigner*. 

Au point de vue économique, nous devons remarquer 
qu'une partie des études scientifiques nous fixe d'abord 
sur l'aspect général du pays, ses grandes divisions en 
zone basse, terrasse accidentée, plateau central, sur la 
nature des terrains, les produits naturels, et générale- 
ment sur les ressources que présente le pays. Les opé- 
rations auxquelles le personnel de la mission devait se 
livrer chaque jour permettent d'apprécier la valeur des 
produits, le genre de marchandises européennes qui 
convient aux échanges, le coût des transports sur les 
voies habituellement parcourues jusqu'à présent, dans 
quelle mesure une concurrence éventuelle ferait hausser 
les prix, quels avantages en un mot I'Ouest africain pré- 

i. Mais il convient ici môme de relever une des nombreuses calom- 
nies répandues par les adversaires de la mission française. Si un 
jeune frère du commissaire de la République, M. Jacques de Brazza, 
et un de ses amis, M. Pecile, ont été chargés d'une mission spéciale 
d'histoire naturelle dans l'Ouest africain, il est parfaitement avéré 
qu'ils n'ont envoyé aucune collection en Italie ou à l'étranger. Tout 
récemment, M. Jacques de Brazza, en annonçant son retour au mi- 
nistère de l'instruction publique, demandait qu'on voulût bien lui 
l'éserver la place nécessaire pour déposer une quantité de caisses 
représentant ses collections et celles de plusieurs membres de la mis- 
sion. D'après les renseignements qui me sont parvenus, je ne doute 
pas que de plus compétents que moi n'apprécient la valeur de ces 
collections et des travaux particuliers de MM. Jacques de Brazza et 
Pecile qui, d'ailleurs, ont rendu de grands services à la mission 
française, dont le personnel est toujours resté numériquement insuf- 
lisant. 

Aux dernières nouvelles, ces collections étaient arrivées au Gabon ; 
mais MM. Jacques de Brazza et Pecile sont retournés en mission dans 
le nord de l'Alima, tandis que MM. Dolisie et Froment continuaient 
la reconnaissance du haut Oubandghi. 



I/OUEST AFRICAIN. 257 

sente au point de vue agricole, industriel et commercial. 
?]nfin l'exploitation sera préparée par la formation du 
personnel et des interprètes, par l'organisation des ser- 
vices de transport et l'établissement des stations. Je n'en- 
tends pas me substituer au chef de la mission pour pré- 
ciser davantage les résultats économiques, en dégager 
les conclusions et signaler les applications possibles. C'est 
à lui qu'il appartient de nous dire ce qu'il y aura à faire 
— et surtout comment il faudra le faire — pour ne point 
perdre son temps et son argent. On approuvera ou l'on 
discutera. Tout ce que je peux dire, c'est que la France 
pourra tirer plus tard un bon parti de l'Ouest africain, 
mais à la condition expresse d'administrer sagement, 
économiquement, pacifiquement — ce qui exclut l'ingé- 
rence des ministères militaires. 

Liste des stations fondées par la Mission. — Les 
stations scientifiques fondées par la mission Brazza, utiles 
jalons pour l'exploitation économique du pays, ont été 
également les centres d'où se répandait notre influence 
politique. 

Trois nouveaux postes fondés surFOgùoné au commen- 
cement de 1885, portent à 20 le nombre total de ces éta- 
blissements sur l'importance desquels je ne peux m'éten- 
dre ici. Toutefois il convient de les citer : 

4" Station très importante du Cap Lopez, centre de 
ravitaillement et d'administration pour toute la mission ; 

2" Station importante de Njolé, point où commencent 
les rapides de l'Ogùoué ; 

5" Poste des Oliota (nouveau) ; 

4" Poste d'Obombi ou Kongoboumba (nouveau), dans 
l'Okandé ; 

5" Poste d'Achouka, dans l'Okandé ; 

0" Poste Bôoué (nouveau); 

7^ Poste Boundji (nouveau); 

8*^ Station Isiali ou Madirille (Adouma), important 
centre d'approvisionnement; 

9" Poste Z)ow/ne (nouveau), entre Adouma et Franceville ; 

10" Station importante de Franceville, tète des voies 
de FAlima et Brazzaville ; 



258 LA FRANCE COLONIALE. 

11" Station importante de YAJima Dielé, port de 
l'Alima, magasins et ateliers ; 

12° Station de VAlima Leketi; 

15° Poste de Ngampo ; 

14° Poste de Mhochi (près du confluent de l'illima et du 
Congo) ; 

15° Poste de Bonga, sur le Congo, à 59 kilomètres en 
amont de l'Alima. 

16° Station Domino ou ISkundja, sur la rivière Ouban- 
glii-Nkundja, à environ 40 kilomètres de son confluent 
avec le Congo ; 

17° Poste de Nkémë; 

18° Poste de Nganchoimo, port de Makoko; 

19° Poste de Mbé, résidence de Makoko; 

20° Station de Brazzaville, dont l'importance est bien 
connue ; 

21° Poste de I^iari-Bahouendé ; 

22° Station importante de Niari-Loudmia; 

25° Poste de Ngotun (importance militaire); 

24° Poste sur la rive droite, embouchure du Quillou; 

25° ^{dXmn àe Pointe noire; 

26° Station importante de Loango, débouché de la voie 
duNiari. 

D'autres localités ont été occupées, sur la côte entre 
Lopez et le Quillou, mais par le gouvernement du Gabon. 

Enfin, s'estimant suffisamment protégés par nos établis- 
sements, les missionnaires catholiques français ont fondé 
deux missions : l'une dans le pays des Adoumas, près de 
Niati, l'autre à une dizaine de kilomètres de Brazzaville. 

On sait enfin que nos droits de protectorat ou de sou- 
veraineté sur rOuest africain, limité au parallèle de 
5", 12', ont été partout établis sur des traités conclus 
régulièrement avec les chefs indigènes. En résumé, la 
mission de l'Ouest africain a rempli toutes les conditions 
de son vaste programme. Non seulement elle a vécu 
deux ans et demi, mais encore elle pouvait vivre au delà 
de 1885, c'est-à-dire j)lus de trois ans, sur deux crédits. 

C'est avec 2 millions, en moins de trois ans et sans 
tirer un coup de fusil, que Brazza et cinquante Français 



L'OlinST AFP.ir.AFN. 250 

ont accompli tous les travaux que j'ai cités, qu'ils ont 
créé, entretenu tous ces services, fondé toutes ces sta- 
tions, et conquis à la Fiance un royaume plus grand que 
la France même ! 

Ajoutons que le 26 mai 1885, les dépenses de la Mission 
calculées jusqu'à la fin de 1885 — c'est-à-dire pour six 
mois de plus que son année budgétaire — se montaient à 
296 000 francs en argent et 531 500 en marchandises. 

Or, le 11 août 1885, date de la remise effective du 
Gabon, l'actif de la Mission était encore de 350000 francs 
en espèces (dont 102 000 francs dus par le Gabon à la 
Mission), d'environ 500 000 francs en marchandises, plus 
des vivres pour près d'un an, et un matériel considérable 
qui, dans ces régions, représente plusieurs millions. 

Telle était la bi'illante situation financière de la Mission 
remise à la Marine. On lui léguait un bien autre trésor : 
des relations partout pacifiques. 

Et maintenant que l'on ose donc accuser d'inexpérience 
administrative et de gaspillages la Mission de l'Ouest afri- 
cain ! 

La Cunvention avec l'Association internationale. 
— Dans l'intervalle, des actes diplomatiques d'une haute 
importance avaient déterminé notre situation dans l'Ouest 
africain. Le 23 avril 1881, M. Strauch, président de l'As- 
sociation internationale du Congo, à Bruxelles, adres- 
sait à M. Jules Ferry, président du conseil, ministre des 
affaires étrangères, la lettre suivante : 

« Monsieur le ministre, l'Association internationale du 
Congo, au nom des stations et territoires libres qu'elle 
a fondés au Congo et dans la vallée du Quillou-Niari, 
déclare formellement qu'elle ne les cédera à aucune 
puissance , sous réserves des conventions particulières 
qui pourraient intervenir entre la France et l'Association 
pour fixer les limites et les conditions de leur action res- 
pective. Toutefois l'Association, désirant donner une 
preuve de ses sentiments amicaux pour la France, s'en- 

(iAGE A LUI DONNER LE DROIT DE PRÉFÉRENCE, si par deS cir- 

constances imprévues, l'Association était amenée un jour 
à réaliser ses possessions. — Strauch. » 



2f)0 LA FRANCE COLONIALE. 

M. Jules Ferry répondait, à la date du 24 : « Mou- 
sieur, j'ai l'honneur de vous accuser réception de la 
lettre en date du 25 courant par laquelle, en votre qua- 
lité de Président de l'Association internationale du 
Congo, vous me transmettez des assurances et des garan- 
ties destinées à consolider nos rapports de cordialité et 
de bon voisinage dans la région du Congo. Je prends 
ACTE avec grande satisfaction de ces déclarations et, en 
retour, j'ai l'honneur de vous faire savoir que le gou- 
vernement français prend l'engagement de respecter les 
stations et territoires libres de l'Association, et de ne 
pas mettre obstacle à l'exercice de ses droits. — Jiles 
Ferry ^. » 

Ainsi, d'après la déclaration du Président de l'Associa- 
tion, dont notre gouvernement a pris acte immédiate- 
ment, la France, outre ses possessions du Congo fran- 
çais, a des droits éventuels sur les immenses régions, 
plusieurs fois grandes comme la France, qui constitue 
ÏÉlat libre du Congo. Elles ne pourraient passer en d'au- 
tres mains que celles de l'Association sans que la France 
eût été mise en demeure de les acquérir elle-même. 

La Conférence internationale «le Berlin. — Il me 
resterait à voir comment notre action politique dans 
l'Ouest africain a été discutée à la Conférence interna- 
tionale tenue à Berlin du 16 novembre 1884 au 26 fé- 
vrier 1885^; quel régime économique un nouveau droit 
international nous impose dans une partie de nos pos- 
sessions; quelles sont les limites politiques qu'on nous a 
fixées, quels sont les avantages et les charges qui ré- 

\ . Livre jaune. Affaires du Conf/o et de l'Afrique orcidentale, 1884. 

2. La conférence s'est tenue sous la présidence de M. de Dismark; 
en l'absence de celui-ci , l'Allemagne devait être représentée aux 
séances par le comte de llalzl'cld; la France, par M. de Courcel, 
ambassadeur de France à Berlin, assisté du docteur Hallay, de 
'MM. Engelliardt et Dcsbuis^on; l'Angleterre, par son ambassadeur, 
sir Malet, et de nombreux délégués; les États-Unis, par M. Kasson, 
que soutenaient l'explorateur Stanley et M. Sandiord, membre de 
l'Association internationale; le roi des Belges, par M. le baron Lau- 
berinont et M. Strauch; le Portugal, par son ministre M. Serpa Pi- 
mental et le géograplie Luciano Cordeiro, etc. 



i;UUEST AFRICAIN. 201 

siiltent pour nous des Iraités de février autre la France, 
l'Association internationale et le Portugal, 

Je ne saurais mieux résumer ces actes et mes appré- 
ciations que je ne l'ai fait dans le (jomjo français^ bro- 
chure à laquelle je renvoie le lecteur. Je n'aurai à y 
ajouter que deux observations. 

La première est qu'en insistant vivement pour que 
nous restions maîtres de notre régime économique, je 
voulais surtout éviter à une partie de notre colonie l'in- 
gérence de commissions internationales. Délivrée du con- 
rôle qui l'eût assimilée à une Egypte, notre colonie 
pourra supporter dans une de ses parties un régime 
économique dont le contre-coup éventuel dans l'autre a 
été fort exagéré. 

La seconde observation a trait aux limites politiques 
que nous assigne le traité du 5 février avec l'Association 
internationale. 11 est regrettable qu'en échange de l'aban- 
don de nos droits politiques sur la rive gauche du Congo 
dépendant des États de Makoko, et de notre liberté 
économique dans nos territoires dépendant du bassin 
conventionnel du Congo % nous n'ayons obtenu aucune 
satisfaction de nos prétentions sur le territoire du bas 
Congo, au sud du .")" 12'', et le bassin septentrional du 
haut Congo*. 

t. Dentu, éditeur, janvier 1885. 

2. Tout le bassin du Congo, soit qu'il appartienne à la France, 
soit qu'il fasse partie de l'État libre du Conijo. a été déclaré ouvert 
au commerce de toutes les nations. Ce bassin est dit conventionnel, 
parce que ses limites naturelles, n'ayant pu encore être reconnues 
et déterminées par les explorateurs, ont dû être fi-vées hypothétique- 
ment et par convention. Nos possessions de l'Ouest africain sont 
divisées eu deux zones ; d'une part, le (iabon et la partie nord du 
Congo français jusqu'à Cetta-Cama et Franceville, où nous pouvons 
nous réserver le monopole commercial ; d'autre part, la partie sud 
du Congo français, qui fait parliede la région ouverte au commerce 
libre, c'est-à-dire où les importations seules jouiront de la franchise. 

3. Le Congo français n'arrive pas à la ligne du bas Congo ; entre 
Manianga et l'embouchure, la rive appartient à l'Association, sauf 
une enclave laissée aux Portugais. 

4. Sur le haut Congo, notre frontière s'arrêterait à un point 
encore indéterminé, mais qui doit être en amont de l'Oubanghi- 
Mvundja. 



262 LA FRANCE COLONIALE 

Sans doute, on aurait pu obtenir à Berlin un partage 
plus équitable entre nous et l'État du Congo (six fois 
grand comme la France), si notre presse et l'opinion 
publique avaient manifesté, à cette époque, la même 
sympathie, la même ardeur qu'auparavant pour noire 
entreprise nationale dans l'Ouest africain, si elles avaient 
offert à notre gouvernement un terrain de résistance 
contre les prétentions non fondées de l'Association, et 
l'avaient encouragé et soutenu dans la défense de nos 
intérêts. 

Ce n'est pas un teri'itoire plus ou moins grand que je 
regrette. L'État libre du Congo, destiné à mourir d'ina- 
nition, ne me paraît pas d'ailleurs bien inquiétant pour 
le développement de notre influence dans le bassin sep- 
tentrional du haut Congo. Il ne me paraît pas davantage 
inquiétant pour nos intérêts commerciaux dans le bas 
Congo, qui ne sera jamais qu'un cul-de-sac sans valeur 
tant que nous serons maîtres des voies où nous pourrons 
toujours susciter une concurrence victorieuse pour nos 
voisins. Mais ce que je regrette ici, c'est le manque 
d'une véritable frontière naturelle — la rive droite du bas 
Congo; — c'est sa conséquence que nous ne serons pas 
tranquilles sur la frontière du Chiloango, et que cela 
nous forcera à donner à l'occupation d'une si mauvaise 
zone frontière un caractère militaire, charge onéreuse, 
moins supportable encore pour l'Association qui, en nous 
disputant cette frontière, a fait un faux calcul. 

Sous ces réserves et celles que j'ai à faire à propos de 
l'inaction antérieure de la marine au Gabon, dont la con- 
séquence a été de faire limiter notre possession au paral- 
lèle de la rivière Campo (dans le nord du Gabon), nous 
devons reconnaître que les résultats diplomatiques obte- 
nus à Berlin consacrent entièrement les conditions poli- 
tiques de notre programme de 1885. Si c'est — suivant 
moi, qui désirais un peu plus — un succès relatif, je n'en 
conviens pas moins, étant donnés les obstacles considé- 
rables opposés à la réalisation même de notre programme 
convenu, que notre gouvernement a remporté un très 
grand succès eu faisant ratifier par toutes les puissances 



I.'OLEST AI-HH;.\IN. 20Ô 

la conquête économique, pacifique, qui — au moins dans 
l'histoire — fera réternel honneur de Brazza.de ses col- 
laborateurs et de la France. 

Nous pouvons avoir bien des défauts, mais notre mobi- 
lité, nos passions nous laissent si souvent des lueurs 
de logique et de bon sens que notre générosité n'est pas 
toujours dupe d'un faux cosmopolitisme. Nous ne doutons 
donc pas que le Parlement ne ratifie à l'unanimité les 
actes diplomatiques que le gouverneiuenl lui présentera, 
car ces actes, avantageux pour nos intérêts, sont la con- 
firmation de la politique que le Parlement a acceptée et 
voulu suivre. 

La question d'org;anîsation. — Mais UOUS devOUS 
grandement nous soucier de la façon dont le Parlement 
comprendra son devoir en ce qui concerne l'organisation 
administrative de notre nouvelle colonie, organisation 
de laquelle dépend son avenir économique. 

J'ai déjà appelé l'attention sur cette imporhuite ques- 
tion dans une étude qui a pai'u en partie*, mais qui suf- 
fisait ainsi à montrer où était le danger et quelles mesures 
étaient à prendre provisoirement. 

Comme on ne saurait prendre au sérieux les admi- 
nistrations civiles aux colonies dépendant d'une adminis- 
tration militaire à Paris, je ne pouvais que proposer un 
régime de transition; en résumé, au mois de mai 1885. 
je demandais qu'on laissât : 

La marine occuper la zone côtiére et frontière sur le 
Chiloango; 

La mission Brazza dans la région d'études à l'intérieui', 
en la faisant dépendre soit de l'instrucliou publique, 
soit d'un ministère non militaire, et cela jusqu'au mo- 
ment où nous aurious un ministère civil des colonies. 



1. Voir mes arliflos « Congo franrais ». dans 1? journal la Presse, 
numéros dos 8, 1^2. 14, 20, 22, 2i et 25/20 mai 188j. 



PARTIE GÉOGRAPHIQUE 



CHAPITKE PREMIER 



GEOGRAPHIE GENERALE 



Aspret général de l'Ouest arrieaîn. — NoilS JIVOlls 
déjà dit quelle est létendiie de l'Ouest africain, quel 
aspect général il présenle et comment on peut y consi- 
dérer trois grandes divisions ou zones parallèles à la 
mer : la zone maritime, plus ou moins basse et maréca- 
geuse ; la zone des terrasses accidentées; le plateau ou 
bassin central du Congo. 

D'une façon générale, cette contrée est couverte de 
forêts vierges; les prairies du Loango, du Mayombé, les 
plateaux ondulés, sablonneux et couverts de hautes 
lierbes, qui constituent la limite de quelques bassins hy- 
drographiques, sont de lai-es exceptions à la régie. 

L,es cours «l'eau. — C'est à une distance moyenne, h 
vol d'oiseau, de 400 kilomètres de la côte et à une alti- 
tude de 5 à 800 mètres, que prennent naissance les cours 
d'eau qui arrosent le bassin central du Congo et ceux 
(pii, après avoir traversé la zone des terrasses, vont se jeter 
à l'Allantique. 

Ces derniers, ainsi que le Congo dont l'altitude est de 
550 mètres à Brazzaville, ont donc une pente très forte 
vers l'Océan; et, pour savoir quelles sont les parties de 
ces cours d'eau qui sont flottables ou iuipralicables, il 



L'OLEST AHUCAIN. '263 

suffit do clislingiicr celles où le tracé liydrogriiphiqiie est 
|tarallèle ou fortement oblique à la direction du massif 
accidenté des teriasses ou, si l'on veut, à celle de la 
côte. 

Dans un pays neuf, il e^l toujours plus facile de se 
rendre compte du système hydrogiapliique que du sys- 
tème orographique; et l'exploralcur conçoit le second 
d'après le premier, bien qu'ils dépendeut lun de l'autre 
dans un ordre inverse. Il n'en est pas moins vrai que les 
études ultérieures viennent confirmer, à de rares excep- 
tions près, les déductions rationnelles des reconnaissances 
hydrographiques. 

Cette remarque faite, nous pourrons nous dispenser 
d'entrer dans tous les détails sur le degré de navigabilité 
des cours d'eau ou de leurs diverses parties. On voit du pre- 
mier coup d'œil jeté sur une carte que le Congo doit être 
j)eu praticable entre Brazzaville et Vivi, ainsi que l'Ogôonè 
entre llvindo et ^'jolé, à cause de leur direction perpen- 
diculaire à la côte entre ces points. On voit, au contraire, 
que de l'ivindo à Franceville, l'OgÔDué coule à peu près 
parallèlement à la côte et que la navigation doit y être 
plus facile. Ainsi des autres rivières. 

11 est bien d'autres remarques générales que provoque 
une étude géographique sérieuse et que d'autres considé- 
rations nous font encore laisser dans l'ombre. Qu'il nous 
suffise ici de citer parmi les principaux cours d'eau : 

Le Congo, le Chiloango, le Quillou-Niari, le Nyanga, 
rOgôoué, le (iabon. le Muni, le l>enilo,etc., qui se jettent 
dans l'Atlantique : 

Le Djoué, le Léfini. l'Alima, la Licouala, la Sangha, 
l'Oubanghi, affluents de droite du Congo. 

La plupart de ces cours d'eau n'ont qu'une importance 
secondaire. 

Ainsi le Gabon et les fleuves situés au nord du (iabou 
nous intéressent moins. Leur cours navigable ou flottable 
est trop réduit pour être utilisé; mais on pourra peut- 
être trouver là un terrain convenable pour l'amorce à la 
côte de la voie connnerciale actuellement recherchée au 
nord de l'Ugùoué et de lAlinia. 



260 LA FRANCE COLONIALE. 

h'Oijùoué est encore aujourd'hui la meilleure voie de 
pénétration à l'intérieur de l'Ouest africain. Le transit 
y est le plus considérable et le meilleur marché, grâce, il 
est vrai, à l'absence de concurrence. Navigable toute l'an- 
née jusqu'à Njolé (586 kilomètres de la côte) pour des 
bateaux de 0'",90 de tirant d'eau, il est ensuite prati- 
cable pour des pirogues jusque dans le voisinage de Fran- 
ceville (781 kilomètres de la côte). 

L'amélioration des transports par }>irogues est pos- 
sible. Elle sera utile, bonne, si l'on sait se tenir dans 
cette mesure, agir suivant le temps et les besoins réels. 
Nous ne devrons pas négliger cette voie, qui contribuera 
à l'exploitation des ressources locales, même si nous 
avions un jour une meilleure route pour le transit de 
l'Afrique centrale. 

Le Ni/anga est peu important, bien qu'un certain com- 
merce s'opère dans son bassin. 

Le Quillou-Niari n'est pas une voie commerciale flu- 
viale ; mais il paraît certain qu'aucune des parties actuel- 
lement explorées de l'Ouest africain ne présente plus de 
facilités à l'établissement d'une route de terre ou d'un 
chemin de fer que le bassin septentrional du Quillou-Niari, 
en suivant à peu près le parallèle de 4 degrés sud jus- 
qu'au Djoué. On se rappelle que le Niari fut découvert 
en février 1882 par Brazza qui, en 1885, préconisa vive- 
ment cette route. Avant de se prononcer sur une entre- 
prise qui serait fort coûteuse, bien qu'elle ne soit pas à 
comparer à certaines conceptions chimériques qui ont été 
mises en avant, il convient d'attendre non seulement les 
résultats d'une étude dont devraient être chargés des 
ingénieurs compétents, mais encore les l'ésultals d'explo- 
rations entreprises sur d'autres points. 

Le Chiloamjo, sur le cours inférieur duquel il se fait 
un assez grand commerce, a surtout une importance poli- 
tique depuis qu'il sert de limite méridionale à notre pos- 
session, limite aussi insignifiante que mal déterminée, 
dans son cours supérieur, et de sa source à Manyanga 
sur le Congo. 

Le Congo, limite naturelle de notre Ouest africain, serait 



L'OIEST AI I\IUAI.N. 267 

la grande artère commerciale de l'Afrique équatoriale 
si son cours central navigable n'était séparé de son cours 
inférieurégalement navigable (environ 200 kilomètres de 
Banane à Yivi) par une sorte de gigantesque escalier qui, 
entre Vivi et Brazzaville ou Stanley Pool, a une hauteur 
de 500 mètres sur 300 kilomètres de longueur en sui- 
vant ses détours. A droite et à gauche de l'énorme tor- 
rent à peu près partout impraticable et qui, entre les 
positions citées, ne peut servir de voie commerciale, se 
dressent à pic les parois de cette immense faille décou- 
pée elle-même, perpendiculairement à sa direction, de 
gorges au fond desquelles bouillonnent quantité de petits 
affluents*. 

En remontant la rive droite du Congo, nous rencon- 
trons la rivière Djoué, dont la vallée sert d'amorce sur le 
Congo à la voie Quillou-Xiari-Brazzaville. 

La Léfini, que nous trouvons plus haut, est encore un 
petit cours d'eau, tandis que ÏAlhna, la Licouala, la San- 
gha, le Liba-Okoua ou Oubanghi-Nkundja et les autres 
affluents de droite du Congo jusqu'au Ngala paraissent 
avoir un développement de plus en plus considérable, 
si l'on s'en rapporte aux données fournies par Stanley 
dans son récent ouvrage ^ 

1. Rien n'est donc moins propre à l'établissement d'une voie 
ferrée que les rives du Congo; et bien que, à quelque distance de sa 
rive gauche, le terrain semble présenter de moindres difficultés, il 
faudrait encore donner à une ligne ferrée un tel développement 
pour éviter de trop coûteux travaux d'art, que la dépense de cette 
construction ne saurait être évaluée à moins de 1200 ou 1500 mil- 
lions lorsqu'on sait ce que coûtent des entreprises analogues dans 
des contrées du même genre. On aurait beau exagérer les richesses 
(le l'Afrique équatoriale, leur exploitation ne payerait pas les intérêts 
de ces capitaux ni d'autres bien inférieurs. 

Du reste, cette question a perdu son importance, car aujourd'hui 
nous pourrions faire sur notre territoire un chemin de fer sérieux 
pour le même prix à peu prés qu'on ferait un chemin de fer lillipu- 
tien sur le Congo, — et cela représente encore bien des millions que 
la concurrence enlèverait au Congo, l'ourvu (|uo nos compatriotes ne 
se laissent pas entraîner dans une mauvaise affaire, si l'on était encore 
disposé à la lancer en Belgique ou ailleurs, c'est tout ce que nous 
souhaitons. 

'i. Le cours de la plupart de ces rivières est loin d'êire déter- 

FR. COL. 20 



208 LA FRANCE COLONIALE. 

L'importance des cours d'eau est sans doute propor- 
porlionnelle à l'aire de leur bassin. Or celle du bassin 
de rOubanghi ', telle que nous la concevons, est assez 
étendue au nord et à l'ouest pour que son débit, d'ail- 
leurs calculé approximativement, s'explique sans recou- 
rir à l'identification peu probable de cette rivière avec 
rOuellé. 

Les droits que Brazza a acquis à la France sur le bas- 
sin du Liba-Okoua ou Oubangbi par la découverte et les 
traités avec les populations, droits qui ont été reconnus 
en Europe, sauvegardent suffisamment nos intérêts. 

Si nous ne savons pas mettre en valeur notre Ouest 
africain, nous ne saurions tirer aucun parti du bassin 
septentrional du Congo où l'on a eu la prétention de nous 
limiter sur le papier; et, si nous devons faire de notre 
Ouest africain un établissement prospère, la frontière 
des Mangalla n'est pas pour nous inquiéter. 

Le relief «lu sol ef les montagnes. — Lorsqu OU ne 
connaît que les grandes lignes bydrograpbiques d'un pays, 
on ne doit pas avoir la prétention de sortir des généralités 
au sujet de l'orographie. Nous savons que le système 
orographique de l'Ouest africain fait partie de l'assise 
du plateau central africain, et que ce massif ac('identé, 
qu'on rencontre en moyenne à 200 kilomètres de la côte, 
s'étend jusqu'à 4 et 500 kilomètres de celle-ci, atteignant 
alors une hauteur maximum de 800 mètres au-dessus de 
l'Océan pour s'incliner en pente douce jusqu'au lit du 
Congo qui, dans sa partie centrale, se trouve à A ou 500 
mètres de hauteur. 

Le littoral. — La côtc de l'Ouost africain est presque 
partout très-basse et uniforme. Aux ports ou estuaires 
que j'ai cités précédemment il convient d'ajouter la petite 
baie de Tchilongo, un peu au nord de l'emlioucliure du 
Ouillou-Niari, que des travaux peu dispendieux, dit-on, 
permettraient de donner comme port à la voie du ÎN'iari. 

miné par les géographes; aussi esl-il indique bur les cartes par 
des lignes de points. 

1. A son confluent avec le Congo, celte rivière a l'200 mètres de 
laigeur. 



L'OUEST AFRICAIN. 269 

Climat et salubrité. — Le climat de l'Oiiest africain, 
à en juger par les négociants et les missionnaires établis 
depuis quarante ans et par le personnel civil de la mission 
Brazza, est certainement hoaucoup^plus sain que celui du 
Sénégal, de la Guyane ou de rintlo-Cliine orientale. En 
suivant les règles de l'hygiène, les Français peuvent cer- 
tainement mieux s'y acclimater que dans les colonies que 
je viens de citer. N'oublions pas qu'il s'agit de l'hygiène 
des régions équatoriales où la fièvre paludéenne, les accès 
pernicieux, les maladies du foie, la dysenterie et l'anémie, 
sont le plus à redouter, et que les travaux à entreprendre 
augmentent les chances de danger pour les blancs aussi 
bien que pour les indigènes. La saison des pluies, qui 
dure de six à sept mois à la côte, augmente de durée à 
mesure qu'on s'avance à l'intérieur du continent dans la 
zone équatoriale ; et ces pluies, qui tombent chaque jour 
pendant quelques heures, coïncident avec les plus fortes 
chaleurs. C'est surtout lorsqu'on passe de la saison des 
pluies à la saison sèclie, et, d'une façon générale, aux 
changements de saison, que le climat est malsain. 

Il l'est surtout dans la zone maritime, mais l'humidité 
chaude des montagnes boisées est encore dangereuse; 
ce n'est que sur les plateaux sablonneux et peu boisés 
qu'on jouit d'un climat sain. 

La côte et les rives encaissées du Congo sont les parties 
les plus malsaines de l'Ouest africain. 

Dans le jour, la plus forte température est encore sup- 
portable, grâce à la brise, dans les endroits découverts ; 
mais il faut se détîer des brouillards épais et froids des 
nuits, contre lesquels les indigènes se protègent assez bien 
par de grands feux. 



270 LA FRANCE COLOWALE. 



CHAPITRE 11 



LES INDIGENES 



Ethnographie. — Les populations de l'Ouest africain 
appartiennent à plusieurs races différentes. Il est encore 
impossible aujourd'hui de classer avec quelque certi- 
tude les très nombreuses tribus que l'on rencontre entre 
le Congo et l'Atlantique. Leurs caractères anthropologi- 
ques, leurs idiomes n'ont pas été étudiés suffisamment ; 
et l'histoire, qui n'existe pas pour ces populations primi- 
tives, ne peut nous aider. Il est probable que les migra- 
tions humaines se sont dirigées ici du nord-est au sud- 
ouest; mais, bien qu'on rencontre à la côte des popula- 
tions qui ont été évidemment refoulées — et quelques-unes 
sont sur le point de disparaître — il ne s'ensuit pas que 
toutes aient subi un déplacement dans ce sens. Des popu- 
lations de même race se trouvent représentées par des 
tribus ou des villages dans des territoires fort éloignés 
les uns des autres. Il est probable aussi que les lieux 
les plus accessibles ont servi et servent encore de refuge 
à celles qui n'ont pu ou voulu s'avancer vers la côte. 

C'est en suivant les principales voies de communication, 
c'est-à-dire les différentes vallées des cours d'eau que 
nous avons cités, qu'il conviendrait de mentionner toutes 
ces tribus diverses et d'étudier leurs migrations proba- 
bles. Ces tribus sont si nombreuses que nous ne pouvons 
même résumer ici les renseignements recueillis par 
Brazza et les autres explorateurs. 

Le lecteur d'une note de ce genre n'a que faire 
d'une foule de noms parmi lesquels nous ne relèverons 
que ceux des Kacongo, Babouendc, Batéké, Apfourous 
ou Ouhanghi, sur la rive droite du Congo; des Cahinda, 
Loango, Bavili, Balumbo. Cama, Mpongoué ou Gabonais, 
sur la côte; des Bayaka, Bakamba, Batrhoi. Achango et 



L'OUEST AFRICAIN. 271 

Avouangi dans l'intérieur; des Galoh, Bakalé, Apingi, 
Okandé, Bangoué, etc., sur lu rive gauche de l'Ogôoué. 
Encore les Bakalé et Bangoué semblent-ils tenir de très 
près à cette race M'fan, à ces Pahouins qui, sous différents 
noms, occupent tout le bassin septentrional de l'Ogôoué 
et derrière lesquels viennent les M'Bélé. 

État social et politique. — A l'exception du Loango 
où, avec beaucoup de bonne volonté, on pourrait imagi- 
ner le territoire divisé en pefites principautés, et l'État 
des Batékés gouverné par Makoko, les tribus et même les 
villages n'ont pas de liens politiques. 

La plupart des indigènes vivent dans un état social 
primitif, caractérisé par l'esclavage, le fétichisme et la 
polygamie. Inutile d'ajouter que les chefs de villages 
sont presque toujours les féticheurs ou réciproquement. 

A côté du fétichisme existe partout une sorte d'associa- 
tion secrète ou d'institution qui parait être répandue bien 
à l'est de notre Ouest africain. Elle est connue dans le 
bassin de l'Ogôoué sous le nom de Mancongo^. Si l'on n'a pu 
surprendre quelques détails de ces cérémonies, dont les 
femmes et les enfants sont exclus, on n'est point fixé sur 
le côté sérieux de cette institution dont les principes se 
transmettent verbalement depuis des siècles et dont le 
but est peut-être d'initier l'adolescent dans les choses sé- 
rieuses de la vie, d'inculquer aux hommes certaines idées, 
base d'une civilisation restée embryonnaire, et de leur 
faire accepter, en dehors de tout système politique ou 
administratif, des usages ou des règles dans les rela- 
tions privées et les rapports de village à village ou de 
tribu à tribu. 

De ces usages, on peut à la rigueur déduire les prin- 
cipes de cette sorte de code traditionnel qui, dans une 
certaine mesure, ont pu s'opposer au dépeuplement de 

I. Plus exactement Man-Congo-Diboko. Toutes les populations du 
Congo français jusqu'au delà de l'Oubanghi y sont plus ou moins 
afflliées. Toutes observent cette espèce de code rudimentaire, avec ses 
prescriptions religieuses ou sociales. Ce code secret forme comme 
ie lien politique et l'unité morale de la région. Voir mon article du 
Bulletin de géographie commerciale, 1884-1885, dernier fascicule. 



272 LA FR.OCE COLONIALE. 

l'Afrique centrale, mais qui, d'autre part, ont développé 
le particularisme étroit de la tribu et même du village, 
particularisme favorisé d'ailleurs par le sentiment très vif 
de liberté et d'indépendance personnelle. Non seulement 
chaque village est indépendant sous l'autorité d'un chef, 
mais quelquefois — comme chez les Pahouins — un vil- 
lage possède deux ou trois chefs plus ou moins influents. 
Le rôle des chefs est surtout de prendre la parole dans 
les palabres, assemblées où se discutent et se règlent 
toutes les affaires, et elles sont nombreuses, les villages 
étant perpétuellement en discussions ou en hostilités 
causées principalement par le vol des produits du sol, le 
rapt des esclaves ou des femmes. 

De ce particularisme sont nés les nondjreux monopoles 
que chaque peuplade s'attribue sur les diflerentes parties 
des voies de communication par terre et par eau. Ainsi 
doit-on mieux comprendre maintenant quels obstacles 
présentait un pareil état individuel, social et économique 
h des pionniers dépourvus même d'interprètes. 

Densité de la population. — Ajoutons que la popu- 
lation n'est généralement un peu dense que par places, 
même sur les cours d'eau les plus importants ; et qu'un 
recensement sur cette base nous induirait tout à fait en 
erreur. 

Intinstries, niœnrs et coutumes. — L'état passable- 
ment primitif de ces populations nous indique que leur 
industrie doit être réduite à la construction des habita- 
tions (bois, feuillages et écorce d'arbres), à la fabrication 
des pirogues, des armes, d'instruments, ustensiles, or- 
nements (bois, fer, cuivre), d'étoffes grossières (pUuites 
textiles), étoffes qu'elles savent teindre de diverses cou- 
leurs. 

L'agriculture, la diasse, la pèche et le commerce par- 
tagent le temps qu'elles ne passent pas à fumer le tabac 
qu'elles cultivent, à boire les liqueurs fermentées qu'elles 
fabriquent, à chanter et danser au son du tam-tam, sorte 
de tambour plus ou moins haut. 

Les mœurs de ces populations sont généralement dou- 
ces. Les plus sauvages cèdent à la patience, à la persua- 



L OUEST AFRICAIN. 273 

sion, aux bons traitements, comme en font foi les rap- 
ports (Je la mission Crazza. Une conduite différente 
change ces moutons en bêtes féroces, ainsi qu'on le voit 
au Gabon et là où les agents de l'Association internationale 
ont voulu agir comme en pays conquis. 

Je ne saurais enti'er ici dans les détails du caractère, 
des mœurs, et encore moins des coutumes de tant de tri- 
bus diverses. Ce qui nous importe le plus est la possibi- 
lité de maintenir de bons rapports entre nous et les indi- 
gènes. En deux ans et demi de contact, la mission de 
Brazza en a fait la preuve, et cela dans les conditions les 
plus désavantageuses. 



CHAPITRE m 

GÉOGRAPHIE ÉCONOMIQUE 



Productions naturelles : Faune. — Bien quC l'Oucst 
africain soit peu peuplé, que ses habitants soient assez 
paresseux et que les productions du pays diffèrent sensi- 
blement des nôtres, les blancs y trouvent, dès le début, 
d'assez grandes ressources lorsqu'ils savent se contenter 
du nécessaire pour vivre. 

Le poisson de mer est une grande ressource pour les 
habitants des côtes. Il serait facile d'en faire des salai- 
sons pour l'intérieur. Le poisson de rivière est abondant. 
D'après les renseignements de M. Jacques de Brazza, 
rOgôoué, l'Alima et le Congo sont très poissonneux et 
renferment quantité d'espèces différentes des nôtres. Sa 
collection, aujourd'hui complète, offrira le plus grand 
intérêt. 

Les loutres, les tortues, et surtout l'hippopotame, en- 
core plus répandu dans le bassin du Congo que dans celui 



274 LA IRANCE COLONIALE. 

de rOgôoué où il abonde cependant, donnent encore une 
chair préférable à celle du caïman et des nombr'euses 
variétés de serpents qui, de la petite vipère à l'énorme 
boa, figurent dans la cuisine indigène, avec les singes et 
même les sauterelles. 

Heureusement il y a mieux que cela. Si l'on ne fait pas 
de rôtis avec les chats-tigres, les léopards ou les pan- 
thères, on mange volontiers du bœuf sauvage, de l'élé- 
phant, de l'antilope et quelques oiseaux tels que des 
perdrix, des cailles, des pigeons, qui, avec le tou- 
raco, le foliotocole et les perroquets, sont l'ornement des 
forêts. 

Quant aux animaux domestiques, on peut facilement 
les compter. Si l'on trouve dans les villages de la volaille 
et des porcs, il est assez rare de rencontrer des chèvres et 
surtout des moutons. L'âne, le cheval, ne sont pas con- 
nus, et peut-être faudrait-il bien des années de travail 
pour leur procurer une alimentation convenable, en 
admettant qu'ils puissent s'acclimater. Il semble que le 
chameau rendrait d'utiles services dans la région des 
plateaux sablonneux des Batékés; c'est une expérience à 
faire. 

Flore. — Les études faites par la mission Brazza 
montreront sans doute que la flore, ainsi que la 
faune de l'Ouest africain, présente quelques nuances 
en rapport avec les trois grandes zones ou divisions 
géologiques : — terres basses et argileuses reposant sur 
bancs de grès; — terrasses d'une nature schisteuse et 
granitique; — plateaux calcaires limitant le plateau cen- 
tral africain. 

Au chef de la mission revient le soin de cette descrip- 
tion rationnelle et complète. Dans ce résumé qui exclut 
forcément les nuances et n'admet que les généralités, il 
faut aussi sacrifier les classements scientifiques au point 
de vue important de l'exploitation, et mentionner par con- 
séquent ce qui est surtout utile et utilisable. 

Ce pays de forêts est essentiellement le pays des lianca. 
On en trouve de toutes espèces : lianes à eau, lianes à 
lait, lianes à iromme, lianes à sève abondante suivant 



L'OUEST AFIUCAIN. 275 

leur grosseur; bonnes, saines ou vénéneuses. Parmi elles, 
la liane à caoutchouc abonde et constitue une des ri- 
chesses de l'Ouest africain. 

Un grand nombre de plantes, d'arbustes et d'arbres 
fournissent aux indigènes des remèdes : ainsi l'écorce 
de Vanningo mokondo, bouillie avec du piment, sert de 
fébrifuge; le cassia alata, à guérir les eczémas; la partie 
interne de l'écorce du kou-kou, râpée et appliquée sur 
une blessure, la cicatrise aussitôt, etc. 

J'ai pu remarquer au Gabon et dans le bassin de 
rOgôoué une soixantaine d'essences propres à tous les be- 
soins pour la construction des pirogues, des habitations, 
l'ameublement, ustensiles et instruments de tous genres. 
Parmi eux je citerai : ïogoula^ Voba, le ntenga, le réré, 
Velondo, le oiiala, bons pour les constructions, et Voté 
ou bambou, propre à tant d'usages; — le tchoumbo, le 
panja, le chango. Vassani, Yossouga, le nongo, ïevino, 
le niôoué, etc., pour meubles, menuiserie, charron- 
nage, etc.; — ïocoiimé, Yelenghé, Vohôga, etc., pour la 
construction des embarcations. Je citerai, enfin, le yigo 
ou santal rouge, Vevila ou ébène et le copal qui fournit 
la gomme, arbres et arbustes abondants dans la zone 
maritime, mais rares à l'intérieur. 

Pour donner une idée de la valeur de ces bois, j'ajoute 
que la mission catholique à Libreville, sa chapelle, ses 
maisons, magasins et leurs contenus sont uniquement 
faits de bois du pays. 

Parmi les arbres les plus communs de l'Ouest africain, 
il faut citer : 

Le cocotier, assez rare à l'intérieur; 

Les palmiers, et entre auli'es Vêlais guinensh, qui 
fournit l'huile de palme. 

Le bananier, le manguier, appelé oha par les Gabonais 
et ndù par les Pahouins, et dont une espèce sauvage 
fournit l'amande ndica, fort recherchée des noirs. 

Les pistaches ou arachides se rencontrent moins dans 
la zone des terrasses. 

La canne à sucre, lt> colon, le café, l'indigo et la vanille 
pourraient être cullivés el leur culture développée en 



276 L.\ FRANCE COLONIALE. 

certaines régions. Le tabac croît partout et est d'assez 
bonne qualité. 

La bnnane, rigname, la patate douce, le manioc, le 
maïs, le sésame et le mil composent l'alimentation des 
indigènes; mais c'est principalement la banane et le 
manioc qui en font la base. Lorsque ces produits sont 
bien préparés, l'Européen peut assez vite s'y habituer et 
s'en acconnnoder. S'il ne devenait bientôt aussi insou- 
ciant que les indigènes, il pourrait avoir des légumes tels 
que salades, oignons, oseille, tomates, etc., la plupart des 
essais ayant parfaitement réussi. 

Les fruits ne sont pas très variés, et je n'en trouve pas 
qui méritent d'être cités en dehors des cocos, bananes 
douces et ananas, qui abondent. 

Parmi les produits que nous venons de citer, un assez 
grand nombre pourraient alimenter le commerce si les 
voies de communication et les moyens de transport 
étaient faciles et économiques. Mais il est évident qu'on 
n'ira pas chercher à l'intérieur de l'Ouest africain — et 
a fortiori dans le bassin central du Congo — des pro- 
duits de peu de valeur qu'on trouve en quantité plus que 
suffisante sur toutes les côtes d'Afrique. 

État pri'sent et avenir du coniiuerce dans l'Ouest 

africain. — Les peaux, l'arachide, le copal, l'huile de 
palme, le bois rouge, etc., resteront donc toujours — au 
moins bien des années — les principaux produits de la 
zone maritime. H faudrait que les transports — au lieu 
d'augmenter de prix — se fissent presque pour rien; il 
faudrait aussi trouver les capitaux et surtout la main- 
d'œuvre nécessaire au développement des ressources na- 
turelles de l'Ouest africain et de l'Afrique centrale, y 
créer une agriculture prospère qui n'existe que dans 
l'imagination des rêveurs, pour que l'exploitation d'une 
telle catégorie de produits fût rémunératrice. Or cela ne 
se fera pas sans tenir compte du temps, sans un sage 
régime économique (|ui lui-même dépend d'une sage 
administration. 

Dans l'état actuel — et pour longtemps — le seul 
commerce qu'on puisse faire avec l'intérieur de ces con- 



L'OUEST AFRICAIN. 277 

Irées est celui des produits riches; et il se borne au com- 
merce du caoutchouc, de l'ivoire, de quelques essences 
forestières et de quelques métaux tels que le fer et le 
cuivre. 

Ce commerce, entrepris dans de bonnes conditions, peut 
être rémunérateur pour quelques-uns de nos commer- 
çants. 

S'il ne devait avoir que ce résultat, ce serait déjà bien 
quelque chose — surtout si les revenus payaient les 
dépenses de souveraineté. 

En g-énéral, toutes les contrées, sous n'importe quelle 
latitude, sont moins saines pour l'homme que son pays 
d'origine; mais toutes les contrées s'assainissent par 
l'habitat et la mise en valeur. Le département du Nord, 
aujourd'hui le plus peuplé, le plus riche de France, ne 
fut autrefois que des marécages infects longtemps inha- 
bités. 

L'homme peut vivre sous toutes les latitudes. N'es- 
sayons pas de demander davantage aux statistiques et 
surtout aux statistiques coloniales qui n'enregistrent que 
des résultats. Lorsqu'elles dénombrent les malades, elles 
se taisent sur leur genre de vie ; elles ne nous disent pas 
que la plupart (militaires, fonctionnaires ou colons) 
commettaient toutes les imprudences imaginables. Elles 
ne tiennent pas compte, par exemple, que telles personnes 
qui, dans nos pays tempérés, vivaient modestement avec 
200, 500, 1000 francs par mois je suppose, dépensent 
là-bas cinq ou six fois plus et mènent sous un climat de 
feu une existence qui les aurait usées presque aussi vite 
en Europe. L'existence des Anglais dans certaines parties 
malsaines de l'Inde est encore plus mal comprise que la 
nôtre en Indo-Chine. Mais, quelque imparfaites que 
soient nos statistiques, elles prouvent au moins que l'état 
sanitaire de nos colonies s'améliore toujours avec leur 
dévelopj)ement et leur prospérité. 

On prétend que la politique coloniale ruine et démo- 
ralise les peuples; mais il conviendrait de préciser. 11 
s'agit de s'entendre sur les définitions, de faire cesser 
les équivoques, de distinguer d'abord le principe de 



278 LA FRANCE COLONIALE. 

l'application : la politique coloniale de la colonisation. 

La politique coloniale est une nécessité, une fatalité 
tout comme la politique intérieure. 11 ne s'agit donc pas 
de savoir si nous en ferons ou non ; nous en ferons 
malgré tout. Toute la question revient à savoir com- 
ment nous en ferons, c'est-à-dire comment nous en- 
tendrons la colonisation, comment nous la pratiquerons, 
car, encore une fois, les procédés de colonisation doivent 
varier comme les procédés de la politique intérieure, 
avec les pays, les populations, les temps, l'état du 
progrès, etc. 

A notre époque, nous n'avons pas encore les moyens 
de faire de la colonisation gratuite'; et, contrairement à 
l'idée internationaliste développée à la conférence de 
Berlin, idée dont l'application en Afrique ne pourrait 
être envisagée sérieusement que le jour où existeraient 
les États-Unis d'Europe, la colonisatioo, sous peine d'être 
ruineuse, doit consister, pour les peuples civilisés, d'abord 
à se partager aussi pacifiquement que possible les pays 
neufs, ensuite à y établir leur influence morale et maté- 
rielle de façon que leurs nationaux, leur industrie, leur 
commerce, y trouvent un débouché privilégié. 

J. L. DUTREUIL DE RhINS. 



L'ILE DE LA RÉUNION 



CHAPITRE PREMIER 



HISTOIRE 



La découverte. — L'île fie la Réunion a été décou- 
verte, en même temps que l'île Maurice, parle Portugais 
don Pedro Mascarenhas. Désignée d'abord assez vague- 
ment, paraît-il, sous le vocable de Sainte- Apollonie, elle 
a reçu depuis successivement les noms de il/asca?'ez^ne*, 
Bourbon, la Réunion, Bonaparte, puis encore Bourbon et 
enfin la Réunion en 1848. 

Occupation de l'île de la Réunion. — Elle était com- 
plètement déserte quand, en 1642, de Pronis, l'agent delà 
Compagnie des Indes à Madagascar, en prit possession au 
nom du roi de France. Cette formalité fut renouvelée 
en 1649 par de Flacourt, successeur de Pronis, et en 
1671 par Jacob de la Haye. De ces trois cérémonies, une 
seule, la dernière, est restée dans le souvenir des habi- 
tants, qui ont conservé le nom de la Possession au vil- 
lage où elle s'est accomplie. 

En 1664, le roi fit cession à la puissante Compagnie 
du pays qu'elle venait d'ajouter à ses États, et auquel 
Flacourt avait donné le nom de Bourbon, n'en trouvaiit 
« aucun qui pût mieux cadrer à la bonté et à la ferti- 

1. Les Mascareignes forment un groupe de trois îles: Réunion, 
Maurice, Rodrigue. Les deux dernières sont présentement aux 
Anglais. 



•280 LA FRANCE COLONIALE. 

lité de l'été et qui lui appartînt mieux que celui-là. » Ce 
sont les employés de la Compagnie, partis de Lorient, 
qui en furent les premiers occupants vers 1665. 

On n'a que très peu de documents sur cette époque; 
les colons avaient assez à faire de défricher ce bouquet 
de verdure où ils avaient planté leurs tentes, et le 
temps leur manquait pour écrire leur histoire, d'ailleurs 
certainement insignifiante. A partir de 1689, le gouver- 
neur fut nommé })ar le roi ; ce haut fonctionnaire rendait 
la justice et concédait les terres; dans son ignorance de 
la géographie locale, il aliénait parfois d'un trait de 
plume la superficie d'un canton ou d'un arrondissement. 

Occupation de l'ile Maurice. — En 1721, M. Duroil- 
guet Le Toullec partit de Bourbon avec un certain nom- 
bre de soldats et de colons, et prit, au nom du roi de 
France, possession de l'Ile Maurice, l'ancienne Cerné, 
abandonnée en 1712 par les Hollandais qui l'avaient 
occupée dès 1598. L'ile Jlaurice devint Vile de France, 
nom qu'elle a porté jusqu'au jour où elle pci'dit sa natio- 
nalité (en 1810).;, 

La Bourdonnais gouverneur des deu.x iles. — L ile 
de France, d'abord satellite de Bourbon, ne devait pas 
tarder à prendre le pas sur son aînée. En 1755, La Bour- 
donnais réunit sous son autorité les deux îles et fut gou- 
verneur du groupe des Mascareignes. La guerre contre 
les Anglais occupait tout son esprit, et Bourbon ne pou- 
vait lui servir de point d'appui dans une lutte maritime. 
Cette ile elliptique, aux côtes géométriquement arrondies, 
sans baies, sans criques, n'offrait aucun abri aux Hottes 
improvisées qui tenaient la mer des Indes. 

L'île de France, au contraire, capricieusement dé- 
coupée, présente aux navires de nombreux refuges, parmi 
lesquels le Grand-Port, immense bassin, célèbre par 
l'admirable combat naval de Bouvet, et surtout le Port 
Louis, moins vaslc mais plus sûr, et que sa forme même 
met à l'abri des insultes de l'ennemi. 

A partir de La Bourdonnais, le gouvernement général 
des deux iles s'établit au Port-Louis. Bourbon n'eut plus 
qu'un gouvei'ueur |)articulier. Peu de temps après, 1767, 



i:U£ DE LA KÉL'.MO.N". 281 

la Compagnie dos liidt?s ayant fait faillite, les doux co- 
lonies firent retour au roi. 

Époque de la Révolution et de I Empire. — La pé- 
riode révolutionnaire se passa à Bourbon dans un calme 
relatif. Une Asstfmblée coloniale s'empara rapidement de 
tous les pouvoirs et promulgua les nouvelles lois mé- 
tropolitaines ; mais, malgré l'effervescence du temps, 
jamais une goutte de sang ne fut répandue. Le gou- 
verneur Duplessis, seul, fut arrêté, et incarcéré par les 
patriotes révmis des deux îles, qui frappèrent une mé- 
daille en l'honneur de cette réunion, dont Bourbon prit 
alors le nom pour prendre ensuite, sous l'Empire, celui 
d'ile Bonaparte. 

Les Mascareignes furent toutes deux conquises en 1810 
par les Anglais que commandait Abercrombie, après de 
sanglants combats où les volontaires créoles soutinrent 
dignement la réputation quils sétaient faite sous les 
ordres de La Bourdonnais, de Suffren. de Surcouf. Bour- 
bon fut rendu à la France en 18 14 et se défendit vigou- 
reusement contre une nouvelle tentative des Anglais pen- 
dant les Cent-.lours. 

Séparation des deu.v colonies. — L'ilo de France, 
liélas ! resta au pouvoir de ronnemi et redevint l'Ile Mau- 
rice. 

Les deux colonies, cependant, ont continué à vivre de 
la mémo vie et se donnent toujours le doux nom d'iles 
sœurs. Maurice, aux termes de sa capitulation, a gardé 
le Code civil, ses usages, ses mœurs. On y est Français 
comme en Alsace-Lorraine ; et quatre-vingts ans de con- 
quête n'ont pu réussir à rien y effacer, à rien y implan- 
ter. Les femmes surtout, auxquelles les affaires n'ont pas. 
comme aux hommes, imposé la connaissance de la langue 
anglaise, sont admirables de patriotisme ; les fiéres vertus 
bretonnes sont encore aussi vivaces dans leurs cœurs que 
chez leurs ancêtres, le jour où ils quittaient le port do 
Lorient. 

L'ile Bourbon, plus heureuse, a grandi sous le dra- 
peau français, et l'étranger qui y débarque est pro- 
fondément étonné de l'elrouver là. à 5000 lieues, le? 



282 LA FRANCE COLONIALE. 

mœurs, les usages, les modes de la mère pairie, voire le 
titi parisien chez le gamin de Saint-Denis. 

La bonne compagnie a .les manières, le langage des 
grandes villes européennes; la conversation n'a pour ali- 
ment que les dernières nouvelles apportées par le cour- 
rier. La Réunion, en un mot, vit de la vie de la France ; 
et, chaque fois qu'il a fallu verser son sang pour la mère 
patrie, la fidèle colonie, où n'existe pas le recrutement, 
a envoyé un grand nombre de ses enfants mourir dans 
les rangs de notre armée. Ah ! il fallait voir, durant l'An- 
née terrible, la foule amassée sur le quai, quand arrivait 
le paquebot portant en bloc les nouvelles de tout un 
mois. 11 fallait entendre les sanglots et les gémissements 
pendant qu'on égrenait le long chapelet des fatales dé- 
pèches! Et quand le sémaphore, reproduisant les signaux 
du vapeur encore à plusieurs lieues en mer, jeta la 
phrase : « Paris a capitulé ! » 

France chérie, mère adorée ! et l'on écrit que tu ne sais 
pas coloniser ! A quatorze ans de distance, un de tes fils 
d'outre-mer pleure encore des larmes de sang en agitant 
ces luffubres souvenirs. 



CHAPITRE 11 



GEOGRAPHIE GENERALE 



Situatloa géographique. — L lie de la Uéuuiou fait 
partie, dans la mer des Indes, du groupe des Mascarei- 
gnes. Elle est située par 55" de longitude est et '20" 51' de 
latitude sud^ Elle affecte la forme d'une ellipse, dont le 

1. Elle est à 55 lieues marines au S.-O. de Maurice, à 140 à l'est 
de Madagascar, à 1770 de Marseille par le canal de Suez. 



L'ILE DE LA IlEUNION. 283 

graud axe a 71 kilomètres et le petit 51. Sa superficie 
est de 260 000 hectares. 

Montagnes. — L'île est de formation volcanique, 
elle constitue uu cône à deux sommets, dont l'un est 
le Piton des Neiges, qui dresse sa cime à plus de oOOO 
mètres, l'autre le Volcan, moins élevé seulement de 
quelques centaines de mètres. Le grand axe de l'ellipse 
est représenté par une chaîne de montagnes, aux nom- 
breux pics, connus sous le noxnàepitom, et dont le plus 
élevé, après le Piton des Neiges, est le Grand- Bénard. 
Vers le centre de l'île, un vaste plateau, élevé de 1600 
mètres, la plaine des Cafres, relie les deux systèmes 
orographiques. 

La montagne commence de chaque côté dans la mer. 
Elle sépare la colonie en deux parties presque égales, 
constituant les deux arrondissements dits du Vent et sous 
le Vent. Ces dénominations, empruntées au langage ma- 
ritime, sont d'ailleurs loin d'être météorologiquement 
exactes. 

Cours d'eau. — Les cours d'cau sont, pour la plupart, 
des torrents qui ne coulent guère que pendant l'hiver- 
nage, après les grosses pluies; ils deviennent alors im- 
pétueux. Cependant, un certain nombre de rivières 
(du Mât, des Roches, des May^souins, de VEst, des Rem- 
parts), situées à l'est, roulent toujours une onde très pure 
et très fraîche. De nombreuses sources, d'une extrême 
pureté, alimentent abondamment les villes, qui ont 
presque toutes exécuté de grands travaux de canalisa- 
tion. On a aussi construit plusieurs canaux d'irrigation. 

Climat. Pluies et vents. Température. — La quan- 
tité de pluie qui tombe annuellement varie beaucoup 
suivant les localités. Les plus arrosées sont celles du 
sud-est', sur lesquelles les montagnes arrêtent les nuages 

1. Les pluies tendent à devenir plus rares dans les régions qui ont 
été le plus déboisées. En 1805, Bory de Saint-Vincent disait déjà : 
« L'infécondité de Bourbon, grâce au déboisement et à la rareté des 
pluies qui en est la conséquence, sera un jour, comme l'aridité de 
l'Egypte, de la Perse et d'autant d'autres déserts, la preuve indiscu- 
table de l'ancienne possession de l'homme. » 

FR. COL. 21 



284 LA FRANCE COLONIALE. 

chassés par les vents alizés, qui soufflent régulièrement 
de mai en octobre. Pendant le reste de l'année, il ne pleut 
guère qu'à la suite des cyclones, ces effroyables tempêtes 
circulaires qui sont le plus grand fléau de la colonie, car 
elles saccagent en quelques heures les cultures et même 
les demeures. Les cyclones qui passent à distance de l'île 
ne se font sentir que par la chute d'ondées bienfaisantes. 
Ces redoutables météores n'ont lieu que pendant la sai- 
son chaude, Yhivernage, de novembre à mars, saison dont 
la température varie de +27 à 4- 02** et même + 53" à 
Saint-Paul. Durant les autres mois, ceux qui forment la 
belle saison, la température est de+ 16 à 25°. La moyenne 
générale est de 24°. 

De Saint-Benoît à Saint-Joseph, il tombe par an environ 
4 mètres d'eau, tandis que Saint-Denis n'en reçoit que la 
moitié et Saint-Paul encore moins. On a parfois constaté 
des averses donnant jusqu'à 250 millimètres d'eau en 
quelques heures. 

Sur les hauteurs, la température diminue naturelle- 
ment beaucoup, La neige tombe quelquefois sur les hauts 
sommets, et le thermomètre s'y abaisse beaucoup au-des- 
sous de 0°. A la plaine des Cafres, pendant la même saison, 
le givre recouvre le sol presque tous les matins. 

Ces différences de température donnent à la Réunion 
tous les climats; sur le littoral, on cultive la canne à 
sucre ; sur les hauteurs, les céréales. On y a créé des 
stations de plaisance, où Ton peut aller rétablir sa santé 
altérée par les chaleurs. 

Salubrité. — La Réunion a longtemps été citée pour 
sa salubrité. Flacourt raconte qu'il suffisait d'y débar((uer 
des malades pour les rétablir. Depuis 1868, ce renom 
s'est perdu. La fièvre paludéenne, jusque-là inconnue, a 
fait son apparition, évidemment importée, malgré les 
théories en faveur. Après avoir été très meurtrière, elle 
est d'ailleurs devenue plus rare et bénigne et ne présente 
presque plus de cas morlels. 11 est à espérer qu'elle 
disparaîtra complètement. 

Sources iiicrniaies. — Trois grands cirques. Salarie, 
Cilaos et Mafatle, donnent naissance à de nombreuses sour- 



L'ILE DE L\ REUNION. 285 

ces thermales, identiques les unes à celles de Vichy [Sa- 
lazie, Cilaos, les autres à celles de Barèges {Mafatte). On 
y a créé des stations très fréquentées par les baigneurs 
de la Réunion et de Maurice. 

itspeet «lu pays. — L'île est très fertile. Sur le bord 
de la mer on ne voit que d'immenses champs de cannes 
à sucre ; les plaines de l'intérieur produisent les céréales 
et tous les fruits de l'Europe. Le reste est couvert de 
forêts, dont quelques-unes sont encore fort belles et 
fournissent des bois très résistants et durables. Aucun 
pays n'est plus pittoresque, et les voyageurs le compa- 
rent aux sites les plus renommés de la Suisse. Au milieu 
des bois, dans les gorges des ravines, ce sont à chaque 
pas des spectacles merveilleux, des cascades d'une pro- 
digieuse hauteur, sous le plus beau des ciels; et, comme 
contraste, parfois le volcan vomit ses fleuves de feu, dont 
rien ne peut rendre la majestueuse impression. 

La beauté de l'ile lui avait valu le nom d'Eden. 



CHAPITRE ITÏ 



LES HABITANTS 



Population. Ethnographie. — La Réunion Compte 
moins de 200 000 habitants K Les premiers furent des ou- 
vriers de la Compagnie des hides, chassés de Fort-Dauphin 
par les Malgaches, après le massacre de leurs compagnons. 
Peu à peu l'immigration, tant européenne que cafre et 
malgache, est venue grossir ce noyau. Les fonctionnaires 
envoyés par la métropole sont ordinairement restés dans 

i. Recensement de 1881 : 16949.' habitants; Français, 119 942; In- 
dous, 00 754; Malgaches, 6 370; Cafres, 941"»; Chinois, 918; troupes, 
marine, 2 710. 



286 L\ FRANCE COLONIALE. 

le pays avec leurs familles. Aujourd'hui, il y a environ 
60 000 habitants d'origine européenne ; les uns, ceux sur- 
tout qui jouissent d'une certaine aisance, habitent les 
villes et les campagnes du littoral; les autres, principa- 
lement les descendants des premiers colons, amoureux 
de l'indépendance, forment sur divers points de l'île, et 
particulièrement sur les hauteurs, une population spé- 
ciale, connue sous le nom de petits créoles, remarquable- 
ment belle et brave, vivant de pêche, de petites cultures, 
marcheurs incomparables, aimant les aventures. 

Émancipation des esclaves. — En 1848, quand un 

décret du gouvernement provisoire proclama l'émanci- 
pation des esclaves, ces malheureux, d'ailleurs bien traités 
en général, étaient au nond)re de 60 000. Le décret d'af- 
franchissement leur a donné, avec la liberté, la qualité 
de Français. Depuis 1870, ils sont, au même titre que les 
colons européens, électeurs et éligibles. Jamais aucune 
question de caste ne s'est élevée dans le pays. Toute cette 
population fiancaise, quelle que soit son origine, est 
remarquablement douce e[ sage; nul événement politique 
survenu en Europe n'a eu un conire-coup violent à la 
Réunion. Les fds des affranchis fréquentent presque tous 
les écoles, en sortent souvent avec des connaissances 
étendues et se placent facilement. Les autres deviennent 
d'habiles ouvriers; seul, le travail de la terre leur est 
antipathique. 

Immigration. — Aussi a-t-il fallu recourir à l'immi- 
gration étrangère pour satisfaire aux besoins de l'agri- 
culture. Après une période de dix ans, où l'on a introduit 
simultanément des travailleurs de l'Ah'ique et de l'Inde, 
il a été conclu en 1860 entre la France et l'Angleterre 
une convention, aux termes de laquelle la première s'in- 
terdisait le recrutement africain et devait demander à 
l'Inde anglaise tous les immigrants nécessaires à ses 
colonies. 

Sous l'empire de ce traité, un grand nombre d'Iudous 
furent introduits à la Réunion, où il en reste 50 000 
environ. Ces travailleurs, engagés poui* cinq ans, sont si 
bien traites qu'il est fort rare d'en voir retourner dans 



I.II.E ItE LA REUNION. 287 

leur pays; et ceux qui partent reviennent presque tous. 
Néaiunoins, sous la pression de ces Sociétés bibliques qui 
sont aussi notre principale pierre d'acboppement à Mada- 
gascar, des plaintes nombreuses se sont produites de 
la part de l'Angleterre. Malgré les sacrifices de la colonie, 
qui a organisé un service très onéreux de protectorat des 
immigrants, malgré la présence d'un consul anglais très 
écouté, le gouvernement de l'indoustan, il y a deux ans, 
a supprimé l'immigration pour la Réunion. 

La France doit se croire dés lors autorisée à reprendre 
sa liberté d'action et à assurer le recrutement des travail- 
leurs en Afrique; mais malgré les réclamations des colons, 
pour lesquels il s'agit d'une question vitale, rien n'a encore 
été fait dans ce sens. L'agriculture, déjà bien éprouvée, 
n'a plus à sa disposition que les Indous autrefois intro- 
duits; mais celte ressource s'éteindra peu à peu, et la 
colonie se trouvera absolument dépourvue de travailleurs 
agricoles. 

La reprise du recrutement africain serait très avanta- 
geuse h la Réunion. Les Cafres s'assimilent avec une faci- 
lité prodigieuse à l'élément français ; au bout de deux 
ans de séjour, ils se confondent presque avec les indi- 
gènes. Après cinq ans, ils portent la redingote et les 
bottines vernies le dimanclie, mais travaillent toujours le 
reste la semaine. 

On trouve encore à la Réunion des Chinois, deux mille 
environ, qui ont accaparé le petit commerce avec l'habi- 
leté proverbiale delà race jaune, et des Arabes qui, depuis 
peu, cherchent à monopoliser le commerce des tissus. 

A Maurice, depuis longtemps, Arabes, Chinois et Indous 
sont presque les seuls négociants en grains alimentaires 
et commerçants de détail. 



288 LA FRAlNGE COLONIALE. 



CHAPITRE IV 



GOUVERNEMENT ET ADMINISTRATION 



Divisions admiinistratives. — La COlonie a pOUF clief- 

lieu Saint-Denis, qui est aussi le chef-lieu de l'arrondis- 
sement du Yenl. L'arrondissement sous le Vent a pour 
chef-lieu Saint-Pierre. L'île n'est divisée qu'en 14 com- 
munes, dont la plus grande, Saint-l'aul, a 55 000 hectares 
de superficie. Les hourgs sont presque tous situés sur le 
littoral. Dans l'intérieur, cependant, quelques plateaux 
ou plaines sont aussi colonisés. 

Administration. — Un gouverneur, représentant le 
chef de l'État, est la plus haute personnification de l'admi- 
nistration. Il est assisté d'un Directeur de F Intérieur, ayant 
à peu près les pouvoirs des préfets, et d'un Procureur 
général, chef de la justice. Ces trois fonctionnaires et 
deux civils, choisis par le ministre de la Marine et dos 
Colonies, constituent le Conseil privé, dont l'avis est par- 
fois facultatif, parfois ohligatoire, pour la validité des 
arrêtés du gouverneur. 

Le directeur de l'Intérieur a sous ses ordres tout le per- 
sonnel administratif : Finances, Douanes, Travaux pu- 
blics, etc., etc. 

Le procureur général est le chef du service judiciaire, 
qui comprend deux arrondissements, ceux de Saint-Denis 
et Saint-Pierre. Dans chacun se trouvent un Tribunal de 
première instance et une Cour d'assises. La Cour d'appel 
siège à Saint-Denis. 

Lois et justice. — Los lois sout collos de la métropole, 
sauf sur (}uel(iues points, conune le travail, régi par des 
dispositions particulières. Ce n'est que depuis 1870 que le 
suffrage universel et le droit de nommer ses mandataires 
ont été donnés à la colonie par un décret du gouvernement 
de la Défense nationale. 



L'ILE DE LA RÉUNION. 289 

Les communes sont réparties en neuf cantons, pourvus 
chacun d'une justice de paix. 

Les cours d'assises ont peu d'affaires capitales à juger, 
et la peine de mort est rarement prononcée. La commuta- 
tion aidant, il n'y a eu, dans les trente dernières années, 
qu'une exécution, celle d'un Indou. 

Religion. — L'immense majorité des Français est 
catholique; il y a fort peu de protestants, et ils n'ont point 
de temple. Le clergé colonial se compose de quatre-vingts 
prêtres, ayant à leur tête un évéque. 

Les Indous ont élevé çà et là quelques rares édifices 
religieux ; ils ne semblent pas, en général, professer de 
culte bien déterminé. 

Instruction publique. — Le clicf du service de l'in- 
struction publique eslunvice-recteiir, relevant directement 
du Gouverneur. Il a sous ses ordres un inspecteur pri- 
maire. 

Les établissements d'instruction sont : 

1° Un lycée, celui de Saint-Denis, fondé en 1821, qui 
compte 40U élèves et 50 professeurs, plus le personnel 
complet de l'administration et les maîtres répétiteurs; 

2" Trois collèges communaux, à Saint-Pierre, Saint- 
Paul et Saint-André ; 

5" Deux institutions secondaires et un petit séminaire ; 

o" 105 écoles communales, 6 écoles subventionnées, 
22 écoles libres et 11 ouvroirs. Les écoles communales 
occupent 275 instituteurs ou institutrices et inscrivent 
un nomhre de 12 000 élèves. 

Un jury local décerne des brevets qui sont échangés en 
France contre le diplôme de bachelier, après examen des 
épreuves écrites. Chaque année, un grand nombre de 
jeunes gens et de jeunes lilies obtiennent aussi des bre- 
vets pour l'enseignement, et des certificats d'études. 

Une eco/e?jorma/e d'instituteurs, établie à Saint-Denis, 
comporte un directeur et trois maîtres adjoints. 

On trouve à la lléunion des cours secondaires libres, 
un cours d'hydrographie, une station agronomique, deux 
musées d'histoii-e naturelle, plusieurs Sociétés savantes, 
une bibliothèque publique assez riche. 



290 • LA l'IîANCE COLONIALE. 

Les dépenses de l'instruction publique inscrites au 
budget de la colonie (vice-rectorat et lycée) s'élèvent 
à 450 000 francs. Celles des budgets communaux repré- 
sentent la même somme. L'instruction publique coûte 
donc près d'un million. 

Budget. — Le budget de la colonie pour 1885 s'élève 
à 956 595 francs, se décomposant ainsi : 

Dépenses obligatoires (que le ministre peut rétablir) : 

Dettes exigibles 517.001 

Pensions 80. '250 

Services administratifs 'J'21.155 

Instruction publique • . 451.524 

Police, prisons, immigration 564.586 

Aliénés 42.447 

Divers 50.000 



Total. . . . 1.780.941 

Dépenses facultatives (sur lesquelles le conseil géné- 
ral est souverain) : 

Services administratifs et représentatifs.. . 55.824 

» financiers 995.755 

Protectorat des immigrants 80.560 

Services divers ■157.114 

Travaux publics 562.258 

Hôpitaux 171.079 

Bourses, subventions, secours 97.000 

Dépenses non classées 65.902 



Total. . . . 2.169.452 

11 faut ajouter à ce budget les parts d'impôt attribuées 
aux communes et aux Cliambres d'agriculture et de 
commerce, les recettes propres des iimnicipalités, qui 
dépassent 500 000 francs, et enfin les dépenses de sou- 
veraineté effectuées par la métropole pour l'armée, 
la marine, la justice et les cultes, et qui s'élèvent à 
1600000 francs. 

Les recettes de la colonie équilibrent largement son 
budget particulier. En voici le détail : ' 



L'ILE DE LA REUNION. 20i 

Enregistrement et domaines 627.500 

Contributions directes (maisons, voitures, 

patentes) 560.500 

Douanes. — Contribut. indirectes. — Poste. 2.547.8(10 

Produits du lycée 149.000 

Divers 73.420 

Total 5.967.020 

Les spiritueux, à eux seuls, produisent environ un mil- 
lion et demi, dont un tiers est attribué aux communes. 

Douanes. — Tous les produits exportés de la Réunion 
sont frappés d'un droit de sortie de 4 pour dOO ad va- 
lorem. Les objets importés subissent un droit à^octroi de 
mer réparti entre les communes, moitié au prorata de la 
population, moitié à celui des dépenses obligatoires. Des 
tarifs de douanes frappent un certain nombre de mar- 
chandises étrangères. 

Représentation coloniale. — La colonie est repré- 
sentée au Parlement par deux députés et un sénateur. 

{]\\ Conseil général de 56 membres, nommés par les 
9 cantons en proportion de leur population, a des attri- 
butions considérables, conférées par les sénalus-consul- 
tes des 5 mai 18oi et 4 juillet 1866. Il fixe les droits de 
douanes, vote le budget local, etc. 

Les municipalités sont régies par la loi du 5 avril 1884. 

Ces diverses Assemblées ont toujours fait preuve de 
sagesse et de patriotisme; aucun reproche ne peut leur 
être adressé sur leur gestion. 

Une Commission coloniale fonctionne pendant les in- 
tersessions du Conseil général. 



CHAPITRE V 

GÉOGRAPHIE ÉCONOMIQUE 



Cultures. — La principale, presque l'unique culture 
de la Réunion, est celle de la canne à sucre, qui couvre 



292 LA FRANCE COLONIALE. 

tous les champs du littoral. La producliou, qui a atteint 
75 000 tonnes en 1862, a beaucoup diminué par suite 
des ravages d'une chenille, le horer, de l'épuisement des 
terres et de cyclones répélés. Elle n'est plus guère que 
de o5 à 40 000 tonnes, qui suffiraient encore à assurer 
la fortune de l'île, n'étaient les bas prix, résultat de la 
concurrence allemande. 

On a, en 1885, exporté 578 000 kilogrammes de café et 
17) 000 kilogrammes de vanille, représentant ensemble 
une valeur d'un million et demi. En outre, le pays pro- 
duit, sous le nom de vivres, le mais, le manioc, les pois 
nécessaires à sa consommation. Il exporte à Maurice 
l'avoine et les pommes de terre qui poussent sur les hau- 
teurs ; il possède tous les légumes et les fruits de l'Europe 
et des Tropiques. 

Animaux. — La Réunion n'élève même pas le nom- 
bre d'animaux nécessaires à ses besoins. Pour son ap- 
provisionnement de bœufs, elle est tributaire de Madagas- 
car. On fait venir les chevaux de l'Australie, des îles de 
la Sonde, de France et de Buenos-Ayres, d'où l'on tire 
aussi les mules de charroi. Une Sociélé des courses fait 
de grands efforts pour développer l'élève du cheval. 

Industries et commerce. — H y a fort peu d'indus- 

Iries (distilleries, tanneries, etc.) et leurs produits sont 
consommés dans le pays. L'exportation ne comprend 
guère que le sucre, le café, la vanille. Par contre, la 
Réunion importe presque tout ce qui lui est néces- 
saire: la viande lui vient de Madagascar; l'Inde lui four- 
nit le riz, qui remplace le pain pour la population 
créole. Tout le reste est demandé à peu près exclusive- 
ment aux manufactures françaises. 

En 1882, la valeur totale des importations a été de 
22 209 271 fr., et celle des exportations de 16 617)896 fr. 

Travaux publics. — Pour trauspoi'ter ses produits et 
assurer ses communications, la Uéuuion j)ossède un 
système de voirie très développé. Une magiiin(|ue roule 
macadamisée, dit(! de ceinture, réunit entre elles toutes 
les communes situées sur le bord de la mer. 

D'autres roules coloniales donnent éijalenu'nt accès 



L'ILE DE LA REL'MON. 293 

aux localités de l'inlorieur. L'ensemble de ces voies 
mesure 470 kilomètres. 

Les routes communales présentent un développement 
au moins aussi considérable ; les propriétés particulières 
sont desservies par de nombreux cliemins. 

Une voie ferrée de 120 kilomètres réunit Saint-Pierre à 
Saint-Benoit; elle compte 15 stations; la distance des 
rails est d'un mètre. 

Un télégraphe, appartenant à une Société privée, relie 
les mêmes Communes. 

KaTi$;ation. — i»orts. — La Réunion a reçu, en 18S2, 
de l'extérieur, 101 navires français jaugeant 154 912 ton- 
neaux et montés par 6252 hommes, et 26 navires étran- 
gers jaugeant 9282 tonneaux et montés par 541 hommes. 

Jusqu'ici ces navires mouillaient sur des rades fo- 
raines et communiquaient avec la terre par des cha- 
loupes. 

On construit en ce moment, à la Pointe des Galets, un 
port qui est l'œuvre d'une compagnie particulière sub- 
ventionnée par l'Etat; on espère l'inaugurer prochaine- 
ment. 

La commune de Saint-Pierre a également entrepris, à 
ses frais, un port qui, depuis deux ans, reçoit les navires 
de 1000 tonneaux; on l'agrandit en ce moment pour lais- 
ser entrer les plus forts steamers. 

Le commerce a lieu surtout avec Nantes, puis Marseille, 
le Havre et Bordeaux. 

La Réunion est rattachée à Marseille par la ligne des 
paquebots de l'Australie, dont le dépari a lieu tous les 
28 jours; la durée du voyage à Saint-Denis est de 18 jours. 
La compagnie des Messageries maritimes, à laquelle 
appartiennent ces vapeurs, vient d'organiser un service 
mensuel entre la Réunion, Madagascar et Zanzibar. 

Institutions de crédit. — Il existe, depuis 1848, une 
Banque coloniale, au capital de 4 millions, émettant des 
billets ayant cours légal. Elle a le privilège, envié par la 
métropole, de prêter sur récoltes. Le prêt peut atteindre 
les 2/5 de l'estimation des experts. 

Un autre établissement local, leCrédit agricole et coin- 



294 LA FRANCE COLONIALE. 

mercial, au capital de 5 millions, a su attirer à lui la 
majeure partie des affaires de la colonie. 

Il existe plusieurs caisses d'épargne. 

Avenir «le la colonie. — La Réunlon a passé la pé- 
riode où l'on aurait à prédire son avenir. C'est un pays 
complètement organisé, qui donne tout ce qu'on en peut 
attendre. Il se suffit ; et la France n'a plus à payer que ses 
dépenses de souveraineté, remboursées au centuple par 
les avantages que lui procure la possession d'une station 
aussi importante dans la mer des Indes. 

L'existence de deux ports améliorera nécessairement 
la situation de la colonie, que .visiteront plus volontiers 
les navires, et où viendront sans doute se faire réparer 
ceux qui auront éprouvé des avaries. 

L'avilissement du prix du sucre a provoqué des recher- 
ches pour la substitution d'autres cultures à celle de la 
canne. On a essayé le quinquina, qui réussit bien, la ramie, 
les plantes à parfum, la vigne, la préparation du tapioca; 
mais on se heurte toujours à la difficulté du débouché ; 
pour la vanille, par exemple, le marché a été vite encom- 
bré ; pour le café, il f;iudrait refaire des abris arbores- 
cents, et l'organisation économique des colonies exclut 
souvent les opérations à échéance éloignée. 

Jadis, les sucres coloniaux étaient en France l'objet 
d'un traitement de faveur; aujourd'hui ils sont sur le 
mémo pied que les sucres étrangers. Cependant le Con- 
seil général de la Réunion n'a pas hésité, il y a deux ans, 
sur la demande de la métropole, à voter des droits de 
douanes, qui ne servent qu'à protéger les industriels de 
France. On s'attendait à quelque mesure de réciprocité. 

On a vu ci-dessus de quelle importance est pour la 
colonie la reprise de l'immigration. 

Si, grâce à des mesures émanant de la métropole ou à 
d'autres, les prix du sucre se relevaient assez j)our pro- 
curer aux propriétaires coloniaux des recettes qui les 
missent en mesure d'introduire dans leurs usines et leurs 
champs les i"écents perfectionnements sans lesquels la 
lutte industrielle n'est plus possible, la Réunion reverrait 



L'ILE DE LA REUNION. 295 

encore les beaux jours d'autrefois et redeviendrait « la 
colonie modèle ». 

Comparaison avec l'île Maurice. — NouS avons dù 
condenser en quelques pages cette notice sur un pays 
qui mériterait plusieurs volumes ; il est utile d'ajouter 
une rapide comparaison avec l'ile-sœur. 

Maurice, un peu plus petit que la Réunion, est un pays 
plat, et où par conséquent les terrains cultivables occu- 
pent une superficie beaucoup plus considérable qu'à la 
Réunion. Sa population, en 1884, était de 359 874 habi- 
tants, sur lesquels les Indous comptent pour 246 821. En 
outre des anciens créoles français et des Anglais, ceux-ci 
peu nombreux, on y rencontre un peu toutes les races du 
globe . 

Le budget s'élève à 19 534 775 francs, il est donc quin- 
tuple de celui de la Piéunion. 

Mais aussi, la production du sucre atteint jusqu'à 
120 000 tonneaux (1881 et 1882); les importations sont 
relevées à la Douane pour 60 millions et les exportations 
pour 84 millions, parmi lesquels figurent d'ailleurs 
nombre d'articles qui n'ont fait que passer en entrepôt 
fictif. Ce commerce énorme est dù en majeure partie à 
l'existence du Port. 

Le crédit à Maurice a l'ampleur qu'il atteint dans les 
pays anglais ; néanmoins la chute d'un grand établisse- 
ment financier, l'an dernier, a jeté le trouble dans les 
affaires. Somme toute, pourtant, la prospérité de Maurice 
est incomparablement supérieure à celle de sa voisine. 
Mais l'ouvei'ture du canal de Suez a porté un coup fatal 
à cette magnifique colonie, les navires ayant déserté la 
route du Cap, sur laquelle Maurice était une station obli- 
gée; les ports de la Réunion diminueront encore en par- 
tie ses inunenses revenus. 

Néanmoins, notre ancienne lie de France reste la perle 
des colonies. Si elle n'a pas les splendides beautés natu- 
relles de la Réunion, elle a des richesses incomparables. 
Et pour nous, elle a mieux encore : c'est l'attachement 
profond qu'elle conserve pour son ancienne et adorée 
mère pali'ie. 

C. Jacob de Corormoy. 



MADAGASCAR 



ET ILES VOISINES 



PARTIE HISTORIQUE 



CHAPITRE PREMIER 

JUSQU'A LA riN DU SECOND EMPIRE 



Premit^res tentatives sur 9Iadagascar. Les Portu- 
gais. — Connue de bonne heure par les Arabes, qui s'y 
établirent dès le septième siècle, Madagascar fut pour la 
première fois révélée au monde occidental, sous le nom 
de « Madeigascar », par Marco Polo, qui en entendit parler 
par les traitants arabes qui fréquentaient la côte orientale 
d'Afrique, sans que l'on puisse affirmer que la localité 
ainsi nommée par lui soit bien celle qui nous occupe. 
Il nous faut arriver au moment où les Portugais, ayant 
doublé le cap des Tempêtes, préludent à la conquête de 
l'Inde, pour trouver des documents précis et certains 
sur cette grande ile. Si l'on en croit les premiers anna- 
listes portugais, et peut-être même faut-il faire remonter 
cette découverte à 1500, ce serait FernàoSoares qui, ren- 
voyé en Europe par d'Almeida avec plusieurs bâtiments, 
aurait, le 1" février 1506, découvert Madagascar, à la- 
quelle on aurait donné le nom de Saint-Laurent. Vers le 
temps où Soarez prolongeait la bande orientale de cette 




i^^èpulrrc il^.Vatou-Mfnîy ^^- 
' \LSrpulcn = Cti,Mir£ 

y. iiopp frangea 



MADAGASCAR 

La Réunion. Mayotte 

Echelle de i:iâM>o.ooo 




XilomÀJr'&f 



' 7..V0M, . 

l?Comores ;5>; 



,Cap d'Ambre 
eaiedeOiegoSuanez/FI 



y^j^ tiiy airht(i "F',/ -/mâoan 







° _i: C Masoala 

^ ^ «f»'^-"^'!Îs*»Marie(r) 



>t) tu PicdeTsia^avana^ ' S. -^ 







MADAGASCAR ET ILES VOISINES. 297 

grande île, Ruiz Pereira CoiUinlio, séparé, par la tem- 
pête du reste de la flotte que conduisait dans l'Inde 
Tristan d'Acunha, aurait suivi la côte occidentale et 
serait arrivé jusqu'à un cap qui aurait reçu le nom de 
Natal. A ce moment, les courants l'auraient entraîné au 
large, mais un navire commandé par Joâo Gomes de Abreu 
aurait doublé le cap, aurait longé la côte orientale et 
serait arrivé jusqu'à la province de Malatane. En 1508, 
Diego Lopes de Sequeira, au cours d'une reconnaissance 
plus approfondie de cette grande île, aurait recueilli 
sur ses plages un certain nombre de Portugais naufragés 
et aurait découvert la baie de Saint-Sébastien, le 20 jan- 
vier 1509. 

Dans les années 1510, 151 i et 1521, nous voyons 
tour à tour Joâo Serrao, Luiz Figueira et Pedro Yannez 
Francez, ainsi que Sebastiâo de Sousa de Elvas, reconnaître 
la côte, essayer de nouer des relations de commerce et 
d'amitié avec les naturels, recevoir même Tordre de 
bâtir une forteresse dans la province de Matatane, sans 
pouvoir, par suite de diverses circonstances, mener com- 
plètement à bien leurs missions. 

Mais les Portugais ne furent pas les seuls, à cette époque, 
à fréquenter les côtes de Madagascar, où les navires euro- 
péens trouvaient des vivres frais, sans parler des esclaves 
qu'ils ne s'interdisaient pas de faire. 

Les Hollandais et les Anglais. — Les Hollandais, 
au cours des nombreuses expéditions qu'ils envoient en 
Océanie à cette époque, ne manquent pas de faire escale 
à Madagascar. Les Anglais essayent à leur tour de s'y éta- 
blir, et, pour déterminer les émigrants à s'y rendre, ils 
n'bésitent pas à proclamer que les habitants sont les 
gens les plus heureux du monde et qu'ils ont pour les 
Anglais une affection toute particulière. Mais ce sont là 
des tentatives isolées et sans grand succès *. 



i. Voir Hamo>d (W. A.). — A paradox prooving: that the inhabi- 
tants of tlie isie calied Madagascar... are the happiest people in Ihe 
worid, whereunto is prefixed a briefe and Irue description of that 
island... and condition ol' the inhabilanls and Iheir spécial afi'eclion 



298 LA FRANCE COLONIALE. 

Les Français. — A la même époque, nos marins 
normands et bretons, gens à tout oser, ayant eu connais- 
sance des immenses bénéfices qu'il était facile de faire 
dans Vlnsulin(le\ envoyaient dans ces régions des expé- 
ditions répétées-. C'est pendant une de ces courses que 
Parmentier, dont M. Sliefer nous donnait récemment un 
récit plus complet de voyage, visitait les côtes occiden- 
tales de Madagascar et en relevait avec une fidélité scru- 
puleuse les accidents et les indcntations. 

En IGOl, le Hollandais Joris Spilpergen notait qu'il 
avait rencontré dans les parages du cap de Bonne-Espé- 
rance deux navires français, et son récit, qui ne renferme 
aucune marque de surprise, prouve que ces mers étaient 
continuellement sillonnées par nos marins. 

Richelieu et Rigault. — Depuis un certain temps 
déjà, des Français ou, pour être plus précis, des Normands 
s'étaient établis à Madagascar, lorsqu'en 1642 le capi- 
taine dieppoisRigault demanda à Richelieu l'autorisation 
d'y établir une colonie. 

- Nulle sollicitation ne pouvait être plus favorablement 
accueillie du grand ministre qui avait déjà favorisé la 
création de compagnies de commerce pour les deux Amé- 
riques et le Sénégal. Persuadé que la situation géogra- 
phique de la France lui imposait une politique coloniale 
et, pour y parvenir, la création d'une marine sérieuse, 
le cardinal n'avait épargné ni soins ni argent pour 
atteindre ce but. Aussi, le 24 juin de la môme année, 
des lettres patentes étaient-elles octroyées au capitaine 
Rigault et à ses associés, leur accordant la concession 
pendant dix ans de Madagascar et des îles adjacentes. 

Telle est la base de nos droits sur Madagascar. Les 
nations policées se sont toujours soumises, et sans jamais 
tenter la moindre objection, à ce principe que tout pays 
habité par des peuples sauvages appartient de dioit au 

lo the English above other nations. — London, for A'. Butler, 1G40, 
pel. in-i. Cet ouvrage extrêmement rare n'existe pas à la Biblio- 
thèque nationale. 

1. Inde insulaire. 

2. Voyez ci-dessus Vlitlroduclion histongue. 



MADAGASCAR ET ILES VOISINES. 299 

premier occupant capable d'y introduire la civilisation. 
C'est en vertu de ce droit que les Anglais se sont établis 
en Amérique, en Australie, et ailleurs; c'est en vertu de 
ce principe que les Espagnols se sont emparés du Mexique 
et de l'Amérique centrale, les Portugais du Brésil, les 
Hollandais des îles de la Sonde, etc., etc. 

Si, par suite de circonstances malheureuses, nous n'a- 
vons pas eu, jusqu'à ce jour, d'établissement permanent à 
Madagascar, nous avons du moins, à mainte reprise, 
tenté de nous y installer et nos rois, par des déclarations 
officielles, n'ont jamais laissé tomber en désuétude les 
prétentions que nous entretenions sur cette grande île. 

La première expédition envoyée par la Compagnie des 
Indes orientales ne comprenait que douze hommes seu- 
lement, mais ils furent presque aussitôt secourus par un 
envoi de soixante-dix colons amenés par le capitaine 
Régimont. 

Pronis. — Les agents de la Société, Pronis et Fouc- 
quembourg, s'établissent à Manghafia, ils prennent suc- 
cessivement possession de Sainte-Marie, de la baie d'An- 
longil, installent des postes à Fénériffe, à Mananara; 
puis ils construisent dans la presqu'île de Thalangar ou 
Taolanara une forteresse qui reçoit le nom de Fort Dau- 
phin. Mais Pronis est mauvais administi'ateur; adonné 
aux femmes et aux liqueurs spiritueuses, il a bientôt fait 
de changer en haine les dispositions bienveillantes que 
les naturels nous ont tout d'abord montrées. En 164G, il 
est emprisonné par ses propres compagnons et demeure 
aux fers pendant plus de six mois, jusqu'à l'arrivée d'un 
navire de renfort. Une seconde révolte éclate; elle est 
comprimée par Pronis, qui déporte à Bourbon une dou- 
zaine des plus mutins : ce furent les premiers colons de 
celte île jusqu'alors inhabitée. 

Etienne de Fiacuiirt. — La Compagnie, instruite des 
déportements de Pronis, le remplace par un de ses direc- 
teurs, Etienne de Flacourt, qui arrive à Madagascar en 
1648. S'il est intègre, si ses compatriotes n'ont pas à se 
plaindre de lui, Flacourt est ennemi de la douceur à 
l'égard des naturels, il les terrorise, détruit en deux ans 

FR. COL. 22 



oOO LA FRANCE COLONIALE. 

cinquante-deux villages, et, au bont de quatre années de 
guerres continuelles, il a soumis à notre puissance tout 
le sud de Madagascar. 

Cette soumission n'est qu'apparente; vienne à dispa- 
raître le terrible guerrier, les Madécasses auront bientôt 
fait de secouer le joug. 

Resté cinq ans sans secours de la mère patrie, alors 
en proie aux troubles de la Fronde, Flacourt passe en 
France en laissant à Pi'onis le gouvernement de la colonie. 

Le nom de Flacourt est indissolublement lié à celui de 
Madagascar. C'est lui qui a publié le premier livre sérieux 
sur cette île. On y trouve les renseignements les plus 
complets sur les populations, sur leurs mœurs et leurs 
coutumes, sur les ressources agricoles et minéralogiques 
du pays, et cet ouvrage est encore aujourd'hui considéré 
connue un document historique d'une incontestable 
valeur. 

La Compagnie des Indes était arrivée au terme de sa 
concession et son échec était complet. Elle fut réorganisée 
sous la présidence du maréchal de La Meilleraye, mais 
le résultat ne fut pas meilleur. Du Rivant, Champmargou 
se succèdent dans le commandement de la colonie : après 
des alternatives de revers et de succès, les Français en 
furent réduits aux dernières extrémités et bloqués, par 
les indigènes soulevés en masse, dans le fort Dauphin. 

Colbcrt et la C'oiiipagaile des Indes. — Mazariu avait 

été trop distrait par le soin de sa sûreté personnelle 
pour donner suite aux projets formés par Richelieu. C'est 
Colbert qui les reprend. Fort de l'insuccès de la Com- 
pagnie de La Meilleraye, il profile de ce qu'elle est arrivée 
à la fin de sa concession déc(>nnale pour substituer à 
l'initiative privée une colonisation ofliciolle. 

Le grand ministre crée une agitation factice; il fait 
circuler, eu apparence sous le manteau, des brochures 
qu'il a commandées à Charpentier, où sont vantés les 
avantages des colonies et du conuucrce d'outre-mer. où 
sont données en exemple les pi'odigieuses richesses de la 
Compagnie hollandaise des Indes orientales, où il est fait 
de Madagascar une description dithyrambique. 



MADAGASCAR ET ILES VOISINES. 501 

Puis, comme il craint que rinsuccès des opérations 
des deux Sociétés qui se sont succédé n'effraye le public, 
il organisé une souscription officielle, en tète de laquelle 
s'inscrivent le roi, la reine, les princes du sang et les 
courtisans les plus en vue. Ainsi patronnée par le sou- 
verain, l'œuvre est bientôt constituée. Au mois d'août 
1664, un édit de concession donne à la Compagnie, à 
perpétuité avec les droits de justice, seigneurie et souve- 
raineté absolue, toutes les terres quelle pourra découvrir 
ou conquérir. Un édit de 'i66.j donne à Madagascar le 
nom d'Ile Dauphine; sur le sceau royal que Louis XIV 
offre au Conseil souverain de la colonie se lit un nom 
plus glorieux : France orientale. 

Ce n'est pas la faute de Colbert si, à ce moment, nous 
ne nous sommes pas établis définitivement à Madagascar : 
c'est aux hommes par lui employés qu'il faut l'attribuer. 
Les gouverneurs, ceux qui ont une part d'autorité, si 
minime soit-elle, les colons eux-mêmes, n'ont d'autre 
préoccupation que le pillage. Ils se croient en pays con- 
quis, pressurent et maltraitent les indigènes au lieu de 
se les attacher par un gouvernement juste et paternel. 
Champmargou n'a pas assez d'autorité pour astreindre les 
Français à la culture du sol, pour les plier à un commerce 
honnête et loyal, choses que Colbert ne cesse pourtant 
pas de recommander. 

Lopis de Mondeverguc, qui était parti avec un convoi 
considérable, n'arriva à Madagascar qu'après une navi- 
gation aussi longue que pénible à la veiFle de la saison 
de l'hivernage, si bien que ceux des colons qui avaient 
résisté aux fatigues du voyage furent emportés par les 
lièvres. 

Bien conseillé, Mondeverguc rompit avec la politique 
suivie par ses prédécesseurs et s'efforça de se concilier 
les habitants; il aurait merveilleusement réussi dans 
cette voie, si la Compagnie, avertie des malversations de 
ses agents, ne l'avait rappelé en France. 

Madaga-sear fait retour à la couronne. — DepUlS 
quelque temps <iéjà, ses directeurs s'ajiercevaient (jue le 
plus clair de leurs ressources était absorbé par Mada- 



302 LA FRANCE COLONIALE. 

gascar et cela sans ombre de profit. Ils demandèrent 
donc à Louis XIY de lui restituer cette île pour consacrer 
toutes leurs ressources au commerce de l'Inde qu'ils sup- 
posaient devoir être beaucoup plus fructueux. Le roi 
consentit, et celte malheureuse décision fut la perte de 
Madagascar. 

Toute entreprise de colonisation est une opération à 
long terme. Ce sont pas ceux qui s'imposent les sacritîces 
que coûtent les premiers frais d'installation qui recueil- 
leront des bénéfices, ce sont leurs descendants ; aussi 
n'avons-nous jamais pu comprendre que des sociétés 
s'établissent pour coloniser un pays. Qu'on l'exploite, 
rien de mieux; c'est ce qu'ont fait les Hollandais aux 
îles de la Sonde, c'est ce que nous allons faire au Tonkin 
et au Congo: mais, pour créer une colonie, il faut qu'un 
pays, par la voix de ses représentants, y consente, qu'il 
sache d'avance que les fruits en seront longs à recueillir, 
qu'il s'attende à toutes les déceptions et, s'il veut réussir, 
qu'il persévère malgré vent etmaiée en faisant une étude 
constante des ressources et des besoins de la contrée. 

Le 4 '2 novembre 1670, Madagascar était remise entre 
les mains du roi et un nouveau gouverneur et lieutenant 
général, de La Haye, arrivait bientôt à la tête d'une flotte 
nombreuse. Vain de son titre, arrogant et dur, il sait en 
peu de temps se mettre à dos Français et Madécasses, 
Ces derniers lui infligent un cruel revers après lequel de 
La Haye abandonne la partie et remonte sur ses vaisseaux. 
Laissés à eux-mêmes, Champmargou, puis Larose, sont 
tués. La Bretesche, gendre de ce dernier, jugeant la partie 
perdue, s'embarque et les derniers Français restés à 
Madagascar sont bloqués dans le fort Dauphin où, dans 
la nuit de Noël 1672, ils sont pour la plupart massacrés. 
Notre colonie avait vécu. 

Ce n'est pas au moment où l'Europe est tout entière 
liguée contre nous, où nous n'avons ni assez d'honunes 
ni d'argent pour résister à nos ennemis, que Louis XIV peut 
envoyer une nouvelle expédition à Madagascar. 11 ne fit 
rien pour rétablir notre domination; mais il ne voulut 
pas, du moins, non plus que son successeur, abandonner 



MADAGASCAR F.T ILES VOISINES. 303 

nos droits. Des arrêts du conseil de juin 1686, mai 1719, 
juillet 1720 et juin 1721 proclamèrent Madagascar pos- 
session française. 

Madagascar au di:ï-huitiùnie siècle. — Si UOS expé- 
ditions officielles sont rares sous les règnes de Louis XV 
et de Louis XYl, si nous n'avons guère à citer que l'ex- 
ploration sans résultat de la baie d'Antongil parCliarpen- 
tier de Cossigny, ce n'est pas que nombre de propositions 
n'aient été faites au ministère ; les cartons des archives 
de la marine et des affaires étrangères en sont remplis. 
En 1750, un agent de la Compagnie des Indes, Gosse, 
obtient de la reine Béty la cession à perpétuité de l'ile 
Sainte-Marie, événement qui marque une reprise très sen- 
sible de notre commerce avec tous les ports de la côte 
orientale. Béty épouse le caporal Labigorne et, pendant 
dix-sept ans, de 1750 à 1767, celui-ci organise les échanges 
entre les naturels et les négociants de Bourbon et de Llle 
de France. 

Que des particuliers fissent la traite, entretinssent le 
souvenir de notre nom et de notre influence, cela ne pou- 
vait plaire au conseil du roi qui fit rappeler par le gou- 
verneur Dumas, ■ en 1767, que le roi s'était réservé le 
privilège exclusif du commerce sur les côtes de Mada- 
gascar. Cependant il fallait bien vivre : nos deux petites 
îles Bourbon et Maurici'. tout entières adonnées à la cul- 
ture rémunératrice de la canne à sucre, n'avaient pas assez 
de terrain pour se livrer à l'élève du bétail. Madagascar, 
si voisine, en regorgeait; inhibitions et défenses furent 
impuissantes à arrêter un commerce nécessaire à l'exis- 
tence même de ces colonies. 

D'un autre côté, craignant de n'être plus que des dé- 
pendances de la grande terre et jalouses des immenses 
bénéfices que leur procuraient leurs cultures, ces deux 
îles sœurs n'auraient pu voir avec plaisir l'établissement 
d'une colonie sérieuse et durable à Madagascar. Grâce à 
cet égoïsme, que les colons eurent le talent de faire par- 
tager à leurs gouverneurs, des tentatives comme celles 
de M. de Modave et de Béniowski échouèrent misérable- 
ment. 



304 LA lUANCE COLONIALE. 

M. de Modave voulait relever les ruines du fort Dauphin 
et « par la seule puissance de l'exemple, des mœurs, 
d'une police supérieure el de la religion », il entendait 
restaurer notre antique influence. Mais il projetait de 
supprimer la traite des esclaves, c'en fut assez pour qu'on 
ne lui expédiât aucun secours de Bourbon et de l'Ile de 
France, colonies qui vivaient de l'esclavage. 

B<-niu\vski. — La tentative de Béniowski fut plus près 
de réussir, et c'est au gouvernement métropolilam qu'il 
faut en attribuer l'échec. Fils d'un général au service de 
l'Autriche, Béniowski avait commencé par servir et s'était 
distingué pendant la guerre de Sept ans. Après différents 
voyages en Allemagne, en Hollande, en Angleterre, il 
passe en Pologne et prend part à la guerre d'indépendance 
contre la Puissie. Colonel, il est deux fois de suite fait 
prisonnier. Interné à Kazan, il est accusé d'avoir pris 
part à un complot et déporté au Kamtchatka en 1771. Là, 
ses aventures tournent tout à fait au roman. Il se met à 
la tête d'un certain nombre d'exilés, attaque la garnison 
et s'empare d'un bâtiment sur lequel il rentre en Europe. 
Tant d'énergie, de vaillance, des manières nobles et un 
air de bravoure naturel avaient fait de Béniowski un 
homme à la mode. 

Il trouve des protecteurs et le ministre d'Aiguillon lui 
confie trois cents hommes avec lesquels il s'embarque 
pour Madagascar. Sans être éclairé par l'échec des ten- 
tatives précédentes, c'est dans la baie malsaine d'Antongil 
qu'il installe son établissement, le général « la Fièvre » 
ne tarde pas à l'en faire repentir. 

Aventurier dans toute la force du mot, Béniowski ne 
connaît que la guerre, il la sait et profite de ses avantages. 
Assurément il aurait réussi à soumettre à ses armes l'ile 
tout entière, s'il n'avait été entravé continuellement par 
les jalousies, les tracasseries mesquines, la malveillance 
avouée du gouverneur et des habitants de l'Ile de France. 
H était arrivé à prendre un tel ascendant sur les indigènes 
qu'ils le choisissaient pour arbitre dans leurs différends 
de tribu à tribu, et dans un grand kabary auquel plus de 
20 000 indigènes assistèrent, ils se mirant d'accord el 



MADAGASCAR ET ILES VOISINES. o(j5 

la paix, qui devait permettre à la nouvelle colonie un 
rapide développement, avait été décidée dans cette im- 
portante réunion. C'est grâce à son énergie qu'il parvint 
à semer de forls la côte orientale, à ouvrir des routes, à 
construire des canaux, à installer des bâtiments de toute 
sorte. 

En 1775, une négresse qu'il avait ramenée de l'Ile de 
France, s'en allait de tribu en tribu, racontant que Bé- 
niowski était le petit-fîls de Ramini, clief suprême de la 
province deManahar, le dernier des ampanjakahé. Aussi, 
l'année suivante, une députation de douze cents Malgaches 
lui annonçait-elle qu'il était revêtu de cette dignité sou- 
veraine, et l'orateur ajoutait qu'ayant entendu dire que le 
roi de France avait l'intention de retirer Bénio\v?ki de 
Madagascar parce qu'il ne voulait pas faire d'eux des 
esclaves, ils juraient de ne l'abandonner jamais et de le 
protéger au contraire contre les Français; ils le pres- 
sèrent ensuite de quitter le service de la France et de 
choisir le lieu de sa résidence. 

Fn des premiers soins de Béniowski fut de démontrer 
à ses nouveaux sujets la nécessité d'un traité avec cette 
puissance et, malgré l'opposition des chefs, il s'embarqua 
le 10 décembre 1776. 

Ses ennemis reprennent courage, les calomnies recom- 
mencent et il lui est impossible de faire adopter ses vues. 
Enfin, lassé de tant d'années passées en démarches inu- 
tiles, dégoûté par un mauvais vouloir aussi marqué que 
persistant, il passe tour à tour en Autriche et en Angle- 
terre, où ses projets ne reçoivent pas meilleur accueil. 

Sept années s'étaient écoulées lorsque, sur le conseil 
de Franklin, Béniowski s'embarque pour les États-Unis, 
résolu à agir désormais pour son propre compte. Une 
maison de Baltimore lui fournit les marchandises et les 
hommes dont il a besoin, et il débarque en 1784, sur la 
côte occidentale de Madagascar, en face de >'osy-Bé. 

Reconnu aussitôt, accueilli avec enthousiasme, il rega- 
gne la baie d'Antongil et se remet à l'œuvre. Qu'arriva- 
t-il exactement? On ne le saurait dire; on est trop assuré 
de la malveillance des administrateurs de Maurice et de 



508 LA FRANCE COLONIALE. 

Bourbon pour ne pas suspecter les renseignements qu'ils 
envoyèrent en Europe. 

A la suite d'un conflit survenu entre Béniowski et le 
directeur d'un magasin à riz appartenant à un colon de 
l'Ile de France, une compagnie du régiment de Pondi- 
chéry est envoyée contre Béniowski et, dans une rencontre 
où il n'est accompagné que de trois Européens, il tombe 
sous les balles françaises, le 25 mai 1786. 

Ainsi périt misérablement cet aventurier qui, par sa 
fermeté et sa justice, avait su s'attacber si étroitement les 
Malgacbes. Ses vues politiques fondées sur la connais- 
sance intime des mœurs et des liabitudes des indigènes, 
avaient été systématiquement dénaturées, et l'on n'avait 
voulu voir en lui qu'un effronté menteur et un rebelle 
alors qu'il ne songeait qu'à doter la France d'une magni- 
fique colonie. Triste époque que celle où les Dupleix et 
les Béniowski sont méconnus et persécutés ! 

Madagascar pendant la Itévolulion et 1 Empire. — 
Pendant la période révolutionnaire, il fut impossible de 
rien tenter de sérieux et les missions données à D. Les- 
calier et à Bory de Saint-Vincent n'eurent aucun résultat 
pratique. Malgré la guerre ou plutôt grâce à la guerre, 
nos établissements à Madagascar devenaient plus nom- 
breux, plus importants, si bien que le général DeCaen 
dut installer à Tamatave une sorte de représentant offi- 
ciel, Sylvain Boux, qui fut, après la prise de l'Ile de France 
par les Anglais, obligé de capituler à son tour. 

Prétentions angiai<!>es après 1815. Farquliar. — 

Les choses restèrent en l'état jusqu'en 1815, époque où 
l'Ile de France fut cédée à l'Angleterre. Le 25 mai de 
l'année suivante, le gouverneur anglais Farqubar adres- 
sait au gouverneur de Bourbon une dépêche dans la(juelle 
il était dit que le gouvernement anglais, en se référant 
à l'article \lll du traité de Paris, considérait Madagascar 
comme une dépendance de l'Ile de France, et qu'en con- 
séquence, lui, Farqubar, pouvait accorder des licences aux 
navires français qui voudraient étal)lir quelque commerce 
avec Madagascar. 

Ofticiellement désavoué, mais en secret encouragé, 



MADAGASCAR ET ILES VOISINES. 307 

Farquhar changea ses batteries. Informé qu'il existait, 
sur les hauts phiteaux, un petit peuple actif et remuant, 
les llovas, gouverné par un despote ambitieux, lladama, 
il résolut de le pousser à s'emparer de l'ile tout entière. 
Ce fut d'autant plus facile qu'au moment de mourir An- 
dianampoinimerina avait adressé à son fils ces paroles qui 
furent la règle de toute sa vie : « Souviens-toi bien, mon 
fils, que Dieu nous a donné ce royaume dont les seules 
limites sont les eaux de la mer. « Des présents et une forte 
pension aidèrent à la conclusion d'un traité. Des mis- 
sionnaires chargés de faire l'éducation de l'enfance, des 
instructeurs pour initier les hommes faits au métier des 
armes et à la tactique européenne, furent en même temps 
envoyés aux Hovas. 

Pendant que se nouaient ces intrigues, le gouvernement 
français était dans une ignorance et une quiétude parfai- 
tes. Comprenant l'insuffisance de Bourbon, il cherchait 
un port d'abri et de ravitaillement pour nos flottes se ren- 
dant dans l'Inde. Les ports les plus voisins étaient ceux de 
Madagascar, mais, avant de nous y établir, on commença 
par réoccuper l'ile Sainte-Marie dont on confia le gouver- 
nement à Silvain Roux, qui fut en même temps chargé de 
renouer des rapports avec les chefs des environs de Tin- 
tingue, de Fénériffe et d'Antongil. 

Ces entreprises, pourtant si modestes, déterminèrent 
Farquhar à lâcher Radama sur les tribus de la côte, car 
il importait de le voir maître des ports qui nous faisaient 
envie et dont il pourrait accorder aux Anglais la libre 
pratique. 

Madagascar et la Restaiiralion. — Il y avait trois 

partis à prendre : le gouvernement français ne sut s'arrê- 
ter à aucun. Disputer Radama à l'Angleterre, c'était 
possible, mais c'était l'abandon de nos droits séculaires; 
l'attaquer directement, les ressources de notre budget 
s'y opposaient; ameuter contre les Hovas les tribus ina- 
décasses, six fois plus nomljreuses, leur fournir des 
armes et leur donner pour instructeurs quelques-uns de 
ces officiers en demi-solde qui gênaient tant la Restaura- 



508 I.A l'HANCE COLOMALE. 

lion, c'eût peut-être été le parti le plus habile et le moins 
compromettant. 

Liguées d'elles-mêmes contre les Hovas, nous laissâmes 
écraser les tribus malgaches. Puis, mis en goût par ce 
succès et par notre inertie qu'il prenait pour de la peur, 
Radama défendit, sous peine de mort, à ses sujets de 
nous fournir des vivres. Comme Sainte-Marie ne produi- 
sait rien, nous n'avions plus qu'à quitter la place. 

Le ministre de la marine, M. Ilyde de Neuville, le com- 
prit et résolut d'envoyer une petite expédition contre les 
Hovas. 

La reine Ranavaio. — Sur cos entrefaites, Ra- 
dama étant mort et sa veuve Ranavalo lui ayant succédé, 
une violente réaction s'était produite et les Anglais, jus- 
qu'alors tout-puissants, tombèrent en disgrâce. Le gou- 
verneur de Bourbon fit pressentir Ranavalo au sujet de 
la reconnaissance de nos droits : il la trouva intraitable 
et l'amiral Geurbeyre reçut l'ordre de commencer les 
opérations. Il s'empara de Tintingue, mais éprouva devant 
l oui pointe un échec que ne répara pas la destruction 
du fort de Pointe à Larrée. De tous côtés des offres nous 
étaient faites par les Malgaches, et, si Gourbeyre eût un 
peu compris la situation, il aurait pu déchaîner contre 
les Hovas un orage qui les eût emportés. 11 n'avait, pour 
cela, qu'à donner les armes qu'on lui demandait. Son 
refus, en nous privant du secours des victimes des Hovas, 
et elles étaient fort nombreuses, nous condamnait à faire 
une expédition coûteuse et un armement considérable. 
Or, on était en 1829; la situation politique en France 
était trop tendue pour qu'on se lançât dans une sem- 
blable aventure. 

Madagascar et la iiinnareliie «le Juillet. — Le g<Ul- 
vernement de Louis-Philippe, qui ne craignait rien tant 
qu'un conflit avec l'Angleterre, abandonna Tintingue 
et, si l'on n'en fit pas autant de Sainte-Marie, c'est que 
les colons qui s'y étaient établis ré(dainèrent une indem- 
nité! 

Cet événement eut des conséquences imprévues. Tran- 
quilles de notre côté, les Hovas, compi'enaiit très bien 



MADAGASCAR ET II.ES VOISINES. 509 

qu'ils n'avaient été que les instruments des Anglais et 
qu'il faudrait compter nn jour avec eux, résolurent de 
saper leur influence par la base, ils interdirent aux mis- 
sionnaires les fonctions d'instituteurs, les empêchèrent 
de convertir les indigènes, frappèrent d'une amende les 
nouveaux convertis et installèrent dans tous les ports des 
postes armés afin de monopoliser le commerce et empêcher 
la contrebande de guerre qui, en fournissant des armes 
aux Malgaches, leur aurait permis de lutter avec égalité 
contre leurs oppresseurs. Ces mesures ne furent pas 
appliquées sans résistance, et les massacres furent si 
nombreux et si répétés que la population de Madagascar, 
qu'on estimait à prés de cinq millions en 1815, tomba à 
trois millions et demi. 

Des lois restrictives et tyranniques furent promulguées 
et le système des exactions, des injustices et des persécu- 
tions devint tel qu'un dernier décret ne laissa aux étran- 
gers que l'alternative d'être expulsés ou de vivre sous le 
régime arbitraire auquel étaient soumis les Malgaches. 
Anglais et Français se trouvèrent cette fois d'accord pour 
protester. Ils bombardèrent Tatamatave, en 1845, mais 
une tentative de débarquement échoua, et les Hovas célé- 
brèrent leur triomphe par le massacre des chrétiens. A 
la suite de ces événements, Madagascar resta huit années 
fermée au commerce européen. 

Si nos insuccès se répétaient à la côte orientale 
oîi nous étions en contact direct avec les Ilovas, sur la 
bande occidentale, possédée par des Sakalaves, nous nous 
étions fait céder, de 1840 à 184'2, les îles iNosy-Bé, Nosy- 
Mitsiou,Nosy-Cumba etMayotte, tandis que, sur la grande 
terre, les territoires allant de la baie Pasandava au cap 
Saint-André et ceux des Antankares, qui possédaient tout 
le nord de l'ile, se plaçaient sous le protectorat de la 
France. 

Français A Madais^asear : La.sfellc, Laborde, Lam- 
bert. — Durant l'interruption des relations officielles, 
deux François étaient parvenus à se créer une haute si- 
tuation auprès de la reine Ranavalo et du prince Rakoto, 
qui devait monter sur le trône sous le nom de Radaniall. 



510 LA FRAISCE COLONIALE. 

L'un, M. de Lastelle, qui avait introduit en deux fois 
trente-trois mille fusils, de la poudi'e et des canons, avait 
fondé de mag-nifiques établissements agricoles à Maliéla. 
Il y élevait à la fois, au dire de l'amiral Page, trente mille 
bœufs, exportait par millions de kilogrammes le sucre de 
ses sucreries, einployait dix-neuf navires et mille mate- 
lots à transporter le riz qu'il avait recueilli dans ses plan- 
tations. L'autre, M.Laborde, avait installé à Tananarive des 
usines, des forges, des fonderies, des fabriques de savon, 
de porcelaine, bref, n'employait pas moins de dix mille 
ouvriers. Tous deux avaient eu l'habileté d'intéresser la 
reine à leurs entreprises. 

Ces deux patriotes, émerveillés des ressources de la 
contrée, rêvaient de les faire exploiter par des ingénieurs 
européens. 

L'arrivée à Tananarive d'un négociant de Bourbon, 
M. Lambert, qui avait rendu l'année précédente un ser- 
vice signalé au gouvernement hova, vint donner un corps 
à ces projets acceptés par le prince Rakoto. Il fut décidé 
qu'une grande société à capital considérable serait fondée 
pour l'exploitation des richesses forestières et minérales 
de Madagascar. En même temps, ailn de donner plus de 
confiance aux bailleurs de fonds, le protectorat de la 
France sur Madagascar serait déclaré et accepté par 
Rakoto. 

madag^ascar et le second Empire. — Auiieu d'adhérer 

purement et simplement, Napoléon III mit à sa réponse, 
comme condition, le consentement de l'Angleterre et en- 
voya Lambert à Londres déclarer que la compagnie de 
Madagascar serait composée, à nombre égal, de Français 
et d'Anglais. 

Lambert n'était pas diplomate; il eut le tort de peindre 
à lord Clarendon la situation telle qu'elle était. Ce der- 
nier refusa l'offre qui lui était faite, mais prit bonne note 
des renseignements qui lui étaient si bénévolement 
fournis. 11 dépêcha aussitôt à Tananarive le méthodiste 
"\V. Ellis, (pii avait déjà séjourné dans le pays en 185.": 
Quelques jours après l'arrivée de ce missionnaire, un 
délateur payé apprenait à Ranavalo, en juillet 1853, 



MADAGASCAR ET ILES VOISINES. 511 

qu'une vaste conspiration, dont les chefs étaient MM. de 
Lastelle, Laborde et le prince Rakoto, avait été ourdie par 
les blancs, pour lui arracher la couronne et la vie. 

Ellis est aussitôt proclamé sauveur. Les blancs sont 
saisis, leurs biens confisqués et leur expulsion immédiate 
est décrétée. Immédiate ! on ne mit pas moins de quarante 
jours pour les conduire à la côte, par les endroits les 
plus malsains, alors que dix jours auraient suffi! Celte 
exécution ne parvenant pas à calmer le gouvernement 
affolé, il ordonna le massacre des chrétiens, et, comme à 
ce moment il n'y en avait pas d'autres que des métho- 
distes, ce furent les coreligionnaires d'Ellis qui furent les 
victimes de son odieuse délation. 

Radania II. — Ranavalo mourut en 1801. Le pre- 
mier acte de son successeur, Radama II, fut de rappeler 
MM. Laborde et Lambei't, ce dernier recevant mission 
d'organiser la compagnie dont nous avons parlé plus 
haut. Nous avons dit combien M. Lambert manquait 
d'expérience diplomatique ; Radama, malgré les sages 
conseils de M. Laborde, ne fit pas preuve de plus d'habi- 
leté. Dans sa hâte de tout transformer, loin de ménager 
la transition, il semblait prendre plaisir à blesser les 
susceptibilités nationales, à froisser les intérêts des 
grands, s' entourant d'hommes nouveaux, supprimant les 
douanes et par cela même le plus gros revenu de l'État, 
abolissant la corvée, autorisant le séjour des étrangers et 
l'exercice de la religion chrétienne : maladresses dont 
Ellis, qui était aussitôt accouru de Maurice, sut tirer parti, 
fomentant le mécontentement et la résistance. 

En Europe, M. Lambert ne faisait pas de meilleure be- 
sogne. Toujours sous prétexte de ne pas éveiller les suscep- 
tibilités de l'Angleterre , il décidait l'empereur à ne pas 
exercer nos anciens droits; il faisait reconnaître Radama 
comme roi de Madagascar, et, en faisant ouvrir Mada- 
gascar au commerce et aux entreprises du monde entier, 
ne réservait aucun privilège pour la France. 

Malgré les tergiversations et les lenteurs inhérentes à 
la constitution de la compagnie, déjà des études se fai- 
saient à Yohémar, à Ambavatobv,et l'on se crovait à l'en- 



512 LA FRANCE COl.OMALI'. 

Irée d'une ère nouvelle, lorsqu'à Antananarivo éclate une 
révolution, au cours de laquelle Radama, n'ayant pas voulu 
renoncer à ses projets et livrer ses amis aux conjurés, 
est étranglé. Sa veuve est alors proclamée reine, sous le 
nom de Uasoherina, et obligée d'épouser le fils de Rai- 
niliaro, le ministre et mari de Hanavalo. 

Pas n'est besoin de chercher le nom de l'instigateur de 
cette révolution de palais. Bien qu'il soit resté dans l'ombre, 
la main d'Ellis, notre ennemi acharné, s'y laisse recon- 
naître ! 

Occupés au Mexique à faire la besogne que l'on sait, 
nous n'élevâmes aucune réclamation au sujet de la vio- 
lation du traité passé avec Radarna, et nous nous con- 
tentâmes d'exiger une indemnité de 1 200 000 francs en 
faveur des membres de la Compagnie, obligés de re- 
noncer à l'affaire qu'ils avaient enti'eprise. 

Les missions hritaiiniqnes. — Depuis Cette épo- 
que, r.\ngleterre a repris son ancien masque religieux 
et humanitaire, elle a augmenté le cadre de sa mis- 
sion méthodiste, le zélé de ses convertisseurs n'a plus 
connu de bornes; la corvée, la bastonnade, le service mi- 
litaire, sont devenus entre les mains des néo-chrétiens 
des moyens de conversion éloquents, et leurs pratiques ont 
été tellement scandaleuses que des fonctionnaires anglais 
ont publiquement affiché leur mépris et leur réprobation. 
Admirables espions, rompus à toutes les besognes, même 
les plus répugnantes, les méthodistes ont voulu repré- 
senter les habitants de Madagascar comme des protestants 
zélés et convaincus dont la France calholuiue ne saurait 
respecter les convictions, et c'est en s'appuyant sur cette 
prétendue communauté de religion que les ambassadeurs 
hovas sont allés, il y a deux ans, demander protection à 
l'Anîrletcrre et à l'Allemagne. 



MADAGASCAR ET ILES VOISINES. 

CHAPITRE II 

L'EXPÉDITION DE 1882-1885. 



Causes de l'expédition. — Ces caiiscs Ont été longue- 
iiieiit exposées dans les Livres jaunes publiés par le 
ministère des affaires étrangères; résumons-les briève- 
ment : 

M. Laborde était mort en 1878, laissant sa fortune à ses 
deux neveux, MM. Edouard Laborde et Campan, ce der- 
nier cbaucelier du consulat français à Antanauarivo. Ces 
héritiers ayant commencé à bâtir, sur un des terrains 
dépendant de la succession, une maison de rapport, le 
gouvernement hova leur défendit de continuer leurs 
travaux, car ils n'avaient pas le droit, disait-il, de con- 
struire sur un terrain qui avait fait retour par la mort du 
concessionnaire au domaine national. 

•Or, le traité du 8 août 1868 dit précisément le contraire. 
Son article 4 est ainsi conçu : 

« Les Français pourront, comme les sujets de la nation 
la plus favorisée et en se conformant aux lois et règle- 
ments du pays, s'étal)lir partout où ils le jugeront con- 
venable, acquérir toute espèce de biens meubles et 
immeubles.... Les baux et contrats de vente seront passés 
par acte authentique devant le consul de France et les 
magistrats du pays. 

Article 11 : « Les biens des Français décédés à Mada- 
gascar ou des Malgaches décédés sur le territoire français 
seront remis aux héritiers ou, à leur défaut, au consul. » 

La promulgation de la loi 85, sur laquelle les Hovas 
s'appuyaient, loi qui déclare que toute teri'e appartient à 
la reine, quelle ne ])eut être vendue ou aliénée et qu'elle 
doit toujours faire retour à l'État, est j)ostérieure au traité 
du 8 août 1868. Comme Farticle 22 du même traité 
déclarait quaucuu changement ne pouvait v étie appoilé 



514 LA FRANCE COLON'IALE. 

sans le cousenlement respectif des parties contractantes, 
comme nous n'avions été ni consultés ni pressentis sur 
la publication de cette loi 85 qui venait détruire l'esprit 
et la lettre de notre traité, il eu résultait que la préten- 
tion du gouvernement d'Imerina ne se pouvait soutenir 
en droit international. 

M. Laborde « n'avait, pas plus qu'un autre, le droit de 
posséder des terres à Madagascar », disaient encore les 
llovas. 

A cette assertion aventurée, on répondait en produisant 
un certificat prouvant que ces terrains avaient été donnés 
en toute propriété à M. Laborde par Radama II. 

Cet acte, ripostait le ministre malgache, porte une dale 
postérieui'e à la mort de Uadama, et M. Laborde, chez qui 
les sceaux du monarque étaient ordinairement déposés, 
avait bien pu en disposer. Le consul français répondait 
à celte imputation calomnieuse, en désaccord formel avec 
le caractère bien connu de M. Laborde, que l'acte en 
question portait les signatures de deux Malgaches qui 
avaient servi de témoins. 11 fut aussitôt enjoint à ces deux 
derniers de ne pas répondre si leurs signatures étaient 
vraies ou fausses. La mauvaise foi des llovas était évidente; 
l'agent français ayant déclaré qu'il se voyait dans l'obli- 
gation d'en référer à son gouvcrnemeait, le ministre hova 
lui répondit, en riant\ que c'était là son alfaire. 

Ce n'était pas le seul grief que nous eussions contre les 
Hovas. Au mois de mars 1881, le contre le Touélé ayant 
fait naufrage, le patron, son fils et deux matelots avaient 
été assassinés par des Sakalaves. Nous avions demandé 
une indenuiité au gouvernement hova, et il ne nous 
semble pas que nos agents aient été bien inspirés en 
cette circonstance. 

On se rappelle que, le 14 juillet 1840, Nosy-Bé et Nosy- 
Cuniba avaient été cédées à la France avec des droits de 
souveraineté sur la côte occidentale, depuis la baie Pasan- 
dava jus(iu'au cap Saint-Vincent, par Tsioinneka. princesse 
sakalave. 

1. Livre jaune. Affaires de Madagascar, 1881-1883. 



.MADAGASCAR ET ILES VOISINES. ."15 

Eli 1841, Tsimiaro, roi d'Ankara, avait cédé à M. Passot, 
qui vient de mourir, Nosy-Mitsiou (Nosy veut dire île) 
et tout le territoire d'Ankara ; un peu après, Andrian 
Sala nous avait à son tour cédé Nosy-Fali et plus tard 
Mayotte. 

Or, le meurtre des matelots du roMe/e ayant été commis 
sur le territoire cédé à la France et par des Sakalaves 
soumis à notre protectorat, nous n'avions pas à réclamer 
d'indemnité au gouvernement hova. Agir autrement, 
c'était admettre implicitement la validité de ses préten- 
tions sur ces teri'itoires; aussi s'empressa-t-il de payer la 
somme que nous réclamions. 

Jamais il n'avait voulu reconnaitre notre domination 
sur la partie nord-occidentale de Madagascar, car, disait- 
il, en 1824, Radama avait fait la conquête du pays, qui 
avait toujours continué à lui payer tribut. De plus, le 
traité du 2 septembre 1861 avait reconnu Radama II 
comme roi de Madagascar et les Français avaient établi 
à Antananarivo et à Tamatave des consuls qui n'avaient 
exercé, et n'exerçaient encore, leurs fonctions qu'en vertu 
de Vexequalur du gouvernement hova. 

Si le traité d'octobre 1862 reconnaissait formellement 
nos droits, les Hovas avaient bien soin de le passer sous 
silence pour n'invoquer que celui de 1868, qui proclamait 
la pleine et entière souveraineté de lîanavalo sur Mada- 
gascar tout entière. 

On voit par cet exposé sincère que nous n'avions pas 
toujours été conséquents avec nous-mêmes et que le 
gouvernement de Napoléon III avait, à deux reprises, en 
1861 et en 1868, commis de lourdes fautes en donnant à 
des souverains hovas le titre de roi de Madagascar. Les 
Hovas en tiraient parti, quoi de plus nalurel? Ces fautes 
de la diplomatie napoléonienne sont en très grande partie 
les causes du conflit actuel; elles donnent une apparence 
de raison aux réclamations des Hovas. Elles n'ont rien à 
faire cependant avec la succession Laborde, avec linso- 
lence toujours croissante des ministres hovas, insolence 
qu'avaient portée à son comble nos malbeurs de 1870, 
l'influence toujours croissante des indépendants, ainsi 

fR. COL. 25 



51b LA FRANCK COLONIALE. 

qu'on désigne les missionnaires anglais, et l'instabilité 
de notre politique coloniale. 

Aussi le gouvernement hova fut-il très surpris, lorsqu'il 
vit au ton des dépêches de MM. Challemel-Lacour et Jules 
Ferrv que le temps des indécisions était passé, que nous 
étions persuadés de la réalité de nos droits, que nous les 
ferions valoir, que nous ne supporterions pas les injustices, 
les torts et les dommages faits à nos nationaux, que nous 
saurions venger les injures et les insultes faites à nos 
agents et.à notre pavillon. La situation, déjà très tendue, 
allait se dénouer d'une façon violente. 

Dès 1877, la baie Pasandava et tous les territoires cédés 
à la France en ces parages avaient été visités par l'évêque 
anglican Kestell Kornish et le missionnaire Bachelor. En 
1881, pendant que l'amiral anglais Gore Joues allait con- 
férer à Antananarivo avec la reine et le premier ministre, 
un missionnaire, M. Pickersgill, et un photographe, 
M. Parrett, qui passe pour un agent politique anglais, 
rendaient successivement visite à Binao, reine de Bava- 
toubé, à Mounza, roi d'Ankify (ces deux localités sont 
situées dans la baie Pasandava), et endn au vieux roi 
Tsimiaro, qui vivait encore à >'osy-Mitsiou. 

Ces chefs, qui sont tous sous le protectorat de la 
France, furent sondés et on les engagea à monter à 
Antananarivo et à saluer la reine en qualité de bons 
voisins, démarche qui ne tirait pas à conséquence. S'ils 
ne furent pas persuadés, ces chefs se dirent du moins 
que la France est loin et les Hovas tout près ; ils en- 
voyèrent donc une sorte d'ambassade dans î'imerina, où 
les accompagna M. Parret. Très bien accueillis par la 
reine, ils étaient de retour au mois de janvier 188'2, mais 
ils étaient accompagnés d'ofïiciers hovas qui avaient ordre 
de leur faire arborer de gré ou de force le pavillon de la 
reine. 

Nous fûmes aussitôt avertis de ces faits par les souve- 
rains eux-mêmes. Le gouverneur de Nosy-Bé défendit au 
vieux Tsimiaro d'accepter le drapeau hova et informa 
aussitôt le ministre des affaires étrangères des empiéte- 
ments des Hovas. C'est à cette occasion que M. de Freycinef , 



MADAGASCAR ET ILES VOISINES. 317 

dans une dépêche du 28 mars 1882, déclarait à notre con- 
sul, M. Bandais, que le gouvernement de la République 
était fermement résolu à « ne point laisser porter direc- 
tement ou indirectement atteinte à la situation qui nous 
appartient à Madagascar ». 

La rupture. — Au mois de mars 1882, le capitaine 
de vaisseau Le Timbre, qui commandait notre station na- 
vale, se trouvait à Zanzibar lorsqu'il fut informé par le 
commandant de la Pique, le lieutenant de vaisseau Cam- 
pistro, des menaces faites tous les jours à notre consul à 
Antananarivo et des menées des Hovas à la côte nord- 
occidentale. Avec le Forfait, l'Adonis et la Pique, le com- 
mandant Le Timbre va visiter et rassurer Tsimiaro, 
passe à Mojanga et arrive, le 5 mai, à Tamatave. II 
proteste énergiquement contre les agissements des Hovas 
et met Vembargo sur un navire hova, V Antananarivo, 
chargé d'hommes et de vivres. Après s'être ravitaillé à 
Bourbon, il rentre à Tamatave, où il trouve M. Bandais 
qui avait rompu toute relation avec le gouvernement 
local et qui était arrivé le 29 mai après avoir laissé son 
chancelier, M. Gampan, à Antananarivo. 

Le temps des représentations est passé, il faut agir 
et prouver enfin aux Hovas que notre longanimité est 
à bout. Avec le Forfait, le commandant se rend à Nosv- 
Bé, où il prend le gouverneur, M. Seignac-Lesseps, et 
gagne la baie de Pasandava. Le 16 juin, on mouille devant 
le village Ampassimiène et le commandant débarque avec 
M. Seignac, tous deux sans armes, fait arracher le drapeau 
hova et couper le mât de pavillon en morceaux. Il se 
rend ensuite à l'embouchure de la rivière Sambirano, la 
remonte en canot pendant quatre ou cinq milles, jus- 
qu'au village Behamaranga, où il fait enlever le pavillon 
hova et le remplace par le drapeau tricolore. 

Pendant que ces faits se passaient à la côte occidentale, 
la situation de M. Gampan dans la capitale était de plus 
en plus menacée. Le 24 mai, le gouvernement hova dis- 
tribuait aux soldats de la garde 2500 fusils Remington, 
et, sept jours plus tard, des articles d'une extrême violence 
contre la France s'étalèrent dans le Madagascar Times, 



18 LA ir.ANCK COLOMALlï. 

SOUS le couvert d'uu ex-anglican. Le juin, un placard 
nuitanunent ai'liché sur sa porte menaçait de mort 
M. Campau; cinq jours après les menaces sadressaieut à 
tous les Français indistinctement, un jésuite était insulté 
et frappé. Le chancelier, se jugeant impuissant à protéger 
ses compatriotes, partait pour la côte en engageant ses 
compatriotes à l'imiter. 

Cette rupture éclatante ne fut pas sans embarrasser le 
gouvernement hova. Afin de faire traîner les choses en 
longueur et de paralyser notre action, il fit partir pour 
la France, le 20 juillet, une ambassade dont le chef 
était le ministre des affaires étrangères Ravoninahitri- 
niarivo. 

Les négociations commencèrent à Paris le 25 octobre. 
Les plénipotentiaires liovas consentirent à retirer de la 
côte occidentale leurs pavillons, leurs garnisons et leurs 
postes de douane, mais à la condition qu'ils ne seraient 
pas remplacés par des postes français. >i'ous poussons la 
condescendance jusqu'à accepter cette condition exor- 
bitante; aussi, sur la question du droit de propriété, les 
Hovas se montrent intraitables, ils se refusent à sup- 
primer la loi 85 et ne consentent qu'à accorder aux 
Français des baux de vingt-cinq ans, renouvelables trois 
fois, mais à la volonté du gouvernement hova. Enfin, nos 
plénipotentiaires ayant voulu faire expresse réserve des 
droits séculaires de la France, les négociations sont 
rompues sans avertissement par les Ilovas. Ceux-ci partent 
nuitamment pour Londres, puis pour Berlin et l'Amérique 
où ils vont colporter leurs doléances sans pouvoir en- 
traîner contre nous ces puissances, qui se contentent de 
démonstrations enthousiastes, mais platoniques. 

Premières opérations. — Le eontre-aiJiiral Pierre. 

— Le gouvernement français, l'ésolu à agir sérieusement, 
remplace la station de la mer des Indes pai' une division 
navale dont le commandement est donné à un hoinjue 
énergique, le contre-amiral Pierre, qui part le 15 fé- 
vrier 1885 sur la Flore. Les opérations commencèrent ' 
dès son arrivée par le bombardement de .Mnuron- 
sanffa le 7 mai, d'Andjoudiniadirou, d'Ambassimbiuikv 



MADAGASCAR ET ILES VOISINES. 519 

le 8, d'Ambaliha le 9, de Mahilaka, d'Ankingamiloukou, 
d'Anjangoua et de Bemaneviky le 10 du même mois. 

Cinq jours plus, tard l'escadre, composée de la Flore, 
du Vaiidreuil, du Beautemps-Bearipré, du Boursaint et 
de la P/'^«e, laissait tond)er l'ancre devant Mojanga, le port 
le plus important de la côte occidentale. La ville était 
défendue par trois forts armés de trente canons et par 
deux mille hommes qui ne purent tenir devant le bom- 
bardement et qui abandonnèrent la ville après y avoir 
mis le feu. Le 17. les troupes descendaient à terre, occu- 
paient sans trouver de résistance la ville anisi que les 
forts, et nous rouvrions le port au commerce de toutes 
les nations, après y avoir installé des bureaux de 
douane. 

La nouvelle de la prise de Mojanga était arrivée à 
Antauanarivo le 24 mai. Les llovas, déjà si surexcités par 
l'échec des négociations ouverles à Paris que le premier 
ministre avait dû engager les Français à ne pas quit- 
ter la capitale, se seraient portés contre nos compatriotes 
aux derniers excès, si le ministre, qui le comprit aussi- 
tôt, n'avait lancé contre ceux-ci un ordre d'expulsion 
immédiate. 

Sous la conduite de l'un d'eux, M. Suberbie, qui ne 
cessa de donner les preuves les plus éclatantes d'un éner- 
gique dévouement, nos quatre-vingt-dix compatriotes qui 
étaient partis le 25 mai d'Antauanarivo purent atteindre 
sans accident Tamatave le 21 juin; ils entraient dans une 
ville française. 

En effet, le contre-amiral Pierre, après avoir mis une 
solide garnison à Mojanga, avait fait voile pour Tamatave, 
qu'il avait atteinte le 51 mai avec la Flore, le Forfait, le 
Beautemps-Beaupré, le Boursaint, la Creuse et la Nièvre. 
De concert avec M. Baudais, il avait aussitôt envoyé à la 
cour d'Imerina un ultimatum dans lequel il réclamait la 
reconnaissance des droits de la France sur les territoires 
compris depuis la baie de Baly à l'ouest jusqu'à la baie 
d'Antongil sur la bande orientale en passant par le cap 
d'Andjre. 

Le i) juin, une réponse négative étant parvenue au 



320 LA FRANCE COLONIALE. 

commandant des forces françaises, Tamatave, malgré quel- 
ques objections du consul anglais Packenham, fut bom- 
bardée, et nos troupes mises à terre n'eurent qu'à s'op- 
poser aux progrès du fou que les Hovas avaient allumé, 
en s'enfuyant, aux quatre coins de la ville. 

On n'a pas oublié que le missionnaire anglais Shaw, 
accusé de tentative d'empoisonnement sur nos soldats et 
maintenu en détention pendant l'instruction de l'affaire 
qui se termina par une ordonnance de non-lieu, sut si 
bien émouvoir l'opinion en Angleterre que, pour mettre 
fm h un incident désagréable, le ministère français lui 
offrit une indemnité de 25 000 francs qu'il s'empressa 
d'accepter. 

L'amiral Pierre, déjà très gravement atteint de la 
maladie qui allait l'emporter peu de temps après, eut 
aussi quelques démêlés avec le commodore anglais 
Johnstone, du Drijad, qui avait fait tout ce qu'il avait pu 
pour entraver notre action. 

Discussions dans les diaïuiircs. — L amiral Galiber 
succéda à l'amiral Pierre dans le commandement des 
forces françaises et fut autorisé à reprendre avec M. Bandais 
les conférences avec lesplénipotentiaii'es hovas. Ces entre- 
vues, dont le compte rendu a été publié dans le Livre 
jaune publié en 1884, n'aboutirent pas, la cour d'imerina 
étant informée que cette politique énergique rencontrait 
dans le Parlement français une opposition qu'elle espérait 
être assez forte pour renverser le ministère Ferry. C'est 
au sujet de la demande de vote d'un crédit de cinq mil- 
lions que M. Jules Ferry prononça, le 27 mars 1884, un 
des plus sages et des plus patriotiques discours qui aient 
jamais été lancés du liant de la tribune. 

Déjà, à propos de la même question, le ol octobre 
précédent le même orateui' avait dit : « 11 faut à la France 
une politique coloniale. Toutes les parcelles de son do- 
maine colonial, ses moindres épaves doivent être sacrées 
pour nous, d'abord parce que c'est un legs du passé, en- 
suite parce que c'est une léserve pour Favenir. Il ne 
s'agit pas de l'avenir de demain, mais de l'avenir de 
cinquante ou de cent ans, de l'avenir même de la patrie. 



MADAGASCAI'. ET ILES VOISINES. 321 

Il est iinpos.sible, il serait détestable, aiitilrançais, din- 
terdire à la Fiance une politique coloniale. » 

Cette politique, soupçonnée par Henri IV, instituée par 
Uichelieu, continuée par Mazarin et Colbert, entravée tant 
de fois et par nos guerres continentales et par l'instabilité 
de nos ministères, elle était reprise encore une fois et 
par un ministre énergique qui ne craignait pas de braver 
une opposition acharnée. 

Opérations de l'amiral ^Tliot. — Lno fois qu'il eut 
obtenu les subsides qu'il demandait, M. .Iules Ferry pres- 
crivit au nouveau commandant de notre division, l'ami- 
ral Miot, une offensive vigoureuse. Dès le 7 mai 1884, le 
blocus de Mahanourou était déclaré et dès le lendemain 
cette place était bombardée. Ce fut ensuite le tour de 
Fénérife, puis de Yobémar au mois de décembre, d'Am- 
baonio et de toute la province, puis, au commencement 
de 1885, de la baie de Diego Suarez. Au moment où le 
gouvernement qui avait succédé à celui de M. Ferry (avril 
1885) déposait à la Chambre un projet de loi portant 
ouverture d'uu crédit de 12 lOOOÛO francs, nous étions 
maîtres incontestés de toute la côte nord de Madagascar 
et nous occupions tous les ports importants des deux 
rivages. 

IVouvelles discussions flans les Chambres. — A ce 
moment l'opposition que M. Jules Ferry avait rencontrée 
l'année précédente redoubla ses efforts (juillet 1885). Sou 
leader ordinaire dans ces questions, M. Georges Périn, 
s'éleva très vivement contre la marche qui avait été 
suivie. MM. Camille Pelletan et Clemenceau lui vinrent eu 
aide et provoquèrent uu débat passionné, dans lequel 
MM. de Lanessan, rapporteur du projet de loi, de Mahy, 
de Freycinet, ministre des affaires étrangères, Ballue et 
•Iules Ferry prirent successivement la parole. 

Dans un admirable discours, M. de Mahy réfuta vigou- 
reusement cette théorie néfaste et de parti pris qui affirme 
que la France n'entend rien à l'œuvre de la colonisation, 
H cita connue exemple le Canada, l'Acadie, la Louisiane, les 
Antilles et l'Inde. La perte de ces riches joyaux de notre 
couronne coloniale a-t-elle empêché l'invasion et la mu- 



322 LA FRANCE COLONIALE. 

tilation de la Fi-ance? iN"est-ce pas cette perte qui est au 
contraire la cause du malaise dont souffre notre commerce 
par la restriction de ses débouchés? Nous n'entendons pas 
exterminer les Hovas, mais les adapter à la civilisation 
par les liens du sang, par la propagande, par la salutaire 
contagion des idées et des mœurs, par le bienfait de nos 
lois tutélaires. 

M. de Fi'cycinet vint ensuite déclarer que notre établis- 
sement sur certains points de l'île était destiné à démon- 
trer aux Hovas notre intention formelle d'y rester jusqu'à 
ce que satisfaction complète nous ait été accordée. Quant 
à M. de Lanessan, qui était rapporteur de la commission, 
il se sépara, en cette occasion, de ses collègues de l'extrême 
gauche, se déclara partisan de l'expansion coloniale et 
rappela avec à -propos que la Convention, dans la Con- 
stitution de l'an 111, avait fait de Madagascar un départe- 
ment français. Quant à M. Jules Ferry, il montra l'esprit 
de suite qui avait présidé à ses résolutions, déclarant que 
s'il n'avait pas fait davantage, la faute en devait remonter 
aux hésitations d'une Chambre qui montrait aujourd'hui 
le plus vif enthousiasme et qui se dégageait le lendemain 
avec une excessive facilité. 

Tel fut ce mémoraljle débat; il se termina par le vote 
du crédit demandé par le gouvernement. Mais il demeurait 
tacitement entendu que cet acquiescement aux faits 
accomplis n'engagerait en rien la politique de la Chambre 
future; aussi se promit-on de ne rien entreprendre jus- 
qu'après les élections. 

Dernières opérations — Ces perpétuels arrêts, ces 
reculades imprévues avaient fait la force du gouver- 
nement hova. Le temps que nous perdions était gagné 
pour lui, car, malgré nos déclarations de blocus, les 
armes et les instructeurs lui arrivaient continuellement, 
si bien que ses soldats savent aujourdhui jtarfaitement 
se servir de nos armes de précision à tir l'apide et que, 
dans une reconnaissance sur l'lkoi)a, deux canonnières 
qui bombardaient le poste de Marovoya étaient accueillies 
par une pluie d'obus (pii venaient tonil)er à quelques 
mètres des bâtiments. 



MADAGASCAU ET ILES VOISINES. 323 

A la fin d'août, le commandant Pennequin, chargé 
dans la haie Pasandava du commandement du fort d'Am- 
houdiuadirou, qui avait organisé une compagnie de Saka- 
laves, apprit que les llovas sortis d'Ankaramy dévastaient 
la vallée du Jangoa. Prévenu le '20, il se mit à la tète de 
50 Français et de 70 Sakalaves, et fit 24 kilomètres 
avant de pouvoir prendre le contact avec les ennemis, 
llavitaillé le lendemain matin par un canot à vapeur, il 
ne tarda pas à atteindre les Hovas à Andampy. Quoique 
très supérieurs en nomhre, ces derniers, décimés par les 
feux de salve des Français et des Sakalaves, que le com- 
mandant avait fait coucher dans les hautes herbes, ne 
purent parvenir à nous déborder et durent se retirer 
dans le plus grand désordre, après avoir éprouvé des 
pertes très sensibles. La solidité des Sakalaves au feu 
était démontrée et l'on ne pouvait plus mettre en doute les 
services immenses qu'ils pouvaient nous rendre. 

Par malheur, la bonne impression causée par cet écla- 
tant succès allait être effacée. Le dO septembre, l'amiral 
Miot dirigeait une reconnaissance offensive contre Fara- 
fate, afin de constater les travaux que les Hovas avaient 
exécutés dans cette importante position. La colonne, 
arrêtée au gué Samaaf, sur la droite de l'ennemi, par un 
feu violent d'artillerie, auquel nos batteries répondirent 
avec plus de courage que de succès, ne put aborder les 
positions des Hovas, composées de quatre ouvrages régu- 
liers qui paraissaient bien établis et derrière lesquels se 
tenaient à l'abri des forces nombreuses. Trop inférieure 
en nombre, elle dut se retirer après un engagement dans 
lequel nos troupes avaient eu 53 hommes hors de combat, 
dont deux tués et quatre olficiers blessés. 

Conditions de la paix. — Ces événements militaires 
n'empêchaient cependant pas les négociations de se pour- 
suivre. Au mois de mai, M. Maigrot, un Mauricien, consul 
d'Italie à Tamatave, avait été chargé par son gouverne- 
ment de faire ratifier par la cour d'Émyrne le traité con- 
clu en juillet 188î2 avec l'Italie. Profitant de son séjour à 
Antananarivo, les Hovas l'avaient prié de reprendre offi- 
cieusement les né<ïociations avec la France. Toutefois 



524 LA FRANGE COLONIALE. 

notre consul M. Bandais et l'amiral Miot n'avaient pas 
pris au sérieux ces ouvertures et n'avaient pas consulté 
notre ministère des affaires étrangères. Sur ces entrefaites, 
M. Bandais était rappelé en France et M. Patrimonio, 
chargé d'une mission à Zanzibar, était informé que si 
certaines circonstances se produisaient, il pourrait être 
appelé à se rendre à Madagascar en qualité de plénipo- 
tentiaire du gouvernement français, 

La lassitude de la cour d'Iùnyrne, que les instructions 
remises à M. Patrimonio laissaient prévoir, la détermina, 
pendant le courant de novembre, à faire auprès de l'ami- 
ral une nouvelle tentative d'arrangement. Ce dernier, 
convaincu cette fois qu'on pourrait arriver à s'entendre, 
dépêcha à Zanzibar l'aviso le Limier, et M. Patrimonio 
vint prendre la direction des négociations. 

Le 22 décembre, au moment où la Chambre discutait 
les crédits pour le Tonkin et allait passer à l'examen de 
ceux que le gouvernement réclamait pour Madagascar, 
M. de Freycinet venait annoncer à la tribune que les né- 
gociations avec les Hovas avaient abouti. Nous reconnais- 
sons Bavanalona pour reine de Madagascar, il est vrai, 
mais cette concession très impoi'tante est compensée par 
l'établissement de notre protectorat sur l'île tout entière. 
Si, dorénavant, les relations extérieures de la cour 
d'Émyrne doivent être confiées à un résident français 
établi à Antananarivo, notre gouvernement ne s'occupera 
aucunement de l'administration intérieure. 

Quant à nos protégés d'ancienne date, nous veillerons 
à ce qu'ils soient bien traités, nous évacuerons tous les 
postes dont nous nous sommes emparés au cours de la 
guerre, à l'exception de Tamatave qui restera entre nos 
mains jusqu'au parfait payement d'une indenmité de dix 
millions que nous nous cliargeons de répartir. Enfin la 
baie de Diego-Suarez nous est cédée en toute propriété. 

Tels sont les principaux articles du traité de paix qui 
vient d'être conclu. Nous faisons aux Hovas d'impor- 
tantes concessions qui ne sont peut-être pas compensées 
par les avantages ((uc nous recneiUons. Nous invalidons 
nos droits historiques eu reconnaissant à Havaiialova 111 



MADAGASCAR ET ILES VOISINES. ZTo 

le litre de reine de Madagascar, nous avons l'air 
d'abandonner nos alliés les Sakalaves , et nous éva- 
cuons quantité de positions excellentes où nous étions 
fortifiés. 

Ces concessions ne seront rien si nous tenons la main 
à ce que notre protectorat soit vraiment effectif, et si 
nous n'avons pas une confiance exagérée dans les décla- 
rations officielles d'un gouvernement qui a fait de la 
fourberie et de la duplicité une institution d'État. 

Xos ftilnrs colons i\ ^ladagasear. — Si IIOUS par- 
venons à nous établir à Madagascar d'une façon défini- 
tive, nous ne serons pas embarrassés pour trouver des 
colons; Maurice et Bourbon sont là, tout à côté, qui font 
depuis longues années avec Madagascar un important 
commerce. Ce n'est un mystère pour personne que si 
les Mauriciens n'ont qu'à se louer de la façon d'agir du 
gouvernement anglais à leur égard, s'ils sont mieux 
gouvernés, plus économiquement, s'ils sont plus libres 
que sous la domination française, ils n'en ont pas moins 
conservé pour leur patrie d'origine les plus vives sym- 
pathies. 

En 1885, une lettre, adressée par un Mauricien à M. de 
Blowitz et reproduite par celui-ci dans le Times, s'exprimait 
ainsi : c Sur cent Mauriciens s'occupant de Madagascar, 
quatre-vingt-dix-neuf approuvent la conduite des Français. 
Si lord Granville pouvait entendre les Mauriciens parler 
des Hovas, il saurait jusqu'à quel point ces derniers sont 
détestés par les sujets de la reine les plus proches de 
leur île. Quant à l'approvisionnement de bétail que la 
colonie anglaise tire de Tamatave, les Mauriciens pensent 
qu'il sera plus abondant et à meilleur marché du moment 
où les Français auront ouvert le pays. » 

Cette dernière phrase du correspondant de M. deDlowitz 
était si bien dans la vérité que, du moment où l'on a 
espéré un effort sérieux de la part de la France, les 
membres les plus en vue de la société mauricienne fon- 
daient une société de colonisation à Madagascar avec le 
but hautement proclamé d'obtenir du gouvernement 
français des concessions de terre. 



526 LA FRANCE COLONIALE, 

Un tel appoint de bonnes volontés et d'argent, un tel 
renfort d'hommes acclimatés ne sera point à négliger, 
surtout si l'on songe qu'il sera puissamment secondé par 
tant d'iiommes d'initiative, habitants de Bourbon , qui 
sont réduits à s'expatrier et à porter au loin, comme cer- 
tains l'ont fait à la Nouvelle-Calédonie, leurs capitaux et 
leur esprit d'entreprise. On a assez vu la popularité dune 
expédition à Madagascar par l'empressement qu'ont mis 
les habitants de Bourbon à s'enrôler dans les compagnies 
de volontaires. Nous avons aujourd'hui lieu de penser 
qu'étant mieux connue, Madagascar attirera une impor- 
tante émigration, et qu'avec des capitaux français, c'est 
un pays qui ne tardera pas à se transformer radicale- 
ment. 

En effet, il n'existe nulle part un champ d'exploitation 
plus vaste et plus libre pour exciter et récompenser 
l'esprit d'entreprise. Ainsi que le disait fort bien M. de 
Mahy dans le discours que nous citions plus haut, son 
étendue, sa fertilité, le peu de densité de sa population 
la mettent dans les conditions idéales d'une exploitation 
rémunératrice; son passé ne l'a pas épuisée comme ses 
voisines Maurice et Bourbon; ses ressonrces sont intactes 
et, pour nous les disputer, il n'y a qu'un petit nombre 
dindigènes sans vitalité propre, sans cohésion et sans 
force de résistance au point de vue ethnique et écono- 
mique. Au moment où toutes les nations du vieux monde 
semblent prises dune fièvre de colonisation, où l'on se 
dispute avec acharnement les dernières terres sans maîtres 
qui, par leurs ressources propres ou par leur situation 
stratégique, semblent être de quelque valeur, nulle n'offre 
autant d'avantages que Madagascar. Nous ne pouvons que 
nous applaudir de voir sous notre protectorat cette grande 
île tout entière et en notre possession un havre tel que 
Diego-Suarez. 



PARTIE GÉOGRAPHIQUE 



CHAPITRE PREMIER 



GEOGRAPHIE GENERALE DE MADAGASCAR 



Situation. — Étendue sur une longueur de plus de 
douze degrés et parallèlement à la côte orientale d'Afri- 
que, dont elle n'est séparée que par un bras de mer large 
de quatre-vingt-cinq lieues marines, le canal de Mozam- 
bique, Madagascar est une des plus grandes îles du 
monde. 

Partageant en deux branches le courant équatorial, 
elle commande les deux routes de l'Inde, celle qui em- 
bo^que le canal de Mozambique aussi bien que celle qui 
passe entre cette grande île et les Mascareignes. 

Si, aujourd'hui que l'isthme de Suez est percé, la posi- 
tion stratégique de Madagascar paraît, au premier abord, 
moins importante, il ne faut pas oublier cependant que 
les deux extrémités de cette route peuvent être fermées 
par l'Angleterre; Malte et Chypre au nord, Périm et Aden 
au sud, sont les clefs de la mer Rouge. Aussi, toute puis- 
sance qui, en lutte avec la Grande-Bretagne, voudrait 
faire passer des vaisseaux aux Indes, devrait-elle prendre 
l'ancienne route du cap de Bonne-Espérance. On com- 
prend, de reste, l'intérêt qu'aurait l'Angleterre à se créer 
dans ces parages une colonie à côté de celles du Cap, de 
Natal et de Maurice, qui ne brillent pas précisément par 



32S LA FRANCE COLONIALE. 

le nombre et la sûreté de leurs ports, non plus que par 
leurs ressources eu vivres frais, en rechanges, en charbon 
et en approvisionnements de toute sorte que fournirait à 
profusion Madagascar. 

Superneie. — La superficie de cette grande île dé- 
passe celle de la France actuelle de 60 OUO kilomètres 
carrés; bien plus longue que large, elle a 1600 kilomè- 
tres du nord au sud et 470 kilomètres de l'est à l'ouest 
dans sa largeur moyenne. 

Relief du soi. Montagnes. — Sur une étendue de 
plus de trois cents lieues, une chaîne de montagnes 
court parallèlement à la côte orientale et suit le rivage 
sans s'en écarter jamais, sauf au nord, de plus de quel- 
ques milles. Une fois qu'on a gagné la crête de cette 
chaîne à 800 ou 900 mètres au-dessus de la mer, on re- 
connaît que son revers forme tantôt une gorge étroite et 
profonde, tantôt un plateau, amas séculaire des éboulis 
et des détritus d'une seconde chaîne granitique qui do- 
mine la première de -iOO à 500 mètres. Qu'on ne croie 
pas cependant qu'à partir de ce point, le sol s'abaisse 
graduellement vers le canal de Mozambique ; il forme 
une sorte de plateau central large d'une trentaine de 
lieues, très tourmenté et déchiré qui, par une pente 
extrêmement rapide, s'abaisse brusquement jusqu'à une 
plaine sablonneuse, coupée [de ravins, dont le niveau ne 
dépasse que de 200 mètres celui de la mer. 

Les seuls accidents sont une étroite chaîne de mon- 
tagnes, le Bemaraha, qui court du nord au sud et, dans 
les provinces méridionales de Madagascar, deux chaînes 
secondaires qui partent du SI*" degré de latitude et dont 
la première forme, en rejoignant le Bemaraha, un vaste 
plateau. 

Régime des eaux. — On peut donc dire que Mada- 
gascar est divisée en deux versants principaux : le plus 
étroit, celui de l'est, s'élargit jusqu'à avoir 60 à 80 milles 
dans le nord; il est coupé par nombre de rivières torren- 
tueuses. Barrées de rocs et de cataractes, elles entraînent 
avec elles quantité de détritus organiques ou végétaux. 
Accumulés à l'embouchure, sous l'influence des vents et 



MADAGASCAR ET ILES VOISINES. 520 

u flot, ils forment des barres et des deltas marécageux 
dont les émanations putrides engendrent des fièvres endé- 
miques terribles qui ont fait donner à cette côte le nom 
de cimelière des Européens. 

Quant au versant occidental, large de trois à quatre 
degrés, il donne naissance à des rivières importantes par 
leur débit et la longueur de leur cours. Le Maningory 
ux nombreux rapides, le Mangorù, long de 400 kilomètres, 
ui sort comme le précédent de la province d'Antsibanaka 
et qui se jette à la côte est, le Manangarâ, le Mangoka, 
rilonara, le Betsibokâ et l'Ikopa qui passe à Tananarive et 
est le plus long cours d'eau de Madagascar, car il n'a 
pas moins de 115 lieues, telles sont les rivières les plus 
considérables. 

Ajoutons, pour compléter les renseignements relatifs à 
l'hydrograpbie, qu'il existe dans l'intérieur un certain 
nombre de lacs, en général peu connus, dont les princi- 
paux sont les lacs Ima, Itasy, Kinkouni, assez large pour 
qu'on n'aperçoive pas le bord d'une extrémité à l'autre, 
et l'ikotry, renommé pour l'excellence de son poisson. 

Climat. — On comprend qu'une île aussi vaste, aussi 
tourmentée que Madagascar, offre une très grande variété 
de climats et de sols. Si la cbaleur y est étouffante sur 
la côte, on jouit sur les bauts plateaux d'une tempéra- 
ture peu élevée et le froid y est même sensible pendant 
les mois d'biver.Deux saisons bien trancbées se partagent 
l'année, l'bivernage ou la hors saison, et la saison sècbe, 
qui commence avec le mois de mai pour finir avec octobre. 
En tbèse générale, on peut considérer comme fertile 
toute la côte orientale, où les pentes des montagnes sont 
couvertes d'une luxuriante végétation, tandis que la plu- 
part des plateaux de Tinférieur sont stériles et rocailleux. 
Rades et ports. — Dans sa partie septentrionale sur- 
tout, la côte offre de bons mouillages et des ports magni- 
fiques, citons : le havre de Diego-Suarez, avec ses trois 
baies et son port intérieur, le port Louquez, les baies de 
Yohémar, d'Antongil, de ïintingue, celle deFénériffe qui 
passe pour la moins sûre de la côte orientale ; Tamatave, 
la baie Sainte-Luce dans la partie méridionale, puis, sur 



550 LA FRANCE COLONIALE. 

le canal de Mozambique, les baies Saint-Augustin, de 
Baly, de Bombetok, Mojanga, Narindinà et Pasandava en 
face de Nosv-Bé. 



CHAPITRE II 



LES INDIGENES DE MADAGASCAR 



Baces. — Encore bien que les premiers habitants de 
cette île soient venus de l'Afrique, que ce soient des 
Cafres, comme le prouve surabondamment le type des 
plus anciennes tribus et notamment des Va-Zimbas ou 
Zimbas aujourd'hui disparus, oir peut aussi constater la 
présence du sang arabe, surtout chez les Antaïmoros, 
comme on le fait sur l'autre rive du canal de Mozambique. 
A ces deux races distinctes, mais aujourd'hui mêlées, 
venues à des époques ignorées de l'Afrique et de l'Asie, 
s'en est ajoutée une troisième dont larrivée à Madagascar 
peut remonter à six cent cinquante ans et dont l'ori- 
gine malaise est aujourd'hui parfaitement démontrée. Ce 
sont les Hovas. 

Population. — La population de Madagascar n'a jamais 
pu être évaluée, même d'une façon approximative; tout 
ce qu'on peut dire, c'est qu'à l'exception de la province 
d'imerina ou d'Émirne, de l'Anlsihanaka et de quelques 
cantons des Belsiléo, elle est partout très clairsemée. 
M. Grandidier, le voyageur qui connaît aujourd'hui le 
mieux Madagascar, est, au cours d'un voyage dans l'inté- 
rieur, resté sept jours sans rencontrer la moindre habi- 
tation. 

On peut évaluer la population à environ i millions 
d'âmes, dont un million de Hovas. Aussi, ne faut-il pas 
s'étonner qu'à partTananarive(Antananarivo), (|ui compte 
175 000 habilants, Fianarantsoa IGOUO, Tamalave 15 à 



MADAGASCAR ET ILES VOISINES. 331 

20 000, Mojanga 15 000 etFoulpoiute 4000, aucune loca- 
lité ne mérite le nom de ville. Ce ne sont que villages 
dont les plus importants ont une population d'un millier 
d'individus, mais dont la plupart n'ont pas vingt maisons, 
sauf dans l'imerina et chez les Betsileo, les Bara et les 
Antaïmoro, où l'on rencontre bon nombre de hameaux de 
40, 60 et même 100 feux. Quant aux roules, elles n'existent 
pas même de nom, quoiqu'il soit facile d'en établir, sauf 
dans le massif central ; mais ce ne sont que sentiers où 
parfois deux hommes auraient peine à marcher de front. 

JLes Hovas. — Probablement emportés loin de leur 
patrie par le courant équatorial, ils débarquèrent à Mada- 
gascar et s'emparèrent du plateau cenlral dont ils 
chassèrent ou détruisirent Içs habitants. 

Si les nègres se sont tellement mêlés aux Arabes que, 
chez la plupart de ces métis, il est difficile de faire la 
part de ces deux éléments, les Hovas au contraire se sont 
longtemps préservés de tout mélange. Que c'ait été parti 
pris chez eux, c'est possible, mais les Malgaches les ont, 
jusqu'à la fin du dix-huitième siècle, traités en parias, 
considérant comme impur et souillé tout ce qu'ils avaient 
une fois touché. 

Le teint olivâtre des Hovas, leurs cheveux noirs, droits 
ou bouclés, leur absence de prognathisme, leur taille 
élancée, leur activité, leur intelligence et leur habileté à 
certaines industries, tranclient sur les traits si caractéris- 
tiques des nègres, sur leur apathie et leur paresse invé- 
térées. Toujours fourbes, tour à tour hautains ou rampants, 
avides, menteurs et rapaces, tels sont les Hovas. La déla- 
tion, la dissimulation et la cruauté sont chez eux des 
talents et des vertus qu'ils s'empressent d'inculquer à 
leurs enfants. 

Personnellement, à côté de ces vices, ils possèdent des 
qualités précieuses. On les trouve affectueux, hospitaliers, 
très soucieux des liens de la famille et de l'amitié, poussant 
le culte des morts jusqu'à l;i superstition. 

En tant que peuple, les Hovas^ ont des vertus non moins 

l. " Les Ilovas, dit M. Granclidier,daiis une lellre qu'il nous adres- 
sait récemment, ont certes tous les défauts que vous leur reprochez, 

FR. COL. 24 



352 LA FHANCE Cni/)>IALE. 

appréciables. Ils oui l'habiliide du travail el l'esprit 
d'obéissance, qui leur ont permis de s'organiser en nation, 
tandis que les Malgaches en restaient à la tribu, forme 
sociale inférieure qui, en dispersant la puissance aux mains 
d'un grand nombre d'individus, engendre des rivalités et 
des guerres continuelles, empêche tout progrès. 

Hahitations. mobilier, costume. — La Case du Mal- 
gache n'est le plus souvent qu'une carcasse de charpente 
revêtue des feuilles du ravinala, soit de jonc ou de 
roseaux, soit de boue mêlée de paille ou de planches : elle 
ne comprend d'ordinaire qu'une pièce. Le mobilier est des 
plus primitifs : un lit de natte reposant sur quatre pieds, 
un billot pour s'asseoir, un oi'eiller en bois ou un petit 
coussin et quelques paniers; quant aux ustensiles de cui- 
sine, ce sont des pots de terre, des marmites en fer adop- 
tées depuis l'étendue des relations avec les Européens, un 
gril en bois, le sala:ia^, et des feuilles de ravinala qui rem- 
placent dans l'est les cuillers en corne et en bois, les verres 
et les assiettes dont l'usage est général chez les Hovas. 

Une pièce de toile enroulée autour des reins, le seidik, 
est, le plus souvent, l'unique vêtement des naturels de la 
côte orientale. On y joint parfois le sini'bou, sorte de toge 
dont on se drape à la romaine. 

I.a famille : pol^^amie. — La polygamie était d'un 
usage général et il n'existait pas de chef qui n'eût au 
moins trois femmes, mais elle n'est plus admise dans 
rimerina et chez les Betsileo. Jusqu'au jour de son ma- 
riage, la jeune fille est libre de son corps, mais à dater de 
ce jour, elle doit fidélité à son époux et l'adultère est 
puni d'une amende qui est payée au mari par les coupa- 
bles. La naissance d'un enfant est accompagnée de fes- 
tins et de danses. Les enterrements sont toujours suivis 
des mêmes cérémonies mêlées de chants funèbres. 



mais, à moins d'injustice, on ne saurait nier que ces défauts devien- 
nent chaque jour moins giaves ; ils ont grand désir de se civiliser, 
et il n'est pas douteux que le christianisme a déjà produit d'excel- 
lentseffels; ils sont notaunnent moins cruels et moins superstitieux. » 
1. Le Salaza est un trépied sur lequel on met la marmite. 11 se 
compose de trois pierres pointues tichées en terre. 



MAItA(iAS(;\H ET ILES VOISINES. 355 

idée»i religieuses. — 11 n'exisle pas deculteà propre- 
ment parler chez les Sakalaves et les Malgaches ; ceux-ci 
sont superstitieux à l'excès, croient à la vertu des gri?- 
(jris, aux prédictions et sortilèges des devins, ombiaches 
ou (nnpisikédus. Quant aux llovas, il y a longtemps que 
les missionnaires méthodistes anglicans ont essayé de les 
convertir au christianisme, devenu la religion d'Étatdepuis 
qu'en 1868 la reine Ranavalo II a fait détruire les idoles 
nationales. 

État politique. — Si les Hovas. qui prétendent à la do- 
mination de nie tout entière, l'ont divisée arbitrairement 
en vingt-deux provinces, au point de vue politique, elle 
ne doit être partagée qu'en deux zones nettement tran- 
chées : les régions occupées ou soumises par les llovas, 
celles qui sont demeurées indépendantes. C'est ainsi que 
toute la contrée à l'est du M" degré de longitude et au 
nord du 22*= de latitude est sous la domination des Hovas, 
sauf, cependant, la partie comprise entre Manafiafy et la 
rivière Menanara, les baies de Narindina, de Mazangaye 
ou Mojanga et la côte voisine, qui ont secoué le joug; tout 
le reste de Madagascar, c'est-à-dire le sud et l'ouest, sauf 
une partie du Ménabé (entre les rivières d'Andranomena 
et du Mangoky), n'a encore pu être soumis par ces con- 
quérants et est gouverné par une foule de roitelets indé- 
pendants les uns des autres, mais dont quelques-uns se 
sont placés sous le protectorat de la France, afin d'éviter 
le régime despotique des Hovas. 

Quant au mode de gouvernement, nous avons dit 
quelles guerres intestines, quelles rivalités sanglantes 
avait amenées la division en tribus des Sakalaves et 
des Malgaches. .Jusqu'à la i'm du dix-huitième siècle, 
les llovas étaient restés enfermés dans les régions élevées 
et salubres du plateau central. Andianampoinimerina 
« le désiré d'Émirne n est le premier souverain qui ail 
réuni ces tribus éparses en un corps de nation et qui. 
avec l'aide des Anglais, par la ruse encore plus que 
par la force, ait entrepris de soumettre à sa puissance 
Madagascar tout entière. Nous avons dit en commençant 
quel avait été le résultat de celte lutte qui dure encore. 



."4 LA FRANCE CÛLOiSIALE. 

il est bon maintenant de jeter un coup d'œil sur le mode 
de gouvernement qui a permis aux Ilovas d'atteindre 
d'aussi importants résultats. 

L'organisation des Ilovas est toute féodale; la personne 
du roi est sacrée et l'on ne peut verser le sang des 
nobles. Le système des castes est d'une rigueur inflexible. 
L'idée de hiérarchie, dit le docteur Lacaze, est tellement 
marquée, indélébile, qu'il n'est pas permis à tel degré 
de noblesse de se vêtir de la couleur qui appartient au 
rang supérieur. Le sang royal ou princier a seul droit au 
parasol rouge, la noblesse peut seule porter le lamha 
(pagne) rouge; le salut qu'on lait à un plébéien n'est pas 
celui auquel a droit un noble, et tel noble, en haillons, 
misérable, passant à côté d'un riche plébéien porté par 
des esclaves, se redresse fièrement et reçoit un salut de 
respect auquel il répond à peine. » 

Le même observateur n'a pas foi dans le développement 
de la civilisation chez les Ilovas et les iMalgaches, tandis 
que l'opinion de M. Grandidier est radicalement con- 
traire. 

Influence de la civilisation européenne. — Lorsque 
les missionnaires anglais vinrent s'établir dans le pays, 
en 1817, ils importèrent leur religion, puis l'inslruction 
sous toutes ses formes. Chassés en 1855, ils sont reve- 
nus il y a une quinzaine d'années. Tout s'était si bien 
perdu, qu'ils ne retrouvèrent même pas trace du souvenir 
de leurs travaux. 

C'est que ces peuples acceptent les côtés de la civilisa- 
tion dont ils tirent un profit immédiat, mais ils ne sont pas 
pénétrés de ses bienfaits. 11 est bien rare qu'on ne trouve 
pas chez chaque llova une grosse bible; cela prouve-t-il 
qu'ils soient véritablement chrétiens? Ils ont intérêt à le 
paraître, voilà tout. Sceptiques, insouciants et paresseux, 
bien qu'extrêmement avides, ils ont laissé tomber en 
ruines les magnifiques établissements industriels et agri- 
coles de MM. Laborde et de Lastellc, bien (pTils aient 
vu tout le bénéfice que nos intelligents compatriotes en 
tiraient. 

Tels qu'ils sont, les Ilovas et les Malgaches ne peuvent 



MADAGASCAR ET ILES VOISINES. 335 

être en quelques années complètement civilisés; il est 
certaines facultés qui leur manquent et toutes les races 
ne sont pas, comme les Japonais, également aptes à opé- 
rer à bref délai un changement radical dans leur vie in- 
time, dans leurs mœurs et leurs habitudes. Mais, s'ils ne 
sont pas capables de tirer, eux-mêmes, parti des richesses 
que renferme leur pays, ce n'est pas une raison pour 
qu'nn autre peuple ne s'en charge pas. 



CHAPITRE in 

GÉOGRAPHIE ÉCONOMIQUE DE MADAGASCAR 



Productions naturelles. Flore. — De tl'ès grandes 
différences d'altitude, de l'eau en abondance et, dans 
quelques provinces, un soi d'une fertilité prodigieuse, 
voilà des conditions on ne peut plus favorables au déve- 
loppement de la flore indigène. Aussi, tous les voyageurs 
ont-ils été véritablement émerveillés de la richesse et de 
la multiplicité des productions naturelles de Madagascar. 
Mais il n'en est aucun qui ait marqué son élonnement 
en termes plus vifs et plus saisissants que le botaniste 
Commerson dans une lettre qu'il écrivait en 1771 à 
Lalande. 

« Quel admirable pays que Madagascar! Il mériterait 
seul, non pas un observateur ambulant, mais des acadé- 
mies entières 1 C'est à Madagascar que je puis annoncer 
aux naturalistes qu'est la terre de promission pour eux. 
C'est là que la nature semble s'être retirée comme dans 
un sanctuaire particulier pour travailler sur d'autres mo- 
dèles que ceux dont elle s'est servie ailleurs : les formes 
les plus insolites, les plus merveilleuses s'y rencontrent 
à chaque pas. Le Dioscoride du nord (Linné) y trouverait 
de quoi faire dix éditions de son Sijafème de la nahire et 



33G LA FHANCE COLO.XIAI.F;. 

finirait par convenir de bonne loi qu'on n'a soulevé qu'un 
coin du voile qui la couvre. » 

Qu'an grand nombre de uatuialistes, et notamment 
Sonnerai, aient été déterminés par ces paroles entliou- 
siasles à explorer cette terre de promission, ce n'est pas 
pour nous étonner. Mais il n'en est aucun qui, comme 
M. Grandidier, ait réuni sur ce pays une masse aussi 
considérable d'observations nouvelles et de renseigne- 
ments scientifiques précieux, inestimable trésor qui fait 
de VHistoire natureUe, physique et politique de Mada- 
gascar une véritable révélation et qui a désigné pour l'Ins- 
titut le fidèle observateur de tant de formes inconnues 
et d'espèces inédites. 

Parmi les céréales, c'est le riz dont on ne compte pas 
moins de onze variétés — la rouge est la plus commune 
dans le centre et les parties marécageuses de l'Ile — 
qui forme le fond de la nourriture des habitants. Il était 
encore, il y a quelques années, à un prix dérisoire; 
n'était l'ouverture de voies de communication obstiné- 
ment refusée par les Hovas, ce serait un article d'expor- 
tation on ne peut plus rémunérateur. Le froment, l'avoine, 
— ces deux céréales sont encore peu répandues, — le 
mais, le millet, l'orge, le manioc, la patate, l'igname, sans 
parler des légumes européens et des arbres fruitiers in- 
troduits par les missionnaires et les voyageurs, notam- 
ment par notre consul, M. Laborde, la vigne qui donne 
deux récoltes annuelles, le figuier du Cap, le grenadier, 
la banane, l'ananas, la noix et la noix de coco, IJorange, 
le citron, l'arbre à pain, la canne à sucre d'une espèce 
très saccbarifére et qui vient sans fumier, telles sont les 
principales productions de Madagascar. 

Ajoutons que le caféier introduit sur la côte orientale a 
bien réussi, quoiqu'il ne vive pas longtemps, et que les 
meilleures sortes de Bourbon ne lui sont pas supérieures. 
Le tabac vient aussi bien dans l'intérieur que sur les côtes, 
le coton donne d'excellentes récoltes sur le plateau d'iine- 
rina, l'indigo sert depuis longtemps aux indigènes pour 
la teinture de leurs vêtements; qflant à la soie, dont les 
cocons pendent aux arbres en masses qui atteignent, 



MADAGASCAR ET ILES VOISINES. 57>7 

disait Le Gentil, la grosseur de la cuisse d'un homme, 
elle ne peut se tisser, mais se carde seulement. 

Outre un grand nombre d'épices, telles que le gin- 
gembre, le poivre sauvage, la muscade, la cannelle, le 
cubèbe, la feuille excellente (Agathophyllum aromalicum) 
le longoza (Curcuma zodoaria), la grande terre, comme 
on dit à Bourbon, est également riche en arbres précieux 
pour la construction, le ebarronnage ou l'ébénisterie. Ce 
sont : le casuarina, les pandanus dont les feuilles servent 
à faire des sacs qu'on exporte à Maurice et à Bourbon 
pour mettre le sucre: le bambou, Tazaina qui fournit des 
mâts de navires et donne une précieuse résine, l'ébène, 
le palissandre, le bois de rose, le sandal, les hibiscus, 
les mimosas, le tek et le bois de natte, ce rival de 
l'acajou. 

Ajoutons encore nombre de résines, puis le caoutchouc, 
la cire, le copal, Torseille, l'huile d'arachide, et nous 
n'aurons qu'un abrégé bien rapide et bien incomplet des 
ressources merveilleuses qu'offre Madagascar. 

Faune. — Que si l'on est étonné de la prodigieuse 
richesse de la flore madécasse, on n'aura pas moins lieu 
d'être surpris de la variété et de l'abondance de sa faune. 
Non seulement on y rencontre quantité d'animaux depuis 
longtemps observés, mais ou y trouve des espèces qui lui 
sont propres et des formes bizarres et imparfaitement 
observées jusqu'à ces derniers temps. 

On ne rencontre à Madagascar aucun des grands qua- 
drupèdes de l'Afrique, éléphants, lions, etc., le détroit 
qui sépare cette grande île du continent étant trop large 
pour être traversé par ces animaux. Mais les forêts, les 
savanes et les plaines herbeuses sont fréquentées par des 
sangliers, des chats et des chiens radevenus sauvages. 

Il y a là des moutons â grosse queue et des bœufs à 
bosse ou zébus, ces derniers en troupeaux innombrables, 
particularité qui avait frappé nos premiers colons et que 
Flacourt enregistre avec soin. 

Dans le « Voyage de Madagascar » de M. de V..., Car- 
peau de Saussay raconte que, au cours d'une expédition, 
nous dirions une razzia, chez les Matalanes, on s'empara 



338 LA IP.ANCE COLONIALE. 

de 15 800 bœufs ou vaches. « La viande, ajoute-t-il, était 
si abondante à ce moment que chaque homme en recevait 
cinq livres par jour. )) 

François Gauche nous apprend à son tour que « l'île est 
fort fertile en grands bœufs qui ont une grosse loupe 
qui est excellente à manger entre le col et les épaules, 
toute de graisse. » 

Si, jadis, il était impossible d'exporter ces animaux à 
cause de la longueur du voyage, aujourd'hui que la vapeur 
et le percement de l'isthme de Suez mettent Marseille à 
vingt jours de Madagascar, ce serait une affaire très rému- 
nératrice que d'aller y prendre ces animaux, dont le prix 
moyen est de 50 à 60 francs, pour les importer dans 
notre pays. On pourrait encore créer sur place des sala- 
deros analogues à ceux de la Plata et de l'Australie pour 
expédier en Europe des salaisons, des viandes en boîte et 
cet exlract,inn carnis, connu sous le nom du chimiste 
prussien Liebig. 

La tribu des quadrumanes est innombrable à Madagas- 
car, mais M. A. Grandidier qui, avec M. A. Milnc-Edwards, 
en a fait une étude spéciale, est arrivé à cette conclusion 
que le nombre des espèces de propithèques et de lémurs 
ou makis doit être singulièrement réduit, malgré les diffé- 
rences caractérisées que présentent quantité d'individus 
souvent parqués dans les cantons d'où ils ne sortent pas. 
« Le plus souvent, dit M. Grandidier, les variétés forment 
des races locales qui ont leur habitat bien délimité, mais 
dont les caractères, déjà assez variables au centre même 
de leur aire géographique, se modifient davantage sur les 
limites et qui offrent des passages d'une race à l'autre; 
quelquefois on retrouve la même race séparée par de 
vastes espaces où il n'existe aucun de leurs représentants. 
Ce n'est, du reste, pas le pelage seul qui varie chez ces 
animaux; des caractères anatomiques considérés d'ordi- 
naire comme fixes sont soumis à de nombreux change- 
ments, et bien des crânes eussent pu être attribués à des 
espèces nouvelles si je n'avais moi-même tué l'animal et 
conservé sa peau. » 

On doit au même naturaliste la découverte à Madagascar 



MADAGASCAR ET ILES VOISINES. 7,00 

de débris d'mi hippopotame de petite taille, d'ossements 
de trois espèces d'Épyornis et de carapaces de deux tor- 
tues monstrueuses. 

Que si maintenant nous passons à la gent emplumée, 
nous devons constater qu'il y a environ 250 espèces 
d'oiseaux dont plus de 100 qu'on no trouve nulle part 
ailleurs. « Une remarque intéressante, dit M. Grandidier, 
c'est que la faune ornithologique de cette grande île 
manque, comme celle d'Australie, de représentants de la 
famille des pics qui est si répandue partout ailleurs; la 
présence de perroquets noirs, boëzabé, dans les deux 
pays, quoiqu'ils n'appartiennent cependant pas au même 
genre, n'est pas aussi sans devoir être mentionnée. 

11 semble, du reste, que si les grandes espèces éteintes 
rapprochent l'île que sa proximité du continent a fait 
nommer à tort africaine, des îles polynésiennes où ont 
vécu les Dinornis, la faune actuelle de ces régions si 
distantes nous montre encore d'autres points de rap- 
port. » 

Richesses minérales. — Si la SUrface du sol est si 

riche en productions végétales et animales, ses entrailles 
recèlent des trésors inestimables. Bien que des peines 
sévères soient édictées contre les prospecteurs de mines, 
on a néanmoins constaté l'existence d'importants dépôts 
de cuivre et de plomb dans les massifs métamorphiques 
au sud-ouest de Tananarive ; on sait qu'il existe des gise- 
ments de plombagine, des mines de manganèse et de fer 
dans les montagnes où se rencontrent aussi des marbres 
de diverses couleurs. Enfin on a trouvé dans la baie de 
PasandavaS à Ambavatoby et sur un périmètre de 
oOOO kilomètres carrés, des couches de charbon de terre 
qui offrent presque toutes les variétés : houilles grasse, 
sèche ou à gaz. L'étendue de ces gisements dépasse de 
200 kilomètres carrés l'étendue de tout ce que la France 
possède en bassins houillers. 11 est superflu de faire 
ressortir l'importance exceptionnelle de cet immense 



1. Rapport de l'ingénieur Guillemin à la compagnie de Mada- 
gascar, 27 lévrier 1864. 



3i0 L\ FIIANCE COLONIALE. 

gisement de charbon de terre, le nerf de la guerre mari- 
time. Il n'attend pour être exploité, comme l'or dont la 
présence était déjà signalée par Flacoiirt, comme le cristal 
de roche, le sel gemme et tant de richesses minérales 
inconnues que renferme le sol de Madagascar, que l'ouver- 
ture de l'île aux entreprises européennes, que la création 
de routes carrossables et de chemins de fer, que l'aboli- 
tion du régime actuel qui défend aux étrangers de pos- 
séder, que la ruine du régime tyrannique et fermé des 
Hovas. 

Ressources de l'ilc. — Combien de fois ont-elles été 
mises à profit par nos marins! pji 1740, ne voyons- 
nous pas le célèbre La Bourdonnais s'établir dans la baie 
d'Antongil avec neuf vaisseaux montés par près de 
quatre mille hommes, installer sur le rivage des forges, 
des corderies et jusqu'à un quai de carénage. En qua- 
rante-huit jours, avec les forêts d'alentour, il refait ses 
mais et ses vergues, avec les plantes textiles indigènes, 
il fabrique les cordages qui lui manquent et trouve assez 
de viande fraîche, de légumes et d'eau, non seulement 
pour refaire ses équipages épuisés, mais encore pour 
remplir ses soutes aux provisions, et il part, hommes 
et navires remis à neuf, pour chercher les forces 
anglaises à la côte de Coromandel. 

« De 1778 à 1783, dit Townsend Farquhar, le gouver- 
neur anglais de Maurice, les escadres sous les ordres des 
amiraux d'Orves et Suffren, et, enlin, dans tous les temps, 
depuis l'établisseiuent des Français à Maurice et îles adja- 
centes, les commandants de cette nation se sont procuré 
à Madagascar des approvisionnements en tout genre, 
pour la subsistance des troupes et des escadres expé- 
diées de l'Ile de France pour combattre les Anglais dans 
rinde. 

« Pendant le gouvernement révolutionnaire de France, 
l'ile de Madagascar fournissait le riz et les viandes fraî- 
ches et salées pour les garnisons de Maurice et dépen- 
dances et pour les équipages des bâtiments de guerre et 
corsaires; elle a aussi complété par des liommes les 
armements de ces vaisseaux qui couvraient les mers des 



MADAGASCAR ET ILES VOISINES. 3H 

Indes et ont causé de si grandes pertes au commerce l»ri- 
tannique '. 



CHAPITRE IV 

fi 

LES SATELLITES DE MADAGASCAR : POSSESSIONS FRANÇAISES. 



]Vosy-B<:-. — Tout près de la côte occidentale de Ma- 
dagascar, à l'entrée de la baie de Pasandava qu'elle com- 
mande dans sa parlie septentrionale, se Irouve la petite 
île deNosy-Bé, dont la superficie ne dépasse pas 29 500 hec- 
tares. Non loin, se ti'ouvent quelques îlots sans impor- 
tance, tels que Nosy-Mitsiou, Nosy-Lava, Nosy-Faly, Nosy- 
Comba, etc., dont nous ne faisons que ciler les principaux. 
Le sol de Nosy-Bé est d'origine volcanique, et les champs 
de lave qui la constituent sont d'une fécondité merveil- 
leuse. La partie septentrionale, qui se termine par lemorne 
Loucoubé, recouvert de forêts, est la plus aride. Grâce au 
voisinage de la grande terre, à la densité de sa popula- 
tion, à sa facilité d'accès, à l'excellence de sa rade, à sa 
fertilité, à l'espèce de foire qui s'y tient tous les ans et 
réunit tous les caboteurs qui fréquentent les rades de la 
grande terre, de la côte d'Afrique ou même de l'Inde, 
grâce à sa salubrité relative, Nosy-Bé possède d'impor- 
tants éléments de prospérité. 

llellville, sa capitale, date de 18 il, époque où nous 
avons pris possession de cette île. C'est une petite ville 
d'un millier d'habitants avec des maisons en pierre, un 
appontement qui permet le déchargement de tout navire 
par toute marée, une jetée pourvue d'un chemin de fer 
Decauville, des magasins et des hangars à charbon où 



1. Memoir and notice explanalorij of a charl of Madagascar. 
I.ondon, Murray, 1819, in-4°, pp. 4 et 5. 



342 LA FRANCE COLONIALE. 

étaiUlépusé le coinbustible nécessaire à l'appiovisioiiue- 
ment des navires de la division de l'Inde. Une cale et des 
feux qui permettent l'accès de la rade pendant la nuit 
complètent l'installation de cet établissement qui a rendu 
de signalés services à notre flotte pendant sa rude croi- 
sière sur les côtes de Madagascar. 

La culture de la canne à sucre, de la vanille et de l'in- 
digo sont particulièrement en faveur à Nosy-Bé; quant au 
café, qui donnait d'excellents résultats, les habitants ont 
dû y renoncer devant les ravages de Yhœmileija vastatrix. 
En d883, le total des importations et des exportations a 
été de 7 805 986 francs, dont un peu plus de la moitié 
sous pavillon français, encore faut-il reconnaître que les 
opérations commerciales étaient à ce moment fort ralen- 
ties par le blocus des points occupés par les Ilovas. Outre 
le grand nombre de commerçants indiens établis à Nosy- 
Bé, on y compte trois maisons de commerce, orne fran- 
çaise, une allemande et une américaine. 

Les Coinores. — Le groupe des îles Comores, en 
presque totalité sous le protectorat de la France, est situé 
à l'entrée du détroit de Mozambique, entre le nord-ouest de 
Madagascar et la côte orientale d'Afrique, se compose de 
quatre îles, Mayotte ou Mahori, la Grande Comore ou Nga- 
siya,Njouan, Anjouan ou Johanna et Mahili, la plus petite. 

La population totale de cet archipel, qui s'élève à 
65000 individus, est douce et sociable. Les habitants pri- 
mitifs étaient des noirs de la côte voisine d'Afrique ; au 
commencement du dix-septième siècle, des Arabes de la 
mer Bouge, chassés sans doute par quelque révolution 
dont nous n'avons pas le secret, vinrent s'établir dans cet 
archipel et ne tardèrent pas à se mêler à la population 
nègre. Anjouan fut longtemps fréquentée par les navires 
qui se rendaient dans l'Inde, et les Anglais y eui-ent jus- 
qu'à ces derniers temps un dépôt de charbon. Moiissa- 
moudou, la résidence du roi, est construite siu' l'orée, 
entourée de mauvaises murailles et défendue par deux 
fortins armés de vieux canons; ce gros village est com- 
posé de mauvaises murailles eu pierres à terrasse et de 
huttes couvertes en chaume. 



MADAGASCAR ET ILES VOISINES. 343 

La Grande Comore, dont l'abord est difficile à cause de 
sa forme tabulaire, est moins bien connue qu'Anjouan et 
Mayotle. Elle est d'origine volcanique, et l'on n'y ren- 
contre ni source ni ruisseaux, et l'on ne peut s'y approvi- 
sionner d'eau qu'au moyen de citernes. 

Saïd-Ali, le sultan de cette île, après avoir vainement de- 
mandé le protectorat français, avait conclu récemment un 
traité de commerce avec M. Humblot, négociant français. 

Les sultans des îles voisines, voyant d'un mauvais œil les 
Français s'établir dans le pays, voulurent les cbasser et 
marcbèrent contre Mourouni, capitale de la Grande Comore. 

L'aviso le La Bourdonnais fut aussitôt envoyé pour 
protéger nos nationaux, et au moment où nous mettons 
sous presse, nous apprenons que nos marins, avec l'aide 
des soldats de Saïd-AIi, ont complètement battu les 
troupes ennemies. 

Ma^i'otte. — Quant à Mayotte qui, comme nous avons 
eu l'occasion de le dire au cours de cette étude, est une 
ancienne possession française, elle est traversée par une 
chaîne de collines dont les plus hautes ne dépassent guère 
650 mètres. Son sol volcanique est inégal, coupé de pro- 
fondes ravines où les eaux s'amassent pendant la saison 
des pluies quand elles ne s'écoulent pas en forme de tor- 
rent. Le rivage marécageux est à ce point couvert de pa- 
létuviers qu'on ne sait où la mer finit, où la terre com- 
mence. Seuls les versanls des collines sont tapissés d'une 
végétation un peu fournie qui devient plus serrée dans 
les fonds. Lue ceinture de récifs entoure cette île et 
forme, une fois qu'on a pénétré à l'intérieur, un mouil- 
lage excessivement sûr, d'autant plus que jamais un ou- 
ragan, jamais un ras de marée semblable à ceux de 
l'Inde, n'a fondu sur Mayotte. Dzaoudzi, à l'intérieur du 
l'ècif, était la résidence du sultan indigène; c'est là que 
le gouvernement local a établi sa résidence et le centre 
des divers services à cause de la facilité de la défense, 
de l'excellence de la rade et de la salubrité relative de 
l'endi'oit. Il faut le reconnaître, le séjour de Mayotte est 
à ce point malsain aux Européens qu'ils n'y peuvent 
résider plus de deux ans, sans êlre obligés de se venir 



544 LA FIIANCE COLOMALi:. 

retremper en Kiirope. M.sapei'é, village tie 000 liabilants, 
est habité par les négociants indiens qui approvisionnent 
les naturels de toile, de riz et d'objets de toute nature 
qu'ils font venir au moyen de boutres de Zanzibar ou de 
Bombay. Du sucre, du rhum, de la vanille, telles sont 
les objets d'exportation de Mayotte qui, en raison de son 
peu d'étendue et de son isolement, n'offrira jamais les 
éléments d'un commerce un peu considérable. Ajoutons 
que les naturels sont si indolents qu'on est obligé d'aller 
chercher à Mozambique les bras nécessaires aux travaux 
des champs. La culture de la canne, qui était jadis si ré- 
munératrice, ne fournit plus autant, sans doute à cause de 
l'épuisement du sol: les derniers chiffres que nous ayons 
sous les yeux accusent une production de 5000 tonneaux 
de sucre et 80 000 tonneaux de rhum. 

Sainte-Marie. — Sur la côte orientale de Madagascar 
est située l'ile Sainte-Marie, la seule que nous ayons 
occupée avec continuité. Sa superficie est d'environ 
00975 hectares; dans le sens de la longueur elle a une 
douzaine de lieues, tandis qu'elle n'en compte que deux 
ou trois de large. Sa baie principale est appelée le Port- 
Louis. Au centre s'élève une Ile rociieuse, l'ilot Madame, 
sur lequel ont été construits quehjues fortifications et bat- 
teries, des casernes, des magasins et des cbanliei's. Expo- 
sée aux pluies, cette ile marécageuse est fort malsaine; 
mais, bien qu'on ait été de tout temps convaincu de son 
insalubrité, cela n'a pas empoché qu'on en ait fait le point 
de départ de plusieurs opérations et qu'on y ait réuni eu 
grand nombre des troupes qui furent toujouis décimées. 
On compte à Sainte-Marie trente-deux villages indigènes, 
mis en communication par des sentiers à peine frayés, à 
travers des bois épais où se rencontrent le petit natte, le 
filao, le bois de fer, etc. Du riz, des cocos, des fruits, telles 
sont, avec les essences (jue nous venons de nonmier, les 
ressources peu abondantes de Sainle-Marie. (jui n'a jamais 
dû sa fréquentation qu'à son voisinage de la grande tei'i'e 
et particulièrement des disli'icls où les bauifs sout extrê- 
mement nombreux. 

Gabriel )l.'.r r.i:i.. ' 



LA MER ROUGE 

OBOCK ET CllEIK-SAID 



CHAriïRE PREMIER 



OBOCK 



Traités qui nous ont valu ecïtc itossession. — 

Dans le but d'assurer, le jour où lo canal de Suez serait 
terminé, ses libres communications avec ses possessions 
de l'extrême Orient, le gouvernement français, dès 1855, 
faisait acheter par M. Henry Lambert, son agent consulaire 
à Aden, le territoire dObock, situé sur la grande route 
maritime de Suez aux Indes, et placé en face d'Adon, 
sur la côte orientale dAfrique. 

Le territoire d'Ubock, lorsque l'acquisition de 1855 fut 
ratifiée par un traité signé à Paris le 11 mars 1862, était 
délimité au nord par le ras ou cap Doumairab et au sud 
par le ras Ali. 11 a jxiur dépendances les îlots Soba, ou 
des Frères, à la hauteur du cap Séjarn. 

Le sultan Iloumed Loïta céda, en juillet 1882, à 
M. Paul Soleillet les ports et rades de Sagallo, donation 
confirmée, en mars 1X8"), par Menelik 11, roi de Clion, 
suzerain du sultan Iloumed Loïta. 

Depuis, M. Lagarde, commandant lélablissement d'D- 
bock, a, par les traités des i) avril et 18 octobre 1881, 
placé les territoires des sultans de Cobad et de Tadjouraii 
sous le protectorat de la France. 



54G LA FRANCE COLONIALE. 

Nos possessions ont une étendue de 200 kilomètres en 
longueur sur 60 kilomètres de larg-eur. 

Ciéograpliie de la colonie. — Au Cap Doumairall, 

prend naissance une chaîne de montagnes qui s'étend 
jusqu'au fond du golfe de Tadjourah. Elles délimitent ac- 
tuellement, du côté de la terre, notre possession. Celle-ci 
s'étend sur la côte depuis le cap Doumairah, au nord, jus- 
qu'à la baie Erdi au sud. Elle contourne donc la baie de 
Tadjourah. Au fond de celle-ci, s'ouvre la vaste rade de 
Gubbet-Kharab, qui ne communique avec la mer que 
par un chenal étroit. 

Le sol de notre possession est formé par une série de 
petits plateaux mamelonnés qui descendent de la chaîne 
de montagnes qui nous sert de limite du côté de la terre. 
Tantôt ces plateaux forment des falaises contre lesquelles 
viennent battre les tlots de la mer, tantôt au pied de ces 
plateaux s'élend une plage plus ou moins vaste. Les ter- 
rains sont de formation récente, presque tous des roches 
madréporiques, Des ouadl, des torrents, très ravinés, 
dont les principaux sont la rivière d'Obock et VAtella, 
coupent ces plateaux dans une direction générale de 
l'ouest à l'est. Les eaux coulent rarement à la surlace du 
sol ; mais, dans les années même de plus grande séche- 
resse, il y a des nappes d'eau souterraines très considé- 
rables. Aussi est-il facile d'aménager les eaux, tant pour 
l'irrigation de jardins que pour l'approvisionnement des 
navires et des habitants. 

Climat. — Le climat d"Obock, comme celui de toute 
la zone déserte et basse qui sépare le plateau central 
éthiopien de la mer, peut être caractérisé par l'épilhète 
de saharien ; une sécheresse toute particulière lui est 
propre. H est aussi très chaud, car bien qu'il y ait des 
mois dont la température moyenne varie de 25 à 50 de- 
grés, il y a des jours où la température moyenne est de 
45 degrés, et des moments où elle atteint de 50 à 54 
(température observée en juin 1882). 

Le climat d'Obock est aussi sain que peut l'être celui 
d'une l'égion très chaude. Tout excessive (lu'elle soit, la 
chaleur se supporte mieux à Obock que dans d'aulrcs 



LA MER ROUGE. 347 

régions des mêmes parages, car elle y est toujours sèche 
et de plus assez souvent tempérée par des vents de terre 
et des brises de mer. Ni les fièvres intermittentes, ni les 
dysenteries ne sont à redouter à Obock ; l'hépatite seule 
y est à craindre. Une sorte d'ulcère attaque presque tous 
les Européens dans le premier temps de leur séjour, 
mais c'est une affection sans gravité. 

Faune et flore. — Obock a également une faune et 
une flore sahariennes. 

Des mimosas en quantité considérable ; des palétuviers 
par bouquets au bord de la mer; des palmiers cloums 
et des Calotropris Procera (le Kourounka du Sahara 
algérien) dans le lit des rivières et des torrents sont les 
plantes caractéristiques de la région. Celle-ci présente en 
outre quelques graminées sauvages, des stippées et des 
salsolacées. On cultive sur quelques points de notre pos- 
session des légumes et des palmiers-dattiers. 

La faune d'Obock est caractérisée par des gazelles, des 
ânes sauvages, des outardes, des autruches, des vipères 
et des scorpions. Comme animaux domestiques, on y 
élève, sauf le cheval, les mêmes que dans le Sahara : le 
chameau, l'âne, la chèvre, le mouton, le bœuf. 

Les indigènes. — Races. — Cette population appar- 
tient aux peuplades connues sous le nom d'Afar, Adal et 
Donkali [Danakil au pi.). Le territoire occupé par ces 
populations forme un vaste triangle. Les limites en sont: 
au nord, Arkiko ; au sud, une ligne reliant Gubbet-Kha- 
rab aux mines de soufre du Choa ; à l'ouest, le contrefort 
des montagnes de l'Ethiopie centrale ; à l'est, la mer 
Rouge. 

Les Danakil sont de race indo-européenne et font 
partie des peuples dits hamitiqiies. Le Donkali est essen- 
tiellement pasteur : c'est donc un Bédouin. 11 n'a pas 
d'habitation fixe, mais, dans les lieux où il a l'habitude 
de revenir camper chaque année, il construit pour ses 
troupeaux des bercails eu pierres sèches, auprès des- 
quels il place sa hutte de nattes reposant sur des cerceaux 
do lattes. Ces huttes sont de grandeurs diverses, mais 
toujours très basses ; elles affectent la forme rectangu- 

FR. COL. 25 



548 L\ FRANCE COLONIALE. 

laire et n'ont pour meubles que des nattes, des outres 
en peau et des vases en vannerie ornés de coquilles ou 
de perles, qui servent à contenir le lait et le beurre. 

lUoeurs et coutumes des indigènes. — Le Doukali 
est un homme de stature moyenne, généralement bien 
proportionné, aux traits réguliers; les yeux sont beaux et 
assez souvent bleu foncé; les cheveux, ordinairement 
fins et bouclés, sont droits quelquefois; les hommes les 
portent demi-longs et se rasent la nuque. Pour la barbe, 
ils se la taillent généralement en collier, lorsqu'ils en 
ont, car un très grand nombre de Danakil ont la figure 
glabre, quoique les jambes soient très velues. 

L'usage de se couvrir les cheveux d'une couche de 
graisse de bœuf est général chez eux. Le vêtement con- 
siste en un pagne serré autour des reins et descendant 
jusqu'à la hauteur dos genoux, une toge de couleur et de 
fortes sandales en cuir de bœuf. 

Les armes des Danakil se composent d'un coutelas 
recourbé, porté à la ceinture, d'un bouclier rond en peau 
et d'une forte lance, arme d'estoc et non de jet, garnie 
à un bout d'un fer large et long et à l'autre bout d'un 
lourd talon de fer. 

Le costume des femmes Danakil consiste en un jupon 
de peau tannée ou de cotonnade et une camisole en 
toile de coton bleu. Elles ont les cheveux tressés, se re- 
couvrent la tête d'une pièce de coton bleu et portent aux 
chevilles, aux poignets, aux lobes des oreilles de lourds 
ornements de cuivre et des grains de verroterie. 

Le Donkali vit en nombreuses tribus appelées kabils, 
dont le gouvernement est à la fois aristocratique et démo- 
cratique. L'autorité y est bien exercée par des chefs hé- 
réditaires, mais toutes leurs décisions sont soumises aux 
assemblées de la nation, dites kalam, et où toutes les 
affaires sont traitées : elles ne peuvent être exécutées 
qu'une fois qu'elles ont obtenu l'unanimité des voix des 
membres présents. Les lialam exercent envers les chefs 
de tribus les droits de i-éprimande et même de punition. 

Les mœurs des Bédouins danakil sont sauvages et san- 
guinaires. L'étranger cbez eux, tant qu'il n'a pas lié amitié 



LA MER I'.01(;E. 34 

avec les membres d'une tribu, peut impunément être 
assassiné. Tout meurtrier a le droit de se décorer d'une 
plume blancbe qu'il porte au sommet de la tête et qu'il 
remplace plus tard par des anneaux en métal aux poi- 
gnets et d'énormes boutons aux lobes des oreilles. 

Officiellement les Bédouins danakil sont musulmans, 
mais ils ne pratiquent ni les prières, ni les autres céré- 
monies de l'Islam. 

La langue des Danakil a nom afar. Cet idiome peut se 
rattacher aux autres idiomes éthiopiens. Un dictionnaire 
de celte langue a été publié, en 1840, par le Rév. 
C. W. Isenberg à Londres. 

Les Danakil apprennent assez facilement à faire des 
travaux de manœuvres. .Vous en avons employé à Obock 
jusqu'à deux cents, en 1882 : on leur avait enseigné, en 
quelques jours, à se servir de la brouette, du pic et de la 
pelle de terrassier. Les Anglais en occupent à Aden pour 
le débarquement des navires, à bord desquels sont aussi 
embarqués quelques Danakil comme chauffeurs. 

Sur le territoire d'Obock proprement dit, on compte 
sept tribus, divisées elles-mêmes en fractions plus ou 
moins nombreuses : les Takijil, qui habitent Obock, les 
Asmila, sur l'Atella, les Madelina, les Hassouba, les 
Aden-Sara, les Ab-Ammila, les Bédnuitamila, qui com- 
prennent quinze fractions. Sur le territoire de Tadjourah 
et Gôbad, trois tribus : les Adàil, administrés par le sul- 
tan de Tadjourah, les Hassouba, par Omar-Bourham, les 
Debéné, par le sultan Houmed Loïla. Toutes ces tribus 
forment un total de 22 000 tètes, pouvant armer 6000 
guerriers. 

Tadjourah, ainsi que les autres villes ou villages de la 
côte appartenant aux Danakil, a dû être fondé par des 
marchands arabes, qui établirent des comptoirs près des 
criques où ils trouvaient un abri pour leurs embarcations. 
Les Arabes qui fondèrent Tadjourah, aussi bien que ceux 
qui ont fondé Reita ou Bailloul, s'étant alliés avec des 
filles danakil, ont créé une population aujourd'hui de 
sang donkali; mais elle doit à son alliage arabe des 
mœurs et des aptitudes toutes spéciales : fanatisme reli- 



350 LA FRANCE COLONIALE. 

gieux, esprit mercantile, aptitude aux voyages sur terre 
et sur mer, et une organisation sociale particulière. 

A la tête de ces villes se trouvent trois autorités, et 
elles portent, ce qui est à noter, le costume arabe au 
lieu du vêtement donkali. Ces autorités ont les titres 
pompeux de sultan, vizir, iman-cadi. Ce dernier est en 
même temps chargé de l'instruction publique; fonction 
dont il s'acquitte avec un zèle louable, car, à la diffé- 
rence des Bédouins qui sont tous illettrés, presque tous 
les citadins savent lire, écrire et compter en langue 
arabe. 

Les fonctions de sultan et de vizir sont héréditaires, 
mais elles alternent entre elles : le vizir succède au sultan 
décédé, et l'héritier de celui-ci remplace dans ses fonc- 
tions le vizir devenu sultan. Ces sultans sont censés 
exercer une sorte de suzeraineté sur les tribus des Bé- 
douins; il serait plus exact de dire qu'à chaque ville de 
la côte sont attachées comme clientèle un certain nombre 
de tribus de l'intérieur ou du littoral. 

Toutes les villes danakil de la côte, étant plus dési- 
reuses de sécurité pour leur commerce maritime qu'atta- 
chées à leur indépendance nationale, avaient depuis 
longtemps reconnu la suzeraineté des Turcs, lorsque 
ceux-ci les cédèrent à l'Egypte. Les Bédouins, au con- 
traire, n'ayant besom d'autre protection que celle de leur 
lance, ont toujours refusé de reconnaître une suprématie 
étrangère. 

Lieux habités. — Obock n'est qu'un port; mais l'on 
donne le nom, certainement prétentieux, de ville à Tad- 
JQurah, qui n'est que la réunion de quelques habitations 
construites avec des piquets et des nattes au bord de la 
mer. Ces huttes sont, il est vrai, grandes, proprement 
construites et bien aérées. 

Une mosquée, une maison de douane et un fortin eu 
maçonnerie constituent les édifices de Tadjourah ; les deux 
derniers ont été construits par les Égyptiens. Dans de 
beaux jardins, bien arrosés par des puits à bascule, pous- 
sent sous des dattiers une assez grande variété de lé- 
gumes. 



LA MER ROUGE. 551 

Tadjourah a deux ports et, suivant la mousson, les boii- 
tres mouillent au ras Ali ou à Tadjourah même. 

La ville de Tadjourah, aujourd'hui française, a une 
population de 1000 à 1500 habitants, dont un certain 
nombre, le tiers ou le quart, est étranger à la localité : 
l'on y rencontre des Arabes, des Indiens, des Juifs, des 
gens du Choa, etc. 

A l'exception de quelques artisans, forgerons ou bijou- 
tiers, tous les Tadjourates sont en même temps mar- 
chands, conducteurs de caravanes, marins. 

Outre Obock et Tadjourah, signalons les deux villages 
maritimes de Sagallo et Ambabo, où les caravanes vont 
s'organiser. 

L'tiiité de cette colonie. — Notre établissement d'O- 
bock peut et doit devenir : 

1° Un port de relâche et de ravitaillement entre Suez 
et la Cochinchine et les autres possessions françaises de 
l'extrême-Orient ; 

2" Une colonie française; 

3° Un centre de commerce maritime; 

4° La tête de ligne d'une route commerciale vers 
l'Ethiopie méridionale; 

4" Obock port de relâche. — Il ne faut point l'oublier : 
les Anglais à Aden ont, pendant la guerre franco-alle- 
mande, inteMit de vendre du charbon à des navires 
français. Ce seul fait, il est historique, prouve surabon- 
damment que, si la France ne veut point s'exposer, dans 
certaines circonstances données, a perdre dans l'extrême- 
Orient une situai ion laborieusement acquise, elle doit 
avoir un port à elle dans les parages mêmes où les An- 
glais ont reconnu qu'il leur était indispensable de possé- 
der un établissement pour la sûreté de leur empire des 
Indes. 

Le simple examen d'une carte suffit pour démontrer 
qu'un port de relâche entre Suez et les Indes est tout 
aussi bien placé sur la côte d'Afrique que sur celle d'A- 
rabie. La situation d'Obock est bien supérieure, pour un 
port de refuge, à celle d'Aden; c'est l'opinion de tous 



r.52 LA 1 liANCE COLONIALE. 

les navigalcurs qui connaissent le port anglais et la rade 
française. 

Il ne faut que longer la côte d'Afrique de Massàouah à 
Gardafui, visiter Assal), Reita.Tadjourah, Zeilah,Berberah 
même, pour reconnaître la grande supériorité d'Obock 
sur tous ces différents ports, tous plus ou moins ouverts 
aux vents du sud ou du nord. 

Dans ces parages, soumis à l'influence des moussons 
de la mer des Indes, les vents sont périodiques et régu- 
liers, plus ou moins impétueux; ils soufllent constam- 
ment ou du sud ou du nord ; généralement du sud-ouest 
en été, ils tournent au nord-est en hiver. 

Le mouillage d'Obock, situé i\ la corne nord de la baie 
de Tadjourah et à l'intérieur du redan que forme le ras 
Bir, se trouve ainsi fermé à tous les vents qui soufflent 
du nord. 

Les vents qui soufflent du sud sont sans effet sur la mer 
à Obock, car elle est brisée et amortie par les îles, bancs 
et récifs qui se trouvent entre Obock et Zeilah ; point qui 
est lui-même abrité par un cap dos vents du sud. 

Le mouillage d'Obock, tel qu'il est, mns travaux, offre 
une rade close, abritée de tous les vents, où un grand 
nombre de navires de tout tonnage peuvent trouver en 
tout temps un refuge assuré. 

Les ressources d'Obock, jusqu'à ces derniers temps, 
ont été celles d'une côte sauvage : de l'eau de très bonne 
qualité, du poisson, du gibier, de la viande fraîche, du 
bois. 

2° Obock colonie française. — Obock ne sera jamais 
une colonie agricole; mais les ressources de son sol sont 
suffisantes pour permettre à des Européens de s'y établir 
dans de bonnes conditions. 

On y trouve tous les matériaux nécessaires aux cons- 
tructions, bois, argile, sable, pierre à chaux, moellons, 
pierres de taille. 

Les terres arables et irrigables y sont en assez grande 
quantité pour fournir les légumes et fruils nécessaires à 
la consommation d'une importante population fixe et à 
l'appi'ovisionnement d'un grand nombre de navires. 



LA MER ROUGK. 5à5 

Les pâturages de l'intérieur nourrissent de nombreux 
troupeaux; ils s'augmenteront, d'après la loi de l'offre et 
de la demande, à mesure que les achats seront de plus 
en plus importants. 

Les Européens établis à Obock pourront s'y livrer à 
plusieurs industries rémunératrices que nous allons 
énumérer. 

Il sera facile de transformer en marais salants une 
partie notable des plages de notre possession ; partout le 
sel a une valeur, mais à Obock on est aux portes des 
Indes et de l'Afrique centrale, ces deux grands marchés 
du monde pour le sel. 

La pêche peut, elle aussi, devenir à Obock une indus- 
trie prospère; la côte est très poissonneuse; de tout 
temps les indigènes y ont fait sécher des poissons, surtout 
l'aileron d'une espèce particulière de requin, très abon- 
dante à Obock et qui serait l'objet d'un commerce impor- 
tant aux Indes pour la Chine. On pourra facilement saler 
du poisson ; or des quantités considérables de poissons 
salés venant de l'Arabie, des Indes, de Zanzibar sont con- 
sommés à la Réunion, Madagascar, Maurice. Dans cette 
dernière colonie la ration réglementaire des engagés 
indous comprend 250 grammes de poisson salé. 

Avec du sel il sera possible d'installer des saladeros 
et de se livrer sur une grande échelle à l'exportation de 
viande conservée et des produits animaux, peaux, cornes, 
etc., etc. 

L'on pourra aussi faire exploiter l'écorce et le bois 
même de certains arbres, tels que le mimosa et le palé- 
tuvier par exemple. 

De produits minéraux, en dehors des matériaux de cons- 
truction il n'y en a pas de connus. On avait signalé la 
présence de la houille sur plusieurs points; vérification 
faite, on s'était trompé. Près d'Obock, se trouvent des 
sources d'eaux thermales sulfureuses, qui indiqueraient 
la présence du soufre dans le sous-sol de la possession. 

Nous avons vu, ci-dessus, que nos colons trouveront 
dans la population indigène d'Obock une partie des bras 
qui leur seront nécessaires.. 



554 LA FRANCE COLONIALE. 

Au reste, deux factoreries françaises existent déjà à 
Obock, celle de la compagnie Godin et celle de la com- 
pagnie Ménier. 

0° Obock centre de commerce maritime. — La mer 

Rouge et le golfe d'Aden sont sillonnés par de nom- 
breuses embarcations indigènes dont quelques-unes sont 
de véritables navires (50, 80, 100 tonneaux de jauge) 
et qui se livrent à un commerce côtier d'une certaine im- 
portance. 11 y a aussi dans les mêmes parages de nom- 
breux pêcheurs de nacres, huîtres perlières, tortues. 

Obock a été de tous temps fréquenté par de nombreux 
houtres arabes, venant de tous les points de la mer Rouge 
et de la mer des Indes; autrefois c'était dans ces mers le 
seul lieu où ils pussent relâcher et faire aiguade sans 
avoir rien à payer. 11 y viendront plus nombreux encore 
le jour où ils sauront qu'ils peuvent s'y livrer à des opé- 
rations commerciales suivies. 

La première denrée que ces houtres demanderont à 
acheter ou à vendre, ce sera le riz. Car il est important 
de noter qu'à Aden le plus grand nombre des houtres 
arabes venant des Indes y sont chargés de riz; d'autre 
part, tous les houtres de la côte d'Afrique qui viennent 
à Aden y chargent du riz. 

A Obock, le riz a pour le commerce maritime la même 
importance que le sel pour le commerce avec l'intérieur. 
Obock, aussi bien et mieux qu'Aden, peut devenir un 
centre commercial important. Si la colonie d'Aden a 
derrière elle l'Arabie, Obock a l'Ethiopie. 

4° Obock tète de ligne d'une route commerciale 

•vers rÉthiopie méridionale. — Prenons la Carte et 
examinons le golfe de Tadjourah.Ce golfe, qui ne mesure 
pas moins de 100 kilomètres de profondeur, étant de 
toute celte côte le point où la mer pénètre le plus en 
avant dans les terres, est par conséquent le point naturel 
d'arrivée des caravanes du haut pays. 

Le golfe de Tadjourah a la forme d'un estuaire et, en 
le voyant sur la carte, l'on cherche naturellement le 
fleuve dont les eaUx ont dû le sculpter. Ce fleuve existe, 
c'est la Aouache, dont les eaux viennent se perdre au- 



LA MER nOUGE. 355 

jourd'hui dans les lacs Aoussa, à GO ou 70 kilomètres 
dans l'intérieur. A une époque relativement peu reculée, 
mais au moment où le lac Assal devait être un volcan 
en pleine activité, il y eut un soulèvement de terrain qui 
interrompit par un renflement les communications entre 
le fleuve et la mer. Les eaux de la Aouache, ne pouvant 
plus s'écouler vers la mer, durent d'abord inonder la 
plaine relativement basse du Aoussa, et, au fur et à 
mesure du colmatage des bords de cette plaine, il s'est 
formé les lacs que nous voyons aujourd'hui. 

Les caravanes, pour aller à Ankober, capitale du Choa, 
suivent encore la vallée de la Aouache, et, après les lacs, 
leur route se confond souvent avec l'ancien lit du fleuve 
que l'on retrouve en partie, et elles débouchent sur la 
mer par Allouli et Sagallo. Là, elles trouvent, au milieu 
d'un pays plat, laie riante oasis, de l'eau, des pâturages, 
des arbres, parmi lesquels le palmier-dattier; en passant 
par Ambabo, elles arrivent à Tadjourah, qui est le der- 
nier point de l'oasis, car après Tadjourah le terrain 
change : il devient montueuxet aride. 

Relations aetnelles de Tadjourah avec l'Abyssinie. 
— LesTadjourates se sont constamment considérés comme 
les vassaux du Choa, et ils n'ont jamais cessé de payer 
tribut aux souverains de cet État. Pour être également 
protégés sur mer et sur terre, ils s'étaient ainsi placés 
sous une double suzeraineté. Le Choa est le but de toutes 
leurs caravanes, et une grande partie de la population 
tadjourate a des maisons et de la famille dans les pro- 
vinces frontières du Choa, notamment dans l'Argoba. 

Malheureusement, et jusqu'à ces dernières années (cela 
duraitencore en 188i),la ville de Tadjourah a été le centre 
d'un honteux trafic d'esclaves. Le roi de Choa actuel, 
Ménélik 11, a bien interdit la traite dans ses Étals, mais les 
négriers contournent le Choa proprement dit et font en 
contrebande traverser les provinces musulmanes du 
royaume par leur convoi. La France saura mettre un 
terme à ce honteux état de choses. 

Les Tadjourates exportent au Choa des tissus d'Europe; 
et des Indes, des métaux, acier, cuivre, zinc, étain, 



356 LA FRANCE COLONIALE. 

argent, de la parfumerie, de la verroterie et de la bim- 
beloterie. Us forment leurs caravanes de concert avec 
des Bédouins de l'intérieur qui, de leur côté, exportent 
au Choa du sel du lac Assal et du beurre fondu. 

Ces caravanes se rendent àCbano et à Farré; là, l'impôt 
dû au gouvernement du Choa estpayé en sel. Les Tadjoura- 
tes (appelés Tegouri au Choa) vont à Aliemba, grand mar- 
ché, où viennent se vendre une notable partie des produits 
du Harar, Djema, Kaffa, Ennerea, Nonno. Ils vendent 
leurs marchandises, achètent de l'ivoire, du musc, du 
café, de l'or, des plumes, des peaux et traitent par cour- 
tiers des affaires d'esclaves à livrer. 

Les Bédouins échangent à Chano ou Farré leur sel et 
leur beurre fondu contre des produits manufacturés au 
Choa même, de la poterie, des étoffes de coton, des fers 
de lance et des lames de couteau. 

Depuis 1882, les Français ont fait quelques opérations 
directes avec le Choa. Elles ont été limitées à des impor- 
tations d'armes et de munitions de guerre et à des expor- 
tations d'ivoire, or, musc, etc. 

Ce qu'est pour nous l'Abyssînie. — Le ClîOa, aveC 

son ancienne province de Harar, qui reste son annexe 
géographique, offre à notre commerce et à notre indus- 
trie autre chose que des affaires ainsi limitées. 11 peut, 
avec ses trois millions de populations chrétiennes et 
civilisées, ses nombreux marchés, Aliemba, Boul-Orké, 
Djarso, Rogué, etc., en relation avec toute l'Ethiopie jus- 
qu'au Kaffa, actuellement tributaire du Choa, assurer un 
immense débouché à nos produits manufacturés et nous 
offrir les productions de son sol riche et fertile. 

Le plateau central éthiopien peut se diviser en trois 
zones auxquelles correspondent des climats et des pro- 
ductions différentes. A ces zones les Ethiopiens donnent 
les noms de : 

1" Kollah : les régions les plus basses, où se cultivent 
le coton, le mil, le café, la canne à sucre, le bananier. 
Les indigofères, cactus, euphorbes arborescents, y pous- 
sent spontanément. L'altitude des Kollah varie de 1500 à 
2000 mètres. Les Kollah sont formés par de petites val- 



LA MER ROUCE. 557 

lées recoupées en tous sens par des lits de torrents et de 
rivières. 

2" Onïna-Daga (plateau à vignes), où se cultivaient, 
avant l'invasion musulmane, les vignes; où se cultivent 
les céréales, teffes, blé, orge, des plantes légumineuses 
et oléagineuses, des cognassiers, pêchers. Les cyprès, 
sycomores, oliviers et citronniers sauvages sont les 
arbres caractéristiques de la région. La Ouina-Daga est 
formée d'une série de petits plateaux en terrasses. 

5" Daga est le nom des plateaux les plus élevés, de 
ceux dont l'altitude dépasse 2 500 mètres; là, se culti- 
vent le blé et l'orge; les slippées, les églantiers, les 
conifères y sont les plantes caractéristiques. Les Daga 
sont formés par de grands plateaux légèrement concaves, 
au milieu desquels l'on remarque des buttes gazonnées 
en forme de ballon. 

A ces trois régions correspondent aussi trois faunes 
particulières : la première est caractérisée par l'élé- 
phant, le rhinocéros, l'hippopotame, le buffle, le caïman, 
le lion, le zèbre, la panthère noire, le léopard, le chat 
musqué (civette d'Afrique), l'oryclérope. La deuxième 
l'est par des antilopes, des gazelles, le golobe go)iereia. 
Un corbeau particulier à corps noir et à plumes blan- 
ches, qui lui font sur la tête comme une calotte de ton- 
suré, certaines espèces d'antilopes dont une, le sass, a 
des poils forts et piquants, et la 'marmotte caractérisent 
la troisième. 

De même que les animaux sauvages, les animaux do- 
mestiques sont localisés. Les bœufs, les ânes, les chèvres 
sont communs aux trois régions, mais le cheval et le 
mouton ne prospèrent que sur la Daga. 

Avenir de nos relations avec l'Abyssînie. — De Ce 

qui précède, l'on doit conclure que nos colons d'Obock 
auront d'autres opérations à faire avec le Cboa que d'y 
porter des armes et d'en retirer de l'ivoire et de l'or; 
mais il faudra, avant tout, faire un effort pour créer entre 
le Choa et la côte un autre moyen de relation que celui 
par trop long et coûteux des transports par chameaux. 
Actuellement, il faut aux caravanes un mois pour aller 



558 LA FRANCE COLONIALE. 

de la mer au Clioa, et les marchandises qu'elles trans- 
portent ont un fret à supporter variant de 2 000 à 
2 500 francs la tonne. 

Une route, un chemin de fer peuvent changer cet état 
de choses; l'on peut plus facilement utiliser la Aouache, 
qui est probablement navigable et certainement flottable 
des lacs A.oussa aux mines de soufre du Choa. Il n'y aurait 
donc qu'à réunir par une route, un chemin de fer ou 
un canal ces lacs qui ne sont qu'à soixante ou soixante- 
dix kilomètres de la mer et ont une altitude positive de 
500 mètres environ. Ainsi pouvons-nous, avec une facilité 
relative et des dépenses minimes, mettre en rapport régu- 
lier et constant notre colonie d'Obock avec cet État de 
Choa, notre ancien allié et où déjà un certain nombre 
de Français ont résidé et résident, protégés par un traité 
qui a plus de quarante années de date et qui a toujours 
été religieusement observé par les rois de Choa ^ 

Au Choa, la France a une œuvre importante à accomplir; 
ici rien à conquérir ni à administrer : il s'agit simplement 



1. Traité politique et commercial entre le roi Louis-Philippe 
et Sahela-Sellassié, roi de Choa, et ses successeurs. 

Vu les l'apports de bienveillance qui existent entre Sa Majesté 
Louis-Philippe, roi de France, et Sahela-Sellassié, roi de Choa, et 
ses successeurs; 

Vu les échanges et cadeaux qui ont eu lieu entre ces souverains, 
par l'entremise de M. Rocliet d'Héricourt, chevalier de la Légion 
d'honneur et décoré des insignes de grand du royaume de Choa, le 
roi de Choa désire alliance et commerce avec la France; 

Vu la conformité de religion qui existe entre les deux nations, le 
roi de Choa ose espérer que, en cas de guerre avec les musulmans 
ou autres étrangers, la France considérera ses ennemis comme les 
siens propres. 

Sa Majesté Louis-Philippe, roi de France, protecteur de Jéru- 
salem, s'engage à faire respecter comme les sujets français tous les 
habitants de Choa qui iront au pèlerinage et à les défendre, à l'aide 
de ses représentants, sur toute la route, contre les attaques des infi- 
dèles. 

Tous les Français résidants au Choa seront considérés comme les 
sujets les plus favorisés, et, à ce titre, outre leurs droits, ils joui- 
ront de tous les privilèges qui pourraient être accordés aux autres 
étrangers. 

Toutes les marchandises françaises introduites au Choa seront 



LA MER ROUGE. 359 

d'aider au développement économique d'un peuple qui 
a une civilisation analogue à la nôtre, puisqu'il est 
chrétien et régi par un code qui, comme le nôtre, est 
inspiré du droit romain. 

Le roi actuel de Clioa, Menelik II, comme son aïeul 
Sahela-Sellassié, est un prince libéral et intelligent, ami 
du progrès sous toutes ses formes; il cherche à attirer au- 
près de lui les Européens; plusieurs sont établis depuis 
des années dans ses États, et tous sont traités avec justice 
et bienveillance. 

Le gouvernement de la République fait actuellement 
tout ce qui est nécessaire pour fonder Obock d'une ma- 
nière durable; l'administration y est régulièrement orga- 
nisée; les services publics y sont représentés ; les travaux 
indispensables vont être entrepris. Le port de relâche et 
la station sont créés. L'initiative privée peut seule com- 
pléter ce qui reste à faire; il appartient à notre commerce 
national, qui s'est plaint dans maintes occasions de n'avoir 
pas vu ses entreprises suffisamment protégées, de suivre 
cette fois le gouvernement et d'apporter à l'État les con- 
cours individuels qui seuls peuvent faire de notre nais- 
sante colonie un centre d'affaires et de travail national. 



soumises à un droit de 5 pour 100, une fois payé, et ce droit sera 
prélevé en nature, afin d'éviter toute discussion d'arbitrage sur la 
valeur des dites marchandises. 

Tous les Français pourront commercer dans tout le royaume de 
Choa. 

Tous les Français résidants au Choa pourront acheter des maisons 
et des terres, dont l'acquisition sera garantie par le roi de Choa; 
les Français pourront revendre ou disposer de ces mêmes propriétés. 



360 LA FRANCE COLONIALE. 



CHAPITRE II 



CH EIK-SAID 



Situation géographique. — Par les îles Soba et le 
cap Sejarn nous possédions une des deux passes du 
détroit de Bab-el-Mandeb et j'ai déjà indiqué que, le jour 
où nous prendrions possession effective du territoire de 
Clieïk-Saïd, le cap Bab-el-Mandeb serait un Gibraltar 
français. 

En face de Perim, séparé par un étroit chenal, se trouve 
le territoire de Cheïk-Saïd', qui comprend le cap Bab-el- 
Mandeb, à l'extrémité sud-ouest de l'Arabie. 

Ce cap se compose d'un massif volcanique dominant 
et, par conséquent, commandant Perim. Au nord du cap, 
s'étend une plaine sablonneuse au milieu de laquelle se 
trouve une lagune communiquant avec la mer par un 
étroit goulet. Naturellement la végétation est peu [abon- 
dante et comme conséquence la faune est pauvre : quelques 
gazelles et quelques lièvres. La population de Cheïk-Saïd 
est composée d'une vingtaine de pêcheurs arabes qui 
exploitent la lagune. 

Histoire de notre établissement dans le pays. — 

Au mépris de tous les droits, la Turquie, à l'instigation 
de l'Angleterre, a dernièrement, sur notre territoire, cons- 
truit un fortin où elle a entretenu pendant quelque 
temps quinze soldats, que l'on a depuis retirés. 

Le territoire de Cheïk-Saïd a été vendu, il y a long- 
temps déjà, par un chef local indépendant à une maison 
de commerce de Marseille qui y lit construire une facto- 
rerie. Pendant la guerre franco-allemande, les Anglais 
ayant interdit à nos navires de prendie du chari)on à 

1. Le nom de ce icnitoiie vient de celui d'un saint personnapc 
de l'Islam, dont l;i Koiiba est située sur la pointe du cap qui lait laco 
à nie de l'eiim. 



LA MER ROUGE. 5GI 

Aden, les navires français furent se ravitailler à Cheïk- 
Saïd; et il y eut par cela même une prise de possession 
effective de ce territoire. Comme les Allemands et les 
Anglais semblaient convoiter cette possession, le gouver- 
nement de la République l'a récemment achetée à la 
maison de Marseille. 

Utilité de cette pos.«>es!«inu. — On a parlé de la pos- 
sibilité de détourner en partie le connnerce de l'Arabie 
sur Cheïk-Saïd; il est certain que des établissements de 
commerce français à Cheïk-Saïd pourraient amener un 
tel résultat. Quelle serait riiiiportance de ce commerce? 
peu considérable, croyons-nous. Du reste, à Cheïk-Saïd, 
le commerce ne saurait être que secondaire : il ne s'agit 
point ici d'une question économique, mais bien d'un 
intérêt politique, et d'un intérêt politique majeur. 

La France doit, ou abdiquer son rang de grande puis- 
sance, ou maintenir sa marine au premier rang. Une des 
clefs des mers est entre nos mains : l'abandonnerons- 
nous? En occupant Cheïk-Saïd et en le reliant par des 
forts dont les feux peuvent se croiser aux îles Soba et au 
cap Sejarn, nous maintiendrons libre le canal de Suez; 
car, si on voulait nous le fermer, nous emprisonnerions 
dans la mer Rouge les vaisseaux de nos adversaires et 
nous serions toujours les maîtres d'une des routes de 
l'Europe aux Indes. 

Paul SOLEILLET. 



L'INDE FRANÇAISE 



CHAPITRE PREMIER 

HISTOIRE. 

Les établissements fraaçais de l'Inde sont formés des 
débris du grand empire colonial, constitué au dix-sep- 
tième siècle par François Martin, au dix-huitième par 
Mahé de La Bourdonnais et Dupleix, et morcelé au profit 
de l'Angleterre par les traités de 1705 et 1814*. 

La France est rentrée en possesion de ces établisse- 
ments lors de la seconde Restauration. La remise de Pon- 
dichéry et de Chandernagor a été faite le 4 décembre 
1816, celle de Karikal le 14 janvier 1817, celle de Mahé 
le 22 février 1817, et celle de Yanaou le 12 avril de la 
même année. 

Depuis cette époque, l'histoire de l'Inde française n'a 
point donné lieu à des événements d'une grande impor- 
tance. La fixation des frontières du territoire de Mahé a 
donné lieu jusqu'en 1855 à des pourparlers entre les gou- 
vernements anglais et français. 11 y a encore certains 
dissentiments analogues au sujet de nos droits sur des 
comptoirs secondaires, appelés loges, soit que nos titres 
à leur occupation n'aient pas été reconnus par les der- 
niers traités, soit que l'acte d'occiipalion n'ait pas é(é 
définitivement accompli. 

L'Inde française n'a donc eu, depuis 1815, qu'une 

\. Voir ci-dessus 17// <^ot/i<c/('o« historique. 




Amariouf. r- Europe 

«merique fntixce '^ . :■ ^ 4J 

~K À--( Océan ^^ . ^ Indfj ''Océan 

^c»«« ' --ïï^j;r-, Afrique.^:"-'-, h,-''.''f,A.c;/«7u< 

rfnerique Cquainu^^'— — 



|H__ 



du Sud Aus-tra 

Pacf.gue AtUntiqut 



35 ao_ V5 



CARTON d'ensemble 

1? ^ . 



-i^ i^ Partn 

d« Malabar ^.-te 



Travanco 



Cap Comorin 






(S>& 



OCÉAN 

75 







CARTE 

DE L'INDOUSTAN 

à l'époque de Duplelx 



Echelle au c.zb., 



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w-n-^^, 



S^ \ T h tja 1 1 , "^-V^ 



700 ^oo roo ôoohil 

limU, des ter tt ii ai h ec 

t&nenf u its t ici.J^ jntc 

^Limite eie^rter'rilcirw / lac^iF 

r I tn/tu cr c<> / ku Çdise 



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CINOIAM Jfu. 










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1^4 e 



I 







^ zTch.ic<xcoU.(faGcacoÎM 

sf Côte des Circars 






Golfe du Benga-le 




Thonte. 

v-»ôte de Coromandel 
idichér^ 

-OaJ 



ede Ce^lan ( H.) 



I? Andaman 



Arcb'ipel 


- Go/fe 




de 


deMerghl 


Sia-m 



l'Nicobar \J^J. 

Presqu'île da \^ 



INDIEN 




LINDE FRANÇAISE. 363 

histoire administrative, dont nous aurons à résumer les 
principales phases lorsque nous examinerons le détail de 
son gouvernement. 



CHAPITRE II 

GÉOGRAPHIE GÉNÉRALE. 



Sitaation géographique et topographiqne. — La su- 
perficie totale des établissements français de l'Inde est 
de 50 805 hectares, décomposée eu cinq territoires prin- 
cipaux et huit loges. En voici la nomenclature : 

1° Sur la côte de Coromandel, le territoire de Pondi- 
chéry, dans la province du Sud-Arcate; — celui de Kari- 
kal, dans le Tandjaour; 

2° Sur la côte d'Orissa, le territoire de Yanaon, aux 
bouches du Godavéry, et la loge de Mazulipatam; 

5° Sur la côte de Malabar, le territoire de Mahé et la 
loge de Calicut ; 

4° Dans le Goudjerate, la loge de Surate; 

5° Au Bengale, le territoire de Chandernagor, et les 
loges de Cassimbazar, Jougdia, Dacca, Balassore et Patna. 

La plupart de ces possessions ont été concédées par 
des princes iudous; c'est ainsi que Surate a été acquis 
en 16G8, Poudichéry en 1685, Chandernagor en 1688. 
Mazulipatam en 1724, Mahé et Calicut en 1726, Karikal 
en 1759. Seuls Yanaon et Cassimbazar ont été conquis par 
les armes, en 1750 et 1756. 

Territoire de Poniiicliéry. — Le territoire de Pondi- 
chéry, qui comprend le chef-lieu de nos établissements, 
est situé dans la province (ancienne soubabie) de Sud- 
Arcate, dans la nababie de Carnate (gouvernement actuel 
de Madras), à 145 kilomètres environ de Madras et sur 
les bords du golfe de Bengale. Il occupe une superficie 

FR. COL. 26 



:>i>i LA FIIANCE COLONIALf:. 

de 29145 hectares, soit les trois cinquièmes enviruu de 
l'ensemble de nos possessions dans l'Inde, et se divise 
eu quatre communes (Pondicliéry. Bahour, Oulgaret, Vil- 
lenour), subdivisées elles-mêmes entre 95 aidées prin- 
cipales et 141 villages secondaires. 

Ce territoire est bizarrement composé d'une série 
d'enclaves formées au sein des possessions britanniques. 
La plus grande renferme Pondicliéry, Oulgaret et Ville- 
uour, et longe la rive supérieure de la rivière Pamhéar, 
dont elle franchit le cours sur deux étroites bandes de 
terrain, dirigées assez avant vers le sud. Deux autres en- 
claves assez importantes se remarquent au sud, sur la 
rivière Ponéar (commune de Bahour), et à l'ouest, sur le 
Pambéar et la rivière de Giiigy. On compte huit autres 
enclaves principales : deux au nord, une à louest, cinq 
au sud. Des négociations ont été, à diverses reprises, 
engagées avec les autorités anglaises pour parvenir à rec- 
tifier ces frontières; on proposait l'abandon des enclaves 
occidentales, contre cession du district de Valdaour, sis 
au bord du Gingy, près de son confluent avec lePambéar, 
district qui n'a été détaché de nos possessions qu'en 1785, 
et que l'on avait, dès 1750, érigé en marquisat en faveur 
de Dupleix. 11 est en effet très difficile de surveiller exac- 
tement la perception de nos octrois de terre à travers 
ces parcelles souvent fort éloignées de communes ou 
d'aidées. 

Le régime des eaux est assez compliqué sur ce teri'i- 
toire. La rivière de Gingy l'arrose dans sa partie septen- 
trionale; elle se grossit du Pamhéar, dont elle prend 
souvent le nom dans son cours inférieur, et se sépare près 
de ces bouches en deux cours d'eau (rivière àWrian- 
couponi et Choitnambar); le Chounambar lui-même, ou 
bras inférieur de la rivière de Gingy, reçoit le Coudouvéar ; 
enfin le Ponéar, venu de la chaîne des Gàflies, arrose 
la commune de Bahour et ses priiici|)ales aidées, et, 
tandis que ses branches les plus fortes vont se perdr-e 
vers Goudelour, il lance au nord deux canaux de dé- 
charge, dont l'iMi, le Maltar, va rejoindre le Coudou- 
véar, et dont l'autre, VOiipar, tombe directement dans 



L'LNIiE IRANgAlSi:. 5(J5 

lu mer. Somme toule, uolre établissement est compris 
daus un vaste delta, où se mêlent les eaux de la rivière 
de Gingy et du Ponéar, reliées entre elles par un système 
de voies continues et d'étangs, ces derniers au nombre 
de o9, entre lesquels on doit noter ceux d'Oussoudou (au 
nord du Pambéar) et de Baliour. Le Ponéar, qui a un 
cours de 100 kilomètres environ, et la rivière de Gingy, 
sont navigables pendant quatre mois de l'année, sur une 
étendue de 25 kilomètres, par de petits bateaux à fond 
plat seulement. Neuf grands canaux ont été établis pour 
la dérivation des étangs ; cinq barrages règlent les rivières, 
et l'on connaît dans la colonie l'existence de 202 sources 
et 55 réservoirs d'irrigation. Le pays est périodiquement 
soumis à des crues; elles ont été quelquefois terribles, 
et l'on signale parmi les plus funestes celle qui se dé- 
clara aux mois de novembre et décembre 1884. 

Le sol de l'établissement dePondicbéry consiste presque 
uniquement en dépôts d'alluvions, où les sondages ont mis 
à jour de profondes coucbes de sables alternant avec des 
conciles d'arçiles grises ou brunes. Les forages artésiens 
ont partout donné de bons résultats. Une chaîne extrême 
de collines affleure au delta du Gingy et du Ponéar; elle 
est connue sous le nom de montagne rouge ou de Goude- 
lour; c'est un banc roclieux de terrain crétacé, un con- 
glomérat de calcaire jaune et grisâtre contenant des 
débris abondants de bois fossiles. Il faut rapprocher de 
la présence de ces fossiles l'existence d'un vaste gisement 
d'excellent lignite, constaté en 1882 sur le territoire de 
la connnune de Bahour. 

Territoire de Karikai. — Le territoire de Karikal est 
situé, comme celui de Pondichéry, sur la côte de Coro- 
mandel et dans l'ancienne nababie de Carnate, province 
de Tandjatjur. La ville s'élève presque au centre de l'eta- 
Idissenieul, à un mille et demi' au nord des bouches de 
VAnelar, nn des bras du lleuve Cavéry. Karikal est à 
26 lieues au sud de Pondichéry, et ses aidées occupent 
une superficie de 15 515 hectares, divisée entre trois com- 

l. "1 kilomètres '278 mèlres. 



366 LA FRANCE COLOMALE. 

munes (Karikal, la Grande-Aldée au sud, Nedouncadou au 
nord-ouest) et 110 villao-es. 

L'Arselar s'y ramifie en une infinie variété de cours 
d'eau, au nom])re desquels on signale les huit rivières 
de Nandalar, Nattarvdikalnr, Vanjiar, Noiiîur, Arselar, 
Tirmalérasenar, Moudlnecondane, Pravadianar, et les 
cinq grands canaux de Co7idirecotitti/, Taléganivàikal, 
Servévaïkal, Kanganyvdikal, ISararivaïkal. 

La ville de Karikal est elle-même située à quelque dis- 
tance de la mer. Le sol de cet établissement, toujours 
irrigué et périodiquement inondé, est couvert de sédiments 
alluvionnaires (argiles et humus noir) sur une couche de 
sables alternant avec des argiles nuancées; les soudages 
ont rencontré de nombreux bancs de sable quartzeux 
agrégé avec des débris fossiles par un ciment ferrugi- 
neux calcaire. Les nappes artésiennes, moins abon- 
dantes qu'à Pondichéry, offrent un degré assez élevé de 
salure, ce qui marque une plus entière pénétration de la 
mer. 

Territoire de l'anaon. — Le territoire de Yanaon, situé' 
à 140 lieues nord-nord-est de Pondichéry, dépendait de 
l'ancienne nahahie de Golconde, en partie annexée au 
gouvernement actuel de Madras, et de la province de 
Radjamandry. Il sétend sur une superficie de 1 429 hec- 
tares le long du fleuve Godavéry, dont il occupe les rives 
sur une longueur de deux lieues et demie ; sa largeur varie 
entre 550 mètres et 5 kilomètres. 11 est partagé en deux 
sections inégalement distribuées, par l'un des bras du 
Godavéry, appelé rivière de Coringny ou Corhigah. C'est 
exactement sur ce cours d'eau qu'est sise la ville de 
Yanaon. A trois lieues environ du territoire, le Godavéry 
et la rivière de Coringah se jettent dans la mer; mais les 
chenaux souvent obstrués du fleuve ont fait renoncer à 
son usage, et c'est par Coringah (juc les navires remontent 
jusqu'à notre établissement. Un canal mené entre ces 
deux cours d'eau borne au nord-est le territoire de 
Yanaon, dont le sol est presque exclusivement alluvion- 
naire. 

Entre Yanaon et Poudichérv, aux bouches du fleuve 



L'INDE FRANÇAISE. 567 

Krich.xa, dans la province des Gircars du nord, est située 
la ville anglaise de Mazulipatam, qui nous a appartenu 
pendant près de cinquante ans. Elle est à HO lieues de 
Pondichéry, à 50 de Yanaon. Nous y possédons encore 
une loge et. près de la ville, une aidée, dite FrcmcepeU, 
ou le village français, habitée par 200 Indous. >'otre 
drapeau flotte sur la loge et l'aidée. La côte, sablonneuse, 
est fort boisée. 

Territoire de Mahé. — Le territoire de Mahé, d'une 
contenance de 5 909 hectares, est situé sur la côte de 
Malabar, à 104 lieues à l'ouest de Pondichéry, dans la 
province de Calicut (vice-royauté de Bombay). 11 se com- 
pose de deux territoires reliés entre eux par une route 
qui traverse l'aidée anglaise des Coloyes, longtemps dis- 
putée entre la France et l'ancienne Compagnie anglaise 
des Indes. Le plus petit de ces territoires est borné par la 
mer et la rivière de Mahé et forme une sorte de pénin- 
sule protégée par un rang de collines calcaires. Le second 
est situé plus à l'est et se divise en quatre aidées (Cham- 
bara, Chalakara, Palour et Pandaquel), dont la dernière 
est rattachée aux trois autres par une mince bande de 
route et de terrain. Le sol de ces aidées est assez mou- 
vementé; des collines d'une moyenne hauteur, premiers 
contreforts du puissant massif des Gâlhes de Mysore, y 
présentent une série de mamelons boisés; les fonds sont 
en général sablonneux. 

La loge de Calicut, située dans la ville du même nom, 
et peu importante, se trouve à 15 lieues au sud-sud-est 
de Mahé, en suivant la ligne de la mer. 

La toge de Surate, berceau de notre colonisation 
dans l'Inde, appartient au contraire aux régions septen- 
trionales de la péninsule indoue, puisqu'elle se trouve 
dans la ville de ce nom, aujourd'hui fort déchue, sur le 
golfe de Cambaye et dans la province de Gondjerate, à 
55 lieues au nord de Bombay. L'une et l'autre occupent 
un étroit emplacement, surveillé par un gardien. De 
tous nos établissements de l'Inde citérieure, Mahé a donc 
seul conservé quelque valeur; sa rivière offre encore un 
sûr mouillage et peut être remontée durant deux ou 



568 LA MLLNCt; COLOMAI.l:;. 

trois lieues par des bateaux de 60 à 70 tonueaux; la 
barre, malgré de hauts bancs de roche, peut être aisé- 
ment franchie à marée haute, et protège suffisamment 
les quais de la ville. 

Territoire de C'handeruagor. — Le territoire de 
Chanderuagor occupe, au milieu des terres, la rive droite 
de VHouglij ou bras occidental du Gange, à 7 lieues au 
nord de Calcutta, capitale des Indes anglaises, dans la 
province de Bengale. La superficie est de 940 hectares, 
et ses dimensions les plus grandes sont de 5 kilomètres 
187 mètres de long sur 1 kilomètre 877 mètres de large. 
Chanderuagor n'est qu'à 55 lieues des bouches du Gange, 
mais la navigation directe lui est interdite jusqu'à la mer. 
Entourée de nombreux jardins, la ville est surtout un 
séjour de plaisance, et les aidées qui en dépendent n'ont 
pas d'importance commer(aale. 

Les cinq loges du Bengale sont réparties en trois 
régions : Balassore, sur la mer, au sud des bouches du 
Gange; Cassimbazar et Patna, sur le Gange, au nord de 
Chanderuagor; Dacca et Jongla, aux bouches du Buahm.v- 
POLTKE, €'est-à-dire en dehors de l'Inde antique, sur les 
confins de l'Indo-Chine. — Aucun de ces établissements 
n'a à l'heure actuelle de valeur commerciale, mais on ne 
saurait se dissimuler qu'ils ne manquent pas d'une cer- 
taine importance politique. 

Climat. — L'année est divisée en deux saisons, dont 
l'une est dite saison sèche et l'autre hivernage. 

La première va du 1" janvier au 15 octobre pour 
Pondichéry, et la température moyenne est de 51° à 42° 
le jour, 27° à 29" la nuit. Durant l'hivernage, les 
movennes de jour sont de 25° à 52°, et celles de nuit de 
15°'à 20°. 

L'hivernage au contraire commence à Mahé vers le 
15 septembre pour finir vers le 15 mai, et la tempéra- 
ture y suit un cours plus régulier (22° à 26° en janvier- 
mars, 25° à 50" en avril-septembre, 25° à 27° en octobre- 
décembre). 

La température dt? Karikal ne diffère pas sensiblement 
de celle de Pondichéry. Celle de Chandernagor est pai-li- 



L'INDE FRANÇAISE. 369 

culièrement IVaiclie et saine, mais variable, allant de 8" 
et 1° en janvier à 43" en mai, se maintenant à 22° environ 
d'octobre en mars. Yanaon (20" à 26° en novembre-janvier, 
27" à 56° en février-avril, 36° à 52° en mai-juin, 28° à 54" 
en juillet-octobre) présente une sorte de moyen terme 
entre le climat de Pondichéry et celui de Chandernagor. 

Des pluies non périodiques, torrentielles et accom- 
paiïnées d'éclats de foudre, éclatent à Pondichéry en 
juillet-août et octobre-décembre; la moyenne annuelle 
des quantités tombées, sur observation des six dernières 
années, est de 675 millimètres. Des sécheresses prolon- 
gées ont été parfois signalées; l'une des plus graves, celle 
de 1877, précéda la famine si tristement célèbre qui dé- 
vasta l'Inde pendant plusieurs mois. 

Le régime^ des pluies est le même pour Karikal, dont 
le territoire, régulièrement submergé par les eaux de 
l'Arselar, est moins soumis aux périls de la sécheresse. 
A Chandernagor, et par suite du voisinage relatif des 
hautes chaînes de l'Himalaya, les pluies sont fréquentes 
en mars-avril, et presque continues en juin-octobre; leur 
violence est grande au mois d'août. A Yanaon, il pleut en 
juin-novembre, d'une manière assez constante. A Mahé 
enfin, comme à Chandernagor et par suite du voisi- 
nage des Gâthes, il y a des pluies périodiques en mars- 
octobre, avec une intensité remarquable durant les mois 
de juillet et d'août. 

L'Inde est, dans son ensemble, soumise à deux puissants 
courants aériens, dits moussons du sud-ouest et du nord- 
est. Ou sait que leur centre de collision doit être cherché 
dans les régions occidentales du golfe d'Oman, aux abords 
du cap Guardafui. Ces courants régnent alternativement 
sur l'Inde : la mousson du nord-est domine du 15 octobre 
au 15 avril, après une période de transition (septembre), 
dite saison des calmes, durant laquelle les chaleurs de- 
viennent intolérables. 

A Pondichéry, la mousson du noid-est souffle en fortes 
brises de l'est, du nord-est, du nord-ouest, avec quelques 
directions accidentelles d'ouest en est, et pendant qu'elle 
sévit, les courants marins font 1 à 5 milles du nord au sud. 



570 LA FRANCE COLONIALE. 

La marche de la mousson du sud-ouest est totalement 
inverse ; la brise chaude ou vent de terre de la côte de 
Goromandel est ainsi réglée d'ouest en est, et se fait 
sentir eu mai-août. A Yanaon, la mousson du nord-est 
ne règne que d'octobre à février. A Chandernagor, que 
protège l'influence des montagnes enserrant le Bengale, 
sa durée est limitée aux mois d'hiver, avec quelques 
brises du nord-ouest vers le début du printemps. A Mahé 
enfin, la mousson du nord-est est presque inconnue, ou 
plutôt elle semble affecter une direction du nord-ouest, 
sans qu'on puisse exactement la distinguer de la mousson 
d'ouest et sud-ouest. 

Des ouragans ont lieu aux renversements de moussons. 
Ils n'atteignent guère nos établissements de Pondichéry 
et de Karikal, leur tendance obliquant d'ordinaire vers le 
nord-ouest, et ne s'y indiquent que par le passage d'une 
assez forte brise ; mais ils éclatent, accompagnés de grêle, 
en mars-avril sur Chandernagor, et les bourrasques qui 
s'abattent sur Mahé au mois de mai, en mer calme, ont la 
même origine. Des cyclones se forment parfois au large, 
à proximité de Pondichéry, et jettent sur la côte des 
paquets de lames hautes de près de quatre mètres, dont 
l'effort imprime au rivage de profondes dénivellations 
bientôt réparées. 

Les marées sont dans l'Inde moins hautes et plus désor- 
données qu'en Europe. La moyenne à Pondichéry est d'un 
mètre, à Karikal de 1™,624, avec une amplitude maxima 
de 2™, 50 à 2™, 60 en temps anormal. L'heure de la pleine 
mer, aux nouvelles et pleines lunes, est 1'' 50" à Pondi- 
chéry et 9 heures du matin à Karikal. Dans la rivière de 
Mahé, en mer morne, le flux atteint environ six pieds. 

Enfin la durée du jour est peu variable; elle oscille 
entre 12''42'" (juin-juillet) et 11'' 18"" (décembre-janvier). 

Faune. — La faune de nos établissements n'offre pas 
un grand intérêt, en dehors de quelques espèces fauves, 
dont les représentants sont eu nombre très restreint. La 
famille des serpents est figurée par de nombi'eux types, 
et les mesures de préservation contre les morsures sou- 
vent fort dangereuses de ces animaux ne sont malheureu- 



L'INDE FRANÇAISE. 571 

sèment pas exécutées par la plupart des Indous, adonnés 
au culte des reptiles. Les espèces sociables n'offrent aucun 
caractère assez déterminé pour mériter un examen ou 
une nomenclature spéciale. 

Flore. — La flore, au contraire, est d'une richesse et 
d'une variété infinies. Citons, parmi les bois d'ébénisterie, 
l'aloès, dit encore agalloche ou bois d'aigle, et de cal- 
lambac, que la parfumerie utilise aussi; la corne fétide, 
l'ébène noir, le bois de fer ou de naghao, le gayac, jadis 
employé en pharmacopée, le marronnier d'Inde, le santal 
citrin, le teck, le sal, le toon, le satin, etc. Parmi les 
bois de teinture, le caliatour, le bois jaune et le santal 
rouge. Parmi les arbres fruitiers, le bananier, le grenadier, 
le manguier, le papayer, le goyavier, le tamarinier, le jac- 
quier, le pamplemoussier, l'ananas, l'atier, le dattier, le 
dattier bâtard, le mûrier cambouliparon, le palmyra, le pal- 
mier, le cocotier, le jambosier, l'oranger, le citronnier, la 
vigne, etc. Parmi les essences gommées ou analogues 
aux gommes, l'éléphautine, l'acacia arabique, dont trois 
sortes sont connues, l'acajou, l'azédarac, la laque, le 
bombax, le moringa. Parmi les sucs et jagres, ou sucs 
fermentes d'essences spéciales, le tabaxir (suc des nœuds 
du bambou), le sagou (suc des moelles du bambou), le 
callou (suc des spathes du cocotier), le jagre du palmier 
qui, mêlé à l'écorce de Vacacia leucocephaîia, produit 
l'arrack-patté, l'avoira (suc des iihves du palmier), le 
toddi (vin du palmier), le coir (suc des fibres du coco- 
tier), le cachou et le coury (résidus de la noix d'arec), le 
bétel (résidu du périsperme de la noix d'arec mêlé avec 
de la chaux), le baugni (mélange de jagre de palmier, de 
feuilles de ganjah ou cannabis indica, et de cardamome), 
l'arrow-root (résidu du maranta indica et du jatropha 
manihot). Parmi les essences huileuses, le coton (coton- 
nier herbacé), le sésame, le myrobalan, le belleric, le 
nelly ou huile d'emblic, l'huile d'azédarac ou margou- 
sier, l'huile et la noix de touloucouna, le ricin, le gin- 
gelly (variété du sésame), les arachides, l'illipé, la noix 
de coco, l'huile d'anacardiou, de palme, de pavot, de 
jatropha. Parmi les essences tinctoriales et tanniques, 



572 LA FRANGE COLONIALE. 

riûdigo (10 variétés), le curcuma, le sayaver, la noix 
d'arec, la casse, la laque (tasar-lac ou lac-dye des Anglais). 
Parmi les matières diversement propres à l'industrie, le 
rotin, le bambou, le schœnanthe ou jonc aromatique. 
Parmi les céréales, le froment, le cholom [holcus sorghiim), 
le cambou {holcus spicatus, penicellaria spicata), le nat- 
cbani [eletisine coracana), le varagou {paspalum fnimen- 
taceum), le riz {henafouU ou gondoli; 50 variétés répar- 
ties en deux espèces, sâmba et kàr), le coUou, le nelly, 
les pois verts dits gram, la guinea-gi'ass, le horse-gram. 
Parmi les épices, le poivre blanc dit de Tellichéry, la 
cannelle, le gingembre, les clous de girofle, etc. Parmi 
les produits médicinaux, la casse ou caneficier, la rhu- 
barbe plate ou persique, l'huile de cajepout ou bois 
blanc, etc. Parmi les textiles, le gaujah, le jute, le sunn, 
l'ouatier, le lin, le coton. Parmi les arbres propices à 
l'élève des vers à soie, le sâl, le baer, l'âsan, l'eria et le 
ricin, où vivent six espèces principales de vers. Parmi 
les légumineuses, l'aubergine, un grand nombre de cucur- 
bitacées, le lablab, et la plupart de nos produits d'Europe, 
pouunes de terre, choux et choux-fleurs, radis, oignons, 
aulx, navets, etc., joints à ceux des tropiques, tels que 
les ignames, etc. Eulin, parmi les grandes cultures indus- 
trielles, la canne à sucre, le caféier, le tabac, la vanille, 
le cacao, etc. 

Mines de iig;nite de Baiiour. — Nous avons sommai- 
rement indiqué la composition des terrains autour de 
Pondichéry. Mais il est nécessaire d'insister sur la pré- 
sence d'un vaste dépôt de lignite, dans le circuit de la 
commune de Bahour. 

Le lignite peut donner lieu à de grands travaux d'extrac- 
tion. Le 28 mars 1882, un puits artésien se forait à Baiiour, 
lorsque l'on rencontra à 75"', 58 une couche de lignite 
que l'on traversa sur une épaisseur de 10'", 65. Ce lignite 
renferme en moyenne 53,97 de matières volatiles et 
46,05 de matières lixes. Des recherches furent poussées 
activement. Le 17 mai 1885, on retrouvait la couche de 
lignite à Arranganour, à 3 kilomètres à l'est de Bahour, 
à 55'", 60. A Javalacoupom, elle se révélait à une profon- 



L'INDE FHA.MJAISE. "lô 

(leur de 75'", .jÛ (à 8 kilomètres au uord-est de Bahoui). 
et les échaotillons étaient supérieurs à ceux du premier 
gisement. Le dépôt tout entier présente, d'après ces recon- 
naissances, une masse à peu jn'ès compacte, occupant 
4000 hectares environ, pouvant donner lieu à une exploi- 
tation de 250 millions de tonnes. Le lignite a un pouvoir 
calorifique, équivalant à 0,66 de la houille de CardilT, 
et à l,o!2 du bois de filao, considéré comme le meilleur 
combustible local. La valeur commerciale du produit res- 
sort de trois ehilTres; la houille vaut 45 francs la tonne, 
à Pondichéry, et le bois de lilao 12 fr. le stère; le lignite 
reviendra sur le carreau de la mine à 9 fr. 72. La trans- 
formation en briquettes pourra s'effectuer, en éliminant 
les poussières de quartz dont la proportion est évaluée 
à JO ])our 100, grâce à la colle de farine de fèves de 
tamarin, ou de farine de quêvre, deux produits très 
abondants et peu coûteux. Une compagnie s'est formée 
pour exploiter les gisements de Baliour, 



CHAPITRE ITl 



LES HABITANTS. 



Chiffre de la population. — L'cnsemblc de la popu- 
lation se chiffre par 282 725 habitants, se répartissant 
comme il suit : 

928 pour la population française européenne; 

■1757 pour les descendants d'Européens français (ces 
créoles sont connus sous le nom d'Eurasiens) ; 

54 pour les Européens anglais; 

54 pour les descendants d'Européens anglais; 

279 970 pour la population indigène. 

Pour donner une idée exacte dt; la répartition terri- 
toriale des habitants, nous reproduisons le tableau offi- 
ciel que voici : 







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L'ODE FRANÇAISE. 375 

C'est donc une moyenne, assez satisfaisante, de 55 ha- 
bitants par kilomètre carré, avec des centres de popu- 
lation d'une certaine importance ; Chandernagor, par 
exemple, a une moyenne de 347 habitants au kilomètre 
carré *. 

lies indigènes. — Cette population se compose en 
très grande majorité d'éléments indigènes; mais ceux-ci 
présentent une diversité toujours nouvelle. Ce n'est pas 
ici le lieu d'apprécier dans son ensemble le curieux sys- 
tème des castes, dont les cadres suffisent encore, après 
quarante siècles peut-être, à contenir dans une mutuelle 
tolérance des races d'origine très opposée, rapprochées 
et non unies, n'ayant de commun que le sol, car les 
langages, les noms, les cultes diffèrent d'un village à 
l'autre. Le Brafamanisme établit aux yeux des Euro- 
péens une certaine unité entre les populations in- 
doues; mais elle n'est qu'apparente, car la doctrine 
primitive des Védas s'est morcelée en un nombre in- 
fini de sectes et d'écoles, dont chacune peut à bon 
droit revendiquer l'exclusive possession clu nom de 
brahmanisme. 

Les castes. — Leur rôle a été d'abord régulateur. 
Après la conquête, elle ont aidé à organiser le gouverne- 
ment des Aryas, qui, réduits à quelques tribus par 
suite de leurs longues pérégrinations, n'auraient pu suf- 
fire à dominer cette multitude d'alliés ou de sujets s'ils 
n'étaient parvenus à fonder sur un prestige uniquement 
moral l'empire des hautes classes. Les castes ont appliqué 
d'une manière instinctive les principes de ces théories que 
l'on commence aujourd'hui à étendre à l'homme, après en 
avoir éprouvé sur les animaux l'universelle puissance; 



1. La population mobile est ainsi classée : Pondichéry, 180 indi- 
vidus; Karikal, 100; Chandernagor, 310; Mahé, 50; Yanaon, 24. — 
Total : 704. 

En 1883, on a dénombré 12 801 naissances, 8 527 décès (ce qui 
donne un excédent de 4 108 naissances pour l'établissement de Pon- 
dichéry et un excédent de 548 décès pour les autres établissements) 
et 5 209 mariag-Gs. — Somme toute, l'accroissement de la population 
a été de 3 820 individus. 



Ô76 LA Fl'.ANCE COLONIALE. 

et l'on peut dire que leur dogme fondanieiilal est le sen- 
timent de la sélection. 

Conserver la pureté native des Aryas, leur assurer 
par des mariages dignes d'eux la persistance d'une intel- 
ligence supérieure, tel fut le but des jiremiers règle- 
ments édictés par les Brahmanes, repris et résumésdans 
la compilation des lois de Manou. 

Autour des deux castes aryennes, Brahmanes et Kcha- 
trya^, se groupèrent successivement, selon leur adhésion 
ou leur défaite, les tribus dravidiennes et chamiqiies de 
l'Inde préhistorique. Elles furent classées sous la dénomi- 
nation générale de Soudras, du nom de la plus septen- 
trionale de ces tribus, les Oxydraques du Pendjab, ren- 
contrés et soumis par les Aryas dès la traversée du fleuve 
Indus. Les premiers métissages, antérieurs à la codifica- 
tion définitive des castes, créèrent l'ordre intermédiaire 
des Vaysias, dont le titre semble avoir été emprunté aux 
offices agricoles qu'ils remplirent jadis près de leurs 
maîtres, les Brahmanes et les Kchatrijas. Le critérium le 
plus ancien des castes fut la couleur (en sanscrit le mot 
de caste, varna, signifie couleur). Puis se mêlèrent des 
désignations géographiques, des subdivisions par corps 
de métiers, quelquefois des sobriquets; et les branches 
de chaque caste se ramifiant tous les siècles davantage, 
l'avenir appartint aux plus prolifiques. C'est pourquoi 
les Brahmanes ont été peu à peu éliminés de la majeure 
partie de l'Inde, où ils ne forment plus que des groupes 
isolés ou des confréries errantes. Les Kchatryas ont été 
relégués dans le massif central des Vindhyas, où ils main- 
tiennent encore leurs traditions guerrières au sein de la 
confédération des Mahrattes. Les Vaysias ont dispaiu, 
presque entièrement écrasés, depuis les luttes (pii mar- 
quèrent vers le septième siècle de l'ère chrétienne la 
scission des deux pouvoirs militaire et j'eligieux: ils se 
sont à peine perpétués tlaiis (piehpics congrégations mar- 
chandes, comuies dans le IJcngale sous l'épilliète de 
banyans, et célèbres dans tout l'Urieut par leuis a[)titudes 
(îonuuerciales. L'Inde est donc revenue à ses possesseurs 
aborigènes, aux Dravidiens, et au-dessous d'eux aux 



L'INDK FRANÇAISE. 077 

Xégnlos, c'est-à-dire, en langage moderne, nuxSomlraa cl 
aux Parias^. Il existe bien dans les hautes castes soudra/i 
une prétention nettement déclarée à des parentés kcha- 
tryas ou vaysios; mais, s'il est sûr que l'on trouve dans 
notre établissement de Cbandernagor des Vaydias issus 
d'un métissage entre Brahmanes et Vaysias, rien n'est 
moins formel que les filiations des mélanges entre les 
castes aryennes et les Soudras. 

Les Soudras forment donc la majorité des habitants de 
nos possessions; ils sont eux-mêmes divisés en plusieurs 
séries de castes hautes et basses, où semblent dominer 
deux régies de classement, la désignation par lieu d'ori- 
gine, et de préférence la situation au point de vue foncier. 
Les hautes castes soudras sont agricoles, et par là corres- 
pondent assez aux anciennes castes indoues; les castes 
intermédiaires sont marchandes; les basses castes sont 
industrielles. Il n'y a d'ailleurs plus une rigueur absolue 
dans ces termes; les honunesde toutes castes sont aptes à 

1. Ces deux divisions ont peut-être un pur intérêt symbolique. 
Dans les textes légaux, les Négritos ou Chamifes sont appelés, par les 
brahmanes, Tchandalas. Eux-mêmes s'appelaient Parias; ce nom 
signitie, en effet, parleur, et c'est un usage commun chez le? peuples 
primitifs que de s'appeler eux-mêmes liommes parlants, à l'exclusion 
des étrangers qui sont dits muets. Les légendes des Parii.s mention- 
nent confusément deux conquêtes accomplies contre eux : l'une, 
générale, par les Dravidiens; l'autre, partielle, par les Aryas- — Le 
nom de kala, noir, est synonyme de Tchandala. 

Quant aux Draviras ou Dravidiens, il est impossible de déterminer 
exactement leurs caractères ethniques. Leur nom même n'a pas de 
siens, en dehors d'une désignation géographique : les Draviras sont 
les hommes du sud. En présence des identités crâniennes, il y a lieu 
de se demander si la plupart des Chamites de l'Inde ne sont pas des 
métis dravidiens et si les Dravidiens ne sont pas le type ancien des 
races d'où les Aryas sont issus par sélection, races différentes, dés 
lors, des Mogols ou des Chinois auxquels on les rattache d'ordinaire. 
11 n'y a donc entre les Soudras et les Parias qti'une distinction hié- 
rarchique et une sorte de différenciation entre les hommes de sang 
mêlé et ceux de sang pur. 

Nos Soudras français appartiennent principalement aux peuplades 
Tamoul et Télinga (Pondichéry et Yanaon ; nous avons des gaurs ou 
bengalis à Cbandernagor, des maplots ou maléalums à Mahé. Les 
musulmans sont, en partie d'oiigine inogole, en partie d'extraction 
afghane. 



378 L\ FRANCE COLONIALE. 

tous les métiers et tendent à les exercer tous; cepen- 
dant la tradition a privilégié certains groupes d'artisans 
réunis en castes, et conserve aux secrets professionnels 
un certain effet extérieur. 

Voici les principaux classements de castes dans notre 
colonie : 

1" Pays tamoul [Pondichéry et Karikal) : 

A. Castes brahmaniques : 1. Adisaïvals (prêtres de Siva). — 
2. Smartals, divisés en calendriers ou prêtres domestiques, et pand- 
jancarers ou astrologues (16 subdivisions d'origine télinga et 25 d'ori- 
gine tamoule). — 3. Veichnabrâhmanals (prêtres de Vichnou), parfois 
artisans, le plus souvent mendiants. — 4. Mattouvals ou brahmanes 
raaliraltes, employés aux fonctions publiques. — 5. Ditchadals ou 
brahmanes de Chellambron, célèbre corporation, illustrée dans les 
gufrres du siècle dernier. 

B. Castes soudras : 1. Vellajas (moissonneurs), dits aussi velàlas 
(serviteurs de Soubrahmania), divisés en 6 groupes et 10 branches. 

— 2. Cavarés ou gens d'origine télinga (18 subdivisions). — 5. Yada- 
vals ou bergers (7 subdivisions). — 4. Chettys ou marchands (4 sub- 
divisions). — 5. Comouttys (autres marchands). — 6. Rettys ou 
cultivateurs (4 subdivisions). — 7. Canakers ou compteurs (4 subdi- 
visions). — 8, Sénécodés ou marchands de fruits (2 subdivisions). 

— 9. Nattamans ou villageois. — 10. Maléamans ou montagnards. 

— 11. Vanouvas ou grainetiers (2 subdivisions). 

C. Castes soudras secondaires : 1. Tisserands (comprenant six 
castes). — 2. Pallys ou paysans (8 subdivisions), en voie d'ascension 
au rang de rettys ou du moins de nattamans. — 5. Cammalas ou 
cinq-marteaux (orfèvres, charpentiers, forgerons, chaudronniers, 
tailleurs de pierre). — 4. Kallohsittars ou granitiers. — 5. Moutchys 
(peintres, tapissiers, selliers), d'origine mahratte. — 6. Channars 
ou souraires (distillateurs). — 7. Sallanys ou fleuristes. — 8. Deva- 
dassys ou bayadères. — 9. Melacars ou musiciens (fils de bayadères). 

— 10. Nattouders ou maîtres de danse. — 11. Boys ou porteurs. 

— 12. Cassavers ou potiers. 

D. Basses castes soudras : 1. Macouas (pêcheurs et bateliers), com- 
prenant quatre castes. — 2. Panichavers (ordonnateurs). — 3. Na- 
vidas (barbiers). — 4. Vannars (blanchisseurs). — 5. Maravers ou 
gens indépendants du Marava. — 6. Callers ou voleurs. — 7. Sakilys 
(cordonniers). — 8. Corvas (nomades). — 9. Otters ou puisatiers. 

— 10. Sanapers (fabricants de sacs). — 11. Tombers (jongleurs). — 
12. Nokers (escamoteurs). — 15. Todas (pasteurs des Niighirries). 

— 14. Badagas (18 subdivisions). — 15. Kotas (artisans sauvages). — 
16. Kouroumbers (prêtres sauvages). — 17. Yillys (chasseurs). — 
18. Iroulers (gens des bois). 

2° Bengale {(l/iandevnagor) : 

A. Castes brahmaniques : 1. Brahmanes supérieurs ou Kouhnas. 

— 2. Groho-Bipros (astrologues). — 3. Bhottos (poètes lamiliers). 



L'INDE FRANÇAISE. 579 

B. Castes kchatryas : 1. Kélrys. — 2. Rajpoutes. 

G. Castes vaysias : i . Boischos ou vaysias purs. — 2. Yaydias, 
métis de vaysias et de femmes brahmanes. 

D. Castes soudras : 1. Kaïstos (professions libérales; 4 ordres). — 
2. Nobochaque ou quatorze castes (professions libérales et indus- 
trielles). — 3. Choubornobornik ou dix castes (industriels). — 4. Sélé 
ou vingt castes professions ouvrières et viles). 

5° Pays télinga [Yanaon) : 

A. Castes brahmaniques : 1. Vaydicoulous (sivaïstes), divisés en 
seize tribus. — 2. Vichnouvoulous (vichnouvistes). — 3. Niogoulous 
(brahmanes non prêtres ; 8 branches). — 4. Mardhoulous (brahmanes 
inférieurs; 5 subdivisions). 

B. Castes kchatryas ou razoulous : 1. Souria Vamsans (enfants du 
soleil). — 2. Sindra Vamsans (enfants de la lune). 

C. Castes vaysias : 1. Comettys (5 classes; marchands). 

D. Castes soudras : 1. Telingas ou Capoulous (5 classes; proprié- 
taires et professions libérales). — 2. Vellamavàhlous (propriétaires). 
— 3. Gôlavahrous (bergers). — 4. Bondililous (cipahis). — 5. Salylous 
(tisserands; 5 castes). — 6. Schristicarnoms (charpentiers). — 
7. Silpis (cinq marteaux). — 8. Teloukoulous (huiliers). — 9. Cou- 
maravâhlous (potiers). — 10. Zangom (tailleurs). — 11. Satahnolous 
(ouvriers en soie). — Plus trente castes industrielles inférieures et 
un grand nombre de castes mêlées. 

4° Côte de Malabar (Mahé) : 

A. Castes brahmaniques: 1. Namboudrys, descendants authentiques 
des Aryas. — 2. Prébous (brahmanes non prêtres). 

B. Castes kchatryas : 1. Tiroupaddys (fils du soleil). — 2. Saman- 
dins (fils de la lune, 4 branches). — 5. Kchatryas inférieurs. 

C. Castes vaysias : six, de titre égal. 

D. Castes soudras : 1. Nairs ou princes indigènes (21 classes). — 
2. Desservants des pagodes (il classes). — 5. Étrangers (en général 
commerçants, depuis les comettys jusqu'aux tisserands; 9 classes. — 
4. Indigènes ou Tives (18 castes et 32 classes). — 5. Nomades 
(12 classes). — 6. Esclaves (6 classes). 

On reconnaît la caste d'un Indou à la désinence de 
son nom. Chaque caste possède son suffixe qui s'ajoute 
ainsi au nom individuel. Ces suffixes sont d'ordinaire 
fort élogieux pour ceux qui les emploient. 

Les parias sont subdivisés en 5 ordres et 15 castes; 
leurs brahmanes s'appellent vallouvers. On compte 
parmi leurs peuplades les Puharris, les Ramousis, les 
Poucindas, les Bhils, les Ghoiids, les Koles, les Mairs, 
les Pouliahs, etc. — Ce sont les indépendants du monde 
brahmanique. 

FR. C' L. 27 



580 LA FRANCE COLONIALE. 

Au reste, il se forme encore inaintenant des castes nou- 
velles et ces divisions s'accroîtront encore, à l'infini, sous 
la pression des idées européennes ^ 

Les compétitions entre castes sont très vives. En outre 
des lois de Manou, qui interdisent essentiellement les 
alliances d'une caste à l'autre et les repas communs, les 
traditions ont surchargé les rites. Le recueil connu 
sous le nom de mamoul prouve à quel degré de minutie 
ont été poussées les scrupuleuses observances du respect 
de la race. Les castes ont des chefs, appelés t/ecarfis ou chefs 
du sol, titre que l'on donne également au premier magis- 
trat d'un groupe de villages (le chef de village s'appelant 
gramaclhika), et qui est aujourd'hui porté par certains 
chefs de quartiers dans nos circonscriptions communales. 
Les hautes castes se groupent aussi pour élire un chef 
général, dit nadou. — Le conflit le plus intéressant qui 
ait été soulevé entre les castes supérieures est celui que 
l'on connaît sous le nom de débat des deux mains. On 
appelle main droite et main gauche (d'après le culte de la 
déesse Kâli) deux coalitions semi-religieuses et semi-poli- 
tiques de castes, auxquelles sont indifféremment affiliées 
de hautes et basses corporations, et qui sont de véritables 
partis soutenus par d'enthousiastes clientèles. Les hommes 
de la main droite ont pour emblème un drapeau blanc et 
représentent, selon toute vraisemblance, lescastesétablies 
dans le pays de Coromandel avant l'arrivée des Euro- 
péens; les tenants de la main gauche au contraire ont le 
drapeau rouge et semblent venus à la suite des compa- 
gnies qui se partagèrent vers 1G90 la côte de l'Inde. 

C'est à Pondichéry que le conflit a surtout sévi, par la 
juxtaposition d'un élément aborigène puissant et d'une 
haute caste de marchands malabarais ; des délimitations 
de quartiers ont été le prétexte des troubles de 1717, 1742, 

1. Les indigènes commencent à s'habituer aux formes de l'état 
civil français; le 12 février 1881, la mairie de Chandernagor voyait 
se faire le premier mariage indou; mais, en 1885, dans le seul 
établissement de Karikal, il y a eu 700 mariages célébrés conformé- 
ment aux dispositions du code civil. [L'Inde française et les études 
indiennes, par Julien Vinson. l'aris, 1885.) 



L'INDE FRANÇAISE. 581 

1768, 1776, renouvelés en 1822 à Karikal. L'accord tend 
à se faire. 

Enfin, durant ces dernières années, les renonciations au 
statut personnel brahmanique se sont multipliées, et un 
troisième groupe de citoyens a pris place entre les Euro- 
péens et les natifs, celui des renonçants, recrutés dans 
tous les rangs des Soudras et surtout des Parias. Nous 
aurons à revenir sur cette scission, en rappelant les droits 
politiques des Indous. 

Profondément attachées à leurs usages et à leurs cultes, 
les populations de l'Inde française ont néanmoins un vif 
amour pour leur patrie d'adoption et de choix, la France. 
Leur esprit patriotique et leur sagesse sont également 
remarquables. Les mœurs ont une certaine simplicité; le 
travail des champs est assidu ; les industries récemment 
créées ont trouvé chez les natifs un concours patient et 
habile. Ce qui gouverne dans la caste, c'est la famille; les 
lois de Manou l'entourent d'un grand nombre de garan- 
ties précieuses. 

On peut affirmer que nos établissements sont faciles à 
diriger, et que se confier pour le maintien de l'ordre au 
bon sens des indigènes, ce n'est point concevoir un plan 
chimérique dans un pays où les idées françaises sont 
depuis longtemps acclimatées. 

I.es langues. — Les langues parlées dans nos établis- 
sements appartiennent à deux groupes : Le tamoul (Pon- 
dichéry et Karikal), le télinga (Yanaon), le maléalnm 
(Mahé) se rattachent à des origines dravidiennes, et le 
PALI est leur source sacrée ; le bengali et ses divers simi- 
laires, dâkni, hindi, ont, au contraire, des origines aryen- 
nes, et dérivent dans une grande mesure du sanscrit. La 
combinaison de l'hindi et des dialectes apportés par les 
Mogols a produit ïhindoustani ou urdû (langue des 
camps, de la horde), qui est de toutes les langues de 
l'Inde la plus littéraire et la mieux policée. 



582 LA FRANCE COLONIALE. 



CHAPITRE IV 



GOUVERNEMENT ET ADMINISTRATION. 



Le gouvernement. — Par l'ordonnance organique du 
25 juillet 1840, le commandement et la haute adminis- 
tration des établissements français dans l'Inde sont con- 
fiés à un gouverneur, résidant à Pondichéry. 

Des chefs de service administrent, sous les ordres du 
gouverneur, les établissements de Chandernagor, de Kari- 
kal, de Mahé et de Yanaon. 

Un directeur de l'Intérieur, un chef du service admi- 
nistratif et un procureur général dirigent, sous les ordres 
du gouverneur, les différentes parties du service. 

Droits politiques. — Au mois de février 1871, les 
habitants de l'Inde furent appelés à envoyer un député à 
l'Assemblée nationale; en 1875, un siège sénatorial leur 
fut attribué. Par décret du 25 janvier 1879, la constitu- 
tion intérieure du pays a été complètement transformée, 
et, par assimilation à la métropole, des conseils locaux 
et un conseil général ont été créés. Le 12 mars 1880, un 
décret a organisé le régime municipal et formé dix com- 
munes de plein exercice (Pondichéry, Oulgaret, Yillenour, 
Bahour, Karikal, la Grande-Aldée, Nedouncadou, Chan- 
dernagor, Mahé et Yanaon). Enfin, par le décret du 
24 février 1884, a été innové le régime des trois listes 
qui règle aujourd'hui l'élection des conseils locaux et 
général, et qui, sous l'inspiration du Conseil supérieur 
des Colonies, s'est essayé à résoudre la grave question 
des renonçants. Un décret du 21 septembre 1881, com- 
plétant dans une certaine mesure celui du 24 avril 1880 
relatif à l'état civil des Indous, avait, en effet, réglementé 
le droit de renonciation et son exercice légal. Pressés 
par une propagande active, les renonçants ne tardèrent 
pas à devenir nombreux, et l'on dut songer, en présence 



L'INDE FRANÇAISE. 385 

d'une surexcitation extraordinaire des esprits, à leur attri- 
buer d'une manière précise des droits spéciaux en matière 
d'élection. Auparavant, en effet, et pour protéger la 
représentation des minorités européennes, la loi avait 
arrêté que deux listes concourraient à l'élection des con- 
seillers de tout degré. On ne pouvait laisser les renon- 
çants en suspens entre les Européens et les Indous de 
caste, sans déséquilibrer le système représentatif organisé 
dans la colonie. Aussi a-t-on créé à leur intention une 
troisième liste, dont l'action encore exagérée tendra à 
balancer un jour assez équitablement l'influence indi- 
gène et celle des Européens. 

Le vote des budgets appartient aux conseils électifs, 
ainsi que la décision, la délibération et l'examen des 
questions d'intérêt général, sous la baute surveillance du 
gouverneur. 

Organisation judiciaire. — Au point de vue judi- 
ciaire, l'Inde française est régie par l'ordonnance royale 
du 7 février 1842. La justice est rendue par les tribunaux 
de paix, les tribunaux de première instance, la cour 
d'appel et les cours criminelles siégeant dans cbacun de 
nos établissements. Le décret du 12 juin 1885 a rendu 
applicable à la colonie, sous certaines réserves, le code 
d'instruction criminelle actuellement en vigueur dans 
la métropole. Pour la juridiction civile, les indigènes 
ont droit à l'observation de leurs statuts personnels, 
sous le contrôle du comité consultatif de jurisprudence 
indoue*. 

Des tribunaux de paix sont établis à Pondicbéry, Cban- 
dernagor et Karikal. Ceux de Mabé et de Yanaon ont, par 
suite du décret du l^"" mars 1879, une compétence plus 
étendue qui les assimile à des tribunaux de première 
instance. Le dédoublement a été au contraire observé 
dans les trois premiers établissements, où se trouvent des 
tribunaux de première instance. La Cour d'appel siège à 



1. En 1883, les tribunaux ont jugé lOo^i affaires de toute esiièco. 
— Les diverses jurisprudences brahmaniques sont, depuis quelques 
années, édictées en un recueil général. 



584 



LA FRANCE COLOKIALE. 



Pondicliéry. Chaque année est dressée par les soins de 
l'autorité judiciaire une liste d'assesseurs destinés à faire 
sous la direction de la Cour d'appel le service de la jus- 
tice criminelle ; cette liste est prise concurremment 
parmi les notabilités européennes et indigènes. 

Nous n'avons pas à nous étendre sur les attributions 
spéciales à chaque service, tels que ceux du conseil privé, 
du conseil du contentieux, des contributions et domaines, 
des travaux publics, de la police européenne et indi- 
gène, etc. Mais il importe de dire quelques mots de l'ins- 
truction publique et des cultes. 

Instruction publique. — Trois commissions et deux 
comités surveillent dans nos établissements l'instruction 
publique ; nous avons pu, grâce aux remarquables rap- 
ports écrits en 1884 par M. le gouverneur Richaud, dres- 
ser un tableau statistique des établissements enseignants; 
en voici le fac-similé : 





NOMBRE DES ÉCOLES PAR NATUIiE DENSEIGNEMENT j 




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107 



L'enseignement supérieur est représenté par des cours 
de droit et de médecine. Les premiers, institués par un 
arrêté local du 5 juin 18^8 et réformés en 1807 et 1876, 
sont divisés en trois années d'études et recrutent leur 



L'INDE FRANÇAISE. 5SÔ 

personnel enseignant parmi les membres de la Cour 
d'appel ou des autres juridictions; en 1884, ils ont attiré 
57 élèves. Depuis 1884, des cours préparatoires sont pro- 
fessés à Karikal. Un examen spécial est institué auprès 
des facultés de la métropole pour conférer, sous certaines 
conditions, le diplôme de licence aux bacheliers es lettres 
inscrits près de l'école de Pondichéry. 

Fondés le 15 avril 1865, les cours de médecine sont 
loin d'avoir la vogue des cours de droit, puisqu'ils ne 
comptent aujourd'hui que 8 auditeurs qui suivent les 8 le- 
çons ordinaires ; cependant ce service est suffisant pour 
recruter le personnel des officiers de santé nécessaires 
à la colonie. 

Par suite d'un décret du 18 novembre 1865, les éta- 
blissements français de l'Inde ont bénéficié du décret du 
25 décembre 1837, accordant à certaines colonies une 
commission chargée d'examiner les candidats au bacca- 
lauréat es lettres ou es sciences et de leur délivrer des 
certificats d'aptitude. Une autre commission fonctionne 
pour le brevet de capacité simple et supérieur de l'en- 
seignement primaire, une troisième pour les bourses 
coloniales. 

L'enseignement secondaire est donné aux garçons par 
trois établissements, le collège colonial et les deux petits 
séminaires-collèges de Pondichéry et de Karikal. 

Le collège colonial est confié, depuis 1879, aux frères 
de la congrégation du Saint-Esprit, avec une subvention 
annuelle de 51500 francs. De 1846 à 1879, il avait été 
géré par les pères de la Mission. On y professe des cours 
d'enseignement secondaire classique et d'enseignement 
spécial, suivis par 185 élèves, dont 45 seulement pour 
cette seconde branche d'études; 18 professeurs et surveil- 
lants dirigent les travaux. Sur les 185 élèves, on compte 
65 Indous. 

Le petit séminaire de Pondichéry, fondé en 1884 par la 
Mission, compte 525 élèves, dont 515 suivent les cours de 
français et 60 les cours de tanioul; 56 y reçoivent l'en- 
seignement spécial et 94 l'enseignement classique ; il 
a 25 professeurs. Le collège-séminaire de Karikal compte 



386 L.V FRANCE COLONIALE. 

115 élèves, dont 58 Indous ; il a été fondé par la Mission 
en 1855; 6 professeurs y enseignent les éléments des 
langues classiques et le français. 

Les nombreuses écoles d'enseignement primaire sont 
d'une très inégale valeur, puisque, sur l'ensemble de 
270, le gouvernement n'en subventionne que 54; et que, 
sur ces 54, 26 seulement renferment des cours de français. 
Sur les 216 écoles libres, le français n'est enseigné que 
dans 6. Il y a, par contre, 217 cours de tamoul, 51 d'an- 
glais, 18 de télinga, 9 de maléalum, 21 de bengali, 
6 d'hindoustani, 9 d'arabe et 2 de sanscrit. L'enseigne- 
ment du tamoul prédomine à Pondicliéry et Karikal, celui 
du télinga à Yanaon; les cours d'bindoustani sont presque 
exclusivement limités à Pondichéry. 

Nous avons classé ces écoles en quatre catégories ; celles 
qui sont portées douteuses sont celles où les informations 
encore trop vagues ne nous permettent point de recon- 
naître s'il y a des cours pour les deux sexes ou pour un 
seul. En général, il faut rattacher ces écoles à celles que 
nous avons classées comme écoles mixtes. 

Au jjremier rang des établissements primaires, se place 
le collège fondé en 1877 par Calvé-Souprayachelty, ho- 
norable négociant et banquier de Pondichéry, et modi- 
fié par un contrat que les héritiers de cet homme de bien 
ont passé le 2i janvier 1885 avec l'administration. Les 
cours y sont, dès maintenant, analogues à ceux d'une école 
primaire supérieure en France; 400 élèves environ y sui- 
vent les leçons de 20 maîtres; ou y professe le français, 
l'anglais, le tamoul, le télinga et l'hindoustani ; la colonie 
donne une subvention annuelle de 20000 francs. Les 
succès obtenus par les élèves aux examens de Middle 
School et de Matriculalion de l'université de Madras, 
prouvent les bons effets de l'instruction parmi les natifs. 

A côté du collège Calvé, il faut faire une place au pen- 
sionnat de jeunes filles fondé à Pondichéry en 1827 par 
les sœurs de Saint-Joseph de Cluny, et doté d'une sub- 
vention de 10 iOO francs; il renferme 95 élèves. 

Pondichéry et sa commune ont en outre une école pri- 
maire de filles dirigée par les sœurs Saint-Joseph, une 



L'INDE FRANÇAISE. 587 

école primaire laïque de filles, trois écoles pour les filles 
indoues, fondées en 1855 et 1885 par les soins de la 
Mission, et 41 écoles libres dirigées par des maîtres indi- 
gènes, et dites palUkûdam. Dans la commune de Villenour, 
on trouve 5 écoles de garçons (Villenour, Tondamanatom 
et Tiroubouvané) et 1 école de filles (Villenour), plus 
26 écoles libres indigènes. Dans celle de Bahour, 5 écoles 
de garçons (Bahour, Corcadou et Nettapacom) et 24 écoles 
libres. Dans celle dOulgaret, 4 écoles de garçons (Oul- 
garet, Rettiarpaléom, Callapett, Ariancoupom) et 3 de 
filles (Oulgaret, Nellitope, Ariancoupom), plus 45 écoles 
libres. 

A Chandernagor, l'école primaire supérieure, dirigée 
par les frères du Saint-Esprit, a 520 élèves, 16 profes- 
seurs, et des cours très complets; elle est presque com- 
parable pour son importance au collège Calvé. A côté se 
trouve une remarquable école de filles, suivie par 60 en- 
fants et dirigée par les sœurs de Saint-Joseph, et 18 écoles 
libres, dites dans le pays patchalas. Les sœurs de Saint- 
Joseph ont aussi un pensionnat libre. 

A Karikal, outre le collège-séminaire, existe une école 
de garçons comprenant deux annexes pour les parias et 
les musulmans sous la direction de cinq maîtres ; sur 
les 289 élèves, 105 seulement suivent des cours de fran- 
çais; l'école des filles, divisée en deux sections (écoles du 
Nord et du Sud), comprend 190 élèves dont 26 seulement 
suivent régulièrement les leçons françaises, et que sur- 
veillent 9 maîtresses. La commune de la Grande-Aldée 
renferme 4 écoles de garçons (la Graude-Aldée, Nérévy, 
Vijidiour et jVanjiour) et 1 école de filles (la Grande- 
Aldée); celle de Nedouncadou renferme 8 écoles de 
garçons (Cotchéry, Couroumbagarom, Tirnoular, Nal- 
lambal, Ambagaratour, Xallalour, Cassacoudy, Nedoun- 
cadou) et 3 écoles de filles (Couroumbagarom, Cotchéry, 
Tirnoular). Le territoire entier comprend 55 écoles libres 
indigènes. 

Dans rétablissement de Mahé, on compte 4 écoles de 
garçons (Mahé, Pallour, Pandaquel, Chalacara) et 1 école 
de filles. 11 y a aussi une école protestante dirigée par des 



588 LA FRANCE COLONIALE. 

missionnaires allemands, et fort sérieuse, dix écoles libres 
musulmanes et trois où l'on enseigne le maléalum. 

Yanaon ne compte que 2 écoles de garçons (Yanaon et 
Canacalapettali) et 1 école de filles, plus 2 écoles libres. 

L'ensemble de la population scolaire qui suit les cours 
supérieurs,''secondaires et primaires peut être répartie 
comme il suit : Pondichéry, 4054 élèves ; — Chandernagor, 
H08; — Karikal, 2051 ; — Mabé, 678 ; — Yanaon, 175. 
Au total 8044. Ces cbiffres sont encore bien insuffi- 
sants, si l'on songe que nos établissements renferment 
52 855 garçons et (U197 filles au-dessous de 14 ans, et 
qu'un trente-cinquième au plus suit les cours de nos écoles. 

Les écoles libres offrent le spectacle le plus triste; 
elles n'ont souvent d'autre installation qu'un abri de 
branches, en pleine place publique; et les enfants n'y 
apprennent qu'à tracer sur le sable, sur des olles ou 
feuilles de palmier, ou sur des épaules de mouton, les 
caractères rudimentaires des quatre principales langues 
qui se partagent notre établissement, le tamoul, le télinga, 
le bengali et le maléalum. 

Aussi le gouvernement a-t-il pris l'initiative d'un grand 
nombre d'excellentes mesures, parmi lesquelles il importe 
de signaler la création d'un emploi d'inspecteur primaire, 
l'institution d'un cours normal pour les instituteurs, le 
projet d'installer une école primaire supérieure dans 
le quartier nord de Pondichéry, une série de mesures 
tendant à améliorer le traitement des instituteurs et l'ac- 
croissement notable du budget de l'instruction publique 
dans les dépenses de la colonie. Les particuliers eux- 
mêmes se sont mis à l'œuvre: une société, dite Société 
progressiste de l'Inde, a été fondée en 1885 sous l'inspi- 
ration de deux habitants de Pondichéry, MM. Mourougaïs- 
sapoullé et Joseph O'Connell. Intéressant à ses vues la 
presse locale, représentée par les journaux le Progrès elle 
Républicain de Pondichéry, le Pelil Bengali et le Proja- 
Boudhou de Chandernagor, elle a, de concert avec l'un 
des esprits les plus éminents de cette dernière ville, le 
hahou Prankisto Chowdry, émis le vœu de la fondation 
d'une grande école française au sein du Bengale, eu sou- 



L'INDE FRAiSÇAISE. 589 

haitant que cette école devînt, par le séjour d'un certain 
nombre de boursiers français et par des études d'ensei- 
gnement supérieur, le centre de l'éducation classique et 
européenne parmi nos compatriotes indous. Pénétré de 
ces idées, le babou Prankisto a fait une série de conférences 
auprès de ses coreligionnaires sur la nécessité d'ap- 
prendre le français, et il a provoqué la formation à Pon- 
dichéry et Chandernagor de deux groupes correspondants 
de V Alliance française. 

Enfin, une commission des monuments historiques, 
créée en 1879, a pris eu main la reconstitution des annales 
du pays. 11 existe d'ailleurs â Pondichéry une biblio- 
thèque fondée en 1827 et contenant plus de 12 000 vo- 
lumes*, un dépôt d'archives, un parc et jardin d'acclimata- 
tion fort beau et fort complet, une commission des jardins 
coloniaux faisant fonctions de société d'agriculture, un 
comité de l'exposition permanente de Paris, correspondan 
de la Société française d'acclimatation, une association 
philharmonique, trois commissions d'hygiène, une com- 
mission générale sanitaire, une Société de secours mutuels 
des créoles, un mont-de-piété, etc. Le gouvernement 
s'essaye à intéresser les natifs à tout ce qui peut étendre 
les connaissances générales et l'esprit de solidarité dans 
la colonie. 



1. A Chandernagor existe une bibliothèque privée ou piichto- 
nagar, qui contient environ 2000 volumes et à laquelle on s'abonne, 
moyennant 1 fr. 25 par mois ; elle est alimentée par des dons géné- 
reux, entre lesquels on remarque ceux de MM. Prankisto et Dourga 
Chorone Roquitte. Chandernagor est d'ailleurs l'un des centres les 
plus importants de ce mouvement de régénération philosophique et 
sociale qui préoccupe aujourd'hui les hautes intelligences de l'Inde, 
et dont le Bengale, avec l'illustre Ram Mohun Roy, fut le berceau. 
C'est à Chandernagor qu'est mort, en 1884, le plus célèbre des con- 
tinuateurs de Ram Mohun, Kechub-Chander-Sem, à peine âgé de 
quarante-huit ans; et cette ville renferme une succursale de la 
grande société Eâtavya-Bhârata-Kàryàlaya, de Calcutta, qui, fondée 
par Protop-Chandra-Roy, a pour but l'impression et la distribution 
gratuite des grands ouvrages sanscrits et a déjà répandu 15 783 500 vo- 
lumes dans les classes populaires. — Notre colonie possède égale- 
lement un poète fameux parmi les Indous, le chrétien Savaraya- 
lounaïker, qui habite Pondichéry. 



390 LA FRANGE COLONIALE. 

Org;anisation reiijs^icuse. — Dans les établissements 
français de l'Inde, comme dans le reste de la péninsule, 
trois religions sont en présence : le christianisme, l'isla- 
misme et le brahmanisme. La grande majorité des In- 
dous a conservé ce dernier culte : Pondichéry et Karikal 
comptent cependant plusieurs milliers de convertis, pro- 
fessant le christianisme. Il y a peu de protestants, et le 
théosophisme n'a fait que de rares recrues. 

Une ordonnance du 11 mai 1828 a placé le service du 
culte catholique sous la direction et la surveillance du 
préfet apostolique. 

Indépendamment de la préfecture apostolique, le chef- 
lieu de nos établissements est le siège de la très impor- 
tante mission française du Carnatic, desservie autrefois 
par les jésuites que le père de Nobilibus introduisit dès 
le seizième siècle dans les provinces d'Arcatte. Elle a été 
remise aux missionnaires de la congrégation française par 
lettres patentes du 10 mars 1776. Son chef porte le titre 
de vicaire apostolique des missions étrancjères. On ne sau- 
rait passer sous silence les innombrables services rendus 
parla mission à la cause de l'instruction publique et à la 
diffusion du nom français et de notre influence. 

La congrégation des frères du Saint-Esprit qui, sans 
avoir à son actif ce passé si glorieux, a semblé s'ériger 
en rivale des pères de la Mission, et celle des sœurs de 
Saint-Joseph de Cluny, ont également des représentants 
et une large part de propagande dans la colonie. Il existe 
aussi un couvent de carmélites, trois congrégations de 
religieuses natives, dirigeant des orphelinats, et une 
maison de refuge. 

Organisation municipale. — La vie municipale est 

assez active dans la colonie. Jadis l'aidée était l'unité de 
groupement, remplacée aujourd'hui par la comnume. 
Chaque aidée avait, sous les ordres de son (jramadhilia et 
de son compteur, quatorze serviteurs QuI.udimal.Lals, dont 
la charge héi'éditaire consistait à remplir auprès de la 
communauté des offices assez humbles et cependant assez 
recherchés. Depuis la création des conmumes, il y a eu 
comme une renaissance de l'antique vitalité des groupe- 



L'INDE FRANÇAISE. 391 

ments sociaux chez les Indous. Ce peuple est en effet 
doué pour la politique, et paraît en comprendre assez 
pertinemment les procédés. 

Impôts. — Les impôts perçus dans l'Inde française 
peuvent être ainsi classés : 

I. Contributions directes : 

i. Droit sur les maisons (existant à Malié et îlazulipatam). 

2. Impôt foncier, perçu selon les établissements et d'après la 

nature des cultures, en conformité avec les vieux usages 
brahmaniques. 

3. Impôt sur les terres salinières. 
II. Contributions indirectes : 

i . Patente (n'existant qu'à Mahé). 

2. Droit d'enregistrement sur les ventes d'immeubles, les nan- 

tissements de bijoux. 

3. Timbre, lods et ventes, greffe. 

4. Droit de tonnage et de manifeste à Pondichéry, Karikal et 

Mahé. 

5. Droit de phare et droit sanitaire (Pondichéry). 

6. Droit d'entrée sur les spiritueux (cocotier, palmier, canne à 

sucre et riz. — Pondichéry et Karikal). 

7. Droit sur les spiritueux en général (Mahé, Yanaon et Chan- 

dernagor). 

8. Droit sur les cocotiers exploités en callou (Pondichéry et 

Karikal). 

9. Droit de licence pour le débit du callou (Pondichéry et 

Karikal). 

10. Droit sur le padany (Karikal). 

11. Vente du sel (Hhre à Chandernagor). 

12. Licence pour la culture du tabac (Karikal et Pondichéry). 
15. Droit de consommation sur le tabac (liarikal, Pondichéry et 

Mahé). 

14. Droit de vente du tabac (Karikal, Pondichéry et Mahé). 

15. Privilège de l'opium (Chandernagor). 

IG. Droits de consommation sur l'opium, le gouly, le choroche, 
le ganja et le bangui. 

17. Taxe des lettres. 

18. Taxe des passeports. 

19. Droits sur les charrettes (Pondichéry et Mahé). 

20. Droits du certificat d'origine (n'existe pas à Chandernagor). 
2). Droit d'entrepôt (Pondichéi'y, Karikal et Chandernagor). 
22. Droit de quai (Pondichéry et Karikal). 

25. Droit de constat sur quai (Pondichéry). 

24. Droit de batelage (Pondicliéry). 

25. Droit sur saisies. 

26. Droit sur les alignements. 



392 



LA FRANCHI COLONIALE. 



On voit que, sauf l'impôt foncier, les indigènes ne sont 
grevés que de droits infimes. Us se sont à diverses 
reprises grièvement plaints de cet impôt foncier, perçu 
à la mode brahmanique. 

Or^^anîsation financière. — Yoici le résumé du 
budget de l'Inde (pour 1883) : 

Recettes : 

i' Contributions directes 517 048', 00 

2° Enregistrement 60 231' » 

S" Douane et contributions indirectes 908 065' » 

4° Postes et télégraphes 16 523' » 

5» Divers 142 979' » 

Total 1 710 *^U' » 

Dépenses : 

1° Obligatoires : I. Gouvernement colonial. . . 127 092',00 

II. Justice et cultes 227 749' b 

III. Instruction publique. ... 220 774' » 

IV. Divers 48 017' » 

Y. Dettes exigibles 157 801' > 

Total 781 655' » 

2° Facultatives : I. Gouvernement colonial. . . 93 710' » 

II. Personnel des finances. . . 151 505' » 

III. Agents divers 60 719' » 

IV. Assistance publique. . . . 108 454' » 
V. Ponts et chaussées (per- 
sonnel) 71 472' » 

VI. Ponts et chaussées (travau.\). 196 505' » 

VII. Ports et rades 55 513' » 

VIII. Divers 255 335' » 

Total 929 011' » 

Ensemble 1 710 644' » 



Le budget des communes se compose, d'autre part, de 
334 094 fr. 78 de recettesordinaires, balancées par-4i475fr. 
76 c. de dépenses obligatoires et 292 0l8fr.67de dépenses 
facultatives et extraordinaires. — Enfin, par suite de la 
convention passée le 7 mars 1817 avec le gouvernement 



L'INDE FRANÇAISE. .193 

anglais, et du traité complémentaire du 15 mai 1818, la 
France a droit de la part de l'Angleterre à une rente de 
4 lacks de roupies sicas, et à une indemnité annuelle de 
4008 pagodes. Moyennant ces versements, la France a 
renoncé à la fabrication du sel dans ses établissements, 
et a consenti à se pourvoir de sel et d'opium, aux prix 
courants, dans les magasins du gouvernement anglais. 
La rente de 4 lacks de roupies avait une valeur exacte 
de 1 million en 1817, mais depuis cette époque le taux 
de la roupie a considérablement baissé (de 2 fr. 50 à 
2 fr. 06 — ) et les 4 lacks ou 400 000 roupies ne valent 
plus guère que 944 841 francs. L'indemnité en pagodes 
se maintient au chiffre de 55 000 francs , la pagode 
n'étant pas une monnaie de compte. Mais, tandis que 
cette dernière allocation , répartie entre les anciens 
propriétaires saliniers, est versée directement à la co- 
lonie, la rente de l'Inde va au budget général de la 
métropole. A diverses reprises, la colonie a réclamé 
contre cet état de choses, et il semble que, prenant pré- 
texte des grands sacrifices qu'elle s'apprête à accomplir 
en matière de travaux publics, elle puisse avant peu pré- 
tendre à recouvrer l'intérêt d'un capital dont elle a fait 
tous les frais. 

Il n'est pas sans intérêt de remarquer que ce budget de 
l'Inde française, qui atteint pour l'exercice 1884-85 la 
somme de 5421 288 francs tant aux recettes qu'aux dé- 
penses, plus 668 189 fr. 56 de budgets communaux récem- 
ment ouverts, ne dépassait pas, en 1860, la somme de 
1 577 155 francs, et qu'il atteignait, en 1859, 952 849 francs 
seulement, et en 1826, 909 000. — Il faut donc instamment 
s'occuper, malgré la prospérité croissante de la colonie, 
d'augmenter ses ressources pour faire face aux besoins 
de l'avenir. 

Administrations diverses. — Nous aurons complété 

tous les renseignements utiles en matières d'administra- 
tion en disant qu'il existe à Pondichéry une prison géné- 
rale, une maison de correction, un hôpital général, une 
imprimerie du gouvernement, un état-major des places, 
une direction d'artillerie, et, en conformité avec les traités 



394 LA FRANCE COLONIALE. 

de 1815, un corps de cipahis de TlndeS calculé de façon 
à suffire au maintien du bon ordre, sans pouvoir porter 
ombrage à la puissance anglaise. 

La police est aux mains d'un certain nombre de fonc- 
tionnaires européens, secondés par des agents natifs. 

Les natifs sont d'ailleurs admis à tous les postes, à tous 
les grades. 

Signalons l'existence, à Pondichéry et Karikal, de deux 
consulats ans^lais. 



CHAPITRE V 

GÉOGRAPHIE ÉCONOMIQUE 



Cultures. — Les cultures de l'Inde ont une valeur 
annuelle estimée à 1 785 259 francs (valeur de 1885), 
représentant un capital de 20-472 867 francs. Pondichéry 
entre dans ce total pour 1 140 878 francs; Karikal, 
pour 594 555 francs; Mahé, pour 252 550 francs; Yanaon, 
pour 15078 francs. Nous avons calculé que la terre rap- 
porte 10 pour 100 à Pondichéry, 4 pour 100 à Karikal, 
7 à 8 pour 100 à Mahé, de 10 à 17 pour 100 t\ Yanaon. 
Chandernagor ne présente que des jardins et des lieux de 
plaisance. La moyenne de rapport pour l'Inde entière est 
assez élevée, atteignant prés de 9 pour 100. 

La situation de Pondichéry est entre et 11 mètres 
au-dessus du niveau de la mer, avec un point culminant 
de 55 mètres; les territoires de Chandernagor, Karikal et 
Yanaon n'ont pas d'altitude supérieure à 10 mètres, celui 

1. En 1883, une pétition signée de 4G2 personnes a demandé au 
Sénat que le service militaire lût étendu à l'Inde française, et cette 
question a fait l'objet d'observations spéciales lors de la récente dis- 
cussion des lois sur le recrutement et sur l'année coloniale. 



L'INDE FRANÇAISE. 395 

de Mahé a 50 mètres. C'est ce qui explique le grand déve- 
loppement des cultures, que peut faire ressortir le tableau 
suivant : 

Cultures. Terrains incultes. Habitations. ''n°^ïbî^c* 

Pondichéry. 20 026 hect. 3 SU hect. 508 hect. 5 926 hect 

Karikal. . . 9 206 — 2 273 — 421 — 1 614 — 

Mahé. ... 3 431 - » » 435 — 

Yanaon. . . 1 260 — 223 — . 130 — 



35 926 hect. 5 810 hect. 929 hect. 7 125 hect. 

C'est donc sur une superficie totale de 50 805 hectares 
un chiffre de 55 926 hectares que l'agriculture a conquis, 
soit les sept dixièmes du pays, étant donné que le domaine 
public (routes, étangs, villages) et les villes occupent 
deux autres dixièmes, et qu'un seul dixième au plus reste 
inculte. 

Les principales cultures du territoire de Pondichéry 
sont les menus grains, qui occupent plus de la moitié des 
exploitations, le riz, les graines oléagineuses et arbres 
fruitiers, l'indigotier, les potagers, le bétel, le tabac, le 
cotonnier, la canne à sucre. Parmi les principaux pro- 
duits, il faut encore noter le callou (sue des spatbes du 
cocotier), les huiles d'iloupé, de coco, de gingély, de 
palma-ciiristi, les fiuits divers. 

Les cocotiers sont disséminés en bordures ou épars 
dans les autres assolements ; leur culture est donc par- 
ticulièrement fructueuse. Il en serait de même, avec 
quelque effort, du poivrier, aujourd'hui trop délaissé. 

Des essais divers ont été poursuivis au parc colonial 
pour la culture de la vigne et de la vanille ; on augure 
beaucoup de cette seconde culture, qui doit être con- 
duite avec une extrême prudence pour ne point amener 
de brusques avilissements de prix. 

Les arachides entrent à peine en exploitation sur les 
terrains jadis incultes de l'étang d'Oussoundou et dans 
les terres rouges de Calapelt; l'avenir de la colonie est 
là, au point de vue agricole. Les neuf dixièmes des 
arachides transitant par Pondichéry viennent à l'heure 
actuelle des provinces de Thndjaouret Tritchinapoly. 

FR. COL. 28 



1 



593 LA FRANCE COLONIALE. 

Au point de vue du rendement à l'heclare (en poids), 
les cultures les plus riches sont l'indigo, les potagers, 
le riz nelly, les menus grains, le tabac. Les moins riches 
sont le coton, la canne à sucre et le bétel. 

A Karikal, les cultures sont à peu près les mêmes. 
Le riz occupe près des huit neuvièmes du terrain em- 
ployé. D'après un calcul spécial des frais d'exploitation, 
on voit que les cultures qui laissent le plus de bénéfice 
sont le riz, les bois d'essence, le bétel, les menus grains, 
les potagers, et que l'indigo ne rapporte presque rien. 

A Mahé, on trouve comme principales cultures les 
arbres fruitiers (deux cinquièmes environ) et le riz. 
Les principaux produits sont les mêmes que ci-dessus, 
plus le poivre, l'arak et les jagres. 

A Yanaon, les terres en bois l'emportent, puis les 
menus grains, le riz, le tabac, le bananier. Il y a aussi 
quelques ares semés en piments. Les cultures de riz ont 
été fort endommagées par les récentes crues du Godavéry. 

Pour terminer ce tableau, observons que l'Inde fran- 
çaise renferme 140 chevaux, 200 ânes, 45 244 bœufs 
zébus, 11 614 buffles, 25 687 béliers et moutons, 8784 
boucs et chèvres, 1505 porcs, d'une valeur totale de 
1 958 025 francs. 

Industrie. — Au point de vuc industriel, on ne sau- 
rait guère s'inquiéter à l'heure actuelle que de l'établis- 
sement de Pondichéry. Nous avons dit que l'on pourrait 
développer les pêcheries de Mahé; on aurait également 
profit à créer à Chandernagor des écoles pratiques de 
pisciculture, en ensemençant du frai de Maurice et de la 
Réunion les étangs très nombreux et très propices de ce 
territoire, comme cela s'est fait aux alentours de Calcutta. 

A Karikal on trouve 1 indigoterie, d'une valeur ap- 
proximative de 216 francs, 4 teintureries estimées à 
576 francs, 48 huileries estimées à 5 760 francs (maté- 
riel d'exploitation), soit en tout 6 552 francs. 

Pondichéry renferme 91) indigoteries évaluées à 
740 francs, 48 teintureries à 6912 francs, 292 huileries 
à 44 150 francs et 5 filatures de coton à 1 200000 francs, 
soit au total 1 575 802 fr. 40. 



L'INDE FRANÇAISE. 397 

La filature la plus considérable, connue sous le nom 
de Savana,file et tisse les cotonnades connues sous le nom 
de guinées et teintes en bleu pour la vente du Sénégal. 
— Cet établissement, qui fonctionne à la vapeur, possède 
environ !2ÛU(J0 broches, 500 métiers à tisser; il produit 
^500 kilogrammes de fil par jour et 25000 mètres 
de toile, en employant 1 700 ouvriers (900 hommes, 
550 femmes, 450 enfants), et -4 000 artisans logés à l'exté- 
rieur, occupés à tisser et à teindre. 

Les deux autres filatures jadis existantes ont, depuis 
4 ans, opéré leur fusion avec la société de Savana. Le 
filage à la main a complètement disparu, et les coton- 
nades de Manchester et Minterthur sont en voie de 
ruiner le tissage à la main, qui exerce encore 200 petits 
industriels. 

Les nombreuses sources qui arrosent ce territoire sont 
très favorables à lindustrie ;de la teinture ; Pondichéry 
reçoit non seulement de ses alentours, mais aussi de la 
métropole, de la Normandie par exemple, des toiles 
blanches circulant en franchise, qu'on transforme en 
guinées bleues pour la réexpédition vers le Sénégal. 

11 y a enfin, dans l'ensemble de nos dépendances, 
quelques tanneries, de nombreux fours à briques, et l'on 
pourrait compter également les produits industriels dus 
en général à l'initiative des Indous : les sèves de palmier 
et leurs composés, la cire brute, les écailles de tortue, 
le strass et la verroterie, les nacres, la corne de zébu et 
de buffle, les nattes, fibres à tresser, paillassons, canastres 
et paniers, les cordages, agrès ou apparaux, la toile à 
voile ; des bois, meubles et jouets; des savons d'huile de 
touloucouna ; des cotons écrus et blancs; des mégilis ou 
toiles de jute, des gunnis ou sacs de jute ou desunn. 
quelques fers forgés, poteries, ouvrages et ustensiles en 
bois, instruments de musique, bronzes grossiers, etc.. 

Outre les guinées, qu'on divise en quatre sortes (con- 
jons, filatures, salems, oréapaléons), le filage et le 
tissage donnent lieu à la fabrication de percales bleues 
ou sandrecanas, de toiles à carreaux, de mouchoirs dits 
burgos, de pantalons et chemises pour coulys, de mo- 



598 LA FRANCE COLONIALE. 

resques (toiles et lainages fins), de cotons en laine, de 
mousselines, etc. 

Il y a donc quelque fonds à faire sur l'avenir industriel 
de nos établissements, que les mines de Baliour, le port 
dWriancoupom et le canal de Pamben vont contribuer si 
grandement à enrichir et à ouvrir au commerce européen. 

Navigabilité. — La ville de Pondichéry. chef-lieu de 
nos établissements, est aussi le plus important marché que 
nous ayons sur la côte indoue. Elle est divisée en deux 
parties, la ville blanche et la ville indoue, qui sont sé- 
parées par un canal issu des bouches de la rivière d'Arian- 
coupom (l'un des bras du Pambéar). La ville est parallèle 
à la mer dans toutes ses dimensions; la ville blanche 
occupe donc le rivage même de la grande rade ouverte, 
qui sert encore de port à notre établissement. Les fau- 
bourgs de Yaitycoupom, Chevraupett et Kirepaleom com- 
plètent au nord et au sud la ligue abordable de cette rade, 
La ville blanche est régulièrement bâtie; ses rues sont 
larges et bien percées. Les principaux édifices publics 
sont l'hôtel du gouvernement, l'église paroissiale, l'église 
des missions étrangères, deux pagodes, le grand bazar, 
la tour de l'horloge et celle du phare, une caserne, un 
hôpital, l'hôtel de ville, la cour d'appel, le collège Calvé, 
La rade foraine qui s'étend devant Pondichéry est la 
meilleure de toute la côte de Coromandel : elle offre deux 
mouillages, dont l'un, la petite rade, à 2000 mètres du 
rivage à l'est et à l'est-sud-est de Pondichéry est accessible 
aux vaisseaux pendant la belle saison (de janvier à avril 
et du 15 mai au 20 juillet), avec des fonds de 7 à 9 brasses, 
et dont l'autre, la grande rade, sert durant la mauvaise 
saison, et se trouve dans la même direction, à une lieue et 
demie du rivage. La communication avec la terre, assez 
difficile, se fait par des bateaux à fond plat, sans mem- 
brures, appelés chelingues et catimaroms, pour lesquels 
est perçu un droit de batelage particulier. Il existe un 
pont débarcadère de 252 mètres de longueur, récemment 
construit, pour faciliter le chargement des navires. Ce 
pont est relié à la gare du chemin de fer. Lue ligne de 
chemin de fer ouverte depuis le 15 décembre 1879 



L'INDE FRANÇAISE. 399 

rattache en effet Poudichéry au réseau de la South India 
Railway Company, et se soude à Belpour sur l'artère prin- 
cipale; elle appartient à une compagnie particulière qui 
doit remettre au gouvernement français la moitié de ses 
bénéfices nets. Cette ligne dessert Villenour et met Pondi- 
cliéry eu communication avec l'Inde entière. 

En dehors de Poudichéry, nos établissements offrent 
peu de bons mouillages. L'embouchure de l'Arselar, à 
1 mille et demi de laquelle se trouve Karikal, est obstruée 
par les sables pendant la sécheresse; elle est dégagée, du 
mois d'août au mois de mars, par le grossissement des 
eaux; les petits navires peuvent alors prendre charge à 
Karikal, et les bâtiments de 200 à 250 tonneaux, à varangues 
plates, remontent sur lest jusqu'à la ville. 

La rivière de Mahé est navigable à deux ou trois lieues 
par des bateaux de 60 à 70 tonneaux. L'entrée en est mal- 
heureusement obstruée, mais serait facile à dégager. Sur 
notre rive, les fonds sont de vase molle; la rive anglaise 
au contraire est sablonneuse, et les passes principales 
courent d'une rive à l'autre. Ou pourrait donc, avec 
l'appui du gouvernement anglais, faire de Mahé un très 
bon port. 

Enfin les navires de oOO tonneaux peuvent remonter 
jusqu'à Yanaon par le Goringuy; le Godavéry est d'ordi- 
naire obstrué. 

Eu résumé il n'y a pas de véritable port dans les éta- 
blissements français de l'Inde. Ajoutons toutefois qu'il est 
question d'en creuser un à l'embouchure de la rivière 
d'Ariancoupom, dans sa branche septentrionale couverte 
par l'Ile des Gocotiers et à peine séparée de Poudichéry 
par quelques centaines de mètres. Celte création ferait 
de Poudichéry le principal comptoir commercial de toute 
l'Inde. Les difficultés techniques ne sont pas grandes, et 
depuis la construction des jetées de Colombo et de Madras, 
on sait comment les résoudie. Depuis les riz de la cote 
jusqu'aux cotons de Tinuevely, au sud de la péninsule, 
tous les produits susceptibles d'être exportés converge- 
raient ainsi vers l'unique point du P>engale où les mar- 
chandises pourraient être embarquées à quai et par tous 



400 LA FRANCE COLONIALE 

les temps. Calcutta et Madras luttent en effet contre des 
conditions d'infériorité insurmontables, que le port 
d'Ariancoiipom ne connaîtrait même pas. On a calculé 
qu'en dix ans les travaux de ce port pourraient être payés 
par les droits, et que ces droits ne pèseraient point trop 
lourdement sur les marchandises, car la création des 
quais supprimerait les frais de traction, le l)atelage, et 
les déchets qui surviennent aujourd'hui à l'embarquement 
par les chelingues. De plus, la rapidité des embarque- 
ments à quai diminuerait de moitié ou des deux tiers les 
jours de planche, de sorte que le fret des vapeurs arrive- 
rait peut-être à être de 10 ou 15 0/0 moins élevé que 
celui demandé actuellement. 

Chemins de fer. — On signale également, parmi les 
projets de travaux publics que la colonie s'apprête à 
exécuter, le rattachement de Karikal à la station de 
Mayavaram sur la ligne du South îndian Railway. 11 
existe également un projet de ligne desservant Ariancou- 
pom, Javalacoupom et les mines de Bahour, à partir de 
Pondichéry, et se continuant le long de la côte, par delà 
le Ponéar, par Portonovv et Tranquebar, jusqu'à Karikal. 
Un autre projet rattacherait Mahé à Calicut, qui est 
aujourd'hui le point terminus d'une grande bifurcation, 
lancée par le South India Railway à partir de Tritchinapoli 
à travers les provinces méridionales du Mysore. 

Chandernagor enfin est desservi par le chemin de fer 
de rilougly, et Yanaon se trouve hors de la portée pré- 
sente de toute ligne ferrée. 

Un projet qui intéresse à im haut degré la prospérité 
de Pondichéry, c'est l'aménagement des passes de Pamben 
et Ramiçvéram entre l'île de Ceylan et la côte iudoue, 
qui ouvrirait à la circulation des grandes voies inter- 
nationales le golfe de Manar et, par celui do Palk, la côte 
entière de Coromandel, en donnant aux navires une 
direction plus régulière et plus courte entre Aden et 
Calcutta, et en leur permettent de faire escale à Pondi- 
chéry comme à Madras. 

Coiniiierce. — Pondi(^héry est en réalité le seul mar- 
ché de l'Inde française. Le commerce y est exclusivement 



LLNDE FRANÇAISE. 401 

entre les mains de quelques grosses maisons, françaises 
pour la plupart. Une centaine des principaux négociants 
participe k l'élection de la Chambre de commerce, qui, 
organisée en 1879 et élue pour six ans, est renouvelable 
par moitié tous les trois ans. Un office de commissaire- 
priseur existe depuis d852 auprès de ce corps de mar- 
chands, dont les traditions d'honneur et de probité ont 
un grand renom dans toute l'Inde. Les importations sont 
toutefois à peu près nulles à Pondichéry, en dehors des 
vins français, des spiritueux, des comestibles en conserves 
et des articles cVe modes; elles n'ont point chance de 
s'étendre. L'Angleterre envoie bien aussi, mais en petite 
quantité, des charbons, des métaux, des machines, des 
cotonnades et lainages légers, et la France fait transiter 
quelques confections, des vins et eaux-de-vie. Il y aurait 
cependant à étudier, la consommation des Indous, qui 
peuvent acheter des cotonnades, des ustensiles de ménage, 
parfois des machines, pourvu qu'on adapte ces produits 
à leur goût local. L'exportation a subi une longue crise 
jusqu'en 1878; on n'envoyait plus guère en Europe que 
de l'indigo et des huiles de cocotier. Depuis la décou- 
verte de l'aniline, les indigoteries étaient en décadence. 
C'est alors que la culture des arachides s'est implantée 
et a fourni un débouché important. Les arachides qui 
s'embarquent à Pondichéry viennent presque toutes du 
territoire anglais; en six années, leur exportation a passé 
de 94 700 quintaux à 525 000, soit une valeur de 15 mil- 
lions de francs pour 1884. Cependant les frets sont enlevés 
à l'heure actuelle par des vapeurs anglais de forte jauge, 
et le pavillon français figure à peine sur ces côtes. 

Il y aurait sans doute possibilité d'utiliser la situation 
très favorable de Chanderuagor, si l'on installait, comme 
cela est aujourd'hui projeté, un service à vapeur sur 
l'Houglyjusqu'à la mer; les traités nous assurent en effet 
la libre navigation du fleuve, et, si l'on déclarait cette 
ville port franc à l'exemple de Pondichéry, on aurait 
incontestablement un débit assuré des marchandises que 
taxe la douane de Calcutta, telles que les armes, les 
poudres, les liquides, l'opium, le sel. La vente seule des 



402 LA FRAINCE COLONIALE. 

spiritueux, qui atteint à Calcutta plus d'un million de 
gallons, et paye près de trois millions de droits d'entrée, 
ferait de Chandernagor un puissant foyer d'affaires. 

Le gouvernement a aussi pensé qu'en créant à Mahé un 
grand parc à charbons, on parviendrait à y créer un mou- 
vement d'échanges, surtout si ce point devenait pour nos 
navires de guerre une escale obligatoire vers l'extrême 
Orient. Mais il suffit de connaître l'état exact des rela- 
tions ouvertes à nos cinq établissements vers l'étranger 
pour comprendre que ce plan est un peu factice. Mahé 
n'est en effet sur aucune route, tandis que Pondichéry et 
Chandernagor correspondent à peu près directement 
avec l'Europe par les paquebots des messageries mari- 
times. De plus, le premier de ces ports communique éga- 
lement avec l'Europe par l'intermédiaire des nombreux 
vapeurs qui viennent prendre des chargements d'ara- 
chides. Pondichéry est encore en relations avec les An- 
tilles et la Guyane par les voiliers à émigrants. 

Pondichéry et Karikal sont en communication constante 
avec les îles Maurice et de la Réunion, par les voiliers 
qui viennent à ordre, et vont prendre charge à Calcutta 
ou à Cocanada. De plus, Pondichéry est relié à ces mêmes 
îles et aux Seychelles par les paquebots français des 
messageries. Ces deux villes, en outre, sont en rapport 
fréquent avec Pinang et Singapour par des vapeurs anglais 
appartenant à diverses compagnies, et par les messageries 
raaritiiues {via Colombo), qui vont en Cochinchine et en 
Chine. Enfin les établissements français de l'Inde conmui- 
niquent entre eux au moyen des vapeurs de la Britisk 
India Company, qui font la côte. Mahé acquerrait cepen- 
dant d'opulentes ressources par le développement de ses 
pêclieries de sardines et par la préparation des conserves 
alimentaires. 

Pondichéry, nous l'avons dit, est port franc. C'est là le 
secret de son importance commerciale. Les navires n'y 
payent que des droils très faibles pour la navigation sous 
tous pavillons, et ceux mêmes qui prennent charge pour 
l'Inde ou Ccylan sont exonérés de tons droits. Les frais 
d'emballement et de magasinage des dcnirées ont élé (;al- 



L'INDE FRANÇAISE. 403 

culés de façon à ne point troubler cet ordre de choses, 
et nul autre débarcadère iudou n'est accessible à de 
meilleures conditions. 

Le sel et l'opium sont, en vertu des contrats de 1817 
et 1818, exceptés de la franchise. Le tabac de toute pro- 
venance acquitte à son entrée le droit de consommation. 
L'introduction et la fabrication des spiritueux extraits du 
cocotier, du palmier, de la canne à sucre et du riz sont 
affermées tous les ans, en vertu d'un usage antérieur à 
l'annexion et familier aux vieilles jurisprudences écono- 
miques du Levant. Enfin les produits naturels ou manu- 
facturés de l'établissement, exportés avec certificat d'ori- 
gine, acquittent, pour l'obtention de ce certificat, des 
droits variant suivant la nature des produits. 

Les grains et graines de toute sorte introduits en ville 
acquittent un droit de mesurage variant de 4 à 6 cen- 
times par 100 kilogrammes. 

Le phare de Pondichéry, installé le l'"" juillet 1856, sur 
une tour située auprès du rivage, à 89 pieds au-dessus de 
la mer, et muni d'un feu fixe qui porte à 1 '2 et 15 milles, 
donne également lieu à un droit, dont sont dispensés le 
plus souvent les navires caboteurs. 11 en est de même 
du feu du port de Karikal. installé sur le mât de signaux 
à l'embouchure de TArselar, à 54 pieds au-dessus du ni- 
veau de la mer (feu fixe, portée à 8 et 10 milles). 

Les frets ne sont pas, à Pondichéry, d'une cherté exces- 
sive, leur taux moyen étant de 49 fr. 40 le tonneau de 
1015 kilogrammes pour la Méditerranée et de 56 fr, 55, 
pour les ports de l'Océan. Durant l'année 1884, 29 stea- 
mers dont 8 français et 21 anglais ont été affrétés pour 
charger la récolte d'arachides; ils ont pris 691 029 balles 
pour les ports de la France, de l'Italie, de la Belgique, 
de l'Angleterre et de l'Espagne. Les maisons de Pondi- 
chéry traitent également les graines de sésame qui s'ex- 
portent du nord de la côte de Coromandel. 

Notre colonie fait encore un commerce restreint avec 
les îles de la Réunion et de Maurice. Ce négoce est aux 
mains des natifs et consiste en riz, grains, percales blan- 
ches et bleues, expédiés par voiliers français de faible 



4(14 LA FRANCE COLONIALE. 

tonnage. La moyenne des frets est de 54: à 40 francs; 
parfois même oO et 20 navires, dont 2 anglais seule- 
ment, ont suffi pour 1884 à ce transit. 

Le mouvement général de la navigation auquel donne 
lieu le commerce de Pondichéry et de l'Inde française 
s'est traduit pour la dernière péi'iode observée (les cinq 
dernières années, y compris le 'I'''" semestre de 1884) par 
un chiffre tolal de 5 541 navires, dont 494 français et 
1214 étrangers à l'entrée, et 492 français et 1251 étran- 
gers à la sortie. Pour 1885, le mouvement se décompose 
en 554 entrées et 567 sorties : total 1121 navires pour 
Pondichéry, Karikal et Mahé. 

11 n'est pas tenu compte du mouvement, trop peu im- 
portant, des ports de Ghandernagor et Yanaon. 

Sur ce chiffre de 1 121 navires, 196 seulement figurent 
sous pavillon français ; 1 seulement vient de France en 
droite ligne; 5 seulement s'y rendent. C'est là un signe 
de la supériorité des frets anglais. 

Les principales destinations ou provenances des navires 
français sont la Réunion, Maurice, Mayotte, Londres, 
Calcutta, Pointe-de-Galles, Madras. Tamatave, Cochin, 
Gannanour, Gondelour, la Martinique, la Guadeloupe, 
Falsepoint, Ghittagong, et les ports de la colonie. Pour 
les étrangers, ce sont : Calcutta, 31adras, Moulmein, Pi- 
nang, Singapour, Maurice, la Réunion, Port-Saïd, New- 
castle, Geylan, Cochin et la côte de Malabar (Jaffna, Batti- 
calao), Négapatam, Portonovo, Akiab, la Guadeloupe, 
Marseille, Dunkorque, Anvers, Gènes, Londres, Gonde- 
lour, Rangoun, Pamben,Tranquehar, et, dans une mesure 
moindre, les ports de la colonie. 

On n'a relevé que le tonnage des 196 navires français; 
il est de loi 257 tonnes. 

L'examen des chiffres prouve qu'à l'entrée les fortes 
cargaisons viennent, pour Pondichéry, de Madras, de la 
Réunion, de Pointe-de-Galles et de Maurice, et qu'à la 
sortie ce port dirige surtout sur Calcutta, Madras, Pointe- 
de-Galles, Marseille et Ghittagong Pour Karikal les prove- 
nan(;es les plus iniporlanh's sdiit la Réunion et les colonies 
françaises, et la deslinaliun principale est Pondichéry. 



LLNDE IHANÇAISE. 405 

Le nombre des hommes d'équipage pour les 196 navi- 
res français est évalué à 5111 (5 063 pour Pondichéry, 
2 024 pour Karikal, 24 pour Mahé). 

Lavaleur des chargements est estimée à 27 650 491 francs 
pour les navires français et étrangers (6116 076 francs 
à l'importation, 20534 515 francs à l'exportation). 

Pondichéry se présente avec 25 566 045 francs, Karikal 
avec 5 887 517 francs, et Mahé avec 597 251 francs. Les 
chiffres les plus gros à l'importation sont, pour Pondi- 
chéry : Madras, Maurice, Marseille, Cochin, Moulinein, 
Pinang, Karikal et Bordeaux ; à l'exportation, Marseille, 
Bordeaux, Maurice, Anvers, la Réunion, Pinang, Jaffna, 
Londres, Pointe-de-Galles, Gènes. Karikal reçoit surtout 
des marchandises de Pinang, de Ceylan, du sud de l'Inde, 
et en renvoie surtout dans la direction de Ceylan pour 
l'Europe, de Pinang et de la côte de Malabar. 

On le voit, Pondichéry concentre presque toute l'acti- 
vité commerciale de l'Inde. Nous allons étudier avec 
jdus de détail sur quelles matières s'exerce cette activité. 

Statistique du coinnierce. — Le mouvement d'af- 
faires peut être évalué à 52 234 486 francs, décomposés 
ainsi (année 1885) : 



!• Exportations de France pour la colonie (commerce 

spécial) 519 198' 

2" Importations de la colonie en France (commerce 

général) 15 764 616' 



Total pour la France 14 2S5 814' 

o" Importations des colonies et pêcheries françaises. . 447 «75 

4° Exportations aux colonies : Denrées de la colonie. . 694 760 

— françaises. . . 21 670 

— étrangères. . . 410 878 



Total pour les colonies 1 .^74 981' 

5» Importations étrangères par vaisseaux français. . . 954 610 

— étrangers . . 4 711 065 

6° Exportations à l'étranger : Denrées de la colonie. . 7 068 416 

— françaises . . . Til 877 

— étrangères. . . 3 609 725 

Total pour l'étranger 16 575 691' 



406 LA FRANCE COLONIALE. 

Les principales marchandises exportées de France pour 
la colonie sont les tissus de soie, les outils et ouvrages 
en métaux, les vins, les papiers, les bijoux doublés, les 
machines et mécaniques, les fruits de table, les vins de 
liqueur, les tissus de coton, la bimbeloterie, les tissus 
de laine, les ouvrages en peau et cuir, les eaux-de-vie, la 
poterie et verres, les liqueurs et vins fins. On remarque 
encore des viandes salées, conserves, fromages, savons, 
tissus de lin et chanvre, bijoux d'argent, meubles, instru- 
ments d'optique, boutons, lingeries cousues, confections, 
du liège, de la tabletterie, etc. La France reçoit des ara- 
chides, des giiinées, de l'indigo, des graines de sésame, 
de caméline, chènevis, moutarde, etc., de l'huile d'ara- 
chide, du café, des écailles de tortue, de l'huile de coco, 
des bois de teinture, de la vanille, du poivre, des tresses 
pour paillassons, etc.... Les statistiques ne permettent 
pas d'établir un classement d'importance entre les divers 
pays étrangers avec lesquels trafique l'Inde française et 
au premier rang desquels se place incontestablement 
l'Angleterre. 

L,a classe ouvrière. — La classe ouvrière indoue 
(domestiques et ouvriers proprement dits) ne touche en 
moyenne que 5 à 6 roupies par mois. Les privilégiés vont 
jusqu'à 10 roupies. 

Cette classe se nourrit le plus souvent de riz bouilli 
assaisonné d'un maigre carri (condiment très épicé), 
d'herbe ou de poisson ; quant à la nourriture des Euro- 
péens, le mouton coûte de 57 à 25 centimes la livre; le 
bœuf, de 45 à '25 centimes, les morceaux de choix 90 cen- 
times; les œufs, 4 centimes pièce; la volaille, 45 à 
60 centimes pièce; le canard, 1^,20 à 1^,50; le gibier 
(perdrix, caille, etc.), de 8 à 50 centimes pièce; les lé- 
gumes, de 12 à 15 centimes la livre; le riz et le pain, 
de 50 à 90 centimes le kilo. Les prix de la vie, sans être 
encore bien élevés, comme on le voit, ont augmenté 
depuis quelques années. 

Quant aux vêtements, rhabillcment complet en drille 
anglais coûte de 9 à 12 francs; riiabillement complet en 
alj)aga, de 50 à 55 francs; la douzaine de chemises en 



L'INDE FRANÇAISE. 407 

coton, de 50 à 5.j francs; les souliers ordinaires, de 5 à 
7 francs; les bottines, de 6 à iO francs. — Le costume 
ordinaire d'un riche Indou vaut 4 roupies (9', 60), celui 
de l'ouvrier 1 roupie environ. — Le prix des logements 
est en moyenne, pour les Indous, de 7 francs par maison 
et par mois, de 10 à 12 francs pour les métis, dits topas 
ou gens à chapeaux, de 25 à 50 francs pour les Européens 
célibataires, de 40 à 100 francs pour les familles euro- 
péennes. 

Immigration et émig;ratinn. — L'immigration euro- 
péenne est presque nulle. Les travailleurs indigènes de 
toute sorte sont en abondance, très laborieux, très sobres, 
très patients. On les paye de 1 fr.20 à lfr.50 pour les 
ouvriers hors ligne, de 90 centimes à 1 franc pour les 
ouvriers ordinaires, et de 45 à 50 centimes pour les aides 
et les femmes. Les chauffeurs et mécaniciens sont un peu 
plus payés. Enfin les journaliers sont le plus souvent 
loués au mois ou à l'année. 

C'est par Poudichéry etKarikal, presque exclusivement, 
que sont sortis les éniigrants indous, dits coulys ou 
hommes de Coromandel, qui se sont rendus pendant ces 
dernières années dans les diverses colonies. 

Une société d'émigration était jadis établie à Pondichéry 
entre les principales maisons de commerce, et bien que 
son monopole ne s'étendit qu'à nos établissements, elle 
passait contrat avec les planteurs de la Réunion et des 
Antilles, pour livraison de coulys moyennant 59 ou 42 rou- 
pies l'homme. Depuis 1861, une convention conclue avec 
l'Angleterre nous a donné le droit d'avoir des agents 
recruteurs officiels auprès des villes de l'Inde anglaise, 
et nous entretenons aujourd'hui trois fonctionnaires de ce 
genre, à Pondichéry, Karikal et Calcutta, les postes de 
Yanaon, Mahé, Bombay et Madras ayant successivement 
disparu. 

Une commission d'émigration surveille les transports ; 
les agents traitent de gré à gré pour les prix avec les 
colonies qu'ils fournissent. 

Monnaies, poids et mesures, institutions de erédit. 
— Nous aurons complété les renseignements sur l'état 



408 LA FRANCE COLO.NIALE. 

économique de l'Inde française en examinant ses institu- 
tions et moyens de crédit et de correspondance inter- 
nationale. 

La seule monnaie ayant cours aux Indes est la roupie, 
dont la valeur légale est, depuis le 13 septembre 1884, 
fixée annuellement d'après le cours commercial. Elle se 
subdivise en 16 annas dont cliacun vaut l'i pies ou paices, 
ou bien en 8 fanons dont cbacun vaut 24 paches. La 
valeur présente de la roupie est de 2 fr. 06. Les monnaies, 
autres que la roupie et ses subdivisions, sont vendues au 
poids. 

Le taux moyen du change pour les traites à vue sur 
France a été en 1884 de 12 fr. 06. Le taux moyen pour les 
traites sur la Réunion à 60 jours, de2fr.46. — Celui pour 
les traites sur Maurice, de 4 1/2 pour 100 d'escompte. 

Les poids sont : le candy français (240 kil.), le candij 
anglais (2261c. 772 g.),Vhundredweigtoucwt{oOk. 796g.), 
le mand (11 k. 358 gr.). 

Les mesures de capacité sont : la velte (7 litres 45), 
pesant 6 k. 875 gr. pour les huiles de coco, le gallon im- 
périal (4 1. 543), le sac (74 k. 381 g.), la courge (20 pièces). 

Les mesures agraires sont : à Pondichéry, le cany 
(53 a., 53 c.) et le conji (53 c. 51 mill. d'are); à Cban- 
dernagor, le bigah[l'5 a., 57 c), subdivisé en 20 co//a/is 
de 16 cuttacks chacun; à Karikal, le t'e7i(2h. 67 a. 18 c), 
subdivisé en mâs; à Mahé, le cole (6 pieds carrés); 
à Yanaon, le candi (2 h., 14. a., 4 c), subdivisé en 
80 conjons de 4 maniqués chacun. 

La Banque de l'Indo-Chine, privilégiée par décret du 
21 janvier 1875, est autorisée à émettre des coupures cir- 
culant dans la colonie. La Banque de Madras délivre des 
traites sur la France, comme le comptoir de la Banque 
de rindo-Ghine, établi en 1877, et toutes deux font toutes 
les opérations de prêts et de négociations conunerciales. 
— La succursale de la Banque de l'Indo-Chine à Pondi- 
chéry, qui faisait en 1877 pour 12 314 870 fr. 35 de 
transactions, en a fait en 1883 pour 35 658 751 fr. 25, 
dont plus de 17 millions tant en remises quen tirages 
sur l'Europe. 



L'INDE FnANÇAISE. 409 

Le taux de l'intérêt est établi dans l'Inde française, par 
suite d'anciens usages légaux consacrés en 1767, à 10 
pour 100 au taux commercial et en matière civile (9 pour 
100 dans la pratique). 

Postes, (éiég^raphes, routes. — Le ser^'ice des postes 
est fait tant par les soins du gouvernement anglais que 
du gouvernement français, d'après les conventions inter- 
nationales. Le service télégraphique est aux mains du 
gouvernement anglais, et offre deux voies principales, 
celle de Suez et celle de la Perse (plus coûteuse, mais 
plus sûre). 

Nos établissements ont un circuit de routes évalué à 
254 k. 506 m., dont la dépense d'entretien s'est élevée 
en 1885 à la somme de 59 769 fr. Il, et dont l'usage est 
plus que suffisant pour les besoins assez restreints des 
charrois. 

La colonie de l'Inde française est donc pourvue de tous 
les organes nécessaires à la sécurité, à son bien-être, à 
sa grandeur. Grâce aux progrès de l'industrie, on peut 
espérer que la France aura de plus en plus à se féliciter 
de ne pas avoir laissé dépérir en ce pays les débris encore 
vivants d'un héritage glorieux. 

Henri Dei.oncle. 



L'INDO-CHINE FRANÇAISE 



PARTIE HISTORIQUE 



CHAPITRE PREMIER 

JUSQU'AU TRAITÉ DE 1874 

Aux dîx-septîèine et dix-huitième siècles. — Col- 
bert et Dupleix ont DOué des relations et ont pensé à 
créer des comptoirs dans l'Indo-Chine. 

Toutefois, c'est seulement à la veille de la Révolution 
que l'influence française put s'exercer dans rexlrème 
Orient. L'empereur Nguyen-Anh, plus connu sous le nom 
de Gia-Long, réduit à fuir devant des compétiteurs au 
trône de l'Annam, trouva un asile auprès d'un vicaire 
apostolique français, Figneaii de Béhaine, évèque in 
partibus d'Adran. Sur les conseils du prélat, Gia-Long 
demanda le secours de Louis XYI. Le 28 novembre 1787, 
un traité d'alliance, offensive et défensive, fut signé à 
Versailles entre les plénipotentiaires français et le prince 
royal Canli-Dzué, assisté de l'évéque d'Adran. Le roi de 
France promettait d'envoyer en ludo-Cbine une Hotte de 
guerre et un corps de débarquement, de fournir des mu- 
nitions et un subside de 500 000 piastres. En retour, 
Gia-Long cédait à la France l'archipel de Poulo-Condore, 
la baie et la ville de Tourane; il accordait la liberté de 
commerce à nos nationaux et la liberté du catholicisme. 



L'INDO-CHINE FnÂ>ÇAISE. 411 

Certaines difficultés ne permirent pas au gouverne- 
ment français de remplir ses promesses. Pigneau de Bé- 
haine ne se découragea pas. Il fréta à Pondichéry deux 
navires, engagea des officiers, des ingénieurs et des mé- 
decins, Cliaigneau, de Forçant, Vannier, Dayot, OUivier, 
Le Brun, Barizy, de l'Isle-Sellé, Despiaux, Guillon et 
Guilloux. La flotte et l'armée de Gia-Loug furent orga- 
nisées à l'européenne; le prince recouvra son héritage 
et s'empara du Tonkin, où régnait alors une dynastie 
rivale. 

L'évéque d'Adran demeura le principal conseiller de 
l'empereur jusqu'en J798. Il mourut alors, et la fortune 
de nos compatriotes déclina. Les successeurs de Gia-Long 
ne furent pas aussi favorables aux entreprises des Euro- 
péens. 

Première guerre avec l'Annani. — Plusieurs con- 
flits s'élevèrent entre la cour de Hué et les gouverne- 
ments occidentaux, surtout à l'occasion du supplice de 
plusieurs missionnaires'. 

En 1858, les avanies de la cour annamite, qui avait 
repoussé les avances pacifiques d'un plénipotentiaire 
français, M. de Montigny, contraignirent les cabinets des 
Tuileries et de l'Escurial à agir avec vigueur. Le vice- 
amiral Higault de Genouilly, à la tète d'une expédition 
franco-espagnole, s'empara de Tourane (5i août 1858) et 
de Saigon (15-17 février 1859). La guerre d'Italie et 
l'expédition de Chine firent abandonner momentanément 
la conquête du delta du Mékong. Le port de Tourane fut 
même évacué. Seule la place de Saigon fut admirable- 
ment défendue par le capitaine de vaisseau d'Ariés et le 
colonel espagnol Palanca Guttierez. 

Les Annamites, pour nous assiéger dans Saigon et dans 
son annexe la cité chinoise de Cholon, élevèrent, sous la 
direction du maréchal Xguyen-Tri-Phuong, des lignes de 
circonvallatiou fortifiées, dites lignes de Ki-Hoa, et blo- 



1. Les Français Gagelin, Marchand. Cornay. Jaccard . Borie- 
Ituraoulin. Delamotte, Schœffler et Bonnard, les Espagnols Dalgado, 
Henarez, Fernandez, Diaz et Sampredo, 

FR. COL. 29 



4)2 LA FRANCE COLONIALE. 

quèrent étroitement notre petite garnison, forte de 
800 hommes au plus. 

La fin de la campagne de Chine permit de reprendre 
les opérations avec vigueur. L'amiral Charner, à la tête 
d'une division navale de douze hâtiments et d'un corps 
de déharquement de 5 à 4000 hommes, arriva le 6 fé- 
vrier J861 à Saigon. 

Le 24 février, les lignes de Ki-Hoa furent attaquées. 
Une partie des positions ennemies tomha en notre pou- 
voir. Le lendemain, après un mouvement tournant sur 
la gauche des Annamites, un furieux assaut nous rendit 
maîtres des fortifications des Annamites. Nos pertes 
étaient sérieuses et permettaient, dés ce jour, de com- 
prendre que des ennemis asiatiques, fortement retranciiés 
et commandés par des hommes vigoureux comme le 
vieux Nguyen-Tri-Phuong, n'étaient pas des adversaires 
à dédaigner. 

Mytho, Bien-rioa,'Baria, Vinh-Long, tombèrent ensuite 
entre les mains de l'amiral Bonard, successeur de Charner. 

Traité tie Saïg;on, 18G2. — L'empereur Tu-Duc, sou- 
verain de l'Annam, menacé par une révolte de ses sujets 
du Tonkin, privé des envois de riz de ses provinces 
méridionales, consentit alors à signer la paix à Saigon 
(o juin 1862). 11 cédait à la France les trois provinces de 
Mytho, de Bien-Hoa et de Saigon et le groupe de Poulo- 
Condore. Il s'engageait à payer une indemnité de guerre 
de 20 millions de francs et ouvrait au commerce les 
ports de Tourane. Balat et Quangan. Les ratifications du 
traité furent échangées à Hué entre Tu-Duc, l'amiral 
Bonard et le colonel Palanca, le 14 avril 1865. De notre 
côté, nous avions rétrocédé Vinh-Long à l'Annam. 

Occupation des provinces occidentales, 1H«7. — Le 
grand mandarin Phan-than-Giang avait été nommé vice- 
roi des contrées occidentales du bas Mékong, demeurées 
sous la domination de l'Annam. Cet homme supérieur, 
l'un des plus remarqua])les que nous ayons rencontrés 
devant nous, éj)uisa ses forces dans une lâche ingrate. 
D'un côté, il s'efforçait de convaincre son gouvernement 
de l'inutilité des efforts hostiles contre notre établisse- 



LINDO-CHINE FRANÇAISE. HZ 

ment; et d'un autre, il était coniraint, par les ordres de 
son roi, de soutenir les révoiles qui se produisaient 
confi'e la doniinalion rranoaise. 

Celte situation dura jusqu'en 18G7. A cette époque, le 
gouverneur de notre colonie, l'amiral de la Grandière, 
fut autorisé, pour y mettre un terme, à occuper Yinh-Long, 
Chaudoc et Hatien. Le vice-roi, convaincu de l'inuliUlé 
d'une résistance, donna l'ordre aux gouverneurs de 
recevoir nos garnisons. Puis, refusant les propositions gé- 
néreuses de notre amiral, qui lui offrait un asile, il s'em- 
poisonna, noble victime d'une politique cauteleuse qu'il 
avait inutilement combattue. 

Les six provinces de la Basse-Cochinchine nous appar- 
tenaient désormais; mais la cour de Hué protestait tou- 
jours contre l'occupation de la rive droite du Mékong. Les 
efforts de nos amiraux s'attachaient à régulariser celle 
situation et à la faire consacrer par un instrument diplo- 
matique. 

Protectorat sur le Caïuboclge, 1863. — Au nord de 
notre nouvelle possession se trouvait le royaume du 
Cambodge, débris de cet antique empire des Khmers qui 
a laissé de magnifiques monuments, dont les ruines 
d'Angkor-Vat peuvent donner une idée. L'attention de la 
France fut attirée dès l'origine de notre établissement 
dans l'Indo-Chine sur ce pays. Depuis longtemps, les 
Annamites et les Siamois se disputaient, par les intrigues 
ou par les armes, la suzeraineté sur les princes dégé- 
nérés de la cour de Oudong. Devenue maîtresse du delta 
du Mékong, la France se substituait aux Annamites. 

« 11 n'y avait pas d'avenir possible pour nos posses- 
sions de Cochinchine, si la vallée du Grand-Fleuve nous 
«restait fermée. Or, entre des mains siamoises, le Cam- 
bodge ne pouvait être et n'était en effet qu'une barrière 
et un isolant empêchant tous les produits du Laos d'airi- 
ver à Saigon, pour les rejeter sur Bangkok. Nous ne 
pouvions tolérer qu'une influence commerciale aussi 
contraire pût s'exeicer à Phnum-Penh, aux frontières 
mêmes de cette colonie*. » 
1. Francis Garuier, Exploration du Mékong, t. I, p. loi. 



i\i LA FRANCE COLONIALE. 

L'amiral de la Grandière avait compris cette situation. 
Il avait envoyé en mission auprès du roi Norodon le futur 
explorateur de la vallée du Mékong, le regretté capitaine 
de frégate Doudart de Lagrée. Celui-ci sut rapidement 
prendre un grand ascendant sur l'esprit du prince khmer. 
11 réussit à lui persuader que la tutelle de la France sau- 
l'ait lui assurer la couronne. Il lutta contre l'influence 
siamoise, jusqu'alors prépondérante au Cambodge, et fut 
le principal auteur du traité du 11 août 1865, qui nous 
donnait le protectorat du Cambodge. 

Bientôt après, il explora le cours du Mékong, traversa 
le Laos et parvint jusqu'au Yunnan, où il mourut 
(12 mars 1868), après avoir dirigé une des plus mer- 
veilleuses reconnaissances géographiques du dix-neu- 
vième siècle. 

Premier projet de protectorat sur TAnnam. — 

L'amiral de la Grandière, après avoir occupé les trois 
provinces occidentales de la IJasse-Cochinchine, constatait 
l'état de décomposition dans lequel tombait l'empire 
d'Annam. Il pensa lui imposer notre protectorat par un 
traité qui consacrerait la prise de possession des contrées 
occupées, et ouvrirait enfin au commerce les ports spéci- 
fiés par le traité de Saigon, lesquels étaient demeurés 
fermés en dépit de la convention acceptée par l'Annam. 

La guerre de 1870 ne permit pas à ses successeurs, 
héritiers de la ferme politique de l'amiral, un des plus 
remarquables fonctionnaires que nous ayons jamais eus, 
de mener à bonne fin les négociations engagées dans ce 
but. Les revers essuyés sur le Rhin et sur la Loire 
avaient eu un douloureux retentissement dans l'extrême 
Orient. Les princes asiatiques croyaient que nous étions 
devenus impuissants. • 

M. Diipuis. — Au commencement de l'année 1873, 
un de nos compatriotes, M. Jean Dupuis, fixé depuis 
longtemps en Chine, avait passé des traités pour la foui'- 
niture d'armes et de munitions avec le mai'éclial clnuois 
Ma, chargé de la répression des rebelles musulmans du 
Yunnan. Ce négociant, ayant appris des membres de l'ex- 
ploration du Mékong que le tleuve Houge ou Song-Koi, 



L'INDO-CHINE FRANÇAISE. 415 

qui traverse le Tonkiu, pouvait porter des bateaux depuis 
la mer jusqu'à Mang-hao, réussit, malgré le mauvais 
vouloir des mandarins annamites, à faire remonter un 
chargement jusqu'à cette ville. Il revint à Hanoi le 
50 avril 1875. 

L'hostilité des autorités indigènes obligea M. Dupuis à 
employer la force pour se faire respecter. 11 disposait 
alors de quatre cents hommes environ, dont la plupart 
étaient des réguliers du Kouang-Si ou du Yunnan, 
armés de chassepots, et mis à sa disposition par les fonc- 
tionnaires du Céleste-Empire. La cour de Hué envoya 
alors au Tonkin notre vieil adversaire des lignes de 
Ki-Hoa, le maréchal Nguyen-Tri-Phuong, demeuré l'en- 
nemi acharné de la France. 

Impuissant contre M. Dupuis, le gouvernement du roi 
Tu-Duc demanda à l'amiral Dupré, commandant en chef 
de nos forces militaires à Saigon, d'intervenir pour con- 
traindre notre compatriote à quitter Hanoï. De son côté 
M. Dupuis introduisit contre la cour de Hué une demande 
reconventionnelle de 200 000 taëls d'indemnité pour les 
dommages éprouvés du fait des Annamites. 

Dans ces conditions, l'amiral Dupré pensa pouvoir agir 
au Tonkin. Son but était d'obtenir un traité qui consa- 
crerait l'occupation des trois provinces occidentales de 
la Basse-Cochinchine, opérée en 1867, et la signature 
d'une convention commerciale, ouvrant à nos nationaux 
le fleuve Bouge. 

Francis Gurnier . — L'amiral Dupré appela à Sai- 
gon le lieutenant de vaisseau Francis Garnier, ancien 
compagnon de Doudart de Lagrée, comptant beaucoup 
(( sur l'intelligence de cet officier, instruit par un long 
séjour en Cochinchine, par le grand voyage qu'il avait 
fait, sur sa vue fort nette et fort juste de nos intérêts dans 
I extrême Orient et du but auquel nous devions tendre ^ » 

L'amiral chargea Garnier d'une mission que celui-ci a 
ainsi caractérisée : « Cherchera apaiser les conflils élevés 
entre M. Dupuis et le vice-roi du Yunnan, d'un côté, et 

1. Dépêche de l'amiral Dupre, 29 avril 1873. 



416 • LA FRANCE COLONIALE. 

les maudai'ins annamites, de l'autre; étudier les dispo- 
sitions des populations, et s'en servir, au besoin, comme 
d'une arme poui' vaincre les dernières résistances des 
lettrés annamites; négocier avec eux et les autorités du 
Yunnan un tarif douanier donnant satisfaction à toutes 
les parties; essayer, enfin, d'obtenir pour notre industrie 
et nos nationaux l'exploitation des mines du Yunnan, 
qu'un décret impérial venait de rouvrir '. » 

Tout le programme de l'expédition du Tonkin se trouve 
dans ces lignes. 

Garnier quitta la Cocliinchine le 41 octobre 187o et 
arriva, le 23, au Tonkin après s'être arrêté à Tourane 
pour se mettre en rapport avec la cour de Hué. La petite 
expédition française se composait de deux canonnières et 
de 175 hommes, marins et fantassins de marine. Le 
5 novembre, Garnier mouillait à Hanoï, où il était reçu 
par M. Dupuis. Par une insigne maladresse, Nguyen- 
Tri-Phuong n'avait envoyé aucun officier pour assister au 
débarquement. 11 fallut que notre lieutenant de vais- 
seau usât d'intimidation afin d'obtenir un logement con- 
venable pour son escorte. 

Les mandarins annamites ne tardèrent pas à contester 
les pouvoirs du commandant français. Suivant eux, son 
rôle devait se borner à expulser M. Dupuis du Tonkin. 
Garnier, sans se laisser arrêter par ces prétentions, prit, 
le 15 novembre, une décision qu'il fit notifier aux auto- 
rités indigènes et aux consuls des colonies voisines et 
des ports orientaux ouverts au commerce européen. 11 
déclarait ouvrir le Song-Koï aux navires français, 
espagnols et chinois, et fixait les dioits de douane à 
acquitter par les trafiquants. 

Cependant le maréchal Nguyen-Tri-Phuong prenait une 
attitude hostile. H se fortifiait dans la citadelle de Hanoï 
et réunissait des troupes. Le 19 novembie, Garnier, ayant 
reçu quelques renforts, adi'essa au chef annamite un ulti- 
matum demandant le désarmement du fort. H ne reçut 
aucune réponse. 

1. Lettre de Francis Garnier à M. Lcvasseur, professeur au Collège 
de France. 



L INDO-CHINE FRANÇUSE. 417 

Prise de Hanoï par Garnicr. — Le 20 novembre 
IS/."), à six heures du matin, trois colonnes françaises, 
soutenues par les Chinois de M. Dupuis, s'avancèrent sur 
la citadelle, que M. Balny d'Avricourt bombarda avec 
deux canonnières. A huit heures, la place, occupée par 
sept mille hommes environ, était entre nos mains, et 
Xguyen-Tri-Pluiong, frappé d"un coup de mitraille dont 
il devait mourir, était prisonnier. 

Garnier prit aussitôt le gouvernement de la province. 
Il ne fut nullement embarrassé, car, en prévision de cette 
éventualité, il avait précédemment organisé en secret le 
pays, formé les cadres dune milice et établi des courriers 
pour correspondre avec les différentes villes. 

Conqnèie du Delta. — Alors commença une merveil- 
leuse campagne, comparable aux expéditions de Cortez et 
de Pizarre au Mexique et au Pérou. Successivement 
Garnier et ses compagnons ^ s'emparèrent de Phu-Ly, Ilaï- 
Dzuong, Niuh-Binh, Xam-Dinh et dominèrent tout le 
Delta. 

Tu-Duc, effrayé, envoyait des négociateurs à Hanoï et 
à Saigon pour essayer de traiter. Mais les autorités anna- 
mites du Tonkiu, impuissantes devant une poignée de 
Français, faisaient eu même temps appel aux Hé/ùs ou 
Pavillons-Noirs, débris de.s anciennes bandes de rebelles 
chinois désignés sous le nom de Taïpings, et commandés 
par Luu-Vinli-Phuoc. Dès lors les succès de nos soldats 
furent moins rapides; sur quelques points nous étions 
réduits à la défensive, et le chef de l'expédition attendait 
avec impatience des renforts envoyés de Saigon par l'ami- 
ral Dupré. 

inort de Garnier. — Le 21 décembre, Francis Garnier 
était en conférence dans la citadelle de Hano'i avec les 
plénipotentiaires annamites pourarréter les préliminaires 
du traité, quand ou lui annonça une attaque des Pavil- 
lons-Noirs. Pendant que nos marins se portent aux rem- 

1. Les lieutenants de vaisseau Balny d'Avricourt, Esniez , Bain 
de la Coquerie, le docteur Harmand, le sous-lieutenant Edgard de 
Trentiniau, les aspirants Hautefeuille, Perriu et Bouxin, l'ingénieur 
Bouillet. 



418 LA FRANCE COLONIALE. 

parts et tirent quelques obus qui éloignent l'ennemi, 
Garnier fait une sortie vers le village de Thu-Lé, Balny 
se dirige sur Phu-Noaï. Nos hommes se déploient en 
tirailleurs, Garnier est à leur tète. Tout à coup il tombe 
dans une embuscade et est massacré pendant que, sur un 
autre point, Baluy trouve aussi la mort. 

La perte de Garnier fut vivement ressentie par le petit 
corps expéditionnaire qui avait appris à connaître son 
chef; tous les hommes avaient foi en lui et il exerçait 
sur eux le triple ascendant de la science, de la volonté 
et de l'héroïsme. Ironie du sort, trois heures après la 
mort du chef, les renforts attendus étaient annoncés et 
ils arrivaient à Hanoï quatre jours plus tard. La dispa- 
rition de Francis Garnier était un malheur irréparable. 
Lui seul, réussissant dans ses négociations avec les am- 
bassadeurs annamites, pouvait dénouer la situation créée 
par son expédition et par la prise de possession du pays. 

Les ofhciers survivants firent bravement face au péril. 
D'après les ordres posthumes de Garnier, trouvés dans 
ses papiers, M. Bain de la Coquerie prit le commandement 
militaire, M. Esmez la direction politique. Une conven- 
tion allait être signée par ce dernier avec les plénipo- 
tentiaires annamites, quand un courrier remit à ceux-ci 
une lettre de la cour, mettant fin à leur mission, et, bientôt 
après, M. Esmez reçut du lieutenant de vaisseau Philastre 
l'ordre de cesser les pourparlers. 

La politique d'abandon. — M. Philastre, inspecteur 
des affaires indigènes, chef de la justice indigène à 
Saïgon, avait reçu de l'amiral Dupré l'ordre d'accompa- 
gner les mandarins annamites envoyés à Saïgon pour traiter 
avec le gouverneur et obtenir de lui l'expulsion de Dupuis 
du Tonkin. Ces ambassadeurs étaient Lê-Tuan et le futur 
régent du royaume, Nguyen-Van-Tuong. Jusqu'au mo- 
ment où ils apprirent la prise de la citadelle de Hanoï 
par Francis Garnier, les négO(ùateurs prétendaient ne pas 
avoir les pouvoirs nécessaires pour traiter de la cession 
des trois provinces occidentales de la Basse-Cochinchine 
à la France, bien que (;ette clause fût la première d'un 
projet de traité dél)attu dés le gouvernement de l'ami- 



L'INDO-CHINE FRANÇAISE. 410 

rai de la Grandière. A la nouvelle du coup de force de 
Garnier, Nguyen-Yan-Tuong. accompagné de M. Philaslre, 
se rendit à Hué pour demander de nouvelles instructions. 
Il revint à Saigon et partit pour Hanoï, toujours avec 
M. Philastre, pour régler surplace la question du Tonkin. 

Dès que M. Philastre apprit la mort de Francis Garnier, 
il prit la direction des affaires politiques. Il savait que le 
cabinet de Versailles, présidé alors par M. de Broglie, 
s'opposait à l'occupation militaire du Tonkin. Arrivé le 
2 janvier 1874 à Haï-Dzuong, M. Philastre donna l'ordre 
au lieutenant de Trentinian d'évacuer la place, rappela 
successivement à Hanoï les compagnons de Garnier et 
signa une convention avec Nguyen-Van-Tuong pour l'aban- 
don du Delta par les forces françaises. Il spécifiait, il est 
vrai, qu'une amnistie serait accordée par Tu -Duc à ceux 
des indigènes qui s'étaient compromis pour notre cause. 
On ne sait que trop comment cet engagement fut tenu par 
la cour de Hué. Bientôt après une nouvelle convention 
faisait abandonner Hanoï par nos soldats et par M. Dupuis. 
Seul, un résident français, le capitaine Rheinart, de l'in- 
fanterie de marine, devait rester dans la capitale du 
Tonkin avec une faible escorte. 

Le traité de 1874. — M. Pliilastre et Nguyen-Van- 
Tuong retournèrent alors à Saigon pour négocier un traité 
définitif sous la direction de l'amiral Dupré. Telles furent 
les origines du traité de Saigon, signé le 13 mars 1874 et 
ratifié par l'Assemblée nationale, le 1"" août de la même 
année. Ce traité remplaçait et complétait celui du 5 juin 
186!2. 11 déclarait qu'il y aurait paix, amitié et alliance 
perpétuelle entre les deux hautes parties contractantes. 
Le président de la République française reconnaissait la 
souveraineté du roi d'Annam et son entière indépendance 
vis-à-vis de toute puissance étrangère, quelle qu'elle fût, 
et s'engageait à lui donner, sur sa demande, et gratuite- 
ment, l'appui nécessaire pour maintenir dans ses États 
l'ordre et la tranquillité, pour le défendre contre toute 
attaque et pour détruire la piraterie qui désolait une 
partie des côtes du royaume. En reconnaissance de cette 
protection, Tu-Duc s'engageait à conformer sa politique 



420 LA FRANCE COLOMALE. 

extérieure à celle de la France et à ne rien changer à ses 
relations diplomatiques, telles qu'elles existaient au mo- 
ment de la signature du traité. Cet engagement politique 
ne devait pas s'étendre aux traités de commerce. Mais, 
dans aucun cas, le roi d'Annam ne pourrait faire avec 
une nation un traité en désaccord avec celui qu'il avait 
conclu avec la France et sans en avoir préalablement in- 
formé le gouvernement français. 

Le président de la République faisait don gratuit au 
roi Tu-Duc de cinq bâtiments à vapeur, de cent canons et 
de mille fusils à tabatière. Des instructeurs militaires, 
des capitaines de navire, des ingénieurs, etc., devaient 
être mis à la disposition de l'Annam pour réorganiser les 
différents services de l'administration. 

La cour de Hué reconnaissait la pleine souveraineté de 
la France sur les six provinces de la Cochinchine, cédées 
en 18G2 ou annexées en 1867. 11 était fait remise à 
l'Annam du reliquat de l'indemnité de guerre, impayée 
depuis 1867, mais l'Espagne devait être désintéressée de 
sa créance, par les soins du Trésor public de Saigon, sur 
le produit des douanes des ports de Quin-nhon, Haïphong 
et Hanoï, ouverts au commerce européen. Une amnistie 
générale devait être accordée par la France et par l'An- 
nam à ceux de leurs sujets respectifs, qui s'étaient com- 
promis antérieurement à la conclusion du traité. La 
liberté religieuse était spécitiée pour les missionnaires 
européens et les chrétiens indigènes. 

Le transit entre la mer et le Yunnan, par le fleuve 
Rouge, était déclaré licite. Dans chacun des ports ouverts, 
la France nommerait un consul, avec une escorte de cent 
hommes, chargé de faire la police des étrangers et de 
rendre la justice à tous les sujets français ou européens. 
Les crimes ou délits commis par ceux-ci devaient être 
jugés à Saigon par les tribunaux compétents. 

Le traité politique fut complété par le traité de com- 
merce du 51 août 1874, signé par l'amiral Krantz, 
successeur de l'amiral Dupré, qui assura certains 
avantages aux bâtiments français dans les ports, et un 
traitement privilégié pour nos marchandises. 



L INDO-CIIlNt; FRANÇAISE. 421 

Les conventions de 1874 avaient prévu le cas où 
l'Espagne n'accepterait pas les modifications apportées 
au traité du 5 jnin 1862. 11 avait été entendu que, dans 
ce cas, la France se chargerait du reudîoursement de 
l'indemnité espagnole et se substituerait au cabinet de 
l'Escurial comme créancière de l'Annam, pour être 
reml)oursée sur le produit des douanes des ports ouverts. 

Nous nous sommes longuement étendus sur les enga- 
gements pris alors par la France et la cour de Hué. C'est 
que la violation de la signature de l'Annam et l'interven- 
tion de la Chine dans les affaires du Tonkin ont été les 
causes premières des opérations commencées par le com- 
mandant Rivière le 26 mars 1882 et terminées par le 
second traité de Tien-Tsin le 9 juin 1885. 

Si nous résumons les clauses principales du traité du 
15 mars 1874, nous y trouvons spécifié : 1" la cession 
complète de la Basse-Cochinchine à la France; 2° le pro- 
tectorat de la République sur l'Annam et, par suite, la 
rupture des liens de vassalité qui unissaient le gouverne- 
ment de Hué à l'Empire du Milieu, — liens de pur sou- 
venir historique, qui n'avaient dautre sanction que des 
ambassades de courtoisie, envoyées à Pékin par les mo- 
narques annamites. 

Sur ce dernier point, la politique du cabinet français 
s'attacha sans cesse à prévenir et ensuite à combattre l'in- 
tervention des Chinois dans le Delta du Song-Koï, tandis 
que Tu-Duc et, après la mort de ce prince, le premier 
régent, Nguyen-Van-Tuong, d'une part, et le Tsong-li- 
Yamen (ministère des affaires étrangères chinois), d'autre 
part, s'efforcèrent de combattre les droits acquis par la 
France. 



4'22 LA FRANCK COLONIALE. 

CHAPITRE II 

DEPUIS LE TRAITÉ DE 1874 



Difficulté» pour l'exécution du traité. — DailS Ces 
conditions, il était évident qu'un jour ou un autre, un 
conflit devait s'élever entre l'Annam, le Céleste-Empire 
et le gouvernement français. Ce conllit fut longtemps 
écarté par la prudence des gouverneurs de la Cocliin- 
chine. M. Le Myre de Yilers, premier gouverneur civil, 
s'attacha en particulier à donner à notre intervention 
dans le Delta du Song-Koï un caractère pacifique, sans 
rien abandonner toutefois des droits acquis par la France. 
11 croyait que des négociations, conduites avec fermeté 
et esprit de suite, pouvaient amener la cour de Hué à 
composition. Malgré sa duplicité, en dépit de ses inten- 
tions de recourir à l'appui de la Chine, son ancienne 
suzeraine, M. de Yilers pensait que le gouvernement 
annamite, en présence des faits acquis politiquement, 
pacifiquement et administrativement *, serait obligé, 
un jour venant, de se jeter dans les bras de la France 
pour échapper à la ruine. 

D'un autre côté, le traité de 1874, signé après l'éva- 
cuation du Tonkin, ne donnait pas à la France tous les 
droits qui découlent en général d'un protectorat. Le mot 
même de protectorat n'y était pas inséré. Il résultait de 
cette omission que les envoyés français, dans les ports 
ouverts au commerce, n'avaient d'autre autorité que celle 
reconnue par les lois internationales aux consuls de la 
carrière diplomatique et ne possédaient pas les pouvoirs 
de résidents. Ils étaient impuissants en présence des agis- 
sements des sujets de puissances étrangères, et celles-ci 
pouvaient demander à Tu-Duc d'accréditer près de son 

1. Dépêche du 17 janvier 1882 au commandant Rivière. 



L'INDO-CHINE FRANÇAISE. 425 

gouvernemeut des consuls sans que le ministère français 
pût s'y opposer. Heureusement la présence d'une escorte 
près de nos consuls, donnant à ceux-ci une autorité 
morale considérable, empêcha nos rivaux de profiter d'un 
droit diplomatique que nous n'aurions pu contester. 

L'Annam se rapproche de la Chine. — La COUr de 
Hué, craignant les entreprises de la France, se rapprocha 
de plus en plus du Tsong-Li-Yamen de Pékin et renoua, 
par des ambassades et par l'envoi de présents, l'antique 
vassalité de l'Annam vis-à-vis du Céleste-Empire, tombée 
depuis longtemps en désuétude. Des troupes chinoises 
franchirent à plusieurs reprises la frontière du Tonkin et 
intervinrent dans les affaires intérieures du pays. En 
même temps, Tu-Duc ne négligeait aucune occasion de 
se montrer hostile, et, à Paris, le marquis de Tseng, am- 
bassadeur de l'Empire du Milieu, déclarait ne pouvoir 
reconnaître le traité du 15 mars 1874 et la complète indé- 
pendance du prince d'Annam, proclamée par cet instru- 
ment diplomatique *. M. Gamljetta, alors président du 
conseil, répondit, le l"janvier 1882, au plénipotentiaire 
chinois, que le traité existait depuis huit ans, que le 
Céleste-Empire n'avait pas protesté lors de sa notification 
et que nous ne pouvions nous arrêter devant une récla- 
mation si tardive *. 

Bientôt la situation de nos nationaux et de nos protégés 
devint intolérable sur le fleuve Rouge. Les Pavillons- 
Noirs de Luu-Vinh-Phuoc devenaient de plus en plus 
dangereux et étaient appuyés sous main par les vice-rois 
du Kouang-Si et du Yunnan. M. Le Myre de Vilers, gou- 
verneur de la Cochinchine, après maints avertissements 
adressés à la cour de Hué, dut écrire une lettre énergique 
au roi Tu-Duc et envoyer à Hanoï le commandant Rivière. 

mission de Rivière. — ^'ouvelle prise de Hanoï. — ■ 

Dans les instructions adressées au capitaine de vaisseau 



1. Le marquis de Tseiiff a toujours affecté d'employer le mot 
■prince et non le mot roi pour désigner Tu-Duc, afin de mieux mar- 
quer la vassalité de l'Anuam. 

-. Livre jaune, Affaires du Tonkin, 1" partie, p. 195. 



iU LA FRANGE COLONIALE. 

Rivière, le gouverneur de la Cochinchine insistait sur 
la prudence à suivre dans les relations avec les manda- 
rins annamites et recommandait de n'avoir recours à la 
force qu'en cas d'absolue nécessité. « Toute ma pensée, 
disait-il, peut se résumer en cette phrase : « Évitez les 
coups de fusil; ils ne serviraient qu'à nous créer des 
embarras. » 

Malheureusement les autorités indigènes se montrèrent 
aussi hostiles qu'au moment de la mission de Francis 
Garnier. Le commandant Rivière, ayant fait appel au con- 
cours de la compagnie de débarquement de la division 
navale et de la garnison de tlaïphong, réunit un petit 
corps de 600 hommes d'infanterie (450 hommes d'infan- 
terie de marine, 150 marins, 20 tirailleurs annamites) 
et sept canons, plus trois canonnières. Le tong-doc de 
Hanoï fut sommé de nous livrer la citadelle. Sur son refus, 
le 25 avril, l'assaut fut donné, après un bombardement 
préparatoire de deux heures et demie, effectué par les ca- 
nonnières et l'artillerie de marine. La citadelle, attaquée à 
dix heures trois quarts par la face nord, était prise en 
moins d'une demi-heure. Nous n'avions que quatre blessés, 
dont le commandant d'infanterie de marine, Rerthe 
de Yillers. Les pertes des Annamites étaient considéra- 
bles. Le lendemain, le tong-doc, craignant la colère de 
son souverain, se suicida. 

La prise de la citadelle de Hanoï n'était ni dans les 
intentions du gouvernement métropolitain, ni dans celles 
du gouvernement de la Cochinchine. M. Le Myre de Yilers 
couvrit cependant son subordonné et écrivit au ministre : 
« La destruction de la citadelle de Hanoï apporte un fac- 
teur nouveau dans nos négociations avec l'Annam. Peut- 
être aui'ait-on pu éviter d'en venir à cette extrémité, mais 
il faut tenir compte, dans l'appréciation des faits, des 
entraînements auxquels sont exposés les militaires, dont 
le principal objectif doit être l'honneur du drapeau et la 
sécurité des li'oupes qu'ils connnandcnt'. » En même 
temps, M. de Vilers pi-ulesta énergiqucMicnl. à Iluê, conti'e 

i. Livre jjiuiio, Affaires du Tonkin. 1" |i;irti(', p. "lil. 



LINDO-CIIINE FRAN(:AIS1:. 425 

la coiukiilc des autorités indigènes de Hanoï. La citadelle 
fut remise aux Annamites, sauf la Pagode royale, où nous 
laissâmes une compagnie dans ime position qui dominait 
tous les travaux ennemis. 

Le iiiarfiuis de Tseng. — A Paris, le marquis de 
Tseng intervint et demanda le rappel de nos troupes. 11 
lui fut répondu par M. de Freycinet, ministre des affaires 
étrangères, « que nous avions donné l'ordre au gouver- 
neur de la Cochincliine d'assurer l'application com|)lète 
du traité de 187i, ({uc les suites de Faction que nous 
entendions exercer dans cette vue concernaient exclusi- 
vement les deux États signataires et, qu'en conséquence, 
nous n'avions aucune explication à fournir au gouverne- 
ment chinois ^ » Cette réponse montrait une fois de plus 
que « pas plus à Pékin qu'à Paris, nous ne devions per- 
mettre à la Chine de s'ingérer dans la politique que nous 
suivions en Indo-Chine ^ » 

Rien ne put engager la Chine, sollicitée par Tu-Duc, à 
modifier sa ligne de conduite au Tonkin. La cour de Hué, 
de son côté, armait des troupes et cherchait à exciter 
une révolte dans la Cochinchine française, où M. Le Myre 
de Vilers fut ohligé, avant son départ pour la France, de 
faire arrêter et interner à Poulo-Condore 150 individus 
compromis par leurs agissements. 

Le traité Bourse. — M. Bourée, notre ministre à 
Pékin, pensa alors à prévenir un conflit inuninent entre 
la France et le Céleste-Empire, et communiqua au mi- 
nistère des affaires étrangères un projet de convention 
qui, portant constitution d'une zone neutre à délimiter 
entre la Chine et l'Annam, cédait Laokay au Yunnan et 
contenait l'engagement, pour la France, de respecter la 
souveraineté territoriale de l'empereur d'Annam. Le projet 
de M. Bourée ne fut pas accepté par le gouvernement de 
la Répuhlique et ce diplomate fut rappelé. 

iVoiiveiie conquête «lu Delta. — Cependant, auTonkiu. 
après la prise de la citadelle de Hanoï, le conuuandanl 

1. Livre jaune. Affaires du Tonkin, ['•" partie, p. 213. 

2. Ibid., p. 269. 



426 LA FRANCE COLO.MALE. 

Rivière avait fait occuper Hong-Gay, point important sur 
le golfe à cause des gisements de houille qu'on y trouve. 
Pour assurer ses communications avec la mer, le chef de 
notre station navale se dirigea sur Nam-Dinh, où les Anna- 
mites préparaient des barrages. Le 25 mars, une petite 
flottille débarqua le lieutenant-colonel Carreau avec 
quelques troupes. Le tong-doc de Nam-Dinh, sommé de 
se rendre à bord du Pluvier, répondit par un refus. Le 26 
fut employé à reconnaître la place. Le 27, à sept heures 
du matin, le bombardement commença par les canon- 
nières et les pièces débarquées, dont le brave colonel 
Carreau, de l'infanterie de marine, rectifiait le tir quand 
il fut atteint au talon par un biscaïen. Le commandant 
Badens conduisit l'assaut contre la porte de l'est, enleva 
le redan, força le pont et enfonça la porte au moyen d'un 
pétard de dynamite. Les Annamites, au milieu desquels 
on crut reconnaître des réguliers chinois, étaient en luite. 
Nous avions deux blessés. Le colonel Carreau mourut 
des suites de l'amputation de la jambe. 

Le ministère français, tout en approuvant les faits 
accomplis, ne voulait pas encore s'engager à fond. 11 
ordonna au commandant Rivière de n'entreprendre aucune 
autre expédition à moins d'y être absolument contraint 
pour la sécurité de ses troupes. 

Cependant l'ennemi était toujours bien informé de nos 
mouvements. Pendant la marche sur Nam-Dinh , Hanoï 
était attaqué par 4000 Annamites et Pavillons-Noirs qui 
profitaient du départ d'une partie de nos forces. Dans la 
nuit du 26 au 27 mars, ils attaquèrent la pagode royale 
vigouroûsement défendue par le capitaine Retrouvey. 
Une sortie de la garnison de la Concession française, 
dirigée par le commandant Berthe de Vi tiers, força nos 
adversaires à se réfugier sur la rive gaui'he duSong-Koï, 
où ils furent suivis et obligés à une retraite précipitée 
vers Rac-Ninh. 

Mort de Rivière. — Rivière revint le 2 avril à Hanoi. 
Les Pavillons-Noirs se rapprochaient de nouveau de nos 
positions, occupaient tous les environs, canonnaient nos 
cantonnements et pénétraient nuitamment avec une grande 



i;i>'DO-CHINE FRANÇAISE. 427 

audace dans la ville marchande. Le commandant con- 
centra ses forces, fit venir de Ilaïphong une partie de la 
garnison d'infanterie de marine, et demanda à l'amiral 
Meyer, commandant la station navale de la Chine, quel- 
ques compagnies de débarquement. Dans les journées du 
15 au 18 mai, des opérations de détail furent dirigées 
contre l'ennemi. Le 19, le commandant Rivière résolut 
de faire une sortie vers Phu-lloaï, sur la route de Sontay, 
pour dégager la ville. 

Deux compagnies d'infanterie de marine, les marins 
de la Victoineuse, du Villars, du Léopard et trois pièces 
de campagne quittèrent Hanoï à quatre heures du matin 
sous le commandement direct du chef de bataillon Berthe 
de Yillers. Rivière accompagnait la colonne. L'action 
commença vers six heures du matin, près du marché de 
Can-Giay, qui devait donner son nom à la rencontre, et 
nos soldats enlevèrent le pont de Papier, jeté sur un 
arroyo qui coupe la route de Sontay. Notre artillerie 
ouvrit le feu contre les positions ennemies et nos troupes 
s'avancèrent, repoussant les Pavillons-Noirs. A ce moment 
tomba Berthe de Yillers, frappé des blessures qui devaient 
l'emporter. Rivière prit alors le commandement direct de 
la colonne. Malheureusement, l'ennemi, supérieur en 
nombre, s'efforça de tourner notre droite pour s'emparer 
du pont de Papier et nous couper de Hanoï. Ordre fut 
donné aux marins de la Victorieuse, engagés à Trung- 
Thung, de rétrograder. La retraite commença sous un 
feu d'une extrême intensité. Le lieutenant d'infanterie de 
marine Héral de Brisis est tué avec plusieurs soldats; 
les lieutenants de vaisseau de Marolles et Clerc de l'ètat- 
major sont blessés. Bientôt le canon du Villars est com- 
promis et tombe dans la rizière. Rivière pousse lui-même 
aux roues du canon avec l'aspirant Moulun pour le re- 
mettre sur la route et l'emporter. Le capitaine Jacquin, 
de l'infanterie de marine, l'aspirant Moulun, le comman- 
dant Rivière sont tués. Les Chinois se précipitent, déca- 
pitent les cadavres et ne s'arrêtent que devant le feu 
de l'échelon de retraite commandé par M. de Marolles, 
chef d'état-major, qui sauva le canon. La retraite cou- 

FR. COL. 50 



428 LA FRAÎsCE C0LO>IALE. 

4inua et fut très pénible. Nos derniers soldats ne rentrè- 
rent dans la Concession française qu'à neuf heures et 
demie du matin, suivis à distance par les Pavillons-Noirs. 
Nous avions oO morts et 55 blessés. 

Renforts envoyés au Tonkin. — La nouvelle de la 
mort du commandant Rivière impressionna douloureuse- 
ment l'opinion publique. Le gouvernement déposa sur 
les bureaux des Chambres une demande de crédits qui 
furent votés. Le général Bouët, commandant supérieur 
des troupes en Cochinchine, reçut l'ordre de se rendre 
à Hanoï et de prendre la direction des troupes. Une 
escadre nouvelle, la division navale du Tonkin, fut créée 
et placée sous le commandement du contre-amiral Cour- 
bet. Elle se composait de deux cuirassés, le Bayard et 
VAtalante, du croiseur le Château-Renaud, du Kersaint, 
du Hamelin, du Parseval et du Drac. En même temps, 
la direction politique et administrative de l'expédition 
fut donnée au docteur Ilarmand , ancien compagnon 
d'armes de Francis Garnier, et explorateur distingué de 
l'Indo-Chine, qui reçut le titre de commissaire général 
civil de la République. 

Quand le général Bouët arriva à Hanoï, avec quelques 
renforts d'infanterie de marine envoyés de Saigon et de 
la Nouvelle-Calédonie, et avec deux compagnies de tirail- 
leurs annamites, la situation était grave. Dès les premiers 
jours de l'arrivée du général, les attaques des Annamites 
contre Hanoï et contre Haïphoug, notre port de débarque- 
ment, furent vigoureusement repoussées. 11 en fut de 
même à Nam-Dinh, où commandait le chef de bataillon 
Badens. Les renforts expédiés de Toulon par l'Annamite, 
le Mytho et la Saône portèrent l'effectif du corps expédi- 
tionnaire à 2500 hommes environ, y compris les tirail- 
leurs annamites. 

Le commissaire général civil, M. Ilarmand, arriva au 
Tonkin à la fin de juillet et s'entendit pour les opérations 
avec le général Bouët et l'amiral Couibet. 11 fut décidé 
que l'escadre, avec des troupes de débarquement tirées 
de la Cochinchine, s'emparerait des forts de Thuan-An, 
situés à l'embouchure de la rivière de Hué, et s'efforce- 



L'INDO-CHINE FRANÇAISE. 429 

rait de pénétrer jusqu'à la capitale de l'Annam pour im- 
poser un traité à la cour, tandis que le général Bouét 
reprendrait roffeusive au Tonkin. 

Expédition sur Hué. — Un apprit bientôt la mort du 
vieux souverain Tu-Duc, adversaire déclaré de l'influence 
française, notre ennemi acharné depuis le début de notre 
intervention dans l'extrême Orient. Cet événement ne 
pouvait empêcher notre action contre l'Annam. L'amiral 
Courbet se rendit à Thuan-An avec le Bayard, VAtalante, 
le Château-Renaud, V Annamite, le Drac, la Vipère et le 
L\jnx. 

Le 16 août, l'amiral reconnut la position des A